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Full text of "Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps"

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G- . . - - 



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MÉMOIRES 

POUR SERVIR 

A L'HISTOIRE DE MON TEMPS 



l'VRIS.- IMPRlMe CHEZ BONATEKTCRE ET DCCBSftO>S , 
oô. QU.\i DES ArGU>TlNS. 



MÉMOIRES 



POUR SERVIR A 



L'HISTOIRE DE MON TEMPS 



y- 



t f . ^ ^^ ' 



M. GUIZOT 



TOMK PREMIKK 



à^à à 




MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES- EDITEURî^ 

Ut'F VI V I KNNK. 2 PIS. 



1858 cj 
Droits de reproduction et traduction réserrés. 



MÉMOIRES 



POUR SERVIR 



A L'HISTOIRE DE MON TEMPS 



CHAPITRE I. 

LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION. 

Mes raisons pour publier ces Mémoires de mon vivant.— Mon 
entrée dans le monde,-Mes premières relations avec M de 
Chateaubriand, M. Suard, «ma de Staël, M. de Fonlanes 
M. Royer-Collard. - On veut me faire nommer auditeur au' 
Conseil d'Etat impérial. -Pourquoi cela n'eut pas lieu.— J'en- 
tre dansl'Université.-J'ouvre mon cours d'histoire moderne 
—Salons libéraux et comité royaliste.— Caractère des diverses 
oppositions vers la fin de l'Empire.— Tentative de résistance 
du Corps législatif. -MM. La!né, Gallois. Maine-Biran, Ray- 
nouard et Flaugergues.— Je pars pour Nîmes.— État et aspect 
de Paris et de la France en mars 1814.— La Restauration s'ac- 
complit.— Je reviens à Paris et je suis nommé secrétaire géné- 
ral au ministère de l'intérieur. 

(1807-1814.) 

J'agis autrement que n'ont fait naguère plusieurs de 
mes contemporains; je publie mes Mémoires pendant 
que je suis encore là pour en répondre. Ce n'est point 
par lassitude du repos, ni pour rouvrir à d'anciennes 
luttes une petite arène, à défaut de la grande, mainte- 
nant fermée. J'ai beaucoup lutté dans ma vie, et avec 
ardeur. L'âge et la retraite ont répandu, pour moi leur 



2, CHAP. I.— LA FRANCE 

paix sur le passé. C'est d'un ciel profondément serein 
que je reporte aujourd'hui mes regaixls vers cet horizon? 
chargé de tant d'orages. Je sonde attentivement moi* 
âme, et je n'y découvre aucun sentiment qui envenimâ- 
mes souvenir. Point de flel permet beaucoup de ft^an- 
chise. C'est la personnalité qui altère ou décrie la vérité. 
Voulant parler de mon temps et de ma propre vie,, 
j'aime mieux 1^ faire du bord que du fond de la tombe. 
Pour moi-même, j'y trouve plus de dignité, et pour les^ 
autres j'en apporterai, dans mes jugements et dansmes- 
paroles, plus de scrupule. Si des plaintes s'élèvent, ce 
que je ne me flatte guère d'éviter, on ne dira pas du 
moins que je n'ai pas voulu les entendre , et que je me 
suis soustrait au fardeau de mes œuvres. 

D'autres raisons encore me décident. La plupart des 
Mémoires sont publiés ou trop tôt ou trop tard. Trop 
tôt, ils sont indisci^ts ou insignifiants; on dit ce qu'il 
conviendrait encore de taire, ou bien on tait ce qui serait 
curieux et utile à dire. Trop tard, les Mémoires ont 
perdu beaucoup de leur opportunité et de leur intérêt; 
les contemporains ne sont plus là pour mettre à profit 
les vérités qui s'y révèlent et pour prendre à leurs récits- 
un plaisir presque personnel. Ils n'ont plus qu'une va- 
leur morale ou littéraire, et n'excitent plus qu'une 
curiosité oisive. Quoique je sache combien l'expérience 
s'évanouit en passant d'une génération à l'autre, je ne 
crois pas qu'il n'en reste absolument rien, ni que la con- 
naissance précise des fautes des pères et des raisons de 
leurs échecs demeure tout à fait sans fruit pour les en- 



AVANT LA RESTAURATION (1807-1814;. 3 

faiils. Je Youdrais transmettre à ceux qui viendront 
a|»rès moi, et qui auront aussi leurs épreuves, un peu 
de la lumière qui s'est faite, pour moi, à travers les 
miennes. J'ai défendu tour à tour la liberté contre le 
pouvoir absolu et Tordre contre Tesprit révolutionnaire; 
deux grandes causes qui, à bien dire, n'en font qu'une, 
car c'est leur séparation qui les perd tour à tour l'une 
et Fautrc. Tant que la liberté n'aura pas bautement 
rompu avec l'esprit révolutionnaire et l'ordre avec le 
lK)uvoir absolu, la France sera ballottée de crise en 
crise et de mécompte en mécompte. C'est ici vraiment 
la cause nationale. Je suis attristé, mais point troublé 
de se)S revers; je ne renonce ni à son service ni à son 
triomphe. Dans les épreuves suprêmes, c'est mon natu- 
rel, et j'en remercie Dieu comme d'une faveur, de con- 
server les grands désirs, quelque incertaines ou loin- 
taines que soient les espérances. 
' Dans les temps anciens et modernes, de grands his- 
toriens, les plus grands, Thucydide, Xénophon, Sal- 
luste, César, Tacite, Machiavel, Clarendon, ont écrit et 
quelques-uns ont eux-mêmes pubhé l'histoire de leur 
temps et des événements auxquels ils avaient pris part. 
Je n'entreprends point une telle œuvre; le jour de l'his- 
toire n'est pas venu pour nous, de l'histoire complète et 
libre, sans réticence ni sur les faits ni sur les hommes. 
Mais mon histoire propre et intime, ce que j'ai pensé, 
senti et voulu dans mon concours aux affaires de mon 
pays, ce qu'ont pensé, senti et voulu avec moilesamis^ 
poUtiques auxquels j'ai été associé^ la vie de nos âmes 



4 CHAP. 1.— LA F^NCE 

dans nos actions^ je puis dire cela librement^ et c'est là 
surtout ce que j'ai à cœur de dire, pour être, sinon tou- 
jours approuvé , du moins toujours connu et compris. 
A cette condition, d'autres marqueront un jour avec 
justice notre place dans l'histoire de notre temps. 

Je jie suis entré qu'en 1814 dans la vie publique; je 
n'avais servi ni la Révolution ni l'Empire. Étranger par 
mon âge à la Révolution, je suis resté étranger à l'Em- 
pire par mes idées. Depuis que j'ai pris quelque part au 
gouvernement des hommes, j'ai appris à être juste en- 
vers l'empereur Napoléon : génie incomparablement 
actif et puissant, admirable par son horreur du désor- 
dre, par ses profonds instincts de gouvernement, et par 
son énergique et efficace rapidité dans la reconstruc- 
tion de la charpente sociale. Mais génie sans mesure et 
sans frein, qui n'acceptait ni de Dieu, ni des hommes, 
aucune limite à ses désirs ni à ses volontés, et qui par . 
là demeurait révolutionnaire en combattant la révolu- 
tion; supérieur dans l'intelligence des conditions géné- 
rales de la société, mais ne comprenant qu'imparfaite- 
ment, dirai-je grossièrement, les besoins moraux de la 
nature humaine, et tantôt leur donnant satisfaction avec 
un bon sens subUme, tantôt les méconnaissant et les 
offensant avec un orgueil impie. Qui eût pu croire que 
le même homme qui avait fait le Concordat et rouvert 
en France les églises enlèverait le pape de Rome et le 
retiendrait prisonnier à Fontainebleau? C'est trop de 
maltraiter également les philosophes et les chrétiens, la 



AVANT LA RESTAURATION (1807-1814}. 5 

raison et la foi. Entre les grands hommes ses pareils. 
Napoléon a été le plus nécessaire à son temps, car nul 
n'a fait si promptement ni avec taiit d'éclat succéder . 
l'ordre à l'anarchie ^ mais aussi le plus chimérique en 
vue de l'avenir, car après avoir possédé la France et 
l'Europe, il a vu l'Europe le chasser, même de la France, 
et son nom demeurera plus grand que ses œuvres, dont 
les plus brillantes, ses conquêtes, ont tout à coup et en- 
tièrement disparu avec lui. En rendant hommage à sa 
grandeur, je ne regrette pas de ne l'avoir appréciée que 
tard et quand il n'était plus; il y avait pour moi, 
sous l'Empire, trop d'arrogance dans la force et trop 
de dédain du droit, trop de révolution et trop peu de 
liberté. 

Ce n'est pas que je fusse, à cette époque, très-préoc- 
cupé de la politique, ni très-impatient que la liberté 
m'en ouvrît l'accès. Je vivais dans la société de l'oppo- 
sition, mais d'une opposition qui ne ressemblait guère 
à celle que nous avons vue et faite pendant trente ans. 
C'étaient les débris du monde philosophique et de l'aris- 
tocratie libérale du xvnv siècle, les derniers représen- 
tants de ces salons qui avaient librement pensé à tout, 
parlé de tout, mis tout en question, tout espéré et toui 
promis, par mouvement et plaisir d'esprit plutôt que 
par aucun dessein d'intérêt et d'ambition. Les mé- 
comptes et les désastres de la Révolution n'avaient point 
fait abjurer aux survivants de cette brillante généra- 
tion leurs idées et leurs désirs; ils restaient sincère- 
ment Ubéraux, mais sans prétentions pressantes, et 



•6 CHAP. I.— LA FUANCE 

avec la rt'sene de gens qui ont peu réussi et beau- 
coup souffert dans leurs tentatives de réforme et do 
gouvernement. Us tenaient à la liberté de la pensée et 
de la parole^ mais n'aspiraient point à la puissance ; ils 
•détestaient et critiquaient vivement le despotisme^ mais 
sans rien faire pour le réprimer ou le renverser. C 'était 
une opposition de spectateurs éclairés et indé[)endants 
•qui n'avaient aucune chance ni aucune envie d'intenc- 
nir comme acteurs. 

Société charmante^ dont^ après une longue vie de 
rudes combats ^ je me plais à retrouver les souvenirs. 
M. de Talleyrand me disait un jour : a Qui n'a pas vécu 
CI dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c'est 
(( que le plaisir de vivre. » Quel puissant plaisir en effet 
que celui d'un grand mouvement intellectuel et social 
ijjoi, loin de suspendre et de troubler à cette épocjue la 
vie mondaine, l'animait et rennoblissait en mêlant do 
sérieuses préoccupations à ses frivoles passe-temps, qui 
n'imposait encore aux hommes aucune souffrance , au- 
cun sacrifice, et leur ouvrait pourtant les plus brillantes 
perspectives l Le xvui* siècle a été certainement le plus 
tentateur et le plus séducteur des siècles, car il a promis 
à la fois satisfaction à toutes les grandeurs et à toutes 
les faiblesses de l'humanité ; il l'a en même temps élevée 
et énervée, flattant tour à tour ses plus nobles sentiments 
et ses plus terrestres penchants, l'enivrant d'espérances 
sublimes et la berçant de molles complaisances. Aussi 
.a-t-il fait pèle-méle des utopistes et des égoïstes, dos 
fanatiques et des sceptiques, des enthousiastes (^t di^s 



AVANT LA RESTAURATION {1807-1814\ 7 

incrédules moqueurs^ enfants très-divers du même 
iemps^ mais tous charmés de leur temps et d'eux- 
tnémes^ et jouissant ensemble de leur commune ivresse 
à la veille du chaos. Quand j'entrai dans le monde en 
i807, le chaos avait depuis longtemps éclate; l'enivre- 
ment de 1789 avait bien complètement disparu; la so- 
ciété^ tout occupée de se rasseoir^ ne songeait plus à 
•s'élever en s'amusant; les spectacles de la force avaient 
remplacé pour elle les élans vers la liberté. La séchc- 
Tcsse, la froideur, l'isolement des sentiments et des ni- 
térêts personnels, c'est le train et l'ennui ordinaires du 
monde ; la France, lasse d'erreurs et d'excès étranges, 
avide d'ordre et de bon sens commun, retombait dans 
cette ornière. Au milieu de la réaction générale, les 
fidèles héritiers des salons lettrés du xvni« siècle y 
demeuraient seuls étrangers; seuls ils conservaient 
*deux des plus nobles et plus aimables dispositions de 
leur temps, le goût désintéressé des plaisirs de l'esprit 
ai cette promptitude à la sympathie, cette curiosité 
bienveillante et empressée, ce besoin de mouvement 
moral et de libre entretien, qui répandent sur les rela- 
tions sociales tant de fécondité et de douceur. 

J'en fis, pour mon propre compte, une heureuse 
•épreuve. Amené dans cette société par un incident de 
ma vie privée, j'y arrivais très-jeune, parfaitement 
obscur, sans autre titre qu'un peu d'esprit présumé, 
quelque instruction et un goût très-vif pour les plaisirs 
«lobles, les lettres et la bonne compagnie. Je n'y appor- 
iais pas des idées en harmonie avec celles que j'y trou- 



8 CHAP. 1.— LA FRANCE 

vais; j'avais clé élevé à Genève, dans des senlimcnts 
très-libéraux, mais dans des habitudes austères et dm 
croyances pieuses, en réaction contre la philosophie du 
xvuï« siècle plutôt qu'en admiration de ses œuvres et.de 
son influence. Depuis que je vivais àParis, la philosophie 
et la Httérature allemandes étaient mon étude favorite; 
je lisais Kant et Klopstock, Herder et Schiller, beaucou[^ 
plus que CondiUac et Voltaire. M. Suard, Tabbé Mo- 
rellet, le marquis de Boufflers, les habitués des salons 
de M'ne d'Houdetot et de M»« de Rumford,qui m'accueil- 
laient avec line extrême bonté, souriaient et s'impatien- 
taient quelquefois de mes traditions chrétiennes et de 
mon enthousiasme germanique; mais au fond celte di- 
versité de nos idées et de nos habitudes était pour moi^ 
dans leur société, une cause d'intérêt et de faveur plutôt 
que de mauvais vouloir ou seulement d'indifférence. Ils 
me savaient aussi sincèrement attaché qu'eux-mêmes à 
la liberté et à l'honneur de l'intelligence humaine, et 
j'avais pour eux quelque chose de nouveau et d'indé- 
pendant qui leur inspirait de l'estime et de l'attrait. Ils 
m'ont, à cette époque, constamment soutenu de leur 
amitié et de leur influence, sans jamais prétendre à me 
gêner dans nos dissentiments. J'ai appris d'eux plus 
que de pei'sonne à porter dans la pratique de la vie cette 
large équité et ce respect de la liberté d'autrui qui sont 
le devoir et le caractère de l'esprit vraiment libéral. 

En toute occasion, cette généreuse disposition se dé- 
ployait. En 1809, M. de Chateaubriand pubUa les Mar- 
tyrs. Le succès en fut d'abord pénible et très-contesté. 



AVANT LA RESTAURATION (1807-J814). 9 

Parmi les disciples du xviii* siècle et de Voltaire, la plu- 
part traitaient M. de Chateaubriand en ennemi, et les 
plus modérés lui portaient peu de faveur. Us ne goû- 
taient pas ses idées, même quand ils ne croyaient pas 
devoir les combattre, et sa façon d'écrire choquait leur 
goût dénué d'imagination et plus fin que grand. Ma dis^ 
position était toute contraire ; j'admirais passionnément 
M. de Chateaubriand, idées et langage; ce beau mélange 
de sentiment religieux et d'esprit romanesque, de poé- 
sie et de polémique morale, m'avait si puissamment 
ému et conquis que, peu après mon arrivée à Paris, 
en 1806, une de mes premières fantaisies littéraires 
îivait été d'adresser à M. de Chateaubriand une très- 
médiocre épître en vers dont il s'empressa de me re- 
mercier en prose artistement modeste et polie. Sa lettre 
flatta ma jeunesse, et les Martyrs redoublèrent mon 
zèle. Les voyant si violemment attaqués, je résolus de 
les défendre dans /ePti6{tc»(e/où j'écrivais quelquefois; 
et quoique fort éloigné d'approuver tout ce que j'en 
pensais, H. Suard, * qui dirigeait ce journal, se prêtai 
complaisanuTient à mon désir. J'ai connu très-peu 
d'hommes d'un naturel aussi libéral et aussi doux, 
quoique d'un esprit minutieusement délicat et difQcile. 
n trouvait dans le talent de H. de Chateaubriand plus 
à critiquer qu'à louer; mais c'était du talent, un grand 
talent, et à ce titre il restait pour lui bienveillant, quoi- 
que toiyours et finement moqueur. C'était de plus un 
talent plein d'indépendance, engagé dans l'opposition 
et en butte à la redoutable humeur du pouvoir impé- 



10 CHAP. 1.--LA FRANCE 

rial : autres mérites auxquels M. Suard portait beau- 
coup d'estime. Il me laissa donc, dans le le PvblicisU, 
libre carrière, et j'y pris parti pour les Martyrs contre 
leurs détracteurs. 

M. de Chateaubriand en fut très-touchéet s'empressji 
de me le témoigner. Mes articles devinrent entre nous 
l'objet d'une correspondance qu'aujourd'hui encore je 
ne relis pas sans plaisir^ . Il m'expliquait ses intentions 
A ses raisons dans la composition de son poëme, discu- 
tait avec quelque susceptibilité, et même avec un peu 
d'humeur cachée sous sa reconnaissance, les critiques 
mêlées à mes éloges, et finissait par me dire : «Au reste, 
monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées contre 
mon ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie 
qu'on ne montre pas et qui, au fond, est la source de la 
colère; c'est ce hiéroclis qui égorge les chrétiens au 
nom de la philosophie et de la liberté. Le temps fera 
justice si mon livre en vaut la peine, et vous hâterez 
beaucoup cette justice en publiant vos articles, dussiez- 
vousles changer et les mutiler jusqu'à un certain point. 
Montrez-moi mes fautes, monsieur; je les corrigerai. 
Je ne méprise que les critiques aussi bas dans leur 
langage que dans les raisons secrètes qui les font parler. 
Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la bouche 
de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police, 
(jui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais... 

1 J'insère dans les Pièces historiques ^ placées à la fin de ce vo- 
lume, trois des lettres que M. de Chateaubriand m'écrivjt k cette 
époque et à ce sujet. {Pièces histonques^ n9 I.) 



/ 

AVANT LA RESTAURATION (1807-1814). U 

Je ne renonce point à respoir>d'aller vous chercher, ni 
à vous recevoir dans mon ermitage : les honnêtes gens 
doivent, surtout à présent, se réunir pour se consoler; 
les idées généreuses et les sentiments élevés deviennent 
tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on 
les retrouve... Agréez de nouveau, je vous en prie, 
Tassurance de ma haute considération, de mon dévoue- 
ment sincère, et, si vous le permettez, d'une amitié que 
nous commençons sous les auspices de la franchise <'t 
<le l'honneur. » 

Entre M. de Chateaubriand et moi, la franchise et 
l'honneur ont persisté, à coup sûr, à travers nos luttes 
politiques; mais l'amitié n'y a pas survécu. Lien trop 
beau pour ne pas être rare, et dont il ne faut pas pro- 
noncer si vite le nom. 

Quand on a vécu sous un régime de waie et sérieuse 
liberté, on a quelque envie et quekpie droit de sourire 
en voyant ce cpii, dans d'autres temps, a pu passer pour 
des actes d'opposition factieuse selon les uns, courageuse 
selon les autres. En août 1807, dix-huit mois avant la 
publication des Martyrs, je m'arrêtai quelques jours en 
Suisse en allant voir ma mère à Nîmes, et dans le con- 
fiant empressement de ma jeunesse, aussi curieux des 
grandes renommées qu'encore inconnu moi-même, j'é- 
crivis à madame de Staël pour lui demander l'honneur 
de la voir. Elle m'invita à dîner à Ouchy, près de Lau- 
sanne, où elle se trouvait alors. J'étais assis à côté d'elle; 
je venais de Paris; elle me questionna sur ce qui s*y 
passait, ce qu'on y disait, ce qui occupait le public et les 



12 CHAP. 1 —LA FRANCE 

salons. Je parlai d'un article de M. de Chateaubriand 
dans le Mercure qui faisait du bruit au moment de mon 
départ. Une phrase surtout m'avait frappé, et je la citai 
textuellement, car elle s'était gravée dans ma mémoire : 
« Lorsque, dans le silence de l'abjection, Ton n'entend 
plus retentir que la chaîne de lesclave et la voix du dé- 
lateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est 
aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter 
sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance 
des piniples. C'est en vain que Néron prospère; Tacite 
est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des 
cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a 
livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. » 
Mon accent était sans doute ému et saisissant, comme 
j'étais ému et saisi moi-même; madame de Staël me 
prit vivement par le bras en me disant : « Je suis sûre 
que vous joueriez très-bien la tragédie; restez avec 
nous et prenez place dans Andromaque. » C'était là, 
chez elle, le goût et l'amusement du moment. Je me* 
défendis de sa bienveillante conjecture, et la conversa- 
tion revint à M. de Chateaubriand et à son article, qu'on 
admira beaucoup en s'en inquiétant un peu. On avait 
raison d'admirer, car la phrase était vraiment élo- 
(fuente, et aussi de s'inquiéter, car le Mercure fut 
supprimé précisément à cause de cette phrase. Ainsi 
l'empereur Napoléon, vainqueur de l'Europe et maître 
absolu de la France, ne croyait pas pouvoir souffrir 
qu'on dît que son historien futur naîtrait peut-être sous 
son règne, et se tenait pour obligé de pnendre l'honneur 



AVANT LA RESTAURATION (1807-1814). 13 

de Néron sous sa garde. C'était bien la peine d'être un si 
grand homme pour avoir de telles craintes à témoigner 
et de tels clients à protéger! 

Les esprits élevés et un peu susceptibles pour le 
compte de la dignité humaine, avaient bien raison de 
ne pas goûter ce régime, et de prévoir qu'il ne fonderait 
ni le bonheur, ni la grandeur durable de la France ; 
mais il paraissait, à cette époque, si bien étabU dans le 
sentiment général du pays, on était si convaincu de sa 
force, on pensait si peu à toute autre chance d'avenir, 
4iue, même dans cette région haute et étroite où l'esprit 
d'opposition dominait, on trouvait parfaitement simple 
4jue les jeunes gens entrassent à son service, seule car- 
rière pubUque qui leur fût ouverte. Une femme d'un 
esprit très-distingué et d'un noble cœur, qui me portait 
quelque amitié, madame de Rémusat se prit du désir de 
me faire nommer auditeur au Conseil d'État; son cousin, 
M. Pasquier, alors préfet de poUce et que je rencontrais 
4iuelquefois chez elle, s'y employa de très-bonne grâce; . 
et, de l'avis de mes plus intimes amis, je ne repoussai 
point cette proposition, quoique, au fond de l'âme, elle 
me causât quelque trouble. C'était au ministère des 
aCTaires étrangères qu'on avait le projet de me faire 
attacher. H^ Pasquier parla de moi au duc de Bassano, 
alors ministre de ce département, et au comte d'Haute- 
rive, directeur des Archives, Le duc de Bassano me lit 
appeler. Je vis aussi M. d'Hautcrive, esprit fécond, ingé- 
nieux et bienveillant pour les jeunes gens disposés aux 
fortes études. Pour m'cssaycr, ils me cliargèrent de 



14 CHAP. l.— LA FRANCE 

rédiger un mémoire sur une question dont l'Empereur 
était ou voulait paraître préoccupé, l'échange des pri- 
sonniei*s français détenus en Angleterre contre les pri- 
sonniei*s anglais retenus en France. De nombreux docu- 
ments me furent remis à ce sujet. Je fis le mémoire, et 
ne doutant pas que l'Empereur ne voulût sérieusement 
rechange, je mis soigneusement en lumière les prin- 
cipes du droit des gens qui le connnandaient et les con-* 
cessions mutuelles qui devaient le faire réussir.- Je por- 
tai mon travail au duc de Bassano. J'ai lieu de présumer 
que je m'étais mépris sur son véritable objets et que 
l'empereur Napoléon, regardant les prisonnier^ anglais 
qu'il avait en France connue plus considérables que les 
Français détenus en Angleterre, et ci-oyant que le nom- 
bre de ces derniers était pour le gouvernement anglais 
ime charge incommode, n'avait au fond nulle intention 
d'accomplir l'échange. Quoi qu'il en soit, je n'entendis 
plus parler de ipon mémoire ni de ma nomination. 
Je me permets de dire que j'en eus peu de regret. 

Une autre carrière s'ouvrit bientôt pour moi qui me 
convenait mieux, car elle était plus étrangère au gou- 
vernement. Mes premiers travaux, surtout mes Notes 
critiques sur l'Histoire de la décadence et de la chute de 
r Empire romain^ de Gibbon, et les Annales de ïéduca- 
tion, rçcueilpériodiqueoù j'avais abordé quelque&-unes 
des grandes questions d'éducation publique et privée, 
avaient obtenu, de la part des hommes sérieux, quelque 
attention *. Avec une bienveillance toute s|K)ntanée, 

i Je publie, dans les Pièces historiques placées à la fin de ce 



AVANT LA RESTAURATION (1807'18U). lô 

M. de FontaneS; alors grand maître de TUniversité, me 
nomma professeur adjoint à la chaire d'histoire qu'oc- 
cupait M* de Lacretellc dans la Faculté des lettres de 
Tac^démie de Paris; et peu après, avant que j'eusse 
commencé mon enseignement, et comme s'il eût cru 
n'avoir pas assez fait pour m'attacher fortement à l'Uni- 
versité, il divisa la chaire en deux et me nomma pro- 
fesseur titulaire d'histoire moderne, avec dispense 
d'âge, car je n'avais pas encore vingt-cinq ans. J'ouvris 
mon cours au collège du Plessis, en présence des élèves 
de l'École normale et d'un public peu nombreux, mais 
avide d'étude, de mouvement intellectuel, et pour qui 
l'histoire moderne, même remontant à ses plus loin- 
taines sources, aux Barbares conquérants de l'empire 
romain, semblait avoir un intérêt pressant et presque 
contemporain. 

Ce n'était point là, de la part de M. de Fontanes, sim- 
plement un acte de bienveillance attirée sur moi par 
quelques pages de moi qu'il avait lues, ou quelques 
propos favorables qu'il avait entendus à mon sujet. Ce 
lettré épicurien, devenu puissant et le favori intellec- 
tuel du plus puissant souverain de l'Europe, aimait 
toujours les lettres pour elles-mêmes et d'un sentiment 
aussi désintéressé que sincère ; le beau le touchait 
comme aux jours de sa jeunesse et de ses poétiques tra- 
vaux. Et ce qui est plus rai*e encore, ce courtisan raffiné 

volume» une lettre que le comte de Lally-Tolendal m'écrivit de 
Bruxelles à propos des Annales de IVducah'on, et dans laquelle le 
caractère et de l'homme et du temps se montre avec un aimable 
abandon. {Pièces historiques, n9 II.) 



le CHAP. I.-LA FRANCE 

d'un despote glorieux, cet orateur officiel qui se tenait 
pour satisfait quand il avait prêté à la flatterie un noble 
kmgage^bonorait^ quand il la rencontrait, une indépen- 
dance plus sérieuse et prenait plaisir à le lui témoigner. 
Peu après m'avoir nommé, il m'invita à diner à sa mai- 
son de campagne, à Courbevoie ; assis près de lui à table, 
nous causâmes des études, des métbodes d'enseigne- 
ment, des lettres classiques et modernes, vivement, li- 
brement, comme d'anciennes connaissances et presque 
comme des compagnons' de travail. La conversation 
tomba sur les poètes latins et leurs commentateurs; je 
parlai avec éloge de la grande édition de Virgile par 
Heyne, le célèbre professeur de l'Université de Gœt- 
tingue, et du mérite de ses dissertations. M. deFontanes 
attaqua brusquement les savants allemands; selon lui, 
ils n'avaient rien découvert, rien sgouté aux anciens 
commentaires, et Heyne n'en savait pas plus, sur Vir- 
gile et sur l'antiquité, que le père La Rue. 11 était plein 
d'humeur contre la littérature allemande en général, 
philosophes, poètes, historiens ou philologues, et décidé 
à ne pas les croire dignes de son attention. Je les défendis 
avec la confiance de ma conviction et de ma jeunesse, 
et M. de Fontanes, se tournant vers son autre voisin, 
lui dit en souriant : a Ces protestants, on ne les fait ja- 
mais céder. » Mais loin de m'en voTiloir de mon obsti- 
nation, il se plaisait évidemment au contraire dans la 
franchise de ce petit débat. Sa tolérance pour mon indé- 
})endance fut mise un peu plus tard à une plus délicate 
épreuve. Quand j'eus à commencer mon cours, en dé- 



AVANT 1.A RESTAURATION (1807-1814). 17 

cembre ISii^ Q me parla de mon discours d'ouyerture 
et m'insinua que J'y devrais mettre une ou deux phrases 
à réloge de l'Empereur; c'était l'usage^ me dit-il, sur- 
tout à la création d'une chaire nouTcUe, et l'Empereur 
se faisait quelquefois rendre compte par lui de ces 
séances. Je m'en défendis; je ne voyais à cela^ lui dis-je, 
point de convenance générale; j'avais à faire unique- 
ment de la science devant un public d'étudiants; je ne 
pouvais être obligé d'y mêler de la politique/ et de la 
politique contre mon opinion : « Faites comme vous 
voudrez, me dit M. de Fontanes, avec un mélange vi- 
sible d'estime et d'embarras; si on se plaint de vous, 
on s'en prendra à moi; je nous défendrai, vous et moi, 
comme je pourrai *. » 

11 faisait acte de clairvoyance et de bon sens autant 
que d'esprit généreux en renonçant si vite et de si 
bonne grâce à l'exigence qu'il m'avait témoignée. Pour 
le maître qu'il servait, l'opposition de la société où je 
vivais n'avait point d'importance pratique ni prochaine; 
c'était une pure opposition de pensée et de conversa- 
tion, sans dessein précis, sans passion efficace, grave 
pour la longue vue du philosophe, mais indifférente à 
l'action du pohtique, et disposée à se contenter long- 



1 Malgré ses imperfections, que personne ne sentira plus que 
moi, on ne lira peut-être pas sans quelque intérêt ce discours, 
ma première leçon d'histoire et ma première parole publique, 
et qui est resté enfoui dans les archives de la Faculté des lettres, 
depuis le jour où il 7 fut prononcé, il 7 a quarante-cinq ans. Je 
le joins aux Pièces historiques {u* III). 

T. I. % 



18 CHAP. I.— LA FRANCE 

temps de riodépendaoce des idées et des paroles dans 
rinaction de la vie. 

En entrant dans rUniversité, je me trouvai en contact 
avec une autre opposition^ moins apparente^ mais plus 
sérieuse sans être, pour le moment, plus active. M. Royer* 
CoUard, alors professeur d'histoire de la philosophie et 
doyen de la Faculté des lettres, me prit en prompte et 
vive amitié. Nous ne nous connaissions pas auparavant; 
j'étais beaucoup plus jeune que lui; il vivait loin du 
monde, n'entretenant qu'un petit nombre de relations 
intimes; nous fûmes nouveaux et attrayants l'un pour 
l'autre. C'était un homme, non pas de l'ancien régime, 
mais de l'ancien temps, que la Révolution avait déve- 
loppé sans le dominer, et qui la jugeait avec une sévère 
indépendance, principes, actes et personnes, sans dé- 
serter sa cause primitive et nationale. Esprit admira- 
blement libre et élevé avec un ferme bon sens, plus 
original qu'inventif, plus profond qu'étendu, plus ca- 
pable de mener loin une idée que d'en combiner plu- 
sieurs, trop préoccupé de lui-même, mais singulière- 
ment puissant sur les autres par la gravité impérieuse 
de sa rasion et par son habileté à répandre, sur des 
formes un peu solennelles, l'éclat imprévu d'une ima- 
gination forte excitée par des impressions très-vives. 
Avant d'être appelé à enseigner la philosophie, il n*en 
avait pas fait une étude spéciale, ni le but principal de 
se^ travaux, et dans nos vicissitudes politiques de 1789 
à 1814, il n'avait jamais joué un rôle important, ni 
hautement épousé aucun parti. Mais il avait reçu dans 



AVANT LA RESTAURATION (1807-1814). 11^ 

•sa jeunesse^ sous l'influence des traditions de Port- 
Royal^ une forte éducation classique et chrétienne; et 
après la Terreur, sous le régime du Directoire, il était 
entré dans le petit comité royaliste qui correspondait 
avec Louis XVIII, non pour conspirer, mais pour éclai- 
rer ce prince sur le véritable état du pays, et lui donner 
•<les conseils aussi bons pour la France que pour la mai- 
son de Bour]x)n, si la maison de Bourbon et la France 
élevaient se retrouvé* un jour. 11 était donc décidément 
«piritualiste en philosophie et royaliste en politique; 
restaurer Tâme dans l'homme et le droit dans le gou- 
vernement, telle était, dans sa modeste >ie, sa grande 
5)en8ée : « Vous ne pouvez pas croire, m'écrivait-il en 
1823, que j'aie jamais pris le mot Restauralion dans le 
sens étroit et borné d'un fait particulier; mais j'ai regardé 
et je regarde encore ce fait comme l'expression d'un cer- 
tain système de société et de gouvernement, et comme 
la condition, dans les circonstances de la France, de l'or- 
dre, de la justice et de la liberté; tandis que, sans cette 
condition, le désordre, la violence, et un despotisme 
irrémédiable, né des choses et non des hommes, sont la 
^conséquence nécessaire de l'esprit et des doctrines po- 
litiques de la révolution. » Passionnément pénétré de 
cette idée, philosophe agressif et politique expectant, il 
luttait avec succès, dans sa chaire, contre l'école maté- 
rialiste du xvni« siècle, et suivait du fond de son cabinet, 
tivec anxiété mais non sans espoir, les chances du jeu 
- ierrible où Napoléon jouait tous les jours son empire. 
Par ses grands instincts. Napoléon était spiritualiste; 



30 CHAP. I.— LA FRANCE 

les hommes de son ordre ont des éclairs de lumière et 
des élans de pensée qui leur entr'ouyrent la sphère des 
hautes vérités. Dans ses bons moments^ le spiritualisme 
renaissant sous son règne^ et sapant le matérialisme du 
dernier siècle^ lui était sympathique et agréable. Mais le 
despote avait de prompts retours qui l'avertissaient 
qu'on n'élève pas les âmes sans les affiranchir^ et la phi> 
losopbie spiritualiste de M. Royer-Collard Toflùsquait 
alors autant que l'idéologie sensualiste de M. de Tracy. 
C'était de plus un des traits de génie de Napoléon qu'il 
se souvenait constamment de ces Bourbons si oubliés^ 
et savait bien que ^i étaient ses seuls concurrents au 
trône de France. Au plus fort de ses grandeurs^ il avait 
plus d'une fois exprimé cette idée^ et elle lui revenait 
plus claire et plus pressante quand il sentait approcher 
le péril. A ce titre encore, M. Royer-CoUard et ses amis, 
dont il connaissait bien les sentiments et les relations^ 
lui étaient profondément suspects et importuns. Non que 
leur opposition. Napoléon le savait bien aussi, fût active 
ni puissante; les événements ne se décidaient pas dans 
ce petit cercle; mais là étaient les plus justes pressenti- 
ments de l'avenir et les plus sensés amis du gouverne- 
ment futur. 

Us n'avaient entre eux que des conversations bien va- 
gues et à voix bien basse quand l'Empereur vint donner 
lui-même à leurs idées une consistance et une publicité 
qu'ils étaient loin de prétendre. Lorsqu'il fit remettre 
au Sénat et au Corps législatif , réunis le J9 décembre 
i8l3, quelques-unes des pièces de ses négociations avec 



AVANT LA RESTAURATION (1807-18U). 21 

les puissances coalisées^ en provoquant la manifestation 
de leurs sentiments à ce sujets s'il avait eu le sincère 
dessein de faire la paix^ ou de convaincre sérieuse* 
ment la France que^ si la paix ne se faisait pas^ ce 
n'était point par l'obstination de sa volonté conque* 
rante^ il eût trouvé^ à coup sûr^ dans ces deux corps, 
quelque énervés qu'ils fussent, un énergique et popu- 
laire appui. Je voyais souvent, et assez intimement, trois 
des cinq membres de la commission du Ck>rps législatif, 
MM. Haine^Biran, Gallois et Raynouard, et par eux 
je connaissais bien les dispositions des deux autres, 
MM. Laine et Flaugergues. M. Maine-Biran, qui faisait 
partie, avec M. Royer-CoUard et moi , d'une petite réu- 
nion philosophique où nous causions librement de toutes 
choses, nous tenait au courant de ce qui se passait dans 
la commission et dans le Corps législatif lui-même. 
Quoique royaliste d'origine (il avait été danssa jeunesse 
garde du corps de Louis XVI), il était étranger à tout 
parti et à toute intrigiie, consciencieux jusqu'au scru- 
pule, timide même quand sa conscience ne lui com- 
mandait pas absolument le courage, peu politique par 
goût, et en tout cas fort éloigné de prendre jamais 
une résolution extrême, ni aucune initiative d'action. 
M. Gallois, homme du monde et d'étude, libéral modéré 
de l'école philosophique du XYni« siècle, s'occupait plus 
de soigner sa bibliothèque que de rechercher une im- 
portance publique, et voulait s'acquitter dignement en- 
vers son pays sans troubler les sereines habitudes de sa 
vie. Plus vif de manières et de langage, comme Pro- 



n CHAP. r.-LA FRANCE 

Tençal et comme poète, M. Raynouard n'était cei^endaiit 
pas d'humeur aventureuse, et ses plaintes rudes disait- 
on, contre les abus tyranniques de l'administration im- 
périale, n'auraient pas empêché qu'il ne se contentât de 
ces satisfactions tempérées qui, dans le présent, sauvent 
l'honneur et donnent l'espoir pour l'avenir. M. Flauger* 
gués, honnête républicain qui avait pris le deuil à la. 
mort de Louis XVI, roide d'esprit et de caractère, était 
capable de résolutions énergiques, mais solitaires, et in^ 
fluait peu sur ses collègues, quoiqu'il parlât beaucoup. 
M. Laîné, au contraire, avait le cœur chaud et sympa- 
tliique sous des formes tristes, et l'esprit élevé sans 
beaucoup d'originalité ni de force ; sa parole était péné- 
trante et saisissante quand il était lui-même vivement 
ému; républicain jadis, mais resté simplement partisan 
généreux des idées et des sentiments de liberté, il fut 
promptement adopté comme le premier homme de la 
commission et accepta sans hésiter d'être son organe. 
Mais il n'avait, comme ses collègues, point dliostilité 
préméditée, ni d'engagement secret contre TEmpereur; 
ils ne voulaient tous que lui porter l'expression sérieuse 
du vœu de la France, au dehors pour une politique sin- 
cèrement pacifique, au dedans pour le. respect des droits 
publics et l'exercice légal du pouvoir.Leurrapport ne fut 
que l'expression modérée de ces modestes sentiments. 
Avec de tels hommes, animés de telles vues, il était 
aisé de s'entendre ; Napoléon ne voiUut [)as même écou- 
ter. On sait comment il fit tout à coup supprimer le 
rapport, ajourna le Corps législatif, et avec quel empor- 



AVANT IJ^ RESTAURATION (1807-1814). 28 

teinent à la fois calculé et brutal il traita ^ en les rece- 
vant le 1« janvier 1814, les députés et leurs commis- 
saires : (( Qui êtes-vous pour m'attaquer ? C'est moi qui 
suis le représentant de la nation. S'en prendre à moi , 
c'est s'en prendre à elle. J'ai un titre et vous n'en avez 
pas... M. Laine, votre rapporteur, est un méchant 
liomme, (|ui correspond avec l'Angleterre par l'entre- 
mise de l'avocat Desèze. Je le suivrai de l'œil. M. Ray- 
nouard est un menteur. » En faisant communiquer à la 
commission les pièces de la négociation. Napoléon avait 
interdit à son ministre des affaires étrangères, le duc 
de Vicence, d'y placer ceDe qui faisait connaître à 
<IueUes conditions les puissances alliées étaient prêtes à 
traiter, ne voulant, lui, s'engager à aucune base de 
paix. Son ministre de la police, le duc de Rovigo, se 
chargea de pousser juscpi'au bout l'indiscrétion de sa 
colère : « Vos paroles sont bien imprudentes, dît-il aux 
membres de la commission , quand il y a un Bourbon 
à cheval. » Ainsi, dans la situation la plus extrême, sous 
le coup des plus éclatants avertissements de Dieu et des 
hommes, le despote aux abois faisait parade de pouvoir 
absolu; le conquérant vaincu laissait voir que les négo- 
ciations n'étaient pour lui qu'un moyen d'attendre les 
retours des chances de la guerre; et le chef ébranlé de 
la dynastie nouvelle proclamait lui-même que l'ancienne 
dynastie était là, prête à lui succéder. 

Le jour était venu où la gloire même ne répare plus 
les fautes qu'elle couvre encore. La campagne de 1814, 
ce chef-d'œuvre continu d'habileté et d'héroïsme du 



%C CHAP. I.-LA FRANCE 

chef comme des soldats ^ n'en porta pas moins l'em- 
preinte de la fausse pensée et de la fausse situation de 
FEmpereur. Il flotta constamment entre la nécessité de 
couvrir Paris et sa passion de recon(j[uérir l'Europe , 
Youlant sauver à la fois son^trône et son ambition^ et 
changeant à chaque instant de tactique^ selon que le 
péril fatal ou la chance favorable lui semblait l'empor- 
ter. Dieu vengeait la justice et le bon sens en condam- 
nant le génie qui les avait tant bravés à succomber 
dans l'hésitation et le tâtonnement^ sous le poids de ses 
inconciUables -désirs et de ses impossibles volontés. 

Pendant que Napoléon usait dans cette lutte suprême 
les restes de sa fortune et de sa puissance^ il ne lui 
vint d'aucun point de la France^ ni de Paris^ ni des dé- 
partements^ et pas plus de l'opposition que du public^ 
aucune traverse^ aucun obstacle. 11 n'y avait point 
d'enthousiasme pour sa défense et peu de confiance 
dans son succès; mais personne ne tentait rien contre 
lui; des conversations malveillantes^ quelques avertis- 
sements préparatoires^ quelques allées et venues à raison 
de l'issue qu'on entrevoyait/ c'était là tout. L'Empereur 
agissait en pleine Uberté et avec toute la force que 
comportaient son isolement et l'épuisement moral et 
matériel du pays. On n'a jamais vu une telle inertie 
publique au miUeu de tant d'anxiété nationale^ ni des 
mécontents s'abstenant à ce point de toute action , ni 
des agents si empressés à désavouer leur maître en res- 
tant si dociles à le servir. C'était une nation de specta- 
teurs harassés ; qui avaient perdu toute habitude d'in- 



AVANT LA RESTAURATION (1807-18U). 95 

. tenrenir eux-mêmes dans leur propre sort^ et qui ne 
savaient quel dénoûment ils devaient désirer ou crain- 
dre à ce drame terrible dont ils étaient Tenjeu. 

Je me lassai de rester immobile à ma place devant 
ce spectacle^ et ne prévoyant pas quand ni comment il 
finirait^ je résolus^ vers le milieu de mars^ d'aller à 
Nîmes passer quelques semaines auprès de ma mère que 
je n'avais pas vue depuis longtemps. J'ai encore devant 
les yeux Taspect de Paris ^ entre autres de la rue de 
Rivoli que Ton commençait alors à construire^ quand 
je la traversai le matin de mon départ : point d'ou- 
vriers ^ point de mouvement^ des matériaux entassés 
sans emploi; des échafaudages déserts ^ des construc- 
tions abandonnées faute d'argent ^ de brasetdecon- 
fiance, des ruines neuves. Partout^ dans la population^ 
un air de malaise et d'oisiveté inquiète^ comme de gens 
à qui manquent également le travail et le repos. Pen- 
dant mon voyage^ sur les routes^ dans les villes et dans 
les campagnes ; même apparence d'inaction et d'agita- 
tion, même appauvrissement visible du pays; beaucoup 
plus de femmes et d'enfants que d'hommes; de jeunes 
conscrits tristement en marche pour leur corps; des 
malades et dçs blessés refluant à l'intérieur; une nation 
mutilée et exténuée. Et à côté de cette détresse maté- 
rielle, une grande perplexité morale, le trouble de sen- 
timents contraires, le désir ardent de la paix et la haine 
violente de l'étranger; des alternatives, envers Napo- 
léon, d'irritation et de sympathie, tantôt maudit comme 
l'auteur de tant de souffrances, tantôt célébré comme 



ÎÔ CHAP. I.— LA FRANCE AV. LA REST. (1807-1814J. 

le défenseur de la pairie et le vengeur de ses injures» • 
Et ce qui me frappait comme un mal bien grave, quoi- 
que je fusse loin d'en mesurer dès lors toute la [)ortée, 
c'était la profonde inégalité de ces sentiments divers 
dans les diverses classes de la population. Au sein des 
classes aisées et éclairées, le désir de la paix, le dégoût 
des exigences et des aventures du despotisme impé- 
rial, la prévoyance raisonnée de sa chute et les per- 
s[>ectives d'un autre régime politique dominaient évi- 
demment. Le peuple, au contraire, ne sortait par 
moments de sa lassitude que pour se livrer à ses co- 
lères patriotiques et à ses souvenirs révolutionnaires ; 
le régime impérial l'avait discipliné sans le réformer; 
les apparences étaient calmes, mais au fond on eût pu 
dire des masses populaires, comme des émigrés, 
qu'elles n'avaient rien oublié ni rien appris. Point 
d'unité morale dans le pays; point de pensée ni de pas- 
sion commune, malgré l'expérience et le malheur 
communs. La nation étiut presque aussi aveuglément 
et aussi profondément divisée dans sa langueur qu'elle 
ra\ait été naguère dans ses emportements. 

J'entrevoyais ces mauvais symptômes; msâs j'étais 
jeune et bien plus préoccupé des espérances de l'avenir 
que de ses périls. J'appris bientôt à Nîmes les événe- 
ments accomplis à Paris; M. Royer-CoUard m'écrivit 
pour me presser de revenir ; je partis sur-le-champ, et 
peu de jours après mon arrivée, je fus nommé secré- 
taire général du ministère de l'intérieur, que le Roi 
venait de confier à l'abbé de Montesquiou. 



CHAPITRE IL 

LA RESTAURATION. 



Mes sentiments en entrant dans la vie publique. — Vraie cause et 
vrai caraclère de la Restauration. — Faute capitale du Sénat 
impérial. — La Charte s'en ressent. — Objections diverses à la 
Charte. — Pourquoi elles furent vaines. — Ministère du roi 
Louis XYIIL — Inaptitude des principaux ministres au gouver- 
nement constitutionnel.— H. deTallejrand. — L'abbé de Mon- 
tesquieu. — M de Blacas. — Louis XVIII. — Principales affaires 
auxquelles j'ai pris part à cette époque. — Présentation aux 
Chambres de l'exposé de la situation du royaume.— Loi sur la 
presse. — Ordonnance pour la réforme de Tinstruction publi- 
que. — Etat du gouvernement et du pays. — Leur inexpérience - 
commune. — Effets du régime de liberté. — Appréciation du 
mécontentement public et des complots. — Mot de Napoléon 
sur la facilité de son retour. 

(1814-1815.) 



Je n'hésitai point à entrer, sous de tels auspices, dans 
les affaires. Aucun engagement antérieur, aucun motif 
personnel ne me portaient vers la Restauration. Je suis 
de ceux que Télan de n89 a élevés et (pii ne consenti- 
ront point à descendre. Mais si je ne tiens à l'ancien 
régime par aucun intérêt, je n'ai jamais ressenti contre 
l'ancienne France aucune amertume. Né bourgeois et 
protestant^ je suis profondément dévoué à la liberté de 
conscience, à l'égalité devant la loi, à toutes les grandes 
conquêtes de notre ordre social. Mais ma confiance dans 
ces conquêtes est pleine et tranquiUe, et je ne me crois 



28 CHAPITRE II. 

point obligé^ pour servir leur cause, de considérer la 
maison de Bourbon, la noblesse française et le clergé 
catholique comme des ennemis. II n'y a plus maintenant 
que des forcenés qui crient : a A bas les nobles ! à bas 
les prêtres ! » Pourtant bien des gens honnêtes et sen- 
sés, et qui désirent ardemment que les révolutions 
finissent, ont encore au fond du cœur quelques restes 
des sentiments auxquels ce cri repond. Qu'ils y pren- 
nent garde : ces sentiments sont essentiellement révo- 
lutionnaires et antisociaux; l'ordre neserétabUra point 
tant que les honnêtes gens les laisseront passer avec 
une secrète complaisance. J'entends cet ordre vrai et 
durable dont, pour durer elle-même et prospérer, toute 
grande société a besoin. Les intérêts et les droits con- 
quis de nos jours ont pris rang dans la France, dont ils 
font désormais la vie et la force; mais parce qu'elle est 
pleine d'éléments nouveaux, la société française n'est 
pas nouvelle; elle ne peut pas plus renier ce qu'elle a 
été jadis que renoncer à ce qu'elle est aiyourd'hui; eUe 
étabUrait dans son sein le trouble et l'abaissement con- 
tinus si elle demeurait hostile à sa propre histoire. 
L'histoire, c'est la nation, c'est la 4)atrie à travers les 
siècles. Pour moi, j'ai toujours porté, aux faits et aux 
noms qui ont tenu une grande place dans notre destinée, 
un respect affectueux; et tout homme nouveau que je 
suis, quand le roi Louis XYllI est rentré la Charte à la 
main, je ne me suis point senti irrité ni humilié d'avoir 
à jouir de nos Ubertés, ou à les défendre, sous l'an- 
cienne race des rois de France, et en commun avec 



LA RESTAURATION (1814-1815). 99 

tous les Français^ nobles ou bourgeois^ dussent leurs 
anciennes riTalités être encore quelque temps une 
source de méfiance et d'agitation. 

Les étrangers ! leur souvenir a été la plaie de la Res- 
tauration et le cauchemar de la France sous son em- 
pire. Sentiment bien légitime en soi! La passion jalouse 
de rindépcndance et de la gloire nationales double la 
force des peuples dans les jours prospères et sauve leur 
dignité dans les revers. S'il avait plu à Dieu de me jeter 
dans les rangs des soldats de Napoléon^ peut-être cette 
passion aurait^ seule aussi> dominé mon âme. Placé 
* dans la vie civile^ d'autres idées^ d'autres instincts m'ont 
fait chercher ailleurs que dans la prépolence par la 
guerre la grandeur et la force de mon pays. J'ai aimé 
et j'aime surtout la politique juste et la liberté sous la 
loi. J'en désespérais avec l'Empire; je les espérai de la 
Restauration. On m'a quelquefois reproché de ne pas 
m'associer assez vivement aux impressions publiques. 
Partout où je les rencontre sincères et fortes^ je les res- 
pecte et j'en tiens grand compte; mais je ne me crois 
point tenu d'abdiquer ma raison pour les partager^ ni 
de déserter, pour leur plaire, l'interêt réel et perma- 
nent du pays .C'était vraiment une absurde injustice de 
s'en prendre à la Restauration de la présence de ces 
étrangers que l'ambition insensée de Napoléon avait 
seule amenés sur notre sol et que les Bourbons pou- 
vaient seuls en éloigner par une prompte et sûre paix. 
Les ennemis de la Restauration se sont jetes, pour la 
condamner dès son premier jour, dans des contradic- 



30 CHAPITRE II. 

lions étranges : à les en croire^ tantôt elle a été iniix)- 
sée à la France par les baïonnettes ennemies; tantôt 
personne y en 1814^ ne se souciait d'elle^ pas plus l'Eu- 
rope que la France; quelques vieilles fidélités^ quelques 
défections soudaines^ quelques intrigues égoïstes la 
firent seules prévaloir. Puéril aveuglement de l'esprit 
de parti ! Plus on prouvera qu'aucune volonté générale^ 
aucune grande force, intérieure ou extérieure, n'appe- 
lait et n'a fait la Restauration, plus on mettra en lumière 
sa force propre et intime et cette nécessité supérieure 
qui détermina l'événement. Je m'étonne toujours que 
des esprits libres et distingués s'emprisonnent ainsi 
dans les subtilités ou les crédulités de la passion, et 
n'éprouvent pas le besoin de regarder les choses en face 
et de les voir telles qu'elles sont réellement. Dans la 
redoutable crise de 1814, le rétablissement de la maison 
de Bourbon était la seule solution naturelle et sérieuse^ 
la seule qui se rattachât à des principes indépendants 
des coups de la force comme des caprices de la volonté 
humaine. On pouvait en concevoir des alarmes pour 
les intérêts nouveaux delà société française; mais, sous 
régide d'institutions mutuellement acceptées, on pou- 
vait aussi en attendre les deux biens dont la France 
avait le plus pressant besoin et qui lui mancfuaient 
le plus depuis vingt-cinq ans, la paix et la liberté. 
Grâce à ce double espoir, non-seulement la Restau- 
ration s'accomplit sans effort; mais, en dépit des souve- 
nirs révolutionnaires, elle fut promptement et facile- 
ment accueillie de la France. Et la France eut raison^ 



LA RESTAURATION (18U-1815). 31 

car la Restauration lui donna en effet la paix et la 
liberté. 

Jamais on n'avait plus parlé de paix en France que 
depuis vingt-cinq ans; rAssembléc constituante avait 
proclamé : « Plus de conquêtes; » la Convention natio- 
nale célébrait Tunion des peuples; l'empereur Napo- 
léon avait conclu^ en quinze ans^ plus de traités de paix 
qu'aucun autre roi. Jamais la guerre n'avait si souvent 
éclaté et recommencé; jamais la paix n'avait été un 
mensonge si court; les traités n'étaient que des trêves 
pendant lesquelles on préparait de nouveaux combats. 

11 en était de la liberté comme de la paix : célébrée 
et promise d'abord avec enthousiasme^ elle avait ^ 
promptement disparu devant la discorde civile^ sans' 
qu'on cessât de la célébrer et de la promettre; puis^ 
pour mettre fin à la discorde^ on avait mis fin aussi à 
la liberté. Tantôt on s'était enivré du mot sans se sou- 
cier de la réalité du fait; tantôt, pour échapper à une 
fatale ivresse, le fait et le mot avaient été presque éga- 
lement proscrits et oubliés. 

La paix et la liberté réelles revenaient avec la Res- 
tauration. La guerre n'était, pour les Bourbons, ni une 
nécessité, ni une passion; ils pouvaient régner sans 
recourir chaque jour à quelque nouveau déploiement 
de forces, à quelque nouvel ébranlement de l'imagina- 
tion des peuples. Avec eux, les gouvernements étran- 
gers pouvaient croire et croyaient en effet à la paix sin- 
cère et durable. De même la liberté (jue la France 
recouvrait en 1814 n'éiiit le triomphe ni d'une école 



33 CHAPITRE U. 

pliilosophique^ ni d'un parti politique ; les passions tur- 
bulentes^ les entêtements théoriques, les imaginations 
à la fois ardentes et oisives n'y trouvaient point la satis- 
faction de leurs appétits sans règle et sans frein ; c'était 
vraiment la liberté sociale, c'est-à-dire la jouissance 
prati({uc et légale des droits essentiels à la vie active 
des citoyens comme à la dignité morale de la nation. 

Quelles seraient les garanties de la liberté et par con- 
séquent de tous les intérêts que la liberté devait eDe- 
même garantir ? Par quelles institutions s'exerceraient le 
contrôle et l'influence du pays dans ^n gouvernement ? 
C'était là le problème souverain que, le 6 avril 1814, le 
Sénat impérial tenta, sans succès, de résoudre par 
son projet de constitution, et que, le 4 juin, le roi 
Louis XVni résolut effectivement par la Charte. 

On a beaucoup et justement reproché aux sénateurs 
de 1814 l'égoïsme avec lequel, en renversant l'Empire, 
ils s'attribuèrent à eux-mêmes non-seulement l'inté- 
grité , mais la perpétuité des avantages matériels dont 
l'Empire les avait fait jouir. Faute cynique en effet, 
et de celles qui décrient le plus les pouvoirs dans l'es- 
prit des peuples , car elles blessent à la fois les senti- 
ments honnêtes et les passions envieuses. Le Sénat en 
commit une autre, moins palpable et plus conforme 
aux préjugés du pays, mais encore plus grave à mon 
sens, et comme méprise politique, et par ses consé- 
quences. Au même moment où il proclamait le retour 
de l'ancienne maison royale, il étala la prétention d'é- 
lire le Roi, méconnaissant ainsi le droit monarchique 



LA RESTAURATION (1014.1815). 33 

dont Q acceptait l'empire, et pratiquant le droit républi- 
cain en l'établissant la monarchie. Contradiction cho- 
quante entffe les principes et les actes , puérile bravade 
envers le grand fait auquel on rendait hommage^ et dé- 
plorable confusion des droits comme des idées. Évi- 
demment c'était par nécessité^ non par choix, et à rai- 
son de son titre héréditaire, non comme Télu du jour, 
qu'on rappelait Louis XVin au trône de France. Il n'y 
avait de vérité, de dignité et de prudence que dans une 
seule conduite : reconnaître hautement le droit monar- 
chique dans la maison de Bourbon, et lui demander de 
reconnaître hautement à son tour les droits nationaux, 
tels cpie les proclamaient l'état du pays et l'esprit du 
temps. Cet aveu et ce respect mutuels des droits mu- 
tuels sont l'essence même du gouvernement libre ; c'est 
en s'y attachant fermement qu'ailleurs la monarchie 
et la Uberté se sont développées ensemble, et c'est en 
y revenant franchement que les rois et les peuples 
ont mis fin à ces guerres intérieures qu'on appelle des 
révolutions. Au lieu de cela, le Sénat, à la fois obstiné 
^et timide , en voulant placer sous le drapeau de Félec- 
Uon répubUcaine la monarchie restaurée, ne fit qu'é- 
voquer le principe despotique en face du principe 
révolutionnaire, et susciter pour rival au droit absolu 
du peuple le droit absolu du Roi. 

La Charte se ressentit de cette impoUtique conduite ; 
obstinée et timide à son tour, et voulant couvrir la 
retraite de la royauté comme la révolution avait voulu 
coiivrir la sienne, elle répondit aux prétentions du rc- 

T. I. 3 



34 CHAPITRE II. 

glme révoluUonnaîre par les prétentions de rancîeni 
régime, et se pi*ésenta comme une pure concessioi> 
royale, au lieu de se proclamer ce qu'elle était réelle- 
ment, un traité de paix après une longue guerre, ime- 
série d'articles nouveaux ajoutés, d'un commun accord^ 
au pacte d'ancienne union entre la nation et le roi. 

Ce fut là conti-e la Charte, dès qu'elle parut, le grief 
des libéraux de la Révolution : leurs adversaires, les 
liommes de l'ancien régime, lui adress^uent d'autres, 
n'pi'oches ; les plus fougueux, comme les disciples dc- 
M. de Maislre, ne lui pardonnaient pas son existence- 
même ; selon eux, le pouvoir absolu, seid légitime em 
soi, convenait seul à la France ; les modérés, comme- 
M. de Villèle dans l'écrit cpi'il publia à Toulouse contre 
la déclaration de Saint-Ouen, accusaient ce plan de con- 
stitution, qui devint la Charte, d'être une machine d'im- 
portation anglaise, étrangère à l'histoire, aux idées, aux. 
lUauirs de la France, « et qui coûterait plus à établir,, 
disaient-ils, que notre ancienne organisation ne coûte- 
rait à réparer. » 

Je ne songe pas à entrer ici, avec les apôtres du pou- 
voir absolu, dans une discussion de principes; en ce 
qui touche la France et notre temps, l'expérience, une 
expérience foudroyante leur a répondu. Le pouvoir ab- 
solu ne peut appartenir, parmi nous, qu'à la révolution 
et à ses descendants, car eux seuls peuvent, je ne sais poui^ 
combien d'années, rassurer les masses sur leurs intérêts 
en leur refusant les garanties de la Uberié. Pour la mai- 
sou de Bourbon et ses pai'tisans, le pouvoir absolu est 



LA RESTAURATION (1814-181&). 8^ 

impossible; avec eux, la France a besoin d'être libre; 
elle n'accepte leur gouvernement qu'en y portant elle- 
même Fceil et la main. 

Les objections des modérés étaient plus spécieu- 
ses. Le gouvernement établi par la Charte avait, 
dans ses formes du moins, une physionomie un peu 
étrangère. Peut-être aussi pouvait-on dire qu'il sup- 
posait dans le pciys un élément aristocratique plus fort 
et un esprit politique plus exercé qu'on n'en devait 
présumer en France. Une autre difficulté plus cachée, 
mais réelle, l'attendait; la Charte n'était pas seuleftient 
le triomphe de 1789 sur l'ancien régime; c'était la vic- 
toire de l'un des partis libéraux de 4789 sur ses rivaux 
comme sur ses ennemis, la victoire des partisans d'une 
constitution analogue à la Constitution anglaise ^r les 
auteurs de la Constitution de 1791 et sur les républi- 
cains aussi bien que sur les défenseurs de l'ancienne 
monarchie. Source féconde en hostilités d'amour-pro- 
pre; base un peu étroite pour un établissement nouveau 
dans un grand et vieil État. 

Mais toutes ces objections étaient en 1814 de nul 
poids; la situation était impérieuse et urgente; il s'a- 
gissait de réformer l'ancienne monarchie en la rétablis- 
sant. De tous les systèmes de réforme proposés ou tentés 
depuis 1789, celui que la Charte fit prévaloir était le 
plus généralement accrédité dans le public comme 
parmi les politiques de profession. La controverse 
n'est pas de mise en de tels moments; les résolu- 
tions qu'adoptent les hommes d'action sont le résumé 



36 CHAPITRE II. 

des idées communes à la plupart des hommes de sens. 
La république^ c'était la révolution; la Constitution de 
1791; c'était l'impuissance dans le gouyemement; l'an- 
cienne Constitution française^ si on pouvait lui donner 
ce nom^ avait été trouvée vaine en 1789^ également 
bors d'état de se maintenir et de se réformer; ce qu'elle 
avait eu jadis de grande les Parlements^ les Ordres^ 
les diverses institutions locales étaient si évidemment 
impossibles à rétablir^ que nul homme sérieux ne son- 
gea à le proposer. La Charte était écrite d'avance 
dans l'expérience et la pensée du pays; eUe sortit natu- 
rellement de l'esprit de Louis XYIII revenant d'Angle- 
terre comme des délibérations du Sénat secouant le 
joug de l'Empire ; eUe fut l'œuvre de la nécessité et de 
la raison du temps. 

Prise en elle-même^ et en dépit de ses imperfections 
propres comme des objections de ses adversaires , la 
Charte était une machine politique très-praticable; le 
pouvoir et la liberté y trouvaient de quoi s'exercer ou 
se défendre etOcacement^ et les ouvriers ont bien plus 
manqué à l'instrument que l'instrument aux ouvriers. 

Très-divers de caractère et très-inégaux d'esprit et 
démérite^ les trois principaux ministres de Louis XYIII 
à cette époque^ M. de Talleyrand^ l'abbé de Montes- 
quiou et M. deBlacaS; étaient tous trois presque égale- 
ment impropres au gouvernement qu'ils étaient char- 
gés de fonder. 

Je ne dis que ce que je pense; mais je ne me tiens 
point pour obligé de dire, sur les hommes que je ren- 



LA RESTAURATION (1814-1815). 37 

' contre en passant^ tout ce que je pense. Je ne dois rien 
à M. de Talleyrand; dans ma vie publique^ il m'a 
même plutôt desservi que secondé; mais quand on a 
beaucoup connu un homme considérable et accepté 
longtemps avec lui de bons rapports^ on se doit à soi- 
même, sur son compte, quelque réserve. M. de Talley- 
rand venait de déployer dans la crise de la Restaura- 
tion une sagacité hardie et de sang-froid, un grand 
art de prépondérance, et il devait bientôt déployer à 
Vienne, dans les affaires de la maison de Bourbon et de 
la France en Europe, les mêmes qualités et d'autres 
encore aussi peu communes et aussi efficaces. Mais hors 
d'une crise ou d'un congrès, il n'était ni habile, ni 
puissant. Homme de cour et de diplomatie, non de 
gouvernement, et moins de gouvernement libre que 
de tout autre, il excellait à traiter par la conversation, 
par l'agrément et l'habile emploi des relations sociales, 
avec les individus isolés; mais l'autorité du caractère, 
la fécondité de l'esprit, la promptitude de résolution, 
la puissance de la parole, l'intelligence sympathique 
des idées générales et des passions pubUques, tous ces 
grands moyens d'action sur les hommes réunis lui 
manquaient iibsolument. Il n'avait pas davantage le 
goût ni l'habitude du travail régulier et soutenu, autre 
condition du gouvernement intérieur. Ambitieux et 
indolent, flatteur et dédaigneux, c'était un courtisan 
consommé dans l'art de plaire et de servir sans servi- 
Uté, prêta tout et capable de toutes les souplesses utiles 
à sa fortune en conservant toujours des airs et repre- 



m CHAPITRE II. 

au besoin des allures d'indépendance; politique 
; scrupules^ indifférent aux moyens et presque aussi 
au but pouiTu qu'il y trouvât son succès personnel, 
fias bardi que profond dans ses rues, froidement cou- 
ngeux dans le péril^ propre aux grandes affaires du 
gourernement absolu^ mais à qui le grand air et le 
gnnd jour de la liberté ne convenaient point; il s'y 
Bcata it dépaysé et n'y savait pas agir. Il se bâta de sortir 
des Cbambres et de France pour aller retrouver à 
Vienne sa société et sa spbère. 

Homme de cour autant que M. deTalleyrand et d'an- 
cien régime bien plus purement que lui^ l'abbé de 
Hontesquiou était plus capable de tenir sa place dans 
k régime constitutionnel. Pour le pratiquer à cette 
époque d'incertitude, il était en meilleure position. 
Auprès du Roi et des royalistes, il se sentait fort; il 
avait été inébranlablement fidèle à sa cause, à sa classe, 
à ses amis, à son maître; il ne craignait pas qu'on le 
taxât de révolutionnaire, ni qu'on lui jetât à la tcte de 
ficheux souvenirs. Par son désintéressement bien 
connu et la simplicité de sa vie, il avait la confiance 
des iMMmètes gens. U était d'un caractère ou\ert, d'un 
esprit agréable et abondant, prompt à la conversation, 
tans se montrer difficile en interlocuteurs. Il savait 
traiter avec les bommes de condition moyenne, quoi- 
qa'vok fond de hauteur et quelquefois même d'imper- 
tnenee aristocratique perçât dans ses manièri*s et dans 
«as paroles ; mais les esprits fins s'en apercevaient seuls ; 
h idupart le trouvaient bon bomme et sans prétentions. 



LA RESTAURATION (1814-1815). 39 

Dans les Chambres^ il parlait sinon éloquemment, du 
moins facilement, spirituellement, et souvent avec une 
Terve agréable. Il aurait pu bien servir le gouverne- 
ment constitutionnel s^il y avait cru et s'il l'avait aimé; 
'mais il l'acceptait sans foi et sans goût, comme une 
nécessité qu'il fallait éluder et amoindrir de son mieux 
«en la subissant. Par habitude, par déférence pour son 
parti, ou plutôt pour sa propre coterie, il revenait sans 
^*esse aux traditions et aux tendances de l'ancien ré- 
gime, et il essayait d'y ramener ses auditeurs par des 
^habiletés superficielles ou pai' d'assez mauvaises raisons 
•dont il se payait quelquefois lui-même. Un peu en plai- 
santant, un peu sérieusement, il offrit un jour à 
M. Royer-Collard de lui faire donner par le Roi le titre 
<Ie comte: a Comte? lui répondit sur le même ton 
M. Royer-Collard, comte vous-même. »L'abbé de Hontes 
'quiou sourit un peu tristement à cette boutade de fierté 
'bourgeoise. Il croyait l'ancien régime vaincu ; mais il 
•eût voulu le faire rajeunir et ressusciter par la société 
nouvelle. 11 s'y prenait mal en se figurant qu'on pou- 
vait impunément choquer ses instincts pourvu qu'on 
ménageât ses intérêts, et qu'elle se laisserait gagner par 
-des caresses sans sympathie. Homme parfaitement ho- 
norable, d'un cœur plus libéral que ses idées, d'un es- 
prit distingué, éclairé, naturel avec élégancc,mais léger , 
inconséquent, distrait, peu propre aux luttes âpres et 
longues, fait pour plaire, non pour dominer, hors d'é- 
tat de conduire son parti et de se conduire lui-même 
4lans les voies où sa raison lui disait de marcher. 



40 CHAPITRE II. 

M. de Blacas n'avait point de perplexité semblable. 
Non que ce fût un honune violent^ ni un partisan décidé 
de La réaction contre-révolutionnaire; il était modéré 
par froideur d'esprit et par crainte de compromettre le 
Roi^ auquel il était sincèrement dévoué, plutôt que par 
clain'oyance ; mais ni sa modération ni son dévouement 
ne lui donnaient aucune intelligence du véritable état 
du pays, ni presque aucun désir de s'en préoccuper. 11 
resta aux Tuileries ce qu'il était à Hartwell, un gentil- 
homme de province, un émigré, un courtisan et un 
favori, fidèle, courageux, ne manquant point de dignité 
personnelle ni de savoir-faire domestique, mais sans 
esprit politique, sans ambition ni activité d'homme 
d'État, à peu près aussi étranger à la France qu'il l'était 
avant d'y rentrer. Il faisait obstacle au gouvernement 
plus qu'il ne prétendait à gouverner lui-même, prenait 
plus de part aux querelles ou aux intrigues du palais 
qu'aux déUbérationsdu Conseil, et nuisait bien plus aux 
affaires publiques en n'en tenant nul compte qu'en s'en 
mêlant. 

Je ne crois pas qu'il eût été impossible à un roi actif 
et ferme dans ses desseins d'employer utilement et à 
la fois ces trois hommes, quelque divers et incohérents 
qu^ils fussent entre eux : aucun d'eux n'aspirait à gou- 
verner rÉLit, et, chacun dans sa sphère, ils pouvaient 
bien servir. M. de Talleyrand ne demandait pas mieux 
que de ne traiter qu'avec l'Europe; l'abbe de Montes- 
quiou n'avait nulle envie de dominer à la cour; et 
M. de Blacas, froid, prudent et fidèle, pouvait être. 



LA RESTAURATION (1814-1815). 41 

contre les prétentions et les menées des princes et des 
courtisans^ un utile favori. Mais Louis XVIII n'était nul- 
lement propre à gouverner ses ministres; il avait, 
comme roi, de grandes qualités négatives ou expec- 
tantes, peu de qualités actives et efflcaces; imposant 
d'apparence, judicieux, fin, mesuré, il -savait contenir, 
arrêter, déjouer; il était hors d'état d'inspirer, de diri- 
ger, de donner l'impulsion en tenant les rênes. 11 avait 
peu d'idées et point de passion ; la forte application au 
travail ne lui convenait guère mieux que le mouvement. 
Il maintenait bien son rang, son droit, son pouvoir, et 
se défendait assez bien des fautes; mais sa' dignité et 
sa prudence une fois rassurées, il laissait allei; et faire, 
trop peu énergique d'âme et de corps pour dominer les 
hommes et les faire concourir à l'accomplissement de 
ses volontés. 

Dans mon inexpérience et à mon poste secondaire 
dans un département spécial, j'étais loin de sentir tout 
le vice de cette absence d'unité et de direction efficace 
dans le gouvernement. L'abbé de Montesquiou m'en 
parlait quelquefois avec impatience et chagrin; il était 
de ceux qui ont assez d'esprit et de probité pour ne pas 
se faire illusion sur leurs propres fautes. U avait pris 
grajide confiance en moi : non qu'il ne se fût fait autour 
de lui, et jusque dans sa coterie intime, des efforts pour 
l'en empêcher; mais avec une ironie libérale, il répon- 
dait à ceux qui lui reprochaient ma quaUté de protestant : 
« Croyez-vous que je veux le faire pape? » Expansif et 
causeur, il me racontait ses ennuis à la cour, son bu- 



H CHAPITRE II. 

mcur contre M. de Blacas^ son impuissance tantôt à 
faire faire ce qu'il jugeait bon^ tantôt à empêcher ce qui 
(levait nuire. II allait bien au delà de ce laisser-àller de 
conversation ; il me chargeait, dans son département, 
de beaucoup d'affaires étrangères à mes attributions na- 
turelles, et m'eût volontiers laissé prendre une bonne 
IMirt de son pouvoir*. J'intervins ainsi, durant son mi- 
nistère, dans trois circonstances importantes, les seules 
au\(iuelles je veuille m 'arrêter, car je n'écris point 
l'histoire de ce temps; je ne retrace que ce que j'ai 
moi-même fiait, vu ou pensé dans le cours général des 
événements. 

La Charte promulguée et le gouvernement étabU, je 
<leinandai à l'abbé de Hontesquiou s'il ne serait pas bon 
<iue le Roi fît mettre sous les yeux des Chambres un 
exposé de la situation dans laquelle, à rintérieur, il avait 
trouvé la France, constatant ainsi les résultats du 
régime qui l'avait précédé, et faisant pressentir l'esprit 
<ie celui qu'il voulait fonder. L'idée plut au ministre; 
le Roi l'aigréa; je me mis aussitôt à l'œuvre; l'abbé de 
Montesquiou travailla de son côté, car il écrivait bien 
et y prenait plaisir; et le ii juillet, l'Exposé fut présenté 
aux deux Chambres qui en remercièrent le roi par des 
adresses. C'était, sans violence comme sans ménage- 
ment, le tableau des souifrances que la guerre illimitée 



I Je joint aux Piècu historiques deux lettres que l'abbé de 
Montesquiou m'écrivit en 1815 et 1816, et qui donnent une idée 
de mes rapports avec lui et du tour naturel et aimable de son 
esprit. {Pièce» hittoriquet, n* IV.) 



LA RESTAURATION (1814-1815). 43 

«i continue avait infligées à la France, et des plaies 
matérielles et morales qu'elle laissait à guérir. Étrange 
tableau à mettre en regard de ceux que Napoléon, sous 
le Consulat et l'Empire naissant, avait fait publier aussi, 
€t qui célébraient, à bon droit alors. Tordre rétabli, 
Fadministration créée, la prospérité ranimée, tous les 
excellents effets d'un pouvoir fort, capable et encore 
sensé. Les deux tableaux étaient parfaitement vrais 
l'un et Tautre quoique immensément contraires, et c'é- 
tait précisément dans leur contraste que résidait l'écla- 
tante moralité à laqueUe Tbistoiredu despotisme impé- 
rial venait d'aboutir. L'abbé de Hontescpiiou aurait dû 
placer les glorieuses constructions du Consulat à côté 
des ruines méritées de l'Empire; loin d'y rien perdre, 
l'impression que son travail était destiné à produire y 
aurait gagné ; mais les hommes ne se décident guère à 
louer leurs ennemis, même pour leur nuire : en ne 
retraçant que les désastres de Napoléon, l'Exposé de 
l'état du royaume en 1814 manquait de grandeur et 
semblait manquer d'équité. Par où cet Exposé faisait 
honneur au pouvoir qui le présentait, c'était par le sen- 
timent moral, l'esprit libellai et l'absence de toute char- 
latanerie qui s'y faisaient remarquer : mérites dont 
les gens de bien et de sens étaient touchés, mais qui 
ne frappaient guère un public accoutumé au fracas. 
éblouissant du pouvoir qui venait de tomber. 

Un autre Exposé, plus spécial mais d'un intérêt plus 
pressant, fut présenté, peu de jours après, par le minis- 
tre des finances à la Chambre des députés : c'était l'état 



44 CHAPITRE H. 

des dettes que l'Empire léguait à la Restauration, et le 
plan du ministre pour faire face soit à cet arriéré, soi! 
au service des années 1814 et 1815. De tous les hommes 
de pouvernement de mon temps, je n'en ai connu 
aucun qui fût plus véritablement que le baron Louis 
un homme public, passionné pour l'intérêt public, 
ferme à écarter toute autre considération et à s'imposer 
à hii-mcme tous les risques comme tous les efforts 
pour faire réussir ce que Tintérêt public comman- 
dait. Et ce n'était pas seulement le succès de ses 
mesures financières qu'il poui'suivait avec ardeur; 
c'était celui de la politique générale dont elles fai- 
saient partie et à laquelle il savait les subordonner. 
En 1830, au milieu de la perturbation qu'avait causée 
la Révolution de juillet, je vins un jour, comme ministre 
de l'intérieur, demander au Conseil, où le baron Louis 
siégeait aussi comme ministre des finances, de fortes 
allocations; quelques-uns de nos collègues faisaient des 
objections à cause des embarras du trésor : a Gouvernez 
bien, me dit le baron Louis, vous ne dépenserez jamais 
autant d'argent (|ue je pourrai vous en donner. » Ju- 
dicieuse parole, digne d'un caractère franc et rude, au 
service d'un esprit ferme et conséquent. Le plan de 
finances du baron Louis reposait sur deux bases, l'ordre 
c(»nstitutionnel dans FÉtat et la probité dans le gouver- 
nement : à ces deux conditions, il comptait sur la pros- 
[)érité publique et sur le crédit public, et ne s'efl'rayait 
ni des dettes à payer, ni des dépenses à faire. Quelques- 
unes de ses assertions sur le dernier état des finances 



LA RESTAURATION (1814-1815). 45 

de l'Empire suscitèrent^ de la part du dernier ministre 
du trésor de llSmpereur, le comte MoUien, administra- 
teur aussi intègre qu'habile, quelques réclamations 
(ondées, et ses mesures rencontrèrent dans les Cham- 
bres de Tives résistances ; elles avaient pour adversaires 
les traditions malhonnêtes en matière de finances, les 
passions de l'ancien régime et les courtes vues des petits 
esprits. Le baron Louis soutint la lutte avec autant de 
verve que de persévérance ; il avait cette bonne fortune 
(|ue M. de Talleyrand et l'abbé de Montesquieu avaient 
été^ dans l'Église, ses compagnons de jeunesse et étaient 
restés avec lui en relation intime. Très-éclairés tous 
deux en économie politique, ils l'appuyèrent fortement 
dans le Conseil et dans les Chambres. Le prince de Tal- 
leyrand se chargea même de présenter son projet de loi 
à la Chambre des pairs, en en acceptant hautement la 
responsabilité comme les principes. Ce fut de la bonne 
politique bien conduite par le cabinet tout entier, et qui, 
malgré les résistances passionnées ou ignorantes, 
obtint justement un plein succès. 

n n'en fut pas de même d'une autre mesure à laquelle 
je pris une part plus active, le projet de loi sur la presse 
présenté le 5 juillet 1814 à la Chambre des députés par 
Tabbé de Montesquieu , et converti en loi le 21 octobre 
suivant, après avoir subi , dans l'une et l'autre Cham- 
bres^ de vifs débats et d'importants amendements. 

Dans sa pensée première et fondamentale, ce projet 
était sensé et sincère ; il avait pour but de consacrer 
k*gislativement la liberté de la presse comme droit 



46 CHAPITRE II. 

général et permanent du pays^ et en même temp» 
de lui imposer, au lendemain d'une grande révolu- 
tion et d'un long despotisme et au début du gouyernc- 
ment libre, quelques restrictions limitées et tempo- 
raires. Les deux personnes qui avaient pris le plus 
de part à la rédaction du projet, H. Royer-Collard et 
moi^ nous avions ce double but, rien de moins, 
rien de plus. On peut se reporter h un court écrit que 
je publiai alors ', peu avant la présentation du pro- 
jet ; c'est ]k l'esprit et le dessein qu'on y trouvera hau- 
tement proclamés. 

Que le Roi et les deux Chambres eussent le droit d'or- 
donner de concert, temporairement et à raison des cir- 
constances, de teUes limitations à l'une des libertés re- 
connues par la Charte, cela est évident; on ne saurait 
le nier sans nier le gouvernement constitutionnel lui- 
même et ses fréquentes pratiques dans les pays où il 
s'est déployé avec le plus de vigueur. Des lois transi- 
toires ont plusieurs fois modifié ou suspendu en Angle- 
terre les principales libertés constitutionnelles, et quant 
à la liberté de la presse, ce fut cinq ans seulement après 
la révolution de 1688, que, sous le règne de Guil- 
laume m, en 1693, elle fut afltancliie de la censure. 

Je ne connais, pour les institutions libres, point de 
plus grand danger que la tyrannie aveugle que prétend 



1 Quelques Idéet sur la liberté delà presse, ^2 pages iD-8. Paris, 1814. 
— J'insère, dans les Pièces historiques placées à U fin de ce volume 
quelques passages de cette brochure, qui en marquent claire- 
ment l'intention et le caract6re. {Pièces historiques, n« V. 



LA RESTAURATION (1814-1815). 47 

exercer, au nom des idées libérales , le fanatisme routi- 
nier de l'esprit de secte, ou de coterie, ou de faction. 
Vous êtes ami décidé du régime constitutionnel et des 
garanties politiques; vous voulez vivre et agir de con- 
cert avec le parti qui porte leur drapeau : renoncez à 
votre jugement et à votre indépendance ; il y a dans le 
parti , sur toutes les questions et quelles que soient les 
circonstances, des opinions toutes faites, des résolutions 
arrêtées d'avance, qui se croyent en droit de vous gou- 
verner absolument. Des faits évidents sont en désaccord 
avec ces opinions ; il vous est interdit de les voir : des ob- 
stacles puissants s'opposent à ces résolutions; vous n'en 
devez tenir nul compte; des ménagements sont conseillés 
par l'équité ou la prudence ; on ne souffrira pas que vous 
les gardiez. Vous êtes en présence d'un Credo supersti- 
tieux et de la passion populaire; ne discutez pas, vous 
ne seriez plus un libéral; ne résistez pas, vous seriez 
un révolté : obéissez, marchez, n'importe à quel pas on 
vous pousse et par quel chemin ; si vous cessez d'être 
un esclave, à l'instant vous devenez un déserteur. 

Mon bon sens et un peu de fierté naturelle répu- 
gnaient invinciblement à un tel joug. Je n'avais jamais 
imaginé que le plus excellent système d'institutions dût 
être imposé tout à coup et tout entier à un pays, sans 
aucun souci ni des événements récents et des faits ac- 
tuels, ni des dispositions d'une grande partie du pays 
lui-même et de ses gouvernants nécessaires. Je voyais 
non-seulement le Roi, sa famille et la plupart des an- 
ciens royalistes, mais aussi dans la France nouvelle une 



48 CHAPITRE II. 

foule de bons citoyens, d'esprits éclairés, prohahlemcnt 
la majorité des hommes de sens et de bien, trèsHnquiets 
de l'entière liberté de la presse et des périls qu'elle pou- 
vait faire courir à la paix publique, à Tordre politique, 
à l'ordre moral. Sans partager au même degré leurs 
inquiétudes, j'étais moi-même frappé des excès où tom- 
bait déjà la presse, de ce déluge de récriminations, 
d'accusations, de suppositions, de prédictions, d'invec- 
tiyes ardentes ou de sarcasmes frÎToles qui menaçaient 
de remettre aux prises tous les partis avec toutes leurs 
erreurs et tous leurs mensonges, toutes leurs alarmes 
et toutes leurs haines. En présence de tels sentiments 
et de tels JEaits, je me serais pris pour un insensé den*y 
avoir aucun égard, et je n'hésitai pas à penser qu'une 
limitation temporaire de la liberté, pour les journaux 
et les pamphlets seulement, n'était pas un trop grand sa- 
crifice pour écarter de tels dangers ou de telles craintes, 
pour donner du moins au pays lé temps de les sur* 
monter lui-même en s'y accoutumant. 

Hais pour le succès du bon sens une franchise hardie 
est indispensable; il fallait que, soit dans le projet, soit 
dans le débat, le gouvernement proclamât lui-même d'a- 
bord le droit général, puis les limites comme les motifs 
de la restriction partielle c^u'il y proposait; il ne fallait 
éluder ni le principe de la liberté, ni le caractère de la 
loi d'exception. 11 n'en fut point ainsi : ni le Roi ni ses 
conseillers ne formaient, contre la liberté de la presse, 
aucun dessein arrêté; mais il leur en coûtait de la re- 
connaître en droit, bien plus que de la subir en fait, et 



LA RESTAURATION (I8!4-1815}. 49 

ils auraient souhaité que la loi nouvelle^ au lieu de 
donner au principe écrit dans la Charte une nouTeUe 
sanction, le laissât dans un état un peu vague qui per- 
mit encore le doute et l'hésitation. On ne marqua point, 
en présentant le projet, son vrai sens ni sa juste portée. 
Faible lui-même et cédant encore plus aux faiblesses 
d'autrui, Tabbé de Hontesquiou essaya de donner à la 
discussion un tour plus moral et littéraire que politi- 
que; à l'en croire, c'était de la protection des lettres et 
des sciences, du bon goût et des bonnes mœurs, non 
de l'exercice et de la garantie d'un droit public qu'il 
s'agissait: Il fallut un amendement de la Chambre des 
pairs pour donner à la mesure le caractère politique et 
temporaire qu'elle aurait dû porter dès l'origine, et qui 
seul la ramenait à ses motifs sérieux comme dans ses 
limites légitimes. Le gouyemement accepta sans hésiter 
l'amendement; mais son attitude avait été embarrassée; 
la méfiance est, de toutes les passions, la plus crédule; 
elle se répandit rapidement parmi les libéraux; ceux-là 
même qui n'étaient point ennemis de la Restauration 
avaient, comme elle, leurs faiblesses; le goût de la po- 
pularité leur venait et ils n'avaient pas encore appris la 
prévoyance; ils saisirent volontiers cette occasion de se 
faire avec quelque éclat les défenseurs d'un principe 
constitutionnel et d'un droit public qui, en fait, ne 
couraient aucun péril, mais que le pouvoir avait l'air 
de méconnaître ou d'éluder. Trois des cinq honorables 
membres qui avaient, les premiers, tenté de contenir 
le despotisme impérial, MM. Raynouard, Gallois et Flau- 



50 CHAPITRE II. 

gergues, furent les adversaires déclarés du projet de 
loi; et faute d'avoir été, dès le premier moment, har- 
diment présentée sous son aspect sérieux et légitime, 
la mesure causa au gouvernement plus de discrédit 
qu'elle ne lui valut de sécurité. 

La liberté de la presse, cette orageuse garantie de la 
civilisation moderne, a déjà été, est et sera la plus rude 
épreuve des gouvernements libres, ei par conséquent 
des peuples libres eux-mêmes qui sont grandement 
compromis dans les épreuves de leur gouvernement, 
puisqu'elles ont pour conclusion dernière, s'ils y suc- 
combent, l'anarchie ou la tyrannie. Gouvernements et 
peuples libres n'ont qu'une façon honorable et efficace 
de vivre avec la liberté de la presse; c'est de l'accepter 
franchement sans la traiter complaisammcnt. Qu'ils 
n'en fassent ni un martyr, ni une idole ; qu'ils lui lais- 
sent sa place sans l'élever au-dessus de son rang. La 
liberté de la presse n'est ni un pouvoir dans l'État, ni le 
représentant de la raison publique, ni le juge suprême 
des pouvoirs de l'État; c'est simplement le droit, pour 
les citoyens, de dire leur avis sur les affaires de l'État et 
sur la conduite du gouvernement : droit puissaniet res- 
pectable, mais naturellement arrogant et qui a besoin, 
pour rester salutaire, que les pouvoirs pubUcs ne s'a- 
baissent point devant lui , et qu'ils lui imposent cette 
sérieuse et constante responsabilité qui doit peser sur 
tous les droits pour qu'ils ne deviennent pas d'alx>rd 
séditieux, puis tyranniques. 

La troisième mesure considérable à laquelle je cou- 



LA RESTAURATION (1814:1815). 51 

<!0uru8 à cette époque , la réforme du système général 
<\e rinstructioa publique par rordonnance du Roi du 
17 février 1815, fit beaucoup moins de bruit que la loi 
<le la presse, et encore moins d'effet que de bruit, ciur 
la catastrophe du 20 mars en arrêta complètement Fexé- 
cution, qui ne fut point reprise après les CentnIours.On 
«ut alors de bien plus pressantes pensées. C'était ce 
<Iu'on appellerait aujourd'hui la décentralisation de 
l'Université ^ Dix-sept Universités , établies dans les 
\)rincipales villes du royaume, devaient être substituées 
XI lUniversité unique et générale de l'Empire. Chacune 
<le ces Universités locales avait son organisation 8é|)aréo 
^;t complète, soit pour les divers degrés d'enseignement, 
«oit pour les divers établissements d'instruction situés 
dans son ressort. Au-dessus des dix-sept Universités, un 
. <]onseil royal et une grande École normale étaient char- 
>çés, l'un de présider à la direction générale de l'instruc- 
tion publique, l'autre de former comme professeurs les 
-élèves d'élite qui se destineraient à cette carrière et que 
les Universités locales devaient lui envoyer. Deux idées 
avaient inspiré cette réforme : la première, le désir de 
créer hors de Paris, dans les départements, de grands 
foyers d'étude et d'activité intellectuelle ; la seconde, le 
dessein d'abolir le pouvoir absolu qui , dans l'Univer- 
sité impériale, disposait seul soit de l'administration 
des établissements, soit du sort des maîtres, et de pla- 

^ Je joins aux Piècei hiitoriques placées à la fin de ce volume 
le texte même de cette ordonnance et le Rapport au Roi qui en 
explique la pensée et les motifs. [Pièces historiques, n« VI.) 



5) CHAPITRE II. 

cer les établissements sous une autorité plus rapprochée 
et plus contrôlée^ en assurant auxmaitres plus de fixité, 
dMndépendance et de dignité dans leur situation. Idées 
justes, dont rordonnance du 17 février 1815 était un 
essai timide plutôt qu'une large et puissante application. 
Le nombre des Uniyersités locales y était trop considé- 
rable ; il n'y a pas en France dix-sept foyers naturels de 
hautes et complètes études; quatre ou cinq sufBraient 
et pourraient seuls devenir grands et féconds. La ré- 
forme oubUée que je rappeUe ici avait un autre tort; 
elle venait trop tôt; c'était le résultat à la fois systéma- 
tique et incomplet des méditations de quelques hommes 
depuis longtemps préoccupés des défauts du régime 
universitaire^ non pas le fruit d'une impulsion et d'une 
opinion vraiment pubhques. Une autre influence y ap- 
paraissait aussiy celle du Clergé, qui commençait alors 
sans bruit sa lutte contre l'Université, et cherchait ha- 
bilement sa propre puissance dans le progrès de la 
Uberté conunune. L'ordonnance du 17 février 1815 ou- 
vrit cette arène qui a été depuis si agitée. L'abbé de Mon- 
tesquiou s'empressa de donner au clergé une première 
satisfaction, celle de voir un de ses membres ^ juste- 
ment honoré, H. de Beausset, ancien évèque d'Ahds, à 
la tête du Conseil royal ; les libéraux de l'Université sai- 
sirent volontiers cette occasion d'y introduire plus de 
mouvement et d'indépendance; et le roi Louis XVIII se 
prêta de bonne grâce à donner sur sa liste civile un mil- 
lion pour abolir immédiatement la taxe universitaire^ 
en attendant qu'une loi nouvelle^ promise dans le préam- 



LA RESTAURATION (U14-1815J. 58 

bule de Fordoimance^ Tint compléter la réfonne et 
pourvoir^ sur les fonds de TËtat^ à tous les besoins du 
nouveau système. 

Je me fais un devoir d'exprimer ici un regret né 
d'une faute que j'aurais dû^ pour ma part^ m'appliquer 
plus vivement à prévenir : on ne tint pas^ dans cette 
réforme^ assez de compte de l'avis et de la situation de 
M. de Fontanes. Comme grand maître de l'Université 
impériale, il avait rendu à l'instruction publique trop 
et de trop éminents services pour que le titre de grand 
officier de la Légion d'honneur fût une compensation 
sutBsante à la retraite dont le nouveau système faisait, 
pour lui, \me convenance et presque une nécessité. 

Mais ni la réforme de l'instruction publique, ni aucune 
autre réforme n'inspiraient alors grand intérêt à la 
France; elle était en proie à de bien autres préoccupa- 
tions. À peine entrée dans son nouveau régime, une 
impression soudaine d'alarme et de méfiance l'avait 
saisie et s'aggravait de jour en jour. Ce régime, c'était 
la liberté avec ses incertitudes, ses luttes et ses périls. 
Personne n'était accoutumé à la liberté, et elle ne con- 
tentait personne. De la Restauration, les hommes de 
l'ancienne France s'étaient promis la victoire; de la 
Charte, la France nouvelle attendait la sécurité; ni les 
uns ni les autres n'obtenaient satisfaction; ils se retrou- 
vaient au contraire en présence, avec leurs prétentions 
et leurs passions mutueUes. Triste mécompte pour les 
royalistes de voir le Roi vainqueur sans l'être eux- 
mémed; dure nécessité pour les hommes de la Révolu- 



M CHAPITRE II. 

Uon d'avoir à se défendre^ eux qui dominaient depui» 
si longtemps. Les uns et les autres étaient étonnés et 
irrités de cette situation^ comme d'une offense à leur 
dignité et d'une atteinte à leurs droits. Dans leur irri- 
tation^ les uns et les autres se livraient^ en projet et en 
I>aroles^ à toutes les fantaisies, à tous les emportement» 
de leurs désirs ou de leurs alarmes. Parmi les puissants- 
etles riches de l'ancien régime, beaucoup ne se refu- 
saient, envers les riches et les puissants nouveaux, ni 
impertinences, ni menaces. Â la cour, dans les salons 
de Paris, et bien plus encore au fond des départements^ 
piu* les journaux, par les pamphlets, par les conversa- 
tions, i)ar les incidents journaliers delà vie privée, les- 
nobles et les bourgeois, les ecclésiastiques et les laïques,. 
les émigrés et les acquéreurs de biens nationaux lais- 
saient percer ou éclater leurs rivalités, leurs humeurs^ 
leurs rêves d'espérance ou de crainte. Ce n'était là que 
la conséquence naturelle et inévitable de l'état très-nou- 
veau que la Charte mise en pratique inaugurait brus- 
quement en France : pendant la Révolution, on se 
battait; sous l'Empire, on se taisait; la Restauration 
avait jeté la liberté au sein de la paix. Dans l'inexpé- 
rience et la susceptibilité générales, le mouvement 
et le bruit de la Uberté, c'était la guerre civile près de- 
recommencer. 

. Pour suffire à une telle situation, pour maintenir à 
la fois la paix et la liberté, pour guérir les blessures sans^ 
supprimer les coups, nul gouvernement n'eût été trop, 
fort ni trop habile. Louis XVIII et ses conseillers n'j 



LA RESTAURATION (1814-1815). * £5 

réussissaient pas. Us n'étaient pas, en fait de régime 
libre, plus expérimentés ni plus aguerris que la France 
elle-même. Par leurs actes, ils ne donnaient à ses inquié- 
tudes aucun motif sérieux; ils ayaient cru que la Charte 
empêcherait les inquiétudes de naître ; dès qu'elles ^e 
manifestaient un peu vivement, ils s'efforçaient de les 
calmer en abandonnant ou en atténuant les mesures 
qui les avaient suscitées. La fameuse ordonnance du 
comte Beugnot * sur l'observation des dimanches et 
fêtes n'aboutit qu'à une loi inefQcace^ qui ne fut pas 
même appliquée. Les paroles blessantes du comte 
Ferrand, en présentant à la Chambre des députés le 
projet de loi pour la restitution des biens non vendus 
à leurs anciens propriétaires % furent hautement dés- 
avouées, non-seulement par les discours, mais par 
les résolutions et la conduite du gouvernement en 
cette matière. Au fond, les intérêts qui se croyaient 
menacés ne couraient aucun vrai péril ; en présence 
des alarmes de la France nouvelle, le Roi et ses prin- 
cipaux conseillers étaient bien plus disposés à céder 
({u'à engager la lutte; mais, après avoir fait acte de 
sagesse constitutionnelle , ils se croyaient quittes de 
tout souci, et rentraient dans leurs habitudes et leurs 
goûts d'ancien régime, voulant aussi vivre en paix avec 
leurs vieux et familiers amis. C'était un pouvoir modéré, 
qui faisait cas de ses serments et ne formait, contre les 



< nrjainl814. 

^ 13 septembre 1814. 



56 CHAPITRE II. 

intérêts et les droits nouveaux du pays, point de redou- 
tables desseins, mais sans initiative et sans vigueur, 
dépaysé et isolé dans son rayaume, divisé et entravé 
dans son intérieur, faible avec ses ennemis, faible avec 
ses amis, n'aspirant pour lui-même qu'à la sécurité 
dans le repos, et appelé à traiter chaque jour avec un 
peuple remuant et hardi, qui passait soudainement des 
rudes secousses de la révolution et de la guerre aux 
difficiles travaux de la liberté. 

Sous l'influence prolongée de cette ' liberté, un tel 
gouvernement, sans passions obstinées et docile au 
vœu public quand l'expression en devenait claire, eût 
pu se redresser en s'afTermissant et suffire mieux à sa 
tâche. Hais il lui fallait du temps et le concours du 
pays. Le pays mécontent et inquiet ne sut ni attendre, 
ni aider. De toutes les sagesses nécessaires aux peu- 
ples libres, la plus difficile est de savoir supporter 
ce qui leur déplaît pour conserver les biens qu'ils pos- 
sèdent et acquérir ceux qu'ils désirent. 

On a beaucoup agité la question de savoir quels com- 
plots et quels conspirateurs avaient, le 20 mars 1815, 
renversé les Bourbons et ramené Napoléon. Débat subal- 
terne et qui n'a qu'un intérêt de curiosité historique. 
A coup sûr, il y eut de 1814 à 1815, et dans l'armée et 
dans la Révolution, parmi les généraux et parmi les con- 
ventionnels, bien des plans et bien des menées contre 
la Restauration et pour un gouvernement nouveau, 
l'Empire, la Régence, le duc d'Orléans, la République. 
Le maréchal Davoust promettait au parti impérial son 



LA RESTAURATION (1814-1815). 57 

concours et Fouché offirsdt à tous le sien. Hais si Napo- 
léon fût resté immobile à Tile d'Elbe^ tous ces projets 
de révolution auraient probablement avorté ou échoué 
bien des fois^ comme échoua celui des généraux d^Erlon^ 
Lallemand et Lefevre Desnouettes^ à l'entrée même du 
mois de mars. La fatuité des faiseurs de conspirations 
est infinie^ et quand l'événement semble leur avoir 
donné raison, ils s'attribuent à eux-mêmes ce qui a été. 
le résultat de cau^s bien plus grandes et bien plus 
complexes que leurs machinations. Ce fut Napoléon seul 
qui renversa en 1815 les Bourbons en évoquant, de sa 
personne, le dévouement fanatique de l'armée et les 
instincts révolutionnaires des masses populaires. Quel- 
que chancelante que fût la monarchie naguère restau- 
rée, il fallait ce grand homme et ces grandes forces 
sociales pour l'abattre. Stupéfaite, la France laissa, 
sans résistance comme sans confiance, l'événement 
s'accomplir. Napoléon en jugea lui-même ainsi avec 
un bon sens admirable : a Ils m'ont laissé arriver, 
dit-il au comte MoUien, comme ils les ont laissé partir. » 
Quatre fois en moins d'un demi-siècle, nous avons 
vu les rois partir et traverser en fugitifs leur royaume. 
Leurs ennemis divers ont peint avec complaisance leur 
inertie et leur délaissement dans leur fuite. Basse et im- 
prudente satisfaction que personne de nos jours n'a 
droit de se donner. La retraite de Napoléon, en 1814 et 
en 1815, n'a pas été plus briUante ni moins amère que 
celle de Louis XVIII au 20 mars, de Charles X en 1830, 
et de Louis-Philippe en 1848. La détresse a été égale 



58 CHAPITRE II— LA RESTAURATION (1814-1815}. 

IM)ur toutes les grandeurs. Tous les partis ont le même 
besoin de modestie et de respect mutuel. Autant que 
personne^ je fus frappé, au 20 mars 1815, des aveugle^ 
ments, des hésitations, des impuissances, des misères 
de toute sorte que cette tenible épreuve fit éclater, le 
ne prendrais nul plaisir et je ne vois nulle utilité à les 
redire; les peuples ne sont maintenant que trop enclins 
à cacher leurs propres faiblesses sous Tétalage des fai- 
blesses royales. J'aime mieux rappeler que ni la dignite 
de la royauté, ni celle du pays ne manquèrent, à cette 
triste époque, de nobles représentants. Madame la du- 
chesse d'Angoulême, à Bordeaux, éleva son courage au 
niveau de son malheur ; et M. Laine, comme président 
de la Chambre des députes, protesta avec éclat, le 28 
mars, au nom du droit et de la liberté, contre Févéne- 
ment alors accompli, qui ne rencontrait plus en France 
d'autre résistance que ces solitaires accents de sa voix. 



CHAPITRE IIL 

LES CENT -JOURS. 



Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour repren- 
dre mon cours. — Attitude inquiète des classes moyennes au 
retour de Napoléon. — Ses motifs légitimes. — Sentiments des 
peuples comme des gouvernements étrangers envers Napo- 
léon.— Rapprochement apparent et lutte secrète de Napoléon 
et des libéraux. — Les Fédérés. — Carnot et Fojuché. — Explosion 
de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le palais im-« 
rial. — Louis XVIII et son conseil à Gand. — Le congrès et 
M. de Tallejrand à Vienne. — Je vais à Gand, de la part du 
comité royaliste constitutionnel de Paris.^Mes motifs et mes 
sentiments pendant ce voyage.— Etat des partis à Gand.— Ma 
conversation avec Louis XYIII.— M. de Blacas. — M. de Cha- 
teaubriand. — M. de Talleyrand revient de Vienne. — 
Louis XVIII rentre en France.— Intrigue ourdie à Mons et 
déjouée à Cambrai. — Aveuglement et faiblesse de la Chambre 
des représentants. — Mon opinion sur l'entrée de Fouchédans 
le Conseil du Roi. 

(1815.) 



Le Roi parti etTEmpereur rentré à Paris, je retour- 
nai à la Faculté des lettres, décidé à rester en dehor» 
de toute menée secrète, de toute agitation vaine, et à 
reprendre mes travaux historiques et mon cours, non 
sans un vif regret de la vie politique à peine ouverte 
poiu* nfoi et tout à coup fermée *. Â vrai dire, je ne la 



* Je me dois de répéter ici moi-même la rectification d'une 
erreur (je ne veux pas me servir d'un autre mot) commise sur 
mon compte à propos des Cent-Jours et de la conduite que j'ai 



60 CHAPITRE III. 

croyais pas fermée sans retour. Nod que le prodigieux 
succès de Napoléon ne m'eût réyélé en lui une puissance 
à laquelle^ depuis que j'avais assisté à sa chute, j'étais 
loin de croire. Jamais la grandeur personnelle d'un 
homme ne s'était déployée avec un plus foudroyant 
éclat; jamais acte plus audacieux et mieux calculé dans 
son audace n'avait frappé l'imagination des peuples. Et 
les forces extérieures ne manquaient pas à l'homme 
qui en trouvait tant en lui-même et en lui seul. L ar- 
mée lui appartenait avec un dévouement ardent et 
aveugle. Dans les masses populaires, l'esprit révolu- 
tenue à cette époque. Cette rectification, insérée dans le Moni- 
teur universel du 4 février 1844, j est conçue en ces termes : 

c Plusieurs journaux ont récemment dit ou répété que M. Gui- 
zot, ministre des affaires étrangères, qui fut secrétaire général 
du ministère de l'intérieur en 1814 et 1815,'avalt conservé ces 
fonctions dans les Cent-Jours, sous le ministère du général comte 
Carnot, nommé ministre de l'intérieur par décret du 30 mars 
1815, qu'il avait signé l'acte additionnel et qu'il avait été desti- 
tué. L'un de ces journaux a invoqué le témoignage du Moniteur. 

« Ces assertions sont complètement fausses. 

« M. Guizot, actuellement ministre des affaires étrangères, 
avait quitté, dès le 20 mars 1815, le ministère de l'intérieur; il 
fut remplacé dans ses fonctions de secrétaire général par un 
décret impérial du 23 mars, qui les confia à M. le baron Basset 
de Chdteaubourg, ancien préfet (BuUeh'n des luis, n. V, p. 34). Ce 
n'est point de M. François Guizot qu'il est question dans la note 
publiée parle Moniteur du 14 mai 1815, p. 516, mais de M. Jean- 
Jacques Guizot, chef de bureau & cette époque au ministère de 
l'intérieur, qui fut en effet révoqué de ses fonctions dans le 
courant du mois de mai 1815. » 

Malgré cette rectification officielle, fondée sur des actes offi- 
ciels, et publiée en 1844 dans le Moniteur même où la confusion 
avait d'abord été commise, la même erreur a été reproduite, en 
1847, dans V Histoire des deux Restaurations, de M. Vaulabelle 
(ï« édition, t. II, p. 276), et en 182(1 dans VHisloire de la Restau- 
ration, de M. de Lamartine (t. IV, p. 15). 



LES CENT-JOURS (1815;. 61 

tionnaire et Tesprit guerrier^ la haine de Tancien ré- 
gime et l'orgueil national s'étaient soulerés à son aspect 
et se précipitaient à son service, n remontait avec un 
cortège passionné sur un trône délaissé à son approche. 

Mais à côté de cette force éclatante et bruyante se 
révéla presque au même instant une immense faiblesse. 
I/homme qui venait de traverser la France en triompha- 
teur^ en se portant partout^ de sa personne^ au-devant 
de touS; amis ou ennemis^ rentra dans Paris de nuit^ 
comme Louis XYIII en était sortie sa voiture entourée 
de cavaliers et ne rencontrant sur son passage qu'une 
population rare et morne. L'enthousiasme l'avait accom- 
pagné sur sa route : il trouva au terme la froideur^ le 
doute^ lesméûances libérales^ les abstentions prudentes^ 
la France profondément inquiète et l'Europe irrévoca- 
blement ennemie. 

On a souvent reproché aux classes élevées^' surtout 
aux classes moyennes^ leur indifférence et leur égoîsme; 
elles ne consultent^ dit-on^ que leur intérêt personnel 
et sont incapables de dévouement et de sacrifice. Je suis 
de ceux qui pensent que les nations^ et toutes les classes 
au sein des nations^ et surtout les nations qui veulent 
être libres, ne peuvent vivre avec sûreté comme avec 
honneur qu'à des conditions d'énergie et de persévé- 
rance morale, en sachant faire acte de dévouement à 
leur cause et opposer aux périls le courage et les sacri- 
fices. Mais le dévouement n'exclut pas le bon sens, ni le 
courage l'intelligence. Il serait trop commode pour les 
ambitieux et les charlatans d'avoir toujours à leur dis- 



éS CHAPITRE III. 

fiosition des dévouements hardis et aveugles. C'est trop 
souvent la condition des passions populaires; ignorante, 
jrréflécliie et imprévoyante, la multitude, peuple ou 
armée, devient trop souvent, dans ses généreux in- 
stincts, l'instrument et la dupe d'égoîsmes bien plus 
pervers et bien plus indifférents à son sort que celui 
dont on accuse les classes riches et éclairées. Napoléon 
est peut-être, de tous les grands hommes de sa sorte, 
celui qui a mis le dévouement, civil et militaire, aux 
plus rudes épreuves; et lorsque le 21 juin 1815, envoyé 
|iar lui à la Chambre des représentants, son frère Lu- 
cien reprochait à la France de ne pas le soutenir avec 
assez d'ardeur et de constance, H. de La Fayette avait 
raison de s'écrier : «De quel droit accuse-t-on la nation 
d'avoir manqué, envers l'empereur Napoléon, de dé- 
vouement et de persévérance? Elle l'a suivi dans les 
sables brûlants de lÉgypte et dans les déserts glacés de 
la Russie, sur cinquante champs de bataille, dans ses 
revers comme dans ses succès; depuis dix ans, trois 
millions de Français ont péri à son service ; nous avons 
assez fait pour lui. » Grands et petits, nobles, bourgeois 
et paysans, riches et pauvres, savants et simples, géné- 
raux et soldats, les Français avaient du moins assez fait 
et assez souffei*t au service de Napoléon pour 'avoir le 
droit de ne plus le suivre aveuglément et d'examiner s'il 
les conduisait au salut ou à la ruine. L'inquiétude des 
classes moyennes, en 1815, était une inquiétude légitime 
et patriotique ; ce qu'elles souhaitaient, ce qu'elles avaient 
raison de souliaiter, dans l'intérêt du peuple entier 



LES CEiNT-JOUUS (1815). 03 

comme dans leur intérêt propre^ c'était la paix et la li- 
berté sous la loi ; elles avaient bien raison de douter que 
Napoléon pût les leur assurer. 

Le doute devint bien plus pressant quand on connut 
les résolutions des puissances alliées réunies au congrès 
de Vienne^ leur déclaration du 13 mars et leur traité du 
io. Nul homme sensé ne comprend aujourd'hui qu*à 
moins d'avoir un parti pris d'aveuglement, on ait pu alors 
se faire illusion sur la situation de l'empereur Napo- 
léon et sur les chances de son avenir. Non-seulement les 
puissances, en l'appelant a ennemi et perturbateur de la 
paix du monde, » lui déclaraient une guerre à outrance, 
et s'engageaient à réunir contre lui toutes leurs forces; 
mais elles se disaient « prêtes à donner au roi de Frauce 
et à la nation française les secours nécessaires pour réta- 
blir la tranquillité pubUque;» et elles invitaient expres- 
sément Louis XYIII à donner à leur traité du 25 mars 
son adhésion. Elles posaient ainsi en principe que l'œu- 
vre de pacification et de reconstruction européenne, 
accompUe à Paris par le traité du 30 mai 1814 entre le 
roi de France et l'Europe^ n'était point anéantie i)ar la 
[)erturbation violente qui venait d'éclater, et qu'elles ki 
maintiendraient contre Napoléon dont le retour et le 
succès soudains, fruit d'un entraînement miUtaire et 
révolutionnaire, ne pouvaient lui créer aucun droit en 
Europe, et n'étaient point, à leurs yeux, le vœu réel et 
général de la France. 

Solennel exemple des justices implacables que. Dieu 
et le temps aidant, les grandes fautes attirent sur leurs 



64 CHAPITRE III. 

auteurs! Les partisauis de Napcriêoo pooruent contester 
TopiiiioD des aBiés sur le Toeu de h France; fls pouratent 
crt>ire que, pour rhoimeur de son indépendance, eDe lui 
devait son appui ; mais ils ne pouraient prétendre que les 
nations étrangères n'eussent pas aussi teur profMie indé- 
pendance à cœur, ni leur persuader qu'arec Napdéon 
maître de la France elles seraient en sûreté. Nulles pro- 
messes, nuls traites, nuls embarras, nub revers ne 
donnaient confiance dans sa modération future; son 
caractere et son histoire enlevaient tout crédit à ses pa- 
roles. Et ce n'étaient pas les gouvernements seuls, les 
rois et leurs conseiUers qui se montraient ainsi prévenus 
et aliénés sans retour; les peu|4es étaient bien plus mé- 
fiants et plus ardents contre Napoléon, n ne les avait pas 
seulement accablés de guerres, de taxes, d'invasions, de 
démembrements; il les avait oflTensés autant qu'oppri- 
més. Les Allemands surtout lui portaient une haine 
violente; ils voulaient venger la reine de Prusse de ses 
insultes et la nation allemande de ses dédains. Les paroles 
dures et blessantes qu'il avait souvent laissé échapper 
sur leur compte étaient partout répétees, répandues, 
commentées, probablement avec une crédule exagéra- 
tion. Après la campagne de Russie, l'Empereur causant 
im jour avec quelques personnes des pertes de l'armée 
française dans cette terrible éprouve, l'un des assi- 
stants, le duc de Vicence, les estimait à plus de 200,000 
liommes. — « Non, non, dit Napoléon, vous vous trom- 
|Hîz, ce n'est pas tant; » et après avoir im moment cher- 
clié dans sa mémoire : a Vous pourriez bien ne pas avoir 



LES CENT-JOURS (1815}. 65 

tort; mais fl y avait là beaucoup d'Allemands. » C'est 
au duc de Vicence lui-même quej'ai entendu raconter 
ce méprisant propos.; et Tempereur Napoléon s'était 
complu sans doute dans son calcul et dans sa ré- 
ponse, car le 28 juin 1813, à Dresde, dans un entre- 
tien devenu célèbre, il tînt le même langage au premier 
ministre de la première des puissances allemandes, à 
M. de Metternich lui-même. Qui pourrait mesurer la 
profondeur des colères amassées par de tels actes et de 
ielles paroles dans Tâme, je ne dis pas seulement des 
chefs de gouvernement et d'armée, des Stein, des Gnei- 
senau, des Blûcher, des Mûffling, mais de la race aUe- 
mande tout entière? Le sentiment des peuples de TAUe- 
magne eut, aux résolutions du congrès de Vienne, au 
moins autant de part que la prévoyance de ses diplo- 
mates et la volonté de ses souverains. 

Napoléon se faisait- il lui-même, en quittant Ttle 
d'Elbe, quelque illusion sur les dispositions de l'Europe 
a son égard? Concevait-Il quelque espérance soit de trai- 
ter avec la coalition, soit de la diviser? On Ta beau- 
coup dit, et c'est possible; les plus fermes esprits ne 
s'avouent guère tout le mal de leur situation. Hai^ une 
fois arrivé à Paris et instruit des actes du congrès. Napo- 
léon vit la sienne telle qu'elle était et l'apprécia sur-le- 
champ avec son grand et libre jugement. Ses entretiens 
avec les hommes sérieux qui l'approchaient alors, entre 
autres avec M. Mole et le duc de Vicence, en font foi. 11 
essaya de prolonger quelque temps dans le public l'in- 
certitude qu'il n'avait pas; la déclaration du congrès du 
I. 1. ô 



<66 CHAPITRE III. 

J3 mars ne fut publiée dans le Monitmrque le 5 avril, 
le traité du 35 mars que le 3 mai, et Napoléon les fit 
accompagner de longs commentaires pour établir que 
ce ne pouvait être là, envers lui, le dernier mot de l'Eu- 
rope, n fit à Vienne, et par des lettres solennellement 
publiques, et par des émissaires secrets, quelques ten- 
tatives pour renouer avec Terapereur François, son 
beau*père, quelques relations, pour rappeler auprès de 
lui sa femme et son fils, pour semer, entre Tempereur 
Alexandre et les souverains d'Angleterre et d'Autriche,^ 
la désunion ou du moins la défiance, pour regagner à sa 
cause le prince de Metternicb et M. de TaUeyrand lui- 
même, n n'attendait probablement pas grand'chose de 
ces démarches et ne s'étonna guère de ne trouver, dans 
les liens et les sentiments de famille, md appui contre 
les intérêts et les engagements de la politique. 11 com- 
prit et accepta, sans colère contre personne et probable- 
ment aussi sans retour sur lui-même, la situation que 
lui faisait en ce moment sa vie passée : c'était celle d'un 
joueur efft^né, complètement ruiné quoique encore de- 
bout, et qui joue seul, contre tous ses rivaux réunis, une 
partie désespérée, sans autre chance qu'un de ces coups 
imprévus que l'habileté la plus consommée ne saurait 
iimener, mais que la fortune accorde quelquefois à ses 
favoris. 

On a prétendu, quelques-uns même de ses plus chauds 
admirateurs, qu'à cette époque le génie et l'énergie de 
Napoléon avaient baissé; on a cherché dans son embon- 
\mnt, dans ses accès de langueur, dans ses longs som- 



LES CENT-JOUaS (1815). «7 

tneib, Texplicatioii de son insuccès. Je crois le reproclie 
îr^uste et la plainte friTole; je n'aperçois, dans f esprit et 
la conduite de Napoléon^ durant les Gent-Jours, aucun 
-symptôme d'aflbiblissement; je lui trouTe, et dans le 
jugement et dans l'action^ ses qualités accoutumées. Les 
causes de son mauvais sort sont plus hautes. Il n'était 
l>lus alors^ comme il l'avait été longtemps, porté et 
soutenu par le sentiment général et le besoin d'ordre et 
•de sécurité d'un grand peuple; il tentait au contraire 
dîne mauvaise œuvre, une œuvre inspirée par ses seules 
liassions et ses seules nécessités personnelles, réprouvée 
|Kir le sens moral et le bon sens comme par le véritable 
intérêt de la France. Et il tentait cette œuvre profondé- 
Anent égoïste avec des moyens contradictoires et dans 
«tme situation impossible. De là est venu le revers qu'il 
^ subi comme le mal qu'il a fait. 

C'était, pour les spectateurs intelligents, un spectacle 
43trange et,. des deux parts, un peu ridicule, que Napo- 
léon et les chefs du parti libéral aux prises, non pour se 
«combattre, mais pour se persuader, ou se séduire, ou 
se dominer mutuellement. On n'avait pas besoin d'y re- 
garder de très-près pour s'apercevoir que ni les Uns, ni 
les autres ne prenaient au sérieux ni le rapprochement, 
ni la discussion. Les uns et les autres savaient bien que 
la vraie lutte n'était pas entre eux, et que la question 
4lont dépendait leur sort se déciderait ailleurs que dans 
leurs entretiens. Si Napoléon eût vaincu l'Europe, k 
<r<Hip sûr il ne serait pas resté longtemps le rival de 
M. de La Fayette et le disciple de M. Benjamin Constant; 



68 CHAPITRE HI. 

et dès qu'il fut vaincu à Waterloo, M. de La Fayette et 
ses amis se mirent à l'œuvre pour le renverser. Par 
nécessité, par calcul, les vraies idées et les vraies pas- 
sions des hommes descendent quelquefois au fond de 
leur cœur ; mais elles remontent promptement à la sur^ 
face dès qu'elles se croient quelque chance d'y reparaître 
avec succès. Le plus souvent, Napoléon se résignait avec 
une souplesse, une finesse et des ressources d'esprit 
infinies, à la comédie que les libéraux et lui jouaieni 
ensemble ; tantôt il défendait doucement, quoique obsti- 
nément, sa vieille politique et sa propre pensée; tantôt 
il les abandonnait de bonne grâce sans les renier, et 
comme par complaisance, pour des opinions qu'il ne 
partageait pas. Mais quelquefois, soit préméditation, soit 
impatience, il redevenait violemment lui-même, et le 
despote, à la fois fils et dompteur de la Révolution, re- 
paraissait tout entier. Quand on voulut lui faire insérer 
dans l'Acte additionnel aux constitutions ie l'Empire 
l'abolition de la confiscation proclamée par la Charte de 
Louis XVm, il se récria avec colère : « On me pousse 
dans une route qui n'est pas la mienne. On m'affaiblit^ 
on m'encbalne. I^ France me cherche et ne me re- 
trouve plus. L'opinion était excellente; elle est exé- 
crable. La France se demande ce qu'est devenu le vieux 
bras de l'Empereur, ce bras dont elle a besoin pour 
dompter l'Europe. Que me parle-t-on de bonté, de jus- 
tice abstraite, de lois naturelles? La première loi, c'est 
la nécessité; la première justice, c'est le salut public... 
A chaque jour sa peine, à cliaque circonstance sa loi,. 



LES CENT-JOURS (1815). 00 

à chacun sa nature. La mienne n'est pas d'être un 
ange. Quand la paix sera faite» nous Terrons. » Un autre 
jour^ dans ce même travail de préparation de l'Acte ad- 
ditionnel^ à propos de l'institution de la pairie hérédi- 
taire ^ il s'abandonna à la riche mobilité de son esprit, 
prenant tour à tour la question sous ses diverses faces, et 
jetant à pleines mains, sans conclure, les observations 
et les vues contraires : a La pairie est en désaccord avec 
l'état présent des esprits; elle blessera l'orgueil de l'ar- 
mée; elle trompera l'attente des partisans de l'égalité; 
elle soulèvera contre moi mille prétentions indivi- 
duelles. Où voulez -vous que je trouve les éléments 
d'aristocratie que la pairie exige?... Pourtant une con- 
stitution sans aristocratie n'est qu'un ballon perdu dans 
les airs. On dirige un vaisseau parce qu'il y a deux 
forces qui se' balancent; le gouvernail trouve un point 
d'appui. Mais un ballon est* le jouet d'une seule force; 
le point d'appui lui manque; le vent l'emporte et la 
direction est impossible.» Quand la question de prin- 
cipe fut décidée et qu'il en vint à nonfmer sa Chambre 
des pairs héréditaire, il avait grande envie d'y appeler 
beaucoup de noms de l'ancienne monarchie; après 
mûre réflexion, il y renonça, « non sans tristesse,» dit 
Benjamin Constant, et en s'écriant : « 11 faudra pour- 
tant y revenir une fois ou une autre; mais les souvenirs 
^ont trop récents; ajournons cela jusqu'après la bataille ; 
je les aurai bien si je suis le plus fort. » Il eût bien voulu 
syoumer ainsi toutes les questions, et ne rien faire avant 
d'être redevenu le plus fort; mais avec la Restauration, 



70 CHAPITRE III. 

la liberté était rentrée en France, et il Tenait, lui, d'f 
réveiller la Rérolution; il était en face de ces deux 
puissances, contraint de les tolérer et essayant de s'ea 
senir, en attendant qu'il pût les vaincre. 

Quand il eut adopté toutes les institutions, toutes les 
garanties de liberté que l'Acte additionnel empruntait k 
la Charte, il eut à traiter avec un autre vœu, un autre 
article de foi des libéraux encore plus déplaisant pour 
lui. Ils demandèrent que ce fût là une constitution toute 
nouvelle, qui lui déférât la couronne impériale par la 
volonté du peuple et aux conditions que cette volonté 
} attjiclierait. C'était toujours la prétention de créer k 
nouveau, au nom de la souveraineté populaire, le 
(gouvernement tout entier, institutions et dynastie: 
arro$(ante et cliimérique manie qui avait possédé,, 
un an auparavant, le Sénat impérial quand il rappel» 
Louis XVllI, et qui vicie dans leur source la plupart des^ 
théories politiques de notre temps. Napoléon, en la pro- 
clamant sans cesse, n'entendait point ainsi la souverai- 
neté du peuple : a Vous m'ôtez mon passé, dit-il à ses^ 
docteurs; je veux le conserver. Que faites-vous dqnc de 
mes onze ans de règne ? J'y ai quelques droits, je pense ; 
l'Kuropele sait. Il faut que la nouvelle constitution se 
rattache à l'ancienne ; eUe aura la sanction de plusieurs^ 
années de gloire et de succès. » 11 avait raison : l'abdi- 
cation qu'on voulait de lui eût été plus humiliante que 
celle de Fontainebleau, car, si on lui rendait le trône^ 
c'était lui-même et sa grande histoire qu'on lui deman- 
dait d'abdiquer. 11 flt, en s'y refusant, acte de fierté Intel- 



LES CENT-JOURS (1815). 7ï 

ligente^ et par le préambule comme par le nom même 
de TÂcte additionnel^ il maintint le vieil Empire en le 
réformant. Quand vint le jour de la promulgation, le 
l'r juin, au Champ de Mai, sa fidélité aux traditions^ 
impériales fut moins sérieuse et moins digne; il voulut 
paraître devant le peuple avec toutes les pompes de sa 
cour, entouré des princes de sa famille vêtus en taffetas 
blanc, de ses grands dignitaires en manteau orange,. 
de ses chambellans, de seSvpages : attachement puéril à 
des- splendeurs de palais qui s'accordaient mal avec 
rétat des affaires et des esprits, et dont le public fut 
choqué en voyant défiler, au milieu de cet apparat 
magnifique, vingt mille soldats qui saluaient l'Empereur 
en passant pour aller mourir. 

Quelques jours auparavant, une cérémonie bien diffé- 
rente avait mis en lumière un autre des inconséquents 
embarras de TEmpire renaissant. E9 même temps qu'iï 
discutait avec l'aristocratie libérale sa constitution 
nouvelle. Napoléon s'appliquait à rallier autour de lui 
et à discipliner, en la caressant, la démocratie révolu-^ 
tionnaire. La population des faubourgs Saint-Antoine et 
Saint-Marceau s'agitait; l'idée leur vint de s'organiser 
en fédération, comme avaient fait leurs pères, et d'aller 
demander à l'Empereur des chefs et des armes. On 
accueillit leur vœu ; mais ils ne furent plus des Fédérés^ 
comme en 1792; on les appela des Confédérés, dans^ 
l'espoir, en altérant un peu lejiom, d'effacer un peu les 
souvenirs. Une ordonnance de police régla minutieuse- 
ment leur marche à travers les rues, les précautions 



72 CHAPITRE III. 

contre tout désordre et les détails de leur présentalioo 
à l'Empereur dans la cour des Tuileries. Ib lui remirent 
une adresse, longue et grave jusqu'à la froideur. 11 les 
remercia en les appelant soldais fédérés, soigneux de 
leur imprimer lui-même le caractère qui lui convenait; 
et le lendemain on lisait dans le Journal de l'Empire : 
c( L'ordre le plus parfait a régné depuis le départ des 
Confédérés jusqu'à leur retour; mais on a entendu avec 
peine, dans quelques endroits, lé nom de l'Empereur 
mêlé à des chants qui rappelaient une époque trop 
fameuse, d Scrupule bien sévère dans un semblable 
travail. ^ 

Je traversais, peu de jours après, le jardin des Tuile- - 
ries ; une centaine de Fédérés, d'assez mauvaise appa- 
rence, étaient réunis sous les fenêtres du palais, criant 
vive r Empereur I et le provoquant à se montrer. 11 tarda 
beaucoup à tenir compte de leur désir; enfin une fenê- 
tre s'ouvrit; il parut et salua de la main; mais presque 
à l'instant la fenêtre se referma, et je ris clairement 
Napoléon se retirer en haussant les épaules, plein d'hu- 
meur sans doute d'avoir à se prêter à des démonstrations 
dont la nature lui déplaisait et dont la force très-médio- 
cre ne le satisfaisait pas. 

n avait voulu donner au parti révolutionnaire plus 
d'un gage : avant d'en recevoir les bataillons dans la 
cour de son palais, il en avait appelé dans son conseil 
les plus anciens et plus célèbres chefs. Je doute qu'il 
attendit de leur part un très-utile concours. Camot, 
habile officier, républicain sincère et honnête homme. 



LES CENT-JOURS (1815). 73 

autant que peut l'être un fanatique badaud , devait être 
un mauvais ministre de l'intérieur , car il ne possédait 
ni Tune ni l'autre des deux qualités essentielles dans ce 
grand poste, ni la connaissance et le discernement des 
honuncSy ni l'art de les inspirer et de les diriger autre- 
ment que par des maximes générales et d'uniforme^ 
circulaires. Napoléon savait mieux que personne com- 
ment Foucbé faisait la police : pour lui-même d'abord 
et pour son propre pouvoir, puis pour le pouvoir qui 
l'employait, et tant qu'il trouvait plus de sûreté ou 
d'avantage à le servir qu'à le trahir. Je n'ai vu le duc 
d'Otrante que deux fois et dans de courtes conversations; 
nul homme ne m'a plus complètement donné l'idée 
d'une indifférence hardie, ironique, cynique, d'un sang- 
froid imperturbable dans un besoin immodéré de mou- 
vement et d'importance, et d'un parti-pris de tout faire 
pour réussir, non dans un dessein déterminé, mais dans 
le dessein et selon la chance du moment. Il avait con- 
servé, de sa vie de proconsul jacobin, une certaine indé- 
pendance audacieuse, et restait un roué de révolution, 
bien qu'il fût devenu aussi un roué de gouvernement et 
de cour. Napoléon, à coup sûr, ne comptait pas sur un 
tel homme, et savait bien qu'en le prenant pour minis* 
tre, il aurait à le surveiller plus qu'à s'en servir. Hais il 
avait besoin que, par les noms propres, le drapeau de la 
Révolution flottât clairement sur l'Empire, et il aimait 
mieux subir Camot et Foucbé dans son gouvernement 
que les laisser en dehors, murmurant ou conspirant 
avec tels ou tels de ses ennemis. Au moment de son 



71 CHAPITRE III. 

retour et dans les premières semaines de l'Empire rt s^ 
suscité, il retira probablement de ces deux choix Ta- 
vantage qu'il s'en était promis; mais quand les périls et 
les difficultés de sa situation eurent éclaté^ quand il fut 
aux prises^ au dedans avec les libéraux méfiants, au de- 
hors avec l'Europe, Carnot et Fouché devinrent aussi 
pour lui des difficultés et des périls. Carnot, sans le 
trahir, le servait ^uchement et froidement, car, dans la 
plu|>art des circonstances et des questions, il était bien 
I>lutôt du bord de l'opposition que de celui de l'Empe- 
reur; et Fouché le trahissait indéfiniment, causant et 
traitant à voix basse de sa fin prochaine avec tous ses 
héritiers possibles, comme un médecin indifférent au 
lit d'un malade désespéré. 

Même chez ses plus intimes et plus dévoués serviteurs. 
Napoléon ne rencontrait plus, comme jadis, une foi im- 
plicite, une disposition facile et prompte à penser et à 
agir comme il voulait et quand il voulait. L'indépen- 
dance d'esprit et le sentiment de la res[M)nsabilité per- 
sonnelle avaient repris, autour de lui, leurs scrupules et 
leur empire. Quinze jours après son arrivée à Paris, il 
fit appeler son grand maréchal, le général Bertrand, et 
lui présenta à contre-signer le décret, daté de Lyon, par 
lequel il ordonnait la mise en jugement et le séquestre 
des biens du prince de TaDeyrand, du duc de Raguse, 
de l'abbé de Montesquioif, de M. Bellard et de neuf au- 
tres personnes qui, en 18f 4 et avant son abdication, 
avaient concouru à sa chute. Le général Bertrand s'y 
refusa: «Je suis étonné, lui dit l'Empereur, que vous 



LES CENT-JOURS (;815). 75 

me fassiez de teUes difficultés; cette s^yérité est néces- 
saire au bien de l'État. — Je ne le crois pas. Sire. — ^Je le 
crois, moi, et c'est à moi seul qu'il appartient d'en juger. 
Je ne TOUS ai pas fait demander votre aveu, mais Totre 
signature, qui n'est qu'une affaire de forme et ne peut 
TOUS compromettre en rien. — Sire, un ministre qui 
contre-signe un acte du souverain en est moralement 
responsable. Votre Majesté a déclaré par ses proclama- 
tions rpi'elle accorderait une amnistie générale; je les ai 
contre-signées de tout mon cœur; je ne contre-signerai 
pas le décret qui les révoque. »' Napoléon insista et ca- 
ressa en vain; Bertrand fut invincible; le décret parut 
sans contre-seing; et Napoléon put se convaincre à l'in- 
stant même que son grand maréchal n'était pas seul à 
protester; comme il traversait le salon où se tenaient ses 
aides de camp, M. de La Bédoyère dit assez haut pour 
être entendu : a Si le régime des proscriptions et des 
séquestres recommence, tout sera bientôt fini. » 

Quand la liberté éclate à ce point dans l'intérieur du 
palais, c'est qu'elle règne au dehors. Après quelques 
semaines de stupeur, elle devint en effet étrangement 
générale et hardie. Non-seulement la guerre civile re- 
naissait dans les départements de l'ouest; non-seulement 
des actes matériels de résistance ou d'hostilité étaient 
commis sur divers points du territoire, dans des villes 
importantes, pat des hommes considérables; mais par- 
tout, et surtout à Paris, on pensait, on parlait tout haut, 
dans les lieux publics comme dans les salons; on allait 
et venait, on manifestait des espérances, on se livrait à 



76 CHAPITRE III. 

des menées enneipies, comme si elles eussent été léga- 
les ou assurées du succès; les journaux, les pamphlets^ 
les chansons se multipliaient, s'enTcnimaient de jour 
en jour, et circulaient à peu près sans obstacle et sans 
crainte. Les amis chauds, les serviteurs dévoués de 
TEmpire témoignaient leur surprise et leur indignation; 
Fouché faisait à FEmpereur des rapports pour signaler 
le mal et réclamer des mesures de répression; le Moni- 
teur publiait les rapports ; les mesures étaient décrétées ; 
quelques arrestations, quelques i)oursuites avaient lieu, 
mais sans vigueur ni efficacité générale : grands ou pe- 
tits, la plupart des agents du pouvoir n'avaient évidem- 
ment ni ardeur dans leur cause, ni confiance dans leur 
force. Napoléon n'ignorait rien de tout cela et laissait 
aller, subissant, comme une nécessité du moment, la 
liberté de ses ennemis, la mollesse de ses agents, et gar- 
dant sans doute dans son cœur le sentiment qu'il avait 
exprimé tout haut dans une autre occasion : a Je les 
aurai bien si je suis le plus fort. » 

Je doute qu'il appréciât à sa juste valeur une des 
causes, une cause cachée mais puissante, de sa faiblesse 
au lendemain d'un si prodigieux succès. Malgré l'hu- 
meur, les inquiétudes, les méfiances, les colères qu'a- 
vait excitées le gouvernement de la Restauration, 
ce fut bientôt , au fond des cœurs , le sentiment 
général qu'il n'y avait pas là de quoi justifier une révo- 
lution semblable, de tels attentats de la force armée 
contre le pouvoir légal, et de tels risques pour la patrie. 
L'armée avait été entraînée vers* son ancien chef par un 



LES CBNT-JOUBS (1816). 77 

mouvement d'affection et de dévouement généreux en- 
core plus que par des intérêts personnels ; elle était 
nationale et populaire : pourtant rien ne pouvait chan- 
ger la nature des actes ni le sens des mots; la violation 
des serments, la défection sous les armes, le passage 
subit d'un camp dans le camp contraire ont toujours 
été condamnés par 'l'honneur comme par le devoir, 
militaire ou civil, et qualifiés de trahison. Individus, 
peuples ou armées, les hommes en proie à une passion 
violente dédaignent souvent, ou même ne ressentent 
pas du tout, au premier moment, l'impression morale 
qui s'attache naturellement à leurs actes; mais elle ne 
tarde guère à reparaître, et quand elle est secondée par 
les conseils de la prudence ou par les coups du malheur, 
elle reprend bientôt son empire. Ce fut le triste destin 
du gouvernement des Cent-Jours, que l'autorité du 
sens moral se rangeât du bord des royalistes ses adver- 
saires et que la conscience publique, clairement ou 
confusément, volontiers ou à contre-cœur, donnât rai- 
son aux jugements sévères dont son origine était l'objet. 
Nous observions attentivement, mes amis et moi, les 
progrès de cette situation impériale et de ces disposi- 
tions publiques ; ce fut bientôt notre conviction profonde 
que Napoléon tomberait et que Louis XVIII remonterait 
sur le trône. Et en même temps que tel nous apparais- 
sait l'avenir^ nous étions de plus en plus convaincus 
ipie, dans le déplorable état où l'entreprise des Gent- 
Jours avait jeté la France, au dedans et au dehors, le 
retour de Louis XVUl était pour elle la meilleure 



78 CHAPITRE III. 

chaace de retrouver au dedans un gouvernement régu- 
lier, au dehors la paix et son rang dans l'ordre 'euro- 
péen. Dans la vie publique, la prudence et le devoir veu- 
lent également qu'on ne se fasse aucune illusion sur le 
mal et qu'on accepte fermement le remède, quels qu'en 
soient l'amertume et le {hîx. Je n'avais point pris de part 
active à la première Restauration; je m'unis sans hésiter 
aux efforts de mes amis pour que la seconde s'acoompUt 
dans les conditions les plus propres à sauver la dignité, 
les libertés et le repos de la France. 

Ce que nous apprenions de Gand nous inquiétait 
lieaucoup : transactions ou institutions, tous les pro- 
blèmes de principe ou de circonstance qu'on se flattait 
d'avoir résolus en 484^1 étaient là remis en question; 
la lutte était rengagée entre les royalistes constitution* 
nels et lessabsolutistes de réaction ou de cour, entre la 
Charte et l'ancien régime. On s'est souvent complu à 
sourire et à faire sourire en racontant les dissensions, les 
rivalités, les projets, les espérances et les craintes qui se 
débattaient parmi cette poignée d'exilés, autour de ce roi 
impotent et impuissant. C'est là un plaisir peu intelligent 
et peu digne. Qu'importe que le théâtre soit grand ou pe- 
tit, que les acteurs y paraissent dans la haute ou dans la 
mauvaise fortune, et que les misères de la nature hu- 
maine s'y déploient sous de brillantes ou de mesquines 
formes? La grandeur est dans les questions qui s'agitent 
«*t les destinées qui se préparent. On traitait à Gand la 
question de savoir comment la France serait gouvernée 
4|uand ce vieux roi sans États et sans soldats serait appelé 



LES CENT-JOURS (1815). 79 

une seconde fois à s^inierposer entre elle et l'Europe. 
Le proMème et révénement en perspectiTe étaient assez 
grands pour préoccuper dignement les hommes sérieux 
et les bons citoyens. 

Les nouvelles de Vienne n'étaient pas moins graves. 
Non qu'il y eût au fond^ dans les desseins ou dans l'union 
des puissances alliées, aucune hésitation : Fouché, de- 
puis longtemps en bons rapports avec le prince de Met- 
ternich, lui tusait faire, il est vrai, toutes sortes d'ou- 
vertures que le chancelier d'Autriche ne repoussait pas 
absolument; toutes les combinaisons qui pouvaient 
fournir un gouvernement à la France étaient admises à 
se faire présenter; on parlait de tout dans les cabinets 
ou dans les salons des ministres, et jusque dans les con- 
férences du congrès, de Napoléon H et de la régence, du 
duc d'Orléans, du prince d'Orange; le ministère anglais, 
prenant ses précautions avec le Parlement, déclarait offi- 
<*iellement qu'il n'entendait point poursuivre la guerre 
fK)ur imposer aucun gouvernement particulier à la 
France, et le cabinet autrichien adhérait à cette déclara- 
tion. Mais ce n'était là que des ménagements de per- 
sonnes, ou des convenances de situation, ou des moyens 
4 l'information, ou des complaisances de conversation, 
ou des perspectives de cas extrêmes auxquels les me- 
neurs de la politique européenne ne pensaient pas qu'ils 
fussent jamais réduits. La diplomatie abonde en démar- 
ches et en propos sans valeur, qu'il ne faut ni ignorer, 
ni croire, et sous lesquels persistent la vraie pensée, le 
travail réel des chefs de gouvernement. Sans vouloir le 



80 CHAPITRE III. 

proclamer tout haut^ ni s'y engager par des textes for- 
mels et publics^ les grands gouvernements de TEurope^ 
par principe^ par intérêt ou par honneur^ regardaient à 
cette époque leur cause comme liée à ceffe de la maison 
de Bourbon en France : c'était auprès de Louis XVDI 
dans Texil que leurs représentants continuaient de rési- 
der; et auprès des gouvernements européens, grands 
ou petits, c'étaient toujours les agents diplomatiques de 
Louis XVni qui représentaient la France. A l'exemple et 
sous la direction de Ht. de Talleyrand, tous ces agents, 
en 4815, restèrent attachés à la cause royale, par fidé- 
lité ou par prévoyance, et convaincus comme lui qu'en 
définitive là serait le succès. 

Mais à côté de cette intention générale de l'Europe 
en faveur de la maison de Bourbon existait un grand 
danger, le danger que les souverains et les diplomates 
réunis à Vienne n'en vinssent à la regarder comme 
incapable de gouverner la France. Ils avaient tous, 
depuis vingt ans, traité et vécu avec cette France, 
telle que la Bévolution et l'Empire l'avaient faite ; en 
la craignant, ils la considéraient beaucoup; plus ils 
s'inquiétaient de sa pente vers l'anarchie et la guerre, 
plus ils jugeaient indispensable que le pouvoir y 
fût aux mains d'hommes sensés, habiles, prudents, 
capables de la bien comprendre et de s'en faire com- 
prendre à leur tour. Depuis longtemps, ils étaient 
loin d'avoir, dans les compagnons d'exil ou dans l'en- 
tourage de cour de Louis XVIIT, cette confiance, et l'ex- 
périence qu'ils venaient d'en faire redoublait leurs 



LES CENT^OURS (1816). 81 

apfuréhensions. Os regardaielit le vieux parti royaliste 
comme infiniment plus propre à perdre les rois qu'à 
gouverner les États. 

Témoin de ces doutes inquiets des étrangers sur Ta- 
venir qu'ils préparaient eux-mêmes^ M. de Talleyrand, 
à Vienne^ avait aussi les siens. Â travers toutes les trans- 
formations de sa politique et de sa vie^ et quoique la 
dernière eût fait de lui le représentant de l'ancienne 
royauté. Une voulait pas et n'a jamais voulu se sépai*er 
de la Révolution ; il y tenait par des actes trop décisifs, il - 
l'avait acceptée et servie sous trop de formes diverses 
pour ne pas se trouver lui-même vaincu si elle était 
vaincue; point révolutionnaire par nature, ni par goût, 
c'était dans le camp de la révolution qu'il avait grandi et 
fait sa fortune ; il n'en pouvait sortir avec sûreté ; il y a 
des défections que Tégoîsme habile ne se permet pas. 
Mais la situation générale et la sienne propre ne l'en 
préoccupaient que plus vivement: que deviendraient la 
cause et les hommes de \^ Révolution sous la seconde 
I^tauration près de s'accomplir? Que deviendrait cette 
seconde Restauration elle-même si elle ne savait pas se 
gouverner et se maintenir mieux que n'avait fait la pre- 
mière? Dans la seconde comme dans la première, H. de 
Talleyrand jouait un grand rôle et rendait à la royauté 
d'éminents services. Quel en serait, pour lui, le fruit? 
Ses conseils seraient-ils écoutés et son influence accep- 
tée? Aurait-il encore l'abbé de Hontesquiou et M. de Bla- 
cas pour rivaux? Je ne crois pas qu'il ait hésité, à cette 
époque, sur la cause qu'il lui convenait de servir; mais, 

T, I. (j 



n CHAPITRE III. 

sentant sa force et le besoin que la maison de Bourbon 
avait de lui^ il laissait clairement entrevoir sonbumeur 
du passé et ses inquiétudes pour Fayenir. 

Bien informés de tous ces faits et de ces dispositions- 
des principaux acteurs, les royalistes constitutionnels^ 
qui se réunissaient alors autour de M. Royer-CoUard^ 
jugèrent qu'il était de leur devoir de faire connaître san» 
réserve à Louis XVin leur pensée sur Fétat des affaires- 
et sur la conduite qu'il avait à tenir. Il ne s'agissait 
pas seulement d'insister auprès de lui sur la néces- 
sité de la persévérance dans le régime constitutîimnel et 
dans la franche acceptation de la société française tdle 
que les temps nouveaux l'avaient faite; il fallait entrer 
dans les questions de personnes, dire au Roi que la pré- 
sence de M. de Blacas auprès de lui nuisait essentielle- 
ment à sa cause, solliciter l'éloignement du favori, pro- 
voquer quelque acte, quelques paroles publiques propre» 
à caractériser nettement les intentions du Roi près de 
ressaisir le gouvernement de ses États, l'engager enfla 
à tenir grand compte des conseils et de l'influence de 
M. de Talleyrand, avec qui d'ailleurs, à cette époque, 
aucun des hommes qui donnaient cet avis n'avait au- 
cune relation personnelle et pour qui même la plupart 
d'entre eux se sentaient peu de goût. 

J'étais le plus jeune et le plus disponible de cette petite 
rétmion. On m'engagea à me charger de cette mission 
peu agréable en soi. Je l'acceptai sans hésiter. Quoique 
j'eusse encore, à cette époque, peu d'expérience des ani^ 
mosités politiques et de leurs aveugles fureurs, je ne 



LES CENT^OURS (1815). 83 

laissais pas d'entrevoir quel parti des ennemis pour- 
raient un jour tirer contre moi d'une semblable dé- 
marche; mais j'aurais honte de moi-méme'si la crainte 
de la responsabilité et les appréhensions de TaTenir pou- 
vaient m'arrêter quand les circonstances m'appellent à 
làire, dans les limites du devoir et de ma propre pen- 
sée, ce que commande, à mes yeux, l'intérêt de mon 
pays. 

Je quittai Paris le ^23 mai. Une seule circonstmce 
mérite d'être remarquée dans mon voyage, la facilité 
que je trouvai à l'accomplir. Non que beaucoup de me- 
sures de police ne fussent prescrites sur les routes et 
tout le long de la frontière; mais la plupart des agents 
ne mettaient nul empressement, nulle exactitude à les 
exécuter; on rencontrait dans les paroles, dans le silence, 
dans les regards, une sorte de tolérance sous-entendue 
et presque de connivence tacite; et plus d'une physiono- 
mie administrative semblait dire au voyageur inconnu : 
« Passez vite », comme si l'on eût craint de se faire une 
mauvaise note ou de nuire à une œuvre utile en l'en- 
travant dans le dessein qu'on lui supposait. 

Arrivé à Gand, j'allai voir d'abord les hommes que 
je connaissais et dont les vues répondaient aux miennes, 
HM. de Jaucourt, Louis, Beugnot, de Lally-Tolendal, 
Mounier. Je les trouvai très-fidcles à la cause constitu- 
tionnelle, mais tristes comme des exilés et inquiets 
comme des conseillers sans repos dans l'exil, car ils 
avaient à lutter incessamment contre les passions et les 
desseins, odieux ou ridicules, de l'esprit de réaction. 



64 CHAPITRE lU. 

Les mêmes taits fournissent aux partis dirers les aigu* 
ments et les conclusions les pins contraires : la cata- 
slrophe qui rattachait plus étroitement les uns aux 
principes et à la politique de la Oiarte était^ pour les 
autres^ la condamnation de la Charte et la démonstra- 
tion que le retour à Tancien régime pouTait seul sauver 
la monarchie. Ce n'est pas la peine de répéter les détails 
(jue me donnèrent mes amis sur les conseils contre- 
révolutionnaires et absolutistes qui assiégeaient le Roi; 
c'est dans l'oisiveté du malheur que les hommes se 
livrent à tous leurs réves^ et l'impuissance passionnée 
engendre la folie. Le Roi tenait bon et donnait raison à 
ses conseillers constitutionnels ; le Rapport $ut Vital de 
la France que^ peu de jours avant mon arrivée, lui 
avait présenté H. de Chateaubriand au nom de tout le 
Conseil, et qui venait d'être publié dans le Moniteur de 
Gandj était une éloquente exposition de la politique 
libérale qu'acceptait la royauté. Hais le parti ainsi dés- 
avoué ne renonçait point; il entourait le Roi qu'il ne 
parvenait pas à dominer; il avait, dans la famille et dans 
l'intimité royale, les plus fortes racines; M. le comte 
d'Artois en était le chef public et M. de Blacas le discret, 
mais constant allié. 11 y avait là une victoire aussi dif- 
ficile que nécessaire à remporter. 

Je priai le duc de Duras de. demander pour moi, au 
Roi,* une audience particulière. Le Roi me reçut le len- 
demain, l«r juin, et me garda plus d'une heure. Je n'ai 
nul goût pour l'étalage minutieux et arrangé de sem- 
blables entretiens; je ne redirai, de celui-ci et de me» 



LES CENT^OURS (1815). 8ft 

impressions^ que ce qui^ aujourdliui encore^ vaut la 
peine d'être rappelé. 

Deux chocfjes en sont 'restées fortement empreintes 
dans ma mémoire^ l'impotence et la dignité du Roi : il 
7 aTait dans l'attitude et le regard de ce vieillard imrno* 
bile et comme cloué sur son fauteuil une sérénité hau- 
taine^ et, au milieu de sa faiblesse une confiance tran- 
quille dans la force de son nom et de son droit, dont 
je fus frappé et touché. Ce que j'avais à lui dire devait 
lui déplaire; par respect, non par calcul, je commençai 
par ce qui lui était agréable; je lui parlai du sentiment 
royaliste qui, de jour en jour, éclatait plus vivement 
dans Paris ; je lui racontai quelques anecdotes, quel- 
ques, couplets de chansons qui l'attestaient gaiement. Il 
s'en amusa; il se plaisait aux récits gais, comme il 
arrive aux hommes qui ne peuvent guère se fournir 
eux-mêmes de gaieté. Je lui dis que l'espérance de son 
retour était générale : — a Hais ce qu'il y a de fâcheux/ 
Sire, c'est qu'en ch)yant au rétablissement de la mo- 
narchie, on n'a pas confiance dans sa durée. — Pour- 
quoi donc? Quand le grand artisan de révolution n'y 
sera plus, la monarchie durera; il est clair que si 
Bonaparte retourne à l'Ile d'Elbe, ce sera à recommen- 
cer; mais lui fini, les révolutioiis finiront aussi. — On 
ne s'en flatte guère. Sire; on craint autre chose encore 
que Bonaparte, on craint la faiblesse du gouvernement 
royal, son incertitude entre les anciennes et les nou- 
velles idées, les anciens et les nouveaux intérêts ; on 
craint la désunion ou du moins l'incohérence de ses 



t^ CHAPITRE m. 

ministres. » Le Roi ne me répondait pas; j'insistai^ je 
nommai H. de Blacas; je dis que j'étais expressément 
chargé^ par des hommes que le Roi connaissait bien 
comme d'anciens^ fidèles et intelligents serviteurs, de 
lui représenter la méfiance qui s'attachait à ce nom et 
le mal' qui en résultait pour lui-même : — «Je tiendrai 
tout ce que j'ai promis dans la Charte; les noms n'y 
font rien; qu'importe à la France quels amis je garde 
dans mon palais, pourvu qu'il n'en sorte nul acte qui 
ne lui convienne? Parle^moi de motifs d'inquiétude 
plus sérieux. » J'entrai dans quelques détails; je tou- 
chai à divers traits des menées et des menaces des par- 
tis; je parlai aussi au Roi des protestants du Midi, de 
leurs alarmes, des violences même dont, sur quelques 
points, ils avaient déjà été l'objet : — a Ceci est très- 
mauvais ; je ferai ce qu'A faudra pour l'empêcher; 
nfais je ne peux pas tout empêcher; je ne peux pas 
être à la fois un roi libéral et un roi absolu. i> U me 
questionna sur quelques faits récents, sur quelques 
honunes du régime impérial : « 11 y en a deux. Sire, 
M*** et M"*, qui, sachant que je me rendais auprès 
du Roi, m'ont fait demander' de lui prononcer leur 
nom et de l'assurer de leurs sentiments? — Pour 
M***, j'y compte, et j'en suis fort aise; je sais 
ce qu'il vaut. Quant à W**, il est de ceux dont 
je ne dois ni ne veux entendre parler. » Je m'en 
tins là. Je n'ignorais pas que le Roi était dès lors en 
relation avec Fouché, l'un des pires entre les régi- 
cides; mais je fus peu surpris que des relations 



LES CENT-JOURS (1815). 87 

«ecrëtes et amenées par un intérêt pressant ne l'empê- 
chassent pas de maintenir tout haut ci en thèse géné- 
rale une ligne de conduite fort naturelle. 11 était, à coup 
«ûr^ loin de prévoir à quel dégoût sa relation avec le 
ducd'Otrante le réduirait. Il me congédia avec quelques 
paroles banales de satisfaction bienveillante^ me laissant 
l'impression d'un esprit sensé et libre^ dignement super- 
ficiel^ fin avec les personnes et soigneux des apparences, 
peu préoccupé et assez peu intelligent du fond des 
«dioses, et presque également incapable des fautes qui 
perdent et des succès qui fondent l'avenir des races 
Toyales. 

Je fis une visite à H. de Blacas. n avait témoigné, à 
mon sujet, quelque humeur : a Que vient faire ici ce 
jeune honmie? avait-il dit au baron d'Eckstein, com- 
missaire général de police du Roi des Pays-Bas à Gand; 
il a, de je ne sais qui, je ne sais quelle mission auprès 
-du Roi. » 11 connaissait très-bien et ma mission et mes 
amis, n ne m'en reçut pas moins avec une poUtesse 
parfaite, et j'sgoute avec une honorable franchise, me 
demandant ce qu'on disait de lui à Paris et pourquoi on 
lui en voulait tant. 11 me parla même de ses mauvais 
rapports avec l'abbé de Montesquieu, se plaignant des 
vivacités et des boutades qui les avaient brouillés, au 
^létriment du service du Roi. Je lui rendis franchise 
pour franchise, et son attitude, dans tout le cours de 
notre entretien, fut digne avec un peu de roideur, mar- 
4iuant plus de surprise que d'irritation. Je trouve, dans 
quelques notes écrites en sortant de chez lui, cette 



88 CHAPITRE III. 

phrase : « Je serais bien trompé si la plupart de ses torts 
ne tenaient pas à la médiocrité de son esprit. » 

La situation de M. de Chateaubriand à Gand était 
singuUère. Membre du Conseil du Roi^ il en exposait 
brillamment la politique dans les pièces officielles et la 
défendait dans le Moniteur de Gand avec le même éclat, 
n n'en avait pas moins beaucoup d'humeur contre tout 
le monde^ et personne ne comptait beaucoup avec lui. 
A mon avis^ et soit alors^ soit plus tard^ ni le Roi^ ni les 
divers cabinets n'ont bien compris la nature de M. de 
Chateaubriand^ ni apprécié assez haut son concours ou 
son hostilité. Il était^ j'en conviens^ un allié mcommode^ 
car il prétendait à tout et se blessait de tout ; au niveau 
des plus rares esprits et des plus beaux génies^ c'était sa 
chimère de se croire aussi l'égal des plus grands maîtres 
dans l'art de gouverner, et d'avoir le cœur plein d'amer- 
tume quand on ne le prenait pas pour le rival de Na- 
poléon aussi bien que de Hilton. Les hommes sérieux ne 
se prêtaient pas à cette complaisance idolâtre; mais ils 
oubliaient trop ce que valait, comme ami ou comme 
ennemi, celui à qui ils la refusaient; on eût pu trouver, 
dans les hommages à son génie et dans les satisfactions 
de sa vanité, de quoi endormir les rêves de son orgueil; 
et s'il n'y avait pas moyen de le satisfaire, il fallait, en 
tout cas, par prudence comme par reconnaissance, non- 
seulement le ménager, mais le combler. Il était de ceux 
envers qui l'ingratitude est périlleuse autant qu'injuste, 
car ils la ressentent avec passion et savent se venger 
sans trahir. Il vivait à Gand dans une grande intimité 



LES CENT-JOURS (1815). 99 

avec M. Bertin, et s'assurait dès lors^ sur le Journal des 
Débats, cet empire dont il devait faire plus tard un si 
puissant usage. Malgré la bienTeiUance de nos premiers 
rapports^ j'étais déjà alors assez froidement avec lui; il 
avait été mécontent en iSl'l^ et parlait mal de l'abbé de 
Montesquiou et de ses amis. Je n'en fus pas moins sur- 
pris et choqué, comme d'une injustice et d'une faute, 
du peu de compte qu'on faisait de lui en se servant tant 
de lui, et je regrettai de ne pas le voir plus souvent et 
sur un pied plus amical. 

C'était au milieu de ces discussions non-seulement 
de principes et de partis, mais d'amours-propres et de 
coteries que nous attendions, hors de France et ne sa- 
chant que faire de notre temps comme de notre âme, 
l'issue de la lutte engagée entre Napoléon et l'Europe. 
Situation profondément douloureuse, que j'acceptais 
pour servir la cause que je croyais et n'ai pas cessé de 
croire bonne, mais dont je ressentais, à chaque heure 
du jour, toutes les tristesses. Je ne m'arrêterai pas à les 
décrire; rien ne m'est plus antipathique que d'étaler 
mon propre cœur, surtout quand je sais que beaucoup 
de ceux qui m'entendront ne voudront ou ne sauront 
ni me comprendre ni me croire. Je n'en veux point aux 
hommes de leurs méprises ni de leurs invectives; c'est 
la condition de la vie publique ; mais je ne me tiens 
point pour obligé d'entrer dans de vaines controverse» 
sur moi-même, et je sais attendre la justice sans la de- 
mander. La bataille de Waterloo vint mettre un terme à 
notre immobQe anxiété. Le Roi quitta Gand le 22 juin. 



90 CHAPITRE Ilf. 

pressé par ses plus sûrs amis et par son propre jugement 
' de ne pas perdre une minute pour aller se {dacer entre 
la Flrance perplexe et rin^asion étrangère. J'en partis le 
lendemain avec H. Meunier, et le même soir nous re- 
joignîmes le Roi à Mons, où il s'était arrêté. 

Là éclata, en présence de nouveaux acteurs et avec 
des complications qui restent encore obscures, le dé- 
noûment que j'étais venu provoquer, la chute de M. de 
Blacas. Je n'ai garde de discuter les récits trèsnlivers 
({u'en ont donnés plusieurs des intéressés ou des té- 
moins; je reproduirai simplement ce que j'en ai vu 
moi-même, sur les lieux, comme je le retrouve dans 
une lettre écrite à Cambrai six jours après ^ pour la 
personne à qui, même dans l'absence de toute commu- 
nication immédiate, je me donnais le plaisir de tout 
raconter : « Comme nous entrions à Mons, M. Mounier 
et moi, on nous a dit que M. de Blacas était congédié 
et s'en allait ambassadeur à Naples; mais notre surprise 
a été grande quand nous avons su que M. de Talleyrand, 
venu naguère de Vienne à Bruxelles pour être à portée 
des événements, et arrivé à Mons peu d'heures après le 
Roi, avait en même temps donné sa démission, que le 
Roi, en la refusant, avait froidement accueilli H. de 
Talleyrand lui-même, et que celui-ci repartait pour 
Bruxelles, tandis que, contre son avis, le Roi venait de 
partir pour Cateau-Cambresis, quartier général, en ce 
moment, de l'armée anglaise. Nous ne comprenions ab- 

> Le S9 juin 1815. 



LES CBNT^OURS (1815). 91 

-solument rien à des incidents si contradictoires^ et notre 
inquiétude égalait notre surprise. Nous avons couru 
•de tous côtés; nous avons vu tout le monde^ ceux de 
nos amis qui nous avaient devancés à Môns et les mi- 
nistres étrangers qui avaient suivi le Roi^ HM. de Jau- 
couH^ Louis^ Beugnot^ de Chateaubriand^ Pozzo di 
Borgo^ de Vincent; et à travers les demi-conûdences^ les 
4»lères contenues^ les sourires moqueurs^ les regrets 
^incères^ nous avons fini par comprendre^ ou à peu près. 
La petite cour de H. le comte d'Artois^ sachant que 
M. de Talleyrand conseillait au Roi de ne point se presser 
et que le duc de Wellington rengageait au contraire à 
s'avancer rapidement en France^ n'avait rien imaginé 
•de mieux que de chasser à la fois H. de Blacas et M. de 
Talleyrand^ et d'enlever le Roi à ses conseillers consti- 
tutionnels comme à son favori en le faisant partir brus- 
quement poiu* le quartier général de l'armée anglaise, 
entouré des seuls partisans de Jtfoniteur donlon espérait 
faire ses ministres. L'irritation était grande chez nos 
amis et le blâme vif chez les étrangers; ces derniers de- 
mandaient en qui ils pourraient avoir confiance poiu* la 
question française et avec qui ils en traiteraient dans 
une telle crise^. M. de Talleyrand revenait de Vienne avec 
4m grand renom d'habileté et de succès; il était^ aux 
yeux de l'Europe^ le représentant du Roi et de la France; 
lê ministre d'Autriche venait de lui dire à Bruxelles: 
«J'ai ordre de vous consulter en toute occasion et de 
me diriger surtout d'après vos conseils. » Lui-même 
témoignait hautement son humeur d repoussait vive- 



n CHAPITRE III. 

ment ceux qui l'engageaieut à rejoindre le Roi. Après 
six heures d'entretiens un peu confus, il fut couTenu 
que Pozzo di Borgo se rendrait au Cateau et engagerait 
le duc de Wellington a faire lui-même une démarche 
pour mettre fln à cette étrange brouillerie, et que HM.de 
Jauconrt, Louis et Beugnot iraient en même temps dire 
au Roi que les hommes auxquels il paraissait accorder 
sa confiance ayant des idées et des projets diamétrale- 
ment contraires aux leurs, ils ne pouvaient plus le senrir 
utilement et lui demandaient la permission de se retirer. 
Probablement des réflexions ou des démarches confor- 
mes à ces résolutions avaient déjà été faites au Cateau, 
car le 25 au matin, en même temps que nous apprenions 
les événements de Paris, l'abdication de Napoléon et 
renvoi de commissaires aux souveraiiis alliés, est arri- 
vée à Mons une lettre du duc de Wellington à H. de Tal- 
leyrand lui disant, m'assure-t-on, en propres termes: 
«Je regrette beaucoup que vous n'ayez pas accompagné 
ici le Roi;, c'est moi qui l'ai vivement engagé à entrer 
en France en même temps que nous. Si j'avais pu vous 
dire les motifs qui me dirigent dans cette circonstance, 
je ne doute pas que vous n'eussiez donné au Roi le même 
conseil. J'espère que vous viendrez les entendre. » 
M. de Talleyrand s'est décidé sur-le-champ à partir, et 
nous avec lui. Nous avons rejoint le Roi ici le 26. 11 
était temps; déjà une proclamation datée du Cateau, et 
rédigée, dit-on, par M. Dambray, donnait à la rentrée du 
Roi une couleur qui ne convient nullement. Nous nous 
sommes bâtés d'eiypréparer une autre dont M. Beugnot 



LES CENT-JOURS (1815). 93 

est le principal auteur^ et qui contient les pronostics 
d'une bonne politique. Le Roi Ta signée sans difficulté. 
Elle a paru bier^ à la grande satisfaction du public de 
Cambrai. J'espère qu'elle produira partout le même 
eflét. » 

On pouvait en effet espérer et se croire au terme de 
la grande crise qui avait bouleversé la France comme 
de la petite crise qui venait d'agiter les entours de Id 
royauté. De toutes parts les choses semblaient se préci- 
piter vers la même issue. Le Roi était en France; une 
|)olitique modérée et nationale prévalait dans ses con- 
seQs et animait ses paroles; le sentiment royaliste écla- 
tait partout sur son passage^ non-seulement daiis son 
(uicien partie mais dans les masses; toutes les mains 
s'élevaient vers lui comme vers la planche de salut dans 
le naufrage. Les peuples s'inquiètent peu d'être consé- 
quents; j'ai vu^ à cette époque^ dans les départements 
du Nord^ la même popularité entourer le Roi exilé et 
l'armée vaincue. Â Paris, Napoléon avait abdiqué^ et 
malgré des alternatives peu dignes d'abattement ou 
d'élan fébrile^ de résignation ou de bouillonnement^ il 
était évidemment hors d'état de rengager la lutte. La 
Chambre des représentants qui^ dès son débuts s'était 
montrée peu favorable au régime impérial et ennemie 
des excès révolutionnaires^ semblait surtout préoccupée 
du désir de traverser un défilé périlleux en évitant toute 
violence et tout engagement irrévocable. Les passions 
populaires grondaient quelquefois^ mais se laissaient ai- 
sément contenir, ou s'arrêtaient d'elles-mêmes, comme 



94 CHAPITRE Ilf. 

déshabitaées de raction et de la domination. L'armée^ 
dont les corps errants Tenaient successiTement se rallier 
autour de Paris^ était en proie à une efiTervescence 
patriotique^ et se fût précipitée^ et la France arec elle, 
dans l'abime, pour prouver son dévouement et venger 
son injure : mais parmi ses anciens et plus illustres 
chefs, les uns, comme Gouvion Saint-Cyr, HacdonaM 
et Oudinot, s'étaienf refusés à servir Napoléon et soute- 
naient ouvertement la cause du Roi; les autres, comme 
Ney, Davout, Soult, Masséna, protestaient avec une rude 
franchise contre des illusions funestes, donnaient leur 
vieux courage pour passe-port à de tristes vérités ou à 
de sages conseils, et réprimaient, aux dépens de leur 
renom de parti, les entraînements militaires ou les 
désordres populaires; d'autres enfin, comme Drouot^ 
avec un ascendant que méritiit leur vertu, maintenaient 
la discipline dans l'armée au milieu des douleurs de la 
retraite sur la Loire, et déterminaient son obéissance 
aux ordres d'un pouvoir civil détesté. Il y avait, après 
tmt de fautes et de malheurs, et à travers toutes les dif- 
férences de situation et d'opinion, un concert spontané 
et un effort général pour éviter à la France les fautes 
irréparables et les malheurs suprêmes. 

Mais les sagesses tardives ne suffisent point; et même 
quand elles veulent être prudentes, l'esprit politique 
manque aux nations qui nesont pas exercées à faire elles- 
niômes leurs afTaires et leur destinée. Dans le déplorable 
état où l'entreprise d'un égoïsme héroïque et chiméri- 
que avait jeté la France, il n'y avait évidemment qu'une 



LES CENT^OURS (1815). 05 

conduite à tenir : reconnaître Louis XYIII^ prendre acte 
de ses dispositions libérales et se concerter ayec lui pour 
traiter avec les étrangers. Il le faHait, car aux yeux de 
la plus Tulgaire prévoyance^ le retour de la maison de 
Bourbon était inévitable et comme un fait accompli. 
C'était un devoir dans Hntérêt de la paix et pour se 
donner les meilleures chances d'atténuer les maux de 
l'invasion^ car Louis XYIII pouvait seul les repousser 
avec quelque autorité. Des chances favorables s'ou- 
vraient, par cette voie, à la liberté, car la raison disait 
et l'expérience a démontré qu'après ce qui s'est passé 
en France depuis 1789, le despotisme est impossible 
aux princes de la maison de Bourbon; une insurmon- 
table nécessité leur impose les transactions et les mé- 
nagements; et s'ils tentent de pousser les choses à 
l'extrême, la force leur manque pour réussir. Accep- 
ter sans hésitation ni délai la seconde Restauration 
et placer soi-même le Roi entre la France et l'Europe, 
c'était donc ce que commandaient clairement le pa- 
triotisme et le bon sens. 

Non-seulement on ne le fit point, mais on fit ou on 
laissa faire tout ce qu'il fallait pour que la Restauration 
parût l'œuvre de la force étrangère seule, et pour faire 
subir à la France, après sa défaite militaire, une défaite 
politique et diplomatique. Ce n'est pas d'indépendance 
envers l'Empire ni de bonnes intentions pour la patrie, 
c'est d'intelligence et de résolution que la Cliambre des 
Cent-Jours a manqué; elle ne se prêta ni au despotisme 
impérial, ni aux violences révolutionnaires; elle ne fut 



^ CHAPITRE ni. 

rinstniment d^aucun des partis extrêmes; elle s'appli- 
qua honnêtement à retenir la France sur le bord des 
abtmes où ils auraient touIu la pousser; mais elle ne 
sut faire que de la politique négative; elle louToya timi- 
dement devant le port au lieu d'y entrer résolument, 
fermant les yeux quand elle touchait à la passe^ subis- 
sant, non par confiance, mais par faiblesse, les aveugle- 
ments et les entêtements des ennemis, anciens ou nou- 
veaux, du Roi qui s'approchait, et se donnant même 
quelquefois, par faiblesse encore, l'air de vouloir des 
combinaisons qu'au fond elle s'efforçait d'éluder, tantôt 
Napoléon H, tantôt le prince quelconque qu'il plairait 
au peuple souverain de choisir. 

Ce fut à ces hésitations, à ces tâtonnements stériles du 
seul pouvoir public alors debout qu'un des hommes les 
plus tristement célèbres des plus mauvais temps de la 
révolution, Fouché, dut son importance et son succès 
éphémères. Quand les honnêtes gens ne savent pas com- 
prendre et accomplir les desseins de la Providence, les 
malhonnêtes gens s'en chargent; sous le coup de la né- 
cessité et au milieu de l'impuissance générale, il se ren- 
contre toujours des esprits corrompus, sagaces et hardis, 
qui démêlent ce qui doit arriver, ce qui se peut tenter, 
et se font les instruments d'un triomphe qui ne leur 
appartient pas naturellement, mais dont ils réussissent 
à se donner les airs pour s'en approprier les fruits. Le 
duc d'Otrantc fut, dans les Cent-Jours, cet hommc-Ià : 
révolutionnaire devenu grand seigneur, et voulant se 
faire sacrer, sous ce double caractère, par l'ancienne 



LES CENT-JOURS (1815). 97 

royauté française^ il déploya^ à la poursuite de son but, 
tout le savoir-faire et toute Taudace d'un roué plus pré- 
voyant et plus sensé que ses pareils. Peut-être aussi, 
car la justice doit avoir ses scrupules, même envers les 
hommes qui n'en ont point, peut-être le désir d'épar- 
gner à son pays des violences et des souffrances inutiles 
' ne fut-il pas étranger à cette série de trahisons et de 
voltes-faces imperturbables à l'aide desquelles, trora- 
pantet jouanttour à tour Napoléon, LaFayette et Carnot, 
l'Empire, la République et la Convention régicide, 
Fouché gagna le temps dont il avait besoin pour s^ou- 
vrir à lui-même les portes du cabinet du Roi en 
ouvrant au Roi celles de Paris. 

Louis XVIII fil quelque résistance. Malgré ce qu'il 
m'avait dit à Gand, à pi-opos des régicides, je doute 
qu'il ait fortement résisté. Sa dignité n'était pas tou- 
jours soutenue par une conviction forte ou par un sen- 
timent énergique, et elle pouvait quelquefois céder 
devant la nécessité. Il avait, pour garants de la néces- 
sité dans cette circonstance, les deux autorités les 
plus propres à influer sur sa décision et à couvrir 
son honneur, le duc de Wellington et M. le comte 
d'Artois : tous deux le pressaient d'accepter Fouché 
pour ministre ; Wellington, pour assurer au Roi un 
retour facile, et aussi pour rester lui-même, et l'An- 
gleterre avec lui, le principal auteur de la Restaura* 
tion en mettant promptement fin à la guerre devant 
Paris, où il craignait de se voir compromis dans les 
emportements haineux des Prussiens; le comte d'Artois, 

T. I. 7 



9H CHAPITRE III.— LES CENT-JOURS (1815]. 

par légèreté impatiente^ toujours prêt à promettre et à 
accorder^ et engagé d'avance par son plus actif affidé, 
H. de Vitrolles^ dans les lacs queFoucbé avait tendus de 
toutes parts aux royalistes. Je ne crois point à la néces- 
sité dont ils assiégèrent le Roi. Fouché ne disposait point 
de Paris. L'armée s'en éloignait. Les fédérés y étaient 
plus bruyants que puissants. La Chambre des repré- 
sentants se consolait^ en discutant une constitution^ de 
n'avoir pas su ni osé faire un gouvernement. Personne 
n'était en état ni en humeur d'arrêter longtemps le flot 
qui ramenait le Roi. Un peu moins d'empressement et 
un peu plus de fermeté d'esprit hii auraient épargne 
une triste honte. Il sufflsait d'attendre quelques jours en 
acceptant le risque^ non de résohitions ou de violences 
funestes^ mais de quelque prolongation de désordres et 
d'alarmes. La nécessité pèse sur les peuples comme sur 
les rois; celle dont Fouché s'armait pour se faire mi- 
nistre de Louis XVin était en grande partie factice et 
évidemment passagère; celle qui ramenait Louis XVin 
aux Tuileries était naturelle et de jour en jour plus pres- 
sante. 11 n'avait nul besoin de recevoir le duc d'Otrante 
dans son cabinet^ à Arnouville; il pouvait s'y tenir en 
repos ; on serait bientôt venu l'y chercher. J'en pensai 
ainsi au moment même, après avoir passé deux jours 
dans Paris où j'étais rentré le 3 juillet, pendant que les 
manœuvres de Fouché suivaient leur cours. Tout ce 
que j'ai vu et appris depuis m'a confirmé dans cettet 
conviction. 



CHAPITRE IV. 

LA CHAMBRE DE 1815. 



Chute de M. de Tallejrand et de Foucbé. — Formation du cabi- 
net du duc de Richelieu. — Mes relations comme secrétaire 
général du ministère de la justice, avec M. de Marbois^ gardé 
des sceaux. — Arrivée et physionomie de la ('hambre des dépu- 
tés. — Intentions et attitude de l'ancien parti royaliste. — For- 
mation et composition d'un nouveau parti royaliste. — Lutte- 

des classes sous le manteau des partis. — Lois d'exception 

Loi d'amnistie. — Le centre devient le parti du gouvernement 
et le côté droit l'opposition. — Questions sur les rapports de 
l'État avec l'Église. — État du gouvernement hors des Cham- 
bres.^Insuffisance de sa résistance à l'esprit de réaction. — 
Le duc de'Feltre et le général Bernard.— Procès du maréchal 
Ney. — Polémique entre M. de VitroUeset moi. — Clôture de la 
session.— Modifications dans le cabinet. — M. Latné, ministre 
de l'intérieur. — Je quitte le ministère de la justice et j'entre 
comme maître des requêtes au Conseil d'État. — Le cabinet 
s'engage dans la résistance au ct5té droit. — M. Decazes. — 
Attitude de MM. Royer<Collard et de Serre. — Opposition de- 
M. de Chateaubriand.— Le pays s'élève contre la Chambre des- 
députés. — Travail de M. Decazes pour en amener la dissolu- 
tion.— Le Roi s'y décide.— Ordonnance du 5 septembre 1816. 

(1815-1816.) 



Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés, et ni 
Fouché, ni M. de Talleyrand n'étaient plus ministres. 
Ds étaient tombés, non sous le coup de quelque événe- 
ment nouveau et imprévu, mais par le vice de leur 
situation personnelle et par leur inaptitude au rôle 
qu'ils avaient entrepris de jouer. 



100 CHAPITRE lY. 

M. de Talleyrand avait fait à Viemie une grande chose ; 
^par le traité d'alliance qu'Q avait conclu le 3 janvier 1815 
entre la France, T Angleterre et TAutriche, il avait mis 
fin à la coalition formée contre nous eu 1813^ et coupé 
l'Europe en deux au profit de la France. Mais Févéne- 
ment du 20 mars avait détruit son œuvre; la coalition 
européenne s'était reformée contre Napoléon et contre 
la France, qui se faisait ou se laissait faire l'instrument 
de Napoléon. Et il n'y avait plus aucune chance de 
rompre ce redoutable faisceau; un même sentiment 
d'inquiétude et de méfiance à notre égard, un même 
dessein de ferme et durable union animaient les souve- 
rains et les peuples. Ils avaient réglé en toute hâte à 
Vienne les questions qui menaçaient de les diviser; et, 
dans cette intimité retrempée contre nous, l'empereur 
Alexandre était rentré particulièrement irrité contre la 
maison de Bourbon et H. de Talleyrand, qui avaient 
voulu lui enlever ses alliés. La seconde restauration 
d'ailleurs n'était point, comme la première, son œuvre 
et sa gloire personnelle ; c'était surtout à l'Angleterre et 
au duc de Wellington qu'en revenait l'honneur. Par 
amour-propre comme par politique, l'empereur Alexan- 
dre arrivait, le 10 juillet i8i5, à Paris, froid et plein 
d'humeur envers le Roi et ses conseillers. 

La France et le Roi avaient pourtant un pressant 
besoin du bon vouloir de l'empereur Alexandre. Ils 
étaient en présence des rancunes et des ambitions pas- 
sionnées de l'Allemagne. Ses diplomates dressaient la 
carte de notre territoire, moins les provinces qu'ils 



LA CHAMBRE DE J8i5. 101 

voulaient nous enlever. Ses généraux minaient^ poul- 
ies faire sauter^ les monuments qui rappelaient leurs 
défaites au milieu de leurs victoires. Louis XVIII ré- 
sistait dignement à ces brutalités étrangères; il me- 
naçait de faire porter son fauteuil sur le pont dléna , 
et disait tout haut au duc de Wellington : « Croyez- 
vous, mylord, que votre gouvernement consente à 
me recevoir si je lui demande de nouveau asile?» 
Wellington entravait de son mieux les emportements 
de Blûcher et lui adressait des représentations pres- 
santes, bien que très-mesurées. Mais ni la dignité du 
Roi , ni l'intervention amicale de l'Angleterre ne suf- 
fisaient contre les passions et les prétentions alle- 
mandes ; l'empereur Alexandre pouvait seul les conte- 
nir. M. de Talleyrand essaya de se le concilier par des 
satisfactions personnelles ; en formant son cabinet, il fit 
nommer le duc de Richelieu, encore absent, ministre 
de la maison du Roi, et le ministère de l'intérieur fut 
tenu en réserve pour Pozzo di Borgo, qui eût volontiers 
échangé le service officiel de la Russie pour une part 
dans le gouvernement de la France. M. de Talleyrand 
croyait aisément à la puissance des tentations. Mais 
elles échouèrent cette fois; le duc de Richelieu re- 
fusa, probablement de concert avec le Roi lui-même; 
Pozzo n'obtint pas , ou n'osa peut-être pas demander à 
son maître l'autorisation de redevenir Français. Je le 
voyais souvent, et cet esprit à la fois vif et profond, 
hardi et inquiet, sentait sa situation douteuse, et cachait 
mal ses perplexités. L'emi>ereur Alexandre persista dans 



m CHAPITRE IV. 

sa froide réscne , laissant M. de Talleyrand faible et 
embarrassé dans cette arène des négociations^ théâtre 
ordinaire de ses succès. 

La faiblesse de Fouclié était autre et tenait à d'autres 
causes. Non que les souverains étrangers et leurs mi- 
nistres fussent plus bienveillants pour lui que pour 
M. de Talleyrand ; son entrée dans le Conseil du Roi 
avait été, pour l'Europe monarchique, un grand scan- 
dale; le duc de Wellington seul persistait encore à le 
soutenir; mais personne, parmi les étrangers, ne l'at- 
taquait et ne- se croyait intéressé à sa chute. C'était au 
dedans que se fonnait contre lui Forage. Avec une pré- 
somption étrangement frivole, il s'était promis de livrer 
la Révolution au Roi et le Roi à la Révolution, se fiant 
sur sa prestesse et sa hardiesse pour passer et repasser 
d'un camp dans l'autre, et les dominer l'un par l'autre - 
eu les trahissant tour à tour. Les élections qui s'accom- 
plissaient en ce moment dans toute la France donnèrent 
à son espérance un éclatant démenti; il eut beau répan- 
dre avec profusion les circulaires et les agents, il n'y 
exerça pas la moindre influence; les royalistes décidés 
prévalurent à peu près partout, presque sans combat. 
C'est notre faiblesse et notre malheur que, dans les 
grandes crises, les vaincus deviennent des morts. La 
Chambre de J8i5 n'apparaissait encore que dans lé 
lointain, et déjà le duc d'Otrante chancelait, comme 
frappé de la foudre, à côté de M. Talleyrand ébranlé. 

Dans ce péril divers et inégal, mais pressant pour tous 
«deux, l'attitude et la conduite de ces deux hommes fu- 



LA CHAMBRE DE 1815. 108 

Tent trës^iflërentes. M. de TaUeyrand se fit le patron 
-de la monarchie constitutionnelle grandement orga- 
nisée^ comme elle l'était en Angleterre. Des modifi- 
cations conformes aux yœux du parti libéral furent^ 
les unes immédiatement accomplies^ les autres pro- 
mises dans la Charte. Les jeunes gens purent entrer 
•dans la Chambre des députés. Quatorze articles relatifs 
à la constitution de cette Chambre furent soumis à la 
révision de la prochaine législature. La' pairie devint 
héréditaire. La censure^ à laquelle étaient assiijetUs les 
•ouvrages au-<lessous de vingt feuilles d'impression^ fut 
aboUe. Un grand Conseil privé associa aux délibérations 
du gouvernement^ dans les grandes circonstances^ les 
hommes considérables des divers partis. Aucune né- 
cessité pratique^ aucune forte opinion publique nim- 
posait à la royauté restaurée ces importantes réformes; 
mais le cabinet voulait se montrer favorable au large 
•développement des institutions libres^ et donner satis- 
faction au partie je devrais peut-être dire à la coterie 
-des esprits éclairés et impatients. 

Les préoccupations et les mesures de Fouché étaient 
plus personnelles. Violemment menacé par la réaction 
royaliste^ il essaya d'abord de l'apaiser en lui jetant 
cpielque pâture ; il consentit à se faire l'instrument de 
la proscription des hommes naguère ses agents^ ses 
confidents^ ses complices^ ses collègues, ses amis. En 
même temps qu'il écrivait avec apparat des mémoires 
«t «des circulaires pour démontrer la nécessité de la 
clémence et de l'oubli, il présentait au Conseil du Roi 



131 CHAPITRE IV. 

une liste de cent dix noms à excepter de toute amnistie ; 
et quand la discussion eut réduit ce nombre à dix-huit 
accusés devant les conseils de guerre et à trente-huit 
exilés provisoires, il contre-signa sans hésiter l'ordon- 
nance qui les frappait. Peu de jours après, et sur sa de- 
mande, une autre ordonnance révoqua toutes les auto- 
risations jusque-là accordées aux journaux, leur imposa 
la nécessité d'une autorisation nouvelle, et les soumit 
à la censure d'une commission dans laquelle plu- 
sieurs des principaux écrivains royalistes, entre autres 
MM. Auger et Fiévée, refusèrent de siéger sous son pa- 
tronage. Peu importait au duc d'Otrante, en 1815 
comme en 1793, la justice ou l'utilité nationale de ses 
actes; il était toujours prêt à se faire, n'importe à quel 
prix, le praticien de la nécessité. Mais quand il vit que 
ses rigueurs ne le couvraient pas, quand il sentit les 
vives approches du péril, il changea de tactique ; le mi- 
nistre de la réaction monarchique redevint le factieux 
révolutionnaire; il fit secrètement publier et répandre 
des Rapports au Roi et des Notes aux ministres itran- 
^gerSy destinés bien moins à éclairer les pouvoirs aux- 
quels il les adressait qu'à lui préparer à lui-même des 
alliés et des armes contre le gouvernement et le parti 
dont il se voyait près d'être répudié. Il était de ceux qui 
essayent de se faire redouter en travaillant à nuire dès 
qu'ils ne sont plus admis à senir. 

Ni les réformes libérales de M. de Talleyrand, ni les 
menaces révolutionnaires du duc d'Otrante ne coi^u- 
rèrent le péril qui les pressait. Malgré leur rare esprit et 



LA CHAMBRE DE 1815. 105 

leur longue expérience, ils méconnaissaient- Tun et 
l'autre la nouvelle face des temps, ne voyant pas, ou ne 
voulant pas voir combien ils convenaient peu aux luttes 
que les Cent-Jours devaient ranimer. L'élection d'une 
Chambre ardemment royaliste les surprit comme un 
phénomène inattendu; ils tombèrent tous deux à son 
approclie, à peu de jours de distance l'un de l'autre, 
laissés pourtant, après leur chute commune, dans des 
situations très-diverses. M. de Talleyrand resta debout; 
le Roi et son nouveau cabinet le comblèrent des dons 
et des honneurs de cour; ses collègues dans sa courte 
administration, HM. de Jaucourt, Pasquier, Louis, 
Gouvion Saint-Cyr reçurent des marques signalées de 
l'estime royale; ils sortaient de l'arène conune destinés 
à y rentrer. Acceptant la petite et lointaine mission de 
Dresde, Fouché s'empressa de partir et sortit de Paris 
sous un déguisement qu'il ne quitta qu'à la frontière, 
troublé par la crainte d'être vu dans sa patrie qu'il ne 
devait jamais revoir. 

Le cabinet du duc de Richelieu entra aux affaires, 
bien venu du Roi et même du parti que les élections 
faisaient prévaloir. C'était un ministère vraiment nou- 
veau et royaliste. Son chef, rentré naguère en France, 
honoré de l'Europe, aimé de l'empereur Alexandre, 
était pour le roi Louis XYIU ce que le Roi lui-même 
était pour la France, le gage d'une meilleure paix. Deux 
de ses collègues, HM. Decazes et Duboucbage, n'avaient 
pris, avant la Restauration, aucune part aux affaires pu- 
bliques. Les quatre autres, HM. Barbé-Harbois, de Vau- 



100 CHAPITRE IV, 

blanc^ Conetto et le duc de Feltre, venaient de donner 
à la cause royale des preuves de leur attachement. Leur 
réunion inspirait au public^ comme au parti triom- 
phant^ des espérances et point de défiance. Je connais- 
sais beaucoup M. de Marbois; je l'avais souvent rencon- 
tré chez madame de Rumford et chez madame Suard; 
il appartenait à cette ancienne France généreusement 
libérale qui avait accepté et soutenu^ avec une modéra- 
tion éclairée, les principes chers à la France nouvelle. 
Je conservai auprès cl^ lui, dans des rapports de con- 
fiante amitié, le poste de secrétaire général du ministère 
de la justice, auquel M. Pasquier, alors garde des 
sceaux, m'avait fait appeler sous le cabinet de M. de 
Talleyrand 

Le nouveau ministère à peine installé, la Chambre 
des députés arriva et s'installa à son tour, bien plus 
nouvelle que lui. Elle était presque exclusivement roya- 
liste. A peine quelques hommes des autres partis avaient 
trouvé place dans ses rangs. Ils y siégeaient pénible- 
blement, isolés et mal à l'aise, comme des étrangers ou 
des suspects; et quand ils essayaient de se produire et 
d'exprimer leurs sentiments, ils étaient brusquement 
repoussés dans l'impuissance et le silence. Le 23 octo- 
bre 1815, dans le débat de la loi présentée par M. De- 
cazes pour la suspension temporaire de la liberté indi- 
viduelle, M. d'Argenson parla des bruits qui couraient 
sur des protestants massacrés dans le Midi; un violent 
tumulte s'éleva pour le démentir; ils'expliqua avec une 
réserve extrême : « Je n'ai point énoncé de faits, dit-il. 



LA CHAMBRE DE 1815. 107 

je n'ai point établi d'all^tions; j'ai dit que j'avais été 
frappé par des bruits incertains et contradictoires... 
C'est le yague même de ces bruits qui rend nécessaire 
un rapport du ministre sur l'état du royaume. » Non- 
seulement M. d'Argenson n'obtint pas ce qu'il deman- 
dait; non-seulement il ne put continuer à parler; il fut 
expressément rappelé à l'ordre pour avoir fait allusion 
à des faits malheureusement certains^ mais qu'on vou- 
lait étouCTer en étouffant sa voix. 

Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, le parti 
royaliste se voyait le plus fort; tout en croyant son 
triomphe légitime, il en était un peu surpris et enivré, 
et il se livrait aux joies de la puissance avec un mélange 
d'arrogance aristocratique et d'ardeur novice, comme 
peu accoutumé à vaincre et peu sûr de la force qu'il 
s'empressait de déployer. 

Des mobiles très-divers jetèrent la Chambrp de i 81 5 
dans la réaction violente qui est restée son caractère 
historique. D'abord et surtout les passions du parti roya- 
liste, ses bonnes et ses mauvaises passions , ses senti- 
ments moraux et ses ressentiments personnels, l'amour 
de l'ordre et la soif de la vengeance, l'orgueil du passé 
et la peur de l'avenir, l'intention de remettre en hon- 
neur le respect des choses saintes, des anciens attache- 
ments, de la foi jurée, et le plaisir d'opprimer ses vain* 
queurs. A l'emportement des passions se joignait le cal- 
cul des intérêts : i)our la sûreté du parti, pour la fortune 
des personnes, les nouveaux dominateurs de la France 
avaient besoin de prendre partout i)ossession des places 



109 CHAPITRE IV. 

et du pouvoir; c'était là le champ à exploiter, le terri- 
toire à occuper pour recueillir les fruits de la victoire. 
Venait enfin l'empire des idées, plus grand qu'on ne le 
croit communément, et souvent plus puissant, à leur 
insu, sur les hommes que leurs passions ou leurs inté- 
rêts. Après tant d'années de grands spectacles et de 
grands dél)ats, les royalistes avaient, sur toutes les 
questions politiques et sociales, des vues systématiques 
à réaliser, des retours historiques à poursuivre, des 
besoins d'esprit à satisfaire. Ils se hâtaient de mettre la 
main à l'œuvre, croyant le jour enfin venu de reprendre 
dans leur patrie, moralement comme matériellement, 
par la pensée comme en fait, l'ascendant qui leur avait 
depuis si longtemps échappé. 

Comme il arrive dans les grandes crises des sociétés 
humaines, ces principes divers de la réaction de 1815 
avaient chacun, dans les rangs royalistes, leur représen- 
tant spécial et particulièrement efficace. Le parti avait 
son champion agresseur, son i)oUtique et son philoso- 
phe. M. de la Bourdonnayc marchait à la tétc de ses 
passions, M. de Villèle de ses intérêts, M. de Bonald de 
ses idées. Trois hommes très-propres à leur rôle, car 
ils excellaient, l'un dans la polémique fougueuse, l'au- 
tre dans la tactique prudente et patiente, le troisième 
dans l'exposition spécieuse et subtile avec élévation. Et 
tous trois, bien qu'aucune ancienne intimité ne les 
unît, mettaient avec persévérance, au senice de la 
cause commune, leurs talents et leurs procédés sî 
divers. 



LA CHAMBRE DE 1615. 109 

Quelle était^ au fond^ cette cause? Quel but se propo- 
saient en réalité les chefs de ce parti qui se croyait si 
près du succès? S'ils avaient voulu parler sincèrement^ 
ils auraient été eux-mêmes bien embarrassés de répon- 
dre. On a beaucoup dit^ et beaucoup de gens ont cni^ 
et probablement, bien des royalistes se figuraient^ en 
1815^ qu'ils travaillaient à abolir la Charte et à rétablir 
l'ancien régime. Lieu commun d'une crédulité pué- 
rile; cri de guerre des ennemis^ habiles ou aveugles^ 
de la Restauration. Il n'y avait^ dans la Chambre de 
1815, au milieu de ses plus ardentes espérances, point 
de dessein si audacieux ni si arrêté. Ramené en vain- 
queur sur la scène, non par lui-même, mais par les 
fautes de ses adversaires et le cours des événements 
européens, l'ancien parti royaliste se promettait que les 
revers de la Révolution et de l'Empire lui vaudraient de 
grands avantages, surtout de grandes satisfactions; 
mais ce que, pour le gouvernement de la France, il 
ferait de sa victoire quand il serait décidément en pos- 
session du pouvoir, il ne le savait pas; ses vues étaient 
aussi incertaines et confuses que ses passions étaient 
violentes; c'était surtout la victoire qu'il voulait, pour 
Toi^eilleux plaisir de la victoire même, pour raffer- 
missement définitif de la Restauration, pour sa propre 
domination, au centre de l'État par le gouvernement, 
dans chaque localité par l'administration. 

Mais, dans de telles secousses sociales, les questions 
sont infiniment plus grandes que ne le savent les ac- 
teurs : les Cent-Jours firept à la France un mal bien 



110 CHAPITRE IV. 

plus grave encore que le mal du sang et des trésors 
qu'ils lui coûtèrent ; ils rallumèrent la vieille querelle 
que TEmpire avait étouffée et que la Charte voulait 
éteindre^ la querelle de Tancienne France et de la France 
nouvelle, de rémigration et de la révolution. Ce ne fut 
pas seulement entre des partis politiques, mais entre 
des classes rivales que la lutte recommença en 1815, 
comme elle avait éclaté en 1789. 

Mauvaise situation pour la fondation d'un gouverne- 
ment, surtout d'un gouvernement libre. 11 y a un cer- 
tain degré de fermentation et d'émulation, entre les 
citoyens et les partis, qui est la vie même du corps 
social et qui favorise son développement énergique et 
sain. Mais si la fermentation ne s'arrête pas aux ques- 
tions de gouvernement et à la conduite des affaires pu? 
bliques, si elle ^attaque aux fondements mêmes de la 
société, si au lieu de l'émulation entre les partis on a 
l'hostilité entre les classes, ce n'est plus le mouvement 
de la santé, c'est un mal destructeur qui entraîne les 
désordres les plus douloureux et qui peut aller jusqu'à 
la dissolution de l'État. La domination d'une classe sur 
les autres classes, qu'elle soit aristocratique ou démo- 
craticpie, c'est la tyrannie. La lutte ardente et continue 
des classes pour la domination, c'est l'état révolution- 
naire, tantôt déclaré, tantôt imminent. Le monde a vu, 
par deux grands exemples, les résultats profondément 
divers que peut amener ce fait redoutable. La hitte des 
patriciens et des plébéiens Jint, pendant des siècles, 
Rome dans de cnielles alternatives de tyrannie et de 



LA CHAMBRE DE 1815. 111 

rérolution qui n'avaient de distraction que la guerre. 
Tant que les uns et tes autres eurent des vertus à 
dépenser dans cette lutte, la République y trouva, 
sinon la paix sociale, du moins la grandeur; mais lors*- 
que patriciens et plébéiens se furent épuisés et corrom- 
pus dans leurs dissensions sans parvenir à l'accord 
dans la liberté, la société romaine ne put échapper à la 
ruine qu'en tombant sons le despotisme et dans le long 
déclin de l'Empire. L'Angleterre a offert à l'Europe 
moderne un autre spectacle. En Angleterre aussi, 
les classes aristocratiques et démocratiques ont long- 
temps lutté pour le pouvoir; mais par un heureux con- 
cours de fortune et de sagesse, elles sont parvenues à 
s'entendre et à s'unir pour l'exercer en commun; et 
l'Angleterre a trouvé dans qette entente politique des 
classes diverses, dans l'harmonie de leurs droits et de 
leurs influences mutuelles, la paix intérieure avec la 
grandeur, la stabilité avec la liberté. 

J'espérais, du gouvernement institué par la Charte, 
un résultat analogue.pour mon pays. On m'a quelque- 
fois accusé de vouloir modeler la France à l'exemple de 
l'Angleterre : l'Angleterre, en 1815, ne me préoccupait 
nullement; je n'avais fait alors, de ses institutions et de 
son histoire, aucune étude sérieuse. La France, ses des- 
tinées, sa civilisation, ses lois, sa littérature, ses grands 
hommes avaient seuls rempli ma pensée; je vivais au 
milieu d'une société toute française, plus fortement im- 
prégnée peut-être qu'aucune autre des goûts et de l'es- 
prit français. J'assistais précisément là à ce rapproche- 



IH CHAPITRE IV. 

ment^ à ce mélange^ à cet accord des classes ci même des 
partis divers qui me paraissaient la condition de notre 
nouveau et libre régime. Des hommes de toute origine^ 
de toute condition^ de toute profession^ presque de 
toute opinion^ des grands seigneurs^ des magistrats^ des 
avocats, des ecclésiastiques, des lettres, des gens du 
monde et des gens d'affaires, de l^uicicn régime, de 
l'Assemblée constituante, de la Convention, de l'Em- 
pire, vivaient dans des rapports faciles et bienveillants,' 
acceptant sans effort leurs différences de situation ou 
de vues, et disposés en apparence à s'entendre aisé- 
ment sur les affaires de leur pays. Étrange contraste de 
nos mœurs! Quand il s'agit uniquement des relations 
vouées aux plaisirs de l'esprit ou du monde, il n'y a 
plus de classes, plus de luttes; les situations se rappro- 
chent, les dissidences s'effacent; nous ne songeons tous 
qu'à jouir en commun de nos mérites et de nos agré- 
ments mutuels. Que les questions politiques et les inté- 
rêts positifs de la vie reviennent; qu'il s'agisse, non 
plus de se réunir pour se plaire ou s'amuser ensemble, 
mais de prendre chacun sa part dans les droits, les 
affaires, les honneurs, les avantages et les charges de 
la condition sociale; à l'instant, toutes les dissidences 
reparaissent; toutes les prétentions, tous les entête- 
ments, toutes les susceptibilités, toutes les luttes recom- 
mencent; et cette société, qui avait paru si semblable 
et si unie, se retrouve aussi diverse et aussi divisée 
qu'elle l'ait jamais été. 
Cette triste incohérence de l'état apparent et de l'état 



LA CHAMBRE DB 1815. 1I8 

réd de la société française se révéla tout à coup en 
1815; la réaction provoquée par les CentJours détruisit 
en un din d'œil le traTail de pacification sociale pour- 
suivi en France depuis seize ans, et fit brusquement 
éclater toutes les passions, bonnes ou mauvaises, de 
l'ancien régime contre toutes les œuvres, bonnes ou 
mauvaises, de la révolution. 

Atteint aussi d'un autre mal, le parti qui dominait, 
au début de la session, dans la Chambre de 1 8i 5, tomba 
dans une autre faute. Les classes aristocratiques en 
France, bien que généreusement dévouées, dans les 
périls publics, au Roi et au pays, ont eu le malheur de 
ne savoir faire cause commune ni avec la couronne, ni 
avec le peuple; elles ont frondé et bravé tour à tour le 
pouvoir royal et les libertés publiques. Sisolant dans 
des privilèges qui satisfaisaient leur vanité sans leur 
valoir une force réelle dans l'État, elles n'avaient pris, 
depuis trois siècles, ni auprès du prince, ni à la tète de 
la nation, la place qui semblait naturellement leur 
échoir. Après tout ce qu'elles avaient perdu et malgré 
tout ce qu^elles auraient dû apprendre à la révolution, 
elles se retrouvèrent en 1815, au moment où le pou- 
voir leur revenait, dans les mêmes dispositions indé- 
cises et alternatives. Dans les rapports des grands pou- 
voirs de l'État, dans les débats publics, dans l'usage 
qu'elle fit de ses propres droits, la Chambre de 1845 
eut le mérite de pratiquer énergiquement le régime 
constitutionnel à peine sorti, en 18U, de sa torpeur 
sôus l'Empire; mais eUe ne sut garder, dans cette œuvre 



114 CHAPITRE IV. 

nouvelle^ ni équité^ ni à-propos^ ni mesure ; eUe Toulut 
dominer à la fois le Roi et la France. Elle fut indé- 
pendante et flère^ quelquefois libérale^ souvent réTolu- 
tionnaire dans ses procédés envers la couronne^ en 
même temps qu'elle était violente et contre-révolution- 
naire envers le pays. C'était trop entreprendre; il fallait 
choisir^ et être ou monarchique ou populaire. La 
Chambre de 1815 ne fut ni Tun ni l'autre; elle se mon- 
tra fortement imbue de Tesprit de l'ancien régime enve- 
nimé par les idées ou les exemples de l'esprit de révo- 
lution; mais l'esprit de gouvernement^ plus nécessaire 
encore dans un régime libre que sous le pouvoir ab- 
^lu, lui manqua complètement. 

Aussi vit-on se former promptement contre eUe, et 
dans son propre sein^ une opposition qui fut bientôt 
populaire et monarchique à la fois^ car elle défendit à 
la fois^ contre le parti dominant^ la Couronne qu'il of- 
fensait témérairement et le pays qu'il inquiétait profon- 
dément. Et après quelques grandes luttes^ soutenues 
des deux parts avec ime énergie sincère^ cette opposi- 
tion^ forte de l'appui de la royauté et de la sympathie 
publique, conquit fréquemment la msyorité et devint 
• le parti du gouvernement. 

Je ne siégeais pas alors dans la Chambre des députés. 
On m*a souvent attribué, dans le gouvernement de cette 
époque, une part plus grande que celle qui m'a réelle- 
ment appartenu. Je ne m'en suis jamais plaint et je ne 
m'en plaindrai pas davantage aujourd'hui. J'accepte la 
responsabilité, non-seulement de ce que j'ai fait, mais 



LA CHAMBRE DE 1815. 115 

ée ce cpi'ont fait les amis que j'ai choisis et approuvés. 
I^ parti monarchique et constitutionnel qui se forma 
4?n 1815 devint aussitôt le mien. Je dirai sans hésiter 
ce que Texpérience m*a appris de nos fautes ; je m'ho- 
nore d'avoir constamment marché dans ses rangs. 

Ce parti se forma brusquement^ spontanément, sans 
but prémédité^ sans combinaisons antérieures et per- 
sonnelles^ sous le seul empiré de la nécessité du mo- 
ment, pour résister à un mal pressant, non pour faire 
prévaloir tel ou tel système, tel ou tel ensemble d'idées, 
de résolutions et de desseins. Soutenir la Restauration 
en combattant la réaction, ce fut d'abord toute sa poli- 
tique. R^le ingrat, même quand il est le plus salutaire; 
car on a beau combattre une réaction violente, quand 
on soutient en même temps le pouvoir dont le drapeau 
sert de manteau à la réaction, on n'empêche pas tout le 
mal qu'on voudrait empêcher, et on semble accepter 
celui qu'on ne réussit pas à empêcher. C'est une de ces 
injustices auxquelles, dans les jours d'orage, les hon- 
nêtes gens qui agissent sérieusement doivent se ré- 
signer. 

Pas plus par sa composition que par ses desseins, le 
nouveau parti royaliste n'avait un caractère spécial et 
systématique. Il comptait parmi ses chefs naissants, 
<;omme dans ses plus modestes rangs, des hommes de 
toutes les origines, de toutes les situations, venus de 
tous les points de l'horizon social et politique. M. de 
Serre était un émigré, lieutenant dans l'armée de 
Condé; MM. Pasquier, Beugnot, Simcon, Barante, Sainte- 



116 CHAPITRE lY. 

Aulaire^ des hommes oonsidéraMes du régime impé* 
nal; MM. Royer^Uard et CamiUe Jordan des opposant» 
à l'Empire. Un même jugement, un même s^itiment 
sur les événements du jour et les chances du lendemain^ 
sur les droits et les intérêts légitimes du pays et du 
trône, rapprochaient tout à coup ces hommes jusque- 
là étrangers les uns aux autres. Us s'unissaient comme 
les habitants d'un même quartier accourent de toutes 
parts, et sans se connaître, sans s'être jamais tus, tra- 
. vaillent ensemble à éteindre un grand incendie. 

Un fait pourtant se laissait entrevoir et caractérisait 
déjà le nouveau parti royaliste dans la lutte qui s'enga- 
geait. Inquiétées l'une et l'autre par les prétentions de 
l'ancien parti aristocratique, la royauté et la bourgeois 
sie française se rapprochaient pour se prêter un mutuel 
appui. Louis XYin et la France nouvelle reprenaient 
ensemble la politique de leurs pères. Un peuple a beau 
renier son passé, il n'est pas en son pouvoir de l'anéan- 
tir ni de s'y soustraire absolument, et bientôt survien- 
nent des situations, des nécessités qui le ramènent dans 
les voies où il a marché pendant des siècles. 

Choisi par la Chambre elle-même et par le Roi pour 
la présider, M. Lainé, en gardant, avec une dignité à la 
fois naturelle et un peu apprêtée, l'impartialité qui con- 
venait à sa situation, partageait pourtant les sentiments 
de la minorité modérée, et la soutenait de son influence* 
morale, quelquefois même de sa parole. L'élévation du 
caractère, la gravité des mœurs, et, dans certains mo- 
ments, refiFùsion passionnée de l'âme, lui donnaient 



LA CHAMBRE DE 1815. 117 

une autorité que son esprit et ses lumières n'aur&ient 
pas suffi à lui assurer. 

La Chambre siégeait à peine depuis quelques jours, 
et déjà par les couTersations, par la formation de son 
bureau ; par les projets dlnitiatiye intérieure qui s'an- 
nonçaient^ les députés commençaient à se reconnaître 
et à se classer^ avec doute encore et confusion^ comme, 
dans une troupe inopinément appelée, les soldats se 
rassemblent en désordre, cherchant leurs armes et 
leur draqpeau. Le gouTemement, par ses propositions, 
amena bientôt les partis au grand jour et à la lutte. Ce 
fut, comme on pouvait s'y attendre, par des mesures 
•de circonstance que la session commença. Des quatre 
projets de loi qui portaient évidemment ce caractère, 
deux, la suspension de la liberté individuelle et réta- 
blissement des cours prévôtales, étaient présentés 
comme des lois d'exception et purement temporaires; 
les deux autres, pour la répression des actes séditieux 
et pour l'amnistie, appartenaient à la législation défini- 
tive et permanente. 

On a si souvent et si tyranniquement abusé, parmi 
nous, des mesures de circonstance et des lois d'excep- 
tion que, sur leur nom seul et leur physionomie, elles 
'Sont restées suspectes et odieuses ; sentiment bien natu- 
rel après tant et de si cruelles épreuves. C'est pourtant 
là, surtout dans un régime libre, le moyen le moins 
dangereux, comme le plus efficace, de pourvoir à des 
nécessités impérieuses et passagères. 11 vaut mieux sus- 
pendre, pour un temps limité et franchement, teUe ou 



219 CHAPITRE lY. 

telle yberté spéciale que pervertir , a force d'aggrava- 
tions et de subtilités^ la législation permanente pour 
l'adapter aux besoins du jour. L'expérience de l'histoire 
confirme en ceci les pressentiments de la raison. Dans 
les pays où la liberté politique s'est enfin établie, comme 
en Angleterre, c'est précisément depuis qu'elle a tri<mi* 
pbé avec éclat que la suspension temporaire de telle 
ou telle de ses garanties a été, dans les circonstances 
graves, adoptée comme moyen de gouvernement. Dan» 
des temps plus rudes et moins intelligents, on rendait 
à toujours, sous l'empire des périls du moment et pour 
s'en défendre, ces statuts rigoureux et artificieux où 
toutes les tyrannies ont trouvé des armes sans avoir à 
les forger elles-mêmes, et dont une civilisation plus 
avancée a eu tant de peine à se débarrasser. 

Il faut, j'en conviens, pour que les lois d'exception 
atteignent leur but sans trop Se danger, qu'en dehors 
de leurs dispositions et pendant leur durée il reste dans 
le pays assez de liberté générale et dans le pouvoir assez 
de responsabilité réelle pour que ces mesures soient 
contenues dans leurs limites et contrôlées dans leur 
exercice. Mais en dépit des colères et des aveuglements 
des partis vaincus, il suffit de lire les débats des cham- 
bres de 4815 et les écrits du temps pour.se convaincre 
qu'à cette époque la liberté était loin d'avoir péri tout 
entière; et l'histoire des ministres qui possédaient alors 
le pouvoir démontre invinciblement qu'ils n'avaient pas 
cessé de porter le poids d'une efficace responsabilité. 

Des deux lois temporaires présentées à la Chambre 



LA CHAMBRE DE 1815. 11» 

de 1815, la loi sur les cours prérôtales fut la moins 
contestée; deux hommes supérieurs, HM. Royer-CoUani 
et Curier ayaient consenti à en être, en qualité de com- 
missaires du Roi, les défenseurs officiels, et, dans le 
débat, M. Cuvier prit eflèctiTement la parole. Ce débat 
fut court; deux cent quatre-vingt-dix membres votèrent 
pour la loi ; dix seulement la repoussèrent. On peut s'en 
étonner. C'était certainement, en principe, la déroga- 
timi la plus grave au droit commun, et la plus redoutable 
dans la pratique, car on supprimait, devant ces cours, la 
plupart des garanties qu'o(h*ent les juridictions ordinai* 
res. Un article de la loi allait jusqu'à retirer au Roi le 
droit de grâce, en ordonnant Texécuticm immédiate des^ 
condamnés, à moins que la cour prévôtale ne leur fit 
grâce elle-même en les recommandant à la clémence 
royale. L'un des plus chauds royalistes du côté droit,. 
M. Hyde de Neuville, réclama vivement, mais en vain, 
contre une disposition sidureetsi peumonarchicpie. Les- 
deux passions les plus intraitables, la colère et la peur,, 
emportaient ta Chambre ; elle avait le trône et sa propre 
cause à venger et à défendre ; elle ne croyait pas pou- 
voir frapper trop fort ni trop vite, quand elle les voyait 
attaqués. 

A cette occasion, comme à d'autres, on a maltraité la 
mémoire de M. Cuvier ; on l'a accusé d'ambition servile 
et de pusillanimité. C'est bien mal connaître la nature 
humaine et injurier bien légèrement un homme de 
génie. J'ai beaucoup vécu avec M. Guvier; la fermeté 
d'âme et de conduite n'était pas sa qualité dominante ; 



ISO CHAPITRE ir. 

mais il n'était ni servile^ ni dominé^ contre sa con- 
science^ par la peur. Il aimait Tordre^ un peu pour sa 
propre sécurité^ bien plus encore dans Tintérèt de la 
justice^ de la civilisation, du bien-être social, du pro- 
grès intellectuel. Il y avait, dans sa complaisance pour 
le pouvoir, plus de goût sincère que d'égoïsme : il était 
de ceux à qui Texpérience n'a pas laissé grande con- 
fiance dans la liberté, et que le souvenir de l'anarchie 
révolutionnaire rend aisément accessibles à des alarmes 
honnêtes et désintéressées. Dans les temps de pertur- 
bation sociale, beaucoup d'hommes de sens et de bien 
aiment mieux dériver vers la plage que courir le ris- 
que d'aller se briser sur les écueils où le courant les 
emporte. 

Dans la discussion de la loi qui suspendait pour un 
an les garanties de la liberté individuelle, M. Royer- 
Collard, en appuyant le gouvernement, marqua l'indé- 
pendance de son caractère et la méfiance prévoyante 
du moraliste envers le pouvoir même que le politique 
avait à cœur d'affermir. Il demanda que le droit 
arbitraire de détention ne fût confié qu'à un petit 
nombre de fonctionnaires d'un ordre élevé, et que les 
plus élevés de tous, les ministres, en demeurassent, 
en tout cas, clairement responsables ; mais ces amen- 
dements, qui auraient prévenu beaucoup d'abus sans 
désarmer le pouvoir, furent repoussés. L'inexpérience 
et la précipitation étaient générales ; le cabinet et ses 
plus considérables partisans dans les Chambres se con- 
naissaient à peine ; ni les uns, ni les autres n'avaient 



LA CHAMBRE DB 1815. 191 

encore appris à se eoacerter d'ayance^ à se mettre 
d'accord sur les limites comme smr le fond même des 
mesures^ et à ne marcher qu'avec ensemble au combaf . 
L'entente cependant^ l'entente active et continue du 
gouvernement avec les royalistes modérés devenait 
chaque jour plus nécessaire, car la divergence des par- 
tis qui commençaient à se former et la gravité de leurs 
dissentiments se manifestaient plus fortement chaque 
jour. En proposant la ici destinée à réprimer les actes 
séditieux, M. de Marbois, esprit doux et libéral avec 
austérité, et fort peu au courant des passions qui fer- 
mentaient autour de lui, n'avait considéré ces actes que 
conune des délits, et les avait renvoyés devant les tri- 
bunaux de police correctionnelle, en n'y attachant que 
des peines d'emprisonnement. Mieux instruite des dis- 
positions d'une partie de la Chambre, la commission 
chargée d'examiner le projet de loi, et dont M. Pasquier 
fut le rapporteur, essaya de contenir les mécontents en 
leur donnant uiie certaine satisfaction; parmi les actes 
séditieux, elle distingua des crimes et des délits, renvoya 
les crimes devant les cours d'assises en leur appliquant 
la peine de la déportation, et sgouta, pour les délits, 
l'amende à l'emprisonnement. C'était encore trop peu 
pour les violents du parti. Ils réclamèrent la peine de 
mori, les travaux forcés, le séquestre des biens. Ces 
aggravations furent repoussées, et la Chambre, à une 
forte miyorité, adopta le projet de loi amendé par la 
commission. A coup sûr, bien des membres du côté 
droit, qui n'avaient pas osé combattre les propositions 



It) CHAPITRE EV. 

de MM. Piet et de Salaberry^ se félicitèrent de les voir 
échouer, et voterait pour la loi. Que de fautes et de 
maux s'épargneraient les hommes s'ils avaient le cou- 
rage d'agir comme ils pensent et de faire hautement ce 
qu'ils désirent! 

Tous ces débats n'étaient que le prélude de la grande 
lutte près de s'engager sur la plus grande des questions 
de circonstance dont la Chambre eût à s'occuper. 
C'est à regret que je me sers du mot qtêestian; l'an*- 
nistie n'en était plus une. En rentrant en France, par 
sa proclamation de Cambrai, le Roi l'avait promise, et 
pour les rois promettre une amnistie c'est la faire. Quel 
roi manquerait à la grâce qu'il aurait laissé entrevoir à 
un condamné? La parole royale n'est pas moins sacrée 
envers un peuple qu'envers un homme. Mais en annon- 
çant, le 23 juin 1815, qu'il n'excepterait de l'amnistie 
a que les auteurs et les instigateurs de la trame qui 
avait renversé le trône, » le Roi avait annoncé aussi 
« que les deux Chambres les désigneraient à la ven- 
geance des lois; » et lorsque un mois plus tard, le cabi- 
net avait, sur le rapport du duc d'Otrante, arrêté les deux 
listes des personnes exceptées, l'ordonnance du 24 juillet 
avait encore déclaré que a les Chambres statueraient sur 
ceUes qui devraient ou sortir du royaume, ou être Uvrées 
à la poursuite des tribunaux. » Les Chambres étaient 
donc inévitablement saisies. L'amnistie était faite, et 
pourtant il restait encore une question; il fallait encore 
une loi. 

Quatre membres de la Chambre des députés s'em- 



LA CHAMBRE DE 1815. 198 

pressèrent d'en prendre l'initiatÎTe; trois arec une 
grande Tiolence^ M« de La Bourdonnaye le plus violent 
des trois. H avait de la force, de la verve, de Findépen- 
dance, du tact politique comme homme de parti, et une 
dureté franche et passionnée qui devenait quelquefois 
éloquente. Son projet mettait, dit-on, onze cents per- 
sonnes en jugement. Quoi quil en soit de ce calcul, les 
trois propositions étaiait entachées de deux vices capi- 
taux. Elles posaient en fait que la catastrophe du 20 mars 
avait été le fruit d'une grande conspiration dont il fallait 
punir les auteurs comme ils auraient été punis en 
temps ordinaire et par le cours régulier des lois s'ils 
avaient échoué. Elles attribuaient aux Chambres le droit 
de désigner, par catégories générales et sans limite de 
nombre, les conspirateurs à punir, quoique le Roi, par 
son ordonnance du U juillet précédent, ne leur eût 
réservé que le droit de décider, parmi les trente-huit 
personnes nominativement et seules exceptées, les- 
quelles devraient sortir du royaume et lesquelles se- 
raient tradldtes devant les tribunaux. 11 y avait ainsi à 
la fois, dans ces projets, un acte d'accusation sous le 
nom d'amnistie, et un envahissement des pouvoirs déjà 
exercés comme des limites déjà posées par la royauté. 

Le gouvernement du Roi ne se méprit point sur la 
portée de semblables résolutions, et maintint dignement 
ses droits, ses actes et ses promesses. 11 se hâta de cou- 
per court à l'initiative de la Chambre; le projet de loi 
que présenta le 8 décembre 1815 le duc de Richelieu 
était une véritable amnistie, sans autre exception que 



114 CHAPITRE lY. 

cdle des cinquanie-six personnes portées sur les deux 
listes de l'ordoonuice du 9i juillet et de la fomille de 
Tempereur Napolécm. Une seule disposition^ dont à coup 
sûr on n'avait pas préTu les fetales conséquences, se 
rencontrait en outre dans le projet: l'article 5 exceptait 
de Tamnistie les personnes contre lesquelles des pour- 
suites auraient été dirigées ou des jugements serai^it 
intervenus avant la promulgation de la loi. Déplorable 
réserve, également contraire au principe de la mesure 
et au but de ses auteurs. C'est le caractère et le mérite 
essentiel d'une amnistie de mettre un terme aux procès 
et aux châtiments, d'arrêter Faction judiciaire au nom 
de l'intérêt politique, et de rétablir le calme dans l'es- 
prit public comme la sécurité dans les existences en 
faisant cesser les spectacles comme les périls sanglants. 
Le gouvernement du Roi avait déjà fait, par la première 
liste de l'ordonnance du U juillet, une exception qui 
lui donnait un lourd fardeau à porter; il avait renvoyé 
dix-huit généraux devant les conseils de guerre. Dix- 
huit grands procès politiques après l'amniâtie procla- 
mée! C'eût été beaucoup pour le pouvoir le plus fort. 
Le cabinet du duc de Richelieu se donnait de plus, par 
l'article 5 du projet de loi, la perspective et la charge 
d'un nombre indéterminé de procès politiques inconnus 
qui devaient se débattre pendant un temps indéfini, 
on ne savait sur quels points du royaume, ni au milieu 
de quelles circonstances. Le mal de cette imprévoyance 
dura, en éclatant coup sur coup, pendant plus de deux 
ans. Ce fut l'application prolongée de cet article qui 



Lk CHAMBRE DE 1815. 1S5 

altéra ^efficacité et -presque Thonneor de ramniatie, et 
compromit le gouTemement royal dans cette réaction 
de 4815 qui a laissé de si tristes souTcnirs. 

Un membre du c6té droite qui en devait être UentAt 
le chef et qui n'ayait pris jusque-là aucune part à ce 
débats M. de Yillële {Hnessentit seul le danger de Fartide 
5, et n'hésita pas à le combattre : « Cet article, dit-il, 
me paraît trop Tagne et trop étendu ; l'exception àPam- 
nistie, après une rébellion comme celle qui a eu heu 
dans notre pays, Uyre inévitaUement à la rigueur des 
lois tous les individus exceptés. Or, il est d'une justice 
rigoureuse de n'excepter en pareil cas que les grands 
coupables ou les hommes les plus dangereux. N'ayant 
aucune garantie que les individus atteints par l'article 6 
méritent l'exception, je Yote pour que cet article soit 
rejeté. » Pour le malheur du gouvernement, ce vote du 
chef de Fopposition demeura sans etTet. 

Indépendamment de la question même, cette discus- 
sion eut un résultat grare; die détermina la division 
de la Chambre en deux grands partis, le cAté droit et 
le centre, l'un adversaire, l'autre aUié du cabinet Les 
dissentiments qui se manifestèrent à cette occasion 
étaient trop vifs et furent soutenus, de part et d'autre, 
avec trop d'éclat pour ne pas devenir la base d'une clas- 
sification permanente. Le côté droit persista à vouloir 
plusieurs catégories d'exceptions à l'amnistie, des con- 
fiscations sous le nom d'indemnités pour préjudice 
causé à l'État, et le bannissement des régicides compro- 
mis dans les Cent-Jours. Le centre et le cabinet réunis 



196 CHAPITRE IV. 

combattirent fènnementces diqMmtioDS. M. Royer-€oK 
lard et M. de Serre^ entre autres^ déployèrent dans ce 
débat autant d'esprit politique que de sens moni et de 
gravité éloquente : « Ce n'est pas toigours le nombre 
des supplices qui sauve les empires, dit M. Royer-Od- 
lard; Fart de gouverner les hommes est [dus difficile et 
la gloire s'y acquiert à un plus haut prix. Nous aurons 
assez puni si nous sommes sages et habUes, jamais asses 
si nous ne le sommes pas.» M. de Serre s'attacha sur- 
tout à repousser les confiscations réclamées à titre d'in- 
demnités : « Les révolutionnaires en ont fait ainsi , 
ditH)n, ils en fiaient encore ainsi s'ils saisissaient la 
puissance. C'est précisément parce qu'ils l'ont fait que 
vous ne devez pas imiter leur odieux exemple, et cda 
par un sens torturé d'une expression qui n'est pas 
franche, par un artifice qui serait tout au plus digne 
du théâtre... Messieurs, notre trésor peut être pauvre, 
mais qu'il soit pur!» Les catégories et les indemnités 
furent définitivement rejetées. Au dernier moment, au 
milieu d'un silence à peu près universel, le bannisse- 
ment des régicides resta seul écrit dans le projet de loi. 
De l'avis de ses ministres, le Roi ne crut pas devoir, 
pour obéir invinciblement au testament de Louis XVI, 
refuser sa sanction à l'amnistie et laisser en suspens 
cette question redoutable. Il y a des justices divines que 
les pouvoirs humains ne doivent pas prévenir, mais 
qu'ils ne sauraient repousser quand le cours des évé- 
nements les fait éclater. 
Aux dissentiments sur les questions de circonstance 



LA CHAHBRK DE 1815. 197 

s'ajoutaient chaque jour les dissentiments sur les ques- 
tions de principe. Le gouvernement n'en éleva pas 
beaucoup lui-même. Un projet de loi électorale présenté 
par le ministre de Tintérieur, M. de Vaublanc^ fut le 
seul qui portât ce caractère. La discussion en fut loi^e 
et animée. Les hommes considérables des divers côtés 
de la Chambre, MM. de Villèle, de la Bourdonnaye, de 
Bonald, Royer^Gollard, Pasquier, de Serre, Beugnot, 
Lalné, s'y engagèrent vivement. Mais le projet ministé- 
riel était mal conçu, fondé sur des bases incohérentes^ 
et donnait aux électi(ms un caractère plus administratif 
ifue politique. Les principaux orateurs du centre le 
repoussèrent aussi bien qu'un contre-projet proposé 
par la commission, et que n'acceptait pas non plus le 
cabinet. Ce dernier travail prévalut pourtant, mais 
très^amendé et contesté jusqu'au bout. La Chambre 
des députés ne l'adopta qu'à une faible majorité; 
la Chambre des pairs le rejeta. Quoique les partis 
eussent clairement manifesté leurs instincts et leurs 
vœux quant au système électoral, les idées étaient en- 
core obscures et flottantes. La question resta posée et 
^journée. Ce fut au sein de la Chambre même que na- 
quirent toutes les autres propositions qui soulevaient 
des questions de principe; elles émanèrent toutes du 
côté droit et se rapportaient toutes à un même objet, à 
la situation de l'Église dans l'État. M. de Castelb^ac 
proposa que les évêques et les curés fussent autorisés à 
recevoir et à posséder à perpétuité, sans aucune néces- 
sité de l'approbation du gouvernement, toutes dona- 



IM CHAPITRE IT. 

Uoos de bieiM meuUes ou immeubles pour rentretien 
du cuUe ou des établissemento ecclésiastiques. M. de 
Blangy demanda que la condition du clergé fût grande- 
ment amâiorée, et que les prêtres mariés ne jouissent 
plus des pensions qu'ils avaient obtenues comme ecclé- 
siastiques. M. de Bonald réclama Fabolition du diToroe. 
M. Lachèse-Murel insista pour que la tenue des r^^istres 
de rétat ciTil lût rendue aux ministres de la religion. 
M. Murard de Saint-Romain attaqua l'Université et sou- 
tint que la direction de l'instruction publique devait 
être confiée au clergé. C'était vers la restauration de la 
religion et de l'Église comme pouvoir social que se 
portait surtout le zèle des nouveaux législateurs. 

Au premier moment^ les inquiétudes et l'opposition 
suscitées par ces propositions furent moins vives qu'on 
ne le présumerait aijûourd'hui. Des dangers plus pres- 
sants préoccupaient alors les adversaires du gouverne- 
ment et le public lui-même. Un sentiment général favo- 
rable à la religion, comme principe nécessaire d'ordre 
et de moralité, régnait dans le pays ; sentiment ravivé 
même par la crise des CentnJours, par les plaies morales 
qu'elle avait révélées et les périls sociaux qu'elle avait 
fait entrevoir. L'Église catholique n'avait pas encore été 
alors l'objet de la réaction qui s'éleva contre eUe un peu 
plus tard. Le clergé ne prenait aucune part directe à ces 
débats. L'Université avait été, sous l'Empire, en butte 
aux méfiances et aux attaques des libéraux. Le mouve- 
ment en faveur des influences religieuses étonnait peu 
ceux-là même à qui il déplaisait. Mais au sein même de 



LA CBAMBRE DR 1815. 129 

la Chambre OÙ ce mouvement éclalaît, les esprits élevés 
ne manquaient pas qui en reconnurent sur-le-champ 
la portée et pressentirent les colères que soulèvei'aient 
tôt ou tard, dans la société nouvelle, quelques-unes de 
ces propositions si contraires à ses principes les plus 
essentiels et les plus chers. Es s'appliquèrent, avec un 
ferme bon sens, à faire, dans les mesures présentées, 
un triage conforme aux vrais intérêts de la société et de 
l'Église elle-même. Le divorce fut aboli. La situation 
des curés, des desservants et de plusieurs établisse- 
ments ecclésiastiques reçut des améliorations notables. 
Le scandale des prêtres mariés, recevant encore des 
pensions comme prêtres, cessa. Mais ni la proposition 
de rendre au clergé la tenue des registres de Tétat civil, 
ni celle de lui abandonner l'instruction publique, n'eu- 
rent aucune suite. LUniversité, bien défendue et bien 
' dirigée par H. Royer-CoUard, resta debout; et quant à 
la faculté réclamée pour le clergé de recevoir, sans au- 
cune intervention du pouvoir civil, toutes sortes de 
donations, la Chambre des pairs, sur un rapport aussi 
judicieux qu'élégant de l'abbé de Montesquiou, décida 
que les établissements ecclésiastiques « reconnus par 
la loi X» posséderaient seuls cette faculté, et que, 
dans chaque cas particulier, Tautorisation du Roi y 
serait nécessaire. La Chambre des députés adopta la 
proposition ainsi amendée; et de tout ce mouvement 
qui avait menacé de jeter tant de perturbation dans les 
rapports de l'Église et de FÉtat, il ne sortit rien qui 
portât une sérieuse atteinte, soit aux anciennes maxi- 

T. 1. 9 



130 CHAPITRE IV. 

mes, soit aux principes modernes de la société fran- 
çaise'. 

Le cabinet prenait loyalement part à ces débats et 
concourait à ces sages résolutions, mais avec moins de 
Ter\'e et d'ascendant que les chefs 'des royalistes modé- 
rés dans les Chambres. II n'y portait pas cette grandeur 
de pensée, ni cette puissance de parole qui placent 
un gouTcrnement à la tête des assemblées, et relèvent 
dans Tesprit des peuples, même malgré ses fautes. Le 
duc de Richelieu était universellement honoré; parmi 
ses collègues, tous hommes de bien et de dévouement,, 
plusieurs avaient de rares lumières, de Thabileté, du 
courage. Mais le cabinet manquait d'unité et d'éclat,, 
conditions de la force dans tous les régimes, et dans le* 
régime libre plus que dans tout autre. 

En dehors des Chambres, le gouvernement avait à 
porter un fardeau plus lourd encore que dans leur en- 
ceinte et n'y suffisait pas plus complètement. La France^ 
était en proie, non pas à la plus tyrannique ni à la plus 
sanglante, mais à la plus vexatoire et à la plus irritante^ 
des dominations passagères que les vicissitudes des ré- 
volutions font peser sur les peuples. Un parti longtemps 
vaincu, opprimé et enfin amnistié, le parti de l'ancien 
régime se croyait tout à coup redevenu le maître et se* 
livrait avec emportement aux plaisirs d'un pouvoir nou- 
veau qu'il regardait comme son ancien droit. Dieu me 
garde de raviver les tristes souvenirs de cette réaction! 
je ne veux qu'en marquer le vrai caractère. C'était^ 
dans la société civile, dans l'administration intérieure^ 



LAXHAMBRE 0£ 1815. 181 

dans les affaires locales, et sur presque tous les points 
du territoire, une sorte dinyasion étrangère, violente 
dans certains lieux, blessante partout, et qui faisait re* 
douter plus de mal encore qu'elle n'en infligeait, car 
ces vainqueurs inattendus menaçaient et offensaient là 
même où ils ne frappaient pas; ils semblaient vouloir 
se dédommager par leur témérité arrogante de leur 
impuissance à recouvrer tout ce qu'ils avaient perdu,, 
et ils se disaient, pour rassurer leur conscience au mi- 
lieu de leurs violences, qu'ils étaient loin de rendre à 
leurs adversaires tout ce qu'ils en avaient eux-mêmes 
souffert. 

Étrangers aux passions du parti, pénétrés du mal 
qu'elles faisaient à la cause royale, et blessés pour leur 
propre compte des embarras qu'elles créaient à leur 
gouvernement, le duc de Richelieu et la plupart de ses- 
collègues luttaient sincèrement contre elles. Même à 
côté des actes le plus justement reprochés à la réaction 
de 1845 et qui restèrent le plus impunis, on retrouve la 
trace des efforts du pouvoir, soit pour les empêcher,, 
soit pour en prévenir le retour, soit du nioins pour en 
repousser la triste responsabilité. Dès que les violences 
contre les protestants éclatèrent dans les départements 
du Midi, et plus de six semaines avant que M. d'Argen- 
son en parlât à la Chambre des députés, une proclama- 
tion du Roi, contre-signée par M. Pasquier, les réprouva 
énergiquement et enjoignit aux magistrats de les répri- 
mer. Après le scandaleux acquittement, par la 'cour 
d'assises de Nîmes, de l'assassin du général Lagarde 



18i CHAPITRE IT. 

qui prot^[eait le libre culte des {Hxitestants, M. Pasquier 
provoqua et fit prononcer par la cour de cassation l'an- 
nulation de cet arrêt, dans Tintérét de la loi, dernière 
ivotestation de la justice méconnue. Malgré toutes sortes 
de lenteurs et d'entraves, les procédures commencées 
à Toulouse aboutirent à un arrêt de la cour prévôtak 
de Pau qui condamna à cinq ans de réclusion deux des 
assassins du général Ramel. Ceux du maréchal Brune 
avaient échappé à toute poursuite sérieuse; mais M. de 
Serre, devenu garde des sceaux, fit reprendre à la jus- 
tice son cours, et la cour d'assises de Riom condamna a 
mort par contumace Fassassin qu'on n'avait pu saisbr. 
Réparations bien insufiSsantes et bien tardives, mais qui 
révèlent la résistance aussi bien que la faiblesse du 
pouvoir. Les ministres même les plus dociles au parti 
royaliste extrême s'efforçaient de l'arrêter en le suivant, 
et se gardaient bien de lui donner tout ce qu'ils lui 
avaient promis. Au moment même où il divisait l'an- 
cienne armée en catégories pour en écarter tous les 
officiers suspects à des titres et à des degrés divers, le 
ministre de la guerre, le duc de Feltre, appelait à la 
direction du personnel de son département le général 
de Meulan, mon beau-frère, vaiUant officier entré au 
service comme soldat en i797, et qui avait gagné tous 
ses grades sur les champs de bataiUe, à force de bles- 
sures. M. de Meulan était royaliste, mais très-attaché à 
Tarmée, à ses camarades et passionnément attristé des 
rigueurs qui pesaient sur eux. J'ai été témoin de ses 
constants efforts pour que justice leur tùi rendue, et 



LA CHAUBRE de 1815. 188 

pour foire rester ou rentrer dans les rangs tous ceux 
qu'il croyait disposés à servir honnêtement le Roi. 
L'œuvre était difficile. En 1845^ Tun de nos plus habiles 
et plus honorables officiers du génie, le général Ber- 
nard avait été mis en demi-solde et vivait comme exilé 
à Dôle; les Ëtats:Unis d'Amérique lui firent oArir le 
commandement du génie dans la République avec des 
avantages considérables; il accepta et demanda à son 
ministre l'autorisation de partir. Le duc de Feltre le fit 
appeler et le détourna de son dessein, lui promettant de 
le replacer en France conune il lui convenait : a Vous 
me promettez là, lui dit Bernard, ce que vous ne pou- 
vez pas faire; placez-moi, et dans quinze jours je serai 
tellement dénoncé qu'il vous sera impossible de me 
soutenir, et tellement tracassé que je ne voudrai pas 
rester. Tant que le gouvernement n'aura pas plus de 
force, il ne peut ni m'employer, ni me protéger. Je suis, 
dans mon coin, à la merci d'un sous-préfet, d'un com- 
missaire de police qui peut m'arréter, m'emprisonner, 
qui me mande tous les jours et me lait attendre dans 
son antichambre pour être ensuite très-mal reçu. Lais- 
sez-moi partir pour l'Amérique. Les États-Unis sont les 
alliés naturels de la France. Je suis décidé; à moins 
qu'on ne me mette en prison, je pars.» On lui donna 
son passe-port. Le duc de Berry se plaignit au général 
Haxo du parti qu'avait pris le général Bernard : a A 
la façon dodt on avait traité Bernard, lui répondit Haxo, 
je m'étonne qu'il n'ait pas pris ce parti-là plus tôt. n 
n'est pas dit que je n'en fasse pas quelque jour autant » 



134 CHAPITRÉ IV. 

Rien ne révèle mieux que ce petit fait la situation des 
ministres à cette époque, et leur sincérité comme leur 
timidité dans leurs désirs de sagesse et d'équité. 

n eût fallu un grand acte résolument conçu et ac- 
compli, dans une grande circonstance, pour relever le 
pouvoir de ce renom comme de ce mal de faiblesse, et 
Taffiranchir du parti sous lequel il pliait en lui résistant. 
Aiyourd'hui, à la distance où nous sonunesde ce temps, 
plus j'y pense dans la liberté tranquille de mon juge- 
ment, plus je me persuade que le procès du maréchal 
Ney eût été, pour un tel acte, une occasion très- 
propice. Il y avait certainement de graves motifs pour 
laisser à la justice légale son libre cours : la société et la 
royauté avaient besoin que le respect du droit et le sen- 
timent de la crainte rentrassent dans les âmes; il im- 
portait que des générations formées dans les vicissitudes 
de la révolution et dans les triomphes de l'Empire ap- 
prissent, par d'éclatants exemples, que la force et le 
succès du moment ne décident pas de tout, qu'il y a des 
devoirs' inviolables, qu'on ne se joue pas impunément 
du sort des gouvernements ni du repos des peuples, et 
qu'à ce jeu terrible les plus puissants, les plus célèbres 
risquent leur honneur et leur vie. En politique et en 
morale, ces considérations étaient d'un grand poids. 
Mais une autre grande vérité, politique aussi et morale, 
devait entrer en balance et peser fortement sur la déci- 
sion dernière. L'empereur Napoléon avait duré long.- 
temps et avec éclat, accepté et admiré de la France et de 
l'Europe, soutenu par le dévouement d'un grand nom- 



LA CHAMBRE OE 1815. 135 

Ibre d'hommes^ armée et peuple. Les idées de droit et 
'de devoir^ les sentiments de respect et de fidélité étaient 
-confus et en conflit dans bien des âmes. Il y avait là 
'Comme deux Trais et naturels gouvernements en pré- 
^sence^ et bien des esprits avaient pu^ sans perversité, se 
4roubler dans le choix. Le roi Louis XVIII et ses con- 
:seillers pouvaient, à leur tour, sans faiblesse, tenir 
«ompte de cette perturbation morale. Le maréchal Ney 
•en était la plus illustre image. Plus son tort envers le 
Roi avait été grand, plus on pouvait, sans péril, placer 
la clémence à côté de la justice, et déplojer, au-dessus 
•de sa tète condamnée, cette grandeur de Tesprit et du 
^œur qui a aussi sa force pour fonder le pouvoir et 
•commander la fidélité. La violence même de la réaction 
Toyaliste, Vâpreté des passions de parti, leur soif de 
•châtiments et de vengeances auraient donné à cet acte 
•encore plus d'éclat et plus d'cflfet, car elles en auraient 
fait ressortir la hardiesse et la Uberté. J'ai entendu, à 
cette époque, une femme du monde, ordinairement 
sensée et bonne, dire à prppos de mademoiselle de La- 
Valette aidant sa mère à sauver son père : « Petite scé- 
lérate! D Quand de tels égarements de sentiment et de 
langage éclatent autour des rois et de leurs conseillers, 
ce sont, iK)ur eux, de clairs avertissements quMl faut ré- 
-sister et non pas céder. Le maréchal Ney gracié et 
lanni, après sa condamnation, par des lettres royales 
gravement motivées, c'eût été la royauté s'élevant 
comme une digue au-dessus de tous, amis ou ennemis, 
fpour arrêter le flot du sang, et la réaction de 1815 eût 



136 CHAPITRE IV. 

été domptée et close, aussi bien que les Cent-Jours. 

Je n'ai pas la prétention d'avoir clairement i>ensc 
alors tout ce que je pense atgoùrd'h'ui. J'étais triste 
et perplexe. Les ministres du Roi l'étaient aussi. Ds 
ne crurent pas pouvoir ni devoir lui conseiller la clé- 
mence. Dans cette circonstance solennelle, le pouvoir 
ne sut pas être grand, seul moyen quelquefois d'être 
fort. 

Contenu, mais point abattu, et irrité en mêAie temps 
que déjoué par ces alternatives de concession et de ré- 
sistance, le côté droit, décidément devenu l'opposition, 
chercbait^n grondant et en tâtonnant quelque moyen 
de sortir de sa situation à la fois puissante et vaine, 
quelque brèche par où il pût donner l'assaut au gou- 
vemeiçent, entrer dans la place et s'y établir. Un 
homme d'esprit et de courage, ambitieux, remuant, 
adroit >t mécontent pour son propre compte comme 
pour son parti, tenta une attaque très-hardie au fond, 
quoique mesurée dans la forme et purement théorique 
en apparence. Dans un court pamphlet intitulé Du Mi- 
niêlére.dans le gouvernement repréientalif, aLa France, 
dit M. de VitroUes, exprime de toute part le besoin pro- 
fondément senti d'une action plus forte dans son gou- 
vernement. J'ai cherché les causes de ce sentiment uni- 
versel, et les raisons qui pouvaient expliquer comment 
les divers ministères qui s'étaient succédé depuis dix- 
huit mois n'avaient pu donner au gouvernement du Roi 
ce caractère de force et d'ensemble dont ils sentaient 
eux-mêmes le besoin. J'ai cru les trouver dans Finco- 



LA CUAMIIRE DE 1815. 137 

hérence (|iii existait entre la nature du gouvernement 
qu'on aTait adopté et Torganisalion ministérielle qu'on 
n'avait pas cru nécessaire de modifier en même temps 
qu'on nous donnait une nouvelle division des pouvoirs^ 
et à ces pouvoirs une action toute nouvelle. » Invoquant 
alors à chaque pas les maximes et les exemples de l'An- 
gleterre^ M. de YitroUes établissait que le ministère, 
qu'il appelait une insliluliony devait avoir dans son sein 
une rigoureuse unité, avec la nugorité des chambres 
une intime union, et dans la conduite des affaires une 
responsabilité réelle qiv lui assurât, auprès de la Cou- 
ronne, la mesure nécessaire d'influence et de dignité. 
A ces trois conditions seulement le gouvernement pou- 
vait être fort. Curieux souvenir à retrouver àiy ourd'hm' ! 
C'est par le plus intime confident de Monsieur le comte 
d'Artois, et pour faire monter au pouvoir le parti de 
l'ancien régime que le gouvernement parlementaire a 
été pour la première fois célébré et réclamé parmi 
nous, comme conséquence nécessaire du gouvernement 
représentatif. 

Je me chargeai de repousser cette attaque > en la dé- 
masquant. J'exposai à mon tour les principes essentiels 
du gouvernement représentatif, leur sens vrai, leur ac- 
tion réelle, et les conditions de leur développement 
salutaire dans l'état où nos révolutions et nos dissen- 
sions avaient jeté la France. Je m'appliquai surtout à 



I Dans un écrit intitulé : Du Gouvememmt représentatif et de 
l'état actuel de la France^ publié en 1816. 



138 CHAPITRE IV. 

faire reconnaître^ sous cette joute savante et polie 
entre raisonneurs politiques^ la lutte acharnée des par- 
tis et les coups fourrés que^ dans TinsufOsance de leurs 
armes publiques^ ils essayaient de se porter. II y avait^ 
je crois, dans mes idées de quoi satisfaire les gens d'es- 
prit qui se préoccupaient du fond des choses et de l'ave- 
nir, mais point d'efficacité pratique et prochaine. Quand 
les grands intérêts des peuples et les grandes passions 
des hommes sont en jeu, les débats spéculatifs les plus 
ingénieux sont une guerre de luxe ({ui ne change rien 
au cours des événements. 

Dès que le budget eut été voté, et le jour même où il 
était promulgué, la session fut close, et la Chambre 
de 1815 se retira, ayant fortement pratiqué, pour la dé- 
fense comme pour l'attaque, les institutions libres que 
la France tenait de la Cliarte, mais divisée en deux par- 
tis royalistes, l'un chancelant et inquiet, quoique en 
possession du pouvoir, l'autre ardent et se promettant, 
pour la session prochaine, un meilleur succès de ses * 
efforts, et tous deux profondément irrités. 

Malgré leurs inquiétudes et leurs faiblesses, c'était au 
cabinet et à ses amis que restait l'avantage. Pour la pre- 
mière fois depuis que la France était en proie à la révo- 
lution, les luttes de la Uberté avaient tourné au profit 
de la politique modérée; elle avait, sinon définitivement 
vaincu, du moins efficacement arrêté ses advei*saires. 
Le flot de la réaction grondait toiyours, mais ne mon- 
tait plus. Le cabinet, bien soutenu dans les Chambres, 
avait la confiance du Roi, qui portail au duc de Riche- 



LA CHAMBRE DE 1815. 199 

lieu beaucoup d'estime^ et à son jeune ministre de la 
police, M. Decazes, une faveur amicale de jour en jour 
plus intime. Huit jours après la clôture de la session, le 
cabinet acquit dans son sein plus d'unité et pour sa po- 
litique un interprète éloquent. M. Laine remplaça M. de 
Vaublanc au ministère de l'intérieur. Par une petite 
compensation accordée au côté droit, M. de Marbois, 
qui lui déplaisait fort, fut écarté du ministère de la jus- 
tice, et le chancelier, M, Dambray, reprit les sceaux. 
M. de Marbois était Tun de ces hommes vertueux et 
éclairés, mais peu clairvoyants et peu influents,' qui 
apportent au pouvoir plus de considération que de 
force et s'y usent bientôt sans s'y perdre. 11 avait résisté 
à la réaction avec plus de droiture que d'énergie, et 
servi le Roi avec une dignité qui ne lui donnait pour- 
tant pas d'autorité. En octobre 1815, au moment de la 
plus violente fermentation, le Roi s'était montré pressé 
que la loi sur les cours prévôtales fût présentée. On 
convint au Conseil que le garde des sceaux s'entendrait 
avec le ministre de la guerre pour la faire préparer. 
Peu de jours après, le Roi la redemanda avec quelque 
impatience : « Sire, lui répondit M. de Marbois, je suis 
honteux de dire à Votre Majesté qu'elle est déjà prête. » 
n sortit du pouvoir dignement, bien qu'avec quelque^ 
regret. Je quittai en même temps le poste de secrétaire 
général du ministère de la justice. M. de Marbois m'y 
avait témoigné une confiance pleine de sympathie. Il 
ne me convenait pas d'y rester avec M. Dambray, à qui, 
par mon origine protestante et mes opinions, je ne con- 



140 CHAPITRE IV. 

Teuais pas non plus. Je rentrai^ comme maître des 
requêtes^ dans le Conseil d'État. 

Les Chambres à peine parties^ la conspiration de Gre- 
noble^ ourdie par Didier, et à Paris le complot dit des 
patriotes de 1816, vinrent coup sur coup mettre la mo- 
dération du cabinet à Tépreuve. Les informations que 
lui transmirent les autorites du département de llsère 
étaient pleines d'exagération et d'emportement décla- 
matoire. La répression qu'il ordonna fut rigoureuse 
avec précipitation. Grenoble avait été le berceau des 
Cent-Jours. On crut nécessaire de frapper fort le bona- 
partisme dans le lieu même où il avait d'abord éclaté. 
On trouvait là une occasion naturelle de se montrer 
ferme envers les fauteurs de conspiration, quand on 
résistait ailleurs aux fauteurs de réaction. Les modérés 
s'inquiètent quelquefois de leur nom, et cèdent à la 
tentation de le faire un moment oublier. 

Le gouvernement ne cessa pourtant point d'être mo- 
déré, et le public ne s'y trompait pas. Quoique H. De- 
cazes, par la nature de son département, fût le ministre 
obligé des mesures de surveillance et de répression, il 
n'en était pas moins et n'en passait pas moins, à juste 
titre, pour le protecteur des vaincus et des suspects qui 
ne conspiraient pas. Par caractère comme par habitude 
de magistrat, il avait à cœur la justice. Étranger à toute 
haine de parti, clairvoyant, courageux, d'une activité 
infatigable et aussi empressé dans sa bienveillance que 
dans son devoir, il usait des pouvoirs que lui confé- 
raient les lois d'exception avec mesure et équité, les 



LA CHAMBRE DE 1815. 141 

employant contre Tesprit de réaction et de persécution 
autant que contre les complots, et s'appliquant à pré- 
venir ou à réparer les abus qu'en faisaient les autorités 
inférieures. Aussi croissait-il dans la bonne opinion du 
pays en même temps que dans la faveur du Roi. Les 
peuples et les partis ont un instinct sûr pour recon- 
naître, dans les situations les plus complexes, qui les 
attaque et qui les défend, qui leur nuit et qui les sert. 
Les royalistes violents ne tardèrent pas à regarder 
M. Decazes comme leur principal adversaire, et les mo- 
dérés à voir en lui leur plus efficace allié. 

En même temps, et dans le silence de la tribune, les 
principaux représentants de la politique modérée dans 
les Chambres saisissaient avec empressement les occa- 
sions de la soutenir devant le public, de mettre en lu- 
mière ses maximes et de rallier autour du Roi et du 
régime constitutionnel la France encore hésitante. Je 
prends plaisir à reproduire ici les paroles, probablement 
oubUées, que prononçaient précisément à cette épociue 
trois hommes restés justement célèbres, et tous trois 
mes amis; elles montreront, je crois, avec quelque éclat 
dans quel esprit se formait alors le parti monarchique 
dévoué à la société française telle que nos temps l'ont 
faite, et queDes idées, quels sentiments il s'appliquait à 
répandre. 

Le 6 juillet 1816, M. de Serre disait en installant, 
comme premier président, la cour royale de Colmar : 
« La liberté, ce prétexte de toutes les ambitions sédi- 
tieuses, la liberté, qui n'est que le règne des lois, a tou- 



14a CHAPITRE IV. 

jours été la première enseyelie avec les lois sous les 
débris du trône. La religion elle-même est en péril dès 
que le trône et les lois sont attaqués; car tout se tient 
du ciel à la terre; tout est en harmonie entre les lois 
divines et les lois humaines; on ne saurait renverser 
les unes et respecter les autres. Que tous nos soins ten- 
dent donc à recueillir parmi nous^ à épurer^ à fortifler 
sans cesse cet esprit monarchique et chrétien qui in- 
spire la force de tout sacrifier à ses devoirs! Que nos 
premiers efforts tendent à faire respecter la Charte que 
le Roi nous a donnée ! Nos lois, notre Charte peuvent 
être perfectionnées sans doute^ et nous n'entendons in- 
terdire ni tous regrets du passé, ni toute espérance 
pour Tavenir. Mais commençons d'abord par nous sou- 
mettre de cœur et sans réserve à la loi existante; met- 
tons ce premier frein à cette mobilité impatiente qui 
nous entraine depuis vingt-cinq années; donnons-nous 
à nous-mêmes cette première confiance que nous sa- 
vons tenir à quelque chose. Laissons au temps le reste. » 
Six semaines plus tard, le 19 août, M. Royer-Côllard, 
en présidant à la distribution des prix du grand con- 
cours de ITniversité, adressait aux jeunes gens ces 
paroles : a Aujourd'hui que le règne du mensonge est 
fini, et que la légitimité du pouvoir, qui est la vérité 
dans le gouvernement, dçnne un plus hbre essor à 
toutes les doctrines salutaires et généreuses, Tinstruc- 
tion publique voit ses destinées s'élever et s'agrandir. 
La religion lui redemande des cœurs purs et des esprits 
dociles; l'État, des mœurs profondément monarchi- 



LÀ CHAMBRE DE ]815. 143 

ques; les sciences^ la philosophie^ les lettres attendent 
d'elle un nouvel éclat et de nouveaux tionneurs. Ce 
seront les bienfaits du prince à qui ses peuples doivent 
déjà tant de reconnaissance et d'amour. Il saura bien^ 
lui qui a fait fleurir la liberté publi€[ue à l'ombre de son 
tr6ne héréditaire^ il saura bien appuyer sur les prin- 
cipes tutélaires des empires im enseignement digne 
des lumières du siècle^ et tel que la France le réclame 
pour ne pas déchoir du rang glorieux qu'elle occupe 
entre les nations. » 

Huit jours après enfln^ dans une solennité purement 
littéraire, un homme absolument étranger à toute 
fonction publique, mais depuis plus d'un demi-siècle 
ami sincère et constant de la liberté, le secrétaire per- 
pétuel de l'Académie française, M. Suard, en rendant 
compte à l'Académie du concours dans lequel elle avait 
décerné le prix à M. Villemain pour son Éloge de Mon- 
tesqmeu, s'exprimait en ces termes : « L'instabilité des 
gouvernements tient d'ordinaire à l'indécision dans les 
principes qui doivent régler l'exercice des pouvoirs. Un 
prince éclairé par les lumières de son siècle, par celles 
de l'expérience et par celles d'un esprit supérieur, vient 
de donner à l'autorité royale un appui qu'aucun autre 
ne peut remplacer, dans cette Charte qui consacre 
tous les droits du monarque en même temps qu'elle 
garantit à la nation tous ceux qui constituent la vraie 
et légitime liberté. Rallions-nous à ce signe d'alliance 
entre le peuple et son Roi, leur union est le seul garant 
assuré du bonheur de l'un et de l'autre. Que la Charte 



144 CHAPiraB ly. 

soH pour nous ce qu'était pour les Hébreux Farclie 
sainte qui contenait les tables de la loi. Si Tombre du 
grand publiciste qui a répandu la lumière sur les prin- 
cipes des monarchies constitutionneUes pquTait assister 
au triomphe que nous lui décernons^ elle appuyerait 
de son autorité les sentiments que j'ose exprimer, b 

C'était un grand fait que cet harmonieux concours 
d'intentions et d'efforts entre de tels hommes^ repré- 
sentants de groupes sociaux si importants^ et groupés 
eux-mêmes autour du Roi et de ses conseillers. 11 y avait 
là un indice certain que^ dans l'opinion modérée^ les 
esprits élevés ne manquaient pas pour comprendre les 
conditions de l'ordre nouveau^ ni les volontés sérieuses 
pour le soutenir. Ce n'était pourtant encore que des 
éléments épars^ et comme les premiers rudiments d'un 
grand parti conservateur sous un régime libre. 11 fal- 
lait du temps pour que le parti se formât^ ralliât toutes 
ses forces naturelles et se fit accepter du pays. Le terni» 
serait-il donné à cette œuvre ditScile? La question était 
douteuse. On touchait à une crise redoutable; la 
Chambre de 18i5 était près de revenu*, encore plus ar- 
dente et plus agressive que dans sa précédente session. 
Le parti qui y dominait avait non-seulement ses échecs 
à réparer et ses desseins à poursuivre, mais des injures 
récentes à venger. 11 était, depuis la clôture de la ses- 
sion, l'objet de vives attaques; le gouvernement com- 
battait partout son influence; le pubUc lui témoignait 
hautement sa méfiance et son antipathie; on le taxait 
tour à tour de fanatisme et d'Iiypocrisie, de dureté vin- 



Là chambre de 1815. 145 

dicative et d'incapacité. Tantôt la passion, tantôt la 
moquerie populaire se donnaient, contre lui, un 
libre cours. Dans le silence ou la réserve des jour- 
naux censurés, les petits pamphlets, les correspon- 
dances, les conTersations répandaient de tous côtés, 
soit contre la Chambre en masse, soit contré les 
membres les plus connus du côté droit, la dérision 
ou rinvective. On les craignait encore beaucoup , 
mais plus assez pour se taire; on se donnait le plaisir 
de raconter, avec colère ou avec gaieté, leurs violences 
ou leurs ridicules ; on invoquait à demi-voix la dis- 
solution, pour le salut du Roi et de la France ^ Ainsi 

' Je retrouve, dans des notes recueillies au moment même, 
quelques traits de la guerre sarcastique qui poursuivait alors 
cette Chambre; je les cite teztuellement<c 

c Avril 1816< Avant de partir, la Chambre des députés s*est 
organisée en chapelle. Trésorier, M. Laborie, sujet à caution. 
Entrepreneur dei enterrements , M. de la Bourdonnaye. Fofsoi/ftir, 
H. Ouplessis-Grénédan. Serpent, M. de Bouville, et en sa qualité 
de vice-président, eerpent à ionnette. Donneur d'eau hénit€f M. de 
VitroUes. Général de$ cajmcinM, M. de Villèle ; il le mérite par son 
organe. Grand aumâniert M. de Marcellus; pour celui^à, il donne 
une partie de son bien aux pauvres. Sonneur de cloches, M. Hyde 
de Neuville, etc. » 

« Mai 1816. Voici la Charte que veut nous donner la majorité 
de la Chambre. Article. Les articles fondamentaux de la Consti- 
tution pourront être changés aussi souvent qu'on le voudra; 
cependant, vu que la stabilité est nécessaire, on ne les changera 
que trois fois par an.— ilr^ Le Roi a l'initiative des lois ; pre- 
mier exemple du droit de pétition accordé à tous les Français. 
^Art. Les laisseront exécutées autant qu'il plaira, aux députés 
qu'elles le soient, chacun dans son département.— ilr(. Chaque 
députation aura la nomination à tontes les places, dans son 
département. » 

« Juillet 1816. On dit que le Roi est un peu malade. Il faudrait 
qu'il le fût beaucoup pour être obligé de gardef la Chambre 
cinq ans. > 

T. 1. 10 



146. CHAPITRE IV. 

était [publiquement traitée cette assemblée de qui Y\m 
de ses plus honorables membres. M, de Kergorlay,. 
disait 'peu de mois auparavant: a La Chambre n'a- 
vait pas encore chuchoté que déjà l'autre ministère 
était tombé; qu'elle parle, et celui-ci ne tiendra pa» 
huit jours. » 

Le ministère avait tenu pourtant, et tenait encore ; ' 
mais il était évidemment impossible qu'il restât debout 
devant la Chambre revenue avec un redoublement 
d'irritation. On savait le parti résolu à livrer au pouvoir 
les plus violents assauts. M. de Chateaubriand faisait 
imprimer sa Monarchie selon la Charte; et quoique ce 
puissant pamphlet ne fut pas encore publié, on -connais- 
sait l'art de l'auteur pour mêler éloquemment le vrai et 
le faux, jeter avec éclat la confusion dans les sentiments 
comme dans les idées, et attirer dans ce brillant chaos 
le public ébloui et troublé. Ministres ni opposants ne 
pouvaient se faire et ne se faisaient illusion sur la na- 
ture et les conséquences de la lutte près de s'engager. 
La question des personnes n'était que le manteau des 
grandes questions sociales qui se débattaient entre les 
partis, n s'agissait de savoir si le pouvoir passerait aux 
mains du côté droit tel qu'il s'était manifesté dans la 
session qui venait de flniir, c'est-à-dire si les théories de 
M. de Bonald et les passions de M. de la Bourdonnaye^ 
faiblement tempérées par la prudence et l'influence 
encore novices de H. de Villèle, deviendraient 1^ poli- 
tique du gouvernement du Roi. 

Je ne suis point, et même en 1815, je n'étais point de^ 



LA CHAMBRE DE I«15. la 

ceux qui regardent le côté droit comme impropre au 
^gouvernement de la France. J'avais dès- lors, au con- 
traire, quoique avec un sentiment moins profond et 
moins clair qu'aujourd'hui, l'instinct qu'il fallait le 
<*oncours de toutes les classes éclairées et indépen- 
^iantes, anciennes et nouvelles, pour retirer notre 
imys des ornières alternatives de l'anarchie et du desixy- 
tisme, et que, sans leur accord, nous ne posséderions 
jamais longtemps ensemble l'ordre et la liberté. Peut- 
•ètre même serais-je en droit de ranger cet instinct au 
nombre des raisons un peu confuses qui m'avaient dîs- 
\ïosé en faveur de la Restauration. La monarchie héré- 
<litaire, devenue constitutionnelle, s'offrait à mon esprit 
•et comme un principe de stabilité, et comme un moyen 
naturel de rapprochement entre les classes et les par- 
tis qui s'étaient fait si ardemment la guerre. Mais en 
1816, si près de la secousse révolutionnaire des Cent- 
Jours et encore sous le vent de la réaction contre-rév^o- 
lutionnaire de 1815, l'avènement du côté droit au pou- 
voir eût été bien autre chose que la victoire d'hommes 
4*apables de gouverner sans trouble social, quoique 
^lans un système impopulaire; c'eût été la révolution et 
la contre-révolution encore une fois aux prises dans un 
^le leurs accès de fièvre chaude, et le trône comme la 
Charte, la paix intérieure et la sûreté de la France 
comme ses libertés, livrés aux périls de cette lutte, 
sous les yeux de l'Europe campée chez nous et en 
firmes autour des combattants. 

Dans cette menaçante situation, ce fut le mérite de 



148 CHAPITRE IT. 

M« Decazes d'oser chercher et appliquer au mal un 
grand remède. De tous les ministres^ il fut le premier 
et quelque temps le seul qui regardât la dissolution de 
la Chambre de 1815 à la fois comme nécessaire et 
comme possible. Â coup sûr^ son intérêt personnel eut 
sa part dans sa clairvoyance et dans sa hardiesse; mais 
je le connais assez pour être sûr que son déTouement 
au pays et au Roi contribua puissamment à le décider 
comme à Téclairer, et qu'il y eut, dans sa conduite à 
cette époque, autant de patriotisme que d'ambition. 

n avait un double travail de persuasion à accom- 
plir; d'abord sur ses deux principaux collègues, le duc 
de Richelieu et .M. Laine, puis sur le Roi lui-même. 
Tous deux sincèrement dévoues à la politique modé- 
rée, M. de Richelieu et M. Laine étaient tous deux indé- 
cis, timides devant une grande responsabilité, et plus 
enclins à attendre les difficultés et les périls qu'à les 
athronter pour les surmonter. Le duc de Richelieu 
avait, dans son cercle naturel, beaucoup de royalistes 
violents qui n'exerçaient sur lui aucune influence, qu'il 
traitait même rudement quand leur violence paraissait 
devant lui, mais envers qui il lui déplaisait de prendre 
l'initiative de la guerre. M. Laine, plein de scrupules 
sur ses résolutions et d'alarmes sur leurs conséquences, 
avait de plus un amour-propre susceptible, et n'aimait 
pas affaire ce qu'il n'avait pas lui-même inventé *. Les 

1 J'insère dans les Pièces historiques une note qu'il remit au 
Koi, dans le cours du mois d'août, sur la question de la dissolu- 
tion de la Chambre, et dans laquelle se réyèlent les fluctuations 



Là chambre de 1815. 149 

liésitations du Roi étaient très-naturelles : comment 
dissoudre la première Chambre hardiment royaliste 
qui se fût réunie depuis vingt-cinq ans^ une Chambre 
qu'il avait' lui-même €[ualifiée ^introuvable et dans 
laquelle il comptait tant de ses plus anciens et plus 
fidèles amis? Quels périls pour sa maison et pour lui- 
même naîtraient peut-être un jour d'un tel acte! Et à 
rinstffit même, quelles humeurs^ quelles colères dans 
sa famille et parmi ses intimes serviteurs^ et par con- 
séquent^ pour lui-même^ quels embarras! quel&ennuis! 
Hais le roi Louis XYIII avait le cœur froid et l'esprit 
libre; la colère et l'humeur de ses proches le tou- 
chaient peu quand il était bien décidé à ne pas s'en 
laisser importuner. C'était son orgueil et son plaisir 
' de se sentir plus éclairé^ plus politique que tous les 
sienS; et d'agir dans la pleine indépendance de sa pen- 
sée comme de sa volonté. Plus d'une fois, sinon dans 
ses paroles^ du moins dans ses actes et dans ses airs, 
la Chambre avait été, envers lui, irrévérente et presque 
dédaigneuse, comme eût pu l'être une assemblée révo- 
lutionnaire; il lui convenait, à lui, de montrer à tous 
qu'il ne souffrirait pas l'esprit et les procédés révolu- 
tionnaires, pas plus chez ses amis que chez ses enne- 
mis, n tenait à la Charte, comme à son œuvre et à sa 
gloire; le côté droit insultait souvent la Charte, et la 
menaçait quelquefois; c'était au Roi de ta défendre, 
il trouvait, en la défendant^ l'occasion de la rétablir 

fit les fantaisies, pins ingénieuses que judicieuses, de son esprit. 
{Pièces historiques, no VII.) 



150 CHAPITRE IV. 

dans son intégrité primitivç; c'était sans conviction el 
à regret qu'il avait consenti^ pendant Tadministratioii 
de M. de Talleyrand, à en modifier lui-même plusieurs 
articles et à en soumettre quatorze autres à la révision 
des pouvoirs législatifs. Couper court à cette révision^ 
rentrer dans la Charte pure, c'était la donner une se- 
conde fois à la France, et y trouver, pour la France 
comme pour lui-même, un nouveau gage de repos. 

Pendant plus de deux mois, M. Decazes toucha toutes 
ces cordes avec beaucoup d'inteUigence et d'adresse^ 
décidé et point pressé, persévérant sans obstination,, 
changeant de thème selon la disposition qu'il rencon- 
trait, et amenant chaque jour à propos, devant ces 
esprits incertains, les faits et les raisons propres à les 
pei*suadcr. Sans mettre ses amis particuliers dans la 
quotidienne confidence de son travail, il les en entre- 
tenait souvent, en leur demandant de l'y aider par des 
considérations, des réflexions qu'il pût placer sous les 
yeux du Roi et qui jetassent quelque variété dans ses 
arguments. Plusieurs d'entre eux lui remirent des notes 
dans ce dessein. Je lui en donnai une aussi, où j'insistiii 
sur les espérances que plaçaient dans le Roi ces nom- 
breuses classes moyennes qui ne. demandaient qu'à 
jouir avec sécurité du repos qu'elles tenaient de lui, et 
que lui seul pouvait déUvrer des inquiétudes où les jetait 
la Chambre. Divers d'origine et de forme, mais tous 
animés du même esprit et tendant au même but, ce^ 
essais de persuasion devenaient de jour en jour plus 
efficaces. Décidés enfin, le duc de Richelieu et M. Laine 



LA CHAMBRE DE 1815. 151 

s'unirent à M. Dec^es pour décider le Roi qui avait pris^ 
son parti avant eux^ mais cjui voulait paraître encore 
incertain^ se plaisant à n'avoir pour vrai confident que 
son favori. On a beaucoup dit que les trois ministres 
amis du côté droite M. Dambray, le duc de Feltre et 
M. Dubouchage , étaient restés étrangers à ce travail 
et l'avaient même ignoré jusqu'au dernier moment. J'ai 
lieu de croire que, soit déférence pour le Roi, soit désir 
de ne pas entrer en lutte avec le favori, ils s'étaient de 
bonne beiure résignés à un résultat qu'ils prévoyaient. 
Quoi qu'il en soit, le mercredi 14 août, le Roi avait tenu 
son Conseil; la séance finissait; le duc de Feltre s'était 
déjà levé pour partir; le Roi le fit rasseoir : « Messieurs, 
dit-il, le moment est venu de prendre un parti a l'égard 
de la Chambre des députés; il y a trois mois, j'étais dé- 
cidé à la rappeler; c'était encore mon avis il y a un mois; 
mais tout ce que j'ai vu, tout ce que je vois tous les 
jours prouve si clairement l'esprit de faction (jui domine 
cette Chambre, les dangers dont elle menace et ki France 
et moi ;sont si évidents, que mon opinion a complète- 
ment changé. De ce moment, vous pouvez regarder la 
Chambre comme dissoute. Partez de là, messieurs; pré- 
parez Texécution de la mesure, et en attendant gardez- 
en le secret le plus exact. J'y tiens absolument. » Quand 
Louis XATII était sérieusement décidé et voulait être 
obéi, il avait un ton de dignité et de commandement 
qui coupait court^aux objections. Pendant trois semai- 
nes, quoique la question préoccupât vivement les es- 
prits, et malgré quelques retours d'hésitation du Roi 



lot CHAPITRE IV. 

lui-même^ le secret de la résolution fut si bien gardé 
que le 3 septembre encore^ od était persuadé à la cour 
que la Chambre reviendrait. Le 5 septembre seulement^ 
à onze heures et demie du soir^ après que le Roi se fut 
retiré et couché^ le duc de Richelieu alla^ de sa part^ 
annoncer à Monsieur que l'ordonnance de dissolution 
était signée et serait publiée le lendemain dans le Mo- 
niteur. La surprise et la colère de Monsieur furent 
grandes; il voulait courir chez le Roi; le duc de Riche* 
lieu le retint en lui disant que le Roi était sans doute 
déjà endormi et avait formeUement défendu que per- 
sonne vint troubler son sommeil. Les princes ses flls^ ac- 
coutumés^ vis-à-vis du Roi, à une extrême réserve, se 
montrèrent plus disposés à approuver qu'à blâmer : 
« Le Roi a bien fait, dit le duc de Berry; je l'avais dit à 
ces. messieurs de la Chambre; ils ont vrainient trop 
abusé. » La cour fut consternée et intimidée en appre- 
nant un coup auquel elle n'avait pas cru. Le parti frappé 
tenta d'abord un peu de bruit; M. de Chateaubriand 
ajouta à sa Monarchie selon la Charte un Pèsl-scriplum 
habilement irrité, et opposa même quelques démons- 
trations de résistance, plus hautaines que sensées, 
aux mesures ordonnées, par suite d'une contraven- 
tion aux règlements de l'imprimerie, ppur en retarder 
la publication ^ Mais bientôt, mieux conseillé, le parti 



1 J'insère dans les Pièces historiques les lettres échangées, à 
cette occasion, entre M. de Chateaubriand, M. Decazeset M. le 
chancelier Dambray, et qui caractérisent vivement l'incident et 
les personnes. (Pièces historiques^ no VIII.) 



LA CHAMBRE DE 1815. 153 

rongea décemment son frein, et se mit à l'œuvre pour 
rengager la lutte. Le public, je devrais dire le pays, té- 
moigna hautement sa satisfaction : c'était, pour les hon- 
nêtes gens tranquilles, le sentiment de la délivrance^ et 
pour les esprits politiques, celui de Tespérance. Personne 
n'ignorait que M. Decazes avait été le premier et le plus 
efficace promoteur de la mesure; on l'entourait^ on le 
féUcitait, on lui .promettait que tous les- hommes de 
sens et de bien se rallieraient à lui; il répondait avec 
un contentement modeste : a II faut que ce pays soit. 
bien malade pour que j'y sois si important. » 



CHAPITRE V. 

GOUVERNEMENT DU CENTRE. 

Composition de la nouvelle Chambre des députés. — Le cabinet 
a la majorité. — Éléments de cette majorité, le centre propre- 
ment dit et les doctrinaires. — Vrai oarâctère du centre. — 
Vrai caractère des doctrinaires et' vraie cause de leur in- 
fluence. — ^M. de la Bourdonnaye et M. Royer-CoUard à l'ou- 
verture de la session. — Attitude des doctrinaires dans le débat 
des lois d'exception.— Loi des élections du 5 février 1817. — 
Part que j'ai prise à cette loi. — De la situation actuelle et du 
rôle politique des classes moyennes. — Le maréchal Gouvion 
Saint-Cyr et la loi du recrutement du 10 mars 1818. — Les lois 
sur la presse de 1819 et M. de Serre. — Discussion préparatoire 
de ces lois dans le Conseil d'État. — Administration générale du 
pays. — Modifications du cabinet de 1816 à 1820. — Imperfec- 
tions du régime constitutionnel. — Fautes des hommes. — 
Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires. — Le due 
de Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite com- 
plète des troupes étrangères.— Sa situation et son caractère.'-» 
Il attaque la loi des élections — Sachutc. — Cabinet de M. Deçà- 
zes.— Sa faiblesse politique malgré ses succès parlementaires. 
— Elections de 1819. — Élection et non-admission de M. Gré; 
goire. — Assassinat du duc de Berry. — Chute dç M. Decazes. 
— Le duc de Richelieu rentre au pouvoir. — Son alliance avec 
le cété droit. — Changement de la loi des élections. — Désorga- 
nisation du centre et progrès du cété droit. — Seconde chute 
du duc de Richelieu. — M. de Villèle et le côté droit arrivent 
au pouvoir. 

(1816-3821.) 

On se récria violemment, comme on l'a fait et 
comme on le fera toujours, contre les manœuvres du 
ministère dans les élections. Aigre' consolation de vain- 
cus qui ont besoin d'expliquer leur défaite. Les élec- 



GOUVEUNEMENT DU CENTHE (1810-1821). 155 

tions^ à les prendre dans leur ensemble^ sont presque 
toujours plus yraiés que ne le croît une méfiance inté- 
ressée ou badaude. La volonté et le savoir-faire du pou- 
voir n'y exercent qu'une influence secondaire. Ce qui fait 
réellement les élections, c'est le vent qui souffle etTim- 
pulsion que les événements impriment aux esprits. L'or- 
donnance du 5 septembre 1816 avait donné confiance 
aux modérés et quelque espérance aux persécutés de 
1815. Ils se rallièrent tous autour du cabinet, laissant de 
côté leurs querelles, leurs antipathies, leurs rancunes, 
et uniquement préoccupés de soutenir le pouvoir qui 
promettait aux modérés la victoire, aux persécutés le 
salut. 

La victoire appartint en eflet au cabinet, mais une 
de ces victoires difficiles qui laissent les vainqueurs 
encore en face d'une rude guerre. La nouvelle Cliam- 
bre contenait, au centre une msyorité ministérielle, au 
côté droit une forte et ai*dente opi)osition, au côté gau- 
che un très-petit groupe où M. d'Argenson et M. Laffltte 
étaient les seuls noms connus du public. 

La msyorité ministérielle se formait de deux éléments 
divers quoique alors très-unis, le centre proprement 
dit, grande armée du pouvoir, et Tétat-major peu nom- 
breux de cette armée, qu'on appela bientôt les doctri- 
naires. 

Je dirai du centre de nos assemblées depuis 1814 ce 
que je disaistout à l'heure de M. Cuvier : on l'a mé- 
connu et calomnié, (|uand on a fait de la servilité et de 
l'avide recherche des emplois son principal caractère. 



156 CHAPITRE V. 

lA comme ailleurs^ lintérét personnel a tenu sa place 
et cherché ses satisfactions; mais mie idée générale et 
vraie était Tàme et le lien du partie l'idée que^ de nos 
jours^ après toutes nos révolutions^ c'est de gouverne- 
ment surtout que la société a besoin^ et au gouverne- 
ment surtout que les bons citoyens doivent leur appui. 
Beaucoup d'excellents et honnêtes sentiments, l'esprit 
de famille, le goût du travail régulier, le respect des 
supériorités, des lois et des traditions, les sollicitudes 
prévoyantes, les habitudes religieuses, se sont groupés 
autour de cette idée et ont souvent inspiré à ses croyants 
un ferme et rare courage. Les diffamateurs de ce per- 
sévérant parti du pouvoir, que j'appellerais volontiers 
le torysme bourgeois, sont de pauvres poUtiques et de 
* pauvres philosophes qui ne comprennent ni les instincts 
moraux de l'âme, ni les intérêts essentiels de la société. 

On a beaucoup attaqué les doctrinaires. Je tiens à les 
expliquer, non à les défendre. Hommes ou partis, quand 
on a exercé quelque influence sur les événements et 
tenu quelque place dans l'histoire, ce qui importe, c'est 
de se faire bien connaître ; ce but atteint, il faut rester 
en paix et se laisser juger. 

Ce n'est ni l'esprit, ni le talent, ni la dignité morale, 
mérites que leurs ennemis mêmes ne leur ont guère 
contestés, qui ont fait le caractère original et la valeur 
politique des doctrinaires; d'autres hommes, dans d'au- 
tres partis, possédaient aussi ces mérites,' et entre ces 
rivaux d'intelligence, d'éloquence et de sincérité, le 
pubUc réglera les rangs. Les doctrinaires ont dû à une 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 157 

autre cause et leur nom et leur influence qui a été réelle^ 
malgré leur petit nombre. C'est le grand caractère, bien 
chèrement payé, de la révolution française d'avoir été 
une œuvre de Tesprit humain, de ses conceptions et de 
ses prétentions, en même temps (ju'une lutte d'intérêts 
sociaux. La philosophie s'était vantée qu'elle réglerait 
la politique, et que les institutions, les lois, les pouvoirs 
publics ne seraient que les créations et les serviteurs 
de la raison savante. Orgueil insensé, mais hommage 
éclatant à (Sb qu'il y a de plus élevé dans l'homme, à 
sa nature intellectuelle et morale! Les revers et les 
mécomptes ne tardèrent pas à donner à la Révolution 
leurs rudes leçons; mais jusqu'en 4815 elle n'avait 
guère rencontré,*pour commentateurs de sa mauvaise 
fortune, que des ennemis. implacables ou des complices 
désabusés, avides les uns de vengeance, les autres de 
repos, et qui ne savaient opposer aux principes révolu- 
tionnaires, les uns qu'une réaction rétrograde, les au- 
tres que le scepticisme de la fatigue, a n n'y a eu dans 
la Révolution qu'erreur et crime, disaient les uns; l'an- 
cien régime avait raison contre elle; — ^la Révolution n'a 
péché que par excès, disaient les autres ; ses principes 
étaient bons; mais elle les a poussés trop loin ; elle a 
abusé de son droit, d Les doctrinaires repoussèrent 
l'une et l'autre de ces assertions; ils se défendirent à la 
fois et du retour aux maximes de l'ancien régime, et 
de l'adhésion, même purement spéculative, aux princi- 
pes révolutionnaires. En acceptant franchement la nou- 
velle société française telle que toute notre histoire, et 



158 CHAPITRE V. 

non pas seulement 4789, Ta faite, ils entreprirent de 
fonder son gouvernement sur des bases rationnelles et 
pourtant tout autres que les théories au nom desquelles 
on as^ ait détruit l'ancienne société, ou les maximes inco- 
hérentes qu'on essayait d'évoquer pour la reconstruire. 
Appelés tour à tour à combattre et à défendre la Révolu- 
tion, ils se placèrent, dès l'abord et hardiment, dans 
l'ordre intellectuel, opposant des principes à des i)rin- 
cipes, faisant appel non-seulement à l'expérience, mais 
aussi à la raison, affirmant des droits au lieu de n'al- 
léguer que des intérêts, et demandant à la France, non 
pas de confesser qu'elle n'avait fait que le mal, ni de se 
déclarer impuissante pour le bien, mais de sortir du 
chaos où elle s'était plongée et de relever la tête vers le 
ciel pour y retrouver la lumière. 

Je me hâte d'en convenir; il y avait aussi, dans cette 
tentative, un grand orgueil, mais un oi^eil qui com- 
mençait par un acte d'humilité, car il proclamait les 
erreurs d'hier en même temps que la volonté et l'espé- 
rance de n'y pas retomber aujourd'hui. C'était à la fois 
rendre hommage à l'intelligence humaine et l'avertir 
des limites de sa puissance; c'était faire acte de respect 
pour le passé sans défection envers le. présent et sans 
abandon de l'avenir. C'était entreprendre de donner à 
la poUtique une bonne philosophie, non pour souve- 
raine maîtresse, mais pour conseillère et pour appui. 

Je dirai sans hésiter, selon ce que m'a appris l'expé- 
rience, quelles fautes se sont progressivement mêlées à 
ce généreux dessein, et en ont altéré ou arrêté le succès. 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (18J6-18W). I5d 

Ce que j'ai à cceur en ce moment^ c'est d'en bien mar- 
quer le vrai caractère. Ce fut à ce mélange d'élévation 
philosophique et de modération politique^ à ce respect 
rationnel des droits et des faits divers^ à ces doctrines 
à la fois nouvelles et conservatrices^ antirévolution- 
naires sans être rétrogrades^ et modestes au fond quoi- 
que souvent hautaines dans leur langage , que les doc- 
trinaires durent leur import^ce comme leur nom. 
Malgré tant de mécomptes de la philosophie et de la 
raison humaine^ notre temps conserve des goûts philo- 
sophiques^ et raisonneurs ^ et les plus déterminés prati- 
ciens politiques se donnent quelquefois les airs d'agir 
d'après des idées générales^ les regardant comme un 
bon moyen de se justifier ou de s'accréditer. Les doc- 
trinaires répondaient par là à un besoin réel et profond^ 
quoique obscurément sentie des esprits en France ; ils 
avaient à cœur l'honneur intellectuel comme le bon 
ordre de la société; leurs idées se présentaient comme 
propres à régénérer en même temps qu'à clore la Révo- 
lution. Et ils avaient à ce double titre^ tantôt avec ses 
partisans^ tantôt avec ses adversaires^ des points de con- 
tact qui leur attiraient, sinon une complète sympathie^' 
du moins une sérieuse estime : le côté droit les tenait 
pour des royalistes sincères, et le côté gauche, même en 
les combattant avec aigreur,savait bien qu'ils n'étaient les 
défenseurs ni de l'ancien régime, ni du pouvoir absolu. 
A' l'ouverture de la session de 1816, c'était là déjà 
leur situation, un peu obscure encore, mais au fond 
comprise et acceptée du cabinet comme des partis 



100 . CHAPITRE T. 

diren. Le doc de Ricbeliea, M. Laine et M. Decaies, 
qu'Os easoeot oa noo du goût pour les doctrinaires, 
tentaient qoe, soit dans les débats des ChamlHnes, soit 
pour agir sur la pensée pulilique, ils aTûent abscrfument 
besoin de leur concours. Le oftté gauche, impuissant 
par lui-même, marchait nécessairement arec eux, qum- 
que leurs idées et leur langage lui inspirassent quelque- 
fois plus de surprise que de sympathie. Le côté droit, 
malgré ses pertes dans les élections, restait encore 
très-fort et redevint promptement agressif. Le discours 
du Roi, en ouvrant la session, avait été doux et un peu 
terne, comme s'il eût eu plus d'envie d'atténuer l'or- 
donnance du 5 septembre que de la Sadre ressortir et 
triompher : € Comptez, avait-il dit en finissant, sur mon 
inébranlable fermeté pour réprimer les attentats de la 
malveillance et pour contenir les écarts d'un zèle trop 
ardent. » — « Ce n'est que cela? dit M. de Chateaubriand 
en sortant de la séance royale; en ce cas, la victoire est 
à nous; » et ce jour même, il dîna chez le chancelier. 
M. de la Bourdonnaye fut encore plus explicite : « Voilà 
donc, dit-il avec une expression brutale, le Roi qui 
nous livre de nouveau ses ministres. » Dans la séance 
du lendemain, rencontrant M. Royer-Collard avec qui 
il avait un grand lalsser-aller de conversation : « Eh 
bien ! lui ditril, vous voilà plus de coquins que Fannée 
dernière.— Et vous moins,» lui répondit N.Royer-Col- 
lard. Le côté droit, dans ses espérances renaissantes, 
savait bien quels étaient les adversaires avec qui il 
aurait à lutter. 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-182)). 161 

Comme dans la session précédente^ les premières 
rencontres eurent des questions de circonstance pour 
objet. Le cabinet jugea nécessaire de demander aux 
Chambres la prolongation^ pour un an^ des deux lois 
d'exception sur la liberté individuelle et les journaux. 
M. Deeazes rendit un compte détaillé de remploi qu'il 
avait fait jusque-là du pouvoir arbitraire- placé dans ses 
mains^ et les propositions nouvelles le resserraient dans 
des limites qui en atténuaient les périls. Le côté droit 
les repoussa vivement^ par le motif très-naturel qu'il 
n'avait point de confiance dans les ministres^ mais sans 
autres arguments que les lieux communs libéraux. 
I>es doctrinaires appuyèrent les projets de loi^ mais en 
ajoutant à leur adhésion des commentaires qui mar-' 
<piaient fortement leur indépendance^ et la direc- 
tion qu'ils avaient à cœur d'imprimer au pouvoir 
(pi'ils défendaient : a Chaque jour^ dit M. de Serre, la 
nature de notre constitution sera mieux comprise, ses 
bienfaits mieux appréciés par la nation ; les lois aux- 
iiuelles vous coopérerez mettront peu à peu nos insti- 
tutions et nos mœurs en harmonie avec la monarchie 
représentative; le gouvernement s'approchera de sa 
perfection, de cette unité de principe, de plan et d'ac- 
tion qui est la condition de son existence. En soufhrant, 
en protégeant même l'opposition légale, il ne tolérera 
pas que cette opposition trouve en lui-même des points 
d'appui. C'est parce qu'il peut, parce qu'il doit être, 
surveillé et contredit par les hommes placés hors de 
lui, cpi'il doit être ponctuellement obéi, fidèlement 

T. 1. Il 



16) CHAPITRE V. 

secondé et ser\i par les hommes qui se sont faits oi» 
veulent rester ses agents directs. Le gouyemement 
awa ainsi ce degré de force qui dispense de remploi 
des moyens extraordinaires; les moyens légaux^ ren- 
dus à leur énergie, lui suffiront. » — « 11 y a contre le 
projet de loi, dit M. Royer*€ollard, une objection forte; 
on peut dire «au gouyemement : Ayant de demander- 
un pouyoir extraordinaire, ayez-vous fait usage de tout 
celui que les lois vous confient? Avez-yous épuisé soa 
énergie?... Je ne répondrai pas directement à cette 
question; mais je dirai à ceux qui la font : Prenez 
garde aussi de mettre votre gouvernement à une 
épreuve trop rigoureuse, à laquelle presque tous les 
gouvernements succomberaient; ne lui imposez pas kb 
perfection; considérez ses embarras aussi bien que ses^ 
devoirs... Nous souhaitons qu'il affermisse ses pas dans- 
la carrière où il s'est engagé, et qu'il en fasse chaque 
jour de nouveaux. Nous attendons de lui rentier déve- 
loppement des institutions et des transactions constitu- 
tionnelles; nous lui demandons surtout cette unité 
rigoureuse dé principes, de système et de conduite 
sans laquelle il n'atteindra pas entièrement le but vers- 
lequel il marche. Mais ce qu'il a fait nous est une garan- 
tie de ce qu'il veut faire. Nous avons la juste confiance 
que les pouvoirs extraordinaires dont nous l'investis- 
sons seront exercés, non par et pour un parti, mais 
pour la nation contre tous les partis. VoOà notre traité; 
voilà les stipulations dont on a ixirlé; elles sont publi- 
ques comme notre confiance, et nous remercions ceux. 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 16» 

qui les ont rappelées d'avoir fait remarquer à la France 
que nous lui ^mmes fidèles^ et que nous ne négligeons 
ni ses intérêts^ ni nos devoirs, d 

Avec une effusion d'esprit et de cœur plus douce^ 
mais non moins décidée^ H. Camille Jordan tint le 
même langage; les projets de loi furent votés; le côté 
droit ressentit^ comme des coups qui s'adressaient à 
lui^ les conseils donnés par les doctrinaires au cabinet, 
et le cabinet vit clairement qu'il avait là, pour défen- 
seurs nécessaires, de fiers et exigeants alliés. 

Leurs exigences ne furent point vaines; le cabinet^ 
qui n'avait ni intentions despotiques, ni passions immo- 
déi'ées, ne chercha point à prolonger outre mesure le 
pouvoir arbitraire qui lui était confié; aucun effort ne 
fut nécessaire pour lui arracher les lois d'exception; 
elles tombèrent successivement et d'elles-mêmes, la 
suspension des garanties de la liberté individuelle 
en 1817, les cours prévôtales en 4818, la censure dës^ 
journaux en 1819; et quatre ans après la tempête des 
Cent-Jours, le pays était en jouissance de toutes ses 
libertés constitutionnelles. 

Dans le même intervalle, d'autres questions^ plus 
grandes et plus obscures, furent posées et résolues. 
Quand le premier bouillonnement de la réaction de 
1815 se fut un peu calmé, quand la France, moins trou- 
blée du présent, recommença à se préoccuper de l'ave* 
nir, elle fut appelée à l'oeuvre la plus difficile qui puisse 
échoir à un peuple. C'était bien plus qu'un gouverne- 
ment nouveau à affermir; c'était un gouvernement 



164 CHAPITRE V. 

libre à mettre en vigueur. 11 était écrit; il fallait qu'il 
vécût. Promesse bien souvent faite à Ja France, et 
jamais accomplie. Que de fois, de 1789 à 4814, on avait 
inscrit, dans nos institutions et dans nos lois, des libertés 
et des droits politiques, pour les y laisser ensevelis et 
pour gouverner sans en tenir compte ! Le premier entre 
les gouvernements de notre époque, la Restauration a 
pris ses paroles au sérieux; quels que fussent ses tradi- 
tions et sdes penchants, ce qu'elle a dit elle l'a fait; les 
libertés et les droits qu'elle a reconnus, elle a accepté 
leur action et leur concours. De 1814 à 1830, comme 
de 1830 à 1848, la Charte a été une vérité. C'est pour 
l'avoir oublié un jour que Charles X est tombé. 

Quand ce travail d'organisation, ou pour mieux dire 
quand cet appel efficace à la vie politique commença 
en 1816, la question du système électoral, déjà abordée, 
mais sans résultat, dans la session précédente, se pré- 
senta la première. Elle était placée sous l'empire de 
l'art. 40 de la Charte qui portait : a Les électeurs qui 
concourent à la nomination des députés ne peuvent 
avoir droit de suflTrage s'ils ne payent une contribution 
directe de 300 francs et s'ils ont moins de trente ans. » 
disposition ambiguë et qui tentait plus qu'elle n'osait 
accomplir. Elle contenait évidemment le désir de placer 
le droit de sufih*age politique hors des masses populaires 
et de le déposer dans les régions élevées de la société. 
Mais le législateur constitutionnel n'avait pas marché 
franchement à ce but et ne l'atteignait pas avec certi- 
tude, car si la Charte exigeait, pour les électeurs appelés 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1831). 165 

à choisir effectivement les députés^ 300 francs de con- 
tribution directe et trente ans d'âge^ elle n'interdisait 
pas que ces électeurs fussent eux-mêmes choisis par 
de premières assemblées électorales, c'est-à-dire qu'elle 
n'excluait pas l'élection indirecte ^ ni, sous cette 
forme, le suffrage qu'on est convenu d'appeler univer- 
sel. 

J'ai pris part à la rédaction de la loi du 5 février 1 817, 
qui fut la solution donnée alors à cette grande question. 
J'ai assisté aux conférences chargées de la préparer. 
Quand elle fut prête, M. Laîné, qui devait, comme mi- 
nistre de l'intérieur, la présenter à la Chambre des dé- 
putés, m'écrivit qu'il désirait me voir : « J'ai adopté, 
me dit-il, tous les principes de ce projet, la concentra- 
tion du droit de suffrage, l'élection directe, le droit 
égal des électeurs, leur réunion dans un seul collège 
par département; je crois vraiment que ce sont les 
meilleurs ; j'ai pourtant encore, sur quelques-unes de 
ces questions, bien des perplexités d'esprit et bien peu 
de temps pour en sortir. Âidez-moi à préparer l'exposé 
des motifs. » Je répondis, comme je le devais, à cette 
sificérité confiante. La loi présentée, et pendant que 
mes amis la soutenaient dans la Chambre, où mon âge 
ne me permettait pas encore de siéger, je la défendis, 
au nom du gouvernement, dans plusieurs articles 
insérés au Moniteur. J'en ai bien connu l'intention 
et le véritable esprit, et j'en parle sans embarras en 
présence du suffrage uniyersel qui prévaut aujourd'hui. 
Si le système électoral de 1817 a disparu dans la 



166 CHAPITRE V. 

tempête de \SM, il a valu à la France plus de trente 
années d'un gouvernement régulier et libre^ à la fois 
soutenu et contrôlé sérieusement; et pendant tout ce 
temps^ à travers les dominations changeantes des partis 
et l'ébranlement d'une révolution, ce système a suffi 
au maintien de la paix^ au développement de la pros- 
périté publique et au respect de tous les droits légaux. 
Dans notre âge d'expériences éphémères et vaines, c'est 
presque là, pour une loi politique, une vie longue et 
puissante. Il y a là du moins une œuvre qu'on peut 
avouer et qui mérite d'être bien comprise, même après 
ses revers. 

Une idée dominante inspira la loi du 5 février 4817 : 
mettre un terme au régime révolutionnaire, mettre en 
vigueur le régime constitutionnel. À cette époque, le 
suffrage universel n'avait jamais été en France qu'un 
instrument de destruction ou de déception : de destruc- 
tion, quand il avait réellement placé le pouvoir politique 
aux mains de la multitude; de déception, quand il 
avait servi à annuler les droits politiques au profit du 
pouvoir absolu en maintenant, par une intervention 
vaine de la multitude, une fausse apparence de droit 
électoral. Sortir enfin de cette routine, tantôt de vio- 
lence, tantôt de mensonge, placer le pouvoir politique 
dans la région où dominent naturellement, avec indé- 
pendance et lumières, les intérêts conservateurs de 
l'ordre social, et assurer à ces intérêts, par l'élection 
directe des députés du pays, une action franche et forte 
sur son gouvernement, c'était là ce que cherchaient les 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 167 

;auteurs du système électoral de 1817; rien de moins, 
rien de plus. 

Dans un pays voué depuis yingt-cinq ans^ en matière 
«d'élections politiques, soit réellement, soit en appa- 
rence, au principe de la souveraineté du nombre, si 
absurdement appelée la souveraineté du peuple, la ten- 
tative était nouvelle et pouvait paraître hardie. Au début, 
■«lie concentrait le pouvoir politique aux mains de 
-cent quarante mille électeui-s. Elle ne rencontra pour- 
tant dans le public, et même dans ce qu'on appelait déjà 
le parti libéral, que peu d'opposition, quelques objec- 
tions de souvenir, quelques réserves d'avenir, point 
•d'hostilité véritable et active. Ce fut du sein même des 
classes vouées atk intérêts conservateurs et de leurs dis- 
^nsions intestines que vinrent l'attaque et le danger. 

Pendant la Chambre de 1815, l'ancien parti royaliste, 
4ans ses vœux modérés et quand il renonçait à ses vel- 
léités systématiques et rétrogrades, s'était promis que 
•du moins la faveur de la royauté et l'influence de la 
majorité lui donneraient le pouvoir, aussi bien dans les 
localités qu'au centre de l'État. L'ordonnance du 5 sep- 
tembre 1816 lui avait enlevé cette double perspective. Il 
•demandait au nouveau système électoral 'de la lui ren- 
-dre. Il démêla sur-le-champ que la loi du 5 février 1817 
n'aurait point pour lui de tels effets, et il l'attaqua 
aussitôt avec violence, l'accusant de livrer à la classe 
moyenne tout le pouvoir électoral, par conséquent tout 
le pouvoir politique, aux dépens de la grande propriété 
^ du peuple. 



168 CHAPITRE V. 

Plus tard, le parti populaire, qui n'y pensait pas ou 
n'en parlait pas en 4817, s'est saisi à son tour de ce 
thème, et a placé, dans cette même accusation de mono- 
pole politique au proQl des classes moyennes, son prin- 
cipal grief, non-seulement contre la loi électorale, mais 
contre tout le système de gouvernement dont elle était 
la base et la garantie. 

Je recueille mes souvenirs, je recherche mes impres- 
sions. De 1814 à 1848, sous le gouvernement de la 
Restauration et sous le gouvernement de Juillet, j'ai 
hautement soutenu et quelquefois j'ai eu l'honneur de 
porter moi-même ce drapeau des classes moyennes qui 
était naturellement le mien. Quelle était, pour nous, sa 
signification? Avons-nous jamais conçu le dessein ou 
seulement entrevu la pensée que les bourgeois devins- 
sent des privilégiés nouveaux, et que les lois destinées 
à régler l'exercice du droit de suflhige servissent à 
fonder la domination des classes moyennes en enlevant, 
soit en droit, soit en fait, toute influence poUtique, 
d'une part aux restes de l'ancienne aristocratie fran- 
çaise, d'autre part au peuple ? 

La tentative eût été étrangement ignorante et insen- 
sée. Ce n'est ni par des théories politiques, ni par des 
articles de loi que s'établissent les privilèges et la 
domination d'une classe dans l'État; ces moyens 
savants et lents n'y suffisent point; il y faut la force de 
la conquête ou l'ascendant de la foi. C'est aux aris- 
tocraties militaires ou théocratiques , jamais aux 
influences bourgeoises qu'il appartient de s'approprier 



r.OUVEKNEMENT DU CKNTKE (1816-1821). 169 

exclusivement la société. L'histoire de tous les temps 
et de tous les peuples est là pour le prouver aux plus 
superflciels observateurs. 

De nos jours^ Timpossibilité d'une telle domination 
des classes moyennes est encore plus frappante. Deux 
idées sont les grands caractères de la civilisation 
moderne^ et lui impriment son redoutable mouvement; 
je les résume en ces termes : — Il y a des droits univer- 
sels^ inhérents à la seule qualité d'homme^ et que nul 
régime ne peut légitimement refuser à nul homme ; — 
il y a des droits individuels qui dérivent du seul mérite 
personnel de chaque homme^ sans égar^ aux circon- 
stances extérieures de la naissance, de la fortune ou du 
rang, et que tout homme qui les porte en lui-même 
doit être admis à déployer. — ^Le respect légal des droits 
généraux de l'humanité et le libre développement des 
supériorités naturelles, de ces deux principes, bien ou 
mal compris, ont découlé, depuis près d'un siècle, les 
biens et les maux, les grandes actions et les crimes, les 
progrès et les égarements que tantôt les révolutions, 
tantôt les gouvernements eux-mêmes ont fait surgir au 
sein des. sociétés européennes. Lequel de ces principes 
provoque, ou seulement admet, la domination exclusive 
des classes moyennes? A coup sûr, ni l'un ni l'autre : 
l'un ouvre aux supériorités individuelles toutes les 
portes; l'autre veut, pour toute créature humaine, sa 
place et sa part; aucune grandeur n'est inaccessible; 
aucune existence n'est comptée pour rien. De tels prin- 
cipes sont inconciliables avec toute domination exclu- 



170 CHAPITKE V. 

sÎTe ; celle des classes iiioyennes, comme toute autre, 
serait en contradiction directe aTec les tendances sou- 
veraines des sociétés modernes. 

Les classes moyennes n'ont jamais songé à devenir, 
parmi nous, des classes privilégiées, et nul homme de 
quelque sens n'y a jamais songé pour elles. Cette folle 
accusation n*est qu'une machine de guerre dressée à 
la faveur de la confusion des idées, tantôt par l'adresse 
hypocrite, tantôt par l'aveugle passion des partis. Ce 
qui n'empêche pas qu'elle n'ait été et ne puisse devenir 
encore fatale à la paix intérieure de noire société; car 
les hommes sont ainsi faits que les dangers chiméri- 
ques sont pour eux les pires; on se bat contre des. 
corps; on perd la tête, soit de peur, soit de colère, 
devant des fantômes. 

C'était à des dangers réels que nous avions à faire 
en 1817, quand nous discutions le régime électoral de 
la France. Nous voyions les plus légitimes principes et 
les plus ombrageux intérêts de la société nouvelle 
indistinctement menacés par une réaction violente. . 
Nous sentions en même temps renaître et fermenter 
autour de nous l'esprit révolutionnaire s'armant, selon 
son usage, des passions nobles pour couvrir la marche 
et préparer le triomphe des plus mauvaises. Par leurs 
dispositions comme par leurs intérêts, les classes 
moyennes étaient les plus propres à lutter à la fois 
contre l'un et l'autre péril; opposées aux prétentions de 
l'ancien régime, elles avaient acquis, sous l'Empire, 
des idées et des habitudes de gouvernement; quoi- 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 171 

qu'elles n'accueillissent la Restauration qu'avec quelque 
méfiance, elles ne lui étaient point hostiles; car, sous 
l'empire de la Charte, elles n'avaient rien à demander 
à des révolutions nouvelles; la Charte était ^our elles 
à la fois le Capitole et le port; elles y trouvaient et la 
sécurité de leurs conquêtes et le triomphe de leurs 
espérances. Faire tourner au profit de l'ancienne 
monarchie, devenue constitutionnelle, cette situation 
antirévolutionnaire des classes moyennes, assurer à 
cette monarchie leur adhésion et leur concours en leur 
assurant à elles-mêmes, dans son gouvernement, une 
large influence, c'était une politique clairement indi- 
quée par l'état des faits et de j esprits; c'était la politique 
de la loi électorale de 1817.' En principe, cette loi cou- 
pait court aux théories révolutionnaires de la souve- 
raineté du nombre et d'une fausse et tyrannique éga- 
lité ; en fait, elle mettait la société nouvelle à l'abri des 
menaces de la contre-révolution. Nous n'avions certes, 
en la présentant, nul dessein d'établir, entre la grande 
et la moyenne propriété, aucun antagonisme; mais 
quand la question fut ainsi posée, nous n'hésitâmes 
point; nous soutînmes fermement la loi en soutenant 
que l'influence, non pas exclusive mais prépondérante, 
des classes moyennes était conforme, d'une part au 
vœu des institutions libres, de l'autre aux intérêts de 
la France telle que la révolution l'avait faite, et de la 
Restaimition elle-même telle que la Charte l'avait défi- 
nie en la proclamant. 
La loi des élections avait rempli la session de 1816. 



172 CHAPITRE V. 

La loi du recrutement fui la grande affaire et la grande 
œu'^Te de la session de 1817. Le côté droit lui fut ardem- 
ment hostile; elle contrariait ses tiaditions^ elle inquié- 
tait ses sentiments monarchiques. Hais il ayait affaire 
à un ministre imperturbable dans sa conviction et sa 
Tolonté^ comme dans sa physionomie. Le maréchal 
GouYion-Saint-Cyr était un esprit puissant^ original et 
simple^ qui ne combinait pas un grand nombre d'idées, 
mais qui s'attachait passionnément à celles qu'il avait 
lui-même conçues. Il s'était promis de rendre à la 
France ce qu'eUe n'avait plus, une armée. Et une ar- 
mée, c'était pour lui une petite nation sortie de la grande, 
fortement organisée, formée d'officiers et de soldats in- 
timement unis, se connaissant et se respectant mu- 
tuellement, ayant tous des droits comme des devoirs, 
et tous bien dressés, par l'étude solide ou la longue 
pratique, à servir efficacement leur patrie. 

De cette notion de l'armée, telle que la concevait le 
maréchal Saint-Cyr, découlaient naturellement les prin- 
cipes de sa loi. Toutes les classes de la nation étaient 
appelées à concourir à la formation de l'armée. Ceux 
qui y entraient par le dernier rang avaient droit de 
monter au premier et une part assurée dans le mouve- 
ment ascendant des rangs moyens. Ceux qui aspiraient 

- à y entrer par un échelon plus élevé étaient tenus 
d'abord de prouver, par le concours, un mérite déjà 
acquis, puis d'acquérir, par de fortes études, l'instruc- 
tion spéciale de leur état. Le temps de service, actif ou 

- de réserve, était long, et faisait vraiment de la vie mili- 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 17J 

taire une carrière. Les obligations imposées^ les libéra- 
tions promises et les droits reconnus à tous étaient 
garantis par la loi. 

, Outre ses principes généraux, la loi avait un résultat 
immédiat que Saint-Cyr avait fort à cœur; elle faisait 
rentrer, à titre de vétérans et comme réserve, dans 
Tarmée nouvelle, les restes de cette vieille armée licen- 
ciée qui avait héroïquement porté la peine des fautes 
de son général couronné. Elle effaçait ainsi, pour Tar- 
mée, la trace d'un triste passé, en même temps que, par 
une sorte de Charte spéciale, elle assurait son avenir. 

Que ce fussent là, pour Forganisation militaire de la 
France, de grandes idées et de généreux sentiments, 
personne ne saurait le nier. Une telle loi répondait à la 
nature morale comme à la conduite politique du maré- 
chal Gouvion- Saint-Cyr, âme droite, caractère fier, 
d'opinions monarchiques et de mœurs républicaines, et 
qui, dans toutes les crises survenues depuis \S\A, avait 
fait preuve à la fois de fidélité et d'indépendance. Lors- 
qu'il vint la soutenir à la tribune, lorsque, avec la mâle 
gravité et la passion contenue d'un vieil homme de 
guerre aussi sincèrement patriote que royaliste, il rap- 
pela les services et les souffrances de ce peuple d'an- 
ciens soldats qu'il voulait, pour quelques années encore, 
rattacher à la nouvelle armée de la France, il remua 
profondément le pubUc comme les Chambres, et ses 
fortes paroles ne contribuèrent pas moins que le mérite 
des dispositions de sa loi à la faire sur-le-champ consa- 
crer par l'estime affectueuse du pays. 



174 CHAPITRE V. 

Violemment attaquée en 1818^ la loi de recrutement 
du maréchal Saint-Cyr a été plus d'une fois^ depuis 
4818^ critiquée^ remaniée^ modifiée. Ses principes essen- 
tiels ont résisté à toutes les attaques et surrécu à toutes 
les modifications. Elle a fait bien plus que durer par les 
principes; elle a donnée par les taits^ à ses adversaires 
un éclatant démenti. On Taccusait de porter atteinte à 
la monarchie; elle a fait Tarmée la plus monarchique 
que la France ait jamais connue^ une armée dont ni les 
séductions de l'opinion populaire^ ni les entraînements 
des crises révolutionnaires n'ont pu, à aucune époque, 
ni en 1830, ni en i8i8, ébranler la fidélité. L'esprit 
militaire, cet esprit d'obéissance et de respect, de disci- 
pline et de dévouement, l'une des gloires de l'humanité 
et le gage nécessaire de l'honneur comme de la sûreté 
des nations, avait été puissamment développé, parmi 
nous, par les grandes guerres «de la Révolution et de 
l'Empire. C'était un précieux héritage de ces temps si 
rudes qui nous ont légué tant de charges. On pouvait 
craindre qu'il ne se perdit ou ne s'affaiblit beaucoup 
au sein des loisirs de la paix et des débats de la liberté. 
11 s'est fermement maintenu dans l'armée que la loi de 
1818 nous a faite et nous refait incessamment. L'esprit 
militaire ne s'est pas seulement maintenu; il s'est épuré 
et réglé. Par la probité de ses promesses et l'équité de 
ses dispositions en matière de libération et d'avance- 
ment, la loi du maréchal Saint-Cyr a fait pénétrer dans 
l'drmce le sentiment permanent du droit, de son propre 
droit légal, et par là aussi l'attachement instinctif à 



GOUVERN'EMENT DU CENTRE (1816-1821). 175 

Tordre public^ garantie de tous les droits. Nous avons 
eu le beau et rare spectacle d'une armée capable à la 
fois de se dévouer et de se contenir, prête aux sacrifices 
et modeste dans ses prétentions, ambitieuse de gloire 
sans être avide de guerre, flère de ses armes et docile 
au pouvoir civil. Les mœurs publiques, les idées géné- 
rales du temps, Tensemble de notre civilisation sont 
pour beaucoup sans doute dans ce grand résultat; mais 
la loi du maréchal Saint-Cyr y a certainement sa part, 
et je prends plaisir à rappeler ce titre d'honneur, parmi 
tant d'autres, de mon vieil et glorieux ami. 

Ouverte au milieu d'une crise ministérielle, la session 
de 4818 eut à traiter une autre question d'organisation 
politique^ non pas plus grande, mais plus difficile en- 
core et plus périlleuse. Le cabinet résolut de ne pas 
laisser plus longtemps la presse sous un régime excep- 
tionnel et provisoire. M. de Serre, alors garde des 
sceaux, présenta le même jour trois projets de loi qui 
réglaient complètement, en cette matière, la pénalité, 
le mode d'instruction, et les conditions de publication 
des journaux en les affîranchissant de toute censure. 

Je suis de ceux que la presse a beaucoup servis et 
beaucoup attaqués. J'en ai fait moi-même, dans le 
cours de ma vie, un grand usage. C'est en mettant pu- 
bliquement mes idées sous les yeux de mon pays que 
j'ai fait mes premiers pas dans son attention et son 
estime. En avançant dans ma carrière, j'ai eu constam- 
ment la presse pour aUiée ou pour ennemie, et je n'ai 
jamais hésité à me servir de ses armes, ni craint de 



176 CHAPITRE V. 

m'exposer à ses coups. C'est une puissance que je res- 
pecte et que j'accepte plutôt avec goût qu'avec hu- 
meur^ quoique sans iUusîon. Quelle que soit la fonne 
du gouvernement^ la vie politique est une lutte^ et je 
ne prendrais nul plaisir, je dirai plus, j'éprouverais 
quelque honte à me voir en face d'adversaires muets et 
enchaînés. La liberté de la presse, c'est l'expansion et 
l'impulsion de la vapeur dans l'ordre intellectuel, force 
terrible mais vivifiante, c(ui porte et répand en un clin 
d'œil les faits et les idées sur toute la face de la terre. 
J'ai toujours souhaité la presse libre ; je la crois, à tout 
prendre, plus utile que nuisible à la moralité publique, 
et je la regarde comme essentielle à la bonne gestion 
des affaires publiques et à la sécurité des intérêts pri- 
vés. Mais j'ai vu trop souvent et de trop près ses éga- 
rements et ses périls dans l'ordre politique {tour ne pas 
demeurer convaincu qu'il faut à cette liberté une 
forte organisation sociale, de fortes lois répressives 
et de fortes .mœurs. En 1819, nous pressentions bien, 
mes amis et moi, la nécessité de ces conditions; mais 
il n'était pas en notre pouvoir *de, les mettre toutes 
promptement en vigueur, et nous pensions que pour- 
tant le moment était venu de prouver la sincérité 
comme la force de la monarchie restaurée, en ôtant à 
la presse ses entraves préalables et en acceptant les 
chances de sa liberté. 

La plupart des lois rendues sur la presse, en France 
ou ailleurs, ont été ou des actes de répression, légitime 
ou iUégitime, contre la liberté, ou des conquêtes de 



GOUVERNEMENT DU CExSTRE (1816-1821). 177 

telle ou telle garantie spéciale de la liberté^ successive- 
ment arrachées au pouvoir à mesure que se manifes- 
taient la nécessité et la possibilité de les obtenir. L'his- 
toire législative de la presse en Angleterre est une 
série d'alternatives et de dispositions de ce genre. 

Les lois de 1819 eurent un tout autre caractère. 
C'était une législation complète^ conçue d'ensemble et 
par avance^ conformément à certains principes géné- 
raux^ définissant à tous leurs degrés les délits et les 
peines^ réglant toutes les conditions comme les formes 
de l'instruction^ et destinée à garantir et à fonder la 
liberté de la presse aussi bien qu'à défendre de ses 
écarts l'ordre et le pouvoir. Entreprise très-ditflcile en 
soi^ comme toutes les œuvres législatives faites par 
prévoyance encore plus que par nécessité^ et dans les- 
quelles le législateur est inspiré et gouverné par des 
idées plutôt que commandé et dirigé par des faits. Un 
autre péril, un péril moral et caché vient s'y ajouter : 
des lois ainsi préparées et soutenues deviennent un 
travail de philosophe et d'artiste auquel l'auteur est 
tenté de s'attacher avec un sentiment d'amour-propre 
qui lui fait quelquefois perdre de vue les circonstances 
extérieures et les convenances pratiques dont il aurait 
à tenir compte. La politique veut un certain mélange 
d'indiflTérence et de passion, de liberté d'esprit et de 
volonté arrêtée, qu'il n'est pas aisé de concilier avec 
une forte adhésion à des idées générales et une sincère 
intention de tenir la balance exacte entre les principes 
et les intérêts divers de la société. 

T. I. n 



178 CHAPITRE V. 

Je ne voudrais pas affirmer que, dans les lois votées 
en 4819 sur la liberté de la presse, nous eussions com- 
plètement évité ces écueils, ni qu'elles fussent en par* 
faite harmonie avec Tétat des esprits et les besoins de 
l'ordre à cette époque. Pourtant, à quarante ans bientôt 
de distance et en examinant aiyourd'bui ces lois avec 
ma vieille raison, je n'hésite pas à les regarder comme 
une belle œuvre législative dans laquelle les vrais prin- 
•cipes de la matière étaient bien saisis, et qui, malgré les 
mutilations qu'elle ne tarda pas à subir, fit faire alors, 
à la liberté de la presse bien entendue, un progrès dont 
la trace se reprendra un jour. 

La discussion de ces lois répondit dignement à leur 
•conception. M. de Serre avait une éloquence singulière- 
ment élevée et pratique à la fois. 11 soutenait les prin- 
•cipes généraux en magistrat qui les apphque, non en 
philosophe qui les explique. Sa parole était profonde et 
point abstraite, colorée et point figurée; son alimen- 
tation était de l'action. Il exposait, raisonnait, discutait, 
attaquait ou se défendait sans préméditation littéraire, 
ni même oratoire, élevant la force des raisons au niveau 
•de la grandeur des questions, abondant sans luxe, précis 
sans sécheresse, passionné sans déclamation, trouvant 
toujours la plus solide réponse à ses adversaires, aussi 
puissant dans l'improvisation qu'après la méditation, 
ei quand il avait surmonté un peu d'hésitation et de 
lenteur au premier moment, marchant à son but d'un 
pas ferme et pressé, en homme ardemment sérieux qui 
ne recherche nullement un succès personnel, et ne se 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1811). 170 

préoccupe que de faire triompher «a cause en com- 
muniquant à ses auditeurs son sentiment avec sa con- 
viction. 

D eut affaire^ dans ce débat^ à des adversaires autres 
-ipie ceux qui s'étaient élevés contre les lois des élections 
^îtdu recrutement. C'était le côté droit qui avait attaqué 
ces deux lois; ce fut le côté gauche qui atta([ua les nou- 
velles lois de la presse. MM. Benjamin Constant^ Manuel^ 
Oiauvelin^ Bignon, avec plus de malice parlementaire 
^lue d'esprit politique^ les assaillirent de critiques et 
d'amendements mêlés çà et la de compliments chargés 
à leur tour de restrictions. Des élections récentes 
avaient fait rentrer dans la Chambre ces chefs hliéraux 
de la Chambre des Cent-Jours. Ils ne songèrent qu'à 
remettre en scène leur parti depuis trois ans abattu^ et 
-a rétablir leur propre situation d'orateurs populaires. 
«Quelques-unes des idées qui avaient présidé à la rédac- 
tion des trois projets de loi^étaient peu conformes aux 
traditions philosophiques et législatives qui, depuis 
1791, avaient cours à ce sujet. On y reconnaissait un 
sincère dessein de garantir la liberté, mais aussi un soin 
<issidu de ne point désarmer le pouvoir. C'était un 
spectacle assez nouveau que des ministres acceptant 
franchement la liberté de la presse sans lui prodiguer 
l'encens, et prétendant qu'ils entendaient mieux ses 
•droits et ses intérêts que ses anciens adorateurs. Il y 
€ut, dans l'opposition du côté gauche à cette époque> 
S)eaucoup de routine, beaucoup de complaisance poiu* 
les préjugés et les passions du parti, et un peu d'hu- 



180 CHAPITRE Y. 

meur jalouse envers un cabinet libéralement noYateur. 
Le public étranger aux coteries politiques s'étonnait 
de Yoir si viTement attaquer des lois qui atténuaient, 
en matière de presse, les peines en vigueur, remettaient 
au jury le jugement de cette classe de délits et affran- 
chissaient les journaux de la censure; il était plutôt 
enclin à trouver ces mesures trop hardies. Le côté 
droit se tenait habilement à l'écart, charmé de voir les 
ministres aux prises avec des adversaires renaissants 
qui ne tarderaient pas à devenir leurs plus redoutables 
ennemis. 

Ce fut dans cette discussion que je montai pour la 
première fois à la tribune. Nous avions été chargés, 
M. Cuvier et moi, d'y soutenir, en qualité de commis- 
saires du Roi, les lois proposées. Fausse et faible situar 
tion qui dénote Tenfance du gouvernement représen- 
tatif. On ne parle pas politique comme on plaide une 
cause ou comme on soutient une thèse. Pour agir efiS- 
cacement dans une assemblée délibérante, il faut y dé- 
libérer soi-même, c'est-à-dire en être membre et y 
avoir, à l'égal des autres, sa part de liberté, de pouvoir 
et de responsabilité. Je m'acquittai convenablement, je 
crois, mais froidement, de la mission que j'avais reçue. 
Je soutins, contre M. Benjamin Constant, l'application 
du droit commun en cas d'infidélité dans les comptes 
rendus des séances des Chambres, et contre M. Daunou 
les garanties exigées par le projet de loi pour l'établis- 
sement des journaux. La Chambre parut goûter mes 
raisons et me donna raison. Hais je me tins sur la 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-18Î1). 181 

réserve et ne pris que rarement part au débat. Je 
n'ai nul goût pour les situations incomplètes et les 
rôles convenus. Quand on entre dans une arène où se 
débattent les affaires d'un pays libre^ ce n'est pas pour 
y faire parade d'esprit et de beau langage : il faut s'en- 
gager dans la lutte en véritable et sérieux acteur. 

Comme la loi du recrutement pour le maréchal 
€ouvîon-Saint-Cyr, les lois de la presse furent, pour 
H. de Serre, l'occasion d'un succès personnel autant 
que politique. Ainsi, au sortir d'une violente crise de ré- 
volution et de guerre , en présence de l'Europe armée 
et dans le court espace de trois sessions, les trois plus 
grandes questions d'un régime libre, la formation du 
pouvoir électif, celle de l'armée nationale et l'interven- 
tion des opinions individuelles dans les affaires publi- 
ques par la voie de la presse, furent franchement posées, 
discutées^ résolues. Et leur solution, quel qu'en pût 
être le jugement des partis, était certainement en har- 
monie avec les vœux de cette honnête majorité de la 
France qui acceptait sincèrement le Roi et la Charte 
et prenait leur gouvernement au sérieux. 

Pendant ce même temps, beaucoup d'autres travaux 
d'organisation constitutionnelle ou de législation géné- 
rale avaient été accompHs ou préparés. En 1818, un 
amendement de M. Royer-Collard détermina l'addition 
au budget d'une loi annuelle des comptes des finances; 
et dans le cours de l'année suivante, deux ministres des 
finances, le baron Louis et M. Roy, mirent en pratique 
cette garantie de la bonne administration du revenu 



182 CHAPn-RE V. 

public. Par rinstitution des petits grands-livres de la 
dette nationale^ le crédit de Vtiai pénétra et s'établit 
dans les départements. D'autres projets de VA, quoiqu(^ 
présentés aux Chambres^ n'aboutirent à aucun résultat^ 
trois, entre autres, sur la responsabilité des ministres,, 
sur l'organisation de la Chambre des Pairs en cour de 
justice, et sur le changement de l'année financière pour 
éviter le vote provisoire de l'impôt. D'autres enfin^ 
notamment sur la réforme de l'administration départe- 
mentale et communale et sur l'instruction publique,, 
étaient encore à Fétat de recherches et de discussion» 
préparatoires. Loin d'éluder les questions importantes,, 
le gouvernement les étudiait laborieusement et en oc- 
cupait d'avance la pensée publique, décidé à les sou- 
mettre aux Chambres dès qu'il aurait recueilli les faits 
et arrêté son propre avis. 

Je garde encore des séances du Conseil d'État, où ces 
divers projets étaient d'abord discutés, un profond sou- 
venir. Ce Conseil n'avait alors point de grande existence 
officielle, ni d'action obligée dans la constitution de 
l'État; la politique y tenait cependant plus de place et 
s'y produisait avec plus de liberté et d'éclat qu'à aucune 
autre époque ; toutes les nuances, je devrais dire toutes 
les diversités du parti royaliste, depuis le côté droit 
jusqu'à la lisière du côté gauche, s'y trouvaient repré- 
sentées; les hommes politiques les plus considérables, 
les chefs de la majorité dans les Chambres y étaient 
associés aux chefs des services administratifs, aux 
anciens conseillers de l'Empire, à des hommes plus^ 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 183 

jeunes^ encore étrangers aux Chambres^ mais entrés^ 
avec la Charte dans la vie publique. MM. Royej>Collard, 
de Serre et Camille Jordan y siégeaient à côté de 
MM. Siméon, Portails^ Mole, Bérenger, Cuvier, Allent; 
et nous délibérions, MM. de Barante, Mounier et moi,, 
en commun avec MM. de Ballainvilliers , Laporte- 
Lalanne et de Blaire, fidèles représentants de l'ancien 
régime. Lorsque des projets de loi impoiiants étaient 
examinés dans le Conseil, les ministres ne manquaient 
pas d'y assister. Le duc de Richelieu présidait souvent 
les séances générales. La discussion y était parfaite- 
ment libre, sans apparat, sans prétentions oratoires,, 
mais sérieuse, profonde, variée, détaillée, obstinée,, 
savante à la fois et pratique. J'ai entendu là le comte 
Bérenger, esprit indépendant et querelleur, quasi-répu- 
blicain sous TEmpire, soutenir, avec une subtilité ingé- 
nieuse et forte, le suffrage universel et les divers degrés 
d'élection contre l'élection directe et le droit électoral 
concentré. MM. Cuvier, Siméon et Allent étaient les 
défenseurs habituels des traditions et de l'influence 
administratives. Nous développions, mes amis et moi, 
les principes et les espérances de lil)erlé fortement 
constituée qui nous paraissaient les conséquences^ 
naturelles de la Charte et les conditions nécessaires du 
succès de la Restauration. Les réformes dans la législa- 
tion criminelle, l'application du jury aux délits de la 
presse, l'introduction du principe électif dans le régime 
municipal, furent réclamées dans le Conseil d'État 
avant que la proposition en fût faite dans les Cham- 



184 CHAPITRE V. 

bres. Le gouvernement faisait là^ non-seulement une 
étude approfondie des questions^ mais une expérience 
préparatoire et amicale des idées^ des désirs et des 
objections qu'il devait rencontrer plus tard^ dans une 
lutte plus rude et sur un théâtre plus bruyant. 

Le cabinet^ tel qu'il était composé au moment où 
Tordonnance du 5 septembre 4816 fut rendue^ n'eût 
pas suffi à cette politique de plus en plus modérée^ 
quelquefois résolument libérale, et sinon toujours pré- 
voyante, du moins toujours active. Hais le même pro- 
grès qui s'accomplissait dans les choses eut lieu aussi 
dans les personnes. Dans le cours de l'année 4817, 
M. Pasquier, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et M. Mole 
remplacèrent M. Dambray, le duc de Feltre et M. Du- 
bouchage aux ministères de la justice, de la guerre et 
de la marine. Le cabinet ne manqua dès lors ni d'unité 
intérieure, ni de capacité parlementaire et administra- 
tive. Il fit des efibrts pour introduire les mêmes mérites 
dans les diverses branches et les divers degrés du gou- 
vernement. 11 y réussit assez bien au centre de l'État : 
sans réaction ni esprit exclusif, il s'entoura d'hommes 
sincèrement dévoués à la politique constitutionnelle, 
et qui, par leur caractère et leurs talents, avaient déjà 
obtenu l'estime publique. 11 fut moins ferme et moins 
efficace dans l'administration locale : quoiqu'il y ait 
apporté des changements plus nombreux qu'on ne le 
croit communément, il ne parvint pas à la mettre en 
harmonie avec sa politique générale. Dans un grand 
nombre de lieux, les procédés violents, l'humeur tra- 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1831). 185 

cassière^ l'inexpérience hautaine, les prétentions blés- 
santés, les alarmes frivoles, toutes les grandes et petites 
passions de parti qui avaient envahi l'administration 
en 1^5, continuèrent de peser sur le pays. Elles 
entretenaient dans la population tranquille un profQnd 
sentiment de malaise, et suscitaient quelquefois, parmi 
les mécontents actifs, des tentatives de conspiration et 
d'insurrection d'abord amplifiées avec une crédulité 
ridicule et réprimées avec une rigueur sans mesure, 
puis discutées, contestées, atténuées et réduites presque 
à rien par des expUcations et des récriminations sans 
fln. Alors éclataient tantôt les erreurs, tantôt les em- 
portements, tantôt même les coupables calculs des au- 
torités locales, et le cabinet apparaissait avec des airs 
de légèreté ou de faiblesse qui lui faisaient perdre, aux 
yeux des populations, le fruit comme le mérite de cette 
bonne politique générale dont elles ressentaient peu les 
effets. Les événements de Lyon, en juin 1817, et les 
longs débats dont, à la suite de la mission réparatrice 
du duc de Raguse, ils devinrent l'objet^ sont un exem- 
ple déplorable du mal dont, à cette époque, la France 
avait encore à soufirir, quoiqu'au sommet du gouver- 
nement la cause première en eût disparu. 

Les choses se laissent manier plus aisément que les 
hommes. Ces mêmes ministres qui ne savaient pas tou- 
jours ranger à leur politique les préfets et les maires, 
ou qui hésitaient à les changer quand ils les trouvaient 
récalcitrants ou incapables, se montraient prompts et 
efficaces quand il s'agissait de l'administration gêné- 



186 CHAPITRE V. 

raie et des mesures sans noms pi*opres que réclamait 
rintérét public. Je trouve, en recueillant mes souve- 
nirs, qu'on n'a pas rendu justice, sous ce rapport, au 
gouvernement de cette époque. Les établissements reli- 
gieux, rinstruction publique, le régime des hôpitaux et 
des prisons, l'administration financière et militaire, les 
relations du pouvoir avec l'industrie et le commerce, 
tous les grands services publics ont reçu, de 1816 à 
1820, beaucoup de salutaires réformes et accompli 
d'importants progrès. Le duc de Richelieu aimait l'ad- 
ministration éclairée, le bien-être populaire, et tenait à 
honneur d'y contribuer. M. Laîné se préoccupait, avec , 
une sollicitude sérieuse et scrupuleuse, du régime des 
nombreux établissements placés dans son ministère, et 
s'appliquait à en redresser les abus ou à y introduire 
d'utiles modifications. Le baron Louis était un habile 
et infatigable administrateur, qui savait avec précision 
à quelles conditions l'ordre peut régner dans les finances 
de l'État, et qui employait à les bien régler toute la pré- 
voyance de son esprit et toute l'énergie de sa volonté. 
Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr avait, sur toutes les 
iwrties de l'organisation militaire, sur la formation et 
le régime intérieur des différents corps, sur les écoles 
savantes comme sur les services matériels, des idées à 
la fois systématiques et pratiques, inspirées par sa 
notion générale de l'armée ou par sa longue expé- 
rience, et il les réalisa dans une série d'ordonnances et 
de règlements, remarquables par l'unité des vues 
comme par la science des détails. M. Decazes avait l'es- 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 187 

prit singulièrement curieux et inventif dans la re- 
cherche des satisfactions à donner^ des améliorations à 
tenter, des moyens d'émulation et de conciliation à 
mettre en œuvre au profit de tous les intérêts sociaux, 
de toutes les classes de citoyens en rapport avec le gou- 
iiemennient, et il portait partout une action intelligente^ 
bienveillante et empressée. Sous le point de vue poli- 
tique, l'administration laissait beaucoup à regretter et à 
désirer ; mais dans sa propre sphère, eUe était éclairée^ 
active, impartiale, économe par la probité et la régula- 
rité, amie du progrès en même temps que soigneuse de 
Tordre, et sincèrement préoccupée du désir de faire 
partout prévaloir la justice distributive et Tintérét 
public*. 

C'était certainement là, dans des circonstances diffi- 
ciles et tristes, un gouvernement sensé et salutaire, 
sous lequel le pays c'avait ni à se lamenter du présent, 
ni à désespérer de l'avenir. Pourtant ce gouvernement 
ne s'affermissait pas en durant; ses ennemis ne se dé- 
courageaient pas; ses amis ne sentaient pas grandir 
leur force et leur sécurité. La Restauration avait rendu 
la paix à la France, et travaiUait avec succès à lui rendre 
son rang en Europe. Sous ce drapeau de la stabilité 



t J'ai rë0umé dans les Pièces historiques les principales mesures 
d'administration générale qu'adoptèrent durant cette époque, 
chacun dans son département, M. Laine, M. Decazes et le ma- 
réchal Gourion St-Cyr. Ces courts tableaux manifestent claire- 
ment l'esprit d'amélioration et le soin intelligent des intérêts 
publics qui animaient le cabinet. {Pièce» historiques^ n» IX.) 



188 CHAPITRE V. 

A de l'ordre, la prospépté renaissait arec la liberté. 
Pourtant la Restauration était toujours en question. 

A en croire ses ennemis, c'était son mal naturel et 
inéTitable : Tancien régime, l'émigration, les étrangers, 
les haines et les méfiances de la RéTolution Touaient, 
disentrils, la maison de Bourbon à cette situation obsti- 
nément précaire. Sans contester à ce passé fatal sa part 
d'influence, je n'admets pas qu'il ait exercé sur les éyé- 
nements un tel empire , ni qu'il suffise à expliquer 
pourquoi, même dans ses meilleurs jours, la Restaura- 
tion a toujours été et paru chancelante. Le mal a eu des 
causes plus rapprochées et plus personnelles; il y a eu, 
dans le Gouvernement de cette époque, des infirmités 
organiques^et des accidents, des Tices de la machine 
politique et des fautes des acteurs, qui ont bien plus 
contribué que les souvenirs révolutionnaires à empé* 
cher son affermissement 

Le désaccord naturel est grand entre le gouverne- 
ment représentatif institué par la Charte et la monar» 
chie administrative fondée par Louis XIV et Napoléon. 
Là où l'administration est libre comme la politique, 
quand les affaires locales se traitent et se décident par 
des autorités ou des influences locales, et n'attendent 
ni leur impulsion, ni leur solution du pouvoir central 
qui n'y intervient qu'autant que l'exigent absolument 
les affaires générales de l'État, en Angleterre et aux 
États-Unis d'Amérique, en Hollande et en Belgique, par 
exemple, le régime représentatif se concilie sans peine 
avec un régime administratif qui n'en dépend que dans 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 189 

d'importantes et rares occasions. Hais quand le pou- 
voir supérieur est chaîné à la fois de gouTemer avec 
la liberté et d'administrer arec la centralisation^ quand 
il a à -lutter au sommet pour les grandes affaires de 
l'État, et en même temps à régler partout, sous sa res- 
ponsabilité, presque toutes les affaires du pays, deux 
inconyénients graves ne tardent pas à éclater : ou bien 
le pouvoir central, absorbé par le soin des afibires géné- 
rales et de sa propre défense, néglige les affaires locales 
et les laisse tomber dans le désordre et la langueur; 
ou bien il les lie étroitement aux affaires générales, les 
fait servir à ses propres intérêts, et l'administration tout 
entière, depuis le hameau jusqu'au palais, n'est plus 
qu'un moyen de gouvernement entre les mains des 
partis politiques qui se disputent le pouvoir. 

Je n'ai nul besoin d'insister aujourd'hui sur ce mal; 
il est devenu le thème rebattu des adversaires du gou- 
vernement représentatif et de la liberté politique. On le 
sentait longtemps avant le jour où ils l'ont exploité; 
mais au lieu de s'en prévaloir pour médire des institu- 
tions libres, on s'appliquait à le guérir. Un double 
travail était à faire dans ce but; il fallait, d'une part, 
faire pénétrer la liberté dans l'administration des affaires 
locales, de l'autre seconder le développement des forces 
locales capables d'exercer, dans leur sphère, le pouvoir. 
On ne crée point d'aristocratie par les lois, pas plus aux 
extrémités qu'au sommet de l'État; mais la société la 
plus démocratique n'est pas dénuée de pouvoirs natu- 
rels, prêts à se déployer si on les y appelle. Non- 



190 CHAPITRE Y. 

^ulement dans les départements^ mais dans les arron- 
dissements, dans les cantons, dans les communes, la 
propriété foncière, l'industrie, les fonctions, les pro- 
fessions, les traditions font naître des influences locales 
qui peuvent, si on sait les accepter et les organiser, de- 
venir des autorités efficaces. De 1816 à 1848, sous l'une 
et l'autre des deux monarchies oonstitutionneUes, et 
soit de bonne grâce, soit à contre-cœur, c'est en ce sens 
qu'ont agi les cabinets les plus divers; ils ont tous plus 
ou moins reconnu la nécessité de décharger l'adminis- 
tration centrale en renvoyant une partie de ses attribu- 
tions tantôt à ses propres agents locaux, tantôt à des 
auxiliaires plus indépendants. Mais, comme il arrive 
trop souvent, le remède n'a pas marché assez vite; la 
méfiance, la timidité, Finexpérience, la routine en ont 
ralenti le progrès; ni le pouvoir, ni le pays n'ont su 
remployer résolument et en attendre patiemment les 
i-ésultats; et condamnée à porter à la fois le fardeau de 
la liberté poUtique et celui de la centralisation admi- 
nistrative, la monarchie constitutionnelle naissante a 
été soumise à des difficultés et à des responsabilités 
contradictoires qui dépassaient la mesure d'habileté et 
de force qu'on peut raisonnablement exiger d'un gou- 
vernement. 

Un autre mal, résultat non pas incurable, mais na- 
turel, de ses institutions mêmes, pesait aussi sur la 
Restauration. Le régime représentatif est, en der- 
nière analyse, un régime de sacrifices mutuels et de 
transactions entre les intérêts divers qui coexistent 





GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 191 

dans la société. En même temps qu'il les met en pré- 
sence et aux prises^ il leur impose l'absolue nécessité 
d'arriTer à un certain terme moyen ^ à une certaine 
mesure d'entente ou de tolérance réciproque qui puisse 
devenir la base des lois et du gouvernement. Mais en 
même temps aussi^ par la publicité et l'ardeur de la 
lutte, il jette les partis dans une grande exagération de 
bruit et de langage, et il compromet violemment les 
uns contre les autres l'amour -propre et la dignité per- 
sonneHe des hommes. En sorte que, par une contra- 
diction pleine d'embarras, il rend de jour en jour plus 
difficile cet accord ou cette résignation qu'au dernier 
jour U rend indispensables. Grande difficulté de ce sys- 
tème de gouvernement, qui ne peut être surmontée 
cfue par une large dose de tact et de mesure dans les 
acteurs politiques eux-mêmes, et par un grand empire 
du bon sens public qui ramène en définitive les partis 
et leurs chefs à ces transactions, ou à celte tranquille 
acceptation de leurs échecs, dont l'emportement de leur 
rôle tend constamment à les écarter. 

Ce régulateur nécessaire, mais si difficile à instituer, 
nous manquait essentiellement sous la Restauration; 
en entrant dans la carrière, nous avons été lancés 
sans frein sur cette pente des démonstrations exces- 
sives et des préoccupations exclusives, vice naturel 
des partis dans le gouvernement représentatif. Que de 
circonstances se présentèrent, de 1816 à 1830, où les 
éléments divers du parti monarchique auraient pu et 
dû, dans leur lutte, s'arrêter sur cette pente, au point 



19Î CHAPITRE V. 

OÙ commençait^ pour tous^ le danger révolutionnaire ! 
Mais ni les uns ni les autres n'eurent le bon sens ou le 
courage de cette prévoyante retenue; et le public, loin 
de la leur imposer, les excitait de plus en plus au com- 
bat, comme à un spectacle où il prenait plaisir à re- 
trouver l'image dramatique de ses propres passions. 

Une fâcheuse, quoique inévitable distribution des 
rôles entre les partis divers aggravait encore, de 1810 
à 1820, ce mal de l'imprévoyance des hommes et de 
Temportement des passions publiques. Sous le régime 
représentatif, c'est d'ordinaire à l'un des partis nette- 
ment dessinés et fermement arrêtés dans leurs idées et 
leurs désirs que le gouvernement appartient : tantôt 
les défenseurs systématiques du pouvoir, tantôt les amis 
de la liberté, tantôt les conservateurs, tantôt les nova- 
teurs dirigent les affaires du pays. Et entre ces partis 
organisés et ambitieux, se placent les opinions non 
classées, les volontés non décidées d'avance, ce chœur 
politique qui assiste à la conduite des acteurs, écoute 
leurs paroles, et les approuve ou les condamne selon 
qu'ils satisfont ou qu'ils choquent son Ubre bon sens. 
C'est là, en effet, sous des institutions libres, la pente 
naturelle et l'ordre vrai. 11 est bon que le gouverne- 
ment ait un drapeau public et certain, que des principes 
fixes dirigent et que des amis sûrs soutiennent son ac- 
tion; il puise dans cette situation non-seulement la 
force et l'esprit de suite dont il a besoin, mais aussi 
cette dignité morale cpii rend le pouvoir plus facile et 
plus doux en le plaçant plus haut dans l'estime des 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). IftS 

peuples. Ce n'est point le hasard des événements ni la 
seule ambition des hommes^ c'est l'instinct et l'intérêt 
publics qui ont fait naître^ dans les pays libres^ les 
grands partis politiques avoués^ permanents^ fidèles, 
et leur ont déféré le pouvoir. 11 fut impossible à la 
Restauration de remplir, de 1816 à 18^0, cette condi- 
tion d'un gouvernement à la fois énergique et contenu. 
Les deux grands partis politiques qu'elle trouvait sur la 
scène, le parti de l'ancien régime et celui de la Révolu- 
tion, étaient l'un et l'autre, à cette époque, incapables 
de gouverner en maintenant la paix intérieure avec la 
liberté; ils avaient l'un et l'autre des idées et des pas- 
sions trop contraires à l'ordre établi et légal qu'ils au- 
raient eu à défendre; ils acceptaient àgrand'peine et 
d'une façon très-précaire, l'un la Charte, l'autre Tan- 
cienne royauté. Par une nécessité absolue, le pouvoir 
alla se placer dans les rangs du chœur politique; la 
partie flottante et impartiale des Chambres, le centre 
fut appelé à gouverner. Sous un régime de. liberté, le 
centre est le modérateur habituel et le juge définitif du 
gouvernement; il n^est pas le prétendant naturel au 
gouvernement; c'est lui qui donne ou retire la msgo- 
rite ; ce n'est pas sa mission d'avoir à la conquérir. Et il 
lui est bien plus difficile qu'aux partis fortement enré- 
gimentés de conquérir ou de garder la majorité, car 
lorsque, dans une assemblée poUtique, le centre est 
chargé de gouverner, il trouve devant lui, non pas des 
spectateurs un peu incertains qui attendent ses actes 
pour le juger, mais des adversaires passionnés, résolus 

T. 1. 13 



194 CHAPITRE V. 

tf avance à le combattre. Faible et périlleuse situation^ 
qui aggrave beaucoup les difficultés du gouvernement, 
soit qu'il s'agisse de déployer le pouvoir ou de protéger 
la liberté. 

Non-seulement c'était là^ de 1816 à 18iO^ la situation 
du gouvernement du Roi ; il n'y était pas même puis- 
samment établi. Mal distribués entre les partis, les- 
rôles ne l'étaient guère mieux dans l'intérieur même 
de ce flottant parti du centre, cbargé par nécessité 
de gouverner. La [)Iupart des chefs de la majorité 
étaient en deliors du gouvernement. I)e I8!6à 1819^ 
plusieurs des hommes qui dirigeaient le centre des 
Chambres, qui lui parlaient et parlaient pour lui avec 
puissance, qui le défendaient contre le côté droit et 
le côté gauche , qui faisaient dans la discussion sa 
force et devant le public son éclat , MM. Royer- 
Collard, Camille Jordan, Beugnot, de Serre, ne faisaient 
point partie du cabinet; deux seulement des représen- 
tants éminents de la mjgorité, M. Laîné et M. Pasquier, 
étaient ministres. Le gouvernement avait ainsi pour 
appui dans les Chambres des amis indépendants qui 
approuvaient sa politique, mais n'en portaient pas le 
fardeau et n'en acceptaient pas la responsabilité. C'était 
par leur éloquence, non par leurs œuvres actives, que 
les doctrinaires avaient acquis leur influence parlemen- 
taire et leur autorité morale; ils soutenaient leurs 
principes sans les appliquer; le drapeau des idées et le 
drapeau des affaires n'étaient pas dans les mêmes mains; 
devant les Chambres, les ministres paraissaient souvent 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 195 

les clients des orateurs ; les orateurs ne regardaient pas 
leur cause comme identique et confondue avec celle des 
ministres; ils s'en distinguaient en les appuyant; ils 
avaient leurs exigences avant de défendre ; ils criti- 
quaient en défendant; ils attaquaient même quelquefois. 
Plus les questions devenaient importantes et délicates.. 
plus rindépendance et la dissidence ^ au sein du parti 
du gouvernement, se manifestaient avec éclat et danger. 
Dans la session de 1817^ M. Pasquier^ alors garde des 
sceaux^ présenta à la Chambre des députés un projet 
de loi qui; en maintenant temporairement la censure 
des journaux^ apportait d'ailleurs, dans la législation 
de la presse, quelques modifications favorables à la 
libeiié. M. Camille Jordan et M. Royer-Collard en récla- 
mèrent de bien plus grandes, surtout Tapplication du 
jury au jugement des délits de la presse, et le projet de 
loi, péniblement adopté par la Chambre des députés, 
fut rejeté par la Chambre des pairs où le duc de Broglie 
soutint, au nom des mêmes principes, les mêmes 
amendements. En 1817 aussi, un nouveau concordat 
avait été négocié et conclu à Rome par M. de Blacas; il 
avait le double défaut de blesser, par quelques-unes de 
ses dispositions, les libertés de l'ancienne Église gal- 
licane, tandis que, par l'abolition du concordat de 1801, 
il inspirait à la nouveUe société française, pour ses li- 
bertés civiles, de vives alarmes. Peu versé dans ces 
matières et presque exclusivement préoccupé des né- 
gociations qui devaient faire sortir de France les 
étrang^rs^ le duc de Richelieu avait livré celle-ci a 



IM CHAPITRE y. 

M. de Blacas qui ne savait pas mieux l'histoire et 
n'appréciait pas mieux Timportance des anciennes ou 
des nouvelles libertés de la France, ecclésiastiques 
ou civiles. Présenté à la Chambre des députés par 
H. Laine, avec les mesures nécessaires pour son exé- 
cution, ce concordat, dont les ministres eux-mêmes, 
depuis qu'ils y avaient bien regardé, étaient mécontents 
et inquiets, y rencontra une défaveur générale. Dans 
les bureaux, dans la commission chaînée d'en faire à la 
Chambre le rapport, dans les entretiens de la salle des 
conférences, toutes les objections, politiques ou histo- 
riques, de principe ou de circonstance, que pouvait 
soulever le projet de loi, étaient exposées et dévelop- 
pées d'avance, de façon à faire pressentir un long et 
périlleux débat. Les doctrinaires s'associaient ouver- 
tement a cette opposition, et de leur part elle avait une 
grande action sur les esprits, car on les savait amis sin- 
cères de la reUgion et de son influence. On accusait, il 
est vrai, H. Royer-Collard d'être janséniste, et par là 
on essayait de le discréditer auprès des fidèles de 
l'Église catholique. Le reproche était frivole. H. Royer- 
Collard devait, aux traditions de sa famille et à l'édu- 
cation de sa jeunesse, des mœurs graves, des études 
fortes et un respect affectueux pour les grandes âmes 
de Port-Royal, pour leur vertu et leur génie; mais il 
n'avait ni leurs doctrines religieuses, ni leurs préten- 
tions systématiques sur les rapports de l'Église avec 
rÉtat. C'était, sur toutes ces questions, un esprit Ubre 
et sensé, étranger à toute passion, à tout entêtement 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-18îr. 197 

de sectaire^ et fort éloigné^ soit comme catholique, soit 
comme philosophe, de s'engager, avec FÉglise, dans 
d'obscures et interminables querelles : a Je ne cherche 
point de chicanes à la religion, disait-il souvent; elle a 
bien assez à faire de se défendre et de nous défendre 
contre Timpiété. p L'opposition de H. Royer-Çollard au 
concordat de 1817 était une opposition de moraliste po- 
litique qui pressentait le tort que la discussion publique 
et Tadoption ou le rejet officiel de ce projet feraient 
à rinfluence de l'Église comme au crédit de la Res- 
tauration et à la paix de TÉtat. Le cabinet eut la 
sagesse de ne pas affh)nter un danger qu'il avait créé 
lui-méroe ou laissé créer sur ses pas. On ajourna indé- 
finiment le rapport du projet de loi, et on ouvrit à 
Rome, en y envoyant en mission spéciale le comte 
Portalis, une négociation nouvelle qui aboutit, en 1819, 
au retrait tacite du concordat de 1817. Le duc de Riche- 
lieu, pressé par ses collègues et par ses propres 
réflexions tardives, se prêta à ce pas rétrograde; mais 
il conserva, de la résistance des doctrinaires dans cette 
occasion et dans plusieurs autres, une humeur qu'il 
se donnait quelquefois le plaisir de manifester. Au 
mois de mars 1818, quelqu'un lui demandait un jour 
une chose assez insignifiante : «C'est impossible, répon- 
dit-il aigrement; MM. Royer-CoIlard, de Serre, Camille 
Jordan et Guizot ne le veulent pas. » 

Je n'avais nul droit de me plaindre que mon nom 
figurât dans cette boutade. Quoique étranger à la Cham- 
bre, je m'associais hautement aux idées et à la con- 



198 CHAPITRE V. 

duite de mes amis. J'en trouvais l'occasion comme le 
moyen et dans les discussions du Conseil d'État^ et 
dans les salons^ et dans la presse dont tous les partis se 
servaient dès lors avec autant d'éclat que d'ardeur. 
Malgré les entraves qui^ avant 181 9^ pesaient encore 
sur les journaux et les écrits périodiques^ ils usaient 
largement de la liberté que le gouvernement n'essayait 
pas de leur contester^ et à laquelle les hommes politiques 
les plus considérables avaient eux-mêmes recours pour 
répandre au loin les flammes brillantes ou le feu couvert 
de leur opposition. M. de Chateaubriand, M. deBonald, 
M. de Villèle dans le Conservateur, M. Benjamin Cons- 
tant dans la Minerve, livraient au cabinet un assaut 
continu. Le cabinet multipliait pour sa défense les 
publications analogues^ le Modérateur, le Publicùle, le 
Spectateur politique et littéraire. Mais pour mes amis 
et pour notre cause, la défense du cabinet ne suffisait 
pas ou ne convenait pas toujours; nous eûmes donc 
aussi, de 1817 à 1830, nos journaux et nos recueils 
périodiques, le Courrier, le Globe, les Archives philoso- 
phiques, politiques et littéraires, la Revue française: et 
là nous discutions, selon nos principes et nos espé- 
rances, tantôt les questions générales, tantôt les inci- 
dents de la politique active à mesure qu'ils se présen- 
taient. Je pris à ces publications une grande part 
Entre nos divers adversaires et nous, la partie était 
très-inégale ; soit qu'ils vinssent du côté droit ou du 
côté gauche, ils représentaient d'anciens partis; ils 
exprimaient des idées et des sentiments depuis long- 



GOUVERNEMENT X>{J CENTRE (18161821). 199 

temps en circulation; ils trouvaient un public tout fait 
«t tout prêt à les accueillir. Nous étions des nouveaux 
venus dans Farène politique^ des officiers qui recru- 
taient une armée ^ des novateurs modérés. Nous atta- 
quionSy au. nom de la liberté^ des tliéories etdei pas- 
sions depuis longtemps populaires^ aussi en son nom. 
Nous défendions la nouvelle société française selon &on 
^roit et son intérêt véritables^ mais non selon son habi- 
tude et son goût. Nous avions à conquérir notre public 
en même temps qu'à combattre nos ennemis. Et dans 
ce difficile travail^ notre situation était un peu incer- 
taine; nous étions à la fois en dedans et en dehors du 
gouvernement^ ministériels et indépendants; nous 
agissions tantôt de concert avec l'administration ^ tan- 
tôt à côté de l'opposition, et nous n'avions à notre 
usage ni toutes les armes du pouvoir, ni toutes celles 
4e la hberté. Mais nous étions pleins de foi dans nos 
idées, de confiance en nous-mêmes, d'espérance dans 
l'avenir^ et nous nous engagions chaque jour plus 
avant dans notre double lutte avec autant de dévoue- 
ment que d'orgueil, avec plus d'orgueil que d'am- 
bition. 

On a beaucoup dit le contraire; on a souvent repré- 
^nté les doctrinaires comme de profonds machinateurs, 
avides de pouvoir, ardents et habiles à pousser leur 
fortune à travers toutes les causes, et plus préoccupés 
<le leur propre domination que du sort ou des vœux du 
pays. Vulgaire et ininteUigente appréciation de la na- 
ture humaine et de notre histoire contemporaine. Si 



900 CHAPITRE Y. 

nous avions été surtout des ambitieux^ nous aurions 
pu nous épargner bien des efforts et bien des échecs; 
nous ayons vécu dans des temps où les plus grandes 
fortunes^ politiques ou autres^ n'étaient pas difficiles à 
foire pour qui n'avait pas d'autre pensée ; nous n'ayons 
voulu foire fo nôtre qu'à certaines conditions morales 
et dans un autre but que nous-mêmes; nous avons eu 
de l'ambition^ mais au service d'une cause publique, 
et d'une cause qui a mis à l'épreuve des revers comme 
des succès la constance de ses défenseurs. 

Les plus clairvoyants des membres du cabinet de 
1817, M. Decazes et M. Pasquier surtout, esprits plus 
libres et moins ombrageux que le duc de Richelieu et 
M. Laîné, ne s'y trompaient pas; ils sentaient le besoin 
de l'alliance des doctrinaires et la cultivaient avec soin; 
mais quand ils s'agit de gouverner dans des temps dif- 
ficiles, des alliés ne suffisent pas ; il fout des associés in- 
times, des compagnons assidus de travail et de péril. 
A ce titre, les doctrinaires, surtout M. Royer-Collard, 
le premier entre eux dans les Chambres, étaient redou- 
tés ; on le croyait â la fois impérieux et indécis, et plus 
exigeant qu'efficace. Cependant^ en novembre 1819, 
après l'élection de M. Grégoire et au milieu des projets 
de réforme de la loi électorale, M. Decazes, pressé par 
M. de Serre, proposa à M. Royer-Collard d'entrer dans 
le cabinet avec un ou deux de ses amis. M. Royer-Col- 
lard hésifo d'abord, accepta un moment, puis enfin 
refusa : a Vous ne savez pas ce que vous feriez, dit-il un 
jour à H. Decazes; ma façon de traiter les affaires ne 



GOUVERNEMENT DO CENTUE (1816-I8-21} 301 

serait pas du fout la vôtre; vous éludez les questions^ 
vous les tournez, vous gagnez du temps, vous les résol- 
vez à demi. Moi, je voudrais les aborder ae front, les 
attirer sur la place publique, et là les évcntrer devant 
tout le monde. Je vous compromettrais au lieu de vous 
aider. » M. Royer-Collard avait raison et se pressentait 
bien lui-même, mieux peut-être encore qu'il ne pen- 
sait. 11 était plus propre à conseiller et à contrôler le 
pouvoir qu'à le manier. C'était un grand spectateur et 
un grand critique plutôt qu'un grand acteur politique. 
Dans le cours habituel des affaires, il eût été trop ab- 
solu, ti'op hautain et trop lent; dans les jours de crise, 
je ne crois pas que les incertitudes de son esprit, les 
troubles de sa conscience, son horreur de tout échec 
public et sa crainte superbe de la responsabilité lui 
eussent permis de conserver le sang-froid et la ferme 
résolution dont il eût eu besoin. M. Decazes n'insista 
point. 

Même aujourd'hui, après tout ce que j'ai vu et 
éprouvé, je ne suis pas prompt au découragement, ni 
porté à croire que les succès difficiles soient impossibles. 
Quelque défectueuse que soit la constitution intérieure 
des partis qui concourent aux affaires du pays, la bonne 
conduite des hommes peut y porter remède; l'histoire 
a plus d'un exemple d'institutions et de situations vi- 
cieuses dont l'habileté des chefs politiques et le bon 
sens public ont prévenu les fâcheux résultats. Mais 
quand aux vices de la situation s'ajoutent les fautes des 
hommes, quand au lieu de reconnaître les périls de leur 



ïO-2 CHAPITRE V. 

propre pente et d'y résister^ les partis^ chefs et soldats, 
s'y abandonnent ou même y poussent^ alors les mau- 
vais effets des mauvaises causes se développent inévi- 
tablement et rapidement. De 1816 à ISâO^ les fautes ne 
manquèrent dans aucun parti, gouvernement ou op- 
position ^ centre^ côté droit ou côté gauche, ministres 
ou doctrinaires. Je ne fais point parade d'impartialité ; 
malgré leurs fautes et leurs revers, je persiste, avec 
une conviction chaque jour croissante, à regarder le 
gouvernement que j'ai servi et le parti que j'ai soutenu 
comme les meilleurs; mais qu'un repos chèrement 
acheté nous serve du moins à reconnaître nos erreurs 
dans Taclion, et à préparer pour notre cause, qui ne 
mourra pas avec nous, un meilleur avenir. 

Le centre avait, pour sa mission de gouvernement, 
deux avantages considérables; il n'y ressentait point 
d'embarras moraux, ni d'entraves extérieures; il y 
était parfaitement franc et libre. Qualités nécessaires 
dans la vie publique, et qu'à cette époque ni le côté 
droit, ni le côté gauche ne possédaient. 

Le côté droit n'avait accepté la Ciiarte que la veille," 
par nécessité et après l'avoir combattue. Une portion 
notable et bruyante du parti persistait à la combattre. 
Celle qui siégeait dans les Chambres se rangeait de 
jour en jour au régime constitutionnel, les chefs en 
hommes intelligents et sérieux, les soldats en roya- 
listes fidèles et résignés. Hais ni les uns ni les autres 
n'inspiraient, sous ce rap{)ort, confiance au pays; il 
regardait leur adhésion à la Charte comme contrainte 



GOUVERNEMENT. DU CENTRE (1816-18-2J}. 203 

OU couditionnelle, et toujours peu sincère et couvrant 
d'autres vues. Le côté droit avait d'ailleurs, même en 
acceptant sincèrement la Charte, des intérêts de parti à 
satisfaire; quand il aspirait au pouvoir, ce n'était ])as 
uniquement pour gouverner selon ses principes et pour 
fonder solidement la monarchie; il avait, pour son 
propre, compte, des malheurs à réparer, des posi- 
tions à reprendre. Ce n'était pas un pur et régulier parti 
de royalistes torys; les émigrés, Tancienne cour, Tan- 
cien clergé y tenaient encore beaucoup de place et y 
poursuivaient leurs espérances personnelles. Par sa 
composition et son passé, le parti était condamné à une 
multitude de réticences et d'imprudences, d'arrière- 
pensées secrètes et d'explosions indiscrètes qui, même 
quand il marchait dans les voies constitutionnelles, 
affaiblissaient à chatiue pas son action et son crédit. 

La situation du côté gauche n'était pas moins em- 
barrassée; il représentait à cette époque, non pas les 
intérêts et les sentiments de la France en général, mais 
les intérêts et les sentiments de cette portion de la 
France qui avait ardemment, indistinctement et obsti- 
nément servi et soutenu la Révolution, sous sa forme 
républicaine ou impériale. 11 y avait là, contre la mai- 
son de Bourbon et la Restauration , une vieille habi- 
tude d'hostilité que les Cent-Jours avaient ravivée, dont 
les plus sensés du parti avaient grand'peine à se déga- 
ger, que les plus habiles réussissaient mal à déguiser, 
et que les plus sérieux tenaient à honneur de laisser 
paraître comme protestation et pierre d'attente. En 



904 CHAPITRE V. 

noveuibi-c 1816, un homme de bien, aussi sincère dans 
son repentir de ses opinions de 1789 qu'il l'avait été 
jadis en les professant, le vicomte Matthieu de Montmo- 
rency se plaignait, dans un salon libéral, que les libé- 
raux n'aimassent pas la légitimité; un des assistants se 
défendait du reproche : « Oui , dit M. de Montmorency 
avec une franchise étourdie, vous aimez la légitimité 
comme nous aimons la Charte. » Vive expression de la 
fausse situation de l'un et de l'autre parti, sous le gou- 
vernement de la Charte et de la légitimité. 

Côté droit ou côté gauche pourtant, si les membres 
de l'un ou de l'autre parti, dans les Chambres, n'avaient 
écouté que leur propre pensée et leur véritable vœu, 
la plupart, j'en suis convaincu, auraient franchement 
accepté et soutenu la Restauration avec la Charte, la 
Charte avec la Restauration. Quand ils ont eux-mêmes 
la main à l'œuvre et sentent le pords de la responsabi- 
lité, les hommes voient bientôt le vrai et feraient vo- 
lontiers le bien. Hais ni dans le côté droit, ni dans le 
côté gauche, les plus sages n'osaient proclamer la vérité 
qu'ils voyaient et la prendre pour règle de leur con- 
duite ; ils étaient, les uns et les autres, sous le joug de 
leur parti extérieur, de ses passions comme de ses inté- 
rêts, de ses ignorances comme de ses passions. C'est 
une des plus graves plaies de notre temps que très-peu 
d'hommes conservent assez de fermeté d'esprit et de 
caractère pour penser Ubrement et agir comme Ds pen- 
sent; l'indépendance intellectuelle et morale des indivi- 
dus disparait sous le poids des événements et devant la 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 205 

fougue des clameurs ou des désirs populaires. Et dans 
cet asservissement général des pensées et des actions^ 
il n'y a plus d'esprits justes ni d'esprits faux^ plus de 
prévoyants ni de téméraires^ plus de chefs ni de sol- 
dats; tous cèdent à la même pression, se courbent sous 
le même vent; la faiblesse commune amène le nivelle- 
ment; toute hiérarchie et toute discipline disparaissent 
entre les hommes; ce sont les derniers qui mènent les 
premiers, car ce sont les derniers qui pèsent et pous- 
sent, poussés eux-mêmes par cette tyrannie du dehors 
dont ils sont les plus ardents et les plus aveugles instru- 
ments. 

Comme parti politique, le centre, dans les Chambres 
de 1816 à 18â0, n'était point atteint de ce mal : sincère 
dans son acceptation de la Restauration et de la Charte, 
aucune pression extérieure ne venait le démentir ni le 
troubler; sa pensée était franche et son action libre; il 
proclamait tout haut son but et y marchait tout droit, 
acceptant au dedans les ciiefs les plus capables de l'y 
conduire, et n'ayant au dehors que des adhérents qui 
ne lui demandaient que d'y arriver. C'est par là que, 
malgré ce qui lui manquait d'ailleurs pour gouverner. 
avec puissance, le centre était alors le parti le plus 
propre au gouvernement, le seul capabU^ de maintenir 
l'ordre dans l'État en supportant la Uberté de ses 
rivaux. 

Hais pour recueillir tout le fruit de ce mérite et pour 
atténuer en même temps les défauts naturels du centre 
dans sa mission, il fallait qu'une idée fixe s'y établit, la 



206 CHAPITRE V. 

conviction que les divers éléments du parti étaient 
indispensables les uns aux autres^ et que^ pour accom- 
plir le dessein qu'ils poursuivaient tous avec la même 
sincérité^ ils devaient se faire mutuellement les con- 
cessions et les sacrifices nécessaires pour maintenir 
entre eux Tunion. Quand la sagesse divine a voulu 
assurer la puissance d'une relation humaine^ elle a in- 
terdit le divorce ; les relations politiques ne sauraient 
admettre une telle inviolabilité ; mais si elles ne sont 
pas fortement nouées, si les hommes qui les contractent 
ne sont pas bien résolus à ne les rompre qu'à la der- 
nière extrémité et par les plus impérieux motifs, elles 
aboutissent bientôt, non - seulement à l'impuissance, 
mais au désordre, et leur rupture trop facile amène, 
dans la politique, des perturbations et des difficultés 
nouvelles. J'ai signalé les différences et les dissidences 
qui existaient, dès l'origine, entre les deux éléments 
essentiels du centre, les ministres avec leurs purs adhé- 
rents d'une part, les doctrinaires de l'autre ; dès la se- 
conde session après l'ordonnance du 5 septembre 1816, 
ces dissidences éclatèrent pour devenir bientôt des dis- 
sensions. 

Tout en reconnaissant l'influence des doctrinaires 
dans les Chambres et le besoin qu'avait d'eux le pou- 
voir, ni les ministres, ni les ministériels ne mesuraient 
bien l'importance de ce concours et la gravité des rai- 
sons qui en faisaient le prix. Les philosophes attachent, 
aux idées générales qui les préoccupent, trop de valeur 
et de confiance; les politiques ne leur accordent ni Tat- 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-I8ÎJ;. 207 

tention ni Tintérét auxquels elles ont droit. Les philo- 
sophes sont flers et susceptibles; ils veulent qu'on les 
honore et qu'on les écoute, dût-on ne pas les croire, et 
les politiques qui les traitent légèrement ou avec froi- 
deur payent quelquefois bien cher leur mécontente- 
ment. C'est d'ailleurs une marque de peu d'élévation 
dans rintelligence de ne pas savoir apprécier le rôle 
que jouent les idées générales dans le gouvernement 
des hommes, et de les considérer comme \aines ou 
même comme ennemies, parce qu'on reconnaît qu'il 
ne faut pas les prendre pour guides. De nos jours 
surtout, et malgré le discrédit bien mérité où tant 
de théories sont tombées, la méditation philosophi- 
que sur les grandes questions et les grands faits de 
Tordre politique est une puissance avec laquelle les 
pouvoirs les plus forts et les plus habiles feront sage- 
ment de compter. Les doctrinaires étaient alors les re- 
présentants de cette puissance, et ils la déployaient 
courageusement contre l'esprit révolutionnaire aussi 
bien que pour le régime constitutionnel. Le cabinet de 
4816 ne sentit pas toute la valeur de leur rôle et ne flt 
pas toujours, à leurs idées et à leurs vœux, une assez 
large part. L'application du jury aux principaux délits 
de la presse n'était pas, j'en conviens, sans quelque 
péril; mais il valait mieux en accepter l'essai, et main- 
tenir ainsi l'union dans le parti du gouvernement, 
que le diviser en repoussant absolument, sur cette 
question, M. Camille Jordan, M. Royer-Collard et leurs 
amis. 



S08 CHAPITRE Y. 

A tous les pouvoirs, surtout a un pouvoir nouveau^ 
il faut un peu de grandeur, dans leurs œuvres et sur 
leur drapeau. L'ordre et la protection régulière des in- 
térêts privés, ce pain quotidien des peuples, ne leur 
sufDsent pas longtemps; c'est la condition nécessaire 
du gouvernement, ce n'est pas l'unique besoin de Thu- 
manité. Elle peut trouver les autres satisfactions dont 
elle a soif dans des grandeurs très-diverses, morales ou 
matérielles, justes ou injustes, solides ou éphémères; 
elle n'a pas tant de sagesse ni de vertu que la vraie 
grandeur lui soit indispensable; mais elle veut, en tout 
cas, avoir devant les yeux quelque chose de grand qui 
attire et occupe l'imagination des hommes. Après TEni- 
pire qui avait donné à la France toutes les joies de la 
force et de la gloire nationale, le spectacle de la pensée 
élevée et libre, se déployant avec dignité morale et 
quelque éclat de talent, ne manquait pas de nouveauté 
ni d'attrait, et valait bien qu'on en payât le prix, ne 
tui-ce que dans l'intérêt du succès. 

Le cabinet ne savait guère mieux traiter avec les 
dispositions personnelles des doctrinaires qu'avec leurs 
idées : c'étaient des caractères indépendants et fiers 
aussi bien que des esprits élevés, prompts à s offenser 
quand on semblait vouloir disposer de leur opinion et 
de leur conduite sans leur aveu. Rien ne coûte plus au 
pouvoir que d'accepter un peu largement l'indépen- 
dance de ses amis; il croit leur avoir témoigné beau- 
coup d'égards quand il les a pris pour ses confidents^ 
et il se laisse aisément aller à en user avec eux comme 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-]821)T 909 

arec des serviteurs.* M. Laîné^ alors ministre de Tinté- 
rieur^ écrivit un matin à M. Cuvier que le Roi venait 
de le nommer commissaire pour soutenir une loi qui 
serait présentée le lendemain à la Chambre des d[épu- 
tés. Non-seulemenC il ne Favait point prévenu de la 
mission quil voulait lui confier; il ne lui disait même 
pas^ dans son biUet^ quelle loi il le chargeait de soute- 
nir. M. Cuvier, plus empressé que susceptible avec le 
, pouvoir, ne se plaignit point du procédé et se contenta 
de sourire en le racontant. Peu de jours auparavant, 
le ministre des finances, M. Corvetto^ avait aussi fait 
nommer M. de Serre commissaire pour la défense du 
budget, sans lui avoir demandé si cela lui convenait et 
sans s'être entretenu avec lui des bases au moins du 
budget qu'il l'appelait à soutenir. En recevant l'avis de 
cette nomination, M. de Serre'se montra vivement cho- 
qué : <f C'est une so.ttise, dit-il tout haut, ou une inso- 
lence; probablement l'une et l'autre. » M. de Serre se 
trompait; ce n'était ni l'une ni l'autre : M. Corvetto 
était un homme parfaitement poli, soigneux et modeste ; 
mais il était de l'école impériale et plus accoutumé à 
donner ses instructions à des agents qu'à se concerter 
avec des députés. Par leurs mœurs comme par leurs 
idées, les doctrinaires appartenaient à un régime libre : 
alliés incommodes pour le pouvoir, au sortir d'une mo- 
narchie militaire et administrative. 

Je ne sais laquelle des deux entreprises est la plus 
difficile, transformer les fonctionnaires d'un pouvoir 
absolu en conseillers d'un gouvernement libre, ou bien 

T. I. • , 14 



500 • CHAPITRE V. 

oi^niser et discipliner en parti politique les amis de 
la liberté. Si les ministres ne tenaient pas toiyours 
assez de compte des dispositions des doctrinaires^ les 
doctrinaires à leur tour s'inquiétaient trop peu de la 
situation et de la tâche des ministtes. C'étaient des es- 
prits étendus^ ouverts^ généreux^ très-accessibles à la. 
sympathie j mais trop accoutumés à vi^re entre eux 
€t à se suffire mutuellement^ ils ne songeaient guère 
à l'effet que produisaient^ hors de leur cercle^ leurs 
actions et leui^ paroles^ et par là ils se donnaient les 
apparences de torts sociaux qu'ils ne voulaient pas avoir. 
Dans leurs rapports avec le pouvoir^ ils étaient souvent 
intempérants et blessants de langage, impatients outre 
mesure^ ne sachant ni se contenter du possible, ni at- 
.tendre que le mieux fût possible sans trop d'effort. Il leur 
arrivait ainsi de méconnaître les difficultés^ les néces- 
sités et les moyens praticables du gouvernement qu'ils 
avaient à cœur de fonder. Au sein des Chambres^ ils 
se montraient trop exclusifs et trop guerroyants^ plus 
préoccupés de prouver que de faire partager leur avis, 
plus enclins à dédaigner qu'attentifs à recruter^ et peu 
•doués de ce talent d'attraction et d'assemblage si néces- 
saire aux chefs de parti. Ils ne savaient pas assez à quel 
point le succès de la bonfie politique est difficile^ ni 
quelle infinie variété d'efforts^ de sacrifices et de soins 
entrent dans l'art de gouverner. 

De 1816 à 1818^ ces vices de la situation et ces fautes 
des hommes jetèrent dans le gouvernement et dans 
son parti une fermentation continue et des germes de 



GOUVERNEMENT DU CENTRE <1816-]821). 211 

discorde intérieure qui ne lui permirent pas d'acquérir 
la consistance et la force dont il avait besoin. Le mal 
éclata à la fin de 1818, quand le duc de Richelieu revint 
des conférences d'Aix-la-€hapelle^ rapportant la retraite 
des armées étrangères, la complète évacuation du ter- 
ritoire et le règlement définitif des charges financières 
que les Cent-Jours avaient attirées sur la France. A 
peine arrivé, il vit son cabinet se dissoydre,.'essaya 
^ans succès d'en former un nouveau, et fut contraint 
d'abandonner un pouvoir qu'il n'avait point recherché, 
qu'il goûtait peu, mais qu'il lui déplaisait de perdre 
:ainsi par force, au milieu de son triomphe diploma- 
tique, et en le voyant passer dans des mains décidées à 
'Cn faire un usage contraiJre à celui qu'il en eût fait.. 

Un tel échec, dans un tel moment et sur un tel 
liomme, avait quelque chose de singulièrement injuste 
•et inopportun. Depuis 1815, le duc de Richelieu n'avait 
cessé de rendre au Roi et à la France de grands ser- 
vices. Il avait seul obtenu quelque adoucissement aux 
conditions d'une paix' très-dure, qu'il ne s'était résigné 
à signer que par un dévouement aussi triste que sin- 
cère, sentant tout le poids du sacrifice qu'il faisait en y 
attachant son glorieux nom, et ne cherchant point à 
s'en faire valoir. Nul homme n'était ^lus exempt d'exa- 
gération et de charlatanisme dans la. manifestation de 
ses sentiments. Quinze mois après la conclusion de la 
,paix, il avait décidé les puissances étrangères à opérer 
une réduction considérable dans leur armée d'occupa- 
tion. Un an plus tard, il avait fait limiter à une somme 



%i% CHAPITRE y. 

fixe les réclamajtioDS indéfinies des créanciers étrangers 
de la France. U venait enfin de signer Tentière libéra- 
tion du sol national quatre ans avant le terme de 
rigueur fixé par les traités. Le Roi^ à son retour^ Feu 
avait remercié par de nobles paroles : a Duc de Riche- 
lieu; lui avait-il dit^ j'ai assez vécu puisque^ grâce à 
vous^ j'ai vu le drapeau français flotter sur toutes les 
villes françaises. » Tous les souverains de TEurope le 
traitaient avec une sérieuse et confiante estime. Rare 
exemple d'un bomma d'État parvenu sans grandes 
actions ni talents supérieurs , par la droiture du ca- 
ractère et le désintéressement de la vie^ à une consi- 
dération si générale et si incontestée. Quoique le duc 
de Richelieu ne se fût occupé que des affaires exté- 
rieures, il était plus propre qu'on ne Ta dit^ non pas à 
diriger effectivement, mais à présider le gouvernement 
intérieur de la Restauration. Grand seigneur et roya- 
liste éprouvé, il n'était, soit d'esprit, soit de cœur, ni 
homme de cour, ni émigré; il n'avait, contre la société 
et les hommes nouveaux, point' de prévention ; sans 
bien comprendre les institutions libres, il ne leur por- 
tait nul mauvais vouloir et s'y soumettait sans effort; 
simple dans ses mœurs, vrai et sûr dans ses paroles^ 
ami du bien public, s'il ne lui appartenait pas d'exercer 
dans les Chambres une puissante influence, il ne man- 
quait pas d'autorité auprès ni autpur du Roi ; et un 
cabinet constitutionnel, appuyé sur le centre parlemen- 
taire, ne pouvait avoir, à cette époque, un plus digne 
et plus utile président. 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). . S18 

Mais^ à la fin de 1818^ le duc de Richdieu se crut 
obligé et se montra résolu à engager une lutte dans 
laquelle les considérations de reconnaissance et de con- 
venance que je rappelle ici étaient^ pour lui^ de faibles 
armes. En vertu de la Charte et conformément à la loi 
électorale du 5 février 1817, deux cinquièmes de la 
Chambre des députés avaient été renouvelés depuis la 
formation de son cabinet. La première épreuve, en 
1817, n'avait guère donné que des résultats satisfai- 
sants pour la Restauration et ses amis ; à peine deux 
ou trois noms connus étaient venus s'ajouter au côté 
gauche, qui ne comptait, même après ce renfort, pas 
plus de vingt membres. A la seconde épreuve, en 1818, 
ce parti fit des recrues plus nombreuses et bien plus 
éclatantes; vingt-<^inq membres nouveaux environ,, et 
parmi eux IIM. de La Fayette, Benjamin Constant et 
Manuel, prirent place dans ses rangs. C^était peu encore 
comme nombre, c'était beaucoup comme drapeau et 
comme pronostic. Une alarme à la fois sincère et inté- 
ressée éclata à la cour et dans le côté droit; on s'y 
disait, on s'y croyait à la veiDe d'une révolution nou- 
velle; mais de cette crainte même on tirait une vive 
espérance ; puisque les ennemis de la maison de Bour- 
bon rentraient dans la Chambre, le. Roi sentirait enfin 
la nécessité d'y rendre le pouvoir à ses amis. Le 
parti n'avait pas attendu les dernières élections pour 
tenter un grand effort; des Notes secrètes, rédigées sous 
les yeux de Monsieur le comte d'Artois et par ses plus 
intimes confidents, avaient été adressées aux souverains 



M4 CHAPITRE V. 

étk^angers pour leur signaler le mal croissant et leur 
démontrer que le changement des conseillers de la 
couronne était^ pour la monarchie en France et pour 
la paix en Europe, Tunique moyen de salut. Comme 
ses collègues, et par un sentiment patriotique bien plus 
que par intérêt personnel, le duc de Richelieu s'indi- 
gnait de ces invocatioBS à l'étranger pour le gouver- 
nement intérieur du pays; M. de YitroUes fut rayé du 
Conseil privé comme auteur de la principale de ces 
Note$ secrètes. Les souverains européens fsSsaient peu 
de cas de tels avertissements, ne croyant ni au bon 
jugement, ni au désintéressement des hommes qui les 
leur adressaient. Cependant, après les élections de 1818,. 
ils s'inquiétèrent aussi; c'était par sagesse, non par 
goût, qu'ils avaient approuvé et soutenu en France le 
régime constitutionnel; ils l'avaient jugé nécessaire 
pour clore la révolution. Si au contraire il lui rouvrait 
la porte, le repos d^ l'Europe serait plus que jamai» 
compromis, car la révolution aurait pour eUe les appa- 
rences de la légalité. Ni en France, ni en Europe pour- 
tant, même parmi les plus alarmés et les plus alar- 
mistes, personne ne songeait alors à mettre le régime 
constitutionnel en question ; dans la pensée de tous, il 
avait acquis chez nous droit de cité. C'était à la loi des 
élections qu'on imputait tout le mal. Ce fut à Aix-Ia- 
ChapeDe, au milieu des souverains et de leurs minis- 
tres, que le duc de Richeheu apprit les nouveaux élus 
qu'elle venait de rappeler sur la scène. L'empereur 
Alexandre lui en témoigna son inquiétude. Le duc de 



GOUVERNEMENT DU CENTRE ()816-18<]). 915 

Wellington conseiDait à Louis XVIII a de se rapprocher 
des royalistes. » Le duc de Richelieu revint à Paris 
décidé a réformer la loi électorale^ ou à ne plus accep- 
ter la responsabilité de ses résultats. 

Les institutions attaquées n'ont point de voix pour se 
. défendre^ et les hommes se déchargent volontiers sur 
elles de leurs propres torts. Je ne commettrai pas cette 
injustice. Je n'abandonnerai pas une idée juste parce 
qu'elle a été compromise et pervertie dans l'applicai- 
tion. Le principe de la loi électorale du 5 février 1817 
était bon et reste bon^ 'quoiqu'il n'ait pas sufQ à préve- 
nir les maux de notre imprévoyance et de nos passions. 

Quand on veut sérieusement un gouvernement libre, 
il faut choisir entre le principe de la loi du 5 février 
1817 et le suflhige univei*sel^ entre le droit de suffrage 
concentré dans les régions élevées de la société et le 
droit de suffrage répandu dans les masses populaires. 
J'entends le droit de sufifrage direct et décisif^ seul effi- 
cace pour assurer l'action du pays sur son gouverne- 
ment. Pourvu qu'ils satisfassent l'un et l'autre à cette 
condition^ les deux systèmes peuvent fournir un con- 
trôle réel du pouvoir et des garanties à la liberté» 
Lequel est préférable? Question d'époque^ de situation, 
de degré de civilisation et de forme de gouvernement. 
Le suffirage universel peut s'adapter à des sociétés ré- 
publicaines^ petites ou fédératives, naissantes ou très- 
avancées en expérience politique. Le droit de sufih^e, 
placé plus haut et attaché à une forte présomption d'es- 
prit.d'ordre , d'indépendance et de lumières, convient 



tl6 ' CHAPITRE y. 

mieux aux grandes sociétés unitaires et monarchiques. 
Ce fut notre motif pour en faire la base de la loi de 
1817; nous redoutions les tendances républicaines qui 
ne sont guère, parmi nous et de nos jours, que des * 
tendances anarchiques; nous regardions la monarchie 
comme naturelle et la monarchie constitutionneDe 
comme nécessaire à la France ; nous Toulions l'orga- 
niser sincèrement et fortement, en assurant, sous ce 
régime, aux éléments consenrateurs de la société fran- 
çaise, telle qu'elle est faite aiyourd'hui, une influence 
que nous jugions aussi conforme. aux intérêts de la li- 
berté qu'à ceux du pouvoir. 

C'est la désunion du parti monarchique qui a vicié le 
système électoral de 4847, et lui a enlevé ^ force avec 
sa vérité. En plaçant le pouvoir politique entre les mains 
de la propriété, des lumières, des intérêts natureHe- 
ment indépendants et conservateurs, ce système repo- 
sait sur la confiance que ces intérêts seraient habituel- 
lement unis, et qu'ils défendraient en commun l'ordre 
et le droit contre l'esprit de licence et de révolutiouv 
pente fatale de notre temps. Hais, dès leurs premiers 
pas» les divers éléments du grand parti monarchique, 
anciens ou nouveaux, aristocratiques ou bourgeois, 
se précipitèrent dans la discorde, aveugles sur la fai- 
blesse' dont elle les frappait tous, et ouvrant ainsi la 
porte aux espérances et au travail du parti révolution- 
naire, leur commun ennemi. De là, et non de la loi 
électorale de 4817 et de son principe, vint le mal qu'on 
voulait arrêter en 4818, en brisant cette loi. 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 217 

J'en (xmTiendrai expressément : lorsqu'en 1816 et 
1817^ nous préparions et nous défendions la loi des élec- 
.tions^ nous aurions pu prévoir dans quel état des esprits 
eDe serait appliquée; la discorde entre les éléments di- 
vers du parti monarchique n'a pas été un fait étrange 
et inattendu;. elle existait déjà à cette époque; les roya- 
listes de Fancienne France et les royalistes de la France 
nouvelle étaient déjà profondément séparés. J'incline à 
croire qu'eussion»-nous tenu^ de leurs luttes futures^ 
plus de compte^ nous n'aurions pu agir alors autrement 
que nous n'avons fait; nous étions en présence d'une 
impérieuse nécessité; la France nouvelle^ qui se sentait 
attaquée, voulait être défendue; et si elle n'avait pas 
trouvé des défenseurs parmi les royalistes, elle en eût 
cherché dans le camp révolutionnaire, comme elle Ta 
Esdt trop souvent. Hais ce qui explique une faute ne la 
supprime pas : notre politique en 1816 et 1817 acceptait 
trop facilement les déchirements d\\ parti monarchique, 
et s'inquiétait trop peu des retours possibles du parti 
révolutionnaire; nous ne mesurions pas toute l'-étendue 
de l'un et de l'autre danger. C'est l'erreur des hommes 
engagés dans les liens des partis d'oublier qu'il y a 
bien des vérités diverses dont ils devraient tenir grand 
compte, et de ne se préoccuper que de celles qu'ils ont 
inscrites avec éclat sur leur drapeau. 

En partant d'Âix-la-Chapelle, où il avait si bien réussi, 
le duc de Richelieu, quoique peu présomptueux, ne 
doutait guère, je crois, qu'il ne réussit aussi à Paris 
dans son dessein de faire changer la loi des élections. 



tl8 CHAPITRE y. 

Le succès trompe les plus modestes et les empéohe de 
pressentir les prochains reyers. A son arriyée^ il trouva 
TœuTre bien plus difficile qu'il ne s'y était attendu : 
dans rintérieur du cabinet^ M. Mole seul s'associait 
pleinement à son intention; M. Decazes et le maréchal 
GouTion-Saint-Cyr se prononcèrent pour le maintien de 
la loi; H. Lainé^ tout en pensant qu'il fallait la modifier, 
ne Toulait prendre à cette entreprise aucune part, 
ayant été, disait-il, le premier à proposer la loi et à la 
soutenir; M. Roy qui, peu auparavant, avait remplacé 
aux finances M. Corvetto, ne tenait pas beaucoup au 
système électoral, mais déclarait qu'il ne resterait pas 
dans le cabinet sans M. Deeazès qu'il regardait comme 
nécessaire, soit dans les Chambres, soit auprès du Roi. 
La discorde éclatait en dehors comme au dedans du mi- 
nistère; dans les Chambres, entre les défenseurs et les 
adversaires de la loi, le centre se partageait; le côté 
gauche la défendait passionnément; le côté droit se 
disait prêt à appuyer tout ministre qui en proposerait 
la réforme, mais il se montrait en même temps irré- 
conciliable avec M. Decazes, auteur de l'ordonnance 
du 5 septembre 1816 et de tous ses efiTets. Le public 
commençait à s'échauJETer. L'animation et la confusion 
allaient croisçaùt. Évidemment ce n'était pas la seule 
loi des élections, c'était toute la politique de la Restau- 
ration et le gouvernement de la France qui étaient en 
question. 

Dans un petit écrit que des historiens de ce temps, 
M. de Lamartine entre autres, ont publié, le roi 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). SI» 

Lonis XVni a raconté lui-même les incidents et les péri- 
péties de cette crise ministérielle qui aboutit^ comme 
on sàit^ à la retraité du duc de Richelieu avec quatre 
de ses collègues^ et à Félévation de H. Decazes qui forma 
sur-le-champ un cabinet nouveau dont il était le chef 
sans le présider^ dont H. de Serre^ appelé aux sceaux^ 
devint le puissant organe dans lès Chambres^ et dont le 
maintien de la loi des élections fut le drapeau. Deux 
sentiments enveloppés sous des formes simples^ per- 
cent dans ce récit royal; d'abord, une certaine inquié- 
tude de Tauteur qu'on ne lui suppose des torts dans son 
rôle de Roi ou envers le duc de Richelieu, et le besoin 
de s'en disculper; puis, un peu de ce plaisir secret que, 
dans leurs plus graves embarras, les rois ne se refusent 
pas quand ils voient tomber un ministre dont ils n'ont 
pas fiait l'importance et qui les servait sans posséder ni 
rechercher leur faveur. 

a Si je n'avais consulté que mon propre sentiment, n 
dit le Roi en terminant son récit, «j'aurais désiré que 
M. Decazes, unissant, comme il en avait toiyours eu 
l'intention, son sort à celui du duc de Richelieu, sortit 
du ministère avec lui. d C'eût été un grand bonheur 
pour H. Decazes que ce sentiment du Roi prévalût. Non 
qu'il ait manqué à aucun devoir, ni même à aucune con- • 
venance en survivant, dans le pouvoir, au duc de Riche- 
lieu et en formant, sans lui, un cabinet : un dissenti- 
ment profond, sur une question pressante, les avait 
séparés; H. Decazes, après avoir donné sa démission, 
n'avait suscité aucun obstacle aux efforts du duc de 



S30 CHAPITRE V. 

Richelieu pour trouTer de nouveaux collègues; c'était 
seulement après Tinsuccès de ces efforts^ franchement 
déclaré par le duc lui-même^ et sur la demande for- 
melle du Roi^ qu'il s'était chargé d'organiser un mir 
nistère. n y avait là sans doute^ pour un ami de M. de 
Richelieu^ la veille encore son collègue^ des circon- 
stances pénibles et des apparences désagréables; mais 
au fond^ M. Decazes était pleinement dans son droite et 
il ne pouvait guère se refuser à mettre en pratique la 
politique qu'il avait soutenue dans le Conseil^ puisque 
celle qu'il avait combattue se reconnaissait impuissante. 
« Mais la situation du nouveau cabinet était trop faible 
pour l'entreprise dont il se chargeait : c'était avec le 
centre profondément ébranlé et divisé qu'il avait à lut- 
ter contre le côté droit plus irrité que jamais, et contre 
le côté gauche visiblement hostile quoique, par décence, 
il prêtât au pouvoir un précaire appui. Le cabinet de 
M. Decazes ne conservait, comme parti de gouverne- 
ment, que des forces très-inférieures à celles qui avaient 
entouré le cabinet du duc de Richelieu, et il avait 
atTaire à deux armées ennemies, l'une inaccessible à 
toute paix, à toute trêve, l'autre se rapprochant quel- 
quefois du ministère, mais se repliant tout à coup et 
•l'attaquant à son tour avec une malveillance empressée 
quand elle trouvait l'occasion d'agir, embarrassée quand 
elle se sentait obligée de se dissimuler. 

Les doctrinaires, qui avaient, de concert avec M. De- 
cazes, défendu la loi des élections, soutinrent énei^ 
quement le nouveau cabinet, dans lequel H. de Serre 



GOUVERNEMENT BU CENTHE (1816-18S1). 321 

les représentait avec éclat. Les succès ne lui manquèrent 
point. Par une administration bienyeillante et active^ 
par des soins assidus poulr ses partisans^ par des appels 
fréquents et toujours accueillis à la clémence du Roi en 
faveur des bannis encore exceptés de Tamnistie^ même 
en faveur des vieux régicides^ H. Decazes recherchait et 
obtenait souvent une popularité variée; le maréchal 
Gouvion-Saint-Cyr pacifiait les restes dû la vieille armée 
en faisant rentrer dans la nouvelle les plus capables de 
ses anciens chefs; M. de Serre défendait victorieuse- 
ment le cabinet dans les Chambres^ ses projets de loi 
hardiment libéraux comme sa résistance fi*anche aux 
principes révolutionnaires^ et il conquérait définitivcr 
ment^ même dans l'opposition^ un beau renom d'élo- 
quence forte et sincère. C'était^ dans Tarène parlemen- 
taire^ un cabinet brillant avec droiture^ et^ dans le pays^ 
un gouvernement loyalement constitutionnel. Mais il 
avait plus d'éclat oratoire que de force politique^ et ni 
ses soins pour les personnes^ ni ses succès de tribune 
ne suffisaient à rallier le grand parti de gouvernement 
que sa fonnation avait divisé. La discorde éclatait entre 
les Chambres elles-mêmes : la Chambre des pairs ac- 
ceptait la proposition du marquis Barthélémy^ pour la 
réforme de la loi des élections. En vain la Chambre 
des députés repoussait énergiquement cette attaque; 
en vam le cabinet^ par une nomination de soixante 
pairs nouveaux^ brisait au palais du Luxembourg la 
m^yorité assaillante ; ces demi-triomphes et ces violences 
légales ne décidaient rien. Les gouvernements Ubres 



m CHAPITRK V. 

sont condamnés à voir incessamment renaître les 
questions que les révolutions lèguent aux sociétés et 
que le despotisme^ même glorieux, suspend sans les 
résoudre. Le côté droit voulait passionnément ressaisir 
le pouvoir qui lui avait naguère échappé. Le côté gau- 
che défendait à tout prix la révolution, plus injuriée 
qu'en périL Le centre disloqué et inquiet de l'avenir 
flottait entre les partis ennemis, ne se sentant plus en 
état de leur imposer la paix, et près d'aller, à droite ou 
à gauche, se perdre dans leurs rangs. Le cabinet, tous 
les jours vainqueur dans quelque débat et toi^oiu^s sou- 
tenu par la faveur du Roi, n'en restait pas moins faible 
et précaire, ayant l'air d'attendre qu'un* événement 
favorable ou contraire vint lui donner l'aplomb qui liii 
manquait ou le renverser. 

De tels événements, que les hommes appellent des 
accidents, ne manquent jamais dans une telle situation. 
Dans l'espace de quelques mois, le cabmet de 1819 ea 
subit deux, l'élection de H. Grégoire et l'assassinat de 
Monseigneur le duc de Berry, qui décidèrent de son sort. 

11 est difficile de regarder l'élection de H. Grégoire 
comme un .accident ; elle avait été proposée et agréée 
d'avance dans le Comité central établi à Paris pour s'oc- 
cuper des élections, et qu'on appelait le Comité direc- 
teur. Elle fut décidée à Grenoble, dans le collège réuni 
le 11 septembre 1849, par un certain nombre de suf- 
frages du côté droit qui se portèrent, au second tour de 
scrutin, sur le candidat du côté gauche, et lui donnè- 
rent, dans l'espoir des résultats du scandale, une miyo- 



GOUVERNEMENT DÛ CENTRE (1816-18Î1). 223 

rite que par lui-même il n'avait pas. Pour s'excuser du 
scandale^ quand il eut éclaté^ quelques apologistes pré- 
tendirent que M. Grégoire n'était pas vraiment régi- 
cide, puisque, s'il avait approuvé, par ses lettres à la 
Conveoïion, la condamnation de Louis XVl^ sa voix du 
moins n'avait pas compté daps le scrutin fatal. Puis, 
quand l'admission du député fut mise en question dans 
la Chambre, le côté gauche, pour se débarrasser de lui 
en éludant le vrai motif du rejet, s'offrit avec empresse- 
ment à voter l'annulation de l'élection pour cause d'ir- 
régularité. Quand la violence imprévoyante ne leur a 
pas réussi, les hommes se réfugient volontiers dans la 
subtilité pusillanime. C'était bien en qualité de conven- 
tionnel régicide et avec une préméditation réfléchie, 
non par un accident local et soudain, que H, Grégoire 
avait été élu. Aucune élection ne fut plus préparée 
et plus accomplie par les passions de parti. Sincère dans 
les égarements pervers de son esprit, et fidèle à ses 
principes, quoique oublieux et faible quand il avait à 
les appliquer, hautement chrétien et prêchant la tolé- 
rance sous la Convention de qui il acceptait pourtant la 
plus sanglante persécution contre les prêtres qui ne 
voulaient pas subir le joug de la nouvelle Église , répu- 
blicain et opposant sous l'Empire tout en consentant à 
devenir sénateur et comte, ce vieillard aussi inconsé^ 
quent qu'obstiné fut l'instrument d'un grand acte d'hos- 
tilité contre la Restauration, pour devenir aussitôt, dans 
son parti, l'occasion d'un granlï acte de faiblesse. Triste 
fin d'une triste carrière! 



224 CHAPITRE T. 

L'assassinat de H. le duc de Berry méritait bien 
mieux le nom d'accident. Le procès démontra juscju'à 
l'évidence que Louvel n'arait point de complices^ et 
qu'il avait été seul a méditer le crime comme à l'ac- 
complir. Mais il fut évident aussi que la haine* pour les 
Bourbons avait envahi l'âme et armé le bras de l'as- 
sassin. Les passions révolutionnaires sont un feu qui 
s'allume et s'alimente de très-loin; les orateurs du côté 
droit trouvaient créance dans un grand nombre d'es- 
prits quand ils disaient que c'était là un accident comme 
c'est un accident pour un tempérament malade de 
prendre la peste quand elle est dans l'air^ et pour un 
magasin à poudre de sauter quand on bat souvent le 
briquet à côté. 

Contre ces deux terribles coups, H. Decazes essaya 
4e se défendre. Après l'élection de H. Grégoire, il entre- 
prit de faire lui-même ce qu'à la fin de l'année précé- 
dente il avait refusé de faire avec le duc de Richelieu. 
11 résolut le changement de la loi des élections. Ce 
changement devait prendre place dans une grande ré- 
forme constitutionnelle méditée par H. de Serre, libé- 
rale sur certains points, monarchique sur d'aûfares, et 
qui se promettait d'afiTermir la royauté en développant 
le gouvernement représentatif. M. Decazes fit un sin- 
cère effort pour déterminer le duc de Richelieu,* qui 
voyageait alors en HoUande, à venir reprendre la 
présidence du Conseil , et à poursuivre, de concert 
avec lui , devant les Chambres, ce hardi dessein. Le 
Roi lui-même insista auprès du duc de Richelieu qui 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1881). 295 

s'y refusa- absolument, par dégoût des afifeires et mé- 
ita/ice de lui-même plutôt que par aucun reste de res- 
sentiment ou d'humeur. De leur côté, trois des mem- 
bres du cabinet de 1840, fe général Dessoles, le maré- 
chal Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis déclarèrent 
qu'ils ne s'associeraient à aucune attaque contre la loi 
des élections. M. Decazes se décida à se passer d'eux 
comme du duc de Richelieu, et à former un nouveau 
cabinet dont il devint le président, et dans lequel 
M. Pasquier, le général Latôur-Maubourg et M. Roy 
vinrent remplacer les ministres sortants. Le 29 novem- 
bre 1819, le Roi ouvrit la session. Deux mois écoulés, 
le nouveau système électoral n'avait pas encore été pré- 
senté à la Chambre. Trois jours après l'assassinat de 
M. le duc de Berry, M. Decazes l'y porta tout à coup, 
avec deux projets de loi pour suspendre la liberté indi- 
viduelle et rétablir la censure des journaux. Quatre 
jours après, il tomba, et le duc de Richelieu, mis seul 
en présence du Roi et du péril, se décida à rentrer au 
pouvoir. H. Decazes eût mieux fait d'accepter sa pre- 
mière défaite et de se retirer sur-le-champ après l'é- 
lection de H. Grégoire, en engageant le Roi à reprendre 
Je duc de Richelieu pour ministre. Il n'eût pas eu à 
abattre de sa propre main le drapeau politique qu'il 
avait élevé, et à porter le fardeau d'un grand malheur. 

I^ chute du cabinet de 1819 amena une nouvelle 
Crise et un nouveau progrès du mal qui désorganisait le 
grand parti de gouvernement dont la session de 1815 
et l'ordonnance du 5 septembre 1816 avaient déterminé 

T. I. 15 



SS6 CHAPITRE V. 

la fonnation. Aux divisions successives du centre vint 
s'syouterla division parmi les doctrinaires eux-mên^es. 
M. de Serre^ entré dans le cabinet avec H. Decazes poui^ 
défendre la loi des élections^ se décida^ malade et ab- 
sent^ à y rester avec M. de Richelieu pour la détruire^ 
sans aucune des compensations^ réelles ou apparentes^ 
que ses grands projets de réforme constitutionnelle y 
devaient joindre. Je tentai vaineinent de Ten détour- 
ner ^ Dans la Chambre des députés^ M. Royer-Collard 
et H. Camille Jordan attaquèrent le nouveau système 
électoral; le duc de BrogUe et H. de Baranté y propo- 
sèrent^ dans ]a Chambre des pairs^ de graves amende- 
ments. Tous les Uens politiques qui s'étaient formés- 
depuis cinq ans semblaient dissous; chacun suivait son 
opinion personnelle ou retournait à son ancienne pente, 
n n'y avait plus^ dans Tarène parlementaire^ que trou- 
ble et lutte confuse; aux deux extrémités apparaissaient 
deux fantômes/ la Révolution et la Contre- Révolu tion^ se 
menaçant l'un l'autre et à la fois impatient et inquiets 
d'en venir aux mains. 

Si on veut se donner le spectacle des exagérations 
parlementaires et des ébullitions populaires poussées 

* J'insère dans les Pièce» hittoriquei la lettre que je lui écriTλ 
dans ce but, le 12 avril 1820, à Nice, où il s'était rendu vers 1» 
fin du mois de janvier, pour se reposer d'une crise de la mala» 
die de poitrine à laquelle il a fini par succomber. Je suis frappé 
aujourd'hui, comme le seront sans doute les lecteurs qui y 
feront quelque attention , du mélange de vérité et d'erreur, de 
prévoyance et d'imprévoyance que contient cette lettre, à 
laquelle les événements postérieurs ont donné tour à tour rai- 
son et tort. (Pièces historiques^ n"^ X.) 



GOUTERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 2Î7 

jusqu'à leur extrême limite^ et retenues pourtant dans 
cette limite par le pouToir légal et le bon sens public 
qui suffisent encore pour arrêter le pays au bord de 
l'abîme^ quoique trop faibles pour lui en fermer le 
chemin^ il faut lire la discussion du nouveau projet de 
loi électorale présenté le 17 avril 4820 à la Chambre des 
députés par le second cabinet du duc de Richelieu^ et 
débattu pendant vingt-six jours dans cette Chambre^ 
au bruit des attroupements du dehors^ étourdiment 
agressifs et rudement réprimés. A en croire les 
orateursi du côté gauche^ la France et ses libertés^ la 
Révolution et ses conquêtes^ Tbonneiir du présent et la 
sécurité de Tavenir, tout était perdu si le projet ministé- 
riel était adopté. Le côté droit, à son tour, regardait ce 
projet comme à peine suffisant pour sauver momenta- 
nément la monarciiie, et se déclarait bien résolu à re- 
pousser tout amendement qui en atténuerait les effets. 
Départ et d'autre, les prétentions comme les alarmes 
se montraient intraitables. Attirés et écbauffés par ce 
bruit légal, des étudiants, de jeunes libéraux sincères, 
d'anciens éipeutiers de profession, des opposants et des 
oisife de toute sorte engageaient tous les jours, contre 
les agents de la police et les soldats, des luttes quelque- 
fois sanglantes dont les récits venaient redoubler la vio- 
lence des débats intérieurs. Au milieu de ce grand 
trouble, ce fut le mérite du cabinet de 1820 de main- 
tenir la liberté des délibérations législatives, en répri- 
mant les mouvements populaires, et de jouer en même 
temps son rôle, dans ces orageuses délibérations, avec 



828 CHAPITRE V. 

perséTérance et mesure. M, Pasquier, alors ministre des 
affaires étrangères^ fut dans cette occasion^ ayec une 
tranquillité^ une abondance et une présence d'esprit 
rares^ le principal champion parlementaire du cabinet; 
et M. Mounier, directeur général de la police, fit preuve, 
contre les désordres des rues, d'une fermeté aussi pru- 
dente qu'active. L'accuMion tant de fois portée contre 
tant de ministères, contre M. Casimir Périer en 4831 
comme contre le duc de Richelieu en 1830, de susciter 
les émeutes pour avoir à les réprimer, ne mérite pas 
qu'un homme de sens s'arrête à en parler. Au bout d'un 
mois, tous ces débats, toutes ces scènes du dedans et 
du dehors aboutirent à l'adoption, non pas du projet 
de loi présenté par le cabinet, mais d'un amendement 
qui, sans détruire en principe la loi du 5 février 4817, 
la faussait assez, au profit du côté droit, pour qu'il crût 
devoir s'en contenter. La plus grande partie du centre 
et les membres les plus modérés du côté gauche s'y ré- 
signèrent, dans l'intérêt de la paix publique. L'extrême 
gauche et l'extrême droite, M. Manuel et H. de la Bour- 
donnaye, protestèrent. Le nouveau système électoral 
était évidemment destiné à faire passer, de la gauche à 
la droite, la majorité et le pouvoir; mais ni les liber- 
tés déf la France, ni les conquêtes de là Révolution ne 
devaient y périr. 

La question une fois vidée, le cabinet avait à payer au 
côté droit ses dettes': dettes de faveur envers les alliés 
qui l'avaient soutenu, dettes de rigueur envers les ad- 
versaires qui l'avaient combattu. En dépit des anciennes 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 929 

amitiés^ les doctrinaires figuraient nécessairement dans 
cette dernière catégorie. J'aurais pu, si j'ayais ypulu, 
y rester étranger; n'appartenant ni à Tune ni à l'autre 
Chambre, en dehors de toute action obligée, j'aurais 
pu me renfermer dans mon rôle de conseiller d'État, 
la réserve et le silence, après avoir donné au gouverne- 
ment mon avis; mais en entrant dans la vie publique, 
je m'étais promis de la prendre au sérieux, c'est-à-dire 
de manifester toujours hautement ce que je pensais et 
de ne jamais me séparer de mes amis. M. de Serre me 
comprit, avec i^ison, dans la mesura qui les élimina 
du Conseil d'État : le 17 juin 4820, il nous écrivit, à 
MM. Royer-CoDard, Camille Jordan, Barante et moi, 
que nous avions cessé d'en faire partie. Les meilleurs 
hommes prennent bien aisément les mœurs et les 
allures du pouvoir absolu : H. de Serre ne manquait 
assurément ni de dignité personnelle, ni de dévouement 
à ses convictions; il s'étonna que j'eusse, dans cette 
circonstance, obéi aux miennes sans autre nécessité, et 
il me le témoigna, en m'annonçant ma révocation, avec 
Une rudesse naïve : « L'hostilité violente, me dit^l, 
dans laquelle, sans l'ombre d'un prétexte, vous vous 
êtes placé dans ces derniers temps contre le gouverne- 
ment du Roi a rendu cette mesure inévitable. » Je me 
contentai de lui répondre : a J'attendais votre lettre; 
j'avais dû la prévoir et je l'avais prévue quand j'ai mani- 
festé hautement ma désapprobation des actes et dès 
discours *du ministère. Je me félicite de n'avoir rien à 
changer dans nia conduite. Demain comme hier, je 



S80 CHAPITRE V. 

n'appartiendrai qu'à moi-même^ et je m'appartiendrai 
tout entier ^ » 

Le pas décisif était fait; le pouvoir avait changé de 
route comme d'amis. Après l'avoir placé sur sa pente 
nouvelle^ le duc de Richelieu et ses collègues firent, 
pendant deux ans^ de sincères efforts pour l'y arrêter. 
Ds essayèrent de tous les moyens^ soit de complaisance, 
soit de résistance; ils accordèrent^ tantôt au côté droit, 
tantôt aux débris du centre^ quelquefois même au côté 
gauche^ des satisfactions quelquefois de principes^ plus 
souvent de personnes. M^ de Chateaubriand fut envoyé 
comme ministre du Roi à Berlin^ pendant que le géné- 
ral Clauzel était déclaré compris dans l'amnistie. M. de 
Yillèle et M. Corbière entrèrent dans le cabinet^ l'un 
comme ministre sans portefeuille, l'autre comme pré- 
sident du Conseil royal de l'instruction publique; ils en 
^sortirent au bout de six mois, sous des prétextes fri- 
voles, mais prévoyant la chute prochaine du cabinet, 
et ne voulant pas s'y trouver au moment où il tombe- 
rait. Ils ne s'étaient pas trompés; les élections de 1821 
achevèrent de décimer le bataillon flottant qui tentait 
encore de tenir bon autour du pouvoir chancelant. Le 
duc de Richelieu, qui n'était rentré aux affaires qu'après 
avoir reçu, de M. le comte d'Artois en personne, la pro- 
messe d'un appui durable, se plaignit hautement, avec 
sa rudesse de grand seigneur honnête honime, qu'on 

^ J'insère en entier dans les Pièce» historique» la torrespon- 
dance échangée, à cette occasion, entre M. de Serre, M. Pas* 
quier et moi. (Pièces hisiorique»t no XL) 



GOUVERNEMENT DU CENTRE (1816-1821). 331 

ne lui tint pas la parole de gentilhomme qu'on lui avait 
•donnée. Vaines plaintes comme yains efforts : le cabinet 
gagnait à grand'peine du temps; le côté droit seul ga- 
gnait chaque jour du terrain. Enfin le 45 décembre 
1821^ la dernière ombre du gouvernement du centre 
s'évanouit avec le second ministère du duc de Richelieu. 
Le côté droit et H. de Villèle saisirent le pouvoir : a C'est 
la contre-révolution qui arrive, » s'écriait le côté gau- 
AihCy dans un élan confus de satisfaction et d'alarme. 
M. de Villèle en pensait autrement : un peu avant la 
crise décisive, après avoir, en qualité de vice-président, 
dirigé quelques jours les délibérations de la Chambre des 
députés, il écrivait à l'un de sq? amis : « Vous ne sau- 
riez croire comme mes quatre jours de présidence ont 
réussi. J'en reçois des compliments de tous côtés; mais 
particulièrement, je l'avoue à ma honte, du côté gau- 
•che, que je n'ai pas cependant ménagé. Us s'attendaient 
sans doute à être mangés tout vifs par un ultra. Ils ne 
tarissent pas d'éloges. Enfin ceux à qui je ne parle ja- 
mais viennent m'aborder maintenant pour me faire 
mille compliments. Je crois qu'il y a là un peu de mar 
lice de leur part contre M. Ravez. Quoi qu'il en soit, si 
on nommait un président maintenant, j'aurais la pres- 
que totalité des voix de la Chambre Quant à moi, 

il ne me-coûte rien d'être impartial; je ne vois que la 
réussite des affaires dont je suis chargé, et n'y mets pas 
la moindre passion contre les individus. Je suis né pour 
la fin des révolutions. » 



CHAPITRE VI 

GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT. 



Situation de M. de Yillële en arriTani au pouToir. — II est aux 
prises avec le côté gauche et les conspirations. — Caractère 
des conspirations.— Appréciation de leurs motifs. — Leurs liens 
avec quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire. 
— M. de La Fayette. — M. Manuel. — M. d'Argenson. — Leur atti- 
tude dans la Chambre des députés. — > Insuccès des conspira- 
tions et ses causes. — M. de Villèle aux prises avec ses rivaux 
au dedans et k côté du cabinet. — Le duc Matthieu de Mont- 
morency. — M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres. — 
Congrès de Vérone. — M. de Chateaubriand devient ministre 
des affaires étrangères. — Guerre d'Espagn«.-> Appréciation de 
ses motifs et de ses effets. — Rupture entre M. de Villèle et 
M. de Chateaubriand.— Chule de M. de Chateaubriand.» M. de 

. Villèle aux prises avec une opposition sortie du côté droit.— 
Le Journal des Débats et MM. Bertin. — M. de Villèle tombe sous 
le joug de la majorité parlementaire. — ^Attitude et influence du 
parti ultra-catholique. — Appréciation de sa conduite. — Atta- 
ques dont il est l'objet. — M. de Montlosier. — M. Béranger.— 
Faiblesse de M. de Villèle. —Son déclin. — Ses adversaires à la 
cour. — Revue et licenciement de la garde nationale de Paris. 
' —Trouble de Charles X. — Dissolution de la Chambre des dé- 
putés. — Les élections sont contraires à M. de Villèle. — Il se 
retire.— Mot de Madame laDaupbine à Charles X. 

(182Î-1827.) 



Je change ici de situation et de point de vue. Ce n'est 
plus du dedans et comme acteur^ c'est du dehors et 
comme spectateur que j'ai observé le gouvernement du 
côté droit et que j'en puis parler. Spectateur opposant^ 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822-I8i7). 233 

à qui le temps a apporté sa lumière et enseigné Téquitéi . 

En décembre 1821, M. de ViUèle arriva au pouvoir ' 
par le grand et naturel chemin. 11 y arriva au nom des 
qualités qu'il avait déployées et de Timportance qu'il 
avait acquise dans les Chambres, et à la tête de son 
parti qu'il y fit entrer avec lui. H atteignait ainsi, après 
cinq ans de lutte, le but qu'avait prématurément mar- 
qué en 1815 M. de Vitrolles; c'était le chef de la majo- 
rité parlementaire qui devenait le chef du gouverne- 
ment. Les événements ont des malices imprévues; la. 
Charte portait au pouvoir l'homme qui l'avait, le pre- 
mier, combattue avant sa promulgation. 

Parmi les hommes de notre temps, c'est un trait dis- * 
tinctif de H. de ViUèle d'être arrivé au gouvernement 
comme homme de parti et d'être resté homme de parti 
dans le gouvernement, tout en travaillant à faire pré- 
valoir, parmi les siens, l'esprit de gouvernement %ur 
l'esprit de parti. Ce modérateur du côté droit lui a tou- 
jours été fidèle. Bien souvent étranger aux idées, aux 
passions, aux desseins de son parti, il les combattait, 
mais sous main et sans les désavouer, décidé à ne ja- 
mais se séparer de ses amis, même quand il ne réussis- 
sait pas à les diriger. Par un juste instinct pratique, il 
avait promptement compris la nécessité de la ferme 
adhésion du chef à son armée pour assurer celle de 
l'armée à son chef. 11 a payé cher cette persévérance, 
car elle l'a justement condamné à porter le poids de 
fautes que, plus hbre, il n'eût probablement pas com- 
mises; mais c'est à ce prix qu'il a gardé pendant six ans - 



S34 CHAPITRE VI. 

le pouvoir en préservant^ pendant six ans, son parti des 
fautes extrêmes qui, après lui, devaient amener sa 
ruine. Comme ministre de la royauté constitutionnelle^ 
M. de Yillèle a donné, parmi nous, Tun des premiers 
exemples 4.e cette fixité des liens politiques qui^ malgré 
de graves inconvénients et de belles exceptions, est 
essentielle aux grands et salutaires effets du gom^rne* 
ment représentatif. 

Au moment où se forma son cabinet, M. de Villèle 
trouva le pays et le gouvernement engagés dans une 
situation violente. Ce n'était plus seulement des orages 
de Chambre et des tumultes de rue; les sociétés secrètes, 
les complots, les insurrections, un effort passionné pour 
le renversement de l'ordre établi, fermentaient et écla- 

' faient partout, dans les départements de l'Est, de l'Ouest, 
du Midi, à Béfort, à Colmar, à Toulon, à Saumur, à 
Naptes, à La Rochelle, à Paris même et sous les yeux 
des ministres, dans l'armée comme dans les professions 
civiles, dans la garde royale comme dans les. régiments 
de ligne. En moins de trois années, huit conspirations 
sérieuses attaquèrent et mirent en question la Restau- 
ration. 

Aujourd'hui, à plus de trente ans de distance,.après 
tant et de bien plus grands événements, quand un bon- 

. néte homme sensé se demande quels motifs suscitaient 
des colères si ardentes et des entreprises si téméraires, 
il n'en trouve point de suffisants ni de légitimes. Ni les 
actes du pouvoir, ni les probabilités de l'avenir ne bles- 
saient ou ne menaçaient assez les droits et les intérêts 



GOUVERNEMENT OU COTÉ DROIT (182S-1837). 986 

du pays pour autoriser un tel traTail de renversement. 
Le système électoral avait été artiflciéusement changé; 
le pouvoir avait passé aux mains d'un parti irritant et 
suspect; mais les grandes institutions étaient debout; les 
libertés publiques^ bien que combattues^ se déployaient 
avec vigueur; Tordre légal n'avait reçu aucune grave 
atteinte; le pays prospérait et grandissait régulièrement. 
Inquiète, la société noi^yelle n'était point désarmée; 
elle était en mesure et d'attendre et de se défendre. Il y 
avait de justes motifs pour une opposition publique et 
vive, point de justes causes de conspiration ni de révo^ 
lution. 

Les peuples qui aspirent à être libres courent un grand 
danger, le danger de se tromper en fait de tyrannie, lis 
donnent aisément ce nom à tout régime qui leur déplaît 
ou les inquiète, ou qui ne leur accorde pas tout ce qu'ils 
désirent. Frivoles humeurs qui ne demeurent pqint 
impunies. 11 faut que le pouvoir ait infligé au pays bien 
des violations de droit, des iniquités et des souffrances 
bien amères et bien prolongées pour que les révolu- 
tions soient fondées en raison et réussissent malgré 
leurs propres fautes. Quand de telles causes manquent 
aux tentatives révolutionnaires, ou bien elles échouent 
misérablement, ou bien elles amènent promptement les 
réactions qui les châtient. 

Mais, de 1820 à 1823, les conspirateurs ne songeaient 
seulement pas à se demander si leurs entreprises étaient 
légitimes ; ils ne concevaient à ce sujet aucun doute. Des 
passions bien diverses et pourtant simultanées, de vieilles 



S36 CHAPITRE VI. 

baines et de jeunes espérances^ les alarmes du passé et 
les séductions de Tavenir dominaient leur âme comme 
leur conduite. C'étaient de vieilles haines et de vieilles 
alarmes que celles qui s'attachaient aux mots d'émigra- 
tion^ régime féodal^ ancien régime^ aristocratie^ contre- 
révolution ; mais ces alarmes et ces haines étaient, dans 
bien des cœurs, aussi sincères et aussi chaudes que si 
elles se fussent adressées à de vivants et puissants enne- 
mis. Contre ces fantômes que la folie de l'extrême droite 
faisait apparaître sans pouvoir les faire renaître, toute 
guerre semblait permise, urgente, patriotique; on 
croyait servir et sauver la liberté en rallumant contre 
la Restauration tous les feux de la Révolution. On se 
flattait en même temps de préparer une révolution nou- 
velle qui mettrait fin, non-seulement à la Restauration, 
mais à la monarchie, et ferait triompher, par l'établis- 
sement de la République, les droits et les intérêts popu- 
laires. Pour la -plupart de ces jeunes enthousiastes nés 
de familles engagées dans la vieille cause de la Révolu- 
tion, les rêves de l'avenir s'unissaient aux traditions du 
foyer domestique; en soutenant les luttes de leurs 
pères, ils poursuivaient leurs propres utopies. 

Aux conspirateurs par haine révolutionnaire ou par 
espérance républicaine d'autres venaient se joindre, 
conduits par des vues plus précises, mais non moins 
passionnées. Je l'ai dit ailleurs en parlant de Washing- 
ton : « C'est le privilège, souvent corrupteur, des grands 
hommes d'inspirer l'afTection et le dévouement sans les 
ressentir. » Nul homme n'a, plus que l'empereur Napo- 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822-1887). 837 

léon^ joui de ce privilège : il mourait, à ce moment 
même, sur le rocher de Sainte-Hélène ; il ne pouyait 
plus rien pour ses partisans ; il n'en trouvait pas moins, 
dans le peuple comme dans Tarmée, des cœurs et des 
bras prêts à tout faire et à tout risquer pour son nom^ 
Généreux aveuglement dont je ne sais s'il faut s'attris- 
ter ou s'enorgueillir pour l'humanité. 

Toutes ces passions, toutes ces alliances seraient peut- 
être demeurées obscures et vaines, si elles n'avaient 
trouYé dans les hautes régions politiques, au sein des 
grands corps de l'État, des interprètes et des chefs. Les 
masses populaires ne se suffisent point à elles-mêmes; il 
faut que leurs désirs et leurs desseins se personnifient 
dans des figures grandes et visibles qui marchent 
devant elles en acceptant la responsabiUté du but et du 
chemin. Les conspûrateurs de i^QO à 4823 le savaient 
bien; aussi sur les points les plus divers, à Béfort 
comme à Saumur, et à chaque nouvelle entreprise, ils 
dédaraient qu'ils n'agiraient pas si des personnages 
politiques, des députés en renom ne s'engageaient avec 
eux. Personne n'ignore aujourd'hui que le patronage 
qu'ils demandaient ne leur manqua point. 

Dans la Chambre des députés, l'opposition au gou- 
vernement du côté droit se formait, à cette époque, de 
trois groupes luiis pour lui résister, mais très-diflérents 
dans leurs vues et leurs moyens de résistance. Je ne 
nomme que les hommes considérables et qui ont eux- 
mêmes claûrement marcpié leur situation. M. de La 
Fayette, H. d'Argenson et H. Manuel acceptaient et di- 



838 CHAPITRE VI. - 

Figeaient les conspirations. Sans les ignorer^ le général 
Foy, M. Benjamin Constant, M. Casimir Périer, les 
désapprouvaient et ne s'y «^sociaient pas. M. Royer- 
Collard et ses amis y étaient absolument étrangers^ et 
ne les connaissaient pas plus qu'ils n'y prenaient part. 

Je ne puis penser à M. de I^ Fayette sans un sen- 
timent d'affectueuse tristesse. Je n'ai point connu 
de caractère plus généreux, plus bienveillant pour 
tous, plus ami de la justice envers tous, plus prêt à 
tout risquer pour sa foi et pour sa cause. Sa bienveil- 
lance, un peu banale envers les personnes, n'en était 
pas moins, pour l'humanité en général, vraie et pro- 
fonde. Son courage et son dévouement étaient faciles, 
empressés, sérieux sous des apparences quelquefois 
légères, et d'aussi bon aloi que de bonne grâce. Il a eu, 
dans sa vie, une constance de sentiments et d'idées et 
des jours de résolution vigoureuse qui feraient honneur 
aux plus fermes amis de l'ordre et de la résistance. En 
1791, il a fait tirer, au Champ-de-Hars, sur l'émeute 
parée du nom de peuple ; en 1792, il est venu, en per- 
sonne, demander, au nom de son armée, la répression 
des Jacobins; il est resté à part. et debout sous l'Em- 
pire. Mais il manquait de jugement politique, de dis- 
cernement dans l'appréciation des circonstances et 
des hommes, et il avait un laisser^Uer sur sa propre 
pente, une imprévoyance des résultats probables de ses 
actions, un besoin permanent et indistinct de faveur 
|)opulaire qui le faisaient dériver bien au delà de ses 
vues, et le livraient à des influences d'un ordre très- 



GOUYERNKMENT DU COTÉ DROIT (1823-1837). 939 

inférieur, souvent même contraire à sa nature morale 
œmme à sa situation. Au premier moment^ en 1814, il * 
s'était montré assez bien disposé pour la Restauration; 
mais les tendances du pouvoir, la persévérance des ran- 
cunes royalistes et sa propre soif de popularité le je- 
tèrent bientôt dans l'opposition. A la fin des Ccnt-Joui*s, 
son opposition à la maison àc Bourbon devint une hos- 
tilité déclarée et active; républicain dans Tâme sans 
pouvoir ni oser proclamer la République, il repoussa 
aussi obstinément que vainement le retour de la royauté; 
et, devant la Chambre de 1815, irrité sans être épou- 
vanté, il s'engagea, pour n'en plus sortir tant que dura 
la Restauration; dans les rangs extrêmes de ses enne- 
mis. 11 était, dei8^0 à 18^3, non pas le chef réel, mais 
l'instrument et l'ornement de toutes les société^ se- 
crètes, de tous les complots, de tous les projets de ren- 
versement, même de ceux dont il eût^ à coup sûr, s'ils 
avaient réussi, désavoué et combattu les résultats. 

Personne ne ressemblait moins que M. Manuel à 
M. de La Fayette; autant l'un était ouvert, imprévoyant 
et téméraire dans son hostilité, autant l'autre était con- 
tenu, calculé et prudent jusque dans sa violence, quoi- 
que au fond ferme et hardi. M. de La Fayette était, je 
ne dirai pas un grand seigneur, ce mot ne lui va pas, 
mais un grand gentilhomme libéral et populaire, point 
révolutionnaire par nature, mais qui pouvait, par en- 
traînement et aveuglement, être poussé et pousser 
lui-même à des révolutions répétées ; M. Manuel était 
le fils docile et le défenseur habile de la révolution 



940 CHAPITRE Yl. 

accomplie depuis 1789; capable de devenir ^ à son ser- 
Ttce^ un homme de gouTernement, de gouTernemeot 
libre si riniérèt de la réTolution l'eût permis^ de gou- 
vernement absolu si le pouvoir absolu eût été néces- 
saire pour faire dominer la révolution^ mais décidé en 
tout cas à la soutenir à tout prix. Esprit peu élevé et 
peu fécond^ il ne portait^ dans la vie et les débats par- 
lementaires^ ni grandes vues politiques^ ni beaux et 
sympathiques mouvements de l'âme; mais il était puis- 
sant par l'aplomb de son attitude et la fermeté lucide 
de son langage. Point avocat^ quoiqu'un peu provincial 
dans la forme^ il parlait conmie il agissait, en homme 
de parti froidement résolu, immobile dans la vieille 
arène révolutionnaire et ne consentant jamais a en sor- 
tir, soit pour admettre des transactions, soit'poiir entrer 
dans des voies nouvelles. La Restauration, à vrai dire, 
était pour lui l'ancien régime et la contre-révolution ; 
après lui avoir fait, dans les Chambres, toute l'opposi- 
tion qu'admettait ce théâtre, il encourageait au dehors 
tous les complots, tous les efforts de renversement, 
moins prompt que M. de La Fayette à se lancer à leur 
tête, nioins confiant dans leur succès, mais décidé à 
entretenir par là, contre la Restauration, la haine et la 
guerre, en attendant qu'une chance favorable se pré- 
sentât pour lui porter des coups décisifs. 

M. d'Ârgenson avait, dans le parti, moins d'impor- 
tance que ses deux collègues, quoique peut-étr&le plus 
passionné des trois. C'était un rêveur sincère et mélan- 
colique, convaincu que tous les maux des sociétés hu- 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822-1827). 241 

maines proviennent des lois humaines^ et ardent à 
poursuivre toute sorte de réformes, quoiqu'il portât 
peu de confiance aux réformateurs. Par sa situation 
sociale, par la générosité de ses sentiments, le sérieux 
de ses convictions, Tattrait d'un caractère affectueux 
bien que taciturne, et les agréments d'un esprit fin, 
élégant, et qui tirait de sa mauvaise philosophie des 
vues hardies, il tenait, dans les projets et les délibéra- 
tions préalables de l'opposition conspiratrice, une assez 
grande place; mais il était peu pi-opre à l'action et 
prompt à se décourager, quoique toiyours prêt à se 
rengager. Un fanatisme utopiste, mais qui espère peu, 
n'est pas un bon tempérament de conspirateur. 

On sait quelle fut l'issue de toutes ces conspirations 
aussi vaines que tragiques. Partout suivies pas à pas 
par l'autorité, quelquefois même fomentées par l'ar- 
deur intéressée d'indignes agents, elles amenèrent, 
dans l'espace de deux années, sur les divers points de 
la France, dix-neuf condamnations à mort dont onze 
furent exécutées. Quand on se reporte à ces tristes 
scènes, l'esprit s'étonne et le cœur se serre au spectacle 
du contraste qui éclate entre les sentiments et les ac- 
tions, les efforts et les résultats; des entreprises à la fois 
si sérieuses et.si étourdies, tant de sincérité patriotique 
et de légèreté morale, tant de dévouements i^assionnés 
et de calculs indifférents; et le même aveuglement, la 
mémo persévérance avec la même impu]b^ance dans 
les vieillards et dans les jeunes gens, dans les chefs et 
dans les soldats! Le I'"" janvier 1822, il. de La Fayette 

T. I. 16 . 



S4S CHAPITRE VI. 

arrirait à Béfort pour se mettre à la tète de l'insur- 
rection alsacienne; il trouve le complot découvert et 
plusieurs des meneurs arrêtée; mais il en trouve aussi 
d'autres^ MM. Ary Scheffer, Joubert^ Carrela Guinard, 
qui ne s'inquiètent que d'aller à sa rencontre ^ de le 
prévenir et de le sauver en l'emmenant en toute bâte 
par des voies détournées^ lui et son fils qui l'accompa- 
gnait. Neuf mois après^ le ai septembre de la même 
année^ quatre jeunes sous-officiers, Bories^ Raoulx^ 
Goubin et Pommier, condamnés à mort pour le com- 
plot de La RocheUe, étaient sur le point de subir leur 
arrêt; H. de La Fayette et le comité supérieiu* des car- 
bonari avaient tenté vainement de les faire évader. I.<es 
quatre sergents se savaient perdus et pouvaient se 
croite abandonnés. Un magistrat bienveillant les presse 
de sauver leur vie par quelques mots sur les premiers 
auteurs de leur fatale entreprise. Tous quatre répon- 
dent : « Nous n'avons rien à révéler, » et ils meurent 
invinciblement silencieux. De tels dévouements méri- 
taient des chefs plus prévoyants et des ennemis plus 
généreux. 

En présence de tels faits et au milieu des débats ar- 
dents qu'ils suscitaient dans la Chambre, la situation 
des députés conspirateurs était mauvaise; ils n'a- 
vouaient pas leurs œuvres et ne soutenaient pas leurs 
amis. La violence de leurs attaques contre le ministère 
et de leurs allusions contre la Restauration était une 
pauvre compensation à cette faiblesse. Les sociétés se- 
crètes et les complots vont mal à un régime de 11* 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (182M827). 243 

1)erté; il y a peu de sens et peu de dignité à con- 
spirer et à discuter à la fois. En Tain les députés qui 
ne conspiraient pas ès^yaient de couvfir leurs col- 
lègues compromis et embarrassés; en Tain le général 
Foy, M. Casimir Périer^ M. Benjamin Constant^ H. Laf- 
iltte^ en se récriant aTec passion contre les accu- 
sations dont leur parti était Tot^jet et qui ne portaient 
pas sur eux^ s'efforçaient de jeter le manteau de- leur 
innocence personnelle sur les conspirateurs Téritables 
qui siégeaient à côté d'eux ; cette tactique^ plus bruyante 
<]ue fiëre^ ne trompait ni le gouTemement ni le 
public^ et les députés conspirateurs perdaient plus de 
considération qu'ils ne gagnaient de sécurité à être 
ainsi; dans leurs propres rangs^ défendus et désaToués. 
M. de La Fayette s'impatienta un jour de cette situation 
peu firancbe et. peu digne. Dans la séance du l"* août 
18^; à propos de la discussion du budget, M. Benjamin 
Constant s'était plaint d'une phrase de l'acte d'accusa- 
tion dressé par le procureur général de Poitiers contre 
le complot du général Berton^ et dans lequel les noms 
de cinq députés étaient cités sans qu'ils fussent pour- 
suiTis. H. Laiffltte demanda à la Chambre d'ordonner 
une enquête sur des faits qui étaient, ditril, et pour 
ce qui me regarde, un mensonge infâme. » M. Casi- 
mir Périer et le général Foy appuyèrent l'enquête. Le 
cabinet et le côté droit la repoussaient, tout en défen- 
dant le procureur général et ses assertions. La Chambre 
semblait perplexe. M. ^e La Fayette demanda la pa- 
role, et aTec une rare bonne grâce de fierté ironique : 



UA CHAPITRE YI. 

« Quelle que soit^ dit-il/ mon indiflërence habituelle 
pour les inculpations et les haines de partie je crois de- 
voir ajouter quelques mots à ce 'c|u'ont dit mes hono- 
rables amia Pendant le cours d'une carrière dévouée 
tout entière à la cause de la liberté^ j'ai constamment 
mérité d'être en butte à la malveillance de tous les 
adversaires de cette cause, sous quelque forme, des- 
potique, aristocratique ou anarchique, qu'ils aient voulu 
la combattre ou la dénaturer. Je ne me plains donc points 
quoique j'eusse le droit de trouver un peu leste le mot 
prouvé dont M. le procureur du roi s'est servi à mon 
occasion; mais je m'unis à mes amis pour demander, 
autant qu'il est en nous , la plus grande publicité au 
sein de cette Chambre, en face de la nation. C'est là 
que nous pourrons, mes accusateurs et moi, dans 
quelque rang qu'ils soient placés, nous dire sans com- 
pliment ce que, depuis trente-trois années, nous avons 
eu mutuellement à nous reprocher. » 

La bravade était aussi transparente que fiére. H. de 
Yillèle en sentit la portée qui allait jusqu'au Roi lui- 
même, et relevant aussitôt le gant avec une modération 
qui à son tour ne manquait pas de hauteur : « L'orateur 
auquel je succède, dit-il, vient de placer Ja question là 
où elle est en réalité lorsqu'il a dit, en parlant de la 
^Chambre, autant qu'il est en nous. Oui, il est d'une 
grande importance que l'on sache, sur la question qui 
a été agitée, ce qui est vrai, ce qui est faux; mais prend- 
on le véritable moyen pour le savoir en demandant une 
enquête? Ce n'est pas mon opinion; si ce l'était, je n'hé- 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822-1827). 245 

siterais pas à voter pour renquête. Le véritable moyen 
à prendre me parait être de laisser à la justice son cours 
ordinaire^ quil ne dépend de personne d'arrêter.... 
Que des membres de cette Chambre aient été compro- 
mis dans cet acte d'accusation; ne trouvent-ils pas leur 
justification dans le fait même qu'ils n'ont pas été de* 
mandés à la Chambre pour être mis au nombre des 
accusés? Car, messieurs, c'est une supposition trop 
contradictoire que de dire d'une part : — Vous avez 
fait mettre nos noms dans le réquisitoire pour nous ac- 
cuser ; — et de l'autre : — le ministère actuel n'a pas osé 
nous mettre en accusation. Vous n'êtes pas en accusa- 
tion puisque vous n'avez pas été demandés à cette 
Chambre, et vous n'avez pas été demandés parce qu'il 
ne résultait pas de la procédure la nécessité, le devoir, 
pour le ministère, de venir vous réclamer à la Cham- 
bre. Je le déclare à la face de la France, nous ne vous 
accusons pas parce qu'il n'y avait pas, dans la procé- 
dure, le devoir, la nécessité, pour nous, de vous accu- 
ser. Et nous eussions d'autant mieux rempli ce devoir 
que sans doute vous ne nous croyez pas assez étrangers 
à la connaissance du cœur humain pour supposer que 
nous ne sachions pas qu'il y avait moins de danger à 
vous mettre en accusation qu'à suivre purement, sim- 
plement et noblement la ligne tracée dans là voie ordi- 
naire de la justice, d 

En sortant de cette séance, à coup sûr, M. de Villèle 
était content, et avec raison, de sa situation et de lui- 
même : il avait fait acte en même temps de fermeté et 



246 CHAPITRE VI. 

de mesure; en se renfennant dans les voieç de b justice 
ordinaire^ en écartant toute idée. de poursuite à ou- 
trance^ il avait montré le bras du pouvoir contenu^ mais 
prêt à se déployer si la nécessité s'en faisait sentir. D 
avait ainsi un peu bravé^ en les rassurant un peu, les 
patrons des conspirateurs, et donné satisfaction à son 
propre parti sans échauffer ses passions. Le tacticien de 
Chambre agit et parla ce jour-là en homme de gouver- 
nement. 

Il était, à cette époque, dans la première et la meil- 
leure phase de son pouvoir; il défendait la monarchie 
et Tordre contre les conspirations et les insurrections ; 
il avait à repousser, dans la Chambre des députés, les 
attaques ardentes du côté gauche, et dans la Chambre 
des pairs le mauvais vouloir modéré, mais vigilant, des 
amis du duc de RicheUeu. Le péril et la lutte retenaient 
autour de lui tout son parti. Devant une telle situation, 
les rivahtés et les intrigues de Chambre et de cour hési- 
taient à se produire; les exigences se contenaient; la 
fldéUté et la discipUne étaient évidemment nécessaires; 
les compagnons n'osaient ni assaillir leur chef de leurs^ 
impatiences, ni le déserter. 

Mais, dans le cours de Tannée 1822, les conspirations 
furent vaincues; les périls de la monarchie s'éloignè- 
rent; les luttes parlementaires, quoique toigours très- 
vives, n'étaient plus des questions de vie ou de mort; 
la domination du côté droit, dans le pays comme dans 
les Chambres, paraissait étabUe. Alors commencèrent, 
pour H. de YiUèle, d'autres difficultés et d'autres périls : 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822-1827). 247 

il n'avait plus ses adversaires menaçants pour contenir 
ses amis; les dissidences^ les exigences^ les inimitiés^ les 
intrigues éclatèrent autour de lui. Ce fut sur les ques- 
tions de politique extérieure et dans le sein même de 
son cabinet qu'il en ressentit fes premières atteintes. 

Je ne veux pas qualifier sévèrement les révolutions 
qui^ de 4820 à 1832^ agitèrent l'Europe méridionale. Il 
est dur de dire à des peuples mal gouvernés qu'ils ne 
sont ni assez sages^ ni assez forts pour se donner eux- 
mêmes un bon gouvernement. De nos jours surtout^ 
où les désirs en fait de bon gouvernement sont im- 
menses et où personne ne veut se reconnaître trop 
faible pour accomplir ce qu'il désire/la franche vérité^ 
à ce sujets blesse beaucoup d'amis sincères du droit et 
de l'humanité. L'expérience a pourtant prodigué ses 
démopstrations. Des trois révolutions qui éclatèrent en 
18Î0, celles de Naples et de Turin s'évanouirent en 
quelques mois, sans coup férir, devant la seule appar 
rition des troupes autrichiennes. La révolution d'Es- 
pagne resta seule debout, sans réussir mais sans re- 
noncer, suivant son cours à pas incertains quoique 
violents, hors d'état de fonder un gouvernement régu- 
lier et de supprimer les résistances qu'elle rencontrait, 
mais assez forte pour supporter, sans y périr, l'anarchie 
et la guerre civile. L'Espagne en proie à de tels mouve- 
ments était pour la France un voisin incommode et 
qui pouvait-deyenir dangereux. Les conspirateurs vain • 
eus en France se réfugiaient en Espagne et ourdissaient 
de là de nouveaux complots. A leur tour, les contre- 



S48 CHAPITRE YI. 

réTolutionnaires espagnols trouTaient en France un 
asile^ et préparaient, de Fun à Fautre reyers des Pyré- 
nées^ leurs prises d'armes. Un cordon sanitaire, établi 
sur notre frontière pour préserver la France de la flèTre 
jaune qui avait éclaté en Catalogne, devint bientôt un 
corps d'année d'observation. Le mauvais vouloir décidé 
et systématique de l'Europe concourait avec les mé- 
fiances de la France. Le prince de Mettemich redoutait 
un nouvel accès de contagion révolutionnaire d'Espagne 
en Italie. L'empereur Alexandre se croyait chargé de 
maintenir la sécurité de tous les trônes et la paix du 
monde. L'Angleterre, sans se soucier beaucoup du 
succès de la révolution espagnole, avait fortement à 
cœur que l'Espagne restât parfaitement indépendante 
et que l'influence française n'y pût prévaloir. Le gou- 
vernement français était là en présence d'une question 
non-seulement délicate et grave en elle-même, mais 
chargée de complications plus graves encore et qui 
pouvaient le mettre en désaccord avec tels ou tels de 
ses* alliés, peut-être avec tous. 

M. de Villèle, en entrant au pouvoir, n'avait, sur les 
afTaires étrangères, point d'idées bien précises, point de 
parti pris, seulement l'esprit libre et des instincts sensés. 
Pendant sa courte association au cabinet du duc de 
Richelieu, il en avait vu de près la politique envers 
l'Espagne et l'Italie; politique de paix, de non-interven- 
tion et de bons conseils aux rois comme aux libéraux, 
aux libéraux comme aux rois, peu efficace dans son tra- 
vail de transaction mais s'y résignant, appliquée surtout 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822-1837). 349 

à tenir la France en del^ors des révolutions et des con- 
tre-révolutions^ et à prévenir toute conflagration euro- 
péenne. Au fond^ M. de Yillèle approuvait cette politique 
et n'eût pas mieux demandé que de la continuer; il 
était plus préoccupé du dedans que du dehors et plus 
jaloux de la prospérité publique que de Tinfluence 
diplomatique. Mais pour faire prévaloir sonT sentiment^ 
îl avait à lutter contre les passions de son parti; et dans 
cette lutte ses deux. principaux collaborateurs^ M. de 
Montmorency^ comme ministreules affaires étçangères^ 
et M. de Chateaubriand^ comme ambassadeur à Londres^ 
lui apportaient plus d'embarras que d'appui. 

Lorsqu^en formant son cabinet il av^t proposé au Roi 
de donner à M. de Montmorency le portefeuille des 
affaires étrangères : <vPrenez garde^ lui dit Louis XVni; 
c'est un bien petit esprit^ doucement passionné et 
entêté ; il vous trahira sans le vouloir, par faiblesse ; 
quand il sera avec vous, il vous dira qu'il est de votre 
avis, et il le croira en vous le disant ; mais loin de vous, 
il agira selon son penchant, non dans votre sens, et 
au lieu d'être servi, vous serez contrarié et compro- 
mis. » M. de Vîllèle insista; il croyait avoir besoin, dans 
le côté droit, du nom et dé l'influence de H. de Mont- 
morency. 11 eut peu après l'occasion de se convaincre 
que le Roi l'avait bien jugé. H. de Serre ayant refusé de 
rester dans le nouveau cabinet, M. de Yillèle, pour 
l'éloigner en le récompensant, demanda au Roi pour 
lui l'ambassade de Naples; M. de Montmorency, qui la 
voulait pour son cousin, le duc de Laval, alla jusqu'à 



«50 CHAPITRE VI. 

dire qu'il donnerait sa démission si on b lui refusait. 
Le Roi et M. de Yillèle tinrent bon ; M. de Serre alla à 
Naples^ et M. de Montmorency resta ministre^ non sans 
humeur contre la prépondérance d'un collègue si peu 
complaisant. 

M. de Chateaubriand^ en acceptant Tambassade de 
Londres^ avait délivré M. de Villèle de beaucoup de 
petites susceptibilités et d'embarras quotidiens ; mais il 
ne se plut pas longtemps et ne pouvait guère se plaire 
dans sa nouvelle mission ; il avait-besoin de régner dans 
une coterie, et d'y vivre sans gêne en même temps 
qu'adoré. 11 ne fit pas dans la société anglaise tout l'efiTet 
qu'il s'était promis; il lui fallait trop de succès et des 
succès trop divers ; on l'y prenait pour un grand écri- 
vain plutôt que pour un grand politique ; on le trouvait 
plus roide que grave, et trop préoccupé de lui-même ; 
on était ourieux de lui, mais sans l'admirer selon son 
goût; il n'était pas constamment le premier objet de 
l'attention, et ne jouissait là ni du laisser-aller, ni de 
l'enthousiasme idolâtre auxquels il avait été ailleurs 
accoutumé. II prit Londres, la cour et les salons anglais 
en ennui et en humeur; il en a déposé lui-même 
l'expression dans ses Mémoires : « Toute renommée, 
dit-il, vient vite au bord de la Tamise et s'en va de 
même ;— je me serais échauffé mal à propos pour obte- 
nu* quelques renseignements de la cour de Londres; en 
vain vous parlez; on ne vous écoute pas. — Quelle vie 
que celle d'une journée de Londres! J'aurais préféré 
cent fois les galères. » 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822-1827). 251 

Uoccasion se présenta bientôt^ pour lui^ d'aller cher- 
cher ailleurs plus de. mouyement et de popularité 
mondaine. La réTolution et la guerre civile s'aggra- 
vaient de jour en jour en Espagne; les émeutes^ les 
meurtres, les combats sanglants entre la garde royale, 
la troupe de ligne et la milice se multipliaient dans les 
rues de Madrid ; la sûreté de Ferdinand VII paraissait 
menacée, et sa liberté était réellement compromise. 
H. de Metternich, dont la considération et Tinfluence 
avaient beaucoup grandi en Europe depuis qu'il avait 
si justement pressenti la faiblesse et si rapidement 
étoufle l'explosion des révolutions italiennes, reportait 
sur leâ affaires de la Péninsule espagnole toute sa soUi- 
citude, et pressait les souverains et leurs ministres d'en 
délibéjrer en commun. Dès qu'il fut convenu qu'un 
congrès se réunirait dans ce but à Vérone, M. de Cha- 
teaubriand fit de vives démarches, directes et indi- 
rectes, pour y être envoyé. M. de Montmorency ne s'en 
souciait point, craignant d'être contrarié et éclipsé par 
un tel collègue. Le roi Louis XVHI, qui n'avait confiance 
ni dans la capacité de M. de Montmorency, ni dans le 
jugement de M. de Chateaubriand, voulait que M. de 
Villèle allât lui-même à Vérone pour y soutenir sa po- 
litique prudente et expectante. M. de Villèle s'en défen- 
dit. Ce serait, dit-il au Roi, un h:op amer affront pour, 
son ministre des affaires étrangères et pour son ambas- 
sadeur à Londres naturellement appelés à cette mission; 
il valait mieux les y envoyer l'un et l'autre pour qu'ils se 
contrôlassent l'un l'autre, et en leur donnant des in- 



»S« CHAPITRE VI. 

structions précises qui réglassent d'ayance leur attitude 
et leur langage. Le Roi accepta cet avis; les instructions 
rédigées de la main de M. de YiUèle furent lues^ discu- 
tées et acceptées aux Tuileries^ dans une réunion solen- 
nelle du cabinet. M. de Chateaubriand sut ^tbc certi- 
tude qu'à M. de Villèle seul il devait Taccomplissement 
de son désir^ et huit. jours après le départ de M. de 
Montmorency^ le Roi, pour assurer la prépondéi*ance de 
M. de Villèle en la manifestant avec éclat, le fit président 
du Conseil. 

Les instructions étaient en^tfet précises : elles pre- 
scrivaient aux plénipotentiaires français de ne point se 
faire, devant le congrès, les rapporteurs des affaires 
d'Espagne, de ne prendre, quant à Tintervention, au- 
cune initiative, aucun engagement, et de réserver, en 
tout cas, l'indépendance de résolution et d'action de la 
France. Mais les dispositions de M. de Montmorency 
s'accordaient mal avec ses instructions, et il avait à 
traiter avec des souverains et des ministres qui vou- 
laient réprimer la révolution espagnole par la main de 
la France, d'abord pour accomplir cette œuvre sans s'en 
charger eux-mêmes, et aussi pour compromettre la 
France avec l'Angleterre évidemment très-opposée à 
l'intervention française. Le prince de Metternich, versé 
dans l'art de suggérer aux autres ses propres mes et de 
les pousser vers son but en ayant l'air de se prêter au 
leur, s'empara aisément de M. de Montmorency, et l'a- 
mena à prendre, envers les autres Puissances, précisé- 
ment l'initiative et les engagements qu'il avait ordre 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1823-18S7). 953 

d'éviter. H. de Chateaubriand^ qui n'avait dans la né- 
(^ociation officieUe qu'un rôle secondaire, se tint d'abord 
un peu à Técart : a Je n'aime pas beaucoup la position 
générale où il s'est placé ici, écrivait H. de Montmorency 
à madame Çécamier '; on le trouve singulièrement ren- 
frogné; de la roideur et de la sauvagerie qui mettent les 
autres mal à leur aise avec lui. Je ne négligerai rien 
pour qu'à mon départ surtout il s'établisse, entre ses 
collègues et lui, de plus faciles rapports. » H. de Mont- 
morency n'avait pas besoin de prendre grand'peine 
pour assurer ce résultat. Quand il fut parti, M. de Cha- 
teaubriand prit, au congrès, des allures |dus l^res et 
plus actives. L'empereur Alexandre, sensible au renom 
de l'auteur du Génie du Christianisme et à ses hom- 
mages envers l'auteur de la Sainte-Alliance, lui rendit 
caresses pour caresses, flatteries pour flatteries, et le 
confirma dans ses intentions de guerre à la révolution 
espagnole en lui donnant lieu de compter, pour cette po- 
litique et pour lui-même, sur tout son appui. Pourtant, 
dans sa correspondance avec H. de Villèle, M. de Cha- 
teaubriand gardait encore beaucoup de réserve : «Nous 
laissions, dit-il, du doute sur notre détermination; nous 
ne voulions pas nous rendre impossible; nous redou- 
tions qu^en nous découvrant trop, le président du con- 
seil ne voulût pas nous écouter. » 

Je présume que M. de Villèle ne se méprenait pas sur 
la prétendue incertitude dans laquelle M. de Chateau- 

i Les 17 octobre et 33 norembre 1S22. 



i54 CHAPITRE VI. 

briand essayait de s'envelopper. Je penche aussi à croire 
que luinnéme, à cette époque^ regardait la guerre avec 
FEspegne comme à peu près inévitable. Mais il n'en 
voulait pas moins faire tout ce qui serait en son pou- 
voir pour l'éviter; ne fût-ce que pour conserver, auprès 
des esprits modérés et des intérêts qui la redoutaient, 
Tt^ttitude et le renom de partisan de la paix. Les hom- 
mes sensés répugnent à répondre des fautes qu'ils 
consentent à* commettre. Quand il sut que M. de Mont- 
morency avait promis à Vérone que son gouvernement 
ferait à Madrid, de concert avec les trois Puissances du 
Nord, des démarches (jui entraînaient infaiUiblément 
la guerre, M. de Villèle soumit au Roi, dans son Conseil, 
ces engagements prématurés, en déclarant que, pour 
lui, il ne pensait pas que la France dût tenir la même 
conduite que l'Autriche, la Prusse et la Russie, ni rap- 
peler sur-le-champ, comme elles voulaient le faire, son 
ministre de Madrid, en renonçant à toute nouvelle dé- 
marche de conciUation. 11 avait, dit-on, en tenant ce lan- 
gage, sa démission préparée et visible sur son porte- 
feuille. Les grands appuis ne lui manquaient pas. Le 
duc de Wellington, venu naguère à Paris, s'était entre- 
tenu avec lui, et aussi avec le Roi, des dangers d'une 
intervention armée en Espagne, et offrait un plan de 
médiation concertée entre la France et l'Angleterre pour 
déterminer les Espagnols à apporter dans leur constitu- 
tion les modifications que le cabinet français indiquait 
lui-même comme suffisantes pour maintenir la paix. 
Louis XVni avait confiance dans le jugement et le bon 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (18Î2-18Î7). 965 

Youloir du duc de Wellington; il mit fin à la délibération 
du Conseil en disant: « Louis XIV a détruit les Pyrétaées, 
je ne les laisserai pas relever; il a placé ma maison sur 
le trône d'Espagne, je ne la laisserai pas tomber. Les 
autres souverains n'ont pas les mêmes devoirs que moi 
à remplir; mon ambassadeur ne doit quitter Madrid 
que le jour où cent mille Français marcheront pour le 
" remplacer. » La question ainsi résolue contre les pro- 
messes qu'il avait faites à Vérone, M. de Montmorency, 
à qui, peu de jours auparavant et sur la proposition de 
M. de ViUèle, le Roi avait conféré le titre de duc, donna 
sur-le-champ sa démission; le Moniteur, en l'annonçant, 
publia une dépêche que M. de Villèle, chargé par inté- 
rim du portefeuille des affaires étrangères, adressait au 
comte de Lagarde, ministre du Roi à Madrid, pour lui 
prescrire une attitude et un langage qui semblaient 
encore admettre quelques chances de conciliation, et 
trois jours plus tard, M. de Chateaubriand, après quel- 
ques airs d'hésitation convenable, remplaça M. de Mont- 
morency comme ministre des affaires étrangères. 

Trois semaines à peine écoulées, le gouvernement 
espagnol, dominé et par un sentiment plus noble 
qu'éclairé, de la dignité nationale, et par les emporte- 
ments populaires, et par ses propres passions, s'était 
refusé à toute modification constitutionnelle. Les mi- 
nistres des trois Puissances du Nord avaient quitté 
Madrid. Le comte de Lagarde y était resté. Sur le refus 
des Espagnols, M. de Chateaubriand l'en rappela le 
i 8 janvier! 823, en le chargeant encore, par une dé- 



356 CHAPITRE VI. 

pêche confidentielle^ de leur faire entrevoir quelques 
ouvertures conciliantes dont il informa en même temps 
le cabinet de Londres. Elles demeurèrent aussi vaines 
que les précédentes. Oh n'avait, à Madrid, point de 
confiance dans la sincérité du cabinet de Paris; et de 
son côté, le cabinet de Londres n'en avait pas assez 
dans la sagesse ni dans la puissance de celui de Madrid 
pour s'engager sérieusement envers lui 'en le détermi- 
nant, par tout le poids de son influence, aux conces- 
sions, d'ailleurs raisonnables, que la France lui 
demandait. Les choses en étaient venues à ce point où 
les meilleurs [politiques, sans foi dans la vertu de leur 
propre sagesse, n'osent plus entreprendre d^agir avec 
efficacité. Le 28 janvier 1823, M. de Villèle s'était décidé 
à la guerre, et le Roi l'annonçait dans son discours, en 
ouvrant la session des Chambres. Pourtant, huit jours 
après, M. de Chateaubriand déclarait de nouveau à sir 
Charles Stuart, ambassadeur d'Angleterre à Paris, que, 
loin de songer à rétablir en Espagne le pouvoir absolu, 
la France était encore prête à considérer les modifica- 
tions constitutionnelles qu'elle avait indiquées au gou- 
vernement espagnol, a comme lui donnant des raisons 
suffisantes pour suspendre ses armements et renouer 
les relations entre les deux pays sur l'ancien pied. » Au 
moment d'engager la guerre, H. de Chateaubriand, qui 
la voulait, et' M. de Villèle, qui ne la voulait pas, 
tenaient également l'un et l'autre à en décliner la • 
responsabilité. 
Je n'ai rien à dire de la giîcrre même et des événe- 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (182Î-1827). 257 

ments qui en marquèrent le cours. En droite elle était 
inique^ car elle n'était pas nécessaire. La révolution es- 
pagnôle^ malgré ses excès^ ne faisait courir, à la France 
ni à la Restauration, aucun danger sérieux. Les diffi- 
cultés qu^elle suscitait entre les deux gouvernements 
auraient pu aisément être surmontées sans rompre la 
paix. La révolution de Paris en février 1848 a causé à 
l'Europe de bien plus graves et bien plus justes alarmes 
que la révolution d'Espagne en 1823 n'en pouvait causer 
à la France. Pourtant l'Europe, avec grande raison, a 
respecté envers nous ce principe tutélaire de l'indépen- 
dance intérieure des nations auquel une nécessité ab- 
solue et pressante peut seule donner le droit de porter 
atteinte. Je ne pense pas non jplus qu'en 1823 le trône 
et la vie de Ferdinand VII fussent réellement en péril. 
Tout ce qui s'est passé depuis lors en Espagne autorise 
à dire que le régicide n'y a point de complices et la 
république peu de partisans. Les grands et légitimes 
motifs politiques manquaient donc à cette guerre. En 
fait, et malgré son succès, elle ne valut ni à l'Espagne 
ni à la France aucun bon résultat : elle rendit l'Espagne 
au despotisme incapable et incurable de Ferdinand VII 
sans y mettre fin aux révolutions, et substitua les féro- 
cités de la populace absolutiste à celles de la populace 
anarchiste. *Au lieu d'assurer au delà des Pyrénées 
l'influence de la'France, elle la compromit et l'annula 
à tel point que, vers la fin de 1823, il fallut recourir à 
l'influence de la Russie et faire envoyer M. Pozzo di 
Borgo à Madrid pour faire agréer à Ferdinand VII des 

T. I. 17 



958 CHAPITRE VI. 

conseillers un peu plus modérés. Les Puissances du 
nord et TAngleterre eurent seules crédit en Espagne^ 
les unes auprès du Roi et des absolutistes^ l'autre au- 
près des libéraux. La France victorieuse y était politi- 
quement vaincue. Aux yeux des juges clairvoyants, les 
effets généraux et peiinanents de cette guerre ne valu- 
rent pas mieux que ses causes. 

Comme expédiant d'une politique inquiète, comme 
coup de main de dynastie et de parti, la guerre d'Espar 
gne réussit pleinement. Les prédictions sinistres de ses 
adversaires furent déitienties et les espérances de ses 
fauteurs dépassées. Mises en même temps à répreuve,, 
la fidélité de Tarmée et Fimpuissance des conspirateurs 
réfugiés au dehors éclatèrent à la fois. L'expédition fut 
facile, quoique non sans gloire. Le duc d'Angoulême 
s'y fit honneur. La ][(rospérité et la tranquillité de la 
France n'en reçurent aucune atteinte. La maison de 
Bourbon fit un acte de résolution et de force dont les 
Puissances qui l'y poussaient avaient douté, et que l'An- 
gleterre, qui l'en détournait, subit patiemment, quoique 
avec humeur. A ne considérer les choses que sous ce 
point de vue, M. de Chateaubriand, avait raison quand 
il écrivait, de Vérone, à M. de Villèle : « C'est à vous, 
mon cher ami, à voir si vous ne devez pas saisir une 
occasion, peut-être unique, de replacer Ift France au 
rang des Puissances militaires, et de réhabiliter la 
cocarde blanche dans une guerre courte, presque sans 
danger, vers laquelle l'opinion des royalistes et de l'ar- 
mée vous pousse aujourd'hui fortement ; d et M. de 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (182^18^7). S59 

Villèle se trompait en lui répondant : a Dieu veuille, 
pour mon pays et pour l'Europe, qu'on ne persiste pas 
dans une intervention qui, je le déclare à Tavance, avec 
une entière conviction, compromettra le salut de la 
France elle-même. » 

Après un tel événement, auquel ils avaient pris des 
parts si inégales, la situation relative de ces deux 
hommes se trouvait sensiblement changée. 11 n'y parut 
guère pendant quelque temps. H. de Chateaubriand 
essayait de triompher avec modestie, et de Villèle, peu 
accessible aux tristesses d'amour-propre, prenait Tissue 
de la guerre comme un succès général pour le cabinet, 
'et se préparait à en profiter sans rechercher à qui en 
revenait le principal honneur. Homme de pouvoir, il 
Texerçait sans faste et sans bruit, habile à ne pas trop 
froisser ses adversaires ou ses rivaux, qui se sentaient 
conduits à accepter sa prépondérance comme une né- 
cessité .plutôt qu'humiliés delà subir comme une dé- 
faite. La dissolution de la Chambre des députés devint 
son idée fixe et son but' prochain. L'opposition libérale 
y était trop forte pour qu'il pût se flatter d'y faire réussir 
les grandes mesures dont il avait besoin pour contenter 
son parti. La guerre d'Espagne y avait amené des dé- 
bats de plus en plus ardents, qui avaient amené à leur 
tour des violences de magorité et des colères de mino- 
rité jusque-là sans exemple. Après l'expulsion de H. Ma- 
nuel, le 3 mars 1823, et la résolution de la plupart des 
membres du côté gauche'sortis avec lui de la salle quand 
les gendarmes vinrent l'en arracher, il était difficile 



960 CHAPITRE VI. 

d'espérer que la Chambre reprit régulièrement sa place 
et sa part dans le gouYemement. Le 24 décembre 1823^ 
elle fut en effet dissoute, et M. de Villèle, laissant là les 
dissentiments sur la guerre d'Espagne, ne se préoccupa 
plus que d'assurer le succès des élections et l'arrivée 
d'une Chambre nouvelle à laquelle il pût demander 
avec cotiflance ce que lui demandait à lui-même le 
côté droit, et ce qui devait, dans sa pensée, à la cour 
comme au sein du parti, affermir pour longtemps son 
pouvoir. 

H. de Chateaubriand n'avait rien de semblable à mé- 
diter et à faire : étranger au gouvernement intérieur 
du pays et au maniement quotidien des Chambres, il 
jouissait du succès de sa guerre d'Espagne, comme il 
l'appelait, avec un orgueil oisif, prêt à devenir inquiet 
et amer. 11 manquait précisément des qualités qui dis- 
tinguaient M. de Villèle, et il avait celles, ou du moins 
l'instinct et le goût de celles que M. de Villèle ne possé- 
dait pas. Entré tard dans la vie publique et jusque-là 
inconnu, esprit peu cultivé et ^u distrait des affaires 
par la variété et l'entraînement des idées, M. de Villèle 
n'a jamais eu qu'un but, arriver au pouvoir en servant 
bien son parti, et le pouvoir une fois atteint, il n'a plus 
pensé qu'à le bien tenir en l'exerçant sensément. Lancé 
au loin dans le monde presque au sortir de l'enfance, 
M. de Chateaubriand a parcouru toutes les idééis, tenté 
toutes les carrières, aspiré à toutes les gloires, épuisé 
les unes, touché aux autres; rien ne lui a suffi : a Mon 
défaut capital, a-t-il dit lui-même, c'est l'ennui, le dé- 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822-1827). S61 

goût de tout^ le doute perpétuel. j> Étrange disposition 
dans un homme voué à restaurer la religion et la mo- 
narchie ! Aussi la vie de M. de Chateaubriand a-t-elle 
été un contraste et un combat perpétuel entre ses entre- 
prises et ses penchants^ sa situation et sa nature. Ambi- 
tieux comme un chef de parti et indépendant comme 
un enfant perdu ; épris de toutes les grandes choses et 
susceptible^ jusqu'à la souffrance^ pour les plus petites; 
insouciant sans mesure dans les intérêts communs de 
la Tie^ mais passionnément préoccupé^ sur la scène du 
monde^ de sa personne comme de sa gloire^ et plus 
froissé des moindres échecs que satisfait des triomphes 
les plus éclatants. Dans la vie publique^ plus jaloux de 
succès que de pouvoir^ capable dans une grande cir- 
constance^ comme il venait de le prouver, de concevoir 
et de mettre hardiment à flot un grand dessein, mais 
incapable de pratiquer avec énergie et patience, dans 
le gouvernement, une politique bien liée et fortement 
suivie. Il avait une syqipathique intelligence des im- 
pressions morales de son pays et de son temps, plus 
habile pourtant et plus appliqué à leur complaire pour 
avoir leur faveur qu'à lés diriger vers de sérieuses et 
durables satisfactions. Grand et noble esprit qui, soit 
dans les lettres, soit dans la politique, connaissait et 
savait toucher les cordes élevées de Tâme humaine, 
mais plus propre à frapper et à charmer les imagina- 
tions qu'à gouverner les hommes, et avide sans mesure 
de louange et de bruit pour satisfaire son orgueil, 
d'émotion et de nouveauté pour échapper à son ennui. 



set CHAPITRE YI. 

Au moment où il venait de triompher pour elle 
en Espagne^ la maison de Bourbon lui fit subir elle- 
même des mécomptes qu'il ressentit avec une amer- 
tume dont il s'est plu à perpétuer le souvenir : « Dans 
notre ardeur^ dit-il > après la dépêche télégraphique 
qui annonçait la délivrance du 'roi d'Espagne^ nous 
autres ministres nous courûmes au château. Là^ j'eus 
un pressentiment de ma chute ; je reçus sur la tdta 
un seau d'eau froide qui me fit rentrer dans l'hu^ 
milité de mes habitudes. Le Roi et Monsieur ne nous 
aperçurent point. Madame la duchesse d'Angoulême^ 
éperdue du triomphe de son mari^ ne distinguait per- 
sonne... Le dimanche^ je retournai^ avant le Conseil^ 
faire i^ia cour à la famiUe royale ; l'auguste princesse 
é&i à chacun de mes collègues un mot obligeant; eUe 
ne m'adressa pas une parole. Je ne méritais pas sans 
doute un tel honneur. Le silence de l'orpheUne du 
Temple ne peut jamais être ingrat. » Un souverain plus 
reconnaissant se chargea de consoler H. de Chateau- 
briand de cette ingratitude royale ; l'empereur Alex- 
andre^ avec qui il était resté en correspondance intime, 
voulut lui témoigner avec éclat sa satisfaction, et lui 
envoya, à lui et à M. de Montmorency, son grand cor- 
don de Saint-André. 

M. de Villèle ne fut point insensible à cette marque 
publique de défaveur impériale pour sa poUtique et 
pour sa personne, et le roi Louis XVIII s'en montra 
encore plus blessé : « Pozzo et La Ferronnays, dit-il à 
M. de Villèle, viennent de me faire donner, par l'em- 



GOUVERNEMENT DU COTE DROIT (1833-1897). S<8 

pereur Alexandre^ un soufflet sur votre joue; mais je 
vais lui donner chasse et le payer en monnaie de meil- 
leur aloi ; je vous nomme^ mon cher Villèle, chevalier 
de mes ordres; ils valent mieux que les siens. x> Et 
M. de Villèle reçut du Roi rwdre du Saint-Esprit 

En vain un peu plus tard^ et sur la prière mutuelle 
des deux rivaux^ Temperpur Alexandre donna le grand 
cordon de Saint- André à M. de Villèle ,- et lé roi 
Louis XVin le Saint-Esprit à M. de Chateaubriand ; les 
faveurs ainsi arrachées n'effacent pas les premiers mé- 
comptes. 

A ces blessures de cour vinrent bientôt se joindre 
des motifs de rupture plus sérieux. La dissolution de la 
Chambre avait réussi fort au delà de Tattente du cabi- 
net. Les élections n'avaient ramené^ du côté gauche ou 
du centre gauche^ que dix-sept opposants. Bien plus 
exclusivement que celle de 1815^ la Chambre nouvelle 
appartenait au côté droit. Le jour était venu de donner 
au parti les satisfactions qu'il réclamait. Le cabinet 
présenta sur-leKîhamp deux projets de loi qui parais- 
saient^ pour les mesures le plus ardemment désirées, 
de clairs préparatifs et d'efficaces garanties. Par l'un, le 
renouvellement intégral de la Chambre des députés, 
tous les sept ans, était substitué au renouvellement 
partiel et annuel; c'était donner à la nouvelle Chambre 
un gage de puissance comme de durée. Par le second 
projet, imè grande mesure financière, la conversion 
des rentes 5 pour 100 en rentes 3 pour 100, c'est-à dire 
le remboursement aux rentiers du capital au pair ou la 



S64 CHAPITRE YI. 

réduction de Tinténèt^ annonçait une grande mesure 
politique, l'indemnité aux émigrés, et en préparait 
Texécution. Les deux projets ayaient été discutés et 
adoptés en Conseil. Au renouvellement septennal de 
la Chambre des députés, M. de Chateaubriand avait 
demandé qu'on ajoutât rabaissement' de Fâge exigé 
pour être élu; il ne Tavait pas obtenu, mais il n'en 
avait pas moins approuvé le projet de loi. Quant à la 
conversion des rentes, les amis de M. de Yillèle affir- 
ment que M. de Chateaubriand s'y était montré très- 
favorable, et pressé même que, par un traité conclu 
avec des banquiers, M. de Villèle s'assurât les moyens 
d'accomplir cette opération, préface de celle qui devait 
fermer la plus douloureuse plaie de la Révolution. Hais 
la discussion des Chambres altéra bientôt profondé- 
ment la précaire harmonie du cabinet. La copversion 
des rentes fut vivement repoussée, non-seulement par 
les nombreux intérêts qui s'en trouvaient lésés, mais 
par le sentiment public inquiet d'une mesure nouvelle, 
compliquée et mal comprise. Dans l'une et l'autre 
Chambres, la plupart des amis de M. de Chateaubriand 
combattirent le projet de loi; on répandait qu'il y était 
lui-même contraire ; on lui prêtait d'amers propos sur 
l'imprudence d'une mesure à laquelle personne ne son- 
geait, qu'aucune nécessité publique ne provoquait, et 
qui n'était qu'une invention de banquiers adoptée par 
un ministre des finances qui s'en promettait de la gloire 
et courait grand risque d'y trouver sa perte : a j'ai bien 
vu, lui faisait-on dire, des gens qui se cassaient la tête 



60UV£RN£>f£NT DU COTÉ DROIT (182Î-18Î7). 265 

contre un mur ; mais des gens qui Bâtissent eux-mêmes 
un mur pour se casser la tête contre^ je n'avais jamais 
TU cela. D M. de Villèle recueillait ces bruits et en 
témoignait sa surprise; ses partisans en recherchaient 
la cause; on parlait de jalousie^ d'ambition^ d'intrigues 
tramées pour renverser le président du Conseil et s'éle- 
ver à sa place. Quand le projet de loi eut été adopté 
par là Chambre des députés^ on attendit avec méfiance 
la discussion de la Chambre des pairs et l'attitude 
qu'y prendrait M. de Chateaubriand. 11 garda un silence 
absolu, ne prêta au projet de loi aucun appui, et quand 
la Chambre l'eiit rejeté, s'approchant de M. de Yillèle : 
« Si vous vous retirez, lui dit-il, nous sommes prêts à 
vous suivre. » Il ajoute, en racontant lui-même son 
offlre : a H. de Villèle, pour toute réponse, nous honora 
d'un regard que nous .voyons encore. Ce regard ne nous 
fit aucune impression. » 

On sait comment, dès le surlendemain de cette 
séance, M. de Chateaubriand fut destitué. De qui vint 
la brutalité de la destitution? Il est difficile de le déter- 
miner. M. de Chateaubriand s'en prit à H. de Villèle et 
à lui seul : a Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, dit- 
il, à six heures et demie, je me rendis au château. Je 
voulus d'abord faire ma cour à Monsieur. Le premier 
salon du pavillon Marsan était à peu près vide; quel- 
ques personnes entrèrent successivement et semblaient 
embarrassées. Un aide de camp de Monsieur me dit : 
^^Monsieur le vicomte, je n'espérais pas vous rencon- 
trer ici; n'avez-vous rien reçu? — Je lui répondis : — 



966 CHAPITRE VI. 

Non; que pouvais-je recevoir? — D répliqua : — J'ai 
peur que vous ne le sachiez bientôt. — ^Là dessus^ comme 
on ne mintroduisit point chez Monsieur, j'allai ouïr la 
musique à la chapelle. J'étais tout occupé des beaux, 
motets de la t^le, lorsqu'un huissier vint me dire qu'on 
me demandait. C'était Hyacinthe Pilorge, mon secré- 
taire; il me remit une lettre et une ordonnance en me 
disant : — Monsieur n'est plus ministre. — M. le duc 
de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait ouvert 
le paquet en mon absence et n'avait osé me l'apporter. 
J'y trouvai ce billet de M. de ViUèle : — Monsieur le 
vicomte, j'ot)éis aux ordres du Roi en transmettant de 
suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté 
vient de rendre : « Le sieur comte de Villèle, Président 
de notre Conseil des ministres, est chargé par Intérim 
du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement 
du sieur vicomte de Chateaubriand. » 

Les amis de H. de ViUèle affirment que ce fut le Roi 
lui-même qui, dans sa colère, voulut ajouter la rudesse 
de la forme à la rigueur de la mesure : <x Deux jours 
après le vote, disent-ils, au moment où M. de Villèle 
entrait dans le cabinet du Roi, Louis XVIII lui dit : — 
Chateaubriand nous a trahis comme un...., je ne veux 
pas le voir ici après la messe; rédigez l'ordonnance de 
renvoi, et qu'on la lui remette à temps; je ne veux pas 
le voir.^ — ^Toutes les observations furent inutiles; le Roi 
tint à ce que l'ordonnance fût écrite sur son propre 
bureau et immédiatement expédiée. M. de. Chateau- 
briand ne fut pas trouvé chez lui, et sa révocation ne 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822-1827). 9fft 

put lui être remise qu^aux Tuileries^ dans les apparte.^ 
ments de Monsieur. » 

Quel qu'ait été le premier auteur du procédé, c'est à 
M. de VHlèle qu'appartient la faute. S'il ne la voulait 
paS; il avait, à coup sûr, auprès du Roi, assez de crédit 
pour l'empécber. Contre sa coutume, il eut, dans cette 
occasion, plus d'humeur que de sang-froid et de pré- 
voyance, n y a des alliés nécessaires, quoique très-in- 
commodes, et M. de Cbateaubri|Lnd, malgré ses préten- 
tions et ses boutades, était moins dangereux comme 
rival que comme ennemi. 

Quoique sans clientèle dans les Chambres et sans 
empire comme orateur, il n'en devint pas moins tout à 
coup un chef d'opposition brillant et puissant, car 
l'opposition était dans son génie naturel aussi bien que 
dans sa passion du moment. Il excellait à démêler lea 
instincts nationaux mécontents, et à les irriter de plus 
en plus contre le pouvoir en^ournissant avec profusion 
à leur mécontentement de beaux motifs, vrais ou spé- 
cieux, toujours présentés avec éclat. 11 avait aussi l'art, 
tantôt d'abaisser et de décrier ses ennemis par une 
insulte poignante et polie incessamment renouvelée, 
tantôt de rallier à lui d'anciens adversaires destinés à 
le redevenir un jour, mais momentanément attirés et 
dominés par le plaisir et par le profit des coups qu'il 
portait à leur ennemi commun. Grâce à MM. Berlin, il 
trouva sur-le-champ, dans le Journal des Débals, un 
théâtre élevé d'où partaient tous les matins ses atta- 
ques. Aussi éclairés et aussi influents dans la politiqiie 



S68 CHAPITRE YI. 

que dans les lettres^ ces deux frères avaient le rare 
mérite de savoir grouper autour d'eux, par un géné- 
reux et sympathique patronage, une élite d'hommes de 
talent, et de soutenir avec une fidélité intelligente leurs 
idées et leurs amis. M. Bertin de Veaux, le plus poli- 
tique des deux, faisait grand cas de M. de'Villèle et 
vivait avec lui dans une familière intimité : « ViUèle, 
me disait-il un jour, est vraiment né pour les affaires; 
il en a la passion désintéressée aussi bien que la capa- 
cité; ce n'est pas de briller, c'est de gouverner qu'il se 
soucie; il serait ministre des finances dans la cave 
de son hôtel aussi volontiers que dans les salons du 
premier étage. » 11 en coûtait au journaliste éminent 
de se brouiller avec l'habile ministre; il alla trou- 
ver M. de Villèle et lui demanda, pour le maintien de 
la paix, de faire donner à H. de Chateaubriand l'am- 
bassade de Rome : « Je ne me hasarderais pas à en 
faire la proposition au Roi, lui répondit M. de Villèle; 
— En ce cas, dit M. Bertin, souvenez-vous que les 
Débats ont déjà renversé les ministères Decazes et 
Richelieu; ils sauront bien aussi renverser le ministère 
Villèle. — Vous avez renversé les premiers en fai- 
sant du royalisme, reprit M. de Villèle; pour renverser 
le mien, il vous faudra faire de la révolution. » 

n n'y avait, pour M. de ViDèle, rien de rassurant 
dans cette ^perspective, et l'événement le prouva bien; 
mais, treize ans après, M. Bertin de Veaux se souvenait 
de l'avertissement. Lorsque, en 1837, dansides circon- 
stances dont je parlerai à leur jour, je me séparai de 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822^1827). S69 

M. Molé, il me dit avec franchise : « J'ai pour vous, à 
coup sûr, bien autajit d'amitié que j'en ai jamais eu 
pour Chateaubriand; mais je ne vous suivrai pas dans 
l'opposition; je ne recommencerai pas à saper le gou- 
vernement que je veux fonder. C'est assez d'une fois. » 

A la cour comme dans la Chambre, M. de Villèle 
triomphait; il avait non-seulement vaincu, mais écarté 
ses concurrents comme ses ennemis, M. de Montmo- 
rency et M. de Chateaubriand comme M. de La Fayette 
et M. Manuel. Parmi les hommes dont la voix, l'opinion 
ou seulement la présence pouvaient l'entraver ou l'in- 
quiéter, la mort était venue et vint encore à son aide; 
M. Camille Jordan, le duc de Richelieu, M. de Serre 
étaient morts; le général Foy et l'empereur Alexandre 
ne tardèrent pas à mourir. 11 y a des moments où la 
mort semble se plaire, comme Tarquin, à abattre les 
grands épis. M. de Villèle restait- seul maître. Ce fut 
précisément alors que commencèrent ses graves em- 
barras de situation, ses faiblesses de conduite et ses 
premiers pas vers la décadence. 

Au heu d'avoir à se défendre contre une forte opposi- 
tion du côté gauche, redoutée et combattue par le côté 
droit comme par le cabinet, il se vit en présence d'une 
opposition sortie du côté droit lui-même, et dirigée 
dans la Chambre des députés par M. de La Bourdon- 
naye, son compagnon pendant la session de 1815, dans 
la Chambre des pairs et au dehors par M. de Chateau- 
briand,-naguère son collègue dans le Conseil. Tant qu'il 
avait eu M. de Chateaubriand pour allié, M. de Villèle 



870 CHAPITRE VI. 

n'avait rencontré pour adversaires, dans Tintérieur de 
son parti, que les royalistes de Teitréme droite; M. de 
La Bourdonnaye, H. Delalot et quelques autres que 
vieil esprit contre-révolutionnaire, des passions intrai- 
tables ou des ambitions mécontentes, ou des -habitudes 
de frondeuse indépendance maintenaient dans un état 
d'irritation contre un pouvoir modéré sans ascendant et 
habile sans grandeur. Mais quand H. de Chateaubriand 
et le Journal des Débats se furent jetés dans Tarène, on 
vit se former autour d'eux une armée d'opposants de 
toute origine et de toute couleur, royalistes et libéraux, 
ancien régime et jeune France, presse aristocratique 
et presse populaire. Les faibles débris du côté gauche 
battu dans les récentes élections, l^s dix-sept anciens 
opposants, libéraux ou doctrinaires, reprirent haleine 
quand ils se virent de tels alliés; et sans confondre leurs 
rangs, en gardant les uns et les autres leur drapeau et 
leurs armes, ils se soutinrent mutuellement et unirent, 
contre M. de Villèle, leurs coups. iT. de Chateaubriand ' 
a pris plaisir à consigner dans ses Mémoires les témoi- 
gnages d'admiration et de sympathie que lui prodiguè- 
rent alors H. Benjamin Constant, le général Sébastian!, 
M. Etienne et d'autres chefs du parti libéral. Dans les 
luttes parlementaires, le côté gauche n'avait à apporter, 
aux opposants du côté droit, qu'un bien petit nombre 
de suiTrages; mais il leur apportait des talents éclatants, 
le concours de ses journaux, son influence dans le 
pays; et pôle-mêle à couvert sous le manteau, les uns 
du royalisme, les autres de la popularité de leurs alliés. 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1822-1827). 271 

ils poursuiTaieni tous leur guerre contre leur commun 
ennemi. 

En présence d'une, telle opposition^ H. de Villèle 
tomba dans un péril bien plus grand que celui des 
luttes qu'il avait à soutenir contre elle; il fut livré 
sans défense ni refuge à ^influence et aux volontés de 
ses propres amis, n ne pouvait plus les inquiéter de la 
force du côté gauclie^ ni chercher et trouver quelque- 
fois, dans la portion flottante de la Chambre, un point 
d'appui contre leurs exigences; il n'y ayait plus dans la 
Chambre ni côté gauche redoutable, ni portion flotr 
tante; la majorité, une grande majorité était ministé- 
rielle et décidée à soutenir le cabinet;, mais elle n'avait 
pas vraiment peur de l'opposition qui l'attaquait; elle 
préférait M. de Villèle à H. de La Bourdonnaye et à 
M. de Chateaubriand, le croyant plus capable de bien 
faire les affaires du parti; mais si M.* de Villèle ne ser- 
vait pas la majorité à son gré, si elle cessait de s'en- 
tendre avec lui, elle avait, contre lui, la ressource de 
MM. de Chateaubriand et de La Bourdonnaye. M. de 
Villèle n'avait point de ressource contre sa majorité; il 
était ministre à la merci de ses partisans. 

n en avait de très-divers et qui lui prêtaient leur 
appui à des conditions très-inégales. S'il n'eût eu affaire 
qu'à ceux que j'appellerai les politiques et les laïques 
du parti, il eût pu réussir à les contenter et à gouverner 
de concert avec eux. Malgré leurs préjugés, la plupart 
des gentilshommes de province et des bourgeois roya- 
listes n'étaient ni bien ardents, ni bien exigeants; ils 



872 CHAPITRE VI. 

avaient, au fond, les mœurs de la France nouvelle, 
trouvaient naturellement ou reprenaient sans effort 
leur place dans ses rangs, et s'accommodaient du ré- 
gima constitutionnel depuis qu'ils n'y étaient plus des 
vaincus. L'indemnité aux émigrés, quelques garanties 
d'influence locale et la distribution des fonctions publi- 
'ques auraient suffi longtemps à M. de Yillèle pour s'as- 
surer leur concours. Mais une autre portion de son 
armée, nombreuse, influente et nécessaire, le parti 
religieux était ^ien plus difficile à satisfaire et à gou- 
verner. 

Je ne veux me ser> ir ai^ourd'hui d'aucun des mots 
qui furent alors des armes de guerre et sont devenus 
presque des injures; je ne parlerai ni du parti prêtre^ 
ni de \à.congrégaiiony m même des jesut7e5; je me re- 
procherais d'envenimer, par l'amertume des souvenirs 
. et du langage, le mal; si grave en soi, dont la France et 
la Restauration eurent alors, l'une tant à craindre, 
l'autre tant à souffrir. 

Ce mal, qui s'était laissé entrevoir sous la première 
Restauration et pendant la session de 1815, et q[ui dure 
encore aujourd'hui, malgré tant d'orages et de flots de 
lumière, c'est la guerre déclarée, par une portion con- 
sidérable de l'Église catholique de France, à la société 
française actuelle, à ses principes, à son organisation 
politique et civile, à ses origines et à ses tendances. Ce 
fut sous le ministère de M. de Villèle, et surtout quand 
il se trouva seul en face de son parti, que ce mal éclata. 

Jamais guerre semblable ne fut plus inintelligente et 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (18221827). 973 

plus inopportune. Elle arrêta le cours de la réaction 
qui avait commencé sous le Consulat en faveur dés 
croyances et des sentiments religieux. Je n'ai garde 
d'exagérer la valeur de cette réaction ; je porte à la foi 
et à la piété réelles trop de respect pour les confondre 
avec les retours superûciels de Topinion et de Tâme 
humaine. Cependant le mouvement qui ramenait la 
France vers le christianisme était sincère et plus sérieux 
qu'il n'en avait l'air; c'était à la fois un besoin public et 
un goût intellectuel; la société, lasse d'ébranlements et 
de changements, cherchait des points fixes où elle pût 
se rattacher et se reposer; les esprits, dégoûtés de l'at- 
mosphère terrestre et matérielle, aspiraient à remonter 
vers des horizons plus hauts et plus purs; les penchants 
de la mode morale concouraient avec les instincts de 
l'intérêt social. Livré à son cours naturel et soutenu par 
Finfluence d'un clergé uniquement préoccupé de ré- 
tablir la foi et la vie chrétiennes, ce mouvement avait 
grande chance de se propager et de rendre à la religion 
son légitime empire. 

Hais au lieu de se tenir dans cette haute sphère, 
beaucoup de membres et de partisans aveugles du 
clergé catholique descendirent dans les questions du 
monde, et se montrèrent plus ardents à repousser la 
société française dans son ancien moule, pour y rendre 
à leur Église son ancienne place, qu'à réformer et à 
conduire moralement les âmes. L'erreur était pro- 
fonde; l'Église chrétienne n'est point comme l'Antée 
païen qui reprend ses forces en touchant à la terre; 

T. I. 18 



rfl CHAPITRE 1^1. 

c'est au contraire en s'en détachant et en remontant 
Ters le ciel que, dans ses jours de péril, l'Église retrouve 
les siennes. Quand on la vit se distraire de sa propre et 
sublime mission pour réclamer des lois de rigueur et 
pour présider à la distribution des emplois, quand on 
vit ses désirs et ses efforts dirigés surtout contre les 
principes et les institutions qui sont aigourd'hui l'es- 
sence même de la société française, quand la liberté de 
conscience, la publicité, la séparation légale de la vie 
civile et de la vie religieuse, le caractère laïque de l'État 
parurent attaqués et compromis, aussitôt le flot mon- 
tant de la réaction religieuse s'arrêta et céda la place à 
un flot contraire; au lieu du mouvement qui éclaircis- 
sait les rangs du parti incrédule au proflt du parti reli- 
gieux, on vit les deux partis resserrer leurs rangs;, le 
xviu« siècle reparut en armes ; Voltaire, Rousseau, 
Diderot, et leurs plus médiocres disciples se répandi- 
rent de nouveau partout, recrutant de nombreux batail- 
lons. Au nom de l'Église, on déclarait la guerre à la 
société; la société rendit à l'Église guerre pour guerre. 
Chaos déplorable dans lequel le bien et le mal, le vrai 
et le faux, le juste et l'ii^uste se confondaient et étaient, 
de part et d'autre, indistinctement frappés. 

Je doute que H. de YiUèle appréciât bien, dans sa pen- 
sée, toute la gravité de cette situation et des périls 
qu'elle faisait courir à la Restauration comme à la reli- 
gion; ce n'était pas un esprit exercé ni enclin à s'arrê- 
ter longtemps dans l'observation des faits généraux et 
moraux, et à les sonder profondément. Hais il comprit 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (183M8^). 275 

•et sentit vivement les embarras qui lui venaient de là 
pour son propre pouvoir^ et il essaya de les atténuer en 
^onnant^ à Tinfluence du clergé dans le gouvernement, 
•des satisfactions à la fois éclatantes et mesurées^ se flat- 
•tant d'acquérir ainsi^ dans l'Église même^ des alliés qui 
Faideraient à contenir les prétentions excessives et 
imprudentes de leurs amis. Déjà^ peu après son avène- 
ment au ministère^ il avait fait nonuner un ecclésias« 
tique justem^ent considéré et que le pape venait de faire 
évèque d'Hermopolis ^ H. Tabbé Frayssinous^ grand 
maître de l'Université; deux mois après la chute de 
M. de Chateaubriand^ l'abbé Frayssiçous entra dans le 
cabinet comme ministre des affaires ecclésiastiques et 
de l'instruction publique, département nouveau et créé 
pour lui. C'était un esprit sensé et un caractère modéré^ 
qui avait acquis, par une prédication chrétienne sans 
rigueur et par une conduite prudente avec dignité, une 
réputation et une importance un peu supérieures à ses 
mérites réels, et qu'il ne se souciait pas de 'compro- 
mettre. En 1816, il avait été membre de la com* 
mission d'instruction publique que présidait alors 
M. Royer-CoUard, et il s'en était bientôt retiré, ne vou- 
lant ni partager la responsabilité de son président, ni . 
lutter contre lui. Il approuvait^ au fond, la poUtique de 
M. de ViUèle, mais sans se dévouer à la soutenir; et tout 
«n déplorant les exigences aveugles d'une partie du 
clergé, il s'appliquait, dans Toccasion, à les excuser et 
à les couvrir plutôt qu'à les repousser. 11 fut, sans le 
trahir, de peu de secours à M. de Villèle, et le compro- 



876 CHAPITRE VI. 

mit plus d'une fois par son langage public, qui arait 
toujours pour but de maintenir sa propre situatioit 
dans rÉglise bien plus que de servir le cabinet. 

Trois mois seulement s'étaient écoulés depuis que 
M. de Villèle, séparé de ses plus brillants collègues et 
d'une partie notable de ses anciens amis, portait seul le 
poids du gouvernement, quand le roi Louis XVIII mou- 
rut. L'événement était prévu depuis longtemps, et 
M. de Yillèle s'y était habilement préparé ; il était aussi 
bien établi dans l'estime et dans la confiance du nou- 
veau roi que dans celles du roi qui passait des Tuile- 
ries à Saint-Denis; Charles X, le Dauphin et la Dau- 
phine le regardaient tous trois comme le plus capable 
et le plus utile de leurs plus fidèles serviteurs. Mais 
H. de Villèle ne tarda pas 'à s'apercevoir qu'il avait 
changé de maître, et qu'il y a peu à compter sur l'es- " 
prit et le cœur d'un roi, même sincère, quand la sur- 
face et le fond n'y sont pas d'accord. 

Les hommes appartiennent bien plus qu'on ne le 
croit, et qu'ils ne le croient eux-mêmes, à ce qu'ils 
pensent réeUement. On a beaucoup comparé, pour les 
séparer, Louis XYlll et Charles X; la séparation était 
encore plus profonde qu'on ne l'a dit. Louis XVin était 
un modéré de l'ancien régime et un libre penseur du 
xvni« siècle; Charles X était un émigré fidèle et un 
dévot soumis. La sagesse de Louis XVlll était pleine 
d'égoîsme et de scepticisme, mais sérieuse et vraie. 
Quand Charles X se conduisait en roi sage, c'était pap 
probité, par bienveillance imprévoyante, par entraîne- 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (18^-1827). 2T7 

Oient du moment^ par désir de plaire^ non par convic- 
tion et par goût. A travers tous les cabinets de son 
règne^ Tabbé de Montesquieu^ M. de Talleyrand^ le duc 
de Richelieu^ M. Decazes, M. de Yillèle^ le gouverne- 
ment de Louis XVin fut un gouvernement conséquent 
et toujours semblpble à lui-même. Sans mauvais calcul 
ni préméditation trompeuse^ Charles X flotta de contra- 
diction en contradiction et d'inconséquence en incon- 
séquence^ jusqu'au jour où^ rendu à sa vraie foi et à sa - 
vraie volonté^ il fit la faute qui lui coûta le trônCé 

Pendant trois ans, depuis Tavénement de Charles X 
jusqu'à sa propre chute, non-seulement M. de ViUèle ne 
lutta point contre la légèreté inconséquente du Roi^ 
mais il en profita et y puisa ses meilleures armes pour 
échapper à ses divers ennemis. Trop clairvoyant pour 
espérer que Charles X persévérât dans la ligne de mo- 
dération volontaire, préméditée et constante qu'avait 
suivie Louis XVm, il entreprit de lui faire du moins 
accomplir, quand les circonstances s'y prêtaient^ assez 
d'actes de politique modérée et populaire pour qu'il ne 
parût pas exclusivement livré au parti qui avait, au 
fond, son coeur ^t sa foi. Habile à varier ses conseils 
selon les besoins et les chances du moment, et s'empa- 
rant à propos du penchant de Charles X pour les réso- 
lutions soudaines, soit de faveur, soit de rigueur, M. de 
Villèle fit tantôt aboUr, tantôt rétablir la censure des 
journaux, tantôt adoucir, tantôt aggraver l'application 
des lois, s'appliquant toujours, et souvent avec succès^ 
à placer dans la bouche ou au nom du Roi des démon- 



878 CHAPITRE VI. 

strations et des paroles libérales à côté des paroles et 
des démonstrations qui rappelaient l'anciefli régime et 
les prétentions du pouToirabsolu. Le même esprit le 
dirigeait dans sa conduite au sein des Chambres. Ses 
divers projets de loi furent conçus et présentés à 
Tadresse, pour ainsi dire^ des partis divers^ de teUe 
sorte que toute opinion importante reçût une certaine 
mesure de satisfaction. L'indemnité aux émigrés com- 
blait les vœux et réparait les affaires du côté droit laïque 
tout entier. La reconnaissance de la république dHaîti 
plaisait aux libéraux. Des réformes judicieuses dans le 
budget de l'État et une administration amie des bonnes 
règles et des bons services valaient à H. de Yillèle 
Testime des hommes éclairés et une faveur générale 
parmi les fonctionnaires publics. Le projet de loi sur le 
régime des successions et le droit d'aînesse donnait^ aux 
esprits préoccupés de regrets aristocratiques, quelque 
espérance. Le projet de loi surle sacrilège, flattait les pas- 
sions du parti fanatiquement religieyx et les systèmes 
de ses théoriciens. A côté de l'esprit de réaction qui 
dominait dans ces travaux législatifs comme dans les 
actes du pouvoir, paraissait toujours un effort intelli- 
gent pour faire aussi quelque chose au profit et au gré 
de l'esprit de progrès. En servant fidèlement ses amis,. 
M. de YiUèle cherchait et saisissait toutes les occasions 
de donner à ses adversaires quelques compensations. 

Ce n'est pas qu'en principe l'état de son esprit fût 
changé, ni qu'il fût devenu un homme de cette société 
nouvelle et libérale qu'il ménageait avec tant de soin. 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (182Î-I8Î7). S79 

Au fond^ M. de Villèle restait toujours un homme de 
rancien régime^ fidèle à son parti sincèrement aussi 
bien que par calcul. Mais ses idées en fait d'organisation 
sociale et politique étaient des traditions et des habi- 
tudes plutôt que des convictions méditées et person- 
nelles; il les conservait sans s'y asservir et les ajournait 
sans les abandonner. L'instinct pratique et le besoin du 
succès dominaient en lui; il atait le tact de ce qui pou- 
vait ou ne pouvait pas réussir ; et il s'arrêtait devant les 
obstacles^ soit qu'il les jugeât insurmontables^ soit qu'il 
prit du temps pour les tourner. Je trouve^ dans une 
lettre qu'il écrivait le 31 octobre 1824 au prince Jules 
de Polignac^ alors ambassadeur à Londres, sur le réta- 
blissement projeté du droit d'aînesse, l'expression frap- 
pante et de sa pensée intime et de sa clairvoyante pru- 
dence dans l'action : a Yous auriez tort, lui dit-il, de 
croire que c'est parce que les majorats sont perpétuels 
. qu'on n'en fait pas : vous nous faites trop d'honneur, 
la génération actuelle ne se mène pas par des considé- 
rations aussi éloignées du temps qui lui appartient. Le 
feu Roi a nommé le comte R. . . pair, à la charge de faire 
un majorât; il laisse périr sa pairie plutôt que de vou- 
loir faire du tort à ses filles en avantageant son fils. Sur 
vingt familles aisées, il y en a à peine une où l'on use 
de la faculté d'avantager l'ainé ou tout autre des en- 
fants. L'égoïsme est partout. On aime mieux bien vivre 
avec tous ses enfants, et en les établissant, on s'engaf^e 
à n'en avantager aucun. Les liens de la subordination 
sont tellement relàcjiés partout que, dans les familles. 



MO CHAPITRE YI. 

le père serait^ je crois^ obligé de ménager ses Pliants. 
Si le gouYernemeot proposait de rétablir le droit d'aî- 
nesse^ il ne tronTerait pas une miyorité pour l'obtenir, 
parce que le mal est phis haut; il est dans nos mœurs 
encore tout empreintes des suites de la réyolution. 
Je ne yeux pas dire qu'U ne faille rien faire pour amé- 
liorer cette triste situation; mais je pense qu'à une 
société aussi malade il fout beaucoup de temps et de 
ménagement pour ne pas perdre en un jour le travail 
et le fruit de plusieurs années. Savoir où il convient 
d'aller^ ne jamais s'en écarter^ faire un pas vers le but 
toutes les fois qu'on le peut^ ne se mettre en aucune 
occasion dans le cas d'être obligé de se reculer^ voilà 
ce que je crois une des nécessités du temps où je suis 
venu aux affaires, et une des causes poiur lesquelles j'ai 
été porté au poste que j'occupe. » 

M. deVillèle disait vrai : c'était sa fidélité intelligente 
aux intérêts de son parti, sa patiente persévérance à 
marcher pas à pas vers son but, son juste et tranquiUe 
discernement du possible et de l'impossible, qui l'a- 
vaient porté et maintenu au pouvoir. Mais dans les 
grandes transformations des sociétés humaines, quand 
les idées et les passions des peuples ont été puissam- 
ment remuées, le bon sens, la modération et l'habileté 
ne suffisent pas longtemps à les gouverner; et le jour 
ne tarde pas à venir où, soit pour faire le bien, soit 
pour empêcher le mal, des convictions et des volontés 
précises, hautes et fortes sont indispensables dans les 
chefs de gouvernement. Ce n'étaient point là les qua- 



GOUVERNEMENT OU COTÉ DROIT (1892-1837). 381 

tités de M. de Yillèle; il avait plus de justesse que de 
grandeur d'esprit; plus de savoir-faire que de vigueur^ 
et il ne résistait pas à son parti quand il ne réussissait 
plus à le diriger : <x Je suis né pour la fin des révolu- 
tîonS; » avait-il dit en arrivant au pouvoir^ et il se ju- 
geait bien lui-même; mais il jugeait moins bien Tétat 
général de la société; la Révolution était beaucoup 
moins finie qu'il ne le croyait; elle se réveillait autour 
de lui; provoquée et remise en crédit par les tentatives 
tantôt arrogantes, tantôt souterraines de la contre- 
révolution. On ne conspirait plus, mais on discutait, 
on critiquait; on combattait avec ardeur dans Tarène 
légale. Ce n'étaient plus les sociétés secrètes, c'étaient 
les esprits qui fermentaient et éclataient de toutes parts. 
Et dans ce mouvement public, c'était surtout contre 
les prétentions et la prépondérance du parti fanatique 
que s'élevait avec passion la résistance. C'est, de nos 
jours, l'un des plus étranges aveuglements de ce 
parti de ne pas voir que les conditions sous les- 
quelles il agit et les moyens qu'il emploie sont directe- 
ment contraires au but qu'il poursuit, et l'en éloignent 
ail lieu de l'y conduire. 11 veut, comprimer la liberté, 
soumettre la raison, imposer la foi; et il parle, il écrit, 
il discute; il cherche et prend ses armes dans ce régime 
d'exan^en et de publicité qu'il maudit. 1\\en de plus na- 
turel efde plus légitime de la part des croyants qui ont 
pleine confiance dans leur foi et qui l'estiment en état 
de convaincre ses adversaires; ceux-là ont raison de 
recourir à la discussion et à la publicité, et eUes peu- 



S82 CHAPITRE VI. . 

yent leur réussir. Hais ceux qui regardent la publicité 
et la discussion libres comme essentiellement funestes, 
que font-ils en les invoquant^ sinon fomenter eux- 
mêmes le mouTement qu'ils redoutent et alimenter 
Tincendie qu'ils yeulent éteindre ? Pour être, je ne dis 
pas seulement conséquents, mais sages et efficaces, qu'ils 
aient recours à d'autres moyens, qu'ils s'emparent de 
la force, qui est le moyen auquel ils croient; qu'ils de- 
Tiennent les maîtres; et alors, quand ils auront fait taire 
toute opposition, qu'ils parlent senis, s'ils croient avoir 
besoin de parler. Mais jusque-là, qu'ils ne se fassent 
point d'illusion ; en se serrant des armes de la liberté, 
ils servent la liberté bien plus qu'ils ne lui nuisent, car 
ils l'avertissent et l'excitent. Pour faire triompher le sys- 
tème d'ordre et de gouvernement auquel ils aspirent, 
il n'y a qu'une route; l'Inquisition et Philippe 11 savaient 
seuls leur métier. 

Comme il devait arriver, la résistance provoquée par 
les entreprises du parti fanatique se transforma bientôt 
en attaque. Un gentilhomme royaliste avait relevé le 
drapeau de l'opposition contre la politique de M. de Vil- 
lèle; un autre gentilhomme royaliste attaqua les doitii- 
nateurs religieux du cabinet de M. de Villèle, et les tra- 
duisit, non-seulement devant l'opinion, mais devant la 
justice du pays qui les condamna et les désarma sans 
leur porter aucun autre coup que celui de son impro- 
bation au nom de la loi. 

Personne n'était moins que le comte de Montlosier 
un philosophe du xvui« siècle ou un libéral du xix«; il 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (18M-1827). 988 * 

aTait^ dans rAssemblée constituante^ passionnément 
défendu l'Église et combattu la Rérolution; il était sin- 
cèrement royaliste^ aristocrate et catholique. On l'ap- 
pelait, non sans raison, le publiciste féodal. Hais la 
noblesse féodale n'acceptait, pas plus que la bourgeoi- 
sie moderne, la domination ecclésiastique; M. de Mont- 
losier la repoussa, au nom de l'ancienne comme de la 
nouvelle France, et comme il l'eût repoussée jadis du 
haut de son château ou à la cour de Philippe le Bel. 
Le vieil esprit français reparut en lui, libre en même 
temps que respectueux envers l'Église, et aussi jaloux 
de l'indépendance laïque de l'État et de la couronne que 
pouvait l'être un membre du Conseil d'État impérial. 

Au même moment, un homme du peuple, né poète 
et devenu encore plus poëte à force d'art, célébrait, 
charmait, échauffait et propageait par ses chansons les 
instincts et les passions populaires contre tout ce qui 
rappelait l'ancien régime, surtout contre les prétentions 
et la domination ecclésiastiques. M. Béranger n'était, 
au fond de son cœuf*, ni un révolutionnaire ni un 
impie ; il était plus honnête et plus sensé que ses chan- 
sons ; mais démocrate par conviction comme par goût, 
et jeté par l'esprit démocratique dans la licenceet l'im- 
prévoyance, il attaquait pêle-mêle tout ce qui déplaisait 
au peuple, ne s'inquiétant point de la portée de ses 
coups, prenant le succès de ses chansons pour une vjc- 
toire de la France, aimant bien mieux la Révolution ou 
l'Empire que la liberté, et oubliant, avec une légèreté 
vulgaire, que la foi et le respect ne sont nulle part plus 



284 CHAPITRE VI. 

indispensables qu'au sein des sociétés démocratiques et 
libres. D s'en est^ je crois^ aperçu un peu tard quand il 
s'est trouvé^ de sa personne^ en face des passions fomen- 
tées par ses chansons et de ses rêves devenus des réalités. 
Il s'est empressé alors^ avec une prudence qui ne lui a 
jamais fait défaut^ de sortir de l'arène politique et pre^ 
que du monde^ non pas changé dans ses sentiments^ mais 
un peu triste et inquiet des conséquences de la gi|erre 
à laqueUe il avait pris tant de part, n était^ sous la Res- 
tauration^ plein de confiance comme d'ardeur^ modeste- 
ment enivré de sa popularité, et, quoiqu'il s'exagérfit son 
importance et son intelligence politique, plus sérieuse- 
ment influent qu'il n'était jamais arrivé à un chanson- 
nier *. 

Ainsi, après six ans de gouvernement du côté droit et 
trois ans de règne de Charles X, les choses en étaient 
venues à ce point que deux des principaux chefs roya- 
listes marchaient à la tète, l'un de l'opposition au cabi- 
net, l'autre de l'opposition au clergé, et que la Restau- 
ration comptait un chansonnier au premier rang parmi 
ses plus dangereux ennemis. 

. De tout ce mal et de tout ce péril, tout le monde s'en 
prenait à M. de Villèle : à droite ou à gauche, dans les 
salons et dans les journaux, parmi les modérés comme 

1 Je l'avais rencontré quelquefois avant 1630: et quoique je 
ne Taie pas revu depuis la révolution de Juillet, il était resté 
avec moi dans de bienveillants rapports. Il m'écrivait souvent 
pour me recommander ses amis malheureux. J'insère dans les 
Pièces historiques placées à la fin de ce volume un échantillon 
de ses lettres, souvent remarquables par un tour gracieux sans 
affectation, quoique un peu étudiées. {Pièces historiques, n« XII.) 



GOUVERNEMENT DU COTÉ ÛROIT (Ifô9-18î7). 385 

parmi les violents^ il était de plus en plus Tobjet de 
toutes les attaques et de tous les reproches. Comme les 
corps judiciaires rayaient fait dans les affaires reli- 
gieuses^ les corps lettrés^ dans les questions de leur 
compétence^ saisissaient ayec empressement l'occasion 
de manifester leur opposition. L'Université comprimée 
et mutilée était profondément mécontente. L'Académie 
française se fit un devoir d'honneur de protester^ par 
une adresse que le Roi refusa de recevoir mais qui 
n'en fut pas moins votée, contre la nouvelle loi de la 
presse présentée en 4826, et trois mois après retirée par 
le cabinet. A la Chambre des pairs, M. de Villèle ne 
trouvait ni un bon vouloir général, ni une majorité 
assurée. Même au Palais-Bourbon et aux Tuileries, ses 
deux places fortes, il perdait visiblement du terrain : 
dans la Chambre des députés, la majorité ministérielle 
se réduisaH et devenait triste, même en triomphant; à 
la cour, quelques-uns des plus afOdés serviteurs du 
Roi, les ducs de Rivière, de Fitz-James, de Maillé, le 
baron de Glandevès et bien d'autres, les uns par esprit 
de parti, lès autres par inquiétude monarchique, dési- 
raient la chute de M. de Yillèle, et lui préparaient des 
successeurs. Et le Roi lui-même, lorsque quelque nou- 
velle manifestation du sentiment public arrivait à lui, 
disait avec humeur en rentrant dans son cabinet : 
« Toujours Villèle ! toujours contre Villèle! » 

Au fond, l'injustice était criante : si le côté droit 
jouissait du pouvoir depuis six ans et l'avait exercé de 
façon à le garder, si Charles X avait, non-seulement 



386 * CHAPITRE VI. 

succédé paisiblement à Louis XVIII^ mais gouverné 
sans trouble et même avec des accès de popularité, 
^ c'était surtout à H. de ViUèle qu'ils en étaient redeva- 
bles. U avait fait deux choses difficiles et qu'on pour- 
rait appeler grandes si elles avaient duré plus long- 
temps; il avait discipliné l'ancien parti royaliste, et 
d'un parti de cour et de classe qui jusque-là n'avait été 
vraiment actif que dans, les luttes révolutionnaires, il 
avait fait, pendant six ans, un parti de gouvernement; 
il avait contenu son parti et son pouvoir dans les limites 
générales de la Charte, et pratiqué, pendant six ans, 
le gouvernement constitutionnel sous un prince et avec 
des amis qui passaient pour le comprendre assez peu 
et ne l'accepter qu'à regret. Si le Roi et le côté droit 
se sentaient en péril, c'était eux-mêmes, non M. de Vil- 
lèle, qu'ils en devaient accuser. 

Pourtant M. de Villèle n'avait, de son côté, nul droit 
de «se plaindre de l'injustice qu'il subissait. Il avait été 
pendant six ans le chef du gouvernement; en cédant 
au Roi ou à son parti quand il désapprouvait leurs des- 
seins, et en restant leur ministre quand il ne réussissait ^ 
pas à empêcher ce qu'il désapprouvait, il avait accepté 
la responsabilité des fautes commises sous son nom et 
de son aveu, quoique malgré lui. Il portait la peine de 
ses faiblesses dans l'exercice dû pouvoir et de son obsti- 
nation à le retenir, quelques concessions qu'il lui cour 
tât. On ne gouverne pas, sous un réghne libre, pour 
jouir du mérite et recueilUr le fruit des succès, en ré- 
pudiant les fautes qui amènent les revers. 



GOUVERNEMENT DU COTÉ DROIT (1823-1827). 287 

On doit à H. de ViUèle la justice de recooDaître qu'il 
n'essaya jamais de se soustraire à la responsabilité de 
son gouvernement^ soit qu'elle portât sur ses propres, 
actes où sur ses concessions à ses amis. On ne le vit 
"point rejeter sur ^son parti ou sur le Roi les fautes 
auxquelles il avait fini par consentir. 11 savait se taire 
et subir le blâme^ même quand il avait eu raison. En 
1825^ après l'a guerre d'Espagne et dans les débats finan- 
ciers dont elle devint la source, M. de La Bourdonnaye 
l'accusa d'avoir été l'auteur des marchés conclus à 
Bayonne en 4823 avec M. Ouvrard pour les approvi- 
sionnements de l'armée, et qui 'étaient l'objet des plus 
violentes attaques; M. de ViUèle eût pu fermer la bou- 
che à son adversaire, car, le 7 avril i823, il avait écrit 
à M. le duc d'Angoulême précisément pour le prémunir 
contre M. Ouvrard et ses propositions. Il ne s'en pré- 
valut point et se contenta de rendre compte au Roi^ 
dans un conseil auquel le Dauphin assistait, de la situa- 
tion dans laquelle il s'était trouvé. Le Dauphin lui dit 
aussitôt qu'il l'autorisait à faire usage de sa lettre : 
«Non, monseigneur, lui répondit M. de Villèle; il en 
arrivera, pour moi, ce qui plaira à Dieu; cela importe 
peu au pays; mais je me rendrais coupable envers le 
Roi comme envers la France si, pour me disculper 
' d'une accusation, quelque grave qu'elle puisse être, je 
laissais échapper, hors de l'enceinte de ce cabinet, une 
seule parole qui pût compromettre le nom de Monsei- 
'gneur. » 

Quand, malgré sa disposition confiante et opiniâtre 



888 • CHAPITRE VI. 

il se sentit sérieusement menacé^ quand les cris : A bas 
les ministres ! à bas Villèle ! profères paj plusieurs ba- 
taillons de la garde nationale^ pendant et après la revue 
que le Roi en passa au Champ-de-Hars, le ^ ayril 
i8i7^ eurent amené le licenciement de cette garde, me- 
sure violente quoique légale, qui agita vivement le 
public et le Conseil du Roi, quand M. de Villèle sen- 
tit clairement que, soit dans les Chambres, soit à la 
cour, il était trop attaqué et troplébranlé poul* pouvoir 
gouverner avec quelque efficacité, il prit résolument le 
parti que lui indiquait la Charte et que provoquait sa 
situation ; il demanda au Roi la dissolution de la Cham- 
bre des députés et des élections nouvelles qui vinssent 
ou raffermir ou renverser le cabinet. Charles X hésita; 
il craignait les élections; et quoiqu'il ne soutint plus 
fermement son ministre, la chance de le voir tomber 
et rincertitude sur le choix des successeurs Tinquié- 
taient autant que, dans sa légèreté, il pouvait s'intpiié- 
ter. M. de Villèle insista; le Roi se rendit; et malgré la 
loi électorale qu'en 1820 M. de Villète et le côté droit 
avaient votée, malgré leurs six années de gouverne- 
ment, malgré les efforts tie l'administration pour influer 
sur les élections, elles amenèrent un résultat conforme 
à l'état général des esprits, une majorité composée 
d'éléments divers, mais décidément hostile au cabinet. 
Après arvoir tâté avec soin ce nouveau terrain, après 
avoir reçu, de diverses parts, des propositions d'arran- 
gement et d'alliance, M. de Villèle ne se fit point d'illu-' 
sion sur ses chances de force et de durée, et il se retira 



GOUVERNEMENT BU COTÉ DROIT (18?3-1837). 989 

en conseillant au Roi un retour vers le centre et Fappel 
d'un cabinet modéré qu'il l'aida à former. Charles X 
prit ses nouveaux conseillers comme il quittait les an- 
ciens^ avec doute et tristesse; il ne faisait pas ce qui lui 
aurait plu et ne savait pas si ce qu'il faisait le tirerait^ 
pour quelques mois, d'embarras. Plus décidée, non par 
supériorité d'esprit mais par fermeté de cœur, la Dau- 
phine lui dit quand elle apprit sa résolution : « En 
abandonnant M. de ViUèle, vous descendez la première 
marche de votre trône. » 

l.e parti politique dont H. de ViUèle avait été le chef 
eût Tpu ressentir, pour lui-même, des pronostics au 
moins aussi sombres; il avait usé et perdu le seul 
homme sorti de ses rangs qui eût su lui faire légale- 
ment conquérir et exercer le pouvoir. 



19 



CHAPITRE VII 

MON OPPOSITION. 

Ha retraite à la Maisonnette,— ie publie quatre écrits politique» 
de circonstance : 1^ Du Gouvernement de la France depuis Im 
Reetauràtion et du Minùtère actuel (1820) ; fl9 Des ConspiraHonB^ 
et de la Justice poUtique (1821) ; 3« Det Moyens de gouvernement 
et d'opposition dans Vétat actuel de la France (1821) ; é* De la 
Peine de mort en matière politique (1822). — Caractère et effet de 
ces écrits. — Limites de mon opposition. — Le* Carhonafi. — 
Visite de M. Manuel. — J'ouvre mon cours sur rhisloife de» 
origines du gouvernement représentatif.— Son double but.— 
L'abbé Frajssinous en ordonne.la suspension. — Mes travaux, 
historiques, — sur l'histoire d'Angleterre, — sur l'histoire d» 
France. — Des relations et de l'influence mutuelle de l'AnKle- 
terre et de la France. — Du mouvement philosophique et Itt* 

. téraire des esprits à cette époque.— La Revue française.— 1^9^ 
Olobe. — Élections de 1827. — Ma participation à la société 
Aide-toif le ciel t'aidera. — Mes rapports avec le ministère Mar- 
tignac. — Il autorise la réouverture de mon cours. — Mea 
leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation en Eu- 
rope et en France. — Leur effet. — Chute du ministère Marti- 
gnac et avènement de M. de Polignac. — Je suis élu député à 
Lisieuz. 

(1820-1830). 

Quand je fus éliminé du Conseil d'État avec MH. Rayer- 
Côllard, Camille Jordan et Barante^ je reçus de tous 
côtés des témoignages d'une Tive sympathie. La dis- 
grâce volontairement encourue^ et qui impose quelques^ 
sacrifices^ flatte les amis politiques et intéresse les spec- 
tateurs indifférents. Je résolus de reprendre, à la 
Faculté des lettres, mon cours d'histoire moderne. Nous> 



MON OPPOSITION (18^0-1830) 291 

étions à la fin de juillet. Madame de Condorcet m'offrit 
de me prêter pour quelques mois une maison de cam- 
pagne qu'elle possédait à dix lieues de Paris^ près de. 
Meulan. Mes relations ayec elle n'avaient rien d'intime; 
ses sentiments politiques différaient beaucoup des 
miens; elle appartenait, avec passion et quand même, 
au XYiH* siècle et à la Révolution ; mais c'était un carac- 
tère élevé, un esprit ferme, un cœur généreux et 
capable d'affection; on pouvait sans embarras recevoir 
d'elle un service offert simplement et pour le seul plai- 
sir de le rendre. J'acceptai celui qu'elle me proposait^ 
et dans les premiers jours d'août j'étais établi à la Mai- 
sonnetley et j'y reprenais mes travaux. 

J'aimais beaucoup dès lors et j'ai toujours beaucoup 
aimé la vie publique. Pourtant je n'en suis jamais sorti 
sans éprouver un sentiment de bien-être mêlé à mon 
regret, comme un homme qui passe d'une atmosphère 
chaude et excitante dans un air léger et rafraîchissant. 
Dès' le premier moment, le séjour de la Maisonnette me 
plut. Placée à mi-côte, elle avait vue sur la. petite ville 
de Meulan avec ses deux églises^ l'une rendue au culte^ 
l'autre un peu ruinée et changée en magasin ; à droite 
Ae la ville, les regards tombaient sur YIle-Belley toute 
en vertes prairies et entourée de grands peupliers, en 
face, sur le vieux pont de Meulan, et au delà du pont^ 
sur la vaste et fertile vallée de la Seine. La maison^ 
point trop petite, était modeste et modestement arran- 
gée; des deux côtés, en sortant de la salle à manger, de 
grands arbres et des massifs d'arbustes; sur les der- 



S9) CHAPITRE VII. 

rière& et au-dessus de la maison^ un jardin .planté 
sans art, mais coupé par des allées montantes le 
long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du 
jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour 
causer à de.ux. Au delà de l'enceinte, toujours en 
montant, des bois, des champs, d'autres maisons de 
campagne, d'autres jardins dispersés sur un terrain 
inégïd. J'étais là avec ma femme et mon fils François 
qui venait d'avoir cinq ans. Mes amis venaient me voir. 
Il n'y avait, dans tout ce qui m'entourait, rien de beau 
ni de rare; c'était la nature avec ses plus simples orne- 
ments, et j'y menais la vie de famille avec ses plus pai- 
sibles douceurs. Mais rien ne me manquait, ni l'espace, 
ni la verdure, ni l'aflection, ni la conversation, ni la 
liberté, ni le travail, ni même la nécessité du travaU, 
aiguillon et frein dont la mollesse et la mobilité 
humaines ont si souvent besoin. J'étais heureux. Quand 
l'âme est sereine, le cœur plein et l'esprit actif, le^ 
situations les plus div£rses ont toutes leur charme et 
admettent toutes le bonheur. 

J'allais quelquefois à Paris pour mes travaux; je 
trouve, dans une lettre que j'écrivais à madame Guizot 
pendant l'une de ces courses, l'impression que j'y res.- 
sentais : « Au premier moment, je prends plaisir à 
rentrer dans le monde et à causer; mais bientôt le 
dégoût des paroles inutiles me gagne; il n'y a pire 
rabâchage que celui qui porte sûr les choses impor- 
tantes; on entend redire indéflnimcnt ce qu'on sait; on 
redit ce que savent ceux à qui l'on parle; c'est à la fois 



MON OPPOSITION (18S0-lâ30). 393 

insipide et agitant. Dans mon inaction^ j'aime mieux 
la conversation des arbres, des fleurs, du soleil, du 
vent. L'homme est infiniment supérieur à la nature; 
mais la nature est toiyours égale, et inépuisable dans sa 
monotonie. On sait qu'elle reste et qu'elle doit rester 
ce qu'elle est; on n'éprouve point en sa présence ce 
besoin d'aller en avant qui fait qu'on s'impatiente ou 
qu'on se lasse de la société des hommes quand ils ne 
le satisfont pas. Qui a jamais trouvé que les arbres 
devraient devenir rouges au lieu d'être verts, et que le 
soleil d'aujolurd'hui a tort de ressembler au soleil 
d'hier? On n'invoque point là le progrès ni la nou- 
veauté, et c'est pourquoi la nature nous tire de l'ennui 
du monde en même temps qu'elle nous repose de son 
agitation. 11 lui a été donné de plaire toujours sans 
jamais changer; immobiIe> l'homme devient ennuyeux, 
et il n'est pas assez fort pour être toi:ûours en mou-, 
vement. » 

Au sein de cette vie douce et pleine, les atTaires 
publiques, la part que j'avais commencé à y prendre, 
les liens d'opinion et d'amitié que j'y avais contractés, 
les espérances que j'y avais conçues pour mon paya et 
pour moi-même ne cessaient pourtant pas de me préoc- 
cuper fortement: L'envie me vint de dire tout haut ce 
que je pensais du nouveau régime de la France, de ce 
qu'il était depuis )B14, de ce qu'il devait être pour tenir 
sa parole et atteindre son but. Encore étranger aux 
Chambres, c'était là pour moi le seul moyen d'entrer 
en personne dans l'arène politique et d'y marquer un 



S94 CHAPITRE YII. 

peu ma place. J'étais parfaitement libre et à Tâge où la 
coDfTance désintéressée dans Fempire de la vérité se 
confond avec les honnêtes désirs de Tambition; je 
poursuivais le succès de ma cause en en espérant mon 
propre succès. Après deux mois de séjour à la Maison- 
neltey je publiai sous ce titre : du Gouvernement de la 
France depuis la Restauration et du Ministère actuel^ 
mon premier écrit d'opposition contre la politique qui 
prévalait depuis que le duc de Richelieu, en s'alliant 
avec le côté droit pour changer Id loi des. élections, 
avait changé aussi le siège et la pente du pouvoir. 

Je pris la question, ou, pour parler plus vrai, j'entrai 
dans la lutte sur le terrain où les Cent-Jours et la 
Chambre de 1815 l'avaient malheureusement placée. 
Qui aura, dans le gouvernement de la France, l'in- 
fluence prépondérante, les vainqueurs ou les vaincus 
de 1789, les classes moyennes élevées à leurs droits ou 
les classes jadis privilégiées? La Charte de la Restaura- 
tion est-elle la conquête de la société nouvelle ou le 
triomphe de l'ancien régime, l'accomplissement légi- 
time et sensé ou le châtiment mérité de la Révo- 
lution? 

J'emprunte à une préface que j'ai ajoutée, l'an der- 
nier, à une nouvelle édition de mon Cours sur V His- 
toire de la Civilisation en France, quelques lignes qui 
sont aujourd'hui, après plus de quai'ante ans d'expé- 
rience et de réflexion, l'expressibn fidèle de ma pensée : 

<x C'est la rivalité aveugle des hautes classes sociales 
qui a fait échouer parmi nous les essais de gouverne- 



MON OPPOSITION (1820-1830). 895 

ment libre. Au lieu de s'unir^ soit pour se défendre du 
despotisme^ soit pour fonder et pratiquer la liberté, la 
noblesse et la bourgeoisie sont restées séparées, ardentes 
à s'exclure ou à se supplanter, et ne voulant accepter, 
l'une aucune égalité, l'autre aucune supériorité. Pré- 
tentions iniques en droit et vaines en fait. Les hauteurs 
un peu frivoles de la noblesse n'ont pas empêché la 
bourg;eoisie française de s'élever et de prendre place au 
niveau supérieur de l'État. Les jalousies un peu pué- 
riles de la bourgeoisie n'ont pas empêché la noblesse 
de conserver les avantages que donnent la notoriété des 
familles et la longue possession des situations. Dans 
toute société qui vit et grandit, il y a un mouvement 
intérieur d'ascension et de conquête. Dans toute société 
qui dure, une certaine hiérarchie des conditions et des 
rangs s'étabUt et se perpétue. La justice, le bon sens^ 
l'intérêt public, l'intérêt personnel bien entendu, veu- 
lent que, de part et d'autre, on accepte ces faits natu- 
rels de l'ordre social. Les classes diverses n'ont pas su 
-avoir, en France, cette équité habile. Aussi ont-elles, 
les unes et les autres, porté pour elles-mêmes et fait 
porter à leur commune patrie la peine de leur inintel- 
ligent égoïsme. Pour le vulgaire plaisir de rester, les 
uns impertinents, les autres envieux, nobles et bour- 
geois ont été infiniment moins libres, moins grands, 
moins assurés dans leurs biens sociaux qu'ils n'au- 
raient pu l'être avec un peu plus de justice, de pré- 
voyance et de soumission aux lois divines des sociétés 
humaines. Ils n'ont pas su agir de concert pour être 



9M CHAPITRE YII. 

libres et puissants ensemble^ ils se sont livrés et ils ont ' 
livré la France aux révolutions. » 
— Nous étions loin, en 4820, de cette libre et impartiale 
. appréciation de notre bistoire politique et des causes de 
nos revers. Rengagés depuis cinq ans dans Fornière des 
anciennes rivalités de classes et des récentes luttes de 
révolution, nous étions passionnément préoccupés de 
nos échecs et de nos périls du moment, et pressés de 
vaincre sans nous inquiéter beaucoup du prix ou des 
embarras de la victoire. Je soutins avec ardeur la cause 
de la société nouvelle telle que la Révolution Ta faite, 
ayant l'égalité devant la loi pour premier principe^ 
et les classes moyennes pour élément fondamental. 
J'agrandis encore cette cause déjà si grande en la repor- 
tant dans le passé et en retrouvant ses intérêts et ses 
vicissitudes dans tout le cours de notre bistoire. Je ne 
veux atténuer ni mes idées ni mes paroles : « Depuis 
plus de treize siècles, disais-je, la France contenait deux 
peuples, un peuple vainqueur et un peuple vaincu. 
Depuis plus de treize siècles, le peuple vaincu luttait 
pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre-his- 
toire est Thistoire de cette lutte. De nos jours, une 
bataille décisive a été livrée. Elle s'appelle la Révolution. 

Le résultat de la Révolution n'était pas douteux. 

L'ancien peuple vaincu était devenu le peuple vain- 
queur. A son tour, il avait conquis la France. En IBi4, 
il la possédait sans débat. La Charte reconnut sa pos- 
session, proclama que ce fait était le droit, et donna au 
droit le gouvernement représentatif pour garantie. Le 



MON OPPOSITION (1820-18S0:. JtffJ 

Roi se flt^ par ce seul acte^ le chef des conquérants nou- 
Teaux. Il se plaça dans leurs rangs et à leur téte^ s'en- 
gageant à défendre avec eux et pour eux les conquêtes 
de la Rérolution, qui étaient les leurs. La Charte empor- 
tait^ sans nul doute^ un tel engagement^ car la guerre 
allait évidemment recommencer. Il était aisé de pré- 
voir que le peuple vaincu ne se résignerait point à sa 
défaite. Ce n'est pas qu'elle le réduisît à subir la condi- 
tion qu'il avait imposée jadis. Il retrouvait le droit s'il 
perdait le privilège^ et en tombant de la domination il 
pouvait se reposer dans l'égalité. Mais il n'est pas donné 
à de grandes masses d'hommes d'abdiquer ainsi la fai- 
blesse humaine, et leur raison demeure toujours bien 
loin en arrière de la nécessité. Tout ce qui conservait 
ou rendait aux anciens possesseurs du privilège une 
lueur d'espérance devait les porter à tenter de le res- 
saisir. La Restauration ne pouvait manquer de produire 
cet efifet. Le privilège avait entraîné le trône dans sa 
chute; il devait croire qu'en se relevant le trône le 
relèverait. Comment n'en eût-il pas eu l'espoir? La 
France de la Révolution en avait la crainte. Hais quand 
même les événements de 4814 n'auraient pas amené la 
Restauration, quand même la Charte nous serait venue 
d'une autre source et par une autre dynastie, le seul 
établissement du système représentatif, le seul retour 
de la liberté auraient remis en lumière et rappelé au 
combat l'ancien peuple, le peuple du privflége. Ce 
peuple existe au milieu de nous; il vit, parle, circule, 
agit, influe d'un bout de la France à l'autre. Décimé et 



S98 CHAPITRE VII. 

dispersé par la Convention^ séduit et contenu par Napo- 
léon, dès que la terreur ou le despotisme ces^e (et ni 
Fun ni l'autre n'est durable], il reparaît, prend sa place 
et travaille à recouvrer celle qu'il a perdue... Nous 
avons vaincu l'ancien régime; nous le vaincrons tou- 
jours; mais longtemps encore nous aurons à le com- 
battre. Quiconque veut en France l'ordre constitution- 
nel, des élections, des Chambres, une tribune, la 
liberté de la presse, toutes les libertés publiques, doit 
renoncer à prétendre que, dans cette révélation conti- 
nuelle et si animée de toute la société, la contre-révo- 
lution demeure muette et inactive. » 

Au moment même où je résumais en termes si ab- 
solus et si vifs la situation que la Révolution, la Restau- 
ration et la Charte faisaient à la France, je pressentais 
qu'on pourrait abuser, au profit des passions révolu- 
tionnaires, de mes idées ou de mon langage, et pour 
les renfermer dans de justes limites, je me bâtais 
d'syouter : « En disant que, depuis l'origine de notre 
monarchie, la lutte de deux peuples agite la France, et 
que la Révolution n'a été que le triomphe de vainqueurs 
nouveaux sur les anciens maîtres du pouvoir et du sol, 
je n'ai point entendu établir une Qliation historique, ni 
supposer que le double fait de la conquête et de la ser- 
vitude s'est perpétué, constant et identique; à travers 
les siècles. Une telle assertion serait évidemment dé- 
mentie par les réalités. Dans ce long espace de temps, 
les vainqueurs et les vaincus, les possesseurs et les 
possessions, les deux races enfin se sont rapprochées. 



MON OPPOSITION (1830-1830). 399 

déplacées^ confondues; elles ont subi^ dans leur exis- 
tence et dans leurs relations^ d'innombrables vicissi- 
tudes. La justice^ dont la complète absence anéantirait 
aussitôt la société^ s'est introduite dans les effets de la 
force. Elle a protégé les faibles^ contenu les puissants^ 
réglé leurs rapports, substitué progressivement de Tor- 
dre à la violence, de l'égalité à l'oppression. Elle a fait 
la France enfin telle que le monde l'a vue, avec son 
immense gloire et ses époques de repos. Mais il n'en 
est pas moins vrai que, durant treize siècles, par le ré- 
sultat de la conquête et de la féodalité, la France a tou- 
jours renfermé deux situations, deux classes sociales, 
profondément diverses et inégales, qui ne se sont point 
amalgamées ni placées, l'une envers l'autre, dans un 
état d'union et de paix, qui n'ont cessé enfin de lutter, 
celle-ci pour conquérir le droit, celle-là pour retenir 
le privilège. C'est là notre histoire. C'est en ce sens 
que j'ai parlé de deux peuples, de vainqueurs et de 
vaincus, d'amis et d'ennemis, et de la guerre, tantôt 
publique et sanglante, tantôt intérieure et purement 
politique, que se sont faite ces deux grands intérêts. 
En relisant* aujourd'hui ces pages et tout mon livre 
de 1820, j'en reçois une impression que je tiens à con- 
stater. A considérer les choses au fond et en elles-mêmes, 
comme historien et comme philosophe, je n'y trouve à 
peu près rien à reprendre; je persiste à penser que les 
idées générales y sont justes, les grands faits sociaux 
bien appréciés, les personnages politiques bien compris 
et peints ayèc vérité. Comme acte et polémique de cir- 



300 . CHAPITRE VII. 

constance^ l'ouvrage est trop absolu et trop rude; je 
n'y tieps pas assez de compte des difficultés et des 
nuances; je tranôhe trop fortement les situations et le» 
partis; j'exige trop des hommes; je n'ai pas assez de 
tempérance, de prévoyance, • ni de patience. L'esprit 
d'opposition me dominait trop exclusivement. 

Je ne tardai pas, même alors et peut-être à cause du 
succès que j'obtins, à m'en douter un peu moi-même. 
J'ai peu de goût naturel pour l'opposition, et plus j'ai 
avancé dans la vie, .plus j'ai trouvé que c'était un rôle à 
la fois trop facile et trop périlleux. 11 n'y faut pas un 
grand mérite pour réussir, et il y faut beaucoup de 
vertu pour résister aux entraînements du dehors et à 
ses propres fantaisies. En 1820, je n'avais encore pris 
au gouvernement qu'une part indirecte et secondaire; 
pourtant j'avais déjà le sentiment de la difficulté de 
gouverner, et quelque répugnance à l'aggraver en atta- 
quant le pouvoir chargé d'y suffire. Une autre vérité 
commençait aussi dès lors à m'apparaître : dans nos 
sociétés modernes, quand la liberté s'y déploie, la lutte 
est trop inégale entre ceux qui gouvernentet ceux qui 
critiquent le gouvernement; aux uns, tout le fardeau 
et une responsabilité sans limite; on ne leur passe rien : 
aux autres, une entière liberté sans responsabilité; de 
leur part, on accepte ou l'on tolère tout. Telle est, du 
moins chez nous, dès que nous Sommes libres, la dis- 
position pubhque. Plus tard et dans les affaires, j'en ai 
senti moi-même le poids; mais c'est dans l'opposition, 
je puis le dire, et sans aucun retour personnel , que 



MON OPPOSITION (1820-1830). . ^ 301 

j'en ai -d'abord entrevu l'inique et nuisible rigueur. 

Par instinct plutôt que par une idtention réfléchie et 
précise^ le désir me vint, .après avoir fait acte d'opposi- 
tion déclarée, de prouver que l'esprit de gouvernement 
ne m'était pas étranger. Des hommes sensés inclinaient 
à penser que du système représentatif il ne pouvait 
sortir, chez nous du moins et dans l'état où la Révolu- 
tion avait laissé la France, un vrai gouvernement, et 
que. nos ardeurs pour les institutions libres n'étaient 
propres qu'à énerver le pouvoir et à livrer la société à 
l'anarchie. Les temps révolutionnaires et les temps im- 
périaux nous avaient naturellement légué cette idée; 
la France n'avait connu la liberté politique que par les 
révolutions et l'ordre que par le despotisme ; leur har- 
monie paraissait une chimère. J'entrepris d'établir, 
non-seulement q^e cette chimère des grands cœurs 
pouvait devenir une réalité, mais qu'il dépendait de 
nous de la réaliser, car le régime fondé par la Charte 
contenait, et contenait seul, pour nous, les moyens 
essentiels de gouvernement régulier et d'opposition 
efficace que pouvaient souhaiter les sincères amis du 
pouvoir et de la liberté. Mon ouvrage Des Moyens de 
gouvernement et d^ opposition dans téiat actuel de la 
France, pubUé en 1821, fut tout entier consacré à re 
dessein. 

Je ne fis là point de politique théorique et générale; 
j'en écartai même expressément l'idée : <c Peut-être, 
disais-je dans ma préface, aborderai-je un jour, sur la 
nature et les principes du gouvernement constitu- 



302 CHAPITRE VU. 

tionnel^ des questions plus générales et d'un intérêt 
pressant^ bien que leur solution soit étrangère à la po- 
litique actiYe^ aux choses et aux honunes du moment. 
Je ne veux parler aujourd'hui que du système actuel 
du pouvoir et des Vrais moyens de gouYemer notre 
bonne et belle patrie, d Tout novice et doctrinaire que 
j'étais alors^ je n'avais garde de penser que les mêmes 
maximes et les mêmes procédés de gouvernement 
fussent bons partout, ni que tous les peuples et tous les 
siècles dussent être, au même moment, jetés dans le 
même moule. Je me renfermais soigneusement dans 
mon temps et dans mon pays, m'appliquant à montrer 
quels efficaces moyens de gouvernement étaient déposés 
dans les vrais principes et le jeu régulier des institu- 
tions que la France tenait de la Charte, et comment on 
pouvait les pratiquer avec^succès, dans le légitime inté- 
rêt et pour la force du pouvoir. Je fis, sur les moyens 
d'opposition, le même travail, convaincu et voulant 
convaincre les adversaires de la politique alors domi- 
nante qu'on pouvait contrôler l'autorité sans la détruire, 
et user des droits de la liberté sans ébranler les bases 
de l'ordre établi. C'était mon ardente préoccupation 
d'élever la politique hors de l'ornière révolutionnaire, 
et de faire pénétrer au sein du régime constitutionnel 
dès idées de légale et forte conservation. 

Trente-six ans se sont écoulés. Dans ce long inter- 
valle, j'ai pris part, pendant dix-huit ans, au travail de 
ma génération pour la fondation d'un gouvernement 
libre. J'en ai quelque temps porté le poids. Ce gouver- 



MON OPPOSITION (1820-1830), 303 

nement a été renversé. J'ai ainsi éprouvé moi-ménie 
Fimmense difficulté et subi le douloureux insuccès de 
cette grande entreprise. Pourtant^ et je le dis sans hési- 
tation sceptique comme sans modestie affectée^ je relis 
aujourd'hui ce que j'ai écrit en 1821, sur les moyens 
de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de 
la France, avec une satisfaction presque sans mélange. 
J'exigeais beaucoup du pouvoir, mais rien, je crois, 
qu'il ne lui fût possible et nécessaire d'accomplir. Et 
malgré ma jeune confiance, je ne méconnaissais point, 
même alors, qu'il y avait encore d'autres conditions au 
succès : a Je n'ai point dessein, disais-je, de tout im- 
puter, de tout demander au pouvoir lui-même. Je ne 
lui dirai pas, comme on le fait souvent ; — Soyez juste, 
sage, ferme, et ne vous inquiétez de rien. — Le pouvoir 
n'est pas libre d'être ainsi excellent à lui tout seul. Il ne 
fait pas la société, il la trouve ; et si la société est im- 
puissante à le seconder, si des principes anarchiques la 
possèdent, si elle renferme en son propre sein -les 
causes de la dissolution, le pouvoir aura beau faire ; il 
n'est pas donné à la sagesse humaine de sauver un 
peuple qui ne concourt pas lui-même à son salut. » 

Pendant que je publiais, contre l'attitude et les ten- 
dances du cabinet, ces deux attaques, les conspirations 
et les procès politiques éclataient de jour en jour et 
amenaient leurs tragiques conséquences. J'ai déjà dit 
ce que je pensais des complots de cette époque, et 
pourquoi je les trouvais aussi mal fondés que mal con- 
duits, sans motifs légitimes comme sans moyens effi- 



304 CHAPITRE VIL 

caces. Mais en les réprouvant^ j'étais ému du sincère et 
courageux dévouement de tant d'hommes^ la plupart 
très-jeunes^ qui prodiguaient^ pour une cause qu'à tort 
ils croyaient bonne^ les trésors de leur âme et -de leur 
vie. Parmi les épreuves que nous impose notre temps, 
je n'en connais guère de plus pénible que celle des sen- 
timents combattus, et ces perplexités entre le blâme et 
l'estime, la réprobation et la sympathie, que j'ai tant de 
fois ressenties en assistant aux actes de tant de mes con- 
temporains. J'aime l'barmonie et la clarté dans les 
âmes comme dans les sociétés humaines, et nous vi- 
vons à une époque de confusion et d'obscurité morale 
comme sociale. Combien d'hommes j'ai connus qui, 
doués de belles qualités, auraient mené dans d'autres 
temps une vie droite et simple, et qui, de nos jours, 
ont erré à travers les problèmes et les ténèbres de leur 
propre pensée, ambitieux turbulents ou fanatiques 
aveugles, ne sachant ni atteindre leur but, ni se tenir 
en repos ! Dès 1820, quoique jeune encore moi-même, 
je déplorais cette perturbation des esprits et des desti- 
nées, presque aussi triste à contempler que funeste à 
subir; mais, en la déplorant, j'avais des alternatives de 
jugement sévère et d'émotion indulgente; et sans cher- 
cher à désarmer lepouvoir dans sa légitime défense, je 
ressentais un profond désir de lui inspirer, envers de 
tels adversaires, une généreuse et prudente équité. 

Un sentiment vrai ne se résigne pas à se croire im* 
puissapt. Les deux écrits que je publiai en iSâl et 
1822, intitulés l'un. Des Conspirations et de la Justice 



MON OPPOSITION (18SO-1830). 306 

politique, l'autre^ De la Peiné de mort en matière poli- 
tique, ne furent points de ma part^ des actes d'opposi- 
tion; je m'appliquai à leur retirer ce caractère. Pour 
en marquer avec précision le sens et le but, il me suf- 
fira d'en rappeler les deux épigraphes; je plaçai en 
tête du premier ces paroles du pi-ophète Isaïe : «Ne 
dites point conjuration toutes les fois que ce peuple dit 
conjuration ; » et ei^ tête du second celles de saint 
Paul : « sépulcre, où est ta victoire? mort, où est 
ton aiguillon? » J'avais à cœur de convaincre le pouvoir 
lui-même que la bonne politique comme la vraie jusr 
tice lui conseillaient de rendre les procès politiques et 
les exécutions capitales très-rares, et qu'en déployant, 
contre tous les faits qui pouvaient la provoquer, toute' 
la rigueur des lois, il se créait bien plus de périls qu'il 
n'en écartait. Le sentiment public était d'accord avec 
le mien : les hommes sensés et indépendants, étran- 
gers aux passions des partis engagés dan§ la lutte, trou- 
vaient, comme moi, qu'il y avait excès dans l'action de 
la police au milieu des complots, excès dans le nombre 
et l'àpreté des poursuites, excès dans l'application des 
peines légales. Je pris grand soin de renfermer ces 
plaintes dans leurs justes limites, d'en écarter toute 
comparaison injurieuse, toute prétention à des réformes 
soudaines, et de ne point contester au pouvoir ses armes 
nécessaires. En traitant des questions nées au sein des 
plus violents orages, je voulais les porter dans une ré- 
gion haute et sereine, convaincu que, de là seulement, 
mes idées et mes paroles auraient quelque chance 

T. I. 90 



aoe CHAPITRE VIT. 

d'être efficaces. Elles reçurent la «sanction d'un allié 
plus puissant que moi. La Cour des pairs, qai com- 
mença alors à prendre, dans le jugement des procès 
politiques, la place que lui assignait la Charte, mit sur- 
le-champ la vraie justice et la bonne politique en pra- 
tique. Rare et beau spectacle que celui d'une grande 
assemblée essentiellement politique dans son origine 
et dans sa composition, fidèle soutien du pouvoir, et 
pourtant constamment soigneuse, non-seulement d'é- 
lever la justice au-dessus des passions du moment, 
mais encore d'apporter, dans l'appréciation et la puni- 
tion des crimes politiques, l'intelligente équité qui peut 
seule satisfaire la raison du philosophe et la charité du 
chrétien. Et dans l'honneur de ce spectacle, une part 
revient aux pouvoirs de ce temps, qui non-seulement ne 
' tentèrent jamais de porter à l'indépendance et à l'im- 
partialité de la Cour des pairs aucune atteinte, mais 
qui ne se permirent pas de s'en plaindre. Après le mé- 
rite d'être eux-mêmes et de leur propre mouvement 
justes et sages, c'en est un réel, pour les puissants de 
la terre, d'accepter sans résistance et sans murmure le 
bien qu'ils n'ont pas été les premiers à pratiquer. 

J'ai vécu dans un temps de complots et -d'attentats 
politiques, dirigés tantôt contre des pouvoirs auxquels 
j'étais étranger et même opposant, tantôt contre des 
pouvoirs que je soutenais avec ardeur. J'ai vu les con- 
spirateurs tantôt impunis, tantôt frappés avec toute la 
rigueur des lois. Je demeure convaincu que, dans l'état 
actuel des espritjs^ des cœurs et des mœurs, la peine de 



MON OPPOSITION (1880-1830). 807 

mort est contre de tels actes une mauvaise arme^ qtii 
blesse grièvement les pouvoirs empressés à s'en servir 
pour se sauver. Non que la vertu comminatoire et pré- 
ventive manquera cette peine; elle efihiye et détourne 
des complots bien des gens qui seraient tentés d'y en-^ 
trer.Mais à côté de ce salutaire effet, elle en produit 
«d'autres qui sont funestes. Ne tenant aucun compte des 
motifs et des dispositions qui ont poussé les hommes 
aux actes qu'elle punit, elle frappe du môme coup le 
pervers et le rêveur, l'ambitieux déréglé et le fanatique 
dévoué; e{ par cette grossière confusion elle offense 
plus de sentiments moraux qu'elle n'en satisfait; elle 
irrite encore plus qu'elle n'eflï*aye; elle émeut de pitié 
les spectateurs indifférents, et apparaît aux intéressés 
comme un acte de guerre qai revêt faussement les 
formes d'un arrêt de justice. L'intimidation qu'elle 
inspire d'aberd s'affaiblit de jour en jour, tandis que la 
haine et la soif de vengeance qu'elle sème dans les 
cœurs s'enveniment et se répandent. Et un jour arrive 
où le pouvoir qui s'est cru sauvé se voit assailli par des 
ennemis bien plus nombreux et plus acharnés que 
n'étaient ceux dont il s'est défait. 

Un jour viendra aussi, j'en ai la confiance, où, pour 
les délits purement politiques, les peines du bannisse- 
ment et de la déportation, bien graduées et sérieuse- 
ment appliquées, seront, en droit comme en fait, sub* 
âtituées à la peine de mort. En attendant, je compte 
parmi les meilleurs souvenirs de ma vie d'avoir vive- 
ment réclamé, à ce sujet, la vraie justice et la bonne poli-* 



806 CHAPITRE VII. 

tique dans un temps où elles étaient compromises par 
les passions des partis et les périls du pouvoir. 

Ces quatre ouvrages^ publiés coup sur coup dans Tes- 
pace de deux ans^ frappèrent assez vivement l'attention 
publique. Tous les hommes considérables de Topposi- 
tion dans les Chambres m'en remercièrent comme d'un 
service rendu à la cause de la France et des institutions 
libres : a Vous gagnez^ sanâ nous, des batailles pour 
nous, » me dit le général Foy. M. Royer-Collard, en me 
faisant, sur le premier de ces écrits [Du GauvememetU 
de la France depuis la Restauration), quelques objec- 
tions, ajoutait : « Votre livre est plein de vérités; on les 
y ramasse à la peUe. » Je reproduis sans embarras ces 
témoignages d'une approbation sérieuse : quand on 
agit sérieusement, quoi qu'on fasse, mesures politi- 
ques, discours ou livres, il faut réussir et atteindre à 
son but; l'éloge vaut beaucoup quand il donne la certi- 
tude du succès. Cette certitude une fois acquise, je ne 
fais nul cas des compliments; un peu de puérilité et de 
ridicule s'y mêle toujours; la sympathie sans phrases a 
seule uh charme vrai et digne. J'avais quelque droit de 
mettre quelque prix à celle qu'on me témoignait dans 
Vopposition, car je n'avais rien fait pour plaire aux 
passions, ni pour ménager les préjugés et les arrière- 
pensées qui fermentaient dans les rangs extrêmes du 
parti; j'avais aussi franchement soutenu la royauté 
que combattu le cabinet, et il était clair que je ne vou- 
lais pas plus Uvrer la maison de Bourbon que la Charte 
à leurs divers ennemis. 



MON OPPOSITION (1820-1830). 809 

Deux occasions me viarent bientôt de m'expliquer, 
à ce sujet; d'une façon encore plus personnelle et plus 
précise. En iSii^ peu après la publication de mon 
Essai sur les conspiratkns et la justice politique, V\m 
des meneurs du parti qui conspirait, homme d'esprit 
et d'honneur, mais passionnément engagé dans les 
sociétés secrètes, cet héritage des temps de tyrannie 
qui deyient le poison des temps de liberté, vint me Toir 
et me témoigna ayec chaleur sa reconnaissante appro- 
bation. Les plus hatdis conspirateurs sont charmés, 
quand le péril éclate, de se mettre à couvert dei rière 
les principes de justice et de modération que sou- 
tiennent les hommes qui ne conspirent pas. Nous cau- 
sâmes librement de toutes choses. Près de me quitter, 
mon visiteur me prenant vivement le bras, me dit : 
« Soyez donc des nôtres ! — Qu'appelez-vous des vôtres? 
— ^Entrez avec nous dans la Charbonnerie; c'est la seule 
force efficace pour renverser un gouvernement qui 
nous humilie et nous opprime. — ^Vous vous trompez 
sur mon compte ; je ne me sens ni humiUé, ni opprimé, 
ni moi, ni mon pays. — Que pouvez-vous donc espérer 
de ces gens-là? — Il ne s'agit pas d'espérances , je veux 
garder ce que nous possédons : nous avons tout ce qu'il 
faut pour nous faire nous-mêmes un gouvernement 
libre. Le pouvoir actuel méritera peut-être souvent, et, 
à mon aviS/ 11 mérite en ce moment d'être combattu, 
mais pas du tbut d'être renversé; il n'a rien fait, bien 
s'en faut, qui nous en donne ni le droit, ni la force, et 
nous avons assez d'armes légales et publiques pour le 



WO CHAPITRE VII. 

redresser en le combattant. Je ne yeux ni de Totre btif, 
ni de Vos moyens ; vous nous ferez à tous> comme à 
vous-même^ beaucoup de mal sans réussir; et si vous 
réussissiez^ ce serait encore pis. » U me quitta sans 
humeur^ car il me portait de ramitié, mais pas le moins 
du monde ébranlé dans sa passion de sociétés secrètes 
et de complots. C'est une ilèvre dont on ne guérit pas 
quand on lui a livré son âme^ et un joug dont on ne 
s'afflranchit pas quand on Ta longtemps subi. 

Un peu plus tard^ en iS^, quand les écrits que je 
viens de rappeler eurent produit leur effet/ je reçus la 
visite de M. Manuel. Nous nous rencontrions quelque* 
fois chez des amis communs^ et nous vivions en bons 
rapports^ mais sans aucune intimité. H venait évidem- 
ment m'en offrir et en chercher davantage. Avec une 
fi:*anchise dans laquelle la nature un peu étroite de son 
esprit avait peut-être autant de part que la fermeté de 
ses résolutions^ il passa promptement des compliments 
aux conffdences^ et en se félicitant de mon opposition^ 
il me laissa voir toute la portée de la sienne. Il ne 
croyait ni à }a Restauration^ ni à la Charte^ tenait la 
maison de Bourbon pour incompatible avec la France 
de la Révolution^ et regardait un changement de 
.dynastie comme la conséquence nécessaire du change- 
ment de rétat social. Il amena dans le cours de l'entre- 
tien la mort récente de Fempereur Napoléon, la sécurité 
qui en résultait pour la paix européenne, et le nom de 
Napoléon 11 comme unelsolution possible, probablement 
la meilleure, des problèmes dé notre avenir. Tout cela 



MON OPPOSITION (1880-1830). 811 

fut dit en termes mesurés^ mais clairs > sans détour 
comme sans passion^ et avec l'intention marquée de 
voir à quel point je repousserais ou j'admettrais de 
teHes perspectives. Je ne m^attendais ni à la yisite, ni à 
la conversation; mais je ne m'y refusai points ne me 
flattant guère d'attirer à moi H. Manuel^ mais n'ayant 
nulle envie de me cacher de lui : a Loin de croire^ lui 
dis-je^ qu'un changement de dynastie soit nécessaire à 
la France^ je le regarderais comme un grand mal et un 
grand péril. Je tiens la Révolution de 1789 pour satis- 
faite aussi bien que pour faite; elle a dans la Charte 
toutes les garanties que réclament ses intérêts et ses 
vcBux légitimes. Je ne crains point la contre-révolution; 
nous avons contre elle la puissance du droit comme 
celle du fait^ et si l'on était jamais assez fou pour la 
tenter, nous serions assez forts pour l'arrêter. Ce qui 
importe aujourd'hui à la France, c'est d'expulser Tes- 
prit révolutionnaire qui la tourmente encore, et de 
pratiquer le régime libre dont elle est en possession. La 
maison de Bourbon convient très-bien à ce double 
besoin du pays. Son goîivernement est antirévolution* 
naire par nature et libéral par nécessité. Je redouterais 
beaucoup un pouvoir qui, tout en maintenant l'ordre, 
serait d'origine, de nom, ou d'apparence, assez révolu- 
tionnaire pour se dïspeùser d'être libéral. J'aurais peur 
que le pays ne s'y prêtât trop aisément. Nous avons 
besoin d'être un peu inquiets sur nos intérêts pour 
apprendre à garder nos droits. Sous le gouvernement 
de la maison de Bourbon, nous nous sentons obligés en 



31Î CHAPITRE VU. 

même temps au respect et à la vigilance. L'un et Tautre 
sentiment nous sontbons. Je ne sais ce qui nous arri- 
verait si l'un ou l'autre venait à nous manquer. » 

M. Manuel n'insista point. 11 avait trop de sens pour 
se plaire aux paroles inutiles. Nous continuâmes quel- 
que temps à causer sans discuter^ et nous nous sépa- 
râmes^ pensant bien, je crois, l'un de l'autre, mais 
persuadés l'un et l'autre que nous n'agirions jamais en 
commun. 

En même temps que je publiais ces divers écrits, je 
préparais mon cours d'histoire moderne, que j'ouvris 

. en eïïet le 7 décembre 1820. Décidé à user des deux 
moyens d'influence qui s'offraient à moi, l'enseigne- 
ment public et la presse, j'en usai pourtant très-diffé- 
remment. J'écartai de mon cours toute allusion aux 
circonstances, au système et aux actes du gouverne- 
ment ; je m'interdis toute pensée d'attaque ou seule- 
ment de critique, tout souvenir des affaires et des luttes 
du moment. Je me renfermai scrupuleusement dans la 
sphère des idées générales et des faits anciens. L'indé- 
pendance intellectuelle est le droit de la science ; elle le 
perdrait si elle en faisait un instrument d'opposition 
politique. Pour que les Ubertés diyerses se déploient 

- efQcacement, il faut qu'elles restent chacune dans son 
domaine; leur retenue fait leur force comme leur 
sûreté. 

En m'imposant cette règle de conduite, je n'en éludai 
point la difficulté. Je pris pour sujet de mon cours 
l'histoire des anciennes institutions politiques de l'Eu- 



MON OPPOSITION (1820-1830). 313 

rope chrétienne, et des origines du gouvernement 
représentatif dans les divers États où il a étc^ tenté, 
avec ou sans succès. Je touchais de bien près, dans un 
tel sujet, aux embarras flagrants de cette politique con- 
temporaine*dont j'étais résolu à me tenir loin. Mais j'y 
trouvais aussi l'occasion naturelle de poursuivre, par 
les seules voies de la science, le double but que je me 
proposais. Je voulais combattre les théories révolution- 
naires, et rappeler, sur le passé de la France, l'intérêt 
et le respect. Nous sortions à peine de 1^ plus violente 
lutte contre cette ancienne société française, notre ber- 
ceau séculaire; nous avions encore le cœur plein, 
envers elle, de colère ou d'indifférence, et l'esprit con- 
fusément imbu des idées, vraies ou fausses, sous les- 
quelles elle avait succombé. Le jour était venu de 
déblayer cette arène couverte de ruines, et de substi- 
tuer, en pensée comme en fait, l'équité à l'iiostilité, et 
les principes de la liberté aux armes de la révolution. On 
ne construit pas un édifice avec des machines de guerre; 
on ne fonde pas un régime libre avec des préventions 
ignorantes et des haines acharnées. Je rencontrais à 
chaque pas^ dans mon cours, les grands problèmes 
d'organisation sociale au nom desquels les classes et 
les partis divers venaient de se porter de si rudes coups, 
la souveraineté du peuple et le droit divin, la monar- 
chie et la république, l'aristocratie et la démocratie, 
Tunité ou la division des pouvoirs, les divers systèmes 
d'élection, de tonstitution et d'action des assemblées 
appelées à concourir au gouvernement. J'abordai toutes 



314 CHAPITRE VU. 

ces questions avec le ferme dessein de passer au crible 
les idées de notre temps, et de séparer les ferments où 
les rêveries révolutionnaires des progrès de justice et 
de liberté conciliables avec les lois éternelles de Fordre 
social. A côté de ce travail philosophique J'en poursui- 
vis un autre spécialement historique : je m'appliquai 
à mettre en lumière les efforts intermittents, mais tou- 
jours renaissants, de la société française, pour sortir 
du chaos au sein duquel elle était née, tantôt la lutte, 
tantôt l'accord dç ses divers éléments , royauté , no- 
blesse, clergé, bourgeoisie et peuple, dans les diverses 
phases de cette rude destinée, et le développement glo- 
rieux, bien que très-incomplet, de la civilisation fran- 
çaise, telle que la Révolution française l'a recueillie à 
travers tant de combats et de vicissitudes. J'avais à 
cœur de faire rentrer la vieille France dans la mémoire 
et l'intelligence des générations nouvelles; car il y avait 
aussi peu de sens quç de justice à renier ou à dédaigner 
nos pères au moment où nous faisions, en nous égarant 
beaucoup à notre tour, un pas immense dans les mêmes 
voies où, depuis tant de siècles, ils avaient eux-mêmes 
marché: 

J'exposais ces idées devant -des auditeurs la plupart 
assez peu disposés à les accueillir, ou seulement à y 
prendre intérêt. Le public qui suivait alors mon cours 
était bien moins nombreux et moins varié qu'il ne le 
fut quelques années plus tard. 11 se composait surtout 
de jeunes gens, élèves des diverses écoles savantes, et 
de quelques groupes de curieux, amateurs des grandes 



MON OPPOSITIOK (1820-1830). 316 ^ 

études historiques. Les uns n'étaient point préparés à 
ceDes que je leur offirais^ et manquaient des connais- 
sances préalables qui les leur auraient fait goûter. 
Chez beaucoup d'autres^ les préjugés et les idées du 
xyin« siècle et de la Révolution^ en matière de philoso- 
phie politique ou d'histoire^ étaient déjà à Tétat de ces 
habitudes d'esprit froidement invétérées qui n'admet- 
tent plus la discussion et n'écoutent qu'avec indiffé- 
rence ou méfiance ce qui les contrarie. D'autres enfin, 
et parmi ceux-ci se trouvaient les esprits les plus actifs 
et les plus ouverts, étaient plus ou moins engagés dans 
les sociétés secrètes, les menées hostiles, les complots, 
et j'étais, pour eux, bien inerte dans mon opposition. 
J'avais ainsi bien des obstacles à surmonter et bien des 
conversions à faire pour attirer dans les voies, où je 
marchais le petit public qui venait m'écouler. 

Hais il y a toujours, dans un public français, quelles 
que soient ses préventions, une élasticité intellectuelle, 
un goût pour le mouvement d'esprit et pour les idées 
nouvelles hardiment présentées, et une certaine équité^ 
généreuse qui le disposent à la sympathie, même avaht 
qu'il ne donne son adhésion. J'étais en même temps 
libéral et antirévolutionnaire, dévoué aux principes 
fondamentaux de la nouvelle société française , et 
animé', pour la vieille France, d'un respect affectueux; 
je combattais des idées qui formaient la foi politique 
de la plupart de mes auditeurs ; f en exposais d'autres 
qui leur étaient suspectes, même quand elles leur 
"Semblaient justes; il y avait en moi, pour eux, des 



316 CHAPITRE VU. * 

obscurités^ d^s contradictions, des perspectiTes qui les 
étonnaient et les faisaient hésiter à me suivre.. Pour- 
tant ils me sentaient sérieux et sincère; ils étaient de 
jour en jour plus convaincus que mon impartialité 
-historique n^était pas de rindifiTérence, ni ma foi poli- 
tique de la réactioavers l'ancien régime, ni mon oppo- 
sition à toute menée subversive de la ^complaisance 
pour le pouvoir. Je gagnais du terrain dans l'esprit de 
mes auditeurs : quelques-uns, et des plus distingués, 
venaienidécidément à moi ; d'autres entraient en doute 
sur la vérité de leurs théories et l'utilité de leurs prati- 
ques conspiratrices; presque tous prenaient en goût 
l'appréciation équitable du passé, et en estime l'oppo- 
sition patiente et légale dans le présent. L'esprit révo- 
lutionnaire, dans cette jeune et vive portion du public, 
était visiblement en déclin; non par scepticisme et 
apathie, mais parce que d'autres idées, d'autres senti- 
ments lui disputaient la place dans les âmes, et l'en 
expulsaient en s'y établissant. 

Le cabinet de 1822 en jugea autrement; il tint mon 
cours pour dangereux, et le 12 octobre 1822, l'abbé 
Frayssinous, que, peu de mois auparavant, H. de Vil- 
lèle avait fait faire grand maître de l'Université, en 
ordonna la suspension. Je ne m'en plaignis point alors, 
et je ne m'en étonne pas aujourd'hui. Mon opposition 
au cabinet était trè&-pubUque, et quoique mon ensei- 
gnement y demeurât complètement étranger, bien des 
gens ne séparaient pas aussi nettement que moi, dans 
leurs impressions, mes leçons sur l'histoire des temps 



MON OPPOSITION (]«2(>.1830). 817 

anciens et mes écrits contre la politique du moment. 
Je n'en demeure pas moins convaincu que^ dans cette 
mesure^ le gouvernement se trompa^ et à son propre 
détriniient. Dans la lutte qu'il soutenait contre Tesprit 
révolutionnaire^ les idées que propageait mon ensei- 
gnement lui étaient plus salutaires que mon opposition 
par la presse ne pouvait lui être embarrassante, et elles 
apportaient plus de force à la monarchie' que mes cri- 
tiques sur des questions ou des situations de circon- 
stance n'en pouvaient ôter au cabinet. Mais mon libre 
langage importunait les aveugles partisans du pouvoir 
absolu, dans l'Église ou dans l'État, et l'abbé Frayssi- 
nous, esprit court et caractère faible daiis son bonne- 
teté, obéissait avec plus d'inquiétude que de regret à 
des influences dont il redoutait les emportements, mais 
qu'au fond il ne blâmait pas. 

Dans la scission des partià monarchiques, celui que 
j'avais combattu s'engageait de plus en plus dans des 
voies exclusives et violentes. Mon cours fermé, toute 
influence politique un peu prochaine me devenait 
impossible. Pour lutter, hors'de l'enceinte des Cham- 
bres, contre le système qui prévalait, il fallait ou con- 
spirer, ou descendre à une opposition aveugle, taquine 
et vaine. Ni l'une ni l'autre conduite ne me conve- 
naient; je renonçai complètement aux luttes de parti, 
même philosophiques et abstraites, pour chercher ait 
leurs des moyens de servir encore ma cause, dans les 
esprits et dans l'avenir. 

Ce qu'il j a de plus difflcile et pourtant de plus 



318 CHAPITRE Vil. 

nécessaire dans la vie publique^ c'est de savoir^ à cer- 
tains moments^ se résigner à Timmobilité sans renon- 
cer au succès, et attendre sans désespérer, quoique 
sans agir. 

Ce fut à cette époque que je m'adonnai sérieusement 
à rétude de l'Angleterre, de ses institutions et des lon- 
gues luttes qui les ont fondées. Passionnément préoc- 
cupé de l'avenir politique de ma patrie, je voulais 
savoir avec précision à travers quelles vérités et quelles 
erreurs, par quels efforts persévérants et quelles trans- 
actions prudentes un grand peuple avait réussi à oon- 
<]uérir et à conserver im gouvernement libre. 

Quand on compare attentivement l'histoire et le 
développement social de la France et de l'Angleterre, 
on ne sait si c'est des ressemblances ou des différences 

. qu'on doit être plus frappé. Jamais deux nations, avec 
des origines et des situations fort diverses, n'ont été 
plus «profondément mêlées dans leurs destinées, et 
n'ont exercé Tune sur l'autre, par les relations tantôt 
de la guerre, tantôt de la [)aix, une plus constante 
influence. Une province 'de la France a conquis l'An- 
gleterre; l'Angleterre a possédé longtemps plusieurs 
provinces de la France; et, au sortir de cette lutté 
nationale, déjà les institutions et le sens politique des 
Anglais étaient, pour les esprits les plus politiques entre 

' les Français, pour Louis XI et Philippe de Comines, par 
exemple, un sujet d'admiration. Au sein de la chré- 
tienté, les deux peuples ont suivi des drapeaux reli- 
gieux divers; mais cette diversité même est devenue 



MON OPPOSITION (1830-1830). 810 

entr^euxune nouTelle cause de contact et de mélange^ 
C'est en Angleterre que les protestants françaîs> c'est 
en France que les catholiques anglais persécutés ont 
cherché et trouvé un asile. Et quand les rois ont été 
proscrits à leur tour, c'est en France que le roi d'An- 
gleterre^ c'est en Angleterre que le roi de France se 
sont réfugiés^ et c'est après un long séjour dans ce 
refuge que Charles 11 au xyh^ siècle, et Louis XVm 
au xixs sont rentrés dans leurs États^Les deux nations, 
ou, pour parler plus exactement, les hautes classes des 
deux nations ont eu tour à tour la fantaisie de s'em- 
prunter mutuellement leurs idées, leurs mœurs, leurs 
modes. Au xyu» siècle, c'était la cour de Louis XIV gui 
donnait le ton à l'aristocratie anglaise. Au xvni«, c'était 
à Londres que Paris allait chercher des modèles. Et 
quand on s'élève au-dessus de ces incidents de l'histoire 
pour considérer les grandes phases de la civilisation des 
deux pays, on reconnaît qu'à d'assez longs intervalles 
dans le cours des siècles , ils ont suivi à peu près la 
même carrière, et que les mêmes tentatives et les 
içémes alternatives d'ordre et de révolution, de pou- 
voir absolu et de liberté, se sont produites chez tous les 
deux, avec des coïncidences singulières en même temps 
qu'avec de profondes diversités. 

C'est donc une vue bien superficielle et bien erronée 
que celle des personnes qui regardent la société fran- 
çaise et la société anglaise comme si essentiellement 
différentes qu'elles ne sauraient puiser l'une chez 
l'autre des exemples politiques, si ce n'est par une imi- 



3«0 CHAPITRE Vil. 

tation factice et stérile. Rien n'est plus démenti par 
rhistoire vraie et plus contraire à la pente naturelle des 
deux pays. Leurs rivalités mêmes n'ont jamais rompu 
les liens, apparents ou cachés^ qui existent entre eux, 
et soit qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, qu'ils le 
veuillent ou qu'ils s'en défendent, ils ne peuvent pas ne 
pas influer puissamment l'un sur l'autre; leurs idées, 
leurs mœurs , leurs institutions se pénètrent et. se 
modiflent mutuellement, comme par une invincible 
nécessité. 

Je n'hésite pas cependant à le reconnaître : dans 
notre travail d'organisation politique, nous avons quel- 
quefois fait à l'Angleterre des emprunts trop complets 
et trop précipités. Nous n'avons pas toujours tenu assez 
de compte du caractèl'e propre et des conditions spé- 
ciales de la société française. La France a grandi et 
prospéré sous l'influence de la royauté, secondant le 
mouvement d'ascension des classes moyennes; l'An- 
gleterre, par l'action de l'aristocratie territoriale, pre- 
nant sous sa garde les libertés du peuple. De telles dif- 
férences sont trop profondes pour disparaître^ même 
dans la puissante uniformité de la civilisation moderne. 
Nous les avons trop oubliées. C'est l'écueil des innova- 
tions accomplies au nom d'idées générales.et de grands 
exemi)les qu'elles ne font pas, aux faits réels et natio- 
naux, leur légitime part. Mais comment n'aurions-nous 
pas donné sur cet écueil? Dans le cours de sa longue 
vie, l'ancienne France a fait à plusieurs reprises de 
grands efforts pour arriver à un gouvernement libre. 



MON OPPOSITION (1890-1830). 831 

Ses plus puissantes influences ont^ les unes résisté^ les 
autres échoué dans ce travail ; ses meilleures institu- 
tions ne se sont point prêtées aux transformations 
nécessaires^ et sont demeurées politiquement ineffi- 
caces. Et pourtant^ par un juste sentiment de son hon- 
neur et de son intérêt^ la France n'a pas cessé de pré- 
tendre à un vrai et durable régime de garanties et de 
libertés poUtiques. Elle le réclamait, elle le voulait 
en 1789. Par quelles voies le chercher ? A quelles insti- 
tutions le demander? Tant de fois déçue dans ses espé- 
rances et ses tentatives au dedans, elle a cherché au 
dehors des leçons et des modèles. Grande difficulté de 
plus dans une œuvre déjà si difficile, mais difficulté 
inévitable et imposée par la néCessiié. 

J'étais lom de mesurer en 1823 aussi bien qu'aujour- 
d'hui les obstacles qui nous attendaient dans notre 
travail d'organisation constitutionnelle ; mais j'avais le 
sentiment que nos devanciers de 1789 avaient beaucoup 
trop dédaigné l'ancienne France, ses élémei^ts sociaux, 
ses traditions, ses mœurs, et que, pour ramener dans 
notre patrie l'harmonie avec la liberté, il fallait tenir 
plus de compte de son passé. En même temps donc que 
je mettais sous les yeux du public français l'histoire 
et les monuments originaux des institutions et des ré- 
volutions de l'Angleterre, j'entrai avec ardeur dans 
l'étude et l'exposition de l'ancienne société française, 
de ses origines, de ses lois, des phases diverses de son 
développement. J'avais également à cœur de nous 
approprier les enseignements d'une grande histoire 

T. I. 21 



Sn CHAPITRE VU. 

étrangère^ et de ranimer^ parmi nous^ le goût avec Tin- 
telligence de notre propre histoire. 

Mes travaux étaient certainement en harmonie ayec 
les instincts et les besoins du tenips^ car ils furent 
accueillis et secondés par le mouYement général qui 
éclata dans le public et autour de ce gouTcmement si 
contesté. Cest Theureux naturel de Fesprit français qu'il 
change aisément de route sans se ralentir* D est singu- 
lièrement flexible^ élastique et fécond. Un obstacle l'ar- 
rête^ il s'ouvre une autre voie; des entraves le gênent^ 
il apprend à marcher en les portant ; on le comprime 
sur un points il s'écarte et rebondit ailleurs; Le gouver* 
nement du côté droit restreignait dans un plus petit 
cercle et rendait plus 'difficiles la vie et l'action poli- 
tique ; la génération qui entrait à ce moment dans le 
monde chercha^ non pas tout à fait en dehors, mais à 
côté de la politique, l'emploi de ses forces et la satisfac- 
tion de ses désirs; la littérature, la philosophie, l'his- 
toire, la pçésie, la critique, prirent un nouvel et puis- 
sant essor. Pendant qu'une réaction naturelle et 
malheureuse ramenait dans l'arène le xvui« siècle avec 
ses vieilles armes, le xix<» siècle se déploya avec ses 
idées, ses tendances, sa physionomie originales. Je ne 
cite point de noms propres : ceux qui méritlsnt de 
n'être pas oubliés n'ont pas besoin qu'on les rappelle ; 
c'est le caractère général du mouvement intellectuel 
de cette époque que je tiens à mettre en lumière. Ce 
mouvement ne se portait plus exclusivement ni directe- 
ment sur la politique, et pourtant c'était de la politique 



MON OPPOSITION (1820-1830). • 89a 

qu'il émanait: il était littéraire et philosophique; la 
pensée hinnaine, se dégageant des intérêts et des luttes 
du jour^ se lançait^ par toutes les Toies^ à la recherche 
et à la jouissance du vrai et du beau; mais c'était de la 
liberté politique que lui venait Timpulsion première, 
et Tespoir d'un régime libre se laissait clairement en- 
trevoir dans ses plus abstraits travaux comme dans ses 
plus poétiques élans. En fondant en 1827, mes amis et 
moi, l'un des principaux recueils périodiques de ce 
temps, la Revue française , nous lui' donnâmes pour 
épigraphe ce vers d'Ovide : 

Et quod nunc ralio est, impetus ante fuit ; 
« Ce qui est maintenant de la raison a été d*abord un élan pas- 
sionné. », 

Nous exprimions ainsi avec vérité l'esprit dominant 
autour de nous, et notre propre disposition. La Revue 
française était consacrée à la philosophie, à l'histoire, 
à la critique Uttéraire, aux études morales et savantes; 
et pourtant elle était animée et pénétrée du grand 
soufQe politique qui, depuis quarante ans, agitait la 
France. Nous nous déclarions difTérents de nos devan- 
ciers de 1789, étrangers à leurs passions et point asser- 
vis à leurs idées, mais héritiers et continuateurs de 
leur œuvre. Nous entreprenions de ramener la nou- 
velle société française à des principes plus purs, à des 
sentiments plus élevés et plus équitables, à des bases 
plus solides ; mais «c'était bien à elle, à l'accomplisse- 
ment de ses légitimes espérances et à l'affermissement 



824 CHAPITRE VII. 

de ses libertés qu'appartenaient nos yœux et nos tra- 
vaux. 

Un autre recueil commencé en i8i4 et plus populaire 
que la Revue française, le Globe portait dans une polé- 
mique plus YiTe et plus variée le même caractère. De 
jeunes doctrinaires^ associés à d'autres écrivains de la 
même génération et animés, à cette époque, du même 
esprit, quoique avec des idées premières et des tendan- 
ces dernières très-différentes, en étaient les rédacteurs 
habituels. En philosophie, le spiritualisme, en histoire 
ime curiosité intelligente, impartiale et même sympa- 
thique pour les temps anciens et les divers états des 
sociétés humaines, en littérature le goût de la nou- 
veauté, de la variété, de la liberté, de la vérité, même 
sous ses formes les plus étrangères et dans ses plus 
grossiers mélanges, c'était là leur drapeau. Ils le défen- 
daient, ou plutôt ils le portaient en avant avec Fardeur 
et l'orgueil de la. jeunesse, prenant à leurs tentatives 
de réforme philosophique, historique, poétique, criti- 
que, ce plaisir à la fois personnel et désintéressé qui 
est la plus douce récompense de l'activité intellectuelle, 
et s'en promettant, comme il arrive toujours, un trop 
vaste et trop facile succès. Deux défauts se mêlaient à 
ces généreuses tendances : les idées développées dans 
le Globe manquaient de base fixe et de forte limite; la 
forme en était plus décidée que le fond; elles révélaient 
des esprits animés, d'un beau mouvement, mais qui ne 
marchaient pas vers un but unique ni certain, et acces- 
sibles à un laisser-aller qui pouvait faire craindre qu'ils 



lïON OPPOSITION (1820-1830). 336 

ne dériyassent quelque jour eux-mêmes vers les écueib 
qu'ils signalaient. En même temps, Fesprit de coterie, 
ce penchant à se complaire dans le petit cercle où Ton 
Tit et à sisoler, sans y prendre garde, du grand public 
pour qui Fon trayaiUe et à qui Ton parle, exerçait sur 
le Globe trop d'empire. Turgot avait projeté d'écrire, 
pour Y Encyclopédie f plusieurs articles; â'Âlembert vint 
un jour les lui demander; Turgot refusa: a Vous dites 
sans cesse nouSy lui répondit-il; bientôt le public dira 
vous ; je ne veux pas être ainsi enrôlé et classé. » Mais 
ces défauts du Globe, sensibles aujourd'hui, étaient cou- 
verts, il y a trente ans, par le mérite de son opposition, 
car l'opposition .politique était au fond de ce recueil et 
lui conciliait, dans le parti hostile à la Restauration, 
bien des gens à qui sa philosophie et sa littérature ne 
plaisaient pas. En février 1830, sous le ministère de M. de 
Polignac, le Globe, cédant à sa pente, devint décidé- 
ment un grand journal politicpie : de sa retraite de Car- 
qpierannes, près d'Hyères, où il était allé essayer de 
mettre d'accord son travail et sa santé, M. Augustin 
Thierry m'écrivait : « Que dites-vous du Globe depuis 
qu'il a changé de forme? Je ne sais pourquoi, je suis 
contrarié d'y trouver toutes ces petites nouvelles et cette 
polémique de tous les jours. On se recueillait autrefois 
pour le Kre, et maintenant cela n'est plus possible; l'at- 
tention est distraite et partagée. C'est bien le même 
esprit ; ce sont les mêmes articles ; mais il est désagréa- 
ble de trouver à côté des choses qui sont partout. » 
M. Augustin Thierry avait raison; le Globe perdit beau- 



836 CHAPITRE VII. 

coup à devenir un journal politique comme tant d'au- 
tres; mais il n'en avait pas moins été, dès son origine^ 
essentiellement politique dans son inspiration et sa ten- 
dance. C'était l'esprit général du temps, et loin de s'en 
défendre, le Globe en était pénétré. 

Même sous l'influence dominante du côté droit, la 
Restauration n'entreprit point d'étouflèr cette opposi-' 
tion réelle quoique indirecte, et importune sans être 
ennemie. La justice veut qu'oh's'en souvienne à l'hon- 
neur de ce temps : au milieu des vives alarmes qu'in- 
spirait au pouvoir la liberté politique et des efforts 
tentés pour la restreindre, la liberté intellectuelle se 
maintint et fut respectée. Celle-là ne supplée pas les 
autres; mais elle les prépare, et en attendant, elle 
sauve l'honneur des peuples qui n'ont pas su les con- 
quérir ou les conserver. 

Pendant que ce mouvement des esprits se dévelop- 
pait et s'animait de jour en jour, le gouvernement de 
M. de Yillèle suivait son cours, de plus en plus travaillé 
{>ar les prétentions et les dissensions du parti que son 
chef tentait faiblement de contenir. Un de mes amis^ 
«d'un esprit aussi impartial que clairvoyant, m'écrivait 
•en décembre 1826, du fond de son département : « Les 
hommes qui sont à la tête d'un parti sont véritablement 
-destinés à trembler devant leur ombre. Je ne sais si 
<dans aucun cas cette nullité du parti dominant a été 
plus complète. Pas une doctrine, pas une conviction^ 
pas une espérance dans l'avenir; la déclamation elle- 
même usée et ridicule. Sûrement M. de Villèle a bien 



MON OPPOSITION (1830-1830). 8ST 

le mérite de connaître la misère de son parti; son suc- 
cès vient de là; mais c'est, je crois, une connaissance 
instinctive; il représente ces gens-là plutôt qu'il ne les 
juge. Autrement il saurait qu'il peut hardiment leur 
refuser tout, hormis des places et des appointements ; 
pourvu aussi qu'il n'ait aucune accointance avec les 
opinions opposées. » Quand le parti, d'exigence en exi- 
gence, et le cabinet, de faiblesse en faiblesse, en furent 
venus à ne plus savoir comment vivre ensemble, quand 
M. de Villèle, en novembre 1827, en appela aux élec- 
tions pour se défendre de ses rivaui de chambre et de 
cour, nous primes résolument notre part dans la lutte. 
Toutes les oppositions se réunirent. Sous la devise 
Aide-toi, le ciel t aidera, une association pubUque se 
forma, dans laquelle des hommes très-divers d'idées 
générales et d'intentions définitives se rapprochèrent 
et se concertèrent dans l'unique dessein d'amener, par 
les moyens légaux, le changement de la majorité dans 
la Chambre des députés et la chute du cabinet. Je 
n'hésitai pas plus à y entrer avec mes amis que je 
n'avais hésité, en 1815, à me rendre seul à Gand pour 
porter au roi Louis XYUI les avis des royalistes consti- 
tutionnels. Les longues révolutions propagent les deux 
vices contraires, la témérité et la pusillanimité; les 
hommes y apprennent, les uns à se jeter en aveugles 
dans des entreprises insensées, les autres à s'abstenir 
' lâchement de l'action la plus légitime et la plus néces- 
saire. Nous avions franchement combattu la politique 
du cabinet; il nous appelait lui-même dans l'arène 



9» CHAPITRE va. 

électorale pour vider la querdle; nous y entrâmes avec 
la même franchise^ résolus à ne rien chercher de plus 
que de bonnes élections^ et à accepter les difficultés 
comme les chances, d'abord de la lutte, puis du succès^ 
si le succès nous venait. 

Dans la Biographie que Béranger a écrite de lui« 
même, je lis ce paragraphe : « En tout temps, j'ai trop 
compté sur le peuple pour approuver les sociétés 
secrètes, véritables conspiratioùs permanentes qui 
compromettent inutilement beaucoup d'existences, 
créent une foule de petites ambitions rivales, et subor- 
donnent des questions de principe aux passions parti- 
culières. Elles ne tardent pas à enfanter les défiances, 
source de défections, de trahisons même, et finissent, 
quand on y appelle les classes ouvrières, par les cor- 
rompre au lieu de les éclairer La société Aide-toi, le 

ciel t'aidera, qui agissait ostensiblement, a seule rendu 
de véritsd>les services à notre cause. » La cause de* 
M. Béranger et la nôtre étaient très-diflérentes : laquelle 
des deux profiterait le plus des services électoraux 
rendus par la société Aide-loi^ le ciel t'aidera f C'était 
du roi Charles X que devait bientôt dépendre la solu- 
tion de cette question. 

L'effet des élections de 1827 fut immense : elles 
dépassaient de beaucoup les craintes du cabinet et les 
espérances de l'opposition. J'étais encore en province 
quand ces résultats éclatèrent; un de mes amis m'écri- 
vit de Paris : a La consternation du ministère, les 
maux de nerfs de H. de Villèle qui font appeler son 



MON OPPOSITION (I820-18S0). 329 

médecin à trois heures du matin^ Tagonie de M. de 
Corbières*, la retraite de M. de Polignac à la caippagne 
d'où il ne veut pas sortir quoiqu'il soit prié de reTenir^ 
la terreur du château^ les chasses toujours brillantes 
du Roi^ ces élections si inattendues^ si surprenantes^ si 
abasourdissantes^ en voilà beaucoup plus qu'il n'en 
faudrait pour faire des prophéties, et se tromper pro- 
bablement sur tous les résultats qu'on voudrait pré- 
voir. B Le duc de Broglie, absent comme moi de Paris, 
regardait dans l'avenir avec une modération un peu 
plus confiante : a II est difficile, m'écrivaitril, que le 
bon sens général qui a présidé à cette électicm ne réa- 
gisse pas un peu sur les élus. Le ministère qui résul- 
tera du premier conflit sera certainement assez chétif } 
mais il faudra le soutenir et tâcher que personne ne 
prenne d'alarme: 11 me revient déjà ici qu'on est ea 
grand eflïx)i des élections; si je ne me trompe, cet efBroi 
est le danger du moment présent; si nous parvenons, 
après la chute du ministère actuel, à passer l'année 
tranquillement, nous aurons viUe gagnée. » . 

Quand le ministère de H. de Villèlefut tombé, quand 
celui de M. de Martignac fut idstallé, un nouvel essai 
de gouvernement du centre commença, mais avec bien 
moins de forces et bien moins de chances de succès 
que celui qui, de 1816 à 1821, sous la direction simul- 
tanée ou alternative du duc de Richelieu et de M. De* 
cazes, avait défeiidu, contre la domination du côté 

• n était en effet très-malade au moment de cette crise. 



830 CHAPITRE VII. 

droit et du côté gauche, la France et la couronne. Le 
parti du centre, en 1816, formé dans un pressant 
péril du pays, avait puisé dans ce péril même une 
grande force, et n'avait eu affaire, soit à droite, soit à 
gauche, qu'à des oppositions ardentes, mais encore 
novices, mal organisées, et que le public tenait pour in- 
capables de gouverner. En 1828, au contraire, le côté 
droit, à peine sorti du pouvoir après l'avoir possédé six 
ans, se croyait aussi près de le ressaisir que capable de 
l'exercer, et il attaquait avec une passion pleine d'espé- 
rance les successeurs improvisés qui le lui avaient ravi. 
D'autre part, le côté gauche et le centre gauche, rap- 
prochés et presque confondus par six années d'opposi- 
tion commune, s'entravaient mutuellement dans leurs 
rapports avec un cabinet qu'ils étaient appelés à soute- 
nir quoiqu'il ne fût pas sorti de leurs rangs ; comme il 
arrive en pareil cas, les violents et les étourdis para- 
lysaient ou compromettaient les sages, bien plus que 
ceux-ci ne réussissaient à diriger ou à contenir leurs 
incommodes comps^ons. Menacé ainsi dans les 
Chambres par d'ambitieux et puissants rivaux, le pou- 
voir naissant n'y trouvait que des alliés tièdes ou gêné^ 
dans leur bon vouloir. Et tandis que, de 1816 à 1821, 
le roi Louis XVIll donnait au gouvernement du 
centre son sincère et actif concours, en 1828 le roi 
Charles X regardait le cabinet qui remplaçait autour de 
lui les chefs du côté droit comme un désagréable essai 
qu'il était obligé de subir, mais auquel il ne se prétait 
qu'avec inquiétude, ne croyant pas au succès^ et se 



MON OPPOSITION (1820-1830 . 331 

promettant bien de ne pas pousser l'expérience au delà 
de la stricte nécessité. 

Dans cette faible situation^ deux hommes^ M. de Mar- 
tignac, comme chef réel du cabinet^ sans le présider^ 
et M. Royer-Collard, comme président de la Qiambre 
des députés^ donnaient seuls au pouToir nouTeau un 
peu de force et d'éclat; mais ils étaient loin de suffire à 
ses difficultés et à ses périls. 

H. de Hartignac a laissé à tous ceux qui Tout connu, 
dans la vie publique ou privée, amis ou adversaires, 
un souvenir plein d'estime et de bienveillance. C'était 
un caractère facile, aimable, généreux, un esprit droit, 
prompt, fin, à la fois tranquille et libre; il avait une 
éloquence .naturelle et habile, lumineuse, élégante, 
persuasive ; il plaisait à ceux-là même qu'il combattait. 
J'ai entendu M. Dupont de l'Eure lui crier doucement 
de sa place, en l'écoutant : « Tais-toi, sirène. » En 
temps ordinaire et pour un régime constitutionnel bien 
établi, c'eût été un aussi utile qu'agréable ministre; 
mais il avait, dans la parole comme dans la conduite, 
plus de séduction que d'autorité, plus de charme que 
de puissance. Très-fidèle à sa cause et à ses amis, il ne 
portait pourtant, soit dans le gouvernement, soit dans 
les luttes politiques, ni cette énergie simple, passion- 
née, obstinée, ni cette insatiable soif de succès qui 
s'animent devant les obstacles ou dans les défaites, et qui 
entraînent souvent les volontés, même quand elles ne 
changent pas les esprits. Pour son propre compte, plus 
honnête et plus épicurien qu'ambitieux, il tenait à son 



33Î CHAPITRE VU. 

• devoir et à son plaisir plus qu'à son pouvoir. Ainsi, 
quoique bien venu du Roi comme des Chambres, il 
n'exerçait cependant, ni aux Tuileries, ni au Palais- 
Bourbon, ni Tempire, ni même l'influence que son 
excellent esprit et son rare talent auraient dû lui 
donner. ^ 

H. Royer-Collard au contraire était arrivé et siégeait 
au fauteuil de la Chambre des députés avec une auto- 
rité conquise par douze années de luttes parlemen- 
taires, et tout récemment confirmée par sept élections 
simultanées, et par l'éclatante marque d'estime -que la 
Chambre et le Roi venaient de lui donner. Hais cette 
autorité, réelle dans l'ordre moral, était, dans l'ordre 
politique^ peu active et peu efficace. Depuis .la chute du 
système de gouvernement qu'il avait soutenu et sa 
propre élimination du Conseil d'État par H. de Serre^ 
en IB^O, H. Royer-Collard était^ je ne dirai pas tombé, 
mais entré dans un profond découragement. Quelques 
phrases des lettres qu'il m'écrivait de sa terre de Châ- 
teauvieux, où il passait l'été, feront mieux connaître 
que toute description l'état de son âme à cette époque» 
Je choisis les plus courtes. 

« !«'' août 1823.— 11 n'y a pas ici trace d'homme, et 
je ne sais que ce qu'on peut apprendre des journaux; 
mais je ne crois pas qu'il y ait rien de plus à savoir. En 
tout cas^ je ne m'en soucie pas. Je n'ai plus de curio- 
sité, et je sais bien pourquoi. J'ai perdu ma cause, et 
j'ai bien peur que vous ne perdiez aussi la vôtre; car 
vous Taurez perdue, le jour où elle sera devenue mau- 



MON OPPOSITION (1890-1830).' 333 

vaise. Dans ces tristes pensées^ le cœur se serre^ mais 
il pe se résigne pas. » 

a 27 août 18i6. II n'y a point de plus parfaite et plus 
innocente solitude que celle où j'ai vécu jusqu'à cette 
semaine^ qui a ramené M. de Talleyrand à Yalençay. . 
Votre lettre et sa conTersation, voilà uniquement par où 
je suis encore de ce monde. Je n'ai jamais si bien goûté 
ce genre de vie : quelques études^ les méditations 
qu'elles nourrissent, la promenade en famille, et l'in- 
térêt d'une petite administration. Cependant, <lans cette 
profonde paix, à la vue de ce qui se passe et de ce qui 
nous attend , la fatigue d'une longue vie, toute con- 
sumée en vœux impuissants et en espérances trom- 
pées, se fait' quelquefois sentir. J'espère n'y point suc- 
comber : à défaut d'iUusions, il y a des devoirs qui ont 
encore leur empire. » ' * 

a 22 octobre 1826. Après avoir pleinement joui cette 
année de la campagne et de la solitude, je rentrerai 
avec plaisir dans la société des esprits. Elle est bien 
calme aujourd'hui, cette société-là; mais sans tirer le 
canon, elle gagne du chemin, et elle. établit insensible- 
ment sa puissance. Je ne me fais pas d'idée delà session 
prochaine. Je crois que c'est par habitude et réminis- 
cence qu'on fait encore attention à la Chambre des 
députés. EUe est d'un autre monde. Notre temps est 
encore bien éloigné. La fortune vous a jeté dans le seul 
genre de vie qui ait aujourd'hui de la noblesse et de 
l'utilité. Elle a bien fait pour vous et pour nous. » 

M. Royer-CoUard était trop ambitieux et trop abattu. 



834 CHAPITRE VII. 

Les choses hupiaines ne permettent pas tant d'exigence 
et ofiïrent plus de ressources. Il n'en faut pas tant 
attendre, ni sitôt désespérer. Les élections de 1827, Ta- 
yénement du ministère Hartignac et sa propre élévation 
à la présidence de la Chambre des députés tirèrent un 
peu M. Royer-CoUard de sa tristesse, mais sans lui 
rendre grande confiance. Content de sa situation per- 
sonnelle, il soutenait et secondait, dans la Chambre, le 
cabinet, mais sans s'associer intimement à sa politique, 
gardant l'attitude d'un allié bienveillant qui ne veut 
pas être responsable. Dans ses rapports avec le Roi, 
il se tenait dans la même réserve, disant la vérité 
et donnant les plus sages conseils, mais sans que la 
pensée pût jamais venir qu'il était prêt à m'ettre en pra* 
tique la politique forte et conséquente qu'il conseillait* 
Charles X l'écoutait avec bienvdllance et surprise, con- 
fiant dans sa loyauté, mais le comprenant peu, et le 
regardant comme un honnête homme entiché d'idées 
inapplicables ou même périlleuses. Sincèrement dévoué 
au Roi et ami du cabinet, M. Royer-Collard les servait 
utilement dans leurs affaires ou leurs périls de chaque 
jour, mais en se tenant à part de leur destinée comme 
de leurs actes, et sans leur apporter, par son concours, 
la force qui semblait devoir s'attacher à la supériorité 
de son esprit et à l'autorité de son nom. 

Je ne rentrai pa^ à cette époque dans les affaires ; je 
ne le recherchai point et le cabinet ne me le proposa 
point. Nous avions raison de part et d'autre. H. de 
Martignac sortait des rangs du parti de M. de Villèle, et 



MON OPPOSITION (18201830). 335 

ayait besoin de le ménager; il ne lui convenait pas de 
se rapprocher intimement de ses adversaires. Pour 
mon compte^ même quand je Tapprouve comme néces- 
saire^ je suis peu propre à servir une politique flottante 
qui cherche des transactions et des expédients^ au lieu 
de mettre en pratique des maximes décidées et décla- 
rées. Deloin^ je pouvais et je voulais soutenir le nou- 
veau ministère. De près^ je l'aurais compromis. J'eus 
pourtant ma part dans la victoire : sans me rappeler aux 
fonctions de conseiller d'État^ on m'en rendit le titre, 
et le ministre de l'instruction publique, H. de Vati- 
mesnil, autorisa la réouverture de mon cours. 

Je garde de la Sorbonne, où je rentrai alors, et de 
l'enseignement que j'y donnai pendant deux ans, un 
profond souvenir. C'est une époque dans ma vie, et 
peut-être m'est-il permis aussi de dire un moment 
d'influence dans mon pays. Plus soigneusement encore 
qu'en 1821, je tins mon cours en dehors de toute poli- 
tique. Non-seulement je ne voulais faire au ministère 
Martignac aucune opposition, mais je me serais fait 
scrupule de lui causer le moindre embarras. Je me 
proposais d'ailleurs un but assez grand pour me préoc- 
cuper exclusivement. Je voulais étudier et peindre, 
dans leur développement parallèle et leur action réci- 
proque, les éléments divers de notre société française, 
le monde romain, les barbares, l'Église chrétienne, le 
régime féodal, la papauté, la chevalerie, la royauté, les 
communes, le tiers état, la Renaissance, la Réforme. 
Non-seulement pour satisfaire la curiosité scientifique 



336 CHAPITRE VII. 

OU philosophique du public, mais dans un double but 
pratique et actuel : je voulais montrer que les efforts de 
notre temps pour établir dans l'État un régime de ga- 
ranties et de libertés politiques n'avaient rien de nou- 
veau ni d'étrange ; que dans le cours de son histoire^ 
plus ou moins obscurément, plus ou moins malheu- 
reusement, la France avait, à plusieurs reprises, pour- 
suivi ce dessein ; et qu'en s'y jetant avec passion, la 
génération de 1789 avait eu raison et tort; raison de 
reprendre la grande tentative de ses pères, torl de s'en 

' attribuer l'invention comme l'honneur, et de se croire 
appelée à créer, avec ses seules idées et ses seules 
volontés, un monde tout nouveau. J'avais ainsi à cœur, 
tout en servant la cause de notre société actuelle, de ra- 
mener parmi nous un sentiment de justice et de sympa- 

" thié envers nos anciens souvenirs,nos anciennes mœurs, 
envers cette ancienne société française qui a laborieu- 
sement et glorieusement vécu pendant quinze siècles 
pour amasser cet héritage de civilisation que nous 
avons recueilli. C'est un désordre grave et un grand 
affaiblissement chez une na^on que l'oubli et le dédain 
de son passé. Elle peut, dans une crise révolutionnaire, 
se soulever contre des institutions vieillies et insutQ- 
santes; mais quand ce travail de destruction est accom- 
pli, si elle continue' à ne tenir nul compte de son his- 
toire, si elle se persuade qu'elle a complètement rompu 
avec les éléments séculaires de sa civilisation, ce n'est 
pas la société nouvelle qu'elle fonde, c'est l'état révolu- 
tionnaire qu'elle perpétue. Quand les générations qui 



MON OPPOSITION (iœeO-1830?. 337 

poesèdent pour un moment la patrie ont l'absurde ar- 
rogance de croire qu'elle leur appartient à elles seules^ 
€t que le passé en face du présent^ c'est la mort en face 
de la vie^ quand elles repoussent ainsi l'empire des 
traditions et des liens qui unissent entre elles les géné- 
rations successiTes^ c'est le caractère distinctif et émi- 
nent du genre humain^ c'est son honneur même et sa 
grande destinée qu'elles renient; et les peuples qui 
tombent dans cette grossière erreur tombent aussi dans 
Tanarchie et l'abaissement^ car Dieu ne soulAre pas que 
la nature et les lois de ses œuvres soient à ce point im- 
punément méconnues et outragées. 

Ce fut^ dans mon cours de 18% à 1830^ ma pensée 
dominante de lutter contre ce mal des esprits^ de les 
ramener à une appréciation intelligente et impartiale 
de notre ancien état social^ et de contribuer ainsi^ pour 
ma part^ à rétablir entre les éléments divers de notre 
société^ anciens et nouveaux^ monarchiques, aristo- 
cratiques et démocratiques, cette estime mutuelle et 
cette harmonie qu'un accès de fièvre révolutionnaire 
peut suspendre, mais qui redeviennent bientôt indis- 
pen3ables à la liberté comme à la prospérité des ci- 
toyens, à la force comme au repos de l'État. 

J'avais quelque droit de penser que je réussissais un 
peu dans mon dessein. Mes auditeurs, nombreux et 
divers, jeunes gens et hommes faits, français et étran- 
gers, prenaient aux idées que je développais devant 
eux un vif intérêt. Elles se rattachaient, sans s'y asser- 
vir, à l'état général de leur esprit, en sorte qu'elles 

T. I. 22 



S38 CHAPITRE VII. 

ayaient à la fois, pour eux^ l'attrait de la sympathie et 
celui de la nouTeauté. Ils se sentaient^ non pas rejetés 
dans des voies rétrogrades^ mais redressés et poussés 
en avant dans les voies d'une pensée équitable et libre. 
Ax6té de mon enseignement historique^ sans aucun 
concert et malgré de profondes diCTérences entre nous, 
renseignement littéraire et l'enseignement philosophie 
que recevaient de mes deux amis^ MH. Villemaiu et 
Cousin, un caractère et une impulsion analogues. Des 
souffles divers portaient le même mouvement dans les 
esprits. Nous avions à cœur de les animer sans les agi- 
ter. Nous n'étions nullement préoccupés des événe- 
ments et des questions du jour, et nous ne ressentions 
nulle envie de les rappeler au public qui nous entou- 
rait Nous pensions librement et tout haut sur les 
grands intérêts, les grands souvenirs et les grandes 
espérances de Thomme et des sociétés humaines, ne 
nous souciant que de propager nos idées, point indiffé- 
rents sur leurs résultats possibles, mais point impa- 
tients de les atteindre, heureux du mouvement intellec- 
tuel au centre duquel nous vivions, et confiants dans 
l'empire de la vérité que nous nous flattions de possé- 
der et de la liberté dont nous jouissions. 

11 eût été bon certainement pour nous, et je crois 
aussi pour le pays, que cette situation se prolongeât 
quelque temps, et <itle les esprits s'affermissent dans 
ces sereines méditations avant d'être rejetés dans les \ 

passions et les épreuves de la vie active. Mais, comme il J 
arrive prescfue toujours, les fautes deî hommes vinrent 



HON OPPOSITION (1820-1830) 889 

interrompre le progrès des idées en précipitant le 
cours des éyénements. Le ministère Martignac mettait 
en pratique la politique coDstitutionnelle : deux lois, 
sincèrement présentées et bien discutées, ayaient 
donné. Tune à l'indépendance et à la vérité des élec- 
tions, Tautre à la liberté de la presse, d'efficaces 
garanlies. Une troisième loi, proposée à Touyerture de 
la session de 1829, assurait au principe électif une part 
dans Fadministration des départements et des commu- 
nes, et impo'sait au pouvoir central, pour les affaires 
locales, des règles et des limites nouvelles. On pouvait 
trouver ces concessions ou trop larges, ou trop res- 
treintes; en tout cas, elles étaient réelles, et les parti- 
sans des libertés publiques n'avaient rien de mieux à 
faire que de les accepter et de s'y établir. Mais dans le 
parti libéral, qui avait jusque-là soutenu le cabinet, . 
deux esprits très-peu politiques, l'esprit d'impatience et 
l'esprit de système, la recherche de la popularité et la 
rigueur de la logique ne voulurent pas se contenter de 
ces conquêtes incomplètes et lentes. Le côté droit, en 
s'abstenant de voter, laissa les ministres aux prises avec 
les exigences de leurs alliés. Malgré les efforts de M. de 
Martignac, un amendement, plus grave en apparence 
qu'en réalité, porta, au système de la loi sur l'adminis- 
tration départementale, quelque atteinte. Auprès du 
Roi comme dans les Chambres^ le ministère était au 
bout de son crédit : hors d'état d'obtenir du Roi ce qui 
eût satisfait les Chambres et des Chambres ce qui eût 
rassuré le Roi, il déclara lui-même, en retirant brus- 



340 CHAPITRE VIL 

quement les deux projets de loi^ sa double impuissance, 
et resta debout^ mais mourant 

Comment serait-il remplacé? La questictn demeura 
incertaine peddant trois mois. Trois hommes seuls^ 
M. Royer-Gollard^ M. de Villèle et H. de Chateaubriand, 
semblaient en mesure de former sans secousse^ quoi* 
que dans des nuances très^iverses^ une administration 
nouvelle. Les deux premiers étaient d'avance hors de 
cause. Ni le Roi ni les Chambres ne pensaient à faire 
de M. Royer-CoUard un premier ministre. It y avait 
probablement pensé plus d'une fois lui-même. Car 
toutes les hardiesses traversaient son esprit dans ses 
rêveries solitaires ; mais c'étaient, pour lui, des satis- 
factions intérieures, non des ambitions véritables ; si 
on lui eût proposé le pouvoir, il Teût certainement 
refusé ; il avait trop peu de confiance dans Tavenir, et, 
pour son propre compte, trop de fierté pour courir 
un tel risque de ne pas réussir. 

M. de Villèle, encore sous le coup de raccusation 
entamée contre lui en 1828 et restée en suspens dans 
1^ Chambre des députés, avait formellement refusé de 
se rendre à la session de 1829, se tenait à l'écart dans 
sa terre, près de Toulouse, et ne pouvait évidemment 
rentrer au pouvoir en présence de la Chambre qui l'en 
avait renversé. Ni le Roi> ni lui-même, n'auraient con- 
senti, je pense', à courir en ce moment les chances 
d'une nouvelle dissolution. 

M. de Chateaubriand était à Rome. Â la formation du 
ministère Martignac, il avait accepté cette ambassade. 



MON OPPOSITION (18i0-18S0). 341 

et il suiyait de là^ avec un mélange d'ambition et de 
dédain^ les oscillations de la politique et de la situation 
des ministres à Paris. Quand il apprit qu'ils avaient été 
battus et qu'ils pourraient bien être obligés de se reti- 
rer^ il entra dans une viye agitation : « Vous jugez bien^ 
écriTit-il à madame Réeamicr^ quelle a été ma sur- 
prise à la nouTelle du retrait des deux lois. L'amour- 
propre blessé rend les bommes enfants et les conseille 
bien mal. Maintenant^ que va devenir tout cela? Les 
ministres essayeront-ils de rester? S'en iront-ils partiel- 
lement ou tous ensemble? Qui leur succédera? Com- 
ment composer un ministère ? Je tous assure qu'à part 
la peine cruelle de ne pas vous revoir, je me réjouirais 
d'être ici à l'écart, et de n'être pas mêlé dans toutes ces 
inimitiés, dans toutes ces déraisons, car je trouve que 
tout le monde a tort... Écoutez bien ceci; voici quel- 
que chose de plus explicite : si par hasard on m'offrait 
de me rendre le portefeuille des affaires étrangères (ce 
que je ne crois nullement), je ne le refuserais pas. * 
J'irais à Paris; je parlerais au Roi; j'arrangerais un 
ministère dont je ne serais pas, et je proposerais pour 
moi, pour m'attacher à mon ouvrage, une position qui 
nous conviendrait. Je pense, vous le savez, qu'il con- 
vient à mon honneur ministériel, et pour me venger 
de l'injure que m'a faite Villèle, que le portefeuille des 
affaires étrangères me soit un moment rendu. C'est la 
seule manière honorable que j'aie de rentrer dans l'ad- 
ministration. Mais cela fait, je me retire aussitôt, à 
la grande satisfaction de tous les prétendants, et je 



343 CHAPITRE Vif. 

passe en pâix^ auprès de tous^ le reste de ma vie ^. » 
H. de Chateaubriand ne fut point appelé à jouir Me 
cette yengeance superbe et à faire cette démonstration 
généreuse. Pendant qu'il la rèyail encore dans les Pyré- 
nées^ où il était allé se reposer des soins du conclacre 
qui donna Pie Vtll pour successeur à Léon XII, le 
prince de Polignac^ mandé de Londres par le Roi^ 
arriva le 27 juillet à Paris^ et le 9 aout^ huit jours après 
la clôture de la session^ son cabinet parut dans le Mo- 
nikur. 

Que se proposait-il? Que ferait-il? Personne ne Ife 
savait^ pas plus M. de Polignac et le Roi lui-même que 
le public. Mais Charles X avait arboré sur les Tuileries 
le drapeau de la contre-révolution. La politique rede- 
vint aussitôt la préoccupation passionnée des esprits. 
De toutes parts, on prévoyait dans la session prochaine 
une lutte ardente; on se pressait d'avance autour de 
Tarène, cherchant à pressentir ce. qui s'y passerait et 
comment on y pourrait prendre place. Le 15 octobre 
18^, la mort du savant chimiste, M. Vauquelin, ât va- 
quer un siège dans la Chambre des députés, où il repré- 
sentait les arrondissements de Lisieux et de Pont- 
rÉvéque, qui formaient le quatrième arrondissement 
électoral du département du Qilvados. Des hommes 
considérables du pays vinrent m'ofiRrir de me porter 
à sa place. Je n'avais jamais habité ni même visité cet 
arrondissement. Je n'y possédais point de propriétés. 

1 Lettres des 23 février et 20 avril 1829 . 



MON OPPOSITION (1820-1830). 34S 

Mais^ depuis 1820^ mes écrits politiques et mon cours 
ayaient popularisé mon nom. Les jeunes gens m'étaient 
çartout favorables. Les hommes modérés et les libé- 
raux vils comptaient sur moi avec la même confiance 
pour défendre^ dans le péril, leur cause. Dès qu'elle fut 
<:onnue à Lisieux et à Pont-rÉvêque, la proposition y 
fut bien accueillie. Toutes les nuances de Topposition, 
M. de La Fayette et M. de Chateaubriand, H. d'Ârgeoson 
«t le duc de Broglie, H. Dupont de TEure et H. Bertin 
de Vaux appuyèrent macandidaturie. Absent, mais sou- 
tenu par un vif mouvement d'opinion dans le pays, je 
fus élu, le i3 janvier 1830, à une forte majorité. 

Au même moment, M. Berryer, que jusque-là son 
jige avait tenu, comme moi, éloigné de la Chambre 
<les députés, y était élu parle département de la Haute- 
Loire, où un siège se trouvait aussi vacant. 

Le lendemain du jour où mon élection fut connue i 
Paris, je faisais morl cours à la Sorbonne; au moment 
où j'entrai dans la salle, l'auditoire entier se leva et des 
applaudissements éclatèrent. Je me hâtai de les arrêter 
eu disant: « Je vous remercie de tant de bienveiUance; 
J'en suis vivement touché. Je vous demande deux 
choses : la première, de me la garder toujours; la 
seconde, de ne plus me la témoigner ainsi. Rien de ce 
qui se passe au dehors ne doit retentir dans cette 
«ncemte; nous y venons faire de la science, de la 
science pure; elle est essentiellement impartiale, désin-. 
téressée, étrangère à tout événement extérieur, grand 
ou petit. Conservons-lui toujours ce caractère. J'espère 



844 CHAPITRE YII.-MON OPPOSITION (1820-1830). 

que Yotre sympathie me suivra dans la nouvelle car» 
rière où je suis appelé; j'oserai même dire que j'y 
compte. Votre attention silencieuse est ici la meilleure 
preuve que j'en puisse recevoir. » 



CHAPITRE VIII 

. L'ADRESSE DES 931. 



Attitude à la Fois menaçante et inacttve du ministère. — Fer- 
mentation légale du pays.-r- Associations pour le refus éven- 
tuel de rimpdt non voté.-^ Caractère et état«d'espcit de M. de 
Polignac— Nouvelle physionomie de l'opposition. — Ouvert 
ture de la session. — Discours du Roi.— Adresse de la Chambre 
des pairs. — Préparation de l'Adresse de la Chambre des dé> 
pûtes. — Perplexité du parti modéré et de M. Royer-Collard. 
— Débat de l'Adresse. — Début simultané dans la Chambre de 
M. Berryer et de moi. — Présentation de l'Adresse au Roi. — 
Prorogation de la session. — Retraite de MM. de Chabrol et 
Courvoisier.— Dissolution de la Chambre des députés. — Mon 
voyage à Nîmes pour les élections. — Leur vrai caractère. — 
Dispositions de Charles X. 

(1830.) 



Soit que les regards s'arrêtent sur la vie d'un homme 
ou sur celle d'un peuple, il n'y a guère de spectacle 
plus saisissant que celui d'un grand contraste entre la 
surface et le fond, l'apparence et la réalité des choses. 
La fermentation sous l'immobilité, ne rien faire et s'at- 
tendre à tout, Toir le calme et prévoir la tempête, c'est 
peutrêtre, de toutes les situations humaines, la plus fa- 
tigante pour l'âme et la plus impossible à supporter 
longtemps. 

C'était là, à l'ouverture de l'année 1830, notre situa- 



•8« CHAPITRE VllI. 

tion à tous, gouTernement et nation^ ministres et ci- 
toyens, amis et adversaires du pouvoir. Personne 
n'agissait et tous se préparaient pour des chances in- 
connues. Nous menions notre train de vie ordinaire, et 
nous nous sentions à la Teille du chaos. 

Je continuais tranquillement mon cours à la Sor- 
bonne. Là où H. de Villèle et Fabbé Frayssinous m'a- 
vaient faire taire, M. de Polignac et M. Guernon-Ran- 
YÎUe me laissaient parler. En jouissant de cette Uberté, 
je gardais* avec scrupule ma réserve accoutumée, te- 
nant plus que jamais mon enseignement en dehors de 
toutes les questions de circonstance, et ne recherchant 
pas plus la faveur populaire que si j'avais craint de 
perdre celle du pouvoir. Tant que la Chambre n'était 
pas assemblée, mon nouveau titre de député ne m'im- 
posait aucune démarche, aucune démonstration, et je 
n'en cherchais point d'occasion factice. Parmi leurs 
commérages de ville et de cour, des journaux de l'ex- 
trême droite affirmèrent que des réunions de députés 
avaient lieu chez l'ancien ||^r.ésident de la Chambre. 
M. Royer-Collard écrivit sur-le-champ au Moniteur: 
« il est positivement faux qu'il y ait eu chez moi au- 
cune réunion de députés depuis la clôture de la session 
de 1829. C'est tout ce que j'ai à dire; j'aurais honte de 
démentir formellement des bruits absurdes, où le Roi 
n'est pas plus respecté que la vérité. » Sans me croire 
astreint à une aussi sévère abstinence que H. Royer- 
CoUard, j'évitais avec soin tout entraînement d'oppo- 
sition; nous avions à cœur, mes amis et moi. 



L'ADKESSE DES 931 (1830). 847 

de ne fournir aucun prétexte aux fautes du pouYoir. 
Mais^ dans cette vie tranquille et réservée, j'étais ar- 
demment préoccupé de ma situation nouvelle et.de 
mon rôle futur dans le sort si incertain de mon pays. 
J'en passais et repassais dans mon esprit toutes les 
chances, les regardant toutes comme possibles et vou- 
lant me tenir prêt à toutes, même à celles que je 
souhaitais le phis d'écarter. Il n'y a point de foute plus 
grave pour le pouvoir que de lancer les imaginations 
dans les ténèbres ; un grand efTroi public est pire qu'un 
grand mal, surtout quand les perspectives obscures de 
Favenir suscitent les espérances des ennemis et des 
brouillons autant que les alarmes des honnêtes Igens et 
des amis, te vivais au milieu des uns et des autres. 
Quoiqu'elle n'eût plus rien à faire pour le but électoral 
qui l'avait fait instituer en 1827, la société Aide-toi, le 
tiel f aidera, subsistait toujours, et je continuais d'en 
faire partie. Sous le ministère Martignac, j'avais jugé 
utile d'y rester pour travailler à modérer un peu les 
exigences et les impatiences de l'opposition extérieure, 
si puissante sur l'opposition parlementaire. Depuis que 
le ministère Polignac était formé et qu'on en pouvait 
tout redouter, je tenais à conserver quelque influence 
dans cette réunion d'opposants de toute sorte, constitu- 
tionnels> républicains, bonapartistes, ^ui pouvait, dans 
un jour de crise, exercer elle-même tant d'influence 
sur le sort du pays. Ha part de popularité était, dans 
ce moment, assez grande, surtout auprès des jeunes 
gens et des libéraux ardents, mais sincères; j'en jouis- 



318 CHAPITRE VIII. 

sais, et je me promettais d'en faire un bon usage^ quel 
que fût l'avenir. 

La disposition du public ressemblait à la mienne, 
tranquille aussi à la surface, et au fond très-agitée. On 
ne conspirait point, on ne se soulevait point, on ne 
s'assemblait point tumultueusement; mais on s'atten- 
dait et on se préparait à tout. En Bretagne, en Nor- 
mandie, en Bourgogne, en Lorraine, à Paris, des asso- 
ciations se formaient publiquement pour le refus de 
l'impôt si le gouvernement tentait de le percev.oir sans 
vote légal des Chambres légales. Le gouvernement fai- 
sait poursuivre les journaux qui avaient annoncé ces 
associations; quelques tribunaux acquittaient les gé- 
rants ;^d'autres, la Cour royale de Paris entre autres, les 
condamnaient, mais à des peines légères, a pour avoir 
excité à la haine et au mépris du gouvernement du 
Roi, en lui imputant l'intention criminelle soit de per- 
cevoir des impôts qui n'auraient pas été consentis par 
les deux Chambres, soit de changer illégalement le 
mode d'élection, soit même de révoquer la Charte con- 
stitutionnelle qui a été octroyée et concédée à toujours, 
et qui règle les droits et les devoirs de tous les pouvoirs 
publics. » Les journaux ministériels sentaient leur parti 
et leurs patrons tellement atteints eux-mêmes j)ar cet 
arrêt qu'en le publiant ils en supprimaient les consi- 
dérants/ 

En présence de cette opposition à la fois si décidée et 
si contenue, le ministère restait timide et inactif. Évi- 
demment il avait peur de lui-même et de l'opinion 



L'ADRESSE DES 2-21 (1830). 319 

qu'on avait de lui. Déjà un an auparavant^ à Touvcr- 
iure de la session de 1839^ quand le cabinet Martignac 
était encore debout et le département des affaires étran- 
gères vacant par la retraite de M. de La Ferronnays, 
M. de Polignac avait tenté^ dans le débat de l'Adresse à 
là Chambre des pairs, de dissiper, car une profession 
de foi constitutionnelle, les préventions « dont il était 
Tobjet. Ses assurances d'attachement à la Charte n'é- 
taient point, de sa part, un simple calcul ambitieux et 
hypocrite; il se tenait réellement pour ami du gouver- 
nement constitutionnel et n'en méditait point la des- 
truction. Seulement, dans la médiocrité de son esprit 
et la confusion de ses idées, ne comprenant bien ni la 
société anglaise qu'il voulait imiter, ni la société fran- 
çaise qu'il voulait réformer, il croyait la Charte conci- 
liable avec la prépondérance politique de l'ancienne 
noblesse et la suprématie définitive de l'ancienne 
royauté, et il se flattait de développer ;ies institutions 
nouvelles en les faisant servir à la domination des in- 
fluences qu'elles avaient précisément pour objet d'abo- 
lir ou de limiter. On ne saurait mesurer la portée des 
illusions consciencieuses que peut se faire un 'esprit 
faible avec ardeur, commun avec élévation, et mysti- 
quement vague et subtil. M. de Polignac s'étonnait sin- 
cèrement qu'on ne voulût pas l'accepter comme un 
ministre dévoué au régime constitutionnel. Mais lé 
public, sans s'inquiéter de savoir s'il était ou non sin- 
cère, persistait à Voir en lui le champion de l'ancien 
régime et le porte-drapeau de la contre-révolution. 



350 CHAPITRE VIII. 

Troublé de ce renom et craignant de le confirmer par 
ses actes^ H. de Polignac ne faisait rien. Ce cabinet, 
formé pour dompter la révolution et sauver la monar- 
chie^ demeurait' inerte et stérile. L'opposition le taxait 
d'impuissance avec insulte; elle l'appelait «le minis- 
tère matamore^ le plus coi des ministères;» et^ pour 
toute réponse, il préparait l'expédition d'Alger et con- 
voquait la session des Chambres, protestant toujours 
de sa fidélité à la Charte et se promettant, pour sortir 
d'embarras, la majorité et une conquête. 

H. de Polignac ignorait que ce n'est pas seulement 
par ses propres actes qu'un ministre gouverne, ni de 
lui-même seulement qu'il répond. Pendant qu'il es- 
sayait d'échapper à sa- réputation par l'inaction et le 
silence, ses amis, ses foncftiohnaires, ses écrivains, tout 
son parti, maîtres et serviteurs, parlaient et agissaient 
bruyamment autour de lui. 11 s'indignait qu'on Aiscur 
tàt, comme une hypothèse, la perception d'impôts non 
votés par les Chambres; et, au même moment, le pro- 
cureur général près la Cour royale de Metz, H. Pinaud^ 
disait dans un réquisitoire: a L'article xiv de la Charte 
assure au Roi un moyen de résister aux majorités élec- 
torales ou électives. Si donc, renouvelant les joturs de 
1792 et 1793, la majorité refusait l'impôt, le Roi de- 
vrait-il livrer sa couronne au spectre de la Convention? 
Non ; mais il devra maintenir son droit et se sauver du 
danger par des moyens sur lesquels il convient de garder 
le silence. » Le 1«' janvier, la Cour royale de Paris, qui 
venait de faire preuve de son ferme attachement à la 



L'ADRESSE DES 221 (1830). 351 

Charte, se présenta, selon Tusage, aux Tuileries; le 
Roi la reçut et lui parla avec une sécheresse marquée ; 
et comme, en arrlyant devant la Dauphîne, le premier 
président se disposait à lui adresser son hommage : 
« Passer, passez, » lui dit-elle brusquement, et en pas- 
sant en effet, M. Séguier demanda au maître des céré- 
monies, M. de Rochemore : « Monsieur le marquis, 
pensez-YOUS que la Cour doiye inscrire la rgponse de la 
princesse. sur ses registres?» Un magistrat en grande 
faveur auprès des ministres, H. Cottu, honnête homme 
crédule et léger, publiait un écrit intitulé : De la Ni- 
ee$$Ué d'une dictature. Un publiciste, raisonneur fana-« 
tique et sincère, M. Madrolle, dédiait à M. de Polignac 
un Mémoire où il soutenait la nécessité de refaire la loi 
des élections par une ordonnance. '<x Ce qu'on appelle 
coup d'État, disaient des journaux importants et amis 
avoués du cabinet, est quelque chose de social et de 
régulier lorsque le Roi agit dans l'intérêt général du 
peuple, agit-il même en apparence contre les lois. » En 
fait, la France était tranquille et l'ordre légal en pleine 
vigueur; ni de la part du pouvoir, ni de la part du 
peuple, aucune violence n'avait provoqué la violence; 
et on discutait hautement les violences suprêmes ! on 
prodaiiiait l'imminence des révolutions, la dictature de 
la royauté, la légitimité des coups d'État! 
' Un peuple peut, dans un jour de pressant péril, ac- 
cepter un coup d'État comme une nécessité; mais il ne 
saurait, sans honte et décadence, accepter en principe 
les coups d'État comme la base permanente de «on 



363 CHAPITRE VlII. 

droit public et de son gouvernement. Or, c'était préci- 
sément là ce que prétendaient imposer à la France 
M de Polignac et ses amis. Selon eux, le .pouvoir ab- 
solu de Tancierine royauté restait toujours au fond de 
là. Charte; et ils prenaient, pour Fen tirer et le déployer, 
un moment où aucun complot actif, aucun péril visi- 
ble, aucun grand trouble public ne menaçaient ni le 
gouvernement du Roi, ni Tordre de l'État, n s'agissait 
uniquement de savoir si la Couronne pouvait, dans le 
choix et le maintien de ses ministres, ne tenir définiti- 
vement aucun compte des sentiments de la majorité 
des Chambres et du pays, et si, en dernière analyse, 
après toutes les épreuves constitutionnelles, c'était la 
seule volonté royale qui devait prévaloir. La formation 
du ministère Polignac avait été» de la part du roi 
Charles X, un coup de tête encore plus qu'un cri d'a- 
larme, un défi agressif autant qu'un acte de défiance. 
Inquiet, non-seulement pour la sûreté de son trône, 
mais pour ce qu'il regardait comme le droit inaliéna- 
ble de sa couronne, il avait pris, pour le maintenir, 
l'attitude la plus offensante pour sa nation. 11 la bravait 
encore plus qu'il ne s'en défendait. Ce n'était plus une 
lutte entre des partis et des systèmes divers de gouver- 
nement, mais une question de dogme politique et une 
affaire d'honneur entre la France et son Roi. 

Devant une question ainsi posée, les passions et les 
intentions hostiles à l'ordre établi ne pouvaient man- 
quer de reprendre espérance et de rentrer en scène. La 
souveraineté du peuple était toujours là, bonne à cvo- 



L'ADRESSE DES 3^1 (1830). 3ô3 

quer en face de la souYeraineté du Roi. Lés coups 
d'État populaires devaient se laisser entrevoir^ prêts à 
répondre aux coups d'État royaux. Le parti qui n'avait 
jamais sérieusement cru ni adhéré à la Restauration 
avait de nouveaux interprètes^ destinés à devenir bien- 
tôt de nouveaux chefs, et plus jeunes, plus sensés, plus 
habiles que leurs prédécesseurs. On ne conspira point; 
on ne se souleva nulle part; les menées secrètes et les 
séditions bruyantes furent également délaissées; on 
tint une conduite à la fois plus hardie et plus modérée, 
plus prudente et plus efficace. On fit appel à la discus- 
sion publique des exemples de l'histoire et des chances 
de l'avenir. Sans attaquer directement le pouvoir ré- 
gnant, on usa contre lui des libertés légales jusqu'à 
leur dernière limite, trop clairement pour être taxé 
d'hypocrisie, trop adroitement pour être arrêté dans 
ce travail ennemi. Dans les organes sérieux et intelli- 
gents du parti, comme le National, on ne revenait point 
aux théories anarchiques, aux constitutions révolution- 
naires; on s'enfermait dans cette Charte d'où la royauté 
semblait si près de sortir; on en expliquait assidûment 
le sens; on en réclamait rudement la complète et sin- 
cère exécution; on faisait nettement pressentir que les 
droits nationaux mis en question mettaient en question 
les dynasties. On se montrait décidé et prêt, non pas à 
devancer, mais à accepter sans hésitation l'épreuve 
suprême qui s'avançait, et dont chaque jour on faisait 
suivre clairement au publie le rapide progrès. 
Pour les royalistes constitutionnels qui avaient siu- 



354 CHAPITRE VIII. 

cèrement travaillé à fonder la Restauration avec la 
Charte^ la conduite à tenir^ quoique moins périlleuse, 
était plus complexe et plus difficile. Comment repous- 
ser, sans lui porter à elle-même un'coup mortel, le 
coup dont la royauté menaçait les institutions? Fallait- 
il se tenir sur la défensive, attendre que le cabinet fit 
des actes, présentât des mesures réellement hostiles 
aux intérêts ou aux libertés de la France, et les repous- 
ser alors, après en avoir clairement dévoilé, dans le 
débat, le caractère et le but? Fallait-il prendre une ini- 
tiative plus hardie et arrêter le cabinet dès ses premiers 
pas, pour prévenir des luttes inconnues que plus tard 
il serait peut-être impossible de diriger ou de contenir? 
C'était là, quand les Chambres se réunirent, la question 
pratique qui préoccupait souverainement les esprits 
étrangers à toute hostilité préméditée et à tout secret 
désir de nouveaux hasards. 

Deux flgures sont restées, depuis 1890, gravées dans 
ma mémoire : le roi Charles X au Louvre, le 2 mars, 
ouvrant la session des Chambres, et le prince de Poli- 
gnac au Palais-Bourbon, les 15 et 16 mars, assistant à 
la discussion de l'adresse des 2^1. L'attitude du Roi 
était, comme à son ordinaire, noble et bienveillante, 
mais mêlée d'agitation contenue et d'embarras; il lut 
son discours avec quelque précipitation, quoique avec 
douceur, comme pressé d'en finir; et quand il en vint 
à la phrase qui, sous une forme modérée, contenait 
une menace royale *, il Faccentua avec plus d'affec- 

* « Pairs de France, députés des départements, je ne doute 



L'ADRESSE DES 231 (1830). 855 

iation que d'énergie. En y portant la main^ il laissa 
tomber son chapeau^ que le duc d'Orléans releva et lui 
rendit en pliant le genou ayec respect. Parmi les dépu- 
tés^ les acclamations du côté droit étaient plus bruyantes 
<\ue joyeuses, et il était difficile de démêler si, dansie 
silence du reste de la Chambre, il y avait plus de tris- 
tesse ou de froideur. Quinze jours après, à la Chambre 
<les députés, au sein du comité secrqt où l'Adresse fut 
débattue, dans cette vaste salle vide de spectateurs, 
M. de Polignac était à son banc, immobile et peu en- 
touré, même de ses amis, avec l'air d'un homme dé*- 
paysé et surpris, jeté dans un monde qu'il connaît mal 
«t où il est mal venu, et chargé d'une mission difficile 
-dont il attend l'issue avec une dignité inerte et impui»* 
^nte. On lui fit, dans le cours du débat, sur un acte 
du ministère à propos des'élections, un reproche au- 
quel il répondit gauchement, par quelques paroles 
courtes et confuses, comme ne comprenant pas bien 
l'objection, et pressé de regagner sa place. Pendant que 
j'étais à la tribune^ mes regards rencontrèrent les siens, 
et je fus frappé de leur expression de curiosité étonnée. 
Évidemment, au moment où ils faisaient acte de vo- 



point de Totre concours pour opérer le bien que je veux faire. 
Vous repousserez avec mépris les perfides insinuations que la 
■malveillance cherche à propager. Si de coupables manœuvres 
suscitaient à mon gouvernement des obstacles que je ne peux 
pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverais la force de les 
surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publique, 
<laD8 la juste confiance des Français, et. dans l'amour qu'ils ont 
ioujourd montré pour leur Roi. » 



856 CHAPITRE YXII. 

lonté hardie^ ni le Roi ni son ministre n'étaient à leur 
aise; il y ayait dans les deux personnes^ dans leur pby- 
sionomie comme dans leur âme^ un mélange de réso- 
lution et de faiblesse^ de confiance et de trouble, qui en 
même temps attestait TaTeuglement de Tesprit et tra- 
hissait le pressentiment du mallieur. 

Nous attendions avec impatience l'Adresse de la Cham- 
bre des pairs. Son énergie eût accrédité la nôtre. Elle 
ne fut, quoi qu'on en ait dit, ni aveugle ni serrile, mais 
elle ne fut point énergique. Elle reconunanda le res- 
pect des institutions et des libertés nationales. Elle pro- 
testa contre le despotisme aussi bien que contre l'anar- 
chie. Son inquiétude et même son blâme perçaient à 
travers la réserve de ses paroles; mais elles furent terne» 
et dénuées de puissance. L'unanimité qu'elles obtin* 
rent n'attesta que leur nullité. M. de Chateaubriand 
seul, tout en les louant, les trouva insuffisantes. La 
Cour s'en déclara satisfaite. La Chambre sembla vouloir 
acquitter sa conscience et s'affranchir de toute respon- 
sabilité dans les maux qu'elle prévoyait, plutôt que faire 
vraiment eflbrt pour les prévenir : a Si la Chambre des 
pairs eût parlé plus clair,» me dit M. Royer-CoOard peu 
après la révolution, « elle eût peut-être arrêté le Roi sur 
le penchant de l'abîme et empêché les ordonnances, o 
Hais la Chambre des pairs avait peu de confiance dans 
sa propre force pour conjurer le péril, et elle craignait 
de l'aggraver en le signalant avec éclat. Le poids de la 
situation porta tout entier sur la Chambre des dé- 
putés. 



L'ADRESSE DES S21 (F830). 857 

La perplexité y était grande. Grande dans la majorité' 
sincèrement royaliste^ dans la commission chargée de 
rédiger TAdresse^ dans Tâme de M. Royer-Collard qui 
présidait la commission comme la Chambre^ et y exer- 
çait une influence prépondérante. Un sentiment général' 
prévalait : on voulait arrêter le Roi dans la voie funeste 
où il était entré, et on n'espérait y réussir qu'en plaçant 
devant lui un obstacle qu'il lui fût à lui-même impos- 
sible de méconnaître. Évidemment, quand il avait ren- 
voyé M. de Martignac et appelé M. de Polignac, ce notait 
pas seulement à ses craintes de Roi, c'était aussi, et 
surtout, à ses passions d'ancien régime que Charles X 
avait obéi. Il fallait que le péril de cette pente lui fût 
démontré, et que là où la prudence n'avait pas suffi, 
l'impossibilité se fit sentir. En témoignant sans délai et 
sans détour son défaut de confiance dans le cabinet, la 
Chambre ne dépassait point son droit; elle exprimait sa 
propre pensée sans contester au Roi la liberté de la 
sienne et son droit d'en appeler au pays par la dissolu- 
tion. Elle agissait sérieusement et honnêtement; elle 
renonçait aux paroles ambiguës et vaines pour mettre 
en pratique les mœurs franches et fortefi du régime 
constitutionnel. C'était pour elle le seul moyen de rester 
en harmonie avec le sentiment public, si vivement, 
excité, et de le contenir en lui donnant une satisfaction 
légitime. Et l'on pouvait espérer qu'un langage à la fois 
ferme et loyal serait efficace autant qu'il était néces- 
saire, car déjà, en pareille situation, le Roi ne s'était 
point montré intraitable : n'avait-il pas, deux ans aupa- 



358 CHAPITRE VlII. 

ravanl, en janvier i828, renvoyé presque sans combat 
M. de Villèle quand une majorité décidément contraire 
à son cabinet était sortie des élections? 

Pendant cinq jours^ la commission de TAdresse dans 
ses séances, et M. Royer-Collard dans ses réflexions so- 
litaires comme dans ses conversations intimes avec 
ses amis, pesèrent scrupuleusement ces considérations 
et toutes les phrases, tous les mots du projet. H. Royer- 
Collard nY'tait pas seulement un vrai royaliste : c'était 
un esprit enclin au doute et à l'inquiétude, perplexe 
dans ses résolutions bien qu'affirmatif et hautain dans 
son langage, assailli d'impressions changeantes à me- 
sure qu'il considérait les diverses faces des choses, et 
redoutant les grandes responsabilités. Depuis deux ans,, 
il avait vu Charles X de près, et plus d'une fois, pen- 
dant le ministère Hartignac, il avait dit aux hommes 
sensés de l'opposition : « Ne poussez pas trop vivement 
le Roi; personne ne sait à quelles folies il pourrait se 
porter. » Mais au point où les choses en étaient venues, 
appelé lui-même à représenter les sentiments et à main- 
tenir l'honneur de la Chambre, M. Royer-Collard ne 
croyait pas pouvoir se dispenser de porter la vérité au 
pied du trône, et il se flattait qu'en s'y présentant res- 
pectueuse et affectueuse, elle y serait, en 183D comme 
en 1828, sinon bien accueillie, du moins subie sans 
explosion funeste. 

L'Adresse eut en effet ce double caractère; jamais 
langage plus modeste dans sa fierté et plus tendre dans 
sa franchise n'avait été tenu à un Roi au nom d'un 



L'ADRESSE DES 331 (1830). 359 

peuple *. Quand le président en donna pour la première 
fois lecture à la Chambre^ une secrète satisfaction de . 
dignité se mêla, dans les cœurs les plus modérés^ à Tin* 

' Personne, je crois, en relisant les six derniers paragraphes 
de cette Adresse, les seuls qui fussent l'objet du débat, ne pourra 
7 méconnaître aujourd'hui ni la profonde vérité des sentiments, 
ni la belle convenance du langage. 

« Accourus k votre voix de tous les points de votre royaume, 
nous vous apportona de toute part, Sire, l'hommage d'un peu- 
ple fidèle, encore ému de vous avoir vu le plus bienfaisant de 
tous, au milieu de la bienfaisance universelle, et qui révère en 
TOUS le modèle accompli des plus touchantes vertus. Sire, ce 
peuple chérit et respecte votre autorité ; quinze ans de paix et 
de liberté qu'il doit à votre auguste frère et k vous ont profon- 
dément enraciné dans son cœur la reconnaissance qui l'attache 
k votre royale famille; sa raison , mûrie par l'expérience et par 
la liberté des discussions, lui dit que c'est surtout en matière 
d'autorité que l'antiquité d^la possession est le plus saint de 
tous les titres, et que c'est pour son bonheur autant que pour 
votre gloire que les siècles ont placé votre trône dans une ré- 
gion inaccessible aux orages. Sa conviction s'accorde donc avec 
son devoir pour lui présenter les droits sacrés de votre Couronne 
comme la plus sûre garantie de ses libertés, etl'intogrité de vos 
prérogatives comme nécessaire à la conservation de ces droits. 

c Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de 
respect et d'affection dont votre peuple vous entoure, il se ma- 
nifeste dans les esprits une vive inquiétude qui trouble la sécu- 
rité dont la France avait commencé à jouir, altère les sources de 
sa prospérité, et pourrait, si elle se prolongeait, devenir funeste 
k son repos. Notre conscience, notre honneur, la fidélité que 
nous vous avons jurée, et que nous vous garderons toujours, 
nous imposent le devoir de vous en dévoiler la cause. 

c Sire, la Charte que nous devons à la sagesse de votre auguste 
prédécesseur, et dont Y. M. a la ferme volonté de consolider le 
bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans 
la délibération des intérêts publics. Cette intervention devait 
être, elle est en effet indirecte, sagement mesurée, circonscrite 
dans des limites exactement tracées, et que nous ne souffrirons 
jamais que l'on ose tenter de franchir ; mais elle est positive 
dans son résultat, car elle fait, du concours permanent des vues 
politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peu- 



I 

I 
360 CHAPITRE VIII. | 

quiétude qu'ils ressentaient. Le débat fut court et très- 
contenu, presque jusqu'à la froideur. De part et d'autre 
on craignait de se compromettre en parlant, et Ton était 
pressé de conclure. Quatre des ministres, HH. de Mont- 
bel, de Guernon-Ranville, de Cbantelauze et d'Haussez, 
prirent part à la discussion, mais presque uniquement i 

à là discussion générale. Dans la Chambre des députés 
comme dans la Chambre des pairs, le chef du cabinet, 
M.de Polignac, resta muet. C'est à de plus hautes condi- 
tions que les aristocraties politiques se maintiennent ou 
se relèvent. Quand on en vint aux derniers paragraphes 
qui contenaienl les phrases décisives, les simples députés 
de^ partis divers soutinrent seuls la lutte. Ce fut alors 



pie, la condition indispensable de la marche régulière des 
affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement nous 
condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas. 

c Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la 
France est aujourd'hui la pensée fondamentale de Tadministra- 
tioQ ; votre peuple s'en afflige, parce qu'elle est injurieuse pour 
lui; il s'en inquiète, parce qu'elle est menaçante pour ses li- 
bertés. 

c Cette défiance ne saurait approcher de votre noble cœur. 
Non, Sire, la France ne veut pcis plu$ de V anarchie que vous ne t7x>u- 
leg du despotisme ^ : elle est digne que vous ayez foi dans sa 
loyauté comme elle a foi dans vos promesses. 

c Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, 
et nous qui, avec une conviction profonde, venons déposer 
dans votre sein les douleurs de tout un peuple jaloux de l'es- 
time et de la confiance de son Roi, que la haute sagesse de 
y. M. prononce ! ses royales prérogatives ont placé dans ses 
mahis les moyens d'assurer, entre les pouvoirs de TÉtat, cette 
harmonie constitutionnelle, première et nécessaire condition de 
la force du trône et de la grandeur de la France >. 

^ Paroles de la Chambre des pairs dans son adresse. 



L'ADRESSE DES 221 (1830). 361 

que nous montâmes pour la première fois à la tribune^ 
M. Berryer et moi, nouveaux venus l'un et l'autre dans 
la Chambre, lui comme ami, moi comme opposant au 
«ministère, lui pour attaquer le projet d'Adresse, moi 
pour le soutenir. Je prends plaisir, je l'avoue, à retrou- 
ver et à reproduire aujourd'hui les idées et les senti- 
ments par lesquels je le soutins alors : a Sous quels 
auspices, demandai-je à la Chambre, au nom de quels 
principes et de qiiels intérêts le ministère actuel s'eçt-il 
formé? Au nom du pouvoir menacé, de lai prérogative 
royale compromise, des intérêts de la Couronne mal 
compris et mal soutenus par ses prédécesseurs. C'est là 
la bannière sous laquelle il est entré en lice, la cause 
qu'il a promis de faire triompher. On a dû s'attendre 
dès lors à voir l'autorité exercée avec vigueur, la pré- 
rogative royale très-active, les principes du pouvoir 
non-seulement proclamés, mais pratiqués, peut-être 
aux dépens des libertés publiques, mais dû moins au 
profit du pouvoir lui-même. Est-ce là ce qui est arrivé. 
Messieurs? Le pouvoir s'est-il affermi depuis sept mois? 
A-t-il été exercé activement, énergiquement, avec con- 
fiance et efficacité? 

« Ou je m'abuse fort. Messieurs, ou depuis sept mois 
le pouvoir a perdu, en confiance et en énergie, tout 
autant que le public en sécurité. 

a Le pouvoir a perdu autre chose encore. Il ne con- 
siste pas uniquement dans les actes positifs et matériels 
par lesquels il se manifeste; il n'aboutit pas toujours à 
des ordonnances et à des circulaires. L'autorité sur les 



362 CHAPITRE VIII. 

esprits^ Tascendant moral^ cet ascendant qui conyient 
si bien dans les pays libres^ car il détermine les volon- 
tés sans leur commander, c'est là une part importante 
du pouvoir, la première peut-être en efficacité. C'est 4 
aussi, à coup sûr, celle dont le rétablissement est au- 
jourd'hui le plus nécessaire à notre patrie. Nous avons 
connu des pouvoirs très-actifs, très-fort3, capables de 
choses grandes et difficiles ; mais soit par le vice de leur 
nature, soit par le malheur de leur situation, l'ascen- 
dant moral, cet empire facile, réguHer, inaperçu, leur 
a presque toujours manqué. Le gouvernement du Roi 
est, plus que tout autre, appelé à le posséder. II ne tire 
point son droit de la force. Nous ne l'avons point vu 
naître; nous n'avons point contracté avec lui ces fami- 
liarités dont il reste toujours quelque chose envers des 
pouvoirs à l'enfance desquels ont assisté ceux qui leur 
obéissent. Qu'a fait le ministère actuel de cette autorité 
morale qui appartient naturellement, sans prémédita- 
tion, saris travail, au gouvernement du Roi? L'a-t-il habi- 
lement employée et agrandie en l'employant? Ne l'a-t-il 
pas au contraire gravement compromise en la mettant 
aux prises avec les craintes qu'il a fait naître et les pas- 
sions qu'il a suscitées? 

«Ce n'est pas, Messieurs, votre unique mission 

de contrôler, ou du moins de contredire le pouvoir; 
vous ne venez pas ici seulement pour relever ses erreurs 
ou ses torts et pour en instruire le pays; vous y venez 
aussi pour entourer le gouvernement du Roi, pour 
l'éclairer en l'entourant, pour le soutenir en l'éclairant. 



L'ADRESSE DES 221 (1830). 368 

Eh bien ! quelle est aujourd'hui^ dans la Chambre^ 

la situatfoD des hommes les plus disposés à jouer ce 
r51e^ les plus étrangers à tout esprit d'opposition, à toute 
habitude d'opposition? Ils sont réduits à faire de l'oppo- 
sition; ils en font malgré eux; ils voudraient rester tou- 
jours unis au gouvernement du Roi, et il faut quils 
s'en séparent; ils voudraient le soutenir, et il faut qu'ils 
Pattaquent. Ils ont été poussés hors de leur propre voie. 
La perplexité qui les agite, c'est le ministère actuel qui 
la leur a faite ; elle durera, elle redoublera tant que nous 
aurons affaire à lui. » 

Je signalai partout, dans la société comme dans les 
Chambres, une perturbation analogue : je montrai les 
pouvoirs publics jetés, comme les bons citoyens, hors 
de leur situation et de leur mission naturelle; les tri- 
bunaux plus préoccupés de contenir le gouvernement 
lui-même que de réprimer les désordres ou les des- 
seins diriges contre lui; les journaux exerçant avec la 
tolérance, ou même avec l'approbation publique, une 
influence démesurée et déréglée; et je conclus en 
disant : 

a On nous dit que la France est tranquille, que l'ordre 
n'est point troublé. Il est vrai : l'ordre matériel n'est 
point troublé ; tous circulent Ubrement, paisiblement ; 
aucun bruit ne dérange les affaires... La surface de la 
société est tranquille, si tranquille que le gouverne- 
ment peut fort bien être tenté de croire le fond parfai- 
tement assuré, et de se croire lui-même à l'abri de tout 
péril. Nos paroles, Messiciu^, la franchise de nos 



864 CHAPITRE VIII. 

paroles, voilà le seul avertissement que le pouvoir ait, 
en ce moment, à recevoir^ la seule voix qui se puisse 
élever jusqu'à lui et dissiper ses illusions. Gardons- 
nous d'en atténuer la force; gardons-nous d'énerver 
nos expressions; qu'elles soient respectueuses, qu'elles 
soient tendres ; mais qu'elles ne soient pas timides et 
douteuses. La vérité a déjà assez de peine à pénétrer 
dans le palais des rois; ne l'y envoyons pas faible et 
pâle ; qu'il ne soit pas plus possible de la méconnaître 
que de se méprendre sur la loyauté de nos sentiments.» 
L'Adresse fut votée comme elle avait été préparée, 
avec une tristesse inquiète, mais avec une profonde 
conviction de sa nécessité. Le surlendemain du vote, le 
18 mars, nous nous rendîmes aux Tuileries pour la 
présenter au Roi. Vingt et un députés seulement 
s'étaient joints au bureau et à la grande députation de 
la Chambre. Parmi ceux-là mêmes qui avaient voté 
l'Adresse, les uns se souciaient peu d'aller encore, sous 
les yeux du Roi, appuyer de leur présence un tel acte 
d'opposition; les autres, par égard pour la Couronne, 
ne voulaient pas donner à cette présentation plus de 
solennité et d'effet. Nous n'étions, en tout, que qua- 
rante-six. Nous attendîmes quelque temps, dans le salon 
de la Paix, que le Roi fût revenu de la messe. Nous 
étions là, debout et silencieux; en face de nous, dans 
les embrasures des fenêtres, se tenaient les pages du 
Roi et quelques hommes de sa cour, inattentifs et 
presque impolis à dessein. Madame la Dauphine tra- 
versa le salon pour se rendre à la chapelle précipitam- 



L'ADRESSE DES 331 (1880). 865 

ment et sans nous regarder. Elle eût été bien plus 
froide encore que je ne me serais senti nul droit de 
m'en étonner ni de m'en plaindre. Il y a des crimes 
dont le souTenir fait taire tout autre pensée , et des 
infortunes devant lesquelles on s'incline avec un res- 
pect qui ressemble presque à du repentir, comme si 
Ton en était soi-même l'auteur. 

Quand nous fûmes introduits dans la salle du Trône, 
M. Royer-CoUard lut l'Adresse simplement; dignement, 
avec une émotion que trahissaient sa voix et ses traits. 
Le Roi l'écouta dignement aussi, sans air de hauteur ni 
d'humeur, bref et sec dans sa réponse, par convenance 
royale plutôt que par colère, et, si je ne m'abuse, plus 
satisfait de sa fermeté qu'inquiet de l'avenir. Quatre 
jours auparavant, la veille du débat de l'Adresse, à son 
cercle des Tuileries où beaucoup de députés étaient 
invités, je l'avais vu traiter avec une bienveillance mar- 
quée trois membres de la Commission, MM. Dupin, 
Etienne et Gautier. Dans deux situations si diverses, 
c'était le même homme et presque la même physiono- 
mie, le même dans ses manières comme dans ses idées, 
soigneux de plaire quoique décidé à rompre, et obstiné 
par imprévoyance et routiqe d'esprit plutôt que par 
passion d'orgueil ou de pouvoir. 

Le lendeihain de la présentation de l'Adresse (19 mars) 
la session était prorogée au i«r septembre. Deux 
mois après (16 mai), la Chambre des députés était 
dissoute ; les deux ministres les plus modérés, le garde 
des sceaux et le ministre des finances, M. Courvoisier 



366 CHAPITRE VIII. 

^t M. de Chabrol, sortaient du Conseil; ils avaient 
refusé leur concours aux mesures extrêmes qu'on y 
débattait déjà pour le cas où les élections tromperaient 
Tattente du pouvoir. Le membre le plus compromis et 
le plus audacieux du cabinet Villèle, M. de Peyronnet^ 
devenait ministre [de l'intérieur. Par la dissolution, le 
Roi en appelait au pays, et au même moment, il faisait 
de nouveaux pas pour s'en séparer. 

Rentré dans la vie privée dont il ne sortit plus, 
M. Courvoisier m'écrivit le â9 septembre 1831, de sa 
retraite de Baume-les-Dames : « Avant de quitter les 
sceaux, je causais avec H. Pozzo di Borgo de l'état du 
pays et des périls dont s'entourait le trône. — Quel 
moyen, me dit-il un jour, d'éclairer le Roi et de l'arra- 
cher à un système qui peut de nouveau bouleverser 
l'Europe et la France? — Je n'en vois qu'un, lui répon- 
dis-je, c'est une lettre de la main de l'empereur de 
Russie. — ^n l'écrira, me dit-il; il l'écrira de Varsovie où 
il doit se rendre.. — Puis nous en concertâmes la sub- 
stance. M. Pozzo di Borgo m'a dit souvent que l'empe- 
reur Nicolas ne voyait de sécurité pour les Bourbons 
;que dans l'accomplissement de la Charte.» Je doute 
que l'empereur Nicolas ait écrit lui.-m^me au roi 
Charles X; mais ce que son ambassadeur à Paris disait 
au garde des sceaux de France, il le disait, lui aussi, 
au duc de Hortemart, ambassadeur du Roi à Saint- 
Pétersbourg : « Si on sort de la Charte, on va à une ca- 
tastrophe; si le Roi tente un coup d'État, il en suppor- 
tera seul la responsabilité. » Les conseils des rois n'ont 



L'ADRESSE DES 221 (1830). 367 

pas plus manqué au roi Charles X que les adresses des 
peuples pour le détourner de son fatal dessein. 

Dès que le gant électoral fut jeté, mes amis m'écri- 
Tirent de Nîmes qu'ils ayaient besoin de ma présence 
pour les rallier tous, et pour espérer, dans le collège de 
département, quelques chances de succès. On désirait 
aussi que j'allasse, pour mon propre compte, à Lisieux, 
mais en ajoutant que, si j'étais nécessaire ailleurs, on 
croyait pouvoir, moi absent, me garantir mon élection. 
Je me confiai dans cette assurance, et je partis pour 
Ntmes le 15 juin, pressé de sonder moi-même et de 
près ces dispositions réelles du pays qu'on oublie si vite 
ou qu'on méconnaît si souvent quand on ne sort pas de 
Paris. 

Je ne voudrais pas substituer à mes impressions 
d'alors mes réflexions d'aujourd'hui) ni attribuer aux 
idées et à la conduite de mes amis politiques, et aux 
miennes propres, à cette époque, im ^sens qu'elles n'au- 
raient point eu. Je reproduis textuellement ce que je 
trouve dans des lettres intimes que j'écrivis ou que je 
reçus pendant mon voyage. Cest le témoignage le plus 
irrécusable de ce que nous pensions et cherchions alors. 

J'écrivais le 26 juin, quelques jours après mon arri- 
vée à Nîmes : 

a La lutte est très-vive, plus vive qu'on ne le voit de 
loin. Les deux partis sont profondément engagés, et 
d'heure en heure s'engagent plus profondément l'un 
contre l'autre. Une fièvre d'égoïsme et de platitude pos- 
sède et poussa l'administration. L'opposition se débat. 



968 CHAPITRE VIII. . 

avec une ardeur passionnée, contre les embarras et les 
angoisses d'une situation, légale .et morale, assez diffi- 
cile. Elle trouve dans les lois des moyens d'action et de 
défense qui lui donnent la force et le courage de sou- 
tenir le combat, mais sans lui inspirer confiance dans 
le succèç, car presque partout la dernière garantie 
manque, et après avoir lutté bravement et longuement, 
on court risque de se trouver tout à coup désarmé et 
impuissant. Même anxiété dans la situation morale: 
l'opposition méprise l'administration et la regarde ce- 
pendant comme son supérieur; les fonctionnaires sont 
déconsidérés et n'en occupent pas moins encore le haut 
du pavé; un souvenir de la puissance et de la grandeur 
impériale leur sert encore de piédestal; om les regarde 
en face, mais de bas en haut, avec timidité et colère tout 
à la fois. 11 y a là beaucoup d'éléments d'agitation et 
même de crise. Pourtant, dès qu'on croit voir l'explo- 
sion prochaine, ou seulement possible, tous se replient; 
tous la redoutent. Au fond, c'est à l'ordre et à la paix 
que chacun demande aujourd'hui sa fortune. On n'a 
confiance que dans les moyens réguliers. » 

On m'écrivait de Paris, le 5juiQet : 

« Voilà les élections des grands collèges qui commen- 
cent. Si nous y gagnons quelque chose, ce sera excel- 
lent, surtout à cause de l'effet que cela produira sur 
l'esprit du Roi, qui ne peut espérer d'avoir jamais mieux 
que les grands collèges. Rien, pour le moment, n'in- 
dique un coup d'État. La Quotidienne déclare ce matin 
<]u'elle regarde la session comme ouverte, tout en con- 



L'ADRESSE DES S21 (1830). 389 

▼enant que le ministère n'aura pas la miù<>rïté. Elle a 
Fair charmé qu'on ne se propose pas de faire une 
Adresse toute pareille à celle des 221. ù 
Et le 12 juillet suiyant : 

o( Aujourd'hui r Universel* s'élève contre les bruits 
de coups d'État, et semble garantir l'ouverture régulière 
de la session par un discours du Roi. Ce discours, qui 
vous gênera, aura l'avantage de commencer la session 
en meilleure intelligence. Ce qui importe, c'est d'avoir 
une session; on aura bien plus de peine à en venir aux 
violences quand on se sera engagé dans la légalité. Mais 
votre nouvelle Adresse sera très-difficile à faire; cpielle 
qu'elle soit, la droite et l'extrême gauche la traiteront 
de reculade, la droite pour s'en vanter, l'extrême gau- 
che pour s'en plaindre. Vous aurez à vous défendre de 
ceux qui voudraient purement et simplement repro- 
duire la dernière Adresse, et s'y tenir 4;omme au der- 
nier mot du pays. La victoire électorale nous étant 
acquise, et l'alternative de la dissolution ne pouvant 
plus être présentée au Roi, il y aura évidemment une 
nouvelle conduite à tenir. D'ailleurs, quel intérêt 
avons-nous à faire que le Roi se bute? La France ne 
peut que gagner à des années de gouvernement régu- 
lier. Gardons-nous de précipiter les événements. » 

Je répondais, le 16 juUlet : 

Je ne sais comment nous nous tirerons de la nou- 
velle Adresse. Ce sera très-difficile; mais quelle que soit 

' L'un des journaux ministériels du temps. 

T. I. S4 



3Ï0 . CHAPITRE VIII. 

la difficultÂ, il faut l'accepter, car évidemmeiit nous 
avons besoin d'une session. Nous serions pris pour des 
enfants et des fous si nous ne faisions que recommencer 
ce que nous avons fait il y a quatre mois. La Chambre 
nouvelle ne doit point reculer; mais elle doit prendre 
une autre route. Que nous n'ayons point de coup d'État, 
<iue l'ordre constitutionnel subsiste régulièrement; 
quelles que soient les combinaisons ministérielles, le 
vrai et dernier succès sera pour nous. » 

Je rencontrais autour de n)oi, parmi les électeurs 
rassemblés, des dispositions tout aussi modérées, pa- 
tientes et loyales : a M. de Daunant vient d'être élu 
(i3 juillet] , par le collège d'arrondissement de Nimes; 
il a eu 296 voix contre 241 données à M. Daniel Hurjas, 
pcésident du collège. Au moment où ce résultat a été 
proclamé, le secrétaire du bureau a proposé à l'assem- 
blée de votej des remerciements au président qui, 
malgré sa candidature, l'avait présidée avec une impar- 
tialité et une loyauté parfaites. Les remerciements ont 
été votés à l'instant, au milieu des cris de : Vive le Roil 
Et les électeurs, en se retirant, ont trouvé partout la 
tnême tranquillité et la même gravité qu'ils avaient eux- 
mêmes apportées dans leurs opérations. » 

EnQn, le 12 juillet, en apprenant la prise d'Alger, 
j'écrivais : « Voilà la campagne d'Afrique finie, et bien 
finie. Notre campagne à nous, dans deux mois d'ici, 
«usera sans nul doute un peu plus difficile; mais n'im- 
porte, j'espère que ce succès ne fera pas faire au pou- 
voir les dernières folies, et j'aime mieux noire bon- 



L'ADRESSE DES iîl (1830). 371 

iieur national que notre commodité parlementaire. » 
Je n'ai garde de prétendre que ces sentiments fussent 
ceux de tous les hommes qui, soit dans les Chambres, 
soit dans le pays, avaient applaudi à l'Adresse des 221, 
ei qui votaient, dans les élections, pour la soutenir. 
La Restaurationr ifavait pas fait, en France, tant de 
conquêtes. Inactives, mais non résignées, les sociétés 
secrètes étaient toujours là, prêtes, des qu'une circon- 
stance favorable se présenterait, à reprendre leur travail 
de conspiration et de destruction. D'autres adversaires, 
plus légaux mais non moins redoutables, épiaient toutes 
les 'fautes du Roi et de son gouvernement, et les com- 
mentaient assidûment devant le public, attendant et. 
faisant pressentir ^es fautes bien plus gi*aves qui amè- 
neraient les conséquences suprêmes. Dans les masses 
populaires, les vieux instincts de méfiance et de haine, ' 
pour tout ce qui rappelait l'ancien régime et l'invasion 
étrangère, continuaient de fournir, aux ennemis de la 
Restauration, des armes et des espérances inépuisables. 
Le peuple est comme l'Océan, immobile et presque 
immuable au tond, quels que soient les coups de vent 
qui agitent sa surface. Cependant l'esprit de légalité et 
le bon sens politique avaient fait de notables progrès; 
même au milieu de la fermentation électorale, le senti- 
ment public repoussait hautement toute révolution 
nouvelle. Jamais la situation des hommes qui voulaient 
sincèrement le Roi et la Charte n'avait été meilleure 
ni plus forte; ils avaient, dans l'opposition légale, fait 
leurs preuves de fermeté persévérante; il& venaient de 



873 CHAPITRE VIII. 

maintenir ayec éclat les principes essentiels du gou- 
▼emement représentatif; ik possédaient l'estime, et 
même la faveur publique ; les partis Tiolents par néces- 
sité, le pays avec quelque doute, mais aussi avec une 
espérance honnête, se rangeaient et marchaient der- 
rière eux. S'ils avaient, à ce moment critique, réussi 
auprès du Roi comme dans les Chambres et dans le 
pays, si Charles X, après avoir, par la dissolution, 
poussé jusqu'au bout le droit de sa couronne, avait 
accueiOi le vœu manifeste de la*France, et pris ses con- 
seillers parmi les royalistes constitutionnels investis de 
la considération publique, je le dis avec une conviction 
qui peut sembler téméraire mais qui persiste aujour- 
d'hui, on pouvait raisonnablement espérer que l'épreuve 
décisive était surmontée, et que, le pays prenant con- 
0ance en même temps dans le Roi et dans la Charte, 
la Restauration et le gouvernement constitutionnel 
seraient fondés ensemble. 

Hais ce qui manquait précisément au roi Charles X, 
c'était celte étendue et cette liberté d'esprit qui donnent 
à un prince l'intelligence de son temps et lui en font 
sainement apprécier les ressources comme les néces- 
sités. « 11 n'y a que M. de La Fayette et moi qui n'ayons 
pas changé depuis 1789, » disait-il un jour, et il disait 
vrai : à travers les vicissitudes de sa vie, il était resté 
tel qu'il s'était formé dans sa jeunesse, à la cour de 
Versailles et dans la société aristocratique du xvnF siè- 
cle, sincère et léger, confiant en lui-même et dans ses 
entours, peu observateur et peu réfléchi quoique d'un 



L'ADRESSE DES 2îl (1830). 873 

«sprit actif, attaché à ses idées et à ses amis de Tancien 
régime comme à sa foi et à son drapeau. Sous le règne 
de son frère Louis XVin et dans la scission du parti mo- 
narchique^ il avait été le patron et Tespérance de cette 
opposition royaliste qui fit hardiment usage des libertés 
constitutionnelles^ et il s'était fait alors en lui im singu- 
lier mélange d'intimité persévérante avec ses anciens 
compagnons et de goût pour la popularité Aouvelle d'une 
physionomie Ubérale. Monté sur le trône^ il fit^ à cette 
faveur populaire^ plus d'une coquetterie royale, et se 
flatta smcèrement qu'il gouvernerait selon la Charte^ 
avec ses idées et ses amis d'autrefois. M. de ViUèle et 
H. de Martignac s'usèrent à son service dans ce diffi- 
cile travail; et après leur chute, aisément acceptée, 
Charles X se trouva rendu à ses pentes naturelles, au 
milieu de conseillers peu disposés à le contredire et 
hors d'état de le contenir. Deux erreurs funestes s'éta- 
bUrent alors dans son esprit : il se crut menacé par la 
Révolution beaucoup plus qu'il ne l'était réellement, et 
il cessa de croire à la possibilité de se défendre et de 
gouverner par le cours légal du régime constitutionnel. 
La France ne voulait point d'ime révolution nouvelle. 
La Charte contenait, pour un souverain prudent et pa- 
tient, de sûrs moyens d'exercer l'autorité royale et de 
^rantir la Couronne. Mais Charles X avait perdu con- 
fiance dans la France et dans la Charte ; quand F Adresse 
des 221 sortit triomphante des élections, il se crut 
poussé dans ses derniers retranchements, et réduit à 
se sauver malgré la Charte ou à périr par la Révolution. 



374 CHAPITRE VIII.— L'ADRESSE DES 821 (1830). 

Peu de jours avant les ordonnances de juillet^ Fam- 
bassadeur de Russie^ le comte Pozzo di Borgo^ eut une 
audience du Roi. D le trouva assis devant son bureau, 
les yeux fixés «ur la Charte ouverte à Tartide xiv. 
Charles X lis^t et reUsait cet article, y cherchant avec 
une inquiétude honnête le sens et la portée qu'il avait 
besoin d'y trouver. En pareil cas, on trouve toujours 
ce qu'on cherche ; et la conversation du Roi, bien que 
détournée et incertaine, laissa à l'ambassadeur peu de 
doutes sur ce qui se préparait. 



PIÈCES HISTORIQUES 



PIÈGES HISTORIQUES 



I 

(Page 40.) 
fo Lt frieomU de ChateaiUniand à M. Guizot. 

Val-de-Loup, ce 13 mai 1809. 

Mille remerciments ^ Monsieur; j*ai lu vos articles avec 
un extrême plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et vous 
me donnez tant d'éioges que vous pouvez affaiblir celles-ci; 
il en restera toujours assez pour satisfaire ma vanité d'auteur^ 
et toujours plus que je n'en mérite. 

Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frappé 
par la finesse du goût. Vous dites que les catholiques ne 
peuvent pas^ comme les protestants, admettre une mytho- 
logie chrétienne^ parce que nous n'y avons pas été formés 
et habitués par de grands poètes : cela est très-ingénieux. 
Et quand on trouverait mon ouvrage assez bon pour dire que 
je commencerai pour nous cette mythologie, on pourrait 
répondre que je viens trop tard, que notre goût est formé 
sur d'autres modèles, etc.^ etc.. Cependant il resterait tou* 
jours le Tasse et tous les poèmes latins catholiques du moyen 



378 PIÈCES HISTORIQUES. 

âge. C'est la seule objection de fait que l'on trouTe contre 

votre critique. 

Véritablement ^ Monsieur, je le dis très-sincèrement y les 
critiques qui ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrage me 
font une certaine honte pour les Français. Avez -vous remarqué 
que personne ne semble avoir compris mon ouvrage, que les 
règles de Tépopée sont si généralement oubliées que Ton juge 
un ouvrage de seiyi et d'un immense travail comme on par- 
lerait d'un ouvrage d'un jour et d'un roman?. Et tous ces 
cris contre le merveilleux I ne dirait-on pas que c'est moi 
qui suis l'auteur de ce merveilleux? que c'est une chose 
inouïe, singulière, inconnue? Et pourtant nous "avons le 
Tasse^ Milton^ Klopstock^ Gessner^ Voltaire mêjnel Et si 
l'on ne peut pas employer le merveilleux chrétien, il n'y 
aurd donc plus d'épopée* chez les modernes, car le merveil- 
leux est essentiel au poêrae épique^ et je pense ^u'on ne veut 
pas faire intervenir Jupiter dans un sujet tiré de notre 
histoire. Tout cela est sans bonne foi, comme tout en France. 
La question était de savoir si mon ouvrage était bon ou 
mauvais comme épopée, et voilà tout, sans s'embarrasser de 
savoir s'il était ou non contraire à la religion, et mille choses 
de cette espèce. 

Je ne puis, moi. Monsieur, avoir d'opinion sur mon 
propre ouvrage; je ne puis que vous rapporter celle des 
autres. M. de Fonlancs est tout à fait décidé en faveur des 
Martyrs, 11 trouve cet ouvrage fort supérieur à mes pre- 
miers ouvrages, sous le rapport du plan, du style et des 
caractères. Ce qui me paraît singulier, c'est que le III* livre, 
que vous n'aimez pas , lui semble un des meilleurs de 
l'ouvrage. Sous les rapports du style, il dit que je ne l'ai 
jamais porté plus haut que dans la peinture du bonheur 
des justes, dans la description de la lumière du ciel et dans 
le morceau sur la Vierge. Il excuse la longueur des deux 



PIÈCES HISTORIQUES. 879 

discours du Père et du Fils sur la nécessité d'établir ma 
maphine épfque. Sans ces discours plus de récit, plus d'action ; 
le récit et Taction sout motivés par les discours des essences 
iiicréées« 

Je vous rapporte ceci. Monsieur^ non pour vous con- 
vaincre^ mais pour vous montrer comment d'excellents 
esprits peuvent voir un objet sons dix faces différentes. Je 
n'aime point comme vous^ Monsieur, la description des 
tortures; mais elle m'a paru absolument nécessaire dans un 
ouvrage sur des martyrs. Cela est consacré par toute l'his- 
toire et par tous les arts. La peinture et la sculpture chré- 
tiennes ont choisi ces sujets; ce sont là les véritables combats 
du sujet. Vous qui savez tout^ Monsieur, vous savez combien 
j'ai adouci le tableau et ce que j'ai retranché des Acta Mar- 
tyrum, suiiout en faisant disparaître les douleurs physiques 
et opposant des images gracieuses à d'horribles tourments. 
Vous êtes trop juste^ Monsieur^ pour ne pas distinguer ce 
qui est ou Vinconvénient du sujet ou la faute du poète. 

Au reste^ Monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées 
contre mon ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre 
plaie cachée qu'on ne montre pas, et qui au fond est la 
source de la colère ; c'est ce Hiéroclès qui égorge les chrétiens . 
au nom de la philosophie et de la liberté. Le temps fera justice 
si mon livre en vaut la peine, et vous hâterez beaucoup cette 
justice en publiant v«s articles, dussiez-vous les changer et 
les mutiler jusqu'à un certain degré. Montrez-moi mes 
fautes^ Monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que les 
critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons 
secrètes qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et 
l'honneur dans U bouche de ces saltimbanques littéraires 
aux gages de la police, qui dansent dans le ruisseau pour 
amuser les laquais. 

Je suis à ma chaumière, Monsieur, où je serai enchanté 



380 PIÈCES HISTORIQUES, 

de recevoir de vos nouvelles. Je serais trop heureux de tous 
y donner lliospiUililé si vous étiez asses aimable pour venir 
me la demander. 

Agréez^ Monsieur, Tassurance de ma profonde estime 
et de ma haute considération. 

Dl CHAnAUBRIiJID. 

Val-de-Lonp , prêt d'Âanaj, par Kniouj, département 
de la Seine* 



2o Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot. 

Val-de-Loup, ce 80 mai 1809. 

Bien loin, Monsieur, de m'importuner, vous me faites un 
plaisir extrême de vouloir bien me communiquer vos idées. 
Cette fois-ci , je passerai condamnation sur le merveilleux 
chrétien , et je croirai avec vous que nous autres Français 
nous ne nous y ferons jamais. Mais je ne saurais. Monsieur^ 
vous ^corder que les Martyrs soient fondés sur une hérésie. 
Il ne^'agit point, si je ne me trompe, d'une rédemption^ ce 
qui serait absurde , mais d'une expiation , ce qui est. tout à 
fait conforme à la foi. Dans tous les temps, l'Église a cru que 
le sang d'un martyr pouvait efiacer les péchés du peuple et 
le délivrer de ses maux. Vous savez mieux que moi, sans 
doute, qu'autrefois, dans les temps de guerre etde calamités, 
on enfermait un religieux dans une tour ou dans une cellule, 
où il jeûnait et priait pour le salut de tous. Je n'ai laissé sur 
mon intention aucun doute, car je fais dire positivement à 
rÉternel, dans le troisième livre, qu'Eudore attirera les béné- 
dictions du ciel ^r les chrétiens par le mérite du sang de Jésus^ 
Chriet; ce qui est, comme vous voyez, Monsieur, précisément 



PIÈCES HISTORIQUES. 381 

la phrase orthodoxe^ et la leçon même du catéchisme. La 
doctrine des expiations, si consolante d'ailleurs^ et coasacrée 
par toute l'antiquité^ a été reçue dans notre religion i la 
mission du Christ ne Ta pas détruite; et, pour le dire en 
passant, j'espère bien que le sacrifice de quelque victime 
innocente tombée dans notre révolution obtiendra dans le 
ciel la grâce de notre coupable patrie : ceux' que nous avons 
égorgés prient peut-être dans ce moment même pour nous ; 
vous ne voudriez pas sans doute , Monsieur , l'énoncer à ce 
sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrétiennes. 

Au reste , Monsieur , la franchise et la noblesse de votre 
procédé me font oublier un moment la turpitude de ce siècle. 
Que penser d'un temps où Ton dit à un honnête homme : 
f Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion ; vous louerez ou 
vous blâmerez cet ouvrage, non pas d'après votre conscience, 
mais d'après l'esprit du journal où vous écrivez? » On est 
trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des hommes 
comme vous qui sont là pour protester contre la bassesse des 
temps, et pour conserver au genre humain la tradition de 
llionneur. En dernier résultat , Monsieur, si vous examinez 
bien les Martyrs y vous y trouverez beaucoup à reprendre sans 
doilte; mais, tout bien considéré, vous verrez que pour le 
plan, les caractères et le style , c'est le moins mauvais et le 
moins défectueux de mes faibles écrits. 

J*ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appelé Moreau : 
c'est le fils du fils d'une sœur de ma mère; je le connais à 
peine, mais je le crois un bon sujet. Son père, qui était aussi. 
en Russie, est revenu en France, il n'y a guère plus d'un an. 
J'ai été charmé de l'occasion qui m'a procuré l'honneur de 
faire connaissance avec mademoiselle de Meulan : elle m'a 
paru, comme dans ce qu^clie écrit, pleine d'esprit, de goût 
et de raison. Je crains bien de l'avoir importunée par la 
longueur de'ma visite : j'ai le défaut de rester partout où je 



883 PIÈCES HISTORIQUES. 

trouve des gens aimables, et surtout des caractères élevés et 

des sentiments généreux. 

Je vous renouvelle bien sincèrement, Monsieur, Tassurance 
de ma haute estime, de ma reconnaissance et de moD 
dévouement. J'attends avec une vive impatience le moment 
où je vous recevrai dans mon ermitage, ou celui qui me 
conduira à votre solitude. Agréez, je vous en prie, Monsieur, 
mes très-humbles salutations et toutes mes civilités. 

De CuATBALBhlAKD. 
Val-de-Lonp, près d'Aunaj, par Aniony, ce 30 mai 1809. 



3» Le vicomte de Chateaubriand à Af. Guizot. 

Val-de-Loup, ce 12 juin 1809. 

J'ai été absent de ma vallée,- Monsieur, pendant quelques 
jours, et c'est ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre 
lettre. Me voilà bien convaincu d'hérésie; j'avoue que le mot 
racheté m'est échappé, à la vérité contre mon intention. Mais 
enûn il y est; je vais sur-le-champ reffacer pour la première 
édition. 

J'ai lu vos deux premiers articles , Monsieur. Je vous en 
renouvelle mes remercîments : ils sont eicellonts, et vous me 
louerez toujours au delà du peu que je vaux. 

Ce qu'on a dit. Monsieur, sur l'église du Saint-Sépulcre 
est très-exact. Cette description n'a pu être faite que par 
quelqu'un qui connaît les lieux. Mais le Saint-Sépulcre lui- 
même aurait bien pu échapper à Tincendie sans qu'il y ait 
eu pour cela aucun miracle. 11 forme, au milieu de la nef cir- 
culaire de l'église, uneespècede catafalque de marbi-e blanc: la 



PIÈCES HISTORIQUES. 383 

<!oupole de cèdre, en (ombant, aurait pu Técraser^ mais non 
pas y meltre le feu. C'est cependant une circonstance trë^ 
extraordinaire et qui mériterait de plus longs détails que 
ceux qu'on peut renfermer dans les bornes d'une .lettre. 

Je voudrais bien, Monsieur , pouvoir aller vous donner 
moi-même ces détails dans votre solitude. Malheureusement 
madame de Chateaubriand est malade^ je suis obligé de rester 
auprès d'elle. Je ne renonce pourtant point à l'espoir d'aller 
vous chercher ni'à celui de vous recevoir dans mon ermitage: 
les honnêtes gens doivent , surtout à présent, se réunir pour 
se consoler. Les idées généreuses et les sentiments élevés 
deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux 
quand on les retrouve. Je serais enchanté. Monsieur, que 
ma société pût vous être agréable, ainsi qu'à M. Stapfer, que 
je vous prie de remercier beaucoup pour moi. 

Agréez de nouveau, Monsieur, je vous en prie, l'assurance 
de ma haute considération et de mon dévouement sincère, et« 
si vous le permettez, d'une amitié que nous commençons 
sous les auspices de la franchise et de l'honneur. 

De Chateaubriand. 



La meilleure description de Jérusalem est celle de Dan- 
ville , mais le petit traité est fort rare ; en général , tous les 
voyageurs sont fort exacts sur la Palestine. Il y a une lettre 
dans les Lettres édifiantes (Missions du Levant) quitie laisse 
rien à désirer. Quant à M. de Volney, il est bon sur le gou- 
vernement des Turcs, mais il est évident qu'il n'a jamais vu 
Jérusalem. 11 est probable qu'il n'a pas passé Ramié ou Rama, 
l'ancienne Arimathie. 

Vous pourriez consulter encore le Theatmm Terrœ Sanctœ 
d'Adrichomius. 



384 PIÈCES HISTORIQUES. 



II 

(Page 44.) 

Le comte de Lally-Tolendal à M. Guiaot. 

Bruxelles, S7 ayril 1811. 

Vous ne devez pas comprendre mon silence. Monsieur, et 
'moi je ne comprenais pas la lente arrivée des prospectus que 
vous m'aviez annoncés dans votre lettre du 4 de ce mois. 
Imaginez-vous que le portier d'ici avait confondu ce paquet 
avec toutes les liasses d'imprimés oiseux qu'on adresse à une 
préfecture , et que si le besoin d'un livre ne m'eût pas fait 
descendre dans le cabinet-sanctuaire du préfet, je n^aurais 
peut-être pas encore découvert la méprise. Je vous remercie. 
Monsieur, de )a confiance que vous avez bien voulu me témoi- 
gner dans celle occasion. Vous savez si personne vous rend 
plus que moi la plénitude de la justice qui vous est due, et 
vous savez que je vous la rends avec autant d'attrait que de 
conviction. Ma génération passe, la vôtre vient d'arriver, une 
autre naît; je vous vois placé entre deux pour consoler la 
premièie, honorer la seconde et former la troisième. Tâchez 
' de faire celle-ci à votre image, ce qui ne veut pas dire que je 
souhaite à tous les petits garçons d^en savoir un jour autant 
que vous, ni à toutes les petites filles de ressembler en tout à 
votre plus qu'aimable collaboratrice. Il ne faut désirer que 
ce qu'on peut obtenir, et j'aurais trop de regret de me sentir 
sur mon déclin quand un si beau biccic serait près de se lever 



PIÈCES HISTORIQUES. ' 885 

sur la terre. Mais renfermez ma pensée dans ses justes bornes^ 
et dictez, comme Solon , les meilleures lois que puisse sup- 
porter ou recevoir l'enfance du xix« siècle : ce sera bien 
encore assez. Aujourd'hui le mox progeniem daturos tn'tto- . 
siorem ferait dresser les cheyeux. 

Madame de la Tour du Pin , baronne de FEmpire depuis 
deux ans, préfète de la Dyle depuis trois ans^ mère religieuse 
depuis vingts conseillera votre recueil avec toute Tinfluence 
que peuvent lui donner les deux premiers titres^ et y souscrit 
avec tout Tintérêt que lui inspire le dernier. Moi qui n'ai 
plus et ne yeux plus d'autres titres que ceux de père et d'ami, 
je vous demande la permisson de souscrire pour ma fille qui, 
commençant la double éducation d'un petit Arnaud et d'une 
petite Léontine, sera très-heureuse de profiter de votre double 
enseignement. Je ne doute pas que le grand-père lui-même 
ne trouve très-souvent à s'y instruire et toujours à s'y plaire. 
11 me semble que jamais association ne fut plus propice au . 
mélange de Vutile dulci. Si je laissais aller ma plume, je suis 
sûr qu*elle écrirait comme une folle à l'un des deux auteurs : 
« Ne pouvant me refaire jeune pour adorer vos mérites, je 
m'établis un vieil enfant pour recevoir vos préceptes. Je baise 
de loin la main de ma jeune bonne , avec un respect très- 
profond, mais pas assez dégagé de quelque;^uns de ces mou- 
vements qui ont suivi ma première enfance, et que doit 
m'interdii*e ma seconde éducation. Peut-on se soumettre à 
votre férule avec plus de candeur? au moins j'avoue mes 
fautes. Comme il ne faut pas mentir, je n'ose pas encore 
ajouter : cela ne m' arrivera plus; mais le ferme propos vien- 
dra avec l'âge faible, et plus je me déformerai , plus je serai 
parfait, b 

Voulez- vous bien^ Monsieur, présenter mes respects à 
madame et à mademoiselle de Meulan ? Un très-excellent et 
très-aimable jeune homme (encore un de ceux dont l'éléva- 
T. I. 25 



886 * PIÈCES HISTORIQUES, 

tîon et la pureté consolent)^ le neveu de M. Hochet, oe 
demeure-t-il [Mis sous le même toit que vous? alors je vous 
prierais de me rappeler à son souvenir^ et par lui à M. son 
oucle, duquel j'attends, avec une grande anxiété^ réponse sur 
un objet du plus grand intérêt pour l'oncle de mon gendre 
dans les installations des cours impériales. — Mais rien par la 
poste. 

Je ne vous parlerai pas de nos si bons et si respectables 
amis de la place Louis XV S parce que je vais leur écrire 
directement. 

Mais ridée me vient de vous demander une grâce avant de 
fermer ma lettre. Lorsque, dans vos préceptes à la jeunesse, 
TOUS en serez au chapitre et à l'âge où il sera question du 
choix d'un état , je vous conjure d'y insérer^ avec toute la 
gravité de votre caractère intègre, quelque chose qui revienne 
à ceci : a Si votre vocation vous porte à être imprimeur, édi- 
teur d'un ouvrage quelconque, moral, politique, historique^ 
n'importe , ne tous croyez pas permis de mutiler, sans l'en 
prévenir^ un auteur, et surtout celui qui tient à l'inviolabilité 
de ses écrits beaucoup plus par conscience que par amour^ 
propre. Si vovs le mutilez à vous tout seul , ce qui est déjà 
passablement hardi , au moins ne croyez pas pouvoir substi- 
tuer un membre postiche de votre façon au membre vivant 
que vous aurez coupé» et craignez de remplacer, sans tou» 
en apercevoir, un bras de chair par une jambe de bois. Mai» 
brisez' toutes vos presses, plutôt que de lui faire dire, sous le 
sceau de la signature, le contraire de ce qu'il a dit, le con- 
traire de ce qu'il a pensé et de ce qu'il sent, car ce serait no^ 
oubli de raison tout voisin d'un oubli de morale. » — J'écris 
plus longuement siu* ce sujet à nos amis de la place Louis XV, 
et vous prie. Monsieur, de vouloir bien ne parler qu'à eux de 

' M. et madame Suard. 



PIÈCES HISTORIQUES. 387 

mon énigme^ qui^ sûrement^ n'en est déjà plus une avec 
TOUS. J'espère que ce qui m'a indigné et affligé ne se ren- 
contrera pas une seconde fois. En disant ce qu'il fallait dire, 
je me suis imposé les ménagements nécessaires. Je ne veux 
point d'une rupture dont la vengeance frapperait sur mes 
tombeaux chéris et mes amis vivants. Ma lettre est devenue 
bien sérieuse; je ne savais pas^ quand je l'ai commencée^ 
qu'elle allait me conduire oîi je me trouve en la finissant. Je 
crois vous parler; la confiance m'entraîne; il m'est doux 
d'avoir joint une preuve involontaire de ce sentiment à 
l'expression très-volontaire de tous ceux que vous m'avez si 
profondément inspirés, et dont j'ai l'honneur. Monsieur, de 
TOUS renouveler l'assurance au milieu de mes plus sincères 

salutations. 

Lallt-Tolbndal. 



PIECES HISTORIQUES. 



III 
(Page 17.) 



Discours prononcé pour T ouverture du Cours d'histoire 
moderne de M. Guizot, le 11 décembre i8i2. 

Messieurs, 

Un homme d'État, célèbre par son caractère et par ses 
malheurs^ sir Walter Raleigh^ avait publié la première partie 
d'une Histoire du monde : enfermé dans la prison de la Tour, 
il yenait de terminer la dernière. Une querelle s'élève sous 
ses fenêtres dans une des cours de la prison : il regarde, 
examine attentivement la contestation qui devient sanglante, 
et se retire, l'imagination vivement frappée des détails de ce 
qui s'est passé sous ses yeux. Le lendemain, il reçoit la visite 
d'un de ses amis, et le lui raconte : quelle est sa surprise 
lorsque cet ami, qui avait été témoin et même acteur dans 
révénement de la veille, lui prouve que cet événement, dans 
Sun résultat comme dans ses détails, a été précisément le 
contraire de ce qu'il croyait avoir observé ! Raleigh, resté 
seul, prend son manuscrit et le jette au feu, convaincu que, 
puisqu'il s'était si fort trompé sur ce qu'il avait vu, il ne 
savait rien de tout ce qu'il venait d'écrire. 

Sommes-nous mieux instruits ou plus heureux que sir 
Walter Raleigh? L^historien le plus confiant n'oserait peut-être 
répondre à cette question d'une manière tout à fait affirmative. 
L'historien raconte une longue suite d'événements, peint un 



PIÈCES HISTORIQUES. 8^9 

grand Dombre de caractères; et songez^ Messieurs^ à la diffi- 
culte de bien connaître un seul caractère, un seul événement. 
Montaigne, après avoir passé sa vie à s^étudier, faisait sans 
cesse sur lui-même de nouvelles découvertes ; il en a rempli 
un long ouvrage, et a fini par dire : a L'homme est un sub- 
ject si divers, si ondoyant et si vain, qu'il est malaisé d'y 
fonder un jugement constant et uniforme. » Composé obscur 
d'une infinité de sentiments et d'idées qui s'altèrent, se mo- 
difient réciproquement et dont il est aussi difficile de démêler 
la source que d'en prévoir les résultats, produit incertain 
d'une multitude de circonstances, quelquefois impénétrables, 
toujours compliquées, qu'ignore souvent celui qu'elles en- 
traînent, et que ne soupçonnent même pas ceux qui l'entou- 
rent, lliomme sait à peine se connaître lui-même et n'est 
jamais que deviné par les autres. Le plus simple, s'il essayait 
de s'étudier et de se peindre, aurait à nous apprendre mille 
secrets dont nous ne nous doutons point. Et que d'hommes 
dans un événement! Que d'hommes dont le caractère a influé 
sur cet événement, en a modifié la nature, la marche, les 
effets! Amenez des circonstances parfaitement semblables; 
supposez des situations exactement pareilles; qu'un acteur 
change, tout est changé; c'est par d'autres motifs qu'il agit, 
c'est autre chose qu'il veut faire. Prenez les mêmes acteurs; 
changez une seule de ces circonstances indépendantes de la 
volonté, qu'on appelle hasard ou destinée; tout est changé 
encore. C'est de cette infinité de détails, où tout est obscur, 
où rien n'est isolé, que se compose l'histoire; et l'homme, 
fier de ce qu'il sait, parce qu'il oublie de songer combien il 
ignore, croit la savoir quand il a lu ce que lui en ont dit 
quelques hommes qui n'avaiçnt pas, pour connaître leur 
temps, plus de moyens que nous n'en avons pour connaître 
le nôtre. 
Que chercher donc, que trouver dans ces ténèbres du 



890 PIÈCES HIStORIQU£S. 

passé qui s'épaississent à mesure qu'on s'en éloigne? Si 
Gésar^ Salluste ou Tacite, n'ont pu nous transmettre que des 
notions souvent incomplètes et douteuses^ nous fierons-nous 
à ce qu'ils raconbent? £t si nous n'osons nous y fier^ com- 
ment y suppléerons-nous? Serons-nous capables de nous dé- 
barrasser de ces idées, de ces mœurs^ de cette existence nou*- 
veUe qu'a amenées uunouyel ordre de choses ^ pour adopter 
momentanément dans notre penjsée d'autres moeurs^ d'autres 
idées, une autre existence? Saurons-nous devenir Grecs, 
Romains ou Barbares pour comprendre les Romains, les 
Barbares ou les Grecs avant de nous hasarder à les juger? Et 
quand nous serions parvenus à cette difficile abnégation 
d'une réalité présente et impérieuse, saurions -nous, aussi 
bien que Gésar, Salluste ou Tacite, l'bistoire des temps dont 
ils nous parlent? Après nous être ainsi transpoilés au milieu 
du monde qu'ils peignent, nous découvririons dans leurs 
tableaux des lacunes dont nous ne nous douions pas, dont ils 
ne se doutèrent pas toujours eux-mêmes : cette multitude de 
faits qui, groupés et vus de loin, nous paraissent remplir le 
temps et l'espace, nous offriraient, si nous nous trouvions 
placés sur le terrain même qu'ils occupent, des vides qu'il 
nous serait impossible de combler, et que Thistorien y laisse 
nécessairement, parce que celui qui raconte ou décrit ce qu'il 
voit, à des gens qui le voient comme lui, n'imagine jamais 
avoir besoin de tout dire. 

Gardons-nous donc de penser que l'histoire soit réellement 
pour nous le tableau du passé : le monde est trop vaste, la 
nuit du temps trop obscure et l'homme trop faible pour que 
ce tableau soit jamais complet et fidèle. 

Mais serait-il Vrai qu'une connaissance si importante nous 
fût totalement interdite? Que, dans ce que nous en pouvons 
acquérir, tout fût sujet de doute ou d'erreur? L'esprit ne 
s'éclairerait-il que pour chanceler davantage ? Ne déploierait- 



PIÈCES HISTORIQUES. 891 

il toutes ses forces que pour être amené à confesser son igno- 
rance? Idée cruelle et décourageante que beaucoup d'hommes 
^ipérieurs ont rencontrée dans leur chemin, mais à laquelle 
ils ont eu tort de s'arrêter. 

Ce que Tbomme ne se demandé presque jamais^ c'est ce 
qu'il a réellement besoin de savoir dans ce qu'il cherche si 
ardemment à connaître. 11 suffit de jeter un coup d'oeil sur 
ses études pour } apercevoir deux parties dont la différence 
est frappante, quoique nous ne puissions assigner la limite 
qui les sépare. Partout je vois un certain travail innocent, 
mais vain, qui s'attache à des questions, à des recherches 
inabordables ou sans résultat, qui n'a d'autre but que de 
satisfaire l'inquiète curiosité d'un esprit dont le premier be- 
soin est d'être occupé ; et partout je vois un travail vérita- 
blement utile, fécond, intéressant non-seulement pour celui 
^ui s'y livre, mais pour le genre humain tout entier* Que 
<le temps, que de talent ont consumé les hommes dans les 
méditations métaphysiques ! Ils ont voulu pénétrer la nature 
intime des choses, de l'esprit, de la matière ; ils ont pris pour 
des réalités de pures et vagues combinaisons de mots; mais 
ces mêmes travaux, ou des travaux qui en ont été la consé- 
quence, nous ont éclairés sur l'ordre de nos facultés, les lois 
qui les régissent, la marche de leur développement; nous 
avons eu une histoire, une statistique de l'esprit humain ; 
•et, si personne n'a pu nous dire ce qu'il est, nous avons ap- 
pris comment il agit, et comment on doit travailler à en 
affermir la justesse, à en étendre la portée. 

L'étude de l'astronomie n'a-t-^lle pas eu longtemps pour 
unique but les rêves de l'astrologie? Gassendi lui-même 
n'avait commencée l'étudier que dans cette Tûe, et, lorsque 
la science l'eut guéri des préjugés de la superstition, il se 
repentit d'en avoir parlé trop haut, a parce que, disait-il, 
plusieurs étudiant auparavant l'astronomie pour devenir 



993 PIECES HISTORIQUES. 

astrolog:oe8^ il s'aperceTait que plusieurs ne Toulaient plus 
rapprendre depuis qu'il avait décrié Tastrologie. > Qui nous 
prouvera que^ sans cette inquiétude qui a porté l'homme 
à chercher l'avenir dans les astres^ la science qui dirige au- 
jourd'hui nos vaisseaux serait parvenue où nous la voyons? 

C'est ainsi que nous retrouverons dans tous les travaux de 
l'homme une moitié vaine à côté d'une moitié utile; nous ne 
condamnerons plus alors la curiosité qui mène au savoir; 
nous reconnaîtrons que^ si l'esprit humain s'est souvent égaré 
dans la route, s'il n'a pas toujours pris^ pour arriver^ la voie 
la plus prompte^ il s'est vu conduit enfin, par la nécessité de 
sa nature, à la découverte d'importantes vérités : mais, plus 
éclairés^ nous nous efforcerons de ne point perdre de temps, 
d'aller droit au but en concentrant nos forces sur des recher- 
ches fécondes en résultats profitables; et nous ne tarderons 
pas à nous convaincre que tout ce que l'homme ne peut pas 
ne lui est bon à rien, et qu'il peut tout ce qui lui est néces- 
saire. 

L'application de cette idée à l'histoire lèvera bientôt la dif- 
ficulté que nous avait opposée d'abord son incertitude. Peu 
nous importe, par exemple, de connaître la figure ou le jour 
précis de la naissance de Constantin , de savoir quels motifs 
particuliers^ quels sentiments personnels ont influé^ en telle 
ou telle occasion, sur ses déterminations et sur sa conduite, 
d'être informés de tous les détails de ses guerres et de ses vic- 
toires contre Maxence ou Licinius : ces circonstances ne regar- 
dent que le monarque, et le monarque n'est plus. L'ardeur 
que tant de savants mettent à les rechercher n'est que la suite 
de ce juste intérêt qui s'attache aux grands noms, aux grands 
souvenirs. Mais les résultats de la conversion de Constantin, 
son administration, les principes politiques et religieux qu'il 
établit dans son empire , voilà ce qu'aujourd'hui encore il 
nous importe de connaître^ parce que c'est là ce qui ne meurt 



PIECES HISTORIQUES. 393 

pas en un jour, ce qui fait le sort et la gloire des peuples, ce 
qui leur laisse ou leur enlève Tusage des plus nobles facultés 
de l'homme ; ce qui les plonge silencieusement dans une 
misère tantôt muette, tantôt agitée, ou pose pour eux les fon- 
dements d'un long bonheur. 

On pourrait dire en quelque sorte qu'il y a deux passés , 
Tun tout à fait mort, sans intérêt réel parce que son influence 
ne s'est pas étendue au delà de sa durée ; l'autre durant tou- 
jours par l'empire qu'il a exercé sur les siècles suivanls, et 
par cela seul réserré, pour ainsi dire, à notre connaissance, 
puisque ce qui en reste est là pour nous éclairer sur ce qui 
nVst plus. L'histoire nous offre, à toutes ses époques, quelques 
idées dominantes, quelques grands événements qui ont déter- 
miné le sort et le caractère d'une longue suite de générations. 
Ces idées, ces événements ont donc laissé des monuments qui 
subsistent encore, ou qui ont subsisté longtemps sur la face 
du monde : une longue trace, en perpétuant le souvenir 
comme f effet de leur existence, a multiplié les matériaux 
propres à nous guider dans les recherches dont ils sont l'objet; 
la raison même peut ici nous offrir ises données positives pour 
nous conduire à travers le dédale incertain des faits. Dans 
l'événement qui passe , peut se trouver telle circonstance 
aujourd'hui inconnue qui le rende totalement différent de 
l'idée que nous nous en formons : ainsi nous ignorerons tou- 
jours ce qui retint Annibal à Capoue et sauva Rome; mais 
dans un effet qui s'est longtemps prolongé, on découvre faci- 
lement la nature de sa cause: ainsi l'autorité despotique 
qu'exerça longtemps le Sénat sur le peuple romain nous 
indique à quoi se bornaient, pour les sénateurs, les idées de 
liberté qui déterminèrent Texpulsion des rois. Marchons donc 
du côté oîi nous pouvons avoir la raison pour guide; appli- 
quons les principes qu^elle nous fournit aux exemples que 
nous prête l'histoire; l'homme, dans l'ignorance et la faiblesse 



304 PIÈCES HISTORIQUES, 

auxquelles le condamnent les bornes de sa vie et celles de ses 
facultés, a reçu la raison pour supplées au savoir^ comnie 
l'industrie pour suppléer à la force* 

Tel est le point de vue, Messieurs^ sous lequel nous tâche- 
rons d'envisager Tbistoire. Nous chercherons dans Thisloire 
des peuples celle de l'espèce humaine ; nous nous appliquerons 
à démêler quels ont été, dans chaque siècle, dans chaque état 
de civilisation, les idées dominantes, les pnncipes généra- 
lement adoptes qui ont fait le bonheur ou le malheur des 
générations soumises à leur pouvoir^ et qui ont ensuite influé 
sur le sort des générations postérieures. Le sujet dont nous 
avons à nous occuper est un des plus riches en considérations 
de ce genre. L'histoire nous ofiFre des périodes de développe- 
ment durant lesquelles le genre humain, parti d'un état de 
barbarie et d'ignorance, arrive par degrés à un état de science 
et de civilisation qui peut déchoir^ mais non se perdre, car 
les lumières sont un héritage qui trouve toujours à qui se 
ti*ansmettre. La civilisation des Égyptiens et des Phéniciens 
prépara celle des Grecs ; celle des Grecs et des Romains ne 
fut point perdue pour les Barbares qui vinrent s'établir dans 
leur empire : aucun siècle encore n'a été placé avec autant 
d'avantages que le nôtre pour observer cette progression 
lente^ mais réelle : nous pouvons^ en portant noè regards en 
arrière, reconnaître la route qu'a suivie le genre humain en 
Europe depuis plus de deux mille ans. L'histoire moderne 
seiilc, par son étendue, sa variété et la longueur de sa durée^ 
nous offre le tableau le plus vaste et le plus complet que nous 
possédions encore de la marche progressive de la civilisation 
d'une partie du globe : un coup d*œil rapide , jeté sur cette 
histoire^ suffira pour en indiquer le caractère et l'intérêt. 

Rome avait conquis ce que son orgueil se plaisait à appeler 
le monde. L'Asie occidentale depuis les frontières de la Perse, 
le nord de l'Afrique, la Grèce, la Macédoine^ la Thrace, tous 



PIÈCES HISTORIQUES. 395 

les pays situés suç la rive droite du Danube depuis sa source 
jusqu'à son embouchure, Tltalie, la Gaule, la Grande-Bre« 
tagne, TËspagne reconnaissaient son pouvoir; ce pouvoir 
s^exerçait sur une étendue de plus de mille lieues en largeur, 
depuis le mur d^Anlonin et les limites septentrionales de la 
Dacie^ jusqu'au mont Atlas; et déplus de quinze cents lieues 
« en longueur, depuis l'Eupbrate jusqu'à TOcéan occidental. 
Mais si l'immensité de ces conquêtes saisit d'abord l'imagi- 
nation, l'étonnement diminue quand on songe combien elles 
avaient été faciles et combien ellec; étaient peu sûres. Rome 
n'eut à vaincre en Asie que des peuples amollis^ en Europe 
que des peuples sauvages, dont le gouvernement sans union , 
sans régularité et sans vigueur, ici, à cause de la barbarie, 
là, à cause de la décadence des mœui*s, ne pouvait lutter 
contre la forte constitution de l'aristocratie romaine. Qu'on 
s'arrête un instant à y songer; Rome eut plus de peine à se 
défendre d'Annibal qu'à subjuguer le monde; et, dès que le 
monde fut subjugué, Rome ne cessa de se voir enlever peu 
à peu ce qu'elle avait conquis. Gomment aurait-elle pu s'y 
maintenir? L'état de la civilisation des vainqueurs et des 
vaincus avait empêché que rien s'unit, se constituât en un 
ensemble homogène et solide; point d'administration étendue 
et régulière ; point de communications générales et sûres ; 
les provinces n'existaient pour Rome que par les tributs 
qu'elles lui payaient; Rome n'existait pour les provinces que 
par les tributs dont elle les accablait. Partout, dans l'Asie 
Mineure, en Afrique, en Espagne, dans la Bretagne, dans le 
nord de la Gaule, de petites peuplades défendaient et main- 
tenaient leur indépendance : toute la puissance des empe- 
reurs ne pouvait soumettre les 1 sauriens. C'était ce chaos de 
peuples à demi vaincus, à demi barbares, sans intérêt, sans 
existence dans l'État dont ils étaient censés faire partie, que 
Rome appelait son empire. 



a06 PIÈCES HISTORIQUES. 

Dès que cet empire fut conquis^ il commença à cesser 
d'être^ et cette orgueilleuse cite , qui regardait comme sou- 
mises toutes les régions où elle pouvait^ en y entretenant une 
année^ envoyer un proconsul et lever des impôts^ se vit bien» 
tôt forcée d'abandonner presque volontairement des provinces 
qu'elle était incapable de conserver. L'an du Christ 270, 
Aurélien se retire de la Dacie et la cède tacitement à la 
nation des Goths; en 412, Honorius reconnaît Tindépen- 
dance de la Grande-Bretagne et de l'Armorique ; en 428^ il 
veut engager les habitants de la Gaule Narbonnaise à se gou- 
verner eux-mêmes. Partout on voit les Romains quitter, 
sans en être chassés, des pays dont, selon Pexpression de 
Montesquieu, Vobéissance leur pète, et qui, n'ayant jamais été 
incorporés à leur empire , devaient s'en séparer au premier 
choc. 

Ce choc venait d'une partie de l'Europe que les Romains, 
en dépit de leur orgueil, n'avaient jamais pu regarder conune 
une de leurs provinces. Encore plus barbares que les Gaulois, 
les Bretons ou les Espagnols , les Germains n'avaient point 
été conquis, parce que leurs innombrables tribus, sans 
demeures fixes , sans patrie , toujours prêtes à avancer ou à 
fuir, tantôt se précipitaient avec leurs femmes et leurs trou- 
peaux sur les possessions de Rome, tantôt se reliraient devant 
ses armées, ne lui abandonnant pour conquête qu'un pays 
sans habitants, qu'elles revenaient occuper dès que Taffai- 
blissement ou Téloignement des vainqueurs leur en laissait la 
possibilité. C'est à cette vie errante d'un peuple chasseur, à 
cette facilité de fuite et de retour, plutôt qu'a une bravoure 
supérieure que les Germains durent la conservation de leur 
indépendance. Les Gaulois et les Espagnols s'étaient aussi 
défendus avec courage; mais les uns, entourés de l'Océan, 
n'avaient su oii fuir des ennemis qu'ils ne pouvaient chasser; 
les autres, dans un état de civilisation déjà plus avancé. 



PIÈCES HISTORIQUES. 397 

attaqués par les Romains à qui la province narbonnaîse don- 
nait, au cœur de la Gaule même, un point d'appui inébran- 
lable, repousses par les Germains des terres où ils auraient 
pu passer, s'étaient yus aussi contraints de se soumettre. 
Drusus et Germanicus avaient pénétré fort avant dans la 
Germanie; ils en sortirent, parce que, les Germains reculant 
toujours devant eux, ils n'auraient occupé, en y restant, que 
des conquêtes sans sujets. 

Lorsque, par des causes étrangères à l'empire romain, les 
tribus tartares qui erraient dans les déserts de la Sarmatie et 
de laScythie, jusqu'aux frontières septentrionales de laChine, 
marchèrent sur la Germanie, les Germains, pressés par ces 
nouveaux venus, se jetèrent sur les possessions de Rome 
pour conquérir des terres où ils pussent vivre et demeurer. 
Alors Rome combattit pour sa défense; la lutte fut longue; 
le courage et l'habileté de quelques empereurs opposèrent 
longtemps aux Barbares une puissante barrière: mais les 
Barbares furent vainqueurs, parce qu'ils avaient besoin de 
l'être, et parce que leurs belliqueux essaims se renouvelaient 
toujours. Les Visigoths, les Alains, les Suèves s'établirent 
dans le midi de la Gaule et en Espagne ; les Vandales passèrent 
en Afrique; les Huns occupèrent les rives du Danube; les 
Ostrogoths fondèrent leur royaume en Italie, les Francs dans 
le nord de la Gaule. Rome cessa de se dire maiti-esse de 
l'Europe; Constantinople n'appartient pas à notre sujet. 

Ces peuples de l'Orient et du Nord , qui venaient de se 
transporter en masse dans des pays où ils devaient fonder des 
États plus durables, parce qu'ils les conquéraient, non pour 
s'étendre, mais pour s'établir, étaient barbares comme 
l'avaient été, comme l'étaient restés longtemps les Romains. 
La foi-ce était leur droit, une indépendance sauvage leur 
plaisir; ils étaient libres, parce qu'aucun d'eux ne se serait 
avisé de penser que des hommes individuellement aussi forts 



896 PIÈCES HISTORIQUES. 

que lui pussent se soumettre à son obéissance ; ils étaient 
braves, parce que la brai^oure était pour eux un besoin ; ils 
ifimaient la guerre, parce que la guerre occupe Thomme sans 
le contraindre au travail ; ils voulaient des terres, parce que 
ces nouvelles possessions leur offraient mille nouveaux 
moyens de jouissance qu'ils pouvaient goûter en se livrant à 
leur paresse. Ils avaient des chefs, parce que les hommes 
réunis en ont toujours^ parce que le plus brave est le plus 
considéré, devient bientôt le plus puissant, et lègue à ses fils 
une partie de sa considération et de sa puissance. Ces chefs 
devinrent rois ; les anciens sujets de Rome qui n'avaient d'a- 
bord été obligés que de recevoir, de loger et de nourrir leurs 
nouveaux maîtres, furent bientôt contraints de leur céder une 
partie de leurs terres ; et comme le laboureur tient, ainsi que 
la plante, au sol qui le nourrit, les terres et les laboureurs 
devinrent la propriété de ces maîtres turbolenls et paresseux. 
Ainsi s'établit la féodalité, non tout à coup, non par unecon*. 
Tention expresse entre le chef et ses guerriers , non par une 
répartition immédiate et régulière des pa>fs conquis entre les 
conquérants, mais par degrés, après de longues années d'in-» 
certitude, par la seule force des choses, comme cela doit 
arriver partout où la conquête est suivie de la transplantation 
et d'une longue possession. 

On aurait tort de croire que les Barbares fussent étrangers 
à toute idée morale ; Thomme, à cette première époque de la 
civilisation, ne réfléchit point sur ce que nous appelons des 
devoirs, mais il connaît et respecte dans ses semblables cer« 
tains droits dont la trace se retrouve au milieu même de 
l'empire de la force le plus absolu. Une justice simple , sou- 
vent violée, cruellement vengée, règle les rapports simples 
des sauvages réunis. Les Germains, ne connaissant ni d'autres 
rapports, ni une autre justice, se trouvèrent tout à coup 
transportés au milieu d'un ordre de choses qui supposait 



PIÈCES HISTORIQUES. 399 

d'autres idées^ qui exigeait d'antres lois. Ils ne s'en inquie'- 
tèrent point ; le passage était trop rapide pour qu'ils pussent 
reconnaitre et suppléer ce qiii manquait à leur législation et 
à leur politique : s'embarrassant peu de leurs nouveaux 
sujets^ ils continuèrent à suivre les mêmes usages^ les mêmes 
principes qui naguère^ dans les forêts de la Germanie^ ré- 
glaient leur conduite et décidaient leurs différends. Aussi les 
vaincus furent-ils d'abord plus oubliés qu'assujettis^ plus 
méprisés qu opprimés; ils formaient la masse de la nation, 
et cette masse se trouva sujette sans qu'on eût songé à la 
réduire en servitude, parce qu'on ne s^occupa point d'elle, 
parce que les vainqueurs ne lui soupçonnaient pas des droits 
qu'elle n'avait pas défendus. De là naquit, dans la suite, ce 
long désordre des premiers siècles du moyen âge où tout était 
îsolé^ fortuit, partiel ; de là cette séparation absolue entre les 
nobles et le peuple ; de là ces abus du système féodal^ qui ne 
firent réellement partie d'un système que lorsqu'une longue 
possession eut fait regarder comme un droit ce qui n'avait été 
d'abord que le produit de la conquête et du hasard. 

Le clergé seul, à qui la conversion des vainqueurs offrait 
les moyens d'acquérir une puissance d'autant plus grande 
que sa force et son étendue n'avaient de juge que l'opinion 
qu'il . dirigeait, maintint ses droits et assura son indépen- 
dance. La religion qu'embrassèrent les Germains devint la 
seule voie par où leur arrivassent des idées nouvelles, le seul 
point de contact entre eux et les habitants de leur nouvelle 
patrie. Le clergé ne profita d'abord que pour lui seul de ce 
moyen de communication ; tous les avantages immédiats de 
la conversion des Barbares furent pour lui : la libérale et 
bienfaisante influence du christianisme ne s'étendit qu'avec 
lenteur; celle des animosités religieuses , des querelles théo- 
logiques se fit sentir la première. C'était dans la classe occupée 
de ces querelles^ échauffée de ces animosités, que se trou- 



400 PIÈCES HISTORIQUES, 

vaient les seuls hommes vigoureux qui restassent dans Tem- 
pire romain ; les sentiments et les devoirs religieux avaient ra- 
nimé, dans des cœurs pénétrés de leur auguste importance» 
une énergie partout éteinte depuis longtemps; les saint Alha- 
nase, les saint Ambroise avaient résisté seuls à Constantin et 
à Théodose ; leurs successeurs furent les seuls qui osassent, 
qui pussent résister aux Barbares. De là ce long empire de la 
puissance spiriluelle, soutenu avec tant de dévouement et de 
force, si faiblement ou si inutilement attaqué. On peut 
aujourd'hui le dire san^ crainte, les plus grands caractères, 
les hommes les plus distingués par la- supériorité de leur 
esprit ou de leur courage, dans ce période d'ignorance et de 
malheur, appartiennent à Tordre ecclésiastique; et aucune 
époque de l'histoire ne présente d'une manière aussi frap- 
pante la conOrmalion de cette vérité honorable pour l'espèce 
humaine, et peut-être la plus instructive de toutes, que les 
plus hautes vertus naissent et se développent encore au sein 
des plus funestes erreurs. 

A ces traits généraux, destinés à peindre les idées, les 
mœurs et l'état des hommes dans le moyen âge, il serait aisé 
d'en ajouter d'autres , non moins caractéristiques, bien que 
plus particuliers. On verrait la poésie et les ^ett^es, ces belles 
et heureuses productions de Tesprit, dont toutes les folies, 
toutes les misères du genre humain ne sauraient étouffer le 
germe, naître au sein de la bai'barie, et charmer les Barbares 
même par un nouveau genre de plaisir : on rechercherait la 
source et le vrai caractère de cet enthousiasme poétique, 
guerrier et religieux, qui produisit la chevalerie et les croi- 
sades. On découvrirait peut-être, dans la vie errante des 
chevaliers et des croisés, Tiniluence de cette vie errante des 
chasseurs germains, de cette facilité de déplacement, de cette 
surabondance de population qui existent partout où l'ordre 
social n'est pas assez bien réglé pour que Thomme se trouve 



PIÈCES HISTORIQUES. 401 

longtemps bien à sa place, et tant que sa laborieuse assiduité 
ne sait pas encore forcer la terre à lui fournir partout des 
subsistances abondantes et sûres. Peut-être aussi ce principe 
d'honneur qui attachait inviolableraent les Barbares germains 
à un chef de leur choii, cette liberté individuelle dont il était 
le fruit, et qui donne à l'homme une haute idée de sa propre 
importance, cet empire de l'imagination qui s'exerce sur 
tous les peuples jeunes, et leur fait faire les premiers pas hors 
du cercle des besoins physiques et d'une vie purement maté- 
rielle, nous offriraient-ils les causes de cette élévation, de cet 
entraînement, de ce dévouement qui, arrachant quelquefois 
les nobles du moyen âge à la rudesse de leurs habitudes, leur 
inspirèrent des sentiments et des veiius dignes^ aujourd'hui 
encore, de toute notre admiration. Nous nous étonnerions 
peu alors de trouver réunis la barbarie et l'héroïsme, tant 
d'énergie avec tant de faiblesse^ et la grossièreté simple de 
Thomme sauvage avec les élans les plus sublimes de l'homme 
moral. 

C'était à la dernière moitié du xve siècle qu'il était réservé 
de voir éclore des événements faits pour introduire en Europe 
de nouvelles mœurs, un nouvel ordre poHtique^ et pour 
imprimer au monde la direction qu'il suit encore aujourd'hui. 
L'Italie venait, on peut le dire; de découvrir la civilisation 
des Grecs; les lettres, les arts^ les idées de cette brillante 
antiquité inspiraient un enthousiasme général : les longues 
querelles des républiques italiennes', après avoir forcé les 
hommes à déployer toute leur énergie, leur avaient donné le 
besoin d'un repos ennobli et charmé par les occupations de 
l'esprit; l'étude de la littérature classique leur eXi offrait le 
moyen ; ils le saisirent avec ardeur. Des papes, des cardinaux, 
des princes, des gentilshommes, des hommes de génie se 
livrèrent à des recherches savantes; ils s'écrivaient, ils voya- 
geaient pour se communiquer leurs travaux^ pour chercher, 
T. I. S6 



402 PIÈCES HISTORIQUES, 

pour lire, pour copier des manuscrits. La découverte de 
l'imprimerie vint rendre les communications faciles et 
promptes^ le commerce des esprits étendu et fécond. Aucun 
événement n'a aussi puissamment influé sur la civilisation 
du genre humain ; les livres devinrent une tribune du haut 
de laquelle on se fit entendre au monde. Bientôt ce monde 
fut doublé ; la boussole avait ouvert des routes sûres dans ht 
monotone immensité des mers. L'Amérique fui trouvée; et 
le spectacle de mœurs nouvelles^ l'agitation de nouveaux 
intérêts qui n'étaient plus de petits intérêts de ville à ville^ de 
château à château ^ mais de grands intérêts de puissance k 
puissance, changèrent et les idées des individus et les rap-^ 
portb politiques des fitats. 

L'invention de la poudre à canon avait déjà changé leur»- 
rapports militaires; le sort des combats ne dépendait plus de 
la bravoure isolée des guerriers, mais de la puissance et de 
l'habileté des chefs^On n'a pas assez dit combien cette inven- 
tion contribua à affermir le pouvoir monarchique et à faire 
naître le système de l'équilibre. 

Enfm, la Réformalion vint porter à la puissance spirituelle 
un coup terrible , dont les- conséquences ont été dues à l'exa- 
men hardi des questions théologiques et aux secousses poli- 
tiques qu'amena la séparation des sectes religieuses, plutôt 
qu'aux nouveaux dogmes dont les réformés firent la base de 
leur croyance. 

Représentoz-vous , Messieurs, Teffet que durent produire 
toutes ces causes réunies au milieu de la fermentation où se 
trouvait alors rcs{)èce humaine, au milieu de cette surabon- 
dance d'énergie et d'activité qui caractérise le moyen âge. 
Dès lors, cette activité si longtemps désordonnée commença 
à se régler et à marcher vers un but; cette énergie se vit 
soumise à des lois; l'isolement disparut; le genre humain se 
forma en un grand corps ; l'opinion publique prit de l'in- 



PIÈCES HISTORIQUES. 4ÛH 

fluence; et si un siècle de troubles civils, de dissensions reii» 
gieuses^ offrit le long retentissement de cette puissante 
secousse qui , à la Gn du xv« siècle^ ébranla l'Europe en tant 
de manières^ ce n*en est pas moins aux idées^ aux découvertes 
qui produisirent cette secousse^ qu'ont été dus les deux siècles 
d'éclat, d'ordre et de pan. pendant lesquels la civilisation est 
parvenue au point où nous la voyons aujourdliui. 

Ce n'est pas ici le lieu de suivre avec plus de détails la 
marche de l'espèce humaine pendant ces deux siècles. Cette 
histoire est si étendue , elle se compose de tant de rappoits^ 
tantôt si minutieux, tantôt ii vastes^ et toujours si importants, 
de tant d'événements si bien liés , amenés par des causes si 
mêlées, et causes, à leur tour, d'effets si nombreux, de tant 
de travaux divers, qu'il est impossible de les résumer en peu 
de paroles. Jamais tant d'Étals puissants et voisins n'ont 
exercé les uns sur les autres une influence si constante et si 
compliquée ; jamais leur organisation intérieure n'a offert 
tant de ramifications è étudier; jamais l'esprit humain n'a 
marché, à la fois, en tant de routes ; jamais tant d'événe- 
ments, tant d'acteui*s, tant d'idées ne se sont pressés sur un 
aussi grand espace, n'ont eu des résultats aussi intéressants, 
aussi instructifs. Peut-être aurons-nous un jour l'occasion 
d'entrer dans ce labyrinthe, et de chercher le fil propre à 
nous y conduire. Appelés maintenant à étudier les premiers 
siècles de l'histoire moderne, nous irons trouver son berceau 
dans les forêts de la Germanie, patrie de nos ancêtres : après 
avoir tracé un tableau de leurs mœurs, aussi complet que 
nous le permettront le nombre des faits parvenus à notre 
connaissance, l'état actuel des lumières et mes efforts pour 
m'élever à leur niveau, nous jetterons un coup d'œil sur la 
situation de Tempire romain au moment où les Barbares y 
pénétrèrent pour tenter de s'y établir. Nous assisterons en- 
suite à la longue lutte qui s'éleva entre eux et Rome, depuis 



404 PIÈCES HISTORIQUES, 

lear irruption dans l'occident et ]e midi de l'Europe jusqu'à 
ta fondation des principales monarchies modernes. Cette 
fondation deviendra ainsi pour nous un point de repos^ d'où 
nous partirons ensuite pour suivre la marche de l'histoire de 
l'Europe^ qui est la nôtre; car^ si l'unité, fruit de la domina- 
tion romaine, disparut avec elle, il y atoujourseu néanmoins^ 
entre les divers peuples qui se sont élevés sur ses déhris, des 
rapports si multipliés , si continus et si importants, qu'il en 
résulte, dans l'ensemble de l'histoire moderne, une véritable 
unilé que nous nous efforcerons de saisir. Cette tâche est 
immense, el il est impossible, lorsqu'on en envisage toute 
l'élendue, de ne pas reculer devant sa difficulté. Juges, Mes- 
sieurs, si je dois être effrayé d'avoir à la remplir; mais votre 
intelligence et ^ot^e zcte suppléeront à la faiblesse de mes 
moyens : je serai trop payé si je puis vous faire faire quelques 
pas dans la route qui mène à la vérité! 



PIÈCES HISTORIQUES. 405 



IV 

ê 

(Page 42.) . 
|o Vahhé de Montesquiou à M. Guizot 

Ce 31 mars 1815. 

Je ne suis pas^ mon cher^ tellement perdu pour mes amis 
que je ne me souvienne de leur amitié; la vôtre a eu pour 
moi beaucoup de charmes. Je ne me reproche point le mau- 
vais tour que je vous ai joué. A votre âge on ne fart pas de 
long bail avec le mien ; on ne peut que montrer au public les 
objets dignes de sa confiance^ et je me félicite de lui avoir 
laissé un souvenir de vous qui ne doit point s'effacer. Je 
n'aurai pas été si heureux pour mon compte. Il ne me reste 
qu'à gémir sur cette fatalité qui a'triomphé de ma convic- 
tion^ de ma répugnance^ et des secours innombrables que 
l'amitié m'a prêtés. Que mon exemple vous profite un jour. 
Donnez aux affaires le temps de la force^ et non pas celui 
qui ne laisse plus que le besoin du repos; l'intervalle est 
assez grand à votre âge pour que vous puissiez vous faire 
beaucoup d'honneur. J'en jouirai avec l'intérêt que vous me 
connaissez et avec tous les souvenirs que me laisse toute 
votre bienveillance. Présentez mes hommages à madame 
Guizot : c'est à elle que j'adresse mes excuses d'avoir troublé 
son repos. Mais j'espère que son enfant se sentira de la forte 
nourriture que nous lui avons déjà donnée; je lui demande, 



406 PIÈCES HISTORIQUES. 

comme à vous, quelque souvenir ïwur tous les sentiments 

de respect et d'amitié que je vous ai voués pour la vie. . 



2» L'ahbé de MonUsquiou à M. Guizot. 



Plaisance. Gers, ce 8 juin 1816. 

J'attendais, mon cher, de vos nouvelles avec une grande 
impatience, et je vous remercie bien de m'en avoir donné. 
Ce n'est pas que je fusse inquiet de votre philosophie; vous 
savez que ceux qui devancent leur âge connaissent plus tôt 
l'inconstance des choses humaines; mais je craignais que 
votre goût pour vos premiers travaux ne vous fit abandonner 
les affaires pour lesquelles vous avez montre une si heureuse 
facilité, et nous ne sommes pas assez riches pour faire des 
sacriiices. Je suis fort aise d*être rassuré sur ce point; j'aban. 
donne le reste aux caprices du sort qui ne peut être rigou- 
reux pour vous. Vous serez distingué au Conseil comme 
vous l'avez été partout, et rien ne peut faire qu'étant plus 
connu, votre carrière n'en soit pas plus brillante et plus as- 
surée. La jeunesse qui sent ses forces doit toujours dire 
«omme le cai'dinal de Bernis : a Monseigneur, j'attendrai. » 
Plus je vois la France, et plus je ^uis frappé de cette vérité. 
Que ceux qui croient avoir bien servi TÉtat en compromet- 
tant lautorité royale viennent voir ces départements éloignés: 
tout ce qui est honnête et raisonnable est royaliste; mais 
grâce à nos discussions, ils ne savent plus comment il faut 
l'être. Us avaient cru jusqu^alors que servir le Roi, c'était 
faire ce qu'il demandait par la voix de ses ministres, et on 
est venu leur dire que c'était une erreur sans leur apprendre 



PIÈCES HISTORIQUES. 407 

quels étaient ses véritables organes. Les ennemis de notre 
f'epos en profitent. On fait courir dans le peuple les contes les 
plus absurdes^ et tout est peuple à une si grande distance. 
Je me figure que le genre de ces perturbateurs varie dans nos 
différentes provinces. Dans celle-^i où nous n'avons ni gran- 
des villes, ni aristocratie, nous sommes à la merci de tout ce 
qui se donne pour en savoir plus que nous. Il en résulte un 
inédit extraordinaire pour les demi-soldes qui, appartenant 
<de plus près au peuple et ne pouvant digérer leur dernier 
mécompte, le travaillent de toutes les manières et en sont 
toujours crus parce qu'ils sont les plusricbes de leur endroit. 
MM. les députés viennent brochant sur le tout, se donnant 
pour de petits proconsuls, disposant de toutes les places, 
annulant les préfets, et vous voyez ce qu'il peut rester d'au- 
torité au Roi, dont les agents ont des maîtres et dont rien ue 
se fait en son nom. Quant à Tadministration, vous jugez bien 
que personne n'y pense. Le peuple manque de pain; sa ré- 
colte pourrit dans des pluies continuelles; les chemins sont 
horribles, les hôpitaux dans la plus grande misère; il ne 
nous reste que des destitutions, des dénonciations et des dé- 
putations. Si vous pouviez nous les échanger pour un peu 
d'autorité royale; nous verrions encore la fm de nos misères; 
mais dépêchez- vous, car, le mois d'octobre arrivé, il ne sera 
plus temps. 

Adieu, mon cher ^ mes hommages, je vous prie, à madame 
^uizot, et recevez toutes mes amitiés. 



406 PIÈCES HISTORIQUES. 



V 

(Page 46.) 



FragtnenU extraits d'un écrit de M. Gui:u^t, intitulé : 
Quelques idées sur la liberté de la presse , et jnd>Ué 
en i814. 

Une grande partie des noaux de la France, maux qui pour- 
raient se prolonger beaucoup si oh ne les attaquait pas dans 
leur source^ tient, comme je viens de le dire, à l'ignorance 
à laquelle ont élë condamnés les Français sur les affaires et 
lasituation de l'État, au système de mensonge qu'avait adopté 
un gouvernement qui avait besoin de tout cacher^ à l'indif- 
férence et à la méfiance que cette obscurité et ce mensonge 
habituel avaient inspirées aux citoyens. C'est donc la vérité 
qu'il faut mettre au grand jour, c'est l'obscurité qu^il faut 
dissiper si l'on veut rétablir la confiance et ranimer le zèle; 
et il ne suffit pas que les intentions du gouvernement soient 
bonnes, que ses discours soient sincères ; il faut encore que 
les sujets en soient persuadés, aient mille moyens de s'en 
convaincre : quand on a été longtemps trompé par un fourbe, 
on se méfie même d'un honnête homme, et tous nos pro- 
Terbes sur la triste méfiance de la vieillesse reposent sur 
cette vérité... 

Ce peuple, si longtemps abusé, a besoin de voir la vérité 
arriver à lui de toutes parts; maintenant il aura l'espoir de 
l'obtenir; il la demandera avec inquiétude à ses représen- 



PIÈCES HISTORIQUES. 40» 

tants^ à ses admînistralcui^, à tous œux qu'il croira capables 
de la lui dire; plus elle lui a été étrangère jusqu'ici^ plus 
elle lui sera précieuse; ce qu'il y aura de bien, il l'apprendra 
avec transport dès qu'il sera sûr qu'il peut y croire; ce qu'il 
y aura de fâcheux, il l'écoutera sans crainte dès qu'il verra 
qu'on ne lui ôte point la liberté d'en dire son avis et de tra- 
vailler ouvertement à y parer.. On ne se doute pas des em- 
barras que dissipe la vérité et des ressources qu'elle donne; * 
une nation à qui on prend soin de la cacher croit aussitôt 
qu'on médite quelque chose contre elle et se replie dans le 
soupçon; quand on la lui montre^ quand le gouvernement ne 
laisse voir qu*une noble confiance dans ses intentions et dans 
la bonne volonté des sujets^ cette confiance excite la leur et 
réveille tout leur.zèle. . . 

Les Français^ sûrs d'entendre la vérité et libres de la dire^ 
perdront bientôt cette triste habitude de méfiance qui tuait en 
eux toute estime de leur chef et tout dévouement à TÉtat : 
les plus insouciants reprendront un vif intérêt aux affaires 
publiques quand ils verront qu'ils peuvent y prendre part; 
les plus soupçonneux se guériront de leurs craintes quand ils 
ne vivront plus dans les ténèbres; ils ne seront plus conti- 
nuellement occupés à calculer combien ils doivent rabattre 
de toutes les paroles qu'on leur adresse, de tous les récits 
qu'on leur fait, de tous les tableaux qu'on leur présente^ à 
démêler^ dans tout ce qui vient du trône, l'artifice, les des- 
seins dangereux, les arrière-pensées... 

...Une grande liberté de la presse peut seule, en rame- 
nant la confiance, rendre à l'esprit public cette énergie dont 
le Roi^ comme la nation, ne sauraient se passer; c'est la vie 
de l'âme qu'il faut réveiller dans ce peuple en qui le despo- 
tisme travaillait à l'éteindre; cette vie est dans le libre mou- 
Tement de la pensée^ et la pensée ne se meut^ ne se développe 
librement qu'au grand jour : personne en France ne peut 



410 PIÈCES HISTORIQUES, 

plus redouter l'oppression sous laquelle dous avons vécu de- 
puis dix aos; mais si rimmobililé qu'entraîne la faiblesse 
succédait à celle qu'impose la tyrannie, si le poids d'une agi- 
tation terrible et muette n'était remplacé que par la langueur 
du repos, on ne verrait point renûtre en France cette activité 
nationale, cette disposition bienveillante et courageuse qui 
fait des sacrifices un devoir, enfin celte confiance dans le 
souverain dont le besoin se fera sentir chaque jour; on n'ob- 
tiendrait de la nation qu'une tranquillité stérile dont l'insuf- 
fisance obligerait peut-être à recourir à des moyens funestes 
pour elle-même et bien éloignés des intentions paternelles de 
son Roi. 

Qu'on adopte, au contraire, un système de liberté et de 
franchise; que la vérité circule librement du trône aux sujets 
et des sujets au trône; que les routes soient ouvertes à ceux 
qui doivent la dire, à ceux qui ont besoin de la savoir; on 
Terra l'apathie se dissiper, la méfiance disparaître et le dé- 
vouement rendu général et facile par la certitude de sa 
nécessité et de son utilité. 

Malheureusement nous avons fait, dans les vingt-cinq an- 
nées qui viennent de s'écouler, un si déplorable abus des 
bonnes choses qu'il suffit aujourd'hui d'en prononcer le nom 
pour réveiller les plus tristes craintes. On ne veut pas tenir 
compte de la différence des temps, des situations, de la 
marche des opinions, de la disposition des esprits: on regarde 
comme toujours dangereux ce qui a été une fois funeste; on 
pense et on agit comme feraient des mères qui, pour avoir 
vu tomber l'enfant, voudraient empêcher le jeune homme de 
marcher... 

...Cette disposition est générale; on la retrouve sous toutes 
le^ formes, et ceux qui l'ont bien observée auront peu de 
{)eineà se convaincre qu'une entière liberté de la presse serait 
aujourd'hui, du moins sous le rapport politique, presque sans 



PIÈCES HISTORIQUES. 411 

aucun danger : ceux qui la redoutent se croient encore au 
commencement de notre révolution, à celte ëpoque où toutes 
les passions ne demandaient qu'à éclater, où la violence était 
populaire^ où la raison n'obtenait qu'un sourire dédaigneux. 
Rien ne se ressemble moins que ce temps et le nôtre; et de 
cela même qu'une liberté illimitée a causé alors les maux les 
plus funestes, on peut inférer^ si je ne me trompe^ qu'elle en 
entraînerait fort peu aujourd'hui. 

Cependant, comme beaucoup de gens paraissent la crain- 
dre^ comme je n'oserais affirmer qu'elle ne pût être suivie de 
quelques inconvénients plus fâcheux par TeiTroi qu'ils inspi- 
reraient que par les suites réelles qu'ils pourraient amener, 
comme^ dans l'état où nous nous trouvons^ sans guide dans 
l'expérience 'du passé, sans données pour l'avenir, il est na- 
' turel de ne vouloir marcher qu'avec précaution, comme 
l'esprit même de la nation semble indiquer qu'à tous égards 
la circonspection est nécessaire, l'avis de ceux qui pensent 
qu'il y faut mettre quelques restrictions doit peut-être pré- 
valoir. Depuis vingt-cinq ans, la nation est si étrangère aux 
habitudes d'une vraie lil»erté^ elle a passé à travers tant de 
despotismes différents^ et le dernier a été si lourd qu'on peut 
redouter, en la lui rendant, plutôt son inexpérience que son 
impétuosité; elle ne songerait pas à attaquer, mais peut-être 
aussi ne saurait-elle pas se défendre; et au milieu de la 
faiblesse universelle, au milieu de ce besoin d'ordre et de 
paix qui se fait surtout sentir, au milieu de la collision de 
tant d'intérêts divers qu'il importe également de ménager^ le 
gouvernement peut désirer avec raison d'éviter encore ces 
apparences de choc et de trouble qui seraient peut-être sans 
importance, mais dont l'imagination serait disposée à s'exa- 
gérer le danger. 

La question se réduit donc à savoir quelles sont, dans les 
circonstances actuelles, les causes qui doivent engager à con- 



412 PIÈCES HISTORIQUES, 

tenir la liberté de la presse, par quelles restriclions conformes 
à la nature de ces causes on peut la contenir sans la délruirey 
et comment on pourra arriver graduellement à lever ces 
restrictions maintenant jugées nécessaires. 

Toute liberté est placée entre l'oppression et la licence; la 
liberté de l'homme^ dans Tétat social, étant nécessairement 
restreinte par quelques règles, l'abus et Toubli de ces règles 
sont également dangereui ; mais les circonstances qui ex- 
posent la société à l'un ou à l'autre de ces dangers ne sont 
point les mêmes : dans un gouvernement bien établi et soli- 
dement constitué, le danger contre lequel doivent lutter les 
amis de la liberté, c'est celui de l'oppression ; tout y est com- 
biné pour le maintien des lois, tout y tend à entretenir une 
vigueur de discipline contre laquelle chaque' individu doit 
travailler k soutenir la portion de liberté qui lui est due; la 
fonction du gouvernement est de maintenir l'ordre, celle des 
gouNcrnés de veiller à la liberté. 

L'état des choses est tout différent dans un gouvernement 
qui commence : s'il succède à une époque de malheur et de 
trouble, où la morale et la raison aient été également per- 
verties, où toutes les passions se soient déployées sans frein, 
où tous les intérêts se soient étalés sans honte, alors l'oppres- 
sion est au nombre des dangers qu'il faut seulement préve- 
nir^ et la licence est celui contre lequel il faut lutter. I^e 
gouvernement n'a pas encore toute sa force; il n'est pas en- 
core nanti de tous les moyens qu'on doit remettra en sa 
puissance pour maintenir l'ordre et la règle; avant de les 
avoir tous, il se gardera bien d'abuser de quelques-uns ; et 
les gouvernés qui n'ont pas encore tous les avantages de 
l'ordre veulent avoir tous ceux du désordre ; on n'est pas 
encore assez assuré de sa propre tranquillité pour craindre 
de troubler celle des autres; chacun se hâte de porter le 
coup qu'il est exposé à recevoir; on offense avec impunité les 



PIÈCES HISTORIQUES. 413 

lois qui n'ont pas encore prévu tous les moyens qu'on pour- 
rait prendre pouç les éluder; on brdve sans danger des auto« 
rites qui n'ont pas encore^ pour se soutenir, l'expérience du 
bonheur qu'on a goûté sous leurs auspices : c'est alors contre 
les entreprises particulières qu*il faut faire sentinelle; c'est 
alors qu'il faut garantir la liberté des outrages de la licence, 
et quelquefois tâcher d'empêcher ce qu'un gouvernement 
fort, bien sûr qu'on lui obéira, se contente de défendre. 

Ainsi l'entière liberté de la presse, sans inconvénient dans 
un État libre, heureux et fortement constitué, peut en avoir 
dans un État qui se forme, et oii les citoyens ont besoin 
d'apprendre la liberté comme le bonheur; là, il n'y a nul 
danger à ce que chacun puisse tout dire, parce que, si l'ordre 
des choses est bon, la plupart des membres de la société seront 
disposés à le défendre, et parce que la nation, éclairée par 
son bonheur même, se laissera difficilement entraîner à la 
poursuite d'un mieux toujours possible, mais toujours incer- 
tain; ici, au contraire, les passions et les intérêts des indivi- 
dus divergent en différents sens, tous plus ou moins éloignés 
de l'intérêt public; cet intérêt n'est pas encore assez connu 
pour que ceux qui veulent le soutenir sachent bien où le 
trouver; l'esprit public n'est encore ni formé par le bonheur, 
ni éclairé par l'expérience; il n'existe donc dans la nation 
que très-peu de barrières contre le mauvais esprit, tandis 
qu'il existe dans le gouvernement beaucoup de lacunes par 
où peut s'introduire le désordre : toutes les ambitions se ré- 
veillent, et aucune ne sait à quoi se fixer; tous cherchent leur 
place, et nul n'est sûr de l'obtenir; le bon sens qui n'invente 
rien, niais qui sait choisir, n'a point de règle fixe à laquelle 
il puisse s'attacher ; la multitude ébahie, que rien ne dirige et 
qui n'a pas encore appris à se diriger elle-même, ne sait quel 
guide elle doit suivre ; et, au milieu de tant d'idées contra- 
dictoires, incapable de démêler le vrai du faux, le moindre 



414 PIÈCES HISTORIQUES, 

mal est qu'elle prenne son parti de rester dans son ignorance 
et sa stupidité. Quand les lumières sont encore très-peu ré- 
pandues, la licence de la presse devient donc un véritable 
obstacle à leurs progrès; les hommes peu accoutumés à rai- 
sonner sur certaines matières^ peu riches en connaissances 
positives^ reçoivent trop facilement Terreur qui. leur arrive de 
toulcs parts et ne distinguent pas assez promptement la vérité 
qu'on leur présente; de là naissent une foule d'idées fausses^ 
indigestes^ de jugements adoptés sans examen^ et une science 
prétendue d'autant plus fâcheuse que, s'emparant de la place 
que devrait tenir la raison seule, elle lui en interdit long- 
temps l'accès. 

C'est de cette science mal acquise que la révolution nous 
a prouvé le danger ; c*est de ce danger que nous devons nous 
défendre : il faut le dire, le malheur nous a rendus plus 
sages j mais le despotisme des dix dernières années a étouffé^ 
pour une grande partie des Français, les lumières que nous 
en aurions pu tirer : quelques hommes sans doute ont conti- 
nué à réfléchir, à observer, à étudier; ils se sont éclairés par 
le despotisme même qui les opprimait; mais la nation en 
général, écrasée et malheureuse, s'est vue arrêtée dans le 
développement de ses facultés intellectuelles. Quand on y 
regarde de près, on est étonné et presque honteux de son irré- 
fleiion et de son ignorance : elle éprouve le besoin d'en 
sortir; le joug le plus oppressif a pu et pourrait encore seul 
la réduire quelque temps au silence et à l'inaction ; mais il 
lui faut des soutiens, des guides^ et, après tant d'expériences 
imprudentes, pour l'intérêt même de la raison et des lu- 
mières, la liberté de la presse, dont nous n'avons jamais 
joui, doit être doucement essayée. 

Envisagées sous ce point de vue^ les restrictions qu'on 
pourra y apporter effrayeront moins les amis de la vérité et 
de la justice ; ils n'y verront qu'une concession faite aux cir- 



PIÈCES HISTORIQUES. 415 

constances actuelles, dictée par l'intérêt même de la nation ; 
et si Ton prend soin de borner cette concession de manière 
à ce qu'elle ne puisse jamais devenir dangereuse ; si^ en éta- 
blissant une digue contre la licence, on laisse toujours une 
porte ouverte à la liberté; si le but des restrictions n'est évi- 
demment que de mettre le peuple français en état de s'en 
passer et d'arriver un jour à la liberté entière ; si elles sont 
combinées et modifiées de telle sorte que celte liberté puisse 
toujours aller croissant à ibesure que la nation deviendra plus 
capable d'en faire un bon usage; entin, si, au lieu d'entraver 
les progrès de Tesprit bumain, elles ne sont propres qu'à en 
assurer^ à en diriger la marcbe, les hommes les plus éclairés, 
loin de s'en plaindre comme d'une atteinte portée aux prin- 
cipes de la justice, y verront une mesure de prudence, une 
garantie de l'ordre public et un nouveau motif d'espérer que 
le bouleversement de cet ordre ne viendra plus troubler et 
retarder la nation française dans la carrière de la vérité et 
de la raison. 



416 PIÈCES HrSTORIQUES. 



VI 

(Page 51.) 

Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme 
de f instruction publique (17 février 1815 )• 

Ix>uiâ^ par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre^ 

A tous ceux qui ces présentes verront^ salut. 

Nous étant fait rendre compte de l'état de l'instruction 
publique dans notre royaume, nous aTons reconnu qu'elle 
reposait sur des institutions destinées à servir les vues poli- 
tiques du gouvernement dont elles durent l'ouvrage, plutôt 
qu'à répandre sur nos sujets les bienfaits d'une éducation 
morale et x^onforme aux besoins du siècle ; nous avons rendu 
justice à la sagesse et au zèle des hommes qui ont été chargés 
de surveiller et de diriger l'enseignement; nous avons vu 
avec satisfaction quMls n'ayaient cessé de lutter contre les 
obstacles que les temps leur opposaient, et contre le but 
même des institutions qu'ils étaient appelés à mettre en œu- 
vre; mais nous avons senti la nécessité de corriger ces insti- 
tutions' et de rappeler l'éducation nationale à son véritable 
objet, qui est de propager les bonnes doctrines^ de maintenir 
les bonnes mœurs, et de former des hommes qui, par leurs 
lumières et leurs vertus^ puissent rendre à la société les utiles 
leçons et les sages exemples qu'ils ont reçus de leurs maîtres. 

Nous avons mûrement examiné ces institutions que nous 
nous proposons de réformer, et il nous a paru que le régime 
d'une autorité unique et absolue était incompatible avec nos 



PIÈCES HISTORIQUES. 417 

intentions paternelles et avec l'esprit libéral de notre gouver« 
nement. 

Que cette autorité, essentiellement occupée de la direction 
de Tensemble, était en quelque sorte condamnée à ignoi^er ou 
à négliger ces détails et cette surveillance journalière qui ne 
peuvent être confiés qu*à des autorités locales mieux infor- 
mées des besoins, et plus directement intéressées à la pros- 
périté des établissements placés sous leurs yeux. 

Que le droit de nommer à toutes les places, concentré 
. dans les «nains d'un seul homme^ en laissant trop d^ chances 
à Terreur et trop d'influence à la faveur, affaiblissait le ressort 
de l'émulation et réduisait aussi les maîtres à une dépen- 
dance mal assortie à l'honneur de leur état et à l'importance 
de leurs fonctions. 

Que cette dépendance et les déplacements trop fréquents 
qui en sont la suite inévitable rendaient l'état des maîtres . 
incertain et précaire, nuisaient à la considération dont ils 
ont besoin de jouir pour se livrer avec zèle % leurs pénibles 
travaux, ne permettaient pas qu'il s'établit entre eux et les 
parents de leurs élèves cette confiance qui est le fruit des 
longs services et des anciennes habitudes, et les privaient 
ainsi de la plus douce récompense qu'ils puissent obtenir, le 
respect et l'affection des contrées auxquelles ils ont consacré 
leurs talents et leur vie. 

Enfin, que la taxe du vingtième des frais d'études levée 
sur tous les élèves des lycées, collèges et pensions, et appli- 
quée à des dépenses dont ceux qui la payent ne retirent pas 
.un avantage immédiat et qui peuvent être considérablement 
réduites, contrariait notre désir de favoriser les bonnes études 
et de répandre le bienfait de l'instruction dans toutes les 
classes de nos sujets. 

Voulant nous mettre en état de proposer le plus tôt possi- 
ble aux deux Chambres les lois qui doivent fonder le système 
T. I. 87 - 



418 PIÈCES HISTORIQUES, 

de i'>nstraction publique en France, et pourvoir aux dé- 
penses qu'il exigera, nous ayons résolu d'ordonner provisoi- 
rement les réformes les plus propres à nous faire acquérir 
Texpérience et les lumières dont nous avons encore besoin 
pour atteindre ce but; et en remplacement de la taxe du 
vingtième des frais d'étude> dont nous ne voulons pas différer 
plus longtemps Tabolition, il nous a plu d'affecter, sur notre 
liste civile^ la somme d'un .million qui sera employée, pen« 
dant la présente année 1815, au service de l'instruction pu- 
blique dsips notre royaume ; 

A ces causes, et sur le rapport de notre ministre secrétaire 
d'État au département de l'intérieur; 

Notre Conseil d'État entendu. 

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 

TITRE I". 
Dispositions générales. 

Art. l«r. Les arrondissements formés sous le nom d'oco- 
démies y par le décret du 17 mars 1808, sont réduits à dix- 
sept, conformément au tableau annexé à la présente ordon- 
nance. 

ils prendront le titre d'Universités, 

Les Universités porteront le nom du chef-lieu assigné à 
chacune d'elles. , 

Les lycées actuellement établis seront appelés eolUffes 
royaux, 

S. Chaque Université sera composée : 1* d'un conseil pré-, 
sidé par un recteur; 2* de facultés; 3® de collèges royaux; 
4* de collèges communaux. 

3. L'enseignement et la discipline dans toutes les Univer- 
sités seront réglés et surveillés par un conseil royal de l'in- 
struction publique. 



PIÈCES HISTORIQUES. 419 

4p. L'École normale de Paris sera commune à toutes les 
Universités; elle formera, aux frais de TÉtat, le nombi'e de 
professeurs et de maîtres dont elles auront besoin pour réa- 
lignement des sciences et des lettres. 

TITRE II. 
Des Universités. 

SECTION !»•. 

5. Le conseil de chaque Université est composé d'un rec- 
teur président^ des doyens des facultés, du proviseur du col- 
lège royal du chef-lieu ou du plus ancien des proviseurs, s'il 
7 a plusieurs collèges royaux, et de trois notables au moinSj 
choisis par notre conseil royal de l'instruction publique. 

6. L'évêque et le préfet sont membres de ce conseil ; ils y 
ont voix délibérative et séance au-dessus du recteur. 

7. Le conseil de l'Uni versi lé fait visiter, quand il le juge 
à propos, les collèges royaux et communaux, les institutions, 
pensionnais et autres établissements d'instruction, par deux 
inspecteurs, qui lui rendent compte de l'état de l'enseigne- 
ment et de la discipline, dans le ressort de l'Université, con- 
formément aux instructions qu'ils ont reçues de lui. 

Le nombre des inspecteurs de l'Université de Paris peut 
^Ire porté à six. 

8. Le conseil nomme ces inspecteurs entre deux candidats 
qui lui sont présentés par le recteur. 

9. 11 nomme aussi, entre deux candidats présentés par le 
recteur, les proviseurs, les censeurs ou préfets des études, 
les professeurs de philosophie, de rhétorique et de mathé- 
matiques supérieures, les aumôniers et les économes des col- 
lèges royaux. 



4t0 PliCBS HISTORIQUES. 

10. Les inspecteurs des Uniyersîtës sont choisis entre lé» 
proviseurs, les préfets des études, les professeurs de philoso* 
phie, de rhétorique et de mathématiques des collèges royaux,, 
et les principaux des collèges communaux ; les proviseur» 
entre les inspecteurs, les principaux des collèges communaux, 
et les préfets des études des collèges royaux; ceux-ci entre* 
les professeurs de philosophie, de rhétorique et .de mathé- 
matiques supérieures des mêmes collèges. 

il. Le conseil de TUniversité peut révoquer, s'il y a lieu, 
ks nominations qu'il a faites : en ce cas, ses délihèration» 
sont motivées, et elles n'ont leur effet qu'après avoir reçu 
l'approbation de notre conseil royal de Tinstruction publique* 

i% Nul ne peut établir une institution ou un pensionnat,, 
ou devenir chef d'une institution ou d'un pensionnat déjà 
établis, s'il n'a été examiné et dûment autorisé par le con- 
seil de l'Université, et si cette autorisation n'a été approuvée 
par le conseil royal de l'instruction publique. 

13. Le conseil de l'Université entend et juge définitive- 
ment les comptes des facultés et des collèges royaux; il en- 
tend le compte des dépenses de l'administration générale 
rendu par le recteur, et il le transmet, après l'avoir arrêté, à 
noire conseil royal de l'instruction ptiblique. 

14. il tient registre de ces délibérations, et en envoie 
copie tous les mois h notre conseil royal. 

15. il a rang après le conseil de préfecture dans les céré- 
monies publiques. 

SECTION IL 



16. Les recteurs des Universités sont nommés par nous,, 
entre trois candidats qui nous sont présentés par notre con- 
seil royal de l'instrnction publique, et choisis par lui entre 
les recteurs déjà nommés, les. inspecteurs généraux de» 



PIÈG8S HISTORIQUES. 4SII 

études dont il sera parlé ci-après, les professeurs des facultés^ 
les inspecteurs des Universités, les proviseurs, préfets des 
études, et professeurs de philosophie, de rhétorique et de ma- 
thématiques supérieures des collé^^es royaux. 

47. Les recteurs des Universités nomment les professeurs, 
régents et maîtres d'études de tous les collèges, à l'exception 
des professeurs de philosophie, de rhétorique et de mathé- 
matiques supérieures des collèges royaux, qui sont nommés 
comme il est dit en l'article 9. 

18. Ils les choisissent entre les professeurs, régents et mal- 
tues d'études déjà employés dans les anciens ou les nouveaux 
établissements de l'instruction, ou parmi les élèves de l'École 
normale qui, ayant achevé leurs exercices^ ont reçu le brevet 
d'agrégé. 

19. Les professeurs et régents ainsi nommés ne peuvent 
être révoqués quq par le conseil de l'Université, sur la pro- 
position motivée du recteur. 

20. Les professeurs et régents, nommés par un ou plu- 
sieurs recteurs autres que celui de l'Université dans laquelle 
ils sont actuellement employés^ peuvent choisir l'Université 
et accepter l'emploi qu'ils préfèrent; mais ils sont tenus d'en 
donner avis, un mois avant l'ouverture de l'année scolaire, 
au recteur de l'Université de laquelle ils sortent. 

21. Les élèves de l'École normale, appelés par d'autres 
recteurs que celui de l'Université qui les a envoyés, ont le 
même droit d'option, à la charge de donner le même avis. 

22. Le recteur de l'Université préside, quand il le juge à 
propos, aux examens et épreuves qui précèdent les collations 
des grades dans les facultés. 

23. Il est seul chargé de la correspondance. 

24. Il présente au conseil de l'Université les affaires qui 
doivent y être portées, nomme les rapporteurs, s'il y a lieu, 
règle l'ordre des délibérations et signe les arrêtés. 



en PIÈCES HISTORIQUES. 

95. En cas de partage des voix^ la sienne est prépondé- 
rante. 

SECTION III. 
Des racoltë*. 

M. Le nombre et la composition des facultés, dans cha- 
que Unrreisilé, sont réglés par nous, sur la proposition de 
notre conseil royal de l'instruction publique. 

27. Les facultés sont placées immédiatement sous Fauto- 
ritéyla direction et la surveillance de ce conseil. 

28. Il nomme leurs doyens, entre deux candidats qu'elles 
lui présentent. 

29. Il nomme à vie les professeurs entre quatre candidats 
dont deux lui sont présentés par la faculté où il vaque une 
chaire, et deux par le conseil de TUniversilé. 

30. Outre renseignement spécial dont elles sont chargées, 
les facultés confèrent, après examen et dans les formes déter- 
minées par les règlements, les grades qui sont ou seront exi- 
gés pour les diverses fonctions et professions ecclésiastiques, 
politiques et civiles. 

31. Les diplômes de grades sont délivrés en notre nom, 
signés du doyen et visés du recteur, qui peut refuser son visa 
s'il lui apparaît que les épreuves prescrites n'ont pas été 
convenablement observées. 

32. Dans les Universités où nous n'aurions pas encore une 
faculté des sciences et des lettres, le grade de bachelier es- 
lettres pourra être conféré, après les examens prescrits, par 
les proviseur, préfet des études, professeurs de philosophie et 
de rhétorique du collège royal du chef-lieu. Le préfet des 
études remplira les fonctions de doyen ; il signera leaidiplômes 
et prendra séance au conseil de l'Université après le provi- 
seur. 



PIÈCES HISTORIQUES. 423 

SECTION IV. 
!>•• CtoUéffes rofau «t dM doUéffM eommaMu. 

33. Les collèges royaux sont diriges par un proviseur, et 
les collèges communaux par un principal. 

34. Les proviseurs et principaux exécutent et font exé- 
cuter les règlements relatifs à l'enseignement^ à la discipline 
et à la comptabilité. 

35. L'administration du collège royal du chef-lieu est 
placée sous la surveillance immédiate du recteur et du con- 
seil de rUniversité. 

36. Tous les autres collèges, royaux ou communaux, 
sont placés sous la surveillance immédiate d'un bureau d'ad- 
ministration composé du sous-préfet^ du maire, et de trois 
notables au moins, nommés par le conseil de l'Université. 

37. Ce bureau présente au recteur deux candidats, entre 
lesquels celui-ci nomme les principaux des collèges commu- 
naux. 

38. Les principaux, ainsi nommés, ne peuvent être révo- 
qués que par le conseil de l'Université, sur la proposition du 
bureau et de Tavîs du recteur. 

39. Le bureau d'administration entend et juge défînitive- 
ment les comptes des collèges communaux. 

40. Il entend et arrête les comptes des collèges royaux 
autres que celui du chef-lieu, et les transmet au conseil de 
l'Université. 

41. Il tient registre de ses délibérations et en envoie copie, 
chaque mois, au conseil de l'Université. 

42. 11 est présidé par le sous-préfet, et, à son défaut, par 
le maire. 

43. Les évéques et les préfets sont membres de tous les 



4M PIÈCES HISTORIQUES, 

bureaux de leur diocèse ou de leur département, et quand 
ils y assistent; ils y ont voix délibërative et séance au-dessus 
des présidents. 

Al. Les cheb d'institutions et maîtres de pensions établis 
dans Tenceinte des villes où il y a des collèges royaux ou des 
collèges communaux sont tenus d'envoyer leurs pension- 
naires comme externes aux leçons desdits collèges. 

45. Est et demeure néanmoins exceptée de cette obliga- 
tion l'école secondaire ecclésiastique qui a été ou pourra 
être établie dans chaque département^ en vertu de notre 

ordonnance du ; mais ladite école ne peut recevoir aucun 

élève externe. 

TITRE III. 
Do l'École normale. 

46. Chaque Université envoie tous les ans, à TÊcole nor- 
male de Paris, un nombre d'élèves proportionné aux besoins 
de renseignement. 

Ce nombre est réglé par notre conseil royal de l'instruc- 
tion publique. 

47. Le conseil de l'Université choisit ces élèves entre ceux 
qui, ayant terminé leurs études de riiétorique et de philoso- 
phie, se destinent, du consentement de leurs parents, k 
l'instruction publique. 

48. i^es élèves envoyés à l'École normale y passent trois 
années, après lesquelles ils sont examinés par notre conseil 
royal dé l'insti-uction publique, qui leur délivre, s'il y a 
lieu, un brevet d'agrégé. 

49. Les élèves qui ont obtenu ce brevet, s'ils ne sont pas 
appelés par les recteurs des autres Universités, retournent 
dans celle qui les a envoyés, et ils y sont placés par le recteur 
et avancés suivant leur capacité et leurs services 



PIÈCES HISTORIQUES. 435 

SO. Le chef de l'École normale a le même rang et les 
-mêmes prérogatives que les recteurs des Universités. 



TITRE IV. 
Dn GonieU royal de l'Instmction publique. 

51. Notre conseil royal de Tinstruction publique est com- 
posé d'un président et de onze conseillers nommés par 
nous. 

52. Deux d'entre eux sont choisis dans le clergé^ deux 
dans notre Conseil d'État ou dans nos Cours^ et les sept autres 
parmi les personnes les plus recommandables par leurs ta- 
lents et leurs services dans Tinstruction publique. 

53. Le président de notre conseil royal est seul chargé de 
la correspondance; il présente les affaires au conseil, nomme 
les rapporteurs s'il y a lieu, règle Tordre des, délibérations, 
signe et fait expédier les arrêtés , et il en procure l'exé- 
cution. 

54. En cas de partage des voix, la sienne est prépondé- 
rante. 

55. Conformément à l'article 3 de la présente ordonnance, 
notre conseil royal dresse, aiTête et promulgue les règlements 
généraux relatifs à l'enseignement et à la discipline. 

56. Il prescrit lexécution de ces règlements à toutes les 
Universités, et il .la surveille par des inspecteurs généraux 
des études, qui visitent les Universités quand il le juge à 
propos , et qui lui rendent xompte de l'état de toutes les 
écoles. 

57. Les inspecteurs sont au nombre de douze, savoir : 
deux pour les facultés de droit, deux pour celles de médecine;, 
les huit autres pour les facultés des sciences et des lettres, et 
pour les collèges royaux et communaux. 



4i6. PIÈCES UISXOUIQUES. 

' 58. Les inspecteurs généraux des études sont nommés par 
nous, entre. trois candidats qui nous sont présentés par notre 
conseil royal de l'instruction publique, et qu'il a choisis entre 
les recteurs etles inspecteurs des Universités, les professeurs 
des facultés, les proviseurs, préfets des études, et professeurs 
de philosophie, de rhétorique et de mathématiques supérieures 
des collèges royaux. 

59. Sur le rapport des inspecteurs généraux des éludes, 
notre conseil royal donne aux conseils des- Universités les avis 
qui lui paraissent nécessaires ; il censure les abus et il pour- 
voit à ce qu'ils soient réformés. 

GO. Il nous rend un compte annuel de l'étal de l'instruction 
publique dans notre royaume. 

6i. Il nous propose toutes les mesures qu'il juge propres 
à améliorer riiistruclion , et pour lesquelles il est besoin de 
recourir à notre autorité. 

62. Il provoque el encourage la composition des livi'es qui 
manquent à renseignement, et il indique ceux qui lui parais- 
sent devoir être employés. 

63. Il révoque, s'il y a lieu, les doyens des facultés, et il 
nous propose la révocation des recteurs des Universités. 

64. 11 juge déOnitivcment les comptes de l'administration 
générale des Universités. 

65. L'Ëcole normale est sous son autorité immédiate et sa 
surveillance spéciale^ il nomme et révoque les administrateurs 
et les maîtres de cet établissement. 

^. Il a le même rang que notre Cour de cassation et notre 
Cour des comptes, et il est placé, dans les cérémonies publi- 
ques, immédiatement après celle-ci. 

67. H tient registre de ses délibérations, et il en envoie 
copie à notre ministre secrétaire d'État an département de 
l'intérieur, qui nous en rend compte, et sur le rapport duquel 
nous nous réservons de les réformer ou de les annuler. 



PIÈCES HISTORIQUES. 427 

TITRE V. 
Des recettes et des dépenses. 

68. La taxe du vingtième des frais d'études inn{)osé& sur les 
élèves des collèges et des pensions est abolie^ à compter du 
jour de la publication de la présente ordonnance. 

69. Sont maintenus : i^ les droits d'inscription^ d'examen 
et de diplôme de grades au profit des /acuités; ^ les rétribu- 
tions payées par les élèves des collèges royaux et communaux 
au profit de ces établissements; 3** les rétributions annuelles 
des chefs d'institutions et de pensionnats^ au profit des Uni- 
versités. 

70. Les communes continueront de payer les bourses com- 
munales et les sommes qu'elles accordent^ à titre de secours, 
à leurs collèges ; à cet effet, le montant desdites sommes, 
ainsi que des bourses , sera colloque  leurs budgets parmi 
leurs dépenses fixes, et il n'y sera fait aucun changement sans 
que notre conseil royal de l'instruction publique ait été en- 
tendu* 

71. Les communes continueront aussi de fournir et d'en- 
tretenir de grosses réparations, les édifices nécessaires aux 
Universités, facultés et collèges. 

72. Les conseils des Universités arrêtent les budgets des 
collèges et des facultés. 

73. Les facultés et les collèges royaux dont la recette excède 
la dépense versent le surplus dans la caisse de l'Université. 

74. Les conseils des Universités reçoivent les rétributions 
annuelles des chefs d'institutions et de pensionnats. 

75. Ils régissent les biens attribués à l'Université de France 
qui sont situés dans l'arrondissement de chaque Université^ 
et ils en perçoivent les revenus. 



438 PIÈCES HISTORIQUES. 

76. Ed cas d'insuffisance des receltes des facuUës, et de 
celles qui sont afiBectées aux dépenses de l'administration géné- 
rale, les conseils des Universités forment la demande distincte 
et détaillée des sonunes nécessaires pour remplir chaque dé- 
ficit. 

77. Cette demande est adressée par eut à notre conseil 
royal de l'instruction publique qui la transmet, avec son avis^ 
à notre ministre secrétaire d'Ëtat au département de l'inté- 
rieur. 

78. Les dépenses des facultés et des Universités^ arrêtées 
par notre ministre secrétaire d'État au département de l'inté- 
rieur, sont acquittées sur ses ordonnances par notre trésor 
royal. 

79. Sont pareillement acquittées par notre trésor royal : 
|o les dépenses de notre conseil royal de l'instruction publique ; 
Scelles de l'École normale; 3" les bourses royales. 

80. A cet effet, la rente de 400,000 francs, formant l'apa- 
nage de l'Université de France, est mise à la disposition de 
notre ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur. 

81. De plus, et en remplacement provisoire de la taxe 
abolie par l'ai'ticle 68 de la présente ordonnance, notre mi- 
nistre secrétaire d*État au département de l'intérieur est auto- 
risé par nous, pour le service de l'instruction publique dans 
notre royaume, pendant l'année 181 5, à s'adresser au ministre 
de notre maison, qui mettra à sa disposition la somme d'un 
million à prendre sur les fonds de notre liste civile. 

82. Le fonds provenant de la retenue du vingt-cinquième 
des traitements dans l'Université de France demeure affecté 
aux pensions de retraite : notre conseil royal est chargé de 
nous proposer l'emploi le plus convenable de ce fonds, ainsi 
que les moyens d'assurer un nouveau fonds pour la même 
destination dans toutes les Universités. 



PIÈCES HISTORIQUES. 4S9 

TITRE VI. 
Difpositions tninsitoirei. 

83. Les membres de notre conseil royal de rinstruclion 
publique qui doivent être choisis ainsi qu'il est dit en l'article 
52, les inspecteurs généraux des études^ les recteurs et les 
inspecteurs des Universités seront nommés par nous, pour la 
première fois^ entre toutes les personnes qui ont été ou qui 
sont actuellement employées dans les divers établissements 
de l'instruction. 

Les conditions d'éligibilité déterminées audit article, ainsi 
qu'aux articles 10, 16 et 58, s*appliquent aux places qui vien- 
dront à vaquer. 

84. Les membres des Universités et des congrégations sup- 
primées qui ont professé dans les anciennes facultés ou rempli 
des places de supérieurs et de principaux de collèges ou des 
chaires de philosophie et de rhétorique, comme aussi les 
conseillers, inspecteurs généraux, recteurs et inspecteurs 
d'Académie, et professeurs de facultés dans l'Université de 
France qui se trouveraient sans emploi par l'effet de la pré- 
sente ordonnance, demeurent éligibles à toutes les places* 

85. I^s traitements fixes des doyens et professeurs des 
facultés, et ceux des proviseurs, préfets des études et profes- 
seurs des collèges royaux, sont maintenus. 

86. Les doyens et professeurs des facultés qui seront con- 
servées, les proviseurs, préfets des études, et professeurs des 
collèges royaux, les principaux et régents des collèges com- 
munaux présentement en fonctions, ont les mêmes droits et 
préi*ogatives, et sont soumis aux mêmes règles de révocation 
que s'ils avaient été nommés en exécution de la présente or- 
donnance. 



430 PIÈCES HISTORIQUES. 

Mandons et ordonnons à nos cours ^ tribunaux^ préfets et 
corps administratifs, que les présentes ils aient à faire publier^ 
s'il est nécessaire, et enregistrer partout où besoin sera ; à nos 
procureurs généraux et à nos préfets d'y tenir la main et d'en 
certifier^ savoir : les cours et tribunaux, notre chancelier; et 
les préfets, le ministre secrétaire d'État au département de 
Tintérieui*. 

Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 17 février 
de Tan de grâce 1815, et de notre règne le vingtième. 

Signé : Louis. 

Par le Roi: le ministre secrétaire d'État de l'intérieur, 
Signé : Vabbé de Montesquiou. 



PIÈCES HISTORIQUES. 431 



VU 

(Page 148.) 

Note riàigie et remise au Roi et au Conseil, en août 
1816, par M. Laîné, ministre de l'intérieur, sur la 
^dissolution de la Chambre des députés de i8i5. 

Si Ton croit probable que le Roi soit obligé de dissoudre 
ia Chambre après sa réunion , voyons quelles en seront les 
conséquences. 

La dissolution, pendant, la durée des sessions, est une 
mesure extrême. C'est une sorte d'appel fait au milieu des 
passions aux prises. Les causes qui l'auront amenée, les res- 
sentiments qu'elle causera, se répandront par toute la France. 

La convocation d'une nouvelle Chambre exigera beaucoup 
de temps, et il sera à peu près impossible d'avoir un budget 
cette année. En reculer la confection aux premiers mois de 
Tannée suivante, c'est s'exposer à voir augmenter le déûcit, 
à voir dépérir les ressources. 

C'est vraisemblablement se mettre dans l'impuissance de 
payer les étrangers. 

Après une dissolution d'éclat, motivée par le danger qu'au- 
rait fait courir la Chambre , il serait difficile de penser que 
les assemblées électorales soient paisibles. Et si des mouve- 
ments se déclarent, la rentrée des étrangers est encore à redou- 
ter par cette cause. 

L'effroi de cette conséquence dans les deux cas fera hésiter 



4n PIÈCES HISTORIQUES, 

le Roi , et quelles que soienU le atteintes portées au repos 
public et à Tautorité royale, le cœur de Sa Majesté, dans Tes* 
poîr que ce mal sera passager, se déterminera difficilement 
au remède extrême de la dissolution. 

Si donc on trouve la nécessité de dissoudre la Chambre 
très-probable, ne vaut-il pas mieux prendre, avant la con- 
vocation , un parti propre à nous préserver d'un malheur 
effrayant? 

Le renouvellement par cinquième, qui, dans tous les cas, 
me semble indispensable pour exécuter la Charte, dont on 
s^est, hélas 1 trop écarté au mois de juillet 1815, ne dimi- 
nuera guère les probabilités de la dissolution. 

Les députations de la quatrième série, à peu d'exceptions 
près y sont modérées; elles sont éloignées de la pensée de 
porter atteinte au repos public et à la force de la prérogative 
royale qui seule peut le maintenir en rassurant, toutes les 
classes. 

Les quatr^ autres cinquièmes restent les mêmes ; les dan- 
gers redoutés restent par conséquent aussi imminents. 

C'est ce qui m'a fait désirer un moyen qui donne la facilité 
de rentrer complètement dans la Charte en rapportant l'or- 
donnance du 1 3 juillet, qui l'a violée pour l'âge et le nombre, 
et qui met tant d'autres dispositions en problème. 

Ce serait de n'appeler par lettres closes que les députés 
âgés de quarante ans, et au nombre de la Charte. 

Pour y parvenir, on choisirait ceux des députés qui ont 
été nommés les premiers dans chaque collège électoral. On 
rendrait ainsi hommage aux électeurs en rappelant ceux qui 
paraissent les premiers dans l'ordre de leur confiance. 

On dira, il est vrai, que la Chambre n'étant pas dissoute, 
les députés actuels ont une sorte de possession d'état. 

Mais les électeurs et les députés qu'ils ont nommés ne 
tiennent leurs pouvoirs que de l'ordonnance. 



PIÈCES HISTORIQUES. 433 

toL même autorité qui les leur a donnés peut les retirer en 
rapportant l'ordonnance. 

Le Roi, dans son discours d'ouverture, a semblé dire que 
ce n'était qu'à raison de la circonstance extraordinaire qu'il 
avait appelé autour dn trône un plus *grand nombre de dépu- 
tés. La circonstance extraordinaire a cesse. La paix est faite; 
l'ordre est rétabli , les albés se sont retirés du cœur de la 
France et de la capitale. 

Cette idée fournit une raison de répondre à l'objection que 
les opérations de la Chambre sont frappées de nullité. 

Le Roi avait la faculté de la rendre telle qu'elle était, à rai- 
son des circonstances. 

Elle (la Chambre des députés) n'a pas seule fait les lois. 
La Chambre des pairs, le Roi qui, en France, est la branche 
principale du Corps Législatif, y ont concouru. 
• Si cette objection était bonne dans ce cas, elle serait bonne 
dans tous les autres. En effet, soit après la dissolution, soit 
dans toute autre circonstance, le Roi en reviendra à la Charte, 
pour l'âge et pour le nombre. En cette hypothèse, on pour- 
rait dire quelles opérations de la Chambre actuelle soni frap- 
pées de nullité. On expliquerait toujours l'article iA de la 
Charte par les circonstances extraordinaires, et son complet 
rétablissement par les motifs les plus sacrés. Revenir à la 
Charte sans dissolution n'est donc pas plus annuler les opéra- 
^tions qu'y revenir après la dissolution. 

Dira-t-on que le Roi n'est pas plus assuré de la majorité 
après la réduction qu'actuellement? Je réponds qu'il y a bien 
plus de probabilités. 

Une assemblée moins nombreuse sera plus facile à diri- 
ger^ la raison s'y fera mieux entendre. L'autorité du Roi, qui 
se sera exercée par la réduction, y sera plus ferme et plus 
sûre. 

Et puis, dans le cas de la dissolution, le Roi serait-il plus 

N T. X. 28 



434 PIÈCES HISTORIQUES 

assuré de la majorité ? Que de chances conlre ! D'une part les 
•exagérés y dont le but est de faire passer une partie de Tau- 
torité royale dans ce qu'ils appellent Taristocratie, occupent 
presque tous les postes qui influent sur les opérations des 
assemblées électorales. De l'autre y ils seront vivement com- 
battus par les partisans d'une liberté populaire non moins 
dangereuse pour l'autorité royale. La lutte qui se sera enga- 
gée dans les assemblées se reproduira dans la Chambre^ et 
quelle sera la majorité qui naiti-a de cette lutte? 

Si le moyen de la réduction ne parait pas admissible^ si 
d'un autre côté on croit très-probable que l'esprit hostile de 
la chambre nécessitera la dissolution après la convocation, je 
n'hésiterais pas à préférer la dissolution actuelle au danger, 
trouvé si probable^ de la dissolution après la réunion. 

Que si la dissolution actuelle amenait la composition d'une 
Chambre avec le même esprit ^ les mêmes vues, il faudrait 
alors chercher des remèdes , préserver Tautorité royale, Sau- 
ver la France de l'étranger. 

Le premier moyen serait de sacrifier des ministres qui sont 
prêts à laisser leurs places et leurs vies pour préserver le Roi 
de France. 

Les notes ci -dessus ne sont fondées que sur la nécessité 
probable de la dissolution après la convocation. 

Elle sera nécessaire si , sous le prétexte d'amendements 
on se joue de la volonté du Roi, si le budget est refusé^ s'il 
est trop différé/ si les amendements ou les propositions sont 
de nature à jeter l'alarme en France , et par conséquent à 
appeler les étrangers. 

Les habitudes prises à la dernière session, les projets expri- 
més, le ressentiment éprouvé, les renseignements qu'on s'est 
procurés, les hostilités préparées de la part des ambitieux, 
les projets annoncés d'affaiblir l'autorité royale, en déclamant 
contre la centralisation (corrigée) du gouvernement, sont de 



PIÈCES HISTORIQUES. 435 

puissantes raisons pour appuyer les probabilités qui font 
craindre la nëcessiié de la dissolution. 

D*un autre côté, on doit trouver difficile que des Français 
aveugles compromettent le sort de la France^ et, en continuant 
* à lutter contre la volonté royale, puissent s'exposer au double 
fléau de l'étranger^ dç la guerre civile, ou seulement de la 
perte de quelques provinces, par des propositions inopru- 
dentes, légalement injustes, ou 

Est-il permis d'espérer qu'en présentant des projets de loi 
tels que la religion^ Tamour du Roi et de la patrie peuvent 
les inspirer à des hommes , est-il possible d'espérer qu'ils 
ne seront pas contredits? 

Est-il possible de rédiger ces projets de manière à montrer 
à la France et au monde que la malveillance seule peut les 
rejeter ? 

Malgré les grandes probabilités de la dissolution, on pour- 
rait moins en redouter le danger si le roi, à l'ouverture , 
exprime énergiquement sa volonté , s'il rend des ordonnances 
préalables pour révoquer tout ce qui n'est pas consommé 
dans les ordonnances de juillet 1815 , si surtout, après avoir 
manifesté sa volonté par 4!^s actes solennels. Sa Majesté veut 
bien les répéter fermement et autour du trône, en éloignant 
de sa personne ceux qui le contrarieraient ou le mettraient 
en doute. 

Pour éviter les résistances et les luttes, serait-il possible 
de recourir au moyen suivant ? 

Quand les projets de loi , d'ordonnance , de règlement 
seront préparés, serait-il à propos que le Roi tînt un conseil 
extraordinaire dans lequel il appellerait les princes de la mai- 
son, monseigneur l'archevêque de Reims, etc.; que là tous les 
projets fussent arrêtés et que les princes, les principaux 
évêques déclarassent que les projets arrêtés ont l'assentiment 
de tous? Si, après ce conseil, tous les grands influents que 



436 PIECES HISTORIQUES. 

Sa Majesté y aurait appelés répondaient qae c*est la volonté 
commune du Roi et de la famille royale ^ la France serait 
peut-être sauvée. 

Mais le grand remède est dans la volonté du Roi ; une fui:» 
manifestée, si le Roi en recommande Teiécution à tout ce ' 
qui rentoure, le danger disparait : 

Domine die tantum verbum, et sanabitur Gallia tua. 



PIECES HISTORIQUES. 437 



VIII 

(Page <62.) 

Correspondance entre le vîcomte de Chateaubriand, 
le comte Decazes , ministre de la police génirale^ et 
M. Dambrat/y chancelier de France, à Voccasion de^ 
la saisie de Lk MONARCHIE SELOiN LA CHARTE,. 
pour cause de contravention aux lois et règlements 
sur l'imprimerie, 

(Septembre 4846.) 
|o Procè9^erhal de saisie, 

19 septembre 1816. 

Le 18 septembre^ en exécution d'un mandat de Son Excel- 
lence, daté dudit jour, portant la saisie d'un ouvrage intitulé : 
De la Monarchie selon la Charte, j)ar M. de Chateaubriand, 
imprimé chez Le Normant, rue de Seine, n® 8, lequel 
ouvrage a été mis en vente sans que le dépôt des cinq 
exemplaires en eût été fait à la Direction générale de la 
librairie, je me suis transporté avec MM. Joly et Dussiriez, 
officiers de paix, et des inspecteurs, chez ledit sieur I^ Nor- 
mant, où nous sommes arrivés avant dix heures du matin. 

Le sieur Le Normant nous a exposé qu'il avait fait la 
déclaration et pas encore le dépôt des cinq exemplaires de 
l'ouvrage de M. de Chateaubriand. 11 a prétendu qu'il avait 
■envoyé ce même jour, sur les neuf heures du matin, à la 
Direction générale de la librairie , mais qu^on a répondu que 



4:y^ PIÈCES HISTORIQUES. 

les bureaux n'étaient pas ouverts^ ce dont il n*a pa produite 

aucune piipu^e. 

n & déclaré qu'il avait imprimé deux mille exemphiies de 
cet ouTrage, se proposant de faire une nouvelle déclaration, 
la première n'étant que pour quinze cents ; qu'il en avait livré 
plusieurs centaines à Fauteur ; qu'enfin, il en avait mis en 
▼ente chez les principaux libraires du Palais-Royal, Delaunay, 
Petit et Fabre. 

Pendant que je dressais procès-Terbal de ces faits et décla- 
rations, M. de ^'ilminety ofOcier de paix, s'est présenté avec 
un particulier entre les mains duquel il avait aperçu, près le 
' Pont-des-Arts , Touvrage dont il s'agit, au moment où ce 
particulier, qui a dit s'appeler Derosne, en parcourait le titre. 
Le sieur Derosne a déclaré qu'il l'avait acbeté, pour quatre 
francs, ce même jour i8, à peu près à neuf heures et demie 
du matin ; cet exemplaire a été déposé entre nos mains, et le 
sieur lie Normant en a remboursé le prix au sieur Derosne. 

Nous avons saisi, dans le grand magasin au premier, 
trente exemplaires brochés auxquels nous avons réuni celui 
du sieur Derosne. Dans les ateliers au rez-de-chaussée , j'ai 
saisi une quantité considérable de feuilles d'impression du 
même ouvrage, que le sieur Le Normand a évaluées à neuf 
mille feuilles et trente et une forme* qui avaient servi pour 
l'impression de ces feuilles. 

Comme il était bien constaté, et par des faits et par les 
déclarations mêmes de l'imprimeur , que l'ouvrage en ques- 
tion avait été -mis en vente avant que le dépôt des cinq 
exemplaires eût été fait^ nous avons fait saisir les exem- 
plaires brochés, les feuilles et les formes. Les feuilles ont été 
de suite chargées sur une voitjire dans la cour d'entrée. Les 
volumes brochés, formant un paquet, ont été déposé9 au bas 
de l'escalier de l'entrée de la maison « Les /orm««, au nombre 
de trente et une, avaient été déposées sous le perron du jar- 



PIÈCES HISTORIQUES. 43» 

din; une corde les retenait liées ensemble. Notre sceau venait 
d^ètre apposé à la partie supérieure, et M. de Wilminet se 
disposait à l'apposer à la partie inférieure. Toutes ces opéra- 
tions s'étaient faites et se faisaient avec calme^ avec le plus 
grand respect pour l'autorité. 

Tout à coup des cris tumultueux se font entendre du fond 
de la cour d'entrée (M. de Chateaubriand Tenait d'arriver^ il 
pérorait des ouvriers qui Tentouraient). Ses phrases étaient 
interrompues par les cris : C*est M. de Chateaubriand ! I^s 
ateliers retentissaient du nom de M, de Chateaubriand! Tous 
les ouvriers sortaient en foule et se précipitaient du côté de 
la cour, en criant : C'est M, de Chateaubriand! M, de Cha» 
teaubriand! Je distinguai moi-même le cri de; Vive if. de 
Chateaubriand ! 

Au même instant, une douzaine d'ouvriers arrivent furieux 
à la porte du jardin où j'étais avec M. de Wilminet et deux 
inspecteurs, occupé à terminer le scellé sur les (prmee. On 
brise le scellé et l'on se dispose à emporter les formes; on 
crie à mes oreilles , d'un air ifienaçant : Vive la liberté de la 
presse! Vive le roi! Nous profitons d'un moment de silence 
pour demander s'il y a un ordre de cesser notre opération.— 
Ouiy oui, ily a un ordre : Vive la liberté de la presse ! criaient- 
ils avec insolence de toutes leurs forces : Vive le roi! et ils 
s'approchaient de nous de très-près pour proférer ces cris. 
— Eh bien ! leur dis-je tranquillemetit, s'il y a un ordre, tant 
mieux ; mais qu'on le produise. Et nous dîmes tous ensem- 
ble : Vous ne toucherez pas à ces formes que nous n'ayons vu 
tordre, — Oui, oui, crièjent-ils, il y a un ordre. C'est de 
M, de Chateaubriand; c'est d'un pair de France. Un ardre de 
Mé de Chateaubriatui vaut mieux quun ordre du ministre. Il 
se moque bien d'un ordre du ministre! Et ils répétaient avec 
force les cris de : Vive la liberté de la presse! Vive le Roi! 
Cependant MM. les officiers de paix et les inspecteurs 



440 PIÈCES HISTORIQUES, 

commis à la garde des objets saisis ou séquestrés eo empê- 
chent Teniez ement. On arrache le paquet des eiemplaires 
brochés des mains d'an ourrier qui remportait. 

If. l'officier de paix, qui mettait les scellés, obligé par la 
irîolence de suspendre l'opération, aborde M. de Chateaa- 
briand et lui demande s'il a un ordre du mifiistre. Celui-ci 
répond avec emportement qu'un ordre du ministre n'est 
rien pour lui , qu'il s'oppose à son exécution, ^tt'tl est potr 
de France, qu'il est le défenseur de la Charte, il défend de rien 
laisser emporter. — Au surplus, a-t-il ajouté, cette mesure 
est nulle et sans but ; j*ai fait passer dans les départements 
quinze mille exemplaires de cet ouvrage.— Et les ourriersde 
répéter que Tordre de M. de Chateaubriand Taut mieux que 
l'ordre du ministre, de recommencer leurs cris arec plus de 
véhémence: Vive la liberté de la presse/ L'ardre de M, de 
Chateaubriand! Vive le Roi! 

On entoure l'officier de paix. Un homme de couleur, pa- 
raissant très-animé, lui dit insolemment: — L'ordre de M. de 
Chateaubriand vaut mieux qiîe l'ordre du ministre. — Lescris 
tumultueux recommencent autour de l'officier de paix. Je 
quitte le jardin en confiant aux inspecteurs la garde des 
formes, pour m*avancer de ce côté. Sur mon passage, plu- 
sieurs ouvriers crièrent avec violence : Vive le Roi! J 'étendis 
la main en signe de calme et pour tenir à une distance res- 
pectueuse ceux qui voulaient s'approcher de trop près, et je 
répondis par le cri d'allégresse : Vive le Roi! à ce même cri 
proféré séditieusement par des ouvriers égarés. 

M. de Chateaubriand élait dans la cour d'entrée, appa- 
remment pour empêcher que la voiture chargée des feuilles 
de son ouvrage ne partit pour sa destination. Je montais l'es- 
calier dans l'intention de signifier à M. Le Normant qu'il eût 
à joindie à mes ordres l'influence qu'il pouvait avoir sur aes 
ouvriers , afin de les faire tous rentrer dans les ateliers et de * 



PIÈCES HISTORIQUES. 441 

le rendre deTant eux responsable des ëvënements, lorsque 
M. de Chateaubriand parut au bas de l'escalier, et dit, d'un 
ton très-emporté et en élevant fortement la voix, au milieu 
des ouvriers dont il se sentait vigoureusement étayé, à 
peu près ces paroles : 

a Je suis pair de France. Je ne reconnais point l'ordre du 
a ministre. Je m'oppose, au nom de la Charte dont je suis 
a Je défenseur, et dont tout citoyen peut réclamer la pro- 
a tection, je m'oppose à l'enlèvement de mon ouvrage. Je 
a défends le transport de ces feuilles. Je ne me l'endrai qu'à 
a la force, que lorsque je verrai la gendarmerie. » 

Aussitôt élevant moi-même fortement la voix^en étendant 
la main du haut de la première rampe de l'escalier où je me 
trouvais, je répondis à celui qui venait de manifester person- 
nellement et d'une manière si formelle sa résistance à l'exé- 
cution des ordres du ministre de S. M.,et.prouvé par là qu'il 
était le véritable auteur des mouvements qui venaient d'avoir 
lieu, je répondis : 

a Et moi, au nom et de par le Roi, en qualité de corn- 
« missaire de police nommé par S. M. et agissant par l'ordre 
a de S. Exe. le ministre de la police générale, j'ordonne le 
a respect à l'autorité. Que tout reste intact ; que tout tumulte 
a cesse, jusqu'auxnouyeaux ordres que j'attends de S. Exe. » 

Pendant que je prononçais ces mots, il s'est fait un grand 
silence. Le calme a succédé au tumulte. Bientôt après la 
gendarmerie est survenue. J'ai donné ordre aux ouvriers de 
rentrer dans les ateliers. M. de Chateaubriand, aussitôt que • 
les gendarmes sont entrés, s'est retiré dans les appartements 
de M. Le Norman t et n'a plus reparu. Nous avons terminé 
notre opération, et avons dressé procès-verbal de tout ce qui 
venait de se passer, après avoir envoyé au ministère les objets 
saisis et confié les formes à la garde et sous la responsabilité 
de M. Le Normant. 



Ur PIÈCES HISTORIQUES. 

Dans le luomeDt du tumulle, un exemplaire broché a dis- 
paru. Nous avons ensuite saisi chez le sieur Lemarchand, 
brocheur, ancien libraire, rue de la Parcheminerie, sept pa- 
quets d'exemplaires du même ouvrage, et rue des Prêtres^ 
no 17, dans un magasin de M. Le Normant, nous avons mis 
huit formes sous le scellé et saisi quatre mille feuilles de ce 
même ouvrage. 

J'ai envoyé au ministère des procès-verbaux de ces diffé- 
rentes opérations avec les feuilles ou exemplaires saisis de 
Fouvrage de M. de Chateaubriand. 

Le sieur Le Normant m'a paru ne s'être pas mal conduit 
pendant l'opération que j'ai faite à son domicile et dans le 
tumulte que M. de Chateaubriand y a excité à l'occasion de 
la saisie de son-ouvrage. Mais il est suffisamment constaté, 
par ses aveux et par des faits, qu'il a mis en vente chez des 
libraires et qu'il' a vendu lui-même des exemplaires de cet 
ouvrage avant d'avoir fait le dépôt des cinq exigés par les , 
ordonnances. 

Quant à M. de Chateaubriand, je suis étonné qu'il ait pu 
compromettre aussi scandaleusement la dignité des titres qui ' 
le décorent, en se montrant dans cette circonstance comme 
s'il n'eût été que le chef d'une troupe d'ouvriers qu'il avait 
soulevés. Le titre si respectable de pair de France qu'il s'est 
donné lui-même plusieurs fois, dans un tumulte dont il était 
l'auteur, était peu fait pour imposer dans la bouche d'un 
homme sur le visage duquel on lisait facilement combien il 
• était en proie à la colère et à l'exaspération d'amonr-propre 
dW auteur. 

11 a été la cause que des ouvriers ont profané le cri sacré 
de : Vive le Roi^ en le proférant dans un acte de rébellion 
envers l'autorité du gouvernement, qui est la même que 
celle du Roi. 

11 a excité ces hommes égarés contre un commissaire de 



PIÈCES HISTORIQUES. 443 

police^ fonctionnaire public nommé par S. H., et contre trois 
officiers de paix, au moment même de l'exercice de leurs 
fonctions, et sans armes contre cette multitude. 

II a manqué au gouvernement royal en disant qu'il ne 
reconnaissait que la force, sous un régime base sur une autre 
force que celle des baïonnettes, et qui ne fait usage de 
celles-ci que contre les personnes étrangères au sentiment 
d'honneur. 

Enfin cette scène eût pu avoir des suites graves si, imi- 
tant la conduite de Bf . de Chateaubriand, nous eussions ou- 
blié un seul moment que nous agissions par les ordres d'un 
gouvernement oiodéré autant que ferme, et fort de sa sagesse 
comme de sa légitimité. 



2«Jlf. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes. 

Paris, le 18 septembre 1816. 

Monsieur le comte, 

J'ai été chez vous pour vous témoigner ma surprise. J'ai 
trouvé à midi chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes 
qui m'ont dit être envoyés par vous pour saisir mon nouvel 
ouvrage intitulé : De la Af anarchie selon la Charte. 

Ne voyant pas d'ordre écrit, j'ai déclaré que je ne souffri- 
rais, pas l'enlèvement de ma propriété, à moins que des gens 
d'armes ne la saisissent de force. Des gens d'armes sont 
arrivés, et j'ai ordonné à mon libraire de laisser enlever l'ou- 
vrage. 

Cet acte de déférence à l'autorité, Monsieur le comte, n'a 
pas pu me laisser oublier ce que je devais à ma dignité de 
pair. Si j'avais pu n'apercevoir que mon intérêt' personnel^ 



444 PIÈCES HISTORIQUES, 

je n'aurais fait aucune démarche ; mais les droits de la pensée 
étant compromis, j'ai dû prolester, et j'ai l'honneur de vous 
adresser copie de ma protestation. Je réclame, à titre de jus- 
tice, mon ouvrage; et ma franchise doit ajouter que, si je ne 
l'ohliens pas , j'emploierai tous les moyens que les lois poli- 
tiques et civiles mettent en mon pouvoir. 
J'ai l'honneur d'être, etc. 

Signé : ¥*• de Chatbaubriaivd. 



3» M. le comte Decazes à M. le vicomte de Chateaubriand. 

Paris, le 18 septembre 1816. 

Monsieur le vicomte, 

Le coiftmissaire d£ police et les officiers de paix , contre 
lesquels vous avez cru devoir autoriser la rébellion des 
ouvriers du sieur Le Normant, étaient porteurs d'un ordre 
signé d'un ministre du Roi et motivé sur une loi. Cet ordre 
avait été exhibé à *cet imprimeur, qui l'avait lu à plusieurs 
reprises et n'avait pas cru pouvoir se permettre de s'opposer 
à son exécution réclamée de par le Roi, 11 ne lui était sans 
doute pas venu dans la pensée que votre qualité de pair pût 
vous affranchir de l'exécution des lois, du respect dû par tous 
les citoyens aux fonctionnaires publics dans l'exercice de 
leur charge, et motiver surtout une révolte de ses ouvriers 
contre un commissaire de police et des officiers institués par 
le Roi, revêtus des marques distinctives de leurs fonctions et 
agissant en vertu d'ordres légaux. 

J'ai vu avec peine que vous aviez pensé autrement» que 
vous aviez préféré, ainsi que vous me le mandez, céder à la 



PIÈCES HISTORIQUES. 445 

force qu'obéir à la loi. Cette loi , à laquelle le sieur Le Nor- 
mand était en contravention, est formelle, Monsieur le' 
vicomte ; elle veut qu'aucun ouvrage ne puisse être publié 
clandestinement^ et qu'aucune publication ni vente n'en soit 
faite avant le dépôt qu'elle ordonne d'effectuer à la Direction 
de l'imprimerie. Elle exige aussi que l'impression soit pré- . 
cédée d'une déclaration de l'imprimeur. Aucune de ces dis- 
positions n'a été remplie par le sieur Le Normant. S'il a fait 
une déclaration, elle a été inexacte; car il a lui-même con- 
signé au procès* verbal dressé par le commissaire de police, 
qu'il avait déclaré qu'il se proposait de tirer à 1,500 exem- 
plaires et qu'il en avait imprimée 2,000. 

D'un autre côté, j'étais infoftné que, quoîqu'aucun dépôt 
n'eût été fait à la Direction de l'imprimerie, plusieurs centaines 
d'exemplaires avaient été distraits ce matin, avant neuf heures, 
de chez le sieur Le Normant et envoyés chez vous et chez 
plusieurs libraires, que d autres exemplaires étaient vendus 
par le sieur Le Normant chez lui au prix de 4 francs, et deux 
de ces exemplaires se trouvaient ce matin à huit heures et 
demie dans mes mains. 

J'ai dû ne pas souffrir cette contravention et ne pas per- 
mettre la vente d'un ouvrage ainsi clandestinement et illéga- 
lement publié. J'en ai ordonné la saisie, conformément aux 
articles 14 et 15 de la loi du 21 octobre 1814. 

Personne en France, Monsieur le vicomte, n'est au-dessus 
de la loi. MM. les pairs s'offenseraient avec raison si j'avais 
supposé qu'ils en eussent la prétention : ils ont sans doute 
encore moins celle que les ouvrages qu'ils croient pouvoir pu- 
blier et vendre comme particuliers et comme hommes de 
lettres, quand ils veulent bien honorer cette profession par 
leurs travaux,-soient privilégiés; et, si ces ouvrages sont soumis 
à la ceqsure du public comme ceux des autres auteurs, ils ne 
sont pas non plus affranchis de celle de la justice et de la sur- 



446 PIÈCES HISTORIQUES, 

veillance de la police^ dont le devoir est de veiller è ce que les 
lois, qui sont les mômes et également obligatoires pourtous^ 
iiioient aussi également exécutées. 

Je vous ferai d'ailleurs observer. Monsieur le vicomte, que 
c'est dans le domicile et l'imprimerie du sieur Le Normiant, 
qui n'est pas pair de France, que l'ordre donné constitution- 
nel lement de saisir un ouvrage public; par lui en contravention 
à la loi était exécuté ; que cette exécution était consommée 
quand vous vous y êtes présenté et lorsque/sur votre décla<- 
ration que vous ne souffririez pas qu'on enlevât cet ouvrage^ 
les ouvriers ont brisé les scellés, repoussé les fonctionnaires 
publics et se sont mis en révolte ouverte contre l'autorité du 
Roi. Et il ne vous sera pas écliappé, Monsieur le vicomte, 
que c'est en invoquant ce nom sacré qu'ils se sont rendus cou- 
pables d'un crime dont, sans doute, ils ne sentaient pas la 
gravité et auquel ils ne se seraient pas laissé entraîner s^ils 
avaient été plus pénétrés du respect dû à ses actes et à ses 
mandataires, et s'il pouvait se faire qu'ils ne lussent pas ce 
qu'ils impriment. 

J'ai cru, Monsieur le vicomte, devoir à votre caractère ces 
explications, qui vous prouveront peut-être que, si la dignité 
de pair a été compromise dans cette circonstance, ce n'est pas 
par moi. 

J'ai l'honneur d'être. 

Monsieur le vicomte, 

Votre très-bumble et très-obéissant serviteur. 

Signé : Comte Dbgazbs. 



PIÈCES HISTORIQUES. 447 

i"" M. le vicomte de Chateaubriand à M, le comte 
Decazes, 

Paris, ce 19 septembre 1816. 

Monsieur le comte ^ 

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de 
m'écrire le \S de ce mois. Elle ne répond pointa la mienne 
du même jour. 

Vous me parlez d'écrits clandestinement publiés (à la face 
du soleil^ avec mon nom et mes titres). Vous parlez de ré- 
volte et de lébellion^et il n'y a eu ni révolte ni rébellion. Vous 
dites qu'on a crié : Vive le Roi! Ce cri n'est pas encore compris 
dans la loi des cris séditieux, à moins que la police n'en ait 
ordonné autrement que les Chambres. Au reste , tout cela 
s'éclaircira en temps et lieu. On n'affectera plus de confondre 
la cause du libraire et la mienne ; nous saurons si^ dans un 
gouvernement libre, un ordre de la police, que je n'ai pas 
même vu, est une loi pour un pair de France ; nous saurons 
si l'on n^a pas violé envers moi tous les droits qui me sont 
garantis par la Charte, et comme citoyen et • comme pair. 
Nous saurons, par les lois mêmes que vous avez Textrêrae 
bonté de me citer (il est vrai avec un peu d'inexactitude), si 
je n'ai pas le droit de publier mes opinions ; nous saurons 
enfin si la France doit désormais être gouvernée par la police 
ou par la Constitution. 

Quant à mon respect et à mon dévouement pour le Roi, 
Monsieur le comte, je ne puis recevoir de leçon et je pourrais 
servir d'exemple. Quant à ma dignité de pair, je la ferai res- 
pecter aussi bien que ma dignité d'homme ^ et je savais par- 
faitement, avant que vous prissiez la peine de m'en instruire. 



448 PIECES HISTORIQUES, 

qu'elle ne sera jamais compromise par vous ni par qui que 
ce soit. Je vous ai demandé la restitution de mon ouvrage : 
puis-je espérer qu'il me sera rendu ? Voilà dans ce moment 
toute la question. 

J'ai l'honneur d'être, Monsieur le comte, votre très- 
humble et très-obéissant serviteur. 

Signé ; Le vicomte De Chateaubriand. 



50 31. Dambray à M. le comte Decazes. 

Paris, ce 19 septembre 1816. 

Je vous envoie confidentiellement^ mon cher collègue, la 
lettre que j*ai reçue hier de M. de' Chateaubriand, avec la 
protestation en forme dont il m'a rendu dépositaire. Je vous 
prie de me renvoyer ces pièces, qui ne doivent recevoir aucune 
publicité. Je joins aussi la copie de ma réponse, que vous 
voudrez bien me renvoyer après l'avoir lue, parce que je n'en 
ai pas gardé d'autre. J'espère que vous l'approuverez. 

Je vous renouvelle tous mes sentiments. 

Dahbrat. 



6^ M. le vicomte de Chateaubriand à M» le chancelier 
Dambray. 

Paris, ce 18 septembre 1816. 
Monsieur le chancelier , 

J'ai rhonneur de vous envoyer copie de la protestation que 
j'ai faite et de la lettre que je viens d'écrire à M. le ministre 
de la police. 



PIÈCES HISTORIQUES. 449 

N*e8Uil pas étrange, monsieur le chancelier, qu'on enlève 
en plein jour, à main armée, malgré mes protestations, l'ou- 
vrage d'un pair de France, signé de son nom, imprimé 
publiquement à Paris, comme on aurait enlevé un écrit 
séditieux et clandestin, le Nain-Jaune on le Nain-Tricolore ? 
Outre ce que l'on devait à ma prérogative comme pair de 
France, j'ose dire. Monsieur le chancelier, que je méritais 
personnellement un peu plu.s d'égards. Si mon ouvrage était 
coupable, il fallait me traduire devant les tribunaux compé- 
tents : j'aurais répondu. 

J'ai protesté pour l'honneur de la pairie, et je suis déter- 
miné à suivre cette affaire avec la dernière rigueur. Je 
réclamé. Monsieur le chancelier, votre appui comme président 
de la Chambre des pairs, et votre autorité comme chef de la 
justice. 
Je suis, avec un profond respect, etc. 

Signé : Vicomte De Cbatbaubriand. 



7» M. Dambray à M. le vicomte de Chateaubriand. 

Paris, le 10 septembre 1816. 

J'ai reçu, Monsieur le vicomte, avec la lettre que vous 
m'avez adressée, la déclaration relative à la saisie qui eut lieu 
hier chez votre libraire ; j'ai de la peine à comprendre l'usage 
que vous vous proposez de faire de cette pièce, qui ne peut 
atténuer en aucune manière la contravention commise par 
le sieur Le Normant. La loi du 21 octobre 1814 est précise 
à cet égard : a Nul imprimeur ne peut niettre en vente uu 
ouvrage ou le publier de quelque manière que ce soit, avant 
d'avoir déposé le nombre pi-escrit d*cxemplaires.— Il y a lieu 

T. 1. «» . 



450 PIÈCES HISTORIQUES, 

à saisie, ajoute Farlide i5, et séquestre d'un ouvrage, si Hm» 
primeur ne représente pas les récépissés du dépôt ordonné 
par l'article précédent. » 

a Les contrarentions (art. 20) seront coAstatées par les 
procès-verbaux des inspecteurs de la librairie et des com- 
missaires de police, h 

Vous ignoriez probablement ces dispositions quand vous^ 
aTes cru que votre qualité de pair de France vous donnait 
le droit de vous opposer personnellement à une opération de 
police ordonnée ou autorisée par la loi que tous les français, 
quel que soit leur rang, doivent également respecter. 

Je vous suis trop attaché. Monsieur, pour n'être pas pro* 
fondement affligé de la part que vous avez prise à îa scène 
scandaleuse qui paraît avoir eu lieu à ce sujet, et je regrette 
bien vivement que vous ayez encore ajouté des torts de forme 
au tort réel d'une publication que vous saviez être si désa* 
gréable à Sa Majesté. Je ne connais au reste votre ouvrage que 
par le mécontentement que le Roi en a publiquement exprimé ; 
mais je suis désolé de voir l'impression qu'il a faite sur un 
prince qui daignait en toute occasion montrer autant de bien- 
veillance pour votre personne que d'estime pour vos talents. 

Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute 
considération et de mon inviolable attachement. 

Le chancelier de France, 

Signé : Dahbrat.. 



PIÈCES HISTORIQUES. 451 



.IX 

(Page 487.) 

Tableaux des principales modifications et réformes 
introduites dans l'administration générale de la 
France, par MM. Laine et Decazes, successivement 
ministres de l'intérieur de 1816 ^1820, et par M. le 
maréchal Gouvion Saint- Cyr, ministre de la guerre 
de 1817 à 1819. 

4o MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR. 



(Mai 1816.~Décembre 1818.) 
4816. 

4 septembre. Ordonnance pour la réorganisation de TËcole po- 
lytechnique. 

25 septembre. Ordonnance pour autoriser la Société des missions 

de France. 

44 déàembre. Ordonnance sur Torganisation des gardes natio- 
nales du déparieroent de la Seine. 

S3 décembre. Ordonnance pour l'institution du chapitre royal de 
Sainl-Denis. 

4817. 

26 février. Ordonnance sur radministration des travaux publics 

de Paris.. 
26 féwrier. Ordonnance sur Torganisation des Écoles des arts et 
métiers de Chftions et d'Angers. 



452 . PIÈCES HISTORIQUES. 

42 tnars. Ordonnance sur radministralion et les bourses des col- 
lèges royaux. 

26 mars. Ordonnance pour autoriser l*assi&tance des prérets et 
X des sous^préfets aux conseils généraux de département 
el d'arrondissement. 

2 avril. Ordonnance sur Tadminislralion des maisons centrales 
de détention. 

2 avril. Ordonnance sur les conditions et le mode de Taulorisa. 

tion royale pour les legs et donations aux établissements 
rejigîeux. 

9 avril. Ordonnance pour la répartition de 3,900,000 fr. em- 
ployés à Tamélioration du sort du clergé catholique. 

9 avril. Ordonnance qui supprime les secrétaires généraux des 
. préfectures , sauf pour le département de la Seine. 

46 avril. Trois ordonnances pour régler Torganisation et le per- 
sonnel du Conservatoire des ans et métiers. 

40 septembre. Ordonnance sur le' régime du port de Marseille 
quant aux droits de douane et aux entrepôts. 

6 no^)embre. Ordonnance pour régler la réduction progressive du 

nombre des conseillers de préfecture. 

48<8. 

20 mat. Ordonnance pour Taugmentation des traitements ecclé- 
siastiques, surtout de ceux des desservainls. 

3 juin. Ordonnance sur la cessation des octrois par abonnement 

à rentrée des villes. 

29 juilleL Ordonnance pour la création de- la caisse d*épargne et 

de prévoyance de Paris. 

30 septembre. Ordonnance qui retire à S. Â.'R. Monsieur, en lui 

en laissant les prérogatives honorifiques , le commande- 
ment effectif des gardes nationales du royaume ; pour le 
rendre au ministre de Tinlérieur et aux autorités muni- 
cipales. 

7 octobre. Ordonnance sur Tusage et Tadministration des biens 

communaux. 



PIECES HISTORIQUES. 453 

Î4 odobre. Ordonnance sur les primes d'encouragement à la 

pèche marilime. 
n décembre. Ordonnance sur Tôrganisaiion et Tadminlstration des 

établissements d'éducation dits Britanniques. 



(Décembre 1818.— Février 1820.) 



4819. 



1 3 janvier. Ordonnance pour prescrire les eiposition?; publiques 
des produits de Tindustrie ; la première au 25 aoAt 1 84 9. 

tJ janmer. Ordonnance peur la création d'un Conseil d'agricul- 
ture, 

44 février. Ordonnance sur les encouragements à la pêche de la 
baleine. 

24 mars. Ordonnance portant diverses réformes et améliorations 
dans l'École de droit de Paris. 

9 avrU. Ordonnance instituant un jury de fabricants pour désigner 
à des récompenses les artistes qui ont fait faire le plus 
de progrès à leur industrie. 

4 avril. Ordonnance portant institution du Conseil général des 
prisons. 

9 avril. Ordonnance pour faciliter les ventes publiques de mar- 
chandises à Tenchère. 

Î3 juin. Ordonnance pour l'allégement du service delà garde na- 
tionale de Paris. 

29 lutfi. Ordonnance sur la tenue des consistoires Israélites. 

23 août. Deux ordonnances sur l'organisation et les attributions 
des Conseils généraux d& commerce et des manufactures. 

25 août. Ordonnance portant érection de cinq cente nouvelles 
succursales. 

25 novembre. Ordonnance sur l'organisation et l'enseignement du 
Conservatoire des arts et métiers. 



454 PIÈCES HISTORIQUES. 

fi décembre, Ordoonapce sur 1 organisation et le régime de la 
caisse de Poissy. 

Î5 décembre. Ordonnance sur le mode de collation et le régime 
des bourses commnnales dans les collèges royaux. 

29 décembre. Ordonnance autorisant li fondation d*une maison 
provisoire pour les vieillards et les malades dans le quar- 
tier du Gros-Caillou. 

4820. 

4 février* Ordonnance portant règlement sur le régime des voitures 
publiques dans tout le royaume. 



. 2o MINISTÈRE DE LA GUERRE. 

L« maréclul OOmnOH BAIMT-QTWL 

(Septembre 1817. — Novembre 1819.) 

48n. 

%% octobre. Ordonnance sur l'organisation du corps des ingénieurs- 
géographes de la guerre. 

6 novembre. Ordonnance sur Torganisation des états-majors des 
divisions militaires et de la garde royale. 

40 décembre. Ordonnance sur le régime de Tadmiqistration des 
subsistances militaires. 

47 décembre. Ordonnance sur Torganisation de Tétat-major du 
corps du génie. 

47 décembre. Ordonnance sur Porganisalion de l*élat«major da 
corps de Tartillerie. 

24 décembre. Ordonnance sur Porganisation des écoles militaires. 

4848. 

25 mars. Ordonnance sur le régime et la vente des poudres de 

guerre, de mine et de chasse. 



PIECES HISTORIQUES. i55 

25 mars. Ordonnance sur rorganisation et le régime des compa- 
gnies de discipline. 

^ avrU, Ordonnance sur la formation des légions départementales 
en trois bataillons. 

>6 mai. Ordonnance sur Torganisation du corps et de Técole d*état« 
major. 

20 mai. Ordonnance sur la situation et le traitement de non-acti- 
vité et de réforme. 

20 mai. Instructions approuvées par le Roi sur les engagements 
voloni aires. 

40 juin. Ordonnance sur Torganisation , le régime et renseigne- 
ment des écoles militaires. 

8 juillet. Ordonnance sur Torganisation et le régime des écoles 
régimentaîres d'artillerie. 

45 jmllet. Ordonnance sur Torganisation des services des poudres 
et salpêtres. . 

22 juillet. Ordonnance sur le cadre de Tétat-major général de 
Parmée. 

2 août: Ordonnance sur la hiérarchie militaire et la progression de 
Tavancement en exécution de la loi du 40 mars 4818. 

5 août. Ordonnance sur le traitement des officiers du corps d'état- 
major. 

5 août. Ordonnance sur le régime et les dépenses du caserne- 
ment. 

2 septembre. Ordonnance sur le corps de la gendarmerie de Paris. . 

30 décembre. Ordonnance sur Torganisatîon et le régime des com- 
pagnies de gardes du corps du Roi. 

30 décembre. Ordonnance sur le traitement des gouverneurs de 
divisions militaires. 

i7 février. Ordonnance sur la composition et la force des quatre- 
vingt-six légions d*infanterie. 



456 - PIÈCES tllSTORIQUES. 

X 

(Page «26.) 
M. Guizoi à M. de Serre. 

Paris, 12 avril 1830. 

' Mon cher ami, je ne vous aï pas écrit dans toutes nos mi- 
sères. Je savais qu'il vous viendrait d'ici cent avis diCférenls, 
cent tableaux divers de la situation ; et quoique je n'eusse, 
dans aucun de ceux qui vous les adressaient une entière con- 
fiance, comme il n'y avait pour vous, selon moi,, point de 
détermination im'portante à prendre, je me suis abstenu de 
paroles inutiles. Aujourd'hui tout est plus clair, plus mûr; 
la situation prend extérieurement le caractère qu'elle recelait 
dans son sein; j'ai besoin de vous dire ce que j'en pense, 
dans l'intérêt de notre avenir général et du vôtre en parti- 
culier. 

Les lois d'exception oril passé. Vous avez vu comment : 
fatales à ceux qui les ont obtenues, d'un profit immense pour 
ceux qui les ont attaquées. Leur discussion a eu, dans la 
Chambre, ce résultat que le côt^ droit s'est eflkcé pour se 
mettre à la suite du centre droit, tandis que le centre 
"gauche; en se taisant ou à peu près, a consenti à marcher à la 
suite du côté gauche, dont cependA^t il recommence, depuis 
quatre jours, à se séparer. Voilà pour Pintérieur de la 
Chambre. 

Au dehors, soyez sûr que Teffet de ces d^ux discussions 
sur les masses nationales a été de faire considérer le côté droit 



PIECES HISTORIQUES. 437 

comme moins Ber et moins exigeant, le côté gauche comme 
plas ferme et plus mesuré qu'on ne le pensait. De sorte que 
maintenant^ dans Tesprit de beaucoup de bons xitoyens, la 
peur de la droite et la métiance de la gauche ont également • 
diminué. Il y a^ dans ce double fait^ un grand mal. Nous 
faisions^ Tan dernier, au dehors comme dans la Chambre, 
des conquêtes sur la gauche ; aujourd'hui, c'est elle qui en fait 
sur nous. Nous étions, Tan dernier comme depuis ^845^ un 
rempart nécessaire- et estimé assez sûr contre les ultra dont 
on avait grand' peur et dont la domination semblait possible; 
aujourd'hui, on c^aint moins les ultra parce qu'on ne croit 
guère à leur domination. Conclusion : on a moins besoin de 
nous. 

Voyons l'avenir. On va retirer la loi d'élections que Decazes 
avait présentée huit jours avant sa chute. Cela est indubi- 
table ', on sait qu'elle ne passerait pas, que la discussion de 
ses quarante- huit articles serait sans terme : les ultra se mé- 
fient beaucoup de ses résultats probables; elle est décriée; on 
en fera, on en fait une autre. Que sera-t-elle ? je ne sais; ce 
qui me parait certain, c'est que, si rien ne change dans la 
situation actuelle, elle aura pour visée, non de perfectionner 
nos institutions, non de coriiger les vices de la loi du 5 fé- 
vrier 1817, mais d'amener des élections d'exception, de 
ravoir, comme on le dit tout haut, quelque chose d'analogue 
à la Chambre de 1815. C'est le but avoué, et, qui plus est, le 
but naturel et nécessaire. Ce but, on le -poursuivra sans l'at- 
teindre; une telle loi échouera, ou dans la discussion ou 
dans l'application. Si elle passe, et passe après le débat qu'elle 
ne peut manquer d'amener, la question fondamentale, la 
question de l'avenir sortira de la Chambre et ira chercher sa 
solution- au dehors, dans l'intervention des masses. Si la loi 
est rejetée, la question pourra rester dans la Chambre, mais ce 
ne sera plus le ministère actuel qui aura mission et pouvoir 



458 PIÈCES HISTORIQUES, 

de la-résoudre. Si un choix nous restc^ ce dont je suis loin de 
désespérer, il est entre une révolution extérieure déplorable 
et une révolution ministérielle très^profonde. Et cette der- 
•nière chance^ qui est pour nous la seule^ s'évanouira si pous 
ne nous conduisons pas de façon à offrir au pays, pour 
Tavenir^ un ministère hardiment constitutionnel. 

Dans cette situation, ce qu'il est indispensable que vous 
sachiez, ce que vous verriez en cinq minutes si vous passiez 
cinq -minutes ici, c'est que vous n'êtes plus ministre, que 
TOUS ne faites plus partie du ministère actuel. On pourrait 
TOUS défier de parler avec lui, comme lui, comme il est con- 
traint de parler. La situation où il est, il y est par nécessité ; 
il n'y pourrait échapper qu'en changeant complètement de 
terrain et d'amis, en ressaisissant 80 voix sur les 115 voix de 
l'opposition actuelle. C'est là ce qu'il ne fera point. Et à côté 
de l'impuissance du cabinet actuel, vient se placer l'impossi- 
bilité de sortir de là par la droite : un ministère uUrà est 
impossible, l^es événements d'Espagne, quelque soit leur 
avenir, ont frappé à mort le gouvernement des coups d'Ëtat 
et des ordonnances. 

J'y ai bien regardé, mon cher ami; j'y ai bien pensé, à moi 
seul, encore plus que je n'en ai causé avec d'autres. Vous^ 
ne pouvez demeurer indéfiniment dans une situation à la fois 
si violente et si faible, si dépourvue de puissance gouverne- 
mentale et d'avenir. Je ne sais aujourd'hui qu'une chose à 
faire, c'est de se réserver et de préparer des sauveurs à la mo- 
narchie. Je ne vois, dans la direction actuelle des affafres, 
aucune possibilité de travailler eflicacement à son salut ; on 
n'y peut que se traîner timidement sur la pente qui la mène 
à sa ruine. On pourra n'y pas perdre sa renommée de bonne 
intention et de bonne foi : mais c'est là le maximum d'espé- 
rance qpe le cabinet actuel puisse raisonnablement conserver. 
Ne vous y trompez pas ; de tous les plans de réforme monar-. 



PIÈCES HISTORIQUES. 459 

chique et libérale à la fois que vous aviez médités Tan dernier, 
rien ne reste plus -, ce n'est plus un remède hardi qu'on 
cherche contre le vieil esprit révolutionnaire ; c'est un mi- 
sérable expédient qu'on poursuit en y (Croyant à peine. Ce 
n'est pas à vous, mou cher ami, qu'il convient de demeurer 
garrotté dans ce système. Grâce à Dieu, vous n'avez été pour 
rien dans les lois d'exception. Quant aux projets constitution- 
nels que vous aviez conçus, il en est plusieurs, le renouvel- 
lement intégral de la Chambre'entre autres, qui ont plutôt 
gagné que perdu du terrain, et qui sont devenus possibles 
dans une autre direction et avec d'autres hommes. Je sais 
que rien ne se passe d'une manière aussi décisive ni aussi 
complète qu'on l'avait imaginé, et que tout est, avec le temps, 
affaire d'arrangement et de transaction. Mais, sur le terrain 
où le pouvoir est placé aujourd'hui, vous ne pouvez rien, 
vous n'êtes lien ; ou plutôt vous n'avez aujourd'hui point de 
terrain sur lequel vous puissiez vous tenir debout, ou tomber 
avec honneur. Si vous étiez ici, ou vous sortiriez en huit 
jours de cette impuissante situation, ou vous vous y effaceriez 
comme les autres, ce qu'à Dieu ne plaise I 

Vous voyez, mon cher ami, que je vous parle avec la plus 
brutale franchise. C'est que j'ai un sentiment profond du mal 
présent et de la possibilité du salut à venir. Cette possibilité, 
vous en êtes un instrument nécessaire. Forcément inactif, 
comme vous l'êtes en ce moment, ne vous laissez pas engager 
de loin dans ce qui n'est ni votre opinion, ni votre vœu. 
.Réglez vous-même votre destinée, ou, du moins votre place 
dans la destinée commune ; et, s'il faut périr ^ ne périssez 
du moins que pour votre cause et selon votre avis. 

Je joins à cette lettre le projet de loi que H. de Serre avait 
préparé en novembre 1819, et qu'il se proposait de présenter 



460 PIÈCES HISTORIQUES, 

aux Chambres pour compléter la Charte en même temps que 
pour réformer la loi électorale. On verra combien ce projet 
difTérait de celui qui fut présenté en avril 4820, uniquement 
pour changer la loi des élections^ et que M. de Serre soutint 
comme membre du second cabinet du duc de Richelieu. 



Projet de loi sur forganisation de la législature. 

Article !•'. La législature prend le nom de Parlement de 

France. 

Art. 2. Le Roi convoque tous les ans le Parlement. ' 
Le Parlement est convoqué extraordinairement au plus 

tard dans les deux mois qui suivent la majorité dti Roi ou 

son avènement au trône, ou tout événement qui donne lieu à 

l'établissement d*une régence. 

De la Pairie. 

Art. 3. Im, pairie ne peut être conférée qu'à un Français 
majeur et jouissant de»droits politiques et civils. 

Art. 4. Le caractère de pair est indélébile; il ne peut être 
perdu ni abdiqué du moment où il a été conféré par le Roi. 

Art. 5. L'exercice des droits et fonctions de pair peut être 
suspendu dans deux cas seulement : 1» la condamnation à 
une peine afûictive ; S» l'interdiction instruite dans les formes 
prescrites par le Code civil. L'une ou l'autre ne peuvent être 
prononcées que par le Chambre des pairs. 

Art. 6. Les pairs ont entrée*dans la Charab;-e à vingt et un 
ans et voix délibérative à vingt-cinq ans accomplis. 

Art. 7. En cas de décès d'un pair, son successeur à la pai» 
rie sera admis dès qu'il aura atteint l'âge requis, en i-cm- 



PIÈCES HISTORIQUES. 461 

plissant les formes prescrites par l'ordonnance du 23 mars 
1816, laquelle sera annexée à la présente loi. 

Art. 8, La pairie^ instituée par le Roi, ne pourra à l'ave- 
nir êlre^ du vivant du titulaire, déclarée transmissible qu'aux 
enfants mâles, naturels et légitimes du» pair institué. 

Art. 9. L'hérédité de la pairie ne pourra être conférée à 
l'avenir qu'autant qu'un majorât d'un revenu net de vingt 
mille francs au moins aura été attaché à la pairie. 

Dotation de la Pairie. 

Art. iO. La pairie sera dotée : 1° de trois millions cinq 
cent mille francs de rente inscrite sur le Grand- Livre delà 
dette publique, lesquels seront immobilisés et exclusivement 
affectés à la formation de majorats; S» de huit cent mille 
francs de rente également inscrite et immobilisée, affectés 
aux dépenses de la Chambre des pairs. 

Au moyen de cette dotation, ces dépenses cessent d'être 
portées au budget de l'État, et les domaines, rentes et biens 
de toute nature, proyenant de la dotation de l'ancien Sénat et 
•des sénatoreries , autres que le Palais du Luxembourg et ses 
4lépendances, sont réunis au domaine 4^ l'État. 

Art. il. Les trois millions cinq cent mille francs de rente^ 
destinés à la formation des majorats, sont divisés en cin- 
quante majorats de trente mille francs et cent majorats de 
vingt mille francs chacun, attachés à autant de pairies. 

Art. 12. Ces majorats seront conférés par le Roi aux pairs 
laïques exclusivement ; ils seront transmissibles avec la pairie 
de jnâle en mâle, par ordre de primogéniture, en ligne natu« 
relie, directe et légitime seulement. 

Art. i3. Un pair ne pourra réunir sur sa tête plusieurs de 
£es majorats. 

Art. 14. Aussitôt après la collation d'un majorât^ et sur le 



463 PIÈCES HISTORIQUES, 

vu des lettres patentes^ le titulaire sera inscrit au Grand-Livre 
de la dette publique pour une rente immobilisée du montant 
de son majorât. 

Art. 45. En cas d'extinction des successibles à Tun de ces 
majorais^ il revient à la disposition du Roi, qui le confère de 
nouveau, conformément aux règles ci-dessus. L.e majorât ne 
peut Têlre antérieurement. 

Art. i6. Le Roi pourra permettre au titulaire d'un majorât 
de le convertir en immeubles d'un revenu égal^ lesquels se- 
ront sujets à la même réversibilité. 

Art. 17. La dotation de la pairie est inaliénable et ne peut, 
sous aucun prétexte, être détournée à un autre usage que 
celui prescrit par la présente loi. 

Cette dotation demeure grevée^ jusqu'à extinction, des 
pensions dont jouissent actuellement les anciens sénateurs^ 
comme de celles qui ont été ou qui pourraient être accordées 
à leurs veuves. 

De la Chambre des députés. 

Art. 18. La Chambre des députés au Parlement est com- 
posée de quatre cent cinquante-six membres. 

Art. 19* Les députés au Parlement sont élus pour sept ans. 

Art. 20. La Chambre est renouvelée intégralement, soit ea 
cas de dissolution^ soit à l'expiration du temps pour lequel 
les députés sont élus. 

Art. 21. Le président de la Chambre des députés est élu^ 
dans les formes ordinaires, pour toute la durée du Parlement. 

Art. 22. Le cens, pour être électeur ou éligible^ [se com- 
pose du principal des contributions directes , sans égard aux 
centimes additionnels. 

A cet effet, les contributions des portes et fenêtres seront 
divisées en principal et centimes additionnels, de manière 



• PIÈCES HISTORIQUES. 463 

que deux tiers de l'impôt lotal soient portés ttomme principal , 
etTautre tiers comme centimes additionnels. A Pavenir, ce 
principe demeurera fixe; les augmentations ou diminutions 
sur ces deux impôts se feront par addition ou réduction de 
centimes additionnels. H en sera de même des contributions 
foncière, personnelle et mobilière^ lorsque le principal en aura 
* été définitivement fixé. 

La contribution foncière et celle des portes et fenêtres ne 
seront comptées qu'au propriétaire ou à Tusufruilier, nonob- 
stant toute convention contraire. 

Art. 23. On compte au fils les contributions de son père> 
et au gendre dont la femme est vivante ou qui a des enfants 
d'elle^ les contributions de son beau-père^ lo]*sque le père ou 
le beau-père leur ont transféré leur droit. 

On compte les contrhbutions d'une veuve, non remariée^ à 
celui de ses fils, et^ à défaut de lils^ à celui de ses gendres 
qu'elle désigne. 

Art. 24. Pour être comptées à Téligible ou à l'électeur, ces 
contributions c^oivent avoir été payées par eux, ou par ceux 
dbnt ils exercent le droit, une année au moins avant le jour où 
se fait l'élection. L'héritier ou le légataire à titre universel est 
censé avoir payé l'impôt de son auteur. 

Art. 25. Tout électeur et tout député sont tenus d'affirmer, 
s'ils en sont requis, qu'ils payent réellement et personnelle- 
ment, ou que ceux dont ils exercent les droits payent réelle- 
ment et personnellement le eens exigé par la loi ; qu'eux ou 
ceux dont ils exercent les droits sont sérieux et légitimes pro- 
priétaires des biens dont ils payent les contributions, ou qu'ils 
exercent réellement l'industrie de la patente pour laquelle ils 
sont imposés. 

Ce serment est reçu par la Chambre pour les députés, et 
par lé bureau pour les électeurs. 11 est signé par eux, le tout 
sauf la preuve conti*aire. * 



464 PIÈCES HISTORIQUES. 

Art. 26. Esl éligible à la Chambre des députes tout Fran- 
çais âgé de trente ans accomplis au jour de l'élection, jouis- 
saol des droits politiques et civils, et payant, en principal, on 
impôt direct de six cents francs. 

Art. 27. Les députés au Parlement sont nommés, partie 
par des électeurs de département , partie par des électeurs 
des arrondissements d'élection dans lesquels est divisé chaque 
département, conformément au tableau annexé à la présente 
loi. 

Les électeurs de chaque arrondissement d'élection, nom- 
ment directement le nombre de députés fixé par le même 
tableau. 

11 en est de même des électeurs de chaque département. 

Art. 28. Sont électeurs de département les Français âgés 

de trente ans accomplis, jouissant des droits politiques et 

^ civils, ayant leur domicile dans le département et payant un 

impôt direct de quatre cents francs en principal. 

Art. 29. Lorsque les électeursMe département sont moins 
de cinquante dan« le département de la Corse, de cent dans 
les départements des Alpes Basses et fautes, de TAixièchej 
de TAriége, de la Corrèze, de la Creuse, de la l>ozère^ de la 
Haute-Marne, des Hautes-Pyrénées, de Vaucluse, des Vosges ; 
moins de deux cents dans les départements de l'Ain , des 
Ardennes, de l'Aube, de TAveyron, du Cantal , des Côtes- 
du-Nord, du Doubs, de la Drôme, du Jura, des Landes, du 
Lot, de la Meuse, des Basses-Pyrénées, du Bas-Rhin^ du 
Haut-Rhin, de la Haute-Saône -, et moins de trois cents dans 
les autres départements, ces nombres sont complétés par 
rappel des plus imposés. 

Art. 30. Sont électeurs d'arrondissement les Français âgés 
de ti-ente ans accomplis, jouissant des droits politiques et 
civils, domiciliés dans l'arrondissement d'élection et payant 
un impôt direct de deux cents francs en principal. 



PIÈCES HISTORIQUES. 465 

Art. 31 . Les électeurs de département exercent leurs droits 
comme électeurs d'arrondissement, chacun dans Tarrondis- 
senient d'élection où il est domicilié. A cet effet, les élections 
de département n'ont lieu qu'après celles d'arroAdissement. 
Art. 32. Les députés au Parlement nommés par les élec- 
teurs d'arrondisscfment doivent être domiciliés dans le dépar- 
tement , ou bien y être propriétaires , depuis plus d'une 
^ année, d'un bien payant six cents francs d'impôt en principal^ 
ou y avoir exercé^ pendant trois années au moins^ des fonc- 
tions publiques. 

Les députés nommés par les électeurs de département 
pourront être pris parmi tous les éligîbles du royaume. 

Formes de rélection. 

Art. 33. Aux jour et heure fixés pour Télection, le bureau 
se rend dans la salle destinée à ses séances. 
- Le bureau se compose du président nommé par le Roi, du 
maire et du plus ancien juge de paix et des deux premiers 
conseillers municipaux du chef-lieu où se fait l'élection. A 
Paris, le plus ancien maire et juge de paix 'de. l'arrondisse^^ 
ment d'élection et deux membres du conseil général du 
département^ pris suivant l'ordre de leur nomination, con- 
courent avec le président à la formation du bureau. 

Les fonctions de secrétaire sont remplies par le secrétaire 
de la mairie. 

Art. 34. Les suffrages se donnent publiquement par l'in- 
scription que fait lui-même , ou que dicte à un membre du 
bureau chaque électeur, du nom des candidats sur un registre 
patent. L'électeur inscrit les noms d'autant de candidats qu'il 
y a de députés à nommer. 

Art. 35. Pour qu'un éligible soit candidat et que le registre 
soit ouvert en sa faveur ^ il faut qu'il ait été proposé au 

30 



466 PIECES HISTORIQUES. 

bureau^ par vingt électeurs au moins qui inscrivent son nom 

sur k registre. 

A Paris, nul ne peut, dans une même élection, être pro- 
posé candidat dans plus de deux arrondissements d'élection 
î la fois. 

Ârt« 36. A l'ouverture de chaque séance, le président an^ 
nonce quels sont les candidats proposés et le nombre de voix 
qu'ils ont obtenues. La même annonce est imprimée et affi- 
chée dans la ville, après chaque séance. 

Art. 37. Le registre pour le premier vote demeure ouvert 
pendant trois jours au moins, six heures par jour. 

Les députés à élire ne peuvent l'être par premier vole 
qu'avec la majorité absolue des électeurs d'arrondissement 
et du département qui ont voté dans les trois jours. 

Art. 38. Le troisième jour et l'heure fixée pour toter étant 
expirés, le registre est déclaré fermé, les suffrages sont 
comptés, le nombre total et celui obtenu par chaque candidat 
sont publiés, et les candidats qui ont obtenu la majorité ab- 
solue sont proclamés. 

Si tous les députés à élire n'ont pas été élus par le premier 
vote, le résultat ^t publié et affiché de suite, et, après un in- 
tervalle de trois jours, il est procédé, les jours suivants, à un 
second vole dans les mêmes formes et délais. liCS candidats 
qui, dans ce second vote, obtiennent la majorité relative, sont 
élus. 

Art. 39. Avant de clore les registres de chaque vote, le 
président demande à haute voix s'il n'y à point de réclama- 
tion contre la manière dont les suffrages ont été inscrits, et 
les résultats proclamés. En cas de réclamations, elles sont 
transcrites sur le procès-verbal de l'élection ; les registres 
clos et scellés sont transmis à la Chambre des députés, qui 
décide. 

S'il n'y a point de réclamations, les registres sont détruits 



PIÈCES HISTORIQUES. 467 

à l'instant et le procès-verbal seul est transmis à la Chambre. 

Le procès-verbal et les registres sont signés par tous les 
membres du bureau. 

S'il y a lieu à une décision provisoire, elle est rendue par 
le bureau. 

Art. 40. Le' président est investi de toute Tautorité néces- 
^re pour maintenir la liberté des élections. Les autorités 
•civiles et militaires sont tenues de déférer à ses réquisitions. 
Le président fait observer le silence dans la salle où se fait 
l'élection , et ne permet à aucun individu non électeur ou 
membre du bureau de s'y introduire. 

Dispoiitioni communes aux deux Chambres. 

Art. 4i. Aucune proposition n'est renvoyée à une com- 
mission qu'autant que la Chambre l'a préalablement décidé. 
La Chambre fixe chaque fois le nombre des membres de la 
commission^ et les nomme soit en un seul scrutin de liste, 
soit sur la proposition <}e son bureau. 

Toute proposition d'un pair ou député doit être annoncée 
au moins huit jours à l'avance à la Chambre à laquelle 'il 
appartient. 

Art. 4:2. Aucune proposition ne peut être adoptée par la 
Chambre qu'après trois lectures séparées chacune par huit 
jours d'intervalle au moins. La discussion s'ouvre de droit 
après chaque lecture. La discussion épuisée , la Chambre 
vote sur une nouvelle lecture. Après la dernière, elle vote sur 
l'adoption définitive. 

Art. 43. Tout amendement doit être proposé avant la se- 
conde lecture. L'amendement qui serait adopté après la 
troisième lecture en nécessiterait une nouvelle avec le même 
intervalle. 

Art. 44. Tout amendement qui peut être discuté et voté 



lee " * PIÈCES HISTORIQUES, 

séparément de la proposition soumise au débat, est con- 
sidéré comme proposition nouvelle et renvoyé à subir les 
mêmes formes. 

Art. 45. Les discoui*s écrits, autres que les Rapports des 
commissions et le premier développement d'une'proposition, 
sont interdits. 

Art. iO. La Chambre des pairs ne peut voter qu'au nom* 
bre de cinquante pairs au moins, et celle des députés au 
nombre de cent membres au moins. 

Art. i|7. Le Yote dans les deux Chambres est toujours public. 

Quinze membres peuvent demander la division. 

La division se fait en séance secrète. 

Art. 48. La Chambre des pairs peut. admettre le public 
à ses séances. Sur la demande de cinq pairs ou sur celle de 
l'auteur d'une* proposition^ la séance redevient secrète. 

Art. 49. La Chambre des députés ne se forme en comité 
secret pour entendre et discuter la proposition d'un de ses 
membres qu'autant que le comité secret est demandé par 
l'auteur de la proposition ou par cinq membres au moins. 

Art. 50. I^s dispositions des lois actuellement en vigueur 
et notamment celles de la loi du 5 février 1817, auxquelles 
il n'est pas dérogé parla présente, continueront- à être exécu- 
tées suivant leur form^ et teneur. 

Dispositions transitoires. ^ 

Art. 51. La Chambre des députés sera, d'ici à la session 
de i820, portée au nombre de quatre cent cinquante-six 
membres. 

A cet effet, les départements de la 4* série nommeront 
chacun le nombre de députés qui lui est assigné par la pré- 
sente loi ; lès autres départements compléteront chacun le 
nombre de députés qui lui est également assigné. 



PIÈCES HISTORIQUES. 469 

. Les députés à nommer en exécution du présent article le 
sercAat pour sept ans. 

Art. 52. Si le nombre des députés à nommer pour corn-, 
pléter la députation d'un département n'excède pas celui que 
doivient élire les électeurs de département , ils seront tous 
jélus par ces électeurs. Dans le cas contraire, chacun des dé- 
putés excédant ce nombre sera élu par les électeurs de l'un 
des arrondissements d'élection du département^ dans Tordre 
ci-après : 

!• Par celui des arrondissements d'élection qui a le droit 
de nommer plus d'un député, à moins qu'un au moins des 
députés actuels n'ait son domicile politique dans cet arron- 
dissement. 

2o Par le premier des arrondissements d'élection dans 
lequel aucun des députés actuels n'aura son domicile politique. 

3^ Par le premier des arrondissements d'élection dans 
lequel un ou plusieurs des députés actuels auraient leur do«- 
micile - politique , de sorte qu'aucun arrondissement ne 
nomme plus de députés qu'il ne lui en est assigné par la 
présente loi. 

Art. 53. A l'expiration des pouvoirs des députés actuels 
des 5% Ire^^a Qi 3e séries, il sera procédé à une nouvelle 
élection d'un nombre égal de députés pour chaque départe- 
ment respectif, par ceux des arrondissements d'élection qui 
n'auraient point, en exécution de l'article précédent, élu les 
députés qui leur sont assignés par la présente loi. 

Art. 54. Ixs députés à nommer en exécution du précé- 
dent article le seront , ceux de la 5<> série pour six ans, ceux 
de la l^* pour cinq ans, ceux de la â« pour quatre ans, et 
ceux de la 3* pour trois ans. 

Art. 55. Les règles prescrites par les articles ci-dessus se- 
ront observées dans le cas où, d'ici au renouvellement intégral 
de la Chambre, il y aurait lieu au remplacement d'un député. 



470 PIECES HISTORIQUES. 

Art. 56. Toutes les élections à faire par suite de ces dis- 
positions transitoires le seront en observant les formes et 
tes conditions prescrites par la présente loi. 

Art. 57. Dans^le cas de dissolution de la Chambre des dé* 
pûtes, elle serait renouvelée intégralement dans le délai fixé 
par Tarticle 50 de la Charte^ et conformément à la pr^ 
sente loi. 



PIÈCES HISTORIQUES. 471 

XI 

(Page «30.) 



Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux,. 
M. le baron Pasquier, ministre des affaires étran- 
gères, et M. Guizot, à l'occasion de la destitution 
de M. Guizot^ comme conseiller d'Etat. 



ioM.de Serre, garde des sceaux, à M. Guizoi. 

Paris, 17 juillet 1830. 

J'ai le regret d'avoir à vous annoncer que vous avez cessé 
de faire partie du conseil d'État. L'hostilité violente dans la* 
quelle^ sans l'ombre d'un prétexte, vous vous êtes placé dans 
ces derniers temps contre le gouvernement du Roi , a rendu 
cette mesure inévitable. Vous jugerez combien elle m'est 
particulièrement pénible. Mes sentiments pour vous me font 
vous exprimer le désir que vous vous réserviez pour l'avenir^ 
et que vous ne compromettiez points par de fauftses démar- 
ches 9 des talents qui peuvent encore servir utilement le Roi 
et le pays. 

Vous jouissez de six mille francs sur les affaires étrangères ; 
ils vous seront conservés. Croyez que je serai heureux, dans^ 
tout ce qui sera compatible avec mon devoir, de vous dontier 
des preuves de mon sincère attachement. 

Db Skbrs. 



472 PIÈCES HISTORIQUES. 

2o M. Guizoi à M. de Serre. 

Pans, 17 juillet 1830. 

J'atteudaîs Yotre lettre; j'avais dû la prévoir et je l'avais 
prévue quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation 
des actes et des discours du ministère. Je me félicite de n'a- 
voir rien à changer à ma conduite. Demain comme hier je 
n'appartiendrai qu'à- moi-même^ et je m'appartiendrai tout 
entier. 

Je n'ai point et je n'ai jamais eu aucune pension ni traite- 
ment d'aucune sorte sur les affaires étrangères ; je n'ai donc 
pas besoin d'en refuser la conservation. Je ne comprends pas 
d'où peut venir voti-e erreur. Je vous prie de vouloir bien 
l'éclaircir pour vous et les autres ministres^ car je ne souffri- 
rais pas que personne vint à la partager. 

Agréez, je vous prie, l'assurance de ma respectueuse con- 
sidération. 

GnizoT. 



3o Ji . Guizot à M. le baron Pasquier, ministre des 
affaires étrangères. 

Paris, 17 juillet 1820. 
Monsieur le baron. 
Monsieur le garde des sceaux, en m'annonçant que je 
viens d'être, ainsi que plusieurs de mes amis, éloigné du 
Conseil d'État, m'écrit : 

a Vous jouissez de six mille francs sur les affaires étran- 
gères ; ils vous seront conservés, d 
J'ai été fort étonné d'une telle erreur. J'en ignore com- 



PIÈCES HISTORIQUES. 473 

plétement la cause. Je n'ai point et n'ai jamais tu aucune 
pension ni traitement d'aucune sorte sur les affaires étran- 
gères. Je n'ai donc pas même besoin d'en refuser la conser- 
vation. Il vous est aise, Monsieur le baron^ de \érifier ce 
fait^ et j^ vous prie de vouloir bien le faire pour M. le garde 
des sceaux et pour vous-même , car je ne souffrirais pas que 
personne put avoir le moindre*doute à cet égard. 
Agréez^ etc. 

A'' Le baron Pasquier à M. Guizot. 

Le 18 juillet 1820. 

Je viens. Monsieur, de vérifier la cause de l'erreur contre 
laquelle vous réclamez, et dans laquelle j'ai moi-même iqduit 
M. le garde des sceaux. 

Votre nom se trouve, en effet, porté sur les états de dé- 
pense de mon ministère pour une somme de six mille francs, 
et, eiv me présentant cette dépense, on a eu le tort de me la 
présenter comme annuelle; dès lors je dus la considérer 
comme un traitement. 

Je viens de vérifier qu'elle n'a pas ce caractère et qu'il ne 
s'agissait que d'une somme qui vous avait été comptée comme 
encouragement de l'établissement d'un journal '. On sup- 
posait que cet encouragement devait être continué ; de là le 
caractère d'annualité donné à la dépense. 

Je vais me hâter de détromper M. le garde des sceaux en 
lui donnant cette véritable explication. 

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération dis- 
tinguée. 

Pasquier. 

* J'avais été chargé de transmettre cet encouragement pour 
l'établissement du journal le Courrier françaû. 



474 PIÈCES HISTORIQUES. 



XII 

(Page 286.) 

M. Biranger à M, Guizot, ministre de Vinstruetwn 
publique. 

PaBB^, 13 février 1834. 

Monsieur le ministre^ 

Excusez la liberté que je prends de vous recommander la 
veuve et les enfants d'Emile Debraux. Vous vous demandes 
sans doute ce qu'était Emile Debraux ; je puis vous le dire, 
car j'ai fait son éloge en vers et en prose. C'était un chan- 
sonnfier. .Vous êtes trop poli pour me demander à présent ce 
que c'est qu'un chansonnier ^ et je n'en suis pas fâché^ car 
je serais embarrassé de vous répondre. Ce que je puis vous 
dire, c'est .que Debraux fut un bon Français, qui chanta contre 
l'ancien gouvernement jusqu'à extinction de voix, et qui mou* 
rut six mois après la révolution de Juillet, laissant sa famille 
dans une profonde misère. Il fut une puissance dans les classes 
inférieures ; et soyez sûr, Monsieur, que comme il n'était pas 
tout à fait aussi difGcile que moi en fait de rime et de ce qui 
s'en suit, il n'eût pas manqué de chanter le gouvernement 
nouveau, car sa seule boussole était le drapeau tricolore. 

Pour mon compte, j'ai toujours repoussé le titre d'homme 
de lettres, comme étant trop ambitieux pour un chansonnier; 
je voudrais pourtant bien. Monsieur, que vous eussiez la bonté 
de traiter la veuve d'Emile Debraux comme une veuve 



PIÈCES HISTORIQUES. 47S 

d'homme de Iett]*eS| car il me semble que ce n'est qu'à ce 
titre qu'elle peut avoir droit aux secours que distribue rotre 
administration. 

J'ai déjà sollicité à la Commission de l'indemnité pour les 
condamnés politiques en fayear de cette famille. Hais^ sous 
la Restauration , Debraux n'a subi qu'une faible condamna- 
tion^ qui donne peu de droits à la veuve; aussi n'ai-je obtenu 
que trëfr-peu de chose. 

Si j'étais assez heureux, Monsieur^ pour vous intéresser au 
sort de ces infortunés, je m'applaudirais de la liberté que j'ai 
prise de me faire leur interprète auprès de vous. Ce qui a dû 
m'y encourager^ ce sont les marques de bienveillance que 
vous ayez bien voulu m'accorder quelquefois. 

Je saisis cette occasion de vous en renouveler mes remer» 
ciements, et vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de la 
haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'êlre, 
Votre très-humble serviteur^ 

Bkrangbr. 



FIN DU TOME FEBMIIR. 



TABLÉ DES MATIÈRES 

DU TOME PREMIER. 



CHAPITRE I. 

LA FRANCS AVANT LA RESTAURATION. 
(1807-1814.) 

Mes raisons pour publier ces Mémoires de mon vivant. — Mon 
entrée dans le monde.— Mes premières relations avec M. de 
Chateaubriand, M. Suard, M"b« de Staël, M. 'de Fontanes, 
M. Royer-CoUard. — On veut me faire nommer auditeur au 
Conseil d'Étatimpérial.— Pourquoi cela n'eut pas lieu.— J'en- 
tre dans l'Université. — J'ouvre mon cours d'histoire moderne. 
— Salons libéraux et comité royaliste. — Caractère des diverses 
oppositions vers la fin de l'Empire. — Tentative de résistance 
du Corps législatif. —MM. Laine, Gallois, Maine-Biran, Ray- 
nouard et Flaugergues.— Je pars pour Nîmes, — État et aspect 
de Paris et de la France en mars 1814. — La Restauration s'ac- 
complit. — Je reviens à Paris et je suis nommé secrétaire géné- 
ral au ministère de l'intérieur 1 

CHAPITRE IL 

LA RESTAURATION. 
(1814-1815.) 

Mes sentiments en entrant dans la vie publiquç. — Vraie cause et 
vrai caractère de la Restauration. — Faute capitale du Sénat 
impérial. — La Charte s'en ressent. — Objections diverses à la 
Charte. — Pourquoi elles furent vaines. — Ministère du roi 
Louis XYIII. — Inaptitude des principaux ministres au gouver- 
nement constitutionnel.— M. de Talleyrand. — L'abbé de Mon- 
tesquieu. — M de Blacas. — Louis XVIII. — Principales afi'aires 



478 TABLE. 

auxquelles j'ai pris part l cette époque. — Présentation aux 
Chambres de l'Exposé de la situation du royaume. — Loi sur la 
presse. — Ordonnance pour la réforme de l'instruction publi- 
que. — État du ^uvernement et du pays. — Leur inexpérience 
commune. — Effets du régime de liberté. — Appréciation du 
mécontentement public et des complots. — Mot de Napoléon 
sur la facilité de son retour 37 



CHAPITRE Iir. 

LBS CBNT-JOURS. 
(1816.) 

Je quitte sur-le-champ le ministère de l'intérieur pour repren- 
dre mon cours. — Attitude inquiète des classes moyennes au 
retour de Napoléon. — Ses motifs légitimes.— Sentiments des 
peuples comme des gouvernements étrangers envers Napo- 
léon. — Rapprochement apparent et lutte secrète de Napoléon 
et des libéraux. — Les Fédérés. — CarnotetFouché. — Explosion 
de la liberté pendant les Cent-Jours, même dans le palais im* 
périal. — Louis XVIII et son Conseil, à Gand. — Le congrès et 
M. de Talleyrand à Vienne. — Je vais à Gand, de la part du 
comité royaliste constitutionnel de Paris.—Mes motifs et mes 
sentiments pendant ce voyage.— État des parlis à Gand.— Ma 
conversation avec .Louis XVIII. — M. de Blacas. — M. de Cha- 
teaubriand. — M. de Talleyrand revient de Vienne. — 
Louis XVIII rentre en France. — Intrigue ourdie à Mons et 
déjouée à Cambrai. — Aveuglement et faiblesse de la Chambre 
des représentants. — Mon opinion sur l'entrée de Fouchédans 
Conseil du I^oi 59 

CHAPITRE IV. 

LA CHAMBRE DE 1815. 

(1815-1816.) 

Chute de M. de TaJleyrand et de Foucbé.— Formation du cabi- 
net du duc de Richelieu. — Mes relations comme secrétaire 
général du ministère de la justice, avec M. de Marbois^ garde 
des sceaux. — Arrivée et physionomie de la ('hambre des dépu- 
tés. — Intentions et attitude de l'ancien parti royaliste.— For- 
mation et composition d'un nouveau parti royaliste. — Lutte 
des classes sous le manteau des partis. — ^Lois d'exception.— 



TABLE. 479 

Loi d'amnistie.— Le centre devient le parti du gouvernement 
et le -côté droit l'opposition. — Questions sur les rapports de 
l'Etat avec l'Église. — État.du gouvernement hors des Cham- 
bres. — InsaffîsaDce de sa résistance à l'esprit de réaction. — 
. Le duc de Feltre et le général Bernard. — Procès du maréchal 
Ney.— Polémique entre M. de VitroUes et moi. — Clôture de la 
session.— Modifications dans le cabinet. — M. Lalné, ministre 
de l'intérieur. — Je quitte le ministère de la justice et j'entre 
comme maître des requêtes au Conseil d'État. — Le cabinet 
s'engage dans la résistance au côté droit. — M. Decazes. — 
Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre. — Opposition de 
M. de Chateaubriand.— Le pays s'élève contre la Chambre des 
députés. — Travail de M. I)ecazespouren amener la dissolu- 
* tion. — Le Roi s'y décide. — Ordonnance du f> septembre 
1816.. 99 

CHAPITRE V. 

GOUVERNEMENT DU CENTRE. 

(1816-1821.) 

Composition de la nouvelle Chambre des députés. — Le cabinef 
a la majorité. — Éléments de cette majorité, le centre propre- 
ment dit et les doctrinaires. — Vrai caractère du centre. — 
Vrai caractère des doctrinaires et vraie cause de leur in- 
fluence.-^M. de la Bourdonnaye et M. Royer-Collard à l'ou- 
verture de la session. — Attitude des doctrinaires dans le débat 
des lois d'exception. —Loi des élections du ô février 1817. — 
Part que j'ai prise à cette loi. — De la situation actuelle et du 
rôle politique des classes moyennes. — Le maréchal Gouvion 
Saint-Cyr et la loi du recrutement du 10 mars 1818. — Les lois 
sur la presse de 1819 et M. de Serre. — Discussion préparatoire 
de ces lois dans le Conseil d'État. — Administration générale du 
pays. — Modifications du cabinet de 1816 à 1820. — Imperfec- 
tions du régime constitutionnel. — Fautes des hommes. — 
Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires. — Le duc 
de Richelieu négocie, à Aix-la-Chapelle, la retraite com- 
plète des troupes étrangères. — Sa situation et son caractère.— 
Il attaque la loi des éjections — Sa chute. — Cabinet de M. Deca- 
zes.— Sa faiblesse politique malgré ses succès parlementaires. 
— Elections de 1819. — Election et non-admission de M. Gré- 
goire.— AHsassinat du duc de Berry. — Chute de M. Decazes. 
—Le duc de Richelieu rentre au pouvoir. — Son alliance avec 
le côté droit. — Changement de la loi des élections. — Désorga- 



480 TABLE. 

nisation du centre et progrès du cdté droit. — Seconde chute' 
du duc de Richelieu. — M. de Villéle et ]e cdté droit arrivent 
au pouvoir. . ; 154 

CHAPITRE XL 

OOUVBRMBMBKT DU CÔTÉ DBOIT. 
(1822-18^7.) 

Situation de M. de Villéle en arrivant au pouvoir. — Il est aux 
prises avec le côté gauche et les conspirations. — Caractère 
des conspirations.— Appréciation de leurs motifs. — Leurs liens 
avec quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire. 
—H. de La Fayette.— M. Manuel. — M. d*Argenson. — Leur atti- 
tude dans la Chambre des députés. — Insuccès des conspira- 
tions et ses causes. — M. de Villéle aux prises avec ses rivaux 
au dedans et à côté du cabinet. — Le duc Mathieu de Mont- 
morency. — M. de Chateaubriand ambassadeur à Londres. — 
Congrès de Vérone. — M. de Chateaubriand devient ministre 
des affaires étrangères.— Guerre d'Espagne.— Appréciation de 
ses motifs et de ses effeta. — Rupture entre M. de Villéle et 
M. de Chateaubriand. — Chute de M. de Chateaubriand.— M. de 
'Villéle aux prises avec une opposition sortie du côté droit.— 
Le Journal des Déhatt et MM. Bertin. — M. de Villéle tombe sous 
le joug de la majorité parlementaire. — Attitude et influence du 
parti ultra-catholique. — Appréciation de sa conduite. — Atta- 
ques dont il est l'objet. — M. de Montlosier. — M. Béranger.— 
Faiblesse de M. de Villéle. — Son déclin. — Ses adversaires à la 
cour.— Revue et licenciement de la garde nationale de Paris. 
—Trouble de Charles X. — Dissolution de la Chambre des dé> 
pûtes. — Les élections sont contraires à M. de Villéle. — Il se 
retire. — Mot de Madame la Dauphine à Charles X«. ..... • 233 

CHAPITRE TII. 

MON OPPOSITION. 
(1820-1830.) 

Ma retraite à la Maisonnette. — Je publie quatre écrits politiques . 
'de circonstance : 1° Du Gouvernement de la France depuis la ■ 
Restauration et du Ministère actuel (1820) ; 2* Des Conspirations 
et de la Justice politique (18*21] ; 3» Des Moyens de gouvernement 
et d'opposition dam Vétat actuel de la France (1821}; 4* De- la 



TABLE. 481 

pHne de mort «n matière poUHque (1823).— Caractère et effet de 
ces écrits. — Limites de mon opposition. — Les Carhonari. — 
Visite de M. Manuel. —J'ouvre mon cours sur l'histoire des 
origines du gouvernement représentatif.— Son double but. — 
L'abbé Frayssinous en ordonne la suspension. — Mes travaux 
historiques, — sur l'histoire d'Angleterre, — sur l'histoire de 
France. — Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angle- 
terre et de la France. — Du mouvement philosophique et lit- 
téraire des esprits à cette époque. — La Revue française. — Le 
Olohe. — Élections de 1827. — Ma participation à la société 
Aide-toit le ciel t'aidera. — Mes rapports avec le ministère Mar- 
tignac. — Il autorise la réouverture de mon cours. — Mes 
leçons de 1828 à 1830 sur l'histoire de la civilisation en Eu- > 
rope et en France. — Leur effet. — Chute du ministère Marti- 
gnac et avènement de M. de Polignac. — Je suts élu député à 
Lisieuz 290 



CHAPITRE VIII 

l'aDRBSSB DBS 221. 
(1830.J 

Attitude à la fois menaçante et inactive du ministère. — Fer- 
mentation légale du pays. — Associations pour le refus éven- 
tuel de rimpét non voté. — Caractère et état d'esprit de M. de 
Polignac. — Nouvelle physionomie de l'opposition. — Ouver- 
ture de la session.— Discours du Roi. — Adresse de la Chambre 
des pairs. — Préparation de l'Adresse de la Chambre des dé- 
putés. — Perplexité du parti modéré et de M. Royer-CoUard. 
— Débat de l'Adresse. — Début simultané dans la Chambre de 
M. Berryer et de moi. — Présentation de l'Adresse au Roi. — 
Prorogation de la session. — Retraite de MM. de Chabrol et 
Courvoisier. — Dissolution.de la Chambre des députés. — Mon 
voyage à Nîmes pour les élections. — Leur vrai caractère. — 
Dispositions de Charles X 345 



T. j. 31 



462 TABLE. 

PIÈCES HISTORIQUES. 

I 

1» Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot 377 

3» Le vicomte de dbateaubriand à M. Guizot 380 

3« Le vicomte de Chateaubriand à M. Guizot ^ 383 

II 
Le comte de Lallj-Tolendal à M. Guizot 384 

III 

Discours prononcé pour l'ouverture du cours d'histoire moderne 
de M. Guizot, le 11 décembre 1812. 388 

IV 

!• L'abbé de Montesquiou k M. Guizot 405 

3* L'abbé de Montesquieu à M. Guizot 406 

V 

Fragmçjits extraits d'un écrit de M. Guizot, intitulé : Quelques 
Ide'es sur la liberté de la presse, ai publié en 1814.... 408 

VI 

Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la réforme de l'in- 
struction publique (17 février 1815.) 416 

VII 

Note rédigée et remise au Roi et au Conseil» en août 1816, par 
M. Laine, ministre de l'intérieur, sur la dissolution de la 
Chambre des députés de 1815 431 

VlU. 

Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte 
Decazes, ministre de la police générale, et M. Dambraj, 
chancelier de France, à l'occasion de la saisie de la Mo- 
narchie selon la Char te f pour cause de contravention aux 
lois et règlements sur l'imprimerie (septembre 1816). 437 
1» Procès-verbal de saisie 437 



TABLE. 483 

Pagei. 
3« M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazes. 443 
d<> M. le comte Decazes àM. le vicomte de Chateaubriand. 444 
4« M. le vicomte de Chateaubriand à M. le comte Decazeii. 447 

&• M.Dambraj à M. le comte Decazes 448 

6^ M. le vicomte de Chateaubriand à M. le chancelier Dam- 

bray 448 

7« M. Dambraj à M. le vicomte de Chateaubriand 449 

IX. 

Tableaux des principales modifications et réformes introduites 
dans l'administration générale de la France, par MM. Lalné 
et Decazes, successivement ministres de l'intérieur de 
1816 à 1820, et par M . le maréchal Gouvion Saint-Cyr, 
ministre de la guerre de 1817 à 1819 451 

X. 

H. Guizot à M. de Serre. — Projet de loi sur l'organisation de la 
législature 456 

XL 

Correspondance entre M. de Serre^ garde des sceaux, M. le 
baron Pasquier , ministre des affaires étrangères , et 
M. Guizot, à ToccaHion de là destitution de M. Guizot 

comme conseiller d'Etat 471 

1* M. de Serre, garde des sceaux, à M. Guizot 471 

2» M. Guizot à M. de Se r te 473 

do M. Guizot à M. le baron Pasquier, minisire des affaires 

étrangères. ^ 47Î . 

4» Le baron Pasquier à M. Guizot 473 

XII. 
M. Béranger à M. Guizot, ministre de l'instruction publique. 474 



FIN DE UL TABLE DU TOME PREMIER. 



PARIS.^ IMPRIMB C'HtZ BOMATKNTCmi RT DVCBSSOIfl, 

56, quai de» Augustiiis.