MEMOIRES
DU
MARQUIS DE SOURCHES
COULOHillERS. — TYPOGRAPHIE PAUL BHODARD.
MÉMOIRES
DU
MARQUIS DE SOURCHES
SUR LE RÈGNE DE LOUIS XIV
PUBLIÉS
Par lk comte de GOSNAG
(Gabriel-Jules)
ET
Arthur BERTRAND
Archiviste-paléographe.
TOME PREMIER
Septembre 1681 — Décembre 1686
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET C'^
79, BOL'LEVAHD SAIM-GEHMAIN, '>'J
1882
Tous droits réservés
^:-
INTRODUCTION
AUX
MÉMOIRES Dli MARQUIS DE SOURCHES
PAR
Le comte de COSNAC (Gauriel- Jules)
Nous livrons pour la première l'ois à la publicité, dans
leur entier, les Mémoires du marquis de Sourclies, dont
le texte manuscrit appartient par héritage à ^I, le duc
des Cars. L'existence de ces Mémoires est demeurée long-
temps ignorée ; elle n'était guère connue hors du cercle
restreint des membres de l'illustre maison qui les possédait.
Nous devons attribuer à cette circonstance ce fait que le
P. Lelong et son continuateur, qui ont signalé tant de ma-
nuscrits inédits de leur temps ou qui le so;ît encore, les ont
passés sous silence dans la Bibliothèque historique rie la
France.
Ces Mémoires n'ont jamais fait l'objet que de communi-
cations discrètes, et, quelque rares qu'elles aient été, elles
leur sont cependant devenues fatales. Deux volumes, les
tomes IP et IIP, avaient été prêtés avantla révolution de 1789
an président Rolland*; dans la tourmente révolutionnaire le
1. B;irth»''U;ni.v-Gahriel lloUaiul d'Krccvillc, iié iTi I7;ri. «loit ^a (â– (â– U'-briti- Ã
sou acUvo hosUlité contre 1<'^ JésuitL-s. 11 ("lait |irt'sideiit (h- la i-liaiiijire de?
Il INTRODUCTION
président ayant péri sur l'échafaud, la trace même du prêt
s'était efTacée dans le renouvellement des générations ,
lorsqu'en I83(i le tome III'^ fut inopinément publié en deux
volumes par un avocat, -AI. Adhclm Bernier. Il fait con-
naître dans son introduction qu'il a acquis ce manuscrit d'un
liljraiic (jui le tenait de la vente de la bibliothèque du pré-
sident Holland, M. Bernier ajoute que ce volume faisait
évidemment ])artie (l'une collection d'autres volumes con-
sidérés comme perdus; c'est le contraire qu'il aurait pu
(lircl II t'ùl été heureux néanmoins que M. Bernier eût pu
ac(iuérii- et [lublicr les df^ux volumes prêtés, car le sort de
l'un (l'eux reste ignoré.
(iCtte première publication d'une minime partie des Mé-
moires du marquis de Sourches avait éveUlé une légitime
curiosité cjui faisait regretter que ses Mémoires ne fussent
j»as connus dans leur entier. Quelques écrivains, qui savaient
en quelles nuiins se trouvait ce précieux dépôt, en ont
demandé la communication ; deux seulement ont obtenu cette
faveur : AI. le duc de Noailles,qui les a utilisés par d'heureux
emprunts i)oiu' son Histoire de madame de Muintenon,
et le P. Lauras, qui s'en est servi pour sa récente publication
intitulée : yonceaitx cclaircùsements sur l'Assemblée de
1 082, d'après les Mémoires inédits du marquis de Sourches.
Depuis, diverses autres personnes auraient désiré avoir la
communication des Mémoires, afin de leur faire des emprunts
pour hnirs travaux; mais M. le duc des Cars, voyant tout
l'intérêt (|ui s'attache à ces manuscrits, a préféré les livrer
tout ciilicrs il la publicité.
cnquôtes .111 parleiiii'ul ili- Paris. Il tut condaumé à mort par le tribunal
révolutionnaire, le 20 avril 1794. il a laissé différents mémoires intéressants.
Voy. la Nouvelle himirapliie ifénérale. tom. XLII, ]•. ."iGu.
INTRODUCTION 111
?s'(iiis iitiii- [U'oposà mes dès lors do iitxis lairc Taiixi-
liaire du loiifihie projet de notre vieil ami de les r.iire
[laiMÎIre <'ii t'iilier. ?soiis en offrîmes en son nom la piihli-
calion à la Société de rhùtaire de Frn/tce ', par liiileiiiie-
diaire de iaijiieile nous avions nons-mème autrefois publié
les Mémoires de Daniel de Cosuac. Bien que séduits pai-
cette oflre, nos éminents collègues du Conseil de cette
Société crurent cependant ne pas })ouvoir laecepter, par ce
.motif ([lie. ne donnant que cinq volumes chaque année e(
,ne |)Ouvant absolument suspiïiidre toutes ses autres publi-
cations , il aurait fallu un laps de temps trop long pour
achever cette œuvre. Nous ne renonçâmes pas néanmoins
an projet de faire paraître ce grand ouvrage: (p.ielques
librairies des plus importantes de Paris nous témoignèrent
la crainte que les circonstances fussent peu favorables pour
une entreprise qui exigeait une avance de fonds considé-
lable ; mais la librairie Hachette a accueilli cette ouver-
ture avec empressement et sans hésitation.
Les faits que nous venons d'exposer pou\ aient nous
donner à nons-mème quelques titres pour attacher notre
nom à la publication de ces .Mémoires, sans compter une
connaissance assez particulière que nous avons acquise de
leur époque par notre ancienne publication des Mémoires de
Daniel de Cosnac et pai' les nombreuses recherches néces-
sitées par notre ouvrage en cours d'impression sous le titre :
Souvenirs du règne de Louis XIV. Gomme cette tâche
ajoutée à nos autres travaux historiques eut été trop lourde
pour nous seul, nous avons accepté avec plaisir un collabo-
rateur ipie nous a désigné M. le duc des Cars : M. Arthur
1. Voy. Il' IhdU'tin de la Socictt: de l'histoire de France, séuucc du
7 mars 187(;.
IV INTRODUCTION
Bertrand, vice-présidenl do la Société liistoriqiio et ajeliéo-
logiqiie du Maine, nous donne son concoiiis patient et éclairé
pour le labeur de celle longue entreprise ; ancien élève de
l'Ecole des ('liarles,il a attaché son nom à des travaux
d'érudition, consacrés à l'époque des guerres de religion et
à l'histoire de la province du Maine. Il est accoutumé à la
lecture des textes et sait l'exactitude ijiie requiert jeiu' publi-
cation. Les loisirs que lui laisse sa sortie de l'administra-
tion lui permettent un concours dont nous tenons à le
remercier.
Lorsque la collection des Mémoires manusciits du marquis
de Sourches était complète , elle se composait de dix-sept
grands volumes in-folio reliés en basane, contenant les faits
historiques qui se sont passés depuis le mois de septembre
lOSl jus([irà la fin de Tannée 171 '2. Un volume séparé
contient les œuvres mêlées de l'auteur: un récit de ses cam-
pagnes, des morceaux de poésie, des psaumes traduits en
vers, des compositions musicales. Aujonrdhui. la collection
des Mémttires ne forme plus que seize volumes, en y com-
prenant h; lom»^ lll'', |)ublié par M. Bernier, racheté, depuis
longtemps, |)ar M. le comte d'Hunolstein, qui en a fait don Ã
sa belle-sœur. Mme la duchesse des Cars, mère du pos-
sesseur actuel des Mémoires. Ce volume prend sa place dans
notre pul)licati(Ui.
L(î voliuiie (|iii iuiin(|ueesl le II'': il comprenait les années
1683 <;t JG8/i. Aous n'avons pas besoin d'insister pour faii'e
comprendre à (piel point celle perle est regrettable, lorsque
l'on songe (|ue l'année 1083 correspond à la mort de la
reine Marie-Thérèse, à celle de Colberl. à la reprise de la
guerre pour cause dinexéculion du traité de Nimègue; I
l'année Kis'i correspond au liond)ardenu'iil de (lénes, à la
LNTRODUCTION V
prise (le Liixoinhourg, à l;i trêve de Ratisboiine entre la
iM-aiice et TEspague, entre la France et l'Empire, enfin,
d'après la crovance la pins généralement répandue, ;iii
mariage secrel de Louis XIY avec Mme ûo Maiiilcnoii.
Bien des personnes nous (ud. exprimé la pensée (jne ce
volume pou\ait conlenir des détails curieux, qindqnes révé-
lations même, sur ce mariage. Nous pouvons alfirmer par
iuduclion qu'il n'en est rien, puisque dans le volume suivant,
année U)85, Fanteur parle du bruit qui coui'ait du mariage
du roi avec l'inl'anle de Portugal; puis il rapporte ce propos
du roi au grand écuyei' : « N'avez-vons pas eidendii dire,
aussi bien que les antres, que je lais l'aire nne livrée et que
c'est une preuve que je me remarie? >^ L'auteur ajoute que
ce discours fit faire réflexion que le roi pouvait bien avoir
l'intention de se remarier, parce qu'on avait remarqué qu'il
avait mis plusi(!urs fois la même finesse en usage quand il
Noiilait taire croire qu'il ne pensait pas à des choses qu'il
avait cependant résolues, (^e ])ropos de Louis XIV prouve
surabondamment qu'alors il n'était pas encore remarié, mais
qu'il était au moment de le faire, non point avec l'infante de
Portugal, mais avec Mme de Maintenon. Enfin cette livrée
neuve n'indiquerait-elle pas l'intention (ju'il avait alors de
d(M'larer publiquement le mariage qu'il allait contracter?
Les Mémoires du marquis de Sourcil es ont été recopiés
de la main de plusieurs secrétaires, leur écriture toujours
soignée n'étant pas toujoiu's la même ; aucune de ces écri-
tures que nous avons conqiarées avec des lettres autographes
de l'auleiir ue nous a pai'u senddable à celle de ses lettres.
Il serait d\i reste |ieii admissible (piil eût pris iui-nièuie un
soin si long et si minntiiMiv. i)as inèuK^ pour ses nombreuses
notes d'une écriture li'ès fine qui dilfère loiijouis d(; l'écri-
VI INTRODUCTION
liiro (lu texle. Nous n'avons donc pas à nous airêler an
sens littéral de cette note placée en marge de la page 105
(In volume des œuvres mêlées : « L'auteur a adjouté cela eii
copiant son manusci'il... » Evidemment il a voulu dire : en
le l'aisaiit i-ecupier. (Uuiul au nom des copistes. Fuu d'eux a
même eu soin de nous laisser le sien inscrit au bas de la
page 51^2 du W \o\nme '. Nous devons croire ((ue Fauteui"
n'a pas composé ses notes en im'ime temps que ses Mémoires,
à en jugerpar celle-ci qui précède toutes les autres, en marge
du récit de sa campagne de 1()()7. dans le V(dume de ses
œuvi'es mêlées : " Remar(|U('s laites |»ar rauteiu' en
l'année I69(S. »
Le titre des Mémoires présenle mie série de lettres majus-
cules sur la première page de clnupie Aolume. lilre repro
duit en lettres dorées sur le dos du \olinue. Voici ce lili'c :
Mémoires de M. L. F. I). li. M. I). S. ( . I). I>. I). L. D.
R. E. (l. l>. D. /â– .,
don( la traduction es! celle-ci :
Mémoires de M(msieur Loiiis-hraiicdix Du Houchet.
Marquis De SoKrches , VonseiUer lïeshil , Prérost De
l/hostel Du Roi. Ef Craïul Prérosl de France -.
1. Delobcl scripsiL Ce nom est écrit en caractères si tins qu'il est pour
.•nn.<i (lire indéchiffrable; mais nous nous sommes adressé à M. l'abbé
Ledru [)Our savoir s'il avait rencontré cette signature dans les Archives du
châtcnu de Sourches; il nous a répondu qu'il avait trouvé plusieurs lettres
signées de ce nom; il a eu l'obligeance de nous envoyer l'uiu; d'elles datée
de Paris, le 4 janvier 171(;, adressée à M. des l'iats, capitaine du château. de
Sourches. La sigufiture en phis gros caractères est parfaitement lisible.
L'écriture de cette lettre est conforme à celle d'un grand nombre des vo-
lumes des Mémoires du marquis de Sourches. Cette lettre l'st une lettre de
compliments à l'occasion de la nouvelle année, mais un post-scriptimi cou-
lient eetle particularité curieuse que la femme de Delobel se plaint de ce
([ue Mme des Plats a oublié de lui envoyer une oie. comme le faisait chaque
année feu .M. de La Semerie, prédécesseur de M. des Plats comme ca]>i
laine du château de Sourches.
2. M. Dernier a donné dans son édition eelte ti'aductiou défectueuse :
INTRODUCTION VU
Les fondions don! raiitciir rlail invosli (Idiiiinil à sos
Mémoires une vaIcMir hisloriqric |tnr(iciili('rc.
Quelques détails sur roi-j-iinc cl les allriluidous des
charges do Prévùl de riiôlcl du lloi cl de (Iraud Pré\ô( (1(^
France dcuiaudcnl à Iroiucr ici leur iilacc. -
L'autorilc du rrc\('»l de I'IkMcI du Mdi d(''ri\ail de celle du
grand Sénéchal, qui existait en ujèrne temps (jue celle de
Comte du palais, mais dont les altrihulious étaient moins
étendues. Plus lard, l'autorité du Séiu'chal supprimé passa
au Grand-.Maili'c de la maisdti du l'oi. de celui-ci aux Maîtres
d'hôtel et de ceux-ci au lM'é\(')l deriiôl(d. Cesofticiers avaient
sous leurs ordres le roi des rihauds. chef des sergents de
riiôtel du l{oi, dont les fonctions cuiisistaieut à chasser de
la Cour les vagahonds, filous, femmes débauchées, ceux qui
tenaient des hrelans et autres gens de mauvaise vie que l'on
comprenait sous le uoui de rihauds. Il avait soin (juc per-
sonne ne restât dans la maison (Ui lloi pcndaul le dîner et le
souper que ceux (pii avaient bouche à la cour, et eu faisait
sortir chaque soir ceux qui n'avaient pas droit d"\ coucher.
Enlin il prétait main forte à rexécutiou des jugenuMits qui
étaient rendus par le Bailli du palais ou toid autre ofticier
de justice a\ant jtuMdiction à la suite de la Coiu'.
jNous ne saurions dire si le roi des rihauds tut supprimé
en l/i22, et s'il eut pour successeur immédiat le prévôt de
l'hôtel, ou si le prévôt de l'hôtel ne fut établi qu'eu I ^iTô.
lioutillier dit que de son vivant, en 1^159, le roi des rihauds
existait encore; mais, d'après les chroniques de Saint-
Mémoives de monsieur Louis-François du liourliel. )iiarquis de Sourches,
comte de [Montsoreau], prévôt de l'hôtel du liai et tjrande prévôté de France.
Le P. Luuras, dans sou ouvrago que nous avons cité, a donné une traduc-
Uon qui s'éloigne encore plus de la vérité : Mémoires de monsieur Louis-
François du Koucliet, marquis de Sourches, colonel du premier dragons
lé(/ers du Hoi, et çp-and prévôt de Fraiicc.
VIII INTRODUCTION
J)ciiis, il y avait un prévôt do riiùtel dès U55, Jean de La
Gardette ; les deux charges auraient donc été coexistantes
à un certain moment, mais le roi des ribauds ne tarda pas
à disparaître, confondu parmi les gardes de la prévôté de
rhôtel établis au nombre de trente sous le règne de
Louis XI.
La charge de grand prévôt de France était distincte de
celle de prévôt de Thôtel du Roi ; ses attributions d'une nature
analogue s'exerçaient, ainsi que son titre l'indique, dans une
circonscription plus étendue. Ces deux charges, devant faci-
lement créer des conflits d'attributions, furent réunies en
une seule en la personne de François du Plessis, seigneur
de Richelieu. En même temps, par ses lettres patentes du
3 juin 1578, le Uoi déclara qu'il n'avait jamais entendu
et qu'il n'entendait pas qu'à l'avenir la qualité de grand
prévôt fût attribuée à nul autre qu'au prévôt de son hôtel.
De cette confusion entre les fonctions de grand prévôt de
Fiance et celles de prévôt de l'hôtel du Roi il résulta que le
grand i)révôt de France ne retint de l'étendue de ses fonc-
tions primitives que la juridiction dans un rayon de dix lieues
autour de la résidence de la Cour, et que les fonctions de
pi-évôt de l'hôtel du Roi lui furent dévolues en entier.
La prévôté de riiôlcl formait une juridiction composée du
gi-aud })ré\ôl, (b; diMix lieutenants généraux de robe longue,
cixils, criminels, et de police, servant alternativement l'un Ã
l»aris, au For-l'Evèque, près de Saint-Cermain-l'Auxerrois,
l'autre à la Cour, d'un procureur du Roi, un substitut, un
greffier, deux commis-greffiers, un trésorier payeur des
gages, douze procureurs, quatorze huissiers, trois notaires
l>oiir la suite de la Cour.
Le grand jiié\ôt |uoiionçait ses jugements avec l'assistance
INTRODUCTION IX
(les maîtres des requêtes de quartier ' placés sous sa prési-
dence, ainsi que le constate ce passage du Journal d'Olivier
d'Ormesson ' : « Au mois de juillet 1608, à Paris, un homme
âgé desoixante ans fut accusé d'avoir dit que le Roi estoit un
tyran et (|iril \ avoit eiicoi-e des Ravaillac et des gens de
courage et de vertu. Il a été jugé par le grand prévôt de
l'hôtel avec les maîtres des requêtes du quartier de Juillet,
et condamné à avoir la langue coupée et aux galères. Il y eut x
des opinions à mort. » Le grand prévôt sous la présidence
duquel fut rendue cette sentence, était le père de l'auteur
des Mémoires. Outre ces officiers de robe longue, le grand
prévôt avait sous lui un lieutenant général de robe courte ou
d'épée, quatre lieutenants d'épée, douze capitaines exempts,
un maréchal des logis, quatre-vingt-dix-huit gardes dénom-
més aussi hoquetons ou archers et un trompette.
Un lieutenant d'épée et deux gardes servaient auprès du
garde des sceaux. Un garde était détaché auprès et sous les
ordres de chaque intendant de province. Souvent même, il y
en avait deux, ainsi que nous l'a prouvé un document des
archives du ministère des affaires étrangères '.. Ce double-
ment dut correspondre à l'année 1659, où, par mesure d'éco-
1. Ou sait que riustitutiou complexe des maîtres des requêtes leur
donuait pied dans toutes les affaires, aussi bieu administratives que judi-
ciaires. Ils pouvaient siéger comme juges dans toutes les juridictions du
royaume, ou même former des tribunaux d'exception, suivant le bon plai-
sir du Roi. Dans les parlements, ils siégeaient au nombre de quatre, au-des-
sous des présidents et au-dessus des couseillers. Les intendants des pro-
vinces étaient toujours choisis parmi les maîtres des requêtes, et ils
-cumulaient ces fonctions, au moyeu desquelles ils étaient investis de pou-
voirs pour ainsi dire sans limites.
2. Tome II, p. 552.
:{. Ordonnance contresignée Chùteauneuf, de janvier 1681. portant allo-
cation de i2i livres aux deux gardes de la Prévôté de l'Hôtel servant
auprès de M. de Ris, intendant eu Guyenne, pour avoir capturé les nommés
-Mutburin, ministre protestant, et Masillera. {Archives du ministère des
uff'(ii.res étramjères, France, vol. 230.)
X .. INTRODUCTION
noniio, les intendances furent couplées, deux généralités
ayant été attribuées à chaque intendant. D'autres fois, un
ou plusieurs gardes étaient envoyés de la résidence du Roi
pour une mission temporaire même lointaine '.
l*ar une exception peut-être unique, nous avons rencontré
les gardes de la prévôté de l'iiôtel mis en action contre un
agent diplomatique : le sieur de Yillefontaine, exempt de la
prévôté de l'hôtel, recul, le 1 k avril 1689, l'ordre de se trans-
porter avec deux gardes au logis du baron de Groesberck,
envoyé de la ville de Liège, et d'\ demeurer, afin de Fempê-
cher de sortir du royaume sans la permission du roi '-.
Nous avons fait connaître la composition de la compagnie^
des gardes du grand prévôt et celle de son tribunal, éta-
blissons maintenant quelle était la compétence de ce
personnage important : elle consistait à connaître en pre-
mière instance de toutes les causes civiles des personnes Ã
la suite de la cour, l'appel se relevant au grand conseil, et Ã
connaître sans appel de toutes les causes criminelles et de
police dans un rayon de dix lieues autour de la résidence
de la cour, rayon auquel avait été restreint, comme nous
l'avons dit. la juridiction primitive du grand prévôt de France.
Il faisait opérer les arrestations , mais seulement celles^
concernant des crimes ou des délits de droit c(»nmHni. lar-
restatiou des personnages d'iniporlance accusés de crimes
1. Oi-doniiiuico ilatt'i; de Versaille?, le 2 août 168b, pour payer comptanl
au sieur Thorou, yarde de la Prévôté de l'Hôtel, la somme de 300 livres
pour son voyage à Marseille, au monastère de Saiut-Iiouorat, pour l'exé-
cution d'un ordre du roi. [Mêmes archives, France, \o\. 230). —Ordonnance
datée de Versailles, le 20 mars 1687, pour payer au sieur Prévost, capi-
taine-exempt de la Prévôté de l'Hôtel, les frais effectués pour avoir arrêté
avec quatre archer? et conduit en carrosse au For-l'Evêque les sieurs de
Rivereau, Morin da La Courtardière et Aubespin-Deveaux, ofiiciers de la
maréchaussée de Chà lillon-sur-lndre. (Mnncs archives, France, vol. 247.)
2. Archives du ministère des affaires étrangères, France, vol. 257.
INTRODUCTION ^^
d'Etat étant géiu'i'alemeiil réservée aux capitaines des gardes
(In corps ou aux mousquetaires. Le grand prévôt avait droit
à l'or et à l'argent de la ceinture du malfaiteur.
Cette juridiction du grand prévôl ne laissail pas de se
lieurter sou\enl à d'autres juridictions, soit générales,
comme celles des itarlements ou de la |)révùté des maré-
chaux de France, soit locales, comme celle du Clià telet de
Paris, des présidianx, des bailliages et des sénéchaussées.
Depuis l'époque où tut fixée à Versailles la résidence du Roi,
les contlits avec le bailliage de Versailles deviuicid |t;irlicu-
lièrement fréquents. Un règlement royal, contresigné Colbert,
du 21 août 168^1, y pourvut sans parvenir à les éteindre,
(le règlement avait pour base l'établissement d'une distinc-
tion entre les personnes à la suite de la cour et les habitants
de Versailles proprement dits: la compétence de la grande
prévôté de France devait se b'orner aux premières, et la
compétence exclusive du bailliage de Versailles s'appliquer
aux seconds. Cette exceplion à la compétence du grand
prévôt de France ne fut établie que poui' la ville de Ver-
sailles, mais sa compétence entière fut maintenue dans les
lieux où le Uoi ne faisait que des séjours temporaires, comme
à Fontainebleau, à Vincennes ou dans toute autre l'ésidence.
Nous ne voNons pas cependant, malgré l'ordonnance conlre-
signée Colbert, que le bailliage de Versailles soit intervenu
pour mettre la main sur la nommée Le Couvreur, dite la
Sainte; elle fut arrêtée à Versailles, le 7 août 1680, par Le
Gros, exempt de la prévôté, assisté de trois gardes, et con-
duite à l'hôpital général à Paris '.
1. Nous avons relevé ce lail aux Archives du ministère des affaires étran-
!/rres, incideumuuit rapporté à roccasiou de rorduuuaiice de payement déli-
vrée à -rexempt pour les frais de cette arn'statiou. {France, vol. 2i;{.i
XH INTRODUCTION
Les conflits de compétence entre ces deux juridictions se
perpétuèrent jusque dans les derniers temps de la monarchie.
En 1723, une discussion s\^le\a entre la prévôté de l'hôtel et
le bailliage de Versailles: celui-ci prétendait que, le Roi étant
à Meudon, les oltîciers de la prévôté de l'hôtel ne pouvaient
tenir leurs audiences à Versailles; en conséquence, les
<^fficiers du bailliage firent fermer les portes de l'auditoire
(le la prévôté. Le conseil des dépêches, saisi de la plainte
(le la prévôté, donna raison au bailliage. A la même époque,
il surgit une vive- discussion entre Dumesnil-Aubert, lieute-
nant de la prévôté de l'hôtel, et le commissaire de police de
Versailles, sur la police du marché; M. de Maurepas ne
voulut pas porlei' l'affaire au Conseil du Roi et la laissa
indécise. En i7/i0, lors du saccage des bois de Porche-
funtaine, près de Versailles, appart(Miant aux Célestins de
Paris, qui nécessita l'envoi dés régiments des gardes fran-
çaises et suisses pour l'expulsion d(* quatre ou cinq mille
maraudeurs, les officiers de la prévôté de l'hôtel s'abstinrent
d'intervenir, parce que le Roi était à Maiiy; leur compétence
daus un rayon de dix lieues autour de la résidence du Roi
couinuMK'ait à tomber en désuétude '.
11 paraît (pie dans l'origine la grande prévôté de France
(;t la prévôté des maréchaux de France ne formaient qu'une
même charge et nue seule juridiction; mais elles furent
séparées en deux charges distinctes du jour où la grande
prévôté de France fut réunie à la prévôté de l'hôtel du roi. Si
la prévôté des maréchaux de France, qui était représentée
dans cha(pie i»r()\ince i>ai' lui jirévôt particulier ayant sous ses
•1. Voy. le Journal des rèrjnea de Louis XIV et'Louis XV, par Pierre Nar-
honne, publié par S. A. Le Roi, conservateur de la Bibliothèque de Ver-
sailles, 186G.
INTRODUCTION Xllt
(trdrcs la i^arde spéciale de poliee conmic sons le noni de
maréchaussée, avait la inissiou de veiller à la séciirilr publi-
que et de se saisir concurremment avec d'autres juridiclions
des mallaileurs ordiuaii'cs , elle élait i)lus spécialeiiicul
chargée de la siirveillauee des i^cns de guerre, et Ton sail
que le tribunal des maréchaux de France connaissait seul
dos atfaires d'Iionueiu' concei'uanl les gentilshommes '.
Outre ses attributions judiciaires , le grand prévôt de
France avait encore des attributions administratives; il
taxait le pain. le vin. la \iande cl loidcs les denrées néces-
saires à la consommation de la cour '.
En apparence, dans le grand jnévôt de France, les attri-
butions du grand juge priment toutes les autres attributions:
ce n'est pas cependant sous ce sévère aspect que nous de-
vons considérer le marquis de Sourches, ni dans sa vie, ni
dans ses Mémoires. Le règne de Louis \IV n'était |)as le
règne de Louis XL — et. si. sous ce monai'(jiic, ïo despotisme
se révèle malheureusement par les persécutions rehgieuses^
si funestes ;ui catholicisme liii-ménie. par la destruction
1. On pourrait citer cent exemples des décisions du irilunial des maré-
chaux de France qui s'assemblaient chez leur doyen, rem})lissant les
fonctions du président; bornons-nous à un seul i[ui a le mérite de l'inédit
et que nous avons trouvé consigné dans un procès-verbal très détaillé
conservé aux archives du ministère des aiiaircs étrangères. Les ducs d'Au-
mont et de Ventadour avaient eu une querelle à l'occasion d'une rixe eiiti'c
leurs valets au sortir de la comédie. Mandés, le 18 janvier 1G81, devant le
tribunal des maréchaux de France, préside par le maréchal de la Ferlé m
l'absence du duc de Villeroy, et composé des marérhaux de Bellefund,
d'Humières, d'Estrades, de Schouberg, de Duras, de la Feuillade et de
Lorge, ce tribunal leur lit promettre de vivre en bonne intelligence elles
fit embrasser. Les deux ducs étaient de])out et découverts; le maréchal de
la Ferté leur parla debout et couvert; les autres maréchaux assis et cou-
verts laissèrent les ducs se retirer sans se découvrir, ni se lever de leurs
sièges. fFrance, vol. 119.)
2. Voy. sur les attributions du grand [)révôt de France et du prévôt de
l'hôtel du Roi : VE?icyclopédie. le Dictionnaire de Tréuoux, Le prévôt de
l'hôtel et sa juridiction, par .Aliraumout, Le livre des offices de France, par
.It'au Chenu.
XIV INTRODUCTION
(l(^s institutions libres du passé , Etats généraux , fran-
chises communales, garanlics jiKliciaires, évocation des
causes au Conseil du Roi, tribunaux exceptionnels des grands
jours, pouvoir discrétionnaire donné aux intendants dans
les provinces, le font poiu" produire les splendeurs éphé-
mères d"un gi-aiul règne. <iiii même n"a pas toujours été
heureux, an profit de la plus terrible révolution qui ait éclaté
dans le monde, — il faut reconnaître que la toute-puissance
royale se manifestait plus encore par la fascination des magni-
ficences et des grandeurs, par l'éclat des fêtes sous des lam-
bris dorés que par la coercition et par les cages de fer. La
mission (hi grand i)révôt n'avait donc rien de bien sombre;
de plus, le marquis de Sourches, se contentant de transmettre
les ordres roxaux ou les siens, laissait le plus possible à ses
lieutenants les tâches ingrates; nous remarquons même dans
ses .)rémoires ([ue parfois des indispositions survinrent Ã
|iniiii pour ICii dis|)('iisei'. Lors du carême de 1685, lorsque
le Uoi lui eut commandé de veiller à ce (jue personne ne fît
gras à la cour, rebuté par la désagréable inquisition qui lui
était inq)osée, il se fit réitérer deux fois cet ordre avant de
répondre ([u'il obéirait. De plus, nous a\ous quelque raison
(le croire que le grand pré\ùt. homme d'(''|)ée. fut peu à peu
eloigué svsteiiiii!i(iiieui(Mil de l'exercice effectif de ses fonc-
tionsjudieiaires. couliées de jirefereuce aiiv magistrats placés
au-dessous de lui. La logi([ue indi(|ue (|u"il dut se passeï'
pour lui ce ipu >e passait pour les bailliages et les séné-
chaussées ' : les baillis et les sénéchaux, hommes d'épée,
étaient, par ini elfel toruiej de In \o|oute royale, complète-
uient suppléés daus levercice de leurs foucli(Uis judiciaires
I. Voy. iiolrc ouvrai^e Souce/iirs du n'ic/nc de Louis XIV, tome IV,
INTRODUCTION XV
par loiii's litMiteiiauls de robo longiio, (jiii ne riiient plus que
pour rappai'eiiee placés sous l(Mirs ordres.
Le marquis de Sourches envisageait surtout sa cliargc au
])()int d(! \ue de ses prérogali\es; avec un pclil iKunlirc de
grandes charges, elle jouissait du pri\ilège que son titulaire,
•en entrant en fonctions, piclail serment entre les mains du
Roi lui-même, taudis que par (V\euq)le le grand maître des
cérémonies nv, prêtait seruKMd (pTeud'e les nuiins du grand
maître de la maison du IJoi. La cliargc de grand prévôt de
France i»rocurail à son titulaire des a\antages hono-
rifiques considérables, et les gardes de la prévoté avaient
eux-mêmes dans leur brillant uniforme leur rôle d'apparat Ã
remplir pour contribuer aux inagniticences de la cour.
Lors de leur institution, les gardes ou archers de la pré-
vôté de l'hôtel portaient un hoqueton incarnat, bleu et blanc
<ïvec broderie d"or lîgin-anl une massue entoiu'ée de cette
devise : Erii hoc 'iiiot/ue cognita monstris; plus tard, leur
uniforme fut un habit bleu à doublure et relroussis de cou-
leur écarlate, avec un galon tl'or formant des brandebourgs
sur la poitrine et couiantsui- les coutures et sur les poches.
La veste était de drap écarlate^, doublée de blanc et galonnée
d"or: la culotte et les bas étaient rouges; le chapeau de
feutre noir était Ixudé d'un galon d'or.
[1 était de règle pour les lieux où se trouvait le Wo'i que
le capitaine des gardes du corps en quartier eut les
clefs et en occupât l'intérieur avec les gardes de sa com-
pagnie, tandis que les gardes de la prévôté de l'hôtel devaient
-surveiller les alentours. En 16'|S, 1-inobservatiou de cette
règle produisit de graves conséquences. Le Roi, accompagné
du cardinal Mazariu. était allé entendre les vêpres aux
Feuillants; des gardes de la prévôté de l'Iiôtel. commandés
XVI ' INTRODUCTION
par lin de leurs exempts, se (rouvèrent dans l'intérieur di?
l'église, prétendant y faire le service d'ordre. Le marquis
de Gêvres, capitaine des gardes du corps, leur fit dire de
se retirer; sur leiu' relus, une lutte s'engagea avec les
gardes du corps, et Tun des gardes de la prévôté de l'hôtel
fut tué. (Vêlait un crime de lèse-majesté que de mettre
l'épée à la main là où se trouvait le Roi; aussi Le Tellier, de
la part du cardinal Mazarin, donna au marquis de Gévres
l'ordre de remettre son bâton de commandement au comte
de (^liarost. autre capitaine des gardes. Par esprit de corps,
celui-ci refusa. Le soir de ce même joiu', la reine mère,
s'apercevant (ju'aucun capitaine des gardes du corps n'était
auprès du Riu', manda le marquis de Cliandenier ', qui ne
voulut [tas couscntii' Ã prendre le service, en donnant pour
raison (pie, s'il le faisait, il serait le i)lus infâme des hommes,
parce que ce serait J'econnaître la culpabilité de ses col-
lègues. Cette réponse causa sa disgrâce, à laquelle contribua
encore son attachement suspect aux intérêts du cardinal de
Ketz. Le marquis de Chandenier fut exilé, et sa charge,
dont il refusa toujours de recevoir le prix, fut donnée au
comte (le .Noailles, ([iii dut i» cette grâce le commencement
de sa fortune -.
Outre leui- service d'ordre habituel, les gardes delÃ
prévôté (le riiôlcl avaient leui' place dans les cérémonies.
Dans les cortèges, ils précédaient les Cent-Suisses, qui mai-
chaieut eux-inênu^s avant le carrosse du roi, entouré et suivi
par les gardes du corj)s. Le grand prévôt à cheval, l'épée
nue à la uuuu. iiiaichait lui-même à la tête des gardes de
1 . De la maison do llocheclion.irl.
2. \'oy. les Mémoires de madame de MottevlUe, ceux tl«; Daniel de Cosnar^
t. I, 1». UiO, et iiutro uuvrai,'e Souvenirs du rèrpie de Louis XIV, 1. 1, p. 184.
INTRODUCTION XYir
la prévôté, qui formaient iino compagnie à pied. Cet ordre lut
jiarliculièiemeut observé le 11 juin 1705, jour de la l'été du
Saint-Sacrement; le roi étant malade, le Dauphin, à sa place,
se rendit en carrosse avec les j)niices à la paroisse de Ver-
sailles avec la pompe que rKtus venons de décrire. Nous y
remarquons celte particularité que, bien que les gardes du
corps formassent des compagnies montées, ils escortaient Ã
pied, |)endant que leurs ofliciers étaient à cheval. Dans les
derniers temps de la monarchie, sous la Restauration par
exemple, jamais les gardes du corps n'eussent escorté à pied le
carrosse du roi : nous trouvons probablement la raison de cette
dilïerence dans la différence même de la forme des carrosses ;
ceux de l'époque de Louis XIV étaient si bas, ainsi que nous
les représentent les gravures du temps, que s'ils eussent été
entourés d'une escorte à cheval, le roi eût disparu entière-
ment aux yeux des spectateurs. Pour les cérémonies autres
<|ue les cortèges, pour la réception des ambassadeurs par
exemple, voici quel était l'ordre affecté aux difïérents corps
qui formaient la garde du roi et de sa résidence : Le régiment
des gai'des françaises, d'un côté, avec ses uniformes bleu et
lilanc à parements rouges et ses officiers galonnés d'argent;
d(» l'autre côté, le régiment des gardes suisses habillés de
i"ouge, avec ses officiers habillés de bleu et galonnés d'or,
formaient la haie. Près de la porte d'entrée, la haie était con-
tinuée par les gardes de la prévôté d'un côté, par les gardes
de la porte de l'autre. A l'intérieur, sur les marches de l'es-
calier, s'échelonnaient, à droite et à gauche, les Cent-Suisses.
Enfin les gardes du corps ', également sous les armes, précé-
daient en double haie l'appartement où se tenait le lloi.
1. Les garder: du rorps formaient i|uatro compagnies qui servaient par
quartier près do la piTSuuiie du roi.
h
XVIIl INTRODUCTION
Dans les cérémonies de réception , on ne voyait poini
figurer les quatre compagnies souvent désignées sous le nom
de compagnies rouges : les clievau-légers, les gendarmes,
les mousquetaires gris et les mousquetaires noirs, ainsi
appelées d'après la couleur de leurs chevauv. et ce n'étail
que dans les occasions les plus solennelles qu'elles prenaieni
place dans les cortèges, comme à l'entrée de Louis XTV
à Paris .qu-ès son mariage , ou poiu' le conduire de
Versailles à Saiut-Denis après sa mort. Dans les voyages,,
tandis que les gardes du corps à cheval environnaient
le carrosse iUi roi . quatre nuiuscjuetaires couraient en.
tête de l'allelage. La raison poiii' laquelle les quatre com-
pagnies rouges ne figuraient point dans les cérémonies de la
résidence l'oynle provient de ce qu'elles étaient plus pai'ticu-
lièremenl considérées comme les compagnies de guerre ou
d'ordonnance {\\i Roi: elles n'avaient que des capitaines-lieu-
tenants, le roi lui-même étant leur capitaine; aussi un garde
de chacun'.' de ces compagnies venait-il chaque malin pren-
dre le mot d'ordre de la bouche même du roi. Les quatre
compagnies des gardes du corps, au contraire, avaient leurs
capitaines. On sait que les compagnies rouges, de même que-
celles des gaides du cor|>s, n'étaient composées que d'offi-
ciers. Les m(tns{|ii('laires, les plus en vogue de toutes ces
compagnies, particulièrement les mousquetaires noirs ', for-
maient une soite d'école militaire pour la jeune noblesse.
Il ii(! nous a pas paru inutile de tracer une légère esquisse
du brillant aspect des divers corps de la garde du Roi, puis-
que dans le grand prévôl de Fiance se rencontre non seule-
1. Les moiisf(ii(!taues uoirs uvaiml pour origine la compagnie des garde?
du cardinal Mazarin, que le cardinal donna au Roi en mourant. Cette
compagnie, qui était à pied et fort médiocrement composée, fut mise Ã
cheval, et le persouncl en fui entièrement renouvelé.
INTRODUCTION XIX
iiiciil If jd^c <'l fadiiiinislralciir. mais ciicoi'c riui do |»riii-
cipaux officiers de la maison militaire. Louis du iioiiclicl.
marquis de Sourclies, n'élail i)as le ju'omier (jiii eût exereé
ces l'onctions dans sa famille; il les tenait de son père, et les
deux générations qui le suivirent furent appelées à les exercer.
Comme un homme ne saïu'ait être ('(unin en entier si Ton
ne savait d'où il [trocède, tant esl puissante la force des Ira-
ditions et de la vertu du saiii;. nu résumé de sa généalogie
(l(»il trouver ici sa place '.
La maison du liouchet esl originaiic de la pro\iiu'e du
INtitou; elle tire son nom de la terre du ïiouchet, sise dans la
même province ^; elle s'allia au commencement du xn*" siè-
cle avec les comtes de Yendômois. e( au commencement du
siècle suivant avec les comtes d'Alencon. L'abbaye du
Perray-Neuf fut fondée en partie |)ar les seigneurs du
Jioucliet.
Au commencemeni du xu'" siècle, nue hivinche de celle
maison, celle à laquelle appartient laiileiir des Mémoires,
s'établit dans la province du Maine sur les confins de la Nor-
mandie. En l/i59, riuillaume du Bouchet épousa Jeanne d«
Vassé. qui lui apporta la lerre et cliâlellenie de Sourches,
dans le Maine, qu'elle possédait par héritage, un de ses aïeux
ayant épousé au \uf siècle l'héritière de l'ancienne maison
de Sourches. Cette lerre, depuis celle époque, est restée
dans la maison du Bouchet, ({ni eu a sans interruption porté
le nom : elle fui érigée en baronuic par lelti'cs patentes du
1. Nous avou? rédigé col apcrfu d'après uuo généalogie manuscrite et de?
notes de fiiinilte provenant des archives du chfiteau do Sourches que nous
a communiquées M. le duc des Cars; nous avons aussi consulté 17/(6<o»r
des qrands officiers rie la rouromie, par le P. Anselme.
2. Le château du Bouchet, près de Niort, était possédé en dernier lieu
]i.ir M. de Marligny, ancien maire de Niort, récemment décédé.
NX INTRODUCTION
l'oi Henri IV. du mois iraoùf 1598, en faveur d'IIonorat du
iiouchet, en récompense de ses services. Honorât du Bou-
cliet avait épousé Catiierine Hurault, fdle d'Anne Hurault,
seigneur de Yibraye, et de Louise d'Harville.
Leur fils, Jean du Bouchet, marquis de Sourches et de Ber-
nay, occupe le Ireizième degré de la généalogie de sa maison.
Il na([uit à Paris le 1" décembre 1599 et fut enfant d'hon-
neur du roi Louis XIIL Par autres lettres patentes du
17 décembre 16Z|3, il était pourvu de la charge de prévôt de
riiùtel du Roi et grand prévcM de France, qu'il avait achetée
du maréchal dllocquincourl ; ce maréchal, d'un caractère
difficile et ombrageux, qui se prêtait i>eu à la plaisanterie,
s'en était démis j»ai' susceptibilité, parce que la reine Anne
(rAutiicIic Tavait api)elé en riant : monsieiu* le prévôt'.
Le 20 du même mois, le marquis de Sourches fut nommé
(•(Uisciller d'Etat d'épée. Il obtint par lettres patentes du mois
(U\ décembre 1052 l'érection de la terre de Sourches en
uuirquisal. Enfin il fut reçu chevalier de l'ordre du Saint-
Esprit à la promotion du 31 décembre 1661. Il avait épousé,
le 31 août 1632, Marie Nevelet, fille de Vincent Nevelel, au-
diteur des comptes, et de Catherine Le Bret. Deux enfants
naquirent de ce mariage : l'aîné mourut en bas âge, enfant
d'honneur du roi ; le second, Louis François, est l'auteur des
Mémoires que nous publions.
Louis-François du Bouchet, marquis de Sourches, naquit
en 1639. On trouve dans les registres de la paroisse de Saint-
Symphorien, dans le Maine -, qu'il fut parrain le 5 juil-
1. Nous devons lu coiuiaissaiice de cette particularité à Mme la duchesse
(le Valombrosa, née des Cars, ((ui l'a puisée dans les Archives du château
d'Ahondant, ancien fief de la maison do Sourches.
•1. Voir Vlnventaire s>„/n,iairc des Archii:es de ta Sarthe. Le Mans ,
iu-i", 1871.
INTRODUCTION wi
lot l()'iS (le Luiiis-Kninçois Joultcii, cl (jnc, en raisun de sni»
jcuno à go, 1.1 inai((iiis(' sa nùnc a rôpôudu jKiiir lui; la mar-
raino était doînoisolle Féliso dcCoisnon, (ille de .M. cl .Mlle de
La Hoche-Coisnon. Il fit plusieurs campai^Mies comme colonel
(l'un régiment crinfanterie de son nom; il remplit, sous ic;
maréchal de Luxembourg, les fonctions de majoi- ^(Micial
pendant la campagne de Hollande. Par démission de son
père en sa faveur, il fui pourvu, le 23 août lOO/j, de la
charge de prévôt de l'hôtel du Roi et giand jjrévôt de France,
avec un brevet de retenue en sa laveur de quatre cent cin-
quante mille IJNrcs. li |>rèta sermententre les mains du Uni,
pour l'exercice de cette charge, le 12 décembre 10(5."). Il lui
en outre ponivu de la chai-ge de conseiller d'Etat d'épée, et
il obtint, le 20 avril 1670, le gouvernement et la lieutenance
générale des ])i'ovinces du Maine et du Perche, des villes et
châteaux du Ma us ri de Laval. Il avait épousé, le 20 sep-
tembre KUVi. Maiie-flene\iève de Chambes , fille aînée de
Heruanl de Chambes, comte de Monts(U'eau, et de (ieueviève
Boivin, dont il eut neuf enfants. La marquise de Sourches
tnourut à Paris le 25 novembre 1715. Nous donnons ci-après
la lettre par laquelle son mari ordonna des messes et des
prières à l'occasion de sa perte :
« A Paris, ce ■2Q'' de novembre 171'j.
« Après une assez longue maladie, qui estoit une gangrène
au pied, Dieu retira hier matin Mme de Sourches, avec
laquelle je vivois depuis cinquante et un ans. Jugez si ma
douleur (>st juste, monsieur, et si je ne suis [las bien a
plaindre, aussy bien que tous mes enfants. Autant qn'ou (M»
peut juger. Dieu hiv a accordé une sainte mort, cl c'est la
XXII INTRODUCTION
seule consolation qui nous en reste. Vous me ferez plaisir
(l'en vouloir avertir au plus tost messieurs les curés des
paroisses de mon fils, afin qu'ils fassent par eux-mesmes et
fassent faire les prières dont elle a besoin.
'<■De Solrches \ »
Le marquis de Sourches survécut peu à celle qu'il regret-
lait; il moiniit à Paris le h mars 1716, et fut inhumé dans la
sépulture de sa maison, au couvent des Jacobins de la rue
Saint-Honoré.
La transniission des Mémoires (|u'il a laissés nous oblige
à suivre la généalogie de sa descendance.
Le fds aine de Fauteur, Louis du Bouchot, marquis de
Sourches. né le (> juillet l(i(i(3, portail du vivant de son père
le tilre de comte de Montsoreau. sa mère ayant apporté en
dot ce beau château de Monlsoreau, dont les restes mutilés,
uiais habités, commandent de nos joins majestueusement
encore le cours de la Loire, au coniluent de la Vienne, au-
dessus de Saïunui'. Il fut successivement colonel des régi-
menls de l'érigoi'd et de Sourches, brigadier en 1702, maré-
chal de canii» en 17()'i. lieutenant général en 1710; dès l'âge
de s('[»t ou huit ans. il avait été pourvu de la survivance delÃ
charge depréxôt de lliôlel du Roi et grand |»révôt de France,
(Idiil il recul les pi'oxisions effectives, sur la démission de
son père le \'i aoiit 171^ Lui-même lit obtenir, le 13 février
1719, la sui'Aivance de sa charge à son lils aîné, Louis du
J3ouchel. uianjuis de Sourches, comte de Montsoreau, issu î
1. Cette lettre, que nous avous reproduite avec sou orthographe, nous a
été couuuuuiquéf par .M. l'abbi'' Ledru, professeur au petit séminaire de
Préclgné i^Sartlie), qui a uue connaissauce particulière des riches archives
du château de Sourclics. La suscriptioii porte :
« .Muusieur des Plats, capitaine du chasteau de Sourches, chez .M. Orry,
marchand épicier, au .Mans. '>
hNTROUllGTlUN Wlli
«le snii iiiiiiiaj;(î ;iv(u- 'riiérèse do INx'liollcs ', lillr dr Jcim-
liapfislo (le l*ocholles. seigneur du llaiiKd. (".cliii-ei, (|iii lui
le IreisiènK^ j^rand prévôt de France dosa maison, ejxjusa en
premières noces, le. 8 iévriei' 1730, riharlolle-Anlonine de
(iontanl, lille de Charles Ai'mand de (lonlanl-Hiron. pair et
.maréchal de Kranciî, et, en secondes noces, le l7aont 17 VI.
Marguerite-Henriette des .Marets. lille de .lean-BaplisIc des
Marets. niaripiis de .Maillehois. maréelial de France, et
(le Alarie-Enunainielle d'Allègre. Ue son premier jnariage
il navait en que des tilles et un lils mort en bas Age; du
second, il eut den\ Mis : l'aine, Louis-Jùnmanuel, mourut
Jeune; son frère. Lonis-I'raneois, né en l7Vi, porta le titre
de marquis de Toiir/el. du inar(|uisat de ce nom. dont il avait
ihérité de la marquist; de llupelmonde, sa tante, qui lavait
institiu'; son légataire universel à cette condition -.
Louis-François du lîouchet, marquis de Tourzel. pourvu
<'u survivance de la charge de prévôt de l'hôtel du Roi et
iiiand prévôt de France, mourut avant son père des suites
d une chide de cheval à la chasse du roi à F'ontaineldeau.
Sa veuve , Louise-F]lisabeth-F'élicité-F>ancoise-Armande-
Joséphine de Croy. fdle du duc d'Havre et de Marie-Cuné-
gonde de Montmorency-Luvemhourg, lut nommée, en 1789,
gou\ernante des (Uilants de F'rance. Enfermée, lors de la
ré\(dulion, à la }»ris<tn de la l'oi'ce. d'où elle ne sortit (jue par
miracle, elle fui inicrnée au clià lcau d'Abondanl. Au reluur
(In roi Louis XVni, elle liil créée duchesse par lettres
patentes du 17 janvier 18 hi, a\ec transmission du titre de
duc en faveur de son |)etil-tils Olivier-Charles-Louis- Yves
•du Boiu'het de Sourches, duc de 1'ourzel, pair d(^ France, né
1. De l'uchoUe, d'après le P. Anselme.
-. Jleusei^'nomenl fourni par M. li' «lue îles Cars.
XXIY INTRODUCTION
le 3 juillet ISO'i, marié en 1832 à Anastasie de Cnissol'
(l'Uzès. De ce mariage est issu un fils unique mort à Tà ge
(le huit ans, qui a été le dernier de la descendance masculine
de la maison du Bouchot de Sourches.
La sœur aînée du duc de Tourzel, Augustine-Frédérique-
Joséphine du Bouchet de Sourches, née en 1799, décédée en
1870 , avait épousé en 1817 Amédée-Francois-Régis de
Pérusse, vicomte, depuis duc des Cars; c'est ainsi que leur
fils aîné, François de Pérusse, duc des Cars, se trouve, par
l'extinction de la descendance masculine de la maison du
Bouchet de Sourches de Tourzel, devenu le possesseur des
manuscrits des Mémoires de son aïeul maternel Louis-Fran-
çois du Bouchet, marquis de Sourches.
Les armoiries de la maison de Sourches étaient d'argent
à deux fasces de sahle '.
Après avoir retracé la généalogie du mar(iuis de Sourches
et même celle de sa descendance, afin de suivre, pas à pas,.
de génération en génération, la trace de la transmission
héréditaire des manuscrits de ses Mémoires, revenons Ã
ceux-ci et à leur auteur.
Nous allons compléter ce que certaines appréciations que
nous avons émises ont déjà fait connaître de son caractère».
L'auteur avait puisé dans son éducation, dans ses traditions
et dans sa propre nature des sentiments de religion, d'hon-
neur et d'esprit uiililaire. Le naturel et la simplicité de sou
style se portent en ([uelque sorte garants de sa franchis<^.
Ses récits altesteni sa modestie, car il ne parle de lui que
1. Oa trouve, daus le Blason ou Art /i(-)'aldi(/ue, hi^ armoiries gravées de
Lniiis-Franooi^ du Bouchet, marquis de Sourches, écartelées avec celles de
sa lemme,'(ieuevicve de Chambes, dame de Moutsoreau, qui portent de
France, au lion de gueules. Elles sont surmontées d'une couronne de mar-
quis et sont placées sur deux faisceaux de verges d'or, posées en sautoir,,
liées d'azur : marques de la dignité de grand prévôt de France.
INTRODUCTION XXV
comme il parlerait d'un anire et sans jamais se faire valoir.
Vis-Ã -vis des autres, Tespril do critiffne auquel il |toiii'rait
être enclin est tempéré par un grand fonds de l)ien\(>illauce
({iii lui fait décerner des éloges à quiconque suivant lui est
digne de les mériter. Nous r(Mnarquons une indépciulanee
d'oiiiniou (|ui d('\enait rare sur le milieu cl la lin d'un règne
où chacun ployait ses actes, même ses pensées, sous l'ascen-
dant du grand Roi : il y avait néanmoins des exceptions dont
le duc de Saint-Simon |)résente un t!xemple éclatant. Le mar-
quis de Sourches est loin cependant d'approcher de sa causti-
cité; au lieu d'être coiuiue lui un contempteur de Louis XIV,
il en est un admirateur, admiraleiu' toutefois sous réserves
lorsque sa conscience ne lui permet pas d'approuver. Dans
ce brillant soleil, il voit parfois des taches, et il les signale,
soit dans le texte même de ses .Mémoires, soit dans les notes
dont il les accompagne e( pour lesquelles il réserve le [)lus
s(uivent SOS appréciations eriliques. Avec code lihtM'lé
d'allures . ([uelque modérée (|u"elle fù( , le man[nis de
Sourches ne pouvait, comme le mar([uis de Dangeau, écrire
pour ses contemporains, et il se trouva dans la nécessité do
couvrir du secrol la rédaction de ses Mémoires ou tout au
moins leur couiiuunication. N'écrixaul i)as pour son temps,
son désir était d'écriie pour la postérité. Il l'expriiue dune
manière incidente, mais formelle, dans sou récit du car-
rousel donné à Versailles le A juin 1085. quil termine par
ces mots : « Cette fête fut trop magnili(iue [lom- n'en pas
laisser un abrégea la postérité. » Nous devenons donc l'evé-
cuteur de ses intentions. Sa charge de grand prévôt p(tii\ail
encore l'obliger plus iprun autre à la diseretiini de son
vivant, pour ne pas être accusé, à tort on à raison, de di^ul-
guor tel on tel lait don! il ponNait dexojr plii> particulière-
XXVI INTROOrCTION
ment la connaissance à ses fonctions. Louis XIV était moil
lorsque le duc de Saint-Simon écrivait ses Mémoires,
Louis XTV vivait lorsque le marquis de Sourches écrivait les
siens; d'après cela, il est facile d'apprécier auquel des deux
l'indépendance était la plus facile. Le marquis de Dangeau,
(jui, pour rédiger son minutieux, mais précieux journal,
tenait à la fois la plume et l'encensoir, pouvait seul sans
inconvénients faire ostensiblement connaître le travail jour-
nalier auquel il se livrait pour la rédaction de ces annales.
On sait avec quelle facilité il les communiquait, même au Roi,
qui s'en faisait un amusement. Xous avons acquis nous-
mème dans nos recherches aux archives du ministère des
alfaires étrangères la preuve de conununications aux minis-
tres par une copie de la partie de son journal qui correspond
à l'année 168 'i '. Dangeau, pai- exception parmi les auteurs
de Mémoires, a donc eu la satisfaction du fruit de son tra-
\ail aiijués d'un public d'élite et restreint; mais, si les
auteurs de Mémoires sont privés de leur vivant de jouir de
la renommée de leurs écrits, ils ne sont pas pour cela privés
de toute compensation ni de tout avantage. Quand ils vivent
dans les grandes et nobles époques, exercent de grandes
charges, et sont par leur situation à portée du contact des
hommes (jiii président, après Dieu, mi\ destinées des peu-
ples, ces réperloires deviennent des trésors utiles pour y
puiser en secrel, ))uur rappeler à pntjjos des précédents
1. Cette copie, saus nom d'auteur, porte ixnir titre : Mr/noires commen-
■tjant à l'année 1684; elle oli're cette particiilarit(' <\nr, bien qu'identique
pour les faits qu'elle eontient avec le journal publi<' ])ar M. Feuillet de
Cnnclies, elle en contienl, beaucoup moins. Nous en pouvons tirer les cnn-
jectures que cette rédaction .serait un premier essai du marquis de Dan-
j!;eau, dont le succès Tencouragea à compléter son œuvre et à la con-
tinuer, ou que ce fragment serait un extrait fait pour le roi ou l'un de
ses ministres.
intuoduction' XNYII
oubliés, on même simploincnl pour donnoi' à leur conver-
vjilioii In charme de Tinédil sur des laits qui bienlùl a|ti)nr-
liciidi'oiil à riiisLoire. Enliii, dans ees épaiicliemenls inlimcs
avec eux-mêmes, les auteurs de Mémoires trouvent la satis-
r.iclioii d'exprimer des appréciations ([u'ils sont obligés d(;
(aiiT d('\aiil leiu's contemporains cl donl ils prciuiciil la pos-
térité pour contidentc.
Il est telles apprécialiôns en clïet i[w le martiuis de Sour-
ches eût été mahcnu à produire de son vivant, pour faire sa
cour à Louis XIV : nous allons en ciler (|U(dques-unes.
Contrairement au\ idées (pii a\ aient généralement cours
de s(Mi temps dans le clergé séculier, dans la noblesse et
dans les parlements, idées dont Louis XIV tit même, en les
exagéranl, un des i-essorts de sa politique, le marquis de
Sourclies, loin détre gallican, penchait vers les doctrines
ullramontaines; aussi l)là me-t-il librement la conduile du Roi
etde l'épiscopatdans la célèbre ass(!nd)lee du clergé de l()8-2,
où l'ut votée la déclaration des quatre articles rédigée par
Bossuet. Cette partie de ses Mémoires a fourni des argu-
ments précieux au P. Lauras contre les actes de cette assem-
blée dans son livre récent que nous avons déjà cité.
Lors(pie le lîoi enli'cpril.en 1685, les lra\au\ de linfueduc
de Maintenon jtour conduire dans son parc de Versailles les
■eaux de la rivière de TEure, il s'élève hautement cimtie la
folie de cette entreprise. Le Roi venait de refuser au duc de
Lorraine d'aciiuérir son duché an prix de huil millions;
l'auteur des Mémoires met en note : « Il ainail mieux \alu
les employer ;» cela (piaux ouvrages de la rivièrt» de l'Eure. »
Il ne poursuit p(»inL comme Sainl-Simon. diine haine
implacable les enfants nalurels du Roi ; mais son sens moral
j'epr(Mi\(' l'assimilalion que le Itoi \(>ul élablir entre les
XXVIII â– INTRODUCTION
princes légitimés et les princes légitimes; il ne peut s'empê-
cher de faire ressortir la satisfaction qu'il éprouve lorsque le
doge de (lênes. à l'occasion de sa réception à Versailles, le
15 mai 1685, se refuse à leur rendre les mêmes honneurs; il
s'exprime en ces termes : « Mais il n'alla point chez les
enfants naturels du Roi, qui connurent en cela qu'il y avoil
encore quelque différence entre eux et les véritables princes
du sang, quoique le Roi leur en eût accordé le rang et les
honneurs. » Dangeau, racontant le même fait, s'est con-
tenté de dire : « Il ne vit point les enfants du Roi. »
Lorsque le Roi, pour se conformer au désir de son frère,
qui ne voulait pas d'un simple gentilhomme pour être gou-
verneur de son fils, eut nommé, en 1686. le duc de La
Yieuville à cet emploi, le marquis de Sourches met en
note : « 11 aurait mieux valu prendre un homme capable
qu'un homme titré. »
Ce n'était i>as, comme pour le marquis de Dangeau, le jeu
qui avait poussé sa fortune à la cour, car il ne l'approuvait
pas, même de la part du Roi. Il cite les principaux person-
sages que le Roi avait chargés, en 1686, de tenir son jeiu
lorsqu'il ne pouvait pas le tenir lui-même; alors que Sa
Majesté, dit le mai(juis de Sourches, « donnait son temps Ã
de meilleures occu|iatious. »
Il ne ménage pas le prodigieux appétit du grand Dauphin;
il met en note en octobre 1682 : «. C'étoit une chose surpre-
nante que de voir manger Mgr le Dauphin autant qu'il
le faisoit, aussi grossissoit-t-il tous les jours; et, comme
il étoit petit, on appréhendoit que la graisse ne l'incommodât
iiu jour exiiêuioment. »
Sa critique du rcsic n'a jamais rien de l'acrimonie de
celle du duc de Saiut-Simon; exempte de niécliauceté, elle
INTRODUCTION XXIX
arrive sons sa plume (.'omiiic une conséquence forcée diiii
sage raisonnemenl. l*arl'ois il ne craint i»as d'eniplover
l'innocente plaisanterie, lorsfjiiil dit par exemple à |)ropos
<riin pai^c (jiii aurait |)ii èlre tné an jeu du mail |iar un coup
de boule à la lèle. (jui lui hvpane. et (jui en réchappa, que
sa gnérison iti'ouxc à i[uel point les pages ont la léle dure.
Nous allons trouver eiu'ore une preuve de ce tour de son
«^sprit dans une lettre que nous a communiquée M. le duc
des Cars ; nous le saisirons d'autant plus au vif et dans
son natui'el ([iiil ne pouvait prévoir, en la dielanl, (pTelle
pût être jiHuais livrée, ni en entier ni en jiarlie, à la
publicité. De cette lettre datée, de Paris, le 1.") avril 170G,
nous détachons cette phrase : « Vous voyez que tous vos
Manceaux ne sont bons qu'Ã parler de guerre sous la halle
du Mans et au pavillon '. »
Il prenait fort au sérieux tout ce qui touchait à la guerre
et au service militaire; voici comment il signale, dans cette
autre lettre que nous donnons en entier, un Manceau (jui
espérait pouvoir échapper au tirage de la milice ^ :
' A Dreux, oc 20' do .léceinbro 1706.
" En arri^allt luei' icy à sept heures du soir, ce qui ne se
lit quavec bien de la peine à cause des mauvais chemins,
j'y Irouvay l'Angevin, ce garçon que m'avoit d<tnne M. le
Jieuleiiaut-crimiuel, et que j'a\ois mis à Marly; et je sais
1. Cette lettre, qu"il a siguée seulemeut, est de la main d'un secrétaire;
la suscriptiou mauquant, nous ignorons quel était le noui du destina-
taire.
2. Cette lettre, dont nous reproduisons l'orthographe, est imi entier de la
juaiu (lu niar(iuis de Sourches ; l'ile porte pour suscriiition ; â– > .\ .M. de la
Senieric, capitaine du chasteau de Sourches, près Le .Mans, au .Mans. •,
Elle était fermée d'un cachet de cire rouge dont l'empreinte porte une
ll< ur de tournesol penchée sur sa tige avec cette devise en oxt>rgue : Fi?io
c/ic tonia.
XXX INTRODUCTION
qu'il avoit quitté le jardin du Roy pai' la peur qtfil avait eu(î
de tirera la milice, le Roy n'exemptant pas ceux qui travail-
lent à ses jardins d*y tirer comme les autres, hormis les
garçons de ses jardiniers, qui sont ses domestiques portant
la livrée. L'Angevin a pris son party de s'en aller en son pays,
sur la confiance qu'on n'ozeroit pas le faire tirer à la milice.
Je vous prie de mander cela de ma part à M. le lieutenant-
criminel.
« Au reste, il n'y a pas de temps à [»erdre de m'envoyer
tout ce qui se sera fait touchant Talfaire des hois de Mon-
taigu, quand la procédure sera complète, cnr il faut pousser
cette atfaire vigoureusement.
« Mes baisemains à nostre clier curé.
'( De Solucuks. »
Le marquis de Sourches est exempt de iiel e( de méchan-
ceté; il ne recherche j»oint les scandales qui sei'vent si sou-
vent au duc de Saint-Simon n donner du piquant à ses
récits. Deux mariages, que nous allons cite)-, nous en foui-
nissent des preuves.
Lorsque le marquis de Dangeau épousa, le '19 mars 168fi„
Mlle de Lowensleiu, celle-ci ayant j)ris dans le contrat le
nom de Sophie de lîavière, le duc de Saint-Simon se fait
quelque joie des mui-lifications du marquis, qu'il n'aimai!
pas: le manpiis de Sourches raconle sans inlention de
méchanceté la lerrihle colère de Mme la Dauphine, qui, se
déclarant offensée, exigea (lue le nom de lîavière fût rayé
du ('(tnlial. C-ependaid Mlle de Lowenstein descendait
bien réellement d'un prince de Bavière: (nais ce prince
a\ait contracté un mariage morganatique , ({ui rend les
enfants iidiahiles à snccédei-. Nnlur-ellemeid. Dangeau est fort
INTRODUCTION XXXI
soluc dans son journal d'cxplicalioiis à ccl (Midroil : il se
eonlenlo de dire : c A six Ikmiix's, mes liaiiraillcs se (iiciil
chez Mme la Daiipliine. où le lioi vint, (le fut M. l'ahhp
Fléehier. nommé évêquc de La\a(ii', qui en lit la céréintuiic.
A Miiniiil. nniis allâmes à la elia[M'lle. (mi i\''[K>i(sai la com-
tesse Sophie de Lowenstein. »
Le mariage du marquis de La (îarle, le "il janvier 1698,
avee la fille aînée du maréchal de La Ferté, fournit au duc de
Saint-Simon l'occasion de lerrihlement maltraiter les deux
filles du maréchal: le mar([uis de Sourclics s"ahslieul ahso-
himcnt de rien dire contre leur ré|iulation et n'en fait pas
moins connaître dinléresgants détails sur le marquis de La
Carte, qui })rit. non sans opposition, le nom de La Ferté; sur
les fêtes données à cette occasion par Monsieur, au Palais-
Royal : enfin sur le coucher des mariés suivi d'une séré-
nade que François, maître d'hôtel du Uoi. successeur de
Lulli dau^ la direction de l'Opéra, leur donna avec le c(in-
cours de tous ses artistes.
Nous en avons dit assez pour prouver que notre auteur ne
recherche ni les méchancetés ni les anecdotes scandaleuses;
parlois néanmoins, il raconte certains faits en style un peu
cru: mais il faut faire la [tari du langage de son temps, où
Ion appelait les choses par leur ikuu sans chercher des péi'i-
[dirases. D'ailleurs il n'aimait pas le fard, car il rapporte
a\ec bonheur une re])artie de l'ambassadrice de Moscovie Ã
la(iuelleon demandait son opinion sur les femmes de France
et qui répondit : « Je ne sais qu'en dire, car je n'ai vu que
des portraits. » — « Voulant marquer par là (|ne toutes les
femmes de France étaieni fai'dées. ce (|ui étoil \rai de la
plus grande partie. »
Li' marquis de Sonrclii'^, p;ir le dcMiir nuMue de sa
AXXIl INTRODUCTION
charge, devait être au courant de (ouïes choses et ses
Mémoires ont le mérite essentiel dètre ceux d'un homme
bien informé. Personne mieux que lui ne pouvait raconter
certains laits dans lesquels il eut à intervenir, sinon direc-
tement, au moins par ses subordonnés; car nous remarquons
son abstention personnelle. Citons, en prenant au hasard
■des fails et des dates, rémeute qui s'était transportée au
château de Versailles, au mois de janvier 1680, à cause du
changemement du curé de Saint-Germain, émeute à la suite
de laquelle trente ari'estations lurent opérées, au nombre
■desquelles celles de plusieui's ecclésiastiques; le grand
jirévôt prit ses mesures pour (prini do ses lieutenants fût
seul chargé de procédiu- à ces actes de rigueur. Citons
encore l'arrestation, en 1(3^9, par un exempt de la prévôté,
du comte Galeazzo Koselli, banni d'Italie pour plusieurs
assassinats, qui avait eu l'audace de se présenter à la cour;
l'arrestation, le '28 lévrier 170^. j>ar lui lieutenant de la
j)révùté, de Yinaccio, prétendu médecin napolitain, à sa
sortie du cabinet de Chamillart; l'assassinat de Tiquet, con-
seiller au l'arlenu^nt : sa femme éplorée faisait d'activés
ilémarches pour faire rechercher les assasins, et il se trouva
<pie c'était elle-même qui avait fait assassiner son mari; le
\ol d'une boucle de diamants du Dauphin j)ai' un architccb;
employé par IMansaid; le vol des assiettes d'or du Roi; la
recherche du trésor caché, disait-on, par Louvois dans les
jardins de Meudon. Un invalide élaitvenu déclarer que, étant
autrefois charpentiei', il avait travaillé à cette cache avec
deux Fnanu'uvrcs, et (jue, étant venu cliercherdeux jours après
les neuf louis ([iii lui nxiucnl été promis, il avait appris que
ses aides avaient dispjini. ci (|ii"al(trs il s'était sauvé sans
réclamer son argent.
INTRODUCTION WXIll
L iiiileiir n'ignore aucun des laits qui chaque joui- se
jtasscul à la cour ; de pctils événemenls nous iuilii'nl Ã
certains usages, parfois à cerlaiues formes du ninhilicr;
ainsi les chaises à porteur avaient leur iin[»érial(', (|ni se
fcnn.iit alors coiniuc i\\\ couvercle, ce (jui devail être Ix-au-
coup plus commode pour y entrer, mais n'était pas exempt
d'inconvénients; car il lU Jaillit coûter la vie à la maréchale
de Rochefort sur la lèle (le laquelle ses porteurs laissèrent
retomber le couvercle. Il nous fait connaître (jue l'éli-
quelte donnait au roi des préoccupations, alors même (|ii il
couiuiiiuijiit : un jouj'. Louis XIV s'aperçut que la nappe
de communion était leniK' \r.\v le diu* de La Treuinille
et par le maréchal de Duras, tandis qu'elle aurait du 1 èlre
par le duc de La Force, le plus ancien duc présent; aussitôt
après la messe, le Roi en lit ses excuses au duc de La Force
en rejetant la faute sur l'inexpérience de l'abbé de Vau-
becourt, son aumônier. Enliii il nous apprend comme un
événement de quelque importance que le roi d'Espagne prit
la perruques en 1703 ^.
L'auteur adore la médecine; sans doute parce que la fièvre
très fréfiueute de son temps, où l'usage du quinquina ne fai-
sait qu'apparaître, le comptait pour un de ses fidèles tribu-
taires. On est effrayé, d'après le récit qu'il en fait, de tous
les remèdes qui se prenaient à la cour, remèdes pour se
guérir quaiul on elail malade. renn''des |»our pi'é\enir les
1. L'usage des perruques, tluut on Uouve la trace daus la plus haute
anti(iuité, ue s'iulrodiiisit on Franci' que sous le rèfine de Louis XIH, <iui
avait comuieuié à porter les cheveux longs; il devint gént^ral .-ou- I.-
règne de Louis XIV. Cette mode tut mise en vogue par les courtisans, i]ui,
obligés de se tenir toujours devant le roi tète nue. excepte lorsqu'ils se pro-
menaient avec lui dans ses jardins de .Marly, étaient fort exposés aux rhumes
et aux fluxions, et adoptèrent avec empressement ce moyen de s'en ga-
rantir ^voy. i'Hintûirc des penuqucx, par .1 -B. Thiers, docteur en tiiéologie,
curé de Champrond; Avignon, 1778>.
XXXIV IiNTRODl'CTION
maladies quand on était bien portant. Les saignées et les
fMirgations élaienl les remèdes préventifs les plus en vogue.
Fagon, premier médecin du Roi. n'avait pas une sinécure; il
tant croire quil eût craint de voir supprimer sa charge
comme inutile sil neût sans cesse médicamenté, purgé,
saigné, avec un zMc infatigable, le Roi, en qui il trouvait tou-
jours un sujet docile à suivre ses prescriptions. Louis XIY
étail dune délicatesse extrême pour tout ce qui touchait aux
soins de sa personne; Ã propos d'une tistulc pour laquelle il
eut à subir une o])ération, en 1686, opération dans le cours
de laquelle il uioiilra du reste un grand courage ', le marquis
de Soiirelies nous dit : <' Quoique le roi fût robuste, il avait
été néannmins si accoutumé à ses aises qu'il se trouvait
incommodé des moindres choses, ce qui Tobligeait à changer
quelquefois d'habit, de chapeau, de souliers, de chemise,
de perruque, deux ou trois fois par jour. » D'après cela, on
peut penser si la moindie apparence d'indisposition faisait
impression sui' le Roi et des soins qu'il prenait pour pré-
viRnir toute maladie. Le marquis de Sourches ne mentionne
pas avec la même fionctualilé que Dangeau chacune des
journées où le Roi s'est promené en calèche ou a tiré dans
sou pare: mais il (»st plus attentif aux faits de sa santé, il
donne sur elle bien des particularités; d'abord ikmis voyons
revenir tous les mois, a\ec la régidarité d'un refrain, cette
phrase sacramentelle : « Le Roi pi-it aujourd'hui médecine, sui-
vant son régime ordinaii'e: ■■puis il nous appi'end ((ueleRoi
1. Voyez le Journol de la mnté de Louis XIV, écrit par Valût, d'Aqniii
fit FafïOQ, siiccossivement sps trois promiers médecins, publié par S. A. I.r
Roi, conservateur de la l(iblioth(''t|ue de Versailles. 1862.
Li':^ cinq premiers médecins di; Louis XIV ont été : Cousinol, depuis son
enfance jusqu'en 1616, date dt; la mort de Cousinol; Vaultier, depuis 1616
jusqu'Ã sa morl, en 16:]2; Vallot, de 1652 jusqu'Ã sa mort, en 1671;
d'Aquin. de \C>~\ Ã 1603: Fagon. de le!)."} jusqu'Ã la mort du Roi. m 171.";.
INTHOIMCTION \\\V
. iiij>lu\;iil. I»lii> juiiliculièrement ces jours (le rclr.iiic roicrc ii
Iciiii' son conseil des ministres; il nous apprend encore cpic^
le Jloi ne retardait jamais le joui* mensuel lixé, à moins f|iiil
ne dût l'aire un voyage à .Marly ; ses séjours dans cette
j ésidence étant un de ses plus agréables plaisirs, il n'y vou-
Jiiil apiiorler aucun trouble.
Après la santé du Roi, laiiliMii' s'oecupe de la santé des
princes et de celle des personnages de hi cour. 11 donne sur
iMU' attaffue qu'eut le Dauphin, le 10 mars 1701, un détail
(|iii ne se rencontre pas dans Dangeau; le Dauphin l'ut sauvé
|iar un valet de chiens (|in cul l'idée de lui desserrer les dents
;ivcc un manche de couteau, en atteudaul larrixce diiu chi-
rurgien qui le saigna. L'aulciii' linil par ne plus compter les
accès de fièvre de Mme de Maintenon, auxquels Fagon trouva,
on 1705, une qiuilification qui satisfit tout le monde, celle de
lantastiques, et, ne les pouvant guérir, le tin docteur déclara
-axiunment qu'ils lui étaient nécessaires pour la préservei*
il aulrcs mauv qui auian'ul ctc plus considérahio. Il ikmis
apprend la morl du minqui> di; L'Hôpital poiu" ii\oir pris des
remèdes de chimie de sdu invention, Il ne manque pas de
mentionner, cumine le t'dul du reste le marquis de Dangeau
cl le duc de Saint-Simon lui-nu''me, le premier intéressé.
I.i malencontreuse saignée ipu mil en danger, en I70'i. les
JtMU^ ilu duc (le Saiul-Simnn. Il luttis raconte, ce que Dan-
::e;iii lie dil pas. une faiblesse dont lut pris le duc de Laiiziiii
(laii>> la cour de l'Uvale à Fiuilainebleaii , en celle même
.innée. Enlin lui même, étant tiunbe malade en I70(i. le men-
lionne de cette assez originale manièi-e : « Le \'l a\iil. un
-ul (pie le marquis île Soiiiclics, grand pre\(")l de l'raiice.
e|(»il Idiiihe malade h Paris, »
Le martpii> de Soii|-clie<. en [larlanl de lui. le lail Imijoiir^
XXXVI INTRODUCTION
à la troisième personne, forme qui n'a été employée ni par
Saint-Simon ni par Dangeaii, mais qu'il avait adoptée peut-
être pour pouvoir dégager sa personnalité pour le cas où
quelque circonstance indépendante de sa volonté aurait fait
connaître de son vivant tout ou partie de ses Mémoires.
La vie de la cour, dans sa régularité somptueuse, était
coupée par des chasses, des promenades en bateau sur le
grand canal de Versailles, des séjours à Marly, à Trianon, Ã
Fontainebleau, à Chambord, à Compiègne, des réunions du
soir appelées appartement, des concerts, des jeux, des
loteries, des ballets, des comédies, des opéras, des courses
de bagues et de têtes, des carrousels, des revues, des camps
de plaisance, où le simulacre de la guerre était à la fois un
amusement et une école de victoire. Le marquis de Sourches
se complaît à donner le récit de ces fêtes.
A côté des joies, les tristesses; les revers de la dernière
phase du grand règne et le commencement de ces deuils
successifs qui frappèrent le monarque en le faisant survivre
à sa postérité presque tout entière, jettent leurs teintes som-
bres dans les récits de Tauteur.
Nous venons de tracer un tableau synoptique des détails
anecdotiques qui ne sont pas ce que l'on recherche le
moins dans la lecture des Mémoires; mais, au point de
vue des grands Jails historiques, leur intérêt est considé-
rable. L'auteur s'est tenu constamment au courant des
événements : révocation de l'édit de Nantes, qu'il approuve
sans réserves, guerres, négociations diplomatiques et traités
de paix, avènement de Philippe Y à la couronne d'Espagne,
puissance et disgrâce de la princesse des Ùrsins, recom-
mandation au duc de Gramont de la faii'o i»arler sans lui rien
apprendre, conspiration du marquis de Leganez; sur tous ces
INTRODUCTION WXVII
r;ii(s, la li'iiiiiv fie ses Mémoires est. souvent la lecture
(le In grande histoire ; ils reproduisent même constaunnent
les (loeuments oITieiels. Enlin Fauteur donne sur l'insurrec-
tion des Cumisai'ds dans les (!évennes et en Languedoc une
foule d'épisodes intéressants. A une seule exception i»rès, il
les appelle les fanatiquea, expression employée aussi |)ar
Dangeau, la(|iit'll(' était alors la qualification la plus géné-
ralement adoiilcc '. Les détails abondent sur les actes et les
combats, dune part, des chefs des troupes royales, le duc
deBerwick, les maréchaux de Gramont, de Tallart, de Mont-
revel, df Villars, le maréchal de camp Jidien. sur Tinlc^n-
dant Basville chargé des procédures, d'autre part sur les
chefs des insurgés, Catiual, Castenet, Cavalier, Claris, Fres-
sière. Gaillard, dit l'Allemand, Ravanel, enfin sur Roland
tué par surprise dans un galant rendez-vous. Tous ces épi-
sodes sont coupés par d'autres récits, Tauleur suivant tou-
jonrs j)(uu' eluKiiie lait lordre des dates; mais, s'ils étaient
groupés, ils formeraient ime véritable histoire de cette in-
surrection, ipii lui la siiile de la révocation de l'édit de
Nantes.
Tout en soccupaul des all'aires privées de chacun et
des alTaires publiques, le marquis de Sourches ne négli-
geait pas ses affaires particulières. La vie des camps au
début, de sa carrière, la vie de cour pendant la plus longue
l)ériode de son existence, ne l'empêchèrent point d'être
fort appliqué au soin de ses affaires domestiques afin de
réparer les brèches faites à sa fortune. Il était de règle
à cette époque (|iie toute la noblesse fût obérée pai- h's dé-
penses excessives de la coin- et de la guerre; il n'y échappa
I. Voyez Vllisioirr du fanalisme de notre temps, par Unieys; .Montpcl-
Ji.T, 1707.
XXXYlll INTRODUCTION
pas lui-mêmo; il Ifiniinc ainsi le lécil de sa campagiu*
de 1673 ^ : « Nous arrivâmes le même jour à Paris, où je
trouvai pour régal, après une campagne de vingt-deux mois,
mon père qui sortoit d'une rechute d'apoplexie et mes-
affaires dans une ruine totale. » Sa correspondance témoi-
gne que l'ordre qu'il apporta à ses affaires releva sa fortune r
il étendait sa vigilance à la surveillance même des affaires
de son fds: il s'oppose à ce que celui-ci achète certains bois,
parce que présentement il n'a pas d'argent et qu'en outre il
ne veut pas qu'il paye les choses plus qu'elles ne valeiiL
attendu que le propriétaire de ces bois. M. de Maridort.
« vend toujours chèrement ses coquilles. » Il aimait à ar-
rondir sa terre de Sourcil es piii' des Mcquisilions, mais il
ne se taisait séduire que par les bonnes occasions; il en
guette une ])Our les bois de l'Ile, appartenant au comte
de Maillé-Bénéharl. " (|iii n'est p(»iirlaiit [»as, écrit-il. un
homme de facile con\enlioii. " Entin il ne veut dépenser
que lors((n'il a de l'argent dis|>onil)le. et s'excuse dans cett»'
lettre du 17 avril 16<S() de ne ponvoii' envoyer d'argent
en province, parce que depuis trois mois il n'a pas touché
un sol de sa charge. Il apprécie tout l'avantage qu'apporte
à l'agricultiue l'ouNerture elle bon entretien des chemins,
et s'applaudit dans celte même lettre à son intendant de
la nomination au Mans d'un nomeau lieutenant de maire
qui fera cesser les difficultés suscitées aui)aravant à ce
sujet.
Quel qu'ait été le soin avec lequel lauteur des Mémoires-
s'était attaché à arrondir sa terre de Sourches, il y habita
peu; retenu à la cour par ses fonctions, il ne faisait dans sa
1. Volume des Œ-hicrpt mà léa.
IM'l«(»UI,(JTl(»iN \\\l\
liMTc (|iit' «le i;ir<'s l'I citiiiics ;i|i|iarilioiis ; de suii \i\;iii(
iiit'iiic. il (Ml lil tldii ;i »<tii lil> aine. Celui-ci s'udaeiia à v l'aire
(le grands einhellisseiin'iil^ ; il dcmolil l'aiieien elià leaii ' Ã
peu de dislaiiee dii(|ii('l il ciiliciiril. vers 1713 einii'oii. une
coiisIriK-tioii iKMiNellc ijii il <'ii\ii'oiiiia (11111 [taie a la IVaii-
eaise. Ce elià leaii, aii\ |ii(»|»(»ili(iiis vasles et majestueuses,
avec les longues lignes de sdu niagnili(|M(M'ueadi'enieuC fut
un mirage de Versailles el de >es jardins Iransporté dans N^
Maine.
L'auleui" des Mniioircs ne se relira (loue (leinl siu" >(»u
dt''clin dans la demeure (l(^ ses aïeux. Nous ei"u\ons
UM'ine (|iie. [mmit un iHunuie accoulunié eonune lui ii \i\re
dans le milieu m(Uivemenle d'inu' cdui- d(uU il consignait
les événenu'uls au j(Uir le jorn-, inu' semblable relraite eût
paru une sorte de tombe anticipée. Il ne résigna même sa
cliarge entre les mains d(; son lils (pie moins de deiiv années^
;i\anl sa mort. Les lellres do dernières années de sa \ie
sont datées de Paris, de Versailles et de Alarh.
Nous avons dit au paragraphe de sa généalogie que Louis-
François du iJouchet, marquis de Sourchos, mourut à Paris
le 'i mais I7l(3|; voici un passage de la lettre que Louis du
l»(Uicliet, marquis de Sourches, son fils aîné et son succes-
seur dans sa charge de grand prév()t de France, adressait au
sujet de cette perte à M. des Plats, capitaine du château de
Sourches :
1. Une vue de l'amieii cluUeau , en 1C90, a dé tlonuée par .M. Nuclnr
dans sa notice sur Sillc-le-Guil lawne et ses environs iusérée par lui dans le
volume intitulé : Étudrs sjo- /'/listoirr et les tnonumeitts du dri>arlr»ir/it de
la Sartlie.
Nous devous cette ouninuiuiLiilinii a .M. l'abbé Ledcu. aiusi ijue celle de
la lettre qui va suivre.
XL INTRODUCTION
'« Paris, 16 mais 1716.
« .... Quoique mon père lût malade et bien exténué
depuis longtemps, j'ai bien compris que vous n'en seriez pas
moins affligé en apprenant la nouvelle de sa mort. Il est vray
que voilà bien des pertes coup sur coup dans nostre maison,
mais il faut se conformer en toutes cboses à la volonté de
Dieu, et se mettre entièrement entre ses mains pour toutes
choses. Vous avez bien fait de faire avertir messieurs les
curez de nos paroisses (Saint-Symphorien, Epineu-le-Che-
vreuil, etc.), afin qu'on fasse pour lui les prières qu'il a bien
méritées. Il avoit ordonné mille messes par son testament,
que je fais dire actuellement et dont je me suis chargé... »
Les Mémoires du maïquis de Sourches avec ceux du
duc de Saint-Simon et avec le Journal du mai-quis de Dan-
geau forment les grandes annales écrites par les contem-
porains de la seconde moitié du règne de Louis XIV ;
comme, à quelques différences près, ils correspondent aux
mêmes années, ils se servent réciproquement de corollaire
et de contrôle.
Les Mémoires du mar(}uis de Sourchcïs sont ceux qui
commencent à l'année la plus éloignée et qui se terminent
le plus tôt; ils s'élendenl de l'année 1681 à l'année 1712,
trois années environ avant la moii do raul(Mir;les Mémoires
du marquis de Dangeau s'étendent de lannée I68/1 Ã
l'année 1720 ; les Mémoires du duc de Saint-Simon de
Tannée 1G93 à l'année 1720. Ces trois ouvrages ont donc d(^s
parties qui se rapportent à une période commune de dix-hiiil
années. Sur toute cette im))ortante période, il sera toujours
très intéressant de les comparer; il sera même possible de
le faire souvent pour les .inm't'^ autéi'ieures, Saint-Simon
INTRODUCTION \I,l
surtout, Ã l'occasion dos faits du jour. (aisaiU Ã chaque ins-
tant des incursions dans le [lassé |)our rcmontor aux cir-
constances qui les ont amenés. Pour la précision même des
faits, les marquis de Dangeau et de Sourclies seront toujours
préférables, parce qu'ils oui écrits. I"uu d laulrc au l'ur et
à mesure des événements. l;ui(li< ([iic I(^ duc de Saint-Simon,
qui n'avait pris que des u(»les iucom|dètcs, n'a écrit ses
.Ménu)ires que longtemps a|)ivs les événements, bien heu-
reux de trouver pour sa brillante tapisserie de haute-lisse la
trame modeste mais solide, louniic par la copie qu'il avait
fait faire à son usage du Joui iial ilii iuai(fuis di^ Dangeau.
Le duc de Saint-Simon, par les notes qu'il a ajoutées au
.lournal du ruai-quis de Dangeau et qui ont été publiées avec
ce .lournal \ lui a donné du relief et du piquant; le marquis
de Sourches, en annotant ses propres ^lénioires, a accompli
une (puvre quelque peu id(Miliqiie pour son propre ouvrage.
Lorsque le comte de Montalembert a tracé le programme
(|iii lui s(>mblait devoir être suivi pour donner une bonne et
complète cditi<Mi de Saint-Simon -, programme que M. de
IJoislisIe réalise par un heureux et |»atient labeur, il deman-
dait au bas de chaque page uii \aste commentaire de notes.
Sans mettre en doute l'amour de la vérité, la franchise,
riiouneur et la probité dans le duc de Saint-Simon, l'excès
même de ces qualités, s'il est possible de parler ainsi, sa
haine vigoureuse du vice, de la bassesse et de l'hypocrisie
Tout aveuglé souvent, et ses préventions l'ont amené à pro-
noncer des jugements parfois injustes. Ceux-ci ont donc
hesoiii (le vérification ; par conséquent, la publication des
Mémoires du mar([iiis d(> Sourches. (riin liaiil iulerèl |iai'
1. Par .M. Ftniill.'t di» Conflio>.
-. Voyez les OEiurc- ilii comto dr Mnnl;ilomiiiMi. hune VI. i>. fft">-o07.
XLII INTRODUCTION
oile-mêmc. est encore précieuse à ce point de Mie qu'elle \ a
fournir aux Mémoires du duc de Saint-Simon un nouvel
élément de contrôle.
Outre ravantage du eonirole. les ^Mémoires du marquis de
Sourclies présentent encore celui de combler bien des omis-
sions. Ainsi If mai-quis de Dangeau, en narrant le voyage
du P.oi de Mainlenon à Chambord, en 1685. chevauchant et
cliassant sur la route, omet une dispendieuse précaution que
nous lait connaître le marquis de Sourclies : pour éviter un
<létour par lilois, le Roi avait fait jeter un pont de bateaux
sur la Loire. Vainement ou clicrcberait dans le Journal do
Uangeau les détails circonstanciés que renferment les Mé-
moires du nuH'quis de Sourcbes sur le soulèvement entre-
pris (^n Angleterre par le duc de Monnj<uith contre Jac-
ques [I. Lors(iue le premier raconte cette aventure tà lacbasse
du duc de Rerry tii'ant. en 1699. imprudemment des lapins
(l;iiis la dii-ectiou du duc de lîourgogne. refusant de se
rendre aux observations de sou sous-gou\ci-ueur. et mis aux
arrêts pendant biiit jours dans sa chambre i)ar ordre du Roi.
il omet les pai'ticulai'ités de la morlitication éprouvée par ce
prince; le second nliésitt» pas à les faire connaître.
Notre œu\re p(Mir la publication des Mémoires du mar-
quis de Souiclies a consisté (Talxo-d dans la l'eproduction
exacle du texte de Tauleur: nous uaxdus pas cru cependant
dex(»ir en reproduire l"oi-tliograplie, qui aui'ait nui à leui'
lecline facile et courante, et nous avons suivi la mélliode
généralement adoptée aujourd'biii |toui' la publication des
ouvrages du dix-seplièuie et du dix-biiili<Mue siècles, c'est-
;i-dire l'emploi de rorlliographe moderne, saut ïo/ (jue
nous axons conserve, l'uur lOrlIingraplie des noms pro-
pi'es. \\i)\\< n'axnn^ [ta-- l'Mijoins Mn\i celle de rauleur:
INTRODUCTION XLIII
;i son ('|»()(|ii(>. Ion (''c^i^;lil en {général les noms propres
sans iv^lc fixe, en s'allaclinni presque unif[ii('rnent ;i rc-
proHiiire leur consonnance enplioni(jiu' : nous avons au con-
traire donné ponr ces noms, particnlièremenl pour tous ceux
|iliis on moins illiisli'cs |»ar une noiorirlé p(»rsonnelIe on «)»»
l'aniillc. l'orthocfraplic (jin nous ;i |iaiii consacrée par If
pins grand nombre de documenjs anlhcnliques, et toujours
celle aelnellemeni adoptée par les laniillcs (Micore repré-
sentées; lors([n"il y a doute, ou lorsrpiil sapil de noms igno-
rés ou à peu près, nous avons conservé l'orthographe de l'au-
Icnr. l'oiir les noms de lieux, nous avons adopté Torthogra-
|ili(^ consacrée par les meilleurs dicliminaires géographiques.
Nous aurions craint d'alténu- la forme des Mémoires, si
nous les avions divisés par (diapities avec des sommaires :
nous avons donc simplement ïepiodnil la division par années
et par mois adoptée par lautein.en prenant le soin de mettre
en lelief en tête de clia(|ue .ilinea la date il laquelle il aiq»ar-
lienl. lors(pie cette date nous est l'oiu'uie par son texte môme.
Oiianl aux notes, malgré l'allrait qui nous eut poussés,
M. Bertrand et moi, pour eu publier de complètes, à nous
servir de (btcuments inédits et à nous livrer à un travail
<-ompaiiitil a\ec les divers ou\rages publiés sur cette époque,
nous ii\on> dii nous biuiier ii en donner de très succinctes et
seulement diius les cas d'une erreur idile à rectifier ou (rnn
lait complenu'ntaire indis|iensable ;i signaler. Nous avons
<te arrêtes par «-elte considération (jue lauleur lui-même a
(lejii accompagné son texte de notes très nombreuses et que
\l. Hachette nous a témoigné le désir (|ue les proportion^ de
Ja |)ul)licatiou (le> .Mémoires du mar(|uis de Sourches. d(''jÃ
très etendue>. ne tus>ent pas augmentées.
CoMTK HK CoSNVC.
É MOT H ES
DU
MAROUIS DE SOURGHES
La France jouissoil crunc profonde tranquillité depuis que
son auguste nionar(|ue Louis XIV avoit licureuscment terminé,
par une paix glorieuse, une guerre qui avoil duré près de sept
ans, pendant laquelle il avoit eu sur l(^s liras presque toutes les
forces de TEuropc. Cette pai\ s'étoil faite en l'année 1678, après
que le Roi eût étonné les Hollandois, les plus opiniâtres de ses
ennemis, par la prise de Gand, (jui est sur leurs frontières et
ipril assiégea pendant la plus rude saison de Thiver. Ils compri-
rent aisément qiiil n'y avoit plus de sûreté pour eux si ce
monarque poussoit plus loin ses conquêtes, et furent les pre-
miers moteui'S de la paiK romme ils avoicnt été la première
cause de la guerre.
Mais, pour entendre mieux ce que nous dirons dans la suite,
il soia bon de tain' un plan de l'état des alTaires de la France
avec toutes les nations de TEurope, des alTaires du roviume en
lui-même et de la situation de la ••(nn- au :2a'" df septembre de
l'année 1681.
MÉMOIRES Dl' MARQUIS DE SOURCHES
25 SEPTEMBRE 1681
La France, qui venoil de tenir tête à toute TEurope, éloit'
aussi Tobjet de toutes les nations, et son monarque seul atti-
roit tous les yeux de cette principale partie du monde. L'ad-
miration qu'on avoit pour lui n'étoit pas la seule cause qui'
faisoit agir tant de peuples; sa grandeur les avoit rendus ja-
loux; et, plus il étoit au-dessus des autres rois, plus tous les
princes croyoient avoir intérêt de s'opposer au cours de ses
entreprises.
11 sembloil (|ue la paix veiioit d"y donner des bornes, mais on.
connoissoil assez rinipnétude des François et Ton avoit de la
peine à se persuader (|u'un prince accoutumé à conquérir, et
qui jusques alors a\oit fait tant (Flieureuses expériences de sa
bonne fortune, pût demeurer longtemps en repos et se con-
tenter des conquêtes qu'il aNoit déjà faites.
Les Espagnols, ses plus procbes voisins, auxquels il avoit
enlevé la meilleure partie des Pays-Bas pendant la dernière
guerre, étoient aussi ceux qui Tappréhendoient le plus. La
mauvaise administration de la reine, mère ^ du roi Charles II,
alors régnant, et des ministres qu'elle avoit choisis ou tolérés,
faisoit (lue l'Espagne se trouvoit sans troupes, sans argent, sans
capitaines et sans crédit. Les places qui lui restoient dans les
Pays-Ras étoient mal fortifiées et mal entretenues. Le peu
d'Espagnols qui y sei-voient étoient si mal choisis et si mal payés
qu'on ne pouvoil fairn aucun fond sur eux, et même la plupart
désertoient parce ({u'ils mouroient de faim. Les Wallons, qui
étoient encore dans le service de l'Espagne, n'y demeuroient que
par honneur; les principaux de leurs officiers avoient la meilleure
partie de leurs biens (hms les terres que la France avoit con-
quises, et les soldats de fortune qui se voyoient mal payés
\. Kilo éloit sœur de rEiupcrour, et le roi d'Espagne, père de la reine de
Fraiir(; Marie-Thérèse, Tavoit épousée en secondes noces, étant déjà assez
à ffée, et en avoit eu le rui Charles II et une iillc qui avoit épousé FEmpc-
rcur, son oncle, et qui étoit morte.
•io SEI'TKMIUIE IGSl 3
;i\oit'iil y\r uraiidis disposilioiis à sdiiliiiilrr \c cliniiLn'ini'nl do
IKtat.
Lo priiitH; de l'ainir '. (|iii vUn[ gouverneur des l'ays-lJas [loiu-
le roi d'Espagne, pou\oit avoii- quehiue mérite pt'isoiinel; mais
on ne eioyoil pas qu'il lût homme à rétablir les alTuires de son
niaîlre. ni à soutenir l'honneur du grand nom qu'il porloit. Les
alVaiivs du roi d'Espagne éloient moins délelirées en Catalogne:
la France n'y avoit pas fait de si gi-andes comiuètes, parce
qu'elle n'avoit pas jugé à propos de faire ses elVorts de ce côté-
là : ainsi les Espagnols y respiroient encore. (pioi([u'ils y eus-
srnt peu de troiqies et en assez uianvais état. Dans le duché
de Milan, il Iriir resloit (pirhpu-s vieux Tcives ^ espagnols (|ui
sétoient assez bien mainleiuis. jra>anl vu aucunes occasions
drpuis la pai\ des Pyrénées. Ils éloienl aussi paisibles dans le
i-oyaunie de Naples, et, quoique la Sicile, (\m s'étoit révoltée
contie eux piMidant la dernière guerre et que la France avoit
abandoimée après l'avoir longtemps soutenue, semblât vouloir
ivcourir aux remèdes ^ extrêmes pour se tirer de leur tyrannie,
lu'-anmoins elle demeuroit dans le devoir, plutôt par impuis-
sance (juc par bonne ^olonté. Les Espagnols, étant dans cette
situation, ne songeoient qu'Ã se conserver le peu qui leur res-
loit dans les Pays-Bas, mais ils avoient été trompés dans leur
espérance; et la France, faisant reviM-e d'anciennes prétentions
de révécbé de Metz, avoit trouvé moyen de leur demander,
au milieu de la paix, presque tous les villages et toutes les
villes du duché de Luxembourg. D'abord cette proposition leur
a\oit paru fort étrange; mais enhn, par les menaces que le
lloi leur avoit faites d'entrer à main ai-mée dans leur pays, ils
avoient été obligés de lui céder près de cinq cents villes ou
villages du duché de Luxemboiug. et le Roi leur demandoit
encore la chà tellenie d'Alost, proche Bruxelles, avec toutes ses
dépendances, ou bien l'équivalent en tel lieu de leur domina-
1. n s'appeloit Alexandre Fariiùse. comme le i.fraiul prince de Parme i]ui
avoil iuilrefuis tant fait parler de lui; mids, quoiiiu'il fût brave homme, il
avoit bien du cbemiii à l'aire pour lui ressembler.
2. Ces vieux Terce-î, ou régiments d'infanterie, étoient beaux à la vérité,
luais ils ue pouvoieut pas être bous, parce qu'il y avoit plus de viuyt ans
qu'ils n'avoient vu de itucrre.
3. Ou disoit qui> les Siciliens avoient eu dessein d'appeler les Turcs, pour
se soustraire aux vengeances des Espagnols.
4 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
tion qu'ils voudroient. Voilà l'état des aifaires des Espagnols
avec la France.
Les Anglais, ses anciens ennemis, n'éloient pas bien d'accord
avec eux-mêmes, peut-être par les soins de notre monarque,
dont la prudence et les libéralités ' avoient allumé ou fomenté
de grandes divisions en Angleterre, alin (lue ce royaume, de
tout temps mal intentionné, ne fût pas en état de joindre ses
forces à celles de ses ennemis. Le roi qui y régnoit avoit assez
d'esprit et de cœur pour être un des plus grands princes du
monde , mais la débauche du vin et des femmes ^ lui avoit
fait perdre une partie de sa réputation ; le dérèglement de
sa conduite avoit donné lieu aux grands de son royaume
d'avoir peu de respect pour lui, cl la France se plaignoit
même ({u'il lui avoit manqué de parole en des occasions Irès-
imporlantes.
Il avoit pourtant cassé son Parlement, qui lui avoit donné tant
de peine, et l'on étoit persuadé qu'il ne le rassembleroit que
quand il ne pourroit plus s'en dispenser; jusque-là qu'il avoit
fait arrêter deux seigneurs du nombre de ceux qui lui avoient
été les plus contraires, et qu'il leur faisoit faire leur procès dans
les formes ^
L'Allemagne , qui reconnoit un si grand nombre de sou-
verains, avoit autant d'intérêts ditïérenls qu'elle avoit de
pi'inces.
UEmpereur, après avoir fait la paix avec la France par néces-
sité, conservoit toujours contre elle toute la mauvaise volonté
doiU un prince de la maison d'Autriche étoit capable; mais il
n'étoit ni fort puissant ni fort habile, et il étoit encore plus
mal conseillé ''. Outre cela, les rebelles de la Hongrie, appuyés
par les Turcs, (pii avoient une armée sur la frontière de ses pays
héréditaires, lui donnoient assez d'inquiétude pour l'empêcher
de pouvoir troubler la France dans ses desseins.
11 conservoit pourtant toujours Philipsboui-g, pour avoir une
1. On ii(! (louloil pas que le Roi n'eût un jinind miuibre de peusionaaires
on Aiifjjlelfirre, dont h; roi de ce pays étoit souvent le principal.
2. Il avoit plus de cimiuante hâlards, dont l'aîné, ([ui se nommoit le duc
de Moninoulh, étoit le cluif de la faction qui lui étoit le plus opposée.
:{. Milord Howard cX Miloid Schaftesbury.
4. Les Jésuites l'avoieid gouverné fort longtemps, et, après leur disgrâce,
uu capucin étoit le chef de son Conseil.
iJo SEPTEMftHK 1681 5
• 'MliciC dans l'Alsace, (|iini(|iii' |);ir Ir liaitr ilc paix de Nimègiie
il IVil obligt"- (lo la iviKJir à rr\r(|iit' de S|m('. aii(|iifl cllr; ;i|iii;ir-
linit légiliinenit'iil.
1/électeiir do Brandebourg" avoil promis d'entretenir une
honne union avee la France, niiiis il lui avoit maurpic; si souvent
de parole (pion ne se lioil à lid (pie nu''diocreinenl. et uK^ne les
lldllandois se vanloient d'avoir tiré parole de lui (piil n'iilian-
doiineroit point les intérîïts de l'Empire.
l/t''lecteur de Bavière, qui vcnoit de donner sa S(eur en ma-
riage à Monseigneur le Dauphin, ne laissoit pas de garder
beaucoup de mesures avec rEmpcreur et sembloil avoii- dessein
({'(''pouser la princesse sa lille.
l/(''lecteur pulaliii du Rhin, (pioi(pu' beau-fn'u'e de Monsieur,
tVc'n; du Roi, n'éloit pas fort airectionnô à la France et se res-
souvenoit toujours des mauvais traitements que son père en
avoit reçus pendant la dernière guerre.
L'électeur de Saxe et les princes de sa maison paroissoieut
prendre moins de part aux affaires que les autres princes
d'AlIrningne et ne songer qu';i demeurer en repos.
Les électeurs ecclésiasti(jues et surtout celui de Ti-èves ap-
prébendoient extrêmement le voisinage de la France, aussi bien
(|ue le duc de Neubourg, et même elle sembloit appuyer les
Liégeois dans leur désobéissance à l'égard d(! l'électeur ' de
Cologne, leur évoque.
Les princes de la maison de Briniswick et de Liinebourg en-
livitMioient toujours un corps de troupes assez considérable,
dans le dessein de faire acheter leur amitié l)i(Mi cher par l'un
OH l'ii litre des partis qui feroienl la guerre.
I.t's llollandois avoienl depuis la dernière paix laissé prendre
au prince d'Orange un pouvoir absolu sur eux; il étoit naturel-
lement l'ennemi de la France % et son application continuelle
M";i\()it d'autre objet que de réunir toute l'Europe contre elle,
r/étoit un homme d'une ambition démesurée, dont les vues
étoicnt infiniment au-dessus de celles d'un homme de son âge
1. Il pariiisrsuil que la Fraiin^ avoit di^^sfin d't)l)lif;iM- li-s Lirptcuis, «[iiaiid
l't''vôché vieiidroit à va(|atM-, à clioisir pour lour (''vimjiu' Ii; cardinal df Hoiiil-
lt)ii, qui avoit d6j;ï la dignité ilr grand prévôt dans Ifur rliapilic, ipii c^l
la \)ri>miéro dignité di' li'iu" église cathédrale.
1. Ou disoil qu"il ne haissoit la Fruuce (jue par le res~riiiini.nl qu'il
avait de ce qu'elle l'avoit méprisé dau3 les coinmeuccraèuts.
6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
Cl qui no s'étoit point rebuté par tous les mauvais succè> qu"i!
avoit éprouvés pendant la dernière guerre.
Le duc de Lorraine, qui a\ait épousé la reine douairière dr
Pologne, sœur de l'Empereur, et qui avoit assez longtemps
commandé toutes les forces de l'Empire, ne pouvoit se consoler
de se voir dépouillé par la France de son duché de Lorraine et
n'avoit pas voulu ', par cette raison, paraître dans le dernier
traité de paix, étant l)ien assuré que la France n'écouteroit pas
les propositions de lui restituer la Lorraine.
La Suède s'éloit trop bien trouvée de ramitié de la France,
qui lui avoit fait restituer la Poméranie et les autres terres
qu'elle avoit- perdues pendant la guerre, pour n'être pas dans
ses intérêts; elle murmuroit néanmoins de ce que la France
ne lui donnoil plus la même pension qu'elle lui avoit autrefois
donnée.
Le roi de Pologne étoit toujoui's l»ien intentionné pour la
France, mais il avoit Iteaucoup perdu de cette activité ' qui
l'avoit fait parvenir au trône, et les entreprises des Turcs,
jointes aux divisions intestines de son royaume, le mettoienl
hors d'état de pouvoir faire une gi'ande ligure dans les affaires
de l'Europe.
. Le roi de Dannemark s'étoit imaginé (pi'il pourroit faire avec
la France un traité pareil à celui qu'elle avoit autrefois fait avec
la Suède ; mais son ambassadeur avoit trouvé des dispositions
peu favorables, et la Fraiire n'avoit pas témoigné faire beaucoiqi
de cas de son alliance.
Les Moscovites étoient trop éloignés pour pouvoir nuire à la
France ou la favoriser, ([uoiifu'ils lui eussent envo\é depuis peu
des and)assadeurs.
Les princes d'Italie étoient assez embarrassés : d'un côté, le
Pape, qui étoit un grand homme de bien, mais graïul formaliste
1. Il aviiil liii'ii \\\\\ (le s'en faii'i; houiii'iir. cai' ans?;! l)i('ii la FraiiC(! iir lui
auniil jamais vdiilii rciidii' la Lciri'aiiie.
2. L'(';li!ctcnr de Brandclioiiifi lui avoit ])ris la Poméranie, les princes de
la maison de LiineLoui-^. révêelié de Bi'èmc, et le roi dii IJannemark une
[lartie des îles de. la mer I}alli(|ue et de la Suède; t>t Ton peut, dire que les
Suédois avoieiit dans celte {ïu(îrre fort dégénéi'é de leur ancienne valeui'.
quoique l(nn"j(;une roi ini témoignât beauccnq».
3. Il étoit (hsvenu extréuiement gros, et l'on ilisoil même que son esprit
s'étoit épaissi autant que son corps.
4.-) SEPTEMBRE 1(381 7
■<U assez mal conseillé ', s'éloil brouillé avec la Fi-ance au sujet
•lies droits île ivaale - (|uo le Roi prélendoil. auxquels le Pape
s'opposoit pcut-(Mr(^ a\t'c un |)eu Irop de clialfur l'I dditinià lrolr \
parce que le sujet ne le mériloil pas.
Le duc de Savoie, encore jeune, étoit gouverné pai- la du-
chesse, sa mère '', laquelle avdit traité le mariage de ce [irince
avec la princesse de Porluual , lillc dt^ sa sœur et du prince
■de Portugal tpii avoil chassé du liùne le roi don Alphonse %
:son IVère, et l'avoit relégué dans une île de l'Océan. Le car-
dinal d'Estrées, qui avoil Ihonneur '' d'appartenir à la reine de
Portugal t'i à '^ladame de Savoie, avoit négocié cette alliance,
il laquelle la 1^'i'ance n'avoit pas eu de peine à donner les
luains ".
Le grand-duc de Toscane étoit un peu méconti-nt de ce ijuc
Ir Roi avoit mieux aimé faire épouser à Monseigneur le Dauphin
la princesse de Raviére ^ que sa lille. mais il n'en faisoit i-ien
paroitre.
Les Génois ap|ir(''lii'iidoi('ul t'xlrriiicinent les desseins lir la
1. n ïiYuil CDiiliaiuN^ ou nu riTlaiu Favoiiti, dniil Fcspiil luoiiilluii ûtuil
•foil mal (lUpûsé pour la France.
■2. Ce droit de régale est le pouvoir de coul'érer 1(.'.-: prébeudes et autres
• di).çuité.-5 ecclésiastiiiues dans le? chapitres des diocèses toutes les fois que
l.s évêchés viennent à vaquer.
.'{. Cl' sujet ne valait pas la peine que le Pape s'en formalisât, ni «pie le
Uni s'opiuià lrùt à conserver ce droit qui lui étoit acquis dans tous les dio-
cèses de son rnyaume. iiormis dans ceux du Lanj^uedoc, où touttis les pré-
bendes ne sont propiemenl que des plact-s de moine; mais c"ét">it M. Fran-
•çois de Harlay, archevêque de Paris, honiine ,\,' ^imikIi' i'ntii'pii>i'. qui
luettiiit ces choses dans la tète du Uni.
't. Elle étoit, aussi bien que sa soun* hi reiue de Piirtug;d, de la maison
de Savoie, étant tille d'un duc de \emours et de .Aille de Vendôme.
o. Ce roi don Alphonse avoit épousé cette .Mlle de Xeunuu-s ; mais le
prince, son frère, la lui avoit ôtée sous prétexte d'inqiuissance; et, l'ayant
<'oiifiné dans une île de l'Océan, avoit épousé sa feuune jiubliquement, de
laquelle il avoit eu une fdle; mais il n'avoit pas pris le titre de roi; il
était encore jiume et sa femme aussi, de sorte que le duc de Savoie faisoit
nue all'aire mal assurée, puisipTils [louvnieiit encore avoir des garctuis.
(i. Parce cpie César, duc de Vendôme, grand-père île la reine de Pi»r-
lii^'al et de .Madame de Savoie, étoit bâtard du roi Henri IV et de Ga-
bii.-lle d'Estrées.
7. Peut-être dans la vue d'avoir un jorn* plus de facilité à s'innpar«r du
Piéiuiint et de la Savoie, sous jtrétexted'enqiècher les autres di- les envahii'.
-il cause de l'éloignenu'ut du duc de Savoie, qui devdit ]iasser eu Porlu(:al-
8. La raison apparente qui avoit oblip- le Roi de donner plutôt à .Mon-
-ri;:u.'ur h- Danpbiu la Uavaroisr «pic la Toscane élnit que cette i\i-r-
8 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
France, tant à cause du voisinage que des anciens droits de
celte couronne sur leur pays, et des menaces que le Roi leur
avoit faites plusieurs fois depuis peu d'années.
Le d[ic de Mantoue ' étoit entré en négociation avec la France
pour lui vendre la citadelle de Casai, et c'étoit le sujet des ap-
préhensions du duc de Modène, des Vénitiens et de tout le reste
de ritalie.
Les Suisses se tenoienl feimes dans ralliance de toutes les
couronnes, mais ils étoient assez alarmés de voir la France
fortilier Huningue -à la portée du canon de Bâle.
Cependant le Roi s'étoit mis en possession du duché des-
Deux-Ponts, de la principauté de la Petite-Pierre et d'un grand
nomhre de terres dans le palatinat du Rhin et dans l'arche-
vêché de Trêves, faute par les possesseurs de lui avoir rendu la
foi et hommage. Cela avoit extrêmement ému les esprits : on
avoit fait plusieurs manifestes auxquels les Hollandois avoient
eu la meilleure part; enlin le Roi avoit otïert de remettre au
jugement d'une diète qui se tiendroit à Francfort la révision
des arrêts donnés par la Chamhre de Metz et par le Conseil
souverain d'Alsace, en vertu desquels il s'étoit mis en possession
des terres qu'on lui vouloit disputer; et il avoit envoyé ses-
amjjassadeurs pour s'y trou\er avec les ministres de tous les
pi'inces de l'Europe et pour y soutenir ses droits.
Voilà ({uel éloil alors létal de la France avec les étrangers;
faisons voir présentement celui où elle se trouvoit en elle-même.
nicre, n'ayant que dix on onze ans, n'étoil pas en état de donner sitôt des
hrritiers à lu conronnc; uiais rimmenr do Mme la grnnde-ducLesse, fille de
l'eu M. 1(! duc d'Orléans et par conséqu(^nt consine germaine du Roi, pou-
voit bien y avoir contrihué. Ct^tte princesse étoit depuis lonfïtenips en mé-
sintelligence avec le grand-duc son épmix, et même on lui avoit donné
pour son séjour ordinaii-.- l";djbaye de Montmartre, proche de Paris, et, si le
Roi eût fait épouser sa fille à Monseigneur, })ent-être cela l'auroit-il jeté
dans di's engagements qu'il avoit été bien aise d'éviter.
1. C'était un vieux dé])iuiché, qui n'avoit point d'enfants, qui n'aiinoil
l»oint ses liérîtiers et qui ne .se soucioit guère de l'avenir, pourvu qu'il eûl-
de l'argent pour aller se divertir à Venise.
2. Pendant la guerre, ce n'éloit ([u'uue redonte, dans lacpn^lle on mcdtoit
des hommes; mais, comme il fut dit, par le traité de paix deNimègue, que
chacun garderoit les postes dans lesquels il se tronveroit avoir des troupes,,
le Roi garda celui-ci et jugea à propos d'y faire construire une place de
guerre, i.our l.'uii- li.ntr la irlr ,lii Rhin.
l'a SEPTEMIJHI-: 1U81 {^
Dans la ilernicrc giienc, tous les princes de rEuiope, el avec
fii\ tons leurs plus habiles ministres et tous les polilirpies les
pins ronsoinin(''s, avuii'nl ciii (pir la France succomlieioil pai- le
niaiiqnc (riionmit's el d aiyml : (ju'elle pouiroit ù la vérité faire
(1rs conipirlcs dans les di-iix |ii(Mnièi't's années, mais (pi'il n'y
a\oil (pià Icnii' bon, cl (piidlc scioil cidin réduite à périr elle-
même, (piand elbî auroil à se défcmlre lon.uliMups loutr seule
contre toutes les loires de l'Kurope. Cependant ils s'étoient
trom[)és dans leui's ((nijerlines, et la [irudence du Roi avoit été
si bien secondée par le soin de ses minislivs, (jue non seulement
il n'avoil mau(fué ni dliommes ni d'argent, mais qu'il avoit
luèuie loiré ses enuemi> à lui demander la paix après une
gueire de sept années, ])endant laquelle il avoit coniiuis des
provinces entières et gagné plusieurs batailles.
Son revenu se trouvoit de plus de cent millions, et le ministre
(jui étoit à la tête de ses finances y avoit établi un si grand oi'dre
que ce n'étoit plus une alïaire de les maintenir dorénavant dans
le même état.
D'autre côté, le secrétaire d'Etat de la guerre avoit eu soin,
dans la réforme de troupes (pi'on avoit été obligé de faire à la
l»ai\. d'en casser beaucoup en apparence et très peu en effet,
el de conserver tous les officiers, et cette réforme s'étoit faite de
manière (ju'en deux mois de temps on pouvoit sans peine re-
mettre les troupes sur le même pied ([u'elles étoient pendant
la guerre. 11 y avoit dans toutes les villes des frontières des
magasins de vivres et des arsenaux remplis d'artillerie et de
toutes sortes de munitions.
Le Pioi avoit fait fortifier toutes les places qu'il avoit conquises
et en avoil même fait construire ' plusieurs tout à neuf dans les
postes où il les avoit jugées nécessaires pour couvrir les fron-
tières ou pour incommodei- les ennemis à l'avenir. Elles étoient
presque toutes en état de défense, el Ton travailloit avec une
application sans égale à les achever.
Le Roi avoil une armée de mer plus nondireusc et meilleure
ipi'aucun prince de l'Europe; il pouvoit mettre à la mer tout Ã
1. Li^ Uni avoil liiit Imlilicr Inip dr iilacoî^. piircc iiu'il lui tallnil \t\n<
illiumiiuîs ])om' les pardcr qu'il n'iîn pouvoit ontrclcuii' poiidaul uuo
i^randi' i^Micrrc, où il lui l'alloil avoir de grosse? aruiûcs t'U campafîiu', et il
> l'ii fallciit iMMi ([ii'il ii'i'U l'iiiivînl lui-nièiuc.
10 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
la fois cent à six-vingts vaisseaux de guerre S dont les moindres
étoient de vingt pièces de canon, et les plus grands étoient
percés pour cent trente pièces. Il a\oit outre cela vingt ot une
galères toujours prêtes à mettre à la mer, puissance si formi-
dable ([ue les Anglais ni les Hollandois n'osoient plus se dire
les rois de la mer, et que la France faisoit l)aisser le pavillon
presque à toutes les nations de l'Europe.
Comme les alïaires du Roi étoient dans un état à le faire
respecter de tout le monde, les ministres qu"il avoit dans les
pays étrangers n'avoient pas besoin d'être extrêmement habiles -,
et le crédit de leur maître leur aplanissoit le chemin dans
toutes les affaires. Le Roi venoit d'augmenter les fermes de plu-
sieurs millions •', et tous les peuples s'empressoient à Tenvi
pour lui témoigner leur zèle et pour le servir.
La no])lesse ne croyoit pas être bien si elle n'étoit à la cour
ou dans les troupes, qui étoient plus belles ([ue jamais, he
clergé contribuoit avec empressement aux dépenses de TÉtal.
La justice s'exerçoit avec toute l'exactitude possible sous un
chancelier également habile et bien intentionné, et, ce qui étoil
encore plus considérable pour le Roi, c'est (jue l'ienneparoissoil
difficile (juand il s'agissoit de lui (diéir.
Voilà ipiel éloit Télat de la France en elle-même; nous allons
présentement faire un petit portrait de la cour, pour en douiu-r
une légère idée. Commençons par la famille royale.
1. n ;iv..it l)iL'U IfS (^riil vingt vaisseaux et les viufit-cinq galères, mais
il lie lui rluit pas ]iiissihii' de les armer tous à la fois, parce que ses terres
uc lui l'ouruissoifiil pas assez de matelots pour ses navires (!t que, par srs
soius ni par sou ar^nil, il ne pouvoit pas m+'ttre assez de chiourmc eu-
scmble pour ses galrics.
2. Il auroit été iioii qu'ils eussent été furi liahilcs, mais la ]ilnpart n'en
as-oieut pas la réputation.
3. H est vrai que le lloi haussait ses fcrmi's; mais toutes les provinces
de son royaume étoient absolument riiinéi's; on n'entendoit parler ([ue
de banipicroules. Si la noblesse vouloit être à la eour et dans le service,
ce n'étoit que par un entêtement de vanité et (tarée qu'elle mouroit di;
faim dans les provincs, au lieu qn'elb' sulisistoit ilans les troupes, ou de
•ce ([ue le roi lui donnoit ou d'industrie. Les troupes étoient belles, à la
vérité, mais les officiers étoient épuisés, et la plupart étoient obligés de
quitter jiar nécessité : et connue tout le monde, en se plaignant tonjoui's,
ne laissoit pas de faire des dépenses ipii alloient à se rendre agréable au
Roi, il ne iiouvoit croire que cliacun fût aussi véi'itablement réduit à l'e\-
tréoiilé (|u'il létoil rlVieliveiin'iil.
'2o SEPTEMBRE KJSl I 1
Li^ Roi avoil loii^; les avaiiliises du ruvii^, cl de l'espi-il ; il
Tiiéritoil encore i)lu.s de graiideiirs (luil iieii possédoil, (|iioi(|iril
•se vit larbllredc l'Europe, et, s'il avoit quel(|iie chose à désiier,
c"(''loil lin peu dt' scit^tce ' (|M(' le cardinal dr Mazai'iii, son liilciir,
lui aM>il pcul-cMie enviée. La Rt'iiio -' éloil la njcillciirc [princesse
■du monde, la plus dévote, la pins allacliéc au Koi et à sa
famille; et, comme le Roi enlroil dans le moindre, délail des
Maires de son royaume, elle n'avoit autn' chose à faire qu'Ã
prier Dieu (pi'il lui c(Uisi'r\;U son aiiLiiisle épouN..
Monseijiueur le Daiipliin, dans une jurande jeunesse où la
■généi'osité et la boulé de son conir ne laissoienL pas de pa-
roîlre ', ne songeoit qu'à ses plaisirs et se reposoit sur le Roi,
son père, des soins de la couronne. Madame la Dauphine étoit
une princesse qui avoit beaucoup d'esprit, mais elle ne lui
permettoit pas de faire voir son étendue en toutes sortes d'oc-
•casions '. Elle avoit toujours les yeux attachés sur le Roi, vou-
lant se régler entièrement sur ses volontés et ne rien faire qui
oùt l'apparenct' de lui être désagréable.
Monsieur, frère uui(pie du Roi, avoit de bonnes (jualilés; mais
elles auroienl éclalé davantage s'il ne se fût pas laissé trop
gouverner au chevalier de Lori'aine % qui depuis loiriileiups
avoit pris un empire absolu sur son esprit.
Madame '' étoit généreuse et ne manquoit pas d'esprit, quoi-
â– qu'elb^ lui d'un n.ilurej assez brus(pie. On ne croyoit |ias (|u'il
1. 11 avoit rii. apivr; la mml du canliiial, quelque envie trétudier; mais,
comme il avoit déjà près di'. vingt-cinq ans, li's diflicnltés qu'il y trouva
l'en rebutèrent.
2. Ellr étoit lillr <\r IMiili|i|ir IV. Toi dEspagu.', ct dc Madauic Elisalud 11
•de Franci-, sreur du fiii roi L(»uis Xlll, père du Roi.
3. On ti'ouvail à redire iiuii vingt ans il ne songeât à rien, parce que
li's fils de souverains doiviMit être ]tlus avancés à vingt ans que les lils
des jiarticulii-rs à vingt-cinq.
4. Elle avoil tenu cettr conduitr dans le commencement de son ma-
riage, mais de]tuis elle sétiiit un jieu brouillée avec le lloi par son liu-
nii'ur particulière, ne jin^nanl plaisir à rien et peu complaisante; elle
létoit néanmoins lieauccuip poin- son mari, doid elle avoit graïul soin de
■l'ulliver l'amitié.
'i. 11 étoit lils du fameux couUe dUarcourt, de la maison de Lorraine;
mais le crédit qu'il avoit sur l'esprit de .Monsieur avoit fait grand tort Ã
la réputation de ce prince.
<). Elle étoit sœur de l'électi'ur palatin ilu Rliiii ri avoil (piilté la re-
ligion protestante jiour épouser Monsieur.
d2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
\ eût une grande intelligence entre elle et le prince, son époux '.
Elle aimoit la chasse passionnément, et son plus grand plaisir
éloit d'y suivre le Roi, qui avoit quelquefois la complaisance
d"y aller pour Tamour d'elle. M. le duc de Chartres, fils de
Monsieur, dans son enfance, donnoit de très-grandes espérances,
el tout le monde jugeoit déjà ([u'il pourroit un jour être un
prince de grand mérite. Le roi d'Espagne ayant épousé la fdle
aînée de Monsieur et de sa première femme Henriette d'Angle-
terre, il lui restoit encore une fdle de ce premier mariage, la-
(|uell(* se nommait Mademoiselle, laquelle étoit encore dans une
si grande jeunesse qu'on ne savoit pas trop bien ce qu'on en
devoit espérer. Pour Mlle de Chartres, qui étoit lllle de Mon-
sieur, de son second mariage, elle ne faisoit quasi que de sortir
(hi berceau.
Mlle de Montpensier -, (ju'on nommait autrement la grande
Mademoiselle, pour la différencier de la lillc de Monsieur, étoit
-une princesse de bonne mine, assez généreuse, mais un peu
légère dans ses affections.
Le mariage qu'elle a^oit voulu faire avec M. le marquis de
Jjauzun, du temps (pi'il étoit capitaine des gardes du corps
(hi Roi, avoit fait grand tort à la réputation de sa prudence.
Il y avoit des gens qui croyoient qu'elle Tavoit épousé, parce
(pi'elle faisoit toujours paroitre un grand empressement pour
.«^es intérêts, quoique le Roi le tînt prisonnier à Pignerol.
Madame la grande-duchesse de Toscane, la sœur de Mlle de
Montpensier d'un second lit, étoit une des plus belles princesses
(hi monde; mais, comme elle n'avoit pas voulu rester en llalie
avec le grand-duc, son époux, elle étoit obligée de passer ses
jours dans le monastère de Montmartre^ proche Paris, d'où elle
1. Le clicvalior de Lorraiuo poiivoit être cause de cette luésintelligcnce,
qui devint i»iil)li(|ae daii^; la suite; car, comme on vouloit nu jour cuipêclier
Madame d'allei- à la chasse sous prétexte qu'on disoit qu'elle étoit grosse,
elle vint Irouvri' le Roi dans sou cabinet et se plaignit à lui de ce qu'où
vontoit remprM'Iiei' d'aller à la cluisse sous le prétcxti- d'une grossesse ima-
ginaire et lui prolesta qu'il y avoit plus d'un an qut( Mousieur n'avoit
couché avec idle.
2. Elle étoit iille de feu .M. le duc d'Orléans et d'une princesse de la
maison de France, héritière de la branche de Montpensier ; c'est pourquoi
elle eu j)ortoit le nom pour la distinguer de la iille de Monsieur; mais on-
étoit si fort accoutumé à l'appi^ler seuleni(>nt Mademoiselle, qu'on ne la
nnmmoit qui' la (Irandc MndcnioiscUr cl l'iiutri' la jietite.
25 SEPTEMBRE KiRI Dj
ne sorloiL (iiio niremcnt pour venir voir Leurs Majcslcs. Mme do
Guise, sii suMir radctle du lurnu' lil, ôloit vi'uve du dernier des
ducs de Guise, qui éloil nii jeune homme bien fait, mais peu
spirituel. Elle en avoil eu un liis qui se nommait M. le duc
d'Alenron et qui mourut |)eu de temps après son père. Elle
avoit soin de réparer un esprit assez médiocre pai' beaucoup île
<1èvotion.
Monsieur le Prince, qur ses lauriers n"avoient jiu mettre Ã
couvert des incommodités ' de la vieillesse, passoit i)res(pie
toute sa vie à son château de Chantilly, qui n'étoit qu'à dix lieues
4le Paris et dont il avoit fait une des plus ma^niTupuîs et des
plus a.^réables demeures du monde. Pour madame la Princesse,
il Tavoit depuis longtemps reléguée à Chà teauroux, qui étoit une
de ses maisons située dans le Berry.
Monsiein" le Duc, son llls, avoit beaucoup d'esprit, de savoir et
de valeur, mais il ne s'accommodoit pas de tout le monde et
sembloit aimer la retraite un peu plus qu'il ne convenoit à un
grand prince comme lui. Madame la Duchesse, <pii se confor-
moit à son inclination, \i\oit aussi dans une assez grande soli-
tude 2 etmettoit toutson plaisir à élever M. et Mlle de Bourbon,
avec ses autres enfants, qui étoient tous fort jeunes.
M. le prince de Conti, neveu de monsieur le Prince, dans
une grande jeunesse, faisoit \oir des inclinations très-nobles
et très-relevées; il avoit dans ses premières années donné de
merveilleuses impressions de sa conduite, et peut-être auroil-il
jnieux fait de suivre toujours sa première manière de sivre (|ue
de se laisser trop entraîner au torrent du monde.
La princesse son épouse, lille naturelle du Roi et de Mme la
lucbesse de La Vallière, étoit la plus cliai-mante princesse du
monde; elle étoit remplie de toutes les grâces imaginables, et
son esprit, (pioii|uelle n'eût encore que quinze ans, commençoil
déjà de faire voir de la solidité.
M. le prince de La Roche-sur-Yon, frère île M. le prince de
Conti, étoit très bien fait et avoit l'esprit aussi agréable que le
1. Il avoit la s'iiuH'' ^' -^uvimiI (ju'il \u- |i.mv(iil pivsquo se soulcuir.
Il n'avoit riou augnioulé au corps du ciià t(>au df Cliautilly, qui vonoit de-
là uiaisou do, Moutmoroucy, uiais il avoit oxtrêuii'uii'ut cuihclli les jardins.
•C'étoit \o. plus frrand et le plus illustiv. capitaim; do son temps, jpioiqu'il
oiil louf;touips porlo los armos coutro le Roi.
2. C'iMoit pour l'oniplain^ Ã sou uiari, qui rt"il d nu uaturil jal.uix.
i4 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
corps ; il donnoit dans tous les plaisirs des gens de son âge. et
même passait quelquefois au delà des bornes K
M. le comte de Vermandois, fils naturel du Roi et de
Mme la duchesse de La Yallière, lémoignoit déjà dans une
grande jeunesse beaucoup d'esprit et de jugement. M. le duc
du Maine, M. le comte de Vexin, et Mlle de Nantes, enfants
naturels du Roi et de Mme de Montespan, étoient encore plus
jeunes; ils faisoient paroître un esprit au-dessus de leur âge,
mais les deu\ garçons étoient estropiés , particulièrement le
dernier, (ju'on ne croyoit pas pouvoir conserver longtemps.
Voilà l'état de la famille royale, car le Roi avoit donné le
rang de princes du sang à ses enfants naturels, et, pour autoriser
mieux cette nouveauté, il ravoil aussi donné à M. le duc de Ver-
neuil. fds naturel du défunt roi Henri quatrième.
Venons présentement aux personnes les plus considérables
de la cour.
Depuis que la mort du cardinal Mazarin el la prison de
M. Foucpiet - avoient rendu le Roi maître absolu de son
royaume, il avoit presque toujours eu les mêmes ministres.
M. Le Tellier ^ secrétaire d'État de la guerre, le plus habile
courtisan de son temps, s'étoit conservé dans la faveur où le
cardinal de Mazarin Tavoit élevé, el se voyoit au comble des
1. Cela lui avoit attiré des réprimandes de la bouche du Roi et avoit
obligé Monsieur le Priuce, son oncle et son tuteur, de mettre auprès de
lui <ies gens pour éclairer ses actions, précaution peu utile pour remé-
dier aux désordres d"uu jeune prince, quand ou lui a une fois laissé
prendre l'essor.
2. M. Fcjuquet, surintendant des finances et ci-devant procureur général
du i'arlement de Paiis. l'un des principaux ministres, avoit donné au Roi
des soupeons de sa iidélité, et Sa Majesté alla tout exprès à Nantes pour
le faire arrêter plus sûrement. Ensuite on forma une cbambi'e pour hii
faire son procès, mais il se défendit si bien qu'on ne li; put condamner; el
le Roi l'envoya prisonnier à Pignerol, où il fut jusqu'à la mort.
3. 11 étoit d'une médiocre famille de Paris : il avoit commencé par être
conseiller au Grand-Conseil; ensuite il fut procureur du Roi du Châtelet
de Paris, après cela maître des requêtes et intendant de justice en Italie,
où M. Mazarin, qui n'étoit pas encore cardinal, l'ayant connu el ayant
fort goûté son esprit, dès qu'il fut dans le ministère, il lui fit acheter la
charge de secrétaire fl'Elat de la guerre, pour avoir dans ce poste im-
portant un homme cnlièrement à lui. Il avoit deux fils, M. de Louvois et
l'archevêque de Reims; sa fiUe unique cloil morte, mariée au duc d'Au-
moul.
Ili} SEPTEMURE HîSl L^i
lioiinoiirs pal' la tliar.uo do cliaiifrlicr doni le Ilui TaNuil lioïKné
a|»n's la morl de 31. d'Aligro.
Il avoil joint une expérience consoniniét' à iiu beau nalinel,.
:i iiii.' ij[i-an(le l'acililé de génie et à une inodéralion sans égale,
i|iii linipèflioil (\i' sortir jamais des bornes de sa condition. Son
|iliis Lirand bonlit'iii' éloii. d'avoii- pour lils un lioinmr digne de
lui succéder, M. \r niai'ipiis de LouAois '. (pii, à (juaianle cl deux
ans, avoit pbis de Imiiièi-cs (pic n'en a\(iit'iii les ministres qui
a\oienl vieilli dans les allaircs. C/éloil un lioiiiMie dont le génie
étoil capable de tout, ipu avoit un onli'c aduurable dans Tesprit.
et qui cutroil dans le détail dis uKundres clioses avec une ap-
plication infatigable.
Il avoit eu depuis longlenips la sur\i\auce de la cliai'ge de-
sei rélaii'e d'Klal tb' la guerre, et la possédoit alors eu litre,
(It'liuis la promotion de son père à celle de chancelier.
Les linances éloienl gouvernées par M. Colberl -, qui devoit
sa [iiendèri' fortune à M. Le Tellier, avec le(|iiel il avoit -quebjue
alliance et ([ui s'étoit ensuite ék'vé sous le cardinal Mazarin.
C'étoit un homme d'un génie tout opposé à celui de M. Le Tel-
lier; il étoil naturellement austère et diflicile. mais laborieux et
ipii ne se donnoil, non plus qu'aux autres, aucune relâche dans
les alïaires. Il avoil poussé les finances ^jusques où elles pou-
voienl aller, et le Roi lui avoit l'obligation d'y avoir établi un
ordre qui devoit servir de règle à la postérité. Il éloil outre
cela secrétaire d'État de la maison du Roi ', et il avoil encore
1. l,c~ iliîux iirrmiùres amiéi's (juil avoit été dans ir moiidi', toii^ le?
cuurtisiiiis le n^ffardoient comme un liouime sans esprit; mais il fit bientôt
conuoilre qu'ils s'éluicut trompés, par la grande application (pril se donna
aux affaires, laiiuelle le mit en peu de temps en lur.ite estime et dans
une grande laveur. Il tcuoit dt^ sa mère des manières un peu rudes, qu'il
conserva longtemps; mais les rèilexions qu'il fit sur lui-mêim- le rendirent
beaucoup plus poli.
2. Son père étoit de Reims, lils d'im marchand, et faisoit à Paris la
cliarge de payeur des rentes; comme il uétoit pas riche, il le donna pour
commis à M. Le Tidlier, lors secrétaire d'Etat de la guerre, lequel le
donna ensuite au cardinal Mazarin, qui lui demandoit un Inmime ipii sùl
l'aire diligemment et juste toutes sortes de supputatinns. Ensuite Mon-
sieur le cardinal en lit son intendant, et, quand il mourut, il le dunna au
Roi comme un homme d(> confiance, et le Roi lui dunna le niauieuieut de
ses finances après avoir fait arrêter .M. Fouquet.
o. On pouvoit même dire ([u'il les avoit poussées trop loin et que l.'
royaume n'en étoit pas mieux.
'i. 11 avoit acheté cette charge de .M. du Plessis de Guéuégaud. qui avoit
16 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
la commission de la marine, que feu M. de Lionne ' lui avoit
vendue; mais, comme les linances et les al'faires d'État lui don-
noient assez d'occupation -, il faisoit exercer ces deux derniers
emplois par son lils aîné M. le marquis de Seignelay, qui en
avoit les survivances. C/étoit un homme qui avoit beaucoup
d'esprit, mais moins laborieux que son père, et ([ui auroit fort
aimé ses plaisirs, si la dé\otion (|u'il avoit embrassée le lui avoit
pu permettre.
A la mort de M. de Lionne â– \ le Roi avoit choisi M. de
Pomponne '' pour remplir la cliarge de secrétaire d'État des
étrangers qu'il occupoit; mais, malgré tout son mérite, qu'un
choix si glorieux faisoit éclater , il avoit eu dans la suite le
malheur de déplaire à son maître, et M. Golbert ^ s'étoit servi
bii!U si'ivi lo Roi et lijiigt(!iiips ; niiiis, ayant été coiupris dans la chambre
de jiistiiu! que M. Collxu't avoit couseillée au Roi pour faire l'endre gorge
aux partisans, il en avoit été ruiné, et ensuite obligé de vendre pour peu
de chose à M. Colbert sa charge de secrétaire d'Etat de la maison du Roi.
1. i\l. dt! Lionne, qui étoit un des ministres que le cardinal .\lazarin
avoit étal)lis avec la cliarge de secrétaire d'Etat des étrangers, avoit en-
core la couninssi(ni de la marine; mais M. Colbert la vouloit aussi, et
l'acheta de lui 200 000 livres. Effectivement, cette commission est mieux
entre les mains de celui qui gouverne les finances, parce que, quand
elle est séparée, la marine n'a jamais les fonds nécessaires.
2. 11 avoit encore nn iils nommé M. d"()rnii:»y, auquel il faisoit assurer eu
survivance une troisième charge, qui étoit celle de surintendant des bâ-
timents; un autre, (jui étoit coadjuteur de Rouen, avec 50 000 hvres de
rente ou bénélici;s; un qui étoit colonel du régiment de Champagne et
commandeur grand'croix de l'ordre de Malte, par une grâce particulière
du grand maître, et deux autres petits qui étoient encore au collège. Il
avoit trois filhîs, dont l'aînée étoit mariée au duc de Chevreuse, capitaine
lieutt'nant d(;s clievau-lég(îrs de la garde du Roi; la seconde avoit épousé
le duc lie Reauvilliers, lils du duc de Saint-Aignan, premier gentilhomme
de la chanihn; du Roi, et son survivancier; et la cadette étoit mariée
au duc de Mort<;mart , lils du maréchal de Vivouue, et reçu en survi-
vance <le sa charge île général des galères.
3. On disoit qu'il avoit été l'mpoisonné chez un ambassadeur d'Angle-
terre, avec M. le comte de Soissons, Monsieur le grand prieur de Souvré
et M. de Donnelle, qui en moururent tous à peu de temps l'un de l'autre
et qu'on s'étoit mépris en leur donnant le poison préi)aré pour le chevalier
de Lorraine
4. Il étoit de la l'aniille des Aruauld, cl, quand on le lit secrétaire d'Etat,
il étoit ambassadeur en Suède après l'avoir été longtenq)s en Hollande.
ÎJ. Les amis de M. île Rouqioinie accusoicnt M. Colbert de lui avoir rendu
de mauvais offices auprès du Roi, dans le di^ssein de mettre sou frère Ã
sa place, pari;e qu'il vouloit contrecarrer dans le Conseil M. le chance-
lier et M. de Lorraine; ('t en ell'et M. de Pomponne avoit été chassé; et la
place étoit remplie avant que M. le chancelier ni M. de Lorraine en sus-
sent rien.
2o SEPTEMBRE 1681 17
(le la conjoiKiiin' itonr niodre dans ce .tirand posir .M. (1(3
C.roissN ', son fi'ri'c, (|iii éloit (Irjà présidtînl au morlin- du par-
IciiH'iit (II! Paris cl (jiii, apirs a^(lil• été aiiil)assadeur en An^io-
trire, a\oil conliiliiié depuis peu à la conclusion du Irailé de
l»ai\ de Nimègue, où il éloit pléuipotenliaire du lloi. avec M. le
maréchal d'Estrades - et M. d'Avaux ■'.
Le quatrième secrétaire d'Étnt éloil M. le mai(piis de (llias-
li'auneuf. qui venoit de perdre M. di- l.a Viilliriv, sou père, du-
(picl il étoil survivancier. 11 avoit beaucoup cresprit el rappor-
loil admirablement bien une alTaire dans le Conseil * ; mais ,
connue son département n'avoit pas autant de relation avec les
alïaires d'État (pie ceux des trois autres, il ne lui alliroit pas
aussi tant de considération , et il avoit même besoin de les
ménager pour se maintenir.
On pouvoit encore mettre au nombre des ministres M. le
maréchal duc de Villeroy, qui avoit été gouvenuîur du Roi; il
étoit chef de son Conseil de finance; il entroit dans le Conseil
des dépêches, el il étoit conmiissaire dans toutes les alïaires que
le Roi jugeoit en persoinie et où il y alloit de rintérèt de TÉtat
el de la religion. C'étoit avec une grande justice que le Roi
Vemployoit, il avoit toute la probité et la droiture dont un
hommi' est capable et çonservoit, h Tà ge de quatie-vingt-(iualre
ans, louir la netteté d'esprit et toute la mémoire d'un habile
homme qui n'en auroit eu que trente. Je ne parle point de son
expérience, et je dirai seulement (pi'il avoit été, dès sa jeunesse,
1. Ce -M. de Croi^sy avoit «léjù acheté la charge de présideut au
mortier du parlciiifnt de Paris de M. de NovioD, quand le Roi le fit premier
président, à la uiorl df M. de Lanioignoii.
2. Il avoit servi, el même il avoit été capitaine j^énéral, mais on Testimoit
plus pour les négociations que pour la guerre. Il avoit, entre autres
emplois, été ambassadeur en Angleterre et en Hollande ; il étoil chevalier
de l'ordre du Roi el gouverneur de Duukerque.
3. Il étoit frère de M. de Mesmes, président au mortier du parlement
de Paris; il avoit été ambassadeur à Venise; il étoit depuis la iiaix am-
bassadeur en Hollande, et il avoit pris le nom d'Avaux au lieu de celui
d'Irval, qu'il portoit étant maître des requêtes, à cause de sou oncle, qui
l'avuit rendu célèbre au Irailé de Munster, où il étoit uu des plénipoten-
tiaires du Roi.
4.* Ce qui lui donnoit le plus de relief éloit sa connaissance des affaires
des huguenots, dont il avoil la commission. Ou trouvoil à redire qii il
témoignât autant de scuunission aux autres secrétaires d'Etat (parce qu'ils
éloient ministres et qu'il ne l'étoit pas) qu'auroient pu faire les parti-
culiers.
2
18 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
dans les plus grandes atïaires. Il étoit gouverneur de Lyonnais,
et son dis, le duc de Yilleroy, auquel il avoit cédé le duché, avoit
la survivance de ce gouvernement. Un de ses frères étoit arche-
vêque de Lyon et lieutenant général de la province, et le mar-
quis d'Alincourt, lils du tluc de Villeroy, avoit la survivance de
cette lieutenauce générale. L'autre frère du maréchal de Vil-
leroy étoit évé(iue <le Chartres.
Voilà (|uels étoient les ministres du l'oyaume au temps que
commencent ces Mémoires, et nous pouvons dire que cliacun
d'eux avoit, sous le hon plaisii* du Roi, une autorité absolue
dans son département.
Venons aux autres personnes de la Cour.
Depuis la mort du cardinal de Mazarin, le Roi avoit eu trois
maîtresses déclarées, Mme la duchesse de La Vallière *, Mme de
Montespan - et Mme la duchesse de Fontanges ^
1. C'rtûil liiie lille de médiocre (lualité ; elle u'étoit pas l'égulièremeul
belle : elle étoit un peu trop maigre, mais blonde, très bien faite, grande
et parfaitement aimable par ses manières douces et engageantes; elle
aimoit le Roi passionnément, sans songer à autre chose qu'à lui plaire ; elle
n'avoit même pas soin de sa fortune et trop peu de celle de sa maison.
Elle étoit fille d'honneur de défunte Madame, qui s'appeloit Henriette
d'Angleterre, quand le Roi devint amoureux.
2. Elle étoit de l'illustre maison de Rochechouart, fille du duc de Morle-
mart, chevalier de l'ordre et premier gentilhomme de la chambre du Roi.
Elle étoit mariée au marquis de Montespan, de la maison de Gondrin,
duquel elle avoit un fils; elle étoit claire, brune, parfaitement faite, mais
un i»eu trop grasse. Elle avoit de l'esprit infiniment et le savoit tourner
comme il lui plaisoit; son andjition étoit sans bornes. Elle fit son père
gouverneur de Paris, son frère général des galères, gouverneur de Cham-
pagne et maréchal de France; elle fit donner au fils de son frère la sur-
vivance de la charge de général des galères; au maréchal d'Alhret,
parent de son mari et son ami intime, le gouvernement de Guienne; Ã la
duchesse de Richelieu, la charge de dame d'honneur de la Reine, et au duc
de .Montausier, sou ami , celle de gouverneur de Monseigneur le Dauphin.
3. Elle se nommoit en son nom Roussille, et étoit d'assez bonne noblesse
d'Auvergne; grande, blonde, belle comme le jour, fort douce, mais avec
peu d'esprit : elle aimoit le Roi passionnément.
Elle mourut d'um; pcile de sang, qu'on croyoil lui être venue d'avoir
été mal accouchée par .Morisseau, accoucheur, ou par P'éUx, premier chi-
rurgien du Roi, qui ne laissa pas d'en avoir 100 000 livres.
Elle se retira dans le Port-Royal, qui est un couvent de Paris, parce
quelle se mouroit et que le Roi avoit fait dessein de la quitter. 11 ne put
pourtant s'empêcher de pleurer en lui disant adieu. Elle étoit fille d'hon-
neur de Madame (|uand il devint amoureux d'elle. (Elh; appartenait à la
maison de Scoraille ; Roussille était le nom d'une seigneurie de son père.)
Note de M. le comte de Cosnac.
-2o SEI'TEMinUÃŽ llJSl 19
Miiir 1.1 (liicliossf (le La Vallièiv, après .noirtMi i»Iiisioiirs ori-
faiils (lu Roi, dont il \\(i lui rostoit (lu'iiii lil> il inio lillc, s'(''loit
iclirt'i? dans un couvent de Carmélites à Paris, où elle s'éloit
faite elTectivenient religieuse. Sa fille, nommt'e Mlle de Blois,
avoit (''pous('' M. le prince de Contl; son (ils, ([ui s'appeloit M. le
l'onite de Vci-inandois, ('•toit amiral de France.
Mme de Monlespan avoit (3té en faveur pendant (li\ ans tout
au moins et avoit eu un grand nombre d'enfants du Roi, dont
il lui restoit deux lils, ïdinb desrjuels se nommoit M. le duc du
Maine, cpii c^'toit colonel g(!'nôral des Suisses, l'autre s'appeloit
M. le comte du Vexin, et une lillc qui s'appeloit Mlle de Nantes. On
(lisoit aussi (ju'elle avoit encore un fils et une lille (jui n'étoiciil
pas reconnus. Elle c-toit mariée, et par cette raison elle n'avoil
pu suivre l'exemple de Mme de La Vallière; mais, (piand il lui
aumil été permis de le faire, son génie étoit trop dilïérenl de
celui de sa rivale pour marcher sur les mêmes traces. Elle avoit
donc suivi un chemin tout opposé, et, quand elle avoit vu dimi-
nuei- sa faveur, elle avoit trouvé moyen de se faire surintendante
de la maison de la Reine à la place de Mme la comtesse de Sois-
sons ' et de s(5 faire donner les honneurs ^ du Louvre, et par ce
moyen elle se soutenoit à la cour, aussi l)ien que par ses enfants,
([ue le Roi aiuioit et dont la considération l'oldigeoit de garder
encore beaucoup de mesures avec elle.
Pour Mme la duchesse de Fontanges ^ sa faveur avoit à ©té de
courte durée ; dix-huit mois en avoienl borné le cours, et elle
étoit morte dans le monastère du Port-Royal, à Paris, sans
laisser d'enfants, le seul qu'elle avoit eu du Roi étant mort peu
de temps après sa naissance.
1. Ci'tto ciiiutesse ilo Soiss(3ns s'appeloit en son nom .M;incini; olle (l'toil
\\w, Aiin nièces du cardinal Mazarin, (jui lui avoit fait épouser le comte
de Soissons, lils du prince Thomas de Savoie. Comme elle n'étuit pas trop
a^çréaltle à la cour, après la mort de son mari, on l'obligea à se défaire tie
sa cliar^'e, et ensuite elle se trouva comprise dans Taffaire des poisons;
On l'aceusa même d'en avair voulu autrefois donner an Uoi par jalousie,
cela l'cddi^'ea de s'enfuir à Bruxelles avec la marquise d'Alluye, sa bonne
amie, laquelle eut peu de temps après permission de revenir en France.
2. Ces honneurs du Louvre pour les femmes sont les privilèges des
«luchesses. ipii ne sont autre chose qu'entrer en carrosse dans le lo^is du
iloi, être assises devant la Reine, et avoir un carreau à léglise, quand elles
y sont avec le Roi et la Reine.
3. Le Roi avoit été touché de repentir de ses débauches et avnit pris la
résolution de la quitter.
20 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
Le Roi n'avoit donc plus de maîtresse au temps où commen-
cent ces Mémoires, mais il avoit donné toute sa confiance Ã
Mme la marquise de Maintenon ', qui, par sa pénétration, ses
manières et son exactitude à garder le secret, méritoit la con-
fiance dont riionoi'oit le plus grand prince du monde. Il avoit
créé une charge tout exprès pour elle, l'ayant fait seconde dame
d'atours de madame la Daupliine ; il avoit tous les jours avec
elle de très longues conversations, et il témoignait avoir pour
elle toute la considération et toute Famitié imaginables.
J)e tous les hommes de la cour (|ui n'étoient pas ministres,
il n'y en avoit que deux qui fussent traités du Roi avec une
distinction considérable , qui étoient M. le maréchal duc de
La Feuillade et M. le duc de La Rochefoucauld. Cependant
c'étoient les deux hommes du monde dont les caractères étoient
les plus opposés.
Le maréchal de La Feuillade - étoit un homme vif, impétueux,
1. C'étoit une pauvre demoiselle de Poitou, nommée d'Aubif^ny, laquelle,
après un voyage qu'elle fit en Amérique, étant venue à Paris, par je ne
sais quelle aventure, épousa le fameux estropié Scarron, qui a si bien écrit
en vers burlesques.
Son mari étant mort, elle cultiva l'amitié de ceux qu'elle avoit connus
de son vivant : de ce nombre étoit le maréchal d'Albret, proche parent de
M. de Moutespau et intime ami de Mme de Montespan, qui étoit alors
en faveur; il lui donna la connoissance de Mme Scarron, dont l'esprit lui
plut extrêmement. Elle la fit venir à la cour et lui fit donner la charge
imaginaire de dame du lit de la Reine avec une pension. Ensuite, quand
les cufauts qu'elle avoit eus du Roi furent reconnus, elle leur donna
Mme Scarron pour gouvernante, qui ne le fut pas longtemps sans trouver
moyen d'acheter des bienfaits du Roi le marquisat de Maintenon, dont
elle prit h^ nom aussitôt.
Enfin elle sut si bien gagner l'esprit du Roi, qu'elle y devint plus puis-
sante, (|ue Mme de Montespan, avec laquelle (;lle eut depuis plusieurs dé-
mêlés que le lUn avoit soin d'apaiser. On savoit qu'elle porloit le Roi ù la
dévotion, parce que, depuis qu'il avoit pris confiance eu elle, il n'avoit plus
aucun commerce; avec des femmes et qu'il communioit régulièrement
([uatre fois l'année.
2. ]1 étoit de la maisun d'Aubusson; il avoit épousé la sœur du duc de
Roanuez, qui lui avoit cédé ce duché à condition de porter son nom.
Mais il avoit repris le sien au bout de quelque temps. Il avoit servi toute
sa vie, et il eu portoit beaucoup de marquiîs sur sa personne. Cependant
il étoit plus soldat i(ue capitaine.
Etant maréchal de camp, il s'étoit trouvé en Hongrie à la fameuse journée
où h'S François battirent les Turcs, qui avoient passé la rivière de Raab
malgré les Impériaux, et il en avoit eu tout riiomunir. Il s'étoit retiré chez
lui et se croyoit perdu quand le Roi le fit colonel de son régiment des
gardes françaises, sur la démission du vieux maréchal de (iramont. Il
;2y SI'l'TKMIMiK Ki^îl :! I
inquiet, se faisant honneur de tout : (jui, nial.uTé tout cela, savoit
aller à ses lins, vouloit savoir toutes les nouvelles et les savoit
jusque-là qu'il n'i.unoroit pas même le détail des faniillcs, dé-
pensoit de l'argent sans nombre, et Irouvoit mille moyens d't;n
i-egagnei'. Il étoil eolonel du l'égiment des gardes françoises et
gouverneui' de Daupliiné '.
Le duc de La Itochcroucauld, au roniraire, étoit un homme
froid, appréhendant de parler ou alïectant de ne le pas faire,
paroissant même honteux et embarrassé sur certains chapitres,
ne s'accommodant ([uc de fort peu de gens. Il éfoit grand-maître
de la garde-robe du lioi, son grand veneur, et vcnoit de vendre
le gouvernement de Berry.
Ces deux hommes passoient pour être ceux qui avoient le
plus de part aux bonnes grâces du Roi. Je ne parlerai point
de tous les autres courtisans, pour n'entrer pas dans un détail
trop ennuyeux, et je me contenterai de dire un mot de leur
cai'aclère (iiiand l'occasion s'en présentei'a dans la suite.
La France étoit dans l'état que je viens de dire vers la lin du
mois de septembre de l'année i(38i ; le Roi étoit à Fontainebleau
depuis plus d'un mois, il y prenoit lran(|uillemont les plaisiis iW,
la chasse, de la musique et de la comédie, et, malgré les bruits
de voyage et de guerre qui avoient couru pendant toute Tannée,
les courtisans ne songeoient plus (pTÃ faire celui de C-bam-
tronva le moyen de persuader au Roi <|u"il iHoil le seul «[ui eùl un vc ri-
table attachemeut pour sa personne, et par là il emporta le gouverueuient
du Uauphiué sur tous ses compétiteurs. Ce gouvernement va(juoit par la
mort du jeune de Lesdiguières, l'un des plus braves seigneurs de son
temps.
1. Le lloi avoit eu dès sa jeunesse de l'inclination pour lui, ce ipii avoit
obligé le cardinal .Mazarin de le chasser de la cour; depuis, étant revenu,
le Uoi avoit été longtemps sans faire rien pour lui, ([uoiipi'il eût l'ait son
(lére duc et pair de France ; mais tout d'un coup, coumie il fut blessé an
célèbre passage du Rhin, le Roi lui donna la charge de grand maître de
sa garde-robe, vacante par la mort du marquis de (Juitry, qui venoil d'être
tué à la même occasion. Ensuite il lui donna h- gouverueuient de Uerry,
qui'lque temps après fpie b^ marquis de Lauzun, qui le possédoit, eut été
«ouduil prisonnier au château de Pignerol; et [)uis il lui donna em-iirc la
charge de grand vtmeur, Ã la mort <lu manpiis de Soyecourt, qui in
étoit revêtu.
Ou disoit qu'il avoit obtenu cetli! dernière charge par la faveur de
-Mme de Fontanges, étant conlident des amours du Roi avec elle. Il
avoit aussi obtenu la survivance de ces deux charges pour son fils aîné, le
duc de La Roclieguyon, ipii avoit épousé la lille de M. de Louvois, de
la<pu'lle il avoit déjà uii tiU.
22 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
bord'. Ce qui les conlii'moit davanlage dans cette pensée étoit
l'empressement avec leipiel ils voyoient le Roi donner ses ordres
pour faire représenter à Gliambord deux comédies qu'on y avoit
jouées autrefois, jusque-là môme (|u'il avoit fait partir M. le duc
de Saint-Aignan -, son premier gentilhomme de la Chambre en
année, suivi de tous les comédiens, des danseurs et de la musique.
26 septembre. — Mais les choses changèrent bien de face le
26' de septembre, car le Roi donna publiquement ses ordres pour
son départ et déclara qu'il partiroit le 30 pour aller assiéger
Strasbourg ^ où il vouloit se rendre en sept jours et où M. de
Louvois étoit allé en toute diligence.
Jamais les courtisans n'ont été si embarrassés, il n'y en avoit
presque pas un (pii fût en état de le suivre; l'un n' avoit point
de chevaux, l'autre point de tenles, l'autre point de lit, l'autre
point de voiture, et généralement tous manquoient d'argent.
Cependant il n"y en avoit pas un qui voulût demeurer derrière.
30 septembre. — Le plus grand nombre prit le parti de
s'en aller à Paris en diligence prendre des mesures pour le
départ, de sorte que le Roi étant parti de Fontainebleau le 30,
comme il l'avoit promis, ne se trouva pas trop importuné de
la foule des courtisans à Donnemarie, où il vint dîner, ayanli
laissé ses ordres à la Reine pour le suivre lentement et pour
venir à Nancy en onze journées.
Le même jour en arrivant à Provins, où il devoit coucher, il
apprit par un courrier que lui envoyoit M. de Louvois (pie le
sieur d'Âsfeld '', colonel de dragons, avoit, avec son régiment
\. Miiison royale à trois lieues de Biois, bâtie par 1<' roi Frauçois p"-.
2. Jadis contideiil de ses amours avec, Mme de La Vallière et qui par
là étoit devenu duc et pair.
;{. Ville libre sur li; Khiu, eu Alsace, de la deruière conséqueuce, Ã
cause de son pont sur ce grand lleuve, dt; sa grandeur et de sa richesse.
Elle étoit toute huguenote, et avoit tort olfcusé le Roi dans la dernière
«nierrc, manquant à toutes les paroles qu'elle lui avoit données, pour
favoriser les Impériaux.
4. Ce baron d'Asfeld étoit un garçon de foitune, mais ipii avoit de
Tesprit, de la valeur et encore plus d'auibitiou, ci' qui l'avoit l'ait attacher
sans réserve à M. de Louvois, qui le mettoit dans le chemin d'une grande
fortune.
Il avoit été pris en Italie négociant sourdement pour le lîoi, et il étoit
demeuré trois mois prisonnier dans le château de Milan, sans vouloir
répondre aux (juestious qu'on lui faisoit avec menaces. Le Hoi le rede-
manda tiérement et on n'osa le lui refuser.
Son père se nommoit Bidal, marchand d'étoffes de soie dans la rue aux
1«' OCTOBRE 1681 2;^
et celui ^k' IMnsonel, cniporlé lu redoute (|iii est nu Ikhii du |miiiL
de Slcasbourg sans y avoir perdu aucun de ses ^cn>.
1" octobre. — Cela ne donna (juc plus (renvie au Uni de,
l'aire diligence, il partit de foil bonne heure le lendemain et vint
diner à Queudes, où il se trouva une lettre de M. de Lonvois qui
lui mandoit que les habitants de Strasbourg paroissoicnt bien
disposés à seconder ses intentions, et (pi'ils avoient parlé de
manière à faire espérer un heureux succès sans beaucoup de
peine. Cette nouvelle, le beau temps, et les chemins plus agréa-
bles (ju'ils n'auroient pu être en été, firent (pi'il aiTiva de très
bonne heure à la couchée, quoitiuMl eût fait ce jour-là plus de
quinze lieues. C'étoit à Semoine, village de Champagne assez
petit pour loger un si grand monai'(pie, mais heureusement sa
cour n'étoit pas grosse ce jour-là . En y arrivant, une lettre de
M. de LouYois lui aiipril qu'il a\()i( eu une conférence avec les
principaux bourgeois de Slrasboui'g, lesipiels étoit'ut sortis de
leur villi' pour lui parler; (|u'il leur avoit fait enb.Midre les in-
tenliiuis de Sa Majesté, le |i''ii diipparence ([u'il y avoit qu'ils
fussent secourus de l'Empeivui', et (ju'ils se i)usseMt défendre
d'eux-mêmes; enfin iju'il ne leur donnoit (jue vingt-(piatre heures
pour aviser ce qu'ils avoient à faire et que, si le lendemain 30« Ã
midi, ils n'avoient pas donné une des portes de leur ville aux
troupes du Koi, on ne les prendi'oit plus ipi'à discrétion '.
Une si bonne nouvelle lil (|iie le Itoi changea le desseiu - ([u'il
l""ers à Paris; lequel, ayant lait banqueroute, à causo du faraud crédit
qu'il t'ai^oit aux f^ens de qualité, passa en Suède, où la reine Christine,
(|ui lui dc'voit beaucoup, lui donna en ])ayeuient deux ou trois i^randes
terres situées dans la Poméranie et dans révèehé de Hrènic, et de]mi> il
lut résidant pour le Roi à Iland)Ourg.
t. Sidon toutes les apitarences, on avoit négocié avec eux de ion,:,'ne
main, et la plupart étoient d"accord qu'ils se rendroient, car, sans cela,
il n'auroit pas été fort à jtrojios de les menacer, vu le nombre des habi-
tants et la force de la villt;: mais on croit qu'un nommé Giinzer, secré-
taire de la ville, étoit d'intellif,'ence avec M. de Louvois, et qu'il avoit
disposé toutes choses pi un- la reddition de la place.
2. Les courtisans en funnit fort fâchés, parce ([ue le Hoi, en l'absence
de la lleini", aviuit ptni de monde avec lui. leur téiiriii:,'iiciil plus de fami-
24 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
avoit (le faire diligence ; il fit résolution de n'aller le lendemain
coucher qu'Ã Viti-y-le-Francois, au lieu qu'il devoit aller coucher
à Sermaize; et en même temps il dépêcha un courrier à la Reine,
qui le suivoit avec madame la Dauphine, Madame et tout le reste
de sa cour, pour lui faire savoir qu'il séjourneroit trois jours h
Vitry pour l'attendre, dans le dessein d'achever son voyage avec
elle.
2 octobre. — En effet, il vint dîner le lendemain à Sompuis
et coucher, à Vitry, où il apprit que Strashourg avoit reçu ses
troupes le 30' de septembre à midi, qui étoit le propre jour de son
départ de Fontainebleau. Voici quels étoient les articles de la
capitulation de cette importante place, qui furent accordés aux
habitants par M. de Louvois et par M. de Monclar ', commandant
les armées du Roi en Alsace au nom de Sa Majesté.
I
La ville de Strasbourg, à l'exemple de M. l'Evéque de Stras-
bourg, du comte de Flanaw, du seigneur de Fleckenstein et de
la noblesse de la Basse-Alsace, reconnoît Sa Majesté Très Chré-
tienne pour son souverain seigneur et pi-otecteur '-.
Le Roi reçoit la ville et toutes ses dépendances en sa royale
protection.
Il
Sa Majesté confirmera tous les anciens privilèges, droits, sta-
tuts et coutumes de la ville de Strasbourg, tant ecclésiastiques
que politiques, conformément au traité de paix de Westphalie,
confirmé par celui de Nimègue.
Accoi"dé.
liarilé (ju'à l'ordiiioire. L'<»uvic d'avoir Mme <le Maiiitenou auprès de lui
obligea peut-être le Roi à attendre la Reine.
1. Le baron de Mouclar, maître de camp général de la cavalerie légère
et lieutenant général des armées du Roi, connnandoit en Alsace en
l'absence du duc Mazarin, auquel le Roi a'étoit pas bien aise de confier
cette importante province, ({uoiqu'il en i'ùt gouverueui-, et du duc de Mon-
tausicr, gouverneur de .Alonseigncur le Dauphin, (fui en étoit lieutenant du
Roi. Il étoit Catalan de nation et s'appeloit en son nom Pouce; il prcten-
doit être de la maison des fameu.\ Ponrc de Léon.
2. Ce titre que les habitants de Strasbourg donnent au Roi est très
remarquable, parce que leur ville étoit libre depuis deux cents ans et ne
reconnoissoit aucun seigneur.
2 OCTOBIIE 1(381
To
Sa Majesté laissera le libre exercice de la religion, comme il
a iHé depuis Tannée 1624 jusqu'à présent, avec toutes les églises
et écoles, et ne permettra à qui que ce soit d'y faire des préten-
tions, ni aux biens ecclésiastiques , fondations et couvents, Ã
savoir l'aiibaye de Saint-Etienne, le cliapitre de Saint-Thomas,
Saint-Marc, Saint-Guillauiue-aux-Toussaints, et tous les auli'es
compris et non compris, mais les conservera à pei'pétuité à la
ville et à ses habitants.
Accordé, pour jouii- de (ont rc (|iii icgai-dc lt\s biens ecclé-
siastiques suivant ([u'il est prescrit par le traité de Munster, à la
réserve du corps de l'église de Noti-e-l)ame, appelée autrement
le Dôme S qui sera rendu aux Catholiques. Sa Majesté trouvant
bon néanmoins qn'ih i)uissent se servii- des cloches de ladite
église pour tous les usages ci-devant pratiqués, hors pour sonner
leurs prières.
IV
Sa Majesté laissera le Magistrat dans le présent état, avec tous
ses droits et libre élection de leur collège, nommément celui des
Treize, Quinze, Vingt et Un, grand et petit Sénat, des éclievins,
des ofliciers de la ville et chancellerie, des couvents ecclésias-
li(pies, rUniversilé avec tous leurs docteurs, professeurs et étu-
diants, en quelque qualité qu'ils soient, le collège, les tribus et
maîtrises, tout comme ils se trou veut à présent, avec la juri-
diction civile et criniiiielle.
Accordé, à la réserve ({ue pour les causes qui excéderont mille
•livres de France en capital, on en pourra appeler au conseil de
Brisach, sans néanmoins que l'appel suspende l'exécution du
jugement (pii aura été rendu par le Magistrat, s'il n'est pas
question de plus de deux mille livres de France.
V
Sa Majesté accordera aussi à la ville que tous les revenus,
droits, péages, pontenages et commerce, avec la douane, soient
conservés en toute liberté et jouissances, comme elle les a eues
jusques à présent, avec la libre disposition de la IM'onniuglhurm-,
1. C'est l'église catlit'diiil.'.
-. C'est le lieu où l'on bat la nioanoii'.
26 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
el la monnoie, des magasins do canons, munitions, armes, tant
de celles qui se trouvent dans l'arsenal qu'aux remparts, et
maisons de la bourgeoisie, des magasins de blés, vins, bois,
cbarbons, suif et tous les autres, les cloches comme aussi le&
archives, documents et papiers, de quelque nature qu'ils soient.
Accordé, à la réserve des canons, munitions de guerre «t ar-
mes des magasins publics, ipii seront au pouvoir des officiers de
Sa Majesté, et, à l'égard des armes appartenant auxparticuhers,
elles seront remises dans l'hôlel de ville en une salle dont le
Magistrat aura la clef.
VI
Toute la bourgeoisie demeurera exempte de toutes contribu-
tions et autres payements, Sa Majesté laissant à la ville tous,
les impôts ordinaires et extraordinaires pour sa conservation.
Accordé.
VII
Sa Majesté laissera à la ville et citoyens de Strasljourg la libre
jouissance du pont du Rhin -, de toutes leurs villes, bourgs, vil-
lages, maisons champètiTs et terres qui leui' appartiennent, et
fera la grâce à la ville de lui accorder des lettres de répit contre
ses créanciers, tant dans l'Empii-e que dehors.
Accordé.
VIII
Sa Majesté accordera aussi amnistie de tout le passé tant au
puldic qu'aux particuliers, sans aucune exception, et y fera com-
prendre le prince Palatin de Veldentz, le comte de Nassau, le
résident de Sa Majesté impériale, tous les hôtels, le Criulerhof
avec ses officiers, maisons el appailenances.
Accordé.
IX
Il sera permis à la ville de faire bâtir des casernes pour y
loger les troupes qui y seront en garnison.
Accordé.
1. Il est vrai que le .Magistrat avoit la clef de la salle où étoient les
armes des bourficois, mais on avoit mis un rorps de garde devant l'hôtel
de Ville, qui eu étoit le maitre.
2. Ce pont du Uliiu api)arlen(iit naturellement aux évèques de Stras-
bourg; mais ils l'avoient engagé aux habitants pour une somme d'argent.
l) OCTOBRE 1G81 27
X
Les Iroiipcs ilii lloi ciili'i'rdiil aiijoiinriiiii, liriiliriiic de scp-
leiiihiv. dans la ville à (|iiatr<' liciircs après midi.
Fail à lllkirch ri sIi-ik'' : dr Loiivois, Joseph df l'once baron
de MoïKdnr ',.Ie;m G(3or,^c Zedlilz, éciiyer cl piciciir, l)(Minnii|iic
Dicli-jcli. .loliaini Leoidiai'd Froreisen, loliann IMnlipi» ScInnidI,
Daidcl KiclisliolVcr, .lonas Stoorr, J. Juacliin Franlz, Christolle
Giin/.er.
3-5 octobre. — Le Roi ralilia les prùscuts arliclcs à Vilry le
Iroisième d'octobre, el envoya sa ralilicalion à M. do Louvois
par le même courriei- (pii lui avoit apporté la capilulalion.
La Reine arri\ale \ Ã Vilcy, cl Ton y resta encore le len-
demain; mais, la nuit (|ni précéda le jour qifon en devoit partir,
nn l»oulanger de la suite de la cour, ayant trop écliaulïé son foui',
nul le feu à la maison où il étoit logé, et, dans peu de momeids,
la llamme s'étant commuin(|uée dans les maisons voisines. t\m
étoient toutes bâties de bois, il > en eu! di\-sepl ou di\-liiiil de
brûlées. La désolation étoit grande, el (piand le jour lui mmiu
Ton ne voyait que des malheureux qui se plaignoient d'avoir
perdu tout ce qu'ils avoient au monde. Il \ avoit eu même plu-
sieurs personnes brûlées et esti'opiées. Quand le Roi en lut
averti, son grand cceur songea d'abord à secouiir lanl de misé-
rables. \\ envoya quérir M. de Miromesnil. inlendani (\r la pro-
vince, et lui ordonna de faire incessamment disliibucr deux mille
écus d'argent comptant pour remédier à leuis [dus pressants
besoins, avec ordre ilc l'aire une exacte perquisition de toute la
perle- qu'ils i)ouvoient a\oir faite, pour leur rendre le lout exac-
tement.
6 octobre. — Après avoir donné des ordres si généreux et si
cliarilables, Sa Majesté vint dîner à Sermaize et coucher à Bar-
le-huc, où la cour, qui s'étoit déjà extrêmement grossie à Vilry ',
1. Tous les maj^islrats ici «li'iiuiimius étoieiit ili' la faction de rEiupereur,
ol le secrétaire, Cliristoitln- (JuuztT, (jui étoit do la faction françoisc, 1<\^
obli;,'oa habilement de venir si^mer la capitulation, atin que, si l'on n-pro-
clioit un jour cette reddition ii ceux (jui y avoii-nt contribué, il pût fair.-
voir ipi.' la pure nécessité avoit obli.ué de la faire, puisque ceu.\ qui l'avoieut
siftuée étoient absoluniont dévoués à l'Empereur.
2. Elle pouvoit monter à quarante ou cinquante millr francs.
:i. Le Uoi, compreuaut que tant de courtisans (jui étoienl venus pour
lui marquer leur zèle pendant le siège de Strasbourfi lembarrasseroieut
!28 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
devint encore plus nombreuse par Farrivéc de quantité de gens
rpii y étoient venus en poste.
7 octobre. — Le lendemaiu, le Roi vint dîner à Ligny-en-
Barrois, (|ui appartient à M. le duc de Luxembourg ', et cou-
cba à Void. C'étoit un lieu très serré et où la cour étoit très
mal logée ; mais les dames oublièrent le mauvais gîte le len-
demain, quand, après avoir dîné à Choloy, elles arrivèrent Ã
Germiiiy, où elles dévoient coucber.
8 octobre. — Il est vrai ([ue c'est un des plus détestables
endroits du monde et des moins propres à loger la plus grande -
cour de FEurope. Le Roi, la Reine et la famille royale n'étoient
guère mieux logés que les autres, et Ton se souviendra long-
temps du logement de Germiny. On n'eut donc pas de regret Ã
le quitter pour aller dîner à Aulrey ; et ce fut où le Roi apprit
par un officier de dragons que lui envoyait exprès le mar-
quis de Bouftlci's -, qui commandoit ses armes sur la frontière
fort dans la marche, dit tout haut qu'il agréoit leur liouue volonté, mais
que, couinie il n'y avoit plus rien à faire, tous ceux qui voudroieut s'en
retourner le pouvoient faire librement, et il y en eut beaucoup qui prirent
ce parti.
1. Il étoit de la maison de Montmorency, lîls de M. de Bouteville, ce
célèl)re duelliste auquel le roi Louis XIII fit trancher la tête pour s'être
imttu en duel au mépris de ses ordonnances. Le fils avoit épousé l'héritière
de la maison de Luxembourg, ce qui l'avoit fait duc et pair, et il étoit
obligé d'en porter le nom. Il étoit maréchal de France et capitaine des
gardes du corps, quoiqu'U eût servi presque toute sa vie contre le Roi sous
monsieur le Prince.
C'étoit lui qui avoit commandé eu chef dans les conquêtes du Iloi en
Hollande, où il avoit fait des actions très hardies et encore plus heureuses.
Il avoit ensuite été accusé d'avoir été en commerce avec des magiciens, et
pour cela il s'étoit mis prisonnier à la Bastille; mais il avoit été déclaré
innocent, nouol)stant quoi le Roi l'avoit relégué à son château de Piuey,
d^où il l'avoit euHn rappelé pour venir servir son quartier de capitaine des
gardes auprès de sa personne.
■2. C'étoit un gentilhounnc d'auprès de Reauvais, (]ui se mit d'abord
officier dans le régiment des gardes françoises, où il fut ensuite aide-
major.
Couime il avoit de l'ambition, il acheta de M. de Lauzun le régiment
Royal de dragons et mit tout son bien, qui étoit 100 000 livres, eu cette
acquisition. II se distingua dans cet emploi; et, s'étaut fortement attaché
à M. de Louvois, il fut fait brigadier et ensuite maréchal de camp en très
peu de temps. Le marquis de Rauc, colonel général des dragons, ayant
été tué, le Roi lui donna sa charge, à conditiDU de donner quelque récom-
pense à la veuve.
La paix étant venue, M. île Louvois se servit de lui avi'c coidiance et fit
que le Roi le choisit pour commander les Ironpi's <pii devoieut s'aller eni-
•11 OCTOBRE 1681 29
dllalic en (|ii;ililr do nuiiéchal de camp, (|iie se.-; Iroiipcs étoienl
enlrùcs dans (>;isal ',1e Irentième de seplcmitre, jour t'-yaltMnent
lieiu'cux pour toutes ses entreprises, puisqu'il avoil vu i>resque
en un mC^mo moment réduire sous son obéissance tleu\ des plus
jnip(irl;inl('s places de l'Europe, qui sont proprement les clefs
de l'Allemagne et de l'Italie.
9 octobre. — Après une si bonne nouvelle, quand le lojre-
ment de Bayon auroit été aussi mauvais que celui de Germiny,
le Roi ne l'auroit pas trouvé désagréable, mais lieureu.sement
il s'y trouva bien logé, et la cour fut aussi très contente de ses
logements.
10-11 octobre. — Le lendemain, on vint dîner à Damas-au.v-
Bois et coucher à Rambcrviller, petite ville fermée, où le Roi
séjourna un jour, pour donner du repos aux équipages.
Dès la couchée de Provins, le Roi avoit voulu qu'on jouât
chez lui, et il éloit venu de temps en temps voir ce qui se pas-
soit à Semoine; il avoit lui-même joué au brelan ; mais à Vitry-
le-François il déclai-a (pi'il ne pouvoit se résoudre à jouer petit
jeu, et il ordonna au\ joueurs de former des sociétés pour jouer
gros jeu au revcrsy. Les acteurs furent: le Roi, qui, ne voulant
pas toujours tenir la carte, associa le marquis de Beringhen ^
parer de la citadelle de Casai. Il seu acquitta très bien; et, à sou retour,
le Uoi le fit lieuteuant génénd.
Il étoit très hoiuiète, très brave et très bou geulilhomme.
1, Cela est bien à remarquer que les troupes du Roi soient entrées le
même jour dans Stras! lourg et dans Casai.
Le Uoi mit pour gouverneur dans cette dernière place Catiuat, capitaine
au régiment des gardes, qui étoit gouverneur de Tournay en Flandre,
lionuiir d'une valeur éprouvée, d'une lionnéteté sans égale et d'une
sagess(> digne des plus grands bon)mes. Il étoit d'une famille de robe de
Paris, mais originain- du .Maine ou de Touraine.
2. Il étoit fils du bonbomme Beringbeu, qui avoit été dans ses commen-
cements premier valet de ebambre du Uoi.
Le bonbomme étoit Ilollaudois d'origine, d'auprès de Geuap, ville du
pays de Gueidres. Il avoit été cbassé de la cour par le cardinal de Riche-
lieu, parce qu'il étoit dans les intérêts de la reine Auui' d.Vutriche. Pen-
dant son exil, il alla servir le roi de Suède Gustave Adolphe et fut dans
ses troupes colonel de cavalerie avec réputation. Après la mort du cardinal
de Richelieu et du roi Louis XIII, la Reine, étant veuve, le rappela à la
cour et le fit premier écuyer du Roi ; ensuite de quoi il épousa une sœur
du marquis d'iluxelles.
Il avoil deux fils, dont l'nii. (|ui domioil dr grandes espérances, fut tué
au siège de Besancon, d'un coup df canon à la tète; le second, <lont il est
]>arlé ici, qui avoit été chevalier de Malte, avoit épousé une fille du duc
cl".\uuiout, petite-fille de monsieur k- chancelier.
30 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
son premier écnyer, crun dixième avec lui pour tenir son jeu en
son ahsence ; Monsieur, frère du Roi ; le comte de Roye * ; le
marquis de Dangeau ^ et Langlée •'. La Reine et Monseigneur
se mirent de part avec Dangeau ; les autres trouvèrent plusieurs
croupiers, de manière qu'on Joua assez gros jeu pour que le
Roi en fût satisfait. Ce n'étoit pas qu'il aimât naturellement le
jeu, ou qu'il eût besoin de son secours pour passer des heures
inutiles; mais c'est (ju'il ètoit bien aise de donner à la Reine et
aux courtisans une occcupation qui les amusât et qui les empê-
chât de songer trop aux fatigues et à la longueur du voyage. Ce
qui le doit faire croire plus aisément, c'est que, au lieu de jouer,
il avoit tous les soirs de très longues conversations avec
Mme de Maintenon ', et qu'il ne venoit prendre son jeu chez
la Reine qu'un quart d'heure avant qu'il se mît à table.
Cependant il venoit de jour à autre des courriers de Casai, et
l'on assuroit (pie c'étoit pour la négociation qu'on faisoit avec le
duc de Mantoue, pour tirer de lui la ville et le château de
Casai ' de la même manière qu'on en avoit déjà tiré la cita-
delle.
En partant de Rambcrviller, le Roi vint dîner à L'Hoste du
Rois et coucher à Saint-Dié''. Son dessein étoit d'aller coucher
le lendemain à Scldesladt '; mais on lui en ht connoître l'im-
possibilité, qui venoit de la montagne (]u'il falloit passer et de
la dislance des lieux ; de sorte qu'il envoya sur-le-champ ses
1. Fils (lu comte do Roiicy, de la maison do La Iloclietbucauld, homme
de grande viileur et de beaucoup de services, mais huguenot.
2. Gentilhomme de Beauce de la maison de Courcillou, qui avoit telle-
ment gagné au jeu qu'il étoit un des gros seigneurs du royaume. Il avoit
acheté le gouvern(!mcnt dr Touraine et plusieurs terres. Il étoit attaché
auprès de monseigneur le Uaufihiu et étoit mi des six seigneurs que le
Roi avoit choisis pour être toujours auprès de lui, auxquels il dounoit
6000 livres de ])ension.
3. Fils d'un paysan du Maine, leiiuel étoit venu à Paris avec des sabots
au lieu de souliers, s'étoit élevé par son mérite à la charge de maréchal
des logis (11! l'armée. La faveur de M. de Louvois, les amis de sou père
et le jeu avoieut mis le Mis dans toutes les meilleures compagnies.
'i. Ce fut dans ce temps-là qu'elle essaya de raccommoder madame la
Daupliine avec le Roi, mais cette boinie intelligence ne dura pas longtemps.
.j. Ce château étoit très uécessaii'c au Roi pour être absolument maître
d(; la ville, parce qu'il est situé à uu bout tout opposé à celui où est située
la citadelle.
6. Dernière ville de la Lorraine de ce côté-là .
7. l'remière ville de l'Alsace.
maivchaux dQ> logis laiie le logement à Saiiilc-.Marie-uux-Miiics,
où il aiiroit dîné s'il avoit été tout en un Jour à Schlesladt.
12 octobre. — Ce fut ;i S;iiiit-I)ié où .VI. de Loiivois l'ejoiuiiit
la coin-; la Joie de la irdditidii de Slraslioui'g pai'oissoil encore
sur son visage, el il eut snjcl d('iiv content des devoirs que les
courtisans lui iTudirent et de l'accueil (|ue le Roi lui lit en arri-
vant. Entre autres choses (|n'il dit snr le chapitre de Strasboui'g,
il pai'la des niatcriaiiv (pi'il faisoit tirer dc|»iiis trois mois auprès
ile Schlestadt, dans le dessein de les l'airiî conduire à Sti'asbour.u-
pour la constrnction de la citadelle et des forts rpie le Roi avoit
résolu d'y faire bâtir, sitôt que la place anroit été eu son pou-
voir. Le lendemain, le Roi vint dîner à Laveliue, (jui est au jiied
<le la niontagiuî, et après son dîner il moula à cheval avec toutes
les dames et tous les courtisans pour passer plus commodément
la montagne, qui est très longue et très rude à monter et Ã
descendre. Pour la Reine, elle se mit dans une des petites calè-
ches du Roi, et ce prince la suivit avec tout son beau cortège.
13-14 octobre. — On arriva assez tard à Sainle-3Iai-ic-aux-
Mines pour comprendre qu'on avoit eu raison de n'entreprendre
pas d'aller de Saint-Dié à Schlestadt, où l'on vint coucher le
lendemain après avoir dîné à Chà tcnois. C'est un lieu célèbre
par les campements que M. le Prince * et M. de Luxembourg y
ont faits successivement, et parce qu'il est à la tète du canal
que le Roi a fait faire pour transporter les pierres et le bois
de la montagne à Schlestadt, où il tombe dans la petite ri\ière
d'Ille qui descend à Strasbourg. Sa Majesté monta à cheval à Chà -
lenois et vint le long de ce canal, dont elle lit lever plusieurs
écluses pour en voir l'effet ; ensuite elle vit les troupes de la
garnison de Schlestadt et fit le tour de la place. Elle est parfaite-
ment bien située, n'étant commandée d'aucun endroit; elle ii
\. Apn-s la luort de M. de Turonne, qui fut tué (l'uu coup de cauou en
poussant l'iuuu'c de l'Empereur de l'autre côté du Ithiu, ^loutecueulli, qui
la comuiaudoit, poussa notre armée à sou tour, et tout ce i|ue uos ot'ticiers
pureut faire fut de repasser le Illiiu devant lui. Le comte de Vaubrun, lieu-
teuaut général, y fut même tué. .Mais .Moutecuculli ne s'en tint pas là ; il
passa aussi le Rhin et poursuivoit notre armée vivement, de sorte que le
Roi crut uécessaire d'envoyer monsieur le Prince la commander. Le Prince,
y étant arrivé, la campa auprès de Schlestadt; mais, ayant remanpié que
Moutecuculli vouloil lui couper le chemin de la moutaf;ne, afin de lui oter
la counuunication de la Lorraine, il'où il tiroit ses convois, il vint en dili-
gence se poster à Clià leuois, qui est au pied de la montagne.
32 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
(.run côté un grand marais inaccessible ; la plupart des autres
côtés se peuvent inonder par le moyen des écluses, et il n'y
a proprement que le côté de Chà tenois par où elle soit atta-
quable. Elle est composée de six bastions entiers et de deux
demi-bastions. Quand le Roi y passa, elle n'étoit pas encore
achevée S mais il n'y avoit pas pour un an à y travailler pour la
mettre en sa perfection. Ce fut dans cette ville (lue les députés
de Strasbourg lui vinrent rendre leurs premiers hommages.
15-18 octobre. — On n'y coucha qu'une nuit, et le lende-
main on vint diner à Marckloslieim et coucher à Brisach.
C'est assurément une des plus belles places du monde, et
des mieux situées pour être d'une grande importance, et pour
faire une belle défense si elle étoit jamais assiégée. La ville est
tout au delà du Rhin, mais on a bâti une nouvelle ville en deçÃ
de la rivière, qu'on appelle la ville de Paille, dans laquelle
même est le lieu où se tient le conseil souverain d'Alsace, et,
pour assurer cette ville neuve et le pont qui est sur le Rhin,
on a fait quantité d'ouvrages en deçà de ce fleuve, et dans une
île qui est au milieu. On pourroit même dire qu'on y en a trop
fait -, parce qu'il faut trop de monde pour les défendre. On a
fait dans Brisach de très belles écluses, qui noieroient tout le
pays si Ton venoit à les lâcher, et l'on y voit une très belle fon-
derie de canons.
On séjourna un jour dans Brisach, pendant lequel le Roi vit
les troupes de la garnison et la place par dehors, l'ayant vue par
dedans le jour qu'il arriva; et, le lendemain, il alla dîner avec
toute sa cour à Fribourg en Brisgau ^ qui étoit la dernière con-
1. On ue croyoit pus qu'elle fût sitôt achevée, à cause qu'on donuoit
alors tous les soins à Strasbourg, uouvelleiueut pris, outre qu'il falloit faire
une grande dépense pour l'achever.
2. Il faudroit plus de dix mille hommes pour garder seulement la ville
de Paille; aussi peut-on dire qu'il est impossible qu'où assiège Brisach
qu'on ne se soit rendu maître île la campagne par le gain de deux ou
trois batailles.
3. Cette place est célèbre par le combat que monsieur le Prince y donna
contre les Bavarois au connuencement du règne du Roi. Ce fut la dernière
place que les armes du Koi conquir(;ut à la fin de la guerre (pi'il avoit com-
mencée en 1672. Le maréchal de Créquy, pour tromper M. le duc de Lor-
raine, qui commandoit l'armée de lEmpire, sépara les troupes, leur donna
les ordres pour aller dans leurs quartiers d'hiver, les laissa marcher deux
jours et puis, les rassemblant tout a'un coup, passa le Rhin, investit
Fribourg et le prit en (piatre jours par la vieillesse du colonel Schits, qui
M» (ir.TOi;R|.: 1()HI :«
(jiK'lc (|iril avoil l'aili' di' la giiorrc, n"a\aiil poiiil. soiilii diiirr m
cliciniii à son oi'diiiairo, parn' ipiP tous les \illatit's ipii soiil
tMlIrc lïrisadi cl I'YiImhii-'j Sdiil ilc la i|(''|ifiiilaiir.' de Ihaiipi'-
reui' '. 11 donna à dinci'à loulcs les damrs de la cour, ri cnsintf
il alla voir ]o clià loaii, mais il faisoil un l)ronillai'd lidlrnicni
<^pais (pi'il nr piil lii'n xoir: il sVn \iid dmir l'airi' le Idiir ^\f la
villf, don! d Iroina la plii|iarl >\c> haslions rlcNrs aii-d('ssii> du
cofdon. ol vil rnstiilc (pudipics halaillons de la lianiisim dr la
place.
Le soir, il sonpn onroro avec Ips dann^s. d le lendemain il
retourna voir le (difdeaM, ipii esl diim' siliialion la plus SMr|ire-
nanle du in(nidt'. i'rilionrti' esl au pied i\v<. ]nonla,iiiies de la
Forèl-Noire doid la prennère n'esl (pi'à une portée de pistolet d(!
la ville : elle s"élè\v (lan> les nues, et c'est justement dessus
qu est situé le château. Il est composé de trois forts les uns au-
dessus des autres par éta.ues, >\\\\ y ont été de tout temps; mais
le Roi y en a fait construire un ipiatrième (pu es! encore plus
haut que les autres à la place d'un rocher (pi'il a fait raseï- "-. Il
est de quatre bastions revêtus avec leurs demi-lunes, et le fossé
en est tout taillé dans le roc, de sorte que selon les apparences
c'est une place inqtrenalde.
Après avoir vu Fi'ihourfi' a\ec un evtréme plaisir, le Uoi > dina
•encore avec les dames: il \it le reste de la gai'nison sur la con-
trescarpe et en partit poui- \rnir (■(inrhrr à Hrisach. m'i il
airiva de très lionne luMire.
19-20 octobre. — Le lendemain, il alla dînera Fril/Jeldcn el
■«•oucher à Ensislieim, où étoil autrefois la ("Juunhre royale dAl-
.sace, depuis transféive à Brisach el érigée en Con.seil souveiain.
•en étuit gonvenienr. Il .illin|iia le clià tt'au par nu rocher qui éloit an
ilessus, où il lit nicnrr du < i\\un\ à force de bras : c'est sin- ce niènif
rocher que le lloi a l'ait depuis construire le quatrii-iin; fort du château.
.\l. de Lorraiui', qui s'étoit (''loignc de plnsiem-s journées. ]>arce ipi'il
savoit que le nianch il de Créqui avoit scpan- son aruici'. vonlul revenir,
dès qu'il eut la ihMivrlIi! du sièfte, mais il n'i-toit plus temps, el il trouva
la place rendue. i;ilt' est naturellement du ilomaine de l'Empereur.
1. Entre les sujets de plainte ([u'oa avoit suscités pour i)erdre .M. il''
Pomponne, celui-ci en étoit un des principaux, de n'avoir eu soin de faire
•comprendre tous ces villa^res dans la dé])(>iidance de Fribourfr, dans le
•tlernier traité de paix.
-. C'est le même rociier où le niam-lial d(> Cré.pii lit uieltie rlu c-aiiou
pour prendre les au<Mens loris.
o4 MÉ^IOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES
Ce fut là que les ambassadeurs des Suisses vinrent pour cornpli-
menlerleRoi de la part de leurs cantons. Ils étoient vingt et trois,
et furent reçus par le maréchal de Bellefonds et le marquis de
Dangeau ' au nom du Roi, qui leur Ht donner à dîner par ses offi-
ciers, ayant envoyé plusieurs seigneurs de la cour pour leur tenir
compagnie. Après leur dîner, le Roi étant arrivé, il fut question
de le venir complimenter ; mais, comme les ambassadeurs ont
accoutumé de rendre aussi visite aux princes de la maison
royale, et que la dernière fois quïl étoit venu en France de.s
ambassadeurs de Suisse les uns se couvrirent devant Mon-
sieur, frère du Roi, et les autres ne se couvrirent point, on
voulut savoir , comment ceux-ci en useroient. D'abord ils ré-
pondirent qu'ils prétendoient se couvrir devant Monsieur, as-
surant que les derniers ambassadeurs qui avoient manqué Ã
se couvrir devant lui en avoient été sévèrement punis à leur
retour en Suisse. Cette réponse ayant été apportée au Roi
par M. de Croissy, Sa Majesté répondit que, s'ils ne vouloient
pas rendre à son frère ce qu'ils lui dévoient,- elle ne vouloit
point aussi de leur visite. Après ])ien des négociations, bien des
allées et des venues que fit Bonneuil, introducteur des ambassa-
deurs, il fut résolu ({ue les Suisses verroient Monsieur chez lui
et ([u'ils ne se couvriroient point devant lui, néanmoins sans
conséquence pour l'avenir. On leur envoya donc sur-le-champ
les carrosses de la maison royale, parce que la nuit s'approciioit,
ï. Le lloi, ne devaut arriver que l'après-dîner à Eusislieim, et les Suisses
devant y venir dîner, le Roi envoya, suivant la coutume, au-devant d'eux
un maréchal de France et un homme de qualité ; ce dernier fut le marquis
(le Dangeau; le maréchal de France fut le maréchal de Bellefonds. C'étoit
un gontilh(jmme de Normandie qui avoit beaucoup de service, de valeur,
d'esprit et d'amljition. 11 avoit eu pour rien la charge de premier maître
d'hôtel du Roi ; mais (msuitc, ayant encouru la disgrâce de son maître sur
lui assez léger sujet (puisque ce n'étoit que pour n'avoir pas assez tôt
abandonné quelques places qu'il avoit cru devoir conserver plus longtemps
que son ordr(>. ne portoit, ou plutôt par les mauvais offices de M. de
Louvois), il avoit été chassé de la cour. Après avoir demeuré longtemps
en Anjou à l'abbaye de Bourgueil, lieu de sou exil, il avoit eu ])ermissiou
do se retirer chez lui en Normandie, où il avoit passé quelques années
dans une fort grande dévotion. Après cela, ou l'avoit rappelé à la cour, et
on lui avoit donné la charge de premier écuyer de madame la Dauphino,
et il faisoit tous ses efforts pour pousser sa fortune plus loin, en regagnant
la familiarité 4u Roi qu'il avoit eue autrefois. Il venoit de marier sou fils
avec une des tilles du duc de Mazarin, qui hii avoit donné en mariage la
capitainerie du bois de Vincennes, avec l'agrément du Roi.
19 OCTOBRE 1G81 35
el ils se mironl en marche poui- venir à raudieiice, conduits
par M. le comle (f Armagnac ', urand éciiyer de France. Le
réirimenl d'Auvcrune, ((iii éloil à la gaidc du Roi ce joiir-là ,
n'éldit iioint sous les armes - mais seulemci»t reposé sur ses
aiiiifs, et It^s tambours ne battirent ni n'appelèrent point poui-
eux. Dans le logis du Roi. les gardes de la porte, les gardes de;
la prévôté de riiùtel, les Ccnt-Suisses et les gardes du corps
étoient en haie sous leurs armes jusqu'à lanticliambre du Roi.
Le Roi les reçut dans sa chambre, assis et couvert, et, comme ils
ne se couvrirent point devant lui, les princes du sang demeu-
rèrent découverts. Quand tous les ambassadeurs eurent fait la
révérence au Roi, le premier, qui étoit celui du canton de
Zurich, lui lit une harangue en langue suisse d'un ton grave el
respectueux, et faisant des révérences "' toutes les fois (pi'il
nommoit le Roi. Quand il eut achevé sa harangue, un inter-
prète, à qui la mémoire manijuoit à tous moments, la répéta
en françois avec assez de peine, et le Roi y lit à peu près cette
réponse : ^< Vous voyant dans de si bonnes intentions, je suis bien
aise d'être venu en ce pays pour vous voir et vous témoignei-
que je suis plus ipie jamais dans le dessein d'entretenir l'alliance
et les traités qui ont été faits depuis longtemps entre la France
et les Suisses, et, plus je .s(M'ai votre voisin \ plus j(> vous don-
nerai des marques de mon amitié et de mon alîeclion. »
L'ambassadeur rendit grâces au Roi et lui dit que les cantons
cspéroient ([u'il leur seroit toujours favorable. Sur quoi le Roi
lui répliqua : « Je vous promets que j'irai toujours au-devant de
toutes les choses qui pourront vous faire plaisir et vous être
agréables. » Après cela, le Roi toucha dans la main à chacun des
1. Il l'Init au aillé (lu vaillant dur irilarcuurt, cuilet du due d'Elhoul',
priuce do la maisou do Lorraiuo. Il avoil eu de sou père la survivance do
la cbar^'o de itrand écuyer <lo France, et depuis sa mort, la possédant
en titre, il av(jit obtenu la survivance pour son lils aîné, le comte do
Brioaue. Sa femme étoit lille du maréchal do Villeroy et une des plus
belles personnes de son temps, qui avoit oncoro plus d"os[tiit «pie do
beauté.
2. Sous les armes veut dire : le mousquet sur ré[iaulo.
Reposer sur ses armes veut dire : ayant la crosse du niuusquol iiosoo Ã
terre, et tenant le mousquet par le bout du canon.
Appeler du tambour est soulement préluder sans liatlro la marcho.
3. C'est la manière d'Allemaj^ne pour remlre plus do rosiiect.
l. 11 disoit cola à cause de Huniui^ue, qu'il laisoit bâtir à la portée du
oauou de BÃ lo.
36 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
ambassadeurs en particulier, suivant raiicienne coutume, et, après
lui avoir fait de profondes révérences, ils passèrent à l'apparte-
ment de la Reine, qu'ils assurèrent de leur respect, et de là s'en
allèrent rendre leurs devoirs à monseigneur le Dauphin, à ma-
dame la Dauphine, Ã 3Ionsieur, Ã Madame, Ã monsieui' le Duc, Ã
M. le prince de Conti, à Mme la princesse de Conti et à M. le
prince de la Roche-sur-Yon, selon les rangs de la dignité. Comme
il étoit presque nuit avant qu'ils vinssent chez le Roi, il fallut
alltimei- des Jioiigies pendant leur harangue, et il étoit extrême-
ment tard quand ils partirent d'Ensisheim.
Il y a dans la principale église de cette ville une grosse pierre
de couleur noire, approchant de celle du fer, de ligure ronde
ou à peu près, mais fort raboteuse, qui paroît peser cent cin-
<fuante livres tout au moins, laquelle on assure être une pierre
de foudre qui tomba autrefois auprès de la ville sans blesser per-
sonne. Si cela est vrai, c'est une chose fort curieuse, mais la
grosseur rend la chose diflicile à croire.
La cour séjourna un jour à Ensisheim, pendant lequel le
Roi alla voir Huninguc qui est une place qu'il avoit fait con-
struire tout à neuf depuis la paix. Elle est située dans une prairie
(lui est le long du Rhin à une portée de canon de Râle, ce qui
la rend très considérable ; et, comme elle n'a rien qui la com-
mande et qu'on l'a faite telle ({u'on l'a voulu, on la regarde
comme une des plus achevées places du l'oyaume '.
21 octobre. — Le Roi lit une exti'ême diligence dans cette
course, et le lendemain il vint dîner à Sainte-Croix et coucher
à Colmar, qui est api'ès Strasbourg la plus grosse ville d'Alsace.
Comme les fortilications en ont été rasées, le Roi n'eut rien à \
voir en arrivant, et le lendemaiji, avant que d'en partir, il
vit deux bataillons qui étoient en garnison.
22 octobre. — Au sortir de (iOhnar il vint dîner à Gémar,
qui appartient au prince palatin de Rirckenfeld -, et de là cou-
cher à Benfeld, ([ui appartient à l'évèque de Strasbourg. M. de
Fiirsteidjerg, (pii occupoit alors le siège épiscopal de cette
1. Les conuoisseurs y Irouvoiciit (inaiilili' cir défauts, et particnlière-
uieat celui d'èlre bâtie trop loiu du Kliin pour eu être maîtresse.
■2. Ce prince étoit dans le service de France, où il comniandoit un régi-
ment d'infanterie allemande nommé le régiment d'Alsace, et il y avoit
servi de maréchal de camp ; il étoit de même maison que madame la Dau-
pliine et Madame.
-j:-] ocTOiiiU': UiSl 37
i;i;iii(lt' \ill<', \inl recevoir Sa Majesté à ce premier licii de
s;i (lépt'iulaiicc, et le Roi lui témoigna toute la consiilénilidii fi
loule lauiilié (lue méiildieul le zèle ([u'il avoit toujours eu pour
les inléièls de la France ', et les services tpril lui ;l^oil rendus
dans la dernière guerre.
23-26 octobre. — Ce prélat, après a\oir rendu ses devoirs
à la maison royale, repartit |i(»iir Strasbourg, où le Roi arriva
de bonne heure le lendemain, après aM)irdîné à Fegersheim. En
y arrivant, il trouva deux cent vingt et un(! pièces de canon de
fonte rangées sur le glacis de la contrescarpe, lesquelles on
avoit trouvées dans la ville lorsqu'elle s'étoit rendue et parmi
lestpielles il y en avoit une du calibre de cent et une livres de
balle. Toutes les troupes de la garnison étoient en baie depuis la
porte justprau logis du Roi, qui étoil celui du marquis de Clia-
milly ^ qu'il en avoit l'ait gouverneur, à cause de la réputation
1. Il sappeloit Frauçois E^ou de Fiir^tt-nbcrf,'. Eu l'année 1672, il avoit
obligé monsieur l'électeur de Cologne, duquel il étoit le premier ministre,
•le donner au llui des quartiers dans ses Etats pour ses troupes et pour y
l'aire des magasins, dans le dessein qu'il avoit d'entrer dans les terres des
Hollandois. Eusuitc le Roi, ayant abandonné les grandes conquêtes qu'il y
avoit faites, et l'électeur de Cologne, épouvanté par les menaces de l'Em-
pereur, ayant abandonné les intérêts de la France (l'Empereur avoit
même fait enlever dans Cologne le prince Guillaume de Fiirstenberg,
frère de M. de Strasbourg^ ce prélat ne se crut plus en sûreté en Alle-
magne, vint en France et demeura à la cour jusqu'à la paix, ayant de
grosses pensions du Roi pour l'indemniser des revenus <(ue la guerre lui
faisoit perdre.
2. Quand le Roi abandonna les conquêtes ((u'il avoit faites en Hollande
il ne conserva que Grave et .Maëstridit, la dernière parce qu'elle ronipoil
le commerce des Pays-Ras avec l'Allemagne, et l'autre parce qu'étant
située sur la Meuse, bien loin en dessous de Rurenionde, c'étoit laisser
encore aux Hollandois un os à ronger dans le cœur de leur pays. Grave
étoit une des meilleures places de terre qu'on put voir. On y laissa Cha-
milly avec cinq bataillons et deux escadrons, près de oOO pièces de
canon qu'on n'avoit pu onnnener, et six cents milliers de poudre, le reste
des nnniitious à proportion.
Il ne fut pas attaqué d'abord fort vigoureusement par le vieux Ra-
beukaupt, qui commandoit l'armée de Hollande; sur la lin, le prince
d'Orange y vint en personne, et ses troupes y tirent des merveilles.
Cependant, après trois niois de siège. Cbamilly ne se rendoit pas, quoique
sa garnison ne vécût depuis longtenips que de cbair de clieval. Li- Roi
lui envoya deux ordres consécutifs de se rendre, et il obéit au second.
Le lendemain qu'il fut sorti de Grave avec quatorze pièces de cauon, la
Meuse inonda le pays, et, s'il ne s'étoit pas rendu, le prince d'Orange
• nn-oit été obligé (le lever le siège.
On lit Cbamilly maréchal de camp pour le récon)pénser. et on lui donna
38 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
qull s'étoit acquise en défendant Grave conlre les Hollandois.
Dès qu'il y fut arrivé, on lit trois salves de toute rartillerie, et,
peu de temps apiès il monta à cheval pour aller voir l'endroit
que MM. de Louvois et Vauban ', le plus grand ingénieur de son
temps, avoient choisi pour y consti'uire une citadelle, qu'ils
avoient même déjà fait tracer.
Le lendemain. Sa Majesté alla avec la Reine et toute la maison
royale entendre la messe au Dôme ou à Téglise cathédrale,
qui étoit la seule que les habitants de Strasbourg eussent
rendue aux catholiques par la capitulation. Il y fut reçu et
harangué par M. Tévéïiue, revêtu de ses haluts pontilîcaux, à la
tête dim grand nombre d'abbés de son diocèse, presque tous
mitres, des Domherr ou Chanoines, et du reste de son clergé -.
Quand le Roi fut à genoux dans le chœur, M. Févêque, qui
s'étoit venu mettre dans les hauts sièges à sa place ordinaire,
entonna le premier le Te Deum, qui fut ensuite continué par
la musique de la cathédrale; et, après la messe, il commença
de même le Domine salnnn fae re(jem'\ qui fut aussi chanté
par la musique. Ensuite le Roi s'en retourna en cérémonie '',
le gouvernement d'Oudeuarde, où, ayant continué de servir utilement, ou
le fit lieutenant j>énéral. Ensuite, comme ou rendit Oudenarde aux Espa-
gnols par le traité de paix de Nimègue, ou lui donna le gouvernement de
Fribourg; enfin, quand Strasbourg se rendit, le Roi l'en fit gouverneur.
1. Il avait d'abord été valet, ou, selon d'autres, disciple du chevalier
de Clerville, alors chef des ingénieurs du Roi, mais il avoit bien passé
son maître dans la suite en valeur et eu habileté; aussi étoit-il riche des
bienfaits du Roi, qu'il méritoit extrêmement. Il avoit pour principe d'épar-
gner le sang des troupes autant qu'il pouvoit, et pour cette raison il fai-
soit les ouvertures de tranchée de fort loin, et la tranchée n'étoit autre
chose que de grandes lignes parahèles à la place qu'il attaquoit.
2. D'abord, le Roi et la Reine se mirent à genoux, en entrant dans
l'éghse, et baisèrent la croix, suivant leur louable coutume; et M. l'évêque,
leur ayant présenté de l'eau bénite, ils se relevèrent. M. l'évêque fit sa
harangue au Roi, qui, dès ([u'il la vit achevée, s'achemina au chœur, où
il se mit à genoux devant le grand autel, pour entendre la messe, et ce
fut alors ([ue .M. l'évêque entonna le Te Deum.
3. Chose remanpiablo qu'un évoque de Strasbourg entonnât le Domine
salvum fae reijcm pour un roi de France.
4. Les gardes de la prévôté de riiôtel marchoient les premiers, ayant Ã
leur tête leurs officiers à pied, liormis le maniuis de Sourches, grand
prévôt de France, qui étoit à cheval.
Ensuite venoient les Cenl-Suisses de la garde avec leurs officiers aussi
à pied, hormis le marquis de Tilladet, leur capitaine, qui étoit à cheval.
Après cela venoit le carrosse de la Reine, attelé de six chevaux gris,
dans lequel étoit le Roi avec toute la famille royale, environné des gardes
;î() OCTODRE KiSl 39
,'oniiiin il étoit venu, ot, après son dîner, il alla voir ]o cà \b\)re
[innl (In Rhin et la place du fort de Keld ', et des deux antres
ijiii (''[oienl ci-de\aiil suc les liords des bras de cetle tïrande
rivière, lesipiels avoient été rasés pai- le maréchal de Cré(pii
pendant la dernière guerre ; comme aussi la trace de trois autres
•que Sa Majesté y vouloit faire construire. De là il vint voir Tou-
vra.ae qu'avoient fait ce jour-là les soldats commandés qui com-
mençoient à remuer les terres de la citadelle, et leur lit donnei'
<leu\ mille livres de gratification.
Madame rélectrice palatine du Rhin, veuve du défunt élec-
teui', mère de celui qui régnoit et de Madame, étoit arrivée Ã
^trasl)0urg avant le Roi, pour y voir sa fille, qu'elle n'avoit point
vue depuis qu'elle avoit épousé Monsieur, fi-ère du Roi. Elle ne
'Vint pas voir leurs Majestés dans les formes, et elles la virent
seulement chez Madame, sans céi'émonie et comme incognito -.
Pendant les trois jours que le Roi séjourna dans Strasbourg,
'il y eut un très grand concours de princes (allemands, aussi
bien que de princesses : le prince régent de Wurtemberg^
y vint saluer le Roi. Le prince et la princesse de Rade Durlach
y vinrent aussi, et l'on croit même que monsieur l'électeur de
Ravière y seroit venu, sans que 31. de La Haye, ambassadeur de
France auprès de lui, l'en empêchât en lui disant que le Roi n'y
•venoit que pour un jour et que la Reine, monseigneur le Dauphin
son beau-frère, et uiadame la Dauphine n'y venoient pas. Il faul
avouer, si cela est vrai, (|ue ce fut une étrange faute pour un
ambassadeur, et ipie le pas que M. de Ravière vouloit faire étoit
lussi avanlageuv pour la Fi'ance (pi'il étoit désavantageux pour
lui et désagréable pour l'Empei-eur et pour l'Euqùre.
lin rorp^: ot de leurs ofliciers à pied, liornùs le niaréflial de Lorge, leui-
capitaine en quartier, qui étoit à cheval à la portière.
1. Il étoit à l'autre bord du Rhiu, du côté de l'Allemague; les deux
autre? étoient daus des îles' que le Uliin fait à cet endroit et qui font la
couiiuunication des hrancbes du pont. Les trois autres qu'on y vouloit
lonstruire étoient dans li's mêmes endroits, mais tournés d'uin' autre
manière.
2. C'est une manière que les Italiens ont introduite, laquelle est fort
commode, car on voit les plus grands princes sans l'eudianas des céré-
monies. En cette occasion, l'on en usa ainsi, parce que les honneurs que
les rois de France doivent rendre aux électeurs ne sont pas trop bien
jénlés.
3. C'étoit l'oncle du duc de Wurtemberg qui étoit son tut<Mir et qui gou-
■«\eruoit les états de ce jeune prince pendant son bas agi-.
40 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES
Le lioisièmc jour, le Roi vit le matin la moitié de la gainisoîi
hors de la ville, c'est-Ã -dire cinq bataillons et trois escadrons,
et Taprès-dîner il sortit encore au liriiil du canon et vit au même
endroit cinq autres bataillons.
27 octobre. — Le lendemain, après avoir encore entendu 1«
messe à la grande église, dont on admire avec raison le clocher %
If portail et l'horloge, il partit de Strasltourg avec les mêmes
cérémonies qu'on avoit faites à son entrée, et, après avoir dîné Ã
Scherlenbeim, il vint coucher à Saverne, dans une belle mai-
son qui appartient, aussi bien (jue toute la ville, à M. l'évêque de
Strasbourg. On en admii'e surtout le degré et le salon, qui sonî
magnitiques -. Le Roi n'y demeura qu'une nuit, et le lendemain
il monta à cheval avec toutes les dames et passa la montagne,
(pii est plus rude, mais moins longue, que celle de Sainte-Marie-
aux-Mines. La Reine la passa dans son carrosse et arriva quel-
([ues lieures après le Roi à Phalsboui^g, où il devoit dîner. C'est
une place de six bastions, située sur une petite éminence qui
commande à tout le pays et qui est à la tête des bois qui sépa-
rent la Lorraine d'avec l'Alsace. Le pays des environs est in-
culte, sec et stérile; tous les fondements de la fortitication sont
sur le roc vif, et les fossés ont été faits en tirant la pierre pour re-
vêtir les bastions et les demi-lunes; de sorte qu'elle doit être une
des places du monde la plus difflcile à attaquer % mais ce qu'on
y doit craindre pendant un siège est de manquer d'eau. Cette
place n'étoit pas encore à demi achevée lorsipie le Roi y passa.
28-29 octobre. — De Phalsbourg, il vint coucher à Sarre-
bourg, jii'lile ville dont il avoit seulement fait réparer les mu-
1. L(! clocher dr Strasbourj^ est d'une hauteur prodij^ieuse, bâti de
pierres de taille, tout à jour; quand ou y monte, ou voit sous ses pieds
toute la ville, parce que les d(;fj;rés ue sont (|ue des petites barres de fer,
au moins dei>uis la grande jilale-lnrmc jus(|a'Ã la croix qui est au haut dt^
l'aii-uille; le portail est admirable; et, jjour un ouvrage gothique, il n'y
en a jamais eu un si mngiiiliqui' ni si délicat; la uef de l'Eglise est par-
faitement belle, mais h; chu-ur n'est pas trop beau; le tout a été l)à ti pai'
Dagobert, roi do l'rance. L'horloge est plus moderne et assez curieuse.
2. C'étoit M.Eraueois Egon de Furstenberg «lui avoit fait l)ritir ce salon et
ce degré, avec deux grands corps de logis qui joignoienl le vieux bâtiment.
3. On disoit que Phalsbourg étoit une place inutile, quoicju'elle soit à lai
tête du grand chemin que l'on a fait dans les bois pour venir d'Alsace
eu Lorraine par Saverne, parce qu'il y a bien d'autres passages que celu;'
de Saverne })our entrer d'Alsace eu Lori'aiue, par exemple cehii de Saiul-
Jean-des-Clidux, qui en est tniit proche.
;]0 OCTOBRE 1681 41
railles; et le jour siiivaiil il \iiil dinerà Azoiulaiif;e, (I(m"i.iii\(.\;iiiI
la Heine droit à Vie, oi'i il (lf\oil coiiclier. il s'en alla, siii\i de
iiionsiMj-Mieurle Dauphin, voir >Iarsal,(|iii (â– >! une plaeesilin'M'dans
lin niaiiiis cl iiu'il a\(iil l'ait irM'iir depuis peu. Il aiii\a à Vir ni
niènn' li'iii|is ipic la llfin»'; il > lui rrrii par rarclicMMjue de
Melz ', IVèrc du iiiaréehal dui' de La Feuilladr, auijiiel celle pe-
tite Nille appartenoil, et logea dans son elià leau, d'où il vint le
lendemain dîner à Cliampenouv et eonelier à Esscy, château qin
n'est qu'Ã iiiu' lii'iie de Nancy, parce (|ne la Reine ne voulut jamais
consentir daller coucher dans cette ville, capitale de la Loi--
rainc. à cause de la (piantité de maladies qui y légnoient alors.
30 octobre. - Le lendemain, le Roi parlit de bonne heure
d'Esse} et vint faire le tour de Nancy, où il fut reçu par li>
maréchal de Ci'éciui-, gouverneur de la province, par le manpiis
de Bissy ', lieutenant général . cl par Cajac '', ci-devant capi-
1. 11 avuit étt- aiiibas^adiiir itcuir le Roi eu Espa;,'iie, du tiMiips (|iiil
éloit arclicVL'(|ue d'Euibniii : il s'oloit démis de cet archevêché eu laveur
de Taljhé de Geuli?, qui lui avoit douué quelque abbaye eu échauiro; eusuite
il avoit douué i[uelques bénéQces au priuce Guillaume de Fiusteuber;,'
liour avoir Tévèciié de Metz, dout il élnit pourvu.
Ce prince (Juillaunie avoit la uominatioa du Roi pour le chapeau de
cardinal; et il l'avoit bien acheté par sept aunées de prison pour les
intérêts du Roi.
2. 11 n'étoit pas de la véritable maison de Cré(|ui, non i>lus que le due
sou frère, qui étoit premier fjentilhomme de la chambre du Roi: mais il
étoit, comme les ducs de Lesdi^'uiêrcs, de la maison de Blaucheforl.
11 avoit autift'ois été chassé de la cour, parce qu'il étoit des amis de
•M. Fouquet. .Mais il fut rappelé de son exil, en 16G7, et ou lui donna un
corps de troupes à cimimauder, avec lequel il battit M. le comte de
Marchin, qui comniandoit les troupes d'Espaizne auprès de Gand ; il fut
ensuite fait maréchal de France avec MM. d'Humières et de Bellefouds.
Il étoit hounne d'esprit, de cœur, de savoir et d'aïuiiition, mais un peu
trop fier et troj) difficile dans le commandenii'ut.
En lG7o,connn:uidant une armée daus le pays de Luxembourj.s il fui battu
par le vieux duc de Lorraine, et ce fut par sa faute. Ensuite il fut pris dans
Trêves, où il s'étuil jeté après sa défaite. Ce malheur le rendit meilleur iféuéral,
de sorte que les deux aimées suivantes il litdes merveilles contre le jeune duc
de Lorraine qui coumiaudoil Taruiée de l'Euqiire, plus forte que la sienne
de. viujxt mille humuies et qui étoit même entrée en ChaiMp:if,'ue. jusque-la
qu'on lecomparoitau Fabius Cuucta tordes Romainsetqu'on rej,'retli)it lunius
la perte de M. de Turenue. (Les Lesdi^'uières étaient de la nuiison de Uouue,
en Dauphiué; la maison de Ulanchi-fort, en Limousin, s'était substituée par
deux alliances aux Lesdifiuières et aux Créqui. [A'o/^ f/« courte de Cosiiac]).
3. C'êtoit un ^'eulilhomnu' de Bourgo-^'ue qui étoit très brave iiumme et
très ancien officier.
4. Il avoit été •iouveriieur du fort de Sierck, et il avoit beaucoup do
valeur. C'éloit un soldat de lortum-.
42 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES
tainc au régiment cifts gardes et alors gouverneur de la place.
C'est une des plus belles et des plus grandes de TEurope \ sa
situation est des plus avantageuses, et ses portes sont magni-
tiques ; mais il ne s>n faut pas élonner, puis(iu"elle étoit autre-
fois la capitale des états des ducs de Lorraine, qui tenoient,
après les têtes couronnées, un des premiers rangs entre les
prinros souverains de FEurope.
31 octobre. — Le Roi, ayant fait le tour de Nancy et vu dans
la ville les troupes de la garnison en Ijalaille, vint joindre la
Reine, ipii Tatlendoit sur la contrescarpe, et, montant dans son
carrosse, vint dîner ù Champigneules, d'où il eut Itien de la
peine à venir coucher à Pont-à -Mousson, parce que la pluie avoit
fort uà té les chemins et qu"on lui avoit fait prendre le plus
long de deux lieues.
NOVEMBRE ET DECEMBRE 1681
1-3 novembre. — Il y séjourna le jour de la Toussaint et y
communia avec une dévotion exemplaire. L'après-dîner il alla en-
tendre Vêpres à Féglise des Jésuites avec toute la cour, et le lende-
main il vint dîner à *** et coucher à Metz. Cette place est si fameuse
par le siège que le grand duc de Guise y soutint contre Fempereur
Chai'les-Quint qu'il est presque inutile d'en pai'ler; on peut dire
pourtant qu'elle est et sera toujours (Fune ti'ès grande impor-
tance-, parce qu'elle est la place d'armes (pii fait tête à toute
l'Allemagne du côté de Trêves et qui tient en bride la Lorraine.
Le Roi y vit trois cents canonniers, et cent bombardiers, (lui y
avoient aloi's leur école ; il leur fit tirer des bombes et du canon,
et fut très satisfait de leur adresse. Ce fut là qu'il vit pour la
première fois tirer des bombes qui alloieni à toute volée plus
loin que ne portent des pièces de canon de vingt et quatre livres
de balle, et qu'on lit en sa présence l'épreuve de certaines car-
casses, ou balles à l'eu, (pTon jette dans des mortiers et qui
1. Li- Roi, apW's l'avoir fait raseï', l'avnit lait reconstruirft tout de non-
veau.
2. On s"rtoiiiiuit avec raison de ce qu'on u'avoit pas plus de soin de la
mieux l'ortilier.
t NOVEMlillC It>Sl ',:-{
ivdiiisciil iiiCaillililciueiU on ceiulros loiil oc i|ir('llos iicmciil
hmcliri-. Lô Iloi lit aussi le loiir de la ville o[ de la ciladelli' de
.Mil/,, ti vil les Iroupes de la garnison malgré le mauvais temps,
i|ul lit' rompèclia pas de venir le lendcuiaiii diiH'i- à ïladgon-
dange cl coucher à Tliioinillc.
C'est une place de si\ hasiions, hà lie jiar rniipcreur Cliarles-
Quint, célèbre par le siège de monsieur le Prince, (pii la prit
pendant la Régence, et (pii est d'une grande consérpience,
parce (pi'clle est sur la Moscll<'.;'i ipialn' lieues de Trêves.
Le Roi y avait l'ait depuis peu lià tir un pont sur la Moselle, et,
pour l'assui'cr, il y avoit lait c(uislruire un gi'and ouvrage Ã
cornes revêtu, avec une bonne demi-lune entre les deux demi-
bastions; et cette augmentation servoit à rendre cette place
beaucoup plus considérable, parce qu'elle la rendoit maîtresse
des deux Ijords de la rivière.
4 novembre. — Au sortir de Tliionville, où le Roi ne coucha
^pi'une nuit. Sa Majesté vint dîner à Longwy, avec monseigneur
le Dauphin el une partie de la cour. C'éloit une place ' qu'il
îivoit fait bâtir tout à neuf pour contenir le pays de Luxembourg
et couvrir la frontière de Champagne, laquelle n'éloit pas encore
entièrement achevée. R en lit le lour, il en vit la garnison, el,
loi'squ'il en pailit pour venir à Longuyon où il devoit coucher.
il envoya M. de Louvois visiter toutes les villes et les postes
^|ue les Espagnols lui avoîent (h^iuiis p(Mi cédés dans le duché
de Luxembourg. La Iraite de Tliion\ille à Longwy éloit très
grande et les chemins délestables; ainsi le Roi étoil arrivé tard
h Longwy. R s'y arrêta assez longtemps; il y avoit encore loin
de Longwy à Longuyon, de sorte que, peu de temps après ([iie
le Roi fut parti de Longwy, la nuit vint, les guides s'égarèrent,
et le Roi, ne pouvant plus sans danger marcher dans son car-
rosse, fut obligé de monter à cheval. Il perdit même la trace
de ses escadrons de mous([uetaires (pii mai-clidieni dexaiil lui -,
1. On disoit qu'elle étoil a])soliiiiicnl inutile el principalemeut pour rou-
vrir la fmntière de Ciiauipague.
2. On racontera un jour celte aventure fabuleusement; aussi est-ci'
une chose surprenante que le Roi, la Reine, le Daui>liin el la Daupliine de
France, avec tous les princes et les princesse.* de leur sang, se soient
l'^^arés à trois lieues de Luxeuibour;,', place des Espajjnols, avec une assez
uiédincrc escorte; la pluiiart des princes qui éloient avec le Roi u'avoient
point de bottes el étoiiMil montés sur des chevaux de leurs pa^es, eu
lias de soie, pur une Imuc el une pluie ellroyaMes. •
44 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
Cl lui longtemps au milieu d"unc campagne sans savoir que
devenir; enfin, (piehiu'un de ses gardes ayant retrouvé le
chemin, il se remit en marche et arriva dans Longuyon à neuf
heures du soir. En y entrant, il appiit que la Reine, qui devoil
être venue par le plus court chemin, nétoit pas encore arrivée,
et sur-le-champ il repartit pour aller au-devant d'elle et ne la
joignit qu'à Ai'rancy, grand village qui est à deu\ lieues de
Longuyon. Cette piincesse, en partant de Thionville, étoit venue
diner à Boulange; mais, connue il y avoit fort loin et que les
cliemins étoient extrêmement mau\ais, elle n'avoil pu y arriver
(pi'à deux heures après-midi; il lui avoit fallu du temps pour
dîner; de sorte (pie, la distance de Boulange à Longuyon étant
encore plus grande que celle de Thionville à Boulange, elle
étoit encore à plus de cinq lieues de France de Longuyon
quniid la nuit commença ', ce qui fut cause qu'elle arriva si
tard à Arrancy. Elle avoit voulu plusieurs fois rester dans des
villages (ju'elle trouva dans le chemin; mais Monsieur, qui étoit
dans son carrossi^, feu empêclia. Quand le Roi Feut jointe, il
se mit dans son carrosse, et ils arrivèrent à Longuyon sur les
onze heures. Toutes les femmes de la Reine, de madame la
Dauphine et de Madame étoient restées en chemin, de sorte que
la Reine n'avoil ni cornette ni chemise de nuit, et qu'elle fut
ohligée de se ser>ir de ce que le Roi lui prêta, n'ayant i[ue
Mme de Béthune -, sa dame d'atours, pour la servir. Les tilles
d'honneur de madame la Dauphine demeurèrent dans un village
à cinq lieues de Longuyon; celles de Madame couchèrent au
milieu de la campagne, dans leur carrosse, et n'arrivèrent qnû
le lendemain à six heures du matin. Mme de Montespan et Mlle de
Nantes eurent hicu de la peine à arriver entre minuit et une
heure à LonguNon. où elles ne trouvèrent ([ue de la paille pour
se coucher. Eiilin celte journée fut fei-tile en aventures et donna
1. Quand la Itriiie vit (ju'il ('loil nuit hjutc noire, elle pleura beaucoup,
par la crainte d'êtn^ enlevée par les })artis de Luxembourg, — ce qui
étoit impossible, parce qu'il n'y avoit dans cette place aucune cavalerie, et
qu'elle avoit trois cents chevaux d'escorte; — ou de se tuer en versant, —
ce qui étoit un peu plus raisonnable. — Madame la Dauphine et madame
la princesse de Conti, qui étoient de jeunes iiersonnes, étoient ravi(>s
de ce désordre, et Madame le repardoil de sang-froid.
2. Elle étoit smur de M. le duc de Saint-Aiguan. Son défunt mari étoit
chevalier de l'ordre et chevalier d'houueur de la Reine, homme d'esprit
et d'érudition.
NOVEMURi; 1681 io
malic'Mf pour en |iarler lonjïlemps, priiicipalomonl aii\ dames,
(jui se soiivicimenl assez des ineoiiiiiKidilrs «iiTelles ont soul-
fertes.
5-6 novembre. — Comme tous les équipaues (Moient restés
deiiièic. II' Uni i|iii ne poiivoil séjourner à Lon,uu\on, à cause
de rincommoditr du Iduenient, résohil de séjourner un jour Ã
Stenay ', où il \inl coui-lier. après avoir dîné au Petil-Failiy.
PendanI ce séjour (in w \\{ autre chose que des équipages
délal)rés, (|ui arrivoienl ;i la lilc de temps en temps, et les
courtisans, mal.iiré leuNii' quils avoient d'arriver à Paris, au-
roicnt bien voulu iiniui rùi d. 'meure encore un jour à Stenay.
7 novembre. Mais If Roi, (|ui ne ré.doit pas sa marche Ã
leui' ranlaisic, imi iiarlit après un jour de séjour seulement,
pour venir dîner à Nouart, (Toù il vint coucher à Grandpré,
ancien chà leau qui appartient à la maison de Joyeuse et dont
le seigneur dernier mort avoit été fait Chevalier de l'ordre
du Saint-Esprit pour récompense des grands services qu'il avoit
rendus dans la guerre,
8 novembre. — De Gi'aiulpi'é. Ir lloi xint ilîner ;'i Monlliois -
et coucher à Saint-Soupirl. qui csl une assez jolie maison de
gentilhomme . mais donl li' ^illage est si petit que la cour y
l'ut li'ès incommodée.
9 novembre. — Ou en |iarlil le lendemain pour venir dîner
à A'auroy, qui étoil sui' le grand chemin de Reims, où le Roi
vint coucher ce jour-là . Reims est une gntsse ville où nos rois
viennent se faire sacivi' à leur avènement à la couronne ipiand
ils sont majeurs ■•, parce (ju'on > conserve la Sainte-Anq)oule ''
qu'un an.Lie appoi'la à saint Remy lorsqu'il l)ni)lisa ('lovis, noliv
premier mi clii'éiicii. I,a \ille esl l'nrt riclie par le commerce
1. Place t'oitiliée sur la .MiMi^e, l.iquellt^ n'éloil jias des meilleuros, quni-
qu'il y eût une litadelli' à quatre bastions revêtus. Le marquis do Hunrlf-
iiiont en étoit alors goiivorneur.
2. Ce fut cotte journée que Madame la Dauphine pleura beaucoup daus le
carrosse de la Ueiuo, sur ce que le Roi lui reprocba quelle iTavoit aucune
l'omplnisance pour lui.
!. Cest-Ã -dire (juand ils ont quatorze ans.
l. Beaucoup de peus croient que l'huile sacrée de la Saiule-.\mpoule
se renouvelle et ne se tarit jamais; il est vrai qu'elle ne s'use |)oint. car
on n'en ôte point du tout ou si peu qu'elle ne peut diminuer sousiblemenl.
Elle est toute desséchée au IVmd de la Sainte-Ampoule et il'une couleiu'
rouf^eùtre, comme une espèce de baume.
•46 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
(le vins et de draperies. lïéglisc cathédrale en est très belle,
et son portail est le plus renommé de toute la France; on y
Yoit un autel tout d'or (jui a été donné parles cardinaux de la
maison de Lorraine, qui en ont été archevêques. Il y a une
salle très magnilique dans rarchevèché, et Ton montre, sous les
remparts de la ville, un ancien arc de triomphe des Romains
qu'on croit être du temps de Jules César; d'autres disent qu'il a
été construit sous Julien TApostat, et les plus sensés jugent par
sa structure qu'il est encore plus moderne. Il fut découvert en
l'an ***. Il n'y a rien de pareil au concours de peuple qu'on vit Ã
Reims autour de la maison du Roi et à son passage, et il eut
sujet d'être fort satisfait de son empressement et de ses accla-
mations.
10-11 novembre. — En partant de Reims, le Roi vint dîner
à Jonchery et coucher à Fismes, d'où il repartit le lendemain
pour venir dîner à Rraisne, (|ui est un ancien château des comtes
de laMarck, et coucher à Soissons, où il arriva de bonne heure.
Ce fut là (jue ses courtisans (jui avoient cru que M. le duc de
Lorraine s'étoit approché de lltalie pour empêcher M. le duc de
Mantoue de livrer au Roi la citadelle de Casai, reconnurent qu'ils
s'étoient trompés dans leurs conjectures. Ils apprirent donc que
M. de Lorraine, qui avoit des prétentions bien fondées sur le Mont-
ferrat, parce que la reine de Pologne, sa femme, sœur de l'Em-
pereur, en étoit la légitime liéritière, du chef de sa mère, l'Impéra
trice douairière, avoit offert à M. de Mantoue de lui envoyer trois
mille hommes, et (|ue M. de Mantoue, qui avoit déjà ti'aité avec
la France, lui avoit fait réponse que trois mille hommes pou-
voient bien défendre Casai, mais (|u'ils ne seroient pas sufli-
sants .pour empêcher les Fi-ancois de ravagei- son pays *, et
({u'alnsi il le remercioit de sesolïres; que depuis cela M. de
Lorraine, (|ui n'osoit aller à la cour de l'Empereur, dans l'esprit
duquel il n'étoit pas trop bien, s'étoit tenu dans le Tyrol, et
même qu'il étoit venu à Constance ^ pour essayer d'y apaiser
l'esprit du peuple, (pii étoit assez aigri contre la domination de
1. Quel sujet les Frauçois auroienl-ils eu de ravayer le IMontferrat, u'aj'ant
rien à démêler avec le duc de Mautoue? Mais il se servoit de cette mau-
vaise excuse, uc pouvant, par de bonnes raisons, se laver d'avoir trahi
son pays.
2. Ville voisine de la Suisse,' célèbre i>ar le concile qui s'y est tenu
autrefois.
11 NOVEMBRE 1681 M
l'Empcroiir, pairo (|iir a' pi-iiicc, son? prrlcxfo de Aoiiloir faire
forlitiff la ville, a\(iil lail nlialliv tm ui-aiid iioiuluf de maisons,
sans néanmoins (piOii \ eût cmorc commencé la moiudrr lor-
tification.
La prise de Slraslidiii'g a\(iil dumié un ^rand muiivcmenl aux
princes de rEiH\)pe, el siirlout à ceu\ (pii étoienl jaloux de la
grandeur de la France. Le prince d'Orange faisoil tous ses elïorls
pour lui attirer de puissants ennemis, en laissant entendre Ã
toute rAilemague (|iiel intérêt elle avoit de s'opposer aux entre-
prises d'un conquérant qui n'avoit point de repos, même dans
le temps de son oisiveté. Mais c'étoit un grand corps, bien dif-
ficile à ébi-anler, étant composé de parties si peu unies ensemble,
e[ principalement dans un temps où l'Emperenr, ((ui avoit tou-
jours pris le soin (Ten réunir les forces, étoit assez occupé Ã
songer à ses propi-es atïaires, ayant sur les bras les rebelles de
Hongrie, assistés du prince de Transylvanie et favoiisés par les
Turcs. L'union ([ui iiaroissoit alors entre les rois de France et
(rAiiglelerre ' étoit encore un grand obstacle aux desseins du
prince d'Orange, le dernier de ces deux monaripies n'ayant
point encore convoqué son Parlement, lequel s'opposoit souvent
;'i ses intentions quand il étoit assemblé. Ces grandes raisons
laisoient croire que lAllemagne, après avoir beaucoup murmuré
de la prise de Stra.sbourg, se contenteroit de ces vains raison-
nements et demeureroit dans la tranquillité, faute de reconnoître
ses forces ou d'avoir des cliefs capables de l'en faire servir en
les unissant. On croyait aussi que les alTaircs de Rome avec la
France pourroient s'accommoder, le Pape faisant voir dans ses
sentiments un peu moins de rigueur qu'il n'avoit accoutumé,
quoi(|u"ou tînt à Paris une assemidée du clergé de France 2, qui
paroissoit n'avoir été convoquée (jue pour contrecarrer son
autorité. Pour les Espagnols, ils ne s'étoient pas encore déclarés
sur la demaiule ipu' le Roi leur faisoit d'Alost, du bourg de
Gand, et de plusieurs autres tej-res qu'il préteiuloit lui appar-
tenir, ou duu équivalent en tel endroit (piils MMKh-oient, el
i. Elle étoit prnbal)li'iiiriit Irllel de linéique ^tos inési'ut «nie le lloi
avoit IViit au roi d'Aii;,'lelerre.
'2. C'étoit uiossire Franeois de HarlajS arclievêque de Pari<, qui y pré-
sidoit; elle étoit coiupor^ée de troute-dcux évoques ou archevêques, et
d'aïUaut d'alibés; mais ces deruiers u'avoieut poiut voix de délibératiou ;
ils lavoieul seulomeut cousullalive.
48 MÉMOIRES DU MARBUIS DE SOURCIIES
même le Roi leur avoit encoi-e acnordé six semaines de lem[ts
pour se déterminer. D'autre côté, Tarmée navale de France,
commandée par Duquesne ', lieutenant général, homme d'une
expérience consommée, ne donnoit aucune relâche aux corsaires
de Tripoli, de Barharie, dans toute la mer Méditerranée. Il avoit
même assiégé une escadre considérable de leurs vaisseaux dans
le port de Scio, (|ui est une ih? de l'Archipel. Le Grand-Seigneur
voyoit cela avec peine, et même l'ambassadeur de France avoil
eu quelque désagiément à la Porte - ; mais on ne doutoit pas
qu'on ne lui rendit justice, et, comme les vaisseaux françois
avoient été chercher si loin les Tripolitains, contre lesquels le
Roi étoit justement aigri, cela donnoit une grande réputation Ã
ses armes dans tout le Levant et quoique ceux d'Alger témoi-
gnassent quelque mécontentement de la France, avec laquelle
ils avoient la paix depuis longtemps, on étoit presque assuré
qu'ils termineroient ce petit dittérend à l'amiable.
12 novembre. — Voilà dans ipiel état se trouvoient les
alTaires de France, (piand le Roi, songeant à venir se délasser
à Saint-Germain-en-Laye des fatigues de son voyage, partit de
Soissons, et, ayant dîné à Verte-Feuillée , vint coucher ;i
Villers-Cotterets, maison royale b<itie par le roi François F'
au milieu d'une granth:* foret, laquelle appartenoit alors ;i
Monsieur, frère uni(pie de Sa Majesté, comme étant située
<lans le Valois, (pii faisoit partie de son apanage. Mlle de
Montpensier ', cousine germaine du Roi, y vint joindre la cour,
1. Il (■■l<iit Noniiaud, soldat de fortuiir, hiiLiueuol. C'éloit lui qui avoit
ifagué la iiiilaille navali/ contre le fameux lUiytor, amiral des Provinces-
Unies, où ce fjrand liomme fut tué. II avoit quatre-vingts ans et se voyoit,
depuis la mort de Unyter, le premier liomme de la mer, ayant une santé
et une vigueur surprenantes pour son âge.
2. On lui refusoit «le lui donner audience sur le Soplia, qui est propre-
ment une estrade, (iuoi(pron ne l'eût pas refusé à ceux qui l'avoient pré-
cédé. C'étoit M. lie (iuilleragues qui étuif alors ambassadeur. Il avoit été
président au Parlement dr Bordeaux, secrétiiii-c des commandements de
l'eu M. le prince de Conti et secrétaire <Iu cahinet du Roi.
3. Mlle de Montpensier, (ju'on appeloit la çirniule Mademoiselle, pour la
distinguer di! la fille de Monsieur, après avoir passé plus de quarante ans
sans témoigner anenue passion pour personne, s'étoil infatuée de M. de
Lauzun, capitaine des gardes du corps, qui étoit alors une espèce de fa-
vori, quoiqu'il fût très petit et d'une assez méchante mine.
La chose alla si loin que M. de Lauzun demanda au Roi la permission
de l'ép^mser, et que le Roi la lui accorda. Il n'avoit donc, après cette pci'-
missiou, qu'à l'aller épouser et couctier avec elli-, et l'atfaire étoit finie; mais
ll> NOVEMIUU' 168J 49
l'I, après une loii.uiif (•(tiivcisalioii (|ii't>llr ml avoc Sa Majrslt''
i('te à iL'te, on siil tiii'il (''tnil cITrcliNcniriil M-rilahle (|m' ct'llc
princesse avoil l'.iil ildnalifui di' deux leires consitli-rables
à M. It' tluc (In Maint', lils natnrel (in Hoi et de Mnn- de
.M(tnles|ian. Ces (len\ (eri'es élnient la sonveraincté de Dombes
l'I la (•(•inir (l'Kii : la jUTniirn' lui M'noil i\r la saccesslon de sa
in(''i't' (jni étoil liéi'ilirrc de la maison de .Monlpensicr; poni" la
seconde, (pii avitil rlr iinlrrrois nn apanajj."(^ i\r^ lils de France,
<'lle lavoil aciietée deii\ millions cinq ceni niillf livres, el
même elle en devoit encore di\-liiiit cent millr lianes. On snl
aussi (pie la im-'ine piincesse avoit doniu'' Irenle mille livres de
renie ail iiiaripiis di' Laii/.iin '. (•i-de\aiil capilaine des gardes du
la vanité l'emporta sur le bon sens. Il voulut l'épouser en cérémonie, et
cela donna le temps à tous les princes de la maison royale de venir en
corp< trouver le Roi et do le supplier de ne pas souiïrir (jn"uii simple
gentill<omme épousât une princesse de son sang. Le roi outra dans cotte
considération el révoqua la permission qu'il avoit donnée à M. de Lauzuu.
Mademoiselle fut au désesi)oir; mais, peu de temps après, elle eut encore
uu i)lus grand sujet de chagrin. .\I. de Lauzuu, s'étant brouillé avec
.Mme de .Moutespan, qui étoit alors maîtresse du Roi et touto-puissauto,
elle obligea le Roi à le faire arrêter et à l'envoyer en prison dans la cita-
delle de Pignerol, où l'on gardoit déjà M. Fouquet. Cette prison ne refroidit
pas les ardeurs do Mademoiselle; elle continua d'aimer .M. de l-auzun,
quoique absent et mallioureux, et fit tous ses efforts, quoique inutilomonl.
pour le tirer de captivité.
Dans la suite, Mme de .Montesiiau, otaiit déchue de sa favour, et voyant
que .Mme de .Maintenoji avoit luute la confiance du Roi, se raooommoda
avec Mademoiselle, lui promit d'obtimir du Roi la liberté de .M. do Lauzuu,
qui ne l'avoit perdue que par ses mauvais offices, dans lo dessein de le
faire revenir à la cour pour contrecarrer .Mme de .Mainteuou et sa cabale,
car le Roi avoit toujours eu un grand penchant à aimor .M. do Lauzuu.
.Mais, comme elle avoil plus d'une vue, olle engagea Mademoiselle à faire
donation de la principauté de Dombes ot de la comté d'Eu à son lils, .M. le
duc du .Maine, lui porsuadaut qu'il n'y avoil que ce moyen pour tirer
M. de Lauzuu do prisou. En elfot, le Roi lui accorda sa liberté, mais il ne lui
peruiit d'abord que de venir à Chalon-sur-Saône; encore y étoit-il accom-
pagné et observé par .Mauperluis, sous-lieutenant des mousquetaires du Roi.
Ensuite on lui permit d'aller au.v eaux de Bourbon avec la même garde.
Enfin il eut la permission de venir demeurer à Amboiso, mais on ne
voulut point souiïrir qu'il revint à la cour, peut-être parce que Mme de
Maintenon s'y opposoil sourdement; car eu ce mémo touqis on vit revenir Ã
la cour M. lo maréchal de Luxembourg, qui avoit la charge de capitaine
des gardes du corps, qu'avoit possédée .M. do Lauzuu, et l'on croyoit qu'on
ne l'avoit fait revenir que pour ùlor toute espérance à .M. de Lauzuu.
On devoit donner 100 000 livres de pension à Madomoisollo el lui
augmenter le revenu de Dombes par les droits qu'on lui rétablissoit.
1. Il avoit beaucoup d'esprit et de valeur; ot, quoique lo Roi l'eût déjÃ
fait mettre on prison une autre fois, connue ce n'étoit ipie pour des
50 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
corps du Roi, pour en jouir dès l'instant de sa donation, au
lieu que M. le duc du Maine ne devoit jouir de Dornljes et de la
comté d'Eu qu'après la mort de sa donatrice.
13-14 novembre. — De Villers-Cotterets, le Roi vint dîner
à Nanleud, gros château (jui appartient à la maison d'Estrées, et
de là coucher à Dammartin , d'où il partit le lendemain de
bonne heure pour venir dîner au Bourget et se rendre à Saint-
Germain sans passer dans Paris, ce qu'il exécuta heureusement.
La première scène qui parut après son retour à Saint-Germain
fut la reconnaissance des deux enfants * qu'il avoit de Mme de
Montespan, (pii n'étoient pas encore reconnus. Le garçon se
nomma M. le comte de Toulouse, la lille porta le nom de Mlle
de Blois.
Il vint aussi une nouvelle qui Ht ouvrir les oreilles Ã
beaucoup de gens, qui fat le bruit de la maladie du pape,
car, outre les démêlés qu'il avoit avec la France, sa mort
importoit beaucoup à ceux qui prétendoient au chapeau de
cardinal par la nomination des couronnes -. De vingt-six clia-
peaux qui avoient été vacants, le pape en avoit donné seize Ã
ses créatures, et l'on ne doutoit pas qu'il ne dût remplir les dix
autres dans peu de temps, en les accordant à ceux que les rois
avoient nommés : c'est ce qui leur faisoit appréhender le chan-
gement de pontificat, étant bien assurés que, s'il venoit un nou-
veau pape, 11 disposeroit de tous les chapeaux en faveur de ses
parents et de ses créatures. Sur la fin du voyage, on avoit com-
affaires d'amour, il l'on avoit retiré peu de temps après et lui avoit doiiué
des marques esseutiellcri de l'iiicliDatioii <ju"ii avoit toujours eue pour lui,
de sorte qu'on le ref^urdoit eu ce temps-là comme un favori et que les
ministres en étoient jaloux.
Il étoit d'une des plus grandes maisons de Gascogne.
{. G'étoil M. de Louvois qui avoit eu le soin de les faire élever; quoi-
qu'il ne lut pas alors très bien avec Mme de Montespan, il les avoit fait
élever par Mlle d'Arbon, veuve d'un vieil intendant de M. le chancelier,
dans une des maisons de M. le chancelier même, et la chose avoit été
conduite si secrètement que M. le chancelier et Mme la chancelière même
avoient été longtemps sans le savoir; la demoiselle d'Arbon croyoit au
commencement qu'ils étoient des enfants naturels de M. de Louvois.
2. A chaque mutation de pape, celui qui est élevé au pontificat donne
cinq chapeaux de cai-dinal aux couronnes, c'est-à -dire un à la France, un
à l'Espagne, un à la Pologne, un à Venise et un au l'ortugal. Mais sou-
vent les papes se dispensent d'en donner aux trois derniers et ne man-
<iuent jamais d'en accorder à la France et à l'Espagne. L'Angleterre avoit
le même privilège du temps (pi'elle étoit catholique.
NOVEMBRE ET DÉCEMBRE IGHl 51
incncé ;i soupronnor Mad.iiiic la Daiipliinc iVùUv, ;?rosse; cette
t'spi'rance, (jui (lalloiltoiil le iiiondt', diiroiL encore dix jours après
Farrivéc du Roi à Sainl-Gennain, et lu joie (pie Ton en avoil fui
encore augmentée par la nouvelle, qui vint à la coui-, (|iir le duc
de Mantoue avoit mis la ville de Casai sous la prolei'lioa du Roi,
el(iu'il avoit fait entrer dedans une partie des troupes qui éloient
déjà dans la ciladfdle, Icsfpicjles, (pioique fi-anroises, ne iais-
soienl pas néanmoins de recevoir l'ordre du gouverneur qui
commandoil dans la ville pour le duc de Mantoue '. On apprit
liiriUùt après ([ue le pape n'avoit iioinl de nouvelles incommo-
ililés; mais il étoit assuré que d'ordinaire sa santé n'étoit pas
trop bonne, quoi(|u"il ne fût pas extrêmement âgé. Comme il
n'éloit pas oncore en bonne intelligence avec la France, 3es
moindres indispositions y faisoient grand bruit, et, comme il y
avoit des gens (pii poui- leurs propres intérêts souhaitoient la
continuation de sa vie, il y en avoit aussi qui, pour les nu'mes
raisons, aui'oient été bien aises de voir un nouveau pontilicat ;
mais les jjons François \ iirireiit liien moins di' pari (|u"à la
grossesse de Mme la Daupliine qui conlinuoit toujours peiulant
que le Roi prenoit souvent le plaisir de la cliasse du ceif avec
Madame et Mme la princesse de Conti, ce qui ne Tempéclioit pas
de tenir des conseils plus souvent qu'Ã son ordinaire -, et de
témoigner plus d'application (jue jamais au gouvernenui'ut di>
son royaume.
Cependant le prince d'Orange ne s'endormoit point, et il avoit
obligé les Suédois de faire une association avec les Provinces-
Unies, sous prétexte de maintenir la paix de l'Europe. L'amlias-
sadeur de Franco, ipii étoit auprès du roi de Suède ^ s'étoit plaint
1. Cï'tnit uao bonni' linosso de fairo donner l'ordre jKir celui qui coui-
tnandoit pour le duc de Mantoue, quand la ville, la citadelle et le château
éloient nccupé^ par des Irouites françoi.-ses et payées par le lloi. Le duc
de Mautuue avoit dans Casai environ 8U0 hommes de ses troupes propres.
2. Il est vrai que le lloi se levoit une heure plus tôt qu'à son ordinaire,
«t qu'il tenoit des conseils le matin et l'après-diner, qui faisoient rai-
sonner les courtisans et les étrangers; les uns et les autres disoient que
le Roi ue vouloit point île f,Mierre, mais qu'il en auroit malgré lui, ayant
poussé tous ses voisins dans une extrémité qui les avoit obligés de se
liguer eusendjle contre la France.
3. C'étoit le marquis de Feuquiéres, homme de qualité et de mérite,
qui avoit beaucoup de science et de valeur. Il avoit été lieutenant général
des armées du Roi avant la paix des Pyrénées, et pendaul la dernièri-
guerre, s'étanl trouvé à deux batailles aui)rès du roi de Suéde, qui étoit
;?J MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
liaïUement de ce traité clandestin, reprochant aux Suédois de
s"étre liés avec les ennemis de la France après toutes les obll-'
gâtions qu'ils lui avolent, et particulièrement celle de leur avoir
fait rendre à la dernière paix révèché de Brème et la Pomé-
ranie, qu'ils avoienl laissé perdre pendant la guerre. Les Sué-
dois se défendoient en disant (ju^ils ne prétendoient pas avoir
rien fait contre les intérêts de la France, en faisant une associa-
tion avec les Hollandois, puisque ce n'étoit que dans le dessein
de maintenir la paix de l'Europe, que la France protestoit aussi
de vouloir entretenir. Mais on voyoit bien que ce n'étoient lÃ
que de mauvaises excuses, et la France ne doutoit pas que les
Suédois ne lui fussent demeurés fidèles, si elle eût voulu leur
continuer la pension qu'elle leur faisoit depuis longtemps.
D'un autre côté, le roi de Danemark, l'électeur de Brande-
bourg et les princes de la maison de Brunswick et de Lunebourg
essayoient de faire leur profit de ce que les Suédois avolent
perdu, et otîroient d'entrer dans l'alliance de la France, pourvu
qu'elle voulût leur donner des pensions, comme elle en avolt
donné à la Suède. Mais la polUi(iue de France s'y opposoit, et
elle ne vouloit pas agrandir ces pi'inces , qui aurolent dans la
suite anéanti la Suède sans peine, parce qu'elle étoit derrière
eux et qu'elle auroit été abandonnée de tout le monde. Il est
vrai que les Suédois ne méritoient pas ({u'on eût tant d'égards
pour eux; aussi n'étoit-ce pas pour l'amour d'eux (|u'on prenoit
ces précautions; mais c'éloit de peur (jue leurs ennemis, s'élant
agrandis de leur perte, ne se rendissent troj) puissants en Alle-
magne et par conséipieiit trop redoutables à la France.
Pendant qu'on raisonnoit sur l'association des Suédois avec
la Hollande, Van Beuning*, ambassadeur des Provinces-Unies
auprès du Roi d'Angleterre, faisoit tous les elïors imaginables
pour l'engagei" dans les intérêts (hi prince d'Orange, son neveu-,
eucure fort juiiiu', il avuit été cause qu'il avuit battu le roi de IJauemark
tuutes les deux fois. Il étoit conseiller d'Etal d'épée, place honorable, que
M. de Poiuponue, son cousin ficrniain, lui avoit fait donner jjeudant son
ministère, et outre cela ^'ouverneur de Verdun; mais il en méritoit da-
vanlafie.
1. 11 avoit été en i)artie cause que li- Roi avoit eu la guerre contre les
Hollandois; et, pendant son ambassade en L'rance, il avoit dit et fait mille
choses de la dernière insolence.
2. Le prince d'Orangt^ étoit iils île la sœur du roi d'Antileterre et avoit
épousé la fille de son frère, ^]. h' duc d"Vork: d'autre côté, le roi de France
NOVEMUHE ET nÉCEMBRK KiSI Tu)
coMtiT l;i l'Vaiicf, mais l'V'loil iiiiilileiiii'iit. I,c i-ui irAnglrloiTO
s"(''(oi( uni (II' iiniiMMii a\rc rllc cl h'iKiii Icnin' dans la réso-
lulioii (It^ irasscniiilt'i- pas son ParIcnirnI. i|iii aiirdil |ni, s'il avoit
été une fois usscinbh'', rpn^ia.uer dans i\f>, liLiUcs loiilcs opposéos
à SCS desseins et uses inclinatiiuis ; d'un aiiln- cnir, le pi-jnce
Adolplie, proclii' pairnl du roi de Suède, el de la maison Pala-
tine aussi bien (pic lui, uu(|uel le duché des Deux-Ponts éloil
échu par succession, venoit de prêter serment de lidéhté au Roi
pour ce duché, cl le prince de la Petite-Pierre ' forcé, par la
nécessité. Ncnoil den faiie autant, ce ijui donnoit encore Ã
discourir aux princes d"Allema,t>iie.
Mais les démarches des Esjja.unols lli-ent Iden plus de
bruit. De[)uis (|u"ils avoient cédé au Uoi toules les \illes et les
villages dont j'ai |iarlé, ses troupes iiicomniodoienl r(»rl la ville
de Luxembourg-, pjai'ce qu'elles étoienl dans [\(]> ipiarliers toul
autour de cette place et iju'elles ne laissoienl entrer dedans
ni vivres ni munitions. Le prince de Chimay, (]ui y comman-
doit pour le roi d'Espaune. avoil déjà été obligé d'en faire
sortir sa cavalerie, parce ([irelle \ iiiouroit de faim, et le reste
de sa garnison avoit beaucoup de peine à y subsister. Cette
espèce de blocus duroit depuis plus de six mois, et Luxembourg
se trouvoit dans une éti'ange e\lr('inilé. <piand les Espagnols,
ennuyés de soulTrir, tirent venir ipiehiue cavalerie du côté de
Flandre, laquelle, s'élant jetée sur un ([uai'lier de François, en
tua (|uelques-uns, mit le reste eu luile, et ht entrer un convoi
dans Luxendioui'g.
Dans le même temps (pie celle scène se passoil, le mar(piis de
lia Fuente, ambassadeur d'Espagne, étoit venu présenter un
mémoii'e an P»oi, parleijuel il se plaignoit.au nom de son maître.
■des mauvais traitements qu'on faisoit à ses sujets de Luxeni-
ol le roi d'AiigliliTie éloieiit fils du frère et do la sœur, car la reiuo
ilAngletiMTe éloit la cadette des trois sœurs du roi I^ouis .XIII, et ainsi le
prince d'Oraugo étoit neveu à la mode de Bretagne du roi de France.
liuisi|(ii' ta princesse, sa luère, étoit tille de la reine d'.Vngiflerre, sœur de
Louis XIII.
i.i'S deux autres sœurs du roi Louis XIII étoient la reine d'Espagne,
•mère de la reine de France Marie-Thérèse, ci .Mme la duchesse de Savoie,
graml'méri' du duc de Savoie, alors régnant.
1. Il avoit pour tout bien trente ou ipuirante mille livres de rente, et
dors il mouroil de faim, parce que h' Uoi avoit saisi tous ses biens. Il
â– toit aussi de la maison Palatine.
54 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
bourg, et demandoit les raisons qu'on avoit pour en user de
cette manière avec eux. Cependant, la nouvelle de ce que je
viens de dire étant arrivée, le Roi envoya sur-le-cliamp un ordre
au maréchal d"Humières S gouverneur de tous les Pays-Bas de
son obéissance, d'entrer à main armée dans le franc de Bruges-,,
pour y demeurer et faire subsister ses troupes aux dépens du
pays, jusques à ce que le roi d'Espagne lui eût fait raison de
l'insulte qu'on avoit faite à ses troupes en Luxembourg. L'am-
bassadeur d'Espagne^ fut bientôt averti de cette résolution; il
vint trouver le Roi et désavouer, au nom de son maître, l'action
que ses troupes avoient faite. Mais les ordres étoient déjà partis-
pour faire marcher le maréchal d'Humières, et, avant que le
contre-ordre arrivât, ses troupes étoient entrées dans le franc
de Bruges et dans la châtellenie de Courtray '*, où elles avoienl
déjà fait un dégât irrépara1)le. M. le prince de Vaudemonl ■',
i. Il étoit houiine de qualité et fort brave, mais peu capable du métier
de géuéral. La grande dépense qu'il avoit faite autrefois l'avoit mis bien
dans l'esprit de feu M. de Turenne, qui avoit fort aidé à le faire lieutenant
général.
Eu lt)G7, le Roi lui donna le gouvernement de Lille et des autres con-
quêtes qu'il avoit faites dans les Pays-Bas, sur le refus qu'en avoit fait le
marquis de Beilefonds, qui étoit lieutenant général aussi bien que lui, et
qui ue voulut point s'éloigner de la personne du Iloi, dont il étoit alors
premier maître d'hôtel. Ensuite il fut fait maréchal de France, avec le
même marquis de Beilefonds et le marquis de Crécjui. Après cela, ses
complaisances et l'esprit de sa femme, qui étoit de la maison de La
Chastre, le mirent parfaitement bien auprès de ^I. de Louvois, par l'appui
duquel son gouvernement se grossit de toutes les conquêtes que le Roi fit
en Flandre et en Hainaut. Il navoit qu'uu flls, qui étoit colonel d'uu régi-
ment d'infanterie, et trois filles, dont l'aînée étoit mariée à un seigneur
fiamaud, qu'on nonuuoit le prince d'Isenghien, auquel on avoit donné
les honneurs du Louvre en faveur de ce mariage.
2. C'est proprement la châtellenie de Bruges, qui porte ce nom à cause-
qu'elle est exemptr de certains impôts.
■i. C'étoit le marquis de la Fui-nte, iils de celui qui avoit été autrefois
ambassadeur en France, mais bien moins honnête homme que son père,
et bossu par-dessus le marché.
4. On avoit rendu Courtray et son territoire aux Espagnols par le traité
de Nimégue.
u. Il étoit liâtard de frii .M. le duc de Lorraine l't de Mme la princesse
de Cantecroix, de la((uelle il avoit ln'rité plusieurs terres dans les Pays-Bas.
Il avoit épousé la lille de .M. le duc d'Elbeuf, de la maison de Lorraine.
C'étoit, dans sa jeunesse, lui des plus beaux houuues du monde et des
mieux faits; mais, depuis, la petite vérole lui avoit fort gâté le visage. II
avoit une sœur, bâtarde comme lui, qui avoit épouse .M. de Lillebouue,.
frère cadet de M. le duc d'Elbeuf.
NOVEMBRE ET DÉCEMBRE KîHI oa
gém'Tul (le la cavali'i-i(' d'Espagne, en ayant en a\is, \ niairjia
avec sept régiments ; iiiiiis il tronva les troupes franroises déjÃ
retirées.
Il y avoil depnis lunglenips un aiitn' déiiirlé cnliv |;i l'Vanco
et l'Espagne au sujet d'une alTairf aiii\éi' \cis iMinhuahie. Les
François se plaignoient (|u'onze de leui's mariniers naviguant
sur la rivière de liidassoa K i|ui sépare les deu.x. royaumes, les
Espagnols ne s'étoienl pas contentés de les assassiner , mais
(|ii'ils en avoicnt même fail mourir plusieurs dans des chaudières
(l'huile liduillanh'. Le Koi en avoit demandé justice, et cela avoil
élé iuiilili'iinnt, car les Espagnols, après avoir fait semhlant de
faire inlormei- de celh^ action, n'avoient fail aucune diligence
pour ti'oiiver les coupaljles. C'est ce qui avoit ohligé le Roi de
faire marciiti' i\c> iroupes vers Bayomie pour se faire justice Ã
lui-même, puisquon ne la lui vouloil pas faire, et entre autres il
a\oil envoyé sa comi)agnie de homhardiers avec celui qui la
rommandoil -, pour apprendre à ceux de Fontarabie que de la
honlière de France il n'étoil lias impossihh» de faire aller des
hdinlies jusque dans leur place. Mais, depuis, pour donner des
mar(|ues de sa modéralioii. il a\(iil sursis la marche de ses
ln»u[)es, et, pour faire voir à loule lEiuope ipi'il avoit raison
dans toutes les choses qu'il faisoil, il choisit le roi d'Angleterre
poui- arbitre entre le roi d'Espagne et lui, sur la demandi' ipiil
lui faisoit de la chà tellenie d'Alost ou d'un équivalent.
La cour étant à Sainl-Genuain, où elle dcNdil })asser l'hiver,
commencoil à voir des comédies et des divertissements mêlés
de niiisiipie ; mais l'impiiétude ((u'on eut d'une indisposition de
Mme la Dauphine, qui faisoil ii|i|iiéheiidi'i' ptmi' sa grossesse,
suspendit les plaisirs des courli.>^ans [lour (pielipu^-^ jours, au
bout desquels la grossesse de 3Inie la Dauphine se conlirmant,
ils recommencèrent de nouveau, et Monseigneur le Dauphin,
pniic coiMplaire à Mme la princesse de Conli, ipii aimoil la danse
1. Ce l'ut (liia.s une ilu do cette rivière que se lit la célèbre coufèreuce
ilii cardinal .Mazarin. premier ministre de iMance, avec don Louis do Haro,
liremier ministre d'Espajjue, laquelle eut pour effet la paix des Pyrénées
et le mariaf/e du nii Louis XIV avec l'inlanto d'Espagne, .Mario-Thérèse. Ce
lut aussi dans la même ile ijue se lit l'entrevue des deux rois de Fram-e
et d'Es})aj^ue.
2. C'étuit lin nommé Viprny, soldat de fortune, mais d'une extrême
Videur elXorl inyéuieux pour tous les feux dartilice dont on se peut Servir
à la Ruerre.
o6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
passionnément et qui y réussissoit au-dessus de toutes les per-
sonnes de son siècle, dansa plusieurs entrées avec elle, et d'au-
tres hommes et dames de la cour, dans les entr' actes des comé-
dies de Ponrceaugnac et de Jourdain ^ .
X peu près dans le même temps, le Roi, qui depuis plusieurs
années n'étoit point entré dans Paris -, y alla pour passer un
après-dîner. Il y vit sa pépinière de tleurs et d'arbres verts qui
étoit au Roule '\ De là il alla voir Monsieur et Madame au Palais-
Royal ; ensuite il alla au vieux Louvre \ où il vit les tableaux ■;
enlin il alla, chez le maréchal duc de La Feuillade, voir une grande
statue de marbre blanc, accompagnée de quatre autres ligures
et d'un grand nombre *■' d'ornements de lu'onze doré que ce sei-
gneur faisoit faire. C/étoit la ligure du Roi plus grande que na-
ture, toute d'un seul bloc de marbre ; le sculpteur qui la faisoit
étoit un très habile homme, qui n'avoit jamais travaillé pour le
Roi, et Sa Majesté, charmée de son ouvrage, lui donna mdle
louanges et dit mille choses obligeantes au duc de La Feuillade.
Peu de jours après, le Roi donna au marquis de Courtenvaux",
1. Deux ronir-dies dont les paroli^s avoieut été autrefois composées par
.Alolièrc et la musique par Baptiste Lulli, les deux i»Ius habiles hommes de
leur temps dans leurs professions.
2. Il paroissoit avoir une extrême aversion pour Paris, qui étoit peut-
être im reste des impressions <pie lui avoit données la révolte de cette
grande ville pendant sa minorité.
.3. Ces arbres verts éloient fort de mode depuis quelques années, parce
qu'ils conservoieut de la verdure dans les jardins au milieu de l'hiver, et
qu'on les tondoit eu toutes sortes de figures. C'étoient des ifs, des pins,
qui sont une espèce de sapins, etc.
4. Ce palais, qui est à Paris, dans la rue de Saiut-Honoré, avoit été bâti
par le cardinal duc de lUchelieu, qui l'avoit donné aux dauphins de
France, et le Roi l'avoit prêté à .Monsieur, suu frère unique, pour lui
servir d'habitation.
;j. Il en avoit d'excellents et en très j^rand uoudjie, en ayant fait venir
de tous côtés et princii)alement d'Italie.
G. Ou croyoit que cet ouvrage coûteroit au maréchal de La Feuillade
plus de 40 000 écus avant qu'il fût achevé. Il disoit qu'il vouloit le mettre
à Oiron, belle maison qu'il avoit eue de sa femme dans le Poitou. .Mais
la plupart croyoieut qu'il en feroit part au Uoi.
7. Il portoit le nom de Courtenvaux, parce que sa mère étoit héritière de
la maison de Souvré, dont les aïeux avoieut accoutumé déporter ce nom.
.M. de Louvois avoit encore trois autres lils, dont le premier étoit abbé
de Bourgueil ; le second étoit coiuuiand(.'ur île .Malte, avec dispense d'â^^e;
le troisième étoit quasi au berceau. 8a lilie uui(|ue avoit épousé le duc
de La Rocheguyon. fils aine ibi duc de Li Rochefoucauld, et en avoit déjÃ
un lils.
NOVKMlUlt; I:T DliCEMURE HiHI "iT
lils aiiir il»' M. de Luiivois, la siirvivaiict' de la rliai-uv de sccir-
lairr (KKlal de la t^iit'i'iv. doiil son itrrc .s'ac(|iiilt(»il si diinu'-
iiiciil. PiM-soiiiic iTi'ii lui siir|iiis , li's services du père ri du
iiraiid-|»èiv iiiérilaiil iiieii île plus uraiides réeoiupeiiscs. C-e hieii-
l'dil du Koi lui iiieiilùl sui\i de relui (pTil lit au maiériial de
Lorue ', rapilaiiie de ses gardes, en lui donnaul douze mille
livres de pension. Il éloit frèi'e du maréchal duc de Dui'as, aussi
capilaiiii' dos ,u;anles el gouM'i'iieui- de la Franclie-Comlé. ei
ueveu de :\1. de Turenne -, après la m(ul (Inipiel il avoil sauvé
laruu'e du Koi en faisant une belle retraite devant Tarmée de
rKmiùro, commandée par Monlecucnlli \ C'éloil un très brave
homme (jui a\oit de la hauteur el de randtition, froid, mais très
hoiniète homme et très couiiuiidi' dans le commei-ce du monde;
on ne fut point fâché du Men ipie le Roi lui avoit fait, parce qu'il
avoit l'estime et l'amitié générale de toute la cour.
Pendant que ces petites nouvelles ramusoient, les Espagnols
songeoient à nous attirer le plus d'ennemis (piil leur étoit pos-
sible, suscités ou encouragés par le prince d'Orange, ipii avoit
dit publiquement à leur résident auprès de lui (lue, s ils vou-
loient avoir des alliés, il falloit qu'ils les appelassent à coups de
canon. Dans cet esprit ils n'agissoient itlus à légard de la France
avec cette soumission tpiils avoient témoignée dei)uis la paix.
Un de leurs vaisseaux avoit coudiatlu un des nôtres ipii MMihiii
1. Il avoit été liuguouot, aussi iiii-u que son frèro, le maréchal duc de
Duras, el il avoit uu frère qui létoit encore, étant capitaine des garde?
du roi dAugleterre, où il s'étoit établi.
■2. Cétoit un des jikis fameux capitaines de son tenqts et qui affecloit
«ne modestie digne de l'ancienne Rome; mais dans le fond, pi-rsonue
n'avoit plus de vauité que lui. D"ailleuis jamais homme n'eut l'âme si
désintéressée, car, après avoir pu gaiiuer des monts d'or eu Atleuinirue,
où il faisoit la guerre, il m<jurul ruiué.
Il étoit moins (Mitri-prenaut que Monsieur le Prince: mais il prévoyoit de
plus loin et hasardoit moins. 11 fut tué d'un couji de canon eu attaquant
l'armée de .MoutccucuUi, général de l'Kmpire, dans une marche. Le Roi le
pleura, et ce fut avec justice ([u'il ordonna qu'on lui érigeât un tombeau
dans l'église de Saint-Denis, auprès de ceux de nos rois. 11 avuit été hu-
gueuot. Il étoit colonel général de la cavalerie; et de la maison de La
Tour l'u Auvergne. Li' Roi lui avoit donné le nmg de prince, sur le foii-
dement d'uue chiuièie de la maison de La .Marck, dont il ne descentloil
ni parles mâles ni par les femuies; cependant, par sou crédit, toute sa
maison eut le même hoiuieur.
:{. Cétoit uu des grands hommes de son siècle, (pii non s.-idemeut tint
tète à M. de Turenue, mais (pii lui donna souvent bien des all'aires; il
mourut dans sou lit, aecahlé de viiillesse.
58 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
lui faire baisser le pavillon ; et leur ambassadeur à Rome * avoil
fait trouver son carrosse au cortège d'un cardinal - avec ordre
de disputer le rang au carrosse de Tanibassadeur de France ',
ce qu'il lit rigoureusement, quoique, depiiisralïairequi arriva en
Angleterre à M. d'Estrades '% les Espagnols ne se trouvassent Ã
aucune cérémonie avec les François. D'autre côté, les Algériens
avoicnt fièrement déclaré la guerre à la France et lui avoient
déjà pris (juantité de vaisseaux marcliands, ce qui interrompit
extrêmement le commerce de Pi'ovence. On apprit presque en
même temps la blessure du roi de Suède, tjui s'étoit cassé la
jambe en tombant de clieval, et à cette nouvelle succéda celle de
la liberté de milord Scbaftesbur\ , que les commissaires qu'on
lui avoit donnés avoient déclaré innocent. Il étoit un de ceux
auxquels le roi d'Angleterre avoit fait faire le procès, et, comme
il étoit fort accrédité dans le pays, on ne doutoit pas qu'il ne
1. C'étoit le marquis de Liche, fils de don Louis de Haro, premier
ministre d'Espagne sons le roi Philippe IV. Ce don Louis de Haro, après
de longues années de ministère, mourut de 100 000 écus plus pauvre qu'il
n'étoit lorsqu'il entra en faveur. Grande louange pour un favori tout-
puissant!
Il avoit encore un autre lîls, nounné le comte de Monterey, lequel,
étant gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne, avoit, pendant la
guerre, qui commença en 1672, attiré par ses intrigues à la France tous
les ennemis qu'elle avoit eus sur les brus.
2. Ce n'étoit pas une entreprise essentielle contre la France, car, aux
cortèges qui se font pour les cardinaux à Rome, il n'y a point de rang
réglé, et un carrosse de louage passera devant le carrosse d'un cardinal.
3. C'étoit le duc d'Estrées, frère du cardinal et du maréchal de même
nom.
4. M. d'Estrades étoit ambassadeur pour le Roi en Angleterre; le mar-
quis de Batteville comtois , (jui y étoit alors ambassadeur pour le roi
d'Espagne, se mit en tète de vouloir dans une cérémonie faire passer son
carrosse devant celui de .M. d'Estrades, et, sur la résistance que firent les
François, les Esjjagaols, qui y étoient allés en grand nomlire et bien
armés, les maltraitèrent et en tuèrent plusieurs. Cette nouvelle étant
venue au Roi, il rn demanda raison au roi d'Espagne, le menaçant di-
faire passer le fer et le feu dans toutes les terres de son obéissance, s'il
ne lui faisoit justice de l'attentat de son ambassadeur. Et, peu de temps
après, le, marquis de la Fucmte, andiassadcur d'Espagne auprès du Roi,
ayant demandé audience, lui déclara eu présence de tous les ambassa-
ileurs et ministres des princes étrangers, qu'on avoit appelés à cet effet,
que le Roi sou maître ilésavouoit l'entreprise de Batteville, son ambassa-
deur; qu'il l'avoit rappelé de sou aml)assade , et qu'il ne prétendoit
aucune compétence avec le roi de France. Le secrétaire d'Etat des étran-
gers dressa un procès-verbal de celte authentiijue déclaration, qu'il signa,
aussi bien que ses trois confrères, et qui fut remis dans les archives du
rovaumc.
NOVEMBRE ET DÉCEMBRE 1081 89
iviiiii;'ii cirl ot lorrc i)onrpor(liv \c Roi. (|iii avoll voulu lui ôlrr
I lioiiiKMii- fl la Nie.
Ce fut aussi dans ce temps-là qu'il arriva une aiïaire on Hol-
lande qui donna matière à de grandes explications. Il y avoit mi
certain comédien nommé Brécourt, lequel, ayant tué deux,
hommes à Paris en deux rencontres dillerentes, avoit obtenu sa
grâce de la bonté du Roi, «lui lui avoit pardonné toutes les deux
fois. Mais, en ayant tué un troisième, le Roi ne voulut plus lui
donner de grâce, et il fut contraint de soilii- du royaume.
D'abord il alla à Rome ; de là , il vint à Veinse ; ensuite, étant
venu en Hollande, il se donna au prince d'Orange, qui le fit chef
d'une ti'oupe de comédiens francois (|u'il entretenoit pour son
plaisir. Cet homme, naturellement inquiet, s'ennuyant dêlre
toujours éloigné de son pays, crut avoir trouvé moyen d'y reve-
nir en faisant enlever à Amstei'dam un nommé Sai'dan, que le
Roi avoit depuis longtemps envie de faire châtier. Ce Sardan
étoil de Languedoc ; il avoit autrefois eu le maniement des de-
niers du Roi et avoit fait une l»aii([ueroule considérable. Outi'e
cela, depuis ({u'il étoit en Hollande, où il séloit sauvé, toute son
aiq>lication étoit de susciter des ennemis à la France et d'entrer
dans toutes les négociations qui pouvoient lui (Mre désavanta-
geuses. Brécourt entreprit donc d'enlever cet hoinme-là ; il com-
muniqua son dessein à M. d'Avanv. ambas.^adeur de France en
Hollande, lequel en écrivit au Roi, et Sa Majesté lui remit la
conduite de celte allain-. M. d'Avaux, la trouvant faisable,
manda aux officiers qui commandoient dans Ypres ^ de lui en-
voyer neuf dragons, commandés par \m officier, avec ordre de
^enir à Amsterdam déguisé. Loflicier, avec ses dragons, alla
prendre un petit bâtiment à Dunkerque et vint débarquer au-
pi'ès d'Amsterdam, où il entra avec ses gens sans être connu. Le
dessein de Brécourt étoit d'enlever Sardan quand il se seroit
endjanjué pour aller en Angleterre -, où il avoit résolu de pas-
ser, et n'avoit rien communiqué à l'oflicier ni aux dragons, les-
ipiels avoient seulement ordre de faire ce (pi'il li'nr diroit et (jui
1. IMaoe di' l''laiiJri' qui lut lu dorniùro des roiii[iu'ti'> <lii Roi daii» la
fiiienv qui commoma en 1072. 11 la prit riiivcr de Tauiiée ItiTS, après avoir
dt'jà pris Cand.
â– 2. C'rtiiit Bn-rniirt qui l'avoit eugajjL' Ã faire ce voyaj-'e d'Aujilelerre.
d:Mis !.• dessein de l'enicver.
•60 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES
avoiout caché leurs armes derrièi'c une (liiuc sur le bord de la
luer. Il se trouva par hasard uu de ces dragous (|ui étoit marié
en Hollande ',lciiiiei, [lour l'aire sa forlune, alla Irouver le prince
d'Orauue et lui découvrit la chose, disant qu'il ne savoit pas le
dessein (|u'on avoil, mais que, selon toutes les apparences, on en
Vdidoil à sa personne.
Le prince d'Orange, ravi d'avoir une occasion de discréditer la
France, envoya le dragon déférer ses compagnons à la justice,
qui les fit arrêter aussi bien que lein- officier. Pour Brécourt, il
se sauva en diligence. Dès qu'ils furent arrêtés , le prince
d'Orange alla en personne solliciter tous les juges et leur de-
mander justice de l'attentat qu'on avoit voulu faire à sa vie. Il
.lit si l)ien qu'ils condamnèrent Tolficier à perdre la tête et les
dragons à une prison perpétuelle, mais le Roi les fit redeman-
der par son ambassadeur, qui déclara naïvement toute la chose
comme elle s'étoit passée, disant ({u'il n'avoit pas cru qu'il fût
défendu d'enlever à la mer un fripon public - que tout le monde
avoit intérêt de voir châtier. Cela obligea les juges de faire sur-
seoir l'exécution et de députer à M. le prince d'Orange pour le
rendre maître de la vie et de la mort de l'accusé ^ auquel il
donna grâce, il le 11! mettre en liberté avec les huit dragons (|ui
lui restoient.
Après cette alfaire vint celle de la régale ; l'assemblée du
clergé de, France, (pii se tenoit à Paris au sujet des démêlés
(ju'on avoit aloi's avec Rome, avoit travaillé avec application
à discuter cr point-là , (pii éluit le principal. M. rarchevêque
de Reims ', lils de Monsieur le chancelier, en parla dans l'as-
semblée avec beaucoup d'érudition et de prudence ; el, après sa
harangue, les prélals asseiuhlés. a>ant délibéré sur cette ma-
1. •Iiaiiiii' Jiiipriiili'iiri' iï rciix (|iii avuieut choisi l'i'S draf^ous, d'en avoir
mis un (|ui étoit marié eu Hollande; mais peul-ètn' ne le savoient-ils pas.
On pouiToit «lire qu'il ne t'alluit pour une semblable entreprise employer
que des officiers, et ui>u ])as des soldats. iiatMrelli'nienl intiilèles.
2. Sardan.
•'J. C'éloit, piiurdi;^ peuples jaloux de leur aiilDrité, duuuer une étrange
autorité au prince d"()ran*;e; mais, ilepuis la deuxième guerre, il s'étoit
rendu reilnutaipli' aux I*nivinces-Unies, pai'ce (pi'il étoit Ir maître de leurs
troupes.
i. C'étoit uu liomme brusqui' et qui n'étoit nidlement poli, mais il
avoit l)on sens et s'étoit rendu très habile dans les matières qui rcj^ar-
■doieuf sa profession; il avoit plus di- ;i(i (JOO écus de. rente en i)énélices.
NOVR.MlMtK F.T DKCEMHnK KîSI f.l
lièrc, IVSollllvill irril\(i\ci' 11' Iriidt'iii.iiti i\f< i|c|iiih'>. an lliti
pour lui IVIkIit. coiniitr de cr i|iii a\(iil {-Ir AlVrlr . i|lii rldil i|i|<>
l'Eglise ilo rrancc rrcoimoissoil iinc le ilmii de n'-Lialr a|i|iaiic
noit à Sa Majtsh'' dans loii-^ Ifs diiurscs de son loxaiiiiir, mai-.
(jii'ellc la suppliail tr(''s liiiiidilriiii'iil d'\ a|i|i(ii-|('r ccrlaiiirv nin-
di^rations (pii rloii'iit Inrl Jiislcs ci ijni si'rvii'oicnl lorl à coii-
Irnlor sur ce poiiil l.' zrlc de Sa Saiiilrir. Les drpidrs \iiirriit Ir
liMidt'iiiaiii .'i Sainl-drniiaiii et s'ac(piillriviil de leur .(iiiiiiii^-
sioii, mais le llui les M'iiiil à Imilaiiic pour Inir donner niic n--
ponso iiosili\('. (pi'on osprroil dcvoii- èti'c ^a^o^allU^
Pt'ii de Joins a|)i(\s. [r lîoi (ano\a à la Jîaslillr M. le piince
d'EllxMiC ' pour avoir (dlriisr le ji-nnc niaripiis de Thnrv.dr la
maison de IJeiivron-llarconrl.
Sa Majesté ordonna aussi que l(\s dain(\s du palais rendi-oirni
à la Reine leurs services avec plus d'assiduilé. Il y en avoil
douze, et elles avoient été créées pour accompagner la Keiiif
partout. Cependant on les avoit depuis .séparées en trois troupes
qui servoient la Reine par semaine poui- leur commodité, et la
[iluparl comniencoienl il ne servir point du tout, ce ipd obligea
le Roi d'altolir ce service par semaine et d'ordonnei- qu'elles ne
pourroient (pùttei- la Reine sans son expresse permission. De cr
n(uidu"e étoit Miin^ la princesse de Tingry 2, steur île Mme la
ducliesse de Luxeudiourg. laquelle, ayant été disgraciée lors([ue
M. le duc de Luvcmliourg. son beau-frère, lut mis à la Rislille,
lut rappelée à la cour en celte conjoncture.
Les huit jours éliiiil expirés, les députés du clergé ^inrenl
trouver le Roi pour savoir de Sa Majesté ce qu'elle avoil résolu
1. Il étoil lils du duc il'I-^lbeul. alors chef des prinees de la maiîsuu di-
Lorraine en France. Il avoit la survivance du gouvernement ili- Picardie.
'\ne son père possédoit eu titre. Il avoit épousé la tille du maréchal duo
dtî Vivouue, frère de Mme de Alontespan; il avait un frère aiué d'un
autre lit, mais qui étoit piesque imbécile; et on l'avoit fait renoncer à la
succession en le faisant clu-valier de Malte. Le prince d'KllMuf étoit lils
d'une sceur de .M. le duc de Bouillon.
11 étoit brave, mais il avoit encore la tète bien jeune, et il fut mis à la
Uastille pour avoir frappé le marquis de Thurv il'uiie épaule (!.■mnul<>u
au visage, étant à table avee lui dans Strasbouri:.
2. C'éloil une chose étrange de la voir à la cour, elle ijiii avoil été reli-
^'ieiise professe à r.\bbaye-au.\-liois, à Paris, et même maîtresse di's
novices. Pour l'en retirer, M. de Luxembourg avoil trouvé moyeu de la
l'aire élire abhesse dune maison de chanoinesses, eu Lorraine, où elle
u'alloit jamais.
62 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
au sujet de la régale, et le Roi leur répondit que, comme il
s'agissoil de relâcher des droits de sa couronne, il n'en vouloit
pas décider tout seul, qu'il avoit nommé des commissaires ' pour
examiner s"il le pouvoit faire ou non, et que, lorsqu'ils auroient
examiné la chose et qu'il auroit su leur sentiment, il leur ren-
droit réponse. En effet, les commissaires, s'élant assemhlés chez
M. le chancelier, ordonnèrent qu'il en seroit communiqué aux
gens du Roi, c'est-à -dire au procureur général^ et aux avocats
généraux du Parlement de Paris \ qui dévoient naturellement
défendre les droits du Roi ; après quoi l'on entendroit les rai-
sons du clergé.
Le même jour, on vit arriver à Saint-Germain le comédien Bré-
court, qui vint se jeter aux pieds du Roi et le remercier de ce
qu'il lui avoit accordé une troisième grâce, en faveur du service
qu'il avoit eu seulement envie de lui rendre à Amsterdam.
Ce fut aussi dans ce temps-là que le Roi, voulant récompenser
les officiers qui s'étoient distingués dans le commandement de
ses vaisseaux, fit le chevalier de Tourville \ lieutenant général, et
lui donna sur-le-champ le commandement des navires qu'il en-
voyoit faire la guerre à ceux d'Alger, et nomma les chevaliers
de Béthune ^ et de Lévis ^ chefs d'escadre.
Sa Majesté fit aussi présent à Monseigneur le Dauphin de
beaucoup de curiosités, entre lesquelles il lui donna pour cin-
(juanle mille écus de tableaux, parce que ce jeune prince faisoit
1. Les commissaires étoient Monsieur le chancelier, qui présidoit; M. le
maréchal duc ilc Villeroy; .M. Colbert, et cinq conseillers d'Etat, qui étoieut
.M. de Buucherat, M. de Besons, M. Pussort, M. de Hotteman et M. Le
Pelletier.
2. M. de Harlay, f;rand magistrat, et qui s'étoit t'ait un visage et une
conduite de censeur, quoiqu'on l'accusât d'aimer naturellement les plaisirs.
3. ^T. Talon, très liahiie homme, et qui auroit pu mieux conserver qu'il
n'avoit lait la grande réputation qu'il s'étoit autrefois acquise, et M. de
Lamoignon, lils du défunt premier président du Parlement de Paris,
duquel il avoit hérité plusieurs vertus.
4. Il avoit de la qualité et beaucoup de mérite; mais en cette occasion
ce fut le crédit et la faveur de M. de Seiguelay qui le firent passer de-
vant Gaharet et le chevalier de Châteaureuaud qui étoient chefs d'escadre
avant lui.
5. Fils de Mme de Béthune, dame d'atours de la Reine.
G. (ieutilhomme de Champagne fort sage, fort hrave, fort pieux, fort
appli(iué à son métier. Cependant il eut besoin de toute la faveur de
M. de Seignelay pour passer devant un grand nombre de capitaines qui
étoient plus anciens que lui.
NOVEMBRE ET DÉCEMBRE J()H| 63
un caliiiiel de toiilcs les clioses les j)liis lu-Iles, les plus ini-es
l'I les plus curieuses qu'il pouvoit rencoiitivr '.
Il y avoil longtemps (|u'Ll couroil à la euur de inaiiMiis liruils
louchant M. de Guilleragucs, ambassadeur pour le Iloi à Con-
slanlinople : mais enlln on reçut de lui une dépêche, par laquelle
il iiianddil an Hoi, que l'entreprise que le lieutenant grncral
Diupicsne avoit faite dans le port de Scio contre les vaisseau.v de
Tri[)oIi avoit exlrèmement irrité le Grand-Seigneur, et que cela
avoit empêché le grand visir de lui donner, connne il le deman-
Uoil, son audience sur le sopha -, (pii est un honneur (pie les
grands visirs ont acconlunir de rendre au\ ambassadeurs de
France; que cependant le grand visir lui avoil mandé de venir Ã
l'audience lui promettant de le recevoir sui- le sopha et d'y venir
avec le plus de François (piil p(niiroil ; ipie sur sa parole il y
étoit allé; mais que, au lieu de le tiailer avec honneur, il lui avoit
demandé un million de dédouiniagcments pour les désordi-es
que les vaisseaux françois avoient faits dans l'Archipel ; (]u"il
avoit répondu fièrement à cette proposition qu'il n'avoit point
ordre du Roi, son maître, de donner cette somme ; et que, si
l'on prétendoit quelque chose de lui, on pouvoit bien le lui ve-
nir demander à lui-même ; que sur cette réponse le grand visir
l'avoit menacé de le faire mettre dans les Sept-Tours ^ et tous
les François qui étoient avec lui ; mais qu'il lui avoit répliqué
<pie, s'il le faisoit mettre en prison, le Roi, son maître, étoit assez
puissant pour l'en retirer et même pour le venger si on lui fai-
-iiit ipielipie traitement plus fâcheux ; que sur cela le grand visir
.i\oit ordonné qu'on le menât aux Sept-Tours, mais qu'un des
ministres de la Porte, s'étant entremis dans cette alïaire sui-le-
<luunp, avoit [)roposé au grand visir de l'envoyer seulement dans
un de ses appartements, en attendant ijuil se résolût à lui obéir ;
que le grand visir avoit consenti à ce tempérament, et qu'on
l'avoit mené aussitôt dans un autre appartement avec les Fran-
çois qui l'avoient suivi à l'audience, (pi'il y avoit été cpiatre jours
entiers, pendant lesquels, (jiioiipi'on lui lit toutes sortes d'hon-
1. Il les faisnil clioisir p:ir le duc «rAuuiunt, iireuiier ^'oulilliomme de la
cliambre du Iloi, qui s'y couuoissoit parfaitement.
2. Ce n'est autre chose qu'une estrade
3. C'est une prisnu de Constantiuople d'où l'eu ne sort jamais, (juand
(lU y est entré une fois.
64 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
iieiirs, on lui éloil \eiw le matin et le soir Caire les mêmes me-
naces' de la part du .urand visir; mais que, voyant qu il ne sï'bran-
loit point pour tout cela, on Fétoit venu prendre avec l»ien des
honnêtetés et qu'on Tavoit ramené cliez lui '.
Comme les Turcs n'étoient pas en état de faire beaucoup de
mal à la France, les nouvelles qui venoient de Constantinople
touclioienl moins (pie les bruits qui couroient des traités que
tous les princes d'Allemagne, sollicités par le prince d'Orange,
faisoient avec la Hollande et l'Espagne contre la grandeur du
Roi. On assuroit donc que le roi de Danemark entroil dans la
ligue de l'Empire , et que l'électeur de Brandelioin^g et les
princes de Luxendjourg et de Biunzwick étoient mal intention-
nés pour la France. Le comte de Mansfeld, envoyé de l'Empe-
reur auprès du Roi, publioit que les rebelles de Hongrie avoient
fait la paix avec l'Empereur, nouvelle qui décidoit de la paix, ou
de la guerre de la France avec tous ceux qui étoient jaloux de sa
grandeur. Mais on disoit à la cour que cette nouvelle étoit
fausse, (pu? les rebelles de Hongrie étoient plus mal que jamais
avec l'Empereur, et que les Espagnols, malgré toutes les sollici-
tations du prince d'Orange et toutes les démarches qu'ils avoient
faites, ne vouloient point de guerre contre la France, connois-
sant trop leur propi-e t'oiblesse, et sachant bien qu'ils n'y poii-
voient (pie perdie toujours, pendant que leurs ennemis et leurs
alliés s'enrichiroieut, parce qu'il falloit de nécessité que la guerre
se fît dans ce qu'il leur resloit de terres dans les Pays-Bas, qui
étoil si peu de cliose, que deux années de guerre l'auroient
ruiné à n'eu rcNcnir jamais.
24 décembre. — La veille de No('l, le Roi fit ses dévotions
le matin à la paroisse et vint ensuite toucher les malades des
écrouelles - dans son parterre. Tl n'y en avoit pas en si graml
1. Cl' fui dans ce tiMups qu'où parla fort du mécouteutemeut de
.Mlle de .Montpeusier; qiianil elle avoit donné la principauté de Dombes
et la comté d'Eu à .M. le duc du .Maine, elle s'étoit nn peu trop pressée,
et, sans prendre aucunes assurances du Roi, elle s'étoit contentée des
paroles que .Mme de .Montespan lui avoit données, de lui faire encore
donner 200 000 livres de pension, il'aujjuienter son revenu de Dombes. et
peut-être de faire revenir .M. de Lauzun à la cour; mais sa donation
ayant été enregistrée, il ne fut jilus rpiestion de toutes ces conditions, et
dans le même temiis elle eut di-s sujets de jalousie contre .M. de Lauzun
qui ne diminuèrent pas ses chafirius.
ii. (irande grâce de Dieu envers les rois de France, qui guérissoient les
l"'- .1 AN mi: Il 1C)X-J 65
iKiiiilin' t|iic li's aiitrt\s luis (|ii'il a\i)il loiiclir; aussi en vil-oii plu-
sieurs qui avoit'iil rlé uurris, les uns |mni-a\()ir éh'' liuulirs iiiu;
l'ois par If, llui, 1rs aiilri'> .ipirs uNdiri'lr lonrlirs dciiv fois.
.V peu près dans ic nièiiir Irnips, le Koi donna ses ordres [)uur
auL^iuenlei' le noiiilu'e Ac^ scddats dans (renie el liiiil de ses ha-
lailions, dans lfS(|urls Irois coiupaiiiiirs ne laisoieiil ipic cent
lioniiues, (i. par celle au,L:nu'ntati(Ui. il oldiucuil loiis les capi-
taines de ces lialaillons à mrllre leurs c(uupa,unies à (|uai"anle-
ciui| honiuii's. ce (pii im'llnii daiiv xm inlaulrrii- \ iu'il-ciiii| mille
liouiiues (rauuinenlalioii.
il lil aussi ces jours-là le clie\alier i\i- llreleuil ' chef d'es-
cadre de SCS galères, ce <pi"il luéiiloil hieu par son anciennelè el
par ses services.
Cependant on éleiuhul lou> le> j(Mns les [irélenlions de l'évè-
clié de Metz et les dépendances des terres que l'Espagne avoit
cédées à la France dans le pa>s de Luxembourg, et Ton avoit
déjà réuni à la couronne la meilleure jiailie du pays de Liège et
dw duché de LuxeudiourLi. ce (|ui l'aisoil un i^rand liniil.
JANVIER 1682
1^" janvier. - Le (uenner j(un- de l'année Hy^il, le Koi lil
Monseigneur le Dauphin chevalier de l'ordre du Saint-Esprit '.
avec les cérémonies accoutumées. Sa Majesté, comme grand
maître de Tordre, assendila. selon les stalnls, le cliai>ilre^ dans
malades des écreiiieilis mi les tuuchanl après avoir coamiuiiii'. ils imi
jouissoiiHit depuis le roi Clovis, premier elirétien de uos rois.
1. Il étoit fils du vieu.K Breteuil, conseiller dElal ordinaire, qui avoit
autrefois été contrôleur jréûéral des linances ; mais M. Coibert lui avoit 6té
celle cliarj^'c.
2. Les lils des rois de l'Vancf portent en naissant le cordon bleu, qui est
la niar(|ue des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, jadis institué piir le
roi Henri III, mais ils ne sont faits chevaliers que quand ils ont là ^'C, c'est-
à -dire viujit ans. Les i>rinres le sont à cet Cv^e, el les geulilshojumes Ã
trente-cinq.
3. Le chapitre, c'est-à -dire tous les commandeurs, qui sont les ecclésias-
tiques, et les chevaliers, qui sont les laïques. Là , le Roi jtropose celui qu'il
a destiné à être fait chevalier, et il est permis à chacun d'y faire des dif-
licultes, s'il en a de bonnes raisons. Les chevaliers et couunandeurs sont
obliffés de faire preuve de noblesse de quatre races, ainsi .Monseigneur
ueul fjuère de peine à faire les siennes.
66 MEMOIRES DU MAROLIS DE SOURCIIES
son cabinet, et proposa le nouveau chevalier, ([u'on n'eut pas de
peine à recevoir. Le Roi, ni les chevaliers, nïHoient point dans
leur grand habit de cérémonie, mais seulement en habit de
ville, c'est-à -dire en manteau noir, et les prélats en rochet et
caniail ; pour Monseigneur, comme c'étoit pour lui que la céré-
monie se faisoit, il avoit son habit de novice K Son capot de ve-
lours noir étoit chamarré de toutes les pierreries de la couronne,
hormis d'im diamant qui se nonnnoit le grand Sancy - ; il en
avoit aussi une magnifique enseigne au retroussis de sa toque
de velours. La messe fut chantée par M. rarchevêque d'Auch ^
commandeur de Tordre, en présence de tous les commandeurs
et chevaliers qui se trouvoient à la cour et (]ui purent marcher '*,
et des grands et petits officiers de l'ordre. Les grands étoient :
M. le cardinal de Bouillon ^ grand aumônier de l'oi'dre ; M. de
Louvois, chancelier ; M. le président de Mesures, prévôt ou
maître des cérémonies de l'ordre*' : M. de Seignelay, trésorier;
«'t M. de Châteauneuf, greffier ou secrétaire.
Api'ès (jue Monseigneur eût été fait chevalier, et qu'il en eût
1. C'cst-Ã -dirc im habit comme on les purtoit du temps du roi ileuri III.
Il doit être de toile d'argent, à chausses troussées avec les grands bas de
soie dattache ; et par-dessus il doit y avoir un capot de velours noir, qui
est comme un petit manteau ou roquet qui vient finir en pointe par eu
bas. Il doit avoir une toque de velours noir, retroussée d'un côté par une
enseigne de pierreries avec une masse de plumes de héron. Il doit avoir
des souliers de toile d'argent, avec des galoches de velaurs noir et de
petites jarretières et roses de souliers rondes de ruban d'argent.
2. Le lloi ne voulut pas qu'on y mit le grand Saucy, de peur que son
poids ne le Ht perdre, étant le plus beau diamant île l'Europe. Il est taillé
en table. Il est à remarquer qu'il y avoit sur le capot de Monseigneur grand
nombre de diamants qui appartcnoient au marquis de Dangeau.
3. Il étoit frère de feu M. le maréchal de La Mothe-IIomkincourt et avoit
été premier aumônier de la Reine, mère du Roi, jusqu'à sa mort.
4. Il y en avoit plusieurs qui étoient si vieux et si goutteux qu'ils ne
pouvoient faire un pas, sans compter ceux qui étoient dans les pays
étrangers, connue le roi de Pologne, et plusieurs en Italie.
5. Les grauds aumôniers de France sont grands aumôniers nés di'
l'ordre du Saint-Esprit.
6. Ces deux charges de cliancelier et de prévôt de l'ordre ont nue grande
prérogative sur les autres, qui est que ceux qui y entrent sont obligés de
faire leurs preuves de noblesse, comme les chevaliers, Ã cause que le chan-
celier de Ghiverny et le marquis de Rhodes, auxquels le roi Henri III les
donna en instituant l'ordre, ne les voulurent accepter qu'Ã cette condi-
tion de faire leurs preuves, parce qu'ils étoient de bonne maison. M. de
Louvois avoit aussi fait ses preuves, mais peut-être qu'on n'y avoit pas
pris garde de bien prés.
!«'• .I.VNVIKI! I(îx-J 67
'|ir<Hô le seniii'iil •■nln- l"'s mains du lloi ' ;'i la lin dr la iihssc, il
rt'vini avec Sa Majcslé m (-(''lénionie -, conimo il ùloil venu,
iiisi|iies à la clianiltre du lloi, hormis (|ne, au lion de son capot
de wJoiM's noir ciiamairé de picirnics , jl rloil. ic\rtu de son
'jraud manteau de rni-drc ', (|u"il avuil liirn ilr la peine Ã
|ior(er.
Dans le mcm(> li'mps, le Uoi, (|ni avdil mis Câlinai |)nur inm-
mandrr dans la ciladcllc d(; Casai. Mtulul [)ourvoii" à la sùrelù de
la ville et de la citadelle de Tournav ', dont il éloil gouverneur,
cl pour cet elïel il en donna le gouvernement à Tracy^, qui
avoit été capitaine au régiment des gardes, maréchal de camp,
•et (jui étoit alors gouverneur de Bergues ", et Tun des inspec-
leurs généraux de son inlanlcric ".
Le gouvernement dt; Bergues, qui \acquoil par cette promo-
lion, fut donné à Boqueuiare *, ci-devant capitaine aux gardes,
uiaréchal de camp, (jui éloil gouverneur de Gravelines "; et le
gou\ernement de celle dernière place fut donné au marquis de
La Frézelière '", lieulenaiil général de rartilleric
Opendanl la coin- i()inmrn(;ail à voir les représentations de
1. Les chevaliers de l'urdro prèteat le serment de fidélité euliv les miiiii:!
^lii Roi, et c'est le givftier qui le lit.
2. Les rhevaliiTs uiarchaut «levant lui, deux à deux , selon le rang de
leur di;j;nilé ; les Suisses do la garde marchant, avec leurs tambours bat-
tant, à leur tète : et les ganles du corps environnant le Uoi avec leurs
oftii'iers, jusqu'Ã l'antichambre du Uni en retournant, et jusqu'Ã la chapelle
en allant.
.(. Il est de velours nnir tout cli.unarré «le flanmies d'or. Il est extraor-
•dimiirement anjplc et traîne de deux ou trois aunes. Il y a dessus une
•espèce de rochet qui couvre les épaules, lequel est de toile d'or et vert
•couvert de flannnes d'or en broderie comme celles du manteau.
i. Place de Flandre très considéraltle, située sur la rivière d'Escaut ;
•elle étoit la plus frontière de nos places.
;i. Il s'appeloit en son nom Uonneau; il étoit d'une famille *le Paris, très
'brave homme, et dune humour douce et accommodante.
6. Place de Flandre à une lieue de Dunkerque.
7. C'èloient îles iiens dont la fonction avoit été inventée depuis dix ou
•douze ans. lis passoient leur vie à aller de place en place, visiter l'infan-
terie du Hoi et donner ordre qu'elle se maintint en Îjou état et d.ins la
discipline, et à remlro compte au secrétaire d'Etat de la guerre.
8. Il étoit d'une famille île robe de Paris, et fort brave honmie.
0. Place de Flandre, située prochi; de la mer, entre Calais et Dunkerque,
bAtie par l'empereur Charles-Quint.
10. Cieulilhonmic de Touraiue d'une grande valeur et d'un grand mérite.
Il avoit commencé à siMvir à plus de quarante ans, et cependant il s'étoit
^icqiiis une très grande répulalion.
68 MÉMOIRES DL' MARQUIS DE SOURCHES
l'opéra d'Atys\ dont les vers étoient de la composition de Qni-
nanlt et la musique de celle de Lulli. Monseigneur le Dauphin y
dansoit deux entrées avec Mme la princesse de Conti; mais cette
princesse, qui en faisoit tout Tornement, tomba malade d'une
fièvre continue, avec des redoublements, qui lui dura trois se-
maines, ce qui n'empèclia pas qu'on continuât à représenter
Topera, quoiqu'avec de moindres acclamations.
Peu de jours après arrivèrent les ambassadeurs du roi de
Maroc- : ils étoient deux ambassadeurs '', suivis seulement de six
ou sept aulres personnes. Le premier ambassadeur, qui étoit
uouverneur de bi province de Téloiian, éloit un homme de qua-
rante-cinq ans: il avoit une belle pliysionomie et une grande
liarbe grise, un peu plus arrondie que n'est celle d'un capucin. Il
éloit de la race de ces Moris([ues ' qui furent chassés d'Espagne
sous le règne de Philippe II, et se vantoit d'être de la maison
des fameux Abencérages ^ L'autre étoit gouverneur de Salé : il
avoit une mine somfii-e et désagréable, et passoil pour un saint
parmi les siens, i\n\ disoient même qu'il faisoit des miracles..
Leurs habits n'étoient point magnifiques, n'y ayant ni or ni soie,
parce que les peuples de Maroc sont les plus réformés de tous
les mahométans et qu'il ne leur est permis de porter aucune
étoffe de soie ni aucune chose qui soit d'or. Quand ces ambas-
sadeurs vinrent à l'audience, les compagnies des régiments des-
gardes suisses et francoises n'étoient pas sous les armes, mais les
armes étoient airangées dans la cour, et les soldats se prome-
1. On Tavoit renouvelé pour Mme la Daiipliine, ayant été représenté
plusieurs années auparavant.
2. C'étoit un puissant prince d'Afrique, mahométan de religion ; il avoit
hérité des royaumes de .Maroc et de Fez et avoit conquis celui de Salé.
D'ailleurs il passoit pour un prince très cruel. Comme ses vaisseaux, par
leurs pirateries, avoieut empêché pendant quelque temps le commerce de
France, dans l'Océan, on lui avoit fait une rude guerre par mer, et ou
l'avoit obligé à demander la paix, ce qui l'obligeoit ensuite à envoyer des
ambassadeurs.
3. Le second n'étoil pas ambassadeur, mais il avoit ordre d'en faire la
fonction si l'antre venoit à manquer.
4. Ces .Morisques étoient les descendants des Mores, qui avoieut conquis
presque toute l'Espagne et qui ensuite avoient été vaincus par le roi don
i<"erdinand de Castille et forcés par lui de se rendre chrétiens. Les .Moris-
qucs se révoltèrent sous le règne de Philippe II, qui les chassa tous de
l'Espagne, ce qui la rendit presque déserte.
0. Famille illustre, parmi les Mores de Grenade, par sa noblesse et par
sa vertu. Lisez le premiei- livre des l-ucrres civiles de Grenade.
JANVIEll I<")S:l' (',!>
noient dcmèiv; les ixafdt's do la iioilr étouMil en haie, sans
armes; les gardes de la prùvùlé rlnienl «mi liai»' dans la cour,
sans niellre leurs mousquetons >\iv Iriiauic : lis Cenl-Suisses
(■'loiciil rangés le long du degré, sans liallcjjardt's ; et li's iiardcs
du corps étoienl sans armes en liair dans leur salir.
Le Roi recul les ambassadeurs assis el couvert dans sa
chambre, où la Reine, Mme la Daupliinr d .Madame, suivies
de toutes les dames de la cour, étoienl iticogiiilo '. Le premier
des ambassadeiiis iii en sa langue une très courte harangue au
Roi, à hniuellr Sa Majesté ne ré|iondil (pie pai" des démonstra-
tions (rii(>nn('leté. ensuile des(pielli's Taïubassadeur lui présenta
une lettre de la pail du roi. sou maître. Kiisiiite les ambassa-
deui's s'en retoiinièrenl de la uK'Uie maiiièi-e qu'ils étoienl
venus.
Le lendemain, on liniiii \oir l'Opéra, dont le spectacle les sui-
prit agréablement.
Ils proposoient nue ligue offensive et défensive avec la France.
et ne parloienl que denlrei- avec deux cent mille hommes en
Espagne. On leur lit dire de ti-aiter avec M. de Seignelay •^ Ã
son retour de Dunkerque, où il étoit allé \oir m quel étal éloil
le port, qu'on avoit extrêmement accommodé depuis peu. Ils
avoient amené avec eux des animaux de leur pays pour en laii-e
présent au Roi, qui étoient des lions, des autruches, et entre au-
tres une tigresse privée (jue tout le momii' alloit voir par i-a-
r.'té.
Cependant l'Angleterre n'étoil pas tranquille ; l;i |ihi[)ait des
seigneurs et des principaux du peiqde demandoient hautement
que le Roi assemblât son Parlemenl, incités, selon toutes les ap-
parences, par Schaftesbury ^ et Ton ne croyolt pas que le Roi
pût se dispensei'de l'assembler vers le mois de mai's, ce qui étoit
tort suspect ;i la France, car, le Parlement étant assemblé, le
1. Elles y étoient par curiositi', parce que les ambassadeurs des priin'os
lualiouiélaus ne vout point à l'audience chez les reines, à cause qu'ils
iiii'prisent trop les feiumos pour leur rendre le respect. Ils ne vont pas
iKiu plus voir les tils de roi, ne rocouuoissant dans un royaume que le
roi qui y règne.
2. Us no vouloiout [lolut ti'aiter avec lui, voulant traiter avec le Hoi direc-
tement, et on eut assez de peine à les y faire résoudre.
3. C'étoit ce milord auquel le roi d'.Vngleterre avoit voulu faire Iruuclier
la lèle.
70 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES
Roi n'étoit plus le maître de demeurer dans l'alliance avec elle.-
On eut dans le même temps nouvelle que les Tripolitains
avoient demandé la paix, épouvantés par la puissance du Roi,
dont les vaisseaux commandés par Duifuesne avoient été assié-
ger les leurs jusque dans le port de Scio, qui est au milieu
de TArchipel.
Une petite fièvre continue qu'eut M. le duc du Maine donna df
l'inquiétude au Roi pendant quelques jours, mais elle linil
bientôt par sa guérison.
M. (le Louvois n'en l'ut pas quitte à si bon marché;' son second
fils. abl)é de Bourgueil ', âgé de quinze ans, étant tombé malade
dune fièvre continue avec des redoublements, fut réduit dans
une telle extrémité que, après qu'on lui eut fait un grand nombre
de saignées, les médecins lui donnèrent du vin émétique, lequel
ayant fort écbauffé sa poitrine au lieu de la guérir, on fut obligé-
de lui faire prendre du remède anglois- : mais, comme il ne fil
pas tout l'ellet qu'on avoit espéré. Belley '\ premier médecin de
Mlle de Montpensier, très babil"' homme, le fit encore saigner
une fois; et, par ce remède qu'il opinià tra, contre tous les autres
médecins, dégagea sa poitrine et fit tellement diminuer sa fièvic
qu'il le guérit entièi'ement. M. de Louvois donna dans cette ma-
ladie de son fils toutes les marques d'un bon père, et le Roi
trouva bon qu'il quittât toutes les affaires pour rester à Paris au-
près de ce cher enfant.
Quoique M. de Louvois fit à la cour la plus grande ligure iiiiil
pouvoit souhaiter, les nouvelles de l'extrémité de son fils étoient
étouiïées par les bruits de guei're qui couroient, sur ce (juc
l'ambassadeur d'Espagne ayant demandé au Roi qu'il fit retirer
ses troupes qui tenoicnt depuis longtemps Luxembourg et Na-
1. Bi;llc abbaye en Aûjou, sur le?; bords de la Loire.
2. Composition du remède appelé Quincpiina, qui vient des Indes orien-
tales, inventé par Taiboton Tabot, médecin anglais dont ce remède a pris
le nom. Cet bomme se rendit célèbre eu Franco par le grand nombre de-
fièvres qu'il y guérit et y gogna bien de l'argent, au grand déplaisir des
médecins de la Faculté de Paris, qui firent toutes cboses pour le détruira.
Il donna au Roi son secret dans une maladie qu'eut Monseigneur le Dau-
phin, et le Roi lui donna 2000 pisloles et une pension dont il ne jouit
pas longtemps, étant mort bientôt après en Angleterre.
\^'.]. Il étoit natif de Blois, très habile homme dans son art, très agréable
dans la conversation, mais huguenot, ce qui l'avoit peut-être empêché
d'êti'c premier médecin de Monseigneur le Dauphin.
JANVIER 168-2 71
mur dans une espèce de l)locus, en avoil c-tô i-cfiisô al)solunienl
par Sa Majesh'-. On disoil môme que la garnison de Nanini- avoil
poussù un corps de K-'^rde des François et qu'elle avoil planlé
un poteau au\ ainn's (inspatine à rcndiujl où avail (Hr ce coi-ps
de garde.
Ce fui à peu pivs dans les mêmes jours (pie. Monseigneur le
Daupliin étant allé chasser un loup sur l'Olic ', cet animais»^
lil chasser si longtemps et s'en alla si loin, quoiqu'on eùl liiv
plusieurs coups sur lui dont il étoit blessé, quiiin' hrure avant
la nuit MonseigiKMU" se trouva à Gisors -, (pii est à douze lieues
de Saint-Germain. 11 prit donc la résolution de quitter la idiasse
et de s'en revenir; mais, comme son cheval éloil rendu, il \m\[
un cheval de poste à Magny ^ sur lequel il arriva à Saint-Ger-
main sur les dix heures du soir, suivi seulement du comte de
Brionne \ du comte de Marsan •', de Chamarandc % des deux
(dliciers de ses gardes', et d'un de ses écuyers % lesquels por-
toieiit tour à tour un llamlteau devant lui ; mais comme il s'étei-
gnit, parce ({u'il iileu\(til et ipTil faisoit un vent épouvantable,
ils furent obligés de se servir d'une lanterne pendant quatre
lieues. M. le prince de La Rocbe-sur-Yon et 31. le duc de Ven-
dôme ■', (pii s'opini;'ilrèreiil à sui\ re la chasse, lin-ent contraints
1. Hauteur (jui est au delà de Poissy, à doux lieues de Saint-* ieiuiaiu-
l'U-Layc, où le pays est très propre pour courre le louj).
2. Ville du Vexin normand,
•i. Vilio du Vcxiu normand.
i. Prince de la maison de Lorraine, fils de M. le comte d'Armapnac,
yrand écuyer de France, et reçu en survivance de sa çliarj^e. Sa mère
étoit fille de M. le maréclial duc de Villeroy, une des plus belles et des
plus habiles femmes de sou temps.
.i. Le cadet des frères du comte dAimaguac, petit liomme brave et
agréable.
t). Fils de Chamarandc, gentillinmme du Lyonnois, très brave homme,
lequel, ayant été longtemps premier valet de chambre du Koi, devint pre-
mier maître dhôlel de .Mme la Dauphiue, et sou fils eut la survivance de
cette charge.
7. C'étoit un cadet de la maison d'Urfé, lors enseigne des gardes du corjis
du Hoi, et un cadet de la maison de Hautel'ort qui eu étoit exempt. Car
lis Daupiiins nout point de gardes ni aucuns autres offiiiers que ceux de?
rois leurs pères.
8. C'étoit un nommé Dumont, son écuyer cavalcadour.
0. Jeune priure dun grand espoir, d'une extrême valeur et d'un rare
mérite, mais aimant un peu les plaisirs. Son grand-père étoil fils naturel
du roi Henri IV et de C.abrielle dEstrées. 11 avoit un frère qui étdil grand
prieur de France. Il étoit gourverneur de Provence. Son père étoit mort
lardiual.
72 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
(le faire rompre leurs chiens à la nuit sans avoir pris le loup,
couchèrent dans un village, sans avoir un seul valet avec eux, et
ne revinrent à Saint-Germain que le jour suivant sur les dix
heures du matin.
Peu de jours après, les commissaires nommés pour examiner
l'affaire de la régale en ayant rendu compte au Roi, Sa Majesté
accorda tout ce que le clergé lui avoit demandé et en tit dresser
une authentique déclaration '.
20 janvier. — Cependant les bruits de guerre s'augmen-
toient tous les jours à Paris et à la cour, et ce qui les confirmoit,
c'éloit (jue rambassadeur de Hollande et Tenvoyé d'Angle-
terre avoient demandé conjointement audience au Roi, dans le
dessein de le presser de la part de leurs maîtres de faire ces-
ser les blocus de Naniur et de Luxemliourg. Mais le Roi leur fit
dire par M. de Croissy qu'il ne les entendroit i)oint enseml)le
et que, s'ils avoient quelque chose à lui dire, il leur donneroit
audience séparément : ce qui les obligea de dépécher des
courriers à leurs maîtres pour savoir lein-s intentions sur cet
article.
On assuroil aussi (jue les reJjelles (.le Hongrie avoient enfin
conclu leur traité de paix avec l'Empereur, ce (pii lauroit mis
en liberté de se mettre à la tète de toute l'Allemagne pour faire
la guerre à la France, comme on ne doutoit pas que ce fût son
dessein. \\ resloit à savoir si l'Angleterre entreroit dans la
ligue que le prince d'Orange avoit formée contre la France, car,
si elle y entroit, il n'y avoit point de doute que le Roi alloit
avoir la guerre contre toutes les forces de l'Europe ; et, quand
même l'Angletei-re ne seroit pas entrée dans cette ligue, il
n'étoit pas trop assuré ((U(^ les aulres princes ne fissent pas la
guerre à la France.
Voilà quels étoient les raisonnemenis des politiques de la
cour au vingtième de janvier de l'année 1682.
Ce fut en ce temps (jne la fièvre (|uilta al»solument Mme la
princesse de (>onti et que M. de Seignclay revint de Dunker-
1. Malgré les remonlrances de M. de Novion, son premier président du
Parlement de Paris, qui dit an Roi librement <[ue cette déclaration se
maiiiticudroit pendant son règne, niiiis qu'après cela le Parlement récia-
nieroit contre, parce qu'elle diniiuuoit les droits de la couronne. Mais tout
cela u'étoit qu'un jeu jour de concert pour faire valoir l'action du Roi.
FiiVHiiiu Jr)8;2 â– :>
que ', dont il avoit tioiivt' le poil en très bon état. Il avoit visilù en
revenant un endroit du Boulonois qui se nommo Ainhleteuse -,
où le Roi avoit dessein de faire un port, et, r;i\aiii trouvé 1res
eonnnode. Sa Majesté lit un londs <!•■70 0(10 li\ri's pour roui-
ineneer à v travailler.
FEVRIER 1682
31aiS; pendant (pie loiilf la cour goiîLoil les plaisirs du car-
naval , les bruits de uuerre ne laissoient pas de s'augmenter
tous les jours, sur les nouvelles des grandes levées qui se fai-
soient dans toutes les parties de rAlleniagne et des elTorts
que le prince d'Orange faisoit auprès de tous les princes de
l'Europe pour les engager dans la ligue contre la France. Ce-
peiulant les plus sensés , (|ui voyoient que le Roi n'augmen-
toit point le noudjre de sa cavalerie, (pujiipril en eût fiès peu,
tiroient de là une conséquence qu'ils croyoient iid'ailliide contre
l'opinion que le pul)lic avoit de voir l»ienlôt la gueri'c; et ce (pii
les fortilioit le plus dans leui" sentiment étoit la persuasion où
ils étoient que le roi d'Angleterre, engagé par de gros présents ■'.
tenoit toujours bon pour la France, et qu'il n'y avoit nnlle appa-
rence qu'on lui déclarât la guerre, tant que ses ennemis ne se-
l'oient pas assurés d'avoir l'Angleterre dans leui's intérêts.
Ces raisonnements de [)olitique faisoient place ([uebjuefois Ã
de moindres niuivelles : le Roi noniina >I. Anielol de Gour-
1. Place maritime de Flandre d'une extrême conséquence.
Le Roi l'assiéfjea avant son m.iriage, assisté des troupes de Cruuiwcll, lors
l'rotecteur d'Auffleterre, et, après ([ue M. de Turenne, qui coniniaiidnit son
armée, eut f^agné la bataille di's Uunes cmitre don .luau dAutriclie et
monsieur le Prince, qui venoicnt secourir la place avec toutes leurs forces,
il la prit et la laissa en la possession des Auglois, comme il en étoit
convenu avec CromwiiU. .Mais dans la suite Crouiwell étant mort et le roi
d'Auglebsrre s'étant rétabli dans son royaume, le Roi, profitant de raudiié
^ue ce prince avoit pour lui, raclieta l)unkeri[U(' de lui cinq millions de
livres, et c'est le plus grand coup d'Ktat qu'il ait jamais fait. Il la lit forlilier
depuis avec tant de dépense, qu'on la tenoit pour la plus Ixll.' l'I la unit-
leurc place du mondi\
2. C'est un village à (juatrc lieues de Uoulogne.
t. Ou disoit que le Roi lui avoit déjà fait t()uclier 200 dUO écus t-t qu'il
'ni fil pronietloit encore iflO nno.
74 MÉMOIRES DU MARQl'lS DE SOLRCIIES
iiay S Tun de ses maîtres des requêtes, pour aller être son ambas-
sadeur ordinaire à Venise à la place de M. de Varengeville % qui
y avoil été trois années. Sa Majesté donna aussi 10 000 livres de
pension à M. le duc de Sainl-Aigiian •', qui ne lui furent pas inu-
tiles, vu l'état de ses affaires. Mais la survivance de la charge
de grand chambellan de France qu'elle donna à M. le duc de
Bouillon ^ pour son (ils aîné, M. le prince de Turenne, donnabieii.
plus de joie aux courtisans, dont il n'y avoit presque pas un qui
n'eût de l'amitié pour M. le duc de Bouillon, qui depuis son en-
fance étoit attaché auprès du Roi. Ce fut peu de jours après que
le bonhomme M. de Marillac^ conseiller d'Etat, qui étoit aveugle
et fort cassé, se démit de la place qu'il occupoit dans le Conseil,
entre les mains du Roi, qui la donna à son lUs ^ lequel étoil
maître des requêtes et intendant de justice en Poitou, quoiqu'il
fût très jeune pour remplir une semblable dignité. On donna
l'inlendance de Poilon à son cousin germain ', M. de Bâville.
1. Il (Hnil jciulo, mais fort sage, fort doux et fort Iiounète homme. 11
avoit du l>ii'U pour soutenir sa 'dignité, et c'étoit encore une raison pour
renvoyer eu cet fjaiploi.
2. 11 étoit parent de M. de Pomponne, qui lui avoit procuré cet emploi étant
secrétaire d'État; il avoit été secrétaire des commandements de Monsieur et
étoit sorti de sa maison par les mauvais offices du chevalier de Lorraine.
3. 11 avoit mangé une fois tout son bien; les bienfaits du Roi l'avoient
rétabli; ensuite il avoit encore gâté ses affaires et avoit cédé son bien Ã
son fils, .AI. le duc de Beauvilliers, en le mariant avec la seconde fille de
M. de Colbert. Depuis, sa femme étant morte, il avoit épousé une petite
boiteuse nommée Allie de Lucé, qui avoit été demoiselle suivante de sa
femme. Mais, comme il avoit auparavant cédé le duché à son fils, cette
secondi! femme n'avoit pas les honneurs du Louvre. 11 avoit d'elle une
fille, ([uoiqu'il eût plus de soixante-douze ans quand il l'épousa.
4. 11 étoit lils de feu M. le duc de Bouillon, frère aîné du fameux M. de
Turenne, de la maison de La Tour eu Auvergne. 11 possédoit de grands
biens par rusurjiation que ses ancêtres avoient faite de la principauté de
Sedan sur M. de La Marck, pour laquelli; le Roi leur avoit donné en
é.'-hange tous ces grands domaines. Il étoit très bon homme.
o. li étoil de même maison que le maréchal de Marillac, auquel le car-
dinal de Richelieu fit cou|)er la tète.
6. C'étoit un homme d'honneur, mais qui avoil exécuté avec trop de
rigueur les ordres qui lui étoient venus de la cour contre les huguenots
de Poitou, mettant entre autres choses chez eux des cavaliers qui les tour-
menloienl, afin de les obliger à changer de religion, ce qui en fil passer
un grand nombre en Angleti!rre. Aussi le Roi le révoqua-l-il, sons prétexte
d'hounenr, envoyant à sa place M. de Bâville, qui avoit un génie ton!
opposé, avec des ordres plus doux, mais qui arrivoient trop tard.
7. 1! s'étoit acquis beaucoup de réputation dans le conseil, par sou inté-
grité et par ses lumières; mais il avoit un défaut bien incommode pour
FÉVIUHU I(i8l' 7.")
lils du tK'fiiiil preiilicr présidciil de l.iiiiioiLriion. ipii niivdil
point dégénère da^ verliis do son père.
En ce temps-là , rambassadeni- dr llollaiidc ••( lVii\(i\r mlriior-
dinaire d'Angleterre eureni enlin audience sur la levée du
blocus de Luxembourg el de Namur, qu'ils avoient ordre de de-
mander, mais ils eureni leur audience séparément et non pas
ensemble, comme ils l'avoicnl i>réleiidu, el, comme ils donnèreni
des mémoires toucbanl leurs prétentions, le Koi leur dit ({u'il y
répondroit aussi par des mémoires ^
Cependant, sur ce (jue le Giand Seigneur s'opinià lioit Ã
refuser de donner à son ambassadeur l'audience sur le Sopba.
il avoit envoyé un ordiv précis à Duquesne, lieutenant général
de ses armées de mer, d'aller se posler avec l'escadre (ju'il
rommandoit dans l'cmboucbure des Dardanelles et de faire
ilonner à son ambassadeur l'audience sur le Sopba, ou de
le lirer de Gonslantinople et de le ramener en France. Sa
Majesté avoit été si contente de la vigueur et de la bonne con-
diiilc de Duquesne dans la guerre (ju'il avoit faite aux corsaires
de Tripoli et dans la paix qu'il avoit conclue avec eux, qu'Elle
lui avoit fait un présent de 100 000 livres d'argent comptant.
Elle cboisit aussi peu de jours après le jeune Breleuil -, qui
étoit son lecteur, pour l'envoyer résident * auprès du duc de
Mantoue, à la place de l'alibé Morel ', dont la santé avoit été
absolument nriuér par Ir mauvais air di' lïlarK'.
Il II homme qui i'?t obligé de parler b. beancoup de gens : c'étoit uue sur-
dité qu'il leuoitde sa nièro.
1. Cela étoit j)lus commode pour le Uoi, qui avuil par ce moyeu plus
do touips pour négocier avec le roi d'Angleterre et les antres princes, et
même en tout cas de faire ses préjiaratifs pour la guerre.
■2. Il étoit le cadet des six fils du bonhomme Hieteuil, ci-devant con-
trôleur général des finances, et alors conseiller d'iitat ord naire; il avoit
beaucoup tle fou, d'esprit et de la lecture. Il avoit autrefois été ])remior
commis de M. de Seignolay, auprès duquel il s'étoit attaclié i)ar amitié:
mais, jirétondant avoir sujet de se plaindre de lui, il avoit i)ris le parti
do le ipiittor ol avoit acheté du président de .Mesmcs lu charge do loc-
lour du Roi : IIS 000 livres, parce qu'elle dounoit le brevet d'alVairos auprès
du Roi.
:t. du pour mieux dire envoyé extraordinaire à 1:2 000 livres dapitoin-
lemouts. Ce fut M. de Croissy qui lui procura cet emploi, Ã la i.Tomman-
datiou de M. le prince de Conti.
l. Fils dt" Morel, maître de la chambro aux ileniers, iiatil" do Vitry-le-
l'rançois, lequel avoit été toute sa vie traitant dans les affaires du Roi.
Cet abbé Morel, qui avoit été autrol'ois commis do M. de Lionu»'. étoit
76 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
Jamais on n"iivoit entendu tlire que les vents eussent fait tant
(le ravages qu'ils en tirent en ce temps-là : on ne compta presque
pour rien la perte d'un grand nombre de vaisseaux qu'ils firent
périr, par la grandeur des autres maux qu'ils causèrent. Ils
rendirent la mer si furieuse, qu'elle emporta une grande partie
des fortifications de Dunkerque \ de Newport ^ d'Ostende ^ et
de plusieurs autres places maritimes. Ils enllèrent si fort les
marées que, remontant dans les rivières, elles passèrent par-
dessus les (ligues et inondèrent presque toute la Zélande S la
Nord Hollande ■% le pays de Waih'^ et quantité d'autres pro-
vinces. On comptoit plus de 8000 personnes de noyées, et
une si grande perte d'ailleurs en maisons, en marchandises
et en bétail, qu'il étoit absolument impossible de la réparer.
Ce furent ces tempêtes qui forcèrent les vaisseaux franc^ois qui
portaient la compagnie de bombardiers du Roi à Bayonne,
avec toutes sortes de feux d'artifice, de relâcher dans le port
de Dunkerque, d'où ils étoient partis et où ils furent trop
heureux de se mettre en sûreté. Cependant le marquis de
Bouffiers ", colonel général des dragons, qu'on avoit fait lieu-
tenant général des armées du Roi à son retour de Casai, qu'il
avoit mis sous l'obéissance de Sa Majesté, avoit été envoyé Ã
Bayonne \ où il assembloit les milices du pays, dans le des-
sein de s'en servir avec les troupes des garnisons, quelque
celui qui .ivoil conduit la m'^'iociatiou de Casai avec M. le duc de Man-
toue; ainsi Breteuil u'avoitplus guère de choses à faire auprès de lui.
1. Place sur la Manche qui est la plus importante de celles qui appar-
tiennent à la l^raace dans les Pays-Bas.
2. Place sur la Manche qui appartient aux Espagnols; son port ne vaut
rien.
'.]. Plaii' sur la Man.h<' tpii appartint aux Espagnols, qui en ont rendu
le port assez bon par de grands soins ; elle est fameuse par le siège qui
fut mis devant {tar le fameux Ambroise Spinola, qui ne la prit qu'après des
années de défense.
}. Ile qui fait une des principales parties <les Provinces-Unies.
o. C'est la parli(! la plus septentrionale du comté de Hollande. 11
paroit que ce pays- là a été desséché par l'industrie des hommes, parce
qu'il est plus bas que la mer, laquelle n'est retenue que par des digues.
6. I*etit pays, d'une richesse immense, qui est aujtrès de Gand et appar-
tient aux Provinces-Unies.
7. On Uavoit fait li(Uitenant général à son retour de Corse, par la faveur
de M. de Louvois, quoique d'ailleurs il eût beaucoup de mérite.
8. C'est la dernière place de la France du côté de la Biscaye. C'étoit
alors le duc de (Iramont qui en étoit gouverneur. Il avoit eu du maré-
chal duc, son père, ce gouvernement et celui di; Béarn.
l'ÉVRIKK 1t)«"i "~
r;i\;il(M'i(' ([iii t'Ioit voiiiic ilr (';ts;il, cl les l»oiiiliai(lit'i-s du lloi
i|ii"il allendoil, |K)iir ciià tirr liiisolPiico dos lialiitaiils Ar Foii-
lai'aliie ', M"' ""aNoiciil poiiil nouIii l'aiii' de jiislin' ih' I as-
sassinai coiiiiins par i|iiid(|iit's-iiiis {[{'<â– leurs fii la lu'isdiiiic de
onze de nos iiiaiiiiieis de la i-ivière de lîidassoa ; mais la lein-
|)(Me avoil llll |M'ii ivlaidé rexéciilioll de ses projets.
D'autre cùlé, les Génois étoienl ilaii> i\r> appréiieiisions mor-
telles, ayant appris que le Uoi lein- envoyait tni résident de sa
pari '. Il ne leur avoil jamais l'ail cet !i(»iini'iir, el ils se liLiiiroienl
ipToii ne il iir en\(t\oil ce résidenl que pour ol)ser\er jiis(|u'a
leiiis inuinihvs démairlies ; les faclums tjue le eomle de Fics-
ipie' a\oit lait imprimer, el (ju'il avoil prési'ulés an Uoi. leui'fai-
soicnl appréhender cpie Sa Majesté ne pril son l'ail et cause, et
ipielle no se servîl de ce prélexle poiu' en\alur leur Etal: toiil
leur l'aisoil ondtra^e, el même ils ne vouluivnt jtas pennellre an
prince de Monaco '•, leur \oisin el leur ancien ami, de se ])ro-
mener sur leurs remparts, parce qu'ils .savoient (piil (lc\oit
Itienlôt s'en retourner à la cour de France.
Les ambassadeurs du roi de Maroc ayant Irailé a\ei' .Al. dr
Scignelay, et ayanl signé une paix pour si\ années, vinrent
prendi-e leui- audience de congé {\u Roi, en la même maniéie
qu'ils avoienl en leur première audience, el ce lui alors (jn'ils
simenèrenl leius présents et qu'on \il leui- tigrcssc privée ' dans
1. l'iviiiii-ro jilarc de la 15i?cayi' du cùlé de Bavuiuir.
■2. C'éti)it lia uorniiit- Sainl-Olon, l'un des genUlsbotmiics ordinaires du
Uui; il éloit tils d'un iioiumo dalla ires nomnio Pidou, et les courtisans ne
riionoroient pas de leur approbaliun.
.{. Il veuoil di' ce fameux comte Jean-Louis de Fies([ue, (pii avuit voulu
envaiiir la .•souveraineté de sou pays et qui se noya en passant dune
galère à l'autre dans le temps que son entreprise avoit réussi. Ses Liens,
après sa mnrt. furent conlisqués partie au protil de la répulili(|ue, partie
à celui de la maison des Doria, chefs de la faction contraire aux Fiestpie.
et c'étoient ces biens dans les(piels le comte de l'iesipie prélenduit rentrer
par la protection du Roi.
l. 11 ètoit originaire de Gènes, de la maison de (irimal.li. Sou parti
ètoit sous la protection de la France, et même le Roi meltoit dans .Monaco
un commaudanl el une garnison franeoise. Le prince de Monaco était duc
el pair de France, el le duché se nonnnoil le Valeutinois. llelui ipii l'étoit
alors avoil de la valeur, du mérite et de la probité. Il éloit aimé et estimé
"le tout le monde. Il éloit veuf de la liile .lu deluiil maréi;hal duc de
liramonl.
'. Klle étoit aussi apprivoisée (piuue chienne, et toutes les dames la
llattérenl très longtemps.
78 MÉMOIRES DU MAROriS DE SOURCllES
la clianiljrc de la Reine aiiiiiilieii de toutes les dames de la cour.
Peu de jours après, les députés du elergé en corps vinrent
remercier le Roi de la lionté quil avoil eue d'accorder à rEglisr
de France, au sujet de la régale, plus qu'elle n'avoit osé espérer.
Ce fut M. rarGlie\è([ue de Paris, président de l'assemblée qui se
lenoil dans cette capitale du royaume, lequel porta la parole et
fit au Roi nne harangue digne de son savoir et de sa réputation.
La grossesse de Madame la Dauphine continuoit toujours, au
grand contentement de toute la France, et le Roi, qui devoit
quitter Saint-Germain au deuxième de mars pour s'aller établir Ã
son cliâteau de Versailles *, avoit changé tie résolution et pris
le parti de n'aller à Versailles qu'après Pâques. On croyoil
même ([uil iroit auparavant passer un mois à Saint-Cloud dans
la maison de Monsieur -, son frère unique, comme il l'avoit
fait l'année dernière.
Cependant il donna des marques de ses bontés ordinaires Ã
M. de Villacerf ^ premier maître d'hôtel de la Reine, en lui
donnant deux nulle écus de pension, et à Mme la duchesse
de La Fcrté '*, r|ui avoit eu le malheur de lui déplaire, en la
1. Le roi Louis XIII avoit bà li ce château de Versailles pour servir d'un
rcudez-vous de chasse; mais le Roi, sou fils, Tavoit pris eu amitié et d'un
petit château de geutilhomme avoit fait la plus superbe maisou de souve-
rain qu"il y eût dans l'Europe. Il lui eu avoit coûté un grand nombre de
millions, parce qu'il y avoit forcé la nature, laquelle lui avoit refusé le
secours d'une heureuse situation. Les jardins en étoient d'une magnificence
surprenante, et l'on y voyoit quantité de fontaines, dont chacune avoit
besoin d'une rivière pour la faire jouer. quoi({u'il n'y eût naturellement
pas une goutte d'eau à Versailles, à la réserve d'un méchant étang.
2. Cette maison est située à mi-côte de la montagne de Saint-Cloud.
qui est à deux petites lieues de Paris. Monsieur y avdit fait beaucoup de
dé[ienses. On y voyoit de très belles fontaines d'eau vive et une galerie
peinte à fresque de la main de Mignard, célèbre peintre françois. Cette
■ralerie étoit la ])bis belle chose qu'il y eût en Friince pour la peinture.
:j. Il étoit fils de défunt Saint-Pouange, jadis intendant en Lorraine ; il
se tro\iviùt très pi'oclie parent de Le Tellier et de Colbert et portoit natu-
rellenKiut le nom des derniers. 11 avoit été élevé par M. le chancelier Le
Tellier, duquel il avoil été plusieurs années premier commis, du temps
qu'il étoit secrétaire d'État de la guerre. C'étoit un très brave homme et
très loyal ; il avoit la survivance de sa charge pour son second fds, son
aine, qui l'avoit aussi, ayant été tué à la bataille que Monsieur gagna
contre le prince d'Orange, Ã Cassel, proche de Saint-Omer.
4. Elle étoit la troisième fille de la maréchale de La Mothe-Houdancourt,
qui avoit été gouvernante de .Monseigneur le I)aui)hin; le Roi l'avoit chas-
sée de la cour pour avoir parlé imj)rudemment sur jibisieurs chapitres.
Son mari étoit lils du liéfunt maréchal duc de La Eerté Sénecterre, jadis
i>I i-iiVHiEK 1682 79
i;i|,|ir|,iiil ;'i l.i rniir. dOl'l l'IIc a\nit rlr (â– |i;is?(''0 llll illl ;ill|);i-
r;i\,iill.
|»rii (If jours ii[uvs, k" coiiilc dt; Maii>IV'l(l ', envoyé cxlraor-
Miiiaiii' lit' IKiiipt'i'-iir, l'iit son auilicnco de congé, avec le
eliafiiin de n'avoir pu olilenic du Roi aucune des choses que son
iuailre l"a\oil cliargé de lui dcniandcr. Aussi n'y a\oil-il aucune
apparence (ju'on les lui accordât, car il denianiloil que le Roi lil
ie\er le blocus de Namur et de Luxembourg; (|u"il renonçât Ã
ses prélenlions sur Alost et autres endroits des Pays-Ras; (piil
rendit Sti'asbourg à ses habitants; qu'il consentît à retirer ses
li'oupes de Casai, en recevant le million qu'il avoit donné au duc
<le Mantoue el plusieurs autres choses aussi importantes ipic
<:elles <pie je viens de dire.
21 février. — Le 21^ de février, la cour eut une des phis
grandes joies ([u'elle pouvoit avoir, en apprenant que Fenlant
de Madame la l)au|)liine avoit remué itlusieurs fois. Cette prin-
cesse, l'ayant a[)pris premièrement à Monseigneur le Dauphin,
ne voulut pas (pie le Roi l'apprit par d'autres que par (dle-
mème. Ell<3 lui écrivit un billet par le((uel elle lui donnuit i)arl
d'une si agréable nouvelle, et lui envoya le billet par Mme la
duchesse de Richelieu -, sa dame d'honneur. Elle vint trouver
le Roi, qui éloit en son Conseil, et, (piand elle lui eut rendu le
i)illet, le Roi, après l'avoir ouvert, lui apprit et à ses ministres
iivec une extrême joie ce (|ue Mme la Dauphine lui mandail.
Peu de jours après, le Roi augmenta le nondue de sa cava-
yéU('Tiil des araK-os du lîoi it j^'oiivoniciir de Lurraiiuî. Li' fil^* idait em^oii-
gouverneur dt» Metz el Ijrigadier d'iid'aulerie.
1. Il avoil (''p(jusé la veuve du vieux duc de Lorraine, ([ui 1 avoit pris par
•jimour, et (ju lappeloil toujours Mme la duchesse de Lorraine.
2. Elle s'appeloil eu sou nom du V'igean et avoit ùlC' (^pous(;'e par amour
par le duc de Richelieu, neveu du grand cardinal du ni(*nie nom. Llle navoil
pas eu d'entants de lui, mais elle en avoit eu un de son premier mari, ipii
se nomuioit M. de l^ous, frère aîné du maréchal d'Albret. Ce lils s'appe-
loil -M. d Albret el éloit effectivement de la maison des anciens rois de
Navarre, mais pas un bâtard; le Roi lui écrivoil : mon cousin. 11 éloit
bien t'ait, fort adroit, «t avoit de l'esprit. Il fut tué en allant voir une dame.
Mme de Richelieu avoit été l'aile dame d'honneur de la Reine après la
mort de Mme la duchesse de Montansier, par le crédit de .Mme de ,Mon-
tespan, lors maîtresse du Roi ; de])uis, elle enlia fort dans les intérêts de
Mme de .Maintenon. i[ui obligea le Roi de la faire dame d'honneur de
.Madame la Dauphine, lui donnant de l'argent comptant pnur la dédom-
mager cl la charge de chevalier d'honneur de Madame la Uauphiue pour
son mari.
80 MÉMOIRES DU MARoLIS DE SOURGHES
lerie de 8000 clievaux, mettant toutes les vieilles compagnies de
vingt et si\ cavaliers à trente i, et levant de nouvelles compa-
gnies pour remplir le reste de ce nombre. Cela devoit faire
croire (lue Ton auroit bientôt la guerre : mais toutes les autres
apparences > étoient contraires.
Cette nouvelle surprit moins que celle du retour de M. de
Lauzun, qui eut permission de revenir à la cour pour voir le
Roi une lois seulement, avec ordre de se tenir à Paris dans la
suite.
On vit aussi dans ce temps-là mourir Maillard, auditeur des
comptes, sur un écbafaud pour crime de poison 2. R avoit été
jugé par la cliambre * établie à l'Arsenal par le Roi pour con-
noîti-e (le ce crime et de celui de magie, dont le président étoit
M. de Boucbei-at, conseiller dEtat ordinaire, les deux rappor-
teurs M. de Bezons \ conseiller d'Etat, et M. de La Reynie %
maître des requêtes et lieutenant général de police de Paris; et
le procureur général M. Robert, procureur du Roi, du Cliâtelet
de Paris : le reste de la cbambre étoit composé de conseil-
lers d'Etat et de maîtres de requêtes. Cette cbambre duroit
depuis près de deux ans et a\oil purgé la France de plu-
sieurs monstres, dont le plus iutVime avoit été Mme de Brin-
1. Tuutes les compagnies de cavalorif, depuis la dernière paix, étoient
à vinat-cinq maîtres et un trompette : on les mit à trente, y compris le
trompette.
2. 11 étoit convaincu d'avoir su quiui homme avoit voulu empoisonner
le Roi et de n'en avoir pas averti.
3. Le Koi. ayant été averti des fréquents empoisonnements qui se fai-
soient dans son royaume et du nombre de gens qui t'aisoieut profession:
de la ma'>ie, forma une chambre tout exprès pour faire le procès à ceux
qui seroient accnsés d'un de ces deux crimes, et la conqiosa de conseil-
lers d'État et de maîtres des requêtes ; elle se. tenoit à Paris à l'Arsenal,
et ceux qui en avoient la princijtale direction, qui étoient M. de Bezons
et M. de La Reynii-. rendoient couqite de tout à .VI. de Louvois, qui en
entretenoit le Roi.
4. Homme d'un hou esprit: e'étoil lui (|iii ;ivoit fait avouer à M. le che-
valier de Rohan la trahison qu'il avoit machinée contre le Roi; mais ses
enneuiis disoient qu'il n'avoit pas tiré de lui cet aven trop juridi(juement ;
cependant cela fut cause qu'il eut la tête trancliée.
'6. C'étoit un garçon de basse naissance, qui, d'intendant de feu M. le
duc il'Epernon (ce qu'il regardoit en ce temps-là comme une grande
faveur), avoit trouvé moyen de se faire maître des requêtes, et ensuite de
faire démtuubi'er la chargi^ de lieutenant civil de Paris, pour se faire celle
de lieutenant "énéral de police, qin hd donnoit la direction do toute cette
grande ville.
MARS lliSii 81
NilliiTs ', '|iii ii\(iil riii|i()isonnô sou pcro. son mari, ses deux
iVriTs. sa sd'iir, sa lirlIc-SM'iir ri une. inlinilé d'auliTs.
L,i lin (lu nitiis de IV-M'ici' lui nianinér par la lii'à cf t|iii' !.• Uni
lit ;'i la lainillf de }l. It; dnc de Coislin -, en donnant à son second
lils la sin"\i\an(e de la eliai'iie tic son i)i'einiei- aininniiei', (|ni
éloil di'pnis loiii^lenips possédée jiar .M. r(''\(M|ne d'Orléans,
lière de ei' dnc
MARS 1G82
.Vu ronmnMireinenl de mais, inonnil à Tà ^'"' <1'' s()i\anle-di\-
luiitaiis, le vieux M. de La Salie ', qui avoit autrefois été lieute-
nant de la compagnie de gendarmes du Roi; il avoit bien servi
ei très longtemps, pi-cmièrement dans le régiment des gardes,
1. Klle l'toit tilli' (lu lioiileiiant civil «rAubray , qu'i'il'' i'iu[t<jisniina;
■■iisiiite elli' diiiiiia deux fois du poison à sou mari ; mais, par un bizarre
uiouvinueut de rcprutir, i-lle lui douna du coutre-poison.
Sou frère aîué ayant succédé à la charge de sou père, elle l'empnisduua
aussi, et le second, lui ayant succédé et s'étaut marié, elle traita le mari
et la fenmie di' la même manière; li- mari ninnrut brusqui-miMit, la b-uiuie
lanf.niit deux ans.
Elle se défit de la même façon d'une sœur qu'elle avoit et Ion dit
«(u'elie ailiiit dans les hôpitaux, sous prétexte de charité, faire l'essai de
tous ses poisons sur les malades ({u'elle y renconlroit.
Le Roi la lit suivre deux ans entiers [lar un exempt du i:uit nounué Des-
j^ez. fort habile i»our de semblables prises, lequel entiu l'arrêta dans
Lièf^e, où elle étoit vi-nuiî de Bruxelles.
Le Roi se plaijiuit de ce qu'on ne l'avoit pas assez pressée à la questiou
qu'on lui donna avant que de lui trancher la tète; et, comme elle étoit
de famille «h' robe, il accusa le rapporteur, qui étoit M. de Palluau, con-
seiller de la grand'ehandire du Parlement de I^aris. d'avoir eu trop de
considération pour ses parents ; et ce fut ce ([ui l'obligea de tirer ces
sortes datTaires de la juridiction ordinaire et de former une chambre exprès
pour en connuitre.
2. C'étoit un ■gentilhomme de Rr.tagne dont le graud-père avoit été
élevé par le cardinal de Richelieu, duquel il avoit épousé la nièce; son
tils avoit épousé la fdlc du chancelier Séguier, et, comme il avoit été tué
furt jeune, celui-ci, qui étoit un homme de méchante mine, mais très brave
' t très vertueux, avoit été fait duc et pair par le crédit de son grand-père
!.■chancelier. Son frère, lévèque d'Orléans, étoit un homme sans repro-
ilie, aimé et honoré de tout le monde.
:>. Son père étoit un gentilhomme de Beauce, capitaine au régiment des
odes ; celui-ci l'avoit aussi été ; il étoit fort brave homme et s'était long-
inps soutenu auprès du Roi, en dépit des nunistres, desquels il ne vou-
loit point dépendre, mais euliii il avoit été eontraiiU de céder.
82 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
et ensuite dans la compagnie des gendarmes, à la tête de laquelle»
il étoit parvenu par degrés. Il avoil été lieutenant général de&
armées du Roi ; il laissoit un lils dans la charge de maître de la
garde-robe du Roi, (pii étoit tort estimé de tout le monde.
Le lendemain de la mort de ce vieux seigneur, le Roi surpril
extrêmement toute la cour, lorsqu'il déclara Tordre qu'il avoil
donné pour faire marcher du côté de Metz tous les gardes du
corps ', douze compagnies de son régiment des gardes françoises
et quatre compagnies de son régiment des gardes suisses ; cai'
cela avoit une apparence de guerre à laquelle on ne s'attendoil
pas. Le départ du maréchal de Créqui pour aller du même côté
et l'ordre que tous les officiers des troupes eurent de se rendre
incessamment à leurs charges furent une suite des mômes des-
seins, et l'on ne maiu|ua pas de gens qui assurèrent que le Roi
partiroit dans peu de jours pour aller assiéger Luxembourg.
Mais une bonne partie des gejis les plus sensés de la cour sou-
tenoit que cela étoit impossible : cpril n'étoit pas nécessaire que
le Roi marchât pour prendre Luxembourg; que les Espagnols el
les HoUandois assembloient un cori)S de troupes dans le dessein
de jeter un grand convoi dans cette place ; que le Roi n'iroit pas
exprès pour donner une bataille ; que, si Ton faisoit marcher de
tous côtés des troupes dans le Luxembourg, et si le maréchal de
Créqui s'y en alloit, ce n'étoit que pour le mettre en état d'em-
pêcher (jue les Espagnols et les HoUandois ne vinssent à bout de
leur dessein, et cela paroissoit d'autant mieux fondé (pie l'on
savoit, sans en pouvoir douter, que, sur les instances qui avoien!
été faites par les ministres d'Espagne et des Provinces-Unies
auprès du roi d'Angleterre jtour l'oltliger de se joindre à eux
et de faire en sorte ({ue les François levassent le blocus de
Luxembourg, ce prince; leui- avoit répondu qu'il n'entreroil
point dans cette ligue avec eux et (iu"il Irouvoit raisonnable que
les Espagnols donnassent au roi de France la ville de Luxem-
bourg rasée, en échange des prétemlions (pTil avoit sur Alost, le
bourg de Gand et autres lieux des Pavs-Ras.
Ces grandes nouvelles étoulïèrent un peu celle du retour de
M. de Lauzun, qui vit le Roi en particulier et se jeta à ses
pieds; la conversation ipi'ils eurent ensemble ne fut pas longue,
1. Il y cil avoil quulurze ceuts, tous mouté^ sur des chevaux de plu^
de 400 livres pièce.
i MARS 1682 S:^>
ri (|iicIi|iii'S gens assiii-ri-('iil «in'i'llt' n'avdit pas ôlrforl a.Lri'ralilt;
|t(iiii- M. lie Laiiziiii '.
I'!ii ce tcn»ps-l;i \iiil la ikhincIIi' i\r la iiinil di- Ti;h\, m.in''-
ciial tic camp el iiispcclciir de riiilaiili-i'ie, qui fui reuiTlIr ilii
Koi el gùnéraleiuciil de lous les lionnèles gens.
Le gouverncmenl de Tournai, qu'il avoil, l'ut donné a M. dt-
Maulevrior', IVère de 31. de Colberl, le plus ancien t\c<, lientenanls
généraux (pii i'nsseni aloi's dans le service. On disoil qu'il ne l'aNoit
pas demandé, et l'on doidoilmême s"il étoil hien aise de TaNoir.
4 mars. — Le retour de Mme lu duclies.se de Navaillcs =' Ã
lu cour, d"où elle étoit exilée depuis vingt ans, servit dans ce
même tenqis dr luatièrc aii\ entretiens des courtisans : (|uand
elle fui chassée, elle éloit dame d'honneur de la Heine, l't son
uiari, (lui deiuiis fui l'ail maréchal de France en Tannée 167o '*,
étoit lieutenant de la compagnie de chevau-légers de la garde
du Roi, mais on les ohligea l'un et l'autre à se défaire de leurs
(■hargt\s. Elle vil le Roi le qualrième de mars et fut reçue de
lui avec loulc Tlntunètelé imaginable.
(Véloil le même jour qu'il pensa arriver dans Paris une perle
irréparable : le feu prit à la Chambi-e des comptes, où est une
bonne partie des archives du royaume ; mais, comme le feu parut
pendant le jour et que le palais étoil tout plein de monde, il fui
éteint en peu de moments.
1. Ou (iisûit que le Roi lui uvoit parlé fort sècliciuenl cl qu'il lui avoit
dit de prendre bleu i^ardi- qu'il ne lui parût plus aucune intrigue entre
lui et .Mademoiselle qui sentit le niaria^^'e, ou qu'il le renvenoit à Pignerol.
et elle à Saint-Furj^eau, qui étoit une de ses terres.
2. Il étoil très brave lionmie. D'abord il avoit été ea])ilaiue d'intaulerie
dans le régiment de. Navarre, ensuite capitaine aux gardes el ensuite capi-
taine lieuleuant de la compagnie de petits mousqnelaires du Roi ù pied,
qu'on mit, pour l'amour de lui, à cheval et sur le nièuie pied que la com-
pagnie de grands uaousquetaires, dont on ne la distingua plus que par les
chevaux noirs, parce ipie l'autre n'eu avoit que des blancs. Ou ne croyoit
pas qu'il l'ut bien aise d'avoir le gouveruemeul de Tournai, parce qu'il
avoit de plus hautes prétentions, étant le plus ancien des lieutenants gé-
néraux des armées du Roi et parce que cet emploi le mettoit par néces-
sité sous la férule de M. de Louvois, ennemi de sa l'amilli', par la jalousie
ordinaire entre les ministres.
3. Sa vertu l'avoit fait chasser de la cour, parce que, étant dame d'hon-
neur de la Reine, elle n'avoit pas voulu soulFrir que le Roi eutnlt la nuit
dans la chaudjre d'une fille de la Reine dont il étoit amoureux.
\. 11 tut l'ail maréchal de France de la même promotion que M.M. de La
l'euillade, d'Kslrades. de Diu-as. de Vivonne et de Schoubcrg.
84 MÉMOIRES DU MÂROUIS DE SOLRCIIES
6 mars. — Deux jours après, le Roi, étant à la chasse, apprit
une chose à ceux qui le suivoient qui étoilbien honteuse pour les
Espagnols : don Francisco Anthonio Ahurlo, lieutenant général de
leur artillerie dans les Pays-Bas, ayant été envoyé par le gouver-
neur, qui étoit le prince de Parme, au prince d'Orange, pour lui
demander le secours de 8000 hommes que les Provinces-Unies
étoient, par leur dernier traité avec les Espagnols, oljligés de
leur fournir quand ils en auroient besoin, cet envoyé se mit
à genoux devant le prince d'Orange, lequel, témoignant être
surpris de cette soumission, Ahurto lui dit (ju'il avoit ordre
positif d'en user ainsi : grande mar(iue de Textréme faiblesse
des Espagnols, de soumettre leur tierté jusqu'à rendre les de-
voirs serviles à un général des Provinces-Unies, qu'ils avoienl
jusque-là traitées comme des rebelles, et avec raison, puis-
((u'elles s'éloient, par une révolte, soustraites à leur domination
légitime.
On sut aussi tiue le marquis de Grana, (pii étoit amljassadeur
de l'Empereur en Espagne, étoit parti de Madrid pour venir ap-
porter aux Pays-Bas tous les ordres pour la guerre. Il devoit y
faire la charge de commandant des armes, qui est la première
après le gouverneur. Il étoit homme de mérite pour la guerre
et pour la négociation, mais fort gros : il tiroit son origine
d'Italie, de la maison de Carretlo, mais il étoit né à Vienne, où
il avoit sucé avec le lait une extrême aversion pour la France,
et l'on ne doutoit pas (ju'ii ne secondât avec empressement tous
les desseins du prince d'Orange.
Cependant le prince de Parme se préparoit à retourner en
Espagne, pour laisser le gouvernement des Pays-Bas au prince
d<' iNeubourg •, beau-frère de l'Empereur. Comme il étoit absolu-
ment dévoué aux volontés de Sa Majesté impériale et qu'd
croyait devoir tout faire pour se venger des mauvais traite-
ments que son père avoit reçus de la France ^, il avoit offert vo-
lontairement aux Espagnols de leur lever des troupes à ses dé-
1. Prince du la maison palatine, tils aîné du duc de Neubouro;, auquel
appartient le duché de Juliers. Les Kraneois avoient ruiné ce duché dans
la dernière guerre et en avoient tiré des sommes immenses.
2. \l avoit été dans les intérêts de la France, mais elle n'avoit pas fait
grand cas de lui, et, ipiand il eut donné sa fille en mariage à l'Empereur,
elle avoit rompu assez légèrement avec lui et avoit ruiné tout son pays
ou y mettant hiverner de, grands corps de troupes.
Il MAits 1()82 85
|irii>. ])()iir\ii (|ii'ils Ir lisst'iil .LKiiiM'iiinir de n- i|iii liMir ri'>loit
(liiiis les Pii\s-I>as, cl ils avoiiMit aL'ii'[ilr .ses dlVics '.
11 mars. — L'onzième de mars, Madame la l)aii|)liint' fui
saifiiiéc, ôlant grosse de (|iialre mois e( demi. siii\aiil la con-
Uime des dames de France, (|iii se l'ont toujours saignei- Ã mi-
terme.
Peu de jours aitrès, le Roi. ayant fail la revur de ses deux com-
pagnies de mousiiuetaires à clieval -, en commanda cent cin-
quante de chaque compagnie pour se tenir prtMs à ma relier au
premier oi'di'e. et ces ti'ois cents mous(|uelain's pailirent en eflet
peu de jours après pour aller api)aii'nim(Mil \eis la Lorraine ou
le Luxembourg ^ Cela lit renaîliv les raisoiiiirments et les in-
quiétudes des courtisans, (|ui appréliciiduirut la guerre, parce
qu'ils craignoient di' marcher dans un temps on il faisoit encore
extrêmement froid, et où pas un d'tîux nétoit en étal {\i' .se
mettre en campagne.
Les nouvelles de Hongrir cl dAnglelerre les consoloicnt tou-
tefois extrêmement, car on disoil que les i-ehelles de Hongrie
étoient plus résolus ipu' jamais à laiiv la guerre à l'Empereur '
et (pie le roi d'Angleterre lenoil toujours bon pour la France '".
On assuroit même que la piovince de Hollande avoit déclaré
dans les états généraux (\r< l'iovinces-Unies que, puisque le roi
de France protestoit (pi'il ne vouloit point de guerre, elle ne con-
1. Cit'toit un bniil i|iii avoit cuurii i-n ce Ifiiips-lii, mais il uo se troiiv.i
|ias vi-rilable dans la siiitL-.
2. Ces doux coiiipaf,Miies avuient été institnée.s pour taire la j,'arde du
Roi, dans les lieux où il ne se trouvoit point d'iufanterie. On les ohoisis-
soit Dnlinairenient pour tnutes les actions de vigueur, comuie pour les
attaques de coutrescarpi>s et de demi-lunes, parce qu'elles étoient toutes
composées de jeunes gentilsliummes : aussi s'étoient-elles acquis une
filoire immortelle pai' mille actions éclatantes.
La ]>remière. qui étuit montée sur des chevaux blancs, étoit alors com-
mandée par le chevalier de Korbin. gentilhomme provemval, qui avoit de
l'esprit et de la valeur. 11 avciit été autrefois attaché à .M. le du? de Guise,
celui qui alla à l'entreprise de Naples ; et depuis il avoit été major de-*
gardes du citrps, charge qu'il avoit trouvé moyen de faire instituer.
La seconde compagnie, (pii étoit mimtée sur des chevaux noirs, étuit
alors commandée \y.iv .Idiivelle. ancien maitie de camii de cavalerie,
homme de valeur.
:i. Ou peut-être puui' se jeter dans Strasbourg, parce qu'i>n croyoil que
les .Allemands vouloienl empêcher qu'on en achevAt la citadelle.
4. On assuroit que leur iqiininià trelé venoit de l'argent que la l-'rauci'
leur avoit l'ail donner siiu< main.
'â– >. Par le moyen il'un million qu'on lui avnjt fait liuichep f..rt a propos.
86 MÉMOIRES DU MARQLIS DE SOUHCIIES
senliroit point qu'on envoyât le secours de huit mille hommes
aux Espagnols, et qu'elle ne trouvoit point mauvais (ju'ils cé-
dassent à la France la ville de Luxembourg démantelée, en
échange des prétentions quelle avoit sur Alost, le bourg de
Gand, etc. '. On disoit aussi que Télecteur palatin du Rhin s\'itoit
réconcilié avec la France de bonne foi -, et que celui de Brande-
bourg paroissoit fort dans ses intérêts % mais que celui de Ba-
vière les abandonnoit pour épouser ceux de TEmpereur avec la
princesse, sa fdle.
Ce fut à peu prés dans ce môme temps-là que le jeune comte
de Kônigsmarck '' fut arrêté en Angleterre, accusé d'être auteur
ou compUce de l'assassinat commis en la personne d'un milord
Anglois. Le comte de Kônigsmarck étoit jeune, assez bien fait
et fort riche : il avoit recherché en mariage une dame Angloise
(pii avoit 200 000 livres de rente, mais elle lui avoit préféré un
liomme de sa nalion, qu'elle avoit épousé. Le comte, au déses-
poir de ce mariage, avoit fait appeler plusieurs fois en duel son
rival, tiui ne s'étoit point voulu battre contre lui, mais il auroit
peut-être mieux fait de s'y résoudre; car un jour, passant dans
son carrosse dans les rues c' *Londres '% il fut attaqué par trois
hommes, dont l'un lui tira un coup de pistolet qui le tua. Ces
trois hommes étoienl un capitaine Allemand qui devoit sa fortune
à la maison de Kunigsmarck, et deux de ses valets, l'un Suédois
1. Elle ponvoit douuer uu grand poids, car de sept voix elle en avoil
trois dans les étals généraux, et elle coutribuoit elle seule aux dépenses
de l'Éliit, plus qut! trois autres provinces. Outre cela, la ville d'Amsterdam,
(jui eu est la capitale, sopposoit toujours à l'augmentation de l'autorité
du prince d'Orange.
2. Plutôt par nécessité que par bonne volonté, voyant bien que, depuis
la prise de Strasi)Ourg, les États étoient à la merci de la France.
'.i. D'autant pins rpn; la Suéde! l'en détacboit.
l. Il étoit Suédois, petit-Iils du comte de Kônigsmarck, l'un des généraux
du grand Gustave;, roi de Suéde. Ce l'ut lui qui prit Prague, et le pillage
de celte ville, capitale de Bohème, renricbit, aussi bieu que toute l'armée
Suédoise : il laissa à sou fils aîné 100 000 écus de rente et à son cadet
IJO 000. Son lils aîué, servant les llollandois, eu qualité d(i lieutenant
général, dans la guerre qui avoit commencé en 1()"2, fut tué devant Bonn,
qui éloit assiégée par le prince d'Orange et par AloulecucuUi. Et c'éloit le
pér(î de en jeuuc comte dont il est ici parlé. Sou cadet, après avoir été
ambassadeur en France, y prit de l'euq)loi et y <levint marécbal de; camp,
ensuite de quoi il s'en retourna servir b; roi de Suède, cpii le fil général de
ses troupes.
o. Ville capitale d'Angleterre.
MARS KW-J HT
ol l'aiiliv Polonais ; c»^ lui .'o doiiiioi- qui lira le coup de |)islolfîl.
Ils Itii-L'iit aiTclés loiis Irois .siir-lc-cluimp ; c(, sur ce ijuc lo capi-
lainc Allomand déclara qu'il n'avoit entrepris celle aciion que
ponrsi'rvir le comte de Kôni^smarck, on arrria le comlo, auiiuol
<m coiiinirnca de fain' son procès; mais le Hoi dé|tcçlia uiicoui-
rici- au loi (rAiiuleU'rre pour lui demander sa lilx'rlé; et. peu de
jours a|>rès, on apprit à la cour qu'il ètoit lioi-s de prison '.
On eut vers ce temps des nouvelles de Home, et l'on sut qm?
Ile Pape, ayant reçu la lettre du clergé de France au sujet de la
irégale-, en avoit lait fort peu de cas, et qu'il avoit demandé
•«luelle mission avoieni eue les évè([ues de France pour s'assem-
bler, et pourquoi ils se mèloient de décider des questions sur
lesquelles on ne leur demandoit pas leur avis. Ces réponses
laisoient assez voir que, encore (pie le Roi eût cédé de son dioil.
<'ela n'avoit pas adouci l'esprit du Pape; mais on témoigna peu
de jours après ne s'en soucier pas trop, quand M. l'archevêque
(le Paris vint, à la tête des députés dn clergé, haranguer le Roi
et lui dire de la part de toute l'assemblée (prelle supplioit Sa
Majesté de donner une déclaration pour s'opposer au pouvoir que
les papes s'attribuoient. sans fondement, de mettre les royaumes
•en interdit '.
Cependant on parloil de guerre plus que jamais : Ions les of-
ficiers éloient allés à leur charge, et le maréchal de Créipii lenoit
Luxendiourg blo(pu'' ; on espéroil toujours (|ue les Espagnols
sei'oienl obligés de rendre celle place, (pii avoil tiré du caiKtii
sui' le niaréclial de (",ré(pii. leipii'l s'en éloil appi-(nlir de Inip
près, et Ton croyoit le devoir espérer avec d'autant plus de rai-
son qu'on étoit pei'suadé que les Turcs éloient entrés en Hongrie,
ce qui faisoit une puissante diversion des forces ilc l'Empereur.
D'aulri^ côlé, le j-di d'Angletei-re éloil toujours dans les iidérèts
1. I.a rocomiuiiudatidU du lloi y fit quelque oliose, mais do i'IiunuMU-
•liMit sout les Anglois, peut-être n'y auroit-ellc rien fait, si les jiijj;es m;
l'aviiiout trouvé iunocenl, ou s'il n'avoit fait distrihuor des sommes cousi-
•li'raljles, car il fut jugé dans toutes les formes.
11 étoit cou>;iu •jermaiu de l'électeur [liilutiii du liliiu. et par conséquent
de Madame, belle-sœur du Roi.
2. Elle avoit élé composée par larclievéque de Reims, tils aiué de
-M. le chancelier, assez habile homme dans sa professiiu».
•). Cela étoit fort mal à propos, car il ne s'aj^issoil point de celte que^-
4iou dans ce lemps-là , et, en la remuant, ou ne faisoit qu'irriter l'espril
•du Pape.
88 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES
de la France*; mais, ne pouvant plus tenir contre les instances
que faisoient auprès de lui les ambassadeurs de l'Empereur, d'Es-
pagne et de Hollande, il les avoit tous envo\és quérir un matin
et leur avoit dit qu'il avoit résolu de s'en aller -tlivertir à la cam-
pagne pendant un mois, et qu'il ne vouloit, pendant tout ce
temps, entendre parler d'aucunes atïaires.
Ces grandes nouvelles, qui tenoient tous les esprits en suspens,
n'empèclièrent pas qu'on ne parlfd de la mort de Monteran,
écuyer du marquis de Termes -. L'un et l'autre avoient été accu-
sés (le crime de poison et mis dans le donjon de Vincennes ^ :
on leui" avoit fait leur procès, et Monteran, ayant été condamné
à une (pu^stion préparatoire'', après avoii* soufTert longtemps sans
rien dire, pioniit enlin de tout avouer si l'on vouloit cesseï" de le
faire soutïrir. On le tira donc de la question, on le mit sur un
matelas, comme c'est la coutume; mais, sitôt qu'il eut un peu i-e-
pris ses esprits, il dit qu'il ne savoit rien et que la seule vio-
lence des tourments lavoit obligé de parler comme il a^oil fait.
On le remit sur-le-champ à la question; mais, ne layaiil pu
sup|ioiler, il y mourut. Peu de joui's après, le marquis de Tei'mes
fui ahsous, et on le vit l'eparoître à la cour.
Ce fut dans le mèuie temps que le comte Charles de Sclion-
berg, cadet des trois tlls du maréchal de même nom "•, arriva Ã
la cour et eut une longue audience du Roi en présence de^
M. de Croissy ; il venoit d'Allemagne, et l'on croyoil que lui et
son IVère, qui avoient servi en Fi-ance de maréchal de camp.
1. KsiM-nuil p('ut-t"trc eucore de uouveaux niillious.
2. De la nmi.-on de fioudrin, de Gascogne, cousiu germain du luaiMpii.-
di' IMontespan. C'éloit un gentilliomme fort accompli, si l'on en exceptoil
une grande difficulté de ]iarler qu'il avoit naturellement. 11 avoit même
depuis quelques anni'-cs une vie bien licencieuse, qui avoit peut-iMre causé
ses malheurs.
.'5. CV'toit la prison où Ton meltoit alois ceux qui étoicut accusés de
crime de poison on dinq)iété.
4. C'est la «|uestion qu'on donne aux accusés pour tirer la vérité de leur
bouche, avant de les condamner.
li. Il étoil Allemand de nation et avoit ])resque toujours servi sons
.M. de Turenne. Après la paix des Pyrénées, il alla commander eu chef
l'armée des Portugais contre les Espagnols. Il y gagna trois batailles, ri
le roi de Portugal lui donna pour réconq)ense de grosses pensions et la:
qualité de (irand, (]ni fut cause rpi'il eut ensuite les honneurs du Louvre,
en France. 11 éti>it homme dune grandr valeur et dune singulière pru-
dence, et sa douceur dans le commandement le faisoit aimer de tout Ir
niunile.
i';> M .vus it;si> m
poiivoient bien > ;ivoir iirL^ocir (|iif|i|iir cliosi'. siii-ioui avec frlco
li'iir palatin.
Oii \il iiiniiiir (Ml cr li'iii|is-l;'i la iiiai(|iiis(' de Daiii^vaii 1. Klle
iréloil pas (l(; graiidt' (pialilr, riaiil lilje d"im lioniiiif il'atTain's.
aussi hit'ii que la iiiarrclialr (IKsIréos, sa Sd'iir: mais rllf avoil
de grands biens; cl, (|ii(»ii|ii"rllr cùl deux lillcs. r||c w laissa
pas do donnor jtar son leslaiiiciil ^)iin (H)(i jJMvs a laliln'' di-
Dangcau -, rivic de son mari.
23 mars. ~ Ir Ninut-lroisiènie do mars, lo Roi lil laclioii la
pins lioroïtpic (pfil put faire, après en avoir déjà lait do si
grandes et de si méiiiorahles. Il envoya (piérii- rambassadour
d'Espagne ^ ol lui lit iliiv par >I. de CroissyipTil avait en nou-
voUos certaines ipie les Turcs â– , au nombi'o do ipiairr-vin'jl mille
1. Leur père s'appelait Muriu. auquel on doimoil le soliriquel de Juif,
lequel Jivoit amassé de firaiids biens.
De trois filles ([u'il avoit, il donna l'aînée en niaria;.;e au comte d'Eslrées,
li-oisièuie fils du vieux maréelial duc d'Estrées, frère de la belle Gabrielle,
de laquelle le Roi Henri IV avoit eu .M. le duc de Vendôme. Ce comte
d Kstrées, après lu mort de sou père, devint maréclial de France après
avoir servi loniîtemps de vice-amiral et avoir quitté le service de terre,
où il avoit été lieutenant jiénéral ; il étoit frère du duc dEstrées, ambas-
sadi'ur à Rome, et du cardinal d'Eslrées.
La seconde Hlle de .Morin épousa Du .Mesnil .Mont mort, fils dun maître
des requêtes, lequel si- ruina mal à propos.
La (roisiènie fut mariée à Dangeau. (|ui, étant bien gentilhomme, avoil
-Igné au jeu des sommes immenses.
2. Li-cteur du Roi, un des plus savants bonmies de son temps. Il avoil
fté huguenot, aussi bien que son frère, et avoil porté les armes en Pologne
sous le nom de Couivillun.
.!. Céloit 11- bossu mari|uis di- la Em-ntès.
l. Cette action paroissoit héroïque; mais les criticjues estimoient, avec
lambassadenr (rEsi)agne, qu'il n'y avoit point de Turcs en Hongrie, que
le Uoi n'avoit pris cr prétexte siiécieux que parce qu'il s'étoit engagé trop
avant, et qu'il étoit obligé de se retirer d'un engagement «lui ne pouvoit
i|in' lui être désavantageux, prétextant une chosr qui lui étoit glorieuse ;
que le roi d'.-Vngletcrre lui avoit mandé cpiil ne pouvoit plus tenir contre
les bonnes raisons du prince d'Orange, de l'Empereur et des Espagnols,
i-l qu'enfin il seroit obligé de se déclarer contre lui, s'il ne faisoit lever le
lilocus de Luxembourg. Mais, quand ces raisons auroient été véritables, le
Uoi et ses ministres auroient toujours mérité des louanges extrêmes pour
avoir su se servir si à propos de la conjoncture, et l'employer à se tirer
d'un pas si glissant, et tourner la chose à leur gloire sans rien risquer :
d'autant plus que, par cette conduite, les princes d'Allemagne <|ui armoicut
liotu' la cause présente, c'est-à -dire pour faire lever le siège de Luxem-
bourg, alloient oublier la prise de Strasbourg, voyant que le Roi, au lien
'\i- vouloir pousser ses complètes plus loin, remettoit toutes ses prélen-
lions entre les mains du roi d'Anuliicrr"', qui. bien intentionné connue il
-90 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
hommes, étoient entrés en Hongrie, qu'il ne vouloit point pro-
liler des malheurs de la chrétienté poui' ses intérêts particuliers,
et que, pour faire connoître à toute l'Europe la sincérité de ses
intentions, il avoit envoyé ordre au maréchal do Créqui de lever
le hlocus de Luxemhourg, et qu'il choisissoit le roi d'Angleterre
pour son arlùtre et lui donnoit pouvoir de terminer tous les dif-
férends qu'il avoit avec l'Espagne. Il faut avouer que celte
grande action du Roi charma toute la cour; mais en même
temps elle la surprit agréablement, parce que, en augmentant la
gloire (hi Roi, elle exemptoit ses serviteurs de faire un voyage
très pénible et très incommode. On commençoit même à dire
que le Roi enverroit un secours de troupes à l'Empereur, mais
ce bruit pouvoit être mal fondé.
Vers la moitié du mois de mars étoit venu le jubilé universel :
If Roi lit le sien pendant la semaine sainte; il alla deux jours de
suite faire à pied plusieurs stations, il lit de grandes aumônes et
loucha le samedi saint plus de neuf cents malades des écrouelles.
Dans le même temps, le marcjuis (h:- Boufllers revint de
Bayonne, aussi lùen que Vigny, capitaine des bombardiers, ce
(pii ht croire à (inclques gens qu'il y avoit longtemps qu'on mé-
diloil la levée du l)locus de Luxembourg, puisqu'on abandonnoit
de tous côtés les entreprises contre l'Espagne. Le Roi choisit ce
jour-là M. Bazin ', maître des requêtes, pour aller ambassadeur
en Suède, à la place du marquis de Eeuquières -, qui, après y
iHoil pour la France, pouvoit peut-ôtre daus la suite faire donner an Roi
Luxembourg rasé pour ses prétentions sur Alost, le bourg de Gand, etc.
1. Il étoit parmi les gens de robe, d'une médiocre naissance; il avoit
été intendant de l'armée de M. de ïurenne eu Allemagne, ensuite de la
généralité de Caen, enfin des trois évêchés de Metz, Tout et Verdun, où
l'on disoit qu'il avoit amassé des biens immenses. On l'avoit révoqué de
son intimdanco pour quelques mécontentements qu'on avoit eus de sa
conduite ; il s'étoit raccroclié en dHUiandaut l'ambassade de Suède, pour
laquelle on avoit ]ieine à trouver des sujets. II avoit d'ailleurs de l'esprit,
mais une physionomie très malheureuse, quoiqu'il lût grand joueur et
très heureux au jeu.
2. Il étoit homme de qualité de Picardie, ; il avoit du savoir, de l'espi-it
et de la valeur ; il avoit été longtemps lieutenant général des armées du
Roi : il étoit cousin germain de M. île Pomponne, qui lui avoit fait donner
l'ambassade de Suède et la place de conseiller d'Etat. Comme il s'étoit
trouvé pendant h; fort de la guerre auprès du roi de Suède et qu'il en
savoit plus que les généraux suédois, il avoit fait gnguer deux batailles au
jeune roi contre le roi de Danemark ; luais, voyant que le roi de Suéde,
malgré les obligations qu'il avoit à la France, s'étoit détaché de ses inté-
rêts, il demanda sou congé, ne voulant plus répondre «h's événements.
avoir servi livs iililiMni-iil |ii'ii(l;iiit pliisiciirs minées cl dans dos
t(Mii|)s livs (liriicil.'s, ;n(iil diMiiaiidr |)('riiiissi(^ii do rovonir rn
FraïK'c jouir lies iionm'iirs di' i-oiisfilliT (ri'".lal nrdiiiinrc d'éiirr,
qno II' lloi lui hmmI f(mr(''rt''s dans le uM'inc li'injis ipi'i! 1rs a\(iit
doiuiésii 1(311 .M. le duc do Vilr\ '.
Ce lïil aussi sur la lin du mois do mars (|n"on \\[ ai'rivorÃ
Paris Mme la durlit\sso de l'orlsuionlli -, l'uuo dos maîln'ssos du
roi d'Anglotorro, Elle étoil, Fianroiso, de la province de IJro-
tagne; clic avoil été autrefois lille d'honneur de feu Madame,
Sieur du roi d'Angielorro ; et, après sa mort, elle avoit pris le
parti do passer on oo pays-là ; le roi d'Angleterre ùtoit devenu
amoureux d'elle et en avoil eu plusieurs enfants. Elle n'éloit
pas régulièrement lielle, mais foil aimable et fort galanle ; elle
avoit amené en Franco avec elle quelques-uns de ses enfants, (jui
éloient recoinuis, et disoit (|u'ollo n'étoit venue (jiie poui' voir sa
mère el poui' aller aux eaux de Bourbon.
AV1UL 1082
La première nouvelle du commencement du mois d"avril fut
celle de la dispense ' pour posséder dos bénélicos (|uo le Pape
avoit accordée à M. le comte du Vexin. lils naturel du Roi et de
>Iuie de Monlospan : ol l'on ci'ovoil ipie eelle dis[iense, accordée
a[)ivs avoil- élé sollicitée si longtemps ', pou^oit être une marque
cei'laine que le Pape comraencoit à prendre des sentiments
plus doux '. On ne doiiloit pas ipio dans pou do temps le Roi no
donnât à ce jeune [iiinco les abbayes de Saint-Denis '■et de
1. G'étoit un iioiumo qui avoil un beau ^'éuie et de bi'ilcs lollro>: m.iis,
dans les guerres civiles, il avoit servi contre If Roi, et loute sa vie il
;ivoit été fort iléhauché. Il avoit été ambassadeur en Bavière, et étoit
iiinri innnédi.itcment après sou retour.
2. Klle s'.ipiieinit en son nom .Mile de Keroual : elle avoit causé di' irrandes
passions dès le temps qu'elle étoit fille d'honneur de l'eu .Madame.
:i. Il n'y avoit point d'e.Kemple d'une semblable disiiruse, jiarce que
M. le comt(! du Vexin étoit le fruit d un double adultère.
i. Le refus (|ue le Pape en avoit fait jusqualoi's avoil été cause de lous
ses démêlés avec la France.
•i. Il devoit perdre bientôt ci't esprit diî douceur par les nouvi-lli-s entre-
prises du clerfîé de France, ou pour mieux dire de l'arclievéque de I*-aris.
tj. Klle valoil 40 (lOU écus de rente. Klle vaquoit par la niorl <lu cardinal
!'• Ui'tz, ipii l'avoil eue dn Uoj à son retour en France, après la mort du
92 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
Saiiil-Germain-des-Prés S vacantes depuis longtemps; et l'on
croyoil même qu'il lui donneroit celle de Cluny-, quoiqu'elle fût
en règle et chef d'ordre.
Peu de jours après, le Roi lit une distribution de bénétîces '
et donna une abbaye à l'abbé d'Artagnan, frère du major '^ de
son régiment des gardes françoises ; une à l'abbé de Cliaulieu ■',
garçon d'esprit et de mérite, qui étoit depuis longtemps attaché
à M. de Vendôme ** ; une à l'évèque de Conserans, frère de
Saint-Estève ', premier lieutenant des gardes du corps ; et une Ã
M. rarchcvèfjue de Pieims, pour fonder le séminaire de son
arclicvèché ^
On Ait aussi ces jours-h'i Mme la duchesse de Portsmoulh
venir à la cour, où elle lut reçue avec tous les agréments imagi-
nables, le Roi lui ayant fait plus d'iionnêtetés qu'eUe n'en avoit
osé désirer ".
On ai)pril dans le même temps que Van Beuning, ambassa-
carJiual Mazarin, pour le dédommager de l'archevèclié de Paris, que le
Roi ne vouloit pa? qu'il possédât, à cause qu'il avoit autrefois eu la meil-
leure part aux juuerres civiles du royaume.
1. Elle valoit 80 000 livres de rente et vaquoit par la mort du roi
Casimir de Polo^ine. qui, ayant quitté la couronne pour venir en France
vivre comme un particulier, avoit reçu du Roi un f^rand nombre d'abbayes.
2. Elle vaquoit }iar la mort d'un auti'e cardinal.
3. Il avoit accoutumé d'attendre qu'il y en eût plusieurs de vacants
pour les donner.
4. Ils étoient cousins de cet Artagnan, capitaine lieutenant de la première
compagnie de mousquetaires du roi, qui fut tué au siège de Maëstricht
avec ini si grand nombre de ses mousquetaires.
.'). Il étoit frère d'un conseiller du Parlement de Rouen qui avoit quitté
sa charge, et ils s'étoient l'un et l'autre attachés par amitié à la maison dc-
Vendôme ; l'abbé avoit un beau génie et de l'érudition.
t;. P('ti(-fds de flésar de Vendôme, bâtard du roi Henri I\', et fils du duc
de Vendôme qui mourut cardinal, et de l'aînée des cinq Mancini, nièces
du cardinal .Mazarin. C'étoit un prince qui avoit beaucoup de cœur et d'es-
prit, et qui étoit fort adroit à toutes sortes d'exercices.
7. Brave gentilhomine du i)ays Basque, qui, étant devenu colonel de
cavalerie par son mérite, eu fut tiré par le Roi pour être officier dans ses
gardes du corps.
8. Les évêques de France avoient depuis quelques années établi dan^
leurs diocèses des séminaires de prêtres qui étoient proprement des écoles.
où ceux qui se vouloient mettre dans les ordres de UEglise apprenoienl
à se conduii'e suivant leur profession et à conduire les autres suivant les
règles du christianisme.
9. Elle lui avoit rendu des services considérables aui)rès du roi d'Angle-
terre, rjui. conservant beaucoup de considération pour elle, lui donnait
encore à espérer d'avoir 100 000 livres par mois à dépenser.
AVHii. l(i8-2 93
doiir des Eliils Géiit'i;iii\ ru Aiiiilrlciiv. ('■tnit tAln'iriciiH-iit
brouillé iivec le prince (roraiiLiv. cl (|iril srhiii nir-iiii' mhiIc ;'i
Londres d'avoir éci'il au\ élals (jnils iif ilr\oiciii poim niMArr
aux Es|ia,uiiols If srcniii-s de liiiil iiiillf lidiiiiih's i\\\"\\> leur dc-
inandoifMit. \j' piiihc d'Oranue, de son rù\r. (|ii()i(|iii' irès dissi-
iiudé, lénioiuiioil avoir siiji'l de se idaindrc de lui, et Ton jiarloil
di' celle niésinlelligence, |iai'ct' t|m' Van BiMinin.n ' a\oil été le
lionle-fcu de la guerre (|iii i imiinriK a en Tannée 1672, et que
par là il s'éloil fait C(inn(d1i't' pai- Iniili' IKiiroiir.
La relrailr du prince df Parme hors des Pa>s-I>iis espagnols,
dont il éloil le gouverneur, lit encore plus de bruil. Il sul ([ue le
Hiaïqnis de Gi-ana, ipii éloil arrivé à Anvers depuis deux jours,
avoil ordre de le déposséder dans six semaines, et en lui lelle-
uient offensé, que sur-le-champ il soilil (rAn\ers dans un car-
rosse à deux chevaux sous prétexte de s'aller promener : ensuite
il envoya quérir un carrosse à six chevaux et, sans dire adieu
à personne -, vint dîner à Louvain el coucher à Tirlemonl \ d'où
il vint le lendemain couchei- à Liège. On disoil même que do lÃ
il passoit en Allemagne pour se retirer en Italie.
La mort de lévéque de Strasbourg, M. François Egon de Fiirs-
lenberg. de tout temps attaché à la France, laquelle arriva ((uel-
ques jours après, donna du chagrin à tous ceux ipii le ccuinois-
soient, parce ipi'il éloil un fort bon homme ei qu'il avdit des
inclinations tort généreuses. On songea d'abord (pii pourroit
remplir sa place, et ceux qui ne coimoissoient ni les coutumes
dAllemagne ni les véritables intérêts du Roi s'imaginèrent que
Sa Majesté ntniimeroit de pl(>in droit à cet évèché ', comme
elle nommoit à tous ceux de son royaume. Mais les gens sensés
ne doutèrent pas que le Roi ne laissât aux Domherr, ou cha-
noines de l'Eglise de Strasbourg, la liberté d'élire un évéque
1. Il L'toit niitif (le la ville «rAmslerilam, ville capitale de la iiroviuce de
llollaïKle, (jui seule s'opposoit à la ^'raiideiir du prince dUran^'e. Son pro-
cédé pendant son ambassade en France, et les conseils (|u"il aviùt dunnés
à son retour à ses compatriotes, avoient été cause île la guerre que le Uni
leur ili'clara en Tannée 1G72.
2. Au },Man<l rcj^Tct des marchands et banquiers de Bruxelles et d'Anvers
auxquels il devnit :20(),(l(lO livres et qui coururent, à ce qu'on dit, après lui
et lireul saisir son équipage.
â– i. Ville de IJrabant.
i. Parce que jusqu'alors il avojl uomnié de plein dmil à lous les évècliés
de ses conquêtes.
94 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
de leur corps \ suivant leui- ancien droit. El connne M. le prince
Guillaume de Fûrstenbcig, frèi-e du défunt, éioit de leur nombre,
on ne douta pas que le Roi n'appuyât ses prétentions, qui dé-
voient réussir d'autant plus facilement qu'il- avoit sept ou huit
neveux dans le chapitre -. D'ahoid on n"avoit pas cru qu'il voulût
se faire prêli-e, mais depuis on apprit qu'il pourroit s'y résoudre
pour complaire au Roi, en acceptant cet évêché, qui vaut
50 000 écus de rentes.
Cette élection étoit assurément d'une plus grande conséquence
que l'agrément que le Roi donna au baron de Bcauvais ^ l'un
de ses maîtres d'hôtel, de la charge de capitaine de la Varenne ''
du Louvre, qu'il acheta du vicomte de Marsilly 5o 000 écus; mais
le Roi lui accorda un brevet de retenue de toute cette somme '\
Le roi de Pologne avoit depuis longtemps donné sa nomina-
tion pour le cardinalat à l'évêquc de Beauvais *\ qui avoit été
ambassadeur de France auprès de lui; mais le Roi l'ayant envoyé
une seconde l'ois en Pologne, et quelques gens s'étant imaginé
que ce n'étoit que pour porter les rebelles de Hongrie à faire
toujours la guerre à l'Empereur \ le Pape avait donné créance Ã
1. Il étoit trop graud politique pour eu useï' autrement, car il falloit
qu'il fit toutes choses pour ne rebuter pas les autres villes d'Allemagne
d'entrer sous sa domination.
2. C'étoit autant de voix, dont il étoit assuré, car tous ses neveux étoient
trop jeunes pour prétendre à l'évêché; mais le meilleur de son droit étoit
la protection du Roi, contre laquelle les chanoines n'avoieut garle de rien
entreprendre, principalement daus une élection qu'ils dévoient faire au
milieu de Strasbourg, où le Roi étoit le maître.
3. Il étoit hls de cette célèbre Mme de Beauvais, première femme de
chambre de la reine mère, Anne d'Autriche.
4. C'est-Ã -dire des plaisirs du Roi pour la chasse autour de Paris. Le
vicomte de iMarsilly l'avoit eue de sou oncle le maréchal de Schulemberg, mais
il en avoit déjà vendu une partie à un nommé Calelau, hls d'un Parisien.
'6. C'est-Ã -dire une assurance pour la famille du total du prix, eu cas
qu'il vint à mourir.
6. Il étoit d'une bonne maison de Provence ((ui s'appelle de Forbin ; il
avoit beaucoup d'esprit et avoit utib'meut servi le Roi, qui l'en avoit bieu
récompensé en lui donnant l'évêché de lieauvais, qui a titre de pairie et
vaut 40 000 livres de rente;.
7. On étoit persuadé qu'il avoit prêté de l'argent aux lebelles de Hongrie
pour les empêcher de faire la paix avec l'Empereur. Et l'on croyoit que.
dans l'envie que l'archevêque de Reims avoit d'être cardinal, M. de Lou-
vois, son frère, avoit habilemcul fait donner cet emploi à l'évêque de
Beauvais pour l'exclure du cardinalat en le perdant daus l'esprit du Pape,
qui avoit aisément donné créance aux bruits iju'ou avoit fait courir sur sou
chapitre.
AViui. 1682 9
i>
ers f;ui\ lii'iiils. cl l'on rloil pcrsiiadr (|(if S;i Saiiilolr ii"arcor-
ili'ioil jamais le cliapcaii dr canliiial a un pirlal i|u Vllr sonj)-
(■(illlioil il(i S'ôtre CmpIti.M'' rDlitrc !(•> inlrirl- de la rlnrlirlltô.
On lit' croyoit pas aussi (|iit' 1»; l'a[tc lui cuiilcnl ilr la ilriTiièrft
ilrclaralioii (pio le Koi venoil do donner, à la prièi'c du clergé,
piir laipirlle on oidonnoil à toutes les universités (renseiufner
ipic le l»a[)e néloit pas inluiUihle, même dans les questions de
droit, cl (pie ses décisions étoient au-dessous de celles des con-
ciles. Les courtis;ius, (pioitpu^ peu savants en ces sortes de ma-
lières, ne laissoient pas de se mêler d'en discourir et même
de censurer en cela la conduite du Roi '. (pu le trouva fort
mauvais.
CcpendanL il arri\a um; allairc en Laii.i^iicduc (juil n appi(Mi\a
pas davantage. L'archevêque de Toulouse-, que le Pape a\oit
excommunié pour avoir agi dans TatTaire de la régale conlormé-
nienL au\ intentions du Uoi et i)0ui' asoir excommunié les
grands vicaires de l'évêclié de Pamiers, ipii s'\ o|)posoicnl. (pioi-
(pTil ne se linl pas pour excommunié, pria l'évêtpio île l'a|)oul •'
de vouloir à Pà ipu^s coniérer les ordies dans la ville de Toidouse.
Cet évéque lui ivpondil sur-le-champ (piil ne les leroit pas et
qu'il le regardoit comme un excommunié. Mais,en a>aiU ensuite
parlé à ses amis, «pii désaiipiou\èrenl sa conduite, il alla tioiixer
l'archevêque, lui dit <|u'il avoit changé de sentiment et (pi'il
étoit prêt de l'aire les ordres. L'archevêque lui répondit lièrement
(pi'il ne le vouloit plus, et comme Tévêque ap[)réhendoit de se
faire une alTairc avec la cour, il employa tous ses parents et ses
amis auprès de l'archevêque pour ohtenir de lui (pi"il lui permît
de l'aire les ordres, (x i|ue rarclievê([ue lui accnida eiiliii après
avoir longtemps résisté.
Toutes ces noMV(dles. peu importantes aux alVaires leuqio-
1. Ils n'avoionl pus lurL eu celte nccasiou, et le vieux maréchul de Vil-
leroy, le plus sage courtisan de sou teiups, froadoil le premier ce que l'ou
avoit fait faire, au Uoi. Car ou avoit été remuer ces questions sans qu'il
fût aucunement uécessain»; mais rarclievèque de Paris, qui avoit enlraiué
le P. de La Chaise, confesseur du Uoi, dans sou jiarti. ne pouvoil demeurer
en repos.
2. De la maison di- (;<jrlion, de «iastîoj^'ue. Il étoit frùre de larchevtîque
de Sens, qui atiparavaut étoit arciu'.vêque de Bouriçes.
:'i. Il étoit d'une famille de robe de Toulouse: il sappeloil eu sou nom
(iramont et avoit été agent du clergé. Le Roi parla désavaulageuaemeal
de lui au sujet de cette an'aire.
96 MEMOIRES DU MARQLIS DE SOURCIIES
relies de rEtat',mais qui (loiiiioient mulièn? à discoiii'ir aux
courtisans et aux nouvellistes de Paris, étoient bien dilïérentcs
de celles (|ui coururent ensuite. La première fut celle deTextrême
maladie du duc de Lorraine -, ([ue Ton ne c-royoit pas devoir
être en vie dans peu de jours, parce ipi'il avoit un abcès dans
la poitrine, causé par une pleurésie; il est vrai que cet abcès
s'étoit crevé et qu'il le jetoit par la boucbe, mais les médecins
n'en avoient pas pour cela plus d'espérance pour sa vie.
La nouvelle de la levée du blocus (b' Luxembourg avoil
donné une extrême joie au roi d'Angleterre % jusque-là ([ue
quand M. de Barillon ', amljassadeur de France, la lui vint ap-
prendre, il l'embrassa devant les ambassadeurs de tous les au-
tres princes. Le duc d'York % qui étoit alors revenu d'Ecosse
auprès du roi, son frère, en témoigna aussi une Joie 1res sen-
sible à l'ambassadeur de France et lui dit que cela mettoit ses
atïaires particulières en très bon cbemin, parce que cela reculoil
l'assemblée du parlement d'Angletei-re ". Ensuite le roi de la
Grande-Bretagne dit à M. Barillon ([iie ce n'étoit pas assez que
le Boi son maître, en faisant lever le blocus de Luxembourg, eût
bien voulu le nommer pour arbitre des ditïerends qu'il avoit avec
l'Espagne, et (lue, pour oter tout soupçon aux Espagnols, il se-
roit bon ({u'il voulût lui associer, en cette qualité d'arbitre ou
de raédiateui-, les Etats généraux des Provinces-Unies. Barillon
le manda au Roi. ijui sur-le-cbamp lui envoya l'ordre de dire au
1. l^es démêlés avec le iiape ne laissoieiit pas île pouvoir donner coup
ans all'aires teniporeli(;s de l'Etat.
2. Beau-iVère de FEuipereur, ayant épousé sa sœur, ipii étoit veuve de
Michel, roi de Poloi^ne.
3. Parce qu'il étoit dévoué à la France et qu'il voyoit hien que, si elle
s'étuit opiuià trée à vouloir avoir I^uxciuboui'ji', il aumit à la fin été con-
traint lie se déclarer contre elle.
4. 11 étoit conseiller d'Etat et depuis lonj; temps employé dans les négo-
ciations ; il avoit l'esprit doux, il étoit poli et assez capable de son métier.
.•■). Frère du roi d'Angleterre, (jui s'étoit t'ait catholique depuis quelques
années, et par là s'étoit attiré la haine de la plujiart îles Anglois et avoil
donné occasion au duc de JMonmouth, bâtard du roi d'Angleterre, de lui
rendre d'assez mauvais offices, ]iour l'obliger à sortir d'Angleterre et à se
réfugier en Ecosse, où il demeura très longtemps.
Il avoit i;u premières noces épousé une demoisellr iilie d'un chancelier
d'Angleterre , de laquelle il n'avoit eu qu'une hlle, qui avoit épousé le
prince d'Orange. En secondes noces, il avoit épousé une princesse de
Modèue.
6. L'assemblée du Parlement lui étoit contraire, piiV'f qu'il étoit com-
posé de ses jilus mortels ennemis.
A vit IL Itis-J 97
roi irAiii:li'ltMTi' ijiMl iii' Miiiloil |M»iiil (les VAdls .généraux |Mtiii'
SOS iii'Itili'es, paivi' qu'ils rii .iMiicii! Ii'op mal usé avec lui.
(lOpoiidaill r/'lal ilr ri']iirii|ii' rldil jiicii rhaiiiir, r| |;i [iliipai'l
dos iM'itii't's, (pii avoit'iil ('Ir l'imi'iiiis di'claiM's de la Fraiire,
avoiiM»! i)ris des liaisons a\ri' r||,' cl soiilriioirid ses inlri-r-ls ;
d'autres aussi, (pii a\oii'iil i-lr ses allirs. (''(nienl devenus ses en-
nemis. Le roi de Danemark, après de hni.uues iiéj-ocialions où
il a\<iil adiuilciiiinl niénaué ses inlénHs '. avoit enlin siuné une
ligue dél'ensiM' a\rc la l'^i-ancc, el Martangis -', audiassailciir du
Moi aiipi'ès dr lui. TaNail signée en son nom.
i/rl('i;lciii- lie lîraiideliourg sY'toil alis(diiiiii'iii diTlarr pour la
France saehanl bien (jne son véritable inléiV't éidji davoir occa-
sion de reprendre aux Suédois la Poiiiéi-anii'. ipi on venoit, par
le traité de Nimègue, de roMit^cr à kiii' rrsiiiiirr. Les électeurs
de Trêves, de Cologne ri i\r ."MaNcuif en laisoirnl autant, et le
premier paroissoit le plus écliaiilïé pour la Fi-ance, parce qu'il
éloit le plus exposé à ses incursions.
L'élrctt'ni' palatin avoil signé nu traité a\rc If [{oi -; et ses
ministres avoient déclaiv. dans lasscmldéc de l'rancrort, que
lenr maître ne comprenoit [las ponnpioi 1rs [Minrcs dMlemagne
ne tronvoit'Hl pas les itroijositions qur le lloi laisoit l'aisonna-
bles, puis(pie lui. qui étoit le plus intéressé, étoit prêt d"\ donner
les mains. Le ilur de Winteniberg, pressé par le voisinage de
Straslioui'g. lenoil Ir même langage, el le prince régent, son
oncle, n'étoit apparemment \enu voir le Roi jusque dans Saint-
Germain que pour lui lêmoi'jncr rempressement quil avoit poui'
ses intérêts. L'éNêqui- de .Munslt-r et (rOsnaltrucb, ([uoi([ue plus
éloigné, n'étoit pas moins bien intentionné pour la France. On
avoil cru pendant quelque temps que lélecteur de Bavière épou-
seroit la tille de FEmpereur, et ((u'ainsi il se déclareroit pour la
maison dWulriclie; mais il écrivit à Mailame la Dauphine, sa
sœur, qu'il la prioit d'assurer le Roi «[u'il n'avoil aucun enga-
gement avec FEmpereur el d'être sa caution (ju'il leroit son de-
voir à son égard. Pour le roi de Suède, il s'étoit absolument
I. Il avoil iiliisirius lois l'.iiL ï^eiuhlaul -l'avoii- «les eusa^'ouicuts avec le
parti contraire, pour se l'airo acliclor bien <-iior, l't ou elVet il avoit tiré du
lloi un f,'ros argent.
■2. En sou uoui FouUi-, maître dos rei[uèt<,'s ; il avoit '■Ir capitaine de
cavalerie eu Porlugal.
3. Moyennant une souiuii^ d"ar;^.'nt qu'on lui ivoil donuiv.
98 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
dc'clarô contre la France ^ , par l'instigation de son cliancelier,,
qui ôtoit tout à fait dans les intérêts de la maison d'Autriche.
Le duc de Hanovre paroissoit aussi déclaré pour elle, peut-être
par politique, car on croyoit que son frère, leduc de Bruns^vick.
seroit pour la France, alin d'avoir occasion d'enlever une seconde
fois l'évêché de Brème aux Suédois , auxquels il avoit été
obligé de le rendre par le dernier traité de paix. Car c'est la
politique des maisons d'Allemagne d'avoir un frère dans un
parti et un frère dans l'autre, pour être considérables de tous
côtés. Pour l'électeur de Saxe , il paroissoit être dans les inté-
rêts de l'Empereur, mais on disoit que l'électeur de Brande-
bourg, son voisin et son bon ami, travailloit à le faire changer
de sentiment.
La grossesse de Madame la Dauphine continuant heureuse-
ment, donnoit toujours de grandes espérances, qui obligèrent le
Roi, après avoir tenu longtemps les courtisans en haleine sur le
choix qu'il devoit faire d'une gouvernante pour l'enfant qui de-
voit venir, de choisir enfin Mme la maréchale de La Motlie-Hou-
dancourt ^ qui avoit été gouvernante de Monseigneur le Dauphin.
Peu de jours après, il rappela à la cour le marquis de Bussy-
Rabutin, qu'il en avoit autrefois exilé ^ Il avoit été autrefois
maître de camp général de la cavalerie légère, et ses écrits fai-
soient voir qu'il avoit beaucoup d'esprit, mais il auroit peut-être
mieux valu pour lui qu'il en eût eu moins.
1. Preiuièrcraeut parce qu'où u'avoit plus voulu lui donner sa pension
ordinaire, et ensuite par les conseils de son chancelier, qui, ayant été
longtemps ambassadeur à Vienne, y avoit pris de grandes liaisons avec la
maison d'Autriche.
2. Veuve du nuiréchal de La Mothe-Houdancourt, qui avoit longtemps
commandé les armées du lloi eu Catalogne, où il avoit pris Cordoue, dont
le pillage l'avoit enrichi, car il éloit pauvre naturellement.
Le Roi lui donna aussi la duché de Cordoue, et sa veuve, à cause de
cette duché imaginaire, avoit les honneurs du Louvre. Elle étoit de la
maison de Lusiguan ; au moins elh; croyoit en être. Elle avoit trois filles,
à chacune desquelles elle donna 100 000 écus en mariage.
L'aînée avoit épousé le duc d'Auraont, premier gentilhomme de la
chambre du lloi et gouverneur du Boulonois ; la seconde étoit mariée au
duc de Veutadour, la troisième au due de La Ferté-Saint-Nectaire, gouver-
neur de Metz.
D'ailleurs elle étoit bonne femme, et ce choix du Roi lui étoit bien
doux, ayant déjà été gouvernante de Monseigneur le Dauphin.
3. Pour avoir écrit des satires contre mille gens et entre autres contre
.M. le Prince.
Avini. ItiH^ 99
20 avril. — Lf -O'- d'avril. If lîoi ([iiiltii Saiiil-iicrniain. dont
les lià liiiiciils i|ii"il > laisoil ' coiiniitMicoiLMil df rendre le séjouT
incommode, el miiI s'élaldir à Sainl-Cloud, dans la belle maison
de Monsieiii' '•'■, son Irère nni(|iie. aver dessein d"y resler iiis(|n";"i
ce que tons les apftarlennMils de Versailles lussent en élal d èlfc
habités. Madame la Dauphine se lit apporter en chaise à Saint-
Cloud, de peur ((ue le mouvement du carrosse ne fît tort à sa
fçrossesse. Le Roi demeura quinze joui's complets à Saint-Cloud,
pendant lesquels mourut la vieille du Vijjfean. Elle étoit mèie
de Mme la duchesse de Richelieu, dame d'honneui- de Madame
la Dauphine. Mme de Kichelieu étoit veuve de M. de INms.
livre aine du maréchal (r\il>ret, et en avoit un lils , quand
M. le duc de Richelieu devint amoureux d'elle '. 11 étoit héri-
tier du .urand cardinal de Richelieu, étant Ills de sa sœur,
Mme la duchesse trAinuillon '. Mme du Viiicau étoit amie et en
quelque manière dépendante de Mme d'Aiguillon •; ainsi elle
s'opposa fortement à l'amoui- (\n duc pour .sa fille, mais inutile-
ment, car il l'épou.^a mal,L:i'é Mme d'Aiuuilloii. >Iiiie du Viixean.
depuis le jour des noces, ne voulut plus voir sa lille et lui tint
rigueur pendant plus de vintrl ans, jusqu'Ã ce que Mme d'Ai-
i,Miillon elle-même, s'étani enfin i-accommodée avec son hls et sa
helle-tille. lit le raccoinmudenn'iil de M. de Richelieu avec Mme
du Vigcan. i|iii iic lui vouloit du mal qu'à sa ct)nsidération.
Pendant qu on éloil à Sainl-Cloud, on vit à la cour le prince
Adolphe de la maison palatine, avec ses enfants. C'étoit lui qui
avoit reçu du i-oi l'investiture du duché des Deux-Ponts et qui lui
en avoit fait le serment de lidélité *^.
Dans le même temps, le Roi vint un matin à Paris avec la
Reine donner le nom à la grosse cloche de Notre-Dame ", qu'on
1. Il y faisoit taire cinq pavillons en saillie, au vieux château bâti par
François I"", pour agrandir les appartements.
2. Elle avoit une vue surprenante. Paris lui servoit de perspective ;
mais ce qu'on y aduiiroit le plus «Hoit une i,'alerie et deux salons peints
de la main de Milliard, le plus habile peintre franeois de son temjis.
3. Elle étoit beaucoup plus ûf^ée que lui.
■\. Elle étoit veuve de .M. de Combalet. simple ç^entilhomme de liasco-
gne, et avoit, pendant le ministère de son frère, acheté la duché dAig^uil-
lon, qu'on avoit rétablie en pairif eu sa faveur.
5. Elle lopeoil chez elle.
6. Il lui iniporloit peu à qui il se Hoit, car on assuroit que ce duché
ne lui apparlenoit poiul. mais au roi de Suède, par légitime succession.
1. G'éloit ré'dise i-allié.lrale.
100 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
avoit fondue de nouveau. Le lendemain, il vint dîner à Ver-
sailles et assista à la bénédiction que M. l'archevêque de Paris
fit d'une chapelle neuve que Sa Majesté avoit fait bâtir et où
elle avoit fondé un nombre de prêtres de la Mission pour y faire
tous les jours le service divin, comme dans les paroisses les
mieux réglées. Quelques jours après, le Roi alla à Paris avec la
Reine et toute la cour voir TObservatoire ' et l'hôtel des Inva-
Udes -, deux magnifiques ouvrages du Roi, qui dévoient être
d'une grande réputation pour les siècles à venir.
On sut en ce temps- là que le Pape avoit appris la nou-
velle déclaration du Roi donnée par Sa Majesté touchant l'infail-
libilité du Saint-Père, à la prière du clergé de France, et que
Sa Sainteté en étoit evtrèmement otïensée : cependant on espé-
roit que comme un bon père il excuseroit ses enfants et n'agiroit
pas contre eux à la rigueur. On apprit pourtant peu de jours
après qu'il avoit envoyé un lu'ef en France ; mais on ne disoit
pas encore ce (pi"il conlenoit . et l'on tint longtemps la chose
secrète.
Cependant les bruits de guerre se renouveloient plus que
jamais, et ce tjui les confirma davantage fut l'augmentation que
le Roi fit de^oO compagnies de cavalerie et de cinq hommes par
chaque compagnie de dragons. On disoit aussi que les plénipo-
tentiaires de l'Empereur à Francfort insistoient fortement pour
(|ue le Roi rendît Strasbourg et Casai, et c'étoit vouloir absolu-
ment la guerre que de s'aheurter à cette proposition, puisqu'on
savoit bien (pie le Roi ne consentiroit jamais à rendre ces deux
places.
Sur la lin du séjour à Saint-Cloud, il arriva une querelle
1. Grand ùilitice situé ;iu-dessus de la porte Saint-Jacques et de la porte
Saint-Victor, iiue M. Gilbert avoit mis au Roi en tète de bâtir pour y
faire observer les mouvements des astres ; en efï'et, il y avoit là un nombre
d'astrolo-fues et de mathématiciens qui travailioieut.
Ce dessein paruissoit noble, mais dans le fond étoit une grande dépense,
absolument inutile.
2. Grande maison que le Roi, de l'invention di' .M. de Louvois, avoit
fait bâtir, et fondée d'un gros revenu pour servir de retraite aux officiers
et soldats estropiés à son service. Il y en avoit alors plus de 2000. qui y
étoient traités i-t t-ntretenns fort honnêtement ; l'ordre y étoit merveilleux,
et M. de Louvois y avoit établi une règle; admirable.
Rien n'étoit plus magnifique que cet établissement, rien plus grand,
rien plus charitable, rien iilus utile ni plus digne <la Roi, ni plus glorieux
pour lui.
Il MAI ItiS-J Kll
assez violente entre le marérlial ihu- di' Luxeniltouiy, ( aj»itaint'
lies fjfariles du corps, et le man|iiis de Rhodes ', grand niailii-
des cérémonies de France. Ce dt-iiiin- étoit amoureux de Mlle de
TonneiTV -, tille (riioiinciir df Madame la haiiidiiiir. iii'oclic pa
rente du duc de Lu\emliourg, et, comme on ne \n\oit pas i\\u:
cet amour pût produire un mariage avantageux ik.iii les parties,
les parents do la demoiselle s'y opposoieni, ce ipii liU cause de
la querelle, (|ui alla jusiiu'à des menaces de coups de bâton-',
mais elle fut accommodée par des amis communs.
MAI HiS^
6 mai. — Le sixième de mai, le Roi quitta Sainl-Cloud [lour
venir s'établir à Versailles, où il souliaitoit d'être depuis long-
temps *, (|uoi(pril lût encore rempli de maçons, dans le dessein
d'y demeurer jusqu'après les couches de Madame la Dauphine.
qui fut obligée de changer d'appartement le second jour qu'elle
y fut arrivée, parce (|ue le bruil renqM'-clioit île dormir.
9 mai. — Le neuvième, on fut éclairci de ce que contenoil le
bref du Pape, parce qu'il fut lu pai- les prélats de l'assemblée.
8a Sainteté faisoit réponse à la lettre ipi'ils lui a\ oient écrite
au sujet de la régale : (|u'elle trouvoil fort étrange tout ce (|iril>
avoient fait sui' ce chaiiilre, et (pi'elle ne compi'enoil pas (pie,
1. Gentilhnuiine «If grande maison, hiave et très agréalilr ilo sa per-
soune, mais dont les affaires étaient en mauvais état, sans apparenct' de
les raccommoder, son liumeur étant plus capable de les gâter ipn- de les
rétablir.
2. Elle étoit de iilliistre maison des comtes de Tonnerre, mais d'une
beauté peu capable de l'aire des comiuêtes, si elle avuit i-n moins «l'e-^pril.
.3. Ce lut Rbud.'s qui en menaça le maréclial, lequel, m- l'ayant jias en-
tendu sur-le-cbamp, prit b' parti d'un bomnn- d'esprit quand on le lui
conta et traita tinijours Hliodes dlmnime qui avuit pirdu l'esprit. En
effet, la réputation du maréebal étoit au-dessus de cette insulti-. Li- Roi
auroit pris le parti du maréclial s'il avoil voulu, et RbodfS auroit fini se?
jours dans une prison pour avoir insulté un maréclial de France dans la
maison du Roi, après les rigoureuses ordonnances que Sa .Majesté avoil
faites flepuis'peu, sur le suji-t des querelles; mais le maréclial intercéda
pour lui et ne laissa pas de le perdre dans l'esprit du Roi.
4. Il aimoit cette maison avec une passion démesurée, y ayant déjà dé-
pensé plus de cinquante millions; aussi étoit-elle d'une grandeur et dune
magnificencf surprcnantf. mais daIl^ une tré< vilaine situation.
102 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
ayant un Roi aussi pieux et aussi zélé pour la religion qu'étoit
le leur ', ils eussent manqué à leui- devoir, en ne l'avertissant
pas des choses (juil ne leur éloit pas permis d'ignorer et que ce
prince ne savoit pas. Que pour elle, voyant qu'il avoit fait des
décisions qui n"étoient pas canoniques, elle les avoit cassées,
par le pouvoir qulls reconnoissoient eux-mêmes qu'elle avoit de
juger les questions de droit ax cathedra -. On ne doutoit pas
que le bref nembarrassà t extrêmement les prélats de l'assem-
blée, et Ton ne voyoit pas par (juel moyen ils se pourroient tirer
de cette intrigue : car, s'ils en appeloient à un concile général,
on ne doutoit pas que le Pape n'en indiquât un sur-le-cliamp,
dans lequel ils n'auroient peut-être guère de satisfaction : et
ce qui les embarrassoit le plus étoit que la rigueur que le Pape
tenoit au sujet de la régale leur en faisoit appréhender davan-
tage au sujet de la déclaration qui donnoit atteinte à son infail-
libilité.
Quelques jours auparavant, il a^oil couru un bruit que le duc
de Hanovi-e avoit vendu ses troupes aux Espagnols ; mais on sut
bientôt après que cotte nouvelle étoit fausse ; (pie ce prince, à la
vérité, se trouvoit assez embarrassé de ses troupes, n'ayant pas
assez de force pour en entretenir un si grand corps, mais qu'il
n'avoit pas encore pris le parti de les vendre, et que, s'il avoit
louché de l'argent des Espagnols, c'étoit de l'argent qu'ils lui
dévoient, et qui lui avoit été ac(iuitté pour eux par le prince
d'Orange. Onassuroit (jue le duc de Hanovre avoit fait demander
à son frère, le duc de Zell. la princesse, sa lille, en mariage, pour
son fils, soit dans le dessein d'attirer ce prince dans le parti de
l'Empereur, ou bien pour avoir beaucoup d'argent comptant
qu'il avoit amassé pour donner en mariage à sa fdle ^ qui ne
pouvoit par les lois d'Allemagne hériter du duché de Zell \ Ã
cause de certaines conditions (pii ne lui ]i]aisoient pas.
1. Ge bref étoit très bien fait et très bieu écrit, et, eu louaut le Roi,
avec préméditation ot affectation, il le taxoit sérieusement d'être ignorant
et de se liiisser jrouvcruer par clés prélats passioiniés.
2. C'fst-ù-dire avec tout l'appareil du succi-sscur de saint Pierre, dan?
9a chaise, pontificale, assisté des eardinaux.
3. Il i'avMit eue d'imc simple <lemoiselle françoise qu'il avoit épousée,
laquelle le poiissoit encore à amasscir de l'argent pour donner à sa fille.
3. C'étoit un partage de la maison de Bruns-wick, et les filles n'héritent
point en Allemagne des souverainetés.
10 MAI I()H;2 io:-i
On (lisoil aussi (|iit' les lioiiprs de IKiiiitcroiir marclioit'nl vers
1,1 l'iaiii'oiiit* pour s'approclKT (le l'Alsace; uiais il Ninl uuf nou-
\i'll)' (•(UltlMirc. p;i|- laipirllc (III ;issilloil iprcllcs lit- (IcNuiciil iii;ir-
,|ifi- (pi'iMi iiiiiis (latiril. Opr'udaiil les Suédois piTssoicnl cx-
in-iiicniciil II' roi dAniiicIcri'i', pai" leur aiultassadcur, (rcnlroi-
i\<'c t'iix dans la liiiiir dr lEspatriio, de rEnipcivur el des Hul-
hindois, sous prrlrxlf dune lilierté de couiuierce entre J'Au-
-li'lrrrc et la Suède t|iir le Kii de la (irande-]{ie(a,i,Mic leur avoil
l'ait proposer il \ avoil longleni|)s '.
10 mai. — Le dixième de mai, le lloi donna ronire aux com-
paunies di> i^endaiMues et de clievaii-léuers de sa iiarde - de
mai'flier vers la Irontièrc ', et cela lit ci'oin^ encore plus l'orte-
ment aux coui lisiins (pi'ils verroient luenlôl l;i unene.
En ce tenips-lii. il ;iiri\a en France un Iremldeuieul de lene,
-cpii donna au vulujiiic daiitanl plus de matière de discourir que
•ces sortes d'elïels naturels n'avoient pas accoutumé d'arriver en
France, où le premier qu'on > \il arriva Tannée du niariaire du
lloi. du côté de Bordeaux'; mais il étoil inouï qu'il tïit arrivé
aucun tremblement de terre du côté de Pai'is. Celui-ci ne fut pas
violent dans cette grande ville, la plupart de ses hahitanls ne
s'en étant i)as seulement aperçus, à cause ijiiil arri\a entre dt>u\
■et li'ois Meures a[irès minuit. l*eii de nens le sentirent à Versailles
où la cour étoil altws ; mais, en ("-liampauiie el en liourgo^rne, il
•se lit counoitre plus sensililennuit par la cliiite de (pu'hpu's mu-
.railles et de qutdqiies cheminées, et en Lorraine par la ruine de
plusieurs édilices tout entiers '. 11 y avoit des gens ipii disoient
ipie c'étnit un avertissement du ciel. i|iii moiilroil |iar là ((Hiiliieii
1. Il y avoit lonfîteiiiii? (\nt' lo roi dAn^dolt'nv avoit fait iiropnser au roi
â– lit! Suoile il'tHahlir lo romiiiorco entre les .'^ujcls ilo leur? ilfiix couromir.s,
et Ii'3 Suédiiis, dans la conjoiirtum (|ai se prr'sriitoit, accoptoirnt imii
rjeulement ce que ïo roi <r.Vnf.ditiTri' leur propusuit, mais ileniaiuloiiMit
uirmi' à fairo avec lui uni' ll^fuc ofTcnsive et défensive.
2. Ces deux conipaf{nies, qui éloii'ut li-s jilus anciennes de la ;.'inilar-
mi'rie du royannu-, avoient mie gloire toute particulière,, qui éloit de
n'avilir jamais été battues, (lelle des gi'udarnu's éluit ciunmandéi- par
M. de Souhise, de la maison de Hnlian ; et celle des chevau-légers par
M. le due de Chevrcuse, lils do .M. le duc de Luvnes et «.'cndre do
M. Ciilbert.
:t. C'ost-à -dire en Lorraine, car elles allèrent à Veidun.
i. Le Roi étoit à Bourj^, petite ville de «iascogne, quand il airiva.
"i. Kntrc autres l'abbaye de RLOiirouionl , qui lut firesque toute ren-
versée.
d04 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGIIES
il désapprouvoil la conduite de la France avec Rome. Mais la
cour raisonnoit bien ditïéremment, et le Roi, a\ant su que les
courtisans prenoient la liberté de discourir fortement sur cette
matière, avoit témoigné n'en être pas content et même avoit mar-
qué quelques-uns de ceux (jui tenoient ces sortes de discours '.
19 mai. — Le dix-neuvième de mai, on eut nouvelle que le
cardinal d"Estrées avoit eu une conférence de trois heures avec
le Pape, dans laciuelle il avoit représenté à Sa Sainteté qu'on la
trompoit quand on lui faisoit entendre que les évêques de France
avoient dessein de la choquer, que les opinions qu'ils soute-
noient n'étoient pas nouvelles, qu'elles avoient été soutenues
depuis longtemps, et que saint François de Sales -, dont il liono-
roit la mémoire, avoit été du même sentiment, comme il le
pourroit voir par une de ses lettres qu'il lui apportoit ; (jue
les prélats de France n'auroient pas songé à s'assembler s'ils
n'avoient remarqué (|u*on attaquoit injustement la réputation de
leur roi, et (ju'ils n'avoient eu aucun dessein que celui de la
défendre ; qu'en son particulier, il étoit tellement persuadé de
la justice des propositions qu'ils soutenoient et de la mauvaise
intention de ceux ^ que Sa Sainteté employoit pour ces sortes
de matières, ([u'il la prioit de faire venir tous ses docteurs dis-
puter en sa présence contre lui, se faisant fort de les convaincre
d'erreur et d'ignorance, principalement en ce qu'ils alléguoienl
du concile de Lyon, dont ils expliipioient fort mal la doctrine \
On ajoutoil que le Pape avoit goûté les raisons de ce cardinal
et (ju'il en a^oil paru fort adouci.
1. I.a Ri'iiie, .Miulanic la DaupliiiiL', le vieux maréchal de Villeroy, le din-
son fils, le duc de Cliarost et le duc de Créqui ; on disoit même quou
leur avoit donné sous main l'avis de ne plus parler si librement à favenir.
2. Kvêque de Genève, d'une émineiite piété; il vivoil sous le rèstne de
Louis Xlll.
'.i. C'étoit particulièrement un certain Favoriti, grand ennenù de la
France, qui, en se déchaînant contre elle, avoit espéré d'obtenir le chapeau
de cardinal; mais il n'avoit pas encore pu réussir.
•i. On prétendoil que Favoriti, qui composoit les brefs du Pape, avoit
tronqué les passages du concile de Lyon, se servant de ce qui pouvoit
être contre la régale et laissant ce qui la favorisoit. Les gens éclairés as-
snroient aussi que le dernier bref ipie le Pape avoit envoyé n'étoit pas si
bien fail (pie les antres, et même qu'il y avoit dedans plusieurs faussetés :
et ci'S discours faisoient triompher l'archevêque de Reims, qui étoit piqué
de ce que le Pape n'avoit jias approuvé la lettre du clergé de France, don!
il étoit l'auteur.
MM itisi' lor.
A ])Oii j>i(''s dans Ir iiiriiio lt'm|is.lr Jîdi ml une Irorrc alliuiiir
lie Lîdiilli', (jiii k' iciidil hoilciix poiii- ([iirl((ii('s joms. Il fn uvoil
eu mil' inviiiicre dès le dernier lii\ ri ri n'a\(>il pdini laii ilr r,i-
con, roniiiic t'ont ordinaii-iMiicnl liiii> lr> autn-s. d a\(iiii|- ipir
c'étoit la goiiltr.
Cependant Monsei^iirni' ir haii|iliin avdil, |ioiii- le divei-tir. be-
soin de faire nne coiirsr de iia.mie >■[ de (êtes ', et pour cet ell'el
il a\oit composé deii\ i|iiadrilles '. de si'pl pei-soiiiies (diaciine :
la |nviiiière ridii la sienne, la seconde étoit celle de M. \f inincc
di' La l!(>i|ie-siii-Von. Les douze seiî;n(Mirs cpii dcAolnil aM)ir
riKiiiiH'iir d l'Ire de la niiirse ayani éh' iinniniés |iar Monsei-
liiieiir, aliii iinil ii) eùi poiid (ra\anta,<ie d"un cùlé ni d"autre,
Monseiuiiriir il M. le prinrc de la Roclie-sui-Yon tirèrenl au
sort à i|iii ili(ti>ir(iil le premier, el, le choix étant écliii à Monsei-
gneur pour choisir alternati\ement, M. le duc de Vendôme ''.
M. le comh:' de Bi-ionne S M. le prince de Turenne •', M. le mai--
1. C'est nue espèce de jeu à cheval inventé par les Mores d'Espajine ou
par les Espafinols. qni avoient la guerre contre i;nx, pour rendre les
iiommes adroits à combattre à cheval avec la lance, le salire et l'épée.
C'est piiurqnoi ou essaye d'abord d'emporter avec la laucr une tète de
carton qui est au bout d'un pivot assez élevé pour apjtreudre à donner
ilans un coniliat effectif un coup de lance dans la tète de sou eiuieuii.
Kiisuite on l.mce un dard à une autre tête qui est sur un jtivot. et à une
liiiure qui est appliquée sur un placard de bois, jtour apprendre à jeter nu
javelot avec justi'sse ou dans la tèle (l'un boniun', ou dans un liouclier.
V.uitn on euqiorle avec l'épée une autre tète qui est sur un petit jiieu tout
'•outre terre, pour apprendre à donner un coup d'épée à son ennemi
quand il est à terre. La course de bague servoil aussi à se rendre adroil
,t donner de la pointe de la lance dans la visière du casque ; et ces txer-
cici's, (pii étoieni autrefois tous nécessaires, ne sont plus présenteuieul
que des jeux, parce que la manière île faire la guerre est absolument
changée.
2. C'est un mot espagnol qui signilic une troupe de gens à cheval.
:t. l'elit-iils de César, duc de Vendôme , qui étoit lils naturel du roi
Henri IV et de Gabrielle d'Kstrées. C'èloit uu prince qui, avec beaucoup
d'esprit el de valeur, étoit extrêmement adroil à toutes choses. Le Uoi
l'aimoil beaucoup.
i. Prince de la maison de Lorraine, lils de M. le comte d'Armagnac,
iirand écuyer de France, et qui avoit la survivance de celte charge. .^L h-
comte d'Armagnac étoit fils du brave comte d'Ilarcourl.
"i. Il étoit fils aîné de M. le duc de Bouillon, grand cliambcllan de
France, el avoit depuis peu la survivance de cette charge. Ils cjoient de
la maison de La Tour i-u Auvergne. Mais le maréchal de Bouillon, lein-
;.'rand-père, ayant épousé l'héritière de la maison de Bouillon !>a .Mank.
qui mourut sans enfants, ne laissa pas d'en gaider le bien qui ne lui ap-
parteuoit pas, et snrtoiil In piincipauté de Sdiau, qu'il échangea ensuite
lOG MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
quis de Soyecourt ' , M. le marquis de Boiiligiieiix - et M. le
chevalier de Mailly \ M. le prince de La Roclie-sur-Yon choisit
M. le prince de Commercy '% M. de Valentinois % M. le prince
de Tingry \ M. le marquis de Bellefonds ", M. le comte de
Roucy* et M. le marquis de Molac". Mais le marquis de Bouli-
gneux s'étant hlessé à la jamhe en s'exercant à courre les tètes,
et le maréchal de Bellefonds ayant envoyé le marquis son fils Ã
Toulon pour s'eniharipier sur les vaisseaux du Roi qui alloient
faire la guerre aux corsaires d'Alger, Monseigneur mit à la place
de ce dernier M. le comte de Marsan ^\ et M. le prince de La
contre de -irands domaines en France avec le roi qui y régnoit alors, et
dans la siiite le fameux maréchal de Turenue obtint du Roi le rang de
prince pour lui et pour sa maison. Le jeune seigneur étoit assez adroit et
sortoit de rAcadémie.
1. Jeune fientilhomme de Picardie, de condition et fort riche, fils du
défunt marquis de Soyecourt, chevalier de l'ordre, qui avoit été maître
delà garde-robe du Roi et qui étoit mort grand veneur; il n'étoit ni adroit
ni maladroit, mais honnête gentilhomme et fort sage.
■2. Jeune gentilhomme de Bourgogne de très bonne maison, assez adroit
et fort honnête garçon.
;!. Gentilhomme île condition de Picardie, jeune et bien fait, assez ma-
ladroit, d'une humeur assez douce.
4. Prince de la maison de Lorraine, jeune, adroit à cheval et fort hon-
nête "areon. Il étoit fils de M. le prince de Lillebonne, troisième enfant
de -M. le duc d'Elbeuf, i(ui étoit alors l'aîné des princes de la branche de
Lorraine ([ui s'étoit établie en France.
;i. Fils du prince de Monaco, duc de Valentinois, jeune et extrêmement
grand, maladroit, revenant d'Italie, où son père l'avoit envoyé.
6. Fils du maréchal duc de Luxembourg, capitaine des gardes du corps,
de la maison de ^lontmorency, il portoit le nom d'une principauté qui
appartenoit à sa mère. Jeune, assez adroit et fort sage.
7. Fils du maréchal de même nom, et reçu eu survivance de sa charge
de premier écuycr de ;Mme la Dauphine. Jeune, assez adroit à cheval,
et marié depuis peu à la, lillc du duc Mazariu, qui étoit tds du feu maréchal
de La Meilleraye, et héritier du cardinal Mazarin, duquel il avoit épousé
une nièce, nommée Hortense Manciui, la plus belle femme de s(ni temps.
8. Jeune et fait à peindre, mais maladroit en tout, d'ailleurs iKumète gar-
çon, fils du comte de Roye, de la maison de La Rochefoucauld, et huguenot.
0. Jeune gentilhomme de Bretagne, di; la maison de Rosmadec, fils du
marquis de Molac, lieutenant général pour le Roi eu Bretagne, et gouver-
ni^ur de Nantes. 11 étoit assez adroit à tout et particulièrement à la danse.
Il avoit épousé Mlle de Roussille, sœur de -Mme de Fontanges, maîtresse
du Roi ; et, quoiqu'elle fût morte, le Roi lui avoit donné, en faveur de ce
mariage, les survivanct!s des charges de sou ]tère, avec augmentation d'ap-
pointements.
10. Prince de la maison de Lorraine et le cadet des cinq fils de M. le
comte d'IIarcourt, au(|uel il ressenddoit beaucoup de taille et de visage.
Il ii'éloil plus fort jeune, mais il étoit adroit à toutes choses; il chantoit.
MAI l()8-2 107
Rocln;-sur-Yon pi'il M. I(^ princt' irHarcoiirl '. Lo |ii-i\ de ces
«ourses éloit de Targenl (lue ceux qui couroieul avaient mis. et
les vainqueurs dévoient le partager entre eux. On counil dune,
la bague d'abord en présence du Roi. de la maison loxah- et de
toute la cour, et le parti (b' Monseigneur remporta de beaucoup;
mais les uns et les autres ayant ensuite couru les tètes, le parti
<le M. le piince de La Rocbe-sur-Yon gagna d'une tète seub;-
ment; ainsi la partie lut remise à un autre jour. On courut donc,
€t cette seconde fois le parti de M. le prince de La Rocbe-sur-
Yon gagna la course de bague et auroil aussi gagné celle des
têtes, sans plusicins accidents ijui ariivèrenl à ceu\ de son
parti, ce qui lit gagner celui de Monseigneur, de sorte que la
•tiourse fut encore remise à une auti-e fois -'.
Dans ce temps-là , le Roi lit une distribution de bénélices : il
donna Tévèclié de Sèes à l'abbé Savary \ aumônier ordinaire de la
Reine, l'évècbé de Clermont à M. Tévèque de Mà con, frère du mar-
quis de ïilladet ', capitaine des Cent-Suisses de la garde (hi Roi;
Tévècln^ de Mà con à l'abbé de Saint-Georges, comte do Lyon ^,
■dausoit et des^inoit très bien. 11 étoit brave et bou liomiiie de clieval et
avoit lesprit badin et très agréable auprès des dames.
1. Priuce de la maison de Lorraine, un des plus adroits hommes de sou
temps, et très brave. 11 étoit fils du <omte dHareourt, le jeune, c'est-à -
dire du neveu du praud comte d'Harcourt, car il étoit le second des lîls
ilu duc d'Elbeuf. son frère aiué. Le prince d'Harcourt avoit épousé une
des lilles du feu comti- de Brauoas, Iréri,' du bossu duc de Villars, et sa
fepimr étoit d'une grande itiété.
2. Cette dernière course fut «anse dr plusieurs querelles , t-utre autres
dune entre M. le jtrince de La Hoilu'-sur-Yon et .M. le Grand, le pre-
mier Si' plaignant que l'autre avoit jugé mal à propos et que ce juge-
unnt l'avoit fait perdre ; ces querelles furent cause qu'on ne recourut plus,
(|uoiqne le prix n'eût lias été gagné.
.!. I)'uui! médiocre f.iiiiilli- de Paris, mais d'ailleurs honnête homme, il
y avoit trente-deux ans ipi il étoit au seiTice de la Reine, et on lui avoit
■déjà refusé plusieurs évècliés ; mais sa jiersévéraiice l'enqiorta, et il se
servit à propos du crédit que la Heine avoit <lepuis quelqui; temps au-
près du Itoi, c'est-à -dire depuis qu'il n'avoit plus de maîtresses.
'i. Cétoient des gentilshommes dr liascogue, dont le père, qui étoit lils
d'un capitaine au régiment dfs gardes, épousa la sœur de M. Le Tellifr
dans les commencements de sa fortune. Ainsi le marquis de Tilladct étoit
cousin germain de M. di' Louvois, qui avoit iteaucoup d "amitié jiour lui
et qui le poussa si loin qu'il le lit lieutenant général, maître de la garde-
robi' lin Roi et ensuite cai>itain.' de ses Cent-Suisses par la démission du
marquis de Vardes, (pii étoit depuis longtemps exilé.
'■'). Cette dignité de coude apparti.'iit aux chanoines di' Saint-Pothin de
Lyon, lesquels font da:^ preuves de noblesse très exactes pour entrer dans
-ce (-haiiilre.
108 MÉMOIRES DU MAROUiS DE SOURCHES
Tun des députés de rassemblée du clergé : et une abbaye à l'abbé
de Monlmoreau '.
Peu de jours apiés mourut la ]»onne femme Mme la duchesse
d'Angoulème -, â.aée de plus de quatre-vingts ans; elle étoit veuve
de M. le comte d'Alais, fds de M. le duc d'Angoulème, qui étoit
fds naturel du roi Charles IX.
On apprit dans le même temps que 31. le duc de Verneuil %
lils naturel du roi Henri IV, étoit extrêmement malade, et, comme
il avoit plus de ciuatre-vingt-deux ans, on ne douta pas qu'il ne
mourût de cette maladie. Les courtisans, ipii avoient de tout
temps destiné le gouvernement de Languedoc à M. le prince
de Conti, parce que Monsieur son père l'avoit longtemps pos-
sédé, commencoient par avance à lui en faire les compliments,
qui servoient à lui faire supporter plus patiemment une fièvre
tierce dont il avoit déjà eu quelques accès. Mais M. le duc de
Verneuil mourut, et la nouvelle de sa mort étoit à peine arrivée,
que le Hoi donna le gouvernement de Languedoc à M. le duc
du Maine, son llls naturel"; et, comme il étoit en bas 'âge, il
donna le commandement dans cette province à M. le duc de
Noailles ', son capitaine des gardes du corps, avec 40 000 livres
1. (ieiitilliumuit' de Poilou, homme dC-prit, parent de .M. de Montes-
pan, qni lui lit donner ce bénéfice.
2. Elle étoit de la maison de La Guiclie. de laquelle sont MM. de Saint-
Géran.
3. 11 étoit bâtard du roi Henri IV et de Mme d'Antragues, à laquelle ce
prince donna depuis la duché de Verneuil. C'étoit le meilleur homme du
monde, et le pUis jzrand chasseur. Il avoit eu longtemps de grands béué-
lices, et même lévêché de Metz, et sur ses vieux jours il les avoit quittés
pour épouser la veuve du duc de Sully, qui étoit belle femme et fille du
chancelier Séguier.
4. Les courtisans fiicnt bien (1rs raisonnements sur ce sujet, sachant
que Mme de Maiuteunu, ([ui avoit tout pouvoir auprès du Roi, n'aimoil
point Mme de Montespan, mère de 1\I. le duc du Maine ; mais les plus ha-
biles croynieut que Mme de Maintenon avoit obligé le Roi de faire ce
l)résent au fils de Mme de Montespan parce qu'elle aimoit tendrement ce
jeune prince, duquel «-lie avoit été gouvernante, et qu'elle avoit été bien
aise de faire voir au public que si Mme de Montespan avoit fait sa fui-
tune. elle la payait alors de même monnoie en établissant son fils, bien
loin d'être ingrate, comme elle l'en accusoit ; enfin qu'elle avoit voulu
faire comprendre au Roi qu'elle n'avoit rien de cher que ce qui lui étoit
cher à lui-même, puisqu'elle le pressoit de faire du bien à ce jeune prince,
quoitiue Mme de Montespan, sa mère, eût de si méchantes intentions
contre elle.
:;. Il étoit fils du dcfuul duc de Noaillfs, aussi capitaine des gardes du
corps, li-quel s'étoit fait duc i-t pair i»ar son habileté, car on disoit que.
MM \C^H'2 109
iVappoiiitonioDls, cl l;i oliai'^v de capilaiiic dos gardes de ce
Jeiiin' priiici' au iii;ii(pii> de .Moiilclu'vrfiiil ', ipii (''loil son 'joii-
verncur, ot cet omploi lui drvdii \ali)ir lli OOll livirs de icnic.
Parmi ces iioiividlcs piiriicnliriTs. (ni m drliiinil mic de plus
'grande consôquciict' pour le i'(i\;iiiiiii', cir nu as>iii(Hi (pu- le
pape cnvoyoil ou Franco un louai " hih'ii' '-', ddid la présence
iiuroil forl ouibarrassô los prôlats ipii cuinposuienL l'assemblée
du clerp,é, car ils n'auruionl pas pu lin ndiiser d'être présent Ã
toutes loni's séances, puisipTil anroit représenté le pape en per-
sonne. Cependant il soudjioit ipie ce dessein faisoit voir que
rintention du papo alldit à accommoder les afïaires, et qn'il
n'envovoil un lé.ual (pu- pour los aplanir ot leur faire prendre
le chemin de la douceur. On Jie laissoit pas, dans l'assemblée du
clergé, de travailler à examiner le dernior linf de Sa Sainteté et
de le confronloi' à la lettre que M. l'arclioNéquo de Reims avoil
composée au noui t\o tous les prélats assoiublés, (pi'on avoil
iMivoyéo ;iu papo (\t' leur pari, ol dont ri' bref •' éloil propre-
ment la ré[)onse. l>o sorte (jue, en examinanl tous les termes
de la lettre. M. rarchevéque de Paris liou\a à redire à quel-
quos-inis (pii s\ roncontroient, et, M. l'airlievèque de Reims
s'étant imaiiiné (\n"\\ ne le faisoit (|ue pour lui faire tort, ils
se prirent de pande, et MM. les évoques de Meaux ' ol de
du leuijis ijne le Uoi iHuiL l'iicore ji'iine, — c'est-a-iiirr nu piii uiirés lu
mort du cardinal Mazariu, — il lui luisoit sous uiain donner des appivhoa-
sious i)onr sa vie, feifjnant aussi des avis qu'on lui avoit douués di.' gens
• ini avoienl dessein d'y alteuler, et s'étoit par là rendu nécessaire.
Celui-ci avoit ou l'esprit dètre l'intime de .Mme de Muntespan. lanii par-
ticuliiT de .Mme de Funtanges, sans être brouillé avec .Mme de .Mainteuou,
et cela avec des manières qui iiaroissoieut aussi peu Unes qu'agréables. Il
«toit outre cela gouverni-ur du Roussillon l't «le Perpignan. Il avoit épousé
la tille du duc de Buiu'iionville.
1. (leMlillicimmi- lin Vexin que .Mme île .\laintenon avoit lait gouver-
neur de M. le duc du .Maine, peut-être en dépit de .Mme de .Montespan,
parce que sa fename éti)it.sou intime amie. Elle lui avoit aussi fait donner
la cliargi^ de gouvernante des filles d'honneur de .Mme la Uanpliine.
2. C'est-à -dire qui avoit toute l'auloiité iju'anroit pu :iv<iir le jiape eu
personne.
■L Ce bref étoit beau, aussi biiMi qm; tous ceu.K qui l'aviiient précédé au
sujet de la régale; mais monsieur le Prince, qui élnil im homme d'un
mi'rveilleux esprit, assuroit qu'il n'étoil pas si- bien écrit qui' les autres, et
même que la phqiarl des eilalions n'en étoient pas véritaldes.
't. 11 s'appeloiL Bénigne IJossuet, frère d'un maître des reipiêles, origi-
naire de Dijon, en Bourgogne ; il avoil d'abord été l'ail évêipie de Con-
dom, par la réputation qu'il s'étoit acquise en prêi.haut, étant un des plus
liO MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
Chà lons ' prirent hautement le parti de M. Farchevêque de
Reims, qu'on disoit n'être pas le plus raisonnable. Peut-être que
ce démêlé, joint à Tappréliension d avoir un lé.uat en France,
fit remettre peu de temps après les séances' du clergé -.
Sur la fin du mois de mai, le Roi donna Fintendance deLyon-
nois à M. d'Amboille. maître des requêtes, fils de M. d'Ormes-
son ^ et digne héritier de sa vertu. Cette intendance étoit va-
cante par le retour de M. du Gué \ sous-doyen des conseillera
d'État, lequel, après avoir longtemps gouverné le Lyonnois avec
applaudissement, avoit demandé à venir se reposer et jouir de
sa dignité.
JUIN 1682
Le commencement du mois de juin fut signalé par Fexil d'un
grand nombre de personnes considérables accusées de débau-
ches ultramontaines " ; le Roi ne les chassa pas de la cour tous
grands prédicateurs de son temps. Ensuite il avoit permuté son évêché
contre un prieuré, et enfin sa haute réputation le lit choisir pour être
précepteur de monseigneur le Dauphin , lequel, venant à se marier, il fut
premier aumônier de madame la Dauphine, et ensuite le Roi lui donna
révêché de ^It;aux.
C'étoit un des plus renommés évèques de France ; et il avoit, pendant
la grande faveur de .Mme de Montespan, soutenu ouvertement le Roi dans
les desseins qu'il .ivoit de la quitter p3ur se convertir. 11 servoit encore
l'Église actuellement par ses écrits contre les hérétiques, mais on auroit
souhaité que dans l'assemblée du clergé il ne se fût pas si fort emporté
contre les intérêts du pape.
1. Jeune évèque, homme de bien, frère du duc de NoaiUes. Il avoit
d'abord été évèque de Cahors.
2. On disoit que l'assemblée étoit remise, mais tout le monde la croyoit
tout à fait rompue.
:j. 11 avoit été longtemps maître des requêtes avec une haute réputation
de probité, mais il s'étoit impatienté et avoit vendu sa charge. Il n'avoit
pu depuis parvenir à être conseiller d'État, quoiqu'il méritât mieux de
l'être que la plupart de ceux qui l'étoient.
4. Il étoit beau-frère de monsieur le chancelier et avoit bien servi le Roi
dans cette intendance, où il falloit avoir bien des ménagements, parce que
M. l'archevêque de Lyon, qui étoit aussi lieutenant général de la province
et frère de M. le maréchal de Villeroy, qui en étoit gouverneur, y avoit
toute autorité depuis longtemps et en étoit extrêmement jaloux.
ij. Tous ces jeunes gens avoient poussé leurs débauches dans des excès
horribles, et la cour étoit devenue une petite Sodome. Ils y avoient même
fortement engagé M. le comte de Vermandois, amiral de France, fils na-
turel du Roi et de .Mme la duchesse de La Vallière, lequel n'avoit que qua-
.11- IN itîs:> m
i'i l;i fois, mais il r\lla d aliuiil 31. le pi iiice de I.alîoclic-siii-Yoïi,
(|n'il envoya à Cliaiilill> auprès de monsieur le Princr. son oncle :
M. le prince de ïureiuie, el M. le manjuis de ('iv(|i!i ', jcipiei
cul ordre d'aller à Slrasbourii Joindi'C le régiment roud d'infau-
lerie dont il étoit colonel -. Quehiues jours après, le Roi exila
M. le chevalier de Saind'-Maure ', un des six seipneurs rpie Sa
Majesté avoit mis auprès de monseigneiii- le l)aii|)liin pour le
suivre partout * ; M, le chevalier de Maill\ •. (|iii ;i\oit ètè élevé
auprès de Monseigneur depuis son eiiraiicc;M. de La Caille-
motte '', lils de M. de Huvigny, dèpulé général des liuguenols ;
M. (le Mimeurre \ qui avoit été nourri page de la chambre di'
torze aus, et ce fut cr ijui Ir-s pfnlit, car ce prince, étant pre.-^sé par le Roi,
les dénonça tous.
1. Fils (lu maréclial de Crérpii, jeune, liien fait t'I très aj^réablc de sa
personne, brave et qui avoit beaucoup d'esprit, mais débauché outré.
2. Ou disoit qno M. le duc de Vendôme étoit chassé, parce que dans le
même temps il partit pour son château d"Anet. Mais (ju sut depuis que
c'étoit un faux bruit.
On sut aussi que .M. le duc de Gramont, ills du défuut maréchal du
même nom et frère du célèbre comte de Gniche qui fit passer le Rhin Ã
la nage aux troupes du Roi dans la pueire de 1672, serait chassé comme
les autres ; mais le Roi ne l'exila point, peut-être parce qu'il étoit gou-
verneur du Béarn, de la Basse-Navarre et de Rayonne ; mais ou disoit qu'il
avoit parlé de lui avec le dernier mépris,
.'{. Brave gentilhonmie de la maison dont étoit M. le duc de .Montausier,
liouverneur de monseisueur le Dauphin. Aussi c'étoit lui qui l'avoit jioussé
à la cour; il étoit colonel d'uu régiment d'infanterie qu'il reeut l'ordre
d'aller joindre.
4. Ces six seigneurs étoicut : le marquis de Dangeau, gouverneur de
Touraine ; le comte de Cheverny, fils du marquis de Monglat, chevalier de
l'ordre et maître de la garde-robe <lu Roi ; le niarqnis de Florensac, frère du
duc d'Uzès ; le chevalier de firignau, frère du marquis de (irignan, lieu-
tenant général pour le Roi en Provence ; le comte de Thorigny, lieutenant
pour le Roi en Normandie, et le chevalier de Sainte-Maure. Ils avoicnt
chacun GOOO livres de pension du Roi.
li. C'étoit dommage de ce jeune gentilhomme, qui ne s'étoit laissé en-
traîner qu'à la mauvaise compagnie.
6. Il avoit ilu cœur et de l'esprit infiniment, ce qui l'avoit mis dans le
monde, malgré les désagréments naturels de sa personne. R avoit une
pension du Roi de 'M)(\0 livres, laquelle, selon toutes les apparences, étoit
perdue pour lui. Il passa eu Angleterre, et l'on disoit qu'il alloit se mettre
dans le service de Suède.
7. Il étoit tils d'un conseiller du Parlement de Dijon et avoit témoigné
tant d'esprit dans son enfance, (pion l'avoit mis page de la chambre de
Monseigneur avec le jeune La Chesnaye, tils de La Chesuaye. gentilhomme
dti la manche de .Monseigneur. Mais .Slimeurre se perdit par la débauche,
au lieu que La Chesnaye se conserva par sa bonne conduite et par l'inno-
ceiiee de ses niœiu's.
112 MÉMOIRES Dl" MARQUIS DE SOURCUES
Monsei,uneur et qui étoil eiicoiv à son service avec 1000 écus
(le pension; et M. le chevalier de Tilladet ', cousin germain de
M. de Louvois, qid avoit été colonel de dragons et maréchal de
camp. Ce dernier espéra qnehiiies jours de se raccommoder,
mais à la Ihi il ialhit partir comme les autres. Enfin le Roi
chassa M. le comte de Roiic> -' et M. le vidame de Laon, en-
fants de M. le comte de Roye \ de la maison de La Rochefoucauld,
liu.mienol, mais un des plus hraves, des plus honnêtes et des
meilleurs seigneurs du royaume. M', le duc de La Rochefoucauld
employa tout son crédit auprès du Roi pour épargner un chagrin
si mortel à son parent, qu'il aimoit fort; mais le Roi fut inexo-
rable en son endroit. Il accorda pourtant aux instantes prières
(le M. le Grand ipie M. le comte de Rrionne, son fils aîné, ne
fût point e\ilé comme les autres , quoiqu'il fût accusé de la
même chose''; mais M. le Grand ne put sauver M. le comte de
Marsan, son frère, h'qael, quoiipril ne fût pas cliassé de la
cour, fut néanmoins perdu dans Tesprit du Roi à n'en jamais
revenir •'. On accusoit encore un grand nombre de courtisans.
M. le comte de Vermandois, amiral de France, qui n'avoit en-
core que quatorze à (luinze ans, était fort mêlé dans ces débau-
ches, et, le Roi l'ayant interrogé avec toute l'autorité d'un père
el d'un roi, il navoit pas ini tenir contre lui et avoit tout avoué,
de sorte (|ue le Roi avoil su par lui tous ceux (pu y avoienl ([uel-
J. Il éloit frère du marquis «le Tilladet, capitaine des Ceut-Suisses,
lequel fut aussi impliqué dans l'accusation; aussi M. de Louvois, qui
l'ainioit particulièrement, eut assez d'affaires à le conserver et fut obligé
d'abandonner le chevalier.
■2. Ils étoient tous deux très bien faits; mais ils avoieut un médiocre
fsprit, et on les plaigunil pimr le moins autant pour l'amour de leur père
que pour l'amour d'eux.
3. Il étoit un des plus anciens lieutenants généraux des armées du Roi
et avoit très bien servi particulièrement dans les dernières guerres eu
ARemagne sous le maréchal de Créqui et sous feu M. de Turenne, du-
quel il avoit épousé la nièce, c'est-à -dire la somu- de M. de Duras, dont
la mère étoit sœur de M. de Turenne.
4. On disoit que M. le Cirand, voyant son fils prêt à se perdre, avoit
averti le Roi de toutes ses débauches, et qu'il lui avoit demandé eu
-grâce, en l'eu avertissant, de Jie pas chasser son Uls, Si cela étoit vrai,
c'étoit un tour bien habile.
o. Le Roi dit à -M. le (irand qu'il avoit aimé et estimé M. de Marsan, mais
qu'il ne pouvoil plus le regarder qu'avcïc horreur et ((uc c'étoit un monstre
(pii avoit voulu corrompre son fils. Ce fils n'étoit pas Monsieur l'amiral,
comme plusieurs l'entendoient, mais Monseigneur le Dauphin lui-même.
jiiN Ki.s-' 143
i|iii' |i;irt, t'fî <|iii lut l'itiisr de Ifiir disui'i'in'. On tMi ;i('c(is(»i(
riiioïc lin .nniiid noinhro (radins, mnis nn (lixiriiic dr jniM il n\
fil uNoil ciicon' iiiii'iiii de chassé (|iir (t'ii\ i|iic j'ai ii(iiiiiiu''s.
Ce lui dans (•<• Icnips-là (jnc !•■Kdi iKiinina M. le niar(|iiis df
La Trousse • limlfiiant ,i!t''nrrai de ses aniircs o[ irnuvoinour
d'Ypres -, poiii' allt'r ('(ininiandcr les li-diiitcs (|imI rii\(i\()il en
llalio aiiloni- do ('asal •'. sur le lii-iiil (W> irrandes \r\{'c>' i|iir Ifs
Ksiiagiiols l'aisoicnl dans lo ^lilanois.
11 clioisil aussi M. du liois-liaillrt •. uiailif i\i'^ requêtes, pour
ailt'i- on B(''arn eu i|iialilr d»' ((inniiissaire do Sa Majosté pour la
irlornuilion do la jiislicf. pour les alVairos do la roligion el pour
pi osidor do sa pari aux ôlals \\e cette province. Il n'avoit pas la
i|iialilô d"inlondaiil, nuiis il on avoit tous los linnnoui's, toutos los
pioroualivos ol liuilo rauloi'ilc '.
Vers le 15^ de Juin, on oui udinollc ([uo riuipôralrico ôtoil
accouchée d'un lils, t-l, couiuio cétoil une graiulo joie pour l'Em-
pcrour, on lit à Vienne de très grandes réjouissances. Tous les
ministres des princes firent dos feux de joie, et le nianjuis de
SéheNille", envo>é extraordinaire do Franco, lit mettre, au-dessus
d'un magnifitiue fou (rarlilito (piMl lit faire, un soleil qui étoit le
corps de la devise du Roi, avec cette inscription pour âme :
Ftih/rt uhiiiuc . qui signilie : 11 porte en tous lieux .sa lumière.
1. H éloil homme df «oiiJition. il avoit du mérite et du service, cepen-
dant il devoit toute sa fortune ;i M. do Louvois, qui l'avoil pris eu
amitié et l'avoit fait lieutenant général et jiouverneur d'Vpres. Les courli-
rsans ne le croyoient pas assez fort pour lemploi quo le Roi lui avoit
donné.
2. Place considérable en IHandre. C'étoit la dcruiére que le Koi avoit
couciuisc. Il la prit eu 1618. et il l'avoit extrêmement fortifier'.
;{. On idutôt pour appuyer les desseins de M. de Savoie, qui pouvoieul
n être pas désavantageux à la France.
\. Il étoit maître des requêtes depuis peu dannécs. mais houmio d'es-
prit et de feu.
;i. Il n'y avoit jamais eu d'intendant eu cette province, où le Parle-
ment de Pau avoit eu de tout temps tout<' lautorilé. et peut-être étoit-ce
pour la réprimer qu'on y envoyoit un conseiller du Moi. D'ailleurs les
affaires de la religion le requéroièut, et il devoit tout d'un temps présider
aux intérêts de la province, ce qui avoit jus(|u'alors été fait par les inten-
dants fie Guyenne par une commission particulière.
6. Gentilhomme de Norniaudie, neveu du maréchal de Bellefonds .
homme ile cœur et bon i:entilliomme. lieutenant de la conq>a^'uie de
chevau-légers de la Heine.
La France n'avoit point d'andjasr-adeur auprès de l'Riuperrur. parce qu il
n'eu euvovoit jiniiit au Roi.
8
114 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
Cette devise audacieuse, mise au milieu de Vienne, donna aux
Allemands une ample matière de discourir.
Cependant une pai'lie de leurs troupes filoit vers le Rhin, sous
la conduite du comte de Leslie *, mais elles étoient encore en
petit nombre. On disoit aussi qu'il en marchoit un autre corps
vers le Tyrol pour entrer en Italie et que M, le duc de Bavière y
devoil joindre ses forces et aller prendre le commandement en
ce pays-là . C'est ce qui embarrassoit extrêmement Mme la du-
chesse de Savoie, car les ennemis de la France vouloient empê-
cher qu'elle n'envoyât le duc, son fils, achever son mariage avec
la princesse de Portugal, appréhendant que dans les suites le
Roi ne profitât des occasions qui se pourroient présenter d'en-
vahir le Piémont et la Savoie pendant que le duc seroit en Por-
tugal. Ce qui augmentoit encore son embarras étoit l'état où
elle voyoit le duc, son fds, qui étoit exlrêmement malade d'une
fièvre continue -, et il ne manquoit pas de gens à la cour de
France qui faisoient déjà des compliments à M. le comte de
Soissons '^ sur ses prochaines espérances à la couronne de Savoie.
D"autre côté, les nouvelles qui vinrent de la maladie du roi
d'Angleterre firent ouvrir les oreilles à beaucoup de gens, qui
regardoient sa mort comme présente et qui envisageoient les
changements qu'elle pouvoit apporter dans les affaires de l'Eu-
rope; mais on sut peu de jours après ([ue son indisposition
n'avoit pas eu de suite.
Le duc d'York, son frère, étoit auprès de lui; et l'on s'élon-
1. Il éloil tilsd'un gentilhomme écossois, lequel fut celui qui tua Walleu-
steia, ce célèbre favori d'au empereur, qui vouloil déshouorer sou maître.
2. Outre la violence de son mal, ou attendoit tout de la délicatesse de
sa complexiou, qui venoit de ce qu'à l'âge de dix-huit mois on avoit été
obligé de lui faire suer la v...., ce qu'on avoit fait eu le mettant dans
du pain chaud, cure tellement surprenante qu'on n'avoit jamais entendu
parler d'une seml)la]il(!.
3. C'étoit un prince de la maison de Savoie. Sou père s'appeloit aussi
M. le comte de Soissons et étoit fils du prince Thomas de Savoie, qui
était frère du grand-père du petit duc de Savoie qui régnoit en 1682.
Le jeune comte de Soissons dont on parle ici étoit un homme d'un
grand cœur et d'une grande élévation. Il étoit fils de la seconde des
Mancini, nièce du cardinal .Mazarin. Il n'étoit pas le premier héritier pré-
somptif de la couronne de Savoie, car il lui nïstoit im oncle, frère aiué de
son père, lequel étuil sourd et muet de naissance, et qui néanmoins écri-
voit très bien en espagnol et en italien. Il avoit plus de cinquante ans, et
l'on ne croyoit pas qu'il fût en état d'avoir des enfants; il étoit toujours Ã
la cour de Savoie.
JUIN 1685 iio
nuit, avof raison, (jii'après avoir élé chassé irAiiiilolorro ' coinmc
un proscril, il lïil alors les délires de la cour cl du royaume. Il
lui éloil même arrivé depuis peu un accident duquel il s"éloil
tiré Tort heureusement. Il étoit allé faire une promenaitc à la
mer avec Itcaucoup de gens, mais son vaisseau scntr'ouvril, el,
comme il se jeta dans la chaloupe pour se sauver, tous ceux (jui
étoicnl dans le vaisseau, quoiqu'ils vissent leur perte assurée,
eurent un si grand respect pour lui. (piil iiy en eut pas un qui
se présentât pour entrer dans la chaloupe que ceux qu'il appela
par leurs noms - ; ainsi tous ceux qu'il appela se sauvèrent, et
tous les autres furent noyés.
Peu de jours après, on sut (jue le prince Guillaume de Fin--
stenberg avoit été élu évêque de Strasbourg ^ ce que l'on avoit
toujours cru devoir arriver, parce qu'il avoit la protection du
Roi et un graml nond)re de neveux dans le chapitre.
On apprit aussi que les universités de Douai et de Besan-
çon ^ avoient refusé d'enregistrer la déclaration du Roi touchant
l'infailliliilité du pape, et la Sorbonne " alloil suivre leur exem-
ple, quand le premier président du Parlement de Paris '• alla la
trouver; et, après de grands éloges qu'il lui donna, lui lit des
remontrances de la part de sa compagnie et l'exhorta de témoi-
gner en cela sa complaisance aux volontés du Roi. Mais deux
jours après, voyant que cela n'avoit de rien scr\i et que les doc-
teurs avoient résolu de ne |)niiit enregistrer la déclaration, il
1. Pour avoir embrassé la religion catholique; il avoit été particulière-
ment persécuté par h' duc de Moumouth, qui, étant i'aîué des lils natu-
rels du roi. son frèr.-, avoit des [)rétentions à la couronne. Ce n'est pas
que les bâtards héritent en Aniçleterre, mais c'est qu'il préteudoit être
légitime, étant venu avant le mariage de son père d'une demoiselle des
Pays-Bas.
2. Rare exemple dans une nation aussi féroce que le suut les Anglois:
peut-être que l'opinion qu'ils ont de la prédestination des hommes y con-
tribue beaucoup.
3. A la place de défunt François Egon de Fiirsteuberg, son frère. Ce
prince Guillaume étoit le même <iui avoit été enlevé dans Cologne par les
ordres de l'Empereur l'année 107:1, à cause qu'il étoit d.ms les intérêts de
la France, et détenu prisonnier à Vieune jusqu'à la paix de iC78. 11 avoit
la nomination de France pour le cardinalat.
4. Ces universités, dont les villes avoient été nouvellement conquises,
étoient plus libres à dire leurs sentiments.
:'}. Faculté de liiéologie lu plus célèbre de toute l'Europe.
G. Il s'appeb.it i'otier de Noviou, homme d'esprit mois assez emporté,
«■t tout ilévoué à la cour.
116 MÉMOIRES DU MARQL'IS LiE SOURGHES
leur manda de venir rendre comple de leurs actions au Parle-
ment. Quand ils y furent venus, il lit un discours dans lequel
il les traita fort injurieusement, mais ils s'en échauffèrent
foi't peu, et (luelques-uns d'entre eux dirent en sortant de la
grande chambre (jue les injures qu'ils venoient d'entendre de la
bouche du premier président leur plaisoient beaucoup plus
(jue les louanges qu'il leur avoit données deux jours aupara-
vant '.
Cependant on parloil toujours des démêlés de la France avec
Rome, et même l'on assuroit que le Pape avoit parlé des prélats
de l'assemblée avec grand mépris, disant qu'il n'estinioit ni leui*s
personnes ni leur savoir, qu'il avoit déjà cassé ce qu'ils avoient
fait, et qu'il casseroil bien encore ce qu'ils feroient, et qu'il
Irouveroit bien le moyen de les remettre dans leur devoir, mais
ce qui le fà choit étoit de voir arriver ces désordres sous le règne
d'un prince aussi grand, aussi religieux et aussi bien inten-
lioinié (pie l'était le roi de France.
Ces jours-là , Monseigneur se trouva un peu indisposé en
revenant de la. chasse du loup, et, comme son indisposition étoil
un enrouement qui lui ôtoit la voix, on le lit saigner, et deux
jours après il se trouva presque entièrement guéri.
Ce fut aussi dans ce temps-là ({u'on vit revenir à la cour le
jeune comte de Kônigsmark, qui avoit couru un si grand risf(ue
en Angleterre. Le Roi le traita avec toute l'honnêteté imagi-
nable, et, le lendemain de son arrivée, il lui donna la moitié du
régiment d'infanterie de Fiirstenberg, qui avoit appartenu au
prince Guillaume -, en donnant l'autre moitié au comte Ferdi-
jiand do Fiïrstenlterg, neveu de ce prélat.
Sa Majesté lit aussi le duc de Noailles et le chevalier de Sourdis
lieutenants généraux de ses armées.
Connue les bruits de guerre étoienl la pi'incii)ale nouvelle du
temps, on écouta avec qui'hpR' avidité cellr de l'armement des
TuiTs pour secourir les icbelles de Hongrie : elle fui débitée
1. Noble cl louiibli' lil>eité tle ct^# buniies geiis.
2. Lors évèque de fetrasbcjiiritr; il avoit levé ce régiment eu Alleuiague au
nom du Roi, <juel(jucs années avant la guerre de 1672.
;f. Fils du défunt marquis de Sourdis, chevalier îles ordres du Roi et
gouverneur d'Orléanois. C'étoit la faveur di; .M. de Louvois qui Télevoit, et
elle avoit été causée par l'amitié de Siiint-Pouauge. cousin germain d»-
M. de LduvoIs et son premier commis.
.iriN KiS-J^ 117
|iremièrcmoiil pai- M. de l.nii\ois. in;ii> rlli^ se lroii\;i cniiiiniKM'
|iarles lellrcs de Venisr et de lonir lllalir.
A cellc-lii succéda ccll.' du drp.irl i\" .M. «le l.oinoi-. ijni lii
soupçonner ipiebiut' entrt'piist' ' : mais li-s plus liahili-s coiiili-
sans no croyoient pas que le Koi xdulùt coninient.-er la .uuerre le
premier, s'il n'étoit bien assuiv ipTcui dfd la lui faire an premier
jour.
On eul dans cr niènn' Ifuips la iioiiNrlIr (pir M. ],- dur df
Savoie étoil luns de danger. (pi(U(pril lui nslfil rurdi-r iinr priiie
lirM-e. et Ion sul ipie liuil niaiinili(iin\< \aissi'au\ éloient parlis
de l'orlugal pour wnir prendn' ce |)rini't' Ã Nice - et le porter
en Portugal. Le l»»ii a\()il oIIitI à la iciue de Portugal t\i'> \ ais-
seaux pour miMit'r le duc de Savoie à J>isl)onne, mais n'iir pi-in-
cesse n'accepta pas lollVe du Uoi, les Portugais étant trop glo-
rieux pour épargner la dépense en une semblable occasion. Elle
lit donc construire ces buit vaisseaux tout exprès, lesquels étoient
d'une magnilicence extraordinaire, et dont le plus grand étoil
de quatre-vingts pièces de canon et les sept autres de soixante.
Celte escadre éloit commandée en cbef par le duc de Cadaval \
qui étoit le plus grand seigneur d'entre les Portugais, et il étoil
accompagné de tous les principaux seignein-s du royaume.
D'autre côté, l'on avoit lait eourir de mauvais Itruils tomliaul
.M. de Guilleragues ', ambassadeur de Frauie à (".(uistanlinople :
l. l'iirce que snuvi'ut tes sortes de voyiijj;e de .M. de I^oiivois avoieiil
préeédé des entreprise? de guerre; iiiiiis il n"v eu avoit alors aucune
appareuce, parée que, les plaees du Uoi n'étant pas achevées de fortilier. il
ne paroissoit pas de bon sens (juil couinieneât la guerre le premier.
■2. La seule ville maritime des états de ee i)riuce, (|ui disait n'être tombé
malade que du cliagrin qur lui dunuoit le mariage que la duchesse, sa
mère, le forcoil d'achever.
:t. Il éloit de la maisiin royale de Portugal et avnil épousé en premières
noces Mlle d'Ilareourl, tille du jeune comte d'Harcourt, de la maison de
Lorraine, «le laquelle il u'avoit pnint eu d'enfants.
En secondes noces, il avoit épousé la tille aînée de yi. le conUe d".\rma-
gnac, ]irinco de la maison de Lorraine, graml écuyer de France, qui étoit
très jeune et très belle, tenant sa beauté de son père et de sa mèrf,
laquelle étoit tille du vieu.\ maréchal de ViUeroy. Il avoit plusieurs entants
de cette jeune primesse.
i. Il avoit été autrefois président au Parle ni de Bordeaux ; ensuite il
fut secrétaire des commandements de feu ,\1. le prince de Cunli, après la
mort duquel il acheta la eharge de secrétaire du lahiuet du Uoi. laquelle
il revendit pour payer ses drtti>s: eutiu .M. de Seignelay lui lit donner
l'ambassade de Constantiuople. Il éloit homme de co'ur et avoit l'esprit
tVirt agréable.
ii8 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGIIES
on disoit que le grand visir lui deniandoit, pour le déliris que
Duquesne avoit fait en caiionnanl Scio, sept cents bourses, qui
reviennent à peu près à un million de noire monnoie ; qu'il les
avoit refusées, et que, sur ce qu'il avoit voulu renvoyer en France
sa femme et sa lille, on les avoit empêchées avec menaces de se
remJjarquer ; il couroit même un bruit que le Grand Seigneur
l'avoit fait enfermer dans les Sept Tours ', et que Duquesne,
qui coramandoit encore les vaisseaux de Fi-ance dans l'Ai'chipel,
s'était rapproché de Constantinople dans le dessein de canonner
le sérail - jusqu'à ce qu'on lui eût rendu notre ambassadeur.
Mais Duriuesne revint à Toulon peu de jours après, et Ton sut
que Guilleragues était paisible dans son palais, quoiqu'on l'ob-
servât et qu'on lui demandât toujours les sept cents bourses.
A peine étoit-il arrivé, qu'il se prépara pour partir avec d'au-
tres vaisseaux et aller faire la guerre aux Algériens ^, qu'on sut
être fort alarmés, et même ils avoient fait témoigner par leurs
correspondants qu'ils étaient dans le dessein de renouveler la
paix.
Cependant il y eut six pauvres docteurs de Sorbonne. qui.
s'élant signalés par leurs avis dans leur compagnie, furent exilés
en divers endroits du royaume. On disoit aussi que M. le cheva-
lier de Lorraine '* avoit eu ordre de ne venir pas si souvent Ã
1. Prisou de Constantinople de laquelle on ne sort presque jamais,
principalement les chevaliers de l'ordre de Malte, qu'on n'eu laisse jamais
sortir quand ils y sont une fois entrés.
2. Palais du Grand-Seigneiu', dans lequel il est enfermé avec toutes ses
sultanes et toute, sa cour. Il est d'une prodigieuse étendue et situé sui-
le bord de la mer, sans aucune fortification ijui le couvre ; aussi, quand
les vaisseaux sont une fois dans le canal de Constantinople, rien ne les
cmpèchi- de canonner le sérail, qui n'a aucune défense.
3. C'est-Ã -dire aux habitants d'Aljjrer, ville d'Afrique, et aux habitants-
du royaume qui en dépend, lesquels sont tous pirat(!S de profession et ne
vivent que de leurs pirateries. Ils uvoient déclaré la guerre à la France
depuis près d'un au et avoient déjà pris un grand nond)re de vaisseaux
marchands, et l'on vouloit les forcer à rendre tout ce qu'ils avoient pris.
4. Il étoil perdu dans l'esprit du Roi par les mêmes raisons qui avoient
perdu .M. h; comte de Marsan, son frère, car il étoit aussi accusé d'avoir
voulu C(nTomiire Monseigneur le Dauphiu, et on l'en soupçounoit d'au-
tant plus aisément qu"il n'avoit pas bonne réputation et qu'il étoit suspect
de grandes débauches avec Monsieur', frèri' unique du Roi.
Sa .Majesté, le voyant un jour auprès d'Klle à la chasse du cerf, appela
M. le Grand, son frère aîné, et lui dit quil croyoit que c'étoit assez qu'il
soutfrît, pour l'amour de Monsieur, (jur le chevalier de Lorraine restât à la
cour, et que, comnu' il ne iirenoit pas les mêmes. plaisirs que lui, il u'étoit
JUIN U)8-J 119
lii cour, ol. ct'l niiliT. qui (lt'^()il l'orl rliaLiiincr Moiisirnr, livre
iini((iio du Hoi. ihtiil il rLiil le favori, lui lui (loniié tk- la pari du
R((i par M. le Grand, sdii tirrc aiiir.
A peu pi'ès dans le inènie li'ini)s, on poi'la au Parlfincnl de
Paris de la pail du Koi imc déclaralion en laveur de M. Ir duc
du Maine, son (ils naturel, à Tùgard de la souveraineté do
Doinhes, que Mlle de Moidponsier lui avoil donnée, pai' la(|uelle
Ir Koi déelai'oil (|u"il n'cnlendoil point (juc cellr souveraineté
relevât en aucune manière de la couronne, mais qu'elle lût seu-
lement sous sa prolivlinn. comme ime souveraineté moindre
sous la protection d'uin' plus grande ; (pi'elle eût d'ailleurs
toutes les préi'ogatives des véritables souverainetés, et que les
conseillers du Parlement de Dombes * pussent gagner en y ser-
vant leur ancienneté pour être maîtres des requêtes - et pour
parvenir à de plus grandes cliarges. Cette déclaration parut
étrange, parce qu'elle dérogeoit aux droits de la couronne ', et le
|i:is juste qu'il viut preudic avec lui lo plaisir de la chasse <lu cerf: ainsi
i[ui] pouvoit l'avertir de ne se trouver devaut lui qu'eu présence de Monsieur.
Il y avoit eu depuis peu de grands démêlés dans la maison de .Mon-
sieur à son occasion. On disoit que Mlle de Théobon, qui avoit été
autrefois fille d'honneur de la Reine et à laquelle Monsieur avoit donné
retraite en sa uiaisun, peu de temps après i[ue le Hoi eut licencié la
chambre des tilles, s'étant mise bien avant dans les bonnes j.'rà ces de
.Madanu\ l'avoit avertie des débauches de Monsieur; que celte jirincesse
s'en étoil plainte hautement; qu'elle avoit déclamé contre le chevalier di-
Lorraine, et qu'elle avoit parlé U'op librement de la conduite de Mnnsienr.
parce qu'elle avoit vu (pie le Roi lui avoit fait une j^rosse réprimande Ã
propos des allaires courantes, et de la conduite de M. de Marsan et du
elievalier de Lorraine; mais que le Roi ne l'avoit pas trouvé bon, et que
Monsieur s'en étant plaint à lui, il en avoit témoi;jné quelque chose Ã
Madame, et qu'il s'en étoit fallu fort peu que .Mlle de Théolion n'eût été
chassée. Cepi-udanl, au 2* de juillet, .Monsieur, étant revenu à la cour de
sa maison de Saint-Cloud, où il avoit été un mois, le visage de Madame
paru! fort serein, et l'on vit le Roi la traiter aussi honnêtement qu'à son
ordinaire, mais la cabale des Lorrains parut toujours fort consternée.
1. Ce Parlement avoit été jusqu'alors dans une moindre considération
que la plupart des sièges présidiau.x.
•2. Le Roi avoit depuis quelques années fait une ordonnance par laipielle
on ne pouvoit devenir maître des requêtes sans avoir été assez longtemps
ofiicier dans une cour souveraine ou tout au moins avocat.
:i. Les gens d'esprit disoient même qu'il n'y avoit point de politique Ã
.Mme de Slontespan d avoir poussé les choses si loin, parce que quelipiun
drs rois à venir ne inauqueroit pas de prendre de l'ombrage des iiiauds
droits de la sonverainclé de Dombes ou de mettre la main sur nlle sou-
veraineté pour oti'r au souverain le moyen de remuer, car elle est située
-ur les frontières de la Suisse et de la Savoie.
120 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGIIES
procui-eur général du Roi ' étant venu à la cour faire quelques
remontrances, quoique inutilement, lut enlin obligé de donner
ses conclusions pour l'enregistrement, mais il les donna de ma-
nière qu'on vit bien qu'il obéissoit et qu'il n'approuvoit pas -.
Le Parlement, qui étoit dans les juèmes sentimenls, ne voulut
pas désobéir, mais il délibéra s'il feroit mettre dans l'enregistre-
ment ((u'il étoit tait par ordre exprès de Sa Majesté, ce qui
n'ayant pas été trou^é à propos, il lit seulement enregistrer au
bout de la déclaration la lettre de cacbet par laquelle le Roi
avoit ordonné d'en faire l'enregistrement.
JUILLET 16S2
Le commencemenl du mois de juillet fournit une nouvelle qui
fut bien agréable au peuple de Paris et que la cour reçut avec
joie : ce fut la séparation de l'assemblée du clergé, que le Roi
remit à quatre mois. Le peuple étoit persuadé (jue cette assem-
blée brouilloit la France avec le Pape, et que les évoques qui la
composoient étoient cause de la disgrâce des docteurs de Sor-
bonne qui avoient été exilés, la plupart desquels étoient curés
ou vicaires des paioisses de Paris ; et les courtisans, qui ap-
préhendoient avec raison les suites que pouvoient avoir les dé-
uièlés de la France avec la cour de Rome, étoient persuadés que
la rupture de rassemblée étoit un préliminaire d'accommode-
ment. Ils croyoieni aussi ([uela mésintelligence des arclievêques
de Reims et de Paiis ', ([ui avoient eu encore un nouveau dé-
mêlé depuis (|u«'l(pi("s jours, avoit avancé l'exécution du dessein
([ue le Roi avuit tonné depuis longtemps de séi)arer l'assemblée,
et l'on murmuroit de certain bref (pie le Pape lui avoit écrit
nouvellement, lecpiel, à ce (pfondisoil, étoit plein de force el de
bonté Idul enscuible.
1. C'i'toit M. tic Haiiay, duut le père étoit mort dans la même charge : il
étoil Iiomiue d'esprit, grand magistrat et s'tHoit fait un extérieur de cen-
seur conforme aux fonctions de la chargea qu'il faisoit.
2. II avoit accoutume de mettre dans ses conclusions : Je n'empcschc
pour le Roi, et il mit dans celle-ci : Je ne ptiix nnpescher pour le Roi.
:î. On s'imaginoit qu'il étoit bien aise de contribuer à Caire rompre l'as-
semblée, aOn de se faire un mérite aujirés .lu pape dans le dessein de par-
venir au cardinalat.
i JUILLET \i\H'2 \Û\
Il cumul iiii hniil cii ce iL'inps-là (|ii(' Diiiincsiic ;i\uil ciinum''
iiii coinriiT il l;i iniir [iriiir s'excuser, sur son iiiilis|inNiiinii .
irjillcr coiniiiainhT la Ihdlc cuiiirc les Algériens, soi! iiii'il lïii
inaliidt' cIVt'cliNfini'iil. ('laiil à i^c il'' plus de (|iialr(vviiiLrts ans,
el Nciiaiil de l'aire une cani|)aLiiie de di\-liiiil mois [oui eiiliei-s,
soit qu'il se ril prier pinir ({n'oii lui donnai la charge de ^i(•e-
aniiral iln Levant, ipiil souliaitoil depnis loniilenips '.
4 juillet. — -Mais i-eltc nouvejli' lit liitMi moins de liniil ipie
cellt^ ipii' le lloi déliita le je de juillet : Sa Majesté dil (pie les
Turcs a\ oient dépossédé Mirliel Alialti di' la principauté de
Transylvanie el ([iiils eti avoient donné l'investiture an comte
Tœckœli, chei'des ivliidles de Hongrie contre rijnpeieiir. Ir,pi,|
Tieckœli avoil épousé la veuve du prince l\akocl/,\. i|ui a\oii
été priiuv, de Transylvanie auparavant Michel Ahal'li. (le chan-
gement éloit très important pour la Franee, car on assiiidii
i[u"elle donnoit pension depuis longtemps au comte Tieckieli, ei
l'on ne iloutoit pas ipic , se voyant devenu si puissant par la
protection des Turcs, il ne les engageât à donner hicn ,\i'^
affaires à l'Empereur -.
Il vint aussi ces jours-là un hniil ipn' jieii de gens crurent
véritable; ou disoit cpi"il éloit rexenii de Constaulinople nn
draiion de nos troupes (|ui avoil été jiris par les Turcs en ("andie.
lorsipie >1. le duc de Beaul'ort ' et M. le duc de .Na\ailles • niaii-
I. Pciit-r-tro espéroit-il iiirun se faisant souhaitei- ou li' t'eioit uiiiivi-lial
(11! Fraiiot', quoique buguonot.
■2. Ce qui auroit assuré la paix à la France, car, si l'Empereur avoit ou
It^s Tun-s sur Uis bras ou lloii^'rii». il auroit ou assez d'affairos.
.{. Amiral de Frauci-, soooml (ils di' César, duo do Veadùme, qui otoit
flis ualiu-el du roi Henri l\ >■[ do Gabriolle d'Estréos, prince très Jirave et
fort piqiul lire; il ne l'avi.il que trop fait voir dans les guerres civiles pen-
dant lu minorité du Hui.
i. fienlilbiinnne do Uéaru, qui avoit oommencé par être euseifine dans
le régiment d'infauterie de la marine en quittant les cbaussos de page
qu'il avoit portées cbez M. le cardinal de Uicliolieu, devint depuis, par
son mérite, soutenu de la faveur du cardinal .Mazariu. capitaine lieulouaut
do la C()mpagnie dos i-lievau-légers do la ;,Mrde du liiii, diii' el c:i](ilaiiie
général.
Depuis, sa femme, qui éloit dame d'bounenr do la lloiue, ayant déplu
au Roi, on les obligea l'un el l'autre à se défaire de leurs cbarges. Dans
la suite, on lui donna le ^muvernement du pays d'.Vuuis, et puis le lloi le
choisit pour coumiaudor les 6000 bommes qu'il onvoyoit au secours de
Candie. Au retour de cette expédition, où il ne fut pas heureux, il com-
manda les armées du Roi sous .Monsieur le l'rinco et fut fait maréchal de
Franco.
[±2 MÉMOIRES DU MARnUIS DE SOURCIIES
([uùreiit à secourir la ville capitale de ce royaume, avec les
troupes que le Roi avoit envoyées pour en faire lever le siège ;
que ce dragon s'étoit sauvé des Sept Tours, où les Turcs Tavoient
enfermé, croyant qu'il étoit un homme de qualité; qu'il assuroit
avoir vu plusieurs fois dans cette. prison M. le duc de Beaufort.
que tout le monde croyoit avoir été tué à la même sortie où le
dragon avoit été pris; qu'il étoit encore en bonne santé quand
il avoit trouvé moyen de se sauver; (juïl le connoissoit parfai-
tement, l'ayant vu mille fois avant sa prison, et qu'il ne parois-
soit sur son visage aucune différence, hormis qu'il avoit une fort
grande barhe blonde. Cette nouvelle paroissoil ridicule; mais,
comme M. le duc de Beaufort étoil un homme d'un grand rang.
elle ne laissoit pas de faire un assez grand liruit à la cour '.
Les prélats de l'assemblée du clergé, après avoir eu leurs
ordres pour se séparer, vinrent en corps ou, pour mieux dire,
par députation, prendre congé du Roi: et, dans le comphment
que l'archevêque de Paris lui lit à leur tète, il le conjura de
tenir la main à l'exécution de toutes les choses qui avoienl été
résolues pour l'extirpation de l'hérésie des calvinistes ; citant
même que le roi François l"" avoit dit, en une pareille occasion,
qu'il auroit voulu donner sonJ)ras droit pourvoir tous ses sujets
unis dans la profession de la foi orthodoxe. Le Roi, après leur
avoir témoigné qu'il étoit très content de leur conduite - dans
l'assemblée, leur promit de continuer comme il avoit fait jus-
qu'alors de leur donner sa protection pour leur aider à extirper
entièrement l'hérésie, et dit ces propres termes : « Je suis hon-
teux de le dire moi-même, mais je donnerois ma vie de bon
CQ^ur, pour voir tous mes sujets réunis dans le giron de l'Église
catholi(pie. »
Le lendemain de cette députation, M. de Louvois arriva de sou
voyage des Pays-Bas, où il avoit visité les places que le Roi y
faisoit foi'tilier. On s'étoit imaginé qu'il n'y étoit allé que pour
traiter avec monsieur l'électeur de Trêves de la forteresse d'Eher-
1. Outre que la cliarf;o d'amiral do Fi'aiice avoit été donnée à M. le priaci-
de Vrruiaudois, fils naturel du lloi. et (|ue le retour de -M. de Beaufort
Tauroit endjarrassé, parce que la marine avoil absolument changé de face
et que M. de Seignclay y commandoit beaucouj» plus que famiral.
2. 11 n'avoit néanmoiiis pas grand sujet d'être content, car ils lui
uvnicMl fait des affaires avec le Papr très mal à propos.
.lUlI.I.KT llWi> \t;i
lirrislciii ', <'l iiK'iiir ((ii'il ;i\()il l'ail |i(iilri- a\cc lui nue sdimiio
(rarKOiil li"ès coiisidriahlf, (|iir le Roi devoil (loiiucr à cet airlio-
\tM|iio pour lui rcniclliv oiitrc les mains cetle iinpoi-lanto place;
mais ces l)i'iiils iiavoionl fi,iièrf' do fondcmenl.
On sut, on ce lonips-là , (pio la santé do M. le duc de Lcuiaino
s'(Hoit rétablio, et qu'il cspùroit niOmc èti-c en état de commander
les troupes de TEmpereur.
Les nouvelles do la santé do M. le duc do Savoie n'étoionl pas
si bonnes, et l'on assuroit que la lièvre lavoiti-oiiris ri (juil étoit
en grand danger de sa vie, au grand regivi du i\\\r de Cadaval,
qin éloil arrivé depuis jiou de join"s à Tui'in a\oi' tous les sei-
,i;iieurs Portugais. (Vile luîuvello éloil de grande consoipionee, et
Ton parloit déjà dv l'aire épousoi' Mme la duchesse de Savoie ù
M. le comte de Soissons -.
Le Ixoi lit motlro en ce tenqis-là dans la Bastille le comte
l'riiiii (le San Maiolo '', gentilhomme de Lomhardie ; mais ses amis
l'spéroionl follement de Ton voir sortir hiontùl, ayant appi-is
que tout son crime étoit d'avoir parlé désavantagousomont des
Anglois et des HoUandois dans l'histoire de la dernière guerre de
Hollande qu'il avoit depuis peu donnée au puldic.
Sa prison, (pii avoit servi do matièi'O aux discoui's des coui'li-
sans. d'ailleurs pou dccupés. avoit sui\i de près la nouvelle du
1. Cotte forteresse est à la jonction de la Moselle avec le Rhin, au delÃ
de ce fleuve à l'éffard de la France: elle est située sur un roclier pres-
i|uc iuarcessihii' et coniniiindc la ville do Coblentz, ((ui est dans la fourçlir
i|iio los deux rivières font en se joignant. C'est ce qui roud Elierbreisloiu
d'une extrême conséquence, parce qu'elle est maîtresse du Rhin et do l;i
Moselle.
■2. Cotte nouvelle étoit sans fondement, et l'on assuroit même (|ue,
.Mme de Savoie, quoique encore assez jeune, ne pouvoit plus avoir d'enfants.
:{. Quand il vint en lManc(>,on ne le connoissoil pas pour être homme do
qualité; il se vantoil de connoîtro l'avenir; et la curiosité dos femmes le
mil pendant deux années dans une grande vogue, mais il se lassa d'un
si mauvais métier, et, comme il étoit houuuo d'esprit, il se mit en tète
d'écrire on italien l'histoire de la guerre qui avoit commencé on 1G7:2 el
qui vonoit de finir; il lit même parler au Roi de son dessein, et il lap-
prouva. On disoit aussi que, lui ayant donné permission eu lionne forme
de faire imprimer son livre, il lui avoit même donné di' «pioi eu faire les
Irais. .Mais il fut la victime de la politique, et, conane dans la conjouitnro
présente, on ménagooil aveo snin les Anglois ot los llollanduis, lorsqu'ils
se plaigninuit (pie Priini avoit parlé doux désavantageusemout dans son
histoire, on U\ lit mettre à la Hastillo, d'autant plus facilement ipio les
IloUandois disoienl avoir fait depuis peu supprimer un livie inqirimo ou
leur pays, parce qu'il parloil avec désavantage do la Fram-e.
1:24 MEMOIRES DU MARoLlS UE SUl HCllES
combat ([ue le niiii-quis (l"Humière>^ ' avoil fait à Lille en Flaiuln'
contre le prince de Morbecque - Ã Toccasion d'une belle demoi-
selle ' de ce pays-là . Ils furent séparés par le marquis de Riclie-
lieu '', qui éloit avec eux lorsqu'ils se querellèrent et qui ne pul
empêcher que le prince de Moi'becque ne lût légèrement blessé
de deux coups d'épée. Comme c'étoit une querelle arrivée sur-
le-champ, où il n'y avoit aucune suspicion de duel % on ne crut
pas qu'ils fussent assez malheureux pour en être punis; cepen-
dant le maréchal d'Humières, père du manpiis, (jui étoit gou-
verneur général des Pays-Bas francois, ne laissa pas de les faire
arrêter tous deux et d'en donner avis au Roi, qui renvoya la
connaissance de la chose au l*arlenient de Tourna> '\ pour
examiner si c'étoit véritablement une simple rencontre '.
Sa Majesté donna, presque dans le même temps, l'évêché (!<â–
Castres à M. l'abbé de Maupeou % tjui faisoit alors la charge
!. n éloit fils (lu maréchal d'Huuiléres et colonel d'im régiment .l'infaii-
terie. Il y avoil déjà quelques années qu'il servoit. Il étoit alors à Lille,
ville capitale des conquêtes du Roi en Flaudii-. auprès du maréchal, sou
père, qui éloil gouverneur général : magnitique établissement qu'il dmoit
à la faveur de M. de Louvois.
i?. 11 étoit de la maison de Mi)utmoreucy ; il avoil toute sa vie servi \<-
roi d'Espagne, de qui il étoit né sujet; mais, par le dernier traité de paix,
toutes ses terres étant demeurées sous la domination de la France, cl
n'étant pas d'ailleurs satisfait des Espagnols, il avoit quitté leur service
et se tenoil en France, où il n'avoit toutefois aucun emploi.
:]. Elle s'appeloit .Mlle de La iîieiideiie; sa. niéri' éloit une très belle
personne.
'i. 11 étoit liis du défunt marquis de liichelieu et neveu de M. le duc
lie Rich.'lieu, ducfuel il éloit présomptif héritier, ce duc n'ayant point
d'enfants. C'étoit un des plus agiles cl des plus adroits hommes du monde:
et d'ailleurs d'un connnerce très doux et très honnête.
;). Le Ui)i avoil autrel'ois fait un edit pour emiiêcher les duels dans sou
royaume, par lequel tout homme cpii se hattoit en duel éloit condamné Ã
être pendu et ses biens confisqués à riiôpilai-géuéral.
11 avoil tenu bon à ne V(udoir donner grâce à aucun de ceux qui depuis
ce temps-là avuient été convaincus de duel; mais, depuis peu, il avoit
encore ajouté plusieurs ordonuances très sévères pour empêcher les que-
relles qui sont toujours la cause des duels.
6. Le Roi avoit établi un Parlemeut nouveau à Tournay pour rendre la
justice dans toutes ses conquêtes des Pays-Bas, et c'étoit renvoyer le
marquis d'Humières dans un tribunal bien favorable.
7. Les simples rencontres n'étoieul pas puiiies aussi sévèrement que le<
duels et même n'y ayant poiid d'exem[i]e .l'iui ehà timent pour de simples
rencontres.
8. Fils de M. de Maupeou, président aux enquêtes du Parlement de
Paris. Ils éloient d'une bonne race et fort attachés au service du Roi. Le
i>l i(ILI.(:t IW"! 125
ira\(tc.;il ^a''iirial du ( iiMii(l-( ioiiscil. i|iril a\iiil nir jnu la indii
i|r son IVcrt' aîiir, qui aNoil r\r iiii Ikhiiiih' dr ti'ès urandcs t'Six''-
laiiccs. On sut aussi i|ni' M. I"t'\(~'i|in' de Miicon, frère du marquis
de ïiihulet, au(|u<'l le lini aMiit ddiinr lévôclié de Clormont,
Icu avoit très luinildt'iucnt ivuiciciè, disant qu'il iio se soutoil
ni assez de santé ni assez df siiriisancr. pour gouvei'iier un
diocèse composé d'un si lirand iiondnv di' paroisses. Ainsi le
lioi donna l'évrclié de ("Icruioid au comte de Sainl-Gcorties ,
auquel il avoit destiné n-liii de Mà ron, si M. de Tilladel s'étoit
pu résoudre à le (|uittei-.
La liTOSsessc de ^radauic la Daupliinc conlinuanl heureusc-
uii'ut, on juii't'a qu'il ('doit à propos de la sai.Liiiei- poui' faciliter
son arcouclieiiieiii. pane (pTelle étoil dans son neuvième mois,
et Ion ne douta jtas. après sa saignée, iprelle naccouciuU dans
peu lie jours: mais tout le juonde fut trompé dans ses conjec-
iin-es, et, neuf jours s'étant passés sans qu'elle accouchât, on
eoinmcnça de soupçonner ipron n'avoit i»as liien compté le
leuqis de sa grossesse.
Le Roi voulut bien alors donner lin à la clunnhre ijuil avoit
établie à l'arsenal de Paris pour juger les accusés de poi.son
et (le magie, ce qui donna bien de la joie à ceux qui la com-
po>oient, bsipiels étoieiil luii eiiuu\és d'eiiteildre jiarler Ions
les jours de ces matières abiniiinables.
21 juillet. — Le 21' de Judith, le Roi lit niellre à la lîasiille
le marquis de Mouy ', sur la plainle ipie lit Aline la comtesse de
ptt'siiiiMit avoit ou ciu(| l'irrcs qui avoient servi dans li':* armées avec
aiiplaudissemeut, quatre (li'Si(ueIs t(ui avoient été tués officiers dans le
régiment des gardes, et If cinqniéuic ((ui eu avdit éti' niajoi'. étoit uniit
gouverneur d'Atli.
F^e fils aîné du président, jtume lionmie qui, par son niéiile, aurnit pu
dans la suite prétendri- à toutes les charges de ta robe, mourut à la lleur
de son âge, regretté de tout le iiiou<le; un de ses cadets fut tué à la ba-
taille de Saint-Denis, que le prince d'Orange donna contre .M. le maréchal
due de Luxembourg, quoir(u'il eût dans sa poche le traité de paix signé.
Lévêché de Castres étoit vacant i)ar la mort du frèn- dr feu .M. le pré-
sident Tubeuf, secrétaire des enniui:iiideuii'nt> de la n'iiir-nière, Anm-
il'Autriche.
1. 11 étoit fils du défind prince lU- Lign(\ en llainauU. lequel étoit mori
gouverneur de Milan |ioiir le roi d'Espagne; mais le manpiis de .Mouy étoit
un cadet qui, s'étant trouvé avoir eu France 60 000 livres île reut<' de
bien substitué, son père l'y iivoit fait élever de jeunessi", et il s'y étoit
absolument établi. Il y avoit épousé depuis peu la tille du conUe Carlo
Ibv.glie, Piémonlais. (|ui. |>ar si's services et ceux de son frère aine, avoil
d26 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
Mansfeld ' de ce que les laquais do ce jeune seigneur ayant insulté
les siens devant la porte des Tuileries -, au lieu de lui en faire
ses excuses, il étoit venu chez elle la menacer de maltraiter ses
domesti(iues, si elle ne lui faisoit raison de leur insolence.
Sa Majesté donna aussi dans le même temps une pension de
10 000 livres au marquis de Monlclievreuil , gouverneur de
M. le duc du Maine , au lieu de la charge de capitaine des
gardes de ce jeune prince dans son gouvernement de Languedoc,
qu'il lui avoit auparavant destinée.
On recommençoit ù parler de la marche des Impériaux, et les
seigneurs Allemands qui l'aisoient leurs exercices à Paris, et qui
venoient souvent à la cour, assuroient qu'il en marchoit plus de
25 000 vers le Rhin en trois corps ; on murmuroit même de cer-
tain voyage ([ue M. de Louvois devoit hientôt faire du côté de
StrasJjourg.
Cependant il assuroit toujours que les Turcs faisoient de grands
préparatifs du côté de la Hongrie; (ju'ds ne vouloient point re-
nouveler la trêve avec l'Empereur, disant qu'il n'étoit pas
encore temps, et qu'il falloit attendre qu'elle fût expirée, et
qu'un envoyé de Caprara, qui étoit ambassadeur de l'Empereur
à la Porte ^ avoit, en venant de Constantinople, trouvé soixante
et dix pièces de canon, que ces infidèles amenoient à Bude *.
Ces discours de M. de Louvois étoient d'autant plus croyables
qu'ils s'accordoient avec les nouvelles qu'on avoit d'Allemagne,
et avec la Gazelle de Hollande, la((uelle ne pouvoit être suspecite
fait une grosse fortune en France. Le comte de Broglie avoit épousé la
sœur (lu duc (rAumout, premier gentilhomme de la chambre du Roi.
1. C'étoit une demoiselle de Lorraine, que le vieux duc de Lorraine
défunt avoit épousée par amour peu d'années avant sa mort. Elle se re-
maria depuis par amour au comte de Mansfeld, qui étoit honnête homme
et de bonne maison, mais cadet d'Allemagne, et par conséquent fort
pauvre. L'Empereur l'ayant envoyé auprès du Roi en qualité d'envoyé
extraordinaire, et, sa uégf)ciation n'ayant pas réussi, il s'en retourna en
Allemagne, laissant la comtesse, sa femme, Ã Paris pour quelque temps,
parce qu'il devoit revenir, et elTectivemeut rEm]»ereur, l'ayant nommé
pour son and^assadeur extraordinaire en Espagne, on l'attendoit de jour
en jour à Paris quand sa femme eut à démêler avec le marquis d<'
Mouy.
2. .\dmiral)le jaidiu <|iu' If \\<n avoit lait faire devant sou palais ,i
Paris.
3. C'est la cour du Grand-Seigneur.
4. Autrement dite Offen, grande villes sur h; IJanube, ipii est de la domi-
nation des Turcs, sur la frontière de Hongrie.
.ICI 1,1. HT ItiS::! \'21
-III' celle malièro, car t'Ilc ne llalinil jamais la l-'raiicc, ol clic
caclioil loiijoiirs les (lésa\anla,ucs de ses enii(3inis.
\ai cour écoiitoil ces iioii\elles .uénérales avec assez de iian-
i|iiillité, quand une (|iiei-elli' ([iii arriva eiilre M. le prince de
(a)iiti et M. le chevalier de Lorraine liii doiina bien du nioiive-
nient : il y avoil lonutemps (|ne .M. le [uince de Conli croyuil
avoir sujet de se plaimlie de .M. le chevalier de Lorraine; il
racciisoil d'avoii' lenii plusieurs discours à son ilésavanta.ue, in-
jurieux à la réiudalion de Mme la princesse de Conli, el qui déni-
groient M. le prince de La Roche-sur-Yon et M. de Vermandois :
il tdoit mt'me persuadé que Monsieur, frèie du Roi, à TinsUga-
lion du chevalier de Lorraine, son lavoii, avoil lenu les mêmes
discours de lui et de la princesse son épouse, et il prélendoit
en avoir des preuves indubitables. l\ résolut donc de se venger
du chevalier de Lorraine ; et, après avoir longtemps cherché les
occasions de lui parler sans témoins pour lui faire connoître son
ressentiment, enfin il le trouva un soir à Versailles, comme il
sortoit de Tappartement du cardinal de Rouillon ' avec son frère,
le comte de 3larsan ; il les suivit, et, voyant (pi'ils se prome-
noient dans la plus grande des allées du jardin, il s'approcha
d'eux et leur parla de mille choses indifférentes tant qu'il crut
qu'on le pouvoit entendre; mais, sitôt qu"il ne vit plus personne
autour de lui, il dit au chevalier de Lorraine (|u"il avoit depuis
très longtemps sujet de se plaindre des discours qu'il tenoit de
lui et de toute sa maison, et qu'il \ouloit en tirer raison en se
battant contre lui. Le chevalier de Lorraine fut assez surpris de
ce compliment, ampiel il ne s'attendoit pas, mais il se remit
d'abord et accepta le parti ijue M. le prince de Conti lui propo-
soit ; cependant après avoir accepté, il lui demanda s"il n'\ a\oil
point de moyen de se justifier dans son esprit. M. le prince de
Conti lui répondit que. api-ès la démarche (pf il venoit de faire Ã
son égard, il aiiroit sujet de croire iju'il avoit |ieur de lui s'il
prenoit le [laiii d'écouter sa justification, mais (piil fécouteroit
volontiers après (pi'il se seroit battu contre lui. Le chevalier de
Lorraine lia donc la partie avec lui, et, le comte de Marsan a\anl
1. Frère <iu iluc de Houillou cl iievi'U de feu .M. de Tiireiuic, dont la
faveur lavoit dans uue teudre jeunesse élevé au cardinalat ft à la chargr
de grand aumônier de l'ruiice. Le Roi lui avoit ili'|mi> ilninn' de L'rands
biens en bénéfices.
1-2^ MÉMOIRES DU MARQUIS DE SÛURCHES
(lil qu'il en voiiloil èti-e, M. le piince de Conti le pril au mol et
lui promit de lui donner un homme ])Our se battre contre lui.
Sur quoi M. de Marsan lui répondit qu"il ne vouloit se battre
(jue contre un prince ', et, M. le prince de Conti lui ayant dit
(pi'il n"avoit qu'à choisir et qu'U n'y en avoit point à la cour qui
ne le servît avec joie. M, de Marsan lui dit- ijuil seroit bien aise
de se l)attre contre M. le comte de Soissons, duquel il n'avoit
d'ailleurs pas jzrand sujet d'être content-. M. le prinœ de Conti
lui donna sa parole pour Monsieur le comte, rassurant qu'il ne
s'en dédieroit point '. Le lieu, le jour, Theure et les armes du
combat furent donc résolus '. et M. le prince de Conti se retira
à sa chaml)re [lour envoyer avertir M. le comte de Soissons, ne
doutant pas que deux jours après il n'eût le plaisir de se satis-
faire contre le chevalier de Lorraine. Mais la médisance dit qu'il
avoit à peine le dos tourné qu'un des deux frères alla en don-
ner a\is à Monsieur-', qui courut en avertir le Roi. Sa Majesté
envoya sur-le-champ le sieur de Bâtiment ^ lieutenant de ses
uardt's du corps, Ã l'appartement de M. le prince de Conti, lui
dnv (|iiil avoit ordre du Roi de se tenir auprès de sa personne
1. l.v jiraiid comte de Harcourt, sou père, n avoit pas tant l'ait le renchéri:
il avoit plusieurs fois tiré l'épée contre des gentilshommes; aussi n'y en a-t-
il point qui ne fît tirer l'épée à ces messieurs les princes étrangers, s'il se
trouvoit offensé par eux.
■2. Quand on dit celu dans lu suite à M. le comte de Soissons, il répondit
froidement qu'il s'étonnoit fort que M. de Marsan, le trouvant tous les
jours seul à seul comme il le trouvoit, il ne l'eût pas déjà attaqué, puis-
qu'il lui vouloit tant de mal.
3. Il en pouvoit répondre hardiment, M. le comte de Soissons étant un
des plus braves Iiomuu^s de son temps.
4. Les Lorrains tirent une grande sottise d'accepter le combat s"ils
avoient envie «l'en donner avis, car, quoiqu'il y eût des ordonnances très
rigoureuses contre les duels, c'étoit se déshonorer dans le monde que de
ne se battre pas après en avoir donné sa parole; mais une fausse vanité
les trompa. Ils crurent avoir ville gagnée que de recevoir et de donner
parole pour se battre contre un prince du sang, et faire ensuite leur cour
au Uoi en le i'aisant aveitir; rependant ils eunnit le chagrin de voir que
personne n'ajtprouva leur conduite.
.'i. On dit que le chevalier de Lorraine y envoya .M. le comte de .^h^rsan.
6. Gcntilhonune du Limousin, sage, brave et vertueux.
[Louis-.loseph de Rochechouart. baron du Bâtiment, marié eu premièic-
noces à Marie des Cars, tille de ISerlrand des Cars, seigneur de Saint-Bonnet,
et de Françoise de Verrières, cl, en secondes noces, le 10 juin 1689, Ã
Madeleine de Bermoiidet, veuve de Louis de Bourbon, comte de Busset.
Ce mariage fut déclaré mil par sentence de l'official de Paris, du 25 jan-
vier \('M. {Notp (lu comte de Cosnac).]
J( II.I.F.T l»)Hl> I-j!>
'â– l ilr nr II' |i;i> i|iiill('i' un iiKniinii . .\|. |i' piincr d,' Cdnii s.-
ildiita (lalioid (II' la Nriiti': cl. aprrs avoir passe'- (i((is iiiiails
iriiciiiv dans sa cliaiiihii'. (irndanl l('S(|iii'ls il ne disiiit jias aux
assistants tont Cf (|tMl a\(iil <\\i \r cinii-. le llui lui fiivoyu Miri-
(le If venir trouwr chez Miih' ilr .MainlriKui. O lui là que, par
loiiti- rautorité diiii liraii-|i('iv ri (\'\\n iu\. lui a\anl l'ait avouer
la c-liose, et ayant a|ii)ris de lui (oui Ir dt'tail, il lui représenta
(piil avoit en lii-and tort d'enti-eprendre une chose directement
coiitiaire à ses ordonnances el de se i-aliaisscr comme il avoit
l'ail an-dessous de son ran.i:. Il lui dit qu'il devoit se souvenir
niien\ de quel san.u il étoit sorti : et lui lit une réprimande pleine
de sévérité, mais à travers de laciuellc il paroissoit certaine joie
secrète de ce que son gendre avoit témoigné tant de courage.
M. le piince de Conti reçut cette réprimande avec respect el
sortit très coiUent de cette conversation avec le Roi, qui ne lui
permit de s'en aller (pi'après qu'il lui eut engagé sa parole de
ne rien entrtqtrendre contre le chevaliei- de Loi'raine. Le lende-
main, la chose se tenoit assez secrète, n'étant connue que de
<leu\ ou trois amis de M. le prince de Conti ;mais le second jour
son appartement de Versailles et sa maison de Paris ne désem-
plissoient point de gens de tous â– d<ie?' et de toutes conditions, qui
venoienl lui lendre leurs respects, n'osant lui oll'rir leurs ser-
vices. 11 n'y eut ipie liois hommes considéraldes (pii ne finvnl
point de ce nomhi-e ' : le cardinal île Bouillon, inlinu' ami {.Ui
comte de Marsan; le duc de Luxembourg, qui se plaignoit de ce
que M. le prince de Conti. quoifjue son parent, s'étoit otTert au
iiiarepiis de Rhodes dans la (pierelle (|u'il avoit eue contre lui Ã
Saint-Cloud: et le Aur de Villeroy, (|ui étoit beau-frère de M. le
Grand, frère du chevalier de Lorraine. Mais, malgré leurs rai-
sons-, tous les courtisans de bon esprit con\enoient ipi'ils avoient
1. H est pourtant vijii qur .\l. d.- Louvuis l'ut |)..iii- !.• rliovalicr .ie Li>i-
raiue, par rétroite liaison que ce ministre avoit avec Monsieur, fn-rr du Uoi-
2. Ces trois hommes avoient tort : le cardinal de BouiiloQ étant au Hd.
.1 lui ayant «le si grandes nlili^rations. et étant frère du duc de Bduillun.
ilnnt la femme (â– tuit tante de .\t. le luinee de Couti, c'est-Ã -dii-e cousine
-ermainc de Mme sa mère; le duc de Luxembourg étant sou parent et de
M. le Prinee, auquel il avoit de? oldigations inlinies, et n'étant juis, quoi-
qu'il fût de la maison de Montmorency, d'un rang à être en droit de
rendre à un prince du sang déiilaisir pour déplaisir; le duc de Villerov
etoit plus excusable; mais, n'étant pas déjà trop bien dans l'espril du Uni.
il avoit tort de l'irriter encore en soffrant contre son gendre.
130 MEMOIRES DL" MARQUIS HE SOURCUES
eu tort d'en user de cette manière. Monsieui* le Duc prit la chose
avec encore plus de hauteur que le reste de la maison royale,
et, causant avec le maréchal de Créqui, il lui dit qu'il avoit en-
tendu dire que certaines gens s'éloient offerts au chevalier de
Lorraine, mais qu'apparemment ils étoient mal informés des
ordonnances du royaume, qui condamnoient au fouet et à la
lleur de lys ceux qui étoient assez mal avisés pour s'offrir contre
des princes du sang ^ Monseigneur le Dauphin dit à M. le prince
de Conti, le plus ohligeamment du monde, qu'il étoit au déses-
poir que sa grandeur lui ôtAl le plaisir de lui offrir ses services
comme ses autres amis. Monsieur le Prince ne put être fâché
contre M. le prince de Conti, son neveu, de ce qu'il avoit donné
des marques de son grand cœur ; mais il ne laissa pas de lui té-
moigner qu'il avoit eu tort de rabaisser le sang royal de France
jusqu'Ã se vouloir mesurer contre celui de Lorraine ; qu'on
l)ouvoit pardonner cette échappée à un homme de son âge,
mais (]u'il prît l)ien garde à ne pas retomber dans une pareille
faute.
Cette affaire, qui pouvoil, dans les suites, être très désavanta-
geuse au\ princes de la maison de Lon-aine par la cruelle aver-
sion qu'elle avoit réveillée contre eux dans le cœur des princes
de la maison royale-, ne servit pas à faire réussir le mariage du
comte de Marsan avec Mme d'Albret ^ Cette dame Tavoit fait
proposer au Roi, (jui l'avoit agréé avant l'afïaire de M. le prince
.de Conti ; mais depuis, ([uand on le voulut prier de signer le
contrat, il répondit qu'il avoit ù la vérité donné sa permission
pour le mariage, mais (|u"il ne l'affectiomioit pas assez pour si-
gner au contrat.
Le Roi eut, en ce temps, la nouvelle que le troisième fils du
comte de Roye, nommé Rlansac, (pii voyageoit avec les deux
1. 11 iiij lui (lisoil piis cela pour lui, iiinis poui' le duc de Villeroy, snu
parent et sou ami.
2. Elle avoit réveillé le souvenir des temps de la Ligue.
'.]. Elle étoit fdle du défunt maréclial d'Albret, leijuel desccndoit d'un
bâtard du roi de Navarre, (jui étoit de la maison d'Albret. Elle avoit épousé
en premières noces le fils du marquis de Pons, frère aîné du maréchal
d'Albret; et son mari avoit été tué on Picardie, la nuit, en allant voir une
dame. Elle avoit 60 000 livres de rente, ayant hérité de son père, de sa
mère et de son mari, qui étoit son cousin germain ; ainsi son mariage
auroit fort accommodé ^\. de .Marsan, qui u'avoit qu'une pension du Roi de
9000 livres et une autre de 10 000 livres sur révêché de Cahors.
JUILLET U)8:2 i:il
viilaiiLs lie M. le (lue (l<' I.a Rochefoucaiikl', ses {)rochcs parents,
avdil lait à Roiiio al)jiitalioii de l'hérésie de Calvin entre les mains
fin cardinal d'Kslivcs. cl (|iie le Pape avnlt voulu lui dnnnei- de sa
propre main la eommmiinn pour la premièiv luis. Sa Sainteté
rfconiuiauda aiis>i au Roi ce jeune seigneur, dont la conversion
donna un crurl ehagrin à tous les huguenots de la cour, et sur-
tout à la comtesse, sa mère, (jui étoit très zélée pour sa reli-
liion.
Le Roi donna, vers la hn du mois de juillet. î^OOO livres de
pension au sieur TorlV-, Tiin de ses gentilshoinines ordinaires,
qui les avoit très bien méritées par sa valeur et par ses services.
On continuoit toujours d'examiner, en présence de monsieur
le chancelier et des connnissaires ' (jue le Roi avoit nommés Ã
cet effet, le droit par lequel suhsistoient les temples des hugue-
nots, et ils n'avoient pas sujet de se plaindre qu'on ne leur ren-
<lil pas bonne justice, car, dès le moment qu'ils se trouvoient
^iNoir été bâtis et conservés en vertu de l'édit de Nantes \ on les
mainlenoit ; mais, s'ils n'avoient pas ces qualités, on les faisoit
nuiner sans miséricorde, et, connue les huguenots en avoient
bà li MU très grand nombre sans avoir aucun droit, il n'y avoit
|)res(|ue point de semaine qu'on n'en ruinât deux ou trois.
1. Laiaé .sjippcloit M. le duc de La iloi lic-Giiyon et avoit épousé
la till'' do M. de Louvois, de laquelle il avoit déjà un çrarçou; il avoit les
survivances des cliarj-'es de grand veueur et de j.'rand uiaitre de la i,Mrd('-
robe; le cadet s'appeloit M. de Liancourt.
2. Il étoit Alii-nianil de nation et s'appeloit proprement Poltentorff
mais ou avoit cnrrouipu son nom en France, il avoit été cajiitaine de ca-
valerie, ensuite retiré par .M. de Lauzuu pour être brigadier des "ardes du
•corps, et puis exeuiid dans les mêmes gardes. Il étoit plusieurs fois, pour
avoir des nouvelles, entré dans les places des ennemis à la faveur'de sa
langue naturelle, et même il pensa une fois être iiendu à Trêves.
3. yi. le maréchal de Yilleroy et .M. ColbcM-t étoient de ce nombre-
M. de Cliâteaunenf, secrétaire d'Etat, étoit le rapporteur de toutes ces
affaires, celles de la religion prétendue rél'oimée étant toutes de sou
•département. Les intendants des provinces instruisoient les alfaires et
•écoutoient pour cela les laisons des députés du clergé et des syndics des
huguenots, et, s'ils ne pouvoient les accorder, ils partageuient l'affaire, et
■on renvoyoit le ])artagi' à M. de Chà teauueuf, qui le rapportoit devant
M. le chancelier el les commissaires, devant lesquels ou nntendoit encore
les agents généraux du <-lergé pour les catholiques, et les syndics des
huguenots pour leur parti.
4. C'éloit un édil qui fut l'ait poiu- la iiaeilication des I roubles qui s'étoient
<élevés en France au sujet de la religion.
'\o2 MÉMOIRES nu MARQUIS DE SOURCHES
AOUT l()82
Au commencemeiil du iiiois (raoùl, le iiianiuis de Vassé '
épousa la seconde fille de M. le maréchal d'Humières '-.
Les compagnies des gardes du corps, qui étoient à Melz, mar-
chèrent en Franche - Comté pour y prendre leurs (juartiers.
Mme la duchesse de Bouillon ■, (|ui étoit depuis longtemps éloi-
gnée de la cour, eut permission du Roi d'y revenir.
5 août. — La nuit du 4 au o, les douleurs de raccouchemcnt
connuencèrent à Mme la Dauphine et mirent toute la cour en
mouvement. On n'a jamais vu un concours pareil à celui ({ui
se fil à son appartement par loutes sortes de gens, ipii y i)as-
soient le joui' et la nuit.
Le Roi, croyant qu'elle actoucluMuil la nuit du o au ti, se lit
porter un matelas dans sa chamhre, où il passa la nuit avec la
Reine, tous les pi'inces e( les princesses du sang ' : mais, sur
les six heures du matin, les douleurs a>ant diminué au lieu
d'augmenter, chacun alla se coucher dans sa chamhre.
6 août. — Le 6% vers le midi, les douleurs connuencèrent Ã
presser .Mme la Dauphine après (pielle eut été saignée; et le
Roi, avec toute la lamille royale, étant revenu dans sa chamhre,
touh- la rour ne (juilla plus son apparlement. Kllc soulïi-it e\-
1. Gentilhomme un pay? du Maiue de bonue maison et très riclie.
2. La première avoit éiiousé un seigneur Flamand, nommé le prince
d'I?engliein, iiui|iiel le Roi, eu favtmr de ce mariage, avoit accordé les hon-
neurs du Louvri'. 1! y en avoit encore une troisième à marier.
;i. Elle s'apftcloit Alancini et étoit la cadette des einq nièees du cardinal
Mazariu : la défunte reine-mère, Anne d'Autriche, l'avoit fait épouser,
après la mort du cardinal, h \\. le duc de liouillon, grand chambellan de
France. Elle avoit été chassée en même temps que sa sœur, la comtesse à ^'
Soissons, du tiMups qu'on aeeusnil tout le monde de ]>oison. On la relégua
d'aliord à sa principauté de Tureune; eusuite elle eut permission de venir
à Orléans; après cela, on lui permit «le venir à sa terre d"F>reux. d'oi'i
file eut permission de venir à Paris; enfin elle revint à la cour.
4. Les princes et princesses du sang assistent toujours aux couches des
reines et des daui)liines, à cause de l'intérêt qu'ils peuvent avoir à la-
succession de la couronne; mais en cette occation le Roi admit aussi ses
enfants bâtards, quoiqu'ils n'y eussent aucun intérêt, h-s bâtards n'héri-
tant point eu France. Sur ce pied-là . M. le duc du .Maine y fut pré-
scut. .Mais .M. de Yermaudois, que le lloi n'avoit point voulu voir depuis
le bruit de ses débauches, eut le chagrin de n'y être pohit appelé.
AU HT Itix-J !:â– {;;
iit'iiicitieMl loiil r;i|in"'s-iliii(M' •'! I(»iil li^ soir. l'I Idii (•(»iiiiiicii<iiii,
.1 riaifidfi' |)(iiii- .'lli', ipi.iiiil on .s"ai)(M-(;iil iiiTt'IIc ("'loil |)i(''li' il'ac-
I iiiiiii.'i-, l'I' (|iiVII<' lit lit'iirt'iisenicnl à ili\ liciii-cs r\ ilrmio fl
ilfii\ miiiiili's ilii suie, mctiaiil an indinlr un |(rincr Irrs lu-an ol
pins <xv;\m\ i|iiil nr ilr\(tii l'Iiv iialiiivII.Mnont. I.o Hoi lui donna
ir nom driliii' (Ir rxniiaoLinc. (|ii(iii|m' h^'s Brelons tMissciil esprn'-
• piM sr iiiiiiiiiK'i'dil II' duc di' l>ii'(a,!int\ parce ipn^ (•"('■loil un
des arlidcs ilii IrailT' (pi'ils a\iiiriii ('ail avec les i'(Ms ipiaiid iU
â– -'(''loiciil ilunnrs ;'i la l'iaiici' '.
Sil("il (pr^ll clll (ilivcri la pdCli' de l;i rliainhl'c de .Mme la
hanpliine ••! ipidn cni dcclar('' ipi'i'Ilc cloil acconclièe diin
[irince, il s"t''|c\a un si ucand cri de joie dans le ilià toan. i[M"cn
ini moment la mniNrlIc m alla jns(|n'aii hoiil dr la \illc. Les Ir-
njoiunages de joie allaicnl jns([n"Ã remporlemcnt ; ci. (piand le
Hoi sortit de la chambre de Mme la Dauphin»' poui' aller sou-
per, tant de ,uens se jetèrent à ses pieds, rpiil fui assez lonu-
Icmps sans pouvoir passer. On s'étoulïoit dans les galeries et
dans les appartements pour se montrer à lui, et la canaille, ne
\(jnlant pas témoigner moins de joie que les honnêtes gens,
cassa, par une espèce de fureur, toutes les vitres de la surinten-
ihmce -, où Mme la Dauitliine éloil accouchée: les nns frap-
paient des mains pendani «jne le Roi passoit, les autres allu-
in<»ienl des l'eux dans Ies(pn?ls ils jetoient toul ce qu'ils
lenconiruient : ils brûlèrent les grues et les é(hafauds ipii ser-
voient aux bâtiments; il y en eut qui jetèrtMil leurs propres habits
dans le feu; enlln, si on ne les eût empêchés, ils eussent brrdé
loiit le bois qui étoit dans les chantiers des îuarchands de Ver-
sailles.
La joie du Koi fut ti'ès grande : mais, comme il étoit extrême-
uienl nn^déré, il ne la lit pas paroitre tout entière : pour la
lieine. (dli' ne jiril pas la peine de se contraindre. Les jours sui-
1. (riHoil un ili'S iirticlos du iiiaiia^'i' «li; la tluciics^^e .Vuiic df Hn-tagne
••ivfc le roi Loui;* XII, et du contrai de donation que les Bn-fons liivnt de
l>'ur province au Uoi, i'n.*uilo de la mort de cette princesse sans enl'aïUs.
2. C't'loit rapparlenient de .M. de Colbert, surintendant des bâtiments,
dans l(><|uel .Mme la iJaupiiine avoit voulu loger, parce «pie li' gran<l
apptU'tcnu'ut quelle devoit occuper étoit encore trop neuf et i|ue celui
'|u'ou lui avoit donné en attendant étoit trop exposé au bruit : ainsi elle
s étoit mise dan^^ l'appartemenl di' Mme Colbert. qui étoit assez vaste pour
'in«e si grande princesse.
134 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
vanls, on lit de grandes réjouissances à Paris el à Versailles; dans-
Fun et dans l'aulre, on alluma des feux, on tira du canon, des-
boîtes et des fusées volantes ; on distribua ' du vin aux portes,
dans les places et dans les maisons particulières, à tous les pas-
sants ; on ferma toutes les bouli((ues, et il vint à Versailles une
si grande quantité de gens de toutes conditions, qu'on ne s'y
pouvoit tourner ; mais le Roi ne voulut point que les compa-
gnies souveraines le vinssent haranguer en corps.
Dans le temps de cette joie universelle, il y avoit à Paris une
famille dans l'afiliction : c'étoit celle de M. le président de Cham-
plâtreux, président au mortier, qui étoit mort d'apoplexie trois
heures avant la naissance de M. le duc de Bourgogne. Il étoil lils
de cet illustre M. Mole, premier président du parlement de Paris
et ensuite garde des sceaux de France, qui s'étoit acquis un nom
immortel par sa fermeté inébranlable pour le service du Roi '.
Le président de Champlà treux avoit un lils, nommé M. Mole, qui^
étoit reçu en survivance de sa charge de président au mortier.
8 août. — Deux jours après l'accouchement de Mme la
Dauphine, Monseigneur, son époux, alla cliasseï' un loup qui le
mena jusques à Rambouillet -, où il fut obligé de coucher, el ce
fut là la première fois ([u'il ne levint pas couchei' au lieu où
étoit la cour.
Le Roi commença le même jour à parler avec (pielque certi-
tude du voyage deCliambord, disant qu'il parliroit de Versailles
le 15« de septembre, qu'il iroit à Chartres rendre grâces à Dieu
et à la sainte Vierge de l'heureux accouchement de Mme la Dau-
phine, el de là à CJiaiidiord, (l"où il ne reviendroit qu'après la
Toussaint.
Ce fui aussi dans ce temps-là qu'on apprit que Mme la comtesse-
de Soissous, qui depuis sa sortie deFrance demeuroit à Bruxelles%
1. Un jour, le peuple de Paris, qui éloil révolté, s'étaul attroupé pour le
venir tuer dans sa maison, et l'ayant assiégée, il en fit ouvrir les portes,,
et, se présentant à ces furieux avec une barbe et une prestance vénérables,
il leur demande; : « Eh bien, mes amis, que voulez-vous? » Et cette populace
enragée eut tant de vénération pour lui, ([u'elle s"écoula sans lui faire
aucun mal.
2. Maison qui appurteuoit à Al. le duc de Monlausier, à cause de sa dé-
funte femme, qui étoit d(! la maison d'Atigenues.
3. Elle avoit été accusée d'avoir eu autrefois dessein d'empoisonner le
Koi par jalousie contre .Mme la duchesse de La Vallière ; mais M. de La
lleyuie, qui étoil le moteur de la chambre des poisous, avoit été trop vite
AOUT lt)8!2 1:^5
où ollt.' (''loil li'iiitùc iivf'c lotile soilr il lioiiiioiir ', rloil passée
Cil Aiiirlt'li'iTc, (tai'cf (jiir le l'oi dr la riiaiidc-nirtatinc a\olt
oblcim (In l!(»i son i-chnir ni l''iaiiri'. cl iiiiCllr ('■loil allôc
pour li'ii icmcicier cl voir .Mme la (liicliesse de .Ma/.ariii ', sa
su-iir, (|iii, ctaiil alors à la cour (rAn.u'IcIcrrc, avoil inriia!i('' son
rt'loiir l'ii iMaiicc : mais on su! depuis ipTil rloil arri\('' (pidipic
incident nouvi'aii dans ses alTaircs, (pii a\oil dillrrr son l'idoni-,
s'il ne Tavoil rompu cnlièrcniiMil.
Il \ avoit longtemps que la marquise de Rannes •', dont lo
mari avoil èlè lue, l'Mant lieulenanl général des armées du Roi.
et colonel général des dragons, avoil envie d'épouser M. le
chevalier de Guômené ', espérant par ce mariage avoir le tabou-
ret. Toute la maison de Roliau s'y étoit opposée avec raison,
celte dame n'ayant point assez de bien pour faire la fortune d'un
cadet de cette illustre maison, étant d'ailleurs presque assez âgée
pour être sa mère, et ayant déjà ipuitre ou cinq enfants de son
premier mari. Ces obstacles durèrent autant de temps que le
chevalier de Guémené bit mineur, et uu''me il y eut un arrêt du
Parlement qui lui défendit d'épouser Mme de Rannes; on croyoit
même que le Roi s'y opposeroit : mais, dès que le chevalier de
Guémené fut majeur, il eut permission du Roi et du ParlemenI
de faire ce mariage, iju'il lit peu de joni-s api-ès, et sa femme
prit la séance chez la Reine, sous le nom de la princesse de
Roban.
Ce lut il peu près dan- !<• nu'inr leuips que Mih^ de Nantes eut
la petite vérole, et l'on n'eut pas le temps de la Iransporlrr bors
sur S()Q chapitre ri uo pul IruiiVLT lii' piriives assez fortes pour la i-oii-
daiuner.
1. Parce que son mari doscondoit d'iuii' princesse de la maison ilAu-
triciie, on la Iraitoit comme une princesse du sang d'Espagne.
2. Elle étoit la plus belle personne de son temps, et héritière univiTsidl.?
du cardinal .Mazarin, ([ui lui avoil donné tout son bien en la maiiaid :
mais, ne pouvant s'accorder avec le duc, son mari, après avoir fait bifu
des personnages différents, liUe se sauva de France par le secours de
M. le chevalier de Kohan, qui depuis cul la tète coupée; et, après bien
des aventures, elle se réfugia en Angleterre, où le Ui>i lui donna retraite
dans son palais.
;{. Eille du vieux Nogenl, lequel, par d'assez froides plaisanteries qu'il
faisoit à la l\eiuc-mère et au cardinal Mazarin, avoit fait une grande for-
tune. Le marquis de Rannes, son mari, étoit un très brave homme.
l. Il avoit été abbé et veuoit di- quitter la soutane. C'éloil un jeune
lu'mmc bien fait, mais peu si)iriluel.
■136 MÉMOIRES DU MAHQIIS DE SUl HCllES
tlu cluUeaii de Versailles ; mais ce ne fui qu'une pelite vérole vo-
lante, de laquelle les médecins neureid .i^uère de peine à la
guérir.
Peu de jours après, le marquis de Rhodes, iii'and maître des
cérémonies, fut exilé de la cour : quelques gens croyoient que
c'éloit une suite de sa querelle avec M. le duc île Luxembourg
et de son amour pour Mlle de Tonnerre ; mais les plus éclairés
assuroient que le Roi ne Favoit éloigné (jue parce qu'il n'étoil
pas bien aise qu'il fût aussi avant ([u'il étoit dans la conlidence
de M. le prince de Conti '.
La cour de Monsieur, frère du Roi, fut en ce temps-là fort
agitée. Monsieur, persuadé, selon toutes les apparences par le
chevalier de Lorraine, que Mlle de Tbéobon -, à laquelle il don-
noit retraite chez lui depuis que la rhamiire des tilles de la
Reine avoit été licenciée ^ et le comte de Reuvron ', son capi-
taine des gardes, fomentoient la mauvaise intelligence qui étoit
depuis longtemps entre lui et Madame, son épouse", en lit ses
plaintes au Roi, et, de son agrément, chassa Mlle de Théobon
de sa maison et lit donner ordre au comte de Reuvron de se dé-
faire de sa charge. R n'y a rien de pareil au chagrin que Madame
sentit en cette occasion ; Mlle de Théobon étoit pres(|ue la seule
personne en qui elle pùl avoir conliance ; aussi l'aimoit-elle ten-
drement, et, comme elle étoit naturellement fière, ellenepouvoit
soidîrii' qu'on lui enlevât d'autorité la seule consolation qu'elle
avoit dans ses afllirtions. Elle pleura beaucoup et ne cacha ses
1. l^i' Roi éloit persuadé ((u'il avoit conseillé à M. li- iirince de Coiili
de ijiiercller le clKwalitsr de Lorraine.
2. Demoiselle de (]ascoi;ut; huguenote, qui, s'étant eonvcrlie, se mit sovis
la protection de la reine-mère, laquelle la mit au nnmljrc; des filles d'iiou-
ncur de la Reine, sa belle-fille; mais, la chambre des filles de cette prin-
cesse ayant été abolie, Mme de Guise s'en chargea et ne la garda pas
longtemps, étant persuadée qu'elle n'avoit pas pour ses bienfaits toute la
rcconnaisance qu'elle devoit. Ensuitt; Monsieur lui donna retraite chez lui.
3. Mme de .Montcspau, qui étoit maîtresse du Roi, appréhendant que
Mme de Lndrcs, lors lilhî d'honneur de la licine, et qui étoit admirablement
belle, ne lui ravit le cœur dtî ce prince, l'obligea à licencier la chambre des
filles de la. Reine.
k Beuvron aimoit .Mlle dr Tbéobon, et nu les croyoit même mariés;
ainsi ils étoient liés d'intérêt contre le chevalier de Lorraine, avec lequel
Beuvron étoit fort brouillé, (pioi(prils cusscnl été autrefois intimes amis.
Il étoit frère du marquis de Beuvron, lieutenant général pour le Roi en
Normandie.
iJ. A l'occasion du chevaUer de Lorraine.
AOUT l»i^'- I')"
I, unies ni an Uni ni à loulc la cour. Opi-iidanl .Monsirni' \inl
HunNer Ir Uni cl Ir pi'ia (h' If mmiIoIi' l'acconmiodri' a\rr .Ma-
ilaiii»^, lui ilisani i|n"il \\'\ a\iiil pins irohslacit' à li'ui' rrniiioii.
piii.s(|iril venoil (ri'loi.micr ceux. (|iii la drlrnisoienl i)ai' Icnrs
mauvais conseils. Mais rcspvil de Madaiin' nT'hjil jtas si racil»' Ã
apaiser; Monsiein-, qui élnil alors à Sainl-C-loml . lalliMidanl
pour sonper, elle refusa de venir manLiei' avec lui e( téiuoitina
son déplaisir hautement par toutes les uianfurs (|u"elle en put
donner. Le Roi. voyant cette dissension, i rnl i|u"il \ alloii de
son honni'in- de la l'aire cesser, et, ayant l'ail revenir Monsieur et
Madame à Versailles, il les alla voir riiii cl Taulre dans leurs
appartements, et, après hicn dis allées el des \eiines ipi'il \onlni
liien l'aire lui-niénie, il lit en sorte de rapprocher ces deu\ esprits,
ipii étoienl si l'orl aliénés fini de laiUre, de manière qu'il les fit
embrasser et ipiils couchèreni en même lil la niiil suivante.
Outre cela, pour contenter Madame, il donna à Mlle de ïliéobon
une auumenlalion de pension de 't 000 li\res \ avec la permis-
sion de venir à la coin- quand elle \oudroil : et, pom' le comte de
Beu\ron, il lui [larla très honnêtement et lui promit de lui faire
du hien. Ce comte avoil en\oyé la démission de sa charue Ã
Monsieur, mais il la lui renvoxa el lui lil dire (pi'il lui |)ermeltoil
il(> la vendre le |)lus ipi'il iioniioil. Purnon -, pri'niier niaîliv
d'Iiôlel de Monsieur, se lrou\a aussi embarrassé dans riiie dis-
grâce, et il eut ordre de se défaire de sa charge, dont .Monsieur
donna l'agrément au comte de Flamarens ', (pii étoit depuis
longlem[is attaché à son service ; on nnu-muroil mènie que
Mme de Gordon \ dame d'atours de Madame, seroit obligée
de qinlier sa charge par l'aversion ([ue Madame avoil |ioui' elle •;
1. Il lui eu (Jciuuoil ilojà auliiiil.
2. H etoit frêro de défiiul Tnii-y, maréclial ilc cinip et gouverueur de
Touruay. C'élnil uu très houuèle ;j;arf;un.
:{. Gi'Ulilh.iuime iI.î Ga^^cnguis cadet du iiiarquis de Fiauiarous, «[ui éloit
eu fuili- iiurs du royaume ci oiigagé au service de l'Empereur pour s'être
battu eu duel.
i. Fille de (lualité d'Ecosse que la défunte reiu.-uicn' avnit prisi- à sou
service, Ã cause de la religion. Elle lui avoit fidt douuiT la charge d.-
dame d'atours de .Madame, quand Munsieur se maria la première fois, et
c'étoit la raison pnur laqn.'llr .>u l'apprl.ut .Madame et n.>ii i>a< .Made-
moiselle
5. .Madame la haissoit, parce quelle la croyoit trop dans les intérèls de
.Monsieur; mais elle couroit eueore plus de risqui-s iTiu- l'envie que le che-
vali.'r de Lorraine avoil de faire avoir sa charge à .Mme de Tiraueev, Ã
138 MÉMOIRES l»L' MARôUIS DE SOURCHES
mais cela n'arriva pas comme on l"avoit cru, el elle eut seule-
ment ordre d"êlre quelque temps sans se présenter devant Ma-
dame.
Cependant le cardinal dEstréi's. (pii ctoit à Rome, ne perdoit
aucune occasion d^adoucir l'esprit du Pape ; mais il eut bien de la
peine aie contenir dans les termes de la douceur sur le chapitre
des docteurs exilés, et ce fut beaucoup d'avoir itu obtenir de lui
qu'il néclateroit point en leur faveui-.
M. Colbert avoit obtenu du Roi pour son troisième fils, qui s&
nommoil M. d'Ormoy, la survivance de sa charge de surinten-
dant dos bâtiments ; et ce jeune homme l'exercoit ilepuis près de
deux années. Il songea, vers la lin du mois d'août, à le marier ;
et en effet Mme de Monlespan et M. de Chà teauneuf lui procu-
rèrent un mariage très avantageux en lui faisant épouser Mlle de
Tonnay-Charente ; sou père et sa mère étoients morts ; le pre-
mier étoit de la maison de Rochechouart et, par conséquent,
parent proche de Mme de Montespau : l'autre étoit sœur de
M. de Chà teauneuf, qui, par cette alliance, se procura la protec-
tion de M. Colbert. Il fit changer de nom à son fils, à cause que
la terre d'Ormoy n'étoit pas assez considéraltle, et voulut qu'il
s'appelât à l'avenir M. le marquis de Blainville.
Peu de jours après, le Roi lit un présent de 100 000 livres en
argent comptant à M. le Grand, et l'on disoit à la cour que c' étoit
pour le récompenser d'un avis considérable ' qu'il avoit de-
mandé au Roi et (pu? Sa Majesté avoit pris pour elle.
25 août. — Le joui- de la fête de saint Louis, la ville de Paris
fil un magnifi(iue fni d'arlilice sur la rivière de Seine pour ho-
norer la tète du Roi, el Monseigneur le Dauphin voulut bien
venir (exprès de Versailles, avec nombre de dames, honorer de
sa présence cette réjouissance i)ubli(|iie.
laquelle il avoit fait (luuucr la charge imaginaire de dame d'atours de la
reiue d'Espagne, fille aînée de Monsieur, lorsqu'elle se maria.
1. Comme peu de gens avoienl de l'argi'nt, chacun cherchoit les moyens
d'en avoir; et, i-n ce temps-là , il y avoit certaines gens qui ne vivoient
que de donner des avis aux courtisans, c'est-Ã -dire diuventer des affaires
qui pouvoient faire venir de l'argent. Les courtisans les demandoient au
Roi, qui souvent les prenoit pour lui. (jM.md elles éloient trop bonnes, et
leur donuoit quelque récompense.
SEPTEMimt 168:2 1H<>
SI^]|»TEMlim^: 1()82
Au oonimciiccnn'iil du luois <lo soploinltir. on lui lorl alarnu'-
pour M. le (lue du Maine, Ã cause d'une leurre rou,L;eole i|u"il eul
iï Paris, tout le monde apprùliendanl (|iic ce iir lui la priilr vé-
role, parce que Mlle de Nantes, sa sirur, iasoil rur drpuis peu:
mais il se trouva .uuéri (juehpies jours après.
Ce fut dans le inènic leiups (pu^ Ion l'enil une imporlanle
nouvelle, qui étoil ipie les rdiciles de Hon.urie, joints aux Turcs,
avoient surpris le clifileaii ilr Cassovie ', place très importante,
et qu'ils prcssoieiil la \ilie de tous côtés. Gela étoil d'une ti'ès
grande conséquence pour les intérêts de la France, puisqu'une
guerre en Hongrie lioil les bras de l'Empereur, de manière Ã
être forcé d'accorder à la France tout ce que ses plénipoten-
tiaires avoient pi-oposé à l'assemblée de Francfort.
Le départ df .M. de Saint-Pouange pour la Flandre lit alors
raisonner les courtisans ; mais ils surent dans la suite (pi'ils
s'étoient trompés et qu'il n'y étoit allô que pour donner ordre
au premier établissemeiil dr certaines compaunies de genlils-
liommes (pie le Roi \enoil d'insliluei-, duiii rime devoit tou-
jours demeurer dans Tournay et l'autre ilans Miiz. On recevoit
tous les jeunes gentilsbommes qui se présentoienl, depuis l'âge
de (|uinze ans jusipi'Ã vingt, et on les metloil dans ces compa-
gnies, qui étoient commandées par d'anciens olliciers clioisis .
dans lesquelles on avoit soin de leur laiiT apprendre hml cr ipn
pouvoit conli'ibuer à les rendre capables de bien servir le lioi
dans ses armées; et ces compagnies etoient propnMuent des sé-
minaires, d'où l'on prétendoil tirer à l'avenir un uraiid nombre
d'ofliciers pour les ti'oupes.
D'autre côté, l'on sa^oit (piil avoil passé un urand corps de
troupes en Italie, et l'on assuroil qu'il y a\oil jnsipi'Ã soixante
bataillons sons Casai; cela, joint avec les bruits (pii couroient di»
l'extrême maladie du duc de Savoie, faisoit apprébender forte-
uiiMil (pie le Roi n'allât à L>on. au lieu d'aller à Cbambonl.
Ci*' tut en ce temps-là ipir >l. le l*rince, étant venu i\r son
t. IMiicc de liuii;,'rii' (|iii aii|i;irk'Uuit a lEuilH'ivuf.
140 MÉMOIRES DL' MARQUIS DH SOIJHCIIES
château de Chantilly ù Versailles, (lemaiida instamment au Roi
le retour de M. le prince de La Roche-sur-Yon, et, l'ayant ohleiiu,
envoya incessamment en avertir ce prince, qui, étant venu en
(hliL>ence, hit hien reçu (hi Roi, qui lui lit stndement uno répri-
manda dans son cahinel.
On appril aussi (|ue Duqucsne a\oit hrùlé deux vaisseau\
d"Alger vers la rade de ce l'oyaume, et (luc le joune duc de Vil-
lars' et le marquis do Bellefonds, qui étoient \olontaires sur son
vaisseau, s'étoient particulièrement signalés en cette occasion.
L'ahhé di' Monlmoreau, auquel le Roi a\oit depuis peu donné
une alihaye, n'en jouit pas longlemps. Il mourut, et le Roi donna
son ahbaye au second lils (hi marquis de 8aint-Hérem, capitaine
de Fontainebleau, gentilhomme d'Au\ei'gne de grande qualité,
très honnête homme et généralement aimé de tout le monde.
On disoit en ce tempsdà ([ue le Roi avoit lait l'aire sous main
une réprimande à Farchevèiiue de Reims de ce qu'il parloit très
souvent des jésuites avec de l'aigreur et du mépris, et qu'il lui
avoit l'ait ordonner de s'ahsieidi' doi'énavant de ces sortes de dis-
cours.
Les nouvelles qui vinreni alors de (îons[ariliii()[d(' tirent grand
bruit, et Ton reçut une magnifi(pie relation de la part de Guille-
l'agues, dans la(iuelle il faisoit le détail de toutes les menaces
(juil avoit essuyées de la part des ministres de la Porte, qui lui
demandoient sept cents bourses, (pii valent près d'un million de
notre monnoie, pour la réparation du débris fait par Duquesne
en l'île de Scio; des réponses sages et vigoureuses qu'il avoit
laites; enlln de raccommodenieid ipi'il avnit lait avec le grand
visir, en donuani au (irand-Seignein- un jii'éseid de choses rares
(|ui valaient à peu |tiès (iO 000 livres ; des lionneurs qu'on avoit
ensuite laits à sa personne et à ses domesticpies, (jui avoient
eux-mêmes présenté les raretés au Gi-and-Seigneur -, contre la
coutume; et des espérances (ju'on lui donnoit de lui accorder
l'audience sur le S(q»lia.
3, 4 septembre. — Le o on le 'i du juois de septembre, on
1. Il (Hoit <lo In iiiai^uii ilc Bi'aiicas, qui e?t l:i même que les Braucus
d'Italie.
2. .lamais les douiestiques des ambassadeurs n'approclioient du Graad-
Seigiieur, et tous les miuislres des priuces de rHui'ope, qui étoieut alors
il Coustantinojtle, l'ureut fort surpris de ce iirocédé nouveau.
SKI'TKMIîliF, ll)Sl> r, I
rniiimt'IH',1 lit' Mtir une (•(illl(''|r. I;ii|lir||r ('loi! un piMI clicM'Iiir
ri (rillic coiilciir JKMl tMlIl.lllIIlirt' ; rllr li"(''|(ii( [liis si L;r;iliilr (|iic
i-i'llr (|iii ;i\nil |i;iiii ili\-liiiil mois ;iii|i,ii;i\;iiil, mais |M'iil-("iiT
rloil-i'c son .i^raiid ('loimicmnil (|iii la laisoil |iaroîliv plus pclili'.
Kllf paroissoil au iiord-oiicsl dr la Normainlic ; son cours rloil
Irrs rapide cl de idririil à roccidnil ; rjlc ne paiiil pas [dus i\f
ipiiii/o jours ou Irois semaines sur n(dre liémisplièiv. Qiioiiph'
ces espèces de phénomènes passeni dans lespiil t\\\ jieuple pom
présager des lualiieurs. je ne crois pas ipie riinlisposilion (pie
Mnn» la l>au{iliine eu! un mois après sa i-uuche lui un elVel
des iniluences de celui-ci: celle princesse eul deii\ accès de
lièvre, mais l'apparence esl ipie la cause n'en lui aiilre chose (|ue
l'abondance extraordinaire de lail (pii lui i'e\iul eu ce lemps-là .
cai' le sein lui enlla lidiemeul. (|n"elle ne poiivoii poini du loui
s'iiahillcr: de s(U'le ipii'. la saison s"a\aii(;aul, le lloi. ipii \onloi(
aller à CliainIioi-(l. \o.\anl (pi'il éloil iiiipossihle (jn'elle V\ sui\îl.
déclara (pTelle demenreroil à Versailles jus({u'à sa parfaite f-in''-
rison ; (|ue >lonseiuneur le hanpliiu lui tiendroit compa.unie. et
([iril viendroit seulemenl une lois en poste à Clianihord rendi-e
visite à Leurs Majestés ; qu'après le voyage de Chamhord le lloi
viendroit passer (piehpie temps à Fontainebleau, el ipie Mousei-
gneiM' et Mme la Dauphine l'y \iendroieiil joindre.
En ce teniiis-là . l'on appril ipie les rebelles de Hongrie axoieiil
pris la ville de Casso\ie et deux autres petites places; le bruit
courut nn*'im' (pie les Turcs avoient abs(dument déclaré la guerre
à l'Empereur, el Idu criil ipie ce piince seroit obligé d'accorder
à la Ki'ance toutes ses piélenli(uis poiu' obteiiii- d'elle un secours
considérable.
Ee chevalier de l'oibiii '. -raiid-cidix de rtu'div de Malle et
assistant de son ambassadeur en France, (pii étoit capitaine lieu-
tenaiilde la première compagnie de mous(juetaii't^s du Roi. élanl
malade depuis quehiues jours, fut dans une telle extrémilé (pie
|ilnsieui's courtisans commencèrent à se i-eniuer p(uir aMiir sa
1. Itiiive fieutilhonimc provoiiral iiiii .(Vuit .iiUrct'ois di' domfslii|iiL' de
M. Il- duc de Guise. A|inJs sa uiurl il trnuva uinyen dï-lre eusei},Mic des
uiurdes du corps, et ensuite de faiit! créi r pour lui la ciiarif(^ de major des
uièiues ;,';ir(l(>s, dans laquelle il se mil très liien aui>r(>s du Hoi, qui le lil
capitaine lieutenant de sa première compai,'nie de .mnus(|ui'taires au sièfti-
de Mui-stricld quand Artn^fnan qui la eomm.niduit fiU Iik'-.
1.4-2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES
cliarjiP, mais il trompa leurs espérances, et (juelques prises de
vin éniétique lui sauvèrent la vie.
M. le maréchal de Villero> , qui étoit honoré de tout le monde,
donna aussi de grandes appréhensions à sa famille par une
lièvre tierce qui lui coûta deux sniguées ; il avoit quatre-vingt-
cinq ans, et les moindres maladies sont dangereuses dans une si
grande vieillesse ; néanmoins il s'en tira heureusement.
On vit en ce temps-là ce ([u'on n'avoit point encore vu ; le
manpiis de La Fare, brave et honnête gentilhomme qui avoit
toujours été attaché au Roi, quitta cet attachement pour se don-
ner à Monsieur, (|ui lui assura une pension de 6 000 livres.
Dans le même temps, M. de Louvois partit pour aller visiter
les places de Luxembourg, d"Alsace et de Franche-Comté ;
mais M. le chancelier, son père, qui étoit âgé de quatre-vingts
ans, étant tombé malade d'une violente lièvre tierce qui faisoit
presque désespérer de sa vie, le Roi lui dépêcha un courrier,
avec une lettre de sa main, par laipielle il lui ordonnoit de reve-
nir en toute diligence, ce qu'il lit ; mais, en arrivant à Paris, il
eut le plaisir de trouver que monsieur son père étoit entièrement
guéri pai- le moyen du quinquina, préparé selon la méthode du
t'amcuN Talbot, médecin anglois.
10 septembre. — Vers le 10 du mois de sei)temhre, on vit
arriver à la cour milord Feversham, qui venoit faire compliment
au Roi de la part du roi d'Angleterre, son maître, sur la nais-
sance de M. le dur de Boui'gogne. Il étoit frère de M. le maré-
chal (hic de Duras et iW M. le maréchal de Lorge ; mais, comme
il avoit peu de bien, étant cadet de Gascogne, il s'étoit établi en
Angh'lcri'e, où le Roi l'avoit fait son capitaine des gardes ; en-
suite une veuve de condition, (pii avoit 40 000 livres de rente,
étant dcNcnue amoureuse de lui. il Tavoit épousée; mais, étant
venue à mourir sans enfant, et lui ayant donné tout son bien, il
avoit eu procès avec les héritiers et lavoit gagné ; de sorte qu'il
étoit pour toujours établi en Angleterre et avoit même pris le
nom de Fe\ersham. après s'êli-e longtemps fait appeler milord
Duras.
En ce temps-là , le Roi lit sortir le prince dEllieuf de la Bastille
et lui lit embrasser dans son cabinet le jeune marquis de ïhury,
contre le([uel il avoit eu querelle, leur ordonnant de vivre bien
ensendjie à l'avenir.
septemuhl: 1()8ï> IW
Il \ oui inic .iiiln- iiiiiTclIc qui lil (|iir|(|m' Jn-iiil à lacniii- : clic
se passa t'ntn' If tlm' d'Aï ri. de la iiiaisuii de Bourlciuuul, d le,
joiino manjuis d'KsIradc.s cl le rhcvalier irEstrades. le premier
pj'Iit-lils du marrclial du iiicine nom, raiitrc son Dis. Les amis
i\r MM. dKsIradcs disoient (pie, sur ee ipie les gens du duc
d'Alii a\aitMil iiialliaité mw de 3IM. d'Estrades, ces deux
jeunes garrons, ([ui étoienl dans les moiis(piclaii'es du Roi '.
t'îloi(Mit descendus de caiTOSse, avoienl j)aii('' l'oct lioum'lenicnl
au dm- dAlii, ipii étoit dans le sien, et, n'en ayanl |ias ic( ii inie
réponse trop honnête, avoient pris le i)arli de remonter dans
leur caiTOsse, où le duc d'Atri, les ayant suivis, lein- doinia Ã
cliacnn un coup d'épée et se retira.
l'eu de jours après, le maréchal d'Estrades fut nommé par le
|{oi pour être gouverneur de 31. le duc de Charti'es, son neveu,
Mis uni(iue de Monsieur; mais lui ayant déclaré que cet emi)loi
étoit incompatible avec le gouvernement de Dunkerque , ([u'il
avoit-, il voulut le remettre entre les mains de Sa Majesté, quoi-
qu'il n'eût d'autre bien ([ue celui-là . et le Roi lui ddima du temps
pour essayer de le vendi'e.
Le Roi donna aussi au petitBonneuil '. inlnMludeur des and)as-
>.adeurs, un brevet de retenue de 40,000 écus sur sa cliarge, ce
qui étoit une grande grâce pour un lionnue aussi jeune qu'il
rétoit et (pii ne servoit que depuis peu d'années.
M. le comte de Marsan pensa mourir pai- un acciibuit assez
<'\lraordinaire : il s'étoit lait arracher une dent; mais ilouze
heures après, comme il dormait dans son lit, une artère s'ouvrit,
ci le sang l'aui-olt étoulTé, s'il ne s'étoit éveillé fort à propos. Il
saigna i»lus de trois pintes de sang et seroit mort sans le
secours (pie lui donna Tancréde, premier chirurgien de Mon-
sieur, qui lui ai rèla le sang avec une pierre de vilriid.
1. Le Roi vouioil fii ce tcinps-lù que tous les jciiues gens de coudiliuu
lissent leur apprentissage dans ses mousquetaires, ne leur donnant son
agrénient pour aucun eniidoi s'ils n'avoient passé par ce service. I>t pres-
que tous se mettoient daus la première compagnie, que commandoit Forliin.
2. Le marquis dEstrades, son fils aîné, avoit la survivance de ce gouver-
nement ; mais, quoiqu'il fût un très brave homme, il u"éti>il pas agréable
à la cour, parce qu'il avoit quitté le service mal à propos.
3. Fils d'un autre Bouneuil (jui avoit eu la même charge cl qui lui eu
avoit obtenu la survivance, ils s'appeloient en leur noui Cliabenat. Le
père avoit été favori de M. de Lionne, et le lits faisoil ses affaires par une
dépendance achevée de .M. de Croissv,
'lu MÉMOIRES DU MARQL'IS DE SOURCHES
On iiiurmuroit foil alors que le Pape, qui peuclioit fort du
côté de la douceur, avoil repris son ton de sévérité, et qu'il
s'éloit déclaré, qu'il u'entendroit aucune proposition d'accommo-
dement, que le Roi n'eut au préalable fait revenir les docteurs
exilés.
20 septembre. — Vos le 20'^ de sei)temhre. le Roi envoya
M. de Ménars '. intendant de l'Ile-de-France, au temple des
huguenots de Charenton, proche Paris, leur demander de quelle
profession de foi ils étoieni, n'y ayant que celle de Calvin dont
Vexercice fût permis en France, ce qu'on faisoit pour les désunir,
parce qu'il étoil vrai (pie presque aucun d'eux n'éioit de la même
créance (jue l'autre.
21 septembre. — Le S'I*^ de septembre, le Roi, laissant
Madame la Dauphine à Versailles jusqu'à son entière guérison.
et Monseigneur pour lui tenir compagnie, en i)artit pour aller Ã
Chambord ; il vint dîner à La Ferté et coucher à Montforl-
l'Amaury, où il commença à jouer au reversi, pour amuser la
Reine et la cour pendant le voyage; les acteurs du jeu étoieni
le Roi (jui étoit associé avec la Reine, M. le duc de Créqui, et
le uiar(]uis de Reringhen, son premier écuyer, pour tenir sou
jeu en son absence, Monsieur, Daugeau,Xaintrailles -et Lauglée.
22 septembre. — Le 2:2, le Roi \inl dîner à Maintenon ;
Mme de 31aintenon, qui y avoit couché la nuil, en partit quatre
heures a^ant l'arrixée du Roi, apparemment pour ne pas être
obligée de faire les honneurs de sa maison à toute la cour; mais
elle y laissa M. le duc du Maine, qui en fit les honneurs au Roi,
lequel visila la maison et les jardins et y ordonna plusieurs
choses qu'on \ di'voit faire pour l'embellissement.
23 septembre. — Ensuite il vint coucher à Chartres, où il
séjourna un jour, p(uir donner à la Reine le temps de s'acquitb'r
du Vd'U (pTclle a\(»it lait pour l'heureux accouchement de Madame
l;i |)aii|)1iiiie.
1. Il s';iiiiii'lnil rii Sun jhiiii Charion ri ('iDil lils iliiii liniiniir de la lie
(lu pi'uplr (|ui .ivilit lait fnrluiio ; il ('â– tuil Irrrc de .M. Cnllicrt et iiiliniuiiMit
ricin '.
2. (jciililhoiiiiue de Vendômois, qui ('tiiil luaitro ilc camp du réyiuieut
dfi cavalerie do monsieur le Duc. Il n'avoit point de Dieu, mais le jeu et
son savoir faire le poussèrent dans le monde. Il se disoit descendu de ce
fameux Potou de Xaiutrailles : mais ses ennemis disoient qu'il n'en étoil
rien el qu'il s'appeli^it Saintrailles et non pas Xaiutrailles.
-2i\ si:i'Ti:Miiin-; KlSii 145
24-25 septembre. - f.c :2V, Ir lîoi viiil diiior an l>oi>-(li'-
Kt'iiiitMvs cl coiiclii'i- à ('/hà liMiidiiii ; Sa .Majcsh'- \ louca dans un
ancitMi rlià lt'an des ducs de Longuevillç et «mi irpai'lil le :2o |m)ui"
Ncnir dîner à L'KsIrille et coucher ù Blois.
(Test une aneiennc ville, qu'on ne sauroit ret^arder sans
s'iHonner (juon ail pu la faii-f si etlVoyable, dans la plus aitréahle
sitiialion qu'on puisse voir sur les bords de la rivière de Loire.
Le Koi lo.irca au clià teau. Ii'(|uel originairement fut un ouvra.tçc
des rois Louis XII et François I". et où l'eu M. le duc d'Orléans,
oncle ilii Roi, avoil fait commencer un superbe bâtiment de la
l'ondiiile du vieu\ Mansard '. Ce clià teau est renommé par beau-
coup d'incidents célèbres dans l'histoire", mais principalement
par la mort du grand duc de Guise, que le roi Henri III y lit
assassiner pendant ({ue les états-générauv du royaume y étoicnt
assemblés.
26 septembre. — Le rJB, le Roi Nint dîner à Chambord, (|u"il
lrou\a en très bun état, y ayant l'ait faire depuis peu un grand
nombre (raccommodements.
On eut nouvelle en ce temps-là (jue la haute Hongi'ie éloit
l>res(pi<' tonl(^ i'é\ollée, et l'on disoilmème ipie l'Empereur a\oi1
pris le paili d'envoyer toutes ses troupes, qui éloieul des iihil-
leui'es de rEuropt\ assiéger Neuhausel - pour l'aire di\ersion,
avec ordre «le donner bataille aux rebelles el aux Turcs s'ils
venoient secourir cette place, parce que leur armée néldil lom-
posée (|ue de milices.
Il couriil aussi un bruit (pie larniéc navale de France, com-
mandée par l)ii(pi(^sne, avoit eu de si mauvais temps à essuyer
sur le bord de la rade d'Alger, (pi'elle navoit pu exécuter l'en-
treprise (|u'elle avoit ordre de faire sur celte place, el que les
galères, ayant été fort endommagées par la tempête, avoient été
obligées de revenir en France, mais (fu'on en équipoit quinze
nutres pour aller prendre leur place.
\ la lin du mois de .septembre, on sut (lue le duc de Cadaval
étoit parti de Piémont avec ses vaisseaux pour s'en retourner en
1. Lf ithi:^ lialtili' aivbiliM'te «li» r^on teinp.-; et iluqutl co[)iMidant le lloi
uc s'étoit pas st>rvi, paicc qu'il ne vouloit pas obéir aux vitJKiilt's do
M. Clolbcrt. Cétoit li' jfuiie .Man-sanl, ^^ou mncu, ijui. «b'puis sa mort, con-
^biisoit les bà tiimnls ilu Uoi. <|uni(|ue itien moins lialiib' <]Ui' son ondo.
2. IMace do Hongrie (luc les Turfs avoii-ii) i»risi', .i|>rt''s un tn-s loui;
è^'ii'po, en l'année l(>fi:{ on 166».
lU
146 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
Portugal, ((uoique la santé du duc de Savoie se rétablît de jour
en jour : ce qui lit croire que son mariage avec la princesse de
Portugal pouvoit bien être rompu, le Roi même avant dit liaute-
ment cpie le duc de Cadaval ne reviendroit plus.
30 septembre. — Le dernier jour de septembre, Monseigneur
arriva en i)ostr' on chaise roulante à Chambord, n'ayant été
que dix heures à faire le chemin qui est entre Versailles et ce-
château.
OCTOBRE 1682
Au commencement (Toclobre, on eut nouvelle que Duquesne.
avec les vaisseaux du Roi, avoit canonné Alger, et qu'il y avoit
jeté des bombes , lesquelles y avoient fait un effet assez consi-
dérable ' ; (lu'ensuite il avoit fait attaquer le port par des galiotes
armées, ce (pd avoit obligé les Algéi'iens de lui envoyer un Fran-
çois, qui y avoit autrefois servi de consul, pour parler d'accom-
modement; mais que Duquesne avoit répondu que, s'ils vou-
loient négocier a\ec lui, ils dévoient lui envoyer un des leurs et
non pas un François; qu'ils n'avoient |)as voulu envoyer un
d'entre eux, et, (ju'au lieu de le faire, ayant remarqué qu'il y
avoit peu de monde sur nos galiotes, ils avoient résolu de les
venir enlever avec une galère qui étoit dans leur port; mais
qu'un esclave françois, s'étant sauvé à la nage, étoit venu avertir
Duquesne de ce dessein: que ce général avoit envoyé sur-le-
champ un renfort aux galiotes, et que les Algériens, étant venus
avec leur galère pour les enlever, y avoient trouvé beaucoup de
résistance, parce qu'il y avoit quarante hommes sur chaque
galiote; (pie dans cette atlaifue il y avoit eu plusieurs hommes
tués et blessés de part el d'autre, mais qu'un vent trop léger
s'étant levé, et une galère de Rizerie - ayant trouvé moyen d'en-
trer dans le poi'l, l'aruiée de France a\oi( été obligée de levei
l'ancre.
1. Ou avuil inventé dos morliers d'une niiinicrc nouvelle, qui jetoient de>
bombes extraordinairement loin, et on même temps on avoit inventé une
espèce de bombes pleines de feu d'artifice qu'on nommoit carcasses, les-
quelles mettoient le feu à tout ce qu'elles louclioicnt. Ce fut de celles-lÃ
qu'on jeta dans Alf;er, qui n'y firent pas grand mal.
2. Bizerte esl un royaume de la côte d'Afrique voisin di' celui d'Alger.
I-J OCTOBRE UiHii 14T
Le Hoi (loiiiia cii n- Ifuips-là ïîOOO rciis de pension à RIansac,
lils (In cointo de lloyc. i|Mi a\i)il aljjiii'é à Konic riiérésic df^
Cahin, •'! lui lil 'lin> ([n'il lui donnnii cri;! m iiIIimhLimI ijn'il hii
donnfil i|ur|(|iii' cliust' de niiciu.
4 octobre. — Le 4** d'octobre, If lini lui nn peu indisposé
diHi (léNuiemenl accompa^MK'" de roli(|ne el de \apeurs; mais ce
mal ne Ini dnra '-;nèi'e. Il déclara fpill i)arliroil de Chambord
le i!2, poiii- ;dl('i- (•(Millier le pi'emier jonr à Oi'léans, le second Ã
Plnviers, e( le Iroisiènie à FoiUainehlean.
On sut en ce lemps-hï (jue les Turcs d les uiécunlenls de
Hongrie, après avoir pris ensemble Fillei Iv ', n'avoient pu s'ac-
corder à qui elle a[)i)ar(iendroil, les Turcs la voulanl avoii" pour
eux, et les Hongrois ne voulant point (lu'elle demeurât au\
Turcs ; ainsi les uns el les autres prirent la résolution de la
raser, ce qu'ils exécutèrent sur-le-cbamp. Pour Cassovie, le comte
Tti'k(ely en demeura le maître, malgré les prétentions des Turcs.
Les nouvelles de ce pays-là portoient (|ue les allaires de l'Em-
pereur Y étoient en très mauvais état; on v a[)prébendoit même
que les infidèles et les nn''contents n'assiégeassent Presbourg-:
et, qiioi(pie Vienne ' fût une des meilleures places du monde,
on ne laissoit pas d'y tra\ailler encore en grande diligence '. On
sut aussi (pi(^ l'Empereur a\oit fait arrêter Strasoido, qui avoit
commandé en clicf ses armées en Hongrie, et quil vouloit lui faire
son procès "', aussi bien qu'au lieutenant-colonel de son régiment .
qui commandoit dans Cassovie quand les rebelles l'avoient pris.
12 octobre. — Le Roi, ayant donné ses ordres pour faire
acliever le cbà teau de Cbambord qui étoit resté imparfait depuis
la mort du roi Fi-ancois h'\ son fondateur, en partit le 1^2 d'oc-
tobre, et, ayant dîné aux Trois-Cbeminées, vint coucber à Or-
léans, à l'évéclié, qui étoit devenu une très bejlc maison par les
soins de M. de Coislin ", premier aumônier du Roi, qui en étoit
alors évéïiue.
1. Vill.' .t.- lu llaiil.-llougrie.
2. Capitale ilf lii il;iiitt3-Honf.n-it'.
3. Capitale de IWulri'lKî lît n'îsidence de l'Empereur.
■4. Parce que les Turcs n'en étoient qu'à douze on ((uinze lii-ue.s.
• a. Apparemment parce qu'il étoit soupçonné dinlelligence avec les mé-
contents de Honj;rie.
6. C'éloit un parfait honnête homme et un très hou évèiiue ; il donnoit
aux panvns lnul le revenu de son évôché ; il y fai^oit hà tir nu sémiuair.-
148 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES
13 octobre. — Le leiuleiiiaiii, le Roi vint dîner à Loiiry et
louclier à Pluviers, petite ville assez incommode (jui appartient
à l'évoque d'Orléans. Ce fut à Pluviers qu'on finit le jeu du
reversi, qui n'avoit été établi que pour passer le temps dans le
voyage, et il se trouva (pie le Roi et Langlée gagnèrent tout;
Dangeau ne perdit rien, et toute la perte, qui fut de SOOO pis-
toles, tomba sui' Monsieur et sur Monseigneur et ses associés,
représentés pai- Xainlrailles.
14 octobre. — Le Roi se ressentoit encore de son incommo-
dité à Pluviers, d'où il partit le 14, et vint dîner à Augerville,
groscbâteau appartenant au jeune Chabanes ', tlls de Lammarie,
ipii avoit été de tout lemps attacbé au service de M. le Prince.
Monseigneur le Daupliin vint au-devant du Roi jusqu'Ã Auger-
N ille, d'où le Roi, étant parti pour venir coucher à Fontainebleau,
il trouva Mme la Dauphine - Ã La Chapelle de la Reine, qui est
un village à une lieue au delà de la forêt de Fontainebleau.
La première nouvelle qui parut, après l'arrivée du Roi à Fon-
tainebleau, fut le retour du prince de Turenne, que ses parents
obtinrent après l'avoir longtemps demandé. Comme il étoit, après
M. le prince de La Roche-sur-Yon, le premier des exilés qui
étoit revenu à la cour, son retour donna des espérances à tous
les autres d'obtenir aussi le leur dans peu de temps.
à ^es ilépons; il assistait dailleiirs sa lamillc qui u"étoit jias pécunieuse,
Huiiiquc si>n frère aiuè lût duc et pair.
11 avilit fait donner la survivance de sa cluir^e de premier aumônier du
Roi au second llis de son frère, le duc.
1. Perrault, homme di- peu de naissance, qui étoit présidcmt à la cour
des comptes de Paris, avoit autrefois été intendant de feu M. le Prince
et ensuite de M. le Prince, sou fils; il avoit fait sa fortune dans leur
maison, et se trouvoit avoir quatre à cinq millions de biens. 11 n'avoit jamais
été marié, mais il avoit une petite bâtarde à laquelle il vouloii donner une
dot considérable. Ufi j;raud nombre de gens de condition ruinés la vou-
lurent épouser ; elle fut même accordée au jeune Cbamarande, premier
maître d'hôtel de Mme la Dauphine ; mais ce jeune homme, auquel la
bâtardise déplaisoit, rompit ce maria^'e. Enfin M. le Prince fit si bien,
qu'après la mort du vieux ])résident, il la fit venir à l'hôtel de Condé, où
il la fit consentir à épouser le jeune Chabanes, fils de Lammarie, un de ses
plus anciens domestiques. Elle eut en mariage Augerville, Milly en Gâti-
uais et plusieurs autres choses. Le ]»résident donna aussi par testament
à M. le Duc 40 000 livres de rente, et le reste de son bien à ses parents.
2. Elle étoit très bien remise des incommodités de sa couche, (jui l'avciU
rendue beaucoup plus agréable, car elle n'étoit pas naturellement belle ;
mais, quand on étoit accoutumé à son visage, elle ne déplaisoit pas,
parce qu'elle avoit des yeu.x pleins d'esprit.
OCTOItHK ltiSl> 14il
niicl(iur> juins ;i|ir(''s sf lil le iii;iii;i'-;i' du iii,ui|iiis de IJimu^
\aii ', liculi.'iiaiil dfs lioiis d'ariiK's de MoiisiiMir, liri»; iiiiii)iie du
Koi, avec Mlle de SaiiU-Aiidré - ; et, eoinme celle deinoisellc avuil
beaucoup d'argent complaul, ce mariage donna moyen à son
nouvel époux d'acliclei- la charge de caiiilainc des gardrs de
Monsieur, (jiie le coiiilc de Beuvron pnsséddil auparavant.
Depuis quelipies aimées, le Roi avoit établi dans son inl'anterii'
certains ofllciers. (pi'on appeloit des inspecteurs, pour avoir soin
qu'elle là ! toujours en bon état et que les capitaines en em-
ployassent bien la pa\e qu'il leur di)iiii(iit. h'abonl on avoit
choisi des cajùtaines au l'égiineiil îles gardes, (U',> lieutenants-
colonels et {\ci^ majors de léginuMits d'inl'anterie pour lemplir
ces emplois; mais, comme les gens soigneux et propres au détail
étoient fort à la mode, Saint-Pouange '\ cousin germain de
M. de Louvois et son premier commis, avoit obligé le mar([iiis
(rHuxelles '', son intime ami, (juiétoit colonel du régimeiil d'iiilan-
terie de Monseigneur le Dauphin, Ã . se faire inspecteui', atin
d'avoir occasion par là de lui rendre de bons oflices, et que son
assiduité dans le service fût un chemin pour son éléNation. Le
marquis dHarcoui't '■' , colonel du régiment de Picardie et tils
aîné du manpiis de Meuvron ''. prit le niéuie clieiiiiii. et le Roi
le lit inspecteur de l'iidanlerie (ju'il avoit dans les places mari-
times de la Picardie et de la Flandre, comme le marquis
1. Geutilbommo do Touraine (I'iiih' illiistn' iiiai<.m. lu.iis [laiivrc, Cf qui
l'obtippa à faire ce niaria^'c.
2. Elir étnit jdlir l't lii'lic. iiiais fille d'un partisan.
."!. n éloil fils du honlioninii- Saint-Pouange, beau-lVère de .M. Ir «liau-
Cflier et proclie ])an'nl de .\l. Colbert; son frère aîné, .M. de Villacerf, étoit
premier maître d'Iiôtel de la Heine ; nn antre frère étoit évéque di- .Mon-
tau])an.
Saiut-Pouauge avoit été secrétaire des commandements dr la lloiue :
ensuite Je Roi lui donna la cbarge de secrétaire de son cabinet, et il vendit
l'autre. Il avuil tout crédit sur ses troupes, sous l'autorité de M. di-
Louvois.
4. Fils ilu diMuiil iii.iniiiis d'Iluxcllcs, capilîtinc giMn-i'al, ipii fut tué d'un
Coup de mousquet au siège de (iraveliues.
•). Brave gentilliiimme et iori apjïlifpié ; il avoit servi daiiic de eauqi Ã
.M. de Turenue, qui lui lit donner le régiment diiifanterie dt- Sourelies.
quand le grand prévôt de même nom le remit au Hoi, a|>rès l'avoir com-
mandé dix uns.
Kusuite le Ucl lui dunua \r régiment de Picardie,. quand le marquis de
Bdurleuiont, qui le commaniloit, fut tué au siège de Valencicnues.
t>. Il étoit lieuti'nanl général pour le Roi dans la liante Normandie.
150 MÉMOIRES DU MARQUIS DK SOURCHES
«rHuxélles Tétoil dans le reste des places des Pays-Bas françois.
En ce temps-là , M. le Prince eut une assez forte indisposition
à Chantilly, laquelle donna de grandes appréhensions à ses ser-
viteurs; mais, peu de jours après, on sut qu'il n'y avoit aucun
«langer et qu'il étoit ahsolument guéri.
On apprit aussi {|ue le Pape devoit en>oyer en France un
nonce pour apporter les langes bénits à M. le duc de Bour-
gogne \ et que Sa Sainteté les faisoit l'aire d'une magnificence
extraordinaire.
Cependant on doutoit toujours (pie l'Espagne voulût accepter
la médiation de l'Angleterre, touchant ses démêlés avec la
France, et l'on croyoit que les Espagnols attendoient avec im-
patience la fin de la négociation de l'Empereur pour la paix avec
les mécontents de Hongrie et pour la trêve avec les Turcs : car
il étoit grand bruit de l'accommodement de Tœkœly % chef de
ces rebelles, avec lEmpereur; et Ton croyoit que les Turcs, qui
avoient pris Tcrkody sous leur protection, continueroient la trêve
avec l'Empire, s'il faisoit son accommodement, quoiqu'on assurât
n la cour qu'on avoit arboré la queue de che\al à Constanti-
nople, qui est la marque qu'ils donnent lorsqu'ils veulent entre-
prendre une guerre considérable.
Cette grande nouvelle fit place à une autre. M. Bazin, maître
des requêtes, que le Roi avait envoyé ambassadeur ordinaire en
Suède , n'y ayant pu obtenir les honneurs que ses prédéces-
seurs y avoient reçus '\ eut ordre du Roi de revenir en Fi'ance,
1. C'étoil la coutumi; que les papes envoyoieut des langes bénits aux
enfants des rois, mais on n'avoit jamais vu d'exemple qu'ils en eussent
envoyé aux lils ili;s dauphins; et cette nouveauté niarqunit la considéra-
tion extraordinaire qu'on avoit pour le Roi.
2. Tœkœly étoit un grand seigneur hongrois, qui étoit calviniste et clief
des rebelles de Hongrie contre l'Empereur, lesquels s'étoient révoltés Ã
cause qu'on leur vouloil ùter la liberté de religion. Ce Tœkœly étoit homme
lie mérite et d'ambition et qui jouoit alors un grand rôle en Europe : car
de son sort dépcndoit di; toutes manières la tranquillité de cette princi-
pale partie <lu monde. Les Turcs l'avoient fait ])rince de Transylvanie, Ã
la place du iils de Rakoczy, qu'ils avoient dépossétlé de cettt^ ])riucipauté.
;{. On avoit accoutumé en 8uède d'envoyer deux sénateurs lecevoir les
ambassadeurs de toutes couronnes ; mais le roi di; Suède avoit, depuis
peu, fait une règle par laquelle il ne devoit plus y en aller qu'un.
Le mar([uis de Keuquières, qui avoit été reçu par deux sénateurs à sa
première audience, depuis cette règle faite, ne put obtenir le même hon-
neur, quand il voulut prendre son audience de congé, et ainsi il ne prit
congé du roi de Suède quincor/nito.
OCTOBRE 168ïî loi
.'I airivrt cHVi'livt'iiiciil à FoiilaiiK'ldfiiii |m'ii do Ifinps api-rs ([iie
M. le inart|iiis df K(Mi(|iiit''res, (|iiiji\ail rlr ainliassadoiir cxtraor-
ilinaire on Siirdc avaiil lui, \ lui aussi airi\(''.
Los o\i[ôs ne s'rloioiil jtas lroiii[)rs i|iiaiid ils a\oioiil ospî'ré
ItHir l'oloiir aprôs cidiii de M. de Tiii'ciiiic, car le cliovalior do
Tillaili'l lui rap[irl('' |)rii di' jours api'os lui, cl le crrdil de M. de
Ldiixois y fouliiliiia hoaucoiip.
On apprit aussi (ju'im \ aisseau cspaLiiiol axaiil rclusô do
>alut'i un \ aisseau françois, le manjuis do Preiiilly *, lieutenant
•jôiirral dos armées navales du Roi, qui étoil à Cadix ^ pour
laNorisor le comnieroo des marchands IVanoois en ce pays-là ,
eut ordre de no pas saluer lamiral d'Espagne même dans ses
propres ports , ce (pi'ii hxécuta vigouroiisemont , car l'amiral
d'Espagne, étant venu mouiller proche de lui dans lo port de
Cadix avec dix-huit vaisseaux, M. de Preuilly, qui navoit que
(puitro petits navires, ne le salua point, (|uoi(pie l'amiral d'An-
ulolorro, (pii y tHoit aussi, l'eût salué. A la xérité, il ne doutoit
pas (|u"il ne lui on dût coûter hien cher, et il s'étoil préparé
à se tirei- df co comhat inégal le mieux qu'il lui auroit été
possible: mais l'amiral d'Espagne ne le Ml poini attaquer! et,
avant Io\é l'ancre, alla mouiller plus loin.
Eu Cl' tonips-là , M. lo ((uulc dllarcoUrt ', h'èrc do M. lo duc
d'Elliouf, se lii une uirchaiiii' alïairo assez mal à propos : il avoit
clio/ lui une corlaiuo Icmuio, d'une assez mauvaise l'épulalion.
laqiitdlo ayant été soupçonnée d'avoir fait mourir son mari, la jus-
liiT l'u prit connoissance, et ayant décrété contre elle, comme on
ui' la poinoil ju-oudro chez M. le coinlo d'Hai-courI, d'où tdlo ne
sorloil point, on eut recours à l'aulorilo du lloi, qui l'envoya
druiiiudcr à ce prince par Saint-Marliii. nu des exempts de ses
•i.irdi's du rnr|is.>Iais M. locomlo d'Hanourl , au lioud'oltéir aux
1. l'ièrc cadel ilu maréchal d'Huiuiùics, nui étoit ;,'OUVo,rueur général
<li' tous les Pays-Bas traii(;ois. Ce .M. de Prouilly avoit autrefois servi dans
la cavalerie, mais, après la paix des Pyréuées, il se mit dans le service
de mer et y devint lieuteuaiit général. Il avoit beaucoup de valeur et de
niériti'.
2. Port célèbre d'Espagne, tout coutre le détroit de Ciliraltar.
•'<. 11 s'étoit autrefois ap[>elé M. le prince d'Ilarcourt, parce <|ue son oncle,
le fameux comte d'Ilarcourt, étoit encore eu vie ; mais, après sa mort, il
prit le nom de comte d'Harcourt. Il étoit cadet de .M. le due d'Elbeuf el
;iîiié de .M. de Lilb-bonne; il avoit nn fils qui sr n<immi)il le prince
d'Iiari-'iurt.
152 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES
ordres du Roi, (jiif Siiiiit-^lartiii lui donna avec toutes les pré-
cautions imaginables d'IioiiiuMeté et de civilité, non seulement lit
sauver cette femme, mais s'emporta jus(iu"Ã pailer du Roi avec
peu de respect. Saint-Martin eut heau le vouloir faire apercevoir
de sa faute, il ne put jamais le remettre dans son devoir; et,
après avoir fait ses perquisitions dans toute la maison, où il
n'avoit garde de trouver ce qu'il y cherchoit,il s'en levint à Fon-
tainebleau rendre compte au floi de sa commission; il eut même
l'honnêteté de ne dire pas tout ce (jue la passion et Temporte-
ment avoient fait dire à M. le comte d'Harcourl, mais il en dit
assez pour que le Roi envoyât ordre à ce prince de se tenir dans
sa maison sans en sortir que par son ordre, et ce fut une grande
bonté du Roi, car il méritoil bien de faire un petit séjour à la
Rastille.
16 octobre. — Le 16e d'octobre, le Roi partit avec toute la
cour de Fontainebleau pour revenir à Versailles, où il arriva le
soir. D'abord il alla droit à l'appartement de M. le duc de Rour-
gogne, de la santé du(|uplil fut très satisfait. En y allant, il trouva
dans la salle des gardes de la Reine M. le chancelier qu'il n'avoit
point encore vu depuis sa grande maladie ; il lui donna toutes
les marques imaginables de son estime, de son amitié et de la
joie qu'il avoit de le revoir en bonne santé.
En entrant dans sa chambre, le comte de Roucy et le vidame
de Laon, enfants du comte de Roye, auxquels il avoit permis de
revenir à la cour, lui tirent la révérence. Le même soir, il envoya
quérir M. le comte de Vermandois, amiral de France, son fils
naturel, et, après lui avoir fait une l'éprimande paternelle, il
s'attendrit fort et le traita en lion père, (|ui est i'a\i tle recevoii'
son lils lorsqu'il lui demande pardon. Il est vrai que ce jeune
prince se jeta à ses i)ieds avec beaucoup cb' larmes ; aussi le Rot
en fut extrêmement louché et lui demanda même s'il ne lui res-
toit rien sur le cœur et s'il revenoit à lui de bonne foi ; sur quoi,
M. l'amiral s'étant de non \ eau jeté à ses pieds, le Roi le releva
et, lavant embrassé lendrenient, lui dit qu'il \uuloil qu'il ne le
(piittât pas de vue el (pi'il fût auprès de lui à toutes les heures
du jour. Enlin ceux qui s'intéressoient à la fortune de ce jeune
prince crurent qu'il lui seroit avantageux d'avoir encouru l'indi-
gnation du Roi. puisque ce laccomiiiodemenl avoit réveillé sa
tendresse.
uCTOBHh los-j 15;;
Quelques jours ;i|)irs. Monseigneur {>■l)iiii|i|iiii mi un |„'ii .le
lièvre, avec qu)'i(|nes donleurs <le vriiii-.- i|iij ildiiiiiTrni dr lin-
(|iiiélu(lt', paire iiiTon apiii-rlieiKloil (|iie Ir niai i|iii l'iivuii |iics-
(|ue mis au loiiiln'aii un an aiiparavaiil iif lui iv|)iîi ,i|()r>: iii;iis,
le lendemain, la lièvre e( les douleurs ayani ct'ssè, un cunnul
qu'elles n'avoien