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Full text of "Mémoires du marquis de Sourches sur la règne de Louis XIV, publiés par le comte de Cosnac (Gabriel-Jules) et Arthur Bertrand"

6 S 2. 




MÉMOIRES 



DU 



MARQUIS DE SOURCHES 



COULOMMIERS. — TYPOG. P. BRODARD ET GALLOIS. 



MÉMOIRES 

DU 

MARQUIS DE SOURCHES 

SUR LE RÈGNE DE LOUIS XIV 

PUBLIÉS 
D APRÈS LE MANUSCRIT AUTHENTIQUE APPARTENANT A M. LE DUC DES CARS 

Par le comte de GOSNAG 

(Gauhiel-Jui.es) 



Edouard PONTAL 

Archiviste-paléographe 



TOME HUITIÈME 

Janvier 1703 — Juin 1704 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET C j 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 

1888 

Tous droits réservés 



ao 



MÉMOIRES 



DU 



MARQUIS DE SOURCHES 



JANVIER 1703 

1 er janvier. — Le premier jour de janvier, le Roi tint le 
ghapitre de l'Ordre du Saint-Esprit, où Ton recul les preuves de 
leux des quatre seigneurs espagnols qui avoient été déclarés à 
la Pentecôte dernière, et le Roi y proposa le comte de Marsin ' 
cl !<• cardinal Portocarrero, pour remplir la place de comman- 
deur 2 qui viendroit à vaquer, avec dispense pour porter en 
attendant le cordon bleu. Ensuite le Roi marcha processionnel- 
tement avec les commandeurs et chevaliers jusqu'à sa cha- 
pelle, où il entendit la grand'messe chantée par l'archevêque de 
Reims 3 , et revint en procession à son appartement, suivant la 
coutume. 

On sut, ce jour-là, que Traversonne, major du régiment iU^ 
gardes, avoit demandé à se retirer, étant malade depuis plus 
d'un an 4 . On apprit aussi que c'étoit très véritablement qu'on 
avoit dit que le roi de Suède s'étoit cassé la cuisse à trois doigts 
au-dessus du genou, mais qu'il étoit parfaitement guéri, et qu'il 
marchoit actuellement à la tète de son armée. On disoit encore 

1. Lieutenant général des armées du Roi, revenant de l'ambassade d'Es- 
pagne. 

2. On appelle commandeurs les chevaliers ecclésiastiques. 

3. Il étoit commandeur de l'Ordre, et c'étoit toujours un commandeur 
qui officioit aux jours de cérémonies de l'Ordre. 

4. Peut-être aussi étant chagrin de n'être pas maréchal de camp. 

VI II — 1 



2 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

que le roi de Pologne avoit envoyé à l'Empereur six régiments 
d'infanterie ' et quatre de cavalerie, qui étoient actuellement 
arrivés à Égra, sur la frontière de la Franconie et de la Bohême. 

2 janvier. — Le 2, on assuroit que le prince Eugène avoit 
envoyé un détachement de sa cavalerie en Tyrol, mais qu'il avoit 
gardé auprès de lui les corps avec les étendards 2 , et que cepen- 
dant la garnison de Guastalla n'ohservoit pas exactement sa capi- 
tulation, piiisqu'à la vérité elle ne portoil pas les armes contre 
les deux couronnes, mais qu'elle servoit actuellement contre 
leurs alliés '\ On ajoutoit que le duc de Vendôme avoit mandé au 
Roi par le chevalier de Maulevrier \ qui étoit revenu en France 
pour ses affaires particulières, que les ennemis ne faisoient plus 
que tirailler dans Governolo ; qu'on voyoit de grands mouvements 
dans tous leurs quartiers, et qu'on croyoit qu'ils se retiroient 
tous à Osliglia. On disoit aussi que le duc de Bavière s'étoit en- 
core emparé d'une ville considérable; que son député avoit enfin 
été reçu à la diète de Ratisbonne, et qu'il lui venoit des soldats 
de toutes parts. 

3 janvier. — Le 3, on sut que la marquise de Maintenon 
avoit eu la fièvre Imite la nuit, et le Roi donna à Cambray, l'un 
de ses maîtres d'hôtel, la survivance de- sa charge pour son fils, 
ayant donné quelques jours auparavant à Langlois, aussi son 
maître d'hôtel, un brevet de retenue de cinquante mille livres 
sur sa charge. On disoit ce jour-là. et il étoit vrai, que les 
ennemis, ayant eu avis qu'il marchoit quelques troupes à eux, 
s'étoient retirés de Hombourg et de Bitche, et même qu'ils avoient 
abandonné un poste qu'ils avoient pris sur la Moselle pour couper 
la communication avec Traërbacb. 

4 janvier. — Le 4, il arriva un courrier du duc de Vendôme, 
par lequel on apprit que le Pô s'étoit terriblement débordé, qu'il 
avoit refoulé dans la Secchia et dans plusieurs antres rivières, 
dont il avoit rompu les digues, qu'il avoit inondé tout le pays de 
la Mirandole. et jusqu'à Finale, qui est sur la Chiesa 5 ; qu'il 
avoit fort incommodé Ostiglia, et qu'on croyoit qu'il avoit séparé 

1. De huit cents hommes chacun. 

2. Ce qui faisoit dire qu'il n'avoit envoyé en Tyrol que les cavaliers dé- 
montés pour se remonter. 

3. Contre le duc de Bavière, 
•i. Brigadier d'infanterie. 

5. [Finale est sur le Panaro. — E. PontaL] 



5-7 janvier 1703 3 

divers quartiers des ennemis d'avec les autres; de sorte que le 
duc de Vendôme marchoit pour aller essayer d'en enlever quel- 
ques-uns, et de profiter de l'occasion; que cependant les ennemis 
avoient abandonné ions les postes qu'ils avoient au delà du 
Mincio, ei qu'ils s'étoient tous retirés à Ostiglia. 

5 janvier. — Le 5, la duchesse de Montfort ' accoucha d'un 
fils, après avoir été quelques années sans avoir d'enfants, et on 
sut que le Roi avoit fait, le soir précédent, une promotion de qua- 
rante chevaliers de l'ordre de Saint-Louis pour la marine; il en 
reçut même quatorze dès ce matin-là, du nombre desquels furent 
le marquis d'O et le chevalier de Sainte-Maure 2 . 

On disoit, ce jour-là, que les Hollandois pressoienl vivement la 
reine Anne de. demander au Parlement une augmentation de 
troupes, parce qu'il n'en avoit réglé l'état que sur le même pied 
de l'année dernière, mais qu'on doutoif qu'elle pût l'obtenir, 
[tarée que le Parlement n'ajouloit pas ordinairement aux choses 
qu'il avoit arrêtées. Cependant on pressoit, en Hollande et en 
Angleterre, l'armement pour l'Amérique, où on devoit envoyer 
encore dix régiments, outre les sept qui y étoient déjà. 

6 janvier. — Le (3, Dezeddes 3 , colonel de dragons réformé, 
présenta au Roi des lettres du roi d'Espagne, qu'il avoit laissé 
au Montferrat, continuant sa route vers Madrid; ce qui faisoit 
eonnoîlre que tous les troubles de Catalogne étoient apaisés, 
puisque Sa Majesté Catholique avoit traversé paisiblement tout 
ce pays-là, et même qu'elle avoit été longtemps à Barcelone. 

On sut aussi que le marquis de Givry ; , capitaine de cavalerie, 
avoit acheté le régiment de Limousin soixante-six mille livres du 
marquis de Bouligneux, maréchal de camp. 

Le soir, on disoit qu'il y avoit eu une prodigieuse tempête au 
Te\el, ipd avoit fait périr trois gros vaisseaux de guerre et cinq 
vaisseaux marchands chargés pour la mer Baltique, et que cin- 
quante autres avoient coulé sur leurs ancres, dont on ne savoit 
point de nouvelles. 

7 janvier. — Le 7, on apprit que le comte de Grammont 



1. Fille du marquis de Dangeau et belle-fille du duc de Glievreuse. 

2. Frère du comte de Sainte-Maure, menin de Monseigneur. 
:$. Gentilnomuie de Languedoc. 

i. Frère du marquis de Leuville et du chevalier de Givry, colonels d*iu- 
fanterie. 



4 MÉMOIRES DU MARQUIS DE S0URCI1ES 

étoil fort malade d'un grand dévoiement, qui lui étoit survenu 
quand il croyoit être guéri. Le soir, on apprit que le comte de 
Guiscard avoil demandé au Roi l'agrément pour le mariage de 
sa fille unique avec le dur de Mortemart, et on eut la confir- 
mation que quatre-vingts vaisseaux hollandois avoienl péri au. 
Texel; mais ou ne l'eul pas encore du naufrage de neuf vaisseaux 
anglois, qu'on disoit aussi être péris dans la Manche. 

8 janvier. — Le <S. on sut que, le soir précédent, on avoit 
forcé le cabinet de Moreau, premier valet de chambre du duc de 
Bourgogne, et qu'on y avoit volé douze mille cinq cents livres, 
dont huit mille cinq cents apparlenoient à ce prince, et quatre 
mille à Moreau. 

L'après-dînée, le Roi donna une assez longue audience dans 
sou cabinet au maréchal de Villars, qui prit congé de lui pour 
s'en retourner en Alsace. On sul que Sa Majesté avoit envoyé au 
comte de Tessé i son congé pour venir à la cour, et elle alla 
s'établir à Mark pour cinq jours. 

9 janvier. — Le !). on apprit que la marquise de Villacerf 
avoil eu une attaque d'esquinancie, mais elle s'en lira heureu- 
sement. 

10 janvier. — Le 10, le Roi eut nouvelle que le chevalier 
de Sanzay 2 , capitaine de frégate légère, avoil péri par le gros' 
temps avec sa frégate, dans laquelle il y avoil quatre-vingts 
hommes, dont il ne s'en étoit sauvé que dix-neuf. 

11 janvier. — Le lendemain, on sut que le i\\\c de Bour- 
gogne en avoit usé très généreusement a l'égard de Moreau. son 
premier valet de chambre, auquel il avoit rendu l'argent qui lui 
avoit été volé avec le sien. 

Ce jour-là, les lettres de Hollande portoient que la reine Anne 
paroissoit avoir beaucoup à cœur de faire réussir l'affaire de 
l'union entre l'Angleterre el l'Ecosse, e1 qu'elle pressoit vivement 
les commissaires d'\ travailler, mais qu'elle étoit accrochée par 
diverses difficultés au sujet du commerce el des taxes, el qu'on > 
prévoyoit tant d'obstacles qu'on ne croyoit pas qu'elle pût avoir 
un heureux succès. Ces mêmes lettres ajoutoient que la reine ne 

1. Cela faisoit dire aux courtisans que le Roi avoit envie 'de lui donner 
la charge de capitaine des gardes du défunt maréchal de Lorge. 

2. Frère du marquis de Sanzay, colonel d'infanterie, et de Mlle de Sanzayj 
fille d'honneur de la princesse douairière de Conli. 



11 JANVIER 1703 O 

paroissoil pas avoir envie de proposer une seconde fois au Par- 
lement une nouvelle le\ée de troupes, la première proposition 
qu'elle en avoit faite n'ayant pas été trop bien reçue; qu'elle 
témoignoil vouloir employer l'argent et le prix des marchandises 
prises à Vigo pour faire la levée îles douze mille hommes que 
les Hollandois demandoient, pourvu que le Parlement y con- 
sentît; niais qu'ayant fait vider un des trois vaisseaux espagnols 
qui avoient été pris, on n'y avoit trouvé aucun argent, el <pie les 
marchandises qu'on en avoit tirées étoient de peu de valeur; de 
sorte que si les autres vaisseaux étoient chargés de même, on 
d'y trouveront pas de quoi faire ce que l'on souhaitoit. On voyoil 
encore dans les mêmes lettres une confirmation (]>'>■ naufrages 
effroyables des vaisseaux marchands hollandois, et elles parloienl 
même des prises faites par les armateurs françois. 

On sut aussi que la comtesse de Grammont n'étoit guère 
mieux que le comte, son époux, et que le cardinal Cantelmi, 
archevêque de Naples el frère du duc Popoli, étoit mort, aussi 
bien que le premier président du parlement de Besancon L 

Les lettres d'Ulm portoient encore que le duc de Bavière des- 
ccndoit toujours le Danube, et qu'on ne savoit pas quel étoit son 
dessein. Cependant la guerre se faisoit toujours de tous côtés 
pendanl l'hiver; le comte d'Usson avoit l'ail brûler cent quatre- 
vingts meules de foin sur les deux Geetes, en visitant tous les 
postes; les houssards faisoicnt du pis qu'ils pouvoient en Alsace, 
mais leurs courses étoient arrêtées par les troupes françaises 
qui étoient à Bisclrwiller, à Saverne, à Wasselonne et à Mols- 
heim. Du côté de Languedoc, on apprenoit que les religion- 
naires, taisant semblant d'être des milices qui marchoient par 
ordre du Roi, s'éloicnt emparés de la petite ville de Sauve, où ils 
avoient d'abord mis le t'en à l'église et brûlé trois prêtres; qu'en- 
suite ils étoient allés au couvent des Capucins, où ils n'avoienl 
trouvé qu'un religieux fort âgé, qu'ils avoient. massacré, les 
autres ayant trouvé moyen de se sauver;, qu'on envoyoit contre 
ces rebelles le régiment d'infanterie de Hainaut 2 et celui de dra- 
gons de Fimarcon, avec mille deux cents hommes tirés des vais- 
seaux et des galères, trois cents miquelets, les régiments qu'on 

1. G'étoit un Franc-Comtois qui s'appeloit [.Jobelot, d'après Dan- 

geau. — K. l'ontal.] 

2. Le colonel s'appeloit d'Hérouville. 



6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

[evoil dans la province et les milices du pays. Tout cela devoit 
être commandé par Jullien ', nouveau maréchal de camp, qui 
avoil pris congé du Roi la veille de son départ pour Marly. 

On eut aussi nouvelle de la Rochelle qu'il y étoit arrivé une 
frégate chargée de mais venant du Canada, par laquelle on 
avoil appris qu'on avoil fait la paix avec les sauva.ues, et (pic la 
la colonie françoise y étoil en meilleur étal que jamais. D'ailleurs 
il s'élevoit des bruits sourds touchant la paix; on assuroit que le 
Pape avoit entretenu le cardinal de Janson pendant deux heures: 
qu'ensuite il avoil entretenu aussi le cardinal de Grimani, lequel 
avoil aussitôt pris la poste pour se rendre à Vienne; et on savoil 
en même temps que le nonce ordinaire du Pape en France avoil 
secrètement dépêché un courrier en Espagne. 

12 janvier. — Le 12, on sut que le Roi avoit disposé de la 
sous-lieutenance qui étoil vacante dans sou régiment (\( i <- gardes 
en laveur de Guerrosse 2 , enseigne des grenadiers, qu'il avoil 
donné l'enseigne de grenadiers à la Monneraye ; \ et l'enseigne 
de la Monneraye à Paradas \ l'un des mousquetaires de la se- 
conde compagnie. 

13 janvier. — Le 13, le Roi revint à Versailles, et on apprit 
que Bérulle avoil vendu le régimenl de Beaujolois cinquante-cinq 
mille livres à des Granges '. sous-lieutenant au régimenl des 
gardes: que le comte de Montignac avoit vendu celui du Vexin à 
du Metz 6 , enseigne au même régiment, pour le même prix, el que 
le marquis de Vibraye avoit vendu celui de Boulonois sur le 
même pied à Crées 7 , capitaine de cavalerie. On sut aussi (pie le 



1. C'étoit un Provençal qui avoit autrefois et ê huguenot, et qui s'étoit 
retiré parmi les barbets à cause de la religion : il avoit longtemps été 
leur général, et ensuite, s'étant converti, il étoit revenu au service de 
France, où, en peu d'années, il étoit devenu maréchal de camp. 

2. C'étoit un gentilhomme de Béarn fort estimé pour sa valeur. 
:!. Gentilhomme de Bretagne. 

4. Gentilhomme de Béarn. 

• r i. C'étoit le fils d'un partisan nommé Ménestrel: son frère s'appeloit 
Saint-Germain, et étoit capitaine aux gardes. 

G. Son père étoit président de la Chambre des comptes de Paris. Il avoit 
autrefois été garde du trésor royal, et avoit encore la direction du garde- 
meuble du Boi. Il avoit commencé par être commis du contrôleur général 
Colbert. Cependant on assuroit qu'il étoit gentilhomme, et il avoit eu un 
frère qui, par le chemin de l'artillerie, étoit parvenu à être lieutenant gé- 
néral des armées du Roi, où il étoit mort les armes à la main. 

~. C'étoit un jeune homme qui étoit fils du comte de Crécy, secrétaire 



13 JANVIER 1703 7 

marquis de Vassé avoit acheté le régiment de dragons de Gé- 
vamlan, et que son beau-père, le marquis de Bering-lion, premier 
écuyer du Roi, avoit fait en cela une action bien digne de lui. 
Le marquis d'Huxelles ' avoit traité avec le comte de Gévaudan 
de son régiment pour le marquis de Vassé, sur le pied de soixante- 
dix mille livres, parce que le comte de Gévaudan ne savoit pas 
la valeur des régiments de dragons, et sur ce pied-là il avoit 
envoyé sa démission à un de ses amis, pour la remettre au mar- 
quis de Beringhen; mais celui-ci, qui étoit averti parle marquis 
d'Huxelles, dit d'abord à celui qui étoit porteur de la démission 
qu'il voyoit bien que le comte de Gévaudan ne savoit pas le prix 
des régiments de dragons, et qu'il étoit raisonnable que le marquis 
de Vassé lui en donnât davantage; l'ami du comte de Gévaudan 
lui dit qu'il s'étoit bien aperçu de cela, que cependant, puisqu'il 
avoit ordre de lui remettre la démission pour soixante-dix mille 
li\ res, qu'il étoit prêt de le faire, mais que, s'il étoitassez généreux 
pour en donner davantage, il étoit en état d'agir pour les intérêts 
de son ami. Le marquis de Beringhen envoya en même temps 
quérir le comte du Bourg, et le pria de vouloir traiter cette affaire 
avec l'ami du comte de Gévaudan, lesquels étant convenus qu'il 
falloit (lue le marquis de Vassé payât soixante-dix-huit mille 
livres, c'est-à-dire au-dessus de soixante-dix mille livres la moitié 
de seize mille livres que le chevalier de la Vrillière avoit payées de 
plus pour le dernier régiment vendu, le marquis de Beringhen dit 
qu'il vouloit que son gendre en donnât quatre-vingt mille livres, 
ei la chose fut ainsi conclue. 

On apprit encore que le comte d'Harconrt - épousoil Mlle de 
Coigny, et que le marquis de Marillac 3 épousoit Mlle de Saint- 
Aignan *, sœur de père du duc de Beauvillier. Le Roi étoit entré 
dans ce second mariage pour le faire réussir; car, outre qu'il 

du cabinet du Roi, ci-devant employé par Sa Majesté dans les affaires 
étrangères, et plénipotentiaire pour la dernière paix. 

1. 11 étoit cousin germain du marquis de Beringhen, et eommandoit 
alors en Alsace, où étoit le comte de Gévaudan. 

2. Gentilhomme de Normandie qui étoit officier dans la gendarmerie. 
Il étoit de la même maison que le duc d'IIarcourt. 

3. Fils unique de Marillac, conseiller d'État; il avoit été fait brigadier 
d'infanterie après le siège de Kairserswert. 

4. Le feu duc de Saint-Aignan, père du duc de Beauvillier, après la mort 
de sa femme, épousa une petite damoiselle qui la servoit, nommée Mlle do 
Lucé, dont il eut quatre garçons et une fille, qui est celle-ci. 



8 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

donnoit si\ mille livres de pension à la damoiselle, il consentoit 
que Champign^ ', son oncle maternel, gouverneur de Béthune, 
donnai la démission de son gouvernement en faveur du futur 
époux, moyennant quarante mille livres que le due de Beauvillier 
donnoit à sa sœur, ([ni tourneroient au profil de Champigny, et 
huit mille livres de pension qu'on lui feroit pendant sa vie. On sut 
aussi ce jour-là que Montholon, premier président du parlement 
de Rouen, étoit extrêmement malade et demandoil à se retirer, 
et que le Roi avoit accordé six mille livres de pension à la Fa- 
luère. ci-devant premier président du parlement de Bretagne. 

14 janvier. — Le 14, après son dîner, le Roi déclara la pro- 
motion qu'il avoit faite de dix maréchaux de France, qui étoicnt 
le marquis de Chamilly, Rosen, le marquis d'Huxelles, le comte 
de Tallard, le marquis de Montrevel, le duc d'Harcourt, le comte 
de Tessé, Vauhan 2 , le comte de Châteaurenaud et le comte d'Es- 
Lrées, qu'on appela maréchal de Gœuvres, pour le distinguer 
du maréchal son père :1 . 

Sur les dix heures du soir, la duchesse de Bourbon accoucha 
d'une tille, et le Roi, qui étoit chez la marquise de Maintenon, 
s'en alla voir celte princesse, et demeura chez elle pendant trois 
quarts d'heure. Le soir, au souper du Roi, on apprit que Sa Ma- 
jesté avoit accordé la préférence du régiment de dragons de 
Sainte-Hermine au chevalier de Rohan, qui en payoil quatre-vingt- 
dix mille livres. 

15 janvier. — Le 15, on apprit que la Ferronnays \ mestre 
de camp de cavalerie, qu'une attaque d'apoplexie avoit rendu 
impotent, avoit obtenu la permission de se démettre de son 
régiment entre les mains de son frère, Petitbourg, capitaine de 
cavalerie dans le régiment du Maine: et on eul des nouvelles 
certaines que le prince Eugène étoit passé à Vienne pour con- 
certer avec l'Empereur sur la continuation de la guerre. 

1. D'une famille de Paris qui s'appelle Bochard; celui-ci avoit été long- 
temps capitaine au régiment des gardes, et avoit acheté le gouvernement 
de Béthune. 

2. Il n'y eut que celui-là de la promotion que les courtisans n'eussent 
point deviné. 

3. [Dans une addition au Journal </>■ Dangeau, t. IX, p. 92-98, Saint- 
Simon donne une longue note sur les dix nouveaux maréchaux. — E. Pont ni.} 

4. Gentilhomme de Bretagne; c'était un grand dommage qu'il fût hors 
d'état de servir, étant un des hommes du monde de la meilleure mine, 
brave et bon officier. 



16-19 janvier 1703 9 

16 janvier. — Le 16, le Roi dit à son dîner à l'ambassadeur 
d'Espagne que, le même jour, le roi d'Espagne arrivoit à. 
Madrid, el que la reine étoit venue au-devant de lui. 

17 janvier. — Le 17, le bruit couroit que Bercelle capituloil, 
mais que le gouverneur vouloit sortir avec capitulation hono- 
rable, el que le due de Vendôme vouloit le prendre prisonnier 
de guerre. On disoil aussi que ce prince marchoit avec trente 
bataillons pour une grosse expédition, et qu'Albergotti étoit 
entré dans le Boulonois avec un gros corps pour empêcher les 
ennemis d'y prendre i\c^ quartiers. On assuroit que la perte (\v> 
Hollandois étoit beaucoup plus grande qu'on ne l'avoit dit, el 
qu'il leur en coùtoit huit mille hommes et cent vingt-cinq bâti- 
ments, mais cela ne les empêchoit pas de préparer un terrible 
armement pour la campagne prochaine. 

18 janvier. — Le 18, on sut que le comte de Mclun ' avoit 
demandé à se retirer, et que son frère, le vicomte de Garni, avoit 
obtenu l'agrément de son régiment de cavalerie; comme aussi 
que la Chétardie 2 avoit eu la permission de vendre son régi- 
ment d'infanterie. 

On eut nouvelle, ce jour-là, que le duc de Vendôme avoit en- 
voyé mille cinq cents hommes dans des barques sur le lac de 
Garde, pour s'emparer de quelques postes et faire contribuer 
quelques villages dans le Trentin; mais que les Vénitiens, qui 
avoient prêté les barques, avoient en même temps averti les 
ennemis de se tenir sur leurs gardes, et qu'ensuite ils s'étoient 
excusés sur ce qu'ils auroient violé la neutralité, si, ayant prête 
les barques pour marcher contre eux, ils ne les avoient pas 
avertis, et cela fut cause que l'entreprise manqua. 

19 janvier. — Le 19, on sut que Marcillac 3 , capitaine dans le 
régiment de cuirassiers du Roi et aide de camp du duc de Ven- 
dôme, avoit eu un bâton d'exempt dans la compagnie de Villeroy, 
vacant par la mort de Curly, au fils duquel le Roi avoit donné 

1. C'étoit un cadet de la branche d'Kspinoy, des Pays-Bas, qui étoit 
fort honnête homme, et il quittoit par chagrin de n'avoir pas été fait bri- 
gadier. 

2. Gentilhomme de Limousin qui avoit été assez malheureux pour 
laisser surprendre la Mirandole, quoique, selon les gens qui étoient 
revenus d'Ilalie, il n'y eût point de sa faute; il quittoit pour n'avoir pas 
été fait brigadier, étant un très ancien officier. 

3. Gentilhomme du côté de Toulouse. 



10 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

cinq cents cous de pension. Le soir, on apprit que Sa Majesté 
avoil agréé ([ne Vandenil, lieutenant général, se retirât du ser- 
vice', et qu'elle avoit donné à son lils, encore très jeune, et depuis 
peu dans sa première compagnie de mousquetaires, le gouver- 
nement de Peccais, en Languedoc, dont le père étoit revêtu: tout 
le monde en fut ravi, car le Roi ne pouvoit pas trop récompenser 
les bons services que Vandenil lui avoit rendus. 

20 janvier. — Le lendemain, on sut que Sa Majesté avoit 
donné la lieutenance de ses gardes de la compagnie de Duras, 
que quittait Vandenil, an comte de Marnays, qui en étoit premier 
enseigne, l'enseigne de Marnays au chevalier de la Villeneuve l , 
aide-major de la compagnie, l'aide-majorité à Vemassal 2 , exempt. 
On apprit encore que le comte de Pertuis ayant demandé au Roi 
l'agrément d'un régiment de dragons, et le comte d'Armentières 3 
ayant demandé celui de lever un régiment d'infanterie à -es 
dépens, ils avoienl été Ions deux refusés; peut-être parce qu'ils 
venoient tous deux de sortir d'une prison de sept années, où 
le Roi les avoit retenus, parce qu'ils avoient été accusés de 
s'être battus en due! l'un contre l'autre. 

Le bruit conçoit alors que Rhinberg s'étoil rendu par faute 
de vivres, mais cette nouvelle n'étoit pas encore bien certaine; 
ce qu'on savoit certainement étoit que le Roi avoit mandé an 
marquis de Grammont, qui commandoit dans la place, de la 
rendre quand il le jugeroit à propos. Du coté d'Italie, on man- 
doit que le duc de Vendôme avoit eu des avis que les ennemis 
avoient dessein de secourir Bercelle; qu'ils y avoient fait entrer 
plusieurs paysans, et qu'un d'eux, en sortant de la place, avoit 
été pris, et avoit dit qu'une bombe avoit consumé un magasin 
de- assiégés et en avoit beaucoup endommagé un autre, ce qui 
leur avoit fait grand tort; qu'on ne crovoit pas néanmoins qu'il 
fût praticable que les ennemis entreprissent de secourir Ber- 
celle, parce qu'il auroit fallu qu'ils eussent passé par-dessus 

1. Gentilhomme de Beauce qui étoit neveu du marquis de Denonville; il 
n'étoit pas le premier exempt, ayant devant lui Pignan et le comte de 
Loches. 

2. Gentilhomme d'Auvergne, qui étoit neveu du célèbre abbé de Rancé, 
réformateur de la Trappe. 

:i. Ci-devant le vicomte d'Auchy; mais il venoit de prendre le nom 
d'Armentières, parce que Mlle d'Armentières, sa tante, lui avoit fait do- 
nation de tout son bien; c'étoit un gentilhomme de Picardie. 



21-22 janvier 1703 H 

tous les quartiers du duc de Vendôme, et que cependant ce 
prince lenoit des troupes en corps pour s'opposer à leurs des- 
seins. 

21 janvier. — Le 21, le Roi parla d'un assassinat bien hardi 
qui avoil été fait à Rome. Mgr Zeccadoro, secrétaire des lircfs, 
qui étoit dans les intérêts de la France, marchant le long de la 
galerie du Vatican qui tient à l'appartement du Pape, suivi de 
quatre laquais, un homme vint, et lui tira un coup de carabine, 
qui le frappa au haut du bras et le perça de part en part; il 
tomba du coup, ses quatre laquais s'enfuirent. Au bruit, on 
ferma toutes les portes, à la réserve d'une, par laquelle l'assassin 
se sauva, sans que personne s'y opposât. 

Ce jour-là, le prince de Condé fut attaqué de la lièvre, qu'il 
eut trois jours, mais elle se termina par un grand rhume. On 
sut aussi que le chevalier- de Rohan avoit la petite vérole à Paris. 

La saison convenoit à faire des mariages. On sut que le mar- 
quis de Morangies *, colonel d'infanterie, épousoit Mlle de Châ- 
teauneuf, tille du dernier ambassadeur île Gonstantinople 2 , et 
que celui du duc de Mortemart était entièrement rompu; mais 
on apprit avec étonnement que le ihw de Gesvres épousoit 
Mlle de la Chesnelaye 3 , qui n'avoit que vingt ans. et que le 
Roi n'avoit pu venir à bout de l'en dissuader. 

Le soir, le Roi fit une promotion de cinq cent quarante cheva- 
liers de l'ordre de Saint-Louis, et il y en eut encore plus de 
quatorze cents mécontents; mais il n' étoit pas possible qu'il con- 
tentât tout le monde. 

22 janvier. — Le 22, le Roi prit médecine, suivant son 
régime ordinaire, et on apprit que les ennemis avoient assemblé 
un corps et avoient marché avec quatre pièces de canon pour 
attaquer un château qui est entre Luxembourg, Limbourg et 
Ronn; mais que Lacroix *, s'étant trouvé auprès, y avoit jeté 
trente hommes, et que les ennemis s'étoient retirés; que le 
même Lacroix avoit jeté des canonniers, des bombardiers, des 
mineurs, des munitions et de l'argent dans Ronn. 

On sut aussi que les fanatiques continuoient leurs violences 

1. Gentilhomme de Languedoc. 

2. Il étoit Savoyard de nation, et s'éloit venu établir de Paris. 
H. Damoiselle de Bretagne. 

4. Célèbre partisan, qui, de soldat, étoit devenu colonel. 



lr> MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

en Languedoc; qu'il y avoit quatre diocèses où l'on ne faisoit 
presque plus d'exercice de la religion; que le comte de Broglié ' 
el son fils avoienl pensé être pris, e1 que le célèbre partisan 
Poulie - avoil été tué. 

Le soir, il arriva un courrier du duc de Vendôme, par lequel 
il mandoil au Roi que le marquis de Vaubecourt ayant marché 
à Bondanello, sur le bord de la Secchia, où les ennemis avoienl 
quatre cents hommes retranchés à la tête de leur pont, il avoil 
forcé leur retranchement, el en avoit l'ail quarante prisonniers, 
<-l que loul le reste avoil été tué ou noyé. 

On sut encore, ce jour-là, que le marquis de Gourtenvaux, après 
avoir eu trois jours un 1res grand mal de gorge, avoil enfin jeté 
un abcès par la bouche, et c'étoil le troisième qu'il jetoit de 
cette manière depuis quelques années. 

23 janvier. — Le 23, on sut que te Roi avoit donné au fils 
de Gabanac, écuyer de sa petite écurie, la survivance de la charge 
d'écuyer par quartier, donl le père étoit revêtu, et que le maré- 
chal de Villerox avoit pris le bâton à la place du maréchal de 
Noailles, qui étoil malade d'une grosse fluxion par tout le corps. 
On a i l aussi le Roi signer le contrat de mariage du duc de Ges- 
vres, qui fut le sujet de la conversation de toute la cour. On 
apprit encore que le Roi a\uit donné au marquis de Chas- 
teauguaj 3 , capitaine de cavalerie, le bâton d'exempl dans la 
compagnie de Duras, qui vaquoil par la promotion du chevalier 
de la Villeneuve. 

L'après-dinée, le Roi alla s'établir pour quatre jours à Mark, 
et comme il faisoit travailler le soir dans ses jardins, on apprit 
tout d'un coup qu'il avoit choisi pour major de son régiment *\v<~ 
gardes, à la place de Traversonne, auquel il donnoit huit nulle 
livres de pension, Bernières \ qui n'en étoil que le quinzième 
capitaine, el qui arriva sur-le-champ, el vinl rendre grâces à Sa 
Majesté. 

24-25 janvier. — Le 24, on sut que la marquise de Main- 

1. Lieutenant général des armées du Roi qui commandent en Languedoc. 

2. Il étoit natif de Pignerol, où il avoit servi utilement pendant les guerres 
contre le duc de Savoie. 

:!. Gentilhomme d'Auvergne. 

4. Il étoit le fils d'un conseiller du parlement de Rouen, et l'on ne démê- 
loit pas bien, étant aussi jeune qu'il l'étoit, par où il avoit trouvé moyen 
de s'élever à la majorité des gardes au préjudice de treize de ses anciens. 



26-28 janvier 1703 n 

tenon avoil eu la fièvre toute la nuit, et, le lendemain, elle se 
réveilla encore avec la lièvre. 

Ce matin-là, on apprit que la marquise de Torcy étoit accou- 
che» d'un fils; grande joie pour son mari, parce qu'elle avoil 
eu trois tilles de suite. On sut aussi ce jour-là que le maréchal 
de Noailles étoit pins mal, et qu'il lui paroissoit une grosse 
enflure à la gorge, qui pouvoit dégénérer en abcès ou en 
anthrax. 

26 janvier. — Le 2ii, on sut que ce maréchal n'étoit pas 
mieux, et que sa tumeur étoit toujours très grosse et très dou- 
loureuse. 

On apprit aussi que le Bailleul, lieutenant du régiment des 
gardes, avoit eu l'agrément d'acheter la compagnie de Bernières. 

27 janvier. — Le 27, le Roi revint de Marly à Versailles, 
et on sut que Zeceadoro étoit mort de sa blessure. 

On disoit aussi que le mariage du marquis de Lavardin avec 
Mlle de Noailles éloit conclu, et qu'on avoil dépêché à Rome 
l»our avoir la dispense, parce qu'ils étoient cousins germains ! . 

28 janvier. — Le 28, on eut nouvelle qu'enfin le parlement 
d'Angleterre avoit accordé aux Hollandois la levée de dix mille 
hommes d'augmentation qu'ils lui demandoient depuis long- 
temps; mais que la reine Aune y avoil nus une condition qui intri- 
guoit beaucoup tous les marchands de Hollande, c'est-à-dire que 
tout commerce, même celui (\r^ lettres, seroit aboli avec les 
deux couronnes. Gela causoit de terribles rumeurs dans les Pro- 
vinces-Unies, et cependant la nécessité les forçoit d'accepter toutes 
-cites de conditions, même à leur préjudice. Ce fut ce jour-là que 
le duc de Bourgogne reçut du Roi l'ordre de Saint-Louis à la tête 
d'une quarantaine d'officiers vieux ou estropiés. Quelques jours 
auparavant, ce prince avoit dit au Roi que, puisqu'il lui faisoil 
l'honneur de lui donner les armées à commander, il se regardoil 
comme maréchal de France, et que, comme Sa Majesté donnoil 
aux maréchaux de France l'ordre de Saint-Louis, il la supplioit 
de le lui vouloir aussi donner. D'abord le Roi n'avoit pas compris 
qu'il h' lin demandât [tour lui, mais le prince s'étant expliqué 

1. Le défaut marquis do Lavardin avoit épousé en premières noces la 
sœur du duc de Chevreuse, dont il avoit eu la marquise de la Chastre et une 
autre fille qui s'étoit faite religieuse, et en secondes noces la sœur du duc 
de Noailles, dont il avoit eu ce garcon-ci et deux filles. 



14 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES 

plus clairement, le Roi lui avoit dit que cette affaire ne seroit 
pas difficile à faire pour lui, el lui ayant demandé quel jour il 
vouloit qu'il lui donnât cet ordre, le prince lui avoit répondu qu'il 
seroit bien aise d'être reçu avec les autres chevaliers; et effecti- 
vement, c'étoit là le moyen de s'attirer l'amitié de tous les offi- 
ciers des armées. 

Le même jour, le maréchal de Villeroy, qui avoit pris le bâton 
à cause de la maladie du maréchal de Noailles, se trouva telle- 
ment incommodé de la goutte, qu'il fut obligé de se faire trans- 
porter à Paris. Eu sou absence,- Brissac, major des gardes 
du corps, comme plus ancien lieutenant de la compagnie de 
Noailles *, porta le bâton tout le jour auprès du Roi, et, le soi)', 
le maréchal de Duras arriva et s'en mit eu possession. 

29 janvier. — Le 29, les députés (\o^ États d'Artois vinrent 
complimenter le Roi, el l'abbé de Blang} porta la parole pour 
eux. Le maréchal de Tallard avoit eu de fréquentes audiences du 
Roi pendant les derniers jours, et ou sut, ce jour-là. qu'il partoit 
incessamment pour aller à Metz, pour aller secourir Traérbacb 
et mettre Sarrelouis hors d'état d'être attaqué par les Allemand-;. 
qui le menacoient. 

On apprit encore, le même joui-, que le maréchal de Montrevel 
avoit aussi ordre de partir incessammenl pour aller commander 
en Languedoc, et on croyoit même qu'il pourroit aller plus loin 
après qu'il auroit exterminé les fanatiques. En effet, ou voyoil 
en Espagne près de trente mille hommes de troupes réglées, et 
on n'y voyoit point dé chef pour les commander. 

30 janvier. — Le 30, on sut que la gendarmerie revenoit en 
France pour se remonter, le Roi la destinant pour aller servir 
dans l'armée d'Allemagne; qu'il revenoit encore d'Italie trois 
régiments de cavalerie, et que, pour les carabiniers, ils res- 
toient au delà des monts. On disoit alors hautement que le 
prince Eugène commanderoit sous le Roi des Romains contre le 
duc de Bavière, que l'Empereur et son conseil menacoient 
d'une sanglante tragédie, mais il étoil en état de se bien dé- 
fendre. On eut aussi nouvelle qu'un parti de quatre cents 
hommes, sorti de Nancy, avoit été battu par un parti des en- 

1. Le major et les deux aulres aides-majors sont censés être de la com- 
pagnie de Noailles, et Brissac étoit infiniment plus ancien que tous les 
autres officiers du corps. 



31 JANVIER 1703 lo 

nemis qui étoit embusqué au delà de cette place; que le comte 
d'Avéjan, * 1 1 1 i y commandoit, étoit sorti avec une partie de sa 
garnison, mais qu'il avoit trouvé les ennemis retirés. 

31 janvier. — Le 31, on eut nom elle que Saint-Paul ', capi- 
taine de vaisseau du Roi, croisant entre Dunkerque et l'Angle- 
terre avec un vaisseau de trente-cinq pièces de canon e1 une fré- 
gate de vingt-deux, avoit rencontré un vaisseau de guerre anglois 
de quarante pièces de canon, avec lequel un vaisseau marchand 
percé pour cinquante pièces, et qui néanmoins n'en avoit que 
dix-huit, marchoit de conserve; que Saint-Paul ayant détaché sa 
frégate pour aller attaquer le vaisseau marchand, qu'elle n'avoit 
pas eu de peine à prendre, étoit allé tout d'un coup à l'abordage 
du vaisseau de guerre, lequel l'avoit évité la première fois ; 
mais que Saint-Paul, étant revenu une seconde fois, l'avoit 
accroché, étoit sauté dedans, avoit tué tout ce qui s'étoit ren- 
contré sur le pont, et s'étoit rendu maître du vaisseau, dans 
lequel il y avoit quatre cents hommes, officiers, soldats ou ma- 
telots ; que Saint-Paul avoit ensuite ramené sa prise à Dun- 
kerque, où l'on avoit trouvé que le vaisseau marchand étoit tout 
chargé de blé, ce qui devoit faire un extrême tort en Hollande, 
où il étoit très rare en ce temps-là. 

Mais la nouvelle qui faisoit le plus de bruit à la cour étoit que 
le comte d'Évreux 2 avoit l'agrément, d'acheter du comte d'Au- 
vergne, son oncle, la charge de colonel général de la cavalerie; 
qu'il lui en devoit payer siv cent mille livres; que sa famille lui 
fournissoit quatre cent cinquante mille livres, et que le comte 
de Toulouse lui prétoit cent cinquante mille livres sans aucun 
intérêt, et. qu'il ne lui devoit rendre que quand il seroit en état 
de le faire. 

On disoit encore que les ennemis démolissoient la citadelle, 
la Chartreuse 3 et toutes les autres fortifications de Liège. 



1. Il étoit d'une famille de Paris. 

■2. Quatrième fils du duc de Bouillon. 

.'!. Cette nouvelle u'étoit pas trop certaine. 



16 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

FÉVRIER 1702 

1 er février. — Le premier de février, on apprit que le jeune 
marquis d'Alègre ' avoil acheté du comte de Tillières le régi- 
ment de Cravates du Roi cenl cinq mille livres, et que le Roi 
avoil donné au marquis de Rannes le régiment de dragons de 
Saint-Sernin, dont il y avoit déjà neuf compagnies sur pied, le 
colonel n'ayant pas eu la force de faire la compagnie colonelle 
el les deux autres qui festoient à lever. 

2 février. — Le 2 au malin, le Roi tint le chapitre de l'Ordre 
du Saint-Esprit, où les preuves du comte de Marsin furent ad- 
mises ; ensuite Sa Majesté marcha à la chapelle avec les cheva- 
liers, et le comte de Marsin \ fut reçu avec les cérémonies ordi- 
naires. 

Le même malin, il arriva un courrier du maréchal de Villars, 
par lequel il mandoit au Roi que les ennemis s'assembloient 
dans la vallée de Kintzig, et qu'il ;i\ oit détaché cinquante hommes 
par bataillon, el tous les grenadiers pour les aller observer. En 
même temps, il arriva un autre courrier du marquis de Puy- 
sieulx, qui mandoit que les ennemis s'assembloient vers les 
villes forestières, et qu'ils avoienl de gros canons. 

On sut aussi (pie le marquis d'Illiers 2 avoil en l'agrément 
de la compagnie des chevau-légers de Berry, qu'il achetoit 
quarante-deux mille cens du marquis de Keroiiart 3 . 

L'après-dinée, le Roi entendit le premier sermon du P. Lom- 
harl. Jésuite, qui devoil prêcher le carême, et ensuite les vêpres 
chantées par sa musique. 

3 février. — Le 3, on apprit que le baron de Busca i avoit 
donné la démission de sa charge de lieutenant des gardes du 
corps dans la compagnie de Lorge; que Longuerue 5 , premier 
enseigne, avoit monté à sa place, el (pie le second lils du baron 

1. Fils aine du marquis d'Alègre, lieutenant général des armées du Roi; ce 
n'étoit encore qu'un enfant, qui n'avoit été qu'un an dans les mousquetaires. 

2. De la maison d'Entragues, fils du défunt marquis d'Illiers, sous-lieu- 
tenant des chevau-légers de la garde, qui fut tué au combat de Seneb. 

3. Gentilhomme de Basse-Bretagne, qui se retiroit pour n'avoir pas été 
fait brigadier aux deux dernières promotions. 

i. Lieutenant général des armées du Roi. 
5. Gentilhomme de Normandie. 



3 FÉVRIER 1703 17 

de Busca ', qui n'étoit que le troisième exempt de La compagnie, 
avoit eu l'enseigne de Longuerue. 

Il arriva ce jour-là un courrier du maréchal de Villa rs, par 
lequel on sul que les ennemis avoienl attaqué la tête du ponl 
d'Huningue, et qu'ils avoienl été repousses. 

Le soir, on commença à voir la liste des officiers généraux 
destinés pour les trois années, laquelle on a jugé à propos 
d'insérer ici 

Armée de Flandre. 

Généralissime. 
Le duc de Bourgogne. 

Généraux. 
Le maréchal de Villeroy. 
Le maréchal de Boufflers. 

Lieutenants généraux . 
De \i nie ii es. 
Le baron de Busca. 
Le comte de Garé. 
Le comte de Coigny. 
Le comte de Guiscard. 
Le dur de Berwick. 
Le comte d'Usson. 
Le comte d'Artagnan. 
Le duc de Roquelaure. 
Le chevalier de Gassion. 
Le comte de la Mothe. 
Le comte de Solre. 
Le comte de Pracomtal. 
Le marquis dAlègre. 
Le duc de Luxembourg. 
Le marquis de Blainville. 
Le duc de Villeroy. 
Le comte de Caylus. 

1. L'aîné étoit guidon de gendarmerie apvès avoir quitté le petit collet. 

vin. — 2 



18 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Reynold. 

Le marquis de Courtebonne. 

Le comte de Rigauville. 

Le comte d'Artagnan, des mousquetaires. 

Garaman . 

Le marquis de Surville. 

Le duc de Charost. 

Le marquis d'Antin. 

Le marquis de Liancourt. 

Maréchaux de camp. 
Dp Thouy. 
Surbeck, 
Le marquis de la Chastre. 

De l'Estrade 

Le marquis d'Imécourt. 

Le chevalier de Saillant. 

Le comte de Montessou. 

Le comte de Soustemon. 

De rAbadie. 

Le duc de Guiche. 

Le marquis de Biron. 

Le marquis de Mornay. 

Le prince de Rolian. 

Le chevalier du Rozel. 

Le prince d'Espinoy. 

Le chevalier de Courcelles. 

Le duc de Montfort. 

Puységur. 

Le duc de la Feuillade. 

Hessy. 

Le chevalier d'Asfeld. 

Le marquis de Vibraye. 

Le comte de Horn. 

Le comte de Geoffreville. 

Le prince de Birckenfeld. 

Armée d'Allemagne. 

GÉNÉRAL. 

Le maréchal de Villars. 



3 FÉVRIER 1703 19 



Lieutenants généraux. 
Le comte de Marsin. 
Le marquis de Larinion. 
Le marquis de Lbcmaria. 
Le comte du Bourg. 
Le marquis de Cléfembault. 
Le marquis de Grammont. 
De Magnac. 
Le marquis du Rozel. 
Le comte de Saint-Mauris. 
Le comte d'Hautefort. 
Le comte de Dru y. 
Le comte de Rouey. 

Maréchaux ue camp. 
J»e Saint-Laurent. 

Le comte de Grammont. 

Le marquis de Sailly. 

Le comte de Marivault. 

Le comte de Flamanville. 

Le marquis de Blanzac. 

Le comte de Chamarande. 

Legall. 

Le marquis de Thiange. 

Le comte d'Estaing. 

De Chéladet. 

Le Hue d'Humières. 

Le prince Camille. 

Le comte de Chamilly. 

Le commandeur de Forsat. 

Lee. 

D'Orington. 

Le chevalier de Sainte-Hermine. 

Le comte de Nogent. 

Le comte de Manderscheidt. 

Le comte de Vaillac. 

Le marquis de Valsemé. 

Le comte de Gévaudan. 

Le marquis de Vivans. 

Le marquis du Ghâtelet. 



20 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Armée d'Italie. 

Général. 
Le duc de Vendôme. 

Lieutenants généraux. 
Le marquis de Vaubecourt. 
Le marquis de Barbezières. 
Le comte de Bezons. 
Le comte de Médavy. 
Le comte de Saint-Fremond. 
Albergotti. 

Le marquis de Praslin. 
Zurlauben. 

Le marquis de Montgon. 
Le marquis de Chémerault. 

Maréchaux de camp. 

Le marquis de Langalerie. 

Le marquis de Bouligneux. 

Chartoigne. 

Le comte de Mursay. 

Le comte de Narbonne. 

Le marquis d'Aubeterre. 

D'Arc unes. 

Galmoy. 

Le chevalier de Vaudrey. 

Le marquis de Guébriant. 

Bérulle. 

4 février. — Le i, le bruil couroil que les ennemis avoient 
levé le siège de Traërbach; mais, dans la suite, celte nouvelle 
ne se trouva pas véritable. On disoit encore que les troupes de 
l'Empereur s'étoiehl emparées d'un poste nommé Neubourgj 
sur les frontières de Bavière, et que l'électeur y marchoil pour 
les attaquer. On assuroil aussi que le roi de Pologne rede-j 
mandoil avec des instances extraordinaires les dix régiments 
qu'il avoil envoyés ;'i l'Empereur, lesquels, étant diminués de 
moitié dans la marche qu'ils avoienl laite de Pologne à Egrai 



5-8 FÉVRIER 1703 21 

Revoient encore s'affoiblir davantage dans la marche qu'ils 
Jeroient pour s'en retourner en Pologne. 

5 février. — Le 5, on eut nouvelle que Streff '. brigadier de 
cavalerie de la garnison de Bonn, étanl venu pour enlever à 
ïicknick, qui esl sur la Roer, un quartier de cinq cents che- 
vaux des ennemis,y étoit entré la nuit, avoit tout tué ou fait pri- 
sonnier, et avoit emporté les timbales et les étendards. On sut 
ce jour-là que Vallée 2 , premier commis des finances, avoit été 
dépossédé de son emploi, et le contrôleur général de Chamil- 
lart avoit mis à sa place un des parents de sa femme nommé 
le Rebours :) , qui sembloit devoir prétendre à quelque emploi 
plus considérable. 

On faisoit alors grand bruit des nouvelles brouîlleries de la 
cour d'Espagne, et on disoit que le cardinal d'Estrées s'y étoit 
brouillé avec le cardinal Portocarrero, lequel demandoit à se 
retirer ; que le cardinal d'Estrées avoit voulu, suivant l'usage 
de France, entrer à toutes sortes d'heures chez la reine d'Es- 
pagne quand le roi y étoit, et que les Espagnols l'avoicnt trouvé 
très mauvais. 

6 février. — Le 6, le maréchal de Tessé arriva à la cour; 
il fut reçu du Roi très agréablement; il fut enfermé deux heures 
avec la duchesse de Bourgogne, et on disoit tout haut qu'il 
alloit être nommé capitaine des gardes du corps. 

Ce jour-là, le bruit conçoit que les ennemis marchoient pour 
assiéger Neubourg, et que, pendant ce temps-là, le maréchal 
de Villars feroit le siège du fort de Kehl. Ce fut encore le même 
jour que le maréchal de Tallard partit pour Metz. 

7 février. — ■ Le 7, le marquis d'Espinac ; , sous-lieutenant 
de gendarmerie, eut l'agrément de vendre sa charge, se reti- 
rant à cause de ses incommodités, et le marquis de Dauvet 5 , 
enseigne dans le même corps, eut la permission de l'acheter. 

8 février. — Le <S, le marquis de Dromesnil G , capitaine 



1. Il étoit de la Lorraine allemande. 

2. Il fut regretté de tout le monde, à cause de son honnêteté. 

3. Son père avoit été ancien président de son semestre au Grand Conseil, 
avant qu'il y eût un premier président. 

4. Gentilhomme de Bourgogne. 

•'j. Gentilhomme de Normandie de la mémo maison que le grand fauconnier. 
6. Gentilhomme de Picardie, parent du maréchal de Boufflers; il étoit 
encore tout jeune, mais mécontent de n'être pas brigadier. 



-2Ï MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

lieutenanl des gendarmes Dauphin, et le comte de Beaujeu ', 
capitaine lieutenanl des gendarmes d'Anjou, demandèrent au 
Roi l'agrémenl de vendre leurs charges, ce que le Roi leur 
accorda avec regret, principalement à l'égard de Beaujeu. qui 
doit brigadier de cavalerie, et avoil commandé la gendarmerie 
toute la campagne. 

Le soir, la nouvelle duchesse de Gesvres fut présentée au 
Roi par la duchesse du Lude chez la marquise de Maintenon, et 
pril au souper possession du tabouret. 

On disoit alors que le maréchal de Villars passeroit le Rhin 
avec son armée entre le 10 et le II. et que le duc de Bavière 
faisoit le siège de Neubourg. 

9 février. — Le !>. le \\\\r de Berry étant à la chasse se 
trouva fort mal et s'évanouit tout d'un coup; on le ramena à 
Versailles dans sou carrosse, aussitôt qu'il fut revenu de sou 
évanouissement; ou le lit mettre au lit, et comme on lui trouva 
tout le corps couvert de grosses ébullitions, on lui tira sur-le- 
champ quatre grandes poêlettes de sang, ce qui le tira (["affaire 
tout d'un coup, car tout son mal ne venoil que de trop de réplé- 
tion, étant beaucoup plus gros qu'il ne conveuoit à son âge, et 
mangeant avec un appétit démesuré. 

10 février. — Le 10. les courtisans furent bien étonnés 
quand ils apprirent que le Roi avoit choisi le maréchal d'Har- 
court pour remplir la place du maréchal de Lorge en qualité de 
capitaine des gardes du corps, et cela leur fit connoître que 
très souvent leurs conjectures se trouvent fausses, et que quel- 
quefois le moyen d'empêcher qu'un homme obtienne l'emploi 
qu'il souhaite, c'est de publier qu'il est assuré de l'obtenir. 

il février. — Le 11, on apprit que le prince de Neuf-; 
chàtel 2 étoit mort à Paris de maladie, et on disoit que Maupeou, 
capitaine au régiment des gardes, vendoit sa compagnie, ne ! 
pouvant se consoler que la faveur du chancelier n'eût pu lui 
procurer la majorité qu'il souhaitoit passionnément. 

12 février. — Le là, le bruit couroit que le grand prieur de 
Hautefeuille étoit mort de la chute qu'il avoit faite; mais s'il 

1. fientilliomme de Champagne. 

2. Fils naturel du comte de Soissons, prince du sang, auquel sa tante, la 
duchesse de Nemours, avoit fait prendre ce nom en lui faisant épouser la 
fille du feu maréchal duc de Luxembourg. 



13 FÉVRIER 1703 23 

n'en étoit pas mort, au moins en étoit-il extrêmement malade, 
un semblable accident étant bien dangereux pour un homme de 
quatre-vingts ans. 

Le bruit connut aussi que le maréchal de camp Jullien. avoit 
défait sept ou huit cents fanatiques, niais cette nouvelle ne 
se trouva pas bien fondée. 

Le soir, on en eul nue plus certaine et pins considérable, qui 
étoit que le duc de Bavière avoit pris Neubourg, sur le Danube, 
où il avoit fait trois mille cinq cents prisonniers de guerre, 
et où l'électrice palatine douairière ' s'étoit trouvée enfermée, 
n'ayant pas voulu en sortir, quoique le duc de Bavière lui en 
eût offert la permission; que ce prince lui avoit olï'erl ensuite 
de se retirer où il lui plairoit, mais quelle n'avoit encore pu 
se résoudre à quitter Neubourg. 

13 février. — Le 13, on eut de plus grands éclaircisse- 
ments des brouilleries de la cour d'Espagne, et on sut qu'effec- 
tivement le cardinal, et même l'abbé d'Estrées avoient voulu 
entrer chez la reine avec le roi à Alcala, où cette princesse étoit 
\ cime au-devant du roi son époux; que les grands, qui atten- 
doient tout le jour dans une antichambre, F avoient trouvé fort 
mauvais, et que la princesse des Ursins 2 , dame d'honneur, 
àvoit fait refuser la porte de la chambre an cardinal, quoique 
d'ailleurs son ami intime de tout temps; que le cardinal Porto- 
carrero, qui avoit été nommé colonel du régiment des gardes 
dn roi d'Espagne, n'avoit eu aucun démêlé avec le cardinal 
d'Estrées, niais qu'il en avoit eu de très grands avec San- 
Estevan, sa créature, à cause de diverses grâces, comme des 
grandesses, des pensions et des emplois que le cardinal avoit 
fait faire à diverses personnes sous le nom de la reine, pendant 
l'absence dn roi, qu'on le vouloit obliger de révoquer, mais que 
ce prince n'y avoit jamais voulu consentir. 

Le même jour, on sut que le prince de Saxe-Gotha étoit allé 
servir avec le roi de Suède à la tête de toutes ses troupes, et 
qu'en même temps il redemandent au roi de Pologne l'électorat 
de Saxe, [(retendant qu'il lui appartenoit par le droit de la 
nature, l'électeur Jean-Frédéric, son auteur, en ayant été dé- 
pouillé par l'empereur Charles-Quint. 

1. Femme «lu père de l'électeur palatin du Rhin alors régnant. 

2. Gi-devanl la duchesse de Bracciano. 



2'* MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

On cul le même jour la nouvelle de la reddition de Rheinbergv 
et que le marquis de Grammont, qui y commandoit, ne s'étanl 
rendu que faute de vivres, avoil obtenu une capitulation hono- 
rable, étant sorti avec quatre pièces de canon, et ayant été con- 
ilnil à Louvain. 

Du côté d'Italie, on apprit que le duc de Vendôme avoit pris 
les tours de Serravalle, poste très considérable auprès d'Ostiglia, 
et qu'il faisoit avancer toutes les troupes d'Espagne au blocus 
de Bercelle, pour pouvoir envoyer un corps au-devant de huit 
mille hommes de recrue qui venoient d'Allemagne an\ ennemis 
par le Tyrol. 

14 février. — Le 14, le Roi alla s'établir à Marly pour \ 
passer son carnaval, et pour y rester jusqu'au premier samedi 
de carême. 

15 février. — Le 15, le bruit couroit que le duc de Bavière 
ayant eu avis que le comte de Styrum s'avançoit avec un corps. 
de dix mille hommes pour secourir Neubourg, ce prince, qui 
avoit déjà pris celle place, avoit marché au-devant du comte, 
l'avoit combattu, l'avoit défait, et lui avoit tué six mille hommes 
sur la place: niais cette nouvelle étoit trop grande pour ne 
mériter pas continuation. 

On disoit encore qu'enfin la ville d'Amsterdam avoit consenti 
à l'interdiction du commerce avec les deux couronnes pour un 
an seulement; que le projet pour l'Amérique étoit changé en 
celui d'aller eu Portugal avec dix mille hommes de débarque- 
ment, pour en faire déclarer le roi, et ensuite entrer en Espagne. 
Les lettres des marchands porloienl ce jour-là que le roi de 
Pologne y avoit été assassiné ' ou qu'on lui avoil coupé la tète. 

On sut encore que la marquise douairière de Pomponne 2 étoit 
extrêmement malade à Paris, et que l'abbé de Pomponne, son 
fils, aumônier du Roi, qui étoit en quartier, et le marquis de 
Torcy, sou gendre, secrétaire d'Etal et ministre, avoient eu per- 
mission de se rendre auprès d'elle. 

16 février. — Le 10, on apprit, par les lettres d'Espagne, 
«pie toute la cour étoit tombée sur l'abbé d'Estrées, qui sétoit 
avisé d'entrer sept ou huit fois par jour chez la reine, passant 
sur le ventre à tous les grands qui demeuroienl avec respect 

1. Cela se trouva faux dans la suite. 

2. Veuve du ministre d'État. 



16 FÉVRIER 1703 25 

dans les antichambres, et se moquanl des remontrances de la 
princesse des Ursins, (|ui disoit hautement qu'elle aimoit mieux 
se retirer que de s'exposer aux reproches de toute une nation, 
qui lui avoit témoigné de la confiance, et qui étoit capable de se 
porter aux dernières extrémités, si on ne la contentoit sur ce 
point-là. Cependant, à la cour de France, on n'y voyoit pas 
d'autre remède que de rappeler l'abbé d'Estrées, et les gens qui 
prenoient intérêt à lui étoient persuadés qu'on lui en devoit 
bientôt envoyer les ordres, s'il ne les avoit déjà reçus 1 . D'ailleurs 
le conseil d'Espagne étoit rétabli dans sa situation ordinaire, dès 
le premier jour que le Roi étoit arrivé à Madrid, la Junte ayant 
cessé par l'arrivée de Sa Majesté, avec laquelle le secrétaire del 
despacho général travailloit tout seul, et venoit ensuite lui rap- 
porter les résultats du conseil. D'un autre côté, il y avoit des 
gens éclairés qui prétendoient savoir certainement que le Roi 
avoit résolu de soutenir fortement le cardinal d'Estrées contre 
le conseil d'Espagne, et qu'il avoit fait savoir aux ministres de 
cette cour que les affaires d'Espagne étant devenues les siennes,, 
et contribuant de toutes ses forces pour les maintenir, il étoit 
juste qu'il y eût un homme à lui qui lui en rendit bon compte, 
auquel il pût se confier, et qui l'avertit du véritable état de toutes 
choses, afin de prendre des mesures justes. On disoit aussi qu'on 
avoit découvert que le duc de Medina-Celi, qui avoit passé en 
France l'été dernier à son retour de Naples, où il avoit été vice- 
roi, étoit l'auteur de toute la brouillerie qui étoit dans le conseil, 
et <pic Sa Majesté, qui avoit dépêché un courrier à Madrid, en 
attendoit le retour, voulant absolument que le démêlé du car- 
dinal d'Estrées avec la princesse des Ursins s'accommodât au 
plus tôt. 

D'un autre côté, on apprenoit de Londres qu'on y faisoit plus 
de cas de la neutralité du Portugal qu'on n'y auroit fait de sa 
déclaration, parce qu'il n'en coûteroit rien à la nation pour la 
neutralité; et que si Sa Majesté portugaise avoit pris parti dans 
la ligue, il auroit fallu faire de grandes dépenses pour la con- 

1. [Ces premiers démêlés entre la princesse des Ursins et l'abbé d'Estrées 
s'accentuèrent ebaque jour davantage et aboutirent à la première dis- 
grâce de Mme des Ursins, dont l'ambition était de se substituer à l'am- 
bassadeur de France pour les rapports entre la France et l'Espagne. — 
Voy. les Mémoires du duc de Saint-Simon et ceux de Daniel de Cosnac, 
avec la Notice dont nous les avons fait précéder. — Coude de Cosnac] 



26 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

server; mais il falloil bien que les Anglois cherchassent à se 
consoler de n'avoir pu engager le roi de Portugal à se déclarer 

pour eux. 

17 février. — Le 17, on étoit persuadé à la cour que le 
maréchal de Villars avoit ordre de faire tous ses efforts pour 
joindre le dur de Bavière, et que e'étoitle véritable motif de sa 
marche et de son passage du Rhin, et que, si celle jonction ne 
se faisôil i»as, c'étoil qu'il y auroit de l'impossibilité. Cependant 
Traërbach éloil toujours assiégé, niais le siège alloit fort lente- 
ment, et le maréchal de Tallard se disposoit, non seulement à le 
secourir, mais à s'avancer jusqu'à Bonn, où l'on prétendoît qu'il 
devoit jeter des troupes nouvelles el toutes sortes de muni- 
lions. 

Du côté du Portugal, on assuroit que les minisires de l'Empe- 
reur, de l'Angleterre el de la Hollande avoient si peu avancé 
en leur négociation que le chancelier Méthuin en éloil parti 
enflammé de colère, et avoit protesté hautement que lorsque les 
deux couronnes dépouilleroienl le roi de Portugal de ses États, 
il ne trouveroit aucun secours, ni en Angleterre, ni en Hol- 
lande. On mandoil aussi de Toulon qu'on en faisoit partir deux 
vaisseaux de guerre de soixante pièces de canon, pour aller 
prendre à Cagliari un bâtiment de neuf cent mille livres appar- 
tenant à la compagnie de Marseille, auquel les Flessinguois 
a\ oient donné chasse; que les négociants avoienl aimé deux 
frégates de quarante pièces de canon pour le Levant, et qu'un 
vaisseau de soixante pièces de canon, avec quatre barques 
armées, alloit passer dans le golfe de Venise pour joindre des 
Chiens, pendant que deux frégates de quarante pièces de canon 
eloienl desliuées pour transporter les recrues en Italie, dont les 
premières devoienl être arrivées dès le 7 à Final. 
• On apprit, ce jour-là, que le comte d'Harcourt avoit épousé 
Mlle de Coignj . 

18 février. — Le 18, on apprit que le maréchal de camp 
Jullien avoil acculé huit ou neuf cents fanatiques au bord d'une 
rivière, mais que, pendant la nuit, ils avoient eu le temps de la 
passer sur des bateaux, et qu'ainsi on avoit manqué un beau coup. 
On assuroit aussi qu'ils attendoienl quatre cent mille livres ou 
ileu\ cent mille écus, qui leur venoient de Hollande par Genève, 
el qu'on étoit attentif à suivre de fort près leurs correspondants. 



18 FÉVRIER 1703 27 

On écrivoit aussi de Final que le prince de Vaudemont y en- 
voyoit le régiment espagnol de Lisbonne, sur les bruits qui 
couroient des desseins que les Anglais et les Hullandois avoienl 
sur les places de la Méditerranée; qu'on avoir fait à Finale de 
grandes provisions de vivres, tant pour la garnison que pour les 
recrues IVançoises qu'on y attendoit, et qu'on préparoil à Milan 
un très gros équipage d'artillerie, qu'on devoit faire marcher au 
premier mai vers Mantoue. 

Le même jour, les lettres de Hollande du 12 contenoient un 
extrait de celles d'Angleterre du (3, dont le principal article 
regardoit le Portugal, que les Anglois se flattoient toujours de 
faire entrer dans leur alliance; et cependant cet extrait marquoit 
qu'encore que le public eût nommé le comte de Schonberg et 
quelques autres généraux, et que peut-être quelques-uns d'eux 
s'en nattassent, néanmoins il n'y avoil encore rien d'assuré; 
qu'au surplus, comme le Parlement tendoit à sa fin, on parloit, 
suivant la coutume, de quelque changement à la cour, que l'au- 
teur de la lettre ne vouloit pas encore mander, jusqu'à ce qu'il 
• mi fui [dus assuré: mais que ce qu'il y avoit de plus certain étoit 
que la reine feroit une promotion d'officiers généraux, ([lie 
milord Catz et le major général Rainsay seroient faits lieutenants 
généraux avec quelques autres. 

Les mêmes lettres de Hollande portoient que l'affaire de l'in- 
terdiction de tout commerce avec la France et l'Espagne avoit 
été entièrement terminée à la Haye le 10 au matin; mais qu'il y 
avoil été résolu que ce ne seroit que pour un an, à commencer 
du mois de mai proebain; et pour faire voir comme toutes les 
provinces ne s'y étoient résolues que par force, et qu'elles con- 
aoissoient parfaitement que cela tendoit à détruire entièrement 
leur commerce, les mêmes lettres marquoient le détail îles avis 
de toutes les provinces et des villes principales : qu'Amsterdam 
avoit consenti à la défense du commerce et des courriers sans 
restriction pour une année seulement; que Harlem y avoit con- 
senti, à condition qu'on n'empêcberoit pas le transport du sel 
blanc en Flandre; Lcyde, pourvu qu'il y eût assez d'huile pour 
la manufacture de ses draps; que Rotterdam avoit protesté 
contre, mais que néanmoins on assuroit que toute la province 
de Hollande suivroit la résolution d'Amsterdam, parce que, si 
l'on accordoit aux autres villes les restrictions qu'elles deman- 



28 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHÈS 

Soient, il ut- leur seroit pas possible de faire leur commerce 
sans passeports des États-Généraux, qui certainement ne leur 
t . n donneroient point; qu'à l'égard des provinces de Frise et 
d'Over-Yssel, elles u'\ avoient consenti qu'à condition qu'on 
mettroil de gros droits sur l'entrée i\c^ grains étrangers, mais 
qu'on n'avoit pas l'ait d'attention à cette restriction, et qu'en un 
mot les États-Généraux étoient résolus à l'interdiction de tout 
commerce, et à la faire observer avec toute la sévérité possible; 
et que, [tour rompre toutes les mesures de ceux qui voudroient 
traverser leurs desseins, ils avoient proposé aux Etats de Hol- 
lande d'interrompre les courriers qui alloient.à Brème, à Ham- 
bourg, à Lubeck et autres places du Nord; que les ministres du 
Nord s'en étoient plaints, mais qu'on leur avoit répondu que, 
toutes les semaines, il partiroit des courriers qui seroient uni- 
quement pour les lettres des affaires d'État et pour celles des 
ministres. A la fin <\v> mêmes lettres, il \ avoit une apostille. 
qui portoit que les députés de la province d'Utrecht et de Frise 
avoien! reçu pouvoir de consentir à l'interdiction de tout com- 
merce, et sans restriction: que, pour ce qui regardoit l'Angle- 
terre, le commerce étoit entièrement rompu entre elle et la 
Hollande, n'y ayant pas eu moyen de les accorder sur les con- 
ditions; et qu'on avoit ordonné que tous les vaisseaux que l'on 
renconlreroit à la mer portant pavillon blanc et des marchan- 
dises de contrebande, seroient amenés dans les ports de Hol- 
lande, à quelque puissance qu'ils pussent appartenir. On sut 
aussi par les mêmes lettres que le comte d'Alldonc étoit mort 
de maladie à Utrecbt, fort regretté de tout le monde, et qu'il \ 
avoit un gros démêlé entre la généralité et les amirautés, les 
uns et les autres prétendant que les effets pris à Vigo dévoient 
leur appartenir. 

Du côté d'Allemagne, on disoil que l'Empereur n'avoit ni 
argent ni munitions de guerre, ce qui l'embarrassoit beaucoup ; 
que Palfi n'ayant pu résister dans Neubourg avec une si grosse 
garnison au duc de Bavière, il ne trouveroit plus aucune place 
qui put tenir contre lui: que Sou Altesse Electorale avoit fait. 
proposer une neutralité à la diète de Ralisbonne, laquelle avoit. 
clé refusée; mais que les députés des cercles de Souabe et de 
Franconie, qui n'avoient pas voulu écouter le premier trom- 
pette, avoient été bien consternés quand ils en avoient vu arriver 



18 FÉVRIER 1703 29 

un second, par lequel le due de Bavière leur demandent cent 
mille écus dans trois jours, menaçant de procéder par exécu- 
tion militaire, s'il n'étoit pas payé dans ce temps-là; qu'il n'y 
avoit point de troupes dans Nuremberg pour lui résister; qu'à 
la \érilé, le comte de Styrum n'avoit point été défait, comme 
on l'avoit dit, parce qu'il s'éloit retiré en diligence sur le pre- 
mier avis qu'il avoit eu de la marche du duc de Bavière, mais 
que tout le monde convenoit que ce prince pouvoit accabler les 
cercles de Souabe et de Franconie avant que le secours leur 
fûLarrivé. Le soir, le marquis de la Vrillière, secrétaire d'Étal, 
vint donner avis au Boi qu'il s'étoit passé une petite action en 
Languedoc, où les fanatiques ' avoient été battus par le maréchal 
de camp Jullien, et nous allons mettre ci-après une copie de 
la relation qui lui en avoit été envoyée. 

Relation de la première action du maréchal de camp Jullien 
contre les fanatiques. 

« Il y avoit huit cents fanatiques entre Barjac et Vaguas, et le 
« comte de Roure, qui étoit à Barjac, se trouvent un peu pressé. 
« Jouillac, commandant deux cents hommes de fusiliers et 
« milices, vint de ce côté-là le 10 de février, et y trouva la troupe 
« de fanatiques bien plus forte que la sienne. Cependant il les 
« attaqua et combattit en brave homme, aussi bien que les offi- 
« ciers qu'il avoit avec lui. Mais les soldats, voyant plusieurs de 
« leurs camarades par terre, s'ébranlèrent un peu; Jouillac les 
« rallia et maintint le combat, jusqu'à ce que le maréchal de 
« camp Jullien, qui venoit avec quatre cents hommes de bonnes 
« troupes, l'eût pu joindre. Alors il chargea les fanatiques, qui 
« étoient déjà un peu éclaircis, le premier combat ne s'élant pas 
« passé sans qu'on en eût tué plusieurs; ils ne purent résister, 
- et il y en eut plus de trois cents de tués, sans que le maréchal 
« de camp Jullien perdit plus de sept ou huit hommes. Il y en 
« eut aussi beaucoup de blessés, et le reste prit la fuite, les uns 
« se jetant dans des bois très épais, les autres passant une 
« rivière, ayant de l'eau jusqu'au col, et d'autres ayant trouvé 

1. L^es fauteurs de l'insurrection des devenues étaient ^énéraleuient 
appelés les Fanatiques; la dénomination de Camisards, qui a prévalu 
depuis, était alors rarement employée. — Comte de Cosnac.] 



30 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

u des passages plus faciles. On trouva dans leur camp plus de 
., deux cents fusils qu'ils avoienl jetés, toul le butin qu'ils avoient 
„ f a it par leurs pilleries, les chevaux et les vivres qu'ils avoient. » 

19 février. — Le 1!), le Roi dit qu'un lieutenant de cavalerie 
du régiment de Lrvr} avoit fait une belle action; qu'ayant été 
commandé avec soixante maîtres pour aller de l'autre côté du 
Rhin soutenir un autre lieutenant qui n'avoit que vingt maîtres, 
cl qui, ayant été poussé par des houssards, avoit été pris, il avoit 
été attaqué par trois cents houssards, auxquels il avoit long- 
temps fait tête de tous côtés avec sa petite troupe, et avoit enfin 
été dégagé par deux cents grenadiers, n'ayant perdu que deux 
ou trois hommes. On disoit aussi que le général Cohorn étoil 
extrêmement malade, et ç'auroit été une très grande perte poul- 
ies Hollandois, après celle du comte d'Athlone. On ajoutoit que 
inilord Marlborough revenoit d'Angleterre, et que ce seroit le 
duc d'Ormond qui commanderoil la cavalerie en Flandre; (un- 
ies États-Généraux n'avoient consenti à l'interdiction du com- 
merce avec les deux couronnes qu'à condition que l'Empire et 
les villes hanséatiques romproicnt aussi tout commerce avec les 
mêmes couronnes; que la ville d'Amsterdam auroit été ravie de 
fournir à ses dépens les dix mille homme- que l'on demandoit 
;i l'Angleterre, si elle n'avoit eu peur de déplaire aux Anglois. 
et de leur faire retirer par boutade les quarante mille hommes 
qu'ils avoienl eu Hollande. 

20 février. — Le 20, on apprit que, la nuil précédente, le 
marquis de Lavardin avoit épousé Mlle de Noailles, et qu'ils 
avoient été mariés dans la chapelle de Versailles par l'évèque 
de Rennes ', parent du marié. 

Le même jour, on sut que le comte de Styrum s'éloit trouvé 
à la diète de Ratisbonne. quand le second trompette du dur de 
Bavière, par lequel il demandoit cent mille écus à la ville de 
Nuremberg, \ étoit arrivé; «pie cela l'avoit obligé de presser la 
dièle de fournir au plus tôt des troupes pour aller reprendre 
Neubourg; mais que, peu de jours après, il y avoit eu avis que 
le due de Bavière, après avoir donné de bons ordres pour la 
conservation de ses États, étoit entré dans le duché de AYurlem- 
berg, et avoit passé le Danube. 

1. Il éloit de la maison de Beaumanoir comme lui, et l'un de ses tuteur?. 



20 FÉVRIER 1703 31 

On apprit encore que le maréchal de Villars, ayant passé le 
Rhin, s'avançoit en Allemagne, ayant laissé vingt bataillons el 
vingt-cinq escadrons dans un bon poste, où ils pouvoient empê- 
cher le prince de Bade de venir an fort de Kehl, à Neubourg el 
Huningue. Cependant le maréchal de Tallard ne demeuroit pas 
les bras croisés; il devoit avoir assemblé, le 15, vingt-cinq mille 
hommes à Thionville, pour aller secourir Traërbacli, dont les 
ennemis avoient voulu abandonner le siège, mais qu'ils pres- 
soient alors plus vivement depuis qu'il leur étoit venu des bombes 
de Coblenlz. On croyoit néanmoins qu'on pourroit arriver assez 
à temps pour leur faire recevoir un affront. 

Le même jour, les lettres d'Italie portoient que le duc de 
Vendôme faisoit ses préparatifs pour quelque entreprise avant 
le commencement de la campagne ; que le comte de Bezons 
commandoit à Mantoue, et avoit prêté serment à la duchesse; et 
(pie le Pape avoit donné l'archevêché de Milan à Cantelmi, nonce 
en Pologne, qui étoit parent du défunt pape, et qu'il prétendoil 
élever à la pourpre. Mais la plus importante des nouvelles, si 
elle avoit été véritable 1 , étoit que quarante mille Tarlares s'avan- 
çoient en Transylvanie sous la conduite du prince Ragotzki, el 
que les Turcs armoient puissamment. 

On apprit encore, le même jour, que le maréchal de Montrevel 
étoit arrivé le 12 au Pont-Saint-Esprit; que, le 11, les fanatiques, 
qui s'étoient retirés après avoir été battus par Jullien, avoient 
été arrêtés au passage d'une rivière par six cents paysans armés; 
que, le 12, Jullien les avoit rejoints, et en avoit tué une grande 
partie ; qu'il s'en étoit noyé plus de cent; que les paysans avoient 
assommé ceux qui avoient passé la rivière à la nage, et qu'on 
en avoit pris fort peu : qu'il n'y avoit ni Anglois, ni Hollan- 
dais parmi eux, et que leur chef étoit le lils d'un cabaretier 
de Montpellier, qui avoit été dragon, et que, s'ils avoient reçu 
quelque petit secours, ce n'avoit été que de la ville de Genève. 

On eut, ce jour-là, des lettres de Hollande du 15, qui con- 
lirmoienl que la résolution de l'entière interdiction du com- 
merce avoil été prise et notifiée à l'envoyé d'Angleterre, les 
États-Généraux s'étant crus obligés d'en user ainsi, afin d'obliger 
les Anglois à l'entretien i\t^ dix mille hommes d'augmentation, 

1. Mais elle se trouva faus?e. 



32 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

qu'ils n'avoienl accordés qu'à cette condition; qu'on auroil pu 
[es refuser, el lever le même nombre de troupes aux frais i\c> 
États-Généraux, mais que ce refus auroil irrité les Anglois, el 
[es auroil peut-être portés à retirer le grand corps de troupes 
qu'ils avoienl en Hollande, ce qui auroil fort affoibli et décon- 
certé les États-Généraux; mais que cependant, afin qu'ils ne 
fussenl pas les seules victimes de celte interdiction, il avoil 
été résolu qu'on ne la feroit qu'aux conditions suivantes : c'est- 
à-dire que l'Empereur, les princes d'Allemagne el toutes les 
\illes hanséatiques et impériales consentiraient à taire chez eux 
nue pareille interdiction; qu'elle seroit pour cet effet concertée 
entre l'Empereur, toutes les puissances de l'Empire, l'Angleterre 
el les États-Généraux, afin que d'un consentement la publica- 
tion s'en pût faire à Londres, à la Haye et dans tous les États 
de l'Empire en un même jour; qu'en un mot, toutes les mêmes 
puissances conviendraient ensemble des moyens les plus conve- 
nables à leurs intérêts et au commerce de leurs Étals, des temps 
que la publication en pourroil être faite, et du délai qui devrait 
être accordé aux négociants de ces différentes nations, afin qu'ils 
pussent donner ordre à leurs affaires, avant que celle interdic- 
tion générale pût être mise à exécution ; que toutes ces conditions, 
m difficiles à exécuter, éloient un effet de la politique raffinée 
des Etats-Généraux, lesquels ayant déjà fait proposer à l'Angle- 
terre de rendre le commerce égal pour toutes choses entre les 
deux nations, que les Anglois, selon les apparences, ne dévoient 
pas accorder, espéroienl que le duc de Marlborough, qui devoit 
bientôt arriver en Hollande, ne manqueroil pas de proposer 
quelques expédients pour accommoder celle affaire à l'amiable, 
el qu'enfin ce vaste projet d'une interdiction générale se dissip- 
pei'oit de lui-même et se trouverai! réduit à la simple défense 
du commerce avec la France, comme dans la dernière guerre. 
.Mais ce qui paroissoit de plus extraordinaire étoil que les lettres 
d'Angleterre n'avoient pas dit un mot de celle importante affaire 
de l'interdiction. 

Tous les soirs précédents, il > avoit eu à Marlj des bals sérieux. 
quelquefois avant, el quelquefois après le souper du Roi. Mais 
ce jour-là. qui étoil celui du mardi gras, le Roi ayant soupe à 
neuf heures et demie, la mascarade commença à onze heures, 
le Roi ayanl défendu que personne n'entrât dans le château sans 



21-22 FÉVRIER 1703 33 

être masque. 11 vint lui-même au bal masqué comme les autres" 
Monseigneur y parut en vieux gentilhomme françois du temps 
de la reine, mère du Roi, et y dansa plusieurs fois; d'ailleurs 
h mascarade n'eut rien de fort extraordinaire; le bal dura jus- 
qu'à cinq heures du matin; le Roi se retira à minuit et demi, 
cl ce qu'il y eul de plus nouveau fut que la plupart des officiers 
de sa chambre et de sa garde-robe qui le servirent à son cou- 
cher, étoient en habit de masque. 

21 février. — Le 21, on apprit que l'Empereur avoit enfin 
envoyé au duc de Lorraine son consentement pour la neutralité, 
et que le Roi avoit choisi Chàtcauneuf ', ci-devant son ambas- 
sadeur à la Porte, pour aller occuper l'ambassade de Portugal 
à la place du président Rouillé, des Alleurs, qui avoit été nommé 
pour cet emploi, ayant supplié Sa xMajcsté de vouloir l'en dis- 
penser. 

22 février. — Le 22, le chevalier de la Vrillière arriva à 
Marly, apportant au Roi la nouvelle que le maréchal de Villars, 
après avoir fait passer le Rhin à son armée sur les ponts de 
Ifeubourg et d'Huningue, et avoir pris quelque canon dans 
cette dernière place, avoit descendu le Rhin par le Rrisgau, et 
passé la Queich entre Fribourg et Rrisach, au pied de la mon- 
tagne ; qu'il l'avoit passée à gué, n'ayant qu'un seul dragon 
devant lui pour la sonder; que les ennemis surpris, et ne s'atten- 
dant. point du tout à cette marche, avoient pris la fuite et aban- 
donné leurs retranchements, sans gâter ni les vivres ni les four- 
rages, jusque-là même que les régiments de Fougs et de Bibrach 
u'a\ oient quitté leur quartier, qui devoit être le quartier général 
du maréchal de Villars, que deux heures avant l'arrivée de 
l'armée; que le colonel Bibrach, qui commandent dans tous ces 
quartiers, avoit obligé ses gens le premier à prendre la fuite; 
qu'on avoit fait plusieurs prisonniers en les poursuivant pendant 
trois heures; qu'ils avoient abandonné plus de trente forts, qu'ils 
avoienl construits le long du Rhin et de la Queich, dans la plu- 
part «lesquels on avoit trouvé du canon, et principalement un 
dans lequel on en avoit trouvé douze pièces ; qu'on étoitmaître de 
tout le Brisgau, dans lequel on établirait grassement des quar- 

1. Autrement Gastagnier, Savoyard de nation, qui étoit conseiller en la 
quatrième chambre du Parlement. 

VIII. — 3 



34 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGIIES 

tiers pour toutes les troupes françoises, quand on auroit achevé 
le siège du fort de Kehl, ([uc le maréchal de Villars avoil investi 
le I!». et d'où le prince de Bade n'étoit sorti que le matin; que 
ce généra] u'avoit laissé le long du Rhin que dv> troupes des 
Cercles, avant fait marcher celles de l'Empereur dans tous les 
passages par où il croyoit que le maréchal de Villars iroil joindre 
le duc (If Bavière, et que l'on avoit trouvé tant de vivres et de 
fourrages dans ce pays-là qu'il y en avoit assez pour taire sub- 
sister l'armée du Roi jusqu'à la campagne. On ajoutait qu'il y 
avoit quatre mille hommes dans le fort de Kehl, à cause d'une 
partie des troupes des retranchements qui s'y étoient sauvées; 
et que, sur cette nouvelle, le Roi avoit envoyé ordre à Lapara 
de partir en diligence pour aller conduire le siège. 

23 février. — Le 23, le bruit conçoit que le siège de Traër- 
bach étoit levé, mais on n'en avoit pas encore de nouvelles cer- 
taines. On disoit aussi que le secrétaire d'État de Chamillart 
avoit dit au maréchal de Tessé de faire revenir son équipage 
d'Italie, sans lui rien dire davantage, et que le bruit de Paris 
étoit qu'on envoyoit ce maréchal en Espagne, mais qu'il se défen- 
doit fort qu'on le lui eût jamais proposé. 

Les lettres de Hollande portoient, le même jour, qu'il falloit 
s'en tenir à ce qui avoit été mandé par les lettres précédentes 
à l'égard de l'interdiction du commerce; que ce n'étoit plus 
l'affaire de la Hollande, mais seulement celle de l'Empereur et 
de l'Empire; qu'on étoit persuadé en Hollande que Sa Majesté 
Impériale n'en pourroit venir à bout, ou que, pour y parvenir, 
il faudroit un temps infini, et que, quand elle obtiendroit le 
consentement de tous les membres et villes de l'Empire, on 
ne seroit pas encore venu à la lin que l'on se proposoit. à moins 
que l'Angleterre, l'Allemagne et la Hollande ne fissent une 
pareille interdiction avec toutes les puissances d'Italie; étant 
certain que tant que les bourses de Venise, de Gènes, de Flo- 
rence, etc., auroient un commerce ouvert avec tous les autres 
peuples de l'Europe, les (\c\\\ couronnes pourroient toujours 
s'en servir pour tirer et remettre de l'argent partout où bon ! 
leur sembleroit; qu'il sembloit que les Anglois, qui n'avoient pas 
d'abord prévu toutes ces difficultés, commençoient alors à les 
sentir, puisque les lettres du 13 portoient que le conseil avoit 
trouvé un tempérament dans l'affaire de l'augmentation de 



23 février 1703 35 

troupes que la Hollande demandoit; qu'on devoitles lever inces- 
samment, quand même on ne devoit pas avoir assez tôt la 
résolution des Etats-Généraux louchant l'interdiction. 

On apprit encore, par les lettres de Douvres du 9, que cin- 
quante François prisonniers, s'étant jetés clans une grosse barque, 
avoient fait voile en France, et qu'ayant rencontré sur leur route 
un vaisseau appartenant à des Juifs, qui venoit de Portugal, ils 
l'avoient attaqué, en avoient tué le capitaine, l'avoient pris et 
amené en France. 

Les mêmes lettres ajoutaient que Ton avoit porté à la Tour de 
Londres deux grandes caisses, une barrique et un sac pleins 
d'argenterie venant de Vigo, parmi laquelle, entre autres pièces, 
on avoit trouve l'effigie de saint Luc en grand, d'argent massif, 
et que, par l'examen qui avoit été fait le 9, on avoit trouvé qu'il 
avoit été porté jusqu'alors à la Tour environ huit mille marcs 
d'argenterie, la plupart de vermeil doré artistement travaillé, 
et que beaucoup de gens étoient persuadés que des pièces de 
cette nature avoient été plutôt enlevées des églises que trouvées 
dans les vaisseaux du Mexique; que le brigadier Colombine, qui 
étoit déjà parti pour l'Amérique, avoit eu ordre de revenir, 
apparemment pour recevoir de nouvelles instructions; mais, 
quoi qu'il en pût être, l'escadre hollandoise étoit encore à Spi- 
tbead, et qu'on ne savoit pas encore sa destination. 

Les mêmes lettres de Hollande portoient encore que les États- 
Généraux avoient pris en très mauvaise part la manière dont les 
troupes du roi de Prusse s'étoient emparées de Rheinberg, et 
que certainement ils n'auroient pas souffert cela si tranquille- 
ment dans une autre conjoncture; qu'on avoit, les derniers jours, 
examiné à qui devroit tomber la charge de feld-maréchal des 
armées de l'État vacante par la mort du comte d'Athlone, et 
qu'encore qu'Opdam eût plusieurs voix pour lui, on n'avoil pas 
laissé de proposer Owerkerque, tant comme le plus ancien lieu- 
tenant général que pour les bons continuels services qu'il avoit 
rendus à l'État; mais qu'il n'y avoit eu rien de décidé pour eux; 
que l'on avoit seulement accordé au premier le gouvernement 
de Bois-Ie-Duc, avec les appointements de lieutenant général de 
la cavalerie, dont il n'avoit que le brevet et le litre honoraire; 
que la province de Frise avoit proposé pour celle dignité son 
jeune statbouder, et ([lie la princesse sa mère avoit fait à cette 



36 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

lin plusieurs démarches auprès des États-Généraux, qui parois- 
soienl jusqu'alors inutiles, mais qui pourroient avoir un plus 
heureux succès à l'avenir dans une conjoncture plus favorable. 

24 février. — Le 24, comme le Roi alloit se mettre à table 
pour dîner, il reçut un paquet du secrétaire d'État de Chamillart, 
par lequel il lui mandoit qu'il venoit d'avoir avis par le maré- 
chal de Villars que les ennemis avoient abandonné Offenbourg, 
Wilstett, Rastadt et Gengenbach, et que le prince de Rade 
avoil écrit une lettre très honnête à ce maréchal, par laquelle 
il le prioit, en vertu de leur ancienne connaissance, de ménager 
un peu ses terres, et surtout d'épargner un peu son château de 
Rastadt. 

On sut, le même jour, qu'on avoit arrêté en Normandie un 
Cordelier. ou soi-disant tel, lequel avoit des correspondances 
avec les Anglois, et qu'on lui avoit trouvé sur lui le plan des 
ports et places de toute la Normandie où ils pouvoient faire 
quelque descente. L'après-dînée, le Roi alla à Saint-Germain voir 
le roi et la reine d'Angleterre, et en revint le soir à Versailles. 

26 février. — Le 26, le Roi prit médecine à son ordinaire, et 
le maréchal de Roufflers arriva à la cour, revenant de Rruxelles, 
pour se trouver à la revue du régiment des gardes. 

27 février. — Le 27, l'ambassadeur de Venise vint prendre 
son audience de congé du Roi, qui lui donna, selon la coutume, 
l'ordre de Saint-Michel, l'épée et le baudrier brodé d'or. Le 
nonce du Pape eut aussi, le même jour, une audience secrète 
du Roi dans son cabinet, aussi bien que le Barrois, envoyé du 
duc de Lorraine. 

On apprit encore que le vieux la Chétardie ', gouverneur -de 
Landrecies, épousoit Mlle de Villebreuil 2 , une des plus belles 
tilles de Paris, à laquelle il faisoit des avantages considérables. 

Les nouvelles de Strasbourg du 22 étoient que le grand et 
petit pont du Rhin étoient achevés; que le maréchal de Villars 
avoit passé dessus, et que toute son armée avoit de toutes choses 
en abondance et à vil prix. 

28 février. — Le 28, le maréchal d'Harcourt prêta au Roi 

1. Gentilhomme originaire de Périgord, mais dont les terres étoient en 
Poitou et eu Touraine. 

2. Damoiselle de Languedoc, dont le père étoit attaché au comte de 

Toulouse. 



1 er MARS 1703 .37 

le serment de fidélité pour la charge de capitaine des gardes; 
le maréchal de Duras le mena clans la salle pour lé faire recon- 
noitre aux officiers et aux gardes, et lui céda le bâton, qu'il 
porta jusqu'au soir. On vit aussi à la cour le maréchal de 
Vauhan, qui demanda au Roi d'aller faire le siège de Kehl, 
mais le Roi ne voulut pas le lui permettre. 

Le soir, on apprit, par un courrier du maréchal, de Tallard, 
qu'il iravoit pas plus tôt paru avec son armée sur les hauteurs 
voisines de Traërhach, que les ennemis s'étoient retirés en 
désordre, abandonnant dans la ville leurs malades et leurs 
blessés, avec ce qu'ils avoient de munitions, mais laissant le 
château en pitoyable état, à cause de la quantité de bombes et 
de pots à feu qu'ils y avoient jetés. On ajoutoit que ce maré- 
chal pourroit bien aller jeter un convoi dans Bonn, ou aller 
déposter les ennemis de Hombourg, dont cinq mille pionniers 
travailloient à nettoyer les fossés. 



MARS 1703 

1 er mars. — Le premier de mars, on apprit, par la Gazette 
même de Hollande, que la province d'Utrecht avoit refusé les 
contributions auxquelles elle étoit imposée pour sa quote-part, 
et que les États-Généraux ^y avoient fait marcher des troupes 
pour la contraindre au payement. 

Le même jour, le Roi reçut des nouvelles du maréchal de 
Villars, qui étoient qu'il avoit visité toutes les gorges des envi- 
rons de son camp, et qu'il n'y avoit paru personne; comme 
aussi que l'on devoit ouvrir la tranchée la nuit du 2o au 26 de 
février, devant le fort de Kehl ; qu'il y avoit trois batteries éle- 
vées dans les îles du Rhin, mais qu'on appréhendoit qu'elles 
ne tissent du désordre h la tranchée, où les boulets pourroient 
tomber par ricochet. 

Quelques particuliers eurent aussi, ce jour-là, des lettres de 
Hollande, qui portoient qu'il y avoit eu une action entre le duc 
de Bavière et le prince de Wurtemberg; que le duc de Bavière 
y avoit eu l'avantage, et que le prince y avoit été fort blessé; 
mais le Roi n'en avoit point encore eu avis. 



38 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

2 mars. — Le 2, on sut, par les lettres d'Italie, que le mar- 
quis de Barbezières n'étoit point allé à Turin, comme on l'avoit 
ilil quelques jours auparavant, mais qu'ayant voulu hasarder, 
avec huit officiers, de passer par les Grisons en Bavière, où il 
devoil aller commander la cavalerie de l'électeur, il avoit été 
arrêté et conduit à Inspruck; que le duc de Vendôme, ayant 
appris sa détention, avoit dépéché un courrier à Vienne, pour 
taire en tendre à l'Empereur que la garnison de Bercelle seroit 
traitée de la même manière dont il traiteroit le marquis de 
Barbezières. 

On apprit aussi que le feu avoit pris à quelques magasins 
de Limhourg, mais que le gouverneur y avoit donné ordre promp- 
tement. et que. ne doutant pas que cet incendie ne fût arrivé 
par quelque intelligence des ennemis, et s'imaginant qu'ils ne 
manqueroient pas de s'approcher de la place pour profiter du 
désordre, il avoit fait sortir une partie de sa garnison, qu'il avoit 
fait mettre en emhuscade ; que les ennemis étoient venus, 
comme il avoit prévu, et qu'ils avoient été bien battus. On disoit 
encore que le comte de Caylus, qui commandoit à Diest, ayant, 
par permission du Roi, levé une compagnie de cent hommes 
toute composée de partisans, qui devoit être entretenue sur 
les contributions qu'elle feroit payer, un des principaux de la 
troupe, avec vingt de ses camarades, avoit pénétré jusqu'à qua- 
rante lieues au delà du Rhin, d'où il avoit ramené des otages 
pour les contributions, et des prisonniers assez considérables, 
parmi lesquels il y avoit des lieutenants-colonels. 

3 mars. — Le 3 au matin, le maréchal de Noailles reprit le 
bâton auprès du Roi, quoique sa plaie ne fût pas encore entière- 
ment refermée. L'après-dînée, le chevalier de Coëtlogon, lieute- 
nant général des armées navales du Roi, eut une longue audience 
du Roi dans son cabinet, et l'on sut qu'il alloit prendre à Brest cinq 
vaisseaux, soit pour aller en Portugal avec la Harteloire, qui en 
devoil aussi prendre quatre à Rochcfort, soit pour aller sur les 
côtes d'Italie mettre en sûreté les places que le roi d'Espagne 
y avoit, et qui étoient menacées par les ennemis. 

On disoit aussi, ce jour-là, que les deux couronnes avoient 
tout sujet d'être contentes du roi de Portugal, dont toute l'étude 
«'•toit de se maintenir en lionne union avec elles, sans néanmoins 
vouloir se brouiller a\ec l'Angleterre et la Hollande. 



4-5 mars 1703 39 

4 mars. — Le 4, le marquis de Grammont, revenant de rendre 
Rheinberg, arriva à la cour, et fut reçu du Roi aussi agréable- 
ment qu'il l'eût pu souhaiter. On disoit, ce jour-là, que le roi 
d'Espagne envoyoit au Roi six millions de livres de l'argent 
apporté par la flotte du Mexique. 

On eut aussi, le même jour, la confirmation de l'avantage 
remporté par le duc de Bavière sur le prince de Wurtemberg, 
dont on ne pouvoit douter, puisque la Gazette de Hollande en 
demeuroit d'accord. 

5 mars. — Le 5, on apprit que le Roi ayant su les mauvois 
offices qu'on avoit rendus au comte de Saint-Sernin, qui avoient 
obligé Sa Majesté de lui ôter son régiment de dragons, elle lui 
avoit rendu le même régiment, à condition de rembourser au 
marquis de Rannes les dépenses qu'il pouvoit avoir faites. 

On assuroit ce jour-là que le cercle de Souabe avoit demandé 
la neutralité au duc de Bavière, qui la lui avoit refusée, et que, 
depuis, le cercle de Franconie s'étant joint avec celui de Souabe 
pour obtenir ensemble la même neutralité, le duc de Bavière leur 
avoit répondu que, comme c'étoienteuxqui avoient enlevé Landau 
à la France, c'étoit aussi à elle à qui ils dévoient s'adresser pour 
savoir si elle auroit agréable qu'on leur accordât la neutralité. 

Cependant le siège du fort de Kehl alloit son train, et on 
mandoit de la seconde nuit de tranchée, c'est-à-dire du 27, que 
la tête du travail étoit à vingt toises d'une flaque d'eau qui tou- 
choit au pied du glacis; que les ennemis avoient abandonné une 
petite redoute de terre qu'ils avoient faite ; que le canon n'avoit 
encore tiré ni de part ni d'autre; mais que les assiégeants en 
avoient fait une batterie dans l'île qui est entre Strasbourg et le 
fort, de laquelle on ne croyoit pas pouvoir tirer grand usage, 
parce qu'elle étoit trop éloignée; que le maréchal de villars avoit 
marché avec deux mille chevaux, deux mille grenadiers et mille 
dragons, et qu'on croyoit qu'il étoit allé s'assurer des passages 
du Necker; que le prince de Bade assembloit son armée vers 
le Palatinat, et qu'il avoit envoyé un trompette au maréchal 
de Villars le prier, au nom de leur ancienne connoissance, 
d'épargner son pays, et particulièrement son château de Rastadt. 

On sut encore, le même jour, que Maillebois \ lieutenant] au 

1. Fils aîné de Desmare tz-Colbert. 



40 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

régiment du Roi, avoit acheté le régiment de Touraine soixante- 
dix mille livres et deux mille livres de pot-de-vin pour la femme 
de Digny S qui le vendoit. L'après-dînée, le Roi ordonna au 
prince de Condé de commander les équipages de guerre du duc 
de Bourgogne pour le 15 d'avril, et ensuite Sa Majesté vint s'éta- 
blir à Marly pour le reste de la semaine. 

6 mars. — Le G, le Roi alla faire dans la plaine du Vésinet, 
sous Saint-Germain, la revue de ses deux régiments des gardes, 
qu'il trouva plus beaux que jamais, et ils eurent ordre de mar- 
cher au premier jour aux Pays-Bas. 

7 mars. — Le 7, on eut la confirmation de la nouvelle 
qu'on avoit eue depuis quelques jours par des lettres de parti- 
culiers, d'une petite action qui s'étoit passée en Languedoc contre 
les fanatiques. Huit cents de ces malheureux étoient au bourg 
de Genouillac, où ils avoient un temple bien paré et bien tapissé; 
la moitié de la troupe faisoit la garde hors du bourg, pendant 
que l'autre moitié se reposoit et préparoit à manger pour ceux 
qui étoient de garde. Le comte deMarsilly, colonel d'un nouveau 
régiment, y ayant marché avec six cents hommes de son régi- 
ment ou des milices de la province, tomba sur ceux qui étoient 
hors du bourg, dont il y en eut cent cinquante de tués, et le reste 
se dissipa. Ensuite il entra dans le bourg, où il y en eut encore 
une cinquantaine de tués, et le reste se sauva. Mais on assuroit 
que cette troupe auroit bien de la peine à se tirer d'affaire, parce 
qu'il marchoit quatre corps différents par quatre endroits pour 
l'envelopper; et qu'ensuite on mareberoit aux autres troupes de 
révoltés, qu'on croyoit être au nombre de six ou sept, chacune 
de sept à huit cents hommes, et qu'on alloit raser le bourg de 
Genouillac. 

L'après-dinée, le maréchal de Boufflers eut une très longue 
audience du Roi dans son cabinet, dont les pensions que Sa 
Majesté devoit accorder aux officiers de son régiment des gardes 
occupèrent apparemment une bonne partie, parce que le maré- 
chal devoit partir le lendemain. On eut, le soir, des lettres du 
camp de devant le fort deKebl, du quatrième jour de la tranchée, 
qui portoient que les assiégeants avoient emporté sans résistance 



1. Fils d'un fermier général nommé Courchamp, et qui étoit maître d'hôtel 
du Roi ; il avoit juste raison de se plaindre de n'avoir pas été fait brigadier. 



8-1 1 MARS 1703 41 

les retranchements et la demi-lune de l'île; qu'ils avoient une 
batterie qui battoit en brèche la face du demi-bastion de la droite 
de l'ouvrage à cornes; mais qu'il y avoit un flanc bas qui pro- 
tégeoit la branche de ce même ouvrage, dont le canon seroit 
peut-être très difficile à démonter, parce qu'il étoit très rasant. 
On eut, ce soir-là, des nouvelles d'Espagne, qui étoient que, 
bien loin que toutes les brouilleries de cette cour eussent été 
apaisées, comme on l'avoit dit quelques jours auparavant, elles 
avoient recommence plus fortement que jamais. 

8 mars. — Le 8, le Roi Ht au Champ de Mars, dans son parc 
de Marly, la revue des deux dernières compagnies de ses gardes, 
c'est-à-dire de celle de Villeroy et de celle d'Harcourt; il les 
trouva plus foihles qu'à l'ordinaire, à cause des pertes qu'elles 
avoient faites et de la quantité de gardes qui avoient demandé 
leur congé l , et les chevaux ne lui parurent pas encore bien remis 
des fatigues excessives de la campagne précédente. 

Le' soir, on apprit que les ennemis faisoient marcher dix-huit 
mille hommes du bas Rhin pour aller au secours du prince de 
Bade. 

9 mars. — Le 9, le Roi fit au même endroit la revue des 
compagnies de Noaillcs et de Duras, qu'il trouva un peu en 
meilleur état que les deux autres, peut-être parce qu'ils avoient 
eu des quartiers où le fourrage s'étoit trouvé meilleur. 

L'après-dînée, à sa promenade, le Roi dit qu'il venoit de rece- 
voir une lettre du maréchal de Tallard, datée de Trêves, par 
laquelle il lui mandoit qu'il avoit sur la Sarre, auprès de Sarre- 
guemincs, les dix escadrons et les six bataillons qui lui étoient 
venus de l'armée du maréchal de Villars; qu'il marchoit avec 
ses troupes, et qu'il assuroit Sa Majesté qu'il seroit posté entre 
le fort de Kehl et les troupes des ennemis qui venoient du bas 
Rhin, avant qu'elles y pussent arriver. 

10-11 mars. — Le 10, le Roi revint de Marly à Versailles, 
et, le lendemain au matin, le nonce du Pape eut une audience 
extraordinaire du Roi, dans laquelle il présenta un bref que Sa 
Sainteté lui ccrivoit, pour lui donner avis qu'elle avoit condamné 
les propositions que quarante-huit docteurs avoient signées, ten- 

1. Quelques-uns pour avoir des emplois dans la cavalerie, mais la plu- 
part outrés des fatigues de la campagne dernière. 



42 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

danl loules à favoriser l'hérésie de Jansénius, exhortant Sa 
Majesté à employer toute son autorité pour réprimer l'audace 
de ces esprits brouillons; et comme le Pape étoit l'homme du 
monde qui parloit le mieux latin, et que ce bref étoit d'une beauté 
extraordinaire, on a jugé à propos de le transcrire ici, avec celui 
qu'il avoit t'ait pour Imite la chrétienté 1 . 

Le môme jour, le Roi reçut un paquet du maréchal de Yillars, 
dans lequel il lui envoyoit le plan de toutes les attaques du fort 
de kehl, qu'on disoit qu'il avoit conduites lui-même 2 . On ajou- 
tent qu'il avoit pris un drapeau du régiment de Navarre, et qu'il 
l'aYoil été planter sur le rempart de l'ouvrage à cornes; que les 
officiers de grenadiers l'avoient été arracher de cet endroit, lui 
disant qu'il faisoit leur métier et non pas le sien; que l'ouvrage 
à cornes avoit été emporté sans beaucoup de perte; que les tra- 
vaux traversoient presque tout cet ouvrage, et qu'ils s'appro- 
choient de la demi-lune qui défendoit le bastion de la droite, 
dans lequel il y avoit une brèche à passer vingt hommes. On 
disoit aussi que le maréchal de Tallard étoit arrivé à Saverne, 
et (pie le marquis de Varcnnes étoit occupé à ruiner les postes 
que les ennemis avoient occupés à Homhourg, et que peut-être 
il pourroit aller attaquer Kaiserslautern. 

Le soir, le Roi donna au maréchal de Villeroy cent mille livres 
pour lui aider à refaire son équipage. 

\)\\ côté de Pologne, on sut que la diète de Varsovie s'étoit 
rompue; qu'il s'y étoit élevé deux partis différents, dont chacun 
favorisoit un des deux rois; que le roi de Pologne étoit bien 
fâché de n'avoir plus les troupes saxonnes qu'il avoit envoyées 
à l'Empereur; que la Pologne alloit être plongée dans une cruelle 
guerre civile, et que cependant le roi de Suède alloit agir puis- 
samment contre son ennemi et contre ses adhérents. 

12 mars. — Le 12 au matin, Monseigneur se fit saigner- par 
précaution, et on eut. nouvelle qu'un bataillon des troupes de la 
marine étoit tombé sur une troupe des fanatiques de sept cents 



1. [V. à l'appendice n" I le texte de ces deux brefs. Les éditeurs de 
Dangeau oui reproduit, t. IX, p. 144, note 1, la traduction française du 
bref au Roi. — E. Pontal.] 

2. Lapara étant tombé malade de la goutte eu y allant, et n'y ayant 
d'ingénieur que Terrade, qui avoit, à la vérité, fortifié la place, mais qui 
étoit plus capable pour le bâtiment que pour le génie. 



12 mars 1703 43 

hommes, mais qu'il n'en avoit tué que soixante ou quatre-vingts, 
parce que la nuit étant survenue leur avoit donné la facilité de 
se sauver. On disoit aussi qu'il revenoit sept bataillons d'Italie 
pour cette guerre des fanatiques. 

On sut encore que le comte de Poitiers * avoit l'agrément de 
vendre son régiment, et que le maréchal Rosen avoit traité, par 
permission du Roi, de sa charge de mestre de camp général de la 
cavalerie avec le marquis de Montpeyroux:. Il y eut dans cette 
atl'aire quelque chose d'assez particulier pour être remarqué ici. 
Le marquis de Montpeyroux avoit traité avec le maréchal Rosen 
de cette charge moyennant, deux cent mille livres d'argent et son 
régiment de cavalerie, mais il y avoit une clause particulière 
dans leur marché, qui éloit que le Roi auroit la honte d'accorder 
un brevel de retenue de vingt mille écus au marquis de Mont- 
peyroux. Le maréchal, qui mouroit d'envie de faire tomber le 
régiment de Montpeyroux au chevalier de Grammonl 2 , frère de 
sa belle-fille, et qui, par cette raison, avoit peur que le marquis 
de Montpeyroux ne le fît tomber au comte d'Anlezy 3 , qui étoil 
frère de son beau-frère, se dépêcha d'aller parler au Roi de cette 
affaire, lui demanda l'agrément pour le marquis de Montpeyroux 
et oublia de lui parler du brevet de retenue. Quelques heures 
après, un des amis du marquis de Montpeyroux rendit au Roi 
une de ses lettres, par laquelle il lui demandoit l'agrément de la 
charge de mestre de camp général, à condition du brevet de 
retenue; le Roi répondit qu'il avoit déjà donné l'agrément, mais 
qu'il ne vouloit point donner de brevet de retenue sur les charges 
de la guerre. Sur cette nouvelle, le comte de Pracomtal, qui 
s'étoit mêlé du traité entre le maréchal Rosen et le marquis de 
Montpeyroux, vint trouver le maréchal, et lui parla avec chaleur 
de ce qu'ayant parlé au Roi il avoit oublié une condition si essen- 
tielle. Le maréchal alla trouver le secrétaire d'État Chamillart, 
lui dit qu'il avoit fait une faute ; qu'il étoit raisonnable qu'il la 
réparât, et que, puisqu'il étoit cause que le Roi ne vouloit point 



1. Gentilhomme liégeois, qui n'avoit pas raison de se plaindre, mais qui 
avoit une mauvaise santé. 

2. Gentilhomme de Franche-Comté, qui étoit de même maison que les 
autres Grammont de ce pays-là; il étoit capitaine de cavalerie. 

3. Gentilhomme de Bourgogne, qui étoit frère du marquis d'Anlezy, 
mestre de camp. 



44 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

donner de brevet de retenue au marquis de Montpeyroux, il étoit 
résolu de lui donner sa charge pour cinquante mille écus. Le 
secrétaire d'État de Chamillarl lui représenta plusieurs fois qu'il 
ne falloitpas tanl se presser; que son pis-aller étoit de n'avoir 
que cinquante mille écus, et que peut-être il trouyeroitle moyen 
d'engager le Roi à contenter le marquis de Montpeyroux. Tout 
cela ne persuada point le maréchal, qui s'en vint de Versailles 
à Paris trouver le marquis de Montpeyroux, et lui dit qu'il lui 
donnoit sa charge pour cinquante mille écus, puisqu'il étoit 
cause qu'il n'avoit pu obtenir le brevet de retenue. Le marquis 
de Montpeyroux, voyant la générosité du maréchal, ne voulut 
point accepter sa proposition ; il lui dit qu'il ne lui convenoit 
pas d'être moins généreux que lui, et enfin ils convinrent en- 
semble qu'il en coûteroit vingt-sept mille livres au maréchal, 
et qu'il auroit l'entière disposition du régiment de Montpeyroux, 
lequel il donna comme paire de gants au chevalier de Gram- 
mont. 

13 mars. — Le 13, le comte de Sainte-Hermine, maréchal de 
camp, arriva à Versailles à trois heures après midi, et alla faire 
sortir le secrétaire d'État de Chamillart de la grande direction où 
il étoit comme contrôleur général; et ce ministre, l'ayant écouté 
un moment, envoya quérir son carrosse, dans lequel il le mena 
à Marly, où le Roi s'étoit allé promener cette après-dînée. Il 
apprit à Sa Majesté que, le 9, Spilgherg, gouverneur du fort de 
Kehl, voyant deux de ses demi-lunes et un bastion hors de dé- 
fense, avoit battu la chamade, et avoit peu de temps après signé 
la capitulation et donné une porte; qu'on lui avoit accordé la 
capitulation ordinaire, hormis qu'il n'avoit emmené aucune pièce 
de canon; qu'il avoit été conduit à Philipsbourg avec deux mille 
cinq cents hommes, après en avoir perdu quatre à cinq cents 
pendant le siège, où le maréchal de Villars n'avoit eu que cin- 
quante hommes tués et quatre-vingts de blessés, et qu'on avoit 
donné à ce gouverneur des bateaux pour porter ses équipages 
et ceux de sa garnison à Philipsbourg. 

On sut aussi par le marquis d'Anlezy, qui apporta ce jour-là 
les lances de huit drapeaux pris à Saint- Vanden, que le maréchal 
de Tallard marchoit vers l'Alsace pour aller donner la main au 
maréchal de Villars. On eut aussi nouvelle que le duc de Ba\ ière 
marchoit vers Passau, avec dix à douze mille hommes, et faisoil 



14-15 mars 1703 45 

descendre du gros canon s»r le Danube, disant qu'il vouloit 
voir de près ces gens qui le menacoient depuis si longtemps, 
appréhendant peu le général Schlick, qui s'étoit approché de sa 
frontière. 

Du côté d'Italie, on disoit que les houssards de Mantoue avoient 
bien battu dans le Véronois un parti de houssards des ennemis, 
el que les carabiniers donnoient la chasse à un autre parti de 
houssards qui avoit eu l'effronterie de venir jusque sur les bords 
do l'Adda; que la disette étoit grande dans le camp des Impé- 
riaux, et que le secours qu'ils attendoient d'Allemagne n'étoit 
pas encore arrivé; que les troupes qui avoient paru au bas des 
montagnes avoient rebroussé pour aller faire la guerre au duc 
de Bavière, sous les ordres du général Schlick, et qu'on recom- 
mençoit tout de nouveau à bombarder Bercelle. 

14 mars. — Le 14, le duc de- Bourgogne eut permission de 
choisir des aides de camp, et on dit en même temps qu'il repren- 
droit tous ceux qu'il avoit eus l'année précédente. Le même jour, 
on sut que le Roi avoit donné au comte de Marsin le gouverne- 
ment d'Aire l , avec permission de le vendre pour payer ses 
dettes. On disoit encore que le mariage du duc d'Estrées avec sa 
cousine, Mlle de Tourpcs 2 , étoit presque certain. Ce fut encore 
le même jour que Palmquist, envoyé de Suède, eut son audience 
de congé dans le cabinet du Roi, et que le vieux Charpentier, 
premier commis du secrétaire d'État de Chamillart, mourut à 
Versailles d'une rétention d'urine, étant exlraordinairement âgé; 
il fut regretté de tout le monde, et, en effet, c'éloil une perte 
pour l'État et. pour les particuliers. 

On eut encore nouvelle que la Bretesche, lieutenant général, 
avoit nettoyé une bonne partie de la Lorraine allemande de tous 
1rs petits corps séparés que les ennemis y avoient fait avancer, 
dans les quartiers desquels il n'avoit plus trouvé de troupes, 
mais seulement des munitions de guerre et de bouche. 

15 mars. — Le 15, on sut que le Roi avoit fait donner le 
bureau du vieux Charpentier à son neveu de Jossigny, et la 
charge do trésorier de l'ordre de Saint-Louis à Tour-mont, autre 
premier commis, en cédant les deux mille livres de pension à 



1. Vacant par la mort du commandeur de Tilladet. 

2. Seconde fille du maréchal d'Estrées. 



46 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

un autre commis nommé Gardien. Le même jour, Boizot, que le 
Roi avoit choisi pour premier président du parlement, de Be- 
sancon, en prêta le serment de fidélité entre les mains de Sa 
Majesté, comme Brillac, premier président du parlement de Bre- 
tagne, L'avoit fait deux jours auparavant. 

Ce jour-là, le bruil couroil que Le maréchal de Villars mar- 
choit avec quatre lieutenants généraux, huit maréchaux de camp, 
quarante bataillons et cinquante escadrons, pour aller joindre 
le duc de Bavière, lequel avançoil au-devant de lui avec pareil 
nombre de troupes, n'étant pas allé à Passau, comme on l'avoit 
dit, et s'étant contenté de garnir avec des milices les passages 
par lesquels on pouvoil entrer dans son pays. On sut aussi que 
le régiment de Sainsandoux, dont le colonel étoit mort de la 
petite vérole, avoit été donné à des Marais, neveu de l'évêque 
de Chartres, ci-devant exempt des gardes du corps, et depuis 
aide île camp du maréchal de Villeroy. 

16 mars. — Le 16, on sut que le bruit qui avoit couru à Paris 
que Bercelle s'étoit rendu ne s'étoit pas trouvé véritable, et 
que le Roi avoit nommé Baravv ', qui avoit défendu Traërbach, 
pour aller commander dans le fort de Kehl. Ce jour-là, le mar- 
quis de la Vrillière, secrétaire d'État, vint apporter au Boi la 
nouvelle d'un nouvel avantage remporté par le maréchal de Mont- 
revel sur les fanatiques. Ce général ayant eu avis qu'ils étoienl 
au nombre de mille cinq cents au village de Sainte-Hélène. 
dans le dessein de venir piller le village de Saint-Hippolyte, 
sépara en deux corps ce qu'il se trouva avoir de forces en cet 
endroit, composées de troupes et de milices, et les fit attaquer 
si vigoureusement par deux endroits, qu'il y en eut trois cents 
tués d'un côté, et trois cent cinquante de l'autre, du nombre des- 
quels se trouva leur commandant, le prétendu comte Roland; 
le reste fut mis en déroute et poursuivi vivement par les mique- 
lets, qui en tuèrent encore un assez grand nombre. 

On sut encore que le duc de Bourgogne, en s'en allant à 
l'armée, iroit visiter les places de Flandre, et que les ennemis y 
faisoienl de grands mouvements, peut-être à cause qu'une partie 
des troupes des Couronnes en avoient fait de leur côté à l'occa- 
sion du secours de Traërbach. 

1. U étoit lieutenant-colonel du régiment d'Orléans. 



17-19 MARS 1703 47 

17 mars. — Le 17, on disoit que le comte de Styrum étoit 
outre dans les États du duc de Bavière au delà de Ratisbônne, 
et qu'ilfaisoit un pont sur le Danube, ce quiobligeoit Son Altesse 
Electorale à marcher à lui avec dix-huit mille hommes. D'ail- 
leurs on assuroit que le maréchal de Villars devoit bientôt mar- 
cher pour aller joindre ce prince, n'ayant rien à craindre du 
côté du prince de Bade, qui ne pouvoit pas être sitôt joint par 
les troupes qui venoient du bas Rhin. 

18 mars. — Le 18, on sut que le Roi avoit accordé à 
Bachelier ' la survivance de sa charge de premier valet de garde- 
robe pour son flls; que du Pille - avoit obtenu une charge d'ins- 
pecteur des vivres de terre fixée à cent mille livres, qui iroit en 
déduction de ce que le Roi pouvoit lui devoir, avec un présenl 
de vingt mille livres que Sa Majesté lui faisoit. Il y avoit eu six 
de ces charges créées depuis peu à six mille livres de gages 
chacune, et douze mille livres pour chaque année d'exercice. 
On apprit aussi que le chevalier le Jay 3 , capitaine au régi- 
ment des gardes, avoit eu l'agrément d'acheter le gouvernement 
d'Aire, mais la question étoit de payer, car le comte de Marsin 
vouloit tout argent comptant. 

On faisoit alors beaucoup de bruit, dans le monde, du testa- 
ment de la dame de Toizy \ qui avoit fait la maréchale de 
Noailles sa légataire universelle, et avoit fait divers legs au car- 
dinal de Noailles, au maréchal de Cœuvres, et entre autres 
trente mille livres à Lamoignon, président à mortier, son exé- 
cuteur testamentaire, sans compter quantité d'autres petits legs 
qu'elle avoit faits à différentes personnes. 

19 mars. — Le 19, on sut que le duc de Vendôme devoit 
marcher le 10, mais on n'en .disoit pas davantage. On sut aussi 
que la maréchale de la Mothe avoit obtenu deux mille livres de 
gratification pour son neveu le marquis de Prie, aide de camp 



1. Créature du duc de la Rochefoucauld. 

2. Homme d'affaires, qui avoit été longtemps dans le traité des vivres. 

3. Il étoit d'une famille de robe de Paris, dont il y avoit eu un premier 
président. 

4. Elle étoit veuve d'un maître des comptes de Paris, et s'appeloit en 
son nom Jappin; mais elle avoit trouvé moyen d'attirer chez elle tout ce qu'il 
y avoit en France de meilleur, et avoit enfin, je ne sais comment, attrapé 
le titre de marquise. D'ailleurs elle étoit parente, par les femmes, de la maré- 
chale de X'oailles. 



■48 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

«lu duc de Bourgogne, et on eut confirmation que l'affaire contre 
les fanatiques avoil été complète, et qu'ils y avoient eu sept à 
huit cents hommes tues. 

20 mars. — Le 20, on sut que, la nuit précédente, il étoit 
arrivé un courrier d'Espagne, par lequel on avoit appris que le 
duc d'Albe avoit été nommé pour l'ambassade de France; que 
l'almirante avoit été jugé seulement comme désobéissant, qu'il 
avoit été dégradé de ses dignités, charges, etc., qu'il avoit été 
banni à perpétuité des terres du roi d'Espagne, mais que ses 
biens avoient été seulement confisqués pour sa vie, et que le roi 
de Portugal demandoit sa grâce. 

On sut encore, le même jour, que le duc de Guiche avoit 
l'agrément de traiter avec le maréchal de Tessé de sa charge de 
colonel général des dragons, et que les députés des Suisses qui 
étoient à la diète de Baden étoient persécutés par les Hollandois 
de leur donner six nulle hommes, ou, sous leurs cautions, deux 
mille hommes à l'Empereur, deux mille hommes à l'Angleterre 
et deux mille hommes à eux, pour mettre dans les villes fores- 
tières. On disoit aussi que l'évêque de Saint-Omer vouloit vendre 
sa charge de maître de la chapelle du Boi à son cousin l'abbé de 
Valbelle, qui, à cet effet, auroit vendu sa charge à l'abbé de 
Fourcy, qui en avoit l'agrément; que l'abbé de Valbelle en avoit 
parlé au Boi, mais que Sa Majesté y avoit fait quelques difficul- 
tés, parce que cette charge étoit depuis longtemps possédée par 
des évêques. 

21 mars. — Le 21, on sut que le Boi avoit donné quatre 
mille livres de pension au chevalier de Pons ', colonel réformé, 
lequel se retiroit dans sa province avec son frère, le marquis de 
Thore, qui y avoit fait un mariage très avantageux. On disoit 
que sa mauvaise santé l'avoit obligé à quitter le service, et le 
duc de la Bocbefoucauld, son parent, lui avoit procuré cette 
pension. 

On eut nouvelle, ce jour-là, que le maréchal de Villars avoit 
repassé le Rhin. Le Roi en parut chagrin, parce qu'il sembloit que 
ce pouvoit être un contretemps à l'égard du duc de Bavière, et 
il lui dépêcha sur-le-champ un courrier, avec ordre de repasser 
en diligence pour faire la jonction. 

1. De l'illustre maison de Poûs, de Saintonge. 



22 mars 1703 49 

On apprit encore que le Roi avoit fait au comte de Béthune- 
Chabry * une remise de soixante mille livres sur cent vingt mille 
qu'il devoit à défunt la Touanne, trésorier de l'extraordinaire 
des guerres; que le grand prieur de France alloit servir en Italie; 
que le Roi avoit augmenté de deux mille écus la pension du 
prince de Talmond 2 , qui étoit parti pour l'Allemagne, et que Sa 
Majesté avoit donné au cardinal de Médicis 3 l'abbaye régu- 
lière de Marcliienncs, en Flandre, qui valoit vingt mille écus de 
rente, voulant de toutes manières témoigner au grand-duc de 
Toscane, son frère, combien il étoit satisfait de sa conduite. 

Ce fut aussi le même jour qu'on eut nouvelle que le duc de 
Vendôme s'étoit avancé à San-Bencdetto, où les ennemis ne 
l'avoicnt pas attendu; qu'il y étoit actuellement comme dans son 
quartier général; qu'il faisoit fortifier un autre poste à Buon- 
Martino, où il faisoit élever une batterie qui devoit voir à revois 
le quartier que les ennemis avoient à Quistello; qu'Albergolti 
avoit marché pour aller attaquer celui de San-Felice, mais qu'il 
n'avoit pu exécuter cette entreprise, parce qu'il lui falloit du 
canon, et que les mauvais chemins l'avoient empêché d'y en pou- 
voir mener; mais que, pour le dédommager, il étoit tombé sur 
deux quartiers du régiment de dragons d'Herbeviller; que les 
ennemis ne l'y avoient pas attendu, mais qu'il n'avoit pas laissé 
de leur tuer quarante ou cinquante dragons, et de leur prendre 
soixante chevaux. Les lettres d'Allemagne portoient aussi, ce jour- 
là, que le duc de Bavière marchoit au général Schlick avec dix- 
huit mille hommes, et qu'il ne manqueroit pas de le combattre, 
s'il avoit la hardiesse de Fat tendre. 

22 mars. — Le 22, le Roi donna deux mille deux cents livres 
d'augmentation de pension au chevalier de Montaland, brigadier 
d'infanterie et lieutenant-colonel de son régiment royal. Le soir, 
on eut, par un courrier du maréchal de Villars, et par une lettre 
de Ricous, envoyé du Roi en Bavière, la nouvelle de l'avantage 
remporté par le duc de Bavière sur le général Schlick. On disoif 
donc que ce prince, ayant passé la rivière de l'Inn 4 , étoit tombé la 

1. Le dernier des enfants du défunt comte de Béthime, chevalier des 
Ordres du Roi et chevalier d'honneur de la Reine; il avoit été mestre de 
camp de cavalerie. 

2. Frère cadet du duc de la Trémoïlle. 

3. Il étoit cardinal protecteur de France. 

4. Sur laquelle est Inspruck, qui en tire son nom. 

VIII. — i 



50 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

mu! sur deux régiments ennemis, donl l'un étoil celui de Schlick, 
ri l'autre des troupes de Hanovre, lesquels il avoit totalement dé- 
faits el enlevés; qu'ensuite il avoit marché à un autre quartier, 
qui étoil à doux lieues de là, dans lequel il y avoit seize escadrons 
cl cinq cents hommes de pied qui gardoient l'artillerie; qu'il avoit 
trouvé la cavalerie a cheval, qu'elle avoil fait quelque résistance, 
mai- qu'elle avoil été enfoncée ci mise en déroute; que cinq 
cents hommes de pied avoienl mis les armes lias. e1 avoient été 
faits prisonniers de guerre; qu'on avoil pris quinze étendards ou 
drapeaux, quatre pièces de canon, quatre mortiers et Ions les 
équipages; que celui qui commandoit ce corps, qui étoit un offi- 
cier généra] des troupes de Saxe, avoil élé fort blessé el fait 
prisonnier, el que le général Schlick, qui étoit dans un autre 
quartier, s'étoit retiré précipitamment et s'éioil jeté dans Passau, 
on l'on assuntit que le dwr île Bavière l'alloit investir. 

Les lettres du maréchal de Villars portoienl que, comme il 
maiilinil avec son armée pour revenir en derh du Rhin, deux 
moines étoienl venus pour lui offrir les contributions de la ville 
d'Eterlieim, qui étoit ce même poste que Laubanie avoit manqué 
deux lois pendant le dernier hiver; que cette proposition lui 
avoil fait deviner la peur qu'avoil la garnison de cette ville, com- 
posée de doux mille hommes, quoique ce poste, qui étoit la rési- 
dence du grand prieur de Malte en Allemagne, eût de bons 
bastions de terre et un château à l'épreuve du canon. Le maré- 
chal île Villars répondit donc qu'il ne vouloit point de contri- 
butions, mais qu'il l'alloit qu'Eterheim se rendit, et qu'il alloit le 
faire attaquer. Les deux moines entrèrent en négociations avec 
lui, el il fut arrêté qu'il donneroit un sauf-conduit aux deux 
mille humilies pour se retirer à Philipsbourg, et que les habi- 
tants d'Eterheim raseroient euv-mêmes leurs bastions, ce qui 
fut exécuté sur-le-champ, et on trouva dans ce poste vingt pièces 
de canon, cinquante milliers de poudre et une quantité infinie de 
fourrages et de munitions de bouche. 

23 mars. — Le 23, on sut certainement que le maréchal de 
Villars avoil ordre précis de repasser le Rhin ' et de marcher 
pour s'aller joindre au duc de Bavière, puisque le duc de Bade 
n'étoil pas assez fort pour l'en empêcher. 

1. Mais ses Iroupes û'étoient nullement en état de marcher. 



24-25 mars 1703 M 

Le soir, le comle de Monastcrol, qui , n'ayant pu trouver 
moyen de passer en Bavière, ni par la Suisse, ni par ailleurs, 
étoit revenu en France, vint au souper du Roi, et fit connoîlre à 
Sa Majesté que les lettres qu'il avoit renies portoient un bien 
plus grand détail de la victoire de son maître sur le général 
Schlick que celle de Ricous, qui avoit été écrite un moment 
après l'action, et qu'effectivement les ennemis y avoient eu 
quatre mille hommes tués sur la place, et qu'on leur avoit fait 
mille trois cents prisonniers et pris mille huit cents chevaux, avec 
tout le reste qui étoit marqué dans la lettre de Ricous. 

24 mars. — Le 24, on disoit à la cour que quelques-uns 
des officiers généraux qui avoient été nommés pour aller servir 
auprès du duc de Bavière s'en étoient excusés ; que le Roi en 
avoit paru mécontent, et que le comte d'Armagnac, voyant cela, 
avoit piis le parti de prier Sa Majesté d'y envoyer son fils, le 
prince Camille, quand même il ne l'y auroit pas destiné, ce qui 
avoit été très agréable au Roi. 

25 mars. — Le 25, on sut que le Roi avoit donne au che- 
valier de Fauve! ', brigadier dans la compagnie de Noailles, le 
bâton d'exempt que du Vinet % quittoit à cause de ses incommo- 
dités, et que le marché pour la charge de colonel général des 
dragons étoit conclu à quatre cent quatre-vingt mille livres entre 
le maréchal de Tessé et le duc de Guiche, dont le duc payoit 
deux cent mille livres en argent comptant ou en bons effets, 
pour lesquels le Roi lui accordoit un brevet de retenue de cent 
mille livres sur la charge de colonel général, et le maréchal 
prenoit la charge de mestre de camp général, dont le duc étoit 
revêtu, pour deux cent quatre-vingt mille livres, que le comte 
de Hautefeuille 3 lui donnoit pour cette charge. 

On apprit, ce jour-là, que le comte de Chavigny 4 , brigadier 
et inspecteur général d'infanterie , étoit mort de maladie en 
Italie, fort regretté de tout le monde, et que le Roi avoit donné 



1. Gentilhomme d'Auvergne, qui avoit eu son père, et qui avoit encore 
son frère exempt dans la même compagnie. 

2. Gentilhomme de Champagne, qui avoit aussi été brigadier. 

3. Brigadier de dragons, qui étoit neveu du grand prieur de Haute- 
feuille. 

4. Petit-fils de Chavigny, surintendant et ministre d'État sous le règne 
de Louis XIII. 



§2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

S(lll inspection à d'Arenne \ maréchal de camp cl major général 
de cette armée. On sul encore que le Roi avoitaccordé une com- 
mission de mestre de camp au marquis de Bétlmne, capitaine 
de cavalerie, et qu'il avoil donné l'agrément de la sous-lieu- 
tenance de la compagnie des chevau-légers de Berry que le 
marquis d'Illiers vendoil pour acheter la même compagnie, au 
marquis d'Estrehan », capitaine de chevau-légers, et l'agrément 
delà sous-lieutenance des gendarmes Dauphin, que le marquis 
,1 Espinac vendoil pour se retirer, au comte de Carmaing 3 , en- 
seigne dans la gendarmerie. 

26 mars. — Le 20, on disoit que le maréchal de Villars 
attendoil Les recrues, donl les dernières dévoient arriver au plus 
tard le 7 d'avril, el qu'aussitôt qu'elles l'auroient joint, il mar- 
cheroit pour aller joindre le duc «le Bavière. 

On assuroit, le même jour, que la princesse des Ursins 4 s'étoit 
retirée de la coût d'Espagne, e1 que le prince Eugène étoit de 
retour à Venise, revenant pour commander encore les armées de 
l'Empereur en Italie, quoiqu'on eût dit longtemps le contraire. 

On S u1 encore, ce jour-là, que la dame Guy on 5 avoit enfin 
obtenu sa liberté, par les pressantes sollicitations de sa famille 
et de ses amis, qui s'étoient engagés auprès du Roi d'être caution 
pour elle qu'elle étoil désabusée de ses erreurs, et qu'elle ne 
feroil pins de trouble dans l'Église. 

Les lettres de Hollande portoient, ce jour-là, qu'on avoit décou- 
vert une trame liés dangereuse, qui se conduisoit en Zélande, 
pour faire le roi de Prusse stathouder; qu'on y travailloit avec 
soin à démêler tous ceux qui étoient engagés dans ce parti, 
comme aussi à concilier l'affaire de la province de Gueldre, 



1. Il étoit de Languedoc, et avoit été lieutenant-colonel du régiment de 
Sourches. 

2. Gentilhomme de Normandie. 

3. Gentilhomme de Languedoc, qui avoit épousé la veuve de Lagny, 
fermier général. 

1. Elle avoil dépêché un courrier de son chef au Roi, par lequel elle lui 
avoit mandé qu'elle aimoit mieux se retirer d'Espagne que de souffrir les 
traitements du cardinal d'Estrées, et le Roi lui avoit fait réponse qu'elle 
pouvoit se retirer quand bou lui sembleroit. — [Le cardinal d'Estrées sou- 
tenait contre la princesse des Ursins son neveu, l'abbé d'Estrées, ambas- 
sadeur en Espagne. — Comte de Cosnac] 

'i. Qui s'étoit rendue fameuse en soutenant les sentiments de l'archevêque 
de Cambrai qui avoient été condamnés, et en les poussant jusqu'au fanatisme. 



27-28 MARS 1703 53 

causée parce que l'Empereur avoil envoyé des commissaires 
dans toutes les places de cette province conquise l'année dernière 
par les Hollandois, pour y gouverner tout despotiquement de sa 
part, ce qui intriguoit beaucoup les États-Généraux; que le duc 
de Marlborougli, depuis son retour à la Haye, avoit tous les 
jours de longues conférences avec les généraux, et qu'on ne se 
vantoit pas moins en Hollande que d'ouvrir la campagne par le 
siège d'Anvers. 

Le soir, le Roi vint s'établir à Marly pour le reste de la se- 
maine. 

27 mars. — Le 27, l'évêque de Dol l prêta le serinent de 
fidélité à la messe du Roi, suivant la coutume, et le chevalier de 
Tressemanc, major général de l'armée du maréchal de Villars, 
arriva à la cour, où on savoit depuis trois jours qu'il devoit 
arriver. Il n'apportoit aucune nouvelle de la marche de l'armée, 
mais il venoit plutôt pour en faire connoitre l'état au vrai, de 
sorte qu'on disoit hautement que l'infanterie en étoit presque 
toute désarmée. Il débita seulement une nouvelle qui auroit été 
bien grande si elle avoit été véritable -, qui étoit que, le jour 
qu'il étoit parti de Strasbourg, le bruit y étoit commun, par les 
nouvelles venues de Francfort, que le roi de Suède avoit encore 
battu le roi de Pologne. 

28 mars. — Le 28, on eut, par les lettres de Ratisbonne, 
une confirmation indubitable que la victoire du duc de Ravière 
étoit aussi complète qu'on l'avoit dit, malgré les mauvais arti- 
fices du général Schlick, qui avoit écrit à la diète pour diminuer 
de beaucoup sa défaite. Les mêmes lettres ajoutoient que le duc 
de Ravière, au lieu d'aller à Passau, comme on l'avoit dit, avoit 
remonté le Danube et s'étoil approché de Ratisbonne, où il 
avuit obligé la diète de l'Empire de lui donner des assurances 
par écrit qu'on ne donneroit passage à aucun des deux partis sur 
le pont de Ratisbonne, et que le cardinal de Lamherg y avoit 
souscrit au nom de l'Empereur. 



1. Frère de d'Argenson, lieutenant général de police de Paris. 

2. Elle étoit fausse, mais quand elle auroit été véritable, elle n'auroit pas 
été avantageuse à la France, car il étoit bon que le roi de Suède eût long- 
temps de l'occupation, de peur que, s'il n'avoit plus rien à faire, il n'entrât 
peut-être dans les intérêts de la Hollande et de l'Angleterre par la ressem- 
blance de la religion. 



54 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Le soir, on sul que le Roi avoit donné le régiment d'Auvergne, 
qui vaquoil par la mort du comte de Chavigny, au chevalier 
d'Imécourl ', brigadier e1 colonel du régiment de Constantin* 
el ce petit régiment à des Touches, colonel réformé 2 . 

29 mars. — Le 2!), le Roi lit au Champ de Mars la revue de 
ses deux compagnies de mousquetaires, qui parurent fort foibles, 
parce que, depuis la campagne dernière, il en étoit sorti un grand 
nombre, on pour entrer dans i\c* emplois, ou pour se retirer 
chez eux. D'Arifal ;: . premier maréchal dos logis de la première 
compagnie, \ fut reçu cornette à la place de des Aubrières 4 , 
qui quittoit parce qu'il étoit tout perclus depuis longtemps, et 
auquel le Roi donnoit quatre mille livres de pension pondant sa 
vie, el mille cinq cents livres pour sa famille après sa mort. On 
y recul aussi plusieurs maréchaux dos louis, brigadiers et sous- 
brigadiers dans les deux compagnies, de chacune desquelles on 
fil lo détachement de cent cinquante maîtres pour aller servir 
en Flandre, parmi lesquels il se trouva plusieurs jeunes gens 
de qualité. 

Le soir, on sut que Rarzun '°. lieutenant des gardes du corps 
de la compagnie d'Harcourt, quittoit le service à cause do ses 
grandes incommodités; que le Roi lui donnoit six mille livres de 
pension en attendant un gouvernement; que des Fourneaux 6 , 
premier enseigne de la compagnie, monloit à la lieutenance; 
que Garagnoles, premier exempt, montoit à l'enseigne, el que 
Maisonneuve, sous-brigadier, devenoit exempt à la place de 
Garagnoles. Il y avoit encore deux hâtons d'exempt à donner 
dans la même compagnie, qui étoient ceux de défunt la Grève ' 
et du jeune Busca, qui éloil devenu enseigne; mais, comme le 
Roi examinoit le mémoire des capitaines de chevau-légers qui \ 
prétendoient, et que le maréchal d'Harcourt lui avoit présente. 



1. Frère cadet de tous les autres Imécourt, qui, avec du mérite, avoieut 
certainement une étoile bien heureuse. 

2. Fils de des Touches, autrefois commissaire ordonnateur, et depuis 
intendant entre Sambre el Meuse. 

:;. Gentilhomme de Béarn. 
4. Gentilhomme de Bretagne. 

'■>. Gentilhomme de Gascogne; c'étoit grand dommage qu'il (initiât, car 
e'étoit un bon officier. 

6. II étoit. de Touraine. 

7. Gentilhomme de Picardie. 



30-31 mars 1703 m 

il arriva un courrier du secrétaire d'État de Chamillart, qui étoit 
à sa maison de l'Estang, lequel apportoit un paquet au Roi; ainsi 
Sa Majesté, étant occupée à la lecture des lettres d'Allemagne 
qu'il lui avoit envoyées, et à y faire réponse, remit le maréchal 
d'Harcourt au lendemain. 

30 mars. — Le 30, on disoit que la reine d'Espagne avoit eu 
quelques accès de lièvre tierce, mais qu'on ne croyoit pas qu'elle 
fût dangereuse. 

Le Roi courut, ce matin-là, le cerf dans son parc de Mark, en 
calèche à son ordinaire, et la chasse ayant fini de bonne heure, 
il travailla avec le maréchal d'Harcourt, et donna les deux 
hâtons d'exempt qui vaquoient dans sa compagnie au chevalier 
d'Illiers ' et au chevalier de Langeay 2 , capitaines de chevau- 
légers. • 

Le soir, le roi et la reine d'Angleterre vinrent à Marly; ils 
furent enfermés quelque temps avec le Roi dans son cabinet, 
d'où le roi d'Angleterre sortit de honne heure pour aller au 
lansquenet dans le salon, avec Monseigneur, les princes et les 
princesses, et, peu de temps après, le Roi, laissant la reine 
d'Angleterre dans son cabinet avec la marquise de Maintenon, 
alla dans l'appartement de cette marquise, où il donna une assez 
longue audience au maréchal de Villeroy. 

31 mars. — Le 31 au matin, le Roi courut encore le cerf 
dans son parc, y ayant eu un extrême plaisir le jour précédent. 

Le soir, lorsqu'il arriva à Versailles, on sut que la comtesse 
de Ghâtillon 3 étoit morte à Paris, après une maladie de plusieurs 
années; que la princesse des Ursins ne s'étoit point retirée de 
la cour d'Espagne, parce que le roi et la reine ne l'avoient pas 
voulu souffrir, quoiqu'elle eût déjà fait tous ses ad : eu\. 



1. Frère du marquis d'Illiers, qui avoit quitté le petit collet; il étoit hon- 
nête gentilhomme, et il avoit bien de l'obligation au marquis de la Vrillière, 
lequel, après lui avoir donné de quoi acheter une compagnie de cavalerie, 
s'étoit encore fait une affaire de lui procurer ce bâton d'exempt. 

2. Gentilhomme du Maine et d'Anjou, dont le père, qui étoit encore 
huguenot, s'étoit retiré en Hollande. 

3. Fille d'un nommé Moret, autrefois fermier général; elle avoit un frère 
nommé Bourneville, qui avoit été colonel du régiment Colonel Général de 
dragons, et un autre capitaine au régiment des gardes. 



56 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 



AVRIL 1703 

1 er avril. — Le premier d'avril, le bruit couroil qu'il y avoit 
eu une révolte en Sardaigne, el que cinq grands d'Espagne 
s'étoien.1 aussi révoltés en Espagne, dont le duc de Medina- 
Gœli étoil le principal; mais il couroil souvent de ces sortes de 
bruits, qui se trouvoient dans la suite n'avoir aucun fondement. 

On disoit, le même jour, qu'il \ avoit eu un grand combat entre 
le duc de Bavière el le comte de Styrum, dont les lettres de 
Bruxelles attribuoienf l'avantage au duc, et celles de Bàle le 
donnoient au comte. On assuroit encore que le roi de Suède 
avoit remporté une nouvelle victoire sur le roi de Pologne, mais 
toutes ces nouvelles méritoient confirmation. 

2 avril. —Le 2, le Roi prit médecine à son ordinaire, et les 
gens qui se mêloient de parler des affaires étrangères soute- 
noient par de bonnes raisons que ces deux dernières nouvelles 
ne pouvoienl être véritables. A l'égard de celle du duc de Bavière, 
ils disoienf que la lettre de Bàle qui parloit de ce combat étoil 
du "20. el que l'envoyé de Bavière qui é toit à Paris avoit eu une 
lettre de son maître du 21, par laquelle il ne lui disoit pas un 
mot de celle action; à l'égard du roi de Suède, ils assuroient 
qu'il étoil à plus de deux cents lieues du roi de Pologne, mais 
que le général Ogenscki, assiégeant une ville qui appaftenoit au 
Sapiha avec quelques troupes moscovites et un corps de quatre 
mille Saxons, et le roi de Suède ayant envoyé un détachement 
pour secourir cette place, il pouvoit bien être qu'il \ eût eu un 
combat entre ces deux corps, qui eût fait courir le bruit d'une 
bataille générale entre les deux rois. 

On disoit, le même jour, que le comte d'Évreux avoit vendu 
son régiment quarante-quatre mille livres au marquis de Sauve- 
bœuf S el qu'il avoit terminé son affaire pour la charge de colonel 
général de la cavalerie. 

3 avril. — Le 3, les lettres de Hollande portoient que le duc 
de Marlborough, le général Cohorn et plusieurs autres avoient 
opiné fortement pour commencer la campagne par le siège d'An- 
vers, malgré toutes les difficultés qui se présentoient, mais que 

1. Gentilhomme du Limousin. 



4-6 AVRIL 1703 57 

Owerkerque el Topp les avoient combattus si opiniâtrement par 
de lionnes raisons, qu'ils avoient entraîné dans leur parti les 
États-Généraux,, et qu'il avoit été résolu d'ouvrir la campagne 
par le siège de Bonn, pendant lequel il y auroit un corps qui 
couvrirait Maë&tricht, et un antre qui empêcheroit les passages 
de la Meuse. 

4 avril. — Le 4, on eut nouvelle que mille cinq cents Anglois 
ayant assiégé le fort de Saint-Augustin, situe dans le golfe de la 
Floride, deux cent cinquante hommes, tant Espagnols qu'Indiens, 
commandés par huit officiers françois, avoient marché au se- 
cours de cette place, et que les Anglois n'avoient pas plus tôt eu 
avis de leur marche qu'ils avoient levé le siège et s'éloient 
sauvés dans les bois, abandonnant les bâtiments sur lesquels ils 
étoienl venus, auxquels les Espagnols avoient mis le feu, après 
en avoir transporté toutes les munitions dans le fort. 

On sut aussi, le même jour, qu'il n'y avoit eu aucune révolte en 
Sardaigne, ni en Espagne, où tous les démêlés de la cour étoienl 
terminés par raccommodement de la princesse des Ursins avec 
le cardinal d'Estrécs. Ce fut encore le même jour que le Roi 
donna l'agrément de la compagnie des gendarmes d'Anjou au 
comte de Montiers l , le plus ancien enseigne de la gendarmerie, 
parce qu'il ne se présentait aucun sous-lieutenant pour acheter 
cette charge. 

5 avril. — Le 5, on apprit par les lettres d'Italie que le duc 
de Vendôme, après avoir fait avancer diverses troupes à San- 
Bencdetto, y avoit laissé le marquis de Vaubecourt pour y com- 
mander, et s'en étoit retourné à Guastalla. 

6 avril. — Le G, on apprit que l'archevêque d'Aix 2 étoit 
extrêmement malade à son diocèse, et l'on croyoit qu'il auroit 
peine à se tirer d'affaire, parce qu'il étoit extrêmement vieux. 

Le soir, il arriva un courrier du maréchal de Villars, qui 
apporta au Roi une lettre du duc de Bavière, par laquelle il 
mandoit à Sa Majesté que tout étoit en bon état dans le Haut- 

1. Gentilhomme de Champagne, qui trouvoit des accommodements avec 
Beaujeu, en lui donnant, avec l'agrément du Roi, en payement son gou- 
vernement de Saint-Dizier. Son père avoit été toute sa vie écuyer du duc 
de Guise, qui fit l'entreprise de Naples. 

2. Gentilhomme de Gascogne, qui s'appeloit de Cosnac, et étoit oncle de 
la comtesse d'Egmont. — [L'archevêque d'Aix était du Limousin; il se tira 
de cette maladie et ne mourut qu'en 1708. — Comte de Cosnac.] 



58 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Palatinat; qu'il n'étoii poinl pressé, et qu'il marcheroit pour se 
joindre au maréchal de Villars aussitôl qu'il auroit nouvelle 
qu'il se seroil mis en marche pour venir de son côté. D'ailleurs 
le maréchal de Villars mandoil au Roi que les recrues arrivoient 
tous les jours; qu'elles étoienl beaucoup plus belles qu'on n'avoit 
espère, el que son infanterie seroil encore extrêmement belle. 

7 avril. — Le 7. le Roi alla l'aire ses pâques à la paroisse de 
Versailles; il toucha ensuite les malades des éerouelles, et, le 
soir, il lii la distribution des bénéfices vacants, donnant l'abbaye 
de Goille à l'abbé Duroz 1 ; celle de Saint-Sauve à Mme de Ro- 
chebonne ''. celle de Marmoutier à Mme de Rechenstein 3 , la 
prévôté de Nîmes à l'abbé Robert 4 , celle de Mâcon à l'aboé de 
Chavign^ : '. el celle de Rarême au P. Rérard, de l'Oratoire; outre 
plusieurs canonicats qui furent donnés à divers ecclésiastiques. 

On sut, ce jour-là, que la plupart des quarante docteurs de 
Sorbonne qui avoienl signé en faveur des propositions de Jansé- 
nius s'étoienl rétractés après avoir vu le bref du Pape, et que 
les abbés Dupin c et Petitpied avoienl été exilés à cause de leur 
opiniâtreté, le premier à Châtellerault, et le second à Reaune. 

Le même jour encore, on sut que l'archevêque de Paris, comme 
supérieur immédiat de l'abbaye de Saint-Victor \ avoit fait as 
sembler la communauté, donl tous les membres s'étoient soumis 
à la décision du Pape, à la réserve d'un docteur de Sorbonne, 
qui avoil opiniâtrement refusé de se soumettre, et contre lequel 
on ne doutoif pas que le Roi ne prît un parti de rigueur, 
comme il le méritoit. 

8 avril. — Le 8, qui étoit le jour de Pâques, le Roi entendit 
le dernier sermon du P. Lombard, qui lui lit un assez beau com- 
pliment. 

<>n apprit, ce jour-là, que le régiment d'infanterie du Roi, qui 



1. Fil- du procureur général de Besancon, d'après Danacau. — E. Voû- 
tai.} 

2. Damoiselle de Lyonnois. 

:t. Damoiselle allemande, cette abbaye étant eu Alsace. 

i. Frère de Robert, procureur du Roi. 

5. Gentilhomme de Bourgogne, qui étoit parent du comte du Bourg, 
lieutenant gênerai. 

(i. Ce Dupin avoit déjà été obligé de rétracter, une autre fois, diverses 
erreurs. 

7. oui est dans un faubourg de Paris. 



9 avril 1703 59 

avoit été destiné pour la Flandre, marchoil en Allemagne, et 
qu'il et oit déjà arrivé à Metz. 

On disoit aussi que les Hollandois avoient envoyé marquer 
un camp autour d'Anvers; mais si cela éloit véritable, ce n'étoit 
pas une marque qu'ils eussent envie de l'assiéger. Cependant le 
marquis d'Alègre mandoit que tons les quartiers des ennemis 
se rapprochaient de Bonn; mais d'autres soutenoient que ces 
mêmes troupes s'ébranloient pour aller joindre le prince de 
Bade. 

D'autre côté, les Hollandois avoient fait avancer toute leur 
infanterie de Flandre, et celle des Couronnes avoit fait un sem- 
blable mouvement. On disoit encore que le duc de Bavière 
étoit aux portes de Batisbonne, pour obliger la diète à rectifier 
l'écrit qu'elle lui avoit donné, dans lequel il y avoit des clauses 
qui paroissoient captieuses; et ce prince, qui croyoit que le ma- 
réchal de Villars ne devoit marcher que le 7 de mai, connue 
il le lui avoit mandé, pressoit pour qu'on marchât plus tôt à son 
secours. Le comte de Styrum avoit pris Neumarck et Neustadt, 
dans le Haut-Palatinat, et le général Schlick éloit encore à 
Passau. 

9 avril. — Le 9, il vint un courrier d'Espagne, par lequel on 
apprit le duel du comte d'Ouate. Ce comte, revenant de la cam- 
pagne dans sa chaise roulante, qu'il menoit lui-même, et voulant 
rentrer dans sa maison, trouva devant sa porte quatre mousque- 
taires flamands du roi d'Espagne, qui ne voulurent point se ranger 
pour le laisser entrer chez lui, quoiqu'il les en eût priés plu- 
sieurs fois très honnêtement : et comme ils lui dirent quelques 
impertinences, il donna un coup de fouet à un des plus insolents; 
les mousquetaires mirent l'épée à la main, mais les domestiques 
du comte sortirent en foule du logis, et les recognèrent. Le len- 
demain matin, on vint apporter un cartel de déli au comte de 
la part de celui qui avoit reçu le coup de fouet, et il convint de 
s'aller battre avec lui; il se rendit sur le lieu, où il trouva celui 
qui avait reçu le coup de fouet avec un autre mousquetaire et 
un valet. D'abord le comte leur dit que cela étoit contre la bonne 
foi de venir trois quand on étoit convenu de se battre seul à seul, 
et. le mousquetaire offensé ayant répondu qu'il se battroit seul, et 
ayant mis l'épée à la main, le comte la mit aussi. Mais, dans l'ins- 
tant, le duc de Medina-Cœli, qui revenoit de la campagne avec 



60 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

quelques autres, les sépara, el un alcade ' de Corsé, qui les cher- 
choit, se saisil du comte, qu'il renvoya en son palais pour lui 

servir de prison, el des deux uquetaires, qu'il conduisit dans 

une prison publique. La chose ayanl été rapportée au roi, et ren- 
voyée par-devanl les juges, ils renvoyèrent le comte absous 2 , et 
condamnèrenl le mousquetaire qui avoit fait le défi à aller servir 
le roi en Flandre à ses dépens pendanl trois années, et l'autre 
;i l'aller servir pendanl deux ans à Oran. 

On appril encore, par le même courrier, que le marquis de 
Leganez avoit eu ordre de poster toutes les troupes qui étoienl 
en Espagne aux endroits où elles étoienl le plus nécessaires, et 
qu'il avoil posté en divers lieux vingt-quatre mille hommes de 
pied et dix mille chevaux, huis en état de servir. On disoit ce- 
pendant que le maréchal de Boufflers demandoit la Connelaye 3 
pour major général de son année, le chevalier d'Entragues l 
pour aide-major général, e1 Marescot ' 3 ou du Resset B pour maré- 
chal des logis de la cavalerie. 

Ce jour-là, le comte de Monasterol prit congé du Roi pour 
aller joindre le maréchal de Villars, espérant pouvoir avec lui 
pénétrer les défilés qui le séparoienl d'avec le duc de Bavière. 

10 avril. — Le 10 au malin, Pisani, ambassadeur de Venise, 
qui partoil au premier jour, pour aller faire à la reine Anne les 
compliments de sa république sur son avènement à la couronne 
d'Angleterre, présenta au Roi dans son cabinet Tiepolo, qui étoit 
nommé pour lui succéder en qualité d'ambassadeur auprès de 
Sa Majesté. 

Le même jour, on sut que le duc de Bourgogne devoit faire le 
14 ou le 15 la revue de sa maison, laquelle partiroit le 19 pour 

Valenciennes, où elle devoit recevoir ses ordres; q x prince 

u'iroit plus en Flandre par Calais, Dunkerque, etc., comme on 

1. C'est comme qui diroit un exempt ou un lieutenant du grand prévôt. 

2. Parce que les duels n'étoient pas défendus en Espagne comme en 
France. 

3. Gentilhomme de Bretagne qui étoit capitaine au régiment des gardes, 
et que le maréchal en avoil voulu l'aire major. 

i. Frère du capitaine aux gardes et île celui qui avoit été tué à l'affaire 
de Crémone étant brigadier. 

5. 11 étoil d'une famille de Paris qui disoil tirer son origine de Florence, 
et il avuit en Litre la charge de maréchal des logis de la cavalerie. 

6. Gentilhomme du Perche, qui avoil aussi une semblable charge, mais 
subordonnée à la première. 



11 AVRIL 1703 61 

l'avoit dit peu de temps auparavant, et que le maréchal de Vil- 
leroy prendroit congé du Roi le 18, pour partir le lendemain. 

On apprit aussi que le Roi a voit redemandé à Puységur la licu- 
tenance-colonelle de son régiment, lui promettant de le récom- 
penser d'ailleurs, et qu'il l'avoit donnée à du Barail \ capitaine 
de grenadiers, et la majorité à Vidampierre, qui avoit le môme 
emploi, donnant à Pcyrac, qui étoit premier capitaine du régi- 
ment, le commandement de la citadelle de Metz, à la place de 
la Lande 2 , qui avoit été cassé; à Dufey, major, ses appointe- 
ments, jusqu'à ce qu'il pût trouver à le placer, et à d'Osmont 3 , 
premier aide -major, une commission de colonel réformé de 
dragons. 

11 avril. — Le 11, les lettres d'Allemagne portaient que, le 
10 et le 11, le maréchal de Villars devoit avoir fait achever de 
passer le Rhin à son armée, sur les ponts de Strasbourg, de 
Rheinau, de Neuhourg et d'Huningue; que les recrues, habits et 
autres choses suivoient les régiments qui u'étoient pas encore 
équipés; que cette armée étoit composée de soixante et un ba- 
taillons et de quatre-vingt-trois escadrons, dont on devoit laisser 
onze bataillons et dix-huit escadrons dans les défilés, et que le 
maréchal de Tallard avoit pris la place du maréchal de Villars 
pour faire tête au prince de Bade. On voyoit bien que le Roi, 
ayant donné sa parole pour la jonction, vouloit absolument la 
tenir, et Monseigneur dit que, par le chemin où marchoit le ma- 
réchal de Villars, qui étoit celui des villes forestières, lequel étoit 
fort éloigné du prince de Bade, il n'y avoit que le château de la 
Maison-Rouge à forcer pour entrer facilement en Bavière. 

D'autre côté, le duc de Vendôme mandoit qu'il attendoit le 
beau temps pour pouvoir faire quelque grand coup, auquel il se 
disposoit en attendant, la grande conférence qu'il avoit eue à 
Casal-Maggior avec le duc de Mantoue et le prince de Vaude- 
mont 4 ayant servi à régler toutes les opérations de la campagne. 

1. Gentilhomme de Lorraine. 

2. Ingénieur qui avoit été placé. 

3. Gentilhomme de Normandie, qui avoit perdu une cuisse depuis long- 
temps, et qui n'avoit pas laissé pour cela de servir dans le régiment du 
Roi avec une valeur et une application extraordinaires. 

4. Après une grande vapeur il s'étoit tout d'un coup trouvé fortifié dans 
ses jambes et dans ses bras, -dont il étoit perclus depuis longtemps; en 
sorte qu'il marchoit et montoit à cheval. 



62 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Ce lui encore le même jour qu'on apprit que le Roi avoit 
permis au marquis de Rothelin de vendre le régiment d'Artois, 
à 1,1 tête duquel ses grandes incommodités ne lui permettoient 
plus de servir, quoiqu'il fui extrêmement jeune. On sut aussi 
que le comte de Broglie avoil vendu trente-quatre mille livres 
au marquis de Bandeville le nouveau régiment qu'il avoil levé 

depuis peu. 

Cependant, quoique la diète des Suisses fui finie, les émissaires 
de l'Empereur, d'Angleterre et de Hollande, ne laissoient pas 
de persécuter les Cantons de leur fournir les six mille hommes 
qu'ils avoienl demandés pour mettre dans les villes forestières. 
Les cantons protestants n'accordoient pas, à la vérité, mais ils 
écoutoienl sans se fâcher, au lieu que les cantons catholiques 
refusoienl opiniâtrement, disant qu'on ne vouloit point se servir 
de ces six mille hommes pour garder les villes forestières, mais 
pour d'autres usages, et qu'ils étoient caution que la France n'en 
vouloil aucunement aux villes forestières, comme on le vouloit 
faire croire. 

On eut encore des nouvelles assez considérables de l'armée du 
duc de Bavière, qui furenl que le prince d'Anspach étant allé 
à I;! guerre avec six cents chevaux, le duc de Bavière avoit 
envoyé contre lui un gros détachement de l'élite de son armée, 
avec ordre de n'épargner personne; que le prince d'Anspach avoit 
été battu, et son cheval tué, et avoit lui-même reçu un coup de 
mousquet au travers du corps en remontant sur un autre cheval; 
qu'il n'avoil duré que six heures, et qu'il avoit, en mourant, re- 
commandé au prince son frère de quitter la guerre et de s'aller 
marier, parce qu'il étoit le seul qui restoit de sa branche; qu'il 
v avoil eu plusieurs escarmouches entre les troupes du duc de 
Bavière et celles du comte de Styrum, lequel s'étoit enfin retiré 
sous le canon de Nuremberg. 

On se disoit alors à l'oreille que le cbancelicr et le secrétaire 
d'Étal de Chamillart, qui étoient brouillés ' de longue main, 
s'étoienl raccommodés, et que le secrétaire d'État de Chamillart 
avoil fait honnêtement tous les premiers pas à l'égard du chan- 
celier et de son lils, le comte de Pontchartrain. 

1. .Même dès le temps que le chancelier étoit contrôleur général, et que 
Chamillart étoit intendant des finances. 



13 AVRIL 1703 63 

13 avril. — Le 13, on apprit que le Roi avoit accordé au pré- 
sident du Metz, pour son lils aîné, la survivance de sa charge de 
garde des meubles cl pierreries de la couronne. Le même jour, 
on disoil que le duc de Bourgogne ne partiroit pour l'armée que 
quand on auroit eu la nouvelle de la jonction du maréchal de 
Villars avec le duc de Bavière, ce qui donnoit lieu à beaucoup 
de raisonnements, les uns disant que ce prince ne marcheroit 
point du tout, les autres qu'il pourroit bien aller en Allemagne. 
Cependant onassuroit que le prince de Bade étendoit ses troupes 
dans la montagne. 

Le Roi lit, ce jour-là, un nouveau maréchal de camp, qui fui 
Vallière \ brigadier d'infanterie, ci-devant lieutenant-colonel du 
régiment de Piémont, et le nomma pour aller servir en Bretagne. 

On assuroit alors que les Portugais étoient très contents de 
tout ce que la France faisoit du côté de l'Allemagne, et qu'ils 
avoient donné parole de maintenir une exacte neutralité, malgré 
la Gazette de Hollande, qui disoit que le Portugal avoit fait un 
traité avec l'Angleterre et les États Généraux, et qui en marquoit 
même toutes les conditions. 

Les lettres d'Espagne portoient aussi, ce jour-là, que Ions les 
troubles y étoient apaisés; que le seul duc de Medina-Cœli faisoit 
encore le revêche, et qu'il avoit donné au roi la démission de sa 
charge de président des Indes, mais que le marquis de Legancz 
l'étoit allé trouver, et lui avoit demandé pourquoi il vouloit être 
le seul qui chagrinât le roi, pendant que tous les autres lui témoi- 
gnoient leur respect et leur obéissance en se tenant en repos ; que, 
pendant leur conférence, les cardinaux Portocarrero et d'Estrées 
éloient arrivés, et que, s'étant joints au marquis de Leganez, ils 
avoient poussé le duc jusqu'à leur dire qu'il vouloit satisfaire le 
roi en toutes choses, et qu'il prendroit tel emploi qu'il plairoit à 
Sa Majesté de lui donner; mais que, lui ayant donné la démis- 
sion de la charge de président des Indes, il ne pouvoit plus la 
lui redemander, et qu'il falloit que cela vînt de la bonne volonté 
et du mouvement du roi. 

On apprit, ce jour-là, que le maréchal de Villars avoit demandé 
le marquis de Blainville pour aller servir de lieutenant général 
dans son armée; qu'il étoit parti de Namur, où il commandoif, 

1. Soldat de fortune, natif d'Anjou. 



64 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

pour l'aller joindre, el qu'il avoil laissé le chevalier de Groissy 
à Namur, malade de la petite vérole. 

14 avril. — Le 14, on assuroit que le chevalier le Jay, capi- 
tal, ie au régiment des gardes, avoit traité avec le comte de 
Marsin du gouvernemenl d'Aire pour quarante-cinq mille ccus, 
e t on reçut des lettres de l'armée du duc de Bavière, quiparloient 
de ['affaire du prince d'Anspach tout autremenl que celles de 
Bruxelles, sur lesquelles le premier bruit avoit couru. Voici 
commenl étoil conçue un»' de ers lettres : 

« A Lcip, en Bavière, ce 20 mars 1103. 

« Le 28, le comte de Styrum avant su l'endroit où S. A. E. 
« M. le duc de Bavière s'étoit avancé pour couvrir Amberg, qui 
« étoit menacé d'être attaqué, voulut ôter à S. A. E. la commu- 
» n ira lion avec celte ville-là. Il s'empara, pour cet effet, d'un pont 
« sur la rivière de Wiltz, près d'un village appelé Ensdorf, et 
o \ envoya huit cents cuirassiers ou dragons et trois cents gre- 
« nadiers. Le marquis d'Anspach commandoitle détachement, et 
« le régiment d'Erfa, qui se posta dans Ensdorf, le soutenoit, 
« et étoit lui-même soutenu par le comte de Styrum. S. A. E. 
« en ayant eu avis, marcha pour chasser les Impériaux de ce 

poste, el détacha le général Nagel, colonel des cuirassiers, 
« pour les aller attaquer, le soutenant elle-même en personne. 

L'attaque fut vigoureuse et faite avec tant de conduite par ce 
« général, qui étoit fort expérimenté, que les ennemis furent 
.< obligés d'abandonner le pont. Ils y eurent quatre a cinq cents 
« hommes tués sur la place, beaucoup de hlessés; tout, le reste 
« fut mis en fuite, et le régiment d'Erfa fut entièrement ruiné 
« de celle affaire. Le prince d'Anspach y fut fort blessé et mou- 
« rut le lendemain à huit heures du matin, de ses blessures, à 
« Nuremberg '. La mort de ce prince, qui promettait beaucoup 
«pour la guerre, jette la Franconie dans une grande conster- 
« nation, el il est fort regretté de Ions ceux qui le connoissoient. 
«Nous ne doutons pas (pie celle affaire ne soit suivie d'une 

1. Le Uni avoit témoigné à la première nouvelle regretter le prince d'Ans- 
pach, qu'il avoit vu longtemps à sa cour, et qui étoit parfaitement bien fait; 
mais ce jour-là on disoit que ce n'éloit pas lui qui avoit été tué, mais un 
autre prince de sa maison, qui porloit le même nom que lui. 



lo AVRIL 1703 60 

« action plus générale, et nous admirons la conduite de S. A. E. 
« qui, par sa présence, encourage tellement ses troupes, qu'il 
« n'y a personne qui ne hasarde sa vie de bon cœur pour un 
« prince si généreux. » 

15 avril. — Le 15, on sut que le Roi avoit donné l'abbaye de 
Lucelles en Alsace à un religieux qui étoit frère de Reynold, 
colonel de son régiment des gardes suisses, lequel avoit été élu 
par les religieux, et qu'il avoit dit au P. de la Chaise, quand il 
le lui avoit proposé : « Oh! pour cette famille, nous sommes bien 
assurés de sa fidélité. » 

On apprit encore que le Roi avoit donné à Mauroy la place 
d'inspecteur de sa cavalerie en Italie qui vaquoit par la démis- 
sion du comte de Villepion, et que le départ des équipages du 
duc de Bourgogne étoit différé de huit jours. 

On eut encore nouvelle que le prince de Wurtemberg n'avoil 
pas plus tôt su que le duc de Bavière marchoit au comte de 
Styrum, qu'il s'jétoit retiré avec ses troupes, et avoit pris le 
chemin de son pays. 

On sut encore que le Roi avoit donné au jeune d'Auvillars ' 
l'agrément de renseigne des gendarmes de Monseigneur que 
Montiers vendoit pour acheter une compagnie, et que les offi- 
ciers généraux avoient ordre de se rendre à leur devoir le pre- 
mier jour de mai. 

Les lettres de Flandre portaient, ce jour-là, que Ton avoit 
manqué de faire une conquête très importante, et qui auroit été 
très facile à faire. Un capitaine de la garnison du fort de Lillo, 
que le gouverneur envoyoit souvent en parti, étoit venu trouver 
le comte de Gacé et lui avoit dit que, s'il le vouloit, il luilivreroit 
cette place. Le comte de Gacé lui ayant demandé comment il s'y 
prendroit, il lui avoit répondu qu'un certain jour il s'embus- 
queroit avec cinquante hommes, dans un certain endroit, où le 
comte de Gacé n'auroit qu'à venir avec huit cents hommes; qu'il 
ne feroit point de résistance et qu'il se laisseroit prendre pri- 
sonnier de guerre avec tout son parti ; qu'ensuite il donneroit 
les habits de ses cinquante hommes à cinquante François, avec 



1. Son père, qui étoit de Normandie, étoit frère aine du marquis Dauvet, 
dont on a parlé ci-devant. 

VIII. — ô 



66 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SUURCIIES 

lesquels il marcheroit à la tête, et entreroit dans la place par 
une p. nie qu'on tenoil toujours ouverte; que le reste des Fran- 
çois, -iihant de fort près, entreroit avec les gens déguisés, et 
que, s'étanl rendu maître de cette porte, on viendroit aisément 
à bout de la garnison, qui n'étoit que de quatre cents hommes. 
Le cointe de Gacé, ne voulant rien entreprendre de lui-même, en 
écrivit à Bruxelles au marquis de Bedmar et aux autres géné- 
raux, lesquels, après bien des délibérations, ne jugèrent pas 
à propos de hasarder cette entreprise: ainsi on se contenta d'en- 
voyer un parti à l'endroit que ce capitaine avoit marqué; on l'y 
trouva, comme il l'avoit promis, et il fut pris prisonnier avec 
ses cinquante hommes, et mené à Anvers. 

16 avril. — Le 16 au matin, le Roi tint le chapitre de son 
Ordre pour la réception des preuves du cardinal Portocarrero et 
du duc de Benavente, lesquelles furent admises. Le même jour, 
le Roi reçut deux, lettres de l'électeur de Cologne, par la pre- 
mière desquelles il lui mandoit que l'Empereur étoit à l'extré- 
mité, et par la seconde qu'il étoit mort, ce gui lit un grand 
traça- à la cour, el avec raison. 

On murmuroit alors que le maréchal de Villars nevouloil 
point faire la jonction, mais qu'il alloit assiéger Fribourg, qu'on 
disoil même être iuxesli, et que cela étoit vrai qu'on avoit fait 
passer du gros canon au delà du Rhin, qui ne pouvoit servir 
que pour faire un -siège. 

17 avril. — Le 17. il arriva un courrier du maréchal de 
Villars. par lequel on apprit qu'il marchoit aux ennemis, dans le 
dessein de les combattre; que ses troupes ne manquoient pins 
de rien, qu'elles étoient belles et en état de bien servir: que la 
marche que le comte du Rozel avoit faite avec une Ar< colonnes 
de l'armée du cote de Fribourg, avoit fait courir le bruit qu'il 
l'alloit investir, mais qu'il avoit rejoint l'armée dans sa marche. 
el <pie le prince de Bade, étant actuellement dans le grand 
remède, ne seroit pas en état de se trouver à une action, s'il en 
arrivoil quelqu'une. Le soir, on sut que le roi d'Angleterre 
avoil la liè\ re assez \ iolente. 

18 avril. -- Le lendemain, on disoit qu'il avoit eu des 
redoublements. Le Roi vint s'établir à Mari y pour dix jours; la 
princesse de Monaco lit une fausse couche, et la marquise de 
Maintenon revint de Saint-Cvr avec la fièvre. 



19-20 avril 1703 67 

19 avril. — Le 19, le Roi alla à Saint-Germain voir le roi 
d'Angleterre, et comme il monta dans son carrosse, le maréchal 
de Villeroy lui embrassa les genoux pour prendre congé de lui ; 
le Roi lui souhaita une heureuse campagne et lui recommanda 
très fortement de rétablir la discipline militaire dans son aimée 
de Flandre, où elle avoit été totalement détruite pendant la 
dernière campagne, lui disant qu'il recommanderoit la même 
chose au duc de Bourgogne '. 

On sut encore, ce jour-là, que le procès du prince d'Auvergne 
avoit été jugé au Parlement, où il avoit été condamné à la mort, 
comme coupable de désertion, de félonie, etc.; que le comte de 
Pontchartrain étoit venu le matin en rendre compte au Roi, et 
lui avoit demandé si son intention étoit que ce malheureux fût 
exécuté en effigie; que le Roi lui avoit d'abord répondu qu'il 
le falloit faire exécuter ; que, sur cela, le comte avoit représenté 
à Sa Majesté le cruel chagrin que cela causeroit à sa famille, qui 
en seroit déshonorée, et beaucoup d'autres choses semblables, 
auxquelles le Roi n'ayant aucun égard, avoit toujours persisté 
dans son sentiment; mais que, comme le comte de Pontchartrain 
sortoit de son cabinet, le Roi F avoit rappelé et lui avoit dit de 
faire suspendre l'exécution jusqu'à ce qu'il en eût conféré avec 
le chancelier. 

20 avril. — Le 20, on sut que le marquis dé Souvré, qui 
servoit auprès du Pioi pour son camarade le marquis de la Salle, 
lequel avoit eu permission d'aller passer quelques jours à sa 
terre de Renancourt, proche de Dreux, avoit eu toute la nuit 
une violente lièvre. On disoit aussi que la marquise de Maintenon 
n'étoit pas trop bien; mais, l'après-dinée, elle parut en chaise à 
la promenade du Roi, qui lui fit voir les carpes 2 , et plusieurs 
choses qu'il avoit depuis peu changées dans son jardin. 

1. Cela fut suspect à quelques courtisans, qui s'imaginoient que ce prince 
ne niarcheroit pas en Flandre. 

2. Depuis un an, le Roi prenoit grand plaisir à voir de belles carpes, de 
diverses couleurs rares, dans un bassin qu'il leur avoit fait faire exprès, et 
ces carpes lui avoient été données par le marquis de Beringhen, son pre- 
mier écuyer, par le secrétaire d'État de Chamillart, qui les avoit trouvées 
dans les réservoirs de l'Estang, où le marquis de Barbezieux les avoit cu- 
rieusement assemblées; par Monseigneur, qui en avoit aussi trouvé dans 
ses étangs de Aleudon ; par le duc de la Rochefoucauld, qui en avoit trouvé 
quelques-unes dans ses fossés de Liancourt, sans compter celles qu'il avoit 
trouvées à Fontainebleau. 



68 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Le soir, on apprit que le duc de Bavière, voyant que les 
députés de La diète de l'Empire lui manquoient de parole 
en n'exécutant poinl l'écrit qu'ils lui avoient donné, et qu'ils 
avoienl jure d'exécuter, avoit fait avancer son armée aux portes 
de Ratisbonne, avoil pris la ville, y avoit fait entrer une garnison, 
ri avoil l.iit mettre nue sentinel le à la porte de chaque député. 

21 avril. — Le 21, on eut nouvelle que 1rs ennemis faisoient 
de grands mouvements du côté de Hulst. d'Axel, et diverses 
autres places des Pays-Bas, mais qu'on ne voyoit pas encore 
quel pouvoil être leur dessein. 

22 avril. — Le 22, on apprit que le maréchal de Tallard étoit 
à Saverne, où il observoit les mouvements d'un corps de dix 
mille hommes des ennemis qui étoient venus du has Rhin aux 
environs de Landau, bien résolu de marcher à eux, s'ils entre- 
prennent quelque chose du côté de l'Alsace, ou de passer le 
Rhin, s'ils le passoient pour s'aller joindre au prince de Bade. 

Le même jour, le Roi déclara qu'il avoit encore remis le départ 
des équipages du duc de Bourgogne de huit jours, et il ajouta 
que tout le monde ne manqueroit pas de dire que ce prince ne 
marcheroit pas, mais que cela ne l'empêcheroit pas de marcher. 

Il arriva aussi un courrier du maréchal de Villars, par lequel 
on sut que les armées étoient en présence et se canonnoient : 
que le quartier général du prince de Bade étoit à Biel ; que le 
maréchal de Villars devoit attaquer par Schwartzhach, et le 
maréchal de Tallard par Liechtenau. 

23 avril. — Le 23, on eut nouvelle que, le 20, les ennemis 
avoient investi Bonn pour en faire le siège. On disoit aussi que 
le prince Eugène étoit enfin revenu en Italie, et qu'il y avoit 
seulement amené deux mille hommes avec lui. 

24 avril. — Le 24, à midi, il arriva un garde du maréchal 
de Villars. par lequel on eut nouvelle que ce général, ayant 
reconnu les postes des ennemis, avoit détaché le marquis de 
Blainville avec vingt-cinq bataillons pour les aller attaquer par 
certain endroit, mais qu'il avoit trouvé la chose impraticable; 
que le quartier général du prince de Bade étoit au milieu de sa 
ligne; que sa droite étoit couverte par la rivière de Slolhofïen. qui 
étoit fort grosse, et sa gauche appuyée à un marais qui régnoit 
jusqu'à la montagne; que tout son front étoit parfaitement bien 
retranché; que le maréchal de Tallard avoit joint le maréchal de 



25-26 avril 1703 69 

Villars, et que leur canon n'étoit qu'à une portée de fusil des 
retranchements. Cette nouvelle causa beaucoup de chagrin, par 
L'impossibilité de. la jonction avec le duc de Bavière qu'elle faisoit 
connoître, et on n'écouta que froidement celle que le comte de 
Pontchartrain apporta le soir, qui lui étoit venue par le fils du 
défunt chevalier Bail, lieutenant de vaisseau. Il rapporta que 
Saint-Paul croisant dans la Manche avec son vaisseau, auquel 
s'étoit jointe une frégate, quelques autres petits vaisseaux de 
guerre et quelques armateurs ostendois, il avoit rencontré un 
convoi de vaisseaux marchands qui alloient en Angleterre, sous 
l'escorte d'un vaisseau de cinquante-deux pièces de canon, 
nommé le Salisbury, qui étoit le meilleur voilier d'Angleterre, de 
deux autres vaisseaux chacun de quarante pièces, et d'un vais- 
seau marchand armé en guerre, qui en porloil trente-deux; 
que d'abord il étoit allé attaquer le gros vaisseau, qu'il Tavoit 
pris, aussi bien que le vaisseau marchand armé en guerre ; que 
les deux vaisseaux de quarante canons avoient fait force de voiles 
pour gagner l'Angleterre; que cependant les armateurs s'étoient 
jetés sur le convoi de vaisseaux marchands; qu'ils en avoient 
pris dix ou douze, que cette prise étoit. fort riche, et qu'elle étoit 
toute dans le port de Dunkerque, quand Bart en étoit parti. 

25 avril. — Le 25 au matin, on apprit que la comtesse de 
Pontchartrain étoit accouchée d'un garçon, et que le maréchal de 
Duras s'étoit trouvé assez mal, et qu'il crachoit le sang. Le soir, 
on eut une très bonne nouvelle, qui fut que le roi de Portugal, 
malgré son conseil et son confesseur, avoit promis authenlique- 
ment qu'il garderoit une exacte neutralité- 1 . 

26 avril. — Le 26, on apprit que le prince d'Harcourt avoit 
accepté la charge de capitaine des gardes du duc de Lorraine, 
ce qui donna matière de discourir aux courtisans, lesquels ne 
doutoient point que ce ne fût un sujet de mortification pour les 
princes de sa maison qui étoient en France 2 . 

1. Dans le même temps, les gazetles de Hollande et les lettres d'Angle- 
terre portoient expressément que leur traité étoit fait avec le" Portugal, et 
qu'il entroit dans leur ligue. [Un traité d'alliance offensive et défensive 
fut signé le 16 mai 1703 entre l'Empereur, la reine d'Angleterre et les 
États-Généraux d'une part, et le roi de Portugal d'autre part. On en trouve 
le texte dans Dumont, tome F/7/, / re partie, p. 1 17 et suiv. — E. Pontal-] 

2. Le comte d'Armagnac et le comte de Marsan principalement, qui ne 
purent se tenir de fronder contre le prince d'Harcourt. 



70 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

On disoit aussi que le comte «le Vernie ' avoit acheté du maré- 
chal de V i 1 lais la charge de commissaire général de la cavalerie 
cenl quatre-vingl mille livres, et ou murmuroit que le due de 
Bourgogne pourroil bien aller en Allemagne, el \ faire le siège 
de Brisach. 

Le soir, le roi el la reine d'Angleterre vinrent à Marly, où ils 
soupèrenl avec le Roi; ce fui la première luis que le jeune roi 
d'Angleterre mangea avec Sa .Majesté; il eut un fauteuil à la 
droite, la reine d'Angleterre un fauteuil au milieu, et le Roi un 
fauteuil à main gauche, suivant ce qui s'étoit pratiqué i\u temps 
du défunt roi Jacques. Pendant que la cour d'Angleterre étoil 
à Marly, le secrétaire d'État de Chamillart envoya un paquet au 
Roi. dans lequel il y avoit des lettres du maréchal de Villars; 
mais il ne put les ouvrir qu'après que le roi et la reine d' Angle- 
terre furent partis, c'est-à-dire entre son souper et son coucher. 
Il le lit en présence de Monseigneur, qui sortit un moment après 
de son cabinet, et dans l'instant le marquis de Torcy arriva, et le 
Roi lit aussitôt rappeler Monseigneur, et quelque temps après le 
duc de Bourgogne; ce qui lit croire qu'il y avoit quelque autre 
importante nouvelle que celles que pouvoit avoir mandées le 
secrétaire d'État de Chamillart. Le Roi. à son coucher, déclara 
que le maréchal de Villars lui mandoit qu'il avoit. remarqué un 
endroit par où il étoit plus facile d'aller aux ennemis que par les 
autres; qu'il alloit faire attaquer ce poste par vingt-cinq batail- 
lons; qu'il espéroit de là découvrir plus à clair la situation du 
grand retranchement des ennemis, et que, vingt-quatre heures 
après le départ de son courrier, il en feroit repartir un autre pour 
donner ;i\i> à Sa Majesté (lu succès de l'action. 

27 avril. — Le 27, on dit au Roi que le grand prieur de 
Hautefeuille étoit à l'extrémité; qu'il avoit envoyé chercher les 
principaux de son ordre, auxquels il avoil remis deux cent mille 
livres d'argent comptant, sa vaisselle d'argent, ses meubles et 
ses tableaux, et que, de quarante mille livres qu'il avoit fait porter 
chez un notaire pour achever de payer la charge que son neveu 

1. Gentilhomme piémontois,'qui, dans les guerres précédentes, avoit 
quitté le service du duc de Savoie par des raisons indispensables, et qui 
avoit raison de se plaindre de n'avoir pas été fait brigadier aux dernières 
promotions. La charge qu'il achetoit le faisoit de droit commandant de la 
cavalerie après le colonel et le mestre de camp général, et, par conséquent, 
le mettoit au-dessus de tous les brigadiers. 



28-30 avril 1703 71 

avoit achetée \ il en avoit envoyé retirer seize mille livres pour les 
donner aux pauvres; le Roi témoigna le regretter, et fit l'éloge 
de sa valeur. On sut, le soir, que la comtesse de Brionne étoit 
extrêmement malade à Versailles -. 

28 avril. — Le 28, on assuroit que les ennemis avoient levé 
le siège de Bonn; mais il y avoit des gens qui assuraient qu'ils 
avoient seulement éloigné leurs quartiers pour être plus à leur 
'aise, et qu'ils reviendroient au premier jour. 

Le même jour, il arriva un courrier du maréchal de Villars, 
par lequel il mandoit au Roi qu'il avoit attaqué nu petit poste 
qui étoit devant le retranchement des ennemis, et qu'il l'avoit 
emporté sans peine; mais qu'entre ce poste et le retranchement, 
il avoit trouvé une si grande quantité d'eau retenue par des 
écluses qui étoient sous le feu des ennemis, qu'il avoit jugé 
l'entreprise d'attaquer leur retranchement impraticable, et qu'il 
marchoit pour essayer de passer parle val de Saint-Lierre. 

Ce soir-là, le Roi revint de Marly s'établir à Versailles. 

29 avril. — Le 29, le bruit couroit que le maréchal de Villars 
avoit passé les gorges des montagnes avec vingt bataillons et 
trente escadrons seulement, le duc de Bavière n'en demandant 
pas davantage; que ce prince venoit au-devant de lui pour lui 
faciliter les passages; qu'il lui avoit mandé de ne s'embarrasser 
de rien, et qu'il trouverait au delà des défilés toutes les choses 
nécessaires en grande abondance, et que le maréchal de Tallard 
avoit repassé le Rhin; mais, dans la suite, on connut que tout cela 
étoit également faux. 

On disoit aussi que l'on avoit fait un gros détachement de 
l'armée de Flandre pour l'Allemagne ; on croyoit que les Hol- 
landois en avoient fait autant de leur côté, et on assuroit qu'il \ 
avoit une grande division entre les généraux des ennemis, ce qui 
pouvoit être véritable, à cause des intérêts opposés de l'Angle- 
terre, de la Hollande et de l'Empereur, qu'il étoit très difficile 
de concilier, quoiqu'ils fussent tous confédérés. 

30 avril. — Le 30, le Roi se fit saigner par précaution, et l'on 
apprit que Ja reine Anne continuoit à presser sans relâche les 

1. La charge de mestre de camp général des dragons. 

2. De son mal ordinaire, qui étoit que la gorge lui enfloit, et qu'elle étoil 
plusieurs jours sans pouvoir rien prendre; elle en avoit déjà été à la mort 
diverses fois. 



72 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOl'RCHES 

Hollandois d'attaquer une place qui fût à sa bienséance, leur 
reprochanl que jusqu'alors ils n'avoient songé qu'à attaquer des 
places qui leur convenoient, et les menaçant de retirer ses troupes, 
s'ils ne la contentoient sur ce point. Et cependant l'Empereur 
cnvoyoil courriers sur courriers au comte de Sintzendorf et à 
Pévêque de Raab, qui étoient à Cologne, pour presser les Hol- 
landois d'envoyer incessamment du secours au prince de Bade, 
et on disoil qu'il leur étoit arrivé huit courriers eu un jour. 

MAI 1703 

1 er mai. — Le premier de mai, on sut que l'on avoit fait un 
détachement de cent gardes du corps gour venir servir auprès du 
duc <le Bourgogne, ce qui lit encore renouveler les bruits qui 
avoienl couru que ce prince n'iroil pas commander en Flandre. 
On eul aussi nom elle que l'Empereur se portoit fort bien, malgré 
les bruits qui avoienl couru qu'il s'étoit fait tailler et qu'il en 
étoit 1 ■! deux jours après. 

Ce jour-là. le Roi donna au marquis Dauvet l , enseigne de 
gendarmerie, l'agrément de la compagnie des chevau-légers de 
Monseigneur, et à Bruslart 2 , capitaine de cavalerie, celui de 
traiter do la compagnie de gendarmes de Bercy avec le marquis 
de Champrond, son beau-frère. 

Le même jour, il arriva un courrier du maréchal de Villars, 
par lequel on apprit que ce général passoit par la vallée *\c la 
Kintzig; (pie le marquis de Blainville, qui marchoit à l'avant- 
garde, avoil emporté le premier fort, où il y avoit cent quatre- 
vingts hommes, et qu'il en avoit encore trois autres à prendre. 

2 mai. — Le 2, les députés i\cs Étals de Bretagne, présentés 
par le comte i\r Toulouse, leur gouverneur, vinrent compli- 
menter le Boi. et l'évêque de Nantes :1 porta la parole avec succès. 

3 mai. — Le 3, on sut que Hoiiel \ capitaine au régiment 

1. De même maison que le marquis Desmaretz, grand fauconnier de 
France. 

1. Fils du défunt premier président du parlement de Dijon; sa mère 
avoit épousé en secondes noces le duc de Choisenl. 

:j. Frère du marquis de Beauvau, qui étoil un très lion évêque. 

4. Son père avoil gagné son bien à la .Martinique; on disoit cependant 
qu'il étoit gentilhomme, et d'ailleurs fort honnête garçon. 



4 MAI 1703 73 

des gardes, épousoit Mlle de Langeay \ et qu'en faveur du 
mariage, le Roi lui augmentoit sa pension de cinq cents écus jus- 
qu'à trois mille livres. 

4 mai. — Le 4, ou apprit la mort du grand prieur de Haute- 
feuille, et on croyoit que le bailli de Noailles lui succéderoil dans 
l'ambassade de son ordre auprès du Roi. Ou sut aussi que le Roi 
avoil écrit au grand maître, pour obtenir de lui, en faveur du 
cbevalier de laRocbe-Guyon 2 , la belle commanderie de Pézcnas, 
qui vaquoit par la mort du grand prieur de Haulefeuillc, et que 
le Roi ayant cboisi le commandeur de Lusignan 3 pour son agenl 
auprès du grand maître à la place du chevalier d'Escrainville, qui 
étoit mort, cette préférence avoit obligé ce commandeur à quitter 
la charge de secrétaire d'Etat du grand maître. 

On sut, ce jour-là, que le Roi n'avoit pas déclaré tout ce qu'il 
avoit appris par le dernier courrier du maréchal de Villars, parce 
qu'il n'avoit pas pris garde que, dans son paquet, il y avoit un 
billet du marquis de Blainville qu'il écrivoil à ce maréchal, lequel 
avoit jugé à propos de l'envoyer au Roi en original. Ce billet 
portoit qu'il avoit pris facilement Eusembacb, où il y avoit cent 
cinquante hommes, qui avoient tous pris parti dans ses troupes, 
et particulièrement dans le régiment Royal-artillerie, parce qu'ils 
étoient de cette profession ; que Riberach avoit été pris avec 
résistance, et que les cent hommes qui étoient dedans avoient 
été passés au lil de l'épée; qu'on avoit encore pris Hasslach, 
qui ne s'étoit que mal défendu par cent cinquante hommes qui 
étoient dedans, lesquels avoient été faits prisonniers de guerre, 
et qu'il restoit encore à prendre Wolfach, qui étoit à l'extrémité 
de la gorge. Cependant le duc du Maine avoit reçu des lettres 
qui portoient que le duc de Ravière étoit à Rotbv eil, à quatre 
lieues de Wolfach, prêt à se joindre, dès que l'armée du maré- 
chal de Villars auroit débouché, et on disoit que les ennemis 
avoient recommencé le siège de Ronn, ayant cent vingt pièces 

1. Fille du marquis de Langeay, huguenot qui s'étoit retiré en Hollande: 
elle étoit très jolie, et avoit été fille d'honneur de la duchesse de Guise. 

2. Fils du duc de la Roche-Guy on, qui étoit fils du duc de la Rochefou- 
cauld et son survivancier des charges de grand maitre de la garde-rohe 
du Roi et de grand veneur. 

3. Frère du marquis de Lusignan. autrefois sous-lieutenant des gen- 
darmes écossois, et depuis envoyé extraordinaire du Roi au jué's de l'Em- 
pereur. 



74 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

de batterie, cent vingt gros mortiers et quatre-vingts petits. 
Ce l'ut encore lé même jour que du Croys, aide-major de la 
marine, apporta la nouvelle de l'arrivée de du Casse à la Rochelle 
avec deux vaisseaux, le troisième qu'il avoit, et qui s'appeloit le 
Bon, ayant échoué auprès de la Havane. Ce n'étoit pas une perte 
considérable, car on avoit sauvé tout ee qui étoit dedans, et tout 
étoil heureusement arrivé au port, y compris ee qu avoit apporté 
sur sou bord le chevalier de Roucj l , qui étoil arrivé quelques jours 
auparavant. On comptoii que, de la charge de ces vaisseaux, il 
en reviendroit au Roi un million huit cent mille livres, que le roi 
d'Espagne lui avoit donnés pour les frais de l'armement, et envi- 
ron trois millions pour les négociants françois et espagnols, qui 
dévoient être employés pour le stable établissement de Yasiente -. 
On su! aussi que le comte de Méan, grand doyen de Liège, qui, 
six mois auparavant, avoit été conduit par un exempt de la prévôté 
de l'hôtel à Avignon, avoit été reconduit à Nanmr par le même 
exempl et par un officier du Pape 3 , pour y être échangé comme 
prisonnier de guerre, et qu'on l'y avoit laissé à la garde de cet ofli- 
cier de S;i Sainteté, el sous sa parole et celle de l'évêque deNamur, 
parce que le cartel n'étoit pas encore réglé avec les Hollandois 4 . 

5 mai. — Le 5, on disoîl qu'on avoit pris à Brest quatre 
matelots françois venant de Dunkerque, qu'on aecusoit d'avoir 
encloué six pièces de canon sur le Camaret 5 , dont il y en avoit 
quatre qui étoient entièrement hors d'état de pouvoir servir. 

6 mai. — Le 0. le comte de Villars arriva à Versailles, sur 
les deux heures après midi, apportant, de la part du maréchal, 
son frère, une très importante nom elle; le secrétaire d'État de 
Chamillart l'amena ù la porte du cabinet du Roi, qui alloit tenir 



1. Troisième fils du comte de Roye. 

2. C'est-à-dire l'achat et le commerce des nègres. 

:>. Connut; on avoit remis le comte de .Méan entre les mains du Pape à 
Avignon, il étoit raisonnable que ce fût un officier de Sa Sainteté qui eu 
eut l,i conduite, et qui donnât l'ordre en apparence; mais, en effet, c'étoit 
l'officier de la prévôté de l'hôtel qui faisoit tout. 

i. 11 étoit surprenani que les Hollandois Tissent encore des difficultés 
-m ee cartel, principalement au sujet de .Méan, qu'ils avoient eux-mêmes 
soutenu devoir être traité en prisonnier de guerre, quoique, dans le fond, 
il fût un véritable rebelle à son souverain, l'électeur de Cologne, comme 
évêque et prince de Liège. 

'. C'esl une roche proche de Brest, où, pendant la dernière guerre, les 
Anglois avoient fait une descente. 



6 mai 1703 75 

conseil, et où le duc de Bourgogne le fit entrer. 11 apprit au Roi 
que, le % il avoil quitté le maréchal son frère à Hornberg; que 
l'armée, engagée dans les gorges, après avoir pris les trois forls 
dont il a été parlé ci-devant, avoit continué sa route par Wol- 
fach, qui n avoit point fait de résistance; qu'en chemin elle 
avoit trouvé divers postes, où six cents hommes auroient pu 
arrêter l'armée pendant trois semaines, mais que les ennemis 
avoient négligé d'occuper; que le marquis de Blainville, s'étanl 
avancé vers Hornberg, avoit, sans s'arrêter, fait filer la tête de 
ses troupes vers les montagnes; et que, dans le même moment, 
il avoit fait semblant de vouloir attaquer la place et un corps de 
quatre mille hommes, dont une partie étoit dedans, et l'autre en 
dehors des remparts; mais que les ennemis, craignant d'être 
enveloppés, s'étoient dissipés. de toutes parts pour chercher leur 
salut dans les montagnes, et qu'il y en avoit seulement eu cinq 
cents qui, en s'enfuyant, ôtoient tomhés sur la brigade du régi- 
ment Dauphin, qui les avoit tous tués ou faits prisonniers; que 
le marquis de Blainville s'étoit rendu maître du poste et des hau- 
teurs; en sorte que, le 2, il devoit y avoir une partie de l'avant- 
garde auprès d'Ettlingen, qui est à l'entrée de la plaine; qu'on 
n' avoit perdu dans cette expédition que trois lieutenants d'infan- 
terie, et qu'on n'y avoit eu que trente ou quarante soldats tués 
ou blessés; que le marquis de Chamarande, colonel du régiment, 
de la Beine, y avoit reçu une contusion qui n'étoit pas dange- 
reuse, mais que son père avoit eu tout son équipage brûlé. Le 
comte de Villars avoit passé toute la gorge à la faveur des postes 
que le maréchal y avoit laissés, et le maréchal de Tallard l'avoit 
reçu à Offenbourg, à la sortie des montagnes, d'où il l'avoit fait 
passer à Strasbourg avec une bonne escorte. 

Il couroit alors un grand bruit d'une entreprise qu'on vouloit 
faire en Flandre, qu'on croyoit que les années des deux maré- 
chaux de Villcroy et de Boufflers s'assembleroieul sous Namur 
et sous Diest; qu'il y avoit une furieuse quantité de canons et de 
toutes sortes de munitions embarqués sur la Meuse, et qu'on 
croyoit qu'on vouloit attaquer Liège; mais qu'on disoit que les 
ennemis, en ayant ruiné la Chartreuse, en avoient aussi miné 
toute la citadelle, dans le dessein de la faire sauter, dès qu'ils 
verroient les années des Couronnes s'en approcher, et de se 
retirer à Maëstricht. On s'imaginoit aussi qu'après cela on pour- 



76 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

roil aller l'aire le siège «le Juliers, pendant que les ennemis atta- 
queroienl Bonn, afin de profiter au moins (l'une place, si l'on en 
perdoit une autre. 

7 mai. — Le 7, on disoit que sepl cents chariots de munitions. 
que le marquis du Chàtelel escortoit avec mille cinq cents hom- 
me-, dévoient avoir joint le maréchal de Villars, et qu'il devoit 
avoir relevé tous les postes qu'il avoil établis dans la gorge de 
la Kintzig, aussitôt que ce convoi auroit été arrivé à son armée. 

8 mai. — Le 8, on sul que le voyage que le Roi devoil faire 
à .Mail> pour dix jouis, étoil rompu, parce que la duchesse de 
Bourgogne s'étoit blessée, étant grosse de cinq semaines. 

On eut nouvelle, ce jour-là. que Planque, brigadier d'infanterie. 
ayanl eu avis qu'une troupe de huit cents fanatiques devoitvenir 
piller un village considérable de catholiques, il y avoit marché et 
avoil chargé les fanatiques, dont il > en avoit eu plus de quatre 
cents de lues sur la place, sans compter les blessés, mais qu'il y 
avoil perdu seize officiers. On ajoutoit qu'on avoil enlevé plusieurs 
particuliers, qui, faisant semblant d'être catholiques, se levoient 
les nuits, alloienl brûler des églises, et puis se trouvoient le 
matin dans leurs lits, quand on faisoil l'appel dans leur village '. 
lesquels on assuroit qu'on enverroit aux galères avec justice. 

Il arriva, ce jour-là, un capitaine des gardes du prince de Vau- 
demont % apportant au Roi des lettres d'actions de grâces de la 
part de ce prince, pour le magnifique présent que Sa Majesté 
lui avoil l'ail de son portrait enrichi de diamants, et d'une épée 
toute pareille. 

On sut, le même jour, que le grand prévôt avoit encore eu une 
attaque de lièvre tierce, et l'ambassadeur d'Espagne présenta au 
lioi le jeune marquis de los Balbaces , qui prit en même temps 
congé de Sa Majesté pour se rendre à Milan, où il devoit séjourner 
quelque temps, jusqu'à ce qu'il passai à Rome, pour y prendre la 
qualité d'ambassadeur de Sa .Majesté Catholique auprès du Pape. 

1. on avoit la précaution de faire dans tous les villages, tous les matins, 
l'appel ri i,i revue de tous les habitants, pour connoître ceux qui manque- 
roient, et discerner parla les véritables catholiques d'avec les fanatiques. 

2. C'étoil un gentilhomme espagnol, né pourtant en Amérique. 

3. Fils de l'ancien marquis de Los Balbaces, ambassadeur d'Espagne, qui 

étoit venu en France pour le mariage de d'Orléans avec le défunt roi 

d'Espagne, Charles II. [Charles 11 avait épousé Louise d'Orléans, fille de 
Monsieur, frère de Louis XIV. — E. VniiluL\ 



9 mai 4703 77 

Le même malin, le nouvel ambassadeur de Venise, Ticpolo, 
eut une longue audience du Roi dans son cabinet, peut-être 
parce qu'il avoit découvert que le duc de Vendôme avoit la carte 
blanche pour traiter la république comme il le jugeroit à propos. 
On sut encore que le prince de Bozzolo étant mort, le duc de 
Mantoue en héritoit cent mille écus de rente : 

9 mai. — Le 0, la duchesse de Bourgogne accoucha d'un 
foetus, et on sut le détail de l'affaire des fanatiques par la relation 
qui en avoit été envoyée au marquis de la Vrillière, laquelle étoit 
en ces termes : 

« Le maréchal de Montrevel, étant à Alais, eut avis qu'une 
bande de onze cents fanatiques, qui avoient dessein de surprendre 
cette ville par le moyen des intelligences qu'ils y avoient, en 
étoient à demi-lieue dans une certaine maison. En même temps, 
il y fit marcher Planque, brigadier d'infanterie, et Tarnaud, 
mestre de camp de cavalerie, avec six cents hommes. Il trouva 
une garde avancée qu'il poussa, et qui se retira dans la maison, 
dont les portes furent en même temps fermées et barricadées; il 
lit investir la maison et la cour, qui étoit entourée d'une assez 
bonne muraille. D'ailleurs il y avoit une espèce de tour, que les 
fanatiques défendirent longtemps. On enfonça une porte, et on 
lit une brèche à la muraille; on entra par ces deux endroits tout 
à la fois, et on passa au fil de l'épée trois cents hommes qui y 
étoient, lesquels étoient l'élite de tous ces révoltés, dont on n'en 
réserva que quatre pour essayer de tirer d'eux quelque lumière, 
et qu'on lit pendre quelque temps après. Ensuite Planque pour- 
suivit le reste de la troupe, qui s'étoit tenue à portée de voir ce 
qui se passeroit dans la maison, sans oser s'en approeber, et 
cette troupe se dissipa dans les montagnes, mais il en tomba plus 
de cent entre les mains des dragons qui battoient la campagne, 
et qui les tuèrent tous; au reste, on perdit en cette occasion trois 
capitaines et six officiers subalternes françois, outre sept offi- 
ciers irlandois,- deux sergents et vingt soldats. » 

Le même jour, on parloif fort d'une ordonnance que les évo- 
ques d'Apt ' et de Clermont 2 avoient donnée pour la publication 

1. C'étoit un gentilhomme de Provence, nommé [Joseph-Ignace de 

Foresta, évêque d'Apt de 109o à 1722. — E. PontaL] 

2. Il s'appeloit en son nom Bochart de Saron, et étoit d'une famille de 
robe de Paris. 



78 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

du bref du Pape contre les quarante docteurs, dans laquelle ils 
avoienl mêlé quelque chose qui alloit contre les libertés de 
l'Église gallicane, ce qui avojl offensé le Parlement, qui en avoil 
porté ses plaintes au Roi. 

Il arriva, ce jour-là, un courrier de Flandre, qui apporta la nou- 
velle que l'année s'assembloil entre Louvain et Namur. On ap- 
prit aussi que, le 4, le siège de Bonn u* étoit pas commencé, mais 
que les ennemis attaquoient vivement le fort de Bourgogne \ 
qui étoit de l'autre côté du Rhin, couvrant la tête du pont. Il 
arriva aussi un courrier d'Italie, mais qui n'apportoit que des 
projets prêts à exécuter. 

Il en arriva encore un du duc de Bavière, qui assuroit qu'il 
venoit à Villingen joindre le maréchal de Villars avec neuf mille 
hommes, après avoir barré dans ses États contre les ennemis 
qui pouvoient venir du côté de Passau; qu'il n'étoit éloigné de 
l'armée françeise que de quinze lieues, et qu'il cirvoyoit devant 
lui le comte Maffei, avec quatre mille hommes et un grand 
convoi de toutes sortes île munitions. On assuroit aussi que le 
maréchal de Villars avoil pris Villingen, et qu'il avoit mis sa cava- 
lerie dans les quartiers de rafraîchissement. 

Les lettres de Flandre portoient que, dès le 7, l'armée des 
Couronnes devoit aller cantonner autour de Tirlemont, et que 
tout le monde \ croyoit le siège de Liège [prochain], et que 
Marlborough étoit campé, ayant sa droite au Demert et sa gauche 
à Munster-Bilsen. 

10 mai. — Le 10, le- lettres d'Italie portoient que le duc de 
Vendôme devoit, le 10 ou le H, se mettre en action avec quatre- 
vingt-six bataillons et quatre-vingt-treize escadrons françois, 
six bataillons et onze escadrons espagnols, ayant laissé le reste 
de son armée, avec si\ bataillons et douze escadrons du duc de 
Savoie, pour le blocus de Bercelle. On espéroit de grands pro- 
grès de ce côté-là, parce que toutes les troupes qui marchoient 
étoienl complètes e1 choisies, et les Vénitiens Irembloient, jugeant 
bien qu'on ne vouloil plus être leur dupe. 

On sut aussi que Mlle de Langeay, étant sur le point d'épouser 
Hoiiel, s'étoit éclipsée et retirée dans un couvent pour des rai- 



1. C'étoit un fort qu'on avoit construit depuis peu au delà du Rhin, vis. 
à-vis de Bonn, auquel on avoit donné ce nom. 



11 MAI 1703 79 

sons particulières; mais depuis elle se rapprocha, et le mariage 
se fît. 

Ce jour-là, le roi et la reine d'Angleterre vinrent rendre visite 
à la duchesse de Bourgogne, où le Roi les reçut, et s'enferma 
quelque temps avec la reine dans le cabinet. 

11 mai. — Le 11, on apprit que, depuis la prise de Villingen ', 
la jonction du comte de Malïci avec les quatre mille hommes e1 
son convoi et celle des sept cents chariots qui ctoient sous la con- 
duite du marquis du Chàtelet, le maréchal de Villars avoit fait 
relever tous les postes qui étoient dans la gorge de la Kintzig, et 
qu'ainsi il avoit renoncé à toute communication avec l'Alsace, 
hormis au commerce de lettres par la Suisse, par où le comte 
de Villars s'en retournoit. On disoit encore que le maréchal de 
Villars étoit campé près de Rothwcil, et que le duc de Bavière 
s'approchoit de lui par Pfullendorf et par Fring, qui sont sur 
le Danube, à dix lieues de Tuttlingen, où le maréchal marchoit. 
Les mêmes lettres portoient encore que le maréchal de Tallard 
devoit recevoir dans peu un renfort de dix-huit bataillons et de 
cinq régiments de cavalerie, qui marchaient sous les ordres de 
Saint-Laurent, maréchal de camp, et qu'on ne doutoit pas qu'au 
mois de juin on ne grossît beaucoup son armée. Mais ou dise-il 
en même temps (pie le duc de Bourgogne ne partiroit que le 
dernier de mai par la route de Dijon et de Besancon, et qu'il 
iroit jusqu'à Belfort, où sa maison s'achemineroit par la route de 
Langres. On ajoutoit que trois princes d'Allemagne [\<^ plus 
échauffés contre les Couronnes avoient envoyé demander l'amitié 
du duc de Bavière, et qu'on parloit d'un accommodement, mais 
qu'on ne l'accorderoit qu'à des conditions très avantageuses. 

On assuroit cependant, par la voie de Luxembourg, que les 
ennemis ne faisoient plus le siège de Bonn; qu'ils faisoient courir 
|e bruit qu'ils ne l'avoient différé que de dix jours, c'est-à-dire 
jusqu'au 18 de ce mois-là, mais qu'on étoit bien informé que les 
mouvements du maréchal de Villars les avoient jetés dans de 
terribles embarras; que le prince de Bade leur mandoit qu'il 
étoit perdu ; qu'à la vérité, ils prendroient Bonn, mais qu'en même 



1. Laquelle prise n'étoit pas véritable, non plus que la jonction du 
comte MalTei, mais le Roi avoit dit lui-même que Villingen étoit pris, et 
cela sur les avis qu'il en avoit eus. 



80 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

temps l'Empire étant abîmé, toute? les forces des Couronnes 
et du duc de Bavière retomberoienl sur la Hollande et la détrui- 
roient entièrement; el que, sur cette remontrance, ils avoïent 
pris la résolution de lui envoyer un secours de quinze ou vingt 
mille hommes. 

D'un autre côté, le maréchal de Villeroy assembloit son armée 
avec grand bruit, l'infanterie sous Louvain, la cavalerie sous 
Namur, el on voyoil marcher de toutes part- des troupes, des 
caissons el de l'artillerie, el tout se préparoil pour mettre en 
campagne. 

On sut alors que le Roi avoit envoyé le comte d'Artagnan 
servir de lieutenant général dans cette année, l'y jugeant plus 
nécessaire qu'auprès de la personne du duc de Bourgogne. On 
assuroit, d'ailleurs, qu'on cachoit au peuple de Hollande le pas- 
sage du maréchal de Villars. mais cela ne pouvoit se dissimuler 
longtemps, el cependant l'électeur de Brandebourg n'osoit en- 
voyer des troupes à l'Empereur, de peur de dégarnir les Etats 
qu'il avoit le long du Rhin. 

D'un autre côté, le roi de Suède vouloit agir et se plaignoit de 
la lenteur des Polonois de son parti, et on avoit nouvelle qu'il 
avoit évité un effroyable danger, tant par une chute de cheval, 
que parce qu'un jeune Polonois qui le suivoit de trop près, et qui 
o'avoit pu retenir son cheval, lui avoit passé sur le corps sans le 
blesser. 

On ajoutoit que le Grand Seigneur faisoit la guerre aux Mosco- 
\ite-. et qu'il assiégeoit Azof. dans les bouches du Tanaïs; ce 
qui ne laissoit pas de faire une diversion et d'aider le roi de 
Suède. 

On sut encore qu'on avoit publié à Paris un arrêt du Parle- 
ment du !». qui recevoit le procureur général du Roi appelant 
comme d'abus du mandement de l'évêque de Glermont donné 
le i:; d'avril dernier, qui faisoit défense de l'exécuter, et défen- 
doit en même temps de recevoir, faire lire, publier et exécuter 
aucuns brefs, huiles et constitutions du Pape sans que le Roi eût 
ordonné la publication de ces brefs par des lettre- patentes véri- 
fiées en la cour. Dans cet arrêt étoit insère le plaidoyer de l'avocat 
général Joly de Fleury, dans lequel il avoit dit que les gens du 
B.oi étoient bien éloignés de blâmer la conduite des prélats qui 
vouloient étouffer dans leur naissance ces libelles téméraires. 



12 mai 1703 81 

qui tendoient à renouveler des contestations que la sagesse du 
Roi avoit si sagement et si heureusement terminées; qu'étant 
juges de la doctrine, dépositaires de l'autorité de l'Église, ils ne 
pouvoient avoir trop d'attention ni de vigilance pour réprimer 
les efforts de ces esprits inquiets, qui vouloient agiter des ques- 
tions dangereuses sur une condamnation justement prononcée, 
rompant ainsi le silence dans le temps où ils protesloient de le 
garder, et troublant la paix de l'Église, sous prétexte de raffermir. 
Ainsi le Parlement, n'avoit donné cet arrêt que pour la conser- 
vation des libertés de l'Eglise gallicane, qui consistent à ne point 
recevoir ces sortes de brefs sans qu'ils soient acceptés, et que 
la publication en soit ordonnée par des lettres patentes. Aussi 
le Parlement, dans cet arrêt, marquoit qu'ayant eu l'évêque de 
Clermont pour un de ses membres, il étoit bien fâché d'avoir à 
prononcer cet arrêt contre un de ses enfants, mais que retendue 
de la sollicitude pastorale et l'application que l'évoque de Cler- 
mont avoit depuis longtemps pour la conduite de son diocèse, 
avoit apparemment fait qu'il ne s'étoit pas souvenu en faisant 
son mandement des maximes anciennes du Parlement, qu'il avoit 
si bien sucs autrefois. Les agents généraux du clergé ne man- 
quèrent pas d'envoyer en diligence des copies de cet arrêt à tous 
les évoques. 

12 mai. — Le 12 au soir, le secrétaire d'État de Cbamillart 
se releva de son lit, pour venir dire au Roi que, le 9, le maréchal 
de Villeroy, étant parti avant le jour du camp de Rarcbovcn, avoit 
fait une marche forcée vers Tongres, et avoit détaché devant lui 
le duc de Rerwick pour attaquer cette place, dans laquelle il pré- 
tendoit envelopper quatre ou cinq mille hommes; mais qu'en 
ayant eu avis, ils s'étoient retirés précipitamment à Maéslricht; 
qu'il les avoit fait poursuivre, qu'on avoit poussé jusque sur les 
hauteurs de Maëslricht, qu'on avoit pris quelques traîneurs et 
quelques équipages, et qu'on avoit eu le temps de voir de là la 
contenance de la garnison hollandoise, qui avoit paru dans un 
grand mouvement; que, le 10, sur les cinq heures du soir, on 
avoit attaqué Tongres, dans lequel deux bataillons s'étoient 
rejetés, n'ayant pas eu le temps de se retirer, et ayant trouvé 
dans leur marche le comte de Pracomtal qui marchoit à la tête 
de l'avant-garde. On commença à faire tirer cinq pièces de canon 
contre la place, dans laquelle il n'y avoit qu'une méchante pièce 

vin. — 6 



82 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

de fer, mais elles ne firent pas grand effet. On fut donc obligé 
d'ouvrir la tranchée, et on iîl en même temps sommer plusieurs 
fois les assiégés de se rendre, mais ils refusèrent toujours opi- 
niâtrement. Enfin comme, le lendemain, à la pointe du jour, on 
se préparoil à les emporter l'épée à la main, ils eurent peur, et 
ayanl battu la chamade, ils demandèrent à capituler, et on leur 
refusa la capitulation, de sorte qu'ils furent obligés de se rendre 
;'i discrétion. On trouva dans la ville un bataillon hollandois de 
cinq cents hommes, un bataillon allemand de quatre cent quatre- 
vingts, quarante et un officiers, quantité d'équipages, et entre 
autres celui du prince de Wurtemberg, qui n'étoit sorti de Ton- 
gres que le matin : il envoya le répéter, aussi bien que ses domes- 
tiques, mais on lui répondit que son équipage, dans lequel il y 
avoil de beaux chevaux de carrosse, et tous les autres avoient 
été vendus au profit dr> soldats, et qu'à l'égard de ses domes- 
tiques, on les lui renverroit. On trouva dans Tongres assez consi- 
dérablement de munitions, et on y disoit que les ennemis avoient 
retiré de Liège beaucoup de troupes pour les jeter dans Maés- 
tricht, et que Liège étoit alors assez mal gardé, ce qui faisoit 
souhaiter de rendre aux ennemis ce qu'ils avoient fait à la fin 
de la dernière campagne, mais on ne savoit pas encore ce qu'en- 
treprendroit le maréchal de Villeroy. 

13 mai. — Le 13, on disoit. que le maréchal de Villeroy en 
avoit usé très honnêtement avec le prince de Wurtemberg, lui 
ayant renvoyé son équipage; qu'il faisoit raser Tongres; qu'il 
pouvoit aisément prendre Liège, les ennemis ayant ruiné la Char- 
treuse, et n'y ayant que trois méchants bataillons dans la cita- 
delle: et qu'on avoit su qu'il n'y avoit que mille cinq cents 
hommes dans Maëstricht, quand on s'en étoit approché. On disoit 
encore que le comte d'Hostcl ' mandoit que les ennemis bat- 
loient le fort de Bourgogne avec soixante-deux pièces de canon, 
ayanl résolu de prendre ce poste et de rompre le pont de Bonn, 
mais que, pour la place, ils n'osoient s'y attacher. 

Le soir, sur les six heures, il arriva un aide de camp du maré- 
chal de Villars, qui rapporta que, le 8, ce général étoit campé à 
Donaueschingen, à la source du Danube; que, le 6, il avoit envoyé 
six cents chevaux à la découverte jusqu'à Duttelein; qu'ils y 

i. Gouverneur de Luxembourg pour le roi d'Espagne. 



14 MAI 1703 83 

avoient rencontré quatre cents chevaux des troupes du duc de 
Bavière, commandés par Montigny-Languel *, qui étoient venus 
avec eux au qui-vive; que. s'étant reconnus, la joie avoit été 
extrême dans les deux partis, qui avoient si longtemps fait la 
débauche ensemble, que leurs armées les avoient crus perdus ; 
que le comte Matïei n'en étoit qu'à quatre lieues avec quatre à 
cinq mille hommes; que Son Altesse Électorale en étoit à dix- 
huit ou vingt lieues, observant le comte de Styrum, qui étoit 
passé en Bohème pour se joindre au baron de Schlick; que Son 
Altesse Électorale devoit, le 9, faire dix lieues, et le maréchal de 
Villars autant pour s'aboucher; qu'ils étoient convenus par let- 
tres qu'ils laisseroient reposer leur cavalerie, et qu'ensuite ils 
agiroient puissamment. L'aide de camp ajoutoit qu'étant venu jus- 
qu'à Schaffhouse avec cinq cents chevaux d'escorte, il n 1 avoit pas 
trouvé dans le pays un seul habitant, tous les lieux, grands et 
petits, étant également abandonnés, mais tous remplis de vivres; 
que l'armée en avoit en abondance; qu'elle avoit laissé Villingen 
à sa gauche, après avoir tiré quelques coups de canon de part 
et d'autre, parce qu'on n'avoit dessein que de faire la jonction; 
que, la voyant faite, on étoit satisfait, et que le comte Matïei 
devoit être venu camper le 8 auprès du maréchal de Villars. 

On sut encore que le Roi avoit donné ordre que la gendar- 
merie marchât le 25, et quelle se rendît à Belfort le 29, pour 
escorter le duc de Bourgogne jusqu'à Strasbourg ; et que le 
prince de Bade avoit fait brûler en Alsace trois villages et une 
commanderic de Tordre de Saint-Louis appartenant à Chamlay, 
par représailles de ce que quelques maraudeurs françois lui en 
avoient brûlé trois, quoique ces maraudeurs eussent été décimés 
et pendus, ce qui avoit donné sujet au Roi de s'en plaindre, et 
de déclarer qu'il ne vouloit plus rien épargner. 

On eut encore nouvelle que la troisième archiduchesse, fille 
de l'Empereur, qui étoit la plus jeune de toutes, étoit morte de 
la petite vérole. 

14 mai. — Le 14, les lettres de Hollande du 10 portaient que, 
le 8, il étoit arrivé deux courriers coup sur coup, l'un aux États- 
Généraux, l'autre au comte de Goez, pour leur donner avis que 



1. Il étoit capitaine dans le régiment royal, et d'ailleurs aide de camp 
du duc de Bavière. 



84 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

les François avant force le passage de la vallée de la Kintzig, 
rien ne pouvoit plus les empêcher de se joindre avec le duc de 
Bavière, et qu'un détachement des troupes de ce prince s'avan- 
çoit vers le Wurtemberg et venoit au-devant d'eux; que cette 
nouvelle si peu attendue avoil jeté tout le inonde en de grandes 
Inquiétudes; que les États et le public paroissoient fort cons- 
ternés, et que l'on convenoit que cette jonction alloit arrêter tous 
les progrès qu'on avoil prétendu faire cette campagne; que Ton 
commençoit à crier contre l'Empereur et son conseil, et que l'on 
rejetoil la faute de cet événement sur ce prince, sans considérer 
que quand on s'étoit attaché à son sort, on ne. savoit pas moins 
qu'alors retendue de ses forces, ses besoins continuels, et le peu 
de fonds qu'il y avoit à faire sur ses amples promesses. D'ail- 
leurs les nouvelles d'Angleterre étoient qu'immédiatement après 
l'arrivée du chancelier Méthuin à Londres, le bruit s'étoit répandu 
qu'il n'y avoit plus lieu d'espérer que le roi de Portugal entrât 
dans la grande alliance, et que c'étoit le sentiment de tous ceux 
qui en étoient le mieux informés: qu'il y avoit encore néanmoins 
des •-('[[> qui s'imaginoient que le traité se feroit, et qu'aussitôt 
que la Hotte destinée pour le détroit paroîtroit devant la rivière 
de Lisbonne avec les. troupes de débarquement, leur présence 
lèveroit toutes les difficultés, et obligeroit les Portugais à con- 
clure ce traité aux conditions dont on étoit déjà convenu avec eux. 
15 mai. — Le 15, le comte de Villars eut une longue audience 
du Roi dans son cabinet, à la fin de laquelle il prit congé de Sa 
Majesté pour aller retrouver son frère le maréchal par la voie 
de Schaffhouse, où il devoit trouver six cents chevaux d'escorte, 
lesquels avoient conduit à l'armée deux mille chariots d'Alsace, 
chargés de vivres et de munitions. On sut en même temps que 
les députés du canton de Schaffhouse étoient revenus chez eux, 
loi I satisfaits du maréchal de Villars qu'ils étoient allés trouver, 
promettant bien d'entretenir la liberté du commerce \ et de 
rejeter toutes les propositions du comte de Trautmansdorf. D'ail- 
leurs on assuroit que le duc de Bavière demandoit de grandes 
sûretés au cercle de Souabe, pour le rétablir promptemenl dans 
sa liberté, et pour y faire revenir tous les habitants ; et que 



\. Parce qu'ils espéroient que tout le commerce se faisant par eux, ils y 
gagnuroient des sommes immenses. 



45 mai 1703 85 

Son Altesse Électorale vouloit être maîtresse des troupes de ce 
cercle; qu'il y avoit de grandes richesses retirées dans Villin- 
gen; qu'on pourroit en faire le siège pour on profiter, et pour 
ne pas laisser une place derrière soi; que le cercle de Fran- 
conie avoit abandonne le comte de Styrum et retiré ses troupes 
pour se défendre de lui-même, on pour tirer une meilleure 
composition du duc de Bavière; que, pendant le repos que 
les troupes prenoient, les négociations étoient \ives, et que 
le due de Bavière vouloit établir ses affaires auparavant que 
d'entrer en action, ce qu'il devoit faire incessamment. Cepen- 
dant on avoit nouvelle que le maréchal de Tallard avoit envoyé 
des partis après les houssards qui étoient venus en trois ou 
quatre troupes piller dans la Basse-Alsace; que le chevalier 
du Bozel *, passant en Flandre escorté de deux escadrons du 
régiment de Vienne, en ayant eu avis, et sachant le chemin 
que tenoient les houssards pour emmener leur butin, les étpit 
allé chercher, les avoit attaqués brusquement, et les avoit 
poussés dans un lieu où il avoit mis six compagnies du régiment 
de Surheck en embuscade; qu'ils y avoient donné, et qu'ils y 
avoient été bien battus; qu'il en étoit demeuré un grand nombre 
sur la place, qu'on en avoit fait plusieurs prisonniers, entre les- 
quels se trouvaient quelques officiers blessés; que le reste avoit 
été mis en fuite, et que le chevalier du Bozel avoit ramené tout 
le butin à Saverne. Cette action lit plaisir au Boi, qui la loua 
hautement. 

Sa Majesté avoit des assurances de plusieurs endroits que Bonn 
n'étoit point encore assiégé; que, le 0, la tranchée n'étoil pas 
encore ouverte, et l'incertitude des ennemis donnoit de grandes 
espérances pour le succès de cette campagne. Elle attemloit à tous 
moments des nouvelles favorables du côté de Flandre, le maré- 
chal de Villeroy s'étant saisi des postes qui pouvoient lui faciliter 
la prise de Liège, dont la seule citadelle étoit en état de défense, 
dans laquelle il n'y avoit que trois mauvais bataillons, ou cinq 
tout au plus. On savoit d'ailleurs qu'il s'en étoit trouvé trois dans 
Tongres, faisant mille quatre cents hommes effectifs avec cin- 
quante officiers, peu de munitions de guerre, mais une assez 
grande quantité de munitions de bouche. Du côté d'Italie, il n'y 

1. Maréchal de camp. 



86 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

avoil encore rien de nouveau, quoiqu'on en dît des choses mer- 
veilleuses, que les gens sages croyoient toutes apocryphes. 

Ce jour-là, le nonce du Pape présenta au Roi une lettre de la 
main de l'Empereur, par laquelle il lui donnoit part de la mort 
de l'archiduchesse; ainsi il n'y avoil plus à douter que Sa Majesté 
n'en prîl le deuil; l'Empereur avoil donné celte lettre au nonce 
de Sa Sainteté qui étoil auprès de lui, pour la faire tenir à celui 
de France. Le Roi avoit cependant résolu d'aller le lendemain 
s'étahlir à Mark, et comme la duchesse de Bourgogne vouloit . 
absolument l'y accompagner, on avoil d'abord résolu de l'y l'aire 
porter en chaise, mais on jugea plus à propos de l'y faire con- 
duire en litière. 

On travailloit en même temps aux lettres patentes pour l'enre- 
gistrement du bref du Pape contre les quarante docteurs, et cela 
n'étoit pas trop aisé à concilier, car les évêques de Poitiers et de 
Coutances l'avoient aussi fait publier sur les lettres qu'ils avoient 
reçues par la voie des secrétaires d'État ', sans y mêler rien du 
civil avec le spirituel, comme avoit fait l'évêque d'Apt, contre 
lequel on procédoit. L'évêque de Langres essayoit en même 
temps d'étouffer dans son diocèse le guillotisme, qui étoit une 
branche du quiélisme; ainsi on avoil la guerre au dedans et au 
dehors du royaume. On disoit pourtant que quelques fanatiques, 
[tressés par les troupes, demandoient amnistie. 

16 mai. — Le 10, le bruit couroit que le duc de Bavière avoit 
fait une réponse bien fière aux députés des cercles de Souabe 
et de Franconie qui lui étoient venus demander la neutralité, 
leur disant qu'ils avoient reçu de l'argent pour la garder et 
a\ (lient manqué de parole, et qu'il falloit commencer par le 
rendre; que, puisqu'ils avoient contribué de leur argent et de 
leurs troupes à prendre Landau et d'autres places, il étoit juste 
qu'ils contribuassent aux frais de la guerre contre l'Empereur; 
que d'ailleurs ce n'étoit point avec lui qu'ils dévoient traiter, 
mais avec le Roi, auquel seul ils avoient affaire: que, pour lui, il 
n'en étoit [dus le maître depuis la jonction des troupes du Roi. 
et qu'ainsi c'étoit à Sa Majesté qu'ils dévoient proposer la neu- 
tralité, et à elle de \nir si elle jngeroil à propos de l'accorder. 

1. Le Roi avoit ordonné aux secrétaires d'Etal de mander à tous les évê- 
ques de faire publier le bref du Pape; mais, pour conserver les privilèges 
de l'Église gallicane, il falloit que le parlement de Paris y eût passé. 



16 mai 1703 87 

On disoit, ce jour-là, que le due de Bourgogne avoit changé sa 
route, qu'il n'iroit plus par Dijon, mais directement par Troyes; 
que le marquis de Villacerf faisoit tous ses efforts, et employoit 
même le crédit de la duchesse de Bourgogne, sa maîtresse, pour 
obliger ce prince à lui faire l'honneur d'aller coucher chez lui; 
mais que, n'ayant d'autre objet que la gloire, il refusoit tout ce 
qui pouvoit le retarder un moment en chemin. Il devoit aller 
de Troyes à Langres, de Langres à Vesoul, et de là à Belfort, 
où la gendarmerie devoit commencer à l'escorter, et continuer 
en quatre jours jusqu'à Strasbourg. 

On disoit encore que le Boi, pour témoigner la parfaite estime 
et l'intime confiance qu'il avoit pour le duc de Bavière, cnvoyoit 
au maréchal de Villars plusieurs commissions de lieutenant géné- 
ral et plusieurs brevets de maréchal de camp et de brigadier, le 
nom en blanc, afin que Son Altesse Électorale pût faire entrer dans 
ses intérêts tous les officiers qui lui conviendraient, soit qu'elle 
augmentât ses troupes par celles des Cercles, qui, selon les appa- 
rences, alloient bientôt désarmer, soit que le maréchal fît de nou- 
veaux régiments des déserteurs qui viendroient le joindre de tous 
côtés : de cette sorte, Sa Majesté faisoit connoître qu'elle ne vou- 
loit pas qu'il manquât la moindre chose promise par les projets 
qui avoient été arrêtés, lesquels étonnoient toute l'Europe. Et ce 
n'étoit pas sans quelque raison, puisque, par la profonde sagesse 
du Boi, l'Italie se trouvoit en quelque manière soumise aux gran- 
des forces du duc de Vendôme; que le roi de Suède étoit engagé 
d'honneur dans les intérêts des deux couronnes, à cause que les 
alliés avoient violé le traité de Ryswick, dont il étoit garant; que 
l'Empire étoit exposé aux entreprises d'une formidable armée, 
et que les Hollandois étoient intrigués par les forces du maréchal 
de Villeroy. On voyoit que l'Empereur avoit ému la querelle 
pour dépouiller le roi d'Espagne, mais qu'en même temps le duc 
de Bavière vouloit rentrer dans le royaume de Bohême, qui étoit 
l'héritage de ses pères, en le rendant électif, comme il l'avoit tou- 
jours été. On pouvoit ajouter à cela que l'Impératrice écrivoil au 
Boi de sa main sur la mort de sa fille l'archiduchesse, qu'elle avoit 
tendrement aimée, et il sembloit que cette princesse s'humanisoit, 
contre son ordinaire, pour pouvoir entrer en quelque commerce. 
Sur cela, le Boi lui faisoit une réponse fort honnête, mais il ne 
changeoit rien à ses desseins. D'ailleurs, dans les plaintes que le 



88 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Roi avoit faites de l'incendie de la commanderie de Chamlay, le 
prince de Bade devoit trouver un petil trait assez touchant pour 
lui, lequel faisoit connoître que la puissance du Roi s'étendoit 
assez loin pour faire réduire en cendres toutes ses terres, et 
les ministres étrangers qui étoienl alors à la cour de France 
avouoient que le Roi n'avoit, depuis son règne, rien fait de si 
grand que ce qu'il faisoit cette campagne. 

Le soir du même jour, on disoit que l'armée du maréchal de 
Tallard étoit considérablement grossie par la jonction de Saint- 
Laurent, qui lui avoit amené dix-huit bataillons et dix escadrons, 
et qu'outre les houssards que le chevalier du Rozel avoit battus, 
un parti envoyé par le maréchal de Tallard, en ayant manqué 
une autre troupe la première fois, l'avoit rejointe dans la suite, 
l'avoil battue, et lui avoit enlevé tout ce qu'elle emmenoit. Ce 
jour-là, le Roi dit à Chamlay qu'il avoit fait déclarer au prince 
de Bade qu'il eût à faire réparer sa commanderie et ses villages, 
el que, s'il y manquoit, il feroit payer au double le dommage par 
les sujets du marquisat de Bade, et que, s'ils n'y satisfaisaient 
pas. il ordonnerait au maréchal de Tallard de faire raser ras 
pied, ras terre, tous les villages, villes et châteaux du pays. On 
eut encore nom elle, le même jour, que le marquis d'AJègre, 
voyanl le fort de Bourgogne rasé par le canon des ennemis, 
l'avoil fait abandonner, et qu'ainsi il n'avoit plus que la ville à 
défendre. 

17 mai. — Le 17, le maréchal de Oeuvres prit congé du Roi 
pour s'en aller à Toulon, pour y préparer l'armement que devoit 
commander le comte de Toulouse, et le Roi déclara qu'il pren- 
drait le deuil de l'archiduchesse à son retour de Marly. 

18 mai. — Le 18, on sut que le chancelier avoit eu quelques 
accès de lièvre tierce, mais qu'il s'opiniâtroit à ne point prendre 
de quinquina, prétendant qu'il lui avoit fait mal à la poitrine. 

Ce jour-là, le Roi dit à son lever que le marquis d'Àlègre 
mandoil qu'on avoit pris un ingénieur des ennemis qui traçoit la 
tranchée devant Bonn, el qui l'avoil menace d'une artillerie qui 
seroil au-dessus de tout ce qu'on avoit vu jusqu'alors, parmi 
laquelle il \ avoit même des machines d'une invention toute 
nouvelle. 

On apprit aussi que le maréchal de Villeroy étoit parti de son 
camp de Bomershoven le soir du 14, à onze heures, qu'il avoit 



19 mai 1703 89 

marché toute la nuit, et qu'à dix heures du matin, il étoit arrivé 
en présence des ennemis, et acheva de mettre son armée en 
bataille à midi ; qu'ensuite il étoit allé reconnoître, avec le maré- 
chal de Bouftlers, si on pourroit les attaquer, mais que tout le 
monde avoit conclu que cela étoit impossible, à moins que de 
vouloir perdre une bonne partie de l'armée du Roi. En effet, ils 
avoient leur droite appuyée à Lonacken, et le village de Petershem 
devant eux, et devant ce village une ravine très profonde, dé- 
fendue par un grand nombre de bataillons anglois, et par diverses 
batteries de canon chargé à cartouches, qui se croisoient. Il y 
avoit derrière ce village un marais, et derrière le marais la Meuse, 
sur laquelle ils avoient plusieurs ponts. Leur centre n'étoit pas, 
à la vérité, si bien couvert, mais aussitôt qu'ils aperçurent l'armée 
des Couronnes, en deux heures de temps, ils se retranchèrent si 
bien qu'ils se trouvèrent à couvert et eurent plusieurs batteries 
en état de tirer. Leur gauche étoit appuyée à Maastricht, et il n'y 
avoit pas d'apparence de les attaquer par là. D'ailleurs le gain de 
cette bataille n'auroit pas pu produire la conquête de Maëstricht, 
dans laquelle le débris de l'armée des ennemis se seroit jeté, 
et n'auroit peut-être que causé une grande perte d'hommes à 
l'armée des Couronnes, de la conservation de laquelle dépendoit 
le salut des Pays-Bas espagnols, et, outre cela, on n'étoit pas 
encore assuré de vaincre. Ainsi les généraux, ayant bien examiné 
tout cela, jugèrent à propos de se retirer et de s'en retourner à 
leur camp. 

Le soir, la duchesse de Bourgogne se lit porter en chaise à 
Marly, où le Boi étoit allé s'établir pour dix jours, et il ne 
parut pas qu'elle eût été incommodée. 

19 mai. — Le 19, le Roi dit. qu'il avoit reçu nouvelle que, 
depuis vingt-quatre heures, on n'entendoit plus tirer à Bonn, ce 
qui faisoit présumer aux courtisans que cette place avoit capitulé ; 
d'autant plus que le Bo'i s'étoit expliqué peu de jours auparavant 
qu'il avoit mandé au marquis d'Àlègre de ne pas exposer sa 
garnison, qui étoit nombreuse, à être emportée, ni à être faite 
prisonnière de guerre. On dis'oit encore que l'Empereur avoit 
demandé au grand-duc de Toscane son chirurgien 1 , et qu'il le 
lui avoit envoyé. 

1. On disoit que l'Empereur avoit demandé Collo peur aller le tailler, 
mais que sous main le Roi lui avoit fait dire de s'en excuser, Sa .Majesté 



90 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES 

Ce jour-là, Les lettres de Hollande du 14 portoient que la prise 
du fort de Bonn y avoit causé beaucoup de joie, et qife l'avantage 
qu'elle donnoit aux assiégeants de pouvoir battre celte place 
de lous côtés augmentoit considérablement l'espérance où l'on 
étoit toujours de s'en rendre maître en douze jours de tranchée 
ouverte; mais que << - 1 1 1 > bonne nouvelle avoit été traversée deux 
heures après par L'arrivée d'un courrier dépêché aux États-Géné- 
raux par Opdam, qui rapportoit que quinze escadrons des 
troupes (\r<. alliés s'étant avancés sous tongres, pour prendre 
possession du camp que les généraux y avoient fait marquer, ils 
a\ (lient trouvé l'armée des maréchaux de Villeroy et de Bouf- 
11ers qui y arrivoit, ce qui les avoit obligés de se retirer en dili- 
gence et d'abandonner Tongres, dont l'armée des Couronnes 
s'étoit emparée, avant fait prisonniers de guerre deux régiments 
d'infanterie et un de cavalerie, qui, se voyant coupés, avoient 
été obligés de se retirer dans la place. Les mêmes lettres ajou- 
toient que l'armée des alliés étoit tout assemblée; qu'elle étoit 
de quarante-einq mille hommes effectifs : que le duc de 
Marlborough devoit s'y être rendu le 15, et que l'on croyoit 
qu'ayant manqué le camp de Tongres, elle seroit obligée de 
prendre celui de Sutendal, qu'elle avoit occupé l'année dernière: 
que d'ailleurs celte armée seroit bientôt renforcée par une bonne 
partiede celle qui assiégeoit Bonn, afin de pouvoir exécuter Les 
autres entreprises qu'un avoil projetées; mais qu'on apprenoit 
d'un autre côté que l'Empereur faisoit de grandes instances pour 
obliger les États-Généraux de faire de leur armée un détache- 
ment de quinze mille hommes pour l'envoyer en Allemagne; que 
cependant il n'y avoit rien de résidu à cet égard, parce qu'il étoit 
question de savoir si un détachement si considérable n'affoibli- 
roit pas trop l'armée des alliés du côté des Pays-Bas. D'ailleurs, 
à l'égard de l'interdiction du commerce et des lettres, il étoit 
certain que les villes impériales persistoient à refuser leur con- 
sentement, el les ministres dos princes neutres à s'y opposer. 
Pour les Etats-Généraux, ils persistoient aussi dans la résolution 
qu'ils avoient prise de faire seulement cette défense pour un an, 
quoique la reine Anne eût fait faire toutes les instances possibles 



ne voulant pas qu'on le pût soupçonner de rien, si la taille iravoit pas un 
heureux succès. 



20 mai 1703 91 

pour qu'elle fût faite et qu'elle subsistât aussi longtemps que la 
guerre dureroit. On prétendoit aussi que les États-Généraux 
avoient écrit à cette princesse depuis peu de jours qu'ils feroient 
publier cette défense dans la semaine courante pour le premier 
de juin, suivant leur résolution. Cependant il n'y avoit nulle appa- 
rence qu'ils lissent faire cette publication avant que d'être d'ac- 
cord avec les Anglois sur ce différend, aussi bien qu'avec les cou- 
ronnes du Nord et celle de Portugal sur les moyens et les voies 
nécessaires pour l'envoi et la réception de leurs lettres; et il y 
avoit encore moins d'apparence qu'on dût remettre à résoudre ce 
dernier point avec les puissances neutres après qu'on auroit fait 
la publication de cette défense. 

On apprenoit encore, par les mêmes lettres, que le vent se 
tournant du côté de l'est, on espéroit, pour peu qu'il y restât, que 
l'escadre de vaisseaux de guerre hollandois qui étoit à Euverslu\ s 
en partiroit aussitôt pour aller joindre l'escadre d'Angleterre à 
Spilbead, mais que, quoi qu'en eussent pu dire les lettres d'Angle- 
terre depuis cinq ou six mois, on avoit de la peine à s'imaginer 
que cette flotte pût aller dans la Méditerranée, tant qu'elle ne 
seroit pas assurée d'y avoir des postes de retraite. Il y avoit 
assez longtemps qu'on ne recevoit point en Hollande de lettres 
d'Angleterre, mais c'étoit peut-être à cause des vents contraires. 
D'ailleurs on savoit que le jeune statbouder de Frise n'avoit 
point été fort malade, comme on l'avoit dit, mais qu'il s'étoil 
seulement un peu blessé en tombant de cheval, 'et qu'il se porloit 
fort bien. 

20 mai. — Le 20, on voyoit par le monde l'état de l'armée 
de Flandre, qui étoit de soixante et un bataillons et de quatre- 
vingt-dix-neuf escadrons, mais on n'y voyoit guère de troupes 
françoises. 

Du côté d'Italie, les lettres de San-Benedetto portoienl qu'il 
venoit d'y arriver par le Pô deux prodigieux équipages d'artil- 
lerie; que les deux armées dévoient être assemblées le 4; que 
celle du duc de Vendôme, de quatre-vingt-huit bataillons cl de 
soixante-dix-neuf escadrons, s'assembloit sous Mantoue, et celle 
du prince de Vaudemont, de vingt-huit bataillons et de trente- 
neuf escadrons, se trouveroit assemblée à San-Benedetto, H 
qu'on avoit laissé vingt et un bataillons et trois escadrons pour 
la garde des places, sans compter les troupes employées au 



92 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

blocus de Bercelle, ni colles qui gardoient l'État de Milan. On 
recul aussi des lettres du fort de Kehl, qui portaient que le ma- 
réchal de Tallard avoil fait un fourrage général à la vue des 
ennemis, qui s'étoienl avancés à Freystadt; que ce général avoil 
reçu ses patentes pour commander depuis Huningue jusqu'à la 
Moselle: que le prince de Bade avoil jeté dans Landau trois 
bataillons el un régimenl de cavalerie, témoignant par là craindre 
uniquement pour cette plaee; que le comte de Styrum n'étoit 
pas encore passé en Bohème: qu'il avoit levé le siège de Rotten- 
berg; qu'il couvroit Nordlingen, el qu'il se voyoil abandonner 
tous les jours par soixante-dix ou quatre-vingts hommes des 
troupes du cercle de Franconie.; qu'il étoit campé à Heidenheim, 
où il n'avoit pas encore eu nouvelle du passage du maréchal de 
Villars. D'ailleurs le maréchal de Villars, par ses lettres, f'aisoil 
espérer qu'il pourroit faire subsister encore quelque temps son 
armée dans le camp de Suntheimau delà du Rhin, et qu'il achè- 
veroit de manger ce pays-là. 

On sut encore, ce jour-là, que le chancelier, ayant eu un 
quatrième accès de fièvre, avoit été obligé de contremander le 
sceau el le conseil des parties, et le Roi dit qu'il avoit des nou- 
velles que Bonn n'étoit pas encore pressé; que le feu avoit pris 
à un magasin des assiégeants, qui leur avoit tué beaucoup de 
monde: qu'ils ne suivoient pas le projet de Marlborougb, qui 
vonloi! réduire la place en poudre, et que les plaintes du prince 
de Bade el <\i'^ autres Allemands, qui craignoienl la représaille, 
les arrêtoient. On attendoit cependant avec impatience des lettres 
du duc de Bavière à droiture, parce qu'on avoit reçu des lettres 
(\r> trésoriers de l'année, par lesquelles ils mandoient qu'où avoit 
pris Villingen à composition, et Rothweil par force, où on avoit 
[tassé bien du monde an lil de l'épée. 

Le soir, le Roi dit à son coucher que Bonn n'étoit pas encore 
pris; que cependant il y avoit d'un côté une brèche de douze 
pieds, et que, de l'antre, une batterie de vingt-cinq pièces de 
canon avoil commencé de l'aire une brèche de quatre pieds: que 
les assiégeants avoienl grand soin de conserver la ville, et de n'y 

jeter guère de I ibes; el que le l'eu y ayant pris, ils avoienl 

cessé de tirer pendant quelque temps, pour donner loisir aux 
assiégés de le pouvoir éteindre; que cette place devoit être prise 
le 20, el qu'il avoit envoyé ordre au marquis d'Alègre de ne pas 



21-22 mai 1703 93 

laisser affoiblir davantage la garnison. En effet, sur les neuf 
heures et demie du soir, le chevalier de Villelouvet, aide de camp 
du marquis d'AIègre, arriva àMarly, apportant la nouvelle de la 
reddition de Bonn, et Ton sut par lui que, le 14. les assiégés 
avoient battu la chamade, et qu'on avoit disputé jusqu'au 16 
pour les conditions de la capitulation, parce que les assiégeants 
vouloient qu'il restât dans la place trois régiments allemands qui 
y étoient, et qu'enfin la capitulation avoit été que la garnison sor- 
tirait tambour battant, etc., avec six pièces de canon, et qu'elle 
seroit conduite à Luxembourg, à la réserve d'un régiment qui 
avoit prêté serment au chapitre de Cologne; qu'il n'en étoit sorti 
que deux mille deux cents hommes, restant des trois mille huit 
cents qui y étoient au commencement; qu'on y avoit perdu huit 
cents hommes, et qu'il y avoit quatre-vingts officiers tués ou 
blessés, ce qui n'étoit pas surprenant, puisque la ville avoit été 
battue par cent vingt pièces de canon, soixante-trois gros mor- 
tiers et trois cents petits. 

21 mai. — Le 21, on disoit qu'il n'y avoit rien de changé au 
voyage du duc de Bourgogne, malgré les bruits qui avoient couru ; 
qu'il devoit toujours partir le 27, et aller par la route de Lan- 
gres à Belfort, et de là à Strasbourg. Cependant on écrivoit de 
Metz qu'on y travailloit de grande force à la réparation des che- 
mins et qu'on espéroit y posséder ce prince ; qu'on y voyoit 
passer tous les jours des troupes, et qu'on disoit que le maréchal 
de Tallard avoit six mille hommes sous ses ordres. D'ailleurs 
personne ne pénétroit encore dans les projets de la campagne, 
et on apprenoit par Strasbourg que le maréchal de Villars avoit 
effectivement pris Villingen par capitulation, et Rothweil l'épée 
à la main, où il y avoit. eu bien du sang répandu; que son 
armée se fortifioit par le restant des déserteurs françois, et par 
l'arrivée des Allemands qui venoient prendre parti ; qu'elle s'éten- 
doit le long du Danube jusqu'à] Ulm ; qu'elle avoit des vivres 
et des fourrages en abondance, et qu'elle alloit entrer en 
action. 

Ce jour-là, Monseigneur se fit saigner par précaution. 

22 mai. — Le 22, il arriva un courrier du maréchal de Villars, 
qui apporta la nouvelle de la jonction avec le duc de Bavière. On 
sut, parla lettre qu'il apporta, que la joie avoit été sans égale de 
part et d'autre ; que les deux armées s'étoient campées ensemble. 



94 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

et que le prince de Wurtemberg avoit pensé surprendre Ulm par 
des intelligences qu'il y avoit. 

Ce jour-là, le duc de Bourbon ayant eu un accès de fièvre avec 
frisson, quitta Marl\ el s'en alla à Saint-Maur, pour se mettre en 
étal «l'aller tenir les États do Bourgogne. 

23 mai. — Le 23, on apprit une nouvelle victoire du roi do 
Suède, (|ti*il devoit encore tout entière à sa hardiesse, comme 
les précédentes. Steinau, général de Pologne, étoit campé à 
quelques lieues de lui, avec quatre mille Savons et deuv mille 
Polonois, ayant une rivière devant lui et un marais derrière lui. 
A\anl en nom elle de l'approche du roi de Suède, il décampa et 
s'alla poster derrière le marais, qu'il croyoit impraticable; mais 
le roi de Suède, à force d'argent, trouva des gens qui liront 
passer ses troupes par des endroits que Steinau n'avoit pas bien 
reconnus. Le roi de Suède passa à la tête, et il fallut faire défiler 
ses troupes presque partout deuv à deuv. Steinau s'en aperçut 
un peu lard, il se mit en bataille, et auroit eu le temps d'accabler 
le roi de Suède, s'il avoit marché contre lui sur-le-champ; mais 
lui ayant donné le loisir de formel- quelques escadrons, ce prince 
vint le charger, pendant que le reste de ses troupes se formèrent 
derrière lui, et battit ainsi Steinau, lui tua quatre mille hommes, 
presque tous Savons, el lit beaucoup de prisonniers. 

Le soir, on sut que Félix, premier chirurgien du Roi, s'étant 
fait transporter pour se rendre à sa maison des Moulineaux, dans 
le grand parc de Versailles, dont le Roi lui avoit donné la jouis- 
sance, s'\ étoit trouvé si extrêmement mal qu'on espéroit peu 
de chose de sa vie. 

24 mai. — Le 24, on sut que le chancelier, qui avoit eu quatre ou 
cinq accès de fièvre tierce, nel'avoit plus ce jour-là, par le secours 
du quinquina, et on disoit que le comte de Chamarandc avoit été 
détaché avec quatre mille François et deux mille Bavarois, pour 
aller occuper un poste sur le lac de Constance, pour assurer le 
commerce de ce côté-là, suivant le sentiment de quelques-uns, et, 
suivanl d'autres, pour prêter la main aux troupes que le duc de 
Vendôme devoit faire passer d'Italie par le Trentin. On ajoutoit 
que les cantons de Baie et de Schaffhouse s'étoient rendus garants 
de la sûreté des courriers qui porteroient les lettres de l'ordinaire. 

25 mai. — Le 25, le comte de Pontchartrain revint de Marly 
avec nue lièvre violente, dont il avoit déjà caché deux accès. 



26-27 mai 1703 95 

L'après-dînée, on sut que le vieux comte d'Acigné ' étoit mort 
en son château de la Motte en Touraine, et que Félix étoit mort 
aussi à sa maison des Moulineaux, universellement regretté de 
tout le monde. 

Le soir, le Roi revint de Marly s'établir à Versailles, et on 
disoit que l'armée des ennemis qui avoit fait le siège de Bonn, 
laquelle pouvoit être de vingt mille hommes, s'étoit séparée en 
trois corps égaux, dont l'un avoit marché pour aller joindre 
Marlborough en Flandre, l'autre étoit allé assiéger Traërbach, et 
le troisième avoit marché au secours du prince de Bade. 

26 mai. — Le 26, qui étoit la veille de la Pentecôte, le Roi lit 
ses dévotions à sa chapelle et toucha ensuite les malades. L'après- 
dînée, après avoir entendu vêpres, il fit la distribution des béné- 
fices vacants, qui étoient en grand nombre, mais dont il n'y en 
avoit que deux qui valussent le peine d'être nommés, c'est-à-dire 
l'abbaye de Saint-Michel, qui fut donnée au baron de Karck, 
chancelier de l'électeur de Cologne, et celle de Bois-Grosland, 
qui fut donnée à l'abbé Boutard 2 , de l'Académie françoise. 

On disoit, ce jour-là, deux nouvelles qui se trouvèrent, dans la 
suite, également fausses : la première, que le duc de Vendôme 
avoit passé la Secchia; et la seconde, que le prince de Bade étoit 
allé joindre le comte de Styrum. 

27 mai. — Le 27, le Roi prit le deuil de l'archiduchesse, et 
on vit arriver à son lever Blécourt 3 , qui revenoit d'Espagne, et 
qui fut reçu très agréablement de Sa Majesté. 

Le même matin, le Roi tint le chapitre de son Ordre, et ensuite 
il fit la marche à la chapelle, suivant la coutume, dans, laquelle 
le comte de Rcvel parut en habit de novice, et ensuite il fut reçu 
dans la chapelle, après la grand'messe, qui avoit été célébrée 
par l'évêquc de Metz 4 . 

1. D'une illustre naissance, car il prétendoit être de la maison de Bre- 
tagne; il avoit plus de quatre-vingt-six ans. 

2. Pour avoir fait bien des vers latins à la gloire du Roi, et les avoir fort 
bien faits. [Il était membre, non de l'Académie française, mais de l'Aca- 
démie des inscriptions. — E. Pontal.] 

3. Gentilhomme de Picardie, qui étoit brigadier d'infanterie, et que le 
duc d'Harcourt avoit fait venir en Espagne peu de temps après lui, parce 
qu'il avoit du bon sens, et que d'ailleurs il étoit parent de la maison de 
Genlis, dont la duchessse d'Harcourt étoit. 

4. Parce qu'il étoit le seul des prélats de l'Ordre qui fût en état de chanter 
une messe. 



96 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCBES 

On fui nouvelle, ce jour-là, que le comte d'Aubigné 1 étoitmort 
à Vichy, et on disoit que le duc de Vendôme ne pouvoit avoir 
marché tout au plus lût que le 20, tant à cause des grandes pluies 
qu'il avoil fait en ce pays-là qu'à cause de la maladie du prince 
de Vaudemont. 

28 mai. — Le 28, le duc de Bourgogne partit de Versailles 
en poste pour aller coucher à Villacerf, et de là en trois jours à 
Belfort, où il devoil trouver la gendarmerie pour l'escorter à 
Strasbourg. 

On sut, le même matin, que le chancelier étoit retombé malade 
le soir d'auparavant, la lièvre lui ayant repris, accompagnée 
d'une certaine barre sur l'estomac qui lui causoit une grande 
difficulté de respiration. 

On apprit aussi que son tils avoit eu, ce jour-là. un accès de 
dix-huit heures, et que la marquise de Nogaret avoit déjà eu 
trois accès de lièvre tierce. 

On disoit encore, ce jour-là, que le maréchal de Villars avoit 
marché à une ville nommée Mœskirch, qui appartenoit au comte 
de Furstenberg, en tirant sur le lac de Constance, et que les 
Suisses avoient accordé passage aux troupes françoises sur leurs 
terres, à condition qu'ils ne passeroient que huit hommes à la 
fois, que les cavaliers n'auroient que leurs pistolets, et les fan- 
tassins leurs épées; ce qui devoit suffire pour faire passer toutes 
les recrues qui n'avoient pas encore rejoint leurs régiments, et 
plus de doux cents officiers, qui étoient arrivés trop tard. 

On apprit alors que le vieux la Tresne, premier président du 
parlement de Bordeaux, y étoit mort de maladie. 

Le soir, le Boi, revenant de la chasse, dit que les maladies 
reco'mmençoicnt en Italie, et que c*étoit grand dommage, parce 
que ses troupes y étoient belles et complètes. On eut aussi 
nouvelle que le duc de Vendôme ne pouvoit avoir marché (pie 
le -2-2; qu'il devoit aller par Sanguinetto, où il devoit établir ses 
fours; que de là il iroit passer le Canal-Blanc, et ensuite le 
repasser pour aller prendre un poste vers le bas Pô, afin d'en 
ôter la commodité auv ennemis: que le comte de Médavy avoit 
déjà passé à Goïto avec un corps pour s'assurer de tous les pas- 
sages; (pie le prince de Vaudemont, qui avoit été assez mal, et 

i. Frère de la marquise de Maintenon. 



29 mai 1703 97 

qui se portoit mieux alors, commanderoit l'autre année à San- 
Benedetto, et qu'en attendant, c'étoit le grand prieur de France 
qui la commandoit, comme le plus ancien lieutenanl général. 

On sut aussi que le maréchal de Villeroy avoit mandé au Roi 
que, depuis qu'il avoit l'honneur de commander dans ses armées, 
il n'avoit jamais vu sa cavalerie si belle qu'elle étoit en cette 
campagne, ce qui étoit surprenant, après le pitoyable état où on 
l'avoit vue entrer en quartier d'hiver. 

On apprit encore que le Roi avoit trouvé bon que le marquis 
de Boissière se démît du régiment qu'il avoit levé depuis peu 
entre les mains de son tils, et que le coude de Gévaudan et le 
marquis de Marsilly étant tombés sur une troupe de six à sept 
cents fanatiques, il y en avoit eu deux cents de tués, et que le 
reste, ayant pris la fuite, s' étoit retiré dans des endroits inacces- 
sibles. On ajoutoit que deux insignes scélérats de leur parti, qui 
avoient été roués à Mines, étoient morts en bons catholiques, 
et que cela avoit fait un très bon effet parmi le peuple. 

29 mai. — Le 29, on sut que le chancelier avoit eu, le soir 
d'auparavant, à peu près les mêmes accidents, mais avec moins 
de violence, et que le comte de Pontchartrain n'avoit pas eu son 
accès ordinaire. 

Ce matin-là, Kroonstrom, nouvel envoyé de Suède, eut sa pre- 
mière audience du Roi dans son cabinet, et le marquis de Sègur 
prêta le serment de gouverneur du pays de Foix. 

On disoit, ce jour-là. que le comte de Ghamarande, avec ses 
six mille hommes, marchoit à la suite du duc de Bavière à Passau, 
ou pour combattre le baron de Schlick, pendant que le maréchal 
de Villars, avec ses troupes, qui s'étoienl fort grossies, et qui se 
montoient à trente mille hommes, se tenoil vers Ulm, observant 
le comte de Styrum, pour l'empêcher de s'aller joindre à Schlick. 

Le même matin, le chancelier vint au conseil, quoique étant 
encore très faible, et le marquis de la Vrillière ' y rapporta 
l'affaire qui étoit entre l'ancien évêque d'Autuu - et l'évêque de 
Chalon-sur-Saône 3 pour sa présidence iW< Etats de Bourgogne; 

1. Comme secrétaire d'État de la province de Bourgogne, mais il devoit 
rapporter cette affaire au conseil de dépêches, et non au conseil d'Etat, 
où le Roi lui ordonna de la rapporter pour en avancer le jugement. 

2. Jadis l'abbé Roquette, qui s'étoit depuis peu démis de son évèché en 
' faveur de l'abbé Seuault, son neveu, lequel n'avoit pas encore de bulles. 

3. Frère de défunt Félix, premier chirurgien du Roi. 

VIII. — 7 



98 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

l'évêque de Chalon \ gagna son procès, e1 partit Le même jour 
pour se rendre aux États 1 . Le soir, le Roi donna à la comtesse de 
Grammonl L'usufruil de la maison des Moulineaux, comme l'avoit 
eu défunt Félix; el l'on sut que la duchesse de Ventadour, dame 
d'honneur de Madame, se retiroit, pour ne songer plus qu'à sa 
santé et à son salut. 

30 mai. — Le 30, on appril que Zurlauben s'en alloil aux 
eaux de Bourbonne, pour \u\ rhumatisme <|ui lui étoit tombé sur 
le liras droit, el qu'ensuite il iroil servir en Allemagne, el non 
Italie, où il avoit été destiné. 

On sut aussi que Blouin, premier valet de chambre du Roi de 
quartier, avoit la fièvre, ce <|iii l'avoit empêehé de suivre le Roi 
à Meudon, où il alla ce soir-là s'établir pour troisjours. Le mar- 
quis de Villequier, qui servoit de premier gentilhomme de la 
chambre auprès du Roi pour l'absence du marquis de Gesvres, 
qui faisoil des remèdes, fut aussi attaqué d'une violente fièvre 
tierce. 

31 mai. — Le 31, on disoit que, dès le 21, le duc de Ven- 
dôme eloit à Nogara, qui n'est qu'à une lieue de Sanguinetto, 
lequel esl des terres des Vénitiens, et qu'il devoit marcher le 
lendemain; et effectivement il arriva ce jour-là un courrier de ce 
prince, par lequel .on sut qu'il étoit campé à Sanguinetto le 2, v >. 
qu'il n'en devoit marcher (pie le 27, que le prince de Vaudemonl 
éloit avec son armée sur la Secchia, et qu'Àlbergotti éloil avec 
un petit corps sépare à (larpi du Modenois. 

Les lettres de Flandre portoient, le même jour, que le maré- 
chal de Villero\ étoit campé à ^Varemine, qui est à la source du 
Geer, et que les ennemis étoient campés entre Tongres et Lieue 
ayanl plusieurs ponts sur le Geer; qu'ils menaçoienl toujours 
d'assiéger Amers, el que Gohorn avoit promis aux Étals-Géné- 
raux de le prendre en vingl jours de tranchée ouverte. 



JUIN 1703 

1 er juin. — Le premier de juin, on vit à Meudon des lettres 
d'Italie, qui portoienl que le duc de Vendôme devoit bientôl aller 



1. Car c'etoit cela qui en avoit différé l'ouverture. 



2-o juin 1703 99 

attaquer certain château des Vénitiens où il y avoit garnison, el 
qui étoit situé sur le bord d'un marais, à l'autre bord duquel 
étoit Ponte-Molin.o, espérant par là ôter toute communication 
aux ennemis avec Vérone et le Trentin; que le prince de Vau- 
demont agiroit de son côté, dès qu'il sauroit que le duc de Ven- 
dôme seroit en action, et qu'il n'y avoit guère d'apparence que 
les ennemis, qui n'avoient que vingt-deux mille hommes, et dont 
la cavalerie étoit encore presque toute démontée, pussent sou- 
tenir en même temps le poste d'Ostiglia, et tous ceux qu'ils 
avoient sur la Seccbia. 

2 juin. — Le 2, on disoit que la duchesse de Bourgogne avoit 
eu mal au cœur, ce qui faisoit. soupçonner qu'elle pouvoil être 
grosse, et le Roi vint se rétablir à Versailles. 

3 juin. — Le 3, la Gazette de Hollande marquoil que les 
Saxons avoient défait cinq cents Suédois : mais le marquis de 
Torcy assuroit qu'il avoit des lettres de hou endroit qui portoient 
tout le contraire; que le roi de Suède poursuivoit toujours les 
Polonois, qui fuyoient devant lui, ou venoient se rendre à lui; 
que le roi de Pologne ne pourroit se retirer que par Wilna, mais 
que, pour y aller, il seroit obligé de passer par la Prusse ducale, 
et que peut-être les officiers de l'électeur de Brandebourg ne 
voudroient pas lui donner passage par ses États, de peur d'y 
attirer la guerre. Il arriva le soir un courrier du duc de Bour- 
gogne apportant la nouvelle de son arrivée à Belfort, et on sut 
que le commerce étoit entièrement rompu avec la Hollande, et 
même qu'on n'en auroit plus ni lettres ni gazettes. 

5 juin. — Le 5, il arriva un courrier du maréchal de Villa i s. 
par les lettres duquel on apprit que le comte de Chamarande 
l'avoit rejoint, après avoir tiré des contributions très considéra- 
bles, et ramenant ses troupes comblées de toutes sortes de biens; 
qu'il n' avoit pris ni Bregenz, ni aucune autre place le long du 
lac de Constance, les Suisses s'y étant opposés, parce qu'elles 
sont suus la protection des Cantons; qu'ils avoient pour cet effet 
envoyé des députés au maréchal de Villars, mais que le député 
qui lui portoit la parole, lui ayant d'abord parlé en allemand, et 
ensuite en françois de beaucoup d'affaires, avoit oublié dans sa 
harangue françoisc de lui parler de l'article de ces villes, de 
sorte que le maréchal n'y ayant point fait de réponse, les ('«niions 
avoient été obligés de lui en écrire, le priant de ne point faire 



100 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIJES 

prendre ces villes, et lui promettant de les conserver neutres, 
et que, depuis, le maréchal avoit marché à Mœskirch. 

Ce jour-là, le marquis d'Alègre arriva à la cour, et fut reçu 
1res agréablement. 

6 juin. — Le 6, Sainte-Marthe, courrier du cabinet, revenant 
d'Italie, arriva à Versailles, et on sut que le duc de Vendôme 
avoil eu, le ^2!» el le 30 de mai, une violente attaque de colique 
ûéphrétique; que, le 31, il étoit mieux, et qu'il espéroit mar- 
cher le lendemain pour suivre le duc d'Aguilar ] et le comte de 
Saint-Frémond, lieutenants généraux, lesquels, avec tous les 
grenadiers de l'armée, commandés par le comte de Montsoreau 
comme brigadier, s'étoient avancés jusque sur le Tartaro, sur 
lequel il- avoient fait un pont à Zelo, et travailloient encore à \ 
eu faire un second, pour faciliter le passage de l'armée; qu'il 
laisseroit à Sanguinetto le marquis de Vaubecourt et le comte 
d'Estaing, avec deux brigades pour conserver ce poste où étoienl 
les fours. Nogara où étoienl les munitions, el la redoute qu'il 
avoil lai! faire à la tête de la chaussée dePonte-Molino, qui ôtoil 
toute communication aux ennemis du côté de Vérone. On disoit 
encore que le général Vaubonne avoit passé l'Adige avec quatre 
cents chevaux et huit cents cavaliers à pied, et qu'on croyoit 
qu'il alloit au-devant (\os remontes qui venoient d'Allemagne. 

7 juin. — Le 7, on apprit, par les lettres de l'ordinaire. 
qu'Albergotti avoit prit Finale de Modenois, où il y avoit deux 
cent- chevaux dr^ ennemis et beaucoup de munitions. Il arriva 
aussi, le même jour, un courrier du maréchal de Villars, et le bruit 
couroit qu'il observoit le comte de Styrum. pendant que le duc 
de Bavière faisoit le siège de Passau. 

8 juin. — Le 8, on apprit que le cartel avoil été rompu en 
Italie, à l'occasion du marquis de Barbezières, que les ennemis 
n'avoienl jamais voulu rendre. 

Le soir, la duchesse d'Orléans eni de grandes douleurs, el 
comme elle étoit au moins grosse de sept mois, on crut qu'elle 
alloit accoucher, mais la chose se termina à une simple colique. 

9 juin. — Le !). on sut que le cardinal de Coislin étoit tombé 

1. Seigneur es]ia^ r nul qui étoit très jeune, et par conséquent lieutenant 
général pour l'honneur plutôt que pour commander effectivement; on lui 
avoil donné le comte de Saint-Frémond pour l'aider on plutôt pour faire 
tout. 



10 juin 1703 101 

malade d'un gros rhume, qui tenoit beaucoup de la fluxion de 
poitrine. 

On disoit aussi que trente-quatre vaisseaux de guerre des 
ennemis étoient depuis quelques jours devant Belle-Isle; qu'ils 
avoient tenté de faire une descente dans la terre ferme de Bre- 
tagne, niais qu'il y avoit plus de sujet de les appréhender dans le 
pays d'Aunis, où néanmoins le maréchal de Chantilly avoit mis 
de très bons ordres, y ayant quatre mille hommes de troupes 
réglées, plus de vingt mille hommes de milices, et de la noblesse 
fort bien intentionnée. 

10 juin. — Le 10, on se fortilioit dans l'espérance que la 
duchesse de Bourgogne pouvoit être grosse, et on eut nouvelle 
de l'avantage remporté par le chevalier de Coëtlogon, lieu- 
tenant général des années navales du Roi,, laquelle nouvelle 
ayant élé envoyée au roi d'Espagne par le marquis de Villadarias, 
qui lui avoit dépêché son lils, fut ensuite apportée au comte de 
Pontcharlrain par un de ses courriers, qui se trouva justement 
prêt à partir de Madrid pour revenir en France. Sur les avis que 
le président Rouillé, ambassadeur pour le Roi en Portugal, avoit 
donnés à la cour, qu'une Hotte de vaisseaux marchands hollan- 
dois devoit partir, le 15, de Lisbonne, le comte de Pontchartrain 
avoit dépêché un courrier au chevalier de Coëtlogon, pour le 
presser de mettre à la nier avec les cinq vaisseaux du Roi qu'il 
menoit dans la Méditerranée. En même temps, il avoit mis à la 
voile le 15, et avoit trouvé le convoi de cent vaisseaux marchands 
entre le cap Finistère et la rivière de Lisbonne, escorté par cinq 
vaisseaux de guerre, dont le moindre étoit monté de cinquante 
pièces de canon. D'abord il étoit allé attaquer les vaisseaux de 
guerre, et, après un combat de deux heures, il en avoit coulé un 
à fond, et pris les quatre autres, sur lesquels s'étoil trouvé le 
comte de Walstein \ ci-devant ambassadeur de l'Empereur en 
Portugal, toute la vaisselle d'argent, l'argent et les pierreries de 
l'almirantc de Castille, et beaucoup d'autres effets .pie les mar- 

1. G'étoit un homme très emporté et très passionné contre la France, 
qui avoit même dit beaucoup de sottises contre ta personne du Roi, et 
ainsi on ne croyoit pas qu'il sortît sitôt de prison, d'autant plus qu'il n'y 
avoit pas même à la mer de cartel pour un ambassadeur reformé, quoi- 
qu'il y en eût pour toutes sortes de gens de guerre, môme entre les 
nations entre lesquelles il n'y en avoit point pour la terre. 



102 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

chands avoient mieux aimé mettre sur 1rs vaisseaux de guerre, 
les y croyant plus en sûreté que sur les vaisseaux marchands, 
lesquels néanmoins s'étoienl sauvés pendant le combat, si bien 
que, par 1rs lettres de Lisbonne apportées parle même courrier, 
nu apprenoit qu'il en étoit déjà rentré plusieurs dans le port. 
Cette nouvelle ne pouvoil pas rire douteuse, car le chevalier <lr 
Coëtlogon étoil arrivé à Cadix avec sa prise, avant que le fils 
du marquis de Villadarias en lût parti. Le même jour, on apprit 
que Montholon, premier président du parlement de Rouen, étoit 
mort, n que le Roi avoil nommé en sa place le jeune Pontcarré, 
maître tirs requêtes. 

11 juin. — Le 11, le Roi prit médecine à son ordinaire, el 
on apprit une petite affaire qui étoit arriver en Flandre au mar- 
quis de Coëtenfao, brigadier des armées du Roi et sous-lieu- 
tenant de la compagnie des chevau-légers de sa garde. Il étoit 
resté à Bruges, où il avoit commandé la cavalerie tout l'hiver; 
mai-, ayant reçu ordre du maréchal de Villeroy de venir joindre 
l'armée, il passoit de Bruxelles à Louvain sous l'escorte de vingt- 
huit hommes d'un nouveau régiment commandés par un capi- 
taine, lequel, outre rida, escortoit une voiture de douze mille 
louis d'or, qu'on envoyoit à l'année. En chemin faisant, ils furent 
attaqués par soixante lioussards, à la sortie d'un village; mais le 
marquis de Coëtenfao, ayant trouvé de la fermeté dans le capi- 
taine et dans les nouveaux soldats, leur lit gagner une maison. 
dans laquelle il se barricada, et lit sortir adroitement un de ses 
gens pour aller avertir à Bruxelles qu'on lui envoyât du secours. 
En même temps, les houssards environnèrent la maison de tous 
côtés; mais, n'osant l'attaquer à force ouverte, ils furent ensuite 
(diassés par cinquante hommes qui arrivèrent quelque temps 
après de Bruxelles, et avec lesquels le marquis Coëtenfao rejoi- 
gnit l'armer heureusement. 

Le même jour, le Roi reçut une lettre du duc de Bourgogne, 
datée du 7. de Strasbourg, par laquelle il lui mandoit que les 
ennemis a\oient retiré leur canon, leurs munitions et leurs 
troupes de Lauterbourg, de Wissembourg, et de tous les autres 
postes de la Lauter, n'y laissant <pie quelques houssards pour 
courir le pays; qu'ils avoient jeté en se retirant douze cents 
hommes dans Landau ; qu'ils avoient rompu le pont qu'ils avoient 
sur le Rhin \is-à-\is de Lauterbourg, et que le bruit couroit que 



12 juin 1703 -103 

le prince de Bade avoit quitté ses retranchements de Stolhoffen, 
pour aller joindre le comte de Styrum. 

On apprit aussi, le même jour, que le duc de Brissac, revenant 
des eaux de Bourbon, où il étoit allé pour une espèce d'apo- 
plexie qu'il avoit eue, avoit eu une seconde attaque du même 
mal à Essonnes. 

On parloil aussi, en ce temps-là, des nouveaux mouvements 
que les Jansénistes se donnoient de tous côtés. Le Pape avoit 
été forcé de faire cesser une thèse qu'un Minime soutenoit à 
Borne, et d'en faire enlever tous les exemplaires; à Louvain, on 
avoit soutenu une thèse toute pareille, qu'on avoit aussi été 
obligé de faire cesser, et dont on avoit enlevé sept cents exem- 
plaires qu'on vouloit envoyer de tous côtés. Mais ce qui faisoit le 
plus de bruit étoit qu'on avoit fait arrêter à Bruxelles un nommé 
Quesnel ', prêtre de l'Oratoire, et un Bénédictin réformé nommé 
Gerberon 2 , lequel a>oit même été pris revenant de Hollande en 
habit de séculier, et chez lequel on avoit trouvé plus d'une char- 
retée d'écrits contre la religion et contre l'État, parmi lesquels 
on assuroit qu'il y avoit un grand nombre de lettres qui décou- 
vroient toute la suite de la cabale, et divers projets de guerre, 
par lesquels il paroissoit qu'aussitôt que les ennemis se seroient 
emparés de Bruxelles et de Louvain, on établiroit en ce pays-là 
pour patriarche un certain évoque de 3 , lequel avoit gou- 
verné longtemps les catholiques de Hollande, et qui, depuis peu, 
venoit d'être déposé par le Pape. L'archevêque de Malines, qui 
avoit pris connoissance de cette affaire, comme étant arrivée dans 
un lieu de sa juridiction, avoit en même temps établi des gens 
fidèles pour copier tous ces dangereux écrits, afin d'en envoyer 
une copie au Pape, une au Boi et une au roi d'Espagne. 

12 juin. — Le 12, on apprit, par les lettres de l'ordinaire, 



1. Il avoit quitté sa congrégation depuis plusieurs années, étant forte- 
ment engagé dans le parti des Jansénistes, et s'étoit retiré à Bruxelles, 
avant que le duc d'Anjou devint roi d'Espagne, où il entretenoit un com- 
merce prodigieux avec toute la cabale. 

2. Il avoit aussi quitté son ordre, quoiqu'il en portât l'habit, et s'étoit 
retiré à Bruxelles avec Quesnel, son associé dans toute la cabale des Jan- 
sénistes. 

3. C'étoit un êvêque in partibus infidelium, qu'on avoit établi à Utrecht 
pour gouverner les catholiques de Hollande, et qui avoit donné forte- 
ment dans la cabale du jansénisme. 






104 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCDES 

que le dur de Vendôme avoil marché pour aller attaquer Osti- 
glia, el que le maréchal de Tallard, ne pouvant plus faire sub- 
sister son armer au delà du Rhin, el ne voulant pas que le due 
de Bourgogne eûl le chagrin de l'aire une semblable démarche à 
son arrivée, l'avoil fait repasser sur le ponl de Strasbourg. 

13 juin. — Le 13, on eul nouvelle que des armateurs de 
Cherbourg y avoient amené deux prises de la flotte hollandoise 
valant cinquante mille écus, et qu'un autre armateur de Saint- 
Main y en a\<tit aussi amené une, après avoir été obligé d'en 
lâcher une autre à un >aisseau ennemi qui l'avoit attaqué en 
route. Les mêmes armateurs disoient que le chevalier de Coët- 
logon, après avoir pris les \ aisseaux de guerre, avoil donné chasse 
aux vaisseaux marchands, et qu'il en avoil pris quelques uns '. 

Il couroil alors un bruit assez grand que le duc de Bourgogne 
allolt faire le siège de Landau, mais ce n'étoit pas une médiocre 
entreprise, parce qu'il y avoil dix mille hommes dans cette place. 

On sut ce jour-là certainement que le Roi avoit fait le mar- 
quis de. Blaiuville directeur général de son infanterie d'Alle- 
magne -. 

14 juin. — Le 11, on apprit que le Roi avoit donné sa charge 
de premier chirurgien à Maréchal \ le plus fameux des chirur- 
giens de Paris. 

Ce jour-là, qui étoil le jour de la petite fête de Dieu, le Roi 
n'alla pas à la procession du Saint-Sacrement, à cause d'un petit 
ressentiment de goutte qui l'incommodoit en marchant; mais il y 
envoya .Monseigneur dans son carrosse, avec les princes et prin- 
cesses de la famille loyale, et voulut qu'il marchai en cérémonie. 
comme lui-même, avec les gardes de la prévôté el les Gent- 
Suisses devant, et les gardes du corps tout autour et derrière 
son carrosse, à la réserve néanmoins que les Cent-Suisses > 
marchèrent sans tambours. 

On sut, ce matin-là, que la duchesse de Bourgogne n'étoit 
point grosse, el le Roi alla s'établir pour cinq jours à Trianon.. 

1. Il ne se trouva pas vrai qu'il eût pris dis vaisseaux marchands, car 
ils si' sauvèrent pendant le combat. 

2. C'étoil proprement la place qui vaquoit par la promotion du marquis 
d'Huxclles au bâton de maréchal de France. 

:'.. Il passoit pour le plus habile homme de Paris, et d'ailleurs étoit fort 
honnête homme, mais c'étoit là un terrible coup pour Gervais, qui étoil 
chirurgien ordinaire. 



15 juin 1703 105 

où il venoit de faire achever un nouvel appartement pour lui, 
beaucoup moins beau que celui qu'il occupoit ordinairement, 
mais qu'il trouvoit pins sain et pins commode. 

On disoit, ce jour-là, que le prince de Bade avoil fait un grand 
détachement pour l'envoyer au comte de Styrum, et que, pour 
lui, il restoit dans ses retranchements de Stolhoffen avec plus 
de vingt bataillons. 

Du côte de Flandre, on avoit avis que les deux armées étoienl 
en présence, sans ruisseau ni rivière entre eux; mais que celle 
des Couronnes avoit sa droite couverte par un grand ravin, et 
son centre couvert par un village qu'on travailloit en diligence à 
fortifier: de sorte qu'il falloit que les ennemis la vinssent atta- 
quer dans ce poste avantageux s'ils vouloient la combattre. D'ail- 
leurs on assuroit que le comte de Sintzendorf étoit venu de la 
part de l'Empereur à leur armée, les solliciter fortement de lui 
envoyer un gros détachement, dont le départ devoit rendre leurs 
forces à peu près égales à celles du maréchal de Villeroy. 

Cependant la reine Anne ne devoit pas être contente si on fai- 
sait ce détachement, puisqu'elle vouloit absolument qu'on fît le 
siège d'Ostende. 

On disoit alors hautement à Paris que la flotte des ennemis 
étoit devant la Rochelle; mais le comte de Pontchartrain avoit 
des lettres du maréchal de Cbamilly qui portoient le contraire. 

15 juin. — Le 15, les lettres d'Italie portoient que le duc de 
Vendôme, ayant passé le Tartaro, étoit venu camper à Melara 
sur le Pô; qu'il étoit sur le bord d'un naviglio nommé l'Argine, 
à une lieue d'Ostiglia, et qu'ayant été reconnoître le poste des 
ennemis, il l'avoit jugé attaquable. 

Le bruit couroit, ce jour-là, que le duc de Bavière avoit remporté 
une nouvelle victoire sur le baron de Schlick; mais quoiqu'on 
eût cette nouvelle par le Sas de Gand, elle méritoit confirmation. 

On sut aussi que Gourville l étoit mort d'apoplexie, et que le 
marquis de Nangis - avoit la petite vérole à l'armée du maréchal 
de Villars. 

1. Homme "d'affaires célèbre par son esprit, qui avoit trouvé le moyen? 
après avoir été proscrit à la chambre de justice, de revenir sur l'eau, el 
s'étoit attaché au grand prince de Condé, dont il avoit fait les affaires et 
celles du prince son fils jusqu'à la mort. 

2. Petit-fils de la maréchale de Rochefort, qui étoit très jeune et très 
bien fait, et qui étoit colonel du régiment de Bourbonnois. 



106 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Le soir, on vil le comte de Louville arriver d'Espagne l , ayant 
été précédé do quelques jouis par Orry 2 , et on disoit qu'ils 
devoienl bientôl s'en retourner l'un et l'autre. 

16 juin. — Le 16, on apprit que la marquise de Maintënon 
avoit eu la lièvre toute la nuit assez considérablement. 

L'après-dînée, il arriva deux courriers du dur du Vendôme 
tout ii la fois, lesquels néanmoins étoient partis à un jour l'un 
de l'autre, et par lesquels on apprit que, comme il faisoit faire 
les approches d'Ostiglia, et qu'on alloil ouvrir la tranchée, les 
ennemis avoient coupé les digues du Tartaro et du Pô, lesquels, 
étanl extrêmement enflés et prêts à déborder, avoient inondé 
si\ lieues de pays, de sorte que le duc de Vendôme étoit obligé de 
s'en revenir à San-Benedetto par le même chemin qu'il étoit allé 
dans le dessein de rhasser les ennemis des postes qu'ils avoient 
sur la Secchia 3 , pour pouvoir ensuite aller attaquer Révère, qui 
es1 an bout du pont d'Ostiglia. On sut encore que le général 
Vaubonne avoil été joint par douze cents heiduques ; de recrue, 
et que le duc de Vendôme avoil envoyé ordre au comte d'Estaing, 
qui commandoit à Sanguinetto, de le poursuivre partout où il 
iroit, et de le combattre, lui envoyanl pour cel effet une brigade 
de cavalerie et un régiment de dragons d'augmentation. Du côté 
d'Allemagne, on apprit (pie les ennemis n'avoient plus aucun' 
poste entre Strasbourg et Landau, et qu'un parti de l'armée du 
duc de Bourgogne en avoil poussé un des leurs jusque sur la 
contrescarpe de «'elle dernière place. On assuroil encore que 
l'Empereur avoit voulu retirer ses troupes d'Italie, mais que les 
Hollanclois n'y avoient pas voulu consentir, parce que la meil- 
leure partie de soixante mille hommes que le Roi avoit en ce 



1. Il y avoit des gens qui croyoient qu'il n'y retourneroit pas, mais ils 
se trompèrent; il étoit venu pour plaider la cause du cardinal d'Estrées 
contre la princesse des Ursins. 

i. 11 (toit venu pour plaider la cause de la princesse des Ursins contre 
l' 1 cardinal d'Estrées. 

3. Ce n'étoil pas une chose si facile qu'on croyoit, car ils avoient eu tout 
le temps nécessaire pour s'y bien établir. 

i. Le dictionnaire de l'Académie délinil ainsi ce mot : « Heiduque, nom 
des fantassins croates ou csclavons qui défendaient les frontières de la 
Hongrie. On donnait autrefois ce nom, en France, à certains domestiques 
qui étaient vêtus à la hongroise et qui portaient la livrée de leurs maî- 
tres. » C'est dans le premier sens, naturellement, qu'il faut entendre ici ce 
mot. — /:. Pontal.] 



17-19 JUIN 1703 107 

pays-là seroit retombée en Flandre, et que l'Empereur, ayant eu 
cette complaisance pour eux, les pressoit d'ailleurs sans relâche 
de lui envoyer du secours, parce qu'il ne pouvoit pas tout seul 
soutenir celte guerre. 

17 juin. — Le 17, on sut que la marquise de Maintenon avoil 
encore eu un accès de fièvre, mais plus violent que le premier, 
lui ayant commencé par deux heures de frisson, et lui ayant causé 
une très grande sueur; il lui dura même près de vingt-quatre 
heures, et elle s'en trouva extrêmement affaiblie. On eut, ce jour- 
là, une confirmation certaine de la prise que le chevalier de Coët- 
logon avoit faite dans sa route, car on apprit qu'il étoit arrivé à 
Toulon, et qu'en chemin faisant il avoit encore pris un vaisseau 
de guerre anglois. 

Les lettres de Flandre portoient ce jour-là que les armées 
étoient toujours dans la même situation; que celle des Couronnes 
achevoit de perfectionner ses postes; que les ennemis avoienl 
fait un grand fourrage à sa vue, mais qu'y ayant mené quinze 
mille hommes d'escorte et vingt pièces de canon, on n'avoil pas 
jugé à propos de les inquiéter. 

18 juin. — Le 18, on sut. que le Roi avoit donné une pension 
de trois mille livres à la veuve de Félix, et une pareille à son fils, 
lesquels en avoient un extrême besoin. 

Il arriva, ce jour-là, dans Paris, vingt-cinq charrettes chargées 
de lingots d'argent venant d'Espagne, dont l'arrivée réjouit 
beaucoup la ville, d'autant plus qu'on savoit qu'il devoit encore 
en arriver autant le lendemain '. 

19 juin. — Le 19, on apprit, par les lettres de Flandre, que 
les déserteurs des ennemis assuroienl que leur armée grossissoit 
tous les jours; que le marquis de Coigny, étant allé à la guerre 
avec quatre cents chevaux, et s'étant emlmsqué, étoit tombé sur 
un gros parti des ennemis, dont il en avoit tué trente et pris 
autant, du nombre desquels étoient un lieutenant-colonel, un 
capitaine et deux lieutenants; que le chevalier de Vignaux 2 et 



1. L'argent étoit si rare à Paris qu'on vit avec joie ce petit convoi, qui 
servit à faire ouvrir les bourses des richards, qui se tenoient serrées par 
des craintes mal fondées. 

2. Fils du défunt comte de Vignaux, maréchal de camp et lieutenant des 
garde9 du corps; son frère aine y étoit exempt dans la compagnie de 
Noailles. 



108 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SÛURCRES 

le chevalier de la Motte S mousquetaires du Roi, y avoient été 
Liesses, outre quelques gardes du corps blessés ou lues eu petit 
ûombre; que cinq officiers anglois étant venus reconnoître le 
camp, (m avoit couru après, ou les avoit pris, ou les avoit amenés 
au maréchal de Villeroy, avec trois cavaliers anglois qui s'étoient 
venus rendre. 

On niamloil encore que Huy étoil investi, et qu'on commençoit 
à y entendre beaucoup tirer. 

20 juin. — Le 20, il arriva un courrier du maréchal de Vil- 
Lars, mais on dit seulement que les lettres qu'il avoit apportées 
éloienl vieilles, ayant été retrouvées par un paysan qui les 
avoienl apportées à Schaffhouse, parce que le courrier qui en 
avoit été chargé avoit été tué en chemin; que d'ailleurs le maré- 
chal de Villars ayant mis des troupes françoises dans Ulm cl 
dans les autres principales villes de complète, avoit marché à 
Nuremberg, pendant que le duc de Bavière marchoit à Passau. 

D'autre côté, les lettres de l'armée du duc de Bourgogne du 14 
portoienl ipie ce prince faisoil raser les retranchements que les 
ennemis avoient faits le long de la Lauter, et qu'on assuroit en 
ce pays-là que le prince de Bade étoil allé trouver l'Empereur, 
laissant le comte de Tliungen pour commandant dans les retran- 
chements de Stolhoffen. 

On sut, ce jour-là, (pie le Boi avoit donné la charge de premier 
président du parlement de Bordeauv à d'Alon, qui en avoil 
autrefois été avocat général, et qui, depuis quelques années, étoit 
premier président du parlement de Pau, lui accordant trente 
mille e< us de brevet de retenue sur les cinquante mille qu'il 
étoil obligé de payer à la famille du défunt premier président de 
la Tresne. 

21 juin. — Le 21, il arriva un courrier du (]\\c de Bourgogne, 
qui apporta nu grand nombre de lettres à diverses personnes de 
la cour, el. le soir, le secrétaire d'Étal de Chamillart vint apporter 
an Roi les lettres déchiffrées, mais on n'en sut pas pour cela 
plus de nouvelles, quoique la basse cour assurât que le duc de 
Bourgogne alloil faire un siège; que tout trembloit dans Landau, 
où il \ avoil peu d'artillerie et de munitions, et d'où tous les 



1. Fils île défunt la .Molle, brigadier «les armées du Roi, aussi lieutenant 
île- gardes du corps. 



22 juin 1703 109 

François qui y étoient établis avoient eu ordre de sortir; que les 
quinze bataillons hollandois étoient encore dans les retranche- 
ments de Stolhoffen, et qu'il y en avoit six autres et quelques 
dragons de l'électeur palatin dans le défilé de Kandel pour cou- 
vrir le Palatinat. 

On sut, ce jour-là, que le Roi demeureroit dix-huit jours à 
Mark, au lieu de douze qu'il y devoit demeurer, et on disoit que 
le duc de Bavière, ayant t'ait débarquer à Donauwert son artillerie 
et ses munitions, marchoit à Nuremberg pour en faire le siège, 
pendant que le maréchal de Villars feroit celui de Nordlingen, sur 
î'Eger, qui se jette dans le Danube à Donauwert, et que ce prince 
avoit envoyé ordre à l'évêque d'Eischstœdt de lui fournir, le 0, 
mille chevaux pour traîner son gros canon, et cent chariots pour 
porter les munitions ; que le commandant de la ville de Constance 
avoitdemandé aux cantons des Suisses un passeport pour le comte 
de Styrum, qui vouloit passer avec ses équipages sur le pont du 
Rhin qui est à Cestein, ce qui lui avoit été accordé, à condition 
qu'il ne passèrent que six chariots et quatre hommes à la fois. 

Les lettres d'Espagne portaient, ce jour-là, que le roi et la reine 
avoient été dîner à leur belle maison d'Aranjuez, qui est à six 
lieues de Madrid, qu'ils avoient voulu que le cardinal d'Eslrées 
fût de la partie, et que la reine douairière, qui faisoit sa rési- 
dence à Tolède, lequel est à six lieues d'Aranjuez, s'y étoil aussi 
trouvée, avoit diné avec eux, et s'en étoit retournée à Tolède, 
lorsqu'ils étoient revenus à Madrid. 

Du côté de Languedoc, on disoit que le maréchal de Mont- 
revel avoit fait une recherche exacte dans tous les environs 
d'Alais et de Nîmes, et qu'il avoit donné rendez-vous à toutes 
ses troupes pour investir le bois de Lins, qui a deux lieues de 
tour, retraite ordinaire des fanatiques, dont on disoit qu'il y 
trouveroit actuellement une bande; qu'on en avoit pris aupa- 
ravant vingt-cinq et une prophétesse, et que quelques-uns de 
leurs chefs demandoient amnistie. 

22 juin. — Le 22, le comte de Pontchartram apprit au Roi 
que le mât et la coque ou carcasse d'un vaisseau anglois de 
soixante pièces de canon étoient venus échouer aux îles de 
Gcslan, sur la côte de Bretagne, lequel vaisseau étoit appa- 
remment péri par le gros temps, mais on ne savoit ni comment, 
ni en quel endroit. 



110 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

23 juin. — Le 23, on sul que la marquise de Maintenon avoil 
eu toute la nuil la fièvre assez violente, et le Roi dit à son lever 
que le général Gohorn étoit mort, ayant été empoisonné par son 
cuisinier. G'étoit une perte considérable pour les Hollandois, el 
qui alloil mettre Top ' eD grand crédit, parce que Gohorn l'obs- 
curcissoil encore. 

On tlii aussi que la flotte des ennemis qui avoit paru aux 
environs de Belle-Isle, et depuis à la hauteur de la Rochelle, 
s'étoit mise en route, niais qu'on ignoroit de quel côté elle avoil 
dessein d'aller, el que d'ailleurs la grande flotte des ennemis 
étoit encore toute dispersée dans les ports d'Angleterre. L'après- 
dînée, le Roi donna au. comte de Louville nue longue audience 
dans si m cabinet, et on ne douta pas qu'après il ne repartît 
bientôt. 

24 juin. — Le 24. on eut nouvelle que le maréchal de Vil- 
leroy, axant voulu l'aire enlever deux gardes des ennemis, en 
avoil chargé le duc de Guiche d'un côté, et le baron de Baye, 
lieutenant général des troupes d'Espagne, de l'autre; que le duc 
de Guiche avoit enlevé la garde tout entière, mais que de Baye, 
étant arrivé un peu trop tard, n'avoit enlevé que dix-sept hommes 
de celle qu'il avoit attaquée, el que du Plantis 2 , exempt des gardes 
du corps, > avoil eu le coude cassé d'un coup de pistolet. 

On craignoil beaucoup alors que le roi de Portugal n'eût fait 
son traité avec les confédérés, et le cardinal d'Estrées mandoit 
de Madrid que ce traite n'étoit pas encore signé, mais qu'il ne 
vouloil pas répondre de l'avenir 3 . 

Du cédé d'Allemagne, on disoit qu'on avoit embarqué cinq 
bataillons françois comme pour aller au siège de Passau, mais 
qu'ils avoient eu un contre-ordre à Ingolstadt, et qu'on croyoil 
que le cardinal de Lamberg et la ville de Passau s'étoient accom- 
modés avec le duc de Bavière 4 . On ajoutoit que le comte Maffei, 
marchant au secours de Rottenberg avec huit cents hommes, en 
avoil perdu cent dans un village où il avoit été surpris; mais 
que, depuis ce temps-là, on avoil eu nouvelle que le comte de 

1. Ce Top étoit un soldat de fortune, qui étoit, par son mérite, devenu 
officier général. 

2. Gentilhomme d'Anjou, qui avoit été d'abord capitaine de dragons et 
écuyer du Roi; il étoil plaint de tout le monde. 

3. [A cette date le traité était signé. Voir ci-dessus, p. 69, notel. — E.Pontal.] 
'i. Ce bruit étoit totalement faux. 



U juin 1703 111 

Styrum avoit levé le siège de Rottenberg. Ce qui étoil certain 
étoil ([uc le duc de Bavière se trouvoit maître du Danube, depuis 
sa source jusqu'à Passau;que ses terres étoient à couvert des 
courses du côté de l'Autriche par la rivière d'Inn; que partie 
de l'Autriche, de la Bohème, de la Franconie et toute la Souabe 
lui payoient contribution, et qu'il disposoit à son gré d'Augsbourg 
el de Ratisbonne; enfin que In Bohème étoit presque toute 
révoltée, et que son Son Altesse Electorale pourroit bien pro- 
fiter avantageusement de cette révolte pour ses intérêts '; el 
que le prince d'Isenghien avoit èlè fait brigadier à l'année du 
maréchal de Villars avec le marquis de Tourouvre, le comte de 
Mailly la Houssaye, el 

On disoil aussi que, le 13, le marquis de Vaubecourt étoit encore 
à Zelo avec vingt bataillons, le duc de Vendôme s'étant avancé a 
deux lieues plus loin avec deux brigades d'infanterie et toute sa 
cavalerie. 

On assuroit encore que le duc de Lorraine avoit permis au Roi 
de lever huit mille hommes sur ses terres, à condition que les 
officiers en seroient moitié françois et moitié lorrains, comme 
aussi d'y prendre deux mille chariots pour le service de l'armée 
du duc de Bourgogne; que ce prince pouvoil, quand il lui plai- 
roit, faire le siège de Landau ou- celui de Fribourg, étant au milieu 
de ces deux places, dans le même poste où étoient les ennemis 
quand ils avoient assiégé Landau. 

On ne disoit plus alors que le prince de Bade fût allé joindre 
le comte de Styrum, mais qu'il avoit seulement envoyé un gros 
détachement à ce général, et que, pour lui, il étoit resté dans les 
retranchements de Stollioll'en. On mandoit aussi que la maré- 
chale de Villars n'avoit pas reçu un passeport de ce prince pour 
alîer trouver son mari, comme on l'avoit dit, et qu'au contraire 
il lui avoit renvoyé sa lettre tout ouverte, sans lui faire de 
réponse. 

On parloit alors d'un démêlé assez considérable qui étoil entre 
la cour de Rome et la cour d'Espagne, lequel \enoit de deux 
causes différentes, mais qui n'avoient qu'une même source, c'est- 
à-dire l'entêtement des Napolitains pour l'Empereur. L'évêque 

1. Pour s'en faire déclarer roi, car il avoit des prétentions assez légi- 
times sur ce royaume, dont la maison d'Autriche avoit chassé un prince 
de la maison palatine. 



112 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

de Tarente étoit de tout temps attachée son parti, et comme il 
continuoit toujours dans ses intrigues, le vice-roi de Naples jugea 
à propos de lui envoyer un officier pour l'arrêter. L'officier, 
voulanl faire la chose sans scandale, laissa sa troupe à quelques 
pas de L'évêché,alla trouver l'évêque en particulier, el lui exposa 
«m ordre. L'évêque ne voulut point obéir; il répondit qu'il ne 
reconnoissoil que le Pape, et, descendant à l'église, il tira le 
Saint-Sacrement, excommunia tous ceux qui attenteroient à sa 
personne el ses adhérents. L'officier alla retrouver sa troupe, 
laissa rentrer l'évêque dans sa maison, l'y vint enlever, el l'em- 
mena prisonnier à Naples. Un prêtre du même royaume avoil 
de continuelles intelligences à Vienne et en recevoit des lettres, 
principalement du prince de Caserte; il fut arrêté comme il en 
retiroil à la poste, on alla chez lui. el on en trouva encore plu- 
sieurs autres, et on le mit en prison. Le Pape, en ayant été informé, 
prit la protection de l'évêque el du prêtre, apparemment parce 
qu'en Italie tous les ecclésiastiques prétendent ne reconnoitre 
que le Pape. 

Ou apprit encore, le même jour, que la comtesse de Gouville, 
sieur du défunt maréchal de ïourville, avoif eu une attaque 
d'apoplexie; et on sut qu'Albergotti s'étant avancé dans le pays 
avec quatre mille hommes, parce qu'il croyoit que le duc de 
Vendôme feroit son expédition d'Ostiglia, dix mille hommes des 
ennemis lui étoient tombés sur les bras; qu'il avoit fait marcher 
son infanterie devant lui et fait sa retraite avec sa cavalerie; 
qu'ayant trouvé une fourche de chemin, il avoit ordonné au 
comte de Mursay, maréchal de camp, de prendre par un chemin, 
pendant qu'il prendroit par l'autre; que le comte de Mursay 
étoit revenu huit fois à la charge, et avoit perdu fort peu de 
monde, mais qu'on avoit été obligé d'abandonner Finale, où les 
ennemis étoient rentrés, et qu'on avoit perdu environ trois cents 
hommes, du nombre desquels se Irouvoil le comte d'Espinchal ', 
mestre de camp de cavalerie, qui étoit fort regretté. On disoit 
aussi que le comte de Vaubonne 2 avoit surpris une garde du 

1. Gentilhomme d'Auvergne. 

2. Il y avoit des t-'cns qui disoient qu'il étoit du Gomtat d'Avignon; d'au- 
iivs prétendoient qu'il étoit de Paris, de la lie du peuple; en tout cas, il 
étoit devenu officier général parmi les Impériaux et fort estimé parmi 
eux. 



2o juin 1703 113 

comte d'Eslaing étant endormie, et avoit enlevé un grand nombre 
de bœufs des environs de Mantoue, mais que le comte d'Estaing 
avoit couru après lui, et l'avoit poussé jusqu'à Rivoli. 

On parloit aussi d'un corps de dix mille hommes que les en- 
nemis avoient en Flandre, du côté d'Anvers, commandé par 
Coborn, qui n'étoit point mort, et on croyoit qu'ils en vouloient à 
San-Vliet, petite place de peu de conséquence, proche de 
Lillo '. 

25 juin. — Le 25, la duchesse de Bourgogne se fit saigner 
pour se préparer à se baigner et à prendre des eaux; la marquise 
de Maintenon en fit autant pour sa lièvre, et on sut que le Roi 
avoit donné le régiment d'Espinchal au prince d'Elbeuf 2 . 

26 juin. — Le 26, il arriva un courrier du maréchal de Yil- 
lars.par lequel on apprit que ce maréchal étoit campé a Gundel- 
tîngen, sur le Danube, et qu'il mandoit au Roi qu'il n'appréhendoit 
point le duc de Bade, lequel marchoit à lui pour le combattre, 
ayant joint le comte de Styrum, menant avec lui tout ce qui 
étoit nécessaire pour construire des pouls sur les plus grandes 
rivières, et n'ayant laissé dans les retranchements de Stolhoffen 
que quinze bataillons bollandois avec quelques troupes de l'élec- 
teur palatin. Les mêmes lettres portoient que le duc de Bavière 
avoit pris un petit château, et qu'il marchoit à celui de Kuffstein, 
après la prise duquel il se rendroit facilement maître d'Inspruck, 
afin de pouvoir donner moyen au duc de Vendôme de se joindre 
avec lui. 

On apprit encore par les mêmes lettres que le prince Cbarles 
de Lorraine 3 avoit la petite vérole à l'armée du maréchal de Vil- 
lars, laquelle il avoit, selon les apparences, gagnée auprès de 
son ami, le marquis de Nangis. 

27 juin. — Le 27, on disoit que le roi de Suède assiégeoit 
Thorn, sur la Vistule; qu'il n'avoit avec lui que six mille Suédois 
quand il l'avoit investi, et qu'il y avoit dans la place un égal 
nombre de Saxons, mais que cela ne l'avoit pas empêché de 



1. Parce qu'elle servoit à envelopper Anvers. 

2. Fils «unique du duc d'Elbeuf, qui servoit de capitaine de cavalerie en 
Italie auprès de son oncle, le prince de Vaudemont; car la princesse de 
Vaudemont étoit sœur d'un premier lit du duc d'Elbeuf. 

3. Dernier des enfants du comte d'Armagnac, grand écuyer de France; il 
étoit mestre de camp de cavalerie. 

VIII. — S 



Hi MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

se rendre d'abord maître d'un faubourg et de plusieurs petits 
postes avancés aux environs de la Aille et que depuis il avoit été 
joint par un autre corps de ses troupes. 

28 juin. — Le 28, le bruit couroit que les ennemis avoient 
fait un grand détachement de leur armée de Flandre pour 
envoyer en Allemagne, mais cela méritoit confirmation '. 

29 juin. — Le ^i». un officier venant exprès de la Cayenne 
pour les affaires de ce pays-là, et ayant passé par la Rochelle, 
rapporta au comte de Pontchartrain que le maréchal de Chamilly 
lui avoit ordonné de lui dire qu'il y étoit arrivé un vaisseau, par 
lequel on avoit eu avis que les Anglois, ayant fait une descente à 
la Guadeloupe, en avoient été chassés avec perte de huit cents 
hommes. 

Le Roi recul, ce jour-là, une lettre du maréchal de Villeroy, 
par laquelle il lui mandoit que les ennemis avoient fait un mou- 
vement, et qu'ils étoient allés mettre leur droite vers Maëstricht, 
el leur gauche au Geer; que, pour lui, il alloit aussi marcher de 
son côté et camper à Landenfermé, proche Nerwinde, et qu'il 
promettoil de 1rs observer de si près, qu'il se mettroit toujours 
devant eux, quelque chose qu'ils voulussent entreprendre. 

30 juin. — Le 30, on apprit que le comte, de Tavannes - étoit 
mort à Paris de la pierre, n'ayant pu se résoudre à se faire tailler. 

On eut aussi nouvelle que le duc de Bourbon, qui tenoit les États 
de Bourgogne, ayant eu avis par Vauvré, intendant de la marine 
à Toulon, que certaines gens qui avoient pris des passeports pour 
aller en Espagne s'éfoient acheminés vers Paris, et qu'ils avoient 
sur eux des pierreries de l'almirante de Castille, il avoit fait 
courir après eux et en avoit fait arrêter plusieurs, qui avoient 
des pierreries cachées dans leurs cordons de chapeau couverts 
de crêpe, dans les boutons de leurs chausses et dans ceux de 
leurs habits, et même on en poursuivit quelques-uns jusqu'à 
Paris, qui furent arrêtés au bureau de la diligence de Lyon. 

1 . Elle [sic étoit t< mte fausse. 

2. Gentilhomme de Bourgogne de bonne maison et très galant homme; 
il avoit été longtemps mestre de camp de cavalerie, et avoit épousé la fille 
de d'Aguesseau, conseiller du conseil royal de finances; son père avoit été 
lieutenant général sous le grand prince de Coudé, en Flandre, contre 
le Roi. 



1 er JUILLET 1703 115 

JUILLET 1703 

1 er juillet. — Le premier jour de juillet, le comte de Pont- 
chaFtrain reçut, par un courrier exprès, la confirmation et le détail 

du siège de la Guadeloupe, qui n'avoit pas été, comme on l'avoit 
cru, une affaire de peu de jours, mais un siège de deux mois et 
demi. Les Ànglois, y étant arrivés avec huit vaisseaux de guerre 
et soixante bâtiments de charge, y avoient mis à terre les six 
régiments qu'ils avoient embarqués en parlant d'Espagne pour 
cet effet, sans compter les équipages de leurs vaisseaux. Quelques 
jours après, Gabarct, gouverneur de la Martinique, étoil venu au 
secours d'Auger, gouverneur de la Guadeloupe, avec mille cinq 
cents hommes, et ainsi les Anglois avoient été obligés défaire un 
siège dans les formes, pendant lequel il y avoit eu tous les jours 
plusieurs actions de vigueur. Dans la suite, le fort se trouvant 
si ruiné qu'il n'étoit plus en état de défense, les assiégés firent 
derrière les remparts une bonne retirade, et prirent eux-mêmes 
le parti de faire sauter le fort. Les mines ayant été chargées, et 
ne faisant pas un aussi prompt effet que Gabaret l'avoit souhaité, 
il y envoya deux jeunes gentilshommes du Maine, nommés Vipart, 
avec quatre soldats, pour connoître la cause de ce retardement; 
ils trouvèrent que la mèche d'une des deux mines étoil éteinte, 
et que celle de la seconde n'avoit plus que deux doigts à brûler. 
Ils remirent les deux mines en état de faire au plus tôt leur effet, 
et, en se retirant, un de ces deux gentilshommes reçut un coup 
de mousquet, qui n'étoit pas mortel. Les deux mines sautèrent 
et tirent l'effet que les assiégés avoient souhaité; et quelques 
jours après, les assiégeants, pressés par les maladies et par la 
famine, furent obligés de lever le siège, laissant huit cents morts 
dans l'île, et emmenant plus de mille deux cents blessés. 

On eut, le même jour, nouvelle que le corps des ennemis com- 
mandé par Cohorn et par Opdam, qui éloit du côté d'Amers, 
avoit forcé les lignes du pays de Waës en deux endroits; que 
Hessy ', maréchal de camp, qui commandoit à un de ces postes, 
avoit fait une longue et vigoureuse résistance, mais qu'enfin il 
avoit été obligé de céder aux efforts du baron de Sparre -; que 

1. Colonel suisse qui étoitun très brave homme. 

2. Gentilhomme suédois qui éloit de la même maison que celui qui ser- 
voit en France sous le même nom. 



116 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Marlborough avoit dérobé une marche aumaréchal de Villeroy, 
mais que ce maréchal marchoit avec une extrême diligence pour 
gagner les devants. 

2 juillet. — Le 2, on eut nouvelle que le duc de Bavière avoit 
pris en nn jour de temps le château de Kuffstein, qui naturel- 
lement en auroit duré plus de quinze; les assiégés ayant mis le 
feu à un de leurs faubourgs pour mieux voir les travaux des 
assiégeants, le feu avoil gagné une des tours du château, et 
l'avoil tellement ruinée, que 1rs grenadiers de la brigade de 
Condé, donnant tout d'un coup l'épée à la main, avoienl emporté 
le château par cet endroit. On disoit aussi que le duc de Bour- 
gogne faisoit un pont sur le Rhin à Hagenhach ', mais cette 
nouvelle étoit peut-être moins fondée sur la vérité (pie sur l'ex- 
trême désir que tout le monde avoit que ce prince passât le Rhin, 
n'y ayant rien qui fût plus capable de déconcerter les affaires 
de l'Empereur. 

3 juillet. — Le 3, on eut une importante nouvelle, et qui 
devoil bien déconcerter les desseins des Hollandois sur les Pays- 
Bas espagnols. Le marquis de Bedmar ayant dépêché un courriel' 
au maréchal de Villeroj pour le prier de lui envoyer du secours 
contre les entreprises de Gohorn et d'Opdam, qu'il ne falloit 
pas laisser établir en dedans des ligues qu'ils avoient forcées, 
le maréchal de Villeroy prit résolution 2 d'\ envoyer sur-le-champ 
nu gros détachement de quinze escadrons de cavalerie, de quinze 
escadrons de dragons et de mille cinq cents grenadiers, mais 
lin! l'affaire si secrète, que le détachement étoit marché sous les 
ordres du comte de Gassion et du duc de Villeroy, lieutenants 
généraux, avec plusieurs maréchaux de camp et brigadiers, sans 
qu'on sûl dans l'armée de quel côté il marchoit, ni pour quel 
dessein. Ensuite le maréchal de Villeroy et le maréchal de Bouf- 
flers allèrent ensemble visiter les postes autour de leur camp de 
Diest, et, eu un certain endroit, s'étant séparés comme pour aller 
chacun de son côté visiter différents pos-tes, et le maréchal de 
Boufflers ayant pour cet effel pris avec lui un détachement de 



1. Faux. 

2. D'abord le maréchal de Villeroy u'avoit détaché que son fils pour 
aller sous les ordres du maréchal de Boufflers à cette expédition, mais le 
comte de Gassion représenta avec vigueur que c'étoit à lui à marcher, et le 
maréchal les envoya tous deux, Gassion étant le plus ancien de beaucoup. 



3 JUILLET 1703 117 

soixante maîtres do la maison du Roi, ces deux généraux, en 
se disant adieu, s'étoient donné rendez-vous pour se retrouver 
le même jour, à un certain endroit et une certaine heure. Mais le 
maréchal de Boufllers, qui avoit un guide tout prêt avec lui, lit 
une prodigieuse diligence avec sa petite escorte, pour aller rega- 
gner la tète du détachement, avec lequel il alla joindre le mar- 
quis de Bédmar, qui avoit avec lui le comte de Guiseard, et, sans 
s'arrêter, ils marchèrent droit au corps commandé par Opdam, 
Cohorn s'étant séparé d'avec lui avec une partie des troupes pour 
entrer plus avant dans le pays de Waës et y faire le siège de 
quelque petit fort, après avoir été obligé de faire deux ou trois 
lieues de détour, à cause des canaux. Quand le maréchal de 
Boufllers eut aperçu le camp des ennemis, il lit inarcher le 
comte de Guiseard sur la droite avec une partie des troupes, et 
lui, avec le marquis de Bedmar, passa du enté de la gauche, de 
sorte que les ennemis se trouvèrent entièrement enveloppés. 
Le combat fut grand et opiniâtre, parce qu'il fallut déposter les 
ennemis de derrière les canaux où ils éloient, et en passer trois 
devant eux; mais enfin ils furent battus. Ils eurent quatre mille 
hommes tués sur la place; on leur lit huit cents prisonniers, 
on prit six pièces de canon, quarante petits mortiers, tous leurs 
équipages; leur quartier général, qui étoif à Eckeren, fut pillé, 
et la comtesse de Tilly, qui étoit venue y voir son mari, y fut 
prise avec plusieurs autres dames. On perdit en cette occasion 
sept à huit cents hommes, du nombre desquels se trouva le mar- 
quis de Siguerand, colonel du régïmenl d'infanterie du Maine, 
et il y eut environ mille deux cents blessés, parmi lesquels les 
principaux étoient le duc de Mortemart, colonel d'infanterie, qui, 
y ayant été blessé au pied au commencement de l'action, ne voulul 
pas se retirer qu'elle n'eût été finie; le comte de Courville, 
colonel réformé à la suite du régiment du Maine, qui étoit aussi 
prisonnier, Erlach ', capitaine au régiment des gardes suisses, 
qui en commandoit les grenadiers, Brizart et Duret 2 , sous- 
lieutenants des grenadiers du régiment des gardes françoises, 
le chevalier de Montsoreau 3 , enseigne des mêmes grenadiers, et 

I. Homme de la meilleure maison qu'il y eût en Suisse, et dont le père 
éloit lieutenant général des armées du Roi. 
■2. Tous deux de familles de Paris, et braves gens. 
:î. Dernier des fils du grand prévôt de Sourches. 



118 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Vigier '. enseigne des grenadiers du régimenl des gardes suisses. 
Les régiments qui y souffrirenl le plus furent celui de Mortemart, 
celui du Maine et celui de Curleu suisse 2 . 

4 juillet. — Le i, la marquise de Maintenon étant allée de 1res 
bonne heure de Marlj à Saint-Cyr, la fièvre l'\ prit très violem- 
ment : elle eut un frisson de plus de deux heures, et étant revenue 
sur-le-champ à Marly, cet accès lui dura vingt-quatre heures 
avec de grands vomissements el dr^ sueurs. 

5 juillet. — Le o au matin, il arriva un courrier du maré- 
chal de Villeroy, par les lettres duquel le Roi apprit que les en- 
nemis avoient leur tête vers Bréda; (pie le maréchal, après une 
longue marche, n'ayant pu passer Lierre à cause de la pluie 
continuelle, avoit marché le lendemain, et étoit sorti des lignes 
pour entrer sur le pays di'^ ennemis, et qu'ainsi il leur ôtoil 
toute espérance de pouvoir faire le siège d'Anvers, s'ils en avoienl 
encore le dessein. Par le même paquet, le maréchal envoyoit au 
Roi deux lettres qu'on avoit trouvées entre les mains d'un cour- 
rier des ennemis, qui alloit trouver le duc Marlborough ; l'une 
étoit de Cohorn, et l'autre de d'Opdam; elles étoient conçues 
en ces termes, car le Roi voulut bien faire voir principalement 
celle d'Opdam, parce que c'étoit un témoin irréprochable de -a 
défaite, quoiqu'il parût évidemment qu'il s'étoit retiré de bonne 
heure du combat 3 . 

Lettre de Cohorn. 

« Monsieur le duc. je viens de recevoir l'honneur de la vôtre, 
« par laquelle V. E. me mande le mouvement qu'elle a fait, el 
> l'apparence que les ennemis pourraient faire un détachement: 

c'est pourquoi, Milord, je marcherai demain avec sept batail- 
« Ions et un régimenl de dragons, pour me joindre au corps du 
<• baron de Sparre;et comme je vois, par tous les manèges que les 
« ennemis font, qu'ils se précautionnent pour le grand dessein, je 

1. Frère de Vigier, capitaine au régiment des gardes suisses. 

2. [Cette victoire est racontée en détail dans une lettre de Boufflers au 
Roi, citée au t. III p. 65) des Mémoires militaires relatifs à la succession 
d'Espagne sous Louis AVI. — E. PontaL] 

.'!. [Ces lettres sont reproduites avec d'autres documents sur la même 
affaire au tome III (p. 165 et sq.) des Mémoires indiqués ci-dessus. — 
E. PontaL] 



3 juillet 4703 119 

verrai si je pourrai aller au petit, que V. E. connoît. Cependant 
l'ombrage qu'on témoigne dans l'armée deBrabanl m'inquiète, 
puisque je crains que ce corps ne recule ; cela feroit un méchant 
effet. Je suis d'opinion que, dans le poste où ils sont, il est 
impossible, s'ils veulent prendre leurs précautions, d'y être 
forcés, quand même les ennemis seroient beaucoup supé- 
rieurs. Aussi est-on d'opinion que l'ennemi se mettroit derrière 
eux, ce que je ne pourrois comprendre à quoi cela serviroit, 
puisque par là il ne pourra leur couper les vivres ni les four- 
rages, et qu'en tout cas ils pourront se retirer du côté de Lillo 
par les digues. Je laisse à part que vous pourriez venir en temps 
à le dégager. En écrivant ceci, arrive M. Troinje, qui m'a dit de 
votre part que vous souhaitiez qu'on songeât au projet. Vous 
voyez, Milord, que j'y avois déjà songé. Je vais écrire à la Haye, 
afin que je puisse avoir toutes choses qu'une telle affaire requiert. 
Je demeure très passionnément et avec respect, Milord, de Votre 
Excellence, très humble et très obéissant serviteur. 

« M.-L. Cohoris. » 

« Au camp de Calooshore, le 30 juin, à dix heures du matin, 
1703. » 

Lettre d'Opdam. 

«. Milord, c'est avec le dernier chagrin que je dois vous 
informer que j'ai eu le malheur d'être la victime de l'ambition 
et peut-être de l'esprit intéressé d'une personne qu'il n'est pas 
nécessaire que je vous nomme. Hier, les ennemis, ayant sans 
doute reçu un renfort très considérable de leur grande armée, 
sortirent de leurs lignes au nombre de vingt mille bommes(et, 
si on en croit leurs déserteurs et leurs prisonniers, ils éloient 
jusqu'à trente mille) et tirent tant de diligence qu'ils nous ont 
coupés, avant que nous pussions être informés ni de leurs 
forces, ni de leur marche. Nous n'avions que deux chemins 
par où nous retirer sur Lillo, celui de Oevencn et d'Oorderen. 
Ils étoient si bien occupés par l'ennemi, qu'il a été impos- 
sible au peu d'infanterie qu'on nous a laissée de l'en chasser. 
Mais au contraire, après quelques heures de combat, il l'a 
poussée cl renversée par les doux bouts de la digue, et l'a 
encore prise en flanc par la digue qui continue jusqu'au luit 



J-20 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

de Saint-Phillippe, sans qu'il ail été possible à notre cavalerie 
de la soutenir, dans un terrain si coupé où elle ne pouvoit se 
former, e1 même à peine avancer ou reculer. Enfin les choses 
en sont venues à une telle extrémité que nos troupes étant en 
confusion, el ne faisant plus de résistance pour ainsi dire, je 
n'ai eu qu'un moment pour me sauver avec une trentaine de 
chevaux. Une minute de plus, j'étois prisonnier. Encore n'ai-je 
pu trouver d'autre avenue que du côté d'Anvers, où j'ai trouve 
par bonheur un chemin qui me menoit au village d'Eckeren. Il 
étoit plein d'ennemis, qui, occupés du pillage, et nous voyant 
du blanc au chapeau, nous ont pris pour des François. Voilà en 
gros, Milord, comment s'est passée cette malheureuse journée 
d'hier. Vous verrez, par les t\vu\ lettres de M. de Cohorn que 
j'ai reçues pendant l'action, qu'il avoit déjà changé de dessein, 
el qu'il ne pensoit plus à Anvers, mais à la Flandre; dessein 
qu'il faudra sans doute changer pour jeter des troupes dans 
Berg-op-Zoom. Je ne doute pas, Milord, que unis ne pre- 
niez, les mesures les plus justes et les plus convenables sur 
celle triste nouvelle que je unis prie de communiquer à 
M. d'OwerkerqUe, à qui je ne puis me donner l'honneur 
d'écrire, dans l'accablement el la fatigue où je me trouve. Je 
i suis avec une très sincère passion, Milord, votre 1res humble et 
1res obéissant serviteur. » 
« Wassenaër, le 1 er juillet 1703. 

« J'ai résolu, depuis nia lettre écrite, d'attendre à Bréda les 
ordres de l'Etat. » 

" P.-S. — Je m'en vais à la Haye, n'y ayant point d'armée à ras- 
« sembler ici. Je ne sais ce que M. Hop est devenu, je l'avois prié 
<< de nie suivre, comme il a fait quelque temps, mais enfin je 
« l'ai perdu; il y a peu d'apparence qu'il soit échappé. » 

*'e jour-là, la lièvre reprit sur les dix heures du soir à la 
marquise de Maintenon, el cet accès dura près de quatorze 
heures. 

On sut, ce jour-là, que le Roi avoil donné plusieurs commis- 
sions de mestre de camp à tous les exempts de ses gardes du 
corps qui avoienl été capitaines de cavalerie, à tous les sous- 
lieutenants de gendarmerie, à plusieurs enseignes, et même à 



6-7 juillet 1703 1-21 

trois guidons et à quelques officiers de ses deux compagnies de 
mousquetaires. 

6-7 juillet. — Le 6, sur les cinq heures du soir, la marquise 
de Maintenon s'étant levée pour faire son lit, elle sentit un léger 
frisson, auquel on ne voulut pas donner le nom de lièvre; cepen- 
dant cela se termina le lendemain matin par une sueur, et, sur 
les neuf heures du malin, la fièvre lui reprit fortement par un 
frisson, lequel l'empêcha de se faire porter alors à Versailles, 
comme elle l'avoit résolu; mais, sur les trois heures après midi, 
quoiqu'elle eût encore la lièvre, elle monta en carrosse et s'en 
vint à Versailles, où le Roi revint le même soir s'établir, après 
avoir demeuré dix-huit jours à Mark. 

On apprit, ce jour-là, par des lettres de Genève, que le duc de 
Bavière s'étoit rendu maître d'Inspruck. On eut aussi des nouvelles 
du maréchal de Villeroy, lequel étoit campé à Sanlhoven, à deux 
petites lieues de l'armée des ennemis, qui étoient. campés à 
Hercnthals; et, dans la vérité, il ne tenoit qu'à eux de combattre 
s'ils, l'avoient voulu, n'y ayant rien entre les deux armées qui les 
en pût empêcher; maison ne croyoil pas que ce fût leur dessein, 
et on étoit persuadé qu'ils pensoient plutôt à donner de la 
jalousie du côté des places de la mer, étant certains que l'armée 
du maréchal de Villeroy, jointe à celle du marquis de Bedmar, 
étoit plus forte que la leur. 

Les lettres d'Italie portoient, ce jour-là, que le duc de Ven- 
dôme devoit arriver le 2 à San-Bencdetto, où son armée le devoit 
joindre le 5 l , après quoi il devoit agir de toutes ses forces de ce 
côté-là, c'est-à-dire du côté de la Secchia, de la Mirandole et du 
Panaro, à l'endroit où il se jette dans le Pô, tâchant de pénétrer 
où il se trouveroit les ennemis les plus foihles; que tant qu'ils 
tiendroicntles deux bords du Pô, les événements seroient toujours 
douteux, mais que néanmoins, s'ils attendoient aux endroits où 
ils étoient, ils pourroient courir beaucoup de risque. 

On eut encore nouvelle, ce jour-là, que Saint-Paul -, capi- 
taine de vaisseau, ayant attaqué quatre vaisseaux hollandois qui 
étoient au nord de l'Ecosse à l'escorte des pêcheurs de morue, 

1. Faux. 

2. C'étoit un gentilhomme d'auprès de Basville, maison du président de 
Lamoignon, à huit lieues de Paris, qui avoit été page du comte de Bro- 
fflie. 



122 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

il en avoi! pris trois, mais qu'un des siens avoil péri dans le 
combat. 

8 juillet. — Le 8, on apprit, par un courrier du duc de Ven- 
dôme, qu'avec trente escadrons et un corps de grenadiers, il 
avoil poussé le baron de Vaubonne jusqu'au delà de Vérone; 
que ce qui l'avoil empêché de le joindre étoit un orage prodigieux 
qui avoit dure pendanl vingt-quatre heures; qu'on disoit que ce 
baron s'étoit relire dans les montagnes du Trentin, el que le duc 
de Vendôme, en revenant, avoil l'ait voiturer à Mantoue deux 
mille sacs de farine, qui avoient été achetés depuis plus d'un an 
:i Vérone, sans qu'on les pût transporter; que le duc de Bavière 
lui avoit mandé qu'il étoit maître d'Inspruck, et qu'il souhaitoit 
fort qu'il lui envoyai un gros détachement, mais qu'il croyoit celte 
jonction 1res difficile à faire. Cependant il y avoit des gens à la 
cour qui vouloient parier qu'elle seroil faite le 2-2 de juillet, ce 
qui ne paroissoit guère plausible. 

9 juillet. — Le 0, on sut que la marquise de Maintenon 
Q'avoit plus la fièvre, et même qu'elle étoit allée à Saint-Gyr. 

Leslettres de Flandre portoient aussi que le gouverneur du 
petit fort Saint-Philippe pour les Espagnols, voyant, la nuit, les 
ennemis qui se retiraient du combat d'Eckeren, étoit sorti de 
son fort avec tout son monde, faisant faire de tous côtés grand 
bruit de tambours pour faire croire qu'il marchoit un grand corps, 
et qu'effectivement il avoit fait trois cents prisonniers, et qu'il 
avuil pii- cent cinquante chariots chargés de munitions débouche, 
dont il avoit auparavant un extrême besoin. Les mêmes lettres 
marquoient encore une assez jolie action du marquis de Sainsant 1 , 
capitaine de carabiniers. Un assez gros parti de cavalerie étanl 
sorti de l'armée du maréchal de Villeroy, et s'étant embusqué, 
le marquis de Sainsant en fut détaché pour aller aux nouvelles, 
cl s'embusqua lui-même dans un cm huit qu'il trouva propre pour 
cela. Peu de temps après, il vil passer un parti de trente maîtres 
des ennemis, sur lequel il ne voulut pas débusquer; mais, 'dans 
la suite, axant curiosité d'en savoir davantage, il sortit de son 
embuscade, et marcha plus avant. Il n'eut pas avancé fort loin 
qu'il tomba dans la marche d'un parti de cent vingt maîtres des 

1. Gentilhomme do Normandie dont le père étoit frère aîné du comte 
de Renneville, lieutenant des gardes ,j u cor ps, et du chevalier de Sinsant, 
qui étoit capitaine de gendarmerie. 



10-11 JUILLET 1703 123 

ennemis, dont les coureurs vinrent à lui au Qui vive! Il répondit 
effrontément : Vive Hollande! et les ennemis fornil assez bonnes 
unis pour l'en croire sur sa parole. Étant sorti d'un si grand 
danger, il alla faire un grand tour et rejoignit sa troupe, au com- 
mandant de laquelle il demanda encore vingt maîtres, lui pro- 
mettant de lui en amener trente des ennemis. Et en effet, comme 
il avoit bien remarqué le pays où étoient ailes les trente maîtres 
des ennemis, il marcha avec ses quarante maîtres, les coupa par 
les derrières, et, les ayant chargés, en tua huit sur la place, et 
ramena le commandant du parti avec vingt-deux cavaliers. 

Le soir, le Roi donna au secrétaire d'Etat de Chamillart un 
brevet de retenue de trois cent mille livres sur sa charge en 
faveur de son fils, outre et par-dessus celui de pareille somme 
qu'il lui avoit accordé lorsqu'il la lui donna, parce qu'il Favoil 
obligé de payer cette somme à. la famille du défunt marquis de 
Barhezieux. 

10 juillet. — Le 10, on apprit que la duchesse douairière de 
Modène éloil morte, et que le duc de Gesvres avoit cédé tous ses 
biens et sa duché à son iils, moyennant qu'il ne prendroit point 
le nom de duc de Gesvres, mais celui de duc de Tresmes, se con- 
servant d'ailleurs tous les appointements et pensions qu'il retiroit 
du Roi 1 . 

Ondisoit, ce jour-là, que l'affaire de Portugal alloit très mal, et 
qu'on l'avoit appris par un courrier arrivé d'Espagne le soir pré- 
cédent. L'après-dinée, l'abbé de la Rochefoucauld étant monté à 
cheval à Saint-Germain-cn-Laye, pour aller courre le cerf avec 
son neveu, le duc de la Rochefoucauld, se sentit tout d'un coup 
attaqué d'une forte vapeur pareille à celles qu'il avoit eues autre- 
fois. On le descendit de son cheval, on le mil en carrosse, et en 
le ramena à Versailles; on le lit saigner sur-le-champ, et, les 
jours suivants, on lui lit prendre de l'émétique. 

11 juillet. — Le 11, on apprit que le duc de Gesvres avoit 
changé de sentiments à l'égard de son lils, auquel il ne vouloit 
plus céder sa duché; mais il n'étoit plus temps, car il avoil 
signé un acte par-devant notaire, par lequel il avoil cédé a 
son lils toutes ses terres, du nombre desquelles éloil celle de 

1. C'est-à-dire les appointements de toutes ses charges et gouvernements, 
et ses pensions, le tout montant à plus de quatre-vingt mille livres de 
rente. 



124 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Tresmes, à laquelle la duché se trouvoit attachée, et sans laquelle 
par conséquent il ne pouvoit plus être due. 

Ou sul ce jour-là certainement que le roi de Portugal avoil 
signé le traité avec 1rs confédérés, et même quelques gens en 
virent les articles; mais on assuroil que ce traité seroil bien dif- 
ficile à exécuter, puisque le premier article ' portoit que le roi de 
Portugal ne seroil obligé de se déclarer que quand l'archiduc 
seroil descendu en Espagne avec trente mille hommes que les 
confédérés avoient promis de lui fournir, cl que d'ailleurs l'Em- 
pereur ne vouloit point envoyer l'archiduc que l'Espagne ne se 
fût déclarée en sa faveur, l'Impératrice disant aussi qu'elle ne 
consentiroit point qu'il y passai jusqu'à ce que le Roi des Romains 
eût un dis. 

Ou sul encore, le même jour, que Madame avoit nommé la 
duchesse de Brancas 2 pour sa dame d'honneur, à la place de la 
duchesse de Venladour. el que le comte de Walstein étoit arrivé 
à Vincennes, d'où il avoil envoyé au Roi toutes les pierreries qu'il 
avoit sur lui, lesquelles le Roi lui avoit renvoyées, quoiqu'il le 
regardât comme son ennemi personnel 3 . 

Les lettres de Flandre portaient, ce jour-là, .pie Marlborough 
n'éloit plus campé à Herenthals, mais qu'il s'approchoit de 
Rozendal, el que le maréchal de Villeroy éloit venu camper à 
Massenhoven ; qu'à la vérité, le bruit avoit couru que Cohorn a\ oit 
quille le pays deWaës, mais que celle nouvelle n'étoit pas véri- 
table, el qu'au contraire, il s'y étoit retranché plus fortement; 
qu'il avoil l'ait une fausse marche pour obliger le comte de la 
Mothe à tirer une partie de ses troupes de Bruges el de Damme, 
afin d'aller investir cette dernière place, mais qu'il n'avoit pas 
donné dans le panneau, et s'étoit contenté de l'aller reconnoîtré 
avec soixante maîtres. 

(bi assuroil aussi que le due de Vendôme avoit reçu un ordre 
positif de détacher de son armée vingt bataillons et trente esca- 
drons pour les envoyer joindre le duc de Bavière, qui devoil 
s'avancer dans le Trentin pour les recevoir. 

1. Ce premier article ri'étoil pas tout à fait comme cela, mais qu'il re- 
eonnoîtroit l'archiduc pour roi d'Espagne dès qu'il seroit arrivé en Por- 
tugal . 

2. Sœur <le la princesse d'Harcourt. 

:). Parce que ce comte s'étoit emporté en toutes occasions à parler inso- 
lemment de sa personne. 



12-13 juillet 1703 125 

12 juillet. —Le 12, on eut nouvelle que le prince de Bade 
étoit allé quatre fois reconnoître le camp du maréchal de Villars, 
et qu'il avoit même tenté de faire passer le Danube à un corps 
de ses troupes, lequel avoit été repoussé avec perte par un déta- 
chement du maréchal de Villars. qui d'ailleurs n'étoit pas à beau- 
coup près si fort que le prince de Bade, mais qui, en récompense, 
éloit fort bien retranché. 

On sut aussi que le duc de Bourgogne avoit. fait un mouvement 
vers Strasbourg. 

Du côté de Flandre, on apprit que les ennemis étoient campés 
à Casterlé et à Thielen, d'où ils pourroient encore s'avancer davan- 
tage vers Rozendal; qu'on leur avoit encore enlevé une garde 
ordinaire; que le corps qui avoit été battu à Eckeren étoit tou- 
jours sous Lillo, où il avoit fait une réjouissance pour sa pré- 
tendue victoire ; que celui que commandoit Cohorn étoit toujours 
campé auprès des lignes de Stecken, dont il avoit rasé une demi- 
lieue, et que le maréchal de Villeroy avoit étendu sa gauche du 
côté d'Anvers. 

On disoit alors que le Roi avoit donné le régiment d'infanterie 
du Maine au comte de Courville. 

13 juillet. — Le 13, on sut qu'enfin le duc de Gesvres s'étoit 
ravisé, et qu'il avoit envoyé au Roi la démission de sa duché en 
faveur de son fils. 

On eut nouvelle, ce"jour-là, que le maréchal de Villeroy étoit 
campé à Saint-Job, proche d'Anvers, et que les ennemis étoient 
campés à Ryekworsel et à Becrse, où il sembloit qu'ils vouloient 
faire un détachement pour rembarquer et le faire passer dans 
la Flandre hollandoise, afin d'entreprendre quelque chose contre 
les places de la mer, et que leurs officiers généraux étoient tous à 
Berg-Op-Zoom, où ils dévoient tenir un grand conseil de guerre. 

Le même jour, on reçut la confirmation de l'avantage que le 
chevalier de Saint-Paul avoit remporté sur les Hollandois, et 
voici comme on en faisoit le détail. Huit vaisseaux hollandois 
lui ayant donné chasse très vigoureusement, il fit force de voiles 
et se sauva de vitesse devant eux. Ayant évité un si grand danger, 
et continuant sa route, il eut avis que cent quatre-vingts grosses 
barques de pêcheurs, escortées par quatre vaisseaux de guerre. 
s'étoient retirées dans un port voisin de l'île d'Hithland ; aussitôt 
il alla les y attaquer. Chacun de ses vaisseaux en aborda un des 



126 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

ennemis; il emporta relui qu'il attaquoit, et il y en eut encore un 
autre de pris; mais celui que le chevalier de Sève avoit abordé, 
ayant sauté pendanl le combat, endommagea tellement son vais- 
seau, qu'il commença à rouler à fond, et même le chevalier, son 
lieutenant el la plu pari de l'équipage y furent noyés. Saint-Paul, 
l'ayanl remarqué, lit signal au capitaine qui avoit accroché le 
quatrième vaisseau ennemi d'aller au secours du chevalier de 
Sève, ce qui l'obligea d'abandonner ce vaisseau, qu'il alloit 
prendre certainement, et qui se sauva sur-le-champ pour aller 
secourir ceux qui se perdoient, dont il ne put sauver que le lieu- 
tenant eu second et environ quarante hommes. Ensuite Saint-Paul 
tomba sur les bâtiments des pêcheurs, dont il en brûla cent 
soixante-deux; après en avoir transporté sur ses vaisseaux tout 
ce qu'il y trouva de bon. le reste se sauva; et à l'égard de tous 
les hommes qui étoienl sur cette quantité de barques, et qui 
étoient près de deux mille hommes, comme ils étoient trop forts 
pour les mettre sur ses vaisseaux, il leur permit de descendre 
dans l'île d'Hithland, où il y avoit un méchant petit fort qui ne tira 
pas même sur les vaisseaux françois, et où il leur laissa quelques 
pains et quelques moutons pour subsister, en attendant qu'ils 
purent avoir «les nouvelles de Hollande, où il dépêcha exprès 
une barque, sur laquelle il renvoya la plupart des prisonniers 
sur leur parole, afin qu'on fît plus de diligence pour envoyer 
secourir celte multitude d'hommes, laquelle sans cela seroit 
morte de faim. Et comme il avoit perdu un vaisseau, il se servit, 
pour rendre son escadre complète, du meilleur de ceux qu'il avoit 
pris aux ennemis, et lit sur-le-champ partir un capitaine dans 
l'autre vaisseau de prise, pour venir apporter en France la 
uouvelle de cet avantage. Il avoit eu dessein d'aller encore 
attaquer les pêcheurs de l'amirauté de Rotterdam, qui n'en 
étoienl pas éloignés: mais comme ses vaisseaux avoient beau- 
coup souffert dans le combat, il prit le parti d'aller chercher un 
endroit où les radouber, se réservant de faire ensuite quelque 
antre entreprise. 

14 juillet. — Le I !, le bruil couroil que l'archiduc éloit 
arrivé en Hollande, mais on sut bientôt que cette nouvelle étoit 
absolument fausse. 

15 juillet. — Le 15, la marquise de Maintenon eut encore 
un très long et très violent accès de fièvre. Il arrivoit alors cour- 



16-17 juillet 1703 127 

rier sur courrier de tous côtés, mais on n'en savoit guère plus 
de nouvelles pour cela. Cependant, du côté d'Italie, on disoit 
que le duc de Vendôme demandoit avec instance qu'on ne fît 
pas encore sitôt le détachement pour l'Allemagne, parce que le 
comte de Staremberg avoit envoyé d'Ostiglia neuf bataillons au 
baron de Vaubonne, et que, moyennant cela, il se trouvent en état 
de forcer les ennemis. Mais on assuroit que le Roi avoit envoyé 
un ordre précis à ce prince de faire partir au plus tôt le détache- 
ment, et qu'il devoit marcher par l'État de Venise, laissant le lai- 
de Garde à sa main droite. On disoit encore que les ennemis 
s'étoient emparés de la Stellata, qui appartenoit au Pape, et qu'ils 
la fortifioient, moins scrupuleux en cela que les rois de France 
et d'Espagne, qui n'avoient osé le faire. 

Du côté de Flandre, on disoit que tous les déserteurs et rendus 
des ennemis assuroient qu'on entendroit bientôt parler d'une 
chose qui surprendroit tout le monde, ce qu'on croyoit qu'ils 
entendoient d'un soulèvement général des Pays-Bas espagnols 
en faveur de l'archiduc. Le bruit couroit aussi que le maréchal 
de Villeroy avoit demandé permission au Roi de combattre les 
ennemis, et qu'il devoit les attaquer par trois endroits, ayant 
eu des avis certains que les Étals-Généraux avoient envoyé aux 
troupes de leur nation une défense positive de combattre, avec 
ordre de songer plutôt à se jeter dans leurs places. 

Du côté d'Allemagne, on disoit que le duc de Bourgogne mar- 
choit à Strasbourg pour y passer le Rhin, et on croyoit qu'il 
alloit faire le siège de Fribourg, et que le maréchal de Vauban 
partirent bientôt pour s'y rendre. 

Le soir, comme le Roi rentra chez la marquise de Maintenon, 
la marquise de Groissy lui présenta sa troisième tille, et, peu 
d'heures après, le marquis de Silly ' arriva de l'armée du duc de 
Bourgogne, qui l'avoit dépêché, apparemment pour venir rece- 
voir de Sa Majesté des ordres qu'on ne vouloit pas confier au 
papier. 

16-17 juillet. — Le 16, le Roi prit médecine, suivant son 
régime ordinaire, et, le lendemain, on apprit la mort du car- 
dinal de Bonsv. 



1. Brigadier de cavalerie et mestre de camp du régiment d'Orléans; il 
faisoit la charge de maréchal des logis de l'armée. 



128 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On su!, ce jour-là, que le duc de la Roehe-Guyon avoit consenti 
de payer trois cent mille livres aux créanciers du duc de la 
Rochefoucauld, son père, pour la sûreté de laquelle somme le 
Roi lui avoit accordé un brevel de retenue de la même somme 
sur ses charges de grand maître de la garde-robe et de grand 
veneur '. 

Le bruit couroil alors que les Turcs faisoient le siège de 
Kaminieck sur les Polonois, et celui d'Azof sur les Moscovites; 
mais pourvu qu'une de ces deux nouvelles fût véritable, elle 
étoil toujours très avantageuse pour le roi de Suède, puisqu'elle 
amusoil un de ses deux plus puissants ennemis. 

On eut aussi, le même jour, des avis certains que deux vais- 
seaux de la compagnie des Indes Orientales étoient arrivés à la 
Coruna; que YAmphitrite, qui étoit le troisième, les suivoit de 
près, et qu'on croyoit que le quatrième avoit été pris. 

Le bruit couroit aussi qu'outre le détachement d'Allemagne, 
on enfaisoil encore un de huit mille hommes de l'armée d'Italie 
pour envoyer en Espagne, mais cette nouvelle méritoit confir- 
mation. Le soir, Mlle de Noailles, fille du défunt marquis du 
même nom 2 , laquelle étoil destinée au petit duc de Fronsac, fils 
unique du duc de Richelieu, mourut à Paris d'une maladie de 
langueur, âgée seulement de douze ans. 

18 juillet. — Le 18, on sut que, le soir précédent, il étoit 
[arrivé] un courrier de Portugal, lequel assuroit qu'il n'y avoit 
point encore de traité signé avec les confédérés 3 , et que d'ail- 
leurs il avoit laissé à Madrid et à Lisbonne toutes choses aussi 
tranquilles que s'il n'y avoit point eu de guerre dans toute 
l'Europe. 

On disoil aussi que Bercelle étoit enfin aux abois; qu'on avoit 
intercepté une lettre du gouverneur au baron de Vaubonne, par 
laquelle il lui mandoit que pour lui il pouvoit être persuadé 
qu'il mourroit plutôt de faim que de se rendre, mais qu'à l'égard 
de sa garnison, qui manquoit de toutes choses depuis longtemps, 
il ne pouvoit plus en être le maître, et qu'il le prioit de prendre 
au plus toi de honnes mesures pour la secourir. 

19 juillet. — Le 19, on disoit que le comte de Toulouse 

1. Dont il étoit survivancier. 

2. Lequel étoit le dernier des frère3 du maréchal de Noailles. 

3. C'étoit un avis bien taux que celui-là. 



20-21 juillet 1703 129 

partiroit certainement le 25, et que le Roi avoit nommé le mar- 
quis de Refuge ' pour aller commander en Franche-Comté, appa- 
remment au refus du marquis de Renty 2 , qui en étoit lieutenant 
général en titre. On eut encore, le même jour, la nouvelle de la 
mort de Gallières 3 , vice-roi de Canada. 

20 juillet. — Le 20, les lettres d'Italie portoient que le 
baron de Vaubonne étoit rentré à Ostiglia, ayant seulement 
laissé le comte Nigrelli dans les montagnes avec trois bataillons 
de troupes réglées et un gros corps de paysans ; elles ajoutoient 
que les ennemis avoient fait dans ces montagnes cinq forts 
revêtus de pierre, auxquels ils travailloient depuis trois mois. 

On disoit alors que la grande flotte des ennemis étoit ren- 
trée dans ses ports, y ayant été forcée par les vents contraires, 
qui l'avoient refusée partout où elle avoit voulu aller, et que 
l'amiral Rooke devoit croiser dans la Manche pendant tout le 
reste de la campagne. 

On assuroit aussi que le prince de Bade et le maréchal de 
Villars se canonnoient depuis longtemps. 

Le soir, on apprit que la marquise de Torcy avoit fait une 
fausse couche, dont elle avoit été tellement malade qu'on avoit 
désespéré de sa vie pendant quelques moments. 

21 juillet. — Le 21, on apprit que le duc de Bourgogne avoit 
passé le Rhin ta Kehl, et les uns disoient qu'il alloit faire le siège 
deFribourg, d'autres assuroient qu'il marchoitaux retranchements 
de Stolholïen, où il n'y avoit que cinq ou six mille hommes, 
avant que six autres mille hommes, qui venoient de Franconie, 
y fussent arrivés; et que, pour venir plus sûrement ù bout de 
cette entreprise, ce prince avoit laissé quinze bataillons au Fort- 
Louis du Rhin, lesquels dévoient être joints par d'autres qui 
étoient dans les derrières, et qui dévoient jeter un pont dans cet 
endroit, pour aller prendre les ennemis à revers. 

Le même jour, les lettres d'Italie portoient que le duc de Ven- 
dôme, étant venu à Mantouc, y avoit eu deux accès de lièvre tierce, 
dont le premier avoit été de trente-six heures; qu'il avoit nommé 
les vingt bataillons et les vingt- sept escadrons qui dévoient 

1. Lieutenant général et gouverneur de Charlemort. 

2. Il avoit raison, car naturellement il auroit dû être maréchal de 
France. 

3. Frère de Gallières, plénipotentiaire à la dernière paix. 

VIII. — 9 



130 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

passer dans le Tyrol, et qu'il deyoit aller lui-même les escorter 
avec son armée, jusqu'à ce qu'ils fussent en lieu de sûreté, mais 
que cela dépendroit de l'état où sa santé se trouveroit; que le 
duc de Bavière s'étoit avancé jusqu'à Bolzano, auprès de Trente, 
et que le bruit couroit que les ennemis avoient fait entrer trois 
bataillons dans Pcschiera, place forte des Vénitiens sur le bord 
du lac de Garde. 

22 juillet. — Le 22, on disoit que le prince Bagotzki i , qui 
avoit pris en Hongrie les armes contre l'Empereur, s'étoit posté 
dans un lieu avantageux avec un gros corps de troupes, et que 
l'Empereur n'avoit aucunes forces à lui opposer. 

Ce jour-là, les lettres de Flandre portoient que les deux armées 
étoient toujours au même état; que celle des Couronnes avoit 
des corps considérables entre l'Escaut et la mer, pour observer 
les démarches des ennemis; que le comte de Sintzcndorf étoit 
arrivé à leur armée, apparemment pour concerter avec eux un 
gros détachement pour l'Allemagne, ou plutôt pour le Portugal; 
que néanmoins il étoit arrivé depuis peu de Hollande un certain 
homme qui assuroit que le traité de Portugal n'étoit point encore 
consommé, à cause que les clauses en étoient trop excessives, 
entre autres une que les Hollandois ne vouloient point passer, 
qui étoit que les uns ni les autres ne feroient point de paix que 
le roi d'Espagne ne fût détrôné. 

23 juillet. — Le 23, on apprit que Brunet, président en la 
Chambre des comptes, ci-devant garde du trésor royal, étoit 
mort à Paris, et que le grand maître de Malte avoit accordé au 
chevalier de la Roche-Guyon la commanderie de Pézenas, et 
celle de Brie au bailli de Noailles, avec la qualité d'ambassadeur 
de Tordre auprès de Sa Majesté. 

24 juillet. — Le 24, on disoit que le duc de Bavière, appré- 
hendant que le maréchal de Villars ne fût pas assez fort pour 
résister au duc de Bade, lui avoit envoyé un corps de sept mille 
chevaux de ses troupes, mais que, sachant qu'il étoit dans un 
poste inattaquable, il l'avoit fait revenir, et l'avoit fait marcher 
du côté de Bregenz. 

Le même jour, on apprit, par les lettres de Flandre, que le 

1. Son père avoit été prince de Transylvanie; il avoit toujours des pré- 
tentions sur cet Etat, et il s'étoit sauvé de Vienne parce que l'Empereur 
lui avoit suscité un procès criminel. 



25-26 juillet 1703 131 

duc de Marlborough avoit dérobe une marebe au maréchal de Vil- 
leroy, et qu'il s'étoit allé mettre sous Bréda; qu'on croyoit que 
c'étoit pour y faire sans risque son détachement pour l' Alle- 
magne, mais que d'autres soutenoient que ce n'étoit que pour 
amuser le maréchal de Villeroy, et que, quand il l'auroit attiré 
plus avant dans le pays, il feroit défiler ses troupes par der- 
rière Lillo, et se jetteroit sur quelqu'une des places de Flandre. 
Cependant le corps que commandoit Cohorn avoit rejoint l'armée 
de Marlborough, et comme les ennemis n'avoient plus personne 
en Flandre, le maréchal de Villeroy faisoit aussi repasser l'Es- 
caut au corps que commandoit le comte de Guiscard, pour venir 
occuper le poste de Merckem, qu'il occupoit avant le combat 
d'Eckeren. 

25 juillet. — Le 25 au matin, on sut que la marquise de 
Maintenon avoit encore eu la fièvre la nuit précédente, et que le 
comte de Toulouse étoit parti en poste avec le marquis d'O pour 
se rendre à Toulon. 

Le soir, le Roi vint s'établir à Marly pour dix-huit jours. 

26 juillet. — Le 26, Sa Majesté alla à Saint-Germain voir le 
roi et la reine d'Angleterre, et on disoit que l'Empereur se 
trouvoit bien embarrassé pour l'exécution du traité de Portugal, 
et pour satisfaire ses alliés. Il ne pouvoit se résoudre, comme ils 
l'en pressoient fortement, de renoncer et de faire renoncer le 
Roi des Romains en faveur de l'archiduc à tous leurs droits sur la 
couronne d'Espagne, et à proclamer ce jeune prince Roi Catho- 
lique avant son départ de Vienne. Il connoissoit parfaitement de 
combien de difficultés ce projet étoit accompagné ; que s'il fai- 
soit proclamer l'archiduc roi d'Espagne, c'étoit le condamner à 
périr ou à en venir à bout, et que, s'il manquoit son entreprise, 
il auroit sur les bras un roi d'Espagne en peinture. Il consentoit 
que l'archiduc passât en Espagne, et qu'avec les forces que la ligue 
lui donneroit, il en entreprît la conquête, môme que les princes 
confédérés le fissent déclarer roi d'Espagne quand il seroit arrivé 
en Portugal, et qu'il auroit commencé à faire quelque conquête; 
mais, pour le proclamer roi d'Espagne avant que de partir de 
Vienne, il soutenoit que cela étoit de tout point prématuré. 

D'un autre côté, la reine Anne soutenoit qu'il n'y avoit que ce 
seul moyen pour faire réussir leurs projets ; qu'on n'en viendroit 
jamais à bout à moins que d'avoir un grand parti en Espagne ; 



132 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

que les mécontents de ce royaume-là, ayant eu le vent que le 
Pape avoit fait quelques propositions de démembrer quelques 
terres de la couronne d'Espagne pour les donner à l'archiduc en 
faveur de la paix, s'étoient élevés contre cette proposition, et 
disoient hautement que jamais ils ne se déclareroient pour la 
maison d'Autriche qu'à condition qu'on ne démembreroit pas la 
moindre chose de leur monarchie. D'ailleurs cette princesse ajou- 
toit (pie, comme elle avoit juré d'être une bonne alliée de l'Em- 
pereur, et que, pour l'amour de lui, elle s'étoil engagée en une 
guerre irréconciliable contre la France et l'Espagne, elle pré- 
tendoit qu'il fût aussi pour elle un allié très fidèle, et que cepen- 
dant elle ne pourroit s'assurer sur son entière fidélité qu'à 
la condition qu'elle exigeoit de lui. 

Le soir, on eut nouvelle que le prince de Bade avoit pris le 
parti de se retrancher de son côté, comme avoit fait le maréchal de 
Villars, apparemment pour l'empêcher de pouvoir entrer en Fran- 
conie, lorsque le duc de Bavière l'auroit joint, plutôt que pour 
arrêter la désertion de ses troupes, qu'on disoit être fort grande. 

27 juillet. — Le 27, on sut qu'il étoit arrivé, le soir précédent, 
un courrier du maréchal de Villeroy, par lequel il mandoit que 
les ennemis avoient marché le 24; qu'ils sembloient avoir la tête 
tournée vers Lillo, mais qu'ils faisoient un grand détour pour ne 
s'approcher pas trop près de lui ; que c'étoit peut-être pour joindre 
le corps commandé par Cohorn, lequel, en sortant du pays de 
Waës, avoit jeté cinq bataillons dans Hulst, et celui que comman- 
doit Opdam, qui étoient tous deux de ce côté-là, et pour s'ap- 
procher ensuite tous ensemble de Bréda, alin d'y faire leur gros 
détachement pour l'Allemagne ; mais que, comme ils pouvoient 
avoir quelque autre dessein, il avoit pris le parti de rentrer dans 
les lignes, afin d'être à portée de s'opposer à eux, soit qu'ils 
voulussent marcher du côté de la Flandre, ou qu'ils se portas- 
sent du côté de la Meuse ; qu'il ne connoissoit pas encore bien 
leurs desseins, mais que, dans vingt-quatre heures, il dépêcheroit 
un second courrier; et en effet, ce second courrier arriva sur les 
dix heures du matin, et le secrétaire d'État de Chamillart envoya 
les lettres au Boi, mais les courtisans n'en purent rien savoir. 

Le soir, ce ministre, qui ne devoit revenir que le lendemain 
de sa maison de l'Estang, arriva à Marly sur les neuf heures, et 
vint trouver le Boi chez la marquise de Maintenon; mais quand il 



28-29 JUILLET 1703 133 

en sortit, ses meilleurs amis ! ne purent tirer autre chose de lui, 
sinon qu'il étoit arrivé un courrier du prince de Vaudcmont, par 
lequel il mandoit que Bcrcclle capituloit. 

On apprit, ce jour-là, que la princesse de Conti étoit accouchée 
d'un prince. 

28 juillet. — Le 28, il arriva un courrier du duc de Bour- 
gogne, qui l'avoit encore laissé à Wilstett 8 , et. on disoit que ce 
prince ne feroit encore aucune entreprise de plus de dix ou douze 
jours. Il arriva encore un autre courrier du maréchal de Vil- 
leroy, par lequel on n'apprit autre chose, sinon que les en- 
nemis n'avoient point marché, et que le maréchal, étant rentré 
dans les lignes 3 , avoit envoyé sa cavalerie entre les deux Geettes, 
sous les ordres du duc de Berwick, pour y pouvoir subsister plus 
commodément. 

29 juillet. — Le 29, il arriva un courrier du duc de Vendôme, 
qui étoit parti le 22, et qui avoit séjourné un jour à San-Bene- 
detto auprès du prince de Vaudemont pour attendre des nou- 
velles de la capitulation de Bercelle, laquelle il apprit en chemin 
n'être pas arrêtée, parce que les assiégés la demandoient trop 
avantageuse. On sut par lui que, quand il étoit parti de l'armée 
du duc de Vendôme, ce prince avoit déjà marché trois jours avec 
le détachement pour l'Allemagne, et qu'il étoit à Rivoli, où il 
devoit séjourner un jour; que, le lendemain, il devoit entrer dans 
les vallées du Trentin ; que ce prince marchoit à la droite du lac 
de Garde, droit à un château nommé Torbole, qui étoit situé au 
bout du lac, sur la droite, et très fort, pendant que le comte de 
Médavy marchoit à la gauche du même lac, avec quelques régi- 
ments de cavalerie, d'infanterie et de dragons, droit à Riva, qui 
n'est pas si forte que Torbole, et qui est située au bout du même 
lac sur la gauche ; que le duc de Vendôme devoit ensuite marcher 
à la Ferrara 4 , où il devoit trouver les ennemis dans les mon- 
tagnes, au nombre de trois bataillons du régiment de Solari, de 
trois cents hommes détachés et de deux cents chevaux, sans 

1. Le comte d'Armagnac, le comte de Marsan et le duc de Gramont, 
qui avoient eu grande part aux commencements de sa fortune. 

2. Ce qui faisoit murmurer qu'il ne feroit rien de la campagne. 

3. 11 fut obligé d'y rentrer parce qu'il ne voulut pas hasarder le combat 
que Marlborough lui présenta, et il fit bien, car Marlborougu étoit beau- 
coup plus fort que lui. 

4. La Ferrara étoit devant Montebaldo. 



134 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

compter un grand nombre de paysans armés; que le marquis de 
Sénccterre avoit pris à Dcsenzano ' vingt-sept barques, chacune 
desquelles pouvoit porter deux mille setiers de blé, et qui dévoient 
être d'un grand usage dans la suite. Le duc de Vendôme mandoit 
au Roi qu'il avoit jugé à propos de ebanger quelque chose dans 
l'état du détacbement que Sa Majesté lui avoit envoyé, d'y mettre 
deux ou trois régiments dont les colonels se mouroient en Italie 
à cause du mauvais air, et d'en conserver à leurs places deux ou 
trois autres; il ajoutoit que tous les soldats malingres des régi- 
ments détachés, lesquels deux jours auparavant ne pouvoientpas 
mettre un pied devant l'autre, avoient repris des forces et voulu 
marcher, dès qu'ils avoient su que leurs régiments alloient en 
Allemagne. 

30 juillet. — Le 30, on eut nouvelle qu'il y avoit tous les 
jours des escarmouches entre l'armée du maréchal de Villars et 
celle des ennemis, et qu'il y en avoit eu depuis peu une assez 
grosse entre la cavalerie françoise et les houssards, lesquels 
avoient été battus et avoient perdu un de leurs étendards. 

31 juillet. — Le 31, on murmuroit que le roi de Suède avoit 
offert sa médiation aux Hollandois, et cela faisoit croire que ce 
n'étoit pas sans la participation des rois de France et d'Espagne. 

On sut aussi, le même jour, que le Roi avoit érigé en titres de 
charge tous les emplois d'artillerie que le grand maître donnoit 
auparavant à ses créatures. 

AOUT 1703 

1 er août. — Le premier d'août, quelques gens prétendoient 
avoir des lettres de l'armée du duc de Bourgogne, qui portoient 
que ce prince alloit repasser le Rhin et faire le siège de Landau ; 
mais la plupart des courtisans étoient persuadés qu'il feroit celui 
de Fribourg, et qu'il iroit attaquer les retranchements des en- 
nemis, peut-être seulement parce qu'ils croyoient ce dernier parti 
plus avantageux à la France 2 . Ce qu'il y avoit de bien certain 

1. Ville de l'État de Venise, sur le lac de Garde. 

2. Sans doute c'étoit le meilleur qu'ils eussent pu prendre, parce qu'en 
chassant les ennemis de leurs retranchements, ils avoient moyen de 
construire un pont au Fort-Louis du Rhin, et de là de donner librement 
la main au duc de Bavière et au maréchal de Villars, et d'entrer même 
au milieu de l'Allemagne. 



1 er août 1703 135 

étoit que le duc de Bourgogne s'ennuyoit beaucoup de ne rien 
faire, et même qu'il avoit demandé à revenir à Versailles. 

L'après-dînée, on apprit que le duc de la Ferté étoit mort à 
Paris de maladie, ses jambes étant devenues depuis quelque 
temps extraordinairement enflées. 

Les lettres d'Italie portoient aussi, ce jour-là, que l'on avoit 
trouvé tous les canons de la citadelle de Ferrare encloués ; qu'on 
faisoit une exacte recherche des auteurs de cette action, cl que 
beaucoup de gens en soupçonnoient les émissaires des Impériaux. 
Elles ajoutoient que l'évoque de Trente avoit envoyé au baron 
de Vaubonne un secours de deux mille hommes pour lui aider 
à défendre les défilés des montagnes, et qu'on avoit pris à Rome 
le valet de chambre de défunt Mgr Zeccadoro, convaincu d'avoir 
assassiné son maître dans la galerie du Pape, auquel on avoit 
fait souffrir le dernier supplice, et on avoit banni sa famille de 
Rome pendant quatre générations. 

On disoit aussi que le maréchal de Villars s'étoit emparé 
d'Augsbourg, laquelle s'étoit déclarée neutre, et qu'il l'avoit fait 
à la prière du duc de Bavière, qui avoit eu des avis certains que 
les Impériaux vouloient s'en rendre maitres. 

On sut aussi nouvelle que la flotte angloise, commandée par le 
chevalier de Schowel et l'amiral Almond, avoit passé à la hau- 
teur de Brest, allant en Portugal, mais on étoit assuré qu'il n'y 
avoit dessus aucune troupe de débarquement. A l'égard de celle 
que commandoit le chevalier Rooke, elle étoit rentrée dans ses 
ports en très mauvais état, ayant été très souvent et très long 
temps battue de la tempête, qui avoit fait perdre deux de ses. plus 
gros vaisseaux de guerre et une galiote aux côtes de France. 

Le bruit couroit encore que l'Empereur avoit donné des billets 
cachetés à chacun des membres de son conseil, par lesquels il 
les consultoit séparément sur la question du temps, qui étoit de 
savoir s'il feroit passer l'archiduc en Espagne, et qu'il ne s'en 
étoit trouvé aucun qui lui conseillât de le faire avant que ce 
jeune prince fût marié, lui conseillant au contraire de le marier 
au plus tôt à la princesse de Guastalla pour en avoir des enfants, 
puisque le Roi des Romains n'avoit point de garçons. 

On regardoit aussi comme une nouvelle le départ de l'équi- 
page du maréchal de Vauban pour l'Alsace, et on ne doutoit pas 
qu'il ne le suivît de près. 



136 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

2 août. — Le 2 au matin, il arriva à Marly un courrier du 
prince de Vaudemont, lequel étant allé trouver à l'Estang le 
secrétaire d'État de Chamillart, aussi bien qu'un courrier du duc 
de Vendôme, qui arriva peu de moments après, ce ministre vint 
en diligence trouver le Roi, et, au sortir de la messe, il lui apprit 
deux grandes nouvelles, dont la première fut celle de la reddi- 
tion tic Bercellc, aux. conditions que le Roi l'avoit souhaitée : 
c'est-à-dire que la garnison, qui étoit encore de mille cinq cents 
hommes, demeureroit prisonnière de guerre avec le gouverneur 
et un officier général des ennemis qui commandoit au-dessus de 
lui ; outre cent trente-deux pièces de canon qui s'étoient trouvées 
dans la place, la plupart aux armes de France, et qui y étoient 
depuis la prise de François I er . L'autre nouvelle regardoit les 
heureux commencements de l'entreprise du duc de Vendôme 
pour forcer l'entrée des montagnes, que nous ne pouvons pas 
mieux faire connoître, qu'en mettant ici mot à mot une lettre 
écrite au duc de Bourbon par un des officiers généraux de cette 
armée l . 

Lettre au duc de Bourbon. 
« Au camp de Montebaldo, le 27 juillet 1703. 

« J'ai déjà eu l'honneur de vous informer de l'arrivée de notre 
« armée à la Ferrara, et que le bruit du pays étoit que les en- 
« nemis avoient un corps de troupes retranchées à Acqua-Negra, 
« pour s'opposer à notre passage. Il y étoit effectivement, leur 
« droite à Montebaldo, et leur gauche aune autre montagne fort 
« escarpée. Le front de ce poste est très étroit. Le lac de Garde 
«est immédiatement au-dessous de Montebaldo, où étoit leur 
« droite, etl'Àdige au pied de la montagne, où étoit appuyée leur 
« gauche. Le duc de Vendôme, résolu de s'ouvrir ce passage, 
« détacha avant-hier, 2o, douze compagnies de grenadiers et 
« quatre-vingts carabiniers commandés par le comte d'Orge- 
« mont 2 , qui devoil prendre le haut de Montebaldo, et dix autres 
« compagnies de grenadiers aux ordres du chevalier d'Ime- 



1. [Une lettre du duc de Vendôme insérée dans les Mémoires mili- 
taires, etc., t. III, p. 236, rend compte au Roi de cette affaire. — E. Pontal.$ 

2. Brigadier d'infanterie, neveu du maréchal de Catinat. 



2 AOUT 1703 137 

« court ', pour se saisir de la crête de l'autre montagne. Ces deux 
« détachements, malgré les difficultés du chemin, arrivèrent 
« hier à la pointe du jour sur les deux hauteurs de la droite et 
« de la gauche des ennemis, et le duc de Vendôme, avec deux 
« mille hommes choisis et tous les officiers généraux, arriva en 
« même temps par la gorge vis-à-vis le pont de leur camp. Il 
« trouva que le comte d'Orgemont, quoiqu'il eût toujours suivi 
a la crête du Montehaldo, n'avoit pas pu entreprendre de débus- 
« quer cent cinquante hommes des ennemis qui occupoient un 
« pain de sucre, qui est au plus haut du Montehaldo, et escarpé 
« de toutes parts, ce qui obligea le duc de Vendôme d'ordonner à 
« d'Orgemont de laisser deux compagnies de grenadiers sur le 
« haut du Montehaldo, vis-à-vis du pain de sucre, et avec le reste 
« de ses troupes de tâcher de se placer sur des endroits escarpés 
« qui étoient à mi-côte, et qui voyoient les ennemis dans un petit 
« camp qu'ils avoient dans un petit ouvrage qui étoit dans la 
« gorge, ce qu'il exécuta, malgré l'horreur des chemins qu'il 
« falloit qu'il se fît lui même. 

« Le comte de Kercado 2 fut commandé, à la faveur du feu 
*< de ces troupes postées, pour attaquer les retranchements de 
»< la droite. Les ennemis ne soutinrent pas un moment ce feu 
« de nos troupes; ils abandonnèrent leur camp et trois petites 
« pièces de canon. Cette action ne nous coûta qu'un carabinier et 
« deux grenadiers. Le duc de Vendôme, après avoir emporté leur 
« camp de la droite, résolut de faire attaquer leur gauche; mais 
« il voulut pour cela attendre la nuit, d'autant plus qu'il y avoit 
« une hauteur à regrimper à découvert pour attaquer leurs re- 
« tranchements, qui auroient pu coûter bien du monde, si l'on 
« n'avoit pas attendu l'obscurité de la nuit, à l'entrée de laquelle les 
« ennemis se retirèrent et laissèrent leurs tentes tendues. Cette 
« affaire aura répandu la terreur dans le pays, car c'étoit le 
« baron de Vaubonne qui commandoit dans ce poste. Nous mar- 
ie chons à Torbole, et je continuerai de vous informer de ce qui se 
« passera. Un capitaine des ennemis qui fut fait prisonnier hier,. 
« assure que le duc de Bavière avoit passé le Brenncr 3 , et étoit à 

1. Brigadier d'infanterie, colonel du régiment d'Auvergne. 

2. Brigadier d'infanterie très ancien. 

3. Grande montagne qui est entre l'évêché de Brixen et celui de Trente; 
c'est une partie des grandes Alpes. 



138 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

« une journée de Bolzano. C'est le marquis de Vaubecourt qui se 
« trouva de jour, qui attaqua et poussa les ennemis par leur 
« droite; le comte deBezons, à qui c'étoit à marcher, étoit chargé 
« de l'attaque de la gauche, mais les ennemis, comme je viens de 
« vous le dire, ne lui en donnèrent ni le temps, ni la peine. » 

3 août. — Le 3, on sut que le Roi, renvoyant le courrier du 
prince de Vaudemont, lui avoit en même temps envoyé ordre de 
faire raser Bercelle, ce qui devoit être un terrible coup pour le 
duc de Modènc, (pic celle seule place rendoit considérable. 

On assuroit, ce jour-là, que le maréchal de Villcroy n'avoit pas 
envoyé sa cavalerie entre les deux Gcettcs, comme on l' avoit dit, 
parce qu'elle n'y auroit pas été en sûreté, mais qu'il en avoit 
envoyé une partie aux environs de Lierre, pour y subsister plus 
facilement, et qu'il avoit fait construire deux ponts sur l'Escaut, 
l'un à Rupelmonde, et l'autre au-dessus de l'endroit où la 
Durme entre dans l'Escaut. 

4 août. — Le 4 au matin, on sut que la duchesse d'Orléans 
commençoit à sentir de vives douleurs, cl tous les princes et 
princesses de la maison royale se rendirent auprès d'elle à Ver- 
sailles, à la réserve de la duchesse de Bourgogne, qui prenoit 
encore les eaux de Forges; mais elle ne laissa pas d'y aller 
l'après-dînée avec une carrossée de dames. 

Le soir, sur les neuf heures, un coureur de Madame J précéda 
tous les autres 2 , et vint apporter au Roi la nouvelle de l'heu- 
reux accouchement de la duchesse d'Orléans, laquelle avoit mis 
au monde un fort beau prince, et, sur les dix heures, toute la 
famille royale étant revenue à Marly, Madame et le duc d'Or- 
léans y reçurent les compliments de toute la cour, avec de grands 
témoignages de joie. 

On disoit, ce jour-là, qu'il y avoit un grand soulèvement en 
Ecosse, au sujet de la rupture du commerce avec la France et 
l'Espagne, le parlement de ce royaume prétendant que la reine 
Anne n'avoit pas eu le pouvoir de déclarer la guerre, ni de faire 
cette interdiction sans son consentement 3 . 

1. On avoit amené d'Angleterre et d'Italie la mode de ces coureurs, qui 
allaient quasi aussi vite que des chevaux, d'ailleurs gens assez inutiles 
au service de leurs maîtres; celui-là étoit Provençal. 

2. C'est-à-dire le marquis de Castries, chevalier d'honneur de la duchesse 
d'Orléans, qui venoit dans sa chaise roulante. 

3. Parce que le parlement d'Ecosse ne reconnoit en rien celui d'Angle- 



5-6 AOUT 1703 139 

5 août. — Le 5, les lettres de Flandre portoient que Marlbo- 
rough avoit marché ; qu'il avoit la tète tournée vers la Meuse; 
qu'il sembloit vouloir retourner par le chemin par lequel il étoit 
venu, et qu'on croyoit qu'il avoit dessein d'attirer le maréchal 
de Yilleroy à un comhat général dans quelque pays d'infanterie, 
mais que ce général étoit encore dans ses lignes, attendant à voir 
quel parti préndroit son ennemi. 

6 août. — Le 6, on disoit que le roi de Portugal dénioit tou- 
jours qu'il eût fait un traité avec les confédérés; mais d'autres 
gens assuroient qu'il y avoit une véritable rupture entre lui et 
l'Espagne; qu'il y avoit une grande disette de blé dans tout le 
Portugal, laquelle, selon les apparences, augmcnleroit encore, 
si la guerre se déclaroit; que quelques soldats avoient insulté la 
nuit à Lisbonne le palais de l'envoyé d'Espagne; que les gens de 
l'envoyé étant sortis, les avoient chargés et en avoient blessé 
un, qui avoit fait cônnoître les autres, et que l'envoyé du roi 
d'Espagne en avoit fait ses plaintes au roi de Portugal, lequel 
avoit promis d'en faire justice. 

D'un autre côté, le bruit couroit que le prince Ragotzki avoit 
si bien mené ses affaires qu'il avoit fait soulever toute la Hon- 
grie, mais cette nouvelle étoit trop grande pour y ajouter foi sur 
des bruits vagues. 

On sut, le même jour, que le maréchal de Vauhan étoit parti 
avec une commission du Roi ' scellée du grand sceau, pour aller 
commander l'armée sous le duc de Bourgogne ; ce qui ne laissoit 
plus aucun lieu de douter que ce prince n'allât faire un grand 
siège. 

L'après-dînée, le contrôleur général de Chamillart vint de 
Marly à Versailles apprendre au duc d'Orléans, de la part du 
Roi, que Sa Majesté avoit donné cinquante mille écus de pension 
à son fils, le duc de Chartres 2 . 



terre, et que, pour les affaires publiques où l'Ecosse est intéressée, il faut 
le consentement du parlement d'Ecosse, comme il faut le consentement 
du parlemeut d'Angleterre pour les choses qui regardent l'Angleterre. 

1. On donne seulement des lettres de service aux lieutenants généraux 
et aux maréchaux de camp; mais, pour les maréchaux de France, on leur 
donne dos commissions scellées du grand sceou, quand on les envoie 
commander en quelque endroit: 

2. C'étoit proprement la pension de premier prince du sang, et il lau- 
roit été certainement, si le Roi n'avoit pas donné un grade au-dessus à 



140 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

7 août. — Le 7, on apprit, par les lettres de Rome, que 
le comte de Lamberg, ambassadeur de l'Empereur, avoit fait 
donner des coups de bâton à un homme qui s'étoit trouvé auprès 
de son palais, sous prétexte que c'étoit un espion du gouverne- 
ment de Rome, et qu'afin que le Pape ne le pût pas ignorer, il 
l'avoit fait dire par un de ses secrétaires au maître de chambre 
de Sa Sainteté, qui en avoit été extrêmement irritée. On sut 
aussi qu'elle avoit donné des suffragants à Cologne et à Hildes- 
heim , lois que l'électeur de Cologne les avoit souhaités '. 
On disoit encore que le chapitre de Cologne avoit envoyé des 
députés de son corps à ce prince, pour traiter avec lui au sujet 
d'une somme de quarante-huit mille écus qu'il lui demandoit, 
et peut-être pour de plus grosses sommes, si ce prince les vou- 
loit exiger. 

Le bruit couroit aussi que les Allemands accouroient de tous 
côtés pour demander de l'emploi au duc de Bavière, et on avoit 
nouvelle que le duc de Bourgogne étoit décampé de Wilstctl 
pour s'avancer vers les retranchements des ennemis, ou pour 
quelque autre entreprise. 

Ce jour-là, le Roi donna au comte d'Évreux " 2 le justaucorps à 
brevet qui vaquoit par la mort du duc de la Ferté; et on apprit 
qu'on avoit arrêté à Rochefort deux vaisseaux du roi de Portugal, 
qui étoient venus pour achever d'y charger l'artillerie et les 
munitions de guerre que la France avoit promis de lui fournir, 
n'étant pas raisonnable qu'elle lui en donnât pour s'en servir 
contre elle. 

8 août. — Le 8, on reçut par l'ordinaire des lettres du duc 
de Vendôme, qui portoient qu'il n'étoit qu'à deux lieues de Tor- 
bole, et qu'il faisoit le siège du château de Nago; qu'il avoit 
cru qu'il étoit entièrement fondé sur le roc, mais que les ingé- 
nieurs qui l'avoient reconnu lui avoient assuré qu'il y avoit 
tout un côté où il seroit fort facile d'attacher le mineur; qu'on 
croyoit qu'il n'y avoit dedans que cent hommes, au moins qu'il 



son père le duc d'Orléans, lequel n'étoit naturellement que premier 
prince du sang; cependant, outre cela, le prince de Condé en avoit encore 
la pension et les prérogatives. 

1. C'est-à-dire des évêques in partibus infidelium pour administrer ces 
deux diocèses en l'absence de leur évèque. 

2. Troisième fils du duc de Bouillon. 



9-10 AOUT 1703 141 

n'en avoit paru que vingt-cinq dehors, quand les grenadiers 
de l'escorte des ingénieurs avoient fait leur retraite ; que Du- 
quesne le Mosnier ', croisant avec son vaisseau dans le golfe de 
Venise, et ayant remarqué que les côtes étoient mal gardées, 
avoit mis pied à terre avec cent vingt hommes, et n'ayant pas 
trouvé de résistance, avoit passé jusqu'à Aquilée 2 , y étoit entré, 
et, après avoir brûlé plusieurs magasins appartenant aux en- 
nemis, s'étoit retiré paisiblement à son vaisseau. 

On eut. nouvelle, ce jour-là, que Marlhorough faisoit de grandes 
diligences pour gagner la tête du Demert, et que le maréchal 
de Villeroy en faisoit encore de plus grandes pour l'en empê- 
cher. 

9 août. — Le 9, on apprit que le Roi avoit donné au maré- 
chal de Joyeuse le gouvernement des Évêchés 3 , qui étoit vacant 
par la mort du duc de la Ferté. 

10 août. — Le 10, les lettres d'Italie portoient que le duc 
de Vendôme étoit à Brentonico ; qu'il devoit, dès le jour précé- 
dent, avoir fait attaquer le château de Nago, qui auroit empêché 
ses barques de naviguer librement sur le lac de Garde, et après 
la prise duquel rien ne pouvoit plus l'empêcher de s'emparer 
de Torbole, qui n' étoit qu'à quinze milles de Trente; que le 
comte de Médavy avoit, de son côté, forcé les retranchements 
ennemis vers Nota; qu'il y avoit fait une centaine de prisonniers, 
parmi lesquels il y avoit un capitaine et un lieutenant, et qu'il 
devoit être arrivé à Riva avec le corps qu'il commandoit; que 
d'ailleurs le duc de Vendôme avoit reçu une lettre du comte de 
Ricous, envoyé du Roi auprès du duc de Bavière, datée du 
18 juillet, par laquelle il lui donnoit avis que, le lendemain, 
Son Altesse Electorale devoit marcher pour aller au-devant de 
lui : et si cette nouvelle se trouvoit véritable, il n'y avoit plus à 
douter qu'on ne vît faire cette jonction tant désirée, et qui pour- 
tant ne se seroit faite qu'après avoir surmonté des difficultés 
qui auroient peut-être paru insurmontables à d'autres qu'au duc 
de Vendôme. 

1. C'étoit un neveu du célèbre Duquesne qui avoit battu Ruyter dans la 
Méditerranée. 

2. Une des plus anciennes villes du monde; elle appartenoit à l'Empe- 
reur, quoique les Vénitiens eussent droit d'en nommer le patriarche. 

3. C'est-à-dire Metz et Verdun, qui composoient un petit gouvernement 
de province, car Toul étoit un gouvernement de province séparé. 



142 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

11 août. — Le 11, on disoit que le prince de Bade ayant fait 
un pont sui* le Danube, à une petite ville nommée Munderfingen, 

et > ayant fait passer un gros corps de troupes, le maréchal de 
Yillars, qui en avoit été averti à propos, y avoit fait marcher 
Legall, maréchal de camp, et le comte du Héron, brigadier de 
dragons, avec dix-huit escadrons et la brigade d'infanterie de 
Poitou; qu'ils avoient fait une extrême diligence, mais que 
Legall ayant été averti en chemin que, s'il ne se pressoit pas 
d'arriver, il trouveroit les ennemis trop forts, et voyant que son 
infanterie ne pouvoit le suivre, il l'avoit laissée derrière et avoit 
pris seulement cinq cents grenadiers ou fusiliers en croupe; 
qu'il étoit arrivé peu de temps après proche de Munderfingen, 
où il avoit trouvé les ennemis en bataille sur trois lignes; qu'il 
s'y étoit mis en même temps sur deux lignes, mais qui étoient 
débordées par celles des ennemis, et tout ce qu'il avoit pu faire 
avoit été d'appuyer sa droite au Danube; que cependant il les 
avoit chargés le premier, et que d'abord sa droite avoit en- 
foncé la gauche des ennemis et l'avoit poussée fort loin ; mais 
que sa gauche avoit été fort rompue par la droite des ennemis, 
qui la débordoit de beaucoup et l'avoit poussée à son tour; que 
les cinq cents hommes d'infanterie françoise, voyant leur cava- 
lerie plier, s'étoient jetés dans un chemin creux, et que, quand 
la cavalerie victorieuse des ennemis étoit venue passer auprès 
d'eux, ils lui avoient fait leur décharge si à propos, et lui avoient 
fait un si grand feu qu'ils I'avoient obligée de se renverser; que 
cela avoit donné le temps à l'aile gauche de la cavalerie fran- 
çoise de se rallier ; qu'elle étoit revenue à la charge, et que 
l'infanterie, la voyant marcher en bataille, étoit sortie de sa 
ravine, avoit marché en bataille aux ennemis, ayant la baïon- 
nette dans le fusil, et qu'elle les avoit chargés en cet ordre avec 
la cavalerie; que cependant la cavalerie françoise de l'aile droite, 
revenant de poursuivre les ennemis, étoit venue prendre leur 
droite par les derrières, et que depuis ce n'avoit plus été qu'un 
carnage et qu'une défaite; qu'on avoit fait sauter quatre esca- 
drons des ennemis tout entiers dans le Danube, dont il n'avoit 
jamais paru que dix cavaliers; qu'on avoit poussé vigoureu- 
sement le reste jusque dans la ville; qu'on en avoit tué mille 
cinq cents sur place, et fait huit cents prisonniers; que dix dra- 
gons françois avoient poussé jusque dans la ville, où ils avoient 



12-13 AOUT 1703 143 

reste longtemps, croyant être suivis par leurs camarades, mais 
que, se voyant seuls, ils avoient voulu se retirer par le pont, dont 
ils avoient trouve le passage si bouché de corps morts qu'ils 
n'avoient pu passer, et avoient été faits prisonniers; que les 
ennemis, voyant que les François commençoient à rompre leur 
pont, leur en avoient ôté la peine en le rompant eux-mêmes; 
que Lcgall y avoit eu quatre cents hommes tués ou blessés, et 
que, du nombre de ces derniers, étoient le comte du Héron et 
le chevalier d'Aubusson, mestre du camp de cavalerie. 

12 août. — Le 12, la duchesse de Bourgogne se trouva un 
peu incommodée et garda le lit, après avoir été le malin en- 
tendre la messe à la chapelle. 

On disoit, ce jour-là, que le maréchal de Villeroy étoit campé 
à l'abbaye de Heylissen; que Marlborough étoit campé ayant sa 
droite à Borchloon, et sa gauche à Oerle, vers le Gcer; qu'on 
avoit cru que les ennemis passeroient le Geer, et que le maréchal 
de Villeroy étoit prêt à marcher, mais que, comme ils avoient 
séjourné, il en avoit fait autant; qu'on croyoit qu'ils vouloient 
faire le siège de Huy et celui de Limbourg, à moins qu'ils n'eus- 
sent dessein de faire en liberté un gros détachement pour l'Alle- 
magne. 

13 août. — Le 13, on reçut des lettres du duc de Bavière datées 
du 24 juillet, du camp d'Inspruck, qui porloient que ce prince, 
étant maître du Brenner et prêt à marcher à Brixen, avoit été 
informé par un exprès que les paysans, joints à quelques troupes 
réglées, avoient surpris le poste de Charnitz, et que même la 
ville de Hall en avoit reçu trois mille, s'étoit soulevée et avoit 
égorgé la petite garnison qu'on y avoit laissée; que ce prince 
ayant laissé une partie de ses troupes au Brenner, étoit promp- 
tement retourné à Inspruck, avoit fait faire aux troupes le 
même jour sept lieues d'Allemagne, et étoit arrivé avec tant de 
diligence au poste où les ennemis s'étoient retranchés, qu'ils 
avoient été forcés et défaits en très peu de temps; que le comte 
de Sainfré avoit été envoyé à Charnitz avec un détachement, 
mais que, comme il y étoit entré peu de monde, ce poste avoit 
été abandonné à l'approche des troupes de Son Altesse Electo- 
rale et qu'elles y étoient entrées sans opposition ; que ce prince 
devoit marcher ensuite à Hall, qui est une ville ouverte, pour 
punir les bourgeois de leur rébellion, et retourner ensuite au 



144 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Brcnner joindre le reste de ses troupes pour marcher vers le 
Trentin. 

Le môme jour, il arriva un courrier du duc de Vendôme, par 
lequel on apprit que ce prince avoit pris Nago, Torbole, Riva, 
et généralement tous les postes qui étoient autour du lac de 
Garde, dont par conséquent il avoit la navigation toute libre 
pour faire transporter son canon et les munitions de guerre et 
de bouche; qu'il marchoit pour aller faire le siège du château 
d'Arco, qui n'étoit distant de Trente que de cinq lieues; qu'il 
étoit situé sur un rocher, qu'il avoit seize pièces de canon, 
et que le lieutenant-colonel du régiment de Nigrelli y comman- 
doit dedans avec sept cents hommes, mais qu'on ne croyoit pas 
qu'il pût résister longtemps, parce qu'il étoit commandé par des 
hauteurs où Ton pouvoit mener du canon; qu'il y avoit au delà 
du Trentin une forteresse nommée Bolzano, et un château nommé 
Clauzen, dont le dernier étoit aussi fort que Kuffstein, et qu'on 
trouvoit après cela Brixen, qui n'étoit pas fort, et où on croyoit 
que le duc de Bavière étoit alors, et que cependant le duc de 
Vendôme n'en avoit eu aucune nouvelle depuis le 18. 

14 août. — Le 14, la Gazette de Hollande assuroit que le duc 
de Savoie avoit fait un traité avec l'Empereur, et en marquoit 
toutes les conditions. On disoit aussi que le duc de Bavière avoit 
encore défait quatre mille paysans, et il couroit un autre bruit 
bien plus considérable, s'il avoit été vrai, mais qui ne venoit 
que par des rendus, qui étoit que, depuis l'affaire de Legall, il y 
avoit eu un combat presque général entre le prince de Bade et 
le maréchal de Villars, où ce maréchal avoit eu tout l'avantage. 

On eut, ce jour-là, une confirmation certaine du combat de 
Legall, que beaucoup de gens avoient jusque-là traité d'apo- 
cryphe, et voici quelles étoient les relations qui en coururent 
dans le monde. 

Relation de l'affaire de legall '. 

a A Ulm, le 2 août 1703. 

« Il y avoit cinq ou six jours que Legall s'étoit approché d'Ulm 
« avec son camp volant, composé de douze escadrons, tant de 

1. [On trouve, dans le Journal de Dangeau et dans le Mercure d'août, 
cette relation dans des termes à peu près identiques; elle est donnée 
comme une lettre du gouverneur d'Ulm. — E. PontalA 



14 AOUT 1703 145 

« cavalerie que de dragons, sous prétexte d'empêcher les courses 
« que les ennemis faisoient, afin d'empêcher qu'il n'entrât rien 
« dans cette ville les jours de marché; il étoit campé sous le 
« canon de la place, ayant laissé le comte du Héron campé à 
« Talfingen, qui est à deux lieues d'Ulm d'ici en descendant le 
« Danube, avec la brigade de Poitou et six escadrons de cava- 
« lerie, parce que l'on craignoit que les ennemis n'y lissent un 
« pont. Le maréchal de Villars avoit projeté de surprendre le 
<■ général la Tour, qui étoit campé avec six mille chevaux près 
« de la ville de Munderkingen, qui est à six lieues d'Ulm en 
« remontant le Danube; mais on ne croyoit pas qu'il fût si fort. 
« Il chargea Legall de cette entreprise, lequel décampa à huit 
« heures du soir, afin que les ennemis ne fussent pas avertis de 
<• sa marche; il mena avec lui ses douze escadrons et le comte 
« de Héron, qui l'avoit joint à la même heure avec six escadrons 
« et deux cents hommes de la brigade de Poitou; il y enjoignit 
« cinq cents de la garnison d'Ulm, que l'on fit mettre en croupe 
« des dragons avec le détachement de la brigade de Poitou. Il y 
« ajouta encore Fontboizard avec un autre détachement de trou- 
« pes mêlées, et il marcha sans bruit pendant toute la nuit, et 
« ayant pris un détour de deux lieues, afin que les ennemis ne 
« se doutassent de rien. Mais ils avoient déjà été avertis par un 
« parti de houssards, si bien qu'en arrivant dans une prairie qui 
« a deux lieues de long, où l'armée du maréchal de Villars avoit 
« campé en venant à Ulm, on les aperçut éloignés d'environ une 
« lieue et demie, en bataille devant leur camp, ayant fait passer 
« le Danube à leurs bagages. 

« On s'avança à eux incessamment, car il n'y avoit pas moyen 
« de reculer, et l'on fit bonne mine et mauvais jeu, les voyant 
« si forts, et on les vit mettre comme des gens qui n'avoient pas 
« peur. La cavalerie françoise ayant eu beaucoup de peine à se 
« tirer d'un marais, parce que les ennemis avoient fait rompre 
« les ponts, on se dépêcha de se mettre en bataille, voyant qu'ils 
« commençoient à faire des mouvements, et l'on approcha les 
« uns des autres. Ils s'étoient emparés d'une petite hauteur, et 
« débordoient de beaucoup de tous côtés la ligne des François, 
« leurs escadrons étant sur trois rangs, et ceux des François sur 
« deux; ainsi ils étoienl bien de mille cinq cents chevaux plus 
« forts que les François. Avec tous ces avantages, les Allemands 

vin. — 10 



146 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

„ attaquèrent les premiers, ayant fait une très grosse décharge, 
« mais les François entrèrenl l'épée à la main dans leurs esca- 
( ( dro-ns, et les firent un peu plier d'abord. Cependant ils soute- 
, noienl toujours le combal liés vigoureusement, et si bien qu'ils 
« (irenl plier la gauche des François, et l'affaire auroit pu mal 
« réussir sans l'infanterie françoise, qui, ayant eu ordre de se 
«jeter dans un chemin creux afin de couper les ennemis, et 
« voyanl plier la cavalerie de la gauche, sortil du ravin en ba- 
« taille et marcha la bayonnctte au bout du fusil aux ennemis 
• avec une valeur incomparable, et arrêta en plaine la droite des 
b ennemis, sans tirer un seul coup; elle donna par ce moyen-là 
ci le temps à sa cavalerie de se rallier, ce qu'elle lit en bon ordre, 
« et rechargea si vigoureusement les ennemis qu'étant, vaillam- 
« ment secondée par la droite, ils commencèrent tous à plier, 
h sVnfnirenl à bride abattue, et se jetant en foule dans la 
b ville. 

« Ce fut là où on en lit un grand carnage; il veut près de quatre 
« escadrons entiers renversés dans le Danube, et il se trouva 
« une si grande quantité de morts sur le pont, qu'ils empêchè- 
« rent les troupes françoises de pousser jusque dans la ville. Les 
« ennemis eurent le temps de lever leurs ponts-levis. Il n'\ eut 
a que huit ou dix dragons françois qui entrèrent dans la ville 
« pêle-mêle avec eux, et qui y furent pris. On leur prit sept éten- 
b dards et cinq ou six officiers, que les officiers françois épar- 
« gnèrent, car il a été impossible d'obliger les cavaliers, dragons 
.- e1 soldats à faire aucun quartier, tant ils étoient animés. Jamais 
« on n'a vu un combat do cavalerie plus acharné, et c'étoienl la 

1rs meilleures troupes de l'Empire. On estime leur perte, même 
« de l'aveu des paysans, à quatorze ou quinze cents hommes, et 
b celle des François n'est au juste que de quatre ou cinq cents, 
« dans laquelle se trou\ rut près de cinquante officiers tués ou 
o blessés. Le comte du Héron est blessé à mort d'un coup de 
«mousqueton au travers chi corps; de la Pérouse, lieutenant- 
* colonel du régimenl deForsat, tué; le chevalier d'Aubusson, 
o mestre de camp de cavalerie, blessé d'un coup de pistolet dans 
« le corps, mais qui n'est pas mortel; Desons, lieutenant-colonel 
a du régimenl de Lévis, tué; Brossard, lieutenant- colonel du 

régiment de Coude, blessé à mort, et plusieurs capitaines, dont 
o on n'a pas encore la liste. 11 j a entre autres trois régiments qui 



15 AOUT 1703 147 

« oui fait des mon cilles '. Les troupes françoises s'en revinrent 
« le même jour, ayant resté une heure sur le champ de bataille 
•< à faire ramasser les blessés, parce qu'on se douloit que le 
« prince de Bade feroit marcher à cet endroit un gros détache- 
« ment de son armée. Cette action s'est passée le 31 juillet, à une 
« heure après midi. » 

Le soir, il arriva un courrier du duc de Bourgogne, par lequel 
on apprit que ce prince avoit résolu le siège de Brisach, et que le 
comte de Marsin devoit investir cette place le lendemain. 

15 août. — Le 15, le Roi lit ses dévotions à sa chapelle, sui- 
vant sa pieuse coutume; ensuite il toucha fort peu de malades 
des écrouelles, et l'après-dînée, après y avoir entendu vêpres, il 
lit la distribution des bénéfices vacants, donnant l'archevêché de 
Narbonne à l'archevêque d'Albi 2 , l'archevêché d'Àlbi àl'évêque 
deMontaubah 3 , l'évêché de Montauban à l'abbé de Vaubecourt, 
en conservant l'abbaye d'Ainay \ l'abbaye d'Aniane à l'abbé 
Blouin 5 , l'abbaye de Mortemer à l'évêque de Troyes, le jeune 6 , 
l'abbaye de Blasimont à Binct, curé de la Sainte-Chapelle, 
l'abbaye de la Châtre à l'abbé Pommereau, l'abbaye de Saint- 
Ibery à dom de Monceau, la prévôté de Chambon à dom Domer- 
gue, et l'abbaye de Lisieux à Mme de Culant 7 . 

Le soir, Monseigneur partit pour aller à Saint-Maur, où le duc 
et la duchesse de Bourbon lui avoient prépaie une fête, et la 
duchesse de Bourgogne l'y suivit le lendemain avec le duc de 
Berry. 

1. [Dans la relation publiée par Danjeau, on cite ici les régiments de 
Fontboizard, Forsat et Mérinville. — E. Ponta!.] 

2. 11 éloit de Bourgogne, frère du maître de requêtes de la Berchère; il 
avoit été aumônier du Boi, et depuis évêque de Lavaur, archevêque d'Aix 
et d'Albi. 

.'{. Frère du défunt marquis de Nesmond, lieutenant général des armées 
navales du Boi. 

i. 11 avoit pris de nouvelles bulles du Pape, par lesquelles il avoit mis 
une clause qui ôtoit la nécessité d'y résider. 

5. Frère de Blouin, premier valet de chambre du Boi et Gouverneur de 
Versailles et de Marly. 

ti. Il étoit Ghavigny-Bouthillier, et neveu de l'évêque ancien. Ce béné- 
fice lui venoit bien à propos, car son évêché ne valoit que sept mille livres 
de rentes. L'auleur rappelle le jeune, parje qu'il remplaçait sur le siège 
de Troyes son oncle, démissionnaire en sa faveur dans les circonstances 
que raconte Saint-Simon Mémoires, éd. de Boilisle, t. IV, p. US et sq.). 
— E. Pontal.] 

7. Damoiselle de Champagne. 



| 18 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

16 août. — Le 16, le bruit couroit que l'almirante de Gastille 
achevoil de perdre l'esprit, et qu'il étoit dans de continuelles 
appréhensions d'être assassiné; qu'il se déficit également de 
ses domestiques et des Portugais, et qu'à peine se pouvoit-il 
confier à lui-même. 

On disoil aussi que le duc de Bavière avoit pensé périr par 
une décharge que des paysans du Tyrol avoient faite sur lui; 
que le comte d'Arco, qui étoit le plus magnifiquement vêtu de 
la troupe, ayant apparemment été pris pour ce prince par cette 
raison, avoit reçu un coup mortel, et que c'étoit ce qui avoit fait 
courir la nouvelle que Son Altesse Electorale avoit été assas- 
sinée *. 

Cependant il paroissoit, par les dernières lettres île Vienne, 
tpie l'Empereur ne savoit encore rien des heureux progrès du 
duc de Vendôme pour la jonction avec le duc de Bavière, mais 
qu'ill'appréhendoit tellement, qu'il avoit dépêché plusieurs cour- 
riers à toutes les puissances les plus considérables de l'Empire 
qui avoient des troupes sur pied, pour les presser de lui envoyer 
du secours, de peur que. faute de forces, la jonction ne se fit, et 
qu'après cela les cercles de Souabe et de Franconie ne fussent 
contraints d'accepter une neutralité qui exposeroit ses pays 
héréditaires à une ruine totale. 

On vit paroitre à la cour, ce jour-là, le chevalier de Tourouvre. 
capitaine de frégate 2 , lequel venoit apporter lui-même la nou- 
velle de ce qui lui étoit arrivé dans la Manche, où il n'avoit pas 
été heureux; niais, dans son malheur, il avoit plus fait connoître 
son mérite qu'il n'auroit pu faire dans faction la plus heureuse. 
Il escortoit une Hotte de quarante vaisseaux marchands qui al- 
loient de Saint-Malo à Dunkerque, charges de vins d'Espagne et 
d'eau-de-vie, et il n'avoit que sa frégate de dix-huit canons, et 
deux autres petites frégates, chacune de douze ou quinze, com- 
mandées par deux soldats de fortune, qu'on avoit crus propres 
ti mi semblable emploi. Dans la Manche, il rencontra huit vais- 

1. Ce n'étoit pas sans soupçon que ce ne fût par ordre de l'Empereur, 
el on disoit à Paris qu'on avoil pris celui qui avoit tiré sur lui, lequel 
avoit avoué qu'il en avoit l'ordre; mais tout cela pouvoit bien n'être pas 
véritable, et il étoit vraisemblable que des paysans révoltés contre l'élec- 
teur avoient tiré sur lui. 

-2. Gentilhomme du Perche, frère du colonel du répriment de Normandie, 
qui avoit depuis peu été fait brigadier en Bavière. 



17 AOUT 1703 149 

seaux de guerre anglois, dont le moindre étoit de quarante-cinq 
pièces de canon, et deux demi-galères ! , qui vinrent à toutes 
voiles sur lui. D'abord il ne songea qu'à sauver son convoi, s'il le 
pouvoit ; il lit. passer devant lui tous les vaisseaux marchands, et 
les ayant fait avancer sur la terre autant qu'il put, il se mit der- 
rière, et essuya longtemps le canon des vaisseaux ennemis, sans 
leur tirer un coup, se contentant de tirer quelques coups aux 
demi-galères, qui s'efforçoient de se mêler avec les vaisseaux 
marchands. En cet ordre, il les lit presque tous aborder auprès 
de Granville 2 , et les ennemis n'en prirent que douze, il en lit 
sauver quinze, et voyant que les ennemis, après avoir pris les 
frégates des deux soldats de fortune, qui ne se défendirent pas, 
venoient pour prendre le reste de ses vaisseaux marchands, il y 
lit mettre le feu, afin qu'ils n'en pussent pas profiter. Ensuite, 
comme les ennemis, qui avoient toujours tire à ses mâts pour le 
démâter, lui envoyèrent un brûlot de chaque côté pour le brû- 
ler, il voulut leur en ôter le plaisir, et mit lui-même le feu à sa 
frégate, ne voulant pas souffrir qu'on en retirât la moindre chose 
qui lui appartînt; il monta dans sa chaloupe, et ayant fait quel- 
ques pas, il lui vint un scrupule que peut-être le feu pourroit 
s'éteindre, et il retourna dans sa frégate, où, voyant le feu bien 
allumé à l'avant et à l'arrière, il se retira si à propos qu'il n'étoit 
pas à cent toises de son bâtiment, quand il le Ait sauter. 

17 août. — Le 17, les lettres de Flandre portoient que 
Marlborough s'étant aperçu qu'il prêtoit le liane au maréchal de 
Villeroy, avoit changé de camp au plus vite; qu'il avoit son 
quartier général aux censés 3 des Mineaux, et le quartier des Hol- 
landois au village de Looz, en s'étendanl du côté de Waremme; 
que le maréchal de Villeroy étoit campé au château de Geanse, 
le maréchal de Boufllers à Fadrenne, et le prince de ïzerclaës ta 
Wasseiges; que les ennemis sembloient toujours avoir dessein de 
faire le siège de Huy, mais qu'on les observoit de près, et que le 
château en paroissoit presque inaccessible par les nouveaux tra- 
vaux qu'on y avoit faits. 

On apprit aussi, ce jour-là, par les lettres de Lisbonne du G, 

1. Ce sont des vaisseaux qui vont à voiles et à rames. 

2. Petit port de la côte de Normandie. 

3. [Cerise, nom qu'on donne aux métairies, dans certaines parties de la 
France et de la Belgique. V. Littré. — E. PontaL] 



150 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

que la flotte d'Angleterre el de Hollande, composée de vingt-cinq 
vaisseaux de guerre, de cinq frégates el de cinq galiotes à 
bombes, avoil passé à la vue de Lisbonne, allant escorter cent 
cinquante-neuf vaisseaux marchands pour Smyrne et pour les 
Echelles de Levant. 

Le Roi témoigna, ce jour-là, être content de Castelas, lieu- 
tenant-colonel de son régimenl des gardes suisses, et des officiers 
de sihi régimenl particulier, qu'ils avaient si bien rétabli, qu'après 
avilir élé tout l'ail prisonnier à Liège, il se trouvoit alors plus que 
complet, et Castelas alloil servir à la tête, aussitôt qu'on auroit 
achevé son échange, dont on étoit convenu. 

Ce jour-là, Madame fut attaquée d'une violente fièvre continue 
avec ti*^ redoublements. 

18 août. — Le 18, à deux heures du malin, Monseigneur, la 
duchesse de Bourgogne el le duc de Berry partirent de Saint- 
Maur pour revenir à Versailles, où ils entendirent la messe à 
cinq heures; Monseigneur s'alla ensuite mettre au lit, mais la 
duchesse de Bourgogne alla se promener dans les jardins avec 
le duc de Berry, el ensuite il> montèrent dans une gondole, el 
s'en allèrenl sur le canal déjeuner à la ménagerie; ils revinrent 
;'i Versailles à huit heures et un quart, el le duc de \>>ci\\ ne 
songea qu'à s'aller coucher au plus vile; mais la duchesse de 
Bourgogne, étanl arrivée dans son appartement, passa par les 
petits cabinets, alla voir le Roi à son réveil, et, après un moment 
de conversation, alla ; m i s s i se coucher. 

On voyoit, ce jour-là, t\r<~ lettres de divers particuliers de 
l'armée duTyrol, qui marquoient en détail ce qui s'étoil pa<sé : 
que ç'avoit élé Dilion, brigadier irlandois, et le chevalier de 
Sourches, colonel réformé détaché avec lui. qui avoient chassé 
<i\ cents t\rs ennemis qui gardoientun poste sur la montagne par 
le chemin où il fallait que le comte de Médavj passât pour aller 
à Riva; qu'ils en avoient tué soixante et fait deux cents prison- 
niers: que ç'avoil été le comte de Bissy qui avoit occupé Torhole 
avec les grenadiers; que les ennemis y avoient abandonné les 
retranchements, el qu'on j avoil trouvé trois pièces de canon el 
une grande quantité de blé; que le duc de Vendôme avoit pris le 
château de Castelbarco, où il ne s'étoit trouvé qu'un sergent el 
dix hommes, quoique ee château fût beaucoup meilleur que celui 
de Nago; qu'il y avoil dedans trois pièces de canon et les meu- 



48 AOUT 1703 151 

blés du comte de Castelbarco; qu'il y en avoit pour des sommes 
considérables, et surtoul de belles tapisseries de haute lice; que 
le duc de Vendôme les alloit faire vendre pour en faire distribuer 
l'argent aux officiers et aux soldats, et qu'il alloit. faire raser les 
deux châteaux du comte de Castelbarco, pour le châtier (\c> mau- 
vais discours qu'il avoit tenus l ; qu'il avoit envoyé occuper le vil- 
lage deMori, à quatre milles de Royere, où étoit le baron deVau- 
bonne, et que, dans ce village, on avoit trouvé une fonderie, 
dans laquelle il y avoit mille bombes et une grande quantité de 
boulets, et pour plus de dix mille florins de cuir, cpii alloit bien 
servir à chausser les soldats; enfin que les villages de ce pays- 
là se trouvoient tous pleins, qu'il y avoit apparence qu'on n'y 
attendoit pas sitôt l'armée de France; que le duc de Vendôme 
assiégeoil le château d'Arco, mais que la situation en étoit très 
difficile, de sorte même qu'on avoit eu beaucoup de peine à se 
camper aux environs de cette place. 

Madame cependant avoit toujours la fièvre de la môme force, 
et même son mal s'augmentoit considérablement. 
' Il arriva le même matin un courrier du maréchal de Villero> , 
qui, par ses lettres du 16, datées du camp de Wasseiges, donnoit 
avis au Roi qu'enfin les ennemis avoient investi le château de 
Huy avec leur petite armée, et que la grande étoit devant la ville 
depuis le la, à midi; que Milon, qui commandoit dans la place, 
avoit lire trente-trois coups de canon pour faire signal qu'il 
étoit assiégé; que le comte de l'Isle 2 , brigadier d'infanterie cl 
colonel du régiment de Barrois, avoit demande permission au 
maréchal de Villeroy de s'aller jeter dans cette place, parce que 
son régiment y étoit, ne comptant pour rien d'obéir à Milon, qui 
n'étoit pas brigadier; qu'on croyoit qu'il faudroil au moins six 
jours aux ennemis pour se mettre en état de battre le château-, 
parce qu'il étoit très difficile d'y mettre du canon en batterie, et 
qu'on étoit persuadé (pic ce siège les occuperoil le reste du 
mois; que l'armée des Couronnes avoit sa droite à Wasseiges, 
appuyée sur la Mehaigne, et sa gauche tout du long de la ligne 
qui passe à Jandrain ; que l'armée du prince de Tzerclaës étoil 

1. On ue peut pas en tenir de plus insolents qu'il avoit fait, étant 
envoyé de l'Empereur auprès du duc de Mantoue, avant que les troupes 
francoises n'y arrivassent. 

2. Gentilhomme du Maine, qui étoit demi-frère de l'evêque do Lnartres. 



152 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

en deçà de la Mehaigne, ayanl sa gauche à la droite de la grande 
armée, et sa droite tout le long «le la Mehaigne, du côté de 
Boneffe; que tout cola étoit ainsi disposé pour garder les lignes 
el couvrir la Flandre et pour être à portée de s'opposer à l'en- 
treprise de Namur; que si l'on avoit voulu sauver Huy, on auroit 
été obligé d'abandonner la Flandre, et qu'on avoit envoyé 
Labadieavec dix bataillons du côté de Namur, pour être à portée 
de se répandre à Dinant, et aux autres endroits où on en 
auroit besoin. 

Le soir, le Roi dit à son coucher qu'il avoil reçu une dépêche 
du cardinal d'Estrées, par laquelle il lui mandoit que la Hotte 
angloise et hollandoise, composée de trente vaisseaux de ligne, 
de six frégates, de deux brûlots et de deux galiotes à bombes, 
avoit paru à l'entrée de la rivière de Lisbonne: que Schowel, qui 
la commandoit, avoit vu le roi de Portugal, et lui avoit dit qu'il 
avoit ordre de passer le détroit et d'entrer dans la Méditer- 
ranée; mais que la reine lui avoit commandé sur toutes choses 
de demander à Sa Majesté si elle souhaitoit qu'il restât à Lis- 
bonne; que, sur cela, le roi de Portugal avoit répondu qu'il pou- 
voit exécuter ses ordres; que Schowel lui avoit assuré qu'il arri- 
veroit bientôt une autre Hotte pareille à la sienne, sur laquelle 
seroit l'archiduc avec dix mille hommes, mais que certainement. 
il n'y avoit pas un seul homme de débarquement sur cette tlotte. 
Le Roi dit tout cela avec un visage très content, el on sut qu'il 
avoit envoyé ordre à Châteauneuf S son ambassadeur, de con- 
tinuer sa route à Lisbonne. 

19 août. — Le 10, on apprit que la fièvre de Madame étoit 
toujours très violente, qu'elle avoil un grand mal de gorge, et 
qu'elle perdoit beaucoup de sang par le derrière, qu'on ne pou- 
\ oit i>as soupçonner être un effet ^\^> hémorroïdes -. 

On sut ce jour-là, par les lettres d'Italie, que les assiégés 
d'Àrco faisoient un prodigieux feu, tant de la ville que des dehors 
et du château, et (pie le duc de Vendôme avoil pensé être tué 
d'un coup de canon qui avoit coupé un arbre au-dessus de lui. 
dont la chute avoil pensé l'accabler, el lui avoit fait seulement 
des contusions sur les épaules. La prise de ce château étoit 



I. Il ('luit arrivé à Madrid. 

■2. Elle jeloit de j/ros caillots de sang. 



20 août 1703 153 

(l'une grande conséquence, parce qu'elle rendoit le duc de Ven- 
dôme maître de tout le Trentin qui est en deçà dé l'Adige. On 
assuroit d'ailleurs qu'il y avoit un corps de dix. mille révoltes en 
Hongrie, commandés par deux des plus grands seigneurs du pays, 
dont le prince Ragotzki étoit apparemment le principal, qui 
courait partout le royaume, et qui donnoit de grandes inquié- 
tudes à l'Empereur. C'étoit une chose surprenante que le bruit 
que causoit le prétendu traité du duc de Savoie avec l'Empereur, 
de sorte même qu'il en couroit dans Paris de tous côtés des 
copies imprimées : et la chose alla si loin que le Roi lit arrêter 
un de ceux qui les publioient, et que l'ambassadeur de Savoie se 
crut obligé de dépêcher un courrier à son maître pour savoir ce 
qu'il devoit répondre aux questions qu'on étoit en droit de lui 
faire. 

Du côté d'Espagne, on assuroit qu'on faisoit amasser de tous 
côtés des munitions sur la frontière de Portugal, et qu'on y faisoit 
marcher des troupes, afin d'être en état de se défendre si le roi 
de Portugal continuoit à favoriser les intérêts des confédérés; 
que la Catalogne avoit envoyé deux régiments d'infanterie et trois 
régiments de dragons; que le roi d'Espagne levoit deux batail- 
lons de déserteurs fr-ançois, et que ses troupes étoient fort bien 
payées. 

On apprit encore que le Roi avoit envoyé ordre au comte de 
Toulouse de mettre à la voile le 22, avec vingt-huit vaisseaux 
et huit galères, qui avoient aussi ordre de lui obéir i , et il n'y 
avoit pas à douter que ce ne fût pour aller au-devant de Schowel. 

On sut aussi que Moulineaux 2 , capitaine au régiment des gar- 
des, épousoit Mlle de la Vogadre, fille du gouverneur de l'île 
d'Oléron 3 , et qu'il vendoit sa compagnie, et que ie Roi agréoit 
que le beau-père, qui étoit extraordinairement âgé, lui donnât 
la démission de son gouvernement. 

20 août. — Le 20, le Roi prit médecine à son ordinaire; le 
même matin, il travailla deux heures avec le Pelletier de Souzy, 

1. C'étoit la coutume que les galères obélssoient au commandant des 
vaisseaux, encore plus à l'amiral; mais il falloit pourtant un ordre du Roi 
particulier. 

2. Fils d'un homme d'affaires nommé Solus. 

3. Vieil officier italien, qui avoit été amené autrefois de Piémont par le 
défunt comte de Broglie, capitaine général, père des comtes de Broglie et 
de Revel. 



154 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

intendant général des fortifications, et, l'après-dinée, il donna 
trois heures au conseil des dépêches, pour achever ce qui restoit 
du dernier, qui n'avoit pas duré longtemps. Sur les deux heures 
après midi, arriva un courrier du duc de Vendôme, par lequel 
mi appril que, le II. la ville d'Arco avoit élé prise d'assaul et 
pillée, le- grenadiers n'ayanl pas jugé à propos d'attendre que 
la brèche > lui entièremenl faite, et l'ayant emportée l'épée 
à la main, de sorte que trois cents hommes qui étoient dedans 
avoienl en bien delà peine à se retirer dans le château: que le 
château étoil très fort de lui-même, et de très difficile accès; 
ipie la garnison n'en témoignoit lias beaucoup de vigueur, et 
que, le 13, on avoil déjà attaché le mineur à un ouvrage 
qui tendit au château l ; que le comte de Médavy étoit ehargé de 
la conduite de ce siège; que les douze cents bombes qu'un avoit 
trouvées dans la fonderie de Mori, appartenant au comte de 
Castelbarco , étoient utilement employées contre le château 
d'Arco, s'étanl trouvées du calibre des mortiers qu'avoil le duc 
de Vendôme; qu'on avoit fait sauter les bâtiments de celle fon- 
derie, ce qui devoil être une grande perte pour le comte et 
pour les ennemis, qui en broient toutes les bombes et boulets 
qui leur étoient nécessaires; que le duc -de Vendôme devoil 
remonter l'Adige et laisser Trente à côté, pour aller droit à 
Bolzano; qu'il n'avoit point de nouvelles positives du duc de 
Bavière, mais que le bruit du pays étoit qu'il s'avançoit au- 
devant du duc de Vendôme, mais qu'il étoit occupé à la prise 
de deux châteaux qui embarrassoient son chemin; que le baron 
de Vaubonne étoit de l'autre côté de l'Adige, entre Roveredo el 
Trente, avec un eorps de cinq mille hommes, tant infanterie que 
cavalerie, el que le duc de Vendôme avoit grande envie de lui 
aller rendre une visite, mais qu'il falloit pour cela que l'Adige 
fût guéable, ce qu'on ne croyoil pas. quoique les pavsans l'as- 
surassenl fortement; que le chevalier de Sourches avant élé 
détaché avec cinq cents hommes pour aller attaquer un gros 
corps de paysans armés qui étoient sur les montagnes, el qui 
incommodoienl le camp, il avoil marché à eux; qu'ils l'avoient 
attendu à cinquante \t,{>, el lui avoienl fait toute leur décharge, 
mai- qu'ensuite ils avoienl pris la fuite; qu'il les avoit pour- 

I. Ou plutôt à la première enveloppe du château. 



21 AOUT 1703 155 

suivis, et en avoit tué une centaine, fait trente prisonniers, cl qu'il 
les avoit poursuivis jusqu'à la plaine qui est au delà des mon- 
tagnes. A quatre heures du soir, il arriva un courrier du duc 
de Bourgogne, par lequel on sut que les Allemands avoient 
donné à pleine tête dans le panneau qu'on leur avoit tendu; que 
le maréchal de Tallard, s'étant approché de leurs retranche- 
ments, leur avoit fait croire qu'il les vouloit attaquer; qu'en 
même temps, le comte de Marsiu ayant fait semblant d'investir 
Fribôurg, le gouverneur avoit brûlé un de ses faubourgs, et 
envoyé demander du secours à celui de Brisach, lequel, ne 
croyant pas qu'on osât l'attaquer, lui avoit envoyé cinquante 
canonniers et trois cents hommes; qu'en même temps, le duc 
de Bourgogne avoit fait investir Brisach, le 15; qu'on disoil qu'il 
n'y avoil que deux mille sept cents hommes dans la place, «huit 
il y en avoit. douze cents de milices; qu'il n'y avoit pas beaucoup 
de \i\res et de munitions, et qu'ouvrant la tranchée le 19, 
comme on se le proposoit, le siège n'iroit pas bien avant dans 
le mois de septembre. 

Le Roi augmenta, ce jour-là, de quatre mille livres la pension 
delà duchesse de la Ferté; ainsi elle jouissoit de dix mille livres 
de rente, et la duchesse d'Aumont, sa sœur, étoit assurée d'une 
pareille pension, si le duc son mari venoit à mourir. 

Le soir, il arriva un courrier -d'Espagne, par lequel on appril 
que le cardinal d'Estrées ayant demandé par trois fois à revenir 
en France, le Roi le lui avoit enfin accordé, et qu'il revenoit 
avec liais les François qui s'étoienf attachés à Sa Majesté Catho- 
lique depuis qu'elle étoit sur le trône, et (pie l'abbé d'EsIrees 
restoit ambassadeur auprès de ce monarque, lequel envoyoil 
l'ordre de la Toison au maréchal de Boufllers, à cause de sa vic- 
toire d'Eckeren. 

21 août. — Le 21, l'ambassadeur de Savoie eut une longue 
audience secrète dans le cabinet du Roi, de laquelle il sortit 
fort triste, et les courtisans ne faisoient plus de doute que sou 
maître n'eût sacrifié les intérêts de ses deux gendres à ses inté- 
rêts particuliers; ce qui faisait croire que le duc de Vendôme 
auroit bientôt un ordre positif de revenir du Trenlin, pour s'op- 
poser aux desseins que pourroit avoir le «lue de S;i\oie, qui lai- 
soit des levées de troupes aux dépens de l'argent de France. 

Le même malin, le nonce ordinaire du Pape dit qu'il avoil reçu 



156 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

une lettre de son confrère, le nonce qui é toit à la cour de l'Em- 
pereur, par laquelle il lui mandoit que le prince Ragolzki étoit 
effectivement en Hongrie à la tète de neuf mille mécontents avec 
du canon. 

On reçut alors des lettres du duc de Bavière et du maréchal 
de Villars, portanl un grand détail des affaires du Danube et du 
Tyrol; elles confirmoienl le bruit qui avoit couru de la révolte 
de cette province nouvelle conquise, et marquoient que Son Al- 
tesse Electorale avoit fait pendre le chef de la révolte, et avoit 
taillé en pièces plus de quatre mille des rebelle-. D'ailleurs on 
apprenoit par la Gazette de Hollande que le comte de Monas- 
terol, étant entré en Bohême avec six mille hommes, y avoit 
pris quatre villes assez considérables, mais il falloit avoir 
la continuation de cette nouvelle par des voies moins sus- 
pectes. 

Du côté de Flandre, il étoit venu deux courriers, par lesquels 
on avoit appris que le l'en sembloil s'allumer en Hollande et en 
Zélande sur la contestation de l'élection des bourgmestres el 
sur l'interruption du commerce; que Coborn mai» boit vers 
Utrecht, Amersfoort, Thiel et les autres villes mutines avec douze 
mille hommes et vingt pièces de canon; mais peut-être avoit-il 
quelque dessein caché, bien différent de ce qui paroissoit au 
dehors. Cependant on avoit t'ait passer le prince de Tzerclaës 
avec huit mille hommes sur un pont nouvellement fait à Namur, 
et on avoit mis le canon dans les dehors de cette place et dans 
les redoutes qui sont aux environs. On n'avoit pourtant pas 
laissé d'envoyer six bataillons au comte de Guiscard, qui se 
plaignoil hautement d'être trop foible, mais ses ennemis disoienl 
qu'il étoit plus fort que le corps des confédérés qui lui étoit 
opposé; ce qui étoit véritable étoit qu'il avoit nue prodigieuse 
étendue de pays à garder. 

Le maréchal de Villeroy mandoit aussi, du 19, que les ennemis 
n'avoienl pas encore commencé le siège de Hny. et les lettres 
des particuliers portoient que l'armée des Couronnes étoit au 
désespoir qu'on ne voulût pas la mener au combat. 

On apprit, ce jour-là, que la veuve de Frémont, mère de la 
maréchale de Lorge, étoit morte subitement à Paris. 

22 août. — Le 22, les députés des États de Languedoc, con- 
duits par le duc du Maine, leur gouverneur, vinrent apporter 



23 AOUT 1703 187 

leurs cahiers au Roi. L'évêque d'Uzès ' porta la parole, et lii un 
fort beau discours, et, le soir, le Roi alla s'établir à Meudon 
pour trois jours. 

11 couroit, ce soir-là, un bruit très factieux, qui étoit que le duc 
de Bavière, voyant que le Tyrol entier étoit soulevé contre lui, 
et que tous les peuples généralement avoient pris les armes pour 
l'accabler, se saisissant de tous les passages, et ne se trouvant 
pas assez de forces pour surmonter de si" grands obstacles, avoil 
pris le parti de se retirer de cette province et de retourner dans 
ses États; qu'il avoit néanmoins gardé Kulïslein et d'autres pla- 
ces, qui pourroient dans un temps plus favorable lui redonner 
rentrée du Tyrol; et qu'il avoit emmené un grand nombre des 
principaux: du pays, pour lui servir d'otages pour la sûreté des 
payements des grandes contributions qu'il avoit établies dans ce 
pays-là. Cette nouvelle paroissoit très désagréable, parce que ce 
manque de jonction devoit empêcher les cercles de Souabe et 
de Franconie d'accepter la neutralité, qu'ils auroient sans doute 
acceptée par nécessité, si la jonction avoit pu s'exécuter, ce qui 
auroit pu contribuer à la paix. On disoit même que le Roi avoit 
dépêché un courrier au duc de Vendôme, lui portant des ordres 
précis d'abandonner son entreprise, et de s'en revenir en Italie 
joindre le prince de Vaudemont. 

23 août. — Le 23, on apprit, par des lettres d'Italie et des 
Grisons, que le duc de Bavière, après avoir pensé être assassiné, 
avoit bien battu le général Solari, qui avoit eu bien de la peine 
à se sauver; qu'il lui avoit pris ou tué deux mille hommes, tant 
paysans que troupes réglées, parmi lesquelles il s'en étoit trouvé 
qui étoient du nombre de celles qu'il avoit prises dans certaines 
places, et auxquelles il avoit donné la liberté, à condition de ne 
porter d'un an les armes contre lui; que même il avoit paru 
quelques officiers masqués, mais qu'on ne leur avoit voulu faire 
aucun quartier, à cause de leur manque de parole, quoiqu'ils 
voulussent se sauver en disant qu'ils étoient officiers des troupes 
de l'Empereur, et qu'on leur avoit répondu que c'étoit par cette 
même raison qu'on les passoit au lil de l'épée. 

On sut, ce jour-là. qu'on faisoit en diligence des lignes pour 
mettre Namur en sûreté, croyant bien que les ennemis u'avoienl 

I. Fils de défunt Poucet, doyen du conseil, et conseiller du conseil royal 
de finances. 



158 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

faii le siège de Huy que pour pouvoir faire celui de Namur, ou 
pour couvrir quelque autre dessein considérable; mais on étoit 
persuadé que, comme ils ne pourroient l'exécuter, ils se conten- 
teroientde prendre Huy, etiroient en se retirant faire celui de 
Limbourg. 

24 août. — Le 24, l< i maréchal de Noailles tomba malade à 
Meudon d"uu grand rhumatisme avec la lièvre, et le duc d'Or- 
léans, qui étoil resté à Versailles auprès de Madame, vint dîner 
avec le Roi, et lui dil qu'elle se portoil un peu mieux; qu'elle 
ayoit pourtant toujours la fièvre assez forte, mais qu'elle ne 
vouloit point consentir à se faire saigner. 

Ce jour-là, les nouvelles du siège de Brisach étoient que la 
tranchée devoit avoir été ouverte le 21 ou le 22; que le canon 
commencèrent à tirer le 25; que le maréchal de Vauban y étoit 
arrivé; que douze mille pionniers travailloient à faire les lignes 
de eirçonvallation ; qu'il y avoit plus de cent pièces de canon, 
cinquante mortiers, deux millions de livres de poudre et une 
prodigieuse quantité do bombes et de boulets; et comme on 
espéroit avoir bon marché de cette place, on espéroit qu'on 
pourroit encore l'aire le siège de Fribourg, afin d'établir une 
communication certaine et commode avec le duc de Bavière. 

Du côté de Flandre, on mandoit (pie, le 20, les ennemis avoient 
ouvert la tranchée au fort de Saint-Joseph, qu'ils étoient obligés 
de prendre avant d'attaquer le château de Huy, et que cependant 
il y avoit des lettres qui marquoienl qu'on étoit encore incertain 
s'ils en vouloient véritablement à cette place, parce (pie l'armée 
de Coborn, qui étoil toujours voisine de la mer, et qui venoit 
d'être renforcée de quelques bataillons, donnoit toujour> <ln 
soupçon qu'ils n'avoienl pas entièrement renonce à leur grand 
dessein sur Anvers. 

Cependant on disoit ([ne le roi d'Espagne appeloil auprès de 
lui le prince de Tzerclaës pour commander en chef les troupes 
en Espagne, et que le comte de Pracomtal commanderoit le 
corps qui avoit servi sous ses ordres de l'autre côté de la Meuse. 

Il vint en ce temps-là un invalide autrefois charpentier, qui 
déclara ipi'en l'année 1689 il a\oil aidé avec deux manœuvres a 
faire un petil caveau dans le jardin de Meudon, n'ayant pour 
témoin que le défunt marquis de Louvois, el qu'il lit une petite 
machine de charpente pour descendre dans ce caveau un tonneau 



25 août 1703 15U 

relié avec des cercles de fer, qu'il barbouilla avec de la chaux, 
et qu'ensuite on recouvrit ce caveau; que quand tout fut rétabli, 
le marquis de Louvois lui donna neuf (Vus, et lui dit de revenir 
deux jours après, et qu'il vouloit faire sa fortune; qu'il vint au 
jour marqué, et qu'avant d'aller à l'appartement du marquis, 
il chercha les deux manœuvres qui avoient travaillé avec lui; 
mais que, comme on lui dit qu'on ne savoit ce qu'ils étoient 
devenus depuis deux jours, il eu fut effrayé, de manière qu'il 
s'absenta pendant sept ans. Il assuroit que la terre n'avoit pas 
été remuée en cet endroit depuis ce temps-là, et disoit tant de 
circonstances qu'on prit la résolution d'y faire fouiller dès que 
le Roi seroit parti de Meudon, pour voir s'il disoit la vérité. 

25 août. — Le 2o, on sut que Madame avoil toujours beau- 
coup de fièvre, et quelle avoit été saignée le matin, par complai- 
sance pour le Roi, qui avoit absolument voulu qu'elle se fil 
saigner. 

On -apprit, le même jour, que l'ancien évèque do Condom ', 
avoit remis au Roi son abbaye de Flogny, qu'il lui avoit donné 
l'abbaye de Saint-Victor de Marseille vacante par la démission 
du grand prieur de France 2 , de laquelle néanmoins il ne devoit 
jouir que dans douze ans 3 , à la réserve de la maison et du 
jardin. 

On eut nouvelle, ce jour-là, que le chevalier de la Luzerne \ 
croisant avec trois vaisseaux du Roi dans les mers du Nord, 
avoit trouvé cent cinquante barques hollandoises qui faisoient 
la pèche delà baleine sous l'escorte de trois gros vaisseaux de 
guerre; qu'il les avoil attaqués, et qu'après en avoir coulé un à 
fond, il avoit pris les deux autres, dont l'un étoit de soixante, 
et l'autre de cinquante-quatre pièces de canon; que le ehevalier 
de Saint-Paul, qui étoit à deux lieues de lui, étoit venu au bruit 
du combat pour le joindre 3 , et qu'en chemin faisant il avoit pris 

1. Frère du comte de Matignon, de l'évêque de Lisienx et du comte de 
Gacé. 

1. Frère du «lue de Vendôme. 

:s. Parce que le Roi avoit accordé ces jouissances pour payer les dettes 
du grand prieur. 

4. Gentilhomme de Normandie, qui étoit frère du marquis île la Luzerne, 
enseigne de la première compagnie de mousquetaires du Roi. 

5. Chose extraordinaire, car il étoit moins ancien que le ehevalier de la 
Luzerne, et les capitaines moins anciens n'étoient pas curieux de se 
joindre aux plus anciens, à cause du commandement. 



160 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

la plupart des barques des pêcheurs, de sorte qu'il ne s'en étoit 
pas sauvé. 

Le même jour, les lettres de Toulon portoient qu'il y étoit arrivé 
un courrier de Lisbonne dépêché au comte de Toulouse, lequel 
avoit passé par Madrid, et n'avoit été que dix jours en chemin; 
qu'il avoit appris par ce courrier que le général Schowel étoit 
à Cascaës avec trente vaisseaux de guerre, vingt anglois et dix 
hollandois, dont il \ en avoit six à trois ponts, et le reste étoit 
de soixante à quatre-vingts pièces de canon; qu'il devoit encore 
en avoir dix autres de la même force, qu'il avoit envoyés escorter 
des vaisseaux marchands dans les ports de Portugal pour y 
porter du blé; qu'il avoit six brûlots, dont il y en avoit un de 
quatre-vingts canons de bois peint de couleur de fonte, et qu'il 
comptoit beaucoup sur cette petite fourberie; qu'il avoit deux 
galiotes à bombes, et qu'il étoit suivi par cent ou cent vingt 
\ aisseaux marchands, qu'il devoit escorter dans toutes lesÉchelles 
du Levant. Les mêmes lettres marquoient aussi que le comte de 
Toulouse faisoit travailler à force pour mettre son escadre en 
état, et que si la Harteloire • le joignoit, comme il en avoit l'ordre, 
il aui'oit trente beaux navires, cinq brûlots, trente frégates el les 
huit galères de Marseille, avec lesquels il pourroit donner de 
l'inquiétude aux ennemis. 

Le soir, Mauriac -, capitaine de carabiniers et aide de camp 
du duc de Vendôme, arriva à Versailles, apportant la nouvelle 
de la prise d'Arco, qui avoit battu la chamade après la huitième 
nuit de tranchée, lorsque le comte de Montsoreau y commandoit, 
comme il avoit fait à l'ouverture; qu'il avoit envoyé le comte de 
Langeais 3 , aussi aide de camp du duc, lui porter en diligence cette 
bonne nom elle si peu espérée, puisqu'il ne comptoit pas de 
prendre cette place de plus de huit jours, attendu que le mineur 
avoit encore plus de trois toises à creuser dans le roc, avant que 
de pouvoir faire sa mine sous la première enveloppe du château: 
que le duc y étoit venu en diligence, el qu'il avoit tenu si ferme, 
qu'il avoit fait le gouverneur et la garnison prisonniers de guerre, 
en leur promettant d'ailleurs toutes les petites douceurs qu'il 

1. Chef d'escadre. 

■2. Gentilhomme de Franche-Comté qui étoit neveu de Saint-Mauris, lieu- 
tenant général. 
• !. Gentilhomme du Maine de la maison de Meinbre. 



26 AOUT 1703 161 

pouiToit leur accorder; qu'il avoit choisi d'A'stier 1 , lieutenant- 
colonel du régiment de Sourches, pour commander dans cette 
place, et que, comme il en achevoit la capitulation, il avoit reçu 
des nouvelles du duc de Bavière, qu'il avoit appris rire au milieu 
du grand Brenner. Il arriva le même jour un courrier du maré- 
chal de Villeroy, qui apportoit des lettres du 24, qui portoient 
que les deux forts de Huy s'étoient rendus le jour d'auparavant, 
et qu'on ne croyoit pas que le château durât jusqu'à la fin du 
mois; que les lignes de la Mehaigne étoient presque achevées, 
parce qu'on y avoit fait travailler trois mille pionniers et 
soixante hommes par hataillon de son armée et du camp volant 
du prince de Tzerclars; que le marquis de Bedmar commençoil 
à faire rétablir celles que les ennemis avoient rasées, après les 
avoir forcées du côté d'Anvers. 

26 août. — Le 26, on apprit que YAmphitrite, commandée par 
la Rigaudière-Frigier, et venant de la Chine richement chargée. 
étoit arrivée heureusement à Brest, après avoir été vingt- sept 
mois à faire son voyage. 

Le même jour, les lettres de Lishonne du 6 portoient qu'on 
ne s'y préparait point à la guerre, et qu'on n'y attendoit point 
l'archiduc de cette année. 

Le bruit couroit. aussi que le duc de Bavière avoit été obligé 
de se retirer du Tyrol, et qu'en se retirant il avoit fait sauter 
Charnitz, et emmené avec lui- les principaux du pays pour otages 
des contrihutions, gardant toujours Kul'fstein, pour pouvoir ren- 
trer dans ce pays-là quand il voudroit. Mais il y avoit des 
lettres en quantité, qui portoient que ce prince avoit battu un 
grand corps des Impériaux, la plupart détachés des troupes de 
Schlick. 

On disoit aussi que le duc de Vendôme laisseroit Trente à 
droite, et n'y passeroit point pour aller à Bolzano; que Vau- 
bonne avoit reçu un renfort de deux mille hommes du camp 
d'Ostiglia, et qu'il s'étoit retranché devant Trente 

L'après-dinée, le prévôt des marchands - et les échevins de 
la ville de Paris vinrent présenter au Roi le scrutin pour l'élec- 



1. C'étoit un officier du Gomtat d'Avignon. 

2. Boucher d'Orsay, frère de la défunte marquise de Montchevreuil, qui 
avoit été conseiller au Parlement. 

VIII. — I 1 



162 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCMES 

don des nouveaux échevins, et ce fut Martangis ', maître de* 
requêtes, qui porta la parole avec beaucoup de succès. 

27 août. — Le 27, on disoit que le comte de Toulouse devoit, 
dès le 22, avoir mis à la voile avec trente vaisseaux, huit 
galères, cinq brûlots et beaucoup de frégates. 

On sut que le comte d'Armagnac 2 , qui avoit eu une violente 
fièvre, en avoit été guéri par l'émétique. 

28 août. — Le 28, d'Alon, premier président du parlement 
de Bordeaux, prêta le serment de fidélité entre les mains du Roi, 
et l'ambassadeur de Savoie eut sa troisième audience secrète 
dans le cabinet de Sa Majesté. 

On apprit, ce jour-là, qu'un parti de Limbourg avoit pris la 
voiture publique de Dusseldorf, dans laquelle étoient neuf offi- 
ciers de l'électeur palatin et de celui de Trêves, qui portaient 
beaucoup d'argent. On disoit encore que le député du canton 
de Berne devoit proposer à la diète savoir si l'on garderoit les 
quinze cents réfugiés de la principauté d'Orange 3 , ou si on les 
chasserait. On sut aussi que les Impériaux avoientpris Estimberg 
sur les Bavarois, avec composition honorable; que les prison- 
niers seroient échangés, et qu'on rendroit les archives à l'Em- 
pereur, qui avoient été prises en deux différents endroits. 

On reçut, le même jour, des lettres de l'armée du duc de Ven- 
dôme du 20. qui marquoient qu'il avoit détaché huit bataillons, 
lesquels il avoit fait marcher à Dora, pour aller joindre le comte 
de Seneclerre, qui s'y étoil avancé avec son régiment et un batail- 
lon; que ce prince devoit marcher le lendemain pour l'aller 
joindre à Cadine, auprès de Bomliwiller. où il devoit établir sa 
munition, mais qu'on croyoit qu'il y trouverait les ennemis, 
et qu'il faudrait les en chasser; qu'il avoit reçu une lettre du 
duc de Bavière, qui lui mandoit qu'il falloit qu'il s'àvançâl 
jusqu'à Brixen, et par conséquent qu'il prît Bolzano 4 en chemin. 

1. Fils de Martaugis, ci-devant maître des requêtes et ambassadeur pour 
le Roi en Danemark. 

2. Grand écuyer de France. 

3. Depuis la mort du prince d'Orange, le Roi s'étant emparé de la princi- 
pauté d'Orange en attendant que le' procès fût jugé entre les héritiers, il 
y avoit ruiné l'exercice de la religion calviniste, comme dans les autres 
endroits de son royaume, ce qui avoit obligé cette grande quantité à se 
réfugier en Suisse. 

4. Il pouvoit pourtant, par de certains chemins, n'aller point à Bolzano. 
mais il ne le savoit pas encore en ce temps-là. 



29 AOUT 1703 163 

Le soir, on reçut la nouvelle de la reddition de Huy, dont la 
garnison avoit été faite prisonnière de guerre, et les uns disoient 
ij d'elle avoit souffert plusieurs assauts, et les autres que non. 

Il arriva aussi un courrier du duc de Bourgogne, parti le 25, 
par lequel on apprit que la tranchée avoit été ouverte le 23; 
(lue, dans les deux premières nuits, on n'avoit eu que six ou sept 
hommes tués ou hlessés; que le duc de Bourgogne, le maréchal 
de ïallard et le comte de Marsin étoient campés de l'autre côté 
du Rhin, et que le maréchal de Vauhan, lequel, en arrivant, avoit 
supplié le duc de Bourgogne de ne le regarder que comme chef 
des ingénieurs *, étoit campé en deçà de ce fleuve; qu'il avoit 
fait faire une batterie de douze pièces de canon dans l'endroit où 
étoit autrefois la ville de paille 2 , laquelle battoit l'écluse du has 
Bhin qui soutient les eaux du fossé, et que Lapara conduisoit ce 
côté-là; qu'il en avoit fait une autre pareille dans l'île où étoit 
autrefois le fort des Cadets 3 , qui battoit le bastion du haut Rhin, 
et l'écluse par laquelle les eaux du fleuve entrent dans le fossé, 
et qu'il y avoit deux attaques de l'autre côté du Rhin, l'une en 
bas et l'autre en haut. 

On reçut encore, le soir, des lettres de quatre ordinaires de 
l'armée du maréchal de Villars, dont les plus fraîches, qui étoient 
du 13, portoient que le comte du Héron étoit extrêmement mal. 
et que le prince de Bade avoit la goutte très violente. 

29 août. — Le 29, on disoit que Madame se portoit beaucoup 
mieux, par l'usage des eaux de Forges, qu'elle croyoit. être des 
eaux de Sainte-Reine *, et qui la purgeoient beaucoup, mais elle 
jetoit encore du sang. 

1. Lui disant qu'il ne vonloit en aucune manière se mêler du détail de 
l'armée, dont le maréchal deTallard étoit chargé, et véritablement cela étoit 
bien modeste à lui, puisqu'il étoit l'ancien et qu'il pouvoit commander de 
droit. 

2. En deçà du Rhin, vis-à-vis de Brisach, il s'étoit établi un nombre de 
soldats et d'autres gens, qui y avoient bâti de petites maisons qui étoient 
couvertes de paille; et par cette raison on avoit donné à ce canton qui 
étoit assez grand le nom de la ville de -paille, laquelle néanmoins, pour 
l'assurer contre les courses des partis, on avoit entourée d'une certaine 
muraille sèchejqui ne laissoit pasde marquerdes bastionset des courtines. 

3. Lorsque le Roi fit l'institution des cadets pour l'infanterie, il en mit 
une compagnie à Brisach, et pour les retenir davantage dans la discipline, 
il leur assigna leur habitation dans un fort revêtu qui étoit dans cette île. 

4. On le lui avoit fait accroire, parce qu'elle n'en auroit pas pris, si elle 
avoit 'cru que c'eût été des eaux de Forges, ayant, malgré tout son bon 
esprit, une étrange préoccupation contre toutes sortes de remèdes. 



'16't MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On eut aussi nouvelle que le comte de Toulouse étoit embarqué 
et à la rade de Toulon, sans souffrir que personne descendit à 
terre, et que les galères de France qui étaient à Cadix, ei qui 
devoienl venir le joindre, avaient eu un contre-ordre 

On disoit encore que la prise de Huy donnoit aux ennemis de 
grandes espérances pour faire le siège de Namur, et qu'ils 
avoïent envoyé sommer Reignac ' de rendre Limbourg, mais 
qu'il avoit répondu qu'il ne se rendoit pas si légèrement; que 
d'ailleurs l'archevêché de Cologne étoit convenu de payer vingt- 
deux mille écus de contributions aux François, et cinquante mille 
écus à son électeur. 

On assuroit alors que le prince Ragotzki avoit déjà assemblé 
douze mille mécontents et vingt pièces de canon, avec lesquels 
il inareboit au milieu de la Hongrie, et que plusieurs seigneurs 
se joignoient à lui pour lui aider à reprendre les places de la 
Transylvanie, de quelques-unes desquelles il s'étoit déjà rendu 
maître. 

On eut aussi nouvelle que le comte de Tbungen, qui com- 
mandent aux retranchements de Stolhoffen, avoit mené un déta- 
chement de ses troupes au prince de Bade, laissant le comman- 
dement des retranchements au prince de Frise. 

30 août. — Le 30, on apprit que le Roi avoit donné l'abbaye 
de Flogny au coadjuteur de Strasbourg -. 

Ce jour-là, les lettres des particuliers qu'on reçut d'Italie du 
2i. portoient que le duc de Vendôme, après avoir fait une 
marche de quinze milles sans trouver autre chose que des pierres, 
étoit venu camper au pont de la Sarca, où il n'avoit trouvé au- 
cun- fourrages; qu'à la vérité, ou en voyoil île l'autre côté de la 
rivière, mais que les ennemis ayant rompu le pont, il falloit le 
rétablir, tant pour y faire passer les fourrages que le canon, 
quand il seroit arrivé, mais que ce ne seroit pas une chose bien 
facile, parce qu'on n'avoil pas de pontons; que cependant le duc 
comptait passer dessus le lendemain, pour s'aller établir jusqu'à 
l'arrivée de son armée au château de Toholino, dont le chevalier 
d'Imécourt, qui avoit marché avec un détachement de l'autre 



1. Officier gascon qui s'étoit déjà trouvé eu diverses places assiégée^, 
où il avoit bien fait son devoir. 11 avoit été major au régiment de Na- 
varre. 

2. Fils du prince de Soubise. 



31 AOUT-1" SEPTEMBRE 1703 165 

côté de la rivière, s'étoit saisi dès le 2 U 2, après avoir rasé trois 
grands retranchements que les ennemis avoient l'un sur l'autre 

devant ce château, ayant abandonné le tout, quoique ces retran- 
chements fussent excellents, et que le château fût presque impre- 
nable. On faisoit même espérer au duc de Vendôme que, quand 
son armée y seroit arrivée, il ne rc.steroit plus qu'un retranche- 
ment (pie les ennemis avoient à trois milles de là, qui pût l'em- 
pêcher de se joindre au duc de Bavière. Le soir, on sut que le 
Roi avoit fait Lcgall lieutenant général de ses armées. 

31 août. — Le 31, les lettres de Flandre portoient que le 
prince de Tzerclaës en devoit partir bientôt pour l'Espagne; que 
le comte de Pracomtal commanderoit son camp volant, et que 
les lignes du pays de Waës étoient entièrement rétablies, les 
ennemis en étant sortis avec beaucoup de précipitation à l'ap- 
proche du comte de Guiscard, qui marchoit à eux avec trente 
bataillons, de sorte qu'on avoit trouvé dans leur camp des muni- 
tions de guerre et de bouche qu'ils n'avoient pas eu le temps 
d'emporter en se retirant sous leurs places '. 

Le soir, on apprit que le Roi avoit trouvé bon que le comte 
d'Avaux se démit de sa charge de prévôt de l'Ordre du Saint- 
Esprit en faveur de son neveu, le président de Mesmes, dont le 
père en avoit autrefois été revêtu, et que le comte ne laisseroil 
pas d'en porter loujours les marques 2 . 



SEPTEMBRE 1703 

1 er septembre. — Le premier de septembre, on assuroit 
que le Roi avoit renouvelé son traité avec le duc de Savoie ; 

1. C'est-à-dire sous Hulsl. 

2. C'est-à-dire le cordon bleu. — [L'ordre du Saint-Esprit comprenait seu- 
lement cent chevaliers ou commandeurs, ce dernier titre étant affecté aux 
prélats qui faisaient partie de l'Ordre; tous devaient justifier de trois 
degrés de possession de noblesse. Les ministres ou autres personnages 
importants qui ne pouvaient pas faire ces preuves de noblesse, pouvaient 
cependantêtre admis dans l'Ordre en qualité d'officiers. Ces officiers étaient 
le chancelier, le garde des sceaux, le prévôt, le grand maître des céré- 
monies, le greffier, le généalogiste; il n'en subsistait pas moins entre eux 
et les cent chevaliers ou commandeurs une grande différence; ils n'étaient 
qu'associés à l'Ordre, leurs manteaux de cérémonie étaient privés du 
semis de flammes d'or, et s'ils pouvaient porler le cordon bleu, ils n'avaient 
pas droit au collier. — Comte de Cosnac.] 



166 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

qu'il lui donnoil dix mille écus d'augmentation par mois, et que 
o ; prince lui entretenoit un nouveau régiment de cavalerie de 
mille chevaux. 

2 septembre. — Le 2, on sut que la marquise de Maintenori 
avoit eu la lièvre toute la nuit; et qu'enfin le duc de Lorraine 
avoit tant presse le Roi, qu'il lui avoit accordé Alliot J pour 
son premier médecin, dont il avoit actuellement besoin, la prin- 
cesse sa tille étant malade. 

On disoit, ce jour-là, que les assiégés de Brisach avoient fait 
une sortie la nuit du 26 au "21 d'août, à l'attaque du haut Rhin. 
qui étoit devenue la seule attaque, pince que l'eau du fleuve 
avoit empêché qu'on ne pût continuer celle du lias Rhin; qu'ils 
étoient venus charger les travailleurs , lesquels s'étoient reti- 
rés, suivant la coutume, mais que les régiments de la Couronne, 
de Greder allemand et le second bataillon du régiment de 
Sourches les avoient repoussés vigoureusement 2 . et que les 
grenadiers de ce second bataillon > avoient fail aussi bien que 
les autres, quoiqu'il n'y eût pas un an qu'ils fussent sur pied. 

3 septembre. — Le 3, on recul encore des lettres du siège. 
qui portoient qu'on étoit sur le bord de l'avant-fossé de la 
lunette qui étoit au pied du grand glacis: qu'il n'y avoit que 
deux pieds d'eau dans cet avant-fossé, et qu'on avoit fait une 
fourche à cette attaque, pour suppléera l'attaque du bas Rhin. 
laquelle embrassoit les ouvrages de la droite, mais qu'elle étoit 
enfilée en plusieurs endoits. 

On disoit encore, ce jour-là. que les huit galères du Roi 
étoient parties de Marseille pour aller .joindre le comte de 
Toulouse, et qu'elles seroient jointes par les galères d'Espagne 
et par l'escadre du prince de Tursi 3 . 

Cependant Madame avoit toujours la fièvre, et elle lui redou- 
blait tous les soirs: elle ne faisoit plus de sang, mais son mal 
de gorge et son dégoût pour la nourriture continuoient actuelle- 
ment, de sorte qu'elle ne vivoit que de pain trempé dans du vin 
et de l'eau, par l'effroyable aversion qu'elle avoit de tout temps 



1. Son père étoit venu s'établir de Bar à Paris pour traiter la reine 
mère du Roi de son cancer. 

2. Celte sortie n'avoit été guère difficile à repousser. 

3. Prince du royaume de Naples. qui commande toujours les galères de 
de Naples. 



4 SEPTEMBRE 170>3 167 

pour les bouillons et pour le potage. Le Roi alla la \oir l'aprôs- 
dinée, aussi bien que la duchesse d'Orléans, avant qu'il se vînt 
établir à Mark pour douze jours. En y arrivant, il reçut des 
lettres du maréchal de Vauban, du 29 août, par lesquelles il lui 
mandoil qu'il n'avoit poinl encore vu de place aussi forte que 
Brisach, qui se laissât si facilement faire les approches; qu'il 
faisoit canonner la lunette du pied du glacis, et qu'il avoit 
ordonné plusieurs petites batteries de canon, de bombes et de 
pierriers, pour incommoder divers ouvrages des debors e! du 
corps de la place. On aj ou toit que les assiégés avoient fait une 
seconde sortie l , mais que les travailleurs du régiment du Roi, 
ayant jeté leurs outils dans la tranchée, avoient pris les pre- 
mières armes qu'ils avoient trouvées sous leurs mains, et avoient 
recogné les ennemis dans leur contrescarpe. On ne savoit pas 
trop bien alors si le baron de Tbungen étoit allé joindre le 
prince de Bade, ou bien s'il s'étoit venu poster aux environs de 
Fribourg pour en empêcher le siège. 

4 septembre. — Le 4, un gentilhomme ordinaire du Roi, 
qu'il envoya savoir des nouvelles de la santé de Madame, lui 
rapporta qu'elle n'avoit plus de fièvre, et que son mal de gorge 
étoit fort diminué. On sut, le même matin, que Maréchal avoit 
fait une opération à la princesse de Soubise, pour une tumeur 
qu'elle avoit extérieurement à la gorge. 

Le même matin, le prince de Tzerclaës, conduit par le 
marquis de Torcy, secrétaire d'État, vint saluer Sa Majesté dans 
son cabinet à Mark ; il demeura enfermé avec elle en présence 
du marquis pendant une demi-heure, et puis il se retira, par- 
tant le lendemain pour se rendre en Espagne, où Sa Majesté 
Catholique lui donnoit le commandement en chef de son armée. 

Ce jour-là, il arriva un courrier du comte de Toulouse, par 
lequel on sut qu'il étoit encore à Toulon, et les courtisans com- 
mencèrent à dire que peut-être il n'en paitiroit pas. 

Le soir, il arriva un courrier du duc de Bourgogne, dont les 
lettres marquoient qu'on avoit embrassé la lunette des deux 
•Viles, et même que du côté gauche on avoit passé l'avant-fossé, 
et qu'on avoit poussé le travail sur le grand glacis jusqu'à dix 
toises du chemin couvert; qu'on n'altaqueroit point la lunette. 

J. Faux. 



168 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

et qu'elle tomberoit d'elle-même; que le bastion du bord du 
Rhin paroissoit tout éboulé du canon, et qu'on tiroit inces- 
samment contre celui de la droite pour le mettre en même état; 
que Le comte de Denonville avoit reçu une légère contusion, et 
que les ennemis, se contentant de tirer beaucoup de canon, fai- 
soient fort peu de l'eu de mousquet. 

Le même jour, des lettres de l'armée du maréchal de Villars, 
venues au camp devant Brisach, portaient que le prince de Bade 
avoit laissé dans son camp retranché douze mille hommes; qu'il 
en avoit envoyé six mille du côté de la rivière d'Inn; que. pour 
lui, il avoit marché le 23 vers Ulm, et qu'on croyoit qu'il vouloit 
passer le Danube; mais d'autres disoient, peut-être sans fonde- 
ment, qu'il marchoitau secours de Brisach. 

On reçut aussi des lettres d'Italie, par lesquelles on apprit 
que les maladies éloient grandes dans l'armée du prince de 
Vaudemont, mais qu'elles régnoient encore davantage dans celle 
des ennemis; que le prince Joseph de Lorraine ', lequel y avoit 
deux régiments dans les troupes de l'Empereur, étoit allé s'y 
faire recevoir; que les ennemis avoienl refusé l'échange du 
marquis de Barbezières avec un officier général de la garnison 
de Bercelle, parce qu'ils le traitaient toujours d'espion, quoiqu'il 
eût été pris, aussi bien que son valet de chambre, courant la 
poste l'épée au côté, et les pistolets à l'arçon de la selle. 

Cependant on disoil que le Boi avoit accordé une commis- 
sion de mestre de camp à Mauriac, pour la bonne nouvelle du 
château d'Arco, et siv mille livres pour son voyage 2 , et que 
l'arrêt de condamnation de Falmirantc de Castille à cause de 
ses nouvelles marques de rébellion, ayant été publié à Madrid, 
n'avoit causé aucun mouvement, même parmi les partisans de 
la maison d'Autriche, ce qui donnoit bien de la joie aux bons 
serviteurs du roi d'Espagne; mais ils éloient affligés de ce que 
la reine n'éloit pas grosse, comme on l'avoit espéré. 

Les nouvelles de Pologne éloient aussi que quinze mille 
hommes de divers palatinats s'étaient déclarés pour le roi de 
Suède, quoique ce prince n'eût pas refusé d'entendre à la paix, 
à condition néanmoins qu'on rétabliroit les Sapiha dans toutes 
leurs charges et dignités; qu'il avoit débarqué un corps de ses 

1. Frère du duc de Lorraine. 

2. Faux. 



5 SEPTEMBRE 1703 169 

troupes à Oliva, qui avoit mis tout le pays en contribution, et qui 
donnoit d'autant pins de jalousie à Dantzick et à Elbing, que 
le général Steinbock, qui le commandoit, n'avoil pas voulu relâ- 
cher les vaisseaux anglois et hollandois, ni ceux de Dantzick, 
qu'il avoit trouvés à Oliva. 

On disoil encore que les troubles d'Ecosse continuoient, et que 
peut-être la reine Anne seroit obligée de rappeler une partie 
de ses troupes de Hollande pour les pouvoir apaiser. 

5 septembre. — Le 5, qui étoil le jour de la naissance du 
Roi, toute la cour le vit avec une extrême joie dans une parfaite 
santé, entrant dans sa soixante-sixième année. 

On sut, ce jour-là, que Sa Majesté a^s oit accordé trois mille livres 
de pension au marquis de Lusignan, qui en avoit un extrême 
besoin, et que le comte de Marsan avoit la dyssenterie à Paris. 

On apprit le même jour, par les lettres de l'ordinaire d'Italie, 
que le duc de Vendôme étoit encore au pont de la Sarca, d'où 
naturellement il auroit dû partir le lendemain, mais que son 
départ avoit été différé de vingt-quatre heures; qu'il avoit l'ait 
marcher le matin le chevalier d'Imécourt avec sept cents 
hommes, pour aller prendre un poste plus avancé, et que, le soir, 
il lui avoit mandé qu'il avoit rencontré peu d'ennemis dans sa 
marche, mais qu'on ne trouveroit presque point de subsistance au 
lieu où il étoit, et où le duc de Vendôme devoit se rendre de sa 
personne, deux jours avant que tout le corps de son armée le 
pût joindre; que le pont ne devoit être achevé que le 27, mais 
que l'artillerie seroit peut-être obligée de passer dans l'eau , 
parce que le pont ne seroit pas assez fort pour porter dr> pièces 
de 24 et des mortiers, et qu'outre cela, il y avoit auprès d'un 
rocher un tournant trop étroit pour qu'elle y pût passer. 

On disoit, ce jour-là, que Madame se portoit mieux, mais qu'elle 
ne vouloit plus prendre d'eaux de Forges, depuis que quelque 
indiscret les avoit nommées en sa présence de leurvéritable nom. 

Le soir, il arriva un courrier du maréchal de Villeroy, qui 
rapporta que les armées étoient toujours dans la même situation, 
et on eut nouvelle que la vieille duchesse d'Hanovre étoil 
morte ', celle-là même que le prince d'Orange avoit rappelée en 
mourant à la couronne d'Angleterre. 

1. Faux, c'étoit son fils qui avoit été tué au combat de Légal . 



170 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

6 septembre. — Le 6, on reçut diverses Lettres d'Italie, dont 
les unes portoient que le duc de Bavière avoit été obligé d'aban- 
donner Inspruck, Rottenberg et toutes les autres places du 
Tyrol, toute cette province s'étant révoltée contre lui. ayant pris 
les armes, et ayant été secourue par les troupes de l'Empereur: 
qu'il gardoit encore Kuiïstein, mais qu'il ne lui rcstoit plus que 
cela, et qu'il se reliroiten son pays. Les mêmes lettres ajoutaient 
que l'Adige n'étoit. point guéable au-dessus de Trente, et qu'il 
ne rcstoit plus au duc de Vendôme d'autre chemin qu'un sentier 
pour des mulets; qu'autrement il fandroit qu'il passât par un che- 
min que les ennemis avoient coupé en trois endroits, dans lequel 
ils avoient fait tomber de gros rochers, et par lequel les gens de 
pied auroient bien de la peine à passer. Mais d'autres lettres du 
même pays assuroienl que toutes ces mauvaises nouvelles du duc 
de Bavière n'étoient venues que par le canal d'un soldat renvoyé 
au duc de Vendôme par le commandeur Solari, gouverneur de 
Trente, lequel se disoit avoir été envoyé en poste par le duc de 
Bavière dans sa retraite, et ensuite fait prisonnier par les enne- 
mis; mais comme il s'étoit coupé en plusieurs de ses discours, 
et qu'on avoit trouvé dans ses poches deux doubles ducats, on 
avoit mauvaise opinion de sa sincérité. 

Cependant les courtisans se disoient l'un à l'autre à l'oreille 
(pie le prince de Bade avoit cinquante-deux' mille hommes 
ensemble, et que le maréchal de Villars se trouvoit un peu 
pressé. D'ailleurs on savoit que le comte de Bezons avoit passé 
de l'armée du due de Vendôme à Mantoue, et de là à San-Bene- 
detto, où, après avoir eu une conférence de deux heures seu- 
lement avec le prince de Vaudcmont, il s'en éloit retourné 
comme il étoit venu. 

Le soir, il ne fut plus permis de douter des nouvelles du Tyrol, 
car on sut certainement que le duc de Bavière, forcé par les 
peuples et par les troupes de l'Empereur, avoit abandonné cette 
province, et étoit arrivé dès le 21 à Munich. Et comme le roi 
et la reine d'Angleterre vinrent ce soir-là se promener à Mark 
avec le Boi, les gens de leur suite montrèrent des lettres de 
Londres, qui portoient qu'on y travailloit aux équipages de 
l'archiduc. 

7 septembre. — Le 7, comme le Boi couroit le cerf dans son 
parc de Marly, il arriva un valet de chambre du secrétaire d'Étal 



7 SEPTEMBRE 1703 171 

de Chamillart. qui lui apportoit des lettres du camp de devant 
Brisaeh, par lesquelles on lui mandoit (pie, le i, on avoit em- 
porté le chemin couvert ; qu'on s'\ étoit jeté forl a igoureusemenl , 
que les assiégés s'étoient enfuis, après avoir fait leurs décharges 
et avoir mis le feu à deux fourneaux; qu'il n'\ avoil eu per- 
sonne de lue que les officiers des grenadiers de Greder alle- 
mand et quelques soldats; qu'il y avoil au bastion du Rhin une 
brèche à monter trente hommes de front, et qu'on pouToil aller 
à pied sec jusqu'au pied de ce bastion, par une fascinade qui 
avoil été faite pour le défendre contre les grosses eaux du Rhin, 
et qu'il y avoit fort peu d'eau dans le fossé; mais que les ennemis 
faisoient un pont à Lauterhourg, apparemment pour entrer en 
Alsace. 

Le soir, Madame manda au Roi qu'elle avoit encore un peu de 
lièvre, qu'elle attendoit un petit redoublement, mais que, quand 
il viendroit, elle ne laissèrent pas de se purger le lendemain; on 
sut même qu'elle s'étoit laissée persuader de reprendre des eaux 
de Forges, aussi bien que la marquise de Mainlenon. On disoil 
encore ce jour-là que le comte de YValdstein étoit en chemin pour 
aller à Rourges, conduit par Saint-Olon, gentilhomme ordinaire 
du Roi. 

Les lettres de Lisbonne portaient aussi qu'il sembloit que le 
roi de Portugal voulût revenir à la neutralité, et qu'il n'exéculoil 
pas son traité avec l'Angleterre, parce qu'elle-même ne l'exécu- 
toit pas. 

On apprit encore que Rerthier \ avocat général du parlement 
de Toulouse, avoit été nommé premier président du parlement 
de Pau, à la place de d'Alon, sans être obligé de rien donner. 

On eut, le même jour, des lettres d'Italie, qui marquoient que 
le duc de Vendôme étoit à Vezzano, d'où il avoil regardé Trente, 
et avoit jugé qu'il n'étoit pas impossible de jeter un pont sur 
l'Adige; que le chevalier d'Imérourt étoit, depuis le 25 août, à la 
portée de cette place, cl que les ennemis n'avoienl en toul au 
delà de l'Adige que trois mille hommes de troupes réglées. 

Le bruit couroit alors que les janissaires avoienl déposé Je 
Grand Seigneur, qu'ils avoient. mis un de ses frères en sa place, 
qu'ils avoient étranglé le grand vizir, que le muphti étoit à la 

1. Frère de l'évoque de Chartres; ils étoient de Toulouse. 



172 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

tête des affaires, et que ceux que les janissaires avoient élevés 
demandoient la guerre aussi bien qu'eux. 

On découvrit en ce temps-là que le jeune Ganto, fils d'un 
banquier de Liège, avoit voulu faire passer aux pays étrangers 
quatre mille deux cents louis d'or vieux dans des ballots de pou- 
dre à poudrer, dans le dessein de les faire ensuite billonner, et 
qu'il avoit été arrêté avec trois de ses complices l . 

Le bruit couroit aussi qu'un lieutenant général des troupes du 
duc de Bavière avertissoit le prince de Bade de tout ce qui se 
passoit dans son armée, et que Son Altesse Electorale lui avoit 
fait couper la tète. 

8 septembre. — Le <S, on sut au lever du Boi que l'évêque de 
Meaux étoit retombé malade, et que, le jour précédent, il avoit 
reçu le viatique; tout le monde en étoit sensiblement touché, 
car c'étoit un prélat vénérable par l'intégrité de ses mœurs et 
par sa doctrine, qui avoit soutenu l'Église depuis longtemps par 
ses écrits. 

Il arriva ce jour-là un courrier du comte de Toulouse, qui étoit 
encore à la rade de Toulon, et qui, selon les apparences, n'en 
devoit, pas partir sitôt, parce que Sehowel étoit entré dans la 
Méditerranée beaucoup plus fort que lui. 

L'après-dînée, comme le Boi tiroit dans la petite plaine du 
Trou-d'Enfer, au-dessus de Marly, le secrétaire d'Etat de Cha- 
millart arriva, conduisant le comte de Denonville, premier aide 
de camp du duc de Bourgogne, qui étoit venu le trouver à 
l'Estang, apportant l'heureuse nouvelle de la reddition de Bri- 
sach, qui avoit battu la chamade et donné des otages le 6. Il 
étoit parti le même jour à deux heures après midi, et avoit fait 
une extrême diligence, quoiqu'il se fût trouvé mal en chemin. Il 
dit au Boi que le duc de Bourgogne ne l'avoit envoyé que parce 
que le maréchal de Tallard n'avoit pas voulu absolument qu'il 
envoyât le marquis de la Baulme, son fils, et que ce maréchal, 
sachant que les ennemis étoient entrés en Alsace par le pont de 
Lauterbourg, dans le dessein de la ravager, avoit ordonné qu'on 
tirât toujours du canon au parc de l'artillerie, alin de les amuser 
et de leur faire croire que le siège duroit encore, pendant qu'il 



1. On en fit d'abord grand bruit, mais dans la suite il ne lui en arriva 
aucun mal, parce qu'il tenoit à trop de gens. 



9 SEPTEMBRE 1703 173 

avoit fait passer sur les ponts du Rhin quinze cents chevaux, et 
qu'il devoit les suivre avec mille autres pour aller châtier l'in- 
solence des Allemands. 

Le soir, il arriva un courrier du maréchal de Villeroy, par 
lequel on apprit que les ennemis s'étoienl avancés comme pour 
attaquer les lignes ; qu'ils s'étoient venus camper sur la hauteur 
qui est vis-à-vis, ayant leur gauche à Brcfï, sur le bord de la 
Mehaigne, et leur droite par delà Hennuye; que le duc de Marl- 
horough, accompagné de tous les généraux, étoit même venu 
reconnoître d'assez près la contenance du maréchal de Villeroy, 
et qu'il y avoit eu quelques volontaires de son armée qui étoient 
venus faire le coup de pistolet; que toute cette journée s'étoit pas- 
sée en de semblables fanfaronnades, et que cela n'avoit pas empê- 
ché toute l'armée des Couronnes de coucher à la françoise ' aussi 
tranquillement que si elle n'eût pas été si proche des ennemis; 
que tout ce qu'on avoit fait avoit été de faire décamper la seconde 
ligne, qu'on avoit fait passer pour pins grande commodité de 
l'autre côté de la Mehaigne, et de lui faire reprendre son premier 
poste, pendant que le comte de Pracomtal, avec le camp volant 
qu'avoit ci-devant commandé le prince de Tzerclaës, venoit occuper 
l'endroit que quittait la seconde ligne; qu'on avoit aussi mis tout 
le long un grand nombre de sentinelles, mais que la nuit s'étoiL 
passée très paisiblement; que, le lendemain, les ennemis avoient 
décampé pour aller du côté de Saint-Trond avec tant de précipi- 
tation, parce que le. maréchal de Villeroy avoit fait placer du 
canon à sa gauche, dont il leur avoit fait tirer quelques coups; 
que leur première ligne s'étoit jetée sur la seconde, laissant 
dans leur camp leurs échelles et les trois mille fascines qu'ils 
avoient faites à Vignamont de tous les arbres fruitiers du pays, 
parce qu'il ne s'y trouvoit point d'autre bois. 

9 septembre. — Le 9, on parloit beaucoup à la cour du 
démêlé qui étoit entre le duc de Guiche, colonel général des dra- 
gons, et le comte de Verrue, commissaire général de la cavalerie, 
pour la préférence du logement dans le quartier du Roi, où cer- 
tainement ils avoient droit de loger l'un et l'autre. 

On disoit aussi que le duc de Mantouc et le duc de Parme se 
plaignoient fortement de ce que le Roi a\( it sursis l'ordre qu'il 

1. C'est-à-dire dans leurs lits. 



174 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

avoit donné de raser Bercelle; mais le maréchal de Tessé en 
avant parlé an ministre d'Etat de Chamillart, il lui répondit, que 
le Roi avoit ses raisons, et qu'il les trouveroit bonnes quand il 
les sauf oit. 

Ce jour-là, le marquis d'Urfé tomba malade à Marly d'une 
iiè\ re assez violente. 

10 septembre. — Le 10, on eut des nouvelles certaines que 
le duc de Bavière avoit joint le maréchal de Villars, et on disoil 
que ce prince s'ennuyoit de voir tant de petits combats qui ne 
portoient à rien, et qu'il en vouloit venir à une bataille décisive. 

Le marquis de Torcy eut ce jour-là des nouvelles certaines de 
la révolution qui étoit arrivée à la Porte, et on sut que les mouve- 
ments d'Ecosse étoient très effectifs, et qu'en ce pays-là on avoit 
offert au chevalier de Saint-Paul, et même qu'on lui avoit donné 
des rafraîchissements, sans vouloir prendre de son argent. 

Du côté de Flandre, les lettres portoient que l'électeur de 
Cologne ' étoit wnu à Namur à l'armée du maréchal de Vil- 
leroy; qu'il l'avoit vue sous les armes, et qu'il avoit reçu toutes 
sortes d'honneurs. Les mêmes lettres portoient qu'on disoit dans 
l'armée que les ennemis avoient fait un détachement de vingt- 
huit bataillons pour le Portugal, et que les généraux avoient été 
de rang en rang demander aux soldats ceux qui y vouloient 
aller de bonne volonté, disant qu'ils ne vouloient forcer per- 
sonne; comme aussi qu'ils avoient fait un détachement pour 
aller prendre Limbourg; mais que Reignac avoit ordre de 
l'abandonner, après en avoir fait sauter toutes les fortifications, 
et que les mines étoient toutes faites. Ce qui étoit certain étoit 
que les ennemis n'entreprenoient rien en Flandre, et que leurs 
gros équipages étoient partis le 4, pour aller entre Liège et 
Maëstricht, et que cependant le maréchal de Villeroy se tenoit 
prêt en observant leurs mouvements. 

On apprenoitle même jour, par ih^ lettres d'Italie du 3, que 
le duc de Vendôme étoit campé à Cadine, tout proche de Trente, 
et qu'il avoit envoyé un trompette sommer le commandeur 
Solari, qui en étoit gouverneur, de lui envoyer des gens pour 
traiter avec lui des contributions, à faute de quoi il bomhar- 
deroit la ville; qu'on croyoit que le commandeur l'avoit refusé, 

1. C'étoit un prince bossu, mal fait, petit, qui avoit le visage long d'une 
aune, et la lèvre à la manière d'Autriche. 



11 SEPTEMBRE 1703 17o 

et qu'on commenccroil bien lût à le bombarder. Cependant on 
savoit que les Vénitiens avoient armé trois grosses galiotes sur 
le lac de Garde, avec lesquelles ils empêchoient le transport des 
vivres et des munitions pour l'armée, ce qui ne causoit pas un 
médiocre embarras. 

11 septembre. — Le 11, le bruit couroit que le Roi des 
Romains avoit de temps en temps des accès de folie, et qu'on 
étoit quelquefois obligé de renfermer, ce qui obligeoit encore 
plus fortement l'Empereur à refuser absolument de déclarer 
l'archiduc roi d'Espagne, pendant que les troubles de Hongrie 
augmentoient de jour en jour, le prince Ragotzki ayant déjà une 
année de dix-huit mille hommes et vingt pièces de canon, 
laquelle étoit séparée en trois corps, pour subsister facilement; 
refusant souvent de l'argent qu'on lui offroit. mais demandant 
partout des chevaux pour monter sa cavalerie. 

Le soir, le comte de Mimeurre * arriva à Mark, apportant la 
capitulation de Brisach, qui étoit presque pareille à celle de 
Landau, à la réserve que la garnison n'avoit pas eu la liberté 
d'aller à Fribourg, mais qu'on l'avoit envoyée à Rbeinfeld. On sut 
par lui que la garnison étoit encore composée de trois mille 
quatre cents hommes assez bons, mal vêtus, à la réserve du 
régiment de Marsiglii; que le comte Marsiglii 2 , homme de con- 
fiance de l'Empereur en toutes choses, chef de ses ingénieurs, 
et qu'il avoit envoyé dans Brisach pour y commander au-dessus 
du comte d'Arco, qui en étoit gouverneur, étant sorti le dernier, 
étoit venu faire la révérence au duc de Bourgogne; qu'ensuite il 
avoit demandé s'il ne pourroit pas avoir l'honneur de voir 
souper ce prince, lequel avoit d'abord été surpris de la propo- 
sition, mais qui avoit répondu, un moment après, qu'il ne le 
verroit point souper, mais qu'il souperoit avec lui : qu'en effet le 
comte avoit eu cet honneur et avoit même été à sou couclier, et 
que, le' lendemain, le duc de Bourgogne lui avoit encore fait 
servir un magnifique déjeuner, après lequel il lui avoit donné 
une escorte de cinquante gendarmes pour le conduire à deux 
lieues de là. 

On apprit encore par Mimeurre que le maréchal de Tallard 
avoit marché avec trois mille six cents chevaux, y compris les 

1. Second aide de camp du duc de Bourgogne. 

2. C'étoit un Italien. 



176 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

douze escadrons que Streff ' commandoit à Molsheim; qu'il avoit 
fait embarquer sur le Rhin si\ mille hommes, qui dévoient être 
joints par des bataillons de Strasbourg et de Molsheim; qu'il 
faisoit même marcher tous ces différents détachements par 
divers chemins, pour tromper et joindre plus tôt les ennemis. 
lesquels, au nombre de quatre mille hommes de pied et de deux 
mille chevaux, bombardoient Bischwiller - depuis vingt-quatre 
heures; mais que sur l'avis de sa marche, ils s'étoient retirés à 
tire-d'aile; qu'il avoit détaché après eux deux mille cinq cents 
chevaux pour essayer de les amuser ou tout au moins de 
prendre leur artillerie. 

12 septembre. — Le 12, on disoit que le duc de Bourgogne 
revenoit certainement, et qu'il seroit à la cour le 14 ou le 15; 
mais on étoit dans l'impatience de savoir si le maréchal de Tal- 
lard entreprendroit encore quelque chose, quoique la moitié de 
son armée fût composée de nouvelles troupes. 

Il arriva le même jour un courrier du duc de Vendôme, par 
lequel on sut que ce prince, après avoir attendu vingt-quatre 
heures la réponse du commandeur Solari, qui lui avoit demandé 
ce temps pour prendre son parti, et voyant qu'il refusoil de 
traiter pour les contributions, avoit commencé à canonner Trente 
à boulets rouges, et ensuite à le bombarder; que d'Andigné \ 
lieutenant général d'artillerie , reconnoissant la place d'une 
hauteur pour y pouvoir placer une batterie de bombes, y avoit 
reçu un coup de feu. qui lui avoit percé le poumon et cassé la 
clavicule de l'épaule: que les chirurgiens, jugeant cette blessure 
mortelle, l'avoient abandonné, et qu'il étoit entre les mains d'un 
soldat, qui le traitoit avec de la poudre de sympatbic 4 , sans 
qu'un péril de mort si visible pût rien diminuer de sa fermeté; 
que le duc de Vendôme alloit se dépêcher d'achever sa bom- 
barde, qui ne laisseroil pas de durer quelques jours, parce qu'il 
avoit plus de cinq cent- bombes, et qu'il n'avoit que deux mor- 
tiers, et qu'ensuite il s'en retourneroit vers le Mincio et vers la 
Secchia. et que ce prince avoit fait dire aux Vénitiens que s'ils 
ne desarmoient leurs trois galiotes qu'ils avoient armées à Pes- 

1. Officier allemand qui étoit brigadier de cavalerie. 

2. Château du prince de BireUenfeld. 

3. Gentilhomme du Maine. 

t. C'étoit bien une marque qu'il étoit désespéré. 



13 SEPTEMBRE 4703 177 

cara, il prendroit cela pour infraction de la neutralité et pour 
déclaration de la guerre. On ajoutoit qu'il avoit reçu des lettres 
du prince de Staremberg, par lesquelles il lui mandoit qu'il 
vouloit Lien rétablir le cartel pour l'armée d'Italie, et qu'il ren- 
droit le marquis de Barbezières. 

Le soir, de Frens, aide de camp du maréchal de Villeroy, 
arriva àMarly, apportant au Roi des lettres de compliment de ce 
général et du maréchal de Boufflers sur la prise de Brisach. 

On sut par la même voie que Marlborough avait quitté l'armée, 
sous prétexte d'aller aux eaux d'Aix-la-Chapelle, mais qu'avant 
que de partir il avoit renvoyé Milon très honnêtement. 

Les lettres de Londres portoient aussi que le roi de Portugal 
se rengageoit peu à peu dans la neutralité, voulant rompre son 
traité avec les Anglois, parce qu'eux-mêmes ne l'exécutoient pas. 

Cependant on disoit que le prince de Bade étoit campé le 
27 d'août à Esslingen, au-dessus d'Ulm, et que le comte de 
Thungen s'étoit avancé avec son corps pour le joindre, de sorte 
qu'on croyoit que le maréchal de Villars auroit repassé le 
Danube, pendant que le rluc de Bavière avoit jeté quatre mille 
hommes dans Ratisbonne, sur les avis qu'il avoit eus que 
l'Empereur vouloit s'en emparer. 

13 septembre. — Le 13, on sut que Madame n'avoit plus la 
fièvre, mais qu'elle avoit encore de grandes sueurs qui l'affoi- 
blissoient beaucoup. 

On disoit que le roi de Suède s'étoit enfin emparé de Thorn, 
et que le czar demandoit au Pape des missionnaires pour prêcher 
dans ses Etats la religion catholique, ce que Sa Sainteté lui avoit 
accordé. On ajoutoit qu'elle soutenoit toujours vigoureusement 
la bulle contre le népotisme, malgré son frère dom Horatio et 
son neveu dom Annibal, qu'elle ne vouloit point faire princes, de 
peur d'être obligée de leur faire part des biens de l'Eglise. 

On apprit aussi qu'on avoit porté à la Monnoie de Paris 
quarante mille marcs de piastres de la charge de YAmphitrite, 
et que le Roi les prenoit au marc et en donnoit quatre-vingt mille 
livres de profit à la compagnie des Indes Orientales. 

On mandoit aussi de Flandre que, depuis que les coupures 
qu'on avoit faites pour inonder les lignes jusqu'à Hulst étoient 
achevées, le marquis de Bedmar avoit renvoyé une partie de ses 
troupes pour renforcer l'armée du maréchal de Villeroy. 

vin. — 12 



178 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On disoit alors que le comte du Héron étoit absolument hors 
de danger tle sa blessure. 

Cependant le bruit couroit à Paris que le roi Jacques III avoit 
été proclamé roi d'Ecosse, mais cette nouvelle paroissoit bien 
sujette à caution. 

14 septembre. — Le 14, on disoit que le duc de Savoie 
levoit cinq mille hommes, et néanmoins on assuroit qu'il avoit 
écrit au Roi une lettre très respectueuse, très soumise el très 
tendic. 

On voyoit, ce jour-là, une lettre de Venise, par laquelle on 
mandoit qu'on avoit des lettres de Peterwaradin \ qui confir- 
moient la nouvelle des révolutions de la Porte, et assuroient 
que le bassa de Belgrade avoit été étranglé, que le nouveau 
bassa y étoit arrivé avec quinze mille hommes, et que les Tar- 
tares s'assembloient pour marcher. 

Il couroit aussi une autre lettre qui portoit que deux mille 
Rasciens 2 , qui avoicnt été levés par l'Empereur pour passer en 
Italie, s'étoient jetés dans les troupes du prince Ragotzki, lequel 
avoit été joint par six mille Tartares. 

15 septembre. — Le 15, le Roi revint de Marly à Versailles, 
où il ne devoit être que trois jours jusqu'à son départ pour 
Fontainebleau. 

Le soir, le Roi, voyant à son coucher le comte de Denonville, 
lui donna une lettre pour le duc de Rourgogne, en lui disanl 
qu'il ne reviendrait encore de quelques jours, et lui ordonna de 
prendre le lendemain matin les paquets du secrétaire d'État de 
Chamillart et de partir sur-le-champ. 

16 septembre. — Le 16, on murmuroit qu'il devoit y avoir 
eu une bataille du côté de Bavière, l'électeur ayant dit qu'il 
s'ennuyoit de voir tous les jours des actions qui ne terminoienf 
rien, et qu'il vouloit en voir une qui lut décisive. 

On sut encore, ce jour-là, que le vieux d'Athis 3 , lieutenant 
françois des Cent-Suisses de la garde, étoit mort d'une fièvre 
très légère. 

17 septembre. — Le 17, le Roi prit médecine à son ordi- 

1. Ville de Hongrie. 

2. Ce sont proprement des milices de Hongrie. 

3. Gentilhomme de Limousin, qui avoit autrefois été lieutenant au régi- 
ment des gardes. 



18-19 SEPTEMBRE 1703 179 

naire, et l'on apprit que le Boiteulx, commis du secrétariat de 
la guerre, avoit acheté la charge de secrétaire général de l'artil- 
lerie soixante mille livres, et que le Roi avoit donné deux mille 
livres de pension à Sanguinière, qui l'exerçoit par commission. 
Quelques bruits que le départ du comte de Denonville eût fait 
courir sur le sujet d'un nouveau siège à faire par le duc de 
Bourgogne, on sut, ce jour-là, que ce prince arriveroit le 23 ou 
le 24 à Fontainebleau. 

18 septembre. — Le 18, on apprit sans en pouvoir douter 
que Dcsmaretz ' rentroit dans les finances ; et d'abord on dit 
qu'on lui créoit une charge au-dessus des deux directeurs géné- 
raux, mais on éclaircit depuis que sa fonction n'auroit point de 
titre; qu'il n'enlreroit pas même au conseil, mais qu'il auroit 
toute la confiance des linances, sous le contrôleur général de 
Chamillarl. 

On disoit, ce jour-là, que le cardinal d'Estrées devoit être parti 
le 13 de Madrid, et le prince d'Harcourt, qui, après avoir été en 
Lorraine, s'étoit retiré dans ses terres de Normandie 2 , ayant 
obtenu la permission de revenir à la cour, salua le Roi en ren- 
trant de son dîner dans son cabinet. Sa Majesté alla quelques 
heures après dire adieu à Madame, qui se portoit beaucoup 
mieux et se promettoit bien de venir dans peu de jours à Fon- 
tainebleau. 

11 arriva le même jour un courrier du prince de Vaudemonl, 
qu'on fit repartir sur-le-champ; mais on ne sut rien de parti- 
culier de ce qu'il avoit apporté, sinon qu'on disoit qu'il y avoit 
de la division et de la mutinerie parmi les troupes de l'Empereur 
en Italie, et qu'on auroit été bien aise d'en profiter. 

19 septembre. — Le 19, il arriva un courrier du duc de 
Vendôme, par les lettres duquel on apprit que ce prince, après 
avoir jeté quatre cents bombes dans Trente, qui n'y avoient pas 
fait un grand effet, remarchoit vers le lac de Garde ; qu'il devoit 
partir le 12 de Cadine; qu'il feroit brûler ce quartier et cinq 
autres en se retirant; que c'était Chartoigne, maréchal de camp, 
et le comte de Chamillart, brigadier de jour, qui dévoient être 

1. Neveu du défunt Golbert, contrôleur général des finances, ministre et 
secrétaire d'État. Il étoit fils de sa sœur. 

2. Il s'étoit retiré par ordre du Roi, et n'en revenoit que par sa permis- 
sion expresse. 



480 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

chargés de la retraite avec le comte de Maulevrier et Colandre r 
colonels à marcher; que le duc de Vendôme viendroil d'abord 
camper au pont de la Sarca, et de là à Arco; que d'abord il avoit 
eu envie de conserver divers postes aux environs du lac de 
Garde, mais qu'enfin il avoit pris la résolution de faire sauter 
Arco, Riva, Torbole, Nago et Theno. 

On sut, ce jour-là, qu'il étoit arrivé en Hollande vingt-quatre 
bâtiments de la pêche de la baleine, chacun avec deux poissons, 
que seize avoient été brûlés par les chevaliers de la Luzerne et 
de Saint-Paul, lesquels en tenoient soixante-dix enfermés, qui ne 
pouvoient se sauver. 

On disoit aussi que quelques régiments de l'armée de Flandre 
des ennemis commençoient à défiler -sers leurs quartiers d'hiver; 
mais ils avoient fait un très gros détachement pour l'Allemagne, 
lequel devoit en chemin faisant prendre Limbourg, dont néan- 
moins il n'y avoit pas d'apparence qu'ils pussent profiter, Rei- 
gnac ayant eu ordre de le faire sauter. Et le maréchal de Vil- 
leroy de son côté avoit fait aussi un gros détachement, sous les 
ordres de Caraman, pour côtoyer celui des ennemis et se mettre 
devant Traërbach, qu'ils pouvoient bien avoir envie d'attaquer, 
et, afin que Caraman marchât avec plus de sûreté, il avoit aussi 
fait marcher le comte de Pracomtal avec ses troupes, pour l'es- 
corter jusqu'à ce que le détachement des ennemis fût hors de 
portée. On ajoutoit que six mille Anglois marchoient pour aller 
s'embarquer à Williamstadt, soit pour l'escorte l , soit pour le 
Portugal; que le commerce n'avoit point encore été interrompu 
entre Anvers et la Hollande, et qu'on espéroit qu'il se rétabli- 
roit bientôt de tous côtés; qu'un vaisseau marchand portugais 
venant de Brest avoit été pris par un anglois et mené à Ply- 
niouth, mais que le capitaine anglois avoit été fort grondé, et 
qu'on avoit rendu le vaisseau, après avoir bien fait des excuses, 
lui permettant d'aller à son commerce où il voudroit. 

On sut, ce malin-là, qu'après avoir fouillé à Meudon jusqu'à 
vingt-huit pieds de profondeur, on n'avoit trouvé aucun trésor, 
mais seulement neuf corps morts enterrés les uns auprès des 
autres, tous habillés. 



1. [Il y a bien YE.scortc; il faut probablement lire : VEspagne. — 
E. PonlaL] 



20 SEPTEMBRE 1708 181 

L'après-dinée, Dcsmaretz, conduit par le contrôleur général 
de Chamillart, salua le Roi clans son cabinet, sans témoins que 
le premier valet de chambre de la Vienne, et puis le Roi partit 
pour Fontainebleau, ayant dans son carrosse la duchesse de 
Bourgogne et quelques-unes de ses dames, parce que Mon- 
seigneur et le duc de Berry étoient partis dès le jour précédent 
pour aller à droiture à Fontainebleau, au lieu que le Roi alloit 
coucher le premier jour à Sceaux, et le second jour à Villeroy. 
Le Roi arriva donc à Sceaux sur les cinq heures du soir, où il 
fût reçu par le duc et la duchesse du Maine et par le prince de 
Condé. Sa Majesté se promena ensuite à pied et dans un petit 
chariot dans les plus beaux endroits du jardin, d'où elle ne 
rentra qu'à la nuit dans le château, et même il parut une grande 
illumination dans tout le parterre et les environs, laquelle fut 
suivie d'un feu d'artifice. 

20 septembre. — Le 20, le Roi s'étant encore promené le 
matin dans les jardins de Sceaux, et [après] y avoir dîné, en partit 
et vint coucher à Villeroy, où il se promena encore en calèche 
dans le parc, après avoir traversé à pied le magnifique parterre 
que le maréchal de Villeroy y avoit fait faire deux ans aupara- 
vant. Ce maréchal avoit envoyé exprès de l'armée son inten- 
dant Barcos pour y faire les honneurs en son absence, et il y fit 
donner à souper à toute la garde du Roi, sans en rien excepter, 
ce qui fit bien des ivrognes dans les deux régiments des gardes. 

Ce soir-là, les particuliers commencèrent à recevoir les lettres 
d'Italie qui étoient venues par un courrier du duc de Vendôme, 
lequel étoit allé à Paris trouver le secrétaire d'Etat de Chamil- 
lart, pendant que le Roi étoit à Sceaux, et ces lettres conte- 
noient le détail de tout ce qui s'étoit passé depuis le départ du 
dernier courrier. La première nouvelle étoit la mort de d'Àn- 
digné, arrivée dès le 4. Ensuite elles marquoient qu'on avoit 
bombardé Trente avec peu de succès, parce que les bombes cre- 
voient presque toutes en sortant des mortiers, et qu'on avoit 
continué jusqu'au soir du 8; que, la nuit suivante, on avoit retiré 
les mortiers, dont on avoit brûlé les affûts, parce qu'ils ne 
valoient pas la peine de les remporter, les quatre pièces de 
canon qui avoient tiré à boulets rouges ayant été retirées le soir 
<l'auparavant. 

Les mêmes lettres ajouloient que le comte de Sénecterre et le 



182 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

marquis de Kercado, brigadiers, ayant été commandés pour aller 
chasser les ennemis d'un poste clans la montagne, d'où ils incom- 
modoient la communication des vivres, ils les en avoient chassés 
avec perte de la part des ennemis, et sans perdre presque rien 
de leur part; qu'ensuite le dur de Vendôme ayant eu le dessein 
de faire entrer trois ou quatre cents chevaux dans la plaine qui 
est au-dessus de Trente, pour en piller et brûler les villages qui 
n'avoient pas voulu contribuer, il commanda le comte de Montso- 
reau et le marquis de Dreux, brigadiers, pour cette expédition: 
le premier, pour entrer avec la cavalerie et un détachement 
d'infanterie dans la plaine; et le second, avec un pareil déta- 
chement, pour aller prendre le chemin des montagnes les plus 
élevées, afin de couvrir ceux qui dévoient entrer dans la plaine; 
que le comte de Montsoreau, ayant marché jusqu'à six milles de 
Cadine, avoit trouvé un petit retranchement des ennemis, où il 
n'y avoit que vingt hommes, lesquels avoient été contraints de 
l'abandonner aussitôt que le chevalier de Sourcb.es, que son frère 
avoit détaché devant lui, eut pris la hauteur sur eux; qu'on les 
avoit poursuivis, mais que le pays étoit si fourré, qu'on n'avoil 
pu en prendre que deux, que le reste s'étoit sauvé à deux milles 
de là par un chemin large de deux pieds, au bout duquel on 
avoit trouvé un retranchement qu'on ne connaissoit pas, qui 
étoit gardé par un camp de plus de huit cents hommes, et tota- 
lement inaccessible du côté par où venoient les François: que 
cela avoit obligé le comte de Montsoreau d'envoyer dire au duc 
de Vendôme ce qui se passoit; que ce prince, lequel s'étoit 
avancé jusqu'au petit retranchement qu'on avoit forcé, étoit 
a enn lui-même reconnoître le second retranchement, quïl avoit 
trouvé impraticable, de sorte qu'après avoir fait avancer vingt 
carabiniers, qui avoient tiré une centaine de coups sur ce camp T 
il avoit ordonné au comte de Montsoreau de se retirer. 

A l'égard du marquis de Dreux, les mêmes lettres marqnoient 
qu'il n'avoit pu arriver jusqu'au-dessus de l'endroit où avoit été 
le (\\\c de Vendôme, en étant même à plus de huit milles, mais 
qu'il étoit tombé sur deux cents hommes des ennemis qui étoienl 
sans retranchement, qu'il avoit pris deux de leurs officiers et 
vingt-huit soldats, et qu'il auroit pris tout le reste, si le comte 
de Damas, colonel, qui étoit détaché avec lui, eût pu avoir assex 
tôt descendu les hauteurs qu'il avoit envoyé prendre sureu\. 



21-22 SEPTEMBRE 1703 183 

Les mêmes lettres marquoient encore que, le 9, l'artillerie du 

duc de Vendôme avoit commencé à faire la contremarche pour 
retourner vers Arco, que \o duc de Vendôme vouloit garder, 
aussi bien que Nago, Torbole et Riva; que le duc de Vendôme 
avoit pris les devants, et. devoit s'être embarqué le 13 à Riva, 
pour se rendre à Desenzano, et arriver le 1G à San-Bcnedetto, 
où te prince de Vaudemont l'attendoit avec une extrême impa- 
tience, parce que sa santé demandoit qu'il allât au plus tôt 
prendre les eaux; que sa cavalerie prenoit le chemin du côté de 
Riva par où le comte de Médavy étoit venu, pendant que l'infan- 
terie retourneroit par le côté que le duc de Vendôme avoit suivi 
en venant; qu'on travailloit toujours à fortifier les places qu'on 
vouloit garder, quoiqu'on même temps on les minât, en cas 
qu'on fût obligé de les abandonner, et que ce seroit le comte de 
Médavy qui commanderoit en ce quartier-là. 

21 septembre. — Le 21, Rarcos continua a faire de sembla- 
bles largesses à toute la garde du Roi, et Sa Majesté, étant 
partie de Villeroy aussitôt qu'elle eut dîné, arriva de très bonne 
heure à Fontainebleau. 

22 septembre. — Le 22, il arriva sur le midi un courrier du 
maréchal de Tallard, qui avoit laissé le jour précédent le duc de 
Bourgogne à Besançon, et qui assuroit que ce prince pourroit- 
arriver le soir ou le lendemain matin. La plupart des courtisans 
ne croyoient pas qu'il pût faire une si grande diligence, mais ils 
se trompèrent dans leurs raisonnements, car il arriva à six 
heures du soir, suivi du comte de Montesson i , du comte de 
Cayeux 2 et du comte de Denonville. D'abord il monta chez la 
marquise de Maintenon, où il trouva le Roi et la duchesse de 
Bourgogne, et après y avoir resté près d'une heure, il descendit 
chez la princesse de Gonti, où il trouva Monseigneur, qui y avoit 
soupe. Il y resta environ une demi-heure, après laquelle il 
remonta à son appartement, dans le dessein de souper avec ceux 
qui étoient venus avec lui 3 ; mais ils n'eurent pas cet honneur, 
parce que l'on n'avoit pas bien entendu l'ordre qu'il en avoit 
donné, et qu'on n'avoit mis de couvert que pour lui seul. 

1. Lieutenant des gardes du corps qui avoit servi auprès de lui. 

2. Lieutenant général des années du Roi, qui éloit attaché auprès de lui. 

3. C'est-à-dire le comte de Cayeux, le comte de Montesson et le comte 
de Denonville. 



184 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURC11ES 

On disoit, ce jour-là, que la Hotte de Schowel étoit devant 
Toulon, composée de quarante-quatre vaisseaux de ligne, sans 
compter les frégates et les brûlots, et que le maréchal de Villars 
étoit enfermé entre le prince de Bade et le comte de Styrum. 

23 septembre. — Le 23, le comte de Pontchartrain assura 
qu'il avoiL des nouvelles positives que la flotte des ennemis 
n'étoit pas devant Toulon, et le marquis de Torcy disoit qu'il ne 
pom oit ajouter foi aux lettres de Suisse qui mettoient le maréchal 
de Villars en si grand danger, parce qu'il n'avoit eu aucunes 
lettres qui portassent la même chose. 

Cependant on avoit nouvelle que la ville d'Augsbourg avoit 
reçu les troupes de l'Empereur, malgré la neutralité qu'elle avoit 
promise et les otages qu'elle avoit donnés au duc de Bavière. 

L'après-dînée, le courrier du cabinet Sainte-Marthe arriva 
d'Italie, qui apporta la nouvelle que le duc de Vendôme étoit 
arrivé à San-Benedetto. 

24 septembre. — Le 24, sur les trois heures après midi. 
Madame arriva en assez bonne santé de Versailles, d'où elle 
étoit venue tout en un jour. 

25 septembre. — Le 25, on eut nouvelle que le prince 
Maximilien de Bavière \ oncle de l'électeur, étoit mort, et on 
disoit que Monseigneur et sa famille en prendroient le deuil et 
que le Roi ne le prendroit pas. 

On sut aussi que le comte du Héron étoit mort le trente- 
cinquième jour de sa blessure, et ainsi il ne lui servit de rien 
d'avoir été fait maréchal de camp. 

26 septembre. — Le 26, il couroit un bruit qu'il y avoit eu 
une bataille entre le duc de Bavière et le prince de Bade, dont 
Son Altesse Electorale avoit eu tout l'avantage ; mais cette nou- 
velle étoit trop grande pour y ajouter foi sur le simple bruit qui 
couroit qu'on avoit vu une lettre écrite par un homme d'Augs- 
bourg qui commençoit par ces termes : J'ai vu la larme à l'œil 
défaire les troupes de l'Empereur 

27 septembre. — Le 27, on sut que le maréchal d'Huxelles 
avoit eu deux accès de fièvre, et qu'il s'en étoit retourné à Paris. 

On apprit aussi que la duchesse douairière de Lesdiguières 



1. Celui qui avoit autrefois été tuteur du duc et administrateur de ses 
États pendant sa minorité. 



28 SEPTEMBRE 1703 185 

étoit fort mal de la dyssenlerie; que d'abord elle n'avoit point 
voulu faire d'autres remèdes que la saignée, mais que la vio- 
lence du mal l'avoit obligée d'avoir recours à Hclvétius, lequel 
l'avoit trouvée d'abord dans un grand danger, mais qui, lui 
ayant donné de ses remèdes, commençoit à espérer qu'il la tire- 
roi t d'affaire. 

Ce jour-là, Madame courut pour la première fois le cerf en 
calèche avec le Roi. 

On prétendoit, le même jour, que le secrétaire d'Etat de Cha- 
millart avoit eu des lettres, lesquelles portoient qu'il n'y avoil 
point eu d'action générale en Allemagne, mais que le prince de 
Bade ayant voulu faire entrer quatre mille chevaux en Bavière, 
ils avoient été rencontrés sous Augsbourg par un détachement 
de l'armée françoise, qui les avoit taillés en pièces; ce qu'ayant 
vu les magistrats d'Augsbourg, ils avoient fait sortir de leur 
ville les deux mille hommes des Cercles qu'ils y avoient reçus. 

28 septembre. — Le 28, on contoit la chose d'une ma- 
nière différente, car on disoit que les magistrats d'Augsbourg, 
ayant reçu dans leur ville deux mille hommes de troupes des 
Cercles l , les en avoient fait sortir, sur les plaintes que le duc 
de Bavière avoit faites que c'étoit une infraction manifeste à la 
neutralité ; que ces deux mille hommes, s'étant joints à quatre 
mille autres près d'Augsbourg, avoient été attaqués et défaits 
par un détachement de l'armée françoise. 

On disoit, ce jour-là, qu'on avoit pris à Cadix deux espions 
de l'almirante de Castille, qui avoient été convaincus de vouloir 
mettre le feu aux magasins et empoisonner les eaux. 

On assuroit aussi que le duc de Vendôme devoit avoir marché 
à Finale, dans le dessein d'en chasser les ennemis, aussi bien 
que de tous les autres postes par lesquels ils tiroient leur sub- 
sistance du Ferrarois, le Pape ayant promis de faire fournir des 
vivres à l'armée des Couronnes, comme il en avoit fait fournir à 
celle de l'Empereur, suivant en cela les règles les plus exactes 
de la neutralité. 

Le bruit couroit encore que le Roi détachoit quatorze mille 
hommes de l'armée du maréchal de Tallard, et qu'il les en fai- 
soit passer en Bavière. 

1. On en avoit, à ce qu'on prétendoit, une nouvelle certaine, mais cela 
n'avoit aucun rapport à la bataille qui s'étoit donnée. 



186 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

29 septembre. — Le 20 au matin, il arriva un courrier 
du comlc d'Usson, qui apporta la confirmation de la victoire 
remportée par l'armée du Roi sur le comte de Styrum. Il étoil 
chargé d'une lettre du duc de Bavière pour le Roi, que Sa 
Majesté fit lire publiquement pendant son dîner, et qui étoit 
pleine de témoignages de reconnoissance de l'honneur qu'il 
avoit eu de combattre à la tète des troupes du Roi, de protes- 
tations d'un éternel attachement et de louanges sur la valeur 
des troupes franroises. Le même courrier apporta au ministre 
do Chamillart une lettre du comte d'Usson, qui étoit une espèce 
de relation de la bataille, laquelle courut en manuscrit dès le. 
même jour entre les mains de tout le monde, et parut imprimée 
dès le lendemain. Voici comme (die étoit conçue dans l'im- 
primé l . 

Le même jour, les lettres d'Italie portoient que le duc de 
Vendôme attendoit avec impatience que les troupes qui revenoient 
du Tyrol fussent arrivées à San-Benedetto; que tous les 
rendus el déserteurs des ennemis disoient que leur année alloit 
bientôt marcher, mais qu'on ne pouvoit pas encore deviner de 
quel côté; que le baron de Vaubonne avoit marché à Riva avec- 
cinq mille hommes de pied, six cents chevaux et du canon, mais 
qu'il s'étoit retiré du côté de Nago, voyant la bonne contenance 
du comte de Médavy et les bons ordres qu'il avoit donnés. 

Du côté de Flandre, on disoit que l'armée des ennemis étoit 
encore dans son camp retranché de Saint-Trond ; que Marlbo- 
rough étoit effectivement allé au siège de Limbourg, où le canon 
n' avoit pas encore tiré le 22; que l'armée des Couronnes étoit 
proche de Diest en différents quartiers ; que le duc de Villeroy, 
après plusieurs accès de fièvre tierce, avoit été obligé de se faire 
porter à Bruxelles; que le maréchal de Villeroy avoit permission 
de donner congé aux officiers généraux qui le demanderoient ; 
que, suivant cette permission, le prince de Rohan étoit allé 
aux eaux d'Aix-la-Chapelle; que le roi d'Espagne faisoit venir 
de cette armée huit officiers généraux pour aller servir en 
Espagne, selon leurs grades, qui étoient de Baye, Ribaucourt, 
le gouverneur de Liliers. d'Àmensagne, le baron de Câpres, 
Cicillc cl Toulongeon, mais sans qu'ils menassent aucunes 

I. [Voir le lexte de cette lettre à l'appendice n° II et dans la Gazette de 
1703, p. 481. — E. Pontal.] 



30 SEPTEMBRE 1703 187 

troupes avec eux, et que le comte de Pracomtal étoit toujours 
avec son camp volant auprès de Marche en Famine. 

On assuroit aussi, le même jour, que les ordres étoient partis 
pour faire passer en Bavière quatorze mille hommes de l'armée 
du maréchal de Tallard. 

30 septembre. — Le 30 au soir, le comte de Monasterol 
et le chevalier de Tressemane arrivèrent à Fontainebleau el 
furent fort surpris d'apprendre qu'un courrier du comte d'Usson 
les eût devancés de trente-six heures l . Le chevalier se plaignit 
même d'un capitaine de cavalerie qui a y oit laissé passer ce cour- 
rier, contre l'ordre qu'il avoit eu de ne laisser passer personne. 
On sut par lui que le marquis de Legall les avoit amenés jus- 
qu'en Suisse avec six cents chevaux, s'y étant offert de lui-même, 
parce que personne n'avoit voulu se charger de cette commis- 
sion ; qu'il n'avoit appris qu'en passant à Ulm, par la Gazette de 
France, que le Roi l'avoit fait lieutenant général depuis six 
semaines; que, le jour de la bataille, qui étoit le 20, le prince 
de Bade avoit passé le Lech et étoit entré en Bavière avec vingt- 
deux mille hommes; que, le 22, le duc de Bavière et le maré- 
chal de Villars avoient commencé à repasser le Danube à Donau- 
wert pour le suivre, dans le dessein de le combattre partout où 
ils le trouveroient; que l'on n'avoit perdu certainement que quatre 
cents hommes; que Chéladet n'étoit point blessé, comme on 
l'avoit dit; que Lée étoit blessé de trois coups de mousquet, dont 
il en avoit un à la tête; qu'il en avoit reçu sept ou huit autres 
dans ses armes, ou sur son cheval, en combattant à la tête du 
régiment Dauphin; que le marquis de Kercado 2 avoit chargé 

1. Parce que ce courrier, à ce qu'on disoit depuis, s'étoit mis à leur 
suite en partant de l'armée, sans qu'ils s'en aperçussent, sVtant mêlé clans 
l'escorte, et qu'en arrivant à SclialThouse, comme Legall demanda qu'où 
ouvrît la barrière et qu'on ne laissât passer que ceux que le, comte de 
Monasterol et le chevalier de Tressemane nommeroient, ce courrier fut 
refusé. Mais deux heures après, pendant qu'ils prenoient un peu de repos, 
il revint à la barrière, montra le paquet du duc de Bavière qu'il avoit, et 
sur cela on le laissa passer, et il fît une diligence prodigieuse; ils l'accu- 
soieut même d'avoir fait son possible pour rompre leurs postes de son 
mieux. Ils alloient même jusqu'à soutenir que le comte d'Usson avoit 
proposé au duc de Bavière l'expédient de hasarder son courrier par une 
autre voie, et que c'étoit par cette raison qu'il lui avoit donné une lettre, 
afin que si le comte de Monasterol ne pouvoit pas passer, ce courrier 
essayât de le faire. 

2. Gentilhomme de Bretagne, qui étoit cousin germain et aîné de ta 
maison des deux Kercado, brigadiers d'infanterie. 



188 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

cl battu un bataillon des ennemis; que le chevalier de la Vril- 
lière avoit pris une paire de timbales; qu'on avoit déjà ramassé 
quinze étendards et trois drapeaux, mais qu'on croyoit qu'il y 
avoit bien d'autres étendards de pris, que les soldats, cavaliers 
et dragons avoient de la peine à rapporter, parce qu'ils étoient 
tout, couverts d'or, et qu'on leur avoit promis cent livres par 
étendard, pour les obliger à les rapporter; que quatre-vingts 
houssards qui servoient dans l'armée du maréchal de Villars 
avoient fait un pillage de plus de deux cent mille livres; que 
les habits des morts et des prisonniers avoient servi pour rha- 
biller les troupes françaises, qui en avoient un extrême besoin, 
et qu'elles étoient présentement vêtues de toutes sortes de cou- 
leurs; que, la veille du combat, le prince Charles, ayant été 
commandé avec deux cents chevaux pour aller reconnnoître la 
marche du prince de Bade, avoit trouvé un parti de mille che- 
vaux, qui l'avoit battu de la bonne manière, et qu'il y avoit reçu 
deux coups de mousqueton au liras, dont l'un lui perçoit les 
diairs et l'autre ne faisoit que lui effleurer le coude. 

OCTOBRE 1703 

1 er octobre. — Le premier d'octobre, on apprit, par les 
lettres de Flandre, que le canon devoit avoir tiré devant Lim- 
bourg dès le 26 de septembre, et l'on appréhendoit dans le 
même temps que la Hotte îles ennemis ne fût allée à Majorque 
ou au Port-Mahon, parce qu'on savoit qu'elle avoit été à Alger. 

2 octobre. — Le 2, on murmuroit sourdement à la cour 
qu'on pourroit bien faire revenir le maréchal de Villars et 
envoyer en sa place le maréchal de Tallard. 

Le bruit couroit aussi qu'un des généraux du roi de Suède 
avoit battu huit mille Polonois, mais cette nouvelle n'étoit pas 
encore bien contirmée, et Kroonstrom, envoyé de Suède, n'en 
avoit pas même d'avis certains, quoiqu'il fût beau-frère de ce 
général suédois. 

On sut encore, ce jour-là, que l'Empereur ayant fait, aussi 
bien que le Roi des Romains, une solennelle renonciation à la 
couronne d'Espagne l , avoit proclamé publiquement, le 12 de 

1. [On trouve dans le Corps diplomatique de Dumont, t. VIII, p. 133, ce 
document, dont le titre est ainsi libellé : Cessio monarchiœ hispaniese archi- 



3-4 OCTOBRE 1703 189 

septembre, l'archiduc roi d'Espagne; que ce prince avoit pris 
le même jour les livrées des Rois Catholiques, et qu'il devoit 
partir le 20 pour s'acheminer vers le Portugal. 

3 octobre. — Le 3, les lettres d'Italie du 2o septembre por- 
toient que le bruit couroit toujours que le prince de Staremberg 
alloit faire un mouvement; que les troupes revenant du Tyrol 
commençoient à arriver à San-Benedetto, mais qu'on ne croyoit 
pas que la cavalerie y pût venir, parce qu'elle n'y trouveroit 
point de subsistances, et qu'elle pourroit demeurer sur le Mincio 
au-dessus de Mantoue, où elle tireroit des fourrages du Brescian. 
Les mômes lettres portoient que les Vénitiens levoient des 
troupes. 

On eut, le même jour, la nouvelle de la prise de Limbourg r 
dont la garnison avoit été faite prisonnière de guerre, et il 
couroit un bruit à Paris, qu'on disoit venir de Samuel Bernard, 
qui étoit qu'il y avoit encore eu une bataille en Allemagne, où 
le prince de Bade avoit été entièrement défait; mais il étoit bien 
difficile que celte nouvelle fût véritable, à moins que le prince 
de Bade n'eût repassé le Lech et ne fût venu sans y penser au- 
devant du duc de Bavière. C'étoit ce qui faisoit croire à quel- 
ques gens que le duc de Bavière pouvoit être tombé sur les 
débris de l'armée du comte de Styrum, et les avoir entièrement 
défaits ». 

Le soir, le roi et la reine d'Angleterre arrivèrent à Fontai- 
nebleau, et le Roi, les étant allé recevoir jusqu'au pied du grand 
escalier de la cour de l'Ovale, les conduisit dans leur appar- 
tement de la galerie de Diane. 

4 octobre. — Le 4, le roi d'Angleterre vint, sur les dix heures 
du matin, rendre visite au Roi dans son cabinet, de même que 
faisoit autrefois le roi, son père, et Leurs trois Majestés allèrent à 
midi et demi entendre ensemble la messe à la tribune de la 
chapelle de Fréminet, et, après avoir dîné chacun en particulier, 
allèrent ensemble l'après-dînée courre le cerf, le Roi et la reine 
d'Angleterre en calèche, et le roi d'Angleterre à cheval. 

Ce jour-là, le prince de Conti reçut une lettre, par laquelle on 

duci Carolo, Leopoldi bnperatoris secundo genito ab eodem imperatore et 
ejus filio primogenito Josepho, Romanorum et Hungariœ rege, facta. Viennae, 
die 12 septembris 1703. — E. Pontal.] 
1. Cela étoit impossible, car le Danube étoit entre eux deux. 



190 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

lui mandoit que l'Empereur avoit envoyé un ordre positif au 
prince de Bade de lui envoyer six raille hommes de son armée, 
pour les opposer aux rebelles de Hongrie, dont le nombre aug- 
mentait tous les jours, et qu'on croyoit avoir une intelligence 
dans MOngatz l . 

5 octobre. — Le o, le Lardon de Hollande laissoit entendre 
qu'on prendroit ces six mille hommes du corps qui étoit campé 
auprès de Passau, et il marquoit qu'il y avoit eu une grosse 
action, qui avoil duré trois heures, à l'occasion d'un fourrage, 
entre ces troupes-là et un corps de Bavarois qui étoient campés 
dans leur voisinage. D'ailleurs on assuroit que le bruit qui avoit 
couru d'une seconde bataille n'éloit point véritable, non plus 
que celui qui avoit couru que le Grand Seigneur avoit fait 
arborer le grand étendard de la queue de cheval. Cependant le 
Lardon de Hollande marquoit précisément qu'il l'avoit fait 
arborer, et même qu'il avoit marché douze mille hommes à 
Belgrade. 

On disoit encore, le même jour, que l'archiduc s'étoit allé 
embarquer à Trieste, mais cela n'étoit pas encore bien assuré. 

Du côté d'Espagne, on murmuroit que le cardinal Porto- 
carrero s'étoit retiré ou demandoil cà se retirer, et on assuroit 
que soixante hommes des ennemis, étant venus débarquer 
auprès d'Alicante, étoient entrés dans la ville, et y avoienl 
affiché des placards et débité des manifestes, qui portaient, 
entre autres choses, que les puissances maritimes offroient aux 
Espagnols leur secours pour les délivrer de la tyrannie de la 
France; mais que les habitants, s'étant jetés sur eux, en avoient 
tué cinquante-huit, laissant aller les deux autres pour en porter 
la nouvelle à ceux qui les avoient envoyés. 

On sut, le même jour, qu'il étoit arrivé, le suir d'auparavant, 
un courrier du duc de Vendôme; mais, quelque diligence qu'on 
pût faire, il se cacha si soigneusement, qu'il fut impossible de le 
joindre; et, n'ayant apporté aucunes lettres pour des particuliers, 
il repartit le même jour, comme il étoit venu. 

6 octobre. — Le G, on disoit que le prince de Staremberg 
avoit assemblé ses quartiers, qu'on ne savoit pas encore où il 
vouloit marcher, mais qu'on croyoit qu'il avoit fait avancer un 

i. Place très forte de Hongrie 



7 OCTOBRE 1703 191 

corps vers Trieste, lequel pourroit s'embarquer avec l'archiduc 
sur quelques vaisseaux détachés de l'armée ennemie. 

Le bruit couroit aussi qu'on avoit une connoissance parfaite 
de toutes les intrigues du duc de Savoie avec les ennemis de la 
France; que le Roi pouvoit bien avoir envoyé au duc de Vendôme 
un ordre précis de faire désarmer les troupes de ce prince qui 
étoient dans son armée, et qu'il pourroit bien ensuite entrer 
dans ses États. 

Onassuroit, ce jour-là, qu'on avoit reçu une lettre du maréchal 
de Boufllers, qui portoit qu'il lui étoit venu une lettre de Hollande, 
laquelle marquoit précisément qu'on y avoit eu nouvelle d'une 
seconde bataille entre le duc de Bavière et le prince de Bade, où 
le premier avoit reçu un coup de mousquet léger à l'épaule et 
avoit eu deux chevaux tués sous lui, et le second avoit été tué el 
défait entièrement. 

On apprit encore le même jour que l'ambassadeur du pré- 
tendu roi de Prusse avoit été le premier à reconnoître l'archiduc 
roi d'Espagne, ensuite celui de Hollande l , et puis celui d'Angle- 
terre, et après eux celui du duc d'Hanovre et les envoyés de 
quelques autres princes; que l'ambassadeur de Pologne avoit 
fait le malade, mais que l'Empereur ayant envoyé quelques 
gens à l'ambassadeur de Suède lui dire que Sa Majesté Impériale, 
étant alliée du roi son maître, étoit surprise qu'il ne vînt pas 
faire ses compliments au nouveau roi d'Espagne, l'ambassadeur 
de Suède leur avoit répondu que, voyant l'embrasement qu'on 
vouloit mettre dans toute l'Europe , il ne pouvoit s'imaginer que 
le roi son maître pût jamais consentir à une chose qui l'alloil 
causer ; que le nonce du Pape avoit pareillement répondu qu'il 
avoit ordre de Sa Sainteté de déclarer qu'ayant reconnu Phi- 
lippe V pour roi d'Espagne, il n'en pouvoit plus reconnoître 
d'autre; que l'ambassadeur de Venise et l'envoyé du grand duc 
avoient adhéré aux sentiments du nonce, mais qu'on ne savoit 
pas encore quel parti auroient pris le Danemark, la Savoie, le 
Portugal et Gênes. 

7 octobre. — Le 7, le duc d'Auray 2 vint saluer le Roi à son 
lever, passant pour aller en Espagne, où on lui rétablissoit son 

1. Quoique les Hollandois eussent déjà reconnu Philippe V. 

2. Seigneur flamand qui étoit grand d'Espagne, et fils d'une damoiselle 
françoise qui se nommoil Mlle de Wailly. 



192 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

régiment des gardes, qu'on lui avoit cassé. Le bruit couroit aussi 
que le roi d'Espagne avoit cassé la Junte, et qu'il gouverneroit 
à l'avenir par lui-même et deux secrétaires d'État. 

On disoit ce jour-là que le duc de Vendôme avoit fait 
démonter et désarmer la cavalerie piémontoise qui étoit dans 
son armée, aussi bien que l'infanterie, et qu'il ne s'y étoit plus 
trouvé que deux mille cinq cents hommes, tout le reste ayant 
déserté ' par troupes de vingt et de trente ; qu'on étoit assuré que 
le roi de Portugal n'avoit signé son traité qu'après qu'il avoit vu 
celui du duc de Savoie signé en bonne forme ; que ce duc avoit 
d'abord demandé à l'Empereur tout le Milanois, mais qu'il ne lui 
avoit accordé qu'Alexandrie, Novare et une autre place, avec 
quelques terres qui sont entre le Piémont et la rivière de Gênes, 
et le Monferrat, le tout sous le titre de royaume de Ligurie. Aussi, 
le même matin, l'ambassadeur de Savoie ayant dit au Roi qu'il 
étoit bien malheureux d'entendre tous les bruits qui couroienl; 
qu'il ne pouvoit les croire, parce qu'il n'en avoit eu aucune con- 
noissance, et qu'il pouvoit assurer Sa Majesté que le duc son 
maître ne lui en avoit donné aucune part, le Roi lui répondit : 
« Monsieur l'ambassadeur, il peut bien être que vous ayez été 
trompé aussi bien que moi. » 

Le même jour, on eut en quelque manière la confirmation de 
la défaite des huit mille Polonois par les troupes de Suède, et 
on parloit beaucoup des grands mouvements qui se faisoient 
de tous côtés en Alsace, où l'on ne voyoit autre chose que 
marcher du canon, transporter des pontons, voiturcr des muni- 
tions et des vivres, de sorte que tout le inonde croyoit qu'on alloit 
faire le siège de Landau; et cela avoit d'autant plus d'apparence 
qu'on assuroit qu'il y avoit trois mille pionniers commandés, et 
qu'on savoit que le comte de Pracomtal avançoit h grandes jour- 
nées avec vingt bataillons. 

8 octobre. — Le 8, on disoit que le duc de Vendôme mar- 
choit en Piémont par le Cresccntin, mais on assuroit en même 
temps qu'il auroit eu un chemin beaucoup plus facile par l'As- 
tesan, et que la ville d'Asti, qui étoit grande et sans fortifica- 
tions, étoit un véritable endroit à en faire une place d'armes. 
On disoit aussi qu'il marchoit du Languedoc en Savoie six batail- 

1. Selon les apparences, elles le faisoient par l'ordre de leur maître. 



9-10 octobre 1703 193 

Ions et quelques escadrons; que le duc de Savoie avoit mandé 
à son ambassadeur qu'on lui avoit fait savoir de lapait du Roi 
tout ce qu'on alloit faire contre lui et qu'il alloit assembler son 
conseil. 

9 octobre. — Le 9, on assuroit que le Roi avoit dépêché un 
courrier au comte de Phélypeaux, son ambassadeur à Turin, 
pour lui porter ordre de demander certaines places de guerre au 
duc de Savoie, sans lesquelles on ne pouvoit, malgré ses belles 
protestations, s'assurer sur sa fidélité, puisqu'il avoit signé un 
traité avec les ennemis, dans le temps où il témoignoit plus 
d'attachement pour les deux couronnes. 

On sut aussi le même matin, par des lettres d'Augsbourg 
du 30 de septembre, que les deux armées étoient en présence; 
mais on s'imaginoit bien que le Lech étoit entre deux, et que le 
prince de Bade étoit posté sous Augsbourg, dans un camp qui étoit 
inattaquable. D'ailleurs on ne doutoit plus du siège de Landau, 
parce qu'on savoit que le marquis de Varennes avoit marche de 
Metz avec quelques troupes et un grand nombre de pionniers, 
outre les trois mille dont on a parlé ci-devant, qui avoient été 
commandés de Franche-Comté, et que toute l'armée avoit passé 
sous Strasbourg en bon ordre, marchant vers le bas du Rhin ; ce 
qui donnoit une extrême joie à toute l'Alsace, laquelle étoit fort 
incommodée par le voisinage de Landau. 

On avoit aussi des nouvelles certaines du combat donné en 

Pologne, et on sut qu'effectivement le général l avoit battu 

sept mille Polonois, dont il en étoit demeuré quatre mille sur la 
place, et le reste avoit été pris ou dissipé. 

On apprit encore que le comte de Médavy avoit abandonné 
toutes les places du Trentin, après en avoir fait sauter les forti- 
fications et brûler tous les villages des environs, et on ne dou- 
toit pas qu'il ne marchât avec ses troupes pour se rendre en Pié- 
mont par le plus court chemin. 

Ce jour-là, le secrétaire d'État de Chamillart déclara que, le 
même jour, Landau devoit être tout de bon investi. 

10 octobre. —Le 10, on sut que de Baugue 2 , enseigne des 

1. [D'après Dangeau , il s'agit du général Renschild, beau-frère de 
Kroonstrom, ministre de Suède. — E. Pontal.] 

2. Il étoit de Châlons en Champagne, et avoit servi longtemps dans le 
régiment d'infanterie de la Reine. 



194 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Ont-Suisses de la garde du Roi, avoit l'agrément de la lieu- 
lenance françoise de la même compagnie, vacante par la mort de 
,1'Alv, à condition d'en donner soixante mille livres au fils du 
défunt, qui étoit en lias âge, et que le Roi lui donnoit un brevet 
de retenue de quarante mille livres. 

On vit aussi, le même jour, Desmaretz arriver à Fonlaine- 
bleau, quoiqu'on eût dit qu'il n'y devoit pas venir, et cela fit 
soupçonner aux courtisans que son sort seroit bientôt éclairci. 

On disoit aussi, ce jour-là, que les puits d'Angleterre étoient 
fermés depuis quelque temps, et cela faisoit conjecturer que la 
reine Anne pouvoil être morte ou bien malade; et cette con- 
jecture étoit fondée sur ce qu'on savoit qu'elle avoit fort altéré 
-a santé à force de boire. 

On eut aussi nouvelle que deux vaisseaux des ennemis étoient 
venus sonder le mouillage du port de Cette, mais que, les deux 
galères qui y étoient ayant tiré du canon sur eux, ils s'étoient 
retirés fort à propos, parce (pie la tempête qui étoit survenue 
les auroit luises contre les côtes de France; mais on croyoit 
qu'ils ne s'en tiendroient pas là. et on prenoit toutes les pré- 
cautions nécessaires pour ruiner leurs entreprises. 

Le soir, on apprit que le duc de Savoie avoit fait arrêter tous 
les François qui étoient dans le comté de Nice et dans le reste 
de ses États, pour représailles de ce qu'on avoit désarmé et 
arrêté ses troupes. 

11 octobre. — Le 11, il y avoit des gens qui disoient que le 
Grand Seigneur n'avoit pas été déposé, comme on l'avoit dit ; que 
soixante mille hommes s'étant révoltés contre lui, il en étoit 
resté trente mille à Constantinople; que les trente mille autres 
avoient marché à Andrinople ; que le Grand Seigneur, ayant 
marché au-devant d'eux avec ce qu'il avoit pu ramasser de trou- 
pes, avoit été battu et avoit eu dix-huit mille hommes tués sur 
place; qu'il s'en etoit enfui à Myssa. qui est du côté de Belgrade, 
et qu'il \ travailloit à remettre sur pied une armée de Timariots. 

On apprit, ce jour-là, que l'on avoit découvert une grande cous 
piration à Naples, et on disoit que tous les principaux complices 
en avoient été arrêtés, à la réserved'un, qui s'étoit sauvé sur une 
barque et étoit allé gagner la Hotte ennemie, qu'on disoit être 
devant Livourne, et laquelle apparemment n'attendoil que le 
signal pour venir dans le port de Naples. 



12-13 OCTOBRE 1703 195 

On ajouloit que l'archiduc y devoit venir; qu'il étoit parti 
le 19, quoique indisposé, et que le duc de Savoie, après avoir 
retiré ses troupes de l'armée des Couronnes, se devoit déclarer 
en même temps; mais d'autres gens soutenoient au contraire 
que l'archiduc devoit traverser l'Allemagne pour venir s'em- 
barquer en Hollande, et même qu'on avoit nouvelle qu'il avoit 
passé à Dusseldorf. 

12 octobre. — Le 12, les lettres de Flandre portoient que 
l'armée des ennemis n'étoit pas encore séparée, et qu'ils mena- 
çaient de bombarder Lewe, où ils savoient que le maréchal de 
Villeroy avoit fait mettre beaucoup de fourrages; mais que ce 
général avoit commencé de les faire distribuer aux chevaux de 
la cavalerie, de l'artillerie et des vivres, afin de rendre le dessein 
des ennemis inutile. 

On sut, ce jour-là, que Desmaretz avoit la place de directeur 
général des finances au lieu de Rouillé, auquel on rendoit huit 
cent mille livres l , et qu'on faisoit conseiller d'État. 

Le soir, Fretteville 2 , aide-major général de l'armée du maré- 
chal de Villars, arriva à la cour, et on sut par lui que les armées 
cloient toujours en présence, mais que le prince de Bade étoit, 
comme on l'avoil cru, sous Augsbourg, dans un camp où on ne 
le pouvoit pas attaquer. La question étoit de savoir s'il ne pou- 
voit pas y subsister longtemps aux dépens de la Bavière 3 . 

13 octobre. — Le 13 au matin, on sut que le maréchal de 
Tessé alloit commander en Dauphiné, et qu'il étoit allé à Paris 
pour se préparer à son voyage. 

On apprit aussi que la marquise de Janson 4 étoit morte à Paris 
d'une maladie qui lui étoit venue après une couche, et que le 
marquis d'Argenton, fils aîné du comte de Chàtillon, étant allé à 
Barèges pour une blessure qu'il avoit reçue au bras l'année der- 
nière en Italie 5 , y avoit été attaqué d'une fluxion de poitrine 
qui l'avoit emporté en trois jours, et que le Roi avoit donné 

1. C'étoit le prix qu'il avoit donné de cette charge. 

2. Qui avoit été nourri page de la Dauphiné, et avoit toujours servi 
depuis de capitaine dans le régiment de Bourbonnois. 

3. Cela pouvoit aller à la ruine totale du pays de l'électeur. 

4. Femme du marquis de Janson, qui étoit neveu du cardinal et sous- 
lieutenant de la première compagnie de mousquetaires du Uni. 

5. Son gouverneur maniant des pistolets dans sa tente, il y e:i eut un 
qui lira, et dont le coup alla casser le bras au jeune Chàtillon. 



J96 MÉMOIRES DT MARQUIS DE SOURCI1ES 

son régiment de dragons à son frère \ qui avoit jusqu'alors été 
ecclésiastique. 

Le bruit conroit alors que la flotte des ennemis avoit paru à 
la h an tour de Nice; mais cette nouvelle n'étoit pas encore bien 
assurée. 

Le soir, la reine d'Angleterre eut une faiblesse assez considé- 
rable, qui fut suhie d'un peu de lièvre pendant toute la nuit. 

14 octobre. — Le 14, on disoit de grandes nouvelles, mais 
dont on n'avoit pas encore la confirmation. La première étoit 
que la tranchée devoit avoir été ouverte le 13, devant Landau, et 
que la meilleure partie de l'artillerie et des munitions devoil 
y être arrivée, malgré les grandes pluies qifil avoit fait; la se- 
conde, que le duc de Vendôme devoit être entré le 14 en Piémont, 
et la troisième , que l'armée d'Espagne devoit être entrée le 
même jour en Portugal. 

L'après-dînée, la reine d'Angleterre eut encore deux grandes 
foiblesses, et on commença à dire publiquement qu'elle ne les 
avoit eues que parce qu'elle avoit, voulu mettre un corps, quoi- 
qu'elle eût un cancer. 

15 octobre. — Le 15 au matin, il arriva un courrier du 
prince de Vaudemont, qui mandoit que, le 10, il devoit avoir à 
Pavic une conférence avec le duc de Vendôme; ensuite de 
laquelle ce prince continueroit sa marche vers le Piémont, et 
que pour lui il s'en retournerait en diligence à San-Benedetto. 

Ce jour-là, les lettres de Flandre portoient que l'armée des 
ennemis ne témoignoit pas vouloir aller sitôt dans ses quartiers 
d'hiver, quoiqu'ils eussent envoyé leur gros canon à Maëstrieht, 
sous l'escorte de sept bataillons; qu'on croyoit même qu'ils 
avoienl envie d'aller encore faire un camp à Hasselt, et que, si 
cela arrivoit, l'armée des Couronnes iroit camper à Diest; qu'il 
y avoit un grand nombre de maladies en ce pays-là, et que la 
plupart des officiers généraux et colonels de l'armée des Cou- 
ronnes étoient malades; que le chevalier de Menne ville tte et de 
l'Isle. capitaines au régiment des gardes, avoienl été obligés de 
quitter l'armée, étant extrêmement malades, et qu'on croyoit 
qu'ils pouvoient avoir la petite vérole. On disoit encore que le 
corps d'armée des ennemis qui avoit fait le siège de Limbourg 

!. Qui étoit très jeune et dans les études. 



16 OCTOBRE 1703 197 

étoit encore à Stavelo, et que cela obligcoit le comte de Pra- 
comtal de rester encore au pays de Luxembourg avec le sien 
pour les observer. Le nonce du Pape dit encore que l'Empereur 
avoit l'ait dire au nonce qui étoit à Vienne de ne paroître plus 
à la cour ', puisqu'il ne vouloit pas reconnoître son tils le roi 
d'Espagne, et qu'il avoit l'ait faire le même compliment à l'en- 
voyé du grand-duc et aux autres envoyés qui avoient suivi le 
sentiment du nonce, mais que, pour l'ambassadeur de Venise, 
il n'avoit pas été obligé de se déclarer, parce qu'il n'avoit pas 
encore eu sa première audience, et qu'à l'égard de celui de Dane- 
mark, il avoit fait le malade. 

Ce qui faisoit le plus de bruit, ce jour-là, étoit que la duchesse 
de Lorraine avoit écrit à Madame qu'elle avoit envoyé Àlliot au 
comte d'Ayen, qui étoit extrêmement malade à Plombières, où 
la comtesse sa femme étoit allée le trouver, et qui avoit même 
le transport au cerveau, ce qui mettoit sa famille dans une 
étrange affliction; mais, le soir, il arriva un courrier qui la fit 
cesser tout d'un coup, parce qu'il apporta quatre lettres écrites 
de la main même du comte, qui marquoient qu'il avoit été très 
mal, mais qu'il étoit bors de tout danger. 

Le môme soir, un valet de chambre du duc de Lesdiguières 
arriva à Fontainebleau, apportant la nouvelle de la mort de son 
maître, arrivée en Italie par une violente fièvre de treize jours, 
et il fut regretté de tout le monde, étant très brave homme, et 
ayant les inclinations d'un grand seigneur. 

16 octobre. — Le 10 au matin, le roi d'Angleterre vint 
prendre congé du Roi dans son cabinet, et ensuite le Roi alla 
prendre Leurs Majestés britanniques à leur appartement, et les 
conduisit à la tribune de la chapelle de Fréminet, ou ils enten- 
dirent la messe, après la lin de laquelle le Roi conduisit la 
la reine à son carrosse, où le roi d'Angleterre ne moula qu'après 
que le Roi eut remonté quelques degrés pour retourner à son 
appartement, et toute la cour d'Angleterre partit pour aller 
coucher à Saint-Germain. Le Roi étant remonté dans son cabinet, 
il y donna une audience secrète à l'ambassadeur de Venise, 
laquelle fut de très peu de durée. 

Le bruit couroit, ce jour-là, que le duc de Savoie avoit fait 

1. Cependant il ne quitta pas Vienne pour cela. 



198 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

arrêter, fouiller et dépouiller divers courriers françois; qu'il les 
a\(iil fait mettre eu prison, et ensuite il les avoit fail relâcher, et 
mettre dans des cabarets à leurs dépens. Le bruit couroit même 
qu'il avoit fait arrêter le comte de Phélypeaux, ambassadeur de 
France, et l'ambassadeur d'Espagne, et qu'il étoit sorti trois fois 
pour un jour dans son antichambre, où il avoit dit avec beau- 
coup de chaleur à ceux qui s'y étaient trouvés, qu'il espéroit que 
ses sujets lui seroient assez fidèles pour lui aider à se venger de 
l'insulte qu'on lui avoit faite. Le bruit couroit encore que ce 
prince s'étoit avancé avec ses troupes jusqu'à Verceil, et que le 
duc de Vendôme étoit à Casai, prétendant entrer en Piémont par 
TAstesan. 

17 octobre. — Le 17, on sut. que le Roi avoit donné le régi- 
ment de Sault au marquis de ïessé, le régiment de Tessé au 
marquis de Sanzay, et le régiment de Sanzay, qui étoit très mau- 
vais, au chevalier de Sourches. Il est vrai que, quand le grand 
prévôt remercia le Roi de s'être souvenu de son tils, le Roi lui 
répondit en riant : « Au moins, ce n'est qu'en attendant que je 
lai m donne un meilleur. » 

18 octobre. — Le 18, on parloil beaucoup d'une grande 
conjuration, qui avoit été découverte à Messine. On disoit que le 
gouverneur et plusieurs autres Espagnols avoient promis de 
livrer la ville à la (lotte des ennemis; mais que le cardinal del 
Giudice, vice-roi du pays, en ayant été averti, y étoit accouru ', 
avoit fait mettre le gouverneur au cachot et arrêter plusieurs de 
ses eomplices, avoit fait fermer le port et prendre les armes à la 
bourgeoisie, ([ni étoit bien intentionnée pour le roi d'Espagne, 
et que. peu de temps après, la Hotte de^ ennemis avoit paru. 

Le même matin, le maréchal de Tessé partit de Fontainebleau 
pour aller en Dauphiné, et on disoit que le cartel étoit comme 
réglé en Flandre; qu'on avoit déjà échangé la garnison de Huy 
contre celle de Tongres; qu'on s'en tenoit à peu de chose pour 
régler tout le reste, et qu'on croyoit que, parce qu'il y avoit eu 
une trêve de vingt-quatre heures pour traiter cela, les ennemis 
n'avoient fait cette petite difficulté que pour avoir le temps de 
décamper sans qu'on s'en aperçût; que le maréchal de Villeroy, 



1. Il n'y vint pas lui-même, mais il y envoya des troupes en dili- 
rence. 



19-20 OCTOBRE 1703 199 

s'en étant douté, avoit fait un détachement de deux mille chevaux 
d'élite pour attaquer leur arrière-garde, mais qu'on les avoit 
trouvés déjà bien loin. 

19 octobre. — Le 19, le bruit couroit que le roi d'Espagne 
avoit marché avec ses troupes pour entrer en Portugal. 

Le soir, comme le Roi rentroit de chasse, le marquis de Cana- 
ples entra dans son cabinet et lui embrassa les genoux. Le Roi 
lui témoigna la part qu'il prenoit au changement de sa fortune. 
et ensuite le marquis l'ayant supplié de lui permettre de prendre 
le nom de Lesdiguières, le Roi lui répondit : « Monsieur, per- 
sonne ne peut vous en ôter le nom ni la duché » ; sur quoi le mar- 
quis embrassa encore les genoux du Roi, et, après lui avoir rendu 
mille grâces très humbles, sortit du cabinet, et commença dès 
lors à prendre le titre de duc de Lesdiguières. Cette duché, qui 
ne valoit que quinze mille livres de rente, lui étoit de tout temps 
substituée, et le duc de Lesdiguières, grand-père du dernier 
mort, lui avoit encore substitué d'ailleurs cinquante mille livres 
de rente; pour le reste du bien, le dernier duc de Lesdiguières 
avoit donné à sa mère ' par testament tout ce qu'il pouvoit lui 
donner; de sorte que tout le bien du pays de droit écrit - qui 
devoit rester après les dettes payées, appartenoit à la duchesse 
de Lesdiguières la mère, dont la maréchale de Villeroy étoit 
l'unique héritière. 

Le même soir, on sut que de l'Isle, capitaine au régiment des 
gardes, étoit mort de la petite vérole. 

20 octobre. — Le 20, on disoit que la tranchée devoit être 
ouverte la nuit suivante devant Landau. Il arriva ce jour-là un 
courrier du maréchal de Tallard, par lequel on apprit que ce 
général ayant eu avis qu'un régiment de huit cents dragons du 
prince palatin s'étoit emparé de Neustadt, il y avoit fait marcher 
le marquis de Courtebonne, lieutenant général, avec deux maré- 
chaux de camp, deux brigadiers de cavalerie et un d'infanterie, 
pour aller investir cette ville; que la chose avoit bien réussi; 
que la première troupe des ennemis étant sortie avant qu'on j 

1. Qui étoit héritière de la maison de Retz. 

2. Parce que les biens de la maison de Ragny, qui ctoient situés en 
Bourgogne, ne pouvoient être donnés comme ceux du pays de droit écrit, 
et dévoient naturellement revenir au marquis de Ragny, cadet de cette 
maison. 



200 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

pûl arriver, on s'étoit emparé de la porte comme la seconde 
troupe sortoit, et qu'on avoit pris tout le régiment, à la réserve 
de celte première troupe, et quarante officiers; qu'on avoit 
même eu une autre heureuse aventure en y marchant, qui étoil 
d'avoir trouvé un corps de trois cents houssards qui escortaient 
un convoi de halles, lesquels avoient été entièrement défaits, 
et leur colonel fait prisonnier, lequel on disoil être un Turc 
naturel, lequel ne donnoil quartier à personne, pas même à 
ceux auxquels il l'avoit promis, prenant plaisir à couper lui- 
même la tête aux officiers. ■ 

Le soir, le Roi, en soupant, ayant parlé de cette action de 
Neustadt, ajouta en parlant du prince palatin : « Ces petits prin- 
cipions ' qui se veulent jouer à de grands princes, se trouvent 
bientôt punis de leurs entreprises. » 

21 octobre. — Le 21, on disoit que l'ambassadeur de l'Em- 
pereur à Venise, ayant demandé audience au sénat, lui avoit 
donné part de la proclamation de l'archiduc en qualité de roi 
d'Espagne, et avoit dit qu'il avoit commencé son règne parfaire 
quatre grands d'Espagne, qui étoient les comtes de Mansfeld 
et de Liechtenstein, le duc Gaetano et le marquis del Vasto; 
que Sa Majesté Catholique s'en alloit en Hollande s'embarquer 
pour passer dans ses royaumes, dont toutes les portes lui étoient 
ouvertes, la (lotte d'Angleterre et de Hollande ayant été reçue 
dans tous les ports, et ceux qui étoient dessus y vivant avec la 
même liberté que dans leurs pays. Le sénat répondit par i\c> dis- 
cours vagues, et la plupart des sénateurs ne purent s'empêcher 
de rire de l'impudence de cet ambassadeur qui donnoit pour 
vraie et pour certaine une chose dont tout le monde connaissoit 
la fausseté. 

Le même jour, il arriva un courrier du maréchal de Villars, 
par lequel on apprit qu'il avoit marché du côté d'Uhn, et que le 
duc de Bavière avoit marché du cédé de Donauwert, laissant le 
comte d'Àrco avec un corps sur le Lech pour observer le prince 
de Bade; mais les courtisans ajoutoient sourdement que le duc 
de Bavière avoit eu la complaisance pour le maréchal de Villars 
de marcher jusqu'auprès d'Ulm, sur l'espérance qu'il lui avoit 



1. Le Roi n'avoit pas accoutumé de parler de celte manière, et cela fai- 
soit connoître qu'il étoit bien piqué. 



22-25 octobre 1703 201 

donnée d'y recevoir un grand secours de France, qui lui étoil 
très nécessaire, et que néanmoins il n'avoit pas trouvé quand 
il avoit été en ce pays-là. 

Le bruit couroit alors que l'ambassadeur de Savoie avoit reçu 
un courrier de son maître, et qu'en même temps il étoil venu 
trouver le marquis de Torcy, lequel aussitôt étoil venu trouver 
le Roi, mais on ne disoit rien de positif. D'un autre côté, on 
assuroit que le corps d'armée des ennemis qui avoit pris Lim- 
bourg, étoitallé rejoindre leur grande armée \ et que le comte 
de Pracômtal de son coté s'étoil rapproché de Namur. 

22 octobre. — Le 22, le Roi prit médecine, suivant son 
régime ordinaire, et l'on sut qu'il avoit donné la compagnie de 
de l'Isle, mais on ne put découvrir à qui il avoit fait ce présent, 
parce que l'ayant écrit au maréchal de Boufflers, il ne voulut 
pas que la chose se sut par d'autre que par lui. On apprit pour- 
tant qu'il avoit donné l'enseigne qui devoit vaquer au jeune 
comte de Matha 2 , mousquetaire de la seconde compagnie, cl 
qu'il y avoit ajouté neuf cents livres de pension. 

23 octobre. — Le 23, on assuroit que l'archiduc étoil arrivé 
en Hollande et qu'il étoit à Honslardick, maison du défunt 
prince d'Orange. 

Ce jour-là, Desmaretz prit séance au conseil royal de linance, 

et le soir, on sut que le Roi avoit donné à Sainclot un brevet de 

retenue de soixante-deux mille écus sur sa charge d'introduc- 

teur des ambassadeurs, c'est-à-dire de tout le prix qu'elle lui 

.avoit coûté. 

24 octobre. — Le 24, on murmuroit que, si les ennemis se 
séparoient bientôt en Flandre, comme on l'espéroit, dès qu'ils 
seroieut séparés, on fcroitle siège de Liège. 

25 octobre. — Le 2o, on eut des nouvelles de Landau, et on 
apprit que la tranchée y avoit été ouverte la nuit du 17 au 18; 
(pie les ennemis avoient fait un grand feu depuis dix heures du 
soir; mais qu'ils avoient tué et blessé peu de monde, et qu'on 
avoit fait cette nuit-là plus de travail que les Allemands n'en 
avoient fait en trois semaines, quand ils l'avoient assiégé. 

Ce matin-là, le Roi partit de Fontainebleau pour venir coucher 

1. Cela n'étoit pas véritable. 

2. De la maison de Bourdeilles, qui est de Poitou et d'Augoumois. On 
disoit que la marquise de Maintenon lui avoit procuré ce bienfait. 



202 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

ù Villeroy, où, en arrivant, il alla visiter les ouvrages qu'il avoit 
ordonnés en passant i ; et il y arriva un courrier du maréchal, par 
lequel on sut qu'il faisoit meubler un appartement à Bruxelles, 
où il devoit passer l'hiver. 

On disoit, ce jour-là, que les ré\ol(és de Hongrie, qui se for- 
tifioient de jour en jour, avoient envoyé des députés au nouveau 
Grand Seigneur pour lui demander du secours, et que ce prince 
avoit témoigné vouloir signaler le commencement de son règne 
par une grande irruption en Hongrie. On croyoit d'ailleurs que 
ses troupes resteroient dans leur devoir, parce que le nouveau 
Grand Vizir, se voyant bien établi, avoit tait donner trois jours 
de suite la question au muphti, cl avoit su par ce moyen tous les 
secrets de l'Empire; qu'ensuite il lui avoit fait couper la tête, 
avoit pris ses trésors immenses, ceux du Teptardar et plusieurs 
autres, et les avoit fait distribuer aux troupes pour une partie 
de ce qui leur étoit dû. 

26 octobre. — Le 2G,le Roi vint coucher à Sceaux, où Mon- 
seigneur, le duc de Bourgogne et le duc de Berry, qui étoient 
allés le jour précédent coucher à Meudon, vinrent le rejoindre. 
On \ apprit que les assiégés de Landau avoient fait une sortie, 
avoient renversé plusieurs gabions, et avoient tué cent hommes; 
mais que ce petit désordre avoit été bientôt rétabli, et qu'on tra- 
vailloit à embrasser une lunette qui étoit sur le bord du glacis, 
parce qu'on vouloit, pour épargner les troupes, s'en rendre 
maître sans l'attaquer. 

Du côté de l'Espagne, on eut nouvelle qu'aussitôt qu'on avoit 
eu appris à Madrid la proclamation de l'archiduc, tous les grands, 
les magistrats et les autres personnes principales avoient couru 
en foule au palais renouveler au roi leurs protestations de fidé- 
lité, et lui avoient juré de mettre tous leurs biens et leurs vies 
pour son service. On sut en même temps que Sa Majesté n'avoit 
pas encore marché, comme on l'avoit cru. 

Il arriva le même jour un courrier du comte de Toulouse, qui 
mandoil au Roi qu'il avoit reçu une lettre du consul de Livourne, 
par laquelle il lui mandoit que la flotte des ennemis y étoit tou- 
jours à la rade; que l'ambassadeur de l'Empereur à Rome y avoit 

1. C'est-à-dire quelques espèces de degrés par où les calèches pouvoient 
monter; et il en faisoit ainsi faire à Villeroy, comme il en avoit fait faire 
dans ses jardins. 



27 octobre 1703 203 

eu pendant deux jours de très longues conférences avec Schowel, 
auxquelles ils avoienteu soin de ne pas admettre Almond, amiral 
de Hollande, parce qu'il soutenoit qu'il n'avoit pas de pouvoir de 
ses maîtres pour rester plus longtemps dans la Méditerranée, et 
qu'au contraire, il avoil un ordre positif de conserver la flotte, à 
quelque prix que ce fût, et de la ramener en Hollande; que 
cependant la peste étoit si forte dans cette Hotte, qu'onyjetoit 
tous les jours plus de cinquante corps à la mer, qui étoient noirs 
comme du charbon; qu'ils avoient été obligés de jeter à la mer 
toutes leurs provisions, mais que, pour les remplacer, ils avoienl 
acheté pour vingt mille écus de riz des marchands de Livourne. 
Outre cela, le comte de Toulouse mandoit au Roi que, s'il vou- 
loit seulement lui envoyer les six vaisseaux qui étoient à Cadix. 
sous les ordres de la Harteloire, il espéroit, avec les galères de 
France et d'Espagne dont il pouvoît disposer, poursuivre la Hotte 
ennemie dans sa retraite, la combattre et la défaire. Outre cela, 
le Roi avoit encore armé sept gros vaisseaux à Rochefort, et 
Pointis en avoit encore cinq à Brest pour une entreprise qui 
pouvoit se différer, et on pouvoit aisément joindre ces deux 
escadres pour aller à Cadix, et môme au-devant du comte de Tou- 
louse. 

Le bruit couroit alors que la république de Gènes laissoil au 
Roi pendant la guerre l'intérêt de vingt millions qu'elle avoit sur 
l'hôtel de ville de Paris, et qu'elle armoit dix ou douze mille 
hommes pour se joindre à lui contre le duc de Savoie. Le Roi dit 
en ce temps-là que ce prince lui faisoit la guerre, mais qu'il 
aimoit mieux qu'il la lui fit ouvertement que par des pratiques 
secrètes. 

On sut, ce jour-là, que Joyeux, premier valet de chambre de 
Monseigneur, soit qu'il eût fait une chute dans un degré, soif 
qu'il eût eu une attaque d'apoplexie, étoit à l'extrémité et avoil 
reçu tous les sacrements. 

27 octobre. — Le 27, le Roi séjourna à Sceaux, où il se pro- 
mena beaucoup le malin et l'après-dînée dans les jardins, et on 
y disoit que l'armée des ennemis se baraquoit en Flandre, peut- 
être sur les avis qu'elle avoit eus qu'on avoit quelque dessein sur 
Liège. Et effectivement, le Roi avoit envoyé un contre-ordre aux 
troupes de sa maison qui dévoient revenir; mais tout cela ne se 
faisoit que pour empêcher les Anglois de s'embarquer pour aller 



204 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

en Ecosse ou en Portugal, car les troubles de rÉcosse duroient 
encore, et on assuroit que le parlement de ce royaume-là avoit 
envoyé des députés à la reine Anne, lesquels lui avoient 
demandé deux choses bien importantes : la première, que, sui- 
vant le traité t'ait entre l'Angleterre et l'Ecosse, lorsque le roi 
se donna au roi d'Angleterre, il fût permis aux Ecossois de faire 
un roi à leur choix. Ils lui avoient représenté qu'ils l'avoient 
regardée avec joie comme leur reine, et la regarderoient tou- 
jours comme telle, parce qu'elle sortoit de la maison des Stuart. 
niais que, si cette maison venoit à manque)', les Ecossois préten- 
doient se choisir un maître à leur gré. Sur cette proposition, la 
reine ne voulut point leur répondre, mais ils demandèrent une 
seconde audience, et avant fait de nouvelles remontrances plus 
pressantes que les premières, elle trouva encore moyen de les 
éluder, et, dans une troisième audience, ils lui dirent que, puis- 
qu'ils voyoient qu'elle avoit peine à se déterminer sur-le-champ 
sur cette proposition, ils attendroient quelque temps pour lui 
donner le loisir de s'en faire instruire par son chancelier, afin 
qu'elle fût en état de leur rendre nue réponse positive. Cela étoit 
d'autant plus considérable que, quelque temps auparavant, dans 
le parlement d'Ecosse, milord Soupton avoit ouvert l'avis de 
mettre Jacques III sur le trône, disant : « Que nous importe-t-il 
qu'il soit papiste? nous ferons bien notre traité avec lui; » et que 
personne n'avoit contredit cette proposition, au lieu qu'un autre 
milord ayant proposé le duc d'Hanovre, tout le monde s'étoil 
élevé contre lui. 

La seconde chose que les députés du parlement d'Ecosse 
avoient proposée à la reine Anne, étoit que, par leur capi- 
tulation avec le parlement d'Angleterre, il étoit expressément 
porte qu'on ne pourroit faire aucuns traités, guerres, ni alliances 
qu'elles n'eussent été proposées et renies dans le parlement 
d'Ecosse, et que cependant la guerre qu'on faisoit actuellement 
contre la France, et tontes les alliances qu'on avoit contractées 
à cette occasion n'avoient jamais été proposées dans le parle- 
ment d'Ecosse, et qu'il ne prétendoit nullement en être tenu, 
demandant le rétablissement du commerce avec la France, et la 
reine leur accorda sur-le-champ cet article ; mais les Anglois 
l'ayant appris la vinrent trouver, et lui chantèrent injures, 
de sorte que les nations étoienl fort piquées l'une contre l'autre. 



28 OCTOBRE 1703 205 

Le mémo jour, il arriva un autre courrier du comte de Tou- 
louse, par lequel on sut qu'une tartane génoise arrivée à Toulon 
avoit trouvé la Hotte des ennemis du côté de la Corse; qu'on 
croyoit qu'elle alloit repasser le détroit, et que le comte de Tou- 
louse pourroit, avec plus de quarante vaisseaux qu'il auroit, la 
joindre dans sa route et la combattre; en tout cas, elle ne pou- 
voit pas être en état de repasser l'archiduc en Portugal. Ce prince 
n'avoit encore en Hollande que quatre vaisseaux prêts, et il 
disoit hautement qu'il ne quitterait pas Dusseldorf ' que son 
embarquement ne fût bien assuré. 

28 octobre. — Le 28, le Roi étant parti de Sceaux pour venir 
à Versailles, trouva en chemin un courrier du secrétaire d'État 
de Chamillart, qui lui donna un paquet, par lequel il apprit que 
la lunette du glacis de Landau avoit été prise sans coup férir, 
malgré une petite sortie que les assiégés avoient faite. On parloit 
beaucoup ce jour-là de la bonne conduite du maréchal de Tal- 
lard pour faire supporter aux soldats les fatigues du siège dans 
une saison si rude; on disoit qu'il ne mettoit point de sauve- 
gardes, et que, s'il en mettoit, ce n'étoit (pie pour conserver les 
provisions et les vivres dans tous les lieux <\<^ environs, d'où 
il les faisoit apporter dans le camp et distribuer aux soldats. 

11 arriva ce jour-là un courrier du duc de Vendôme, par lequel 
on ne sut aucunes nouvelles; mais on apprit, par des lettres de 
Venise, que les Allemands faisoient de grands mouvements clans 
leur camp, et qu'on croyoit qu'ils avoient dessein de faire passer 
quatre mille chevaux pour aller au secours du duc de Savoie, et 
que les troupes françoises auroient bien de la peine à les en 
empêcher. 

Il arriva le même jour un ofticier de l'armée du maréchal de 
Villars, qui avoit passé avec une escorte jusqu'à Schaffhouse, et 
ipii avoit amené avec lui un secrétaire du duc de Bavière. Mais 
le chevalier de Tressemane, s'étant trouvé à Schaffhouse avec 
Fretteville, avoit dit à ce secrétaire qu'il n* avoit qu'à donner ses 
paquets à l'officier qui venoit en France, et à s'en retourner avec 
eux, parce que toutes les affaires pour lesquelles il avoit été 
dépéché étoient faites; et ainsi ils étoient repassés tous trois en 
Bavière avec l'escorte. Et on sut seulement par cet ofticier que 

1. Où il étoit retourné depuis qu'il avoit vu l'armée de Flandre. 



206 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

le duc de Bavière étoit seul avec ses gardes et sa maison dans 
l'armée du maréchal de Villars, toutes ses troupes étant occupées 
;'i défendre ses frontières. 

29 octobre. -- Le 20. on eut nouvelle que l'archiduc avoit 
fait la revue de l'armée des confédérés, étant venu exprès de 
Dusseldorf, et s'y en étant retourné ensuite. On disoit qu'il étoit 
fort mécontent de l'électeur palatin, qui n'avoit pas daigné 
venir au-devant de lui ' et s'étoit contenté de le venir recevoir 
au pied de son escalier, cl qu'il ne s'accordoit pas trop bien avec 
tous 1rs autres électeurs; que Marlhorough lui avoit mené deux 
députés de la ville de Limbourg pour le reconnoître pour leur 
souverain, et qu'il prélendoit que toute la Gueldre lui appartînt, 
mais que les États-Généraux n'étoient pas de cet avis, et qu'ils 
lui avoient même fait dire qu'ils ne pouvoient pas le reconnoître, 
parce qu'ils en avoient déjà reconnu un autre pour roi d'Espagne, 
et qu'ils étoient obligés de désavouer leur ambassadeur, qui 
l'avoit reconnu sans attendre leurs ordres; qu'ils lui donneroienl 
toute sorte de secours, conformément à leurs traités, mais qu'il 
ne pouvoit passer en Hollande qu'incognito. Cependant ils conti- 
nuoient à faire bombarder Gueldre, mais le gouverneur espa- 
gnol ne paroissoit pas s'en inquiéter beaucoup. 

30 octobre. — Le 30, le bruit couroit que le duc de Bavière 
avoit enlevé un quartier de huit cents hommes des ennemis, les- 
quels étoient encore très forts, le comte de Styrum ayant même 
rassemblé une armée de vingt mille hommes. 

Ce jour-là. le cardinal de Goislin eut un quatrième accès de 
fièvre, sans s'être encore voulu taire aucun remède; et on sut 
que Joyeux étoit entièrement hors de danger. 

31 octobre. — Le 31, on apprit que, le 25, on s'étoit logé sui- 
te commencement du glacis de Landau, que les assiégés avoient 
fait sauter un fourneau, mais que, comme ils s'étoient trop 
pressés d'y mettre le feu, il n'y avoit eu personne de tué, et 
l'effet du fourneau n'avoit fait que faciliter davantage le loge- 
ment. 

On sut. ce jour-là. que le Roi avoit donné la compagnie de de 



I. D'abord rélecteur palatin avoit eu dessein d'aller au-devant de lui, 
niais ayant su qu'il ne le vouloit pas traiter comme il croyoit devoir 
l'être, il s'étoit contenté de le recevoir au pied de son escalier. 



31 OCTOBRE 1703 207 

l'Islc, dans son régiment des gardes, à d'Orgemont ', qui étoil 
l'ancien lieutenant, et premier lieutenant de grenadiers, el à 
d'Oquccy 2 , aussi lieutenant, l'agrément d'acheter celle de Mou- 
lineaux. 

Il y avoit une autre nouvelle qui faisoit beaucoup de bruit, 
qui é toit que l'ambassadeur de l'Empereur à Rome avoit fait pré- 
parer chez lui un grand dîner, et une fête solennelle dans 

l'église de qui étoit desservie par des Allemands, 

pour le jour de la naissance du Roi des Romains; il y avoit fait 
mettre en parade le portrait de l'Empereur et celui du Roi *\c^ 
Romains, et il avoit fait mettre dans la sacristie le portrait de 
l'archiduc avec toutes les marques de roi d'Espagne, lequel 
devoit être découvert quand la fête seroil bien échauffée; que le 
Pape, en ayant été averti, avoit envoyé prier l'ambassadeur de 
l'Empereur de ne pas faire dans Rome une chose que Sa Sainteté 
ne pouvoit pas approuver, après avoir reconnu Philippe V roi 
d'Espagne; mais que l'ambassadeur avoit répondu qu'il ne 
pouvoit pas s'empêcher de faire une chose qui étoit pour la 
gloire de son maître; que le Pape, voyant cela, avoit interdit 
l'église, et étoit prêt d'envoyer afficher l'interdiction à toutes les 
portes; et parce qu'il appréhendoit que ces bons religieux alle- 
mands ne passassent outre, par la crainte qu'ils auroient de l'Em- 
pereur, il lit armer six cents hommes de la bourgeoisie, qu'il til 
disposer autour de l'église; mais que l'ambassadeur, voyant que 
le Pape avoit pris de lionnes mesures pour n'en avoir pas le 
démenti, avoit renoncé à faire la fêle et donné seulement à 
dîner à ses amis. 

On sut, ce jour-là, que la comtesse de Glermont-Lodève étoit 
morte de maladie à Paris; elle avoit été fille d'honneur de la 
Reine sous le nom de Mlle des Hoslels, et elle avoit épousé le 
comte de Clermont, frère aîné du marquis de Sessac, dont elle 
n'avoit point eu d'enfants. 



1. Il étoit d'une famille de Paris, et avoit perdu un bras dans lf 
service. 

2. Gentilhomme de Picardie qui étoit parent du marquis de Boufflcrs. 



208 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 



NOVEMBRE 1703 

1 er novembre. — Le premier de novembre, le Roi lit ses 

dévotions à sa chapelle, et communia par les mains de l'abbé de 
Maulevrier ', l'ancien de ses aumôniers 2 , parce que le cardinal 
de Coislin étoit malade, et que l'évêque de Metz, premier aumô- 
nier, étoit à son diocèse. Ensuite Sa Majesté toucha les malades 
des écrouelles. et puis elle entendit la grand'messe chantée par 
la musique, où l'évêque de Blois officia. L'après-dînée, il entendit 
le sermon du P. de la Rue, Jésuite, qui lui lit un très beau com- 
pliment, et puis vêpres, au sortir desquelles il distribua le peu 
de bénéfices qui vaquoient, lesquels étoienl si peu considérables 
qu'on n'en distribua pas la liste. 

Il arriva ce jour-là un courrier du duc de Vendôme, par lequel 
on sut que le prince de Vaudemont, ayant eu avis que les ennemis 
vouloient luire [tasser trois mille chevaux pour aller au secours 
du duc de Savoie, avoil détaché quinze cents chevaux avec un 
corps d'infanterie pour s'opposer à leur passage; mais que, sur 
un avis différent, il avoit fait marcher ce détachement d'un autre 
côté, et ipie cependant les Impériaux avoient passé; que le duc 
de Parme en avoit envoyé avertir le duc de Vendôme, lequel sur- 
le-champ avoit fait marcher dix-huit cents chevaux et trois mille 
hommes de pied, pour aller couper au-devant d'eux, parce qu'on 
croyoit qu'ils éloient déjà arrivés à Plaisance, et qu'ils vouloient 
prendre un chemin que le défunt duc de Savoie avoil fait faire 
pour le charroi des sels, et qui va à Oneglia, par lequel ils pour- 
roient passer, en faisant un plus grand tour. 

Le soir, on reçut la nouvelle que, le 28, on s'étoit rendu 
maître de la contrescarpe de Landau sans effusion de sang, parce 
qu'on l'avoit prise à la sape, l'ayant embrassée de tous côtés; 
que, comme les ennemis, en l'abandonnant, s'étoient retirés 
avec beaucoup de précipitation, on s'étoit doute qu'il y avoit 
quelques fourneaux, et qu'on en étoit sorti; qu'effectivement le 
fourneau avoit sauté, qu'on étoit rentré ensuite dans le chemin 

1. De la famille de Langeron, de Bourgogne. 

■^. Les aumôniers de quartier auroient peut-être pu lin' disputer ce droit 
avec raison, mais ils lui cédèrent. 



2-4 NOVEMBRE 1703 209 

couvert, et qu'on s'y étoit logé. Le maréchal de Tallard mandoit 
aussi au Roi que, suivant la prophétie qu'il avoit faite il y avoit 
longtemps, il espéroil faire la Saint-Hubert dans Landau. On 
disoit aussi que l'armée de Flandre étoit séparée. 

2 novembre. — Le 2, on apprit que le marquis de Vergetot, 
à la tête du premier bataillon du régiment Royal Comtois, et 
ayant avec lui quarante Irlandois, avoit rencontré sept cents 
fanatiques bien armés, soutenus de cent quatre-vingts cavaliers 
bien montés; qu'il les avoit attaqués et défaits, avoit tué cent 
vingt hommes de l'infanterie et soixante de leur cavalerie, qui 
étoient leurs meilleures troupes. On assuroit, ce jour-là, que le 
maréchal de Villars revenoit de Ravièrc, et que le Roi envoyoit 
à sa place le comte de Marsin, lequel on disoit devoir venir faire 
un tour à la cour pour y prendre ses instructions, et peut-être 
pour y recevoir le bâton de maréchal de France. On vit aussi le 
président Duret ' qui lit la révérence au Roi, pour le remercier 
de l'agrément qu'il lui avoit donné de la charge de secrétaire 
du cabinet que la famille du vieux Rose 2 avoit à vendre. Le soir, 
le Roi alla s'établir à Marly pour neuf jours. 

3 novembre. — Le 3, on parloit de fixer la valeur des mon- 
noies pour tout le temps de la guerre, et de donner cours aux 
monnoies étrangères. 

4 novembre. — Le 4, à onze heures du matin, le chevalier 
de Montendre, aide de camp du duc de Vendôme, arriva à la 
cour, apportant la nouvelle que, le 26 d'octobre, le duc de Ven- 
dôme avoit joint les deux mille chevaux choisis qui étoient sortis 
du camp du comte de Staremberg pour passer en Piémont, con- 
duits par deux officiers du duc de Savoie qui leur servoient de 
guides; qu'ils étoient venus auprès d'Àcqui à Saint-Sébastien, 
qui est dans les Alpes, à six lieues de Gènes, sous les ordres du 
général Visconti; que le comte de Rouligneux 3 les avoit trouvés 
le premier avec dix-huit cents hommes, et ne les avoit pas mar- 
chandés; que le duc de Vendôme, marchant à sa droite, étoit 
monté, vers les six heures du matin, sur un clocher d'où il les 
avoit aperçus, et le comte de Rouligneux, qui étoit à portée 

1. D'une famille de Paris, il étoit président au Grand Conseil. 

2. C'est-à-dire qu'elle étoit tombée dans le lot de l'avocat général Por- 
tail, qui avoit épousé sa petite-fille. 

3. Maréchal de camp. 

VIII. — 14 



210 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

de les attaquer; qu'il étoit descendu du clocher avec précipita- 
tion, et qu'il étoit monté à cheval, criant qu'on le suivît le 
mieux qu'on pourroit; que tous les officiers et les cavaliers 
montés ne F avoient point quitté; que l'infanterie l'avoit suivi 
avec tant d'ardeur qu'elle étoit arrivée au commencement du 
combat; nue le duc avoit joint les ennemis à sept heures, qu'il 
avoil attaqué et renversé leurs escadrons, et que l'action n'avoit 
fini qu'à trois heures; que les houssards de l'armée françoise 
avoient fait des merveilles, el qu'ils avoient bien coupé des têtes; 
qu'il étoit resté quatre cents des ennemis sur la place, et qu'on 
avoit fait cinq cents prisonniers-; que Viseonti s'étoit retiré de 
bonne heure, que le prince de Salerne s'étoit sauvé à Gênes 
avec des blessures mortelles, et qu'on croyoit que le prince 
Doria, qui commandoit le régiment du prince Eugène, y avoit 
été tué; qu'on avoit quarante officiers prisonniers, du nombre 
desquels étoient treize capitaines et un des officiers du duc de 
Savoie qui servoient de guides; qu'on avoit pris tous les che- 
vaux, les équipages et les étendards ; la plupart des cavaliers 
ennemis abandonnant leurs chevaux pour chercher leur salut 
dans les montagnes; que les grenadiers, les Irlandois et les 
Montferrins les suivoient à la piste: que le duc de Vendôme les 
pressoit d'un côté, et le comte de Bouligneux de l'autre, et que 
ce duc espéroit qu'il s'en sauveroit peu et qu'il n'en entreroitpas 
un en Piémont; que le comte de Chémerault avoit été blessé au 
bras en cette occasion, et qu'on n'y avoit perdu qu'un lieutenant 
et vingt, grenadiers. 

D'un autre côté, on apprenoit que les assiégés de Landau chica- 
noient encore, et se défendoient mieux qu'on ne l'avoit espéré; 
mais le Roi croyoit qu'ils pourroient tant chicaner i[u'ils se 
feroient à la fin prendre prisonniers de guerre. On mandoit 
aussi de cette armée que le comte de Marsin en étoit parti et 
étoit allé droit à Schaffhouse, pour passer- en Bavière avec 
l'escorté qui auroit amené le maréchal de Villars. 

On eut aussi nouvelle que l'armée de Flandre s'étoit séparée 
le premier de novembre, et que les régiments des gardes reve- 
naient, aussi bien que les officiers généraux. 

On disoit aussi que le nouveau Sultan étoit à Constantinople, 
fort paisible, et seulement occupé à ramasser les millions que les 
Anglois et les Hollandois avoient prodigués aux ministres qui 



0-6 NOVEMBRE 1703 211 

avoient péri. On disoit que ces deux nations \ ètoient fort haïes, 
et qu'on avoit trouvé chez la Sultane Validé, chez le Muphti, 
le Vizir, Mavrocordato et autres, cent millions qu'on desti- 
noit à la guerre contre l'Empereur. 

5 novembre. — Le o, on disoit que la duchesse de Bour- 
gogne étoit toujours grosse, et elle se couchoit les après-dînées 
pour se conserver. 

6 novembre. — Le 6, le Roi envoya de Libois ', l'un de ses 
gentilshommes ordinaires, pour se tenir à Paris auprès de l'am- 
bassadeur de Savoie. Ce prince essayoit de tromper encore le Roi, 
en faisant faire des négociations par le moyen du duc d'Orléans; 
mais le duc déclara au Roi qu'il se soucioit fort peu du duc de 
Savoie, et qu'il n'envisageoit que les intérêts de Sa Majesté. 

Cependant le duc de Vendôme étoit piqué au vif contre son 
neveu, le duc de Savoie, et n'avoit pas envie do l'épargner, parce 
qu'il avoit voulu le tromper, le priant de suspendre sa marche, 
et lui protestant qu'il avoit écrit au Roi de manière que les 
choses s'accommodcroienl, pendant qu'il faisoit marcher les 
Allemands à son secours. 

Le soir, il arriva un courrier de Rome, qui rapporta qu'il avoit. 
trouvé Visconti sous Gênes, qui demandoit des barques à la répu- 
blique pour passer à Nice 2 , et en même temps un courrier du 
comte de Toulouse apportant des lettres de l'envoyé du Roi à 
Gênes au sujet de cet embarquement, et les projets que le comte 
proposoit pour s'y opposer; on étoit persuadé que quelques 
galères et des barques suffiroient pour en venir à bout. On croyoit 
toujours cependant que la Hotte des ennemis étoit allée passer 
le détroit. 

Ce jour-là, les officiers généraux de l'armée de Flandre com- 
mencèrent à arriver à la cour, et on sut que le maréchal de Vil- 
leroy étoit allé faire une tournée pour visiter les places de la 
mer. On apprit aussi qu'enfin le roi de Suède s'étoit emparé de 
Thorn, et que la garnison qui la défendoit ayant, de cinq mille 
hommes, été réduite à quinze cents, avoit élé obligée de se rendre 
à discrétion. 

1. Gentilhomme liégeois, qui avoit boa esprit. 

2. Ce courrier fut arrêté par les gens de Visconti auprès de Gênes, et 
mené à ce général, qui lui dit qu'il pourroit le faire prisonnier s'il vouloit; 
mais le courrier lui répondit avec esprit, le raillant finement sur sa dé- 
faite, et Visconti le laissa aller. 



212 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

7 novembre. -- Le 7, on recul des lettres cle Landau du 
31 octobre, qui portoienl qu'il y avoit des batteries de canon cl 
de bombes sur le chemin couvert; qu'on savoit qu'il y avoit mille 
hommes de la garnison à l'hôpital; que les assiégés ciïoient aux 
assiégeants de se bâter de les venir tirer cle captivité; qu'ils 
tiroienl des balles de brique et de pierre couvertes de plomb; 
que le comte de Pracomtal avoit passé, avec le corps qu'il com- 
mandoit, a Luxembourg et à Thionville, et qu'on croyoit qu'il 
alloit passer en Bavière avec ses troupes. Cependant, le maréchal 
de Villars mandoit qu'il étoit sous Memmingen ; qu'il avoit obligé 
douze nulle hommes des ennemis de quitter l'iller, où le prince 
de Bade les avoit envoyés, pendant que lui-même étoit reste 
sous Augsbourg avec bnit mille hommes; que le comte de Styrum 
avoit bien de la peine à ramasser les débris de son armée, et 
que, quand le secours seroit venu, il espéroit l'aire la guerre tout 
l'hiver. Cependant l'archiduc étoit toujours à Dusseldorf, et les 
lettres de Venise flattoient l'Empereur au sujet des affaires de 
la Porte, disant que le Grand-Seigneur n'étoil pas en état de faire 
la guerre. 

8 novembre. — Le 8, le maréchal cle Boufflers arriva à la 
cour, et l'on sut certainement que le général Visconti ne s'étoit 
sauvé sous Gènes qu'avec quatre cent vingt-six maîtres de compte 
l'ail ; qu'on n'avoit pas voulu laisser entrer ces troupes dans la 
ville; qu'elles avoient campé sur une petite hauteur, oiï on leur 
avoit fourni des vivres pour leur argent; mais que Visconti, 
voyant qu'on ne vouloit point lui fournir cle barques, ni lui faci- 
liter d'autres moyens pour passer en Piémont, avoit déloge en 
diligence le long des murailles de Gènes, et que, par des 
chemins affreux dans les montagnes, il s'étoit échappé dans la 
rivière de Levant i 3 d'où, passant par les terres du grand-duc. il 
devint regagner le camp du comte de Staremberg; et sans doute 
il avoit bien l'ait, car le ^\u' de Vendôme marchoit à lui à tire- 
d'aile pour l'écraser à la vue des Génois. On disoit cependant 
que la plupart i\c< cavaliers de Visconti vendoient leurs chevaux 
trois livres ou les abandonnoient, parce qu'ils ne pouvoient 
marcher, et cela faisoil croire qu'ils auroient bien de la peine à 
faire huit lieues à pied pour se rendre à Ostiglia. On ne doutoil 

i. C'est une partie de l'Étal «le llènrs dans la Toscane. 



9 NOVEMBRE 1703 213 

pas d'ailleurs que le dur de Vendôme ne traitât bientôt le duc 
de Savoie comme il Je méritoit, d'autant plus que les Suisses 
n'avoienl pas voulu écouter les plaintes qu'il leur avoit fait faire 
contre la France, ni se fier à un prince de si mauvaise foi. 

Le soir, il arriva un courrier de Landau apportant des lettres 
du 5. qui portoient que, la nuit précédente, un grenadier ayant 
eu la curiosité de monter sur la demi-lune, et n'y ayant compté 
que douze hommes, en étoit venu donner avis; qu'on l' avoit 
attaquée ' et emportée, mais qu'on avoit trouvé à la gorge un 
retranchement, que les ennemis avoient défendu très longtemps 
avec un l'eu prodigieux, et d'où on les avoit enfin chassés; que, 
pendant cette attaque, une bombe des assiégeants étant tombée 
sur un fourneau 2 , Favoit fait sauter assez prés des deux compa- 
gnies de grenadiers du régiment de Greder allemand; qu'il \ 
en avoit eu plusieurs d'enlevés, mais seulement deux de perdus, 
et tpi'on avait déterré un capitaine et plusieurs soldats qui 
n'avoient eu que des contusions: que, cette nuit-là, on avoit 
envoyé soixante-sept hommes à l'hôpital, et que le logement 
avoit été achevé sur la demi-lune ; que les contregardes du bas- 
tion et de la porte de France éloient déjà fort maltraitées, et 
qu'on voudroit contraindre le gouverneur à. abandonner ces 
barbares houssards qui avoient tant fait de cruautés sur la Sarre. 

9 novembre. — Le 9, on apprit que l'archiduc étoit à Hons- 
lardick, et que le bruil qui avoit couru que les États-Géné- 
raux ne vouloient pas le reconnoitre, n'avoit été fondé que 
sur une lettre que le pensionnaire avoit écrite à l'ambassadeur 
qui étoit auprès de l'Empereur; mais qu'à la première assem- 
blée des États où l'on avoit agité la question de la reconnois- 
sance de l'archiduc pour roi d'Espagne, elle avoit passé tout 
d'une voix. Cependant on disoit que le roi de Portugal prenoit 
■chez ses sujets, hommes, chevaux, mulets et argent, se moquant 
des remontrances des grands de son royaume, des ecclésiasti- 
ques et du peuple; qu'il entreprenoit cette guerre avec ardeur. 
et qu'il sembloit être assuré de son fait, ce qui surprenoit les 
plus sages. On sut aussi que le président de Rouillé, passànl 

1. Peut-être (in peu trop tôt, parce que la brèche n'éioit pas encore assez 
bien faite. 

2. Cela n'éioit pas vrai, mais les enuemis firent eux-mêmes sauter deux 
fourneaux. 



214 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

par Madrid '. avoil eu une longue audience de Leurs Majestés 
Catholiques; qu'on se préparoil en Espagne sérieusement à la 
guerre, e1 que Unis les seigneurs, nobles e1 peuples y faisoient à 
l'envi de nouvelles protestations de fidélité. 

On sul encore que le comte de Toulouse avoil envoyé à Nice et 
à Final des barques années ei des frégates pour attaquer Vis- 
couii, s'il s'embarquoil pour venir à Nice, et que les dix galères 
qui étoient à Cadix, cl les deux qui étoient à Cette, en étoient 
revenues à Marseille. On ne doutoil plus alors que la flotte t\r< 
ennemis ne fût allée passer le détroil pour retourner dans ses 
ports, et on assui'oii que les vents l'avoient déjà refusée plusieurs 
fois. 

D'un autre côté, on assuroit que le roi de Suède, après la prise 
de Thorn, pour être sur de son fait, avoit traité avec l'électeur 
de Brandebourg et l'avoit reconnu Roi. afin qu'il ne l'empê- 
chât pas de détrôner son ennemi; qu'on faisoit le mariage delà 
sœur du jeune roi avec le prince électoral; que la France avoil 
quelque pari à ce traité, et que la Hollande en paroissoil intri- 
guée. 

10 novembre. — Le 10, on disoit que le Grand-Seigneur 
envoyoit un ambassadeur à l'Empereur, pour lui redemander les 
places qui lui avoienl été cédées par Mustapha, contre les lois 
et l'Àlcoran; que le nombre des mécontents de Hongrie aug- 
inentoit tous les jours; que le bruit couroit qu'ils avoient pro- 
clamé le prince Ragotzki roi de Hongrie et qu'ils attendoient 
un secours considérable du nouveau Sultan. 

Cependant la grossesse de la duchesse de Bourgogne conti- 
nuoit et donnoil de fortes espérances, et on avoit nouvelle que 
le cardinal d'FsIrées, revenant d'Espagne, étoit, dès le 3, à 
Bayonne. 

On eui encore (\v<- lettres de Landau du o, qui portoient que 
la contregartle étoit presque toute ouverte et le fossé presque 
tout comblé, et que le marquis de Gensac, colonel d'infanterie, 
élanl allé à la tranchée par curiosité, v avoil été tué. 

On apprit aussi que le duc de Savoie avoit fait tirer du canon 
du fort Saint-Hospice sur les galères du Roi, et que l'Empereur 

1. Revenant de son ambassade de Portugal. II étoit frère de celui qui 
avoit été directeur général des finances, et avoit été président du Grand 
Conseil. 



11 NOVEMBRE 1703 215 

se brouilloit de plus en plus avec le Pape, ayant fait déclarer à 
Sa Sainteté qu'il feroit hiverner une partie de ses troupes dans 
l'État de l'Eglise. 

On sut encore que le maréchal de Villars étoit arrive à Schaiï- 
house avec l'escorte qui devoit mener en Bavière le comte de 
Marsin, qu'on disoit avoir le titre de capitaine général sous le duc 
de Bavière, 

11 novembre. — Le 11, on apprit cerlainement le traité du 
roi de Suède avec l'électeur de Brandchourg, que ce monarque 
le reconnoissoit véritablement pour roi de Prusse, et même qu'il 
devoit lui aider à conquérir la Prusse royale. 

D'un autre côté, on mandoit d'Italie que le duc de Savoie avoit 
fait marcher un corps de troupes à A.sti, qu'il s'y étoit avancé en 
personne: mais que ces troupes s'en étoient retournées en Pié- 
mont, et que ce prince avoit pris la route de Turin; que, sur cette 
nouvelle, on avoit mandé au marquis de las Torres de ramener 
à Alexandrie trois cents chevaux de la cavalerie de l'État de Milan, 
qu'il avoit menés au marquis de Bouligneux, qui avoit six batail- 
lons, tant pour barrer les chemins jusqu'à la mer , que pour obser- 
ver les mouvements du duc de Savoie ; que le duc avoit beau- 
coup de peine à faire ses nouvelles levées, jusqu'à obliger ceux 
qui avoient trois laquais d'en donner deux pour prendre parti; 
qu'il avoit fait jeter sur les frontières des imprimés, par lesquels 
il promettoit des avantages à ceux qui voudroient prendre les 
armes pour lui ; qu'il traitoit avec beaucoup de rigueur le comte 
de Phélypeaux, ambassadeur de France, qui n'avoit personne de 
libre chez lui que son maître d'hôtel, lequel ne sorloit même 
qu'à la garde de deux soldats, et que l'ambassadeur d'Espagne 
étoit un peu mieux traité. 

On disoit, le même jour, que le Boi avoit demandé à Sa Majesté 
Catholique une explication en faveur du duc d'Orléans sur le 
testament du feu roi Charles II, lequel n'appeloit pas ce duc à la 
couronne d'Espagne au défaut du duc de Berry, le défunt duc 
d'Orléans ayant fait dans le temps les protestations nécessaires 
en pareil cas; que le roi d'Espagne avoit donné cette explication 
favorable au duc d'Orléans; qu'à la vérité, elle n'avoit pas 
encore été passée dans tous les conseils, mais qu'elle le seroit 
bientôt. 

On ajoutoit que le duc d'Orléans avoit demandé à aller en 



216 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Espagne pendanl que la guerre dureroit, et cela étoit Mon 
capable de charmer la nation espagnole '. 

On mandoit alors de Languedoc qu'il avoit paru quelques vais- 
seaux cl frégates vers le port de Cette, comme pour favoriser 
les fanatiques; niais que le maréchal de Montrevel y avoit fait 
marcher des troupes et y étoit allé lui-même, et qu'ainsi on 
a'appréhendoil rien de ce côté-là. 

Le même jour, les lettres du camp de San-Benedetto du 30 oc- 
tobre portoienl qu'encore que l'armée impériale fût depuis un 
an de l'autre côté de la Secchia, dans le duché de laMirandole, 
elle paraissent y vouloir demeurer encore; qu'il lui arrivoit toutes 
les semaines quelques hommes et quelques chevaux de recrue; 
qu'elle étoit encore forte de quinze à seize cents hommes de pied 
et de cinq mille chevaux, non compris le détachement de deux 
mille cinq cents chevaux qu'on avoit fait pour le Piémont; que le 
bruit couroit que le prince Eugène revenoit commander cette 
armée, mais qu'on u'\ voyoit guère d'apparence; qu'il n'y avoit 
plus dans l'armée du prince de Vaudemont que des François, les 
Espagnols et les troupes de l'État de Milan étant allés fortifier 
l'armée du duc de Vendôme, qui devoit entrer incessamment dans 
les Etats du duc de Savoie. On disoit aussi que le marquis de Bar- 
bezières étoit arrivé à Bolzano, où il attendoit son échange avec 
le comte de Waldstein ; que le duc de Vendôme ayant eu avis que 
Visconti s'étoit arrêté à Becco, sur le bord de la mer, soit pour 
reprendre haleine, ou pour attendre la retraite des troupes fran- 
çoises, afin de tâcher «l'entrer en Piémont, avoit mandé à Lus- 
siennes -. envoyé du Roi auprès de la république de Gènes, que, 
si die souffroil que les Allemands restassent à Becco, il feroil 
marcher ses troupes sur ses terres pour les en chasser, et regar- 
deroit l'inaction de la république en celle rencontre, comme une 
infraction à la neutralité. 

12 novembre. — Le 12, les lettres du (». venues de Landau 
par l'ordinaire, portoient que les (]cu\ contregardes n'avoient 
pas élé attaquées comme on le croyoit, les brèches ne s'étant 
pas trouvées dans leur perfection, et qu'on s'étoit seulement 
Occupé à assurer les postes et à élargir les chemins de la droite 

1. Ceux qui disoient cela ne connaissement pas l'humeur des Espagnols; 
au contraire, cela étoit très capable de leur donner de l'ombrage. 

2. Gentilhomme ordinaire du Roi. 



12 NOVEMBRE 1703 217 

et de la gauche: qu'on avoit aussi élargi les boyaux de communi- 
cation et les places d'armes, où ou avoit élevé un logement pour 
escarmoucher ; que, le même malin, sur les quatre heures, les 
assiégés, que le gouverneur avoit fait boire à discrétion, étoient 
venus tout à découvert sur la brèche de la conlregarde de la 
gauche, pour empêcher de combler le fossé; qu'il y avoit eu un 
feu terrible de part et d'autre, et que les assiégeants avoient été 
obligés de se retirer; qu'on faisoit venir actuellement seize" cents 
chariots de fascines à la droite, et autant à la gauche, outre un 
nombre infini qu'il y en avoit déjà, et qu'ainsi le fossé seroit 
bientôt comblé; que les brèches seroient le lendemain a<srz 
grandes, et que tout seroit en état de donner un assaut, si le 
gouverneur ne faisoit pas battre la chamade avant le 8, mais 
qu'on croyoit qu'il souffriroit l'assaut. 

Le même jour, à midi, il arriva un courrier de Landau, par 
lequel on apprit que, le 8, les conlregardes avoient été atta- 
quées, cl manquées, peut-être pour s'être trop pressé de les 
attaquer, avant qu'on eût tout ce qui étoit nécesaire; qu'il \ 
avoit eu un grand feu de part et d'autre, et qu'on y avoit perdu 
beaucoup de monde; que, deux jours auparavant, le comte de 
Roucy avoit été blessé d'un coup de pierre à la tête; qu'il vouloit 
malgré cela monter la garde de tranchée, mais que le maréchal 
de Tallard le lui avoit défendu; cependant il écrivoit à sa femme 
et au duc de la Rochefoucauld l que sa blessure ne seroit rien, et 
qu'on n'en devoil pas être en peine On mandoit aussi que le 
comte de Hautefort et le marquis de Grammont, lieutenants 
généraux, avoient aussi été blessés légèrement. 

On sut, ce jour-là, que le Roi avoit donné le régiment de 
Gensac à son frère, qui étoit capitaine des grenadiers dans le 
même régiment, et que le régiment suisse de Curten marchoit 
dans les Cévennes, étant, de tous les Suisses, celui où il y avoil 
le moins de protestants. 

D'ailleurs, comme la grossesse de la duchesse de Rourgogne se 
confirmoit, les médecins commencèrent à proposer de la faire sai- 
gner, mais l'accoucheur Clément et toutes les femmes s'y oppo- 
sèrent fortement, disant que les médecins ne s'y connoissoienl 
pas et vouloient apporter une nouvelle mode. 

1. Son parent et son ami. 



218 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

On eul alors nouvelle que le conseil d'Espagne, après avoir 
examiné le testament du feu roi et l'ordre de la succession, avoit 
déclaré le duc d'Orléans et ses successeurs héritiers de la cou- 
ronne après le duc de Berry. 

On sut ce jour-là que le Roi avoit donné les emplois de son 
régimenl «les gardes qui étoient vacants par la mort de l'Isle; 
qu'il avoil donne à Goadelet 'la lieutenance de grenadiers qui 
vaquoit par la promotion de d'Orgemont, sa lieutenance à Romain- 
ville -, sous-aide-major et le plus ancien sous-lieutënant du 
régiment, la sous-aide-majorité à Saint-Mars 3 , sous-lieutenant, 
sa sous-lieutenancc à la Monneraye \ le plus ancien enseigne, 
l'enseigne de grenadiers à Pereusc ' 6 ; pour renseigne, elle avoit 
déjà été donnée au comte de Matha. On disoit aussi le même jour 
que la moitié du régiment de cuirassiers de la Tour avoit été 
noyée en passant le Danube pour aller en Hongrie, et que l'aîné 
Reding, capitaine au régiment des gardes suisses, ayant quitté 
sa demi-compagnie, le Roi l'avoit donnée à son frère, qui de 
celte manière en avoit une tout entière. 

On parloit aussi de faire marcher en Espagne dix-huit batail- 
lons wallons, le régiment de dragons du chevalier de Haulefort 
et les deux régiments de cavalerie de Fiennes et de Parabère. 

13 novembre. — Le 13, il arriva des courriers de tous côtés; 
mais les ministres étoient tellement secrets, qu'on ne débita pas 
une seule nouvelle qu'ils eussent apportée. On sut seulement 
que le comte de Toulouse n'avoit point désarmé, et cela faisoil 
croire qu'il mettroit bientôt à la mer. D'ailleurs le bruit couroil 
que l'escadre de Poinlis ne partirait plus de Rrest. el que la 
flotte des ennemis passcroit bientôt le détroit. 

Cependant l'archiduc étoit certainement en Hollande, el tout 
s'\ préparoit pour son embarquement. On disoit cependant que 
le prince de Rade, ayant reçu un renfort de six mille hommes, 
composé de la garnison de Rrisacli et des troupes qui étoient à 
la garde dr> \illes forestières, avoil quitté son camp d'auprès 
Â.ugsbourg, dans laquelle il avoit laissé quatre mille hommes, et 



1. Gentilhomme de Basse-Bretagne. 

2. Gentilhomme clés environs de Versailles. 

3. Gentilhomme du .Maine. 
i. 11 étoit Breton. 

o. D'une famille de Paris. 



14 NOVEMBRE 1703 219 

avoit marché du côté du lac de Constance, vers la letc de Piller; 
que le comte de Styrum s'étoit mis en marche pour essayer de le 
joindre, mais que les mouvements du duc de Bavière e1 du 
maréchal de Villars rendoient cette jonction difficile, e1 qu'ils 
promettoient bien de l'attaquer, s'ils le pouvoient joindre. D'un 
autre côté, le comte de Pracomtal s'avançoit toujours sur la 
Moselle, prêt à se porter partout où il seroil le plus néces- 
saire. 

On vil alors le comte de Baye et les autres officiers principaux 
dc> troupes d'Espagne venant de Flandre faire la révérence au 
Roi, et Sa Majesté les pressa de partir au plus tôt, et de forcer 
leur marche pour se rendre au plus tôt sur la frontière du 
Portugal. On eut aussi nouvelle, par les lettres d'Italie du 4, que. 
le 2, le marquis de las Terres, le comte de Bouligncuw et Dillon, 
brigadier d'infanterie, avec sept bataillons et quelque cavalerie. 
avoient rencontré entre Acqui et la mer deux mille cinq cents 
paysans du Mondovi, par le moyen desquels le duc de Savoie 
voulojt favoriser sa jonction avec Visconti ; qu'ils les avoient 
battus, en avoient tué soixante sur la place, et qu'il y en avoit eu 
beaucoup de blessés. Il sembloit néanmoins qu'on voulût encore 
écouter le duc de Savoie. 

14 novembre. — Le 14 au matin, le duc d'Albe, nouvel 
ambassadeur d'Espagne, eut sa première audience secrète du 
Boi dans son cabinet, et de là il alla chez le duc et la duchesse 
de Bourgogne, Monseigneur n'étant pas chez lui à Versailles. On 
disoit que son équipage étoit très grand, et que sa femme avoit 
nue camarera * mayor et douze tilles d'honneur. Pour ce qui est 
de l'ambassadeur de Savoie, qui étoit toujours à Paris, on disoit 
qu'il continuoit d'avoir des conférences avec le duc d'Orléans; 
mais on étoit en même temps persuadé qu'elles étoienl absolu- 
ment inutiles. 

En ce temps-là, on ne doutoit presque plus que la duchesse 
de Bourgogne ne fût grosse, mais les femmes et Clément parois- 
soient avoir gagné leur procès contre les médecins au sujet de la 
saignée. 

On voyoit alors publiquement par écrit les conditions du traité 
fait entre le roi de Suède et l'électeur de Brandebourg, lequel 

1. C'esl-à-dire une dame d'honneur. 



220 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

demandoil même à la république de Pologne trois cent mille 
livres, qui lui étoienl dues pour avoir aidé à racheter- Elbing. 

Le Roi résolut en ce temps-là de lever trente, mille hommes 
de milices 1 pour les recrues des armées, et lit mander de les tenir 
prêtes à marcher au premier de décembre. 

15 novembre. — Le 15. on sut que. le soir précédent, il 
êtoil arrivé un courrier du comte de Toulouse, par lequel on 
avoil appris que la Hotte du Roi s'étoit mise à la grande rade, et 
sur cela on ne doutoit pas qu'elle n'eût mis à la voile, et on pré- 
sumoil qu'après avoir passé le détroit, et pris à Cadix l'escadre 
commandée par Harteloire, elle devoit aller à Lisbonne pour faire 
expliquer le roi de Portugal. On disoit aussi que les troupes 
d'Espagne dévoient s'avancer pour le même sujet vers la frontière 
de ce royaume. 

On avoit aussi nom elle que le comte de Pracomtal devoit 
arriver le 17 devant Landau avec vingt-deux bataillons et 
quarante-cinq escadrons, pour grossir l'armée du maréchal de 
Tallard. parce que les troupes de Hesse qui avoienl passé à 
Coblentz, dévoient arriver le 15 à Kaiserslautern, dans l'inten- 
tion de tenter le secours de Landau, s'il > avoit lieu. On ajoutoit 
qu'on ne savoit pas si le comte de Styrum. qui s'étoit uns en 
marche avec dix ou douze mille hommes, ne songeoit pas à se 
joindre aux troupes de Hesse, au lieu d'aller joindre le prince 
de Bade. 

On disoit alors qu'au lieu de dr\\\ régiments de cavalerie qui 
dévoient marcher en Espagne, on y en envoyoit quatre; que le 
maréchal de Tessé recevroit dans peu des secours considérables, 
et ([ne cependant on Iravailloit à diverses négociations qui pour- 
roienl enfin conduire à une paix générale. D'ailleurs les lettres 
d'Anvers marquoienl que les Hollandois n'étoient pas sans inquié- 
tudes de l'alliance du roi de Suède avec l'électeur de Brande- 
bourg, cimentée par le mariage du prince électoral avec la sœur 
du roi. ("elles de Vienne portoienl que les mécontents de Hongrie 
se fortifioient à a ne d'œil : qu'ils avoient battu les troupes impé- 
riales en deux ou trois rencontres: «pie. dans la dernière, i I s 
avoienl lin'' plus de sept cents Impériaux, pris beaucoup de dra- 
peaux el étendards, el que le prince Ragotzki préparent un gros 

l. <>n en leva quarante-deux mille. 



16-17 NOVEMBRE 1703 221 

équipage d'artillerie, et que ces mauvaises nom flics causoienl 
une grande consternation dans Vienne. Le Pape, d'autre côté, 
voyant qu'il n'y avoit aucune apparence à la paix, avoit, à ce 
qu'on disoit, résolu de rappeler ses nonces extraordinaires de 
Vienne, de France et d'Espagne. 

Les lettres de Varsovie portoient cependant que les brouilleries 
augmentoient en Pologne; que le Roi devoit convoquer une diète 
pour le 18 de novembre; qu'on croyoit que, par la prise de 
Thorn, la plupart de la noblesse s'attacheroit aux intérêts du roi 
de Suède; que ce prince ne vouloit point faire de paix aux con- 
ditions qu'où lui avoit proposées, à moins qu'on ne le dédom- 
mageât des ravages que les Moscovites avoienl faits en Livonie, 
et qu'on ne rétablit les anciennes lois de Pologne, que le roi 
avoit -\iolees en plusieurs occasions. 

16 novembre. — Le 16, il arriva un courrier du duc de Ven- 
dôme, par lequel on apprit que ce prince étoit arrivé le 7, vers le 
midi, devant Asti, et qu'il avoit envoyé sommer cette ville par son 
trompette de se rendre, lequel étoit ressorti un moment après 
avec l'évêque, le clergé et les magistrats apportant les clefs de 
la ville au duc, et implorant la protection et les bontés du Roi, 
de sorte qu'il sembloit, qu'ils se soumissent avec plus de plaisir 
que de peine. 

On sut par le même courrier qu'on avoit marché le 10 pour 
aller au plus tôt établir des quartiers d'hiver ; qu'on ne savoit pas 
encore où on les mcltroit, mais qu'il n'y avoit point d'argent en 
Piémont, et qu'ainsi ils ne seroient pas bons; qu'on ne savoit 
pas bien où étoit alors le duc de Savoie, mais qu'on disoit que la 
tête lui avoit tourné depuis la défaite de Visconti; qu'il y avoit 
trois mois qu'il avoit tiré les magasins qui étoient dans Asti r 
marque certaine qu'il préméditoit dans ce temps-là le tour qu'il 
avoit joué depuis; qu'on ne croyoit, pas d'ailleurs que les peu- 
ples de Piémont voulussent épouser sa querelle. 

17 novembre. — Le 17, on disoit que le maréchal de Tessé 
devoit être le 15 à Chambéry, avec quatre bataillons, et le bruit 
couroit (pie le duc de Bavière, qui avoit feint de suivre le prince 
de Bade pour l'attaquer, avoit tourné tout d'un coup vers le Haut- 
Palatinat, et avoit défait entièrement les troupes qui assiégeoienl 
Rattenberg; mais celle dernière nouvelle avoit besoin de confir- 
mation. On soupçonnoil aussi, par la grande quantité de coups 



±21 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

d e C anon qu'on avoil entendu tirer dans la Manche, que l'ar- 
chiduc pouvoil être embarqué, e1 le bruit couroil que le prince 
Eugène devoit venir commander les troupes du duc de Savoie 1 
cl lui amener un grand renfort. 

Ce jour-là, le Roi eut une longue conférence avec le maréchal 
d'Huxélles dans son cabinet, el les courtisans s'imaginèrent que 
Sa Majesté le destinoil pour aller commander en Espagne, ou sur 
la Secchia, le prince de Vaudemont ayant demandé à se retirer 
;l cause de ses infirmités, niais ils découvrirent bientôt après 
qu'il avoil refusé ce dernier emploi, s'excusanl sur sa mauvaise 
santé. 

On disoil alors que le petit marquis d'Alincourt, fils du duc de 
Villeroy, êtoit à l'extrémité, ayant jeté divers abcès, et que le 
maréchal son grand-père reviendroit de Flandre vers le 15 de 
décembre seulement pour quelques jours. 

Le soir, on eut nouvelle que les deux contregardes de Landau 
avoient été attaquées et prises, et les logements faits dessus; que, 
sur l'avis que les troupes de Hesse s'avançoient, le maréchal de 
Tallard avoit détaché le comte de Roucy et le marquis du Chas- 
telel avec deux mille chevaux, pour aller joindre le comte de 
Pracomtal et Streff avec mille chevaux, pour avoir des nouvelles 
des ennemis, et s'opposer ainsi aux ennemis qui sembloient vou- 
loir secourir la place, dont le gouverneur témoignoit beaucoup de 
résolution el d'envie de se bien défendre. 

Le bruil couroil cependant que l'Empereur rappeloit ses hous- 
sards d'Italie pour les envoyer en Hongrie; et on disoit que le 
duc de Savoie avoit proposé aux Suisses de faire de la Savoie 
un quatorzième canton, mais qu'ils n'avoient pas répondu à cette 
proposition, et qu'ils n'y consentiroient pas. 

18 novembre. — Le 18, on eut nouvelle que le duc de Ven- 
dôme s'étoit avancé à Albe, Quiras. Fossano, Savigliano et Vil- 
leneuve d'Asti, et que le comte de Bouligneux avoit pris un châ- 
teau du Mondovi, dans lequel il y avoit quatre cents paysans, qui 
avoient élé pa-sés au lil de l'épée. On disoit aussi que le maré- 
chal de Tessé étoit entré dans Chambéry avec cinq bataillons et 
huit escadrons. 



1. Il n'y avoit guère d'apparence à cette nouvelle, car le prince Eugène 
ètoil le chef du conseil de l'Empereur. 



19-20 NOVEMBRE 1703 223 

19 novembre. — Le 19, on apprit que le comte de Fimareon 
avoit battu à quatre lieues de Nîmes un gros parti de fanatiques, 
el on ilisoit qu'il y en avoit plusieurs qui demandoient l'amnistie 
et que le Roi pourroit bien la leur accorder. 

On sut, ce jour-là, que le maréchal de Tessé étoit nommé pour 
aller commander à la place du prince de Vaudemont, et queVal- 
lière, maréchal de camp, alloit commander en Savoie. 

Fagon, premier médecin du Roi, eut le même jour une grande 
foiblesse, pareille à celle qu'il avoit eue deux ans auparavant; les 
médecins de la cour lui donnèrent de l'émétique, el il le trouva 
très mauvais quand il fut revenu. 

On apprit ce jour-là que la république de Venise avoit refusé 
de recevoir une lettre que le duc de Savoie lui avoit fait présenter 
par un de ses agents, et ne s'étoil point voulu mêler de ses affaires, 
non plus que les Suisses. Cependant Kroonstrom, envoyé du roi 
de Suède auprès du Roi, avoit cru être obligé de faire connoître 
à Sa Majesté les bonnes intentions du Roi son maître au sujet du 
traité qu'il avoit fait avec l'électeur de Brandebourg, et on fut 
fort content de la manière dont il les expliqua. D'un autre côté, 
le prince de Tzerclaës donnoit en Espagne de bons ordres poul- 
ies troupes, et il avoit soin qu'elles fussent payées régulièrement; 
ainsi l'infanterie ne désertoit plus. Cependant on préparoit à 
Lisbonne une magnifique entrée pour l'archiduc, avec douze mille 
hommes de pied et quatre mille chevaux, et l'on préparoit en Hol- 
lande el en Angleterre tout ce qui étoit nécessaire pour son 
passage. 

20 novembre. — Le 20, le marquis de la Baulme arriva à la 
cour à six heures du soir, étant parti le 16, à la pointe du jour, 
du camp de la petite Hollande, près de Spire, avec une grosso 
escorte qui l'avoit conduit vingt lieues durant. Il apportoit la nou- 
velle d'une grande et importante action, et comme il étoit extrê- 
mement fatigué, le Roi eut la bonté de le faire asseoir pour faire 
son récit plus facilement. Il dit donc à Sa Majesté que son père, le 
maréchal de Tallard, ayant eu avis que le landgrave de Hesse 
passoil le Spirebach avec vingt-huit bataillons et cinquante-cinq 
escadrons, il avoit laissé Laubanie pour commander au siège 
avec ses quartiers garnis; qu'il avoit pris avec lui vingt-sept 
bataillons et quarante-cinq escadrons, et avoit marché droit aux 
ennemis; qu'il étoit parti ;'i quatre heures du matin, et étoil arrivé 



224 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

;i leur vue sur les neuf heures en ordre de bataille; qu'il les 
avoit trouvés ayanl leur gauche à la petite Hollande, leurs der- 
rières à Spire, où ils avoient laissé leurs gros équipages, et leur 
droite à Dundenhofen; que, sur le midi, le comte de Pracomtal 
L'avoil joint ;nec vingt-quatre escadrons, ce qui avoit fort surpris 
les ennemis, qui croyoienl avoir, le lendemain 16, huit mille 
hommes de renfort des troupes du comte de Styrum et de celles 
des lignes de Stolhoffen, qu'ils avoienl trente pièces de canon, 
iliuit ils n'avoient pas eu le temps de se servir à propos; qu'à 
deux heures et demie, on les avoil attaqués sans tirer un coup; 
que la droite de l'armée, où étoit la gendarmerie, avoit culbuté 
leur gauehe, et qu'il s'y étoit fait des actions d'une grande valeur; 
que la gendarmerie avoil essuyé quelques décharges de l'infan- 
terie des ennemis, où elle avoil beaucoup perdu, mais qu'elle 
n'avoit jamais souffert que leur aile de cavalerie se ralliât, el 
qu'elle F avoit mise en déroute; que l'aile droite des ennemis avoit 
rendu un combat plus opiniâtre; qu'elle s'étoil mêlée plusieurs 
fois avec la gauche de l'année Françoise, mais qu'enfin elle avoil 
été renversée par la seconde ligue, qui étoit presque toute com- 
poser de la cavalerie que le comte de Pracomtal avoit amenée; 
([tic ce comte y avoit été tué de la première décharge avec 
quelques autres officiers de considération; que cependant l'infan- 
terie avoit combattu avec fureur; que le régiment du Roi avoit 
essuyé une décharge des grenadiers de Hesse, qui lui avoit tué 
ou blesse vingt-six officiers, mais qu'il s'étoit bien vengé en les 
tuant tous sur la place dans leurs rangs; que le régiment de 
Navarre avoit pris son temps; que les bataillons qu'il avoit devant 
lui avoienl l'ait leur décharge sur la gendarmerie, el avoit attaqué 
le premier la bayonnette dans le fusil, dont il s'étoit bien trouvé, 
n'ayanl perdu que deux officiers, et étant entré dans les batail- 
lons ennemis, dont il en avoit taillé plusieurs en pièces; qu'il 
avoit été suivi de tous les autres bataillons, qui êtoient aussi 
entrés dans ceux des ennemis, et que ce n'avoit plus été alors 
qu'une boucherie sans quartier; que le landgrave, qui s'étoil 
llatté de venir ce soir-là coucher à Landau, avoit chargé trois 
fois à la tête de ses beaux grenadiers, et avoit eu le chagrin de 
n'en voir pas échapper un seul, tous les bataillons étant restés 
morts en ordre de bataille, de sorte que, de vingt- trois bataillons, 
il ne s'étoit sauvé que cent cinquante hommes, et que les cinq 



20 novembre 4703 225 

autres bataillons qui s'étoient séparés par hasard, s'étoient 
retirés fort maltraités dans Spire avec le landgrave; qu'on avoit 
peu ramassé de prisonniers, le maréchal de Tallard ayant inuti- 
lement crié quartier; qu'on avoit pris les lentes, les menus équi- 
pages, le canon et quantité de munitions; que le comte de 
Calvo ! y avoit été tué par un cavalier françois, le marquis de 
Baumanoir 2 , le prince de Croy 3 , le comte Cajetano 4 , le 
marquis de Meuse, Saint-Maur, major du régiment de Cravates 5 , 
le comte de Dauriac G , le marquis de Bruslard 7 , Saint-Paul 8 
et le chevalier de Causans 9 , le chevalier de Thoiras 10 , Haute- 
rive, le fds et le neveu du comte de Pudion, que lui-même avoit 
été blessé dangereusement, et qu'il y avoit eu vingt-deux offi- 
ciers du régiment de Bourgogne qu'il commandoit hors de com- 
bat ; que Scheldon ", du Barail 12 , le marquis de Fontenay ,3 , le 
comte de Jussac M et le chevalier de Livry 13 y avoient été 
blessés; que, le même jour, Laubanie avoit envoyé dire au 
maréchal de Tallard que le gouverneur de Landau avoit fait 
battre la chamade, et que le maréchal avoit répondu que les 
choses avoient changé de face, et que, le lendemain, il retour- 
nèrent au siège, et qu'effectivement, le 16, il y étoit retourné. Il 
mandoit au Roi qu'il y avoit deux jours qu'il disputoit avec le 



1. Neveu du défunt comte de Calvo, lieutenant général des armées du 
Roi et chevalier de ses Ordres; celui-ci étoit un garçon de mérite. 

2. Fils unique du défunt marquis de Lavardin, et le seul qui restoit de 
sa famille; il avoit épousé la cinquième fille du maréchal de Noailles, et 
n'avoit au plus que vingt ans. 

3. G'étoit un seigneur flamand d'une très illustre maison, qui étoit offi- 
cier général dans les troupes d'Espagne, lesquelles étoient alors mêlées 
avec celles de France. 

4. Seigneur italien, qui étoit aussi officier général parmi 'es Espagnols. 

5. Gentilhomme de Champagne de la maison de Choiseul, mestre de 
camp de cavalerie. 

6. Gentilhomme d'Auvergne, brigadier de cavalerie. 
1. Capitaine de gendarmerie. 

8. Gentilhomme de Dauphiné, dont le frère étoit aide-major du régiment 
des gardes. 

9. Gentilhomme de Provence, neveu du cardinal de Janson. 

10. Gentilhomme de Languedoc. 

11. Officier irlandois. 

1:2. Lieutenant-colonel du régiment du Roi d'infanterie. 

13. Gentilhomme de Normandie, guidon des gendarmes écossois. 

14. Gentilhomme de Poitou, guidon de gendarmerie. 

15. Troisième fils du marquis de Livry, premier maître d'hôtel du Roi. 
Il étoit lieutenant dans le régiment du Roi. 

VIII. — 15 



226 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

comte de Frise, gouverneur de la place, et qu'il lui avoit envoyé 
son fils, qui avoit été l'ait prisonnier à la bataille, pour l'informer 
de la véritable situation des affaires; qu'il auroit bien voulu, pour 
rendre l'action plus éclatante, prendre la garnison prisonnière 
clc guerre, el que cependant on avoit mis du canon sur les 
contregardes ; qu'on avançoit toujours les travaux, et que l'in- 
fanterie du comte de Pracomtal étoit arrivée à l'armée. 

Jamais le Roi ne témoigna tant de joie qu'en apprenant cette 
grande nouvelle; il témoigna regretter beaucoup le comte de 
Pracomtal, el sur-le-champ il envoya un exprès porter la lettre 
du maréchal de Tallard à Monseigneur, qui étoit à Paris à 
l'Opéra; la joie fut grande, et le bruit à proportion, dé sorte que 
le spectacle fut fort longtemps interrompu. 

Ce jour-là, le petit prince de Dombes, fils aîné du duc du 
Maine, eut nue violente attaque de colique, et le duc éprouva 
qu'on n'a pas toujours une joie parfaite dans les prospérités 
publiques. 

21 novembre. — Le 21, on sut que le Roi avoit donné le 
gouvernement de Menin à la comtesse de Pracomtal pour le 
vendre, le régiment royal au comte de Denonville, et celui de 
Denonville au chevalier de Livry. On apprit aussi que Rrage- 
logne, capitaine au régiment des gardes et inspecteur d'infan- 
terie, se retiroit à cause de ses incommodités, avec six mille livres 
de pension; qu'il vendoit sa compagnie à la Faye ', lieutenant 
au même régiment, et que Maupeou, qui y étoit aussi capitaine, 
avoit l'inspection de Rragelogne; que lejeuned'Ecquevilly 2 acbe- 
toit le guidon des gendarmes du Roi que le marquis de Ruzenval 3 
avoit encore à vendre, et que le Roi avoit donné le gouver- 
nement de Landau à Laubanie, et celui du nouveau Brisach au 
comte de Saint-Mauris. 

22 novembre. — Le 22, on sut qu'un lieutenant du régiment 
de Cravates, qui étoit parti dé l'armée d'Allemagne avec congé 
pour venir demander la compagnie de son frère, qui avoit été 
lue à la bataille, étoit arrivé à Paris, qu'il s'étoit caché deux 

1. Fils d'un homme d'affaires. 

2. Il s'appeloit en son nom Hennequin; son père étoit capitaine du vau- 
trait pour le sanglier. 

3. Vieux lieutenant général auquel on avoit donné ce guidon en paye- 
ment de sa sous-lieutenance des gendarmes du Roi, quand il l'avoit 
vendue. 



23 NOVEMBRE 1703 227 

jours, pour ne pas faire du chagrin au chevalier de Croissy, mais 
que, le troisième jour, appréhendant qu'un autre n'eût la compa- 
gnie à son préjudice, il s'étoit montré au secrétaire d'État de Cha- 
millart; qu'il auroit bien voulu ne lui parler que de son affaire, 
mais que ce ministre l'ayant questionné et lui ayant ordonné 
absolument de parler, il avoit été obligé d'avouer que Landau 
étoit rendu, et que le chevalier de Croissy en apportoit la capitu- 
lation ; que la garnison en étoit sortie le 18, avec une capitulation 
toute pareille à celle qui avoit élé accordée à Mélac par le Roi des 
Romains. 

23 novembre. — Le 23, le chevalier de Croissy, dont on 
avoit été fort en peine, parce qu'il étoit encore arrivé un cor- 
nette du régiment de Bourgogne qui étoit parti depuis lui de 
l'armée, arriva enfin, et on sut par lui que le maréchal de Tal- 
lard ayant promis au gouverneur qu'il lui accorderoit capitula- 
tion s'il parlementait dans le 16, et le gouverneur ayant fait 
battre la chamade dès le lo, il n' avoit pu manquer à sa parole; 
que là garnison avoit été conduite à Philipsbourg, forte de dix- 
sept cents hommes, que trois cents s'étoient éclipsés; qu'il étoit 
sorti six chariots couverts, qu'il y avoit eu douze cents hommes 
tués pendant le siège, qu'il en restoit encore huit cents à l'hô- 
pital; qu'ils avoient perdu cent officiers, et peut-être encore trois 
cents hommes plus qu'ils ne disoient; qu'on avoit fait passer 
la garnison par le champ de bataille, atin qu'ils fussent eux- 
mêmes témoins de leur perte. D'ailleurs il assuroit qu'il étoit 
certain que les ennemis avoient eu à la bataille cinq mille 
cinq cents hommes tués , trois mille cinq cents prisonniers, 
du nombre desquels étoit un lieutenant général, six colonels, 
six lieutenants-colonels et deux cents officiers, sans compter 
les blessés qui s'étoient réfugiés dans les villages des envi- 
rons, où on les trouvoit tous les jours; qu'on avoit pris trente- 
deux drapeaux et six étendards; qu'on disoit que les ennemis 
avouoient eux-mêmes qu'ils avoient plus de quatre mille blessés, 
et l'on comptoit que cette journée leur coûtoit plus de dix mille 
hommes effectifs ; qu'on avoit brûlé les munitions et les chariots, 
faute de voitures, les soldats ayant trainé à bras les trente pièces 
de canon jusqu'au camp; que les partis qu'on avoit envoyés de 
tous côtés, n'avoient plus trouvé personne; qu'on avoit appris 
qu'il leur venoit en diligence six mille hommes dans des chariots, 



228 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

qui s'en étoient retournés de même; que Cesarges ' avoit été tué 
sur le champ de bataille; que le marquis de Mesnières 2 , Saint- 
Mais :; et Matharel 4 avoient été fort blessés. 

24 novembre. — Le 24, on disoit que les débris de l'armée 
du pliure de Hesse avoient repassé le Rhin, partie à Philisbourg 
et partie ;'i Mayence, et que l'électeur avoit perdu en cette occa- 
sion de belles et bonnes troupes. 

On sut aussi que le Roi avoit envoyé ordre au comte de Tou- 
louse de revenir, et c'étoit une suite de la nouvelle qu'un courrier 
de Cadix avoit apportée, qui étoit que, le 7, la Hotte des ennemis 
avoit passé le détroit, faisant voile vers l'Angleterre et la Hol- 
lande ; que le consul de Gibraltar mandoit qu'on avoit compté cent 
soixante-douze bâtiments, dont il y avoit trente-cinq vaissscaux 
de ligne; qu'ils étoient apparemment en très mauvais état, parce 
que, s'ils a\ nient été en bon état, en faisant douze lieues de plus 
pour s'approcher de Cadix, ils auroient pu donner grande jalousie, 
n'y ayant alors pour toute défense que les cinq vaisseaux de la 
Harteloire. Il étoit vrai que les forts étoient en bon état par les 
soins d'Arnoul, mais qu'il n'y avoit ni poudre, ni canonniers; que 
même la plupart des marchands françois faisoient leurs paquets 
pour se retirer, quand la Harteloire y étoit arrivé, qui les avoit 
rassurés par sa présence. 

On eut aussi nouvelle, ce jour-là, que le duc de Vendôme, 
ayant eu avis que le duc de Savoie avoit fait jeter un pont sur le 
Pô, et qu'il avoit fait passer dessus deux cents dragons pour 
venir observer sa marche, y avoit envoyé un détachement, qui en 
avoit tué cent soixante, et que le reste s'étoit retiré si brusque- 
ment, que le duc de Savoie, épouvanté de ce qu'il avoit lui- 
même pensé être pris, avoit fait rompre son pont, quoiqu'il eût 
'deux mille hommes avec lui. 

Cependant la grossesse de la duchesse de Bourgogne conti- 
nuoit toujours, et, ce jour-là, le jeune comte de Briord 3 , aide de 
camp dn maréchal de Villeroy, arriva de Flandre, apportant au 
Roi de sa pari une lettre de compliment sur le gain de la bataille. 

1. Gentilhomme de Dauphiné, très bien fait et très honnête homme. 

2. Gentilhomme de Normandie qui étoit enseigne de gendarmerie. 

3. Fils de Saint-Mars, gouverneur de la Bastille. 

4. 11 étoil d'Auvergne et officier de gendarmerie. 

'6. Fils du comte de Briord, que tout le monde appeloit Briolle, ci-devant 
ambassadeur rn Piémont et en Hollande. 



24 NOVEMBRE 1703 229 

Il lui mandoit aussi que les ennemis, pour se dépiquer de ce 
mauvais succès, avoient jeté pendant deux jours des bombes 
dans le fort de Bedmar et dans quelques-unes des redoutes qui 
sont le long des lignes du pays de Waës, néanmoins sans y faire 
aucun dommage, et sans qu'il eût jugé à propos de faire faire le 
moindre mouvement aux troupes des Couronnes. 

On disoil, ce jour-là, que l'archiduc n'étoit point encore em- 
barqué, et qu'il étoil toujours à la Haye. 

On assuroit aussi que le duc de Bavière et le prince de Bade 
disputoient toujours pour les quartiers d'hiver, et qu'il pourroit 
bien encore y avoir quelque action, le prince de Bade les voulant 
prendre aux environs d'Augsbourg, et le duc de Bavière ne 
voulant point absolument le souffrir. On ajouloit que le comte de 
Marsin avoit passé à l'armée, et que le maréchal de Villars étoit 
arrivé à Schaffhousc, mais cela ne se trouva pas véritable. 

On sut, ce jour-là, que le Boi avoit donné six mille livres de 
pension et une commission de colonel réformé au comte d'Arco *, 
avec cinq mille livres de gratification pour les frais de son voyage 
d'Italie à la cour, qu'il avoit fait par ordre du duc de Vendôme 2 . 

Le Boi donna aussi le gouvernement de l'île de Ré à Rigau- 
ville, premier sous-lieutenant de sa deuxième compagnie de 
mousquetaires, rendant celui de Salins à d'Aubarède, qui l'avoit 
eu autrefois. Ainsi, comme Bigauville quittoit les mousquetaires, 
le marquis de Canillac devint premier sous-lieutenant, et le comte 
d'Hautefort, qui étoit premier enseigne, second lieutenant; Curly 
devint premier enseigne ; l'Escussan, qui étoit premier cornette, 
devint second enseigne; la Seurièrc 3 , qui étoit premier maré- 
chal des logis, devint second cornette, et tous les autres officiers 
inférieurs montèrent de même. 

Les lettres de Chambéry du .19 porloient ce jour-là que le 
duc de Vendôme avoit établi sa droite à Gabian, au-dessus de 
Verceil; que son armée feroit une chaîne jusqu'à Asti, où il met- 
troit un corps suffisant pour soutenir un si grand poste, et que 
sa gauche seroit à Alba, qui devoit être soutenue par son gros 



1. C'étoit le frère de celui qui avoit été tué derrière le duc de Bavière, 
étant son capitaine des gardes, et de celui qui étoit gouverneur de 
Brisach. 

2. [Il y a écrit par erreur par ordre de la cour Vendôme. — E. Pontal.] 

3. Gentilhomme de Normandie. 



230 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

quartier d'Asti; qu'il avoit dû marcher le 16 avec son armée à 
Castel-Vitro, pour établir les postes de la droite, et qu'il avoit 
dû y trouver un convoi venant d'Alexandrie; que le maréchal de 
Tessé avoil reçu à Chambéry le serment de fidélité de la ville et 
du pays; que le marquis de Sales s'étoit d'abord retiré sous 
Montmélian , ei de là dans la Tarentaise et à Conflans; que le 
duc de Savoie avoit envoyé à Venise un abbé piémontois, avec 
une lettre pour le doge, par laquelle il prioit la république d'in- 
terposer ses offices auprès du Roi, pour sauver son pays de la 
disgrâce dont il étoit menacé, mais que le doge, la lui avoit ren- 
voyée sans vouloir l'ouvrir, et que son député désavouoit un 
libelle contre la France qui avoit couru à Venise; que deux mille 
Danois qui restoient à Ostiglia s'étoient retirés, et que deux 
mille Allemands avoient pris la route du Tyrol; que les ennemis 
se retranchoient dans leur camp de la Secchia, et s'y baraquoient. 

25 novembre. — Le 25, le mariage du duc de Mortemart 
avec Mlle de Beauvillier fut déclaré, et tout le monde courut à 
['envi faire des compliments. On sut aussi que le Roi avoit fait 
le marquis de la Baulme brigadier, et qu'il partoit le lendemain 
pour aller retrouver son père le maréchal. Le même jour, le 
comte de Briord, conseiller d'État, fut taillé par Maréchal, qui 
lui tira soixante-dix-sept petites pierres, et le comte de Vignaux, 
exempt des gardes du corps, eut l'agrément d'acheter le régi- 
ment de cavalerie du défunt marquis de Meuse, que le Roi avoit 
donné à sa mère pour le vendre, parce qu'elle en devoit encore 
le prix. 

On disoit aussi que le duc de Bavière s'étoit emparé de 
Kempten et de Grunembach, entre le Scch et l'Iller, et le bruit 
couroit qu'il y avoit pris quatre bataillons des ennemis. Cepen- 
dant le prince de Bade étoit proche le lac de Constance, faisant 
travailler aune ligne pour se couvrir. 

26 novembre. — Le 26, le Roi prit médecine à son ordinaire, 
et mi sut que le dernier courrier arrivé de Landau avoit rap- 
porté que quatre mille paysans qu'on avoil employés à enterrer 
les morts de la bataille, en avoient compté près de huit mille, et 
que les prisonniers qui s'étoient rendus au camp, ou qu'on y 
avoit amenés de tous côtés, étoient près de six mille. On apprit 
aussi que le comte de Coigny avoit eu ordre de partir pour aller 
commander le corps que commandoit le comte de Pracomtal, et 



27-28 novembre 1703 231 

que Filley, ingénieur, qui avoit conduit le siège de Landau, avoit 
été fait maréchal de camp. On disoit aussi que le maréchal de 
Villars étoit arrivé à Schaffhouse, et que le comte d'Usson n'avoit 
pas encore ses ordres pour revenir. 

27 novembre. — Le 27, on disoit que le duc de Savoie 
exciloit tout le monde contre le Roi, et que cependant il deman- 
doit à s'accommoder pour gagner du temps, mais qu'on ne lui 
en donneroit pas. Il perdoit déjà cinq millions de revenu, savoir 
deux millions de Savoie, cent mille livres des pensions des deux 
Couronnes, quinze cent mille livres de l'Astesan, et huit cent 
mille livres du pays entre le Pô et le Tanaro. 

Ce jour-là, le comte de Monasterol lit voir au Roi des lettres 
du duc son maître, par lesquelles il ne marquoit pas qu'il eût 
pris aucunes troupes dans Kcmpten, comme on l'avoit mandé 
à Sa Majesté. D'ailleurs on disoit que le maréchal de Tallard 
alloit marcher vers le Rhin, et il y avoit des gens qui croyoient 
qu'il le passeroit et qu'il marcheroit à Stolhofïen, mais il n'y 
avoit guère d'apparence. On disoit cependant qu'il mouroit beau- 
coup de ceux qui avoient été hlessés à la bataille ; qu'on avoit 
coupé la cuisse à Saint-Mars, et qu'on le croyoitmort.Lesoir,leRoi 
alla s'établir à Marly pour jusqu'au 7 de décembre, et [on disoit] 
que, le lendemain, la duchesse de Bourgogne y scroit saignée, 
suivant l'avis des médecins, qui avoit prévalu contre les autres. 

28 novembre. — Le 28, cette princesse fut effectivement 
saignée, et elle commença à garder le lit exactement. Il arriva 
ce jour-là un courrier d'Allemagne, par lequel on sut que le 
landgrave de Hesse avoit renvoyé au maréchal de Tallard un de 
ses aides de camp qui avoit été pris à la bataille, lequel disoit 
que les ennemis avouoient avoir perdu huit mille hommes, et 
même plus ; que le landgrave de Hesse avoit fait des merveilles, 
ayant rallié deux fois, ramené à la charge son beau régiment, qui 
avoit été entièrement défait; que le maréchal de Tallard avoit fait 
un détachement pour aller du côté de Kaiserslautern ; qu'on 
parloit d'en envoyer un autre prendre Hombourg; que plusieurs 
régiments avoient eu ordre de marcher en Dauphiné et à 
Bayonne ; que le corps qu'avoit commandé le comte de Pracom- 
tal devoit retourner en Flandre; qu'on travailloit à combler les 
lignes et les tranchées de Landau, où l'on avoit mis en garnison 
les régiments de Luxembourg , de Hainaut , de Tillv , de Gensac 



232 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

e1 de Borgia; qu'on croyoit que le maréchal de Tallard pourroit 
marcher aux lignes de Stolhoffen, ou rétablir le pont du Fort- 
Louis du Rhin, pour les rendre inutiles, et s'assurer un passage 
en Bavière. 

On vil aussi ce jour-là une lettre de Worms, qui faisoit la 
perte des ennemis pour le moins aussi grande qu'on la faisoit 
en Flandre, et nommoit heaucoup de gens de considération qui 
avoienl été tués, comme un prince de Hesse-Hombourg, les deux 
iils du prince de Nassau-Weilbourg \ le comte de Waldeck et 
grand nombre d'autres officiers principaux. On disoit aussi que 
les meilleures troupes de l'électeur palatin y avoient été taillées 
en pièces. 

On eut le même jour confirmation que le maréchal de Villars 
étoit arrivé le 48 à Schaffhouse ; qu'il y avoit trouvé le comte de 
Marsin , lequel , avec son escorte de deux mille chevaux et deux 
millions d'argent, comptant, étoit passé en Bavière. Les dernières 
nouvelles de l'électeur, du 16, étoient qu'il avoit fait assembler 
auprès de Munich six mille charrettes à quatre chevaux chacune, 
chargées de toutes sortes de munitions, et qu'il lui arrivoit sans 
cesse des députés de la ville d'Augshourg, pour le prier de ne les 
pas perdre de vue. On ajoutoit que le prince de Bade n'avoit pas 
plus de douze mille hommes, et qu'il se retranchoit entre le lac 
de Constance et les montagnes, et que les troupes du comte de 
Styrum étoient en pitoyable état. 

On sut encore ce jour-là que le duc de la Feuillade avoit été 
déclaré commandant en Dauphiné en qualité de gouverneur, et 
qu'il commanderoit aussi en Savoie, restant néanmoins dans le 
grade de maréchal de camp, et ayant sous lui Gévaudan et Val- 
lière. qui étoient moins anciens que lin. 

29 novembre. — Le 29, on eut nouvelle que, le 20, l'ar- 
chiduc étoit parti de la Haye à six heures du matin, et s'étoit 
embarqué à Orange-Polder, pour passer en Angleterre avec 
quatorze vaisseaux de guerre. On sut aussi que l'électeur de 
Cologne avoit donné à Namur une fête magnifique, en réjouis- 
sance de la bataille de Hochstaedt et de celle de Spire, dans 
laquelle il avoit distribué un assez grand nombre de médailles 



1. C'était lui qui commandent cette armée et non le prince de Hesse, 
quoiqu'on n'eût parlé que de lui. 



30 NOVEMBRE 1703 233 

au porlrait de son frère, sur laquelle étoit cette inscription latine : 
Lsesse Germanie ae Libertatis Defensor. 

On disoit encore que Bontemps, premier valet de chambre du 
Roi, avoil demandé et obtenu la permission d'aller porter en 
Espagne la nouvelle de la couche de la duchesse de Bourgogne. 
On apprit encore que le prince de Souhise s'étoit démis de sa 
charge de capitaine lieutenant des gendarmes du Roi en faveur 
du prince de Rohan, son fds aîné, et que le Roi lui avoit accordé, 
pour lui et pour sa famille, un brevet de retenue de quatre cent 
mille livres, en cas que le prince de Rohan vint à mourir. 

On disoit alors que les fanatiques commençoient à se sou- 
mettre dans les Cévennes, et qu'il y avoil un de leurs chefs avec 
quatre cents hommes qui demandoient grâce avec instance. 

Le soir, le comte de Toulouse arriva à Marly, et ses gens 
disoient que, si l'on avoit voulu lui donner encore douze vais- 
seaux, il auroit pu exterminer entièrement la flotte des ennemis. 

30 novembre. — Le 30, on sut que le Roi, ayant besoin de 
son argent pour les dépenses de la guerre, avoit assuré à Mlle 
de Beauvillier * deux cent mille livres sur le prix des charges 
de la maison du duc de Berry, quand elles se vendoienf. 

On apprit aussi que le comte d'Imécourt s'étoit avancé vers 
Neustadt et vers Spire, pour observer si les ennemis ne serallie- 
roient pas, et couvrir Caraman, qui travailloit à nettoyer le pays, 
ayant pris Bitchc et Hombourg, et marchoit pour s'aller jeter 
dans Kaiserslautern , dont il s'étoit ensuite rendu maître 2 , 
parce que le landgrave de Hessc en avoit tiré quinze cents 
hommes, qui étoient toute la garnison, et avoit laissé la place à la 
garde des bourgeois. On assuroit encore que si le maréchal de 
Tallard faisoit tant que de passer le Rhin, il ne lui falloit que 
huit jours pour prendre le petit fort qui étoit vis-à-vis du Fort- 
Louis du Rhin, et qu'on ne croyoit pas que le comte de Styrum 
vînt le défendre, ni que les troupes de Stolhoffen osassent rester 
dans leurs retranchements. 

On apprit alors une particularité assez remarquable. Le maré- 

1. Le Roi donnoit toujours deux cent mille livres aux filles de ses minis- 
tres, quand elles se marioient; mais le temps étoit trop mauvais pour 
les donner en argent comptant, et on trouva cet expédient, qui n'étoit ni 
guère certain, ni guère prompt. 

2. Il étoit bien aisé, car il n'y étoit resté que les bourgeois, qui ne se dé- 
fendirent point. 



234 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

chai de Tallard avoil mis dans la cour du faubourg de Spire un 
capitaine d'infanterie avec quatre-vingts hommes; le landgrave, 
passant, le jour de la bataille par Spire, et y laissant ses gros 
équipages, lit sommer ce capitaine de se rendre, mais il demanda 
vingt-quatre heures, qui lui furent accordées par le landgrave, qui 
m- jugea pas à propos de s'amuser à attaquer ce poste, et y laissa 
seulement quelques troupes pour la sûreté des équipages. Sur 
la fin de la bataille; les fuyards ayant fait cohnoître à ce capitaine 
que le landgrave avoit été battu, il sortit de son poste, tua trois 
cents de ces fuyards, et lit quarante prisonniers, qu'il envoya au 
maréchal de Tallard. 

Les lettres de Saint-Malo du 24 portoient, le même jour, que 
les armateurs y avoient amené pour quatre à cinq cent mille 
livres de prises, et l'on sut que le Roi avoit donne à Mahoni l , 
Irlandois, trois cents louis d'or pour aller en diligence en 
Espagne commander un régiment de dragons irlandois de trois 
escadrons, que le roi d'Espagne avoit formé. 

Cependant les ennemis continuoient de canonner les lignes du 
pays de Waës, et on avoit nouvelle que, le 28, ils bombardoient 
encore le fort de Saint-Jean, et qu'ils faisoient des retranche- 
ments pour couvrir les petits forts qu'ils avoient auprès de Lillo, 
et qui donnoient entrée dans le pays de Waës. 



DECEMBRE 1703 

1 er décembre. — Le premier de décembre, on sut que le 
maréchal de Villars éloit arrivé le jour précédent à Paris, où il 
avoit trouvé sa femme accouchée d'un second garçon, et qu'il 
assuroit avoir laissé l'armée en très bon état. Cependant on se 
plaignoit que la duchesse de Bourgogne ne se conservoit pas 
assez, et (pie. depuis sa saignée, au lieu de se tenir au lit pendant 
neuf jours, elle marchoit dans sa chambre, et ne se tenoit pas 
même en repos quand elle étoit dans son lit. 

Ce jour-là, l'ancien ambassadeur d'Espagne assuroit que le 
marquis de Yilladarias étoit entré dans la province d'Algarve, à 

1. C'otoit le même qui avoit apporlé la nouvelle de l'affaire de Cré- 
mone. 



2 DÉCEMBRE 1703 235 

la tête de quatre mille hommes de pied, de deux mille chevaux 
et d'un petit équipage d'artillerie, pour obliger le roi de Portugal 
à se déclarer ami ou ennemi avant l'arrivée de l'archiduc. On 
croyoit d'ailleurs que le duc de Berwick passeroit en Espagne, 
dans le dessein de débaucher les Irlandois qui viendraient avec 
l'archiduc, lequel n'étoit pas parti de la Haye le 25 de novembre ; 
mais, comme ses domestiques avoient été embarqués dès le 17, 
on avoit cru qu'il l'étoit aussi. On sut encore qu'une partie des 
troupes du maréchal de Tallard avoit marché dans ses quartiers 
d'hiver, qu'une autre avoit pris la route de Dauphiné, et la 
troisième celle de Bayonne. 

2 décembre. — Le 2, les lettres de Castelnuovo du 20 novem- 
bre portoient que, lorsque l'armée du duc de Vendôme étoit 
partie, le 14, du camp de Villanuova, pour venir à Castelnuovo, 
il faisoit un brouillard tellement épais que ses houssards éloient 
tombés sans s'en apercevoir sur une sentinelle d'un parti des 
milices du duc de Savoie qui s'étoit embusqué sur la marche de 
la colonne, et qu'il avoit été attaqué si brusquement qu'avant 
qu'il eût pu gagner un bois qui étoit proche, les houssards en 
avoient tué plus de soixante, sans faire de prisonniers ; qu'il avoit 
paru sur une montagne voisine six cents paysans, qui s'étoient 
retirés à l'approche des troupes françoises ; qu'ils étoient cepen- 
dant venus, le 19, attaquer un poste de dix hommes, lequel ayant 
été soutenu par cent dragons, qui étoient sous les ordres du 
marquis d'Aubeterre, ils avoient été repoussés et chassés d'une 
cassine qu'ils occupoient au delà de ce poste, et conduits à coups 
de fusil pendant une heure ; qu'on avoit remarqué en cette 
occasion que les troupes réglées du duc de Savoie, qui étoient 
sur la gauche, avoient fui les premières. 

On mandoit aussi qu'un corps de deux mille hommes, à la tête 
duquel étoit ce prince, ayant abandonné une cassine, le marquis 
d'Aubeterre F avoit fait brûler, pour tenir parole aux paysans, 
que le duc de Vendôme avoit fait avertir qu'il feroit brûler les 
villages et les cassines d'où ils tireroient. Les mêmes lettres 
ajoutoient que, pendant ce temps-là, le duc de Vendôme étoit allé 
visiter les postes du Montferrat, oùDillon, brigadier, s'établissoit 
avec deux bataillons pour le quartier d'hiver; que Marignane, 
colonel d'infanterie, en faisoit de même à celui de Passerai!, 
avec les régiments de Bresse et de la Sarre; que les deux quar- 



236 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

tiers feroient la tête de ceux qu'on étendroit depuis Gabian et 
Monteil pour couvrir le Montferrat, jusqu'à Alba, et que, quand ces 
deux postes seroient en sûreté, l'armée se séparcroit dans ses 
derrières, et que le quartier général seroit à Asti. Ces lettres 
portoient aussi que plusieurs villages du Piémont avoient déjà 
envoyé traiter des contributions, et que les paysans commen- 
çoient à revenir dans leurs maisons. 

Les lettres de Chambéry du 2 U 2 novembre marquoient que la 
ville d'Annecy avoit voulu voir du canon avant que de se rendre, 
comme avoit fait celle de Chambéry, et que le maréchal de 
Tessé ne manqueroit pas de lui en faire voir au plus tôt; qu'il 
partoil le même jour deux bataillons de Chambéry pourRumilly, 
où l'on devoit faire un détachement pour aller charger quelques 
compagnies que le marquis de Sales avoit postées sur les ave- 
nues de Seyssel, où sont les magasins à sel du duc de Savoie, de 
Genève et du pays de Vaud, et dont ce maréchal vouloit s'em- 
parer; que les milices avoient abandonné la vallée de Maurienne, 
et que l'on comptoit que cette contrée seroit soumise au premier 
jour; que le marquis de Sales s'étoit retiré dans la Tarentaise, 
et s'étoit retranché dans un poste avantageux, mais en mauvais 
capitaine, ayant fait faire des murailles qui ne tiendroient guère 
contre le canon, qu'on pouvoit conduire aisément jusqu'au pied 
de ce retranchement, mais que le gouverneur de Montmélian 
avoit des vivres pour très longtemps. Pour les lettres du 20, du 
camp de San-Benedetto, elles portoient que les ennemis avoient 
fait un grand mouvement dans leur camp, où on avoit entendu 
marcher beaucoup de chariots et autre attirail , et que , le len- 
demain, on avoit su qu'ils marchoient avec quatorze cents gre- 
nadiers et trois mille hommes d'autres troupes du côté de Carpi; 
que le prince de Vaudemont avoit fait marcher sur cet avis 
vingt-huit compagnies de grenadiers avec six bataillons de ce 
côté-là, sous les ordres du comte de Saint-Frcmond ; qu'on 
croyoit que les ennemis n'avoient marché que pour aller piller 
Curtiglio, qu'on avoit longtemps conservé pour la subsistance 
de Carpi. 

On apprit aussi ce jour-là que la duchesse de Mantoue ' étoit 



1. Elle étoit de la maison de Gonzague, aussi bien que son mari; d'ail- 
leurs c'étoit une princesse d'un mérite reconnu. 



3 DÉCEMBRE 1703 237 

morte après une maladie de six mois, et que le Roi en prendroit 
le deuil. 

On sut encore que la république de Venise étoit en inquiétude 
du voisinage de dix nfille Turcs, qui s'étoient avancés du côté 
de la Dalmatie, et qu'elle appréhendoit une guerre avec ces infi- 
dèles. 

Cependant on continuoit à dire que les fanatiques demandoient 
avec instance amnistie , et que le Roi la leur accordoit, afin de 
pouvoir envoyer en Espagne les troupes qui servoient contre 
eux. 

On sut pareillement que le Roi conservoit à Mélac le titre de 
gouverneur de Landau, dont il avoit les appointements, et que 
Laubanic n'auroit que la qualité de commandant. 

D'ailleurs on pressoit vivement l'armement des vaisseaux que 
Pointis devoit commander, et on y travailloit en diligence à Rrest, 
au Port-Louis et à Rochefort. Il y avoit néanmoins des gens qui 
croyoient que le marécbal de Oeuvres iroit conduire la flotte de 
Toulon à Cadix, où il prendroit l'escadre de la Harteloire, et 
seroit ensuite joint par celle de Pointis. On apprit ce jour -Là 
que le marquis de Saint-Mars étoit mort de sa blessure. 

3 décembre. — Le 3, on assuroit que la duchesse de Bour- 
gogne avoit tous les véritables signes de grossesse, les dégoûts, 
les maux de cœur, vomissements, etc., et elle donnoit de favo- 
rables espérances au royaume, pendant que son père faisoit la 
guerre à la France et à l'Espagne S et n'offroit pour otage de sa 
parole que sa femme et ses enfants ; mais on vouloit absolument 
qu'il donnât des places. On savoit qu'il avoit paru enseignes 
déployées vers Castelnuovo, où le duc de Vendôme étoit campé; 
que le comte de Chamillart avoit été détaché avec les régiments 
de Médoc et de Bresse ; qu'il y avoit eu une action ; qu'il en 
avoit coûté au duc de Savoie cent, cinquante hommes, et à la 
France huit, et que les majors de Médoc et de Bresse y avoient 
été fort blessés ; que le duc de Vendôme avoit choisi Asti pour 
son quartier général, à cause de la proximité du Milanois; 
qu'enfin Visconti avoit trouvé moyen de passer par les mon- 
tagnes d'Oneglia, et étoit entré dans le Piémont avec quatre cents 

t. [La déclaration de guerre de Louis XIV, Roi de France, contre Victor- 
Amédcc, duc de Savoie, porte la date du 4 décembre 1702. On en trouve 
le texte dans Dumont, t. VIII, l r <= partie, p. 133. — E. Ponlal.] 



238 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

cavaliers à cheval et deux cents à pied; que le commandeur de 
Rouannez étoit au désespoir de ne les avoir pas aperçus avec les 
barques et les quatre galères qu'il avoit à Monaco; que le duc 
de Savoie avoit fait publier partout des défenses sous peine de 
la vie et du feu de payer aucune contribution. 

Ce jour-là, le maréchal de Villars passa toute la journée à 
Mark, il salua le Roi dans son cabinet, et en fut très bien reçu. 
mais il n'y demeura pas longtemps. Il le questionna assez à la 
promenade, et le maréchal répondit avantageusement pour les 
officiers et pour les soldats; d'ailleurs il répondit avec hauteur 
à toutes les questions des courtisans, et les princes ayant voulu 
l'avoir chacun à leur tour, il ne s'en retourna de Marly qu'après 
le coucher du Roi. 

4 décembre. — Le 4, on eut nouvelle que les Impériaux fai- 
sant le siège de Kuiïstein, avoient été battus par un des généraux 
du duc de Bavière, avoient levé le siège et perdu leurs équi- 
pages et leur artillerie. 

Ce jour-là, on sut que les bruits de Metz, fondés sur les lettres 
des Juifs et des marchands, étoient que le comte de Marsin ' 
passant avec deux mille chevaux d'escorte, le prince de Bade 
avoit envoyé quatre mille chevaux pour le couper, mais que le 
duc de Bavière, en ayant eu avis, en avoit aussi envoyé quatre 
mille au secours du comte, lequel, ayant fait voir ses pouvoirs aux 
officiers commandants, avoit attaqué les ennemis et les avoit 
battus ; mais le Roi n'en avoit point encore de nouvelles. 

On sut certainement ce jour-là que le duc de Berwick alloil 
commander en Espagne un corps de douze mille François, Irlan- 
dois et Wallons, sous les ordres du prince de Tzerclaës en qualité 
de généralissime, et que Puységur, Geotfreville et le chevalier 
d'Asfeld y alloient sous lui en qualité de maréchaux de camp. 

Le même jour, on apprit que l'archiduc s'éloit embarqué 
le 19 de novembre, mais que le gros temps l'avoit obligé de 
relâcher à Orange-Polder, et qu'on lui avoit annoncé en cet 
endroit 2 la perte de la bataille de Spire; que les Hollandois y 
avoient un député, qui avoit pris soin de leur donner avis de ce 
carnage , mais que l'électeur palatin les avoit assommés par ses 



1. Cela se trouva faux dans la suite. 

-. Il savoit cette nouvelle avant que de s'embarquer. 



5-6 DÉCEMBRE 1703 239 

cris et ses lamentations, parce qu'il y avoit perdu toutes ses 
troupes, son canon, ses équipages, et que son pays étoit en proie 
aux vainqueurs, de la fureur desquels il n'étoit pas échappé 
cinq cents hommes de ses troupes, pendant que le maréchal de 
Tallard mettait ses troupes en de bons quartiers où elles se 
remettaient facilement. 

On disoit ce jour-là que les Etats-Généraux achetoient encore 
vingt mille hommes en Allemagne, mais il n'y avoit guère 
d'apparence que cela fût possible. On ajoutoit qu'ils donnoient 
le pouvoir et les moyens au duc de Savoie de lever quatre régi- 
ments de réfugiés, auxquels il accorderoit la liberté de conscience 
dans ses États, aussi bien qu'à quatre régiments de Suisses 
protestants, et à tous les autres hérétiques qui voudroient le 
secourir. On ne doutoit plus aussi qu'il ne fît élever son fils dans 
la religion protestante, pour le faire roi d'Angleterre '. 

Pour les Vénitiens, on disoit qu'ils étoient dans les horreurs, 
parce qu'on croyoit que les Turcs leur avoient déclaré la guerre; 
qu'ils disoient que le Grand Seigneur s'accommodoit avec l'Em- 
pereur pour leur faire la guerre plus facilement. Mais ce n'étoit 
que la peur qui les faisoit parler de celte manière, et le Grand 
Seigneur étoit plus animé contre l'Empereur que contre leur 
république. 

5 décembre. — Le 5, on sut que l'archiduc n'étoit pas encore 
parti le 25 novembre, le vent l'ayant refusé une seconde fois, et 
l'on disoit qu'il avoit beaucoup pleuré. 

On disoit ce jour-là que la reine Anne avoit fait l'ouverture 
de son parlement, où elle avoit harangué longtemps à son ordi- 
naire, et que, dans son discours, elle avoit demandé de nouveaux 
subsides pour ses chers alliés, le roi de Portugal et le duc de 
Savoie, l'électeur palatin, et surtout pour son cher tils, le nou- 
veau roi d'Espagne. 

Le bruit couroit aussi qu'Augsbourg étoit assiégé par le duc 
de Bavière. 

6 décembre. — Le 6, il arriva un courrier du duc de Ven- 
dôme, par lequel il mandoit au Roi que vingt-sept ofliciers des 



1. 11 y avoit droit, parce que la duchesse de Savoie éloit fille du défunt 
duc d'Orléans et de Henriette d'Angleterre, sœur des rois Charles et Jac- 
ques II, mais ce dessein était bien détestable. 



240 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

troupes du duc de Savoie, qui étoient officiers • sur leur parole, 
s'en étoient enfuis, et que le duc s'en étant plaint au marquis 
de Saint-Thomas, premier minisire du duc de Savoie, il avoit 
répondu qu'on ne pouvoit pas donner de parole 2 contre les 
intentions de son maître, ce qui avoit obligé de faire mettre en 
prison tous les autres officiers qui ne s'êtoient pas encore 
sauvés. 

7 décembre. — Le 7, on sut que le fils unique du duc de 
Montbazon, qui avoit déjà quatre ans, étoit mort de maladie à 
Paris, et que le petit marquis d'Alincourt, lils aine du duc de 
Villeroy, étoit dans un extrême danger, ayant déjà vidé plusieurs 
abcès. 

8 décembre. — Le 8, le cardinal d'Estrées arriva à la cour, où 
il fut très bien reçu du Roi, mais les courtisans le trouvèrent 
extrêmement vieilli. On sut ce jour-là que Stoppa, capitaine au 
régiment des gardes suisses, se trouvant trop chargé d'avoir une 
compagnie tout entière, que le Roi lui avoit donnée à la mort 
de Stoppa, colonel du régiment, qui étoit son oncle, avoit sup- 
plié Sa Majesté de lui ôter une demi-compagnie , laquelle le Roi 
avoit donnée à son cousin Stoppa, l'un des majors du régiment, 
dont elle avoit donné la majorité à Burki, lequel avoit autrefois 
été capitaine lieutenant dans le régiment, et qui avoit quitté, 
parce qu'on avoit donné la compagnie à un autre. 

9 décembre. — Le 9, on apprit qu'on n'envoyoit plus tant 
de bataillons wallons en Espagne qu'on l'avoit dit; qu'on n'y en 
envoyoit plus que quatre, mais qu'à leur place on y envoyoit 
dix-huit bataillons françois et deux irlandois du régiment de Ber- 
wick, qu'on avoit composés des déserteurs irlandois de 1'arniée 
que les ennemis avoient en Flandre. On disoit que les régiments 
françois étoient ceux de la Couronne, d'Orléans, du Maine, de 
Sillery 3 , de Brie, de Vexin, de Cbaiolois, de Barrois, et le régi- 
ment suisse de Curten; outre cela, on y faisoit marcher dix-neuf 
escadrons de cavalerie ou de dragons; que les régiments de 
cavalerie étoient ceux de Berry, de Fiennes, de Vignaux, de 
Parahère, de Pelleport, de Montrevcl 4 et de Vienne; et que les 

[1. Il faut lire sans doute prisonniers. — E. Ponta/.] 

2. Tel maître, tel valet, comme dit le proverbe. 

3. Celui-là n'y marcha pas, mais en Dauphiné. et il y en eut quelques 
autres de cavalerie et d'infanterie qui furent changés. 

4. Celui-là n'y marcha pas non plus. 



10 DÉCEMBRE 1703 241 

régiments de dragons étoienl ceux de Bouville ' et de Fimar- 

con; que Puynormand 2 , colonel réformé, étoit nommé pour 
major général de cette armée, et Puységur pour inspecteur 
général de l'infanterie et de la cavalerie. 

Le même jour, on vit arriver à la cour le comte de Louville, 
pour ne plus retourner en Espagne; mais il avoit sujet de se 
consoler, puisque le roi d'Espagne lui donnoit une pension de 
vingt-quatre mille livres et le gouvernement de Courtray, qui en 
valoit douze mille, sans compter une pension de six mille livres, 
qu'il avoit du Roi. 

10 décembre. — Le 10, on sut, le matin, que le comte d'Eg- 
mont avoit été nommé pour général de la cavalerie en Espagne, 
et en même temps on voyoit des lettres de divers particuliers 
qui conlîrmoient le siège d'Augsbourg, mais on en doutoit encore 
avec raison. 

Les courtisans virent aussi avec quelque surprise que le 
ministre le Pelletier vint voir le Roi, et. qu'il eut dans son cabinel 
une audience de demi-heure. On apprit aussi, le même matin, 
que le Roi avoit donné le régiment de d'Auriac à Coulanges, qui 
commandoit le régiment Mestre de camp général avec com- 
mission de colonel, et que Sa Majesté avoit donné une pension 
de quinze cents livres à la veuve et au (ils de d'Auriac. 

Le soir, il arriva un courrier de Bavière, par lequel on apprit 
que le comte de Marsin étoit parti du siège de Landau, ayant 
dans sa poche ses patentes de maréchal de Franee, et il mandoit 
au Roi par ce courrier qu'il étoit arrive sans trouver les ennemis 
en chemin; que le duc de Bavière avoit remis l'armée entre ses 
mains, et que ce prince étoit allé ramasser toutes ses forces pour 
faire le siège d'Augshourg, où il n'y avoit que trois mille hommes. 

On sut aussi, par le même courrier, que le marquis de Mont- 
gaillard, colonel au régiment de Lorraine, étoit mort en ce pays- 
là; et on assuroit que la diète générale des Suisses avoit refusé 
les propositions du duc de Savoie, mais que son ambassadeur 

1. G'étoit un vieux régiment, qui avoit été acheté par un fils de Bouville, 
conseiller d'État, intendant d'Orléans. 

2. Gentilhomme de Poitou, neveu des La Hoguette, qui avoit été long- 
temps enseigne au régiment des gardes, depuis colonel d'infanterie, et puis 
réformé dans le régiment royal, à la tète duquel il avoit combattu brave- 
ment à la bataille de Spire; ainsi on lui avoit fait un grand tort de lui 
préférer le comte de Denonville. 

vin. — 1G 



2i2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

avoil ensuite l'ait assembler une diète particulière des cantons 
catholiques el une i\c* protestants séparément, dans lesquelles 
il avoil représenté qu'il y avoil un ancien traité entre 1rs i\ur< 
de Savoie e1 les cantons, par lequel ils étoient obligés respecti- 
vement de se fournir douze mille hommes quand ils seroienl 
attaqués, el que sur cela «m lui avoil répondu qu'on examineroit 
la chose, e1 qu'on lui rendroil réponse. 

Le même jour, les lettres d'Italie du 1"' décembre portoienl 
que les ennemis avoienl tenu, le 37 novembre, un grand con- 
seil de guerre, qui avoil duré oeuf heures, dans lequel on disoil 
qu'ils avoienl pris la résolution d'attaquer quelque poste pour se 
faire un passage. 

il décembre. — Le II. on parloil d'une médaille des deux 
rois d'Espagne qu'on avoit frappée en Italie; d'un côté, il y avoit 
le portrait de Philippe V. avec celle inscription : Philippus *V, Dei 
gratia Rex Catholicus; de l'autre étoit le portrait de l'archiduc, 
avec cette inscription : CarolusII, hereticorum gratia Rex Catho- 
licus. 

On sul ce jour-là que le chevalier de Roucy, capitaine de 
vaisseau, épousoil la fille unique de du Casse, chef d'escadre. 
qui lui donnoit en la mariant quatre cent mille livres, el qu'il 
achetoii du bailli de Noailles la charge de lieutenant général i\r< 
galères deux cent mille livres. Un apprit aussi que le duc de 
Vendôme avoit retiré quelques-uns de ses quartiers, qui étoient 
trop avancés; qu'il avoit laissé son armée aux ordres de son 
frère, le grand prieur, el qu'il s'en étoil allé sur la Secchia voir 
l'étal des choses, > devanl rester jusqu'à ce que le maréchal de 
Tessé \ fui arrivé, et qu'ils fussent convenus ensemble de Ion! 

ce qu'il \ avoit n faire. 

12 décembre. — Le 13, on disoil que le mi de Danemark et 
l'électeur de Brandebourg avoienl refusé des troupes aux Hnl- 
landois, en ayant besoin pour eux-mêmes; ainsi les espérances 
qu'avoienl eues les Etats-Généraux de trouver vingt mille 
hommes à acheter en Allemagne s'évanouissoient tout d'un 
coup. 

On apprit aussi que la chambre haute du parlement d'An- 
gleterre avoil accordé à la reine Anne tout ce qu'elle lui avoit 
demandé, mais que la chambre basse murmuroil encore, disant 
qu'elle n'étoil point en étal de payer. 



13 DÉCEMBRE 1703 2W 

Le bruit couroil encore que le prince de Bade avoit fait un 
gros détachement pour la Hongrie, e1 si cette uouvelle étoil véri- 
table, il n'étoit ni en état, ni en lieu d'empêcher le siège d'Augs- 
bourg, puisqu'il étoit campé du côté du lac de Constance; mais 
il y avoit des gens sages qui eroyoient qu'il songeoit unique- 
ment à taire passer des troupes en Piémont. 

Le soir, on eut nouvelle que l'archiduc avoit essuyé un si 
furieux ouragan, qu'il avoit été obligé de relâcher pour la troi- 
sième fois à Orange-Polder et d'y débarquer, aussi bien que se- 
troupes, parmi lesquelles la maladie s'étoit mise pour avoir été 
trop longtemps en rade; qu'elles disoient hautement qu'elles 
ne vouloient plus s'embarquer, et qu'elles désertoient. On disoit 
aussi que ses vaisseaux avoient été fort endommagés. 

13 décembre. — Le 13, le bruit couroit que le duc de 
Bavière avoit fait marcher un corps au secours de Hamberg, qui 
étoit assiégé depuis deux mois et défendu par le" comte Bonifacio, 
qui avoit déjà défendu Rottemberg; que le prince de Bade étoit 
sur te bord du chemin du lac de Constance à Kempten, où il 
avoit fait assembler une partie des députés du cercle de Souabe, 
et leur avoit demande trois millions de florins pour rétablir son 
armée, qui étoit toute ruinée, n'ayant plus ni habits, ni pain, ni 
argent; mais que, lui ayant répondu qu'étant eux-mêmes ruinés 
ils ne pouvoient lui donner aucun argent, il les avoit fait menacer 
de les forcer par exécution militaire, s'ils ne payoient de bonne 
grâce, et qu'ils avoient répondu qu'ils savoient bien le parti qu'ils 
avoienl à prendre, s'il faisoit sur eux la moindre exécution. 

On sut, le même jour, que le Roi avoit nommé les chefs de bri- 
gade de ses gardes du corps qui dévoient servir auprès de lui 
pendant la campagne prochaine, qui étoient le comte de Mon- 
te-sou, lieutenant, Suzy, le comte de Savine, le comte de Tour- 
uefoi ■!, Garagnoles et le chevalier de la Villeneuve, enseignes. Et 
comme le comte de Montesson avoit été choisi depuis trois ans 
pour servir auprès du duc de Bourgogne, lorsqu'il s'étoit éloigné 
de la personne du Roi, les courtisans conjecturèrent d'abord que 
ce prime n'iroit point à l'armée cette campagne. 

On apprit encore que le marquis de Gourtebonne avoil été 
nommé directeur général de la cavalerie à la place du maréchal 
deMarsin, et que le marquis de Coigny avoit été nommé inspec- 
teur à sa place. 



24't MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

14décembre. — Le 14, il couroit un grand bruit que le prince 
Ragotzki avoit battu le baron de Schlick, et même les lettres par 
lesquelles on apprenoit cette nouvelle avoient l'air de la vérité. 

D'un autre côté, on apprit plus certainement que les ennemis 
axant assemblé quatre cents bâtiments à Lillo, apparemment pour 
une entreprise sur Damm, dont ils couvroient le dessein en canon- 
nant les lignes et forts du pays de Waës, le même ouragan qui 
avoit obligé l'archiduc à débarquer, avoit tellement battu ces bâti- 
ments, qu'il les avoit dispersés, et en avoit fait périr plusieurs, 
de sorte qu'il y avoit eu plus de deux: mille cinq cents hommes 
de no\ es. 

On assuroit aussi que le prince de Bade étoit revenu à son 
château de Rasladt, ou en quelque endroit voisin, où étoit la 
princesse sa femme; qu'il avoit fait mettre aux arrêts Goboor, 
général des Hollandois qui étoient dans son armée, et le général 
des Saxons, qui lui avoient manqué de respect, et qu'il étoit fort 
mécontent des discours que tenoient les gens de son parti, et 
particulièrement des officiers généraux, qui disoient qu'il les 
trahissoit et qu'il s'entendoit avec la France. On voyoit même une 
médaille qui avoit été frappée en Hollande, où il paroissoit les 
yeux fermés, et une grande perruque nouée, au bout des nœuds 
de laquelle, au lieu de cheveux, on voyoit pendre quantité de 
louis d'or, avec cette inscription : Le prince Louis Dort. 

Cependant le bruit couroit que le roi de Portugal avoit refusé 
une somme de un million cinq cent mille livres que les An- 
glois avoient voulu lui faire toucher sur et tant moins ' des sommes 
qu'ils lui avoient promises. 

On sut, le même jour, que le prince de Vaudemont étoit arrivé 
à Milan dès le 2, et que le fils aine de Quentin, premier valet de 
garde-robe du Roi, épousoit la troisième tille de Montarsis, joail- 
lier, qui lui donnoit cinquante mille écus en mariage. 

On voyoit aussi des lettres d'Italie du 5, qui portoient que 
l'armée avoit cru marcher, parce que les ennemis avoient fait 
passer un corps de cinq mille hommes sur la Secchia au moulin 
de Novi, mais qu'ils étoient repassés de même. 

15 décembre. — Le lo, le Roi vit en particulier dans son 

1. [Et tant moins, substantif composé, qui signifie la quantité, la somme 
qu'il y aura de moins sur une quantité à fournir, une somme à payer. Sur 
•■I h/ut moins, en déduction. Voy. Littré. — E. Pont al.] 



16-17 DÉCEMBRE 1703 245 

cabinet la comtesse veuve d'Arco l , dont le mari avoit été tué en 
Tyrol derrière le duc de Bavière, son maître, dont il étoit capi- 
taine des gardes. Le soir, on sut que le Roi avoit donné au comte 
d'Èvreux un brevet de retenue de trois cent mille livres sur la 
charge de colonel général de la cavalerie, qu'il devoit acheter de 
son oncle, le comte d'Auvergne. 

16 décembre. — Le 16, les lettres de Louvain portoient qu'on 
y avoit appris parle messager de Bréda, qui y venoit toutes les 
semaines par permission des Etats-Généraux, à cause des éco- 
liers, que r ouragan avoit noyé la moitié de Bréda et vingt-sept 
villages. Le Roi donna aussi ce jour-là le régiment de Lorraine 
au comte de Moucby, colonel réformé, qui servoit en Bavière et 
qui étoit parent du cardinal d'Estrées; et le comte Pontchartrain 
apporta le soir au Roi une lettre de Calais, par laquelle on lui 
mandoit que trois matelots, qui s'étoient sauvés, rapportoient 
que quatre-vingts bâtiments de charge et six vaisseaux de guerre 
des ennemis avoient péri dans la Manche. 

17 décembre. — Le 17, les lettres de l'armée du Piémont 
du 6 portoient que le duc de Vendôme étoit parti le 4 et devoit 
arriver le G à Milan; que, depuis son départ, le grand prieur 
avoit eu avis que le duc de Savoie avoit assemblé six. bataillons 
de ses troupes, six de milices, avec deux de ses régiments de 
cavalerie et de dragons, et les débris de Visconti, et qu'il étoit 
avec ce corps entre Alba et Caneglia, où cominandoit le comte 
de Bouligneux; qu'on ne savoit pas quel étoit son dessein, mais 
que, s'il tentoit quelque chose sur un des quartiers du grand 
prieur, il n'en seroit pas bon marchand, parce que le grand 
prieur pouvoit en vingt-quatre heures rassembler tous ses 
quartiers, dont il n'y en avoit pas un qui ne fût assez bon pour 
donner le temps de le secourir. 

Le même jour, on sut que le Roi avoit encore augmenté de 
cinquante mille livres le brevet de retenue du comte d'Evreux, 
ou pour mieux dire qu'il y avoit un an que le Roi lui avoit 
accordé celui de trois cent mille livres, et qu'on ne l'avoit su que 
quand le Roi y avoit fait cette nouvelle augmentation. 

On sut, l'après-dînée, que le Roi avoit donné une partie des 

1. Flamande d'une médiocre naissance, mais belle, qui s'appeloit en son 
nom Popuel; elle avoit été maîtresse du duc de Bavière, qui l'avoit fait 
épouser au défunt comte d'Arco, capitaine de ses gardes. 



246 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

charges que la bataille de Spire avoil fait vaquer dans la gen- 
darmerie; c'est-à-dire la compagnie des gendarmes de Bercy , 
vacante par la mort de Brûlait, au comte de la Messelière; la 
sous-lieutenance des chevau-légers dauphins à la Martinière ' ; 
la sous-lieutenance des chevau-légers de Bourgogne à Portail 2 ; 
la sous-lieutenance des gendarmes d'Anjou au chevalier de Jan- 
son s ; l'enseigne des gendarmes bourguignons an marquis de 
Fontenay; la première cornette des chevau-légers de la Reine 
au comte d'Harcourt \ et l'enseigne des gendarmes de Bourgogne 
an baron de Bnsca :i . A l'égard des guidons et cornettes, ils ne 
furent pas encore donnés ce jour-là. On vit, le même jour, le 
maréchal de Vanhan saluer le Roi, revenant de ses terres de 
Bourgogne; et les lettres d'Anvers portoient que l'Ecosse insis- 
toit toujours à vouloir se choisir elle-même un roi. 

18 décembre. — Le 18, l'envoyé de Mantoue vint donner 
part an Roi de la mort de la duchesse, femme de son maître; et 
on sut que le comte de Pontchartrain avoit eu divers avis que les 
pertes des Hollandois et des Anglois étoient très considérables. 

Ce jour-là, le Roi déclara qu'il avoit eu nouvelle que le siège 
d'Augsbourg étoit formé, et que la tranchée y avoit été ouverte 
le (5. On sut aussi que le comte de Coigny rassembloit beaucoup 
de troupes du côté de Trêves, et on croyoit que c'étoit pour faire 
le siège de Rirn, qui étoit presque la seule place qui pouvoit 
incommoder la frontière d'Alsace. 

19 décembre. -- Le 19, d'Anger, exempt des gardes du 
corps du Roi, eut nue seconde attaque d'apoplexie, et même se 
blessa à la tète en tombant; et, le même jour, on eut nouvelle que 
les cantons catholiques avoient refusé quatre mille hommes au 
duc de Savoie, prétendant que le traité de l'ancienne alliance 

1. 11 étoit d'Orléans et le plus ancien des enseignes du corps. 

2. 11 étoit fils d'un conseiller de grand'chambre du parlement de Paris, 
et un des plus anciens enseignes du corps. 11 avoit été nourri page de la 
petite écurie du Roi, et attaché à Monseigneur. 

3. Gentilhomme de Provence, neveu du cardinal; il étoit un des plus 
anciens enseignes du corps. 

4. Gentilhomme de Normandie, de la même maison que le maréchal 
d'Harcourt. 11 étoit le plus ancien cornette du corps, et passa à la pre- 
mière cornette des chevau-légers de la Reine, qui avoit rang d'enseigne, 
comme tous les premiers cornettes. 

... Fils du baron de Busca, lieutenant général; il étoit un des plus an- 
ciens guidons. 



20 DÉCEMBRE 1703 247 

était rompu entre eux, attendu que les ducs dé Savoie avoienl 
manqué de les assister contre les cantons protestants. 

Le même jour encore, le comte de Pontchartrain (il voir des 
lettres de Dunkerque, qui portaient qu'une frégate angloise e1 
hollandoise ayant été jetée dans le porl toute démâtée, on avoit 
su, par ceux qui étaient dedans, qu'une flotte de deux cents 
voiles, chargée de charbons, avoit péri sur les côtes d'Angleterre, 
et que, de quatre vaisseaux qui l'escortaient, ils n'en avoienl plus 
vu que ti'ois qui se débattoient contre la tempête. 

On disoil aussi ce jour-là que les mécontents de Hongrie 
avoient pris Agria, et le Roi donna les quatre guidons ou cor- 
nettes qui vaquoient dans la gendarmerie, au jeune comte de 
Briord, au marquis de Saint- Valéry ', au marquis de Clercs 2 et 
au comte de Cernay 3 . 

On eut nouvelle ce jour-là que le maréchal de Tessé ayant 
assiégé des châteaux qui coupoient la communication entre Gre- 
noble et Chambéry, le marquis de Sales étoit descendu dans la 
plaine; mais qu'aussitôt qu'il avoit eu avis que le maréchal 
marchoit à lui, il étoit allé se renfermer dans ses montagnes; 
que le maréchal devoil être parti le 10, après avoir remis toutes 
choses entre les mains du duc de la Feuillade, et se rendre en 
diligence à la Secchia, où le duc de Vendôme devoit être arrivé 
dès le 11. 

On apprit aussi que le comte de Bezons étoit allé à Carpi, 
pour achever d'y saisir tous les biens du duc de Modène, dont 
on le dépouilloit, parce qu'il avoit reconnu l'archiduc roi d'Es- 
pagne. 

20 décembre. — Le 20, le Roi prit médecine, suivant son 
régime ordinaire; et, le même jour, le maréchal de Tallard 
arriva à Versailles, et fut reçu du Roi dans son cabinet avec de 
grands témoignages de bienveillance. Il assuroit que Schlick 
avoil été battu par les mécontents de Hongrie, et que le prince 



1. Fils du défunt marquis de Saint-Valéry, brigadier de cavalerie, lequel 
étoit frère du comte de' Cayeux et fils du marquis de Gamaches, chevalier 
de l'Ordre. Ce jeune homme étoit depuis longtemps lieutenant dans le ré- 
giment d'infanterie du Roi. 

2. Gentilhomme de Normandie de bonne maison, qui étoit depuis long- 
temps capitaine dans le régiment de cavalerie du Maine. 

3. Gentilhomme des Pays-Bas, parent du maréchal de Boufflers, qui 
avoit eu un grand coup de mousquet au combat d'Eckeren. 



248 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

de Bade avoil laissé ses troupes dans un état déplorable, n'ayant 
pas de souliers et étant toutes nues. 

Le soir, le comte de Pontchartrain rapporta que cent quatre- 
vingts bâtiments, escortés par six vaisseaux de guerre, destinés 
pour le Portugal, avoient péri dans la Manche, et que, des six 
vaisseaux, il ne s'en étoit sauvé qu'un en Zélande, mais démâté et 
si défiguré qu'on l'avoit plis pour une machine infernale et qu'on 
avoil tiré dessus. Il ajoutait qu'il y avoit eu quatre mille mate- 
lots noyés aux environs de la Tamise, et que, des vingl vaisseaux 
destinés pour l'escorte de l'archiduc, un seulement s'étoit sauvé 
dans un port, et les dix-neuf autres avoient été enlevés a ers le 
nord, sans qu'on en eût eu de nouvelles depuis. Enfin ces désor- 
dres étoient si grands que les Etals-Généraux avoient fait de très 
sévères défenses d'en parler et d'aller s'en informer sur les 
ports. 

21 décembre. — Le 21, on disoit que les Hollandois s'en- 
nuyoient fort de défrayer l'archiduc, parce qu'ils s'étoient engagés 
à le traiter magnifiquement, ne croyant pas que la chose dût 
durer si longtemps; et que, de son côté, il leur avoit témoigné 
qu'il n'auguroit pas plus favorablement de son passage en 
Angleterre que du voyage de leur flotte dans la Méditerranée, 
sur les projets de l'almirante de Castille. 

L'électeur de Cologne mandoit aussi qu'un chanoine de Ratis- 
honne, gagné par le conseil de l'Empereur et envoyé en Bavière 
pour attenter sur la personne du duc, avoit été tué et trouvé 
garni d'une cotte de mailles depuis les pieds jusqu'à la tète. 
Le Roi dit aussi qu'on lui mandoit de Lisbonne que le roi de 
Portugal avoit sérieusement invité l'ambassadeur d'Espagne à 
demander à son maître une suspension d'armes jusqu'à ce qu'il 
ei'd reçu chez lui les Hollandois et les Anglois. 

On eut ce jour-là des lettres positives, qui portoient que, le 
6, la tranchée avoit été ouverte devant Augsbourg par x ingl- 
deux mille hommes, du nombre desquels étoient vingt batail- 
lons françois, et que le maréchal de Marsin y commandoit une 
attaque, et le comte d'Arco une autre, pendant que le comte 
d'Usson étoit à la tète du reste des troupes pour couvrir l'armée 
qui faisoit le siège. Le soir, le Roi dit que le vice-amiral et le 
contre-amiral d'Angleterre avoient péri avec tous leurs équi- 
pages, et les lettres qui venoient de Flandre augmentoient consi- 



22-24 décembre 1703 249 

dérablement les pertes de la Hollande et d'Angleterre; elles 
comptaient déjà dix-huit vaisseaux de guerre et douze cents 
bâtiments de charge, et trente mille Ames noyées. 

LeRoi accorda le même jour au marquis des Marais *, qui servoit 
en Bavière de capitaine de chevan-légers, l'agrément d'acheter 
le régiment du comte d'Egmont; et la duchesse d'Alhc, ne pou- 
vant encore s'accoutumer au grand fracas de la cour, vint faire 
incognito ses premières visites à la maison royale, après le 
souper du Roi; ayant elle-même soupe chez la maréchale d'Har- 
court, elle fut conduite à onze heures par la duchesse du Lude 
et par la maréchale de Cœuvres dans le cabinet du Roi, où elle 
fut baisée par le Roi, par Monseigneur, par le duc de Bourgogne, 
par le duc de Berry et, par le duc d'Orléans; et de là elle passa 
chez la duchesse de Bourgogne et chez la duchesse d'Orléans, 
où elle fut traitée de même. 

22 décembre. — Le 22, on sut que* le marquis d'Antin, 
lequel, un an auparavant, avoit acheté le régiment d'Uzès, en avoit 
fait sa démission en faveur du marquis de Gondrin, son fils aîné, 
et que le marquis de la Rongère, chevalier des Ordres du Roi 
et chevalier d'honneur de Madame, étoit mort à Paris d'une 
colique en trois jours de temps. 

23 décembre. — Le 23, on apprit par des lettres de Suisse 
qu'Augshourg, qui avoit été assiégé le 6, s'étoit rendu le 12, et 
on ajoutoit que le duc de Bavière, qui avoit, pendant le siège, fait 
investir Passau, y marchoil pour en faire le siège. 

24 décembre --Le 24, on voyoit des lettres d'Alsace, qui 
portoient qu'il y avoit une grande division dans le cercle de 
Franconie, et qu'après une grande querelle que l'évêque de 
Wurtzbourg avoit eue avec les gens de la faction contraire, il 
avoit fait assembler douze mille hommes de ses troupes réglées 
et des milices de son État, et étoit allé assiéger Heilbronn - ; mais 
cette nouvelle étoit si grande, qu'on avoit de la peine à la croire. 
On savoit aussi que le prince de Bade étoit allé a Aschaffen- 
bourg trouver l'électeur de Mayence, pour essayer, à ce qu'on 
disoit, d'apaiser ces troubles. D'autres gens disoient que l'Empe- 



1. Grand fauconnier de France; mais la question étoit de pouvoir reve- 
nir de Bavière. 

2. Cette nouvelle paroissoit ridicule, aussi se trouva-t-elle fausse. 



2b0 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

reur vouloil l'obliger à faire satisfaction à Golioor et au géné- 
ral des Saxons, et qu'il n'avoit quitté l'armée que parce qu'il 
n'avoit pu se résoudre à obéir en cela à l'Empereur. Mais ce 
qui étoit de certain étoil que les États-Généraux avoient rappelé 
Golioor, et que les troupes du prince de Bade étoient toutes 
séparées dans des quartiers. 

On disoit aussi ce jour-là que le duc de la Feuillade s'étoit 
rendu maître de tous les postes dv^ environs de Genève; que les 
Suisses lui avoient envoyé des députés pour s'y opposer, mais 
qu'il avoil lui avec eux, pendant que les troupes s'avançoient 
toujours, et qu'il leur avoit fait entendre raison en leur disant : 
« De quoi vous mettez-vous enpeine? vous êtes assurés de lu bonne 
colonté du Roi, et d'ailleurs il vous fuit les maîtres de terminer 
lu guerre de Savoie quand vous voudrez, en obligeant le duc de 
Savoie à vous confier ses places. » El on ajoutoit que les Cantons 
avoient accordé au Roi un chemin pour passer en Italie \ et 
avoient promis que le duc de Savoie ne tireroit ni hommes ni 
chevaux de leur pays, ayant même fait arrêter quinze cents che- 
vaux qu'il y avoit fait acheter. 

Ee même malin, le Roi lit ses dévotions à sa chapelle, ensuite 
il toucha les malades des écrouelles, et l'après-dînée, à la suite 
de vêpres, il lit la distribution des bénéfices vacants, donnant 
l'évêché du Puy à l'abbé de la Roche-Aymon 2 , et celui d'Agen 
au curé de Versailles, nommé Hébert 3 . On sut aussi que le 
comte de Rriord étoit à l'extrémité, après avoir été plus de dix- 
sepl jours sans sentir aucune incommodité de l'opération de la 
taille. 

25 décembre. — Ee 25, l'abbaye de Sainl-Symphorien, «pie 
le Roi n'avoit pas donnée le jour précédent, fut donnée par Sa 
Majesté au lils de la Croix \ aide-major de la compagnie de Yil- 
lei(i\ de ses gardes du corps. Il arriva ce jour-là un courrier du 
comte d'Albert, qui s'étoit démis le pied en venant apporter la 

1. Cela ne pouvoit pas être véritable. 

2. Gentilhomme d'Auvergne, qui étoit grand vicaire, et qui avoit plu- 
sieurs frères vivants ou morts dans le service. 

3. C'étoit un bourgeois de Paris, mais homme d'un grand esprit, d'une 
•'■ininente science et d'une vertu exemplaire, qui étoit depuis longtemps 
curé de ta plus grosse cure du monde et de la plus embarrassante. 

4. C'étoit un homme qui étoit venu par les degrés, mais qui avoit servi 
avec beaucoup d'application et de valeur. 



26 DÉCEMBRE 1703 251 

nouvelle de la prise d'Augsbourg, et on sut par ses lettres que 
la garnison avoit eu capitulation, et que la ville aroil été prise 
à discrétion de l'électeur. 

Le soir, on apprit que le comte de Briord étoit mort, et il fut 
fort regretté. 

26 décembre. — Le 26 au matin, le secrétaire d'État de 
Chamillart amena au Roi dans son cabinet le comte d'Albert, 
ayant beaucoup de peine à se soutenir et vêtu en boussanl. II 
avoit eu besoin de cet équipage, tout le pays étant gardé par les 
ennemis, et il n avoit passé qu'avec un capitaine de boussards, 
un boussard et son valet. Il avoit même été si vivement poussé 
auprès de Scbaffhouse, qu'il avoit été obligé de quitter son cheval 
et de se sauver à pied, et, en sautant une barrière, il s' étoit 
démis le pied. On sut aussi par lui qu'on ne faisoit pas le siège 
de Passau, et qu'on avoit mis les troupes en quartiers d'hiver; 
que le duc de Bavière avoit mis vingt-cinq bataillons et douze 
escadrons françois dans Augsbourg l , où le maréchal de Marsin 
commandoit, et il mandoil au Roi qu'il avoit mis le reste de ses 
troupes dans de si bons quartiers, que dans deux mois elles 
seroient en état de recommencer la guerre. 

Ce jour-là, les lettres d'Italie du 1(5, reçues par l'ordinaire, 
portoient que Staremberg avoit fait distribuer tous les fourrages 
qu'il avoit dans ses magasins, et qu'on attendoit à tout moment 
des nouvelles du mouvement qu'il youloit faire; que l'armée 
françoise avoit eu, le 15, ordre de se tenir prête à marcher, sur 
l'avis qu'on avoit eu qu'une tête de ses troupes avoit paru vers 
Carpi; qu'on ne savoit encore s'il avoit dessein de faire un effort 
pour passer en Piémont, ou s'il vouloit passer en Hongrie, comme 
il y auroit eu apparence, s'il avoit été véritable que les Turcs 
eussent déclaré la guerre à l'Empereur, comme on le disoit en 
ce pays-là; que, le jour que les lettres étoient écrites, on avoit 
des a\is presque certains (pie les ennemis dévoient, le même jour, 
marcher vers le haut Mincio, et que, pour cet effet, ils avoient 
encore fait un pont sur le Pô, auprès d'Ostiglia; que leurs déser- 
teurs rapportoient que leur marche étoit déjà réglée; que leurs 
grenadiers dévoient marcher à la tète, et ensuite tous les soldats 



1. Malgré les bourgeois, qui avoient demandé qu'ii n'entrât pas de Fran- 
çois dans leur ville. 



252 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

choisis des compagnies; après cela les houssards, les bataillons 
e1 la cavalerie; que le duc de Vendôme devoit arriver le même 
jour et qu'il ordonneroifde toutes choses lui-même. 

Mais, le soir, il arriva un courrier exprès du duc de Vendôme, 
iiui apporta des lettres à quelques particuliers datées du 17, par 
lesquelles on leur mandoit que le duc étoit arrivé le même jour à 
San-Benedetto, à quatre heures après midi; qu'on y étoit toujours 
dans l'attente du grand mouvement qu'on disoit que les ennemis 
dévoient faire, et qu'on assuroit qu'ils ne pouvoient plus différer, 
parce qu'ils n'avoienl plus de quoi subsister où ils étoient; que 
la question étoit de savoir s'ils vouloient essayer do passer par 
le haut Mincio, comme tous leurs déserteurs le disoient, ou s'ils 
hasarderoient de passer par le même endroit où Visconti avoit 
passé; mais que ce ne seroit certainement pas sans coup férir, 
et que, la nuit précédente, on avoit entendu dans leur camp un 
prodigieux bruit de chevaux et de chariots, qui faisoit croire 
qu'ils inarchoient effectivement. On avoit dit, les jours précé- 
dents, qu'un parti de Hongrois mécontents s'étant avancé jusqu'à 
Luxembourg, maison de plaisance de l'Empereur, qui est à cinq 
lieues de Vienne, ce prince, qui étoit à la chasse, y auroil été sur- 
pris, s'il n'en avoit eu ^\r^ avis trois heures auparavant qu'ils y 
arrivassent ; qu'il s'étoit promptement retiré à Vienne, et que 
les Hongrois avoienl pillé Luxembourg; et ce jour-là, le bruit 
couroil que les mécontents, au nombre de soixante mille, inar- 
choient avec de gros canons pour faire le siège de Presbourg, 
capitale de la Hongrie, qui n'est qu'à quinze lieues de Vienne, et 
tpie, pour cet effet, ilss'étoient séparés en deux corps égaux, et 
marchoient des deux côtés du Danube. 

27 décembre. -- Le 27, le bruit couroit que l'Empereur, qui 
avoil commandé un grand nombre de chariots dans la Bohème, 
s'étoit retiré à Gralz, n'osant pas aller à Prague, de peur de 
trouver en chemin des partis du duc de Bavière; mais cette nou- 
velle méritoit confirmation. On assuroit cependant qu'il avoit fait 
lirer de Presbourg la couronne royale de Hongrie, et tous les 
autres ornements royaux qu'on y laissoit toujours, et que les 
mécontents avoient réduit leurs milices en troupes réglées, ayant 
même formé cinquante bataillons, et ayant vingt pièces de canon 
de batterie. 

28 décembre. -- Le 28, on apprit que Courtin, doyen du 



28 DÉCEMBRE 1703 253 

conseil, étoit mort à Paris, d'où il ne sortoit plus depuis long- 
temps, parce qu'il étoit devenu aveugle; et que le Roi avoit 
donné la place de conseiller ordinaire à Fourcy, doyen des con- 
seillers d'État semestres, et la place de semestre à Rouillé, qui 
étoit surnuméraire. Naturellement la Reynie devoit être doyen, 
mais l'archevêque de Reims lui disputa celte place, et on fut 
quelque temps sans savoir en faveur duquel le Roi décideroit '. 

Le même jour, on sut aussi que Mélac, qui avoit eu quelques 
jours auparavant une grande attaque d'apoplexie, de laquelle il 
s'étoit tiré par les soins du maréchal de Choiseul, étoit alors 
tellement malade qu'on ne croyoit pas qu'il en pût revenir. Le 
duc de Berwiek reçut aussi des lettres d'Angleterre, par les- 
quelles on lui mandoit que la ville de Bristol avoit été submergée 
par la mer, et d'ailleurs plus d'à moitié ruinée par l'ouragan; 
que quatorze gros vaisseaux de guerre anglois étoient péris aux 
côtes d'Angleterre, et deux aux côtes de Hollande; que l'amiral 
Schowel avoit été emporté avec douze vaisseaux, qu'on n'en avoit 
point de nouvelles, et que mille bâtiments étoient péris dans la 
Tamise, cinquante àPlymouth, et quantité d'autres dans tous les 
ports; que le désordre fait par le vent dans la ville de Londres 
ne se rétabliroit pas pour un million huit cent mille livres, et 
qu'on estimoit le dommage arrivé en Angleterre à huit millions 
de livres sterling. Cependant le bruit couroil que le parlement 
d'Angleterre avoit accordé qu'on augmentât les subsides jusqu'à 
la concurrence de tout ce qui seroit nécessaire pour raccom- 
moder tous ces désordres; mais ce qu'il y avoit de bien surpre- 
nant étoit que, de vingt-quatre vaisseaux françois qui croisoient 
dans la Manche pendant cet ouragan, aucun ne s'étoit perdu, et 
qu'il sembloit que le vent eût été conduit par une secrète intelli- 
gence, puisqu'après avoir battu l'Angleterre, il avoit fallu qu'il 
changeât pour faire les mêmes désordres dans la Hollande. 

On sut, ce jour-là, que le Roi avoit rappelé la duchesse de 
Nemours de son exil de Coulommiers, où elle étoit depuis 
trois ans. 

On voyoit aussi un mémoire du marquis de Puisieux, ambas- 

1. Ils donnèrent dans la suile leurs mémoires respectifs, et cela devint 
un procès dans les formes; nuis la question étoit de trouver des juges, 
car tous ceux qu'on pouvoit choisir y sembloienl intéressés, liormis le Roi 
et son chancelier. 



254 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

sadeur de France, donné à la diète des Suisses, qui faisoit beau- 
coup de bruit, et qu'on a juge assez beau pour l'insérer ici '. 

29 décembre. — Le 29, le comte d'Armagnac, grand écuyer 
de France, eut nue grande audience du Roi dans son cabinet, 
et les courtisans s'imaginoienl que c'étoit tout au moins pour le 
mariage de sa tille avec le duc de Mantoue, mais dans le tond 
il ne s'agissuit que d'une bagatelle entre les dames de la cour. 
Autrefois il n'y avoit que les tilles qui quêtoient pour les pauvres 
aux grandes fêtes dans la chapelle du Roi; mais depuis que les 
chambres des filles de la Reine, de la Dauphine et de Madame 
eurent été abolies, il ne resta plus assez de filles à la cour pour 
pouvoir faire les quêtes, et on lit quêter les femmes de qualité. 
Les duchesses étant de ce nombre s'aperçurent que les princesses 
ne quêtoient jamais, et croyant que cela faisoit tort à leur dignité, 
elles déclarèrent qu'elles ne vouloient plus quêter; les femmes 
de qualité qui n'étoient point titrées, voyant celte conduite 
des duchesses, refusèrent aussi de quêter; ainsi les quêteuses 
aboient manquer pour toujours, et les pauvres ne s'en seroient 
pas mieux trouvés, quand le Roi prit l'expédient de parler au 
comte d'Armagnac, et de le prier de faire quêter Mlle d'Arma- 
gnac, sa fille 2 , ce que le comte ne put lui refuser. 

30 décembre. - Le 30, le bruit couroit que le comte de 
Staremberg avoit fait un nouveau poid sur le Pô, dans le dessein 
de marcher vers le liant Mincio, et qu'il marchoit déjà surPonte- 
Molino. 

31 décembre. — Le 34, on disoit que les ennemis avoienl 
marché en Flandre au nombre de quatorze mille hommes, com- 
mandés parle baron de Troignies 3 , un de leurs officiers géné- 
raux, et qu'ils s'avançoient du côté de Namur, mais que le maré- 
chal de Villeroy, lequel naturellement devoit venir en ce temps- 
là à la cour, avoit assemblé en diligence cinquante bataillons el 
trente escadrons pour venir se poster dans les lignes de Namur, 
et qu'on croyoit même qu'il mareberoit aux ennemis, s'ils osoienl 
l'attendre. 



1. [Voira l'appendice, n° III. — E. Pontal.] 

2. Il lui dil qu'il ne lui parloit pas comme son roi, mais comme son 
ami. 

:>. C'étoit celui qui commandoit les ingénieurs sous Cohorn. 



l cr -2 janvier 1704 255 



JANVIER 1701 

l rr janvier. — Le premier jour de janvier, le Roi tint le 
chapitre de l'Ordre du Saint-Esprit, où les preuves du prési- 
dent de Mesmes, prévôt de l'Ordre, furent reçues sans diffi- 
culté, son père et son oncle ' ayant possédé la même charge; 
ensuite le Roi marcha processionnellement à sa chapelle, suivant 
la coutume, et y entendit la grand'messe, qui fut chantée par sa 
musique, et où l'archevêque de Reims, un des commandeurs de 
l'Ordre, officia pontificalement. 

Le bruit couroit ce jour-là que la ville de Nuremberg avoil 
demandé au duc de Bavière une exacte neutralité 2 ; mais l'in- 
fidélité de celle d'Augsbourg devoit l'obliger à prendre bien des 
sûretés contre celle de Nuremberg, qui ne demandoit la neutra- 
lité (pie parce qu'elle prévoyoit que les premiers efforts de la 
campagne prochaine ne manqueroient pas de tomber sur elle. 
On disoit encore que le comte de Staremberg s'étoit avancé 
jusqu'à Nogara, qui est à une journée de Ponte-Molino. 

Ce jour-là, la maréchale d'Harcourt accoucha encore d'un 
garçon 3 . 

2 janvier. — Le 2, il arriva un courrier de Flandre, par 
lequel on apprit que les ennemis avoient rasé les vieilles lignes 
de Wasseiges jusqu'à Merdorp, mais seulement par intervalles, 
et de manière qu'on pouvoit les raccommoder en deux jours de 
temps, et qu'ensuite ils s'étoient retirés, ce qui faisoit assez con- 
noitre que cette expédition infructueuse n'avoit eu d'autre but 
([lie de faire du bruit dans la Gazette, pour leurrer les peuples 
et détourner leurs yeu\ de dessus la perte de la bataille de 
Spire, et les effroyables désordres causés par l'ouragan. 

On disoit ce jour-là que le roi de Portugal demandoit une 
trêve de quatre mois; mais on savoit bien qu'on ne la lui accor- 
dèrent pas, car il étoit trop important de l'écraser avant l'arrivée 
de l'archiduc, ce qui n'étoit pas impossible, pourvu que les 
troupes françoises arrivassent assez à temps. 

1. Le président de Mesmes et le comte d'Avaux. 

2. Cette nouvelle n'eut pas de confirmation. 

3. C'étoit son huitième enfant. 



2o6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES 

L'après-dînée, le Roi, allant se promener à Trianon, prit l'oc- 
casion de faire recevoir le prince de Rohan à la tète des deux 
quartiers de sa compagnie de gendarmes, qu'il trouva en bataille 
dans un champ de son parc, et le maréchal de Duras lui fit 
prêter le serment de fidélité \ suivant la coutume; ce qu'il y eut 
de particulier fut que le prince de Soubise y parut dans le 
premier rang, en habit de gendarme vétéran, ne pouvant se 
résoudre à quitter entièrement une compagnie 2 qui lui avoit 
été si cli ère. 

3 janvier. — Le 3, on assuroit que le général Rabutin avoit 
été battu en Transylvanie par les mécontents, qui avoient fort 
maltraité les régiments de Rabutin et de Stainvillc, qu'il avoit 
avec lui. Oûdisoit aussi que le comte de Staremberg, ne trouvant 
pas possible de passer par le haut Mincio, avoit été obligé de 
revenir dans son camp. 

Ce jour-là. le Roi vint s'établir à Marly pour dix jours. 

4 janvier. — Le 4 au soir, on eut nouvelle que le duc de la 
Feuillade avoit enfin nettoyé toute la Savoie d'ennemis, à la 
réserve de Montmélian, et que le marquis de Sales avoit aban- 
donné un pays qu'il ne pouvoit plus défendre. 

5 janvier. — Le 5 au malin, le secrétaire d'État de Chamil- 
lart envoya au Roi l'extrait d'une lettre du duc de Vendôme, 
par laquelle il lui mandoit que les ennemis avoient passé la Sec- 
chia sur le pont de Concordia; qu'il les avoit côtoyés pendant 
deux jours, et qu'il auroil pu les combattre, mais qu'il avoit jugé 
pins à propos d'attendre toutes ses troupes, qui le joignoient à 
tout moment; qu'il feroit son possible pour empêcher le pas- 
sage du Crostolo, mais que, s'il y arrivoit trop tard, il les sui- 
vroit, et les combattroit partout où il les pourroit joindre. Il 
écrivoil de Carpi en Modenois, et mandoit que les ennemis au- 
roient leur droite à Gampo-Galliano, et leur gauche à San-Martino 
d'Esté. On sut aussi, par les lettres particulières, que le comte 
de Rezons 3 avoit reçu une contusion au ventre, et que le che- 



1. Chose désagréable pour ces grandes charges de ne prêter pas le ser- 
ment entre les mains du Roi, mais d'un maréchal de France, et quelque- 
fois d'un commissaire, quand il ne se trouvoit point de maréchal de France. 

2. Il y avoit bien de la politique et des vues dans cette démarche extra- 
ordinaire. 

•'!. Lieutenant général. 



6 janvieu 1704 257 

valier de Vaudrey ' avoit été blessé à la gorge, en marchant le 
long (l'une rivière, par des paysans qui avoient tiré sur eux de 
l'autre bord. 

Le soir, le Roi fît les Rois à Marly avec assez de joie ; Madame 
fut reine à la table du Roi, et la comtesse de Mailly à celle du - 
duc de Berry, car Monseigneur n'y étoit point, parce qu'il obser- 
voit toujours le régime de souper peu, et de bonne heure. Il y 
eut musique pendant le souper, on > chanta des chansons à boire 
à deux parties, et le chœur chanta : la reine boit! toutes les fois 
qu'une des deux reines en donna l'occasion. 

6 janvier. —Le G, on apprit que le grand prieur de France 
quittoit l'armée d'Italie pour aller commander en Languedoc, et 
que le maréchal de Montrevel alloit commander en Guyenne, le 
comte de Sourdis ayant eu une nouvelle attaque d'apoplexie. 

L'après-dinée, comme le Roi se promenoit dans ses jardins, 
il vit un courrier du duc de Vendôme qui arrivoit au pavillon du 
secrétaire d'Etat de Chamillart, auquel il envoya dire de des- 
cendre, et qu'il l'alloit attendre devant son pavillon ; il descendit, 
et après qu'il eut parlé un moment à l'oreille du Roi, Sa Majesté, 
se rapprochant des courtisans, leur dit que le duc de Vendôme 
lui mandoit en peu de mois qu'il suivoit les ennemis, qui mar- 
choient avec leurs gros bagages et leur canon, qu'il ne savoit 
pas s'ils pourroient passer la Lenza, et qu'il les combattroit par- 
tout où il les pourroit joindre, quoique sa cavalerie fût très 
foible, presque tous les cavaliers étant à pied. On sut depuis, par 
le courrier, qu'il étoit parti la nuit du 30 de décembre, et que, 
la nuit précédente, les ennemis avoient passé le Crostolo à neuf 
heures du matin, et que le duc de Vendôme l'avoit passé à 
sept heures du soir. 

Le soir, le roi et la reine d'Angleterre vinrent à Marly \ 
rendre visite au Roi et souper avec lui, et ils y furent reçus avec 
les honneurs ordinaires. Au souper, on apporta des gâteaux, 
comme le jour précédent, lesquels ayant été coupés, la fève 
tomba à la reine d'Angleterre à la table du Roi, et elle disposa 
de sa royauté en faveur de la comtesse de Grammonl, qu'elle 
chargea d'en faire les fonctions. La comtesse de Ponlchartrain 
fut reine à la table de Monseigneur, qui se débaucha ce soir-là, 

1. Maréchal de camp et inspecteur d'infanterie. 

VIII. — 17 



258 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

à cause de la cour d'Angleterre, et, à la petite table, la mar- 
quise d'Urfé se trouva reine; il n'y eut point de musique ce soir- 
là, mais, par une invention nouvelle, on donna à tous les con- 
viés des sifflets qui faisoient toutes les parties de la musique, et 
mi siffla toutes les fois que les reines luirent. 

7 janvier. — Le 7, il n'y eut rien de nouveau, sinon que la 
vérité de la nouvelle que Buffet, courrier du duc de Vendôme, 
avoit apportée le jour précédent, s'éclaircit d'une manière toute 
différente qu'on ne l'avoil débitée, et qu'on sut que, quand ce 
courrier étoit parti de l'armée, celle des ennemis avoit déjà 
passé le Crostolo, la Lenza et plusieurs autres rivières, de sorte 
qu'il n'y avoit nulle apparence qu'il se pût passer aucune action 
en ce pays-là : que le duc de Vendôme avoit pris en marchant trois 
cents traîneurs des ennemis, et qu'il lui étoit venu cent rendus. 

8 janvier. — Le 8, on disoit que l'archiduc pouvoit bien être 
embarqué pour l'Angleterre, mais que, de plus de six semaines, 
il ne pourroil en partir pour passer en Portugal, et que les troupes 
qui le devoienl suivre avoient recommencé à déserter, dès qu'on 
avoit voulu les obliger à se rembarquer. On assuroit aussi que 
les mécontents de Hongrie continoienl le siège de Neustadt, et 
s'étoient emparés de l'île de Schutt; que l'Empereur avoit l'ail 
marcher en Hongrie les Danois qu'il avoit à son service, et que 
le roi de Pologne avoit rappelé le corps de Saxons qu'il lui avoit 
envoyé les années précédentes. 

Le due de la Rochefoucauld dit aussi au Roi, le même jour, à 
la promenade, que le marquis de Sillery, colonel d'infanterie, 
revenant du siège de Landau, en arrivant chez lui, avoit été 
attaqué de la petite vérole. On disoit d'un autre côté que le 
prince de Tzerclaës avoit l'ait arrêter le gouverneur de Badajoz, 
qui, étant créature de l'almirante de Castille, conservoit (\v^ in- 
telligences avec lui et avoit même laissé passer sou équipage; 
qu'on avoit aussi fait arrêter un commis du secrétaire d'Etat, 
qui avoit été secrétaire de l'almirante et avoit un commerce 
secret avec lui. 

Le soir, ou apprit que les ennemis avoient encore marché une 
seconde fois, et que cela avoit empêché le maréchal de Villeroy 
de venir à la cour, où naturellement il devoit arriver ce soir-là. 
Le marquis de Torcy eut aussi nouvelle que l'archiduc étoit parti 
le 3 d'Oransre-Polder. 



9-11 janvier 1704 289 

9 janvier. — Le 9, on sul que, le soir précédent, il étoit 
arrivé un courrier, par lequel on avoil appris que ce prince 
avoit passé à la hauteur de Calais avec vingt-deux vaisseaux de 
•guerre et deux cents bâtiments de charge, ce qui lit raisonner 
les courtisans, dont quelques-uns croyoienl qu'il passoit droit en 
Portugal ; mais le plus grand nombre assuroit qu'il n'alloit qu'en 
Angleterre, et que les Hollandois, fatigués de le défrayer, 
aM lient fait tous leurs efforts pour le faire partir plus tôt qu'on 
n' avoit espéré. 

On mandoit encore qu'il étoit arrivé un courriel' du maréchal 
de Tessé, qui mandoit qu'il étoit arrivé à Milan, et qu'il alloit 
partir pour joindre en diligence le duc de Vendôme, auquel il 
vouloit servir d'aide de camp '. 

10 janvier. — Le 10, on disoit partout qu'il étoit arrivé 
deux courriers, dont l'un venoit de Soleure, mais on ne put rien 
démêler de ce qu'ils avoient apporté. On dit seulement qu'on 
avoil vu une lettre écrite de Milan le... à un prince par un officier 
principal, par laquelle il lui mandoit que, le jour précédent, le 
maréchal de Tessé étoit parti pour aller en diligence joindre le 
duc de Vendôme, lequel n'étoit qu'à six milles (\c> ennemis, 
qui, étant chargés d'artillerie et de gros bagages, avoient bien 
de la peine à faire une grande diligence. Il ajoutoit que le duc 
de Vendôme, qu'il avoit voulu suivre, lui avoit ordonné précisé- 
ment de rester à Milan, et que le marcéchal de Tessé, en partant, 
lui avoit réitéré le même ordre. Ce jour-là, on ne doutoit presque 
plus que l'archiduc ne fût allé débarquer à Plymouth ou à l'île 
de Wigbt. 

Le bruit couroit aussi que les mécontents de Hongrie avoient 
pillé et brûlé un faubourg de Vienne, et qu'ils y avoient trouvé 
trois cents bateaux, dont ils s'étoient servis pour faire un pont 
sur le Danube, sur lequel ils avoient passé dans l'île de Schutt. 

11 janvier. — Le 11 au matin, entre le lever et la messe duPioi, 
le secrétaire d'État de Chamillart, qui étoit allé à sa maison de 
l'Estang le jour précédent, arriva à Marlv, et apporta une impor- 
tante nouvelle à Sa Majesté, qui venoit d'arriver par un courrier 

1. Il étoit difficile qu'il servit dans la même armée que le due de Ven- 
dôme sans lui obéir, et cela ne convenoit guère à la dignité de maréchal 
de France; ainsi il prit le parti de ne point commander du tout, et de 
dire agréablement qu'il alloit servir d'aide de camp. 



260 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

du duc de Vendôme. Ce prince mandoit au Roi que, le 4, sur les 
onze heures du matin, il avoit joint Tanière-garde des ennemis; 
que le marquis de Lanlrec ' l'avoit attaquée le premier avec 
trois cents chevaux; qu'ensuite les grenadiers, commandés par 
le chevalier d'Imécourt et le marquis de Sezanne, brigadiers, 
avoienl attaqué les Stradelles, petit fort que les ennemis avoient 
pris sur les Espagnols; que d'abord les ennemis y avoient fait 
quelque résistance, mais que les grenadiers les avoienl forcés 
avec peu de perte; qu'on avoit tué sur la place trois ou quatre 
cents des ennemis; qu'on leur avoit fait quatre ou cinq cents 
prisonniers, et qu'il y en avoit bien eu mille qui s'étoient dis- 
persés de côté et d'autre; qu'on leur avoit pris trois cents cha- 
riots attelés de six cents bœufs et chargés de cent mille rations 
de pain ou de biscuit, et outre cela trois cents autres bœufs; 
que c'étoil grand dommage que Certirone, gouverneur des 
Stradelles, n'eût pas pu tenir encore douze heures, parce que 
toute l'armée des ennemis auroit été perdue; que son avant-garde 
les poussoit toujours, et qu'il partiroit le lendemain, à la pointe 
du joui', pour les suivre d'aussi près qu'il avoit fait jusqu'alors, 
et qu'il espéroit de les défaire entièrement; que le comte de 
Saint-Fremond, en arrivant de Modène, avoit reçu une contu- 
sion, et que le prince de Vaudemont avoit en cette occasion 
rendu un service essentiel et très bien placé, en envoyant à 
l'armée douze cents chevaux, qu'il avoit ramassés dans Milan et 
dans les villes voisines, pour remonter une partie de la cavalerie. 
Outre celte lettre du dwr de Vendôme, il y en avoit encore 
une du prince de Vaudemont pour le Roi, par laquelle il lui fai- 
soil compliment sur l'avantage que venoit de remporter le duc 
de Vendôme; il lui mandoit qu'il espéroit que les ennemis ne 
pourroient pas se tirer de celte affaire, parce que la Scrivia 
qu'ils avoient à passer avec le Taro et la Trebia étoient débor- 
dés; que si trois bataillons que le grand prieur avoit fait mar- 
cher avoienl pu arriver assez tôt aux Stradelles, ils auroient 
été certainement perdus; qu'il venoit d'envoyer de l'eau-de-vie, 
du fromage, et plusieurs autres rafraîchissements à celte vaillante 
et invincible infanterie, et qu'il auroit voulu pouvoir lui envoyer 



1. Fils du marquis d'Ambres, lieutenant général de Guyenne; il étoit 
colonel de dragons. 



12-14 janvier 1704 261 

du nectar, el que le maréchal de Tessé faisoit garder tous les 
ponts qui éloieril sur les rivières que les ennemis dévoient 
passer. Le duc de Vendôme écrivoit aussi au secrétaire d'État 
de Cbamillart, qu'encore qu'il mandât au Roi qu'il ne partirait 
que le lendemain à la pointe du jour, néanmoins il avoit pris la 
résolution de partir sur-le-champ, et qu'il alloit marcher. 

12-13 janvier. — Le 12, le Roi revint de Marly à Versailles, 
et la cour se trouva sans nouvelles pendant tout le jour. Mais, 
le lendemain en dînant, le Roi dit qu'il avoit des nouvelles du 
duc de Bavière, qui lui mandoit qu'il devoit être le 5 devant 
Passau, et on ne croyoit pas que cette place, qui devoit lui 
donner quarante lieues de pays, pût durer plus de quatre ou cinq 
jours. 

14 janvier. — Le 14 au matin, sur les neuf heures, il arriva 
un courrier d'Italie, et le Roi dit au prince de Condé que le 
duc de Vendôme lui mandoit que les ennemis avoient passé la 
Scrivia sur un pont qu'ils y avoient fait, et par des gués qui 
s'étoient trouvés entre Tortone et les montagnes; qu'ils avoient 
abandonné une grande partie de leurs équipages ; qu'on leur avoit 
pris mille ou douze cents traîneurs; qu'ils s'étoient dispersés 
dans les montagnes et ne marchoient plus en corps, et qu'il ne 
paroissoit plus personne dans la plaine, parce qu'ils prenoient 
sur la gauche pour passer la Rormia, qui étoit plus grosse que 
la Scrivia, et qu'il les suivoit toujours de près. On disoit à la 
cour que le grand prieur étoit à portée de pouvoir les écorner de 
son côté; mais il avoit en tète le duc de Savoie, et il n'étoit pas 
à propos qu'il allât se mettre entre lui et Staremberg. Le même 
jour, on assurait que le général d'Herbeviller avoit entièrement 
abandonné le Haut-Palalinat, et on prétendoit que le duc de 
Bavière se serait rendu maître de Passau le 10, parce qu'il n'y 
avoit dedans qu'une faible garnison, et que les bourgeois n'au- 
raient pas voulu hasarder de se laisser piller. 

Le soir, le comte de Sousternon arriva à Versailles, envoyé 
par le maréchal de Villeroy, lequel étoit revenu jusqu'à Gournay, 
où il avoit été joint par un courrier du marquis de Bedmar, qui 
lui mandoit que les ennemis avoient marché en trois corps, l'un 
du côté de Leau, l'autre du côté de Marche-en-Famine, et l'autre 
du côté de Namur, ce qui l'avoit obligé de retourner sur ses pas 
en diligence. Le Roi dit qu'il étoit fâcheux de s'en retourner, 



262 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

mais que le maréchal avoit pris le bon "parti, et qu'il lui avnn 
l'ait plaisir. 

15 janvier. — Le 15, on eut nouvelle que les Allemands 
assembloient aussi un corps sous Mayence; que Laubanie, 
craignant pour le poste de Neustadt, avoit envoyé des ordres à 
toutes les troupes d'Alsace jusqu'à Colmar, pour marcher, mais 
qu'il les avôil contremandées, ayant su que les ennemis se con- 
tentoienl de s'établir dans le Hundsrùck, pour y consumer les 
fourrages, qui auroient pu y attirer les François. 

On sut ce jour-là que le Roi avoit accordé quarante mille écus 
de rente à la noblesse du Mantouan sur les revenus du duc de 
Modène, cl cette générosité paroissoit plaire infiniment aux 
Italiens. Ou prétendoit ce jour-là que le grand prieur avoit 
détaché le comte d'Estaing avec quatre bataillons, des grena- 
diers, carabiniers et dragons, pour côtoyer la Borinia, et tâcher 
d'en empêcher le passage aux ennemis ou de les cerner, pendant 
que le duc de Vendôme poursuivoit leur arrière-garde. On disoit 
aussi qu'on ne croyoit plus qu'ils eussent du canon, cl qu'ils 
avoient leurs équipages, leurs munitions et leurs vivres sur des 
mulets et des chevaux. Le même jour, les officiers des troupes 
qui alloient en Espagne eurent ordre de partir, aussi bien que 
ceux de l'armée d'Italie et de celle de Savoie. Ce jour-là, le duc de 
Berrj conféra l'ordre de la Toison d'Or au maréchal de Boufllers. 

16 janvier. — Le 10, on sut que le comte de Recheim ', 
neveu du cardinal de Fiirstenberg, qui étoit abbé de Saint- 
Évron. étoit mort de maladie. Le même jour, le Roi tint un con- 
seil de marine avec le comte de Toulouse et le comte de Pont- 
chartrain, où il donna tous les emplois qui vaquoient, au nombre 
de vingt-huit, parmi lesquels il n'y avoit qu'une place de capi- 
taine, qui fut donnée à Sainte-Marie, le plus ancien des lieute 
nants ou capitaines de frégate. 

Le soir, il arriva un courrier du maréchal de Marsin, qui man- 
doit au Roi, du 3, que le duc de Bavière avoit marché pour aller 
faire le siège de Passai!, où il devoit être le 5, pendant que lui, 
pour faire diversion, alloit marcher dans le Wurtemberg, et le 

i. Fils d'une sœur du cardinal de Fiirstenberg; il étoit peu ou point 
connu à la cour, mais il y avoit un frère portant le même nom que lui, 
qui y êtoil fort connu, et auquel son oncle le cardinal avoit, avec la per- 
mis ion du lîoi, cédé son abbaye de Barbeaux, prés Fontainebleau. 



17-19 janvier 4704 263 

marquis de Blainville dans la Franconie, cl y établir el régler 
les contributions. Il \ avoil cependant des lettres dé Strasbourg, 
qui portoient que le dur de Bavière s'étoit, de* le 9, rendu 
maître de Passau. 

17 janvier. — Le 17, on sut que le jeune Cabanac 1 avoit eu 
l'agrément d'un guidon de gendarmerie, qu'il avoit acheté 
quarante mille livres. 

18 janvier. — Le 48, on apprit que Villars avoit fait une 
cruelle exécution des fanatiques dans les montagnes, ayant, pen- 
dant sept lieues de pays, brûlé toutes les cabanes et tué tout ce 
qu'il avoit rencontré, sans épargner les femmes ni les enfants. 

Le soir, le maréchal de Villeroy, qui avoit trouvé les ennemis 
rentrés dans leurs garnisons, arriva à la cour avant le souper 
du Roi. 

19 janvier. — Le 19, sur les neuf heures du malin, le secré- 
taire d'État de Chamillart apporta au Roi une lettre du duc de 
Vendôme -, par laquelle il lui mandoit que les ennemis, après 
l'action arrivée à la Scrivia, avoient fait toute la diligence pour 
passer la Bormia, mais que l'âpreté des chemins et la fâcheuse 
saison avoient retardé leur marche, et qu'ils n'étoient arrivés 
sur le bord de l'Orba, petite rivière qui est entre la Scrivia et 
la Bormia; qu'il avoit fait faire un pont sur le haut de l'Orba, 
pour y passer avant eux, et essayer de leur couper par là le 
chemin des montagnes, mais que la rapidité de l'eau avoit 
emporté son pont, et que cela lui avoit fait perdre deux heures 
de temps ; que cependant les ennemis, après avoir vu aussi deux 
de leurs ponts emportés par la rapidité de l'Orba, y en avoient 
enfin l'ail d'autres à Caslelnuovo, sur lesquels il avoient passé 
cette rivière, et avoient mis à la tète de ce village six cents che- 
vaux, jetant trois mille homme? de pied dans le village, qu'ils 
avoient retranché à la hâte, le tout sous les ordres de Solari 3 , 
un de leurs officiers généraux. Le duc de Vendôme ajoutoit qu'il 

1. Son père éloit premier écuyer cavalcadour de la petile écurie, et 
écuyer du Roi par quartier, et le fils avoit la survivance de cette charge; 
le père etoit Gascon et avoit été écuyer du maréchal de Duras, qui l'avoit 
donné au Roi depuis longtemps. 

2. [On trouve le texte de cette lettre clans les Mémoires militaires rela- 
tifs à la succession d'Espagne, t. 111, p. S. r ;s. — E. Pontal.] 

3. Fils ou neveu du prince de Lichlenstein, qui éloit auprès de l'ar- 
chiduc pour lui servir de conseil. 



264 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SUURCIIES 

y étoil arrivé en personne avec le comte de Bezons, lieutenant 
général de jour, Adbergotti et le comte de Saint-Fremond et 
le marquis de Guébrianl '. maréchal de camp, à la tête de son 
ayant-garde, qui n'étoil composée que de trois à quatre cents 
chevaux et de quinze cents grenadiers, commandés par Saint- 
Paterne % brigadier d'infanterie; qu'ayant peur que les ennemis 
ne se retirassent la nuit, et n'eussent gagné bien du terrain 
avant qu'il eût pu passer la rivière, il avoit fait charger les 
six cents chevaux des ennemis par les trois ou quatre cents de 
son avant-garde, qui les avoient culbutés d'abord sans résis- 
tance ; qu'après cela, il avoit fait attaquer par ses quinze cents 
grenadiers le village, qui étoit défendu par trois mille hommes; 
que les grenadiers l'avoieut emporté, et y avoient tué sept cents 
hommes, el lait trois à quatre cents prisonniers; mais que toute 
l'infanterie de l'armée ennemie étoil venue border la rivière, sur 
le pont de laquelle le reste de ceux qui avoient défendu le vil- 
lage s'étoit sauvé, et avoit fait un si grand feu, qu'elle avoit tué 
ou blessé un grand nombre d'officiers et de grenadiers; que le 
marquis de Guébriant y avoit eu le petit os de la jambe cassé; 
que Saint-Paterne, brigadier d'infanterie, le comte de Goas 3 , 
brigadier de dragons, el le marquis de Morangiez \ colonel d'in- 
fanterie, y avoient été blessés; qu'il y avoit eu trois capitaines 
de grenadiers tués et plus de blessés, sans compter les officiers 
subalternes, qui pouvoient être au nombre de quarante tués ou 
blessés; que les ennemis y avoient perdu leur général Solari, 
homme de grande distinction parmi eux, et le prince de Liech- 
tenstein 5 , fort blessé et pris; qu'on leur avoit pris sept dra- 
peaux, dont il y en avoit six du régiment de Staremberg, qu'on 
assuroit avoir beaucoup souffert en cette occasion; qu'il étoit 
fort en- peine du marquis des Clos G , qu'il avoit envoyé à Acqui 
avec quatre cents chevaux, et dont il n'avoit point de nouvelles, 
et qu'il avoit envoyé divers partis pour essayer de savoir ce qu'il 
étoit devenu. On vit aussi des lettres du comte de Saint-Fremond, 

1. Gentilhomme de Bretagne. 

2. Gentilhomme du Maine, qui étoit neveu du marquis de Beringhen. 

3. Gentilhomme de Languedoc, 
i. i.iTiiilnomme de Languedoc. 

5. Fils ou neveu de celui qui étoit auprès de l'archiduc comme son 
gouverneur et son conseil. 

6. Gentilhomme de Bretagne, qui étoit mestre de camp de cavalerie. 



20-21 JANVIER 1704 265 

qui mandoit que le dur de Vendôme poursuiYoit toujours les 
ennemis, et qu'il espéroit bien leur donner encore quelque 

atteinte dans peu de jours. 

20 janvier. — Le 20, le duc d'Uzès prêta entre les mains du 
Roi le serment de fidélité pour son gouvernement d'Angoumois 
et de Saintonge *, n'ayant pas encore fait cette formalité essen- 
tielle, depuis plusieurs années qu'il possédoit ce gouvernement. 
Le soir, on sut que le maréchal de Noailles avoit, avec l'agré- 
ment du Roi, cédé sa duché à son fils, le comte d'Ayen 2 . 

21 janvier. — Le 21 au matin, on apprit que le petit comte 
d'Alais, second fils du prince de Conti, étoit mort la nuit précé- 
dente, et que le Roi en prendroit le deuil, quoiqu'il n'eût pas 
encore six mois. On sut aussi que le comte de Romainville, 
maréchal de camp, étoit mort de maladie en peu de jours. 

On n'avoit point encore de nouvelles certaines de la prise de 
Passau, mais on ne doutoit point qu'il ne se fût rendu, et il cou- 
roit un bruit sourd du siège de Nuremberg, qui ne paroissoit 
guère bien fondé, à cause de l'éloignement des lieux. Il étoit 
venu ce jour-là un courrier du côté d'Allemagne, et on com- 
mençoit à murmurer que les mécontents de Hongrie étoient 
entrés bien avant dans la Moravie, et même qu'ils avoient con- 
voqué une diète générale de la Hongrie, dans le dessein d'y 
faire élire un nouveau roi. Si cette nouvelle avoit été véritable, 
elle auroit été d'une conséquence infinie, et, selon les apparences, 
le prince Ragotzki auroit eu bonne part à cette élection, ou peut- 
être le comte Tékély 3 , son beau-père, que le Grand Seigneur 
lui avoit envoyé pour lui servir de conseil ; mais cette nouvelle 
étoit si grande qu'on avoit peine à y ajouter foi, non plus qu'aux 
bruits qui avoient couru quelques jours auparavant que l'archiduc 
étoit parti d'Angleterre pour aller en Portugal. Et ce qui faisoit 
douter de son embarquement, étoit qu'il paroissoit impossible 
que les Anglois eussent retrouvé assez de vaisseaux pour rétablir 
leur flotte, principalement parce que leur amiral Calemberg, 

1. Il l'avoit eu -à la mort de son frère aîné, qui l'avoit eu après la mort 
du duc son père, lequel en avoit eu la survivance en épousant Ta fille 
unique du duc de Montausier, qui avoit ce gouvernement en titre. 

2. Il l'auroit cédée depuis longtemps, mais la maquise de Maintenon par 
modestie s'y étoit toujours opposée, disant que sa nièce n'étoit pas si 
pressée d'être assise au Louvre. 

3. 11 avoit épousé sa mère, veuve de Ragotzki. prince de Transylvanie. 



266 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

qui avoil été jeté sur les côtes de Norvège avec une escadre 
de plus de vingt navires, nu.it été tellement maltraite, qu'il 
n'avoil encore pu regagner les eûtes d'Angleterre, quoique deux 
ou lr<»is de ees vaisseaux \ fussent arrivés en un état pitoyable. 
Le soir, le Roi dit à son souper qu'il avoit eu nouvelle par 
Huningue que Passau s'étoil rendu le 9; que le duc de Bavière 
s'étoil avancé à deux lieues plus loin dans l'Autriche, juqu'àun 
lieu qui se nommoit Entz, et qu'il y avoit établi des quartiers 
d'hiver; que le maréchal de Marsin avoit pris un château dans 
le Wurtemberg, où il y avoit trois cents hommes, et qu'il avoit 
établi des contributions dans tout le pays; que le marquis de 
Blainville avoit aussi pris un château dans lequel il y avoit 
quatre cents hommes, et qu'il avoit pareillement établi les con- 
tributions dans la Franconie; qu'il n'y avoit rien qui empêchât 
le maréchal d'aller jusqu'à Stuttgard, et le marquis d'aller jus- 
qu'à Nuremberg, mais que la distance des lieux étoit trop consi- 
dérable; que les troupes avoienl des quartiers d'hiver excellents, 
chaque soldat ayanl vingt sous par jour et nourri; les lieute- 
nants généraux recevant du duc de Bavière cinquante mille 
livres, les maréchaux de camp trente mille livres, les brigadiers 
vingl mille livres et les colonels quinze mille livres pour leur 
quartier d'hiver, sans compter leur paye ordinaire, et beaucoup 
d'autres choses qu'ils tiroient encore, le tout aux dépens du 
pays. 

22 janvier. — Le 22, on eut nouvelle que, la nuit du 11 au 
12, il y avoit eu une grande tempête dans la Méditerranée; que 
la Hotte qui alloil à Smyrne avait été écartée, et (pie (]t'\\\ vais- 
seaux marchands s'étoient perdus. 

On apprit aussi, par les lettres de Milan, que le maréchal de 
Tessé y étoit tombé malade de la lièvre et la jaunisse. 

23 janvier. — Le 23, le cardinal de Noailles lit à la paroisse 
de Versailles le mariage du Vidame ' avec sa nièce de Lavardin. 

Ce matin-là, le bruit couroit «pie les troupes de l'Empereur. 
qui éloieni restées du côte de la Secchia, avoient marché vers 
le Canal-Blanc -, ce qui faisoil dire que l'Empereur les avoit 
rappelées auprès de lui. 

1. [Le vidame d'Amiens, Louis-Auguste d'Albert, duc de Chaulnes. second 
lils du duc de Chevreuse. — E. Pontal.] 

2. C'est une des branches de l'Adise. 



24 janvier 1704 267 

Il arriva aussi un courrier d'Espagne, par lequel on sut que 
toutes choses paroissoient bien disposées, et que la face des 
affaires semhle.it changer en Portugal; qu'on n"\ parloit plus 
avec la même fierté qu'autrefois, et qu'on soupçonnent que le roi 
de Portugal entendoit à un nouveau traité avec les deux couron- 
nes; que les peuples y étoient fort irrités contre l'almirante de 
Castille, disant que c'étoit lui qui attiroit la guerre dans leur 
pays ; [qu'ils l'avoient poursuivi à coups de pierres; que ni lui, ni 
aucun de ses gens n'osoient sortir de son logis, et qu'il ne savoit 
où se retirer. 

On ajoutoit que l'électeur de Brandebourg assembloit des 
troupes dans ses Etals du côté du bas Rhin, résolu d'obliger les 
Hollandois à lui rendre la succession du prince d'Orange, qu'ils 
lui retenoient, sous prétexte de dettes; que cela avoit obligé 
les États-Généraux de faire marcher des troupes de ce côté-là, 
et qu'ils en paroissoient intrigués; que c'étoit peut-être par cette 
raison qu'ils avoient publié un manifeste assez bizarre, où ils 
protesloient entre autres choses qu'ils avoient fait pour leur 
parti plus qu'ils ne pouvoient et ne dévoient. 

Il y avait aussi des gens qui soutenoient que l'archiduc étoit 
parti d'Angleterre dès le 6, mais il n'y avoit guère d'apparence. 

24 janvier. — Le 2i, on sut que le Roi avoit donné au che- 
valier du Rozel l , des carabiniers, le cordon de l'ordre de Saint- 
Louis, valant trois mille livres de rente, qui vaquoit par la mort 
du comte de Romainville. Le Roi prit ce jour-là le deuil pour le 
petit comte d'Alais, fils du prince de Gonti, et il y avoit des gens 
qui disoient que les mécontents de Hongrie avoient pris Bude. 

On avoit aussi renouvelé le bruit qui avoit couru ci-devant 
[du mariage] du duc de Berry avec, la fille du duc de Bavière, 
de son premier lit, mais tout cela paroissoit bien incertain. 

Ce jour-là, le Roi donna au jeune marquis de Courcillon, fils 
du marquis de Dangeau, le régiment de cavalerie de Fiirsten- 

berg, qui étoit vacant par l'absence de , qui étoit mestre de 

camp, lequel avoit disparu depuis un combat qu'il avoit fait, et 
dont le comte de la Marck 2 avoit eu depuis les appointements. 

1. Brigadier de cavalerie. 

2. Fils de la comtesse de la Marck, qui avoit épousé en secondes noces 
un cadet de Fiirstenberg, dont elle étoit veuve sans enfants; son fils, qui 
avoit été d'Église avant la mort de son frère aine, avoit épousé la iille 



Zfô MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On mi encore nouvelle que le marquis de Montbron l , brigadier 
d'infanterie et colonel du régiment de Monseigneur, étoit mort 
en Bavière de la petite vérole, et que le comte d'Albert deman- 
doitce régiment, avec raison, ayanl perdu le régiment de dra- 
gons de Monseigneur. 

On eut aussi nouvelle que le comte des Clos, qui s'étoit posté 
dans la montagne, sur la rouit 1 du comte de Staremberg, s'étoit 
moqué i\<^ sommations qu'il lui avoit. fait faire de se rendre, 
■disant que dans dix jours il seroit temps d'\ penser; que Sta- 
remberg n'avoil osé l'attaquer, de peur de donner au duc de 
Vendôme le temps de le joindre, e1 que le comte avoit donné sur 
son arrière-garde, dont il avoit, tué cent cinquante hommes, et 
fait deux cent cinquante prisonniers. 

On apprit encore que Catinat, conseiller d'honneur et frère du 
maréchal, étoit mort d'apoplexie la nuit précédente. 

25 janvier. — Le 25, on disoit hautement que le canton de 
Berne avoit écouté favorablement les propositions des Hollandois 
et i\u dur de Savoie, et qu'il donnôit six mille hommes à ce 
prince. 

Ce jour-là, le marquis de Chaumont 2 , colonel d'infanterie, 
arriva à la cour, étant parti de l'armée le 17, et on sut par lui 
que les Allemands avoient joint le duc de Savoie le 14, que le 
duc de Vendôme avoit joint le grand prieur le 15, qu'il étoit à 
Alexandrie, que celui qui commandoit dans Alba l'avoit sauvée, 
et que le comte de Saint-Fremond devoif retourner à Modène 
avec un détachement de l'armée, qui y paroissoit très nécessaire, 



aînée du duc de Rohan. et il avoit le régiment de Fiirstenberg d'infanterie; 
mais, après la fuite de son cadet, qui avoit celui de cavalerie, il avait joui 
des deux régiments, et il devoit être bien mécontent de ce qu'on lui en 
ôtoit un pour le donnerait jeune Dangeatt ; le comte de Nille, qui en étoit 
lieutenant-colonel avec commission de mestre de camp, n'avoit pas moins 
de sujet de se plaindre de ce qu'on lui préféroit un écolier. 

1. Fils unique du comte de Montbron, chevalier de l'Ordre, lieutenant 
général des armées du Roi, lieutenanl général en Flandre et gouver- 
neur de Cambrai. Cette perte étoit d'autant plus sensible pour ce pauvre 
père qu'il n'avoil obtenu pour son fils la survivance de sa lieutenance 
générale et de son gouvernement, et qu'il étoit accordé à une fille qui 
avoit cinq cent mille livres. D'ailleurs on ne peut pas dire plus de bien 
d'un homme qu'on en dit de lui après sa mort, et on en parla comme 
d'un homme qui auroit pu aller aux emplois les plus considérables. 

2. Gentilhomme de Picardie, neveu du défunt maréchal de la Molhe-Hou- 
dancourt. 



26 janvier 1704 269 

les ennemis s'étant saisis de deux petits postes dans le Modenois, 
et on disoit même qu'ils avoient pris Ceberet 1 , colonel d'infan- 
terie, avec tout ce qui étoit dedans. 

On disoit encore que le roi de Pologne étoit venu à Leipsick 2 , 
pour y obliger les États de Saxe à lui donner de l'argent; et que 
le roi d'Espagne avoit dit tout haut qu'il n'obligeoit personne 
à le suivre 3 , mais que pour lui il partiroit le premier de mars, 
pour suivre ses troupes, qui dévoient marcher le 25 de février. 

26 janvier. — Le 26, on sut que le comte de Toulouse avoit 
eu avis qu'il avoit paru le 19 une Hotte de cent cinquante voiles 
sortant de la Manche, et il y avoit des gens qui croyoient que 
c'étoit celle de l'archiduc, mais la plupart étoient persuadés que 
ce n'étoient que des vaisseaux marchands, et qu'il étoit impos- 
sible que ce prince eût encore mis à la voile. On avoit nouvelle 
cependant que les Hollandois n'avoient embarqué leurs troupes 
que le 12. 

Le soir, le duc Je Berwick eut une longue audience du Roi 
chez la marquise de Maintenon, et y prit congé de Sa Majeslé, 
parlant pour l'Espagne. On eut nouvelle le même soir que Jul- 
lien, maréchal de camp, avoit fait une enceinte de troupes si 
considérable qu'il espéroit venir à bout totalement des fanati- 
ques, qui paroissoient humiliés depuis la dernière exécution 
faite par Villars. 

Au souper du Roi, la duchesse de Bourgogne avoua enfin 
qu'elle avoit senti remuer son enfant, et ce fut une grande joie 
pour le Roi. On disoit aussi que le maréchal de Tcssé revenoit 
commander en Dauphiné et en Savoie, et que le duc de la Feuil- 
lade alloit servir de lieutenant général sous le duc de Vendôme 
ou sous le maréchal de Tessé. On ne peut pas lui refuser de mettre 
ici les deux actions qu'il avoit faites en arrivant dans son gou- 
vernement de Dauphiné, quoiqu'il y eût déjà quelques jours qu'on 
les eût apprises. La ville de Grenoble lui ayant envoyé à son 
arrivée un présent de trois mille pistoles, il le refusa, et renvoya 



1. Fils de défunt Ceberet, intendant de marine à Dunkerque. 

2. D'abord on avoit dit qu'il avoit été contraint d'abandonner la Pologne, 
mais dans le fond il étoit venu pour assister aux États de Saxe, afin d'en 
tirer plus sûrement des secours. Cependant on pouvoit citer à son sujet 
le vieux proverbe qui dit : Qui quitte la partie la perd. 

3. C'étoit qu'il connoissoit la mauvaise volonté des grands. 



270 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

sur-le-champ ceux qui le lui apportaient. Les chefs de la ville 
vinrenl le retrouver avec leur présent, et lui liront instance pour 
l'obliger à le prendre, lui disant que cela lui appartenoit légiti- 
mement à sou premier avènement en Dauphiné, et qu'aucun de 
ses prédécesseurs ne l'avoil refusé; mais il répondit qu'il ne 
s'informoit pas de ce qu'avoient fait ceux qui étoient avant lui, 
et qu'à son égard il avoit résolu de ne rien prendre; et sur ce 
que les députés ne vouloient point remporter leur argent, il mit 
les mains dans une des bourses, en prit cinq cents pistoles et, les 
envoyanl sur-le-champ à l'hôpital, obligea les députés de rem- 
porter le reste. 

La seconde action ne fut pas moins éclatante que la première. 
Le maréchal de la Feuillade son père, faisant ériger la statue du 
Roi à Paiis dans la place des Victoires, eut permission du Roi de 
vendre trois gouvernements dans le Dauphiné qui étoient atta- 
chés au gouvernement de la province, et entre autres il en 
vendit un à un homme de condition vingt-cinq mille écus.'Cet 
homme, qui étoit déjà vieux, vint trouver le duc de la Feuillade, 
quand il arriva en Dauphiné, lui dit qu'il avoit acheté très cher 
son gouvernement du défunt maréchal son père: qu'il avoit un 
fils qui étoit un bon sujet, et que tout son désir étoit de pouvoir 
lui faire avoir la survivance; qu'il savoil bien qu'il ne l'obtien- 
droit jamais par ses propres forces, et que, par celte raison, il 
venoit le supplier d'employer son crédit auprès du Roi pour lui 
faire obtenir cette grâce, rassurant qu'il n'en seroit pas ingrat, 
el qu'il avoit dix mille écus tout prêts à donner à qui il lui plai- 
roit. Le duc le recul fort honnêtement, et lui promit ses bons 
offices auprès du Roi, mais à condition qu'il ne feroil jamais la 
proposition des dix mille écus. 11 en écrivit sur-le-champ à son 
beau-père, le ministre d'État de Chamillart, lui mandant naïve- 
ment la chose comme elle s'étoit passée, et ce ministre en ayant 
fait son rapport au Roi, Sa Majesté répondit qu'encore qu'elle ne 
fil celle grâce à personne, elle vouloit bien néanmoins la faire à 
cri homme- là, à la prière du duc de la Feuillade, auquel le 
ministre lil envoyer au plus toi la survivance en bonne forme. Il 
envoya donc chercher le vieux gouverneur, et lui dit. que le Roi 
avoit eu la boule d'accorder la grâce qu'il lui avoit demandée 
pour lui. le voulanl obliger de prendre l'expédition de la survi- 
vance; mais le bonhomme se défendit toujours de la prendre, 



27-28 janvier 170i 271 

parce qu'il avoit intention de ne la recevoir qu'en lui donnant 
les dix mille écus. Cela dura quelque temps, et le duc comprit 
enfin la pensée du vieillard, mais il prit le ton d'autorité, et 
l'obligea de recevoir de ses mains la survivance. Le gouverneur 
ne s'en tint pas là, il alla chercher ses dix mille écus, et pendant 
que le duc étoit occupé à donner quelques ordres dans la pro- 
vince, il les porta à son intendant, qui les reçut et lui en parla 
aussitôt qu'il fut arrivé. Leduc, fort en colère de ce contre-temps, 
le querella furieusement, lui défendit de recevoir jamais d'argent 
de qui que ce fût sans sa permission, et lui ordonna de reporter 
les dix mille écus au vieux gouverneur, ce qui fut fait. 

Le bruit couroit encore, le 26, que le prince Ragotzki avoit été 
proclamé roi de Hongrie, mais celle nouvelle avoit besoin de 
confirmation. On ajoutoit que les mécontents de Hongrie, après 
s'être avancés en Moravie, avoient aussi jeté un corps dans la 
Slyrie, de sorte qu'il n'étoit plus possible à l'Empereur de passer 
ni à Gratz, ni à Prague, et que le prince Ragotzki avoit fait 
entendre au duc de Bavière toute l'envie qu'il avoit de venir se 
joindre à lui, mais que son Altesse Électorale lui avoit mandé 
qu'il n'étoit pas à propos qu'il s'avançât de si bonne heure l . 

27 janvier. — Le 27, on commençoit à voir dans le monde 
une lettre du Roi adressée au Pape, imprimée depuis peu, par 
laquelle il lui faisoit connoître toute la conduite'du duc de Savoie; 
elle étoit assez belle pour mériter d'être insérée en cet endroit -. 

Le 27, on apprit qu'un matelot françois, ayant vu, le 19, 
embarquer l'archiduc en Angleterre avec dix-huit vaisseaux de 
guerre et cent cinquante bâtiments de charge, avoit trouvé 
moyen de se sauver, et étoit venu aborder à l'île d'Ouessant, d'où 
l'on avoit mandé cette nouvelle au comte de Pontchartrain. Mais 
il y avoit encore des gens qui la regardoient comme apocryphe. 

28 janvier. — Le 28, le Roi prit médecine, suivant son 
régime ordinaire, et comme on étoit autour de son lit, Monsei- 
gneur déclara que son régiment avoit élé donné au comte de 
Maure 3 , et le régiment de Béarn, qu'il avoit, au chevalier de 
Montendre. 

1. Peut-être parce qu'il ne vouloit pas être chargé de faire subsister un 
si grand corps et si mal discipliné. 

2. [Voir l'appendice n° IV. — E. PonlaL] 

3. Frère du duc de Mortemart. 



272 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Il couroit ce jour-là un bruit bien différent de celui du jour 
précédent, mais qui pouvoit néanmoins n'y être pas contraire : 
Caron disoit que le gros temps avoit forcé l'archiduc de relâcher 
en Angleterre, el effectivement on avoit remarqué que, depuis 
le 20, le u'iil du sud avoit toujours souffle avec assez de force, 
el il avoil tellement redoublé depuis vingt-quatre heures, que le 
plus grand bonheur qu'il eût pu arriver à l'archiduc, auroit été 
que, tics le premier jour, il eût relâché en Angleterre, car s'il 
avoil été à la mer pendant celle tempête, il auroit couru un 
extrême danger. 

On disoit ce jour-là que le comte de Pudion. vendoit le régi- 
ment de cavalerie du due de Bourgogne, ne pouvant plus se 
résoudre à servir à la tête de ce régiment, après y avoir perdu 
en un même jour son lils el son neveu, et que le Roi lui conser- 
voit néanmoins le grade de brigadier p'our y servir, et on assu- 
roil que le marquis d'Àncenis en avoit l'agrément l . On sut 
encore que le maréchal de Tessé avoil vendu au marquis d'Orival- 
Remiancourt -, parent du maréchal de Roufflers, sur le pied de 
cent vingt-six mille livres a , le régiment de dragons de la Reine, 
qu'il avoit pris en payement du comte de Hautefeuille pour la 
charge de mestre de camp général des dragons, qu'il lui avoit 
vendue. 

Le bruit couroit aussi que le prince Ragotzki avoit envoyé 
quinze mille chevaux au duc de Bavière, le priant de vouloir les 
bien discipliner, et rassurant que pour lui il étoit en état de se 
bien défendre, outre qu'il avoit derrière lui trente-cinq mille 
Turcs qui venoient à son secours, sous les ordres d'Hassan- 
Peregrin-Bassa. 

Les lettres de Suisse portoient aussi que le maréchal de 
Marsin faisoit le siège de Nordlingen, et que le nouveau grand" 
vizir et le nouveau mupthi avoient été déposés: qu'Hassan-Bassa, 
beau-frère du Grand Seigneur, avoit été l'ait grand vizir, mais 
([ne la sultane sa femme, ne pouvant se résoudre à se séparer 

i. C'étoit donc un présent que le Roi lui faisoit pour accommoder ses 
affaires. 

2. Gentilhomme de Picardie. 

3. C'étoit cent vingt mille livres de prix principal, deux cents livres de 
pot de vin, et quatre mille cinq cents livres qui étoient dues par la com- 
pagnie, et toute la paye du quartier d'hiver comme colonel et comme 
capitaine. . 



29-31 janvier 1704 273 

do lui, a\ oit obtenu du Grand Seigneur qu'il n'iroit point com- 
mander l'armée, à la tête de laquelle elle l'avoil obligé de mettre 
Hassan-Peregrin, qui étoil né dans la Bosnie, el qui y avoit fait 
la guerre, aussi bien que dans la Hongrie el dans la Transyl- 
vanie, et qu'elle avoit l'ail tirer exprès de Chypre, où il avoil été 
exilé '. 

29 janvier. -- Le 29, on disoit que les États-Généraux 
avoient donné un jugement, par lequel ils excluoient l'électeur 
de Brandebourg de la succession du prince d'Orange, el l'adju- 
geoienl au prince d'Ostfrise, ce que l'électeur ne devoit pas 
souffrir patiemment. On ajoutoit que leurs troupes pour le Por- 
tugal n'avoienl élé embarquées que le 12. 

On sut aussi (pie le marquis de Montmorency-Fosseuse àvoil 
vendu le régiment de Forez cinquante mille li\ res au jeune 
Polastron, lils de celui qui étoit lieutenant général, el que le Boi 
avoit, donné l'Ordre du Saint-Esprit au marquis de Bedmar. 

Ce soir-là. la marquise de Bedmar, qui arrivoil d'Espagne, 
vint, accompagnée de la, duchesse d'Albe et de la maréchale de 
Cœuvres, prendre sa première séance chez la duchesse de Bour- 
gogne, où elle reçut le baiser et tous les autres honneurs, sui- 
vant la coutume; ensuite ces deux grandes d'Espagne allèrent 
au souper du Boi prendre possession du tabouret. 

30 janvier. — Le 30 au matin, il y eut encore grande toi- 
lette chez la duchesse de Bourgogne en faveur de ces deux 
dames, et on apprit que du Bancher 2 , gouverneur du Quesnoy, 
étoit extrêmement malade à Paris, aussi bien que Saint-Syl- 
vestre 3 , qui étoil retiré chez lui. L'après -dîuée, un des officiers 
du duc d'Orléans, qu'il avoil apparemment envoyé ' exprès à 
Nancy pour lui apporter des nouvelles de la duchesse de Lor- 
raine, sa sieur, arriva à Versailles, lui apportant, aussi bien 
qu'à Madame, la nouvelle de l'heureux accouchement de la 
duchesse, qui avoit, le 28, mis un prince au monde. 

31 janvier. — Le 31, on sut que le Camus des Touches 
l'aîné, qui avoit été capitaine de cavalerie, avoit en la place de son 

1. Par le ministre précédent. 

2. Il s'appeloit en son nom Brûlard, et avoit été longtemps capitaine 
au régiment des gardes. 

3. Ancien lieutenant général, qui avoit été gouverneur en Dauphiné, 
d'où il éloit. 

VIII. — I 3 



274 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

oncle, le Camus de Beaulieu, dans l'artillerie et pour la connois- 
sance des déserteurs; ce qui étoil d'autant plus naturel, qu'ayanl 
en titre la charge de contrôleur de l'artillerie, son oncle ne 
t'avoit proprement exercée qu'à cause qu'il s'étoit trouvé en lias 
âge lors de la morl «le son père, i|iii en étoit revêtu. Mais, à 
l'égard de la direction de l'hôtel royal (\r> Invalides, le Roi la 
donna à Charpentier d'Audron ', commissaire des guerres, qui 
v'eu étoit déjà mêlé du temps du défunl marquis deLouvois. 

Le soir, on voyoil une lettre écrite le 2(> à Saint-Malo, par 
laquelle on marquoit que certainement l'archiduc avoit mis à la 
voile le 15; mais qu'il étoit venu un si gros temps le lit. que 
divers armateurs françois, qui avoient fait des [irises surTarrière- 
garde de son convoi, avoienl été obligés de les abandonner, 
après les avoir amarinées 2 , n'ayant eux-mêmes songé qu'à se 
sauver; que, le 22, il avoit fait encore une tempête beaucoup 
plus violente par nu venl de sud-ouest tout contraire à la navi- 
gation de l'archiduc, et qu'on étoit persuadé que le mieux qui 
eût pu lui arriver, étoil qu'il eût relâché dans un port d'Angle- 
terre. Ou commença alors de x <► i i- le prétendu manifeste des 
Hollaudois. qu'on a été bien aise de mettre ici :: . 



FEVRIER 1704 

1"' février. -- Le premier de février, on parloit beaucoup 
de l'expédition qu'un détachement de Suisses de la garnison de 
Nice avoit faite à Saint-Laurens en Provence, dont ils avoient 
enlevé le seigneur, nommé Pilavy, brûlé le village et coupé toutes 
les vignes, après avoir défoncé tous les tonneaux de \n\ qu'ils y 
avoient trouvés. 

On sut aussi que l'abbé de Fourcy ! étoit tombé en apoplexie, 
ce qui n'embarrassoil pas médiocrement l'abbé de Valbelles, 
auquel le Roi avoit, depuis quelques jours, accordé l'agrément de 
la charge de maître de l'Oratoire, qu'il achetoit de son cousin. 

1. Neveu du défunt Charpentier, premier commis dans les bureaux de la 
guerre. 

2. C'est-à-dire avoir mis des matelots dessus. 
.'!. | Voir l'appendice n° V. — E. PontalJ] 

1. Fils de Fourcy, conseiller d'État, qui était gendre du défunt chance 
lier Boucherai. 



2-3 février 1704 275 

l'évêque de Saint-Omer, el qui comptoit sur l'abbé de Fourcy, 
avec lequel il avoit traite de sa charge d'aumônier du Roi, pour 
partie du payement de relie qu'il achetoit. 

2 février. — Le 2, le Roi tint le chapitre de l'Ordre du Saint- 
Esprit pour proposer le marquis de Bedmar; ensuite il marcha 
en cérémonie à la chapelle avec les chevaliers, et puis à la pro- 
cession dans la cour, et il entendit la messe, qui fut chantée par 
l'évêque de Metz, un des commandeurs de l'Ordre et son pre- 
mier aumônier, à la fin de laquelle il retourna en cérémonie i\ 
son appartement. Entre la messe et son dîner, le comte de Pont- 
chartrain vint le trouver dans son cabinet, et peu de temps après. 
Sa Majesté, étant sortie pour dîner, dit qu'elle venoit d'avoir 
nouvelle qu'entre le 22 et le 23 de janvier, la Hotte des ennemis, 
composée de quarante navires de guerre et deux cent soixante 
bâtiments décharge, avoit essuyé un si furieux coup de a eut a 
la hauteur des Sorlingues, qu'elle avoit été toute dispersée, et 
que le mieux qui pouvoit lui être arrivé, étoit d'avoir relâché 
aux côtes d'Angleterre, comme elle en avoit Tordre, mais qu'elle 
pouvoit bien être entrée dans la Manche de Saint-George et de 
Bristol '; que l'archiduc étoit sur un vaisseau de cent pièces de 
canon, qu'on nommoit le Royal Souverain 2 , et qu'on savoit cela 
par un armateur de Saint-Malo, lequel avoit fait six prises sur la 
queue du convoi de l'archiduc, et qui n'avoit pu en amener 
qu'une, à cause du gros temps, et qu'il vouloit venir apporter 
cette importante nouvelle, ayant amariné les autres prises pour 
hasarder si elles pourroient venir aux côtes de France. 

A [très son dîner, le Roi entendit le premier sermon du P. 
Massillon. prêtre de l'Oratoire, qui devoit prêcher le carême 
devant lui et lui lit un magnifique compliment, dans lequel il lit 
entrer la protection que Dieu accordoit manifestement au Roi 
par les vents et les tempêtes. 

On sut, ce soir-là, que la fièvre avoit. pris au maréchal de 
Noailles pendant le sermon, et qu'il avoit été obligé de céder le 
bâton au maréchal de Villeroy. 

3 février. — Le 3, on apprit (pie, le soir précédent, il étoit 
arrivé deux courriers, l'un du duc de la Feuillade, et l'autre du 

1. Endroit très dangereux, d'où elle auroit eu grande peine à se retirer 
sans faire naufrage. 

2. Faux, le vaisseau qu'il montoit se nommoit la Royale Catherine. 



276 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

duc de Vendôme, par le dernier desquels on sut que le duc dé 
Savoie avoil marché avec toutes ses forces pour venir enlever 
les quartiers les pins avancés du duc de Vendôme ; que ces quar- 
tiers s'étoient replies sur ceux qui étoienl derrière eux; que le 
duc de Vendôme avoil eu le temps d'assembler toutes ses 
troupes, et que, quand le duc dé Savoie étoil venu pour attaquer 
les quartiers des derrières, il l'y avoil trouvé en bataille; que les 
deux armées étoienl restées en présence pendant vingt-quatre 
heures; niais qu'encore que le duc de Savoie ont la plus belle 
cavalerie du momie, et que le duc de Vendôme n'eu ont que très 
peu de fort mauvaise, le duc de Savoie n'avoit osé l'attaquer, 
peut-être parce que l'endroit où ils se Irouvoienl éloit un pays 
d'infanterie; qu'il avoil décampé le premier durant la nuit, et 
qu'il a\ oit envoyé un corps do cavalerie vers la Sesia;que le duc 
de Vendôme n'avoil pas jugé a propos de reprendre ses quar- 
tiers avancés, et qu'il les avoit resserrés du côté de Gasal. 

L'après-dînée, le Roi vint s'établir à Marly pour y passer six 
jours, et on apprit que la marquise de Mailly étoil malade de la 
fièvre avec un dévoiement, et que le marquis de l'Hôpital ' étoit 
mort à Paris, pour avoir pris des remèdes de chimie dont il 
étoil lui-même l'inventeur. 

4 février. — Le i, on voyoit à la coin- une lettre par laquelle 
on mandoil d'Allemagne qu'il y avoil eu à Vienne une grande 
sédition; que le peuple avoit poursuivi à coups de pierres le 
comte de Kaunitz, ministre de l'Empereur, qui étoit chargé du 
soin *\c> finances; qu'il avoit été obligé de se sauver <]o maison 
en maison, parce que le peuple vouloit absolument l'avoir, et 
qu'il s'étoil enfin retiré dans le couvent des Jésuites; mais que 
le peuple, échauffé, en auroit enfoncé les portes, et peut-être \ 
auroit mis le feu, s'il n'éloil arrivé des troupes de l'Empereur, 
qui a\ oient contraint le peuple à se retirer; que l'Empereur fai- 
soit faire dans Vienne t\i'> prières publiques pour attirer la misé- 
ricorde de Dieu, et qu'il avoit fait défendre les bals, les masca- 
rades ei tous les autres divertissements pendant le carnaval; que 
lés mécontents de Hongrie faisoient le siège de Kcemcern, et 
qu'ils avoienl entièrement ôté la communication de Vienne à 

1. Fils du défunt marquis de Sainte-Mesme, premier écuyer de la 
duchesse d'Orléans, lante du Roi, ri mis ensuite par Sa Majesté auprès de 
la L-rarule-duchesse de Toscane, sa fille, depuis son retour en France. 



5-8 février 1704 277 

Prague; que Le duc de Bavière demandoit un million de contri- 
butions à l'Autriche, qui olïroit déjà si\ cent mille livres; que la 
Franconie en ofïïoit autant, et que Nuremberg crioit miséricorde,, 
voyant bien que tout l'effort de la guerre alloit tomber sur elle. 
Le soir, te roi et la reine d'Angleterre vinrentvoir le Roi à Mark, 
et soupèrent avec Sa Majesté. 

5 février. — Le o, on ajoutait aux nouvelles du jour précé- 
dent que le duc de Bavière faisoit le siège de Liutz, qui ne devoil 
pas durer longtemps, étant une fort mauvaise place. 

6 février. — Le G, il arriva un courrier du duc de Vendôme, 
par lequel on apprit que le duc de Bavière avoit repassé le Pô, 
et qu'il étoit avec toutes ses troupes cuire ce fleuve et les rivières 
de la Sesia et de la Doria-Baltea. G'étoit à la vérité son propre 
pays dans lequel il s'étoit mis; mais, par le pont de Yerceil sur 
la Sesia, il pouvoit en deux jours de temps entrer clans le Mila- 
nois, et par conséquent il obligeoit le duc de Vendôme à se tenir 
derrière les rivières pour défendre l'Etat de Milan. 

7 février. — Le 7, on apprit qu'on avoit pris aux côtes de 
France un petit bâtiment anglois, par lequel on avoit su que la 
flotte des ennemis s'étoit entièrement dispersée du côté de l'An- 
gleterre. 

On commença, ce jour-là, à être en peine pour la santé du 
marquis de Cavoye, grand maréchal des logis du Roi; son mal 
avoit commencé par une espèce de goutte ou d'érysipèle aux 
deux jambes, mais il s'étoit jeté sur sa poitrine avec une assez 
grande fièvre, de sorte qu'on avoit été obligé de le saigner brus- 
quement. 

8 février. — Le 8, le Roi, en se bottant pour aller courir le 
daim avec l'équipage du comte de Toulouse, dit que le maréchal 
de Villeroy venoit de lui faire voir une lettre de Liège, par 
laquelle on lui mandoit que le bruit étoit commun dans Liège 
et dans Maëstricbt, que l'archiduc avoit relâché en Angleterre, 
qu'il y avoit la fièvre, et même que quelques-uns disoient qu'il 
étoit mort. 

Le maréchal de Villeroy, qui étoit présent, ajouta qu'il y 
avoit plusieurs autres nouvelles dans cette lettre, el le Roi, 
reprenant la parole, dit qu'elle portoit aussi que les Hollandois 
avoient envoyé quinze bataillons pour se saisir de Gueldre, mais 
que les troupes de l'électeur de Brandebourg qui \ étoient eu 



278 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

garnison leur en avoient refusé les portes 1 ; ce qui sembloit 
avoir du rapport avec une nouvelle venue de Paris, qu'on avoit 
traitée d'apocryphe, qui étoit qu'il y avoit une ligue signée entre 
les rois de France, d'Espagne et de Suède, et l'électeur de 
Brandebourg, qu'on reconnoissoit pour roi de Prusse. 

Ce jour-là, on apprit que la marquise de Bois-Dauphin 2 étoil 
morte à Paris, âgée de soixanle-dix-neuf ans. 

9 février. — Le !), le bruit couroil que le roi de Suède avoit 
convoqué tous les palatinats de Pologne à une diète générale 
pour élire un nouveau roi \ prétendanl que son ennemi avoit 
abdiqué la royauté, en quittant la Pologne pour s'en aller en 
Saxe, il étoit pourtant véritable qu'il n'avoit accepté la couronne 
de Pologne qu'à condition qu'il lui seroit permis de temps en 
temps de passer trois mois en Saxe pour \ donner ordre à ses 
affaires. Cm ajoutoit que les États de Saxe ne.vouloienl lui donner 
aucun secours ni d'hommes, ni d'argent, parce qu'il y étoit autant 
haï que la reine sa femme et le prince son tils y étoient aimés. 

On disoit en ce temps-là que les Suisses donneroient du secours 
au duc de Savoie, et il étoit certain que le canton de Schwitz et 
quatre autres petits cantons lui avoient promis d'exécuter l'an- 
cien traité qu'ils avoient avec lui. par lequel ils étoient obligés 
de lui fournir une certaine quantité de troupes, quand il seroit 
attaqué; mais les gens bien informés assuroient qu'ils n'exécute- 
roienl ce traité qu'à condition que le duc de Savoie en exécuteroit 
aussi toutes les clauses auxquelles il étoit obligé de sa part, dont 
la première étoit qu'il payeroit toutes les sommes qu'il devoif 
anciennement aux Cantons, lesquelles se montoient à plus de deux 
cent mille écus, de sorte qu'on pouvoit assurer qu'ils ne lui don- 
neroient pas un seul homme, parce qu'il ne-seroil pas en état de 
leur payer des sommes si considérables. 

1. Cette place îi'étoit pas assez pressée pour être obligée de se rendre 
quand les Espagnols l'avoieat rendue, et ils ne l'avoieat rendue aux 
I roupes de l'électeur de Brandebourg par préférence que parce qu'on 
croyoit bien qu'ils ne la livreraient pas aux llollandois. et que peut-être 
il y avoit nu traité secret pour cela. 

2. Elle étoit sœur de l'eu Barentin, ancien président au Grand Conseil. 
Elle avoil épousé en premières noces le marquis de Courtenvaux, fils aine 
du duc de Souvré, duquel elle n'avoit eu qu'une fille, qui fut depuis la 
marquise de Louvois. 

:!. 11 y avoit des gens qui disoient qu'il avoit écrit au prince de Conti 
pour lui faire reprendre ses anciennes prétentions. 



10 FÉVRIER 1704 279 

On sut ce jour-là qu'un armateur de Dunkerque > avoit amené 
une prise de la flotte de l'archiduc, et qu'il avoil assuré qu'elle 
avoit élé totalement dispersée du côté des côtes d'Angleterre, ce 
qui étoit la quatrième confirmation qui en étoit venue. On apprit 
encore que le chevalier de Croissy partoit pour aller de la part 
du Roi l'aire compliment au duc de Lorraine suc la naissance de 
son fils. 

10 février. — Le 10 au malin, on sut que le marquis de 
Cavoye avoit été saigné trois fois, qu'il étoit plus mal, et qu'on le 
trouvoit en danger. 

On disoit aussi que les aides de camp françois ' qui avoienl 
servi en Italie auprès du roi d'Espagne, avoient ordre de partir 
incessamment pour se rendre auprès de ce prince, et aller servir 
auprès de lui en la même qualité; et on ajoutoit que le marquis 
de Thouy alloit aussi servir en Espagne en qualité de maréchal 
de camp 2 . 

On eut aussi nouvelle que le feu, s'élant mis au palais de 
Bordeaux, en avoit consumé la moitié avec tous les registres du 
parlement. 

On disoit encore que le maréchal de Villars avoit reçu une 
lettre, par laquelle on lui mandoit que les généraux du duc de 
Bavière avoient pris la ville et le château de Lintz, pendant que 
ce prince étoit allé faire un tour à Munich ; que l'Autriche lui avoit 
payé deux cent mille écus, et lui avoit donné des otages pour une 
pareille somme. Le bruit couroit aussi qu'il avoil étendu ses 
contributions jusqu'aux portes de Gralz, et que le conseil de 
l'Empereur lui avoit voulu persuader de quitter Vienne, mais 
qu'il n'y avoit pas voulu consentir. On ajoutoit que le maréchal 
de Marsin mandoit au Roi qu'il lui venoit de tous côtés une pro- 
digieuse quantité de déserteurs françois, et qu'au lieu de douze 
mille hommes de recrue qu'il avoit demandés, il ne lui en fau- 
drait plus que six mille. 

On apprit le même jour que le Roi avoit donné à Vauvray, son 
maître d'hôtel ordinaire et intendant de marine à Toulon, 
vingt mille écus de brevet de retenue sur sa charge, outre el 
par-dessus celui de quarante mille écus qu'il avoil déjà, avec 

1. Dezeddes, Desons. Monchamp et Lessard. 

2. A son grand regret, ne pouvant se consoler qu'on eût oublié à la 
dernière promotion de le faire lieutenant général. 



280 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

ordre de partir incessammenl pour Toulon, où il alloil donner 
ordre pour faire partir les recrues, et les faire aborder à Saint- 
Pierre d'Àrerine ', Sa Majesté lui donnant encore dc\\\ mille «tus 
pour les Irais de son voyage. Le Roi donna aussi deux mille livres 
de pension au chevalier de Montgon, capitaine dans son régi- 
nienl des gardes. Mais la nouvelle qui faisoil le plus de bruit, 
etoil celle d'une conspiration qui s'étoil faite à Milan, et que le 
prince de Vaudemonl avoil heureusement découverte. Un certain 
officier milanois 2 étoit venu proposer au prince de Vaudemont 
des expédients pour empêcher les troupes du duc de Savoie de 
faire des courses dans un certain canton de l'État de Milan, ne 
lui demandant que la permission de lever deux cents hommes 
pour en venir à bout. Il lui avoit montré un plan si juste des 
mesures qu'il vouloit prendre, que ce prince lui avoit permis de 
lever ces deux cents hommes, et de les assembler à Pizzighet- 
lone. lui promettant de lui donner de quoi en faire les frais, et 
cet officier avoit effectivement fait venir deux cents grenadiers 
Ar< troupes de l'Empereur, qu'il avoit fait hier un à un jusqu'à 
son rendez-vous, avec vingt-cinq officiers des mêmes troupes. 
Mais ne croyant pas qu'une si petite troupe fût capable d'exécuter 
une entreprise considérable, il sonda un officier vénitien qui 
éloil à Milan, pour voir s'il voudroit entrer dans sou complot. 
Le Vénitien, pour approfondir le mystère, lit semblant d'entrer 
avec joie dans la proposition que le Milanois lui faisoil île lever du 
monde de son côté, et gagna si bien sa confiance que le Milanois 
lui découvrit toute l'entreprise, et même qu'il concerta avec lui 
qu'il iroit encore trouver le prince de Vaudemont et qu'il lui 
persuàderoil de faire encore une [dus grosse levée de troupes. 
En effet, il alla trouver le prince de Vaudemont, lui dit qu'il 
avoit levé les deux cents hommes, lesquels éloienl paarfaitement 
beaux, mais qu'il avoit fait réflexion qu'ils ne suftiroienl peut- 
être pas pour défendre la frontière, et qu'il venoil lui proposer 
d'en lever encore un nombre pareil, à la tête duquel il lui pro- 
posa de mettre l'officier vénitien. Le prince de Vaudemont, ayant 
lait quelque difficulté, se rendit enfin, et lui accorda la permis- 
sion et les fonds pour lever deux cents hommes par son ami. 

1. Faubourg de Gènes, parce qu'elles ne pouvoient plus en sûrelé 
aborder à , où elles alloient aborder ordinairement. 

2. Nommé 



10 FÉVRIER 1704 281 

.Mais le Vénitien étoil déjà venu trouver le prince de Vaùdemont, 
cl lui avoit découvert toute la trahison, et lui en avoit si Mon 
marqué toutes les particularités, qu'il n'avoil pu en douter; il 
lui avoit demandé un secret inviolable, sans lequel il n'auroit 
pas manqué d'être assassiné, et en même temps il lui avoit dit 
qu'il alloit se retirer avec les conjurés, aliu qu'ils ne pussent avoir 
aucun soupçon contre lui, le priant de le faire arrêter avec eux. 
Ainsi le prince avoit donné tous ses ordres pour ne pas man- 
quer les conspirateurs, et quand le Milanois le vinl trouver, il 
l'amusa quelque temps, en lui disant qu'il ne pouvoit l'expédier 
que quand il auroit un secrétaire auprès de lui; et pendant ce 
temps-là, les gens qu'il avoit commandés arrivèrent, et se saisi- 
rent de sa personne. Avant que de le faire mettre en prison, il 
l'interrogea lui-même en particulier dans son cabinet, et le traître 
dénia longtemps sa conspiration; mais enfin, voyant que le 
prince lui en disoit toutes les particularités, et qu'il lui promet- 
toit de lui sauver la vie s'il lui avouoit tout, il prit le parti de 
lui découvrir tout l'ordre de la conspiration, et le prince envoya 
sur-le-champ arrêter vingt-cinq officiers des troupes de l'Empe- 
reur, ce qui fut exécuté d'abord, et on alla ensuite prendre de 
tous côtés les deux cents grenadiers. 

L'après-dinée, le Roi donna une audience particulière dans 
son cabinet au baron de Sparre \ qui revenoit d'auprès du roi 
de Suède, où il avoit été longtemps, et où, selon les apparences, 
il avoit été envoyé de la part du Roi pour faire quelque négocia- 
tion. 

Le soir, il arriva un courrier du comte de Saint-Fremond, 
apportant la nouvelle de l'avantage qu'il avoit eu sur les ennemis 
du côté de la Secchia, ayant repris sur eux dans le Modenois les 
deux postes qu'ils y avoient pris quelque temps auparavant en 
sept jours sur les François avec le colonel Cehcret, qui n'y avoit 
en tout que cent hommes pour les défendre. Il avoit d'ahord atta- 
qué celui de la Rastiglia, qu'il avoit emporté eu quatre heures de 
temps, et où il avoit tué deux cents hommes et fait trois cents pri- 
sonniers. Il y a'soil trouvé quatre pièces de canon, deux char- 
retées de poudre et de plomb, et une infinité de pillage que les 
Allemands avoient tait dans le Modenois; ensuite il autit marché 

1. Seigneur suédois qui étoit brigadier d'infanterie en Frauce. 



282 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

au poste «If Buonporto; mais les ennemis ne l'y avoienl pas 
attendu, et comme il les avoil poursuivis vigoureusement, il 
y en avoit plusieurs qui s'étoient précipités dans la Secchia, 
voulant regagner le côté de la Mirandole. 

11 février. — Le II, on disoil que les Vénitiens avoienl mis 
un corps de troupes ensemble, el qu'ils s'étoient postés sur le 
bord de l'Oglio, peut-être pour empêcher que les Impériaux du 
Tyrol ne communiquassent par leurs terres à ceux du Piémont, 
nu plutôt pour favoriser leurs passages. 

On croyoil ce jour-là que l'archiduc avoil relâché dans le porl 
de Plymouth. et on disoit que le marquis de Cavoye étoit hors 
de danger. 

Le soir, Blet '. major du régiment de dragons d'Estrades, 
arriva, ayanl été d'abord envoyé par le comte de Saint-Fremond 
au prince de Vaudemonl. qui l'avoit dépêché au duc de Ven- 
dôme, lequel l'avoit envoyé au Roi, ce qui avoit été cause ipi'il 
u'avoit pu le premier apporter la nouvelle de l'affaire de la 
Bastiglia, et on en sul néanmoins par lui quelques particularités. 
Il dit donc que le comte de Saint-Fremond. étant à peine arrivé 
à Modène 2 , auiit marché avec deux mille hommes de pied et 
cinq cents chevaux pour attaquer ce poste, dont le jeune Mon- 
caull 3 , colonel {\u régiment de Vauge, qui y avoit été durant 
six mois, lui avoit montré le plan, lui assurant qu'il y avoit un 
endroit du fossé qui étoit très mauvais; qu'à la vérité, il y avoit 
des maisons avancées dans lesquelles les ennemis ne manque- 
roient pas de jeter du inonde, mais qu'on les emporteroit facile- 
ment, et que, quand on en seroit le maître, on \ posteroit de 
l'infanterie, sous le feu de laquelle on le roi l le passage du fossé; 
que cela avoit été exécuté comme Moncault l'avoit projeté, le 
marquis d'Angennes '' donnant à la droite et, Moncault à la 
gauche, outre un détachement de trois ou quatre cents dragons, 
qui avoient aussi été de l'attaque; qu'on avoit comblé le fossé 
avec îles fascines; qu'on avoit forcé le poste, qui étoit palissade; 
qu'on avoit tué d'abord tout ce qui s'étoit rencontré, mais 

1. C'étoit un soldai de fortune, dont le, père et le frère étoient morts 
valets de chambre barbiers du Roi; d'ailleurs estimé dans son corps. 

2. Il ne donna aux troupes que le temps de repaître et partit. 
'■'<. Fils de iMoncault, maréchal de camp. 

i. Colonel du régiment royal de la marine. 



12 février 1704 283 

qu'ensuite on avoil conservé de* officiers et des soldats, à peu 
près autant que les ennemis en avoienl de prisonniers à la 
Mirandole: Le même Blet avoit aussi apporté un drapeau des 
ennemis pris en celte occasion, cl assuroit qu'ils avoient aban- 
donné San-Felice, et un autre poste sur la Secchia, suc laquelle 
le comte de Saint-Frcmond avoit l'ail faire un pont et une 
redoute de l'autre côté pour en défendre la tête, et qu'ainsi les 
Allemands n'avoient plus en ce pays-là que trois postes, qui 
étoient celui d'Ostiglia et de Révère, celui de la Mirandole et 
celui de la Concordia, dans lesquels il ne resloit plus en tout que 
quatre mille neuf cents hommes. Le même jour, le bruit couroit 
que le duc d'Ossone avoit passé en Portugal, mais on apprit 
depuis que cette nouvelle étoit fausse. 

12 février. — Le 12 au matin, le comte de Beauvau eul 
audience du Roi dans son cabinet, venant donner part à Sa 
Majesté, de la part du duc de Lorraine, de l'heureuse naissance 
de son fils. Le même matin, on disoit que le duc de Marlbo- 
rough étoit repassé en Hollande, et qu'il avoit parlé aux États- 
Généraux de la part de la reine Anne, les exhortant fortement 
de faire de puissants efforts pour les opérations de la campagne 
prochaine; parce que, si elle venoit à n'être pas heureuse, cette 
princesse appréhendoit de ne pouvoir peut-être pas dans la suite 
obliger les Anglois à fournir de si grands subsides. On sut aussi 
en même temps que les États d'Amsterdam ayant découvert que 
quelques banquiers faisoienl passer de l'argent de France en 
Bavière, ils les avoienl l'ait mettre en prison, mais que les ban- 
quiers d'Amsterdam étoient venus en corps les trouver et leur 
demander la liberté de leurs confrères, et que, sur le refus qu'ils 
leur en avoient fait, ils les avoient menacés de fermer la banque 
pour toute l'Europe, leur disant nettement qu'ils la feroient 
malgré eux partout où bon leur sembleroit. 

Le bruit couroit ce jour-là que le roi de Portugal avoit demandé 
au roi d'Espagne jusqu'au 10 de février pour se déclarer, et 
comme ce terme étoit passé, on espéroit avoir bientôt des nou- 
velles du parti qu'il aiiroit pris. 

On disoit aussi que les mécontents de Hongrie avoienl un 
poste qui n'éloit qu'à deux lieues au-dessous de Vienne, et qu'ils 
lenoient Presbourg comme investi, depuis que le prince Eugène 
avoit cru être obligé de s'en retirer avec ses troupes. On ajoutoil 



28i MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

que ce prince commanderoit les troupes contre le duc de Bavière, 
pendant que le prince de Bade commanderoit l'armée sur le 
Rhin, et même le bruit couroil que l'Empereur s'étoit retiré à 
Prague '. On assuroil aussi qu'il alloit passer en Italie seize 
nulle hommes de recrue et deux mille chevaux de remonte. 

Le même malin, on croyoil que l'archiduc n'avoit pas relâché 
à Plymouth, comme on l'âvoit dit, parce qu'on n'en avoil nulles 
nouvelles, ni par l'Angleterre, ni par la Hollande; mais, le soir, 
le comte dePontchartrain eutnouvelle par des armateurs qu'une 
bonne partie de la flotte de ce prince avoil relâché en Irlande et 
en Ecosse. 

On disoit cependant que le Roi avoit résolu de l'aire celle année 
un armement de soixante-dix vaisseaux de ligne, ayant accepté 
sur cela les propositions que le maréchal de Cliâleaurenaud lui 
avoil faites; mais la difficulté étoit que, pour faire cet arme- 
ment, il falloit vingt-six millions d'argent comptant, c'est-à-dire 
vingt-deux millions pour l'armement présent et quatre millions 
qui étoient dus de l'année dernière. Ce fut le même soir que la 
Harteloire, chef d'escadre, salua le Roi, arrivant de Brest, où il 
avoit ramené son escadre. 

13-14 février. — Le 13, on assuroit que le duc de Bavière 
avoit renvoyé sans rançon à l'électeur de Brandebourg tous les 
prisonniers de ses troupes qu'il avoit, et que cet électeur l'avoil 
prié de traiter doucement la ville d'Augsbourg. 

On sut aussi que les banquiers d'Amsterdam avoient été mis 
en liberté, malgré les oppositions du duc de Marlborough, qui 
vouloit qu'on en lit un exemple; mais les États avoient eu peur 
de ruiner totalement le commerce. 

Ce jour-là, on croyoil que l'archiduc auroit pu relâcher dans- 
la Manche de Saint-George, ce qui auroit été une chose très 
périlleuse pour lui: mais, le lendemain, le maréchal de Villeroy 
vint au lever du Roi avec le Lardon de Hollande du 5 de février, 
quiportoit expressément que l'archiduc avoit relâché à Torbay; 
que le vice-amiral Calemberg et le duc de Schomberg, après avoir 
pensé périr, avoient enfin relâché à la rade de Sainte-Hélène % 
d'où le duc s'étoit fait porter fort malade à Portsmoulh; qu'une 



1. Cela ne se trouva pas vrai dans la suite. 

2. C'est la rade de l'île de Wisht. 



44 février 1704 285 

partie delà Hotte avoit relâché en Irlande, et l'autre à l'ouest de 
l'Ecosse: que onze vaisseaux, marchands, venanl de Portugal 
chargés de vin, avoient péri malheureusement, et que la reine 
Anne avoit harangué, le 31 de janvier, dans son parlement, sur 
la malheureuse nouvelle qu'elle venoil de recevoir de l'accident 
arrivé au Roi Catholique, et sur le grand péril où il s'étoil 
trouvé, exhortant le Parlement à terminer au plus tôt les affaires 
pour lesquelles il étoit assemblé, afin de travailler à rétablir les 
désordres de la mer. 

Le même matin, on apprit que le baron de Bressev l , lieute- 
nant général, étoit mort le soir auparavant à Paris de maladie. 

L'après-dînée, on vovoit à la cour des lettres de Saint-Malo, 
qui portoient que si on avoit eu assez d'armateurs à la mer, on 
y auroit l'ait des prises considérables % et qu'on croyoit qu'il y 
avoit eu quelques bâtiments de la Hotte de l'archiduc, qui, s'étant 
opiniâtres à tenir au large, avoient résisté à la tempête, après 
laquelle ils avoient passé en Portugal, de sorte qu'on avoit pu y 
avoir nouvelle de la dispersion de la Hotte aussitôt qu'en France. 
Le soir, on apprit qu'une partie de la Hotte de Bucnos-A\rcs. 
chargée de cinq millions pour le compte des marchands françois, 
étoit arrivée à Cadix, étant venue de conserve avec la Hotte por- 
tugaise du Brésil, l'une ni l'autre n'ayant aucune nouvelle de la 
guerre; on disoit néanmoins qu'il étoit encore resté une partie 
de celle Hotte de Buenos-Ayres à la haie de Todos Los Santos 3 . 

On apprit encore que deux vaisseaux du Roi avoient pris dans 
la Méditerranée un vaisseau de Hambourg portant pavillon mos- 
covite, qui alloit à Livournc, et dont on estimoit la charge plus 
de six cent mille livres, parce que le capitaine avoit offert quatre 
cent mille livres pour le racheter. 

Ce soir-là, on parloif fortement à la cour d'une promotion 
d'officiers généraux faite à l'armée d'Italie, et on prétendoit avoir 
une nouvelle certaine que le comte de Bouligneux 4 étoit fail 



1. Vieil officier comlois qui avoit autrefois quitté le service d'Espagne 
pour s'attacher à la France. 

2. C'étoit le défaut de cette campagne, et les armateurs se plaignoient 
qu'on leur avoit ôté tous les moyens de pouvoir armer. 

3. C'est im i, r olfe qui est dans le Brésil, lequel appartient aux Portugais, 
et par conséquent cette partie de la flotte étoit en grand danger. 

i. Gentilhomme de Bourgogne, qui n'étoit pas des ancien- maréchaux 
de camp. 



286 MÉMOIRES DU MARQUIS- DE SOURCHES 

lieutenanl général; mais on nommoit encore pour le même 
grade le marquis de Bissv, le comte de Mursay et le marquis 
d'Aubeterre, et pour celui de maréchal de camp, le chevalier 
de Luxembourg, le chevalier de Maulevrier el le marquis de 
Sezanne, qui étoienl des moins anciens brigadiers. 

15 février. — Le 15, on eu nommoit encore plusieurs autres ' 
t { u i n'étoienl pas plus anciens, ce qui donnoit d'étranges inquié- 
tudes à ceux qui, par leur ancienneté, avoienl droit de prétendre 
au grade de maréchal de camp; mais, le soir, quelques gens 
ayant parlé au secrétaire d'État de Chamillart, il leur assura que 
les chevaliers de Luxembourg et de Maulevrier et le marquis 
de Sezanne n'étoient et ne seroient point maréchaux de camp. 

16 février. — Le 10 au matin, ces bruits commencèrent à 
s'éclaircir. On sut, positivement que le Roi avoit t'ait une promo- 
tion d'officiers généraux dans son armée d'Italie, et on com- 
mença à en voir une partie de la liste, c'est-à-dire, pour lieu- 
tenants généraux, le comte d'Estaing, le comte de Bouligneux, 
le comte de Mursay, le marquis de Bissy - el le marquis de Lan- 
galerie; pour maréchaux de camp, le marquis de Rercado, le 
comte de Saint-Paterne, le comte du Gua 3 , le marquis de 
Polignac \ le comte d'Esclainvilliers 5 , Mauroy G et le marquis 
de Wartigny 7 ; et pour brigadiers, le marquis de Moraugicz, le 
comte des Clos, le comte de Caylus 8 , le marquis de Bonneval '■' 
el Bourck, Irlandois. On sut aussi que le marquis de Guébriant 
avoit vendu le régiment de Berry à la Gervaisais 10 . sous-lieute- 

1. Le marquis de Dreux et le comte de Chamillart, qui ne le furent pas, 
non plus que les autres. 

2. Fils du défunt marquis de Bissy. chevalier de l'Ordre et lieutenant 
général commandant en Lorraine. 

;i. Il n'y avoit que deux ans qu'il éloit brigadier d'infanterie, mais on 
lui avoit fait tort auparavant dans deux ou trois promotions; ainsi il ne 
faisoit que reprendre son rang d'ancienneté. 

i. C'étoit un vieux brigadier qui l'étoit devenu étant colonel de milice; 
d'ailleurs fort incommodé, et fort peu en état de servir de maréchal de 
camp; c'étoit un gentilhomme de Dauphiné. 

5. Gentilhomme de Picardie, très ancien brigadier de cavalerie et très 
bon officier. 

(ï. Brigadier de cavalerie, qui en faisoit le détail en Italie. 

7. Gentilhomme de Champagne qui étoit brigadier de dragons. 

8. Gentilhomme de Bretagne. 

9. Gentilhomme de Limousin qui étoit mestre de camp du régiment de 
cuirassiers du Roi; il avoit épousé une sœur de Hautcfort. 

lu. 11 étoit de Bretagne, d'une naissance assez médiocre. 



17-18 février 1704 287 

nant au régimenl <lrs gardes, qui lui en donnoit cinquante-cinq 
mille livres. On apprit encore «jiiil y avoit un changement dans 
la seconde compagnie de mousquetaires du Roi par la retraite 
de Curly, premier enseigne, auquel le Roi avoit donné qua- 
tre mille livres de pension; que l'Escussan étoit devenu premier 
enseigne; que Trebons, premier cornette, avoit monté à la 
seconde enseigne; la Sevrière avoit monté à la première cor- 
net le, el des Combes \ qui étoit premier maréchal des louis, 
avoit monté à la seconde cornette. 

17 février. — Le 17, au matin, le Roi donna un conseil 
extraordinaire, qui ne fut composé que de Sa Majesté, de Mon- 
seigneur, du duc de Bourgogne, de Chamillart et du duc de 
Bcauvillier, tous les autres juges qui pouvoienl entrer dans ce 
conseil ayant élé récusés par l'archevêque de Reims 2 . Dans ce 
conseil, le chancelier rapporta l'affaire de l'archevêque contre la 
Revnie pour la place de doyen du conseil, et l'archevêque la 
gagna toul d'une voix. Le soir, on sut que le Roi a>oit encore 
fait un maréchal de camp en Italie, qui fut Conrlandon 3 , bri- 
gadier de cavalerie, très bon el très ancien officiel', lequel avoit. 
quelque temps auparavant, demandé permission de vendre son 
régiment pour se retirer, et auquel le Roi avoit fait dire qu'il 
lui feroit plaisir de le servir encore. 

18 février. — Le 18, on disoit que le duc de Savoie avoil 
reçu les Allemands dans Verccil, l'Empereur ne lui ayant pas 
donné de repos qu'il ne lui eût accordé cette sûreté. 

On sut aussi qu'il étoit arrivé à Dieppe, le 14, six matelots de 
Suède et de Hambourg, qui s'étoient sauvés de Plymouth, les- 
quels disoient que, le 10, ils y avoient encore vu l'archiduc se 
promenant sur le port; que, le 11, il étoit resté sur son bord, el 
que la Hotte se préparoit en diligence à mettre à la voile, ce qui 
avoit du rapport avec les avis qu'on avoit de Hollande, qui mar- 
quoient que le rendez-vous de toute la flotte étoit à Plymouth, et 
qu'il n'y manquoit que dix ou douze vaisseaux de guerre, donl 

1. 11 étoit de l'Ile-de-France. 

2. Parce qu'ils étoient tous ses parties, car tous les conseillers d'État 
pouvoient prétendre à être doyen du conseil, et par cette raison les 
secrétaires d'État qui avoient aussi séance au conseil en cette qualité, 
pouvoient aussi prétendre la même chose. 

3. Gentilhomme de (Hiampagne, qui n'étoit pas ancien brigadier, mais 
très ancien el très bon officier de cavalerie 



288 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

on n'avoit point de nom elles. Le soir néanmoins, il arriva une 
nouvelle bien contraire, qui fut apportée par le comte de Pont- 
chartrain, c'est-à-dire que l'archiduc étoit mort en trois jours 
d'une fièvre chaude. 

On sut aussi que le Roi avoit fait le marquis Thouy lieutenant 
général, el qu'il avoit augmenté le nombre des officiers géné- 
raux de l'armée d'Italie, en faisant le comte d'Avaray 1 lieute- 
nanl général, le chevalier de Kercado " 2 et le comte de Goas 3 
maréchaux de camp; le comte d'Uzès \ Bourgneuf 5 , la Bréton- 
nière n , le comte de Croy ' et le comte d'Esterre 8 brigadiers, 
comme aussi le chevalier de Pezeux '•', brigadier de dragons 
pour l'armée de Dauphiné, Puynormand et Polastron, brigadiers 
d'infanterie pour l'armée d'Espagne. 

19 février. — Le 19, on disoit que ce jour-là on devoit bom- 
barder Montmélian pour essayer d'en affamer la garnison. On 
sut aussi que le marquis de Puysieulx, ambassadeur de France 
en Suisse, avoit demandé aux Cardons rassemblée de la diète 
pour recevoir la réponse du Roi au sujet de la Savoie, el comme 
on ne doutoif pas que cette réponse ne fût agréable, on espéroit 
aussi que les Cantons seroienl très satisfaits, et feroient ce que 
le Roi souhaitoit, ce qu'on avoit d'autant plus de sujet de croire 
que le canton de Zurich avoit déjà pris des mesures pour rae- 

1. Gentilhomme de Poitou qui commandoit les troupes du Roi à Naples 
en qualité de maréchal de camp. 

2. Gentilhomme de Bretagne, lequel, aussi bien que son frère, étoit très 
ancien officier et brigadier d'infanterie. 

3. Gentilhomme de Languedoc, très ancien brigadier de dragons, et qui 
les commandoit en Italie depuis trois ans. Le duc de Guiche. voyant qu'il 
avoit été oublié les premiers jours, et qu'on lui avoit préféré le marquis 
de Wartigny, son cadet, alla trouver le secrétaire d'État de Chamillart, et 
ne lui donna pas de repos qu'il ne lui eût promis de parler au Roi pour 
rendre justice au comte de Goas. qui étoit un homme d'un mérite dis- 
tingué. 

4. Frère du due d'Uzès, qui étoil mestre de camp de cavalerie. 

5. Ancien lieutenant-colonel de dragons avec commission de colonel, il 
étoit à la tète du régiment de du Héron, ci-devant du chevalier d'Albert. 

6. Lieutenant-colonel de cavalerie avec commission de mestre de 
camp. 

7. Fils aine du comte de Solre, lieutenant général; il ne devoit pas l'être 
suivant son rang. 

8. Frère du prince de Robecque, il n'étoit colonel de Normandie que 
depuis quatre ans et demi. 

9. Il reprit alors son ancienneté de colonel d'infanterie pour être bri- 
gadier. 



20-22 février.1704 289 

commoder ce qu'il avoit gâté. On assuroit d'un autre côté que le 
roi de Suède étoit à Varsovie comme au milieu de ses amis ; que 
toute la noblesse s'y rendoit sans escorte, de peur d'affamer le 
pays; qu'on ne doutoit pas que le primat n'y fit son devoir, et 
(prou s'attendoit à entendre bientôt parler d'une nouvelle élec- 
tion. On conloit aussi comme une ebose certaine que les bruits 
qui avoicnl couru d'une déclaration des Vénitiens contre les 
Couronnes n'étoient pas bien fondés, et on savoit seulement 
que la république étoit fort mécontente de l'ambassadeur de 
France '. 

20-21 février. — Le 20, on sut que Saint-Germain -, capi- 
taine au régiment des gardes, avoit l'agrément de vendre sa 
compagnie; et, le lendemain, on apprit que du Mesnil 3 , aide- 
major de la compagnie de Noaillês, avoit été choisi pour aller 
discipliner les trois compagnies des gardes du roi d'Espagne, et 
que le Roi lui donnoit quatre cents pistoles pour son voyage. 

On disoit, le même jour, que le canton de Berne, qui s'étoit 
opposé à ce qu'on assemblât la diète des Cantons, comme l'avoit 
demandé l'ambassadeur de France, sachant que la plupart des 
cantons, et même celui de Zurich 4 , y avoient consenti, avoit 
député au canton de Soleure et à celui de Zurich pour les prier 
de ne pas se séparer de lui, ce qui faisoit connoître qu'il com- 
mençoit à avoir peur que toutes les mauvaises démarches contre 
la France ne lui attirassent quelque fâcheuse aventure. 

22 février. — Le 2 U 2, on sut que le marquis d'Oizonville 3 et 
deux autres colonels du nombre de ceux qui avoient fait des 
régiments à leurs dépens, avoient demandé l'agrément de les 
vendre, mais qu'on leur avoit répondu qu'ils eussent à donner 
des mémoires pour faire connoître combien leurs régiments leur 
avoient coûté, et que le Roi leur noinmeroit des successeurs. On 
ajoutoit même qu'Artagnan G , sous-aide-major de gardes, avoit 
été nommé pour avoir celui de d'Oizonville. 

1. Qui se nominoit Hennequin «le Charmont, lequel étoit secrétaire du 
cabinet du Roi, après avoir été son procureur général au Grand Conseil. 

■2. Fils de Ménestrel, homme d'affaires. 

o. Gentilhomme de Normandie qui ne manquoit pas de capacité, étant 
venu par les degrés; mais on lui donnoit là une rude besogne à faire. 

4. Le canton de Zurich avoit été un des plus échauffés contre la France, 
mais il commençoit à mettre de l'eau dans son vin. 

5. Il étoit de la famille de Briçonnet de Paris. 

6. Neveu du comte d'Artagnan, directeur général, lequel n'étoit pas, non 

vin. — 19 



290 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Le même jour, on apprit que le marquis de Thouy avoit vendu 
an jeune d'Albaret 1 son régiment étranger quatre-vingt mille li- 
vres, sans compter les ustensiles qu'il avoit retenus, qui se mon- 
loient encore à vingt mille livres. Le même jour encore, le 
maréchal de Boufflers eut une violente colique d'estomac, pour 
laquelle on fut obligé de le saigner brusquement. 

23 février. — Le 23, on apprit avec assez de peine la pro- 
motion de brigadiers que le Roi avoit faite, parce qu'on n'en don- 
noit point la liste générale, et que chacun cherchoit de son côté 
à en découvrir quelqu'un, après quoi on se les communiquOil 
les uns aux autres. Voici donc ceux qu'on nommoit ce jour-là : 

INFANTERIE 

Tavagny 2 . 

Le chevalier de Sclve 3 . 

Le Guerchois *. 

Le chevalier de Zurlauben 3 . 

Le chevalier de Mennevillette c . 

Maupeou 7 . 

Le marquis de Montpezat 8 . 

Bernières 9 . 



plus que lui, de la maison d'Artagnan, mais en portoit le nom, à cause 
de défunt Artagnan, capitaine lieutenant des mousquetaires, son oncle, car 
il s'appeloit en sou nom Montesquiou. 

1. Fils d'Albaret, premier président de Perpignan et intendant de Rous- 
sillon. 

2. Gentilhomme de Lorraine, sur la frontière de Luxembourg, que le 
maréchal de Boufflers avoit mis à la tète de son régiment d'infanterie 
quand il l'avoit levé, lequel il avoit vendu depuis au marquis de Miro- 
mesnil. 

3. Lieutenant-colonel du régiment de Picardie, très bon et très ancien 
officier. Il y avoit eu un premier président du parlement de Paris de son 
nom. 

•1. Colonel du régiment de la .Marine, ci-devant capitaine au régiment 
des gardes. 

5. Capitaine au régiment des gardes suisses, qui étoit frère de Zurlauben 
lieutenant général. 

6. Capitaine au régiment des gardes. 

7. Capitaine au régiment des gardes, qui étoit depuis peu inspecteur 
d'infanterie. 

8. Capitaine au régiment des gardes, dont le père étoit lieutenant général 
des armées du Roi et gouverneur d'Artois. 

9. Major du régiment des gardes. 



24 février 1704 291 

cavalerie 
Le marquis de Châtillon l . 
Mimeurre -. 
Le marquis de Bai* 3 . 

INGÉNIEUR 

Richerand. 

24 février. — Le 24, on assuroit positivement que le Roi ne 
vouloit plus faire ni lieutenants généraux, ni maréchaux de 
camp; il y avoit même des gens qui disoient que la promotion 
avoit été réglée entre le Roi et le secrétaire d'État de Cliamillart, 
mais qu'un quart d'heure après Sa Majesté lui avoit écrit un 
billet , par lequel elle lui avoit mandé qu'elle y avoit fait 
réflexion, qu'elle avoit déjà trop d'officiers généraux, et qu'il 
n'avoit qu'à jeter au feu le mémoire qui en avoit été fait. 

Le soir, on sut de la même manière que le nombre des briga- 
diers avoit encore été augmenté ; et voici les noms de ceux qu'on 
apprit de nouveau : 

INFANTERIE 

Le comte de Denonville. 
Le comte de Bueil 4 . 
Le marquis de Sanzay. 
La Motte 5 . 

1. Meslre de camp de cavalerie, qui étoit un gentilhomme de Bourgogne. 

2. Gentilhomme de Monseigneur, qui avoit été sous-lieutenant de gen- 
darmerie, et étoit alors mestre de camp réformé et aide de camp du duc 
de Bourgogne, ce qui avoit facilité sou avancement, auquel il s'étoit trouve 
de grands obstacles aux dernières promotions, quoiqu'il y eût droit, par 
son ancienneté. 

'.]. 11 étoit originaire de Gascogne, et avoit eu le gouvernement d'Amiens, 
en survivance de son père; il étoit mestre de camp de cavalerie. 

4. II prétendoit être de la maison de Sancerre, mais il avoit toujours 
été si pauvre qu'il n'avoit pu être autre chose que capitaine au régiment 
d'infanterie de la Reine, d'où le Roi le tira pour lui donner un des cin- 
quante régiments qui furent faits tous à la fois à la lin de la guerre pré- 
cédente; ensuite il fut réformé comme les autres, et le maréchal de Tal- 
lard lui donna divers commandements pendant la guerre présente, et le 
fit faire brigadier, commençant déjà à être avancé en âge. 

• : i. Un des cinquante colonels qui étoit aussi réformé, et qui, depuis deux 
ans, aussi bien que le marquis de Sanzay et le comte de Denonville, servoit 
d'aide de camp au duc de Bourgogne, qui les fit faire tous trois briga- 
diers. 



292 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Greder 1 . 

Plilïer 2 . 

Beuzeval 3 . 

Gurten 4 . 

Le marquis de Miromesnil 5 . 

Le comte de Permangle 6 . 

Rolian ' . 

Du Barail 8 . 

CAVALERIE 

Le marquis de Savines 9 . 
Le comte de Marnay 10 . 
Des Fourneaux ". 
Le comte de Brissac l2 . 
Le comte de Bruzac 13 . 
Cheladet u . 

Le comte de Tournefort 15 . 
Le \idamc d'Amiens. 
Le marquis d'Illiers 1G . 
Le marquis de Gassion 1T . 

1. Colonci suisse. 

2. Colonel suisse et capitaine au régiment dus gardes. 

3. Capitaine au régiment des gardes suisses. 

i. Lieutenant-colonel du régiment suisse de son frère. 

5. Colonel d'infanterie, dont le père avoit été intendant en Champagne. 
et depuis en Touraine. 

6. Gentilhomme de Limousin qui étoit un des cinquante colonels. 

7. On l'avoit mis par erreur sur cette liste, car il étoit brigadier depuis 
deux ans, et étoit un des plus anciens officiers d'infanterie de France, 
étant depuis longtemps à la tète du régiment du Maine, ci-devant Turenne. 

8. Lieutenant-colonel du régiment du Roi. 

9. Gentilhomme de Dauphiné, qui étoit enseigne des gardes du corps. 

10. Gentilhomme de Dauphiné. qui étoit lieutenant des gardes du corps. 

11. Lieutenant des gardes du corps, qui étoit de Touraine. 

\1. Gentilhomme de Normandie, qui étoit lieutenant des gardes du corps 
et neveu du major. 

13. Gentilhomme de Périgord, de la maison de Hautefort, qui étoit aide- 
major des gardes du corps. 

14. Gentilhomme d'Auvergne, enseigne des gardes du corps; il étoit frère 
du maréchal de camp. 

15. Gentilhomme de qualité de Languedoc, qui étoit enseigne des gardes 
du corps. 

in. Capitaine de gendarmerie, qui étoit de la maison d'Entragues. 
17. Capitaine de gendarmerie, qui étoit fils d'un président de Pau, neveu 
du défunt maréchal de Gassion. 



2o FÉVRIER 1704 

Le chevalier de Roye l . 

Dormoy 2 . 

Le comte de Durasfort 3 . 

Le prince Charles 4 . 
Pelleport 5 . 
Rosen 6 . 



293 



De Scorailles 
Jolv s . 



DRAGONS 



Des Touches -. 
Robert. 



ARTILLERIE 



INGENIEUR 



25 février. — Le 25, on sut qu'il étoit arrivé un courrier 
d'Espagne le jour précédent, qui avoit apporté quelques lettres à 
des particuliers, lesquelles marquoient qu'il y avoit en ce pays-là 
de grandes brouilleries au sujet des finances ; qu'Orry avoit 
assuré au roi, en présence de Puységur', qu'il avoit des Mes 
achetés sur la frontière autant qu'il en falloit pour la subsistance 
des troupes pendant la campagne, et que, sur la foi de sa parole, 
Puységur l'avoit mandé en France, mais qu'étant allé lui-même 
sur la frontière faire la visite des magasins, il n'y avoit pas trouvé 
un grain de blé; qu'à la vérité on trouveroit assez de blé à 
acheter, mais que, pour cet achat, il faudroit prendre Pargeni 

1. Capitaine de gendarmerie, qui étoit frère du comte de Roucy. 

2. Major de la gendarmerie. 

3. Fils du maréchal de Duras, qui étoit très jeune, mais le Roi eut égard 
aux services du père; il etoit mestre de camp de cavalerie. 

4. Prince de la maison de Lorraine et dernier des fils du comte d'Ar- 
magnac: il étoit mestre de camp de cavalerie et fort jeune, mais sa nais- 
sance et l'amitié que le Roi avoit pour son père firent son avancement. 

o. Mestre de camp de cavalerie, qui étoit originaire de Gascogne. 

6. Mestre de camp de cavalerie, fils du maréchal de Rosen. 

7. Gentilhomme d'Auvergne, qui étoit colonel de dragons réformé. 

8. Vieil officier, qui étoit lieutenant-colonel de dragons avec commission 
de colonel. 

9. Il s*appeloit en son nom le Camus; son frère aîné avoit été capitaine 
de cavalerie, et étoit alors contrôleur de l'artillerie, et avoit la commission 
des déserteurs. 



294 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

qu'on avoit destiné pour le commencement de la campagne, et 
que <cla pourroit en retarder l'ouverture, quoiqu'on se flattât de 
pouvoir remplacer ce I argent par les présents que les villes fai- 
soient au roi d'Espagne. 

On disoit cependant que Le duc de Bavière avoit passé le 
Danube, dans le dessein d'aller combattre le comte de Styrum et 
le général d'Herbeviller, qui étoient postés entre lui et l'armée 
des mécontents de Hongrie, qu'on assuroit s'être emparés de 
Gassovie, de Tokay el de plusieurs autres villes. Le bruit conçoit 
en même temps que le roi de Pologne étoit venu conférer à 
Vienne avec l'Empereur et rélecteur palatin, et que Sa Majesté 
Impériale vouloit se retirer à Klagenfurt, capitale de la Carin- 
lliie. On sut encore que le général Gohoor, qui commandoit les 
troupes hollandoises en Allemagne, venoit être gouverneur de 
Maëstricht à la place de Top, lequel de son côté alloit com- 
mander les troupes en Allemagne, et y menoit avec lui son régi- 
ment de dragons. Il y avoit même des gens qui croyoient qu'il y 
conduiroit un plus gros détachement, mais il n'\ avoit guère d'ap- 
parence, si le bruit qui couroit alors étoit véritable, qui étoit que 
le duc de Marlboroug devoit encore venir celle année commander 
les Anglois, et même les Hollandois, car il n'étoit pas homme à 
souffrir qu'on fit un gros détachement de son armée, qui l'auroit 
mis hors d'état de pouvoir rien entreprendre, d'autant plus que 
les ennemis faisoient courir le bruit qu'ils vouloient faire le siège 
de Namur et de Traèrbach en même temps '. 

26 février. — Le 26 au matin, le marquis de Beauvau -\iiit 
prendre son audience de congé du Roi, et on apprit que Sa 
Majesté avoit encore augmenté le nombre des brigadiers. Voici 
les noms de ceux qu'il avoit nommés de nouveau : 

INFANTERIE 

Cadrieux -. 

Martin ;! . 

Le comte de Menou 4 . 



1. Ou croyoit que cela éloit impraticable, el on ne doutoit pas que leur 
dessein ne fût toujours sur Anvers. 
l. Gentilhomme de Gascogne, qui étoit lieutenant-colonel d'infanterie. 

3. Colonel du régiment des Galiotes, né à Versailles. 

4. Gentilhomme d'Orléanois, qui avoit été réformé colonel de milice. 



26 FÉVRIER 1704 . 295 

D'Hérouvillc ». 

Villeforl 2 . 

Le comte de Talendre 3 . 

Le chevalier de Damas 4 . 

Belle-Isle 5 . 

Le comle de Moucliy. 

Trecesson G . 

Couivillc 7 . 

Le comte de Damas 8 . 

Le chevalier de Villemort 9 . 

Le comte de la Marck. 

CAVALERIE 

Cna.lt I0 . 

Mortagny u . 
De Vienne 12 . 
Chamlin ,3 . 

1. Il éloit de Paris et s'appeloit en son nom Ricouart. Jl avoit été Ions- 
temps capitaine d'infanterie dans le régiment Dauphin avant que d'avoir 
un régiment. 

2. Colonel réformé du nombre des cinquante. 

3. Colonel réformé du nombre des cinquante. Il étoit de la maison de 
Pons, et avoit été longtemps capitaine et major dans le régiment du Roi 
de dragons. 

4. Gentilhomme de Bourgogne, qui étoit colonel réformé du nombre 
des cinquante. 

5. Colonel réformé du nombre des cinquante. C'étoit un garçon du côté 
de Nantes, qui avoit été assez longtemps capitaine dans le régiment 
Dauphin avant que d'être colonel. 

6. Gentilhomme de Bretagne, qui étoit colonel réformé du nombre des 
cinquante. 

7. C'étoit un garçon de Provence, qui avoit été colonel réformé du 
nombre des cinquante, et qui depuis avoit eu le régiment du Maine; ou 
le faisoit brigadier avant son rang. 

8. Frère aîné du chevalier de Damas, il avoit acheté un des cinquante 
régiments et avoit été réforme; on le faisoit brigadier avant son rang. 

9. Gentilhomme de Poitou qui avoit été longtemps capitaine de dragons, 
avoit depuis eu le régiment de Chastellaillon, qui étoit un des cinquante, 
par la mort du colonel, avoit été réformé, et avoit depuis fait un nouveau 
régiment. 

10. Officier allemand qui étoit mestre de camp de cavalerie, son père ctoit 
aussi brigadier. 

11. Officier allemand qui étoit mestre de camp de cavalerie réformé, et 
qui avoit autrefois commandé le régiment de houssards. 

12. .Mestre de camp de cavalerie qui avoit perdu un bras. 

13. Mestre de camp de cavalerie. 



296 • MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

Lessart ! . 
Barentin 2 . 
Châteaumorand '. 
Le comte de Nille. 

DRAGONS 

Gaffarl \ 

Dezeddes 5 . 

Le comte de Lautrec 6 . 

On eut nouvelle, ce jour-là, que le prince de Darmstadt étoil 
arrivé à Lisbonne sur la frégate la Panthère, qui étoil la seule 
de la Hotte de l'archiduc qui eût résisté i\ la tempête. Cependant 
le bruit couroit que l'archiduc étoit parti du 17 au 19, et on disoil 
même qu'il avoit paru quelques vaisseaux ;'i la hauteur de Belle- 
Isle. D'autre côté, on apprit (pie les ennemis avoient fait des mou- 
vements en Flandre, avançant de gros corps à Maastricht et à 
Liège, ce qui avoit obligé le marquis de Bedmar d'envoyer des 
ordres pour faire avancer dans les places de première ligne 
toutes les troupes franeoises qui étoient en garnison dans les 
places de seconde ligne, lesquelles avoient été remplacées par 
celles qui étoient en garnison dans les derrières. Ce mouvement 
ne laissoit pas de donner de l'inquiétude, parce que le maréchal 
deVillero) avoit alors une violente attaque de goutte, quil'auroit 
empêché d'aller en Flandre, s'il y étoil arrivé quelque chose. 

Le même jour, il arriva un courrier du dur de Vendôme, par 
les lettres duquel on apprit que le coude de Staremberg faisoil 
le maître dans le Piémont, et qu'aussitôt que le duc de Savoie 
lui refusoit quelque chose, il envoyoit piller et fourrager les vil- 
lages; que les ennemis avoient tenté le passage de la Sesia pour 
entrer en Milanois, mais que le comte d'Estaing, qui commandoit 
île ce côté-là, ayant paru avec ses troupes, ils s'étoient retirés. 

1. Mestre de camp de cavalerie, qui étoit aide de camp du roi d'Es- 
pagne. 

2. Fils d'un conseiller de la grand'chambre du parlement de Paris qui 
étoit mestre de camp de cavalerie. 

3. Gentilhomme de Normandie, qui étoit mestre de camp de cavalerie 
réformé. 

4. Lieutenant-colonel de dragons avec commission de colonel. 

5 i "lonel de dragons réformé, qui étoit aide de camp du roi d'Espague. 

6 Fils du marquis d'Ambres, lequel était colonel de dragons. 



27-28 février 1704 297 

Les mêmes lettres portaient que le «lue de Vendôme avoit déjà 
six mille chevaux de remonte, sans ceux qu'il attendoil de Fiance 
On sut aussi que le Roi avoit donné à Montaland ' le gouverne- 
ment de Bar-sur-Aube, qui étoil vacanl par la mort du baron de 
Bressey, avec cette différence qu'il valoit dix mille livres par an 
au défunt, et que le Roi ne le donnoit à Montaland que sur le 
pied de quatre mille livres par an, donnant d'ailleurs trois mille 
livres de pension à la baronne de Bressey. 

On apprit encore que le Roi envoyoit en Espagne le comte de 
Lusancy 2 , aide-major de son régiment des gardes, pour disci- 
pliner le régiment des gardes du roi d'Espagne ; et le bruit cou- 
roit que le roi de Portugal ne vouloit reconnoître l'archiduc 
qu'en qualité d'archiduc, jusqu'à ce qu'il se fût rendu maître du 
royaume d'Espagne; mais il y avoit bien de l'apparence qu'il le 
reconnoîtroit aussitôt qu'il auroit épousé l'infante, sa tille. 

27 février. — Le 27, on disoit que le comte de Grignan avoit 
demandé du secours pour empêcher les courses de la garnison 
de Nice, qui venoit impunément ravager la Provence, et qu'on lui 
avoit fait passer de Dauphiné six bataillons et deux régiments 
de dragons, avec lesquels il seroit en état de s'emparer de Ville- 
franche et de tout le plat pays du comtat de Nice, qu'il pourroit 
même bloquer du côté de la France, s'il le jugeoit à propos. 

On sut aussi que le duc de Saint-Pierre partoit pour aller 
joindre le roi d'Espagne, et que la princesse de Monaco partoit 
pour s'en aller trouver son époux à Monaco. 

On disoit encore que le duc de Bavière avoit demandé des 
officiers au Roi pour mettre dans ses troupes, et que les inten- 
dants des provinces avoient ordre de ramasser ceux qui s'éloient 
retirés mécontents, auxquels on faisoit un bon parti 

Du côté de Flandre, on assuroit qu'un corps de quatre mille 
hommes avoit paru sur la Mehaigne avec dix pièces de canon, et. 
qu'on ne douloit pas qu'ils n'eussent un dessein: cela redoublent 
encore l'impatience du maréchal de Villeroy, qui ne se voyoitpas 
i'\i état de partir. 

28 février. — Le 2<S au malin, le marquis Colmenero, lieu- 
tenant général des troupes du roi d'Espagne en Milanois, qui 

1. Ci-devant lieutenant-colonel du régiment royal d'infanterie. 

2. Gentilhomme de Rrie dont le père étoit mort capitaine au régiment 
<les gardes. 



298 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

étoit arrivé depuis deux ou trois jours à la cour, où le duc de 
Vendôme et le prince de Vaudemont l'avoient envoyé, eut une 
audience du Roi tête à tête dans son cabinet, qui dura une 
grande heure. 

Le même malin, d'Argenson, lieutenant général de police de 
Paris, eut aussi deux audiences particulières du Roi, et l'on crut 
que c'étoit au sujet d'un nommé Vinaccio, soi-disant médecin na- 
politain, et qu'on eroyoit néanmoins être allemand, lequel étant 
venu à Paris depuis peu d'années, et y ayant épousé la fille d'un 
aubergiste qui n'avoit que quinze cents livres une fois payées 
pour tout bien, se trouvoit alors avoir pour cinq cent mille livres 
de maisons dans Paris, et pour un million de pierreries et 
d'autres effets 1 . Soit qu'on le soupçonnât d'avoir la pierre philo- 
sophai, car il passoil pour un habile chimiste 2 . soit qu'on l'ac- 
cusât de faire la fausse monnoie, ou de fondre la véritable et d'en 
envoyer des lingots à Genève, comme quelques-uns le disoient, 
le secrétaire d'Etal de Chamillart lui manda de le venir trouver 
à Versailles. Ayant reçu cet ordre, il alla trouver Socart, com- 
missaire au Chàlelet, son ami particulier, pour savoir ce qu'il 
auroit à faire ; Socart lui conseilla d'obéir, et lui promit de l'ac- 
compagner le lendemain à Versailles. En effet, ils s'y en allèrent 
le lendemain au matin, et le secrétaire d'Etat de Chamillart, 
ayant été averti qu'ils étoient dans son antichambre, fit entrer 
Vinaccio dans son cabinet, où il le questionna pendant une demi- 
heure, et en sortant il fut arrêté par la Goste, lieutenant de la 
prévôté île l'hôtel, et conduit à la Bastille, d'où la Coste alla se 
mettre en garnison chez lui, et le même jour, sur le soir, le com- 
missaire Socart fut aussi arrête et conduit à la Bastille, mais on 
ne mit point de garnison chez lui. Comme d'Argenson étoit le 
commissaire départi par le Roi pour faire le procès à tous ces 
gens accusés de crime d'Etat, apparemment il venoit rendre 
compte à Sa Majesté de cette affaire, qui pouvoit avoir des suites 
considérables. 

On disoit ce jour-là que le Roi rappeloit Orry d'auprès le roi 
d'Espagne, et qu'on envoyoit à sa place le Marié, ci-devant com- 

1. Dans la suite toute cette richesse s'évanouit, et on lui trouva seule- 
ment quelques pierreries, qu'il avoit achetées à la mort de feu Monsieur. 

2. Cela lui avoit attiré la protection du duc d'Orléans, qui avoit même 
tenu un de ses enfants sur les fonts. 



28 février 1704 299 

missaire ordonnateur. Et Ton voyoit à la cour Montigny-Languet 1 , 
lieutenant-colonel d'un régiment de cuirassiers du duc de Bavière 
et son adjudant général, lequel avoit été pris depuis près d'un an 
dans une embuscade que les Impériaux avoient dressée 2 tout 
exprès pour lui. avec la Billarderie, mestre de camp de cavalerie. 
Comme les ennemis lui en vouloient particulièrement, parce 
qu'ils l'accusoient d'avoir fait commencer la guerre au duc de 
Bavière, et d'avoir des intelligences par toute l'Allemagne, et 
même parmi eux. lesquelles il avoit contractées pendant six mois 
qu'il s'étoit tenu auprès de Gergy, son frère, lors envoyé du roi à 
Stuttgard, ils l'avoient enfermé rigoureusement dans une tour à 
Constance, où ils le tenoienl au pain et à l'eau; ils lui avoient 
instruit son procès dans les formes, et même ils l'avoient amené 
jusque sur la sellette, où ils lui avoient fait diverses menaces, 
mais il s'étoit toujours moqué d'eux, et n'avoit jamais voulu leur 
dire la moindre chose des intelligences qu'il avoit, non plus 
qu'un oflicicr allemand, qu'ils avoient aussi fait mettre en prison. 
Il avoit fait plus, car sachant qu'on échangeoit tous les autres 
prisonniers, et qu'on ne vouloit point l'échanger, quoique cela 
fût contre toutes les règles de la guerre, et ayant trouvé un 
moyen de se sauver, il n'avoit pas voulu le faire, de peur qu'on ne 
les maltraitât à son occasion, et leur avoit dit un jour dans la 
chapelle où on les menoit à la messe, qui étoit celui auquel on 
les devoit échanger, que si, dans cinq jours, ils ne le voyoienl 

1. Gentilhomme de Bourgogne, frère de l'abbé Languet, aumônier de la 
duchesse de Bourgogne. — [Saint-Simon dans ses additions au Journal 
de Dangeau traite le baron de Montigny de baron de sobriquet; voici 
l'exacte vérité sur sa famille : elle était originaire de Bourgogne, où elle 
s'était fait connaître dès le xiv c siècle dans la magistrature, la diplomatie 
et l'Eglise. Hubert Languet fut au xvi e siècle un écrivain et un diplomate 
distingué. Pierre-Bénigne Languet, baron de Montigny, avait cinq frères; 
nous en citerons trois : Jacques Vincent, comte de Gergy, envoyé extraor- 
dinaire en Wurtemberg après le traité de Riswiek, puis à Mantoue, ce 
fut en sa faveur que la baronnie de Gergy fut érigée en comté en 1706; 
Jean-Bapliste-Joseph, curé de Saint-Sulpice, auquel on doit la construction 
de cette église; Jean-Joseph, aumônier de .Mme la Dauphine, évêque de 
Soissons et archevêque de Sens. Voy. Hubert Languet, par Henri Chevreul, 
1852, et les Lettres de Languet de Gergy. procureur général au parlement 
de Dijon au XVII e siècle, adressées au président Séguier, publiées par le 
même auteur, 1880. — Comte de Cosnac.~\ 

1. On l'avoit manqué un an auparavant dans le même lieu, et cette 
fois-là les ennemis avoient passé le Danube et deux autres rivières pour 
s'aller embusquer. 



300 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

pas auprès d'eux, ils pourroient. compter qu'il seroit mort ou 
sauvé. La manière dont il se sauva fut aussi fort extraordinaire; 
un soldat milanois, du nombre de ceux qui le gardoient, eut 
pitié de lui, et lui lit confidence qu'il vouloit l'aider à se sauver, 
ne pouvant plus se résoudre à servir contre le roi d'Espagne, son 
maître. D'abord Montigny crut que c'étoit un panneau qu'on lui 
tendoit, niais enfin, voulant tout hasarder pour sa liberté, il lui 
dit qu'il ne pouvoil songer à se sauver, qu'il n'eût eu auparavant 
des nouvelles de son frère Gergy, envoyé du Roi auprès du duc 
de Manloue, duquel seul il pouvoil tirer de l'argent. Le soldat se 
chargea de faire le voyage et de lui apporter la réponse et l'ar- 
gent de Gergy, ce qu'il exécuta fidèlement et promptement; 
ensuite il lui apporta une corde et un bâton pour mettre en tra- 
vers, afin qu'il pût descendre de sa tour, un poignard et un pis- 
tolet pour s'en pouvoir servir dans l'occasion. Le jour et l'heure 
de l'exécution étant pris entre eux. le soldat alla causer avec la 
sentinelle qui éloit la nuit au pied de la tour, afin de l'amuser : 
Montigny se mit en devoir de descendre, et n'étant pas éloignée 
de terre, la corde rompit, et il lit du bruit en tombant; la senti- 
nelle cria : Qui va là? et il répondit : bourgeois. A sa voix, le 
Milanois dit à la sentinelle : « Je sais bien qui est ce bourgeois. 
c'est un de mes bons amis qui me donne de Veau-de-vie toutes les 
fois que je le veux, et si tu veux, nous en irons boire demain au 
matin ensemble cite: lui. » La sentinelle le crut, et ils se donnè- 
rent rendez-vous pour le lendemain chez le bourgeois. Le soldai 
milanois se retira et suivit Montigny; mais comme les portes 
n'éloienl pas encore ouvertes, ils allèrent se cacher dans un trou, 
où ils avoient de l'eau jusqu'à la ceinture, et où ils demeurèrent 
pendant deux heures; ensuite, la porte ayant été ouverte, ils 
sortirent de la ville, comme des gens qui ont affaire à la cam- 
pagne, sans que la garde y fit attention, et comme la ville de 
Constance est très proche des terres de la Suisse, il ne leur fallut 
guère de temps pour les gagner et se voir en sûreté. 

Le Roi le reçut avec beaucoup de démonstrations d'amitié ', 
et on sut de lui qu'en chemin faisant il avoit appris que, sur un 
faux avis que le maréchal de Tallard éloit entré dans la Forèt- 



I. [Il obtint le gouvernement de la principauté de Montbélianl. — 
Comte de Cosnac] 



29 FÉVRIER-l er MARS 1704 301 

Noire, les ennemis avoient, le 9, levé tous les quartiers, et étoient 
marchés eu avant, de sorte qu'ils n'étoient rentrés que le 12. 

Le bruit couroit le même jour que c'étoit le 22 que l'archiduc 
avoit mis à la mer, et cependant deux: armateurs de Saint-Malo, 
arrivés le 24, avec deux prises marchandes, venant de Portugal, 
assuroient qu'ils n'avoient trouvé aucune flotte à la mer, et que 
leurs prisonniers leur avoient protesté qu'ils n'en avoient trouvé 
aucune depuis Lisbonne jusqu'à l'endroit où ils avoient été pris. 

29 février. — Le 20, on sut que la duchesse de Bourgogne 
s'étant trouvée un peu enrhumée et même ayant eu quelque 
mouvement de fièvre, Fagon avoit voulu absolument la faire sai- 
gner, ee qui avoit été exécuté. 

Le même jour, les lettres d'Italie du 22 portoienf que, comme 
il y avoit quatre moulins sur le Pô entre Casai et le pont de la 
Stura, et qu'auprès de ces moulins il y avoit quelques bateaux 
sur lesquels on faisoit passer de temps en temps de petits partis 
qui incommodoient les ennemis, ils étoient venus, la nuit du 20 
au 21, au clair de la lune, avec quelques pièces de canon, et 
avoient coulé à fond trois de ces moulins, et qu'à l'égard du qua- 
trième, qu'ils n'avoient pu toucher, un de leurs soldats étoit venu 
à la nage y mettre le feu. Les mêmes lettres ajoutaient que le 
comte d'Estaing, qui commandoit de l'autre côté du Pô avec cin- 
quante escadrons et vingt bataillons, avoit assemblé toutes ses 
troupes pour couvrir et mettre en sûreté quatre mille paysans 
qui travailloient aux lignes qu'on faisoit pour couvrir le Mila- 
nois; qu'il y avoit des gens qui assuroient que ces lignes réussi- 
roient, comme celles qu'on avoit fait en Flandre, qui avoient 
sauvé certainement les Pays-Bas espagnols pendant la dernière 
campagne, mais d'autres soutenoient le contraire, et disoient 
qu'on seroit obligé de les abandonner dès qu'on seroit en cam- 
pagne. 



MARS 1704 

1 er mars. — Le premier de mars, on sut qu'il étoit arrivé le 
jour précédent un courrier du marquis de Puisieux, mais on ne 
dit pas un mot de ce qu'il avoit apporté. Les Suisses les plus 
intelligents qui étoient à la cour assuroient néanmoins que la 



302 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

diète des Cantons étoit toute favorable à la France, et que tout 
s'y passoit comme on le pouvoit souhaiter. On pouvoit dire 
cependant que celte diète sondoit le Roi sur des articles 1res 
scabreux, mais que, comme Sa Majesté agissoit avec anlanl de 
droiture que de sagesse, onavoit sujet d'espérer que les suites 
en seroient telles qu'on pourroit le désirer. D'un antre côté, il 
étoit aussi arrivé un courrier d'Espagne, qu'on disoit avoir été 
dépêché par la princesse des Ursins, lequel étoit entièrement 
favorable à Orry, car on avoit engagé le roi d'Espagne à écrire 
au Roi qu'il étoit 1res content de lui; que si Puységur avoil eu 
quelque sujet de plainte, ce n'étoit pas sur lui qu'il en falloil 
jeter la faute, mais sur quelques Espagnols, qui ne s'étoient pas 
bien acquittés de leur devoir; qu'au reste tout se disposoit bien 
pour la subsistance des armées, ce qui lit connoître que le Marié 
n'alloit pas pour prendre la place d'Orry, mais pour avoir l'in- 
tendance de l'armée; que Sa Majesté Catholique partiroif de 
Madrid le premier de mars; qu'elle verroit six mille hommes 
en passant par Valladolid, et qu'elle entreroit incessamment sur 
les frontières de Portugal, pour étonner le roi son ennemi et 
prévenir ses alliés. 

On croyoit ce jour-là que l'archiduc étoit parti du 24 de février 
avec un vent favorable; que sa Hotte étoit composée de qua- 
rante-deux vaisseaux de guerre et de deux cent cinquante-huit 
bâtiments de charge ; qu'il n'y avoit sur celle Hotte que sept mille 
hommes de troupes réglées, les Hollandois n'ayant pas fourni 
les cinq mille hommes qu'ils avoient promis; encore ces sept 
mille hommes n'étoient-ils presque composés que d'Irlandois 
nouvellement levés, que milord Berwick n'auroit pas de peine 
à débaucher, pourvu que le roi d'Espagne eût un peu d'ar- 
gent pour leur faire un bon parti. Celte nouvelle étoit venue par 
une lettre de Saint-Malo du 20 février, qui portoîl qu'il y éloil 
arrivé ce jour-là un vaisseau françois revenant de Soulbampton, 
d'où il étoit parti le jour précédent avec deux cent cinquante 
matelots qu'on y avoil échangés, et cependant il y avoit des ^cw< 
qui disoienl que l'archiduc avoil fait partir devant lui six vais- 
seaux de guerre et trente bâtiments de charge. II couroil en 
même temps un bruit bien contraire à ce que nous venons de 
dire des Hollandois, qui étoit que quelques troupes de cette 
nation, qui étoient sur un des vaisseaux qui avoient relâché à 



1" mars 1704 303 

la côte de Sainte-Hélène, s'étoient révoltées, sur ce qu'on n'avoil 
pas voulu les laisser aller à terre pour se rafraîchir; mais que 
l'amiral Calemberg ayant fait venir quelques Anglais sur le boni 
pour apaiser cette révolte, ils avoient Messe et jeté à la mer quel- 
ques Hollandois; que ce châtiment avoit fait rentrer les autres 
dans leur devoir, et qu'on les avoit désarmés et dispersés sur 
les autres bâtiments. 

Les lettres de Ratisbonne portoieut ce jour-là que le duc de 
Bavière avoit envoyé un détachement de ses troupes vers l'Au- 
triche, lequel avoit défait un gros corps de paysans qui s'oppo- 
soient à son passage, et en avoit tué un grand nombre, sans 
avoir perdu plus de vingt hommes; que l'on continuoit de faire 
en Bavière de grands préparatifs pour la campagne prochaine: 
que les habitants de Nuremberg, dans la crainte d'être surpris, 
avoient commandé trois mille paysans pour travailler aux fortifi- 
cations de leur ville, et garder les lignes qu'ils avoient faites; 
que les meilleurs marchands d'Augsbourg commençoient à faire 
banqueroute; et qu'outre le manifeste que le cardinal de Lam- 
berg avoit fait publier pour se disculper de ce qu'on i'accusoit 
d'avoir favorisé la prise de Passau, dont il étoit évêque, il pro- 
mettait une somme considérable à ceux qui lui découvriroient 
les auteurs de cette calomnie. 

Cependant on apprenoit, par des lettres de Suisse, que trois 
mille mécontents de Hongrie s'étoient avancés jusqu'où étoit le 
duc de Bavière, pour servir sous lui, et lui servir de gage de la 
fidélité des Hongrois et de l'union du prince Ragotzki avec Son 
Altesse Électorale. 

Du côté de Bruxelles, on apprenoit, le même jour, que les 
Etats-Généraux avoient fait proposer à l'Empereur d'envoyer le 
prince Eugène commander sur le Rhin, et qu'à cette condition 
ils lui avoient offert d'augmenter les troupes qu'ils avoient en 
Allemagne, dont ce prince auroit le commandement, mais qu'on 
ne croyoit pas que Sa Majesté Impériale leur accordât cette 
demande, parce qu'on présumoit que le prince Eugène étoil 
moins nécessaire sur le Rhin qu'en Hongrie, où le danger parois- 
soit plus pressant. On ajouloit qu'on croyoit qu'il y auroit du 
changement dans la nomination des officiers généraux des Pro- 
vinces-Unies, faute dans la dernière assemblée des Etats de 
Hollande et de Westfrise de l'avis du conseil d'Etat, parce que 



304 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

celle nomination n'étoit pas au gré des autres provinces, qui en 
avoient proposé quelques-uns, que ceux de Hollande avoient 
liasses, et que, comme ces derniers Etats avoient été extraordi- 
naireraent convoqués pour en délibérer, on attendoit la réso- 
lution qu'ils auroient prise pour cette affaire, afin de la décider: 
mais qu'on éloit persuadé que la charge de maréchal de camp 
général seroit conférée à Owerkerque, auquel le parlement 
d'Angleterre venoit de confirmer la pension de quatre mille 
livres sterling que le roi Guillaume lui avoit accordée ; que le 
général Cohorn, qui éloit retourné à la Haye, ne seroit pas con- 
lenl de relie nomination, et qu'il vouloit donner la démission de 
ses emplois, sous prétexte de ses infirmités habituelles; que le 
dur de Marlborough étoit parti le 16 de février de la Haye, pour 
aller s'embarquer à Brill el repasser en Angleterre, mais que le 
venl étant devenu contraire, il éloit revenu à la Haye. 

Ce jour-là, le maréchal de Yilleroy eut une longue audience 
du Roi dans son cabinet, ensuite de laquelle on vint dire an duc 
du Maine et au comte de Toulouse que le maréchal Rosen iroit 
servir en Flandre avec le maréchal de Villeroy; mais on ne pou- 
voit pas regarder cela comme assuré. 

On sut aussi par des lettres de Suisse que les comtes d'Arco et 
de Marsigli, qui eommandoient pour l'Empereur dans Brisach, 
avoienl été exécutés à Bregenz; que le premier avoit eu la tête 
tranchée; que le second avoil été dégradé el noté d'infamie, 
son épée ayant été cassée par la main du bourreau, et que fahh - 
major de la place avoit été pendu. Les lettres d'Italie confir- 
moient aussi que le comte d'Estaing continuoif à faire travailler 
à la ligne qui devoit couvrir le Milanois, laquelle alloit depuis 
Brema jusqu'à Romasque; qu'elle laissoit Brema derrière elle, 
joignoit le Bourg, et alloit passer à Lazzo et à Zun; qu'on avoit 
trouvé au commencement du travail deux canaux qui formoient 
une partie de la ligue, et. qu'on les fortifièrent de quelques 
redoutes, en rompant les gués; que le comte d'Estaing avoit jeté 
trois bataillons du régiment de Piémont et deux de Tessé dans 
Candia, qui n'avoil pu contenir plus de troupes, et qu'on avoit. 
été obligé d'eu raser les faubourgs; que, quand Brema seroit à 
couvert, le duc de Vendôme y feroil monter le [tout de Valence, 
et qu'on croyoit que les ennemis, sachant la situation de l'armée 
francoise, abandonneroieiit leurs postes de Villanuova, Morau el 



2 mars 1704 305 

Bursola, quïls soutenoient encore avec le plus gros de leurs 
forces, qui étoient à Trino et à Crescentino ; que les Allemands 
n'étoient pas contents de leurs quartiers, et que les Piémontois 
paroissoient très fâchés de les avoir chez eux; que le comte de 
Staremberg continuoit à vouloir être le maître des plus fortes 
places du Piémont, quoique le duc de Savoie s'y opposât, ce 
qui causoit le pillage et les incendies que les Allemands exer- 
çoienl dans leurs quartiers, sans que le duc pût les en empê- 
cher. 

2 mars. — Le 2, on prétendoit que le roi d'Espagne avoit 
fait publier dans tous ses Etats des ordonnances si avantageuses 
pour la levée des milices qu'on ne s'étonnoit plus du grand 
nombre qu'il y en avoil déjà sur pied, attendu qu'elles dévoient 
être payées aussi bien en paix qu'en guerre, néanmoins à pro- 
portion, avec beaucoup d'autres privilèges, et qu'il y auroit cent 
régiments de cinq cents hommes chacun composés de ces 
milices. 

On voyoit aussi ce jour-là les prétendus articles du traité fait 
entre le roi de Suède et l'électeur de Brandebourg, dont on a 
parlé ci-devant : « 1° que le roi de Suède fera incessamment le 
mariage de la princesse sa sœur avec l'électeur de Brandebourg ; 
2° qu'Us prendront des arbitres pour régler leurs différends à 
l'égard de la Poméranie ; 3° que le roi de Suède interposera ses 
bons offices auprès de la cour de France pour faire reconnoitre 
l'électeur de Brandebourg en qualité de roi de Prusse ;4° que le roi 
de Suède donnera des troupes à Vélecteur de Brandebourg pour 
l'aider à recouvrer la succession du défunt roi Guillaume d'An- 
gleterre; 5" que réciproquement l'électeur de Brandebourg don- 
nera des troupes au roi de Suède pour servir contre le roi de 
Pologne et la république, si elle se déclare; 6° que l'électeur de 
Brandebourg retirera ses troupes de l'Empire et de la Hollande; 
7 qu'il ne feront point de paix qu'ils n'aient une entière satis- 
faction de ce qu'ils demandent. » 

On sut aussi que le Roi avoit nommé un sous-brigadier el 
quatre de ses mousquetaires pour aller conduire le marquis de 
Vernon, ambassadeur de Savoie, jusqu'à Antilles, où on devoit 
faire l'échange avec le comte de Phélypeaux. Ou apprit aussi 
que Préchac, maréchal de camp, avoit, par la protection du 
maréchal de Noailles, obtenu du Roi la sénéchaussée d'Armagnac 

vm. — 20 



306 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

vacante parla mort de Hautmoiit 1 , au grand regret de Polas- 
tron *, de Fimareon 3 et de Pelleport, qui la demandoient. 

Cependant la duchesse de Bourgogne se portoit fort bien de sa 
saignée; le Roi venoit la visiter plusieurs fois par jour, et elle 
gardoit encore le lit ce jour-là; mais elle avoit résolu de se lever 
dès le lendemain, malgré les médecins, qui vouloient qu'elle 
demeurât au lit pendant neuf jours. 

On disoit aussi que Jnllien avoit surpris dans le village de 
Francastin en Vivarois cent cinquante fanatiques qui vouloienl se 
jeter dans ce pays-là : qui] en avoil tué soixante-dix sur la place 
ri avoit poursuivi le reste de si près qu'il ne s'en étoit pas sauvé 
un seul; qu'on avoit trouvé parmi les morts nue espèce d'officier 
ayant une épée d'argent et un bord d'argent à son chapeau. 

3 mars. — Le 3, le Roi prit médecine à son ordinaire, le duc 
et la duchesse de Bourgogne lui tinrent compagnie depuis onze 
heures du matin jusqu'à une heure après midi, et la duchesse 
de Bourgogne lui til un extrême plaisir en lui proposant de 
faire un voyagea Mark, depuis le dimanche 9 jusqu'au samedi 15; 
il fut résolu sur-le-champ, à condition que très peu de daines 
accompagneroienl la duchesse de Bourgogne^ cl que les cour- 
tisan- ne demanderoienl point à suivre le Roi: il fut même arrêté 
que Monseigneur, qui étoit allé le même matin à Meudon pour 
y passer la semaine, y passeroil encore l'autre avec le duc de 
Berry, la princesse de Conti el une grosse cour; que le due et 
la duchesse d'Orléans iroient passer ce temps à Saint-Cloud, et 
le duc et la duchesse de Bourbon à Saint-Maur. Il n'y avoil que 
Madame qui se trouvât embarrassée, parce qu'elle n'avoit point 
envie d'aller passer la semaine à Paris, ni de rester à Versailles: 
mai- eomme elle désiroil fortement d'aller à Mark, on croyoit 
que le Roi voudroit bien lui donner cette satisfaction. 

Le même jour, on apprit que le marquis de Termes 4 étoit 
mort à Paris d'une dyssenterie, qui n'étoit «pie la suite d'une 
maladie de six mois. 



1. C'étoit un gentilhomme de Gascogne qui avoit commandé longtemps 
le régiment de cavalerie de Cayeux. 

2. Lieutenant général que cet emploi anroit fort accommodé, parce qu'il 
étoit dans son pays. 

:i. Gentilhomme de Gascogne. 
- -i. Seisneur de Gascogne, de la maison de Gondrin. 



3 MARS 1704 307 

On parloit aussi i\u mariage du jeune Nycrl ' avec la fille de 
Marsollicr, conseiller au Grand Conseil, qui passoil pour être très 
riche, et l'on assuroit nue le père Nyert, qui étoit de quartier 
auprès du Roi, lui avoil présenté le père et la fille dans son 
cabinet. 

On n'étoit pas plus exactement informé ce jour-là du dépari de 
l'archiduc que les jours précédents; niais on apprenoit, du côté 
de Hollande, qu'on avoit fait tant de diligence pour radouber les 
vaisseaux de sa flotte, qu'avant le 14 février ils étoient presque 
tous en état de remettre à la voile; que, le 14 au malin, l'amiral 
Rooke, qui les avoit tous fait venir à Spithead, avoit fait donner 
le signal pour obliger les officiers de venir à bord ; que l'archiduc 
s'étoit embarqué le même jour, et que, comme le vent étoit favo- 
rable, on croyoit que la Hotte auroil mis à la voile le soir ou le 
lendemain matin. Cependant tout cela étoit fort incertain, et on 
ne pouvoit se persuader que la Hotte eût mis à la mer avant le 
24 de février; d'autant plus qu'il \ avoit un grand nombre de 
petits bâtiments françois en mer, tout exprès pour aller à la dé- 
couverte, sans compter les armateurs de Saint-Malo, et qu'ainsi 
il auroit été impossible qu'on n'en eût pas eu déjà diversavis, s*il 
avoit été vrai que la Hotte eût mis à la voile dans le temps mar- 
qué par les lettres de Hollande. 

On sut encore que, par les dernières lettres de Madrid, on man- 
doit qu'où en avoit reçu de Lisbonne, qui portoient qu'après l'ar- 
rivée du prince de Darmstadt, qui avoit assuré positivement qu'il 
étoit sui\i de près par l'archiduc, et qu'il ne pouvoit pas passer 
deux jours sans arriver, on y avoit été fort étonné, et même fort 
consterné, dans le conseil de Sa Majesté portugaise, d'en voir 
écouler huit ou dix sans en recevoir aucunes nouvelles, et qu'on 
en avoit demandé raison au prince de Darmstadt, lequel avoit été 
fort embarrassé pour y répondre, et que le peuple étoit outré 
contre lui, regardant tout ce qu'il avoit dit jusqu'alors comme 
des mensonges. 

On disoit aussi qu'il étoil certain «pie le comte de Toulouse 
iroit s'embarquer à Brest; que même le départ de ses équipages 
étoit lixé pour le 12, et que. pour lui, il pourroit partir le 20, 



1. Fils unique du premier valet de chambre du Roi, dont il avoit la 
survivance. 



308 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

(raillant plus qu'il y avoit des gens qui disoient que ce prince 
avoil eu un avis que l'archiduc étoit sorti de l'île de Wight le 
"2i, avec trente vaisseaux de guerre et deux cents bâtiments de 
charge. 

On sut aussi que le marquis de Vaucieux ' avoit vendu le 
régiment d'Auxerrois quarante mille livres au marquis d'Am- 
l'revillc. 

4 mars. — Le 4 au matin, le nonce du Pape et renvoyé de 
Parme eurent audience du Roi, qui fit, l'après-dînée, dans une 
de ses avenues de Versailles, la revue de ses deux régiments tk^ 
gardes françaises et suisses, et il convint qu'il ne les avoit ja- 
mais vus si beaux. On avoit fait sabler le terrain où se devoit faire 
la revue, et afin que les voitures qui auroieul passé ne vinssent 
point embarrasser, on avoit interdit pour ce jour-là le chemin du 
pont de Sèvres, et obligé même les ministres des princes étran- 
gers à passer par le chemin de Saint-Gloud. On disoil alors tout 
haut que le maréchal de Rosen serviroit en Flandre, et on assu- 
roit que la diète des Suisses s'étoif séparée, et que les députés 
s'étoienl retirés dans leurs cantons pour rendre compte à leurs 
supérieurs des délibérations et des résolutions prises en consé- 
quence, et comme tout avoit été mis ad référendum 2 , on ne 
doutoit pas que les rapports ne fussent favorables. On ajoutoit 
que le Roi demandoit un régiment au canton de Berne 3 , et 
témoignoit -souhaiter que les Suisses se chargeassent de la garde 
du C'hablais et du Faucigny, à condition qu'ils garderoient aussi 
le Val d'Aoste et quelques autres terres proche du Valois. 

Le bruit couroit aussi que c'étoit tout de bon que le cardinal 
de Médicis alloit se marier, voyant que les princes ses neveux 
n'avoient point d'enfants, et que le cardinal Ottoboni seroit 
protecteur (\c< deux couronnes. On croyoit aussi voir des indices 
plausibles d'un assez prompt départ du duc de Bourgogne, mais 
cela n'étoil encore guère assuré. 

Le bruit couroit aussi que, ce jour-là même, le grand prieur 

1. Gentilhomme de Normandie, qui étoit parent proche du marquis de 
Beringhen, premier écuyer du Roi; il avoit été longtemps capitaine d'in- 
fanterie dans le régiment Dauphin et y avoit perdu un bras. 

■2. On ne met ce terme que sur des affaires qu'on veut remettre aux 
calendes grecques. 

3. Il sembloit que c'étoit vouloir lui donner l'occasion de se raccom- 
moder avec la France. 



5 mars 1704 309 

devoit attaquer les Allemands dans Révère, et que ce prince 
ayoit obtenu un détachement de grenadiers et deux régiments de 
dragons d'augmentation pour cette entreprise; que, s'il réussis- 
sent, il romproit le pont d'Ostiglia, et que par ce moyen la Miran- 
dole demeureroit sans communication. 

Le prince de Conti eut aussi une longue relation de Jullien, 
qui marquoit que les fanatiques étoient près de six mille hommes, 
et qu'ils avoient été fortifiés par des gens qu'on avoitvoulu forcer 
de marcher pour la milice; qu'il les avoit tous détails, et mis 
par là le Vivarois en sûreté, dont les peuples étoient déjà cons- 
ternés. 

On savoit aussi confusément qu'il y avoit eu une action en 
Souabe; que les ennemis, ayant assemblé si\ mille hommes, 
avoient voulu enlever un des quartiers des troupes françoises ; 
qu'on s'y étoit bien défendu, que le marquis de Listenois i avoit 
repoussé les ennemis et les avoit poursuivis assez loin l'épée 
dans les reins. 

5 mars. — Le 5, on disoit que le roi- de Portugal, ayant inu- 
tilement tenté d'amuser les rois de France et d'Espagne par les 
propositions d'une trêve de trois mois, s'étoit ensuite flatté qu'il 
pourroit découvrir les projets du roi d'Espagne, en envoyant 
l'évêque d'Evora, en qui il avoit une confiance particulière; lui 
ayant ordonné pour cet effet d'écrire à la Junte qu'il étoit chargé 
de la part du Roi son maître de plusieurs propositions très im- 
portantes, et qu'il espéroit qu'elles seroient très agréahlement 
reçues; qu'il demandoit un passeport pour sa sûreté, et qu'il 
l'attcndoit sur la frontière; mais que Sa Majesté Catholique, par 
la réponse qu'elle lui avoit faite, lui avoit défendu l'entrée de son 
royaume. On ajoutoit que le roi d'Espagne avoit permis aux ducs 
de Médina-Sidonia, de Gandès, d'Abrantès, de Bejar, d'Ossone, 
d'Arcos et de Banos, au connétable, aux comtes de Benaventc 
et de Peîiaranda, et à plusieurs autres grands d'Espagne, de le 
suivre à leurs dépens, lorsque Sa Majesté Catholique se mettroit 
à la tète de ses troupes. 

11 arriva ce jour-là un courrier de Provence, par lequel on 
apprit que le duc de la Feuillade marchoit avec vingt hataillons 



1. Seigneur comtois, qui étoit colonel de dragons; mais cette nouvelle 
n'eut pas de suites. 



310 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

el huit escadrons droit à Toulon, où il devoil s'embarquer avec 
ces troupes pour l'Italie, après qu'il auroit fait embarquer e1 
partir les recrues pour les troupes d'Italie. 

Le même jour, plusieurs avis de Vienne portaient que les mé- 
contents de Hongrie faisoient de grands désordres dans la Styrie 
jusqu'aux environs de Gratz, et qu'ils menaçoienl de mettre à 
feu et à sang- Edimbourg, pour avoir reçu garnison impériale, 
après leur avoir prêté serment de fidélité. 

On disoit aussi que le roi de Pologne étoit retourne dans son 
royaume par Olmutz; que le roi de Suède avoil proposé le prince 
Jacques pour la couronne de Pologne, et qu'il y auroit bientôt 
une diète pour en délibérer; que celle de Varsovie n'avoit point 
été favorable au roi de Pologne, lequel n'étoit venu à Vienne que 
pour demander àl'Empereurun secours de troupes et d'argent; 
mais que les ministres de Sa Majesté Impériale lui avoienl 
remontré qu'elle n'étoit pas en état de lui accorder sa demande, 
à cause de la mauvaise situation de ses propres affaires. 

D'autre côté on avoit nouvelle que le maréchal de Marsin avoit 
assisté à un grand conseil de guerre que le duc de Bavière avoit 
tenu à Munich, et qu'il étoit allé ensuite à Augsbourg pour y 
l'aire préparer toutes les choses nécessaires pour l'exécution des 
projets dont on étoit convenu : que les partis françois avoient 
l'ait plusieurs courses for! avant dans le pays, de l'une desquelles 
ils avoient amené trois cents houssards prisonniers; et qu'un 
grand corps de troupes françoises et bavaroises, s'étant nus en 
marche du côté d'Ulm el de Donauwerl, avoit fait croire aux 
ennemis qu'on avoil dessein d'attaquer Nordlingen, ce qui les 
avoit obligés d'y mettre une forte garnison. 

Le bruit couroit aussi de plus en plus que la diète des Suisse> 
s'étoit bien passée à l'égard de la France, toutes les propositions 
que le due de Savoie avoit faites ayant été renvoyées ad référen- 
dum, ce qui étoit les éluder honnêtement; il y avoit pourtant 
de- -eus qui assuraient que les trois cantons qui lui éloient affec- 
tionnés avoient résolu de lever d*^ troupes pour lui, en cas que 
les choses ne tournassent pas à son avantage. 

Les nouvelles d'Italie étoienl aussi que les Vénitiens, pour 
faire plaisir à l'Empereur, avoienl licencié un bon nombre de 
troupes allemandes, qui, n'ayant point d'argent pour subsister, 
avoienl pris parti parmi les troupes de la Secchia, et qu'il s'en 



6 mars 1704 311 

étoil trouvé assez pour recruter les régiments qui \ étoient, et 
même pour en composer de nouveaux. 

D'autre côté les lettres de Hollande portoienl que le duc de 
Marlboroug commanderoit encore, lacampagne prochaine, l'armée 
angloise séparément de farinée hollandoise, et qu'à la vérité les 
Etats-Généraux lui avoient donné un pouvoir plus étendu que 
l'année dernière, mais non pas indépendamment de leurs ordres. 

Il couroit aussi un bruit qu'il y avoil du désordre en Zélande, 
et que tout s'y portoit à se désunir des États-Généraux. 

6 mars. — Le 6 au matin, le Roi, en revenant de la messe, 
alla chez la marquise de Maintenon, qui avoit eu la fièvre; mais, 
le soir, elle se porta mieux. Sa Majesté lit aussi ce jour-là quel- 
ques chevaliers de Saint-Louis, dont il y en eut quatre capitaines 
de son régiment des gardes, des Pontis, Contades, le chevalier de 
Montgon et le comte de Bouzols, le comte de Lusancy, aide-major, 
et deux sous-lieutenants, Brizart et Duret. On assuroit même 
qu'il auroit t'ait un pareil honneur au chevalier de Montsoreau ! , 
enseigne de grenadiers, quoiqu'il n'eût que treize ans de service, 
si l'ordre de Malte, dont il étoit chevalier, n'avoit été incompa- 
tible avec- Sa Majesté fit aussi la même grâce à quatre capitaines 
de son régiment d'infanterie, Vidampierre, d'Orbessan, Pugetet 
la Chevalerie, et quelques autres, du nombre desquels fut du 
Bois 2 , huissier de sa chambre, qui avoit été longtemps capitaine 
d'infanterie et ingénieur avec réputation. Le Roi accorda aussi 
deux mille livres de pension au comte de Saint-Simon \ capitaine 
dans son régiment des gardes, et des commissions de colonels 
aux trois plus anciens lieutenants, Saint-Paul \ aide-major, 
Clisson 5 , lieutenant de grenadiers, et Seraucourt ,; , aide-major. 

Le même jour, Barentin, intendant de Dunkerque, assuroit 
que, par les lettres qu'il avoit reçues, il étoit certain que l'ar- 
chiduc n'éloit pas encore parti. On disoit aussi que le maréchal 



1. Quatrième fils du marquis de Sourclies, grand prévôt de France. 

2. Lequel étoit fils d'un autre huissier, et qui servoit le Roi depuis très 
longtemps. 

3. Gentilhomme de Picardie, de même maison que le duc du même 
nom. 

4. Gentilhomme de Dauphiné. 
.'i. Gentilhomme de Poitou. 

ti. 11 étoit de Champagne, frère d'un maître des requêtes, et neveu de 
défunt Pussort, conseiller d'Etat. 



312 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

de Villeroy parliroif sans faute le 13, pour se rendre en Flandre, 
el le ministre de la guerre demandoit à tous les officiers géné- 
raux s'ils étoienl prêts; ainsi il paroissoil qu'on vouloit les faire 
partir incessamment. On avoil aussi nouvelle que le maréchal de 
Tessé étoil arrivé, le 20 de février, à Grenoble, en lionne santé. 
Ce fut encore le même jour qu'on sut que le jeune d'Hérou- 
ville ', fils du inaitre d'hôtel du Roi, achetoit le régiment de 
Vauge 2 ; que Marqueville 3 achetoit celui de liasse, qui n'étoit plus 
en état de servir; que le comte d'Esclainvilliers cédoit le sien à 
son fils; ipie Mauroy vendoit le sien à Soucarrière, son lieute- 
nant-colonel, et Courlandon à Mauriac, capitaine des carabiniers. 

7 mars. — Le 7 au matin, le comte de Monasterol eut une 
audience extraordinaire du Roi. el le marquis de Torey. qui 
avoit eu deux accès de fièvre, et qui devoit être saigné, se leva 
tout expi'ès pour s'y trouver. On disoit ce jour-là que le comte de 
Toulouse faisoit partir sa maison le L>, et que pour lui il parti- 
roil vers la fin du mois. 

On assuroit alors que le canton de Berne donnoit quatre régi- 
ments au Roi, et si cette nouvelle étoit véritable, c'étoil une 
grande marque de raccommodement. 

On mandoit aussi de Lisbonne, du 11 février, que le roi de 
Portugal, ayant appris que les Anglois n'envoyoienl que sept 
mille hommes avec l'archiduc, avoit dépêché une frégate à son 
envoyé à Londres, pour déclarer que, si l'on n'envoyoit tout ce 
qu'on lui avoit promis, il prendroil ses mesures pour sa sûreté. 

8 mars. — Le H. on sut que le Roi avoit donné quatre mille 
livres de pension au marquis de Clérambault \ el on eut nou- 
velle que le roi d'Espagne étoit parti de Madrid pour aller se 
mettre à la tète de son armée. On disoit alors que le régiment 
nouveau que le duc do la Feuillade avoit levé en Dauphiné B , étoil 
»mi elat de se mettre en campagne, étant tout composé de vieux 



1. Il s'appeloit en son nom Ricouart, et étoit d'une famille de Paris. 

2. C'étoit le jeune Moncault qui le lui vendoit, achetant le régiment de 
la Sarre du chevalier de Yaudrey, qui ne l'avoit pas encore vendu depuis 
qu'il étoit maréchal de camp. 

.'i. C'étoit son lieutenant-colonel. 

h. Lieutenant général. 

'j. C'étoit un régiment d'infanterie, qu'il u'avoit pas eu de peine à com- 
poser, étant gouverneur de Dauphiné, et de plus gendre du ministre d'État 
de la guerre. 



8 mars 1704 313 

officiers, et même de beaucoup de vieux grenadiers et autres 
soldats. On s'imaginoit alors que les Allemands manquoient de 
beaucoup de choses dans la Mirandole, et qu'ils auroient peine à 
> subsister, ce qui avoit été rapporté par les prisonniers françois 
qui y avoient été échangés. 

On disoit d'ailleurs qu'un prisonnier nouvellement revenu 
d'Angleterre avoit vu l'embarquement de l'archiduc, et qu'il y 
avoit compté quatre mille Hollandois assez bons, deux mille cinq 
cents Anglois, qui n'avoient point l'air de guerre, et quinze cents 
Irlandois nouvellement levés, qu'on avoit forcés de marcher. 

Ce jour-là, le chevalier de Saint-Germain-Beaupré l arriva 
d'Espagne, d'où il n'avoit apporté que des cartes de géographie 
très particulières des royaumes d'Espagne et de Portugal pour 
tous les princes, et il assura qu'il avoit trouvé, le 29 février, la 
dernière troupe qui entroit en Espagne, à laquelle on devoit 
faire doubler ses marches en lui donnant double étape. Tout le 
monde vouloit alors que le roi de Pologne fût déposé, et qu'on 
travailloit à en élire un autre. 

Le 8, on sut que le marquis Pallavicini, ci-devant officier dans 
les troupes du duc de Savoie, et qui, pendant la dernière cam- 
pagne, avoit, à la recommandation du duc de Vendôme, fait la 
fonction de maréchal des logis de l'armée d'Italie, ayant été 
sollicité par le duc de Savoie de faire en sorte de le venir trouver, 
et ainsi de manquer à la parole qu'il avoit donnée au duc de 
Vendôme, avoit déclaré au duc de Savoie qu'il étoit incapable 
d'un semblable procédé, et qu'en même temps il avoit proposé 
au duc de Vendôme de faire agréer au Roi ses ser\ires, le sup- 
pliant, pour empêcher qu'on ne le soupçonnât d'infidélité, d'ob- 
tenir du Roi qu'il pût servir dans une autre armée que celle 
d'Italie, n'étant pas bien aise d'ailleurs de porter les armes contre 
son prince, de sorte que le Roi l'avoil fait maréchal de camp, et 
qu'il devoit servir en Flandre en cette qualité. 

On disoit aussi comme une chose certaine que le roi de Po- 
logne avoit été déposé à la diète de Varsovie, et qu'elle avoit 
donné le pouvoir au primat du royaume, suivant son droit, de 

1. Troisième fils du marquis de Saint-Germain Beaupré, gouverneur de 
la Marche, lequel étoit capitaine de cavalerie dans les troupes d'Espagne, 
et qui, selon les apparences, avoit été obligé de quitter, comme la plupart 
des autres officiers françois. 



314 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGRES 

convoquer une diète générale pour y produire une nouvelle élec- 
tion, et que cependant on proposoit les trois princes Jacques, 
Uexandre et Constantin Sobieski, et le prince Lubomirski, grand 
général; mais on croyoit que le roi de Suède penchoil du côté 
du prince Jacques. Les lettres de Varsovie par lesquelles cette 
nouvelle étoit venue étoient du Iode février, el elles marquoient 
que le roi déposé étoit à Cracovie. 

On n'avoit encore ce jour-là même, par les lettres de Hollande, 
aucune certitude du jour auquel l'archiduc étoit parti; un croyoit 
néanmoins que e'étoil le 24 ou le 25 de février, et il \ avoit des 
gens qui disoient qu'une escadre suivoit l'armée navale de l'ar- 
chiduc, portant trois mille Ànglois détachés de l'année de Flandre. 
Si cela étoit M'ai, ce prince devoil être arrivé en Portugal, el le 
secours qu'il menoit assez considérable pour rassurer le roi de 
Portugal, dont un armateur du Havre avoit pris la frégate qu'il 
envoyoil à son agent à Londres pour dire qu'il vouloit qu'on lui 
envoyât tout ce qu'on lui avoit promis. 

On disoit cependant que les Allemands étoient dans un terrible 
mouvement en Souabe, inquiétés par les grands préparatifs que 
le duc de Bavière faisoit à Scardingen, qui menaçoient la Haute- 
Autriche d'une irruption; et que Nordlingen élan! en danger par 
le voisinage de l'année du maréchal de Marsin, le i\\u- de Wur- 
temberg s'y éloil jeté avec dix mille hommes. On ajoutoil que 
les mécontents de Hongrie étoient bien éloignés de traiter un 
accommodement, comme le bruit eu avoit couru; que le comte 
Caroli, l'un de leurs principaux chefs, étoit venu jusqu'aux portes 
de Gratz avec vingt mille hommes, et y avoit fait un grand dégât; 
el que le général Heisler, s'étant présenté devant lui avec -i\ 
mille Impériaux, avoit été poussé vivement jusqu'aux porto de 
Vienne, où les mécontents avoient brûlé beaucoup de villages. 

On disoit encore (pie les Hollandois redemandoient les troupes 
qu'ils avoient en Souabe, assurant que l'électeur de Brandebourg 
s'étoit chargé de détendre les Cercles, pendant que le prince 
de Hesse travailloil à rétablir son armée. 

9 mars. — Le !), le Roi alla s'établir à Marly pour tonte la 
semaine, et il dit à son souper que des armateurs de Provence, 
montant des vaisseaux de Sa Majesté, avoient pris dans la Médi- 
terranée trois vaisseaux venant de Smyrne, dont la charge étoit 
de un million neuf cent mille livres, et qui porloienl pa\illon du 



10-13 mars 1704 315 

grand-duc, quoique les équipages fussent ions anglois el hollan- 
dois. 

10 mars. — Le 10 au malin, Sa Majesté fit au Champ-de-mars 
l;i revue des quatre compagnies de ses gardes du corps et de sa 
compagnie de grenadiers à cheval, et Sa Majesté en fut très con- 
tente. 

11 mars. — Le lendemain, elle \\\ une seconde fois les mêmes 
troupes en détail, à pied et à cheval, et après la revue, elle fit 
entier dans son cabinet les quatre capitaines de ses gardes, les 
officiers-majors, et cinq ou six chefs de brigade 1 , qui prirenl 
congé d'elle pour marcher de là droit en Flandre. 

Le soir, on apprit que la comtesse de Ponteharlrain avoil l'ail 
une fausse couche, pendant que son mari étoit à Marly auprès 
du Roi, lequel étoit en peine de la disposition de la marine, 
quoiqu'on lui fit voir que de jour à autre il y avoit du travail fait 
et de l'augmentation; car on armoit douze gros vaisseaux et 
quatre frégates à Brest, huit gros vaisseaux à Rochefort, quatre 
au Port-Louis, deux frégates à Dunkerque, dont les moindres 
étoient de cinquante-six pièces de canon, et tout cela devoit être 
prêt au premier d'avril sous les ordres du maréchal de Cœuvres. 
On en préparoit aussi un pareil nombre à Toulon, qui devoienl 
être commandés par le maréchal de Châteaurenaud ; à l'égard du 
comte de Toulouse, il devoit monter le Soleil-Royal, qui étoit de 
cent huit pièces de canon. 

On parloit alors toujours de l'électeur de Brandebourg, et l'on 
assuroit qu'il retiroit peu à peu el sans bruit ses troupes de chez 
les alliés. 

12 mars. — Le 12, le maréchal de Villeroy prit congé du Roi 
pour s'en aller en Flandre, après avoir eu une longue audience 
de Sa Majesté. 

13 mars. — Le 13, on eut nouvelle que l'Infante de Portugal, 
âgée seulement de huit ans, qui étoit promise à l'archiduc, étoit 
moiie (le la petite vérole ; et que le roi d'Espagne étoit parti le 
A de Madrid, parmi les acclamations des peuples; que les grands 
Favoient accompagné jusqu'à deux lieues de Madrid et pas plus 
loin, et que Sa Majesté Catholique marchoit droit à Almaraz. 



1. Pour donner aux chefs de brigade quelques nouveaux règlements 
pour le service de la campagne. 



316 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

14 mars. — Le 14, les lettres d'Italie portaient que quatre 
cents chevaux des ennemis, qui avoient passé à Verceil et étoient 
a cnns passer entre Gamine et le pont de la Stura. avoient brûlé 
quelques cassines, et même quelques villages du côté de Serine: 
qu'en même temps les partis françois s'étoient mis à leurs trous- 
ses, et leur avoient pris cinquante chevaux el quelques prison- 
niers ; que le duc de Vendôme avoit envoyé quarante compagnies 
de grenadiers sur le Pô à son frère le grand prieur, pour son 
entreprise de Révère; et que le duc de Mantoue étoit parti le 7 
de Casai, pour aller à Milan se disposer à passer en France au 
premier jour. 

15 mars. — Le 15, on sut que le comte de Lannoy x avoit 
épousé Mlle de Fùrstenberg; que le comte d'Avaux et de Harlay, 
conseiller d'Etat ordinaire, étoient fort mal, et qu'on avoit vu la 
flotte de l'archiduc à quarante lieues d'Ouessant, vers les Sor- 
lingues. 

Le soir, le Roi revint s'établir à Versailles. 

16 mars. — Le 10, on sut que Sa Majesté avoit fait. Saint- 
Laurent - lieutenant général, Montroux 3 et Roham 4 , maréchaux 
de camp. Caraman prit congé du Roi pour suivre le maréchal de 
Villeroy, aussi bien que le chevalier de Gassion, et le maréchal 
de Tallard parut à la cour, revenant de Forez, où il étoit allé 
voir son fils, marié depuis huit jours 5 . 

17 mars. — Le 17, on apprit que le comte de Grevilly 6 
avoit eu l'agrément du régiment de dragons du Roi, qu'il achetoit 
du comte de Nogent cent trente-cinq mille livres. On sut aussi 
que le Roi avoit accordé au comte de Verrue une gratilication 
annuelle de quinze mille livres, laquelle devoit durer autant que 
la guerre, pour compenser en quelque manière la perte de ses 
terres qui étoient saisies en Piémont. 

1. Gentilhomme de bonne maison, originaire de Flandre, mais dont le 
père étoit établi auprès de la ville d'Eu, dont il étoit gouverneur. 

2. Vieil officier savoyard qui avoit un régiment étranger; on lui avoit 
déjà fait tort eu plus d'une promotion. 

3. Ancien officier savoyard, qui avoit perdu un bras; il avoit aussi un 
régiment étranger, et auroit dû être maréchal de camp dès l'année 
dernière. 

4. Celui même qu'on avoit mis mal à propos sur la liste des nouveaux 
brigadiers. 

5. A sa cousine, Mlle de Verdun. 

6. Second fils du marquis de Seignelay, secrétaire d'État. 



19 mars 1704 317 

On voyoit ce jour-là une déclaration du Roi, par laquelle Sa 
Majesté supprimoit toutes les chambres de la Table de marbre 
ou des eaux et forêts dans tous les parlements de son royaume, 
dans chacun desquels elle créoit'une nouvelle chambre, qui 
devoit être souveraine, et avoir toutes les prérogatives des 
autres chambres des parlements, à la réserve que les conseillers 
n'en dévoient point monter à la grand' chambre l . 

19 mars. — Le 19 au matin, le comte de Tavannes -', lieute- 
nant de roi de Bourgogne, prêta le serment de fidélité entre les 
mains du Roi, dans son cabinet. 

Ce jour-là, le bruit couroit que le roi de Pologne avoit fait 
arrêter les princes Jacques et Alexandre Sobieski en sortant de 
Breslau, capitale de la Silésic, où ils avoient beaucoup de bien; 
mais il y avoit des gens, lesquels, en confirmant la nouvelle, la 
contoient d'une autre manière, assurant que le prince Alexandre 
avoit été tué, et que ses deux frères Jacques et Constantin avoient 
été conduits prisonniers à Leipsick 3 . 

On sut ce jour-là que le Roi avoit fait encore quelques nouveaux 
officiers généraux pour l'armée de Bavière; c'est-à-dire trois 
lieutenants généraux, qui étoient le marquis de Marivault, le 
comte de Chamarande, le comte de Chèladet ; et quatre maréchaux 
de camp, qui étoient le marquis de Bouzols, le marquis de 
Lévis \ Bligny et Fontboizard 5 . 

Il arriva encore le même jour un courrier du duc de Vendôme, 
qui avoit passé par Grenoble, et par lequel on apprit que le ma- 
réchal de Tessé n'étoit pas encore bien guéri de sa jaunisse et de 
sa fièvre. 

On disoit alors que plusieurs anciens lieutenants généraux ne 
serviroient point cette année, comme par exemple le baron de 
Busca, le comte de Solre, Reynold 6 , etc. 

On sut, le même jour, que le duc d'Aumont, lequel étoit en 

1. Cette nouvelle création faisoit un extrême tort à tous les parlements, 
dont les présidents et les conseillers venoient juger au souverain dans 
les chambres des eaux et forêts avec les officiers des sièges, fonction 
qu'ils perdoient tout d'un coup. 

2. Fils du défunt comte de Tavannes, qui venoit de mourir de la pierre. 

3. Capitale de la Saxe. 

4. Fils du premier président de la cour des aides de Paris le Camus. 

5. Soldat de fortune gascon, qui étoit brigadier de dragons. 

6. Colonel du régiment des gardes suisses; il avoit demandé à ne plus 
servir, à cause de ses incommodités; les autres n'étoient pas de même. 



318 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

parfaite santé le jour précédent, étoit tombé en apoplexie sur le 
minuit, et qu'on ne croyoit pas le pouvoir sauver. Pendant que 
le Roi étoit à Ténèbres, la maréchale d'Humières ' arriva de 
Paris à Versailles, et, s'étant jointe avec la maréchale de laMothe 2 , 
elles vinrent toutes deux attendre le Roi dans son cabinet, dans 
le dessein de lui demander le gouvernement de Boulonnois pour 
le duc d'Humières. le dur d'Aumont étant morl à dix heures du 
matin. Mais, un moment après, le marquis de Villequier arriva, 
et dès qu'il eut appris au Roi la mort de son père. Sa Majesté lui 
donna le gouvernemenl de Boulonnois, dont elle lui avoit 
refusé la survivance quinze jours auparavant v 

20 mars. — Le 20, le Roi entendit le sermon de la Cène. 
que lit devant lui l'abbé Miton, et assista à l'absoute, qui lui 
donnée par l'évêque de Metz, son premier aumônier, le cardinal 
de Coislin, grand aumônier de France, n'étant pas en assez bonne 
santé pour le faire lui-même. Ensuite Sa Majesté tit la cérémonie 
de laver les pieds aux pauvres et de les servir, suivant sa cou- 
tume. 

On disoil ce jour-là que les Hongrois étoienl venus brûler jus- 
qu'aux portes de Vienne. e1 qu'ils la tenoient si bien bloquée 
qu'ils n'\ laissoient rien entrer. 

On ajoutoit qu'il y avoit déjà quelque temps que l'Empereur 
avoil l'ait conseiller par l'évêque de Breslau au prince Jacques, 
son beau-frère \ de se désister de ses prétentions à la couronne 
de Pologne, ce qui n'avoil l'ait que l'ulcérer davantage, parce 
qu'il étoit persuadé que c'étoil l'Empereur qui avoit fait élire le 
duc de Save à son préjudice. 

On eut aussi nouvelle que le second fils de l'électeur de 
Bavière étoit mort de la petite vérole, mais il en avoit encore six 
autres. 

Du côté d'Espagne, on mandoil que le marquis de Villadarias 
avoit l'ail arrêter un homme venant de la part de l'almiranle. 
chargé de lettres pour plusieurs personnes et de manifestes pour 
distribuer. 



1. Belle-mère du duc d'Humières, second fils du duc d'Aumont. 

2. Grand'mère du même dm- par sa fille aînée, la duchesse d'Aumont. 
:!. Le défunt duc d'Aumont la lui avoit demandée pour son fils aîné. 

'i. Il avoit épousé la lille de l'électeur palatin du Rhin, sœur de l'Impé- 
ratri ■>•. 



21-22 mars 1704 319 

On sut encore le même jour que la veuve du secrétaire d'Étal 
de Lyonne étoit morte à Paris '. dans un étal bien différent de 
l'éclal où elle s'étoil vue autrefois, et que l'abbé de la Chesnaye - 
\ étoit mort aussi d'une fluxion de poitrine. 

Les lettres d'Italie portoienl ce jour-là que les grandes pluies 
avoient empêché le grand prieur de commencer son entreprise, 
et qu'il ne devoit tout au pins avoir marché que le 12, en cas que 
le temps le lui eût permis. Le marquis de-Dangeau eut en ce 
temps-là une grande alarme, son fils unique, le marquis de Cour- 
cillon, axant eu une fièvre de cinq ou six jours avec plusieurs 
symptômes fâcheux, mais il s'en tira heureusement. 

21 mars. — Le 21, qui étoit le jour du vendredi saint, on fui 
surpris devoir qu'après que le Roi et la famille royale eurent 
été à l'adoration de la croix, les officiers de la chapelle du Roi 
emportèrent aussitôt la croix dans la sacristie, sans qu'il fût 
permis à personne d'aller à l'adoration ; mais on décou- 
vrit bientôt que c'étoit un ordre donné par le Roi pour éviter la 
contestation entre les princes de la maison de Lorraine et les 
ducs, le comte d'Armagnac ayant fait de nouvelles instances 3 
auprès de Sa Majesté de vouloir lui donner la préférence sur les 
ducs. 

Ce jour-là, le maréchal de Tallard partit pour se rendre en 
Allemagne, où on croyoit qu'il seroit bientôt suivi par les offi- 
ciers généraux, comme Caraman et le chevalier de Gassion 
avoient en ordre de suivre le maréchal de Villeroy. 

22 mars. — Le 22, le Roi alla faire ses pâques à la paroisse de 
Versailles, et ensuite il vint toucher les malades des écrouelles. 

Le même matin, on sut qu'il étoit arrivé un courrier du grand 
prieur de France, par lequel on avoit appris que ce prince avoil 
trouvé Goncordia abandonnée parles ennemis, mais que la gar- 
nison, composée de quatre cents hommes, se retirant en dili- 
gence à la Mirandole, avoit été coupée par le comte d'Estrades \ 

1. Pendant la vie de son mari, qui étoit ministre avec les secrétaires 
d'Etat le Tellier et Colbert, elle vivoit dans une grande magnificence, el 
alors elle étoit réduite à marcher à pied dans les rues de Paris. 

2. Frère de la Chesnaye, grand tranchant de France, cornette blanche 
et gentilhomme de Monseigneur. 

3. Il avoit voulu profiter du sacrifice qu'il avoit Cail au Roi en faisant 
quêter sa fille, et en étoit presque venu à bout. 

4. Brigadier de dragons. 



320 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

qui en avoit tué soixante, et pris le reste prisonnier, et qu'à 
l'égard de Révère, il lui avoit été impossible d'en approche]-, à 
cause de l'inondation du Pô. On ajoutoit même sourdement que 
les Allemands avoienl fail passer un bras de cette rivière dans le 
fessé de cette place. L'après-dînée, le Roi travailla avec le P. de 
la Chaise," son confesseur, et il lit la distribution des bénéfices 
vacants, dont on mettra ici la lisie. 

Liste des Bénéfices 

L'abbaye de Saint-Evroul au comte de Reckeim '; 

L'abbaye de la Grâcedieu à l'évêque d'Angoùlême 2 , 

L'abbaye de Corneville à l'abbé de Châteaumorand '■ i ; 

L'abbaye d'Orbais à l'abbé de Monsoury 4 ; 

L'abbaye de Langles à l'abbé de Sainte-Hermine 5 ; 

L'abbaye de Bellefontaine à l'abbé de Druye 6 ; 

L'abbaye de Saint-Lambert à l'abbé de la Bastie 7 ; 

Le prieuré de Saint-Sympborien à l'abbé de Senevoy 8 ; 

L'abbaye de Bonlicu à Mme de la Grange d'Espoisses 9 ; 

L'abbaye de Notre-Dame de la Règle à Mme d'Aubusson 10 ; 

L'abbaye de Saint-James à Dom Hardy; 

L'abbaye de Fontenelle à Mme d'Escourois " ; 

Le soir, on eut une mauvaise nouvelle, qui fut celle de la défaite 
de cinq cents hommes des troupes du Roi par dix-huit cents fa- 
natiques. On disoit à la vérité que le maréchal de Montrevel avoit 

1. Frère cadet de celui^qui avoit cette abbaye, et neveu du cardinal rie 
Fiirstenberg. 

2. Fils de défunt Besnard de Ilezay, conseiller d'État. 

3. Frère du brigadier et du capitaine de vaisseau; ils étoient tous 
neveux du défunt maréchal de ïourville. 

4. Fils de Monsoury, maitre particulier de la forêt de Saint-Germain, 
dont la femme étoit femme de chambre de la duchesse de Bourgogne. 

5. Frère de la comtesse de Mailly. 

6. Fils de Druy, lieutenant général et lieutenant des gardes du corps. 

7. Fils du lieutenant de roi de Strasbourg, qui étoit grand vicaire de 
Chartres. 

8. G'étoit un Bourguignon, pareut du marquis d'Espinac, que le prince 
de Condé venoit de mettre auprès de son petit-fils, le duc d'Enghien, en 
qualité de gouverneur. 

9. Parente du cardinal d'Arquien. 

10. Parente du due de la Feuillade, dont la tante venoit par sa mort de 
laisser cette abbaye vacante. 

11. Damoiselle de Flandre. 



23 mars 1704 321 

assemblé ses troupes pour essayer de les couper, mais il n'étoil 
pas assuré qu'il y pût réussir. 

Le même soir, il arriva un courrier du duc de Vendôme, par 
lequel on apprit le succès de deux petites affaires assez heureuses, 
dont on mettra ici la relation \ 

23 mars, — Le 23, on eut nouvelle que l'archiduc étoit arrivé 
le 7 dans le port de Lisbonne, avec trente vaisseaux de guerre 
et trois cents bâtiments de charge ; qu'il n'étoit pas encore débar- 
qué quand le courrier de Châteauneuf 2 étoit parti ; qu'il n'avoit 
que sept à huit mille hommes; qu'un de ses vaisseaux anglois de 
soixante-dix canons avoit péri sous le fort Saint-Julien avec tout 
son équipage; qu'un bâtiment de charge y avoit aussi péri, mais 
que les hommes en avoient été sauvés; que le roi de Portugal 
avait envoyé complimenter l'archiduc, le faisant traiter de roi 
d'Espagne, et qu'il devoit l'aller prendre pour le mener au palais. 
On ajoutoit que ce prince ne croyoit pas qu'il y eût aucunes 
troupes françoises en Espagne, et qu'il soutenoit qu'elles étoient 
encore en Flandre et en Allemagne ; qu'il étoit dans cette pro- 
fonde ignorance par les artifices de son confesseur jésuite 3 , qui 
prenoit soin d'éloigner de lui tous ceux qui pouvoient lui dire la 
vérité, et ne songeoit qu'à le fortifier dans l'erreur où il étoit, ne 
pouvant se persuader que la France prît véritablement la que- 
relle de l'Espagne, et cela sur d'anciens systèmes qui n'avoienl 
plus de lieu depuis la réunion des deux couronnes dans une 
même maison. 

Le bruit couroit encore qu'un armateur françois avoit ren- 
contré quinze vaisseaux de guerre ennemis qui suivoient la flotte 
de l'archiduc. 

Le même courrier ne laissoit pas lieu de douter que Château- 
neuf ne fût sorti de Lisbonne peu d'heures après son départ, 
pourvu qu'on eût voulu le lui permettre. Il avoit passé par 
l'armée françoise et apportoit des lettres du duc de Benvick, 
qui mandoit que toutes les troupes étoient fort belles, mais que 



1. [Voir ;'i l'appendice n" VI. — E. l'ontal.} 

2. Ambassadeur du Roi en Portugal. 

3. Le Pape avoit écrit au confesseur pour lui défendre de porter le roi 
son maître à la guerre, et, sur ce qu'il avoit toujours continué, son 
général l'avoit menacé d'excommunication, mais tout cela n'avoit rien 
gagné sur son esprit. 

VIII. — 21 



322 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

les fourrages étoient bien rares. Il avoit aussi passé par Madrid, 
et ce fut par lui qu'on apprit que la reine d'Espagne avoit la fièvre 
depuis quatre jours; qu'elle avoit été saignée du pied, et que la 
fièvre étoit sur son déclin lorsqu'il éloit parti. 

On apprit le même jour le détail de l'affaire des fanatiques, et 
on sul que cent dragons du nouveau régiment de Saint-Cernin, 
marchant à la tête de quatre cents soldais des troupes de la 
Marine, avoient pris la fuite dès qu'ils avoienl aperçu les fanati- 
ques au nombre de quinze ou seize cents, lesquels n'étoient armés 
que de bâtons, de fourches et de fléaux, à la réserve de quel- 
ques-uns en petit nombre, qui avoient. des fusils chargés en menu 
plomb; cpie les soldats de la Marine, se voyant abandonnés, 
avoient tous jeté leurs armes, et que les fanatiques, ayant couru 
après, en avoient tué deux cents, entre lesquels étoient dix-neuf 
officiers; que la Jonquière ', capitaine de vaisseau, qui comman- 
doit ces quatre cents hommes, avoit été longtemps au milieu des 
fanatiques avec l'officier qui commandoit les dragons, et qu'ayant 
trouvé un cheval par hasard, il s'étoit jeté dessus et s'étoit sauvé. 
On apprit le même jour que le marquis de la Chastre étoit tombé 
en apoplexie, et le bruit couroit que les mécontents avoient battu 
en Transylvanie un corps de huit cents Allemands et de trois 
mille Rasciens commandés par le général Crutz, auxquels il avoit 
pris seize pièces de canon. 

24 mars. — Le 24 au matin, le Roi signa le contrat de 
mariage du marquis de la Veyrie 2 avec Mlle de Florigny 3 . 

On parlait ce jour-là d'une autre défaite de quatre régiments 
de cavalerie allemande commandés par Truckses, qu'on disoit 
que le prince Ragolzki avoit battus en personne \ et on assuroit 
même qu'on voyoit une lettre de sa main, par laquelle il en man- 
doit la nouvelle, marquant qu'il leur avoit pris trente-deux éten- 
dards. 

Le soir, tous les hommes de la famille du duc d'Aumont vinrent 
saluer le Roi en grands manteaux. On sut aussi que le Roi avoit 

1. C'étoit un ancien officier qui avoit autrefois été major du régiment 
de Soissonnois. 

2. Gentilhomme de Poitou, qui avoit levé depuis quelque temps un 
régiment d'infanterie sous le nom de Chasteaubriant. 

3. Damoiselle de Paris, parente du marquis de Livry. 

4. 11 sembloit qu'on eût confondu cette action avec celle qui s'étoit 
passée peu auparavant en Transylvanie. 



25 mars 1704 323 

supprimé la charge de maréchal de bataille vacante par la morl 
de des Fougerais \ et qu'il avoit donné quinze cents livres de 
pension à son fils, qui étoit lieutenant au régiment des gardes. 

25 mars. — Le 25, on assuroit que la république de Polegne 
avoit envoyé une députation au roi, pour lui déclarer qu'elle 
entendoit qu'il se retirât au plus tôt dans ses États de Saxe. 

On mandoit aussi de Hollande qu'on y avoit reçu une lettre du 
Vienne, laquelle avoit eu bien de la peine à passer, à cause du 
blocus que faisoient les mécontents, et que celle lettre marquait 
l'extrême désolation où se trouvoit cette grande ville, qui alloit 
jusqu'à souhaiter que le duc de Bavière vînt l'assiéger en per- 
sonne, pour délivrer la famille impériale de la fureur des mécon- 
tents. On savoil d'ailleurs que ce prince avoit refusé avec indi- 
gnation les propositions qui lui avoient été faites par l'électeur 
deMayence de faire sa paix en particulier, et qu'il avoit répondu 
nettement qu'il étoit trop honnête homme pour abandonner les 
intérêts des couronnes, ses alliées. 

On assuroit encore que le prince Alexandre Sobieski n'avoit 
été ni tué, ni pris, mais que ses deux frères avoient été conduits 
prisonniers en Saxe. 

L'après-dînée, on sut que la maréchale de la Mothe avoit été 
nommée gouvernante des enfants du duc de Bourgogne 2 , avec la 
duchesse de Ventadour, sa tille, en survivance, la veuve de la Lande 3 



1. Des Fougerais n'étoit fils que d'un médecin, mais il s'étoit poussé 
d'abord dans le régiment des gardes, où il avoit été lieutenant: et ensuite 
il avoit acheté la charge de maréchal de bataille, qui comprenoit les fonc- 
tions de tout le détail de la cavalerie et de toute l'infanterie. Mais elle 
étoit devenue hors d'usage, depuis qu'on avoit laissé aux maréchaux de 
logis de la cavalerie tout le détail de leur corps, et qu'on avoit fait dans 
chaque armée un major général, auquel on avoit attribué tout le détail 
de l'infanterie. 

2. Elle l'avoit déjà été de Monseigneur et de ses trois enfants, et elle 
l'alloit encore être de ses petits-enfants; mais comme elle étoit extrême- 
ment vieille, on ne la nommoit que pour avoir occasion de donner sa 
survivance à sa fille, la duchesse de Ventadour, qui manifestement n'avoit 
quitté que dans cette vue la charge de dame d'honneur de Madame. 

3. Elle étoit fille d'un ancien officier d'infanterie nommé Castelja, qui 
étoit Basque, et ayant été élevée à Saint-Cyr, elle avoit été la première 
que la marquise de Maintenon en eût tirée pour l'avoir auprès d'elle; 
ensuite elle l'avoit mariée à la Lande, gentilhomme qui avoit été huguenot, 
lorsqu'il étoit auprès du duc de la Force, et qui, s'étant converti, étoit entré 
au service du duc du Maine, dont il commaudoit l'équipage pour le cerf: 
il mourut d'une chute à la chasse. 



324 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

pour sous-gouvernanle , el la veuve d'Hoquincant * pour pre- 
mière femme de chambre. 

Les lettres du grand prieur du 19 portoient, ce jour-là, que les 
ennemis voyant qu'il avoit relevé ses ponts, et que le mauvais 
temps l'obligeoil de différer son entreprise de Révère et de ren- 
voyer ses troupes dans ses quartiers, ds étoient venus, avec cinq 
cents chevaux et quelque infanterie, se promener vers la Con- 
cordia; mais qu'on les y avoit attendus de si lionne grâce, qu'ils 
n'avoient pas seulement osé s'en approcher, et s'étoient retirés 
très diligemment à Révère, après avoir pillé quelques cassines, 
craignant apparemment qu'il ne les coupât par son pont de Quis- 
tello. Il ajoutoit qu'il ne faisoit point de doute que son entreprise 
de Révère ne réussît, dès que le temps lui permettrait delà faire, 
et que le poste de la Goncordia étoit. pour cela d'une importance 
considérable; qu'il venoit d'avoir avis que le prince Charles de 
Lorraine, le général Visconti, Nigrelli, Rubini, secrétaire général 
des dépêches, et un sergent-major de bataille des ennemis étoient 
arrivés à Gênes, où ils dévoient s'embarquer pour passer à Osti- 
glia, mais qu'il souhaitoit qu'il ne vînt pas aux ennemis de secours 
plus considérable que celui-là. 

26 mars. — Le 26, on sut que le marquis de Cavoye étoit 
retombé dans ses premiers accidents, et qu'il étoit assez considé- 
rablement malade. 

On ne pouvoit pas douter alors que Vienne ne fût véritablement 
bloquée par les mécontents, puisque les Hollandois l'avouoient 
par leur Gazette, convenant même que les mécontents avoient 
un poste sur le Danube, à trois lieues au-dessus de cette place. 

27 mars. — Le 27, le Roi donna à l'abbé de Dromesnil 2 la 
charge d'aumônier qui vaquoit par la promotion de l'abbé de 
Vaubecourt à I'évêché de Montauban, dont les bulles étoient 
arrivées de Rome, et on parloit à la cour de la grande valeur des 
grenadiers du régiment de Coètquen, lesquels étant allés à la 
guérie en Bavière, au nombre de quarantre-quatre, et ayant été 



1. Sœur de Beaulieu, apothicaire du corps, et veuve d'un autre apothicaire 
du corps. 

2. Gentilhomme de Picardie, dont le frère avoit été capitaine de gendar- 
merie; il étoit parent du maréchal de Boufflers, qui lui procura cette 
charge; d'ailleurs il s'étoit distingué en emportant le prix de l'éloquence 
proposé par l'Académie françoise. 



28-31 mars 1704 325 

surpris en plaine par six cents des ennemis, qui les avoient envi- 
ronnés, avoient d'abord demandé quartier, ce que les ennemis 
leur ayant refusé, ils s'étoient vigoureusement mis en défense 
et avoient tué plusieurs des ennemis, et qu'enfin, ayant été réduits 
au nombre de dix-sept, commandés par un sergent, ils s'étoient 
mis dos à dos, et avoient fait si bonne contenance, qu'enfin ils 
avoient été faits prisonniers de guerre. 

28 mars. — Le 28, on sut que le marquis de Cavoyc étoit 
extraordinairement mal, et l'on commença d'appréhender pour 
sa vie. On disoit ce jour-là que le roi de Suède avoit fait rede- 
mander au roi de Pologne les deux princes Sobieski, et que, par 
contre-batterie, l'Empereur leslui avoit aussi fait redemander ', 
comme ayant été enlevés sur les terres de ses États. 

29 mars. — Le 29, on apprit que le maréchal de Montrevcl 
alloit commander en Guyenne, et que le Roi envoyoit à sa place 
le maréchal de Villars, lequel menoit même sa femme à Mont- 
pellier. 

30 mars. — Le 30, la comtesse douairière de Tillières 2 
mourut à Paris d'un squirre qu'elle portoil depuis trente ans. 

31 mars. — Le 31, il arriva un second courrier de Château- 
neuf, qui n'avoit point passé par l'armée du roi d'Espagne ; il 
apportoit des lettres de son maître, qu'il avoit laissé en chemin 
pour venir à Madrid, et qui mandoit qu'il avoit sur sa route trouvé 
des troupes portugaises les plus vilaines du monde; qu'il étoit 
déjà arrivé un démêlé entre le roi de Portugal et l'archiduc, 
lequel avoit forcé ce prince à le venir voir jusque dans son bord, 
et n'avoit qu'après des négociations consenti à sortir de sa cham- 
bre pour le venir recevoir; qu'il n'y avoit pas plus d'union entre 
les Allemands et les Portugais, les premiers n'ayant pas voulu 
souffrir que les autres servissent l'archiduc, lorsque le roi de Por- 
tugal lui avoit donné à souper dans son propre palais; que le duc 
de Bcrwick, voyant toutes les troupes de France arrivées, les 
laissoit rafraîchir pour quelques jours avant que de rien entre- 
prendre, le roi d'Espagne ne devant entrer sur les terres enne- 



1. Ils auroieut été encore plus mal entre les mains de l'Empereur 
<|ifentre les siennes, et cela lui fournissent une excuse pour ne les pas 
rendre. 

-2. Fille de du Boulay-Favier, maitre des requêtes : c'étoit une personne 
d'une grande piété. 



326 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

taies que le 4 d'avril. Le soir, la duchesse du Maiue accoucha 
d'un troisième garçon, auquel on donna le titre de duc d'Au- 
tnale. 

AVRIL 1704 

l Pr avril. — Le premier jour d'avril, l'on eut nouvelle que le 
maréchal de Villeroy avoit marché avec soixante-dix bataillons 
et soixante-dix escadrons pour aller rétablir les lignes, dont les 
ennemis avoienl ruiné une partie pendant l'hiver, espérant même 
pouvoir tomber sur un de leurs corps, qu'ils avoient avancé du 
côté de Tongrcs. 

On parloit ce jour-là des doux vaisseaux de Buenos-Ayres qui 
étoient restés à la Baya de Todos los Santos, dont l'un éloit 
arrivé à Cadix, et l'autre était échoué assez proche de cette place, 
aux côtes d'Àlgarve; on disoit que les Portugais avoient* fait 
Ions leurs efforts pour se rendre maîtres de celui-là, mais qu'un 
bon nombre de barques armées, sorties de Cadix, les as oient 
chassés, et avoient déchargé le vaisseau, malgré le l'eu de la 
côte; que le vaisseau s'élant remis à tlot de lui-même, elles 
l'avoient remorqué à Cadix. 

Le bruit conçoit alors que le roi de Danemark s'étoil déclaré 
pour le roi de Pologne, en conséquence d'un traité que les Anglois 
et les Hollandois avoient fait avec lui, par lequel ils s'étoient 
obligés de lui fournir et entretenir trente vaisseaux tant que la 
guerre dureroit, et jusqu'à ce qu'il eût fait une paix dont il fût 
content. 

Le soir, les femmes de la famille du duc d'Àumont vinrent 
saluer le Roi en mantes. 

2 avril. -- Le 2, le Roi prit médecine à son ordinaire, et 
on disoit que le marquis de Cavoye, qui avoil eu un peu de re- 
lâche, s'étoil trouvé plus niai la dernière nuit. On sut, le même 
matin, que le conseiller d'État ordinaire de Harlay ' étoit mort, 
après une maladie de six mois, et après son dîner, lorsque le 
Roi s'habilla dans son cabinet, il déclara au duc de Gramout. 



1. Celui-là même qui avoit été plénipotentiaire à Ryswick, qui éloit 
gendre du chancelier Boucherat; il étoit de même maison que le premier 
président. 



3 avril 1704 • 327 

avec beaucoup de marques d'estime et d'amitié, qu'il l'avoil 
nommé ambassadeur extraordinaire en Espagne. 

Le soir, on apprit que Sa Majesté avoit donné la place de con- 
seiller d'État ordinaire à Cbauvelin, le pins ancien des semestres, 
et la place de semestre à Foucault ', intendant à Caen, qui ser- 
voit depuis trente ans en cette qualité. On sut aussi que le Roi 
avoit accordé quinze mille livres de pension au comte de Soin - 
dis 2 en quittant le commandement de Guyenne, dont il y en 
auroit six mille qui passeroient après sa mort sur la tête de la 
comtesse de Chabanois 3 , sa tille. 

Le soir, il arriva un courrier du maréchal de Villeroy, par 
lequel il mandoit au Roi qu'il n'avoit plus que pour deux heures 
de temps à travailler aux lignes, et que, moyennant cette répara- 
lion, il pouvoit lui assurer que les ennemis n'entreprendroienl 
rien devant lui pendant toute la campagne proebaine. 

3 avril. — Le 3, les médecins assuroient que le marquis de 
Cavoye étoit absolument hors de danger; et on eut nouvelle 
que le roi d'Espagne étoit h Plasencia, petite ville de la frontière 
de Portugal, avec quarante bataillons et soixante escadrons, pen- 
dant que le prince de Tzerclaës commandoit un autre corps du 
côté de l'Est ramadurc. 

Le même matin, on sut que le Roi avoit donné à l'abbé d'Es- 
trées une place surnuméraire de commandeur de l'Ordre du 
Saint-Esprit \ avec promesse positive de la première vacante, et 
permission de porter le cordon en attendant. Sa Majesté dil 
même an duc d'Albc 5 que l'abbé d'Estrées lui demandant son 

1. Il y avoit longtemps qu'il attendoit cet honneur avec impatience, 
étant intendant depuis plus de trente ans, et ayant vu plusieurs de ses 
cadets passer devant lui ; enfin le crédit du contrôleur général de Chamil- 
lart, son ami, le mit en place : il étoit fils d'un avocat au conseil, que le 
contrôleur général Colbert avoit fait greffier de la chambre de justice. 

2. On disoit que, depuis son apoplexie, il n'étoit plus en état de gou- 
verner la province; cependant il y étoit extrêmement aimé. Il avoit déjà 
douze mille livres de pension.: ainsi on n'y en ajouta que six mille. 

3. C'étoit le nom qu'avoit pris sa fille en épousant le fils de Saint- 
l'oiïenge, mestre de camp de cavalerie. 

4. Chose singulière, car le Roi ne donnoit ordinairement l'Ordre du 
Saint-Esprit qu'aux évêques ; cependant on disoit qu'il se trouvoit un 
exemple d'un homme du second ordre qui en avoit été honoré, et c'en 
étoit assez pour un homme qu'on vouloit favoriser en le rappelant de 
l'ambassade d'Espagne. 

5. Ambassadeur extraordinaire d'Espagne, mais le Roi ne pouvoit sur 
cela persuader le public que l'abbé d'Estrées eût demandé à revenir. 



3-28 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

rétour depuis trois mois, elle n'avoit pu lui refuser cette grâce. 

Ce jour-là, presque tous les officiers généraux et particuliers 
prenoient congé du Roi, parce qu'il alloit cette après-dinée s'éta- 
it! ir à Mark pour neuf jours. Ce fut en s'y promenant que Sa 
.Majesté dit que, malgré tout ce qu'on lui avoit mandé du vais- 
seau de Buenos-Ayrcs, elle avoit eu nouvelle qu'il avoit été pris 
par les Portugais, et qu'il étoit chargé de piastres pour trois 
millions. 

4 avril. — Le 4, l' évoque de Montauban \ qui avoit été sacré 
le dimanche précédent, vint prêter son serment de fidélité entre 
les mains du Roi à Marly en la manière accoutumée, et on ne 
put rien savoir de ce qu'un courrier du duc de Vendôme avoit 
apporté le soir précédent, sinon que le comte de Saint-Fremond 
avoit pris un petit château dans lesmontagnes, du côté de Modène. 

5-6 avril. — Le 5, le Roi dit que le maréchal de Villeroy avoit 
achevé de réparer les lignes, et qu'il étoit rentré dans ses quar- 
tiers sans avoir trouvé un seul ennemi, ce qui n' étoit pas sur- 
prenant, puisqu'il avoit marché assez fort pour que les ennemis 
n'osassent paroître devant lui avec les troupes qu'ils avoient 
dans leurs places de la Meuse. Ce jour-là, il s'étoit répandu un 
bruit sourd à Marly qu'il y avoit eu une action en Italie, où les 
ennemis avoient eu l'avantage, et le silence où l'on se tenoit sur 
le dernier courrier du duc de Vendôme fortifioit ce bruit. Mais, 
le lendemain, ce courrier parut à Marly, et donna aux particu- 
liers les lettres qu'il avoit apportées, lesquelles ne portoient pas 
un seul mot de cette action prétendue. Elles marquoient seule- 
ment <pie toutes les lettres qui venoient de Rome, et même 
de Turin à Casai, parloient d'une paix en Italie, et cela avoit 
quelque rapport avec les bruits qui avoient couru que le duc de 
Savoie et le comte de Saint-Thomas avoient écrit plusieurs let- 
tres au duc de Vendôme, qu'il leur avoit renvoyées sans même 
les vouloir ouvrir, disant qu'il ne vouloit avoir de commerce 
ni avec le maître ni avec le ministre, à 'quoi on ajoutoit ce jour- 
là que le duc de Savoie, voyant que cette porte lui étoit fermée, 
avoit trouvé moyen de faire tenir une lettre au Roi à droiture par 
le canal du nonce, et que le Roi avoit mandé au duc de Ven- 
dôme de ne se tenir pas si roide. Ajoutez à cela qu'on disoit que 

1. [L'abbé de Vaubecourt, nommé le lo août précédent. — E. Ponlal.} 



7-8 avril 1704 o29 

le marquis Pallavicini ' avoit passe à Turin, et que ce qu'on 
regardent comme une lâcheté qu'il avoit faite, pouvoit plutôt être 
une secrète négociation. 

Le même jour, on parloit beaucoup d'une nouvelle action de 
la Croix, el Ton disoit que, lorsqu'il étoit dans son quartier de 
Vianden, sur la frontière du pays de Luxembourg, ayant eu avis 
qu'il y avoit. cent dragons dans Wordingen, entre Nuys et Colo- 
gne, qui faisoient d'étranges désordres, il avoit pris la résolution 
de les aller enlever, quoiqu'il en fût éloigné de vingt lieues et 
qu'il y en eût quinze de plaine à passer; qu'en effet, il avoit exé- 
cuté la chose comme il l'avoit projetée ; qu'il avoit attaqué la nuit 
ce quartier; qu'il 'avoit tué tous les dragons et emmené deux de 
leurs officiers prisonniers et plusieurs chevaux, et qu'en reve- 
nant, il avoit trouvé trois charrettes chargées d'armes, qu'il avoit 
pillées, brûlant tout ce qu'il n'avoit pu emporter. On disoit aussi 
qu'ayant eu avis que plusieurs François huguenots, réfugiés 
dans une petite ville du pays ennemi, y avoient bâti un temple, 
il y avoit marché, et avoit brûlé le temple et toutes ses dépen- 
dances. 

On sut, le même jour, que le duc d'Aumont étoit à Paris, très 
incommodé d'un rhumatisme sur les reins, et que la marquise 
de la Vrillière, qui étoit grosse de huit mois, avoit été obligée de 
prendre du quinquina pour une lièvre double tierce, dont elle 
avoit déjà eu trois accès. Le soir, son mari vint apporter au Roi 
une nouvelle un peu plus heureuse touchant les fanatiques, qui 
étoit qu'on en avoit attaqué six cents, qui étoient presque tous 
revêtus des dépouilles des soldats de Marine qu'ils avoient tués, 
et qu'on en avoit tué deux cents sur la place. 

7 avril. — Le 7, on disoit que le duc de la Feuillade étoit 
arrivé à Toulon, et qu'il alloit faire les sièges de Villefranche, de 
Montalban et de la ville de Nice, quoiqu'il n'eût que vingt batail- 
lons. On disoit que le duc de Mantoue devoit être parti de Milan, 
le 25 de mars, pour s'en venir en France, et qu'on croyoit en 
Italie que l'entreprise de Révère s'exécuteroit le 4 ou le 5. 

8 avril. — Le 8, on apprit, par les lettres de Flandre, que les 
ennemis, qui travailloient à faire des lignes du côté de Tongres, 



1. Le même que le ltoi venoit de faire maréchal de camp avec six mille 
livres de pension, ce qui faisoit présumer la négociation. 



330 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

s'étoïenl retirés à rapproche du maréchal de Villeroy; qu'ils 
assembloient un corps à Eckeren, et qu'on y parloit toujours dû 
traité secret de la France avec l'électeur de Brandebourg; mais 
ce qui avoit donné lieu à ce dernier bruit, étoit que, quelque 
temps auparavant, le roi d'Espagne avoit consenti que cet élec- 
teur fit mettre ses armes dans tous les lieux des Pays-Bas espa- 
gnols qui étoient de la succession du prince d'Orange. 

9 avril. — Le 9, le maréchal de Villars, qui étoit à Mark 
avec sa femme, prit congé de Sa Majesté pour aller commander 
en Languedoc et emmena avec lui la maréchale *. On sut, ce 
jour-là, que le prince de Robecque 2 s'étoit fait faire à Paris la 
grande opération, et que la marquise de Sourchcs 3 y étoit 
malade avec des accidents qui doimoient de l'inquiétude. 

10 avril. — Le 10, le cardinal de Fûrstenberg mourut à 
Paris, à deuxheures du matin, d'une lièvre qu'on n'avoit pas crue 
dangereuse. Mais ce qu'il y eul de plus fâcheux fut qu'il mourut 
sans aucun sacrement, parce qu'on prit pour un bon sommeil une 
léthargie qui l'emporta. Le Roi ne sut sa mort qu'à deux heures 
après midi, quoique tout le monde le sût à Marly dès dix heures 
du malin, et en même temps il envoya Blouin, son premier valet 
de chambre, dire au cardinal d'Estrées, qui étoit dans son 
pavillon, qu'il lui avoit donné l'abbaye de Saint-Germain-des- 
Prés. Aussitôt après qu'on l'eut su, quelques amis du baron de 
Rossworm \ lui allant faire compliment, lui représentèrent le 
malheur de ce pauvre gentilhomme allemand, qui perdoit une 
pension de deux mille livres que lui faisoit le cardinal de Fûrs- 
tenberg, et sur-le-champ le cardinal d'Estrées lui continua la 
même pension, quoiqu'il ne le connût point, offrant même de 
lui en donner une plus grosse, et conseillant qu'on la fil met tic 
dans le brevet du Roi pour la rendre plus assurée. 

On sut, le même jour, que i'évêque de Meaux avoit reçu l'ex- 



1. Quoiqu'on eût cru qu'il devoit la laisser à .Marly jusqu'à la fin du 
voyage. 

2. Brigadier d'infanterie, de la maison de .Montmorency, frère aîné du 
comte d'Esterres. 

3. De la maison de Montsoreau, femme du frrand prévôt. 

•i. On l'appeloit au commencement le bel Allemand, et il étoit venu en 
France avec le défunt évêque de Strasbourg, frère du cardinal de Fûrsten- 
berg; un disoit qu'il avoit épousé la vieille Ligny, mais il n'en étoit 
guère plus riche, et il étoit très honnête homme. 



11 avril 1704 331 

trême-onctiort, et le Roi dit qu'il avoit fait un discours 1res beau 
et très édifiant, lorsqu'on lui avoit apporté le viatique. 

Ou disoit encore ce jour-là que le maréchal de Tessé étoit en 
fort mauvais état, et il avouoit dans ses propres lettres à ses 
amis qu'il n'avoit point d'appétit, qu'il ne dormoit point, et plu- 
sieurs autres incommodités. On sut aussi que le Bret, premier 
président et intendant de Provence, cédoit son intendance à son 
tils, qui avoit celle de Pau, laquelle on donna à Meliand, maître 
des requêtes, qui étoit son gendre. 

On eut aussi nouvelle que les ennemis avoient enlevé trois 
compagnies de dragons du régiment de Vcrceil ' à Lasnebourg 
en Dauphiné; qu'elles s'étoient longtemps défendues, quoique 
les ennemis qui étoient sur les montagnes voisines les vissent 
depuis les pieds jusqu'à la tête, mais qu'enfin, s'étant avisés 
d'aller passer un ruisseau sur des planches, ils étoient allés les 
couper par derrière, et qu'après cette expédition ils étoienl 
allés se retirer sous Montmélian. 

On assuroit en même temps que dix-huit cents grenadiers ou 
soldats choisis du duc de Savoie étoient venus attaquer le nou- 
veau régiment de Marcilly dans Chaumont, méchant village 
proche de Suse; que ce régiment s'y étoit bien défendu, et y 
avoit eu cent hommes de tués; mais que. voyant qu'il alloit être 
forcé, il s'étoit retiré par pelotons dans la montagne, où les 
ennemis n'avoient pu le forcer; qu'ensuite les ennemis avoient 
pillé le village de Chaumont, et s'étoient retirés, et qu'après 
leur retraite, le régiment de Marcilly étoit venu reprendre son 
poste; qu'il avoit trouvé du côté de l'attaque quarante des 
ennemis morts, dont il y avoit quatorze ofliciers, et que, le long 
du chemin par où ils s'étoient retirés, on avoit encore trouvé 
quantité de morts et de "blessés; de sorte qu'on croyoit que les 
ennemis avoient plus perdu de monde que le régiment de Mar- 
cilly. 

Le soir, le marquis de la Yrillière apprit au Roi que les fana- 
tiques avoient été battus en deux petites rencontres, où ils 
avoient perdu soixante-quatre hommes. 

11 avril. — Le 11, il arriva un courrier du duc de Vendôme. 



1. C'étoit le régiment du lils île la Bastie, lieutenant de roi de Strasbourg, 
qui avoit été longtemps capitaine dans le régiment de Senecterre. 



332 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

par lequel on ne sut antre chose sinon que le grand prieur 
devoit être le 7 devant Révère. 

On disoit le même jour que les lettres d'Espagne portoient 
que le roi étoit encore à Plasencia, pendant que ses troupes 
s'avançoient pour se mettre en front de bandière. 

Du coté de Flandre, on apprenoit que toutes les troupes des 
Couronnes étoient rentrées dans leurs quartiers, mais qu'il en 
étoit resté beaucoup dans Tirlemont, dans Judoigne, et dans les 
villages qui sont le long de la Geete, lesquelles étoient disposées 
de telle manière qu'en deux heures de temps on pouvoit jeter 
cinquante bataillons et autant d'escadrons dans les lignes pour 
les défendre, tant du côté d'Anvers que de celui de Namur. Les 
mêmes lettres portoient que les ennemis n'avoient pas commencé 
de lignes du côté de Tongres, comme le bruit en avoit couru, et 
que le maréchal de Villeroy avoit une violente attaque de goutte. 

On sut ce jour-là que le Roi avoit bien voulu donner les deux 
mille livres de pension au baron de Rossworm, pour en dé- 
charger le cardinal d'Estrées, ayant peut-être trouvé quelque 
difficulté à lui accorder celte pension sur un bénélice '. 

On apprit aussi que le duc de Mantoue étoit arrivé le 8 à 
Lyon. 

12 avril. — Le 12 au matin, l'abbé Bossuet vint trouver 
le P. de la Chaise, qui étoit à Marly, et lui apprit la mort de 
son oncle, l'évêque de Meaux; le révérend père vint en donner 
avis au Roi, qui étoit dans son cabinet, après son lever; le Roi 
dit au père de faire entrer l'abbé Rossuet, lequel se jeta aux 
pieds du Roi, fondant en larmes; le Roi en fut. touché, et lui 
donna sur-le-champ l'abbaye de Saint-Lucien de Béarnais, qui 
vaquoit par la mort de son oncle, et qui valoit vingt-cinq mille 
livres de rente; ensuite, se tournant vers le P. de la Chaise, 
il lui dit qu'il donnoit la place de conseiller d'Etat du défunt à 
l'archevêque de Sens, et la charge de premier aumônier de la 
duchesse de Bourgogne à l'évêque de Senlis, frère du secré- 
taire d'Etat de Chamillart, auquel il en voulut mander lui-même 
la nouvelle par un courrier qu'il lui avoit envoyé une heure 

1. Parce qu'il étoit marié à la vieille Li^ay, et que les gens mariés ne 
peuvent pas posséder de pension sur des bénéfices; cependant il était 
chevalier de Tordre de Saint-Lazare, et les chevaliers de cet ordre peu- 
vent posséder des bénéfices, quoiqu'ils soient mariés. 



13-15 avril 1704 333 

auparavant, prenant même la peine de rouvrir le paquet qu'il 
avoit déjà fait pour lui faire réponse. 

Le soir, le Roi quitta Marly pour revenir à Versailles, et il 
arriva un courrier du maréchal de Marsin \ qui avoit fait cin- 
quante lieues à pied, habillé en paysan, et qui avoit été pris trois 
fois par les ennemis, sans qu'ils eussent pu trouver sur lui la 
lettre dont il étoit chargé 2 , mais on ne put pas savoir de lui la 
moindre nouvelle. 

13 avril. — Le 13, il arriva un courrier du maréchal de Tal- 
lard et un du duc de Berwick, par lesquels on n'apprit pas plus 
de nouvelles que par celui du maréchal de Marsin. 

14 avril. — Le 14, on sut que l'abbé Bossuet avoit remis au 
Roi son abbaye de Savigny, et qu'il lui avoit dit que le défunt 
évéque de Meaux n'avoit que peu de dettes, qu'il se chargeoil 
d'acquitter. 

On disoit aussi que des Alleurs avoit été choisi pour aller être 
l'homme du Roi auprès du vice-roi de Naples, à moins que ce 
fût un prétexte pour l'envoyer ailleurs 3 . D'un autre côté, on 
assuroit que les Suisses avoient enfin accordé cinq mille hommes 
au duc de Savoie, et que, le 13, il se devoit tenir une diète à 
Bade, où le marquis de Puisieulx avoit été invité. Mais il y avoit 
quelque temps qu'on voyoit un manifeste très insolent, que Mel- 
larède, envoyé de Savoie, avoit fait pour répondre à celui de ce 
marquis, lequel on ne sera pas fâché de voir ici *. 

15 avril. — Le 15, l'envoyé de Portugal vint prendre son 
audience de congé. On le combla d'honneurs; mais le Roi ne 
laissa pas de lui témoigner quelque chagrin du parti qu'avoit pris 
le roi de Portugal. 

Le môme jour, le comte de Toulouse partit pour aller à Brest; 
il devoit coucher le premier jour à Blois, le lendemain à Fontc- 
vrault, et le troisième jour à Nantes, et devoit être reçu en Bre- 
tagne comme on recevoit le prince de Condé et le duc de Bourbon 
en Bourgogne. 

Ce jour-là, le Roi, en sortant de sa messe, donna au maréchal 

1. C'étoit un lieutenant de cavalerie gascon. 

2. Il avoit plusieurs lettres, et il étoit incompréhensible comment il 
avoit pu les cacher. 

.'!. Trouver le prince RagotzUi. 

4. [Voir l'appendice n° VII. — E. Pontal.] 



334 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

de Châteaurenaud la lieutenance générale de Bretagne, qui étoit 
vacant» 1 par la mort du marquis de Beaumanoir, à condition de 
donner cent mille livres à sa veuve, e1 l'évêque de Senlis prêta 
le serment de fidélité entre les mains de la duchesse de Bour- 
gogne, après qu'elle eut entendu la messe. 

On avoil dans ce temps-là des assurances que les mécontents 
de Hongrie n'avoient point été battus sur la Leitha, comme le 
bruit en avoil couru, el qu'ils étoient partout supérieurs aux 
Impériaux, avant même depuis peu brûlé des villages aux portes 
de Vienne. 

On eut aussi nouvelle dans le même temps que Renschild, 
un des généraux du roi de Suède, avoit pensé surprendre le roi 
de Pologne dans Varsovie; que ce prince en étoit sorti avec pré- 
cipitation pour prendre le chemin de Moscovie, et que les Suédois 
le poursuivoient. 

On disoit encore qu'on avoit fait sortir de Metz tous les hommes, 
équipages, vivres el munitions, qui étoient destinés pour les 
armées du Rhin et de la Moselle; pendant qu'on avoit nouvelle 
(pie le prince de Bade étoit à Aschaffembourg avec la goutte, 
dont il étoit peut-être moins incommodé qu'il ne le faisoit croire, 
et qu'il se faisoit de grands mouvements dans le Wurtemberg, 
pour s'opposer à la prétendue marche que le maréchal de Marsin 
devoit l'aire pour favoriser la jonction. 

D'autre côté, un courrier arrivé d'Italie rapportoit que, le !>. le 
grand prieur passeroit la Secchia avec sa petite armée; que, le 10, 
il s'approcheroil de Révère, el que, le 11 ou le 12, il attaqueroit 
le pont et le poste, prenant toutes sortes de mesures pour sur- 
monter les difficultés qui se trouveroient dans cette expédition. 

16 avril. — Le 16, on apprit que le Roi avoit donné au 
maréchal de Bouftlers une augmentation de brevet de retenue 
de deux cent mille livres sur sa charge de colonel du régiment 
des gardes, outre celui de trois cent mille livres qu'il avoit déjà. 
On sut encore que le Roi avoit donné six mille livres de pension 
à la comtesse de Fûrstenberg, outre les six mille livres qu'elle 
avoit déjà, et pareille somme de douze mille livres de pension à 
partager également entre son (ils, le comte de la Marck l , et la 
comtesse de la Marck, sa belle-fille. 

1. La comtesse de Fûrstenberg avoit épousé en premières noces un 
comte de la Marck, et sa belle-fille étoit fille du duc de Rohan. 



17-18 avril 1704 335 

Peu de jours auparavant, le duc de Saint-Simon s'élant fail 
saigner par précaution, il s'étoit jeté une fluxion sur sa saignée, 
qui l'avoit mis en peu de temps en danger de la vie. Il avoit eu, 
le 15, un peu de relâche; mais, le 1G, Maréchal jugea à propos 
de lui faire une incision quatre doigts au-dessus et au-dessous 
de la saignée. On disoit alors que le deuxième convoi parti 
d'Angleterre pour le Portugal avoit été dissipé par la tempête, 
et que le duc de Mantoue, qui venoit à Paris sous le nom de 
comte de San-Salvador, seroit logé à l'hôtel des ambassadeurs 
extraordinaires, et que Gergy \ qui éloit venu en poste devant 
lui à la cour, étoit retourné de même au-devant de lui à Lyon 
avec le comte Truzzo 2 , son envoyé auprès du Roi. 

17 avril. — Le 17, le Roi tint le chapitre de l'Ordre du 
Saint-Esprit, où il proposa l'abbé d'Estrées pour remplir la 
place du cardinal de Fûrstenberg, lequel fut agréé sur-le-champ. 

Ce jour-là, le prince de Gondé eut le matin une audience d'une 
heure dans le cabinet du Roi, et les courtisans s'imaginèrent que 
c'étoit pour le mariage de Mlle d'Enghien avec le duc de Man- 
toue, ou pour la Pologne, où Ton disoit toujours que le prince 
de Conti étoit souhaité. 

18 avril. — Le 18, on sut que le commandement de Calais, 
qui étoit vacant par la mort de la Cour 3 , avoit été donné à 
Princey \ brigadier d'infanterie et lieutenant-colonel du régiment 
Dauphin; que le gouvernement de la citadelle d'Arras, vacant 
par la mort de Provenchères, avoit été donné à Vauluisant, gou- 
verneur du fort de l'Escarpe, et que son gouvernement avoit élé 
donné à du Fort, lieutenant-colonel de dragons, qui avoit com- 
mission de colonel. 

Le même jour, on commença à parler comme d'une chose 
certaine du mariage du prince d'Elbeuf avec Mlle d'Armagnac, 
et quoiqu'elle n'en reçût pas encore les compliments, ou ne lais- 



1. Gentilhomme de Bourgogne, frère de l'abbé Languet, aumônier de la 
duchesse de Bourgogne; il étoit envoyé du Roi auprès du duc de Man- 
toue. — [Voy. la Note de la p. 299. — Comte de Cosnac.] 

2. Il éloit auparavant secrétaire de l'envoyé, et lui ayant succédé après 
sa mort, le duc de Mantoue l'avoit depuis peu fait comte. 

3. C'étoit un vieil officier gascon, qui avoit servi dans le régiment de 
Piémont. 

i. 11 étoit de Paris, et parent du secrétaire d'État de Cliamillart, ce qui 
lui servit beaucoup en cette occasion. 



336 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

suif pas d'en dire les conditions, qui étoient que le comte et la 
comtesse d'Armagnac donnoient à leur fille quatre cent mille 
livres après leur mort, dont ils lui feroient la rente pendant leur 
vie; que le Roi lui donnoit deux cent mille livres à prendre sur 
un certain fonds, et dix mille livres de pension; qu'en faveur 
de ce mariage, Sa Majesté donnoit au prince d'Elbeuf le gou- 
vernement de Picardie, dont elle accordoit la survivance au 
duc, son père, avec tous les émoluments, à la réserve de vingt 
mille livres, qu'il seroit obligé de donner tous les ans à son 
lils. 

Ce jour-là, la duchesse de Bourgogne sentit que son enfant 
s'étoit déplacé, et il fut résolu qu'elle garderoit le lit pendant 
quarante jours, ce qui rompit le voyage de seize jours que le 
Roi devoit faire à Maily. 

On disoit encore qu'il étoit entré en Savoie un corps de troupes 
des ennemis, et ou commencoit à craindre que le Dauphiné et 
le Lyonnois n'eussent à souffrir. On eut aussi nouvelle qu'effec- 
tivement les mécontents de Hongrie avoient cm un petit échec 
sur la Meurte, où ils avoient seulement perdu quatre à cinq cents 
hommes, mais que cela ne les avoit pas empêchés de courir 
jusqu'aux portes de Vienne. Ce jour-là, le secrétaire d'État de 
Chamillart étant à Paris, et y donnant son audience publique, fut 
surpris d'une lièvre, qui lui commença par un frisson, nonobs- 
tant laquelle il ne laissa pas de revenir coucher à Versailles. On 
sut, le même jour, que cinq bâtiments de charge anglois étoient 
venus échouer au port de Vigo, où ils avoient été pris avec tout 
ee qui étoit dedans. 

Du côté de Flandre, les lettres portoient que le bruit qui avoit 
couru que les ennemis assembloient un corps à Eckeren, ne 
s'étoit pas trouvé véritable; qu'il y avoit beaucoup de désunion 
chez eux; que la reine Anne vouloit absolument qu'on donnât la 
carte blanche au duc de Marlborough, mais que les Hollandois 
le refusoient avec opiniâtreté, et qu'ils étoient dans le dessein 
de faire un stathouder; ainsi il n'étoit pas encore assuré que le 
duc de Marlborough revînt d'Angleterre, où il étoit repassé 
depuis quelque temps. 

On parloit aussi beaucoup dans le monde de divers mariages 
cachés depuis longtemps, qu'on disoit alors être déclarés, ou 
devoir l'être bientôt, par exemple celui du duc de Gramont avec 



18 avril 1704 337 

une certaine Mlle de la Cour ' ; celui de la comtesse de Fursten- 
berg avec le comte de Manderscheidt 2 ; de celui de la comtesse 
de Bcuvron 3 avec Harlcin 4 , ci-devant officier au régiment des 
gardes, et alous colonel d'infanterie, auquel on assuroit que 
Madame vouloit faire avoir sa charge de chevalier d'honneur 5 , 
et enfin de celui de la veuve de Villetaneuse 6 avec le chevalier 
de Plancy 7 . 

On avoit su quelques jours auparavant que le prince de Tal- 
mond avoit été pris par un parti des ennemis entre Mons et 
Bruxelles, ayant sur lui un ancien passeport d'Opdam 8 , officier 
général des Hollandois, et que le partisan l'avoit remis en liberté, 
à condition que, si le Roi son maître le jugeoit de bonne prise, 
il viendroit se rendre son prisonnier, et l'on disoit alors que le 
Roi l'avoit jugé de bonne prise. On assuroit aussi que le duc de 
Savoie n'espéroit plus trouver du secours en Suisse, et que ses 
envoyés étoient rebutés à Vienne et en Angleterre de faire des 
remontrances et des demandes. On eut aussi nouvelle que le 
chevalier des Augers avoit pris deux vaisseaux anglois dans les 
mers de l'Amérique, après un long combat, mais qu'il y avoit été 
blessé, et qu'il en étoit mort. Les lettres de Dauphiné portoient 
aussi que le maréchal de Tessé étoit aux eaux de la Motte, qui 
lui faisoient un très bon effet, et se remettoit de ses vomissements 
causés par un trop grand usage de l'émétique. Cependant sa 
femme et sa seconde fille 9 , qui n'étoit pas mariée, avoient été à 

1. Fille de peu de naissance, et son ancienne inclination. 

2. Gentilhomme allemand qui étoit maréchal de camp. 

3. Elle avoit été fille de la reine, et ensuite de Madame sous le nom de 
Théobon; le comte de Beuvron, frère du marquis, l'avoit épousée par 
amour; Madame l'aimoit particulièrement, et elle avoit été disgraciée du 
temps de feu Monsieur. 

4. Gentilhomme allemand qui avoit été nourri page de Madame. 

5. Mais il falloit obtenir le consentement du Roi, ce qui n'étoit pas facile 
à faire. 

G. Veuve de Girard de Villetaneuse, procureur général de la Chambre 
des comptes de Paris. 

7. Dernier des enfants du secrétaire d'Etat du Plessis-Guénégaud, qui 
étoit capitaine de gendarmerie. 

8. On prétendoit qu'il ne lui avoit été donné que pour aller à la 
chasse. 

9. A laquelle le maréchal avoit préféré par prédilection sa troisième 
pour la marier au marquis de Maulevrier, quoique la seconde fût plus 
belle et mieux faite : c'étoit la petite vérole que cette Mlle de Tessé avoit 
■eue à Paris. 

VIII. — 22 



338 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Paiis extraordinairemeiit malades, cl n'étoient pas encore hors 
de danger. 

19 avril. — Le 19, on sut que la princessse des Ursins s'étoit 
retirée de la cour de Madrid, et qu'elle ayoit pris le chemin de 
Rome, aimant mieux s'y retirer que de venir en France, quoi- 
qu'elle cùl eu le choix de l'un ou de l'autre; que cela s'étoit fait 
par nu ordre d'Espagne, qui lui avoit été apporté de l'armée par 
Ghâteauneuf, ci-devant ambassadeur en Portugal, mais que les 
modèles des lettres que le roi d'Espagne avoit écrites, tant à la 
reine qu'à la princesse des Ursins, lui avoient été envoyés par le 
Roi; qu'à celte nouvelle, la princesse avoit été chez la reine, et 
qu'il y avoit eu bien des pleurs répandus de part et d'autre; 
qu'ensuite la princesse s'étoit retirée dans son appartement, pour 
donner ordre à ses affaires, et qu'après trois ou quatre heures. 
elle étoit retournée chez la reine prendre congé d'elle, et qu'à 
cet adieu les larmes avoient encore redoublé; qu'elle étoit partie 
le même jour pour aller à Alcala, où elle avoit permission de 
séjourner quelques jours pour arranger toutes ses affaires, et 
que le Roi lui donnoit vingt-quatre mille livres de pension. 

Sur les cinq heures du soir, le chevalier de Luxembourg 
arriva ;'i Versailles, chez le secrétaire d'État de Chamillart, qui, 
étant incommodé, l'envoya sur-le-champ avec un de ses cour- 
riers trouver le Roi, qui s'étoit allé promener à Mark. Il appor- 
tai à Sa Majesté la nouvelle de la prise de Révère, dont il lui 
lit le détail à peu près de la manière suivante : <« Le grand prieur 

- ayanl passé la Secchia le 9 avec dix-huit bataillons, les x i nut- 
« quatre compagnies de grenadiers que le duc de Vendôme lui 
« auiit envoyées, sous les ordres du chevalier de Luxembourg, 
« (d vingt-huil escadrons, il détacha Tavagny, brigadier d'infan- 
« terie, avec dix compagnies de grenadiers, et lui lit passer le 
<• Pô sur des bateaux, avec ordre d'observer les ennemis, qui 

- avoienl un gros retranchement avance de ce côté-là, afin de 

- les empêcher de rien entreprendre sur le convoi des munitions 
<• de guerre et de bouche qui venoit sur le Pô. Le 10, le grand 
<• prieur marcha vers Révère, pendant que Tavagny, s'étant 
« approché du retranchement des ennemis, détacha de Serre, 

- capitaine de grenadiers de Vivarois, avec soixante grenadiers, 
« pour l'aller reconnoître. Ce capitaine alla jusqu'à la palissade 

de ce retranchement, et y enleva un corps de garde de cava- 



19 avril 1704 • 339 

« lerie, qu'il trouva endormi, avec toutes Les provisions de bouche 
« qu'avoient les officiers et cavaliers. Au bruit de cette action, 
« il sortit trois cents chevaux des ennemis et cinq cents hommes 
« de pied, qui poursuivirent chaudement ce capitaine, lequel, se 
« trouvant dans un pays propre à l'infanterie, lit sa retraite en 
«homme de guerre, et alla rejoindre Tavagny, suivant l'ordre 
« qu'il lui en avoit donné. Il le trouva avec son monde dans une 
« cassine, dont il avoit fail créneler et percer les murailles, el 
« qui se tenoit tout prêt à bien recevoir les ennemis. En effet, 
« comme ils croyoient qu'il n'y avoit dans cette cassine que les 
"« soixante hommes qu'ils avoient vus, ils vinrent l'attaquer avec 
« fureur, jusqu'à passer leurs fusils dans les trous qu'on avoit 
« faits pour tirer sur eux. Mais ils furent bien surpris quand 
& Tavagny lit faire sur eux un feu épouvantable, qui en mit un 
« grand nombre hors de combat, et ils prirent la résolution de 
« se retirer hors de portée du mousquet pour attendre un plus 
« grand corps, et même du canon, s'il éloit nécessaire. Tavagny 
t. profita habilement du mouvement qu'il leur a il faire, et se 
« relira de son côté, gagnant le bord du Pô en diligence. Les 
« ennemis s'aperçurent trop tard de sa retraite, mais ils ne lais- 
« sèrentpas de le poursuivre vivement, et ne le joignirent que 
«quand il fui arrivé sur le bord du Pô. Alors le grand prieur 
« lit border d'infanterie l'autre côté de la rivière pour le pro- 
« léger, et le chevalier de Laubespin, qui commandoil les 
« galiotes, les faisant approcher du bord, se mit à faire tirer du 
« canon sur les ennemis; de sorte que Tavagny eut le temps de 
« rembarquer tout son monde, et de passer la rivière, ayant 
« perdu en cette occasion deux capitaines et deux lieutenants, 
« avec sept ou huit grenadiers. 

« Le soir, le grand prieur vint camper à la Piova, grand 
« village à demi-lieue en deçà de Révère, où il avoit résolu de 
« faire sou quartier général, pour de là pouvoir monter à la tran- 
<• rhée. s'il étoit obligé de faire le siège, comme il le croyoit. 
« Le lendemain au malin, on vint lui donner avis que les ennemis 
« avoient replié leur pont, et qu'il n'y avoit plus que trois grands 
« bateaux du côte de Révère; il ne put d'abord se persuader que 
< cria fût véritable; mais, pour ne rien négliger, il ebargea le 
« comte de Saint-Fremond de prendre trois cents chevaux et six 
« compagnies de grenadiers, de celles qui étoient venues sous les 



340 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

ordres du chevalier de Luxembourg, qui voulut lui-même les 
aller commander, el d'aller reconnoître si véritablement les 
ennemis avoient replié leur pont, et l'état où se trouvoit leur 
retranchement. Le comte de Saint-Fremond, avec ce détache- 
ment, descendit au-dessous de Révère, d'où il reconnut tout à 
découvert, et pendant deux ou trois heures, que les ennemis 
avoient effectivement replié leur pont, et qu'ils n'avoient laissé 
que trois bateaux à Révère, d'où on ne lui lira que sept ou huit 
coups (le mousquet, et un coup de canon d'Ostiglia. Il y a\oil 
une digne le long du Pô pour empêcher l'inondation, et une 
autre parallèle à celle là. qui servoit de grand chemin, de sorte 
qu'on pouvoit passer entre ces deux digues à couvert des bat- 
teries d'Ostiglia. Le comte de Saint-Fremond envoya donner 
avis au grand prieur de tout ce qu'il avoitvu, lequel, ne voulant 
lien hasarder mal à propos, et n'ayant pas encore son gros 
canon arrivé, y envoya six pièces de campagne, et fil marcher 
les grenadiers de l'armée du duc de Vendôme. Cependant le 
comte de Saint-Fremond avoit fait approcher les trois cents 
chevaux, et les avoit fait mettre en bataille sur un grand front, 
aiis>i bien que les six compagnies de grenadiers, pour faire 
paroître qu'il avoit beaucoup de troupes. Quand le corps des 
grenadiers fut arrivé, on fut d'avis de faire tâter la barrière 
par dix grenadiers et deux sergents. Ils se séparèrent en deux 
et attaquèrent en même temps : un des détachements foira la 
barrière, et en même temps on marcha de front, on coupa les 
barrières et les palissades; les ennemis, au nombre de deux 
cents, liront leur décharge, s'enfuirent, et se jetèrent dans 
leurs bateaux; les grenadiers entrèrent dans le fort, et les 
poursuivirent jusque sur le bord de la rivière, leur tirant des 
coups de fusil; mais alors on commença à leur tirer du canon 
d'une batterie de quinze pièces qui étoit à l'autre bord, qui 
emporta cinq hommes, outre quatre qui avoient été tués ou 
hlessés en attaquant, ce qui obligea le comte de Saint-Fremond 
à faire mettre son infanterie en bataille dans une belle place, 
qui étoit à couvert par les maisons d'une grande rue, laquelle 
bordoit le Pô. Et ainsi finit l'action de Révère, qu'on avoit cru 
devoir coûter tant de sang, et où il n'y eut presque personne 
de tué. » 
20 avril. — Le 20, la mode étant venue que les gens de la pre- 



21 avril 1704 341 

mière qualité demandoient à entrer dans l'ordre de Saint-Louis, 
et les ducs de Charost et de Roquelaure et de Montfort, le prince 
de Rohan, le marquis de Biron et plusieurs autres ayant été 
reçus les jours précédents, le duc de Luxembourg fut reçu ce 
jour-là; le secrétaire d'État de Chamillart lut son serment à 
l'ordinaire, ayant déjà le frisson à l'ordinaire, et assista ensuite 
pendant son accès au conseil, après la lin duquel il alla se mettre 
dans son lit, et ne laissa pas de travailler toute la journée '. 
Mais il commença à prendre le quinquina; il fut même obligé 
d'écrire une lettre au Roi, étant encore dans la lièvre, parce 
qu'il arriva un courrier de Savoie, apportant la nouvelle que les 
ennemis, au nombre de deux mille, avoient voulu surprendre 
Chambéry, qui n'avoit aucunes fortifications, mais seulement de 
bonnes murailles et des portes; qu'ils avoient attaqué une de 
ces portes, laquelle avoit été vigoureusement défendue; qu'ils y 
avoient perdu cent hommes, et qu'ils s'étoient retirés, sur l'avis 
qu'ils avoient eu que le duc de la Feuillade faisoit filer des 
troupes par les derrières, ce qui leur avoit fait appréhender 
d'être coupés, et leur avoit fait prendre le parti de s'aller mettre 
sous Montmélian. 

On sut ce jour-là que le Roi iroit le 24 à Marly, pour y rester 
jusqu'au soir du 26, et qu'il en useroit de même toutes les 
semaines. On apprit aussi la mort de la tille unique du marquis 
de Thiange. 

21 avril. — Le 21, le comte de Marsan fut reçu chevalier de 
Saint-Louis - tout seul, quoique, pour la commodité du Roi et du 
ministre, il eût été réglé qu'on n'en recevroit pas moins de trois 
à la fois. On sut aussi que le Roi avoit donné à l'évêque de 
Senlis les entrées de la chambre 3 , comme les avoit le défunt 



i. Étrange sort d'un homme que la fortune a élevé sur le pinacle; il 
n'avoit, comme il l'àvouoit lui-même, le temps ni d'être malade, ni de se 
bien porter. 

2. Quoiqu'il fût hors de service depuis longtemps, et qu'il n'eût jamais 
servi que quelques années d'enseigne de la seconde compagnie de mous- 
quetaires du Roi, et depuis d'aide de camp de Sa Majesté. 

3. Tous les matins, dès que le Roi est éveillé, on appelle le grand cham- 
bellan, les premiers gentilshommes de la chambre, le grand maitre de la 
garde-robe, le premier médecin et le premier chirurgien ; ensuite on 
appelle ceux qui ont des brevets d'affaires et qui en ont l'entrée, et puis 
on appelle ceux qui ont l'entrée de la chambre, c'est-à-dire ceux qui 
entrent sans demander avec les huissiers, après lesquels un huissier va 



342 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

évêque de Moaux; accordant néanmoins celte prérogative à sa 
personne et non pas à sa charge, parce que r évêque de Meaux 
en avoit joui comme précepteur de Monseigneur, et non pas 
comme premier aumônier de Mme la Dauphine et de la duchesse 
de Bourgogne. 

On apprit ce jour-là que le prétendu comte de San-Salvador 
logeroit au Luxembourg. 

22 avril. — Le 22, Kroonstrom, qui jusqu'alors n'avoit eu 
que la qualité de résident, eut sa première audience du Roi dans 
son cabinet en qualité d'envoyé du roi de Suède. On vit aussi 
arriver Préfosse \ major général de l'armée du maréchal de 
Montrevel, apportant la défaite des deux troupes de dix-neuf 
cents fanatiques, commandés par leurs chefs Cavalier et Gatinat 2 , 
qu'il coula à peu près de cette manière : 

« Le maréchal de Montrevel, étant à Sommières, eut avis que 
« ces (\{'\\\ troupes de rebelles s'étoient jointes, dans le dessein 
« d'aller brûler le lieu de Galvisson, et d'enlever son équipage 
« qui marchoit pour aller en Guyenne. 

« Il prit avec lui trois cent cinquante hommes du régiment de 
« Hainaut, trois compagnies de grenadiers de celui de Soisson- 
« hois, de celui de Charolois et de celui de Méhou, une compa- 
« gnie de fusiliers et deux cents chevaux, tant dragons qu'offi- 
« ciers irlandois. 

« 11 marcha le 16 au matin, avec ce corps, par le chemin qui 
« conduisoit du côté de Nages, ayant envoyé ordre à Grandval, 
« brigadier de dragons, de s'avancer vers Caveirac avec trois 
« cents hommes, pour en occuper le défilé, par lequel il croyoit 
« que les rebelles ne manqueroienl pas de se retirer. 

« Cette précaution eut tout l'effet que le maréchal de Montrevel 
« s'en étoit promis; les rebelles, qui avoient été avertis de sa 
« marche, se présentèrent au défilé qu'oçcupoit Grandval, qui 
« leur lit essuyer un grand feu et les obligea d'aller chercher un 
« .mire passage. 

ci Ils furent dans ce temps-là chargés par le maréchal de 



demander au premier gentilhomme de la chambre pour les plus qualifiés, 
et puis tout le monde entre en foule. 

1. C'étoit un garçon de Paris, qui avoit été capitaine au régiment de 
Navarre. 

2. C'étoit un sobriquet qu'il s'étoit donné. 



23 avril 1704 343 

« Montrevel à la tète des dragons avec tant de vivacité qu'il y en 
« eut si\ cents de tués en cet endroit, et qu'ils furent obligés de 
<( se séparer en petites troupes. On les poursuivit de tous côtés, 
<( et ils se défendirent mieux en détail qu'ils n'avoient fait en gros. 

« Ils eurent près de huit cents de tués, et ils y perdirent onze 
« cents fusils, qui étoit tout ce qu'ils en avoient, le reste n'étant 
« armé que de fourches et de fléaux, et ceux qui se sauvèrenl 
« n'ayant songé qu'à jeter ce qui pouvoit les embarrasser dans 
« leur fuite. 

« On n'a perdu dans cette affaire qu'environ vingt dragons ou 
« soldats, et deux capitaines irlandois, fort braves gens, quoique 
- L'affaire eût duré depuis trois heures après midi jusqu'à neuf 
« heures du soir. Elle s'est passée entre Saint-Dionisy et Gla- 
i rensac, dans le pays qu'on appelle Lavonage. » 

23 avril. — Le 23, on sut que le Roi avoit donné douze mille 
livres de gratification au chevalier de Luxembourg pour son 
voyage, mais il auroit mieux aimé n'avoir point d'argent, et être 
fait maréchal de camp, comme ceux qui l'avoient envoyé s'en 
étoient flattés. On commença ce jour-là à voir à la cour le baron 
Pallavicini, assurant fortement qu'il n'avoit point été à Turin, 
comme on l'avoit dit, et le prouvant par une circonstance qui 
paroissoit bien forte, qui étoit que le duc de Savoie lui faisoit 
faire actuellement son procès par le président Léon, l'un des 
présidents de son conseil. 

Le même matin, le maréchal de Châteaurenaud prêta le ser- 
ment de fidélité entre les mains du Roi pour la lieutenance géné- 
rale de Bretagne, et après qu'il l'eut prêté, le Roi lui dit qu'il 
lui donnoit un brevet de retenue de la somme de cent mille 
livres qu'il avoit payée à la marquise de Beaumanoir. On sut 
aussi que le Roi lui avoit dit que l'escadre de Toulon étant trop 
petite pour la lui donner à commander, il l'avoit choisi pour aller 
commander en Bretagne. 

On disoit ce jour-là les conditions que l'évêque de Canisa avoit 
proposées de la part de l'Empereur aux mécontents de Hongrie, 
qui étoient : 1° que l'Empereur donneroit au prince Ragotzki la 
Transylvanie en souveraineté; 2° qu'il ôteroit aux Allemands 
tous les gouvernements de la Hongrie, et qu'il les donneroit à 
des Hongrois; 3° qu'il consentiroit qu'on assemblât les États du 
royaume pour y faire un règlement certain et irrévocable pour 



344 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

maintenir les lois et les privilèges de l'État; 4° que l'Empereur 
donneroit pour cautions de l'exécution de ses conditions tels 
princes ou potentats que voudroient les mécontents. On ajoutoit 
que les mécontents avoient répondu que ces conditions étoient 
tellement opposées à toute la conduite que l'Empereur avoit 
tenue jusqu'alors qu'ils demandoient du temps pour en déli- 
bérer, et que d'ailleurs ils ne vouloient point d'autres cautions 
de la sûreté de leur traité avec l'Empereur que les rois de 
France e1 d'Espagne, et l'évêque de Canisa leur avoit dit fran- 
chement qu'ils feroient fort bien. 

On sut en ce temps-là que le roi de Danemark avoit perdu un 
des princes ses fils, mais on ne croyoit pas qu'on en prît le deuil 
en France, parce qu'il ne donneroit point part au Roi de sa mort. 
On disoit aussi que le prince de Ligne, aîné de sa maison et veut 
d'une Espagnole, dont il avoit de grands enfants, s'étoit fait 
Récollet. 

24 avril. — Le 24. on sut que le duc de Mantoue ne paroî- 
troit point incognito ;i la cour, comme on l'avoit dit, mais qu'il \ 
seroit reçu comme duc de Mantoue, le cérémonial ayant été entiè- 
rement réglé avec lui; qu'on lui meubloit deux appartements au 
Luxembourg, et que l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires 
seiviroit pour les gens de sa suite. 

On sut alors que le dépari des officiers de l'armée de Flandre 
étoit marqué pour le 10 de mai, et le Roi xint s'établir à Mark 
pour deux jours. On y vit pour la première fois le prince d'Har- 
court, dont les longues absences de la cour l'avoient empêché d'y 
venir plus tôt, et le chevalier de Luxembourg, qui méritoit ce 
petit agrément pour la bonne nouvelle qu'il avoit apportée. 

25 avril. — Le 25, le Roi n'alla point à Versailles voir la 
duchesse de Bourgogne, comme on avoit dit le jour précédent 
qu'il le devoif faire, et il eut nouvelle le soir que le comte de 
Toulouse étoil arrivé à Brest, après avoir reçu partout sur sa route 
tous 1rs honneurs qu'on avoit pu lui rendre, vu la diligence qu'il 
faisoit. 

26 avril. — Le 2(>, on sut que le marquis de Montpeyroux. 
le père, étoil mort d'apoplexie à Paris en deux jours de temps. 

27 avril. — Le 27, on disoit que tous les généraux deman- 
doient à cor et à cri des officiers, ce qui obligea tous les officiers 
généraux d'Allemagne de prendre congé du Roi, aussi bien que 



28 avril 1704 345 

tous les officiers de gendarmerie qui se trouvèrent ù la cour. Le 
même jour, le Roi augmenta de cent mille livres la fixation de 
la charge de premier président du Grand Conseil en faveur de 
Verthamont, qui en étoit revêtu, de sorte qu'elle alloit alors à 
cinq cent mille livres. 

Il paroissoit que toutes choses se disposoient alors à une guerre 
très vive. On croyoit que le duc de Bavière iroit joindre les mé- 
contents; que le maréchal de Marsin agiroit sur le Danube, et 
auroit plus tôt vingt mille Hongrois dans son armée que les dix - 
sept mille François qu'on lui avoit destinés; que cependant le 
maréchal de TaÛard pourroit agir sur le Necker ; que le roi de 
Suède devoit entrer en Silésie et en Saxe, mais qu'on ne savoit. 
pas encore ce que feroit l'électeur de Brandebourg. 

28 avril. — Le 28, on disoit que l'irruption que les ennemis 
[avoient faite] en Savoie avoit valu à la France plusieurs Irlan- 
dois, qui s'étoient venus rendre, et que quatre cents hommes de 
la même nation étoient venus trouver en Espagne le duc de 
Berwick. On assurait aussi que le comte de Toulouse faisoit 
travailler à force pour avancer son armement, et qu'il y réus- 
sissoit. On parloit encore d'un corps de cinquante mille Turcs 
qui s'assembioit du côté de la Dalmatie, et qui inlriguoit beau- 
coup les Vénitiens, et on disoit en même temps qu'il s'en assem- 
bloit un autre corps de quinze mille en Hongrie; que les 
mécontents étoient plus forts que jamais; que le comte Forgatz 1 , 
un des généraux de l'Empereur, qui étoit allé pour faire des- 
recrues pour ses troupes, s'étoit jeté parmi eux, et que c'étoit 
lui qui avoit enlevé les équipages des troupes danoises. On 
assuroit encore en même temps qu'il n'étoit point vrai que le 
général Heisler eût battu les mécontents, comme le bruit en 
avoit couru. . 

Le même jour, on disoit que la reine d'Espagne avoit écrit au 
Roi pour le prier de trouver bon que la princesse des Ursins ne 
sortit d'Espagne qu'après que le duc de Gramonl y seroit arrivé, 
parce qu'elle pourroit l'instruire de plusieurs importantes vérités. 
On ajoutait que l'armée du roi d'Espagne n'avoit point marché,. 
parce que l'artillerie n'avoit point été prête, les affûts s'étant 



1. Seigneur hongrois qui avoit toujours été dans les troupes de l'Em- 
pire avec distinction. 



346 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

trouvés tous pourris, et n'y ayant point de bois dans les magasins 
pour en refaire d'autres, et qu'il n'y avoit point eu de conjura- 
tion à Placenza, comme ou l'avoit dit. Du côté d'Italie, on écrivoit 
que le vice-roi île Naples avoit mandé au Pape qu'il étoit expé- 
dient pour le service du roi d'Espagne que le cardinal Pignatelli 
ne vînt point à Naples, dont il étoit archevêque, parce qu'il avoit 
de trop grandes liaisons avec l'Empereur, auprès duquel il avoit 
été nonce de Sa Sainteté. 

Cependant tout le monde disoit que des Alleurs n'étoit point 
allé à Naples, mais auprès du prince Ragotzki; que les ennemis 
s'assembloient sous Coblentz; que les troupes de l'électeur de 
Brandebourg étoient arrivées sur le Mein; que le prince de Bade 
assemblent son armée à la tète du Danube, auprès de Rothweil, 
pendant que le comte de Coigny assemblent la sienne vers Sarre- 
bourg, afin, comme on le croyoit alors, de s'aller joindre au ma- 
réchal de Tallard, lequel on soupçonnoit d'avoir un dessein sur 
Mayence. 

29 avril. — Le 29, on eut nouvelle d'une seconde affaire des 
fanatiques. Le maréchal de Montrevel avoit envoyé le marquis de 
la Lande, lieutenant général, du côté de Brenoux, où il avoit 
appris qu'il paroissoit une troupe de rebelles, qui se formoit 
dans les montagnes, et qui grossissent celle de Cavalier, quand il 
lejugeoità propos, ayant même en ce lieu quelques magasins: 
el le marquis de la Lande avoit exécuté avec tant d'activité les 
ordres qu'il avoit reçus, qu'ayant trouvé cette troupe, il en avoil 
tué pins de cinq cents sur la place. Ensuite les miquelets, en s'en 
retournant à leur quartier, en avoient encore tué cent, et lui- 
même, étant allé rechercher les restes de ceux que le maréchal de 
Montrevel avoit battus, en avoit encore tué deux cent cinquante, 
piis quatre-vingts chevaux et tous leurs équipages; de sorte que 
l'on comptoit que, dans ces deux actions, on leur avoit tué plus 
de deux nulle hommes, parce que, depuis la première, on leur 
en avoit tué plus de deux cents, qui s'étoient retirés dans des 
caves, où l'on en avoit même trouvé plusieurs qui s'étoient coupé 
la gorge eux-mêmes, ou qui y étoient morts de faim. On assuroit 
en même temps qu'un de leurs chefs nommé Castanet s'étoitvenu 
rendre avec douze de ses compagnons, promettant d'en amener 
quatre cents autres qui se feroient tous catholiques, et deman- 
dant à épouser une femme ancienne catholique; que Catinat 



30 avril 1704 347 

avoit été tué, mais qu'on ne savoit ce qu'étoit devenu Cavalier; 
que, dans la dernière action qui s'étoit passée entre Brenoux et 
Milhaud, on leur avoit bien tué mille hommes, on leur avoit pris 
quatre-vingt-quinze mulets, plusieurs chevaux, beaucoup (far- 
ines, tous leurs blés, leur magasin de châtaignes, leurs petits 
moulins à poudre, où ils en faisoient treize livres par jour, et 
leurs boutiques à faire des fusils. 

30 avril. — Le 30, on disoit qu'il étoit arrivé un courrier du 
grand prieur de France, et le bruit couroit que les ennemis 
avoient dessein de passer d'Ostiglia à Chiari ; qu'ils y avoient déjà 
l'ail passer trois cents chevaux; qu'ils y en dévoient encore faire 
passer quatre cents, et qu'on ne saxoit si c'étoit pour occuper le 
poste de Chiari, ou pour aller joindre le duc de Savoie ou même 
pour passer à Montmélian, le duc de Savoie demandant depuis 
longtemps des troupes pour fortifier le corps qui y étoit. Cepen- 
dant on assuroit que le grand prieur marchoit pour essayer de les 
couper, etVallière mandoit qu'il étoit dans Chambéry avec deux 
mille hommes, et qu'il espéroity tenir assez longtemps pour pou- 
voir être secouru par le duc de laFeuillade, auquel on avoit ren- 
voyé toutes les troupes de la Provence. Du côté d'Espagne, on 
apprenoit qu'il étoit arrivé à l'archiduc un secours de quatre nulle 
Hollandois sur une escadre de quinze vaisseaux, et que le cardinal 
Portocarrero revenoit à la cour pour rentrer dans le ministère. 

L'après-dinéc, on disoit que le duc de Bavière écrivoil, du 
<x. .pie les troupes étoient fort belles, bien montées et bien 
\éines, mais qu'elles a' étoient pas nombreuses. On ajoutent que 
Legall étoit assez considérablement malade. On assuroit aussi 
que les ennemis avoient fait un gros détachement de l'armée de 
Flandre pour l'Allemagne; que les officiers généraux des armées 
des Couronnes en Flandre avoient ordre de s'y rendre le 10 de 
mai; que l'amiral Rooke étoit à la mer avec dix-huit vaisseaux, 
et qu'on ne savoit s'il en vouloit à Cadix ou à Vigo, s'il vouloit 
entrer dans la Méditerranée, ou s'il retourneroit dans les ports 
d'Angleterre, après avoir croisé quelque temps, et l'on croyoit 
qu'il prendrait un des deux derniers partis, parce qu'il n'avoil 
point de troupes de débarquement. On comploit aussi certaine- 
ment que les ennemis, qui étoient sous Montmélian, s'éloient 
retirés dans la Tarentaise et dans la Maurienne, et on se flattoil 
qu'ils pouvoient être tons repassés en Piémont. Ce qui étoit de 



348 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

certain étoit qu'il leur avoit déserté plus de sept cents hommes, 
et qu'il leur en auroit bien déserté davantage sans la prodigieuse 
application de leurs officiers, ce qui faisoit connoitre que le sol- 
dai ne se trouvoit pas bien parmi eux. 

Le Roi donna ce jour-là dix mille livres par an au marquis 
d'Urfé, à prendre sur les confiscations de Savoie, pour le dédom- 
mager de sa terre de Sommerive, que le duc de Savoie lui avoit 
confisquée; el on sut que le prince de Gondé avoit une violente 
attaque de goutte. D'ailleurs les lettres d'Italie portoienl que les 
ennemis du corps d'Ostiglia s'étoient élargis sur les terres du 
Pape ', où ils étoient fort à leur aise, et que le grand prieur avoit 
ordonné au comte de Saint-Fremond d'en faire autant, dès qu'il 
auroit un pont fait sur le Panaro. 



MAI 1704 

1" mai. — Le premier de mai au matin, le Roi donna au duc 
de Beauvillier un brevet de retenue de cinq cent mille livres sur 
sa charge de premier gentilhomme de la chambre, et on vit le 
général des Mathurins 2 saluer le Roi dans son grand appartement, 
à la tête de plusieurs députés de son ordre de toutes les nations, 
venant du chapitre général, où il avoit été élu de nouveau d'une 
commune voix, et reconnu universellement pour général. 

On eut aussi nouvelle que les trois cents chevaux des ennemis, 
ayant passé par le Bressan et le Bergamasque, étoient entrés dans 
le Lodesan; que le grand prieur de France avoit détaché après 
eux le chevalier de Yaudrey, maréchal de camp, avec quatre-cents 
chevaux, et qu'il n'avoit pu les joindre, à cause de l'avance qu'ils 
avoient sur lui; mais que le prince de Vaudemont, averti par un 
courrier du grand prieur, les avoit fait suivre par mille chevaux, 
et qu'ils s'étoient jetés dans la Valteline, et qu'on croyoit que 
leur dessein avoit été de surprendre le tort de Fuentes, qui est 
entre les fourches de l'Ailda, sur le bord du lac de Côme, ce poste 
pouvant favoriser les secours qui venoient de temps en temps 
d'Allemagne au duc de Savoie. 

1. Leur quartier principal étoit à Trecento. 

^. C'étoit un Lyonnois, qui ne manquoit pas de bon esprit, et qui avoit 
l'obligation de son élévation au P. de la Chaise. 



2 mai 1704 349 

Le soir, le Roi alla s'établir à Marly pour deux, jours, et il 
arriva un courrier du duc de Vendôme, par Lequel on apprit qu'il 
•devoit se mettre en campagne le 5 du courant. 

2 mai. — Le 2, les lettres d'Espagne portaient que le comte 
•d'Oropeza avoit envoyé au roi d'Espagne, en pur don, pour vingt 
mille écus de blés; que la charge de camarera mayor rouloit 
entre la duchesse de Médina-Celi et la duchesse de Monteleone, 
et que les vœux des François étaient pour la dernière, dont le 
génie leur convenoit mieux: ; que le duc de]Berwick avoit marché 
contre une ville de Portugal où il y avoit six cents hommes de 
garnison, lesquels s'étaient retirés précipitamment à son appro- 
che, et dont on en avoit tué quarante et fait autant de prison- 
niers; ensuite de quoi le duc avoit donné le pillage de la ville 
aux troupes françoises ; que le roi d'Espagne avoit fait afficher 
partout des placards, dans lesquels il prenoit la qualité de roi 
de Portugal et des Algarvcs, et enjoignoit aux Portugais, comme 
à ses sujets, de le venir joindre, sous peine de rébellion; qu'il 
n'était point vrai, comme onl'avoit dit, que Sa Majesté Catholique 
eût envoyé ordre à toute la noblesse d'Espagne de la venir 
joindre, et qu'au contraire elle avoitffrenvoyé quatre mille gen- 
tilshommes, qui étaient montés à cheval, leur faisant dire que ce 
n'avoit jamais été son intention de les fatiguer. Le même jour, 
on apprenoit, par les lettres de Flandre, que tout se disposoit 
pour le commencement de la campagne; que les ennemis y 
avoient formé un camp retranché de quinze mille hommes en 
deçà de la Meuse, ayant leur droite à Lonacken et leur gauche 
à Maastricht, regardant Tongres, qui éloit un camp que le prince 
d'Orange avoit fait plusieurs fois, elle même que le maréchal de 
Villeroy avoit voulu attaquer la campagne dernière. Elles ajou- 
taient aussi qu'ils vouloient faire un autre camp du côté de 
Bréda. D'autre côté, les lettres de Vienne marquoient la prodi- 
gieuse inquiétude où l'Empereur était des grands préparatifs 
que faisoit le duc de Bavière, lequel avoit un redoutable équi- 
page d'artillerie, tant en gros canons qu'en bombes et en toutes 
sortes de munitions. 

On disoit aussi que le comte de Toulouse devoit avoir mis à la 
mer le premier du mois, et qu'il devoit avoir quatre mille hommes 
de débarquement, ce qui faisoit croire que son armement pouvoit 
bien regarder l'Ecosse, où certainement il y avoit de grands 



350 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

mouvements, et on se disoit à l'oreille que le marquis de Torcy 
avoif prétexté un voyage à Gaillon avec toute sa famille pour 
aller sans bruit au Havre conférer avec les députés d'Ecosse qui 
dévoient y être arrivés '. 

Le soir, on eut des nouvelles certaines que les ennemis étoient 
assemblés dans les Pays-Bas, mais que leur armée étoit à couvert 
de la Meuse, aux environs de Dalem et de Fauquemont. 

Ce jour-là, le prince de Rolian, qui étoit à Marly avec le Roi, 
eut un violent accès de lièvre tierce, qui étoit le second ou le 
troisième qu'il avoit, et fut obligé de s*en aller à Paris. Le duc de 
Tresmes vint aussi dire au Roi que le duc son père étoit à l'ex- 
trémité,, et lui demander permission de se rendre auprès de lui, 
ce que Sa Majesté lui accorda facilement. 

3 mai. — Le 3, on sut que la marquise de Maintenon avoit eu 
la lièvre toute la nuit. 

4 mai. — Le 4, les lettres d'Italie du Tt avril portoient que le 
grand prieur avoit laissé le comte de Saint-Fremond à Révère 
avec six bataillons et neuf escadrons, six petites pièces de canon 
et trois musses avec trois mortiers, pour empêcher les ennemis 
de faire jamais un pont su* le Pu; il avoit ordre d'étendre ses 
postes jusqu'aux Quadrelles . el de faire un pont sur le Panaro, 
moyennant quoi le grand prieur se trouvoit de ce côté-là le 
maître des États du Pape, et espéroit les empêcher de contri- 
buer en aucune manière à la subsistance des ennemis, qui 
étoient encore à Ostiglia, et à qui il avoit ôté totalement la naviga- 
tion du Pô; que. de pins, le comte de Saint-Fremond avoit ordre 
d'occuper autour de la Mirandole tous les postes qui en pouvoienl 
former le blocus, comme Finale, San-Félice, Quarentolo , etc. 
et qu'ainsi on pouvoit espérer que celle place, dans laquelle 
il y avoit une grosse garnison et fort peu de vivres, seroit 
bientôt entre les mains des François; que d'ailleurs le grand 
prieur étoit allé à Mantoue avec le reste de son armée pour y 
défendre le Mincio, recevoir les recrues qui y arrivoient Ions 
I''- juin-, el \ raccommoder sa cavalerie, qui étoit complète en 
chevaux, et le seroit bientôt en hommes; de sorte qu'il espéroit 
commencer sa campagne au premier de mai. 

5 mai. — Le 5, le Roi se fit saigner par précaution, et ce fut 

1. Tout ce bruit fut reconnu faux dans la suite. 



6-8 mai 1704 351 

Maréchal \ son premier chirurgien, qui le saigna fort adroi- 
tement. 

6 mai. — Le lendemain, on eut nouvelle que le coude de 
Toulouse étoit à la rade du premier jour du mois, et qu'il devoil 
mettre à la voile le 5. 

7 mai. — Le 7, le Roi prit médecine et s'en trouva tort bien. 
On eut ce jour-là la nouvelle que la duchesse de Lorraine, reve- 
nant de la chasse, étoit tomhéc de cheval, et s'étoit démis ou 
rompu le liras, car les lettres qu'on en reçut étoient équivoques : 
aussitôt Madame y dépêcha Wcnt, son écuyer calvacadour, pour 
eu savoir des nouvelles certaines. 

Le même jour, on apprit, par des lettres d'Italie du 27, que 
les ennemis se retranchaient fortement à Serravalle et à Ponte 
Molino, pour y laisser moins de monde, en cas que le grand 
prieur les obligeât par ses mouvements à transporter ailleurs le 
gros de leurs forces. On disoit aussi qu'ils avoient quelques 
troupes à Carpi et à Castagnara, et qu'ils commcnçoient à y 
remuer la terre. On ajoutoit qu'ils avoient un pont à Zelo, sur le 
Tartaro, et qu'ils en alloient faire un autre sur le Canal-Blanc, 
et un troisième sur l'Adige à Castelhaldo, le tout pour faciliter 
leurs subsistances; qu'ils étoient cantonnés clans le val Ferra- 
rois, qui est des terres du Pape, aussi tranquillement que s'ils 
avoient été sur les terres de l'Empereur; que le grand prieur en 
avoit écrit au cardinal de Janson, pour savoir sur cela les inten- 
tions de Sa Sainteté, et qu'il attendoit sa réponse, espérant 
d'ailleurs de se mettre dans peu de jours en mouvement, et de 
trouver les moyens de déranger les dispositions des ennemis et 
de leur faire perdre du terrain. 

8 mai. — Le 8, on disoit que le roi d'Espagne avoit marché 
le 2 le long de la Guadiana avec quarante bataillons et soixante- 
dix escadrons, et qu'il avoit encore deux corps de six mille 
hommes chacun, l'un en Algarve, et l'autre en Biscaye; que 
les ennemis étoient aussi en campagne, mais beaucoup plus foi- 
blés, et que trois régiments anglois s'étanl trop avancés, il étoit 
impossible qu'ils ne fussent tous pris ou taillés en pièces : ainsi 
on attendoit à tous moments les nouvelles d'une action 



1. Cela étoit bien juste, mais en même temps bien rude pour Gervais. 
qui \n saignoit depuis longtemps. 



3o2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Le bruit couroit ce jour-là que le comte de Toulouse devoit 
rire à la voile le o, et que, le même jour, le duc de Vendôme 
devoit avoir passé le Pô, et être en état, le 7 ou le 8, de donner 
bataille aux ennemis, qui ne la refnseroient pas. 

9 mai. — Le 0, le bruit couroit que le prince de Bade avoit 
levé ses quartiers, et qu'il vouloit combattre le maréchal de 
Marsin avant qu'il fit la jonction, laquelle il voyoit bien qu'il ne 
pouvoit empêcher. Ce jour-là, les lettres de Piémont portoient 
que l'on devoit au premier jour échanger autant d'officiers du 
duc de Savoie et de l'Empereur qu'ils avoient d'officiers des 
troupes des deux couronnes \ la convention ayant été réglée à 
cet elle t. 

10 mai. — Le 10, on apprit, par les lettres d'Italie du 
30 d'avril, que le comte de Saint-Fremond travaillent à faire son 
pont sur le Panaro, entre Bondeno et la Stellata, au moyen 
duquel les troupes du grand prieur subsisteroient aux dépens 
des terres du Pape, comme faisoient les ennemis; qu'il commen- 
çoit à déserter bien du monde de la Mirandole; que les ennemis 
en deçà du Pô continuoient à se fortifier à Carpi et à Casta- 
gnara, témoignant beaucoup d'inquiétude pour la conservation 
des derrières de l'Adige et du Tartaro ; qu'on ne savoit pas 
encore la situation qu'ils avoient prise, ni la qualité de leurs 
retranchements; mais que le grand prieur iroit bientôt les recon- 
noître lui-même, et qu'il n'attendoit pour cela que les équipages 
des vivres et de l'artillerie. 

On disoit ce même matin que le maréchal de Tessé revenoit à 
la coin', et qu'on le croyoit déjà en chemin 2 . Ce fut ce même 
jour, qui étoitla veille de la Pentecôte, que le Boi lit ses dévo- 
tions en sa chapelle, après lesquelles il toucha un grand nom lue 
de malades des écrouelles. L'après-dînée, il entendit vêpres, et 
ensuite il lit la distribution des bénéfices, donnant l'évêché de 
Meaux à l'évêque de Toul 3 , l'évêché de Toul à l'abbé de 



1. Ce fut dans ce terups-là que le marquis de Barbezières fut échangé, 
mais on disoit qu'il étoit revenu de prison étant presque aveugle. 

2. On se trompoit, car il étoit encore si malade qu'il pensa mourir 
depuis. 

3; Fils du défunt marquis de Bissy, chevalier de l'Ordre; il avoit con- 
senti à quitter son évèché à cause des démêlés continuels qu'il avoit avec 
le duc de Lorraine. 



11-12 mai 1704 353 

Caylus ', l'abbaye de Savigny à l'abbé de Tessé 2 , le prieuré du 
Plessis à l'abbé de Tallard 3 , l'abbaye de Cherbourg à l'abbé 
de Gacé 4 , l'abbaye de Beaulieu à l'abbé de Quesnot 5 , le prieuré 
d'Espoisses à Pcrnost 6 , l'abbaye d'Hyères à Mme d'Avéjau 7 , 
gardant in petto la petite abbaye de filles de Verneuil. 

Le soir, on disoil que le duc de Gesvres étoil si mal qu'il n'en 
pouvoil revenir, et que le vieux Mélac 8 étoit mort le matin 
subitement en montant dans son carrosse : mais en même temps 
on étoit fort en peine de la duchesse de Bourgogne, laquelle, 
outre une insomnie qui duroit depuis longtemps , avoit une 
lièvre considérable. 

11 mai. — Le lendemain, on apprit qu'elle se portoil mieux, 
et qu'elle avoit dormi sept heures. 

Ce matin-là, le Roi tint le chapitre de son Ordre pour la récep- 
tion des preuves de l'abbé d'Estrées, et ensuite il marcha avec 
tous les commandeurs et chevaliers, suivant la coutume, jusqu'à 
sa chapelle, où il entendit la grand'messe, qui fut célébrée par 
l'archevêque d'Aix 9 , un des commandeurs de l'Ordre. 

Le même jour, le bruit couroit à Paris que le duc de Marlho- 
rough marchoit en Allemagne avec un corps de quinze mille 
hommes, et que le maréchal de Villeroy le côtoyoil avec un 
corps de même force, et que cependant les ennemis se retran- 
choient entre Maëstricht et Liège, pour pouvoir protéger ces 
deux places, et peut-être pour se tenir d'ailleurs sur la défensive. 

12 mai. — Le 12, les lettres de Flandre du 8 portoient que 
le bruit avoit couru que toutes les forces des ennemis mar- 

i. Gentilhomme de Languedoc, qui étoit frère du comte de Caylus, lieu- 
tenant général; il étoit aumônier du Roi. 

2. Fils du maréchal de Tessé. 

3. Fils du maréchal de Tallard. 

4. Fils du comte de Gacé, lieutenant général. 

5. Précepteur des enfants du duc de Beauvillier. 

6. Clerc de la chapelle du Roi, dont les deux frères étoient huissiers de 
son antichambre. 

7. Sœur du comte d'Avéjan, lieutenant général. 

8. Ci-devant lieutenant général et gouverneur de Landau; il laissa tous 
ses biens au duc de la Rochefoucauld, et lui en confia la disposition. 

9. Il étoit si vieux qu'il ne pouvoit presque plus chanter. — [Daniel de 
Cosnac, dont nous avons publié les Mémoires. 11 profila de sa présence 
à la cour pour atténuer auprès du Roi les effets de la disgrâce de la 
princesse des Ursins, sa cousine germaine, et fut cause qu'elle vint à 
Paris au lieu de se rendre à Rome. Voy. ses Mémoires et ceux du duc de 
Saint-Simon. — Comte de Cosnac.] 

vin. — 23 



354 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

choient vers Sarrebourg, que cela avoit fait tenir le 6 un grand 
conseil de guerre à Louvain; que cela déconeertoit les projets 
du maréchal de Villeroy, qui avoit mis Montgeorge, capitaine de 
grenadiers du régiment des gardes, commander dans Anvers à 
la place de Princcy, qui étoit allé prendre le commandement de 
Calais; que ce maréchal pourroit bien aussi se porter sur la 
Moselle avec toutes ses forces, s'il étoit vrai que les ennemis y 
eussent toutes les leurs; mais que les gens bien sensés croyoienl 
seulement qu'ils y envoyoient un gros détachement; que cepen- 
dant le maréchal de Villeroy devoit être campé ce jour-là en 
front de bandière, et que, si ces projets n'étoient point dérangés, 
il pourroit faire le siège de Huy. 

On sut ce jour-là que la duchesse de Bourgogne avoit eu une 
assez mauvaise nuit, et que le Roi avoit donné au fds aine du 
marquis de Saint-Germain-Beaupré l'agrément du régiment de 
ca\ alerie de Rassé ' . L'après-dînée, il arriva un courrier du duc de 
Vendôme, par lequel on apprit que ce prince devoit avoir passé 
le Pô, la nuit du 5 au 6, avec cinquante-quatre bataillons et 
soixante-treize escadrons, ayant encore un autre corps séparé 
de six bataillons et de sept escadrons; que le duc de Savoie étoit 
toujours campé la droite à Moran, et la gauche à Villanuova, 
ayant la petite rivière de laStura devant lui, qui étoit guéable en 
plusieurs endroits, et ainsi on attendoit au premier jour la nou- 
velle d'une grande action. Le même courrier apporta la nouvelle 
de la belle défense que deux compagnies de grenadiers avoient- 
faite dans la Concordia, et on vit à la cour la relation envoyée 
parle grand prieur, qui étoit en ces termes. 

Relation de ce qui s'est passé a la Concordia 
le premier de mai. 

« Les Impériaux, au nombre de huit cents hommes de la gar- 
« nison de la Mirandole, parurent à une demi-heure de jour à la 
« pointe d'un retranchement de ce poste situé le long de la digue 
« de la Secchia, qui va à San-Possidoni, s'étant coulés tout le 
« long du rideau jusqu'au pied de la palissade du dernier retran- 

1. Il y avoit aussi longtemps qu'il étoit capitaine de cavalerie en atten- 
dant cet agrément. 



42 mai 1704 355 

chôment, où il y avoil nue sentinelle <\v* milices du Modenois 
qui s'enfuit, et ils se rendirent maîtres de cet ouvrage. 
« Le sieur de Crêvecœur, capitaine de grenadiers du régimenl 
de Solre, qui étoit dans la Concordia, avec sa compagnie el 
celle du sieur Tasscran, du même régiment, y accourut aus- 
sitôt avec une partie de ses grenadiers, et étant monté sur le 
parapet, il vit le fort rempli de troupes qui flloient pour cou- 
per la communication d'une cassinc nommée le Réduit ; ce qui 
lui lit prendre le parti de s'y jeter avec les deux compagnies 
de grenadiers et quatre paysans, seuls restés de quatre cents 
qui s'étoient enfuis. Les ennemis se saisirent de sept cassines 
qui embrassent celle du Réduit, où le sieur de Crêvecœur 
s'étoit jeté, et n'en sont éloignées que d'une longueur de 
pique; ils firent avancer trois pièces de canon, l'une de 24 et 
les deux autres de 12, ces deux dernières à quinze pas de la 
cassine occupée par M. de Crêvecœur et ses grenadiers. Ils ne 
purent jamais se servir de la première, et furent même obligés 
de l'abandonner pendant tout le jour, à cause du grand feu que 
les nôtres faisoient sur eux. Les deux dernières tirèrent toute 
la journée, et furent retirées pendant la nuit, à la faveur de 
laquelle ils se servirent de la grosse. Ils ont été vingt-quatre 
heures devant cette cassine, d'où, si le sieur de Crêvecœur 
avait eu assez de monde pour faire d'assez grosses sorties, 
leur canon auroit été sûrement cncloué, car les grenadiers 
en firent plusieurs petites de quatre, de cinq ou de huit 
hommes, qui leur réussirent toujours. Ils étoient si fort résolus 
à se défendre jusqu'au bout qu'ils avoient mis des barriques 
dans la seconde chambre, de deux qu'il y en avoit dans cette 
cassine, pour leur servir d'un retranchement, derrière lequel 
ils vouloient tous périr plutôt que se rendre, ou descendre 
encore dans une cave pour y faire une dernière résistance. 
Enfin, après les vingt-quatre heures, ce détachement, com- 
posé de huit cents hommes, ayant appris l'approche de M de 
Vaudrey, que M. le grand prieur avoit détaché avec huit cents 
grenadiers et trois cents chevaux pour secourir ce poste, se 
retira précipitamment avec perte de plus de quarante-cinq 
hommes, qu'on a trouvés tués sur la place; car, pour cacher 
leur perle, ils avoient grand soin de cacher leurs morts dans 
la Secchia. Parmi les quarante-cinq qu'on a trouvés, il y a 



356 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

. un capitaine de grenadiers : ils y ont eu un lieutenant-colonel 
fort blessé, deux capitaines et deux lieutenants; et quant aux 
« soldats, ils en ont bien ramené six chariots chargés. Les sieurs 
<« de Crèvecœur et de Tasseran, capitaines de ces deux com- 
« pagaies, y ont fait des actions surprenantes, et ce qu'il y a 
« de beau, c'esl que les oflicicrs et les grenadiers font à qui dira 
« plus de bien les uns des autres. Nous n'y avons perdu que 
« neuf grenadiers, et vingt et un blessés. » 

On voyoit aussi le même jour nue lettre de Nancy du 8, qui 
portoit que la duchesse de Lorraine se portoit de mieux en 
mieux ; qu'elle n'avoit point eu le liras cassé, mais seulement 
démis, et. remis parfaitement bien; que la demi-diète de Bade 
s'étoit séparée sans avoir pris aucune résolution; qu'elle avoit 
seulement formé un projet de neutralité pour la Savoie, que les 
députés l'avoient fait remettre entre les mains du marquis de 
Puysieulx, le priant de l'envoyer au Roi et de supplier Sa Majesté 
de lui donner sur ce projet ses ordres le plus tôt qu'il seroit 
possible; que néanmoins il y avoit apparence que l'on convoque- 
roit dans peu de jours une autre diète. On mandoil aussi 
d'Allemagne qu'il éloittrès assuré que les troupes saxonnes, au 
nombre de sept mille hommes, qui étoient au service île l'Empe- 
reur, s'en retournoient en leur pays; que Sa Majesté Impériale 
se ressentiroit à l'avenir de plus en plus des troubles de Pologne, 
et que l'électeur de Brandebourg avoit reçu d'elle depuis peu un 
déplaisir qu'il n'oublieroit jamais. Plusieurs lettres de Francfort 
et de Bàle portoient encore qu'on avoit avis que les Suédois 
étoient entrés en Silésie, dans le dessein de faire une irruption 
dans l'électorat de Saxe. 

Les lettres de Strasbourg marquoient aussi que le maréchal de 
Tallard avoit nouvelle positive que le duc de Bavière avoit battu 
un corps d'Impériaux, et qu'il les avoit poursuivis jusque dans 
les palissades de Nordlingen; qu'on croyoit que l'armée marche- 
roit le 15 ou le 20 au plus tard; qu'il y avoit à Neubourg neuf 
mille hommes de recrues, et que les colonels et lieutenants- 
colonels réformésqui les devoienteommander jusqu'à la jonction, 
avoient ordre de s'y rendre; que toutes les troupes qui étoient 
aux environs d'Huningue avoient marché le 5 vers Strasbourg, et 
que le comte de Coigny devoit être arrivé le 7 en Alsace avec le 
corps qu'il commandoit. 



13 mai 1704 357 

On sut ce jour-là que le duc de Gesvrcs se portoit mieux, el on 
commença d'espérer qu*il se tireroit d'affaire. Mais il arriva le 
même jour une importante nouvelle, qui fut que l'escadre des 
Indes, composée de sept vaisseaux et chargée de huit millions 
de piastres, dont il y en avoit la moitié pour le roi d'Espagne, 
étoit arrivée à Cadix par un bonheur inespéré; car il y avoit une 
flotte de vingt-cinq vaisseaux anglois et hollandois qui croisoil 
depuis longtemps pour enlever cette escadre, et cette flotte avoit 
été tellement battue de la tempête qu'elle avoit été forcée d'entrer 
dans la rivière de Lisbonne pour s'y radouber, et aussitôt après 
sa retraite, l'escadre des Indes avoit passé sans trouver d'ennemis. 

On eut encore ce jour-là la confirmation de la victoire remportée 
par les Suédois sur les Moscovites, auxquels ils avoient tué huit 
mille hommes sur la place, et pris tous leurs généraux et tous 
leurs bagages avec quatre mille prisonniers. 

On eut encore nouvelle que le chevalier des Augers n'étoit 
point mort, et qu'il étoit arrivé heureusement avec sa prise 
à la Rochelle. L'après-dînée, le duc de Mantoue se rendit, sur 
les deux heures, à Versailles, dans ses carrosses de deuil; il 
vint mettre pied à terre dans l'appartement du comte de Tou- 
louse, où on lui servit une collation pour se rafraîchir, et où plu- 
sieurs courtisans le virent; ensuite il fut conduit par le grand 
degré dans l'appartement du Roi, qui le reçut dans son cabinet, 
ayant autour de lui Monseigneur, tous les princes et. tous les 
grands ofliciers de sa chambre et de sa garde-robe, avec le car- 
dinal de Coislin et le comte de Grammont, qui en avoient demandé 
une permission particulière. Le Roi se tint, toujours debout et 
découvert, et après une demi-heure de conversation générale 
dans le cabinet, il conduisit le duc de Mantoue, sous le nom du 
comte de San-Salvador, dans sa chambre, dans son salon et dans 
sa galerie, d'où il lui lit voir ses jardins; el puis il le mena chez 
la duchesse de Bourgogne, qui étoit dans son lit, environnée 
d'un grand nombre de daines; il y resta environ une demi- 
heure, après laquelle le duc de Mantoue prit congé de Sa Majesté. 
qui l'avoit comblé d'amitié et d'honnêtetés, el alla remonter dans 
son carrosse pour regagner le palais du Luxembourg, où il étoit. 
meublé et servi avec une magnificence extraordinaire. 

13 mai. — Le 13, il arriva un courrier du duc de Vendôme, 
par lequel on apprit que ce prince avoit fait passer le Pô à son 



358 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

armée sur les cinq ponts qu'il avoit fait faire à Casai, marchant 
en plein jour, tambour battant, trompettes et timbales son- 
nantes el drapeaux déployés, mais qu'aussitôt que le duc de 
Savoie l'avoit vu passé et campé vis-à-vis de lui, sachant bien 
qu'il ne le ménageroit pas, il avoit décampé la nuit sans trom- 
pette. Ce jour-là mourut à Paris le célèbre P. Bourdaloue, 
Jésuite, le plus illustre prédicateur de sou temps, et homme 
d'une vertu très solide. 

14 mai. — Le 44, les lettres de Flandre du 10 portoient que 
toutes les troupes s'assembloient pour aller camper le lendemain 
sous Louvain, et le second jour à l'abbaye d'Heylissem, d'où, 
selon les apparences, elles pourraient aller reprendre leur ancien 
eamp de Tongres, pour y subsister le plus longtemps qu'elles le 
pourroient. en attendant des événements plus considérables. Le 
Roi recul aussi une dépêche du comte de Toulouse du 8, par 
laquelle il lui mandoit qu'il étoit à la rade de Bertheaume \ où 
il attendoit le marquis de Villette, qui ne l'avoit pas encore joint . 
On savoit déjà qu'il auroit en tout vingt-huit vaisseaux, et qu'il 
pourroit lui en venir autant de Toulon, où on avoit doublé 
l'armement qu'on avoit projeté, le tout sous le commandement 
du marquis de Langeron. On apprit aussi en même temps la 
mort funeste d'un capitaine de vaisseau anglois prisonnier, lequel 
s'étoit fendu le ventre avec un canif, et ensuite s'étoit tiré tous 
les boyaux les uns après les autres, et se les étoit coupés avec le 
même canif. 

Ce soir-là, le Roi alla s'établir à Marly pour trois jours. 

15 mai. — Le 15 au matin, on apprit que la marquise de 
Maintenon avoit eu la lièvre toute la nuit; elle ne laissa pas 
néanmoins d'aller l'après-dînée à Saint-Germain rendre visite à 
la reine d'Angleterre. On disoit ce jour-là que le marquis de 
Courtebonne avoit déjà passé le Rhin à Huningue avec une tète 
de deux mille cinq cents chevaux, qui dévoient faire l'avant- 
garde des troupes destinées pour faire la jonction, et sur ce fon- 
dement, on disoit qu'elle se feroit par les villes forestières. Du 
côté d'Espagne, on mandoit qu'on travailloit fortement à rendre 
le Tage navigable, comme il l'avoit été du temps de Philippe II, 
et qu'on espéroil \ réussir; qu'à la vérité, il y avoit quelques 

1. Hade à la sortie du port de Brest. 



16 mai 1704 3o9 

sauts dans celle rivière, mais qu'on avoit fait l'épreuve d'y faire 
passer un bateau, dans lequel trois soldats irlandois avoient 
hasardé de se mettre, et que, dans ce bateau, il n'étoh entré que 
trois seaux d'eau, de sorte qu'on espéroit réussir en fabriquant 
des bateaux qui auroient l'avant fort relevé, et ainsi avoir le 
moyen de conduire facilemenl toutes sortes de munitions jusqu'à 
Lisbonne; mais ces bateaux ne pouvoientpas être sitôt construits 
par les soins du petit Regnault, parce qu'on en abatloil actuel- 
lement le bois dans la montagne. 

16 mai. — Le 16 au matin, on vit arriver à Marly, contre son 
ordinaire,- le secrétaire d'État de Cbamillart venant de sa maison 
de l'Estang, et il fut enfermé avec le Roi dans son cabinet pen- 
dant trois quarts d'heure, ensuite desquels, n'ayanl trouvé per- 
sonne dans son pavillon, il alla écrire dans la chambre du mar- 
quis de Livry, premier maître d'hôtel, et même le Roi le renvoya 
quérir pendant qu'il écrivoit. Les courtisans surent que c'étoit 
qu'il étoil arrivé un courrier du maréchal de Villeroy, sans savoir 
d'abord ce qu'il avoit apporté, et que, pour plus grande diligence, 
parce que ce courrier étoil trop fatigué, on avoit envoyé porter 
la réponse par Sainte-Marthe, courrier du cabinet. L'après-dînée, 
ils découvrirent que le maréchal de Villeroy mandoit au Roi que 
les ennemis avoient fait un gros détachement sous les ordres du 
duc de Marlborougb pour aller en Allemagne, et que, comme il 
appréhendoit qu'il n'eût dessein d'entreprendre quelque chose 
sur la Moselle, il s'ofl'roil de marcher en personne après lui pour 
ruiner ses projets. Cependant on ne croyoit pas à la cour que le 
Roi eût accepté cette proposition, et on disoit qu'il auroit plutôt 
envoyé ordre au maréchal de Villeroy de profiter de l'éloigne- 
ment de Marlborougb pour attaquer les retranchements que les 
ennemis avoient entre Maëstricht et Liège, qu'on disoit même 
qu'ils travailloient à rétrécir. Mais, comme il y avoil bien des 
gens qui ne trouvoient aucune apparence que Marlborougb entre- 
prît rien sur la Moselle, parce qu'il ne pouvoil y tirer les convois 
que de Coblentz, qui étoil à vingt-cinq lieues des places qu'il 
auroit pu assiéger, ils étoient persuadés qu'il marcheroit ou de 
lionne foi en Allemagne, ou qu'il tendoit un panneau au maréchal 
de Villeroy pour le faire éloigner, et retomber tout d'un coup 
sur Anvers ou sur Namur. 
Le soir, il arriva à Marly un courrier du secrétaire d'Etat de 



360 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Ghamillart, apportant au Roi un étendard des troupes de l'Empe- 
reur, el les fragments d'un autre pris en Italie, et apportés par 
un courrier du duc de Vendôme resté à l'Estang, avec une lettre 
de ce prince du 9, dont voici la copie. 



Lettre du duc de Vendôme, écrite le de mai, 
au camp de S aime-Marie. 

« Je partis de Villanuova avant-hier à la pointe du jour pour 
« poursuivre les ennemis, qu'on m'avoit assuré être auprès de 
« Trino, mais je trouvai qu'ils m'avoient déjà prévenu, el avoient 
« décampé avec précipitation la nuit d'auparavant. Je rencontrai 
« seulement une arrière-garde, composée de quatorze cents che- 
« vaux et quatre ou cinq cents hommes de pied. Je la lis attaquer 
« par les dragons et la cavalerie de notre avant-garde, qui la 
« poussèrent deux lieues durant avec toute la vigueur possible; 
« (die auroit même été taillée en pièces, s'ils n'avoient eu la pré- 
« caution de poster de temps en temps de l'infanterie dans des 
« lieux où notre cavalerie ne pouvoit la forcer, et l'éloignement 
« de notre infanterie déroba cette arrière -garde des ennemis à 
« une défaite entière, et leur donna le temps de se sauver à la 
« faveur d'un bois. Nous leur avons tué ou blessé plus de quatre 
« cents hommes, et fait beaucoup de prisonniers, du nombre des- 
« quels est Vaubonne, avec trois ou quatre autres officiers. Nous 
« avons pris deux étendards, et nous n'avons perdu dans cette 
« action que cinquante hommes, tant tués que blessés. Nous 
« sommes présentement maîtres de Trino, que les ennemis ont 
« abandonné avec beaucoup de grains, farines et autres inuni- 
« tions, qu'ils n'ont pas eu le temps d'emporter. Les ennemis 
« sont présentement campés le cul au Pô, el leur droite à Cres- 
« cenlino, où ils se retranchent. » 

17 mai. — Le 17 au malin, on sut qu'il étoit arrivé un cour- 
rier de Portugal, et on vit une lettre du duc de Berwick du 8. 
dont il y eut sur-le-champ une infinité de copies; elle étoit 
conçue en ces termes: 



17 MAI 1704 361 

Lettre du duc de Berwick, écrite le 8 de mai, 

AU CAMP DE SaLVATIERRA. 

« Hier au matin, Salvatierra fut investie par M. le comte 
« d'Aguilar et M. deThouy; l'infanterie arriva l'après-dînée dans 
« son camp auprès de la place. Sa Majesté Catholique y arriva sur 
« le midi; après avoir reconnu la place et usité son camp, elle 
« retourna à la Sarsa loger, ses tentes n'étant pas venues, mais 
« aujourd'hui elle vient ici camper. L'armée consiste en vingt ha- 
« taillons et vingt escadrons. M. de Geotfrcville devoit arriver sur 
« le midi à Almeida, avec dix-sept escadrons, pour reconnoître 
« ce qui se passe de ce côté-là, et après rejoindre l'armée du Roi 

« M. de Tzerclaës, avec douze bataillons et trente escadrons, 
« marche ce matin de Codcsira, pour aller camper entre Arron- 
« ches et Portalègre, pays des plus abondants du Portugal. 

« M. le duc de Jear devoit aussi entrer en Portugal du côté de 
« la Galice, ainsi que M. de Villadarias, avec douze cents chevaux 
« et quelque infanterie du côté d'Andalousie. 

« Cette place n'est pas si mauvaise qu'on la disoit, mais il faut 
« espérer que quand on pourra placer le canon, le gouverneur 
« sera obligé de se rendre. Il n'y a aucunes nouvelles que les 
« ennemis s'assemblent. 

« Dans l'instant, Salvatierra capitule et se rend à discrétion. Il y a 
« dixeompagnies d'infanterie. J'espère de prendre demain Segura. » 

On ajoutoit que le gouverneur de Salvatierra étant le comman- 
dant de la province, on lui avoit persuadé qu'il étoil obligé de 
faire remire aussi Segura, qui reconnoissoit ses ordres, et qu'en 
même temps il en avoit signé un, par lequel il enjoignoit au gou- 
verneur de Segura de se rendre. 

D'ailleurs on parloit beaucoup d'une lettre du duc de Schon- 
berg à la reine Anne, qu'on prétendoil avoir été interceptée, par 
laquelle il lui mandoit qu'il ne voyoit aucune apparence à faire 
réussir l'entreprise d'Espagne; que le roi de Portugal et l'almi- 
rante de Gastille étoient deux imprudents, qui lui avoient promis 
ce qu'ils ne pouvoient lui tenir, et qu'il croyoit que le pins courl 
seroit de se rembarquer. 

On parloit aussi beaucoup de la générosité de quatre cents 
matelots espagnols qui avoient été pris sur le vaisseau de Bue- 
nos-Ayres, <i on disoit que l'archiduc, ayant employé successive- 



362 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

menl les promesses et les menaces pour les obliger à le recon- 
Qoître pour roi d'Espagne, ils avoient résisté courageusement et 
protesté tout d'une voix qu'ils périment plutôt que de recon- 
noitre un autre roi que leur roi légitime, don Philippe V, ce qui 
avoit obligé l'archiduc de les renvoyer avec des passeports; mais 
qu'un juge d'une ville frontière, ayant vu un de ces passeports, 
avoit fait mettre en prison les matelots qui en étoient chargés, 
disant que c'éloicnt des coquins d'avoir reçu des passeports dans 
lesquels l'archiduc prenoit la qualité de roi d'Espagne. 

Sur le midi, Saint -Pierre, aide de camp du maréchal de Vil- 
lars, arriva à Marly, apportant une nouvelle de grande consé- 
quence. 11 étoit d'abord allé à l'Eslang, d'où le secrétaire d'État 
de Chamillart l'avoit envoyé au Roi avec un de ses gens, et il 
trouva le Roi qui se promcnoit tout au bas de ses jardins, et qui 
alloit pour voir l'ouvrage qu'il faisoit faire à un (\r^ globes que 
lui avoit donnés le cardinal d'Est rées l . Comme il arrivoit au 
pavillon du globe, Saint-Pierre lui présenta le paquet du secré- 
taire d'État de Chamillart, dans lequel étoient les dépêches du 
maréchal de Villars. Le Roi l'ayant ouvert, el ayant lu la lettre 
du ministre et quelque autre papier qui étoit dans le paquet, se 
tourna vers les courtisans et leur dit que le maréchal de Villars 
lui mandoit que les fanatiques demandoient miséricorde et am- 
nistie; que le comte de Menou les ayant battus en une petite 
occasion où ils avoient perdu trente ou quarante hommes, Cava- 
lier, leur chef, avoit envoyé sous parole Câlinât, un de leurs 
principaux officiers, trouver le marquis de la Lande, lieutenant 
général, lui demander une conférence sous parole, et lui offrir 
Imites sortes de sûretés; que le marquis de la Lande étoit allé au 
rendez-vous avec peu de monde; qu'il l'avoit trouvé dans la 
plaine, en un poste qu'il avoit mis en quelque état de défense: 
que. quand il étoit entré dans la barrière, il avoit trouvé Ions les 



1. Le cardinal d'Estrées avoit fait présent au Roi de deux globes, l'un 
céleste, et l'autre terrestre, qui étoient d'une prodigieuse grandeur, et 
faits très exactement, et le Roi avoit, pour les placer, fait rompre les dedans 
de deux des pavillons de Marly qui servoient pour les logements, dans 
lesquels il faisoit placer ces globes avec une magnificence vraiment royale; 
[Ces globes, dont le géographe Coronelli est l'auteur, ont un diamètre de 
:î mètres 98; ils furent transportés au Louvre en 1722 et à la Bibliothèque 
du roi en 1782 ; ils sont encore aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.— 
Comte de Cosnac.l 



17 mai 1704 363 

fanatiques, cavalerie et infanterie, sous les armes ; que l'infanterie 
lui avoit même présenté les armes quand il avoit passé; que le 
résultat de la conférence avoit été que Cavalier étoil au désespoir 
de tout ce qui s'étoit passé, et qu'il demandoit pardon, miséri- 
corde et amnistie au Roi, suivant la requête qu'il lui donnoil pour 
être envoyée à Sa Majesté, afin de savoir si les conditions lui en 
seroient agréables. Ensuite le Roi lut lui-même la copie de cette 
requête, qui paroissoit dressée à la hâte ; Cavalier \ demandoit 
d'abord plusieurs fois miséricorde et amnistie au Roi pour lui, 
pour Câlinât, et pour quatre cents hommes qu'ils avoient avec 
eux, suppliant Sa Majesté de vouloir leur accorder un passeport 
et une route pour sortir du royaume, en marquant les noms des 
quatre cents qu'il vouloit emmener avec lui; après cela il deman- 
doit aussi la même grâce pour Roland et pour ceux de sa 
troupe. Ensuite il proposoit que le Roi permît à tous ceux de leur 
parti qui voudroient sortir du royaume, d'en sortir à leurs 
dépens, et à ceux qui voudroient vendre leurs biens, de les 
vendre; enfin il supplioit le Roi de pardonner à ceux de leur 
parti qui se trouveraient prisonniers. Cette nouvelle fit un 
extrême plaisir au Roi, qui questionna fort Saint-Pierre, qu'il avoit 
reconnu pour avoir été page de sa grande écurie. Gejeime homme, 
qui avoit de l'esprit, répondit pertinemment à tout ce que le Roi 
lui demanda, prenant grand soin de tourner tout à l'avantage. du 
maréchal de Villars, et disant entre autres choses que, par toutes 
les villes où il avoit passé, il avoit harangué les peuples, leur fai- 
sant entendre qu'il venoit dans un esprit de paix, et de terminer 
par la douceur les troubles de la province; et. qu'il avoit parlé 
aux troupes d'un style tout différent, leur disant qu'il falloit finir 
cette guerre au plus tôt; qu'il ne leur donnerait point de relâche 
qu'elle ne fut terminée: qu'il leur donnerait bien de la peine, 
mais qu'il ne s'en donnerait pas moins. D'ailleurs Saint-Pierre dit 
qu'il éloit parti le 13, assez tard, et qu'il avoit été obligé de mar- 
cher pendant douze lieues avec une escorte, mais qu'il croyoit que 
ce seroil la dernière dont on aurait besoin en ce pays-là. 

L'après-dinée, le comte de Pontchartrain vint apprendre an 
Roi que le comte de Toulouse avoit mis à la voile le H, à cinq 
heures du matin; que, quand le courrier étoil parti, on avoit déjà 
perdu sa Hotte de vue, et que le marquis de Villelte ne l'a\oil pas 
encore joint quand il avoit mis à la voile. 



364 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

On sut aussi que le Roi avoit dit que, dans deux jours, on 
apprendroit des nouvelles considérables d'Allemagne, et on ne 
doutoil point que ce ne fussent celles de la jonction, car on savoit 
déjà, par une lettre du duc de Bavière du 8, qu'il étoit arrivé à 
Reutlingen, qui est à dix-huit lieues de France de la débouche des 
montagnes, avec vingt-quatre mille hommes, dont il y en avoit 
dix-huit mille François et six mille Bavarois, et qu'il devoil 
encore marcher en avant. On ajoutoitque le maréchal de Tallard 
devoit être en marche depuis trois jours pour aller au-devant de 
lui; que les troupes hollandoises qui étoient au service de 
l'Empereur s'étoient fort avancées vers le lac de Constance, et 
que, si cela étoit, elles auroient bien de la peine à s'empêcher 
d'être coupées par le duc de Bavière; enfin que le prince Louis 
de Bade étoit encore le 12 à Aschaffenbourg, accablé des douleurs 
de la goutte i . On disoit alors que le maréchal de Villeroy 
avoit eu la carte blanche, soit pour aller attaquer les retran- 
chements des ennemis, soit pour suivre leur détachement, suivant 
les avis qu'il pourroit recevoir. 

Ce jour-là, le comte de Bully 2 fut reçu chevalier de Saint-Louis 
et rendit grâces au Roi de l'agrément qu'il lui avoit donné pour 
acheter de lamarquise de Pracomtal le gouvernement de Menin, 
son affaire étant terminée. Il arriva le même jour un courrier du 
maréchal de Tallard, qui mit les courtisans dans un étrange 
mouvement, parce qu'on ne dit point ce qu'il avoit apporté. 

18 mai. — Mais, le lendemain au matin, on sut à peu près ce 
que portoient les lettres dont il avoit été chargé. On disoit donc 
que le duc de Bavière écrivoit qu'il seroit sans faute le 16 à 
Donaueschingen, qui est la source du Danube ; que le maréchal de 
Tallard avoit passé à trois cent cinquante pas de la contrescarpe 
de Fribourg; que e'étoit Zurlauben qui menoit l'avant-garde, 
composée de quatre mille hommes, et qu'il marchoit une journée 
avant le corps d'armée, de sorte qu'il étoit déjà dans le val Saint- 
Pierre, quand le courrier étoit parti; qu'on croyoit que les enne- 
mis avoient abandonné tous leurs retranchements de ce côté-là; 
et le maréchal de Tallard mandoil au Roi qu'il espéroit souper 
le 16, ou tout au plus tard le 18, avec le duc de Bavière : cepen- 

1. En faisant semblant de l'avoir encore. 

2. Gentilhomme de Normandie qui étoit estropié d'un rhumatisme qu'il 
avoit gagné en Italie. 



19 mai 1704 36o 

(huit qu'on disoit que les ennemis avoient levé tous leurs quar- 
tiers de ce côté-là, et que ce ne pouvoit être que pour s'opposer 
à la jonction ; dessein auquel ils avoient une si prodigieuse atten- 
tion que, de quatorze hommes que le Roi avoit envoyés par 
différents endroits au duc de Bavière , il n'en étoit parvenu 
qu'un seul jusqu'à lui, tous les autres ayant été tués ou pris. 

Le soir, il arriva un courrier qui avoit l'air d'un officier, et 
qu'on crut venir de la part de Lauhanie, mais c'étoit un valet de 
chambre de la Houssaye, intendant d'Alsace , qui apportoit au Roi 
une lettre du marquis de Surville. Comme il commandoit l'arrière- 
garde, le maréchal de Tallard, qui étoit engagé trop avant dans 
les défilés, lui avoit ordonné qu'aussitôt qu'il verroit toute l'armée 
passée au delà de Fribourg, il dépêchât au Roi pour lui donner 
a\ is que Zurlauben avoit occupé les deux hauteurs qui étoient des 
deux côtés du Torder, dont il devoit suivre la vallée, qui alloit 
jusqu'à Donaueschingen, et cela sans trouver un ennemi; qu'il 
avoit nouvelle que le duc de Bavière s'avançoit au-devant de lui en 
deçà de Donaueschingen, et qu'ils n'étoient plus qu'à huit lieues 
l'un de l'autre. Ainsi on ne doutoit plus que la jonction ne se fût 
faite le 17 ou le 18, pendant que le comte de Coigny, avec le corps 
qu'il commandoit, tenoit Fribourg investi, pour donner une libre 
communication de Brisacb à l'armée, et un passage facile à un 
très grand nombre d'officiers, qui étoient arrivés un peu tard. 

19 mai. — Le 19, la marquise de Maulevrier partit en chaise 
de poste pour aller trouver le maréchal de Tessé, son père, qu'on 
disoit être extrêmement mal, et avoir même le bourrelet. 

Le soir, il arriva un courrier du maréchal de Villars, par lequel 
on apprit un contretemps arrivé dans l'affaire des fanatiques ; 
Corbeville, lieutenant-colonel du régiment de Tournon, étant 
sorti de son poste avec les troupes qu'il commandoit, sans avoir 
pris les précautions nécessaires, avoit été chargé par Roland, qui 
n'étoit pas averti des propositions d'accommodements, et avoit 
été tué avec deux capitaines et une centaine d'hommes. Aussitôt 
que Cavalier avoit eu avis de ce malheur, il en avoit témoigné 
sincèrement son désespoir, se soumettant à toute sorte de châti- 
ment, s'il se trouvoit que ni lui, ni aucun des hommes qu'il avoit 
avec lui, eussent trempé dans cette affaire; et en même temps il 
avoit offert de servir le Roi contre ses ennemis, et de lui amener 
plus de trois mille hommes. 



366 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Le même jour, le Roi donna deux mille livres de pension à 
Mlle de Busca 1 , pour consoler son père de ce qu'il ne le servoit 
plus. 

20 mai. — Le 20 au matin, il arriva un nouveau courrier de 
la Houssaye, par lequel on apprit que les ennemis avoient aban- 
donné tous leurs retranchements, dans lesquels on n'avoit trouvé 
que des canons de bois; que le maréchal de Tallard étoit arrivé 
le 17 au soir à Donaucschingen, où il avoit soupe avec le duc de 
Bavière, et que, le 18, il devoit lui avoir livré toutes les recrues. 

21 mai. — Le 21, on eut nouvelle que le maréchal de Villeroj 
avoit passé la Meuse sur le pont de Namur, à la tète de la maison 
du Roi, et que, le lendemain, l'armée la passeroit aussi, com- 
posée de quarante bataillons et de soixante escadrons, et que le 
dessein du maréchal de Villeroy étoit de côtoyer le duc de Marl- 
borough, qui marchoit avec son détachement vers la Moselle. 

22 mai. — Le 22, qui étoit le jour de la fêle du Saint-Sacre- 
ment, le Roi n'alla point à la procession, étant" trop enrhumé; 
Monseigneur y alla à sa place avec les princes et princesses, et 
le représenta parfaitement, toutes les compagnies ayant marché 
avec lui en cérémonie, presque comme si le Roi y eût été 2 . 

On sut ce jour-là que le maréchal de Tessé se portoit mieux, 
et que le duc de Beauvillier avoit eu un troisième accès de lièvre, 
en ayant caché les deux premiers. 

23 mai. — Le 23, le duc de Mantoue vint à Versailles, où il 
arriva sur le midi. Après s'être rafraîchi un moment, il alla se 
promener dans les jardins, où toutes les fontaines jouoient pour 
l'amour de lui, mais il n'en vit qu'une partie et revint au château 
à deux heures, où il vit le Roi en particulier dans son cabinet; 
et ensuite il retourna pour achever de voir les jardins, faisanl 
ces deux promenades dans une chaise traînée par des Suisses, 
suivi de dix-neuf autres pour les gens de sa suite. Sa promenade 
étant achevée, il remonta en carrosse sur les six heures, et s'en 
retourna à Paris, laissant parmi les courtisans un grand bruit de 
son mariage avec Mlle d'Ensrhien 3 . 



1. Fille du baron de Busca, lieutenant général; elle étoit femme de 
chambre de .Madame, dont sa mère étoit première femme de chambre. 

2. Le capitaine et les officiers des gardes n'y étant pas, mais seulement 
d'Avignon, aide-major, pour donner les ordres. 

3. Dernière fille du prince de Condé. 



24 mai 1704 367 

Le Roi donna ce jour-là l'évêchéde Toul, que l'abbé de Caylus 
avoit refusé, à l'abbé de Camilly ', grand vicaire de Strasbourg, 
et la petite abbaye de Verneuil au Perche à une sœur du maré- 
chal de Ghâteaurenaud. On sut aussi que Sa Majesté avoit donné 
douze mille livres de pension à la duchesse de Venladour en qua- 
lité de survivancière, ce qui en faisoit vingt mille avec les huit 
mille qu'elle avoit déjà; et on vit encore la marquise de Polignac 
remercier le Roi de ce qu'il avoit donné à son mari quatre mille 
li\ res, et à elle une pareille somme 2 en rentes viagères sur l'Hôtel- 
de-Ville de Paris. 

Le même jour, il arriva un courrier du duc dé Bavière nommé 
Saint- Victor 3 , qui étoit aussi premier capitaine du régiment royal 
de cavalerie, lequel rapporta que jamais on n'avoit vu de si belles 
troupes qu'étoient celles de l'armée de Bavière; qu'avant la jonc- 
tion toutes les compagnies de cavalerie étoient à trente-deux 
maîtres, et qu'on leur en avoit encore donné dix à chacune; que 
l'infanterie étoit aussi plus que complète au moyen des recrues, 
et que toute l'infanterie étoit habillée de neuf et bien année, 
aussi bien que la cavalerie, à laquelle il ne manquoit pas la 
moindre chose. Il disoit aussi que le maréchal de Tallard, ayant 
soupe le 17 avec le duc de Bavière à Donaueschingen, étoit allé, le 
IN, voir le maréchal de Marsin, qui étoit campé aune lieue de là. 
et qu'étant revenu sur ses pas, il avoit sur-le-champ repris la 
route dé Fribourg, de sorte même que, le 19, il l'avoit trouvé à 
Saint-George, qui n'en étoit guère qu'à trois lieues. Ainsi on 
apprit que le maréchal de Tallard étoit revenu camper sous Bri- 
sach, et on sut que les grands projets qu'on avoit formés avoient 
été renversés par un accident imprévu, qui étoit qu'un million 
six cent mille rations de biscuit ou pain, que le duc de Bavière 
avoit fait faire en son pays, s'étoient trouvées toutes pourries. 

24 mai. — Le 24, la duchesse de Venladour prêta entre les 
mains du Roi, dans son cabinet, après sa messe, 'le serment de 

1. C'étoit un Normand qui avoit beaucoup d'esprit. 

2. C'étoit une justice et non pas un présent; car le Roi avoit donné à 
.Mlle de Rambures, alors fille d'bonneur de Mme la Dauphine,en la mariant 
au marquis de Polignac, une somme de vingt mille écus, laquelle ne lui 
ayant point payée depuis son mariage, il est certain qu'il leur en devoit 
le principal et les intérêts. 

3. C'étoit un Lyonnois, frère de défunt Pouliaud, enseigne des Cent-Suisses 
du Roi. 



3(58 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

fidélité comme gouvernante des Enfants de France, en survivance 
de sa mère, la maréchale de la Mothe, cl elle trembla de tout son 
corps en le prêtant. Comme la coutume est que celui ou celle qui 
prête serment [se metle à genoux], et que celui devant qui elle 
le prête lui tienne les mains jointes entre les siennes, le Roi lui 
lit galamment des excuses de ce qu'il étoit obligé qu'elle fût à 
genoux devant lui, et lui dit qu'il avoit par politesse mis des 
gants, et qu'il auroit sans cela beaucoup mieux aimé lui tenir les 
mains nues entre les siennes. Le Roi donna aussi le même matin 
à l'abbé Villemareuil, chanoine de l'église de Notre-Dame de 
Paris, l'abbaye tle Cherbourg, dont l'abbé de Gacé l'avoit re- 
mercié, parce qu'elle étoit d'un revenu trop modique, et peut- 
être aussi parce qu'il espéroit que son oncle l'évêque de Lisieux 
se démettroit de l'abbaye de Lcssay \ et que le Roi auroit la 
bonté de la lui donner. On sut le même jour que la duchesse de 
Rourgogne avoit passé une assez mauvaise nuit, ayant même eu 
un peu de lièvre, et que le duc de Reauvillier avoit eu un qua- 
trième accès plus violent que les autres. 

25 mai. — Le 2o, on disoil que le maréchal de Villeroy avoit 
divisé son armée en quatre corps, pour marcher plus aisément et 
plus vite, lesquels marehoient à une certaine distance les uns 
avant les autres, ayant donné le commandement de chaque corps 
aux lieutenants généraux les plus anciens, et n'ayant laissé que 
le comte d'Artagnan auprès du marquis de Redmar, qui avoit 
encore quarante bataillons et cinquante escadrons. 

On apprit ce jour-là que le vieux comte de Grancey, père du 
marquis de Médavy, étoit mort en Normandie, et, le soir, le 
secrétaire d'État de Chamillart reçut une lettre du prince de 
Vaudemont, par laquelle il lui mandoit que son fils étoit mort 
de maladie -. 

1. Cela n'étoit pas vrai, mais le fait étoit que Vlansarcl souhaitant for- 
tement d'avoir pour Bodin, chanoine de Notre-Dame de Paris, son beau- 
frère, une petite abbaye que l'abbé de Villemareuil avoit auprès de sa 
terre de Sagone, on avoit fait entendre à l'abbé de Gacé que l'abbaye de 
Cherbourg étoit trop peu de chose pour lui, et qu'on lui en donueroit une 
autre, ce qui Tayaut obligé à remercier le Roi, Sa Majesté avoit donné 
l'abbaye de Cherbourg à Villemareuil, et celle qu'avoit Villemareuil à 
Bodin, lequel avoit donné son canonicat de Notre-Dame à un fils de de 
Coste, autre beau-frère de Mansard. 

2. C'étoit une grande perte pour l'Empereur, parce qu'il étoit très bon 
officier et en état d'être bientôt à la tète des armées. 



26-28 mai 1704 369 

26 mai. — Le 26, le duc de Mantoue, toujours incognito, 
alla dîner à Mcudon avec Monseigneur, et pour que les rangs 
fussent en quelque manière observés, sans conséquence, Monsei- 
gneur fut assis à table d'un côté, ayant auprès de lui la princesse 
de Conti, et le duc de Bcrrv fut assis vis-à-vis de Monseigneur 
avec le duc de Mantoue. 

Il arriva ce jour-là un courrier d'Espagne, apportant la nouvelle 
que le roi avoit encore pris trois places en Portugal, qui n'avoient 
fait aucune défense, du nombre desquelles étoit Segura, et qu'il 
avoit fait un assez grand nombre de prisonniers. Onajoutoitque, 
dans toutes ces places, on trouvoit très peu de munitions de 
guerre et fort peu de canon, dont une partie étoit de fer. 

27 mai. — Le 27, on disoit que le duc de Vendôme étoit tou- 
jours dans son camp de Fontanetto ; qu'il avoit un pont derrière 
lui sur le Pô, à la tète duquel il avoit mis un corps pour établir 
la communication entre lui et Albergotti, qui en commandoit un 
autre de l'autre côté de la rivière. 

Ce jour-là, on disoit que Vanolles, trésorier de la marine, avoit 
reçu des lettres de Toulon, qui portoient qu'on y en avoit reçu 
de Durazzo en Dalmatic, par lesquelles on mandoit que trente 
mille Turcs avoient joint le prince Ragotzki; que le Grand 
Seigneur se préparoit tout de bon à la guerre, et que des Alleurs 
s'étoit embarqué pour aller trouver Sa Hautesse et pour lui 
communiquer le plan des affaires de la France en Allemagne, en 
Flandre, en Espagne et en Italie, afin qu'elle pût ensuite prendre 
pins juste les mesures qu'elle jugeroit à propos. 

Le bruit couroit aussi que le duc de la Feuillade alloit faire le 
siège de Suse avec vingt bataillons, et on savoit que Lapara, tout 
moribond qu'il étoit depuis trois semaines l , étoit parti de Paris 
en poste et avoit pris la route de Lyon. 

28 mai. — Le 28, les lettres de Namur portoient qu'un parti 
bleu des ennemis, étant tombé sur la marebe des équipages des 
gardes du corps, avoit enlevé plusieurs mulets des officiers; 
qu'un parti de la maison du Roi, étant ensuite tombé sur ce parti 
bleu, l'avoit battu, mais (pie les mulets n'en avoient pas été moins 
perdus pour cela; que le maréchal de Villeroy devoit arriver le 
27 à Luxembourg, et qu'on croyoit que le duc de Marlborough 

1. D.j li goutta et de la néphrétique. 

VI II. — 2i 



370 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

continuoit sa marche vers Witlich. Il y avoit cependant des gens 
qui disoient que son dessein avoit été d'assiéger Landau l , et 
que, pour cette entreprise , dix-huit raille hommes des Alle- 
mands dévoient passer le Rhin et se joindre à lui; mais que la 
nouvelle de la jonction qu'il avoit reçue et le camp de huit mille 
hommes que Lauhanie avoit sous Landau avoient déconcerté son 
projet. Le soir, il arriva un courrier du maréchal de Villeroy, 
qu'il avoit dépêché le 2o en arrivant à Bastogne, par lequel on 
sut que son maître devoit arriver le 28 ou le 29 à Luxembourg; 
qu'on disoit que, sur la nouvelle de la jonction, Marlborough 
avoit ralenti sa marche, et qu'en arrivant à Coblentz deux jours 
avant son armée, il avoit dépêché deux courriers, l'un au prince 
de Bade et l'autre aux Etats-Généraux; mais qu'on appréhendoit 
toujours qu'il ne fit embarquer son armée sur un nombre infini 
de bateaux qui avoient apporté un grand convoi de toutes sortes 
de munitions à Coblentz, et qu'il ne la transportât en très pende 
jours devant Anvers; ce qui étoit d'autant plus apparent qu'un 
des princes d'Orange avoit fait une semblable manœuvre, qui lui 
avoit réussi, quand il avoit voulu faire le siège de Hulst. 

On apprit, par les lettres que ce même courrier apporta, que 
les officiers des gardes du corps n'avoient point perdu de mulets, 
mais que les gros équipages de la maison du Roi faisant une 
assez longue file, et ayant à la tête vingt grenadiers à cheval, et 
à la queue vingt maîtres détachés de tous les corps de la maison, 
un parti de quarante hommes de pied des ennemis étoit venu 
donner sur le milieu de la iile et avoit dételé une vingtaine de 
chevaux des charrettes; qu'au bruit, l'escorte étoit arrivée de la 
tête et de la queue, et que le parti des ennemis, s'étanl retiré 
dans un bois, avoit fait feu sur cette escorte et en avoit tué ou 
blessé quelques-uns 2 , comme aussi l'escorte avoit tué et pris 
quelques-uns des ennemis, mais que les chevaux avoient été 
perdus. 

29 mai — Le 29, on sut qu'un courrier d'Espagne, arrivé le 
soir précédent, avoit apporté des lettres du 14, quiportoient que 
le roi avoit encore pris trois places, Rosmarinos, que les marau- 

1. Le grand convoi qu'il avoit fait monter à Coblentz le pouvoit faire 
croire. 

2. Entre autres un gentilhomme messinois nommé Sigala, qui étoit 
mousquetaire du Roi dans sa seconde compagnie. 



30-31 mai 1704 371 

(leurs avoient emportée l'épée à la main, pendant qu'elle capitu- 
lent, d'un autre côté, Idanha Nucva, qui s'étoit rendue à discré- 
tion, et Montc-Sanlo, que les Portugais avoient toujours crue 
imprenable, et qu'on avoit emportée au troisième assaut, trois 
cents hommes qui la défendoient ayant été passés au fil de l'épée; 
qu'on avoit marché pour assiéger une autre place dont la garni- 
son étoit composée d'Ànglois et de Hollandois, et qu'on envoyoit 
à Pampelune quinze cents prisonniers qu'on avoit faits dans les 
quatre premières places qu'on avoit prises. 

30 mai. — Le 30, le marquis des Marais, grand fauconnier de 
France ', venant de l'armée de Bavière, lit la révérence au Roi, 
quand il entra dans son cabinet, au sortir de son lever, et fut 
reçu de Sa Majesté avec toutes les marques de bienveillance qu'il 
cùl [ni souhaiter. 

31 mai. — Le 31, on apprit que le duc de Marlborough avoit 
passé le Rhin à Coblentz, et son armée à Andernach; mais on ne 
pouvoit se persuader qu'il allât en Allemagne et qu'il aban- 
donnât les places des Hollandois à une armée très puissante, 
laquelle, en son absence, pourroit entreprendre ce qu'elle vou- 
droit. G'étoit ce qui faisoit présumer que son dessein étoit tou- 
jours d'embarquer son infanterie sur le Rhin, pour la porter 
devant Anvers ou devant Ostende, pendant que sa cavalerie s'y 
rendroit par le plus court chemin à grandes journées. 

On disoit encore que les fanatiques continuoient à s'assembler 
de bonne foi dans la plaine de Calvisson, où le Roi leur faisoit 
fournir des vivres; que la troupe de Cavalier et celle de Castenet 
y étoient déjà arrivées et que celle de Roland y marchoit; que 
néanmoins il y en avoit eu cinquante qui n'avoient pas voulu 
profiter des bontés du Roi, lesquels avoient été dénoncés par 
Cavalier comme des coquins, qui méritoient d'être pendus, et 
que, comme il avoit déclaré leurs retraites, on y avoit marché 
pour les prendre; que d'ailleurs on croyoit que le Roi feroit de 
ces troupes des régiments pour s'en servir où il jugeroit à 
propos. 

Il arriva ce jour-là un courrier du duc de Vendôme, et on 
apprit, par les lettres des particuliers qu'il apporta, que ce prince 

1. Il avoit servi en qualité de capitaine de cavalerie, et avoit depuis 
acheté le régiment d'Egmont, qui servoit dans l'armée du maréchal de 
Villeroy. 



372 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

avoit envoyé sept bataillons à Albergotti, sur les avis que les 
ennemis avoient dessein de l'aller attaquer; que cependant il 
étoit toujours dans son même camp de Fontanetto, al tendant les 
occasions ou les ordres pour quelque grosse entreprise, et peut- 
être pour faire le siège de Verrue, quoiqu'il parût bien difficile, 
par la commodité que les ennemis avoient d'y faire entrer du 
secours; qu'un certain moulin qui étoit sur le Pô au-dessus du 
pont, qu'ils avoient entre Verrue et Crescentino, s'étant détaché 
par la force de l'eau, éloit venu tomber sur ce pont, qu'il avoit 
rompu ; que les bateaux qui le composoient, étant venus choquer 
avec impétuosité le premier pont du duc de Vendôme, l'avoient 
rompu de même, et que tous ensemble avoient ensuite rompu le 
second pont qu'il avoit un peu plus bas , de sorte qu'on n'avoit 
pu arrêter tous ces bateaux qu'à Casai. Cette aventure étoit tirs 
fâcheuse pour les deux partis, mais surtout elle retardoit les pro- 
jets du duc de Vendôme. 

On éloit alors en grande impatience d'apprendre des nouvelles 
du comte de Toulouse, qu'on savoit être à l'entrée de la rivière 
de Lisbonne, ce qui avoit obligé la reine Anne à faire rentrer 
dans les ports d'Angleterre le grand convoi qu'elle avoit destiné 
pour le Portugal. 

Il couroit alors un bruit sourd que l'on alloit faire le siège de 
Nice, et non pas celui de Suse, comme on l'avoit dit, mais ce bruit 
ne paroissoit guère bien fondé. 

On sut, le même jour, que la duchesse de Bejar avoit été 
nommée camarera mayor l de la reine d'Espagne, et que la 
duchesse de Verneuil étoit extrêmement malade à Paris. 

Le duc de Mantoue arriva ce jour-là, sur les deux lieures après 
midi, à Versailles; d'abord il alla voir le chenil, ensuite la petite 
écurie du Roi et puis la grande écurie, où il vit travailler les 
chevaux du manège avec plaisir -. Après cela, il alla à la ména- 
gerie, où il s'amusa longtemps à voir les différents animaux; enfin 
il s'embarqua sur le canal pour aller à Trianon, dont on lui lit 
voir toutes les beautés, et s'en retourna sur les sept heures du 
soir à Paris. 

1. C'est-à-dire dame d'honneur à la place de la princesse des Ursins. 

2. C'étoit l'homme de l'Europe qui aimoit mieux les chevaux de manège, 
et qui les nieuoit le plus adroitement. 



1" JUIN 1704 373 



JUIN 1704 

1" juin. — Le premier de juin, on disoit que le comte d'Usson 
revenoit tle Bavière pour aller aux eaux, et qu'il avoit passé à 
Schaffhouse, comme aussi que les houssards des ennemis avoient 
pris tout l'équipage et la vaisselle d'argent du comte d'Arco, 
général des troupes de Bavière. 

On sut aussi que la duchesse de Bourgogne avoit fort bien 
passé les deux dernières nuits, ayant dormi sept heures chaque 
nuit sans s'éveiller, ce qui donnoit de grandes espérances pour 
une heureuse couche, cette princesse étant depuis plusieurs 
jours dans son neuf. 

On assuroit aussi que ce nétoit point cinquante ou soixante 
fanatiques qui n'avoient point voulu signer, mais que c'étoit Bo- 
land, qui ne vouloit point tenir le traité qu'avoit fait Cavalier, et 
qui vouloit faire son traité à part. 

On vit ce matin-là Briçonnet, conseiller au parlement, remer- 
cier le Boi de l'agrément qu'il avoit donné à son père de se 
démettre entre ses mains de la charge de président en la troi- 
sième chambre des enquêtes, accordant en même temps à son 
père des lettres de président honoraire. Ce qui avoit déterminé 
son père à se démettre entre ses mains de sa charge de président 
étoit que le Boi, ayant rétabli la chambre de la table de marbre 
qu'il avoit depuis peu supprimée S avoit à la place créé un nou- 
veau président et un conseiller en chaque chambre des enquêtes 
et des requêtes du parlement de Paris, et que le président Bri- 
çonnet n'avoit pu souffrir que son fils passât derrière celui qui 
auroit acheté la charge de président de nouvelle création. On vit 
aussi à la cour le président tle Lesseville, auquel, pour le même 
sujet, le Boi avoit donné quinze cents livres de pension et la 
place de conseiller d'honneur de défunt Catinat, et en même 
temps on vit encore la Garde et Frizon, conseillers au parlement 

1. Le contrôleur général de Chamillart avoit cru que beaucoup de gens 
s'einpresseroient à acheter des charges dans cette chambre de la table de 
marbre de nouvelle création, mais cette affaire n'avoit pu réussir, parce 
qu'elle faisoit un grand tort aux parlements, et on avoit été obligé de 
prendre le parti, pour retrouver le même fond, de l'aire une autre espèce 
de création. 



374 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

de Pai'is, qui avoient traité les deux premiers de ces nouvelles 
charges de président aux enquêtes sur le pied de deux cent mille 
livres chacune, le Roi prenant leurs charges de conseiller pour 
soixante-dix mille livres. 

On sut, le même jour, qu'on alloit faire une nouvelle réforma- 
lion de la monnoie, que les louis d'or vaudroient quinze livres, 
les écus blancs quatre livres et les autres espèces à proportion. 

Le soir, on apprit que le comte de Saint-Mauris \ gouverneur 
du Neuf-Brisaeh, étoit mort de maladie, et que le Roi avoit donné 
son gouvernement au marquis de la Lande, lieutenant général, 
et celui de Saint-Quentin, qui étoit vacant depuis longtemps par 
la promotion du comte de Maupertuis au gouvernement de Tou- 
lois, au marquis de Barbezièrcs -. 

On disoit aussi que le maréchal de Tallard avoit repassé le 
Rhin et qu'il marchoit vers le Palatinat. 

Cependant on murmuroil qu'il étoit encore incertain si la prin- 
cesse des Ursins ne reviendroit point en France; que d'abord le 
duc de Gramont avoit eu ordre de l'éviter, mais qu'ensuite on lui 
avoit permis de la voir, à condition néanmoins de tirer d'elle 
toutes les lumières qu'elle lui voudroit donner et de ne lui rien 
dire de tout ce qu'elle voudroit savoir. 

Ce jour-là, on vit arriver à la cour du Liebois, gentilhomme 
ordinaire du Roi, qui venoit de conduire le marquis de Vernon, 
ambassadeur de Savoie, sur la frontière de Provence, et en faire 
l'échange avec le comte de Phélypeaux. On apprit de lui avec 
indignation les duretés inouïes que le duc de Savoie avoit exer- 
cées envers cet ambassadeur de France, contre le droit des gens, 
et les circonstances particulières qui étoient arrivées, lorsque 
rechange s'étoit fait. Il disoit donc que lorsque les domestiques 
du comte de Phélypeaux l'avoienl aperçu, ils s'étoient tous venus 
jeter a ses pieds a\ec de grands cris, l'appelant leur libérateur 
et lui rendant grâces de les avoir tirés d'une si rude servitude, 
jetant leurs chapeaux en l'air, et criant : Vive le Roi! qu'ensuite 
ils s'étoient mis à dire mille choses fâcheuses au marquis de 
Vernon, touchant le traitement qui leur avoit été fait, et que le 
marquis lui ayant demandé pourquoi il ne faisoit pas taire ces 

\. lientilhommc de Franche-Comté, qui étoit lieutenant général des 
armées du Roi, et un des plus capables. 
2. Il étoit revenu de sa prison presque aveugle. 



2 juin 1704 37o 

gens-là, il lui avoit répondu qu'il n'étoit pas le maître de les 
empêcher de parler, dans le transport où ils étoienl de sortir de 
captivité, et que d'ailleurs il ne voyoit pas que ses gens eussent 
autant de joie de retourner en Piémont que ceux-là en léinoi- 
gnoient de revenir en France. Il ajoutoit que le duc de Savoie, 
ayant envoyé un de ses gens faire excuse au comte de Phély, 
peaux de ce qu'on ne lui avoit pas tiré le canon en passant à Nice, 
comme cela lui étoit dû, le comte lui avoit répondu qu'il n'avoit 
qu'à dire à son maître qu'il se soucioit fort peu qu'il lit tirer du 
canon pour lui, mais qu'il espéroit bientôt entendre celui qu'il 
feroit tirer contre lui; et que, se retournant en même temps vers 
celui qui le conduisoit, et qui avoit été un de ceux qui l'avoient 
le plus maltraité dans sa prison, il lui avoit dit : «Je suis lieute- 
nant général des années du Roi, et je vous conseille de bien 
prendre garde à vous dans les occasions; car si vous venez à être 
pris, je vous ferai pendre sur-le-champ. » 

2 juin. — Le 2, le bruit couroit que Suse étoit investi du 27 
de mai et que la tranchée devoil avoir été ouverte le 31. On 
disoit aussi que des Essarts ', mestre de camp de cavalerie, avoit 
été tué dans une petite occasion auprès de la Mirandole. On 
murmuroit encore que raccommodement du duc de Modène étoit 
fait, et qu'il revenoit dans ses États, où le Roi le devoit laisser 
jouir d'une partie de ses revenus, et l'on croyoit que c'étoil à 
cette occasion que, le même matin, le nonce du Pape avoit eu une 
audience du Roi dans son cabinet. 

On vit aussi, le même matin, Saint-Olon, gentilhomme ordi- 
naire du Roi, faire la révérence à Sa Majesté, revenant de con- 
duire le comte de Walstein à Genève. 

Il arriva le même matin un courrier du maréchal de Tallard, 
qui confirma la nouvelle qu'on avoit sue qu'il avoit repassé le 
Rhin et qu'il marchoit vers le Palatinat pour se joindre au maré- 
chal de Villcroy; que le duc de Bavière avoit repassé l'Iller; qu'il 
avoit marché vers Stockach, et que c'étoit dans cette marche que 
les houssards lui avoient pris une partie de son équipage, aussi 



1. Gentilhomme de Poitou, parent de la marquise de Maintenon ; il avoit 
enlevé tous les chevaux et mulets de la garnison do la Mirandole et neuf 
hommes qui les gardoient, mais ayant voulu reeonnoître de près une 
censé où étoient les ennemis, on lui en avoit tiré douze coups de fusil, 
dont il avoit été tué tout seul. 



376 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

bien que celui du comte d'Arco; mais que le marquis de Blain- 
ville étoit tombé par hasard sur ces houssards, dont il en avoit 
tué quatre-vingts et trois de leurs officiers, et avoit repris les 
équipages, à la réserve de trois mulets du duc de Bavière, qui 
portoient le petit équipage de sa chambre. 

On sut aussi, dans le même temps, que le maréchal de Villeroy 
avoit passé, le 30 de mai, la Moselle à Thionville, et que le duc de 
Marlborough continuoit sa marche vers Francfort; ce qui étant 
véritable, il n'y avoit plus à douter qu'il ne s'allât joindre au 
prince de Bade, et qu'enfin les Ànglois et les Hollandois ne se 
fussent rendus aux pressantes instances de l'Empereur, qui se 
croyoit perdu à moins que d'un puissant secours. 

On sut encore ce jour-là que le marquis de Bivarolles ' étoit 
mort à Paris de maladie, et que le Boi avoit donné sa plaie de 
grand-croix de l'ordre de Saint-Louis au comte de Bezons ; la 
commanderie de ce comte, valant quatre mille livres, au comte 
de Laumont, et celle du comte de Laumont, valant deux mille 
livres, à Gasquet, brigadier d'infanterie, outre celle de deux mille 
livres qui vaquoit par la mort de Saint-Mauris, que le Boi avoit 
donnée à la Gibaudière 2 , qui commandoit à Bayonnc. 

Le soir, comme le Boi arrivoit de Marly, où il étoit allé se pro- 
mener, le secrétaire d'État de Chamillart lui envoya un paquet 
de lettres et vint lui-même le trouver un moment après chez la 
marquise de Maintenon; ce qui fit juger aux courtisans, qui d'ail- 
leurs savoient l'arrivée de deux courriers, qu'il y avoit quelque 
nouvelle considérable. En effet, le Boi, à son coucher, dit au 
marquis de Dangeau que le lieutenant de Cavalier avoit persuadé 
aux fanatiques assemblés dans la plaine de Calvisson que Cavalier 
les trahissoit et qu'il vouloit les mener à la boucherie, ce qui les 
avoit obligés à se retirer tous dans la montagne par petites 
troupes; que Cavalier étoit resté avec cinquante hommes seule- 
ment, et qu'il promettoit néanmoins d'en faire revenir un lion 

1. Gentilhomme piéinontois, qui de tout temps éloit dans le service delà 
France, où il étoit parvenu au grade de maréchal de camp avec bien de la 
valeur; il y avoit perdu une jambe d'un coup de canon et avoit reçu un 
coup de mousquet au travers du corps, qui l'obligeoit à porter une canule, 
et c'étoit ce qui avoit causé sa mort; d'ailleurs il n'étoit plus dans le ser- 
vice. 

2. 11 avoit presque toujours servi dans le régiment de Normandie et 
avec distinction. 



3-5 juin 1704 377 

nombre, ou de combattre contre eux pour le service du Roi; que 
cependant le maréchal de Villars cl le rrfarquis de la Lande 
avoient marché contre eux pour les accabler. 

On apprit le même jour que le prince de Darmslndt, s'étanl 
embarqué avec quatre mille hommes de débarquement sur la 
Hotte de l'amiral Rooke, qui étoit de trente vaisseaux, étoit parti 
de Lisbonne cl avoit passé le détroit pour aller à Barcelone, à la 
rade de laquelle on le croyoit déjà arrivé. La question étoil de 
savoir s'il avoit un parti formé en Catalogne; car, si cela étoit, il 
n'y auroit pas de doute que son entreprise ne pût réussir; mais, 
n'étant point assuré d'une révolte dans le pays, tout ce qu'il pou- 
voit faire étoit de donner inutilement de la jalousie, et en même 
temps il dégarnissoit le Portugal. Cependant on assuroit que le 
comte de Toulouse le suivoitavec trente et un navires plus forts 
que les siens, auxquels huit gros vaisseaux de Toulon dévoient 
se joindre, ce qu'il ne faisoit qu'en dessein de combattre Rooke 
partout où il le trouveroit. 

3 juin. — Le 3, on sut. que la duchesse de Vcrncuil étoit plus 
mal que jamais, et on ne croyoit pas qu'à son âge elle en pût 
revenir, ayant au moins quatre-vingt-deux ans. 

On disoit aussi que les ennemis du côté de Flandre éloient 
entrés par deux endroits dans les lignes, mais qu'à l'approche du 
marquis de Bedmar ils s'éloient retirés. 

On parloit encore de Vallière, maréchal de camp, et on disoit 
qu'il s'étoit brouillé avec le duc de la Feuilladc et qu'il avoit eu 
ordre de passer à l'armée du grand prieur, mais que la généro- 
sité du duc avoit tout apaisé et qu'il avoit gardé Vallière auprès 
de lui. 

4 juin. — Le 4, on assuroit que les esprits étoient bien dis- 
posés en Suisse dans onze cantons; que ceux de Berne et de 
Fribourg faisoient encore un peu les rétifs, mais qu'on viendroit 
à bout de gagner le dernier. 

On eut aussi nouvelle que les ennemis n'étoient point entrés 
dans les lignes, comme on l'avoit dit; qu'ils avoient marché du 
côté dé Wasseiges pour les forcer, mais que le marquis de Bedmar, 
(lui marchoit vers Saint-Trond, en ayant eu avis, avoit fail une 
contremarche et s'étoit présenté devant eux, et que Ower- 
kerque, qui les commandent, s'étoit retiré la nuit. 

5 juin. — Le 5, on vit à la cour un envoyé de Tripoli, qui 



378 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

venoil faire excuse au Roi des pirateries exercées sur ses sujets, 
lui demander son amitié et lui amener un présent d'onze che- 
vaux et d'une jument, que Fou trouva très bien choisis. 

Sur les quatre heures du soir, il arriva un courrier du comte 
de Toulouse venant, de Cadix, par lequel on apprit que ce prince 
y étoit arrivé le 25 de mai, ayant fait sa route en dix jours, et 
qu'il en devoit partir au plus lard le 27, pour passer le détroit; 
qu'il prendroit en passant six vaisseaux qui étoient ;'i Alicante 
sous les ordres de Duquesne, et qui y étoient heureusement 
arrivés deux heures après que la Hotte des ennemis avoit été 
passée; qu'il avoit même dépêché un courrier à Duquesne pour 
lui porter l'ordre devenir au-devant de lui, et qu'ensuite il pour- 
roit venir à Toulon pour y prendre encore neuf vaisseaux, qu'il 
devoit y trouver prêts, et aller ensuite combattre Rooke. 

On sut, par le même courrier, qu'il avoit appris, passant par 
Madrid, de la propre bouche de la reine, que le roi, s'appro- 
chant de Gastelbranco pour en faire le siège, avoit eu avis que 
la cavalerie et l'infanterie qui dévoient défendre cette place s'en- 
fuyoient vers les montagnes; que Sa Majesté avoit sur-le-champ 
détaché la cavalerie espagnole pour aller après eux, laquelle, se 
servant à propos de la vitesse de ses chevaux, avoit coupé l'infan- 
terie; qu'ensuite la cavalerie françoise l'avoit enveloppée et que 
quatre bataillons hollandois avoient été faits prisonniers de guerre 
sans tirer un coup. 

Le soir, on eut nouvelle que la Catalogne faisoit bien son 
devoir, que la noblesse et les peuples assemblés par le vice-roi 
et un prince de Rournonville avoient marché sur la côte, et 
qu'on ne craignoit plus que les ennemis y pussent, faire une des- 
cente. 

Il arriva le même soir un courrier du maréchal de Villeroy, 
par lequel on apprit que Cavalier avoit, par la permission de ce 
général, fait un tour dans la montagne, d'où il avoit ramené une 
centaine d'hommes; que les esprits paroissoient se calmer, et 
qu'on espéroit que dans peu Roland et les autres chefs se met- 
troient à la raison. 

Le soir, on sut encore que la duchesse du Verneuil étoit 
morte. 

6 juin. — Le (5, le Roi envoya Voisenon, l'un de ses gentils- 
hommes ordinaires, à Paris, faire des compliments de sa part à 



7 juin 1704 379 

la duchesse du Lude sur la mort de la duchesse sa mère '. mais 
il n'en lil qu'à elle seule de ton le la famille, et Sa Majesté 
déclara qu'elle pfendroit, le 8, le deuil pour quinze jours. 

On apprit ce jour-là que le prince de Bournonville, qui ser- 
Toit dans l'armée du maréchal de Villcroy, y avoit eu une forte 
attaque d'apoplexie, laquelle avoit dégénéré en une paralysie, 
qui s'étoit jetée sur un de ses liras. 

Le bruit couroil alors que la ville de Suse étoit prise, et qu'il > 
avoit cinq bataillons dans les châteaux ; mais celte nouvelle n'étoit 
pas trop certaine , et il falloit chasser auparavant les Piémontois 
des hauteurs où l'on assuroit qu'ils avoicnl deux bataillons et un 
régiment de dragons. 

Il arriva ce soir-là un courrier du maréchal de Tallard, par 
lequel il mandoil qu'il avoit, nouvelle qne Marlhorough avoit 
passé à Francfort 2 et qu'il marchoit pour s'aboucher avec le 
maréchal de Villcroy entre Landau et Sarrelouis. 

7 juin. — Le 7 au matin, il arriva un courrier de Barcelone. 
lequel apporta des nouvelles auxquelles on ne s'atlendoit pas; 
car on avoit cru que la flotte des ennemis devoit faire voile vers 
Villefranche et vers Livourne, les alliés ayant fait menacer le 
grand-duc de lui déclarer la guerre, s'il ne leur donnoit son port 
de Livourne, ce qui ne lui avoit pas fait grand'peur; et au lien 
de cela, on apprit que les ennemis homhardoient. Barcelone et 
qu'ils avoient mis à terre quatre ou cinq mille hommes; que 
cependant personne ne se déclaroit en leur faveur ; que le gouver- 
neur de la place veilloit à sa conservation, pendant que le vice- 
roi rassembloit des troupes et avoit jeté dans la place un régi- 
ment de Napolitains. 

Le même matin, le Boi donna au marquis de la Vrillière un 
brevet de retenue de quatre cent mille livres sur sa charge, sans 
qu'il l'eût demandé, et accompagna ce présent de tous les agré- 
ments imaginables. 

L'après-dinée, le duc de Berry courant le loup avec Monsei- 
gneur et le poussant vigoureusement pour le pouvoir tirer, son 
cheval mit le pied sur une grosse pierre et tomba rudement, de 

1. Ce fut une marque de considération particulière pour la duchesse 
du Lude, que le Roi ne voulut pas faire passer jusqu'au duc et la duchesse 
de Sully. 

2. Cela se trouva faux dans la suite. 



380 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

sorte que le prince en eut l'épaule démise; Monseigneur arriva 
un moment après, et Cancé, chirurgien par quartier, qui étoit à la 
chasse, n'ayant osé entreprendre de remettre lui seul l'épaule du 
duc de Berry, Monseigneur envoya un homme à toute bride à 
Versailles avertir Maréchal de se tenir tout prêt pour l'opération, 
et lit monter le prince son fils en carrosse pour gagner Versailles 
au petit pas. Le Roi se trouva dans son appartement à son arrivée, 
et Maréchal lui remit l'épaule avec une adresse sans égale. Le 
prince montra une extrême fermeté pendant l'opération, et Maré- 
chal le saigna un moment après, le laissant dans le meilleur état 
où il pouvoitètre après un semhlahle accident. Le duc de Mantoue 
alla ce jour-là voir les beautés de Marly. 

8 juin. — Le 8, Maréchal saigna le duc de Berry pour une 
seconde fois, et on eut des nouvelles de Catalogne qui firent plai- 
sir. On apprit que le prince de Darmstadt avoit envoyé un tambour 
;ï Barcelone porter trois lettres qu'il écrivoit au marquis de 
Velasco, vice-roi de Catalogne, à la gouvernance et aux chefs de 
la bourgeoisie, les exhortant à rentrer sous l'obéissance de la 
maison d'Autriche; que le vice-roi, ayant pris les trois lettres cl 
fait garder le tambour en lieu de sûreté, avoit envoyé quérir 
les officiers de la gouvernance et les chefs de la bourgeoisie, 
auxquels il avoit, présenté les lettres du prince de Darmstadt; 
que d'abord ils avoient refusé de les recevoir, mais que le 
vice-roi leur ayant dit de les prendre, et qu'il leur permettoit 
d'y faire telle réponse qu'ils voudroient, ils les avoient prises 
pour les aller lire dans leurs assemblées et y faire réponse; que, 
peu de temps après, ils avoient apporté au vice-roi des réponses 
pleines de zèle et de fidélité pour le roi d'Espagne; qu'alors le 
vice-roi avoit fait venir le tambour, auquel il avoit donné ces deux 
réponses, et lui avoit dit : « Dis à ton maître que, pour moi, je ne 
l'estime pus assez pour lui faire réponse. » Cela faisoit croire que 
le prince de Darmstadt, ne trouvant aucune apparence de réussir 
du côté de Catalogne, se seroit rembarqué pour aller ailleurs. 
Mais ce n'étoit pourtant pas en l'air que le prince de Darmstadt 
avoit fait cette démarche du côté de Barcelone, car le Boi recul 
une lettre du marquis de Velasco par le canal du comte de 
Quinçon, lieutenant général commandant en Roussillon, par la- 
quelle il marquoit à Sa Majesté que, comme il donnoit toute son 
application à la conservation de Barcelone, un particulier l'étoit 



8 juin 1704 381 

venu trouver et lui avoit donné avis qu'il y avoil dans la ville une 
conjuration formée, dont les chefs étoient un frère d'un grand 
d'Espagne et un gentilhomme qui avoit autrefois voulu livrer 
Perpignan aux Espagnols ; que toute cette intrigue se conduisoit 
par des prêtres et par des moines, et que, la nuit suivante, les 
conjurés dévoient sans bruit se rendre madrés d'une certaine 
porte et la livrer au prince de Darmstadt, qui devoit s'y rendre 
par dehors avec deux mille cinq cents hommes qu'il avoit débar- 
qués; que cet homme lui ayant marqué précisément les noms et 
les demeures de tous les conjurés, il avoit donné des ordres poul- 
ies arrêter, ce qui avoit réussi, les chefs et les autres ayant été 
arrêtés et ayant tout avoué; que d'ailleurs il avoit fait mettre 
sans bruit une bonne garde à cette porte, et que le prince de 
Darmstadt, étant demeuré jusqu'au jour tout auprès et voyant que 
rien ne branloit, avoit pris le parti de se retirer et de rembarquer 
ses troupes. 

Ce jour-là, Mansard, surintendant des bâtiments du Roi, donna 
à Mark un grand repas au duc de Richelieu et à plusieurs per- 
sonnes considérables de Paris ; cl comme, à l'occasion de cette fête, 
les jardins de Marly furent ouverts à tous les honnêtes gens, il 
s'y trouva plus de cinq cents carrosses. On parla beaucoup de 
cette fête de Mansard et de la manière avec laquelle il l'avoit 
exécutée, et le Roi même lui en parla longtemps à Marly, lorsqu'il 
s'y alla promener le lendemain. 

Du côté de Savoie, on apprenoit que le duc de la Feuillade 
avoit été d'avis qu'on attaquât les troupes ennemies qui étoient 
sur la hauteur avant qu'elles fussent retranchées, mais que le 
conseil de guerre qu'il avoit assemblé sur ce sujet ayant été 
d'avis contraire, il n'avoit pas osé prendre cela sur lui, et qu'il 
avoit eu le chagrin de voir le même jour arriver aux assiégés un 
secours considérable d'infanterie et de dragons par ce même 
endroit. 

Il arriva le même matin un courrier du prince de Monaco, qui 
venoit donner avis au Roi que les ennemis menaçoient de le venir 
bombarder; quelques heures après, il en arriva un du comte de 
Grignan, qui venoit apporter la nouvelle que les ennemis mena- 
çoient la côte de Provence, et, sur les trois heures après midi, 
on en vit arriver un troisième de la part du même comte, pour 
donner avis que de Saint-Tropez on avoit compté vingt-cinq vais- 



382 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

seaux de guerre qui s'approchoient de la côte; ce qui donna 
matière à divers raisonnements, les uns soutenant que c'étoit la 
flotte de Rooke, qu'on savoit avoir embarqué ses troupes dès le 
31 de mai, et les autres disant que ce pouvoit bien être l'armée 
du comte de Toulouse, qui, après avoir joint les six vaisseaux 
de Duqùesne, venoit encore en prendre à Toulon pour aller 
combattre les ennemis. Le même jour, on disoit encore que Cava- 
lier, ayant fait une seconde course dans la montagne et n'ayant 
pas réussi, avoit représenté au maréchal de Villars que ce 
n'étoient point les hautes Cévennes qui entretenoient la révolte, 
mais que c'étaient les basses qui fournissoient des hommes, des 
vivres et de l'argent, et que, par cette raison, il l'avoit supplié 
de ne rien entreprendre que contre les basses Cévennes, lui mar- 
quantes villes, bourgs et villages qui secouroient les rebelles, et 
la quantité de chaque chose qu'elles leur fournissoient; que, sur 
ce mémoire, le maréchal avoit envoyé dans tous ces endroits, 
pour leur faire connoître qu'il étoit instruit de tout le particulier 
de leur conduite et pour les menacer de les ruiner, jusqu'à ne 
pas laisser pierre sur pierre, s'ils donnoient le moindre secours 
aux rebelles. 

On sut ce jour-là que le maréchal de Tessé étoit parti de Gre- 
noble pour revenir à la cour. 

9 juin. — Le 9, on apprit, par un courrier du maréchal de 
Villars, que Cavalier étoit revenu de la troisième course qu'il 
avoit faite dans les montagnes, mais que les femmes qui avoient 
déjà été cause de la révolte de ses gens avoient encore empêché 
Roland de s'accommoder, en criant qu'on vouloit égorger tous 
les hommes; que Roland s'étoit retiré tout à fait et qu'on devoit 
avoir marché tout de bon contre lui. 

Ce jour-là, on vit pour la seconde fois la duchesse de Rour- 
gogne dans le salon qui touchoit à sa chambre, non pas debout, 
mais dans un petit lit à roulettes, et le Roi admira la magnifi- 
cence de la layette qu'on avoit faite pour son enfant l . 

On sut aussi que la marquise de Villars, mère du maréchal, 
étoit tombée en apoplexie à Paris. Il arriva encore un courrier du 



1. On disoit sourdement qu'elle coùtoit deux cent mille livres, quoique 
tout haut on ne dit que cent vingt mille livres. Mais l'un et l'autre utoient 
exorbitants, vu la nécessite des affaires. 



10 juin 1704 383 

maréchal de Viïleroy, par lequel on apprit qu'il étoit entré dans 

la Basse-Alsace. 

On voyoit aussi une lettre du grand prieur du 28 de mai, par 
laquelle il mandoil que, la nuit précédente, il avoit fait attaquer 
le Chiaviche * de Serravalle par cent grenadiers commandés par 
de Serre, capitaine de grenadiers de Vivarois, qui les avoient 
emportées, sans que les ennemis, qui y avoient quatre-vingts 
hommes, tinssent un moment; que, le même jour, il avoit été 
reconnoître de près les tours de Serravalle, et qu'après les avoir 
bien examinées, il en avoit trouvé la situation si extraordinaire 
et si avantageuse aux ennemis qu'il ne savoit pas s'il pourroit 
tenter quelque chose par cet endroit-là, mais que, si cela ne pou- 
voit lui réussir, il pourroit avoir d'autres ressources qui ne lui 
manqueroient pas; que cependant le comte de Saint-Frcmond 
devoit avoir passé le Panaro avec un corps de troupes et du 
canon, pour faire une diversion du côté du Pô. D'ailleurs on étoit 
fort en peine du siège de Suse, parce que les eu munis s'étoient 
retranchés sur la hauteur, et on craignoit fort qu'on ne fût obligé 
de lever le siège ; néanmoins Lapara avoit proposé de mettre du 
canon sur une autre hauteur qui commandoit celle-là, et on y 
travailloit. 

10 juin. — Le 10, il arriva un courrier de Vauvray, intendant 
de la marine à Toulon, qui demandoit à cor et à cri qu'on lui fit 
donner de l'argent, ne pouvant sans cela faire achever l'arme- 
ment qu'on lui avoit ordonné, et qui mandoit en même temps 
que la Hotte des ennemis avoit passé devant Toulon, composée de 
vingt-neuf vaisseaux, sans compter les moindres bâtiments; qu'on 
croyoit qu'elle avoit débarqué à Villefrancbe les deux mille cinq 
cents cavaliers à pied auxquels le roi de Portugal n'avoit pu 
fournir de chevaux, et qu'ensuite elle avoit reviré vers le sud ? 
comme si elle eût voulu aller aux côtes de Barbarie, apparem- 
ment pour éviter le comte de Toulouse. 

On disoit ce matin-là que le duc de Marlborough avoit passé le 
Necker, et l'envoyé de Gènes eut une audience secrète du Roi 
dans son cabinet. L'après-dinéc, le secrétaire d'État de Cliamil- 
lart, étant chez le duc de Beauvillier à l'assemblée des finances 2 , 

1. C'étoit un lieu où il y avoit des écluses. 

2. Le contrôleur général, les deux directeurs des finances, les six 
intendants, les deux conseillers du conseil royal, et outre cela quelques 



384 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

recul un courrier du duc de la Feuillade, qui l'obligea à quitter 
L'assemblée pour venir trouver le Roi dans sou cabinet, où il tra- 
vailloit avec le secrétaire d'État de Pontcbarlraiu; et il apprit à 
Sa Majesté que la batterie qu'on avoit faite sur la hauteur près 
de Suse avoit réussi; qu'on avoit emporté les traverses que les 
ennemis avoient faites sur la hauteur inférieure, qu'il ne restoit 
plus à prendre que la redoute de Catinat ', qu'on espéroit avoir 
dans deux ou trois jours; que les ennemis avoient perdu dans 
cette action environ quatre cents hommes; qu'il étoit venu cinq 
cents de leurs déserteurs allemands et piémontois; que le 
colonel Schlagenbourg y avoit été tué, son frère et le chevalier 
de Santenas, son lieutenant-colonel, pris et blessés, et que Val- 
lière avoit reçu une contusion sur le cœur. 

Le soir même, il arriva un courrier du duc de Vendôme, par 
lequel on apprit qu'il avoit investi Verceil le 5. Voici comme il en 
écrivoit lui-même à l'auteur de ces Mémoires, et le détail qu'il en 
faisoit, qu'on mettra après avoir dit que le bruit couroit dans 
son année que le duc de Savoie avoit envoyé les Allemands au 
secours de Suse, pendant qu'il devoit entrer avec ses Piémontois 
dans le Montferrat; c'est ce que portoient les lettres des particu- 
liers, qui marquoienJ aussi que les houssards avoient enlevé 
l'équipage du marquis de Guébriant, maréchal de camp, par la 
faute de son maître d'hôtel, et qu'il lui en coûteroit plus de 
quinze mille livres. 

Lettre du duc de Vendôme, écrite au camp de Desana , le 4 de 

JUIN, AVEC L'ADDITION DU S, DU CAMP DEVANT VERCEIL, ET L'ÉTAT 
DES POSTES , RETRANCHEMENTS ET TROUPES QUI DEVOIENT ÊTRE 
EMPLOYÉES PENDANT LE SIÈGE DE CETTE PLACE. 

« J'arrivai ici avec l'armée le 30 du mois dernier, et je n'y ai 
o séjourné jusqu'à présent que pour donner le temps de perfec- 
« donner les retranchements que j'ai fait faire à la tète de notre 
« pont de Trino, et pour faire travailler à Tricero, qui est entre 

conseillers d'État et quelques maîtres des requêtes rapporteurs, se trou- 
voient à cette assemblée, qui se tenoit dans l'appartement du duc de Bean- 
villier, chef du conseil de tinances, et on y préparoit les matières pour les 
conseils et les grandes directions. 

1. Ainsi nommée parce que le maréchal de Catinat l'avoit fait construire 
sur une hauteur voisine du château de Suse. 



10 juin 1704 385 

« Trino et Dcsana, cl dont le poste nous est absolument néces- 
« saire pour conserver notre communication avec Je Montferrat. 

« J'ai laissé aux ordres de M. d'Albergotli dix bataillons et 
« sept escadrons pour soutenir nos postes de Gabbiano et de 
« Monfestino et défendre contre M. de Savoie rentrée du Monl- 
« ferrât. J'ai pour cet effet fait retrancher les passages par où il 
« pourrait y pénétrer, et j'espère que nous trouverons par là le 
« moyen de garantir entièrement des courses des ennemis un pays 
< qui paroissoit devoir y être exposé par l'éloignement de notre 
« armée. 

« J'ai laissé cinq régiments de dragons aux ordres de M. de 
« Senecterre, dont trois seront employés à garder Trino et l'ou- 
« vrage qui est au bout du pont du Pô; les deux autres seront à 
« Tricero pour conserver ma communication, et en cas que 
« M. d'Albcrgolti eût besoin de troupes et que les ennemis vou- 
« lussent tenter quelque chose de son côté, ce corps sera à 
« portée de le secourir et pourra le joindre, s'il le faut, en moins 
« de deux heures. 

« Je marcherai demain pour investir entièrement Verceil; je 
« laisserai ici cinq bataillons et neuf escadrons, et avec le reste 
« de l'armée j'appuyerai ma droite au canal qui Aient d'Ivrée, et 
« ma gauche au château de Larizale, pendant que M. de las 
« Torres l'investira de l'autre côté avec les troupes qui sont déjà 
« à ses ordres, cl qu'il commandoit sur la Sesia, et avec un déta- 
« chôment que je lui envoie de l'armée. 

« Voilà notre disposition et de quelle manière j'ai posté mes 
« troupes; je suis persuadé que les ennemis ne sauroient nous 
' inquiéter, à cause que le pays est fort coupé, et qu'il a quantité 
-« de rizières, qui sont presque toutes impraticables. Tous les déser- 
te teurs assurent qu'il y a dans Verceil quatorze bataillons et près 
•< de mille chevaux. Ainsi voilà un grand siège; je m'en vais le 
« commencer incessamment. Je vous informerai très exactement 
« de tout ce qui s'y passera. » 

« Au camp devant Verceil, le 5 juin 1704. Nous venons d'in- 
« vestir Verceil. 

« Louis de Vendôme. » 



VIII. — 



386 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

État des postes qui sont occupés dans le montferrat 
et depuis le pô jusqu'a verceil. 

« Les retranchements qu'on fait dans le Montferrat tiennent 
« depuis la hauteur de Villa-Deati jusqu'à Mon talero, de Mon- 
« talero à Odalengo, d'Odalengo à la hauteur de Varengo, et 
« de la hauteur de Varengo à Gabbiano. Lesdits retranchements 
« sont gardés par dix bataillons, sepl escadrons et six pièces de 
« canon, le tout aux ordres de M. d'Albergotti; il y a quatre 
« milles de Villa-Deati à Gabbiano. 

« Dans le retranchement de Trino, il y a trois régiments de dra- 
« gons et six pièces de canon ; le village de Tricero est à présent 
< retranché de manière qu'il faut un siège et du canon pour le 
« prendre ; ledit village est gardé par deux régiments de dra- 
« gons. Desana est occupé par cinq escadrons et neuf escadrons 
« aux ordres de M. de Langalerie; il sera mis en défense en deux 
«jours. Nous occupons aussi les châteaux de Lignano et de 
« Montenaro avec le village de Casta-Rossa, lequel est un poste 
« excellent par les eaux qui l'environnent. » 

Distances d'un lieu a un autre. 

« De Gabbiano au pont du Pô, proche Trino, quatre milles. 

« Du pont à Trino, un demi-mille. 

« De Trino à Tricero, deux petits milles. 

« De Tricero à Desana, un mille. 

« De Desana à Larizale, où sera la gauche de l'armée, un mille. 

<« Il est à remarquer qu'à un demi-mille de Trino il y a des 
« rizières qui couvrent nos postes jusqu'à Desana, de sorte qu'il 
« est impraticable que l'armée ennemie puisse venir par là; elle 
« ne peut donc venir qu'entre Trino et Tricero, ou entre Desana 
« et Larizale. II n'est pas vraisemblable que l'ennemi ose prendre 
« son chemin entre Trino et Tricero, parce qu'il se mettroit entre 
« M. d'Albergotti et nous et s'exposeroit à se perdre, sans qu'il 
« s'en pût sauver un seul homme; il ne reste donc que cet espace 
« d'un mille entre Desana et la gauche de notre armée; les che- 
« mins sont gardés par les châteaux de Lignano et de Casta- 
« Rossa et de Montenaro, et nous allons de plus faire rompre les 



10 juin 1704 387 

« chemins en avant le plus loin que nous pourrons, de sorte qu'il 
« est presque sûr que les ennemis ne pourront pas nous appro- 
« cher d'assez près pour nous inquiéter pendant le siège de Ver- 
te ceil . Nous avons fait faire plusieurs chemins et plusieurs 
«ponts dans nos derrières, aux moyens desquels nous nous 
« communiquerons en moins de quatre heures. » 



Noms des troupes employées pour le siège de Verceil. 

Troupes qui sont aux ordres de M. d'Albergotti. 

Infanterie. 
Auvergne, 2 bataillons. 
Grancey, 1 bataillon. 
Morangiez, 1 bataillon. 
Constantin, 1 bataillon. 
Labour, 1 bataillon. 
Dillon, 1 bataillon. 
Galmoy, 1 bataillon. 
Bourck, 1 bataillon. 

Cavalerie. 

Grammonl, 2 escadrons. 
Soucarrière, 2 escadrons. 
Senecterre, 3 escadrons. 

Troupes qui sont dans les retranchements de Trino. 

Cavalerie et Dragons. 
Dauphin, 3 escadrons. 
Vérac, 3 escadrons. 
Languedoc, 3 escadrons. 

Troupes qui sont a Desana aux ordres de M. de Langalerie. 

Infanterie. 

La Fère, 1 bataillon. 
Bassigny, 1 bataillon. 
Beaujolois, 1 bataillon. 



388 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Beauee, 1 bataillon. 



Croy, 1 bataillon. 

Du Tronc, 3 escadrons. 
Bouzols, 2 escadrons. 
Villiers, 2 escadrons. 
Melun, 2 escadrons. 



Cavalerie. 



Troupes qui sont dans Tricero. 
Dragons. 



Du Héron, 3 escadrons. 
Lautrec, 3 escadrons. 

Troupes qui seront au siège. 

Infanterie. 
Piémont, 3 bataillons. 
Berwick, 1 bataillon. 
La Marine, 3 bataillons. 
Tessé, 2 bataillons. 
Sourcbes, 1 bataillon. 
Maulevrier, 2 bataillons. 
Lyonnois, 2 bataillons. 
Tournoisis, 1 bataillon. 
Leuville, 2 bataillons. 
Normandie, 3 bataillons. 
Anjou, 2 bataillons. 
Bourgogne, 2 bataillons. 
Vaisseaux, 3 bataillons. 
La Sarre, 1 bataillon. 
Médoc, 1 bataillon. 
Vendôme, 1 bataillon. 
L'Ile-de-France, 4 bataillon. 
Limousin, 1 bataillon. 
Royal-Artillerie, 1 bataillon. 

Cavalerie. 

Commissaire général, 3 escadrons. 
D'Ourcbes, 2 escadrons. 



11-12 juin 1704 389 

Ruffey, 2 escadrons. 
Royal-Roussillon, 3 escadrons. 
Carabiniers, 4 escadrons. 
Villeroy, 3 escadrons. 
Bartillat, 2 escadrons. 
Cuirassiers, 3 escadrons. 
Dauphin, 3 escadrons. 
Forbin, 2 escadrons. 
Broglie, 2 escadrons. 
Bourbon, 3 escadrons. 
Des Clos, 2 escadrons. 
Elbeuf, 2 escadrons. 
Sully, 2 escadrons. 
Anjou, 3 escadrons. 
Chartres, 3 escadrons. 
Brissac, 2 escadrons. 
Coulanges, 2 escadrons. 

Troupes iVEspagne. 

Six bataillons. 

« On tirera encore le régiment de Cambrésis pour le siège, 
« lequel est à Casai. » 

li juin. — Le 11, le Roi prit médecine à son ordinaire, ayant 
néanmoins différé de deux jours, à cause de la chaleur et de ses 
affaires. On disoit ce jour-là que Marlhorough avoit passé le 
Necker à Ladenberg et que, selon les apparences, son dessein 
étoit d'aller relever le poste de Stolhoffen et tous les autres 
postes qui avoient jusque-là été occupés par le prince de Bade, 
afin que ce prince, avec des troupes toutes fraîches, pût se rejeter 
vers la Bavière. 

12 juin. — Le 12, le bruit couroit que Sa Majesté Impériale 
était plus pressée que jamais; que ses affaires alloienl très mal 
en Hongrie; que les Transylvains s'étoient aussi révoltés et que 
les mécontents ne vouloient entendre à aucun accommodement. 

Le même matin, il arriva un courrier du grand prieur de 
France, et l'on vit des lettres qu'il écrivoit à des particuliers, qui 
étoient conçues en ces termes : 



390 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

Lettre du grand prieur de France , écrite le 5 de juin , 
au camp de l'alriole. 

« Le baron d'Ertrich, Suisse de nation, lieutenant-colonel d'in- 
« fanterie et ingénieur principal parmi les ennemis, dégoûté avec 
« grande raison du service de l'Empereur et se liant à la parole 
« que je lui ai donnée de lui procurer des grâces de Sa Majesté, 
« me vint trouver il y a trois jours ici : il m'a rendu si bon compte 
« des forces des ennemis, des postes qu'ils occupent et des forti- 
« fixations des tours de Serravalle, que j'ai résolu de faire tous 
« mes efforts de ce côté. La chose est très difficile; mais, par les 
« dispositions que je fais et le concert que je mettrai entre M. de 
« Saint-Fremond et moi, j'espère de faire réussir cette grande et 
« importante entreprise et de donner bientôt à Sa Majesté le 
« plaisir devoir ses ennemis de l'autre côté du Canal-Blanc. Le 
« cardinal Astalli m'a signifié et aux Allemands de faire, dans 
<■ le terme de six jours, sortir nos troupes de dessus les États de 
,« Sa Sainteté, sous peine de toutes les censures ecclésiastiques, 
« et que le Pape unira ses troupes avec celles de celui qui se 
« soumettra pour chasser par la force celui qui aura refusé de 
« sortir de ses États. Pour moi, j'ai répondu à cela avec la sou- 
« mission qui est due au Saint-Père, et j'ignore encore la réponse 
« que les Allemands ont faite. 

« Philippe de Vendôme. » 

13 juin. — Le 13, on disoit que le prince Eugène venoit sur 
le Rhin et que le Roi des Romains pourroit y venir aussi; que 
cependant Marlborough avoit séparé son armée en deux corps, 
dont il en avoit envoyé un par la Franconie, et marchoit avec 
l'autre, moins éloigné des bords du Rhin. On ne comprenoit 
guère tout cela, parce que d'ailleurs on disoit que le prince 
Ragolzki avoit fait une course jusqu'à Raab, et qu'ainsi il tenoit 
les deux côtés du Danube. 

Le même matin, le comte de Phélypeaux, présenté par le 
marquis de Torcy, fit la révérence au Roi dans son cabinet. 

Le soir, il arriva un courrier du maréchal de Villars, apportant 
au secrétaire d'État de Cbamillart des lettres de ce maréchal, et 
au marquis de la Vrillière des lettres de Basville, intendant de 
Languedoc, qui portoient que Roland avoit écrit au maréchal en 



14 JUIN 1704 391 

termes 1res soumis et très respectueux qu'il acceptait très volon- 
tiers pour lui et pour les siens l'amnistie que le Roi avoit bien 
voulu leur accorder, le priant de vouloir bien entrer en négocia- 
tion; que, pour cet effet, il lui avoit envoyé deux de ses principaux 
lieutenants et prophètes l pour otages, demandant que pour leur 
sûreté on lui envoyât aussi un lieutenant-colonel pour otage, ce 
qui avoit été exécuté; qu'on était persuadé qu'il voûtait conclure de 
bonne foi, et qu'on attribuoit un changement si soudain à diverses 
causes : la première, que le maréchal de Villars pressoit avec ses 
troupes les fanatiques de tous côtés; la seconde, qu'ils avoient 
perdu toute espérance de secours, avant eu avis que les ennemis 
avoient manqué leur entreprise de Barcelone et qu'ils étoient 
dors d'état de leur tenir les magnifiques promesses qu'ils leur 
avoient faites; la troisième, que les femmes de la plaine étoient 
venues trouver Roland, criant que, s'il s'obstinoit, elles alloient 
toutes être égorgées et qu'il étoit temps de faire tinir une 
guerre et des cruautés qui avoient désolé toute la province ; et 
la quatrième, l'intrépidité de Cavalier, qui, étant retourné dans 
les montagnes, n'avoit été nullement ébranlé du danger où il 
s'étoit trouvé parce que plusieurs fanatiques avoient voulu 
l'assassiner, ayant même dit au frère de Roland, qui lui présen- 
tait le pistolet pour le tuer : « Tire, si tu l'oses, mais tu ne m'em- 
pêcheras pas de prêcher », ce qui avoit retenu ce furieux et toute 
sa rage. Cependant le maréchal de Villars mandoit qu'il n'avoit 
accordé aux rebelles que trois jours pour prendre leur résolu- 
tion, et qu'on travailloit actuellement à faire le traité. 

14 juin. — Le 14, on disoit que le prince Eugène avoit vu de 
la part de l'Empereur tous les membres des cercles de Souabe 
et de Franconie, et qu'il avoit conféré avec le duc de Marlbo- 
rough, le prince de Bade et tous les autres généraux; ensuite 
de quoi il étoit retourné à Vienne pour rendre compte de son 
voyage à Sa Majesté Impériale, mais que le duc de Marlborough 
s'étoit donné à lui-même le titre de généralissime de la ligue, ce 
qui ne devoitpas être trop agréable au prince Eugène, ni au prince 
de Bade. Cependant on avoit avis du désordre des affaires de 
l'Empereur en Hongrie, et la Gazette même de Hollande convenoit 
que les mécontents y étoient très puissants; que la haute Hongrie 

1. C'étoit la plus grande dignité parmi ces insensés. 



392 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

s'échautîoit et sembloit se vouloir donner tout entière au prince 
Ragotzki; que la Transylvanie étoit presque toute révoltée ; que la 
Croatie témoignoit aussi du chagrin ; que le Roi des Romains avoil 
été obligé d'aller en Bohème, pour essayer de rassurer les peuples 
qui chanceloient à la vue des forces du duc de Bavière, et qu'un 
corps d'armée que l'Empereur devoit faire marcher contre lui 
avoitété retenu pour s'opposer aux violents efforts des mécontents. 

15 juin. — Le 15, le Roi descendit exprès dans sa chapelle 
pour y entendre la messe et y recevoir le serment de fidélité de 
l'évêque de Strasbourg '. Ce matin-là, le maréchal de Duras se 
trouvant les jambes et les cuisses enflées, Fagon, premier méde- 
cin du Roi, lui conseilla de s'aller purger au plus tôt, ce qui 
l'obligeant à donner le bâton à un autre capitaine des gardes, il 
trouva dans le cabinet du Roi le maréchal de Noailles, auquel il 
demanda s'il n'avoit point vu le maréchal d'Harcourt, et sur ce 
que le maréchal de Noailles lui répondit qu'il ne l'avoit point vu, 
il lui répondit froidement qu'il en étoit bien fâché, parce qu'il le 
cherchoit pour quelque chose, et sur ce que le maréchal de 
Noailles lui demanda ce qu'il vouloit au maréchal d'Harcourt, le 
maréchal de Duras lui dit qu'il étoit bien fâché de ne pas le trou- 
ver chez le Roi, parce que cela l'obligeroit de l'aller chercher 
chez lui pour lui remettre le bâton *. 

Ce même matin, le duc de Bourgogne tint avec Madame le 
comte d'Eu, second fils du duc du Maine, et ce fut l'abbé de 
Pomponne qui fit la cérémonie, comme le plus ancien des aumô- 
niers du Roi qui se trouvèrent à la cour, quoique le cardinal de 
Coislin, grand aumônier de France, et l'évêque de Metz, premier 
aumônier du Roi, > lussent tous les deux 3 . 

Ce jour-là, le duc de Mantoue. qui depuis quelques jours 
n'étoit plus servi aux dépens du Roi, a int dîner à Versailles chez. 
le marquis de Torcy et, l'après-dînée, vit le Roi dans son cabinet,. 
où il fut une grosse heure et lui parla beaucoup de la fête que 

1. C'étoit le premier évêque de Strasbourg qui prêtoit ainsi le serment 
de fidélité. [Armand-Gaston Maximilien de Rohan, d'abord coadjuteur et 
depuis peu successeur du cardinal de Fiirstenberg. — E. Pontal.] 

2. 11 le rendoit au maréchal de Noailles, qui lui avoit ôté le bâton l'année 
dernière. 

3. Cela fit raisonner les courtisans, car le prince qu'on baptisoit étoiC 
petit-fils du Roi; mais ils prétendoient ne devoir agir que dans les céré- 
monies où le roi se trouvoit en personne. 



16 juin 1704 393 

le baron de Brctcuil lui avoit donnée à sa maison de Charonne, 
laquelle avoit été composée d'un grand repas, d'un bal, d'une 
musique et d'une illumination *. 

Après que ce prince s'en fut retourné à Paris, le comte de 
Ponchartrain vint rendre compte au Roi des nouvelles qu'il 
venoit de recevoir par l'ordinaire de Provence, qui étoient qu'on 
ne savoit pas encore précisément où étoit le comte de Toulouse. 
mais qu'on savoit certainement qu'il avoit joint les six vaisseaux 
de Duquesne, et qu'on croyoit qu'il pouvoit aussi avoir été joint 
par un ou deux vaisseaux de Dunkerque; qu'on avoit pris une 
barque des ennemis, dans laquelle on avoit trouvé tous les ordres 
pour leurs signaux et pour leur route, qu'on croyoit devoir être 
fidèles pour l'avenir, parce qu'ils étoient justes, suivant la roule 
qu'ils avoient faite jusqu'alors; qu'ils n'avoient que vingt-sept 
vaisseaux, qu'on avoit comptés lorsqu'ils avoient passé à la vue 
de Toulon; qu'on les croyoit à la rade de Nice; qu'ils n'avoient 
point de troupes de débarquement, et que les deux mille cinq 
cents hommes qu'ils avoient débarqués à Barcelone étoient de 
la soldatesque des vaisseaux; qu'ils avoient été quelque temps 
en calme aux îles d'Hyères, et que le marquis de Royc étoit sorti 
de Marseille avec huit galères, pour voir s'il ne pourroit pas leur 
écorner quelque chose, mais qu'il ne les y avoit plus trouvés ; qu'il 
y avoit. rencontré une petite (lotte, qui s'étoit mise en bataille de- 
vant lui, mais qu'ayant reconnu les galères de France, elle s'étoit 
venue joindre à lui, et que c'étoit une (lotte de vaisseaux marchands 
escortés par un des vaisseaux de guerre du Roi, laquelle avoit 
eu grand'pcur de trouver les ennemis, dont elle avoit eu avis. 

16 juin. — Le 16, on disoit au matin que le maréchal de 
Tallard avoit mandé qu'il avoit reçu avis de trois endroits diffé- 
rents que le duc de Bavière avoit défait douze mille hommes des 
troupes que commandoitle prince de Wurtemberg. L'après-dînée, 
comme le Roi étoit à Marly avec Monseigneur, il y arriva un 
valet de chambre du secrétaire d'État de Chamillart, qui lui 
rendit une lettre de son maître. Le Roi l'ouvrit sur-le-champ, et 
puis il dit à Monseigneur que ce ministre avoit appris par les 
lettres du duc de la Feuillade, venues par l'ordinaire, que la 
redoute de Catinat avoit capitulé le 7, que la garnison, composée 

1. [Le Mercure de juin, p. 204 à 212, donne les détails de cette fêle. — 
JE". Ponlat.] 



394 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCI1ES 

d'un capitaine, d'un lieutenant, d'un enseigne et de cinquante 
hommes, avoit été faite prisonnière de guerre; qu'il falloil trois 
jours pour élever des batteries sur la redoute contre le château, 
lequel pourroit encore durer quatre ou cinq jours. 

Le soir, lorsque le Roi arriva à Versailles, le comte de Pont- 
chartrain vint le trouver dans son cabinet et lui apprit que le 
comte de Toulouse, avec vingt-neuf vaisseaux, avoit été trois 
jours en présence devant l'amiral Rooke, qui en avoit trente-cinq, 
et que, le troisième jour, Rooke s'étoit retiré. Quelques moments 
après, les particuliers recurenl leurs lettres, el on disoit que le 
comte de Toulouse n'avoit pu attaquer Rooke, parce qifil avoit 
quarante-cinq vaisseaux, et même que Rooke avoit eu le vent sur 
le comte de Toulouse pendant près de vingt-quatre heures. 

A peine le Roi. après avoir rendu visite à la duchesse de Bour- 
gogne . comme il le faisoit toutes les après-dînées et tous les 
soirs, étoit rentré chez la marquise de Maintenon, que le secré- 
taire d'État de Chamillart y vint, amenant avec lui le chevalier 
de Tessé, qui apportoit au Roi la nouvelle de la prise du château 
de Suse. On sut par lui que cette place s'étoit rendue le 12 el 
que, le 13, la garnison, composée de trois cents hommes, eu 
éloil sortie avec une capitulation honorable; que ce qui avoit 
avancé la prise de cette place étoit que Lapara avoit tout d'un 
coup fait élever des batteries à l'opposite de l'attaque, qui lui 
paroissoit très difficile, et qu'en peu de temps ces batteries ayant 
fait une brèche, les assiégés avoient battu la chamade; qu'il n'y 
avoit pas eu cent hommes tués ou blessés pendant le siège, et 
• pie les ennemis, qui avoient occupé ci-devant la hauteur de la 
Brunette à Suse, s'étoient retirés à Vegliano, où ils avoient d'ail- 
leurs un camp et où ils se retranchoient. 

Il y eut ce soir-là des particuliers qui recurenl des lettres de 
Languedoc du 9, par lesquelles on leur mandoitque les fanati- 
ques, voyant que Roland vouloit tout de bon conclure son accom- 
modement, l'avoient assassiné; qu'ils s'étoient retirés plus avant 
dans la montagne, après que les otages avoient été renvoyés de 
part el d'autre, et que le maréchal de Villars marchoit avec 
toutes ses forces pour les écraser. 

17 juin. — Le 47, il arriva un courrier du duc de Vendôme, 
par lequel il mandoit au Roi, du 12, qu'il n'avoit encore pu faire 
ouvrir la tranchée devant Verceil, parce que tout n'étoil pas prêt, 



17 juin 1704 395 

mais qu'elle scroit ouverte sûrement la nui! du 14 au 15, et qu'il 
espéroit se servir si avantageusement de sou artillerie, que la 
place dureroit tout au plus vingt jours de tranchée ouverte. Les 
lettres des particuliers portoient aussi que, le 16, il y auroit qua- 
rante-huit pièces de canon en batterie en deçà de la Sesia, et 
vingt au delà pour battre les ouvrages à revers; qu'on s'étoit 
emparé d'un poste qui donnoitle moyen d'ouvrir la tranchée à 
la portée de la carabine; que le marquis de Montgon avoit la 
fièvre depuis trois jours avec des redoublements tous les soirs 
et de grands maux de reins, et que le comte de Bezons avoit fait 
une chute dans laquelle il s'étoit démis le liras droit,. qu'on le lui 
avoit remis, mais qu'il l'avoit encore fort enflé. Le duc de Ven- 
dôme envoyoit aussi au Roi une lettre de son frère, le grand 
prieur de France, par laquelle il lui mandoit qu'il prenoit toutes 
les mesures imaginables pour l'attaque des tours de Serravalle; 
elle étoit conçue en ces termes. 

Lettre du grand prieur de France. 
Au camp de l'Albiole, le 8 juin 1704. 

« Tous mes bateaux du pont de San-Benedetto et toutes mes 
« munitions de guerre ont achevé d'arriver ici aujourd'hui; de- 
« main je commencerai à faire construire mon pont sur le Pô, qui 
« ira aboutir vers le milieu de l'île de Mezzana, hors de la portée 
« du canon des tours de Serravalle. Je crois qu'après-demain au 
« soir je ferai commencer dans la même île trois grosses batteries, 
« qui, d'une bonne portée, battront les deux tours et verront à 
«revers les ouvrages qui les environnent. Quand j'aurai vu 
«l'effet que les batteries auront fait pendant deux jours, je 
« résoudrai la manière dont j'attaquerai les tours de ce côté par 
« le front; enfin je ferai de mon mieux et j'espère réussir, en 
« ménageant la vie des hommes autant qu'il me sera possible. Nos 
« ennemis ont été fort embarrassés des menaces (lu Pape, et ont 
« demandé seulement le temps d'envoyer un courrier à Vienne, 
« ce qu'on n'a pu leur refuser : quatre ou cinq jours nous dé- 
« brouilleront cette affaire importante. Pour moi, je ne puis rn'em- 
« pêcher de me flatter que, devant qu'il soit peu, nos ennemis. 
« de gré ou de force, seront de l'autre côté du Canal-Blanc. 

« Philippe de Vendôme. » 



396 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On ajoutoit qu'il auroit des grenadiers dans des galiotes pour 
tenir le commerce du Pô pins liltrc; que d'ailleurs il savoit que 
les ennemis n'avoient que dix-huit cents hommes de pied, douze 
cents chevaux et sept cents cavaliers à pied pour défendre Ser- 
ravalle, Ostiglia et tous les retranchements qu'ils avoient faits en 
quatre milles de terrain. 

18 juin. — Le 18, on disoit que le comte de Toulouse étoit 
toujours à la grande rade de Toulon, faisant tous les efforts ima- 
ginables, et de ses soins, et de sa bourse, pour y faire achever 
l'armement des vaisseaux qu'il avoit cru y trouver tout prêts *. 

Du côté d'Allemagne, le grand bruit étoit que le maréchal de 
Tallard alloit repasser le Rhin à Kehl, pour aller ensuite se 
joindre au duc de Bavière, pendant que le maréchal de Villeroy 
demeureroit sur les bords du Rhin pour défendre l'Alsace des 
entreprises des ennemis, si par hasard ils en vouloient faire quel- 
qu'une. Mais il y avoit d<^ particuliers qui se croyoient mieux 
instruits, lesquels assuroient que le maréchal de Tallard avoit 
seulement fait paroître une tète vers Strasbourg, pour faire croire 
aux ennemis qu'il alloit y passer le Rhin, pendant qu'il avoit jeté 
dix eu douze mille hommes dans une île qui est au-dessous du 
Fort-Louis du Rhin, dans laquelle il étahlissoit de grosses bat- 
teries pour favoriser la construction d'un pont, ayant pour cet 
effet fait venir de Strasbourg quarante-huit bateaux sur des cha- 
riots, sans compter les pontons de son armée. 

Cependant on disoit que Marlborough pilloit impunément toute 
l'Allemagne, comme si ç'avoit été un pays de conquête, et que 
les peuples alarmés passoient le Rhin et venoient se jeter entre 
les bras du maréchal de Tallard. 

19 juin. — Le 19, on reçut des lettres de Suisse, qui portoient 
que le prince Ragotzki avoit défait, sur les frontières de la Hon- 
grie et de la Moravie, un corps de douze mille Impériaux com- 
mandés par le général Ritschau, qui avoit succédé au général 
Gronsfeld, lorsqu'il s'étoit retiré; que les Impériaux avoient eu 

1. Celadonna occasion à un sanglant démêlé entre le comte de Toulouse 
et le comte de Ponteharlrain , les créatures du comte jetant l'eu et 
flamme contre ce secrétaire d'Etat de la marine pour n'avoir pas trouvé 
tout ce qu'ils croyoieut trouver à Toulon, et celui-ci rétorquant l'argu- 
ment contre eux, et disant hautement que c'étoit la faute des comman- 
dants de la (lotte de n'avoir pas attaqué les ennemis, qui n'étoieut nulle- 
ment aussi forts qu'ils l'avoient mandé. 



20 juin 1704 397 

deux: mille hommes tués sur la place, tout leur canon et tous 
leurs équipages pris; que les Danois avoient plus souffert que 
les autres troupes, et qu'on étoit fort en peine de leur chef, qui ne 
se trouvoit plus; que le général Ritschau s' étoit retiré blesse 
avec une partie de ses troupes, dans un château que les mécon- 
tents avoient investi sur-le-champ, et que le reste s'étoit dis- 
persé. Les mêmes lettres portoient encore que le duc de Bavière 
avoit défait douze cents hommes des troupes du prince de Wur- 
temberg, et que les Impériaux faisoient courir le bruit qu'ils 
avoient résolu de faire le siège d'Ulm, auquel il n'y avoit néan- 
moins guère d'apparence. 

On eut aussi nouvelle d'Espagne que le roi n'avoit pu encore 
commencer le siège de Portalègrc, parce que son gros canon 
n'étoit pas encore arrivé, mais qu'il arriveroit dans trois jours; 
qu'il n'y avoit dans cette place qu'un bataillon anglois et deux 
bataillons portugais, avec les hourgeois qui étoient tous armés, 
jusqu'aux moines; que les ennemis en avoient fait sortir quatre 
autres bataillons et quinze mille chevaux, qui avoient marché 
pour fortifier un corps qui devoit couvrir Lisbonne; que le roi 
d'Espagne avoit détaché un gros corps pour les poursuivre et 
essayer de les écorner avant qu'ils fussent en lieu de sûreté; que 
les peuples du Portugal avoient pris les armes pour empêcher 
les courses des partis de l'armée d'Espagne, et qu'un parti de 
deux cents hommes de cette armée, en ayant rencontré un de 
près de cinq cents hommes des ennemis, l'avoit taillé en pièces. 
Ce jour-là, le secrétaire d'État de Chamillart donna magnifique- 
ment à dîner au duc de Mantoue dans sa maison de Paris. On sut 
aussi que la princesse des Ursins étoit venue jusqu'à Bayonne, 
mais qu'Argoust, commissaire général de la marine, après lui 
avoir donné un magnifique souper, lui avoit. présenté un petit 
ordre du Boi pour s'en aller à Borne par la Provence. 

Le même jour, le comte de Brionne prit congé du Boi pour 
aller faire un voyage en Lorraine, où il n'avoit point encore été. 

20 juin. — Le 20, comme on avoit appris l'entrevue des 
maréchaux de Villeroy et de Tallard à quelques lieues de Landau, 
et qu'on savoit que les courriers qu'ils avoient dépêchés à la cour 
s'en étoient retournés, on étoit dans l'attente de ce qu'ils pour- 
raient entreprendre, et la commune voix éloil qu'ils hasarde- 
raient tout pour pouvoir jeter un pont sur le Bhin au-dessous 



398 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

du Fort-Louis; mais on savoit néanmoins que les ennemis avoienl 
un corps de huit à dix mille hommes de l'autre côté, et même 
qu'on avoit commencé à se canonner. 

21 juin. — Le 21, il arriva un courrier du duc de Vendôme, 
qui rapporta que la tranchée avoit été ouverte devant Verceil la 
nuit du 14 au 15, sans bruit, de manière qu'il n'y avoit eu qu'un 
sergent des ennemis qui, faisant la ronde avec dix à douze 
hommes, s'étoit avisé de tirer en l'air el de s'enfuir, et que d'ail- 
leurs il n'y avoit pas eu un seul homme de tué; que, le 15, il n'y 
avoit eu qu'un soldai tué d'un coup de canon, mais que, le soir, 
les ennemis avoient fait un grand feu, qui n'avOit blessé que cinq 
soldats et qui n'avoit pas empêché qu'on n'eût fait un travail 
immense, parce qu'on avoi trouvé un terrain très favorable, et 
qu'on ne se fût rendu maître d'une abbaye qui devoit beaucoup 
favoriser les assiégeants; qu'on avoit aussi détourné un canal qui 
passoit dans la ville, et qu'ainsi il n'y restoit plus de moulins 
qui fussent en état de servir; qu'on avoit poussé la tête du tra- 
vail jusqu'à cent vingt toises du chemin couvert; que les lignes 
parallèles éloient perfectionnées; que l'attaque étoit du côté de 
la porte de Milan, et qu'il y avoit très certainement onze batail- 
lons dans la place et cinq cents chevaux, qui ne serviroient de 
guère, puisque les lignes parallèles leur ôtoient le moyen de 
faire des sorties. 

Le même courrier apporta des lettres du grand prieur de 
France, qui portaient qu'il avoit fait faire une batterie de vingt 
pièces de canon dans l'île de Mezzana, qui battoit à revers les tours 
de Serravalle; qu'il espéroit les renverser en peu de jours, et 
ainsi épargner ses troupes et forcer les Allemands à sortir de 
leur trou d'Ostiglia; que d'ailleurs ils paroissoient intrigués des 
menaces du Pape et de la situation dans laquelle ils se trouvaient. 
Le bruit couroil aussi que le Pô s'étoit tellement enflé qu'il avoit 
entièrement ruiné le quartier du duc de Savoie, qui étoit dans 
une île, près de Crescentino, où commandoit le prince Joseph 
de Lorraine; qu'il avoit renversé tous les retranchements et 
même qu'il y avoit eu des équipages emportés, et que l'on ne 
disoil pas que celte inondation eût apporté aucun dommage aux 
troupes du Roi. D'un autre côté, non seulement la victoire rem- 
portée sur les troupes de l'Empereur par les mécontents en 
Moravie se confirmoit, mais on apprenoit que la défaite avoit été 



22 juin 1704 399 

bien plus grande que l'on n'avoit dit d'abord; que les Impériaux 
y avoient eu trois mille hommes tués sur la place, mille de noyés 
dans le Wagb, et que presque tous ceux qui avoient pu échapper 
de celle action étoient blessés, et entre autres le général Rils- 
chau, qui avoit deux balles au travers du corps; que le prince 
Ragotzki, se voyant fortifié par une infinité de gens qui aecou- 
roient à lui de tous côtés, avoit détaché un corps de trente mille 
hommes pour entrer plus avant dans la même province. 

22 juin. — Le 22 au malin, la duebesse de Bourgogne alla 
de son pied entendre la messe à la chapelle, et l'on fui fort sur- 
pris de voir arriver Legall à la cour, croyant d'abord qu'il appor- 
tait quelque importante nouvelle ; mais on sut bientôt qu'il n'avoit 
entrepris de passer avec habileté au travers des lignes et des 
quartiers des Impériaux que pour informer le Roi de la situation 
où se trouvoient le duc de Bavière et le maréchal de Marsin, 
laquelle n'auroit pas laissé d'être assez pressante, si le duc de 
Marlborough éloit allé joindre le prince de Bade, au lieu de 
rester sur le Necker, près de Stuttgard, comme il avoit fait. 
Legall fut donc introduit au conseil, où, pendant une demi- 
heure, il rendit compte au Roi sommairement de l'état des 
eboses, et sur-le-champ le secrétaire d'État de Chamillart dépêcha 
Leclerc, un de ses valets de chambre, avec ordre de courir nuit 
et jour pour aller porter des ordres au maréchal de Villeroy, 
dont toute l'armée devoit s'être jointe le 20, auprès de Landau. 
On sut aussi par Legall que le duc de Bavière étoit. campé au- 
dessus d'Ulm, ayant sa droite au Danube et sa gauche à Ess- 
lingen, et que le prince de Bade étoit du même côté de cette 
rivière, y ayant sa gauche, et sa droite à Blanburen. Pour Legall. 
il étoit venu le long du lac de Constance, escorté par quarante 
cavaliers allemands et quelques dragons francois, mais il y avoit 
grand danger que son escorte ne pût pas rejoindre l'armée. D'ail- 
leurs il disoit qu'il y avoit bien des malades parmi les recrues 
qu'on avoit envoyées au duc de Bavière. 

Ce jour-là, il arriva un courrier du comte de Toulouse, par 
bquel on apprit que ce prince étoit en bonne santé cl qu'il pres- 
soit de son mieux pour faire achever l'armement, espéranl de 
repartir bientôt, mais qu'on ne croyoil pas que ce pût être aus- 
sitôt qu'il le souhaitoit. 

Comme le Roi dinoit, le marquis de Torcy vint lui apprendre 



400 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

qu'il étoit arrivé ;'i midi un courrier de Madrid, par lequel le duc 
de Gramont lui mandoit, du 13, qu'en y arrivant, il avoit appris 
que le roi d'Espagne ayant fait toutes ses dispositions pour le 
siège de Portalègre, il s'en étoit rendu maître le 8, un boulet 
rouge ayant mis le feu à un magasin de poudre, ce qui avoit 
entièrement déconcerté les assiégés, lesquels s'étoient rendus à 
discrétion: «pie la garnison s'étoit trouvée composée de mille 
Portugais et de cinq cents Anglois, el (pic lorsqu'on avoit. de- 
mandé aux derniers par quelle raison ils avoient fait si peu de 
défense, ils avoient répondu que, voyant que les Portugais ne se 
vouloient pas défendre, ils n'avoient pas jugé à propos de s'ex- 
poser seuls pour une cause qui les touchoit si peu; que l'on avoit 
pillé les faubourgs de cette ville, où l'on avoit fait un butin con- 
sidérable, et surtout de toiles, marchandise très rare en ce pays- 
là: qu'à l'égard de la ville, elle s'étoit rachetée du pillage en 
payant cent cinquante mille livres \ et que les maraudeurs de 
l'armée avoient déjà fait quelques ouvertures au corps de la place 
pendant qu'elle capituloit; que l'évéque de Portalègre n'avoit pas 
voulu prêter le serment de fidélité au roi d'Espagne, quoique 
l'abbé d'Estrées lui eût représenté que, s'il ne le prêtoit, il seroit 
prisonnier de guerre, et qu'on ne lui avoit donné que vingt-quatre 
heures pour prendre sa résolution; qu'on ne savoit pas encore 
si l'on alloit faire le siège d'Elvas, ou marcher à Abrantès, pour 
v passer le Tage et de là marcher droit à Lisbonne, où l'on assu- 
roit que la consternation éloit très grande. 

D'ailleurs le duc de Gramont mandoit qu'il alloit partir de 
Madrid pour aller joindre le roi, et il marquoit quel étonncineut 
lui avoient causé l'esprit de la reine et toutes ses grandes qualités, 
dont il écrivoit en des ternies magnifiques. Il parloit aussi de la 
conséquence dont étoit la conquête de Portalègre, qui éloit une 
place à cinq bastions et avoit outre cela trois châteaux; il disoit 
qu'on alloit en faire passer la garnison par Madrid pour la faire 
voir au peuple, qui faisoit des réjouissances infinies pour les 
prospérités du roi, lesquelles alloient jusqu'à la folie, la popu- 
lace y pendant journellement l'almirante, et y promenant la reine 
d'Angleterre sur un àne, et insultant les grands suspects d'être 



1. Elle auroit paye plus quatre cent cinquante mille livres, si on 
n'avoit pas pillé les faubourgs. 



23-24 juin 1704 401 

mal intentionnés, les arrêtant dans les nies et les forçant de 
crier : Vive le roi don Philippe V! sans néanmoins que les grands 
osassent s'en plaindre; car le peuple, qui avoit longtemps gémi 
sons leur tyrannie, voyoit avec d'autant plus de joie la rapidité 
des conquêtes du Roi et l'augmentation de sa puissance qu'elle 
diminuoit celle des grands. 

Ondisoit encore ce jour-là que Roland, ayant été pris par deux 
grenadiers, avoit trouvé moyen de se tirer de leurs mains en leur 
donnant quatre-vingts pistoles. 

Le soir, le duc de Mantouc vint à Versailles, où le marquis de 
Dangeau lui donna une fête ' et un souper dans son appartement, 
et ensuite il alla coucher dans celui du comte de Toulouse. 

23 juin. — Le 23, il alla à la grande écurie, où il monta les 
chevaux les plus vigoureux, et il n'eut pour spectateurs que le 
comte d'Armagnac, grand écuyer de France, et les écuyers, l'en- 
trée du manège ayant été interdite à tous les autres. Il alla en- 
suite se promener à cheval dans toutes les routes de la forêt et 
du parc de Marly, où il fut conduit par Mansard, et pour cette 
promenade la petite écurie lui fournit des chevaux. On dit que 
pendant cette promenade il dit plusieurs choses du Roi ({ni 
méritoient d'être écrites l . 

L"après-dînée, la duchesse de Bourgogne alla chez la marquise 
de Maintenon, où elle demeura quatre ou cinq heures, et sur 1rs 
six heures du soir elle vint se remettre au lit. Il arriva ce jour-là 
un courrier du maréchal de Tallard, mais on ne sut point ce qu'il 
avoit apporté. Cependant on en dépêcha un pour presser 3 les 
ordres que Leclerc avoit portés, et on disoit qu'il o toit temps 
d'entreprendre; qu'il falloit tout faire pour passer le Rhin, pour 
forcer les lignes de Slolhofl'en, pour aller secourii le duc de 
Bavière assiégé de toutes parts et qui ne trouvoit pas la duchesse 
sa femme en sûreté dans Munich. 

24 juin. — Le 24 au matin, Legall prit congé du Roi, et sa 
femme se trouva fort mal à la messe, peut-être par le saisisse- 
ment de voir retourner son mari dans un si grand danger. Ce fut 
encore le même matin que repartit le courrier du comte de Tou- 
louse; mais on attendoit avec impatience le retour de celui qu'on 

1. Un opéra italien, où on répéta plusieurs fois : « Viva il arnica dfel lie. » 
■2. Il est vrai qu'il avoit une véritable tendresse pour le Uni. 
3. Ou les suspendre. 

vm. — 26 



402 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

lui avoit dépêché, parce qu'il avoit porte des lettres assez chagri- 
nantes pour certaines gens '. 

On apprit aussi que le duc de la Feuillade, étant entré en 
Piémont par le col de la Fenêtre, avoit laissé Vegliano sur sa 
gauche et avoit marché à Pignerol et à la Pérouse. 

D'ailleurs on savoit que le maréchal de Villars avoit bien 
commencé; qu'il avoit passé au fil de l'épée tous les fanatiques 
qu'il avoit trouvés sous les armes; qu'il avoit reçu ceux qui 
s'étoient soumis, et qu'il les avoit envoyés sur les bords du 
Rhône; qu'il avoit pris des châteaux où il avoit trouvé des maga- 
sins, et où il n'avoit rien laissé; que Roland demandoit fortement 
à négocier, mais qu'on lui répondait qu'il falloit accepter l'amnis- 
tie ou périr. 

On apprit encore ce jour-là que Quentin 2 avoit acheté de la 
Faluère :! la charge de maître d'hôtel du Roi quatre-vingt-dix-huit 
mille livres, dont il avoit obtenu la survivance pour son troisième 
fds, nommé la Godinière. On assuroit cependant (pie les mécon- 
tents avoient assiégé Rude dans les formes. On sut aussi que le 
comte de Phélypeaux, ayant demandé au Roi la charge de con- 
seiller d'Etat d'épée vacante par la mort du comte de Briord, 
le Roi lui avoit répondu qu'il la lui donnoit avec joie, et qu'il 
auroit voulu lui faire quelque grâce plus considérable ; que cepen- 
dant il se préparât pour aller servir en Flandre. D'autre côté les 
médecins auguroient très mal de l'état où se trouvoit le maré- 
chal de Duras et ne croyoient pas qu'il pût aller bien loin. 

Le soir, il arriva un courrier du duc de Vendôme parti le 19 
du camp de devant Verceil, par lequel on sut que la Sesia s'étant 
débordée avoit fort retardé les travaux; que les assiégés, voulant 
profiter de ce que l'inondation avoit séparé les deux attaques, 
avoient fait une sortie sur celle des Espagnols, mais que les 
grenadiers espagnols et ceux du régiment de Cambrésis étoient 



1. Pour les gens du comte de Toulouse, et particulièrement pour Valin- 
court, secrétaire de l'amirauté. 

2. Frère de la Vienne, qui avoit commencé comme lui par être valet de 
chambre barbier du Roi, et l'étoit encore dans les quatre quartiers, quoi- 
qu'il eût deux charges de premier valet de garde-robe et une de maître 
d'hôtel. 

3. Il étoit de Tours et avoit acheté la charge de grand maître des eaux 
et forêts de l'Ile-de-France de la succession de Liruyslenest, frère aîné de 
Forget, son beau-père. 



25 juin 1704 403 

sortis au-devant d'eux, et que le corps des régiments qui étoiént 
à la tranchée avoient fait un si grand feu sur eux, qu'ils les 
avoient forcés de rentrer dans leur chemin couvert; que le comte 
de Montsoreau étant de garde à la tranchée, et n'ayant pas voulu 
se retirer brusquement, avoit enfin été obligé de songer à son salut ; 
qu'en passant d'un ponton à un autre, comme il étoit estropié 
d'une jambe, il étoit tombé dans un endroit où il y avoit huit 
pieds d'eau, et que, ne sachant point nager, il n'en avoit été retiré 
par deux soldats que par une espèce de miracle ; qu'il n'y avoit 
encore eu que cinquante hommes tués ou blessés, malgré le 
grand feu de mousquet et de canon que faisoient les assiégés ' ; 
que les batteries des assiégeants, tant de bombes que de canons, 
avoient commencé à tirer le 18, et qu'elles dévoient toutes être 
en état le lendemain. On apprit aussi que le duc de Savoie n'avoit 
eu garde de faire aucun mouvement, parce que le Pô avoit crû de 
huit pieds et qu'il avoit entraîné son pont, aussi bien que celui 
du duc de Vendôme, qu'on n'avoit pu arrêter qu'à Casai. 

Du côté du Rhin, on savoit, par des lettres de l'armée du maré- 
chal de Tallard du 18, que, le 10, le maréchal de Villeroy, le 
maréchal de Tallard et le comte de Coigny avoient soupe ensem- 
ble, après avoir eu une longue conférence, et qu'on faisoit en ces 
quartiers-là des préparatifs considérables; qu'on ne doutoit point 
qu'on ne fit toutes choses pour passer le Rhin, afin d'aller secourir 
le duc de Bavière, qui n'avoit «pie trente-trois mille hommes dans 
son camp, ayant été obligé d'en laisser en divers postes; qu'il 
avoit découvert une conspiration qui s'étoit faite pour livrer 
Passau aux Impériaux, et qu'il en alloit changer la garnison. On 
mandoit aussi que le prince Alexandre Sobieski avoit refusé la 
couronne de Pologne. 

25 juin. — Le 25, sur les deux heures après midi, la duchesse 
de Bourgogne commença à sentir de grandes douleurs, et, sur 
les trois heures, il courut un bruit très violent qu'elle étoit accou- 
chée d'un prince, jusque-là qu'on en vint donner la nouvelle au 
duc de Bourgogne, qui étoit dans sa chambre, et qu'il partit en 
même temps une infinité de courriers pour en aller porter la nou- 
velle à Paris. Mais le duc de Bourgogne, étant venu à la chambre 



1. Le quatrième jour de tranchée, ils avoient déjà tiré six mille coups 
de canon. 



404 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

de la duchesse, trouva qu'elle n'étoit pas encore accouchée et 
s'en retourna à sa chambre. Les douleurs alloient môme assez 
lentement; quand il fut question d'accoucher, la duchesse avoil si 
peu de force que l'enfant ne pouvoit venir et fut quelque temps 
piis par le col; enfin la duchesse, s'armant décourage au-dessus 
de ses forces, fit un grand effort et mit au monde un beau prince. 
Clément en avertit le Roi tout .bas à l'oreille, parce que la duchesse 
n'étoit pas encore délivrée; mais cette princesse, ayant jeté les 
yeux sur le visage du Roi, y démêla tout d'un coup la joie qu'il 
retenoit, et dit que c'étoit un garçon, et qu'elle l'avoit bien 
reconnu au visage du Roi. On ne peut pas s'imaginer quelle fut 
la joie du Roi, qui, par un privilège que le ciel n'avoit jusqu'alors 
accordé à aucun des rois ses prédécesseurs, se voyoit bisaïeul, 
dans un temps où il jouissoit encore d'une pleine force et d'une 
entière santé. Le duc de Bourgogne fut aussi transporté de joie, 
et témoigna sa reconnaissance à Dieu par une grande profusion 
d'argenl qu'il employa en aumônes. La cour, la ville et toute la 
France n'en eurent pas moins de joie, et ils en donnèrent très 
longtemps des marques éclatantes par des feux, des Te Deum et 
îles fêtes que le public et les particuliers firent à l'envi. 

26 juin. — Le 26, ou sut que le duc d'Albe ayant disposé des 
courriers de cinquante en cinquante lieues pour porter avec plus 
de diligence la nouvelle de l'heureux accouchement de la duchesse 
de Bourgogne au roi son maître, Bontemps n'étoit point parti, 
parce qu'il n'aur oit jamais pu arriver devant les courriers du duc 
d'Albe. Cet ambassadeur assuroit alors que le roi son maître 
avoit pris toutes les places autour de Porlalègrc, et qu'il ne lui 
restoil plus à prendre de ce côté-là qu'Elvas, qui étoit dégarni 
de troupes et dont il pourroit faire la conquête avant le quartier 
d'été. 

27 juin. — Le 27, on disoil que Cavalier passoit au Neuf-Biï- 
sach en qualité de lieutenant-colonel avec deux cents de ses 
gens qui l'avoient suivi de bonne volonté; que le marquis de la 
Lande nianlioil pour environner Roland et le mettre entre lui 
et le maréchal de Vil lais. 

Ce jour-là, on disoit que la duchesse de Bourgogne se portoit 
fort bien, et tout le monde alloit voir le nouveau duc de Bretagne, 
qui paroissoit vif, fort et d'une bonne sauté. On sut, le même 
jour, que l'archevêque de Sens étoit tombé à Paris en apoplexie, 



28-29 juin 1704 405 

qui avoit dégénéré en paralysie, laquelle étoit tombée sur sa 
langue. On sut aussi que le Roi avoit fait Lapara lieutenant 
général. 

28 juin. — Le 28, Lcclerc arriva d'Allemagne et rapporta 
que Marlborough marehoit toujours vers le Danube; que le duc 
de Bavière n'étoit point pressé et donneroit le temps à nos 
généraux de faire une diversion, et que le maréchal de Villeroy 
attendoit l'arrivée du second courrier qu'on lui avoit dépêché 
pour marcher où il jugeroit à propos, ce qui obligea le Roi 
d'ordonner à Legall d'attendre le retour de ce courrier pour 
savoir quelle roule il pourroit prendre pour retourner en Bavière, 
et en même temps il lui donna une augmentation de pension de 
trois mille livres. Le même matin, on apprit, par un courrier du 
duc de la Feuillade, qu'il étoit entré dans les vallées des Vaudois; 
qu'il alloit faire les sièges des forts de Sainte-Marie, de Mirabon 
et de Luzerne. Mais cette guerre étoit très dangereuse, et il 
n'étoit pas sûr d'en sortir à son honneur. 

Comme le Roi achevoit de dîner, le chevalier d'Aubcterrc, qui 
étoit appuyé contre la porte du cabinet, tomba tout d'un coup 
en faiblesse et fut trois quarts d'heure sans connoissance dans 
l'antichambre où on l'avoit porté; mais enfin il revint, et dès le 
même jour il s'en alla en carrosse à Paris, chose bien surpre- 
nante pour un homme qui avoit plus de quatre-vingt-six. ans. 

Le soir, on apprit que le marquis de Vérac ', chevalier des 
Ordres du Roi et lieutenant général pour Sa Majesté en Poitou, 
y étoit mort de maladie en peu de jours. 

29 juin. — Le 29, on voyoit encore Legall à la cour, et le 
comte de Pontchartrain, secondé du duc de la Rochefoucauld, 
demanda au Roi la lieutenance générale du Poitou pour le second 
lils du marquis de Vérac, qui servoit avec distinction de colonel 
de dragons dans l'armée de Piémont 2 ; mais le Roi répondit seu- 
lement à son ordinaire : « Je verrai 3 ». 

1. Il avoit été huguenot, et, depuis qu'il s'étoit converti, il avoit servi 
le Roi très utilement. 

2. Il avoit eu l'année dernière du chagrin : il n'avoit pas été fait briga- 
dier, et en ayant parlé un peu vivement au Roi, il avoit eu le déplaisir de 
recevoir une rebuffade. 

3. Depuis que le Roi avoit commencé ,à prendre le timon des affaires, 
après la mort du cardinal Mazarin, il s'étoit fait une règle de ne répondre 
jamais sur-le-champ à aucune proposition, et il disoit toujours : « Je 
verrai ». 



406 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On eut le même matin la confirmation de la [irise de Porta- 
lègrc par le roi d'Espagne, et on sut qu'on avoit trouvé dans 
celte place un assez grand nombre de munitions, et entre autres 
choses des bombes de terre cuite. On apprit aussi qu'enfin les 
ennemis s'étoicnt mis en campagne; qu'ils avoient d'un côté 
onze bataillons et vingt-cinq escadrons; que ce corps, ayant nue 
intelligence dans Monte- S an to, en avoit surpris la ville, mais 
n'avoil pu se rendre maître du château ': que le (\uf de Berwick 
avilit détaché devant lui don Pedro Ronquillo, le comte de 
Geolïreville et le marquis de Ricbcbourg avec un corps pour 
essayer de les joindre, et qu'il les suivoit avec l'armée; (pie le 
roi de Portugal étoit à Santarem et le duc de Scbonberg avec un 
autre petit corps àEstrcmoz: que l'archiduc étoit encore à Lis- 
bonne et que les Portugais avoient pillé un village de Castille 
nommé Guinaldo. 

Ce fut encore le même matin que le prince de Condé présenta 
au Roi dans son cabinet son petit-lils, le comte de la Marche, fils 
unique du prince de Conti, âgé de huit à lient' ans, que le Roi 
devoit nommer le lendemain avec la reine d'Angleterre. 

On sut ce jour-là que le Roi avoit écrit de sa propre main 2 au 
duc de Savoie pour lui donner part de l'heureux accouchement 
de la ducbesse de Bourgogne, et qu'il avoit envoyé la lettre par 
un courrier exprès au duc de Vendôme, pour la faire passer par 
un trompette au duc de Savoie. 

Les lettres du grand prieur de France, arrivées par l'ordinaire 
en date du 20, portoicnt ce jour-là qu'on devoit monter le soir la 
quatrième garde de tranchée devant Serravallc; qu'on étoit au 
pied du glacis, à soixante-dix toises du corps de la place; qu'on 
Iravailloit aux batteries; que les ennemis faisoient un assez gros 
fen de canon, mais qu'aussitôt que celui des batteries de l'île du 
Mezzano tiroit, il faisoit taire le leur, et qu'ainsi, dès que ses 
batteries du front commenceroienl à tirer et à se croiser avec 
celles de l'île qui battoient à revers, il n'y avoit guère d'appa- 
rence ([lie les ennemis pussent tenir dans leurs ouvrages, qui 

1. Us le prirent peu de temps après, parce qu'il n'y avoit dedans que 
cent liommes. 

2. Il y eut beaucoup de ses bons serviteurs qui furent fâchés qu'il eût 
poussé l'honnêteté si loin à l'égard du duc de Savoie, appréhendant que 
ce prince n'y répondit pas comme il devoit. 



30 juin 1704 407 

étoient très petits, outre qu'on alloit commencer à leur tirer des 
pierres avec deux gros mortiers, ce <[ui devoit les incommoder 
beaucoup. Le grand prieur ajoutoit qu'il alloit ce jour-là coucher 
aux Quadrelles pour s'y aboucher avec le comte Paulucci ' et y 
savoir la réponse positive que les Allemands avoienl faite au Pape, 
lequel, en cas qu'ils refusassent de sortir de ses terres, avoit fait 
imprimer une excommunication des plus terribles, qu'il feroit 
fulminer et afficher aux portes de tontes les églises de Ferrare, 
et feroit joindre ses troupes avec celles de France pour chasser 
à frais communs les Allemands. D'ailleurs il promettoit à l'auteur 
de ces Mémoires, auquel il écrivoit régulièrement, de joindre au 
siège de Serravalle quelque autre chose qui lui feroit plaisir 
quand il seroil exécuté, mais qu'il ne pouvoit encore exprimer 
ouvertement. 

30 juin. — En effet, le 30, on sut que, le soir précédent, il 
étoit arrive un courrier de ce prince, qui avoit apporté la nou- 
velle d'une entreprise qu'il avoit heureusement exécutée, voyant 
que le cardinal Astalli, vice-légat de Ferrare, le remettoit de 
jour en jour, lui promettant de fulminer l'excommunication 
contre les Allemands qui ne sortoient point des terres du Pape, 
et cependant n'exécutant rien, ce qui faisoit connoître combien 
il étoit dans les intérêts de l'Empereur. Les ennemis avoient un 
quartier au-dessous d'Ostiglia nommé Ficharuola, où commandoit 
le général Visconti avec le baron de Linange 2 ; le grand prieur 
entreprit de le surprendre, et, pour cet effet, il lit embarquer un 
bon nombre d'infanterie sur des bateaux, qu'il lit couler la nuit 
le long du Pô, jusqu'auprès de Ficharuola. Quand les bateaux 
furent près d'aborder, la sentinelle des ennemis ayant demandé : 
Qui Vive? on répondit: Papistes! c'étoit le nom qu'on donnoit 
aux troupes du Pape; ce qui ayant persuadé à la sentinelle que 
c'étaient effectivement des troupes du Pape, sur les terres duquel 
les Allemands éloicnl campés, elle laissa aborder les bateaux. 
Mais aussitôt que les François furent débarqués, ils chargèrent 
le corps de garde l'épée à la main, et entrèrent dans le quartier. 
Visconti et Linange eurent à peine le temps de se jeter à lias de 
leur lit, de monter à cheval et de se sauver, et tontes leurs 



1. C'étoit un agent de Sa Sainteté en ce pays-là. 

2. Officier principal qui étoit Lorrain. 



408 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

troupes en firent de même, de sorte qu'on ne tua que cinq ofli- 
ciers des ennemis et quelques soldats. Le lendemain, le grand 
prieur lit passer à Ficharuola, sur des ponts volants et sur des 
bateaux, une partie de sa cavalerie et de son infanterie, et il 
commença à s'y établir, pendant que le marquis de Praslin 
continuent le siège de Serravalle et que le comte d'Estrade étoil 
avec un corps à Sanguinelto. Ainsi on croyoit que les ennemis. 
attaqués à Serravalle, enveloppés par Révère, par Ficbaruola et 
Sanguinetto,seroient bientôt obligés de repasser le Canal-Blanc. 

On eut aussi, le même jour, des lettres du camp de devant 
Verceil, qui portoient qu'on n'étoit plus qu'à dix ou douze toises 
du chemin couvert et qu'on travailloit aux lignes parallèles pour 
l'embrasser entièrement, le dessein du duc de Vendôme étant de 
ne le pas attaquer par force, mais de le prendre à la sape; 
que le marquis de Dreux y avoit reçu un coup de mousquet 
au-dessus du coin de l'œil, qu'il étoit. tombé du coup, et qu'il 
avoit beaucoup saigné; mais il écrivoit à sa femme que ce n'étoit 
rien, el qu'il en seroit quitte pour porter un emplâtre pendant 
quelques jours '. 

Le même matin, les deux nonces du Pape eurent séparément 
chacun leur audience publique du Roi dans son cabinet. Fieschi, 
nonce extraordinaire, vint le premier, et Gualtieri, nonce ordi- 
naire, vint ensuite. 

L'après-dinée, sur les quatre heures, le roi et la reine d'Angle- 
terre arrivèrent à Versailles; le Roi les reçut à l'ordinaire dans 
son appartement, et, un moment après, ils descendirent dans la 
chapelle, où le cardinal de Coislin, tout malade qu'il étoit d'un 
érysipèle 2 au visage, ne laissa pas de suppléer au comte de la 
Marche les cérémonies du baptême. Le Roi fut son parrain avec 
la reine d'Angleterre, et il fut nommé Louis-Armand, du nom 
du défunt prince de Conti, frère aine du prince son père. Après 
la cérémonie, le roi d'Angleterre monta dans son carrosse pour 
s'en retourner à Saint-Germain , et la reine pour s'en aller à 
Chaillot 3 . 

1. Ou plutôt une mouche pour toute sa vie. 

2. Son neveu l'évêque de Metz, premier aumônier du roi, qui auroit pu 
le soulager, étoit parti pour Metz le jour d'auparavant. 

3. Au couvent des Filles de la Visitation, où elle se retiroit souvent, à 
l'exemple de la reine Henriette de France, sa belle-mère. 



APPENDICES 



I 

A. BREF A LA CHRÉTIENTÉ. 

CLEMENS PAPA XI, AD PERPETUAM REI MEMORIAM ! 

Cum nuper in lucem prodierinl qusedam folia gallico idiomate édita 
sub titulo : « Lettre de M., chanoine de B., à M. T. D. A. etc., Cas 
de conscience proposé par un confesseur de province touchant un 
ecclésiastique qui est sous sa conduite, et résolu par plusieurs doc- 
teurs de la Faculté de théologie de Paris; » quamplures autem ex 
Venerabilibus Fratribus nostris S. R. E. Cardinalibus, quos ad 
examen dictorum foliorum specialiter delegimus, audita ac diligenter 
perpensa foliorum hujusmodi censura, quse coram nobis relata fuit, 
folia ipsa damnanda et prohibenda esse censuerint; hinc est, quod 
nos, pro commissa a nobis ab îeterno Pastore gregio sui cura, domi- 
nicas oves, quantum nobis ex alto conceditur, a noxiis prœservare 
cupientes, de memoratorum cardinalium consilio folia prœdicta, auc- 
toritate apostolica, tenore pnesentium, damnamus et reprobamus, 
ac legi et retineri prohibemus, illorumque impressionem, descrip- 
tionem, lectionem, retentionem et usum omnibus et singulis Christi 
fldelibus, etiam specifica et individua menlione et expressione dignis, 
sub pœna excommunicationis, per contra facientes, ipso facto, absque 
alia declaratione incurrenda, omnino interdicimus. Volentes, et auto- 
ritate prœfata mandantes, ut quicumque eadem folia pênes se 
habuerint, illa statim atque présentes litterœ eis innotuerint, loco- 
rum ordinariis, vel haereticae pravitatis inquisitoribus tradere atque 
consignare teneantur, in contrarium facientibus non obstantibusqui- 
buscumque. Ut autem eœdem présentes littera ad omnium notitiam 
facilius perveniant, nec quisquam illarum ignorant'.am allegare possit, 
volumus, et eadem auctorilate decernimus, ut illœ ad valvas basi- 

1. [Voir ci-dessus, p. 42. — E. Ponlal.] 



410 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHDS 

licae Principis Apostolorum ac cancellarise apostolica', nec non curise 
generalis in monte Citatorio et in acie campi Flor» de urbe, per 
aliquem ex cursoribus nostris, ut moris est, publicentur, illarumque 
exempla ibidem aflixa relinquantur, et sic publicatae, omnes et sin- 
gulos quos confcernunt perinde afficiant, acsi unicuique illorum per- 
sonaliter notificalae et intimatae fuissent; utque ipsarum praesentium 
litterarum trausumptis seu exemplis, etiam impressis manu alicujus 
notarii publici subscriptis, et sigillo personœ in ecclesiastica digni- 
tate constitut» munilis eadem prorsus fides, tam in judicio, quam 
extra illud ubique locorum habeatur, quae eisdem pnesentibus habe- 
retur, si forent exhibilse vel ostensœ. Datum Roma? apud sanetum 
Petrum, sub annulo Piscatoris, die xn februarii, M. D. CC. III, Pon- 
tificatus nostri anno tertio. 

F. Oliyerius. 



B. BREF DU PAPE CLÉMENT XI AU ROI TRÈS CHRÉTIEN ' 

Charissime in Cbristo fili noster, salutem. Audivimus nuper audaci 
plane ac subdola nonnullorum hominum opéra, qui in id nati esse 
videntur, ut Ecclesiae ac Reipublicae pacem turbare non cesset, libel- 
lum quemdam prodiisse, cui titulus : << Cas de conscience proposé par 
un confesseur de province, touchant un ecclésiastique qui est sous 
sa conduite, résolu par plusieurs docteurs de la faculté de théologie 
de Paris », quo saue plura perniciosa doctrinal capita erroresque dain- 
nati revocantur in lucem, et ipsa etiam lueretica Jansenii dogmata 
non obscure foventur, dum édita? olim pro lus omnibus abolendis 
apostolica? constitutiones captiosis sublilitatibus eluduntur. Id porro 
in quantum Christi fidelium scandalum atque ulriusque regiminis 
perturbationem vergat, Majestas tua, cujus mentem tanta in guber- 
nandis populis sapientia illustravit Altissimus, ex se satis ipsa depre- 
hendet. Quoniam vero contra istiusmodi homines continua novi- 
tatem prurigine laboranles, non amplius legibus ac sanctionibus 
quae satis multœ hactenus promulgata? fuerunt, sed gravium potins 
adhibitione pœnarum agendum videtur, nemalum toties compressum 
et quolidie reviviscens ulterius serpal, opportunum existimavimus, 
damnato prius juxta Sedis apostolica 1 morem libello, dilecti tilii 
nostri Lùdovici Antonii S. R. E. cardinalis de Noailles ecclesiae Pari- 
siensis praesulis, zelum ac pietatem per apostolica scripta excitare, 
ut in cjusdem libelli auctores, evulgatoresque praecipuos summo 
studio conquisitos severius animadvertat; doctoresque non paucos, 
qui, Romanorum Pontificium praedecessorum nostrum constitutiones 
et regia etiam Majestatis tuas décréta contemnentes, eidem libello 

1. [On trouve dans le Mercure d'avril une traduction française de ce 
bref, reproduite par les éditeurs de Uangeau, t. IX, p. 144, note 1. — 
E. I'onOtL] 



APPENDICES 411 

palam subscribere non sunt veriti, debitis pœnis afficiat. Ea autem 
in re, qua non Ecclesia solum, quse majeslati Une maxime cura est, 
sed et ipsius regni utilitas quaeritur, summopere decet regalis 
brachii lui in prœfati cardinalis auxilium exerceri potestatem; at(jue 
itapaucorum liominum temeritatem compesci, ut palam liât omnilms 
eam hodie inter Sacerdotium et Imperium, miserante Domino, vigere 
concordiam, ut impune non liceat turbulentis ingeniis, ac nunquam 
cavillandi flnem facienlibus, Ecclesiasticas simul ac Regias Leges 
infringere. Novit profecto, carissime Fili noster, novit et gratulatur 
Ecclesia omnis quanto pietatis studio, quanta Regii nominis laude. 
eliminandis catholicae fidei ac disciplina] adversis erroribus etnovita- 
tibus, praecipue vero radicitus extirpandis Jansenii dogmatibus ad- 
laboraveris; tuae nunc prudentiœ, tuse religionis ac pietatis est capto 
operi supremam manum adjicere, traditamque tibi ab Allissimo potes- 
talem in ipsius atque Ecclesiœ suae obsequium exercere. Ne patiaris 
igitur, carissime Fili, ut totlabores ac studia quœ exterminandse ex 
tlorentissimo Regno tuo pessimœh?eresis contagioni adhibuisti, pau- 
curum hominum vesania, fructu evacuentur. Sileant inquieti homi- 
nes, coerceantur prolervi, pareant contumaces; et quos Ecclesia» 
mansuetudo non flectit, potestas regalis compescat et conterat; ut ita, 
quam Ecclesiae Dei dederis, Deus ispe donet regnis tuis ac perpeluo 
servet tranquillitatem. Eam intérim ex animo precantes, apostolicam 
simul benedictionem Tibi amantissime Imperlimur. — Datum Ronne 
die 13 februarii 1703. 



II 



LETTRE DU COMTE d'uSSON 

ÉCRITE AU MINISTRE DE CHAMILLART, DU CAMP DE DILLINGEN 

LE 21 SEPTEMBRE 1703 \ 

Je vous apprends avec une extrême joie que l'armée du Roi com- 
mandée en personne par l'Électeur de Ravière gagna bicr une bataille 
contre celle de l'Empereur commandée par le comte de Styrum, forte 
de soixante-quatre escadrons et de quatorze mille hommes d'infan- 
terie, de l'aveu de tous les prisonniers, qui sont au nombre de 
plus de quatre mille. Tout leur bagage a été pris, et trente-trois 
pièces de canon avec plusieurs timbales et étendards, dont on ne 
sait pas encore le nombre. 

Sur le mouvement que le comte de Styrum fit pour se mettre 
dans la plaine de Hochstett, sa gauche appuyée au Danube près de 

1. [Voir ci-dessus, p. 186.— On trouve la lettre du marquis d'Usson clans 
la Gazette de 1703, p. 481. — E. Pontal.] 



412 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES 

Gremmer. où il y a un gué, et sa droite occupant quasi entièrement 
la plaine, jusqu'auprès des grands bois qui sont sur la hauteur qui 
termine cette plaine, M. le maréchal de Villars, qui étoit à Norendorf 
sur le Lech, vint à Donauwert avec les ailes de la gauche de la cava- 
lerie, où S. A. E. le joignit avant -hier au soir avec le reste de 
l'armée. 

J'avois détaché le sieur de Chéladet avec mille chevaux et cinq 
cents grenadiers vis-à-vis de Gremmer. 

Je reçus hier, à deux heures après minuit, ordre de M. le maréchal 
de Villars de marcher avec les troupes qui composent ce camp et 
de m'approcher de celui du comte de Styrum vers la pointe du jour; 
qu'il s'en approcheroit à la même heure, qu'il feroit tirer trois coups 
de canon, auxquels je répondrois par trois autres coups, et que dans 
l'instant je marcherois droit aux ennemis. 

Je n'étois pas encore à Sleinheim qu'il étoit grand jour et que 
j'entendis tirer trois coups de canon; mais c'étoit le comte de Styrum 
qui les avoit fait tirer, sur les avis qu'il avoit eus de ma marche. 
Malgré les conseils qu'on me donna d'y répondre, je dilTérai de le faire 
jusqu'à ce que le sieur de Chéladet, qui m'avoit joint avec son déta- 
chement, eut passé les défilés de Hochstett, que notre canon et notre 
infanterie [tassa avec une égale diligence qu'elle étoit sortie de nos 
retranchements, et qu'un ne peut assez louer. 

Je me mis en bataille dans la plaine, je convins des signaux avec 
le commandant de Hochstett, qui découvrait à plein le camp des 
ennemis; car, quoique je n'en fusse qu'à une demi-lieue et qu'il n'y 
eût ni ruisseau ni buisson dans celte plaine, je ne les voyois pas, ni 
n'en étois vu. J'attendis plus d'une heure dans cette situation avec 
beaucoup d'impatience, n'ayant aucune nouvelle de M. le maréchal 
de Villars et n'entendant point tirer. 

Le commandant du château de Hochstett fit pendant ce temps-là le 
signal dont nous étions convenus en cas que les ennemis se retiras- 
sent; je m'avançai en bataille, et je lis occuper le village d'Under- 
klau par la brigade de cavalerie du comte de Vivans Saint-Christau, 
composée de sept escadrons, et par celle de Bourbonnois, composée de 
quatre bataillons et commandée par le marquis de Perry. 

J'avois été reconnoitre le camp des ennemis, et j'avois jugé qu'ils 
se retireroient par ce village; j'avois écrit la nuit à M. le maréchal de 
Villars que j'y appuierois ma gauche, et que j'attendrois dans cette 
disposition qu'il attaquât le comte de Styrum, ne pouvant m'avancer 
sur lui que l'action ne fût engagée. 

Je n'avois pu mener que quatorze escadrons et seize bataillons, 
par la nécessité de laisser quelques troupes dans nos retranche- 
ments, précaution qui n'étoit pas inutile, comme vous verrez par la 
suite. 

Je fis avancer seize pièces de canon que j'avois près de ce village, 
soutenues par mille grenadiers commandés par le comte de Mailly 
la Houssaye et le marquis de Nangis. A peine cette disposition étoit 



APPENDICES 413 

achevée que je vis paroître un gros de cavalerie qui venoit le grand 
trot droit à ce village : je leur fis tirer plus de cinq cenis volées de 
canon. 

Pendant ce temps, toute l'armée des ennemis marchoit sur moi en 
pleine bataille. Je jugeai alors que M. le maréchal de Villars n'avoit 
pas été si juste au rendez-vous que moi, quoiqu'il n'eût que deux 
lieues à faire et que j'en eusse près de quatre. J'envoyai dans ce 
moment ordre aux brigades de Vivans et de Bourbonnois de se 
retirer, mais elles étoient déjà coupées : incident qui n'a pas peu con- 
tribué au gain de la bataille par la valeur et la conduite extraordi- 
naire des troupes et de ceux qui les commandoient, comme vous 
verrez par la suite de l'action. 

M. l'Electeur de Bavière trouva l'armée de l'Empereur non seule- 
ment occupée à attaquer ces deux brigades dans le village d'Under- 
klau, mais aussi partagée pour entrer dans nos retranchements, et à 
se présenter à un défilé à Hochstett, par où notre infanterie se retira. 

Je pris le parti de me retirer en môme temps sous Hochstett, ce 
que je fis avec tant de bonheur que je ne perdis pas un seul homme. 
Les grenadiers qui soutenoient notre canon, animés par l'audace du 
comte de Mailly, se retournoient de temps en temps contre l'ennemi, 
quoique dans une campagne fort rase. 

A peine l'infanterie commençoit à se placer près de Hochstett pour 
y recevoir notre cavalerie, que M. de Chéladet et le marquis de 
Nangis conduisoient avec toute la valeur et la conduite possibles, que 
je m'aperçus qu'environ vingt escadrons couroient de la montagne 
pour venir droit à nos retranchements. Je ne balançai plus à faire 
repasser les défilés de Hochstett à nos troupes, pour y arriver plus tôt 
qu'eux. J'avançai avec la cavalerie pour combattre celle des ennemis, 
qui avoit déjà passé les marais qui sont entre la montagne et nos 
retranchements. Les troupes du Roi battirent à leur ordinaire celles 
des ennemis ; et s'il m'étoit permis de louer M. de Chéladet et les 
autres officiers généraux et particuliers, je ne pourrois trouver de 
termes pour m'exprimer. Ce premier avoit deux frères auprès de 
lui qui lui servoient d'aides de camp : l'un fut pris et l'autre dange- 
reusement blessé. 

Je ne dois pas oublier le parti que prit pendant ce temps-là le 
comte de Mailly. Il se mit à la tête de la première infanterie qu'il 
trouva et se jeta dans les retranchements avec diligence, parce que, 
pendant que notre cavalerie combattoit celle des ennemis, j'avois 
envoyé ordre à l'infanterie, qui étoit encore à notre hauteur, de faire 
halte. 

Le comte de Vivans prit dans cette occasion deux étendards, et le 
chevalier de la Vrillière, qui s'y étoit fort distingué, une paire de 
timbales. 

Il étoit onze heures, et je n'avois aucune nouvalle de M. le maré- 
chal de Villars; mais, me voyant délivré de la cavalerie qui vouloit 
gagner nos retranchements, je pris le parti de n'y pas faire entrer 



414 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

nos troupes, pour être plus à portée de remarcher sur les ennemis, 
ce qui me réussit heureusement. 

J'entendis peu de temps après redoubler un gros feu de mousque- 
terie et de canon au village d'Underklau, où les brigades de Vivans 
et de Perry étoient restées. Elles avoient été attaquées par trente 
escadrons de cavalerie et de dragons. 

Le comte de Vivans fit des décharges surprenantes; et enfin, obligé 
de céder au nombre, il se retira dans le village, non sans pertes, et 
surtout dans son régiment et dans celui d'Aubusson, dont le colonel 
s'est extrêmement distingué. 

Le marquis de Perry, voyant ce désordre, sortit des haies qu'il 
occupoit avec son infanterie pour favoriser la retraite de la cava- 
lerie. 

Ce gros feu me fit juger que S. A. E. étoit arrivée avec l'armée 
du Pioi. Des aides de camp bien montés que j'y envoyai pour le 
reconnoitre, me rapportèrent que je ne m'étois pas trompé. Je repassai 
dans ce moment les défilés, et notre petite cavalerie arriva assez à 
temps pour prendre la tête de l'armée de M. l'Electeur de Bavière, 
et poursuivre avec beaucoup de vigueur celle des ennemis, qui com- 
mençoit à plier, et qui avoit déjà passé le village pour gagner le 
grand chemin de Nordlingen, comme je l'avois jugé. 

C'est là où le fort de l'action s'est passé. Le régiment de Styrum 
de six escadrons ne s'est retiré qu'avec cent hommes, de l'aveu des 
derniers prisonniers qu'on a faits. 

S. A. E. poussa les ennemis pendant plus de deux lieues, qui se 
jetèrent enfin dans les bois, où notre infanterie pénétra et fit un 
grand carnage de la leur. 

M. l'Électeur de Bavière prit le parti de se retirer à Hochstett, où 
S. A. E. séjourna et m'ordonna de regagner mes retranchements. 

Le marquis de Montmain, qui commande notre cavalerie, fit l'ar- 
rière-garde de tout, et eut un cheval tué de la dernière décharge 
que les ennemis firent. B s'y est extrêmement distingué par sa 
valeur et par sa conduite. 

M. d'Orington a toujours conduit l'infanterie avec beaucoup de 
valeur; il est encore sur le champ de bataille avec les brigades de 
Champagne et de Nettancourt, pour ramasser le canon et les prison- 
niers. M. le maréchal de Villars y a laissé aussi le comte de Druy 
avec quelques troupes de son armée. 

Je ne dirai rien des officiers généraux ni des troupes de la grande 
armée, parce que j'en ai toujours été séparé. Je sais en général que 
tous s'y sont comportés avec beaucoup de valeur, et surtout le mar- 
quis de Chamarande, et que le marquis de Lée a été dangereuse- 
ment blessé à la tête de la brigade du Dauphin. 

Je dois rendre cette justice aux ennemis qu'ils se sont retirés avec 
beaucoup d'ordre, l'infanterie côtoyant les bois soutenue à leur gau- 
che par la cavalerie, et qu'il n'y a que l'extrême valeur des troupes 
du Boi qui ait pu les entamer de temps en temps. 



APPENDICES 415 

Cependant cette action doit leur avoir coûté plus de huit mille 
hommes, et les troupes de Sa Majesté n'en ont pas perdu mille. 

Nous avons près de quatre mille prisonniers, comme j'ai eu l'hon- 
neur de vous le marquer ci-dessus, dont les troupes de Campy en 
ont amené onze cents avec un colonel de dragons de Brandebourg 
et environ trente officiers, entre autres un capitaine de Palfi, qui 
m'assure que le comte de Styrum n'avoit aucun avis que l'armée 
du Roi étoit arrivée à Donauwert, dont il n'était campé qu'à deux 
lieues; qu'il ne songeoit qu'à faire un pont à Gremmer, et qu'après 
m'avoir découvert dans la plaine de Hochstett, il ne balança pas un 
moment à venir m'attaquer, n'ignorant pas la foiblesse où j'étois. 

Ce capitaine ajoute que ce qui l'a empêché de m'attaquer dans 
mes retranchements avec toutes ses échelles, c'est le retranchement 
que j'ai fait faire et les redoutes pour les protéger, avec les autres 
ouvrages qui ont mis les villes de Dillingen et de Lawingen hors 
d'insulte. 

J'apprends dans ce moment par les troupes qui étoient restées sur 
le champ de bataille que la perte des ennemis se trouve de plus en 
plus considérable, parle nombre des prisonniers qu'on ramasse dans 
les bois et dans les fossés. Ils ont abandonné les bateaux qu'ils 
destinoient à faire un pont sur le Danuhe, toutes leurs tentes, leurs 
chevaux de frise et quantité d'armes. Le laquais de M. de Chéladet, 
qui avoit été pris et qui vient d'arriver, s'est sauvé, parce que, dès 
que l'infanterie a eu passé les bois qui sont près de Nordlingen, elle 
s'est entièrement dissipée et la cavalerie aussi. 

Le prince d'Isenghien, qui est des troupes qui sont sur le champ de 
bataille, m'envoie dire qu'on ramasse à chaque buisson des prison- 
niers, et qu'il a trouvé une très grande quantité de poudre. 

Je viens de lui envoyer trois cents chevaux de l'artillerie qui est 
ici pour ramener tous les débris de cette armée, qui, comme vous 
voyez, n'est pas en état de se mettre en campagne. 



III 



MÉMOIRE DONNÉ PAR SON EXCELLENCE MONSEIGNEUR LE MAR- 
QUIS DE PUYSIEUX, AMBASSADEUR DE FRANCE A BADE, LE 
13 DÉCEMBRE 1703 \ 

Magnifiques Seigneurs, 
Les siècles à venir auront peine à se persuader que, dans l'espace 
de quatre mois, il se soit passé des événements aussi considérables 
que ceux dont en quelque façon vous venez d'être les témoins. 

1. [Voir ci-dessus, p. 2oi. — E. Pontal.] 



416 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Oui pourra croire que des remparts formidables, que les plus 
grands capitaines de l'antiquité se seraient fait gloire de conquérir 
dans une année, aient été forcés en trois jours par la capacité et 
par la valeur d'un prince qui, pour ainsi dire, ne fait que de naître! 

Qui pourra s'imaginer qu'une armée que l'on regardoit comme 
enveloppée par toutes les forces de l'Empire, ait triomphé de ses 
ennemis par une victoire aussi complète que celle qu'elle a rem- 
portée dans les plaines d'Hochstett, sous les ordres de M. l'Électeur 
de Bavière, dans le temps même qu'on se promettoit de l'accabler ! 

Ne sera-l-on pas surpris qu'une armée si supérieure à celle qui 
lui étoit opposée, et qui ne se promettoit pas moins que la conquête 
des principales villes des Pays-Bas, ait été contrainte par la haute 
capacité des généraux de France et d'Espagne à borner ton- ses 
projets à la prise de quelques châteaux, qui éloient de si peu d'in- 
porlance, que l'on en a même négligé la conservation? 

Qui ne regardera pas comme un prodige et un événement mer- 
veilleux que l'armée du Roi commandée par le maréchal de Tallard 
ail dans le même jour conquis une des plus fortes places de l'Eu- 
rope, et défait entièrement auprès de Spire l'armée des alliés qui 
venoit pour la secourir? 

D'un autre côté, Magnifiques Seigneurs, qui pourra croire qu'une 
flotte capable de faire trembler les côtes les plus inaccessibles ail 
été obligée jusques ici de parcourir toutes les mers sans avoir osé 
rien entreprendre? 

On vient de vous donner part que l'archiduc a été proclamé roi 
d'une monarchie possédée par un prince qui y a été appelé par les 
droits du sang, par le testamenl de son prédécesseur et par tous 
États de son royaume. Enfin vous venez de voir un prince dont 
troles doivenl être sacrées, qui vivoit tranquillement à l'abri 
des royaumes de France et d'Espagne, prendre un parti contraire à 
ses véritables intérêts et fausser la foi des traités qu'il avoit jurés 
solennellement, et qu'il avoit scellés par les deux plus grandes 
alliances de l'Europe. 

Tout ce que je vous rapporte ici, Magnifiques Seigneurs, est l'ou- 
vrage de quatre mois, et sans qu'il soit besoin que j'entre dans un 
plus long détail, ne vous est-il pas aisé de conclure, par tout ce que 
vous voyez, que le Dieu des armées protège visiblement la juste 
cause des deux couronnes? Rien ne résiste contre les troupes qu'elles 
ont assemblées pour leur défense; les places les plus fortes ne peu- 
vent soutenir leurs attaque-; ,, peine sait-on qu'elles sont assiégées 
que l'on apprend qu'elles sont prises par la seule valeur des soldats, 
par la sage conduite des généraux, el sans qu'on s'abaisse, pour faire 
ces rapide- conquêtes, à mettre en usage ni les surprises, ni les 
intelligences. Cette même protection divine n'éclate-t-elle pas encore, 
lorsqu'un prince du sang de France, appelé par le droit de succes- 
sion à la couronne d'Espagne, trouve dans ses nouveaux sujets toute 
la fidélité, tout le zèle qu'il peut désirer d'eux; lorsqu'il voit que ses 



APPENDICES 417 

peuples, non seulement ne peuvent être ébranlés par les sollicitations 
et par les promesses continuelles de ses ennemis, mais même qu'ils 
sont prêts à sacrifier et leurs biens et leur vie pour découvrir, pour 
rendre inutiles les conspirations qu'excitent sans relâche ces" mêmes 
ennemis contre un roi légitime qu'ils ne peuvent détrôner a foi :e 
ouverte, et contre lequel ils tâchent vainement d'employer les 
secours des perfidies les plus borribles et des trahisons les plus noires '. 
Que vous devez avoir été surpris, Magnifiques Seigneurs, après 
des succès si heureux pour les deux couronnes, d'apprendre ce qui 
s'est passé à la cour de Vienne, et que l'Empereur ait fait non seu- 
lement proclamer l'archiduc son fils, roi d'Espagne, mais même 
qu'il ait pu déjà le voir partir pour l'Angleterre sous la conduite des 
Ânglois et des Hollandois! Ce prince ne pouvoit jamais se porter à 
une plus grande extrémité; car enfin celte démarche fait connoilre 
évidemment, ou l'ambition démesurée de la maison d'Autriche, ou 
l'extrême nécessité où elle est réduite. Que ce soit par l'une ou par 
l'autre de ces deux raisons qu'elle ait pris celte résolution, n'est-ce 
pas une chose étonnante de voir l'Empereur abandonner son fils à 
la merci des Ilots et à l'inconstance de la fortune, sans avoir la 
moindre sûreté pour le succès de ses projets? 

Ce n'est pas sans raison, Magnifiques Seigneurs, que je vous 
représente ici que nous sommes dans le temps des événements 
extraordinaires. Vous voyiez il y a peu de temps M. le duc de Savoie 
à la tête des troupes des deux couronnes, il commandoit leurs forces, 
il y avoit même joint les siennes pour soutenir leurs droits incon- 
testables; maintenant vous voyez chez vous un agent de ce prince, 
qui vous demande des troupes de la part de son mailre pour agir 
contre la France et l'Espagne. Cet agent ayant ramassé tout ce que 
les ministres des puissances ennemies du Roi mon maitre avoient 
déjà rebattu tant de fois en ce pays-ci. en a formé un mémoire, par 
lequel il lâche de rendre odieuses à votre louable république toutes 
les actions de Sa Majesté; mais il a cru renchérir sur M. le comte de 
Trautmansdorff en tâchant de vous persuader que si la France s'em- 
paroit de la Savoie, rien ne seroit plus dangereux pour vos fron- 
tières; il conclut de là que vous devez prendre cette province sous 
votre protection, et ayant déjà pris la même route que prennent nos 
ennemis, accoutumé à leurs maximes, il tâche de vous engager dans 
la guerre qui agile présentement toute l'Europe, et il s'efforce de 
vous faire embrasser une conduite toute contraire à celle de vos 
illustres ancêtres et aux. sagesm exeples qu'ils vous ont laissés. 
Enfin, pour tout dire en un mot, M. le duc de Savoie, par une alliance 
purement défensive qu'il a avec les louables cantons catholiques, 
prétend être en droit d'exiger de vous de puissants secours toutes 
les fois qu'il s'avisera, comme il fait aujourd'hui, de se jeter impru- 
demment dans une guerre à laquelle non seulement il n'a aucune 
part, mais même qu'il entreprend contre la foi des trailés et eu 
renonçant aux liaisons du sang les plus étroites, et tout cela dan- la 

vin. — 27 



418 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

vue de profiter d'une conjoncture où, croyant que les deux cou- 
ronnes ne pourront résister aux efforts redoublés de leurs ennemis, 
il sera eji état de se faire valoir et d'exécuter au gré de ses désirs 
les vastes projets que lui inspire son ambition démesurée. Mais, 
Magnifiques Seigneurs, vous connoissez trop bien vos véritables 
intérêts et ceux de toutes les puissances de l'Europe pour vous 
laisser persuader par des discours si souvent et si inutilement 
rebattus, et pour ne pas connoitre surtout que cette crainte que Ton 
tâche de vous inspirer sur les conquêtes du Roi mon maître, n'est 
qu'un prétexte spécieux et sans fondement, dont on se sert pour 
vous faire sortir de cette neutralité qui est le seul fondement de 
votre repos. Le Roi mon mailre et ses glorieux prédécesseurs se 
sont emparés de la Savoie autant de fois que les princes de ce nom 
se sont join