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Full text of "Me?moires du marquis de Sourches sur le re?gne de Louis XIV"

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MÉMOIRES 



DU 



MARQUIS DE SOURGHES 



COULOMMIERS. — T\'POGRAPUIR PAUL BRODARD ET C 



|o 



MÉMOIRES 



DU 



MARQUIS DE SOURCHES 



SUR LE RÈGNE DE LOUIS XIV 



PUBLIÉS 

D'APRÈS LE Manuscrit authentique appartenant a m. le duc des gars 

Par le -comte de COSNAG 

(Gabribl-Julcs) 

ET 

Edouard PONTAL 

Arohiviste-paléographe 



TOME QUATRIÈME 

Janvier 1692 — Juin 1695 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET C" 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 

1885 

Toas droiU réservé». 



- /¥%ù^^ 




MÉMOIRES 



DU 



MARQUIS DE SOURGHES 



JANVIER 1692 



!•' Janvier. — Le premier de janvier, le Roi lit encore une 
cérémonie de chevaliers de TOrdre du Saint-Esprit, où le mar- 
quis de Grignan, le marquis de Bissy et le comte de Montbron 
furent reçus. 

Le même jour, on sut que le marquis de la Luzerne, lieute- 
nant de roi de Normandie et capitaine au régiment d'infan- 
terie du Roi, devoit épouser Mlle de la Chaise, fille du comte de 
la Chaise, capitaine des gardes de la porte du Roi. 

2 Janvier. — Le 2, Sa Majesté donna trois mille livres de 
pension à Lanjamet, gentilhomme de Bretagne, qui avoit été au- 
trefois officier dans son régiment des gardes et qui, en étant 
sorti, avoit toujours été attaché à la cour. 

Le même jour, le comte de Tourville fut enfermé avec le Roi 
dans son cabinet pendant deux heures entières, et Ton décou- 
vrit bientôt après qu'il commanderoit encore cette année Tarmée 
navale. 

3 Janvier. — Le 3, on assuroit que le prince d'Orange feroit 
passer cette année en Flandre trente-huit mille Anglois, et que 
d'autre côté il revenoit de Constantinople deux mille François, 
qui, ayant déserté des troupes de France, s'étoient jetés dans 
celles de l'Empereur et en avoient encore déserté pour passer 

IV. - \ 



2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

dans celles des Turcs, et de là à Constantinople, où Tambassa- 
deur de France les avoit rassemblés pour les renvoyer. 

4 Janvier. — Le 4, la duchesse de Duras accoucha d'un gar- 
çon et donna une grande joie à toute la maison de son mari *. 

6 Janvier. — Le 5, la marquise de Montchevreuil, qui étoit 
malade depuis quelques jours d'une fièvre continue avec une 
grande douleur de côté, commença d'être dans un péril évident, 
et Ton crut pendant quelques jours qu'elle en mourroit; mais 
elle fut assez heureuse pour se tirer d'affaires. 

7 Janvier. — Le 7, on commençoit à ne plus douter que le 
Pape accorderoit des bulles aux évéques de France, et le bruit 
couroit qu'il devoit venir un légat en France pour la paix, lequel 
devait aussi apporter un jubilé. 

9 Janvier. — Le 9, on parloit beaucoup dans le monde d'une 
affaire arrivée à la ducliesse d'Hanovre, laquelle se plaignoit que 
le chevalier de Bouillon et le comte d'Evreux, son frère, avoient 
maltraité ses domestiques à la comédie; on disoit même qu'elle 
s'en étoit plainte au Roi avec beaucoup de chaleur, et que Sa 
Majesté avoit ordonné au lieutenant criminel de Paris d'en in- 
former; mais le duc et le cardinal de Bouillon étant allés faire de 
grandes excuses à cette princesse, cette affaire se ralentit peu à 
peu et s'assoupit enfin entièrement. 

11 Janvier. — Le H, le Roi déclara le mariage du duc de 
Chartres avec Mlle de Blois, et cette affaire que le Roi souhaitoit 
depuis longtemps fut conclue lorsqu'on y pensoit le moins, le 
Roi l'ayant proposée au duc de Chartres en présence de Monsieur 
et de Madame, et ce jeune prince n'ayant pas, selon les appa- 
rences, eu la force de le refuser en face ; car on croyoit que Mon- 
sieur ne souhaitoit pas ce mariage, mais que, par politique, il ne 
vouloit pas s'opposer directement à la volonté du Roi. Pour Ma- 
dame, elle avoit déclaré nettement plusieurs fois qu'elle ne vou- 
loit pas ce mariage; elle l'avoit même empêché très longtemps; 
mais, voyant qu'elle attiroit l'indignation du Roi, elle avoit pris, 
aussi bien que Monsieur, le parti de dire que, si le duc de Chartres 
y consentoit, elle y consentiroit aussi, étant convenus avec lui 
qu'il n'y consentiroit pas, car ils aimoient mieux tous trois faire un 
autre mariage qui avait été proposé, c'est-à-dire avec la princesse 

!. Parce qu'eUe étoit presque une fois plus vieille que son mari et qu'elle 
passoit pour ôtre fort riche. 



12-14 JANVIER 1692 3 

douairière de Gonti. Âpres de si belles résolutions, ils se croyoient 
assurés de ne point faire un mariage qu'ils appréhendoient ; mais 
la princesse de Conti ne voulut jamais consentir à épouser le duc 
de Chartres, ce qu'elle auroit pu faire facilement, et le Roi, pro- 
fitant de cette difficulté, proposa la chose pour Mlle de Blois, 
comme on vient de dire, et la fit réussir. On ne peut pas s'ima- 
giner quel fut le désespoir de Madame ; il étoit si grand qu'elle 
ne songea pas même à le cacher, et il y eut des gens qui dirent 
qu'il avoit été jusqu'à la pousser à maltraiter son fils *. 

12 Janvier. — Le 12, le Roi fit la revue de ses deux régi- 
ments des gardes françoises et suisses, et il donna l'agrément 
d'une compagnie au troisième fils de d'Aquin, son premier mé- 
decin, sur la démission de Vaudreuil, dont la santé ne lui per- 
mettoit pas de servir plus longtemps. Le Roi nomma aussi, le 
même jour, Montgeorges et Traversone, capitaines au régiment 
des gardes, et d'Assy, aide-major du même régiment, pour aller 
servir d 'inspecteurs aux troupes de la marine, et Sa Majesté 
donna au comte de Clermont une compagnie de cavalerie à 
vendre pour l'aider à payer à la veuve du marquis de Rothelin 
les vingt mille écus que le Roi lui faisoit donner de récompense. 

13 Janvier. — Le 13, Mlle de Blois s'étant trouvée mal, on 
connut bientôt qu'elle avoit la rougeole; mais elle n'en fut pas 
malade dangereusement, et l'on n'eut rien à appréhender de ce 
côté-là que de voir son mariage différé de quelques jours. 

14 Janvier. — Le 14, le Roi nomma pour son premier écuyer * 
le comte de Fontaine-Martel ^, frère du marquis d'Arcy, gouver- 
neur du duc de Chartres, et pour sa première femme de chambre, 
la femme de SaintJust, lieutenant des gardes du duc du Maine, 
laquelle avoit servi longtemps la marquise de Montespan. On 
nommoit aussi dans le monde plusieurs personnes pour remplir 
les places de dame d'honneur et de dame d'atour, et chacun 
nommoit à sa fantaisie celle qu'il souhaitoit ou qu'il croyoit 
avoir des intrigues à la cour; mais le Roi n'avoit point parlé, et 

1. On disoit qa*eUe lui avoit donné un soufflet. [Saint-Simon le dit posi- 
tireraent. • Elle lui décocha un soufflet à lui faire voir des chandelles. » 
(Add. au journal de Dangeau, t. IV, p. 8.) — E. Pontal.] 

2. [C'est-à-dire pour premier écuyer de la future duchesse de Chartres, 
Mlle de Blois. — E, Pontal.] 

3. Frère cadet du marquis d'Arcy, cheyalier des Ordres du Roi et gou- 
verneur du duc de Chartres. 



4 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

par conséquent tous ces bruits n'étoient que des discours en 
Pair. 

On sut, ce jour-là, que le Pape alloit accorder des bulles à tous 
les évoques de France, à l'exception de ceux qui avoient été de 
rassemblée du clergé dans laquelle on avoit prononcé contre son 
infaillibilité * ; qu'il avoit commencé par préconiser Tarchevéque 
de Sens, et les 'évoques de Soissons, de Nîmes et de Marseille, et 
que, quinze jours après, il en devoit préconiser quatre autres, et 
ainsi de quinzaine en quinzaine jusques à la fin. 

16 Janvier. — Le 15, on disoit que Madame, parlant à la 
princesse douairière de Ck)nli, lui avoit dit qu'elle ne lui pardon- 
neroit jamais de n'avoir pas voulu être duchesse de Chartres, et 
que cependant, si elle avoit été à sa place, elle en auroit fait 
autant qu'elle. 

17 Janvier. — Le 17, on apprit que le duc de Savoie, s'étant 
engagé dans la val d'Aoste pour secourir Montmélian, y avoit 
perdu beaucoup de ses troupes par le froid et par la faim, et 
qu'à son retour dans Turin il avoit été trois jours sans oser se 
montrer en public. 

On sut alors que le duc de Chaulnes, qui avoit fait tous ses 
préparatifs pour aller en son gouvernement de Bretagne, avoit 
eu secrètement ordre de n'y aller pas, peut-être parce qu'on ne 
savoit où placer le maréchal d'Estrées qui y commandoit 2. 

Le même jour, le roi d'Angleterre, qui étoit arrivé la veille à 
Saint-Germain, vint rendre visite au Roi à Versailles et fut 
pendant quelque temps enfermé avec lui. 

21 Janvier. — Le 21, le chevalier de Sinsant, capitaine 
lieutenant de la compagnie des chevau-légers du duc de Bour- 
gogne, mourut à Paris et fut extrêmement regretté de tous ceux 
qui le connoissoient, étant un gentilhomme très bien fait et qui 
avoit beaucoup d'esprit et beaucoup de cœur. 

22 Janvier. — Le 22, Le Roi donna sa charge au marquis 
de Mézières, qui étoit sous-lieutenant de la même compagnie. 

23 Janvier. — Le 23, on parloit du mariage de l'avocat gé- 
néral de Harlay, fils du premier président, avec la fille aînée de 

1. Il y avoit eu deux assemblées du clergé où ou avoit prononcé contre 
^ rinfaillibilité du Pape, la première en 1682 et la seconde en 1688. 

2. Car le Roi avoit voulu que ce tùi le comte de Tourville qui comman- 
dât son armée navale. 



25-30 JANVIER 1692 5 

rayocal général de Lamoignon ; mais ces bruits n'eurent pas de 
suite. 

25 Janvier. — Le 28, on sut que le Roi faisoit revenir du 
côté d'Italie la meilleure partie des troupes qu'il y avoit pour 
fortifier son armée de Flandre, et que Chamlay négocioit pour 
la paix avec le duc de Savoie, mais que sa négociation ne parois- 
soit pas heureuse. 

26-27 Janvier. — Le 26, le Roi donna la sous-lieutenance 
des chevau-légers du duc de Bourgogne, avec commission de 
mestre de camp, à la Messelière, exempt de ses gardes du corps 
dans la compagnie de Noailles, et, le lendemain, il donna aussi 
une commision de mestre de camp au comte de Lanson \ qui 
avoit le même emploi dans la même compagnie des gardes du 
corps. 

28 Janvier. — Le 28, Mlle de la Feuillade mourut à Paris, 
dans un couvent où elle s'étoit retirée, et Tpn sut aussi la mort 
de la vieille marquise de Marivault*. 

29-30 Janvier. — Le 29, la duchesse de Montmorency accou- 
cha d'une fille, et, le lendemain, on vit arriver à la cour le mar- 
quis de Créquy, bien guéri de sa petite vérole et de tous ses 
autres maux. 

Le même jour, le Roi déclara qu'il avoit donné la charge de 
colonel du régiment des gardes françoises au marquis de Bouf- 
flers, et qu'il avoit donné au comte de Tessé l'agrément de la 
charge de colonel général des dragons, avec un brevet de rete- 
nue de cinquante mille écus, et permission de vendre sa charge 
de mestre de camp général à celui qui lui en donneroit le plus. 

Ce fut encore le même jour que, le nonce du Pape Nicolini 
étant à l'extrémité, l'archevêque de Paris trouva bon, après que 
le curé de Saint-Sulpice lui eut porté le viatique, qu'il lui laissât 
chez lai les saintes huiles pour recevoir l'Extrême-Onction de la 
main de son camérier ', quand il le jugeroit à propos. - 

1. Chose extraordinaire, car il n'y avoit pas encore eu d'exempt des 
gitrdes du corps auquel on Teût accordée ; mais celui-là la méritoit bien, 
et il falloit lui donner cette consolation pour lui faire attendre avec plus 
de patience une enseigne qu'il auroit eue plus tôt, si, lorsqu'il en avoit vaqué, 
le Roi ne les avoit pas données à un des mestres de camp de cavalerie. 

2. Sœur du père du marquis de la Salle, chevalier des Ordres du Roi et 
mattre de sa garde-robe. 

3. Autrement maître de chambre, qui est la première dignité chez les 
cardinaux. 



6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

31 Janvier. — Le 31, le Roi déclara qu'au 20 de février il 
iroit à Villers-Cotlerets, où il verroit ses gardes du corps et sa 
gendarmerie; et la déclaration de ce voyage commença à mettre 
les courtisans en inquiétude, parce qu'ils appréhendoient que ce 
ne fût quelque voyage de guerre. 

FÉVRIER 1692 

l«r février. — Le premier de février, on sut que le comte 
de Brionne avoit vendu son régiment à Hontplaisir S lieutenant- 
colonel du régiment d'Esclainvilliers. 

Le même jour, le courrier qui apportait les dispenses pour le 
mariage du duc de Chartres arriva à Versailles, et le duc d'En- 
ghien eut un violent accès de fièvre, lequel néanmoins n'eut pas 
de suite fâcheuse. 

2 février. — Le 2, le Roi fit à l'ordinaire la cérémonie des 
chevaliers de son Ordre, et, le marquis de Boufflers y ayant été 
reçu, il ne resta plus de la dernière promotion à recevoir que le 
comte de Tessé. 

On sut aussi, le même jour, que le Pape avoit préconisé l'ar- 
chevêque d'Auch et les évêques de Toulon, de Vannes et de 
Chartres ; car, quoique le cardinal de Janson eût obtenu long- 
temps auparavant les bulles de ce dernier prélat, il étoit arrivé 
depuis des obstacles qui avoient empêché qu'on ne lui eûtjex- 
pédié ses bulles. 

3 février. — Le 3, on sut que le Roi avoit différé le mariage 
du duc de Chartres jusqu'au lundi gras, et que le chevalier de 
Tessé vendoit son régiment de dragons pour en donner l'argent 
à son frère, et lui aider ainsi à payer sa charge de colonel gé- 
néral de dragons. 

4 février. — Le 4, on apprit que le duc de Richmond, fai- 
sant semblant d'aller à sa compagnie de cavalerie, avoit trouvé 
moyen de sortir du royaume pour se retirer en Angleterre. 

IjO même matin, le nonce du Pape mourut à Paris, et, conmie 
on avoit trouvé un expédient pour accommoder les choses en 

1. C*étoit un garçon qui avoit été nourri page du défunt duc de Foix, 
qui avoit été ensuite son écuyer, et qui, après sa mort, s'étoit jeté dans la 
cavalerie, où il s'étoit avancé par degrés. 



4 FÉVRIER 1692 7 

lui faisant recevoir le viatique par les mains du curé et les 
saintes huiles j;)ar celles de son camérier, on trouva encore un 
autre expédient après sa mort pour son enterrement ; car on ne 
porta pas son corps à la paroisse, mais le curé le conduisit de 
son logis droit à Téglise des Capucins, où il fut enterré. 

On sut encore, le même matin, que le Roi n'iroit pas à Villers- 
Cotterets, mais à Compiègne, et que ce voyage étoit différé jus- 
qu'au 1*' de mars. 

Ce fut aussi le même matin que le Roi fit sortir de la Bastille 
le prince de Courtenay et le comte de la Vauguyon, mais avec 
défense de revenir i It eonr sans une permission expresse de Sa 
Majesté. 

Ûaprès-dînée, le Roi alla en personne faire recevoir le mar- 
quis de Boufflers colonel du régiment des gardes. Ce régiment 
étoit au pied de la butte de Montboron * en quatre gros batail- 
lons qui enfermoient un espace carré, et les tambours étoient 
aux quatre encoignures. Le Roi vint à cheval se mettre au 
centre de ce carré, il fit appeler les officiers, les sergents et les 
iambours, qui vinrent de tous côtés à grand bruit s'assembler 
autour de lui, et là il leur ordonna de reconnoître le marquis 
de Boufflers pour leur colonel. Ensuite Sa Majesté fit le tour du 
carré à la tête des quatre bataillons, et elle y fut saluée en la ma- 
nière ordinaire par le nouveau colonel et par les autres officiers. 
Après cela, le Roi fit défiler devant lui les quatre bataillons par 
manches, et puis il s'en revint à Versailles, où le marquis de 
Boufflers le suivit et y vint monter la garde avec six compagnies, 
dont il en renvoya deux dans la suite, pour ne garder que les 
quatre compagnies qui avaient accoutumé de composer la garde 
ordinaire. Il prit alors le bâton de commandement, pareil à celui 
des capitaines des gardes du corps, et ne laissa pas de garder le 
hausse-col pendant vingt-quatre heures. Il commença par s'at- 
tirer la bienveillance du régiment en obtenant du Roi que les 
lieutenants commanderoient à tous les capitaines d'infanterie, 
et les sous-lieutenants et enseignes à tous les lieutenants. On 
sut aussi que le Roi lui avoit donné un brevet de retenue de 
quatre-vingt-dix mille écus sur sa charge, et qu'il n'auroit point 
la contribution des logements dans les faubourgs de la ville de 

1. C*e8t une éminence auprès du château de VersaiUes, laquelle le Roi 
«voit fait abaisser et y aroit fait faire des réservoirs pour ses fontaines* 



8 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Paris *, le Roi ayant ordonné qu'on y bâtit des casernes, que la 
ville devoit faire construire et meubler à ses dépens; que les 
tambours du régiment des gardes n'appelleroient plus pour le 
colonel que deux fois Tannée, et qull n'auroit plus la disposi- 
tion des charges de la compagnie colonelle. 

5 février. — Le 5, le marquis de Boufflers repartit pour 
s'en retourner à Lille, où il devoit passer son hiver, cette ville 
étant la capitale des Pays-Bas françois, dans lesquels il comman- 
doit K 

On sut alors que le comte de Montignac », ci-devant premier 
écuyer de la Reine, étoit extrêmement malade à Paris ; mais son 
grand âge n'empêcha pas qu'il ne se tirât d'intrigue. 

On apprit encore que deux capitaines de frégate légère fran- 
çois, escortant une vingtaine de bâtiments marchands, avoient 
rencontré dans la Manche deux gros vaisseaux de guerre anglois, 
qui étoient venus les attaquer pour enlever leur convoi ; mais 
que les deux capitaines de frégate légère, ayant envoyé ordre 
aux vaisseaux marchands de se sauver en diligence, étoient 
venus combattre les deux vaisseaux de guerre, ce qu'ils avoient 
fait si longtemps, malgré l'inégaUté de leurs forces, qu'ils avoient 
donné le temps aux vaisseaux marchands de se sauver, et qu'ils 
s'étoient ensuite sauvés eux-mêmes, après avoir fort blessé un 
des vaisseaux ennemis. 

6 fé^fpiep. — Le 6, on parloit beaucoup d'un accommode- 
ment avec le duc de Savoie ; mais il y avoit bien des gens qui ne 
le croy oient pas facile à conclure. 

7 février. — Le 7, on disoit que le voyage du Roi pour 
Compiègne étoit différé jusqu'au 3 de mars, que le Roi en re- 
viendroit le là, et qu'à la fin du même mois il partiroit pour 
aller en Flandre voir son armée. 

8 février. — Le 8, on sut que le Roi avoit nommé l'abbé 

1 . Les compagnies du régiment des gardes étant logées dans les fau- 
bourgs de Paris, ces faubourgs étoient beaucoup plus grands qu*il ne 
falloit pour loger tout le régiment; et on prétendoit que le défunt duc de 
la FeuiUade tiroit une rétribution très considérable des exemptions de 
logement. 

2. En Tabsence du maréchal d'Uumières, qui en étoit gouvemeur en 
chef. 

3. GentUbomme de Périgord, qui étoit frère du défunt marquis d*Hau- 
tefort, chevalier des Ordres du Roi et chevalier d'honneur de la Reine, 
lequel lui avoit procuré la survivance de sa charge. 



9-12 FÉVRIER 1692 9 

d'Estrées * pour aller ambassadeur en Portugal, ce qui éloit 
bien extraordinaire dans un âge aussi peu avancé que le sien ; 
mais il avoit de Tesprit, et on espéroit qu'il marcheroit sur les 
traces de son oncle le cardinal. 

9 février. — On apprit, le 9, qu'un capitaine de vaisseau 
françois, nommé N***, faisant route avec un vaisseau de cin- 
quante pièces de canon et trois frégates légères, pour aller 
passer le détroit et rentrer dans la Méditerranée, avoit trouvé 
deux vaisseaux de guerre hoUandois, l'un de cinquante-quatre 
et l'autre de quarante-quatre pièces de canon, qui escortoient 
un convoi de marchands; qu'avec son vaisseau il avoit attaqué 
et coulé à fond le plus grand des vaisseaux ennemis ; que deux 
de ses frégates avoient attaqué l'autre et l'avoient coulé à fond, 
et que la troisième frégate avoit pris cinq vaisseaux marchands. 

10 février. — Le 10, le Roi nomma pour chevalier d'hon- 
neur de la duchesse de Chartres le marquis de Villars •, et pour 
mestre de camp général des dragons le comte de Mailly ', au- 
quel il accorda un brevet de retenue de cent mille livres, lui 
donnant d'ailleurs la permission de vendre le régiment royal des 
Vaisseaux, dont il étoit colonel. On disoit aussi que la comtesse, 
sa femme, seroit dame d'atour de la duchesse de Chartres. 

1 1 février. — Le 11 , on apprit que le marquis du Plessis- 
BelUère, maréchal de camp des armées du Roi, commandant 
dans Suse et colonel d'un régiment d'infanterie, étoit mort de 
maladie à son gouvernement. 

Le même jour, il couroit des bruits sourds que le Roi n'avoit 
pas envie de faire aucune entreprise en Flandre, mais qu'il en 
feroit une en Allemagne, et l'on nommoit déjà Coblentz. 

12 février. — Le 12, le Roi déclara le mariage du duc du 
Maine avec Mlle de Charolois \ troisième fille du prince de Condé, 
et nomma la maréchale de Rochefort ^ pour dame d'honneur 

1. Second fils du maréchal d'Estrées. 

2. Ci-devant lieutenant général des armées du Roi, deux fois ambassa- 
deur en Espagne et chevalier des Ordres du Roi. 

3. Cela n'étoit pas étonnant, puisqu'U avoit épousé une parente de la 
marquise de Maintenon, et que d'aiUeurs il étoit homme de grande qua- 
Uté et qui avoit du mérite. 

4. Elle étoit extraordinairement petite, mais eUe Tétoit encore moins 
que sa soeur aînée, MUe de Condé. qui fut bien jalouse de ce mariage. 

5. Elle avcit été dame d*atour de feu madame la Dauphine, et c'étoit 
perdre son rang que de devenir dame d'honneur de la duchesse de Char- 



10 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

de la duchesse de Chartres et la comtesse de Mailly pour sa 
dame d'atour. 

On sut, dans le même temps, que le Roi avoit fait une créa- 
tion de cent sous-lieutens^iits de roi de province, dont les char- 
ges, qu'il vendroit quarante-cinq mille liWes chacune, auroient 
deux mille livres d'appointements et seroient héréditaires dans 
les familles. 

13 février. •— Le 13, la comtesse de Brionne accoucha bea- 
reusement d'un garçon; et Ton sut que le Roi avoit fait un 
nouveau règlement, par lequel il ordonnoit que personne n'au- 
roit plus d'emploi dans l'infanterie sans avoir passé par les com^ 
pagnies de gentilshommes, ni dans la cavalerie sans avoir servi 
dans ses compagnies de mousquetaires ^ . 

Ce fut aussi le même jour que, le roi d'Angleterre étant vena 
rendre visite au Roi, Sa Majesté tint avec lui un conseil de ma- 
rine, auquel assistèrent le secrétaire d'Etat de Pontchartrain, le 
comte de Tourville, vice-amiral, le comte de Châteaurenaud, le 
marquis d'Amfreville et Cabaret, lieutenants généraux *. 

14-15 février. — Le 14, le Roi donna une pension de six 
mille livres au prince de Talmont, frère cadet du duc de la Tré- 
mo'flle, qui en avoit un extrême besoin. 

Le môme jour, le Roi alla en cérémonie demander Mlle de 
Charolois pour le duc du Maine, et, le lendemain, il nomma 
d'Usson, maréchal de camp, pour aller commander à Suse. 

16 février. — Le 16, on parloit fortement de l'accommodement 
de Savoie, peut-être parce que Chamlay n'en étoit pas encore re- 
venu ; mais les gens éclairés doutoient beaucoup que la paix pût 
se faire de ce côté-là, le duc de Savoie étant fort ulcéré contre 
la France, et ayant quantité de troupes allemandes dans son pays. 

17 février. — Le 17, après dîner, les fiançailles du duc de 
Chartres avec Mlle de Blois furent faites dans le salon de l'ap- 
partement du Roi par le cardinal de Bouillon, grand aumônier 

très; mais le Roi la choisit, et il faUut en passer par là; le Roi adoucit 
néanmoins la chose par la manière dont il lui parla en lui disant qu*il 
Tavait choisie. 

1. Cette règle fut mal exécutée à Tégard de la cavalerie, et on fit bien 
de ne la pas suivre, car cela auroit ruiné es mousquetaires entièrement. 

2. Le marquis de Vfllette, aussi lieutenant général, ne se trouva pas à ce 
conseil, et fut bien chagrin de n'en avoir pas été averti, car il y auroit dit 
son avis aussi pertinemment qu'aucun de ceux qui s'y trouvèrent. 



18 FÉVRIER 1692 H 

de France, avec les cérémonies accoutumées. Ensuite il y eut 
un grand bal, où le duc de Bourgogne dansa pour la pre- 
mière fois et mena Mademoiselle, et le duc de Chartres mena 
sa fiancée. La princesse douairière dé Conti n'y dansa pas, ayant 
une espèce d'abcès à Tœil droit, mais elle vint voir l'assemblée 
d'une tribune où étoient les violons *. On ne peut s'imaginer 
quelle fut en cette occasion la magnificence des hommes et 
des femmes de la cour, et le Roi, qui connut bien que tant de 
dépenses ne s'étoient faites que pour lui plaire, témoigna hau- 
tement en être fort satisfait. Après le bal, il y eut un souper 
royal composé néanmoins de peu de personnes, qui furent : le 
Roi, Monseigneur, Monsieur, le duc de Chartres, Madame, Ma- 
demoiselle, fille de Monsieur, la Grande-Duchesse, la duchesse 
de Guise, la duchesse d'Enghien, Mlle de Blois ^. 

18 février. — Le 18, le cardinal de Bouillon fit, dans la cha- 
pelle du château, le mariage du duc de Chartres, qui avoit 
amené sa fiancée par la main depuis l'appartement du Roi, 
marchant avec elle devant toute la maison royale. En revenant 
de la messe, il reprit dans la marche son rang ordinaire, et la 
duchesse de Chartres prit le rang de sa nouvelle dignité ; c'est- 
à-dire qu'elle marcha immédiatement après Madame, menée par 
le marquis de Villars, son chevalier d'honneur, et le comte de 
Fontaine-Martel, son premier écuyer. Ensuite il y eut, dans la 
grande antichambre de l'appartement de madame la Dauphine, 
un dîner royal. La table étoit faite en croissant ; le Roi étoit au 
milieu, et, à son côté droit, Monseigneur, Madame, la duchesse 
de Chartres, la duchesse de Guise, la duchesse d'Enghien, la 
duchesse de Verneuil; à son côté gauche. Monsieur, le duc de 
Chartres, Mademoiselle, la Grande-Duchesse, la princesse de 



1. U ne manqua pas de gens qui y trouYërent à redire et qui Taccusë- 
rent d^avoir prétexté une petite incommodité pour ne pas danser aux 
noces du duc de Chartres, qu'elle se repentoit peut-être d'avoir refusé, et 
les mêmes gens disoient que, puisqu'elle n'avoit pas voulu danser, elle ne 
devoit pas aussi venir voir l'assemblée. 

2. La grande MademoiseUe aurait dû y être, mais elle craignoit trop 
l'air de la rougeole que Mlle de Blois avoit eue depuis peu, et eUe avoit 
fait faire ses excuses au Roi. 

Quand Monsieur et Madame mangeoient avec le Roi, les princesses du 
lang ni les Ûlles naturelles de Sa Majesté, qui en avoient alors le rang, 
ae mangeoient pas avec le Roi; mais, ce jour- là, il falloit bien qu'eUes 
eussent quelques prérogaUvea. 



12 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Condé, la princesse de Conti, la mariée et Mlle de Charolois. 

Le dîner étant fini, chacun se retira dans son appartement, et, 
à six heures du soir, le roi d'Angleterre étant arrivé, il com- 
mença d'y avoir appartement, jeu de portique et de lansquenet, 
et musique, ce qui dura jusqu'à neuf heures et demie, et alors 
on se leva pour aller souper au même lieu où Ton avoit dîné. 
Ceux qui soupèrent étaient disposés de la manière suivante : 
les deux rois étoient au milieu de la table, et celui d'Angleterre 
avoit la droite ; ensuite étoient assis : Monseigneur, Madame, 
la duchesse de Chartres, la Grande-Duchesse, le prince de Condé, 
le duc d'Enghien, la princesse de Conti, le duc du Maine, la 
duchesse de Verneuil ; à la gauche du Roi étoient Monsieur, le 
duc de Chartres, Mademoiselle, la duchesse de Guise, la prin- 
cesse de Condé, la princesse douairière de Conti, le prince de 
Conti, Mlle de Charolois et le comte de Toulouse. 

Après le souper, les rois passèrent, avec toute la maison royale 
et toutes les dames, à l'appartement de la duchesse de Chartres, 
et, après que le cardinal de Bouillon eut fait la bénédiction du 
lit S on commença à déshabiller la mariée, et le marié en fit 
autant dans son appartement. Ce fut le roi d'Angleterre qui 
donna la chemise au marié , et Madame qui la donna à 
la mariée; ensuite de quoi, les deux rois ayant vu les mariés 
dans le même lit, chacun se retira, et le roi d'Angleterre s'en 
alla coucher à Saint- Germain. 

19 février. — Le 19, le Roi alla sur le midi voir la duchesse 
de Chartres et la trouva tout habillée, ayant déjà reçu un 
grand nombre de visites. 

On sut, ce jour-là, que le prince d'Orange avoit chassé milord 
Churchill ' et ses deux frères, et qu'il leur avoit ôté toutes leurs 
charges ; mais que le milord ayant persuadé à tout le monde qu'il 
n'étoit disgracié que pour avoir représenté trop librement à son 
maître qu'il ne devoit pas témoigner une si grande défiance 
contre les Anglois, en envoyant toutes leurs troupes dans les 
Pays-Bas pendant qu'il retenoit un grand corps de troupes 



1. Il 86 fit assez longtemps attendre, et le courtisan murmuroit assez 
contre lui. 

2. C'étoit un homme que le roi d'Angleterre avoit élevé d'une condi- 
tion peu relevée à la dignité de milord et qu'il avoit comblé de bienfaits f 
cependant il avoit été un des premiers à le trahir. 



20-22 FÉYRIBB 1692 13 

étraDgères en Angleterre, on avoit vu le lendemain cent cin- 
quante officiers venir à son lever *. 

Le même jour, qui étoit le dernier jour du carnaval, il y eut 
encore un grand bal chez le Roi; mais, quelques précautions 
que le Roi eût prises pour le faire durer jusqu'à deux ou trois 
heures après minuit, comme il se leva à onze heures trois quarts 
pour s'aller coucher, tout le monde regarda cela comme un 
signal de retraite, et les efforts que Monsieur fit pour retenir 
les danseurs et les danseuses furent inutiles. 

20 février. — Le 20, Petit, premier médecin de Monsei- 
gneur, que le Roi avoit envoyé pour voir Tétat où étoit le maré- 
chal de Bellefonds, lui rapporta qu'il étoit à l'extrémité, et le 
Roi témoigna publiquement que cette nouvelle lui donnoit du 
chagrin •. 

21 février. — Le 21, on sut que la reine douairière d'An- 
gleterre devoit passer bientôt en Portugal, soit qu'elle fût devenue 
suspecte au prince d'Orange, soit qu'elle ne pût se résoudre à 
souffrir plus longtemps la domination d'un usurpateur, soit 
qu'elle n'eût plus l'exercice libre de sa religion ; et depuis elle 
changea de dessein, et Ton sut qu'elle devoit venir débarquer â 
Calais, passer à Saint-Germain et y faire quelque séjour incognito^ 
et ensuite prendre son chemin pour aller à Rome. 

22 février. — Le 22, on sut que le marquis Caretti avoit 
entrepris le maréchal de Bellefonds, qu'il lui avoit donné de 
ses remèdes, et qu'il commençoità se porter mieux; et, en effet, 
en peu de jours il se trouva en état de pouvoir espérer une 
entière guérison. 

Le même jour, on sut que le marquis de Senecterre ', capi- 
taine au régiment des gardes, avoit acheté le régiment de dra- 
gons de Tessé soixante-dix mille livres, et que le Roi, après lui 
en avoir donné l'agrément, avoit déclaré qu'il vouloit que les 
régiments de dragons ne se vendissent plus que trente-six mille 
livres à l'avenir. 

1. Cela montroit bieif le caractère de la natioxi. 

2. La longue disgrâce du maréchal n'avoit pu éteindre 1 inclination que 
le Roi avoit eue pour lui, et cette inclination é^dit fonnée sur le mérite 
essentiel du maréchal. 



armées 



3. FUs unique du comte de Brinon, ci-devant lieutenant général des 
mées du Rot; U faisoit bien d'acheter ce régiment de dragons, car une 

compagnie au régiment des gardes ne convenoit nullement à un jeune 

homme de qualité aussi riche qu'il Tétoit, 



14 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

23 février. ^ Le 23, le Roi donaa au comte de Montso- 
reau ', colonel du régiment de Périgueux, le régiment du défunt 
marquis du Plessis-Bellière, et le régiment de Périgueux, qui 
vaquoit par sa promotion, au marquis de la Luzerne ^, qui étoit 
depuis longtemps capitaine dans le régiment du Roi d'infan- 
terie. 

24-25 février. — Le 24, on disoit que la paix de Savoie étoit 
rompue, et, le lendemain, on assuroit que, Chamlay étant parti 
pour revenir à la cour, le comte de Tessé avoit envoyé un cour- 
rier après lui, qui Tavoit obligé de retourner à Pignerol, et 
que de là il étoit passé en Suisse. 

26 février. — Le 26, on apprit que le marquis d'Houdetot ', 
brigadier et inspecteur de cavalerie et mestre de camp du régi- 
ment de Bourgogne, étoit mort de maladie à Melz. D'abord le 
marquis de Pomponne, ministre d'Etat, qui étoit son parent, 
vint demander au Roi ce régiment pour son fils, le chevalier de 
Pomponne, et Sa Majesté le lui accorda fort agréablement. En 
même temps, mille gens demandèrent au Roi le régiment de 
dragons du chevalier de Pomponne ; mais il répondit qu'il étoit 
engagé, et en effet, deux jours après, il donna ce régiment à 
Fonboizard *, colonel commandant le régiment de dragons 
du Roi. 

28 février. — Le 28, on sut que le Roi donnant un appar- 
tement dans l'aile neuve du château de Versailles au duc et à 
la duchesse du Maine, il avoit accordé au comte de Toulouse 
l'appartement des bains ^ qu'occupoit auparavant le duc, son 
frère; que Sa Majesté avoit donné l'appartement où logeoitle 
comte de Toulouse au cardinal de Bouillon, et qu'elle avoit 
donné par emprunt celui du marquis de Boufflers à la duchesse 



1. Fils aîné du marquis de Sourches, grand prévôt de France. 

2. Troisième fils du défunt marquis de la Luzerne, lieutenant de roi de 
Normandie et gouverneur du comte de Vermandois, fils naturel du Roi. Le 
fils atné étoit mort mestre de camp de cavalerie, le second étoit d'Église et 
avoit été aumônier ordinaire de Madame la Dauphine. Celui-ci avoit été 
nourri page de la chambre de Monseigneur et avoit épousé la ÛUe du 
comte de la Chaise, capitaine des gardes de la porte du Roi. 

3. Gentilhomme de Normandie. 

4. C^étoit un garçon qui avoit fait sa fortune. 

5. Cet appartement avoit été fait pour la marquise de Montespan dans 
le temps de sa faveur, et U y avoit un cabinet dans lequel on voyoit un 
bain tout de marbre. 



29 FÉVRIER-4 MARS 1692 15 

du Lude, qui occupoît auparavant une partie de celui qu'elle 
avoit destiné au duc du Maine. 

29 février. — Le 29, on ne parloit que du départ pour Com- 
piégne, et Ton sut que Monsieur et Madame ne seroient pas de 
ce voyage, mais que le duc et la duchesse de Chartres y sui- 
vroient le Roi et seroient dans son carrosse avec Monseigneur, 
la princesse douairière de Conti, la princesse d'Harcourt et la 
maréchale de Rochefort; que la comtesse de Gramont, la 
marquise d'Heudicourt, la marquise de Dangeau et la marquise 
de Montgon suivroient dans un second carrosse du Roi; que la 
marquise de Maintenon iroit dans une calèche du Roi avec la 
comtesse de Mailly, et que la duchesse de Choiseul, la jeune 
princesse d'Espinoy, la comtesse dé Bury et les trois filles de la 
princesse douairière de Conti marcheroiënt dans son carrosse. 

On sut encore que le Roi, qui devoit aller le premier jour 
coucher à Luzarches, iroit au lieu de cela coucher à Chantilly, 
à condition néanmoms que le prince de Condé ne feroit aucune 
dépense que ce pût être pour sa réception. 

On disoit aussi que le roi d'Angleterre devoit arriver à Com- 
piègne le 6 de mars, y voir le lendemain les troupes du Roi et 
s'en retourner le 8 à Saint-Germain. 



MARS 1692 

l«r mars. — Le premier de mars, il couroit de mauvais 
bruits touchant la paix d'Italie, et cette nouvelle se fortifioit tous 
les jours de plus en plus. 

3 mars. — Le 3, le Roi partit de Versailles, et, étant venu 
dîner à Pierrefitte, il vint coucher à Chantilly, où il arriva fort 
tard, à cause des mauvais chemins; et il dit au prince de Condé 
qu'en revenant de Compiègne il séjoumeroit un jour chez lui 
pour voir toutes les beautés de sa maison, laquelle eiïectivement 
il avoit beaucoup embellie depuis la mort du prince, son père. 

On y apprit, ce jour-là, que la comtesse de Brionne étoit dans 
un extrême danger, ayant été attaquée, à la suite de sa couche, 
d'un grand crachement de sang et d'un transport au cerveau. 

4 mars. — Le 4, le Roi vint dîner à Verberie et coucher à 



16 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

Compiègne, où il trouva que la cour étoit fort grosse, beaucoup 
de gens y étant venus à droiture sans passer à Chantilly. 

5 mars. — Le 8, le Roi vit ses quatre compagnies des 
gardes du corps et sa compagnie de grenadiers à cheval en 
gros et en détail, dans la petite plaine qui est au milieu de 
la forêt de Compiègne, proche le village de la Croix-Saint-Ouen. 

Ce jour-là, la comtesse de Mailly eut une espèce de fausse 
couche qui l'obligea dans la suite de demeurer à Compiègne, 
même après le départ du Roi. 

6 mars, r— Le 6, Sa Majesté vit, au même lieu où elle avoit 
vu ses gardes du corps, toute sa gendarmerie en gros et en détail, 
et n'en fut pas moins contente qu'elle l'avoit été de ses gardes, 
chaque commandant de troupe s'étant épuisé comme pour lui 
plaire. 

Le soir, le roi d'Angleterre arriva à Compiègne, et on apprit 
les bruits qui couroient à Paris que le prince d'Orange était fort 
malade. Il arriva aussi à Compiègne un courrier de Chamlay. qui 
disait n'avoir le temps que de prendre sa réponse et de s'en re- 
tourner; mais on ne sut point ce qu'il avoit apporté. 

7-8 mars. — Le 7, les deux rois virent ensemble, dans la plaine 
de la Croix-Saint-Ouen, les gardes du corps, les grenadiers à 
cheval et la gendarmerie, et ils n'en revinrent que vers la nuit. 

On sut, ce jour-là, que le comte d'Artagnan, major du régi- 
ment des gardes, étoit tombé malade à Compiègne d'une ùèwe 
continue avec une fluxion de poitrine et une grande douleur de 
côté, qui le mirent d'abord en grand danger de sa vie. 

Le soir, le comte de Guiscard, gouverneur de Dinant, arriva à 
Compiègne, et l'on sut qu'il avoit fait enlever par un de ses par- 
tisans, sur la contrescarpe de Namur, un officier principal des 
ennemis *, que le Roi souhaitoit depuis longtemps avoir en sa 
puissance ; c'est pour cela que, le lendemain, le Roi lui donna une 
gratification de six mille livres, et ensuite il eut une grande con- 
férence avec lui et le maréchal de Luxembourg. 

9 mars. — Le 9, le Roi donna séparément audience à trois 
inspecteurs de ses troupes, deux d'infanterie, qui furent le comte 
de Surville, colonel du régiment de Toulouse, et la Perrière *, 
Heutenant-colonel du régiment de Vermandois. 

1. C'éloit le baron de Bressey. 

2. Gentilhomme de Normandie. 



10-14 MARS 1692 17 

Le même jour, le Roi fit partir Juvigny ', Tun de ses gen- 
tilshommes ordinaires, pour aller recevoir à Calais la reine douai- 
rière d'Angleterre, laquelle ne venant en France qu'incognito, 
on ne lui rendoit pas les honneurs qu'on lui eût rendus si elle 
V fût venue autrement. 

10-11 mars.— Le 10, le Roi partit de Compiègne, vint dîner 
à Verberie, et, ayant chassé en chemin avec sa fauconnerie, vint 
coucher à Chantilly. Il y séjourna le 11, comme il l'avoit promis 
au prince de Condé, et, malgré le mauvais temps, il fut à cheval 
la meilleure partie du jour et tua quantité de gibier pendant les 
battues qu'il fit faire dans le parc. On sut, ce jour-là, qu'il avoit 
ordonné au prince de Condé, grand maître de sa maison, de faire 
tenir prêts au 20 d'avril les mêmes équipages qu'il avoit eus au 
siège de Mons : ce qui mit un grand mouvement parmi les cour- 
tisans. 

12 mars. — Le 12, il vint dîner à Ecouen et coucher à Ver- 
sailles. 

13 mars. — Le 13, la marquise de Barbezieux, qui étoit 
grosse, fut attaquée d'une violente fièvre avec d'autres grandes 
incommodités, mais sa grande jeunesse la tira bientôt d'affaire. 

On sut, le même jour, que le Roi avoit donné au marquis de 
Saint-Germain-Beaupré, brigadier de ses armées et gouverneur 
de la Marche, l'agrément de vendre son régiment de cavalerie, à 
la tête duquel il servoit depuis longtemps avec réputation. 

On sut aussi que les fiançailles du duc du Maine se feroient le 
18, et le mariage le 19 ; que, ces deux jours-là, il y auroit loterie 
à Trianon, avec plusieurs autres divertissements, et qu'après le 
mariage Monseigneur iroit à Anet pour y demeurer depuis le 
22 jusqu'au 26, auquel jour il reviendroit joindre le Roi à Marly, 
où Sa Majesté devoit passer les trois derniers jours de la semaine, 
à son ordinaire. 

14 mars. — Le 14, le Roi donna ordre à ses régiments des 
gardes françoises et suisses de se tenir prêts pour partir de Paris 
le 10 d'avril, déclarant en même temps qu'il partiroit le 28 pour 
aller à Toumay, et que les dames seroient du voyage. 

On disoit aussi, en ce temps-là, qu'il nommeroit bientôt les 
officiers généraux. 

1. Gentilhomme de Champagne. 

IV. — 2 



18 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Ce fut alors que le comte de Laumont *, brigadier des armées 
du Roi et commandant au Havre, épousa Mlle de Pierrefltte, sa 
proche parente, dont il eut cinq cent mille livres de fort beau 
bien, et Ton sut que le Roi Tavoit nommé pour servir en cam- 
pagne. 

15 mars. — Le 15, le duc de Bouillon, grand chambellan de 
France, eut un'grand démêlé avec le duc de la Trémoïlle, premier 
gentilhomme de la chambre en année, sur ce que le duc de Bouil- 
lon voulut présenter au Roi dans sa chambre le nouveau commis- 
saire de la compagnie des grenadiers à cheval, et que le duc de 
la Trémoïlle prétendit qu'il n'avoit point le droit de le présenter 
au Roi dans sa chambre qu'il ne lui en eût fait une honnêteté, 
personne n'ayant droit de faire entrer qui que ce soit dans la 
chambre du Roi que le premier gentilhomme de sa chambre; 
mais celte querelle fut apaisée par leurs amis communs. 

Le bruit couroit alors que le prince d'Orange devoit s'embar- 
quer le même jour; que le duc de Villeroy serviroit certainement 
de lieutenant général dans l'armée du Roi, et que le comte d'Au- 
vergne avoit aussi demandé la même grâce, mais qu on doutoit 
qu'il pût l'obtenir, à cause qu'il ôterait le commandement de la 
cavalerie au duc du Maine; on ajoutoit que le même comte 
avoit prié le Roi d'ordonner au marquis de Coëtmadeuc * de 
vendre son réghnent, qui étoit le Colonel Général de la cava- 
lerie. 

16 mars. — Le 16, le Roi flt le comte de Bressey ' maréchal 
de camp et lui donna six mille livres de pension, et Sa Majesté 
écrivit au gouverneur des Pays-Bas espagnols de lui renvoyer 
sa femme et ses enfants, n'étant pas raisonnable qu'on les retint, 
puisque, étant nés en Franche-Comté, ils étoient véritablement 
sujets du Roi. 

17 mars. — Le 17, on sut que toutes les négociations pour 
la paix de Savoie avoient été inutiles, qu'il n'y avoit rien à es- 
pérer de ce côté-là, et que le duc de Savoie avoit été jusqu'à ce 



1. De riiiustre maison du Clidtelet, de Lorraine. 

2. Gentilhomme de basse Bretagne, dont le père, quoique conseiUer dans 
la province, ne laissoit pas d'avoir plus de cent miUe livres de rente ; ce 
mariage se rompit dans la suite. 

3. C'étoit celui qu*on avoit enlevé sur la contrescarpe de Namur; il étoit 
né Franc-Comtois et par conséquent il étoit devenu sujet du Roi. 



18-19 MARS 1692* 19 

point d'entôtement de ne voaloir point écrire * une lettre que le 
Roi luiavoit écrite de sa propre main. 

Le même jour, on commença de débiter dans le monde un ma- 
nifeste du Roi pour faire connoitre que Sa Majesté n'avoit rien 
épargné pour la paix, et que, si elle ne s'étoit pas faite, ce n'étoit 
que la faute du duc de Savoie. On a jugé à propos de Tinsérer 
ici tout au long comme une pièce de conséquence pour T histoire *. 

18 mars. — Le 18, Bemières, lieutenant au régiment des 
gardes, eut l'agrément de la compagnie de Senecterre. 

Après le dîner du Roi, sur les quatre heures, les fiançailles 
du duc du Maine avec Mlle de Charolois se firent, dans le salon 
de Tappartement du Roi, avec les cérémonies accoutumées. 

Ensuite tout le monde alla à Trianon, où il y eut loterie, jeu 
de portique et un souper magnifique à cinq tables différentes. 

19 mars. — Le 19, le mariage se fit dans la chapelle du 
Roi, par Févéque d'Orléans, son premier aumônier, le cardinal 
de Bouillon, grand aumônier de France, ayant pris Toccasion du 
voyage de Compiègne pour aller faire un tour à son abbaye de 
Vigogne, proche de Vaîenciennes. 

Après la messe, le Roi dîna avec les princesses, comme il avoit 
fait le jour des noces du duc de Chartres, à la réserve qu'il y en 
eut deux d'augmentation, qui furent la nouvelle duchesse du 
Maine et sa sœur Mlle d'Enghien *. 

Sur les cinq heures du soir, il y eut appartement, où le roi 
d'Angleterre se trouva; ensuite on s'alla mettre à table pour 
souper. Les deux rois se mirent au milieu, celui d'Angleterre 
ayant la droite ; immédiatement après lui étoit Monseigneur, et 
puis, tout de suite. Madame, la duchesse de Chartres, la Grande- 
Duchesse de Toscane, le prince de Condé, le duc d'Enghien, la 
princesse douairière de Conti, la princesse de Conti, Mlle d'En- 
ghien et le duc du Maine. A la gauche du Roi étoit Monsieur, 



! . [Le copiste a bien mis écrire : il y faut substituer ouvrir ou lire, — 
E. Pontai,] 

2. [Nous Tavons renvoyé à ]*appendice. Voir, app. I, le Mémoire des offres 
faites de la part du Roi au duc de Savoie pour le rétablissement du repos 
de rilalie. — E, PontaL] 

3. Qui étoit au désespoir de voir sa sœur cadette mariée à son préju- 
dice; mais elle étoit si prodigieusement petite, quoiqu'eUe fût assez âgée, 
que le Roi n'avoit pu se résoudre à la donner à son fils; l'autre n'étoit 
pourtant guère plus grande, mais elle étoit plus jeune. 



iO MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

et puis, tout de suite, le duc de Chartres, Mademoiselle, la du- 
chesse de Guise, la princesse de Condé, la duchesse d'Enghien, 
le prince de Conti, la duchesse du Marne, le comte de Tou- 
louse et la duchesse de Vemeuil. 

Après le souper, on fit la bénédiction du lit, les deux rois 
avec toute la maison royale assistèrent au deshabillé de la 
mariée; le roi d'Angleterre donna la chemise au marié, et, quand 
on les eut mis coucher ensemble, chacun se retira. 

20 mars. — Le lendemain des noces, le Roi alla voir la 
mariée en cérémonie, et elle le reçut sur son lit, suivant la cou- 
tume ordinaire. 

21 mars. — Le 21, les nouvelles qui vmrent, que les enne- 
mis s'assembloient en Italie pour quelque grande entreprise, 
obligèrent le Roi de faire donner ordre à tous les colonels et 
mestres de camp dont les régiments étoient de ce côté-là de s'y 
rendre en toute diligence. 

22 mars. — Le 22, milord Dumbarton, ci-devant le marquis 
de Douglas, lieutenant général des armées du Roi et premier 
gentilhomme de la chambre du roi d'Angleterre, mourut d'apo- 
plexie à Saint-Germain-en-Laye, universellement regretté de 
tous les honnêtes gens, qui connoissoient sa valeur et son invio- 
lable fidélité pour son maître. 

23 mars. — Le 23, le Roi nomma la marquise de Saint- Va- 
léry * pour être dame d'honneur de la duchesse du Maine, et 
tout le monde applaudit à ce choix, à cause de la vertu de la 
marquise, par laquelle elle s'étoit distinguée parmi les belles 
femmes de son temps. 

Ce fut le même jour que le Roi nomma les officiers généraux 
de ses armées, suivant l'état que nous allons mettre. 

• 

EN FLANDRE. 

Le Roi. 

Monseigneur. 

Monsieur. 

Le maréchal de Luxembourg, général. 

1. Veuve du marquis de Saint-Valery, brigadier de cavalerie, qui étoil 
fils du marquis de Gamaches, chevalier des Ordres du Roi; elle étoit fille 
du comte de Monllouet, premier écuyer de la grande écurie, qui étoit fils 
de Buliion, suriatendant des finances; c'étoil une femme qui avoit su 
allier tous les agréments imaginables avec une vertu très solide. 



î23 MARS 1692 21 

Lieutenants généraux. 

Le comte de Maulevrier *. 
Le comte du Montai '. 
Le duc de Choiseul. 
Le prince de Soubise. 
Le duc de Villerov. 
Le comte d'Auvergne. 
Le marquis de Joyeuse. 
Rosen. 

Le marquis de Tilladet. 
Le duc de Vendôme. 

Maréchaux de camp. 
Le duc d'Enghien. 
Le prince de Conti. 
Le duc du Maine. 
I^ grand prieur de France. 
Le prince d'Elbeuf. 
Le comte de Tessé. 
Le marquis de Montrevel. 
Le marquis de Créquy. 
Le comte deMontchevreuil. 
Polastron. 

Le marquis de Villars. 
Walteville. 
Busca, commandant la maison du Roi '. 

EN ALLEMAG>'E. 

Le maréchal de Lorge, général. 

1. Frère cadet de Colbert, ci-devant ministre d'Etat; il avoit com- 
mencé de ^^ervir avec réputation dans le régiment de Navarre; ensuite il. 
avoit été capitaine au régiment des gardes et puis capitaine lieutenant de 
la seconde compagnie de mousquetaires du Roi; de là, il éloit devenu par 
\e* degrés lieutenant général, et on lui avoit donné le gouvernement de 
Tournay, où il avoit été longtemps sans servir pendant le ministère du 
marquis de Louvois. 

2. Toute sa, jeunesse s'étoit passée à servir dans le régiment du grand 
prince de Condé pour le Roi; ensuite il avoit servi ce prince contre le 
Roi ; après le retour de ce prince, le Roi l'avoit employé, et il étoit un des 
plus anciens lieutenants généraux; cependant il étoit depuis quelques 
années dans son gouvernement de Mont-Royal. 

3. [La note est restée en blanc. — E. Pontal.] 



22 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Lieutenants généraux. 

Le comle de Choiseul. 
Le marquis d'Huxelles. 
Le marquis de Chamilly. 
La Feuillée. 

Maréchaux de camp. 

Le comte de Tallarl. 

Bartillat. 

Mélac. 

Le marquis de Feuquières. 

Le comte de Coigny. 

Le marquis de la Bretesche *. 

EN ITALIE. 

Câlinât, général. 

Lieutenant général. 
Langalerie. 

Maréchaux de camp. 
Saint-Sylvestre. 
Le chevalier de Tessé. 
D'Usson. 

Le marquis de la Hoguetle (en Savoie). 
Le comte de Larrey (en Dauphiné). 
Le marquis de Vins (en Provence). 

EN CATALOGNE. 

Le duc de Noailles, général. 

Lieutenants généraux. 
Le comte de Revel. 
Le milord Montcassel. 

Maréchaux de camp. 
Quinçon. 
Le marquis de Longueval. 

1. G'étoit un gentilhomme de Poitou qui avoit levé un régiment à 
Maastricht en 1674. II s'y étoit distingué en plusieurs occasions où il avoit 
perdu une jambe, et on Tavoit fait gouverneur de Hombourg. 



24 MARS 1692 23 

SUR LA MOSELLE. 

Le marquis de Boufflers, général. 

Lieutenant générai 
Rubentel. 

Maréchaux de camp. 
Le marquis d'Harcourt. 
Le duc de Roquelaure. 
Le marquis de la Valette. 
Le comte de Gacé. 
Ximénès. 

EN NORMANDIE. 

Le maréchal de Bellefonds, général. 

Maréchal de camp. 
Le marquis de Sebeville. 

On disoit qu'il y avoit encore plusieurs autres officiers géné- 
raux nommés pour Tannée de Normandie et qu'on en pourroit 
même tirer des autres armées, mais personne n'en savoit encore 
la vérité. 

24 mars. — Le 24, on sut que le vieux marquis de Beringhen, 
premier écuyer du Roi, chevalier de ses Ordres et gouverneur 
de Marseille, étoit à l'extrémité, son plus grand mal étant son 
âge de quatre-vingt-sept ans. 

Le môme jour, le Roi fit dire au marquis de Joyeuse qu'il ne 
serviroit pas dans son armée, et qu'il Tavoit destiné pour Tannée 
d'Allemagne , ce qui d'abord ne lui fut pas agréable ; mais on 
étoit sur le pied d'obéir au Roi sans murmurer. 

On apprit encore que le marquis de Gharost épousoit une riche 
héritière de Picardie, nommée Mlle de Bohlen, dont le père étoit 
gouverneur de Dourlens, et qu'il en auroit plus d'un million. 

n se fit aussi, en ce temps-là, un mariage de momdre consé- 
quence, qui fut celui du comte de Marivault avec Mlle de Guéné- 
gaud ', et Ton apprit que Tabbé de Fontanges * étoit mort à 

1. Fille de défunt de Guénégaud, ci-devant trésorier de TÉpargne, mais 
dont la grande fortune avoit été renversée par la chambre de justice, pre- 
mier ouvrage du contrôleur général Colbert. 

2. Frère cadet de la duchesse de Fontanges, dernière maltresse du Roi. 



24 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

Paris après une maladie très longue, laissant au Roi la disposition 
^'une abbaye considérable. 

25 mars. — Le âS, le bruit couroit que la reine douairière 
d'Angleterre étoit arrivée à Rouen, et qu'elle y demeureroit jus- 
qu'à la saison des eaux de Bourbon, où elle vouloit aller; mais 
ce bruit se trouva aussi faux qui celui qui avoit couru, quel(|ue 
temps auparavant, de son débarquement à Calais. 

26 mars. — Le 26, on sut que le comte de Choiseul, au lieu 
d'aller servir en Allemagne, alloit servir en Normandie, et cela 
fit juger que cette armée pourroit bien faire quelque entreprise 
considérable. 

27 mars. — Le 27, la princesse douairière de Conti se trouva 
fort mal d'une grande fièvre avec une forte douleur de côté, et 
on jugea à propos de la saigner deux fois ce jour-là. 

Ce fut le même jour que le prince d'Elbeuf, quoiqu'il fût ma- 
réchal de camp, demanda au Roi à être un de ses aides de camp, 
ce qui fut fort agréable à Sa Majesté, et fort approuvé de tous les 
courtisans. 

29 mars. — Le 29, on disoit que la France avoit encore de 
nouvelles difficultés avec la cour de Rome, Sa Sainteté voulant 
que les nouveaux évoques prêtassent le serment entre les mains 
de son nonce, et, selon les apparences, on auroit inséré dans le 
serment des renonciations à ce que le clergé de France avoit dé- 
terminé contre le Pape ; cela fut cause que l'évéque de Vannes ' 
dépécha de se faire sacrer, espérant que, la chose étant faite, il 
en seroil quitte pour faire quelques excuses au nonce, quand il 
en seroit venu un en France. 

30 mars. — Le 30, le vieux Beringhen mourut, au grand 
regret de tous ceux qui le connaissoient, car on disoit publique- 
ment que c'étoit le plus sage courtisan de son temps, ce qui étoit 
véritable, puisqu'il avoit eu assez de sagesse pour se retirer peu 
à peu de la cour, quand il avoit vu son fils marié, établi et formé 
de manière à se pouvoir soutenir de lui-môme, et pour songer 
uniquement pendant quinze années à se préparer à la mort. 

1. [C'était l'abbé d'Argouge.«. ~ E, PontaL] 



1«M0 AVRIL 1692 25 



AVRIL 1692 

ler.4 avril. — Le commencement du mois d'avril ne fut 
point fertile en nouvelles, et les quatre premiers jours se passè- 
rent sans qu'on eût aucun sujet pour repaître sa curiosité. 

5 avril. — Le 5, qui étoit la veille de Pâques, le Roi fit ses 
dévotions et toucha les malades des écrouelles à son ordinaire. 
L'après-dînée , il distribua les bénéfices qui étoient vacants. Il 
donna Tévéché de Dol à l'abbé de Chamillard *, et celui de Lec- 
toure à l'abbé de Polastron * ; il donna une abbaye à l'abbé de 
Broglia ', qui, par ce moyen, résigna un canonicat de la Sainte- 
Chapelle de Paris à son neveu, fils de son frère aîné ; il en donna 
aussi une à l'abbé dlmécourl, fils du gouverneur de Montmédy ; 
une à l'abbé de Malézieux, fils de l'intendant du duc du Maine ; 
une à l'abbé Gineste, fils d'un commis du marquis de Château- 
neuf, secrétaire d'Etat ; une à l'abbé de Bayard, frère d'un écuycr 
de Monseigneur , duc de Bourgogne ; et une abbaye de filles à 
Mme de Saint- Vincent. 

7 avril. — Le 7, on assuroit qu'il y auroit deux armées en 
Flandre : celle du Roi, que le maréchal d'Humières commande- 
roit sous lui, et dont le duc du Maine commanderoit la cavalerie, 
et celle du maréchal de Luxembourg, dont la cavalerie seroit com- 
mandée par le comte d'Auvergne. On disoit aussi que toutes les 
dames qui voudroient suivre la cour dans ce voyage le pourroient 
faire, à condition que celles qui n'iroient pas dans les carrosses 
du Roi iroient dans leurs carrosses, et que leur séjour à toutes 
seroit la grande ville de LiUe. 

9 avril. — Le 9, on disoit que le Roi envoyoit le marquis de 
Vaubecourt servir en Normandie avec son régiment, et cela pa- 
raissoit une espèce de disgrâce , parce qu'il avoit toujours été 
employé avec distinction, mais les gens éclairés raisonnoient 
tout autrement. 

10 avril. — Le 10, on sut que le marquis de Villars ne ser- 

1. Docteur de Sorbonne, frère de CbamiUard, Intendant des finances. 

2. Parent de Polastron, maréchal de camp et lieutenant-colonel du ré- 
giment da Roi. 

3. Frère de Broglia, lieutenant général; il avoit déj& Tabbaye de Pi- 
gnerol. 



26 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGUES 

viroit point dans Tannée du Roi, et qa'il iroit commander la ca- 
valerie en Allemagne. On apprit aussi que le Roi avoit choisi le 
marquis de Joyeuse pour aller commander un corps sous le 
Mont-Royal^ et qu'il lui avoit donné le marquis de la Bretesche 
pour maréchal de camp. 

On sut encore que le marquis de la Baume étoit fort malade à 
Lyon, et que sonflls, le comte de Tallart, revenoit d'Allemagne 
en diligence pour se rendre auprès de lui. 

11 avril. — Le 11, on eut nouvelle que, de sept vaisseaux du 
Roi qui étoient à la rade de Gamaret, proche de Brest, attendant 
pour escorter un convoi, il y en avoit eu quatre de démâtés par 
la tempête , qu'ils avoient pensé périr , et que celui du mar- 
quis deNesmond, chef d'escadre qui les commandoit, avoit été 
le plus endommagé; mais qu'au moment qu'il alloit périr, un 
coup de vent Tavoit jeté dans le port avec les autres. 

12 avril. — Le 12, on disoit pubUquement qu'on ne savoit 
ce qu'étoit devenu le prince d'Orange ; les uns assuroient qu'il 
étoit repassé en Angleterre, les autres qu'il étoit allé en poste en 
Suède pour en empêcher le roi et celui de Danemark de con- 
clure un traité avec la France, tant on étoit persuadé que le 
grand génie de cet usurpateur ne lui donnoit pas un moment 
de repos et qu'il le tenoit dans une continuelle activité, qui le 
faisoit travailler sans relâche à de nouveaux projets; cependant, 
malgré tous ces bruits, il se trouva enfin qu'il n'avoit pas sorti 
de sa maison de Loo. 

14 avril. — Le 14, on sut de certitude que le roi d'Angle- 
terre s'en alloit au premier jour en Normandie, et tout le monde 
crut deviner juste en disant qu'il n'y alloit que pour visiter les 
troupes irlandoises. 

15 avril. — Le 15, le Roi fit, au bout du pont du Pecq, la 
revue de ses deux compagnies des gendarmes et des chevau- 
légers de sa garde; le roi d'Angleterre y vint, et Leurs Majestés 
trouvèrent ces deux célèbres troupes parfaitement belles. 

16 avril. — Le 16, le Roi témoigna qu'il avoit été fort mé- 
content des raisonnements que les courtisans avoient faits Tannée 
dernière au siège de Mons, et il déclara que si, pendant la cam- 
pagne qu'il alloit faire, il s'en trouvoit qui tinssent de sembla- 
bles discours, il les envoyeroit pour longtemps prisonniers dans 
quelque place de la frontière. 



17-24 AVRIL 1692 27 

Ce jour-là, il prit médecine, ce qui étoit une marque qu'il de- 
voit partir bientôt; mais on disoit qu'il n'étoit pas encore bien 
assuré que les dames fussent du voyage. 

Ce fut encore le même jour qu'il donna ordre à Yignaux et 
au chevalier de Gassion, lieutenants de ses gardes du corps et 
brigadiers de ses armées, de partir en diligence pour aller servir 
en Normandie, ce qui fit présumer encore plus fortement qu'on 
vouloit faire servir cette armée à quelque chose de considérable. 

17-18 avril. — Le 17, le Roi fit au comte de Bressey une 
gratification de vingt mille livres, et, le lendemain, on apprit 
que le marquis de Rhodes, ci-devant grand maître des cérémo- 
nies, avoit épousé la marquise de Moncha ^ 

19 avril. — Le 19, on sut que le roi d'Angleterre avoit fait 
trois nouveaux chevaliers de la Jarretière, qui étoient le prince 
de Galles, son fils, le milord Melfort et le duc de Powitz. 

20 avril. — Le 20, le Roi alla dire adieu au roi d'Angleterre, 
et rien ne pouvoit égaler la joie de tous les Anglois qui étoient 
auprès de lui, car ils croyoient indubitablement qu'avec les troupes 
que le Roi donnoit au roi, leur maître, il alloit dans peu de jours 
reconquérir l'Angleterre. 

21 avril. — Le lendemain, ce prince partit pour aller à la 
Trappe et de là passer en Normandie. 

22 avril. — Le 22^ on sut que le marquis d'Estaing épousoit 
Mlle de Vaubecourt • et que le comte d'Albert ' avoit eu l'agré- 
ment d'acheter le régiment de dragons de Mgr le Dauphin. 

23-24 avril. — Le 23, on apprit que le mariage du comte 
de Cessé ^ avec Mlle de Rechameil ^ étoit conclu après de longues 
négociations, et, le lendemain, on disoit que le marquis de Mont- 
revel avoit épousé la marquise de Grancey •, mais il n'en de- 
meuroit pas d'accord. 

1. Elle étoit de la maison de Simiane-Gordes, et son premier mari 
d'une autre branche de la même maison. 

2. Sœur du marquis de Vaubecourt, brigadier d'infanterie et gouver- 
neur de Châlons. 

3. Fils aîné du second lit du défunt duc de Luynes; c'étoit un des 
hommes de la cour les plus agréables et les mieux faits, et il y avoit 
plusieurs dames qui le trouvoient tel. 

4. Capitaine de cavalerie dont le père, qui étoit chevalier de l'Ordre, 
étoit frère cadet du défunt duc de Brissac. 

5. Seconde flUe de Bechameil, trésorier de la maison de Monsieur. 

6. Veuve du marquis de Grancey, lieutenant général des armées navales 
du Roi, lequel étoit second fils du premier lit du maréchal de Grancey. 



38 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

25 avril. — Le 25, on eut nouvelle que les presbytériens 
d'Ecosse avoient pris les armes pour le roi d'Angleterre, parce 
le prince d'Orange, qui étoit naturellement presbytérien, avoit 
changé de religion pour prendre celle d'Angleterre. 

On sut aussi qu'il revenoit en France plusieurs huguenots 
françois, sur la permission que le Roi leur en avoit donnée *. 

26 avril. — Le 26, le comte de Tessé, prenant congé du Roi, 
obtint de Sa Majesté qu'elle lui augmentât de cinquante mille livres 
le brevet de retenue qu'elle lui avoit accordé sur sa charge de co- 
lonel général des dragons, et le Roi le fit lieutenant général. Sa 
Majesté fit aussi le marquis de Vignaux, le chevalier de Gassion, 
le marquis de Vaubecourt et le comte de I^aumont maréchaux 
de camp ; pour les brigadiers qui dévoient servir dans cette armée 
de Normandie, on ne les savoit pas encore, à la réserve d'un 
nommé Nanclas, qui avoit été commandant dans Bello-Isle. 

On disoit aussi que le siège du Grand-Waradin étoit levé, et 
on sut que la priricesse de Soubise avoit pris la résolution de 
faire le voyage de la cour dans son carrosse, puisqu'elle n'avoit 
pas de place dans les carrosses du Roi *. 

27 avril. — Le 27, le voyage du Roi fut entièrement assuré 
pour le 40 de mai; on sut que le Roi iroit ce jour-là coucher à 
Chantilly, qu'il y séjourneroit le lendemain, qu'il iroit coucher 
le 12 à Compiègne, le 13 à Noyon, le 14 à Saint-Quentin, et le 
15 au Quesnoy ou au Gateau-Cambrésis, mais qu'on ne savoit 
pas quelle seroit la suite de ce voyage. 

28 avril. — Le 28, on apprit que milord Ducan, le général 
Canon et plusieurs autres seigneurs écossois, ayant débarqué 
au Havre, étoient allés à Caen, et de là à l'Ue-Marie ^ pour y 
recevoir les ordres du roi d'Angleterre. 

On disoit aussi qu'il étoit encore arrivé en Hollande, le 16 du 
mois, trois vaisseaux chargés de troupes angloises, et que le 
prince d'Orange étoit h la Haye, peu ébranlé des desseins de la 
France. H y avoit pourtant des gens qui assuroient qu'il en avoit 
témoigné une extrême surprise, quand on lui en avoit donné la 
première nouvelle. 

1. Celle permission ne fil pas un grand effel, et il ne revint que fort 
peu de huguenots en France. 

2. Elle aimoit mieux aller dans son carrosse particulier que de ne pas 
suivre son mari, quand on le lui permettoit. 

3. Terre du maréchal de Bellefonds, en basse Normandie. 



29-30 AVRIL 1692 29 

Ce fut dans ce lemps-là que les simples courtisans se trou- 
vèrent dans un extrême embarras pour savoir s'ils suivroient le 
Roi ou s'ils ne le suivroient pas; le duc de la Force pria le duc 
de la Rochefoucauld de savoir du Roi s'il trouveroit bon qu'il eût 
l'honneur de le suivre; il s'acquitta de cette commission, et le 
Roi lui répondit qu'il dît au duc de la Force qu'il agréoit sa bonne 
volonté, mais qu'il feroit mieux de rester à Paris ; cela fit un grand 
bruit, et chacun songea à s'éblaircir s'il pourroit suivre le Roi. 

Ce fut alors que le duc d'Elbeuf se trouva extrêmement mal 
d'«nc rechute d'apoplexie, et qu'on commença à désespérer de 
sa guérison. 

Le Roi donna, dans le même temps, l'agrément au comte de 
Roucy d'acheter la compagnie des gendarmes écossois, et Be- 
thomas conclut son marché avec Kraley pour la compagnie des 
gendarmes anglois. 

On sut aussi que le comte d'Estrées amenoit à Brest une grosse 
escadre des vaisseaux du Roi, et que Sa Majesté avoit ordonné 
au duc de Chaulnes et au marquis de Lavardin d'aller faire leurs 
charges en Bretagne *. 

29 avril. — Le 29, le duc d'Uzès et le prince de Monaco 
firent demander au Roi, par le marquis de Barbezieux, s'il trou- 
veroit bon qu'ils eussent l'honneur de le suivre, et le Roi ré- 
pondit qu'ils lui feroient plaisir de ne le suivre pas et que sa 
réponse devoit servir de planche pour tous les autres *. 

Le même jour, Sa Majesté donna des commissions de mestrc 
de camp au prince de Bournonville, au chevalier de Rohan, et 
au chevalier de Clermont, les deux premiers enseignes et le 
dernier guidon des gendarmes de sa garde. 

30 avril. — Le 30, on vit pour la première fois des sous- 
lieutenants de roi de la nouvelle création prêter le serment entre 

1. Le maréchal d'Estrées y avoit commandé Tannée d'auparavant, et 
ils appréhendoicnt d'avoir encore cette année-là le môme dégoût. 

2. On troavoit qu'ils avoient mal fait de deux manières, la première, 
d'avoir fait demander cela au Roi par le marquis de Barbezieux, puis- 
qu'ils ponvoient bien le demander eux-mêmes; la seconde, parce qu'ils 
ne dévoient pas révoquer en doute que le Roi ne trouvât bon d'être 
i^uivi par les pairs de son royaume, et qu'il auroit été assez temps de ne 
pas suivre quand le Roi l'auroit défendu. Aussi leur exemple ni la réponse 
du Roi n'empêchèrent pas que toute la cour ne suivit le Roi, à la réserve 
d'eux deux et de quelques autres qui se firent aussi refuser pour avoir 
parlé trop tôt 



30 MÉMOIRES DU MARQUIS DR SOURGHES 

les mains du Roi. H y en eut six qui le prêtèrent tous à la fois, 
et le Roi régla qu'ils payeroient pour le droit du serment aux 
officiers de sa chambre chacun cent cinquante louis d'or neufs '. 

Ce fat aussi le même jour que le jeune marquis de Caderousse' 
remercia le Roi de Tagrément qu'il lui avoit donné d'acheter 
du marquis de Sebevile la compagnie des chevau-légers de la 
Reine. 

On su encore que, le 25, on avoit tiré à Rrest le coup de par- 
tance, mais que le vent était contraire. 

La princesse de Soubise sut alors profiter de l'incommodité 
de la comtesse de Roucy, et elle obtint la place qu'elle devoit 
occuper dans un des carrosses du Roi pendant le voyage. 

Ce fut encore le même jour que, parles pressantes sollicitations 
de la reine d'Angleterre, le Roi fit le comte de Lauzun duc et 
pair, et que Sa Majesté déclara qu'elle avoit fait le duc de la 
Ferté ', le marquis de Barbezières * et Bachivilliers ^ maréchaux 
de camp pour aller servir en Italie. 



MAI 1692 

1" mai. — Le'l«' jour de mai mourut à Paris Mme de Visé, 
femme de chambre de la Reine et sa favorite; elle étoit Espa- 
gnole, et la Reine Tavoit amenée avec elle, et elle l'aimoit parce 
qu'elle la croyoit fille naturelle du roi, son père. D'ailleurs elle 
étoit femme de bon esprit, et elle avoit bien mérité du Roi, lui 
ayant rapporté, après la mort de la Reine, des pierreries pour 

1. Cela parut un peu onéreux quand le Roi en fit le règlement, car on 
trailoit les sous-lieutenants de roi, pour le droit du serment, comme les 
lieutenants de roi qui avoient le commandement au-dessus d'eux. 

2. Fils atné du premier lit du duc de Gaderousse, gentilhomme de Pro- 
vence, qui ayoit épousé en premières noces la fille aînée du secrétaire d'État 
du Plessis-Guénégaud. Ce duc de Caderousse était seulement duc du 
Pape et avoit son bien dans le Comtat d'Avignon. 

3. S'il n'avoit pas été désagréable au Roi, il auroit dû depuis longtemps 
être maréchal de camp. 

4. Pour lui, il n'avoit pas eu sujet de se plaindre, et il faisoit son che- 
min fort vite; mais il avoit toujours eu de la protection par le moyen de 
son ami Saint-Poflenge. 

5. Il étoit des plus nouveaux brigadiers; mais, outre qu'il avoit de lui- 
même du mérite, il se trouvoit parent très proche du marquis de Mont- 
chevreuil. 



2-8 MAI 1692 31 

quarante mille écus, que personne ne savoit qu'elle eût entre 
ses mains. 

2 mai. — Le 2, le mariage du jeune duc de la Feuillade avec 
Mlle de Châteauneuf fut déclaré *, et Ton sut que le père de la 
OUe lui donnoit en mariage quatre cent mille livres et cinq an- 
nées de nourriture. Ce fut le contrôleur général de Pontchar- 
train, proche parent de la fille, qui fit le mariage, et il fut ap- 
prouvé de tout le monde. 

3 mal. — Le 3, mourut à Paris le duc d'Elbeuf , aîné des 
princes de Lorraine établis en France et gouverneur de Pi- 
cardie. 

4 mal. — Le 4, on balançoit encore si les dames seroient du 
voyage, mais tous ces bruits ne paroissoient guère bien fondés. 

5 mai. — Le 8, Sa Majesté nomma le prince de Condé pour 
être général de son armée sous Monseigneur * et Monsieur; et 
elle fit le duc d'Enghien, le prince de Conti et le duc du Maine 
lieutenants généraux. 

Elle nomma aussi ses aides de camp ; il y en eut deux anciens, 
qui furent le prince d'Elbeuf et le prince de Turenne, et quatre 
nouveaux, qui furent le comte de Fiesque ', le marquis de Lassay *, 

1. Rien ne fait tant connoitre que le mariage l'incertitude des choses du 
monde. L'homme du monde que le défunt duc de la Feuillade haïssoit 
le plus, c*étoit le marquis de Châteauneuf. Cette haine ayoit commencé 
par la permission que le défunt duc de la FeuiUade avoit demandée au 
Roi de prendre, pour embellir sa maison de Paris, une rue qui faisoit tout 
Tomement de Thôtel de la Vrilliëre appartenant au marquis de Château - 
neuf; et à peine le maréchal de la Feuillade étoit-il mort que son flis 
unique épousa la fille du marquis de Châteauneuf, et que, sa maison de 
Paris ayant été vendue pour payer ses dettes, on rétabUt la rue au même 
endroit où elle avoit été, vis-à-vis la porte de l'hôtel de la Vrilliëre. 

2. On ne sauroit s'imaginer la joie qu'il en eut, car il y avoit très long- 
temps qu'U souhailoit cette dignité et qu'il désespéroit de l'avoir. 

3. Personne ne s'attendoit à ces quatre nouveaux aides de camp, et la 
cour fut fort surprise quand elle entendit nommer leurs noms. Le comte 
de Fiesque étoil celui auquel le Roi fit donner cent mille écus par la 
république de Gênes sur étant moins des biens qu'eUe avoit confisqués 
après la mort du comte Jean-Louis de Fiesque, son prédécesseur, qui 
avoit voulu se rendre maître de la république. Celui-ci avoit servi autre- 
fois d'aide de camp au maréchal de Turenne, et depuis il avoit moins 
songé au service qu'à son plaisir. 

4. Fils du marquis de Montataire; il avoit autrefois été enseigne des 
gendarmes du Roi, mais il avoit vendu sa charge, et depuis il avoit songé 
à son plaisir, étant ordinairement avec le grand prieur de Vendôme. On 
croyoit que la marquise de Maintenon avoit contribué à le rapprocher 
du Roi. 



32 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

le marquis de Roncherolles * et Lanjamet '. Outre ceux-là, il y 
en eut encore trois surnuméraires, qui ne dévoient point prendre 
jour avec les autres, lesquels furent le comte de Toulouse, le 
marquis de Comminges et le chevalier de Nogent. 

6 mal. — Le 6, Le Roi jugea dans son Conseil le procès in- 
tenté entre la duchesse de Nemours, héritière présomptive du 
duc de Longuevilie, le prince de Condé, comme tuteur de ce 
duc, le prince de Conti, comme son héritier en partie, et un 
nommé Porlier ', légataire du défunt chevalier de Longuevilie *, 
au sujet de sa succession ; et le Roi déclara par son arrêt que la 
succession de ce bâtard lui étoit dévolue par droit de déshé- 
rence *. 

7-8 mal. — Le 7 et le 8, il fit des vents horribles, qui non 
seulement empéchoient la flotte de France de mettre à la mer, 
rhais qui étoient bien capables delà disperser, et oncommençoit 
à être en peine du comte d'Estrées, dont on n*avoit point encore 
de nouvelles. 

10 mal. — Le 10, le Roi partit de Versailles, il vint dîner à 
Pierrefitte et, de là, coucher à Chantilly; et, en y arrivant, il 
donna ce qui lui appartenoit de la succession du chevalier de 
Longuevilie aux princes de Condé et de Conti, pour la partager 



1. Après la mort de son père, qui étoit gouverneur de Landrecies, il avoit 
eu le même gouvernement et on Tavoit forcé d'en donner sa démission. 
Depuis il avoit été en Angleterre et en Hongrie, et il étoit revenu s'établir 
à la cour depuis la mort du marquis de Louvois. II étoit d'une des plus 
illustres maisons de Normandie, dont Taîné avoit séance au parlement de 
Rouen comme premier baron. 

2. Gentilhomme de Bretagne, dont le frère aîné y étoit conseiller; il 
avoit autrefois été enseigne au régiment des gardes, et, après avoir vendu 
sa charge de bonne heure, il avoit passé plusieurs années, ne songeant 
qu a son plaisir; ensuite il revint à la cour, où, étant homme d'esprit et de 
courage, il fut bien reçu dans les meUleures maisons; on croyoit que le 
secrétaire d'État de Pontchartrain lui avoit procuré Thonneur d'être aide 
de camp du Roi. 

3. Il avoit été gouverneur du chevalier de Longuevilie, et même lui 
avoit par ses soins fait acquérir une belle terre, laquelle le chevalier de 
LongueviUe lui avoit donnée par son testament pour lui témoigner sa 
reconnoissance. 

4. C'étoit un bâtard du comte de Saint-Pol, cadet du duc de Longue- 
ville, lequel fut tué au combat du passage du Rhin en 1672. La mère 
n'étoit point déclarée, parce qu'il y avoit des inconvénients à la déclarer. 

5. Il y avoit bien des gens qui croyoient que cet arrêt n'étoit pas trop 
dans les formes, parce que la maxime en France est que les bâtards peu- 
vent tester. 



11-14 MAI 1692 33 

par moitié entre eux deux, à la réserve du tiers, qui appartenoit 
aux fermiers de Sa Majesté, et de quarante mille livres, qu'il fit 
donner à Porlier. 

Ce jour-là, le duc de Chartres commença de se trouver incom- 
modé ; les uns disoient qu'il avoit de la fièvre, les autres qu'il 
n'en avoit point; ce qui est de certain, c'est que son incommodité 
dura encore plusieurs jours. 

Ce fut encore le même jour que le Roi dit que deux de ses vais- 
seaux de guerre qui escortoient un convoi, et desquels on avoit 
élé fort en peine, étoient enfin arrivés heureusement au Havre 
avec le convoi. 

11 mai. — Le 11, le Roi séjourna à Chantilly, comme il l'avoit 
projeté; la marquise de Béthune * et ses enfants, qui revenoient 
de Pologne, y vinrent lui faire la révérence, et Sa Majesté alla 
tout le jour à la chasse, où elle fit un grand massacre de gibier 
de toutes sortes. 

12 mai. — Le 12, le Roi vint dîner à Verberie et coucher à 
Compiëgne, où Ton sut que Mme Bignon *, fille de Brunet, garde 
du trésor royal, étoit morte pour n'avoir pu accoucher, et qu'en- 
core qu'on lui eût ouvert le côté, on n'avoit pu sauver son 
enfant. 

18 mai. — Le 13, au matin, on eut nouvelle que la marquise 
de Barbezieux étoit accouchée d'une fille morte, mais qu'elle s'en 
portoit bien. 

Le Roi vint, ce jour-là, dîner à Humbercourt et coucher à Noyon, 
où il tint un conseil très long avec Monseigneur et les ministres 
qui le suivoient au voyage, c'est-à-dire avec le marquis de 
Groissy, le marquis de Pomponne et le duc de Beauvilliers, qui 
avoit suivi, quoique les jeunes princes dont il étoit gouverneur 
fussent restés à Versailles. 

14 mai. — Le 14, le Roi vint dîner à Ham et coucher à Saint- 
Quentin, où il eut nouvelle que deux de ses vaisseaux de guerre 
de l'escadre du comte d'Estrées étoient péris aux côtes d'Espagne ; 
qu'il y avoit eu deux cent cinquante hommes de noyés ; que le 
reste, an nombre de quatre cent cmquante, étoit demeuré prison- 

1. VeQTe da défont marquis de Béthnne, chevalier des Ordres da Roi; 
elle étoit fille aînée dn duc d'Àrquien et sœur de la reine de Pologne. 

S. Son mari étoit avocat général de la cour des aides, et fils de Bignon, 
conseiUer d*État ordinaire. 

n. — 3 



34 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

nier; qu'on ne savoit ce qu'étoit devenu le comte d'Estrées avec 
le reste de ses vaisseaux ; qu'on n'avoil point encore de nouvelles 
de Villette, qui amenoit une escadçe de Rochefort; que TourvlUe 
était sorti de Brest avec trente-sept vaisseaux et qu'il étoit à la 
rade de Bertheaume, en attendant que le reste de la flotte 
sortît du port, et qu'il y avoit des courriers tout prêts pour 
avertir sitôt qu'il paraîtroit à la hauteur de la Hougue, afln que le 
roi d'Angleterre s'embarquât et que les troupes qui étoient au 
Havre en fissent autant. Au reste, le maréchal de Bellefonds man- 
doit que toutes les troupes de Normandie étoient fort belles et 
môme celles des Irlandois, dont les officiers travailloient avec 
application à les discipliner sur le modèle de celles de France; 
que le roi d'Angleterre avoit tiré de chaque régiment soixante 
officiers réformés, dont il avoit fait les plus beaux grenadiers 
du monde, et qu'il leur donnoit de son propre argent à chacun 
quatre sols par jour au-dessus de leur paye ordinaire. 

15 mai. — Le 15, le Roi vint dîner à Prémont, où la fièvre 
prit fortement au comte de Brionne, et de là coucher au Cateau- 
Cambrésis, dans le château de l'évéque de Cambrai. Ce fut où Ton 
commença de dire que les ennemis avoient des corps campés 
sous Bruxelles, sous Gand et sous Namur; mais on connut dans 
la suite la fausseté de cette nouvelle. 

16 mal. — Le 16, le Roi vint dîner à Englefontaine et coucher 
au Quesnoy ; on y sut que les dames y dévoient séjourner le lende- 
main, et qu'elles iroient le 18 à Mons. Ce jour-là, le chevalier de 
Nogent fut attaqué d'une fièvre violente, de laquelle il fut guéri 
dans la suite par le quinquina, aussi bien que le comte de 
Brionne. 

Ce fut ce soir-là que les aides de camp du Roi et de Mon- 
seigneur tirèrent ensemble au sort pour savoir leur jour; car, 
quoiqu'il y en eût de plus anciens que les autres^ ils ne lais- 
soient pas tous les ans de tirer. 

17 mai. — Le 17, le Roi vint dîner à Bavai, et, étant venu en 
carrosse jusqu'à la vue de son camp, il choisit son quartier au 
village de Givry, monta à cheval et alla voir les deux lignes de 
son armée, qui n'étoient pas encore entièrement remplies, y 
ayant encore plusieui's régiments qui n'étoient pas arrivés. 

On sut, ce jour-là, que le prince d'Orange étoit arrivé à 
Malines. 



18-20 MAI 1692 35 

18 mai. — Le 18, on disoit que la flotte de France étoit arrivée 
aux côtes de Normandie, et que le roi d'Angleterre étoit embar- 
qué; mais cette nouvelle se trouva fausse. 

On disoit encore que vingt vaisseaux hollandois avoient joint 
la flotte angloise et qu'ils avoient en tout soixante vaisseaux; que 
la France n'en avoit que cinquante, mais qu'on espéroit forte- 
ment qu'ils battroient ceux des ennemis. 

Le môme jour, le Roi alla voir le camp du maréchal de Luxem- 
bourg, qui avoit sa droite aux Estines et sa gauche à Roussoy. 

On sut, ce jour-là, que le comte de Tillières avoit eu Tagré- 
ment d'acheter du comte de Roucy le régiment de Cravates du 
Roi, dans lequel il étoit capitaine. 

Ce fut encore le même jour que le duc d'Enghien fut attaqué 
de la fièvre et que le comte d'Armagnac se trouva fort incom- 
modé d'un rhumatisme. 

19 mai. — Le 19, le Roi alla à Mons voir les dames; elles 
s'assemblèrent toutes chez la marquise de Maintenon, qui étoit 
logée chez Voisin ', intendant de Hainaut. Tous les corps de la 
ville y vinrent haranguer le Roi, qui leur dit de garder pour sa 
première conquête le feu d'artifice qu'ils avoient préparé. 

Les chanoinesses vinrent aussi en corps saluer Sa Majesté, 
qui les baisa toutes l'une après l'autre; ensuite de quoi elle 
monta à cheval et alla visiter toutes les nouvelles fortifications 
de la place. 

20 mai. — Le 20, le Roi fit en faveur des dames la revue de 
ses deux armées ; celle qu'il commandoit en chef se mit en bataille 
sur deux lignes, à la gauche de son camp jusqu'au village de Saint- 
Symphorien, proche de Mons ; le Roi monta à cheval sur les huit 
heures du matin pour la voir se mettre en bataille, pendant que 
le maréchal de Luxembourg mettoit la sienne sur deux lignes, 
dont la droite venoit à un quart de lieue de la gauche de l'armée 
du Roi. 

Sur les onze heures du matin, les dames arrivèrent de Mons; 
la duchesse de Chartres et la princesse douairière de Conti mon- 
tèrent à cheval avec quelques filles de leur suite ; les autres sui- 
virent en carrosse, et le Roi commença par leur faire voir la se- 

1. Fils d'un maître des ref^nètes nommé Voisht de la Noraye, qui étoit 
Urère de VoisiQ de la Gerisaye, conseiUer d'État ordinaire» Celui-ci éloit 
no fort honnête homme. 



36 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

conde ligne de son année, et piiis la première ligne; de là, il les 
conduisit à Tannée du maréchal de Luxembourg, dont il leur fit 
voir la première et la seconde ligne, et tout le monde fut surpris 
de Teffroyable quantité de troupes qu'on y vit. 

Ce jour-là, le comte de Tillières fut reçu à la tête des Cravates, 
et le comte de Roucy à la tête des gendarmes écossois, et Ton 
vit aussi le comte d'Albert à la tête du régiment de dragons de 
Monseigneur. Après la revue , les dames s'en retournèrent à 
Mons et le Roi à son quartier. 

21 mai. — Le 21, les dames vinrent dîner avec le Roi, mais 
la princesse douairière de Conti n'y vint pas, parce qu'elle avoit 
une fluxion sur le visage, non plus que la marquise de Mainte- 
non, la princesse de Soubise et la duchesse de Beauvilliers. 

Il y eut deux tables sous deux tentes différentes; le Roi en 
tint une et Monseigneur l'autre. Pendant le dîner, il y eut un 
concert de timbales et de trompettes, avec des intermèdes de 
hautbois ; les tambours même y battirent en très grand nombre 
avec un bruit effroyable. 

Le Roi dit, pendant son dîner, que ses deux vaisseaux qui 
avoient péri éloient celui de Septeme et celui de la Guiche; que 
le premier de ces capitaines s'éloit sauvé, et que le second, te- 
nant une pièce de bois et essayant de [gagner] la côte, avoit 
été jeté en pleine mer par un coup de vent. 

Sa Majesté dit encore que toute la cavalerie de Normandie 
éloit embarquée, et que les choses étoient disposées de telle ma- 
nière qu'il ne falloit que trois heures pour embarquer toute l'in- 
fanterie, quoiqu'elle fît près de deux mille hommes; qu'on atten- 
doit à tous moments l'arrivée de sa flotte; qu'il avoit paru trente- 
sept vaisseaux anglois, dont il y en avoit seulement quinze de 
ligne ; qu'ils avoient voulu brûler à la Hougue quelques bâtiments 
de charge, mais qu'on avoit fait retirer ces bâtiments derrière 
une petite île ; qu'on avoit mis dans le passage vingt barques 
armées, qui avoient chacune une pièce de canon, et que les en- 
nemis, voyant cela, n'avoient osé tenter l'entreprise et s'étoient 
retirés après avoir tiré quelques coups de canon. 

Après le dîner, toutes les dames ayant suivi le Roi dans sa 
chambre, elles jouèrent assez longtemps, et, pendant leur jeu, le 
Roi travailla à ses affaires dans son cabinet; ensuite de quoi il 
monta à cheval, avec la duchesse de Chartres et quelques autres 



23-25 MAI 1692 37 

daines, et alla faire le tour des deux lignes à la tête des camps, 
et, ce tour étant achevé, les dames remontèrent en carrosse et 
s'en retournèrent à Mons. 

On devoit partir de Givry le lendemain, mais on ne laissa 
pas d'y séjourner; on y sut que le prince d'Orange et le duc de 
Bavière étoient à Bruxelles. Un parti d'infanterie de Charleroy 
prit plusieurs chevaux à la pâture; mais de Ver S capitaine de 
cavalerie, qui avoit la garde, découvrit une maison où le parti- 
san étoit embusqué, et le prit dedans avec vingt hommes qu'il 
y avoit encore pour faire quelque prise plus considérable. 

23 mai. — Le 23, le Roi vint camper à Capelle-Erlemont, qui 
est à quatre lieues de Givry, et le maréchal de Luxembourg 
vint camper à une lieue de lui. 

24 mai. — Le 24, le Roi décampa de bonne heure, et, dans 
sa marche, il déclara qu'il alloit assiéger Namur; qu'il espéroit 
que celte place ne dureroit que douze jours; qu'il y avoit un fort 
sur une hauteur qui n'étoit pas encore achevé, lequel serviroit 
beaucoup aux assiégeants, parce qu'il voyoit tous les ouvrages 
de la place à revers; et qu'elle devoit être investie le lendemain 
par le marquis de Boufflers " et par Ximenès '. 

Ce jour-là, le Roi, ayant traversé la célèbre * plaine de Fleurus, 
vint camper à Saint-Amand, et le maréchal de Luxembourg ne 
campa qu'à demi -lieue de lui. 

La nuit suivante, le prince de Condé prit une partie de la cava- 
lerie et des dragons, et s'en alla investir Namur, en deçà de la 
Meuse et de la Sambre. 

On disoit, ce soir-là, que tous les vaisseaux qui pouvoient 
joindre le comte de Tourville l'avoient joint, à la réserve du comte 
d'Estrées, dont on n'avoit point encore de nouvelles, et que l'em- 
barquement général des troupes de Normandie devoit être fait. 

26 mai. — Le 2B, qui étoit le jour de la Pentecôte, le Roi ne 
fit point ses dévotions, et il remit à les faire au jour de la Tri- 

1. GentiUiomme de Picardie qui servoit depuis longtemps avec distinc- 
tion. Il étoit frère de la Noue, écuyer du duc d'Enghien. 

2. Au delà de la Meuse, avec un corps d'infanterie, de cavalerie et de 
dragons. 

3. Entre Sambre et Meuse, avec un corps semblable, mais moins nom- 
breux. 

4. A cause de la bataille que le marécbal de Luxembourg y avoit gagnée 
deux ans auparavant contre le comte de Waldeck. 



38 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

nité; il passa ce jour-là, à la tête de son aile droite, des défilés 
effroyables pour couvrir la mai*che du reste de son armée des 
partis de Charleroy, qui n'en étoit qu'à une lieue, et il vint camper 
au Mazy, pendant que le maréchal de Luxembourg se campa à 
trois quarts de lieue de lui. 

En y arrivant, le Roi alla visiter tous les environs de son camp, 
pour reconnoitre par lui-même si les ravins qui Tenvironnoient 
étoient capables d'empêcher le prince d'Orange de marcher aa 
secours de Namur. 

On sut, en cet endroit, que la reine douairière d'Angleterre, 
allant du Havre aux eaux de Bourbon, avoit passé par Poissy ; 
que. Madame étant à l'abbaye de Maubuisson, elle ne Tétoit 
point allée visiter, parce que le prince d'Orange l'avoit menacée 
de lui ôter ses pensions si elle voyoit la famille royale ; mais que 
Mademoiselle étoit allée la voir souper sans se faire connoitre 
et passant pour une damoiselle du pays. 

26 mai. — Le 26 , le Roi décampa du Mazy et airiva de 
bonne heure devant Namur. D'abord il alla reconnoitre la place 
à la portée du mousquet, et ce ne fut pas sans qu'on lui en 
tirât beaucoup , aussi bien que du canon. Gomme il faisoit sa 
tournée, on lui amena un trompette du gouverneur, qui étoit 
chargé d'une de ses lettres pour le marquis de Boufflers, qu'il 
croyoit commander de ce côté-là, par laquelle il le prioit de 
donner un passeport à quelques dames pour sortir de Namur 
et pour se retirer ailleurs. Le Roi ouvrit la lettre, et, après l'avoir 
lue, dit au trompette d'aller dire à son maître qu'il avait parlé 
au Roi lui-même, qu'il lui avait dit qu'il étoit bien fâché de 
refuser aux dames le plaisir qu'elles demandoient, mais que,, 
quand une place étoit assiégée, les règles de la guerre ne per» 
mettoient pas qu'on en laissât sortir personne. En disant cela,, 
il donna une poignée de pistoles au trompette et le renvoya. 

Le Roi, ayant reconnu la place autant qu'il lui avoit plu, son- 
gea à choisir un quartier; mais, après en avoir visité plusieurs,, 
il se détermina à faire tendre ses tentes dans un verger, où il n'y 
avoit aucune maison, et défendit même d'en occuper aucune 
de celles qui étoient dans un village qui étoit tout proche ^ 



1. Le canon y donnoit très souvent, mais la véritable raison étoit qu'on 
Tonloit faire occuper ces maisons par les fours de la munition. Le comt» 



37 mâ[ 1692 39 

Il y avoit des gens qui soutenoient qne le canon du château 
poaYoit venir jusqu'au quartier que le Roi avoit choisi ; d'autres, 
se croyant plus habiles, soutenoient le contraire ; mais la suitp 
justifia le sentiment des premiers. 

Les dames de Namur, n'ayant pu obtenir de passeport du Roi, 
ne laissèrent pas de sortir de la ville et de s'acheminer à pied 
vers le camp avec quelques hommes qui les condnisoient, bien , 
résolues de gagner Dinant ou Philippeville ; le Roi en fut averti et 
y envoya le prince d'Elbeuf, qui les rencontra dans cet équipage, 
sans avoir même eu la précaution d'ôter leurs pierreries et leurs 
colliers de peries, et se servant de quelques soldats françois 
pour porter leurs enfants. Elles étoient au nombre de quarante- 
cinq, tant femmes que filles et enfants de qualité, ou femmes 
domestiques ; il les fit mettre sous bonne garde dans un ch&leau 
nommé la Blanche-Maison ^ qui est sur le bord de la Sambre, 
et en vint rendre compte au Roi. 

Ce jour-là, le Roi, qui, depuis deux jours, se ressentoit un peu 
de la goutte, s'en trouva encore plus incommodé ; mais il ne laissa 
pas d'être tout le jour à cheval. 

27 mai. — Le 27 au matin, le Roi témoigna quelque envie 
de renvoyer à Namur les dames qui en étoient sorties, afin 
d'ôter aux autres la hardiesse de faire autant ; mais enfin il aima 
mieux prendre le tempérament de les traiter en prisonnières 
de guerre, et, ea effet, après leur avoir envoyé bien à diner, il les 
fit conduire en carrosse par le prince d'Elbeuf i l'abbaye de Ma- 
loigne *, et quelques courtisans prêtèrent leurs carrosses pour 
cet effet 

On sut, ce jour-là, que le maréchal de Luxembourg étoit 
campé à Gembloux, dans le plus beau poste du monde pour 
attendre le prinèe d'Orange et pour le combattre. 

Après le diner, le Roi alla visiter le quartier du prince de 
Coudé, qui éioit à plus de deux grandes lieues du sien, jusqu'au 
pont de la basse Meuse, qui servoit de communication avec le 
corps d^armée du marquis de Boufflers. 

d'Annagiiac, grand écuyer de France, qui amt la goutte, «nt pMuttnt 
peraûasioB d'«B oecuper une. 

i. Cétoit un château entre Sambre et Meuse, sur le bord de la Saahre, 
oè étoit le parc des TiTres. 

2. CTest uue abbaye dlftomnses entre Sambre et Meuse, qui étoit à «m 
grande demi-lieue du quartier du Roi. 



40 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

28 mal. — Le 28, on sut que, le jour précédent, il éloit 
encore sorti vingt autres dames de Namur du côté du quartier 
du marquis de Boufflers, et elles furent traitées comme les 
autres. 

Le Roi dîna ce jour-là de bonne heure, et, malgré la goutte, 
il monta à cheval, passa la Sambre sur les ponts de bateaux, et 
visita tous les bois où étoient postées les troupes de Ximénès. 
Ensuite il passa les ponts de la haute Meuse, où il trouva le 
marquis de Boufflers et les officiers généraux de son armée; il 
visita tous ses quartiers jusqu'au pont de la basse Meuse et puis 
son artillerie, et s'en retourna à son quartier par le même che- 
min par lequel il étoit venu. Il se fit tirer en allant et en reve- 
nant un grand nombre de coups de canon a la demi-portée. 

On sut dans sa marche que Tzerclaës *, général des Liégeois, 
avoit été campé à Huy avec cinq ou six mille chevaux, dont les 
quinze cents de la garnison de Namur, qui en étoient sortis trois 
jours avant le siège, faisoient partie; mais que, sachant que la 
tête de Tarmée du maréchal de Luxembourg avançoit vers la 
grande chaussée, il avoit jugé à propos de se retirer vers Liège. 

On apprit aussi que Flemming, général des troupes de Bran- 
debourg, n'avoit pas encore joint le prince d'Orange. 

Ce jour-là, Jonvelle, capitaine lieutenant de la seconde com- 
pagnie de mousquetaires du Roi, commença à être fort mal 
d'une fièvre continue avec une fluxion de poitrine, et son grand 
âge fit appréhender pour lui. 

La goutte du Roi augmenta aussi considérablement pour avoir 
été trop longtemps à cheval, et Ton sut qu'il avoit envoyé à 
Tabbaye de FlorelTe * les dames prisonnières de Namur ; que 
Ton ouvriroit la tranchée le lendemain du côté de la ville, 
et qu'on y feroit une batterie de douze pièces, qui verroit à 
revers les ouvrages des ennemis; que les galères du Roi, com- 
mandées par le bailly de Noailles ^ avoient emporté, pillé et 
brûlé Oneglia, petite place du duc de Savoie, qui ne vouloit pas 
contribuer; qu'un parti de Charleroy avoit enlevé tous les clie- 

1. Autrement le comte de Tilly. 

2. Autre grande et magnifique abbaye d'bommes entre Sambre et Meuse, 
à deux grandes lieues du quartier du Roi. 

3. Frère du duc de Noailles; on le nommoit bailly parce qu'il étoit 
gl»nd*croix dans Tordre de Malte, et il étoit lieutenant général des galères 
du Roi. 



29-30 MAI 1692 41 

vaux du pourvoyeur du Roi, qui apportoienl du poisson pour 
Sa Majesté ; et que le comte de Tourville étoit au travers de la 
Manche avec tout ce qu'il pouvoit avoir, à la réserve de Tescadre 
du comte d'Estrées. 

On fut persuadé, ce jour-là, que le canon du château pouvoit 
porter jusqu'au quartier du Roi, car il en donna plusieurs coups 
en divers endroits, qui obligèrent plusieurs seigneurs à dé- 
camper. 

29 mai. — Le 29, on sut que, pendant la nuit, les assiégés 
avoient, sans qu'on en eût rien entendu, enlevé un corps de 
garde de vingt Suisses avec un officier du régiment de Porlier, 
et que, quand on étoit allé pour les relever, on n'y avoit trouvé 
personne que trois corps morts. 

On eut aussi nouvelle que le prince d'Orange avoit marché du 
côté de Louvain. 

L'après-dînée, la garde qui devoit ouvrir la tranchée marcha 
de bonne heure, parce qu'il y avoit plus de deux lieues de ses 
quartiers au lieu où l'on devoit commencer le travail, c'est-à-dire 
au-dessous du quartier du prince de Gondé. 

Cette garde de tranchée qui monta ce jour-là étoit composée 
du premier, du troisième et du sixième bataillon du régiment 
des gardes françoises; le premier monta à la gauche du côté de 
la Meuse, où devoit être la bonne attaque, sous les ordres du 
comte d'Auvergne, lieutenant général ; les deux autres, sur les 
hauteurs à la droite, sous les ordres du chevalier de Sigueran, 
comme brigadier. Du côté du quartier du marquis de Boufflers, 
c'est-à-dire au delà de la Meuse, ce furent le premier et le troi- 
sième bataillon du régiment de Piémont qui montèrent la garde 
de tranchée, sous les ordres du marquis de Montrevel, maréchal 
de camp. 

30 mai. — Le 30, comme il étoit déjà arrivé un grand nom- 
bre de pionniers, on conmiença de travailler aux lignes. On 
sot le matin qu'on avoit fait neuf cents pas de tranchée ; que les 
ennemis ne s'étoient aperçus du travail qu'à une heure après 
minuit; que, du côté de la basse Meuse, on n'étoit qu'à cent pas 
de la palissade du chemin couvert; que le chevalier du Moulin, 
enseigne de grenadiers du régiment des gardes, avoit eu la 
cuisse cassée d'un coup de mousquet; que d'ailleurs on n'avoit 
eu que sept ou huit soldats tués ou blessés ; qu'il y avoit une 



42 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

petite plaine pour entrer à la queue de la tranchée, laquelle étoit 
fort exposée au canon, mais qu'il y avoit un autre chemin qu'on 
prendroit à Tayenir. 

On eut aussi nouvelle que le prince d'Orange, en partant de 
Bruxelles, étoit venu camper à Dighen, et que, le lendemain, il 
étoit venu à l'abbaye de Bethléem, proche de Louvain, et qu'il 
avoit envoyé huit cents chevaux se jeter dans Gharleroy. 

Ce jour- là, le prince de Conti et le duc du Maine vinrent voir 
le Roi, et Sa Majesté ne voulut pas qu'ils allassent à la tranchée, 
et elle défendit la même chose à Monseigneur. 

A dix heures du soir, Jonvelle mourut de sa maladie, après 
avoir reçu tous ses sacrements ; il étoit âgé de soixante-dix-buit 
ans et fut extrêmement regretté, étant un bon et un brave gen- 
tilhonmie, qui s'étoit poussé par son mérite. Le Roi donna sa 
charge de capitaine lieutenant de sa seconde compagnie de 
mousquetaires au marquis de Vins, qui en étoit sous-lieutenant, 
et la sous-lieutenance à Rigoville, qui en étoit cornette, parce 
que Barrière, qui en étoit enseigne, n'étant plus en état de ser- 
vir, avoit donné sa démission. 

La garde de tranchée de ce jour-là du côté de Tannée du Roi 
fut composée de trois bataillons du régiment des gardes suisses. 
Le duc de Villeroy commanda à la bonne attaque, en qualité de 
lieutenant général, et Reynold, lieutenant-colonel du même régi- 
ment, commanda à la droite, en qualité de brigadier. Du côté 
d'outre-Meuse, le deuxième bataillon du régiment de Piémont et 
celui du régiment royal de la Marine montèrent, sous les ordres 
du marquis de la Valette, maréchal de camp. 

31 mai. — Le 31 , on sut qu'on n'avoit fait que quarante pas 
de tranchée du côté de l'attaque de l'armée du Roi, parce qu'il 
avoit plu toute la nuit ; qu'on avoit déjà vingt-cinq pièces de 
canon en batterie, qui tiroient actuellement, et qu'on en avoit 
encore quatorze autres, qui tireroient le lendemain^ et douze 
mortiers, outre une batterie de bombes qu'on avoit déyà pour 
tirer aux ouvrages, car le Roi eut la bonté d'épargner les mai- 
sons de la ville. 

On sut aussi qu'un coup de canon des assiégés avoit donné au 
parc de l'artillerie et avoit fait sauter huit milliers de poudre, 
lesquels avoient emporté un commissaire d'artillerie et cinq 
sentinelles, ce qui avoit obligé à reculer le parc. 



l*"^ JUIN 1692 43 

Ce jour-là, le Roi eut la goutte si violente qu'il fut obligé de 
rester dans son lit ; grande mortification pour lui pendant un 
siège où toutes choses rouloient sur lui. 

On apprit aussi, ce jour-là, que le prince d'Orange étoit tou- 
jours sous Louvain. 

Le maréchal de Luxembourg vint conférer avec le Roi en 
présence de Monseigneur, et, après cette conférence, on com- 
mença à murmurer que les troupes de la maison du Roi pour- 
roient passer bientôt à Tannée du maréchal de Luxembourg, 
et qu'il pourroit renvoyer ses gros équipages. Il y avoit aussi 
des gens qui disoient que, quand la ville de Namur seroit 
prise, on feroit seulement un blocus du château, afin de pou- 
voir opposer plus de troupes au prince d'Orange. 

La garde de tranchée de ce jour-là, du côté de l'armée du Roi, 
fat de trois bataillons du régiment des gardes, commandés par 
de Creil S brigadier, sous les ordres du prince de Soubise, lieu- 
tenant général. Du côté du marquis de BoufQers, elle fut com- 
posée des deux bataillons du régiment d'Auvergne, sous les or- 
dres de Congis ', maréchal de camp. 

On sut, ce soir-là, que le duc de Savoie avoit avancé ses trou- 
pes vers Pignerol, et que Gatinat avoit formé un camp sous cette 
place pour la mettre en sûreté. 



JUIN 1692 

l* juin. — Le premier de juin, on disoit qtfon avoit fait, la 
nuit, en deçà de la Meuse, un logement sur le premier chemin 
coayert de la ville ; que les assiégés faisoient une molle résistance, 
nonobstant leur grand nombre, et qu'on n'avoit perdu que huit 
ou dix hommes. 

Du côté du marquis de BoufQers, on sut qu'on avoit emporté 
im faubourg qui est au bout du pont de la Meuse et qu'on s'y 
ëloit logé; que les ennemis y avoient fait un fort grand feu, mais 
qui avoit tué fort peu de monde. 

1. Troisième capitaine du régiment des gardes ; U étoit d'une famiUe 
de robe de Parle. 

2. Premier capitaine dn régiment des gardes et gouTerneor du palais 
desTaileries. 



44 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

Cependant les batteries faisoient de tous côtés un fort grand 
feu; mais on trouvoit encore qu'elles n'en faisoient pas assez, 
car l'effroyable feu qu'on avoit fait au siège de Mons avoit gâté 
pour celui qu'on faisoit à Namur. 

On disoit, ce jour-là, que le duc de Vendôme n'étoit pas guéri 
parfaitement de son ancien mal, et l'on murmuroit que le mar- 
quis de BoufQers seroit peut-être obligé d'en venir à la grande 
opération. 

La goutte, que le Roi n'avoit qu'au pied droit, passa celte 
nuit-là au pied gauche, et cependant il ne laissa pas de se lever 
dans un fauteuil. 

Sur les dix heures du matin, on passa l'avant- fossé qui éloit 
entre les deux chemins couverts, et, l'après-dînée, on se logea sur 
le glacis proche de l'angle saillant du second chemin couvert, ce 
qui se fit d'autant plus facilement qu'on avoit fait la communi- 
cation des deux branches de la tranchée. Seraucourt *, lieute- 
nant de grenadiers du régiment des gardes, y eut le bras cassé 
d'un coup de mousquet, et Villars, sous-lieutenant des mômes 
grenadiers, y fut blessé assez considérablement. 

On sut aussi que nos batteries de bombes et de canon déso- 
loient les assiégés dans leurs ouvrages, où ils étoient vus à revers 
de toutes parts; qu'on pourroit bien emporter le lendemain la 
demi-lune, qui n'étoit point revêtue et toute déchirée par le canon ; 
qu'il y avoit derrière un fossé et un corps de garde bastionné, 
derrière lequel étoient un autre fossé et une vieille ceinture de 
murailles flanquée de tours à l'antique ; que les assiégés auroient 
bien pu faire une meilleure résistance s'ils avoient voulu défen- 
dre pied à pied le terrain qu'ils avoient, tant où l'on avoit ouvert 
d'abord la tranchée que dans des jardins ou houblonnières pro- 
ches de leur glacis; mais qu'ils se contentoient de tenir avec 
beaucoup de fermeté dans des ouvrages tous enfilés, et de tirer 
des bombes, tout leur canon de la ville étant démonté. 

La garde de tranchée de ce soir-là fut, en deçà de la Meuse, 
composée d'un bataillon des gardes suisses et de deux batail- 
lons du régiment de Stoppa l'aîné, sous les ordres du mar- 

1 . C'étoit un neveu de Pussort, conseiller d'État ordinaire ; il avoit été 
lieuteuant de vaisseau ; mais, un de ses frères qui étoit sous-lieutenant au 
régiment des gardes ayant été tué, le Roi lui donna sa sous-lieutenance. 
Ils étoient l'un et l'autre de fort braves gens. 



2 JUIN 1692 45 

qais de TiUadet, lieutenant général, et de Saint-Laurent, bri- 
gadier *. 

A la tranchée d'outre-Meuse, ce furent les régiments de Crussol 
et de Lorraine * qui montèrent, sous les ordres du comte de 
Montchevrèuil, maréchal de camp. 

On sut, ce soir-là, que les princesses et les autres dames 
de la cour, qui étoient venues de Mons à Maubeuge et de Mau- 
beuge à Philippeville, avoient avancé jusqu'à Dinant, pour avoir 
encore plus facilement des nouvelles. 

2 Juin. — Le 2 au matin, on sut que, la dernière nuit, on 
n'avoit fait qu'assurer et élargir les postes, faire les communi- 
cations et embrasser le front du chemin couvert depuis la Meuse 
jusqu'à certaine flaque d'eau qui étoit à la droite ; que les assiégés 
avoient fait à la pointe du jour un effroyable feu de mousquet, 
mais qu'ils n'avoient tué qu'un homme et n'en avoient blessé 
que trois. 

Ce jour-là, ils recommencèrent à tirer du canon au quartier 
du Roi, après l'avoir laissé en repos pendant quelques jours. 

On disoit alors que le prince d'Orange avoit passé les ponts 
qu'il avoit fait faire sur la rivière d'IUe pour venir vers Jodoigne, 
et qu'il avoit cent dix-sept bataillons, et on ne douta pas que 
cela n'obligeât le maréchal de Luxembourg à faire un mouve- 
ment. 

n vint aussi des nouvelles de la mer, et l'on apprit de Dieppe 
qu'à la hauteur de cette ville et du Havre on avoit entendu une 
légère canonnade, depuis neuf heures jusqu'à onze heures du 
matin; que, depuis cette heure-là jusqu'à sept heures du soir, 
on avoit entendu une canonnade par bordées ; qu'alors le vent 
avoit changé et qu'on n'avoit plus rien entendu, mais qu'à neuf 
heures on avoit recommencé à entendre du canon. 

Après dîner, on sut que, sur le midi, on avoit attaqué le 
second chemin couvert et la contre-garde revêtue qui est le 
long de la Meuse avec sept compagnies de grenadiers, qui étoient 
une du régiment de la Reine, une du Dauphin, une d'Humières, 
une des fusiliers et trois des Suisseè, lesquelles avoient eu la 

t. C*éioii un Piémontoie fort bien fait, qui avoit on fort bon régiment 
étranger et qui serVoit depuis longtemps. 

2. Dont le marquis d'Hocquincourt étoit colonel; mais il étoit absent, à 
cause d*une blessure qu'il avoit reçue à MontméUan. 



46 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

droite, parce qu'elles étoient de garde à la tranchée; qu'elles 
avoient toutes fait des merveilles ; qu'elles avoient emporté ces 
ouvrages, qu'on y avoit fait les logements, et qu'on y étoit en 
sûreté ; que le prince de Condé * et le duc d'Enghien s'éloient 
trouvés à cette action ; que le marquis de Tilladet, lieutenant 
général de jour, avoit donné à la tête de tout avec le chevalier 
de Nogent, qui étoit venu le visiter à la tranchée, le marquis de 
Lassay, le comte de Châteauvillain et le chevalier de Lons ', 
aides de camp de jour du Roi, de Monseigneur et de Monsieur, 
les pages des deux écuries du Roi qui étoient de garde et plu- 
sieurs autres S et qu'on n'avoit eu à cette affaire que trente 
hommes tués ou blessés, que les assiégés en avoient perdu 
davantage, et qu'on leur avoit pris deux officiers; on disoit 
encore que Ton passeroit, la nuit suivante, le fossé de la demi- 
lune, ou en le comblant, ou en rompant la dame qui en soute- 
noit l'eau et dont on étoit le maître par la contregarde; et il 
y avoit des gens qui soutenoient que, la même nuit, on pourroit 
s'emparer de la demi-lune, qu'on croyoit abandonnée ou mal 
gardée. 

On sut alors que le prince d'Orange n'avoit pas encore marché 
d'auprès de Louvain, et l'on ne douta pas que, s'il ne se dépô- 
choit, il ne trouvât la ville de Namur prise à son arrivée; on 
ajoutoit que le château n'^toit pas si difficile qu'on se Tétoit 
imaginé, que Vauban Tavoit assuré, et que, pour le prendre, on 
n'auroit plus besoin de trois quartiers séparés, mais seulement 
d'un quartier qui seroit entre Sambre et Meuse. 

Ce soir-là, le Roi détacha la brigade de cavalerie de Girardin* 
et l'envoya à l'armée du maréchal de Luxembourg. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, en deçà de 
la Meuse, du premier, du troisième et du quatrième bataillon 

i. Son quartier étoit à la queue de Tattaque. H y étoit allé par curio- 
sité avec le duc d'Enghien, son fils ; il lui avoit ordonné de ne pas trop 
avancer; mais, voyant qu'il s'avançoit insensiblement, il Tavoit suivi, et 
ils s'étoient ainsi tous deux trouvés à Faction sans y devoir être. 

2. C'étoit un gentilhomme de Béam, neveu du comte de Gramont. 

3. Il montoit tous les jours à la tranchée quatre pages des deux écuries 
du Roi, deux de la grande et deux de la petite, qui ne quittoient point 
les aides de camp du Roi qui étoient de jour. 

4. U étoit d'une famille de robe de Paris; son frère aîné, qui avoit été 
lieutenant civil du ChAtelet de Paris, étoit mort ambassadeur pour le Roi 
À Constantinople. 



3 JUIN 1692 47 

du régiment du Roi, soas les ordres du marqais de BoufQers, 
lieutenant général, et du comte d'Avéjan, brigadier. A la tran- 
chée d'outre-Meuse montèrent les deux bataillons du régiment 
d*Ânjou *, sous les ordres du marquis de la Valette, maréchal 
de camp. 

Le soir même, on combla le fossé delà demi-lune, on le passa, 
on se logea dans la demi-lune, et on le fit facilement en se ser- 
vant d'une pelite traverse que les assiégés y avoient. 

Ce jour-là, la goutte du Roi augmenta encore considérable- 
ment, et il ne fut plus question de sortir du lit. 

3 Juin. — Le 3, on sut qu'il avoit eu de grandes douleurs toute 
la nuit et qu'elles ne lui avoient pas permis de fermer l'œil, 
mais qu'il avoit reposé deux heures entre sa messe et son dîner, 
que ce léger sommeil avoit apaisé ses douleurs et qu'il se trou- 
voit considérablement mieux. 

On sut, en ce temps-là, qu'on avoit entendu la nuit trois 
salves de canon et de mousqueterie qu'on avoit faites à l'armée 
des ennemis, et l'on ne put attribuer cette réjouissance qu'au 
gain de la bataille navale ou à la prise du Grand-Waradin. 

Les nouvelles de la tranchée étoient qu'on avoit assuré pen- 
dant la nuit les logements de la demi-lune et de la contre-garde ; 
qu'on avoit approché les batteries ; qu'on en avoit fait, du côté 
d'outre-Meuse, une de six pièces de trente-trois, qui battoit en 
brèche le demi-bastion qui étoit le long de la Meuse ; que la 
rivière étoit basse et qu'il y avoit, le long du demi-bastion, un 
terrain de gravier, par lequel on pourroit couler et même em- 
porter la place par là, sans être obligé de faire de mine, si le 
canon y faisoit une brèche un peu considérable, parce qu'il 
y avoit en cet endroit une tour de la vieille fortification qui 
joignoit le demi-bastion, et qu'on n'y trouveroit point de fossé à 
passer; qu'il ne paroissoit plus personne sur les remparts et 
qu'on n'en tiroit pas un coup, ce qui faisoit croire que le gou- 
verneur pourroit se retirer avec les troupes dans le château et 
laisser faire la capitulation aux bourgeois. 

Quoique le Roi eût la goutte bien forte, il ne laissoit pas de 
se montrer aux heures ordinaires, et tout le monde le voyoit 
dîner. Il dit ce jour- là que, le même jour qu'il seroit maître de 

i. Dont le comte d'Hautefort, gentUhomme du Périgord, étoit colonel 
et brigadier. 



48 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

la ville, il feroit ouvrir la tranchée au château, ce qui^ fit croire 
que, le môme jour, il iroit aussi camper dans les bois entre Sam- 
bre et Meuse, pour être plus près de la tranchée. 

On doutoit alors si le gouverneur .du château, qui étoit Espa- 
gnol, voudroit souffrir qu'il entrât tant de troupes étrangères 
dans sa place ; mais d'autres assuroient qu'il faudroit nécessai- 
rement qu'il obéit au prince de Barbançon, qui étoit gouverneur 
de la province, et on ne doutoit pas que ce prince ne voulût 
défendre le château avec toutes ses forces. 

Cependant le Roi déclara qu'il ne donneroit point de capitu- 
lation à la ville, si toutes les troupes n'entroient dans le château. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, en deçà de la 
Meuse, du second bataillon du régiment du Roi et des deux 
bataillons du régiment de Toulouse *, sous les ordres de Rubentel, 
lieutenant général, et du marquis de Rebé, brigadier; au delà 
de la Meuse, des deux bataillons du régiment de la Couronne ', 
sous les ordres du comte de Gacé, maréchal de camp. 

On sut, ce soir-là, que le prince d'Orange n'avoit pas encore 
marché, et que Tzerclaës, général des Liégeois, étoit en marche 
pour l'aller joindre. 

Ce fut alors que le Roi détacha le marquis de la Valette, 
maréchal de camp, pour aller servir à l'armée du maréchal de 
Luxembourg, et, peu d'heures après, on sut que ViUers, lieute- 
nant au réghnent du Roi, ayant passé sur la dame qui étoit 
entre la contre-garde et le demi-bastion , avoit monté sur cet 
ouvrage, et, en y entrant, avoit vu trois sentinelles endormies ; 
qu'il avoit crié : Vive le Roi! mais que, voyant vingt hommes 
des ennemis qui venoient à lui, il avoit été obligé de se retirer 
et l'avoit fait sans être blessé. 

On disoit encore, ce soir-là, que le prince d'Orange avoit 
marché et qu'il avoit campé auprès de Jodoigne. 

4 Juin. — Le 4, au matin, on sut qu'il étoit encore campé 
à l'abbaye du parc, auprès de Louvain, et que le maréchal 
de Luxembourg avoit décampé et avoit mis sa gauche à Ime-Sau- 
vage, proche du Mazy, où le Roi avoit campé, étendant sa droite 
vers la rivière de Mehaigne aussi loin qu'elle pouvoit aller. 

1. Dont le comte de Surville, frère du comte dUautefort, étoit colonel. 

2. Dont le marquis de Geniis, gentilhomme de Picardie, était colonel 
et brigadier. 



4 JUIN 1692 49 

Les batteries continuoient de tirer furieusement contre le demi- 
bastion de la Meuse; mais les assiégés, qu'on croyoit Tavoir 
abandonné, y parurent de nouveau en grand nombre, aussi bien 
que sur la courtine, et y firent un feu effroyable du mousquet. Ce- 
pendant on avoit travaillé à combler le fossé et on avoit attaché 
le mineur au demi-bastion. Un officier du régiment de Guiche, 
qui étoit venu par curiosité de Tannée du maréchal de Luxem- 
bourg voir la tranchée, y avoit été emporté d'un coup de canon. 

On apprit alors que le Roi avoit bien passé la nuit, et qu'il 
n'avoit plus de douleur, mais qu'il lui restoit encore beaucoup 
d'enflure et de faiblesse aux pieds. 

Ce fut le môme matin que le petit major de Boulogne arriva *. 
Il avoit été au combat naval et en apportoit des nouvelles ; mais 
son visage fit connoitre qu'elles n'étoient pas heureuses. Il entra 
dans la chambre du Roi, où il fut très longtemps, et Sa Majesté 
dit ensuite à son diner que son armée n'étoit composée que de 
quarante-cinq vaisseaux et que cependant elle avoit été attaquer 
celle des ennemis, qui étoit de quatre-vingt-douze; que le comte 
de Nesmond, qui avoit l'avant-garde, avoit chargé le premier, 
ayant le vent sur les ennemis, mais que le vent avoit changé 
inalheureusement ; qu'on s'étoit battu depuis dix heures du ma- 
tin jusqu'à dix heures du soir; que le comte de Tourville, Caba- 
ret, Villelte et Pannetier avoient passé cinq fois au travers de 
la ligne des ennemis ; qu'il étoit survenu une brume qui avoit 
séparé les deux armées, et que chacun s'étoit retiré à ses côtes ; 
fine le major s'étoit promené tout le lendemain sur le champ de 
bataille, mais qu'il n'y avoit trouvé aucuns débris ni des vaisseaux 
françois, ni des ennemis; que le chevalier de Feuquières, capi- 
taine de vaisseau, avoit eu la jambe emportée d'un coup de canon ; 
qu'il ne manquoit que deux vaisseaux de l'armée françoisCi mais 
qa'on entendoit encore tirer du canon eft qu'on croyoit que 
c'étoient eux qui combattoient encore ; que le comte d'Estrées^ 
le comte de Châteaurenaud et le marquis de la Porte n'avoient 
pas encore joint quand on avoit combattu ; qu'on avoit nouvelle 
que le comte d'Estrées étoit en bon état à Lisbonne le 24 de mai, 
et que, quand il auroit joint avec Châteaurenaud et la Porte, et 

i. Od Tappeloit le petit major de Boulogne, parce qull étoit reçu en sur- 
Tinnce de son père, qui étoit encore major. 

IV. - 4 



50 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

qu'on auroit radoubé les vaisseaux qui avoient été blessés au 
combat, la flotte françoise pourroit encore se trouver maîtresse 
de la mer. 

Le même jour, à six heures du soir, le comte d'Auvergne et le 
duc de Villeroy furent détachés pour aller à Tannée du maré- 
chal de Luxembourg, lequel étoit venu Taprès-dînée conférer 
avec le Roi; et Ton sut qu'ils lui menoient avec eux trois régi- 
ments de cavalerie , le Commissaire Général, le régiment de la 

Bessière et celui du \ qui faisoient douze escadrons, et six 

bataillons, deux du régiment d'Anjou, celui de Grussol, de la 
Fère *, d'Artois ' et de Lorraine; toutes ces troupes dévoient 
partir le lendemain. 

On sut encore qu'une bombe étant tombée sur une tour de la 
ville, où il y avoit un magasin de grenades, y avoit mis le feu et 
les avoit toutes fait sauter. 

Peu de temps après, on vint dire au Roi qu'on avoit fait le pas- 
sage du fossé demi-bastion, qu'on avoit fait un logement dessus, 
que le travail du mineur, qui étoit déjà enfoncé de sept pieds, 
seroit inutile, et Sa Majesté envoya sur-le-champ le prince d'El- 
beuf pour faire battre une chamade et déclarer aux assiégés 
qu'elle donneroit la ville au pillage s'ils attendoient qu'on eût 
fait une brèche à la vieille muraille. Mais Vauban ne jugea pas à 
propos qu'on exécutât cet ordre du Roi, parce qu'on n'avoit en- 
core que sept ou huit hommes logés dans le bastion, et que, en 
parlementant, les assiégés, les ayant reconnus sifoibles, n'auroient 
pas manqué de venir les en chasser un moment après. Et cela 
étoit d'autant mieux pensé que, pendant les deux derniers jours, 
on avoit vu les assiégés voiturer continuellement tous leurs biens 
dans le châteaui ce qui étoit une marque certaine qu'ils se ren- 
droient bientôt de leur bon gré. 

On disoit alors que le prince d'Orange n'avoit pas marché 
aussi avant qu'on l'avoit dit. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, en deçà de la 
Meuse, des trois bataillons du régiment-Dauphin, sous les ordres 

1. [Nom du régiment et note restés en blanc. D'après Dangeau, il s'agit 
ici des quatre escadrons formant le régiment de Boufflers. — B, PontaL] 

2. Dont le marquis de la Fayette, gentilhomme d'Auvergne, étoit 
colonel. 

3. Dont le marquis d*Escaux, gentilhomme de Champagne, étoit 
colonel. 



8 JUIN 1692 81 

du duc d'Engbien, lieutenant général, et de Boisseleau *, briga- 
dier, et, du côté d'outre-Meuse, des régiments de Beauvoisis * et 
de Vexin ', sous les ordres du duc de Roquelaure, maréchal de 
camp. 

5 juin. — Le 8 au matin, on sut que le Roi avoit encore 
souiîert des douleurs pendant la nuit ; qu'il ne s'étoit rien passé 
d'extraordinaire à la tranchée ; qu'on avoit travaillé à assurer le 
logement dans le demi-bastion et à préparer toutes choses pour 
aller en avant, et qu'en cherchant partout dans le demi-bastion 
on avoit rencontré une voûte, qui étoit le reste d'une chapelle, 
dans laquelle on avoit trouvé six religieuses hospitalières, qui 
pansoient paisiblement des blessés et des malades de la garnison ; 
qu'on leur avoit proposé d'en sortir, leur offrant de les conduire 
dans un lieu de sûreté ; mais qu'elles n'avoient point voulu con- 
sentir à quitter leur petit hôpital *. 

Sur les sept heures et demie du matin, le chevalier de Xain- 
trailles arriva chez le Roi et vint dire à Sa Majesté, de la part 
du duc d'Enghien, que les assiégés avoient battu la chamade pour 
capituler et que le prince d'Elbeuf, son aide de camp de jour, 
étoit demeuré à la tranchée avec le duc d'Enghien pour commen- 
cer à faire la capitulation. 

Peu de temps après, les otages arrivèrent chez le Roi, qui furent 
le major de la place et un lieutenant-colonel. Le Roi demanda 
qu'on lui envoyât des otages du clergé, parce que la ville étoit 
épiscopale; mais il n'en demanda pas du corps de ville, parce 
que les bourgeois se soumettoient entièrement à sa discrétion. 
Les troupes demandèrent qu'on leur permît d'envoyer avertir le 
prince d'Orange de l'état où elles étoient, et le Roi rejeta cette 
proposition. Ensuite elles demandèrent qu'une partie de leur 
corps pût sortir de la place et le reste entrer dans le château, 
et le Roi, pour réponse à leur proposition, leur donna l'alter- 



1. Capitaine aa régiment des gardes. 

2 Dont le marquis de Vieoxbourg, Ueutenant de roi de Bourbonnois, 
étoit colonel. 

3. Dont le comte de Montignac, second firère du comte d*Hautefort, 
étoit colonel. 

4. n aroit été fondé peu d'années anparavant par la princesse de Bar- 
bançon pour les soldats malades ; ces bonnes flUes furent admirées de tout 
le monde, car la charité les fit rester en ce lieu si dangereux avec la même 
tranquiUité que si la place n'avoitpas été assiégée. 



83 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

native ou d'élre prisonnières de guerre ou d'entrer toutes dans 
le château, et elles choisirent avec raison le dernier parti. 

Les allées et venues qu'il fallut faire pour tout cela consumè- 
rent beaucoup de temps, parce qu'il y avoit près de deux lieues du 
quartier du Roi à la tranchée ; ainsi le Roi ne signa la capitulation 
qu'à six heures du soir, et il accorda une trêve aux assiégés jus- 
qu'au 7 à dix heures du matin, pour se retirer dans le château 
avec tout ce qui leur appartenoit, à condition qu'ils lui livreroient 
le lendemain matin une de leurs portes et qu'on ne tireroit point 
du château dans la ville *, comme on n'attaqueroit point le châ- 
teau par la ville; car le Roi, qui n'avoit pas voulu qu'on tirât des 
bombes dans la ville, de peur de la ruiner, prit encore ce soin de 
sa conservation, et les habitants en témoignèrent beaucoup de 
reconnoissance. 

,0n sut, ce jour-là, que le prince d'Orange avoit marché et 
qu'il s'étoit fort approché de Jodoigne, ce qui commença à 
donner à penser aux courtisans; mais ils ne raisonnèrent point 
en public, par le respect qu'ils avoient pour les défenses du Roi, 
et par la crainte de lui déplaire. 

On eut aussi la nouvelle de l'effroyable perte qu'on avoit faite 
à la mer. On sut que les ennemis étoient restés victorieux; qu'on 
n'avoit point de nouvelles du comte de Tourville ; que douze gros 
vaisseaux françois s'étoient retirés à la Hougue et qu'ils y avoient 
été poursuivis par vingt-cinq des ennemis, qui n'attendoienl 
que la marée pour les venir brûler. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, en deçà de 
la Meuse, des deux bataillons du régiment d'Humières et de 
celui de Nice *, sous les ordres du prince de Soubise, lieute- 
nant général, et de Caraman, brigadier; du côté d'outre-Meuse, 
des régiments de ' et de *, sous les or- 
dres du baron de Bressey S maréchal de camp. 



1. C'est-à-dire que, si on ne tiroit. point du château, on ne tireroit point 
de la ville. Cotte condition dans la suite se trouva fort désavantageuse 
aux assiégeants, qui auroient pu mettre dans la ville des batteries qui 
auroient vu à revers de fort près les ouvrages à cornes du château. 

2. Dont Saint-Laurent étoit colonel. 

3. [Nom du régiment et note restés en blanc. — E, Pontal.] 

4. [Nom du régiment et note restés en blanc. — E, PontaL] 

5. 11 servoit à prendre la place qu'il avoit servi à fortifier un an aupa- 
ravant. 



6 JUIN 1692 83 

On commença, ce soir-là, à faire marcher rartillerie au delà 
de la Sambre, et on transporta la plupart des munitions au lieu 
où Ton de voit faire le parc pour le siège du château, et deux 
bataillons des gardes françoises, avec un du régiment des 
gardes suisses, furent mis en possession d'une des portes de la 
ville. 

6 juin. — Le 6, le Roi continuoit encore à avoir la goutte, et 
il nétoit pas sans chagrin de se voir si longtemps retenu au lit, 
outre celui que les nouvelles de la mer lui avoient causé ; mais 
il en avoit fait en public un sacrifice à Dieu digne d'un prince 
aussi grand par sa piété que par ses triomphes. 

On sut, ce matin-là, que le maréchal de Luxembourg avoit 
fourragé la plaine où les ennemis pouvoient se venir poster, et 
qu'il avoit seulement pris la précaution de mener une escorte 
de quatre mille chevaux. 

Les uns assuroient que le prince d'Orange venoit, ce jour-là, 
camper au deçà de Jodoigne ; les autres soutenoient qu'il tour- 
noit la tête du côté de la basse Meuse ; mais, de quelque manière 
que la chose fût, le Roi donna Tordre pour faire marcher le len- 
demain à Tannée du maréchal de Luxembourg ses quatre com- 
pagnies des gardes du corps, à la réserve d'un détachement de 
quatre cents maîtres qu'il gardoit auprès de lui, avec ses gen- 
darmes, ses chevau-légers, ses deux compagnies de mousque- 
taires et ses grenadiers à cheval. 

Il déclara, en même temps, qu'il iroit le lendemain camper 
entre Sambre et Meuse auprès de l'ermitage des Carmes, qui 
est la plus belle solitude du monde *, et il envoya à l'armée du 
maréchal de Luxembourg le comte de Montchevreuil pour y 
servir à la place du marquis de Créquy, lequel étoit à l'extré- 
mité. 

Cependant on fit entrer dans la ville toute la brigade du régi- 
ment-Dauphin, c'est-à-dire les trois bataillons de ce régiment, 

1 . Cest un moDostère plutôt qu'un ermitage, car U y a une grande cha- 
peUe avec plusieurs ceUules, un parc, dans lequel il y a plusieurs petites 
maisonnettes pour des reclus, une cliapelle en dehors pour les étrangers, 
et plusieurs autres choses. Tout cela fut fondé dans la forêt de Namur par 
l'archiduc Alhert et Farchiduchesse IsabeUe. Il n'y avoit point de lieu qui 
inspirât plus de dévotion. Les Carmes qui y habitoient n*y demeuroient 
jamais qu'un an; ils n'y venolent qu'après avoir longtemps sollicité, et on 
les y euvoyoit IndifTéremment de tous les monastères de leur province. 



54 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCBES 

les trois de la Reine *, les deux dJHumières, celui de la Sarre * 
et celui de '. 

Ce jour-là, les assiégés firent une petite chicane; ils déclarè- 
rent qu'ils ne donneroient point la partie de la ville qui est en 
delà de la Sambre et qui tient au château ; le Roi y envoya le 
marquis de Barbezieux, qui leur fit entendre raison, et ils firent 
ce qu'on souhaitoit. On sut aussi qu'ils avoient miné un des 
piliers du pont de la Meuse pour le faire sauter, et, comme il 
n'y avoit pas de temps à perdre, on y envoya à la nage un soldat 
du régiment-Dauphin, qui ôla la mèche, laquelle étoit pres- 
que entièrement brûlée. 

Conmie les François sont curieux, il en entra ce jour-là un 
grand nombre dans la ville, et plusieurs virent monter dans le 
chûteau les troupes hollandoises et allemandes, mais avec tant 
de consternation, que leurs officiers étoient obligés de les faire 
marcher à coups de plat d'épée. 

Le soir, on sut que l'armée des ennemis paroissoit à la vue de 
celle dii maréchal de Luxembourg, et le Roi fit publier, en 
même temps, que tous les officiers, soldats et cavaliers de cette 
armée qui étoient venus dans la sienne, s'en retournassent à 
leurs troupes en diligence. 

On apprit, ce jour-là, que la princesse de Carignan ^ étoit 
morte à Paris, âgée de plus de quatre-vingt-dix ans; qu'elle 
avoit pardonné à son petit-fils, le comte de Soissons, qui s'étoit 
venu jeter à ses pieds lorsqu'on lui avoit apporté le viatique; 
mais que néanmoins elle n'avoit rien changé au testament par 
lequel elle l'avoit déshérité ; qu'elle avoit donné toutes ses pier- 
reries aux princesses, sœurs de ce comte , mais qu'il y avoit 
bien des dettes dans cette maison, et que le prince Philippe, 
frère du comte de Soissons, avoit tout fait saisir, prétendant que 
la succession de son père et le bien de sa mère lui dévoient ré- 
pondre de la jouissance que ses parents avoient eue de ses bé- 
néfices pendant son bas âge. 

7 juin. — Le 7, dès le matin, les troupes commencèrent à 

1. Commandés par leur colonel, le marquis de Courlenvaux, fils atné 
du marquis de Louvois. 

2. Dont le comte de Vaudrey, gentilhomme ftranc-comtols, étoit colonel. 

3. [Nom du régiment et note restés en blanc. ~ E, Pontal,] 

4. Sœur du comte de Soissons, prince du sang, qui fut tué à la bataille 
de Sedan, portant les armes contre le Roi. 



7 JUIN 1692 55 

défiler sur les trois ponts de la Sambre. L'infanterie commença 
à monter par le chemin de la gauche, qu'on avoit fait dans le 
bois, et qui étoit le plus proche du château; la brigade de la 
maison du Roi enfila le chemin du milieu, et le reste de la ca- 
valerie et des dragons, avec les équipages et Fartillerie, prit 
celui de la droite, qui alloit passer à l'abbaye de Maloigne. Sur 
les neuf heures du matin, le Roi, qui n'étoit pas encore en état 
de se botter, monta en calèche, vint au pont*, qu'il passa à pied, 
et marcha ensuite par le chemin du milieu, ayant une partie des 
troupes de sa maison devant et derrière lui. 

n fit, ce jour-là, un chaud extraordinaire, et le Roi, en arri- 
vant à son camp, qui étoit dans un grand pré, vis-à-vis de l'er- 
mitage des Carmes, y trouva une tente et un lit tendus ; mais il 
ne voulut pas se mettre au lit. On lui tendit une seconde tente 
plus grande que la première, et, comme il se sentoit mieux 
d'avoir pris l'air, il se tint dans un fauteuil au milieu de cette 
tente, environné des courtisans, auxquels il permit de se cou- 
cher sur l'herbe à ses pieds et à ceux de Monseigneur. 

Ce fut là qu'il entendit faire un fort grand feu du côté du châ- 
teau, et même qu'on y tiroit en salve ; ce qui lui ayant donné de 
la curiosité avec raison, il y envoya le prince de Turenne, son 
aide de camp, qui, ne sachant pas encore le chemin, perça au 
travers du bois avec Ximénès, maréchal de camp ; mais il ne put 
y arriver qu'après que toute l'action fut faite, aussi bien que le 
maréchal d'Humières, qui, donnant ses ordres au pont de la 
Sambre pour fah^e passer les équipages, et voyant ce qui se pas- 
soit sur les hauteurs auprès du château, y étoit accouru à toute 
bride. 

Le prince de Turenne, s'étant instruit du fait, vint en diligence 
en rendre compte au Roi, et lui dit que, la brigade du régiment du 
Roi marchant sous les ordres du prince de Soubise pour aller à 
son camp, qui devoit être sur les hauteurs, proche du château, 
Vauban s'étoit aperçu que les ennemis, étant sortis de la place, 
occupoient une hauteur par laquelle il avoit dessein de pousser 
la tranchée, et qu'appréhendant qu'ils ne s'y fortifiassent, il avoit 
lait sur-le-champ marcher les dix compagnies de grenadiers de la 

1. C*étoit an pont de bateaux assez branlant et sans garde-fous, de 
f^orte qu'U y auroit eu beaucoup de danger pour lui si ses chevaux de 
carrosse eussent pris répourante. 



86 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

brigade et cinq cents hommes détachés en dix pelotons, avec les- 
quels il avoit fait charger les ennemis ; que d'abord cela les avoit 
un peu ébranlés, mais que, comme ils ne se retiroient pas, on 
avoit été obligé de faire avancer les bataillons, tout chargés de 
de leur bagage comme ils éloient; qu'ils avoient d'abord poussé 
les ennemis avec une extrême vigueur, et même qu'il y en avoit eu 
quelques-uns qui les avoient poussés avec trop de chaleur jusqu'à 
la contrescarpe ; qu'on leur avoit fait un grand feu du chemin 
couvert et des ouvrages, à la faveur duquel les ennemis étoient 
revenus et les troupes françoises s'éloient retirées, demeurant 
maîtresses de la hauteur d'où elles avoient voulu chasser les en- 
nemis ; qu'il y avoit eu assez de monde tué de part et d'autre ; que 
la brigade du régiment du Roi y avoit eu trente officiers tués ou 
blessés et un bien plus grand nombre de soldats, et que les 
ennemis y en avoient perdu davantage ; que le prince de Sou- 
bise y avoit fait des merveilles, et qu'on l'avoit vu une heure du- 
rant au milieu du feu, monté sur un cheval blanc et allant conti- 
nuellement donner des ordres de la droite à la gauche. 

Le soir, sur les dix heures, Cormaillon \ ingénieur, étant dans 
le travail qu'on faisoit pour servir le lendemain à l'ouverture de 
la tranchée, reçut un coup de mousquet qui lui cassoit l'épaule 
et enlroit dans la capacité du corps, et d'abord on ne crut pas 
qu'il en pût revenir. 

8 juin. — Le 8 au matin, on sut que les détachements de la 
brigade du Roi avoient fait pendant la nuit mille pas de ligne 
parallèle; que le terrain étoit difficile, parce qu'on n'entiroit que 
de la pierre plate, qui empéchoit qu'on ne s'y enfonçât aisément 
et rendoit très dangereux les coups de canon qui donnoient dans 
la crête du logement; que les assiégés avoient, le matin, fait une 
assez grande sortie, qui avoit renversé les travailleurs, mais que 
les gens détachés de la brigade du Roi les avoient rigoureuse- 
ment repoussés ; que le comte de la Motte *, qui commandoit la 
garde de cavalerie composée des détachements de la maison du 
Roi, avoit poussé droit à la contrescarpe, mais qu'il n'avoit pu 
couper la sortie ; que les premiers logements étoient à soixante 

1. C etoit celui qui avoit épousé la présidente Barentin. U étoit distingué 
par sa valeur. 

2. Brigadier de cavalerie et premier sous-lieutenant des cheyau-légers- 
de la garde du Roi. 



8 JUIN 1692 87 

pas d'une redoute que les assiégés avoient au pied de leur glacis, 
mais qu'il falloit qu'il y eût du canon en batterie pour labourer 
cet ouvrage, auparavant que d'être en état de l'emporter; qu'il 
y avoit un grand terrain avant que d'entrer dans la tranchée, 
lequel étoit entièrement vu du feu des assiégés, et que, par cette 
raison, on avoit fait un très grand feu de tous les travaux qui 
étoient faits, pendant qu'on avoit monté la garde de tranchée, afin 
d'attirer aux logements le feu des assiégés et de le détourner des 
troupes qui montoient ; qu'il y avoit deux attaques, l'une du côté 
de la Meuse, et l'autre vers le milieu de la hauteur qui étoit 
devant les ouvrages de château; qu'à celle de la droite étoient le 
premier, le troisième, le cinquième et le sixième bataillon du 
régiment des gardes françoises, sous les ordres du prince de Sou- 
bise, lieutenant général, et du chevalier de Sigueran, brigadier, 
et, à la gauche, les trois bataillons du régiment de Piémont et 
celui du régiment de Beauvoisis, sous les ordres du marquis de 
Montrevel, maréchal de camp; que, dès le soir précédent, sur les 
dix heures, une batterie qu'on avoit faite le long de la Sambre 
avoit tiré, et qu'elle voyoit à revers les ouvrages du château; que 
celle qu'on faisoit sur le bord de la Meuse les verroit aussi et 
qu'elle tireroit le lendemain, et qu'on travailloit à faire plusieurs 
batteries de bombes. 

On sut aussi que le maréchal d'Humières avoit eu la manche 
de son justaucorps percée d'un coup de mousquet à la tranchée. 

L'après-dînée, on apprit que les assiégés avoient fait un grand 
feu et que Brisard *, sous-lieutenant des grenadiers des gardes, 
y avoit reçu un coup de mousquet dans le visage. 

On eut nouvelle alors que le prince d'Orange s'étoit approché 
de la rivière de Méhaigne, que le maréchal de Luxembourg avoit 
mise devant lui; qu'il en avoit fait occuper les bords par son 
infanterie, et même qu*il avoit jeté quelques bataillons en deçà, 
mais ce dernier article paroissoit peu vraisemblable ; que le ma- 
réchal de Luxembourg n'étoit qu'aune lieue du prince d'Orange, 
et que, s'il passoit la rivière, il y auroit infailliblement une ba- 
taille. 



1. Il étoit d'ane famUle de robe de Paris, et son nom étoit connu dansi 
les gardes, car son oncle, nommé Roinville, qui étoit capitaine et qui fut 
tué à Taffaire de Valcourt, passoit pour un des plus braves bommes du 
royaume. 



S8 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

Le soir, le chevalier Chamillard *, capitaine de vaisseau, arriva 
au camp et apporta des nouvelles certaines de la perte qu'on 
avoit faite à la mer. Il dit donc que, dans le combat, on n'avoit 
pas perdu un seul vaisseau ; que Tamiral et deux autres, ayant été 
fort maltraités, avoient été obligés de venir s'échouer à la côte de 
France, où on y avoit mis le feu, après en avoir sauvé les équipa- 
ges ; que douze autres vaisseaux avoient relâché vers la Hougue 
et y avoient mouillé à la vue des ennemis qui les poursuivoient; 
que les courants en avoient rompu les câbles et les portoient aux 
ennemis, ce qui les avoit obligés à se venir échouer; qu'une 
grande quantité de chaloupes venues de la côte en avoient sauvé 
tous les équipages, et qu'ensuite on y avoit mis le, feu ou que les 
ennemis les avoient brûlés; que Raimondis *, major général de 
la marine, étoit blessé à mort, et que du Clérac ', lieutenant de 
l'amiral, étoit noyé ou avoit été tué. 

On sut encore, ce soir-là, que le duc de Savoie étoit sorti de 
Turin avec vingt-cinq pièces de canon de batterie, plusieurs mor- 
tiers et toutes sortes de munitions de guerre, s'acheminant, à ce 
qu'on croyoit, vers Pignerol, dont il s'étoit vanté de vouloir faire 
le siège. 

9 juin. — Le 9, on apprit dès le matin que, le soir d'aupara- 
vant, il y avoit eu une grande canonnade entre les deux armées ; 
que le maréchal de Luxembourg avoit encore étendu sa droite; 
que, sur cette nouvelle, le Roi avoit envoyé de son armée au ma- 
réchal de Luxembourg la brigade de dragons du marquis d'Alè- 
gre, composée des régiments du Roi *, du Dauphin ' et d'Asfeld, 
faisant douze escadrons, et dix bataillons commandés par le mar- 
quis de Genlis ®, brigadier, qui étoient les trois de la Reine, les 

1. Frère de ChamUlard, intendant des finances. 

2. G'étoit un garçon qui étoit fils d'un juge de Draguignan, petite ville 
de Provence; il avoit d'abord été mousquetaire du Roi; ensuite il s'étoit 
jeté dans la marine, où il s'étoit avancé par son mérite. 

3. Gentilhomme de Languedoc, qui étoit neveu du marquis de Cavoye, 
grand maréchal des logis du Roi, qui, n'ayant point d'enfants, le rcgardoit 
comme son héritier. 

4. G'étoit le marquis d'Alègre lui-même qui en étoit colonel. 

5. Dont le comte d'Albert étoit colonel. 

6. Il y avoit une chose très particulière, c'est qu'il avoit eu le régiment de 
la Ck>uronne après trois de ses frères, qui en avoient été colonels consécu- 
tivement : le marquis de Genlis-la-Tour, qui étoit mort de maladie; le 
comte de Genlis-Betancourt, qui avoit eu le bras cassé au combat de Gon- 
sarbruck, que le maréchal de Créquy perdit^ et qui, ayant été mené prison- 



9 JUIN 4692 89 

deux d'Humières, les deux de la Couronne, les deux de Thianges, 
et celui de \ 

On sut aussi que, pendant la nuit, on n'avoit fait que les com- 
munications des deux attaques, et qu'il y avoit eu cent soldats et 
quelques officiers tués ou blessés ; que, vers le point du jour, on 
avoit fait un grand feu, mais que ç'avoient été les soldats de la 
tranchée qu'on avoit fait tirer pour décharger leurs armes, à cause 
qu'il avoit plu, et que les assiégés leur avoient aussi répondu de 
leur côté. 

On eut, ce matin-là, une fâcheuse nouvelle, qui fut que le duc 
de Valentinois, ayant voulu voir si ses pistolets étoient en bon 
état, en avoit tiré un du fourreau, lequel avoit tiré de lui-même 
sans blesser personne, mais qu'ayant voulu voir le second, il 
avoit aussi tiré tout seul et lui avoit cassé le bras, de sorte qu'il 
étoit obligé de se faire apporter à Namur *. 

L'après-dlnéo, on sut qu'il y avoit eu le matin une grande es- 
carmouche entre les deux armées ; que le maréchal de Luxem- 
bourg avoit fait chasser les ennemis du bord de la rivière par les 
carabiniers, soutenus d'un corps de dragons que commandoit le 
comte de Mailly ; mais que, les ennemis y ayant fait marcher de 
gros détachements d'infanterie, le maréchal avoit envoyé ordre 
au comte de Mailly et aux carabiniers de se retirer; que les en- 
nemis avoient déjà beaucoup de ponts sur la Méhaigne, et qu'il 
ne tiendroit qu'à eux de la passer, puisque le maréchal de 
Luxembourg avoit résolu de les attendre dans la plaine où il 
étoit. On sut cela par une lettre qu'il écrivit au Roi, dont les der- 
nières lignes étoient : qu'on verrait le lendemain la plus grande 
bataille qu'on eût jamais vue, et que le Roi seroit maître des Pays- 
Bas. 

Sur ces nouvelles, le comte de Marsan ', le duc de Foix * et le 

nier à Trêves, y mourut de sa blessure, et le comte de Genlis-Proyard, qui 
fat tué au siège de Saint-Omer. 

1. [Le nom est resté en blanc. — E» PontaL] 

2. Il voulut plusieurs fois se faire couper le bras, mais le chirurgien 
ii*en voulut rien faire, et cela fit qu'on lui conserva son bras, après avoir 
bien souffert. 

3. Ci-devant aide de camp du Roi et alors volontaire ; il étoit le dernier 
des fils du grand comte d*Harcourt, de la maison de Lorraine. 

i. Ci-devant mestre de camp de cavalerie et alors volontaire. Il avoit 
eu la duché, après la mort de son frère atné. Il 'étoit fils du défunt comte 
de Fleix, qui fut tué au premier siège de Mardick. Sa mère, la comtesse de 



60 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

marquis de Chavigny * s'en allèrent à Tannée du maréchal de 
Luxembourg, dans le dessein de se trouver à la bataille . 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
des quatre bataillons du régiment des gardes suisses, sous les 
ordres du marquis de Tilladet, lieutenant général, et de Rey- 
nold, brigadier, et, à la gauche, des deux bataillons d'Auvergne 
et de celui du Royal de la Marine, sous les ordres de Ximénès, 
maréchal de camp. 

On disoit aussi que le lendemain il y auroit une batterie de 
huit pièces qui tireroit contre la redoute et vingt-cinq mortiers 
qui tireroient aux ouvrages. 

10 Juin. — Le 10, au matin, [on disoit que] les pluies et les 
orages continuels avoient empêché les assiégeants et les assiégés 
de tirer un coup de mousquet, mais que, dès la pointe du jour, la 
batterie de huit pièces avoit commencé de tirer furieusement 
contre la redoute et quelle, avoit toujours continué depuis ; que 
la redoute étoit fort déchirée, et qu'on pourroit l'insulter le 
lendemain, aussi bien qu'une ligne parallèle, que les ennemis 
avoient faite des deux côtés pour la soutenir; qu'il y avoit six 
compagnies de grenadiers commandées pour cela, outre les sept 
de la tranchée, et qu'on pourroit même faire un détachement 
des mousquetaires et des grenadiers à cheval. 

Ce jour-là, comme les autres jours, il sortit du château une 
grande quantité de rendus, qui disoient tous qu'on y étoit fort 
incommodé par les bombes et qu'on y manquoit d'eau. 

Le Roi fil aussi, le même matin, compter les gros équipages 
delà cour, dans le dessein de s'en servir pour envoyer de l'avoine 
à Tarmée du maréchal de Luxembourg ; mais Sa Majesté dit à son 
dîner qu'elle ne s'en seniroit pas, et qu'elle envoyeroit cette 
avoine par la Meuse jusqu'à un endroit où la cavalerie de l'armée 
la viendroit prendre. 

On sut aussi que le maréchal de Luxembourg avoit encore 
étendu sa droite, qu'il l'avoit appuyée d'un ruisseau, et que, par 
ce moyen, un autre ruisseau qui séparoit sa ligne ne la séparoit 



Fleix, était dame d^honneur de la reine Anne d'Autriche, mère du Roi, et 
elle avoit eu cette charge en sunriyance de sa mère, la marquise de Sene- 
cey, gouvernante du Roi. 

1. Ci-devant colonel du régiment de Piémont, et alors volontaire. Il 
étoit fils de Chavigny, ministre d'Etat. 



H JUIN 1692 61 

plus ; que le prince d'Orange n'avoit point passé la rivière et 
qu'au contraire il avoit retiré huit escadrons qu'il avoit en deçà; 
que le maréchal de Luxembourg avoit passé avec toute son armée 
la nuit dans ses tentes, comme si les ennemis n'eussent pas été à 
portée de lui, ce qui n'avoit pas été inutile, à cause du temps 
effroyable qu'il avoit fait; que le prince d'Orange avoit étendu sa 
droite, et que cela ne faisoit pas croire qu'il eût envie de passer 
la Mehaigne pour combattre, quoique tous les rendus qui ve- 
noient de son armée assurassent qu'il en avoit le dessein ; que 
cette rivière étoit fort enflée par les pluies et que les bords en 
étoient devenus très marécageux. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
de deux bataillons du régiment des gardes et d'un bataillon de 
celui des fusiliers, sous les ordres du marquis de Boufflers, lieu- 
tenant général, et de Creil, brigadier; et, à la gauche, des quatre 
bataillons du régiment du Roi, sous les ordres de Congis, maré- 
chal de camp. 

11 Juin. — Le 11, il fit toute la nuit une grande pluie, et ce- 
pendant on ne laissa pas de faire un grand travail pour serrer 
de près la redoute de tous côtés, car on ne pouvoit l'embrasser 
à cause des lignes parallèles qui la soutenoient. On ne l'insulta 
pas néanmoins ce matin-là, Vauban ne l'ayant pas jugé à propos. 
Franclieu, ingénieur, fils du lieutenant de roi de Condé, fut tué 
cette nuit-là, et, le matin, les assiégés firent une sortie qui ne 
fut pas grand'chose; mais on commença à comprendre que le 
mauvais temps et le peu d'infanterie qui étoit resté à l'armée 
du Roi feroient durer le siège du château plus qu'on ne l'avoit 
pensé *. 

L'après-dinée, le duc de Villeroy vint conférer avec le Roi, ap- 
paremment par les ordres du maréchal de Luxembourg, et on 
inféra de là qu'on ne croyoit guère d'avoir une bataille, puis- 
qu'un lieutenant général avoit le temps de quitter l'armée. 

On disoit alors que la Mehaigne, étant extrêmement enflée 
par les pluies, avoit rompu la plupart des ponts du prince 
d'Orange. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
de trois bataillons du régiment des Vaisseaux, sous les ordres 

i. On avoit dit d'abord qa*il ne dureroit que huit jours, et Vauban lui- 
même 8*y étoit trompé. 



60 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

marquis de Chavigny * s'en allèrent à l'armée du maréchal de 
Luxembourg, dans le dessein de se trouvera la bataille. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
des quatre bataillons du régiment des gardes suisses, sous les 
ordres du marquis de Tilladet, lieutenant général, et de Rey- 
nold, brigadier, et, à la gauche, des deux bataillons d'Auvergne 
et de celui du Royal de la Marine, sous les ordres de Ximénès, 
maréchal de camp. 

On disoit aussi que le lendemain il y auroit une batterie de 
huit pièces qui tireroit contre la redoute et vmgt-cinq mortiers 
qui tireroient aux ouvrages. 

10 Juin. — Le 10, au matin, [on disoit que] les pluies et les 
orages continuels avoient empêché les assiégeants et les assiégés 
de tirer un coup de mousquet, mais que, dès la pointe du jour, la 
batterie de huit pièces avoit commencé de tirer furieusement 
contre la redoute et qu'elle. avoit toujours continué depuis; que 
la redoute étoit fort déchirée, et qu'on pourroit l'insulter le 
lendemain, aussi bien qu'une ligne parallèle, que les ennemis 
avoient faite des deux côtés pour la soutenir; qu'il y avoit six 
compagnies de grenadiers commandées pour cela, outre les sept 
de la tranchée, et qu'on pourroit même faire un détachement 
des mousquetaires et des grenadiers à cheval. 

Ce jour-là, comme les autres jours, il sortit du château une 
grande quantité de rendus, qui disoient tous qu'on y étoit fort 
incommodé par les bombes et qu'on y manquoit d'eau. 

Le Roi fit aussi, le même matin, compter les gros équipages 
de la cour, dans le dessein de s'en servir pour en voyer de l'avoine 
à Tarmée du maréchal de Luxembourg; mais Sa Majesté dit à son 
dîner qu'elle ne s'en serviroit pas, et qu'elle envoyeroit cette 
avoine par la Meuse jusqu'à un endroit où la cavalerie de l'armée 
la viendroit prendre. 

On sut aussi que le maréchal de Luxembourg avoit encore 
étendu sa droite, qu'il l'avoit appuyée d'un ruisseau, et que, par 
ce moyen, un autre ruisseau qui séparoit sa ligne ne la séparoit 



Fleix, était dame d^boDneur de la reine Anne d'Autriclie, mère du Roi, et 
elle avoit eu cette charge en survivance de sa mère, la marquise de Sene- 
cey, gouvernante du Roi. 

1. Ci-devant colonel du régiment de Piémont, et alors volontaire. Il 
étoit Ûls de Chavigny, ministre d'Etat. 



H JUIN 1692 61 

plus ; que le prince d'Orange n'avoit point passé la rivière et 
qu'au contraire il avoit retiré huit escadrons qu'il avoit en deçà; 
que le maréchal de Luxembourg avoit passé avec toute son armée 
la nuit dans ses tentes, comme si les ennemis n'eussent pas été à 
portée de lui, ce qui n'avoit pas été inutile, à cause du temps 
effroyable qu'il avoit fait; que le prince d'Orange avoit étendu sa 
droite, et que cela ne faisoit pas croire qu'il eût envie de passer 
la Mehaigne pour combattre, quoique tous les rendus qui ve- 
noient de son armée assurassent qu'il en avoit le dessein ; que 
cette rivière étoit fort enflée par les pluies et que les bords en 
étoient devenus très marécageux. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
de deux bataillons du régiment des gardes et d'un bataillon de 
celui des fusiliers, sous les ordres du marquis de Boufflers, lieu- 
tenant général, et de Creil, brigadier; et, à la gauche, des quatre 
bataillons du régiment du Roi, sous les ordres de Congis, maré- 
chal de camp. 

11 juin. — Le 11, il lit toute la nuit une grande pluie, el ce- 
pendant on ne laissa pas de faire un grand travail pour serrer 
de près la redoute de tous côtés, car on ne pouvoit l'embrasser 
à cause des lignes parallèles qui la soutenoient. On ne l'insulta 
pas néanmoins ce matin-là, Vauban ne l'ayant pas jugé à propos. 
Franclieu, mgénieur, fils du lieutenant de roi de Condé, fut tué 
cette nuit-là, et, le matin, les assiégés firent une sortie qui ne 
fut pas grand'chose; mais on commença à comprendre que le 
mauvais temps et le peu d'infanterie qui étoit resté à l'armée 
du Roi feroient durer le siège du château plus qu'on ne l'avoit 
pensé *. 

L'après-dînée, le duc de Villeroy vint conférer avec le Roi, ap- 
paremment par les ordres du maréchal de Luxembourg, et on 
inféra de là qu'on ne croyoit guère d'avoir une bataille, puis- 
qu'un lieutenant général avoit le temps de quitter l'armée. 

On disoit alors que la Mehaigne, étant extrêmement enflée 
par les pluies, avoit rompu la plupart des ponts du prince 
d'Orange. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
de trois bataillons du régiment des Vaisseaux, sous les ordres 

1. On ayoit dit d'abord qa*il ne dureroit que huit jours, et Vaubaa lui- 
même 8*y étoit trompé. 



60 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

marquis de Chavigny * s'en allèrent à l'armée du maréchal de 
Luxembourg, dans le dessein de se trouver à la bataille . 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
des quatre bataillons du régiment des gardes suisses, sous les 
ordres du marquis de Tilladet, lieutenant général, et de Rey- 
nold, brigadier, et, à la gauche, des deux bataillons d'Auvergne 
et de celui du Royal de la Marine, sous les ordres de Ximénès, 
maréchal de camp. 

On disoit aussi que le lendemain il y auroit une batterie de 
huit pièces qui tireroit contre la redoute et vingt-cinq mortiers 
qui tireroient aux ouvrages. 

10 Juin. — Le 10, au matin, [on disoit que] les pluies et les 
orages continuels avoient empêché les assiégeants et les assiégés 
de tirer un coup de mousquet, mais que, dès la pointe du jour, la 
batterie de huit pièces avoit commencé de tirer furieusement 
contre la redoute et qu'elle, avoit toujours continué depuis ; que 
la redoute étoit fort déchirée, et qu'on pourroit l'insulter le 
lendemain, aussi bien qu'une ligne parallèle, que les ennemis 
avoient faite des deux côtés pour la soutenir; qu'il y avoit six 
compagnies de grenadiers commandées pour cela, outre les sept 
de la tranchée, et qu'on pourroit même faire un détachement 
des mousquetaires et des grenadiers à cheval. 

Ce jour-là, comme les autres jours, il sortit du château une 
grande quantité de rendus, qui disoient tous qu'on y étoit forf 
incommodé par les bombes et qu'on y manquoit d'eau. 

Le Roi fit aussi, le même matin, compter les gros équipages 
de la cour, dans le dessein de s'en servir pour envoyer de l'avoine 
à Tarmée du maréchal de Luxembourg ; mais Sa Majesté dit à son 
dîner qu'elle ne s'en seniroit pas, et qu'elle envoyeroit cette 
avoine par la Meuse jusqu'à un endroit où la cavalerie de l'armée 
la viendroit prendre. 

On sut aussi que le maréchal de Luxembourg avoit encore 
étendu sa droite, qu'il l'avoit appuyée d'un ruisseau, et que, par 
ce moyen, un autre ruisseau qui séparoit sa ligne ne la séparoit 



Fleix, était dame d*boDneur de la reine Anne d^Autriclie, mère du Roi, et 
elle avoit eu cette charge en survivance de sa mère, la marquise de 8ene- 
cey, gouvernante du Roi. 

1. Ci-devant colonel du régiment de Piémont, et alors volontaire. Il 
étoit flls de Chavigny, ministre d'Etat. 



H JUIN 1692 61 

plus; que le prince d'Orange n'avoit point passé la rivière et 
qu'au contraire il avoit retiré huit escadrons qu'il avoit en deçà; 
que le maréchal de Luxembourg avoit passé avec toute son armée 
la nuit dans ses tentes, comme si les ennemis n*eussent pas été à 
portée de lui, ce qui n'avoit pas été inutile, à cause du temps 
effroyable qu'il avoit fait; que le prince d'Orange avoit étendu sa 
droite, et que cela ne faisoit pas croire qu'il eût envie de passer 
la Mehaigne pour combattre, quoique tous les rendus qui ve- 
noient de son armée assurassent qu'il en avoit le dessein ; que 
cette rivière étoit fort enflée par les pluies et que les bords en 
étoient devenus très marécageux. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
de deux bataillons du régiment des gardes et d'un bataillon de 
celui des fusiliers, sous les ordres du marquis de Boufflers, lieu- 
tenant général, et de Creil, brigadier; et, à la gauche, des quatre 
bataillons du régiment du Roi, sous les ordres de Congis, maré- 
chal de camp. 

11 juin. — Le 11, il lit toute la nuit une grande pluie, et ce- 
pendant on ne laissa pas de faire un grand travail pour serrer 
de près la redoute de tous côtés, car on ne pouvoit l'embrasser 
à cause des lignes parallèles qui la soutenoient. On ne l'insulta 
pas néanmoins ce matin-là, Vauban ne l'ayant pas jugé à propos. 
Franclieu, ingénieur, fils du lieutenant de roi de Condé, fut tué 
cette nuit-là, et, le matin, les assiégés firent une sortie qui ne 
fut pas grand'chose; mais on commença à comprendre que le 
mauvais temps et le peu d'infanterie qui étoit resté à l'armée 
du Roi feroient durer le siège du château plus qu'on ne l'avoit 
pensé*. 

L'après-dînée, le duc de Villeroy vint conférer avec le Roi, ap- 
paremment par les ordres du maréchal de Luxembourg, et on 
inféra de là qu'on ne croyoit guère d'avoir une bataille, puis- 
qu'un lieutenant général avoit le temps de quitter l'armée. 

On disoit alors que la Mehaigne, étant extrêmement enflée 
par les pluies, avoit rompu la plupart des ponts du prince 
d'Orange. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
de trois bataillons du régiment des Vaisseaux, sous les ordres 

1. On avoit ditd^abord qa'il ne dareroit que huit jours, et Vauban lui- 
même 8*y étoit trompé. 



62 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

(Je Rubentel, lieutenant général, et du marquis de Rebé, briga- 
dier. Il est vrai que d^Avéjan avoit marché à la tranchée à son 
rang ; mais, comme le régiment des gardes étoit en possession 
de n'obéir qu'aux brigadiers de son corps, on changea Tordre et 
on envoya dire à d'Avéjan de revenir et de laisser la place à 
Rebé, à condition que d'Âvéjan monteroit le lendemain avec 
les gardes. A la gauche, ce furent les deux bataillons du régi- 
ment de Toulouse qui montèrent, avec celui du régiment du 
Vexin, sous les ordres de Gacé, maréchal de camp. 

12 Juin. — Le 12, on sut qu'on avoit encore approché les lo- 
gements de la redoute et des lignes parallèles, et on ne doutoit 
pas qu'on ne les attaquât, parce qu'on avoit commandé pour cela 
huit compagnies de grenadiers, outre celles de la tranchée, un 
détachement de deux cents mousquetaires du Roi et un autre de 
cent grenadiers du Roi à cheval. Cependant on ne l'attaqua pas 
encore ce jour-là. 

C'étoit le jour de l'octave du Saint -Sacrement; le Roi fit ses 
dévotions, et, Taprès-dînée, il monta à cheval pour la première 
fois depuis sa goutte, et il alla voir l'état de la tranchée de la 
hauteur au pied de laquelle étoit campé le régulent du Roi, qui 
étoit la môme d'où il avoit chassé le premier jour les ennemis, 
et qui étoit à la portée du mousquet de la redoute. Après ce 
petit voyage, il vint assister au salut du Saint-Sacrement dans 
l'église de l'ermitage des Carmes. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 

de * , sous les ordres du duc d'Enghien, lieutenant général, 

et de d'Avéjan, brigadier, et, à la gauche, des trois bataillons 
du régiment de Piémont, sous les ordres du duc de Roquelaure, 
maréchal de camp. 

13 Juin. — Le 13, le Roi monta à cheval à sept heures du 
matin pour aller voir l'attaque de la redoute et des lignes paral- 
lèles des assiégés, qui devoit se faire à huit heures. Il arriva pré- 
cisément à cette heure au camp de la brigade du Roi, qu'il trouva 
en bataille, parce qu'elle avoit eu ordre de s'avancer en cas de 
besoin sur la hauteur. Il passa deux fois à la tête de cette bri- 
gade, et enfin il vint se mettre sur la crête de la hauteur, entre 



i. [ladication laissée en blanc. D'après Dangeau, le duc d'Enghien avait 
avec lui trois bataiUons des gardes françoises. — E, Pontal.] 



13 JUIN leaa 6» 

le second et le troisième bataillon du régiment du Roi. On 
avoit commandé seize compagnies de grenadiers, deux cents 
mousquetaires du Roi, cent de ses grenadiers à cheval et plu- 
sieurs détachements de dragons. 

Le Roi attendit longtemps, et tout ne se trouva prêt pour don- 
ner qu*à dix heures. Alors on donna le signal, qui étoit de sept, 
de onze et de neuf bombes, et on donna de tous côtés avec toute 
la vigueur et tout Tordre imaginables. . 

La gauche des assiégés s'enfuit d'abord ; leur droite fit un peu 
de feu, mais elle s'en alla de même. On emporta donc la redoute 
et les lignes parallèles, et on poursuivit les ennemis avec plus 
d'ordre que les François n'ont accoutumé d'en avoir. 

Les ennemis voulurent revenir, et on vit leurs officiers qui 
vouloient les ramener; mais les grenadiers les chassèrent à coups 
de mousquet, et on fit le logement dans une carrière que les en- 
nemis avoient abandonnée mal à propos. Ils y perdirent environ 
cinq cents hommes, et entre autres le fils d'un grand d'Espagne, 
nommé le comte de Lemos. 

Les François y perdirent environ deux cents hommes, du nom- 
bre desquels furent Roquevert, lieutenant des grenadiers à che- 
val,, homme parfait pour la valeur et pour la piété, et Grouchy, 
sous-lieutenant de la même compaguie, la Chauvetière, briga- 
dier, et des Gaves, sous-brigadier de la seconde compagnie des 
mousquetaires, quelques autres officiers et deux mousquetaires 
de la première compagnie. On compta parmi les blessés N*** *, 
enseigne des grenadiers du régiment des gardes, un capitaine 
de grenadiers du régiment de Piémont, quatre maréchaux des 
logis de la seconde compagnie des mousquetaires, quatorze 
mousquetaires de la même compagnie et treize de la première, 
avec bien d'autres officiers et soldats. 

Le Roi vit toute l'action à la portée du mousquet, et il en vint 
plusieurs coups jusqu'à lui; ce qui est si véritable que le comte 
de Toulouse y reçut une contusion au bras droit, qu'il avoit ap- 
puyé contre la chaise du Roi et tout contre sa tête ; que Ghâtillon ' 

i. TLe nom est resté en blanc. — E, Pontal.] 

2. Frère cadet du comte de ChâtiUon, de llUustre maison de ChâtiUon- 
sur-Mame. fi étoit premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, et 
avoit épousé la cadette des filles du défunt marquis de Pieunes, qui étoit 
dame d'atour de Madame. 



64 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCDES 

y eut aussi une contusion à la cuisse; que le comte de Nouant, 
sous-lieutenant des gendarmes du Roi, y eut un coup de mous- 
quet à la tête derrière Sa Majesté, et qu'il y eut plusieurs soldats 
blessés sur la même crête où le Roi étoit. 

Pour le canon, il en passa plusieurs coups sur la même hau- 
teur, et la Courtade, capitaine dans le régiment de Toulouse, 
en eut le bras emporté. v 

Les assiégés firent un feu prodigieux après l'action, et tous 
leurs coups de canon donnoient dans le camp du régiment du 
Roi, de manière qu'en vingt-quatre heures on compta qu'il y en 
avoit donné deux cent cinquante, sans néanmoins qu ils tuas- 
sent un seul homme. 

L'après-dinée, le Roi alla voir la tête des camps de son quar- 
tier et y trouva des chemins abominables. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
des quatre bataillons du régiment des gardes suisses, sous les 
ordres du prince de Soubise, lieutenant général, et de Reynold, 
brigadier; et, à la gauche, des trois bataillons du régiment 
Dauphin, qui étoient exprès venus de la ville, sous les ordres 
du baron de Bressey, maréchal de camp. 

14 Juin. —Le 14, on sut qu'on avoit fait pendant la nuit neuf 
cents pas de travail, que^tout le matin on avoit fait un grand 
feu de canon de la nouvelle batterie de six pièces qu'on avoit 
achevée, que les batteries de bombes commençoient aussi à 
tirer beaucoup, et qu'on auroit le lendemain une plus forte 
batterie de canon qui feroit taire celle des ennemis, car elle 
avoit tiré continuellement depuis l'attaque de la redoute. 

On ajoutoit qu'on croyoit que les assiégés ne défendroient 
pas l'ouvrage à cornes neuf, qu'on appeloit l'ouvrage du prince 
d'Orange, parce que, n'étant pas joint aux autres ouvrages, on 
pourroit les couper dans leur retraite. 

L'après-dinée, le Roi alla au pont de la Sambre, où il conféra 
longtemps avec Yauban ; ensuite il passa le pont de la Sambre, 
et alla sur les hauteurs, d'où il pouvoit voir les revers des tran- 
chées de ce côté-là, et combien elles étoient éloignées des 
ouvrages des assiégés. En revenant, il passa par l'abbaye de 
Maloigne, où étoit l'hôpital, et il s'arrêta à parler aux chirur- 
giens, qui lui dirent qu'il y avoit environ cinq cents blessés ; de 
là, il monta à la tête de la ligne et il s'avança même jusqu'à 



15 JUIN 1692 65 

Tendroit où étoit la garde de cavalerie qui regardoit du côté de 
Charleroy. Comme il arriva à son quartier, il y trouva Ricousse *, 
aide de camp du maréchal de Luxembourg, qui lui apportoit une 
lettre de ce général, par laquelle il Tavertissoit qu'il avoit avis 
que le prince d'Orange devoit faire un mouvement, mais qu'on 
ne pouvoit encore démêler de quel côté ce pourroit être. On 
sut par lui que le marquis de la Chapelle-Balon *, mestre de 
camp du régiment d'Enghien, étoit mort d'un coup de mousquet 
qu'il avoit reçu en observant les postes des ennemis '. 

On sut aussi, le même jour, la mort de Tévêque d'Angers *, 
oncle du marquis de Pomponne, ministre d'Etat, évêque d'une 
piété digne des premiers siècles de l'Eglise, et qui avoit tant 
aimé la résidence que, depuis plus de cinquante ans qu'il étoit 
évoque, il n'étoit jamais revenu à Paris. 

Ce fut encore le même jour que le Roi donna au comte de 
Guldenlew, fils naturel du roi de Danemark, un régiment 
danois ^, qui servoit en Catalogne, et dont un nommé Juel étoit 
colonel, lequel ne fut pas fâché d'être colonel lieutenant du fils 
de son maître. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
de trois bataillons des gardes françoises, sous les ordres du 
marquis de Tilladet, lieutenant général, et de Boisseleau, bri- 
gadier; et, à la gauche, des deux bataillons d'Auvergne et des 
deux de Toulouse, sous les ordres du marquis de Montrevel, 
maréchal de camp. 

On croyoit, ce soir-là, qu'on seroit peut-être obligé de faire 
une incision au comte de Toulouse pour le guérir de sa contu- 
sion. 

15 Juin. — Le 15 au matin, on sut que, la nuit précédente, 
le Roi avoit eu avis que Tzerclaës avoit passé la Meuse à Huy 

1. Son père étoit premier maître d*hôtel du prince de Condé ; mais, après 
la mort de son père, il avoit quitté le service de ce prince. 

2. Gentilhomme de Berry. 

3. On soupçonna qu'il avoit été blessé en combat singulier par le major 
de son régiment, qu'on mit en prison par la suite. 

4. n s appeloit en son nom Àruauld et étoit frère du célèbre Amauld 
â*AndiUy, père du ministre Pomponne. 

5. Ce régiment fut pris par les vaisseaux du Roi, lorsqu*il passoit de Da- 
nemark en Irlande pour aller servir le prince d'Orange, auquel le Roi 
de Danemark Tavoit vendu, et le Roi prit tout le régiment à son service, 
apparemment de Tagrément du roi de Danemark. 

IV, — 5 



66 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

avec deux ou trois mille chevaux, et qu'il étoit venu camper 
à Ohey et à Perwez, à trois lieues du quartier du marquis de 
BoufQers ; que cela avoit obligé le Roi de faire marcher de ce 
côté-là ce marquis avec sa cavalerie et ses dragons, de lui 
envoyer deux régiments de cavalerie de son armée, et une 
partie de ses dragons, et de mander au maréchal de Luxem- 
bourg de lui envoyer quelques troupes; que le maréchal lui 
avoit envoyé sur-le-champ une brigade de cavalerie et les ré- 
giments de dragons de Senecterre et de Fomboizai'd ; que le 
pays par où Tzerclaës pouvoit venir étoit fort coupé, et qu'il pou- 
voit difficilement venir au marquis de Boufflers sans y avoir du 
désavantage; que d'ailleurs il ne pouvoit pas secourir le château 
de Namur par ce côté-là, puisque la Meuse étoit entre lui et le 
château *. 

Les nouvelles de la tranchée étoient que, la nuit, on avoit 
prolongé tous les travaux, à la droite, jusqu'au rocher en préci- 
pice qui regarde la Meuse ; à la gauche, aussi loin qu'ils avoient 
pu aller, et même qu'on avoit fait une tranchée à la gauche de 
tout, du côté de la Sambre, pour embrasser de ce côté-là l'ou- 
vrage à cornes neuf qu'on appeloit l'ouvrage du prince d'Orange, 
et que l'attaque de la gauche devenoit la bonne attaque, parce 
qu'on vouloit attaquer cet ouvrage neuf. 

On sut, ce jour-là, qu'un parti de deux cents hommes de la 
garnison de Charleroy avoit battu l'escorte d'un convoi qui 
venoit de Philippeville ; que le marquis de Brégy ' y avoit perdu 
une partie de son équipage, et que la comtesse de Cormaillon, 
venant pour se rendre auprès de son mari blessé, avoit été aussi 
prise dans son carrosse et menée à Charleroy, dont le gouverneur 
Tavoit aussitôt fait mettre en liberté ^ 

On apprit aussi que le comte de Nouant, qui s'étoit fait trans- 
porter à Dinant, se portoit mieux de sa blessure, et les chirur- 
giens assurèrent qu'il ne seroit pas nécessaire de faire d'incision 
au comte de Toulouse. 

1. S11 avoit battu le marquis de BoufQers, U auroit secouru le château 
par le pont de la Meuse. Mais, outre cela, il pouvoit venir se poster entre 
Namur et Dinant, et il aiu'oit coupé toute la subsistance de Tarmée du Roi, 
et même de la grande armée. 

2. Fils aîné du défunt comte de Brégy, lieutenant général des armées du 
Roi et son ambassadeur en Pologne. 

3. Mais sans lui faire rendre son argent ni son équipage. 



. 16 JUIN 1692 67 

L'aprës-dinée, le Roi alla lui-même à deux lieues de son camp 
poster le marquis de Boufflers avec ses troupes pour s'opposer 
à Tzerclaës, pendant que Ton monta la garde de tranchée, qui fut 
disposée d'une nouvelle manière; car on mit à la droite trois 
bataillons du régiment du Roi sous les ordres de Rubentel, lieu- 
tenant général, qui monta à la place de Boufflers, qui étoit 
absent ; on mit au milieu Tautre bataillon du régiment du Roi 
avec celui du Royal de la Marine, sous les ordres de Ximénès, 
maréchal de camp, et, à la gauche, on mit les bataillons de la 
Sarre et de Nice sous les ordres de Caraman *, brigadier. 

On apprit, ce jour-là, que le fils du président de Brion, ayant 
atteint Tâge où il lui étoit permis de se marier sans le consente- 
ment de son père, lui avoit fait faire toutes les sommations 
requises de consentir à son mariage avec Mlle de la Force, 
qu'il avoit fait publier ses bans authentiquement, et qu'ensuite il 
Tavoit de nouveau épousée en face d'Eglise. 

Le Roi eut aussi nouvelle que le duc de Medina-Sidonia avoit 
eu dessein d'entrer en Roussillon à^la télé de l'armée d'Espagne, 
mais que le duc de Noailles, en ayant eu avis, et n'ayant pas 
encore assemblé toutes ses troupes, avoit marché en diligence 
avec un corps de grenadiers et des détachements d'infanterie, 
avec lesquels il avoit occupé les passages des montagnes, ayant 
cependant envoyé ordre à toutes ses troupes de le suivre en 
diligence ; que sa précaution avoit été très utile, parce que les 
ennemis avoient paru peu de temps après, qu'ils s'étoient 
campés au pied des cols, comme pour les attaquer le lendemain, 
mais que, le duc de Noailles ayant mis toutes ses troupes en 
bataille sur les hauteurs, la chose s'étoit passée en escarmouches 
et les ennemis s'étoient retirés. 

16 Juin. — Le 16, on sut que Tzerclaës avoit repassé la Meuse, 
soit qu'il eût appris qu'il avoit été mal averti, lorsqu'il avoit cru 
qu'il pourroit brûlerie pont de la Meuse qu'on lui avoit dit n'être 
gardé que par trente hommes, soit qu'il eût su que les avis qu'il 
avoit eus que l'armée du Roi alloit fourrager dans la Gondrault 
n'étoient pas plus véritables. Aussitôt qu'on en eut la nouvelle, 
le marquis de Boufflers envoya dire à Châteaumorand *, capi- 

1. Capitaine au régiment des gardes. 

2. Frère de Châteaumorand, capitaine de vaisseau, et par conséquent 
neveu du comte de TourviUe. 



68 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

laine de dragons, qu'il avoit posté avec vingt-quatre dragons 
dans une abbaye de ce côté-là, de se retirer, ce qu'il exécuta. 
Mais auparavant, il avoit eu bien des affaires, car il avoit été 
attaqué par deux cents hommes de la garnison de Huy, lesquels 
étoient encore soutenus par un plus grand corps qui étoit dans 
les bois; une sentinelle, qu'il avoit mise à une fenêtre, les .vit 
venir du côté du camp et Ten avertit; mais, comme il fit deman- 
der : Qui vive! les ennemis répondirent de manière à se faire 
connoître . D'abord Châleaumorand fit prendre les armes, et, 
comme il n'y avoit point de fossés autour de cette abbaye, et 
que les ennemis commencèrent par en vouloir fendre les portes 
à coups de hache, il mit seulement quatre de ses dragons pour 
garder la porte, et, montant en divers endroits de l'abbaye avec 
ses autres vingt dragons, il leur fit faire une décharge générale 
sur les ennemis. Il fit recharger au plus vite, et fit encore faire 
une pareille décharge; ce qui ayant surpris les ennemis, qui 
d'ailleurs trouvoient la porte trop forte pour la rompre avec 
leurs haches, ils s'avisèrent de faire le tour du jardin, dont ils 
savoient que les murailles étoient fort mauvaises, afin de pouvoir 
monter par cet endroit; mais Châteaumorand, qui les observoit, 
laissant ses quatre dragons à la porte, courut au jardin, et, 
comme les ennemis défiloient le long des murailles dans un lieu 
où il y avoit un peu d'eau, il leur fit faire une troisième décharge 
de vingt coups de fusil, et courut encore à l'endroit par où il 
croyoit qu'on le devoit attaquer ; il y arriva aussitôt que les en- 
nemis, et, ses dragons ayant rechargé en marchant, il leur fit faire 
une quatrième décharge si à propos que les ennemis, persuadés 
qu'il y avoit dans l'abbaye bien plus de monde qu'on ne leur 
avoit dit, se retirèrent dans le bois, laissant quatre ou cinq des 
leurs morts sur la place, et en emportant avec eux quatre fort 
blessés. Peu de temps après, Châteaumorand reçut l'ordre de 
se retirer ; il monta à cheval, fit ouvrir les portes, et se retira 
sans perdre aucun de ses gens, quoiqu'il eût vu encore les en- 
nemis dans le bois. 

On sut, le même jour, que le prince d'Orange avoit commencé 
à défaire une partie de ses ponts, faisant ôter les fascines et le 
gazon qu'on avoit mis dessus, et laissant encore les poutrelles 
qui les soutenoient. 

Cependant les travaux avançoient et la tête n'en étoit plus 



17 JUIN 1692 69 

qu'à vingt pas de la première contrescarpe ; mais les ouvrages 
des assiégés étoient si rasants qu'on ne savoit où les prendre, 
et les batteries n'en touchoient au plus que la plus haute su- 
perficie. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut, à la droite, des trois 
bataillons du régiment des Vaisseaux, sous les ordres du marquis 
de Boufflers, lieutenant général, qui reprit son rang, ayant ra- 
mené ses troupes dans le camp, quand il eut appris avec certi- 
tude que Tzerclaës avoit repassé la Meuse; au milieu, des batail- 
lons de Beauvoisis et du Vexin, sous les ordres de Congis, ma- 
réchal de camp; et, à la gauche, d'un bataillon du régiment de 
Fusiliers et d'un de Portier, sous les ordres du chevalier de 
Sigueran, brigadier. 

On sut, l'après-dinée, que le maréchal de Luxembourg avoit 
renvoyé le reste de ses gros bagages, et le bruit couroit que le 
prince d'Orange devoit décamper le lendemain. 

Le Roi déclara, ce soir-là, qu'il auroit soixante-cinq vaisseaux 
de ligne qui pourroient tenir la mer, et que les ennemis n'en 
seroient pas si fort les maîtres qu'ils s'étoient imaginé ; mais 
que Raimondis, major général de la marine, et le chevalier de 
Feuquières étoient morts de leurs blessures. Il dit aussi qu'il 
avoit des nouvelles certaines que le duc de Savoie n'avoit encore 
rien entrepris et qu'il auroit bien de la peine à faire quelque 
chose de considérable , ayant affaire à un corps d'infanterie 
aussi fort que le sien *. 

17 Juin. — Le 17 au matin, on sut, le même jour, qu'on avoit 
poussé deux boyaux à la tranchée du milieu, lesquels s'appuy oient 
l'un l'autre, et s'épauloient chacun de leur côté contre le feu de 
l'ouvrage neuf qu'on appeloit l'ouvrage du prince d'Orange, et 
contre le feu de l'ouvrage à cornes du vieux château; qu'on 
avoit vu défiler les assiégés, comme s'ils eussent voulu aban- 
donner leurs deux chemins couverts, et que,s'ils laissoient pousser 
ce nouveau travail, ils ne pourroient demeurer dans l'ouvrage 
neuf, parce qu'on travailloit en même temps à l'envelopper du 
côté de la^gauche, et qu'insensiblement ceux qui seroient dedans 
se Irouveroient pris de tous côtés. On leur tira, la même nuit. 



1. Les ennemis étoient presqu'une fois plus forts que Tarmée du Roi en 
Italie, et U y parut bien par la suite quand ils vinrent prendre embrun. 



70 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

plus de bombes qu'on ne leur en avoit encore tiré, et cela les 
incommodoit infiniment, comme on le savoit par leurs rendus 
qui venoient tous les jours. 

On apprit, ce jour-là, que le prince d'Orange avoit marché par 
sa droite, et qu'on croyoit qu'il venoit camper au grand et petit 
Rozier, et que le maréchal de Luxembourg avoit en même temps 
marché par sa gauche, et qu'il viendroit camper où il jugeroit à 
propos pour observer les ennemis. 

Les raisonneurs disoient que le prince d'Orange vouloit venir 
camper au Mazy, d'où il pourroit marcher presqu'en pleine 
marche au secours de Namur; mais on répondoit à leur rai- 
sonnement que le maréchal de Luxembourg y seroit plus tôt 
que lui, et cela étoit véritable. D'autres disoient que le prince 
d'Orange vouloit aller passer la Sambre à Charleroy, et qu il 
viendroit se poster dans la plaine de Saint-Gérard, où il coupe- 
roit tous les convois et incommoderoit peut-être assez pour 
obliger le Roi à lever le siège. Mais on répondoit à cela que le 
maréchal de Luxembourg, ayant moins de chemin à faire que 
lui, auroit passé la Sambre avant lui et occuperoit aussi avant 
lui le poste de Saint- Gérard ; outre que, quand le prince d'Orange 
y seroit posté, il n'y pourroit subsister, n'y ayant pas un poil de 
fourrage de ce côté-là, où on n'avoit point semé ' ; au lieu que 
le maréchal de Luxembourg y subsisteroit facilement par les 
convois d'avoine qui lui viendroient de France. 

D'autres faisoient encore d'autres raisonnements et disoient 
que le prince d'Orange pouvoit faire une fausse marche par sa 
droite et remarcher aussitôt par sa gauche, pour venir passer la 
Mehaigne avant que le maréchal de Luxembourg l'en pût em- 
pêcher; ou bien qu'il marcheroit vers les lignes qui couvroient 
les terres de France. Mais, pour la première proposition, elle étoit 
impossible, car le maréchal de Luxembourg étoit trop à portée 
du prince d'Orange pour qu'il pût lui dérober aucun mouvement, 
et, s'il prenoit le parti d'aller vers les lignes, il n'y avoit qu'à le 
laisser faire et achever en repos le siège du château de Namur. 

L'après-din^e, le Roi alla voir les travaux à la portée du mous- 
quet du chemin couvert ; ensuite il descendit à la maison de Yau- 

i. Cela D*étoit pas vrai, car le maréchal de Luxembourg, y étant venu 
camper depuis, y trouva encore assez de fourrage pour y subsister quel- 
ques jours. 



18 JUIN 1692 71 

ban, qui étoit sur le bord de la Sambre, et conféra avec lui ; après 
cela, il passa la rivière sur le pont de bateaux qu'on avoit fait 
en cet endroit, et alla sur les hauteurs voir les revers des tra- 
vaux, et, pendant qu'il y fut, on accabla les assiégés de bombes 
et de coups de canon. 

Le soir, on disoit qu'un parti de Charleroy avait pris le car- 
rosse et les chevaux du duc de Lauzun *, comme ils revenoient 
de remener le milord Melford, qui étoit venu trouver le Roi au 
camp de la part du roi d'Angleterre. 

Le Roi débita aussi deux nouvelles de conséquence : la pre- 
mière, que le marquis de Nesmond n'ayant pu faire le tour de 
l'Ecosse avec ses deux vaisseaux, comme il l'avoit résolu, parce 
que le vent l'avoit toujours refusé, il avoit résolu de passer la 
nuit au travers de Tannée des ennemis, qui étoit toujours dans 
la Manche, et que, l'ayant heureusement exécuté, il étoit arrivé 
au port de Brest ; l'autre, que le feu s'étoit pris à l'arsenal de 
Turin, et que tous les armements et les munitions du duc de 
Savoie y avoient été consommés. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
de trois bataillons du régiment des gardes, sous les ordres du 
duc d'Enghien, lieutenant général; au milieu, de deux bataillons 
de Stoppa l'aîné, sous les ordres du comte de Gacé, maréchal 
de camp, et, à la gauche, des deux autres bataillons de Stoppa, 
sous les ordres de Creil, brigadier. 

Ce soir-là, le chevalier de Montgon 2, sous-aide major des gar- 
des, fut blessé au pied d'un coup de mousquet. 

18 Juin. — Le 18, on sut, le matin, qu'on avoit poussé pendant 
la nuit les travaux de la tranchée du milieu et de celle de la 
gauche ; que les assiégés avoient fait une sortie de trois cents 
hommes sur lai gauche; que les grenadiers d'un bataillon de 
Stoppa, n'étant pas assez forts pour résister à un si grand nombre, 
avoient plié quelques pas en faisant feu ; que les bataillons de 
Stoppa s'étoient avancés fièrement, et avoient recogné les en- 
nemis sans perdre un pouce du terrain de la tranchée, et sans 
que les assiégés en eussent rien renversé ; que Frey, comman- 
dant du second bataillon de Stoppa, y avoit été tué ; qu'on y 

1. Le carrosse et les chevaux ne se trouvèrent point pris par les suites. 

2. Frère du marquis de Montgon, brigadier de cavalerie. 



72 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

avoit eu trente à quarante hommes tués ou blessés ; que les en- 
nemis y avoient laissé vingt-cinq des leurs sur la place, tués ou 
blessés, sans ceux qui avoient remporté des blessures dans 
leurs ouvrages; qu'on leur avoit pris un lieutenant allemand, 
lequel avoit fait le coup d'esponton avec un capitaine suisse, qui 
avoit dit que ces trois cents hommes étoient détachés de diffé- 
rents corps, et qu'il y avoit môme des Espagnols naturels déta- 
chés du vieux château; que le même prisonnier avoit rendu bon 
compte au Roi de tout ce qu'il lui avoit demandé et qu'il lui 
avoit assuré qu'on donnoit encore aux troupes du beurre et 
d'autres choses semblables, et qu'il y avoit môme de la viande 
pour huit jours, mais qu'il n'y avoit plus de bière. 

L'après-dînée, on sut que le prince d'Orange n'avoit pas mar- 
ché, qu'il étoit toujours campé au grand et petit Rozier, et l'on 
disoit que sa droite s'étendoit un peu vers Nivelles, et que le ma- 
réchal de Luxembourg avoit sa droite et son quartier général à 
Longchamp, et sa gauche au Mazy. 

On eut, ce jour-là, des nouvelles certaines que la comtesse de 
Marsan * étoit morte, après avoir langui plus de six mois, et que 
la marquise de Goislin ' et la marquise de Royan ' étoient aussi 
à l'extrémité. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite; 
du premier, du troisième et du quatrième bataillons des gardes 
suisses, sous les ordres du prince de Soubise, lieutenant général ; 
au milieu, du second bataillon du môme régiment avec un batail- 
lon du régiment de Piémont, sous les ordres du duc de Roque- 
laure, maréchal de camp; et, à la gauche, des deux autres batail- 
lons de Piémont, sous les ordres du comte d'Avéjan, brigadier. 

Le Roi s'alla promener vers le pont de la Sambre, et il 
trouva en allant et revenant des chemins exécrables, car il ne 
cessoit point de pleuvoir, et, comme le terrain étoit mouvant, la 
quantité de chevaux qui passoient rend oit les chemins inacces- 
sibles. Il passa môme cette rivière pour voir comme on y amas- 

1. Elle étoit fille unique du défunt maréchal d'Albret, qui Tavoit mariée 
étant fort jeune à son neveu le marquis d'Albret, lequel ayant été tué 
en Picardie en allant voir une dame, sa veuve épousa le comte de Mar- 
san, prince de la maison de Lorraine, et lui donna tout son bien. 

2. Sœur du marquis d*Alègre, brigadier de dragons. 

3. Fille du défunt duc de Noirmoutier, et sœur cadette de la duchesse 
de Bracciano. 



19 JUIN 1692 73 

soit Tavoine que sa cavalerie et ses dragons porloient pour Tar- 
mée du maréchal de Luxembourg ; il se rapprocha de la maison 
de Vauban et eut une conférence avec lui, dans laquelle on dit 
que les gens qui étoient dans l'ouvrage neuf souhaitoient forte- 
ment qu'on leur permît d'en sortir, appréhendant d'être tous 
passés par le fil de Tépée, si on les prenoit par la gorge, et ne 
voulant point rentrer dans le vieux château, et Vauban opina 
qu'on leur accordât cette grâce. 

Ensuite le Roi s'en revint et vit en revenant bien des pontons 
et des canons embourbés tout le long du chemin, parce qu'on 
avoit défait un des ponts de la basse Meuse et qu'on en remenoit 
les pontons au parc, aussi bien que ces canons qu'on avoit 
amenés sur des bateaux de Dinant et de Charlemont. 

Le Roi vit aussi d'une hauteur les tentes de la droite de l'ar- 
mée du maréchal de Luxembourg, qui ne lui parurent pas à 
plus de demi-lieue de la Sambre. 

19 Juin. — Le 19 au matin, on sut que, le soir d'auparavant^ 
deux mille chevaux de l'armée du prince d'Orange s'étoient 
avancés en deçà de la Mehaigne, mais que le maréchal de Luxem- 
bourg avoit fait monter les gardes du corps à cheval et que les^ 
ennemis s'étoient retirés. 

On sut aussi que les ennemis avoient attaqué, entre Marien- 
bourg et Philippeville, un convoi de quatre mille sacs d'avoine, 
et qu'on l'avoit cru entièrement perdu, ce qui auroit été une 
grande perte dans la conjoncture d'alors, mais qu'on avoit su 
depuis qu'il n'y avoit eu que cent soixante sacs de perdus. 

On disoit encore qu'on avoit continué à la sape les travaux de 
la tranchée du milieu et de celle de la gauche ; que les enne- 
mie avoient tenté une petite sortie, mais qu'elle ne leur avoit 
pas réussi; qu'on avoit mis quatorze pièces en batterie, dont il 
y en avoit dix qui battoient en brèche la branche de l'ouvrage à 
cornes neuf, et quatre qui tiroient aux défenses du vieux châ- 
teau; qu'on avoit fait aussi de nouvelles batteries de bombes, 
qui tiroient depuis le matin, et qu'on croyoit qu'on pourroit at- 
taquer cet ouvrage neuf deux jours après. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut, à la droite, de trois 
bataillons du régiment des gardes, sous les ordres du marquis de 
Tilladet, lieutenant général ; au milieu, du bataillon d'Aunis et 
d'un bataillon de Portier, sous les ordres du baron de Bressey, 



74 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

maréchal de camp, et, à la gauche, des deux autres bataillons 
de Porlier, sous les ordres du marquis de Rebé, brigadier. 

En ce temps-là, les maladies commençoient à régner parmi 
les gens de la cour, et Ton voyoit déjà le marquis d'Efflat, cheva- 
lier des Ordres du Roi et premier écuyer de Monsieur, Tabbé de 
Coislin, premier aumônier du Roi, et Tabbé de Beuvron, Tun 
des aumôniers de Sa Majesté, qui étoient attaqués de la fièvre. 

20 Juin. — Le 20, les nouvelles de la tranchée étoient qu'on 
avoit avancé le travail de la droite assez près de la contrescarpe : 
que les travaux de la gauche et du milieu alloient plus lentement, 
parce qu'on étoit tout proche des ennemis, et qu'on n'y travail- 
loit qu'à la sape; qu'une batterie de six pièces tiroit furieuse- 
ment contre la branche de l'ouvrage neuf, et qu'on croyoit qu'on 
Tattaqueroit dans deux jours. 

On sut aussi que le duc de Vendôme étoit arrivé à cinq heures 
du matin, quoiqu'il fût parti de l'armée du maréchal de Luxem- 
bourg le jour précédent à dix heures du soir, mais qu'il n'avoit 
apporté aucune nouvelle considérable ; qu'il avoit conféré avec 
le Roi à son réveil et qu'il s'en étoit retourné ; que les deux ar- 
mées étoient dans leurs mêmes postes; que celle des ennemis 
s'étendoit seulement un peu plus vers Perwez ; que, le soir d'au- 
paravant, il en étoit passé huit escadrons qui avoient à leur tête 
le duc de Bavière, à ce qu'on croyoit, mais qu'on avoit fait 
avancer quelques carabiniers, lesquels, de leurs premières dé- 
charges, les avoient fait retirer assez vite ; qu'il désertoit quel- 
ques Anglois des troupes du prince d'Orange, qui disoient que 
tout le corps de leur nation qui étoit dans son armée [n'étoit] que 
de dix-sept mille hommes, et que, si les catholiques qui y étoient 
pouvoient déserter, sûrement il n'en resteroit pas avec lui. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
des deux bataillons d'Auvergne, sous les ordres du marquis de 
Boufflers, lieutenant-général; au milieu, de deux bataillons du 
régiment du Roi, sous les ordres du marquis de Montrevel, 
maréchal de camp ; et, à la gauche, des deux autres bataillons 
du même régiment, sous les ordres de Reynold, brigadier. 

On sut alors que l'abbé de Beuvron étoit en danger de la vie. 

L'après-dînée, le Roi alla passer le pont de la Sambre, et il 
vit au delà sa cavalerie et ses dragons qui apportoient à la file 
de l'avoine pour l'armée du maréchal de Luxembourg. 



21 JUIN 1692 75 

Peu de temps après, Chamlay, qu'il avoit envoyé trouver ce 
général, se rendit auprès de Sa Majesté, et lui apprit que le 
maréchal avoit changé son camp; qu'il avoit étendu sa droite 
jusqu'au delà du ruisseau de Vedrin, à trois quarts de lieue de 
la ville de Namur, laissant néanmoins sa gauche à peu près au 
même endroit où elle étoit; qu'il avoit une grande plaine devant 
lui; que, si le prince d'Orange vouloit passer les défilés, il ne 
tiendroit qu'à lui de le venir combattre ; qu'on n'auroit plus tant 
de peine à envoyer à la grande armée les convois de pain et 
d'avoine, et que, si Sa Majesté vouloit monter sur une hauteur 
voisine, elle verroit facilement la marche de son armée qui 
décampoit. 

Le Roi y marcha en même temps, et vit la marche des troupes 
et des bagages sur plusieurs colonnes. De là, il vint sur une 
autre hauteur, où il eut une longue conférence avec Vauban, et 
d'où il considéra à loisir les ouvrages des assiégés et les tra- 
vaux de la gauche et du milieu, qui lui parurent tout contre le 
premier chemin couvert, dans lequel il ne sembloit pas que les 
assiégés eussent laissé personne ; mais on vit assez de monde 
dans le second chemin couvert. 

Pendant que le Roi fut en cet endroit, les batteries firent 
grand feu, particulièrement contre certain redan qui étoit à la 
branche de l'ouvrage neuf, et on remarqua que les assiégés tra- 
vailloient à faire une batterie dans une petite pièce du vieux 
château qui étoit immédiatement au-dessus de la ville, et d'où il 
y avoit apparence qu'ils pourroient enfiler les travaux, quand on 
seroit à la gorge de l'ouvrage neuf ou quand on l'auroit pris. 

Ensuite le Roi vint repasser la Sambre sur le pont de la maison 
de Vauban, et il s'en revint à son quartier, après avoir passé à 
la portée du mousquet du chemin couvert de l'ouvrage neuf. 

21 Juin. — Le 21, le Roi alla voir les lignes qu'on avoit faites 
et qu'on faisoit encore du côté de la Meuse, et il ordonna qu'on 
embrassât un assez grand terrain qu'on avoit laissé en dehors, 
et qui pouvoit servir à décharger les munitions qu'on apportoit 
de Dinant. 

' Le duc de Chartres, qui étoit venu ce matin-là de l'armée du 
duc de Luxembourg pour voir Sa Majesté, fit celte promenade 
avec elle par les plus détestables chemins du monde. 

On apprit,dans cette marche,que l'abbé de Beuvron étoit plus 



76 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

mal que jamais, et qu'on commençoit à n'en avoir plus d'espé- 
rance. , 

On (lisoit aussi qu'on avoit continué doucement les travaux 
du milieu et de la gauche à la sape, et qu'on [étoit] si près du 
chemin couvert, qu'on ne pouvoit plus avancer sans faire un 
logement dessus. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut, à la droite, des trois 
bataillons du régiment-Dauphin, sous les ordres de Rubentel, 
lieutenant général^ au milieu, d'un bataillon des Vaisseaux et de 
celui du Vexin, sous les ordres de Ximénès, maréchal de camp; 
et, à la gauche, des deux autres bataillons des Vaisseaux, sous 
les ordres de Boisseleau, brigadier. 

Les équipages de la cour commencèrent ce jour-là àvoiturer à 
la tranchée des bombes et des boulets, et les courtisans les y 
envoyèrent avec joie * pour complaire au Roi, qui avoit témoi- 
gné qu'on lui feroit plaisir de soulager ses chevaux d'artillerie 
qui avoient assez d'affaires d'ailleurs. 

L'après-dînée, le Roi alla à la queue de la tranchée conférer 
avec Vauban ; il* mit pied à terre à l'ancienne batterie, et y vit 
l'état des choses. 

On sut, ce soir-là, que le comte de Coigny^ maréchal de camp, 
devoit, le lendemain matin, passer la Sambre, avec quatre 
mille chevaux de l'armée du maréchal de Luxembourg, pour 
aller favoriser un grand convoi qui venoit de France par Philip- 
peville. 

22 Juin. — Le 22, on apprit que le duc de Savoie avoit 
avancé un corps de cavalerie vers Pignerol, et que Catinat avoit 
fait un détachement de cinq cents hommes de pied, qu'il avoit 
avancé au passage de la montagne. 

Ce matin-là, le duc du Maine et le prince de Conti arrivèrent 
de l'armée du maréchal de Luxembourg, et apprirent au Roi que 
le prince d'Orange marchoit, et qu'on ne savoit pas encore de 
quel côté. 

Ce fut aussi le même matin que Monseigneur alla à la tran- 
chée et qu'il voulut lui-même visiter tout. 

On sut aussi que le Roi avoit envoyé le marquis de Boufflers- 
se camper vers l'abbaye de Floreffe avec une bonne partie de la 

1. On ne mormora pas, mais la joie fut médiocre. 



23 JUIN 1692 77 

cavalerie et des dragons de Tannée, et avec les deux derniers 
bataillons du régiment de Piémont. 

On avoit fait, pendant la nuit, diverses sapes, qui partoient de 
la tête des travaux et qui alloient droit au chemin couvert ; c'est 
ce qui mit en état d'attaquer, le soir, le premier chemin couvert, 
comme on fit à dix heures avec quinze compagnies de grena- 
diers, soutenues par des détachements de cent et de cent cin- 
quante hommes. 

On emporta donc ce premier chemin couvert et même le 
second ; mais on fut agréablement surpris quand on entendit, sur 
les deux demi- bastions de l'ouvrage neuf, deux tambours qui 
battoient la chamade ; on sortit des logements qu'on faisoit, et 
on alla parler au tambour de la droite, qui fit venir un officier ; 
mais, comme il voulut dire que le tambour n'avoit point eu ordre 
de battre la chamade, on lui dit de se retirer et on recommença 
à tirer. Un moment après, un autre tambour ayant battu, il 
reparut des officiers qui demandèrent à capituler; on commença 
à traiter avec eux et on donna respectivement des otages. 

Le prince de Turenne, aide de camp du Roi de jour à la tran- 
chée, devoit lui apporter une nouvelle si peu espérée; mais il 
resta avec le duc d'Enghien pour travailler à la capitulation, et 
il envoya au Roi Bac *, un de ses gentilhommes, qui fut bien 
reçu. 

Cependant les assiégés donnèrent une porte de l'ouvrage neuf, 
le duc d'Enghien y fit entrer deux bataillons, et on convint que 
les troupes qui y étoient en sortiroient le lendemain à dix heures 
du matin, sans bagages ni canon, pour être conduites en telle 
place des Pays-Bas appartenant au roi d'Espagne qu'il plairoit 
au Roi. 

Cependant on tiroit du vieux château qui étoit à la droite 
comme si de rien n'eût été, et la tranchée faisoit feu sur lui 
aussi bien que les batteries de bombes, car celles de canon ne 
tirent pas pendant la nuit. 

23 Jain. — Le 23 au matin, les otages qui avoient été ame- 
nés dans les tentes du Roi vinrent saluer Sa Majesté; c'étoitle 
baron de Heyden, colonel du régiment de Holstein, et le major 

1. C'étoit un gentilhomme qui avoit toujours suivi le prince de Turenne 
dans ses voyages de guerre, et qui étoit gouverneur de Bouillon ; il étoit 
AUemand ou de la frontière d'AUemagne. 



78 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

damême régiment, qui avoit autrefois été sous-lieutenant dans le 
régiment des gardes suisses : le baron étoit blessé d'un éclat de 
bombe à la tète, et son major d'un coup de mousquet à la main. 

D'abord le Roi s'adressa au major et lui demanda si c'étoit lui 
qui avoit servi dans le régiment des gardes, le major lui répon- 
dit que c'étoit lui ; le Roi lui demanda combien il y avoit qu'il avoit 
quitté son service, et il repartit qu'il y avoit environ quatorze ans ; 
le Roi lui demanda quel emploi il avoit alors, le baron de Heyden 
prenant la parole répondit au Roi qu'il étoit major dans son ré- 
giment. Alors le Roi, s'adressant à lui, commença à lui faire des 
honnêtetés, et lui dit qu'il venoit de signer la capitulation qui 
avoit été dressée. Il remontra au Roi qu'il auroit bien sou- 
haité d'aller trouver le prince d'Orange avec les troupes qui 
étoient dans l'ouvrage ; le Roi lui répondit que cela avoit été 
réglé autrement, et que d'ailleurs on l'esthnoit assez pour être 
bien aise de l'éloigner. Le baron n'insista point sur cette de- 
mande ; il supplia le Roi de lui accorder la permission de faire 
sortir avec lui son équipage, et le Roi la lui accorda, pourvu qu'il 
ne sortit que le sien ; le baron, se voyant si bien traité, demanda 
la permission défaire aussi sortir celui d'un comte de Nassau qui 
étoit avec le prince d'Orange; mais le Roi luidit qu'il avoit déjà 
refusé cette grâce au comte de Nassau, brigadier de son armée, 
qui la lui avoit demandée pour son cousin. Le baron ne se rebuta 
pas, et demanda de pouvoir faire au moins sortir deux chevaux 
du comte de Nassau, et le Roi lui permit de les faire sortir avec 
les siens ; mais il tira parole de lui en même temps qu'aucuns des 
soldats des régiments qui sortiroient de l'ouvrage neuf n'iroient 
pendant leur marche trouver le prince d'Orange. On sut alors 
que ces troupes dévoient être conduites à Gand, mais qu'on leur 
faisoit prendre le grand tour par Dinant, et peut-être par Sedan. 

On sut, ce jour-là, que le marquis de Boufflers s'étoit avancé 
jusque vers l'abbaye d'Ognies, où il étoit campé sur le bord de la 
Sanibre ; que le comte de Coigny le venoit joindre, parce que le 
grand convoi étoit en sûreté, étant arrivé à Philippeville ; que le ma- 
réchal de Luxembourg lui avoit aussi envoyé son corps de réserve, 
commandé par le duc de Chartres; que ce général étoit campé 
au château du Bocquet, sur les hauteurs de la Satnbre, avec la 
tête de son armée, prêt à passer, si le prince d'Orange passoit, 
ce qu'on ne croyoit pas, parce qu'il lui seroit impossible de sub- 



23 JUIN 1692 7» 

sisler entre Sambre et Meuse, où il n'y avoit aucuns fourrages^ 
et où il seroit obligé de tirer ses convois de pain et d'avoine de 
Bruxelles, parce que Charleroy étoit trop petit pour les lui four- 
nir, sans pouvoir empêcher qu'un corps de dix mille chevaux 
vînt se mettre entre lui et Bruxelles, et lui couper ses convois ; 
au lieu que le maréchal de Luxembourg, se mettant entre Sambre 
et Meuse, pouvoit tirer ses convois d'avoine et de pain de Binant, 
par le moyen de la Meuse. Ce qu'il y avoit de fâcheux étoit que 
ce général n'étoit pas en bonne santé, et qu'il avoit eu un res- 
sentiment de fièvre. 

Le même matin, le marquis de Gharost * vint de sa part dire 
au Roi que le prince d'Orange avoit sa gauche à Sombreffe, que 
sa ligne s'étendoit par Màrbais , et qu'elle alloit jusqu'à Sart- 
Mauveline, entre Villers, Perwez et Genappe; qu'un parti françois 
avoit été jusqu'à la vue de son camp, mais qu'il avoit été poussé 
par deux escadrons des ennemis; qu'il avoit vu qu'ils ne mar- 
choient point, ce qui avoit confirmé dans la croyance qu'on avoit 
que le prince d'Orange avoit la superstition de ne marcher 
jamais le lundi •. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée, à la droite, 
de trois bataillons de gardes françoises, sous les ordres du 
prince de Soubise, lieutenant général ; au milieu, de deux régi- 
ments de Stoppa, sous les ordres du comte de Gacé, maré- 
chal de camp; et, à la gauche, des deux autres bataillons du 
môme régiment sous les ordres du chevalier de Sigueran, bri- 
gadier. 

L'après-dînée, les troupes qui avoient capitulé dans l'ouvrage 
neuf sortirent, suivant la capitulation, au nombre de quinze cent 
soixante-trois hommes, y compris les officiers, avec une tren- 
taine de charrettes, qui, selon les apparences, n'étoient pas 
toutes au baron de fleyden, et elles allèrent, sous l'escorte de 
cinquante maîtres, camper à l'abbaye du Moulin ' : le prince de 

1. Fils atné du dac de Charost, qui étoit reçu en survivance de sa 
charge de Ueutenant général de Picardie et qui étoit colonel du régiment 
de Vermandois. 

2. C'auroit été un étrange faible pour un aussi grand homme qu'étoit le 
prince d'Orange, et qui d'aiUeurs n'étoit pas scrupuleux, comme il Tavoit 
assez fait connoitre. 

.3. La même où, Tannée précédente, le prince d*Orange s'étoit avancé pour 
voir Dinant, ce qui avoit fait croire qu'il Tavoit investi. 



80 HÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Condé et le maréchal d'Humières allèrent les voir sortir, et il 
leur parut qu'elles étoient encore en assez bon état. 

On disoit cependant que le prince d*Orange avoit étendu sa 
droite jusqu'à Timéon, qui n'est qu'à une lieue et demie de 
Charleroy, et par là il sembloit qu'il fût à portée d'aller faire 
passer sa droite à Marchiennes-au-Pont, son corps de bataille 
à Charleroy, et sa gauche à Cliasselet. 

Sur les trois heures, le Roi monta à cheval, et s'en alla le long 
de la Meuse vers le château , où il avoit donné rendez-vous à 
Vauban, et où il le vint effectivement trouver. Dans cette mar- 
che, il vint une nouvelle que les assiégés avoient battu trois cha- 
mades, et, comme les François étoient alors accoutumés à des 
événements extraordinaires en faveur du Roi, il y en eut qui 
s'imaginèrent que la place capituloit ; mais ces chamades, et une 
trêve d'une heure qui se fit, se terminèrent à faire sortir quelques 
femmes, auxquelles on en avoit donné la permission. 

Le Roi sut de Vauban que la contre-garde qui étoit devant le 
demi-bastion gauche au respect des assiégeants, ou plutôt la te- 
naille, car c'en étoit une effectivement qui tenoil au bastion, 
étoit fort endommagée par les batteries, qu'il n'y avoit pas d'ap- 
parence que les assiégés la pussent défendre, non plus qu'une 
certaine petite demi-lune ou plutôt redoute, qui étoit entre les 
deux demi -bastions; qu'on alloit continuer à les canonner; qu'on 
feroit des logements dans l'ouvrage neuf pour enfermer la gorge ; 
qu'on y feroit ime grosse batterie de canon et une autre de bom- 
bes; qu'on feroit des lignes de communication pour communi- 
quer la tranchée de la gauche avec celles du milieu et de la 
droite, et qu'il ne monteroit plus dorénavant que quatre batail- 
lons de garde à la tranchée. Vauban demanda aussi permission 
au Roi de tirer tant de bombes qu'il lui plairoit, et Sa Majesté 
n'eut pas de peine à le lui accorder. 

On sut aussi, ce soir-là, qu'on avoit trouvé dans la cave des 
jésuites de Namur douze cent soixante- cinq bombes chargées; 
que le Roi en avoit témoigné son mécontentement au P. de la 
Chaise, et qu'il avoit fait chasser le recteur. 

24 Juin. — Le 34 au matin, on sut que l'abbé de Beuvron 
avoit reçu l'Extrême- Onction pendant la nuit, et qu'on l'avoit 
saigné à la veine jugulaire, mais que l'on n'avoit pomt d'espé- 
rance de le sauver. 



25 JUIN 1692 8t 

On sut alors que le prince d'Orange marchoit vers un village 
qu'on appelle Mons, et ce nom trompa bien des gens, qui cru- 
rent qu'il marchoit vers Mons, ville capitale du Hainaut. 

Les nouvelles de la tranchée étoient qu'on avoil travaillé à faire 
les communications des trois attaques, qu'on faisoit une brèche 
dans l'ouvrage neuf pour y faire passer le canon, et qu'on y vou- 
loit faire une batterie de dix-huit pièces et de quinze mortiers. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée de quatre 
bataillons des gardes suisses, sous les ordres du marquis de TU- . 
ladet, lieutenant général, du duc de Roquelaure , maréchal de 
camp, et de Creil, brigadier. 

L'après-dînée, les nouvelles du prince d'Orange furent si oppo- 
sées les unes aux autres qu'on ne savoit à laquelle se fixer; mais 
la plus plausible étoit qu'il avoit sa droite à Timéon, et sa gau- 
che à Sart-Mauveline ; d'autre côté, le maréchal de Luxembourg 
avoit fait approcher toute son armée de la Sambre, et il étoit le 
maître de la faire passer, aussitôt qu'il le jugeroit à propos, sur 
les ponts qu'on y avoit faits exprès. Cependant il avoit eu encore 
un ressentiment de fièvre tierce, et Vauban n'étoit pas non plus 
en trop bonne santé. 

Le soir, le Roi alla à cheval jusque dans l'ouvrage neuf, et les 
courtisans eurent l'indiscrétion de l'y suivre *, quoiqu'il eût 
témoigné, aussi bien que Monseigneur, ne le pas souhaiter. 

25 Juin. — Le 28, on apprit que l'on avoit beaucoup avancé 
les communications des trois tranchées ; que les assiégés avoient 
fait un assez grand feu de mousquet; que, comme leur glacis 
étoit fort roide, ils rouloient des grenades du haut en bas, qui 
Tenoient s'arrêter dans la tranchée et qui incommodoient con- 
sidérablement ; qu'ils rouloient aussi des bombes, mais que leur 
poids les faisoit passer par-dessus la tranchée, et qu'elles alloien t 
crever dans la Sambre; qu'on avoit eu, cette nuit-là, quarante 
ou cinquante hommes tués ou blessés ; que les batteries de l'ou- 
vrage neuf ne tireroient que le lendemain, et que, selon les appa- 
rences, on n'attaqueroit pas encore le chemin couvert. 

1. Il faut avouer que le Roi 8*exposoit trop ; mais aussi les courtisans 
étoient bien indiscrets d'augmenter encore le péril où il étoit en le sui- 
yant en foule, même après qu'il Tavoit défendu ; mais les François veulent 
être partout avec leur maître, et cela vient d'un bon principe, dont Texé- 
cntion se trouve quelquefois assez dangereuse par le mauvais usage qu*on 
en fait. 

IV. — 6 



8â MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

La garde de tranchée de ce jour-là fut de trois bataillons du 
régiment des gardes françoises et de celui d'Aunis, sous les 
ordres de Rubentel, lieutenant général, du baron de Bressey, 
maréchal de camp, et de d'Avéjan, brigadier. 

Sur les onze heures du matin, Tabbé de Beuvron mourut, et 
fut regretté de tout ce qu'il y avoit d'honnêtes gens ; c'étoit un 
homme de la première qualité, qui avoit su accommoder beau- 
coup d'agrément et de délicatesse d'esprit avec de très bonnes 
mœurs et une conduite digne de sa profession. 

Le soir, on sut que le maréchal de Luxembourg avoit fait sa 
droite de sa gauche et qu'il faisoit alors tôte à la Sambre. 

26 Juin. — Le 26, on sut que, la nuit, on avoit travaillé à 
mettre toutes choses en état d'attaquer les deux chemins cou- 
verts, la tenaille du demi-bastion gauche à l'égard des assié- 
geants, et la lunette ou redoute qui étoit au milieu de la cour- 
tine entre les deux demi-bastions; qu'on avoit fait une batterie 
(le dix-huit pièces dans l'ouvrage neuf et une autre batterie de 
bombes, et qu'elles avoient tiré dès le point du jour avec vio- 
lence ; qu'on avoit trouvé, dans l'ouvrage neuf, seize milliers de 
poudre enterrés et quantité de bombes enterrées en divers en- 
droits, et qu'on en trouvoit à tout moment de nouvelles caches 
dans la ville et dans les fortifications. 

Ce jour-là, les équipages de la cour continuèrent à voiturer 
des bombes et des boulets, comme ils avoient fait les jours pré- 
cédents, et tous les courtisans les fournissoient avec joie. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée du premier 
bataillon du régiment de Piémont et de trois bataillons de celui 
de Portier, sous les ordres du duc d'Enghien, lieutenant général, 
du marquis de Montrevel, maréclial de camp, et du marquis de 
Rebé, brigadier. En relevant la tranchée, Nossé, sous-aide-major 
du régiment des gardes françoises, fut blessé d'un coup de mous- 
quet à la main. 

Les nouvelles de l'armée du prince d'Orange furent tellement 
incertaines ce jour-là qu'on ne pouvoit y arrêter son jugement. 
Le matin, les partisans qui avoient été à la guerre disoient qu'il 
avoit marché ; l'après-dînée, ils assuroient qu'il avoit mis vingt 
escadrons qui empêchoient que les partis ne pussent approcher, 
et cela faisoit soupçonner qu'il faisoit, derrière ces vingt esca- 
drons, quelque mouvement qu'il vouloit dérober; le soir, ils 



27 JUIN 1692 83 

donnoient comme une chose certaine qu'il n'avoit point marché, 
et qu'il avoit, le jour précédent, fait faire im grand fourrage à 
son armée. 

Cette après-dînée, le Roi alla à la tranchée dans l'ouvrage 
neuf, et y resta près d'une heure et demie, malgré les éclats de 
ses bombes qui venoient de tous côtés. Pendant qu'il y fut, les 
batteries de bombes et de canon firent un feu prodigieux, et, 
quand il arriva à son quartier, il trouva le marquis de Marivault, 
mestre de camp de cavalerie, qui lui amenoit quinze fantassins 
de la garnison de Huy, qu'il avoit pris à la guerre. 

27 Juin. — Le 27 au matin, le duc de Montmorency arriva 
de la grande armée ; on sut par lui que le maréchal son père 
n'avoit plus de fièvre; que la droite de son armée avoit passé la 
Sambre; que les ennemis n'avoient pas marché, comme on l'avoit 
cru; qu'on leur avoit pris un grand nombre de chevaux, et entre 
autres de beaux attelages de chevaux de carrosse. 

On sut en môme temps que, la dernière nuit, on avoit achevé 
la communication de toutes les attaques; que le chevalier de 
Chavigny * y avoit eu un coup de mousquet dans le bras ; qu'il 
étoit le trente-troisième ingénieur qui avoit été tué ou blessé 
depuis le commencement du siège, et qu'on avoit commandé 
'douze compagnies de grenadiers, dont il y en avoit deux des 
deux régiments des gardes qui étoient de cent vingt hommes 
chacune, pour attaquer les chemins couverts, la tenaille qui 
étoit devant le demi-bastion de la gauche, et la demi-lune ou 
lunette qui étoit entre les deux demi-bastions. 

Le môme matin, le chevalier de Gassion apriva de Normandie 
en poste, et on sut qu'il alloit servir dans l'armée du maréchal 
de Luxembourg. On apprit aussi par lui que l'armée destinée 
pour r Angleterre s'étoit séparée; qu'il n'étoit resté en Nor- 
mandie que sept bataillons françois, neuf escadrons de cava- 
lerie et trois de dragons ; que huit bataillons irlandois étoient 
marchés en Alsace, que deux avoient pris la roule de Rous- 
sillon, et qu'il en viendroit servir deux dans l'armée du marquis 
de Boufflers; que le maréchal de Beilefonds étoit demeuré en 
Normandie avec le comte de Choiseul, lieutenant général, et le 
marquis de Sebeville, maréchal de camp; que le comte de 

1. Fils du défunt marquis de Pons, qui étoit fils aîné de Chavigny, 
ministre et secrétaire d'État. 



84 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

Tessé, lieutenant général, et le marquis de Vaubecourt, maré- 
chal de camp, étoient allés servir au pays d'Aunis sous le mare- 
chai d'Estrées *, et que le marquis de Vignaux étoit allé com- 
mander du côté de Brest, sous les ordres du duc de Chaulnes. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée des deux 
bataillons du régiment d'Auvergne, de celui de la Sarre et de 
celui du Vexin, sous les ordres du prince de Soubise, lieute- 
nant général, de Ximénès, maréchal de camp, et de Reynold, 
brigadier. 

Sur les quatre heures après midi, on sut qu'on n'attaqueroit 
point les dehors ce jour-là, parce qu'il faisoit une pluie ef- 
froyable et qu'il y avoit encore quelque chose à achever aux 
places d'armes pour pouvoir déboucher plus facilement. 

On eut nouvelle, ce soir-là, que le roi d'Angleterre était ar- 
rivé le 24 à Saint-Germain-en-Laye. 

28 Juin. — Le 38, les compagnies de grenadiers comman- 
dées retournèrent de bonne heure à leurs postes ; le Roi dîna à 
neuf heures, partit à dix heures et un quart de son quartier, et 
arriva une heure après au lieu d'où il devoit voir l'attaque, qui 
étoit un des anciens logements qu'on avoit faits à la droite de 
l'ouvrage du prince d'Orange, depuis qu'il avoit été pris; il 
étoit à la demi-portée du mousquet des ennemis, et on avoi^ 
seulement eu la précaution de choisir cet endroit, parce qu'il 
étoit vis-à-vis de la pointe du demi-bastion gauche à l'égard des 
assiégeants. Sa Majesté mit pied à terre en arrivant à cet en- 
droit, et avec elle presque toute la cour, et elle monta sur le 
haut du logement,^à elle se tint debout, regardant de tous côtés 
et observant la disposition de toutes choses avec Monseigneur, 
Monsieur, le prince de Gondé, le duc d'Enghien et le comte de 
Toulouse. 

Aussitôt que le Roi fut arrivé, on commença à faire un ef- 
froyable feu de bombes et de canon, lequel dura très longtemps, 
sans néanmoins qu'il pût obliger les assiégés à quitter leur rem- 
part, derrière les parapets duquel on les voyoit faisant bonne 
contenance, et particulièrement derrière la brèche du demi- 
bastion gauche au regard des assiégeants; ils ne pouvoient 
douter qu'on n'all&t attaquer leurs dehors, car, outre qu'ils 

1 . On ne Bavoit où remployer, quand on le tira de Bretagne pour y en- 
voyer le duc de Chaulnes, et on renvoya commander au pays d*Aunis. 



28 JUIN 1692 85 

avoient bien remarqué qu'on n'avoit point travaillé toute la nuit, 
ils voyoient toutes les hauteurs et môme tous les revers des 
tranchées bordés de gens qui étoient accourus pour voir Fac- 
tion. 

Le signal devoit être de trois décharges de dix bombes à la 
fois ; on le donna à midi et demi, et, en même temps, les grena- 
diers donnèrent de toutes parts, suivis des travailleurs. Les as- 
siégés ne firent point de résistance dans leurs chemins couverts, 
dans la tenaille, ni dans la lunette, et les grenadiers y entrèrent 
en faisant feu sur le peu de gens détachés qui les défendoient. 
Quelques moments après, on vit dix grenadiers du régiment des 
gardes françoises, qui montèrent à la brèche du bastion gauche; 
mais elle n'étoit pas assez éboulée par le haut pour qu'ils pus- 
sent monter. Ils montèrent néanmoins aussi haut qu'ils purent 
monter, et on vit avec chagrin qu'il y en eut un qui fut tué par 
le canon des assiégeants, qui tiroit au rempart. Ils descendirent 
donc tous ensemble, à la réserve d'un qui s'opiniâtra et qui ne 
voulut pas revenir qu'il n'eût fait ce qu'il avoit dans la tête. Il 
monta le plus haut qu'il lui fut possible, et là, se collant contre 
la terre éboulée, il attendit que quelqu'un des assiégés se mon- 
trât ; il parut un officier habillé de rouge auquel il tira son coup 
de fusil, et, se laissant glisser en bas, il alla se mettre en un coin 
où il étoit en quelque manière à couvert ; là, il rechargea son 
fusil, et puis il remonta, il se remit dans sa même embuscade, 
tira encore son coup au premier des ennemis qui parut, et fit la 
même chose une troisième fois; après quoi il descendit, et vint 
rejoindre ses camarades. Le Roi voulut le voir le lendemain et 
lui donna vingt pistoles, dont il ne voulut prendre que deux, et 
pria le Roi qu'on envoyât le reste à sa femme qui étoit à Paris. 

Le comte de Saillant *, capitaine de grenadiers du régiment 
des gardes françoises, fut en cette occasion blessé d'un coup de 
grenade ou de pierre à la tête; Vauroûy *, lieutenant au régi- 
ment des gardes, qui avoit été détaché aux grenadiers à cause 
de la blessure de Seraucourt, y eut un coup de mousquet au 
travers du corps ; le comte de Maillot •, aide de camp du prince 

1. Gentilhomme d^Aavergne de la maison d*Estaing. Son frère aine 
s'appeloit le marquis du TerraU. 

2. Il étoit d'une famille de robe de Paris. 

3. Gentilhomme de Normandie. 



86 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

de Soubise, y eut la cuisse percée d'un coup de mousquet, et 
un gentilhomme du même prince y fut tué; Beaupuy \ capitaine 
de grenadiers du régiment du Roi, y fut tué, aussi bien que le 
capitaine de grenadiers du régiment de Stoppa, un capitaine du 
régiment des Vaisseaux commandé aux travailleurs, et Schwartz, 
lieutenant au régiment des gardes suisses, qui en commandoit 
les grenadiers; du Bosc et du Puy *, brigadiers des ingénieurs, 
et le major du régiment de Stoppa y furent blessés. Il y eut 
environ quatre cents grenadiers ou travailleurs tués ou blessés, 
et le grand feu tomba sur les Suisses et sur le régiment d'Au- 
vergne. 

Le Roi ne partit point de son poste qu'il n'eût vu que les lo- 
gements étoient assurés, malgré le grand feu de grenades et de 
mousquet que les assiégés firent de leur rempart et particuliè- 
rement de quelques flancs qui voyoient les attaquants à revers. 
On les avoit fort menacés qu'il y auroit des fourneaux dans le 
chemin couvert, mais il n'en sauta aucun pendant toute l'attaque. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut des quatre bataillons 
du régiment du Roi, sous les ordres du marquis de Tilladet, 
lieutenant général, de Congis, maréchal de camp, et de Boisse- 
leau, brigadier, et ils dévoient travailler le reste du jour et toute 
la nuit à assurer tous les logements qu'on avoit faits et à en faire 
les communications. 

On sut, l'après-dinée, que l'armée du prince d'Orange avoit 
effectivement fait un grand fourrage le jour précédent, et qu'elle 
avoit encore fourragé ce jour-là, ce qui n'étoit pas une marque 
qu'elle dût décamper sitôt. 

On apprit, ce soir-là, que le Roi avoit donné au comte de Mé- 
davy ^, brigadier d'infanterie, l'agrément d'acheter du marquis 
d'Estrades * le gouvernement de Dunkerque, dont il devoit lui 
donner cent cinquante mille livres, à condition néanmoins que 
ce gouvernement n'empêcheroit pas le comte de Médavy de ser- 
vir en campagne, comme il en avoit supplié très humblement Sa 
Majesté. 

1. Nereu de Polastron, maréchal de camp. 

2. Neveu de Vauban. 

3. Fils atné du comte de Grancey, qui avoit épousé la fiUe du comte 
de Maulevrier-Colbert. 

4. Fils atné du maréchal d^Estrades, duquel il avoit eu en survivance le: 
gouvernement de Dunkerque. 



29 JUIN 1692 87 

29 Juin. — Le 29 au matin, on sut que toutes les communi- 
cations des logements étoient achevées; qu'il avoit pour cela été 
nécessaire de percer une muraille qui partoit de Tangle de la 
lunette et venoit traverser le chemin couvert ; qu'on avoit atta- 
ché le mineur au demi-bastion de la gauche, et qu'on avoit fait 
fort peu de feu pendant la nuit de la part des assiégeants et des 
assiégés; qu'un soldat, étant entré par curiosité dans une espèce 
d'angle de contrescarpe retranché, qui étoit à la gauche de tout, 
n'y avoit trouvé qu'une sentinelle, sur laquelle il avoit tiré, et 
qu'elle s'étoit enfuie; qu'il étoit venu avertir à la tranchée, d'où 
on avoit fait avancer des gens qui avoient occupé cet ouvrage et 
qui s'y étoient mis à couvert. 

On disoit aussi que, du côté de la ville, on travailloit à faire une 
batterie qui verroit à revers les ouvrages du château, et qu'elle 
tireroit bientôt; le Roi n'ayant point donné sa parole de ne tirer 
point de la ville, comme on le disoit, mais étant seulement con- 
venu, quand il en signa la capitulation, que, si ceux du château 
ne tiroient point sur la ville, ceux de la ville ne tireroient point 
sur eux. 

L'après-dînée, le Roi Blla encore à la tranchée, et en arrivant 
il apprit qu'on avoit encore attaché deux mineurs au demi-bas- 
tion de la droite, et un autre au bout de la ligne prolongée, ou 
branche du demi-bastion de la gauche, et que, si cette mine 
réussissoit, les assiégés ne pourroient tenir dans leur ouvrage à 
cornes, parce qu'on les y attaqueroit par la gorge. 

Le Roi voulut aller jusque dans les logements avancés voir 
lui-même le trou du mineur, et cependant les batteries firent un 
si grand feu de bombes et de canon que les assiégés crurent 
qu'on alloit attaquer leur ouvrage à cornes, qu'ils se présentèrent 
en foule aux brèches, et qu'ils jetèrent un grand nombre de gre- 
nades. 

Pendant que le Roi étoit à la tranchée, le prince de Conti, le 
duc du Maine, et plusieurs autres officiers considérables de la 
grande armée, y vinrent par curiosité, et Vauban fit espérer au 
Roi que, le 2 de juillet, les mines seroient en état de faire leur 
effet. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée des trois ba- 
taillons du régiment-Dauphin et de celui de Beauvoisis, sous les 
ordres de Rubentel, lieutenant général, parce que le marquis de 



88 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCBES 

Boufflers avoit marché, du comte do Gacé, maréchal de camp, et 
de Caraman, brigadier. 

On sut, le soir, qu'il avoit paru, le matin, une tête de troupes 
venant de Charleroy vers le camp du marquis de Boufflers ; mais 
que, comme à cette heure-là les gardes se relevoient, les enne- 
mis, les voyant si fortes, s'étoient retirés; ce qui fit croire que 
cette tôle n'étoit qu'un gros parti, qui étoit venu pour recounoi- 
tre les postes des troupes françoises. 

Les nouvelles d'Italie étoient que le marquis de Leganez, 
gouverneur de Milan, étant mal satisfait du duc de Savoie, s'en 
étoit retourné à Milan, et que ce prince lui avoit envoyé le 
marquis de Saint-Thomas et le comte de Biens, ses ministres, 
pour l'apaiser. 

30 Juin. — Le 30, à une heure après minuit, le comte de 
Sainte-Maure, aide de camp de Monseigneur, vint dire au 
Boi que, sur ce qu'on ne tiroit plus de la brèche du demi-bas- 
tion de la main gauche, on avoit fait monter un grenadier, 
lequel, n'ayant vu que peu de monde dans l'ouvrage, s'étoit 
écrié qu'il n'y avoit personne et qu'on n'avoit qu'à monter; que 
les trois compagnies de grenadiers du Dauphin avoient monté, 
qu'elles avoient tiré sur le peu d'ennemis qui s'étoient présentés, 
et qu'elles les avoient tués ou mis en fuite ; qu'on avoit pris un 
soldat Wallon qui avoit mis le feu à la mine, et qui en attendoit 
l'effet avec deux soldats espagnols ; qu'on les avoit questionnés 
et menacés de les tuer, s'ils ne disoient pas où étoient les mmes; 
qu'ils avoient avoué où étoit celle du demi-bastion qu'on venoit 
de prendre, qu'ils en avoient montré l'entrée ; qu'on avoit trouvé 
que la mèche n'avoit plus que quatre doigts de long; qu'on 
l'avoit éteinte et qu'on avoit tiré les saucissons; qu'on avoit fait 
un grand logement dans le demi-bastion; quo «out cela étoit 
fait avant que les ennemis qui étoient dans celui de la droite 
s'en fussent aperçus, et que, le logement étant déjà fait, ils 
jetoient encore des grenades sur la tranchée de la droite; qu'aus- 
sitôt qu'ils avoient connu qu'on étoit maître de celui de la 
gauche^ ils s'en étoient fuis; qu'on avoit fait un grand feu sur 
eux, et qu'ils avoient bien eu de la peine à obtenir qu'on leur 
ouvrît la porte du second ouvrage* à cornes; car, en comptant 
Touvrage du prince d'Orange, il y en avjoit trois, sans compter 
le vieux château. 



30 JUIN 1692 89 

Quelque temps après, le marquis de Roncherolles, aide de 
camp du Roi, arriva et apporta les saucissons de la mine. 

Le matin, on sut que, vers la pointe du jour, les assiégés 
avoient battu la chamade et avoient demandé à capituler ; qu'ils 
avoient donné des otages, et qu'ils en avoient reçu, et que le 
comte de Sainte-Maure avoit encore apporté cette nouvelle au 
Roi. Sur les neuf heures, le Roi leur envoya un projet de capi- 
tulation *, et ils le renvoyèrent à onze heures avec deux nouveaux 
otages portant pouvoir de terminer les affaires, avec lesquels on 
commença de régler les articles qui souffroient quelque diffi- 
culté ; mais il n'y avoit pas d'apparence que les assiégés pus- 
sent sortir de la place avant le 3 de juillet. 

Ce fut alors que le Roi fit partir le jeune Bontemps pour aller 
porter à Monseigneur, duc de Bourgogne, et ensuite à Madame, 
la nouvelle de la réduction de Namur. 

L'après-dînée, le Roi monta à cheval et alla visiter par dedans 
tous les chemins couverts du château; il y vit tous les logemenls 
qu'on y avoit faits le jour précédent, le désordre que son canon 
et ses bombes y avoient fait, et môme il y vit plusieurs des enne- 
mis qui le regardoient du dedans du château qu'ils tenoient 
encore, quoiqu'ils en eussent donné une porte. 

La garde de tranchée de ce jour-là fut composée des trois 
bataillons du régiment royal des Vaisseaux, et de celui du Royal 
de la Marine, sous les ordres du duc d'Enghien, lieutenant 
général, du duc de Roquelaure, maréchal de camp, et du che- 
valier de Sigueran, brigadier. 

On sut, ce jour-là, qu'il étoit arrivé à Mayence un grand 
corps de houssards, qui visitoient souvent les gardes de l'aimée 
du maréchal de Lorge sans aucun avantage pour eux. 

On apprit aussi que, du côté d'Italie, on croyoit que le duc de 
Savoie viendroit bombarder Pignerol, n'y ayant point d'appa- 
rence qu'il le pût assiéger, parce qu'il faudroit qu'il prît aupara- 
vant le fort de Sainte-Brigitte, où il auroit un furieux combat 
d'infanterie à essuyer; que cependant il avoit envoyé un déta- 
chement de trois mille hommes vers le val d'Âoste, afin de 
donner de la jalousie de ce côté-là. 

1. [Le texte de cette capitulation, aussi bien que celui de la capitulation 
du 23 juin, ont été insérés dans la Gazette de 1692, pages 350 et 361. — 
E, Pontal.] 



90 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCBES 



JUILLET 1692 

1'' juillet. — Le premier jour de juillet, au malin, le Roi eut 
nouvelle que la reine d'Angleterre éloit accouchée d'une flUe, et 
qu'elle avoit été si peu de temps en travail que les princesses 
ni les ministres n'avoient pu y arriver assez tôt. 

Dans le même temps, le chevalier d'Hocquincourt arriva au 
camp et apprit au Roi que le marquis, son frère, qui étoit gou- 
verneur de Péronne et colonel du régiment de Lorraine, étoit 
mort des suites de la blessure qu'il avoit reçue au siège de la 
ville de Montmélian. Le Roi lui demanda s'il n'avoit point 
d'autres frères, et il lui répondit qu'il ne lui en restoit plus 
qu'im, qui étoit abbé, et que les trois autres avoient été tués au 
service de Sa Majesté. Sur quoi, le Roi lui dit qu'il lui donnoit 
le gouvernement et le régiment que son frère avoit possédés ; 
donnant à tout le monde un grand sujet d'admirer jusqu\)ù il 
portoit la reconnoissance qu'il avoit du service important que le 
défunt marquis d'Hocquincourt, père de ceux-ci, lui avoit rendu 
en lui conservant Péronne *. 

Le même matin, le Roi, se mettant à table à dix heures pour 
aller à l'abbaye de Floreffe, où il avoit donné rendez-vous au 
maréchal de Luxembourg et au marquis de Boufflers, ordonna 
au prince de Gondé et au maréchal d'Humières d'aller voir sortir 
la garnison de Namur, ce qu'ils firent, et ils la trouvèrent com- 
posée de plus de deux mille cinq cents hommes; elle sortit - 
avec armes et bagages, quatre pièces de canon et deux mortiers ; 
l'infanterie sortit par la brèche de l'ouvrage à cornes, et l'escorte 
de cavalerie commandée à cet effet la conduisit à Tirlemont et à 
Bruxelles, où elle devoit être trois semaines sans faire aucun 
service, de quelque nature qu'il pût être. 

Pendant son dîner, le Roi parla beaucoup à deux otages qui 
restoient à son quartier pour sûreté de la capitulation; ils lui 
dirent que les bombes les avoient désolés dans tous les ouvrages 

1. Quand il fit tirer le canon de Péronne, dont il étoit gouverneur en 
survivance, sur le maréchal son père, qui étoit venu avec un corps de 
troupes ennemies pour s^emparer de cette place, dont il avoit le gouver- 
nement en titre. 



2 JUILLET 1692 94 

du château, qu'une seule avoit tué quarante hommes, qu'une 
autre étoit tombée dans Phôpitai, où elle avoit tué un fort grand 
nombre de malades et de blessés, et que les bombes de moyenne 
grosseur les avoient beaucoup plus incommodés que les plus 
grosses et que les plus petites. 

Après le dîner, le Roi partit pour aller à Floreffe, où, étant 
arrivé, il y trouva les généraux qu'il avoit mandés *, avec la 
meilleure partie des officiers généraux et seigneurs de leurs 
armées. D'abord, il s'enferma avec eux, et il ne demeura dans la 
salle où il étoit que Monseigneur, Monsieur et le comte de 
Toulouse. La conférence dura deux heures, et, après cela, 
comme les religieux avoient exposé le Saint-Sacrement, à cause 
de la venue du Roi^ il alla à l'église entendre le salut. L'abbé, 
crosse et mitre, le reçut à la tête de ses religieux; le salut et la 
bénédiction du Saint-Sacrement ne durèrent pas longtemps, et 
le Roi, étant monté à cheval, s'en revint à son quartier, où il 
arriva par un orage effroyable, qui dura deux heures entières. 
En arrivant, il déclara qu'il partiroit le 3 pour revenir en France 
et qu'il iroit coucher à Dînant, et, le soir, il régla le nombre des 
compagnies de ses deux régiments des gardes qui dévoient le 
suivre. 

2 Juillet. — Le 2 au matin, on disoit que le prince d'Orange 
avoit marché vers le Piéton; que le maréchal de Luxembourg, 
ayant passé la Sambre avec le reste de son armée, étoit allé 
camper à Saint-Gérard, et qu'on faisoit un grand détachement de 
cavalerie et d'infanterie, que le comte de Coigny devoit mener 
en Allemagne. 

L'après-dînée, le Roi alla faire la revue de son régiment d'in- 
fanterie, qu'il avoit fait mettre en bataille sur le bord de la 
Sambre, et il le trouva très beau, quoique diminué pour le nom- 
bre des soldats, à cause des pertes qu'il avoit faites pendant le 
siège. Ensuite il entra dans le château de Namur, qu'il trouva 
tout bouleversé par le canon et par les bombes, et cependant les 
connoisseurs assurèrent que, si les ennemis s'étoient défendus 
dans l'ouvrage neuf du prince d'Orange, dans le second ouvrage 
à cornes, dans le troisième et dans le réduit du château, comme 



1. Le maréchal de Luxembourg et le marquis de BoufQers ; belle dis- 
tinction pour le dernier de figurer en quelque manière avec le premier. 



92 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

ils auroient dû le faire, la place auroit encore pu se défendre dix 
ou douze jours. 

En revenant du château, on sut que le Roi avoit déclaré la 
route qu'il tiendroit; c'est-à-dire qu'il iroit coucher le 3 à Bi- 
nant, qu'il y séjourneroit le 4, qu'il iroit coucher le 8 à Givet *, 
le 6 à Marienbourg *, le 7 à Rocroy, le 8 à Aubentoh, le 9 à 
Marie, et le 10 à Laon, où il séjourneroit le lendemain, le 12 à 
Soissons, le 13 à Villers-Cotterets, où il séjourneroit le 14, le 15 
à Dammartin, et le 16 à Versailles. 

On disoit, le même soir, qu'il étoit sorti deux mille hommes 
de Cliarleroy, dans le dessein d'incommoder la marche du Roi 
à son retour; mais que l'armée du maréchal de Luxembourg 
et du marquis de Boufflers la couvriroit, outre que Saint-Fré- 
mond, brigadier de dragons, s'étoit posté avec trois mille che- 
vaux depuis Givet jusqu'à Rocroy. 

On assuroit encore que le prince d'Orange étoit venu sur le 
bord de la Sambre avec vingt bataillons et un grand nombre de 
pontons, comme s'il eût eu envie de faire des ponts sur cette 
rivière; mais qu'après y avoir été quelque temps, il s'en étoit 
retourné sans rien faire, ce qui faisoit croire que ce faux mouve- 
ment n'étoit que pour cacher quelque autre dessein. 

Après le souper du Roi, le marquis de Barbezieux vint ap- 
prendre à Sa Majesté la nouvelle de la mort du duc d'Uzès, son 
beau-père, et la supplia de donner à son fils aîné, le comte de 
Crussol, le gouvernement d'Angoumois, que son père avoit 
possédé, et Sa Majesté le lui accorda sur-le-champ. 

3 Juillet. — Le 3 au matin, le prince de Turenne supplia le 
Roi qu'il lui fit la grâce de le faire maréchal de camp; le Roi, 
fort content des services qu'il lui avoit rendus pendant le siège, 
lui répondit honnêtement qu'il ne pouvoit pas le faire par des 

1. Jadis un bourg sur le bord de la Meuse et alors devenu presqu'une 
place de guerre, étant assez fort pour y mettre en sûreté un grand corps 
de troupes, d'autant plus qu'il étoit sous le canon et même sous la bombe 
de Charlemont. On y avoit bâti nouvellement un grand nombre de mai- 
sons, et ce bourg étoit devenu une ville. 

2. Place de guerre bâtie pour l'infante Marie d'Autriche, gouvernante 
ou plutôt princesse des Pays-Bas; mais le Roi l'avoit fait démolir autre- 
fois et auroit peut-être bien voulu alors ne l'avoir point fait, car c'étoit 
justement Tentrepos entre Rocroy et Philippeville, aussi bien qu'entre' 
Rocroy et Dinant; de sorte que cette place n'étant point rasée auroit beau- 
coup assuré les convois comtre les courses de la garnison de Charleroy. 



3 JUILLET 1692 93 

raisons parlicalières qai Ten empéchoienl; sur quoi le prince de 
Torenne le pria de le faire donc brigadier, et, comme il vit que 
le Roi soarioit, il ajouta avec espérance de ne 1 être pas long- 
temps ; le Roi reçut agréablement cela, et le flt brigadier de ca- 
valerie, comme il le souhoitoit. 

Un moment après, le marquis de Boufflers vint prendre congé 
du Roi et lui assura positivement que le prince d'Orange n'avoil 
pas marché, et que, le jour précédent, il avoit fait un grand four- 
rage vers Ghasselet et Farciennes. 

A sept heures du matin, le Roi partit du camp, au grand con- 
tentement des courtisans, et, si on Tose dire, de Sa Majesté 
même, qui étoit ennuyée avec raison du plus détestable campe- 
ment qui fût jamais, et il vint dîner à Tabbaye du Moulin, où il 
trouva le maréchal du Luxembourg, suivi de la fleur de son 
armée. Sa Majesté se mit h, table en arrivant, et, après le dîner, 
ayant encore eu une conférence avec le maréchal, elle monta à 
cheval pour venir à Dînant, où elle trouva bon que le duc de 
Chartres, le duc d'Enghien, le duc de Vendôme, le prince de 
Soubise et quelques autres la suivissent. 

En arrivant à Bouvines, qui n'en est qu'à une portée de mous- 
quet, elle trouva la princesse de Conti, qui étoit venue à cheval 
au-devant d'elle, suivie seulement de la duchesse d'Humières et 
de Mlle de Sanzay, l'une de ses filles d'honneur. Elle fut reçue 
comme elle le méritoit, et revint avec le Roi à Dinant, dont le 
château salua le Roi de tout son canon, quoique le Roi eût aboli 
cette coutume; mais Violaine S qui y commandoit alors, ne savoit 
pas cette règle. 

D'abord que le Roi fut arrivé à son logis, il monta chez la 
marquise de Maintenon, qu'il avoit vue à sa fenêtre, et, après 
avoir été un quart d'heure chez elle, il alla à son appartement, 
où il trouva la duchesse de Chartres, qui l'attendoit avec toutes 
les dames, auxquelles il ne tint pas longue compagnie, parce qu'il 
avoit besoin de changer de chemise, le temps étant extrêmement 



1. Autrefois capitaine dans le régiment du Plessis-Praslin, depuis ca- 
pitaine dans celui de Bourgogne et ensuite lieutenant de roi en diverses 
places, où s*étant ennuyé il s*étoit retiré chez lui ; mais il n'y avoit pas 
été longtemps sans s'y ennuyer encore davantage. Il étoit revenu à la 
cour, où il avoit été bien reçu, contre la coutume des gens qui s'étoient 
une fois retirés, et on lui avoit donné la lieutçnance de roi de Dinant. 



94 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHBS 

chaud et la pluie Payant obligé à porter son manteau depuis Fab- 
baye du Moulin. 

Le soir, il soupa seulement avec sa famille^ comme il avoit 
fait en venant de Paris à Tannée. 

On sut, le même jour, qu'il paroissoit tous les jours plus d'ir- 
résolution dans les desseins du duc de Savoie, et qu'on préten- 
doit que sa mésintelligence avec le marquis de Leganez venoit 
de ce que, lorsqu'on l'avoit obligé à refuser les offres du Roi, 
on lui avoit promis positivement tous les secours dont il auroil 
besoin pour faire le siège de Pignerol, et que depuis le mar- 
quis de Leganez s'étoit expliqué qu'on Taideroit volontiers à 
bombarder cette place, mais qu'on ne pouvoit pas lui donner 
tous les secours nécessaires pour l'assiéger, parce que ce seroit 
trop hasarder les troupes d'Espagne. 

On ajoutoit qu'on croyoit que les régiments allemands de Taff 
et de Monlecuculli et de Caraffa dévoient bientôt s'en retourner 
sur le Rhin ; qu'on faisoit espérer au duc de Savoie de lui donner 
quelque infanterie à leur place, et que son dessein étoit d'entrer 
en Savoie par le Faucigny, en Dauphiné par la vallée de Quieras, 
et en Provence par le côté de Coni; mais que tous ces desseins 
paroissoient bien difficiles à exécuter. 

4 Juillet. — Le 4, le prince de Conti, qui avoit eu depuis peu 
une attaque de goutte pour la première fois de sa vie *, vint à 
Dinant pour dire adieu à la princesse sa femme, qui le croyoit 
plus mal qu'il n'étoit, et le duc du Maine y vint aussi prendre 
congé du Roi. 

L'après-dînée, Sa Majesté alla voir les forlications du château. 
Elles n'étoient pas encore achevées, et même il falloit encore y 
faire une grande dépense ; mais, quand elles le seroient une fois, 
la place devoit être une des meilleures de l'Europe. 

On sut, ce soir-là, que le comte de Coigny étoit campé à trois 
quarts de lieue de Dinant, avec quarante escadrons qu'il menoit 
en Allemagne, et que le marquis d'Hautefort étoit aussi à l'abbaye 
du Moulin, avec les deux bataillons de son régiment d'Anjou et 



1. C'étoit l'avoir de bonne heure, et cela étoit bien fâcheux à un prince 
si jeune, si bien fait et de si grand mérite ; mais, comme il avoit le bon- 
heur de ressembler en beaucoup de choses au défunt prince de Condé, 
son oncle, il avoit aussi le malheur de lui ressembler par cette maladie, 
qull avoit eue d'aussi bonne heure que lui. 



8-7 JUILLET 1692 98 

les deux de celui de Limousin, quUl conduisoit séparément à Tar- 
mée du maréchal de Lorge. 

5 Jailet. — Le 8, le Roi, ayant dfné à Dinant, en partit à 
midi à cheval, avec les princesses et quelques autres dames, et 
vint coucher à Givet sous Gharlemont, où il commença à sentir 
quelque petit mouvement de goutte. 

6 JaiUet. — Le 6, il dîna encore à Givet, et, en étant parti 
en carrosse, il vint passer au travers d'une partie des ouvrages 
qu'il avoit fait faire à Gharlemont et vint coucher à Marienbourg, 
où il trouva le comte de Guiche, qui lui apportoit une lettre du 
maréchal de Luxembourg, par laquelle il sut qu'il étoit campé à 
Ham-sur-Heure, et qu'il marchoit incessamment pour aller re- 
passer la Sambre. 

La même lettre portoit qu'on disoit que le prince d'Orange 
avoit marché vers Nivelles, mais que cela n'étoit pas encore trop 
assuré. 

On apprit, le soir, la mort du prince de Meckelbourg * et celle 
de la marquise de Joyeuse. 

7 Juillet. — Le 7, le Roi, après avoir dîné à Marienbourg, et 
avoir marché, comme il avoit fait le jour précédent, entre de très 
fréquents corps de garde de cavalerie, de dragons et d'infanterie, 
vint coucher à Rocroy par des chemins épouvantables. 

On sut, ce jour-là, que le duc d'Arquien *, père de la reine de 
Pologne, avoit eu la nomination de cette couronne pour le car- 
dinalat. 

On apprit aussi une nouvelle plus considérable, qui fut que les 
Espagnols et les Allemands avoient joint les troupes du duc de 
Savoie auprès de Pignerol. 

Les lettres de l'armée dltalie apprirent encore une sottise très 
complète qu'avoit faite le lieutenant-colonel du régiment de mi- 
lice de Bretagne, de Guébriant. Il étoit dans un poste avec trois 
compagnies de son régiment ; les Barbets lui envoyèrent un tam- 

i. Plutôt du duc de Meckelbourg, qui étoit chevalier de TOrdre du Saint- 
Esprit, s'étant fait catholique en France et y ayant passé plusieurs années, 
y ayant même épousé la duchesse de Chàtillon, sœur du maréchal de 
Luxembourg. Comme il n'avoit point d*enfants, ses Etals après lui furent 
partagés par divers coUatéraux, et les princes voisins en profitèrent aussi 
par le droit de bienséance. 

2. Gentilhomme de Bourgogne; il avoitaccepté le cardinalat au refus du 
plus jeune des fils de sa fille, la marquise de Béthume ; mais il étoit 
extrêmement vieux. 



96 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

bour lui dire qu'ils alloient Tatlaquer avec cinq cents hommes, 
mais que, s'il vouloit ne point tirer sur eux, ils ne tireroient point 
sur lui. Il donna dans ce panneau, il laissa passer les Barbets; 
mais ils ne furent pas plutôt passés qu'ils l'environnèrent, le 
prirent avec ses trois compagnies, et, après avoir brûlé trois vil- 
lages, le renvoyèrent désarmé aussi bien que tout son monde. 
M. de Gatinat l'envoya dans un fort nommé Exiles, en attendant 
les ordres de la cour, et le Roi lui manda de le faire mettre au 
conseil de guerre. 

8 JaiUet. — Le 8, le Roi vint dîner aux Tennières, après 
avoir passé des chemins abominables, et il vint coucher à Ru- 
migny. 

Le divertissement des courtisans, ce soir-là, fut d'aller voir 
une fille, qui, quoique dévote et de bon sens, ne laissoit pas 
d'être affligée d'une étrange maladie, que les gens du pays appe- 
loient possession. Tous les jours règlement, à onze heures du 
matin, son accès commençoit; elle se donnoit incessamment des 
soufflets de la main droite sur la joue gauche et de la main gau- 
che sur la joue droite; elle faisoit des contorsions horribles; 
étant assise sur son lit, elle y faisoit le moulinet aussi vite que 
peut tourner une pirouette; enfin elle faisoit mille choses que 
les médecins attribuoient à des maux de mère, mais que des 
gens bien sensés disoient être au-dessus des effets de ce mal. 
Le Roi ne la vit point, mais Monseigneur et Monsieur l'allèrent 
voir. 

9 Jaillet. — Le 9, le Roi vint dîner à Brunehamel et coucher 
à Montcornet. 

10 Juillet. — Le 10, il vint dîner à Pierrepont et coucher à 
Laon, où il séjourna le lendemain pour donner aux équipages 
de la cour le temps de rejoindre. 

12 Jaillet. — Le 12, Monsieur partit de fort bonne heure 
pour aller attendre le Roi en son château de Villers-Cotterets, 
où Madame étoit arrivé quelques jours auparavant; et le Roi, à 
son lever, dit que les ennemis avoient passé le Rhin au même 
endroit où ils l'avoient passé la dernière année ; que le maré- 
chal de Lorge, en ayant eu avis, s'étoit approché d'eux du côté 
de Worms ; que là, il avoit su que le comte de lippe marchoit 
à portée de lui avec trois mille chevaux, et qu'il avoit 
ordonné au marquis de Villars, maréchal de camp de jour, de 



12 JUILLET 1692 97 

prendre les dragons de la droite et de les aller reconnoitre; que 
le marquis avoit trouvé qu'ils marchoient en désordre, mais si 
vite qu'il ne pouvoit les joindre en marchant plus régulièrement 
qu'eux; ce qui lui avoit fait prendre le parti de faire débander 
après eux deux escadrons de dragons du régiment de Gobert, 
lesquels les avoient poussés et culbutés au delà d'un ruisseau, 
leur avoient pris deux colonels et quelques autres officiers, et 
leur avoient tué plus de cent cinquante hommes ; que le marquis 
de Villars étoit arrivé, avoit passé le ruisseau et s'étoit mis en 
bataille devant eux, mais qu'ils n'avoient osé l'attaquer, quoi- 
qu'ils fussent beaucoup plus forts que lui. 

Les mêmes lettres d'Allemagne portoient que TEcossois, lieu- 
tenant-colonel du régiment de Normandie, ayant - été détaché 
avec deux cents hommes pour garder une église, il y avoit été 
attaqué par les ennemis; qu'ils l'avoient fait sommer de se 
rendre et même que, voyant qu'il tiroit toujours, ils lui avoient 
fait offrir une honnête capitulation, mais qu'il l'avoit refusée; 
qu'il s'étoit défendu jusqu'à l'extrémité, et qu'enfln les ennemis 
l'avoient forcé, lui avoient tué quatre-vingts hommes et l'avoient 
fait prisonnier avec le reste de son monde, après l'avoir légère- 
ment blessé. 

Ce jour-là, le Roi vint dîner à Ghavignon et coucher à Sois- 
sons, où il trouva un courrier du maréchal de Luxembourg, par 
les lettres duquel il apprit que ce général étoit campé à Soi- 
gnies, au milieu du pays ennemi ; que le prince d'Orange étoit à 
Genappe, et qu'on croyait qu'il marcheroit à Tubise, mais qu'il 
n'étoit plus temps et qu'il auroit fallu se poster au Piéton pour 
empêcher le maréchal de Luxembourg d'entrer si avant dans le 
pays. 

On disoit aussi que huit cents houssards étoient venus attaquer 
l'arrière-garde des bagages du maréchal de Lorge ; que la cava- 
lerie de l'arrière-garde les avoit, non seulement soutenus, mais 
repoussés vigoureusement, et même que, les ayant suivis un peu 
trop loin, elle étoit tombée dans une embuscade de six escadrons, 
qui l'avoit ramenée aussi vite qu'elle étoit allée. 

On sut encore, le même soir, que le marquis de Janson ^ étoit 



1. Frère aîné du cardinal de Janson; il étoit de la maison de Forbin, de 
Provence, et avoit autrefois été colonel du régiment d*Aayergne. 

IV. — 7 



98 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCDES 

mort de maladie et que le Roi avoit donné son gouvernement 
d'Anlibes à son fils, qui étoit capitaine de cavalerie, pour le 
consoler de la mort de son père et de son frère Tabbé, qu'il 
venoit de perdre en même temps. 

13 Juillet. — Le 13, le Roi vint dîner au Verfeuil et coucher 
à Villers-Cotlerets, où il fut reçu par Monsieur, par Madame et 
par Mademoiselle, qu'on trouva fort crue et fort embellie. Le soir. 
Leurs Altesses Royales étant allées au salut du Saint-Sacrement, 
Monsieur y eut une si grande faiblesse, qu'étant prêt de s'éva- 
nouir il fut obligé de sortir de Tégiise, pour aller prendre l'air 
dans la cour des religieux de Prémontré. * 

14 Juillet. — Le 14, le bruit de la basse cour étoit qu'on 
pourroit faire un voyage à Bourbon; mais, comme on en ignoroit 
la cause, on ne savoit aussi ce qu'on en devoit croire. 

On sut, ce jour-là, que le duc de Savoie, voyant que le marquis 
de Leganez, gouverneur de Milan, et le comte Palfi, qui comman- 
doit les troupes de l'Empereur, s'étonnoient de voir un si grand 
nombre de tentes sur les montagnes où l'armée françoise étoit 
campée, leur avoit voulu persuader que l'on avoit acheté ces 
tentes à Lyon, et qu'on les avoit fait tendre sur les hauteurs pour 
faire croire que l'armée étoit fort nombreuse, mais quil n'y avoit 
qu'un seul homme dans chaque tente. Gatinat cependant man- 
doit au Roi que les trois salves de mousqueterie qu'il avoit fait 
faire pour la réjouissance de la prise de Namur dévoient avoir 
désabusé Leganez et Palfi, s'ils s'étoient laissé persuader aux 
discours du duc de Savoie, et qu'il supplioit Sa Majesté d'avoir 
l'esprit en repos de ce côté- là, puisqu'il lassuroit qu'il donneroit 
au duc de Savoie autant de peine qu'il pourroit lui en donner; 
que d'ailleurs ce prince n'oseroit rien entreprendre qu'après 
l'arrivée de Caprara, que l'Empereur lui envoyoit comme une 
espèce de gouverneur, et que, ce général étant fort lent dans 
ses résolutions, il n'y avoit pas d'apparence qu'il fît aucune en- 
treprise ; que l'on croyoit que les Espagnols et les Allemands ne 
consentiroient point qu'on assiégeât Pignerol, et que les Espa- 
gnols consentiroient encore moins qu'on fît le siège de Casai, 
parce que, si on le prenoit, il seroit pour l'Empereur, auquel ils 
ne vouloient point donner de pied en Italie ; que cependant il 
avoit choisi d'Usson pour défendre le fort de Sainte-Brigitte, s'il 
étoit attaqué, les ennemis ne pouvant ni assiéger ni bombarder 



18-19 JUILLET 1692 99 

Pignerol sans avoir pris ce fort; que le chevalier de Tessé com- 
manderoit dans la ville de Pignerol et le marquis d'Herleville, 
qui en étoit gouverneur, dans le château, et que pour lui il se 
posteroit sur les hauteurs de Rochecotel, d'où il seroit à portée 
de donner la main au fort et à la ville. 

L'après-dînée, le Roi monta à cheval avec les dames et fit 
beaucoup de tours de promenade dans le jardin. 

15 Juillet. — Le 15, Sa Majesté vint diner à Nanteuil, dans le 
ch&teau du duc d*Estrées, et de là coucher à Dammartin, où elle 
trouva peu de gens qui fussent venus au-devant d'elle, qui se ré- 
duisoient presque à Ghamillard, intendant des finances, et à 
Phélypeaux, intendant de la généralité de Paris. 

16 Juillet. — Le 16,* la marquise de Maintenon partit de 
bonne heure et, après avoir dîné au Bourget, vint à Versailles ; 
et en arrivant elle se mit au lit, où elle reçut les visites de tout 
ce qu'il y avait d'hommes et de femmes qui étoient venus pour 
l'arrivée du Roi. 

Cependant Sa Majesté vint aussi diner au Bourget, où elle 

ti-ouva l'archevêque de Paris et le président de Château-Gontier ; 

après son dîner, elle monta en carrosse et vint à Versailles, où 

elle trouva une foule innombrable d'hommes et de femmes qui 

l'attendoient. 

Peu de moments après, le roi d'Angleterre arriva et fut en- 
fermé assez longtemps avec le Roi. 

D'un autre côté. Monsieur et Madame, qui étoient restés un 
jour à Villers-Cotterets, arrivèrent aussi à Paris avec leur cour. 

On parloit beaucoup, ce jour-là, de certaine bulle que le Pape 
avoit faite contre le népotisme; mais, quoiqu'elle fût d'elle-même 
très louable, on la regardoit comme un ouvrage inutile, parce 
qu'on étoit persuadé que ses successeurs n'y auroient aucun égard. 

17 Juillet. — Le 17, Monsieur eut un fort grand accès de 
fièvre, qui paroissoit être une suite de la foiblesse qu'il avoit eue 
à Villers-Cotterets. 

Ce jour-là, le Roi permit au prince de Courtenay et au mar- 
quis de la Vauguyon de revenir à la cour et de paroitre de- 
vant lui. 

18-19 Juillet. — Le 18, le Roi alla voir le roi et la reine 
d'Angleterre à Saint-Germain, et, le lendemain, il alla à Paris 
voir Monsieur. 



100 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

La marquise de Maintenon ayoit eu de cruelles vapeurs depuis 
qu'elle étoil arrivée du voyage ; elle se fil saigner du pied ce 
jour-là. 

On eut nouvelle, ce même jour, que les ennemis avoient re- 
passé le Rhin, et que le duc de Savoie était venu camper avec 
toutes ses forces à un quart de lieue de Pignerol ; mais on sut 
que Gatinat avoit écrit au Roi qu'il pouvoit dormir en repos et 
qu'il étoit posté de manière à ôter aux ennemis toute espérance 
de pouvoir rien entreprendre contre cette place. 

20 Juillet. — Le 20, on apprit que le duc de Noailles étoit 
rentré en Roussillon avec son armée, la saison ne permettant 
plus de tenir la campagne en ce pays-là. 

On sut encore, par les lettres de Saint-Malo, que les ennemis 
avoient vingt-trois vaisseaux de guerre devant celte place, qui 
la menaçoient de la bombarder ou de faire quelque descente à 
la côte. 

21 Juillet. — Le SI, on assuroit que les Anglois dévoient 
embarquer quinze mille hommes pour faire une descente en 
France, et cette nouvelle ne laissoit pas de donner de l'inquiétude 
aux côtes de Normandie et de Bretagne, sur lesquelles on faisoit 
tous les préparatifs possibles pour repousser les ennemis, en 
cas qu'ils entreprissent quelque chose. 

Cependant le maréchal de Luxembourg étoit toujours campé 
à Soignies, et le prince d'Orange à Genappe, où le fourrage 
commençoit à lui manquer ; mais il avoit envoyé quérir ses gros 
bagages à Bruxelles, ce qui faisoit croire qu'il devoit bientôt 
décamper. 

22 Juillet. — Le 22, on apprit que l'Empereur avoit fait ar- 
rêter le baron de Schoning, général des troupes du duc de Saxe, 
qui prenoit les eaux en Bohême ; cette action était hardie, et ce 
n'étoit pas ménager le duc de Saxe que de faire ainsi arrêter 
son général de haute lutte ; cela pouvoit même cabrer les autres 
princes d'Allemagne, mais l'Empereur avoit trouvé moyen de se 
rendre maître de TÂllemagne, en donnant à ses princes de l'om- 
brage de la trop grande puissance du Roi. 

On disoit, le même jour, qu'on faisoit le procès au prince de 
Barbançon, qu'il avoit pour prison la ville de Louvain, et Ton 
étoit persuadé que le prince d'Orange, son ennemi, le perdroit 
s'il pouvoit, mais qu'il n'en viendroit pas à bout, Barbançon 



23-25 JUILLET 1692 101 

ayant épousé une Espagnole, qui étoit actuellement en Espagne 
et qui y avoit un grand crédit. 

23 Juillet. — Le 23, les lettres du côté dltalie portoient que 
le duc de Savoie avait avancé une tête vers Saint-Second, comme 
s'il eût eu envie de passer du côté de Briançon pour prendre les 
derrières de Tarmée françoise, mais que Catinat n'avoit pas jugé 
à propos de sortir de son poste, étant persuadé que tous les 
mouvements des ennemis n'étoient que pour l'obliger à le dé- 
poster. 

On disoit, ce jour-là, que le prince d'Orange avoit envoyé 
marquer son camp devant Namur, au même endroit où le Roi 
étoit campé pendant le siège de la ville. Cependant on n'en étoit 
guère plus alarmé, ne croyant pas qu'il lui fût possible d'entre- 
prendre ce siège devant le maréchal de Luxembourg. 

On apprit encore, le même jour, que les vaisseaux des ennemis 
avoient levé l'ancre de devant Saint-Malo, mais qu'il y en avoit 
encore quelques-uns à Ouessant et en d'autres rades voisines. 

24 Juillet. — Le 24, le bruit couroit que le prince d'Orange 
avoit fait un gros détachement pour aller attaquer les lignes, et 
que le duc de Bavière devoit commander ce corps-là; mais le 
marquis de Boufflers étoit posté de manière, avec ses troupes, 
qu'il pouvoit aisément défendre les lignes et se joindre aussi au 
maréchal de Luxembourg en cas de besoin. On ajoutoit que ce 
maréchal avoit fait mettre le brigadier Quadt en prison, pour 
avoir souffert que sa brigade allât au fourrage un jour qu'il avoit 
défendu qu'on y allât, et qu'il avoit envoyé le marquis de War- 
tigny, colonel de dragons, à la citadelle de Toumay, pour lui 
avoir demandé permission d'envoyer son major à la cour se 
plaindre de l'ii^ustice qu'il lui faisoit de renvoyer aux lignes. 

25 Juillet. — Le 25, on sut que les Anglois avoient effective- 
ment embarqué dix-sept bataillons, mais que les vaisseaux sur. 
lesquels ils étoient avoient été furieusement battus de la tem- 
pête à leur rade. 

On disoit aussi que le prince d'Orange se vantoit publiquement 
qu'il reprendroit Namur, qu'il prendroit Dunkerque et qu'il pren- 
droit ou bombarderoit Saint-Malo et brûleroit tous les vaisseaux 
qui y étoient. Tant de choses ne paroissoient paâ possibles à 
exécuter; cependant on ne laissa pas de prendre des précautions 
pour l'en empêcher. 



, 108 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Ce fut en ce temps-là que le mariage du marquis de Blanzac * 
avec la marquise de Nangis ' éclata dans le monde; on sut donc 
qu'ils étoient mariés depuis longtemps et même qu'elle étoit 
grosse et prête d'accoucher; mais, comme dans leur mariage 
on n'avoit pas observé toutes les formes requises, on manda 
au cavalier de revenir à Paris, aQn qu'on pût réitérer le ma- 
riage dans toutes les formes. Mais le duc de la Rochefoucauld, 
proche parent de Blanzac, jeta feu et flammes contre ce mariage, 
et dit pendant quelques jours toutes les choses imaginables pour 
le rompre, ce qui n'empêcha pas les personnes intéressées de 
travailler à la conclusion. 

26 Jaillet. — Le 26, on assuroit que Louvigny, qui étoit un 
des principaux officiers des Espagnols en Italie, avoit dit au duc 
de Savoie qu*il trouvoit Tentreprise de forcer le fort de Sainte - 
Brigitte très difficile, et que, quand même il y réussiroit, il lui 
en coûteroit plus de dix mille hommes. 

27 Juillet. — Le 27, on eut nouvelle que Catinat avoit été 
assez incommodé d'une fièvre avec un dévoiement, mais qu'il se 
portoit mieux. 

28 Juillet. — Le 28, le Roi donna gratis au fils du conseiller 
d'Etat de Harlay ' une charge de conseiller au parlement de Paris, 
avec permission de la garder jusqu'à ce qu'il fût en âge de l'exer- 
cer; Sa Majesté en donna aussi une au fils du conseiller d'Etat de 
Basville, intendant en Languedoc, mais ce fut pour soixante-quatre 
mille livres ; ainsi il lui fit seulement grâce de douze mille écus. 

Le même jour, on sut qu'il y avoit eu une canonnade entre les 
deux armées d'Allemagne, ou plutôt que le maréchal de Lorge 
avoit fait canonner une partie de celle des ennemis, mais que 
cela n'avoit pas été de conséquence. 

29 Juillet. — Le 29, on apprit que le marquis de Pleumartm S 
capitaine de chevau-légers, l^loit mort à Tannée d'un mal de 
poumon qu'il avoit hérité de son père et de sa mère, lesquels 
en étoient morts l'un après l'autre. 

1. Second frère du comte de Roucy, qui étoit colonel dlnfanterie. 

2. Fille de la maréchale de Rocheforl. 

3. Il étoit de même maison que rarchevêque de Paris et que le premier 
président du parlement de Paris, mais d'une autre branche; il avoit épousé 
la flUe du second lit du chancelier Boucherat^ qui lui procura cette grâce. 

4. Il étoit petit-fils du marquis d'Hervault et lieutenant général pour le 
Roi en Touraine. 



30 JUILLET-!*^ AOUT 1692 103 

• 

30 Juillet. — Le 30, on eut nouvelle que le duc de Savoie 
avoit laissé un corps dans son ancien camp près de Pignerol, 
sous les ordres du comte Palfi ; qu'il en avoit fait marcher un 
autre vers Saluées et un autre le long des montagnes ; que cela 
avoit obligé Catinat de détacher huit bataillons pour aller prendre 
quelque poste d'où ils fussent à portée de secourir la Provence, 
ou de venir le rejoindre, si les ennemis n'avoient fait que de 
fausses marches. On apprit aussi qu'il avoit envoyé le marquis 
de Vins commander en Provence, parce que Langalerie, lieutenant 
général, qui y commandoit, étoit extrêmement malade. 

On ajoutoit que le bruit couroit, en ce pays-là, que la flotte 
d'Espagne, composée de vingt vaisseaux et de trente galères, 
avoit ordre de venir mouiller l'ancre devant Nice, et, si celas'étoit 
trouvé véritable, les trente-cinq galères de France qui étoient 
à la mer auroient pu prendre le parti de revenir à Marseille ; 
mais d'autres assuroient que les Espagnols n'avoient que douze 
vaisseaux et vingt-neuf galères, et, cela étant, notre flotte, qui 
étoit composée de trente-cinq galères et de huit vaisseaux, n'avoit 
pas siyet de les appréhender. 

31 Juillet. — Le 31, on disoit que le maréchal de Luxem- 
bourg avoit fait un grand détachement pour envoyer dans les 
places de la mer, et un autre vers Namur; et, en effet, on sut 
qu'il avoit marché dix bataillons pour aller camper sous cette 
dernière place, que le comte de Guiche avoit marché à Calais avec 
son régiment, et que le comte de Maulevrier s'étoit jeté dans 
Dunkerque avec d'autres troupes *. 



AOUT 1692 

1" août. — Le premier jour d'août, on disoit que les Maures 
avoient brûlé quatre vaisseaux de guerre des Espagnols, et 
coulé à fond le reste de la flotte qu'ils avoient dans l'Océan, 
nouvelle qui ne laissoit pas d'être assez importante dans la con- 
joncture présente des affaires. 

On sut, le môme jour, que le maréchal de Luxembourg étoit 

1. Quoiqu'il fût natureUement gouverneur de Tournay, il commandoit 
dans Dunkerque et dans les autres places de la mer depuis Bergues jus- 
qu'à Calais. 



104 MÉMOIRES DU MARQUIS OU SOURCHBS 

• 

venu camper à Enghien, que le prince d'Orange avoit aussi 
décampé, et qu'on avoit vu les colonnes de son armée passer à 
Braine-le-Ghâteau. 

Ce jour-là, le Roi déclara que le comte de Toulouse, amiral 
de France, commanderoit la flotte Tannée prochaine;. grande 
joie pour ce jeune prince et pour tous les ofQciers de la marine ! 

4 août. — Le 4, à dix heures du soir, Albergotti, brigadier 
d'infanterie, arriva à Versailles, apportant au Roi la nouvelle 
d'un très grand combat qui s'étoit donné en Flandre le jour pré- 
cédent, et voici comme il conta la chose. 

« Le 3, à la pointe du jour, le comte de Tracy, exempt des 
gardes du corps, qu'on avoit envoyé à la guerre, écrivit au 
maréchal de Luxembourg qu'il voyoit marcher les ennemis en 
colonnes, et qu'ils sembloient prendre le chemin de le venir 
attaquer. Le maréchal de Luxembourg eut peme à croire cet 
avis, mais Tracy lui en envoya un second qui l'obligea de le 
croire, et, en même temps, il fit prendre les armes à son armée 
et la mit en bataille. Le prince d'Orange vint fièrement l'atta- 
quer dans son camp ; la canonnade commença à huit heures et 
demie, et le combat à midi et demi; ce ne fut qu'un combat 
d'infanterie, parce que le terrain ne permettait pas à la cava- 
lerie de combàttrg. L'infanterie des ennemis fit un si gros feu 
que celle du Roi fut obligée de lui céder; les ennemis passèrent 
une haie, après l'avoir fait quitter aux François; ils prirent six 
pièces de canon et se mirent en bataille, mettant devant eux des 
chevaux de frise *. 

Le maréchal de Luxembourg, voyant que les choses alloient 
mal, ordonna à Ârtagnan, major général, de faire mettre l'épée 
à la main aux bataillons. Ils le firent avec joie, et chargèrent les 
ennemis avec tant de furie qu'ils les firent reculer, leur firent 
repasser la haie, prirent sept pièces de leur canon, les poursui- 
virent et les menèrent battant pendant près d'une lieue. On ne 
donna point de quartier aux Ânglois ni aux Allemands, mais 
aux Hollandois, aux Espagnols et aux Suédois. 

Une si grande action ne se fit pas sans qu'il en coûtât bien de 

1. Ils portoient certains bâtons ferrés par les deux bouts, avec certains 
rouleaux de bois percés dans lesquels, fourrant ces bâtons, ils formoient 
tout d*un coup des chevaux de frise qu'ils mettoient devant eux, et cela 
étoit bon en certaines occasions. 



4 AOUT 1692 105 

braves gens. Le marquis de Bellefonds, colonel du régiment 
Royal-Comtois d'infanterie, et Porlier, colonel suisse, y furent 
tués. Le duc de Chartres y eut un coup de mousquet fort favora- 
ble, qui emportoit ses habits et sa chemise d'une épaule à l'autre 
sans lui effleurer la peau. Le marquis de Tilladet, lieutenant 
général, y eut un coup dans la fesse. Le prince de Turenne y 
fut blessé à mort d'un coup de mousquet au travers du corps; 
comme aussi le marquis de Blainville S Beauregard, capitaine 
aux gardes, le chevalier d'Estrades *, colonel du régiment 
d'infanterie de Chartres, et Fimarcon ', brigadier de dragons. 
Maupeou S capitaine aux gardes, le marquis d'Alègre, brigadier 
de dragons, le comte de Saint-Florentin *, colonel de dragons, 
le comte de Mursay •, colonel de dragons, Vaurouy, lieutenant 
aux gardes, Vigny ', lieutenant général de l'artillerie, Puysé- 
gur •, maréchal des logis de l'armée, et le comte de Vins •, y 
furent fort blessés. Il y eut trente-huit officiers du régiment du 
Roi d'infanterie tués ou blessés. Les autres régiments y souffri- 
rent beaucoup; mais les ennemis y souffrirent encore davan- 

i. Troisième fils du ministre d'État Colbert, auquel, après la mort de 
son père, on avoit ûté la charge de surintendant des bâtiments; mais, de 
Targent qu'U en avoit reçu, il avoit acheté du marquis de Rhodes la charge 
de grand maître des cérémonies. Il étoit fort brave homme, comme tous 
ceux de sa famille. 

2. Celui même qu'on avoit cru avoir été tué à Touvrage à cornes de 
Mons. C'étoit un garçon qui avoit beaucoup d'esprit et de valeur. 

3. Gentilhomme de Gascogne, neveu du marquis de Tilladet ; son frère 
aîné avoit déjà été tué à la tète du même régiment 

4. Fils de Maupeou-Noisy qui avoit été major du régiment des gardes, 
ensuite chassé à la disgrâce du surintendant Fouquet, dont il étoit un 
des plus affldés, et puis fait gouverneur d'Ath, où U étoit mort. 

5. Frère du marquis de Châteauneuf, secrétaire d'État. 

6. Second fils du marquis de ViUette, lieutenant général des armées 
navales du Roi et parent proche de la marquise de Maintenon ; il étoit 
frère de la comtesse de Caylus. 

7. C'étoit un soldat de fortune, qui, ayant appris en AUemagne à jeter 
des bombes, s'y étoit rendu habile, et étoit devenu lieutenant général de 
l'artillerie par commission depuis la mort du brave du Metz. 

8. Fils du second lit du vieux Puységur, colonel du régiment de Pié- 
mont, un des premiers hommes de son temps pour l'infanterie. Celui-ci 
étoit capitaine au régiment du Roi et avoit de la capacité pour la charge 
qu'on lui faisoit faire par commission. 

9. Fils unique du marquis de Vins, maréchal de camp, et capitaine lieu- 
tenant de la seconde compagnie de mousquetaires du Roi. C'étoit un gar- 
çon de dix-sept ans, fait à peindre, et de la plus heureuse espérance du 
monde. 



106 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

tage, y ayant eu huit mille hommes tués sur la place et sept 
pièces de canon prises. 

Le duc d'Enghien et le prince de Contiy firent des merveilles; 
le dernier y eut deux chevaux tués sous lui et un de blessé ; le 
maréchal de Luxembourg y eut aussi deux chevaux tués sous 
lui, et son fils, le duc de Montmorency, y en eut un de tué. 

Les deux régiments des gardes françoises et suisses, le régi- 
ment du Roi et celui de Porlier eurent la plus grande part à 
cette victoire. » 

Cette grande nouvelle donna beaucoup de satisfaction au Roi, 
quoiqu'il regrettât infiniment tant de braves gens qu'il venoit de 
perdre. Il donna sur-le*champ au fils du marquis de Bellefonds, 
qui éloit encore très jeune, le gouvernement du château de 
Vincennes, qui venoit de vaquer par la mort de son père. 

On sut, en même temps, que le comte de Luxe, troisième fils 
du maréchal de Luxembourg, viendroit apporter au Roi la rela- 
tion du détail de Taclion, mais qu'il falloit quelques jours pour 
le faire exactement. 

5 août. — Le 5, la Berthière *, sous-gouverneur du duc de 
Chartres, arriva et apprit que ce prince n'avoit pas eu * pour un 
coup de mousquet, qu'il s'en étoit fait encore donner un second 
presque aussi heureux que le premier, car il ne lui faisoit qu'une 
contusion au bras, mais si grande qu'il avoit fallu, sur le champ 
de bataille, lui faire plusieurs incisions, lesquelles étant faites et 
le premier appareil ayant été mis, il remonta à cheval, et demeura 
encore à la léte de la réserve qu'il commandoit, jusqu'à ce que 
l'action fût entièrement finie. 

On apprit, le même jour, que les ennemis, étant entrés en 
Dauphiné, y avoient pris Guillestre, maison de plaisance de l'ar- 
chevêque d'Embrun, et le bourg qui l'environne, lesquels 
n'étoient fortifiés que dune palissade ; qu'un bataillon de mi- 
lice et trois compagnies d'Irlandois qui étoient dedans n'avoient 
pas laissé de s'y défendre pendant trois jours, et qu'enfin ils 
avoient été faits prisonniers de guerre, après avoir tué quatre 
cents hommes aux ennemis. 

i. C*étoit un capitaine de cavalerie fort sage, que Monsieur avoit choisi 
pour sous-gouverneur de son fils, lorsque celui qui Tétoit se trouva trop 
vieux pour le suivre à Tarmée. 

2. [Un mot a été ici omis par le copiste. — E, Pontal,] 



6 AOUT 1692 107 

6 août. — Le 6, on apprit que, le lendemain du combat d'En- 
ghien \ le lieutenant général Rosen avoit dit au maréchal de 
Luxembourg que, selon les apparences, les ennemis ne man- 
queroient pas d'envoyer quelque corps de troupes vers le champ 
de bataille pour observer sa contenance, et qu'il estimoit qu'il 
seroit bon de les primer ; que, s'il le jugeoit à propos, il s'y en 
iroit lui-même avec trois cents chevaux et deux cents dragons ; 
que le maréchal de Luxembourg lui avoit répondu que c'était là 
un trop petit corps pour qu'il l'allât commander lui-même; mais 
que, Rosen lui ayant reparti qu'il réussiroit mieux avec cinq cents 
chevaux qu'avec mille, le maréchal lui avoit permis de faire ce 
qu'il jugeroit à propos; qu'il avoit donc pris les trois cents che- 
vaux et les deux cents dragons, avec lesquels il avoit marché 
droit au camp des ennemis; qu'en y allant, il avoit trouvé un 
défilé, à la tête duquel il avoit fait embusquer les deux cents 
dragons sous les ordres du chevalier de Pomponne, mestre de 
camp du régiment de Bourgogne, avec ordre de se mettre en 
état de n'être point insultés par de la cavalerie. Il recommanda 
aussi au chevalier que, s'il le voyoit poussé par les ennemis, il 
ne fît point tirer que quand il verroit que quelques-uns de leurs 
escadrons auroient passé le défilé ; qu'il avoit en même temps * 
avec ses trois cents maîtres, et qu'il ne s'étoit pas plus tôt montré 
aux gardes des ennemis, qui étoient fortes à cause qu'ils fourra- 
geoient ce jour-là, que plusieurs de leurs troupes l'avoient 
suivi avec chaleur, qu'il avoit repassé le défilé, et que quatre de 
leurs escadrons l'avoient passé après lui ; mais que le chevalier 
de Pomponne avoit fait faire sur eux une décharge si à propos, 
qu'il en avoit tué une bonne partie, et que le général Rosen, 
tournant tête en même temps, avoit chargé le reste et l'avoit 
défait entièrement. 

On sut, le même soir, que le prince de Turenne étoit mort 
de sa blessure, aussi bien que Beauregard et le vicomte de 



i, [* On ne sait pourquoi, dit Saint-Simon dans ses additions au journal 
de Dangeau, les Mémoires appellent ce combat d'Enghien, puisqu'il est in- 
k connu sous tout autre nom que celui de Steenkerque. » On voit que le 

marquis de Sourches a suivi ici les errements de Dangeau. Le nom de la 
bataille n^était pas encore bien fixé. Le 12 août, Dangeau lui donne son 
vrai nom. — E, Pontal.] 
2. [Encore un root omis par le copiste. — E. PoniaL] 



108 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

Marsilly S capitaine au régiment de dragons de Monseigneur. 

7 août. — Le 7, on continua d'apprendre de nouveaux morts 
et de nouveaux blessés de Tarmée de Flandre. On sut qu'il y 
avoit dans les hôpitaux de Mons dix-neuf cents blessés, et qu'il 
pouvoit y avoir à peu près autant de gens morts sur le champ de 
bataille ; qu'on avoit douze cents prisonniers des ennemis, tous 
blessés, et dix pièces de leur canon. 

8 août. — Le 8, il vint des lettres de Bruxelles, qui portoient 
que la désolation y étoit grande, parce que, outre un grand 
nombre d'officiers et de soldats, les ennemis avoient perdu 
plusieurs officiers généraux et beaucoup de colonels. On croyoit 
même que le petit duc de Richmond ' avoit été tué ; mais, dans 
la suite, cela ne se trouva pas véritable. 

9 août. — Le 9, Monsieur, frère du Roi, eut un nouvel accès 
de fièvre qui lui dura huit heures. 

On apprit, ce jour-là, que le marquis de Fimarcon étoit mort, 
et le Roi donna son régiment à son frère, qui en étoit major. 

On sut encore que la blessure du marquis de Tilladet étoit 
bien plus grande et plus dangereuse qu'on ne l'avoit dite, qu'elle 
offensoit l'os de la hanche et celui de la cuisse, qu'il avoit la 
lièvre et qu'on le croyoit en grand péril. 

On assuroit aussi que le comte de Mursay avoit été trépané, et 
que le comte de Vins étoit mort. 

L'après-dinée, comme le Roi étoit à la chasse, le comte de 
Luxe arriva; il donna au Roi la lettre du maréchal, son père, en 
forme de relation % et lui présenta cinq drapeaux des ennemis, 
l'assurant que les soldats en avoient encore déchiré trois autres. 

Le Roi l'entretint très longtemps en chassant, et il apprit de lui 
que le comte de Mursay et le marquis de Tilladet avoient été 
condamnés par les chirurgiens, que Poucet, lieutenant-colonel du 

1. Fils du défunt vicomte de Marsilly, capitaine de la varenne du Lou- 
vre; c'étoienl des gentilhommes de lirie. 

2. Fils naturel du défunt roi Charles d'Angleterre et de la duchesse de 
Portsmouth, qui étoit une damoiselle de basse Bretagne, nommée Kerouart. 

3. [Les éditeurs de Dangeau ont reproduit intégralement cette relation 
d'après le dépôt de la guerre, où elle est conservée (V. t. IV, p. 444 et 
sq.). Cette relation est d'ailleurs imprimée, et la Bibliothèque nationale 
en possède plusieurs exemplaires. En voici Findication exacte : Lettre de 
monsieur le maréchal duc de Luxembourg au Roi sur ce qui s'est passé au 
combat de Steenkerque, Paris, Muguet (s. d.), in-4 de 8 p. (U» 37-4013). — 
E. PontaL] 



10-11 AOUT 1692 109 

régiment d'infanterie de Monseigneur, étoit mort, qae le marquis 
de Blainville étoit fort mal. 

Dans la lettre qne le maréchal de Luxembourg écrivoit au Roi \ 
il lui mandoit, entre autres choses, qu'un colonel des ennemis, 
nommé Armes tein, s'étant mêlé parmi les valets auxquels on ayoit 
permis de venir chercher leurs maîtres parmi les morts, et consi- 
dérant attentivement les postes de Tannée du Roi, Lataste, aide- 
miyor des gardes du corps, qui s'y étoit trouvé, avoit remarqué 
sa contenance ; qu'il l'avoit abordé, lui avoit dit qu'il n'étoit point 
un valet, mais un officier qui observoit toutes choses pour en 
rendre compte au prince d'Orange, qu'Armestein s'en étoit long- 
temps défendu, mais que Lataste l'avoit pressé si vivement qu'il 
lui avoit fait avouer la vérité, et qu'ensuite il l'avoit fait arrêter 
et mener au maréchal de Luxembourg; que le comte de Wal- 
deck en avoit écrit fort honnêtement à ce général, désapprouvant 
le procédé d'Armestein, mais assurant qu'il n'étoit allé sur le 
champ de bataille que pour chercher son frère qui avoit été tué, 
et demandant grâce pour lui à la générosité du maréchal de 
Luxembourg, qui envoyoit sa lettre au Roi pour en ordonner. 

Le même soir, on sut que la comtesse d'Auvergne avoit eu à 
Paris une espèce d'apoplexie et que la princesse douairière d'Es- 
pinoy avoit la petite vérole, ce qui étoit bien dangereux à son 

âge: 

10 août. — Le 10, on chanta le Te Deum, pour la victoire du 
maréchal de Luxembourg, dans la chapelle du Roi & Versailles. 
On sut que Monsieur avoit eu un second accès de fièvre, qui 
n'avoit duré que six heures^ et qu'on avoit coupé la cuisse au 
comte de Saint-Florentin. 

11 août. — Le 11, on disoit que le duc de Savoie avoit assiégé 
Embrun ; que le comte de Larrey, maréchal de camp, s'étoit jeté 
dedans avec cinq bataillons et deux cents dragons & pied, mais 
que la place étoit fort mauvaise et qu'on y manquoit de boulets 
de canon; que cependant Gatinat étoit toujours campé au mont 
Genèvre avec quinze bataillons, pourvoir à quoi les ennemis s'at- 
tacheroient. 



1. [L*incident relevé ici ne figure pas dans la relation dont il est ques- 
tion à la note précédente. Le marquis de Sourches a dû remprunter à 
quelque autre lettre du maréchal de Luxembourg, annexée sans doute à 
la relation officieUe du combat. — E. Pontal,] 



110 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES 

Le même jour, on sut que le comte de Saint-Florentin et le 
comte de Mursay étoient morts de leurs blessures, aussi bien 
que Verdusant, lieutenant-colonel du régiment de Hainaut; et 
on disoit que le marquis de Tilladet et le marquis d'Alègre se 
portoient mieux. 

Le Roi reçut aussi une lettre du maréchal de Luxembourg, par 
laquelle il lui mandoit qu il avoit eu des avis de Tannée des en- 
nemis que le prince d'Orange vouloit l'attaquer le 10; mais que, 
comme il n'en éloit pas persuadé, il avoit résolu de décamper le 
11 et d*aller en deux jours camper à Lessines. 

Sa Majesté dit le même soir à Marly, où elle étoit du jour pré- 
cédent, qu'il étoit mort trois de ses capitaines de vaisseau, et 
presque tout un équipage d'un de ses navires, de peste ou tout au 
moins d'une maladie qui lui ressembloit beaucoup. 

12 août. — Le 12, le roi et la reine d'Angleterre vinrent voir 
le Roi à Marly avec toute leur petite cour, plus nombreuse en 
femmes qu'en hommes. On se promena dans le jardin, on joua 
au nouveau portique de marbre que le Roi y avoit fait faire, et 
ensuite Leurs Majestés Britanniques s'en retournèrent à Saint- 
Germain. 

Dans cette promenade, le roi d'Angleterre dit à des gens, qui 
lui dirent qu'on avoit cru que le duc de Richmond avoit été tué, 
que toutes les apparences étoient qu'il avoit été fait prisonnier, 
mais qu'il étoit tombé entre les mains de quelqu'un de sa con- 
noissance qui lui avoit donné la liberté. 

Le Roi reconduisit à pied la reine d'Angleterre jusqu'à la porte 
du jardin par laquelle on va à Saint-Germain, quoique depuis 
quelque temps il ne fit pas à pied de si longues promenades, et 
la reine, qui étoit encore faible, étant accouchée depuis peu, 
monta avec la duchesse d'Enghien, qui étoit grosse, dans le petit 
chariot trainé par des hommes, dont le Roi se servoit d'ordinaire 
pour se promener. Comme il revenoit au château, suivi de toutes 
les dames et de tous les hommes qui étoient à Marly, il parut un 
de ces météores qui ressemblent à des étoiles qui tombent du 
ciel, mais d'une si extraordinaire grosseur, d'une si grande clarté 
et si proche de ceux qui le virent, qu'ils en furent tous extrême- 
ment surpris. 

13 août. — Le 13, le Roi lit le comte de Luxe brigadier 
d'infanterie, et il partit le même jour avec les ordres de Sa Msyesté 



14-18 AOUT 1692 111 

pour aller retrouver le maréchal de Luxembourg, son père. 
Cependant on commençoit à parler de son mariage avec Mlle de 
Gramont *, et on murmuroit que le Roi pourroit le faire duc et 
pair. 

Ce jour-là, le Roi déclara qu'il avoit eu des nouvelles certaines 
qu'Embrun étoit assiégé ; que le comte de Larrey étoit dedans 
avec cinq bataillons de campagne et un de milice ; que la place 
étoit mauvaise et commandée par les hauteurs ; que néanmoins il 
y avoit quelques bastions ; qu'on y avoit fait des parapets, et qu'il 
y avoit du terrain dans la ville pour faire une retirade. Mais les 
particuliers ajoutoient à ce discours du Roi qu'il y avoit fort peu 
de canon dans la place et qu'on y manquoit de boulets, ceux 
qu'on y avoit portés étant trop gros pour les pièces qui y étoient. 

Ce fut encore le même jour qu'on sut que la marquise de Bar- 
bezieux étoit attaquée de la rougeole ; mais elle fut assez heu- 
reuse pour s'en tirer en peu de jours. 

14 août. — Le 14, le nonce du Pape, Cavallerini, arriva à 
Paris; on disoit que c'étoit un homme d'esprit et bien inten- 
tionné pour la France ; mais on avait souvent été trompé depuis 
quelque temps, quand on avoit jugé favorablement des bonnes 
intentions des papes et de leurs nonces pour l'accommodement 
de la cour de Rome avec la France. 

On sut, le même jour, que Catinat avoit marché avec quatre 
mille fusiliers pour aller attaquer le comte de Schônberg, qui 
avoit entrepris le siège du château de Quieras, lequel étoit im- 
portant, parce qu'il assuroit aux ennemis une communication 
dans le Dauphiné. 

On sut aussi que le Roi devoit donner cent vingt mille livres 
au marquis de Yillette, lieutenant général de ses armées navales, 
moyennant quoi Sa Majesté retireroit du comte de Mursay, fils de 
ce marquis, la cornette des chevau-légers de sa garde, et dispo- 
seroit du régiment de dragons de la Reine, qui venoit de vaquer 
par la mort du comte de Mursay^ son second fils. 

15 août. — Le 15, qui étoit le jour de l'Assomption de la 
sainte Vierge, le Roi fit ses dévotions dans sa chapelle et toucha 
les malades des écrouelles. 

Le même matin, par une grâce spéciale, il envoya dire au mi- 

1. FiUe dn duc de GramonU personne aussi bien faite qu'il y en eût en 
France, mais ce bruit n'eut pas de suites. 



112 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

nistre le Pelletier qu'il avoit donné à son fils aîné Tévéché d'An- 
gers, et, Taprès-dînée, après avoir assisté à vêpres et à la proces- 
sion solennelle, suivant sa coutume, il fit la distribution des 
autres bénéfices. Il donna une abbaye à Tabbé de Soubise \ une 
à Tabbé de Roquépine ', une à Mme de Montgon ' et une à 
Mme de Hautefeuille ^. 

16 août. — Le 16, on eut de fort mauvaises nouvelles de la 
blessure du marquis de Tilladet^ qui commencèrent à faire déses- 
pérer de sa vie. 

On sut aussi que le comte de SchOnberg n'avoit pas en plus tét 
avis de la marche de Gatinat qu'il avoit levé le siège de devant 
Quieras, et que Gatinat n'avoit plus trouvé personne dans son 
camp lorsqu'il y étoit arrivé. 

17 août. — Le 17, vers la pointe du jour, la duchesse d'Enghien 
accoucha heureusement d'un garçon, dont la naissance donna une 
grande joie au Roi, et encore plus grande au prince de Gondé. 

Le même jour, le Roi donna la première audience particulière 
annonce du Pape, et on eut nouvelle de la continuation du siège 
d'Embrun, où l'attaque du duc de Savoie était sur la gauche de 
la porte par où l'on va à Gap, et celle des Espagnols sur la gau- 
che de la porte par où on va à Briançon. 

On assuroit aussi que Gatmat prenoit tous les postes d'où il 
pouvoit incommoder les ennemis, marque indubitable qu'il ne se 
trouvoit pas assez fort pour aller leur faire lever le siège, 

18 août. — Le 18, on sut qu'il avoit occupé la hauteur de 
Saint-Glément, et qu'il avoit fait faire des ponts sur la Durance ; 
que le comte de Larrey avoit fait faire une sortie, dans laquelle les 
ennemis avoient perdu cinq ou six cents hommes ; que le mar- 
quis de Parelle y avoit été blessé à mort ; que le prince de Gom- 
mercy y avoit reçu un coup de mousquet dans la mâchoire ; que 
les assiégés faisoient un grand feu et qu'ils avoient retranché 
l'archevêché, les bastions et les principales rues. 

19 août. — Le 19, on disoit que Gatinat avoit fait plusieurs 

1. Quatrième fils da prince de Sonbiae, en y comprenant le prince de 
Rohan, qui éloit mort et qui étoit l'atné de tous ses garçons. 

2. Fils de Roquépine, ci-devant lieutenant général des armées du Roi 
et gouverneur de la Capelle, qui étoit beau-frère du marquis de Hlladet. 

3. Sœur du marquis de Montgon, brigadier de cavalerie. 

4. Nièce du commandeur de HautefeuUle, grand prieur d'Aquitaine et 
ambassadeur du grand mattre de Malte auprès du Roi. 



20-22 AOUT 1692 113 

détachements, dans le dessein d'enlever le quartier des ennemis 
qui étoit à Guillestre ; mais que c'étoit une chose bien difficile, 
à cause de la situation des lieux. 

20 août. — Le 20, on apprit que le maréchal de Luxembourg . 
avoit décampé et qu'il étoit venu en deux jours camper àLessines. 

On eut nouvelle, le môme jour, que le comte de Larrey avoit 
fait une seconde sortie, dans laquelle il avoit tué beaucoup de 
monde et pris un colonel des ennemis. 

21 août. — On sut, le 21, que la flotte angloise avoit débar- 
qué quinze bataillons à Ostende; que, de là, elle étoit venue aux 
dunes, et qu'il y avait encore quelques vaisseaux ennemis vers 
les côtes de Saint-Malo. 

22 août. — Le 22, on eut nouvelle qu'Embrun avoit été pris 
le 17; que la garnison venoit à Grenoble, et que l'archevêque 
alloit à Gap; que la capitulation avoit été entièrement hono- 
rable, mais qu'un des articles étoit que la garnison ne pourroit 
servir de deux mois, à la réserve du comte de Larrey et de quatre 
aides de camp, qui pouvoient aller où bon leur sembleroit; que 
le duc de Savoie avoit fait mille honnêtetés aux officiers fran- 
çois, et qu'il en avoit fait manger les principaux avec lui ; que le 
comte d'Amanzé *, colonel du régiment de Quercy, avoit été tué 
dans une sortie qui s'étoit faite la nuit du 11 au 12; qu'on avoit 
fait un grand carnage des ennemis, et principalement des Alle- 
mands ; que, dans l'autre sortie où on avoit pris un colonel espa- 
gnol, on avoit renversé les travaux et tué beaucoup de dragons 
qui vouloient soutenir la tranchée ; que la blessure du marquis 
de Parelle étoit mortelle; que celle du prince de Commercy 
n'étoit pas dangereuse, mais fort douloureuse; que le prince 
Eugène de Savoie étoit aussi blessé; qu'on disoit que le marquis 
de Leganez y avoit perdu son frère, et qu'il y avoit dans la place 
deux compagnies de grenadiers qui, ayant eu ordre de ne tirer 
qu'aux officiers, en avoient tué un grand nombre. On ajoutoit 
que le duc de Savoie avoit fait conduire à Guillestre sept mille 
sacs de farine et toutes les autres munitions qu'il avoit trouvées 
à Embrun; qu'on assuroit qu'il le vouloit faire raser, et qu'il 
faisoit travailler à fortifier Guillestre; que Gatinat s'étoit saisi du 



1. Fils uoique du marquis d'Amanzé, lieutenant général pour le Roi en 
Bourgogne ; c'étoit un gentilhomme d'une sagesse au-dessus de son âge. 

IV. — 8 



114 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

poste du Palon, qui étoit proche des ennemis, et qu'ils ne pour- 
roient pas tirer grand avantage de la prise d'Embrun, parce qu'ils 
n'avoient que peu de cavalerie. 

23 août. — Le 23, le Roi alla à Saint-Germain-en-Laye, où il 
tint avec Madame sur les fonds de baptême la fille du roi d'An- 
gleterre. 

On apprit, ce jour-là, que les flottes d'Angleterre et de Hol- 
lande étoient eiïectivement rentrées dans la Manche. 

On disoit encore qu'il y avoit apparence que les ennemis en 
vouloient à Briançon; que, quand le comte de Larrey s'étoit 
rendu, il n'avoit plus de plomb pour tirer, ayant usé jusqu'à la 
vaisselle d'étain qui étoit dans la ville, et qu'il avoit vu trois 
mines chargées sous son bastion ; qu'on avoit appréhendé que 
les huguenots de Dauphiné ne se joignissent aux ennemis, mais 
qu'ils n'avoient encore fait aucun mouvement. 

Le même soir, on apprit la mort du marquis de Tilladet, qui 
fut regretté de tous ceux qui le connoissoient. 

24 août. — En ce temps-là, les évêques qui avoient obtenu 
des bulles se faisoient sacrer à l^nvi, et, le 24 d'août, il y en eut 
jusqu'à huit qui furent sacrés. 

Ce jour-là, l'abbé de Louvois soutint au collège des Quatre- 
Nations ^ une thèse de philosophie qu'il avoit dédiée au Roi ; 
il y eut un grand concours du clergé, de la cour et de la robe, et 
le soutenant y acquit de la réputation. 

26 août. — Le 26, le Roi donna le gouvernement de Gué- 
rande en Bretagne à Lanjamel, l'un de ses aides de camp, et ce- 
lui de Morlaix à la d'Aubiaye, exempt de ses gardes du corps. 

On sut, le même jour, que Catinat avoit renvoyé Surbeck, 
brigadier d'infanterie, à Suse, avec cinq bataillons, les ennemis 
s'en étant approchés avec sept bataillons et leur cavalerie. 

On apprit encore que le prince d'Orange avoit décampé, qu'il 
s'approchoit de l'Escaut, que le maréchal de Luxembourg étoit 
aussi décampé de Lessines, et on commençoit à croire qu'il 
pourroit y avoir encore quelque grande action en Flandre. 

27 août. — Le 27, les nouvelles de Dauphiné étoient que 

1. C'est un coUëge à Paris sur le quai qui est vis-à-vis du Louvre, lequel 
fut fondé et bâti par le duc Mazarin, en exécution du testament du cardi- 
nal Mazarin, oncle de sa femme; on y devoit recevoir quatre nations dif- 
férentes, et ritalienne n'y deyoit pas être oubliée. 



28-30 AOUT 1692 115 

Saint-Sylvestre, maréchal de camp, étoit allé commander à 
Suse, en attendant l'arrivée du comte de Larrey, qu'on avoit 
choisi pour y aller commander. 

28 août. — Le 28, le Roi reçut une lettre du maréchal de 
Luxembourg par un courrier exprès, par laquelle il lui mandoit 
que naturellement il auroit dû attendre ses ordres pour passer 
TEscaut et pour aller se poster à Harlebeke, comme il alloit 
faire, mais qu'il avoit jugé nécessaire pour son service de ne les 
pas attendre, parce que le prince d'Orange avoit aussi passé cette 
rivière et qu'il assembloit un grand nombre de pionniers à 
Bruges, faisant courir le bruit qu'il alloit assiéger Dunkerque 
ou Ypres ; mais qu'il n'y avoit rien à craindre pour ces deux 
places, où l'armée du Roi seroit avant celle des ennemis, les- 
quels, selon les apparences, avoient plutôt dessein d'aller au- 
devant des troupes qui étoient débarquées à Ostende, dans le 
dessein de tenter un second combat d'infanterie. 

On sut encore, ce jour-là, que N*** *, capitaine de vais- 
seau du Roi, avoit combattu et pris un vaisseau espagnol de 
soixante pièces de canon, qui escortoit des vaisseaux marchands, 
après lesquels quelques vaisseaux françois s'étoient détachés. 

On apprit aussi que le premier président de Saint-André, 
qui étoit depuis plusieurs années à la tête du parlement^ de 
Grenoble, y étoit mort subitement d'une apoplexie de sang. 

29 août. — Le 29, on eut nouvelle que le prince d'Orange 
étoit campé à Deinse, et que d'Orties ', gouverneur de Bapaume, 
étoit mort dans son gouvernement, d'où il n'étoit point sorti 
depuis que le Roi le lui avoit donné. Sa Majesté donna sur-le- 
champ ce gouvernement au marquis de Gongis, premier capi- 
taine de son régiment des gardes et maréchal de camp de ses 
armées, et lui dit en même temps qu'il ne vouloit pas qu'il y 
résidât, mais qu'il prétendoit se servir toujours de lui en qua- 
lité d'officier général, et que cependant il lui permettoit de 
vendre sa compagnie. 

30 août. — Le 30, on apprit que le prince d'Henrichemont ', 

1. [Le chevalier de^Lévy, diaprés Dangeau. Le nom a été laissé en blanc 
dans le manuscrit. — E. PontaL] 

2. Céloii un vieux Gascon, qui avoit été longtemps premier capitaine 
du régiment des gardes. 

3. Fils atné du duc de Sully, qui avoit épousé sa cousine issue ger- 
maine, fille du duc de Coislin. h étoit colonel d'infanterie. 



116 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

ayant été détaché de la garaison de Namur, avec quatre cents 
hommes, pour aller escorter un convoi de palissades qu'on faisolt 
venir en cette place, deux soldats de son détachement avoient 
déserté et en étoient allés donner avis à Huy ; que le gouverneur 
de cette place avoit en môme temps fait sortir un gros parti de 
cavalerie et d'infanterie, qui avoit attaqué, défait et pris le prince 
d'Henrichemont; que le marquis d'Escaux, colonel du régiment 
d'Artois, et le marquis d'Hocquincourt, colonel du régiment de 
Lorraine, qui l'avoient suivi en qualité de volontaires sans avoir 
de congé du comte de Guiscard, y avoient été tués avec beaucoup 
d'autres officiers et soldats, sans compter les prisonniers. 

Sur cette nouvelle, Tabbé d*Hocquincourt vint en habit ecclé- 
siastique demander au Roi le gouvernement de Péronne et le 
régiment de Lorraine, c'est-à-dire toute la dépouille de son 
défunt frère; mais le Roi lui répondit que, dans l'habit où il le 
voyoit, il ne pouvoit rien lui répondre; sur quoi l'abbé lui 
repartit qu'il lui apporteroit la démission de son abbaye ; mais 
le Roi lui répliqua seulement qu'il verroit, ce qui étoit sa réponse 
ordinaire quand il ne vouloit pas se déterminer sur-le-champ. 

On sut encore que le chevalier de Gramont, colonel de 
dragons, avoit été tué en duel par un capitaine de son régiment, 
et le Roi le donna sur-le-champ à N*** *, qui en étoit lieute- 
nant-colonel, sur la prière que lui en faisoient tous les officiers 
du corps. 

31 août. — Le 31 , les nouvelles de Flandre étoient que le prince 
d'Orange avoit passé la Lys et s'étoit avancé jusqu'auprès de 
Rousselar; que le maréchal de Luxembourg avoit aussi passé la 
même rivière et s'étoit posté auprès de Courtray, et que le 
marquis de Boufflers s'étoit allé mettre sous le canon d'Ypres. 

Du côté du Dauphiné, on disoit que le duc de Savoie s'étoit 
retiré à Guillestre, pendant qu'on travailloit à la démolition 
d'Embrun, et qu'on ne croyoit pas qu'il avançât plus avant. 

Le bruit couroit alors que la reine de Portugal étoit morte, 
mais cette nouvelle avoit besoin de confirmation. 

1. [Le nom est aussi reslé en blanc dans Dangeau. — E, Pontal.] 



l"-3 SEPTEMBRE 1692 117 



SEPTEMBRE 1692 

■ 

1er septembre. — Le 1" de septembre, on sut qu'Ypres étoit 
dans une entière sûreté, le marquis de la Valette, maréchal de 
camp, y étant posté avec vingt- sept escadrons, et le maréchal 
de Luxembourg y ayant encore envoyé quatre bataillons de 
renfort. 

2 septembre. — Le 2, on apprit que le comte d*Estrades *, 
capitaine de cavalerie, avoit acheté le régiment de dragons de 
Barbezières, et que Brulart *, premier président du parlement de 
Dijon, étoit mort en fort peu de temps. 

3 septembre. — Le 3, on apprit avec joie l'accommodement 
du comte de Soissons avec son frère, le prince Philippe, et ses 
sœurs, qui vouloient se prévaloir contre leur aîné du testament 
de la princesse de Carignan, leur grand'mère. On sut que les 
cadets avoient consenti que la grand'chambre du parlement de 
Paris donnât un arrêt par lequel elle cassoit Texhérédation 
portée par ce testament contre le comte de Soissons, et que 
toutes les parties avaient nommé sept arbitres pour régler toutes 
leurs autres contestations. 

Le môme jour, le Roi donna au marquis de Pomponne, qui 
étoit déjà colonel du régiment de Hainaut, le régiment d'Artois, 
qui étoit vacant par la mort du marquis d'Escaux, et il accorda 
au grand prieur de Hautefeuille ' l'agrément du régiment de 
dragons de la Reine pour le jeune Hautefeuille, son neveu, en 
faveur duquel il achetoit du Roi ce régiment cent mille livres, 
lesquelles servoient à remplir en partie les quarante mille écus 
que le Roi avoit donnés au marquis de Villette. 

1. Fils aîné du marquis d'Estrades, qui étoit fils du maréchal. 

2. CTétoit un homme de mérite, qui étoit de môme maison que les Sil- 
lery et les GenUs. 

3. Le même, à la nièce duquel U veooit de donner une abbaye. H avoit 
^tè capitaine de vaisseau, ensuite capitaine au régiment des gardes, avec 
distinction, et dans les plaisirs du Roi pendant sa jeunesse. Depuis, il avoit 
acheté du maréchal de Schônberg la compagnie de gendarmes écossois, 
et Tavoit rendue si belle qu*il avoit donné envie au Roi de faire un corps 
de gendarmerie; après cela, il avoit servi de brigadier, de maréchal de 
camp et de lieutenant général, et il s^étoit retiré étant vieux, mais tou- 
jours de bonne mine, et comblé des bénéfices que le Roi lui avoit donnés. 



118 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCQES 

Le bruit conroit alors que le prince d* Orange avoit fait occuper 
les postes de Fumes el de Dixmude. 

5 septembre. — Le 8, on disoit que le duc de Savoie mar- 
choit à Gap, et qu'il n*aYoit laissé que sept ou huit bataillons à 
Guillestre, 

Ce fut en ce temps-là que Mlle d'Espinoy fut attaquée de la 
petite vérole, soit que cette maladie suive le sang, comme 
quelques-uns se Timaginent, soit que Tair lui en eût été apporté 
par quelques domestiques de la princesse sa mère, (]ui commen- 
çoit à en être guérie. 

6 septembre. — Le 6, on eut nouvelle que Gap avoit été 
abandonné; qu'on appréhendoit en ce pays-là que les ennemis 
ne vinssent à Grenoble ; que, s'ils y marchoient, on avoit dessein 
de leur disputer le passage de tous côtés; que le marquis de 
Vins s'étoit retiré encore plus en arrière avec le corps qu'il com- 
mandoit ; qu'on disoit que Catinat lui avoit envoyé dix batail- 
lons ; que ce général pourroit, par des chemins détournés, se 
mettre entre les ennemis et Grenoble, où le comte de Grancey, 
brigadier, étoit arrivé pour y commander en attendant que le 
comte de Larrey, maréchal de camp, quoique malade du flux 
de sang, eût eu le temps de s'y jeter, comme avoient déjà fait 
l'intendant de Bouchu et de Crey, lieutenant général de l'artil- 
lerie. 

7 septembre. — Le 7, le Roi donna au comte de Montche- 
vreuil, maréchal de camp, la lieulenance d'Artois et le gou- 
vernement d'Arras, el à des AJleurs S capitaine dans son 
régiment de Honfleur, le gouvernement de Ronfleur, qui étoit 
vacant par la mort du comte d'Escars. 

On eut nouvelle, ce jour-là, que le prince d'Espinoy, colonel 
du régiment de Picardie, qui servoit en Allemagne, avoit fait 
une terrible chute de cheval sur la tête, de laquelle il avoit 
perdu la connoissance, sans que trois saignées consécutives 
eussent pu la lui faire revenir ; que néanmoins, à force de re- 
mèdes, elle lui étoit revenue pour un moment, mais qu'il l'avoit 
perdue incontinent après, et qu'on l'avoit transport^ à la ville la 
plus voisine. 

1 . Il étoit d'une famiUe de robe de Rouen ; ce fût la grande Mademoi- 
selle qui le lui fit donner, car ce gouTeraement faiaoit partie de sa comté 
, d'Eu, et le comte d'Escars étoit son premier écuyer. 



8-11 SEPTEMBRE 1692 119 

8 septembre. — Le 8, on ne croyoit plus que le prince 
d'Orange voulût faire un siège, comme on Tavoit cru parce 
qu'il avoit fait assembler beaucoup de pionniers, ni qu'il voulût 
donner un nouveau combat, parce qu'on sut certainement qu'il 
avoit fait inonder tout le Fumembacht par le moyen des écluses 
de Nieuport, pour pouvoir fortifler à son aise Fumes et Dixmude, 
lesquels ne laissoient pas d'incommoder Ypres, Bergues et 
Dunkerque, et qu'il avoit destiné à cet ouvrage les bataillons 
anglois nouvellement débarqués. D'ailleurs, on apprit que le 
maréchal de Luxembourg avoit fait faire une esplanade d'un 
quart de lieue devant son camp, en faisant couper toutes les 
haies et remplir tous les fossés. 

9 septembre. — Le 9, le Roi donna le régiment de Quercy 
au marquis de Pons de Chavigny *, qui étoit alors mayor du ré- 
giment de son cousin le marquis de Glérambault *. 

10 septembre. — Le 10, on eut nouvelle que le duc de 
Savoie avoit été attaqué de la petite vérole et qu'il s'étoit fait 
transporter à Embrun dans la maison des jésuites ; que cepen- 
dant il y avoit eu une grande alarme à Grenoble, d'où beaucoup 
de gens s'étoient retirés à Lyon et & Avignon, et que Gatinat 
avoit fait avancer ses troupes en différents postes, d'où il pou- 
voit secourir cette ville. 

11 septembre. — On apprit, le lendemain, que le prince 
d'Espinoy avoit été trépané et que la princesse, sa mère, étoit . 
partie de Paris pour l'aller trouver, quoiqu'elle sortît actuelle- 
ment de la petite vérole. 

On ajoutoit que les ennemis avoient repassé le Rhin et que 
le maréchal de Lorge devoit le repasser après eux incessam- 
ment. 

Ce fut encore ce jour-là qu'on eut nouvelle que des Angers, 
capitaine de vaisseau, étant parti de Sainl-Malo avec trois vais- 
seaux du Roi, avoit attaqué trois vaisseaux de guerre hollandois 
qui escortoient un convoi de navires chargés de sel, et qu'il en 
avoit pris deux de quarante-huit et de cinquante pièces de 
canon et donnoit chasse au troisième. 



1. Fils atné du défunt marquis de Pons qui étoit fils du marquis de 
Chavigny, ministre et secrétaire d'État. 

2. La maréchale de Glérambault étoit I*a)née des flUes du ministre d*État 
de Chavigny. 



120 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On sut aussi que les ennemis avoient brûlé en Dauphiné le 
château de Tallarl * et quelques villages, et qu'ils avoienl fait 
venir cinq nouveaux bataillons à Guillestre. 

Le môme jour, le Roi donna les emplois qui éloient vacants 
dans son régiment des gardes ; il donna la compagnie de Beau- 
regard à Saint-Simon ', qui étoit aide-major; l'aide -majorité à 
Seraucourl, qui étoit lieutenant de grenadiers ; les deux lieute- 
nances à du Fay et à Briçonnet; les trois sous-lieutenances au 
comte de Thieux ', capitaine dans le régiment d'Anjou, à la Fi- 
tolle et à Saint-Mars *, qui étoient enseignes, et les trois ensei- 
gnes à Boisy ', à Polastron • et à Villars \ 

On apprit encore que les ennemis ayant attaqué Spire, où le 
marquis de Feuquières, maréchal de camp, étoit retranché avec 
cinq bataillons, il avoit envoyé en diligence en donner avis au 
maréchal de Lorge; que ce général avoit en même temps fait 
marcher sa cavalerie droit à Spire, pendant quQ son infanterie 
y alloit encore plus vite dans des bateaux sur le Rhin ; qu'au 
débarquement il s'étoit noyé quelques Irlandois, mais que Tin- 
fanterie ayant été débarquée, elle avoit attaqué vigoureusement 
les ennemis et les avoit chassés et qu'ils avoient pris leur marche 
du côté du Rhin, comme pour le repasser, mais que le maréchal 
de Lorge les poursuivoit, et qu'il espéroit pouvoir les charger 
au passage de la rivière ; que les Irlandois avoient fait merveille 
en cette occasion, et que les ennemis y avoient eu quatre ou cinq 
cents hommes de tués. 

12 septembre. — Le 12, on disoit que le prince d'Orange 



1. Le plus grand château qu'il y eût en France appartenant à un parti- 
culier. Il étoit au marquis de la Baume, père du marquis de Tallart, maré- 
chal de camp. 

2. Gentilhomme de Picardie, de même maison que le duc de Saint-Simon. 

3. Gentilhomme de Picardie; à quatre lieues d*Abbeville, dont le père 
avoit été longtemps capitaine dans le régiment royal de cavalerie et étoit 
gouverneur du Crotoy. 

4. Gentilhomme du Maine. 

5. Fils du comte de Garavas, de la maison de Gouffter; il avoit été nourri 
page de la grande écurie du Roi, et étoit dans ses mousquetaires. 

6. Fils de ce vieux Polastron qui étoit capitaine des gardes du maréchal 
de la Ferlé-Seneclerre, et qui, sur ses vieux jours, s'était avisé d'épouser 
une fort belle femme, dont il avoit eu ce garçon-là, qui étoit alors dans 
les mousquetaires. 

7. Fils du capitaine au régiment des gardes et frère de celui qui venoit 
d'être tué à Steinkerque ; il étoit aussi mousquetaire. 



14-d5 SEPTEMBRE 1692 121 

s'approchoit du maréchal de Luxembourg, et qu'il pourroit y 
avoir encore quelque combat ; mais, si cette nouvelle avoit été 
véritable, la cavalerie du Roi y auroit eu plus de part qu'elle 
n'avoit eu au combat de Steinkerque. 

On eut, le même jour, une nouvelle considérable, qui fut que 
le marquis d'Harcourt, maréchal de camp, étant sur les bords 
de la rivière d'Ourthe, près de Liège, avec vingt-six escadrons, 
avoit attaqué trente-huit escadrons des troupes de Munster, de 
Cologne et du prince palatin ; qu'il les avoit battus, leur avoit 
tué six à sept cents hommes sur la place, leur avoit fait beaucoup 
de prisonniers, du nombre desquels étoit le général-major 
Wettem, qui les commandoit, et son fils, et qull les avoit 
poursuivis durant trois lieues ; qu'ils étoient venus dans le des- 
sein de lever des contributions dans le pays de Luxembourg, 
mais qu'ils s'en retoumoient bien persuadés que ce n'étoit pas 
une chose facile à faire; que les gardes du roi d'Angleterre 
avoient très bien fait en cette occasion et qu'ils y avoient perdu 
milord N*** *, leur lieutenant; que le marquis de Boufflers étoit 
campé auprès de Namur, mais qu'il devoit aller incessamment se 
joindre'avec le marquis d'Harcourt. 

14 septembre. — Le 14, le bruit couroit que les ennemis 
avoient assiégé Sïsteron*, et cette nouvelle neparoissoit pas sans 
fondement. Le même jour, la marquise de Coislin ' mourut à Paris, 
après une très longue maladie ; et l'on apprit que le vieux mar- 
<|uis de Polignac *, chevalier de l'Ordre, étoit mort en son pays. 

15 septembre. — Le 15, on sut que la duchesse de Savoie, 
Madame Royale et le prince de Commercy étoient arrivés à 
Embrun, sur la nouvelle de la petite vérole du duc de Savoie; 
que le prince de Commercy, tout incommodé qu'il étoit de sa 
blessure, n'avoit pas laissé d'aller joindre l'armée à Gap, et que, 
dès le lendemain, on y avoit fait trois gros détachements, dont 
l'un avoit marché à Veynes, Fautre à Romelon ', et l'autre à 

i. [Le nom est resté en blanc. — E, PontaL ] 

2. Ville épiscopale de Provence. 

3. Sœur du marquis d'Alègre ; elle n'avoit point d'enfants, et il falloit que 
le marquis de CoisUn rendU cinq cent roiUe livres qu'elle lui avoit appor- 
tées; chose très difficUe à exécuter et qui pouvoit ruiner la maison de Coislin. 

4. Gentilhomme de Languedoc, qui étoit père du comte de Polignac qui 
avoit épousé Mlle de Rambures. 

5. Petites villes de Provence, vers les montagnes. 



13!2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

Sisleron, avec ordre de tirer tout le plus de contribution qu'ils 
pourroient. On disoit qu'après cela les ennemis se retireroient, 
et que les Allemands, sans s'arrêter dans le Piémont, passeroient 
dans le Montferrat, où ils pourroient faire le blocus de Casai, 
avec quantité d'autres troupes qui s'assembloient dans le Mi- 
lanois. 

Les mômes lettres portoient que le duc d'Albret étoit arrivé 
à Tannée de Dauphiné, et que le comte de Grancey étoit parti 
de Grenoble pour aller rejoindre Catinat. 

16 septembre. — Le 16, le Roi donna la charge d'aumdnier, 
qui étoit vacante par la mort de Tabbé de Beuvron, à Tabbé de 
Tonnerre, frère du comte de môme nom et neveu de l'évoque 
de Noyon. 

On sut alors que le maréchal de Luxembourg avoit de violentes 
vapeurs avec une grosseur dans un endroit qui ne se peut nom- 
mer, et une fièvre qui lui prenoit de temps en temps, ce qui 
l'avoit affaibli considérablement; que cependant il avoit détaché 
le duc de Choiseul avec un grand corps d'infanterie pour aller 
vers Dunkerque; qu'on avoit dessein de fortifier Rosbreck et 
Popringue *, et que le comte de la Motte devoit commander dans 
cette dernière. D'autre côté, le prince d'Orange étoit toujours à 
Deinse; il avoit fait de son cdté de grands détachements, qu'il 
avoit fait marcher vers Bruges, et il faisoit toujours continuer 
la fortification de Furnes. 

17 septembre. — On sut, le 17, que le comte de Choiseul, 
lieutenant général, s'étoit cassé le poignet en courant la poste 
en Normandie. 

Le môme jour, il couroit un grand bruit que le prince d'Orange 
voulait bombarder Dunkerque^ et il étoit certain qu'il faisoit de 
ce côté-là tous les amas nécesaires pour faire un grand siège. 

D'ailleurs on eut nouvelle de Dauphiné que les troupes des 
ennemis avoient entièrement brûlé la ville de Gap ; qu'on avoit 
appréhendé que de là ils ne marchassent à Sisteron, parce qu'ils 
avoient avancé une tôte de ce côté-là ; mais que le vieux mar- 
quis de Valavoire * avoit pourvu à la sûreté de cette ville, où il 
avoit fait jeter avec une diligence incroyable des troupes réglées 

1. Deux viHages considérables sur le bord du Fumembacht. 

2. Ci-devant lieutenant général des armées du Roi et gouyemeur de 
Valence en Milanois. 



18-19 SEPTEMBRE 1692 123 

et des milices du pays; que les ennemis, sur l'avis qu'ils en 
avoient eu, avoient marché du côté de Seyne, et qu'en même 
temps on y avoit aussi fait marcher les troupes qui étoient à Sis- 
leron, les faisant passer au traverç de la montagne; qu'on as- 
suroit que les ennemis dévoient marcher le 22 pour se retirer, et 
qu'ils avoient extrêmement fortifié Guillestre pour favoriser leur 
retraite ; qu'ils avoient un corps de huit mille hommes qui tra- 
vailloit à la démolition d'Embrun, et qu'on appréhendoit qu'ils 
ne le brûlassent aussi. On sut encore que Yauban étoit allé en 
ce pays-là pour y visiter tous les postes qu'il étoit nécessaire d'y 
fortifier et y régler les fortifications qu'on y devoit faire. 

18 septembre. — Le 18, on sentit à Paris un tremblement 
de terre, qui alla même jusqu'à Versailles et à Marly, où le Roi 
étoit alors ; mais il se fit sentir avec tant d'inégalité que les gens 
qui étoient dans les appartements bas des maisons de Paris ne 
s'en aperçurent pas, pendant que ceux qui étoient dans les ap- 
partements d'en haut en furent fort épouvantés, et que, parmi les 
personnes qui étoient à table avec le Roi, il y en eut quelques- 
unes qui le sentirent et d'autres qui ne le sentirent pas. 

En ce temps-là, le duc de la TrémoïUe fut attaqué d'une fièvre 
tierce assez violente, qui l'obligea de s'en aller à Paris, quoiqu'il 
fût dans son année de premier gentilhomme de la chambre du 
Roi, et dont il eut bien de la peine à guérir avec le quinquina. 

19 septembre. — Le 19, on disoit que les Allemands vou- 
loient donner bataille au maréchal de Lorge ; mais les gens bien 
sensés croyoient qu'ils auroient de la peine à prendre une 
semblable résolution, dont le succès pouvoit être fort dangereux 
pour leur parti. 

On eut aussi nouvelles que le duc de Savoie demandoit des 
contributions à la ville et à l'archevêque d'Embrun, et quelques- 
uns assuroient que c'étoit pour avoir un prétexte de brûler la 
ville, si on manquoit à lui donner ce qu'il demandoit; mais d'au- 
tres raisonnoient au contraire et assuroient que les contributions 
n'étoient autre chose qu'une sûreté que la ville ne seroit pas 
brûlée. 

Ce jour-là, quelqu'un vola dans une armoire de Marly une 
bourse de deux cents pistoles, qui appartenoit à Monseigneur ; 
mais le Roi, ayant dit publiquement qu'il pardonneroit le vol si 
on rapportait la bourse, et que, si on ne la rapportoit pas, il 



124 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

feroit pendre celui qui Tavoit prise, on la rapporta peu de 
temps après, et on connut clairement qu'on Tavoit cachée dans 
la terre. 

20 septembre. — Le 30, on eut nouvelle que Philippe, 
exempt des gardes du corps, étant allé à la guerre avec cin- 
quante hommes commandés de la maison du Roi, vingt grena- 
diers du Roi à cheval et vingt dragons, avoit rencontré deux es- 
cadrons des ennemis et qu'il les avoit battus. 

Ce jour-là, le Roi donna une pension de deux mille livres à la 
marquise de Braque *, fille de Brissac, major des gardes du corps. 

21 septembre. — Le 21, Monsieur donna le régiment de 
Chartres, qui étoit vacant par la mort du chevalier d'Estrades, 
au jeune marquis de Pleuvault *, qui étoit guidon de ses gen- 
darmes. 

On disoit alors qu'on seroit obligé de faire la grande opéra- 
tion au duc de Berwick et au marquis deRochefort. 

Ce fut dans ce temps-là qu'on délivra des commissions aux 
gouverneurs des places frontières pour lever des compagnies 
franches, ce qui ne laissoit pas d'augmenter les troupes du Roi 
d'un corps assez considérable. 

22 septembre. — Le 23, on eut nouvelle que le duc de 
Savoie n'avoit pas brûlé Embrun, qu'il avoit repassé les monts, 
et que sa retraite s'étoit faite avec tant d'ordre qu'il avoit été 
impossible d'écomer aucune partie de ses troupes. 

On disoit, d'un autre côté, que le prince d'Orange devoit bientôt 
partir pour s'en aller à sa maison de Loo ; mais on étoit si ac- 
coutumé à lui voir faire courir de faux bruits, qu'on ne s'assuroit 
point encore sur cette nouvelle. 

Il y avoit longtemps qu on proposoit au Roi d'ôter les piques 
à son infanterie, et on en parloit alors plus que jamais, mais on y 
ajoutoit une seconde proposition, qui étoit de lui ôter aussi les 
mousquets pour ne lui donner plus que des fusils. 

On sut aussi que le maréchal de Lorge avoit passé au delà du 
Rhin avec son armée. 

23 septembre. — Le 23, on sut que, Bonrepos élant revenu 

1. Dont le mari avoit été tué colonel du régiment de la Sarre au siège 
de Montmélian. 

2. Fils du marquis de Pleuvault* gentilhomme de Bourgogne, qui étoit 
maître de la garde-robe de Monsieur. 



24-26 SEPTEMBRE 1692 125 

de Brest et des autres ports de mer où il avoit été depuis le 
printemps, le Roi lui avoit dit qu'il n'avoit plus besoin de son 
service pour la marine, et qu'il avoit nommé Arnoul * pour exer- 
cer son emploi. Cela parut une disgrâce manifeste, parce qu'on ne 
savoit pas ce qu'on apprit depuis, qui éloit que le Roi lui avoit 
dit en même temps qu'il étoit content de lui et qu'il avoit con- 
verti en pension les douze mille livres d'appointements qu'il 
lui donnoit, outre une pension de trois mille livres qu'il avoit 
encore et que le Roi lui conservoit. 

24 septembre. — Le 24, on eut nouvelle que le landgrave 
de Hesse avoit mis le siège devant le château d'Ébersbourg, pen- 
dant que le maréchal de Lprge étoit avec toutes ses forces de 
l'autre côté du Rhin. Ce fort étoit d'autant plus considérable à 
la France, qu'elle n'en avoit plus aucun autre du côté de 
Mayence; mais il étoit bon, et Dubois, qui y commandoit, étoit 
homme de valeur et d'expérience ; ce qui faisoit espérer que le 
landgrave ne le prendroit pas si facilement qu'il se l'éloit ima- 
giné. 

Le même jour, le Roi fit un présent de dix mille écus à Cham- 
lay, qui, depuis la mort du marquis de Louvois, commençoit à 
faire une ligure très, considérable. 

Ce fut le môme jour que le petit marquis de la Vrillière, fils 
aîné du marquis de Châteauneuf, secrétaire d'État, fit une chute 
très dangereuse sur les degrés de l'appartement de son père, sa 
tête ayant porté fort rudement contre la pierre. 

25 septembre. — Le 28, le Roi partit de Versailles et vint 
dîner à Frémont chez le prince de Lorraine, où Monsieur, Ma- 
dame et Mademoiselle se trouvèrent, venant de Paris, et, après 
le dîner, toute la maison royale prit le chemin de Fontainebleau, 
où elle arriva fort tard. 

26 septembre. — Le 26, on apprit que le duc. de Savoie avoit 
repassé les monts avec son armée dès le 22, mais qu'il avoit 
laissé le marquis de Parelle dans les vallées des Barcelonnettes 
avec cinq bataillons, et que cela avoit obligé de jeter des troupes 
en Provence pour s'opposer à ses desseins. 

On sut aussi que Vauban étoit arrivé en Dauphiné, et qu'il y 



1. n avoit été de tout temps intendant de marine et étoit homme 
capable. 



126 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

faisoit des projets pour fortifier Grenoble et les autres places 
frontières de ce pays-là, et pour faire des forts sur les cols des 
montagnes par où les ennemis pouvoient rentrer en France. 

27 septembre. — Le â7, les nouvelles du même pays étoient 
que les troupes du Roi y arrivoient de tous côtés, qu'on avoit 
envoyé camper les chevaux de dragons et une partie des hom- 
mes au camp du Sablon S et qu'on avoit fait un détachement de 
trente hommes par compagnie, qui alloit joindre à pied Tannée 
de Catinat, auprès duquel le comte de Tessé, le comte de Vi- 
gnaux et le marquis de Vaubecourt étoient arrivés. 



OCTOBRE* 1692 

!•' octobre. — Le !•' d'octobre, on vit arriver à la cour le 
comte de Châteauvillain, qui apportoit au Roi une lettre de la 
part du maréchal de Luxembourg, par laquelle il lui mandoit 
qu'il avoit eu des nouvelles certaines que le prince d'Orange s'en 
étoit allé à Loo, et que son départ avoit été accompagné de ses 
précautions ordinaires ; c'est-à-dire qu'il étoit parti de son armée 
sans qu'on le sût et pendant la nuit, et que sa garde de cavalerie 
et d'infanterie étoit devant le château où il avoit logé à deux 
heures après midi, c'est-à-dire plus de douze heures après son 
départ. 

Le soir, comme le Roi étoit à table, le marquis de Blanzac 
arriva d'Allemagne, apportant de la part du maréchal de Lorge 
la nouvelle delà défaite d'un corps considérable des ennemis; 
voici comme il conta la chose au Roi : 

« Le marquis de Chamilly, lieutenant général, assiégeoit 
Pforzheim avec une partie de l'infanterie, et le maréchal de 
Lorge s'étoit posté avec le reste de son armée au-devant de lui, 
du côté par où les ennemis pouvoient marcher au secours de la 
place. Comme il ne doutoit pas qu'ils ne le fissent bientôt, il 
enyoyoit continuellement des partis à la guerre, et, entre autres, 
en ayant envoyé un de carabiniers, il apprit, peu de temps 
après, qu'il avoit été battu par les houssards ; ce qui lui ayant 
fait conjecturer qu'il y avoit auprès de lui quelque grand corps 

1. En Dauphiné, sur le bord du Rhône, proche de Saint- Vallier. 



1" OCTOBRE 1692 127 

de cavalerie des ennemis, il détacha Mazel *, mestre de camp de 
cavalerie, avec quatre cents chevaux, pour aller du côté où son 
parti avoit été battu. Mazel, vieil officier élevé de la main du 
grand maréchal de Turenne, prit bien ses mesures; il découvrit 
le camp des ennemis, il reconnut qu'il étoit composé de qua- 
rante escadrons et qu'il étoit posté dans un village retranché 
de palissades au delà de la rivière d'Enz. Ayant bien remarqué 
tout cela, il écrivit au maréchal de Lorge, il lui manda qu'il 
croyoit qu'on pouvoit battre ce corps des ennemis, et que, par 
cette raison, il n'avoit pas voulu paroitre de peur de leur donner 
l'alarme. 

« Sur cette nouvelle, le maréchal de Lorge monta à cheval, vmt 
voir lui-même Tétat des choses, s'en retourna en diligence à son 
armée, fit prendre les armes à son infanterie, fit monter sa cavale- 
rie à cheval, marcha sur deux colonnes de cavalerie et sur deux 
colonnes d'infanterie aux ennemis, qui avaient effectivement huit 
mille hommes. En arrivant, il fit donner Mazel par un gué à la tête 
de son détachement et fit donner par un autre gué quatre régiments 
de dragons ; les uns et les autres forcèrent sans peine le passage de 
i'Enz, qui fut assez mal défendu, battirent les ennemis et les pour- 
suivirent cinq lieues durant ; ils en tuèrent mille ou douze cents 
sur la place, firent quatre cents prisonniers, du nombre desquels 
étoient plusieurs officiers et entre autres le prince régent de 
Wurtemberg, leur général, et un maréchal de camp des troupes 
de l'Empereur. Outre cela, on prit deux pièces de canon, deux 
paires de timbales, dix étendards et tout le bagage, avec la char- 
rette du trésorier chargée de l'argent pour le payement des 
troupes. Ce qu'il y eut d'extraordinaire fut que le comte de 
Styrum, qui étoit campé à deux lieues de là avec six mille che- 
vaux et qui auroit pu recevoir les fuyards et repousser vigou- 
reusement les quatre régiments de dragons françois qu'on avoit 
débandés après les troupes du prince de Wurtemberg, prit un 
parti tojit contraire et s'enfuit avec sa cavalerie aussitôt qu'il 
vit venir les fuyards. » 

Cette action d'un si grand éclat ne coûta au Roi que cinq dra- 
gons et un maréchal des logis, et, le lendemain, le marquis de 



1. Il avoit toute sa vie été écuyer du maréchal de Turenne, avec lequel 
il avoit bien vu des actions. 



128 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Chamilly prit Pforzheira et en donna le pillage aux troupes, qui y 
trouvèrent des biens en abondance. 

2 octobre. — Le 2, on apprit que la marquise de la Baume, 
mère du comte de Tallard, étoit morte à Lyon d'Une fièvre 
continue avec une fluxion de poitrine; il y avoit longtemps 
qu'elle étoit mal avec son mari, et son oncle, Tarchevôque de 
Lyon *, voyant qu1l étoit attaqué d'une maladie mortelle, avoit 
engagé sa femme à le venir voir pour la raccommoder avec lui 
avant qu'il mourût; ce qui s'étoit exécuté bien ou mal, mais le 
mari n'en étoit pas mort, et la femme, étant tombée malade, étoit 
morte sans qu'on pût la sauver. 

3 octobre. — Le 3, on sut que le Roi avoit donné le régiment 
de Lorraine au marquis de Montgaillard % qui étoit capitaine 
dans son régiment, et le régiment de Hainaut au comte de Châ- 
teauvillain, aide de camp de Monseigneur. 

On apprit aussi que Sa Majesté avoit composé douze nouveaux 
régiments de douze des meilleurs bataillons des vieux corps ou 
des régiments de sa maison, et qu'elle les avoit donnés à ceux 
dont nous allons mettre les noms : 

Le régiment de Blaisois, au comte d'Evreux % enseigne colonel 
du régiment du Roi; 

Le régiment de Gâtinois, au marquis de Poudens *, colonel 
de milice; 

. Le régiment de Thiérache, au marquis de Guerchy '% capitaine 
au régiment Dauphin ; 

Le régiment de Barrois, au comte de Tlsle •, lieutenant-colonel 
du régiment de Limoges ; 

1. Elle étoit fille de la défunte marquise de Courcelles sœQr du maré- 
chal duc de Villeroy, de l'archevôquc de Lyon et du défunt évoque de 
Chartres, 

2. Son père étoit un Gascon qui avoit été attaché au cardinal Mazarin; 
ensuite il avoit eu le régiment de Champagne, et enfin il avoit été tué en 
Bretagne pour une querelle particulière. 

3. Troisième fils du duc de Bouillon, y compris le défunt prince de 
Turenne. 

4. Gentilhomme de Gascogne, neveu de l'évéque de Tarbes, lequel avoit 
si bien fait en Italie à la télé de son régiment de milice, lorsque le mar- 
quis de Feuquières fut attaqué par les ennemis, peu de temps avant la 
bataille de Staffarde. 

5. Gentilhomme de Bourgogne, qui étoit neveu du comte de Fiesque. 

6. Gentilhomme de Limousin ; on vouloit originairement faire deux régi- 
ments nouveaux en Limousin, dont on lui en devoit donner un; mais le 



4-6 OCTQBRE 1692 129 

Le régiment d'Albigeois au comte de Muret S capitaine dans 
le régiment-Dauphin ; 

Le régiment de Laonois au chevalier du Bourdet *, lieutenant- 
colonel du régiment de Périgord ; 

Le régiment d'Auxerrois au comte de Vaussieux ', capitaine 
dans le régiment-Dauphin ; 

Le régiment d'Agenois au marquis de Beaupré \ capitaine 
dans le régiment du Roi; 

Le régiment de Charolois au chevaUer d'Hautefort ^ capitaine 
dans le régiment d'Anjou; 

Le régiment de Labour au comte de Tourouvre ®, capitaine 
dans le régiment du Roi ; 

Le régiment de Bugey, au marquis de la Chaise \ capitaine 
dans le régiment du Roi ; 

Le régiment de Santerre, au chevalier de Croissy », lieutenant 
au régiment du Roi. 

4 octobre. — Le 4, le Roi donna douze mille livres de gra- 
tification au marquis de Blanzac pour la bonne nouvelle qu'il 
lui avoit apportée. 

5 octobre. — Le S, on eut nouvelle que le duc de Savoie 
avoit fait emporter les meubles de l'archevêque d'Embrun et 
qu'il menaçoit encore Pignerol de le faire bombarder; ce qui 
avoit obligé Gatijuat à remarcher de ce côté-là avec toute son 
infanterie. 

6 octobre. — Le 6, on apprit que l'armée des ennemis en 
Flandre avoit repassé l'Escaut, et que celle du Roi en avoit fait 
autant et étoit venue camper à Perwez. 

On sut aussi que celle des ennemis en Allemagne étoit revenue 

Roi n'ayant levé qu'nn régiment en ce pays-là, on l*en fit lieutenant^olo- 
nel et on lui promit de lui donner un autre régiment. 

1 . Gentilhomme de Normandie, neven de Vignanx, maréchal de camp. 

2. Gentilhomme de Poitou, ft'ère de du Bourdet, enseigne des gardes du 
corps et parent de la marquise de Maintenon. 

3. Gentilhomme de Normandie, qui avoit perdu un hras à Steinkerque; 
il étoit parent du marquis de Beringhen, premier écuyer du Roi. 

4. Gentilhomme de Champagne, de la maison de Choiseul; il étoit fils 
du marquis de Beaupré, maréchal de camp. 

5. Dernier des frères du comte d'Uautefort, brigadier des armées du 
Roi. 

6. Gentilhomme du Perche. 

7. Fils du comte de la Chaise, capitaine des gardes de la porte du Roi. 

8. Fils du marquis de Croissy-Colbert, secrétaire et ministre d*État. 

IV. — 9 



130 MÉMOIRES DU MÀIQDIS DB SOURCHES 

oGcnper, sur la rivière d'Enz, le même poste ci le prince de 
Wurtemberg avoit été battu. 

Ce fut encore le même jour qu^on eat noavelie qse Stoppa *, 
brigadier d'infanterie , étoit mort i Mons de la blessure qu'il 
aToit reçue au combat de Stetakerque. 

7 octobre. — Le 7, la duchesse du Maine fut attaquée de la 
rougeole à Fontainebleau, et la princesse de Coudé, sandre, s'en- 
ferma avec elle ; mais cette maladie n'eut pas de suites fâcheuses. 

8 octobre. — Le lendemain, le roi et la reine d'Angleterre 
devant arriver à Fontainebleau, le Roi alla au-deyant d'eux jus- 
qu'au bord de la forêt, c'est-à-dire à de«x lieues de son château, 
et il y fut accompagné des princesses et de plusieurs antres da- 
mes en habit de cheval. 

Le roi et la reine d'Angleterre arrivèrent fort tard an rendez- 
vous, suivant leur bonne coutume ', de sorte que toute la cour 
ne se rendit à Fontainebleau qu'à deux heures de nuit; d*ailleurs 
on rendit au roi et à la reine d'Angleterre tous les mêmes 
honneurs qu'on leur avoit rendus l'année précédente* 

Le même jour, le maréchal de Bellefonds arriva à la cour, où 
il n'avoit point paru depuis qu'il étoit allé conmiander ea Nor- 
mandie, et il fut reçu du Roi très agréablement. 

On sut aussi que la duchesse de Ghoiseol étoit accouchée 
d'une fille. 

9 octobre. ^ Le 9, on eut nouvelle que le duc de Savoie 
avoit une fièvre assez violente, ce qui n'étoit pas surprenant, 
parce qu'il s'étoit fait transporter trop M après sa petite vérole. 

10 octobre. — Le 10, la duchesse d'Estrées accoucha aussi 
et ne fut pas plus heureuse que la duchesse de Ghoiseul* 

Ce jour-là, le Roi nomma Bonrepos pour aller en qualité 
d'ambassadeur en Danemark, à la place de Martangis, qui avoit 
demandé à en revenir, et le Roi lui donna vingt-quatre mille li- 
vres pour faire son équipage, ao lieu de douze mille qu'il donnoit 
seulement pour de semblables emplois, et, outre cela, quarante- 
cinq mille livres de gratification. 



i. Frère cadet de Stoppa, lieutenant général des armées dn Roi et colo- 
nel du régiment des gardes suisses ; ils étoient Grisons, et le cadet qui 
venoit de mourir avoit autrefois été ministre de GromwelL 

2. Ils ne manquoient presque jamais de faire attendre le Roi, et Tannée 
précédente ils avoient fait de même. 



11-13 OCTOBRE 1692 131 

11 octobre. — Le 11, on disoit que le dac de Savoie avoit 
fait la revue de son armée, mais que ce n'avoit été que par pure 
politique, et qu'il avoit eu de la peine à s'y traîner; que cepen- 
dant il vouloit toiju'ours bombarder Pignerol, et que les Espagnols 
demandoient à aller en quartier d'hiver. 

Le même jour, on eut la nouvelle de la levée du siège d'Ebers- 
bourg, après douze jours de tranchée ouverte, et on sut que le 
landgrave n*avoit pas plutôt appris que le maréchal de Lorge 
avoit repassé le Rhin, qu'encore qu'il fût à près de trente lieues 
de lui, il avoit pris la résolution de décamper. On ajoutoit même 
que la chose s'étoit passée d'une manière assez plaisante ; car 
un nommé d*Esperous, qui commandoit dans le château de 
Kim, voulant reconnoitre en quel état pouvoient être les assié- 
gés, s'avança avec quelques dragons jusque sur une hauteur qui 
voyoit la place et le camp des ennemis, et là, après avoir mis sa 
petite troupe en bataille, il fit tirer trois petites bombes qu'il 
avoit fait porter avec lui, au bruit desquelles les assiégés répon- 
dirent de quelques coups de canon, et, en même temps, le land- 
grave assembla son conseil de guerre, dans lequel tout le monde 
conclut que la troupe qui avoit fait le signal sur la hauteur étoit 
la tête de l'armée de France, et, sans se mettre en peine de re- 
connoitre les choses davantage, tous ceux, qui composoient le 
conseil, à la réserve de deux, conclurent qu'il falloit lever le 
siège. 

12 octobre. — Le 12, le maréchal d'Humières eut un grand 
accès de fièvre qui n'eut pas de suites, et on apprit la mort de 
Varangeville S qui avoit été autrefois ambassadeur pour le Roi 
à Venise, et qui laissoit une belle et jeune veuve et deux petites 
filles fort riches. 

13-14 octobre. — Le 13, il couroit un grand bruit du siège de 
Charleroy, et ce bruit venoit apparemment du côté de Flandre, 
où on en parloit beaucoup en ce temps-là; car on sut, le lende- 
main, que les troupes angloises qui dévoient s'embarquer dès 
le 4 et le 5, pour aller hiverner en Angleterre, étoient encore dans 
leurs quartiers autour de Nieuport. 

1. C'étoit ua hommade robe d'auprès de Rouen, dont le père avoit été 
secrétaire des commandements de Monsieur, frère du Roi ; il Tavoit été 
aussi en survivance et depuis la mort de son père ; mais, ayant vendu sa 
charge, il avoit épousé une fiUe de Courtin, conseiller d*État ordinaire, et 
avoit ensuite été ambassadeur pour le Roi à Venise. 



132 MÉMQIRBS DU MARQUIS DE SOURCHES 

On étoit alors extrêmement en peine de ce qu'étoit devenu 
le comte d'Eslrées, qui étoit parti de Brest depuis longtemps 
avec une escadre pour aller passer le détroit, et Tinquiétude 
qu'on avoit étoit d'autant mieux fondée que Tescadre du comte 
auroit été très nécessaire dans la Méditerranée, parce que la 
flotte d'Espagne étoit devant Gènes pour l'obliger à se déclarer 
contre la France. 

15 octobre. — Le 18, on sut que le marquis de Boufflers 
avoit marché avec un corps d'armée, dans le dessein d'aller pren- 
dre et raser la ville basse de Charleroy et de bombarder la ville 
naule, et c'étoit cette entreprise, dont les mesures avoient été 
découvertes, qui avoit fait parler du siège de cette place. 

Le môme jour, on vit arriver à la cour le maréchal d'Estrées, 
lequel, depuis le retour du duc de Chaulnes en Bretagne, avoit 
commandé dans le pays d'Aunis. 

16 octobre. — Le 16, on apprit que le prince d'Orange avoit 
de son autorité déposé tous les magistrats de Rotterdam ; coup 
qui paroissoit bien hardi à tout le monde, mais quidevoit persuader 
pleinement que cet usurpateur se croyoit en état de tout oser. 

Cependant on avoit, dans le même temps, affiché des placards 
contre lui par toute la Hollande, et même un bouffon, étant sur le 
théâtre, avoit été assez hardi pour plaisanter sur son chapitre 
de cette manière : Un autre comédien lui demandoit ce qu'il 
voudroit être, et par exemple s'il voudroit être l'Empereur; et il 
répondit : « Non^ car il se laisse trop gouveimer atAX Jésuites et 
aux moines; » — s'il voudroit être le Roi de France? — « Non, 
parce qu'il avoit trop d'ennemis sur les bras; » — s'il voudroit être 
le prince d'Orange? — « Oui^ parce qu'on luidonnoit autant d'ar- 
gent qu'il vouloit et qu'il ne faisoit rien, » Mais le prince d'Orange 
ne s'amusoit pas à ces bagatelles, et il alloit continuellement à ses 
Ans et ne s'embarrassoit guère de ce que disoient les peuples. 

17 octobre. — Le 17, le Roi résolut de lever un régiment 
de houssards, et il le donna à un Allemand nommé Kornberg, 
qui avoit été lieutenant-colonel dans les troupes de l'Empereur. 

18 octobre. — Le 18, Sa Majesté donna une pension de trois 
mille livres à Vaubourg S maître des requêtes, qui étoit alors 
intendant en Lorraine. 

1. Frère de Desmarets, ci-devant intendant des finances sous le contrô> 
leur générai Colbert, leur oncle. 



19-23 OCTOBRE 1692 133 

Il y avoit, en ce temps-là, des gens qui croyoient qu'on feroit 
le siège de la ville haute de Charleroy ; mais ils n'étoient pas 
bien instruits de ce qui se passoit. 

19 octobre. — Le 19, le Roi donna une pension de douze 
mille livres au maréchal de Bellefonds ; mais, en remerciant Sa 
Majesté, il lui dit que pour lui il n'avoit plus que fort peu de 
temps à vivre et que, s'il venoit à mourir, sa femme se trouveroit 
sans aucun bien, et qu'ainsi il supplioit Sa Majesté de vouloir 
mettre cette pension sur la tête de sa femme; ce que le Roi lui 
accorda agréablement, et en lui disant qu'outre cette pension, 
il auroit encore soin de lui dans les occasions. 

20 octobre. — Le 20, il couroit un bruit d'une bataille ga- 
gnée par les Turcs en Hongrie ; mais cette nouvelle ne fut pas 
confirmée. 

Le môme jour, le Roi donna à l'abbé d'Aubigné, parent 
de la marquise de Maintenon, l'abbaye de la Victoire, proche 
Senlis, laquelle étoit vacante par la mort de l'abbé de Lenet *, 
oncle du comte de Larrey, maréchal de camp. 

21 octobre. — Le 21, on apprit que l'abbé de Lorraine étoit 
à Paris à l'extrémité, et l'on sut que tous les rendus qui venoient 
des troupes du duc de Savoie disoient que ce prince étoit aussi 
dans un extrême danger, et effectivement on savoit qu'il parois- 
soit une extrême tristesse dans ses troupes. Cependant les Espa- 
gnols qui servoient dans son armée demandoient toujours à mar- 
cher à leurs quartiers d'hiver. 

Ce fut dans ce temps-là que le Roi donna le régiment de Porljer 
à Reynold, lieutenant-colonel de son régiment des gardes suisses, 
dans lequel il lui conserva la moitié de sa compagnie et donna 
l'autre moitié à son fils, faisant en sa place Wagner ' lieutenant- 
colonel de son régiment des gardes. 

22 octobre. — Le 22, on apprit que l'entreprise de Charleroy 
avoit manqué, à cause de la grande inondation que le gouverneur 
avoit fait faire, et que le marquis de Boufflers achevoit de faire 
tirer les bombes qu'il avoit fait porter avec lui. 

1. CTétoient des gens de robe de Bourgogne, qui ayoient toujours été 
attachés au défunt prince de Condé. — [Pierre Lenet, qui a laissé des Mé- 
moires, avait été Vagent de ce prince à Bordeaux pendant la Fronde. — 
Comte de Cosnac]. 

2. Il n'étoit pas premier capitaine, mais le Roi Tavoit cru plus capable 
que les autres de commander son régiment des gardes. 



434 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

23 octobre. ^ Le 23, on eut nouvelle que le comte d'Estrées 
avoit paru dans la laéditerranée sur les côtes d*Espagne, et on 
espéra qu'il pourroit encore trouver les vaisseaux espagnols dans 
le port de Gènes ; mais on apprit depuis que, quand il s'y présenta, 
ils s'étoient déjà retirés. 

On sut, le même jour, que la jeune princesse d'Espinoy éloit 
accouchée à Paris d'une fiUe morte. 

24 octobre. — Le 24, le duc de Bourgogne et le duc d'Anjou 
partirent de Fontainebleau et vinrent coucher au Plessis dans la 
maison de Prud'homme, autrefois valet de chambre du Roi. 

On sut, le matin, que la marquise de Caylus, qui étoit de- 
meurée à Versailles, parce qu'elle étoit prête d'accoucher, avoil 
eu une espèce d'attaque d'apoplexie, que ses amis nommoient 
une vapeur de femme grosse. 

On apprit encore que le duc de Chartres devoit arriver ce jour- 
là à Paris, et que, l'armée de Flandre étant séparée, les princes 
et les officiers généraux revenoient aussi chacun de leur côté. 

25 octobre. — Le 25, le Roi partit de Fontainebleau avec 
toute la famille royale et vint dîner à Frémont, où le duc de 
Chartres le vint trouver, et d'où Monsieur, Madame, le duc et la 
duchesse de Chartres s'en allèrent à Paris, pendant que le Roi 
s'en alla coucher à Versailles. 

26 octobre. — Le 26, on apprit que le marquis de Béthune ' 
étoit mort de maladie en Suède, où il faisoit pour le Roi la fonc- 
tion d'ambassadeur ; et l'on sut avec certitude que la flotte d'Es- 
pagne étoit sortie du port de Gênes, n'ayant pu obliger les 
Génois à contribuer ni à souffrir des quartiers d'hiver. 

27 octobre. — Le 27, on eut nouvelle que le Pape avoit ac- 
cordé des bulles aux évoques de France qui avoient été de l'as- 
semblée du clergé en l'année 1688, et qu'on avoit de grandes 
espérances qu'il en donneroit aussi bientôt à ceux qui avoient été 
de l'assemblée du clergé de l'année 1682 *. Si Sa Sainteté, qui 



1. Beau-frère du roi de Pologne, qui, s'étant brouiUé avec ce prince, 
peut-être pour les intérêts du Roi, avoit passé en Suède avec titre d'am- 
l>as8adeur extraordinaire. 

Il étoit troisième fils du comte de Béthnne chevalier des Ordres du 
Roi et cbevaUer d'honneur de la Reine» et sa mère, qui étoit sœar du duc 
de Saint-Âgnan, étoit dame d*atour de la Reine. 

2. C'étoit dans ces deux assemblées où le dergé de France avoit décidé 
ouvertement contre rinfailUbilité du Pape et où il avoit ordonné que sa 



28-30 0€TOBai 1692 13S 

paroissoit d'ailleurs bien intentionnée pour la France, eût pu 
faire un pas qu'on attendoit depuis si longtemps, on ne doutoit 
pas que tous les autres différends de la France avec la cour de 
Rome ne se fussent terminés facilement. 

28 octobre. — Le 28, on disoit que Catînat viendroit faire 
un tour à la cour, et que le comte de Tessé commanderoit en 
son absence sur la frontière ; que Langalerie alloit commander 
en Provence et qu'il auroit sous lui d'Usson, maréchal de camp ; 
que le comte de Larrey commanderoit en Dauphiné et auroit 
avec lui Bachivilliers ; que Saint-Sylvestre commanderoit en 
Bresse et la Hoguette en Savoie, et que le duc de la Ferté, le 
marquis de Barbezières, le comte de Vignaux, le marquis de 
Vaubecourt et le marquis de Vins reviendroient à la cour. 

29 octobre. — Le 29, il arriva au comte de la Vauguyon une 
aventure plus extraordinaire que celle qui lui étoit arrivée 
Tannée précédente; car, après avoir eu une conversation avec le 
Roi * dans son cabinet, il s'alla mettre lui-même à la Bastille, et 
Ton eut bien de la peine, au bout de trois jours, à lui persuader 
qu'il en devoit sortir. 

Cette action fut regardée différemment selon les différents 
intérêts dés personnes qui la surent. La plupart des gens la con- 
damnèrent de folie; mais les amis de la yauguyon soutinrent tou- 
jours, aussi bîOT que lui, qu'il ne Favoit faite que parce qu'il 
avoit parlé trop fortement au Roi dans l'audience particulière 
qu'il lui avoit donnée, et qu'il avoit été au désespoir d'avoir pu 
déplaire à Sa Majesté. 

30 octobre. — Le 30, on assuroit que le duc de Savoie étoit 
encore plus mal que jamais, et l'on attendoit le succès de cette 
maladie avec beaucoup d'impatience ^ 



décision seroit dorénavant enseignée en Sorbonne, sans qu*on pût a*en 
dispenser. 

1. Dans laqueUe il lui demanda d'aller ambassadeur en Suède, et le Roi 
ne lui ayant pas accordé ce qu'U demandoit, U se plaignii qu'on lui avoit 
reoda de manvais ofilees aaprès dn Roi, et il insista fortement sar cette 
plainte, quoique le Roi lit son possible pour Ten dissuader avec une 
bonté surprenante. 

2. C'étoit avec raison, car les avis étoient partagés : les nns soutenant 
que la mort dn duc de Savoie étoit avantageuse an Roi, parce qu'on ne 
pouvoit avoir un qui fût plus aigri personneUement contre Sa Majesté; 
les autres assurant an contraire qoe sa mort seroit très désavantageuse 
à la France, parce que les Espagnols ou les Anemands, qui étoient alors 



136 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 



NOVEMBRE 1692 

1» novembre. — Le pnemier de novembre, le Roi fit ses dévo- 
tions et toucha les malades des écrouelles, suivant sa louable 
coutume; et, Taprès-dînée , il fit la distribution des bénéfices 
qui étoient vacants, et donna une abbaye à Tabbé de la FeuiU 
lée ", une à Tabbé de la Chaise * et une à Mme de Roquépine. 

2 novembre. — Le â, la marquise d'O eut une fausse couche, 
dont elle fut assez malade, et la marquise de Courtenvaux accou- 
cha d'un fils; et, dans le môme temps, le Roi donna le régiment 
de Stoppa à Sorbeck, qui étoit aussi brigadier et qui commandoit 
un régiment allemand. 

3-4 novembre. — Le 3, on disoit que le duc de Savoie se 
portoit mieux ; mais^ le lendemain, cette nouvelle changea, et 
le bruit courut qu'il étoit beaucoup plus mal. 

5-6 novembre. — Le 5, le comte de Gramont, qui avoit été en 
très grand danger depuis qu'on l'avoit ramené malade de Fon- 
tamebleau, commença à se porter beaucoup mieux et à donner 
de grandes espérances qu'il pourroit se tirer d'affaires. 

Ce jour-là, le marquis d'O fut obligé de laisser le comte de 
Toulouse à Marly, où il étoit avec le Roi, parce qu'il fut attaqué 
d'une fièvre fort violente; et Sa Majesté fit la revue de deux de 
ses compagnies des gardes du corps, qui furent celles de Noailles 
et de Lorge, et, le lendemain, elle vit aussi celles de Duras et de 
Luxembourg. 

Ce fut encore à Marly où Ton apprit qu'un vaisseau de guerre 
du Roi avoit fait une prise de trois vaisseaux marchands chargés 
de richesses très considérables. 

8 novembre. — Le 8, on sut que l'armée d'Italie ne se sépa- 
roit pas encore, parce que celle des ennemis n'étoit pas séparée, 

les plus forts daos le pays, ne manqueroient pas de s'emparer de ses 
États, ef qu'Us seroieot des voisins bien plus dangereux que le duc de 
Savoie, parce qu'ils étoient d'ailleurs plus puissants ; et que tôt ou tard le 
duc de Savoie connoltroit que son véritable intérêt étoit de se raccom- 
moder avec la France. 

1. Fils de la Feuillée, lieutenant général des armées du Roi et gouver- 
neur de Dôle. 

2. C'étoit un parent fort éloigné du P. de la Chaise, confesseur du 
Roi aussi u'eut-il qu'une, très petite abbaye. 



9-12 NOVEMBRE 1692 137 

et on étoit fort persuadé que les ennemis attendoient révénement 
de la maladie du duc de Savoie, tout prêts à envahir ses Etats 
s'il venoit à mourir. 

On sut aussi, dans le même temps, que la fièvre avoit attaqué 
le comte de Tessé et Bouchu, intendant de Dauphiné et de l'ar- 
mée d'Italie. 

9-10 novembre. — Le 9, le bruit couroit que le duc de Sa- 
voie étoit hors de danger et que l'armée des ennemis avoit défilé 
pour aller dans ses quartiers. 

On apprit aussi que d'Usson et Bachivilliers avoient pris les 
troupes nouvellement arrivées de Flandre et d'Allemagne ^t 
avoient marché pour entrer dans les vallées des Barcelonnettes, à 
dessein d'y enlever deux bataillons dés ennemis qui y étoient et 
de brûler leur poste ; ce qui paroissoit d'autant plus faisable que 
les habitants en avoient eux-mêmes livré les passages. Mais, le 
lendemain, on eut nouvelle que cette expédition avoit manqué, 
à cause des grandes neiges, et que, sur l'avis que les ennemis en 
avoient eu, ils s'étoient arrêtés dans leur marche pour leurs 
quartiers d'hiver. 

Le même jour, comme la cherté du pain augmentoit tous les 
jours, il y eut à Versailles une sédition contre les boulangers, et 
l'on eut bien de la peine à apaiser le peuple en faisant mettre 
en prison pour le contenter un de ces malheureux, dont la mar- 
chandise fut presque toute pillée. 

11 novembre. —Le 11, le grand prieur de France et le comte 
de Brionne firent une course de chevaux auprès de Saint-Germain ; 
le roi et la reine d'Angleterre, Monseigneur et tous les princes 
allèrent la voir, et le grand prieur gagna le prix. 

12 novembre. — Le 12, le Roi prit médecine, et Monseigneur 
partit pour aller à Chantilly, où il devoit séjourner trois jours 
entiers, et y fut accompagné par tous les princes et toutes les 
princesses de la maison du prince de Gondé, à la réserve de la 
princesse douairière de Gonti, qui resta auprès du Roi à Versail- 
les, et qui devoit aUer, le 16, attendre Monseigneur à Paris à 
l'Opéra. Les menins de Monseigneur lui demandèrent s'ils au- 
roient l'honneur de le suivre en ce voyage, et il leur répondit 
qu'ils le sussent du prince de Gondé, ce qui fit qu'ils ne suivirent 
pas Monseigneur; mais on les blâma de cette conduite, et, 
comme ils étoient créés pour suivre Monseigneur partout où il 



138 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

alloit, ils ayoient en tort de douter de leur droit en cette occa- 
sion. 

13 novembre. — Le 13, on apprit que, la marquise de Momay 
revenant de Bretagne et étant passée par Âlençon, la duchesse 
de Guise, qui s'en revenoit à Paris, Tavoit amenée à Tabbaye de 
la Trappe, où, ayant eu une conférence avec le célèbre abbé de 
cette abbaye, elle avoit renvoyé son équipage et s'étoit allée 
enfermer dans Fabbaye des Clairets, qui étoit sous la direction 
de l'abbé de la Trappe. 

14 noTembre. — Le 14, le Roi donna une abbaye assez con- 
sidérable à Tabbé de Saillant S et il accorda cela aux instantes 
sollicitations du maréchal de Luxembourg, qui étoit intime ami 
de cet abbé. 

Le même jour, la comtesse de Gaylus accoucha d'un garçon, 
ce qui devoit être une extrême joie pour sa famille, parce que 
le premier qu'elle avoit eu n'avoit vécu que peu de jours. 

16 noTembre. — Le 15, on parioit fort à la cour de marier le 
fils unique du secrétaire d'Etat de Pontchartrain avec la seconde 
fille du duc de la Ferté, qui étoit fort jolie ; mats il y avoit bien 
des gens qui croyoient que ce mariage ne se feroit jamais. 

On parioit encore d'un autre mariage, qui étoit celui de Mlle 
de Montchevreuil avec le fils unique du président de Mai- 
sons, à condition qu'on lui feroit donner par le Roi la survi- 
vance de la charge de président au mortier du pariement de 
Paris; mais on avoit fait toutes ces propositions depuis long- 
temps, et les mêmes bruits avoient couru sans avoir aucun effet. 

En ce temps-là, le prince d'Orange repassa en Angleterre et 
Jean Bart, capitaine de vaisseau du Roi, fit une action très har- 
die à son passage. Gomme il savoit le jour que le prince d'Orange 
devoit partir, il s'étoitmis en tête de faire quelque action éclatante 
à son passage et avoit fait tenir son vaisseau tout prêt à cet effet ; 
mais, comme il étoit un parfaitement bon honmie de mer, il pré- 
vit à certaines marques que, dans fort peu de temps> il arriveroit 
une tempête, et, au lieu que cette connoissance auroit détourné 
un autre de mettre à la mer, ce fut ce qui l'obligea de s'embar- 
quer sur-le-champ, disant en lui-même que la tempête forceroit 

1. Quatrième frère du marquis du Terrail et du comte de SaHIanl, capi- 
taine des grenadiers du régiment des gardes. 



16-17 NOVEMBRE 1692 13» 

quelque vaisseau deTescadre du prince d'Orange à s'écarter; que 
peut-être ce seroit celui du prince d'Orange ; qu'il l'attaqueroit et 
que peut-être il seroit assez heureux pour le prendre. Dans ce 
dessein, il alla croiser sur la route du prince d'Orange ; il ne fut 
pas longtemps sans apercevoir son escadre ; il s'en approcha de fort 
près, et, ayant reconnu le vaisseau où il étoit, il conunença de le 
canonner et le suivit toujours de cette manière. D'abord les vais- 
seaux de l'escadre du prince d'Orange n'en firent pas de cas, 
mais enfin ils se trouvèrent importunés de l'opiniâtreté de Bart, 
qui les escortoit si longtemps à grands coups de canon, et les ca- 
pitaines firent demander au prince d'Orange s'il vouloit qu'on 
attaquât ce vaisseau ; mais ce prince répondit que ^on unique affaire 
étoit alors de passer en Angleterre et qu'il ne vouloit pas qu'on 
s'amusât à combattre; de sorte que Bart les conduisit en les 
canonnant jusqu^au port où ils allèrent mouiller, et à peine y fu- 
rent-ils entrés qu'il s'éleva une furieuse tempête, conmie il l'avoit 
prévu, mais qui arriva quelques heures trop tard pour qu'il en 
pût profiter. 

16 novembre. — Le 16, le Roi donna le gouvernement de la 
citadelle de Dunkerque à l'Ecossois, lieutenant-colonel du régi- 
ment de Normandie, en récompense de ses longs services et de 
Taction éclatante qu'il avoit faite l'été dernier en Allemagne. 

Ce fut dans le même temps que la comtesse de Lusancy, dont 
le mari étoit mort capitaine au régiment des gardes françoises^ 
s'enferma dans les Carmélites pour le reste de ses jours. 

17 novembre. — Le 17, on assuroit que le Roi ne vouloit 
plus d'officiers généraux à la tête du régiment du Roi d'infanterie, 
et que, par cette raison, le comte de Montchevreuil, qui en étoit 
colonel, et Polastron, qui en étoit lieutenant-colonel, donne- 
roient leurs démissions; on ajoutoit que d'Augery, qui en étoit 
major, seroit aussi placé dans quelque autre endroit; queLigniè- 
res, premier capitaine, seroit lieutenant-colonel, et quePuységur 
seroit major. Pour les prétendants à en être colonels, on disoit 
que les principaux étoient le comte de Luxe S le marquis de 
la Ghastre * et le marquis de Surville. 

i . Troisième fils du maréchal de Luxembourg, qui étoit aussi colonel 
d*in£anterie. 

2. Nereu du maréchal d'Humières, qui avoit épousé la sœur du défunt 
marquis de la Ghastre, son père, lequel mourut de maladie à Tentreprise 



140 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

18 novembre. — Le 18, on vit à la cour le comte de Gada- 
gne *, qui revenoit de Venise, où il avoit commandé en qualité 
d'officier général, et il parut extrêmement mécontent des Véni- 
tiens, comme Tétoient toujours tous les officiers étrangers qui 
s'engageoient à leur service. 

Ce fut ce jour-là que le Ro\ fil un règlement pour les brevets de 
retenue qu'il avoit donnés et qu'il pouvoit donner à l'avenir sur 
les charges de sa maison. Jusqu'alors toutes les survivances 
qu'il avoit données avoient toujours annulé les brevets de retenue 
qui les avoient précédées; de sorte que, quand un homme avoit 
obtenu un brevet de retenue sur sa charge en faveur de sa famille 
ou de ses créan^ers, s'il venoit à obtenir une survivance pour 
son fils ou pour quelque autre, celte survivance détruisoit le bre- 
vet de retenue. Mais le Roi, par ce dernier règlement, changea cet 
usage et ordonna qu'à l'avenir, quand il auroit accordé un bre- 
vet de retenue pour des créanciers et qu'ils y auroientété dénom- 
més, ces mêmes créanciers auroient toujours une hypothèque sur 
la charge, quand même Sa Majesté viendroit à en accorder une 
survivance. Ce règlement fut fait à l'occasion des créanciers du 
défunt marquis de Tilladet, capitaine des Cent-Suisses de la garde 
duRoi. Le marquis de Courtenvaux, son survivancier, avoit payé 
cent cinquante mille livres à plusieurs de ses créanciers sur le 
brevet de retenue qu'il avoit sur sa charge, lequel étoit antérieur 
à la survivance du marquis de Courlenvaux, et d'une plus grosse 
somme que celle de cent cinquante mille livres, et les autres 
créanciers du feu marquis de Tilladet prétendoient que le mar- 
quis de Courtenvaux devoit leur payer le restant du brevet de 
retenue ; mais le Roi décida autrement, parce qu'ils n'y avoient 
pas été dénommés. 

On vit alors le prince régent de Wurtemberg venir librement 



de Gigeri en Afrique. Celui-ci étoit un garçon parfaitement be&a et bien 
fait. Il commandoit depuis longtemps avec distinction un régiment d'in- 
fanterie, qu'il avoit eu à la mort de son cousin le marquis d'Humiëres, qui 
fut tué au siège de Luxembourg; mais on ne croyoit pas qu'il eût le 
régiment du Roi. 

1. Gentilbomme du Comtat d*Avignon, qui étoit aussi duc du Pape. Il 
avoit été lieutenant général des armées du Roi avant la paix des Pyrénées 
et Tavoit été avec distinction, étant un des plus braves et des meilleurs 
officiers d'infanterie de l'Europe ; mais le marquis de Louvois ne s'étoit 
pas accommodé de lui, et ainsi il étoit sorti du service. 



19-21 NOVEMBRE 1692 141 

à la cour, ayant été mis en liberté sur sa parole, et faire même sa 
cour au Roi avec assiduité. 

19-20 novembre. — Le 19, on apprit la mort de la marquise 
d'Ambres*, et, le lendemain, on sut celle du vieux marquis de 
Bouligneux * et celle de Mlle de Vertus '. 

21 novembre. — Le 21, on apprit encore celle du chevalier 
d'Hervault, capitaine de vaisseau du Roi * ; mais elle ne surprit 
pas tant les courtisans que celle de la retraite de l'abbé de Noga- 
ret dans la maison des Pères de la Doctrine Chrétienne. C'étoit un 
gentilhomme de Languedoc, de la même maison que le marquis 
de Calvisson ; il avoit peu de bien et, pour tout bénéfice, il n'avoit 
qu'une chapelle de deux cents livres de rentes, mais il avoit tou- 
jours été grand joueur et son jeu ne l'avoit pas seulement soutenu 
avec honneur dans le monde, mais il avoit encore entretenu plu- 
sieurs de ses frères dans le service du Roi. Comme le jeu donnoit 
alors des entrées partout, et que c'étoit assez d'être grand joueur 
pour être bien venu, l'abbé de Nogaret n'eut pas de peine à s'in- 
troduire à la cour et à s'y rendre nécessaire, et le Roi même 
l'avoit nommé ce jour-là pour le suivre à Marly. Il n'y parut pa» 
le soir, et on trouva cela fort extraordinaire, parce que l'ordre 
étoit de ne manquer jamais à s'y trouver dès le premier soir. Le 
endemain, on le demanda encore avec plus d'empressement, mais 
il se trouva là quelqu'un mieux instruit que les autres, qui les 
avertit de ne le plus attendre, parce qu'il s'étoit retiré le jour 
précédent chez les Pères de la Doctrine Chrétienne. 

Il y eut ce jour-là une grande fête et beaucoup de divertis- 
sements à Marly, que le Roi donna apparemment à cause du 
prince administrateur de Wurtemberg , qu'il y avoit mené 
avec lui. 

1. Son mari étoit lieutenant général pour le Roi en Gascogne, qui étoit 
son pays. Elle avoit été fille d'honneur de la reine, mère du Roi, sous le 
nom de Bonneil^ et une des plus agréables personnes du monde. Le mar- 
quis d'Arpajon, fils du premier lit du vieux duc d*Arpajon, Tavoit épou- 
sée par amour, et elle en avoit eu un fils, après la naissance duquel, son 
mari étant mort, eUe s'étoit remariée au marquis d'Ambres. 

2. Gentilhomme de Bourgogne de bonne maison, qui avoit été autrefois 
capitaine lieutenant de la compagnie des gendarmes de la reine, mère 
du Roi. 

3. Tante du prince de Soubise, étant sœur de la beUe duchesse de Mont- 
bazon, sa mère, laquelle étoit sœur du comte d'Avaugour. 

4. Dernier fils du défunt marquis d'Hervault, lieutenant général pour le 
Roi en Touraine. 



142 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

On parloit, en ce temps-là, de Tarrivée du prince royal de 
Danemark, qui devoit bientôt venir à la cour, et tout le monde 
disoit qu'on lui préparoit plusieurs divertissements et entre au- 
tres un fort grand bal. 

22 novembre . — Le 22, le Roi donna une pension de neuf 
mille livres au comte de Mailly et l'envoya commander à 
Toumay. 

On eut, en ce temps-là, des nouvelles certaines que les 
FVançois et les missionnaires avoient été pleinement rétablis 
dans le royaume de Siam; qu*on leur avoit rendu tous leurs 
biens et qu'ils avoient une entière liberté de travailler à la 
propagation de la foL 

28 novembre. — On sut, le 23, que le comte de Nevet ' 
avoit eu l'agrément d'acheter du comte de Mailly le régiment 
royal des Vaisseaux, et qu'il devoit lui en payer cinquante mille 
livres ; mais, dans le même temps, le marquis de Gassion ' ne 
fut pas si heureux ; car, ayant traité avec le comte de Vienne ' du 
régiment du Roi de cavalerie, sur le pied de cent mille livres, 
le Roi ne voulut pas lui en accorder Fagrément, et lui fit dire, 
par le marquis de Barbezieux, qu'il le trouvoit trop jeune. 

24 novraibre. — Le 24, on apprit que le comte de Guiscard 
avoit jeté un corps d'infanterie dans Chasselet, petite ville voi- 
sine de Charleroy, et qu'il avoit commencé à la fortifier, se 
tenant aux environs avec un corps de cavalerie; que les ennemis 
y avoient marché pour enlever ce poste et que le comte de 
Guiscard s'étoit retiré avec sa cavalerie ; mais que Valière, lieu- 
tenant-colonel du régiment de Piémont, qui étoit dedans avec 
huit cents grenadiers et les deux bataillons du régiment de 
Maulevrier, avoit fait paroître une si bonne contenance que les 
ennemis n'avoient osé l'attaquer et s'étoient séparés, après avoir 
eu une grande dispute entre eux, les Espagnols n'ayant pas 



1. GenUUioinme de Bretagne, dont la mère étoit sœur da comte de 
Matignon, chevalier des Ordres du Roi et lieutenant général de Normandie. 

2. Fils du président de Gassion du parlement de Paris, qui étoit neveu 
du défont maréchal de Gassion. Ce président avoit pour frères le comte 
de Gassion, brigadier des armées du Roi et lieutenant de ses gardes dn 
corps, et le chevalier de Gassion, maréchal de camp et aussi lieutenant 
des gardes du corps. 

3. Frère cadet du marquis de la Vieuville, chevalier d'honneur de la 
Reine. 



. 35-30 NOVEMBRE 169â 143 

voulu donner les premiers, non plus que les troupes auxiliaires. 

Ce jour-là, Monseigneur alla dîner à Paris chez Monsieur au 
Palais-Royal avec les princesses, et, Taprès-dinée, il alla visiter 
les cabinets des curieux et revint le soir à FOpéra. 

Le môme jour, le Roi donna une pension de trois mille livres 
au comte de la Motte, sous-lieutenant de la compagnie des che- 
vau-légers de sa garde et brigadier de ses armées. 

25 novembre. — Le 25, on sut que le Roi envojoit quarante 
bataillons d^augmentation en Italie avec de la cavalerie et des 
dragons à proportion, et cela fit croire que Teffort de la guerre 
pourroit bien tomber Tannée suivante de ce côté-là. 

26 novembre. — On eut nouvelle, le 26, que le capitaine 
Bart avoit pris vingt-trois vaisseaux marchands hoUandois et 
q uecette prise se montoit à cinq millions. 

27-28 novembre. — Le 27, on sut que le maréchal d'Hu- 
mières étoit tombé à Paris en léthargie, et, comme on ne crbyoit 
pas qu'il en pût réchapper, on parloit déjà du duc de Villeroy 
pour lui succéder, s'il mouroit, dans sa charge de grand-maitre 
de Fartillerie ; mais, le lendemain, les remèdes le firent revenir, 
et il commença à se porter de mieux en mieux. 

On apprit alors que la marquise de la Marzelière, mère de la 
marquise de Momay, étoit allée la trouver à Tabbaye des Clairets, 
et qu'elle l'avoit pressée si fortement d'en sortir, qu'elle avoit 
enfin obtenu son consentement et qu'elle l'avoit amenée à 
Paris. 

29 novembre. — Le 29, le Roi donna à Pucelle ', conseiller 
au parlement de Paris, la charge de premier président du par- 
lement de Grenoble, à condition de payer le brevet de retenue 
qui appartenoit à la famille du défunt. 

30 novembre. — Le 30, on apprit que Catinat étoit allé 
visiter avec Vauban toutes les places de la frontière d'Italie pour 
résoudre les fortifications qu'on y devoit faire ; et on sut que le 
marquis d'Huxelles et le marquis de Ghamilly revenoient à la 
cour et que le comte de Coigny commanderoit en Alsace en leur 
absence. 



1. Dont la mère étoit sœur de Catinat, général des années du Roi en 
Italie. 



144 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 



DÉCEMBRE 1692 

!•' décembre. — Le premier de décembre, on disoit à la 
cour que le Roi dorénavant n'iroil plus si souvent à Marly qu'il 
avoit accoutumé d'y aller, et cela pour épargner la grande dé- 
pense qu'il y faisoit, le contrôleur général de Pontchartrain lui 
ayant remontré qu'elle montoit extrêmement haut *. 

On apprit, en ce temps-là, que le comte de Qermont, de 
Lodève ', étoit mort de maladie, et on vit paroitre pour la pre- 
mière fois à la cour Mlle de Clérambault ', qu'on regardoit 
comme le plus grand parti qu'il y eût alors dans le royaume. 

Tout le monde parloit alors d'une chose qui étoit arrivée en 
Flandre. Un soldat du régiment-Dauphin d'infanterie, ayant été 
blessé au combat de Steinkerque, avoit langui longtemps de sa 
blessure et enfin il en étoit mort dans l'hôpital de Toumay. 
Après sa mort, les gens qui vinrent pour l'ensevelir furent 
extrêmement surpris quand, au lieu de le trouver hâve et défi- 
guré, comme il l'étoit avant que de mourir, ils virent qu'il avoit 
le visage frais et vermeil et les lèvres rouges, et que les join- 
tures de ses bras et de ses jambes étoient flexibles, comme s'il 
n'eût point été mort, et que sa plaie jetoit continuellement 
quelque goutte de sang. Ils en avertirent les chirurgiens, qui 
leur défendirent de l'enseveUr. Ensuite les directeurs de l'hôpital 
le firent conserver pendant plus de quinze jours, sans qu'il se 
corrompit, ni qu'il parût la moindre altération à la fraîcheur de 
son visage. L'intendant en écrivit au Roi, qui donna ordre qu'on 
s'informât exactement de quelle manière ce soldat avoit vécu. 
Ce qui étoit certain étoit que, pendant une maladie de plus de 
deux mois, dans laquelle il avoit extrêmement souffert, particu- 
lièrement des grandes incisions qu'on avoit été obhgé de lui 
faire, on ne lui avoit jamais entendu dire une parole plus haute 
que l'autre, et que, quand on lui avoit demandé s'il ne souffroit 
pas beaucoup, il avoit toujours répondu que Notre-Seigneur en 

1. Cette nouveUe se trouva par la suite eutièremeul fausse. 

2. GeuliUiomme de Languedoc, d'une iUustre maison. 

3. FiUe du marquis de Clérambault, gentilliomme de Poitou qui avoit 
épousé la veuve du comte du Plessis-Praslin, fils aîné du maréchal, 
laquelle étoit extrêmement riche. 



2 DÉCEMBRE 1692 145 

avoit souffert bien davantage pour lui. Cependant il se fit un 
grand concours de peuple à Thôpital pour le voir, tout le monde 
le regardant comme un saint. Les administrateurs de Thôpital le 
firent mettre dans un cercueil de plomb, que Ton descendit dans 
une fosse, et on mit seulement une pierre dessus sans y mettre 
de terre ; et, quelque temps après, Tarchevôque de Cambrai , 
étant venu à Toumay, voulut voir une chose dont on lui avoit 
tant parlé, fit lever la pierre et tirer le cercueil, dans lequel il 
trouva le corps du soldat aussi frais, aussi vermeil et aussi 
maniable qu'il Tavoit été le lendemain de sa mort, ce qui obligea 
à ordonner qu'on le gardât encore quarante jours sans Ten* 
terrer. 

Ce fut en ce temps- là que le Roi donna une pension de deux 
mille livres au comte d'Avaux, avec ordre de se tenir prêt pour 
s'embarquer au premier jour avec Bonrepos sur le vaisseau de 
Bart, qui devoit les conduire en Danemark. 

On eut aussi nouvelle que les habitants de Mondovi s'étoient 
révoltés contre le duc de Savoie, et qu'ils avoient tué dix ou 
douze de ses officiers ; mais cela ne pouvoit pas avoir de grandes 
suites, les troupes de France n'étant pas alors à portée de les 
secourir. 

On disoit alors que l'armée d'Italie devoit être composée 
l'année suivante de quatre-vingt-dix bataillons et de sept mille 
chevaux, et que les deux régiments du duc de Bavière qui 
avoient marché pour venir en Flandre s'en étoient retournés 
vers le Piémont. 

Ce fut alors que le vieux Frémont, garde du trésor royal, 
vendit sa charge à Turmenies, trésorier de l'extraordinaire des 
guerres, lequel vendit la sienne à de Pille * deux millions de 
livres, et cependant, pour honorer la vieillesse de Frémont, le 
Roi lui fit espérer un brevet de conseiller d'Etat. 

On sut encore que le marquis d'Harcourt, maréchal de camp, 
qui*commandoit en Luxembourg, avoit permission de revenir ù 
la cour pendant quelque temps, et que le marquis de Barbezières 
y alloit commander en son absence. 

2 décembre. — Le â, on parloit du mariage du prince de 

i. Céioit an homme d'afTaires, parent de la femme du défunt contrôleur 
général Colbert ; il ayoit entrepris lui seul tous les vivres des armées du 
Roi de mer et de terre, ce qui n*est pas concevable. 

IV. — iO 



146 MÉMOIRES DU MiOlOUIS DE SOURGHBS 

Rohan avec Mlle de LouYois on ayec la princesse de Torettiie, 
mais ces bruits n'eurent pas de suites. 

3 âéoambre. — Le 3^ on disoit que Bontemps ^ n'auroit 
plus le soin des tables à Marly, que les tables du Roi ly soi- 
vroient comme partout ailleurs, et que ce changement commeo- 
ceroit au commencement de Tannée 1693. 

4 décembre. — Le 4, Logeois, conseiller au parlement, fils 
du vieux Logeois Tun des grands fermiers du Roi, épousa la 
seconde fille du président Croizet, proche parent du secrétaire 
d'Etat de Pontchartrain, et Ton crut que cela pourroit moyenner 
des liaisons entre lui et le comte de Tourville, beau-frére de 
Logeois. 

6 déeemlure. -- Le 5, on disoit que le Parlement d'Angle- 
terre n'avoit pas rendu an prince d'Orange les honneurs accou- 
tumés; que deux milords qu'il retenoit prisonniers avoient pré- 
senté requête au Parlement pour être mis en liberté, et que le 
Parlement avoit mandé les ministres du prince d'Orange pour 
rendre compte de leur conduite '. Mais, quoique le Parlement 
affectât de retenir ses anciennes marques d'autorité, il ne kus- 
soit pas d'avoir toutes sortes de complaisances pour le prince 
d'Orange, qui disposoit à son gré de tout ce qu'il y avoit en An- 
gleterre. 

6 décembre. — Le 6, il covroit un bruit d'une trêve en 
Italie, et on disoit que Gatinat avoit été contremandé à cause de 
la révolte des habitants de Mondovi, nouvelles qui par la swte 
parurent également mal fondées. 

7 décembre. — Le 7, la cour prit le deuil pour la mort de 
la princesse de Guastalla, de la maison de Modène, et l'on sut 
que le comte de Gramont s'étoit trouvé beaucoup plus mal. 

8 décembre. — Le 8, on parloit de quelque changement 
dans l'abbaye royale de Saint-Gyr;et l'on eroyoit que, am lien de& 
petites damoiselles qu'on y élevoit, on pourroit y fûre mn collège 
de chanoinesses. 

la décembre. — Le 10, Gatinat arriva à la cour et fut reçu 
du Roi aussi agréablement qu'il le pouvoit 



1. Premier valet de chambre du Roi et gouverneur de Versailles et de 
BAarly, auquel le Boi avoit avec raisoii tme eotièra confiance pour ces 
sortes de choses. Cette DouveUe sa trouva cBtîèrencBl faussa. 

2. Belle nouveUe, si eUe avoit été vérîtaUe on si elle avoil «a dat 



11-15 DÉCBMBRB 169S 147 

11 décembre. — Le 11, le Roi régla la promotion des ofll^ 
ciers généraux et capitaines de son armée navale, mais elle ne 
fat point déclarée ce jour-là. 

12 décembre. — Le 13, la princesse de Gondé fut attaquée 
d'une (lèvre qui n'eut pas de suites, et il courut de tous côtés des 
listes de la promotion de marine dont il n'y en eut pas une qui f At 
fidèle. On sut pourtant que le comte de Nesmond avoit été fait 
lieutenant général et que d'Infreville *, Cougoulin *, du Ma- 
gnou ' et d'Amblimont * avoient été faits chefs d'escadre*. 

13 décembre. — Le 13, on disoit que la duchesse de Char* 
très et la duchesse d'Enghien, sa sœur, étoient grosses; mais ce 
bruit n'eut point de confirmation. 

Ce jour-là, Catinat eut deux longues audiences du Roi, le ma* 
tin et l'après-dinée, ce qui n'étoit pas surprenant, puisqu'il fal- 
loit qu'il rendit compte à Sa Majesté de tout le passé et qu'il 
prit avec elle des mesures pour l'avenir. 

14 décembre. — Le 14, la nourrice de Monseigneur, nom- 
mée Moreau, mourut d'apoplexie à Versailles. 

15 décembre. — Le 18, on sut que le comte de Tallart, ma- 
réchal de camp, avoit assiégé le château de Rheinfels avec vingt 
bataillons et quarante escadrons, ce qui obligea tous les ofSciers 
de ces troupes-là qui étoient venus à la cour de prendre la poste 
pour se rendre en diligence à leur devoir. Chacun discouroit 
alors sur cette entreprise ; les uns disoient qu'elle ne réusslroit 
pas, parce que le maréchal de Lorge et le marquis de Boufflers, 
ayant des armées entières, n'avoient pas jugé à propos d'attaquer 
cette place, quoique ce fût dans des saisons plus avantageuses, 
et que d'ailleurs le comte de Tallart n'étoit pas homme d'in- 
fanterie et n'avoit pas beaucoup d'expérience. D'autres disoient 
qu'il avoit bon esprit et qu'il y avoit deux ans qu'il pressoit le 
Roi de faire cette entreprise; qu'il n'y avoit point d'apparence 
que, n'étant pas forcé de la faire, il voulût se charger de l'ini- 

1. GentiHiomme de Normandie. 

2. OentiUàomme de Ptùrenee, 

3. Gentilhomme de Poiloa. 

4. Gentilhomme de Boulonnois. 

5. Le Roi choisit cette fois-là les quatre plus anciens capitaines de raiâ- 
seau ponr les faire chefs d'escadre, et il y en eut quelqaes-ims qui n'y 
prétendoient pas, parce qn'fls étoient fort vieux et qu*on leur ayolt déjà 
fait plusieurs passe-droits. 



148 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

quilé d'un mauvais succès, et qu'enfla toutes les apparences 
étoient qu'il avoit fait bien reconnoîire celte place. 

16 décembre. — Le 16, le comte de Chàtillon, mestre de 
camp de cavalerie, vint trouver le marquis de Barbezieux, et le 
pria de dire au Roi qu'il supplioit Sa Majesté de le vouloir faire 
maréchal de camp, et qu'il y avoit si longtemps qu'il avoil Thon- 
neur de le servir, qu'il ne lui étoit plus permis de le faire en qua- 
lité de mestre de camp ; qu'il ne prenoit point, comme tant d'au- 
tres, le prétexte de sa mauvaise santé pour se retirer, et qu'au 
contraire il étoit plus que jamais en état de lui rendre service, 
mais que, après avoir vu passer devant lui un si grand nombre 
de ses cadets, il ne pouvoit plus se résoudre à devenir brigadier, 
et que, en cas que le Roi n'eût pas la bonté de le faire maréchal 
de camp, il le supplioit d'agréer qu'il lui donnât la démission 
de son régiment. Le marquis de Barbezieux rendit compte au 
Roi de ce que le comte de Châlillon lui avoit dit, elle Roi lui or- 
donna de recevoir sa démission, ce qu'il fit. 

En même temps, le prince Paul de Lorraine *, qui étoit capi- 
taine dans le régiment du comte de Châtillon, traita avec lui de 
son régiment et en vint demander l'agrément au Roi, lequel lui 
répondit qu'il avoit tort d'acheter un régiment, et qu'il vouloit 
lui donner le premier qui vaqueroit; mais ce prince lui répondit 
qu'il étoit engagé de parole avec le comte de Châlillon et qu'il sup- 
plioit Sa Majestéde luiconserver sa bonnevolonté pour une autre 
occasion ; ce qui [obligea le Roi à lui repartir qu'il ne laisseroit 
pas de lui donner le premier régiment qui vaqueroit, afin qu'il le 
pût vendre et qu'il ne lui en coûtât rien pour avoir un réghnent. 

17 décembre. — Le 17, le Roi nomma Saint-Olon ^, l'un de 
ses gentilshommes ordinaires, pour aller de sa part vers le roi 
de Maroc avec le titre d'ambassadeur, avantage nouveau pour le 
corps des gentilshommes ordinaires, dont aucun n'avait encore 
eu ce titre d'honneur; mais, comme le Roi avoit accordé aux 
derniers envoyés du roi de Maroc les honneurs des ambassa- 
deurs, quoiqu'ils ne le fussent pas en effet, il vouloit que Saint- 
Olon, son envoyé, en eût aussi les honneurs à Maroc, quoique, 
dans le fond, il ne fût qu'un envoyé extraordinaire. 

1 . Second fila du comte de LiUebonne. 

2. C'éloit le fils d'un nooimé Pidou, homme d'affaires de Paris. Il avoil 
déjà été envoyé du Roi à Gènes. 



18-S4 DÉCEMBRE 1692 449 

18-19 décembre. — Le 18, le Roi donna an comte de Galvo \ 
officier dans sa gendannerie, Tagrément d*acheter son régiment 
royal d'infanterie, dont il avoit traité avec le marquis de Créqui, 
maréchal de camp, sur le pied de cinquante mille livres, et, le 
lendemain, Sa Majesté donna encore au jeune Saint-Mars Tagré- 
ment du régiment Colonel Général de dragons, dont il donnoit 
cent mille livres au comte de Tessé '. 

21 décembre. — ^^ Le 21, on eut nouvelle que la tranchée de 
Rheinfels devoit avoir été ouverte le 17, mais que le comte de 
Tallart» en reconnoissant la place, avoit reçu un coup de mous- 
quet à la mamelle, qui pouvoit bien le mettre hors d*état de 
commander, et que c'étoit apparemment le chevalier de Romain- 
ville ou le marquis de Montgommery, brigadiers de cavalerie, 
qui commanderoient à sa place, suivant le rang de leur ancien- 
neté. 

22-28 décembre. — - Le 22, on sut que le Roi avoit envoyé 
des ordres à Choisy, gouverneur de Sarrelouis et ingénieur, pour 
aller commander au siège en qualité de maréchal de camp; et, 
le 23, on apprit qu'on avoit fait une grande incision au comte de 
Tallart, qu'il avoit la fièvre, et que sa blessure étoit dangereuse ; 
que l'ouverture de la tranchée s'étoit faite le 17, et que, selon 
les apparences, le siège seroit plus long qu'on ne se l'étoit ima- 
giné. 

24 décembre. — Le 24, on apprit que le Roi faisoit assem- 
bler un corps de cavalerie et d'infanterie avec du canon sous le 
Fort-Louis du Rhin, pour donner jalousie aux ennemis de ce côté- 
là, et qu'il en faisoit encore assembler un autre du côté de Rftle, 
pour tenir les Suisses en respect pendant leur diète, où l'Empe- 
reur et le prince d'Orange avoient des envoyés. 

L'après-dlnée, le Roi, qui avoit fait le matin ses dévotions et 
qui avoit touché les malades des écrouelles, suivant sa coutume, 
fit la distribution des bénéfices vacants; mais il n'en donna 

1. GentiUiomme catalan, nereu du défunt comte de Calvo, lieutenant 
général des armées du Roi et goùveroeur d'Aire. 

2. Son père, étant maréchal des logis de la première compagnie des 
mousquetaires du Roi, avoit été choisi pour garder le célèbre Fouquet, sur- 
intendant des finances, dans le château de Pignerol; ensuite on iui avoit 
donné le gouvernement des lies de Sainte-Marguerite. 

3. La nomination lui en appartenoit, comme étant colonel général des 
dragons. 



150 MÉMOIRES DU MABQUIS DB 80URGHBS 

aucun qui f At eonsidérable, hormis la célèbre abbaye de Jooarre, 
qu*il donna à Mme de Soubise S 8ur la démission de Mme de 
Gbevreuse *, à laquelle il conserva huit mille livres de pension. 

Le Roi étant allé i la messe de minuit, comme il le foisoit 
tous les ans» il s*y trouva mal d*une vapeur qui Tobligea de se 
retirer à son appartemmt ; mais, comme elle n*avoit été causée 
que par un léger dévoiement qu'il avoit retenu, il revint bientôt 
à la chapelle, et cela n'eut point de suites. 

La même nuit, le marquis d*Harcourt, maréchal de cunp, partit 
en poste pour aller commander en chef au siège de Rheûifels. 

2S-27 décembM. — Le 35, on apprit que le comte de Guis* 
card, maréchal de camp et gouverneur de Namur, assembloit 
trente bataillons entre Sambre et Meuse, auxquels oa disoit quHl 
se devoit encore joindre cinquante escadrons, et on soupçonnoit 
qu'un si grand corps ne pouvoit s'assembler que pour faire le 
siège de Huy; mais, le lendemain, les gens clairvoyants assuroient 
que cette marche du côté de Huy n'étoit que pour attûrer les 
forces des ennemis de ce côté-là , et que, s ib étoient assez 
mal avisés pour y marcher, on iroit en même temps attaquer 
Fumes et Dixmude; et en effet, le 27, tous les offlciers de Flandre 
eurent ordre de partir incessamment pour se rendre à leurs 
troupes. 

Le même jour, la duchesse de Noailles accoucha d'un flls, qui 
étoit au moins son vingt-deuxième enfant. 

On sut que le Roi faisoit encore cinq nouveaux régiments 
d'infanterie, et, le soir, le Roi donna le gouvernement de Pé- 
ronne au comte de Ligneris ', premier lieutenant de ses gardes 
du corps et brigadier de ses armées. Quand le Roi faisoit quelque 
présent considérable, il avoit accoutumé de l'accompagner tou- 
jours de quelque discours agréable, qui augmentoit encore la 
valeur du présent. Il ne manqua pas à cette bonne coutume en 
donnant à Ligneris le gouvernement de Péronne, et, comme il 
marchoit à côté de lui, lorsqu'il alloit de son appartement à celui 

1. Fille alDée du prince de Soubise. 

2. Fille du dernier duc de Chevrease, de la maii$on de Lorraine, lequel» 
ayant épousé la veuve du connétable de Luynes, lui avoit donné la duché 
de Ghevreuse; et eUe Tavoit depuis donnée au marquis d*Albert, fils aîné 
du duc de Luynes, son fils. 

3. GentUboouna de Normandie de même maison que le marquis de 
Saint-Luc. 



28-29 DÉCEMBRE 1692 ISl 

de U marquise de Maintenon, paroe qn'il étoit alors en quartier, 
il se tooma Ters loi et lui dit : « i4 propoi, Ligneris, foi çubiié 
de 0<ms dire qu'il y u trois jûmrs que je vomê ai donné le gouver- 
nemeni de Péronne;fen ai séparé le goucememenl de MmUdidier, 
mais ce n'est pas une affaire pour vêms, car cela ne vaut que 
huit ou neuf cents livres de rente. » Ligneris lui fit ses actions 
de-grâces avec tout le ressentiment que méritoit un présent si 
considérable et si peu aUendu d^ sa part \ et le Roi, ayant mar- 
ché quelques pas, se tourna une seconde fois vers lui et lui dit : 
« Vous avez cru pendant quelque temps que je vous avois oublié; 
mais je vous assure que je ne vous ai jamais oublié^ et je vous 
ferai connottre en toutes occasions T estime que j'ai pour vous. » 
Ligneris ne put répondre à cela que par un profond abaissement, 
qui lui coûta plus qu'à un autre, parce quMl étoit le plus grand 
homme de France. Ensuite le Roi fit encore trois pas, quatre pas, 
et, se retournant pour une troisième fois vers lui : w Ligneris, lui 
dil-il, ce n'est pas ta peine de vous faire un présent à demi, je 
rejoins en votre faveur au gouvernement de Péronne le gouverne- 
ment de Montdidier. > 

28 décembre. — Le 28, on sut qu*on alloit effectivement 
faire le siège de Fumes, et qu*il devoit être investi le 29. 

29 décembre. — Le lendemain, on sut les noms des nou- 
veaux colonels dinfanlerie et de leurs régiments, qui furent : 

Le marquis de Baye % capitaine au régiment de Navarre, qui 
eut le régiment d'Oleron ; 

Le chevalier d'Imécourt ', capitaine au régiment de Picardie, 
qui eut le régiment de Gotentin ; 

Le comte de Mailly S capitaine au régiment du Roi, qui eut le 
régiment d'Orléanoîs ; 

Mailly -la-Houssaye *, capitaine de grenadiers du régiment de 
Condé, qui eut le régiment des Landes; 

El du Fresnoy *, capitaine au régiment de Navarre, qui eut le 
régiment de la Vauge. 

i. Car il croyoit être mal à la eour et av«ft même eu envie de te retirer. 

2. De la maison de la Rochefoucauld ; il y avoit plus de dix ans qull 
ètoH capitaine dans Navarre. 

3. f^ da OMrqiiis dlméeonrt, gouvemew de Montmédy. 

4. Parent du marquis de Mailly de Picardie. 

5. Gentilhomme de la môme maison, mais d*une autre branche. 

6. Fils de du Fresnoy, premier commis du marquis de Barbesieax, 
après Taroir été longtemps de son père et de son grand-père. 



18â MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURGHES 

30 décembre. — Le 30, le courrier qui vint de Rheinfels ap- 
prit qu'on avoit trouvé Tatlaque de lia ville impossible, qu'on 
s'étoit attaché absolument à Tatlaque du château, et que la pre- 
mière nouvelle qu'on en auroit seroit celle de l'attaque de la 
contrescarpe, qu'on devoit assurément avoir faite dès le 27. 



JANVIER 169â 

l»*- Janvier. — Le. Roi commença l'année 1693 par tenir cha- 
pitre de rOrdre du Saint-Esprit, où il déclara qu'il avoit nommé 
le comte de Toulouse chevalier, et il fit la procession à la ma- 
nière accoutumée. 

On eut nouvelle, ce jour-là, que Ton avoit attaqué la contres- 
carpe de Rheinfels ; que d'abord on l'avoit emportée du côté où 
étoit le marquis de la Chastre avec son régiment, mais qu'un 
moment après, les ennemis étant revenus et ayant repoussé les 
François, le marquis de la Chastre ' s'y étoil jeté Tépée à la 
main, y avoit remené son régiment, en avoit chassé les ennemis, 
et y avoit fait son logement; que, du côté où commandoit le 
marquis d'Hautefort, brigadier d'infanterie, il avoit trouvé un 
peu plus de résistance, mais qu'il y avoit fait tout ce qu'on pou- 
voit faire, et qu'il avoit aussi fait son logement sur la palissade. 

2-3 Janvier. — Le 2, on sut que Fumes devoit avoir été in- 
vesti le 29 de décembre, et, le lendemain, on apprit qu'on avoit 
encore fait marcher vingl bataillons à Rheinfels ; que Saint-Hilaire, 
lieutenant d'artillerie, étoit allé prendre un équipage d'artillerie 
au Mont-Royal pour l'y conduire, et que le marquis d'Harcourt 
devoit y être arrivé dès le premier du mois. 

4 Janvier. — Le 4, on eut nouvelle que le marquis de Bouf- 
flers avoit pris tous ses quartiers aux environs de Fumes, et 
qu'il avoit trouvé moyen de faire conduire son canon par un 
chemin très sec, malgré le mauvais temps et la nature du pays, 
qui est fort marécageux. On ajoutoit que le duc de Bavière étoit 
à Gand, où il assembloit ses troupes; que le marquis de Villars 
étoit à Renay • avec un corps de troupes, et qu'il avoit ordre do 

1. Neveu du maréchal d'Humières. 

2. C'est un village de l'autre côté de TEscaut, auprès de Lessines. 



\ 



8-8 JANVIER 1693 , 183 

se rejeter dans les lignes en cas de besoin, et que le marquis de 
la Valette * se tiendroit avec un autre corps pour couvrir le 
marquis de Boufflers. Cependant tous les colonels et autres offi- 
ciers de la frontière de France qui étoient restés à la cour pri- 
rent congé du Roi et partirent, parce que toutes les troupes de 
cette frontière étoient en mouvement. 

Le même jour^ le Roi donna au comte de la Serre *, ancien 
lieutenant général de ses armées, une pension de neuf mille 
livres en échange de la lieutenance de roi de Guyenne, qu'il 
avoit achetée à bon marché; mais sa qualité et ses services 
méritoient bien cette grâce et cette distinction, et, puisque le 
Roi avoit besoin de cette lieutenance de roi pour composer les 
nouvelles sous-lieutenances de roi de ces pays-là, il étoit bien 
juste qu'il fit un bon parti au titulaire. 

5 Janvier. — Le 8, le bruit couroit que les assiégés de Rhein- 
fels avoient fait une grande sortie, et Sa Majesté fit le festin des 
Rois comme à Tordinaire; le roi et la reine d'Angleterre s'y 
trouvèrent avec les dames de leur cour, et il y eut grand nombre 
de dames de la cour de France qui y furent priées '. L'appar- 
tement commença à six heures du soir; on se mit à table avant 
dix heures; il y eut cinq tables, et la reine d'Angleterre voulut 
encore jouer après souper, et retourna assez tard à Saint-Ger- 
main. 

6 Janvier. — Le 6, on disoit que la tranchée devant Fumes 
devoit avoir été ouverte le jour précédent, ou qu'on Touvriroit 
ce jour-là, et que les ennemis avoient mal défendu la redoute 
de Vulp; mais, le soir, on eut une fâcheuse nouvelle du côté de 
Rheinfels, qui fut qu'un grand corps des ennemis ayant paru, 
Saint-Fremond s'étoit posté avec les dragons à la tète des 
défilés par où ils pouvoient venir, et que le marquis d'Harcourt, 
étant arrivé dans ce temps-là, avoit levé le siège et avoit marché 
aux ennemis. 

8 Janvier. — Le 8, on apprit que la tranchée de Fumes avoit 



1. Maréchal de camp, des plus anciens et des meilleurs officiers du 
royaume. 

2. De la maison d'Aubeterre ; il n'avoit point serri depuis la paix des 
Pyrénées, quoiqu*U fût homme de mérite. 

3. Sans compter un plus grand nombre qui n*en furent point, à leur 
grand regret. 



154 IfËMOIRES DU MABQUIS DE SOURGHES 

été ouverte dès le 5, mais qae le jenoe Villacerf ^ avoit été 
tué d'un coup de canon tiré d'un ouvrage avancé de Nieuport, 
comme il étoit tout proche du marquis de Boufllers et qu'il lui 
parloit. La douleur de son père fut inconcevable, et le Roi lui 
acconia le régiment de cavalerie de Berry pour son fils le che- 
valier, qui éloit capitaine de vaisseau, en cas qu'il le voulût 
pi^ndre; mais, depuis, le chevalier déclara qu'il vouloit demeurer 
capitaine de vaisseau % et le Roi permit à son père de vendre 
le régiment. 

9 Janvier. — Le 9, on eut la nouvelle de la prise de Fumes, 
qui n'avoit point fait de résistance. On sut aussi que la duchesse 
de Bavière étoii morte, et le comte de Morstin ', ci-devant grand 
trésorier de Pologne, mourut à Paris, étant &gé de plus de 
quatre-vingts ans. 

10 Jajivler. ~ Le 10, on sut que les ennemis avoient aban- 
donné Dixmude ; et ils avoient fait sagement, car on les y auroit 
forcés. 

11 Janvier. — Le 11, le Roi accorda une pleine et entière 
liberté au prince régent de Wurtemberg, qui étoit prisonnier à 
Paris sur sa parole depuis la dernière campagne, et il vint en 
faire ses remerciements au Roi, qui lui fit toutes sortes d'hon- 
nêtetés et même de présents, ce qui le rendit depuis bien sus- 
pect à son parti . 

Le même jour, le Roi donna quatre mille livres de pension 
au sieur Moréas, mari de la nourrice de Monseigneur, et à ses 
enfants, dont l'ainé étoit capitaine au régiment du Roi ; et c*étoit 
une grande charité qu'il fa^it i cette pauvre famille, qui, ayant 
jofd de quarante mille livres de rente pendant la vie de Mme la 
Dauphine \ se voyoit alors réduite à la mendicité. 

1. Fils de Villacerf, intendant géoéral des bâtiments, qui avoit été 
autrefois premier maître d'hétel de la Reine, et qui étoit Trère de Saint- 
Pouenge; celui qui venoit d'être tué étoit mestre de camp du régiment 
de cavalerie de Berry, et, comme il étoit inspecteur depuis longtemps, il 
étoit dans le chemin d^avancer sa fortune. 

2. Il eut raison, car il étoit si gros, quoique fort jeune, qu'il ne lui con- 
venoit guère d'aller à cheval. 

3. n avoit été autrefois ambassadeur de Poiogne en France» oà il 8*étoit 
établi, parce qu'il étoit devenu suspect en son pays. 

4. Les nourrices des rois et des Dauphins éioient tofgours premières 
femmes de chambre des reines et des Daapliifies, et leurs maris èioient 
toujours oontrAleurs généraux de leur Maison; leurs filles étoient fenunes 
de chambre, et cela composoit quarante mille livres de rente. 



12-23 JANVIER 1693 155 

Le Roi augmenta aussi de quatre mille livres la pension qu'il 
avoit ci-devant donnée à la marquise de Béthune. 

12 Janvier. — Le 12, on apprit que le marquis de Bouf tiers 
n'avoit pas encore séparé son armée, parce que les troupes du 
duc de Bavière étoient encore ensemble, et le bruit couroit que 
ce prince vouloit aller fortifier Huy. 

15 Janvier. — Le 15, le prince royal de Danemark arriva à 
Paris incognito, et on commença à parler de son mariage avec 
la princesse douairière de Conti. 

19 Janvier. — > Le 16, on disoit qu'on alloit raser Fumes et 
Diunude ; mais cela n'étoit pas encore bien assuré. 

18 Janvier. — Le 18, il couroit une nouvelle bien plus im- 
portante, qui étoit que TEmpereur avoit enfin déclaré qu'il faisoit 
le duc d'Hanovre huitième électeur ; il sembloit que c'étoit vou- 
loir choquer tout le corps des princes de l'Empire, et on com- 
mençoit d'espérer que cela pourroit faire quelque bon effet pour 
la France, en mettant la division parmi ses ennemis. 

On commença ce jour-là à voir les officiers des troupes de 
Flandre revenir à la cour, et ils iq[»portèrent eux-mêmes la nou- 
velle de la séparation de l'armée. 

20 Janvier. — Le 20, le Roi 6t un présent de cinquante 
mille écus au duc de la Rochefoucauld, ce qui parut d'autant 
plus considérable que la conjoncture des affaires le permettoit 
moins ^ ; mais le Roi l'aimoit, et procuroit par là certains accom- 
modements à sa famille. 

21 Janvier. — Le 21, le prince royal de Danemark vint à 
Versailles saluer le Roi incognito; il le reçut dans son cabinet, 
ils demeurèrent toujours debout et couverts. 

22 Janvier. — Le 22, on disoit publiquement que la reine 
douairière d'Angleterre était morte, mais cette nouvelle méritoit 
une confirmation. 

23 Janvier. — Le 23, on sut que le marquis de Marivault, 
mestre de camp de cavalerie, revenant du siège de Rheinfels, 
et s'élant onis sur la Marne avec le chevalier de Montlouet * et 

1. Il lui avoit bien foit Toir qu'il Taimoit en loi donnant les charges de 
grand maître de la garde-robe et de graud veneur et le gouvernement 
do Berry qa*il avoit vendu, sans compter tontes les pensions qu'il lui avoit 
donoées. Pour les cinquante mille écus dont U est parlé ici, il les lui 
donna en rente sur la ville. 

2. Capitaine de dragons, qui étoit fils du défunt comte de Montlouet, 



156 MËafOlRBS ou MARQUIS DE 80URGHES 

quelques autres, et le clair leur ayant manqué, leur bateau avoit 
donné contre Técluse d'un moulin, et qu'ils s'étoient tous 
noyés, à la réserve de Marivault, qui s'étoit sauvé comme par 
miracle. 

On disoit, en ce temps-là, que le duc de Savoie étoit extrême- 
ment mal, et la marquise de Vaillac *■ mourut à Paris d'une ma- 
ladie de langueur. 

Le soir, on apprit la mort du comte de Vignaux, maréchal de 
camp et lieutenant des gardes du corps, qui fut regretté avec 
raison de tous ceux qui le connoissoient. 

24 Janvier. — Le 24, le Roi donna sa lieutenance à la Motte *, 
qui étoit le plus ancien enseigne de la compagnie de Noaiiles, et 
renseigne au comte de Lanson, qui en étoit le plus ancien 
exempt, et il donna en même temps deux mille livres de pension 
au fils aîné du comte de Vignaux et autant à sa mère '. 

Le même jour, Tabbé Berthier ^ fut nommé au nouvel évêché 
de Blois, qui étoit un démembrement qu'on faisoit de l'évéchë 
de Chartres, Tévêque de Chartres ayant souhaité qu'on le dé- 
chargeât d'une partie de son fardeau. 

Ce jour-là. Monsieur donna un grand bal au Palais-Royal pour 
régaler le prince royal de Danemark, qui aimoit fort ces sortes 
de divertissements. 

25 Janvier. — Le 25, le Roi donna le gouvernement de Mé- 
zières, qui vaquoit par la mort de Vignaux, au comte de la Ho- 
guette, maréchal. de| camp de ses armées et sous-lieutenant de 
ses mousquetaires. 

On sut, le même jour, que Bontemps , premier valet de 
chambre du Roi, marioit son (ils aîné à la fille d'un conseiller de 

premier écuyer de la grande écurie du Roi, lequel étoil fiis du marquit^ 
de BuUion, surintendant des finances. Le chevalier étoit frère de la mar- 
quise de Saint- Valéry, qui fut fort touchée de sa mort. 

i. Avant son mariage, eUe a'appeloit Mlle de Gambout; elle étoit de 
même maison que le duc de Coislin; elle étoit fille d*honneur de la grande 
Mademoiselle, et, lorsqu'elle mourut, elle étoit sa dame d*honneur. 

2. Gentilhomme de Normandie, qui étoit frère de Watteville, maréchal 
de camp. 

3. Ils en avoient bien besoin Tun et Tautre, car il ne restoit pas de pain 
à la mère et aux cinq enfants. 

4. Il étoit d'une famille de robe de Toulouse, et, comme il étoit homme 
de mérite dans sa profession, Tévèque de Chartres, par le moyen de la 
marquise de Maintenon, lui procura ce nouvel évéché, mais il faUoit savoir 
si le Pape consentiroit à la séparation. 



26-29 JANVIER 1693 157 

la Grand'Ghambre, nommé le Vasseur, laquelle avoit trois cent 
trente mille livres de bien. 

26 Janvier. — Le 26, on apprit que le comte de Tessé avoit 
fait une course en Piémont, d'où il avoit ramené beaucoup de 
butin et un grand nombre d'otages pour les contributions. 

Ce fut en ce temps-là que le jeune abbé Golbert S qui avoit 
déjà quitté le petit collet, quitta aussi tous ses bénéfices; tous ceux 
qui étoient en patron ecclésiastique furent distribués dans sa 
famille, et le Roi donna une de ses abbayes à Tabbé de Maule- 
vrier ', son cousin germain. 

27 Janvier. — Le 27, on sut que Tavocat général de Harlay, 
fils unique du premier président du parlement de Paris, épou- 
soit Mlle de Goëtgenval, damoiselle de Bretagne, qu'on disoit 
être fort riche •, et que le marquis de Coëtmadeuc *, gentil- 
homme du même pays, épousoit BUIe de Montchevreuil, moyen- 
nant quoi il vendoit le régiment Colonel Général de la cavalerie ^ 
et achetoit la lieutenance de roi du pays nantois ; mais le pre- 
mier de ces mariages réussit^ et le second se rompit, après avoir 
traîné longtemps. 

28 Janvier. — Le 28, on eut des nouvelles certaines que les 
Anglois avoient accordé soixante millions au prince d'Orange, 
et on connut encore, cette fois-là, quelle étoit la fausseté des 
pronostics que faisoient les gens de la cour du roi d'Angleterre, 
qui avoient toujours assuré constamment que l'Angleterre ne 
donneroit plus d'argent à cet usurpateur. 

29 Janvier. — Le 29, la marquise de Montchevreuil se 
trouva dans un étrange danger de sa vie par une grosse fièvre, 
accompagnée d'une fluxion de poitrine et d'une douleur de 
côté. 



1. C'éioit le dernier des frères du marquis de Seignelay, ministre d'État. 
H aToit bien des bénéfices, et, quoique par sa figure il ne fût point pro- 
pre pour le monde, il ne laissa pas de vouloir en être, ce qui ne plut 
guère à sa famille. 

2. Fils du comte de Maulevrier-Colbert, chevalier de l'Ordre, lieutenant 
général des armées du Roi, et gouverneur de Toumay. 

3. n y avoit des gens qui ne convenoient pas qu'elle fût si riche, mais 
le premier président avoit trop d'esprit pour s'être laissé tromper. 

4. n étoit fils d'un conseiller du parlement de Bretagne, qui étoit bien 
gentilhomme et avoit plus de cent mille livres de rente. 

5. Parce qu'il étoit fort brouillé avec le comte d'Auvergne, colonel gé- 
néral de la cavalerie, dont il étoit proprement colonel lieutenant. 



158 MÉMOIRES DU MARQUIS DE 60URCHBS 

30-31 Janvier. — Le 30, on apprit que le doc de Savoie ^ 
portoit mieux, et, le lendemain, le Roi donna à l*abbë Bignon * la 
belle abbaye de Saint-Quentin, qui venoit de xaqucr par la mort 
de Tabbé de Saint-Port-Caumartin *. Il donna aussi, le même 
jour, le gouvernement de Rennes au jeune Bontemps en faveur 
de son mariage, mais aftn qu'il le vendit et en tir&t de Targent. 

FÉVRIER 1693 

1" février. — Le i^ de février, le Roi fit un présent de 
pierreries à la nouvelle épouse du jeune Bontemps, et, le même 
jour, on apprit que le duc de Bavière avoit enfin, par une 
lettre, donné part au Roi de la mort de la duchesse, sa femme ; 
de sorte que le Roi prit le deuil en violet, et toute la cour en 
noir pour six semaines. 

2 février. — Le 2, c'est-à-dire le jour de la Chandeleur, le 
Roi fit la cérémonie de FOrdrc du Saint-Esprit, et le comte de 
Toulouse fjttt reçu. Il ne s'y trouva pas un grand nombre de che- 
valiers ; car, outre ceux qui étoient employés pour le service du 
Roi, les ducs de Vendôme, de Chevreuse, de Noailles, de Sully 
et de Beauvilliers et plusieurs autres ne s'y trouvèrent pas, les 
uns étant absents et les autres malades. Le prince royal de Dane- 
mark vit la procession quand elle passa dans la cour royale de 
Versailles, cl il la vit de dessus un balcon qui est au bout de la 
petite galerie du roi. 

Le même jour, la marquise de Monlchevreuil se trouva encore 
plus mal, on lui porta le Sainl-Viatique . 

3 février. — Le 3, qui étoit le dernier jour du carnaval, le Roi, 
ayant donné à souper au roi et à la reine d'Angleterre, leur donna 
ensuite le divertissement d'un grand bal en masque. Gomme le 
prince royal de Danemark étoit en France incognito, il ne man- 
gea pas avec le Roi, mais Sa Majesté le fit traiter dans l'apparte* 
ment de la Reine, et ce fut le duc de la TrémoîUe ' qui lui fit 

1. Fils de Bignon. conseBIer d^État ordinaire, mais outre cela propre 
neveu du comte de Pontebartrain, ministre d'Etat et contrôleur général 
des finances. 

2. U n'étoit [>a8 de la même branche que Caumartin, intendant des 
finances, mais de hi même famille. 

3. Ces sortes de commissions se donnoient ordinairement aux premiers 



4-6 FÉTRIER 169a i59 

les honneurs avec le comte de Matignon S le marquis de Dan- 
gean', le marquis de Soorches', le comte de Solre S le marquis 
de Florensac ^ et le marquis de Livry ® ; ensuite de quoi le prince 
s'habilla en masque avec tes gens de sa suite, et vint au bal, qui 
dura jusqu'à deux heures après minuit. 

Ce fut ce jour-là que le comte d'Estrées^ yice-amiral de France, 
eut du Roi son audience de congé, et les ordres pour aller com- 
mander la flotte de la Méditerranée . 

. 4-5 février. — Le 4, mourut à Paris Tabbé de Lorraine \ 
frère cadet du duc d'Elbeuf, qui avait la bdle abbaye d'Orcamp *. 
Le duc d'Elbeuf vint, dès le lendemain, la demander au Roi pour 
son jeune frère qui n'avait qne seize ans * ; mais le Roi se tint 
ferme, et ne voulut point passer par-dessus la loi qu'il s'étoit faite 
de ne donner des bénéfices qu'à dix-huit ans. 

6 février. — Le 6, on sut que le Roi avoit arrêté le voyage 
qu'il devoit aller faire à Chantilly précisément pour le 8 de mars, 
et qu'il y séjoumeroit neuf jours, pendant lesquels il verroit ses 
quatre compagnies des gardes du corps et sa gendarmerie . 

gentilshommes de la chambre, da nombre desquels étoit le duc de la 
Tréraiiine. 
i. Gheralier des Ordres da Roi, lleo tenant général de basse Normandie. 

2. CbeTalier des Ordres du Roi, gouTemeur de Touraine, et d-deyant 
ehevalier d'honneur de Mme la Danphine. 

3. Grand prévit de France. 

4. Chevalier des Ordres du Roi, et brigadier d'infanterie. C'étoit un sei- 
gnenr des Pays-Bas qui s^étoit donné à la France, après avoir servi 
TEspagne fort longtemps^ et qni avoit épousé la scBur dn prince de Bour- 
noAvflle. 

3. Frère cadet dn défunt duc d'Uzès^ brigadier de cavalerie et menin de 
Monseignenr. 
%. Premier maître d'hôtel dn Roi. . 

7. Il étoit de même lit que le due d'Elbeuf, car le défunt duc d'Elbeo! 
avoit en trois femmes : la première, qui étoit de la maison de Lannoy et 
qni étoit veuve du duc da la Roche-Gnyon, de laquelle il avoit eu un fils 
qui étoit presque imbécile et avoit renoncé à son droit d'aînesse; la 
seconde, qui étoit sceur du duc de Bonillon, de laquelle il avoit eu trois 
fils, qui éloient le duc d'Elbenf, l'abbé de Lorraine, qui venoit de mou- 
rir» et on antre petit garçon; la troisième, qui étoit ûUe du défunt maré- 
chal doc de Navailies, de laquelle il n'avoit en qu'une ÛUe. 

8. Située auprès de Noyon. 

9. Comme le Roi s'étoit fait une loi de ne donner des bénéfices tiu'à 
dix-huit ans, et que, par cette raison, il se défendit de donner l'abbaye 
d'Orcamp an jeune aÛ>é d'Elbenf, le due d'Elbenf proposa au Roi de la 
donner à quelqu'un qui la gardermt à son frère Jusqu'à tant qu'il eût 
l'Age, mais le Roi se mettant à rire lui répondit : • Je voi* litHy momâiemr 
le duc, que vous n'été* pas un grand casmisU» » 



160 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On disoit alors que les HoUandois armoient puissamment pour 
empêcher que le comte d'Eslrées ne passât le détroit * pour venir 
à Brest. . 

7 février. — Le 7, Pellisson ', maître des requêtes, que le Roi 
employoit à diverses choses, mourut à Versailles, et n'eut pas le 
temps de se confesser; ce qui donna aux courtisans matière â 
gloser, parce qu*il avoit été huguenot ; mais Tévéque de Meaux ^ 
entreprit sa défense par écrit et de vive voix; et, dans la vérité, 
Pellisson étoit im très honnête homme, bon catholique et homme 
de bien, mais il ne crut jamais être aussi malade qu'il Tétoit. 

8 février. — Le 8, le chevalier de Sully * eut Tagrément 
d'acheter le régiment de cavalerie du marquis de Goislin, quoique 
le Roi ne donnât ces sortes d'agréments qu'aux lieutenants-colo- 
nels ^ Il en paya vingt-deux mille cinq cents livres, suivant la 
taxe que le Roi en avait faite, et la duchesse du Lude ^, sa tante, 

1. C est-à-dire le détroil de Gibraltar qui sépare l'Espagne de l'Afrique. 

â. Il éloit natif de Montauban et né huguenot, et comme il étoit homme 
de bel esprit, le surintendant Fouquet, qui cherchoit partout des gens de 
cette nature, le prit à son service, le mit au nombre de ses commis, et 
rhonora de sa conflance parce qu'il le connut honnête homme, ce qui 
parut bien après la disgrâce de son maître; car, qnoique le Roi l'eût fait 
mettre à la Bastille, et qu'on l'y eût gardé fort longtemps, on ne put 
jamais tirer de lui la connoissance d'aucuu des secrets de son maître; ce 
qui plut tellement au Roi qu'il lui donna la liberté, et, après qu*il se fut 
converti, il lui donna l'agrément d'une charge de maître des requêtes, et 
l'employa en diverses affaires, particulièrement dans celle des deniers des 
économats des bénéfices de nomination royale, dont les titulaires n'avoient 
pas de bulles, et dans la distribution des pensions que le Roi donnoit aux 
nouveaux convertis. Il écrivit fortement contre les huguenots, et y réussit 
fort bien, parce qu'il possédoit les raisons de part et d'autre; et, quand il 
mourutf il travailloit actuellement à un ouvrage contre eux, qu'on disoit 
être admirable, et que le Roi fit remettre entre les mains de l'évéque de 
Meaux, pour l'examiner et le faire achever. 

3. Ci-devant évèque de Condom et précepteur de Monseigneur, qu' 
étoit le plus rude adversaire des protestants et des huguenots. 

4. Second fils du duc de Sully. 

5. Le Roi s'éloit fait une règle de ne donner l'agrément des régiments 
de cavalerie qu'aux lieutenants-colonels, et cela étoit bon en un sens, 
parce que cela mettoit de vieux officiers à la tête de sa cavalerie; mais, en 
un autre sens, cela pouvoit être mauvais, car tous ces lieutenants-colo- 
nels étoient de vieux officiers qui n'avoient pas le moyen de subsister 
honorablement à la tête de leurs régiments, comme auroient fait de 
jeunes gens de qualité. 

6. Elle étoit sœur du duc de Sully, et avoit épousé en premières noces 
le comte de Guiche, fils atné du maréchal duc de Gramont, duquel elle 
n'avoit point eu d'enfants, non plus que de son dernier mari, le duc du 
Ludc, et elle étoit extraordinairement riche. 



9-10 FÉVRIER 1693 161 

lui en donna dix mille livres, de sorte qu'il ne lui en coûta rien, 
car il vendit sa compagnie douze mille cinq cents livres. On disoit 
aussi que le marquis de Coislin épousoit la fille du duc de Gra- 
mont, personne très bien faite, mais il se trouva dans la suite 
quantité d'obstacles * qui empêchèrent ce mariage. 

On disoit, en ce temps-là, que Talliance des Turcs avec la 
France étoit renouvelée, et peut-être éloit-ce Torigine du bruit 
qui couroit que Monseigneur iroit commander Tannée de l'Alle- 
magne '. 

Ce fut alors que Mlle de Luynes ', demi-sœur du duc de Ghe- 
vreuse, eut la petite vérole ; mais elle s'en tira heureusement, et 
elle n'y perdit guère, car elle n'étoit pas naturellement fort belle. 

9 février. — Le 9, on assuroit que le prince d'Orange devoit 
bientôt repasser dans les Pays-Bas. 

Le Roi donna ce jour-là à l'abbé de Mérille * une pension de 
six mille livres sur l'abbaye d'Orcamp et une de deux mille livres 
sur l'abbaye de Bonport pour le dédommager de l'abbaye de 
Saint-Lomer de Blois , qu'il avoit rendue au Roi, et dont Sa 
Majesté avoit pris la mense abbatiale pour en composer le 
revenu de l'évôché de Blois ^ 

Ce fut encore le même jour que le roi rendit au cardinal de 
Fûrstenberg le régiment de Sorbeck, qui avoit fait autrefois une 
partie du sien, et que Sa Majesté agréa que le comte Ferdinand ^ 
de Fûrstenberg, son neveu, en fût colonel, comme il l'avoit été 
autrefois. 

10 février. — Le 10, le prince royal de Danemark vint pren- 
dre congé du Roi et de Monseigneur, et on y observa les mêmes 
formalités qu'on avoit observées à la première audience. Le soir, 
le Roi donna appartement pour l'amour de lui, et Sa Majesté s'y 
trouva, contre sa coutume • ; il s'y fit un si grand concours de 

courtisans que le prince royal en fut tout surpris. 

» 

1. Dont le plus grand fut que le duc de Coislin n'y voulut point con* 
sentir, parce qu*on avoit traité ce mariage sans sa participation. 

2. Les courtisans ne croyoient pas que ce bruit fût bien fondé. 

3. Fille du second lit du défunt duc de Luynes avec sa tante, Mlle de 
Montbazon. 

i. Fils de Mérille, premier valet de chambre de Monsieur, frère du Roi. 

5. On y joignit encore la mense d'une autre abbaye, et quelques autres 
bénéfices, tant pour composer le revenu de Tévéque que pour en donner 
à ses chanoines. 

6. Il y avoit très longtemps que le Roi ne se trouvoit plus présent à 

IV. — 11 



i69 MÉMOIRES DU MARQUIS OB SOURCHBS 

11 février. — Le 11, on vit arriver à la cour le comte de 
Rébenac, qui revenoit d'Italie, où tout son esprit n'avoit pas beau- 
coup avancé lesafSaires du Roi, la conjecture n'étant pas favorable. 

12 février. — Le lendemain, le marquis de Boufflers arriva 
à Marly, où le Roi étoit alors, et y fut reçu de Sa Majesté aussi 
agréablement qu'il le pouvoit souhaiter. 

18 février. — Le 13, le Roi alla dans la plaine de Sainte- 
Germain prendre le plaisir de la fauconnerie ; le roi et la reine 
d'Angleterre y vinrent aussi, et le prince royal de Danemark s'y 
trouva pareillement. 

14 février. — Le 14, le prince devoit venir courre le cerf 
avec Monseigneur et Madame dans la forêt de Marly ; mais, comme 
il se fit beaucoup attendre \ on commença la chasse, et le prince 
royal n'arriva qu'après la mort du cerf. 

On disoity œ jour-là, que le prince Louis de Bade venok com- 
mander l'armée des ennemis sur le Rhin. 

16 février. — Le 15, le Roi se trouva un peu incommodé 
d'un dévoiement, mais cette incommodité n'eut pas de suites. 

16 février. — Le 16, on sut que le Roi avoit donné un régi- 
ment étranger à lever à un nommé Saint-Second, Piémontois, 
lequel, ayant été lieutenant-colonel du régiment de Tbiange, et 
ayant été cassé, s'étoit jeté dans les troupes du duc de Savoie, et, 
n'y ayant pas pu obtenir les emplois qu'il souhaitoit, était revenu 
en France. 

Le même jour, on sut que le Roi avoit donné au jeune Ghama- 
rande * la survivance du gouvernemenl de Phalsbourg, que son 
père avoit depuis longtemps. 

17 février. — Le 17, on assuroit que le duc de Savoie se 
portoit mieux, et qu'il lui étoit sorti une croûte sur tout le con)s, 
laquelle pouvoit bien être un reste de sa petite vérole. 

ces sortes de divertissements, <lont il laissoil jouir Monseigneur et les 
princesses. 

1. On disoit que le Roi l'aToit trouvé fort mauvais, qu*il en avoit fait 
réprimande à Monseigneur, et que cela lui avoit donné occasion de la con- 
tinuer sur quelque autre chapitre plus délicat, et que ce prince ne Tavoit 
pas si bien reçue qu'à son ordinaire, mais il n'y avoit point d*ap|terence 
que ce bruit fût véritable, Monseigneur ayant toujours fait son capital de 
témoigner au Roi un très profond respect en toutes choses. 

2. Fils unique de Chamarande, ci-devant premier valet de chambre du 
Roi, et depuis maître d'hôtel de Mme la Dauphine; le flls étoit colonel et 
inspecteur d'infanterie. 



18-22 FÉvaiER 1693 163 

18 février. — Le 18, Monseigneur partit pour Anet, où il 
deroit demeurer huit jours chez le duc de yeDd6Bie. 

19 février. — Le 19, on sut qaeVissac S gouyeraettr de Lan- 
dau, étoit mort, et que le Roi avoit donné ce gouyemement à 
Mélac, maréchal de camp. 

20 février. — Le 20, le Roi déclara qu'il avoit donné les d^x 
premières enseignes de ses deux compagnies de mousquetaires 
au marquis de Janson * et an comte de Ganillac '. Le premier, 
qui étoit capitaine de cayalerie, eut renseigne de la première 
compagnie ; le second, qui étoit capitaine au régineftt des gardes, 
eut renseigne de la seconde compagnie. 

21 février. — Le 21 , le Roi donna Tagrément des compagnies 
de Gongis et de Canillac, qui vaquoient dans son régiment des 
garde», au comte de la Carte *, gentilhomme de Poitou, et à de 
Fble, qui étoit d'une fiamille de Paris S lesquels étoient tous deux 
fieutenants dans le régiment depuis fort peu de temps, mais les 
Tieux officiers n'avoient point d'argent pour acheter des compa- 
gnies. 

Bretonvilliers *, capitaine au même régiment, eut aussi, ce jour 
même, l'agrément de la lieutenance de roi de Paris, qu'il ache- 
toit du Roi près de trois cent mille livres. 

22 février. — Le 22, le Roi donna au comte de Gonffier ^ 
l'agrément d'acheter le régiment de cavalerie de Ghâlons S el 
cette grâce n'étoit pas fort considérable, car il étoit homme de 
bonne maison, et étoit devenu lieutenant-colonel par ses ser- 
vices. 



1. n avoit été premier capitaine du régiment royal dlnfanterie, et depuis 
commandant à ftrissac 

2. Fils du défunt Boarquis de Janson, gouverneur d'Antibes, qui étoit 
frère du cardinal de Janson. 

3. Gentilhomme d'Auvergne, qui avoit toujours servi dans le régiment 
des gardes. 

4. Il étoit fort jeune et n*eut Tagrément que parce qu'il ne se trouva 
pas d*autre8 gens qui voulussent donner de l'argent. 

5. Il étoit aussi fort jenne, mais il avoit de l'argent, et sa sœur avoit 
épousé Ghateaurenard, flls aîné de d'Aquin, premier médecin du Roi. 

6. Second flls de Bretonvilliers, président & la Chambre des comptes de 
Paris. 

7. Il étoit d'une branche de cette illustre maison qui étoit établie en 
Picardie, et il étoit devenu lieutenant-colonel par son rang. 

8. C'étoit un vieil officier qni avoit été obtigé de quitter le service à 
cause de sa mauvaise santé. 



164 MËJ40IRES DU MARQUIS DE SOURGHBS 

On disoit^ ce jour-là, que le roi d'Espagne donnoit an second 
fils de TEmpereur toutes les terres qu'il avoit en Italie, mais 
cette nouvelle ne se trouva pas véritable dans la suite. 

23 février. — Le 23, on eut nouvelle qu'il y avoit eu un pro- 
digieux tremblement de terre en Sicile et à Malte, où il avoit 
causé des pertes irréparables. 

Le môme jour, du Fresnoy *, lieutenant au régiment des gardes, 
eut Fagrément d'acheter la compagnie de Bretonvilliers, et le 
Roi nomma les deux seconds enseignes de ses deux compagnies 
de mousquetaires, qui furent le marquis de la Luzerne ^, pour 
la première compagnie, et le chevalier d'Haute fort ' pour la 
seconde. 

24 février. — Le 24, on sut que le Roi avoit donné une gra- 
tification de trois mille pistoles à Voisin, maître des requêtes et 
intendant en Rainant, qui servoit dans son emploi avec distinc- 
tion, et qu'il avoit donné l'agrément du régiment de cavalerie de 
Berry au comte d'Yolet, gentilhomme d'Auvergne, qui étoit capi- 
taine de carabiniers dans le régiment de Molac, et qui en donnoit 
à Villacerf vingt-cinq mille écus. 

25 février. — Le 25, on apprit que le duc de Savoie se por- 
toit de mieux en mieux, et que les ennemis faisoient de grands 
magasins à Pavie, ce qui ne pouvoit être vraisemblablement que 
pour le siège de Casai ; mais on ne croyoit pas que le duc de Sa- 
voie y voulût jamais consentir, car il n'étoit pas de son intérêt * 
que le roi d'Espagne ou l'Empereur en fussent jamais les maîtres. 

26 février. — Le 26, le marquis de Boufflers obtint une nou- 
velle grâce du Roi pour les capitaines de son régiment des gardes, 
qui fut qu'ils auroient le commandement sur les colonels des ré- 
giments qui avoient été créés depuis le siège de Mons. 

27 février. — Le 27, il couroit un bruit très fâcheux, qui étoit 

1. C'étoit un gurçon d*ane famille de Paris, qui n'étoil pas ancien dans 
le régiment. 

2. Gentilhomme de Normandie, qui avoit une petite lieutenance de roi, 
qu*il vendit en ce temps-là quarante mille livres, quoiqu'elle ne valût que 
neuf cents livres de reute. Il avoit épousé la fiUe du comte de la Chaise, 
capitaine des gardes de la porte du Roi, nièce du P. de la Chaise, con- 
fesseur de Sa Majesté. 

3. Gentilhomme de Limousin, qui étoit frère cadet de celui qu'on avoit 
accusé de s'être battu contre le comte de Brionne. 

4. Parce qu'il valoit mieux avoir le duc de Mantoue pour voisin que le 
roi d'Espagne ou TEmpereur. 



28 FÉVRIER-1«' MARS 1693 165 

qae Bart, qui conduisoit le comte d'Àvaux en Suède et Bonre- 
pos en Danemark, avoit rencontré une escadre des ennemis plus 
forte que la sienne, qu'il avoit été tué, et que le comte d'Àvaux 
avoit élé pris; mais, comme on ne disoit rien de Bonrepos, qui 
étoit sur le même bord, et que cette nouvelle étoit venue par la 
Hollande, elle étoit un peu suspecte. 

28 février. — Le 28, on eut confirmation de la nouvelle du 
tremblement de terre, et on sut en détail que Malte avoit été pres- 
que toute ruinée, et qu'en Sicile les villes de Catane, de Syra- 
cuse S d'Àgosta et cinq autres avoient été entièrement abîmées; 
qu'il y avoit péri quatre-vingt-dix mille personnes, et que les 
galères de Malte qui étoient alors dans le port d'Agosta avoient 
eu bien de la peine à se tirer d'affaire, après y avoir bien perdu 
de leurs hommes . 

Le même jour, on eut des nouvelles certaines que le comte 
d'Avaux et Bonrepos n'avoient trouvé en chemin aucuns ennemis, 
qu'ils étoient débarqués heureusement en Norvège, et que Bart 
étoit revenu sans aucun accident. 

Ce fut aussi ce jour-là que le marquis de Boufflers repartit de 
la cour pour s'en retourner à Mons, où il faisoit très souvent son 
séjour, depuis qu'il conmiandoit dans les conquêtes du Roi des 
Pays-Bas. 

MARS 1693 

!•' mars. — Le premier jour de mars, on apprit que le comte 
de FoUeville *, colonel d'infanterie, étoit mort, et le Roi donna 
son régiment au comte de Torre, de la maison de Pons, qui 
étoit capitaine dans Picardie. 

Le même jour, le Roi donna aussi une pension de trois mille 
livres au comte de Gramont ', brigadier de cavalerie. 

On disoit, en ce temps-là, que l'Empereur, pour engager le 
roi de Suède dans ses intérêts, lui avoit fait proposer le mariage 
de la princesse, sa fille, avec son fils, le roi des Romains, à 

1. C'étoit rancienne Syracuse, si fameuse dans Tantiquité. 

2. GentUhomme de Normandie, dont le père avoit été lieutenant général 
des armées du Roi. 

3. Gentilhomme de Franche-Comté, qui avoit eu le régiment de dragons 
de Listenois, par la mort du colonel qui étoit son parent. 



166 MÉM01RB8 DU MARQUIS DE SOORGHES 

condition qu'elle se feroit instruire dans la religion catholique. 
Grand effet de la politique de l'Empereur, car ce Hiariage ne 
pouYoit s'exécuter sitôt, à cause de la jeunesse du prince et de 
la princesse; TEmpereur en droit en attendant le fruit qu'il 
souhaitoit, et il pouvoit, dans la suite, arriver mille choses ca- 
pables de rompre ce mariage, si, par le cbangmnent des occur- 
rences, il ne oonvenoU plus à l'Empereur. 

2 mars. — Cependant on disoit, le lendemain, que la plu- 
part des princes d'Allemagne avoient signé une ligue 'pour 
empêcher l'établissement du nouvel électoral, qu'ils avoient pro- 
testé contre l'^ecteur de Mayence, et qu'ils lui avoient déclaré 
qu'il ne seroit plus leur agent dans l'Empire, parce qu'il avoit 
prévariqué en consentant à ce nouvel électoral, et qu'ils avoient 
nommé en sa place l'électeur de Trêves, lequel avoit, aussitôt 
après, fait ses protestations contre la nouvelle dignité du duc 
de Hanovre. 

Le même jour, la duchesse de Chartres se trouva incommodée, 
et les médecins jugèrent à propos de la faire saigner. 

On disoit aussi que les Hollandois avoient envoyé trente 
navires de guerre dans le Nord, afin de tenir en respect les rois 
de Suède et de Danemark, et de les empêcher d'agir pour la 
France. 

3 mars. — Le 3, le Roi alla à Saint-Germain dire adieu au 
roi et à la reine d'Angleterre, et Sa Majesté donna l'agrément 
du régiment de Périgueux au comte de Mondais, capitaine de 
carabiniers, qui en donna trente mille livres au marquis de la 
Luzerne. 

4 mars. — Le 4, Monseigneur partit pour aller à l'abbaye de 
Royaumont, qui appartenoit à l'abbé de Lorraine, et que le 
comte d'Armagnac, son père, avoit si fort embellie * ; elle étoii à 
deux lieues de CJiantilly, et Monseigneur y vouloit courre le 
cerf le lendemain. 

5 mars. — Le 8, le Roi partit de Versailles et vint dîner à 
Ecouen et coucher à Chantilly. En chemin, le Roi trouva ses 
compagnies de mousquetaires, et fit recevoir les nouveaux offi- 
ciers à hausse-col; ensuite il trouva sur sa route une chaîne de 
galériens, qu'on menoit à Paris pour les joindre à ceux qui y 

1. n avoit fait ane dépense extraordinaire, qui avoit été bldmée par 
bien des gens. 



6-11 MARS 1693 167 

étoientet les conduire toas ensemble à Marseille; mais le Roi 
leur donna grâce à tous, hormis à deux sergents ' accusés 
d'avoir déserté, et à un qui avoit commis une mauvaise action ; 
tous les autres étoient des déserteurs. 

6 mars. — Le 6, le Roi vit les quatre compagnies de ses 
gardes du corps entre Chantilly et Senlis, et il en fut fort content. 

7 mars. — Le lendemain, il les vit encore à pied et à cheval, 
et il examina tous les gardes de recrue et tous les chevaux de 
remonte, dont il y en avoit qui avoient coûté jusqu'à cent pistoles 
aux chefs de brigades. 

On disoit, ce jour-là, que le comte d'Estrées, avec vingt vais- 
seaux, alloit essayer de brûler la flotte d'Espagne, qui se racom- 
modoit dans le port de Haïes, sur les côtes du royaume de Naples. 

8 mars. — Le 8, on eut nouvelle que le comte d'Esneval ', 
ambassadeur pour le Roi en Pologne, y étoit mort de maladie ; 
que la diète de ce royaume étoit rompue, et que par conséquent 
la paix de la Pologne avec les Turcs ne se feroit pas. 

9 mars. — Le 9, le Roi vit sa gendarmerie, qui lui parut 
extrêmement belle, particulièrement en hommes. 

10 mars. — Le 10, on apprit que la princesse de Tarente *, 
mère du duc de la Trémoïlle, étoit morte, et que c étoit la raison 
qui Tavoit empêché de suivre le Roi à Chantilly. 

On sut aussi que le marquis de Béthomas S sous-lieutenant 
des chevau-légers de Monseigneur, vendoit sa charge au mar- 
quis d'Auberoque ', et achetoit de Kraley ' la compagnie des gen- 
darmes anglois. 

11 mars. — Le 11, on apprit que le chevalier de Rohan ', 
fils du prince de Soubise, étoit fort mal à Paris d'une grosse 

1. 11 voulul éclaircir aapararaiit si leur affaire n'éioit pas plus noire 
que celle des autres, et, dans la suite, U leur accorda la grâce comme aux 
autres. 

2. Il avoit été conseiller au parlement de Rouen et avoit épousé une 
nièce de la chancelière Boucherat On étoit fort content de sa négociation. 

3. Cétoit une princesse de la maison de Hesse, qui étoit cousine ger- 
maina de Madame. 

4. Gentilhomme de Pile- de-France, qui avoit été longtemps exempt des 
gardes du corps. 11 étoit neveu de Bon temps, premier valet de chambre 
du Roi. 

5. Gentilhomme d^Auvergne. 

6. Officier anglois, qui, de maréchal des logis de cette compagnie, en 
étoit devenu capitaine lieutenant. 

7. 11 étoit guidon des gendarmes du Roi, et un seigneur fort aimable. 



168 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURGHES 

fièvre avec une fluxion de côté, et le prince, son père, prit la 
poste pour se rendre auprès de lui. 

12 mars. — Le 12, le roi vit ses deux compagnies de mous- 
quetaires en escadron, et il fit recevoir le marquis de la Luzerne. 

On sut, ce jour-là, que le comte d'Estrëes n'étoit pas encore 
sorti de la rade de Toulon, et que le marquis de la Porte étoit 
déjà avec son escadre aux îles d'Hyères, où il Tattendoit. 

13 mars. — Le 13, on apprit que le comte de Galvo \ ayant 
trouvé un nouvel homme pour acheter sa charge dans la gen- 
darmerie, avoit aussi renoué son marché avec le marquis de 
Créqui pour le régiment Royal. 

Ce fut le même jour que Monseigneur nomma le duc d'Âlbret* 
pour son aide de camp à la place du comte de GhâteauviUaûi, 
qui avoit alors un régiment. 

14 mars. — Le 14, le Roi repartit de Chantilly pour s'en 
retourner à Versailles par le même chemin qu'en venant. 

15 mars. — Le 18, le marquis de Gourtenvaux, capitaine 
des Gent-Suisses de la garde du Roi, remit entre les mains de 
Sa Majesté la démission ' du régiment de la Reine, dont il étoit 
colonel, quoiqu'il Teût acheté, et donna par cette conduite un 
exemple aux autres colonels, qui fut fort agréable au Roi. 

On disoit, ce jour-là, que le duc de Savoie étoit retombé 
malade, et qu'il étoit à l'extrémité. 

16 mars. — Le 16, on apprit que le chevalier d'Orvilliers * 
étoit mort de maladie à Paris ; il étoit parent du duc de Noailles, 
dans la compagnie duquel il étoit exempt, et neveu du grand 
maître de Malte *. Ges considérations et celles de ses services 
avoient obHgé le Roi à lui donner en pur don la cornette des 
chevau-légers de sa garde qui étoit vacante; mais on ne le sut 
qu'après sa mort, non plus que son mariage avec Mlle Jossier *, 
qu'il avoit toujours tenu secret. 

i. Nevea dn défunt comte de Calvo, gentilhomme catalan, qui étoit 
chevalier des Ordres du Roi, lieutenant général de ses armées et gouver- 
neur d'Aire. 

2. Fils aîné pour lors du duc de BouUlon; il avoit été abbé. 

3. Il ne faisoit pas trop mal de quitter la guerre, car U avoit peu de 
santé et beaucoup de bien. 

4. Fort honnête gentilhomme de Picardie. 

5. Qui s'appeloit auparavant sa promotion le commandeur de Vignacourt. 

6. Fille d'un trésorier de Textraordinaire des guerres, qui avoit mal fait 
ses affaires. 



47-20 MARS 1693 469 

Le même jour, la marquise de Barbezieux, qui étoit grosse 
de huit mois, accoucha d'un garçon; mais il ne vécut qu'un 
quart d'heure, ce qui étoit d'autant plus fâcheux que, depuis 
deux ans qu'elle étoit mariée, elle avoit déjà perdu deux enfants. 

17 mars. — Le 17, la Grande Mademoiselle commença à être 
assez mal d'une maladie que peu de gens connurent, mais qui 
lui causoit une rétention d'urine ; et on eut nouvelle que le duc 
de Savoie se portoit mieux. 

Ce fut encore le même jour que le Roi donna le régiment de 
la Reine au jeune Ghamarande. 

18 mars. — Le 18, on disoit que Poissy \ âls du président 
de Maisons, épousoit la fille ainée de l'avocat général de Lamoi- 
gnon, à laquelle Voisin % conseiller d'État, son grand-père, don- 
noit trois cent mille livres en argent comptant. 

19 mars. — Le 19, Nesmond, président au mortier du parle- 
ment de Paris, mourut d'une maladie qui étoit fort à la mode, 
qui emporta beaucoup de monde à Paris dans ce temps-là, et 
que les médecins de bonne foi avouoient ne pas connaître. La 
reine d'Angleterre fut aussi, le même jour, assez mal d'une 
colique, mais elle en fut quitte pour une saignée faite assez 
brusquement. 

Le Roi nomma, ce jour-là^ l'abbé de Polignac ^ pour son am- 
bassadeur en Pologne, et tout le monde approuva ce choix, 
parce qu'il étoit homme d'esprit. 

20 mars. — Le 20, le Roi donna le régiment de Périgord, 
qui vaquoit par la promotion de Ghamarande à celui de la Reine, 
à Montmorency \ capitaine dans son régiment. Mais, peu de 
temps après, ce même régiment de Périgord fut donné à Gheme- 
rault, qui étoit dans Gasal, et on donna à Montmorency le régi- 
ment qu'avait Ghemeranlt, ce qui ne fut pas un petit désagrément 
pour lui '. 

1. Il étoit conseiUer au parlement de Paris et avoit été abbé. 

2. Un des plus riches hommes de France, dont Lamoignon avoit épousé 
la fiUe unique. 

3. Second fils du vieux comte de Polignac, chevalier de l'Ordre. 

4. On ne l'appeloit ni comte ni marquis, mais seulement Montmorency, 
car il étoit Talné de cette illustre maison, quoiqu'il n'eût aucun bien; son 
père s*appeloit le comte de Fosseuse, et sa mère étoit sœur du marquis 
de Palaiseau. 

5. Si on lui eût donné d'abord le régiment qu'avoit Chemerault, il n'y 
avoit pas le mot à dire; mais avoir un régiment qui étoit en France, et 



170 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHBS 

21 mars. — Le 31, qui étoit la veille de Pâques, le Roi ût 
ses dévotions et toucha les malades des ècrouelles. 

L'après-dînée, il distribua les bénéfices qui étoient vacants. 11 
donna Tabbaye d'Orcamp à Tabbé de Luxembourg, qui rendit 
celle de Moustier-Ramé ; Tabbaye de Ronport à Tabbé de Poli- 
gnac, et celle de Moustier-Ramé ou celle de Gimont * à Tabbé 
de Noailles S à son choix ; ainsi il en resta encore une à donner 
que le Roi réserva pour une autre fois. 11 donna aussi la belle 
abbaye de Saint Julien d'Auxerre à une sœur de Ghamlay •, et 
plusieurs autres petites abbayes de filles à diverses personnes. 
Mademoiselle fut extrêmement mal ce jour-là, et les ducs d*El- 
beuf et de la Trémoïlle furent attaqués de la fièvre. 

22 mars. —- Le 22, le Roi donna le gouvernement de Briançon 
à Saint-Sylvestre, maréchal de camp, avec dix mille livres d'ap- 
pointements, et celui de Mont-Dauphin, qui étoit une place qu'il 
alloit faire construire tout à neuf en Dauphiné, au comte de 
Larrey, aussi maréchal de camp, avec de pareils appointements. 

23 mars. — Le 23, les médecins, qui ne trouvoient point 
de remèdes pour guérir Mademoiselle, et qui venoient de voir 
Fagon * hasarder Témélique pour tirer d'affaire la marquise de 
Montchevreuil, et y réussir, prirent aussi le parti d'en donner à 
celte princesse; et ce remède lui fit de si bons effets, que tout le 
monde la crut sauvée, ce qui obUgea le Roi et toute la famille 
royale de la venir voir à Paris, en son palais de Luxembourg- 

24 mars. — Le 24, le Roi donna à Polastron, maréchal de 
camp, qui étoit encore colonel du régiment du Roi d'infanterie, 
les gouvernements de Càslillon et de Castillonet avec six mille 
livres d'appointements, et on trouva celte récompense peu con- 
sidérable pour lui. 

Mademoiselle continua ce jour-là à se porter mieux et donna 
de grandes espérances à tous ses serviteurs, qui étoient en grand 
nombre, car elle étoit fort honorée. 



le changer contre un qui éloit à Casai, où l*on ne pouvoit entrer, et qui 
étoit en mauvais état, cela étoit très désagréable. 

1. C'étoit une abbaye en Gascogne, dont Pellisson étoit abbé. 

2. Dernier des frères du duc de Noailles. 

3. Maréchal des logis des armées du Roi, qui, depuis la mort du mar- 
quis de LouYois, avoit grande part aux affaires. 

4. Cidevant premier médecin de la Reine et très habile homme. Il 
étoit médecin de la marquise de Maintenon. 



Si^O MARS 1693 171 

25 mars. — Le 25, le Roi donna son régiment d*infanterie, 
sur la démission du comte de Montclievreuil, au comte de Sur- 
irille S qui éloit colonel du régiment de Toulouse. Il fit Lignières 
lieutenant-colonel de son régiment à la place de Polastron, et 
Puységur major à la place d'Augery, auquel il donna la lieute- 
nance de roi de Mont-Dauphin ; et, en même temps, il donna le 
régiment de Toulouse à Gadrieux ', qui en étoit lieutenant- 
colonel. 

27 mars. — Le 27, le Roi fit une promotioB de sept maré- 
chaux de France, qui furent le comte de Choiseul, le duc de 
Villeroy, le marquis de Joyeuse, le comte de Tourville, le mar- 
quis de Boufflers, le duc de Noailies et Catinat. Le nombre des 
mécontents fut encore plus grand, et les principaux furent le 
comte de Maulevrier, le comte du Montai, le prince de Soubise, 
le comte d^Auvergne et le duc de Choiseul. 

28-29 mars. — Le 38, Mademoiselle commença à se trouver 
plus mal, et, le lendemain, son mal augmenta terriblement. 

80 mars. — Le 30, le Roi fit la promotion des officiers géné- 
raux qu'on attendoit depuis longtemps, et, quoiqu'elle fût plus 
ample qu'aucune qu'il eût encore faite, il ne laissa pas d'y avoir 
encore des mécontents '. 



Ll£UT£NA?iTS GÉiNÉRAUX. 



De Mélac *. 
De Bartillat *. 
De Watteville «. 



1. Second fils du comte de Monlignac-Hautefort. 

2. CTétoit on vieU officier qui avoit ea tous ses frères dans le service; il 
étoit homme de condition et inspecteur d'infanterie. 

3. Dont les principaux furent le duc de Choiseul, le prinœ de Soubise, 
le comte d'Auvergne, le comte de Maulevrier, le comte du Montai. 

4. Cétoit un vieil offlcier gascon, qui s'étoit poussé par son mérite, ot 
qu'on envoyoit souvent à la guerre, pendant qu'il étoit mesure de camp 
de cavalerie. 

5. Fils du vieux Bartillat, ci-devant garde du Trésor royal; il avoit 
d'abord été lieutenant au régiment des gardes, et puis H avoit acheté nn 
régiment de cavalerie, à la tête duquel il s'étoit poussé par degrés. 

6. GentUhomme de Normandie, très vieux officier; il avoH servi toute 
«a vie dans la cavalerie et avoit été meslre de camp du réginnent de 
Monsieur. 



172 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

Le marquis de Montrevel *. 
Le comte de Tallart *. 
Le marquis de la Valette '. 
Ximénès *. 
De Maoperluis ^ 
Le marquis de Vins •. 
Le comte de la Hoguette ^. 
De Busca '. 

Le comte de Montchevreuil ^ 
Le marquis d'Harcourt ". 
Le marquis de Grenan ^K 
Le comte de Larrey **. 
De la Bretesche *'. 

1. Le dernier des fils du comte de Montrevel, chevalier des Ordres du 
Roi. Il avoit été commissaire général de la cavalerie, et le Roi avoit beau- 
coup de goût pour lui, mais il n'avoit pas su ménager le marquis de Lou- 
vois^ ce qui avoit empêché qu'il ne fit une grande fortune. 

2. Gentilhomme de Daupbiné, dont il étoit lieutenant général pour le 
Roi; il avoit commencé par être mestre de camp du régiment de Cravates 
du Roi, et avoit toujours servi dans la cavalerie. 

3. Il venoit d'un fils naturel du vieux duc d'Epemon, et étoit un des 
plus vieux officiers de cavalerie qu'il y eût en France. 

4. Cétoit un Catalan, qui étoit venu par les degrés colonel du régiment 
royal de Roussillon d'infanterie, et qui s'étoit poussé par là. 

5. Gentilhomme de Rrie, de la maison de Melun; il étoit capitaine lieu- 
nant de la première compagnie do mousquetaires du Roi, et gouverneur 
de Saint-Quentin. 

6. Gentilhomme de Provence, qui étoit capitaine lieutenant de la seconde 
compagnie de mousquetaires du Roi. 

7. Gentilhomme de Poitou, qui étoit sous-lieutenant de la première 
compagnie de mousquetaires du Roi. 

8. Il étoit originaire de Gascogne, de la maison de Monlezun^ mais son 
père s'étoit établi en Boulonois; il étoit lieutenant des gardes du corps 
et gouverneur d'Aigues-Mortes. 

9. Gentilhomme du Vexin, qui étoit devenu par son rang colonel du 
régiment du Roi d'infanterie. 11 étoit gouverneur d'Arras et lieutenant 
général du pays d'Artois; son frère étoit le marquis de Montchevreuil, 
gouverneur de Saint-Germain-en-Laye et chevalier des Ordres du Roi. 

10. Gentilhomme de Normandie, fils du marquis de Beuvron, qui étoit 
lieutenant général pour le Roi et chevalier de ses Ordres; il commandoit 
dans le pays de Luxembourg. 

11. Gentilhomme de Bretagne, qui avoit été colonel du régiment de la 
Reine; il étoit grand échanson de France et commandoit dans Casai. 

12. 11 étoit de Bourgogne et avoit servi toute sa vie dans l'infanterie; il 
venoit de défendre Embrun contre le duc de Savoie. Sa* famille avoit tou- 
jours été attachée au défunt prince de Gondé. 

13. Gentilhomme de Poitou, qui avoit toujours servi dans les dragons, 
où il avoit perdu une jambe; il étoit gouverneur de Hombourg. 



30 MARS 1693 173 

DeBrissac*. 

Le marquis de Feuquières '. 

Le comte de Gacé '. 

Le marquis de Villars \ 

De Saint-Sylvestre ^ 

Le comte de Coigny •. 

De Quinçon '. 

Le comte de Guiscard •. 

Le marquis de Busenval '. 

Le comte de Nouant *®. 

Le grand prieur de France * * . 

Le duc de Berwick ". 



i, Genlilhomme de Normandie, qui avoit toujoars servi dans la cavalerie 
légère et dans les gardes du corps, dont alors il étoit major, et gouverneur 
de Guise. On lui donnoit ce degré d'honneur seulement pour la forme, 
car il ne servoit plus. 

2. Gentilhomme de Picardie, dont le père étoit mort ambassadeur en 
Espagne, et le grand-père avoit commandé les armées du Roi en chef. Il 
avoil commencé par être mestre de camp du régiment allemand du duc 
de Mcckelbourg, et ensuite il avoit été colonel d'infanterie. 

3. Cétoit le dernier des frères du comte de Matignon; il avoit aussi été 
colonel d'infanterie. 

4. Fils aine du marquis de Villars, chevalier d'honneur de la duchesse 
de Chartres, qui avoit été employé en diverses ambassades et étoit che* 
valier de l'Ordre. Il avoit été longtemps mestre de camp de cavalerie et 
étoit alors commissaire général de la cavalerie légère. 

5. C'étoit un vieil officier gascon, qui avoit servi toute sa vie dans la 
cavalerie. 

6. Gentilhomme de Normandie, qui avoit été mestre de camp du régi- 
ment du Roi de cavalerie; il avoit toujours servi dans la cavalerie; il étoit 
gouverneur de Caen, ayant acheté ce gouvernement du défunt duc de 
Montausier, et avoit épousé une sœur du comte de Matignon. 

7. C'étoit un des plus vieux officiers de cavalerie qu'il y eAt en France. 

8. Fils du comte de la BourUe, ci-devant sous-gouverneur du Roi. 
Il avoit été colonel du, régiment de Normandie. Il étoit gouverneur de 
Namur et avoit la survivance du gouvernement de Sedan. Il avoit épousé 
la sœur de Langlée, maréchal des logis des armées du Roi. 

9. Il étoit d'une famille de Paris; son père avoit été ambassadeur en 
Hollande. Il avoit toujours servi dans la cavalerie, et U étoit alors sous- 
lieutenant des gendarmes du Roi. 

10. Gentilhomme de Normandie, qui avoit toujours servi dans la cava- 
lerie et étoit alors sous-Uentenant des gendarmes du Roi. 

il. Frère du duc de Vendôme; il avoit été longtemps sans s'attacher au 
service, quoiqu'il eût été aide de camp du Roi ; mais s'étant trouvé avec 
distinction à la bataille de Fleurus, et en ayant apporté la nouvelle au 
Roi, il fut fait maréchal de camp pour le siège de Mons. 

12. Fils naturel du roi Jacques d'Angleterre. 



hëhoihes uo habouis de 30urchss 
Mahéchaix de CANP. 



Le marquis de Lannion *. 
Le comte de Marsin '. 
De Servon *. 

Le marquis de Florensac *. 
Le marquis de Varennes '. 
Le marquis de Locmaria *. 
Le chevalier de Bezons ^ 
lie comte de la Motte *. 
Le comte de Ligneris *. 
De Vandenil ". 
Le comte de Médavy ". 
Le marquis deGenlis ". 



30 MARS 1693 175 

De Reinach * . 

Le chevalier de la Farre '. 

De Préchac '. 

Le comte de Solre *. 

Le marquis de Gastries '. 

De Pracomlal •. 

Le comte du Bourg ^. 

Le marquis d'AIègre •. 

De Saint-Fremond •. 

Le comte de Mailly ^^. 

Le comte de Nassau ". 

Le duc de Montmorency ". 

Le comte d'Avéjan *•. 

Milord Lucan **. 



i. Lieutenant-colonel du régiment d'Alsace. 

2. Gentilhomme de Langaedoc, qui avoit été lieutenant-colonel du régi- 
ment d'infanterie de la Père ; il étoit gouverneur de Nice. 

3. Il étoit Gascon, et lieutenant-colonel du régiment de Champagne. 

4. CheTalier des Ordres du Roi, colonel d*un régiment wallon depuis qu'il 
avoit quitté le service des Espagnols. 

5. Fils du défunt marquis de Gastries, lieutenant général pour le Roi en 
Languedoc, et chevalier de l'Ordre. 11 étoit neveu du cardinal de Bonsy, et 
avoit toujours servi dans l'infanterie. 

6. Gentilhomme de Provence, neveu de Saint-Romain, conseUIer d'Elat 
ordinaire d'épée, qui avoit passé sa vie dans les ambassades ; il avoit tou- 
jours servi dans la cavalerie ; il faisoit son chemin bien vite. 

7. Gentilhomme de Bourgogne, qui avoit toujours servi dans la cavale- 
rie ; il étoit mestre de camp do régiment royal et poussoit sa fortune à 
grands pas. 

8. Gentilhomme d'Auvergne, de grande maison et très riche; il étoit 
colonel du régiment royal de dragons. 

9. Il avoit toujours servi dans le corps des dragons. 

10. Gentilhomme de Hcardie de grande maison, mais cadet. Il avoit 
épousé Mlle de Sainte-Hermnie, parente de la marquise de Maintenon, 
dont il cultivait la faveur par beaucoup de dépense et d'application an 
service. Il avoit été colonel d'un petit régiment, ensuite du régiment 
royal des Vaisseaux, et il étoit alors mestre de camp général des dragons 
et menin de Monseigneur. 

11. Il étoit AUemand et de la même maison que le prince d'Orange^ ce 
qui liaisoit que le Roi Tavançoit par préférence à beaucoup d'autres, outre 
que d'ailleurs U i^voit du mérite. 

12. Fils aîné du maréchal de Luxembourg, qui avoit été fait brigadier 
l'année précédente ; mais les services de son père étoient une bonne re- 
commandation. Il avoit épousé la fille du duc de Chevreuse. 

13. Gentilhomme de Languedoc, qui étoit devenu premier capitaine du 
régiment des- gardes. 

14. Il s'appeloit au commencement Saxfil, et sous ce nom s'étoit distin- 



176 hëmoires du hàrquis de sourcbss 

Brigadiers de u maison du Roi. 
De Sérignan ■. 
De la Taste *. 
De Romery '. 
De l'Estrade '. 

Brigadiers de gendarmerie. 
Le comte de Roucy '. 
Le marquis de Fiaraanville *. 

Brigadiers de cavalerie. 
Le comte de Monlrevel '. 
Dq Plessis *. 
Le marquis de Rassent ', 



30 MARS 4693 177 

DeSibourg*. 

Mazel *. 

Le marquis de Blanchefort '• 

Le comte dlmecourt *, 

Le comte de Mérinville *. 

Le comte de Bissy Taîné •. 

Le marquis de Marivault ^ 

De Sainte-Livière •. 

De Presle \ 

De la Bessière *®. 

Le marquis de Langalerie ". 

Skelton ". 

Brigadiers de dragons. 
Le marquis de Grammont ". 

1. Il étoit d'uae famille de Paris, et avoit toujours servi dans la cavalerie, 
même en Porlugal sous le comte de Schônberg, depuis maréchal de France. 

2. C'étoit un vieux Gascon, qui avoit été autrefois écuyer du célèbre 
maréchal de Turenne, ayant en même temps une compagnie de cavalerie 
dans son régiment; il avoit continué depuis sa moiî à servir, et étoit 
devenu mestre de camp avec mérite, mais il étoit bien vieux. 

3. Frère cadet du marquis de Gréqui, et fils du maréchal. Il étoit très 
jeune et très bien fait, mais le Roi passa par-dessus son âge en faveur des 
services de son père, il étoit mestre de camp du régiment d*Anjou. 

4. Gentilhomme de Champagne, dont le père étoit gouverneur de Mont- 
médy. 

5. Gentilhomme de Languedoc, dont le père étoit chevalier des Ordres 
du Roi, et son lieutenant général en Languedoc. U avoit toujours servi 
dans la cavalerie. 

6. Fils aîné du comte de Bissy, lieutenant général des armées du Roi, 
chevalier de ses Ordres, et lieutenant général en Lorraine; il avoit tou- 
jours servi dans la cavalerie. 

7. Gentilhomme de Normandie, qui avoit toujours servi dans la cavalerie: 
il avoit prétendu qu'à la précédente promotion, on devoit le faire brigadier. 

8. Vieil officier de cavalerie et grand partisan, qui avoit longtemps 
langui avant que d'être mestre de camp. 

9. Vieil officier de cavalerie qui avoit presque toujours servi dans le 
régiment de Monsieur. 

10. VieU officier de cavalerie. Gascon fort connu par ses services et par 
une action qu'il fit en Allemagne, lorsque Monseigneur commandoit l'ar- 
mée, car il fut battu dans un parti par les houssards, et ne laissa pas d'y 
acquérir beaucoup de réputation. 

11. Gentilhomme de Dauphiné; son père étoit lieutenant général des 
armées du Roi; il avoit toujours servi dans la cavalerie et étoit fait bri- 
gadier de très bonne heure. 

12. Officier anglois, distingué par sa fidéUté et sa valeur. 

13. Gentilhomme de Franche-Comté, qui avoit eu le régiment de dragons 

rv. — 12 



178 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

Le marquis du Gambout K 

Le Gall ^ 

De la Salle ». 

Le comte de Caylus *. 

Le comte d'Averne '. 

Brigadiers d'infanterie. 

Le marquis de Surville •. 
Le marquis de Blainville ^. 
Wagner ®. 

Le marquis d'AIincourt *. 
Le comte de Thury *®. 
Le marquis d'Antin". 

(le Listenois, lorsque le marquis de Listenois, son parent, vint à mourir: 
il en éloil lieutenant-colooel. 

1. Gentilhomme de Bretagne, de la maison du duc de Coislin; il avoit 
toujours senri dans la cavalerie, hormis depuis qu'on avoit levé le régi- 
ment de dragons de Bretagne, dont on Tavoit fait colonel. 

2. Homme de fortune de Bretagne, qui avoit servi dans les pays étran- 
gers, et avoit un des régiments de dragons levés au pays de Cologne. 

3. Il étott Gascon, et avoit servi dans la cavalerie, tant en France qu^en 
Allemagne; il avoit un des régiments de dragons levés par le cardinal de 
FOrstenberg au pays de Cologne. 

4. Gentilhomme de Languedoc, qui avoit commencé par être capitaine 
de cavalerie. U avoit épousé Mlle de Mursay, proche parente de la mar- 
quise de Maintenon, et fille du marquis de Villetle, lieutenant général 
des armées navales du Roi. Cette faveur lui avoit fait donner un régi- 
ment de dragons, et U éioit menin de Monseigneur. 

5. Gentilhomme messinots, du nombre de ceux qui s*étoient révoltés 
contre les Espagnols; la protection du duc de la Rochefoucauld lui avoit 
fait obtenir un régiment de dragons, à la tête duquel il servoit bien. 

6. Second fils du comte de Monttgnac, ci-devant premier écuyer de la 
Reine. 11 avoit épousé la veuve du vidame de Chartres, fils aîné du mar- 
quis de Vassé, laquelle étoit seconde fille du maréchal d'Humières, et. 
après avoir été colonel du régiment de Toulouse, il venoit d'obtenir le 
régiment du Roi. 

7. Frère du défunt marquis de Seignelay, ministre et secrétaire d'Etat: 
c'étoît lui qui avoit été surintendant des bâtiments, et qui étoit alors 
grand maître des cérémonies. 

8. Lieutenant-colonel du régiment des gardes suisses. 

9. Fils aine du maréchal duc de Villeroy, qui avoit la survivance de la 
lieutenance générale de Lyonnois; il étoit colonel d'infanterie. 

10. Gentilhomme de Normandie, fils du comte de Thur^-Beuvron. Il étoit 
colonel du régiment du Maine. 

11. Fils du marquis et de la marquise de Montespan; il étoit menin de 
Monseigneur. 



30 MARS 1693 179 



Le marquis de Pomponne ^ 

Le comte de Cliamarande *. 

Le comte de Bailleul '. 

De Gravezon *. 

Le marquis de Charost ^ 

Le marquis de la Chastre •. 

Le marquis de Thiange '. 

Le marquis de Presle-Nicolaï ^ 

Le marquis de Bouligneux ^ 

Le comte de Chamilly *®. 

Le marquis de la Fayette **. 

De Bellenave ". 

De Bauduman *'. 

Le marquis de Novion **. 

Hessy ". 

1. Fils aîné du marquis de Pomponne, ministre d'État. 

2. Fils de Chamarande, ci-devant premier valet de chambre du Roi, el 
depuis premier maître d'hôtel de Mme la t)auphine, et le même auquel 
le Roi venoit de donner le gouvernement de Phaisbourg et le régiment 
de la Reine. 11 avoit épousé la fille du marquis de Bourlémont. 

3. Fils du président de Bailleul, qui avoit été longtemps lieutenant au 
régiment des gardes, et qui étoit aussi, depuis plusieurs années, colonel au 
régiment de Monsieur. 

_ 4. Gentilhomme de Provence, qui étoit depuis longtemps lieutenant- 
colonel du régiment royal de la Marine. 

5. Fils aine du duc de Charost, et qui étoit reçu en survivance de la 
lieutenance de roi de Picardie, et colonel d'infanterie. 

6. Neveu du maréchal d'Humières, et colonel d'infanterie. 

7. Gentilhomme de Bourgogne, dont la mère étoit sœur de la marquise 
de Montespan. Il étoit colonel d'infanterie et menin de Monseigneur. 

8. Frère cadet de Nicolaî, premier président de la Chambre des compte» 
de Paris ; il étoit colonel du régiment d'Auvergne. 

9. Gentilhomme de Bourgogne, de bonne maison et très riche; U étoit 
colonel d'infanterie. 

10. Fils du défunt co^mte de Chamilly, qui mourut commandant de» 
armées du roi en 1672, après avoir servi longtemps contre le Roi sous 
le grand prince de Condé. Il étoit colonel du régiment de Bourgogne, et 
gouverneur de Dijon. 

H. Gentilhomme d'Auvergne. Sa mère étoit célèbre par son esprit, et 
c'étoit chez elle que les gens de bonne conversation s'assembloient. Il 
étoit colonel d'infanterie. 

12. Lieutenant-colonel du régiment de la Marine. 

13. Lieutenant-colonel du régiment de Sault. 

14. Fils de Novion, ci-devant premier président du parlement de Paris. Il 
étoit colonel d'infanterie. 

15. C'étoit un colonel suisse, qui avoit autrefois servi dans le régiment 
de Stoppa. 






X 



180 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

De Vervins *. 

De Salis *. 

De la Chassagne *. 

De Charlogne *. 

De Blanzac *. * 

D'Arennes •. 

De Sailly ^ 

Le chevalier des AUeurs '. 

Le marquis de Fourille •. 

DeValIière *^ 

Wacop **. 

De Cadrieux **. 

De Vigny *'. 

Brigadiers de miuce. 

De Caixan. 

D'Aligny. 

Le comte de Grandpré. 

Le marquis d'Arbouville. 

31 mars. — Le 31 , le Roi trouva bon que le comte de 
Grancey donnât son régiment au chevalier de Grancey, son 
frère, qui y étoit capitaine depuis qu*il avoit quitté le petit collet. 

1. Lieutenani-colonel du régiment de Champagne, qui servoit depuis 
longtemps de major général sous le maréchal de Boufflers. 

2. C'étoit un colonel suisse, qui étoit aussi capitaine au régiment des 
gardes. 

3. Meutenant-colonel du régiment de Bretagne. 

4. Lieutenant-colonel du régiment de Uainaut, qui avoit longtemps 
commandé Tinfanterie à Pignerol. 

5. Frère cadet du comte de Roucy, qui avoit épousé la veuve du 
marquis de Nangis, fille de la maréchale de Rochefort, Il étoit colonel 
dUnfaiiterie. 

6. Lieutenant-colonel du régiment de Sourches, qui faisoit depuis trois 
ans la charge de major général sous le maréchal de Catmat, et Tavoit 
faite aussi sous le maréchal de Noailles. 

7* Lieutenant-colonel du régiment d^Auvergne. 

8. Capitaine au régiment des gardes et inspecteur; il étoit de Rouen. 

9. Gentilhomme de Berry; il étoit capitaine au régiment des gardes, 
dont son père avoit été lieutenant-colonel. 

10. Lieutenant-colonel du régiment de Piémont. 

11. Colonel irlandois. 

i2. Colonel du régiment de Toulouse. 

13. Lieutenant-colonel du régiment de bombardiers, et lieutenant géné- 
ral d'artillerie par commission. 



l«'-3 AVRIL 4693 481 

Il donna aussi Tagrément du régiment de la Couronne, au mar- 
quis de Beauchesne Saint-André *, capitaine de dragons, qui en 
paya au marquis de Genlis quarante-sept mille livres. Il donna 
encore l'agrément du régiment de cavalerie de Florensac au 
prince de Talmont •; du régiment de Besons, au comte de la 
Tbumelle •; du régiment de Pracomtal, au marquis d'Aube- 
terre *; du régiment de Servon, au chevalier de Balivière ^; du 
régiment de Locmaria, à Robin, lieutenant-colonel du régiment 
de Montbas, et d'un aulre régiment à de Tlsle, capitaine* de 
carabiniers du régiment de Vivans ; mais il se réserva de donner 
ragrément du régiment de Nassau. 

AVRIL 1693 

!•«• avril. — Le premier jour d'avril, on sut que le comte de 
Châteauvillain devoit bientôt épouser Mlle de Chevreuse, et 
que ce mariage étoit enfin résolu après avoir traîné fort long- 
temps. 

2 avril. — Le 2, le Roi donna six mille livres de pension au 
chevalier de Sigueran et à de Creil, brigadiers d'infanterie et 
premiers capitaines de son régiment des gardes, avec permission 
de vendre leurs compagnies, et ils se trouvèrent l'un et l'autre 
très malheureux de ce que le Roi sembloit par ce traitement 
n'avoir pas eu agréables les longs services qu'ils lui avoient 
rendus. 

Le même jour, le Roi donna l'agrément du régiment de 
Nassau à Villiers, lieutenant- colonel de cavalerie, et Mademoi- 
selle commença à être à l'extrémité ; on n'espéra plus pour sa 
vie. 

3 avril. — Le 3, on sut la destination des officiers généraux 

1. Genlilhomme du Dauphiné, neveu et héritier du défunt premier pré- 
sident de Saint-André. 

2. Frère cadet du duc de la Trémollle, qui étoit capitaine de cavalerie. 

3. Gentilhomme de Bourgogne, qui étoit lieutenant-colonel du régiment 
de cavalerie du Maine. Il étoit frère du marquis de la Tournelle, gouver- 
neur de Gravelines, ci-devant capitaine au régiment des gardes. 

4. Gentilhomme de Poitou, qui avoit épousé la fille unique du défunt 
marquis de Jonzac. Il étoit capitaine de cavalerie depuis longtemps. 

5. Frère de Balivière, enseigne des gardes du corps, et neveu de défunt 
Vignaux. 



18â MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES 

pour les armées, et il s'en trouva quelques-uns qui eurent le 
chagrin de ne point servir, comme le comte de Sebeville, le 
marquis de Florensac et Servon ; pour les anciens lieutenants 
généraux qu'on n'avoit point faits maréchaux de France, on sut 
qu'ils ne serviroient point, et cela redoubla encore leur chagrin. 

En Flandre. 

Le maréchal de Luxembourg. 
Le maréchal de Villeroy.. 
Le maréchal de Joyeuse. 

Lieutenants généraux. 
Rosen. 
Rubentel. 
Le duc d'Enghien. 
Le prince de Conti. 
Le marquis de la Valette *. 
Ximénès. 

Le marquis de Feuquières. 
Le duc de Berwick. 
Watteville. 

Maréchaux de camp. 
Le duc de Roquelaure. 
Le chevalier de Gassion *. 
Le comte de Marsin. 
Le chevalier de Besons. 
Le comte de Solre. 
Pracomtal. 

Le duc de Montmorency. 
Milord Lucan. 

Sur la Meuse. 
Le maréchal de BoufHers. 

Lieutenants généraux. 
Le duc du Maine. 
Le marquis de Montrevel. 

i. Depuis, il fut détaché pour aller commander au-x lignes. 
2. Depuis, il fut détaché pour aller servir en Normandie sous les ordres 
de Monsieur. 



3 AVRIL 1693 183 

Bartillat. 

Le comte de Tallart. 

Le comte de MontchevreuiL 

Busca. 

Le comte de Gacé. 

Maréchaux de camp. 
Le comte de Nassau. 
Le marquis de Lannion. 
Le comte de Ligneris. 
VandeuiL 

Le marquis de Créquy. 
Le prince d'Elbeuf. 
Le comte de la Motte. 

En Allemagne. 

Le maréchal de Lorge. 
Le maréchal de Choiseul. 

Lieutenants généraux. 

La Feuillée. 

Le marquis de Chamilly. 
Le marquis d'Huxelles. 
Le comte de Revel. 
Milord Montcassel. 
La Bretesche. 

Maréchaux de camp. 
Le duc de la Ferté. 
Le marquis de Barbezières. 
Le comte du Bourg. 
Le marquis d'Alègre. 
Le marquis de Vaubecourt. 
Saint-Frémond. 

En Italie. 

Le maréchal de Gatinat. 

Lieutenants généraux. 
Le duc de Vendôme. 
Le grand prieur de France. 



184 MÉMOIRES DU MARQOIS DE SOURCBBS 

Lan galerie. 

Le comte de Tessé. 

Le marquis de Vins. 

Le marquis de la Hoguette. 

Le comte de Larrey. > 

Maréchaux de camp. 

D'Usson. 

Le chevalier de Tessé. 

Bachivilliers. 

Le comte de Medavy. 

Le marquis de Gastries. 

Le marquis de Varennes. • 

Bn CSataldgne. 

Le maréchal de Noailles. 

Lieutenants généraux. 

Le marquis de Ghazeron. 

Saint-Sylvestre. 

Quinçon. 

Le comte de Coigny. 

Maréchaux de camp. 

Le marquis de Genlis. 

Préchac. 

Reinach. 

Le marquis de Longueval. 

Camp volant dans le Luxembourg. 

Lieutenant général. 
Le marquis d'Harcourt. 

Maréchal de camp. 
Le marquis de Locmaria. 
4 avril. — Le 4, le Roi donna au petit comte de Nogent S 

1. Fils unique du défunt comte de Nogent, maître de la garde-robe du 
Roi, et lieutenant général de ses armées, qui fut tué au passage du Rhin. 
Celui-ci étoit extraordinairement petit, mais joli et plein de feu et de 
politesse. 



5-8 AVRIL 1693 185 

capitaine de cavalerie, Fagrément du régiment du Roi de dra- 
gons, que le marquis d'Alëgre lui vendit quarante mille écus. 

5 avril. — Le 5, au matin, oasut que Mademoiselle avoit eu 
un grand ràlement toute la nuit, et le Roi signa le contrat de 
mariage de Poissy. 

Sur le soir, Mademoiselle perdit toute connaissance et elle 
mourut la nuit d*aprës. On sut qu'elle avoit fait Monsieur son 
légataire universel, qu'elle n*avoit point rétracté la donation 
faite au duc du Maine \ laquelle avoit été dans le temps acceptée 
par le Roi, et qu'elle avoit donné sa maison de Choisy à Monsei- 
gneur, comme elle le lui avoit laissé entendre plusieurs années 
auparavant *. 

Le Roi fit avertir les ministres et les trente dames qui dévoient 
être du voyage de faire travailler à leurs équipages. La mar- 
quise d'Heudicourt ne fut pas du nombre, son mari s'étant excusé 
sur son impossibilité à faire une semblable dépense; mais à la 
fin le Roi lui donna de quoi la faire. 

6 avriL — Le 6, le Roi donna au comte de Vassignac-Ime- 
court ', brigadier de cavalerie, la cornette des chevau-légers de 
sa garde, et ce fut le huitième ou dixième présent qu'il avoit fait 
depuis six ans à cette famille. 

7 avril. — Le 7, on sut que le Roi, ayant mûrement examiné 
si l'ordre de Saint-Lazare étoit légitime et canonique, de la 
manière dont le défunt marquis de Louvois l'avoit réglé, avoit 
enfin pris le parti de l'abolir; qu'il avoit seulement réservé les 
fonds qui appartenoient anciennement à cet ordre, et qu'il avoit 
fait rendre tous les autres biens qu'on y avoit réunis du temps 
du marquis de Louvois à leurs possesseurs légitimes. Le Roi 
créa, en même temps, l'ordre de Saint-Louis pour substituer à 
l'ordre de Saint-Lazare, et il en fit publier la déclaration ^ 

8 avril. — Le 8, on commença de voir Mademoiselle sur son 
lit de parade, et on l'y vit encore les jours suivants. 

1. De la principauté de Bombes et de la comté d*Eu ; on disoit qu'on 
avoit manqué à en faire faire Tacceptation pour le duc du Maine, lors 
enfant, et cette clause étoit nécessaire pour la vaUdilé de la donation. 

2. [Le testament de la grande MademoiseUe est inséré dans le Mercure 
d'avril 1693, p. 152-160. — E. Pontal] 

3. Cétoit le même qui venoit d'être fait briffadier. 

4. [Voir à l'appendice, n« II, l'^di^ du Hoi portant création d*un ordre 
militaire sous le titre de Saint Louis, dont le Roi se déclare chef souverain 
grand maître, — E. Pontal,] 



/ 



186 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

9 avril. — Le 9, on disoit que c'étoit tout de bon que le 
prince d'Orange alloit passer en Flandre, et qu'il avoit prorogé 
!e Parlement d'Angleterre. 

Le bruit couroit alors que les princes dltalie se remuoient 
pour procurer la paix * à leur pays. 

10 avril. — Le 10, on disoit que les ennemis avoient mis un 
•corps de vingt et un mille hommes sous Liège ; et cela faisoit 
connoilre combien ils appréhendoient que le Roi n'en voulût à 
-cette ville. 

11 avril. — Le 11, on eut nouvelle que le comte d'Eslrées, 
ayant trouvé que le mouillage de Baies n'étoit pas bon, n'avoit 
pas voulu hasarder Tenlreprise de brûler les vaisseaux d'Es- 
pagne, quoiqu'ils en eussent été si peu avertis qu'ils avoient 
salué sa flotte comme une flotte angloise et hoUandoise, parce 
qu'il avoit mis les pavillons d'Angleterre et de Hollande, et 
qu'ils lui avoient envoyé un major pour le complimenter, lequel 
fut fait prisonnier et renvoyé dans la suite. On sut aussi, par le 
ménie courrier, que le comte d'Estrées avoit, à son retour, 
'essuyé une furieuse tempête, qui l'avoit obligé de relâcher aux 
côtes de Gènes, mais qu'il étoit de retour à Toulon, où il faisoit 
raccommoder ce que la tempête avoit rompu à ses vaisseaux. 

Lemômejour,laduchesseduMaineobtintduRoi qu'elle suivroit 
Sa Majesté en voyage, et ce fut une grande joie pour elle ', car 
elle n'avoit pas eu la même permission la campagne précédente. 

Le soir, on porta le cœur de Mademoiselle au Val-de-Grâce, 
et ce fut Mademoiselle, ilUe de Monsieur, qui mena le deuil. 

12 avril. — Le là, Yauban, que le Roi attendoit pour faire la 
promotion des ingénieurs, étant arrivé d'Italie, Sa Mîyesté flt 
Mesgrigny • maréchal de camp; du Puy *, du Rose ' et Laparat* 
brigadiers. 

i. Ils auroient eu raison de le faire, mais ils étoient bien foibles pour 
oser Tentreprendre. 

2. Parce quejusqu^alors, on Tavoit traitée plutôt éomme une enTant que 
comme une femme mariée. 

3. GentUhomme de Champagne, qui avoit été longtemps major de Na- 
Tarre, et étoit alors gouverneur de la citadelle de Toumay; on le croyoit, 
«prés Vauban, le plus habile ingénieur du royaume. 

4. Neveu de Vauban, et un des principaux ingénieurs qui avoient sous 
<eux des brigades dMngénieurs subalternes. 

5. Autre principal ingénieur, de même grade que du Puy. 

6. Autre principal ingénieur égal aux deux autres, mais qui avoit 
Au-dessus d^eux d'avoir fait cinq ou six sièges en chef. 



13 AVRIL 1693 187 

On sut, le même jour, que Laparat marchoit en Catalogne et 
même qu'il y menoit trente-trois ingénieurs ; ce qui fit croire 
qu'on y feroit indubitablement quelque siège considérable '. 

Ce fut aussi le môme jour que le Roi et Monseigneur allèrent 
h Choisy ; le Roi y visita toutes choses, et ordonna tout ce qu'il 
y avoit à faire, tant à Tégard des meubles qu'à l'égard du jardin 
et de la maison. Gomme Monseigneur y éloit venu avant le Roi, 
les courtisans qui y étoient aussi venus lui disoient chacun leur 
avis sur ce qu'il y avoit à faire; mais Monseigneur les fit taire, 
en leur disant fort sagement : « Messieurs, il n'y a rien à faire 
jusqu'à ce que le Roi ait décidé ce qui lui plaira, et on n'y fera 
que ce qu'il jugera à propos. » 

On sut, le soir, que Polastron, maréchal de camp, allait servir 
en Bretagne, et que de Harlus, brigadier de cavalerie, y serviroit 
avec lui ; que Servon alloit servir en Normandie, et que le mar- 
quis de Florensac étoit le seul, avec le marquis de Sebeville, qui 
ne fdt point employé. 

13 avril. — Le 13, le parlement de Paris condamna Vedeau 
de Grammont, conseiller du même parlement, à un bannissement 
perpétuel; il étoit accusé de n'avoir pas gardé son ban, auquel il 
avoit été condamné quelques années auparavant, et d'avoir com- 
mis plusieurs rébellions à justice. Ses enfants, qui l'y avoient 
secondé, furent condamnés à mort, parce qu'ils étoient en fuite, 
et sa femme fut renvoyée de l'accusation. 

Le même jour mourut au Palais-Royal la comtesse de Brégy *, 
qui déshérita ses deux garçons, et donna tout à la marquise 
d'Escaux ', sa fille; mais il y avoit bien des gens qui ne croyoient 
pas que ce testament eût lieu. 

En ce temps-là, les princes de la maison royale supplièrent 
le Roi que, puisqu'il vouloit bien être le chef de l'ordre de 
Saint-Louis, il leur fît aussi l'honneur de les y admettre ; mais 
il leur répondit qu'ils n'en pouvoient pas être, parce qu'ils 
n'avoient pas dix années de services. Le pas qu'ils venoient de 
faire obligea une infinité de gens de guerre, de tout grade et de 



1. On croyoit que ce seroit Roses on Gironc. 

2. Veuve du comte de Brégy, ancien lieutenant général des armées du 
Hoi, et qui avoit été ambassadeur en Pologne. 

3. Venve du marquis d'Escanx, maréchal de camp, qui étoit mort en 
Irlande. 



188 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

toute condition, à demander d'entrer dans cet ordre, et le Roi 
reçut en un mois plus de quatre cents placets. 

14 avril. — Le 14, on sut que le maréchal de Luxembourg 
avoit demandé Polastron pour servir avec lui, et que le Roi lui 
avoit répondu qu'il étoit persuadé qu'il le serviroit bien dans son 
armée, mais qu'il avoit besoin de lui ailleurs. 

Le même jour, le roi et la reine d'Angleterre vinrent rendre 
visite au Roi et à toute la maison royale, au sujet de la mort de 
Mademoiselle^ et ils furent reçus en cérémonie. 

Le soir, on flt l'enterrement de cette princesse, dont on porta 
le corps à Saint-Denis, et ce furent Mme la duchesse de Chartres 
et Mademoiselle qui menèrent le deuil. 

On vit, le même jour, revenir à la cour le comte de la Vau- 
guyon, après une assez longue absence, et il ne manqua pas de 
gens qui en fussent surpris. 

Il couroit alors un brait très mal fondé de la trêve avec le duc 
de Savoie ; il y avoit des nouvelles qui poussoient la chose 
jusqu'à dire la paix générale ; et tout cela n'étoit fondé que sur 
une permission que le duc de Savoie avoit donné aux François 
de tirer des vivres de Piémont, ce qu'il n'avoit fait que pour 
avoir de l'argent dont il avoit grand besoin, et cet expédient lui 
avoit réussi, car il avoit tiré en peu de jours des sommes consi- 
dérables. 

15 avril. — Le 15, Yauban se trouva assez mal à Versailles, 
et, comme il étoit infiniment nécessaire, son incommodité donna 
de l'inquiétude, mais elle n'eut pas de suites. 

Le même jour, on sut que la comtesse de Bury, dame d'hon- 
neur de la princesse douairière de Conti, avoit demandé au Roi 
la permission de se retirer *, ce qu'il lui avoit accordé en lui 
conservant sa pension de six mille livres. 

16 avril. — Le 16, on eut nouvelle que le prince d'Orange 
étoit passé en Hollande, et qu'il étoit allé chasser à sa maison 
de Loo. 

Le môme jour, on apprit que le vieux marquis de Bussy ' étoit 

1. Parce que c'étoit le Roi qui Tavoit mise auprès de la princesse. 

2. Ci-devant lieutenant général des armées du Roi, et mestre de camp 
général de la cavalerie. Il étoit célèbre par ses écrits pour lesquels on 
Tavoit mis à la Bastille, ce qui fit faire sur lui celte belle devise d'un 
oiseau qui -étoit dans une cage avec ces paroles espagnoles pour dme : He 
mi cantOf mi carcel. 



17-18 AVRIL 1693 189 

mort d'apoplexie ea Bourgogne, et que l'avocat de Lamoignon, 
aprës^ avoir longtemps consulté s'il demeureroit dans sa charge, 
ou s'il prendroit celle de président au mortier du défunt prési- 
dent de Nesmond, dont il avoit la survivance, avoit enfin choisi 
de demeurer avocat général du parlement de Paris. Les avis des 
courtisans furent bien différents sur ce sujet; la plupart le blâmè- 
rent comme un homme qui avoit préféré l'intérêt à l'honneur, 
parce qu'il vendoit cette charge de président cinq cent mille 
livres, mais les autres assuroient qu'il avoit choisi fort prudem- 
ment, tant parce qu'il y trouvoit un profit considérable, que 
parce que son fils étoit trop jeune pour pouvoir espérer de lui 
procurer de sitôt la survivance de la charge de président au 
mortier, et parce qu'après avoir vieilli dans la charge d'avocat 
général, il lui auroit été très rude de se voir le dernier président 
au mortier, et de marcher après les présidents le Pelletier *, de 
Mesme *, de Château-Gontier ^ et de Novion ^ qui étoient de 
jeunes gens. 

Le même jour, le Roi donna l'agrément de la charge de pré- 
sident au mortier à Crèvecœur ", maître des requêtes, gendre du 
conseiller d'Etat de Harlay, qui étoit gendre du chancelier de 
Bo'ucherat. 

17 avrU. — Le 17, le comte de Lanmary *^, capitaine de 
chevau-légers, eut l'agrément de la compagnie de gendarmes 
de la Reine, que le marquis de Lannion lui vendit quarante-cinq 
mille écus avec des paiements très commodes. 

18 avril. — Le 18, on sut que le duc de Chartres comman- 
deroit la cavalerie de l'armée du maréchal de Luxembourg, et 
Rosen sous lui; le duc du Maine, celle de l'armée du maréchal 



1. Fils aîné de PeUetier, ministre d'Etat, ci-devant contrôleur général 
des flnances. 

2. Fils du défunt président de Mesme. 

3. Fils du président de Bailleul. 

4. Petit-fîls du premier président de Noyion. Le plus vieux de ces gens-là 
n'avoit pas trente-cinq ans. * 

5. Son père s'appeloit Mennevillette, il avoit été receyeur général du 
clergé, et étoit mort secrétaire des commandements de Monsieur. l\ étoit 
extrêmement riche, et avoit épousé la fille du secrétaire d'Etat de Harlay, 
gendre du chancelier Boucherat. 

6. Gentilhomme d'Auvergne, qui avoit épousé la fille naturelle du pré- 
sident Perrault, dont il avoit eu de grands biens. Son père étoit domesti- 
que du prince de Ck)ndé. 



190 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

de Boufflers, et Vandeuil sous lui ; Villepion celle dltalie, et le 
comte de Druy celle de Catalogne. 

19 avril. — Le 19, on disoit que le nonce du Pape avoit 
proposé au Roi la paix générale, et que le Roi lui avoit répondu 
qu'il y consentiroit volontiers, pourvu que ses ennemis se mis- 
sent à la raison; que le nonce du Pape auprès de TEmpereur lui 
avoit proposé la même chose, et qu'il lui avoit répondu qu'il fal- 
loit voir ce que le Roi de France voudroit rendre. 

20 avril. — Le 20, on sut que le marquis de Vieuxbourg, 
lieutenant de roi de Bourbonnois et colonel d'infanterie, alloit 
épouser la seconde fille du conseiller d'état de Harlay, et que 
le chancelier Boucherat voyoit avec plaisir le mariage du pelit- 
fils de sa femme avec sa petite-fille. 

Le même jour, le duc d'Enghien donna son régiment de cava- 
lerie au marquis de Lanque S capitaine de dragons. 

On parloit beaucoup, en ce temps-là, de la flotte des ennemis; 
on disoit qu'elle seroit terriblement puissante, et on assuroit que 
le prince d'Orange menaçoit de faire en personne une descente 
en France. 

21 avril. — Le 2i, on vit arriver à la cour un homme qui 
avoit bien fait parler de lui ; ce fut le colonel Jullien, qui avoit 
défendu Coni, et qui apparemment, ayant eu quelque sujet d'être 
mécontent du duc de Savoie, étoit revenu en France; le marquis 
de Barbezieux le présenta au Roi, et Sa Majesté le reçut fort 
agréablement. 

22 avril. — Le 22, on parloit d'un troisième testament de 
Mademoiselle, et ce bruit venoit de ce qu'une de ses femmes, 
quelque temps auparavant sa mort, avoit vu une feuille de pa- 
pier écrite de sa main, dont l'écriture commençoit par : Au nom 
du Père et du Pik et du Saint-Esprit, qui est la manière de com- 
mencer les testaments. Celle nouvelle ne laissa pas de mettre la 
cour en mouvement, et Monseigneur ne craignoit guère moins 
de n'avoir point le château de Choisy, que Monsieur de n'être 
point légataire universel. 

23 avril. — Le 23, on sut que la marquise de Coëtquen ' 

1. Gentilhomme de la frontière de Bourgogne, qui étoit de la maison de 
Choiseul. 

2. Sœur du duc de Rohan, de la princesse de Soubise et de la princesse 
d'Espinoy. 



24-27 AVRIL 1693 191 

éloit fort malade à Paris d'une espèce de rougeole, et le Roi, 
qui étolt à Marly, alla à Saint-Germain rendre visite au roi et » 
la reine d'Angleterre. 

Le même jour, on assuroit que le roi de Suède, malgré toutes 
les espérances qu'il avoit données d'être favorable à la France, 
avoit rendu à l'Empereur tout le service qu'il pouvoit souhaiter 
de lui, en apaisant tous les princes d'Allemagne en faveur du duc 
d'Hanovre. 

24 avril. — Le 24, Monseigneur apprit, par un page de 
Monsieur envoyé exprès, qu'il ne s'étoit point trouvé de troi- 
sième testament de Mademoiselle, mais seulement une feuille de 
papier où il y en avoit un de commencé. 

25 avril. — Le 25, on disoit que le prince Louis de Bade 
arrivoit sur le Rhin et qu'il y commanderoit la campagne pro- 
chaîne, quoique l'Empereur eût longtemps balancé s'il ne le 
renverroit pas commander en Hongrie. 

26 avril. — Le 26, la marquise d'Urfé * fut nommée dame 
d'honneur de la princesse douairière de Conti, et on sut que le 
Roi avoit bien voulu se charger encore de lui donner une pen- 
sion de deux mille écus ', et avoit permis à son mari de vendre 
la compagnie de chevau-légers de Monseigneur. 

Ce fut ce jour-là que le maréchal de Noailles partit en poste, 
pour aller commander l'armée en Catalogne. 

27 avril. — Le 27, le Roi retourna à Choisy avec toutes les- 
princesses, et y fut reçu par Monseigneur, qui étoit allé l'y 
attendre dès le soir précédent. 

On sut, ce jour-là, que le chevalier de Oassîon ' alloit servir 
en Normandie sous les ordres du comte de Matignon \ 



1. Fille du marquis de Biron, et sœur de la marquise de Nogaret. Sou 
mari étoit un gentilhomme de Forez, qui, après avoir été lieutenant des 
gardes du corps, étoit devenu capitaine lieutenant des chevau-légers de 
Monseigneur, et un de ses menius. 

2. Il rallut que Monseigneur s*en mêlât, car la marquise d'Urfé ne vou» 
loit point être dame d'honneur sans cette pension, et le Roi, qui avoit 
besoin d argent, avoit de la peine à la donner; mais Monseigneur l'em- 
porta par son crédit auprès du Roi. 

3. Gentilhomme de Béarn, neveu du défunt maréchal de Gassion, ma- 
réchal de camp, et lieutenant des gardes du corps. 

4. Lieutenant général pour le Roi dans la province; il étoit bien 
heureux, car il étoit à la mode de faire aux gouverneurs et lieutenants- 
généraux le passe-droit d'envoyer d'autres gens commander en leur place.^ 



192 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

28 ayril. — Le 28, le marquis de Lanque, meslre de camp 
du régiment d'Enghien, épousa Mlle de Xaintrailles, fille d'hon- 
neur de la princesse de Conti; mais ce mariage ne sembloit 
guère bien assorti, et une fille belle et jeune ne convenoit 
guère à un homme qui se mouroit d'avoir été foulé aux pieds 
des chevaux au combat de Steinkerque. 

Ce fut le môme jour que Vauban partit pour la Flandre, et on 
remarqua son départ, parce que ses voyages n'étoient jamais 
indifférents, principalement quand on étoit à la veille d'une 
campagne. 

29 avril. — Le 39, on sut que Mlle de Bouillon ^ avoit la 
petite vérole, mais elle s'en tira heureusement. 

On apprit aussi que le marquis de Dromesnil ', officier dans 
la gendarmerie, avoit traité du régiment du Roi de cavalerie 
avec le comte de Vienne •, qui en étoit mestre de camp, moyen- 
nant trente mille écns. 

80 avriL — Le lendemain, la princesse de Condé eut un 
accès de fièvre très violent, et qui lui dura trente heures, mais 
heureusement il n'eut pas de suite. 

Ce fut ce jour-là qu'on apprit que la duchesse de Choiseul 
avoit eu ordre de se retirer de la cour, et de se mettre dans un 
couvent, ce qui augmentoit la compassion qu'on avoit pour le 
duc, son mari, lequel ne pouvoit supporter le chagrin qu'il avoit 
de n'avoir pas été fait maréchal de France ; et c'étoit un terrible 
sujet de douleur pour lui de voir chasser sa femme qu'il aimoit 
passionnément, outre qu'il se voyoit sans un sol de bien, et 
toutes ses prétentions ruinées. 



MAI 1693 

!•' mai. — Le !«' de mai, on sut que le comte de Dromesnil, 
ayant trouvé qu'il valoit mieux pour lui acheter la compagnie de 
chevau-légers de Monseigneur le Dauphin, ne vouloit plus tenir 
le marché qu'il avoit fait avec le comte de Vienne; mais il soute- 
noit qu'il étoit prêt de tenir son marché, et c'étoit son père qui 

1. Fille aînée du duc de Bouillon, grand chambellan de France. 

2. Gentilhomme de Picardie. 

3. Frère cadet du marquis de la Vieu ville. 



2-3 MAI 1693 193 

paroissoit sur la scène, et qui disoit que, comme c'étoit lui qui 
fournissoit Targent à son fils, il ne lui en vouloit point donner 
pour acheter le régiment du Roi, mais qu'il lui donneroit tout 
ce qu'il faudroit pour acheter la lieutenance des chevau-légers 
Dauphin, de laquelle il avoit fait marché avec le marquis d'Urfé; 
la chose ayant été portée au Roi, et le marquis d'Urfé s'étant 
beaucoup remué pour faire réussir son affaire, il en vint à bout, 
et Dromesnil acheta sa charge. 

On apprit ce jour-là que Tévêque de Cahors * étoit mort en 
faisant ses visites. Il avoit été aumônier de Monsieur, et avoit 
aimé passionnément le jeu; mais, depuis qull avoit été fait 
évéque, il avoit changé de manières, et s'étoit donné tout entier 
à son devoir, de sorte qu'on le comptoit entre les meilleurs évo- 
ques du royaume, et qu'il fut extrêmement regretté. 

2 mai. — Le 2, le marquis de Chazeron ', lieutenant des 
gardes du corps et gouverneur de Brest, épousa Mlle Barentin, 
dont le père étoit mort ancien président du Grand Conseil. 

8 mai. ~ Le 3, le Roi déclara qu'il ne feroit point ses dé- 
votions à la Pentecôte, ce qui fit appréhender aux courtisans 
qu'il ne partit brusquement, comme il l'avoit déjà fait plusieurs 
fois. 

On sut, ce jour-là, que Monsieur, frère du Roi, alloit com- 
mander sur toutes les côtes en l'absence du Roi ; qu'il avoit 
sous lui le maréchal d'Humières, et qu'on lui donneroit soixante 
mille hommes en différents corps, qui seroient composés de 
troupes, de milice et d'arrière-ban, et qu'il feroit son séjour à 
Laval. 

On apprit aussi que le Roi avoit offert cet emploi à Monsei- 
gneur, et qu'il lui avoit donné une demi-heure pour prendre sa 
résolution, mais que Monseigneur, par une sagesse digne de lui, 
n'avoit pas balancé un moment, et avoit répondu au Roi qu'il 
Toaloit le suivre. 



1. Il étoit frère d*un conseiUer du parlement de Paris, nommé le Jay, 
et avoit été aumônier de Monsieur. [Il était d'une famille de robe, qui 
avait fourni un premier président au parlement de Paris. — E, Pontal.] 

2. GentUbomme d*Auvergne, dont le père avoit aussi été lieutenant des 
gardes du corps, ayant été tiré par distinction de la cavalerie, où il étoit 
mestre de camp. Depuis, le Roi lui avoit donné le gouvernement de Brest, 
qu'il avoit fait tomber à son fils, et le Roi lui avoit donné la lieutenance 
générale de RoussiUon, et Tavoit fait cbevalier de TOrdre. 

IV. — 13 



194 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGRES 

Le soir, le Roi promit^u colonel Jullien le premier régiment 
d'infanterie qui vaqueroit et de le faire brigadier à la première 
promotion ; il lui donna trois mille livres de pension, et pareille 
somme en argent comptant pour faire son équipage, et il renvoya 
servir auprès du maréchal de Catinat. 

4 mal. — Le 4, le Roi prit médecine, ce qui obligea les cour- 
tisans à presser leurs équipages, ayant remarqué par expérience 
que, dans cette saison, c'étoit une marque infaillible de départ. 

5 mal. — Le 8, mourut à Paris le vieux duc de Saint-Simon; 
il étoit âgé de quatre-vingt-sept ans, et il ne lui restoit, de la 
faveur du Roi Louis XIII S que le gouvernement de Blaye, que 
le Roi donna à son fils, y ajoutant celui de Senlis, qui avoit été 
au défunt marquis de Saint-Simon, son oncle. 

Ce fut en ce temps-là que le célèbre le Nôtre % qui éloit le 
premier homme de son temps pour les jardins, donna tous ses 
tableaux, ses bronzes et ses porcelaines au Roi, et on estima ce 
présent plus de cent mille livres. 

6-7 mal. — Le 6, le Roi déclara qu'il partiroit pour l'armée 
le 16 du mois^ et, le lendemain, on flt à Saint-Denis un service 
solennel pour Mademoiselle, auquel assistèrent toutes les cours 
supérieures •. 

8 mal. — Le 8, on sut que Monsieur ne feroit point son 

1. Eq UQ an et demi de faveur, il étoit devenu duc et pair, chevalier de 
rOrdre, premier écuyer de la petite écurie, grand fauconnier, grand lou- 
vetier, capitaine de Saint-Germain-en-Laye, et gouverneur de Blaye. 11 
avoit aussi obtenu le cordon bleu pour son frère aine, le marquis de Saint- 
Simon. 11 avoit vendu tous ces emplois, n'en étoit guère plus riche, et si 
le Roi n'eût pas donné à son fils le gouvernement de Blaye, il étoit ruiné, 
parce quMl avoit trepte mille livres de rente de marais, qu'U avoit des- 
séchés sous le canon de Blaye, desquels, sous un autre gouverneur, le re- 
venu ne lui auroit pas été trop bien payé. [Le duc de Saint-Simon, dont 
il est ici question, était le père du célèbre auteur des Mémoires; son fils 
lui consacre une notice dans les Additions au journal de Dangeau (t. IV, 
p. 176), à la date du 3 mai, qui est la vraie date de sa mort. Il donne 
aussi d'intéressants détails sur sa vie et sa mort dans ses Mémoires (t. 1, 
p. 132 et sq. de l'éd. de M. de Boilisle). M. de Boilisle a inséré à son sujet, 
dans l'appendice de ce même volume (p. 428-91), une savante et très inté- 
ressante étude, à laquelle nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer 
nos lecteurs. — E. Pontal,] 

2. Il étoit proprement l'inventeur des beaux jardins, et c'étoit lui qui 
avoit fait tous ceux de VersaiUes, ceux de Fontainebleau, ceux de Tria- 
non, et une partie de ceux de Marly. 

3. Elles furent assez fâchées de l'ordre qu'elles en reçurent, car elles 
n'avoient accoutumé de marcher que pour les fils de roi tout au plus. 



9 MAI 1693 195 

séjour à Laval, et qu'on avoit jugé plus à propos qu'il le fît à 
Vitré en Bretagne. 

On eut aussi nouvelle que le comte d'Estrées étoit sorti du 
port de Toulon, et qu'il attendoit aux iles d'Hyéres que les 
galères sortissent du port de Marseille ; tout le monde croyoit 
alors qu'il devoit aller boucher le port de Roses, pendant que le 
maréchal de Noailles en feroit le siège par terre. 

9 mai. — Le 9, on apprit que le prince d'Orange avoit fait 
un coup bien hardi, qui avoit été de faire arrêter Halluin S qui 
étoit le plus puissant de la ville de Dort, et cela parce que, dans 
une harangue, il l'avoit supplié de donner la paix à l'Europe. 

Le même jour, le Roi nomma les grands-croix^ commandeurs 
et chevaliers de Tordre de Saint-Louis, qui furent presque tous 
les mêmes qui avoient été dans l'ordre de Saint-Lazare, à la 
réserve de quelques-uns qu'il ôta ' et qu'il ajouta '. 

Etat des officiers nommés pour les comfnanderies 

de l'ordre de Saint-Lords. 

Grands-croix a 6000 livres. 

De Montchevreuil. 
De Châteaurenaud. 
De la Rablière. 
De Rivarolles. 
De Vauban. 
De la Feuillée. 
Rosen. 
De Polastron. 

Commandeurs a 4000 uvres. 

De Watteville. 
De Saint-Silvestre. 
D'Avéjan. 
Massot. 

1. Il y avoit longtemps qu'il lui en vouloit, car il Tavoit toujours trouvé 
opposé à ses desseins. 

2. Il n'y avoit que Bulonde, qui étoit grand prieur, et qui fut cassé. 
C'étoil celui qui avoit manqué Coni. 

3. Pour grands-croix Vauban, la Feuillée, Uosen et Polastron ; pour com- 
mandeur Cbamlay. 



196 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURGHES 

De la Grange. 
De Laubanie. 
Pannelier. 
De Ghamlay. 

Commandeurs a 3000 livres. 

De Gastelas. 

De Préchac. 

D'Arbon. 

De la Fouchai-diëre. 

De Gastéja. 

De la Gaze. 

Du Luc. 

De Bellegarde. 

De Guillerville. 

De Fourille. 

D'Alou. 

De LaamoQt. 

Des Alleurs. 

Des Bordes. 

De Gogolin. 

De Besons. 

Ghevaliers a 2000 livres. 

D'Ambiimont, 

De Bercourt. 

De Vienne. 

De Ghevilly. 

D'ArbouvilIe, 

De la Foresl. 

Machet. 

De Gadrieux. 

De la Haye. 

De Belle-Groix. 

Du Fort. 

De Lussan. 

Valkier. 

De Villemandore. 

De Rigauville. 



9 MAI 1693 197 

De Romainville. 

Bohlen. 

D'Augicourt. 

Du Puy-Vauban. 

De Crespy. 

Du Bourg, maréchal de camp. 

De Refuge. 

Chevaliers a 1 500 livres. 

De Saint-Alvère. 

De L'Amorezan. 

De Marsilly, lieutenant aux gardes. 

De Rozamel. 

De Neuville Beauvais. 

De la Paye. 

De Mennevillette. 

Cornélius. 

De Monroux. 

Boulogne. 

De Marsilly, mestre de camp. 

De France. 

De Cheviré. 

Chevalier. 

De Bressey. 

De la Trousse. 

De Richeran. 

Du Terrier. 

Reynier. 

De Mont bas. . 

De Saleme. 

Chevaliers a 1 000 uvres. 

De Bony. ^ 

De Louze. 
De Nouant. 
De Cantan. 

■ 

De Bains. 

Sanson. 

De Saint- Amadour. 



198 mMoirbs du marquis de sourches 

De Lansac. 

De la Fille. 

De Lurey. 

De Rey. 

Sicart. 

De Boiveau. 

De Regards. 

D'Argoul. 

De Monligny. 

D^Hoiiv. 

De Prusy. 

Ferrand. 

De la MoUe-Marsé. 

De Pradelle. 

De Ligny. 

De Clézieux. 

Des AUeurs, capitaine de Bourgogne. 

De Sainle-Fère. 

Ganault. 

De la Motte. 

Du Cavla. 

De Boursonne. 

MoIé. 

De la Chauviniëre. 

De Ricousse. 

Garand. 

De Valcroissant. 

De Moiron. 

De la Grand-Maison. 

De la Neuville. 

Du Bosc. 

De Laparat. 

De France. 

De Saint- Amadour. 

D'Aligny. 

Du Sollier. 

Ghevaliers a 800 livres. 
De Gordes. 

De Senneville. 



40 MAI 1693 im 

De Guigneville. 
Borelly. 
De Montenot. 
De la Roche. 
Blondelot. 
De l'Esloile. 
D'Anjou. 

De Neuville, lieutenant de cavalerie 
De Dais. 
De Bar. 
Blin-Seignelay. 
De Blanque. 
Du Haget. 
De la Combe. 

De Launay, lieutenant-colonel de Blaisois. 
Du Gué. 
De la Caille. 
De Champly. 
De la Pierre. 
De Marsillac. 
De Gouzolles. 
De Bezombes. 
Grégoire. 

Le nombre des chevaliers n'est pas complet suivant l'édit, le 
surplus devant être rempli par les officiers de marine. 

10 mai. — Le 10, qui étoit le jour de la Pentecôte, le Roi fit 
la procession des chevaliers du Saint-Esprit, au retour de laquelle 
il parla de celui de Saint-Louis. Il proposa aux princes du sang 
d'en être ; le prince de Conti, voyant les autres balancer, prit la 
parole pour tous, et lui répondit qu'il n'y avoit personne qui ne 
se tint honoré d'être d'un ordre dont le Roi vouloit bien être lui- 
même, et le Roi lui ordonna sur-le-champ de se tenir prêt pour 
le recevoir après son diner. 

En effet, aussitôt qu'il eut diné, il fit dans son cabinet cinq 
chevaliers de Saint-Louis, qui furent Monseigneur, Monsieur, le 
duc de Chartres, le prince de Conti et le maréchal de Bellefonds '. 

i. Les princes et les maréchaux de France n'éloient dans Tordre de 
Saint-Louis que par honneur, et n'avoient point de revenu. 



200 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCBBS 

Ensuite de quoi il alla entendre le sermon de Tabbé de Ton- 
nerre S Tun de ses aumôniers. 

Le soir, il déclara qu'il ne partiroit de Versailles que le 18, 
pour aller coucher à Chantilly, où il séjoumeroit un jour, et 
qu'il en repartiroit le 30 pour aller coucher à Compiëgne, où il 
passeroit le 21, qui devoit être le jour de la fête du Saint Sacre- 
ment. 

11 mai. — Le 11, il fit une plus grande cérémonie de cheva- 
liers de Saint-Louis dans le salon de son appartement. D'abord 
il les fit mettre tous à genoux ; ensuite le marquis de Barbezieux lut 
le serment pour tous ceux du service de terre, lesquels Tayant 
prêté, le Roi tira son épée et les fit tous chevaliers, commençant 
par le prince de Gondé et le duc d'Enghien ; ensuite le maréchal 
de Villeroy et puis les grands-croix, les commandeurs suivant la 
différence du revenu, et ensuite les chevaliers suivant la même 
différence. La forme avec laquelle il les fit chevaliers fut de 
leur donner à chacun un petit coup d'épée sur Tépaule droite et 
sur Tépaule gauche, et de les embrasser en leur disant : « Par 
Saint Louis, je vous fais chevalier. » Ensuite le comte de Pont- 
chartrain lut le serment pour ceux de la marine, et il ne s*en 
trouva que deux, qui furent le comte de Toulouse, amiral de 
France^ et le duc du Maine, général des galères ; il est à remar- 
quer que, dans cette cérémonie, le cadet eut la droite sur son 
aine à cause du rang de sa charge. 

12 mai. — Le 12, on sut que le Roi avoit fait le marquis de 
Sebeville son aide de camp à la place du défunt prince de Tu- 
renne, et qu'il avoit envoyé ordre au maréchal de Tourville de 
tenir la flotte prête pour partir au premier ordre. 

13 mai. — Le 13, on eut nouvelle que le comte d*Estrées 
étoit encore aux îles d'Hyëres^ et que les galères n'étoient pas 
encore sorties du port de Marseille. 

14 mai. — Le 14, on disoit que les Turcs avoient refusé 
toutes les propositions de TEmpereur, et qu'ils se tenoient fiers 
parce qu'ils dévoient être beaucoup plus forts que Tannée der- 
nière. 

15 mai. — Le 18, on vit à la cour Bouchu, ci-devant premier 

1. Frère du comte de Tonnerre, premier gentilhomme de la chambre de 
Monsieur, el neveu de Tôvèque de Noyon, de Tillustre maison de Clermont 
de Dauphiné. 



16-18 MAI 1693 201 

président de la Chambre des comptes de Dijon, qui venoit prêter 
le 'serment de la charge de premier président du parlement de 
Bourgogne, dont le Roi lui avait donné Tagrément en payant les 
cinquante mille écus de brevet de retenue *, qu'il avoit accordés 
au défunt premier président Brûlart. 

16 mai. — Le 16, le Roi déclara que le maréchal de Lorge 
de voit passer le Rhin le 18 ; et on sut que le marquis de Castries 
devoit épouser au premier jour Mlle de Mortemart *, fille du 
défunt maréchal duc de Vivonne. On sut aussi que le comte de 
Maulevrier était extraordinairement malade. 

17 mai. — Le 17, le Roi demanda au marquis de Cavoye, 
son grand maréchal des logis, jusqu'à quel endroit il avoit 
envoyé marquer les logements ; et comme il lui eut répondu que 
les maréchaux de logis iroient jusqu'à Valenciennes, le Roi lui 
répondit qu'à commencer depuis Péronne il prit tous les soirs 
son ordre pour le logement du lendemain, ce qui fit extrême- 
ment appréhender aux courtisans qu'il n'y eût quelque contre- 
marche. 

18 mai. — Le 18, le Roi partit de Versailles, et vint diner à 
Ecouen et coucher à Chantilly ; les dames qui l'accompagnoient 
dans son voyage étoient la duchesse de Chartres, la duchesse d'En- 
ghien, la princesse douairière de Conti, la princesse de Conti, la 
duchesse du Maine, la marquise de Màintenon, la princesse de 
Soubise, la princesse d'Harcourt, la duchesse de Chevreuse, la 
duchesse de Beauvillier, la marquise de Courtenvaux *, la mar- 
quise de Barbezieux *, la comtesse de Gramont, la marquise de 
Dangeau, la marquise d'Heudicourl, la marquise de Florensac S 
la maréchale de Rochefort, la comtesse de Mailly, la comtesse 
de Fontaine-Martel •, la comtesse de Moreuil ^ et sa fille, la 

1. Gela étoit en pure perte pour Bouchu, et il falloit être bien riche 
pour vouloir être premier président à cette condition. 

2. EUe étoit cadette de la duchesse d'EIbeuf. 

3. Fille du maréchal d'Eslrées. Son mari étoit capitaine des Cent-Suisses, 
et fils aîné du défunt marquis de Louvois. 

4. FiUe du défunt duc dÎJzès. Son mari étoit second fils du marquis de 
Louvois, secrétaire d'Etat de la guerre, et chevalier de TOrdre du Saint- 
Esprit. 

5. Fille du défunt marquis de ChAteauneuf-Senecterre. 

6. Femme du comte de Fontaine-Martel, premier écuyer de la duchesse 
de Chartres; elle étoit fille de Bordeaux, ci-devant ambassadeur pour le 
Roi en Angleterre. , 

7. Femme du comte de Moreuil-Caumesnil, ci- devant brigadier de cava- 



202 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

marquise d'Urfé, et Mlles Chouin, de Vientais et de Sanzay *, 
la marquise de Vitry ', et Mlle de Sainte-Osmane et la marquise 
de Saint-Valery * ; pour la marquise d'O, qui en devoit être 
aussi, elle ne put pas ôlre du voyage, parce qu'elle éloil grosse, 
et qu'elle étoit trop sujette à se blesser. 

Le Roi dit le soir à Chantilly qu'il avoit eu nouvelle que les 
ennemis assembloient un corps de trente mille hommes entre 
Gand et le Sas ; que de là ils viendroient joindre les troupes qui 
étoient sous Bruxelles, d'où ils se vantoient de le venir chercher 
partout où il seroit avec son armée. 

19 mai. — Le 19, le Roi séjourna à Chantilly; il monta à 
cheval le matin pour en voir toules les beautés, et l'après-dinée 
il alla à la chasse. 

Le môme jour, on sut que le marquis de BoufOers *, neveu 
du maréchal et colonel d'infanterie, étoit mort de maladie dans 
une extrême jeunesse, car il n'avoit pas plus de vingt-cinq ans, 
et c'étoit une extrême douleur pour le maréchal qui demeuroit 
par cette mort le seul homme de son nom. 

20 mal. — Le 20, le Roi vint dîner à Verberie et coucher à 
Compiëgne par une pluie épouvantable, qui donna dans la suite 
bien des affaires aux équipages de la cour. 

21 mai. — Le 21 au matin, le Roi fit le maréchal d'Humières 
chevalier de Saint-Louis. 

On avoit cru que Sa Majesté feroit ce jour-là ses dévotions, 
mais elle ne les fit point, et par conséquent elle ne distribua 



lerie et premier écuyer du duc d'Enghieu. EUe avoit été fiUe d*hODQeur 
de Heurietle d'Angleterre, première femme de Monsieur, et depuis^ fiUe 
d'IioDueur de la Reine, et e'appeloit alors MUe de Dampierre, et étoit sœur 
de lu maréchale Foucault. Quand le duc d'Enghien avoit épousé MUe de 
Nantes, fiUc naturelle du Roi et de la marquise de Montespan, on l'avoit 
faite dame d'honneur de cette princesse. 

1. La première étoit une damoiselle de Dauphiné; la seconde, une da- 
moiselle du Perche; la troisième, une damoiselle de Bourgogne. 

2. Veuve du marquis de Vitry, frère du duc, lequel étoit mort dans les 
pays étrangers, où il étoit employé pour le service du Roi. Elle étoit 
dame d'honneur de la princesse de Conli. 

3. Veuve du marquis de Saint-Valery, brigadier de cavalerie, qui étoit 
fils du marquis de Gamaches, chevalier de TOrdre. Elle étoit fille du mar- 
quis de Montlouet, premier écuyer de la grande écurie du Roi. 

4. Il étoit fils du frère aiué du maréchal, lequel étoit lieutenant de Roi 
de Beauvoisis, et le maréchal avoit eu, par la mort de son frère, cette 
licuteoancc do roi. 



22-28 MAI 1693 203 

point les bénéfices qui étoient vacants ; elle assista seulement à 
la procession du Saint-Sacrement, à vêpres et au salut. 

22 mal. — Le 22, le Roi vint dîner à Cuvilly et coucher à 
Roye. Ce fut là où on commença à dire que le maréchal de 
Lorge avoit assiégé Heidelberg. 

23 mai. — Le 23, le Roi vint dîner à Marché-le-Pot et cou- 
cher à Péronne, où la marquise d'Ueudicourt commença d'avoir 
la fièvre assez forte. 

24 mai. -— Le lendemain, le Roi devoit venir dîner à Metz-en- 
Gouture ; mais les chemins se trouvèrent si mauvais qu'il fut 
obligé de venir dîner à Fins, d'où il vint coucher à Cambrai. 

25 mai. — Le 25, au matin, le Roi fit la Rablière ' chevalier 
de Saint-Louis, et ensuite il vint dîner à VilIers-en-Cauchies, et 
coucher au Quesnoy, où l'on disoit qu'il devoit séjourner deux 
ou trois jours, et où en arrivant le Roi tint conseil avec ses mi- 
nistres. 

Le soir, on sut que les ennemis avoient cinq campements, un 
sous Liège, un sous Tirlemont, un sous Bruxelles, un entre 
Bruxelles et Gand, et un entre Gand et le Sas. Cette disposition 
de leurs troupes sembloit laisser entrevoir qu'ils vouloient se 
tenir sur la défensive ; aussi assuroiton qu'ils avoient seize mille 
hommes de moins que l'année dernière. 

26 mai. — Le 26, on sut que Heidelberg étoit véritablement 
investi dès le 20. 

27 mai. — Le 27, le maréchal de Boufflers manda au Roi 
qu'un parti de quarante hommes des ennemis étoit venu attaquer 
les gens qu'il faisoit travailler aux chemins pour les rendre pra^ 
ticables autour de son armée, mais qu'un officier au régiment 
des gardes, avec vingt soldats, avoit chargé ce parti, et qu'un 
petit corps de garde de dragons étant venu le prendre par der- 
rière, on en avoit tué ou pris trente-sept hommes. • 

28 mai. — Il y avoit déjà trois ou quatre jours que le Roi 
étoit incommodé d'un rhumatisme sur le col et sur les épaules ; 
mais, la nuit du 27 au 28, il se convertit en un grand mal de 
gorge qui obligea le Roi de se faire saigner le malin ; ce (lu'il 
ne faisoit que rarement, parce que la saignée lui causoit tou- 
jours de grandes vapeurs. 

i. Vieil ofûcier de cavalerie, qui commandoit à Lille depuis longtemps. 



204 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Le même matin, un courrier du maréchal de Lorge lui apporta 
la nouvelle de la prise d'Heidelberg. 

Le jour qu'on avoit ouvert la tranchée, on avoit fait deux bat- 
teries au-delà du Necker, qui voyoient à revers les ouvrages de 
la ville; les assiégés les abandonnèrent. Brûlart, capitaine de 
grenadiers du régiment de Picardie, qui étoit de garde à la tran- 
chée, s'en aperçut, et les poursuivit si vivement qu'il entra pèle- 
mêle avec eux dans la ville, dont on ferma les portes, et il s*y 
trouva avec douze hommes seulement. Le régiment de Picardie 
marcha à son secours, rompit les portes, et força la ville Tépée 
à la main ; elle fut en même temps pillée et brûlée, mais on 
disoit que les assiégés y avoient eux-mêmes mis le feu en se 
retirant dans le château. Le maréchal de Lorge fit sommer les 
assiégés de se rendre, et ils écoutèrent si longtemps les propo- 
sitions du maréchal de Lorge qu'ils donnèrent le temps de re- 
connaître tout et de faire des batteries dans la ville. Quand ils 
les virent faites, ils se rendirent; on leur accorda une capitula- 
tion honorable et on les envoya à Ueilbronn, où le maréchal 
de Lorge marcha dès le lendemain ; mais on disoit que le prince 
Louis de Bade n'en étoit pas loin avec son armée. 

On eut, le même jour, la conflrmation d'une nouvelle qui 
avoit couru quelques jours auparavant, qui étoit que le troisième 
vaisseau de Tannée angloise par sa grandeur avoit péri aux 
Dunes, mais que l'équipage s'en étoit sauvé. On assuroit aussi 
qu'il n'avoit paru encore dans la Manche aucun vaisseau des 
ennemis, et que le maréchal de Tourville devoit ce jour-Là être 
sorti du port de Brest avec Tannée navale. 

29 mal. — - Le 29, le Roi se trouva beaucoup mieux, et le 
duc du Maine prit congé de lui pour se rendre à Tarmée du 
maréchal de Boufflers. 

On sut ce* jour-là que la marquise de la Fayette ', la mère, 
étoit morte à Paris, et que les deux armées du Roi faisoient le 
feu de joie pour la prise d'Heidelberg. 

30 mai. — Le 30, le Roi se trouva encore beaucoup mieux, 
et il alla de son pied à la messe de la paroisse. Pendant son 
dîner, il ordonna au duc d'Enghien et au prince de Gonti de 
partir le lendemain pour Tarmée avec le maréchal de Luxem- 
bourg. 

1. Mère du marquis Je la Fayette, qui venoit d'être fait brigadier. 



31 MAI 1693 205 

On disoit, ce jour-là, que le prince d'Orange éloit extraordi- 
nairement piqué de la prise d'Heidelberg, mais il ne lui étoit 
pas facile de faire devant deux armées aussi puissantes que celles 
du Roi quelque chose qui fût capable de le dépiquer. 

On disoit, le même jour, que, depuis que le duc de Savoie 
étoit allé à Quiers pour prendre Fair, il avoit fait un voyage à 
Turin en chaise roulante, mais qu'à son retour il avoit eu un 
accès de fièvre très violent; qu'on ne croyoil pas qu'il eût encore 
signé le renouvellement de la ligue ; que ses troupes dévoient 
marcher incessamment vers Buriasque pour s'approcher de Pi - 
gnerol, mais que celles des Impériaux et des Espagnols ne mar- 
choient pas encore; que les uns prétendoient que les Impériaux 
ne vouloient point quitter leurs quartiers qu'ils n'eussent entiè- 
rement touché ce qui leur éloit dû du reste de leur quartier 
d'hiver, ce qui ne se montoit pas à moins de deux cent mille 
livres, et que d'autres assuroient que le duc de Savoie ne vou- 
loit pas qu'elles entrassent en Piémont avant que la récolte ne 
fût faite. 

On sut encore, ce jour-là^ que le maréchal de Boufflers avoit 
marché avec son armée, et qu'il étoit venu camper à Leuze ; 
qu'il marcheroit encore deux jours de suite, et que, le troisième 
jour, il arriveroit sous Mons du côté de Saint-Denis ; que le Roi 
marcheroit le 2 juin, et qu'il iroit joindre son armée, qui étoit 
celle du maréchal de Boufflers ; et que les ennemis appréhen- 
doient apparemment pour Bruxelles, puisqu'ils y travailloient 
très fortement. 

SI mai. — Le 31, le Roi, qui se portoit encore mieux, fit ses 
dévotions dans l'église paroissiale du Quesnoy, et ensuite il 
toucha les malades des écrouelles qui s'y trouvèrent ; après son 
dîner, il alla à vêpres et au salut, et, en rentrant dans son 
appartement, il fit appeler le marquis de Gavoye, son grand 
marécbal des logis, et lui dit que, pour lui, il iroit le 2 juin cam- 
per sous Mons à la tête de son armée, et qu'à l'égard des dames 
elles partiroient le même jour pour aller à Maubeuge. 

Ensuite, il s'enferma avec le P. de la Chaise, son confesseur, 
et il fit la distribution des bénéfices qui étoient vacants. Il y 
avoit trois évêchés, celui de Gahors, celui de Comminges et 
celui de Pâmiers, dont l'abbé de Campe ' devoit donner sa démis- 

i. 11 ttvoit été élevé par le défont archevêque d'Albi nommé Serroni, 



^06 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

sion. Il donna donc le premier à l'abbé de la Luzerne*, qui avoit 
été aumônier ordinaire de Madame la Dauphine, le second h 
Tabbé de Brizay •, frère du comte de Denonville, sous-gouverneur 
du duc de Bourgogne ; pour le troisième, il le conserva in petto. 
Outre cela, il donna la belle abbaye de Signy, qui vaquoit par la 
mort de Tabbé de Baradas *, à Tabbé Bitault, sur la démission de 
d'Aubigné *, qui avoit fait scrupule de posséder deux abbayes ; 
le prieuré de Saint-Irénée de Lyon à l'abbé de Saillant *, comte 
de Saint-Jean de Lyon, et un autre prieuré à l'abbé de Sanzay ; 
deux canonicals de la Sainte-Chapelle de Paris, l'un à l'abbé 
Boileau, frère du célèbre Despréaux •, l'autre au fils de Bazire, 
un des garçons de sa chambre, et divers autres petits bénéfices 
à diverses personnes. 

On sut, ce jour-là, que l'armée des ennemis éloit campée à 
Anderlecht, entre Hall et Bruxelles, mais qu'elle n'étoit pas 
encore toute assemblée. 



JUIN 1693 

1" Juin. — Le !•' de juin, on eut le matin la nouvelle de la 
mort du comte de Maulevrier ', chevalier des Ordres du Boi, 
lieutenant général de ses armées, gouverneur de Tournay et 
commandant pour le Boi dans Dunkerque ; on lui avoit fait une 
opération pour certain ancien mal qu'il avoit, mais onî crut que 
le chagrin " avoit beaucoup contribué à le faire mourir. 

qui étoit un jacobin ItaUeo; depuis, U avoit été nommé à l'évêché de 
Glandève», et ensuite à celui de Pâmiers. 

1. Gentilhomme de Normandie, dont le frère cadet avoit épousé lu fille 
du comte de la Chaise, capitaine de la porte du Roi, nièce du P. de la 
Chaise, confesseur de Sa Mcgesté. 

2. Gentilhomme do Beauce, qui étoit grand vicaire du défunt év(^(|ue de 
Chartres, frère du maréchal de ViUeroy, 

3. Gentilhomme de Champagne, dont le père avoit été très peu de temps 
favori du Roi Louis XllI. 

i. Parent de la marquise de Maintenon, auquel le Roi avoit donné 
l'abbaye de la Victoire. 

5. Frère du comte de Terraîl, de l'abbé d'Estaing, et de Tabbé de Saillant. 

6. Qui, de poète satirique, étoit devenu un des historiens de la vie du 
Roi avec Racine, ci-devant poète tragique, 

7. Frère cadet du ministre d'Etat Colbert^ et le plus ancien lieutenant 
général des armées du Roi. 

8. De n'avoir pas été maréchal de France. 



2 JUIN 1693 207 

On apprit aussi que Tarchevéque de Lyon étoit extrêmement 
malade, et la plupart des courtisans le dirent mort à cause de 
son grand âge *. 

On sut encore, ce jour-là, que le maréchal de Tourville, ayant 
eu des ordres très pressants, étoit sorti de Brest avec toute sa 
flotte, et qu'il avoit mené avec lui des galiotes de bombes, ce 
qui fit soupçonner quelque entreprise. 

Ce fut ce jour-là que les princes partirent pour l'armée, aussi 
bien que le maréchal de Luxembourg, et on vit en la princesse 
de Conti une grande marque de Tamitié qu'elle avoit pour son 
mari, car, après avoir pleuré toute la matinée, comme elle se 
mit à table avec le Roi par bienséance, il ne lui fut pas possible 
de retenir ses larmes qui coulèrent avec tant d'abondance que 
le Roi fut obligé de lui dire de sortir de table, car elle attendris- 
soit les gens les plus insensibles. 

2 Jaln. — Le 2, le Roi déclara qu'il avoit donné le gouverne- 
ment de Toumay au marquis d'Harcourt, et il partit du Quesnoy, 
il vint diner à Bavai, et de là monter à cheval à la porte de 
Mons, qu'on appelle la porte de Berthamont, et qui étoit celle 
de l'attaque. Il y trouva le maréchal de Luxembourg avec les 
princes et seigneurs de son armée. Ensuite il visita par dehors 
toutes les nouvelles fortifications de ce câté-là, après quoi il 
entra dans la ville, et, au lieu de la traverser, il monta sur le 
rempart, d'où il vit tous les nouveaux ouvrages qu'il n'avoit pas 
vus, et il vint sortir par la porte de Nimy. De là, il vint passer 
à la droite du camp de l'armée du maréchal de Boufflers, qui 
étoit la sienne, et qui venoit d'arriver, et il vint camper à Thieu- 
sies, qui est à une lieue et demie de Mons. 

Pendant la marche du Quesnoy à Mons, le jeune marquis de 
Clères ', mousquetaire du Roi, eut la jambe cassée d'un coup de 
pied de cheval, et quand on fut arrivé à Thieusies, on apprit que 
le marquis de la Marzelière-Coëtquen ', qui étoit officier dans le 

1. n avoit quatre-vingt-sept ans. 

2. Il étoit véritablement de la maison de Clères, dont d'autres portoieut 
le nom à torl; son père avoil été capitaine de cavalerie dans le régiment 
Commissaire général. 

3. Fils du défunt comte de Combourg, frère cadet du marquis de Coêt- 
quen, qu^ avoit époosé la fille d'un marchand de Saint-Malo, qui étoit 
extroordinairement riche. Il en avoil eu trois enfants, celui qui venoit de 
se noyer et deux ÛUes, dont Tainée avoit épousé le marquis de Mornay, 



208 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCOES 

régiment du Roi, s'étoit noyé en voulant faire abreuver son che- 
val. 

On sut aussi que l'armée du maréchal de Luxembourg mar- 
cheroit le lendemain, et que le Roi séjounieroit pour partir le 4. 

On eut encore nouvelle que le maréchal de Noailles avoit 
marché le 32 de mai pour aller assiéger Roses, que le comte 
d'Estrées y étoit arrivé avec ses vaisseaux, et que les galères 
dévoient aussi y être arrivées pour empêcher qu'on ne pût jeter 
par mer aucun secours dans la place. 

Il couroit ce soir-là un bruit qui se trouva faux, qui étoit que 
Tarmée des ennemis étoit venue camper à Braine-Ie-Gomte, à 
une lieue et demie de Varmée du Roi. 

On disoit aussi que le maréchal de Lorge avoit fait raser Hei- 
delberg, mais qu'il en avoit conservé le ch&teau, qu'il avoit fait 
miner pour le faire sauter en cas de besoin. 

S Juin. -— Le 3, l'armée du maréchal de Luxembourg décampa 
de Gevries *, et comme la cavalerie de sa seconde ligne venoit 
passer par le camp de l'armée du Roi, Sa Msgesté l'alla voir 
passer, pendant que le reste de la cavalerie, l'infanterie et les 
bagages déflloient sur trois colonnes pour aller camper à Feluy. 

On eut nouvelle, ce jour-là, que l'archevêque de Lyon se por- 
toit mieux, et tout le monde dit qu'il étoit hors d'affaire. 

4 Juin. — Le 4, le Roi marcha, et après avoir passé mille 
défilés et autant de haies, au travers desquels il fallut se faire 
des passées, il vint camper à Erlemont. Ce jour-là, le maréchal 
de Luxembourg séjourna à Feluy. 

5 Juin. -— Le 5, les deux armées séjournèrent dans leurs 
camps, qui n'étoient qu'à une demi -heure l'un de l'autre '. 

6 Juin. — Le 6, le Roi vint camper à Timéon, où on apprit 
que le bruit du pays étoit que le prince d'Orange devoit le len- 
demain venir camper à Gembloux, où le Roi vouloit aussi aller 
camper. Ce jour-là, le maréchal de Luxembourg vint camper à 
Genappe, et il y eut un orage effroyable toute la nuit. 

7 Juin. — Le 7, le Roi vint camper à Gembloux, mais on sut 

0l8 aîné du marquis de Montchevreuil, qui fut tué à PhiUpsbourg, et la 
cadette s'était faite religieuse malgré sa mère. Ainsi la marqnise de Mor- 
nay se trouvoit la plus riche héritière du royaume. 

i. Où le Roi avoit, la campagne précédente, assemblé son armée pour 
aller assiéger Namur. 

2. C*est un terme des Pays-Bas, qui signifie une lieue ordinaire* 



8 JUIN 1693 . 209 

que le prince d'Orange étoit toujours campé à Tabbaye de 
Perck sous Louvain, et qu'il avoit seulement écrit au prieur de 
Tabbaye de Gembloux qu'il empôcheroit bien le Roi d'y venir. 
On apprit encore que le comte d'Athlone * étoit venu à Saint- 
Trond avec les troupes qu'il commandoit sous Liège. 

Ce jour-là, le maréchal de Luxembourg vint camper à Wal- 
heim, et le bruit du pays étoit que le prince d'Orange venoit 
camper à Ramey, qui est h trois lieues. 

On sut aussi que l'archevêque de Lyon étoit retombé malade, 
et que Monsieur étoit arrivé à Vitré. 

8 Juin. — Le 8, le Roi vit, le matin et Taprès-dînée, les troupes 
de son armée devant leurs camps, et il les trouva fort b elles. On 
sut, ce jour-là, que le maréchal de Lorge avoit fait sauter le 
château d'Heidelberg, et qu'il avoit marché au prince de Bade. 

Le bruit couroit alors qu'on alloit faire le siège de Huy , et que 
le marquis d'Harcourt, avec les troupes qu'il commandoit, vien- 
droil l'investir de l'autre côté de la Meuse. 

Comme le Ror dînoit, le maréchal de Luxembourg et le maré- 
chal de Villeroy étant à table avec lui, il reçut une lettre du 
maréchal de Joyeuse, par laquelle il lui mandoit qu'on entendoit 
une marche de troupes qui venoient comme de Liège à Judoigne ; 
mais Belvèze S célèbre partisan, qui étoit parti de ce quartier 
sur les six heures du matin, assuroit qu'on n'y avoit rien vu ni 
rien entendu, à la réserve d'un parti des ennemis de cinquante 
maîtres, qu'il avoit poussé une lieue et demie sans pouvoir le 
joindre. 

On apprit, ce jour-là, que les dames étoient arrivées à Namur 
en bonne santé. 

Le soir, on eut la nouvelle de la mort de l'archevêque de 
Lyon, et on sut qu'à la prière du duc de Villeroy, Sa Majesté 
envoyoit le marquis de Canaples ' commander dans le gouver- 
nement de Lyonnois. 

1. C'étoil un HoUandois, fils cTun seigueur d'Amerongea, qui étoit bon 
homiue et brave homme, mais point homme de guerre; cependant le 
prince d*Orange en faiâoit un général d'imporlance, parce qu'il lui étoit 
fort affectionné. Il lui avoit donné un titre en Irlande qui s'appeloit la 
comté d*AthIone. 

2. Vieil orficier de cavalerie Gascon, qui étoit lieutenant-colonel. 

3. Frère cadet du défunt duc de Créqui, et frère aine du maréchal de 
même nom. U avoit été longtemps mcslre de camp de cavalerie. 

IV. — ,14 



210 MÉMOIRES DU MAftQUtS DE SÛURCHES 

9 Jofn. — Le 9, il oouroit encore un faux bruit que le prince 
d'Orange s'étoit avancé à trois lieues et demie du maréchal de 
Luxembourg, et que les troupes qu'on avoit entendu marcher le 
jour précédent étoient des troupes qui Tétoient venues joindre 
à son campf lesquelles on croyoit n*ôtre pas celles du comte 
d'Alhlone, qui devoit encore être sous Liège. 

On sut aussi qu'un de nos partis avoit pris la vaisselle d'argent 
du grand doyen de Liège et les pierreries de ta comtesse de 
Tilly, qu'on sauvoit de Lièvre et qu'on envoyoit, disoit-on, à 
Luxembourg. 

On disoit aussi que la flotte des ennemis avoit paru à la hau- 
teur de Dieppe, et qu'ainsi celle de France la pourroit rencon- 
trer. Mais une chose qui surprit étrangement tout le monde, fut 
que, cette après-dînée, le Roi déclara qu'il s'en retoumoit à 
Paris, et que Monseigneur marchoit en Allemagne avec vingt- 
sept bataillons et cinquante-cinq escadrons, du nombre des(fuels 
dévoient en être la gendarmerie et quelques autres troupes de 
l'armée du maréchal de Luxembourg ; que le Teste de l'armée 
du Roi alloit joindre celle du maréchal de Luxembourg, et qu'il 
partiroit le lendemain pour venir coucher à Namur. 

10 Juin. — Le 10, il partit elTectivement, et marcha avec 
Tarmée de Monseigneur, qui commença à donner Tordre comme 
si le Roi n'y eût point été, ayant sous lui le maréchal de Bouf- 
flers, le duc du Maine pour commandant de sa cavalerie, le comte 
de Mailly pour commandant de ses dragons, et tous les lieute- 
nants généraux de l'armée du Roi, hormis le comte de Mont- 
chevreuil et Busca, et tous les maréchaux de camp, h la réserve 
du comte de Nassau. 

Le Roi eut nouvelle, ce jour-lîi, que le maréchal de Noailles, 
marchant à Roses, avoit essuyé des orages si terribles qu'ils 
avoient entraîné le canon du haut des montagnes en bas. 

11 Juin. — Le lendemain, il reçut une de ses lettres par 
laquelle il lui mandoit qu'il y avoit trois jours que la tranchée 
étoit ouverte, que l'attaque se faisoit du côté de la mer, qu'on 
avoit commencé deux sapes sur le glacis, que le chevalier des 
Adrets *, son aide de camp/y avoit été tué, que tout alloit bien, 

1. n éloit capitaine de raissean, et avoit été cassé pour avoir désobéi 
au Roi, qui vouiort qu^on allât cliez Regnault, ingénieur de lu marine, 
apprendre certaines choses. Le maréchal de Luxembourg avoit demandé 



. IMS lUlN 1693 îll 

h la réserve que la pluie rincommedoit beauconp, et qull y aroit 
dans la place environ seize cents hommes de pied et quatre 
cents chevaux; qn*on avoit mis à terre quatorze cents hommes 
des vaisseaux, qui étoient commandés par le marquis de la Porte, 
chef d'escadre, et par Septeme et le baron des Adrets, capitaines 
de vaisseau. 

Le matin, le Roi alla voir les nouvelles fortifications qn^on 
avoit faites au château de Namur, et il trouva que Vanban s'y 
étoit surpassé. 

L'aprës-dhiée, il alla aussi visiter trois grosses redoutes flan- 
quées qu'on faisoit sur les hauteurs qui commandent à la ville 
du côté qu'on Tavoit attaquée. 

On sut, le soh*^ que la flotte du Roi, composée de soixante eft 
onze vaisseaux, étoit dans la Manche, et que le prince d'Orange 
avoit fbit débarquer en Flandre les troupes qu*il avoit sur sa 
flotte. 

On apprit aussi que le maréchal de Lorge, qui sulvoit le 
prince de Bade, le canonnoit toujours, n'ayant qu'un ruisseau ^ 
entre eux deux. 

12 juin. — Le It, Monseignetn* partit quelques heures aprës 
son armée, et le Roi vint coucher à Dînant : il avoit cru, parce 
qu*on ne compte que cinq lieue^ de Namur à Dinant, qu'il y arri- 
veroit de bonne heure, mais il n'y arriva qu'à onze heures du 
soir *. 

Ce jour-là, on sut que le chevalier de Rohan ' étoit tombé 
malade d'un grand vomissement de sang et qu'on Favoit amené 
à Dinant. 

13 iiBilii. — Le 18, le Roi y séjourna pour donner aux équi- 
pages le temps de rejotaidre, ce quMIs eurent bien de la peine à 
ftdre en toute la journée, et le chevalier de Rohan fcit si mal 
qu'on le crut mort. 



au Roi la permission de le preadre au nombre de ses aides de camp, et 
<!« Koi ï% Itti «voU r*Ai«é en lui disant : « Pourquoi vomiewvoHs «ont charger 
if «Il homme qtti m^eti ééfugrétt^ie^ H fH» vous mtti obii^ de m'tnvoytr 
pUmieun foii pmdaM ki tomrnfopîe ? » Entuite le maréobol éo li^Mm 
ie desMBdà tu Roi pour lui senrir d*ai(le de «amp, et le Roi le loi accorda 
potir son malheur. C'étoit «n geutilhottimt de Dauphiné. 
i. Oo disoit que ce ruisseau étoit le Necker, qui est une grande rlflèro. 

2. Si le gouverneur de Cliarleroy Tavoit on, il en auroit pa proUter. 

3, Fils du prince de Soubise, il étoit guidon des gtndamoa du Roi. 



313 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

On eut nouvelle, ce jour-là, que les ennemis s'étolent assem- 
blés à Vigon, fort proche de PigneroK 

Le Roi eut aussi nouvelle que le siège de Roses continuoil à 
l)ien réussir, que les troupes des vaisseaux y avoient monté la 
garde de tranchée sous les ordres du marquis de la Porte, en 
qualité de maréchal de camp, ce qui étoit une chose qui n avoit 
point encore été décidée, et que les galères avoient mis à terre 
deux mille de leurs soldats. 

14 Juin. — Le 14, on apprit que du Fay S gouverneur de 
Fribourg, étoit mort, et le Roi vint coucher à Givet. 

Ce soir-là, le maréchal de Duras, capitaine des gardes en 
quartier, eut un grand accès de fièvre avec frisson, et prit sur- 
le-champ du quinquina. 

15 Jain. — Le 15, le Roi partit de Givet pour venir coucher 
à ÎVfarienbourg. Pendant la marche, il y eut un grand orage, et 
tout le monde crut que le tonnerre étoit tombé, et avoit passé 
par-dessus le carrosse du Roi; il y eut même des gens qui assu- 
rèrent qu'ils avoient senti quelque chose comme des grains de 
plomb, qui leur avoit donné dans le visage. En approchant de 
Marienbourg, le marquis de Barbezieux vint au-devant du Roi, 
et lui apprit la prise de la ville de Roses, qui n'avait duré que 
neuf jours de tranchée ouverte, et où on n'avoit perdu aucune 
personne de condition que le chevalier des Adrets, mais que le 
fort de la Trinité n'étoit pas encore rendu. 

Le même soir, un courrier, dépêché par le comte de Pont- 
chartrain, apporta la nouvelle que les ennemis avoient fait une 
descente considérable dans la Martinique, mais qu'ils y avoient 
été si bien reçus par le marquis de Blenac *, qui en étoit gou- 
verneur, qu'ils avoient été obligés de se rembarquer, laissant 
sur la place six cents des leurs et quantité de munitions. Les 
mêmes dépêches portoient que la flotte d'Angleterre et de Hol- 
lande avoient passé à Torbay ', ayant la proue tournée du côté 
de Douvres. 

1. Il étoit Lyonnois, et avoit été lieutenant-colonel du régiment d'in- 
fanterie d'Harcourl, dont le chevalier de Lorraine étoit alors colonel, 
ayant servi longtemps sous son père, le grand comte d'Harcourt. Depuis, 
on l'avoit mis commander dans Philipsbourg, qu'il avoit défendue avec 
une très grande valeur contre l'armée de l'Empereur, et ne l'avoit rendue 
qu'à l'extrémité. 

2. Gentilhomme de Saintonge. 

3. Port d'Angleterre. 



16-19 JUIN 1693 213 

16 Juin. — Le 16, le Roi vint coucher à Rocroy ; et on ne vit 
dans sa marclie, non plus que le jour précédent, aucune partie 
des quinze cents chevaux que les ennemis avoient jetés dans 
Charleroy. 

On sut, ce soir-là, que le chevalier de Rohan, qui venoit sur 
la Meuse avec la princesse de Soubise, sa mère, étoit extrême- 
ment mal, et que son vomissement de sang continuoit. 

Les courtisans qui n'étoient pas attachés à la cour par des 
cliarges commencèrent dès ce jour-là à défiler vers Paris. 

17 Juin. — Le 17, le Roi vint couclier à Mézières, où Ton eut 
nouvelle que Monseigneur avoit eu deux jours de suite le dé- 
voiement, mais que cette incommodité étoit passée. 

On parloit alors de la démarche que le maréchal de Lorge 
avoit faite de se rapprocher du Rhin, et les courtisans, toujours 
prêts à blâmer, pestoient fort contre lui et Taccusoient d'avoir 
manqué deux belles occasions de battre le prince de Bade; mais 
il falloit savoir quelles étoient ses raisons et les ordres qu'il 
avoit. 

18 Juin. — Le 18, le Roi séjourna à Mézières et, Faprès- 
dinée, il alla voir les nouvelles fortifications de la place. Il est 
vrai que les courtisans virent avec regret qu'on avoit rasé celles 
de Charleville * et du mont Olympe *, parce qu'elles rendoient la 
circonvallation de Mézières presque impossible; mais il n'y avoit 
point de remède. 

Depuis vingt-quatre heures, on avoit quelque légère espérance 
de la guérison du chevalier de Rohan, mais ce jour-là son vomis- 
sement de sang recommença aussi fort que jamais. 

19 Juin. — Le 19 , le Roi vint coucher à Rethel, et on y 
apprit que le comte cle la Serre-Âubeterre, ancien lieutenant gé- 
néral des armées du Roi, étoit mort, aussi bien que la Borde ', 
sous-lieutenant de roi d'Anjou. 

Ce sohr-là, on vit arriver Laparat qui venoit rendre compte 

i. Petite viUe bâtie au cordeau par un duc de Nevers, et fortifiée par 
lui. Elle appartenoit alors au duc de Mantoue. 

2. C'est une montagne qui commande à CharlevUle, la rivière de Meuse 
entre deux, sur laqueUe il y avoit un fort qui n'étoit pas trop bon; mais 
avec Cbarleviile et Mézières, il faisoit une enceinte épouvantable* 

3. 11 avoit commencé par être écuyer du comte du Lude, depuis duc et 
grand mattre de rartillerie. Ensuite U s'étoit fait mousquetaire, et puis il 
avoit quitté le service et avoit épousé une veuve en Anjou, qui lui avoit 
donné beaucoup de bien. Enfin il avoit acheté une sous-lieulenancc de roi. 



214 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURCUES 

au Roi du détail du siège de Roses, et peut-être prendre des 
mesures avec loi pour un autre siège eu Catalogue. Ou sut par 
lui qu'avant que de partir, il avoit reconnu le fort de la Trinité* 
qui est tout contre Roses, et qu'il y avoit fait tracer la tranchée 
avant que de partir, laquelle y fut ouverte la nuit du 11 au 12. 

20 Juin* — Le âO, le Roi vint coucher à Reims, ou on eut 
nouvelle que le maréchal de Luxembourg avoit étendu sa droite, 
et qu'il n'étoU plus qu'à une Ueue et demie du prince d'Orange. 

21 Juin. — Le lendemain, le Roi séjourna à Reims, et il y 
eut la nouvelle de la prise du fort de la Trinité proche Roses, 
lequel n'avoit duré que deux jours. 

Les mêmes lettres portoient que le comte d'Estrées avoit mis 
à la voile pour aller passer le détroit et se joindre au m&réohal 
de Tourville, 

On sut, le même jour, que le Roi avoit donné le gouverne- 
ment de Roses à Préchac, maréchal de camp. 

22 JnlA. — Le 32, Sa Majesté vint coucher à Fismes, et on y 
apprit que le chevalier de Rohan étoit un peu mieux, qu'oa 
devoit le transporter dans la litière du Roi jusqu'à la rivière de 
Marne, sur laquelle on le devoit ensuite amener à Paris. On sot 
aussi que le Roi avoit donné mille pistoles à Laparat* et qu*U le 
renvoyoit en Catalogne. 

28-24 Juin. — Le 23, le Roi vint coucher à Soissons, et en 
y arrivant il entra au Conseil, qui dura plus de deux heures. 

Le soir, il y eut ua orage qui dura plus de quatre heiu^s, 
avec une pluie très violente et des tonnerres effroyables, ce qm 
fit craindre que les chemins ne fussent pas praticables le lende- 
main ; aussi se trouvèrent-ils fort rompus, et le Roi fut obligé 
de partir assez tard, le S4, pour venir coudier à Villers-Cotte- 
rets. 

Le marquis de la Rongère S chevalier d'honneur de Madme, 
y vint pour faire au Roi des compliments de la part de œile 
princesse, et Bechameil *, trésorier de la maison de Monsieur, s'y 
trouva aussi pour faire les honneurs en l'absence de son maitre. 

25 Juin. — Le 3S, le Roi vint eoucher i Dammartin, où il 



1. Geolilhomme du Maiae, lequel, ayant acheté la cbarga de chevalier 
«rhonneur de Madame, avoit eu sa nomination à la dernière promotiao 
des chevaliers de l'Ordre 

2. Parent des Colberl, dont il s'était bien trouvé • 



36-37 JUIN 1693 2i5 

trouva Courtin S conseiller d'État ordinaire, Chamillard ', inten- 
dant des finances, le baron de Beauvais et Catelan ^, qui étoienl 
venus au-devant de lui. 

On eut nouvelle, le même jour, que le maréchal de NoaiUes 
avoit été, le 16, diner sur la réale des galères ^ avec son frère, le 
bailly de Noailles, et que les vaisseaux du Roi dévoient partir le 
lendemain si le vent le leur permettoit. 

26 Juin. — Le 36, le Roi partit de Damtnartin, et, après avoir 
mangé un morceau dans son carrosse auprès d'Âubervilliers S 
comme il avoit toujours fait depuis son départ de Namur, il vint 
coucher à Versailles, où il trouva les dames et les courtisans qui 
Tattendoient à Tordinaire. 

27 Juin. — Le 37, on disoit que le comte de Grammont ^, 
brigadier de dragons, avoit été tué à Tannée d'Italie en combat 
particulier, mais les uns disoient que c'étoit le marquis de Va- 
rennes, maréchal de camp, les autres que c'étoit Mauroy, mestre 
de camp de cavalerie, qui Tavait tué, et celte nouvelle demeura 
longtemps sans être éclaircie. 

Le même jour, on apprit que le comte d'Estrées avoit mis à la 
voile le 16 et qu'il avoit pris la roule de Ponant. 

1. M avoit èlè autrefois employé en diverses ambassades, et étoit un très 
honnête homme. 

2. Son père était mort maître des requêtes et intendant à Caen. Celui- 
ci, étant conseiller au parlement de Paris et très bon joueur de billard, 
avait été ]>roposé au roi pour jouer avec lui; on l'y avoit admis et il s'étoit 
si bien conduit à la cour qu'il avoit plu au Roi et aux courtisans. Ensuite 
le Roi lui avoit donné deux mille pistoles pour lui aider à acheter une 
charge de maître des requêtes, et peu de temps après, il lai avoit donné 
riotendance de Rouen, où ayant servi quelque temps, il avoit obtenu 
l'agrément d'acheter une des quatre nouvelles charges d'intendant des 
finances, et y s«Tvoit avec distinction. 

3. C'étoit le^ deux capitaines de la varenne du Louvre; le baron de 
Beauvais avoit le côté de la plaine Saint-Denis, Catelan avoit l'autre côté 
de la rivière de Seine. 

4. [On appelait la réale des galères, la galère destinée à porter le roi, les 
princes, l'ara irai de France, ou, en l€ur absence, te général des galères. — 
E. PontaL] 

5. Dans les voyages que le Roi faisoit, on lui apprétoit à dtuer magnifi- 
quement comme s'il eût été à Versailles. Il mangeoit dans son carrosse ou 
dans quelque château, s'il s'en trouvoit^ et toutes les dames qui étotent 
dans ses carrosses et dans ceux des princesses partiel poient à ce dtner; 
mais, depuis qu'il fut parti de Namur, comme il avoit laissé tous ses che- 
vaux de bât à Monseigneur, il portoit seulement quelque chose de froid 
dans son carrosse et mangeoit au coin de quelque haie sans sortir de son 
carrosse, au lieu où l'on avoit mis son relais de chevaux. 

f*. Gentilhomme de Franche-Comté. 



âl6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

28 Juin. — Le 28, le bruit couroit qu'on avoit eu nouvelle de 

la nouvelle jonction des deux Hottes françoises commandées par '4 

le maréchal de Tourville et par le comte d'Estrées, mais per- 
sonne ne savait où s'étoit faite cette jonction i, quoique la plupart 
assurassent que c'éloit vers Cadix, et qu'on vouloit brûler dans 
le port de cette place la flolte des Indes qui venoit d'y arriver. 

29 Juin. — Le 29, les lettres de Bretagne portoient que la 
flotte des ennemis avoit paru à la hauteur d'Ouessant *, et que 
Monsieur, frère du Roi, avoit marché du côté de Saint-Malo. 

30 Juin. — Le 30, on sut que Montmorency ', colonel 
d'infanterie, avoit été pris en voulant se jeter dans Casai, avec ^ 
cinq capitaines, et conduit au château de Milan, ce qui lui étoit 

arrivé par la trahison de son guide qui Tavoit vendu. 

JUILLET 1693 

l^^r Juillet. — Le premier de juillet, on assuroit que le duc do 
Savoie n'avoit pas voulu signer la continuation de la ligue, et ^ 

cette nouvelle venoit de Pignerol, mais elle ne paroissoit guère 
vraisemblable; car, dans le même temps, il faisoit tous ses 
préparatifs pour s'approcher de cette place. 

2 Juillet. — Le 2, on sut que Gourville *, chef du conseil 

1. Il falloit bien que le maréclial de TourviUe se fût avancé au-devanl 
du comte d'Estrées. 

2. C'est une petite tle sur la côte de Bretofçne auprès de Brest. 

3. De la branche de Fosseuse; il étoit Tainé de toute la maison, à la 
réserve d'un Arère qu'il avoit, qui étoit ecclésiastique. 

i. Il avoit commencé par être domestique du grand-père du duc do 
la Rochefoucauld ; ensuite il s'étoit poussé, s'étoit mis dans les affaires 
du Roi, y avoit fait une grosse fortune; mais la chambre de justice ctanl 
venue, il s'en étoit enfui dans les Pays-Bas, et U avoit été condamné à 
ôtre pendu. Depuis, il s'étoit intrigué en ce pays-là pour le service du 
Roi, et, comme il avoit beaucoup d'esprit, il avoit trouvé moyen de s\ 
rendre agréable à Sa Majesté, qui Tavoit fait revenir et lui avoit donné 
sa grâce. Ensuite il s'étoit donné au défunt prince de Condé, dont il avoit 
nettoyé les affaires. Il avoit si bonne tète qu'à la mort du contrôleur 
général Ck>lbert, et lorsque le contrôleur général le Pelletier quitta sou 
emploi, les courtisans le nommèrent pour occuper leur place. 11 avoit 
toujours conservé une si grande déférence pour la maison de la Roche- 
foucauld, qu'un jour, s'étant trouvé tout seul à la campagne avec le duc 
de la Rochefoucauld le père, et n'y ayant personne qui le pût déboîter^ 
il voulut absolument lui tirer ses bottes, disant qu'il se souvenoit très bien 
qu'il avoit autrefois été à lui, et cependant il étoit alors un homme de 
conséquence. 



3-6 JUILLET 1693 217 

(lu prince de Condé, avoit eu une violenle attaque d'apoplexie, 
de laquelle on doutoit qu'il pût revenir, et en cas qu'il en revînt, 
si sa télé seroit aussi ferme qu'elle l'avoit été jusqu'alors. 

3 Juillet. — Le 3, on apprit que les ennemis avoient fait entrer 
six mille hommes dans les vallées des Barcelonneltes, et que le 
duc de Vendôme éloil en Provence * avec vingt bataillons et 
les milices du pays pour s'opposer à leurs desseins. 

4 Juillet. — Le 4, on eut nouvelle que le maréchal duc de 
Noailles avoit été fort incommodé d'un grand dévoiement, le 26 
de juin, mais qu'on étoit persuadé qu'il ne laisseroit pas de 
marcher le premier de juillet pour changer de camp, ne trou- 
vant plus à subsister devant Roses. 

5 Juillet. — Le 5, Madame commença à être fort incom- 
modée d'une fièvre à laquelle on donnoit le nom de double 
tierce, et qui en effet étoit continue, mais elle ne voulut ni se 
faire saigner, ni prendre aucun des remèdes des* médecins. 

6 Juillet. — Le 6^ son mal augmenta au lieu de diminuer, et 
on assuroit que Monseigneur passeroit le Rhin le 15 ou le 16. Ce 
fut aussi ce jour-là que Chamlay partit de Versailles pour aller 
joindre Monseigneur. 

Le môme jour, le chevalier de Sandricourt *, aide de camp 
du comte de Guiscard, arriva à Versailles, et apporta au Roi la 
nouvelle d'une action qui s'étoit passée entre Sambre et Meuse. 
Le comte de Verteillac, maréchal de camp et gouverneur de 
Mons, avoit eu ordre de conduire un grand convoi pour l'armée 
du maréchal de Luxembourg par le pays d'entre Sambre et 
Meuse ; le comte de Guiscard devoit venir au-devant de lui, et ils 
se dévoient joindre au défilé de Silenrieux '. Ce convoi avoit 
fait du bruit, et le prince avoit fait un détachement de gens 
choisis de sa cavalerie dont il avoit composé dix-huit escadrons, 
qu'il avoit envoyés à Charleroy sous la conduite de du Buis, 
un de ses officiers généraux, tout exprès pour essayer d'enlever 
ce convoi. Du Buis, ayant su que le convoi marchoit entre Sam- 
bre et Meuse, avoit marché vers le défilé de Silenrieux avec ses 
dix-huit escadrons, et avoit commandé des détachements d'infan- 

1. Cétoit 80D gouvernement, et il étoit juste qa'il y commandât; il y 
obéissoit pourtant aux ordres du maréchal de Catinat 

2. GentiUiomme de Picardie, de même maison que le duc de Saint-Simon. 

3. C'étoit un viUage à de Charleroy, sur un petit ruisseau. 



218 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

terie de Charleroy pour le suivre, parce que le pays e&i fort 
couvert. Cependant le comte de Verteillac escortoit soa convoi 
avec un régiment de cavalerie * et un régiment de dragons *, et 
il étoit arrivé au déOlé de Silenrieux, qu'un grand nombre de 
chariots avoit déjà passé, quand du Buis se découvrit; mais il 
perdit le temps à attendre son inranterie qui n'étoit pas encore 
arrivée. Le comte de Verteillac rassembla ses troupes, fit passer 
le défilé au reste de ses chariots et envoya avertir le comte de 

Vf 

Guiscard, qui étoit de Tautre côté avec le régiment de dragons 
de Bretoncelies ' et le régiment de cavalerie de Rassent, que les 
ennemis paroissoient. Aussitôt le comte de Guiscard marcha 
avec ses deux régiments pour aller joindre le comte de Ver- 
teillac; il passa le défilé, et à peine furent-ils joints qu'ils virent 
du Buis, qui avoit mis ses dix-huit escadrons sur trois lignes. 
I^ comte de Guiscard, qui n'avoit que seize escadrons, les mi^ 
sur deux lignes, et, leur ayant fait mettre à tous Tépée à la main^ 
alla charger les ennemis, qui lui firent en abordant une décharge 
il bout portant, de laquelle ils tuèrent le comte de Verteillac, le 
chevalier de Turbilly *, et environ cent vingt officiers ou cava-r 
liers; mais aussitôt après, ils ne purent soutenir le choc des 
François, et s'enfuirent à toute bride; on les poursuivit une 
lieue et demie durant, on leur tua environ quatre «ents hommes 
et on s'en revint à Tescorte du convoi, qui arriva heureusement 
à Namur et, de là, à Tarmée du maréchal de Luxembourg. Il y 
eut aussi plusieurs officiers blessés dans cette occasion, et entre 
autres le jeune comte de Rassent, qui étoit cornette de son 
père à Tàge de quinze ans. 

Ce qu'il y eut de remarquable dans cette action fut que les 
dragons y chargèrent aussi bien Tépée à la main ^ que la cavalerie, 

i. C'étoit le régiment de [Le nom est resté en blanc. — B, PontaL] 

2. CTétoit le régiment de [Le nom est reste en blanc; c'était, d'aprè? 

Dangeau, le régiment de Bretteville. — E. PontaL] 

3. Gentilhomme de Normandie, qui avoit épousé la fille du comte de 
giUy. Il avoit toujours servi dans le régiment Colonel Général de dragons. 

4. Gentilhomme d'Anjou, qui avoit quitté TEgLise pour se mettre dans 
les troupes. 

5.11s étoient alors sur ce pied-là, depuis que le baron de Quincy, lieutenant 
général des armées du Roi, qui avoit quitté le service d'Espagne, avoit 
fait charger le régiment de dragons de Peyssonel Tépée À la main, ce 
(|ui lui avoit très bien réusai; car autrefois les dragons ohargeoient à 
pied, ou tiroient d'À cheval leurs coups de fusil. 



7-9 miliT 1693 m 

et que les uns et les autres y témoignèrent autant de valeur 
qu'auroient pu faire les gardes du corps ou la gendaroierie, 
quoiqu'ils eussent affaire à Véiite des troupes du prince d*Orange, 
et entre autres à ses cuirassiers, dont il faisoit tant d'état. 

7 Juillet. — Le 7, le Roi donna le gouvernement de Mons à 
Laubanie \ maréchal de camp, qui s'étoit élevé par les degrés 
dans le régiment de la Ferté-Sénecterre. 

On sut aussi le matin que, le soir précédent, on avoit reconnu 
que Madame avoit la petite vérole, qu'elle sorloit avec abonr- 
(lance, et que celle princesse, suivant son génie ordinaire, se 
traitoit seulement avec des poudres sudoriOques» et maogooit 
presque de la même manière que si elle n'avoU point été 
malade. 

Cette petite vérole obligea le Roi à envoyer les ducs de Bour- 
gogne et d*Ânjou avec leurs maisons au cb&teau de Noisy, pour y 
passer six semaines, et ordonna qu'on menât le duc de Berry nu 
château de Bucq * pour ce même temp^^là. Toutes les prin- 
cesses partirent le même jour de Versailles, à )a réserve de la 
princesse douairière de Conti, qui soutint toujoui*s qu'elle n*avoit 
plus rien à craindre '. La duchesse de Charlres, qu'on croyoit 
grosse, et Mademoiselle s'en allèrent à Saint-Gloud; la duchesse 
«rEnghien, qui étoit grosse, et la duchesse du Maine s*en allèrent 
ù Paris à Thétel de Gondé ; pour la princesse de Conti, qui étoit 
aussi grosse, elle étoit déjà chez elle à Paris. 

Le Roi donna congé, le même matin, au chancelier pour toute 
la semaine prochaine, parce que Sa Majesté devoit aller passer 
ce temps-là à Marty ; mais, le soir, la chose ehaegea, et on sut, 
au coucher du Roi, que Sa Majesté iroit le lendemain s'établir à 
Marly, où elle seroit au moins trois semaines. Le voyage du duc 
de Berry fut aussi changé, et on trouva tani de difficultés ^ au 
séjour de Bucq, que le Roi ordonna que ce prince demeurât 
à Versailles. 

9 Juillet. — Le 9, le Roi alla à Marly, et, au grand étonne- 

1. CétoU BD Gascon, qui avoit tait ta fortune dans las formel* 

2. C'étoit un petit chAteau d'un maître des requêtes, à itfi# Ue«e de V•j^ 
saUles, dans le grand parc. 

3. Parce qu'elle 1 avoit eu terriblement fort à rnntniaehUin qnaiid eUd lt 
donna au prince, soo mari, qui en nuMirut* 

i. Les courtisans en accusoient la maréchale de la Moth», sa gouvef- 
nante, mais eUe auroit été bien hardie de se charger de réTéaemeoi. 



ââO MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES 

ment des courtisans, il n'y mena personne que les ofliciers de 
service; aucune des femmes qu'il y menoit ordinairement ne \\ 
suivit; on disoit seulement que peut-être dans peu de jours -> 
en feroit-il venir quelques-unes et quelques courtisans; et que 
cependant tout le monde, après les deux ou trois premiers jours, 
auroit la permission d'y venir le mardi et le samedi. Il y eut 
encore un autre changement dans ce voyage, qui fut que Bon- 
temps ne se mêla plus des tables du Roi, que la bouche de Sa 
Majesté Ty suivit comme partout ailleurs, et les tables du grand 
maître et du chambellan pour les courtisans; ce qu'on disoit être 
pour le Roi une épargne de quatre mille cinq cents livres par jour *. 

On eut, le môme jour, nouvelle que le maréchal de Noailles 
étoit allé camper à Samt-Pierre-Pescador, qui étoit toujours le 
chemin pour s'approcher de la rivière du Ter, sur laquelle 
Girone est située et derrière laquelle étoit campée l'armée des 
ennemis. 

10 Juillet. — Le 10, on ne savoit encore aucunes nouvelles 
des flottes de France, et même il sembloit qu'on affectoit de 
n'en pas dire. 

La petite vérole de Madame alloit toujours son train, et elle 
continuoit son même régime; la duchesse de Yentadour, su 
dame d'honneur, Mme de Ghâtillon, sa première dame d'atour ^ 
quoique grosse, Mme de Cl^âteautiers ', sa seconde dame 
d'atour, quoique Madame l'eût défendu, le maréchale deClérem- 
bault * et la comtesse de Beuvron * s'étoient enfermées avec 

1. Six mois auparaTanl, on avoit dit que le contrôleur général de Pont- 
eliartrain en avoit fort pressé le Roi, mais peut-être que Sa Majesté 
n'avoit encore pu s'y résoudre, et qu^enfin la nécessité l'emporta. 

2. Elle n'avoit point de titre ni de comtesse, ni de marquise, son mari 
se tenant au-dessus de tous les titres, comme il Tétoit en efîet par son 
illustre naissance. 

3. £lle étoit fille d'honneur de Madame, on l'avoit faite sa seconde dame 
d'atour, et, par cette raison, on Tappeloit Madame, quoiqu'elle ne fût pas 
mariée. Madame raimoit fort, et avec raison, car elle avoit beaucoup de 
mérite; c'est pourquoi celte princesse avoit défendu qu'on ne la laissiU 
entrer dans sa chambre, parce qu'elle étoit encore fort belle; mais elle 
prit le temps qu'on'avoit laissé la porte ouverte, eUe se jeta dans la cham- 
bre, et n'en voulut plus sortir. 

4. Elle étoit fille dn défunt secrétaire et ministre d'État de Chavigny. 
et avoit été gouvernante des filles de Monsieur; mais, par des intrigues de 
cour, elle avoit été xhassée, et Madame avoit toujours eu pour elle beau- 
coup d'amitié. 

5. Elle- s'appeloit MUe de Theobon, lorsqu'eUe étoit fille d'honneur 



H-14 JUILLET 1693 221 

elle ; pour ses filles d'honneur, elle n'avoit pas voulu qu'elles s'y 
enfermassent. 

11 Juillet. — Le H, on disoit que cette princesse, ayant 
mangé de la viande trop solide, avoit eu un grand dévoiement,ce 
qui est un symptôme très dangereux dans la petite vérole, mais 
qu'il n'avoit duré qu'un jour. 

12 Juillet. — Le 12, on assuroit positivement que la flotte 
des ennemis étoit rentrée dans la Manche, et ainsi on n'appré- 
hendoit presque plus la descente dont le prince d'Orange avoit 
tant menacé. 

On sut aussi que le jeune Rassent étoit mort de ses blessures, 
deux jours après les avoir reçues. 

13 Juillet. —Le 13, on apprit que le comte de Larrey, ayant 
eu ordre de s'emparer de la vallée des Barcelonnettes, par laquelle 
les ennemis avoient dessein d'entrer en Provence, avoit pris un 
corps d'infanterie, avec lequel il avoit marché par les monta- 
gnes du côté de France, pendant que le colonel JuUien, avec un 
autre corps, marchoit par les montagnes qui sont du côté de 
Piémont; que le comte de Larrey avoit trouvé des neiges qui 
Tavoient empêché de pénétrer assez avant, mais que lé colonel 
Jullien avoit pénétré jusqu'au fond des vallées, où il s'étoit 
rendu maître de tous les postes, et avoit donné lieu au comte de 
Larrey de le joindre, et d'ôter aux ennemis toute espérance de 
rien entreprendre de ce côté-là. 

Le même jour, on eut nouvelle que les ennemis avoient res- 
serré le blocus de Casai, et que leurs postes avancés n'éloient 
plus qu'à une portée de carabine du glacis de la place. 

14 Juillet. —Le 14, au matin, on apprit que Mazel, briga- 
dier de cavalerie, qui servoit dans l'armée du maréchal de 
Lorge, étant allé à la guerre avec six cents chevaux et cent cin- 
quante dragons, avoit trouvé un parti de neuf cents chevaux des 
troupes de Saxe, qui avoit voulu passer un défilé devant lui ; 



de la Reine, et ensuite de Madame, et le comte de Beuvron, capitaine 
des gardes de Monsieur, Tavoit épousée secrètement par amour. Ensuite 
ils s'étoient brouillés avec Monsieur par des intrigues de cour, mais Ma- 
dame Tavoit toujours fort aimée, et elle aUoit la voir à Paris au monastère 
du Port-Royal, n'osant la voir chez elle. Elle prit le temps de Tabsence 
de Monsieur, pour venir témoigner sa reconnaissance à Madame, qui prit 
la petite vérole par une de ses femmes de chambre, qui avoit trois 
enfants attaqués de cette maladie, et qui fut chassée pour son imprudence. 



222 MÉMOIRES DU MARQCIB 0E SOURCHBS 

qa*il en iaVoit laissé passer une partie, qu'il les avoit chargés el 
leur avoit tué environ cent cinquante hommes, et fait soixante 
prisonniers, parmi lesquels il se trouvoit trois ou quatre capi- 
taines. 

Le soir du même jour, uA courrier exprès du maréchal de 
Lorge arriva à Marly, et apprit au Roi que ce général avoit fait 
attaquer à neuf heures du soir la petite ville de Zwingemberg, 
tlans laquelle il y avoit cinq cents hommes des troupes de Saxe 
bien retranchées; que le marquis de Chamilly, lieutenant général, 
avoit donné à la droite, et le marquis de Yaubecourt, maréchal 
de camp^ à la gauche ; qu'on avoit emporté la place Tépée à la 
main, avec beaucoup de vigueur, et qu'on y avoit tué environ 
quatre cents hommes des ennemis et pris le reste ; que le mar- 
quis de Vattbecourt y avôiteu le pied cassé d'un éclat de grenade, 
que le prince d'Espinoy, qui s'y étoit fort distingué, y avoit reçu 
un coup de mousquet au travers de la cuisse et deux contusions, 
et que ses habits avoient été percés de neuf ou dix coups; qu'il > 
avoit encore eu quelques autres ofDciers tués ou blessés, et que, 
Taffaire ayémt été chaude, on y avoit perdu asse2 de soldais, 
parce que le duc de Saxe avoit promis à celui qui commandoit 
dans la ville que, s'il étoit attaqué, il viendroit à son secours, 
son armée ecimposé^ de dix-huit à vingt mille hommes n'en étant 
campée qu*à deux ou troift lieues. 

Les mêmes lettres portoient que ce prince y étoit venu le soir 
d'auparavant, et que son frère n'en étoit sorti que huit heures 
avant Tattaque ; que la ville avoit été ptUée et brûlée, et que le 
feu y étoit si épouvantable qu'on 'appréhendoit de ne poUT^r 
passer la rivière, et d'être obligé de chercher d'autres passages, 
ce qui pourroit donner aux ennemis le temps de se retirer, et 
empêcher qu'on ne profitât de la sottise qu'il avoit faite de s'appro- 
cher si inconsidérément, el de se mettre dans un poste o it6 
«uroient eu encore une autre rivière à passer pour se retirer de- 
vant l'armée françoise ; mais que d'ailleurs la prisede Zwingemberg 
accourcisseit ée vingt lieues le chemin pour aller à Francfort *. 

Aussitôt que celte nouvelle fut arrivée, la princesse d'Espinoy 
4a mère, la princesse, sa belle-fille % et Mlles d'Espinoy et de 

1. Les olBciem qui écrivoieni cTAUdmagne, s'Imagf noient qu^dfi y voulofi 
S. Sec^ôtide nile dé la ^Hftcedse dt) LdUebonaè. 



18-18 JUILLET 1693 223 

Helan * partirent en diligence pour aller trouver le prince d'Es- 
pinoy. 

16 Juillet. — Le 18, il arriva un courrier du maréchal de 
Tourville, par lequel on apprit que le comte d'Estrées ne Tavoit 
pas encore joint, parce qu'il avoit le vent contraire, et qu'on 
n'avoit point encore de nouvelles de la flotte de Smyme, ni de 
celle des ennemis, quoique, selon les nouvelles de Hollande et 
d'Angleterre, elles dussent être le 29 ou le 30 de juin fort proches 
du lieu où étoit le maréchal. 

16-17 Jidllet. — Le 16 et le 17, il n'y eut point d'autres nou- 
velles que celle de la santé de Madame, laquelle, continuant tou- 
jours son même régime à l'allemande, se portoit de mieux en 
mieux à la honte des médecins. 

18 Jufitet. — Le 18, sur le soir, Ricousse, aide de camp du ma- 
réchal de Luxembourg, arriva à Marly et apporta au Roi la nou- 
velle d'une action qui s'étoit passée du côté de Tongres, où le 
maréchal de Luxembourg avoit marché de son camp de l'ab- 
baye de Heylissem pour enlever un quartier des ennemis; voici 
quelle fut la relation qu'il en apporta. 

« Gomme le maréchal de Luxembourg cherchoit à être informé 
des mouvements que pouvoient faire les ennemis, il envoya, le 
13 an soir, un parti commandé par le chevalier de Nesle entre la 
forêt de Soignies et Louvain pour savoir ce qui se passoit sur 
leur droite; il en envoya un autre de cent cinquante maîtres, 
commandés par le comte de Tracy, sur le ruisseau de Flepe, le- 
quel étoit à portée de voir leur camp, et il fit partir, le même jour, 
Sangninet, exempt des gardes du corps, avec cent cinquante 
maîtres, dont un tiers étoit de la maisoh du Roi, pour aller du 
côté d'Haxel voir si les ennemis ne marchoient pas sur leur gau- 
che, et si la cavalerie liégeoise alloit joindre leur armée. Le pre- 
mier dont on eut des nouvelles fut Tracy, lequel, ayant rencontré 
un parti des ennemis égal en nombre à celui qu'il commandoit, 
le battit, et le poussa jusqu'à leur camp. 

(c Le 14, l'aile gauche de l'armée du maréchal de Luxembourg 

4. Sceure da prince d'Espinoy, de père et de mère, car il aroit eu une 
première femme, sœur du duc de Charost, de laquelle il n'avoit eu qu'une 
fille, qui avoit épouié le marquis de Gharost, son cousin germain, et qui 
étoit morte de la petite vérole, lui laissant deux garçons. Le prince d^pi- 
noy, le père, avoit épousé ensuite une fille de la duchesse de Rohan, de 
laquelle il avoit eu le prince d^Espinoy, Mlle d'Espinoy et Mlle de Melun. 



334 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

alla au fourrage, entre Horp-le-Grand et Avernas, et, comme ce 
général étoit allé se promener où se faisoil ce fourrage, il eut 
avis que la cavalerie de Liège, commandée par le comte de Tilly, 
étoit venue camper le 13 sous Tongres, ayant sa droite à cette 
ville, et sa gauche en remontantla petite rivière du Jaër jusqu'à 
Mal, faisant tète à la rivière, et que ce corps étoit composé de 
troupes de diverses nations, c'est-à-dire de deux régiments de 
cavalerie, et de trois régiments de dragons liégeois, qui étoient 
chacun de deux escadrons, des trois escadrons du régiment des 
gardes de dragons de Brandebourg, des trois escadrons du régi- 
ment de dragons de Villers, des troupes de Zell, et des trois 
escadrons du régiment de dragons de Top hoUandois. 

« Le maréchal de Luxembourg jugea à propos de profiter de cet 
avis, et, pour en être plus sûr, il fit prendre deux cents chevaux 
(le l'escorte du fourrage qu'il donna au chevalier du Rozel pour 
aller reconnoître leur camp. 

« Le duc de Montfort étant survenu et lui ayant représenté que, 
puisqu'il étoit commandé à l'escorte comme mestre de camp, il y 
avoit de la justice qu'il marchât, et qu'ilseroit bien aise de mar- 
cher, le maréchal de Luxembourg renforça ce détachement de 
cent maîtres et envoya le duc de Montfort et le chevalier du Rozel 
ensemble vers le camp des ennemis, laissant le Jaër à leur droite. 

« Ils s'en approchèrent de si près qu'ils furent obligés de pousser 
une de leurs gardes pour voir dans leur camp, ce qu'ils n'au- 
roient pas fait s'ils l'avoient pu voir sans cela, afin de ne leur pas 
donner de soupçon du dessein que l'on avoit sur eux; et ce fut 
encore ce qui les obligea de se retirer à une lieue en deçà der- 
rière le village d'Orel, d'où ils envoyèrent dire au maréchal de 
Luxembourg que les ennemis étoient fort tranquilles dans leur 
camp, mais que, pour marcher à eux, il falloit passer le Jaër, 
parce que leur camp étoit au delà de cette rivière à son égard. 

« Le maréchal de Luxembourg crut qu'il seroit plus à propos de 
commencer à marcher à eux vers le soir, parce que, s'il marchoit 
le jour, tout le pays verroit sa marche, et eux-mêmes, quand ils 
n'auroient pas eu de partis dehors, Tapercevroient de fort loin. 
C'est pourquoi il donna ordre à huit escadrons des gardes du Roi, 
a deux des gendarmes et chevau-légers, à celui des grenadiers 
du Roi, à trente de cavalerie légère de Taile droite, parce que 
l'aile gauche revenoit du fourrage, et aux quatre régiments de 



18 JUILLET 1693 225 

dragons de la même aile de partir sans bruit entre six et sept 
heures du soir de leur camp, et de passer sur les ponts qui étoient 
derrière eux pour venir le joindre au village d'Outent, où il les 
attendroit. Comme on Tavoit aussi averti que le comte de Tilly 
pourroit aussi avoir quelque infanterie, il fit marcher, dès les 
cinq heures du soir, seize compagnies de grenadiers, lesquelles 
prirent toujours les devants par les fonds jusqu*au village de 
Montenalc. 

« Quelque temps après, il ordonna au comte de Marsin, qui 
avoit fait le fourrage, de prendre cinq cents chevaux de son es- 
corte pour s'en aller au village d'Orel joindre le chevalier du 
Rozel, et ordonna aux grenadiers de le suivre. 

« Les escadrons commandés étant arrivés en deux colonnes 
auprès d'Outent, le maréchal de Luxembourg se mit à la tête de 
Tune, et le maréchal de Villeroy à la tête de l'autre, et ils conti- 
nuèrent ainsi leur marche allant à travers champs, laissant Mon- 
tenak à gauche et Warein beaucoup à la droite ; une des colonnes 
alla passer le Jaër au pont d'Orel, où le comte de Marsin venoit 
de le passer, et Tautre à Granville, qui est à une bonne lieue de 
Tongres. 

« La pointe du jour parut comme la tête des colonnes étoit passée 
au delà du Jaër; et le maréchal de Luxembourg, appréhendant 
que les ennemis ne lui échappassent, donna ordre au comte de 
Marsin de doubler le pas, et de marcher droit à leur camp ; il 
renforça son détachement de deux cents carabmiers et du déta- 
chement de Sanguinet, lequel, revenant de la guerre^ avoit joint 
les colonnes. Pendant ce temps-là, la queue des colonnes passa 
les ponts, le maréchal de Luxembourg pressa sa marche pour être 
à portée de soutenir le comte de Marsin, et les grenadiers filoient 
sur sa gauche entre le Jaër et lui. 

« Les ennemis avoient été avertis à minuit par un prêtre qu'on 
marcholt droit à eux; outre cela, lorsque le comte de Marsin 
voulut passer le pont d'Orel, les ennemis y avoient un parti dont 
la vedette qu'ils avoient mise sur le pont tira sur la tête de nos 
troupes ; le parti tira cinq à six coups, et on leur prit trois ou 
quatre hommes. 

< Les ennemis entendirent fort bien ce bruit-là de leur camp ; 
c'est pourquoi ils se pressèrent de faire charger leurs bagages 
pour les mettre en marche, et la crainte de les perdre les fit 

IV. — «5 



336 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCBBS 

différer de partir de leur camp jusqu'à une heure du jour. 
Quand ils aperçurent la tête des troupes du comte de Marsin, 
alors ils commencèrent à sortir de leur camp et à s'étendre 
dans la plaine, laissant Tongres et le Jaër à leur gauche. 

« Le chevalier du Rozel, qui s'était séparé du comte de Marsin 
avec cinq troupes, alla droit à la gauche de leur camp, et poussa 
leur arrière-garde, tandis que le comte de Marsin marchoit droit 
pour les prendre en flanc, ce qui les obligea de galoper pour 
gagner leur tête. 

« Le maréchal de Luxembourg s'étant avancé, et connaissant, 
par la manière dont ces gens-là s'y prenoient, qu'ils ne son- 
geaient qu'à se sauver, donna ordre au comte de Marsin de 
marcher au grand trot pour les pousser, et de les attaquer où il 
les pourrôit joindre, et envoya ordre aux têtes des colcuines de 
doubler le pas et de marcher très vite. Les ennemis, se voyant 
serrés de si près, passèrent un ravin, se mirent en bataille de 
l'autre côté sur deux ou trois lignes avec beaucoup de précipi- 
tation et de confusion, dans le dessein d'y faire tête avec quel- 
ques escadrons, tandis que les autres défileroient par leurs 
derrières pour passer le Jaër dans les villages de Bruist, de 
Bravange et de Glaon, qui étaient derrière eux. 

< Le ravin qu'il falloit que nos troupes passassent n'étoit pas 
beaucoup difficile pour la descente de notre côté, ni pour le 
passage du petit ruisseau qui étoit dans le fond ; mais la peine 
étoit de le monter du côté des ennemis, parce qu'il avoit plus de 
cinquante pas de haut avec une pente assez roide, en sorte que 
Ton étoit obligé de se tenir aux crins des chevaux et aller un peu 
de biais pour monter plus facilement. C'étoit là un grand avan- 
tage pour les ennemis qui étoient de l'autre côté et qui s'avan- 
çoient sur le bord pour empêcher qu'on n'entrât dans la plaine ; 
mais le désavantage qu'ils avoient étoit que le ravin avoit plus 
d'un quart de lieue de long et qu'ils n'en occupoient pas trois 
cents pas, en sorte que, sur leur gauche, on pouvoit monter à 
loisir et se former. Une troupe à la tête de laquelle étoit le duc 
de Montfort et celle que commandoit Sanguinet, ayant serré de 
près les ennemis, comme ils passoient la ravine, furent obligées 
de rester dans le fond, jusqu'à ce que les autres troupes les eus- 
sent jointes, parce que les ennemis étoient sur la hauteur en 
bataille vis-à-vis d'eux. 



i8 JUILLET 4693 227 

c Lorsque les autres troupes du délachement du comte de Mar- 
sin furent arrivées, elles sô jetèrent sur leur droite, qui étoit la 
gauche des ennemis, montèrent à loisir dans la plaine et se for- 
mèrent sur leur flanc. La troupe du duc de Montfort et celle de 
Sanguinet voulurent monter droit vis-à-vis des ennemis ; mais, 
comme ils avoient une très grande difficulté à monter, ils ne pou- 
voient pas être en nombre pour se former à rentrée de la plaine, 
en sorte que le nombre des ennemis les accabloit, et c'est là où le 
duc de Montfort, se mêlant parmi eux, reçut un grand nombre 
de blessures, et où Sanguinet fut tué. Outre cela, il y eut trois 
ou quatre gardes du corps tués ou blessés et quelques cavaliers. 

« Dès que le comte de Marsin eut trois troupes de formées sur 
la hauteur, à une petite portée de mousqueton des ennemis, qui 
étoient étonnés par l'arrivée des colonnes qu'ils voyoient et par 
la vivacité des troupes françoises, ils firent une charge sur lui ; 
il les chargea Tépée à la main et les mit en fuite. Le duc de 
Chartres, le duc d'Enghien et le prince de Conti étoient avec le 
maréchal de Luxembourg au delà du ravin, qui faisoient former 
les troupes à mesure qu'elles passoient; mais le maréchal de 
Luxembourg, voyant une déroute si générale des ennemis, crut 
que, s'il vouloit les poursuivre avec des troupes en ordre, il ne 
pourroit pas les joindre, et dit au duc de Chartres qu'il pouvoit 
laisser débander le reste du détachement du comte de Marsin, 
lequel sur-le-champ poursuivit les ennemis tant que leurs che- 
vaux eurent de force. 

< Cependant ce général ne laissa pas d'avancer avec le reste de 
la colonne, afin que, si les ennemis, par hasard, venoient à se 
reformer en quelque endroit, l'on fût en état de les rompre et 
de soutenir les débandés ; mais sa précaution ne fut pas néces- 
saire, car il fut impossible de les joindre, quoiqu'on les poussât 
jusqu'à une lieue de Maëstricht. 

< Les ennemis eurent pour le moins cent hommes de tués sur 
la place et deux cents de blessés. On y prit un colonel, un lieu- 
tenant-colonel, et quelques capitaines, et quelques cavaliers, 
mais fort peu, parce que la cavalerie françoise ne fit pas grand 
quartier à ceux qu'elle put joindre. Il y eut huit étendards de 
pris et deux paires de timbales ; tout leur bagage fut généra- 
lement pris au nombre de quatre-vingts charrettes, auxquelles 
on fit mettre le feu après qu'elles eurent été pillées. L'on prit 



228 MÉMOIRES DU MARQUIS DB.SOURCHBS 

plus de cent cinquante chevaux de cavaliers, et autant de che- 
vaux d'équipages ; mais, quoiqu'on prit tous les chariots, une 
bonne partie des chevaux avoient été dételés et s'en étoient 
enfuis. 

« Cette affaire se passa entre six et sept heures du matin, à sept 
lieues de Tabbaye de Heylissem, où Tannée du Roi étoit campée, 
et le marquis de Thiange, qui y étoit volontaire, y a été blessé 
d'un coup de pistolet par un officier de nos troupes qui le prit 
pour un ennemi ; le coup lui enfonça une côte, mais on lui a 
retiré les trois balles qui n'entrent pas dans le corps. On a su 
qu'il y a dans Huy quatre bataillons liégeois, et un bataillon 
allemand à la solde de Liège ; et dans Liège, dix-huit bataillons 
et la compagnie franche du comte de Tilly, autrement Tzer- 
claës. » 

19 Jaillet. — Le 19, on sut que la maréchale de Duras ' étoit 
extrêmement malade en son château de la Motte, vers la rivière 
de Loire; que le transport au cerveau étoit déjà formé, et qu'on 
avoit peine à croire qu'elle en pût revenir . 

On eut aussi nouvelle que Monseigneur avoit fait la revue de 
son armée sur le bord du Rhin, et qu'il avoit mandé au Roi que, 
malgré la fatigue, ses troupes étoient encore en fort bon état. 

20 J.aillet. — Le 20, le duc et la duchesse de Chevreuse et la 
duchesse de Montmorency partirent en poste en chaise roulante 
pour se rendre à Namur auprès du duc de Montfort, qu'on y avoit 
transporté. 

Le môme jour, le Roi eut nouvelle de divers endroits, et parti- 
culièrement par un courrier extraordinaire du duc de Gramont, 
que, le 27 du mois de juin, le maréchal de Tourville avoit attaqué 
vers le cap de Saint-Vincent la (lotte de Smyme, composée de 
deux cents vaisseaux, dont il y- en avoit vingt-cinq ou vingt-six 
de guerre qui escortoient le convoi des marchandises; qu'il en 
avoit coulé à fond ou pris soixante ou soixante-dix, et qu'il don- 
noit chasse au reste, ce qu'on avoit su par quarante de ces vais- 
seaux qui s'étoient sauvés dans le port de Cadix, où, selon les 
apparences, le maréchal de Tourville feroit son possible pour les 
brûler. 

On sut encore, le même jour, que Huy avoit été investi de 

1. Sœur du duc de Venladour. 



21 JUILLET 1693 229 

Tautre côté de la Meuse par le marquis d'Harcourt, le comte de 
Guiscard et le comte d'Artagnan * ; que, peu de temps après, 
le maréchal de Villeroy étoit arrivé devant la place avec un déta- 
chement de Tannée du maréchal de Luxembourg et qu'il en 
faisoit le siège dans les formes, pendant que le maréchal de 
Luxembourg s'opposoit au prince d'Orange, auquel il avoit ordre 
de donner bataille en cas qu'il voulût tenter le secours. 

On eut aussi nouvelle que Monseigneur avoit passé le Rhin 
le 16 à Philipsbourg et étoit venu camper à Graben, où il avoit 
pris de gros canon, des pontons, des bombes et tout ce qui pou- 
voit lui être nécessaire pour pénétrer dans le pays, et avoit été 
joint par un convoi de deux mille sept cents charrettes, chargées 
de toutes sortes de munitions, outre les caissons ordinaires, et 
pour quatre jours de pain qu'on avoit fait prendre à toutes les 
troupes . 

Les mêmes lettres portoient que, sur l'avis de la marche de 
Monseigneur, le prince de Bade avoit repassé le Necker et s'étoit 
allé poster derrière Heilbronn, ayant mis dans cette place dix ou 
douze mille hommes. 

On disoit aussi que Madam partiroit le 26 pour aller prendre 
l'air à sa maison de Colombes, et que le Roi pourroit retourner 
à Versailles le premier du mois d'août. 

Il couroit encore une nouvelle bien considérable, qui étoit que 
le Roi avoit fait déclarer aux rois de Suède et de Danemark qu'en 
faveur de la paix il rendroit Fribourg et Philipsbourg, en l'état 
où ils étoient, et feroit raser tous les forts qui étoient au delà du 
Rhin, c'est-à-dire celui d'Huningue et celui du Fort-Louis, aussi 
bien que Mont-Royal, et il y avoit même des gens qui assuroient 
qu'il ofTroit de rendre la Lorraine ; mais cette dernière clause 
n'étoit pas tout à fait constante. 

21 Juillet. — Le 21 , on eut nouvelle que le maréchal de 
Lorge, ayant appris l'arrivée de Monseigneur, avoit laissé son 
armée à Wisloch, sous les ordres du maréchal de Choiseul, et 
étoit venu trouver Monseigneur, auquel le Roi dit publiquement 
qu'il avoit envoyé ordre de marcher toujours en avant et de 
combattre le prince de Bade, s'il en pouvoit trouver le moyen, 
ou d'attaquer Heilbronn, si ce prince se retiroit dessous. 

1. Major général de Tarmée de Flandre, in«jor da régiment des gardes 
et maréchal de camp. 



230 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

22 Juillet. — Le 22, le bruit couroit que le maréchal de 
Noailles alloit faire le siège de Palamos, et on commençoit à 
parler du voyage de Fontainebleau pour le 18 ou le 16 d'août. 
On sut aussi que Vandeuil S lieutenant-colonel de cavalerie, qui 
servoit en Catalogne, étant sorti du camp, le 11 du mois, avec 
cent cinquante maîtres ou dragons pour aller à la guerre, avoit 
trouvé, le lendemain à la pointa du jour, une troupe de quarante 
maîtres des ennemis, qu'il Tavoit chargée et mise en fuite, mais 
qu'en poussant les fuyards il avoit trouvé neuf escadrons des 
ennemis qui l'avoient attaqué de tous côtés et Tavoient obligé 
de relâcher les prisonniers qu'il avoit faits ; que ses cavaliers et 
ses dragons y avoient fait des merveilles, et que, malgré l'iné- 
galité du nombre, il s'étoit retiré en bon ordre, après avoir tué 
aux ennemis beaucoup plus de monde qu*il n'en avoit perdu, et 
sa perte se montoit environ à quarante liommes, du nombre 
desquels étoient un capitaine de dragons du régiment de Bre- 
tagne, un lieutenant de cavalerie du régiment de Noailles-Duc, 
et le comte de Lussan *, aide de camp du maréchal de 
Noailles. 

23 Juillet. — Le 23, on eut nouvelle que les ennemis, au 
nombre de vingt mille, étoient venus avec du canon attaquer les 
lignes de Dottignies en Flandre, qui n'étoient défendues que par 
quatre régiments d'infanterie, quatre de dragons et trois de ca- 
valerie, et quelques détachements des garnisons sous les ordres 
du marquis de la Valette, lieutenant général; qu'ils avoient ca- 
nonné les lignes pendant deux heures, et que le marquis de la 
Valette ne s'étoit retiré que quand il avoit vu les grenadiers des 
ennemis sur les lignes; qu'alors il avoit fait sa retraite* en bon 
ordre, avoit passé tous les défilés devant les ennemis, et s'étoit 
venu poster au pont à Tressin, à couvert du ruisseau de Marcq, 
pour essayer de couvrir tout le pays de Lille, qui par celte iiTup- 
tion se trouvoit en grand danger. 

On sut, le même jour, que deux armateurs de Dunkerque, 
avec deux petits vaisseaux, avoient coulé à fond le paquebot 
d'Angleterre en Hollande, qui étoit armé de beaucoup de canons, 

1. Frère de Vandeuil. lieutenant des gardes du corps et maréchal de 
camp. 

2. Gentilhomme de .Gascogne, neveu du déAint comte de la Serre- 
Aubeterre. 



24-26 JUILLET 1693 231 

et que quelques milords et plusieurs officiers qui étoient dedans, 
et que les armateurs avoient sauvés, avoient assuré qu'il y avoit 
dans ce bâtiment plus de deux millions de livres en espèces. 

24 Juillet. — Le 24, on apprit que la ville de Huy étoit prise, 
aussi bien qu'une bonne pai*tie des dehors du château, dans le- 
quel la garnison s'étoit retirée, et qu'on ne croyoit pas qu'il pût 
tenir longtemps. On sut aussi que les ennemis avoient emmené 
quantité de baillis du pays de Lille pour assurer les contributions 
et qu'ils demandoient trois années d'arrérages. 

Le même jour, on sut certainement que Mme de Châtillon avoit 
la petite vérole, qu'elle avoit gagnée auprès de Madame, sa maî- 
tresse, ce qui étoit fort dangereux pour elle parce qu'on la croyoit 
grosse, et qu'elle s'étoit fait transporter au Palais-Royal à Paris; 
que la duchesse de Ventadour s'étoit aussi trouvée fort mal, et 
qu'elle avoit peur d'avoir la même maladie, qui avoit encore at- 
taqué la comtesse de Beuvron. 

On eut nouvelle, le même jour, que la duchesse de Duras se 
portoit mieux, et on apprit, parles lettres de Catalogne, que l'ac- 
tion de Vandeuil avoit été plus heureuse qu'on ne Tavoit dit, 
qu'un officier espagnol étoit arrivé à l'armée du maréchal de 
Noailles et lui avoit ramené tous les officiers, cavaliers et dra- 
gons, qu'on croyoit tués, à la réserve de trois, qui étoient demeu- 
rés morts sur la place, du capitaine de dragons du régiment de 
Bretagne, qui avoit un bras cassé, du comte de Lussan, qui avoit 
un coup d'épée au travers du corps, et de deux officiers qui 
étoient blessés. 

26 Juillet. — - Lé 26, Boissy-Ramé , écuyer du maréchal de 
Luxembourg, apporta la nouvelle de la reddition du château de 
Huy, après deux jours seulement de tranchée ouverte, et que 
la garnison en devoit être sortie le 23 à midi. La même dépêche 
portoit que, le même jour, ce général marcheroit au prince 
d'Orange pour le combattre dans son camp proche Saint-Trond, 
et que, s'il y trouvoit trop de difficultés, ou que le prince d'Orange 
se retirât en arrière, il iroil se poster entre lui et Liège. 

Le même jour, le chevalier de Saint-Pierre *, capitaine de 
vaisseau envoyé par le maréchal de Tourville, apporta au Roi la 

1. Cétoit celai qui avoit été cassé avec le pauvre chevalier des Adrets, 
mais la maréchale de Tourville avoit fait sa paix auprès du Roi, parce 
qu41 étoit 8on parent. C'éloit un gentilhomme de Normandie. 



232 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURCHBS 

coaQrmation de la défaite du convoi de Smyrne, et on sut que la 
première nouvelle avoit fort approché de la vérité, puisque ce 
maréchal avoit pris vingt-huit vaisseaux marchands, qu'il avoit 
envoyés à Roses, et qu'il en avoit brûlé ou coulé à fond quarante- 
sept, dont quelques-uns avoient péri à la côte, où ils étoient allés 
échouer; qu'il avoit aussi brûlé deux vaisseaux de guerre et qu'il 
en avoit pris deux de soixante-dix pièces de canon, lesquels lui 
avoient paru en si bon état qu'il avoit fait passer dessus les équi- 
pages de deux de ses vaisseaux qui avoient été maltraités et 
qu'il avoit sur-le-champ renvoyés dans les ports de France ; qu'il 
avoit poursuivi jusque devant Cadix plusieurs vaisseaux des en- 
nemis qui s'y étoient retirés, et qu'il y étoit encore ; que la con- 
sternation étoit prodigieuse dans cette place et que tout le monde 
en emportoit les effets; que tous les autres vaisseaux de guerre 
des ennemis avoient tiré vers l'occident à pleines voileç, et qu'on 
croyoit qu'ils se seroient retirés aux iles Canaries ou en Améri* 
que; que le chevalier de Coëllogon * avoit été détaché pour aller 
attaquer quelques vaisseaux qui s'étoient sauvés à. Gilbraltar, et 
que le chevalier de Saint-Pierre, en venant, avoit entendu un 
grand bruit de canon de ce c6té-là; que le comte d'Estrées n'avoit 
point encore joint la Hotte au temps du combat, mais que le che- 
valier de Saint-Pierre l'avoit trouvé dans sa route et lui avoit 
parlé, et qu'il n'étoit pas alors à plus de vingt-cinq lieues du 
maréchal de Tourville. 

27 Juillet. — Le 27, on eut nouvelle que Monseigneur mar- 
choit pour aller passer le Necker, que le maréchal de Lorge ne 
le quitteroit plus; que le maréchal de Choiseul, avec l'armée du 
maréchal de Lorge, se tenoit toujours à portée de joindre; qu'il 
avoit envoyé à Monseigneur vingt-six escadrons de cavalerie et 
seize de dragons; que le prince de Bade n'avoit que vingt-quatre 
mille hommes et que le duc de Saxe ne l'avoit pas joint, et qu'on 
ne savoit pas même s'il lejoindroit, parce qu'il n'étoit pas encore 
décidé entre ces deux princes lequel des deux auroit le comman- 
dement. 

Comme Madame avoit eu un grand mal aux yeux, elle n'avoit 
pu encore partir de Versailles pour aller prendre l'air à sa mai- 

1. Gentilhomme de Bretagne, qui étoit chef d'escadre ; il étoit oncle da 
défant marquis de Coôtlogon, lieutenant de roi de Bretagne, qui étoit 
frère de la marquise de Cavoyc. 



28-31 JUILLET 1693 233 

son de Colombes, suivant ce quelle avoit projeté. Ainsi on ne 
parloit point encore du retour du Roi à Versailles; il éloit en 
parfaite santé et paroissoit fort content de son séjour à Marly, 
où les courtisans venoient Tun après l'autre coucher deux ou 
trois jours, et ainsi tout le monde étoit content. 

Le chevalier de Rohan étoit retombé à Paris dans son crache- 
ment de sang; on lui avoit administré les derniers sacrements, 
et on ne croyoit plus qu'il pût se tirer d'affaires. 

28 Juillet. — Le 28, on sut que le maréchal de Luxembourg 
avoit envoyé un aide de camp à liège proposer de sa part la 
neutralité à Tévéque de Liège, comme elle avoit été pendant 
les autres guerres, mais que ce prince Tavoit refusée ; le clergé 
et le peuple s'étoient assemblés et lui avoient envoyé des députés, 
par lesquels ils lui avoient fait faire de grandes instances pour 
l'obliger d'accepter cette proposition, et lesquels, voyant qu'il y 
résistoit, avoient protesté contre lui de tous les malheurs que 
son obstination pourroit attirer h la ville et à tout le pays, mais 
que leur harangue ne l'avoit pas persuadé; qu'il avoit dépéché 
un courrier au prince d'Orange pour lui demander du secours, et 
qu'il lui avoit envoyé sur-le-champ trente bataillons, qui s'étoient 
postés dans les lignes que le prince de Liège avoit fait faire 
autour de sa ville capitale, ce qui avoit obligé le maréchal de 
Luxembourg de marcher au prince d'Orange, et qu'il avoit déjà 
gagné la tête du Jaêr, dont son armée étoit couverte, mais qu'on 
ne croyoit pas que cet usurpateur eût envie de combattre. 

29 Juillet. — Le 39, on apprit que le marquis d'Huxelles 
s'étoit emparé du château d'Asberg, dont la situation étoit très 
forte, et que milord Montcassel étoit allé attaquer Steinheim au 
delà du Necker, et qu'on prétendoit par ces deux postes se don- 
ner toute la facilité nécessaire pour s'assurer du passage de cette 
rivière et pour établir des magasins. On ajoutoit qu'on ne 
savoit pas encore si les Saxons avoient joint le prince de 
Bade. 

30 Juillet. — Le 30, Madame partit de Versailles et s'en 
alla à Colombes, pour y changer d'air et se remettre de sa 
maladie. 

31 Juillet. — Le 31, le Roi eut nouvelle que le duc de Savoie 
avoit investi Pignerol et s'étoit emparé de tous les postes par 
où on pouvoit y avoir quelque communication ; que le maréchal 



234 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCBBS 

de Catinat y avoit laissé le comte de Tessé pour y commander, et 
sous lui son frère le chevalier, maréchal de camp, avec une gar- 
nison aussi belle et aussi nombreuse qu'on le pouvoit souhaiter. 

AOUT 1693 

l®' août. — Le !««• d'août, Arlagnan, major du régiment des 
gardes françoises et maréchal de camp, arriva à Marly et apporta 
au Roi la nouvelle d'une grande bataille gagnée par le maréchal 
de Luxembourg sur le prince d'Orange. Tout ce qu'on en sut 
d'abord fut que, le 28 de juillet, le prince d'Orange se retirant 
du côté de Lewe, on étoit venu lui dire, sur les cinq heures du 
soir, qu'il paroissoit une tête de l'armée françoise, et qu'il avoit 
répondu que c'étoit une feinte et qu'il savoit bien que les Fran- 
çois alloient attaquer les lignes de Liège; que, peu de temps 
après, il avoit eu des avis certains que, dans peu de temps, il 
auroit sur les bras toute l'armée de France, et qu'effectivement 
il i'avoit vue arriver le soir et se poster à la portée de son canon ; 
qu'il avoit fait travailler toute la nuit à faire des lignes et à 
fortifier des villages par lesquels il falloit passer pour venir à 
lui, qu'il y avoit posté sa meilleure infanterie et tout son canon; 
que le lendemain, sur les sept heures du matin, le maréchal de 
Luxembourg avoit fait attaquer le principal de ces villages par 
vingt-quatre bataillons, lesquels, après une longue résistance, 
l'avoient emporté, mais que, le prince d'Orange ayant renvoyé 
des troupes fraîches, elles en avoient chassé les François après 
un grand combat ; que le duc d'Enghien y avoit marché avec de 
nouvelles troupes et en avoit rechassé les ennemis ; mais que, 
peu de temps après, ils y étoient revenus avec de nouvelle 
infanterie et en avoient rechassé les troupes du duc d'Enghien; 
qu'enfin le prince de Conti, à la tôle de la brigade des gardes, 
I'avoit attaqué pour la troisième fois, I'avoit emporté, y avoit 
fait un grand carnage des ennemis, et étoit demeuré mailre du 
champ de bataille et de soixante ou soixante-dix pièces de 
canon; que le maréchal de Joyeuse, avec dix-huit escadrons 
seulement, avoit chargé la droite de la cavalerie des ennemis, 
qu'il I'avoit rompue, et que le duc de Chartres s'étoit engagé si 
avant dans ces escadrons mal menés, que quelques cavaliers des 



!•' AOUT 1693 235 

ennemis Tavoient tiraillé par son justaucorps pour remmener 
prisonnier, mais qu'il avoit été dégagé par quatre ou cinq de ses 
gens qui avoient fait les derniers efforts pour le secourir; que 
toute cette ligne de cavalerie avoit été défaite par le maréchal 
de Joyeuse, qu'il y avoit été blessé dès le commencement d'un 
coujf à la cuisse, et qu'il étoit retourné au combat * après s'être 
fait panser; que le prince d'Orange s'étoit retiré du côté de 
Lewe et qu'il avoit fait rompre les ponts derrière lui; qu'il y 
avoit eu beaucoup de monde de tué de part et d'autre, et que le 
bruit couroit que le duc de Bavière avoit eu un coup de 
mousquet au travers du corps, et qu'on avoit un grand 
nombre de prisonniers considérables qu'on avoit faits sur les 
ennemis. 

On sut aussi les noms de quelques-uns des principaux officiers 
qu'on avait perdus, et qui étoient blessés. Les morts étoient : le 
comte de Monlchevreuil, lieutenant général, le comte de Ligneris, 
lieutenant des gardes du corps, et milord Lucan, maréchaux de 
camp; le comte de Gassion, enseigne des gardes du corps; 
Bohlen, Quadt et le comte deMontrevel, brigadiers de cavalerie; 
le duc d'Uzès, colonel d'infanterie; le prince Paul *, mçstre de 
camp de cavalerie ; Saint-Mars, colonel du Colonel Général des dra- 
gons ; le marquis de Champvallon, guidon des gendarmes du Roi ; 
Chastenay et Gaugeac, capitaine au régiment des gardes ; Dujar- 
din, aide-major; Vaurouy et Chardon, lieutenants, et le comte de 
Garava-Boissy, enseigne du même régiment. 

Les blessés étoient : le prince de Conti, d'un coup de sabre sur 
la tête point dangereux; le duc de Montmorency, maréchal de 
camp, légèrement; cinq brigadiers d'infanterie, qui étoient le 
duc de la Roche-Guyon, qui avoit le pied percé, le marquis de 
Rebé % blessé dangereusement, le comte de Luxe, tout de même, 

1. Quand on dit cela au Roi, il répondit: « Il y a longtemps que celui-là 
a fait ses preuves. » 

2. Jeune prince de la maison de Lorraine, beau, bien fait, et de grande 
espérance. Il étoit second fils du prince de LiUebonne, qui pensa mourir 
de douleur aussi bien que la princesse, sa femme, car ils n*avoient plus 
que des filles en France, le prince de Commercy, leur atné, étant attaché 
auprès de TEmpereur. 

3. Gentilhomme de Languedoc, fort honnête homme et bon officier; il 
avoit épousé la fille du défunt comte de Montclar, chevalier des Ordres du 
Roi, lieutenant général de ses armées, mestre de camp, général de la 
cavalerie^ et commandant en Alsace. 



236 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURCHBS 

le marquis de Surville, blessé légèrement au visage, et Surbeck ^ 
dangereusement; le prince d'Henrichemont ', colonel d'infan- 
terie, fort blessé; le marquis de Fourille et le comte de Saillant, 
capitaines au régiment des gardes françoises; Erlach et Salis, 
capitaines au régiment des gardes suisses; le prince de Bour- 
nonville ', enseigne des gendarmes du Roi ; le marquis de Tracy 
et Rochebertier, exempts des gardes du corps, fort blessés ; Puy- 
ségur, maréchal des logis de Tarmée; le chevalier de Sillery *, 
premier écuyer du prince de Gonti, blessé à la jambe, et la Coste, 
son écuyer, fort blessé; la Fond, aide-major du régiment des 
gardes; Briçonnet, Cideville, Saint-Paul, d'Orgemont, Sissonne, 
Audifroid, le chevalier d'Artagnan, Gampigny el Plastrière, offi- 
ciers dans le même régiment. 

On sut aussi que le duc d'Enghien y avoit reçu un coup de 
mousquet dans ses armes ^ ; que le prince de Gonli et le maré- 
chal de Villeroy avoient eu leurs chevaux tués d*un même coup 
de canon ; que le marquis de Praslin y en avoit eu quatre de tués 
sous lui, et que le marquis de Charost avoit donné à la tête de 
sa brigade avec celle des gardes et s'y étoit fort distingué *. 

Le même jour, on sut que le chevalier.de Rohan étoit mort à 
Paris, et le Roi donna au prince de Soubise, son père, la dispo- 
sition de sa charge d'enseigne des gendarmes qu'il lui avoit 
achetée. 

On apprit aussi que Mathieu ^, gouverneur de Longwy, étoit 
mort de maladie dans sou gouvernement. 

Le Roi donna à Artagnan, major du régiment des gardes, le 
gouvernement d'Arras, qui venoit de vaquer par la mort du 

1. C'étoit un colonel suisse, qui avoit été major du régiment des gardes 
des Suisses et avoit toujours servi avec distinction. 

2. Fils atné du duc de Sully. 

3 Fils du défunt prince de Bournonvillef qui, après avoir commandé 
longtemps la cavalerie du roi d'Espagne dans les Pays-Bas et avoir été 
gouverneur de Milan, étoit mort vice-roi de Sicile. 

4. Fils cadet du défunt marquis de Sillery, de Champagne. 

5. Le maréchal de Luxembourg Tavoit forcé d*en prendre. 

6. [On trouve reproduit en appendice au tome IV du journal de Dan- 
liteau, p. 420, la relation du combat de Nerwinde par d'Artagnan, d'après 
l'original conservé au dépôt de la guerre. Saint-Simon donne aussi dans 
ses Mémoires, 1. 1, p. 240 et sq., un récit détaillé de cette bataille à laquelle 
il avait pris part — E, Pontal,] 

7. Vieil officier gascon, qui, par les degrés, étoit devenu colonel du 
régiment de la Marine et brigadier. 



3 AOUT 1693 237 

comte de Montchevreuil, et celui d'Angoumois avec le régiment 
de Grassol, qui vaquoient par la mort du duc d'Uzès, au marquis 
d'Acier, son frère, qui devenoit duc en sa place. 

On apprit aussi que le duc de Montfort étoit entièrement hors 
de danger, et on croyoit que Monseigneur pouvoit être alors aux 
mains avec le prince de Bade. 

3 août. — Le 3, au matin, le Roi reçut une lettre du comte 
de Tessé, par laquelle il lui mandoit que le siège de Pignerol 
n'étoit pas encore formé, et que peut-être il en seroit quitte pour 
une bombarde, mais que cependant le duc de Savoie s'étoit 
emparé de tous ses derrières. 

On sut aussi que Monseigneur avoit passé le Necker à Mar- 
bach et s'étoit emparé d'une petite ville appelée Kirchberg, 
qull avoit trouvée abandonnée ; que le prince de Bade, qui étoit 
sous Heilbronn, s'étoit avancé au-devant de lui, et qu'il avoit le 
Necker à sa droite et un bois à sa gauche et un ruisseau devant 
lui ; qu'un parti de douze ou quinze cents chevaux de ses troupes 
s'étoit avancé jusqu'au château de Liebenstein pour apprendre 
des nouvelles de Monseigneur, lequel avoit aussi de son cêté 
envoyé, dès le 28 de juillet, Bercourt *, mestre de camp de cava- 
lerie, à la guerre pour savoir des nouvelles des ennemis, avec 
lesquels il espéroit avoir affaire le 30 ou le 31. 

Le soir, il arriva à Marly un courrier du marquis d'Harcourt, 
lieutenant général, qui apporta de sa part une lettre au Roi, par 
laquelle il lui mandoit que, comme il étoit sous Huy ' avec vingt- 
deux escadrons, il avoit entendu un grand bruit de canon ; qu*à 
la vérité il n'avoit pu demeurer dans son poste sans rien faire, 
qu'il avoit marché Vers l'endroit d'où venoit le bruit; qu'il étoit 
tombé sur un poste où les ennemis avoient un corps considéra- 
ble, et un village retranché devant eux avec du canon ; qu'il 
Tavoit fait attaquer par ses dragons, qui l'avoient facilement 
emporté, et qu'ensuite il avoit chargé la cavalerie des ennemis ; 
qu'il l'avoit battue et renversée dans une rivière qu'ils avoient 
derrière eux, qu'il y en avoit eu près de trois mille tués, noyés 

1. GentiUiomme de Picardie, fort bon officier. 

2. Pour mettre cette place en sûreté pendant qu'on la raccommodoit; 
qaeiqnes-uns disoient quMl avoit mal fait de quitter ce poste sans ordre, 
car Taide de camp que le maréchal de Luxembourg lui avoit envoyé pour 
lui porter Tordre de le venir joindre ne le trouva plus, mais le succès 
très heureux le Justifioit pleinement. 



338 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

OU prisonniers; qu'on y avoit gagné quinze étendards, deux pai- 
res de timbales et douze pièces de canon, et qu'après celle ac- 
tion il s'éloit retiré sous Huy, sans y avoir perdu presque per- 
sonne et sans savoir ce qui s'étoit passé du côté du maréchal de 
Luxembourg *. 

4 août. — Le 4 au malin, Bonneuil, introducteur des ambas- 
sadeursj vint faire signer au Roi son contrat de mariage avec la 
fille d'un conseiller de la Cour des aides de Paris, de laquelle il 
prétendoit avoir plus de cent mille écus. 

On sut aussi que le prince de Wurtemberg, qui avoit forcé les 
lignes de Doltignies, ayant appris que le prince d'Orange avoit 
perdu la bataille, s'étoil retiré d'auprès de Tournay, où il étoit, 
avec lant de diligence du côté d'Oudenarde, que le marquis de 
la Valette n'avoit pas eu le lemps de joindre son arrière-garde, 
quoiqu'il y eût marché fort promptement, mais que ce prince 
emportoit au moins trois ou quatre millions d'argent comptant, 
sans compter ce qu'il pourroit tirer par le moyen des otages 
qu'il emmenoit avec lui. 

Le même jour, comme le Roi alloit à pied à la messe , il 
aperçut le premier Albergotti , brigadier d'infanterie, qui lui 
apporloit le détail de la bataille de Nerwinde de la part du ma- 
réchal de Luxembourg. Il s'arrêta un moment pour savoir de lui 
s'il avoit apporté les étendards et les drapeaux, et il lui dit qu'il 
lui apporloit cinquante-cinq étendards et vingt-deux drapeaux, 
de sorte que le Roi lui ordonna de les faire étendre dans le 
salon de Marly, étant bien aise de les faire voir aux ministres 
des princes étrangers qui y étoient ce jour-là. 

Uaprès-dînée, on sut, par Albergotti et par les lettres qu'il 
apporta, une partie du détail de la bataille, et on rectifia les 
listes des morts et blessés; on sut donc que le prince d'Orange 
n'avoit pas cru que le maréchal de Luxembourg le viendroit atta- 
quer dans son camp, mais qu'ayant eu nouvelle qu'il marchoit 
à lui, il avoit tenu conseil de guerre pour savoir s'il l'altendroit 
dans le poste où il se trouvoit; que les avis avoient été diffé- 
rents, que le duc de Bavière avoit opiné * à repasser la Geete • 

1. Il fit réflexion que, pendant son absence, il pouvoit arriver quelque 
chose de fâcheux à la place de Huy. 

2. Contre son ordinaire, car il vouloit toujours batailler. 

3. Petite rivière qui va tomber à Lewe. 



4 AOUT 1693 239 

avant que les ennemis fassent arrivés, mais que le prince 
d'Orange avoit soutenu que cela seroit honteux et passeroit 
pour une fuite; et qu^ainsi on avoit résolu de rester; que, dès 
le soir du 28, il avoit fait faire un grand nombre de ponts sur 
la Geete, sur lesquels il avoit fait passer tous ses équipages ; 
qu'il avoit fait travailler toute la nuit à retrancher les villages et 
tout le terrain qui étoit entre celui de Nerwinde et la Geete, et 
qu'il n'avoit oublié aucune des précautions qu'un grand homme 
de guerre pouvoit employer en une semblable occasion ; que, 
pendant le combat, il avoit donné ses ordres partout avec beau- 
coup d'application, mais qu'il n'avoit chargé qu'une fois, et que 
ç'avoit été à la tôle d'un escadron tout composé de François * ; 
que cet escadron avoit eu affaire à un escadron du régiment de 
Rottembourg, dont les officiers l'avoient reconnu ; qu'il ne s'en 
étoit rien fallu qu'il n'eût été pris, et qu'il avoit fait sa retraite 
en bon ordre du côté de Lewe *, et que de là il étoit allé vers 
Diest, et le duc de Bavière à Bruxelles ; que la perte des en- 
nemis alloit à plus de vingt mille hommes, et que celle des Fran- 
çois alloit tout au plus à quatre mille hommes, mais qu'ils avoient 
perdu un grand nombre d'officiers ; qu'on avoit douze cents pri- 
sonniers des ennemis, sans comprendre cent soixante-cinq offi- 
ciers, parmi lesquels il y en avoit de très considérables, et entre 
autres le duc d'Ormond, qui étoit fort blessé, et le lieutenant 
général Sgravemoër; que la consternation étoit prodigieuse 
parmi les ennemis, et qu'ils envoyoient tous les jours rede- 
mander des prisonniers de conséquence qui ne se trouvoient 
point, et qui par conséquent étoient entre les morts ; qu'on avoit 
pris soixante-seize pièces de canon, huit mortiers, cinq pontons 
de fer blanc d'une nouvelle invention, neuf paires de timbales, 
cinquante-cinq étendards et vingt-deux drapeaux. 

A l'égard des morts et des blessés françois il y eut de l'aug- 
mentation et de la diminution. Le comte de Ligneris ne se trouva 
pas être mort, mais fort blessé d'un coup de canon à la cuisse 
et de quelques autres coups plus légers ; ainsi on espéroit encore 



1. Gela étoit glorieux et honteux à la nation françoise, glorieux de 
Testime qu'en faisoit le prince d'Orange, honteux de ce quMls le servoient 
contre leur prince légitime. 

2. Autrement Léau, petite ville fortiHée qui est située dans Tangle que 
la Geete fait avec le ruisseau de Landen. 



240 MÉMOIRES DU MARQUIS OB SOURCHES 

qa'il pourroit guérir. Milord Lucan, tout de même, ne se trouva 
que blessé, aussi bien que Chardon, lieutenant aux gardes, et le 
prince d'Henrichemont se trouva sans aucune blessure. Mais on 
apprit que le comte de Saint-Simon, brigadier de cavalerie, étoit 
tué ; que le comte de Montfort, aussi brigadier de cavalerie, étoit 
tué ou prisonnier ; que Gournay, mestre de camp de cavalerie, 
et Rocheberlier, exempt des gardes du corps, étoient morts; 
que Pracomtal, maréchal de camp, étoit blessé, aussi bien que 
Greder, brigadier d'infanterie , le marquis de Pleuvault, colonel 
du régiment de Chartres, Asfeld, colonel de dragons, le marquis 
de Silly S mestre de camp du régiment d'Orléans, Vassignac- 
Imecourt, brigadier de cavalerie et cornette des chevau-légers 
de la garde du Roi, le marquis de Villequier, premier gentil- 
homme de la chambre du Roi et mestre de camp de cavalerie, 
Marin, Saint- Viance et Romery, brigadiers de cavalerie et lieu- 
tenants des gardes du corps, Taste, aide-major et brigadier de 
cavalerie, Philippe, exempt, et plusieurs autres du même 
corps, sans compter les officiers particuliers de cavalerie, d'in- 
fanterie et de dragons. 

On sut aussi que le duc de Rerwick, lieutenant général, avoit 
été fait prisonnier ; qu'il y avoit eu un étendard de la compagnie 
de Luxembourg qui avoit été pris par les ennemis, et que le 
comte de Cessé, avec quelques autres officiers, ayant été fait 
prisonnier, avoit été renvoyé avec eux sur leur parole par le 
prince d'Orange, auquel on avoit mené le duc de Rerwick, qu'il 
avoit beaucoup questionné, mais qui n'avoit jamais voulu ouvrir 
la bouche, de peur d'être obligé de le traiter en roi. 

5 août. — Le 5, on eut nouvelle que le pauvre Ligneris étoit 
enfin mort de sa blessure, et il fut regretté de tous les honnêtes 
gens. 

Le soir, on apprit que les troupes de Saxe avoient joint le 
prince Louis de Rade, que Monseigneur étoit campé à Rledels- 
heim, et qu'il devoit marcher le 34 juillet ou le !•' d'août pour 
aller attaquer les ennemis, si cela étoit praticable; mais la plu- 
part des courtisans le croyoient impossible, car les ennemis 
avoient leur droite à Lauffen, qui est sur le Necker, et leur 
gauche appuyée d'un grand bois impénétrable. Ils avoient devant 

1. Gentilhomme de Normandie, dont le père avoit servi longtemps de 
colonel d'infanterie. 



6-8 AOUT 1693 241 

eux une ravine dans laquelle il passoit un ruisseau^ et, pour 
venir à eux, il falloit défiler par une montagne; avec une situa- 
tion si avantageuse, une armée de cinquante mille hommes ne 
devoit pas craindre d'être attaquée par une armée de soixante 
mille. 

6 août. — Le 6, un courrier du maréchal de Tourville apporta 
au Roi une lettre de sa part, par laquelle il lui mandoit que le 
chevalier de Coëtlogon avoit encore brûlé six vaisseaux mar- 
chands dans le port de Gibraltar et qu'il en avoit pris neuf 
chargés de richesses immenses. 

On apprit, par le même courrier, que le comte d'Estrées avoit 
appareillé pour aller joindre le maréchal de Tourville, et qu'il 
devoit l'avoir joint. ^ 

Le même jour, on sut que Monsieur revenoit de Bretagne, 
qu'il arriveroit le 11 à Marly, qu'une partie de ses troupes 
marchoit en Flandre et l'autre en Italie. 

7 août. — Le 7, on eut nouvelle que, dès la nuit du 28 au 29, 
les ennemis avoient ouvert la tranchée au fort de Sainte-Brigitte, 
et que le chevalier de Tessé y commandoit, et qu'on espéroit 
qu'il y feroit une vigoureuse résistance. 

8-9 août. — Le 8, un courrier de Strasbourg apporta au Roi 
nouvelle qu'on avoit entendu beaucoup de canon du côté des 
deux armées, et qu'on croyoit qu'elles étoient aux mains; mais 
un courrier de Monseigneur, qui arriva peu de temps après, 
apporta au Roi une lettre de sa part, par laquelle il lui mandoit 
qu'il avoit marché aux ennemis en ordre de bataille, dans le 
dessein de les attaquer; que toutes ses troupes étoient d'une 
gaieté merveilleuse et aussi propres que le jour d'une revue, 
mais qu'après avoir visité avec les généraux toutes les avenues du 
camp des ennemis, il les avoit trouvées absolument impraticables, 
parce qu'outre les difficultés du terrain, ils avoient encore fait 
des lignes flanquées avec des forts et des redoutes d'espace en 
espace, qui occupoient toute la hauteur * par où l'on pouvoit 
aller à eux, et qui étoit presque toute couverte par un ruisseau 
et par des bois, de sorte qu'il auroit fallu arriver en défilé jus- 
qu'auprès de leurs lignes et grimper la montage sur laquelle 
on les avoit faites. 

1. Cette hauteur avoit à sa droite le village de Talen, et à sa gauche les 
bois, et daos la vérité elle étoit impraticable. 

nr. - iO 



242 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Ainsi on sut que Monseigneur n'altaqueroit pas le camp des 
ennemis, qui lui avoient tiré beaucoup de canon, dont plusieurs 
personnes de sa suite avoient été blessées, et plusieurs che- 
vaux tués , mais qu'il n'avoit pas voulu leur faire tirer un seul 
coup de canon , pour leur ôler tout prétexte de dire qu'il les 
avoit attaqués. 

Le môme jour, on apprit que le marquis de Rebé étoit mort de 
sa blessure, et que le prince de Bournonville étoit fort mal, 
aussi bien que le marquis de Tracy. 

L'après-dînée, le Roi eut un second accès de fièvre avec frisson, 
car il en avoit déjà eu un qui avoit été léger et qu'il avoit caché. 
La nuit, il commença à prendre du quinquina, mais il ne laissa 
pas d'avoir encore la fièvre le lendemain avec de grandes 
vapeurs. Ce fut ce jour-là qu'on chanta à Notre-Dame le Te Deum 
pour le gain de la bataille de Nerwinde, et, le soir, la duchesse 
de Beauvillier accoucha d'un troisième fils. 

10 août. — Le 10, les vapeurs du Roi continuèrent, quoique le 
quinquina le purgeât beaucoup, et le duc de Lauzun tomba 
malade d'une grande fièvre, aussi bien que Racine S gentil- 
homme ordinaire du Roi, qui écrivoit son histoire, et le duc de 
la Rochefoucauld et le P. de la Chaise, qui avoient aussi la 
fièvre, commencèrent à se mieux porter par l'usage du quin- 
quina. 

11 août. — Le 11, le Roi partit de Marly en carrosse avec les 
dames et arriva à une heure après midi à Versailles ; son visage 
parut très mauvais aux courtisans qui l'attendoient, et il se mit 
au lit en arrivant. Il ne laissa pas néanmoins de travailler avec 
le comte de Pontchartrain, avec le marquis de Barbezieux et 
avec le Pelletier de Souzy, intendant général des fortifications. 

On sut, le môme jour, que le cardinal Bonsy avoit eu, avant 
de partir de Marly, une vapeur un peu forte ' ; et on eut nouvelle, 
le soir, que les ennemis avoient inutilement attaqué un retran- 
chement qui étoit au pied du glacis du fort de Sainte-Brigitte et 
qu'ils y avoient perdu assez de monde. 

1. Célèbre poète tragique, que la marquise de Montespan avoit attiré 
auprès du Roi, aussi bien que Boileau Despréaux, poète satirique, et 
leur avoit procuré remploi d'écrire Thistoire du Roi. 

2. 11 en avoit encore eu une semblable un an auparavant, mais il n'y 
parut pas à sa tête. 



12-13 AOUT 1693 243 

On sut ce jour-là que la marquise de Nesle * avoil la petite 
vérole à Paris, et qu'elle en éloit assez mal. 

12 août. — Le 12, on apprit, par des lettres de marchands, 
que le maréchal de Tourville, ayant mouillé devant le port de 
Malaga et y ayant vu sept vaisseaux marchands, avoit envoyé 
ordonner à ceux de la ville de les lui envoyer, ce qu'ils avoient 
refusé, mais qu'il avoit fait canonner la ville, et qu'on lui avoit 
envoyé les vaisseaux qu'il demandoit. 

Le soir, Monsieur arriva de Bretagne en parfaite santé, et le 
Roi lui défendit d'aller voir Madame à Colombes, le retenant au- 
près de lui pour un jour ou deux. 

On vit, ce jour-là, paroître à la cour l'abbé d'Hervault *, qui 
étoit depuis longtemps à Rome en qualité d'auditeur de rote, et 
auquel le Roi avoit fait mander de revenir. 

On commença à voir, ce jour-là, une relation imprimée de la 
bataille de Nerwinde, laquelle étoit en beaucoup de choses con- 
forme à la lettre que le prince *de Conti avoit écrite au prince de 
Condé pour lui faire le détail de toute cette grande action, et, 
comme on sera bien aise de le savoir, nous mettrons ici la lettre 
de ce prince, avec un plan qui pourra mieux faire connoitre la 
vérité des faits, sans rien cTianger à cette lettre que ce qui se 
trouvoit contraire au style de ce volume '. 

13 août. — Le 13, le Roi reçut des lettres de Monseigneur, 
par lesquelles il lui mandoit qu'il avoit fait occuper Stuttgard et 
plusieurs autres petites places du Wurtemberg; que le liberti- 
nage des soldats de son armée étoit surprenant, qu'il en avoit 
fait pendre vingt pour un jour, sans que cet exemple corrigeât 
les autres, et qu'à l'heure qu'il écrivoit il venoit d'être averti que 

1. Sœur du comte de Coligny; le défunt marquis de Nesle, fils aiué du 
marquis de MaiUy, en étoit devenu amoureux du temps que son frère, le 
comte de Coligny, étoit abbé et qu*il ne vouioit pas quitter l'Église; mais, 
quand il eut pris Tépée, le marquis de Nesle ne laissa pas de l'épouser, 
malgré son père et sa mère. 

2. Fils du défunt marquis d'Hervault, lieutenant général pour le Roi en 
Touraine. Celui-ci étoit un fort honnête gentilhomme. 

3. C'est-à-dire qu'on n'y met point Monsieur en aucun endroit, mais la 
qualité de duc, de comte ou de marquis, etc. 

[Nous avons reporté celle longue lettre à Tappendice. V. App., n* 111. 
Le plan annoncé par le marquis de Sourcbes ne figure pas dans le ma- 
nuscrit. La relation imprimée dont parle ici le marquis de Sourches est 
probablement celle publiée par Donneau de Visé comme supplément au 
Mercure d'août 1693. — E. Pontal.] 



S44 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHEâ 

trois mille avoient attaqué une ville assez éloignée du camp, 
Tavoient emportée et. en amenoient le gouverneur, nommé 
Carlin', prisonnier. 

14 août. — Le 14, on ne croyoit plus qu'on entreprit rien en 
Catalogne, parce qu'on savoil qu'on en avoit détaché deux régi- 
ments de cavalerie et un régiment de dragons pour aller à 
l'armée du maréchal de Catinat, qui étoit alors campée à Fenes- 
trelles; il sembloit néanmoins qu'on en voulût encore à quel- 
que$ places de ce côté-là, parce que le maréchal de Tourville 
étoit encore dans les mers voisines, et qu'on disoit que les galè- 
res s'approchoient de Barcelone. 

On vit, ce jour-là, le duc de Chevreuse arriver à la cour; il 
venoit de Namur, où il étoit allé pour avoir soin de son fils, le 
duc de Montfort, et il savoit des nouvelles précises de tous les 
blessés; il dit donc que milord Lucan étoit mort, que le duc 
d'Ormont se portoit beaucoup mieux, et que le prince de Bour- 
nonville étoit hors de danger. 

Le Roi donna, cette après-dînée, à l'archevêque de Paris la 
disposition de la charge de guidon des gendarmes, qui étoit 
vacante par la mort du marquis d e Champvallon, son petit-neveu, 
lequel étoit le dernier de sa branche*. 

Le soir, le Roi sortit en carrosse avec la marquise de Main- 
tenon, la marquise de Montchevreuil, la comtesse de Caylus et 
Mlle de Montchevreuil, pour aller se promener dans ses jardins 
et prendre l'air, ce qui donna beaucoup de joie à tous ses 
serviteurs. 

15 août. — Le 15, qui étoit le jour de l'Assomption de la 
Vierge, le Roi ne fit pas ses dévotions, l'usage du quinquina ne 
lui permettant pas de les faire; il alla à la tribune de sa chapelle, 
qui étoit de plain-pied à son appartement, et y entendit une 
basse messe. 

Il étoit venu à la cour un grand nombre d'ecclésiastiques, 
qui prétendoient aux bénéfices vacants, mais il n'y eut point de 
distribution, le Roi ne voulant la faire que les jours qu'il corn- 
munioit. 

1. Fils d'un certain Carlin, qui étoit êcuyer du vieux duc Charles de 
Lorraine. 

2. Celle branche étoit cadette de celle du premier président du parle- 
ment de Paris. 



17-18 AOUT 1693 245 

On vit arriver à la cour ce jour-là le chevalier de Gassion, qui 
avoit servi sous les ordres de Monsieur en Normandie ; mais il 
n'y resta qu'un jour, le Roi lui ayant donné une commission par- 
ticulière pour aller commander ses gardes du corps. 

16 août. — Le 16, le Roi donna le régiment de Piémont au 
comte de Luxe, brigadier, second fils du maréchal de Luxem- 
bourg, et le régiment de Provence, qu'il avoit, au petit chevalier 
de Luxembourg *, son dernier frère. 

Le même jour, on sut qu'il étoit venu un courrier du maréchal 
de Tourville, qui avoit rectifié la nouvelle qu'on avoit eue de 
Malaga quelques jours auparavant, et qui avoit appris que ce 
maréchal avoit brûlé dans le port de Malaga trois vaisseaux de 
corsaires et deux vaisseaux marchands, qui tous étoient anglois 
ou hollandois. 

17 août. — Le 17, la marquise de Nesle ' mourut, après 
avoir été saignée plusieurs fois, et peut-être trop. 

On vit ce jour là revenir à la cour le marquis de Renty', 
lieutenant général, que le Roi avoit envoyé servir sous les ordres 
de Monsieur avec des paroles fort obligeantes. Il étoit un des 
meilleurs officiers de cavalerie que le Roi edt, mais il avoit eu 
le malheur qu'on lui avoit rendu de mauvais offices, qui non 
seulement l'avoient empêché de servir, mais avoient peut-être 
été cause qu'il n'avoit pas été chevalier de TOrdre à la dernière . 
promotion. 

18 août. — Le 18, il vint une nouvelle au marquis de Croissy, 
secrétaire d'Etat des étrangers, que la reine de Suède * étoit 
morte; mais d'autres lettres vinrent aux ministres de Danemark, 
par lesquelles on sut que cette princesse, après une longue 
maladie, étoit tombée dans une léthargie qui avoit duré quelque 
temps et qui avoit fait croire qu'elle étoit morte, mais qu'elle 
en étoit revenue et qu'elle se portoit un peu mieux. 

1. n étoit laid et bossu, mais il paraissoit tenir beaucoup de son père du 
côté de Tesprit et du cœur, et, quoiqu*ii fût fort jeune, il avoit déjà servi 
deux campagnes auprès du Roi. 

2. EUe étoit sœur du comte de Ck>Iigny, mestre de camp du régiment 
d^Condé. 

3. H étoit de Tillustre maison de Renty, de Flandre, dont les seigneurs 
de Groy tenoient à bonneur d'écarteler les armes. 11 étoit lieutenant gé- 
néral pour le Roi en Franche-Comté, et son malbeur venoit peut-être des 
démêlés qu'il avoit eus avec la Fond, intendant du pays. 

4. Sœur du roi de Danemark ; cette princesse étoit adorée en Suède. 



246 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

Le soir, le Roi eut nouvelle que les ennemis avoient attaqué 
vigoureusement la contrescarpe du fort de Sainte-Brigitte, et 
même qu'ils Tavoient emportée, mais que les assiégés, après 
avoir fait un prodigieux feu sur eux pendant trois quarts d'heure, 
étoient sortis de la place, Tépée à la main, les avoient chassés du 
chemin couvert, les avoient poussés jusqu'au logement qu'ils 
avoient sur le milieu du glacis, d'où ils les avoient encore chassés, 
et les avoient obligés de se retirer au premier logement qu'ils 
avoient fait au pied du glacis, et qu'en s'en revenant ils avoient 
comblé tous leurs travaux. 

19 août. — Le 19, on sut que le Roi avoit nommé Bignon 
l'aîné * maître des requêtes, pour aller en intendance à Rouen 
à la place de la Berchère ', qui avoit demandé permission de 
revenir, à cause de sa mauvaise santé. 

Le même jour, le duc de Gesvres •, gouverneur de Paris, du 
Bois *, prévôt des marchands, et les autres offlciers de la ville 
apportèrent au Roi le scrutin pour la nomination des nouveaux 
échevins, et ce fut le président de Saint-Vrain, beau-frère du 
jeune Bontemps, qui porta la parole. 

On disoit aussi, ce jour-là, que l'armée de Catalogne n'entre- 
prendroit plus rien, parce qu'on en avoit encore fait un détache- 
ment pour l'armée d'Italie, et qu'elle retoumoit prendre des 
quartiers en Roussillon. 

Le bruit couroit encore que le prince d'Orange avoit ramassé 
des forces assez grandes pour se remettre en campagne, et entre 
autres qu'il lui étoit venu onze bataillons anglois, et qu'il s'étoit 
avancé vers Alost. 

20 août. — Le 20, on apprit, par une lettre de Monseigneur 
au Roi, qu'il y avoit eu un effroyable ouragan qui avoit fait de 



1. Fils de la sœur du comte de Pontchartrain, ministre et secrétaire 
d'État et contrôleur général des finances. Il était homme de mérite. Son 
père, après avoir été longtemps avocat général du parlement de Paris 
avec distinction, étoit devenu conseiller d'État. 

2. n étoit de Bourgogne et très riche. 

3. Premier gentilhomme de la chambre du Roi, après avoir été long- 
temps son capitaiue des gardes. 

4. Son père étoit commis de Bartillat, garde du trésor royal. Celui-ci 
étoit devenu procureur général de la Cour des aides de Paris, et comme 
sa sœur avoit épousé Bontemps, premier valet de chambre du Roi et 
gouverneur de Versailles, il avoit, par sa faveur, obtenu la charge do 
prévôt des marchands. D'ailleurs il étoit bon homme et honnête homme. 



21 AOUT 1693 247 

grands désordres dans son armée; qu'il avoit fait prendre le feu 
de tous les côtés du camp, qu'on avoit eu bien de la peine à 
sauver les poudres, dont il en avoit même sauté une barrique, et 
qu'il y avoit eu une infinité de tentes brûlées, aussi bien que de 
selles, et d'autres équipages de chevaux, et même qu'un grand 
nombre de chevaux avoîent été consumés, et que, sans une pluie 
qui éloit survenue, la perte auroit été encore plus grande, mais 
qu'elle avoit pensé causer un autre inconvénient très considé- 
rable, et qu'il ne s'en étoit rien fallu qu'elle n'emportât le pont. 

On débitoit ce jour-là dans le monde une lettre des États-Géné- 
raux au prince d'Orange, par laquelle, après lui avoir rendu 
grâce de la manière généreuse avec laquelle il s'étoit exposé aux 
plus grands dangers pour l'amour d'eux, ils l'assuroient qu'ils 
lui avoient accordé de'ux millions pour subvenir aux frais de la 
guerre, et qu'ils alloient mettre sur pied trente nouveaux batail- 
lons * pour remplacer ce qu'il avoit perdu au dernier combat. 

21 août. — Le 21, il couroit des bruits bien différents au 
sujet du fort de Sainte-Brigitte; les uns disoient qu^n avoit été 
longtemps sans entendre tirer de canon, et que par conséquent 
le siège étoit levé ; les autres tiroient de cette raison une consé- 
quence toute contraire et assuroient qu'il étoit pris, puisqu'on ne 
liro'it plus; les uns soutenoient que les ennemis avoient coupé la 
communication entre le fort et la ville ; les autres disoient que 
cette nouvelle étoit véritable, mais que les assiégés, tant du fort 
que de la ville, avoient de concert fait une sortie et avoient chassé 
les ennemis du poste qu'ils avoient occupé et leur avoient tué 
bien du monde, de sorte même que les femmes venoient de Pi- 
gnerol apporter à manger aux soldais jusque dans le fort. 

On disoit, ce jour-là, que le maréchal de Villeroy alloit faire le 
siège de Charleroy, comme il avoit fait celui de Huy ; que le 
prince d'Orange, pour l'empêcher, avoit voulu occuper le poste de 
Soignies, mais que le maréchal de Luxembourg, qui s'en étoit 
douté, avoit marché si brusquement avec sa cavalerie et ses 
dragons, qu'il avoit été maître de ce poste avant que les ennemis 
y pussent arriver. On sut aussi que les onze bataillons et les 
autres troupes qui avoient été en Normandie sous les ordres de 
Monsieur dévoient arriver le 23 à l'armée de ce maréchal. 

1. Cela n'étoit pas si aisé à faire qu*à dire. 



248* MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCBES 

Les nouvelles de Catalogne portoient qu'on en avoit encore 
fait un détachement pour Tltalie, et que le maréchal de NoatUes, 
n'étant plus en état de rien entreprendre, se retiroit en Roussil- 
Ion pour y prendre des quartiers. 

La duchesse de Portsmouth avoit été tellement frappée de la 
mort de la marquise de Nesle S qu'au moment qu'elle avoit 
appris sa mort^ elle étoit tombée dangereusement malade. On 
connut, ce jour-là, que son mal n'étoit autre chose que la petite 
vérole, ce qui étoit dangereux pour une femme qui avoit plus de 
quarante ans '. Aussi en fut-elle très malade, particulièrement 
les premiers jours, mais enfin elle s'en tira heureusement. 

Ce fut le même jour que la marquise d'O' accoucha d'un garçon 
mort, étant grosse de quatre mois et demi, et qu*on sut la mort 
de Poncet, président au Grand Conseil, qui avoit été longtemps 
intendant de province et dont le père avoit été conseiller du 
conseil royal de finances. 

Le bruit couroit aussi fortement ce jour-là que la reine de 
Suède étoit morte. 

22 août. — Le 32, on assuroit que toute la flotte du Roi étoit 
arrivée à Toulon, et qu'en faisant le trsget elle avoit pris huit vais- 
seaux espagnols; mais le bruit de cette prise se trouva entière- 
ment faux, et la flotte n'arriva à Toulon que quelques jours apf es. 

On sut aussi que Monseigneur avoit repassé le Necker. 

On disoit, le même jour, que le prince d'Orange étoit campé 
à Tubize, d'où il étoit parti, lorsqu'il vint donner le combat de 
Steinkerque. On ojoutoit qu'il étoit piqué de sa défaite, et qu'il 
avoit envie de recommencer, ce qui ne manqueroit pas d'arriver 
s'il s'approchoit un peu davantage du maréchal de Luxembourg, 
qui étoit campé à Nivelles. 

23 août. — Le 33 « les maladies commencoient à augmenter 
à la cour. Le marquis de Dangeau ^ fut attaqué de la fièvre tierce 

1. Parce qu*eUe étoit son inlime amie. 

2. Elle éloit née le jour même que le défunt roi Charles d'Angleterre 
avoit couché en Bretagne chez sa mère, lorsqu'il se sauva d'Angleterre, 
après avoir perdu la bataille contre Cromwel, et, depuis, elle avoit été 
maîtresse de celui qui Tavoit vue naître. 

3. Femme du marquis d'O, gouverneur du comte de Toulouse; c'étoit 
une grande aHliction pour eux, car elle avoit déjà eu bien des fausses 
•couches et n avoit point porté d'enfant à terme. 

4. Chevalier des Ordres du Roi, gouverneur de Touraiue, menin de 
Monseigneur, et ci-devant chevalier d'honneur de Mme la Dauphine. 



24 AOUT 1693 249 

et le marquis de Bacbezieux ^ de la fièvre quarte, mais le quin- 
quina les guérit tous deux. 

Le même jour, le Roi déclara les officiers qu'il avoit choisis 
pour composer la maison du duc de Berry, qui furent : le duc de 
Beauvillier *, gouverneur; le marquis de Rasilly ', sous-gouver- 
neur; SoUeyzel * et Vassan ^ gentilshommes de la manche; 
Duchesne ", premier valet de chambre; Chénedé ^ premier 
valet de garde-robe, et de Tlsle *, porte-arquebuse. Pour les bas 
officiers, ils furent presque tous pris du nombre des officiers de 
Mme la Dauphine. 

24 août. — Le 24, Tévéque de Lavaur • apporta au Roi les 
cahiers des Etats de Languedoc et le harangua à la tête des 
députés. 

Le soir, le Roi déclara que le fort de Sainte-Brigitte étoit 
pris, mais qu'encore que la brèche y fût faite, on avoil eu le 
temps d'en retirer toute rarlillerie et toutes les munitions, et 
qu'on en avoit fait sauter les fortifications du côté de Pignerol *®. 



1. Secrétaire d'État de la guerre, troisième fils du défunt marquis de 
Louvoie. 

2. 11 ne voulut qu'un seul gouverneur pour les trois princes. 

^. Gentilhomme de Touraine, dont il étoit lieutenant général. Les cour- 
tisans trouvèrent à redire de voir un sous-gouverneur des princes qui 
n*eût presque jamais connu ni ta guerre ni la cour. 

4. Gentilhomme de Forez, qui étoit gentilhomme ordinaire du Roi et 
avoit été écuyer de Mme la Dauphine ; c'étoit un garçon très capable de 
cet emploi. 

5. Jeune gentilhomme d'auprès de Villers-Cotterets, qui étoit capitaine 
dans le régiment d'infanterie du Roi, après avoir été nourri page de sa 
petite écurie. Le Roi aimoit son père, qui avoit été chef des deux vols 
pour milan et qui lui parloit avec une certaine familiarité naïve qui le 
divertissoit. Cette inclination procura l'établissement de son fils, au pré- 
judice de Bonneuil, ci-devant écuyer ordinaire de Mme la Dauphine, auquel 
le duc de Beauvillier vouloit procurer cette place. 

6. C&toit un garçon de Touraine, qui avoit été maître d'hôtel de Mme la 
Dauphine. 

7. Cétoit un garçon de Paris, qui avoit été premier valet de chambre de 
Mme la Dauphine. 

8. Il avoit commencé par être laquais de la marquise de Maintenon, 
ensuite son valet de chambre; après cela, elle l'avoit marié à une de ses 
femmes de chambre, et le Roi lui avoit donné en partie une charge de 
chef de son gobelet. 

9. Il étoit fils du marquis de Mailly et avoit été prieur de Saint-Victor 
de Paris. 

10. [Le fort de Sainte-Brigitte dominaft la citadelle de Pignerol. ~ 
E. Pontal.] 



250 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

26 août. — Le 3S, le marquis de Châteauneuf ' fut aussi 
attaqué de la fièvre quarte, et l'on sut que le marquis de Pom- 
ponne * avoit le même mal. 

26 août. — Le 26, le Roi dit qu'il avoit envoyé ordre à la 
gendarmerie qui étoit en Allemagne de marcher en diligence 
en Italie et, pour cet effet, de laisser tous ses gros bagages. 

On sut encore ce jour-là que la flotte du Roi étoit entrée dans 
le port de Toulon. 

27 août. — Le 27, le Roi commença à faire accommoder les 
jardins du château de Noisy pour le divertissement du- duc de 
Bourgogne, et Sa Majesté y alla trois jours différents pour y 
ordonner toutes choses. 

On n'avoit point alors de nouvelle 4e Pignerol, et on savoit 
seulement qu'au 17 les ennemis n'y avoient point encore ou- 
vert la tranchée, et on ne savoit s'ils feroient le siège de cette 
place, ou s'ils se contenteroient de la bombarder '. 

28 août. — Le 28, le Roi donna tous les régiments de cava- 
lerie que la bataille de Nerwinde avoit fait vaquer. Le Royal-Al- 
lemand fut donné au comte de Nassau S le Royal de Roussillon 
au marquis de Praslin ^, le régiment de Praslin au comte de 
Toulouse, le régiment de Goumay au prince de Liilebonne S 
pour le vendre au chevalier de Nesle, celui du prince Paul au 
chevalier du Rozel ', celui de Saint-Simon au mai'quis du Bor- 



4. Secrétaire d'Étal. 

2. MiDistre d'État, ci-devant secrétaire d'État des étrangers. 

3. [Après cette dernière phrase, qui termine la page 85 du tome VII du 
manuscrit, je relève cette signature : /. Dehbel scripsil, La même men- 
tion se retrouve ailleurs, ainsi que Ta constaté M. le comte de CosnaCt 
qui a consacré quelques lignes à ce scribe dans son introduction. (Voy. 
t. I, page VI, noie 1). — E, Pontal.] 

4. Maréchal de camp; il étoit de même maison que le prince d'Orange. 

5. Lieutenant général pour le Roi en Champagne, qui venoit do faire 
merveille & la bataille. 

C. Lorsque le prince de Lorraine acheta le régiment du comte de Châ- 
tillon, le Roi lui dit qu'il avoit tort de Tacheter, et qu'il lui donneroit 
le premier vacant; mais le prince Paul lui répondit qu'il avoit donné sa 
parole, et qu'il supplioit Sa Majesté de vouloir lui faire du bien autre- 
ment, de sorte que le Roi lui promit le premier régiment qui vaqueroit 
pour le vendre, et, comme il avoit emprunté tout l'argent qu'il avoit 
donné au comte de Châlillon, après sa mort, le Roi donna un régiment 
au prince de Liilebonne, son père. 

7. Frère de du Rozel, brigadier de cavalerie; il étoit lieutenant-colonel 
et servoit avec distinction. 



29 AOUT-2 SEPTEMBRE 1693 281 

dage S et celui de Monirevel au chevalier de Montrevel, frère du 
défunt et capitaine de carabiniers dans son régiment. 

29 août. — Le 29, on apprit que les cinq régiments d'infan- 
terie de Tarmée de Catalogne qui étoient allés à CoUioure pour 
s'embarquer sur les galères du Roi n'avoient pu s'embarquer, 
parce que le vent avoit refusé les galères, et qu'ils avoient pris 
la route d'Italie par terre. 

Ce fut ce jour-là qu'on eut une pleine confirmation de la mort 
de la reine de Suède, et que le Roi déclara qu'il en prendroit le 
deuil pour cinq semaines. 

30 août. — Le 30, le marquis de Barbezieux reçut, par un 
courrier exprès, une lettre de Bouchu, intendant de Dauphiné 
et de l'armée d'Italie, laquelle portoit qu'il alloit trouver le ma- 
réchal de Catinat par son ordre, pour aviser aux choses qu'il 
faudroit faire si les ennemis levoient le siège de Pignerol, comme 
on le croyoit, parce qu'ils n'avoient point encore ouvert la tran- 
chée, et qu'ils avoient retiré leurs bombes et leur canon à deux 
lieues en arrière du côté de Turin. 

31 août. — Le 31, le bruit couroit qu'ils fortifioient le fort 
de Sainte-Brigitte, et que Monseigneur avoit une seconde fois 
repassé le Necker, parce que le prince de Bade étoit malade 
aussi bien que toute son armée ; mais cette dernière nouvelle se 
trouva entièrement fausse. 



SEPTEMBRE 1693 

l"-2 septembre. — Le premier de septembre, on sut que 
Monseigneur revenoit d'Allemagne, et qu'il arriveroit à Ver- 
sailles le 12 ou le 13. 

Le même jour, le Roi donna tous les emplois qui étoient va- 
cants dans son régiment des gardes, à la réserve des enseignes, 
mais il les donna le lendemain, et, comme cette distribution fut 
considérable, on a jugé à propos de la mettre ici tout au long. 

i. Fils du défunt marquis du Bordoge, maréchal de camp, qui fut tué 
au siège de Philipsbourg. Le Roi avoit donné son régiment de cavalerie, 
qui étoit admirable, au duc du Maine, et promit au fils qu'il lui en don- 
neroit un des premiers. Ckspendant il le laissa servir plusieurs années en 
qualité de capitaine de cavalerie. C'étoit un gentilhomme de Bretagne^ 
fort riche; il étoit de race huguenote. 



252 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

Iiiste du régiment des gardes. 

La compagnie de Ghastenay, à Moulin eau K 

La compagnie de Gaugeac, à Pontac '. 

La lieutenance de Vaurouy, à Nocey *. 

La lieutenance de Pontac, à Houel ^ 

La lieutenance de Moulineau, à Castille \ 

La lieutenance de Saillant, à dH)rgemont ^ 

La lieutenance de d'Orgemont, à Audiffret ^. 

L'aidem^jorité de du Jai*din, à Monlgon * . 

La sous-aide-majorilé de Nocey, à Perron •. 

La sousaide-majorité d'Audiffret, à la Tour de Caen '^ 

La sous-aide-majorité de Montgon, à Marignane '^ 

La sous-lieulenance de Houel, à Nolet ". 

La sous-lieutenance de Nolet, à Nadaillac *'. 

La sous-lieutenance de Castille, à Coëlanscourt **. 

La sous-lieutenance de Perron, à Artagnan *\ 

1. C'étoit un garçon de médiocre famille de Paris, auquel on avoit déjà 
fait deux ou trois passe-droit; cependant il étoit brave homme et n'avoit 
pas mérité le tort qu*on lui avoit fait. 

2. Il étoit d'une famille de robe de Bordeaux, dans laquelle il y avoit 
eu des premiers présidents, et dont les cadets avoient toujours aimé le 
service. — [Nous avons eu occasion de signaler à plusieurs reprises dans 
notre ouvrage^ Souvenirs du règne de Louis XIV le rôle considérable du 
président de Pontac à Tépoque de la Fronde, dans la Guienne. — Comte 
de Cosnac ] 

3. Gentilhomme de Normandie. 

4. Son père s'étoit établi dans les Iles d'Amérique, où il avoit gagné du 
bien. Ensuite il revint en France, où il s'établit avec ses enfants. 

5.11 étoitde la famille des CastiUe, dont étoit le premier président Jeannin. 

6. D'une famille de Paris. 

7. [La note est restée en blanc. ~ E, Pontal,] 

8. Frère du marquis jde Montgon, brigadier de cavalerie, qui étoit un 
gentilhomme d'Auvergne. 

9. Son père, qui étoit de Dauphiné, étoit lieutenant général des armées 
du Roi et lieutenant des gardes du corps. 

10. C'étoit un garçon de Provence. 

11. [La note est restée en bl^nc. — E. Pontal,] 

12. D'une médiocre famille de Paris. 

13. [La note est restée en blanc. — [De la maison du Pouget de Nadai^ac, 
en Quercy. — Comte de Cosnac.J 

li. Gentilhomme de Bretagne, qui avoit longtemps servi dans la pre- 
mière compagnie de mousquetaires du Roi. 

15. Fils d'Arlagnan, qui avoit été tué au siège de Maêstricbt, commandant 
la première compagnie de mousquetaires du Roi. 



!«' SEPTEMBRE 1693 253 

La sous-lieulenance de la Tour de Gaen, à d'Antraigues K 

La sous-lieutenance de Marignane, au chevalier d'Antraigues '. 

Une enseigne de grenadiers, à Forest '. 

Une seconde enseigne de grenadiers, à TEstang \ 

L'enseigne de Forest, à Villelume ^. 

L'enseigne de TEstang, à Guerosse ®. 

L'enseigne de d'Antraigues. au chevalier de Sourches '. 

L'enseigne du chevalier d'Antraigues, à Monleran •. 

L'enseigne de Nadaillac, à Marbeuf ^. 

L'enseigne de Boissy de Carava, à Halbandière *^ 

Le même jour, on sut que les ennemis avoient levé le siège 
de Pignerol et qu'ils marchoient au maréchal de Gatinat pour le 
combattre, mais qu'il avoit écrit au Roi qu'il se mettroit dans un 
poste où ils n'oseroient l'attaquer. On disoit aussi qu^ils avoient 
laissé huit mille hommes à Sainte-Brigitte et qu'ils avoient en- 
Toyé un corps vers Coni pour s'opposer à d'Usson ", qui étoit entré 
de ce côté-là et qui y avoit pris et pillé une petite ville et six 
villages qui jusqu'alors n'avoienl pas voulu contribuer, et c'étoit 
dans cette expédition que le comte de Muret, colonel d'infanterie, 



1. Gentiniomme de Languedoc. 

2. Frôre du précédent, qui, après le siège de Mons, pendant lequel il 
avoit servi de garçon-major dans le régiment du Roi, s*étoit attaché au 
maréchal de Boufflers, lequel lui avoit fait donner une enseigne au régi- 
ment des gardes. H ne laissa pas pour cela de demeurer toigours son 
aide de camp, et, dans cette promotion, le maréchal le fit faire sous-lieu- 
tenant aussi bien que son frère, ce qui fit crier les anciens enseignes du 
régiment des gardes, parce que les deux d^Ântraigues étoient nouveaux 
dans le régiment. 

3. [Note restée en blanc. — E, Pontal.] 

4. [Note restée en blanc. — E, Pontal.] 

' 5. Gentilhomme de Limousin, neveu de défunt Bastiment, lieutenant 
des gardes du corps. Il étoit sous-brigadier de la première compagnie de 
mousquetaires du Roi. 

6. Gentilhomme de Béarn, mousquetaire de la première compagnie. 

7. Troisième fils du marquis de Sourches, grand prévôt de France; il 
étoit mousquetaire de la première compagnie. 

8. CTétoit un garçon de Paris, qui étoit proche parent de la marquise 
de Pomponne. Il étoit sous-brigadier de la seconde compagnie de mous- 
quetaires. 

9. Gentilhomme de Bretagne, qui étoit sous-brigadier de la seconde 
compagnie de mousquetaires. 

* 10. Gentilhomme de Normandie, qui étoit mousquetaire de la seconde 
compagnie. Il étoit frère de Campigny, qui avoit été tué à la bataille. 
11. Maréchal de camp. 



âS4 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SÔURCHE 

avoit reçu un coup de fusil au travers du corps, qu'on croyoit 
être mortel. 

On apprit aussi que Chamiay étoit malade du flux de sang à 
Strasbourg, où il s'étoit fait porter. 

3 septembre. ^ Le 3, on sut que Monseigneur avoit avancé 
son retour, et qu'il arriveroit le 9 à Versailles. 

4 septembre. — Le 4, Novion, ci-devant premier président 
du parlement de Paris, mourut en peu de jours ' à sa maison de 
Grignon, qui est à deux ou trois lieues de Versailles. 

On apprit aussi que Ratabon ', envoyé du Roi auprès de la 
république de Gènes, y étoit mort d'apoplexie. 

On eut nouvelle, ce jour-là, que le prince d'Orange étoit allé 
camper à Gamarache, d'où il pouvoit facilement passer la Dender 
et 1 Escaut et avoir deux journées devant le maréchal de Luxem- 
bourg, s'il vouloit aller prendre le poste de Courtray '. 

5-6 septembre. — Le 8, le Roi donna la charge de gentil- 
homme ordinaire qu'avoit Ratabon à son fils, encore enfant. 

Ce jour-là, le duc de Bourgogne eut la fièvre avec des vomis- 
sements, et, le lendemain, la fièvre prit aussi au duc d'Apjou, 
de sorte que tout le monde soupçonna qu'ils avoient la petite 
vérole, mais heureusement on se trompa. 

Ce jour-là, on vit arriver à la cour milord grand prieur, fils 
naturel du roi d'Angleterre, qui venoit de faire la campagne sur 
les vaisseaux du Roi. 

7 septembre. — Le 7, on apprit que l'abbé de Brissac ^ étoit 
mort à l'abbaye de Chelles, dont sa sœur étoit Tabbesse. 

8 septembre. — Le 8, le Roi fit ses dévotions, mais il ne 
toucha point les malades des écrouelles, cette cérémonie n'étant 
de fondation que pour les quatre grandes fêtes de l'année, et la 
piété du Roi ayant été la seule cause qu'il avoit bien voulu la 
faire quelques fois, lorsqu'il avoit communié aux jours des fêtes 
de la Vierge. 

1. Il Qvoit au moins soixante-dix-sept ans. — [Né en 1618, il avait soixante- 
quinze ans et, d'après Dangeau, serait mort le l"" septemlïre. — E. Pontal] 

2. File de Ratabon, ci-devant surintendant des bâtiments, que le secré- 
taire d'État Colbert avoit tiré de sa charge pour s'en accommodef. 

3. Et aller de là faire le siège de Fumes, qui n'étoit pas encore en état 
de défense. 

4. Frère du défunt duc de Brissac et oncle du duc de Brissac d'alors^ 
de la duchesse de Villeroy, du marquis de Biron, de la comtesse de Noga- 
ret et de la marquise d'Urfé. 



8 SEPTEMBRE 1693 2§5 

L'aprës-dinée, il donna tous les bénéfices qui étoient vacants, 
à la réserve de Tarchevéché de Lyon, mais on ne douta pas qu'il 
ne le gardât in petto pour quelque prélat de l'assemblée du clergé 
de 1682 *, et qu'il n'attendît à le déclarer quand les affaires de 
Rome seroient accommodées. Il donna donc l'évéché de Con* 
dom, qui vaquoit par la démission volontaire du titulaire % à l'abbé 
d'HervauIt ; l'évéché de Pamiers, à l'abbé de Verthamon ' ; l'évé- 
ché de Saint-Flour, à l'abbé d'Estâing *, comte de Lyon, et Tévéché 
de Périgueux, à l'abbé de Francheville *, avocat général du par- 
lement de Bretagne; Tabbaye d'Ainay, à l'abbé de Vaubecourt ^, 
aumônier du Roi ; celle de Chassagne, qu'il avoit, à l'abbé Pjgot ' ; 
l'abbaye de l'Ue-Barbe, à l'abbé de Valorge * ; celle de Vaux, qu'il 
avoit, à l'abbé du Tronc ®; l'abbaye de SainlJust, à l'abbé Du- 
bois *®, précepteur du duc de Chartres ; l'abbaye de Lunéville, à 



1. Pour rarchevéque de Tours, intime ami du P. de la Chaise, con- 
fesseur du Roi. 

2. U étoit frère du comte de Matignon, du comte de Gacé et de Tévê- 
que de Usieux. 

3. Son père éloit un ancien maître des requêtes, qui portoit le nom 
de sa terre de ViUemenon; mais, malheureusement pour lui, celte terre 
étoit proche de Romaine, qui est une terre de Tarchevèché de Paris, et 
il eut une violente querelle avec l'archevêque de Péréfixe, qui avoit été 
précepteur du Roi. Sa Majesté fut fort mécontente de lui, et le malheur 
du père fut que le fils attendit très longtemps à être évêque, le Roi ne 
voulant point entendre parler de ce nom-là, quoique celui-ci fût homme de 
mérite. 

4« n étoit frère du comte du Terrail, de Tabbé d'Estâing, du comte de 
SaiUant, capitaine aux gardes, de Tabbé de Saillant, et des deux chevaliers 
de SaiUant, qui avoient été tués Tun en Morée, et Tautre à Mons. Cétoit 
un homme de mérite et d'une vie exemplaire. 

5. U étoit d'une médiocre famiUe de Saint-Malo. 

6. Frère du marquis de Vaubecourt, maréchal de camp. 

7. Frère ou fils d'un directeur des postes. 

8. Il éloit créature de la maison de Villeroy et parent du P. de la 
Chaise. Il avoit eu deux de ses frères tués dans le régiment d'infanterie 
du Lyonnois. Cette abbaye de Pile-Barbe étoit tout contre la terre de 
NeuviUe, que le défunt archevêque de Lyon avoit si bien fait bâtir, et 
même il avoit démembré, avec les formes permises, les fiefs et les sei- 
gneuries de cette abbaye pour les attacher à Neuville, et il étoit bon de 
mettre dans cette abbaye un abbé qui ne voulût rien changer à tout cela. 

9. FUs d'un marquis de la Londe d'auprès de Rouen, et parent de Bon- 
temps; le Roi lui avoit donné une autre abbaye à la dernière distribution, 
mais rabbé ne se trouva pas mort. 

10. Quand il entra au service du duc de Chartres, il se trouva très heu- 
reux d'avoir cinq cents écus d'appointements, et c'étoit alors la seconde 
abbaye que le Roi lui donnoit. 



256 MÉMOIRES DU MARQUIS DE 80URCHBS 

Tabbé de Sève * ; Tabbaye de Fonlaine-le-Comle, àFauvelet, doyen 

de Téglise de Viviers, pour récompense de* quil avait cédé ; 

le prieuré des Bonshommes, au prieur de Champigny, pour récom- 
pense d'un prieuré qu'il avoit cédé pour le joindre à Tévôché de 
Biois; le prieuré de la Paye, à l'abbé Boileau '; le prieuré de 
Marmande, à Tabbé de Gianpol *, et le prieuré de Sainl-Inglevert, 
à Tabbé de la Chastaigneraye ^ ; sans compter une infinité d'autres 
petits bénéfices, qui furent donnés à des gens de moindre ca- 
ractère. 

9 septembre. — Le 9, le Roi donna au cardinal de Bouillon 
Tappartement que défunte Mlle de Montpensier avoit occupé 
dans le château de Versailles, et ce fut la première grâce qu'il 
obtint depuis son éloignement de la cour; il eut aussi, le 
même jour, une assez longue audience du Roi dans son cabinet, 
et on sut qu'il partoit pour aller tenir le chapitre de son abbaye 
de Cluny . 

L'après-dînée, le Roi alla au-devant de Monseigneur et passa, 
en allant, par Saint-Gloud, où il vit Madame pour la première 
fois ; après avoir resté quelque temps à Saint-Cioud, il remonta 
en carrosse avec Monsieur, Madame et toutes les princesses, à 
la réserve de la duchesse de Chartres, qui, étant déjà fort grosse, 
avoit besoin qu'on lui épargnât ces sortes de courses dans sa pre- 
mière grossesse. On alla ainsi jusqu'aux murs du bois de Boulo- 
gne du côté de la plaine de Billancourt; mais on ne passa pas 
plus loin, car on y trouva Monseigneur, tête pour tête, qui venoit 
dans un carrosse qu'on avoit envoyé au-devant de lui. Le Roi mit 
pied à terre avec tous les princes et princesses, et, après les 

1. Il étoil fils du premier président du parlement de Metz, qui étoit 
aussi intendant des trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, et qui avoit 
été longtemps intendant en diverses provinces, dans tous lesquels emplois 
il s'étoit conduit très dignement. 

2. [Indication laissée en blanc. — E, PofitaL] 

3. C'étoit un curé des environs de Paris, lequel, ayant du talent pour la 
prédication, avoit quitté sa cure et s'étoit mis à prêcher dans Paris. 11 
avoit trouvé moyen de s*insinuer chez Bontemps, qui lui avoit procuré ce 
bénéfice. 

4. Fils du duc de Gianpol, Messinois, et Tun de ceux qui avoient favorisé 
les François dans la révolte de Messine, et que le défunt duc de la Feuii- 
lade avoit amené en France. 

5. Frère d'un nommé Marzan, conseiller au parlement de Bretagne. On 
avoit peine à juger pourquoi celui-là attrapa ce bénéfice; il avoit un frère 
jésuite, et peut-être étoit-il bon à quelques négociations secrètes. 



10-12 SEPTEMBRE 1693 257 

premières embrassades, le Roi remonla en carrosse, et Monsei* 
gneur avec lui; on rerint à Saint-Cloud, où on laissa Madame, 
à laquelle le Roi conseilla de venir à Fontainebleau ; il reprit 
ensuite le chemin de Versailles, où il arriva peu de moments après. 
Monseigneur trouva ses trois enfants au haut du degré, et, 
après les avoir caressés un moment, il entra avec le Roi et Mon- 
sieur dans Tappartement de la marquise de Maintenon. Monsieur 
n'y resta pas longtemps, et Monseigneur y resta une heure et 
demie enfermé avec le Roi. 

10 septembre. — Le 10, on eut nouvelle que le duc de 
Savoie avoit voulu couper la communication entre le maréchal 
de Catlnat et. le comte de Larrey, mais qu'il avoit trouvé les postes 
si bien garnis qu'il avoit jugé la chose impossible et s'en étoit 
retourné. 

11 septembre. — Le 11, on eut nouvelle que les deux 
bataillons du régiment de Sault \ le bataillon du régiment de 
Sourches ' et les deux bataillons du régiment de la reine d'Angle- 
terre, qui étoient venus par terre de Catalogne en Languedoc, 
s'étoient enfin embarqués sur les galères du Roi qu'ils avoient 
trouvées au port de Cette. 

Ce fut ce jour-là que le Roi déclara que son armée de Flandre 
alloit faire le siège de Charleroy, et, le soir, on vit arriver à la 
cour l'abbé de Noirmoustier ^, qui venoit de Rome, ce qui fit 
juger qu'il apportoit de bonnes nouvelles de ce côté-là. 

12 septembre. — En effet, on sut, le lendemain, que l'accom- 
modement de la France avec la cour de Rome étoit fait, et que 
le Pape donneroit des bulles aux évéques et aux abbés qui 
avoient été de l'assemblée du clergé de l'année 1682 S moyen- 

1. DoQt le petit duc de Lesdiguiëres étoit colonel. 

2. Dont le comte de Hontsoreau, fils aîné du grand prévôt, étoit colonel. 

3. Dernier fils du défunt duc de Noirmoustier, qui étoit de la maison 
de la TrémolUe ou la Trimouille. Il avoit eu un frère, qui, s'étant battu en 
duel, s*enfuit de la France et mourut dans les pays étrangers ; le second de 
ses frères, qui étoit fort aimable, avoit eu les deux yeux crevés par la 
petite vérole. Il avoit trois sœurs, dont Tainée étoit la duchesse de Brac- 
ciano; la seconde avoit épousé son cousin le comte de Royan, qui étoit 
frère cadet du comte d'Olonne ; la troisième avoit épousé un seigneur en 
Italie. Cette maison de Noirmoustier étoit ruinée, et le cardinal d'Estrées, 
par générosité, donnoit trois mille livres de pension à cet abbé, et Tavoit 
mené avec lui à Rome, parce qu'il étoit homme d'esprit. 

4. C'étoit cette fameuse assemblée du clergé, dont les règlements avoient 
tant fait de bruit dans TEurope, qui avoit ordonné que, dans la Sorbonne 

IV. — il 



358 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

nant qu'ils signeroient une certaine formule * de désaveu des 
propositions qu'on y avoit ordonnées être soutenues dans toutes 
les universités de France contre l'autorité du Pape. 

13 septembre. — Le 13, on disoit que la tranchée se devoil 
ouvrir ce jour-là devant Charleroy. 

Le même jour, le nonce du Pape eut une audience publique 
du Roi, dans laquelle il lui déclara le consentement que Sa Sain- 
teté avoit donné à l'accommodement de ses démêlés avec la 
France, et, peu d'heures après, on sut que l'archevêché de Lyon 
étoit donné à l'archevêque de Tours *, comme on se l'étoit tou- 
jours imaginé. 

14 septembre. —Le 14, on apprit que le roi de Suède avoit 
accepté d'être médiateur pour la paix générale; on ajoutoit aussi 
qu'il Vavoit fait déclarer à la diète générale de l'Empire; et, le 
même jour, l'ambassadeur de Venise eut audience du Roi dans 
son cabinet et lui rendit grâces, de la part de sa république, de 
l'honneur qu'il lui avoit fait de vouloir bien qu'elle fût aussi 
médiatrice pour la paix. 

Cependant on savoit que le roi de Danenark jouoit un autre 
rôle, et qu'il avoit déclaré la guerre à la maison de Lunebourg 
en faisant bombarder Ratzebourg. 

Ce fut ce jour-là que la marquise de Thiange ' mourut à Paris 
d'une apoplexie, après avoir été pendant plusieurs années sigette 
à de grandes infirmités. 

et autres nDîversités de France, on enseigneroit pubUquement que le 
Pape n'étoit pas infaiUible, etc. 

1. Ck)mme il n'y avoit que les évoques et abbés qui n'avoient point de 
bulles qui signassent cette formule, on ne pouvoit les regarder que comme 
des particuliers qui ne pouvoient en aucune manière préjudicier au sen- 
timent de TEglise gallicane, d'autant plus que le clergé de France en corps 
ne donnoit point de désaveu des propositions qu'il avoit ordonné qu'on 
enseignât, et que le Roi ne révoquoit point la déclaration registrée au parle- 
ment qu'il avoit donnée pour confirmer le décret du clergé. — [Nous ne pou- 
vons nous empêcher de faire ressortir le contraste qui existe entre cette 
note et les sentiments manifestés par l'auteur à l'occasion de l'assemblée 
du clergé de 1682. — Comte de Cosnac] 

2. Ci-devant l'abbé de Saint-George, gentilhomme d'Auvergne, comte 
de Saint-Jean de Lyon, intime ami du P. de la Chaise. On lui donna 
d'abord Tévéché de Clermont en Auvergne, et ensuite l'archevêché de" 
Tours, dont U ne put avoir de bulles, parce qu'il avoit été de l'assemblée 
de 1682. 

3. Fille aînée du défunt duc de Mortemart, et sœur de la marquise de 
Montespan. 



15 SEPTEMBRE 1693 259 

15 septembre. — Le 15, les évéques et abbés de rassemblée 
de 1682 allèrent en foule chez le nonce du Pape, où ils signè- 
rent la formule de désaveu, qui étoit conçu en ces termes : 

FORMULE DU DÉSAVEU 

BEATISSIME PATER, 

Cuminhac tandem exultantis Ecclesiœ felicitate ingentes chris- 
tiani omnes paternœ providentiœ Sanctitatis Vestrœ fructus per- 
cipiant^ facilemque in sinu clementiœ vestrœ aditum experiantur, 
nihil accidere molestitis nobis potnit, qtMm qtwd eo nunc loco res 
nostrœsitœ^ ut aditus in gratiam S. V. nobis hactenus interclusus 
videatur; cujus quidem rei^ cum eam fuisse rationem percepe^ 
rimus, qtwd nos cleri gallicani comitiisanno i682 Parisiis habitiSy 
interfnerimusyidcirco adpedes B. V.provolutiprofitemur^et decla- 
ramus vehemenier quidem^ et supra id qtwd dicipotest nos ex corde 
dolere de rébus in comitiis prœdictis gestis quœ S, V" ejusque prœ- 
decessoribus summopere displicueruntj ac proinde quidquid in 
eisdem comitiis circa ecclesiasticam potestatem, ac pontificiam 
auctoritatem decretum censeri potuit pro non decreto habemuSy 
et habendum esse declaramus, et quidquid ibidem deliberatum in 
prœjudicium jurium ecclesiarum censeri potuit, ita pariter pro 
non deliberato habemus, et habendum esse declaramus. Quinimo 
alienum a mente nostra fuisse testamur quidquam decernere, et 
ecclesiis ipsis prœjudicium inferre , prompti insuper in insigne 
profondissimi obsequiiy qtwd S. V" profitemur^ et demissœ rêve- 
rentiœ pignus ita nos gerere, ut de débita nostra quam ad extre- 
mum vitœ spiritum S. V'' prœstabimtis obedientiay et de nosiro 
pro tuendis ecclesiarum juribus zelo nihil unqtwm possit desi* 
derari. ^ 

His itaque perlectis nostris litteris speramusy et S. Vestram 
hummillime obtestamur , ut nos in gratiam benevolentiamque 
sfMm tandem receptos ecclesiis quibiu Rex noster christianisa 
simtés prœfecity Sanctitas qtioqt^e vestraprœficere non dedignetur^ 
qtw maturius animartêm saluti, et christianœ religionis utilitatiy 
ipsarumque ecclesiarum juribus ^ et dignitatiy ut sincère S. V" 
profitemur , studium omne nostrum et curas impendamus. Inte-- 
rim Sanctitati Vestrœ tanquam beati Pétri apostolorum prin^ 
cipis sticcessoriy Christi domini vicario, totius militantis Ecclesiœ 



360 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

capiti, veram et sinceram obedientiam, quam jam prommmtu^ 
iterum promittimus, vovemus^ et juramus, ac multos et felices 
annos pro bano totius Ecclesiœ ex animo precamur. 

On sut, ce jour-là, que la tranchée devant Charleroy n'avoit 
pas été ouverte le 13, comme on Tavoit dit, mais qu'elle s'omri- 
roit seulement la nuit du 15 au 16, et que les batteries seroient 
en état de tirer le 17. 

16 septembre. — Le 16, on eut nouvelle que les cinq batail- 
lons de Catalogne n'avoient pu s'embarquer sur les galères au 
port de Cette, et que,comme elles attendoient que le vent devînt 
moins violent, un courrier de la cour leur avoit apporté des 
ordres pour marcher par terre droit à Briançon. 

On apprit aussi que le siège de Charleroy se faisoit d'une 
manière nouvelle, qu'il y avoit trente-trois bataillons détachés 
de Tarmée du maréchal de Luxembourg, et qu'aussitôt qu'une 
brigade avoit monté la garde de tranchée, elle s'en retournoit à 
l'armée et une autre la venoit relever; que le maréchal de 
Luxembourg étoit campé à Erlemont sur le ruisseau du Piéton, 
et que le prince d'Orange étoit toujours dans son même camp de 
Saint-Quentin-Leniek, proche de Gamarache. 

17 septembre. — Le 17, le Roi partit de Versailles pour 
venir à Fontainebleau, et, après avoh- chassé du côté de Bemy ', 
il vint à Choisy, où il devoit coucher. Il y arriva vers les cinq 
heures du soir, et y fut reçu par Monseigneur, qui y étoit venu 
deux jours auparavant, et par les princes et princesses. D'abord 
il se promena à pied dans le jardin, mais ensuite il monta en 
calèche, et visita tout avec curiosité pour voir les accommode- 
ments qu'on y pourrôit faire. 

Ce soir-là, on eut nouvelle que la tranchée de Charleroy avoit 
été ouverte le 16, et qu'on y avoit pris trente officiers des enne- 
mis qui vouloient se jeter dans la place. 

18 septembre. — Le 18, les ducs de Bourgogne, d'Anjou 
et de Berry partirent de Versailles et vinrent coucher au Plessis 
chez Prud'homme, ci-devant barbier ordinah^e du Roi. 

Le Roi eut ce matin-là des nouvelles de la première nuit de 
tranchée de Charleroy, et il dit qu'on y avoit attaqué une maison 

1. Maison du cardinal de Fûrstenberg^ dépendante de Tobbaye de Saint- 
Germain-des-Prés. 



■ 



19-20 SEPTEMBRE 1693 261 

retranchée et palissadée dans laquelle les ennemis avoient plus 
de cent vingt hommes, qu'on Tavoit emportée, et qu'on avoit tué 
tous ceux qui étoient dedans, à la réserve d'une trentaine qui 
avoient été faits prisonniers ; que Marigny, enseigne au régiment 
des gardes, y avoit été tué, d'Aquin *, capitaine dans le même 
régiment, blessé à la tête des grenadiers d'un coup de mousquet 
dans les chairs du bras, et Vigny, lieutenant général de l'artil- 
lerie, renversé d'une motte de terre poussée par le canon, qui 
lui avoit fait de grandes contusions. 

Après ces nouvelles, le Roi partit de Choisy sur le midi , et 
vint tout d'une traite à Fontainebleau, où les princesses ' n'arri- 
vèrent qu'à une heure après minuit, parce qu'elles s'étoient 
• \ embarquées sur le coche d'eau, et que le vent fut toujours fort 

. violent, et tout contraire. 

19 septembre. — Le 19, les trois jeunes princesses arrivèrent 
à Fontainebleau. 

20 septembre. — Le 20, on reçut des lettres du camp 
devant Charleroy, qui portoient que, le second jour de tranchée, 
on avoit voulu rélargir un boyau qu'on avoit avancé à l'attaque 
de Navarre, qui éloit celle de la droite, parce que les gardes 
avoient choisi l'attaque de la gauche, et que, comme ce boyau 
étoit fort étroit, les deux bataillons de Piémont et celui de Nice, 
qui étoient de garde, embarrassant les travailleurs, on avoit jugé 
à propos de les faire mettre à couvert dans une ravine prochaine, 
et de ne laisser que les grenadiers de Piémont à la tête du tra- 
vail, pour soutenir les travailleurs pendant qu'on travailleroit à 
rélargir le boyau; que les assiégés s'en étoient aperçus, et qu'ils 

f avoient fait une sortie de cavalerie et d'infanterie, laquelle avoit 

*l renversé les grenadiers, chassé les travailleurs, et commençoit 

t' à raser les travaux; que les deux bataillons de Piémont étoient 

' sortis de leur chemin creux, et étoient marchés aux ennemis, 

mais que, comme ils avoient perdu la plus grande partie de leurs 
offlciers à la bataille de Nerwinde, ils n'avoient pu soutenir 
I l'effort des assiégés ; ç|ue le bataillon de Nice étoit venu à leur 

; secours, qu'il avoit chargé les ennemis, les avoit repoussés, les 






•I 



;; 1. FiU de d'Âquin, premier médecin du Roi. 

2. La dachesse de Chartres, la duchesse d^Enghiea, la duchesse du 
1' Maioe. Elles étoient toutes grosses; cependant on ne pouvoit croire que 

la duchesse du Maine le fût. 



262 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

avoit forcés de rentrer dans leur contrescarpe, et avoit repris et 
rétabli tous les postes ; qu'ils avoient été en cela rigoureusement 
secondés pas le lieutenant-colonel * du régiment de dragons 
d'Asfeld étranger, lequel y avoit fait des merveilles à la tôte de 
cent cinquante dragons commandés, quoiqu'il eût encore le bras 
en écharpe d'une blessure qu'il avoit reçue à la bataille de Ner- 
winde. 

Le marquis de Gréquy commandoit ce jour-là en qualité de 
maréchal de camp à cette attaque, et le jeune comte de Broglie ^, 
capitaine de cavalerie, qui y étoit venu par amitié pour le voir, 
y fut tué auprès de lui. 

On sut, le même jour, que le duc de Bavière marchoit avec 
un corps pour aller encore une fois attaquer les lignes, et le Roi 
dit qu'on y faisoit marcher la cavalerie qui étoit à Mons, et 
encore d'autres troupes. 

21 septembre. — Le 31, on eut nouvelle que l'archevêque 
de Cambrai ^ étoit à l'extrémité, et tous les honnêtes gens le plai- 
gnirent extrêmement, car c'étoit un prélat qui savoit allier les 
vertus d'un homme de qualité à celles d'un bon évêque. 

On sut aussi, le même jour, que le prince de Conli avoit la 
fièvre double tierce, et que cela ne l'avoit pas empêché de 
monter sa garde de tranchée. On apprit encore que le prince 
d'Orange avoit décampé, et qu'il étoit venu à Hall. 

22 septembre. — Le 22, les lettres de Charleix)y portoient 
que tout alloit bien, quoique les assiégés se défendissent assez 
vigoureusement; qu'on approchoit fort d'un certain étang dans 
lequel il y avoit une redoute de pierre, qu'on espéroit de saigner 
cet étang, et que le marquis de Rochefort * avoit reçu un coup 

i, La note est restée en blanc. — [E. Ponlal.] 

2. Fils aine da comte de Broglie, lieutenant général des armées du 
Roi commandant alors en Languedoc, et de la fille aînée du défunt pre- 
mier président de Lamoignon. 

3. C'étoit un Wallon de bonne maison, et qui avoit su, depuis qu'il étoit 
sous Tobéissance du Roi, le servir aussi fidèlement quMl avoit servi le roi 
d'Espagne lorsqu'il étoit son s^jet. ~ [Son nom était Lancelot Jonnart. — 
Comte de Cosnac] ' 

4. Son père, qui avoit autrefois porté les armes sous le prince de Condé 
contre le Roi, étoit depuis devenu maréchal de France et capitaine des 
gardes du corps, et avoit été tué au combat de Sénef; sa mère étoit de 
la maison de Laval, demi-sœur du duc de Goislin; elle avoit été dame 
d'atour de Madame la Dauphine, et étoit alors dame d*honneur de la du- 
chesse de Chartres. Le fils étoit colonel du régiment de Bourbonuois. 



23-25 SEPTEMBRE 1693 263 

de mousquet, qui lui avoit fait une grosse contusion au-dessous 
de la mamelle droite, où on lui avoit fait sur-le-champ une 
grande incision. 

23 septembre. — Le 23, on apprit que le prince de Conti 
avoit été obligé de se faire porter à Mons, sa fièvre étant devenue 
double tierce continue, et que Dodart, médecin de la princesse 
de Conti, et Morin, médecin du prince de Condé, étoient partis 
en poste pour se rendre auprès de lui. 

Le Roi dit aussi qu'il n'avoit point de nouvelles que le duc de 
Bavière eût passé TEscaut, et qu'il étoit toujours à Gavre, mais il 
n'y avoit pas d'apparence qu'il y restât longtemps. 

Ce fut ce jour-là que le roi et la reine d'Angleterre arrivèrent 
avec leur cour à Fontainebleau. Le Roi alla au-devant d'eux jus- 
qu'au delà du bout de la forêt, et leur fit les mêmes honneurs 
qu'il leur avoit faits les années précédentes. 

24 septembre. — Le 24, on apprit, par les lettres de Flan- 
dre, que le prince d'Orange avoit passé la Dender, et qu'il se 
vantoit d'aller faire le siège d'Ypres, sous laquelle le marquis de 
la Valette étoit en état de se mettre avec quinze escadrons et 
huit bataillons ; que, sur cette marche, le maréchal de Luxem- 
bourg avoit détaché le marquis d'Harcourt, avec un corps de 
cavalerie et de dragons, pour aller observer les ennemis, et 
passer en Flandre s'ils y passoient, et qu'il s'étoit lui-même 
avancé jusqu'à Mons avec deux brigades de cavalerie, pendant 
que le reste de son armée le suivoit, à la réserve de quarante 
bataillons et de quarante escadrons qu'il avoit laissés au maré- 
chal de Villeroy pour continuer le siège de Charleroy. On ajou- 
toit que le prince d'Orange avoit renvoyé les troupes de Liège 
dans leur pays^ apparemment sur la jalousie que lui avoit donnée 
la marche du maréchal de Bouffiers qui passoit assez près de 
Liège en revenant d'Allemagne. 

Le même jour, Moreau, ci-devant premier médecin de Madame 
la Dauphine, mourut en trente heures de maladie à Fontaine- 
bleau ; tous ses confrères le virent et ne l'empêchèrent point de 
mourir si brusquement; et après sa mort, on sut, quoiqu'ils 
pussent dire au contraire, qu'il étoit mort du pourpre et de la 
petite vérole. 

25 septembre. — Le 25, on assuroit que le prince d'Orange 
n'avoit point passé la Dender, qu'il étoit toujours dans son même 



264 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURCUBS 

camp, et que le duc de Bavière avoit quitté Gavre, et l'étoit venu 
rejoindre. 

Les lettres d'Italie du 18, qu'on reçut ce jour-là, portoient 
que le duc de Savoie étoit retourné aux environs de Pignerol, 
qu'il avoit fait venir du gros canon et des bombes de Turin, 
qu'on croyoit. qu'il vouloit bombarder Pignerol et que cette 
expédition se feroit le 28, et que le maréchal de Gatinat, ayant 
fait donner à Lyon trois cents chevaux à la gendarmerie, devoit 
commencer le !•' d'octobre à entrer par Suse dans le pays 
ennemi ; que les ennemis avoient achevé de rétablir le fort de 
Sainte-Brigilte, qu'ils travailloient à y accommoder des bâti- 
ments, mais qu'ils n'avoient pas laissé de le miner pour le faire 
sauter, en cas qu'ils ne se trouvassent pas en état de le sou- 
tenir. 

On sut aussi, ce jour-là, que le prince de Conti n'avoit plus de 
(lèvre, et qu'elle avoit cédé à la vertu du quinquina. 

26 septembre. ^ Le 26, on eut nouvelle que la redoute de 
Gharleroy, qui étoit dans l'étang, avoit été emportée avec des 
bateaux, et que le capitaine espagnol qui y commandoit, et qui, 
lorsqu'on l'avoit fait sommer de se rendre, avoit répondu qu'il 
ne se rendroit jamais tant qu'il y auroit des vivres, n'y avoit pas 
fait défense qu'on se l'étoit imaginé. 

27 septembre. — Le 27, on sut que l'autre redoute, qui étoit 
dans la garenne, n'étoit pas encore prise, mais qu'on travailloit 
à l'embrasser de manière qu'on la pût prendre par la gorge, ce 
qu'on faisoit parce qu'elle étoit casematée. On ajoutoit que le 
canon des assiégeants ruinoit extrêmement les deux bastions de 
l'attaque, et qu'il avoit déjà fait deux brèches considérables, 
mais principalement au bastion de la droite. 

Ce fut ce jour-là qu'on eut conGrmation de la mort de Mazel, 
brigadier de cavalerie, qui fui regretté du Roi et de tous les gens 
qui le connoissoient pour un des meilleurs officiers du royaume. 

28 septembre. — Le 28, on assuroit que les Turcs se défen- 
doient vigoureusement dans Belgrade, qu*ils y avoient huit mille 
hommes et cent pièces de canon ; que leur armée marchoit au 
secours de la place, et que le duc de Croy S général de l'armée 



1. Il étoil (l*UQe branche de Tillustre maison de Croy des Pays-Bas, mais 
élabli en Allemagne. 



29 SEPTEMBRE-!^' OCTOBRE 1693 265 

impériale, disoit qu'il vouloit aller au-devanl de Tannée des infi- 
dèles, et les combattre. 

Le soir, on apprit que le prince d'Orange avoit quitté son 
armée et s'en étoit allé en Hollande, d'où il devoit bientôt passer 
en Angleterre, sa présence y étant nécessaire pour les premières 
séances du Parlement, d'autant plus que ses deux principaux 
ministres lui avoient demandé leur congé. 

On reçut aussi des lettres d'Italie, par lesquelles on apprit que, 
le 24 au soir, le duc de Savoie n'avoit pas encore commencé à 
bombarder Pignerol, mais qu'on avoit entendu beaucoup de 
canon de la place, ce qui faisoit juger qu'on tiroit aux batteries 
que les ennemis faisoient pour bombarder. 

Les mêmes lettres portoient que toutes les troupes avoient 
joint le maréchal de Catinat, qu'il devoit arriver le 28 à Bousso- 
lin, proche de Suse, et commencer le 29 à descendre dans la 
plaine par le défllé qui va à Veillane, pendant que le comte de 
Larrey descendroit avec vingt bataillons par les défilés de Saint- 
Michel et de Saint- Ambroise. 

29 septembre. — Le 29, au matin, on apprit, par des lettres 
de Bruxelles, que le siège de Belgrade étoit levé, et, Taprès-dinée, 
il vint un courrier de Charleroy, par lequel on sut qu'on avoit 
emporté la redoute qui étoit à la tête de la chaussée de l'étang, 
que les ennemis y avoient perdu beaucoup de monde, et que le 
marquis de Charost y avoit été légèrement blessé à la tète. 

Le Roi reçut aussi, par l'envoyé du duc de Parme, la nouvelle 
de la mort du prince, son fils aine, qui avoit épousé une sœur 
de l'Impératrice, de laquelle il n'avoit point d'enfants. 

30 septembre. — Le 30, on sut que le prince Philippe de 
Savoie, frère du comte de Soissons, avoit la petite vérole à 
Paris. 

On eut aussi la confirmation de la levée du siège de Belgrade 
avec le détail, qui étoit que le duc de Croy avoit fait donner un 
assaut à la place, mais qu'ayant été repoussé, il n'avoit osé atten- 
dre le Grand Vizir qui s'approchoit pour la secourir. 

OCTOBRE 1693 

1» octobre. — Le premier jour d'octobre, on sut qu'il y avoit 
déjà quelques jours que le maréchal de Tourville avoit mis à la 



366 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

voile avec une partie de Tannée navale, et que le comte de Ghâ- 
teaurenaud alloit bientôt le suivre; ils pouvoient sans péril 
faire séparément leur navigation jusqu'à Brest, puisqu'il ne.pa- 
roissoit plus aucun vaisseau des ennemis dans la Manche. 

2 octobre. — Le 2, on eut des lettres d'Italie par un courrier 
exprès, qui portoient que les ennemis avoient commencé à bom- 
barder Pignerol le 23 d^ septembre; que, dans les deux premiers 
jours, ils n'avoient jeté que vingt-quatre bombes; que, le 28, ils 
avoient commencé à en jeter un très grand nombre, et beaucoup 
de carcasses, mais que les carcasses ne venoient point jusque 
dans la place, parce que les batteries de la ville avoient obligé 
les ennemis de reculer leurs batteries; que le bombardement 
avoit duré de cette manière jusqu'au 28; que le maréchal de Câ- 
linât avoit commencé, le 29, à descendre en Piémont par Suse, 
ayant su que, le jour précédent, le comte de Larrey avoit occupé 
les défilés de Saint-Michel et de Saint-Âmbroise, et que le comte 
de Massel, qui étoit à Veillane, avec un corps de deux mille cinq 
cents chevaux, l'avoit abandonné, et s'étoit retiré derrière Fros- 
sasque ; que le maréchal de Catinat avoit mandé au Roi qu'il y 
auroit dans peu de jours une grosse action, et qu'il ne doutoit 
pas que Dieu ne bénit les armes de Sa Majesté ; qu'il avoit qua- 
rante-huit bataillons et soixante-dix-sept escadrons, sans comp- 
ter treize bataillons qui étoient demeurés à Guillestre pour mar- 
cher à Pignerol par la Pérouse, pendant qu'on attaqueroit les 
ennemis par la plaine, cinq qui étoient à Mont-Dauphin, trois 
qui étoient dans la vallée des Barcelonnettes. 

On sut alors que le duc de Mantoue avoit été à l'extrémité \ 
mais qu'il étoit absolument hors de danger. 

3 octobre. — Le 3, on apprit, par un courrier du maréchal 
de Luxembourg, qu'on avoit attaché le mineur à une contre- 
garde de Charleroy qui étoit à l'attaque de la gauche, qu'on tra- 
vailloit à la communication des boyaux de la gauche à' ceux de 
la droite entre l'étang et la place; qu'on y avoit fait, de grandes 
places d'armes, parce qu'ils ne pouvoient pas être soutenus de 
la queue de la tranchée, l'étang étant entre deux; que, quand 
cette communication seroit achevée, on seroit en état de se ren- 

1. S'il étoit mort, les Impériaux n^auroient pas manqué de s'emparer 
de ses Etats, faisant revivre les anciennes-prétentions de TEmpirc sur la 
Lombardie. 



4^ OCTOBRE 4693 267 

dre maître de la contrescarpe, et qu'on espéroit qu'aussitôt qu'on 
l'auroit emportée, la place seroit obligée de capituler, parce que 
la courtine et les bastions étoient presque tous ruinés par les 
batteries des assiégeants. Cependant on disoit que Castillo, qui y 
commandoit, se vantoit qu'il n'écouteroit aucunes propositions 
de capituler. 

On sut encore, le même jour, que les Espagnols étoient assez 
forts en Catalogue, ef qu'ils se vantoient de faire un siège, mais 
que le maréchal de Noaillesne croyoit pas qu'ils y pussent réussir. 

4-5 octobre. — Le 4, au matin, on eut nouvelle que le prince 
Philippe éloit à l'extrémité, et qu'on n'avoit plus aucune espé- 
rance pour sa vie, et, le lendemain, on apprit qu'il étoit mort. 
Il laissoit des bénéfices très considérables, dont le principal étoit 
l'abbaye de Corbie S que le Roi donna sur-le-champ au cardinal 
de Janson '. 

Le soir, on sut que le marquis de Pleuvault •, colonel du régi- 
ment de Chartres, avoit été fort blessé au siège de Charleroy d'un 
coup de mousquet au travers de l'épaule ; que le siège alloit len- 
tement à cause du rocher qu'on avoit trouvé au delà de l'étang, 
et qu'on croyoit qu'on seroit encore obligé d'attaquer un ouvrage 
à cornes avant que d'emporter le chemin couvert. 

On disoit, ce jour-là, que la Transylvanie s'éloit révoltée con- 
tre l'Empereur, et que le Grand Vizir, qui venoit de faire lever le 
siège de Belgrade, ne manqueroitpas de la remettre sous l'obéis- 
sance du Grand Seigneur. 

6 octobre. — Le 6, on apprit que le Roi avoit donné à l'abbé 
de Noirmoustier l'emploi d'auditeur de rote à Rome, qui éloit va^ 
cant par la promotion de l'abbé d'Hervault à l'évéché de Condom. 

On eut aussi nouvelle que le marquis de Châteaurenaud ^ 
colonel d'infanterie, étoit mort de maladie à Casai, et il fut re- 
gretté de tons ceux qui le connaissoient. 

On sut encore que le Roi avoit nommé Luciennes ^ l'un de 

1. Elle valoit au prince Philippe trente-huit mille livres de rente, et 
on croyoit qu*elle en vaadroit bien cinquante mille au cardinal. 

2. Cétoit le même qu'on appeloit le cardinal de Forbin. 

3. Gentilhomme de Bourgogne, dont le père étoit maître de la garde- 
robe de Monsieur, frère du Roi. 

4. Gentilhomme de Touraine; son oncle étoit lieutenant général des 
armées navales du Roi. 

5. Gentilhomme d'auprès de xMarly. 



268 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

ses gentilshommes ordinaires et son envoyé auprès du duc de 
Mantoue, pour aller remplir auprès de la république de Gènes 
remploi qui étoit vacant par la mort de Ratabon, et qu'il avoit 
choisi, pour aller auprès du duc de Mantoue, Dupré *, ci-devant 
son envoyé à Genève et à Cologne. 

Ce fut aussi le même jour que le Roi choisit Bignon ', capi- 
taine au régiment de ses gardes françoises, pour aller pendant 
Thiver commander dans Trêves. 

7 octobre. — Le 7, au matin, le roi et la reine d'Angleterre 
partirent à leur grand regret de Fontainebleau pour s'en re- 
tourner à Saint-Germain, et le Roi, avec Monseigneur, Monsieur, 
Madame et la princesse douairière de Conti, les reconduisirent 
jusque hors de la forêt en dessein de courre un cerf en reve- 
nant. 

Comme le Roi étoit encore à la chasse, le marquis de Barbe- 
zieux lui amena Maisoncelles ', commandant de Tinfanterie de 
Pignerol, que le comte de Tessé lui envoyoit pour lui apporter 
la nouvelle de la retraite des ennemis de devant cette place, et 
Sa Majesté apprit de lui qu'il y avoit déjà quelques jours qu'on 
s'apercevoit qu'ils prenoient des mesures pour décamper; mais 
que le.. . *, ils s'étoient effectivement retirés, après avoir fait mar- 
cher devant eux leur canon et leurs mortiers, et avoir fait sauter 
les quatre bastions du fort de Sainte-Brigitte sans endommager 
les courtines; qu'on avoit trouvé dedans onze cents bombes, un 
Rrand nombre de boulets et quelques affûts de canon; qu'on 
croyoit que les ennemis avoient repassé le Pô, et que le maré- 
chal de Catinat auroit eu de la peine à les joindre; mais que, 
selon les apparences, il étoit dans la plaine de Piémont et pou- 
voit s'étendre jusqu'à Turin, où il pourroit faire brûler tout le 



1. On Tavoit tiré de Genève pour renvoyer à Cologne; mais en y arri- 
vant, il trouva Télecteur mort» et la guerre commença, ainsi il y avoit de 
la justice de lui donner de l'emploi. 

2. 11 étoit neveu du contrôleur général de Pontchartrain, et d*ailleurs 
garçon de mérite. 

3. U étoit capitaine dans le régiment de fusiliers, et Artagnan, major 
généra], Tavoit fait servir sous lui pendant deux campagnes en qualité de 
sous-major général; en 1692, U avoit été nommé major général de l'armée 
qui devoit passer en Angleterre, mais Tentreprise ayant manqué, il marcha 
en Italie, où il servit de sous-major général sous d'Arenne, et puis on lui 
donna un brevet pour commander Tinfanterie dans Pignerol. 

4. [La date est restée en blanc. — E. PontaL] 



8-9 OCTOBRE 1693 269 

pays, par représailles de ce que le duc de Savoie avoil fait 
dans la vallée de Pragelas, dans laquelle il avoit fait brûler tout 
jusqu'aux églises ^ que le Roi avoit fait rebâtir pour les nou- 
veaux convertis; qu'on croyoit même qu'il n'épargneroit pas les 
maisons du duc de Savoie, et que le bruit couroit que celle de la 
Vénerie avoit déjà été brûlée; que les ennemis n'avoient bom- 
bardé Pignerol que pendant trois jours, qu'il y avoit eu quatorze 
maisons de brûlées et quantité de tuiles cassées, mais qu'il n'y 
avoit eu que dix-huit soldats tués ou blessés, et deux religieuses 
tuées, avec sept ou huit bourgeois; qu'il y avoit bien deux mille 
malades dans Pignerol, et que c'étoit à peu près la moitié de la 
garnison; qu'il étoit entré dans la place sept cents déserteurs, 
mais que de ce nombre il y en avoit eu cinquante qui avoient 
redéserté. 

8 octobre. — Le 8, les lettres du camp devant Gharleroy 
portoient qu'on avoit emporté la contre-garde ', redoute ou ou- 
vrage à cornes, car on lui donnoit ces trois noms à cause de sa 
figure, qui tenait de celle de ces trois pièces de fortifications, et 
que la communication des travaux de la droite à la gauche étoit 
achevée . 

On sut aussi que le marquis de Pomponne, brigadier d'infan- 
terie, et son frère le chevalier, mestre de camp du régiment de 
cavalerie du duc de Bourgogne, étoient tous deux fort malades 
à Mons où ils s'étoient fait porter. 

9 octobre. — Le 9, comme le Roi alloit se mettre à table 
pour souper, Monseigneur lui amena le marquis de Clérembault, 
brigadier d'infanterie, que le maréchal de Catinat lui envoyoit 
pour lui apprendre la nouvelle d'une bataille dans toutes les 
formes gagnée sur le duc de Savoie à Marsaglia, qui est à moitié 
chemin de Pignerol à Turin, laquelle avoit commencé le di- 
^manche 4 d'octobre, à neuf heures du matm, et n'avoit fini qu'à 

trois heures et demie après midi. 
Le détail qu'on apprit de lui fut que le duc de Savoie avoit 

1. Si cela étoit vrai, il ue pouvoit pas se laver devant Dieu ni devant 
les hommes de cet incendie. ^ 

2. On s'y étoit pris assez finement, car on étoit convenu de tirer pour 
signal certaine quantité de bombes qui ne seroient point chargées; on les 
tira en effet, et pendant que les gens qui étoient dans l'ouvrage étoient 
sur le ventre, attendant Teffet des bombes, on l'attaqua de tous côtés et 
on remporta. 



370 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

bien su que le maréchal de Gatinal marchoit à lui, mais que, 
comme leurs forces étoient à peu près égales S il n'avoit pu 
souffrir qu'on dit qu'il avoit fui devant lui, et qu'il s'étoit posté 
à Marsaglia, où il y a quantité de bois, mais fort clairs; que* le 
maréchal de Gatinat étoit arrivé, le 3, à une demi-lieue de lui, 
et que, le même jour, à deux heures après midi, il avoit mis son 
armée en bataille, et s'étoit tenu tout le jour et toute la nuit 
sous les armes ; que, le soir, le duc de Savoie lui avoit envoyé 
un trompette lui dire que, puisqu'il avoit fait brûler sa maison 
de la Vénerie, il pouvoit s'attendre que ses troupes ne donne- 
roient le lendemain quartier à aucun François, et cela fut cause 
qu'on prit une résolution de n'en donner aucun aux huguenote 
françois, aux Allemands et aux Piémontois, mais seulement aux 
Espagnols; que le 4, dès sept heures du matin, l'escarmouche 
commença, le canon des ennemis tirant avec beaucoup d'avan- 
tage, parce qu'il étoit sur une hauteur; que le duc de Savoie 
avoit eu envie de mettre les régiments de cuirassiers de l'Em- 
pereur à sa gauche, parce que la gendarmerie du Roi étoit à la 
droite de son armée, mais que les Impériaux n'y avoient jamais 
voulu consentir, et que le maréchal de Gatinat, l'ayant remarqué, 
avoit placé la gendarmerie à la gauche pour l'opposer aux cui- 
rassiers et avoit mis la brigade de Glérembault à la gauche de 
la gendarmerie, à cause qu'on avoit besoin d'infanterie en cet 
endroit-là, tant à cause du bois que parce que les ennemis y en 
avoient jeté un grand corps; que la bataille commença à neuf 
heures tout de bon; que les cuirassiers de l'Empereur vinrent 
fièrement à la gendarmerie, mais qu'après avoir fait leur dé- 
charge, ils tournèrent et ne purent soutenir la furie des gen- 
darmes; qu'ensuite les cuirassiers allemands, ayant plié sur la 
gauche, essuyèrent tout le feu de la brigade de Glérembault, qui 
les passa par les armes et qui en tua un grand nombre ; que ^ 
l'infanterie des ennemis qui étoit de ce côté-là avoit poussé jus- 
qu'à trois ou quatre fois la brigade de Glérembault, mais qu'enfin 
elle mit l'épée à la main, et que les ennemis ne purent soutenir 
son effort et furent rompus, et que les régiments des religion- 
naires y avoient été presque tous taillés en pièces et qu'on n'avoit 
presque fait quartier qu'aux Espagnols ; que les ennemis avoient 

1. L'armée fi^ançoise éloit plus forte que celle des ennemis. 



9 OCTOBRE 1693 271 

eu cinq à six mille hommes tués sur la place, et qu'on leur avoit 
fait quinze cents prisonniers, du nombre desquels étoit le comte 
Charles de Schônberg *, qui étoit fort blessé; qu'on croyoit aussi 
le prince de Commercy blessé; qu'on avoit pris trente-trois 
pièces de canon *, trente-cinq drapeaux et trente-deux éten- 
dards; qu'on avoit poussé les ennemis jusqu'aux portes de Tu- 
rin, et que le combat n'avoit fini qu'à trois heures et demie du 
soir; que cetle victoire coûtoit au Roi de braves gens, et qu'il y 
en avoit beaucoup de blessés; que les principaux d'entre les 
morts étoient le marquis du Bethomas ', le comte de Flaman- 
ville *, le comte de Fontenay-Chaulieu *, et d'Anglart *, aide-msyor 
de la gendarmerie; que les principaux des blessés étoient le 
marquis de la Hoguette ^ lieutenant général, qui avoit un coup 
de mousquet au travers du corps; le comte de Medavy •, maré- 
chal de camp, qui avoit l'épaule fracassée d'un coup de mous- 
quet; le marquis de Varennes ', maréchal de camp, qui avoit un 
coup de cartouche de canon au travers du corps ; le comte de 
Roucy *®, brigadier de gendarmerie, qui étoit blessé au bras; le 
comte de Montsoreau ", colonel d'infanterie, qui étoit blessé lé- 
gèrement; le marquis de Druy *', major de la gendarmerie, qui 
étoit fort blessé; le marquis de Mezières '^, lieutenant de gendar- 

1. Troisième Ûls du défunt maréchal de Schônberg, qui avoit été tué & 
ht bataille que le roi Jacques d'Angleterre avoit perdue en Irlande contre le 
prince d'Orange. Il avoit été fort estimé en France, où il servoit de mestre 
de camp. 

2. Tout cela changea par la relation. 

3. Gentilhomme de Normandie, qui avoit une terre auprès d'Anet; il 
•étoit neveu de Bontemps, premier valet de chambre du Roi, et il com- 
mandoit la compagnie des gendarmes anglois. 

4. Frère du marquis de Flaman ville, capitaine lieutenant des gendarmes 
bourguignons. Il étoit sous-lieutenant de gendarmerie. 

5. Neveu de Tabbé de Chaulieu, agent général des affaires de la maison 
de Vendôme. Il étoit aussi sous-lieutenant de gendarmerie. Son père 
avoit été conseiller au parlement de Rouen. 

6. Gentilhomme d'Auvergne, qui avoit été exempt des gardes du corps. 

7. n étoit aussi premier sous-lieutenant de la première compagnie de 
mousquetaires du Roi, et frère de Tarchevêque de Sens. Le Roi témoigna 
le regretter. 

8. Aine de la maison de Grancey, et gouverneur de Dunkerque. 

9. Gentilhomme de Bourgogne. 

10. Seigneur de la maison de la Rochefoucauld. 

11. Fils aîné du grand prévôt de Sourohes. 

12. Frère cadet du comte de Druy, maréchal de camp qui commandoit 
la cavalerie en Catalogne. Il avoit été exempt des gardes du corps. 

13. Gentilhomme de Picardie, bien bossu, mais bien brave. 



272 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHBS 

merie, qui étoit blessé au corps; le comte de Ségur, lieutenant 
de gendarmerie, qui avoit le pied emporté d'un coup de canon ; 
qu'en tout il y avoit vingt-cinq officiers de la gendarmerie tués 
ou blessés et qu'on avoit environ perdu deux mille hommes ^ 

10 octobre. — Le 10, le Roi fit Chamlay grand-croix de 
l'ordre de Saint-Louis à la place du défunt comte de Hontche- 
vreuil, et l'on sut qu'il devoit partir incessamment pour l'Italie *. 

Le même jour, on eut nouvelle qu'un armateur de Saint-Halo, 
qui avoit une frégate de vingt-cinq pièces de canon, ayant trouvé 
un vaisseau de guerre anglois de cinquante pièces de canon, qui 
escortoit six vaisseaux marchands, avoit été hardi pour l'aller 
attaquer; que d'abord il l'avoit accroché avec des grappins; qu'il 
âvoit jeté sur le bord quarante hommes, qu'il tenoit tout prêts ; 
qu'il avoit tué quatre-vingts hommes des ennemis et en avoit 
perdu trente des siens; qu'il s'étoit rendu maître du vaisseau, et 
qu'après cela il avoit encore pris deux des vaisseaux marchands, 
sur lesquels il s'étoit trouvé beaucoup de piastres * et de poudre 
d'or. 

11 octobre. ■— Le 11, au matin, Blet *, courrier du cabinet, 
arriva d'Italie, et on sut par lui que le marquis de la Hoguette 
et le marquis de Druy étoient morts de leurs blessures ; que le 
comte d'Auberoque % officier dans la gendarmerie, avoit été tué; 
que le marquis de Mortagne •, Cherigny ' et plusieurs autres 
officiers du même corps étoient fort blessés ; que Mauroy, mestre 
de camp, qui faisoit le détail de la cavalerie, Montmorency *, 
colonel du régiment de Condé, et le comte de Fontenay-Chau- 
lieu, qu'on avoit crus morts, étoient prisonniers, et que le der- 
nier avoit été blessé assez légèrement, et que le comte de Schôn- 

1. [Les éditeurs de Dangeau ont reproduit, d'après le dépôt de lu guerre, 
la lettre de Catinat au Roi contenant la relation de la bataiUe de la Mar- 
saille (V. t. IV, p. 423. Âpp. de Tannée 1693). Le Mercure a consacré tout 
un Tolume supplémentaire au récil du même combal. — j^. PontaL] 

2. Peut-être pour y faire quelque négociation en feignant d*y prendre 
des mesures pour les quartiers d'hiver et pour la campagne prochaine. 

3. Monnoie d'Espagne, qui vaut plus d'un écu de France. 

4. d-devant laquais du marquis de LouTois. 

5. Gentilhomme d*Auvergne. 

6. Gentilhomme Flamand, qui avoit du mérile; il étoit officier dans les 
gendarmes de la Reine. 

7. C'étoit un homme d'une fomiUe de robe de Paris. 

8. Il étoit d'une branche de cette illustre maison établie en Flandre, 
mais pauvre. 



12-13 OCTOBRE .1693 273 

berg, ayant été renvoyé sur sa parole, étoit mort en anÎTant aux 
portes de Turin. 

Ce fut le même matin que le Roi fit chanter dans sa chapelle 
le Te Deum pour le gain de la bataille, et, le soir, on sut, par les 
lettres de l'ordinaire, que, le 8, on avoit emporté le chemin cou- 
vert de Charleroy ; que les assiégés s'étoient présentés brave- 
ment sur leurs brèches, qu'ils avoient palissadées ; qu'ils en avoieni 
fait un grand feu sur les assiégeants, qui y avoient perdu deux 
cents hommes, et que la quantité de bombes qu'on avoit tirées 
au rempart n'en avoient pu chasser les assiégés, qu'on disoit 
avoir fait une retirade derrière leurs bastions. 

On apprit encore, ce jour-là, que le marquis de la Porte *, 
chef d'escadre, avoit la petite vérole à Toulon ; mal bien dan- 
gereux pour un homme qui avoit plus de quarante-cinq ans, qui 
ëtoH assez usé et qui avoit une mauvaise poitrine. 

Ce fut aussi ce jour-là que le Roi donna l'enseigne au régiment 
des gardes qui étoit vacante par la mort de Marigny au jeune 
d'Avéjan', dont le père étoit alors premier capitaine du régiment, 
maréchal de camp de ses armées, et commandant à Fumes. 

12 octobre. — Le 12, Hontfort, aide-de-camp du maréchal 
de Gatinat, arriva à Fontainebleau et apporta au Roi quatre- 
vingt-dix-neuf drapeaux et quatre étendards ; il lui apporta aussi 
une relation de la bataille de la façon du maréchal de Gatinat ; 
mais, comme elle n'entroit en aucun détail, et qu'il en couroit 
en même temps une de d'Arenne, major général, qui étoit plus 
particularisée, on a jugé à propos d'en mettre ici une qui tient 
de l'une et de l'autre •. 

Le soir du 12, le Roi appela Boisseleau ^, capitaine dans son 
régiment des gardes, qu'il vit à son coucher avec le hausse-col, 
et, lui ayant dit qu'il lui avoit donné le gouvernement de Ghar- 
leroy, il lui ordonna de partir incessamment pour s'y rendre. 

13 octobre. — Le lendemain, sur le midi, Garaman S capi- 



1. Gentilhomme d'Anjou. 

2. Le Roi Taroit trouvé trop jeune six semaioes auparavant, mais peut- 
être que rimportunité de sa famille et de d'Aqnin, premier médecin, son 
parent, remporta auprès du Roi. 

3. [Voir cette relation à Tappendice n» IV. — E. Pontal]. 

4. Cétoit celui qui avoit si bien défendu Limerick. 

5. Il étoit fils de ce fameux Riquet, partisan de Languedoc, qui avoit 
entrepris le canal de la jonction des deux mers. 

IV. — 18 



274 MÉMOIRES DP MARQUIS DE SOURCHBS 

taine au régiment des gardes et brigadier d'infanterie, arriva à 
Fontainebleau, et apporta la nouvelle de la réduction de Char- 
leroy ; il avoit une recommandation du maréchal de Luxembourg 
très pressante pour obtenir du Roi le gouvernement de cette 
place, mais il savoit déjà par Boisseleau, qu'il avoit trouvé en 
chemin, que sa prétention étoit inutile. On sut par lui que 
Gharleroy avoit capitulé le jour précédent, que le maréchal de 
Luxembourg avoit accordé au gouverneur une capitulation 
honorable, et qu'aussitôt que la garnison seroit sortie, il 
devoit marcher à Gourtray pour le fortifier, et raccommoder les 
lignes. 

On apprit aussi, le même jour, que, sur les avis que le maré- 
chal de Noailles avoit eus que les Espagnols vouloient assiéger 
quelque place, et sur la jalousie qu'ils donnoient à différentes 
places à la fois, il avoit séparé ses troupes, et en avoit placé 
différents petits corps sous Pratz de MoUo et sous les autres 
places qu'il croyoit pouvoir être attaquées par les ennemis. 

14 octobre. — Le 14, le Roi accorda au prince de Soubise * 
la survivance de son gouvernement de Champagne en faveur de 
son fils aine, le prince de Rohan '. 

15 octobre. — Le 18, on chanta dans la chapelle du château 
le Te Deum pour la prise de Gharleroy. 

Ce jour-là, le nonce du Pape et Tambassadeur de Venise ^ vin- 
rent lui faire des compliments sur la victoire qu'il avoit remportée 
en Piémont, et le Roi, après avoir reçu leurs compliments avec 
sa politesse ordinaire, les chargea de mander à leurs maîtres 
qu'ils pouvoient être assurés qu'il n'avoit aucune envie de faire 
des conquêtes en Italie. 

16 octobre. — Le 16, on eut nouvelle que les ennemis avoient 
entièrement levé le blocus de Casai, et qu'ils avoient fait mar- 

1. Prince de la maison de Rohan, capitaine lieutenant des gendarmes 
du Roi et lieutenant général de ses armées, qui natuteUement devoit 
être maréchal de France. 

2. 11 avoit été longtemps abhé, mais il quitta FËglise après la mort de 
son frère aîné, et, après avoir servi d'aide de camp à son père, il eut le 
régiment de cavalerie que son trère avoit eu, et que le Roi avoit laissé à 
son p^re. C'étoit un des plus beaux hommes du monde. 

3. Peut-être n*étoient-ils pas trop aises de cette bataiUe, car les princes 
dltalie, qui se souvenoient toujours des guerres de Charles VIII, de 
Louis XII et de François !•', ne prenoient pas plaisir à vohr prospérer 
les armes de la France en Italie. 



17 OCTOBRE 1693 276 

cher les troupes qu'ils y avoient sous la conduite du marquis de 
Pianezze pour fortifier le reste de Tarmée du duc de Savoie. 

On sut, ce jour-là, que le comte de Schônberg n'étoit pas 
encore mort de sa blessure, mais que le prince de Commercy 
avoit un coup de mousquet qui lui cassoit Tépaule. 

Le même jour, le Roi donna au jeune Montbron *, capitaine 
dans son régiment d'infanterie, le régiment de Cambrésis^ qui 
vaquoit par la mort du marquis de Châteaurenaud. 

On apprit, le soir, que le Pape avoit préconisé huit évéques 
de l'assemblée de 1682, qui étoient l'archevêque de Toulouse * 
et celui d'Alby •, et les évéques de Valence *, de Vannes *, 
d'Ypres •, d'Aire ^, de Bazas * et de Rodez *. 

On sut aussi que le comte de Molac *^, lieutenant général pour 
le Roi en Bretagne, étoit mort de maladie à Paris. 

17 octobre. — Le 17, les nouvelles de Hongrie portoient 
que les Turcs avoient passé la Save, et qu'on croyoit qu'ils mar- 
choient pour aller faire le siège de Peterwaradin. 

Le même jour, le comte de Larrey, venant d'Italie, arriva à 
Fontainebleau à une heure après minuit, et, comme le Roi étoit 
couché et endormi, on l'éveilla, et il eut avec lui une conférence 
de trois quarts d'heure. 



1. Fils aîné du comte de MontbroD, geninhomme de Champagne, ci- 
devant capitaine lieutenant de la seconde compagnie de mousquetaires 
du Roi, et colonel de son régiment, et alors chevalier de ses Ordres, lieu- 
tenant général de ses armées, lieutenant général dans ses conquêtes des 
Pays-Bas et gouverneur de Cambrai. 

2. Frère de Villacerf et de Saint-Pouenge ; il avoit été évêque de Mon- 
tauban et conseiller au parlement de Paris. 

3. Frère de la Berchère, maître des requêtes; il avoit été aumônier du 
Roi, et archevêque d'Âix sans être sacré. 

4. Il 8*appeloit en son nom Bochart de Champigny, d*une famille de 
conseiUers au parlement de Paris. 

5. Il étoit de la maison de Vence de Provence. 

6. Frère du défunt Ratabon, envoyé extraordinaire du Roi à Gênes. Il 
avoit été grand vicaire à Strasbourg, nommé par le Roi ou par le cardi- 
nal de Fûrstenberg à sa prière. 

7. U étoit frère de Bezons, conseiller d'Etat, intendant & Bordeaux; il 
avoit été agent du clergé. 

8. 11 étoit frère de Gourgue, maître des requêtes, originaire de Bor- 
deaux, où leur père étoit avocat général. 

9. Il étoit frère du comte de Lusignan, ci-devant sous-lieutenant des 
gendarmes écossois, et depuis envoyé extraordinaire du Roi auprès de 
l'Empereur, de l'illustre maison de Lusignan. 

10. Seigneur de Bretagne, de la maison de Rosmadec* 



"276 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

18 octobre. — Le 18, il repartit de Fontainebleau pour s'en 
retourner en Italie, et ce voyage si précipité fit bien raisonner 
les courtisans : les uns voulant qu'il fût venu pour des propo- 
sitions de paix, les autres pour régler quelque entreprise, les 
autres seulement pour déterminer la manière de prendre des 
quartiers en Italie. 

Le même jour, on apprit que le marquis de la Porte * étoit 
mort à Toulon de la petite vérole, et que le comte d'Estrées y 
étoit tombé malade en arrivant de la mer. 

19 octobre. -^ Le 19, on commença de voir paroitre à la 
cour le comte d'Egmont, jeune seigneur des Pays-Bas d'une 
maison très illustre '; comme son père possédoit du bien dans 
les conquêtes du Roi, celui-ci, qui étoit cadet, s'étoit fait natu- 
raliser François, mais son frère aîné étoit mort peu de temps 
après, et, comme le père étoit grand d*Espagne, on disoit que 
celui-ci demandoit qu'on le fît duc et pair. 

20 octobre. — Le 20, le Roi donna le gouvernement de 
Longwy à de Nave *, maréchal de camp, qui avoit celui de Philip- 
peville, et Sa Majesté donna en même temps à la veuve de Ma- 
thieu une pension, laquelle sans cela n'auroit pas eu de pain *. 

On apprit, ce jour-là, que le président de Novion avoit la 
petite vérole, qu'il avoit gagnée apparemment auprès du défunt 
prince Philippe de Savoie, qu'il n'avoit point abandonné pendant 
sa maladie. 

21 octobre. — Le 21, la duchesse de Chartres, qui étoit ex- 
trêmement grosse, partit de Fontainebleau et vint coucher au 

i. Chef d'escadre; c'étoit une perte considérable pour la marine. 

2. Puisqu'il éloit de la véritable maison de Gueldre; mais il étoit bien 
laid, ce qui n*empôchoit que bien des mères ne le couchassent en joue 
pour leurs filles. — [Il épousa en 1697 Marie-Angélique de Cosnac, fille 
de François, marquis de Cosnac, et de Louise d'Ësparbez de Lussan d'Au* 
beterre. Après son mariage, il obtint pour sa femme les honneurs du 
tabouret chez la reine. Il descendait du célèbre Lamoral comte d'Egmont, 
prince de Gaure et du Saint-Empire, duc de Gueldre, qui paya de sa 
tôte son généreux effort pour soustraire les Pays-Bas à la domination de 
FEspagne. Voy. les Mémoires de Saint-Simorij de Dangeau et de Cosnac. — 
Comte de Cosnac] 

3. Vieux Gascon, qui avoit été Ifeutenant-colonel du régiment de Bour- 
bonnois ; il étoit très bon homme d'infanterie et avoit été huguenot. 

4. Mathieu, vieil officier gascon, Tavoit épousée sur ses vieux jours; elle 
étoit encore jeune, mais elle n'avoit eu aucun bien en mariage, et le 
douaire que lui avoit promis son mari étoit fort mal assigné. 



22-28 OCTOBRE 1693 277 

Plessis, pour n'avoir pas une si grande journée à faire, et la du- 
chesse d'Enghien, sa sœur, qui étoit encore plus avancée dans 
sa grossesse, s'en alla tout en jour coucher à Versailles. 

22-23 octobre. — Le 22, le Roi partit de Fontainebleau et 
vint coucher à Choisy, où Monseigneur étoit venu l'attendre, et 
le lendemain. Sa Majesté, y séjournant, alla courre le loup dans 
la forêt de Senart, et donna le reste du jour à faire travailler 
dans les jardins K 

24 octobre. — Le 24, le Roi dina encore à Choisy, et, après 
avoir encore fait bien tailler et émonder des arbres, il partit pour 
Versailles, où il arriva à la nuit, mais Monseigneur resta à Choisy 
pour quelques jours. 

25 octobre. — Le 28, le duc de Chartres arriva à Paris, et. 
Ton sut certainement que la marquise de Rlanzac ' avoit la petite 
vérole, maladie bien dangereuse pour une personne accouchée 
depuis quatre jours. 

26-27 octobre. — Le 26, le duc de Chartres vint à Versailles 
saluer le Roi, et, le lendemain, on sut que le maréchal de Tour- 
ville étoit arrivé à Brest avec trente vaisseaux, mais que le comte 
de Châteaurenaud n'y étoit pas encore arrivé avec le reste de la 
flotte. 

C<e fut le même jour que le nonce du Pape eut une audience 
particulière du Roi, dans laquelle il lui présenta im bref de Sa 
Sainteté, qui étoit proprement la réponse qu'elle faisoit à la lettre 
qu1l lui avoit écrite au sujet des bulles qu'elle avoit accordées 
aux évéques de l'assemblée de 1682; et les ministres firent 
entendre au public qu'on étoit fort content du nonce et de la 
cour de Rome. 

28 octobre. — Le 28, on faisoit courir le bruit qu'on avoit 
fait sortir de gros canon de Pignerol, ce qui faisoit croire à quel- 
ques-uns qu'on vouloit faire le siège de Coni ; mais ceux qui se 
croyoient les mieux informés assuroient qu'on en vouloit seule- 
ment à Carmagnole, à Villeneuve d'Asti, à Asti, et à plusieurs 

1. C'éloit alors une des grandes passions du Roi que le jardinage, et il 
vouloit montrer à Monseigneur qu'il aimoit sa maison comme les siennes 
propres; aussi n'y foisoit-il pas couper une branche qu'il n'en demandât 
avis à Monseigneur, et Monseigneur en étoit tout de même. 

2. Fille de la maréchale de Rochefort, laquelle, étant veuve du marquis 
de Nangis, avoit épousé en secondes noces le marquis de Blanzac, second 
frère du comte de Roucy. 



378 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

autres villes du plat pays, où Ton vouloit établir les quartiers 
d'hiver. 

Ce fut ce jour-là qu'on apprit deux nouvelles bien différentes, 
qui furent que la comtesse de Brionne étoit accouchée d'une fille 
et que la vieille comtesse de la Vauguyon étoit morte *. 

29 octobre. — La nouvelle du 39 fut que le Roi avoit fait un 
seul régiment de tous les carabiniers de sa cavalerie, dont il avoit 
donné le commandement au duc du Maine sous l'autorité du 
comte d'Auvergne, colonel général de la cavalerie, et que, pour 
commander ce régiment sous ce prince, il avoit choisi cinq an- 
ciens mestres de camp, dont deux, qui avoient des régiments, 
étoient le marquis de Bellegarde * et le chevalier de Rozel ; les 
trois autres, qui n'avoient que des commissions, étoient le che- 
valier du Mesnil ', d'Achy et Résigny. 

30 octobre. — Le 30, on apprit que le comte de Mondais *, 
colonel du régiment de Périgueux, étoit mort de maladie à Fumes. 

31 octobre. — Le dernier jour d'octobre, on sut que la mar- 
quise de Blanzac et le président de Novion étoient enlièrement 
hors de danger, et que le Roi avoit choisi le comte de Souster- 
non * pour commander en qualité demestre de camp le régiment 
du comte de Toulouse, donnant à Pujols, qui le commandoit 

1. Elle éloit fiUe du vieux marquis de la Vauguyon, chevalier de TOrdre, 
et sœur du comte de Saint-Mégrin, lequel, étant capitaine lieutenant de la 
compagnie des chevau-légers de la garde du Roi, fut tué pendant les 
guerres civiles, au combat du faubourg Saint-Antoine, que le grand 
prince de Condé perdit contre Tarmée du Roi lors minenr. Avant la 
mort de son frère, étant fille d'honneur de la reine, mère du Roi, elle 
avoit épousé le comte de Broutay, colonel du régiment de Navarre, qui 
étoit un gentilhomme de Bretagne, dont eUe avoit eu des enfants. Mais, 
après sa mort, elle épousa par amour Fromenteau, pauvre gentilhomme 
de Poitou, qui étoit chambellan de Monsieur, frère du Roi, et qui, ayant 
pris le nom de comte de la Vauguyon, parut sur la scène et fut ambassa- 
deur eii Espagne et chevalier des Ordres du Roi. 

2. Gentilhomme de Normandie, dont le père, après avoir été longtemps 
mestre de camp de cavalerie, lui avoit donné son régiment; naturellement 
il avoit dû être brigadier à la dernière promotion. 

3. Gentilhomme de Dauphiné, frère de ce malheureux dn Mesnil, qui, 
étant enseigne des gardes du corps, se trouva engagé dans la querelle de 
Bois-David, brigadier et colonel du régiment de Champagne, contre le 
marquis de Toiras, brigadier et colonel du régiment d'Orléans, se battit 
aussi bien qu'eux, et fut obligé de quitter le royaume. 

4. Celni auquel le marquis de la Luzerne, gendre du comte de la Chaise, 
l'avoit vendu. 

6. Fils du frère aîné du comte de la Chaise. 



!•' NOVEMBRE 1693 279 

naturellement, le régiment de Soustemon. En ce temps-là, le Roi 
permit au chevalier du Rozel et à Bellegarde de vendre leurs 
régiments, ce qui étoit une grande douceur pour eux. 



NOVEMBRE 1693 

1er novembre. — Le premier jour de novembre, le Roi fit ses 
dévotions, et toucha les malades des écrouelles à son ordinaire. 
L'après-dinée^ il assista au sermon du P. Bourdaloue, jésuite, 
il entendit vêpres et le salut, et puis il distribua tous les béné- 
fices vacants. 

Il donna l'archevêché de Tours à Tabbé d'Hervault, nommé 
depuis peu à Tévéché de Condom; Tévôché de Condom, à Tabbé 
Milon S Tun de ses aumôniers; Tabbaye de Saint-Médard de Sois- 
sons, à l'abbé de Pomponne, qui rendit celle de Saint-Maixent ; 
l'abbaye de Saint-Maixent, au nouvel archevêque de Tours, parce 
que son archevêché étoit d'un revenu très modique ; l'abbaye du 
Jar, à l'évêque de Soissons *; celle de More, à l'abbé de Cha- 
vaudon '; celle de Reaulieu, àBoileau, le prédicateur, parce que 
le bénéfice qu'on lui avoit donné à la dernière distribution étoit 
de nulle valeur ; le prieuré des Bonshommes , que le prince de 
Champigny avoit refusé, à l'abbé de Fourcy *, qui en rendoit un 
autre pour doter l'évêché de Blois, et le prieuré d'Oulme à l'abbé 
Marin '*. Il y avoit aussi des abbayes de filles à donner, mais on 
n'en sut pas la distribution. 

Jamais le Roi ne fit en un jour tant d'heureux qu'il en fit ce 
jour-là, car, après avoir distribué les bénéfices, il donna aussi 
presque tous les gouvernements qui vaquoient, et tous les em- 
plois de la gendarmerie. A Pégard des gouvernements, il donna 

1. \] étoit de Toars, frère d'un conseiller au Grand Conseil, qui avoit 
rintendance des affaires du prince de Ck>ntl; c'étoit un ecclésiastique d'un 
rare mérite. 

2. U étoit de la maison de Brûlard-Sillery, cousin germain du duc do 
la Rochefoucauld, parent proche du premier président de Harlay et son 
ami intime. 

3. Il avoit été aumônier de la reine Marie-Thérèse d'Autriche. 

4. L'un des fils de Fourcy, conseiUer d'Etat, gendre du chancelier de 
Boucherat et ci-devant prévôt des marchands de Paris. 

5. Fils de Marin, ci-devant mattre des requêtes et premier président 
du parlement de Provence. 



280 MÉMOIRES DU MARQUIS DU SOURGHBS 

celui de Fribourg * au marquis de Villars, lieutenant général et 
commissaire général de la cavalerie ; celui de Philippeville, à Pro- 
venchéres % lieutenant de roi de Schelestadt; celui de Péronne, 
au comte de Solre *, maréchal de camp ; celui de Méziëres, au 
chevalier de Gassion S maréchal de camp et lieutenant des gardes 
du corps ; celui de Niort, à Fingénieur Laparat ^ ; celui du Pont- 
de-FÂrche, à d*Avignon % et c^ui de Fécamp, à la Motte ^ dont 
le premier étoit enseigne des gardes du corps et Tautre lieu- 
tenant. 

A regard de la gendarmerie, le Roi donna la compagnie des 
gendarmes anglois au marquis de Méziëres, capitaine lieutenant 
des chevau-légers du duc de Bourgogne, et celle des chevau- 
légers du duc de Bourgogne au chevalier de Plancy •, sous-lieu- 
tenant des gendarmes flamands; la sous-lieutenance des gen- 
darmes flamands, au chevalier du Rivau * ; la souslieutenance 
des chevau-légers de Monseigneur, au chevalier de Toiras '® ; la 
sous-lieu tenance des chevau-légers de Berry, au marquis d lUiers ' ' ; 
renseigne des gendarmes anglois, au marquis de la Rivière ^' ; 

1. Vacant par la mort de du Fay, qui avoit si vaillamment défendu 
PhiUpsbourg, lorsqu'elle fut prise par les Impériaux. 

2. Vieil officier d'infanterie, digne de la yieille phalange d'Alexandre; il 
avoit été lieutenant-colonel du régiment de Vendôme. 

3. Il n'y avoit guère d'exemples qu'on eût conOé Péronne, qui est la 
clef du royaume, à un officier étranger. 

4. Frère cadet de celui qui venoit d'être tué & Nerwinde. 

5. Qui venoit de conduire en chef le siège de Roses, comme il avoit 
conduit ceux de Nice, de Villefranche et de Montmelian. 

6. Garçon de fortune de Provence, qui avoit été simple garde du corps, 
mais qui s'étoit poussé par son mérite, passant par tous les degrés. Il 
étoit bien fait et agréable de sa personne, et avoit de l'esprit et du cœur. 

I. Gentilhomme de Normandie, qui d'abord avoit été officier d'infante- 
rie; ensuite il avoit servi dans les dragons, d'où le comte de Lauzuo, 
lors capitaine des gardes et en faveur auprès du Roi, l'avoit retiré pour 
le faire brigadier dans sa compagnie, comme il avoit retiré plusieurs 
capitaines de cavalerie pour les y mettre. Ensuite on l'avoit fait exempt 
dans la compagnie de Noailles, où, par succession, il étoit devenu lieute- 
nant. 11 étoit frère de , lieutenant général des armées du Roi. 

8. Dernier des fils du Plessis-Guénégaud, secrétaire d'Etat de la maison 
du Roi. 

9. Gentilhomme de Touraine de la maison de Beauvau. 

10. Frère du marquis de Toiras, qui fut tué par Bois-David, et du mar- 
quis de Toiras, brigadier de cavalerie , qui fut tué au combat de Leuxe. 

II. Fils du défunt marquis d'IUiers, de la maison d'Antraigues, qui fut 
tué à la bataille de Senef, étant sous-lieutenant des chevau-légers de la 
garde du Roi. 

12. Gentilhomme de Bretagne. 



s NOVEMBRE 1693 281 

l'enseigne des gendarmes d'Anjou, au chevalier de Fresnoy * ; 
renseigne de Bourgogne, au marquis de Tressan ' ; le guidon des 
gendarmes de la Reine, au chevalier de Roye ' ; celui des gen- 
darmes de Bourgogne, au chevalier de Janson ^ ; celui des gen- 
darmes d* Anjou, au chevalier de Garaman ^ ; et la cornette des 
chevau-légers de Monseigneur, à Lordat S qui avoit servi long- 
temps le Roi en qualité d'ancien page de sa petite écurie \ A 
regard de la msûorité de la gendarmerie, le Roi la donna au 
comte de Vertilly, mestre de camp de cavalerie, qui faisoit le 
détail de la cavalerie en Allemagne, et il attendit qu'il fût arrivé 
pour nommer Taide-major et le sous-aide major. 

2 novembre. — Le 2, le comte de Pontchartrain alla dès le 
matin, par ordre du Roi, trouver d'Aquin, son premier méde- 
cin, et lui dit de sa part de quitter la cour, avec défense d'y 
revenir, et d'écrire au Roi qui lui accordoit six mille livres de 
pension. D'Aquin lui demanda quelle pouvoit étrp la cause de 
sa disgrâce, mais le comte de Pontchartrain lui répondit qu*en 
homme d'honneur il n'en savoit rien ^ 

Cependant Fagon % ci-devant premier médecin de la Reine, 
vint pour entrer au lever du Roi, qui demanda s'il n'étoit point 



1. FiU du vieux NeuiUy-Fresnoy, geotiUiomiue de Picardie. 

2. Fils du marquis de Tressan, prévôt général de Languedoc, qui étoit 
frère de Févêque du Mans. 

3. Frère du comte de Roucy et du marquis de Blanzac. 

4. Frère du marquis de Janson, sous-lieutenant de la prem'iëre compa- 
gnie de mousquetaires du Roi, dont il avoit été nourri page de la petite 
écurie. 

5. [L*auteur a laissé cette note en blanc. — E, PontaL] 

6. Gentilhomme de... [LMndication est restée en blanc. — J^. PontaL] 

7. Gomme le Roi aimoit beaucoup la chasse du chien couchant, les 
pages de sa grande écurie portoient ses chiennes à cheval devant eux sur 
des espèces de selles faites exprès; les pages de la petite écurie portoient 
des fusils, et Tancien page de cette écurie avoit soin de ramasser le 
gibier, de l'apporter dans le cabinet du Roi, et de lui en rendre compte; 
ce qui étoit une fonction fort agréable, et qui portoit à quelque fortune, 
comme il parolt par l'exemple de Lordat. 

8. [Saint-Simon attribue la disgrâce d*Aquin à son avidité, à son ambi- 
tion peu discrète et k Thostilité de Mme de Maintenon, qui se souvenait 
que d'Âquin devait sa fortune à Mme de Montespan, et qui tenait d'ail- 
leurs à pousser Fagon, nommé déjà par sa protection premier médecin 
des Enfants de France. — E. Pontai.\ 

9. On Tavoit mis auprès des ducs de Bourgogne, d'Anjou et de Berry ; 
mais outre cela, il étoit le médecin de confiance de la marquise de 
Maintenon. 



iSi MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHBS 

dans rantichambre ; on lui répondit qu'il y étoit, et ayant ordonné 
qu'on le fit entrer, il lui demanda s'il ne savoit rien ; Fagon lui 
répondit qu'il ne savoit rien, et le Roi lui dit : < Je vous fais mon 
premier médecin; » sur quoi Fagon lui repartit : « Sire, M. le 
premier médecin est donc mort ?» Et le Roi lui répliqua qu'il 
n'étoit pas mort. 

Un momentaprès,d*Aquin, médecin ordinaire du Roi, vint à 
son lever, ignorant tout ce qui s'étoit passé ; les courtisans, qui 
sont toujours charitables, le regardoient et lui rioient au nez, 
mais quelqu'un de ses amis lui dit à Foreille d'aller chez son 
frère, et qu'il y apprendroit des nouvelles importantes. 

Peu de temps après, le comte Pontchartrain l'envoya quérir, 
et lui dit que le Roi étoit fort content de lui, mais que cependant 
il vouloit qu'il se défit de sa charge, et, quelque temps après, 
l'aîné d'Aquin partit pour sa maison de Jouy *, et son frère pour 
Paris. 

Cette chute surprit également tout 1b monde, car on regardoit 
le premier médecin d'Aquin pour le meilleur courtisan qu'il y 
eût, et comme un homme qui avoit un crédit infini auprès de son 
maître ; on ne découvroit point d'autre sujet de sa disgrâce, si- 
non qu'on dit qu'ayant demandé au Roi Tarchevôché de Tours 
pour son fils l'abbé, et le Roi le lui ayant refusé avec force, il 
alla encore prier le P. de la Chaise de le demander pour lui, 
se servant de termes trop forts, ce qui déplut tellement au Roi, 
qu'il résolut de le chasser, quoique d'ailleurs il avouât qu'il avoit 
de l'amitié pour lui. 

3 novembre. — Le 3, on disoit que Voisin, conseiller d'État 
ordinaire, étoit à l'extrémité d'une rétention d'urine, et tout le 
monde croyoit que son gendre, l'avocat général de Lamoignon, 
seroit bientôt en possession d'une succession immense. 

Le même jour, le maréchal de Tourville arriva à la cour, et 
on sut que le cardinal Ronsy avoit eu une troisième attaque 
d'apoplexie, laquelle avoit, disoit-on, été causée par trois pintes 
d'eau de Bourbon qui lui étoient restées dans le corps, et que 
rémétique en fit sortir. 

4 novembre. — Le 4, on eut nouvelle que le chevalier de 

1. Jolie terre et belle maison à une lieue de Versailles, qu'il avoit 
achetée du comte de Gacé-Matignon, lequel Taroit achetée de la succes- 
sion du vieux marquis de Sourdis. 



8-8 NOVEMBRE 1693 28^ 

Pomponne éloit à Textrémité d'une hémorragie universelle *. 
On disoit encore que la duchesse douairière d'Hanovre *, qui 
étoit partie de France trois mois auparavant, après avoir acheté 
pour quarante mille écus de hardes, alloit épouser le roi de 
Suède; ce prince, qui avoit des enfants de sa première femme, 
n'en prenant une seconde que pour avoir la compagnie d'une 
honnête personne. 

On ajoutoit que la fille ainée de la duchesse d'Hanovre épou- 
soil un prince de sa maison, et la cadette le duc de Bavière. 

Ce fut encore le même jour que le maréchal de Luxembourg^ 
arrivant de l'armée, vint saluer le Roi à Marly. 

5 novembre. — Le lendemain, le maréchal duc de Villeroy 
y arriva pareillement aussi bien que Ghamlay, du voyage duquel 
on ne sut rien de précis, sinon que les troupes du Roi étoient 
-dans l'abondance de toutes choses en Piémont. 

6 novembre. — Le 6, on disoit que Chftteaurenard, fils aine 
de d'Aquin, ci-devant premier médecin du Roi, avoit aussi ordre 
de se défaire de sa charge de secrétaire du cabinet, et qu'on le 
révoquoit de l'intendance de Bourbonnois, et que son frère, le 
capitaine au régiment des gardes, sortiroit aussi de ce régiment. 

7 novembre. — Le 7, on vit arriver à la cour le maréchal 
duc de Noailles, qui revenoit de Catalogne, où les ennemis 
n'avoient osé rien entreprendre. 

On sut, ce jour-là, que le Roi avoit fait du gouvernement de 
Bar-sur-Aube, qui ne valoit que cinq cents écus de revenu, un 
gouvernement de dix mille livres de rente, et qu'il l'avoit donné 
au baron de Bressey ', maréchal de camp. 

8 novembre. — Le 8, tontes les lettres que les particuliers 
recevoient d'Italie portoient que le maréchal de Catinat alloit 
faire le siège de Coni; mais, le Roi n'en ayant rien dit, cette 
nouvelle paroissoit bien problématique. Cependant on assuroit 
que l'Empereur envoyoit en Italie le prince Louis de Bade avec 
quinze mille hommes de renfort. 

Le même jour, le Roi donna trois mille livres de pension à 
d'Aquin, son médecin ordinaire, et lui fit dire qu'il ne se pressât 

1. Le sang lai sortoit jusque par-dcssons les aisselles. 

2. Sœur de la princesse de Condé; elles étoient de la maison palatine. 

3. Qui avoit quitté le service d'Espagne, pour se jeter dans celui de 
France. 



284 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

pas de se défaire de sa charge, et qu'il seroit bien aise qu*il fit 
un bon marché. 

9 novembre. — Le 9, le maréchal duc de Lorge arriva à la 
cour, el on eut la nouvelle de la mort du chevalier de Pomponne ; 
grande perte pour sa famille, mais qui n'étoit pas médiocre pour 
le service du Roi , parce qu'il éloit très bon officier. 

On sut aussi, ce jour-là, que d'Aulnay *, premier écuyer du 
duc du Maine, se retiroit sous le prétexte de sa mauvaise santé ; 
que ce prince lui donnoit quatre mille livres de pension, et que 
le Roi vouloit bien lui en donner autant. Cette retraite fut 
accompagnée de celle de Ghaudenet, son écuyer cavalcadour, 
qui étoit fort dans les intérêts de d*Aulnay contre ceux du cheva- 
lier de Ghambonas *, capitaine des gardes du même prince. 

10' novembre. — Le 10. on sut que le Roi envoyoit aussi 
de nouvelles troupes en Italie, et même des officiers généraux, 
qui furent le marquis de Villars et Saint-Sylvestre, lieutenants 
généraux, le marquis de Locmaria, le comte du Bourg, Pracomtal 
et le marquis de Barbezières, maréchaux de camp. 

On lyoutoit que le comte de Rebenac retournoit en ce pays-là 
pour y renouer la négociation, et qu'il menoit avec lui son frère, 
Tabbé de Feuquières. 

11 novembre. — Le 11, on apprit que Bellegarde, qui avoijt 
été nommé pour premier mestre de camp des carabiniers, avoit 
remercié le Roi de cet emploi, qu'il quittoit le service, sous 
prétexte de mauvaise santé, et qu'il vendoit son régiment. 

On eut, en ce temps-là, des nouvelles certaines de la mort du 
comte Gharles de Schônberg, qui avoit duré quatorze jours après 
sa blessure. On disoit encore que la marquise de Saint- Valéry ', 

1. Gentilhomme de Picardie, qui avoit été élevé auprès du défunt duc 
de Veraeuil, fils naturel de Henri IV, après la mort duquel il s'étoit atta- 
ché au duc du Maine. 

2. Gentilhomme de Languedoc, frère de l'évéque de Viviers, et cousin ger- 
main de Tarchevôque d'Auch ; il étoit brouillé depuis longtemps avec d'Aul- 
nay, et Chaudenet lui avoit fait une quereUe pendant le siège de Mons, et 
même lui avoit fait mettre Tépée à la main dans la maison du duc du 
Maine, et ils avoient tous deux été blessés légèrement. L'inclination du 
duc du Maine étoit alors pour d*AuInay, et ainsi Ghambonas n'eut pas les 
rieurs de son côté, mais peut-être depuis là tout avoit retourné, et Gham- 
bonas avoit repris le dessus. 

3. Elle étoit fille du défunt comte de Montloûet, premier écuyer de la 
grande écurie du Roi, qui se tua d'une chute de cheval, et qui étoit fils 
du marquis de Bullion, surintendant des finances. Sa mère étoit une da- 



13-15 NOVEMBRE 1693 288 

dame d'honneur de la duchesse du Maine, demandoit à se re- 
tirer de la cour, mais on n*en savoit pas encore le sujet. 

13 novembre. — Le 13, le Roi fit la revue des quatre com- 
pagnies de ses gardes du corps, mais il ne donna point, comme 
on Favoit cru, les deux enseignes qui y étoient vacantes; il ré- 
forma dix gardes par brigade, ce qui empéchoit d'avoir besoin 
de tant de recrues, mais aussi cela rendoit bien faible ce corps, 
qui devoit être le plus redoutable de tous. 

14 novembre. — Le 14, le chevalier de Courcelles \ mestre 
de camp de cavalerie, qui faisoit depuis longtemps la charge 
de maréchal des logis de la cavalerie, fut nommé pour der- 
nier mestre de camp de carabiniers à la place du marquis de 
Bellegarde, et le Roi donna au comte du Puyguyon le régiment 
de cavalerie du duc de Bourgogne, et à Saint-Lieu ', lieutenant- 
colonel, le régiment de Puyguyon. 

On disoit, ce jour-là, qu'on alloit faire la grande opération au 
comte de Guiscard ; maib, dans la suite, on apprit que les chi* 
rurgiens n'avoient pas jugé à propos de la lui faire tout entière. 

15 novembre. — Le 18, on sut que le Roi avoit donné à 
du Lattier ' l'agrément d'acheter le régiment de Bellegarde, au 
duc Saint-Simon d'acheter celui du chevalier du Rozel, à de 
Vienne, lieutenant-colonel du régiment d'Anjou, l'agrément 
d'acheter le régiment de Courcelles; que Sa Majesté avoit donné 
à Bains ^ le régiment de Sainte-Livière , qui étoit mort depuis 
peu d'un léger coup de mousquet qu'il avoit reçu à la Marsaille ; 
celui de Montbas à son frère, et qu'ayant cassé Gomberg, mestre 
de camp des houssaflls, pour sa mauvaise conduite, et lui ayant 
donné deux mille livres de pension, elle avoit donné ce régiment à 
Mortains, lieutenant-colonel des troupes de l'Empereur, qui étoit 
venu se rendre, la dernière campagne, à Tarmée de Monseigneur. 

moiseile de Picardie, nommée Thiembrune, qui avoit été fille d'honneur 
de la reine, mère du Roi. Cette comtesse de Saint-Valery avoil épousé le fils 
aîné dn marquis de Gamaches, chevalier de TOrdre, et son mari étoit 
mort brigadier de cavalerie. Elle étoit très belle et très vertueuse ; on crut 
dans la suite que sa beauté avoit donné de l'ombrage à la duchesse du 
Maine. 

1. Gentilhomme des confins de TAnjou et du Maine, dont la mère étoit 
sœur du défunt maréchal duc de Villeroy. 

2. Son frère avoit été autrefois tué maréchal de camp. 

3. [La note est restée en blanc. — E. PoniaL] 

4. [La note est restée en blanc. — E, Pontal.] 



286 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

16 novembre. — Le 16, le Roi donna le régiment de Péri- 
gueux au comte de Cayac *, qui en étoit lieutenant-colonel, et 
ayant nommé Duchesne ' pour médecin des princes à la place de 
Fagon, nomma aussi le jeune Dodart ' pour médecin de la suite 
de la cour à la place de Moreau et lui donna quatre mille livres 
de pension. 

Le bruit couroit alors fortement que le duc de Montfort alloit 
épouser Mlle de Clérembault \ mais il y a bien de la différence 
entre un mariage fait dans le public ou fait par les notaires. 

17 novembre. — Le 17, on assuroit que le comte de Cha- 
Vigny ^ colonel du régiment de Quercy, étoit mort de maladie; 
<;ependant on sut bientôt qu'il étoit hors de danger. 

Ce fut le même jour que le Roi trouva bon que Jouy, capi- 
taine dans son régiment des gardes, fils de d*Aquin, ci-devant 
son premier médecin, montât la garde à Tordinaire, et même, 
sur ce que Tabbé d'Aquin, son frère, agent du clergé, lui fit de- 
mander s'il trouveroit bon qu'il se présentât devant lui, il lui fit 
dire qu'il étoit fort content de lui, et qu'il continuât ses fonc- 
tions. 

On parloit alors plus que jamais du mariage du prince de 
Rohan avec la princesse de Turenne, et on disoit même qu'on 
n'attendoit pour conclure ce mariage qu'à voir un accommode- 
ment terminé entre cette princesse et la maison de Bouillon 
pour ses reprises. 

On ne parloit guère moins du mariage de Mlle de Louvois 
avec le marquis d'Alincourt, fils aine du maréchal duc de Vil- 
leroy. • 

Mais on débitoit une nouvelle bien plus considérable, qui étoit 
qu'il étoit arrivé à Dunkerque cent mille setiers de froment, 

1. Gentilhomme de qualité de Périgord, qui, dès la création de ce régi- 
ment, en fut fait lieutenant-colonel. ' 

2. C'étoit un médecin de Champagne, que le défuut marquis de Louvois 
avoit attiré auprès de lui, le faisant servir dans les armées et à Thôtel 
royal des Invalides. 

3. Fils de Dodart, médecin de la princesse douairière de Gonti. 

4. Son père avoit été autrefois premier écuyer de Madame. Il avoit 
épousé la veuve du comte du Plessis-Praslin, qui étoit fort riche, et ils 
avoient ensemble fait une très bonne maison, de sorte que leur fille 
unique étoit un des plus puissants partis de France. 

5. Fils atné du marquis de Pont, qui étoit fils du marquis de Chavigny, 
secrétaire d'Etat. 



18 NOVEMBRE 1693 287 

chose bien nécessaire dans la disette de grains où tout le royaume 
se trouvoit alors. 

18 novembre. — Le 18, le Roi nomma ses officiers des 
gardes du corps, à la réserve de quelques exempts. Il fit Vi- 
laine ' lieutenant dans Luxembourg à la place de Marin, auquel 
il donna huit mille livres de pension, en attendant un gouverne- 
ment. Il donna l'enseigne de Vilaine au chevalier de Balivière ', 
mestre de camp, et renseigne du défunt comte de Gassion à 
Brissac ^ le plus ancien exempt de la compagnie, et neveu du 
major des gardes du corps. Pour renseigne qui vaquoit dans 
Noailles, par la promotion de la Motte à la lieutenance du dé- 
funt comte de Ligneris, le Roi la donna à Lesseville-Bachivil- 
liers \ mestre de camp de cavalerie. 

Sa Majesté donna aussi le régiment de Lesseville à Gerisy ^, et 
celui de Robin à Rennepont ^, tous deux lieutenants-colonels, 
et celui de Balivière au chevalier d'Auneuil \ qui servoit à la 
tête du Mestre de camp général avec une commission de mestre 
de camp. 

Ce jour-là, fut déclaré le mariage de Mlle de Montchevreuil 
avec le comte de Pracomtal, maréchal de camp, auquel le comte 
de Saint-Romain, conseiller d'Etat d'épée, qui étoit son oncle, 
donna cinq mille livres de rente, par avancement d'hoirie, en 
attendant tout son bien qu'il lui donna, et cependant il s'obligea 
de nourrir et de loger les mariés. 

On sut alors qu'enfin on ne feroit point le siège de Goni, au 
grand contentement de tous les guerriers de Piémont, qui ap- 
préhendoient extrêmement les longueurs et les incommodités 
d'un siège d'hiver. 

Le même jour, la princesse de Gonti * fut à l'extrémité d'une 



1. Gebtilhomme du Maine, qui avoit commencé par être exempt dans 
cette compagnie. 

2. Mestre de camp de cavalerie, qui étoit frère de Balivière, enseigne 
dans la compagnie de Lorge ; ils étoient de Normandie, et neveux du dé- 
funt comte de Vignaux, maréchal de camp. 

3. Gentilhomme de Normandie. 

4. Frère de Bachevilliers, maréchal de camp, et par conséquent neveu 
du marquis de Montchevreuil. 

3. [La note est restée en blanc. — E, Pontal], 

6. [La note est restée en blanc. — E, Pontal], 

7. Gentilhomme de Beauce. 

8. Fille aînée du prince de Ck)ndé. 



288 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

perte de sang ; elle étoit grosse de sept mois, et on appréhen - 
doit également pour elle et pour son fruit. Le soir, à neuf heures, 
elle accoucha d'un prince qui commença à se laisser nourrir. 

On sut encore, ce jour-là, que le comte de la Vauguyon avoit 
pris congé du Roi, et qu'il se retiroit aux P.P. de la Doctrine 
Chrétienne de Paris, au faubourg Saint-Victor : tout le monde 
approuva cette résolution et ses amis auroient souhaité qu'il 
Teût prise deux ans plus tôt. 

La Grande-Duchesse de Toscane fut alors attaquée d'une 
fièvre tierce, mais elle n'eut pas de suites. 

19 novembre. ~ Le 19, on murmuroit que l'armée d'Italie 
alloit bientôt repasser les montagnes. 

20 novembre. — Le 30, le Roi nomma Puységur lieutenant- 
colonel de son régiment d'infanterie, et de Fey major, et Ton dit, 
dans le même temps, qu'il récompenseroit Pallières * et Peyrac *, 
qui étoient les deux premiers capitaines, et qu'ils sortiroient du 
régiment. 

21 novembre. — Le 31, le feu prit à l'orangerie de Monsei- 
gneur à Choisy, et on eut bien de la peine de la préserver d'un 
embrasement total ; cependant il n'y eut pas beaucoup d'oran- 
gers endommagés. 

Ce fut ce jour-là que mourut le jeune prince de Conti. 

22-23 novembre. — Le 32, le maréchal de Tourville eut 
une audience particulière du Roi, qui dura deux heures, et la 
duchesse d'Enghien accoucha d'une fille. 

On sut, le même jour, que Bonnet, ci-devant médecin ordi- 
naire de la Reine, avoit eu l'agrément de la charge de médecin 
ordinaire du Roi, moyennant vingt mille écus, et que le Roi lui 
en donnoit un brevet de retenue de dix mille. 

Le soir, la duchesse de Chartres sentit de grandes douleurs, 
et on ne doutoit'pas qu'elle n'allât accoucher ', mais, le lende- 
main, ses douleurs cessèrent absolument, et on connut qu'elles 
avoient eu quelque autre cause. 

Ce jour-là, mourut à Paris Voisin ^, conseiller d'État ordi- 

1. Gentilhomme de Bourgogne, dont la mère étoit soue-gouvernante des 
Enfants de France. 

2. Gentilhomme de Gascogne. 

3. Car jamais femme n*a été si grosse qu'elle de son premier enfant. 

4. Laissant des richesses immenses à Lamoignon, avocat général du par- 
lement de Paris, qui avoit épousé sa fille unique. 



24-26 NOVEMBRE 1693 289 

naire. Le Pelletier de Souzy eut sa place d'ordinaire et Phély- 
peaux * , maître des requêtes et intendant de la généralité de 
Paris, eut celle de conseiller d'État semestre. 

24 novembre. — Le 24, le Roi envoya à la Bastille le che- 
valier de Montrevel ', mestre de camp de cavalerie, pour avoir 
refusé de recevoir dans son régiment un cornette qui avoit un 
brevet du Roi. 

25 novembre. — Le 25, on apprit que Tabbesse de Notre- 
Dame de Soissons, qui ëtoit tante du duc de la Rochefoucauld, 
étoit morte de maladie en peu de jours. 

Le même jour, le duc du Maine partit de Versailles pour aller 
visiter ses régiments de carabiniers, qui étoient tous dans les 
quartiers que la gendarmerie avoit occupés les années précé- 
dentes, à la réserve de celui de Courcelles, qui devoit servir en 
Italie, lequel étoit en Franche-Comté. 

26 novembre. — Le 26, on sut que M. ' et Mme de Gha- 
tillon^ se séparoient volontairement de corps et de biens, et que 
le mari ne laissoit à la femme que peu de chose avec les six 
mille livres de pension qu'elle avoit de Madame, comme sa dame 
d'atour. 

Il couroit alors de fâcheux bruits contre divers intendants, 
qu'on accusoit publiquement d'avoir souffert qu'on vendît des 
blés de France aux ennemis de l'État. On nommoit d'Argouges % 
intendant de Bourgogne, de Greil, intendant d'Orléans, Châ- 
teaurenard *, intendant de Bourbonnois , Foucault , inte ndant 
de Caen, Pommeréu, intendant d'Alençon, Miromesnil, inten- 
dant de Touraine, BéruUe, intendant de Lyon, et Bezons, in- 
tendant de Bordeaux ; mais ce grand fracas aboutit à faire 

1. Frère du comte de Pontchartrain, ministre et secrétaire d'Etat et 
contrôleur général des finances. 

2. Frère du défunt comte de Montrevel, qui avoit été tué à Nerwinde 
et duquel il avoit eu le régiment. 

3. On l'appeloit M. de CbàtiUon^ parce qu'il avoit dédaigné avec 
raison de prendre la qualité de marquis, qui étoit au-dessous de sa nais- 
sance. 

4. Fille cadette du défunt marquis de Piennes, chevalier de FOrdre et 
gouverneur de Pignerol ; elle Tavoit épousé par amour. 

5. Fils de d'Argouges^ autrefois premier président du parlement de Bre- 
tagne, et alors conseiller d'Etat ordinaire et conseiUer du Conseil royal de 
finances; de Creil étoit son gendre. 

6. Fils aîné de d'Âquin, ci-devant premier médecin du Roi; peut-être 
que la disgrâce de son père faisoit courir ce bruit. 

IV. — 19 



390 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

partir Ribeyre, c(»iseiller d'Étal, pour aller en Bourgogne in- 
former contre d'Argouges, contre lequel le lieutenant général 
de Chalon-sur-Saône s'étoit porté ouvertement pour dénoncia- 
teur ; et on laissa tous les autres en repos, ce qui faisoit assez 
voir leur innocence. 

27 novembre. — Le 37, comme le Roi avoit réformé tous 
les inspecteurs, il nomma cinq visiteurs généraux de cavalerie 
pour toutes les troupes qui avoient leurs quartiers dans le plat 
pays, qui furent : le marquis de Lannion, maréchal de camp, dans 
111e de France ; le marquis de Montgommery, dans l'Artois, le 
Soissonnois et la Picardie ; le comte de Grammont-Falon, dans la 
Bretagne ; le marquis de Rassent, dans TOrléanois, le Berry, le 
Bourbonuois et la Marche; et Sibourg dans la Champagne. Ces 
quatre derniers étoient brigadiers. 

Ce fut dans le même temps que parut un règlement du Roi, 
qui portoit que les officiers généraux employés l'hiver donne- 
roient Tordre dans les places à Texclusion des gouverneurs, qui 
ne seroient plus maîtres d'envoyer leurs garnisons dehors sans 
leur participation. 

On apprit, ce jour-là, que Tévéque de la Rochelle étoit mort 
de maladie. C'étoit un prélat de mérite, et d'une naissance dis- 
tinguée, puisqu'il étoit de la maison de Bois-Dauphin. 

28 novembre. — Le 28, la marquise de Manneville» fille de 
la marquise de Montchevreuil, fut nommmée dame d'honneur de 
la duchesse du Maine, et la comtesse de Brionne fut extrême- 
ment mal d'une esqumancie. 

Le bruit couroit en même temps que le marquis de Courten- 
vaux * se vouloit séparer d'avec sa femme ; mais cela n'étoit 
pas si certain que la nouvelle de la mort de la jeune marquise 
de Lavardin *, que les médecins de Rennes avoient laissée mourir 
en quatre jours, sans connoltre rien à son mal. 

29 novembre. — Le 29 au soir, on apprit que, le matin, le 
malheureux la Vauguyon, ayant trouvé moyen d'éloigner de lui 
ses domestiques, s'étoit tué lui-môme de deux coups de pistolet, 
l'un dans la tête et l'autre dans le ventre. 



1. Fils alaé du défunt marquis de Louvois,qui étoit capitaioe des Cent- 
Suisses de la garde du Roi; sa femme étoit fille aînée du maréchal 
d'Estrées. 

2. Sœur du maréchal duc de Noailles. 



30 NOVEMBRE-2 DÉCEMBRE 1693 29^1 

On eat nouvelle^ ce jour-là, que les Anglois bombardoient 
Saint-Malo ; le Roi avoit eu avis de leur dessein, et avoit même 
fait armer en diligence quelques vaisseaux pour aller au secours ; 
mais, selon les apparences, ils n'avoient pu arriver assez à 
temps. 

Il couroit alors un bruit d*un grand incendie à Gonstantinople, 
où l'on disoit qu'il y avoit eu quarante mosquées réduites en 
cendres. 

30 novembre. — Le 30, on sut que le comte de Rébenac ne 
partoit plus pour ritalie et que le Roi avoit fait donner à Saint- 
Olon, un de ses gentilshommes ordinaires, une gratification de 
trois cents pistoles, lui faisant même faire excuse du peu à cause 
des nécessités du temps, quoique néanmoins il n'eût pu venir à 
bout de conclure un traité avec le roi de Maroc. 



DÉCEMBRE 1693 

!««• décembre. — Le premier jour de décembre, le Roi cassa 
toutes les compagnies de gentilshommes * qu'il entretenoit dans 
les citadelles comme des pépinières d'officiers, et l'on sut qu'il 
en tireroit des officiers, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus, et 
qu'après cela les colonels proposeroient des enseignes et des 
sous-Ueutenants qu'ils feroient voir au marquis de Barbezieux, 
secrétaire d'État de la guerre. 

2 décembre. — Le 2, on assuroit qu'on avoit tiré de Piémont 
une assez grande quantité de blés pour faire subsister l'armée de 
France toute la campagne prochaine; qu'on les avoit mis dans 
Pignerol avec beaucoup de fourrages, et qu'on en avoit aussi 
fait entrer dans Casai. 

Le même jour, on disoit que le cardinal Bonsy étoit retombé 
dans une nouvelle faiblesse ; récidives d'autant plus dangereuses 
qu'elles étoient fréquentes, et se suivoient de fort près. 

1. n y avoit plusieurs [compagnies] que le Roi entretenoit dans les cita- 
delles, dont chacune étoit composée de deux cent cinquante gentilshommes, 
du nombre desquels on tiroit presque tous les officiers pour la cavalerie, 
pour Tinfanterie et pour les dragons. Celte institution étoit belle, au 
moins en apparence, mais elle étoit très onéreuse aux coffres du lloi, et 
d'une très médiocre utilité. 



292 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On murmuroit aussi que le comte de Thury * et du Vivier ' 
s'ëtoient battus en sortant de la comédie, mais cela fut étouffé. 

3 décembre. — Le 3, comme les séparations étoient à la 
mode, on disoit que le duc et la duchesse de Brancas se sépa- 
roient. 

4 décembre. — Le 4, on apprit que les Anglois s'étoient re- 
tirés de devant Saint-Malo, après y avoir jeté quelques bombes 
qui n avoient pas fait grand désordre, et avoir essayé de faire 
sauter le rempart par un vaisseau maçonné chargé de poudre, 
de bombes, et de feu d'artifice, mais que cette terrible machine, 
ayant sauté ' avant que d'arriver auprès du bastion, n'avoit fait 
que casser toutes les vitres de la ville, et faire accoucher quel- 
ques femmes grosses ; qu'on avoit trouvé trois hommes morts 
sur le sable, dont Tun avoit un haut-de-chausses de velours avec 
du galon d'or, dans les poches duquel on avoit trouvé le projet 
de l'exécution, ce qui faisoit croire qu'il falloit que cet homme 
fût l'auteur, et on s'imaginoit que c'étoit un nommé Goulon , in- 
génieur françois huguenot, qui s'étoit jeté dans les ennemis. 

5 décemi>re. — Le 8, le Roi signa le contrat de mariage du 
jeune comte de la Chaise ^ avec la fille unique du défunt prési- 
dent du Gué ^y laquelle n'avoit guère plus de douze ans, et étoit 
fort riche. 

On sut aussi que Sa Majesté avoit augmenté de cent mille livres 
en faveur du marié * le brevet de retenue que le comte de la 

1. Brigadier d'infanterie, qui étoit fils du marquis de Thury, cadet du 
marquis de Beuvroo. 

2. Officier au régiment des gardes, natif de Paris. 

3. Ou ne put jamais deviner qui Tavoit fait sauter; les uns disant 
qu'elle avoit donné sur un rocher, ce qui avoit bien pu la faire périr, 
mais non pas mettre le feu ; les autres assurant qu*un coup de canon du 
chAteau avoit donné dedans, ce qui ne paroissoit guère plus capable d*y 
mettre le feu ; et l'apparence étant plutôt que les mèches qu'on y avoit 
mises étoient trop courtes, et qu'elles n'avoient pas duré assez long- 
temps pour attendre que la machine fût arrivée contre le bastion qu'elle 
au roi t assurément renversé. 

4. Fils unique du comte de la Chaise, capitaine de la porte du Roi, qui 
étoit frère du P. de la Chaise, confesseur du Roi; ils étoient de Lyon et 
dévoient leur fortune à la maison de Villeroy. 

5. Président à la Chambre des comptes de Paris, qui étoit fils aine du 
défunt bonhomme du Gué, sous-doyen du Conseil, et intendant en Lyon- 
nois, qui étoit beau-frère du défunt chancelier le Tellier. 

6. On disoit que le P. de la Chaise avoit fait les derniers efforts auprès 
du Roi, pour obtenir de lui la survivance de la charge de son frère en 



6-12 DÉCEMBRE 1693 293 

Chaise avoit sur sa charge de capitaine des gardes de la porte. 

6 décembre. — Le 6, le Roi fit le marquis de Dangeau 
grand maître de Tordre de Saint-Lazare, auquel il avoit rendu 
tous ses biens, c'est-à-dire ceux dont il étoit en possession avant 
que le marquis de Louvois le tirât des mains du marquis de 
Nérestang*. 

7 décembre. — Le 7, on eut avis que les vaisseaux des en- 
nemis qui avoient bombardé Saint-Malo, avoient paru sur les 
côtes de Normandie, ce qui donna encore quelque attention de 
ce côté-là. 

8 décembre. — Le 8, on sut que 1q comte de la Mothe S ma- 
réchal de camp, avoit demandé au Roi la permission de vendre 
sa charge de sous-lieutenant des chevau-légers de la garde, et 
que Sa Majesté en avoit accordé l'agrément au marquis de Coë- 
tenfao ^, premier cornette de la compagnie. 

9 décembre. — Le 9, le Roi fit le maréchal de Lorge et le 
maréchal de Tourville chevaliers de TOrdre de Saint-Louis, et 
on sut qu'il avoit donné le régiment de Périgueux au comte de 
Marquessac S capitaine dans le régiment d'Anjou. 

10 décembre. — Le 10, tous les officiers de la marine qui 
avoient eu congé de venir à la cour pour y représenter leurs pré- 
tentions au ministre •*, eurent ordre de s'en retourner, et on leur 
déclara qu'on ne feroit point de promotion. 

11 décembre. — Le 11, on eut nouvelle que les vaisseaux 
.anglois qui avoient paru sur les côtes de Normandie n'avoient eu 
d'aulre dessein que celui de faire leur route vers leurs ports, et 
qu'effectivement ils ne paroissoient plus. 

12 décemi>re. ~ Le 12, le comte de Toulouse, qui, depuis 



faveur de son neveu, mais que le Roi avoit tenu bon, et avoit seulement 
augmenté le brevet de retenue de cent mille livres, de sorte qu'il éloit 
alors de trois cent mille livres. 

1. Gentilhomme Lyonnois, qui, de père en fils, éloit grand maître de 
cet ordre; et le marquis de Louvois, voulant être le maître pour en dis- 
tribuer les commanderies aux officiers de guerre, engagea le Roi à en 
donner cent mille écus au marquis de Nérestang. 

2. De la Mothe-Houdancourt, neveu du maréchal du même nom, gen- 
tilhomme de Picardie. 

3. Gentilhomme de bonne maison de Basse-Bretagne. 

4. Gentilhomme de Périgord, parent du comte d'Hautefort, lequel avoit 
eu le bras emporté au combat de Nerwinde. 

5. Au comte de Pontchartrain, secrétaire d'Etat de la marine. 



394 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

trois semaines, prenoit du quinquina pour une légère ûèvre qu'il 
uvoit eue, fut attaqué de la même maladie dans Tusage actuel 
de ce remède, ce qui étoit une chose nouvelle dans la médecine. 
On sut, le même jour, que Tarmée dllalie avoit des quartiers 
encore plus avant dans le pays qu'elle n'avoit fait jusqu'alors, et 
qu'elle étoit cantonnée à Saluces, à Savigliano et à Fossano, où 
elle avoit encore des fourrages pour quinze jours. 

13 décembre. — Le 13, on vit arriver à la cour le cardinal 
d'Eslrées *, qu'on y attendoit depuis si longtemps. 

14 décembre. — Le 14, le Roi envoya à la Bastille le comte 
de Chantran •, colonel des dragons, qui étoit accusé d'avoir fait 
quelque commerce des charges de son régiment, et, le même 
Jour, Sa Majesté fit plusieurs chevaliers de Saint-Louis, du nom- 
bre desquels fut le maréchal de Ghoiseul. 

15 décembre. — Le 15, ou eut nouvelle que Bellenave, bri- 
gadier d'infanterie et lieutenant-colonel du régiment de la Ma- 
rine, étoit mort d'une légère blessure à la jambe qu'il avoit reçue 
à la bataille de la Marsaille, et que le jeune comte de Druy ^ 
exempt des gardes du corps, étoit mort de maladie au quartier 
de sa brigade. 

16 décembre. — Le 16, on apprit que le maréchal de Bouf- 
tiers épousoit Mlle de Gramont, fille du duc de ce nom, personne 
fort bien faite, et qui avoit toujours eu une bonne conduite. 

Le bruit couroit alors que le feu ayant pris <\ un magasin de 
poudre dans la citadelle de Turin, il avoit entièrement éboulé 
un des bastions; mais on sut depuis que cette nouvelle étoit 
fausse, et que la vérité étoit seulement que, comme on déchar- 
geoit des bombes au milieu de la place de la citadelle, elles 
avoient pris feu et avoient fait sauter un petit magasin, où il y 
avoit eu vingt hommes tués, sans que cela fît d'autre désordre. 

17 décembre. — Le 17, on sut que le Roi avoit encore re- 
fusé au jeune marquis de Gassion l'agrément d'acheter le régi- 
ment poyal de cavalerie, dont il avoit traité avec le comte du 
Bourg, maréchal de camp. 

1. Il revenoil de Rome, où il étoit pour les afîaires dn Roi depais de 
longues années. 

2. C'étoit celui qui avoit eu le régiment du chevalier de Grammont de 
Franche-Comté. 

3. Fils aîné du comte de Druy, lieutenant des gardes du corps et 
maréchal de camp. 



18-30 DÉCEMBRE 1693 298 

Ce jour-là, les dépotés de la petite assemblée du clergé qui se 
tenoit à Paris au sujet de la taxe des bois ' des ecclésiastiques 
vinrent haranguer le Roi, et ce fut Tarchevéque de Paris *, pré- 
sident de rassemblée, qui porta la parole. 

Ce fut le même jour que la duchesse de Chartres accoucha 
enfm d'une princesse, et, après son accouchement, le Roi s'en 
alla passer trois jours à son château de Marly. 

18 décembre. -— Le 18, les lettres d'Italie portoient que les 
Allemands étoient allés prendre des quartiers dans le Canavois ', 
et que le marquis de Parelle étoit toujours avec quatre mille 
hommes vers Quièras *, pour s'opposer autant qu'il pourroit aux 
desseins du maréchal de Catinat. 

19 décembre. — I^ 19, on sut que le marquis d'Antremont *, 
lieutenant général pour le Roi en Bresse, étoit mort à Paris de 
maladie, et on vit arriver à la cour le comte de Tessé lorsqu'on 
l'y attendoit le moins, car on murmuroit qu'il avoit passé à Turin 
pour traiter avec le duc de Savoie de quelques propositions de 
paix. 

20 décembre. — Le âO, on apprit que le vieux comte de la 
Bourlie, père du comte de Guiscard, étoit mort de maladie, âgé 
de quatre-vingt-huit ans, et il fut regretté du Roi, dont il avoit 
élé sous- gouverneur. 

On disoit alors que la chambre des communes du Parlement 



1. D'abord on avoit dit qu'on feroit payer une pistole par arpent aux 
ecclésiastiques, qui avoient manqué à faire laisser des baliveaux dans 
leurs bois. Ensuite, comme ce n'étoit qu'un prétexte pour avoir de l'ar- 
gent, on convint qu'on prendroit un écu par arpent sur tous les ecclé- 
siastiques qui avoient des bois. Enfin, comme on vit qu'il y avoit des 
bénéfices qui ne pourroient jamais payer cette taxe, parce qu'ils avoient 
une prodigieuse quantité de bois, dans les pays où ils ne leur valoient 
aucun revenu, on fit une petite assemblée du clergé de France à Paris, 
pour trouver un expédient à sortir de cette alTaire, qui fut que le clergé 
<lonneroit quatre millions au Roi, et que cette somme seroit prise sur 
tous les ecclésiastiques, soit qu'ils eussent des bois, ou qu'ils n'en eussent 
point. 

2. [La note est restée eu blanc. — E. Pontal,] 

3. Province de Piémont, au delà du Pd,en tirant vers les montagnes des 
Alpes. [Correspondait à peu près à l'ancien marquisat d'Ivrée. — E.PontaL] 

i. [La note est restée en blanc. — E. PoniaL] 

5. Gentilhomme de Dauphiné, fort riche, car U laissoit cinquante mille 
livres de rente, toutes dettes payées, à une fille de sa sœur qui avoit 
épousé le marquis de l'Hospital, fils du comte de Sainte-Mesme, ci-devant 
premier écuyer de la duchesse d'Orléans, tante du Roi. 



296 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

d'Angleterre avoit donné deux cent mille livres sterling au 
prince d'Orange, seulement pour les frais de la marine pendant 
Tannée prochaine. 

21-22 décembre. — Le ^1, on assuroit que la cavalerie de 
Tarmée dltalie repassoit les monts, et, le lendemain, on apprit 
que rinfanterie les repassoit aussi. 

Ce fut ce jour-là que le comte de Tessé demanda au Roi l'agré- 
ment de vendre le régiment Colonel général de dragons , qui 
étoit une seconde fois tombé dans son casuel, à Boumonville- 
Moret *, enseigne dans la gendarmerie ; mais, pour la première 
fois de sa vie, le Roi le refusa. 

23 décembre. — Le 23, la nouvelle maréchale de Boufflers 
salua le Roi chez la marquise de Maintenon, distinction toute 
particulière qu'elle n'avoit donnée qu'aux gens de sa famille, 
ou de celle de la marquise de Montchevreuil. 

Le soir, le Roi envoya chercher le comte de Pontchartrain et 
lui donna la survivance de sa charge pour son fils ". 

24 décembre. — Le 24, le Roi fit ses dévotions et toucha 
les malades des écrouelles à l'ordinaire. L'après-dlnée, après 
avoir assisté à vêpres et au salut, il fit la distribution des bé- 
néfices vacants. Il donna l'évéché de la Rochelle, chargé de 
pensions jusqu'à la concurrence de six mille livres, à Tabbé de 
la Frezelière * ; l'abbaye de Flavigny, à l'abbé de Mailly * ; l'ab- 
baye de la Case-Dieu en Guyenne, au prévôt d'Aigues-Mortes ^j 
qui donnoit son bénéfice pour doter l'évéché d'Alais; l'abbaye 
du Val-Richer, à l'abbé de Camilly •; le prieuré de Gramont, à 

1. Fils de Moret, ci-deyant fermier général des fermes du Roi, qui éloit 
ft'ère de la femme de du Metz, président en la Chambre des comptes de 
Paris, et ci-devant garde du Trésor royal. Des deux filles de ce Moret, 
rainée avoit épousé le comte de Chàtillon, et la cadette avoit épousé 
Besnard de Rezay, président en la première chambre des enquêtes du 
parlement de Paris. 

2. C'éloit le moyen de faire taire les criailleries qu'on faisoit alors assez 
mal à propos contre le comte de Pontchartrain. 

3. Fils uiné du marquis de la Frezelière, lieutenant général de l'artil- 
lerie et lieutenant général des armées du Roi. Il avoit lui-même exercé 
cette charge en survivance, mais il avoit quitté la guerre pour se donner 
entièrement au service de Dieu. 

4. Frère du défunt marquis de Nesle et du comte de Mailly, mestre de 
camp général des dragons. [Plus tard arcbeyêque de Reims et cardinal. — 
K. PontaL] 

5. [D'après Dangeau, il s'appelait M. Cœurdechesne. — E. PontaL] 

6. Naturellement, Tabbaye du Val-Richer, située au pays d'Auge, étoit 



25-28 DÉCEMBRE 1693 297 

Tabbé de Buzenval * ; un canonicat de la Sainte-Chapelle, à 
Tabbé Boileau *, doyen de Sens; le prieuré des filles de Dom- 
front, à Mme de Rabodanges ' ; pour la belle abbaye de Notre- 
Dame de Soissons, elle ne fut pas donnée ce jour-là. 

25 décembre. — Le 25, qui étoitle jour de Noël, le célèbre 
P. Bourdaloue, jésuite, termina ses sermons de TAvent par un 
magnifique compliment qu'il fit au Roi. 

26 décembre. — Le 26, tout le monde ne parloit que de la 
paix d'Italie, mais ces bruits ne paroissoient pas assez bien fon- 
dés pour s'y arrêter. 

Ce fut ce jour-là que le duc de Vendôme et le grand prieur, 
son frère, arrivèrent à la cour. 

27 décemi>re. — - Le 27, le Roi donna Tordre de Saint-Louis 
au comte de Tessé, qui fut le premier des officiers généraux non 
estropiés auquel Sa Majesté le donna, n'y ayant eu jusqu'alors 
que les maréchaux de France qui Favoient obtenu. 

L'après-dinée, il voulut bien entendre jouer sept organistes diffé- 
rents pour en choisir un à la place d'un des siens ^ qui éloitmort ; 
mais, après les avoir entendus, il ne voulut pas déclarer son choix, 
qu'on sut trois jours après être tombé sur un nommé Couperin. 

28 décemi>re. — Le 28, le jeune comte de Pontchartrain 
prêta le serment de fidélité entre les mains du Roi, quoique ses 
lettres ne fussent pas encore expédiées, et ce fut son cousin, le 
marquis de Châteauneuf ^, qui fit la lecture du serment. 

en commende, mois le dernier titulaire, ayant obtenu du Roi la permis- 
sion de la posséder en règle, s*étoit fait religieux, avoit réformé ses 
moines, et y avoit étabU une forme de Tie approchante de celle de Tabbaye 
de la Trappe, hormis qu'elle étoit plus conforme à la faiblesse humaine. 
Quand il fut mort, Agé de quatre-vingts ans, ses religieux voyant que le 
Roi ne vouloit pas redonner leur abbaye en règle, ils supplièrent le Roi 
de leur accorder pour abbé commendataire Fabbé de Camilly, gentil- 
homme de Normandie, ce qui leur fut accordé. [L'abbé de CamUly mourut 
archevêque de Tours. — E, PontaL] . 

1. Fils du marquis de Buzenval, lieutenant général des armées du Roi 
et sous-lieutenant de ses gendarmes. 

2. Frère du célèbre poète satirique Boileau Despréaux, à la prière 
duquel il lui avoit déjà accordé un autre* canonicat semblable, mais, par 
hasard, il ne s*étoit pas trouvé vacant. 

3. Damoiselle de Normandie, qui étoit religieuse au prieuré de la Fon- 
taine de Saint-Martin du diocèse du Mans, dont Tévêque lui procura ce 
petit bénéfice. 

4. Qui s*appeloit Thommelin. 

5. Ils s'appeloient Tun et l'autre Phélypeaux, et signoient l'un pour 



298 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

29 décembre. — Le 39, on sut que le Pape avoit accordé un 
jubilé pour demander à Dieu la grâce d'une bonne paix. 

30 décembre. — Le 30, on apprit que, depuis deux jours, 
le marquis de Barbezieux avoit la fièvre, mais qu'il commençoit 
à se porter mieux. 

Ce jour-là, le Roi donna au comte de Tessé une audience par 
ticulière, qui dura plus d'une heure et demie, 

31 décembre. — Le dernier jour de Tannée, les députés du 
clergé revinrent encore saluer le Roi et le remercier d'avoir ter- 
miné l'affaire des bois et de s'être contenté d'une somme de 
(luatre millions; ce fut l'archevêque d'Arles * qui porta la parole, 
<ît qui fit un discours qui eut un applaudissement universel. 



JANVIER 1694 

l*f Janvier 1694. — Le Roi commença l'année 1694 par le 
présent qu'il fit de l'abbaye de Notre-Dame de Soissons à 
Mme de Fiesque S religieuse de Jouarre, dont elle avoit été long- 
temps prieure, au contentement de son abbesse ' et de l'évêque 
(le Meaux *, même pendant qu'ils avoient plaidé l'un contre 
l'autre. 

Le même matin, le Roi tint chapitre de son Ordre du Saint- 
Esprit, et il proposa pour chevaliers nouveaux le cardinal de 
Fûrstenberg et le marquis d'Arquien^ Ensuite il fit la procession 

l'autre en cas de besoin, comme par exemple en cette occasion, où le 
père, quoique secrétaire d'Etat do la maison, ne pouvoit pas signer les 
provisions de son fils. 

1. Frère du comte de Grignan, lieutenant général pour le Roi en Pro- 
vence, et chevalier de l'Ordre, et du chevalier de Grignan, menin de Mon- 
seigneur, ci-devant brigadier de cavalerie, et de l'évoque de Carcassonne. 

2. Sœur du comte de Fiesque, alors aide de camp du Roi; on disoit que 
la protection de la marquise do Maintenon lai avoit fait avoir la préfé- 
rence au-dessus de ses concurrentes. 

3. Mme de Chevreuse, princesse de la maison de Lorraine. 

4. G^étoit le célèbre Bossuet, qui avoit été précepteur de Monseigneur le 
Dauphin et le fléau des huguenots. Il avoit eu un procès avec l'abbesse 
de Jouarre pour une certaine vente de blé qu'il prétendoit être due à son 
évêché par cette abbaye, et avoit gagné son procès par arrêt contradic- 
toire du parlement de Paris. 

5. Gentilhomme ^es environs de Sens qui avoit été capitaine des Suisses 
<le la garde de Monsieur, frère du Roi. l\ avoit quatre enfants, dont l'ainé 



3 JANVIER 1694 299 

de rOrdre en la manière accoutumée et y reçut le comte de 
Tessé, qui étoit le seul novice qui restât de la grande promotion. 
L'après-dinée, le Roi lui donna encore une petite audience, dans 
laquelle il vint enfin à bout d'obtenir l'agrément du régiment 
Colonel général des dragons pour Boùmonville-Moret, quoique 
cet agrément lui eût été déjà refusé, et la peine qu'il eut à y 
réussir lui valut dix mille livres de plus, de sorte qu'il le vendit 
cent dix mille livres. Après cette audience particulière, il prit 
congé de Sa Majesté et partit pour s'en retourner à Pigncrol. 

Sa Majesté donna aussi ce jour-là la lieutenance qui vaquoit 
dans son régiment des gardes par la mort de Ville- Vieille * au 
chevalier de Bouzols *, sous-aide-major; la sous-aide-majorlté à 
Romainville ^, sous-lieutenant; la sous-lieutenance à d'Oi'ge- 
mont S enseigne, et deux enseignes à Ravignan ^, capitaine de 
dragons, et à Crécy ^ 

Le soin on sut que Monsieur, frère du Roi, avoit agréé que 
M. de Ghâtillon partageât sa charge de premier gentilhomme de 
sa chambre entre lui et son frère, le comte de Ghâtillon, et 
qu'en faveur de ce traité, il avoit encore augmenté quatre mille 
livres de pension à cette charge, qui, de cette manière, devoit 
valoir à chacun de ses deux frères douze mille livres de revenu. 

2 Janvier. — Le 2, on assuroit que la Suède et le Danemark 
envoyoient des ambassadeurs dans toutes les cours pour procu- 

h'appcloit le comte de Maligny et avoit toiijoars suivi la fortuae de son 
père. Le second s'appeloit le chevalier d'Arqaien et fut tué d*uii coup 
de canon au siège d'Orsoy, étant tout proche du Roi; sa fille aînée avoit 
été fille d'honneur de la Reine Marie-Thérèse d'Autriche, et avoit épousé 
le marquis de Béthune, qui fut depuis chevalier de TOrdre, et qui joua un 
grand rôle en Pologne; la cadette épousa le grand maréchal de Pologne, 
Sobieski, qui devint roi. C'étoit pour lui complaire qu'on donna le cordon 
bleu à son beau-père, qui, dans une extrême vieillesse, avoit été nommé 
au cardinalat. [Le marquis d*Arquien venait d'entrer dans les ordres sacrés 
ifuand il reçut le cordon bleu; il fut cardinal à la fin de l'année 1695 et 
mourut à Rome en 1707, âgé, d'après le Mercure, de plus de cent ans. — 
E. PontaL] 

1. Gentilhomme de Languedoc. 

2. Gentilhomme d'Auvergne, dont le firère aine étoit mestre de camp 
d'un régiment de cavalerie. 

3. [La note est restée en blanc. — E. PorUaL] 

4. C'était un garçon de Paris dont le frère étoit dans le même régiment. 

5. Gentilhomme de Gascogne qui avoit été nourri page du Roi ; il étoit 
de même maison que le président de Mesmes. 

6. Fils de Crécy, parent du marquis de Montchevreuil, et capitaine des 
gardes du maréchal de Bouffiers. 



300 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

rer la paix, et qu'ils avoient résolu d'obliger les deux partis à la 
faire, à quelque prix que ce fût. 

On eut nouvelle, ce jour-là, que Tarchevêque de Vienne * étoit 
mort à son archevêché, plutôt de vieillesse que de maladie. 

3 Janvier. — Le 3, on sut la mort du comte de Montignac % 
ci-devant premier écuyer de la Reine, qui languissoit à Paris 
depuis plusieurs années, et qui avoit au moins quatre-vingts ans. 

Le même jour, le Roi fit encore des chevaliers de Saint-Louis, 
dont les principaux furent le maréchal d'Esti*ées et le comte 
de Châteaurenaud '. 

4 Janvier. — Le 4, ceux qui arrivèrent de bonne heure à la 
porte de Tantichambre du Roi pour être à son lever, furent bien 
étonnés de voir toutes les portes fermées et d'apprendre que le 
Roi s'étoit trouvé mal pendant la nuit, et qu'on ne le verroit de 
longtemps. Mais ce mal, qui n'avoit été qu'un léger dévoiement, 
n'eut point de suites, et on vit le Roi à son lever, sur les dix 
heures et demie. 

Le même jour, le Roi donna au jeune comte de Broglie *, 
^ capitaine de cavalerie, l'agrément du régiment de cavalerie du 
Roi, sur la démission du comte de Vienne *^. 

On disoit alors que le maréchal de Gatinat revenoit d'Italie et 
qu'il étoit déjà arrivé à Lyon, et beaucoup de gens croyoient 
que c'étoit pour se marier *. 

On disoit aussi que le duc de Savoie s'amusoit à faire un opéra 
à Turin, qu'il avoit mandé au prince d'Orange de lui envoyer 
sept millions, et ^ue cet usurpateur les lui envoyoit. 



1. Frère du marquis de Villars, chevalier de TOrdre et chevalier d'hon- 
neur de la duchesse de Chartres. 

2. Seigneur de Périgord; son frère, le marquis d'Hautefort, étoit cheva- 
lier de l'Ordre et premier écuyer de la Reine, et comme il n'avoit point 
été marié, le comte de Montignac avoit hérité de ses biens et de sa charge. 

3. Tous deux comme officiers de la marine, le premier comme vice- 
amiral, le second comme lieutenant général. 

4. Le jeune comte de Broglie, qui avoit été tué au siège de Charleroy, 
étoit l'alné; il avoit un frère abbé, qui remit au Roi un canonicat de la 
Sainte-Chapelle de Paris qu'il avoit, entra dans les cadets, et devint 
enseigne dans le régiment du Roi, quoique son père eût bien voulu qu'il 
restât dans l'Eglise. Celui dont on parle ici étoit après lui, et servoit avec 
distinction dans la cavalerie. 

5. Frère du marquis de la Vieuville. 

6. On disoit que c'étoit avec la présidente de Nesmond, laquelle étoit à 
la vérité fort riche, mais hors d'âge d'avoir des enfants. 



. 8-12 JANVIER 1694 301 

6-6 Janvier. — Le 5, sur le soir, le roi et la reine d'An- 
gleterre vinrent à Versailles pour le souper des Rois ; il y eut 
appartement, musique, grand jeu de lansquenet et souper magni* 
flque à cinq tables, comme Tannée précédente. On joua encore 
après souper, et ensuite Leurs Majestés angloises s'en retournè- 
rent à Saint-Germain. La duchesse d'Enghien étant venue à cette 
fête s'y trouva extrêmement mal, et, le 6, elle fut attaquée d'une 
grosse fièvre. 

7 Janvier. —-Le 7, on sut que le Guerchois * et Houel, lieu- 
tenants au régiment des gardes, avoient acheté les compagnies 
de de Creil • et de Jouy '. 

8-9 Janvier. — Le 8, on disoit que le prince de Ullebonne 
étoit extrêmement malade à Paris; et, le lendemain, on assuroit 
que le maréchal de Gatinat ne reviendroit pas sitôt d'Italie ^. 

10-11 Janvier. — Le 10, on ne parloit partout d'autre 
chose que du grand convoi de blé qu'on attendoit avec impa- 
tience du côté de Danemark, et qu'on prétendoit être de deux 
cents vaisseaux. On savoit que Jean Bart l'escortoit avec sept ou 
huit navires du Roi, et que de Relingue, chef d'escadre, étoit allé 
au-devant avec huit gros vaisseaux ; mais on ne doutoit pas que 
les ennemis ne l'attendissent entre l'Angleterre et la Hollande, 
et c'étoit ce qui donnoit de l'inquiétude avec raison *. 

Le même jour, on apprit, sur le soir, que le prince de Lille- 
bonne étoit entièrement désespéré et, le lendemain' au matin, on 
eut nouvelle qu'il étoit mort, âgé de soixante-huit ans. 

12 Janvier. — Le 12, le nonce du Pape eut une audience 
particulière du Roi, dans laquelle il lui donna part de ce que Sa 
Sainteté avoit accordé un jubilé général pour demander à Dieu 
la grâce d'une bonne et prompte paix ; il parla longtemps à Sa 
Majesté, et, selon les apparences, il l'exhorta à contribuer de 
sa part autant qu'elle pourroit à un si grand bien. 

Le soir, on sut que le Roi avoit donné au prince de Gondé la 

1. Fils du procureur général du parlement de Rouen dernier mort. * 

2. 11 étoit alors le premier capitaine du régiment, mais le Roi avoit 
voulu qu'il vendit, et lui avoit donné six mille livres de pension. 

3. C'étoit le fils de d^Aquin, ci-devant premier médecin du Roi. 

4. Apparemment pour attendre ce qui résulteroit de la négociation dn 
comte de Tessé avec le duc de Savoie, car on disoit publiquement qu'il 
lui avoit reporté un traité de paix signé de la main du Roi. 

5. Vu Teffroyable disette de blés où le royaume se trouvoit. 



302 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGDES 

lieutenance générale de Brest pour lui aider à marier une fille 
naturelle qu'il avoit, qu'on appeloit Mlle de Ghâteaubriant ' 
depuis qu'il Tavoit reconnue. 

13 Janvier. — Le Roi alla pour trois jours à son château de 
Marly, et ce qu'il y eut de remarquable fut que Monseigneur, 
qui étoit allé à Ghoisy deux jours auparavant, lui envoya deman- 
der la permission d'amener avec lui à Marly tous ceux qu'il avoit 
menés à Ghoisy, ce qu'il lui accorda. 

14 Janvier. — Le 14, on disoit que les ambassadeurs des 
rois du Nord étoient arrivés dans toutes les cours d'Allemagne, 
où ils dévoient négocier-pour procurer la paix *. 

15 Janvier. — Le 15, on sut qu'il étoit arrivé quelques vais- 
seaux chargés de blé tant à Dunkerque qu'au Havre ; mais 
cela étoit bien peu considérable, vu la prodigieuse disette de 
grains où la France se trouvoit en ce temps-là '. 

On eut nouvelle, le même jour, que les valets du garde-maga- 
sin d'armes que le Roi avoit à Brisach, ayant mis du feu dans 
un coin du maga^ pour échauffer les poules de leur maître, 
le feu avoit pris au magasin et l'avoit réduit en cendres avec 
toutes les armes qui étoient dedans, qui pouvoient valoir qua- 
rante mille écus. 

16 Janvier. — Le 16, le maréchal de Gatinat arriva à la cour, 
et, dès le même jour, il eut une longue conférence avec le Roi 
dans son cabinet. 

17 Janvier. — Le 17, on parloit diversement de la paix 
d'Italie. Les uns disoient qu'elle se feroit bientôt, les autres 
assuroient qu'elle ne se feroit point du tout; que, pour l'empê- 
cher, le prince d'Orange avoit promis au duc de Savoie de lui 
fournir de l'argent, et que, pour commencer, il lui avoit envoyé 
pour trois cent mille livres de lettres de change sur les ban- 
quiers de Gênes. 

18 Janvier. — Le 18, le comte de Montignac, frère du comte 
d'Hautefort, et colonel du régiment du Vexin, mourut à Paris 

1. Avant qu'il Vedi reconnue, il la faisoit appeler Mlle Guenany, par 
une anagramme assez mal trouvée; depuis il lui donna le nom d'une de 
ses plus belles terres. 

2. On ne vit aucun effet de ces belles négociations à la fin du quartier 
d*hiver. 

3. Elle aUoit jusqu'à faire périr de faim un grand nombre de personnes» 
et la cherté du blé augmentoit tous les jours. 



19-20 JANVIER 1694 30a 

de maladie et fut extrêmement regretté, étant un fort honnête 
gentilhomme et fort l)on officier. Le Roi donna, le même jour, 
son régiment à son frère, le marquis de la Flotte \ qui étoit 
lieutenant de vaisseau . 

19 Janvier. — Le 19, le maréchal de Catinat prêta entre les 
mains du Roi le serment de maréchal de France, et fut fait che- 
valier de Saint-Louis. 

20 Janvier. — Le SO, le changement des intendants, qu'on 
attendoit depuis si longtempi3, fut enfin déclaré, et on sut que 
Ferrand * alloit en Bourgogne à la place ^e d'Argouges ; que 
Bouville * venoit à Orléans à la place de de Creil ; que Ber- 
nage * alloit à Limoges à la place de Bouville; le Vayer * à 
Moulins à la place de Châteaurenard ; la Houssaye ^ à Soissons. 
à la place de Bossuet; d'Ormesson ^ à Rouen à la place de Bi- 
gnon, et Bignon en Picardie à la place de Chauvelin. 

1. Le chevaUier d'Hautefort étoit colonel d'un plus petit régiment que 
celui du Vexin, et on croyoit que par cette raison il auroit le régiment du 
Vexin, et donnoroit le sien à la Flotte; mais la famille demanda celui du 
Vexin pour la Flotte, parce qu'il étoit aimé du chevalier. 

2. Fils du défunt Ferrand, lieutenant particulier du Châtelet de Paris, qui 
avoit vieilli dans une grande estime de probité. H avoit trois fils et une 
fille; Fainé étoit président en la première chambre des requêtes du palais 
de Paris, et y rendoit la justice avec applaudissement. Le second avoit été 
obligé, pour complaire à son père, de quitter le régiment des gardes, où il 
étoit lieutenant avec beaucoup de distinction, et de se faire conseiller en 
la quatrième chambre du palais de Paris, où il ne réussissoit pas plus mal. 
Le troisième, qui est celui dont on parle ici, après avoir été longtemps 
lieutenant particulier au Châtelet de Paris avec réputation, avoit acheté 
une charge de maître des requêtes, et étoit alors, quoique assez jeune, une 
des meilleurs tètes du Conseil. La fille avoit épousé la Faluère, premier 
président de Bretagne, et n'avoit pas moins de mérite 'que ses frères. 

3. Il étoit Normand, neveu du défunt premier président de Novion ; il 
avoit épousé une Desmarets, nièce du ministre d'Etat Colbert; il avoit été 
intendant à Alençon. 

4. Son père, qui étoit originaire de Lyon, étoit mort doyen du Grand 
Conseil, et étoit bon juge et habile homme. Celui-ci avoit un esprit 
brillant. 

5. Il étoit du Mans, fils d'un lieutenant général, dont le frère occupoit 
encore la même charge avec réputation, et Tautre frère, qui s'appeloit 
le Vayer de Bousigny et étoit maître des requêtes, étoit mort peu de 
temps après avoir quitté l'intendance de Soissons par dévotion. Cette 
famille étoit fertile en honnêtes gens. 

6. Il s'appeloit le Pelletier, et étoit honnête homme, et fils d'un hon- 
nête homme. 

7. Son père étoit celui qui s'étoit acquis tant de réputation pour n'avoir 
pas voulu condamner Fouquet, surintendant des finances, dont il étoit rap- 
porteur. Gela Pavoit peut-être empêché d'être conseiller d'Etat, mais il 



304 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURGHES 

21 Janvier. — Le âl, on ëtoit fort en peine de Jean Bart 
dont on n'avoit point de nouvelles, car on croyoit qu'il étoit à la 
mer, et on savoit qu'une escadre des ennemis Tattendoit sur la 
roule. 

22-23 Janvier. — Le S 2, la marquise de Barbezieux accou- 
cha d'une flUe, et, le lendemain, le marquis de GoufQer S maré- 
chal de camp de cavalerie, épousa Mlle de Luynes, qui étoit une 
des sœurs du second lit du duc de Chevreuse '. 

24 Janvier. — Le 24, les députés des États d'Artois vinrent 
haranguer le Roi en lui apportant leurs cahiers, et ce fut l'évê- 
que d'Arras • qui porta la parole. 

25 Janvier. — Le 25, on sut que la marquise d'Hocquin- 
court ^ étoit morte de maladie à Paris, ne laissant qu'un Ois et 
une fille, dont le fils étoit abbé; mais il étoit fort douteux s'il 
demeureroit dans l'Église, et cela pouvoit causer de grands pro- 
cès entre lui et sa sœur, à laquelle on disoit que sa mère avoit 
donné tout son bien. 

26 Janvier. — Le 26, on avoit encore quelques espérances 
pour la paix de Savoie , sur ce que le milord Galway, ci-devant 
le marquis de Ruvigny, étoit encore en Hollande, quoiqu'on eût 
dit depuis longtemps qu'il étoit passé en Piémont, où il devoit 
aller commander le corps des religionnaires, et y servir d'homme 
de foi au prince d'Orange auprès du duc de Savoie. 

27 Janvier. — Le 27, on sut que le comte de Cessé ^ avoit 
l'agrément d'acheter le régiment de Gournay, qui avoit été re- 
fusé par Vandeuil ^; que les ennemis avoient pris quelques vais- 



vaut mieux mériter des couronnes que de les avoir. Son fils aine étoit 
mort intendant de Lyonnois dans une grande réputation de probité. Celui- 
ci étoit aussi fort honnête homme. 

1. D'une branche de cette illustre maison établie en Picardie; il n'étoit 
pas fort riche, et on ne trouvoit pas ce mariage bien assorti. 

2. Il y en avoit quatre : la princesse de Bournonville, la comtesse de 
Verrue, la marquise de Gouffier, et une qui étoit encore fille, et elles 
étotent filles du duc de Luynes et de Mlle de Montbazon, sœur du prince 
de Soubise. 

3. Frère de de Sève, premier président du parlement de Metz et Intendant 
des Trois-Évêchés. C'étoit un fort bon évèque. 

4. Elle étoit de la famille des Mole, dé laquelle il y avoit alors un prési- 
dent au mortier dans le parlement de Paris. 

5. Cadet de la maison de Brissac. 

6. Comme le régiment étoit ruiné du combat de Nerwinde, il n'en avoit 
point voulu donner d'argent. 



28-30 JANVIER 1694 305 

seaux de blé qui venoient en France, et qui avoienl été chargés 
par des marchands, à leurs risques et fortune. 

28 Janvier. — Le 28, on eut nouvelle que le prince Louis 
de Bade étoit arrivé à Londres, et que le prince d'Orange lui 
avoit fait faire une magniQque réception. 

29 Janvier. — Le 29, on sut que le comte du Bourdet S 
enseigne des gardes du corps, étoit mort de maladie en Poitou, 
et Mlle d'Aucourt à Paris *. 

30 Janvier. — Le 30, la duchesse de Gramont ' y mourut 
aussi, après avoir langui plus de deux ans. 

Il y avoit alors une affaire qui faisoit bien du bruit à la cour. 
Le maréchal duc de Luxembourg prétendoit que sa duché devoit 
être la première après celle du duc d'Uzès, parce que les lettres 
que le Roi lui avoit accordées rélablissoient sa duché sur le pied 
de lancienne duché de la maison de Luxembourg; les autres 
ducs lui disputoient ce rang, et il y avoit longtemps que le pro- 
cès étoit pendant en la grand'chambre du parlement de Paris. 
Le grand poste qu'occupait le maréchal de Luxembourg et les 
batailles qu'il avoit gagnées lui avoient acquis un crédit considé- 
rable, et quoiqu'on eût dit souvent à la cour qu'il n'éloit pas 
dans l'esprit du Roi \ les ducs ne laissoienl pas de trouver que 
la conjoncture n'étoit pas favorable pour eux, et qu'il étoit h 
propos de faire toutes choses pour reculer le jugement du pro- 
cès, bans cet esprit, le jeune duc de Saint-Simon se sacrifia pour 
ses confrères, il s'en alla à son régiment, qui n'étoit pas loin de 
Paris, et fit signifier au maréchal de Luxembourg des lettres 
d'État. On vit bien que c'étoit une chicane pour avoir le temps 
de répondre à un écrit du maréchal duc de Luxembourg, et les 
ducs en parloient assez ouvertement ; mais le maréchal de Luxem- 
bourg ne perdit point de temps, il pressa le Roi d'ordonner au 

1. Gentilhomme de Poitou, parent de la marquise de Mainteoon; ses 
ancêtres avoient tous servi dans le régiment des gardes. 

2. Damoiselle de Picardie , qui étoit sœur de la dernière femme du 
défunt maréchal de Schônberg, qui fut tué en Irlande en servant le 
prince d'Orange. 

3. Elle étoit fille du défunt maréchal de Castelnau, et son mari Tavoit 
épousée par amour, n'étant alors que comte de Louvigny, parce que son 
frère aîné, le comte de Guiche, vivoit encore. 

4. On l'avoit dit plus que jamais quand il étoit revenu de la dernière 
campagne, et, au lieu de trouver des acclamations pour la victoire de 
Nerwinde, il n'avoit trouvé que des visages glacés. 

IV. — 20 



306 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURCHES 

marquis de Barbezieux * de rapporter les lettres devant lui, et, 
sur son rapport, les lettres d'Etat Turent levées. Les ducs, 
n'ayant pas eu par ce moyen tout le temps qu'ils souhaitoient, 
se servirent du duc de Richelieu, lequel flt signifler une évoca- 
tion du parlement de Paris, fondée sur ce qu'il avoit divers 
créanciers à la grand'chambre , qui ne pouvoient pas être ses 
juges, et cela accrocha Taffaire de telle manière que le maréchal 
de Luxembourg ne put pas venir à bout de cette difficulté, et 
qu'il fallut plaider au conseil privé sur l'évocation*. 

31 Janvier. — Le 31, le Roi donna au marquis de Tracy 
renseigne de ses gardes du corps ^ qui vaquoit par la mort de 
du Bourdet; tous les courtisans en eurent une sensible joie; 
mais le Roi, en parlant à Tracy, leur donna une leçon pour 
l'avenir, car il lui dit que ce n'avoit pas été par manque d'estime 
qu'il l'avoit fait attendre si longtemps, mais que l'empressement 
qu'on avoit eu à lui dire du bien de lui, l'avoit empêché de 
l'avancer aussitôt qu'il l'auroit pu faire sans cela. 



FEVRIER 1694 

1er février. — Le premier de fé\Tier, le Roi flt des Noës * 
chef d'escadre ; il disoit être le plus ancien des capitaines de 
vaisseau du Roi, quoique quelques autres lui disputassent son 
ancienneté; mais, outre son mérite et ses services, les bons 
offices du maréchal de Tourville ne lui furent pas inutiles. 

2 février. — Le 2, le Roi flt à l'ordinaire la procession des 
chevaliers de Saint-Esprit, et ce fut ce jour-là que le cardinal de 
Fûrstenberg fut reçu. 

\, Comme secrétaire d'Etat de la guerre. • 

2. [Saint-Simon conte très longuement cette aflTaire dans ses Mémoires. 
(V. t. II, p. 16-123 de Téd. de M. de Boilisle.) De plus le savant éditeur 
publie, dans l'appendice du même volume (p. 420), les pièces principales 
se rapportant à ce procès. ~ E, PontaL] 

3. Du Bourdet l'avoit eue à son préjudice après le combat de Leuie, 
quoique sa qualité et ses services Teussent bien méritée, car son père étoit 
lieutenant général des armées du Roi et il venoit alors d'avoir le bras 
fracassé, outre qu'il étoit Tancien exempt de la compagnie de Duras. 

4. Gentilhomme du Bas-Maine; il avoit encore un frère ancien capitaine 
de vaisseau, et il en avoit eu un qui étoit mort écuyer de la grande 
écurie du Roi. 



38 FÉVRIER 1694 - 307 

Le même jour, le Roi donna une pension de deux mille livres 
à la famille de défunt du Bourdet, qui en avoit grand besoin. 

3 février. — Le lendemain, on disoit que le Pape étoit ma- 
lade et que le roi de Pologne, qui avoit été fort mal, se portoit 
beaucoup mieux. 

4 février. — Le 4, le Roi fit une très grande promotion de 
Tordre de Saint-Louis, el, le même jour, on eut la nouvelle de 
la mort de l'évoque de Liège *, et on sut celle d'un homme moins 
considérable, qui éloit l'abbé de Lavau *, bibliothécaire du cabi- 
net du Roi. 

5 février. — Le S, on apprit la mort de l'abbé de Longue- 
ville ', lequel, en démence depuis longtemps, étoit gardé dans 
une abbaye de Normandie. 

6 février. — Le lendemain, le prince de Conti vint dire au 
Roi que ce prince, avant sa démence, avoit fait une donation de 
tous ses biens, et notamment de la principauté de Neufchàtel, 
au défunt prince de Gonli, son frère, et à lui par substitution, 
ce qui donna une extrême joie à tout le monde, qui étoit de voir 
arriver de grands biens au primée de Conti. 

Le même jour, le Roi fit encore une promotion de chevaliers 
de Saint-Louis, de sorte que leur nombre approcha de quatre 
cent cinquante *. 

7 février. — Le 7, on apprit la morl de la célèbre Mme Cor- 
nnel '', qui s'étoit distinguée pendant près d'un siècle par un 
esprit qui honoroit son sexe. 

8 février. — Lie 8, on sut la mort du jeune Montbas, mestre 
de camp de cavalerie; son régiment fut donné à de Vienne, qui 
avoit traité de celui de Courcelles, duquel on donna l'agrément 

1. [D*après Dangeau, il s'appelait Jean-Louis Dcldereiif de bonne no- 
blesse de ce pays-là, et étoit fort vieux; il avoit près de quatre-vingts ans. 
— E. PontaL] 

2. Son père et lui avoient été contrôleurs généraux de la maison de la 
défunte reine, mère du Roi. 

3. Autrement le duc de Longueville, car il étoit né Talné de sa maison, 
mais il s était fait prêtre, et ensuite la tète lui avait tourné. 

i. Parmi ce grand nombre, il se trouva des gens de toutes sortes d'étages, 
«t c'étoit justement ce que le Roi demandoit que de faire voir que cet 
ordre n'étoit ni au-dessus ni au-dessous de personne. 

5. C'étoit une femme de robe, mais distinguée par son bon esprit, et 
toutes les choses qu'elle avoit dites auroient mérité d*étre recueillies, 
comme autant de sentences. [Elle était née en 1603. Mme de Sévigné, 
^ans ses Lettres, cite un grand nombre de ses bons roots. — E. Pontal.\ 



308 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

a 

au chevalier de Belleport *, et, en même temps, on donna au 
chevalier de Broglie • l'agrément d'acheter celui de Glizy ', 
qu'une apoplexie avoit mis hors d*état de servir. 

9 février. — Le 9, le cardinal de Bouillon partit pour se 
rendre à Liège, afin de se trouver à l'élection d'un nouvel évo- 
que; car ilétoit prévôt de l'église de Liège. Mais on doutoit fort 
que les émissaires du prince d'Orange lui permissent d'y entrer, 
et môme qu'il y eût de la sûreté pour sa personne , s'ils le lui 
permettoient. 

Le môme jour, on parloit avec quelque certitude du mariage 
du duc de Montfort avec Mlle de Dangeau, et on disoit qu'il mar- 
choit encore de nouvelles troupes en Italie. 

10 février. — Le 10, on assuroit que le mariage du prince de 
Rohan avec la princesse de Turenne étoit enfin conclu, et le Roi 
déclara qu'il partiroit le 15 de mars pour aller à Chantilly, où 
il verroit ses compagnies des gardes du corps pendant deux 
jours qu'il y séjourneroit, qu'il iroit de là à Compiègne, où il 
verroit quatre régiments de carabiniers et son régiment d'infan- 
terie, et qu'il ne reviepdroit à Versailles que le dernier du mois 
de mars. 

Ce fut ce môme jour que le jeune comte de Montbron * ter- 
mina son affaire avec le marquis d'Huxelles pour le régiment- 
Dauphin d'infanterie, qu'il acheta de lui parce qu'il eut l'agré- 
ment du régiment de Cambrésis, que le Roi lui avoit donné, 
pour de Presle, capitaine dans le régiment de Feuquières. 

11 février. — Le H de février, on parloit beaucoup du ma- 
riage du comte de Luxe avec Mlle d'Auvergne ^^ qui ne se pou- 



1. Neveu de Belleport, qui avoit quitté le service par vieillesse, étant 
brigadier de cavalerie. t 

2. Frère du comte de Broglie et du comte de Revel, lieutenants généraux ; 
il n'avoit pas eu autant de fortune qu*eux, car il étoit devenu, par son 
ancienneté, lieutenant-colonel du régiment de cuirassiers du Roi. 

3. Gentilhomme de Picardie, 

4. Fils du comte de Montbron, chevalier de TOrdre, lieutenant général 
pour le Roi en Flandre. 

5. Fille du comte d'Auvergne, frère du duc de Bouillon ; il n'y avoit guère 
d'apparence à ce mariage, vu la pauvreté réciproque des -parties. La 
duchesse de Meckelbourg, sœur du maréchal de Luxembourg, père du 
comte de Luxe, pouvoit assurer son bien & son neveu, mais ce n'étoit pas 
viande prête, et cela n'auroit pas rendu Mlle d'Auvergne un bon parti, 
quoique d'ailleurs elle eût du mérite. 



12 FÉVRIER 1694 309 

voit faire qu'en cas que la duchesse de Meckelbourg, tante du 
comte, voulût lui donner sa duché de Châtillon et le reste de 
son bien ; mais elle avoit déjà rompu plusieurs mariages pour ne 
s'être pas voulu lier les mains. 

Le soir, la duchesse de Nemours * vint attendre le Roi dans le 
salon de son appartement, et quand il fut venu après souper, 
elle lui dit qu'elle avoit fait un héritier, ayant donné tout son 
bien au chevalier de Soissons *, et après lui par substitution 
aux enfants du défunt marquis de Rothelin ', et à leurs cousins 
de même nom; qu'elle n'avoit donné au chevalier de Soissons que 
l'usufruit de la principauté de Neufchâtel, et qu'après sa mort, 
elle l'avoit donnée aux treize cantons des Suisses, ajoutant que 
le prince de Conti était un grand prince et un grand homme de 
guerre, que, pour elle, elle n'étoit qu'une femme qui ne pouvoit 
pas faire la guerre au prince de Conti, mais qu'elle avoit choisi 
des héritiers qui sauroient bien défendre ses droits. On ne peut 
s'imaginer l'indignation avec laquelle tout le monde apprit ce 
discours, et on commença à regarder la duchesse avec horreur, 
comme ayant par cette donation donné naissance à une nouvelle 
guerre avec les Suisses, qui pouvoit être fatale au royaume. Ce- 
pendant le Roi lui répondit avec modération et une honnêteté 
qui le firent admirer de tout le monde. 

12 février. — Le IS, le Roi étant à la chasse parla d'une pré- 
tendue lettre cachetée, qu'un certain frère Augustin déchaussé, 
nommé le frère Fiacre, avoit laissée en mourant, avec ordre de 
ne la décacheter que dix ans après sa mort, et de la mettre entre 
les mains du Roi. Ce frère Fiacre étoit un homme très simple, 

1. Le comte de Soissons, pr'mce du sang, qui fut tué à la bataille de 
Sedan portant les armes contre le Roi, avoit deux sœurs, la duchesse de 
Longneville et la princesse de Carignan; la duchesse de Longuevllle eut 
une fille et mourut. Dans la suite, cette fille épousa le troisième des ducs 
de Nemours, 'dont elle n'eut point d'enfants. Le duc de Longuevllle, son 
père, épousa en secondes noces Mlle de Bourbon, sœur du grand prince de 
Condé, dont il eut deux fils, le duc, autrement l'abbé de Longuevllle, et le 
comte de Saint-Paul, qui, ayant pris le nom de duc de Longueville après que 
son frère se fut fait prêtre, fut tué au passage du Rhin en 1672. 

2. Bâtard du défunt comte de Soissons, prince du sang. — [Louis-Henri 
de Bourbon, fils naturel de Louis de Bourbon, comte de Soissons, et de 
la veuve d*un ministre protestant; né en 1640, à Sedan, légitimé en 1643; 
il prit le titre de prince de Neufchdtel. Il ne faut pas le confondre avec les 
comtes de Soissons de la maison de Savoie-Carignan. — Comte deCosnac.] 

3. Parce qu'ils vcnoient aussi d'un bâtard de Longueville. 



310 MÉMOIRES DU^MARQUIS DE SOURCUES 

et un très bon religieux, lequel, dans le commencement qu'il fui 
religieux, eut une révëlâtion formelle de la future naissance du 
Roi et de celle de Monsieur, avant que la reine-mère fût grosse, 
et môme dans un temps où elle étoit brouillée avec le roi son 
mari, qui Tavoit reléguée à Compiègne. Sa révélation ayant eu 
un succès si avantageux pour la France, la reine-mère et le 
Roi, quand il fut en âge, eurent beaucoup de confiance en ses 
prières. On ne voulut donc point décacheter son paquet que 
dix ans après sa mort, et, quand le temps fut venu, c'est-à-dire 
le douzième du mois de février 1694, le Roi députa le marquis de 
Pomponne, ministre d'État, pour faire l'ouverture, et le 16 du 
mois fut choisi pour cela. 

14 février. — Le 14, on sut qu'il n'y avoit plus rien à espé- 
rer pour ritalie. 

16 février. — Le 15, la vieille chancelière le Tellier fut si 
malade qu'on désespéra de sa vie ; mais, malgré son grand âge, 
elle s'en tira encore celte fois-là. 

Le même jour, le prince de Rohan épousa la princesse de Tu- 
renne. 

18 février.— Le 16, lemarquisde Pomponne fit l'ouverture du 
paquet du frère Fiacre, mais on ne sut rien de ce qu'il contenoit. 

Le même jour, on sut que la duchesse de Nemours avoit révo- 
qué la donation qu'elle avoit faite, mais qu'elle en avoit fait une 
seconde, par laquelle elle avoit donné tous ses biens au cheva- 
lier de Soissons, et après lui aux Rothelin et à leurs enfants 
mâles, même aux filles qui viendroienl des mâles, et appelant à 
leur défaut jusqu'aux filles de cette maison qui* étoient nées, 
mais sans faire aucune mention des cantons des Suisses pour la 
principauté de Neufchâlel * . 

17 février. — Le 17, le mariage du duc de Montfort avec 
Mlle de Dangeau s'exécuta, après avoir été presque rompu par 
des difficultés qui étoient survenues. 

18-19 février. — Le 18, le prince de Conli prit congé du 
Roi à Marly, dans le dessein de partir le 20 pour se rendre à 
Neufchâlel, où il avoit envoyé devant lui le chevalier d'Angou- 
lôme, son premier gentilhomme de la chambre, et où la du- 



1. Le comte de Pontchartrain lui avoit parlé de la part du Roi, et Tavoit 
obligée de changer cet article de sa donation. 



20 PÉVRIER-l*»" MARS 1694 311 

chesse de Nemours devoit aussi mener le chevalier de Soissons; 
mais, le lendemain, le prince de Conti revint à Marly, et on sut 
par lui que la veuve d'un intendant de la maison de Longueville 
étoit venue apporter au lieutenant civil du Châtelet de Paris un 
autre testament de Tabbé duc de Longueville, postérieur à celui 
qui lui étoit avantageux, par lequel le testateur donnoit tous ses 
biens au défunt comte de Saint-Paul, son frère, duquel la du- 
chesse de Nemours étant unique héritière, elle étoit par consé- 
(|uent maîtresse de tout le bien de la maison de Longueville et 
pouvoil en disposer selon les coutumes. Cette nouvelle servit 
encore à faire connoitre la forte inclination que tout le monde 
avoit pour le prince de Gonli et la justice qu'on rendoit à son 
mérite, car chaque courtisan témoigna autant de chagrin de ce 
revers, comme s'il eût lui-même perdu cette succession. 

On sut aussi, le même soir, que la duchesse de Nemours étoit 
partie pour Neufchâtel avec le chevalier de Soissons. 

20 février. — Le 20, on sut que le mariage du marquis d'Alin- 
courtavec Mlle de Louvois étoit conclu, qu'on avoit envoyé à 
Rome pour la dispense de parenté, et que le maréchal de Ville- 
roy avoit donné sa duché à son fils. 

Pendant le reste du mois, l'auteur de ces Mémoires ayant été 
absent de la cour, n'a pu écrire ce qui se passa *. 



MARS 1694 

1" mars. — Le premier jour de mars, le prince d'Elbeuf * fit 
une célèbre course qu'on attendoit depuis longtemps. Il avoit 
parié mille pistoles que six juments de carrosse qu'il avoit vien- 
droient avec un train de carrosse de Paris à Versailles et retour- 

i. [C'est dans cet intervaUe, vers le 27 février, d'après Dangcaii, que fut 
arrêté le mariage de Mlle de Sourches, fille du grand prévôt, avec le 
chevalier Colbert, jadis Tabbé Colbert, qui devoit s'appeler désormais le 
comte de Lignières. Peut-être faut-il voir dans la préparation de cet événe- 
ment de famUle la cause de labsence momentanée de la cour qui a laissé 
subsister celte lacune de huit jours dans les Mémoires du marquis de 
Sourches. Le mariage fut célébré, ainsi qu'on le verra ci-dessous, le 
4 mars suivant. — E. PonlaL] 

2. Quoiqu'il fût alors duc d'Elbeuf par la mort de son père, on Tappe- 
loit toujours le prince d'Elbeuf, tant on étoit accoutumé à lui sous ce 
nom-là. 



312 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

neroient de Versailles à Paris en moins de deux heures. C'étoU 
le marquis de Chémerault qui parioit contre lui avec quelques 
associés, et le prince d'Ëlbeuf avoit aussi les siens. Il prit toutes 
les mesures nécessaires pour ne trouver point d'embarras en 
chemin, et, après que toutes les parties furent convenues de 
s'en rapporter au jugement du prince de Gonti, la course com- 
mença de la porte de la Conférence. En arrivant à Versailles, le 
prince d'Elbeuf gagna de plusieurs minutes; ainsi, étant bien 
sûr de son fait, il monta lui-même sur le siège du cocher et mena 
jusqu'à Paris, où il arriva près d'un demi-quart d'heure avant la 
fin des deux heures. On ne sauroit s'imaginer la prodigieuse 
quantité de monde qui étoit sortie de Versailles et de Paris 
pour voir ce spectacle, et qui étoit dans le chemin dès huit heures 
du matin, quoique la course ne dût commencer qu'à dix heures. 

Le môme jour, le Roi fit la revue de ses deux régiments des 
gardes à la plaine d'Houilles, et le maréchal de Boufflers, qui étoit 
venu tout exprès de Flandre, y salua le Roi, la pique à la main. 

On disoit) ce jour-là, que le cardinal de Bouillon n'avoit pu 
entrer dans Liège, et qu'il étoit demeuré à Huy. 

2 mars. — Le â, on disoit qu'il marchoit vingt bataillons en 
Italie, outre ceux qui y avoient servi. 

3 mars. — Le 3, on sut que Chateaurenard, ci-devant inten- 
dant en Bourbonnois, vendoit sa charge de secrétaire du cabinet, 
et qu'il avoit acheté la charge de président au Grand Gonseil du 
défunt président Poucet. 

4 mars. — Le 4, le chevalier Golbert *, qui étoit le dernier des 
frères du défunt marquis de Seignelay, et qui prit alors le nom 
de comte de Lignières *, épousa Mlle de Sourches, fille du grand 
prévôt du même nom. 

5-6 mars. — Le 5, on sut que Lucé, enseigne des gardes du 
corps, étoit mort à Paris d'une maladie qui duroit depuis long- 



N 



i. Il avoit quitté des bénéfices très considérables. [Suivant Dangeau, il 
avait vingt-cinq mille livres de rente en rentes et en maisons dans Paris, 
t n'avait nul fonds de terre. On donnait à Mlle de Sourches vingt mille 
écus, et le père devait nourrir pendant cinq ans les nouveaux époux. — 
E. Pontal.] 

2. [Il était fils de Jules-Armand Golbert, marquis de Blainville, petit-fils 
du grand Golbert, et de Gabrielle de Rochechouart de Tonoay-Charente; 
il avait été connu d'abord sous le titre d*abbé de Bonport, et il était garde 
des médailles et de la blibliothèque du Roi, avant de prendre le parti des 
armes. Des filles seulement naquirent de cette union.- Gomte de Cosnac] 



7-13 MARS 1694 313 

temps ; et le lendemain, on apprit la mort de Tabbé Àmelot < , aumô- 
nier du Roi; qu'une fistule au fondement, laquelle s'ëtoit gangre- 
née, avoit emporté en quatre jours, quoiqu'il n'eût guère plus de 
trente ans et que lafleurdeson teint marquât une santé très robuste. 

7 mars. — Le 7, on apprit que le Roi avoit fait don à 
Mlle de Lillebonne de la duché de Joyeuse, que Mlle de Guise 
avoit léguée au défunt prince de Lillebonne, son père, et laquelle, 
par la mort de ce prince, élant tombée au prince de Commercy, 
son fils, qui portoit les armes contre le Roi, appartenoit à Sa 
Majesté par droit de confiscation. 

8 mars. — Le 8, les ministres eurent ordre de suivre le Roi 
au voyage de Compiègne, ce qui fit appréhender que le Roi 
n'allât plus loin. 

9 mars. — Le 9, le marquis de Bohlen, gouverneur de Dour- 
lens, mourut à Paris, autant de vieillesse que de maladie, et le 
Roi donna son gouvernement au marquis de Charost, son gendre. 

10 mars. — Le 10, tous les colonels et mestres de camp 
eurent ordre d'aller à leurs charges, avec permission d'en reve- 
nir le premier jour d'avril. Depuis, on en exempta ceux des 
troupes d'Italie, à cause de Téloignement, et parce que la plupart 
d'entre eux ne faisoient que d'arriver à la cour. 

Le même jour, l'affaire des ducs contre le maréchal de Luxem- 
bourg fut jugée au conseil privé au sujet de l'évocation, et ren- 
voyée au parlement de Paris pour y être jugée, ou par la grand' 
chambre et les pairs, ou par les chambres assemblées. 

On sut aussi, ce jour-là, que le prince de Gonti avoit intenté 
procès contre la duchesse de Nemours, prétendant que le dernier 
testament du duc de Longueville étoit nul, et on disoit que 
les Etats de Neufchâtel prétendoient que la duchesse de Nemours 
n'avoit pas pu donner leur principauté, ce qui auroit été égale- 
ment contre le prince de Gonti et contre le chevalier de Soissons. 

11 mars. — Le 11, le marquis de Pomponne, fils aîné du 
ministre d*Elat, épousa Mlle de Palaiseau, fille du marquis de 
Palaiseau, ci-devant gouverneur du Mont-Olympe. 

13 mars. — Le 13, on sut que la dispense de Rome étoit 
venue pour le mariage du marquis d'Àlincourt avec Mlle de 
Louvois, mais qu'il ne se feroit qu'après Pâques. 

1. Frère d'Amelot, maître des requêtes, ci-devant ambassadeur en 
Portugal, et alors auprès des cantons des Suisses. 



314 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

14 mars. — Le 14, le comte de Castille, qui avoit dérendu 
Charleroy, passant pour s'en aller en Espagne, où le roi, son 
maître, le rappeloit, vint à Versailles, et le Roi, auquel on le 
montra dans sa galerie en allant à la messe, s'approcba de lui 
et lui fit mille honnêtetés, aussi bien que pendant son diner. 

Le même jour, on disoil que Jean Bart avoit paru à la hauteur 
de Dunkerque avec trente vaisseaux; mais cette nouvelle méri- 
toit une confirmation. 

15 mars. — Le 18, le Roi partit de Versailles pour Compiè- 
gne, et, ayant diné dans son carrosse ' au milieu de la campagne, 
il vint coucher à Chantilly. 

18 mars. — Le 16, il alla voir ses quatre compagnies des 
gardes du corps et celle de ses grenadiers à cheval sur une 
bruyère proche de la forêt. D'abord il les vit en bataille en esca- 
dron, ensuite il les vit à pied par brigade, et puis il les vit encore 
par brigade à cheval. Après cela, il alla prendre avec les prin- 
cesses le plaisir de la fauconnerie. 

17 mars. — Le 17, illes vitencoreaumêmeendroit,et se donna 
la patience de voir tous leurs chevaux un à un '; ensuite de quoi, 
il alla tirer en volant dans le parc et hors du parc de Chantilly. 

On disoit, ce jour-là, que le maréchal de Choiseul étoit dange- 
reusement malade à Paris. 

18-19 mars. — Le 18, le Roi vint coucher à Compiègne, et 
le lendemain matin, Sa Majesté eut des lettres de Bretagne, par 
lesquelles elle apprit que trois de ses vaisseaux, revenant des 
Indes orientales, et chargés de marchandises pour deux mil- 
lions, étoient arrivés au Port-Louis. 

Le même matin, il apprit aussi, par des lettres du Dunkerque, 
que Bart y étoit arrivé avec seize vaisseaux de blé, et qu'il en 
avoit encore laissé douze au pays d'où il venoit; que, sur sa route, 
il avoit trouvé à la hauteur de Flessingue une escadre de vaisseaux 
de guerre hollandois, mais qu'ayant fait semblant d'entrer dans 
le port de Flessingue avec tous ses vaisseaux, les ennemis 

1. Il avoit fait faire depuis peu une petite voiture nommée surtout, dan» 
laquelle on porloit de quoi lui apprêter à diner en un moment, et ainsi 
il s'arrôtoit au coin d'une haie, et là on lui faisoit son dtner; cette nouvelle 
voiture épargnoit de la dépense, et sentoit bien les voyages précipités. 

2. Il les trouva bien maigres, et en si mauvais état qu'il ne les avoit 
jamais vus dans un état semblable, ce qui provenoit de la cherté des grains, 
et de ce que cette année les avoines étoient très minces. 



20-22 MARS 1694 31& 

ravoient pris pour quelque convoi qui venoil à Flessingue, et 
qu'après qu'ils s'en étoient allés -d'un autre côlé il avoit reviré le 
bord, et avoit fait sa route vers Dunkerque; qu'ensuite il avoit 
trouvé une autre escadre de vaisseaux de guerre anglols, et que, 
comme elle étoil par le travers et qu'il avoit connu qu'il lui 
étoit impossible de l'éviter, il avoit pris le parti de passer avec 
tous ses vaisseaux entre certains bancs de sables, ou jamais vais- 
seaux n'avoient passé, aimant mieux périr que de laisser pren- 
dre son convoi aux ennemis; ce qui lui avoit réussi, ces gros 
vaisseaux de guerre anglois n'ayant osé hasarder de passer 
après lui dans des endroits si dangereux. 

Le soir, d'autres lettres apprirent au Roi que, des douze vais-^ 

seaux de blé que le vent avoit effectivement écartés de Bart, 

.onze étoient arrivés à la rade de Dunkerque, et avoient envoyé 

demander des pilotes pour entrer dans le port, et que le 

douzième avoit péri, mais qu'on en avoit sauvé tout l'équipage. 

20 mars. — Le 20, on sut que le prince de Soubise marioit 
sa dernière fille à un seigneur portugais, nommé le comte de 
Gastelmeor \ lequel étoit fils de ce favori du roi don Alphonse,, 
qui avoit longtemps erré dans les cours de l'Europe. 

On apprit, le même jour, que l'abbé de Poitiers ', chanoine 
de Liège, qui avoit suivi le cardinal de BouilloA, étoit entré dans 
Liège, déguisé en paysan; que le comte de Tzerclaës • l'avoit 
envoyé quérir, et lui avoit demandé ce qu'il étoit venu faire à 
Liège, et qu'il lui avoit répondu qu'il étoit venu gouverner l'Étal 
comme ses autres confrères pendant la vacance de l'évôché. 

21 mars. — Le 21, on eut nouvelle que de Rellngue étoit 
arrivé à Brest avec trois prises. 

Ce jour-là, le Roi fit la première revue de son régiment d'in- 
fanterie, dont il trouva le corps de soldats fort beau *, après les 
pertes prodigieuses qu'il avoit faites la dernière campagne. 

22 mars. — Le 22, il le vit encore au même lieu, et ensuite 
il alla avec les princesses à la fauconnerie. 

i. Sa sœur atnée en avoit déjà épousé uu. 

2. Fils du comto de Poitiers qui avoit vendu BouiUon au Roi, et qui 
n'en étoit pas mort plus riche. Cet abbé avoit une abbaye en Champagne 
et son frère atné étoit lieutenant-colonel do cavalerie. 

3. Autrement Tilly; il commandoit dans Liège pour le prince d'Orange. 

4. Mais la plupart des of&ciers n'étoieut que des enfants; ainsi ce régi- 
ment ne pouvoit plus être comparable en discipline à ce qu'il avoit été. 



316 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Ce jour-là, le duc du Maine fut attaqué d'un rhumatisme sur 
le col assez douloureux *, et le maréchal deNoailles d'une espèce 
de choléra morbus *. 

Le soir, le Roi déclara qu'il partiroit pour l'armée le 19 de 
mai, et on commença à dire qu'il ne mëneroit point ses gros 
équipages, ce qui faisoit bien raisonner les courtisans '. 

23 mars. — Le 33, le Roi eut nouvelle de la mort de la mère 
du Grand-Duc de Toscane, laquelle étoit de la maison des ducs 
d'Urbin, c'est-à-dire de la Rovère. 

24 mars. — Le 34, le Roi alla à la chasse du côté de Mon- 
chy, et de là voir les jardins de ce beau château du maréchal 
d'Humières. 

25-26 mars. — Le 35, il alla prendre avec les princesses le 
plaisir de la fauconnerie, où le jeune du Saussoy \ mousquetaire 
dans la seconde compagnie, tomba en courant un lièvre, et fut 
rapporté pour mort au logis de son oncle Cabanac, écuyer de la 
petite écurie du Roi ^. Il en mourut le lendemain à deux heures 
du matin; triste destinée pour un enfant de treize ans et demi! 
Mais il falloit un exemple comme celui-là pour corriger les 
pères de mettre leurs enfants si jeunes dans le service •. 

Le même matin, on apprit que Charenton % maître d'hôtel du 
Roi, étoit mort subitement à Paris, et qu'il en revenoit vingt 
mille écus au prince de Gondé ; car il avoit quatre charges de 
maître d'hôtel du Roi, qui tomboient dans le casuel de sa charge 
de grand maitre de la maison du Roi, et celle de Gharenton en 
étoit une. 

1. Qui n'eut pas de suite. 

2. Il en fut bientôt guéri. 

3. Les uns vouloienl qu'il allât en Allemagne assiéger Mayence, les 
autres quMl allât en Flandre assiéger Oudenarde. 11 y en avoit même qui 
le faisoient marcher en Catalogne, parce qu'on disoit que le roi d'Es- 
pagne yenoit à Barcelone. 

4. Fils de du Saussoy, écuyer du Roi : le pauvre enfant n'avoit que 
quatorze ans. 

5. 11 avoit épousé la sœur du père de du Saussoy ; c'était un Gascon qui 
avoit été écuyer du maréchal de Duras. 

6. Il est vrai qu'on avoit alors la rage de ne croire pas pouvoir mettre 
de trop bonne heure ses enfants dans le service. 

7. C'étoit un des plus anciens domestiques du Roi. Gharenton, proche 
Paris, lui appartenoit, et ses affaires n'en étoient pas meilleures, car on 
avoit pris plusieurs de ses terres pour les mettre dans la nouvelle enceinte 
de Vincennes, et le prix lui en étoit encore dû, quoiqu'elles eussent été 
prises du temps du cardinal Mazarin* 



27-30 MARS 1694 317 

• 

' L'après-dînée, le Roi alla voir son régiment royal de carabi- 

i niers *, divisé en quatre brigades, commandées par quatre mes- 

tres de camp, la cinquième qui étoit destinée pour l'Italie étant 
en quartier de Franche-Comté. Il le trouva d'une beauté surpre- 
nante pour les hommes; à Tégard des chevaux, ils n'étoient pas 
encore entièrement remis. 

27 mars. — Le 27, Sa Majesté alla encore les voir pour la 
seconde fois, et ensuite elle alla prendre le plaisir de la chasse, 
comme elle avoit fait le jour précédent. 

Le soir, on sut qu'elle avoit donné à l'abbé de Mailly la charge 
d*aumônier, qui étoit vacante par la mort de Tabbé Amelot. 

28 mars. — Le 28, on sut que Pucelle % premier président 
du parlement de Grenoble, y étoit mort d'une fluxion de poitrine 
à la fleur de son âge. 

Le même jour, le Roi partit de Compiègne pour venir coucher 
à Chantilly; mais le prince de Monaco, ayant été attaqué le 
soir précédent d'une violente colique néphrétique, fut obligé 
de rester à Compiègne. 

29 mars. — Le 29, le Roi dit à son lever qu'une de ses fré- 
gates de trente pièces de canon avoit péri sur les côtes d'Afri- 
que, ayant donné sur un banc de sable qui n'étoit marqué sur 
aucune carte ; que le capitaine avoit eu la patience de voir 
sauver tout son équipage dans le canot et dans la chaloupe, ix 
la réserve d'une trentaine d'hommes qui avoient été noyés, et 
qu'ensuite, le vaisseau allant à fond, il s'étoit sauvé sur une 
pièce de bois. 

L'après-dînée, Sa Majesté, qui n'avoit pu aller tirer en volant 
à cause du mauvais temps, alla faire faire des battues dans le 
parc, où elle tua un chevreuil et quantité d'autre gibier de toutes 
sortes. 

Il y avoit alors des gens qui croyoient qu'elle devoit faire quel- 
que entreprise du côté de la Navarre ou de la Biscaye, parce que 
les troupes destinées pour la Catalogne marchoient vers la 
Guyenne. 

30 mars. — Le 30, on sut que le comte de Sassenage ', 
capitaine lieutenant des chevau-légers de Monsieur, avoit enfln 

1. Dont le duc du Maine étoit mestre de camp. 

2. Neveu du maréchal de Catinat. 

3. Gentilhomme du Dauphiné qai avoit an frère atné d*un premier Ut. 



^318 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

acheté du comte de Tonnerre la charge de premier gentilhomme 
-de la chambre de ce prince, et qu'il avoil Tendu celle de lieute- 
nant des chevau-légers à N *** '. 

31 mars. — Le 31, la duchesse de Chartres fut attaquée d'une 
lièvre assez violente, qu'on attribua d'abord à trop de replétion, 
mais qui ne laissa pas d'avoir des suites. 

On disoit, ce jour-là, que le chevalier de Bouillon, le comte 
d'Albert, le duc d'Onzy ', et l'abbé d'Anlragues ^ étoient exilés; 
•et si cette nouvelle ne se trouva pas tout à fait véritable au sujet 
du comte d'Albert, elle ne le fut que trop pour les trois autres. 

Le même jour, le Roi partit de Chantilly et revint s'établir à 
Versailles, où on dit à son arrivée que les officiers généraux 
^erviroient dans, les mêmes armées dans lesquelles ils avoient 
servi la campagne précédente *. 

AVRIL 1694 

1" avrlL — Le premier d'avril, on eut nouvelle que cinq vais- 
seaux de guerre anglois, escortant le convoi de Smyrne, avoient 
ipéri avec treize vaisseaux marchands auprès de Cadix; qu'on 
avoit compté jusqu'à deux mille morts sur le rivage, et qu'on 
•estimoit que la perte pouvoit aller à cinq millions. 

t avril. — Le 2, le Roi donna l'enseigne de ses gardes du 
-corps qui vaquoit par la mort de Lucé à Montplaisir ', mestre 

1. [La noie e8t rcsléc en blanc. — E, PonUiL] 

2. Fils aine du duc de Nevers, qui éloit le frère unique de la conné- 
table Colonne, de la comtesse de Boissons, de la duchesse Mozarin et de 
la duchesse de Bouillon, toutes appelées Mancini et nièces du cardinal 
Mazarin, aussi bien que la défunte duchesse de Mercœur, leur sœur aînée, 
mère du duc de Vendôme et du grand prieur de France. Ce duc d'On/.y 
•étoit fort jeune, et sortoit À peine des mousquetaires. 

3. Gentilhomme de Bourgogne, dont le frère aîné avoit épousé Mme de 
Saint-Remy, sœur de mère de la duchesse de la VaUière, maîtresse du 
Uoi, et s'étoit noyé à la mer étant lieutenant de vaisseau. 

4. D'abord on crut cette nouveUe; ensuite on dit que c'étoit un bruit 
<]ue le marquis de Barbezieux avoit débité pour se divertir; enQn on sut 
quMl étoit véritable. 

5. Gentilhomme de qui avoit commencé par être page, cl 

•ensuite écuyer dn défunt duc de Foix, et qui, s'étant, après sa mort, jeté 
<lans les troupes, s'y étoit élevé par son savoir-faire, quoiqu'il n'eût pas 
-de bien, jusqu'à acheter le régiment du comte de Brionne; il savoit mieux 
-qu'un autre trouver les moyens d'entretenir une troupe en bon état. 



3-6 AVRIL 1694 319 

de eamp de cavalerie;au grand regret du comte de la Daubiaye \ 
qui étoit premier exempt de la compagnie de Luxembourg. Il 
est vrai que le Roi lui offrit le régiment de Montplaisir, mais il 
le supplia de trouver bon qu'il ne quittât point ses gardes du 
corps; ce qui obligea le Roi de lui promettre * qu'il auroit la 
première brigade qui vaqueroit, et, en même temps, de donner 
à Montplaisir son régiment à vendre pour raccommoder la sienne 
qui étoit fort délabrée, ce qui obligea beaucoup de gens à deman- 
der au Roi l'agrément d'acheter ce régiment. 

Le même jour, tous les brigadiers eurent Tordre d'aller à leurs 
régiments. 

3 avril. — Le 3, le Roi dit que le marquis de Mailly ^ lui 
avoit offert tous les blés qu'il avoit, payables après la fin de la 
guerre; proposition bien honnête, car il en avoit une prodi- 
gieuse quantité, et le blé étoit alors beaucoup plus recherché 
(pie l'or, la famine commençant à faire de grands désordres. 

4 avril. — Le 4, le chevalier de Broglie eut l'agrément du 
régiment de Montplaisir, et Frontenay * celui du régiment de 
Glizy. 

Cependant la maladie de la duchesse de Chartres, qui étoit 
revenue de Chantilly à Versailles, continuoit toujours; elle avoit 
même pris deux fois de l'émétique inutilement^ et on commençoit 
à trouver son mal très sérieux. 

5 avril. — Le 8, on commença de voir arriver à la cour les 
colonels et mestres de camp qui avoient été à leurs régiments, et 
on les vit aussi en donner les revues au Roi , ce qui ne s'étoit 
point pratiqué depuis son règne ^. 

6 avril. — Le 6, on sut que le duc de la Rochefoucauld avoit 
la fièvre, et que milord Stafford ® avoit épousé l'aînée des filles 



1. Genlilbomme de Bretagne, doot la mère étoit sœur du marquis de 
Montéclair, seigneur du pays du Maine. 

2. Ce fut de lui-même qu'on le sut. 

3. Seigneur de Picardie. H avoit des blés depais plus de dix ans, et 
ii*aTOit jamais voulu en vendre un grain pendant qu'ils avoient été à bon 
marché. 

4. [La note est restée en blanc. — E, PontaL] 

5. Les secrétaires d'Etat de la guerre se faisoient rendre compte par les 
commissaires, par les inspecteurs, et même par les colonels, et ensuite en 
rendoient compte au Roi, et le marquis de Louvois encore avec plus d'an- 
torité qu'aucun de ses prédécesseurs. 

C. G'étoit un seigneur anglois dont le père avait en la tête tranchée 



320 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

(lu comte de Gramont, ce mariage ayant été plus tôt fait qu'on 
n'avoit su qu'il se traitât. 

7 avril. — Le 7, la duchesse de Chartres se trouva encore 
plus mal qu'elle n'avoit fait ; on disoit publiquement que son 
mal étoit une fiëyre maligne, et les courtisans, encore plus 
malins, disoient que Fagon, premier médecin du Roi, commen- 
çoit bien malheureusement les fonctions de sa charge. 

Ce jour-là, le duc de la Rochefoucauld prit de Témétique ; car 
on s'étoit familiarisé avec ce remède, qui n*étoit autrefois que 
pour les maladies désespérées ; il y avoit des gens qui s'en pur- 
geoient ordinairement '. 

On disoit aussi que Monsieur, frère du Roi, iroit encore com- 
mander sur les côtes et que le maréchal d'Humières commande- 
roit sous lui, comme l'année précédente. 

8 avril. — Le 8, qui étoit le jeudi saint, le Roi entendit le 
matin devant la cène la prédication de Tabbé Boileau, qui fut 
fort spirituelle ; l'absoute fut faite par Tévéque de Condom, et 
ensuite le Roi fit les cérémonies ordinaires de la cène. Mon- 
seigneur, ses Irois enfants, et plusieurs autres princes de la 
maison royale y portèrent les plats, aussi bien que le duc de 
Vendôme et le grand prieur de France , et il n'y eut aucun 
gentilhomme qui en portât que le marquis de Courtenvaux et la 
Chesnaye *, à cause de sa charge de grand tranchant. 

Ce matin-là, on sut que le mariage du marquis de la Chastre 
aveo Mile de Lavardin étoit résolu. 

Le soir, après les Ténèbres, on sut que la duchesse de Char- 
tres étoit extrêmement mal, et cependant le Roi, qui avoit été le 
jour précédent à l'église des Récollets à pied faire sa première 
station du jubilé, alla encore de même à la paroisse pour le même 
sujet. 11 apprit en y entrant que la duchesse de Chartres avoit 
demandé le Viatique, et qu'on alloit le lui porter. Il revint donc 



sous le règne du défunt roi d'Angleterre, et qui s'étoit venu établir â 
Paris/ où il demeuroit sans venir jamais à la cour; il jouissoit de ses 
revenus d'Angleterre, quoiqu'il fût catholique. 

1. [Ce remède avait été mis en vogue par Théophraste Renaudot> méde- 
cin et fondateur de la Gazette, — Comte de Cosnac] 

2. Il avoit été nourri page de Monseigneur; depuis, le Roi l'avoit fait son 
gentilhomme à trois mille livres de pension, et ensuite il lui avoit donné 
l'agrément de la charge de grand tranchant, à laquelle il avoit joint celle 
de cornette blanche. 



10 AVRIL 1694 321 

aa château, après avoir fait ses prières, et attendit à la chapelle 
que le curé fût venu pour porter le Saint-Sacrement * , et aussitôt 
qu*il fut arrivé, il le porta à Tappartement de la duchesse, où le 
Roi le suivit avec toute la cour de l'un et l'autre sexe. Le Roi 
n'entra point dans l'appartement de la duchesse, laquelle le lui 
avoit fait demander en grâce, peut-être de peur de l'attendrir 
trop, et, quand elle eut reçu le Viatique, le Roi reconduisit le 
Saint-Sacrement à la chapelle. Toute cette cérémonie ne se fit 
pas sans que le Roi versât des larmes; mais il eut, dès le même 
soir, sujet de les essuyer, car la duchesse de Chartres conmiença 
à se porter mieux. 

10 avril. — Le 10, le Roi fit ses dévotions à la paroisse, et 
ensuite toucha les malades des écrouelles à l'ordinaire. 

L'après-dinée, il fit la distribution des bénéfices vacants, et 
donna l'archevêché de Vienne à l'évoque de Die ' ; l'évéché de 
Die, à l'abbé Pajot ^ l'abbaye d'Evron, à l'abbé d'Estrées *; celle 
d'Amboumay, à l'abbé Bouchu ^ ; celle de Selincourt , à l'abbé 
de Croy • ; une petite abbaye en Gascogne, à l'abbé Puget ' ; la 
trésorerie de Poitiers, à l'abbé de la Messelière • ; le doyenné de 
Saint-Quentin, à l'abbé de Buzenval •; le prieuré de Grammont *•, 
au fils de Vassal, son huissier du cabinet, et quelques petites 
abbayes de filles à diverses personnes ^^ . 

Le soir, le Roi déclara que la gendarmerie iroit en Allema- 
gne, et donna ordre à ses deux régiments des gardes de se tenir 
prêts pour marcher au huitième de mai. 

1. Quand on portoit le Salai-Sacrement au Roi et à la Reine, c*étoit 
leur grand aumônier qui le leur portoit, mais aux autres personnes c*étoit 
TéTÔque diocésain ou le curé . 

2. Ci-devant Tabbé de Montmorin. 

3. II étoit d'une famille de robe de Paris, et parent du chancelier de 
Boucherat. 

4. Fils du maréchal d*Estrées, et ambassadeur pour le Roi en Portugal. 

5. Frère de Bouchu, intendant en Dauphiué et de l'armée d'Italie. 

6. Frère du comte de Soire. 

7. Frère d*un capitaine au régiment du Roi d'infanterie. [D'après Dangeau, 
l'abbé Puget reçut l'abbaye de Simore. -> B, PonlaL] 

8. Frère de la Messelière, soos-lieutenant de gendarmerie. 

9. Fils du marquis de Bozenyal, lieutenant général des armées du Roi, 
et sous-lieutenant des gendarmes de sa garde. 

10. Ce prieuré avoit autrefois fait les délices du marquis de Guitry, grand 
maître de la garde-robe du Roi, et on le donnoit alors au fils d'un huis- 
sier du cabinet. 

il. [Dangeau cite deux abbayes de filles distribuées ce jour-là, l'abbaye 

IV. — 2! 



33S MÉMOIRES DU MARQUIS 01 SOURCHES 

11 aTTlL — Le 11, OD apprit que quelqn'an ayant mis le feo 
dans la forêt de Saint*Gerraain-en-Laye, on aToit en assez de 
peine à Téteindre. 

On sut encore qae le petit Teraminy S chef do toI de la cbam» 
bre pour pie, et qui avoit été éleré auprès du comte de Tou- 
louse, BToit la petite vérole. 

12 avril. — Le 12, le Roi eut un accès de fièyre, et, eo même 
temps, il prit du quinquina. 

13 avril. — Le lendemain, il se troura mieux, aussi bien 
que la duchesse de Chartres ; mais les médecins disoient eux- 
mêmes qu*elle n'étoit pas encore hors du danger. 

14 avril. — Le 14, le Roi eut encore un peu de Oèvre. 

15 avril. — Le 15, la comtesse de Pontcbartrain commença 
d'être en frrand danger par une fièvre continue, accompagBée de 
divers accidents, et le Roi donna un brevet de retenue de dn- 
quante mille livres sur le gouvernement de Sisteron à la veuve 
du marquis de Valavoire, qui venoit de mourir gouvemeor de 
cette place. 

16 avril. — Le 16, le Roi n*eut plus de fièvre, et ne laissa 
pas de continuer toujours son quinquina. 

Ce jour-là, tous les colonels dont les régiments étoient dans 
Pignerol eurent ordre de s*y rendre en diligence, ce qui faisoil 
présumer que les ennemis avoient encore quelque dessein sur 
cette place. 

17 avril. — Le 17, on apprit que la princesse douairière * 
de Condé étoit morte à Ghâteauroux, où elle étoit reléguée de- 
puis si longtemps. 

18 avril. — Le lendemain, on sut la mort du pauvre Tera- 
miny, et le Roi donna la moitié du prix de sa charge à sa mère. 



d'Issy, prêt de Paris, donnée à Mme de ChaTigny, sœur de Térèque de 
Troyes; Tabbtye de Monsor, près d'Alençon, à Mme de Chàteaiurenaiid» 
sœur du lieutenant général. — E. Pontai,] 

4. Son père étoU un gentilhomme d*anprè8 de BeaaT«is, le^piel, après 
avoir servi dans la cavalerie, avort acheté d'un nommé la Chetaîrtfie le roi 
de la chambre pour pie, et ayant trouvé moyen de se rendre agréable au 
Roi en lui tenant des oiseaux en état de voler tout Pété, avoit obtenu «n 
fond considérable pour en entretenir toute Tannée, non seulement pour 
pie, mais pofur lièvre, pour corneille, et pour les champs, et même avoil 
été jusqu'à avoir aussi u» vol pour milan. 

2. Veuve du grand prince de Condé, dernier mort, elle étoit fille do 
maréehal de Brezé, de la maison de Maillé. 



21 AVRIL 1694 323 

Ce jour-là, Fambassadear de Venise eut son audience de congé 
pour s*en aller en Espagne, et le Roi lui donna le. baudrier de 
broderie, suivant la coutume. 

Sa Msgesté jugea aussi le procès que le maréchal de Villeroy 
avoit pour retendue de sa capitainerie de Gréteil contre divers 
seigneurs particuliers, qui prétendoient n*en être pas; elle lui 
donna gain de cause contre le comte de Brégy *, et contre plu- 
sieurs autres, mais elle jugea contre lui en faveur de Bonneuil, 
introducteur des ambassadeurs, et en faveur de quelques autres. 

Le même jour, Monseigneur s'en alla à sa maison de Ghoisy 
préparer les logements au Roi, qui devoit y aller le 21 . 

21 avril. — Le 21, le Roi alla coucher à Choisy et, le soir, 
il parla beaucoup de Faction du petit Regnault, ingénieur et 
capitaine de vaisseau *; on en avoit su quelque chose, mais le 
Roi en dit alors le détail, parce que Regnault étoit arrivé de 
Brest et le lui avoit conté. Il dit donc que Regnault ayant 
monté un vaisseau de soixante pièces de canon qu'il avoit fait 
construire lui-même, et étant allé en course, il avoit aperçu un 
gros vaisseau anglois, qui faisoit sa route environ cinq lieues 
devant lui ; que d'abord il lui avoit donné chasse^ et qu'étaot 
beaucoup meilleur voilier que lui, il Tavoit atteint en peu de 
temps ; qu'encore qu'il portât un pavillon anglois, le capitaine du 
vaisseau ennemi avoit bien reconnu à sa manœuvre qu'il étoit 
françois, et que, voyant qu'il ne pouvoit pas l'éviter, il avoit 
mis en panne ' pour l'attendre ; que Regnault, qui avoit le vent 
sur lui, étoit venu pour l'aborder, mais l' Anglois, qui avoit fait 
relever ses voiles, parce qu'il avoit connu que la partie n'étdt 
pas bonne pour lui \ et qui faisoit toujours sa route, l'avoit 



i. U avoit son château de Tigery sur le bord de la forêt de Senart; son 
père avoit été lieutenant général des armées du Roi et ambassadeur en 
Pologne. 

2. (Tétoit elTectivement un des plus petits hommes du monde, et sa 
petite taiUe Tavoit fait choisir pour le mettre auprès du défànt eomte de 
Vermandois, fils naturel du Roi et de la duchesse de la Vallière, aniral 
de France, pour lui apprendre Tart de la marine; car, pour être petit, il 
n*étoit ni moins brave ni moins habile. 

3. C'est-À-dire attacher les voiles de manière que le Tent ne pe«t plus 
les enfler. 

4. Parce que ton vaimeau, qui étoit percé- pour otmiuante-cinq etaoïM, 
n'en portoit que quarante-cinq, et que celui de Regnault en porteit 
soixante. 



324 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

ëvilé, de sorte que le vaisseau de Regnault avoit passé plus loin 
que le vaisseau anglois et qu'ils s'étoient seulement donné une 
bordée ' lun à Tautre en passant; qu'il avoit fallu que Regnault 
allât regagner le vent, et qu'en étant venu à bout facilement, il 
étoit retourné sur le vaisseau anglois qui faisoit force de voiles, 
qu'il l'avoit joint, et qu'il l'avoit approché de si près que l'An- 
glois lui faisant une décharge de sa mousqueterie lui avoit tué 
tous ses pilotes, en sorte que son timon, se trouvant abandonné, 
son vaisseau avoit dérivé ' de l'avant *, et s'étoit éloigné de l'an- 
glois; mais qu'en même temps, ayant remis d'autres gens au 
timon S il étoit retourné sur l'anglois, l'avoit joint, et l'avoit ap- 
proché de si près qu'il lui [avoit] jeté tous ses grappins ' ; que le 
combat avoit été rude et avoit duré longtemps, les deux vaisseaux 
se tirant leurs bordées de si près et les Anglois s'étant retranchés 
sur l'avant et sur l'arrière * de leur vaisseau, d'où ils faisoient 
un très grand feu de mousquet et de grenades ; mais qu'enfin 
les François s'étoient rendus maîtres du pont, et que la dernière 
action avoit été que le capitaine anglois, qui avoit déjà le bras 
cassé, étoit sorti de son retranchement, le pistolet à la main, et 
avoit tué un sergent de grenadiers en sortant, ayant encore eu 
bien de la peine à se laisser prendre après une action si hardie ; 
qu'ensuite il avoit averti lui-même qu'on prit garde que quel- 
qu'un n'all&t mettre le feu aux poudres, mais que le feu n'avoit 
pas été le plus grand ennemi qu'on avoit eu à combattre, et que 
le vaisseau anglois s'étoit trouvé tellement percé de coups de 
canon qu'il faisoit eau de tous côtés; qu'on avoit en vain essayé 
de pomper, le mal étant plus grand que le remède, et qu'encore 
que le capitaine anglois encourageât fortement les François à 
sauver le vaisseau, dans lequel il assuroit qu'il y avoit pour plus 
de cinq millions de marchandises, on avoit eu le chagrin de le 
voir couler bas, sans le pouvoir empêcher; que le capitaine 



1. C'est-à-dire la décharge enliôre de toas les canons d'un des flancs du 
vaisseau. 

2. S'étoil éloigné. 

3. De la proue. 

4. Au gouvernail. 

5. Ce sont des crocs de fer d*une grande pesanteur avec lesquels les 
vaisseaux s'accrochent Tun Tautre dans le combat, et qu'on ne sauroit 
décrocher. 

6. La poupe. 



32-34 AVRIL 1694 338 

anglois avoit donné trois petits sacs pleins de diamants à 
Regnault, et qu'il les avoit apportés an Roi avec quelques autres 
que les matelots avoient rendus de bonne foi, lorsqu'on les leur 
avoit demandés; qu'on en faisoit actuellement Testimation, et 
qu'on croyoit qu'il pourroit y en avoir pour deux ou trois cent 
mille livres; que Regnault auroit bien pu tenir le cas secret, et 
ne point se vanter d'avoir ces sacs de diamants, mais qu'il avoit 
vodu donner à Sa Majesté une marque de son désintéressement 
et de sa fidélité de laquelle on ne put pas douter. 

22 avril. — Le 23, le Roi alla chasser dans la plaine de Gré- 
teil, où il trouva beaucoup de gibier. Mais cette chasse ne fut 
pas heureuse pour Bonneuil, car le Roi ayant passé près de sa 
maison, le maréchal de Villeroy et le prince de Lorraine lui 
firent entendre qu'elle étoil en deçà du ruisseau que Sa Majesté 
avoit marqué pour borne de la capitainerie de Créteil, et, sur 
cela, le Roi ordonna que celte maison et tout ce qui en dépen- 
doit, qui étoient en décade ce ruisseau, fussent dorénavant de la 
capitainerie, quoiqu'il l'en eût exemptée deux jours auparavant, 
son intention ayant toujours été que la capitainerie allât jusqu'au 
ruisseau. 

28 avril. — Le 33, on sut que le duc de la Rochefoucauld 
ayant supplié le Roi de vouloir faire brigadier son second fils, 
le marquis de Liancourt, le Roi lui avoit répondu qu'il avoit fait 
tout son possible pour pardonner à son fils ^ mais qu'il n'avoit 
jamais pu gagner cela sur lui, et qu'il étoit obligé de lui dire 
qu'il ne feroit jamais rien pour son fils ; que, sur cette réponse, 
le duc de la Rochefoucauld lui avoit reparti que, puisqu'il n'y 
avoit plus rien à espérer pour son fils dans le service de Sa 
Majesté, il la supplioit très humblement de lui permettre de ven- 
dre son régiment', ce qu'elle lui avoit accordé sur-le-champ. 

24 avril. — Le 34, qui étoit le jour que le Roi devoit retour- 
ner à Versailles, on sut, dès le matin, que la marquise de Bar- 
bezieux y avoit la petite vérole, ce qui fit douter si le Roi n'iroit 



1. D*avoir écrit au défuDt prince de Gonti, et à celai qui étoit alors 
quand ils étoient en Hongrie, cette fameuse lettre dans laquelle il traitoit 
ayec tant de ibépris le Roi et la marquise de Mainteaon, et qui fut signée 
par le duc de la Roche-Guyon et par le marquis d'Alincourt, qui en furent 
exilés aussi l>ien que le marquis de Liancourt. 

2. Le régiment de la Marine. 



326 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

point s'établir à Marly ; mais il s'en retourna à Versailles, et 
même les jeunes princes ne s*en éloignèrent point; on se con- 
tenta seulement de bien barricader Tappartement de la marquise ; 
tous les commis quittèrent leurs bureaux, et s'en allèrent tra- 
vailler chez euXj et le marquis de Barbezieux, qui n'avoit poinl 
TU sa femme, se retira dans Tappartementde sa belle-mère, la du- 
chesse d^Uzès, qui s'étoit enfermée avec sa fille. 

25 avril. — Le 2S, on sut que les Espagnols pressoienl 
depuis longtemps le duc de Mantoue de se déclarer contre la 
France, et que ce prince avoit enfin congédié Dupré, envoyé 
extraordinaire du Roi auprès de lui, auquel il n'avoit même 
donné que fort peu de temps pour se retirer. 

26-28 avril. — Le 26, on disoit que Monseigneur iroit com- 
mander Tannée de Flandre, et, le 28, le Roi alla s'établir pour 
quelques jours à Trianon, où il permit à tout le monde de venir 
lui faire sa cour à toutes heures, comme à Versailles, donnant 
même tous les jours à dîner à quelques dames avec les princes- 
ses. U ne couchoit auprès de lui que le premier gentilhomme 
de la chambre en année S le capitaine des gardes en quartier S 
le grand-maître de la garde-robe ', le major *, et Tancien lieu- 
tenant des gardes du corps ^ Il n'y avoit aucune garde des deux 
régiments pendant le jour; mais, à rentrée de la nuit, trois déta- 
chements de quatre-vingts hommes chacun venoient prendre 
tous les postes, et s'en retoumoient à Versailles quand le jour 
étoit grand. 

29-30 avril. — Le 29, on apprit que l'archevêque de Bour- 
ges * étoit mort subitement à Paris, et même sans confession, 
et, le 30, on sut certainement que le Roi demeureroit à Trianon 
tant qu'il s'y trouveroit bien. Ce fut la propre expression de 
Monseigneur, qui le dit u son lever. 



1. Cétoil alors le dac d^Aumont. 

2. Cétoil alors le maréchal de Duras. 

3. C'éloit le duc de Rochefoucauld. 

4. C'étoit Brissac. 

îi. Selon le rang de la compagnie. 

6. Frère du marquis de Châteauneuf, secrétaire d'Etal. Il avoit outre son 
archevêché quatre abbayes. 



l"-7 MAI 1694 327 



MAI i694 

é 

1*' mai. — Le premier de mai, le Roi déclara qu'il ne mar- 
cheroit point cette année à la guerre^ non plus que Monsieur, 
son frère unique, qui n'en fut peut-étrei pas moins aise que 
les courtisans. On ^joutoit que le maréchal de Choiseul alloit 
commander sur les côtes ^ On sut aussi que les bataillons des 
gardes françoises et suisses partiroient le IS et le 16 du mois 
pour aller en Flandre. 

2-3 mai. --- Le 2, on apprit que le vieil abbé Bentivoglio 
étoit morL Mais cette mort ne fit pas tant de bruit que celle de 
la marquise de Barbezieux, qui mourut le lendemain, regrettée 
de tout le monde, et après avoir toiiyours assuré qu'elle mourroit 
de la petite vérole; ce qui étoit fondé sur une prédiction que 
certaine femme lui avoit faite. 

6-6 mai. — Le 5, le Roi alla pour trois jours à Marly, et, le 6, 
on apprit que la maréchale de Grancey ' étoit morte au Palais- 
Royal à Paris, étant extrêmement âgée. 

7 mai. — Le 7, on eut nouvelle que le maréchal de Tour\ille 
étoit arrivé à Toulon le 29 d'avril, après avoir vu à Brest toute 
la flotte du Roi en état de mettre à la voile, sous la conduite 
du comte de Ghâteaurenaud. 

Le même jour, le premier président, quelques présidents au 
mortier, le procureur général et les avocats généraux du par- 
lement de Paris ayant été mandés par le Roi, il leur dit qu'il 
avoit donné une déclaration par laquelle il entendoit que le 
duc du Maine prit au parlement la séance qa'avoit aiutrefois 
l'ancienne comté d'Eu, et, comme cette déclaration étoit fondée 
sur celle que le roi Henri IV avoit donnée en faveur du duc de 
Vendôme, son fils naturel, laquelle néanmoins n'avoit point eu 
d'exécution, le duc de Vendôme, se servant de la coiyoncturc, 
demanda aussi Tancienne séance de la comté de Vendôme, ce 

1. Le ftoi nomma anseî Vanban, fie«(>eii«nt général, ponr aller commander 
aux esTiroots de Brest, et ce fut le premier commandement qu*B eut de 
-ta Tte, car il n'aToH jamais ikit que la fonction de chef des ingénieurs. 

2. Ole éioit sœur du rieux raarqtiis de Villarceaux, dont le Ûls, chcTa- 
llier de rOrdre et capitaine lleateaant des cherau-légers de Monseigneur, 
-avoit été tué à la bataille de Fleurus. 



328 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGRES 

qu'il étoit difficile de lai refuser, après avoir fondé la déclara- 
tion du duc du Maine sur celle qui avoit été donnée en faveur 
de son grand -père. 

8 mai. — Le 8, le cardinal de Bouillon parut à la cour, reve- 
nant de son voyage de Liège, où il n'avoit pas mieux réussi 
qu'on Favoit espéré, vu la conjoncture des affaires. 

9 mai. — Le 9, on apprit que le grand-mailre de Tordre 
Teutonique ^ étoit mort à Liège, où la peste étoit violente. On 
disoit aussi que le grand doyen de Mean ' en étoit mort, et que 
le prince Clément de Bavière en étoit parti avec précipitation. 

10 mai. — Le 10, les députés des Etats de Bretagne vinrent 
saluer le Roi, et ce fut l'évoque de Tréguier ' qui le harangua. 

11 couroit alors un bruit qui auroit été bien avantageux, 
qui étoit que l'Empereur avoit écrit aux Hollandois qu'il étoit 
raisonnable d'écouler les propositions que le Roi faisoit pour la 
paix *. 

Ce jour-là, les fiançailles de Mlle de Soubise se firent à Ver- 
sailles dans le salon de l'appartement dii Roi. 

On disoit aussi que le départ de Monseigneur étoit différé 
jusqu'au 2 de juin, et cela faisoit soupçonner qu'il pourroit peut- 
être ne point marcher du tout. 

11-12 mai. — Le 11, on sut que la vieille marquise de La- 
vardin ^ étoit morte. Mais son fils fit tenir cette mort se(îrète, 
afin qu'elle n'empéch&t pas les noces de sa fille, qui se firent le 
lendemain. 

1. Frère de Télecteur palatin, il avoit en France la belle abbaye de 
Fécamp. [11 se nommait Louis-An loine de Neubourg, et était coadjuteur 
de Liège et de Mayence. — E, PonlaL] 

2. C'étoit celui qui s'étoit si fort déchaîné contre la France, et qui gou- 
vernoit tout du temps du dernier évêque. 

3. On Tavoit connu aumônier de la reine-mère sous le nom d'abbé de 
Kercado : il étoit gentilhomme de Basse-Bretagne. 

4. Ce bruit étoit trop bon pour être vrai. 

5. Elle étoit de la maison de Rostaing, et étant demeurée veuve k rage 
de vingt-deux ans, et n'ayant qu'un fils, elle n'avoit pas voulu se remarier 
pour l'amour de lui, l'avoit fait élever avec grand soin, avoit par son 
économie rétabli sa maison, qui étoit ruinée, et l'avoit ensuite enrichie 
par la succession de son frère, le marquis de Rostaing, qui n'avoit point 
été marié. Elle avoit couronné cette vie si louable selon le monde par 
beaucoup d'aumônes et de piété pendant les dernières années de sa vie, 
car il ne faut pas compter de ce nombre les trois ou quatre dernières, 
pendant lesqueUes eUe vécut sans avoir presque aucune connoissance, ayant 
été accablée d'une apoplexie. 



13-16 MAI 1694 329 

Ce fat ce jour-là que le Roi accorda au maréchal de Lorge un 
nouveau brevet de retenue de deux cent mille livres sur sa 
charge, outre celui de trois cent mille livres qu'il avoit déjà. 

On déclara aussi que Monseigneur partiroit le premier de 
juin. 

18 mai. — Le 13, le Roi fit le colonel Jullien brigadier, et 
lui donna une gratification de trois mille livres ; on disoit aussi 
qu'on feroit d'autres brigadiers, mais qu'on ne les sauroit qu'à 
l'armée*. 

On sut alors que le maréchal de Joyeuse n'alloit pas servir en 
Flandre, comme on l'avoit cru, mais qu'il alloit prendre en Alle- 
magne la place du maréchal de Choiseul, qui alloit commander 
sur les côtes de Normandie et de Bretagne. 

14 mai. — Le 14, l'évéque de Tréguier mourut subitement à 
Paris, en causant avec Gourtin, conseiller d'État ordinaire, qu'il 
étoit allé visiter. 

15 mal. — Le 15, on assuroit que la comtesse de Caylus et 
la marquise de Florensac avoient eu ordre de se retirer de la 
cour, avec permission de demeurer à Paris. 

16 mai. — Le 16, la duchesse de Guise fit présent au Roi de 
son beau palais du Luxembourg à Paris *, à condition que Sa 
M^yesté paieroit les quatre cent mille livres que défunte Made- 
moiselle de Montpensier, sa sœur, avoit léguées à ses domesti- 
ques à prendre sur la duchesse de Guise, et qu'elle y auroit son 
habitation pendant sa vie, ou que Sa Majesté lui donneroit un 
autre logement commode '. On ajoutoit qu'à l'avenir le Roi 
auroit soin de l'entretien du Luxembourg, et qu'il donneroit 
trente mille livres de pension à la duchesse de Guise au delà de 
ce qu'il lui donnoit déjà. 

Le même jour, on apprit que le comte de Coligny, mestre de 
camp du régiment de Gondé, étoit mort de maladie à Reims; il 
étoit le dernier de sa maison, et il y eut une circonstance remar- 
quable à sa mort, qui fut qu'on l'enterra dans la même abbaye 

1. Afin d'éviter les importanités des prétendants. 

2. Les deux sœurs aroient partagé le palais d'Orléans, autrement le- 
Luxembourg, et par le partage la duchesse de Guise, pour en être mat- 
tresse, deYoit rendre à sa sœur quatre cent mille livres, et ce fut sur cette 
somme qu'en mourant elle assura les legs qu'elle fit à ses domestiques. 

3. On croyoit que le Roi destinoit le Luxembourg pour quelqu'un de ses 
petits-fils. 



330 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHBS 

•qu'il avoit longtemps possédée, et qu'il avoit eu bien de la peine 
à quitter après la mort de son frère aîné. 

17 mai. — Le 17, on sui que le Roi avoit fait le marquis de 
Beuvron ^ le comte de Matignon *, et le marquis de Lavardin ^ 
lieutenants généraux de ses armées. 

On apprit aussi que le duc de Roquelaure ayant eu la jambe 
cassée il y avoit vingt-deux ans, sa blessure s'étoit rouverte, et 
^e le moindre danger étoit pour lui de ne pas servir la campa- 
^e prochaine. 

18 mai. — Le 18, le premier président du pariement de Paris 
Tint trouver le Roi à Trianon, où U fut enfermé avec Sa Majesté 
^ le comte de Pontchartrain pendant plusieurs heures. 

19 mai. — Le 19, le Roi prit médecine, dans le dessein de 
quitter le quinquina qu*il avoit repris depuis quelques jours pour 
«A léger ressentiment de lièvre qu'il avoit eu. 

U étoit alors grand bruit de la division qui étoit entre les can* 
tons catholiques et les cantons protestants des Suisses, au sujet 
de la comté de Neufchàtel. Les Etats de cette comté avoient 
(reconnu la duchesse de Nemours pour leur dame; mais, en 
•même temps, ils avoient déclaré que ni elle ni personne n*avoit 
4K)uvoir de donner leur comté, et qu^eUe de voit passer aux plus 
(proches héritiers de leurs maitres. Cette déclaration excluoit en 
4uéme temps le prince de Ck)nti et le chevalier de Soissons, mais 
él naissoit aussi par là une difficulté, car les cantons catholiques 
iprétendoient que la comté de Neufchàtel tombât aux parents de 
la duchesse de Nemours, qui étoient en France, et les protestants 
la vouioient faire tomber à un prince de la maison de Bade, qui 
préiendoit aussi y avoir droit, et la dispute s'étoit tellement 
échauffée qu'on appréhendoit que les cantons ne vinss^t à pren- 
•dre les armes les uns contre les autres. 

20 mai. — Le 20, on eut nouvelle de la mort du duc de Saxe ; 
filais on sut que le Roi n'en prendroit le deuil que quand on lui 
«n aoroit donné part dans les formes ; ce que les princes de Saxe 
ne dévoient pas faire, suivant les apparences, sans savoir si cela 
ne déplairoit pas à TEmpereur. 

i» LteuteBaiii géoéral de Haaie-Nor«iaadi«. 

2. Ueutenant gèiàénX de Basfie-NorfliaAdie; on toi d<Mnioit cette espèce 
<le famée aussi biem qu'au marquis <ie LaTardin poor les eontenler. 

a. Lieutenant général de Bretagne, à la réserve du comté Nantois, dont 
âe marquis de Molac éloit lieutenant général. 



21-24 MAI 1694 331 

21 mai. — Le 21, le Roi accorda au marquis du Poulpry, 
gentilhomme de Basse-Bretagne, qui servoit dans sa première 
compagnie de mousquetaires, Tagrément de la cornette des 
chevau-légers de sa garde, que le marquis de Goëtenfao vendoit 
pour acheter la sous-lieutenance de la même compagnie du 
comte de la Motte, maréchal de camp. 

U couroit alors quelque bruit de la mort de Tévéque de Metz, 
ci-4eyant archevêque d'Embrun^ et frère aine du défunt maré- 
chal duc de la Feuillade. 

22 mal. — Le iiy on apprit que le chevalier Chamillard, capi- 
taine de vaisseau S qui escortoit avec deux vaisseaux de guerre 
un convoi de vingt-quatre vaisseaux chargés de blé, qui venoient 
du Nord, étoit arrivé à Dunkerque avec vingt-trois de ces vais- 
seaux; que le vingt-quatrième, s'étant égaré, avoit été donner 
dans Fescadre du prince d'Orange, qui passoit d'Angleterre en 
Hollande avec neuf vaisseaux de guerre ; que ce vaisseau chargé 
de blé avoit été pris, et que le prince d'Orange avoit su, par 
ceux qui étoient dedans, qu'il passoit un convoi de blé pour la 
France, mais qu'il n'avoit pas voulu s arrêter pour l'enlever, 
témoignant que des vaisseaux marchands ne valoient pas la 
peine de s'y amuser '. 

Le même jour, on sut que le Roi avoit créé neuf mille livres 
de rente sur l'Hôtel de ville de Paris pour le petit Regnault, et 
qu'il avoit récompensé tous les officiers de son vaisseau en 
faisant les lieutenants capitaines, et les enseignes lieute- 
nants. 

Ce fut encore le même jour que l'affaire du duc de Vendre 
pour le rang de sa pairie fut réglée à son avantage. 

28 mai. — Le 23, on eut nouvelle que le maréchal de Tour- 
ville étoit embarqué, mais qu'un coup de foudre avoit coupé son 
grand mât, et qu'il falloit quelques jours pour en remettre un 
autre. Les lettres de Provence par lesquelles on avoit cette nou- 
velle portoient aussi qu'on ne doutoit point, en ce pays-là, du 
siège de Palamos et de celui de Barcelone. 

24 mai. — Le 24, on disoit que le prince d'Orange auroit en 
Flandre trente mille Anglois, et que, outre cela, il embarquoit 

1. Prère de GhamUlard, intendant des finances. 

2. Peut-être appréhendoit-U quelque combat dontenx, pent-ètre parioit-» 
il suivant ea pensée. 



833 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

encore à Portsmouth douze mille hommes sur la flotte, ce qui 
ne laissoit de donner quelque inquiétude. 

Ce jour-là, le chevalier de Bezons, maréchal de camp, épousa 
Mlle Ménestrel, flUe d*un homme d'affaires, et le bniit couroit 
que le marquis de Grignan ^ mestre de camp de cavalerie, 
épousoit aussi la fille de Saint-Amand, qui lui donnoit quatre 
cent mille livres, et qui étoit de même dans les affaires du Roi. 

25 mai. — Le 28, le Roi ordonna au duc d'Aumont, son pre- 
mier gentilhomme de la chambre en année, de s'en aller à son 
gouvernement de Boulonnois *, ce qui étoit extraordinaire, les 
premiers gentilshommes de la chambre ne s'éloignant guère de 
la personne du Roi dans leur année de service. 

Le même jour, on sut la mort du vieux président de Maupeou ', 
et le Roi donna sa place de conseiller au président Croiset ^. 

26 mal. — Le 26, on apprit que la comtesse de Saint-Aoust ^ 
était morte à Paris dans un âge très avancé, et que le comte 
de Phelypeaux, fils du comte de Pontchartrain, et reçu en 
survivance de sa charge, partoit pour aller visiter les ports de- 
puis Nantes jusqu'à Dunkerque. 

On disoit, ce jour-là, que le Roi avoit fait dire au roi d*Angle- 
terre, par le marquis de Croissy, qu'il ne s'accommodoit pas 
de milord Melfort, son secrétaire d'État, qui étoit chargé de 
toutes les négociations auprès de lui, et qu'il le prioit de se 
servir d'un autre ; que le roi d'Angleterre avoit eu peine à goû- 
ter cela, mais que la reine avoit dit que, puisqu'il ne plaisoit 
pas au Roi, c'étoit assez pour ne le plus employer. 

27 mai. — Le 27, on descendit la châsse de sainte Gene- 
viève, et on la porta, avec toutes les solennités accoutumées, à 

i. FiU unique du comte de Griguan, lieutenant général pour le Roi en 
Provence et chevalier dos Ordres du Roi. 

2. Le Roi lui dit qu*il n'étoit en repos de ce côlé-U que quand il y 
étoit. 

3. Président de la première chambre des enquêtes, qui, après avoir servi 
très longtemps dans sa charge avec honneur, favoitfait tomber à son fils; 
il avoit quatre-vingt-huit ans quand il mourut. 

4. Président de la quatrième chambre des enquêtes et parent du comte 
de Pontchartrain. Autrefois les maréchaux de France se tcnoient honorés 
de ces places de conseillers d'honneur, mais ils les avoient négligées, et les 
hommes de robe s'en éloient emparés. 

5. De la maison de Saint-Gelais; son mari étoit un gentilhomme qui 
avoit fait sa fortune; elle ne laissoit qu'une femme qui avoit épousé le 
marquis de Nonan, autrement du Plessis-Ghétillon. 



27 MAI 1694 333 

Téglise calhédrale de Notre-Dame de Paris. Il y avoit plus de 
quinze ans que pareille cérémonie ne s'étoit faite, et jamais elle 
n'avoit été si nécessaire qu'elle Tétoit alors pour implorer la mi- 
séricorde de Dieu, et lui demander la paix et la fertilité de la 
terre ; car c'étoit une chose pitoyable de voir les villes et surtout 
celle de Paris inondées d'un déluge de pauvres accourus de tous 
côtés de la campagne, dont les visages exténués de faim fai- 
soient peur à voir, et dont la plupart étoient étendus sur les 
fumiers ou sur le pavé dans les rues, criant et mourant de misère. 
Outre cela, il étoit arrivé plusieurs séditions en diverses villes 
du royaume, et on n'osoit y apporter de remède de peur d'aug- 
menter le mal ; car le pain augmentoit encore tous les jours de 
prix, et ce qui avoit valu deux sous la livre, en valoit alors sept 
dans les marchés. On a cru que la cérémonie de cette procession 
valoit bien la peine d'en mettre ici la marche, comme on récri<> 
vit en ce temps-là. 

Marche de la procession de "sainte Geneviève. 

A la pointe du jour, le lieutenant civil, le lieutenant crimi- 
nel, le procureur et Tavocat du Roi du Gh&telet, revêtus de 
robes rouges, et douze commissaires se rendent à Téglise 
Sainte-Geneviève pour prendre la châsse en leur protection au 
nom de toute la ville, s'obligeant par serment et par écrit 
de la garder et d'en répondre : aussi l'accompagnent-ils depuis 
ce moment sans la quitter de vue jusqu'à ce qu'après la proces- 
sion elle soit remontée et remise en sa place ordinaire. Le tré- 
sorier aussi ou le sacristain de l'abbaye marche immédiatement 
devant la châsse avec une baguette à la main pour empêcher les 
approches tumultueuses et trop fréquentes du peuple. 

Sur les sept à huit heures du matin, arrivent les cours supé- 
rieures ; celle du parlement vient en robes rouges» et est reçue 
par deux religieux en la nef de l'église, d'où, passant par le mi- 
lieu du chœur, elle s'avance jusqu'au lieu où on a placé la châsse 
de sainte Geneviève après l'avoir descendue, et là, les cours su- 
périeures lui ayant rendu leurs devoirs, elles sont conduites 
ensuite dans la salle destinée pour les recevoir. 

Les châsses de saint Praxence, de saint Magloire, de saint 
Landry, de saint Médéric, de sainte Âvoye, de sainte Opportune, 



334 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

et les autres reliques qai précèdent la procession de Notre-Dame, 
sont portées dans le chapitre de Tabbaye préparé à cet effet, 
sans entrer ni passer par le chœur de Tëglise. Celle de saint 
Marcel est présentée par les orfèvres aux porteurs de sainte 
Geneviève, lesquels, revêtus de grands rochets ou aubes de 
lin et nu-piedSy la portent depuis le portail de Téglise jusque 
sur le maître autel pour vérifler Tancien proverbe : Que sainte 
Geneviève ne sorte point, si saint Marcel ne la vient quérir. 

Le chapitre de Notre-Dame étant entré dans Téglise va rendre 
sa soumission et baiser dévotement la châsse de sainte Geneviève, 
et ayant pris sa place dans le chœur à la droite, le chantre en- 
tonne premièrement un répons de saint Pierre et de saint Paul, 
et, après, Tantienne de sainte Geneviève : felix ancilla Deiy 
après quoi Tarchevéque dit Toraison. Cependant le prévôt des 
marchands, les échevins, et les autres officiers de la ville s'ap- 
prochent pour saluer la châsse que les orfèvres prennent ensuite 
et la portent jusque sous le portail de Téglise. 

L'oraison achevée par Tarchevôque, le chantre de Sainte-Ge- 
neviève commence Tantienne de saint Marcel : dulce decus 
Parisioruniy et aussitôt les porteurs de la châsse de sainte Ge- 
neviève se chargent de celle de saint Marcel qu'ils portent 
jusque dessous le portail» où ils la rendent aux orfèvres, et 
reprennent celle de la sainte. Après Tantienne, Tabbé dit Torai- 
son : Deus qui populo tuo, après quoi le même chantre de Sainte- 
Geneviève entonne la première antienne de la procession, ce qu'il 
continue de faire dans tout le cours de la procession, n*y ayant 
que les religieux qui chantent. 

C'est alors que la procession commence à partir, les religieux 
mendiants vont les premiers, suivis des églises paroissiales et col- 
légiales accompagnées de leurs châsses et reliquaires, et enfin 
les chanoines de Notre-Dame et ceux de Sainte-Geneviève ; ceux- 
là à côté gauche, précédés immédiatement des églises qu'ils 
appellent leurs filles, et ceux-ci à côté droit, précédés des pa- 
roisses Saint-Etienne et Saint-Médard. Les châsses de sainte 
Geneviève et de saint Marcel sont portées autant que faire se peut 
côte à côte entre les deux chœurs : la première du côté droit où 
sont les religieux, et la seconde du côté gauche où est le chapi- 
tre de Notre-Dame. Tout de même, les deux chœurs doivent être 
disposés de telle sorte que le premier chanoine de Notre-Dame 



27 Ukl 1694 38& 

réponde au premier chanoine régulier de Sainte-Geneyiève, et 
Tarchevéque, qui marche le dernier à la main gauche, doit être 
Tis-à-vis de Fabbé qui marche le dernier à ta main droite, don- 
nant également tous deux la bénédiction en tous Ketix où va la 
procession. 

Aux environs de lâchasse sont le lieutenant ciril, le lieutenant 
criminel, Tarocat et le procureur du Roi, et les douze commis- 
saires du Châtelet qui ont répondu de la châsse, assistés des ser- 
gents à verge, portant en leurs mains des bâtons azurés et 
parsemés de fleurs de lys. Après la châsse marchent Tardiez 
véque et Tabbé, et puis les cours supérieures, le paiiement et la 
Cour des aides du côté droit après Fabbé, la Chambre de» 
comptes et les officiers de la ville après Tarcbevéque. 

Le chemin de la procession est par la me Saint-Jacques, d*oà 
elle descend en Téglise Notre-Dame, où étant arrivée chaeuD 
prend place, Tabbé en la première chaire à main droite en en- 
trant au chœur, puis le premier président, et après lui les autres* 
présidents et conseillers du parlement, qui occupent fat mmtié des- 
hautes et basses chaises, le reste demeurant libre pour les reli- 
gieux; à Tautre côté à main gauche, se placent la Chambre des 
comptes, la Cour des aides et les chanoines de Notre-Dame. 

A rentrée de Féglise, les porteurs de la châsse de sainte Ge- 
neviève prennent celle de saint Marcel, et ceux de saint Marcel 
celle de sainte Geneviève, pour les porter aux lieux destiné» 
dans le chœur vis-à-vis de celle-ci ; le trésorier ou cheveder de 
Sainte-Geneviève ayant toujours la baguette à la main se met em 
vue des basses chaises destinées pour lui. 

Les places prises, la messe est chantée selon Tordre qui soit,. 
et célébrée par Tarchevéque* assisté des diacres, sous-diaeres- 
et autres officiers de Sainte-Geneviève. 

Le chantre de Sainte-GeHeviève ayant le bâton cantoral en 
main, qu*il tait porter de Sainte- Geneviève à Notre-Dame» el 
celui de Notre-Dame, portant tous deux chapes, commencent le 
Sahe sancta purent, ou autre IntnHt de la Vierge soivanl le 
temps, lequel est poursuivi par les seuls religieux. 

Le premier Kftrie est chanté sur Torgue, le deuxième par le» 
religieux et le troisième par Torgue, le premier Ckriste par la 
musique de Notre-Dame. 

Le Ghria m excelsiê est chanté par les religieux, le Qraiiêef 



336 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

par les chanoines de Notre-Dame et V Alléluia par ceux de Sainte- 
Geneviève. 

Le Credo est chanté en musique par les chantres de Notre- 
Dame, et tout le reste par les religieux. 

Pendant la messe, on fait un sermon dans la grande salle d'en 
haut, ou en quelque autre lieu convenable. 

Après la messe, le chantre de Sainte-Geneviève commence 
Tantienne Salve Regina, après laquelle Tabbé ayant dit rorai<> 
son, Ton commence à sortir du chœur au même ordre qu'on y 
étoit entré. Les porteurs de sainte Geneviève prennent la ch&sse 
de saint Marcel, et ceux de saint Marcel celle de sainte Gene- 
viève ; pendant qu'elles passent Tune après Tautre, les religieux 
chantent Tantienne Sancte Marcelle, et celle Flos sudans, 
après quoi les orfèvres ayant rendu auprès du petit pont la 
châsse de la sainte patronne à ses porteurs, et repris celle de 
saint Marcel, ils les font incliner Tune vers Tautre, selon la cou- 
tume, comme pour se dire adieu, comme font pareillement Tar- 
chevéque et Tabbé et les deux clergés de Notre-Dame et de 
Sainte-Geneviève, qui retournent les uns et les autres en leur 
église. 

En ce retour, ceux de Sainte-Geneviève sont accompagnés des 
chanoines de Saint-Marcel, et précédés des quatre ordres men- 
diants, et des paroisses de Saint^tienne et de Saint-Médard. 
Les Augustins les quittent au delà du petit pont, les Cordeliers 
en la place Maubert, les Carmes à leur église, ceux de Saint-Mar- 
cel vont jusqu'à Saint-Etienne, et les Jacobins jusque sous le 
portail de Sainte-Geneviève, où les porteurs s*arrétant, tout le 
clergé passe par- dessous la châsse selon Tancien usage, et se 
range en haie dans la nef pour la laisser passer par le milieu 
jusqu'au derrière du grand autel, d'où elle est ensuite remontée 
et remise en sa place ordinaire. Après quoi Tabbé dit Torai- 
son, et puis se termine la célébrité par la bénédiction solen- 
nelle qu'il donne à tout le peuple. 

28 mai. — Le 28, on apprit que le maréchal de Noailles avoit 
assemblé son armée, et qu'il avoit marché pour entrer dans le 
pays ennemi. 

On sut aussi que la comtesse de Pontchartrain était retombée 
malade. 

29 mal. — Le 39, veille de la Pentecôte, le Roi fit ses dévo- 



30-31 MAI 1694 337 

lions avec une piété exemplaire, et ensuite il toucha les malades 
des écrouelles en la manière accoutumée. 

On croyoit que, l'après-dînée, après avoir entendu les vêpres, 
il distribueroit les deux évéchés et les seize abbayes qui va- 
quoient ; mais on sut bientôt qu'il avoit remis à Noël la distri- 
bution des abbayes, dont il avoit accordé aux pauvres le revenu 
jusqu'à ce temp&-là, et, àTégard des évéchés^ il dit en se mettant 
à table qu'il avoit donné Tarchevéché de Bourges à Tabbé de 
Gesvres S et Tévêché de Tréguier à Tabbé de Kervilio *. 

30 mai. — Le 30, toutes les lettres des pays étrangers ne 
parloient que de paix ou de trêve ; mais c'étoit un si grand bien 
qu'on n'osoit Tespérer. 

On disoit, en même temps, que le prince d'Orange n'avoit pas 
voulu dire à ses alliés les projets qu'il avoit faits pour la cam- 
pagne prochaine ; soit qu'il affectât de faire le mystérieux pour 
faire croire qu'il avoit de grands desseins, soit qu'il en eût véri- 
tablement, et qu'il appréhendât que quelqu'un de ses alliés ne 
les découvrît au Roi, le secret étant assez incompatible avec la 
multitude. 

31 mai. — Le 31, Monseigneur partit à deux heures après mi- 
nuit pour s'en aller en poste à l'armée qu'il devoit commander en 
Flandre, et la princesse de Conti le reconduisit jusqu'au Bour- 
get. Il devoit ce jouç-là aller, dîner à Compiègne • et coucher à 
Guise, et, le lendemain, gagner Maubeuge, tous les quartiers de 
ses troupes étant le long de la rivière de Sambre, où on avoit 
donné le vert à tous les chevaux de la cavalerie et des dragons 
avec beaucoup de succès \ 

Le même jour, le duc de Chartres partit pour suivre Monsei- 
gneur, et le duc de Bourbon ' alla aussi coucher à Chantilly avec 

i. Second fils du duc de Gesvres, premier geutilhomme de la chambre 
du Roi, chevalier de ses Ordres, et gouverneur de Paris; il avoit long- 
temps été à Rome camérier du Pape, et on croyoit que s'il n'eât pas quitté, 
à cause des démêlés de la France avec la cour de Rome, il auroit été car- 
dinal. Tout le monde approuva ce choix du Roi, car on estimolt fort Tabbé 
de Gesvres. 

2. C'étoit un gentilhomme de Basse-Bretagne, parent de la maréchale 
de Créquy et de la belle-QUe du premier président de Harlay; ce qui ne 
lui nuisit pas pour être évéque. 

3. Chez Phélypeaux, intendant de Tlle-de-Prance. 

4. Les mauvais fourrages les avoient rendus maigres et pelés, et le vert 
les remit. 

5. Autrement le duc d'Enghien, (Ils unique du prince de Condé. 

IV. — 22 



338 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SÛURCflES 

le priace de Condé, son père, et la duchesse de Bourbon, sa 
femme, pour en partir deux jours après et aller joindre Monsei- 
gneur. 

L'aprës-dinée, le Roi alla s'établir à Marly pour cinq jours, et 
ce fut là qu*on commença à dire ouvertement que le Roi avoit 
fait une promotion de brigadiers, mais on ne sut pas encore les 
noms des heureux. 

JUIN 1694 

1*' Juin. — Le premier de juin, le duc du Maine et le comte 
de Toulouse partirent aussi pour Tannée de Flandre. 

2 Juin. — Le 2, on apprit que Neufville-Valot ', chef du vol 
du Roi pour les champs, étoit mort à Paris de cette fièvre pour- 
prée qui tuoit alors tant de monde, et que la marquise de No- 
vion ' y étoit morte aussi d'une maladie de langueur. On sut 
encore que la femme de Stoppa, lieutenant général, étoit à l'ex- 
trémité. 

S Juin. — Le 3, sur les neuf heures du soir, le marquis de 
Noailles ' arriva à Marly, et y apporta au Roi la nouvelle d'une 
bataille gagnée par le marédial, son frère, en Catalogne. On sut 
de lui que ce général avoit passé la rivière du Ter devant Tannée 
des ennemis, qui étoit composée de seize à dix-sept mille hom- 
mes *; que le marquis de Ghazeron, lieutenant général, avoit 
passé d'abord avec le comte du Bourg S maréchal de camp, et le 
comte de Druy ®, brigadier commandant la cavalerie, à la tète 
des carabiners; qu'ensuite tous les grenadiers de Tarmée, et le 
régiment de dragons à pied de la reine d'Angleterre, avoient 
passé à Teau jusqu'à la ceinture ; que les carabiniers avoient ren- 
versé les ennemis, lesquels s'étant jetés dans on retranchement 

i. FiU da défunt Yalot, premier BiédeciQ d« Roi. Il avoii été capitaine 
au régiment des gardes. 

2. Femme da marquis de Novion, brigadier d'infanterie, qui étoit petit- 
fils da premier président de Novion. 

3. Brigadier 4e oaTalerie. 

4. Dans la suite, on sut qu'ils y avoient près de vingt miUe kommes. 

5. n commandoit en Laagoedoc sous le comte de Broglie, et avoit 
demandé cette année à servir en campagne; il ayoit été nourri page du 
maréchal d'Humières. 

6. Lieutenant des gardes du corps. 



3 JUIN 1694 33» 

qu'ils avoieat fait devant le gué, les grenadiers et les dragons 
les y avoient forcés Tépée à la main ; que toute Farmée françoise 
a?oit ensuite passé la rivière, et qu'elle avoit mené battant celle 
des ennemis quatre lieues durant ; que la cavalerie des ennemis 
avoit f^dt la retraite, tournant de temps en temps, mais étant 
toujours battue à toutes les charges; qu'on avoit tué environ 
quatre mille hommes, et fait deux mille cinq cents prisonniers, 
du nombre desquels étoit du Buis S autrement le marquis de 
Grigny, général de la cavalerie des ennemis; qu'on leur avoit 
pris tout leur bagage, et même la cassette des instructions du 
duc d*Escalone, leur général, tout leur équipage d'artillerie, à 
la réserve des canons qu'ils avoient apparemment jetés dans la 
rivière, et avec cela dix-sept drapeaux; que pour des timbales 
et des étendards, on ne leur en avoit point pris, parce qu'ils n'en 
avoient point dans leurs troupes en Catalogne; que celte victoire 
n'avoit guère coûté aux troupes du Roi, puisqu'elles n'avoient 
eu que trois cents hommes tués ou blessés, dont les principaux 
étoient la Salle % brigadier des dragons, tué ; le comte du Bourg, 
maréchal de camp, blessé à mort; le comte de Druy, blessé 
d'un coup de mousquet à la télé et trépané sur-le-champ; et 
Bauduman, brigadier d'infanterie ', blessé d'un coup de mous- 
quet dans les reins. 

Une si grande nouvelle fut suivie d'une aussi agréable que le 
chevalier de Ghapuiseaux S major de la marine, apporta du c6té 
de la mer Méditerranée, de la part du comte de Ghàteaurenaud. 
On sut par lui que ce lieutenant général, avec ses trente-cinq 
navires, n'avoit été que vingt jours à venir de Brest sur les côtes 
de Catalogne ; qu'en faisant sa route, il avoit coulé à fond et pris 
quelques barques angloises et hoUandoises ; qu'il avoit appris 

i. G'èioii un vieU officier wallon, homme de foKune,mai8 qui avoit du 
mérite. Le roi d'Ei(>agne, malgré le prince d'Orange, avoit abeolomeni 
voulu ravoir pour commander sa cavalerie en Catalogne. 

2. n avoit passé par bien des emplois diflTérenls qui étoient au-dessiu 
de sa capacité; en dernier lieu, il avoit été gouverneur de la citadelle de 
Liège, et avoit quitté ce poste pour venir servir en France dans les 
troupes levées pour le cardinal de Fûrstenberg. Son régiment fut donné 
a« comte de Poitiers Liégeois, son lientenant-colonel. 

3. Gentilhomme de panphiné, qui éloit Uentenant-colond du régiment 
de Sauli. 

4. Gentilhomme du Perche, frère cadet de Ghapoiseauz, exempt des 
gardes du corps. 



340 ^ MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

par leur équipage qu'il avoit fort proche de lui quatre gros vais- 
seaux de guerre espagnols, qui venoient de porter cinq cents 
hommes à Barcelone, dont Tun étoit de soixante-seize pièces de 
canon, le second de soixante-douze, le troisième de soixante-dix 
et le quatrième de soixante-six ; qu'il étoit allé les chercher^ et 
les avoit trouvés avec quelques vaisseaux marchands ; qu'il avoit 
pris et coulé à fond quelques-uns de ces derniers, et qu'il avoit 
brûlé deux des vaisseaux de guerre ; que les deux autres s'étoient 
retirés dans une baie voisine avec cinq galères, et qu'à l'entrée 
de la nuit, le comte de Chàteaurenaud avoit mouillé à l'entrée de 
la baie, parce que, n'en connaissant pas le fond, il n'osoit ha- 
sarder d'y faire entrer de gros vaisseaux; que les galères 
8*étoient sauvées à la faveur de la nuit; qu'à la pointe du jour, 
le chevalier de la Roche-Alard % capitaine de vaisseau, et des 
Granges, lieutenant, s'étoient offerts d'aller avec une frégate 
brûler les deux vaisseaux des ennemis, et que le comte de Chà- 
teaurenaud les y avoit envoyés; mais que les Espagnols, les 
voyant approcher, avoient eux-mêmes mis le feu à leurs vais- 
seaux, dont ils avoient tiré les hommes; qu'un des deux avoit 
éclaté entièrement, et que de Tautre il n'avoit sauté que l'arrière ; 
que la Roche-Âlard et des Granges s'étoient mis dans une chaloupe 
pour l'aller achever de brûler; flue des Granges étoit entré de- 
dans, quoiqu'un Espagnol blessé qu'on y avoit trouvé assuroit 
qu'il y avoit une mine; qu'il étoit monté aux vergues avec un 
matelot pour y prendre les flammes, et qu'il s'étoit trouvé bien 
embarrassé à le faire parce qu'ils n'avoient qu'un méchant cou- 
teau, mais que, dans le moment, il étoit venu un coup de canon 
d'une petite place qui étoit sur le bord de la baie, qui avoit 
coupé le perroquet, et avoit fait tomber les flammes ; que des 
Granges étoit descendu, les avoit prises et portées dans la 
chaloupe et avoit mis le feu au reste du vaisseau; mais que, 
comme il s'en retoumoit dans sa chaloupe pour regagner la fré- 
gate, un second coup de canon avoit tué la Roche-Âlard et un 
matelot, et en avoit blessé un autre. Le chevalier de Ghapuiseaux 
ajoutoit que le maréchal de Tourville étoit dans la baie de Roses, 
et que le comte de Chàteaurenaud, ayant le vent bon comme 
il l'avoit, devoit l'avoir joint en peu d'heures. 

i. Gentilhomme de Poitou, parent de la marquise de Maintenon; c'étoit 
un très bon officier. 



4-6 JUIN 1694 341 

4 Juin. — Le 4, les Anglois de la cour du roi Jacques dîsoienl 
qu'ils avoient reçu des lettres de Flandre, et que le prince 
d'Orange se vantoit d'avoir la paix dans sa poche. Cependant 
on disoit qu'il s'alloit poster derrière Louvain pour donner la 
main à Liège, si l'armée de France marcboit de ce côté-là. 

6-6 Juin. — Le 8, le Roi fit le marquis de Noailles maréchal 
de camp^ et, le lendemain, on sut la mort de Mme Stoppa. 

La promotion des brigadiers fut déclarée, et les listes en cou- 
rurent de tous côtés. 



Brigadiers d'infanterie : 

I>e Chelberg *. 
Ferrand *. 
De Saillant '. 
De Vaudrey *, 
DeLabadie ^ 
De Bouan *. 
De Montigny '. 
De Guébriant *. 
De Vibraye '. 
De la Massaye *^ 
DeBeIsunce ". 
Del'Isle". 
JuUien ". 

1. Colonel suisse. 

2. Major général de Tarmée de Catalogne, ci-devant capitaine au régi- 
ment des gardes. 

3. Gentilhomme d'Auvergne, de la maison d'Estaing, capitaine d^ gre- 
nadiers aji régiment des gardes. ' 

4. Gentilhomme de Franche-Comté, colonel du régiment de la Sarre ; il 
n*y avoit que quatre ans qu'il avoit quitté la soutane. 

5. Lieutenant-colonel du régiment de Guiche. 

6. Lieutenant-colonel du régiment du Maine. 

7. Lieutenant-colonel du régiment royal d'artillerie. 

8. Gentilhomme de Bretagne, colonel d'infanterie. 
^. Gentilhomme du Maine, colonel d'infanterie. 

10. Gentilhomme de Poitou, colonel d'infanterie, lieutenant de roi en 
Poitou, 
il. Gentilhomme de Gascogne, colonel d'infanterie. 

12. Gentilhomme du Maine, colonel d'infanterie, demi-fk^re de l'évéque 
de Chartres. 

13. C'étoii celui qui avoit défendu Coni cpntre l'armée du Roi. 



342 MÉMOIRES DU MARQUIS DE 80URCHES 

De Talbot •. 
De Poitiers *. 
De Bérulle ». 
Dorington *. 
DeMontcauIt '\ 

Brigadiers de cavalerie : 

De Narbonne *. 

De Bercourl \ 

De Lagny ®. 

De Praslin. 

De Montesson ^. 

De Tisenow '®. 

Le chevalier du Mesnil * ' . 

De Cheladet ". 

De Sousiernon *'. 

De Mursay **. 

D'Eslaing *». 

De Forsal •«. 

De Virieu *'. 

De Galway *'. 

4. Colonel anglois. 

2. Gentilhomme de Franche-Comté, colonel dMnfaDterie. 

3. Frère de Bérulle, intendant du Lyonnois, colonel d'infanterie. 
A, Colonel anglois. 

5. Gentilhomme de Gascogne, gouverneur de la citadelle de Besançon. 

6. Gentilhomme de Gascogne, mestre de camp de cavalerie. 

7. Gentilhomme de Picardie, mestre de camp de cavalerie. 

8. Mestre de camp de cavalerie. 

9. Gentilhomme du Maine, lieutenant des gardes da coips. 

10. Offlcier suédois, lieutenant-colonel de cavalerie. 

11. Gentilhomme de Dauphiné, mestre de camp de cavalerie. 

12. Gentilhomme de Gascogne, mestre de camp du régiment da Maine 
de cavalerie. 

13. Gentilhomme de Lyonnois, fils du frère alnè do comte de la Chaise. 
Il étoit mestre de camp du régiment de Toulouse de cavalerie. 

14. Fils du marquis de Villette, lientenant général des armées navales du 
Roi, et parent proche de la marquise de Maintenon. 

' 15. Gentilhomme d'Auvergne, capitaine-lieutenant des gendarmes de 
Monseigneur le Dauphin. 

16. Gentilhomme de Provence, mestre de carap de cavalerie. 

17. Gentilhomme de Dauphiné, capitaine lieutenant d'nne compagnie de 
gendarmerie. 

18. Mestre de camp angîoif. 



7*10 JUIN 1694 843 

Brigadiers de dragons : 

De Brctoncelles *. 

D'Avaray *. 

Le chevalier d'Asfeld '. 

7 Juin. — On apprit, le 7, que le marquis de Cbâteauueuf, 
secrétaire d*Ëtat, avoit eu un violent accès de Qëvre; mais il en 
fut quitte pour en avoir encore deux autres, et guérit sans le 
secours du quinquina. 

Le même jour, on eut nouvelle que le marquis d'Arcy, cheva- 
lier des Ordres du Roi, conseiller d'État ordinaire, et premier 
gentilhomme de la chambre du duc de Chartres, étoit mort en 
arrivant à Maubeuge. 

On sut aussi que le jeune abbé d'Uzès ^ étoit mort de maladie à 
Paris, et que le Roi avoit donné sa charge de premier président 
de Bordeaux à Rouillé °, président au Grand Conseil. 

Mais toutes ces nouvelles furent étouffées par la maladie du 
Roi, qui eut ce jour-là un grand accès de fièvre, qui Tobligea 
sur-le-champ à prendre du quinquina. 

8-9 Juin. — Le 8, le duc de Vendôme fut reçu au parlement 
en son rang de duc et pair, et prit séance au-dessus des pairs 
ecclésiastiques ^. Le prince de Condé devoit se trouver à sa 
réception, mais il ne s'y trouva point, et, le lendemain, on sut 
qu'il avoit la fièvre à Chantilly. 

On apprit aussi que le marquis de Lonzac étoit mort, et que le 
comte de Hautefeuille ^ étoit à l'extrémité. Mais on fut moins 
touché pour eux que pour la jeune comtesse de Gaylus % qu'on 
apprit être tombée en apoplexie à Paris toute grosse* 

10 juin. — Le 10, qui étoit le jour de ki fête du Saint-Sacre- 

i. Gentilhomme de Normandie» colonel de ^ragons. 

2. Gentilhomme de Poitou, colonel de dragons. 

3. Frère du comte d'Asfeld, qui avoit défendu Bonn, colonel de dragons. 

4. Frère du duc d'Uzès et de la défunte marquise de Barbezieux. 

6. Frère de Rouillé, procureur général de la Chambre des comptes de 
Paris. 

6. L'archevêque de Reims, l'évoque de Langres et Tévéque de Noyon 
s*y trouvèrent. Il est vrai que Tarchevèque de Reims avoit, par permis- 
sion du Roi, teit des protestations poar la dignité de son siège. 

7. Frère du grand bailli de Haut^euille, ambassadeur de Malte auprès 
4lu Roi. 

8. Fille du marquis de Yillette. 



344 MÉMOIRES bU MARQUIS DE SOURCHBS 

ment, le Roi n'alla pas à la procession, quoiqu'il n'eût plus de 
Bèvpe ; il ne voulut pas môme que les petits princes y allassent, à 
cause de la quantité de maladies contagieuses qui couroient alors. 
Ainsi Monsieur y alla tout seul, escorté de sa maison, de ses 
gardes et de ses Suisses. La livrée du Roi ne laissa pas d*y 
porter des flambeaux à l'ordinaire, mais les gardes du corps 
et les Cent-Suisses ilu Roi se mirent en haie dans la haute cour 
du château, les gardes de la prévôté en dehors, et les compa- 
gnies des deux régiments des gardes en bataille, comme quand 
le Roi sort de son château. 

11 Juin. — Le 11, on vit la marquise de Florensac qui parois- 
soit à la cour, mais non pas avec la même familiarité qu'avant 
son éloignement. 

On eut, ce jour-là, par Tordinaire, une confirmation de la 
bataille de Catalogne, et on sut que le nombre des prisonniers 
alloit jusqu'à trois mille cinq cents, parmi lesquels on comptoit 
trois cent cinquante officiers, et que les Espagnols avouoient eux- 
mêmes qu'ils avoient perdu en cette occasion six à sept mille 
hommes. 

Les mêmes lettres portoient que le maréchal de Noailles étoit 
arrivé le 30 de mai devant Palamos, et qu'il avoit pensé être tué 
d'un coup de canon, qui avoit percé sa maison, étoit venu 
mourir dans son lit, et avoit fait tomber sur lui quelques éclats 
de brique, dont il avoit été légèrement blessé à la main. 

On sut ensore que du Bourg, maréchal de camp, n'étoit pas 
mort, et qu'on espéroit qu'il n'en mourroit pas. 

On reçut aussi unerelation de la bataille qu'on a jugée digne 
d'être insérée ici parce qu'elle est fort exacte *. 

12 juin. — Le 12, on sut que le Roi avoit nommé Bérulle, 
intendant de Lyonnois, pour être premier président du parle- 
ment de Grenoble. 

Le même jour, Lantiveau^ courrier du maréchal de Noailles, 
apporta au Roi la nouvelle de la prise de Palamos. On avoit 
commandé tous les grenadiers de l'armée, et les dragons de la 



1. [Voir celte relation à rappendice, no V. Comme les précédentes rela- 
tions de bataille, nous la renvoyons à Tappendice, d'abord pour ne pas 
interrompre la suite des Mémoires, puis parce que la bataille a été déjà 
racontée ci-dessus, et qu'une nouvelle relation ferait en quelque sorte 
double emploi avec le premier récit. — E^ PontaL] 



13-18 JUIN 1694 345 

relue d'Angleterre pour , attaquer la contrescarpe ; mais, les 
assiégés ayant pris Tépouvante, on les suivit et on entra dans la 
ville par deux petites brèches que le canon avoit faites; on y tua 
trois ou quatre cents hommes, et on fit six cents prisonniers. 
Cependant le gouverneur se retira dans la citadelle avec dix-sept 
cents hommes. 

On apprit, le même jour, que le Roi avoit fait Albergotti 
maréchal de camp. 

13-15. — Le 13, on sut que le comte de Mailly * étoit extrê- 
mement malade à Paris, et, les deux jours suivants, successive- 
ment on apprit que le comte de Rébenac et le duc de Sully 
étoient à Fextrémité, et que la princesse d'Henrichemont ' avoit 
la petite vérole. Ce fut aussi îe.lS, que le comte de Marsan ' 
gagna son grand procès contre les héritiers de sa défunte femme, 
et qu'il lui en revenoit plus de quarante mille livres de rente. 

16-17Juiii. — Le 16, on disoit que Monseigneur devoit être 
allé camper à Gembloux, et, le 17, que le maréchal de Lorge 
devoit avoir passé le Rhm dès le 10. 

Ce fut ce jour-là que le Roi alla s'établir à Trianon, pour un 
mois, selon les uns, et pour quinze jours, selon les autres. 

Le soir, on assuroit que Monseigneur devoit marcher vers le 
défilé des Cinq-Etoiles *, et que le prince d'Orange s'étoit avancé, 
et s'étoit venu poster entre Melder et Tabbaye de Valduc ". 

18 jQin. — Le 18, on eut la nouvelle de la prise du château 
de Palamos, dont toute la garnison, Composée de quatorze cents 
hommes, avoit été faite prisonnière de guerre, et on sut qu'on 
n'y avoit perdu qu'un ingénieur, et qu'il y en avoit eu six ou sept 
de blessés. On sut aussi que Bauduman étoit mort de sa bles- 
sure, et que le maréchal de Noailles avoit établi Nanclas gouver- 
neur de Palamos, mais qu'il n'eu avoit voulu accepter le gouver- 
nement qu'à condition que cela ne l'empécheroit point de servir 
en campagne. 

1. Mesire de camp général de dragons et maréchal de camp. 

2. Fille du duc de Coislin, et beUe-fille de Sully. 

3. Frère cadet du comte d*Armagnac, grand écuyer de France, prince 
de Lorraine; sa femme, qui étoit fille du maréchal d'Albret, et veuve du 
marquis d*Albret, lui avoit donné tout son bien par contrat de mariage. 

4. Autrement le déOlé de Perwez, quMl falloit passer pour entrer sur la 
grande chaussée qui conduite Liège; il était important, à cause de cela, 
de Toccuper le premier. 

5. Appelée sur la carte THertongendal. 



346 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

Le même jour, on apprit que, le 10, Tarmée d*Âllemagne ayoit 
passé le Rhin. 

19 juin. — Le 19, on assuroit que Monseigneur étoit le mai- 
\re de passer le défilé des Cinq Etoiles avant le prince d'Orange. 

Ce jour-là, Tabbé Turgot de Saint-Clair * remercia le Roi de 
Tagrément qu'il lui avoit donné d'acheter la charge d'aumAnier 
de Sa Migesté dont étoit revêtu Tévéque de Gondom, ci-devant 
l'abbé Milon. 

Le même jour, on apprit que Ghantran^, colonel des dragons, 
s'étant éloigné de la marche de l'armée de Monseigneur avCc 
Saint-Hermine >, son camarade, et quelques autres officiers, ils 
avoienl passé par un bois, où ils avoienl commencé à s'aperce- 
voir qu'ils s'écartoient trop ; qu'ils y avoient trouvé quelques 
cavaliers qu'ils avoient voulu mener avec eux pour leur servir 
d'escorte; que, dans ce dessein, ils leur avoient demandé de 
quel régiment ils étoient, que les cavaliers leur avoient répondu 
qu'ils étoient du régiment de YiUiers ^; mais que par hasard le 
frère de Villiers, mestre de camp, étant avec eux, avoit remar- 
qué aux housses de ces cavaliers qu'ils n'étoient pas du régiment 
de son frère, qu'il leur avoit dit qu'ils étoient des menteurs^ et 
que les cavaûprs lui avoient répondu qu'il demandât à leur 
officier qui étoit présent s'ils ne disoient pas la vérité; que 
Saint-Permine étoit allé pour lui parler, mais que cet officier 
avoit mis le pistolet à la main pour tuer Saint-Hermine, et que 
le pistolet avoit manqué ; que le pistolet de Saint-Hermine avoit 
manqué de même sur lui, mais que les cavaliers, qui étoient 
ennemis, avoient fait une décharge de coups de mousqueton, de 
laquelle Ghantran avoit été tué, et un capitaine de son régiment 
blessé de cinq coups, et qu'on n'avoit pu prendre qu'un de ces 
cavaliers. 

30 Jnin. — Le 20, les nouvelles de Flandre portoient que le 
prince d'Orange se retranchoit dans son camp de Melder, ayant 
la Geete devant lui. 

On disoit aussi qu'un capitaine du régiment de Yivans, nommé 

1. FUs de Turgol-Saint-Glair, maître des requêtes. 

2. GeDtUhomme de Franche-Comté. 

3. Gentilhomme du Poitou, dont le eomte de MaiUy avoit épousé la 
sœur, parce qu'elle éloit proche parente de la marquise de Maintenoo. 

4. [La note est restée en blanc — £. PaïUal]. 



31-22 JUIN 1694 347 

Saint-George S ayant été envoyé à la guerre avec cinqnante 
maîtres par le maréchal de Lorge, étoit tombé snr nn parti de 
soixante' maîtres des ennemis détaché d'un corps de trois cents 
chevaux que le prince de Bade avoit envoyé pour découvrir la 
marche de Tannée françoise; que Saint-George avoit battu ce 
parti, qu'il en avoit tué douze ou quinze et ramené dix ou douze 
prisonniers. 

Le soir du même jour, on eut nouvelle que Tannée navale des 
ennemis avoit mouillé à la vue de Brest entre Bertheaume et 
Gamaret ; qu'ils avoient cinq mille hommes de troupes réglées 
sur leur flotte, mais qu'on croyoit que tout ce qu'ils pourroient 
faire seroit de bombarder Brest, et qu'en attendant on leur avoit 
déjà tiré quelques bombes. 

21 Juin. — Le 21, on apprit que le duc de Sully étoit mort. 
On disoit aussi que le maréchal de Boufflers étoit allé joindre 
l'armée de Monseigneur avec le corps qu'il commandoit. 

22 Juin. — Le 22, au matin, la Perrière, officier de vaisseau, 
arriva à la cour, portant une bonne nouvelle du côté de Brest, 
qui fut que les Anglois avoient débarqué douze mille hommes à 
Gamaret, dans le dessein de forcer les retranchements * qu'on y 
avoit faits, et de s'y étabUr pour essayer de prendre Brest ', ou 
tout au moins de la bombarder à leur aise ; que cependant on 
voyoit leurs chaloupes qui venoient à la file pour continuer le 
débarquement du reste des trois mille hommes ^ qu'ils vouloient 
jeter à terre de ce côté-là; mais que cinquante hommes des 
troupes de la marine, commandés par Benoise, lieutenant de 
vaisseau, et soutenus de cent cinquante autres, avoient chargé 
Tépée à la main la première troupe des ennemis, composée de 
cinq cents hommes, et Tavoient renversée; qu'ensuite on avoit 
attaqué tout le reste, qu'on en avoit tué quatre cents sur la 
place, et fait cinq cents prisonniers, parmi lesquels on comptoit 
cinquante officiers ; que le reste s'étoit jeté dans les chaloupes 
avec tant de précipitation que la plus grande partie s'étoit noyée ; 
que Talmach, leur commandant, y avoit été tué; qu'une de leurs 
frégates de trente-quatre pièces de canon avoit échoué, et 

!.. n aToît été garde dn eorps, et il avoit an frère qui s'appeloit Termes. 

2. Cétoit le marquis de Langeron, ehef d'escadre, qui y commandoit. 

3. Cela eai si vrai qu'ils aToient apporté des tentes. 

4. Ils en avoient sept mille sur la flotte. 



348 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

qu'on avoit trouvé dedans quarante hommes morts; qu'on avoit 
coulé à fond un de leurs vaisseaux de guerre, et qu'on en avoit 
vu un autre que leurs chaloupes avoient bien de la peine à re- 
morquer; qu'on leur avoit coulé à [fond deux de leurs galiotes 
de bombes; qu'à tout moment il revenoit à bord des corps 
morts; que les trente-cinq vaisseaux qui leur restoient avoient 
levé l'ancre, et fait voile du côté de Belle-Isle, et que le reste 
de leur flotte^ au nombre de quarante-cinq à cinquante vais- 
seaux, étoit allé passer le détroit de Gibraltar ^ 

Le même jour, le comte de Rébenac mourut à Paris^ et fut 
extrêmement regretté du Roi et du public, comme étant un des 
hommes du royaume qui avoit le meilleur esprit pour la négo- 
ciation. 

On sut aussi que le jeune du Fresnoy *, colonel du régiment de 
Vauge, étoit mort de maladie, et que le Roi avoit donné son 
régiment à la Devèze ', major de son régiment royal d'artillerie. 

23 Jain. — Le 33, le Roi donna, dans son grand salon de 
Trianon, audience au général des Carmes déchaussés, qui le ha- 
rangua assez longuement. 

On disoit alors que le Roi ne donneroit que dans trois ans 
l'abbaye de Fécamp, qu'il en avoit destiné le revenu à la subsis- 
tance des nouveaux convertis, qu'il avoit envoyé à Rome pour en 
demander la permission au Pape ^. 

On sut, ce jour-là, que l'abbé de Chavigny ^ étoit mort à Paris 
de maladie ; il étoit le frère du marquis de Chavigny, ci-devant 
colonel du régiment de Piémont, et de l'évéque de Troyes. 



1. Ils pouvoient trouver la flotte de France devant Barcelone et la com- 
battre, mais eUe n'avoit pas sujet de les appréhender, puisqu'eUe étoit 
composée d'autant de vaisseaux qu'eux et, outre cela, de vingUcinq galères. 

2. Fils de du Fresnoy, premier commis du marquis de Barbezieux, et 
qui Tavoit été de son père et de son grand-père. 

3. G'étoit un Gascon, qui aoroit mieux aimé une pension que ce régi- 
ment, car il était fort peu accommodé» suivant la coutume des gens de 
son pays. 

4. Le Roi étant obligé par le concordat de nommer aux bénéfices six 
mois après la vacance, à faute de quoi le Pape étoit en droit d*y pourvoir; 
ainsi il falloit sa permission pour laisser Tabbaye de Fécamp si longtemps 
vacante. 

3. Fils du marquis de Chavigny, ministre tet secrétaire d*État. Il avoit 
voulu être Chartreux et n'avoit pu supporter cette règle; mais il avoit con- 
tinué à vivre dans la piété, et on le regardoit comme un sujet digne de 
remplir bientôt un évéché. 



24 JUIN-1«' JUILLET 1694 349 

Le même joar, le Roi donna aux enfants du comte de Rébe- 
nac ' sa lieutenance de roi de Rëaru, et celle du pays Toulois, 
qu'il avoit aussi, à son frère, le comte de Feuquiëres, colonel 
d'infanterie. 

24-25 Jain. — Le 24, la maréchale de Joyeuse * mourut de 
maladie à Paris, et, le lendemain, on disoit que le maréchal de 
Lorge avoit passé le Necker, et que le prince de Rade le suivoit. 

27 Juin. — Le 27, on assuroit que le prince d'Orange avoit 
jeté trente bataillons dans les retranchements de Liège, appré- 
hendant que Monseigneur n'entreprit de ce côté-là. 

28 Juin. — Le 28, on eut nouvelle positive que le maréchal 
de Noailles n*avoit pas jugé à propos d'aller faire le siège de 
Rarcelone, parce que la flotte de Russel, jointe à celle des Espa- 
gnols et à l'escadre angloise et hollandoise qui étoit à Cadix, 
étoit bien plus forte que l'armée navale de France ; qu'il étoit 
arrivé, le 19, devant Girone, et qu'il en faisoit le siège ', quoi- 
qu'il y eût dedans trois mille hommes de pied et quatre cents 
chevaux. 

29 Juin. — Le 29, le bruit couroit que l'évéque de Roulogne 
étoit mort; mais la vérité étoit qu'après avoir été à la mort d'un 
crachement de sang, il commeuçoit à être hors de danger. 

30 Juin. — Le 30, le duc de la Rochefoucauld eut un second 
accès de fièvre très violent. 

JUILLET 1694. 

l«r Juillet. — Le premier de juillet, le bruit couroit que le 
maréchal de Tourville étoit allé jusqu'au détroit de Gibraltar au 
devant de la flotte de Russel, dans le dessein de l'empêcher de 
se joindre à l'escadre qui étoit à Cadix, dont il pou voit même 
brûleries vaisseaux en passant; mais cette nouvelle n'étoit pas 
véritable, car on sut depuis que ce maréchal étoit allé bombar- 
der Rarcelone. 

1. Il n'avoit qu'un fils âgé de quatre mois, mais plusieurs filles. 

2. Elle étoit de la maison de Joyeuse comme son mari. Elle mourut 
d'un cancer. 

3. l\ rattaquoit par le côté de la montagne, parce que c'étoit Tendroit 
par où on Tavoit toujours secourue, et que les Espagnols y aboient cons- 
truit divers petits forts qui comm^odolent à la ville, laquelle étoit séparée 
en deux par la rîTière du Ter. 



350 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Les nouvelles dltalie portoient ce jour-là que le duc de Savoie 
avoit dessein d'assiéger Nice, el que c'étoit pour cette raison que 
la flotte des ennemis venoit dans la Méditerranée. 

2 Juillet. — Le 3, le Roi donna le régiment de dragons de 
Ghantran àFrontenay, gentilhomme comtois, auquel il avoit déjà 
donné l'agrément d'acheter le régiment de cavalerie de Glisy, à 
condition qu'il paieroit toujours à Glisy le prix de son régiment, 
lequel le Roi donnia en même temps au chevalier de Gonflans, 
qui étoit aussi de Franche-Gomté. 

On sut, ce jour-là, que Monseigneur avoit changé son quartier 
général, et s'étoit allé mettre dans Saint-Trond. 

3 Juillet. — Le 3, on apprit que les ennemis assembloient 
un corps de troupes sous Gand, et que cela avoit obligé le mar- 
quis de la Valette de jeter dans Fumes trois bataillons du nom- 
bre de ceux qu'il avoit sous ses ordres au camp des lignes. 

On eut nouvelle, ce jour-là, qu'il s'étoit passé une action en 
Allemagne, et voici de quelle manière on en écrivit de ce pays- 
là. Le maréchal de Lorge cherchant partout les ennemis pour 
les combattre, on vint lui dire pendant sa marche qu'il paroissoit 
dans un bois un grand corps de houssards soutenus d'un autre 
corps de troupes réglées, lesquelles avoient tenté d'enlever une 
partie de ses bagages. Le maréchal fit entourer ce bois par la 
gendarmerie et par une partie de sa cavalerie pour essayer de 
les prendre; mais, dans le moment, on vit paroitre les houssards 
dans une plaine, qui étoit à moitié entourée d'un ruisseau de 
douze à quinze pieds de large, au delà duquel paroissoit une 
petite ville nommée Wisloch, où les ennemis étoient retranchés. 
Le marquis de Villars, lieutenant général et commissaire général 
de la cavalerie, demanda permission au maréchal de Lorge de les 
aller charger, ce qu'il lui accorda, et il y alla avec six troupes 
de cavalerie, et poussa vigoureusement les houssards ; mais, au 
bout de la plaine, il trouva une haie, derrière laquelle les enne- 
mis avoient posté six ou sept cents carabmiers ou fusiliers, qui 
lui firent leur décharge de fort près, ce qui l'obligea de s'en 
retourner trouver le maréchal, et de lui aller rendre compte de 
Fétat des choses. Le maréchal jugea à propos d'y envoyer la 
gendarmerie avec un corps de dragons ; en arrivant, on fit un 
détachement de ces deux corps pour passer te ruisseau sur un 
petit pont, et aller forcer ceux qui étoient derrière la baie, peu* 



4-5 JUILLET 1694 351 

dant que la gendarmerie et le corps de dragons se posteroient 
au bord du raissea)i ponr soutenir le détachement qui Tavoit 
passé. On força les ennemis après une longue résistance; on 
leur tua trois cents hommes, mais on en perdit bien cent cin- 
quante, du nombre desquels' fut le comte d'Aveme ^ brigadier 
de dragons, qui les commandoit en cette occasion, et qui reçut 
un coup de mousquet au travers du corps, dont il mourut six 
heures après. La marquis de Simiane % qui commandoit le 
détachement de gendarmerie, eut son cheval tué sous lui, et il 
y eut plusieurs autres officiers tués et blessés. Le comte de 
Mercy, colonel dans les troupes de l'empereur, fut fait prison* 
nier, et le maréchal de Lorge se retira ensuite, voyant qu*il n'y 
avoit pas moyen de forcer les ennemis dans le poste où ils 
étoient, et qu*ils n'avoient occupé et retranché que pour éviter 
une bataille. 

4 Juillet. — Le' 4, on apprit que l'armée d'Allemagne avoit 
passé le Rhin faute de fourrage, et qu'elle alloit chercher à sub- 
sister du côté de Mayence. 

On sut aussi que le comte d'Harcourt > étoit mort de maladie. 

5 Juillet. — Le 5, on reçut une agréable nouvelle, qui fut 
celle d'une action déterminée que le chevalier Jean Bart * avoit 
faite. Le Roi avoit eu avis qu'il venoit du nord un convoi de 
quatre-vingt-seize vaisseaux chargés de Ué, sous l'escorte de 
quelques vaisseaux danois et suédois, et il avoit jugé à propos 
d'envoyer Bart au-devant de ce convoi avec sa petite escadre de 
six vaisseaux. Bart étoit aussitôt parti de Dunkerque, et avoit 
pris sa route vers le Nord ; mais, comme il étoit entre l'embou- 
chure de la Meuse et le Texel, il aperçut un grand nombre de 
voiles, au milieu desquelles il remarqua des vaisseaux de guerre 
qui lui parurent hoUandois, et il se douta que ces vaisseaux 
pouvoient bien avoir enlevé le convoi qu'il alloit chercher. Dans 



1. (Tétoit un seigneur mesdioois, du nombre de Ceux qui s'éioient rérol- 
iéfl contre le roi d^Espagne, lorsque le maréchal de Vivonae alla en Sicile 
et m rendit maître de MoMine. U fnt unhrerseUeaeni regretté, car il 
n'aYoit aucune des manvaises qualités des Italiens. 

2. Gentilhomme de Proyence, de même nom et mêmes armes que la 
maison de Gordes. 

à. Frère cadet dm défont duc d*SUMaf, et frère aîné du déAint prince 
de LilMMmae. 
4. ta l'appeloit cbevtlier parce qaUl avoit Tordre de Saint-Lo«is. 



3^2 MÉMOIRBS DU MARQUIS DE SOURCHBS 

celte pensée, il s'approcha de plus près, et reconnut qu'il ne 
s'étoit pas trompé ; car il vit effectivement que hait vaisseaux de 
guerre hoUandois, dont le moindre étoit plus gros que les siens, 
et dont il y en avoit un qui portoit le pavillon de contre-amiral, 
avoient effectivement pris le convoi de blé et Temmenoient. 
Ayant reconnu cela, il fit assembler les capitames de son escadre, 
et, dans le conseil qu'il tint avec eux, il résolut d'aller attaquer 
les ennemis, quoique plus forts et par le nombre et par la gros- 
seur de leurs vaisseaux; il ordonna que chaque vaisseau de son 
escadre allât attaquer celui des ennemis qui se trouveroit devant 
lui, et, pour son partage, il choisit celui qui portoit le pavillon de 
contre-amiral. L'ordre étant ainsi donné fut exécuté de même, 
chaque vaisseau attaqua celui qui étoit devant lui. 

Bart essuya la bordée du contre-amiral hollandois sans tirer, 
et, revirant tout d'un coup sur lui, l'accrocha et lui fit un si grand 
feu à l'abordage, qu'il tua tout ce qui étoit sur son pont; en 
même temps il sauta dedans et se rendit maître du vaisseau. Le 
contre-amiral fut pris, ayant un coup de mousquet au travers du 
corps, un bras cassé, et trois ou quatre coups de sabre sur la 
tête. 

Cependant deux autres vaisseaux françois en firent de même 
à deux autres vaisseaux hollandois, et s'en rendirent les maî- 
tres. A la vérité, les trois autres vaisseaux françois ne purent pas 
aborder si brusquement ceux des ennemis qu'ils avoient devant 
eux, mais les cinq vaisseaux hollandois qui restoient, voyant le 
sort de leurs compagnons, prirent la fuite, et Bart, ayant ramassé 
tous les vaisseaux du convoi, se remit en route, quoique son 
vaisseau fût très maltraité, ramena trente de ces vaisseaux à 
Dunkerque et envoya les soixante autres au Havre et à Dieppe 
sous l'escorte des vaisseaux danois et suédois, qui avoient été 
simples spectateurs du combat S sans y prendre aucune part 
d'un côté ni d'autre. 

6 Juillet. — Le 6, un courrier dépêché par le chevalier de 
Gourcelles apporta au Roi des lettres du maréchal de Noailles, 
par lesquelles il lui mandoit la reddition de Girone, ce cheva- 
lier s'étant démis le pied en chemin. On sut donc que cette 

!• Soit par intelligence avec les ennemis, soit qu'on fût convenu arec 
eux qu'ils observeroient la neutralité, et qu'ils n'eussent escorté jus- 
qu'alors le convoi que contre les entreprises des corsaires particuliers. 



7-10 JUILLET 1694 353 

place, tant vantée pour n'avoir jamais été prise, n'avoil duré que 
cinq jours de tranchée ouverte, quoiqu'il y eût dedans cinq mille 
quatre cents hommes de pied, et cinq cents chevaux ; que, par 
la capitulation, il avoit été réglé que la cavalerie sortiroità pied, 
à la réserve de cent vingt chevaux ; que la garnison iroit faire le 
tour des Pyrénées * pour rentrer par le Béain dans TAragon, et 
qu'elle ne pourroit porter les armes contre la France qu'au mois 
de novembre. 

On sut aussi que le maréchal de Noailles avoit établi le mar- 
quis de Genlis gouverneur de cette place, sous le bon plaisir 
du Roi. 

7-8 Juillet. — Le 7, il arriva à la cour un courrier du mar- 
quis de Beuvron, qui mandoit qu'on voyoit assez proche de 
Dieppe une grande quantité de voiles, qu'on croyoit être la flotte 
des ennemis, ce qui avoit obligé toute la côte à se mettre sous 
les armes ; mais, le lendemain, on apprit, par une seconde lettre 
du même marquis de Beuvron, que les voiles qu'on avoit aper- 
çues n'étoient autre chose que les soixante-six vaisseaux chargés 
de blé avec leur escorte. 

Le même jour, le marquis de Saint-Luc * mourut à Paris d*une 
de ces fièvres malignes qui couroient alors, et qui l'emporta en 
trois jours de temps. Il fut regretté de tous ceux qui le conuois- 
soient, étant un homme d'un esprit très agréable. 

9 Juillet. — Le 9, on apprit que Monseigneur avoit envoyé 
quelques régiments de cavalerie et de dragons au marquis de la 
Valette, afin de le mettre en état de résister aux ennemis, s'ils 
en vouloient aux lignes comme Tannée dernière. 

10 Juillet. — Le 10, les nouvelles de Flandre portoient que 
le maréchal de Boufflers, qui étoit campé assez près de Monsei- 

1. G'étoit le rooyeo qu'il n'en restAt pas uo seul homme, car on ne leur 
faisoit faire que deux lieues par jour; ils marchoient par d'extrêmes cha- 
leurs, et cela étoit bien capable d'en faire mourir la meiUeure partie et 
d*obliger le reste à déserter. 

2. Il étoit fils du marquis de Saint-Luc qui étoit mort lieutenant général 
pour le Roi en Guyenne et en Gascogne ; celui-ci avoit été guidon des gen- 
darmes du Roi avant que ces charges eussent été partagées en quatre, et 
même le Roi avoit eu beaucoup de goût pour lui ; mais par des événements 
particuliers, il avoit quitté le service et perdu sa fortune. Il avoit épousé 
la fille aînée du défunt marquis de Pompadour, ce qui lui donnoit un 
terrible procès avec le marquis d*Uautefort qui avoit épousé la cadette, 
à laqueUe le père avoit en nouveau fait donation de tout son bien. 

IV. — 23 



354 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES . 

gneur pour favoriser ses convois, ayant eu avis que les troupes 
qui étoient dans Liège dévoient faire un grand fourrage assez 
près de son carap, il avoit détaché le chevalier du Rozel avec cinq 
cents chevaux pour aller enlever leurs fourrageurs ; que le che- 
valier, ayant avec lui le marquis de Blarichefort * en qualité de 
volontaire, s*étoit allé embusquer dans un fond, d'où il ne pou- 
voit être aperçu des ennemis, et que, s'élant avancé avec quel- 
ques officiers dans un endroit d'où il pouvoit découvrir leur 
démarche, il avoit remarqué qu'ils n'avoient posté à leur tête 
que trois petites troupes de dragons, et que leur escorte de 
cavalerie s'étoit allée poster d'un autre côté; qu'il les avoit 
laissés s'établir à leur aise et commencer à fourrager, mais que, 
quand il les avoit vus bien occupés, il avoit donné un détache* 
ment au marquis de Blanchefort, avec lequel il avoit enlevé les 
trois troupes de dragons; que la cavalerie des ennemis étoit 
venue au secours, mais qu'ayant trouvé devant elle le chevalier 
de Rozel qui s'étoit avancé avec tout son corps, elle avoit pris 
le parti de se retirer brusquement; qu'on avoit donné sur les 
fourrageurs, et qu'on en avoit tué et pris plusieurs avec beau- 
coup de chevaux. 

11 Juillet. — Le H, on sut que Pertuis ', gouverneur de 
Menin, étoit mort; il étoit fort âgé, ayant servi toute sa vie sous 
le grand maréchal de Turenne. On ne croyoit pas que le Roi 
donnât sitôt son gouvernement ; car il falloit trouver un homme 
qui voulût ou fût en état de payer vingt-cinq mille écus portés 
sur un brevet de retenue qu'avoit le défunt sur le même gouver- 
nement. 

Le même jour, on eut nouvelle que le maréchal de Tourville, 
après avoir bombardé Barcelone, étoit rentré dans Toulon • 
avec toute la flotte du Roi. 

1. Dernier fils dn défunt maréchal de Créqny, qui étoit mestre de camp 
du régiment de cavalerie d'Anjou et brigadier. 

2. n étoit de Picardie, et avoit été capitaine des gardes du maréchal de 
Turenne, qui lui avoit fait donner en 1667 le gouvernement de Courtray. 
On avoit ensuite rendu ce gouvernement aux Espagnols par la paix de 1668, 
mais depuis, la guerre ayant recommencé, et Courtray ayant été repris, 
les peuples Tavoient redemandé pour gouverneur, ce qu'on leur avoit 
accordé ; depuis, on avoit rasé Courtray et fortifié Menin, dont on lui avoit 
donné le gouvernement. 

3. Ponr y prendre des vivres et des rafraîchissements, et même joindre 
à sa flotte une quinzaine d'autres vaisseaux qui étoient restés dans le port. 



12-14 JUILLET 1694 385 

12 Juillet. — Le fi, Laparat arriva à Trianon, où le Roi étoit 
alors, et on apprit par lui qae les ennemis avoient marché au 
secours de Girone, et qu'ils étoient venus jusqu'à Hostalrich, qui 
n'en est qu'à quatre lieues, ayant dix bataillons de troupes ré- 
glées, douze mille de milice, et quatre mille chevaux; que cette 
marche n'avoit pas laissé d'embarrasser le maréchal de Noailles, 
parce qu'il avoit trop peu de troupes pour faire l'entière circon- 
volution de Girone, mais qu'heureusement la place étoit rendue 
quand les ennemis étoient arrivés à Hostalrich ; que deux régi- 
ments allemands qui en étoient sortis avoient pris parti dans les 
régiments allemantis et suisses de l'armée du Roi, de manière 
qu'il n'en étoit pas resté cent cinquante à leurs drapeaux ; qu'un 
régiment napolitain avoit aussi tout pris parti avec des ofûciers 
des régiments italiens <|n'on y avoit envoyés exprès ; que le maré- 
chal de Noailles avoit partagé trois cent cinquante chevaux de la 
cavalerie de la garnison entre les officiers généraux, brigadiers, 
mestres de camp, colonels, et autres officiers principaux de son 
armée, et qu'il alloit marcher à Hostalrich, d'où il marcheroit à 
Vich, grande ville épiscopale sans fortifications, et qu'ensuite 
il iroit prendre le ch&teau de Gastel-Follit. 

13 Juillet. — Le 13, on apprit que le maréchal de Lorge fai- 
soit travailler toute son infanterie à combler les fossés, ouvrir 
les défilés, et raser les haies du poste d'Ogersheim, que le prince 
de Bade auroit pu occuper, et dont s'étant saisi, il lui auroit coupé 
le chemin par où l'armée françoise pouvoit revenir en Alsace. 

On disoit encore, ce jour-là, que la flotte de Russel étoit dans 
la Méditerranée composée de soixante- dix vaisseaux , et que 
son dessein étoit de faire déclarer Gènes contre la France. Gela 
lui auroit été très désavantageux, mais on assuroit que les Génois 
étoient alors dans des sentiments bien opposés à cela, ayant 
tous les sujets imaginables de se plaindre des Espagnols et du 
duc de Savoie. 

14 Juillet. — Le 14, on eut nouvelle que milord Montcassel ' 

afin que, qaand la flotte des ennemis, qui n'avoit point de ports dans la 
Méditerranée dont eUe pût tirer des vivres, seroit bien fatiguée, celle du 
Roi se trouvAt en état de sortir de Toulon tonte fraîche, et même de 
combattre avec avantage ceUe des ennemis; elle pouvoit aussi observer de 
là ce que les ennemis voudroient faire contre Gènes ou contre Nico, et 
leur porter du secours en cas de besoin. 
- i. Dans sa jeunesse, U s'appeloit Saint- Alban; ensuite U s'appela Muscry, 



356 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

étoit mort aux eaux de Barèges, et c'étoit assurément une perte 
pour les rois de France et d'Angleterre, qui n'avoient pas à leur 
service un Anglois plus brave, ni plus fidèle que celui-là. 

Le Roi donna, le même jour, Tagrément de la charge de pro • 
cureur général du Grand Conseil à Gharmon ^, sur la démission 
de Hennequin, son père, qui Texerçoit depuis longtemps avec 
probité. 

Le soir, le Roi quitta Trianon et s'alla établir à Marly pour 
dix jours. On sut encore que le Roi avoit déclaré qu'il n'iroit pas 
à Fontainebleau le 16 d'août, comme on Tavoit dit, mais seule- 
ment le 20 de septembre. 

15 Juillet. — Le 15, on apprit que Saint-Romain, conseiller 
d'Etat d'épée, étoit mort subitement à Paris en marchant à pied 
dans les rues ; il étoit fort âgé et fort usé, et il s'étoit acquis 
beaucoup de réputation dans les ambassades, où le Roi Tavoit 
employé. 

Ou sut aussi que le Roi avoit donné le régiment de dragons 
du comte d'Averne à Barault, qui servoit depuis longtemps avec 
commission de colonel dans le régiment Mestre de camp de dra- 
gons, et le régiment [de milord Montcassel à Liew, qui avoit- au- 
trefois été lieutenant-colonel du régiment de Greder Allemand, 
quoiqu'il fût Irlandois. 

16 Juillet. — Le 16, on eut nouvelle que la flotte des enne- 
mis, qui avoit été devant Brest, après s'être raccommodée dans les 
ports d'Angleterre, en étoit sortie pour venir vers les côtes de 
France. 

17 Juillet. — Le 17, on sut que le duc de Beauviliier avoit 
eu trois accès de fièvre double tierce, et qu'il avoit été obligé de 
prendre du quinquina. 

18 Juillet. — Le 18, on apprit que la flotte des ennemis étoit 
devant Dieppe, et que toutes les milices et la noblesse du pays de 
Gaux y avoient marché. 



et sous ce nom U acquit beaucoup de réputation dans le service de France. 
Après cela, étant retourné en Angleterre, il prit le nom de Maccarty, sous 
lequel il servit le roi Jacques d'Angleterre contre le prince d'Orange. 
Enfin, il passa en France avec ce prince malheureux, qui le fit milord sous 
le nom de Montcassel. Il étoit lieutenant général des armées du Roi, qui 
lui donnoit douze mille livres de pension. 

1. Il avoit été officier dans le régiment du Roi d'infanterie, où il 8*étoit 
distingué par sa valeur, mais son père Tavoit forcé à se mettre dans la robe. 



19-20 JUILLET 1694 357 

On disoit aussi, ce jour-là, que des armateurs dunkerquois ayant 
attaqué un convoi de plus de vingt vaisseaux marchands hollan- 
dois escortés par deux vaisseaux de guerre, comme le plus gros 
de ces deux vaisseaux, qui étoit chargé de lingots d'argent pour 
neuf cent mille livres, vouloit revirer le bord par un assez gros 
temps, Teau étoit entrée par ses sabords qui étoient ouverts, et 
Tavoit abîmé tout d'un coup; que le plus petit, ayant voulu se 
sauver devant les armateurs, avoit donné sur un banc de sable, 
où il s'étoit entr'ouvert, et y avoit péri; qu'il étoit arrivé dix des 
vaisseaux marchands en Hollande, mais qu'on ne savoit ce que 
le reste étoit devenu. 

19 Juillet. — Le 19, il arriva à Marly un courrier de Dieppe, 
qui apprit que les ennemis s'étoient encore approchés, et qu'on 
ne doutoit pas qu'ils ne voulussent faire une descente. Sur cela, 
le Roi y envoya en diligence Laparat ^, qui étoit encore à la cour; 
et peu de moments après. Sa Majesté envoya ordre à ses deux 
régiments des gardes et à ses deux compagnies de mousque- 
taires de se tenir en état de partir le lendemain. 

On sut, par le même courrier, que les ennemis avoient envoyé 
une flûte pour sonder le port de Dieppe, soutenue d'un gros 
vaisseau de guerre, mais qu'un armateur avec un petit vaisseau 
étoit sorti du port, et avoit enlevé la flûte sous le feu du gros 
vaisseau. 

Il couroit aussi quelque bruit que les ennemis avoient pris 
une partie des vaisseaux chargés de blé, qui n'avoient pas encore 
eu le temps d'entrer dans les ports de France. 

20 Juillet. — Le 20, on sut qu'on n'étoit pas sans inquiétude 
du côté de Toulon, sur les avis qu'on avoit eus que la flotte 
des ennemis, qui étoit composée de plus de soixante-dix vais- 
seaux, devoit y venir pour essayer de brûler la flotte du Roi; 
que, dans cette appréhension, on travailloit en diligence à faire 
une estacade qui couvroit le port; qu'on avoit fait débarquer 
tous les gardes de marine, et un gros détachement des troupes ; 
que le comte d'Estrées en commandoit un corps de quinze cents 
à une des pointes du port, et le comte de Chàteaurenaud un 
autre corps de douze cents à l'autre pointe ; enfin qu'on n'ou- 

i. Avec ordre de commander dans la place au préjudice du marquis de 
Manneville, qui, à la vérité, en étoit gouverneur, mais qui n'avoit jamais 
servi. 11 étoit gendre du marquis de Montchevreuil. 



358 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

blioit aucune des précautions nécessaires pour empêcher les en- 
nemis d'exécuter leur dessein *. 

Le même jour, on vit Tenir le duc de Beauvillier au conseil 
royal de finance, que le Roi tint selon sa coutume à Marly, et 
ainsi on fut délivré de Tinquiétude où Ton étoit pour sa santé. 

21 Juillet. — Le ii, Monsieur, Madame et Mademoiselle 
partirent de Paris pour aller à Villers-Colterets, où ils dévoient 
séjourner six jours, et puis s*en revenir à la cour* 

Le môme jour, les lettres de l'armée de Monseigneur por- 
toient qu'on avoit beaucoup de fourrages dans son camp d'Orey, 
proche Tongres, où il étoit depuis sept ou huit jours, y ayant 
marché lorsqu'il avoit quitté son camp de Saint-Trond ; que Ché- 
ladet, brigadier de cavalerie, avoit été détaché avec mille che- 
vaux pour aller du côté du camp des ennemis, mais qu'il n'y 
avoit rien trouvé, et qu'il ne sortoit personne de leur camp *; 
que Yaillâc, aussi brigadier de cavalerie, ayant été commandé 
avec cinq cents chevaux pour aller du côté de Liège, avoit poussé 
la garde des troupes qui y étoient, avoit tué une vingtaine de ca- 
valiers, et en avoit pris quatorze avec leurs chevaux ; que la bar- 
que d'Huy à Namur, escortée par un détachement des compa- 
gnies des galiotes ' et de quelques soldats de la garnison de 
Huy, avoit été attaquée, mais que l'escorte avoit tué une quin- 
zaine des ennemis, en avoit fait un plus grand nombre prison- 
nier, et que la barque, bien loin d'être pillée, n'avoit pas même 
été arrêtée. 

On sut, le même jour, que les ennemis étoient toujours devant 
Dieppe, et qu'ils n'avoient encore rien entrepris. Cependant les 

1. Il aaroit été bon qu'on les eût prises dix ans plus tôt, et que, puisque 
le port de Toulon étoit un des plus importants du royaume, on y eût tra- 
Yaillé de manière que les vaisseaux du Hoi y eussent été dans une pleine 
sûreté. 

2. Ils avoient mis, il y avoit longtemps, toute leur cavalerie dans des 
quartiers derrière eux, où le pays avoit soin de leur fournir le fourrage. 

3. On avoit autrefois levé ce régiment des galioles pour servir sur des 
barques armées qu'on avoit faites sur l'inondation de Condé avant que le 
Hoi eût pris Valenciennes, et on en avoit donné le commandement au 
capitaine Martin, qui avoit longtemps servi à la mer; mais le Hoi, ayant 
pris Valenciennes, Ht écouler l'inondation de Condé, et fit venir & Ver- 
sailles le régiment des galiotes pour servir aux vaisseaux et autres bâti- 
ments qui étoient sur son canal, dont il donna le commandement & 
Martin. Ensuite la guerre étant revenue, il renvoya sur la frontière le 
régiment, qui n'étoit au plus que de quatre cents hommes. 



22-25 JUILLET 1694 359 

mousquetaires partirent ce jour-là pour s'y rendre en diligence, 
comme avoient fait le prince de Lorraine, l'abbé de Grancey * et 
Bragelogne, capitaine au régiment des gardes, lesquels, étant aux 
eaux de Forges, et sachant les ennemis devant Dieppe, s'étoient 
allés jeter dedans. 

22 Jaillet. — Le 22, on eut encore les mêmes nouvelles de 
Dieppe, et les compagnies des deux régiments des gardes qui 
étoient commandées pour y aller, partirent sous les ordres du 
marquis de Fourille *. 

23 Juillet. — Le 23, on eut nouvelle que les ennemis avoient 
commencé, le jour précédent, à une heure après midi, de bom- 
barder Dieppe; que leur poudre ne paroissoit pas être trop 
bonne, qu'ils n'avoient mis encore le feu qu'à deux ou trois mai- 
sons, et tué un canonnier; qu'on leur avoit coulé à fond deux 
barques, lesquelles, selon les apparences, étoient des galiotes de 
bombes, et que chacun témoignoit en ce pays-là soul)aiter que 
les ennemis fissent une descente ^ parce qu'on éloit en état de 
les recevoir vigoureusement. 

24 Juillet. — Le 24, les lettres de Dieppe portoient que les 
bombes des ennemis avoient fait un grand effet, et qu'elles 
avoient brûlé presque la moitié de la ville; que les ennemis 
continuoient toujours à la bojnbarder, et qu'ils avoient fait sauter 
à cent pas de la ville une de ces redoutables machines pareilles 
à celle dont ils s'étoient servis à Saint-Malo, qu'elle avoit tué 
quelques hommes, mais qu'à cela près elle n'avoit pas fait d'effet 
considérable. 

25 Juillet. — Le 25, le maréchal d'Humières eut à Marly un 
accès de fièvre avec frisson ; chose fâcheuse pour un homme 
aussi usé qu'il l'étoit et que les eaux de Bourbon venoient de ré- 
tablir. 

L'après-dinée, on eut des nouvelles de Dieppe par un courrier 
extraordinaire, duquel on apprit que la meilleure partie de la 
ville étoit brûlée, que les mousquetaires y étoient arrivés le soir 

1. Dernier des fils du défunt maréchal de Grancey; il étoit premier 
aumônier de Monsieur, mais brave homme assurément. 

2. Gentilhomme de Touraine, capitaine au régiment des gardes et 
brigadier. 

3. n étoit bon que les gens qui étoient à Dieppe eussent de la confiance, 
mais en tout cas il étoit plus à propos que les ennemis ne fissent point de 
descente. 



360 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURCHBS 

précédent, mais que les ennemis avoient mis à la voile, et qn'on 
croyoit qu'ils alloient bombarder le Havre, Saint-Valery * et Fé- 
camp. 

On sut aussi que, le 11 du mois, le maréchal de Noailles avoit 
été proclamé vice-roi de Catalogne, avec toutes les cérémonies 
qu'on avoit pu observer à Girone; que les consuls étoient venus 
au-devant de lui à cent pas hors de la ville avec un grand bruit 
de trompettes et de hautbois, au son desquels ils Tavoient con- 
duit à la porte de la ville, dont le marquis de Genlis lui avoit pré- 
senté les clefs ; qu'ensuite il avoit continué sa marche, escorté de 
tous les officiers de son armée, au milieu des troupes de la gar- 
nison, qui étoient en haie dans les rues, et qu'il étoit venu à la 
grande église, qui étoit parée d'une tapisserie toute neuve de 
velours cramoisi chamarrée d'un galon d'or, large de plus de « 
quatre doigts; que Tautel en étoit magnifique, le parement du 
devant étant de vermeil doré et l'autel placé sous un dais d'argent 
massif; que, quand il y étoit arrivé, on avoit chanté un Te Deum, 
mais que ce n'avoit pas été l'évéque qui avoit officié, parce que, 
n'ayant pas voulu prêter le serment de fidélité au Roi non plus 
que le premier consul, on leur avait permis de se retirer à Ma- 
drid. 

Le même jour, les lettres d'Italie portoient que, le 14, les en- 
nemis avoient fait un mouvement, ayant marché avec la plus 
grande partie de leur infanterie du côté de Polongnière, et ayant 
laissé leur cavalerie au camp de Scalingue et d'Erasque, ce qui 
faisoit présumer qu'ils en vouloient à Nice ou à la Provence. 

26 Juillet. — Le 26, on apprit qu'on avoit arrêté à Mons un 
nommé d'Ingleville, gentilhomme de Normandie, lequel, après 
avoir servi dans les gardes du Roi, avoir été capitaine de cavale- 
rie, et avoir été cassé de deux régiments successivement', s'étoit 
allé jeter dans les troupes des ennemis, où le duc de Bavière lui 
avoit donné une compagnie dans son régiment de cuirassiers ; 
qu'on l'avoit arrêté comme un espion ' ; qu'on avoit trouvé à la 
poste une lettre en chiffres à lui adressante, dont on l'avoit forcé 

1. Saint-Valery-en-Caux. 

S. Des régiments de la Bessière et de Lagny. 

3. Cependant il n'éloit pas possible de le faire pendre, à cause des con- 
séquences, car il éloit officier dans les troupes des ennemis, et on Pavoit 
trouvé dans Mons avec son épée au côté, et non pas déguisé. 



27 JUILLET 1694 361 

de donner la clef en le menaçant de la mort ; que, par les mêmes 
menaces, on Tavoit obligé d'écrire à une femme avec laquelle il 
s'étoit retiré à Bruxelles; qu'il lui avoit mandé qu'il avoit des 
choses importantes à lui communiquer.'et qu'elle le vînt trouver 
en un lieu qu'il lui marquoit, et que par avance il lui donnoit 
avis qu'un convoi devoit partir un certain jour, lui marquant le 
lieu d'où il devoit partir, celui où il devoit arriver, et quelle 
route il devoit tenir; que la dame étoit venue au rendez-vous, et 
y avoit ét^ prise, et que le duc de Bavière avoit marché pour 
enlever le convoi, et n'avoit rien trouvé. 

Le soir, on eut nouvelle que le prince d'Orange avoit fait un 
mouvement, qu'il avoit fait prendre à ses troupes pour huit 
jours de pain et de biscuit, et à sa cavalerie de la paille hachée 
pour autant de temps, et qu'on croyoit qu'il avoit marché au delà 
du Demert. 

On eut aussi nouvelle que, le soir précédent, la flotte des enne- 
mis étoit entrée dans la rade du Havre, et on ne douta plus qu'ils 
n'eussent dessein de bombarder cette place. 

27 Juillet. — Le 27, un courrier dépéché par de Cupes *, qui 
commandoit au Havre, confirma cette nouvelle, et ajouta qu'en 
venant il avoit entendu tirer fortement, soit que ce fût le canon 
de la place qui tiroit pour écarter les ennemis, soit qu'ils eussent 
déjà commencé à bombarder. 

L'après-dînée, on reçut des lettres de l'armée de Flandre, par 
lesquelles on apprit que le prince d'Orange avoit effectivement 
passé le Demert; qu'il n'y avoit plus rien entre lui et Monsei- 
gneur, que le pays étoit fort ouvert, et que les deux armées 
étoient à peu près d'égale force, si celle du prince d'Orange 
n'étoit pas la plus grosse. Gela mit les esprits dans un grand 
mouvement, car on étoit persuadé que Monseigneur auroit mar- 
ché aux ennemis dès qu'il auroit su qu'ils s'étoient approchés, 
et qu'il ne leur auroit pas donné le temps de se retrancher. 
Ainsi on étoit dans l'attente d'une des plus grandes et plus im- 
portantes actions qui eût jamais été. 

Le soir, d'Augecourt ' arriva à Marly venant de Dieppe. Il dit 

1. C'étoit un Gascon, qui avoit été lieutenant-colonel du régiment de 

Bourgogne d'infanterie. 

2. Gentilhomme de Boulonois, qui avoit été atUché au défunt marquis 
de Louvois, et qui depuis s'étoit brouillé avec sa famille; on disoit qu'il 



362 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHEI^ 

au Roi qu'il n'y restoit pas une maison; que,^uand ilétoit parti, 
il n'en restoit plus que cent; mais toutes environnées d'autres 
maisons toutes en feu, ce qui lui faisoit croire que tout étoit 
brûlé; que la flotte des ennemis avoit bombardé en passant 
Saint-Valery-en-Caux sans aucun effet, et que sept de leurs vais- 
seaux avoient aussi bombardé le Tréport, sans y faire aucun 
mal. 

28 Jaillet. — Le 28, on commença à voir dans Paris des co- 
pies d'une lettre écrite de Madrid du 9 du même mois,* laquelle 
faisant connoitre l'état présent de la cour d'Espagne, on a jugé à 
propos de l'insérer ici. 

Copie de la lettre écrite de Madrid le 9 juillet i694. 

« La perte de Girone n'a point surpris la cour, mais on y est 
consterné de tant de mauvais succès, sans vouloir néanmoins 
prendre à présent d'autres résolutions que de continuer la 
guerre, car l'Empereur et le prince d'Orange ont répondu aux 
dernières lettres du roi que ce seroit une chose honteuse de 
faire la paix sous l'ombre qu'on a pris une ville et tué quelques 
soldats ; qu'ils savent l'un et l'autre les moyens de remédier à 
tout, pourvu qu'on leur donne le temps, et qu'on ne précipite 
point la paix par une impatience qui ne sauroit être que nuisi- 
ble; que les troupes de France sont mal payées, qu'il en 
déserte beaucoup, et que tout ce qu'on prend sur l'Espagne sera 
rendu avec usure. Le roi ne sait que croire de tout cela, ni quel 
parti prendre. On ne lui donne des conseils que pour son mal- 
heur; car la reine-mère a pris le dessus, elle gouverne tout, et 
on la craint étrangement. La mort épouvantable du duc d'Ossone 
a effrayé tout le monde, on n'ose même en parler, il semble qu'il 
n'ait jamais été. Le roi Tavoit fait général de terre et de mer; il 
fut au palais, il parla longtemps seul au roi. Gomme il se retiroit 
à dix heures du soir, il prit du tabac si étrangement empoisonné 
qu'en éternuant trois fois il se rompit l'épine du dos, sa langue 
sortit de sa bouche, et ses yeux de sa télé, et sa tête s'ouvrit; il 
ne proféra jamais un mot, et mourut à trois heures du matin, 

avoit une peDsioo du Roi, et Sa Majesté remployoit quelquefois à des 
commissioQs particulières, parce qu'il ne manquoit ni de cceur ni d'esprit» 
et qu'il savoit assez bien les mathématiques. 



28 JUILLET 1694 363 

car son tempérament étoit fort et robuste. G*étoit un grand ser- 
viteur du roi ; il lui parloit avec liberté de Tétat déplorable de 
ses affaires, il désiroit la paix et la faisoit désirer aux autres. Le 
voilà mort comme don Manuel de Lira, le duc de Tlnfantado 
et don Juan de Ongulo. On accuse de cette affaire le comte 
d'Aguilar, qui est un des trois vicaires ou généraux qui comman- 
dent sous lui. Des gens que je ne nomme point ont profité des 
dispositions violentes de son cœur pour lui persuader de se 
défaire du duc. 

« Tous les seigneurs et particulièrement le duc de Ciutadreal 
lèvent des soldats, et les équipent à leurs dépens, foible ressource 
dans Tétat où on se trouve ; mais la reine-mère fascine les yeux 
par ses belles promesses; elle a mis la reine dans son parti; elle 
s'y est prise par Tendroit qui la touche plus sensiblement, je 
veux dire par le baron Perlis. Il y a quelque temps que je vous 
écrivois que Ton faisoit grand bruit de le voir dans le palais aussi 
familièrement avec la reine qu'il y étoit. Le roi en fut averti ; on 
résolut de Téloigner, la reine en eut une violente douleur. La 
reine-mère a tant fait que le roi l'a nommé son envoyé en Polo- 
gne, mais il est capable de cette dignité comme un enfant, et on 
peut dire aussi qu'il n'est pas hors de l'enfance ; il vint à Madrid 
avec le grand maître de Tordre teutonique, frère de la reine ; il 
étoit son page de chasse et fort pauvre, mais les faveurs de la 
reine l'ont rendu riche et puissant. 

« Le roi, désespéré de voir la réponse de l'Empereur et du 
prince d'Orange si contraire à ses désirs, et accablé des pertes 
qu'il a faites depuis peu, a voulu conférer en particulier avec 
plusieurs seigneurs, qui ont tous témoigné que, puisque l'Empe- 
reur vouloit la guerre, il falloit la continuer; cela mit le roi dans 
un chagrin qu'il ne savoit surmonter. Il envoya quérir l'inquisi- 
teur général, homme sage, pieux et zélé; il étoit malade, et on 
le porta en chaise jusque dans la chambre du Roi, avec lequel 
il eut une conversation de plus de trois heures. On ignore ce qui 
s'y passa; mais lorsqu'il fut de retour chez lui, il se prit à pleu- 
rer amèrement et à prier Dieu de l'ôter du monde pour lui épar- 
gner la douleur de voir un roi si bon et si doux, traité par ses 
propres sujets comme un mauvais roi, qu'ils l'abandonnoient et 
lui faisoient bien du mal. On croit effectivement qu'il y en a plu- 
sieurs qui songent à lui ôter la couronne, et que l'Empereur agit 



364 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGBES 

avec la reine-mère pour mettre Tarchidac Léopold en sa place, 
assisté de quelque ministre capable de gouverner sous lui, jus- 
qu'à ce qu'il soit en âge de gouverner lui-même. Le roi en sait 
quelque chose, cela achève de le mettre de méchante humeur. 11 
. parla hier dans le conseil avec tant de chaleur et de fierté que 
tous ces seigneurs en étoient surpris; il les appela traîtres, il dit 
qu'il n'y avoit que le duc d'Ossone et un autre qu'il ne nomma 
point qui lui avoient parlé sincèrement; qu'on le vouloit perdre, 
mais qu'il se livreroit plutôt à son ennemi déclaré qu'à de faux 
amis. On soupçonne que la fermeté qu'il témoigna, et les choses 
qu'il dit lui avoient été inspirées par le grand inquisiteur, et 
on craint pour lui une mort subite. 

« Il y a un grand nombre de seigneurs qui perdent beaucoup à 
la prise de Palamos et de^ Girone ; cependant ils n'osent parler 
de la paix. On veut achever de se perdre, joint que la plupart 
sont tellement attachés aux alliés et à leurs intérêts, qu'ils ne 
sauroient s'en dégager seuls, et ainsi le roi leur a fait voir en 
cette rencontre une mauvaise volonté inutile. » 

Le même jour, on disoit que le prince d'Orange avoit eu des- 
sein de se venir poster à la hauteur de Huy, et qu'en même 
temps les troupes de Liège dévoient l'y venir joindre, de sorte 
qu'ils auroient coupé le chemin par où Monseigneur pouvoit re- 
venir, mais que Monseigneur l'avoit prévenu par la diligence 
qu'il avoit faite en venant camper à la censé de Vignamont, et 
que le maréchal de Boufflers avec ses troupes étoit campé de 
travers à sa droite, pour la couvrir en cas que le prince d'Orange 
prit le parti de le venir attaquer par un côté et les troupes de 
Liège par l'autre. Les mêmes lettres portoient que le prince 
d'Orange, voyant qu'il avoit manqué son coup, s'étoit campé à 
Saint-André auprès de la tombe d'Ottomont, et qu'il y avoit près 
de trois lieues entre les deux armées. 

29 Juillet. —Le 29, on eut nouvelle que la flotte des enne- 
mis avoit commencé à bombarder le Havre, qu'ils avoient brûlé 
une maison et mis le feu à deux autres, mais qu'on l'avoit éteint 
facilement; qu'on leur avoit coulé à fond une de leurs galiotes 
de bombes et deux frégates qui Tescortoient, et que leur flotte 
avoit été obligée de mettre au large à cause du gros temps. 

Le même jour, le duc de la TrémoïUe fut attaqué d'une fièvre 
si violente qu'il fut obligé de se faire transporter à Paris, où il 



30 JUILLET 1694 365 

eut bien de la peine à se tirer d'affaire après beaucoup de 
temps. 

30 Juillet. — Le 30, un courrier du maréchal de Noailles 
apporta la nouvelle de la prise d'Hostalrich , qui certainement 
avoit été pris d'une manière assez ridicule. 

Cette ville n'étoit environnée que d*une bonne muraille, mais 
elle avoit communication avec son château par sept bons retran- 
chements, et plusieurs tours. Le château étoit situé sur un 
rocher fait en pain de sucre, et n'étoit fort que par sa situation, 
n'ayant aucuns ouvrages. Les bourgeois , qui appréhendoient 
d'être emportés de force et d'être pillés, envoyèrent dire au 
maréchal de Noailles qu'ils lui ouvriroient une petite porte.dès 
que la nuit seroit venue, et le maréchal commanda cinq ou six 
cents hommes pour entrer dans la ville aussitôt qu'on leur en 
donneroit la facilité. La chose fut exécutée suivant le projet, et, 
dès l'entrée de la nuit, le détachement entra dans la ville. Le 
lendemain, sur les neuf heures du matin, un grenadier du régi- 
ment de Noailles et un du régiment d'Erlach firent une gageure 
à qui des deux iroit le premier à la porte de la tour la plus pro- 
che ; ils ne perdirent ni Tun ni rauti*e, car ils y allèrent tous 
deux ensemble, et comme on ne leur tira pas un seul coup, ils se 
mirent à crier : A moiy camarades! En même temps, les grenadiers 
de Noailles et d'Erlach se levèrent, et coururent à eux sans que 
leurs officiers les en pussent empêcher ; ils se rendirent maitres 
du premier retranchement, et, ne se contentant pas de cela, ils 
gagnèrent le second, et ainsi, de retranchement en retranche- 
ment, ils poursuivirent les ennemis jusque dans le château, en 
tuèrent une vingtaine en y entrant, et en firent quatre cents pri- 
sonniers, n s'en étoit sauvé par une autre poile environ cent 
cinquante qui avoient gagné un bois, mais le piquet des régi- 
ments de dragons de Poitiers ^ et de Marsan * monta à cheval, et, 
les ayant atteints, en tua une cinquantaine, et en ramena cent 



1. Le comte de Poitiers, gentilhomme liégois, étoit lieutenant-colonel 
du régiment de dragons de la Salle, et après la mort de son colonel, qoi 
ayoit été tué au passage du Ter, il avoit eu le régiment, qui étoit de 
ceux qui avoient été levés par le cardinal de Fûrstenberg, et qui, par 
conséquent, étoiçnt sur le pied étranger. 

2. C'étoit le régiment du chevaUer le TelUer, cousin du marquis de 
Barbezieux. 



366 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHBS 

deux prisonniers ^ Ainsi toute la garnison d'Hostalrich, ^lui étoit 
de six cents hommes choisis sur toutes les troupes d'Espagne, 
fut tuée ou prise sans faire de résistance. Les ennemis avoient 
marché pour secourir cette place, mais, ayant appris qu'on 
marchoit à eux, ils se retirèrent en diligence à Barcelone. 

31 Juillet. — Le 31, on sut que le Roi avoit donné le régi- 
ment de dragons du comte d*Averne à Barault, lieutenant- 
colonel du régiment Colonel Général, qui avoit déjà commission 
de colonel. 

On eut aussi nouvelle que la flotte des ennemis avoit levé 
Tancre de devant le Havre, mais qu'on ne savoit de quel côté 
elle pouvoit être allée. 



AOUT 1694 

l*'' août. — Le premier jour d'août, on apprit que la comtesse 
de Castelmsyor, fille aînée du prince de Soubise, avoit la petite 
vérole à Blois; étrange aventure pour une belle et jeune personne 
qui alloit trouver son nouvel époux en Portugal. 

2 août. — Le 2, on n'avoit point encore de nouvelles de 
celte redoutable flotte de Russel * ; elle n'étoit point encore 
entrée dans la Méditerranée, et même on ne savoit pas précisé- 
ment où elle pouvoit être. 

3 août. — Le 3, on apprit que le comte de Toulouse avoit eu 
cinq accès de fièvre tierce, mais que son mal n'avoit pas eu de 
suites. 

On eut nouvelle, le même jour, que la flotte des ennemis 
avoit passé devant la Hougue, et qu'elle étoit mouillée devant 
Cherbourg, qu'on ne doutoit pas qu'elle ne bombardât. 

4 août. — Le 4, les lettres de l'armée de Monseigneur por* 
toient qu'il avoit fait un grand fourrage du côté de Liège, qu'il en 
étoit sorti un assez grand corps de troupes, mais qu'il ne s'y étoit 



1. [Saint^imon rattache par erreur cet épisode à la prise de Castel- 
PoUit : le récit de Dangeau concorde au contraire avec celui du marquis 
de Sourches, conflrmé d'ailleurs par la Gazette et les Mémoires du temps. 
— E. Pontal,] 

2. Parce que la crainte de son arrivée avoit empêché qu*on ne fît le 
siège de Barcelone. 



8-9 AOUT 1694 367 

passé rien de considérable, et qu'il y avoit seulement eu quel- 
ques cornettes tués de part et d'autre en escarmouchant. 

6 août. — Le 5) on assuroit que le duc de la Ferté * et le 
marquis de la Fayette * étoient fort malades en Allemagne ; et, 
dans le même temps, la marquise de la Fayette ' étoit à Paris 
dans une pareille extrémité. 

6 août. — Le 6, on assuroit que le duc de la Ferté, après 
avoir reçu le Viatique, et pris de Témétique, se portoit considé- 
rablement mieux. 

7 août. — Le 7, on apprit que Monseigneur faisoit travailler 
à de grands retranchements devant son camp, et qu'il avoit fait 
faire un second pont sur la Meuse pour fourrager plus commo- 
dément dans le pays de Gondrost. 

On eut nouvelle, ce jour-là, que la flotte des ennemis n'avoit 
rien fait à la Hougue, ni à Cherbourg, et qu'elle s'en étoit 
retournée en Angleterre. 

8 août. — - Le 8, on sut que Monseigneur avoit envoyé le 
régiment de houssards, et ceux de Yaillac, de Roquépine et de 
D'Auneuil à Namur pour inquiéter les ennemis, sur lesquels ils 
faisoient un grand nombre de prisonniers, aussi bien que la 
garnison de Gharleroy, où les chevaux se donnoient pour rien. 

Le même jour, pendant la messe du Roi à Trianon, le mar- 
quis de Yillars ^ eut une grande faiblesse, et son visage parut 
tellement changé que tout le monde crut qu'il n'en reviendroit 
pas, à cause de son grand âge; car on disoit qu'il avoit près de 
quatre-vingts ans, quoiqu'il n'en parût pas soixante. 

On sut aussi que le marquis d'Heudicourt ' avoit pensé mourir 
la nuit précédente d'une palpitation de cœur, avec de fortes 
vapeurs. 

9 août. — Le 9, le Roi fit quelque changement dans le corps 
des intendimts. Il nomma d'Herbigny, intendant à Montauban, 
pour aller en intendance à Lyon à la place de BéruUe, qui deve- 
noit premier président du parlement de Grenoble ; il nomma 
Samson, intendant en Béam, pour aller à Montauban, et choisit 

1. Maréchal de camp. 

2. Brigadier d^nfanterie et colonel du régiment de la Fëre. 

3. Elle étoit ÛUe de Marillac, conseiller d'Étot. 

4. Ghevalier de l'Ordre et chevalier d'honneur de la duchesse de 
Chartres. 

5. Grand louvetier de France. 



368 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURGRES 

Pinon s maître des requêtes, pour aller enBéam à laplace de 
Samson. 

10 août. — Le 10, on sut que Monseigneur avoit pris la réso- 
lution de ne décamper point le premier, quelque chose que pût 
faire le prince d'Orange pour Ty obliger, et qu'il avoit pris des 
mesures pour avoir des fourrages autant qu'il en seroit néces- 
saire. 

11 août. — Le lendemain, on eut nouvelle que le prince 
d'Orange avoit approché sa droite de la Meuse, espérant ôter à 
Monseigneur le moyen de faire une marche de ce côté-là pour 
revenir, et le forcer de passer la Meuse, ce qu'il n auroit pu 
faire sans quelque préjudice de sa réputation, et sans donner à 
Tzerclaës occasion de charger son avant-garde, pendant que le 
prince d'Orange auroit inquiété son arrière-garde au passage de 
la rivière. On ajouloit qu'il venoit à l'armée de Monseigneur de 
grands convois de fourrages du pays de Luxembourg, et qu'il lui 
descendoit beaucoup d'avoine par la Meuse pour distribuer à sa 
cavalerie en cas de besoin. 

On assuroit, le même jour, que la flotte de Russel n'étoit pas 
allée plus loin que Cadix % et qu'il ne vouloit point s'embarquer 
à entrer dans la Méditerranée, à moins que les Espagnols ne lui 
donnassent des ports pour se rafraîchir, et ne lui fournissent des 
vins autant qu'il en auroit besoin ; mais ces conditions parois- 
soient également onéreuses et impossibles aux Espagnols, les- 
quels n'auroient plus été les maîtres de leurs ports, dès que les 
Anglois et les Hollandois y auroient été établis, et qui se trou- 
voient dans une si grande misère qu'ils n'auroient pas trouvé en 
Espagne de quoi fournir des vivres à une si grande flotte. 

On disoit encore que le duc de Vendôme avoit mandé préci- 
sément que le siège de Nice étoit absolument impraticable pour 
les ennemis, ce qui pouvoit avoir quelque rapport aux avis qu'on 
avoit qu'ils assembloient un corps aux environs de Casai ; et on 
pouvoit croûre qu'ayant connu que l'entreprise de Nice étoit 
impossible aussi bien que celle de Pignerol, ils avoient résolu de 
faire le siège de Casai pour ne pas laisser passer la campagne 
sans rien entreprendre. 



1. 11 étoit d'une famiUe de Paris. 

2. Od disoit que les équipages étoient accablés de mille maladies. 



12-15 AOUT 1694 369 

12-13 août. — Le 12, on eut nouvelle que le marquis de la 
Fayette étoit mort, et le bruit couroit en même temps que le 
duc de la Fertë n'étoit pas encore hors de danger; mais, dans la 
suite, on sut qu'il s'étoit tiré d'affaire. 

Ce jour-là, le marquis de Torcy, secrétaire d'État, courant le 
cerf avec le duc de la Rochefoucauld sur un cheval turc, qu'on 
lui avoit envoyé exprès de Constantinople, fit une des plus 
grandes chutes qu'on pouvoit faire. Cependant il en fut quitte 
pour avoir le bras gauche et l'épaule tout froissés, sans qu'il y 
eût aucune fracture. 

Ce fut encore le même jour que le comte d'Hautefeuille mou- 
rut à Paris, après avoir été plus d'un an malade. 

Le soir. Monsieur, étant revenu de sa maison de Saint-Cloud à 
Versailles, fut attaqué d'une fièvre avec frisson, et, le lendemain, 
il en eut encore un pareil accès ; mais son bon tempérament et 
un peu de diète le tirèrent de cette incommodité sans le secours 
du quinquina et des autres remèdes. 

14 août. — Le 14, on voyoitdans le monde une magnifique 
médaille à la gloire du Roi, qui avoit été frappée tout nouvelle- 
ment en Hollande. Elle avoit d'un côté le portrait du Roi, et de 
l'autre une pyramide en obélisque, sur le haut de laquelle 
étoient ces mots, au-dessus de la devise du Roi : Ludovico vere 
MAGNo ; et, sur le piédestal de la pyramide, étoient écrits ces 
mots : Lndeubatam orbis gallici monarchiam unus in omnes sus-' 
TiNuiT, 1694. Quand cette médaille auroit été frappée à Paris, on 
ne Tauroit pas pu faire plus glorieuse pour le Roi qu'elle l'étoit, 
et elle faisoit assez connoitre qu'il y restoit encore en Hollande 
des gens bien intentionnés pour la France^ et que la faction des 
Witt *, contraire au prince d'Orange, n'étoit pas encore entière- 
ment éteinte. 

16 août. — Le IS, le Roi fit ses dévotions, mais il ne toucha 
pas les malades des écrouelles, avec beaucoup de raison, vu la 
quantité de maladies populaires qui couraient alors, auxquelles 
les médecins ne trouvoient aucuns remèdes. Sa Majesté ne fit 
aucune distribution de bénéfices, hormis qu'elle donna quel- 

1. C'étoient deux frères qui gouveraoîeut la république de Hollande 
en 1672, dont Talné fut assassiné, et le cadet perdit la tète sur un échafaud 
BOUS prétexte d'intelligence avec la France, mais en effet parce qu'ils s'op- 
posoient à Tautorité naissante du prince d^Orange. 

IV. — n 



370 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURGHES 

ques canonicals. Pendant les vêpres du même jour, la duchesse 
de Bourbon se trouva mal et fut obligée de se retirer à son ap- 
partement, où elle fut bientôt attaquée d'un accès de fièvre ; 
mais une saignée du pied, qu'on lui fit le lendemain, empêcha la 
continuation de son mal. 

16 août, — Le 16, Lommellino, envoyé de la république de 
Gênes, eut sa première audience du Roi dans son cabinet; mais 
il sembloit que sa république s'avisoit bien tard de prendre des 
mesures avec la France, puisqu'on éloit persuadé que le princi- 
pal dessein de la flotte des ennemis étoit de venir mouiller dans 
le port de Gênes, pendant que le duc de Savoie s'en approche- 
roit par terre pour s'en rendre maître, ou du moins la faire 
déclarer contre la France. 

Le même matin, les députés des États de Languedoc vinrent 
apporter leurs cahiers au Roi, et l'évêque de Montauban *, qui 
portoit la parole, fit un si beau discours, qu'il fut également 
admiré du Roi et de toute la cour. 

On apprit, ce jour-là, que le célèbre abbé Âmauld *, oncle du 
marquis de Pomponne, ministre d'État, étoit mort âgé de qua- 
tre-vingts ans; et on eut nouvelle que le duc de Savoie avoit 
marché à Gavours, mais que les troupes des Espagnols éloient 
demeurées auprès de Saint-Second, et qu'elles s'y retranchoient. 
Le soir, on apprit qu'enfin la flotte de Russel, composée de 
soixante-seize vaisseaux de guerre, avoit paru dans la Méditer- 
ranée, et qu'on assuroit qu'elle y devoit hiverner, ce qui étant 
véritable auroit obligé le Roi de changer ses mesures pour son 
armée navale, car il lui auroit été impossible d'en renvoyer une 
partie à Brest, comme il faisoit tous les ans. 

17 août. — Le 17, les lettres de Catalogne portoient que 
Leisler, colonel d'un régiment allemand, y étoit mort de mala- 
die, et que Nanclas, brigadier d'infanterie, qui étoit gouverneur 
dp Palamos et commandant à Hostalrich, étoit aussi fort malade. 

18 août. — Le 18, on sut que la duchesse de Montmorency •, 

1. Frère du marquis de Ncsmond, lieuteoant général des armées navales 
du Roi. 

2. C'étoit un des plus beaux génies de son temps, mais qui s'étoit mal- 
heureusement engagé dans la secte des Jansénistes, ce qui Tavoit fait 
chasser de France. 

3. Fille atnée du duc de Chevreuse, qui avoit épousé le fils atné du ma- 
réchal duc de Luxembourg. 



19-20 AOUT 1694 371 

qui éloit allée à Forges pour y prendre les eaux, pour des incom- 
modités qui lui duroient depuis longtemps, étoit obligée d'en 
revenir en si pitoyable état qu'on commençoit à craindre pour 
sa vie, quoiqu'elle fût extrêmement jeune. 

Le même jour, le maréchal d'Humiéres fut attaqué d'une dif- 
ficulté d'urine avec de très grandes douleurs ; et, comme il avoit 
soixante-six ans, et qu'il paroissoit fort usé, ses amis, qui étoient 
en très grand nombre,, commencèrent à êlre en inquiétude sur 
son chapitre. 

19 août. — Le 19, on eut nouvelle que le prince d'Orange,* 
après avoir fait pendant huit jours battre tous les matins la 
générale et détendre toutes les tentes sans marcher, étoit enfin 
décampé à minuit, et que la tète de sa marche tournoi t du côté 
de Gembloux, et qu'on croyoit que Monseigneur auroit aussi 
marché sur-le-champ pour essayer de le devancer en quelque 
endroit qu'il voulût aller. 

20 août. — Le 20, les lettres d'Allemagne portoîent qu'il s'y 
étoit passé une petite action qui n'avoit pas été heureuse pour 
le comte de la Bretesche, lieutenant général. Le maréchal de 
Lorge, ayant dessein de changer de camp et d'aller occuper un 
poste qu'il croyoit avantageux, voulut auparavant le faire recon- 
noitre, et en donna la commission à la Bretesche, qui marcha 
avec un détachement de cent cinquante dragons et de cent 
grenadiers. La nuit du 12 au 13, il fit un très grand orage, et 
la Bretesche crut qu'il n'y avoit point de danger et qu'il pou- 
voit se mettre à couvert pour laisser passer l'orage. Il se mit 
donc dans un village qu'on nomme Walbach, à deux lieues de 
Rheinfels ; il plaça ses postes et alla manger un morceau avec 
les officiers de son détachement. Après avoûr mangé, il renvoya 
chacun à son poste à la tête de sa troupe; mais, fort peu de 
temps après, on entendit quelque cavalerie qui approchoit. On 
cria : Qui vive! et, dès qu'on eut crié, les ennemis, qui, ayant su 
la marche de la Bretesche, étoient venus au nombre de trois cents 
hommes pour s'opposer à son passage, firent une décharge, qui 
ébpinla beaucoup les François, D'abord on alla avertir la Bre- 
tesche, qui vmt en diligence à la tête de son détachement et le 
rallia le mieux qu'il lui fut possible ; mais il ne put soutenir 
l'efTort des ennemis, qui étoient plus forts que lui, et son déta- 
chement fut battu et dispersé; la plupart des officiers furent 



372 MÉMOIRES 00 MARQUIS DE SOURGHES 

tués OU blessés, et lui-même reçut deux coups de mousquet, 
l'un dans le bras et l'autre dans le corps, qui ne se trouvèrent 
pas mortels. 

Le même jour, on reçut encore nouvelle d'un autre petit échec 
arrivé aux troupes d'Italie. Le troisième bataillon du régiment 
de la Marine, commandé par Boissière, le régiment de Labour 
et six compagnies d'un régiment de milice, le tout commandé 
par Villars, colonel de milice, étoient campés au col du Pis, où 
on avoit fait des traverses, et le comte de Larrey, qui étoit à 
Sestrières, à deux lieues de ce poste, leur avoit ordonné que, s'ils 
étoient attaqués par un grand corps, ils ne manquassent pas de 
s'élever au-dessus des traverses. Les ennemis vinrent les atta- 
quer avec un corps considérable, et, au lieu de s'élever au-des- 
sus des traverses, comme ils en avoient l'ordre, ils demeurèrent 
en bataille dans leur camp au-dessous des traverses; mais, s'étant 
aperçus de la faute qu'ils faisoient, ils voulurent gagner la hau- 
teur en présence des ennemis, qui les chargèrent dans ce mou- 
vement et les dissipèrent sans peine. Il est vrai qu'ils ne leur 
tuèrent que dix ou douze hommes, mais ils leur enlevèrent tous 
leurs équipages et brûlèrent les villages de Plan et de Pate- 
mouché, ou ils étoient. Le comte de Tourouvre, colonel du régi- 
ment de Labour, ne se trouva pas à cette occasion, étant fort 
malade depuis longtemps ; mais il fut assez malheureux pour y 
perdre aussi son équipage. 

On apprit aussi le même. jour, par les lettres de Catalogne, 
que la flotte de Russel avoit mouillé devant Barcelone, et que 
le comte de Quinçon, maréchal de camp, étoit extrêmement 
malade. 

21 août. — Le 21, le mal du maréchal d'Humières continuoit 
plus fortement que jamais ; il avoit rendu avec d'extrêmes peines 
des eaux fort noires, et il rendoit alors le sang tout pur. 

22 août. — Le 22, on apprit que Russel étoit encore le 12 
devant Barcelone, et qu'il avoit débarqué deux mille hommes. 

On eut aussi nouvelle que le prince d'Orange étoit campé à 
Fleurus. 

23 août. — Le 23, on sut que l'abbé de Fénelon, précepteur 
de Mgr le duc de Bourgogne, avoit la fièvre tierce, et on vit 
paroitre à la cour la maréchale de Rochefort, laquelle, après bien 
des incommodités, étoit enfin allée prendre les eaux de Forges, 



24 AOUT 1694 373 

qui avoient fait connoitre que tout son mal n'étoit qu'une colique 
néphrétique. 

On sut, ce jour-là, que la flotte des ennemis, qui étoit retour- 
née dans les ports d'Angleterre, en étoit ressortie et avoit paru 
auprès de Calais, qu'elle avoit peut-être dessein de bombarder 
aussi. 

On apprit encore que Mlle de Chantocé, sœur du comte d'Avau- 
gour et tante du prince de Soubise S étoit morte de maladie à 
Paris, et que le comte 'de Marsan et le marquis de Pomponne, 
ministre d'État, étoient attaqués de la fièvre. 

24 août. — Le 24, on eut nouvelle qu'après une extrême dili- 
gence Monseigneur étoit arrivé à Mons. Voici comme les choses 
s'étoient passées. Le 17, comme une partie de son armée étoit 
au fourrage, il vint un faux bruit que le prince d'Orange avoit 
décampé ; sur cet avis, on fit rappeler les fourrageurs par trois 
coups de canon^ et l'armée eut ordre de se tenir prête à marcher 
quand on battroit l'assemblée ; mais cet avis s'étant trouvé faux, 
on prit de nouvelles mesures pour faire un bon fourrage le len- 
demain. Le 18, les fourrageurs partirent à la pointe du jour et 
marchèrent à quatre ou cinq lieues du camp, de l'autre côté 
de la Meuse, sous les ordres du marquis d'Harcourt. Sur les six à 
sept heures du matin, une femme vint donner avis que les 
ennemis marchoient du côtë.de Gembloux, et cet avis fut confirmé 
par plusieurs autres, de sorte que Monseigneur ordonna qu'on 
battit la générale. II envoya avertir le marquis d'Harcourt de ra- 
mener les fourrageurs, il fit battre l'assemblée et donna ordre 
à toute l'infanterie de se mettre en marche pour aller à Ansoy; 
il envoya tous les équipages gros et menus par Namur, et, sur 
les cinq heures du soir, il monta à cheval, donnant ordre au ma- 
réchal de Villeroy, qu'il laissoit dans le camp avec un corps de 
troupes, d'y attendre les fourrageurs et d'en partir aussitôt 
qu'ils seroient arrivés. Monseigneur ne put aller qu'à Noville-Ies- 
Bois, où il coucha dans une grange avec toute sa suite. Le 19, il 
marcha et trouva dans la route son infanterie, qui avoit, aussi 
bien que sa cavalerie, passé la nuit à la belle étoile dans le che- 
min où elle s'étoit trouvée. Dans sa marche, il eut des nouvelles 
du maréchal de Villeroy, qui lui mandoit que, comme les fourra- 

1. Elle étoit sœur de la beUe dachesse de Montbason, mère du priace 
de Soubise. 



374 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURGHES 

geurs n^étoient rentrés dans le camp que le 18, à la nuit, il lui 
avoit été impossible de partir du camp de Yignamont qu'à sept 
heures du malin. Monseigneur coucha ce jour-là chez le baron 
de Souastre, et, le 20, il vint coucher à Sorastat, toute Tarmée 
campant par brigades aux environs de Templon et de Spy. Le 21, 
le maréchal de Vilieroy prit les devants, avec vingt-quatre esca- 
drons de cavalerie et six escadrons de dragons, pour aller cou- 
cher à Maubeuge et marcher en toute diligence pour aller 
joindre le marquis de la Valette, qui étoit campé aux lignes, près 
de Courtray, avec vingt escadrons et sept bataillons, espérant d y 
trouver encore le comte de la Motte avec vingt autres esca- 
drons qu*il avoit eu ordre de lui mener. Le même jour 21, Mon- 
seigneur prit le chemin de Mons et y arriva le même jour avec 
le maréchal de Luxembourg, le détachement des mousquetaires, 
quelques troupes de dragons, trois cents hommes détachés de la 
maison du Roi et la brigade des gardes ; le reste de la maison 
demeura à Sor-sur-Sambre, et l'infanterie se reposa ce jour-là 
sous les ordres du prince de Conti, qui devoit la faire marcher le 
lendemain. Le 22, Monseigneur séjourna à Mons, dans le dessein 
d'en partir le lendemain, avec son escorte et sa maison, pour 
aller en diligence joindre le maréchal de Vilieroy. Le maréchal 
de Boufflers suivit toujours Monseigneur en chaise roulante, 
n'étant pas encore guéri d'un coup de pied de cheval qu'il avoit 
reçu du côté de Liège. Le marquis de Beringhen, premier écuyer 
du Roi, et le comte de Bezons le suivirent de même, étant l'un 
et Vautre incommodés de la fièvre. Les mêmes lettres portoient 
que le prince d'Orange avoit couché, la nuit du 21 au 22, à Soi- 
gnies, et que le bruit couroit qu'il alloil camper en corps d'armée 
à Cambron ; que Ton ne doutoit pas que son dessein ne fût d'al- 
ler occuper le poste de Courtray, et qu'il s'agissoit alors de savoir 
lequel des deux partis y arriveroit le premier. 

Voilà ce que portoient les lettres publiques du 22 des gens 
qui étoient auprès de Monseigneur; mais il y en avoit de particu- 
lières qui ajoutoient qu'il y avoit eu un démêlé entre le duc de 
Chartres et le duc de Bourbon *, qu'il étoit arrivé sur la fin du 
repas, et que, le lendemain, le duc de Chartres avoit fait de 
grandes plaintes de la manière dont le duc de Bourbon en avoit 

1. Ils étoient pourtant beaux-frères, ayant épousé les deux filles natu- 
relles du Roi et de la marquise de Montespan. 



25-26 AOUT 1694 375 

usé avec lui, assurant que, comme il étoit de sang-froid, il 
n'avoit pas voulu répondre à un homme qui n*étoit pas dans le 
même état. 

Cependant la cour avoit aussi ses orages, et Mlle de Cboin S 
première flUe d'honneur de la princesse douairière de Gonti, 
eut ordre de se retirer, et on sut qu'elle s'alloit mettre dans un 
couvent à Paris, où cette princesse lui conserveroit sa pension. 

26 août. — Le 25, on apprit que douze galères d'Espagne 
s'étoient approchées de Blane, où le maréchal de Noailles étoit 
campé, qu'elles avoient commencé à le canonner, et qu'il avoit 
fait venir son canon pour leur répondre. 

La fièvre du marquis de Pomponne et de l'abbé de Fénelon 
continuoit toujours, et le mal du maréchal d'Humières s'opi- 
niâtroit. 

On sut, ce jour-là, que le Roi avoit fixé son départ pour Fon- 
tainebleau au 15 de septembre ; mais il le changea depuis, parce 
que le 15 étoit jour déjeune. 

26 août. — Le 26, le maréchal de Duras eut un accès de fièvre 
avec frisson. Sur le midi, comme le Roi étoit allé courre le cerf 
avec le roi d'Angleterre, le jeune Bontemps arriva à Versailles et 
mit tous les esprits en mouvement, car on ne pouvoit douter 
qu'il n'apportât quelque nouvelle; mais il ne vouloit rien dire 
qu'il n'eût parlé au Roi, et remonta sur-le-champ à cheval pour 
l'aller trouver. Quand il eut fait sa commission et qu'il fut revenu 
à Versailles, on sut tout ce qui étoit arrivé en Flandre. Monsei- 
gneur, étant parti Lb 23 de Mons, vint coucher à Toumay. Il en 
partit le lendemain à cinq heures du matin, et, en marchant 
au pont d'Espierres, on le vint averthr qu'il paroissoit cmq ou six 
troupes de l'autre côté de l'Escaut. En arrivant à Espierres, il 
y trouva le maréchal de Villeroy, le marquis de la Valette et le 
comte de la Motte, qui y étoient postés. Sur les sept à huit heures, 
Monseigneur s'approcha àdemi-portée du canon de la rivière, 

1. (Tétoit une damoiselle de Dauphiné, qui étoit parente de la maison 
de Rostaing, et la comtesse de Bury, dont le défunt mari étoit cadet du 
marquis de Rostaing, ayant été nommée pour être dame d*honneur de la 
princesse de Conti, aVoit attiré auprès d'elle cette parente, que la princesse 
avoit ensuite faite sa fille dlionneur. [Saint-Simon raconte en détaU, 
dans ses Mémoires (t. II, p. i83 et sq., éd. de Boilisle) et dans une addi- 
tion au Journal de Dangeau (t. V, p. 63) les intrigues qui amenèrent celte 
disgrâce. — E, Ponlal.] 



376 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

d'où il remarqua distinctement une colonne de l'armée des enne- 
mis qui marchoit, et qui s'étendit si bien qu'en peu de temps on 
jugea que ce jqui paroissoit pouvoit bien aller à vingt mille hom- 
mes, tant en cavalerie qu'en infanterie. Après cela, on vit arri- 
ver leur canon, leurs charrettes d'artillerie et leurs pontons. En 
même temps, le maréchal de Luxembourg prit les bataillons du 
marquis de la Valette, qui étoient la seule infanterie qu'on eût 
alors, et douze régiments de dragons, et les posta le long de la 
rivière, soit pour y faire des retranchements, soit pour faire feu 
sur les ennemis, en cas qu'ils voulussent hasarder de faire des 
ponts, comme on le croyoit; il fit aussi avancer cent cinquante 
escadrons qui étoient déjà arrivés. En même temps, les ennemis 
commencèrent à tirer le canon du côté d'un village qui étoit sur 
la gauche, dans lequel l'infanterie de Monseigneur étoit postée; 
ils tuèrent un officier du régiment de Maulevrier et vingt soldats, 
blessèrent un autre officier du même régiment et cinquante sol- 
dats. Monseigneur n'avoit là pour toute artillerie que douze piè- 
ces de canon , que le marquis de la Valette avoit fait tirer des 
places voisines; mais Monseigneur ne laissa pas de les faire 
tirer contre les ennemis, et la journée se passa ainsi en canon- 
nade. 

Monseigneur alla lui-même visiter tous les postes d'infanterie 
où le canon donnoit'le plus souvent, et le fit de la meilleure 
grâce qu'il étoit possible, c'est-à-dire d'une manière digne de lui, 
mais qui n'étoit point au-dessus de ce qu'on en altendoit. 

On sut encore que le prince de Wurtemberg, avec quinze mille 
hommes qu'il avoit assemblés des garnisons de Gand, d'Oude- 
narde et des autres places, avoit marché en deçà de l'Escaut 
pour venir au pont d'Espierres et y attaquer le maréchal de Ville- 
roy et le marquis de la Valette, s'il les y rencontroit, mais que 
la diligence de Monseigneur avoit fait avorter tous ces projets des 
ennemis. 

Le même jour, on crut que le maréchal d'Humières se portoit 
mieux, parce que les chirurgiens découvrirent la cause de ses 
douleurs, qui étoit un ulcère dans le canal de l'urine. 

27 août. — Le lendemain, on apprit que ce qui avoit em- 
pêché Russel d'entrer dans la Méditerranée étoit le démêlé 
qu'il avoit eu avec le général des galères d'Espagne pour le com- 
mandement, ce général prétendant commander toute l'armée 



28-30 AOUT 1694 377 

navale, parce qu'en Espagne le général des galères commande 
aussi aux vaisseaux, mais que cette affaire étoit accommodée, et 
qu'il avoit été réglé que Russel commanderoit à la mer, et que 
le général des galères commanderoit à terre, si on faisoit une 
descente. 

28 août. — Le 28, les lettres de l'armée de Monseigneur por- 
toient que, le 25 au matin, on avoit vu que les troupes des enne- 
mis étoient beaucoup diminuées, et que, comme on les voyoit 
marcher, on croyoit qu'elles alloient rejoindre le gros de leur 
armée ; qu'on ne doutoit point que le prince d'Orange, voyant* 
ses desseins avortés pour le poste de Courtray, n'allât passer 
l'Escaut à Oudenarde, et peut-être tenter le siège de Fumes, et 
que, par cette raison, on y avoit envoyé deux bataillons et le 
régiment de dragons de Breteuil, avec ordre au colonel de ce ré- 
giment d'y commander sous \e comte d'Avéjan, au préjudice du 
lieutenant de roi; que le maréchal de Villeroy arrivoit le môme 
jour à Courtray avec l'aile droite de l'armée, et que Monseigneur 
y devoit aller le lendemain; que toute l'infanterie étoit arrivée le 
même jour au camp du Petit-Bossu, où Monseigneur étoit, après 
avoir marché avec une diligence et une bonne volonté incroya- 
bles, jusque-là qu'elle avoit, le dernier jour de marche, fait douze 
lieues*; que l'armée des ennemis grossissoit tous les jours; que 
le comte de Thian, qui commandoit un corps sous Gand, l'avoit 
jointe, ou étoit à portée de le faire ; qu'il leur venoit des troupes 
de Liège, et que, suivant le sentiment des plus sages, il pour- 
roit bien y avoir quelque combat d'infanterie, avant la fin de la 
campagne. 

Le même jour, les douleurs du maréchal d'Humières cessè- 
rent, ou plutôt elles furent assoupies par un transport au cer- 
veau, sa poitrine commença de s'emplir, et on jugea à propos 
de lui donner de l'émétique à dix heures du soir. 

29-30 août. — Le 29, on sut que Monseigneur avoit décampé 
le 26 du Petit-Bossu, et que, pour se divertir, il avoit fait tirer 
quelques volées de canon sur le camp des ennemis qui étoit 
auprès d'Hauterive; que d'abord on avoit vu détendre bien des 
tentes, mais que Monseigneur, n'ayant pas voulu s'y amuser plus 
longtemps, avoit pris sa marche vers Courtray, où il étoit arrivé 

1. Moitié en bateau, moitié en charrette, moitié à pied. 



378 MÉMOIRES DU MARQUIS DE S0URGHE3 

de bonne heure, et avoit fait passer la Lys à la maison du Roi, 
qu'il avoit fait camper proche de la ville. 

On sut aussi, ce jour-là, que le marquis de Presle *, brigadier 
^infanterie, avoit demandé au Roi permission de quitter le ser- 
vice et de vendre le régiment d'Auvergne, dont il étoit colonel, 
sa mauvaise santé * ne lui permettant pas d'aller plus longtemps 
à la guerre. 

Sur les six heures du soir, le maréchal d'Humières, dont la 
tôle ne s'étoit point encore trouvée dégagée par l'opération de 
l'émétique et par celle d'une médecine qu'on lui avoit encore 
donnée le matin, se trouva entièrement dégagé, après une grande 
évacuation qu*il fit, laquelle lui causa même «une faiblesse, et 
tous les courtisans commencèrent à bien espérer de sa guérison ; 
mais, la nuit, sa difficulté d'uriner et ses douleurs augmentèrent 
et, le lendemain, Fagon, premier médecin du Roi, conseilla qut>n 
le fît confesser, ce qui fut fait, et ensuite on lui porta le Viatique 
de la chapelle du château où il étoit logé. 

31 août. — Le 31, il parut encore être plus mal, et, pour 
dernière ressource, on lui donna encore quatre onces d'éméti- 
que, qui ne lui firent aucun effet. Enfin il mourut sur les onze 
heures du matin, après avoir témoigné les meilleurs sentiments 
qu'on pouvait souhaiter dellui. Il fut regretté généralement de 
tout le monde, depuis le Roi jusqu'aux moindres du peuple, 
parce qu'il avoit toute la valeur imaginable, de la bonté, de la 
générosité, de la magnificence, de la droiture, et, pour dire 
tout en un mot, mille bonnes qualités et très peu de défauts. 

Le soir du même jour, le Roi vint s'établir à Marly pour huit 
jours. 

La fièvre du marquis de Pomponne continuoit toujours, et le 
quinquina, qu'il avoit abandonné et repris, ne la faisoit point 
cesser; ainsi tout étoit à craindre pour lui. 

SEPTEMBRE 1694 

1^ septembre. — Le premier de septembre, Sa Majesté dé- 
clara qu'elle avoit donné la charge de grand maître de l'artille- 

1. Frère cadet de Nicolay, premier président de la Chambre des comptes. 

2. Depuis qu'il avoit campé à Maintenon, il étoit tous les ans malade à 
la mort, et sortoit acluellement d^une effroyable maladie. 



^ SEPTEMBRE 1694 379 

rie au (lac du Maine, qui rendoit la charge de général des galè- 
res, qui devoit être vendue pour payer le brevet de retenue 
que le maréchal d^Humières avoit sur sa charge, soit à sa 
famille, soit à ses créanciers. A Tégard du gouvernement des 
Pays-Bas françois, le Roi déclara qu'il Tavoit donné au maréchal 
de Boufflers, qu'on croyoit devoir donner la démission de celui 
de Lorraine. 

On sut aussi que le Roi avoit donné vingt mille livres de pen- 
sion à la maréchale d'Humières; et, pour la capitainerie de Com- 
piègne, il y avoit longtemps que le duc d'Humières, gendre du 
maréchal, en avoit la survivance. 

On disoit, le même matin, que Monseigneur avoit repassé en 
deçà de la Lys, parce qu'il n'y avoit plus ni ruisseau, ni rivière 
entre lui et le prince d'Orange ; mais, l'après-dinée, on connut 
la fausseté de cette nouvelle, car le Roi reçut des lettres par 
l'ordinaire, qui portoient que les ennemis n'avoient point encore 
passé la Lys, et même qu'ils n'y avoient point encore de ponts ; 
qu'ils avoient renvoyé leurs chariots et leurs pionniers ; que le 
prince d'Orange avoit envoyé aux troupes de Liège et à celles 
de la garnison de Maëstricht, qui venoient pour le joindre, ordre 
de demeurer campées entre Bruxelles etLouvain; que quelques- 
uns disoient que la flotte des ennemis débarquoit des troupes à 
Ostende *, et d'autres qu'elle alloit encore faire quelque bom- 
bardement. 

2 septembre. — Le 3, le Roi, qui avoit depuis deux jours 
quelque ressentiment de goutte, commença d'en être plus forte- 
ment incommodé et à se faire traîner dans son appartement dans 
un fauteuil posé sur des roulettes feutrées ; il ne laissa pas néan- 
moins de se promener le matin et l'après-dinée dans son jardin, 
mais il se fit traîner dans son petit chariot à quatre roues par ses 
porteurs de chaise. En se promenant, il dit qu'il avoit reçu des 
lettres de Flandre, que toutes choses étoient en même état, hor- 
mis que le prince d'Orange assembloit le plus de troupes qu'il 
pouvoit, et que, selon les apparences, il avoit envie de faire 
quelque effort. 

On sut, ce soir-là, que la duchesse de Montmorency étoit encore 
plus mal à Paris. 

1. Il y avoit elTectivement quatre mille Anglois débarqués. 



380 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

3 septembre. — Le 3, les lettres de Casai portoientque le duc 
de Savoie, accompagné du prince Eugène et d'un des princes 
de Brandebourg, de milord Galway et de plusieurs autres, 
étoit venu coucher, le 16, à Trino, en descendant sur le Pô dans 
des bateaux; que, le lendemain, on Tavoit vu des remparts de 
Casai paroître de l'autre côté du Pô, escorté de cinq ou six 
cents chevaux, qu'il avoit dîné à Terranova, et puis passé le Pô 
dans une barque pour aller à Frassineto, où on avoit achevé le 
pùnt le même jour; que, sur les six heures du soir, on Tavoit 
encore vu paroitre dans la plaine d'où il avoit considéré le 
front de la citadelle, qu'il avoit assurément trouvé plus beau 
qu'il n'auroit voulu ; qu'il avoit couché à Frassineto, et que, le 
lendemain, il en étoit parti pour gagner Turin par le chemin 
des collines. 

Le même jour, le Roi se trouva plus incommodé de là goutte 
qu'il n'avoit été depuis quatre jours, et il se mit dans son lit une 
heure après son dîner. 

4 septembre. — Le 4, la goutte du Roi s'amortit un peu, et 
il se promena longtemps le matm et le soir dans ses jardins, 
quoiqu'il plût presque toute l'après-dînée. Comme il se prome- 
noit, le marquis de Barbezieux vint lui apporter des lettres 
de Monseigneur, venues par l'ordinaire, qui portoient que les 
gens qu'il avoit envoyés à la guerre lui mandoient qu'ils enten- 
doient un trop grand bruit de tambours et de timbales dans le 
camp des ennemis pour qu'ils ne fussent pas en marche, et 
même que ce bruit s'éloignoit; qu'aussitôt qu'il en auroit des 
nouvelles certaines, il dépêcheroit un courrier exprès à Sa Ma- 
jesté pour l'en informer, et que le débarquement que la flotte 
des ennemis avait fait à Ostende n'étoit pas aussi considérable 
qu'on l'avoit cru, puisqu'il ne consistoit qu'en trois régiments 
d'infanterie tout délabrés. 

Le soir, quand le Roi fut entré dans son appartement, il dit 
au maréchal de Duras qu'il avoit donné le gouvernement de Lor- 
raine à son frère, le maréchal de Lorge; et tous les courtisans 
qui le lui avoient destiné furent fort aises de ne s'être pas trompés 
dans leurs conjectures. 

Ce fut aussi le môme soir que le comte de Phélypeaux, fils du 
comte de Pontchartrain, arriva du grand voyage qu'il venoit de 
faire sur toutes les côtes, depuis Rochefort jusques à Dunkerque. 



5-7 SEPTEMBRE 1694 381 

5 septembre. — Le 5, on eut nouvelle que le prince d*Orahge 
avoit passé la Lys à Deinse, qu'il n'étoit plus qu'à deux lieues et 
demie de Monseigneur, que douze bataillons et trois régiments 
de cavalerie ou de dragons des troupes de Liège l'avoient joint, 
qu'il avoit commandé vingt mille pionniers, et qu'on ne dou- 
toit pas qu'il n'alldt faire le siège de Fumes, dans laquelle Mes- 
grigny * s'étoit jeté pour la défendre en qualité de chef des in- 
génieurs qui y étoienl . 

On disoit aussi, ce jour-là, qu'on avoit des nouvelles certaines 
que la plupart des vaisseaux de l'armée de Russel é (oient en 
très mauvais état, et que les équipages et les soldats en étoient 
accablés de maladies, et tellement chagrins qu'on n'osoit leur 
permettre d'aller à terre de peur qu'ils ne désertassent, jusque- 
là qu'il en avoit déserté huit cents tout à la fois auprès d'Ali- 
cante. 

L'aprèsdinée, le roi et la reine d'Angleterre vinrent visiter le 
Roi, tant à cause de son incommodité, que parce que c'étoit le 
jour de sa naissance, et qu'il étoit entré dans sa cinquante-sep- 
tième année. 

6 septembre. — Le 6, on apprit que Fieubet ", conseiller 
d'Etat ordinaire, étoit à l'extrémité ; il s'étoit retiré à une petite 
maison, proche du couvent des Camaldules de Grosbois ', à six 
lieues de Paris, où il menoit depuis quelques années une vie très 
austère et très pénitente. 

La fièvre du marquis de Pomponne s'opiniâtroit de plus en 
plus, et le quinquina, qui guérissoit tous les autres, n'avoit 
point de vertu pour le guérir, ce qui embarrassoit extraordinai- 
rement les médecins. 

7 septembre. — Le 7, on eut nouvelle que l'armée du prince 
d'Orange marchoit, mais qu'on n'avoit pu découvrir encore de 
quel côté, et que, sur l'avis de cette marche, Monseigneur avoit 
détaché le maréchal de Villeroy, avec trente escadrons et quinze 



i. Brigadier d'infanterie et gouverneur de la ciladelle de Tournay, qui 
étoit un très bon et très brave officier et très habile ingénieur; c'étoit un 
gentilhomme de Champagne. 

2. Il étoit originaire de Languedoc et homme d'un esprit exceUent, qui 
n'avoit pas moins de lumières pour les affaires que d'agrément pour la 
conversation. 

3. Château qui appartenoit alors à la marquise de ViUequier, fille du 
défunt marquis de Piennes, chevalier de l'Ordre. 



382 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

bataillons, pour aller se porter à la Knocque *, afln de couvrir 
Ypres et les environs et de pouvoir être à Furnes aussitôt que 
les ennemis. 

Ce fut en ce temps-là que le comte de Soissons ■ obtint du Roi 
la permission de passer à Venise, ayant dessein de faire son 
traité avec la république pour être général de leurs troupes •. 

8 septembre. — Le 8, on sut que la comtesse de Brionne 
avoit une maladie très extraordinaire; elle se porloitbien, et ne 
sentoit aucun mal, et n*avoit aucune incommodité, hormis qu'elle 
ne pouvoit rien avaler, pas même une goutte d'eau ; les saignées 
qu'on lui fit furent inutiles, et, comme son mal dura plusieurs 
jours, on fut obligé, pour la soutenir, de lui donner des lavements 
de bouillon; mais enfin son mal se dissipa tout d'un coup, et 
elle prit de la nourriture sans aucune peine. 

9 septembre. — Le 9, on apprit que les ennemis avoient 
pris le petit fort de Saint-Georges, proche de Casai, et que deux 
lieutenants d'infanterie, qui étoient dedans avec peu de monde, 
s'étoient parfaitement bien défendus *. 

Le même jour, on eut nouvelle que le prince d'Orange avoit 
occupé le poste de Rousselar, et que cela obligeroit Monsei- 
gneur de rester quelque temps à l'armée, quoiqu'il eût si bien 
cru revenir qu'il avoit envoyé devant lui Joyeux, son premier 
valet de chambre, lequel étoit déjà arrivé à Versailles. 



1. C'est UD petit fort qui est au milieu des marais du côté d'Ypres, dont 
i\ assure les canaux. 

2. [Louis-Ttiomas de Savoie-Carignan, comte de Soissons, flis atné 
d'Eugène de Savoie-Carignan, comte de Soissons, et d'Olympe Mancini, 
nièce du cardinal Mazarin. La principale cause de sa disgrâce fut la folie 
de son mariage avec Mlle de la Cropte^Beauvais, fille d'un écuyer du 
prince de Condé, et même fille bAtarde, d'après Saint-Simon; en outre, 
Louvois, qui détestait sa mère, fit obstacle à sa carrière militaire. Son 
ft*ère cadet, le célèbre prince Eugène, connu d*abord sous le nom de 
Vabhé de Carignarij également repoussé par Louis XIY, était entré depuis 1683 
au service de l'empereur Léopold !•'. — Comte de Cosnac] 

3. II avoit si peu de bien qu'il étoit obligé de chercher de l'emploi 
puisque le Roi ne vouloit pas lui en donner dans ses troupes; d'ailleurs il 
avoit beaucoup de cœur et d'esprit. 

[Son désir ne fut point accueilli. Au début de la guerre de succes- 
sion seulement, son frère^ le prince Eugène, obtint de le faire entrer au 
8er>ice de l'Empereur comme général de l'artillerie. Il fut tué au siège 
de Landau, le 25 août 1702. — Comte de Cosnac,] 

4. Ils furent faits prisonniers de guerre avec ce qu'il leur restoit de 
soldats. 



10-14 SEPTEMBRE 1694 383 

10 septembre. — Le 10, la fille de Lamolgnon, avocat 
général, qui avoit épousé depuis un an Poissy, fils unique du 
président de Maisons, commença à devenir si malade que les 
médecins n'osoient plus répondre de sa vie. 

11 septembre. — Le 11, la duchesse du Maine accoucha 
d'une fille avant terme ; car elle n'étoit grosse que de huit mois, 
et les femmes disoient qu'elle auroit à l'avenir bien de la peine 
à porter des enfants jusqu'au terme parfait. 

12 septembre. — Le 12, les nouvelles de Flandre portoient 
que deux mille chevaux des troupes de Brandebourg, détachés 
de l'armée du prince d'Orange, avoient marché vers Liège. 

13 septembre. — Le 13, on parloit beaucoup d'un décret 
que Je Pape avait donné contre le duc de Savoie, à cause que ce 
prince avoit reçu les hérétiques dans ses Etats et leur avoit per- 
mis le libre exercice de leur religion, aussi bien qu'aux Barbets, 
qui étoient de ses Etats, et on sgoutoit que la colère où le Pape 
étoit contre le duc de Savoie avoit facilité au marquis de Dan- 
geau l'obtention des bulles de la grande maîtrise de l'ordre de 
Saint-Lazare, que le duc de Savoie avoit jusque-là traversée, 
prétendant que cette grande maîtrise lui appartenoit de droit * . 

14 septembre. — Le 14, un courrier extraordinaire du ma- 
réchal de Noailles apporta au Roi la nouvelle de la prise de Cas- 
tel-FoUit, qui n'avoit duré que quatre ou cinq jours. Mais Sa Ma- 
jesté apprit, par les mêmes lettres, que les ennemis avoient 
assiégé Hostalrich, et que le maréchal de Noailles avoit marché 
en diligence pour le secourir. 



1. n y avoit longlemps qu'il n'y avoit de grands maîtres de cet ordre en 
France, et le dernier avoit été le marquis de Nerestang, auquel le Roi avoit 
donné cent mille écu» pour lui céder cette grande maîtrise, laquelle il avoit 
ensuite fait exercer par le marquis de Louvois comme son grand-vicaire. 
On avoit augmenté le nombre des commanderies en réunissant à Tordre 
plusieurs bénéûces et maladreries qui en avoient été démembrés, ou môme 
qui ne lui avoient jamais appartenu, desquelles on avoit composé des 
commanderies, qu'on avoit distribuées à des officiers estropiés ou fort 
anciens. Mais depuis la mort du marquis de Louvois, le Roi ayant reconnu 
qu'il y avoit quelque chose de peu canonique dans cet usage, d'autant 
plus que les papes n*avoient jamais voulu Tappronver, il avoit permis à 
chaque titulaire de rentrer dans les bénéfices et les maladreries nouvelle- 
ment annexées à l'ordre de Saint-Lazare, et en avoit donné la grande 
maîtrise au marquis de Dangeau, et afin que les officiers ne perdissent 
pas les revenus qu'il leur avoit accordés, il avoit créé l'ordre de Saint- 
Louis, auquel il avoit fourni un nouveau fonds. 



384 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Le même jour, on sut que le Roi avoit donné à Villacerf le 
justaucorps à brevet du maréchal d'Humières. 

15 septembre.— Le 15, Mme de Poissy mourut, n'étant pas 
encore âgée de vingt ans. 

On apprit, ce jour-là, que Monseigneur revenoit, et le Roi 
déclara qu'il avoit donné la charge de général des galères au 
duc de Vendôme \ à condition de payer trois cent cinquante 
mille livres à la famille du maréchal d'Humières, de laquelle 
somme on lui donnoit un brevet de retenue sur sa nouvelle 
charge. 

16 septembre. — Le 16, le Roi partit de Versailles, vint 
diner à Frémont, dans la maison du prince de Lorraine, et de là 
coucher à Fontainebleau. 

17 septembre. — Le 17, on eut nouvelle que Monseigneur 
y arriveroit le 20, et, en même temps, que le bruit des Pays-Bas 
étoit que les ennemis vouloient faire le siège de Huy ; que, sur 
ce bruit, le comte de Guiscard s'étoit jeté dans cette place pour 
la défendre, mais que le Roi lui avoit mandé d'en sortir, parce 
que ce n'étoit pas là le poste d'un lieutenant général qui com- 
mandoit dans la province. 

On sut aussi que le duc de Bavière avoit envoyé à Monsei- 
gneur cinq chevaux anglois parfaitement beaux, et qu'il en devoit 
encore envoyer deux au prince de Conti. On ajoutoit que Mon- 
seigneur avoit fait pour quatorze mille pistoles de gratification 
à divers officiers de l'armée. Les mêmes lettres portoient que Mon- 
seigneur avoit détaché de son armée deux régiments de cavale- 
rie et un de dragons pour aller joindre le marquis d'Harcourt ", 
sur les nouvelles qu'il avoit eues que le prince de Holstein et le 
baron de Heyden pouvoient avoir envie de faire le siège de Huy 
avec les troupes de Liège et les détachements de l'armée du 
prince d'Orange. 

18 septembre. — Le 18, on apprit que la duchesse de Mont- 

1. Il ne pouvoit pas lui donner une marque plus éclatante de la con- 
fiance qu'il avoit en lui; car, comme les galères avoient toujours leur 
port en Provence, dont il éloit déjà gouverneur, c*étoil \e rendre maître 
de cette province. 

2. Lieutenant général qui commandoit dans le Luxembourg et avoit un 
corps de troupes dans Condrost, proche de Huy. Mais ce petit renfort 
qu'on lui envoyoit ne le meltoit pas eu état d'empêcher les ennemis d'en 
faire le siège. 



19-20 SEPTEMBRE 1694 385 

morency \ qni languissoit depuis longtemps, et qui, sur les fins 
de sa maladie, avoit témoigné tant de peine à se résoudre à la 
mort, étoit enfm morte avec une si grande résignation que ce 
changement avoit quelque chose de miraculeux. 

On sut aussi, le même jour, que sa sceur, la comtesse de Mors- 
tin, étoit accouchée d'une fllle. 

Les lettres d'Allemagne portoient, ce jour-là, que le comte 
de Roucy y avoit la petite vérole, et qu'on Tavoit transporté à 
Ebernbourg. 

19 septembre. — Le 19, le bruit couroit que la flotte de 
Russel avoit paru devant Marseille * sans y rien entreprendre; 
qu'elle étoit retournée devant Barcelone, et qu'elle pressoit for- 
tement le roi d'Espagne de lui faire fournir des vivres et de 
l'argent, mais que ce prince étoit dans l'impossibilité de faire 
ni l'un ni l'autre; qu'elle étoit accablée de maladies, qu'on croyoit 
qu'elle seroit obligée de retourner en Angleterre; qu'on avoit 
pris une frégate qui venoit de Gênes et qui Talloit joindre, 
sur laquelle on avoit trouvé des paquets en chUTre du prince 
d'Orange, lesquels on avoit envoyés au Roi. 

Le soir, un courrier, dépêché par Monseigneur, apporta au Roi 
une de ses lettres, par laquelle il lui mandoit qu'il étoit arrivé 
à deux heures trois quarts à Choisy, où il avoit trouvé la prin- 
cesse douairière de Gonti, qui l'y attendoit depuis le départ de 
Sa Majesté. 

On sut encore, ce jour-là, que le Roi avoit donné le régiment 
de la Fère au chevalier de Gennes % qui en étoit lieutenant- 
colonel. 

20 septembre. — Le 30, on disoit que la flotte de Russel 
hiverneroit dans la Méditerranée, et qu'on l'avoit appris par la 
lettre du prince d'Orange qu'on avoit déchiffrée. 

Aussitôt que le Roi eut dinë, il monta en carrosse avec Mon- 
sieur, Madame et toutes les princesses, pour aller au-devant de 
de Monseigneur jusqu'à Ghailly, où ils arrivèrent en même temps. 
Le Roi descendit de carrosse avec tous les princes et princesses 



1. Pille aioée du duc de Chevreuse. 

2. Il n*y avoil guère d'apparences que cette nouvelle fût vraie, car s'ils 
y étoient venus, ils ne s'en seroient pas relouroés sans rien faire. 

3. Gentilhomme d'Anjou, qui étoit parvenu à la lieutenance-colonelle 
par les degrés, et même assez p^omptement. 

IV. — 25 



386- MfiMOIRBff iU IË4lttCt1<S BE 8MRGHES 

et embrassa MoBseigoeiirr auquel Ift p«u d« rMirtiiKHifl qai étoieul 
allés au'de^^aot de lui firent lairètét enee amai (fâHi okMtM danff 
le carrosse du Roi pour Tenir à FontaiaeUeatt^. 

Le soir, on eut ao& Dàcheuse nouveller (^ toi ^m le priaee da 
B«le avoit passé le Rhia à Hagenbach^ enlr* te Fort4iMLiS' da 
Rhin et Philipsbourg, ce qui causa assez, d'inum^ade as Rot; 
cwr on n'avoit pas cm que les^ ememis pussent passer par cet 
endroèt; '. U n'y aïoit pas de corps assez csusîdérafale peur dé** 
fendre TÂlsace, et le maréchal de Lorge en étoit éteignié de 
plusieurs janméss» 

9tl M| i l i iMh g0w — La lend^naia, an sut que ce maréchal 
marehoit en* toute diligenesv mois^ os ne crajeit pas (|u'il pil: y 
arriver asseï toi pour empêcher que T Alsace nerMi touèe déselén*. 

On apprit, ce jaur-là, (pe le âège de Huy étoii fonié, ei. «pa 
le prince de Holstein y comaiandniL 

9ft wptmiilinL — Le 33, en apprit, par tes tettrss. de Ften* 
drev (fue- le pnnce* d'Orange avoU commencé de taire fortifier 
Dixmude et Deiasey deua postes qui resserraient extrAmameni 
Ypres, Furnes et Gourtra^^ et qni empéobsient que tes François; 
ne pussent s'étendre pour (faire payer tes eontuhati4»ns^ dans le 
franc de Bruges et aux enfuirons de Gandi 

Le même jour, on apprii que la maréehate de Boofflera étoit 
accouchée d'une fllte. 

23 septembre. — Le 33, le roi et la reine d'Angteterre 
devant arriver ce jour4à. à Fontainebleau, te Roi^ MonseigneiB*, 
Monsieur V Madame et Mademoiselle allàceni au-devanlr d'eujL 
jusqu'au bout de la forêt, mais les princesses n'y alléeent 
points comme eUes y étaient allées les années pcéeédentesy dont 
on sHivit d'ailleurs lies> rè^es pour tes homeurs fu'oft tenu fit 
à leur réception etpendtantleuir s^one. 

1.. Laicoar étoit peftiiai alors, pacca- «^oa^les offician de»a£iiiàeB nfgtoiftoft 
pas encore revenus ;. cependant il y eut plusieurs, courtisans qjui s'épar- 
gnèrent la peine d'aller au-devant de Monseigneur, et qui se contentèrent 
de lui ftiire la révérenee quand il ariiva à FonttaûwbUaa <hb le lèndnmaia 
à son lever. 

2. La Grange, qui faisoit depuis longtemps la fonction d'intendant en 
Alsace, avoit assuré qu'il étoit absolumant impossible que Itts enaamis 
passassent le Rhin à flagenbadi^ et la conr s'étotl confiée auv se» avis; 
mais la faiaiUe du maréchal éa LorgO'assuroit qu'il y avoi& longtemps que 
ce général avoit nuudé qu'il fiiUoit prendre des précautions^ pouir empâ^ 
cher les ennemis de passer en cetanidrQifc^ 



st.» smiwac 104 an 



M ■BFliiiiilw, — Le 24> an coorrier ^mk ùm DMàevfae 
apprit (foe la flotte de» eBoenis étoîi devant cftte place, dans te 
dessein de la boHbirâer; (yiie te div? du Maîsev le^ cMite de 
Tboloast et ki ■aréeftat de Vittevo; sff étoient trMinréa: pwr ha- 
sard, lepremerde ce» primes j Aiani afiè poar nriter VartiSe^ 
li» et les BMgasiiis V lé second paitry ^raîr le port dks choses 
qiiR es dépendent *, et le ^aréehat p€ar leur temr ccofagMe; 
qu'après que les eimenns arreient em tire leur prinÉiii komlMv 
\9 canon da fort du RistM» afovl cenlé à foâd devx dr leors 
gaMotes a iNmritos et m Taèseaa qot les: eseortcM; fso Icars 
sRitres galietes s'étoieni retirées, el qm lean Bart ètoit cobih 
mandé arec brait ehaloopes «mées peur les aUer combattre, si 
eBesse rapradment. 

Le même jear, les nonvettes de Namar pcatojeial qoeie la trw- 
chée de Hufj n'étoft pas encore owerte le 99, qna les assîégi» 
aboient kit deux sotties et aroîewt Fas# tes coa M a nwe eawats 
des travaux, lesqoels n'îVftMènt été aacaaemeiit détesdas par Isa 
assiégeants. 

On disoft encore qu« te dac de Savoia aumhcHt à Smse oa à 
Pignero), et que le aatréclia? de Catinat assearibloîl loale» ses 
forces pour rompre les desseins da pnsea. 

95 aapteaAre. — Le 3S, on svt qae le maréchal de Lorge 
étoft arriré le i8, avec deax cents chevaux, à Laadiui, et que, le 2t,. 
une hofHie partie de Tarmée françoise étoît arrivée à Meaatadl,. eè 
le niacédMd de Jeyeaae deveit rassembler, et oè aa avait dijè 
amené le canon de PtiiKpsbourg ; qu'il avoit para mw: têta des 
ennemis à deux lieues de Neustadt *, lesquals, seloft las apparen- 
ces, vontoient tâter le petit corps qae la marquis de ¥aid)ecaart 
y commendoit, ne^ saehanl pas encore ^ue toote FlumAe y Iftl; ar- 
rivée ; qu'ils avoient brûTé des vittes et des. vfRages juafnTiaKipràs 
de Slrasboarg; qu'es crayoil qu'ils voutoîenl ftara dôversian, 
pendant que les trompes qv'ife avoient aaprës da Ofayaace le- 
roient le siège d'Ebemboarg, et que Léry, hrigadier de eai» 
lerie \ étant en piuli avec Mélae, maréchal de caa^ y avoil été 

i. Eq qualité de grand nraftre d^ Partflterie. 

2. En qualité d'amiral. 

3. U y avoit bien des gens qui soutenoîeof que eelib étoîl intpeesible 
parce que ce corps auroit été entre l'^armée du Rot et Landbuu 

4. Frère de défunt Girardin, autrefois lieutenant civil dop GhâÉelM de 
Paris, et depuis ambassadeur du Roi à Constantinople. 



388 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGDES 

blessé de deux coups, et Mélac pris prisonnier par ses propres 
cavaliers en poussant un parti de houssards qu'ils avoient battu. 
On apprit encore, ce jour-là, que le duc de Savoie étoit à Veil- 
lane, qu'il faisoit amasser beaucoup de fourrages, mais qu*il 
avoit envoyé un contre-ordre aux troupes qui venoient des envi- 
rons de Casai pour le joindre; qu'on ne savoit pas encore s'il ne 
feroit pas le siège de cette place, et que cependant on se vantoit 
dans son armée qu'il feroit celui de Pignerol pendant l'hiver. 

26 septembre. — Le 26, le Roi eut avis de la mort du duc 
de Modène, frère de la reine d'Angleterre, et on fut bien em- 
barrassé comment apprendre à cette princesse une si mauvaise 
nouvelle, laquelle, outre l'amitié qu'elle avoit pour son frère, 
venoit mal à propos rompre tous les projets qu'elle avoit faits de 
bannir ses chagrins pendant son séjour à Fontainebleau. On fit 
bien des allées et des venues de l'appartement du Roi à celui de 
la reine-mère, où étoit logée la reine d'Angleterre, pour résou- 
dre qui auroit une si fâcheuse commission, mais enfin le roi 
d'Angleterre s'en chargea. La reine fut fort touchée de la perte 
qu'elle venoit de faire et se mit dans son lit, où le Roi, Mon- 
seigneur, tous les princes et princesses vinrent lui faire, dès le 
même soir, leurs compliments. 

Le même jour, on disoit que le comte de Soissons, au lieu 
d'aller à Venise, étoit allé trouver le duc de Savoie ; mais, dès 
le soir, on connut la fausseté de cette nouvelle, et on sut que le 
comte de Soissons, ayant passé les montagnes des Suisses, avoit 
cru qu'il étoit de son devoir d'envoyer un gentilhomme assurer 
le duc de Savoie de ses respects '. 

Mais on apprit d'un autre côté que le comte de Guldenlew ' 
avoit quitté le service de France, et que son prétexte avoit été 
de ce qu'on ne Tavoit pas fait brigadier '. 

Le même jour, on apprit que Mlle du Maine étoit morte. 

27 septembre. — Le !27, le Roi commença d'avoir une atta- 
que de goutte qui l'obligea de se mettre au lit, et on sut que le 
marquis de Chavigny * avoit épousé Mlle Mole, sœur du prési- 

1. Il n'y avoit rien de plus raisonnable, puisque le duc de Savoie étoit 
le chef de la maison du comte de Soissons. 

2. Fils naturel du roi de Danemark. 

3. A peine y avoit-il un an qu'U étoit colonel. 

4. Ci-devant colonel au régiment de Piémont, qui avoit bien prés de 
soixante ans. 



28 SEPTEMBRE 1694 389 

dent aa mortier du parlement de Paris, qui étoit une vieille fille 
qu'on croyoit avoir renoncé au mariage *. 

Le même jour, on eut nouvelle que plusieurs officiers de consi- 
dération de Tannée du prince d'Orange, courant la poste du côté 
de Bruxelles pour aller voir le siège de Huy, étoient malheu- 
reusement tombés dans une embuscade d'un capitaine de cava- 
lerie françois, lequel les avoit amenés tous prisonniers à Namur. 

Ce jour-là, le roi d'Angleterre courut le cerf avec les chiens 
du Roi, et, comme le premier cerf n'avoit pas duré longtemps, 
le duc de la Rochefoucauld • en fit attaquer un autre pour lui 
donner plus de plaisir; mais ce second cerf s'étant fait chasser 
jusqu'à la nuit, et la plupart des chasseurs étant avec le duc de 
la Rochefoucauld arrêtés dans un chemin, un cerf de change 
bondit d'effroi, choqua le marquis de Saint-flérem ', capitaine de 
Fontainebleau, le culbuta avec son cheval et lui cassa la cuisse. 
Un si triste accident fut bientôt su à Fontainebleau, quoiqu'il 
fût arrivé au bout de la forêt ; on envoya des chirurgiens, et on 
fut obligé d'amener le blessé dans une charrette, après qu'il eut 
été pansé. Tout le monde crut que c'étoit un homme mort, parce 
qu'il avoit plus de soixante-treize ans, qu'il avoit déjà été estropié 
du même côté par une chute de cheval en courant le cerf, et 
qu'il étoit fort sujet à la goutte; mais ce qui donnoit quelque 
lueur d'espérance à ses amis étoit son grand courage, et la tran- 
quillité avec laquelle il souffroit son mal, témoignant même qu'il 
espéroit en guérir. Jamais homme ne fut plaint de tout le monde 
comme celui-là; aussi personne ne méritoit-il plus de l'être que 
lui par sa bonté, sa bravoure et ses autres bonnes qualités. 

28 septembre. — Le 28, on eut'nouvelle que les Allemands 
avoient repassé le Rhin ; que le marquis d'Âlègre, maréchal de 
camp, avoit chargé leur arrière-garde, leur avoit tué mille ou 
douze cents hommes et leur en avoit pris trois cents avec trois 
pièces de canon. Mais des gens bien instruits soutenoient qu'on 
avoit beaucoup grossi cette nouvelle, que le marquis d'Âlègre 
n'avoit trouvé qu'un parti de trois cents hommes, qu'il avoit 

1. D'autant plus qu'elle avoit fait donation de tout son bien au cadet 
de ses frères» qui étoit conseiller au parlement de Paris, mais elle pou- 
voit encore avoir des enfants, ce qui pouvoit annuler la donation. 

2. Grand veneur de France et grand maître de la garde-robe du Roi; il 
itoit aussi intime du marquis de Saint-Hérem. 

3. Gentilhomme d'Auvergne de la maison de Montmorin. 



Sn MÉMOIRES W} HâMtJtf M FOURCHES 



Mta^ ^pM looies les tMipes mufiirr et tovt lesr kaigige 
avoient passé le pont qomÊà A y élolt jimé, m^ qu^ fai lérilé 
flB woient fMBé tw Ami 4e piéoipihitian ^*il s'en éliît noyé 
1» itrèB «raîid aoanisro. 

Letténe jmt, «a «pprit, par des Mires de Kunv^qoe le font 
Pieard de flîif «i«>it «lé «HH^ailé l'épée à la mata :^ 

4ms, à fa tté a ei ' ie 4i m#ir qoi» pv feoAbear pour Id^Aobant 
prier attomaii, sroit Ireiné nsfen ée «e fsi» don^ ^oaitier. 

M MptSMtam. — Le 29, lesnouvieilesda côté d'Italie éloierit 
qMte dw de âaiftoie étoit to«||oirB ciapé à Feillane, qu'il ta*- 
tifiHtoe pMie fMr le sMtenir pettémt Ttahrer; ^pie tovtes ies 
tinmpes 4pii mokat Hé aax emrinns de Cltsal de^séenl l'srar 
jmil le IS, à k rémnm de eeHes qn étaient pour le Uoots de 
ùBÊÈtt pkce;, et 4fte les GqiagBois étoieat leiqourB 4a eMé de 
VilMmicbe. 

Ce JMT^à, fa roi <ft la reioe d'AngMefre parlèrent de PaaMI* 
adbfean, fa mi pmr attor faire «a toar à raM»ye 4e la Tiappa, 
el fa reine poar aller s'eaioraMr am aM)aastâœ4es fïlles^Sii^ 
■Mfa 4e Glndttot S proche Pttis. 

Qa apprit atora qa*oa amit antté à Ypres na mpirinr dfa 
lé^nent 4'itaBBiiènes avec qnalre ealdat&, lesquels oa accasait 
dkiioîr iFOufa imer cette fface ameimeKs K 

ieaw, cm eaft fa Btuvette de la prise de floy, foi «voit imé 
aepc jours de tianobèe caverte, et c'était beaucoup poar ttte ai 
anmfvse pfaoe. 

30 «aptantaïa. — Le M, on apprît qm fa priaee 4'0ran9e 
aafat ois deaae bafaHtens daas DiioBiQde et irait dais Defafse ; 
9i'aa acbefoit de palissader flomitray, et qae GaraauBi, brigadier 
dïnfnterieetiaqâtaiiie aa négimeal des gardes, y coMMndemit 
ririrer proobain, oomaie il smt fait les aané» préoédeotes. 

OepeÂdaat fa goatte 4a Rd oantianoît, et Blême «vec 4es de*- 
faacsqai r«a^)éGhofaiit4e reposerfa sait, eft qamqaedaas fa saifa 



i, G'étoit la retraite ordinaire des relues d'Angleterre malheureuses, car 
U JiûiDe dlAd^lalerBa, JlettrielAe àe FroÉce^s'y ratinMt smi ««at, tesQu'^lle 
viÊl «D Fuâkoey «fwès «qiuHMrvte «Gr«Biv«fl «ot lait «ou)»er la 4dle au ml 
Jacques, -êism sutrL -* (Ge ii'eftt ^mw JMques, nuds ChMlas I*' ^ue Vapfie- 
iait^e mari tde iteauieàie de iVoiAoeu — £. /'onto^.] 

2. On ne put pas trouver ^ ^ptewM «ooém aaK,4ÛMi ili ae iirèmit 
d'affaire. 



i^2 .«cTURi iOM mi 

il Mt 8iwrB70«r6 ée Télftohe, nésniDoînB (oette îwwmuw dilé toi 
dura %rès loiigtQnp&. 

On cFc^fiSt «I«rs *qife la flotte ée RwbbA igorlirott ie te Hééi- 
tenrafiée, et «n dmoit même «omme me chme t»ptaiDe «fii '«He 
avoit passé le détroit, et qu'elle irolt hivernar à €adiK..S«r «s 
avis, la ietteftti &Di omnenooiit ^ s'étiraifler ée Toutea, toù il 
wmôil 'àhi bataiilons ipc«r s'y •innbaFqaer, ipmiasi qabi H^t 
fcitmarrfher 4e PrOTonce deninrille cinq oodIb ilhe^ranx «m dra- 
gMB ipcrnr hi CilUÉlogiie, de ^eorle *qae peraooBe ne tdovtmt >pfais 
fta'Biège deSanoeHiiie, iff^autant ptas <qiie lentavëchal de liaaîlles, 
après avoir été longtemps malade, c uiuMJiij git A te vàatBL fiar- 
ter, qo€iqa1lfilt«nc0i>e<e%trônïeniBntfaâ)te. 

Ce jcnir4à, lee ientres de Oasal pvtdent que anaai hoimnes 
d%ffiuattenieetû^^am!tF» de la garnitDn du fart SaiiiIrGearges, 
s'itamt i^penas «emlnnquer.aiL ipied du glacis de Casai pauroidewar 
lefifeefrtianx quned ife soitipoieiit de te;>lace, avBiont été «déem- 
▼ertsîpar le marèdlnd des içgis •ei ies «qûalre (dragaiis conmundfis 
f»ur h dècmivefte, lesqaote aboient tàié «ar îles •eaneanis ; qu'au 
bnilt 4e la dëcbarge, ime garde 4e trenle^-m -dragons, com- 
mandés par un lieutenant, qui étoieni à tShei^ dans île ipaste 
wmacéy était «arfie kmaQaenent, -et .avait '6lé hienWH saivieipar 
le ^qa6t de «dragons *€A dlnfanlerie et par les graoadkirB, panoe 
qu'on ne pouvoit pas «awaîr ie noiabre des eimentts qni an^oifiat 
papu^, maiis *qme aotte qnanticté de troupes avoit été lent iaolile, 
ear le tbentenaflt et les trenle dragoas a^roseot chargé -sî ^igaa- 
ireasement 4es ^ennenaiis qu'ils en avoiant pms quarante ^ jin let 
laé «a lUeaflé Éont le reste, de aorle qu'on sut depais qu'il «'en 
étoit rentré que douze dans le fort de Saint-Georges, sans que 
ortie action onûtàt au fiai fdos grande perte que ceUe d'au lieu- 
tenanft et de deux dragons. 

OCTOBRE 1«4 

l*^odtoitavB. — Le premier d'oc!tolyre,1e Rtn comarenja iTavoir 
la gaatte aa^ deaa laeds Bt ses douleurs augmeotièreat ^considë- 
Tai^woBBeHi* 

iBaotobrau —Le 1,1e duc de Chartres arriva % la trour, reve- 
nant de ramée de Fteadre, at «n eut Aanvdle 4}ie la jtrin- 



392 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

cesse de Rohan *, qui éloit groèse, avoit la petite Yérole à Paris. 

3-4 octobre. — Le 3, le comte de Toulouse arriva aussi à 
la cour, et, le lendemain, comme il couroit le cerf, un cerf dff 
change le renversa avec son cheval, sans leur faire aucun mal 
ni à l'un ni à l'autre. 

Le soir, on apprit que le duc du Maine, qui étoit allé à Ver- 
sailles voir la duchesse, sa femme, avoîtun abcès entre Tanus et 
les bourses, et, comme cela paroissoit assez dangereux, le Roi 
lui envoya en diligence Duchesne, médecin du duc de Bourgogne, 
et Gervais , ci-devant premier chirurgien de la Reine et alors 
chirurgien de Monseigneur. 

Le môme soir, le duc de Bourbon arriva aussi à la cour. 

5 octobre. — Le 8, les lettres d'Allemagne portoient qu'il 
étoit resté en deçà du Rhin trois mille hommes des ennemis, 
lesquels étbient en maraude, et qu'ayant appris que leur armée 
avoit passé le Rhin, ils s'étoient rassemblés vers les montagnes 
de Bitche; que trois mille hommes des troupes de France les 
avoient attaqués et défaits entièrement, et qu'on amenoit à tout 
moment des prisonniers au maréchal de Lorge, tant de cet en- 
droit que du reste de TAlsace •. 

On apprit, ce jour-là, que la marquise d'Hauterive • s'étoit 
cassé l'épaule et le bras en versant dans son carrosse à la cam- 
pagne, par la faute de son cocher qui étoit ivre. 

6 octobre. — Le 6, on disoit que les Turcs avaient battu les 
Impériaux, et, comme cette nouvelle venoit de Hollande, on 
croyoit pouvoir y ajouter foi. Mais, depuis le commencement de 
la guerre, on n'avoit presque point trouvé de nouvelles vérita- 

1. Cêtoit une terre de la maison de Ventadour dont elle étoit héritière. 

2. On avoit grossi beaucoup cette nouvelle; il étoit bien vrai qu*un 
grand nombre de houssards qui s'étoient trop écartés venoient d*eux- 
mêmes se rendre ou se laissoient prendre, mais la plupart des cavaliers, 
bien montés et vigoureux, coulèrent tout du long de l'Alsace, et allèrent 
repasser le Rbin sur le pont de Bàle, les Suisses assurant qu'il n'étoit 
point contre leur traité avec le Roi de les laisser repasser, mais bien de 
les laisser passer en deçà. 

3. Fille aînée du défunt maréchal duc de Villeroy, qui avoit d'abord été 
duchesse de Chaulnes, ayant épousé en premières noces le duc de Chaulnes, 
f^ère aîné de celui qui étoit alors, duquel elle n'avoit eu qu'une iHle, qui 
avoit épousé le défunt duc de Foix, fi-ère aîné de celui qui étoit alors, 
laquelle étant morte après son mari, et n'ayant laissé qu'une fille, qui 
survécut peu de jours, la duchesse de Chaulnes épousa par amour le 
marquis d'Hauterive-Viguier, qui étoit d'une famille de robe à Paris. 



7-10 OCTOBRE 1694 393 

blés qui fussent venues de Hollande et d'Angleterre, quand elles 
avoient été avantageuses à la France. 

7-8 octobre. — Le 7, on apprit que le comte de Coigny étoit 
assez malade en Catalogne, et, le lendemain, le comte de Gra- 
mont tomba malade à Fontainebleau et se fit transporter à Paris. 

9 octobre. — Le 9, on eut nouvelle que le comte de Ligniè- 
res S guidon des gendarmes écossois, étoit extrêmement malade 
à Tarmée d'Allemagne, et la comtesse, sa femme ', partit en poste 
de Fontainebleau pour Ty aller trouver. 

Ce jour-là, le Roi, qui se trouvoit mieux de sa goutte, courut 
pour la première fois le cerf en calèche. 

10 octobre. — Le 10, le prince de Condé et le duc de Bour- 
bon * partirent de Fontainebleau pour aller à Dijon tenir les Etats 
de Bourgogne. 

On eut, ce jour-là, des lettres de Hambourg, qui portoient que, 
le 20 septembre, il y avoit eu une grande action en Hongrie, où 
les Turcs avoient eu l'avantage; et les lettres de Hollande por- 
toient que, dès le 9 septembre, les Turcs'avoient commencé de 
canonner le camp retranché de Caprara, que cela avoit duré jus- 
qu'au 13; que le camp des Impériaux étoit presque tout enfermé 
par les Turcs, et que la flotte que les Turcs avoient sur le Save 
avoit été attaquée par celle de l'Empereur et Tavoit battue, ce 
qui étoit très considérable, parce que c'étoit par le moyen de 
cette flolte que toutes les munitions de guerre et de bouche 
venoient au camp des Impériaux. 

Ce jour-là, on apprit que Bergeret *, secrétaire du cabinet et 
premier commis du marquis de Croissy, secrétaire d'Etat, étoit 
mort en trois jours de temps à Paris, où il s*étoit fait porter de 
Fontainebleau. 

1. Dernier Ûla du défunt ministre d'Elat Colbert. — [Il étoit le fils aîné 
du quatrième et dernier ûls du grand Colbert, Jules Armand, marquis de 
Blainville, marié à Gabrielle de Kochechouart de Tonnay-Charente. Le 
comte de Liniëres ne laissa que des fllles de son mariage avec Marie- 
Louise du Bouchet de Sourches. — Comte de Cosnac] 

2. Fille du marquis de Sourches, prévôt de France. 

3. Comme ayant la survivance du gouvernement de Bourgogne, dont le 
prince, son père, étoit gouverneur en chef. 

4. n étoit d'une famille de Paris et parent du chancelier de Boucherat; 
U avoit été avocat général du parlement de Metz, et avoit quitté cette 
charge pour devenir commis du secrétoire d'Etot des affaires étrangères 
pour lesquelles il avoit du génie; ensuite il avoit acheté la charge de secré- 
taire du cabinet de Talon, auquel il en devoit encore cent mille livres. 



994 MÉMOIRSB DU JUfiVJIS M SOURGHES 

Le Min» k *iR im IKaite «mm à biorar, stm^dnës s^étMit 
percé de lui-même et n'ayant pas en de finîtes iâcbenses. 

11 ooÉifta». — Le 11^ on éisnt qull ; avoit en de grosses 
firoles «aire le dsc de SoBvok ei PmML, général des InMipeft 4e 
rGnpemsr «a Italie, k «duc 4e âvme se platgaam de ce t^se 
fflMfepeiir n'^rvoit ftts wnfai Job aidera preadre Pignerol, dans 
le éoBscm 4e fmdne Casai poor bii, ei menaçant de prendre 
«M -parfi Int Beil, ptoaqu'^n ne voslait pts tai jûder dans les 
choses qu*on lui avoit pronsses. 

€e |joir4à, les tsttns de Toatan porMent que loaite Tin&nte- 
rie qui devoit passer en ûsUdegne était arrivée, et «qu'il y «mit 
êffk ptaflÉems jams qœ k «cvralene «& to 4ragâHS étdknt en 



12 octobre. — Le 12, le bruit couroit que les Twkb Jkvaient 
allaqoé tes l a p h i anx tdaas tear laaBip, sais 4)ette nmin^elle aFoit 
beaeia de cafiflrmatiom. 

Le naône gow, « disait 'que le prince d'ârange, ^oi a^t 
quitte arai «riaée «pour «Uer en Hettande, ? devoit revenir bim- 
Idt; mais M n'y «voit iguàre d'apparonse fne oela f&t vénlaUe, 
parce que k numéobal «de Imseird^ourg, c/ai tétait «encore canpè 
à Conrtray, n^amHut pas, si ^la eût été vrai, détacbé le maràchal 
de Boutfkrs "avec une partk de sa cavalerie penr aier chercher 
des feiRTages du cÀti de l^uraay* 

On «ipprlt enoore qne la jeme coiateffie de Ohamilly ^ avait 
la petite vérole à Paris ; accident blenjCftdheox pew une perooime 
auBu jenne *et ^vsbA belle qu'^e Tétoit. 

On «ut «usai «qie le ararquis «de Ifiinnieanil ', capitaine de 
«avakrk , e:¥oit acheté 2e i^égiment «dtefaiilerk du staréobal de 
Boufflers '. 

A peu près en ce teiï\ps-là, le maréchal de TourviUe, ayant fait 
Temluir^ufimôfiCt de Finfautene destinée pour la €alalcigne, fit le 
Irctfat fmiru'i f alanos, at il débarqua dix batailUms; maÈs iliot 

1. Fille du défuntBaaDdt,prénâeBt an'ânuad CoiimU, 4ont Je joèn ôtoit 
nrant 'SODS-iâDTen des osauMiUsrB d\£tat ét^conâeiUer du oonaeil royal des 
finances. 

1. fUte aîné 4u ^pivmier Ait dn onarqms de MiromeaDil, intendant dje la 
i||f6iiéi3ttlHé de ffoucain£ «t ci-idenraïkt maitce des sequôtae oi psésident au 
«ârond ConeeiL 

8. Le noi faii avoit Tenda œ réguâdot iqmrèB la mort ds aon n&vau, 
auquel lil romt -iloBiiè. 



«s ocroBMB 1694 39S 

ettPAMemeiit «orpm de trouver famée du Roi séparée daasHles 
tpButîerB <de fMmige, «ar «ela a'aMît {^ Vmt 4'me «mée qui 
waniloit laipe et gamàM entre^nises ^. 

€eiatak)rB qwe le marquis de Saurohes, grand prévôt de FriBce, 
M lart analaie À iVBiitaiiieUeaa dVifte fièf^ 
4n-Mpi(]oius, maîf ente H s'en tira brareoaeneiit '. 

ISwtebm.— 1« fevlesletteiœdltialie fortoieMt (fw le àmc^ 
Savoie avoit fait marcher ses troupes dans leurs quartiers d'hiver. 

de tfoi en oe tesipt-là que le dievalier de S«is9ons ', qui pre- 
nait le iîtiie le ixmoe de Meufcbitel S lépoaaa Mlle 4e LoseA- 
baorg, iHe du ttaméobel énmtmtrum. 

Ce fut ami alors qt'^on vil arrivier A la courte coamaBdesr de 
ficBlis *, lUDédad decasp, leqiid«vioit été «dépAcbé par te «a- 
Técbal de NoaiUes, «pparemiient ponr fMre «oaïaAre an R«i les 
iaposfiibiiilés qi'il tpoovort à faire le siège de Barcebme. 



i. Les troupes de Catalogne êtolent extrêmement diminuées par les ma- 
laiies, «mtant la cavalerie, <fm étoit presque totrte mimée. 

iL [loi l'auteur m. mi» en vaAetle la note om w u nte : « Urande fnmtmàte ée 
Fauteur commençant le 40 octobre^ laquelle Penyfiécba de pouvoir observer 
un ordre ftten exact dans les dates des choses qui arrivèrent Jusqu^au der- 
nier de décembre. » Le soin qae Tautear prend de noter les mctdents qni 
SABt iKenus inteiToiappe ou tout au moins gêner la rédaction de ses Mé- 
moires, témoigne de Texactitude et de la conscience qu'il mettoit à les 
éorÎTC, et ^r cosBéquent de la confiance qu'ils méritent. — F. Pontal.] 

M. ¥'àê uatoral du défimt jconte de Soissons, iirinoe du sang, qui avoit 
été tué à la bataille de Sedan portant les armes coatre Je Roi. Celui-oi éteit 
un vieux garçon qui avoit plus de soixante ans, et qui étoit borgne; mais 
de son côté, sa femme étoit aussi extrêmement laide, quoique de fort 
ftaHe iaile. ^ [jLe ohevalier ée ^oimom avait été légitfnié trois ans ^prës 
ja awasace. Vo;r. awr M «itftve ntfie, p. MO. — «Comte -de Gosnac] — [11 
Ji'a«ait 4pie dMfuairte-qaalre ans-; la ^lle dn marécfltal de Ltrxembom^g, 
■ée ea MC6, «vaU fiagMMt ans. «- E, ^Mta/.] 

é. Le jagemevt •des oantrnM -des Saimes qui nUervHft qveHiae tenps 
aprèa, At bien wmt la wanilé «de oe X^iirt ifoe )a dvchesse de Nemours hri 
avoit fait prendre. — [Voir ci-desseos, p. a9S-9. — E. ^nfal.'] 

JL DtatB aa jauneaie, «1 avoH ^etté la croix de Halle, et arr^t fttit aes 
caravanes sous le nom de chevalier -de BelaBOourt, parce qu'il aroH im 
Mre elsé cpai i^BpolaAt le dieiFalier de ^nlÂ, qui éteit cspHaine de vais- 
MMt; 'dasB la anlie, il «Poit «esaé île porter la croix, et tons ses frères 
aanéa étant «wrée, à ia trtserve 4e iWchevéqne d'Embrun et du capHaise 
ée '«Biaseaft, 4|m -n^tmM fet vovlu ehmger de nom, teat le bien de la 
maison étant tombé entre les mains de sa nièce, flBe de confrère nlné, 
4U jrveit épeaaé Se Hanpiis d Ueittfait , il «'étoH TaH appeler le marquis 
de riwHiH; aMés, «& ee te»p»'là, -voyant qo^ nHivoit pas de bien ft espérer 
ée ea maiaem, eit-^pW wn^selt une eonnBaodene de Malte qui le regardeit, 
il avoit (ait ses vœux et pris la oenmaBderte. 



396 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURGHES 

20 octobre. — Le 20 octobre, on eut nouvelle que Mlle de 
Chartres étoit morte. On apprit la mort de plusieurs autres per- 
sonnes, comme de Fortia *, doyen des doyens des maîtres des 
requêtes, de la marquise de Torcy •, de de Riants *, ci-devant 
procureur du Roi au Châlelet de Paris, et du chevalier du Mesnil *, 
qui commandoit la première brigade des carabiniers, laquelle fut 
donnée aussitôt par le Roi au marquis d'Aubeterre •, mestre de 
camp de cavalerie. 

Ce jour-là, les lettres de Casai portoient que, malgré le blocus 
de cette place, le marquis de Crenan • avoit envoyé un parti, qui 
avoit enlevé des bestiaux aux portes de Trino sans aucune résis- 
tance, et sans que la cavalerie qui étoit à Villeneuve fit au- 
cun mouvement. Elles ajoutoient que les habitants de Casai 
avoient fait demander aux ennemis une trêve de quelques jours 
pour pouvoir labourer et semer leurs terres, attendu que sans 
cela ils ne pouvoient pas payer les contributions, et que cela 
leur avoit été accordé. On sut aussi, par les mêmes lettres, que 
Tannée de Savoie étant séparée pour aller dans ses quartiers, les 
Espagnols retournoient dansleMilanois, et que le prince Eugène 
devoit venir aux environs de Casai, pour donner ordre d'en res- 
serrer le blocus ou à le lever tout à fait. 

22 octobre. — Le 22, on sut que les Turcs s'étoient retirés 
et avoient tiré par là Tarméo de l'Empereur d'un grand embarras. 

On apprit aussi que le marquis de Rochefort étoit extrême- 
ment malade en Flandre. 

1. Il étoit de meUleure maison que les gens de robe d'ordinaire, et il y avoit 
plusieurs familles de gentUhommes qui portoient son nom et ses armes, 
principalement en Provence, dont le marquis de Piles étoit le plus connu. 

Le doyen des doyens des maîtres des requêtes est le plus ancien des 
doyens des quatre quartiers, et il a plusieurs prérogatives au-dessus des 
autres, dont la principale est de rapporter au Conseil assis et couvert. 

2. FiUe unique du défunt duc de Vilry. 

3. Il étoit d'une famille de gentilshommes du Perche, dont une partie 
étoit dans la robe et l'autre dans l'épée. 

4. Frère du malheureux du Mesnil, enseigne des gardes du corps, qui 
avoit été obligé de se retirer en Danemark, pour avoir été du combat 
du comte de Bois- David contre le marquis de Toiras. — [Ils étaient file 
de du Mesnil, capitaine des gardes du prince de Gonti pendant la Fronde. 
— Comte de Cosnac] 

5. Pour le dédommager en quelque manière de ne lui avoir pas donné 
son régiment à vendre lorsqu'on le fit chef de brigade des carabiniers. 

6. Gentilhomme de Bretagne, qui étoit lieutenant des armées du Roi et 
commandoit depuis longtemps dans Gasal. 



24 OCTOBRE-!®' NOVEMBRE 1694 397 

24 octobre. — Le 24, on sut que les armées de Flandre, tant 
du Roi que des ennemis, étoient entièrement séparées, et que 
toutes les troupes marchoient dans leurs quartiers. 

Ce fut ce jour-là qu'on apprit que la jeune princesse d'Espinoy 
étoit accouchée d'un fils. 

27 octobre. — Le 27, le Roi partit de Fontainebleau avec 
toute la cour, et, après avoir dîné au Plessis S il alla coucher à 
Choisy, dans le dessein d'y séjourner deux jours. 

29 octobre. — Le 29, on apprit, par les lettres de Casai, 
qu'on avoit pris un juif auprès de cette place , lequel venoit de 
Villeneuve, qui étoit un poste des Espagnols, et qu'on l'avoit 
trouvé saisi de trois petits pistolets, lesquels, au lieu de platine, 
avoient des ressorts comme ceux d'une montre pour mettre le 
feu, de sorte que le coup ne partoit qu'à l'heure qu'on le vou- 
loit, à la manière des montres à réveille-matin; qu'on croyoit que 
ç'avoit été le marquis de Leganez qui les avoit donnés à ce juif ' 
pbur faire sauter les magasins de Casai, ce qui devoit s'exécuter 
la nuit du 16 ou 17, et que le prince Eugène étoit venu exprès 
avec le marquis de Leganez coucher à Frassineto. 

30*31 octobre. — Le 30, le Roi vint de Choisy coucher à 
Versailles et s'y établir pour tout l'hiver ; et, le lendemain, on 
eut nouvelle que le maréchal de Tourville étoit arrivé à Toulon 
avec toute la flotte du Roi, à la réserve de deux ou trois barques 
chargées de quelques compagnies d'infanterie, lesquelles, ayant 
été écartées par le gros temps, ne purent aborder en Catalogne, 
et ne revinrent à Toulon que plus de huit jours après le corps 
de l'armée. 

NOVEMBRE 1694 

!•' novembre. — Le premier de novembre, le Roi fit ses 
dévotions à l'ordinaire, mais il ne toucha pas les malades des 

1. Dans la maison de Prud^homme, ci-devant son valet de chambre bar- 
bier ordinaire, qui y avoit fait tout exprès bAtir un beau salon, afln que 
le Roi y pût manger plus à son aise, quand le Roi lui feroit l'honneur 
d'y venir,. ce qui natureUement devoit arriver tous les ans au retour de 
Fontainebleau. 

2. On dit depuis que ce juif avoit averti longtemps auparavant le mar- 
quis de Crenan, et quHl s'étoit fait arrêter de concert avec lui. 



ëcrouellesY à cause de sa goutte qm TiacMimodoiL eiictre. Apiès 
son diner^ il enteadiÉ la prédteatioii de Téf éque é'Agen ^. Ensâte, 
après avoir entendu ^éfres, il fit la distribuliHti de bénéficesv 11 
donna Tabboçjie d'EsiHigna à Mme de- Beiaseleaa V et plnmeors 
autres petits bénéfices de peu de conséquemeu 

Le scMF^ le niarécfaal de Luxeiobourg arriva à YenaîHe^ et il 
fut bientôt suivi de tous les autres offieiers géaécanx de Uaraée 
de Flandre qui n'avoient pas eacere paru. Oiv eii alors nouieUe 
qoe le marcpis de Recfaefort^aprèsavoiir éi& quelques jours sms 
fièvre, éteit retambé dœis kr méose ■»!:, et ceftte rechole ètoiâ 
d*autant plus fâcheuse qu'oa a'accuaoii i»6 les médeciusde FloQ- 
dre d'être fort habiles. 

3 mnramtea. — Le 3, ou sut que le Roi aToii fait partir s^ 
crètement quatre peirsonnes peur aller négoeiev la p^ en dâSi- 
rents eudireite^ c'est-è-dire dlâctMié de Liège, dm c^té- d'Allemagne 
et en Suisse^ qui fureui le conseiller d*£tat de Hariay ', le cimlte- 
de Grécy ^, Tabbé Morel ^ et G^dUëres K 

On eut , dans, le même tem^Sy nsuvette que les (mtous des 



1. [Noie restiée en blanc. L'évoque d'Agen était alors Jule? lHas«aroir. -• 
£L Pontid.] 

2. S(Bur de Boisseleau^ capitaine a« régiment de Charleroy. 

3. Il êtoit homme d'esprit et pou voit être propre à cet emploi) si 
néanmoins un homme qui ne s'étoit jamais mêlé de négodaUonfr pouToit 
en. être capable; mais il étoit bien appuyé de toua^ci&téBy cas il étoit gendre 
du chancelier de Boucherat et proche parent du premier président de 
Harlay et du comte de Fontchartrain, ministre et secrétaire d'Etat. 

4. Dana lus commenœmeais U as nommoit Veejas, et oitoit regwdé 
comme une grande fortune d'être secrétaire du cabinet du Roi ; maisi 
comme.il avoit toute sa vie été dans les négociations d'Allemagne et 
qu'il servoit utilement le Roi, Sa Majesté lui avoit donné des emplois 
considérables en ces pays-là, et avoit jugé à propos qu'il prit le titre 
de comte de Crécy, qui convenoit miaux & la dignité de son ministère 
que celui de Verjus. 

5. Conseillar au parlement de Paris et fils de Morel, maître de la chambre 
aux deniers du Roi ; il avoit d'abord été commis du marqnis de Lyonne, 
seerétaira d'Etat des aflSaires étrangères, sou» lequel il! an avoit psrs die: 
bonnes teintures, que son esprit lui avoit fait cultiver pendant le minis- 
tère du marquis de Pomponne, qui Tavoit employé auprès de plusieurs 
princes- d'AllemaiJpie ed dfUaUe. 

6. Gentilhomme de Normandie, qui avoit respril capable de Uk négocia- 
tion;, comme il l'avoit foit voir lorsque la défunt pdnce de Coudé Taivoit 
envoyé en Pologne pour y ménager Ibs intérêt» du défimt pcince de: Lon- 
gueville^ sur lequel ce prince avoit dessein de faire tomber le dieis d«S' 
Polonois poar être leur roi; car encore que Caliières n^aût pas téussi, 
néanmoins on avoit été très content de sa oonduilSs. 



&-47 oroiruBU 1604 30» 

Suisses aboient ji^gë Tafibire de Neufcfafllet^ el déelsré ^Ê» eette 
princtpauiè n'^ëtoit p» de naCore à fmmws être dMnëe. 

S BoveoibreL — Le 5, le Roi étoit eneore aast z. knounsdi 
de la goutte, et on assuroit que la Sotte dff lissMi biieacaerail. k 
Povt-Mahen ^ et à Garthagène S 

0-7 matmenûÊir^. — Le 6^ le narèehat d& Lotgs arriva k la 
cavr, ett le lendemain, on parteit beaacoop l'on combat epue le 
jeune marquis de PleuvauU ' avoit fait à Paris contre de&flMMe- 
qmtaires du Roi cps Tavoient iasoUé naA à propto^ et^ éâom la 
sniiftr S fut assez malhenreta pour Aire cootaioev dkt duel et 
condamoé parle-parlsnentL. 

7 nofvcmtaft — Le 7, os apprit que BÉœ^derZnrlaohtn^ étoîi 
m»rtft à Pan» die la petite Tévele^ étant grosse. 

9 aoTBmttre — Le 9, Ofn sut que la dudkesce de BtiariMttétoift 
grosse, et ce n'était pas une joie pour eUe^ % car ette aroiti déjà 
trois enCacnts^ 

tù mofweBÈbp^. — Leld,.lepvmce^soiiépMK,ii«vinld)eRmc^ 
gogw avec kl ptiace te CondsëvsMi pète. 

11 novenlre. — Le 11, ledoede BenryenC «s aoeès^de-iàfire, 
mais il n*ent point de suites. 

Iftncfremhre^ — Le- là, on parlott beaucoiq^ du mariage du. 
duc d'Albret * aarec Mlle de Clérembaailt,. mai» on avoit déjà IbbIi 
proposé de mariages pamr elle,, qui n'avoient pas céiiBtt, cpa'ûii 
commençoit à n'en croire plus aocnn. 

14 BovoBhreu — Le 14, le marétfaal de. MoaiUeft arsiyaà la* 
coor, et n'y M p» aussi bien reçu qu'on se f étoit ifliaginéf. 
parce qu'on s^en pvenoUï à hû de» dépenses qu'on anrmt faites» 
peur le siège de Rarcelome qu'on) n'amoit pu entrepiendre ^. 

— Le 17 , en apf rit que le baiUt de la Ihretesdie, 



1. Cesi la nUe principale de rila da Majorque. (J^ort-Mahon est dans 
rile Minorque. — E, Pontal',] 

2. Port d^Espagne qui fut fondé oatrefbi» par Vbs^ Chrthqginotii>. 

3» Il étoit reçu en survivance da la cbarga da maître de la gapdaHBobe 
de Monsieur, frère du Roi, et colonel du régiment d'infanterie de Chartres. 

4. Sœur du comte de Sainte-Maure et nièce du déftint duc de Mbn- 
tausier. 

5. Parce qu'elle aimoit à courre le cerf, et d'autres semblables divertis- 
sements qui ne convenoient pas à une femme grosse. 

6. Fils ôlnè du duc de Bouillon depuis la mort dtt prinee da Turaane» 

7. S'il y aroit de sa faute en cela, elle devoift bien au moia» être 
récompensée par les services important» qu'il avoit rendus pentait la 
dernière campagne. 



400 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGUES 

chef d'escadre des galères du Roi *, étoit mort à Marseille, et que 
le comte de Palfl, qui commandoit les troupes de l'Empereur en 
Italie, y étoit mort aussi dans la fleur de son âge. On ajoutoit 
que le prince Eugène de Savoie demandoit à commander en chef, 
et que, le duc d'Escalone ayant remis au roi d'Espagne la vice- 
royauté de Catalogne, Sa Majesté Catholique avoit nommé en 
sa place le comte de Castanaga, qui avoit été gouverneur des 
Pays-Bas. 

18 novembre. — Le 18, on sut que le comte de Marsan étoit 
assez mal à Paris, et on parloit beaucoup à la cour d'un prétendu 
combat que le comte d'Albert * avoit fait en sortant de la comédie, 
comme aussi de la révolte d'une compagnie de carabiniers, la- 
quelle, étant en quartier à Dannemarie ', avoit tué son capitaine, 
qui vouloit châtier quelques-uns des mutins ; ce qui obligea le Roi 
d'y envoyer incessamment le marquis d'Aubeterre, de la brigade 
duquel étoit cette compagnie, avec ordre de l'investir de toutes 
parts, de la faire mettre en prison, de la juger au conseil de 
guerre et d'en faire bonne et brève justice. Le marquis partit, 
et, ayant assemblé les compagnies de sa brigade, il vint investir 
Dannemarie, comme il auroit fait une place des ennemis, prit 
tout ce qu'il trouva de cavaliers de la compagnie révoltée, les fil 
mettre en prison, leur fit faire leur procès, et les jugea dans le 
conseil de guerre. Il y en eut deux de pendus, qui tirèrent au billet 
avec les autres qui étoient tous condamnés comme eux ; un bri- 
gadier fut envoyé aux galères, et le reste de la compagnie de- 
meura en prison jusqu'à ce que le Roi en eût ordonné autrement ; 
et on croyoit qu'il casseroit la compagnie, qu'il en feroit réin- 
corporer les cavaliers dans leur régiment, et qu'il feroit tirer du 
même régiment une autre compagnie de carabiniers; mais les 
plus coupables ne furent point punis, car celui qui avoit tué le 
capitaine et cinq autres avoient eu la précaution de se sauver, 
peu de temps après avoir fait ce coup. 

19 novembre. — Le 19, on sut que le marquis de Pomponne, 
ministre d'Etat, étoit encore retombé malade de la même fièvre 
qui le tourmentoit depuis si longtemps, et on appritavec joie 



1. [Note resiée en blanc. — E, PontaL] 

2. [Louis-Joseph d'Albert, né le l^''' avril 1682 du second mariage du duc 
de Luyncs avec Anne de Rohan-Montbazon. — Comte de Cosnac] 

3. Petite ville dans la Brie. 



22 NOVEMBRE 1694 401 

que le commerce avoit été permis pour trois mois entre la France 
et tous les autres royaumes de TEurope, et qu'on voyoit déjà 
dans la rivière de Bordeaux un assez grand nombre de vaisseaux 
étrangers ^ 

22 novembre. — Le 22, on eut nouvelle que le Grand Géné- 
ral de Pologne et celui de Lithuanie ayant eu avis qu'un corps 
de soixante-dix mille Tartares et de cinq mille Turcs marchoit 
pour aller conduire à Kaminieck un convoi de quatre mille cha- 
riots, ils s'étoient assemblés, avoient marché aux ennemis, avoient 
fait passer la rivière du Dniester à un corps de cavalerie et de 
dragons, lesquels, après être passés à la nage, s*étoient retran- 
chés devant les ennemis et avoient fait des batteries de quelques 
pièces de canon qu'on leur avoit envoyées dans des bateaux ; que 
les Turcs étoient venus les attaquer inutilement, parce qu'ils les 
avoient trouvés retranchés; que les Grands Généraux avoient 
aussi passé la rivière avec le reste de l'armée ; qu'ils avoient at- 
taqué les infidèles, lesquels s'étoient bien défendus, mais qu'après 
un combat de cinq heures, ils les avoient défaits, en avoient tué 
plus de cinq mille et avoient pris tout le convoi, dont chaque 
chariot étoit attelé de six bœufs, et que cette victoire n'avoit 
coûté aux Polonois que peu d'honmies, mais une grande quantité 
de chevaux. 

Dans le même temps, on apprit que le Pape avoit levé des 
troupes assez considérables, et qu'il les avoit envoyées sur les 
frontières de son État de Ferrare pour s'opposer aux courses des 
troupes allemandes qui étoient en quartier d'hiver dans le Mila- 
nois, parce que, l'année dernière, elles avoient fait de grands 
désordres sur ses terres ; que les Espagnols avoient fait assurer 
Sa Sainteté qu'ils feroient vivre ces troupes allemandes dans 
une exacte discipline, et l'avoient suppliée de ne pas armer, 
mais que toutes leurs instances auprès d'elle avoient été inu- 
tiles, et qu'elle avoit jugé plus à propos d'avoir des troupes pour 
la sûreté de l'Etat ecclésiastique. 

Les nouvelles qui vinrent alors de Venise portoient que l'ar- 
mée de la République , jointe à celles du Pape, avoit pris la ville 

1. n eût été bien à souhaiter qu*OD eût prolongé le tempe de la liberté 
du commerce, et d*avoir le plaisir de voir comme autrefois trois ou quatre 
mille vaisseaux étrangers dans la Garonne, car c'étoit la destruction de la 
Uberté du commerce qui avoit commencé & ruiner le royaume. 

iT. — ta 



402 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

et le château de Chio, et, par ce moyen, s*étoit rendue maître 
d'une des principales îles de TArchipel. 

11 commençoit aussi à courir un manifeste du duc de Savoie, 
dans lequel ce prince soutenoit qu'il étoit en droit d'appeler de 
la sentence d'interdit que le Pape avoit prononcée contre lui 
pour avoir accordé aux hérétiques dans ses Etats le libre exer- 
cice de leur religion. 

On disoit encore, en ce temps-là, que la flotte de Russel iroit 
effectivement hiverner à Cadix, n*ayant pu s'accommoder à Port- 
Mahon, ni à Garthagène, et on syoutoit que tous les b&timents 
chargés de vivres qu'on avoit envoyés de Hollande et d'Angle- 
terre pour la ravitailler, étoient arrivés à Cadix. 

Les lettres qu'on recevoit alors de Suisse portoient que les 
commissaires des cantons étant allés, suivant la coutume, faire 
leurs visites dans les vallées qui sont au delà des montagnes, du 
côté de l'État de Milan, avoient reçu beaucoup de plaintes de 
leurs sujets, de ce qu'on leur avoit imposé plusieurs taxes pour 
les terres qu'ils avoient dans le duché de Milan, et que, sur ces 
plaintes, les commissaires avoient ordonné sur-le-champ qu'on 
imposât de pareilles taxes sur tous les sujets des Espagnols qui 
avoient des terres dans les vallées qui appartiennent aux Suisses. 

Ce fut dans le même temps qu'on eut nouvelle que la Roche- 
Vesansay, capitaine de vaisseau du Roi, étoit revenu à la Rochelle. 
Il avoit été commandé, avec une frégate de vingt-cinq pièces de 
canon> pour aller escorter un vaisseau marchand qu'on envoyoit 
aux îles d'Amérique, et, l'ayant escorté jusqu'à l'endroit qui lui 
étoit marqué par ses ordres, il ne songeoit plus qu'à revenir à 
la Rochelle, quand il rencontra dans sa route six vaisseaux de" 
guerre hollandois, dont le moindre étoit plus gros que le sien. 
Comme il étoit bon voilier, il crut qu'il pourroit s'échapper en 
faisant force de voiles, mais il se trouva trois des vaisseaux des 
ennemis aussi bons voiliers que le sien, qui le joignirent en peu 
de temps et l'attaquèrent de tous côtés. Cependant il fit un si 
grand feu de son canon et de sa mousqueterie, qu'après un 
assez long combat, ces trois vaisseaux se rebutèrent et le lais- 
sèrent aller. Il avoit déjà perdu son mât de hune, ce qui l'empé- 
choit de pouvoir faire diligence, et cela fut cause que les trois 
autres vaisseaux hollandois le joignirent et l'attaquèrent plus 
vigoureusement que les premiers; mais il se défendit avec la 



23-27 NOVEMBRE 1694 403 

même opiniâtreté et leur fit un si grand feu de mousquet, qu'ils 
jugèrent à propos de se retirer et de lui laisser paisiblement 
achever sa ro«te jusqu'à la Rochelle, où il arriva blessé, aussi 
bien que la plupart de ses officiers. 

28 novembre. — Le 23, on apprit que le marquis de Livry, 
premier maître d'hôtel du Roi, avoit acheté la belle maison du 
Raincy *, qu'il vouloit joindre à sa teire de Livry, qui en est voi- 
sine, espérant qu'en vendant sa maison de Livry sans revenu avec 
une lieutenance des chasses de sa capitainerie, il payeroit une 
partie de ce que lui avoit coûté le Raincy. 

24 novembre. — Le 24, le Roi prit médecine pour essayer 
de guérir de sa goutte, qui l'incommodoit toujours. 

25 novembre. — Le 28, On sut que le Roi avoit enfin donné 
au marquis de Gassion ' l'agrément d'acheter du marquis de 
Ségur ' la sous-lieutenance des chevau-légers d'Anjou, après 
lui avoir refusé divers autres emplois plus considérables, quoi- 
qu'il fût petit-neveu du maréchal de Gassion. 

Le même jour, on apprit que le Roi avoit donné le régiment 
de Leisler au baron de Sparre, gentilhonmie Suédois, très bien 
fait et de grande naissance ^. 

Le soir, il mourut à Paris un grand homme de bien qui 
s'appeloit Talon ; il avoit été secrétaire du cabinet du Roi, son 
premier valet de garde-robe et intendant en Canada. 

26 novembre. — Le 26, le comte de Toulouse fit ses solli- 
citations au parlement pour y être reçu en qualité de duc et pair, 
ayant acheté, l'été précédent, la duché de Damville de la prin- 
cesse de Rohan. 

27 novembre. — Le 27, on eut nouvelle que le prince 

1. Cette maison, qui étoit à trois lieues de Paris, avoit été bâtie par un 
partisan qui n'y avoit rien épargné; et ensuite la princesse douairière 
palatine, mère de la princesse de Coudé, Tavoit achetée, et enfin ses héri- 
tiers, qui ne savoient qu*en faire, la vendirent au marquis de Livry. 

2. Fils du marquis de Gassion, président à mortier au parlement de 
Pau, lequel étoit neveu du maréchal de Gassion. il avoit refusé d*abord 
un emploi que le Roi vouloit lui faire avoir, et depuis, le Roi lui avoit 
refusé tout ce qu'il avoit demandé. 

3. Il avoit acheté la Ueutenance des chevau-légers d'Anjou auparavant 
que d'avoir un marchand pour la sous-lieutenance qu'il avoit, de sorte que, 
comme il avoit eu le pied emporté d'un coup de canon, et qu'il n'étoit 
plus en état de servir, il avoit sa lieutenance et sa sous-lieutenance à 
vendre tout à la fois. 

4. 11 étoit major du régiment de Fûrstenberg. 



404 MÉMOIRES DU MARQUIS DB SOURGHES 

d'Orange s'étoit embarqué pour la troisième fois, le 18, à Orange- 
Polder, lèvent l'ayant déjà refusé deux fois et obligé de retourner 
à la Haye, et que cette fois le vent lui avoit été favorable pour 
son départ. Les mêmes lettres de Hollande portoient que le 
capitaine Jean Bart, qui étoit sorti de Dunkerque avec ses cinq 
vaisseaux, sur Tavis du départ du prince d'Orange, avoit trouvé 
une flotte de marchands d'Ecosse mouillée à Schowen; qu'il 
l'avoit attaquée et pris plusieurs vaisseaux; que les autres 
s'étoient à peine sauvés dans tous les ports du voisinage, et 
qu'un vice-amiral de Hollande, en ayant eu avis, Tavoit poursuivi 
avec dix vaisseaux de guerre. 

On apprit, le même jour^ que le prince Clément de Bavière, 
évéque de Liège, commençoit à faire parler de lui en chassant 
des emplois ceux qui les possédoient, et, qu'entre autres choses, 
il avoit exclu du conseil d'Etat tous ceux qui étoient de la cabale 
du grand doyen Méan *. 

Ce fut encore dans le même temps qu'on apprit la mort de 
l'archevêque de Cambrai *, prélat d'un mérite extraordinaire, 
qui savoit se faire aimer de ses peuples et se faire estimer des 
troupes françoises, et qui servoit le Roi avec la même fidélité 
avec laquelle il avoit servi le roi d'Espagne dans le temps auquel 
il étoit encore son sujet. 

28 novembre. — Le 28, on sut que le Roi avoit donné le 
gouvernement de Crest • au marquis d'Aubeterre, celui de Fou- 
gères * à la Bérange, et un autre à Beaujeu *. 

29 novembre. — Le 39, la grande nouvelle de la cour et de 
Paris étoit que le Roi avoit enfin résolu la capitation, c'est-à-dire 

1. C*étoil celui qui avoit toujours été le plus opposé aux intérêts de la 
Fk^nce, et qui avoit le plus contribué à Télection du prince Clément. 

2. Il s'appeloit messire Théodore de Bryas, et son père étoit mort gou- 
verneur d'une place des Pays-Bas pour le roi d'Espagne. 

3. Petite place en Dauphiné, dont le gouvernement ponvoit valoir deux 
miUe livres de revenu; apparemment, le Roi le donnoitau marquis d'Aube- 
terre pour le dédommager de son régiment de cavalerie qu'il ne lui avoit 
pas laissé vendre lorsqu'on lui avoit donné une brigade de carabiniers. 

4. Petit gouvernement en Bretagne, qui valoit trois à qualre mille livres 
de rente. La Bérange étoit un fort vieux ofOcier, qui avoit été exempt des 
gardes du corps, maréchal des logis des chevau-légers de la garde, et 
étoit alors sous-lieutenant de gendarmerie. Ce nouveau gouvernement lui 
faisoit quatorze mille livres de rente des bienfaits du Roi. 

5. Sous-lieutenant de gendarmerie. Son gouvernement étoit en Dauphiné, 
et fort médiocre. Il s'appeloit Nyons. 



29 NOVEMBRE 1694 405 

de lever un certain droit par tête sur tous ses sujets généralement, 
ce qui lui devoit produire plusieurs millions par an. 

Le môme jour, le Roi créa quatre directeurs généraux de cava- 
lerie et autant d'infanterie, et, sous chacun d'eux, il créa deux 
inspecteurs ; il devoit y avoir un directeur général de cavalerie 
et un d'infanterie, avec leurs ^inspecteurs dans chaque grande 
armée du Roi, et il devoit avoir l'inspection des troupes, tant 
pendant le quartier d'hiver que pendant la campagne. Ceux que 
le Roi nomma pour remplir ces emplois furent : 

Cavalerie. 

Flandre. 

Le comte de Bezons, directeur ^ 

Le marquis de Gourtebonne *, inspecteur. 

Le comte de Sousternon *, inspecteur. 

Allemagne. 

Le comte du Bourg *, directeur. 

Le marquis de Montgommery ^ inspecteur. 

Le chevalier de Romainville ', inspecteur. 

Italie. 

Saint Sylvestre % dh-ecteur. 
N*** •, inspecteur. 
N*** *, inspecteur. 

1. Ci -devant le chevalier de Bezons, maréchal de camp, qai s'étoit marié 
depuis peu. Il étoit fils de Bezons, conseiller d^Etat ordinaire. 

2. Gentilhomme de Picardie, dont le père étoit Ueutenant de roi de 
Calais. Il étoit brigadier de cavalerie. 

3. ^ils du frère aîné du P. de la Chaise, confesseur du Roi, et du comte 
de la Chaise, capitaine des gardes de la porte. 

4. Gentilhomme de qualité de Bourgogne, qui avoit été mestre de camp 
du régiment de cavalerie du Roi; il étoit maréchal de camp. 

5. Gentilhomme de qualité de Normandie, qui étoit brigadier de ca- 
valerie. 

6. Gentilhomme de Normandie, brigadier de cavalerie. 

7. Pauvre gentilhomme de Bresse, qui avoit été d*abord gouverneur du 
marquis de Vins, et qui avoit ensuite fait sa fortune par son mérite en 
servant dans la cavalerie. Il étoit lieutenant général. 

8. [Les noms des inspecteurs et les notes qui s'y réfèrent sont restés 
en blanc; Dangeau et S^nt-Simon n'en indiquent qu'un, Cornuel de ViUe- 
pion, le fils de la célèbre Mme Cornuel, dont Fauteur a noté la mort à 
la date du 1 février 1694 (Voir ci-dessus, p. 307). — B. Pontal,] 



406 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

Catalogne. 

Le comte de Coigny *, directeur. 

Le marquis du Cambout *, inspecteur. 

N*** *, inspecteur. 

Infanterie. 
Flandre. 

Le comte d'Artagnan *, directeur. 
Caraman % inspecteur. 
Surbeck •, inspecteur. 

Allemagne. 

Le marquis d'Huxelles ', directeur. 
Le comte de Chamarande ®, inspecteur. 
Le chevalier de Vaudrey •, inspecteur. 

Italie. 
Le comte de Larrey *®, directeur. 



1. Gentilhomme de Normandie, qui avoit épousé une sœur du comte 
de Matignon ; il éloit lieutenant général des armées du Roi et gouverneur 
de Caen. 

2. Gentilhomme de Bretagne, de même maison que le duc de Coislia ; 
il était brigadier de dragons. 

3. [Nom et notes restés en blanc. — E, PontaL] 

4. Gentilhomme de Béarn. II étoit major du régiment des gardes, ma- 
réchal de camp, gouverneur d'Arras et lieutenant général pour le Roi 
en Artois. 

5. Second fils du célèbre Riquet, partisan de Languedoc; il étoit capi- 
taine au régiment des gardes et brigadier d'infanterie. 

6. Colonel suisse et brigadier d'infanterie; il avoit été major du régi- 
ment des gardes suisses. 

7. Gentilhomme de qualité de Bourgogne; il étoit lieutenant général 
et commandant en Alsace, et il avoit été colonel du régiment Dauphin 
d'infanterie et gouverneur de Mayence. 

8. Gentilhomme de Lyonnpis, qui était brigadier d'infanterie. U avoit 
d'abord été premier valet de chambre du Roi, et ensuite premier maître 
d'hôtel de Mme la Dauphine en survivance de son père, qui lui avoit 
aussi fait donner le gouvernement de Phalsbourg qu'il avoit; il étoit colo- 
nel du régiment de la Reine. 

9. Gentilhomme de Franche-Comté, lequel, après avoir été chanoine de 
Besançon, étoit devenu en cinq ou six ans de temps colonel, brigadier 
et inspecteur d'infanterie, pour avoir reçu un grand nombre de blessures 
au siège de Coni. 

10. FUs de Lenet, domestique du défunt prince deCondé; U étoit de 



30 NOVBMBRE-2 DÉCEMBRE 1694 407 

Le comte de Ghamilly S inspecteur. 
N*** *, inspecteur. 

Catalogne. 

Le commandeur de Genlis, directeur. 
Nanclas ^, inspecteur. 
N*** \ inpecteur. 

30 novembre. — Le 30, on sut que Tévéque de Laon, frère 
du duc d'Estrées, étoit extrêmement malade, à Paris, de la goutte, 
remontée, et qu*il y avoit peu d^espérance pour sa vie. 

On apprit aussi, ce jour-là, deux mariages : le premier, qui 
devoit déjà être fait^ étoit celui du jeune marquis de Grignan '^y 
mestre de camp de cavalerie, avec Mlle de Saint-Amand, et 
l'autre, qui se devoit bientôt faire, était celui du jeune marquis 
de Gaderousse * avec Mlle de Montbrun. 

DÉCEMBRE 1694 

l«r décembre. — Le premier de décembre, la princesse de 
Gonti accoucha heureusement d'un fils, et tout le monde en eut 
une' extrême joie, à cause de la vénération toute particulière 
qu'on avoit pour le prince de Gonti. 

2 décembre. ^ Le 2, on sut que Tévéque de Laon étoit mort 
le jour précédent à onze heures du soir, et il fut extrêmement 
regretté, à cause que c'étoit un très bon évéque ^. 

Bourgogne et s'étoit poussé dans rinfauterie, et, par son mérite, il étoit 
parvenu jusqu'à être lieutenant général et gouyerneur de Mont-Dauphin. 

1. Gentilhomme de Bourgogne, gouverneur de Dijon et brigadier dMn- 
Canterie. 

2. [D'après Saint-Simon et Dangeau, le second inspecteur de Tinfanlerie 
en Italie était Chartoigne. — E. Pontai.] 

3. G'étoit un Gascon, qui avoit été Ueutenant-colonel da régiment de 
Vanbecourt» et qui étoit brigadier d'infanterie et gouverneur de Palomos. 

4. [Nom et note restés en blanc. — E. PontaL] 

5. Fils dn marquis de Grignan, lieutenant général pour le Roi en Pro* 
▼ence; sa femme étoit fllle d'un homme d'affaires. 

6. Gentilhomme du comtat d'Avignon, dont le père étoit dac du Pape. 
Cette Mlle de Montbrun qu'il épousoit étoit une damoiseUe de qualité du 
Danphiné. 

7. [Jean d'Estrées, dont il est ici question, tenait l'évéché de Laon de 
son oncle, le cardinal d'Estrées. U était dans sa quarante-deuxième 
année* — E» PontaL] 



408 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

3 décembre. — Le 3, on assuroit que le Roi ayant été instmit 
du combat du comte d'Albert, et su que ç'avoit été contre Reignac, 
ci-devant gouverneur de Huy, qu'il avoit tiré Tépée, leur avoit 
fait ordonner à l'un et à l'autre d'aller se remettre dans les pri- 
sons de la Conciergerie. 

On sut encore que la jeune marquise de Pomponne éloit ac- 
couchée d'une fille. 

On apprit, le même jour, que le maréchal de Bellefonds étoit 
à l'extrémité au château de Yincennes, où il s'étoit retiré depuis 
la mort de Madame la Dauphine S et qu'on croyoit que son mal 
n'étoit que la goutte remontée, qui avoit été aigrie par les eaux 
de Bourbon, qu'il avoit prises l'automne dernière. 

4 décembre. — Le 4, on sut que le roi d'Espagne avoit fait 
toucher cinq cent mille écus à l'amiral Russel pour aider à la 
subsistance de sa flotte, et qu'il lui avoit envoyé une épée enrichie 
de diamants, mais que cet amiral n'avoit pas témoigné faire 
grand cas de ce présent. 

Les mêmes lettres d'Espagne portoient que le roi de Maroc 
avoit entrepris le siège de Geuta, et que les Espagnols essayoient 
d'y jeter du secours. 

On sut aussi, par les lettres de Portugal, qu'il y étoit arrivé 
un neveu du roi de Maroc, lequel, ayant été maltraité par son 
oncle, s'étoit jeté dans un vaisseau portugais et étoit venu à Lis- 
bonnOy mais qu'il avoit déclaré qu'il ne vouloit point changer de 
religion. 

5 décembre. — Le lendemain, on apprit que le maréchal de 
Bellefonds étoit mort le soir précédent, et il fut regretté de tous 
les gens de bien. 

8 décembre. ^ Le 6, on sut que le prince Ferdinand deFurs- 
tenberg \ brigadier d'infanterie, étoit à l'extrémité, et qu'on ne 
croyoit pas qu'il en pût réchapper. 

7 décembre. — Le 7, le nouvel ambassadeur de Venise, 
nommé Erizzo, eut sa première audience du Roi, et il y vint en 
habit à manteau. Les courtisans le regardèrent avec curiosité, à 
cause de l'aventure surprenante qui lui étoit arrivée. Son père 
l'avoit déshérité par son testament et avoit donné tout son bien 
à l'hôpital de Venise, en cas qu'il vînt jamais à porter la perruque. 

1. Il étoit son premier ëcuyer. 

2. Nevea da cardinal de FOrstenberg, qoi étoit un très honnête gardon. 



8-10 DÉCEMBRE 1694 409 

n n*aYoit pas eu de peine à obéir aux dernières volontés de son 
père, avant qu'il fût nommé à Tambassade de France ; mais aus- 
sitôt que la République Tout nommé pour cet emploi, il alla trou- 
ver le sénat et le supplia de le vouloir dispenser de la clause du 
testament de son père, qui le déshjëritoit en cas qu'il portât la per- 
ruque, parce qu'il étoit presque chauve ; mais le sénat ne voulut 
point lui donner cette dispense, et il fut obligé d'aller trouver 
les administrateurs de l'hôpital, auxquels il offrit deux mille écus 
pouf avoir permission de porter la perruque, sans encourir la 
peine de l'exhérédation. Les administrateurs ne voulurent pas y 
consentir, et il fut obligé de retourner au sénat, où il représenta 
qu'il n'étoit pas à propos pour les intérêts de la République que 
le ministre qu'elle envoyoit en France, où tout le monde portoit 
perruque, y fût d'une manière qui le rendit ridicule et méprisa- 
ble, et il supplia le sénat de le décharger de l'ambassade de 
France, ou de lui permettre d'y paroitre dans un état convenable 
au service de la République. La chose ayant été mise en délibé- 
ration, le sénat ordonna qu'il lui seroit permis de prendre la per- 
ruque le jour auquel il mettroit le pied sur les terres de France, 
mais qu'il seroit obligé de la quitter le même jour qu'il en sorti- 
roit. 

8 décembre. — Le 8, on sut que le jeune abbé de Lorraine, 
frère da duc d'Elbeuf, avoit quitté l'habit ecclésiastique S que 
le Roi lui avoit fait donner un brevet de garde-marine, et qu'il 
avoit pris le chemin de Toulon. 

9 décembre. ^ Le 9, les nouvelles d'Italie portoient que le 
prince de Gommercy avoit été choisi pour commander les troupes 
allemandes en Italie à la place du comte de Palfi. On sut aussi, 
par les lettres de Pologne, que la duchesse de Bavière, fille du 
roi de Pologne , étoit partie de Varsovie le 13 de novembre, 
qu'elle alloit passer par Berlin, où l'électeur de Brandebourg se 
préparoit à la recevoir magnifiquement, et que ses frères, les 
princes Alexandre et Constantin, qui dévoient la suivre dans les 
Pays-Bas, avoient contremandé leurs équipages, qui étoient déjà 
en chemin, et ne partiroient de Pologne qu'au printemps. 

10 décembre. — Le 10, on eut nouvelle que le prince 
d'Orange étoit arrivé à Londres, qu'il y avoit fait une harangue, 

1. Il fit bien, car il n'y étoit guère propre. 



410 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHBS 

dans laquelle il s'étoit fort applaudi d'avoir empêché les desseins 
de la France pendant la dernière campagne ; mais que cette 
harangue n'avoit pas été trop agréable aux Anglois S parce qu'ils 
s*étoient attendus à lui voir faire des exploits plus considérables 
avec les prodigieuses forces de mer et de terre qu'il avoit, et que 
d'ailleurs il leur demandoit de nouvelles levées d'argent ; que le 
Parlement avoit remis à huitaine la délibération sur sa harangue, 
et que ce prince avoit cependant prorogé le parlement d'Ecosse, 
afin qu'il ne se tint pas dans le même temps que celui d'Angleterre. 

Le bruit couroit alors que Brenner, commissaire général de 
l'Empereur en Italie, y étoit mort, et que le prince Eugène de 
Savoie étoit dans le Mantonan poi^r donner ordre à la subsis- 
tance des troupes. 

11 décembre. — Le 11, on apprit que le Pape et les cardi- 
naux avoient agréé l'élection du prince Charles de Lorraine pour 
l'évéché d'Olmutz ; que le prince Eugène se disposoit à faire le 
voyage de Vienne pour solliciter l'Empereur d'envoyer un plus 
grand nombre de troupes en Italie, et que le duc de Savoie avoit 
mis des troupes en quartier d'hiver dans des terres qui dépen- 
doient en fief de l'Église de Rome. 

12-13 décembre. —- Le 13, on sut que le comte de Sousternon 
avoit été nommé par le Roi pour être capitaine des gardes du 
comte de Toulouse ; et, le lendemain, on apprit la mort d'Erlach *, 
lieutenant général des armées du Roi, colonel d'un régiment 
suisse et capitaine dans le régiment des gardes de la même 
nation. 

14 décembre. — Le 14, on sut que le marquis des Clos, gen- 
tilhomme de Bretagne % avoit eu l'agrément d'acheter le régiment 



1. Ils ue laissèrent pas néanmoins de lui donner autant de millions qu'U 
leur en demanda. 

â. C'étoit un des plus braves officiers de son temps, mais il y avoit 
longtemps qu'il ne servoit plus, étant accablé de goutte. — [Il était fils du 
comte d'Erlach, gouverneur de Brisach, nommé maréchal de France, 
sans qu'il Tait jamais su, trois jours avant sa mort, à la suite de laqueUe 
la maréchale de Guébriant s'empara de Brisach par un stratagème. ^ 
Yoy. nos Souvenirs du règne de Louis XIV. - Comte de Ciosnac] 

3. n s'appeloit naturellement le baron des Clos ; mais la qualité de baron 
n'étant plus à la mode, il avoit pris ceUe de marquis. Il étoit parent de 
la maison de Coislin, et ce fut le chevalier de Coislin qui, par l'entremise 
de son ami Chamlay, lui procura cet agrément, qu'on avoit refusé à bien 
d'autres de meilleure maison que lui. 



18-16 DÉCEMBRE 1694 411 

de cavalerie du marquis de Noailles, dont il n'avoit plus besoin 
depuis qu'il étoit devenu maréchal de camp. 

n couroit alors un assez plaisant bruit au sujet de des Cures, 
maréchal des logis de Tannée. Après la bataille de Fleuras, on ne 
l'avoit pu retrouver ni entre les vivants ni entre les morts, et, 
comme il n*y avoit point encore alors de cartel * fait en Flandre, 
on n'avoit pas pu savoir sMl avoit été fait prisonnier par les en- 
nemis; tout le monde avoit donc cru qu'il étoit mort, et comme 
il y avoit plus de quatre ans que cela étoit arrivé, sa femme, sur 
la bonne foi du brait public, s'étoit remariée et avoit des enfants 
de son second mari. Mais on prétendoit qu'il étoit venu une let- 
tre de des Cures, par laquelle il mandoit qu'il avoit été fait pri- 
sonnier à Fleuras, et que, n'ayant point été réclamé, les Hollan- 
dois Tavoient faitmener avec plusieurs autres prisonniers à Batavia, 
dans les Indes orientales, où on le faisoit travailler à cultiver des 
cannes à sucre et plusieurs autres épiceries ; il prioit qu'on le 
retirât au plus tôt de cette captivité. 

15 décembre. — Le 15, on sut que Cheviré*, capitaine au régi- 
ment des gardes, étoit mort à Paris assez brasquement, et il fut 
fort regretté, parce que c'étoit un très ancien et très brave officier. 

On apprit, en même temps, que la comtesse de Brionne étoit 
assez dangereusement malade, et que le jeune d'Aguesseau % 
avocat général au parlement de Paris, avoit épousé Mlle d'Am- 
boille S dont le père étoit mort intendant de Lyonnois. 

18 décembre. — Le 16, on eut nouvelle que du Bourg, maré- 
chal de camp ', qui commandoit en Languedoc, y étoit mort de 
choléra-morbus, et on sut que la marquise d'O avoit encore fait 
une nouvelle fausse couche. 

On apprit encore que le marquis de Presle-Nicolay avoit vendu 
le régiment d'Auvergne au comte de Chavigny, lequel avoit 
donné le petit régiment qu'il avoit à un de ses frères, lequel avoit 
jusqu'alors fait le métier d'ingénieur. 

1. C'est proprement une convention entre deux armées ennemies, par 
laquelle il est réglé combien chaque officier payera de rançon. 

2. Gentilhomme du pays nantois, qui avoit autrefois été capitaine de 
grenadiers dans le régiment de Navarre. 

3. Fils dn conseiller d*Etat du même nom. Ce Jeune homme s'étoit 
acquis en très peu de temps une merveilleuse réputation au parlement 

4. Son père étoit frère aîné de d'Ormesson, intendant de Rouen. 

5. Il avoit été nourri page du défunt maréchal d'Humières. 



412 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHBS 

17 décembre. — Le 17, on apprit que le Roi avoit donné an 
comte d'Ayen, fils aîné du maréchal de Noailles, le régiment de 
cavalerie de ce maréchal, qu'on avoit appelé jusqu'alors le régi- 
ment de Noailles-Duc pour le distinguer du régiment du mar- 
quis de Noailles. 

18 décembre. — Le 18, on disoit que le conseiller d'Etat de 
Harlay revenoit sans en pouvoir douter, et que toutes les négo- 
ciations de paix étoient absolument rompues. 

19 décembre. — Le 19, on sut que le Roi avoit donné le ré- 
giment d'Erlach à Manuel, qui en étoit lieutenant-colonel, et qui 
ne Tauroit peut-être pas obtenu, si le Roi avoit pu le donner à 
on autre sans choquer le canton de Berne ^ 

20 décembre. — Le 20, on vit arriver à la cour le maréchal 
de TourvillOy et on y apprit que le Pelletier, président au mortier 
du parlement de Paris, épousoit, en secondes noces', Mlle le Mai- 
rat de Yerville ', qui devoit avoir un jour plus d'un million de bien. 

21-22 décembre. — Le 21, le comte de Toulouse prêta entre 
les mains du Roi les deux serments d'amiral et de gouverneur 
de Guyenne S et, le lendemain, il alla prendre sa séance au siège 
de l'amirauté et prêter au parlement le serment pour le gouver- 
nement de Guyenne avec le duc du Maine, qui le prêta aussi 
pour le gouvernement de Languedoc. 

Le même jour, on apprit qu'en vingt-quatre heures de temps 
les ennemis avoient assemblé vingt mille hommes en Flandre 
aux envh'ons de Dixmude et de Deinse, mais que ces troupes 
s'étoient séparées sans rien entreprendre; ce qui faisoit croire 
qu'ils n'avoient eu d'autre dessein que de faire un essai pour voir 
si leurs troupes étoient capables de s'assembler brusquement, en 
cas que les Français attaquassent quelqu'une de ces places. 



1. Le canton de Berae éloit tout calviniste, et le vieil Erlach y avoit levé 
son régiment, qui, par conséquent, étoit tout composé de soldats et d'officiers 
calvinistes; ainsi le canton n'auroit pas trouvé bon que le Roi eût donné 
le régiment à nn officier catholique, et les Bernois étoieut trop fiers pour 
soufTrir qu'on l'eût donné à un tiomme qui n'eût pas été de leur canton. 

2. U avoit épousé en premières noces Mlle de Rochambault, qni étoit une 
damoiselle de Bretagne extraordinairement riche. 

3. Son père, qui venoit de mourir, était conseiller honoraire au Grand 
Conseil. 

4. U donna aux officiers de la chambre du Roi pour ses deux serments 
deux mille louis d'or à quatorze livres la pièce qui valoient vingt-huit 
miUe livres. 



23-24 DECEMBRE 1694 413 

On sut alors que le Roi avoit donné le gouvernement du fort 
des Bains en Roussillon au chevalier de Paliëres, ci-devant pre- 
mier capitaine du régiment du Roi d'infanterie. 

23 décembre. — Le 33, le Roi fit la promotion des charges 
des galères qui étoient vacantes, et donna les deux galères qui 
n'avoient point de capitaines au chevalier de Valence * et à N*** ". 

24 décembre. — Le 24, le Roi fit ses dévotions et toucha 
les malades des écrouelles, quoiqu'il fût encore assez incommodé 
de sa goutte. 

Après son dîner, il alla entendre les vêpres, et ensuite il fit la 
distribution des bénéfices, dont le nombre mérite bien qu'on en 
mette ici une liste. 

Liste des bénéfices. 

L'évéché de Laon, à Tabbé de Roussillon '. 
L'abbaye de Préaux, à l'abbé d'Estrées *. 
L'abbaye de Saint- Valéry, à l'abbé de Fénelon *. 
L'abbaye de la Couture, à l'abbé de Ghamilly, le jeune '. 
L'abbaye de Couches, à l'abbé d'Auvergne ^. 
L'abbaye de Saint-Lô, à l'abbé de Langle '• 
L'abbaye d'Absie, à Tabbé le Roultz *. 
L'abbaye de Corbigny, à l'abbé Pucelle ". 

« 

1. [La note est restée en blanc. — E. PontaL] 

2. [D'après Dangeau , celui qui obtint nne galère avec le cbevaUer de 
Valence fut un capitaine en second nommé Manse le Vidale, nevea d*un 
▼ieax chef d'escadre du même nom. ^ E. Pontal.] 

3. Frère du marquis de Roussillon, ci-devant mestre de camp du régi- 
ment de la Reine, et du comte de Clermonl, guidon des gendarmes dn 
Roi. Cétoit des gentilshommes de Dauphiné, de la maison de Glermoni- 
Tonnerre. 

i. Fils du maréchal du même nom et ambassadeur pour le Roi en 
Portugal. 

5. Précepteur du duc de Bourgogne et des princes, ses frères; c'étoit un 
gentilhomme de la Marche. 

6. Frère du comte de ChamlUy, inspecteur d'infanterie, et du chevalier 
de Ghamilly, colonel d'infanterie. Ils étoient ûls dn défunt comte de Gha- 
milly, lieutenant général des armées du Roi. 

7. Second fils du comte d'Auvergne. Il étoit chanoine de Strasbourg. 

8. Précepteur du comte de Toulouse. 

9. Aumônier du Roi, qui étoit flls d'un doyen de la grand'chambre du 
parlement de Paris. Gette abbaye étoit chargée de six mille livres de pen- 
sion pour un frère du marquis de GhAteauneuf. 

10. Gonseiller à la troisième chambre des enquêtes du parlement de Paris 
et neveu du maréchal de Gatinat 



414 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

L'abbaye de Gimont, à l'abbé du Bourg *. 
L'abbaye de Cherlieu, à l'abbé de Moncley ". 
L'abbaye de Saint-Vincent de Besançon, à l'abbé Petit*. 
L'abbaye de Nartes, à l'évoque de Lodève *. 
L'abbaye de Brenon, à l'abbé de Vaurouy, le cadet '. 
L'abbaye de Bonnevaux, à l'abbé le Pilleur •. 
L'abbaye de Bellestoille, à l'abbé de Verneuil '. 
L'abbaye de Ksou, à l'abbé de Saint- André •. 
L'abbaye de la Frenade, à l'abbé Moreau •. 
L'abbaye de Saramon, à l'abbé d'Urfé *^ 
L'abbaye de Quincy, à l'abbé de Marmiesse ". 
L'abbaye de Bouchet, à l'abbé de Boisgibault ". 
L'abbaye de la Clarté, à l'abbé Hémar *•. 
L'abbaye de Bellosanne, à l'abbé d'Argenlieu **. 
L'abbaye de Geneston, à l'abbé de Montmorency *'. 
L'abbaye du Trésor, à Mme de RoncheroUes *•. 

25 décembre. — Le 35 , le Roi distribua 4es emplois qui 
étoient vacants dans son régiment des gardes, et il donna la 

1. Prèr6 de du Bourg, maréchal de camp, qui venoit de mourir. 

2. Frère du comte de Moncley, qui avoit acheté le régiment de Périgueux 
du marquis de la Luzerne. G^étoient des gentilshommes de Franche-Comté. 

3. Conseiller en la grand*chambre du parlement de Paris. Il rendoit un 
bénéfice qu'on vouloit unir à la mense (revenu) de Tabbaye royale de 
Saint-Cyr. 

4. Il s*^peloit de Chambonas et étoit un gentilhomme de Leinguedoc. 
Il rendoit un bénéflce pour unir à Févèché d'Alais. 

5. -Fils d'un conseiller au parlement de Paris; il avoit eu deux fk^ères 
lieutenants au régiment des gardes. 

6. Frère d'un trésorier de la maison du Roi. 

7. Frère de Verneuil, gentilhomme ordinaire du fioi, ci-devant écuyer 
de Madame la Dauphine. 

8. Gentilhomme de Dauphine. 

9. Fils du nourricier de Monseigneur. 

iO. Frère cadet de l'évéque de Limoges et firère atné du marquis d'Urfé, 
menin de Monseigneur. 

il. Ci-devant chapelain du Roi. Il rendoit) un bénéfice de nomination 
royale pour joindre à la Sainte-Chapelle de Yincennes. 

12. Petit-neveu du défunt marquis de Feuquières. Sa mère s'étoit con- 
vertie de la religion calviniste. 

13. Chanoine de Sens, parent de Ghamlay. 

14. Gentilhomme de bonne maison de Picardie, doyen de l'église cathé- 
drale de Soissons. 

13. Fils du défunt marquis de Fosseuse. Il éloit Tatné de toute la maison 
de Montmorency, et cependant il n'avoit pas de pain. 
16. Damoiselle de bonne maison de Normandie. 



26-31 DÉCEMBRE 1694 415 

compagnie de Gheviré à la Fond S qui étoit premier aide- 
major ; son aide-majorité à Saint-Paul ', qui étoit lieutenant; sa 
lieutenance*à Sainte-Fère, qui étoit sous-lieutenant'; sa sous- 
Heutenance à Kerhervé \ qui étoit enseigne des grenadiers, et 
l'enseigne des grenadiers à Duret '^j, qui étoit enseigne de la 
Colonelle. 

26 décembre. — Le 36| on sut que la marquise de Mainte- 
non étoit malade d'un grand rhume avec une fièvre assez forte, 
et qu'elle avoit été obligée de se faire saigner. 

Ce fut ce jour-là que le maréchal de Lorge prêta entre les 
mains du Roi le serment pour le gouvernement de Lorraine. 

27 décembre. — Le 37, le mal de la marquise de Maintenon 
continuant, on la fit saigner une seconde fois. 

On disoit alors que la duchesse du Maine étoit grosse; et on 
eut nouvelle que le duc de Parme étoit mort de maladie*. 

28 décembre. — Le 38, le bruit couroit que la reine douai- 
rière d'Angleterre ' étoit morte, et ç'auroit été une perte pour le 
Roi, car elle avoit été toujours fort attachée à ses intérêts. 

29 décembre. — Le 39 , on vit paroitre à la cour le con- 
seiller d'État de Harlay, et, deux jours après, on y vit arriver Cal- 
lières. 

30 décembre. — Le 30, on sut que le Roi avoit trouvé bon 
que le duc de Gramont se démit de sa duché entre les mains 
de son fils, le comte de Guiche, et que Sa Majesté avoit accordé 
au comte d'Ayen la survivance de la lieutenance générale de 
Guyenne, que son père, le maréchal de Noaiiles % possédoit en titre . 

31 décembre. — Le dernier jour de Tannée, le maréchal de 

1. Il étoit d'une famiUe de Paris, et le plus ancien lieutenant du régi- 
ment des gardes. 

2. Gentilhomme de Dauphiné. 

3. Gentilhomme d'Auvergne. [La page qui se termine ici dans le manus- 
crit porte encore au bas de la marge de gauche la mention /. Delobel 
scripsity déjà relevée plus haut. ~ E. Pontal.] 

4. Gentilhomme de Basse-Bretagne. 

5. Il étoit d'une famille de Paris. 

6. Ou peut-être du chagrin qu'il avoit de voir les Impériaux mattres de 
ses États. 

7. Princesse de Portugal, et elle s*y étoit retirée depuis quelque temps. 
G'étoit une princesse de grand mérite. 

8. D avoit eu longtemps envie de la vendre, mais n'ayant trouvé per- 
sonne qui lui en pût donner de l'argent^ il avoit pris le parti d'en demander 
la survivance pour son fils. 



416 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

Luxembourg, qui se portoit bien le soir d'auparayant, se trouva 
tellement attaqué d'une inflammation de poumon, que, dès ce 
moment, la plupart des médecins le condanmèrent; On ne peut 
point s'imaginer quel fut le concours des courtisans et des offi* 
ciers à son appartement, et certainement on ne pouvoit mieux 
faire connoitre que par ces empressements jusqu'où alloitrestime 
que le public avoit pour lui, et combien il le croyoit nécessaire à 
l'État. 

Le même jour, on sut que le Roi avoit donné une abbaye 
régulière de Tordre de Saint-Augustin * au second fils du marquis 
de Châteauneuf ', secrétaire d'Ëtat, lequel étoit religieux du 
même ordre. 

On apprit aussi que la duchesse du Maine avoit un mal assez 
considérable, qui lui avoit fait ouvrir le sein, ce qui paroissoit 
être dangereux. 

La dernière nouvelle de l'année fut que Besnard de Rezay, 
conseiller d'Ëtat ordinaire, avoit eu une espèce d'attaque d'apo- 
plexie ; chose très fâcheuse pour un homme qui avoit plus de 
soixante-douze ans. 

JANVIER 1695 

!•' Janvier. — Le premier jour de janvier, le Roi tint cha- 
pitre de l'Ordre du Saint-Esprit et y proposa les deux princes 
Alexandre et Constantin, enfants puînés du roi de Pologne; 
ensuite de quoi se fit la marche ordinaire des chevaliers et 
commandeurs du même Ordre jusqu'à la chapelle du Roi, où 
il entendit avec eux la grand'messe, qui fut célébrée par l'évê- 
que d'Orléans *. 

Gomme la maladie du maréchal de Luxembourg augmentoit à 
vue d'œil, quoiqu'on l'eût saigné quatre fois, on. envoya cher- 
cher Caretti *, et Monsieur, frère du Roi, l'obligea de lui 
donner de ses remèdes. 



1. Elle étoit en Poitou et valoit douze mille livres de rente. 

2. Comme Dieu ne lui avoit pas donné assez d'esprit pour pouvoir paroi- 
tre dans le monde, on avoit jugé à propos de le reléguer dans un cloître. 

3. Frère cadet du duc de Coislin. 

4. Italien qui s'étoit rendu célèbre par la guérison de diverses maladies 
dangereuses. 



2-4 JANVIER 1695 417 

2 janvier. — Le 2, il reçut Noire-Seigneur pour viatique à 
six lieures du matiUi après avoir fait une confession générale 
au P. Bourdaloue, jésuite *, et toute la journée on le regarda 
coinme un homme qui ne pouvoit point passer la nuit. 

On sut, ce jour-là, que le Roi avoit donné une pension de 
trois mille livres àd'Escluseaux ', intendant de la marine à Brest, 
et que les médecins avoient jugé à propos de faire saigner la 
duchesse du Maine, ce qui avoit fait cesser sa grossesse 
prétendue. 

Le même jour, les lettres de Ratisbonne portoient que tous 
les corps de TEmpire avoient fait aux ministres du Roi des pro- 
positions pour la paix tellement déraisonnables qu'il ne falloit 
pas songer à entrer dorénavant en aucune négociation. 

On sut alors que le marquis de Bar, gouverneur d'Amiens, 
étoit mort à Paris, âgé de. quatre-vingt-huit ans ; mais son gou- 
vernement ne devoit pas donner beaucoup d'envie aux préten- 
dants, car il étoit chargé d'un brevet de cent mille écus pour la 
famille du défunt. 

3-4 janvier. — La nuit du 2 au 3, les douleurs de poitrine 
du maréchal de Luxembourg s'apaisèrent ', et il dormit quatre 
ou cinq heures. Le matin, il se trouva dans une assez grande 
tranquillité, il dicta son testament ^ et donna ordre à ses affaires ; 
l'après-dinée, tout le monde le crut guéri, et on vit des proces- 
sions de gens aller se réjouir avec sa famille; mais, sur les six 
heures du soir, il lui prit un redoublement, et il fut plus mal que 
jamais pendant toute la nuit, et, après avoir eu de la connais- 
sance presque jusqu'au dernier soupir, il mourut le 4, entre 
sept et huit heures du matin. 

Le Roi parut fort touché de sa mort, et le public le regretta 
autant qu'il le méritoit par ses grandes qualités guerrières, et 
autant que la nécessité de la conjoncture présente faisoit con- 
noitre combien un semblable g