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S-- 




Collection G. M. A, 




l^teseiïteh ta 
oi tire 

An Anonymous I^onor 



Le Livre 



BIBLIOGRAPHIE MODERNE 



Le 




V r e 



REVUE MENSUELLE 



BIBLIOGRAPHIE MODERNE 



DEUXIEME ANNEE 




PARIS 

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 

7, RUE SAINT-BENOIT, 7 
I881 



G?39\ 4 


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Le Livre 



BIBLIOGRAPHIE MODERNE 



Première Livraison 



Deuxième Année 



10 Janvier iSSi 



CORRESPONDANCES ÉTRANGÈRES 



ALLEMAGNE 



Décembre 1880. 

Voici un livre qui sera le bienvenu sur la table 
de tous les savants de profession et de tous les 
militaires qui veulent, tout en se perfectionnant 
dans Icâ langue allemande, s'occuper des choses de 
leur métier. Il a pour titre : Caesars Gallischer 
Krieg iind Theile seines Bïirgerkriegs nebst 
Anhœngen i'iber das rœmische Kriegswesen und 
nber rœmische Daten von Freiherrn Augusl von 
Gœler, etc. Z)veite diirchgesehne und ergœnt:ite 
Aiiflagenach dem Todeder Verfassers heraiisgege- 
ben von Freiherrn Ernst Augitst von Gœler^. Cette 
deuxième édition, d'après l'avertissement, est au 
fond la première dans laquelle se trouvent réunis 
étranges chronologiquement les différents travaux 
de l'auteur M. de Gœler, général de brigade ba- 
dois, sur les campagnes de Jules César. Ils avaient 
paru séparément de 1854 à 1861. M. de Gœler 
fils ne se contente pas d'en former un tout, il 
donne dans de nombreuses notes l'opinion des 
auteurs qui, après la publication des remarquables 
études de son père, ont traité le même sujet. Il 
va sans dire que dans ces notes il est fort souvent 
question du Jules César de l'empereur Napo- 
léon III. Il en ressort que l'écrivain couronné a 
mis largement à contribution les écrits du général 
allemand. On l'accuse même d'avoir en plus 
d'une occasion tu le nom de celui qui avait le 

I. Freiburg in Baden. Akademische Verlagsbuch- 
handlung von J.-G.-B. Mohr, 1880, 2 vol. in-8". 

EIBL. MOD. — m. 



premier établi tel ou tel point sur lequel, avant 
lui, on n'avait été nullement d'accord. Les deux 
points controversés par excellence, dans l'histoire 
de la guerre des Gaules, sont l'emplacement d'A- 
lésia et les lieux oii fut livrée la bataille dans 
laquelle César défit Arioviste, sans parler de l'en- 
droit où il passa le Rhin la première et la seconde 
fois. 

M. de Gœler établit que les deux passages eu- 
rent lieu à Coblence, tandis que Napoléon pense 
que le premier s'effectua h Bonn. Pour ce qui est 
d'Alésia, par contre, il y a à peu près unanimité; 
c'est à Alise-Sainte-Reine, près de Semur, que 
Jules César bloqua Vercingétorix. M. de Gœler 
cite le travail du duc d'Aumale [Revue des Deux- 
Mondes., i858) avec beaucoup d'éloges, et Napo- 
léon, comme lui, ne veut pas entendre parler 
dAlaise en Franche-Comté. Quant au lieu oîi fu- 
rent vaincus les Suèves d'Arioviste, l'auteur alle- 
mand est le premier qui ait démontré victorieuse- 
ment que c'a dû être entre Cernay et Thann, sur 
la Thur, dans le Haut-Rhin. Napoléon est de cet 
avis-là aussi, tout en ayant l'air d'avoir été le pre- 
mier à établir ce point. Rustow, après avoir 
d'abordfort malmené l'auteur, finit par lui don- 
ner raison. 

Tout ceci on le trouve dans le premier volume, 
qui comprend les campagnes de Gaule. Le second 
contient la guerre civile entre César et Pompée, 
de Tan 5o à l'an 40, les combats livrés auprès de 
Dyrrhachium et la bataille de Pharsale en l'an 48. 
L'opinion de M. de Gauler sur le champ de ba- 
taille où se vida définitivement la querelle entre 

1 



LE L I \' K E 



les deux rivaux, a étc adoptée par M. Mommsen 
dans son Histoire- romaine. 

De plus, le deuxième volume contient la cam- 
pagne de Thessalie de Napoléon I" ( Chapitre 
onzième du Précis des i^ii erres de Ce'sjr). et trois 
appendices, fort détaillés et très exacts sur les da- 
tes romaines, sur l'armée romaine au temps de 
César, sur l'acies siniplex, duplex' et triplex, et le 
combat de Ruspina. En outre, des cartes très bien 
exécutées, des reproductions d'armes et d'engins 
de guerre. Ces deux volumes font grand honneur 
à l'éditeur, M. Mohr. 

Signalons aussi un ouvrage fort bien fait sur 
Rome antique : Ro)ii und rœmisches Leben iiiiAl- 
terthiim geschildert von Herniann Bender Pro/es- 
sor jin Gymnasiiim in Tûbingen^. Ces études sur 
le peuple romain, la ville de Rome, sa topogra- 
phie, sa situation au point de vue géographique et 
climatérique, la société, les différentes classes, les 
esclaves, les affranchis, la cour impériale, la vie 
privée, le mariage, les femnies, la vie publique, 
les bains, les jeux, l'industrie, le commerce, la 
littérature, l'armée, sont, au dire des gens les plus 
compétents, très bien faites et fort attrayantes. 

De la Rome antique passons à celle de la Re- 
naissance, au Cinquecento, à Raphaël. La pre- 
mière partie de sa vie n"est guère connue que par 
la tradition, qui admet que le jeune peintre, de- 
venu orphelin à onze ans, resta jusqu'en i5o4 
auprès du Pérugin, son maître. De patientes recher- 
ches dans les archives et l'étude approfondie des 
j-iremiers dessins et tableaux de Raphaël ont 
prouvé que dès la fin du xv° siècle il avait noué 
des relations assez intimes avec d'autres peintres, 
et spécialement avec le Pinturricchio. On admet- 
tait que celui-ci avait eu Raphaël pour collabora- 
teur dans ses fresques qui décorent la Libreria de 
la cathédrale de Sienne. C'est de cette collabora- 
tion que s'occupe l'ouvrage suivant : Raphaël und 
Pinlurricchio in Siena. Eine kritische Stiidie von 
D' Augusl Scivnarsow'-. Le sujet des fresques de 
Sienne est la" glorification d'Eneas Silvius Picco- 
lomini, qui fut pape sous le nom de Pie IL Dans 
les dessins de Raphaël conservés à Florence et 
dans d'autres collections on a retrouvé certaines 
esquisses de ces fresques; l'auteur cherche donc à 
établir la part qui revient à Raphaël par l'étude d:: 
ces esquisses. Il explique également la contradic- 
tion apparente qui existe entre ces fresques et les 
inscriptions mises au bas de chacune d'elles par 
l'étude du journal d'Eneas Silvius et de sa vie, 



1. Verlag der II. Lnuppschcn Rucliliniulluiiq in 
Tûhingen. i vol. gr. in-S". 

■j.. Stu'tg.vt. Vcriag von W. Sjieniann. i vul. in-.|.". 



par Campanus. Tout ceci est déduit avec une 
grande sagacité que seconde une profonde érudi- 
tion. Cette même sagacité M. Schmarsow la dé- 
ploie dans l'étude plus détaillée des fresques. Nous 
citerons pai-ticulièrement celle qu'il fait de la 
troisième, qui a pour sujet le couronnement, par 
l'empereur Frédéric III, d'Eneas Silvius comme 
poète lauréat. On dirait que le critique d'art se 
sent comme entrainé par la poésie du sujet : 
cette page-là est charmante. Pour faciliter l'intelli- 
gence du texte, l'auteur l'a fait suivre de dix 
planches photographiques, dont quelques-unes 
sont dues à M. A. Braun de Dornach. Son ou- 
vrage est édité avec le plus grand luxe. L'impres- 
sion — en caractères latins — et le papier (Hol- 
lande) sont de toute beauté, et le nom de 
M. Spemann de Stuttgart mérite certes une fois 
de plus d'être signalé à tous les amateurs de beaux 
livres. 

Pour la saison des étrennes, le même éditeur 
publie depuis trois ans, sous le titre de Kiuist und 
Leben. un charmant volume relié avec un goût 
parfait et destiné à être le livre de la famille pen- 
dant les mois d'hiver. Ceux qui iiiment lire trou- 
veront dans le volume qui vient de paraître de 
charmantes nouvelles, une surtout de Riehl, le 
maître de la Cidtur-novelle, ' qui est un vrai 
bijou, un journal de vovage du romancier égypto- 
logue Ebers et une étude romaine de Mario Pra- 
tesi, qui rappelle un peu le genre d'Edgar Poe, 
des ballades enfin, et des sonnets, et quelques pe- 
tites poésies du Zurichois Gottfried Keller, très 
originales et très fines. Pour ceux qui préfèrent 
les estampes à la lettre moulée, ils trouveront à 
satisfaire leur goût. Il y a, dans ce livre, une 
douzaine d'eaux-fortes dont quelques-unes sont 
très réussies, celle surtout qui se trouve en tète 
du livre et qui représente une pavsanne du Mar- 
graviat (versant sud-ouest de la Forèt-Noire), d'a- 
près Benjamin Vautier, et la troisième, le petit 
maraudeur de Knaus. Au point de vue artistique 
donc le volume de Kunstund Leben a une grande 
valeur: on y verra comment l'eau-forte est traitée 
par les Allemands, qui jusqu'ici avaient eu recours 
plutôt à la xylographie pour illustrer leurs livres. 

I a même maison a fait paraître, dans le courant 
de l'année, une série de publications illustrées des 
plus intéressantes, des mieux comprises et de plus 
soigneusement exécutées. Nous signalerons spécia- 
lement Hellas und Rom et l'histoire du couumc 
chez les peuples ci\ilisés, p.ir M. J. de Falke, et 
la Germania de J. Scherr, dont nous avons en- 
tretenu les lecteurs dans notre correspondance 
du mois de mai. 

L'ne autre maison de Stuttgart, la librairie Peiu- 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



Ncll, fait paraître en ce moment une Bible illus- 
trée^ (texte catholique et texte protestant). L'e'di- 
teur et le savant critique d'art qui dirii^e l'entre- 
prise, M. Alfred de Wurtzbach , — que vos 
lecteurs connaissent, — - ont eu l'excellente idée 
de donner comme illustration non pas les compo- 
sitions d'un maître moderne, mais bien les repro- 
ductions héliographiques des tableaux et des des- 
sins des grands maîtres. En tête de la liste figurent 
le Poussin, Rubens , Van-Dyk, Coypel, Luca 
Giordano, etc. 

Et puisque, à propos de Kiinst inni Lebeii nous 
parlions de poésies, qu'il nous soit permis de re- 
venir à l'un des poètes les plus célèbres de TAlle- 
magne contemporaine, au comte de Schack, dont 
nous avons entretenu nos lecteurs dans une de 
nos correspondances précédentes. Nous avions 
promis d'étudier de plus prés la préface de sa 
tragédie Timandra, dans laquelle il explique 
pourquoi il préfère ne pas faire représenter ses 
drames. Il déclare que les directions sacrifient 
la tragédie à l'opéra et i; l'opérette, et que si par 
hasard on représente une oeuvre nouvelle, elle est 
destinée à disparaître bien vite de l'affiche, qu'elle 
n'occupait que comme « bouche-trou ». Chose 
plus grave, il accuse le public allemand d'avoir 
perdu le goût de la poésie dramatique élevée et 
de ne plus aimer que le roman. Nous serions 
tenté plutôt d'accuser le particularisme d'être la 
cause de cet état de choses, et le peu de sympathie 
que les Allemands du Sud témoignent, malgré 
tout (est-ce bien « malgré tout» qu'il faut dire?), à 
leurs frères du Nord, et réciproquement. Or le 
comte de Schack, quoique établi à Munich et 
chambellan du roi de Bavière, est Mecklembour- 
geois. De plus il est partisan de l'Empire unifié, 
et comme ses critiques, à ce qu'il nous semble, 
s'adressent spécialement au théâtre du Munich, 
on pourrait peut-être trouver là l'explication du 
peu de faveur que lui témoignent ses concitoyens 
d'adoption. 

Mais au moins jouit-il d'un grandrenom comme 
poète lyrique philosophique, et ce renom est mé- 
rité. Ses Weihgesœnge - sont une oeuvre puis- 
sante, comme forme et comme fond. Le poète 
s'entend à revêtir de magnifiques images les pen- 
sées les plus profondes, les conceptions les plus 
hardies. Nous regrettons vraiment que ce livre 
date déjà de quelques années, que la seconde 
édition même soit de 1879 et non de 18S0, de 
sorte que nous devons nous interdire de l'étudier 
d'une façon approfondie dans cette correspon- 



1. Goldene Bibel. \'er]ag von Paul Ncff in Stuttgart. 

2. Stuttgart. Cotta. 



dance ; mais nous espérons bien, à l'occasion de 
nouvelles publications, dignes de leurs aînées, 
revenir à M. de Schack et le faire connaître plus 
amplement aux lecteurs du Livre. 

Si, de l'avis du noble comte, le théâtre contem- 
porain est dans le marasme, on n'en saurait dire 
autant de l'étude delà scène allemande au moyen 
âge et du théâtre populaire. Les deux ont été 
l'objet de publications intéressantes, motivées par 
les représentations du mystère de , la Passion à 
Oberammergau, dans la haute Bavière, représen- 
tations dont la plupart des journaux français ont 
parlé plus ou moins longuement. 

Nous voulons parler plus spécialement de deux 
livres d'un savant munichois, M. Hartmann. L'un 
est intitulé : Volksschauspiele in Bayern und 
Oesterreich-Ungarn gesammelt von Augiist Hart- 
mann. Mit vielen Melodien nach dem Volksnmnd 
aufgc^eichnet von Hyacinth AbeleK L'autre a 
pour titre : Das Oberammergaucr Passionspiel 
in seiiier wltcslen Gestalt :funi erslen Maie he-' 
rausgegeben von August Hartmann'^. 

Les comédies populaires, M. Hartmann a soin 
de nous en prévenir dans sa préface, sont des 
piècïs ou des scènes détachées représentées par 
des villageois devant un public campagnard; quel- 
quefois aussi l'auteur de ces pièces, quand elles 
sont modernes, est un paysan ; toujours, en tout 
cas, c'est un homme qui aime les populations ru- 
rales et qui sait se mettre à leur portée. Or la 
comédie populaire forme une partie très impor- 
tante de la poésie populaire, que de tout temps les 
Allemands ont étudiée avec le plus grand soin, la ^ 
considérant à juste titre comme un des éléments 
essentiels de ce qu'ils appellent la Cultiirge- 
schichte, l'histoire delà civilisation. Mais jusqu'ici 
ce furent surtout les Volkslieder, les chansons popu- 
laires (Arnim et Brentano, des Knaben Wunder- 
Jiorn)., et les contes [Mcerchen des frères Grimm ) 
qu'on a spécialement étudiés, et M. Hartmann 
comble une grande lacune en suivant pas à pas 
les traces du drame populaire, sacré et profane; il 
rend un service signalé à la science et lui fait 
faire un grand pas en avant. Son livre est d'un ou- 
vrier scrupuleux à la fois et d'un poète : il prouve 
en outre que l'auteur possède à fond les dialectes 
des différentes provinces du sud, et qu'il a le sen- 
timent de ce qu'on pourrait appeler l'âme du 
peuple. La musique, cela va de soi puisqu'il s'agit 
de pays allemands, joue un grand rôle dans ces 
pièces, qui sont en grande partie chantées plutôt 



1. Leipzig, Druck und \'erlag von Breitkopf und 
Hxrtel, 1880. I vol. gr. in-8°. 

2. Leipzig, Druck und "Verlag von Breitkopf und 
Hcertel, 1880. i vol. gr. in-12. 



LE L 1 \' R E 



que déclamées ; dés lors il était naturel qu'on 
donnât, à côté des paroles, les airs rustiques qui 
les complètent, en indiquant souvent le sens dans 
lequel elles sont dites. M. Abele, un Bavarois 
aussi, si nous ne nous trompons, s'est fort bien 
acquitté de la tâche ardue de saisir au vol toutes 
ces mélodies, qui se sont transmises de génération 
en génération sans peut-être jamais avoir été no- 
tées. 

Le deuxième volume de M, Hartmann se rap- 
porte spécialement au drame religieux, que l'on 
continue, malgré Tiniquité du siècle, à représen- 
ter de dix en dix ans dans un village perdu au 
fond des Alpes bavaroises, à Oberammergau. Ce 
mystère en plein xix" siècle préoccupe fort les 
savants allemands et tout le public avec eux, sur- 
tout depuis qu'en i85o Edouard Devrient, l'un 
des plus grands acteurs et des plusérudits drama- 
turges de l'Allemagne, en parla avec enthousiasme 
dans une brochure que l'on vient de rééditer à 
l'occasion des représentations de 1 880 *. Depuis 
trente ans, de nombreux écrits ont paru sur ce 
sujet. Celui de M. Hartmann en clôt la liste. Il 
publie, pour la première fois, le manuscrit (de la 
bibliothèque de Munich) qui contient la Passion 
de saint Ulric et de sainte Affra, c'est-à-dire le 
manuscrit provenant de la bibliothèque du cou- 
vent placé sous le vocable de ces deux saints, à 
Augsbourg; en outre, la Passion du Meistersiu- 
ger Sebastien Wild, d'après un texte fort rare 
imprimé à Augsbourg en i565 et conservé à la 
bibliothèque de cette ville, qui fut la patrie de 
Wild. Suivent des extraits du plus ancien texte 
du mystère d'Oberammergau. Les commentaires 
dont il fait suivre ces textes sont fort intéressants 
et démontrent victorieusement que le texte pri- 
mitif d'Oberammergau n'est que la reproduction 
des deux mystères augsbourgeois fondus en un 
seul. Au point de vue spécial du mystère, ils sont 
donc d'un grand intérêt; ils sont en outre des 
documents littéraires et historiques de haute va- 
leur. Le premier est de la fin du xv^ siècle, le se- 
cond du milieu du xvi°. On y peut suivre à la 
trace le mouvement de transformation et de réno- 
vation qui s'opéra entre ces deux dates dans l'É- 
glise, en même temps qu'on y trouve des données 
fort intéressantes sur les républiques urbaines de 
l'Allemagne, sur Augsbourg en particulier et sur- 
tout sur les mœurs et l'état des esprits au 
xvi*' siècle. 

La Passion d'Oberammergau a été, disions-nous, 
l'objet de nombreuses publications. Beaucoup 
d'entre elles — comme la brochure de Devrient — 



1. Lcizig, \'crlagsbuchhandlung von J.-J. Wcb:-r, 
1880. In-4". 



ont été rééditées en 1880. Nous citerons en par- 
ticulier les études de MM. H. Holland, Clarus et 
Brunner. De nouvelles sont venues s'y joindre. 
La plus intéressante et la mieux écrite est celle 
de M. W. Wyl. Elle a pour titre: Mailage in 
Oberammergau. Eine arlislische Pilgerfahrt von 
W. 11 j'/. Verfasscr der Spagiergœnge in Nea- 
pel^ Le livre a eu trois éditions en quelques mois. 
Rarement aussi nous avons eu entre les mains un 
livre allemand d'un styl^ aussi clairet net, de tant 
d'esprit et d'humour. La tâche que M. Wyl s'était 
imposée n'était pas des plus faciles. Il voulait nous 
montrer lesbraves gens d'Oberammergau dans leur 
ferveur artistique si na'ive et si vraie, les coulisses 
de la Passion, les grands rôles en deshabillé : il y" 
a parfaitement réussi, et sans aucun doute son 
livre a valu au petit village un surcroît considé- 
rable de visiteurs. 

Mentionnons un autre livre encore, plus savant 
et non moins intéressant, qui se rapporte, en partie 
du moins, aux mystères bavarois; ce sont les 
Gastfahrten. Reise-Erinnerungen iind Studienvon 
Wilhelm-Rossmann -. Ce volume, édité avec un 
luxe de bon goût et orné de charmantes vignettes, 
est, comme le deuxième livre de M. Hartmann, 
ce que les Allemands appellent une édi- 
tion d'amateur, c'est-à-dire que le texte est im- 
primé en caractères gothiques du xvi'= siècle et 
que le papier est fort beau. Il contient quatre'' 
chapitres d'inégale longueur : la Passion à Rome, 
ic'est-à-dire les cérémonies de la semaine sainte à 
Saint-Pierre' ; la Passion sur la scène d'Oberam- 
mergau; une visite chez les moines du mont Athos; 
un voyage à Jérusalem. L'auteur y étudie les 
symboles chrétiens, ou plutôt la forme, moitié 
rituelle, moitié dramatique, que revêtent les faits 
essentiels des Évangiles, en premier lieu l'histoire 
des souffrances et de la mort du Christ. Le moment 
où la Passion devient drame et cesse de faire 
partie du culte rituel et très habilement .saisi. Ce 
livre sera lu avec profit par tous ceux qui s'occu- 
pent de symbolique et de l'étude du Mystère au 
moyen âge. 

Annonçons pour finir la publication des deux 
premiers volumes delà Correspondance de Marie- 
Thé'^èse ^ d'une Vie de Schiller, par H. Duntzer '', 
le biographe de Gœthe, et du dix-huitième fasci- 
cule de l'ouvrage de l'état-major général allemand 

sur la guerre franco-allemande. 

E. Jaeglé. 



1. Zurich, ^■crlag voii Cœsar Schmidt, 1880. i vol. 
in-i2. 

2. Leipzig, Verlag von Fr. W.-Ch. Grunow, 18S0. 
I vol. in- 12. 

3. ^'ienne, Braumùller. 

4. Leipzig, Fues. 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



BELGIQUE 



Bruxelles, i5 décembre 1880. 

Nous voici revenus au printemps des livres, qui 
coïncide heureusement avec le triste hiver, nous 
apportant l'attrait et la fraîcheur d'e'closions mul- 
tiples pour effacer la monotonie et charmer le 
cours si lent de nos soirées. 

Nous assistons chaque année à ce renouveau, 
mais nous avons à chaque retour des surprises 
nouvelles, et l'année 1880 n'a rien h envier à ses 
aînées. Comme je le disais dans ma première cor- 
respondance du Livre, — cette belle revue qui a 
conquis tant de sympathies et qui, dans ce pays, 
a rallié de nombreux adhérents, — les éditeurs de 
l'étranger inondent de leurs publications splen- 
dides nos magasins de librairie. C'est un émer- 
veillement. 

Il me plaît toutefois de signaler aux amateurs 
et aux bibliophiles quelques ouvrages de nos édi- 
teurs qui font fort bonne figure au milieu de tous 
ces ors et de tous ces rouges flamboyants des 
livres d'étrennes. 

Qu'il me soit permis, avant cette énumération, 
de féliciter M. Camille Lemonnier, mon ami et 
collaborateur, de son livre charmant, Bébés et 
Joiijo II. \\ que l'éditeur Hetzel vient de produire 
dans sa coquette Bibliothèque blanche. Ce livre 
est vraiment attrayant dans le fond et par la 
forme : les jolies historiettes et contes enfantins 
qui le composent sont ciselés avec cet art tout 
spécial dont notre écrivain a le secret. Et sous 
leur naïveté adorable se cachent habilement de 
belles pensées et d'utiles enseignements. MM . Geof- 
froy et Becker ont illustré le texte avec beaucoup 
de soin. 

Les éditeurs Gay et Douce ont mis en circu- 
lation, pendant cette dernière quinzaine, plusieurs 
ouvrages intéressants : 

Lcr Bibliomanie en 1880, suite d'un travail pu- 
blié sous ce même titre en 1878 par M. Gustave 
Brunet (Philomncstc Junior). Dans cette étude de 
bibliographie rétrospective, le savant écrivain re- 
lève les adjudications les plus remarquables qui 
ont eu lieu pendant les années 1879 et 1880, s'at- 
tachant toutefois plus spécialement aux ouvrages 
dont le prix de vente a dépassé 1,000 fr., et pour 
lesquels il donne le chiffre de valeur primitive. 
Ces recherches, classées dans l'ordre alphabétique, 



sont curieuses et très instructives au point de vue 
de la progi'ession constante qui marque depuis 
plusieurs années la passion d'achat des livres rares 
et précieux. L'ouvrage, tiré sur les presses de 
l'Economie financière , n'a été imprimé qu'à 
5oo exemplaires. 

Une résurrection curieuse produite par les 
mêmes éditeurs est : Nocrion, conte allobroge, 
d'après l'édition de 1747, avec préface et notes 
de Jamet. Ce conte, attribué pendant longtemps à 
M. de Caylus, mais dont la paternité revient à 
Gueulette, d'après le marquis de Paulmy, serait, 
nous dit ce bibliothécaire, tiré d'un ancien fabliau 
dont on a fait ensuite les Bijoux indiscrets. Ce 
conte est très libre, mais écrit dans un style naïf 
qui cache les crudités. Dans ce même ouvrage on 
trouve un fabliau de Garin (xni« siècle), qui porte 
un titre assez effarouchant sous ses points transpa- 
rents. A. de la Fizelière, qui a écrit une postface 
pour cette réédition, pense avec malice qu'il v 
aurait à faire, sur les données du fabliau de Ga- 
rin, un livre scientifique, un vrai livre de langue 
universelle. En somme, très croustillant ouvrage, 
complété par un vocabulaire, et où les blasons, 
supprimés dans le recueil de Méon, sont repro- 
duits page pour page. 

L'imprimerie Félix Callewaert père a mis au 
jour pour les mêmes éditeurs une véritable petite 
merveille de goût et de fraîcheur : De l'indécence 
aii.v hommes d'accoucher les femmes, réimpres- 
sion d'un ouvrage du docteur Hecquet, d'Abbe- 
ville. Ce disciple d'Esculape condamne absolument 
l'intrusion des hommes dans les accouchements ; 
ces fonctions ont été dans l'antiquité et doivent 
rester confiées aux femmes. L'auteur a des rai- 
sonnements fort plausibles, et je me doute fort 
qu'à l'époque de sa publication le livre dut faire 
crier. Aujourd'hui, cette critique moraliste ne 
pourrait avoir de portée; mais le livre est curieux 
à lire néanmoins. Cette réimpression, tirée à 
5oo exemplaires, a été l'objet de soins tout parti- 
culiers. L'ouvrage, imprimé sur beau papier de 
Hollande, est un petit in-12 dont les pages, d'un 
bleu opale très doux, sont enfermées dans des 
cadres de couleur terre de Sienne calcinée. Cela 
est d'un effet charmant. 

Dans la pensée] d'être agréables aux curieux, 



LE LIVRE 



MM. Gay et Douce viennent de faire paraître, il 
y a peu de jours, Anecdotes piquantes de Bachau- 
mont, pour servir à l'histoire de la société 
française à la lin du règne de Louis X\'. 
M.Jean Gay a e'té le compilateur de ces nouvelles 
et anecdotes choisies avec discernement et aux- 
quelles il a joint une table bio-bibliographique 
fort utile. Une eau-forte de Chauvet, qui n'est 
pas une de ses meilleures, est placée en tête de 
cet ouvrage (in-S" de plus de Ivjo pages attrayan- 
tes), bien imprimé par la maison Clerbaut. 

Je ne veux pas passer sous silence, bien que 
l'édition soit sans doute épuisée, la réimpression 
des Mémoires d'une demoiselle de bonne famille, 
rédigés par elle-même, revus, corrigés, élagués, 
adoucis et mis en bon français par Ernest Fey- 
deau. La publication de ce volume a fait quelque 
bruit à son apparition. En dehors de sa valeur 
intime, c'est-à-dire de l'attrait de curiosité que 
l'œuvre renferme, cette réimpression que je si- 
gnale mérite une mention toute particulière pour 
l'eau-forte qui la complète et qui a été joliment 
enlevée par M. Henriot. 

Je signalerai comme curiosité bibliographique : 
la Confession générale d'Audinot, remise au jour 
d'après le pamphlet original et rarissime de 1774, 
avec un avant-propos et des notes critiques et 
biographiques, par un jeune écrivain, M. Auguste 
Paer, un chercheur intelligent. Ce libelle est très 
curieux et en outre fort rare; trois exemplaires 
seulement sont connus, et M. Paer a le bonheur 
d'en posséder un. 

Je me fais un plaisir d'annoncer aux biblio- 
philes que l'auteur prépare en ce moment un 
travail d'une utilité incontestable et dont tous 
ceux qui s'occupent des livres lui sauront gré : 
la Table alphabétique et analytique de Métra. 
Nous aurons l'occasion d'en reparler, ainsi que 
des Petits soupers de l'hôtel Bouillon, qui paraî- 
tront bientôt. 

L'éditeur Kistemasckers a mis dernièrement en 
vente un ouvrage très artistique et qui constitue 
une innovation en bibliographie. Six morceaux 
de littérature, eaux-fortes à la plume par Léon 
Cladel, interprétés au burin par Félicien Rops, 
Van Kuyck, Moloch et Lena in. Les morceaux de 
Cladel sont des chefs-d'œuvre de style dans cette 
forme qui lui est si personnelle, et les aquafor- 
tistes qui les ont interprétés ont fait, eux aussi, 
œuvre d'artistes. 

A la même librairie le Scopit, étude curieuse 
sur l'une des plaies les plus honteuses de notre 
époque. Le scopitisme, que nous appellerions la 



religion des eunuques, est basé sur le dogme de 
la religion chrétienne orthodoxe, et l'idée de la 
mortiHcation ici-bas, en vue de mériter le bon- 
heur éternel, est la principale idée de la secte des 
scopits. L'auteur, que nous cache une trinité 
d'étoiles, a groupé des faits très caractéristiques 
et les présente dans une action bierr mouvemen- 
tée. L'œuvre est digne de la curiosité et du succès 
qui l'accueille. 

Le libraire-éditeur Mavolez a publié un ouvrage 
qui est sans doute le prernier d'une série qui pa- 
raîtra sous ce titre général : Philosophie matéria- 
liste. M. Conta, professeur à l'université de Jassy, 
dans son Introduction à la métaphysique, se pro- 
pose d'établir que les plus profonds systèmes de 
métaphysique d'aujourd'hui dérivent, par évolu- 
tion lente et continuelle, des plus grossières 
croyances de l'homme primitif. L'auteur passe en 
revue les diverses périodes de la métaphysique 
depuis le fétichisme jusqu'au matérialisme. 

Léon Degeorge. 



OUVKAGES RECO.M.M.\NDES 

L'Idée moderne du droit, d'après ^L A. Fouillée, 
par L. Regnard, avocat. Etude critique intéres- 
sante du remarquable travail' de M. A. Fouillée : 
l'Idée du droit. 

Les ti}nbres de Belgique, depuis leur origine 
jusqu'à nos jours, par M. J.-B. Moens, volume de 
480 pages contenant l'historique du timbre-poste 
en ce pays depuis 1849, date de l'importation pre- 
mière jusqu'aujourd'hui. 

Instruction philosophique sur la franc-maçon- 
nerie, par le F.-. Fleury, petite plaquette in- 12, 
contenant des indications précises sur les initia- 
tions, le compagnonnage et le protectorat maçon- 
niques. 

Le Catalogue illustré de VExposition historique 
de l'art belge et du musée moderne de Bruxelles, 
superbe publication éditée par MM. Dumas et 
Rozez et donnant les reproductions originales de 
plus de 200 tableaux ayant figuré avec éclat à la 
dernière exposition de Bruxelles. Sous peu paraî- 
tra l'édition de luxe de ce catalogue qui est vive- 
ment attendue par les artistes et les amateurs. 

A signaler encore, la très intéressante publica- 
tion hebdomadaire illustrée qui vient de paraître 
sous ce titre : l'Illustration belge. Début excel- 
lent et qui promet. La partie artistique et la par- 
tie littéraire sont l'objet de soins particuliers. 
J'en réparlerai. 

L. D. 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



ESPAGNE 



Barcelone, décembre 1880. 

LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE 

jusqu'au présent siècle 

Avant de commencer mes correspondances sur 
le mouvement bibliographique de l'Espagne, il 
importe de mettre les lecteurs du Livre au cou- 
rant de Te'tat actuel de culture intellectuelle de la 
péninsule ultra-pyréne'ique, et des tendances de 
la littérature dans ce pays. 

Pour cela, il faudra faire quelques considérations 
ethnographiques, géographiques, philologiques, et 
suivre l'évolution de la littérature espagnole jus- 
qu'à nos jours. 

L'Espagne n'est pas un pays unique, il est plu- 
tôt une fédération de divers peuples, procédant 
de races entièrement distinctes, placées dans des 
milieux naturels absolument différents. Des in- 
vasions successives ont laissé dans la péninsule 
ibérique leurs descendances, chacune sur les con- 
trées les plus appropriées à leur tempérament 
et à leurs aptitudes. 

Sans tenir compte des anciens autochtones du 
pays, dont l'origine n'est qu'insuffisamment con- 
nue, il y a eu des Ibères, des Celtes, des Proto- 
semites (Hiksos? Égyptiens), des Grecs, des Car- 
thaginois, des Romains, des Goths, des Visigoths, 
Vandales, Arabes, Francs, Maures et Juifs. On 
peut bien marquer cinq grandes divisions géo- 
graphiques et ethnographiques en même temps : les 
Basques h la langue agglutinée, race sœur des races 
ougrojïnoises ou turcoaltaïques : les Catalans s'é- 
tendant des Pyrénées orientales à Murcie, et de 
l'Aragon aux îles de la Méditerranée. C'est la 
race qui dominait l'ancien royaume d'Aragon, race 
au fond latin, mélangée de celte et de goth (d'arabe, 
à Valence); les Castillans, comprenant les anciens 
royaumes de Castille et de Léon et toute l'Espa- 
gne centrale ; les Gallegos qui, au fond, sont de 
la même race lusitane que les Portugais, et les 
Andalous chez lesquels prédomine l'élément sémi- 
tique (Phéniciens, Arabes, Maures, Juifs). 

Au moyen âge, pour chasser du pays Tinvasion 
mahométane, l'Espagne se divisa en plusieurs 
royaumes indépendants : Léon, les Asturies et la 
Castille, la Navarre, la Catalogne et l'Aragon, 
formaient des Etats complètement indépendants 
à tendances diverses. La dynastie de Barcelone 
et la race catalane (mêmes races que celles du 



Languedoc et de la Provence) gouvernaient ce 
qu'on appelait le royaume d'Aragon. C'était une 
espèce de fédération de contrées qui avaient à 
leur tour un gouvernement local, à la manière 
des petites républiques. La Provence et Marseille, 
Toulouse, le Roussillon, la Catalogne, l'Aragon, 
Valence, Alicante, et les Baléares, formaient ledit 
Etat, lequel dominait sur une grande partie de 
l'Italie (Sicile et Naples), de la Grèce, de l'Orient et 
de la côte d'Afrique. Les rois dans ce pays n'étaient 
pas des rois par droit propre, ils étaient des rois 
constitutionnels, élus par leurs sujets, et gouver- 
naient en tant qu'ils respectaient les libertés du 
pays. On accueillait dans ces royaumes les savants 
et les poètes, et toutes sortes de gens sans distinc- 
tion de religion ; ceux même qui n'en avaient 
pas y pouvaient exprimer librement leurs idées. 

La langue qu'on parlait était l'ancienne langue 
d'oc, c'est-à-dire ce qu'on connaît aujourd'hui en 
France sous le nom de provençal ou limousin 
(langue qu'on parle encore, un peu altérée, en 
Catalogne, à Valence, à Alicante et dans les îles 
Baléares). Les troubadours yfleurirentauxii'^ siècle, 
et les lettres y prirent un essor inconnu aux autres 
royaumes chrétiens de l'Espagne. Raymond Lulle, 
Arnaud de Vilanova, Mossen Roig, Muntaner, 
Ansias March, Père Serafi et d'autres y écrivirent. 
On y traduisait les classiques grecs et les livres 
hébreux et arabes. Quand les croisés de Montfort 
éteignirent la civilisation de la Provence et du midi 
de la France, ils tentèrent de faire de mêmeavecle 
royaume d'Aragon, mais ils furent repoussés. Alors 
ce fut en Catalogne que se réfugia et se continua 
le mouvement de la poésie et de la littérature 
provençale ; il ne s'éteignit qu'à l'unification de 
l'Espagne par les rois catholiques. 

L'Andalousie florissait sous les Oméiades; les 
lettres et les sciences y épanouissaient leur;, fleurs 
les plus riches. Hackam II y donnait uni, com- 
plète liberté de penser; Cordoue n'était qu'une 
ville de professeurs, d'étudiants et de libraires, et 
son palais était transformé en véritable bioliothè- 
que. Des savants arabes, juifs et chrétiens, large- 
ment entretenus par le calife, y développaient 
leurs théories dans les écoles; autour d'eux se 
pressaient des gens de toute nation qui y ve- 
naient apprendre. On n'établissait aucune diffé- 
rence de religion ni de race; on ne distinguait 
que d'école ; le talent seul constituait la hiérar- 
chie. La philosophie grecque y réapparut pour 



8 



LE LIVRE 



éclairer tout le moyen âge, et on arriva a ne 
parler qu'en vers. Mais les fanatiques Maures, ces 
barbares de l'Afrique, observateurs fidèles du Co- 
ran, vinrent se précipiter sur cette civilisation 
mécréante (comme ils l'appelaient), et l'éteigni- 
rent. 

La Castille était bien en arrière de l'Andalousie 
et du royaume d'Aragon, et comme civilisation 
et comme littérature. En lutte perpétuelle contre 
les Arabes et les Maures, n'ayant ni grandes villes, 
ni portsde mer, ni communications avec lerestede 
l'Europe, toujours le pied à l'étrier, elle ne formait 
qu'une sorte de nation nomade et guerrière. Les 
rois n'avaient pas de siège fixe pour leufs cours; 
ils gouvernaient plutôt de leur tente que de leur 
palais. C'est uniquement à partir du xiv'^ siècle que 
la littérature y commence h prendre de l'essor; 
antérieurement à cette époque, on ne trouve que 
des romances pour encourager la lutte et des 
poésies mystiques^. 

Alphonse le Sage, ce roi savant, voulut organi- 
ser et propager la science^ et développer la litté- 
rature, afin de transformer la société dure et bru- 
tale qui l'entourait en une société cultivée et 
intelligente. Il fixa des tables pour faire connaître 
à TEurope toutes les découvertes astronomiques 
des savants orientaux ; il fonda un observatoire à 
Tolède où Ton comptait cinquante astronom.es, 
la plupart arabes. 

Il laissa une compilation de tous les droits de 
Castille et de Léon; une autre des droits des mu- 
nicipes, dans laquelle il tendait à corriger, par le 
droit royal, l'anarchie des divers droits particuliers 
des villes et des seigneurs; enfin la compilation du 
droit goth, intitulé : Las siete partidas. De plus, 
il fit rédiger une chronique générale de l'Espagne 
en langue vulgaire {romance], intelligible à tous 
ses sujets, et ordonna d'écrire de cette façon tous 
les documents officiels, même les annales de- Cas- 
tille. Il importa divers ouvrages, qu'il fit traduire 
en castillan et en latin, spécialeinent ceux de l'é- 
cole philosophique de Cordoue;Averroès fut large- 
ment commenté. Mais -c'était trop de culture 
pour le peuple des Castillcs. Presque tous les 
. grands seigneurs se soulevèrent contre le savant 
monarque, jusqu'à ce que son fils, qui n'était 
qu'un soldat ignorant, le détrônât. Malgré cela les 
efforts d'Alphonse ne furent pas inutiles ; la litté- 
rature se modifia et prit quelque chose du stvlédes 
Orientaux. Aux anciennes, romances qui nechan- 
taient que des exploits guerriers, succédèrent des 
poésies amoureuses et galantes. L'influence limnu- 



I. El Poema del Coude Fenian Gonjale:^ et El 
Poema del Cid. Poésies de Gon^alo de Berceo et Del 
Arci preste de Hita. ■ • . 



sine se fit aussi sentir, et bientôt on chanta la foi 
du chevalier à sa dame, l'amour passionné jusqu'à 
la mort. En même temps se développa le goût 
pour le fabuleux, pour l'extraordinaire. Dans el 
Cancionero de Baena, on ne trouva déjà plus 
rien qui rappelle el Romancero del Cid. 

Le xv" siècle commence avec Jean II. lequel ac- 
corda à la littérature une protection très étendue; 
son palais, pendant plusieurs années, ne fut qu'une 
académie. Les luttes littéraires, mises en vogue plus 
de deux siècles auparavant par les troubadours 
provençaux et catalans, devinrent à l'ordre du 
jour; la Castille reproduisit les jeux fioraux de 
Toulouse et de Barcelone. Jean de Mena , le 
marquis de Santillana, don Enrique de Villena, 
influencés par Dante, .Pétrarque et peut-être par 
Boccace, préludèrent à la Renaissance. Ce fut le 
seigneur de Villena qui contribua le plus à la ré- 
surrection de l'antiquité. Il traduisit des ouvrages 
grecs et latins, et en composa d'autres, suivant 
les traces des antiques ; quant à ses ouvrages scien- 
tifiques, on ne les connaît guère que parles référen- 
ces d'auteurs contemporains, car ils furent brûlés 
après sa mort par frère Barrientos, comme étant 
des livres de magie ^ A la fin du siècle surgit 
Georges Manrique, connu par les beaux vers si 
pleins de sentiment et de philosophie, qu'il com- 
posa à la mort de son père. 

Le xv« siècle finit avec l'union de tous les 
royaumes de l'Espagne, grâce au mariage de Fer- 
dinand d'Aragon avec Isabelle de Castille et à la 
conquête de Grenade. Après l'expulsion des Mau- 
res et pour des causes politiques, la race castillane 
prédomina sur les autres races de la péninsule. 
C'est sur elle que s'appuyèrent les monarques 
autrichiens pour maîtriser les anciens' royaumes 
devenus provinces. La dynastie autrichienne 
unifia ce qui n'était que rapproché, en impo- 
sant l'absolutisme catholique et monarchique à 
tous ses sujets. Ses rois siégeant en Castille décla- 
rèrent langue officielle de l'Espagne et de toutes 
ses possessions, la langue castillane. Aux provinces 
de Test il fut défendu d'écrire en catalan, à celles 
du sud on supprima l'arabe, qui, mélangé au castil- 
lan, devint l'andcilous. 

A la Renaissance, la littérature castillane, deve- 
nue littérature espagnole, se développe grande- 
ment; les plus remarquables ouvrages se produi- 
sent ; il y en a qui dépassent tous ceux des 
autres littératures ; c'est l'époque de Cervantes. 
Mais bientôt on tomba dans l'imitation de celle 



I. Consulter la lettre du bachelier de Ciudad Real 
à Jean de Mena, et les vers de celui-ci sur la mort de 
D. Enrique de Villena. \'oir aussi le prologue de El 
Arte cisoria, par Felipe BenicioNavarro. 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



de l'Italie. Alors on adopta le sonnet et divers au- 
tres mètres impropres au ge'nie de la langue de 
Castille, si sobre et si précise anciennement. C'est 
à cette époque que commencèrent l'affectation, 
l'absence de naturel, la tausse exaltation, avec le 
perfectionnement conventionnel de la forme. L'o- 
riginalité, native disparut sous les importations 
étrangères; visant aux qualités supérieures delà 
langue toscane, les littérateurs espagnols, plutôt 
que de cultiver leur langue propre, préférèrent 
imiter les Italiens et arriver ainsi au perfection- 
nement de leur idiome ; on en vint même à le copier 
servilement. Il est vrai que l'énergie de la couleur et 
le fond réaliste du caractère espagnol ne purent être 
effacés, mais ils en souffrirent beaucoup. On sur- 
chargea le style de phrases ampoulées, on s'ap- 
pliqua à faire des jeux de mots élégants; on 
regardait tellement au bien dire, qu'on finissait 
souvent par ne rien dire. Alors on voit se déve- 
lopper le goût pour un conceptualisme baroque, 
et le ciiltisme apparaît avec un style alambiqué 
et subtil, aussi pur de forme que vide dépensée, 
arrivant au gongorisme, lequel, à une emphase 
banale, unissait une construction torturée qui 
admettait les transpositions les plus insensées, ■ 
pourvu que la phrase sonnât bien à l'oreille. Ils 
sont bien rares au xvn^ siècle, les écrivains non 
atteints par cette maladie; même les plus sages 
comme Quevedo ne manquèrent pas d'en être 
affectés. Après cela, c'en est fait du raisonnement. 



Ne cherchez chez les littérateurs espagnols ni 
discussion, ni profondeur de vues, ni connaissances 
scientifiques, pas même de l'érudition exacte. 
Dans leurs œuvres on ne trouve que la peinture 
exagérée de l'ardeur des désirs; les exploits de la 
guerre chantés avec une hyperbole impossible; ou 
dans le genre ^icaresco, la truanderie, l'escroque- 
rie, les mœurs des gens les plus abjects, etlafaim, 
dépeints, avec une exubérance de détails qui 
effraye, tandis que le genre mystique tombe dans 
des transports d'amovu: divin qui aboutissent à 
une concupiscence effrénée. 

Au xviii'' siècle, un autre fléau tomba sur la litté- 
rature espagnole. Le conventionnalisme classique 
des littérateurs de l'époque de Louis XIV y fut 
introduit. Alors on vit dégénérer la littérature 
religieuse en niaiseries dévotes, et la poésie lyri- 
que en naïves fictions pastorales. Il est vrai qu'à 
l'époque de Charles III se produit une réaction 
salutaire. La critique commence à surgir. La 
littérature enregistre des noms comme ceux de 
Feijoo et Isla, et bientôt apparaissent d'autres 
écrivains comme Jovellanos, sensiblement influen- 
cés par l'encyclopédie. Mais cela ne guérit pas au 
fond la décadence littéraire de l'Espagne. La 
poésie se noyait dans les fadeurs du genre bucoli- 
qiie et ne produisait que des églogues aussi artifi- 
cieuses que banales; et le xvni^^siècle finit avec 
des médiocrités correctes comme celles de Mora- 
tin et de ses imitateurs. Pompeyo Gêner. 



ITALIE 



Décembre 1880. • 

t 

Après vingt mois de travail, le professeur 
A. de Gubernatis vient d'achever la publication 
de son Dipoiiario universale degli scrittori con- 
temporanei. Il y a eu huit mois de retard, d'après 
la promesse qu'il avait faite au commencement; 
mais il avait vraiment trop promis; et vingt mois 
sont un espace de temps assez restreint pour y 
loger toutes les difficultés, on pourrait dire les 
tracas, qui accompagnent les travaux de ce genre. 
Malheureusement, le Di^ionario ne se ressent 
que trop de la hâte avec laquelle il a été poussé. 
Toutefois, l'on ne saurait dire que ce soit. une 
lecture sans profit. Loin de là. D'abord il trouve 
sa raison d'être dans le fiut qu'il va remplir, tant 
bien que mal, une place qui était vide. C'est, en 
elTet, de cette pensée-là que le professeur de Gu- 
bernatis tire sa plus grande consolation. Et il n'a 



pas tort enfin. Mais pour nous, ce qui fera tou- 
jours, feuilleter avec plaisir les pages de cqx.' 
ouvrage, ce sont justement ses défauts les plus 
graves. L'humour, de l'œuvre est tout là. C'est 
justement le manque de proportion, le mélange 
de toutes les formes et de toutes les couleurs qui 
en font un monument des plus- curieux. Nous, 
nous figurons l'effet que produira d'ici à vingt- 
cinq ans, — si quelques exemplaires de cette pre- 
mière édition devenue précieuse sont conservés, 
— la lecture de certaines biographies, et les rap- 
prochements, les comparaisons que l'on pourra 
faire! La biographie de Arrigo Boito, par exem- 
ple, connu du monde entier par son double génie 
de poète et de musicien, et si maltraité d^uis le 
dictionnaire; et la biographie de M"" Sofia A. 
(Albini), où l'on nous fait savoir, entre autres 
choses, que M. son père est auteur d'une bro- 
chure sur la culture des vers à soie ! Mais il v en 



10 



LE L I \' R E 



a bien d'autres! Cepc-ndant nous ne voulons point 
rendre plus amère par nos paroles la coupe 
d'amertume que l'auteur a dû trop souvent por- 
ter h ses lèvres. Selon nous, tout cela était inévi- 
table, du moment où l'on ne voulait pas se borner 
à un simple catalogue de noms et de dates, — 
quu personne sans doute n'aurait lu. M. àc Gu- 
bernatis voulait, lui, faire avant tout un ouvrage 
qui eût un attrait littéraire; c'est pourquoi il écri- 
vait, dès le commencement, à ses collaborateurs : 
« Ce doit être comme un salon où se ren- 
contrent les écrivains dumonde entier ; les 
maîtres de la maison les présentent les uns aux 
autres avec la plus parfaite politesse, donnant du 
relief aux qualités de chacun, laissant les défauts 
dans l'ombre ; mais toujours en gens d'esprit qui 
savent la science des nuances et des sous-enten- 
dus sur le bout des doigts. » C'était un programme 
attrayant, il faut le dire, mais presque impossible à 
réaliser, on l'a vu. Ajoutons que les collaborateurs 
comme le directeur (il l'avoue lui-même et en 
appelle à notre cœur) avaient des amis et des 
ennemis que l'on ne pouvait pas traiter de la 
même façon. Mais soyons indulgents. Un ouvrage 
difficile mené à bon terme, des intentions excel- 
lentes, une utilité réelle, quoique inférieure à l'at- 
tente, voilà bien des chefs de décharge; tenons-en 
compte. M. de Gubernatis, avec son activité mer- 
veilleuse et ce courage qui ne se laisse jamais 
vaincre, réparera certainement autant que pos- 
sible les défauts de cette première édition dans la 
seconde qu'il va tout de suite commencer. 

Plusieurs romans ont été publiés dans ces der- 
nières semaines; mais si beaucoup sont passables 
et quelques-uns assez intéressants, nous n'avons 
encore rien vu qui s'élève bien haut dans le sens 
artistique. Nous aurons peut-être quelque chose 
de mieux vers la fin de l'année. 

En attendant, voici quelques titres : 

« 

Il Roccolo di Sant' AlipiOj par M. Caccianiga; 
Trêves, Milano. — Nos guerres- de l'indépen- 
dance sont une minière presque vierge encore, 
d'où les romanciers peuvent tirer des sujets inté- 
ressants et surtout de beaux cadres pour une action 
quelconque. M. Caccianiga a bien pensé donc de 
se servir d'un pittoresque pays des Alpes, le 
Cadore, et de la révolution de 1848, comme fond 
pour le joli dessin d'une histoire d'amour très 
fraîche et très simple. Un peu trop simple vrai- 
ment, et vieille aussi; c'est là son défaut. Sur 
cette vaste scène, dans ce paysage tragique, il 
fallait nous montrer quelque chose de plus vi- 
brant, de mieux fouillé. Les caractères n'ont pas 
assez de relief; les dialogues ont les défauts ordi- 
naires : ils sont un peu vides et toujours trop 



longs; mais les descriptions sont bien faites, avec 
un vif sentiment de cette rude et belle nature, et 
aussi de cette époque étrange et toute d'enthou- 
siasme. 

Guerrj in f.iniiolij, parEdoardo (M. E. Arbibi; 
Milano, Ottino. — Dans ce roman, l'action se 
rattache aussi à un moment caractéri-stique de 
notre histoire contemporaine. Mais nous n'y 
vovons rien de grand, ni dans le fond, ni dans 
les personnages. Les foits auxquels nous assistons 
se passent peu de temps après l'entrée des troupes 
italiennes à Rome, et la moitié au moins de la 
noblesse romaine s'est déclarée pour le pape, en 
attendant que les « Piémontais» s'en aillent comme 
ils sont venus. Dans la farnille.des princes Savelli, 
un frère a pris parti pour le roi d'Italie, l'autre 
pour le pape; iiidc la guerre. Mais au fond ce 
n'est que guerre de femmes, de deux princesses 
belles-soeurs qui se détestent. Par bonheur 'par 
bonheur pour eux, malheureusement pour le 
roman, car c'est un amour bien vieux), les 
enfants de ces gens-là s'aiment et, après de 
longues difficultés, parviennent à se marier. Ainsi 
finit la guerre en famille. Pas neuve (répétons-le), 
cette histoire; elle est même assez vieille; mais 
certaines figures sont bien touchées, surtout les 
profils des deux prêtres. 

/ uostri nonui, sccue romagnole : auteur ano- 
nyme; Bartolotti, Milano. — Une peinture assez 
mauvaise de la vie et des mœurs d'une petite 
ville de la Romagne du temps des cirbonari 
(1821). Le style est prolixe, mais le livre, qui 
n'a pas l'air d'être écrit par un romancier de pro- 
fession, porte un cachet personnel et répand un 
parfum de naïveté qui est charmant. 

Lj'dia, par Grazia Mancini-Pierantoni ; Ottino, 
Milano. — C'est, nous croyons, le livre le plus 
intéressant de M"'" Pierantoni. L'amour et la 
jalousie en font les frais ; l'action (la fable) pré- 
sente des défauts , mais les personnages sont 
vivants, les passions senties et profondes. 

Troppo lardi. par Claudia Casoretli. — Les 
romans de M""^^ Casoretti sont des romans drama- 
tiques et mouvementés, des romans de feuilleton 
assez, intéressants. La partie descriptive et psycho- 
logique laisse naturellement à désirer; mais l'ac- 
tion vive, sinon toujours bien ordonnée, amuse 
les amateurs de ce genre. 

Bo'^elti Sardi, par Oitone Bacaredda ; Dumo- 
lard, Milano. — L'auteur veut nous faire connaître 
la Sardaigne, pays presque ignoré, et c'est une 
bonne intention. Certains croquis sont réussis; il 
sait raconter avec humour, mais il lui faudrait 
plus de couleur dans les peintures de cet étrange 
pays, et une étude plus profonde en toute chose. 



LA S O C; I E T F, D K S B 1 R L I O T H E C A I II E S DE LA GRANDE-BRETAGNE 



M 



Le professeur B.-E. Maineri, auteur de plu- 
sieurs romans et nouvelles pleins de moralité, 
vient de publier dans le môme genre l'Orfana 
délia Stella; M'"" Viani-Visconti, des croquis pour 
le peuple; M"'" Isabella Scopoli-Biasi, trois nou- 
velles pour les jeunes filles, et Cordelia la Vita 
intima (Trêves, Milano). 

Après une assez longue attente, nous allons 
avoir un autre livre de M. Edmondo de Amici.s. 
Cette fois ce sont des vers dans une très belle 
édition diamant (Trêves, Milano, 1881), des 
sonetti et quelques autres poésies, comme // Fi- 
glio de lOrfano (l'Enfant de l'Aveugle), Nel Tor- 
rente (Dans le Courant), A mia Madré, etc.; 
mais dans les sonelti on retrouve toutes les for- 
mes et les genres les plus divers, depuis la haute 
description jusqu'à la satire et à la plaisanterie 
un peu leste de paroles. Cette variété dans un 
recueil semblable est la qualité la plus avanta- 
geuse, car on ne sait que trop combien il est 
facile d'être monotone et ennuyeux dans une 
cinquantaine de sonetti. M. de Amicis ne l'est 
jamais; et même lorsque toute la pièce n'a pas 
la même tournure heureuse, on peut toujours 
s'arrêter à une pensée gracieuse, à un rapproche- 
chement imprévu et fin qui relève le tout. Les 
douze sonetti dans lesquels il fait la description 
de la guerre comme en douze tableaux, La Cara- 



vana dal Monte. Ali acqiie dolci, Bontà. I Baci, 
Ricordi de l'Olanda, etc., sont des plus beaux 
dans le style sérieux. Dans le style satirique, citos : 
Maldicen^e letterarie, Una Visita. Un Aimuira- 
tore. A un poeta realista. etc. 

Nuptialia, iradii~ione dal greco, par G. Chia- 
rini et G. Mazzoni. — M. Chiarini a traduit 
l'idylle de Théocrite, les Femmes de Syracuse qui 
vont à la fête d'Adone, dans une forme exquise, 
et M. Mazzoni Nausica. de l'Odyssée. 

M. Felice Cavalotti a écrit une belle poésie, 
trop érudite, à l'occasion de l'inauguration dumo - 
nument aux morts de Mentana, qui eut lieu à 
Milan, le 4 novembre : La Marcia di Leonida; 
Milano, Civelli. 

Un beau livre de littérature critique est celui 
du professeur Giuseppe de Leonardis, auteur d'un 
cantique : La Auova Sion , très loué dans le 
Di^ionario de M. de Gubernatis, et d'autres livres. 
L'A r te e la vita dello spirifo (l'Art et la vie de 
l'esprit)^ a reçu un bon accueil de la part des 
professeurs de littérature et même l'approbation 
du grand critique M. de Santis, ministre de 
l'instruction. L'auteur est un spiritualiste ennemi 
des dogmes, et il veut que l'école soit aussi égale- 
ment éloignée du jésuitisme que du darwinisme. 

Bruno Sperani. 



LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOTHECAIRES 



DE LA GRANDE-BRETAGNE 



Transactions and Proceedings of the second 
Annual Meeting of the Library Association 
of the United Kingdom, held at Manchester, 
September, ^3, 24, and 25, iSjq. Edited by the 
Secretaries, Henry R. Tedder, librarian of the 
Athenasum Club, and Ernest C. Thomas, late libra- 
rian of the Oxford Union Society. London : Printcd 
at the Chiswick press by C. Whittinghani and G". 
1880. I vol. grand in-4" dex-184 pages. 

L'Angleterre est le pays des vuiions, des ligues, 
des associations. On forme une société pour éditer 
Shakespeare; on en forme une autre pour l'extirpation 
du vice et la défense des bonnes mœurs. Il y a des gens 
qui se cotisent pour faire fermer les cabarets et assu- 
rer le triomphe des buveurs d'eau; il y en a qui 
trouvent de l'argent pour soutenir les prétentions du 
c/af»îiîH/ Tichborne; d'autres qui alimentent les mis- 



sions évangéliques dans les pays catholiques ou sau- 
vages, — pour un puritain la différence est mince; — 
les ouvriers opposent leurs ligues à celles de leurs 
patrons; le Stock Exchange, la Bourse de Londres, 
est une association de capitalistes; les épiciers et ta- 
verniers s'enorgueillissent d'avoir le prince de Galles 
à la tête de leur corporation; tous les intérêts sont 
représentés par des coalitions différentes; toutes les 
entreprises de quelque importance sont conduites 
par une force collective; il n'y a guère qu'aux États- 
Unis que la communauté des efTorts dans la poursuite 
du même' but soit d'une plus constante et plus éner- 
gique application. 

Il serait donc étonnant que les bibliothécaires (7/- 
brarians) et ceux qui s'intéressent à la bibliographie 
et à l'arrangement matériel des livres fussent restés 
en dehors de ce mouvement d'association. Les Amé- 
ricains ont donné l'exemple à leurs cousins de ce 



12 



LE L n'' R Ë 



côté-ci de l'ctang, car c'est ainsi qu'ils appellent fami- 
lièrement l'océan qui les sépare (tlie pond). Mais les 
Anglais ne devaient passe laisser distancer longtemps. 
Il y a trois ans environ, M. '\\'intcr Jones, alors admi- 
nistrateur (/'r/Hc/;;^/ //^r^r/aH) de la bibliothèque du 
British Muséum, prononçait à Londres le discours 
d'inauguration de l'Association des bibliothécaires de 
la Grande-Bretagne. En 1878, les membres se réunis- 
saient pour la première fois en assemblée générale, à 
Oxford, et y soulevaient plusieurs questions intéres- 
santes dont la plupart ont été reprises au second meet- 
ing tenu à Manchester, en septembre dernier. 

Les travaux de ce congrès des bibliothécaires anglais 
viennent d'être publiés, par les soins de la Société, 
en un beau volume que nous avons sous les yeux. 

C'est plaisir de feuilleter ces publications d'outre- 
Manche. Les doigts sont flattés au contact de ce beau 
papier d'un ton crémeux, un peu épais, mais nulle- 
ment rigide, à la fois souple et résistant. L'impression, 
d'une netteté parfaite, encadrée dans de vastes 
marges, repose l'œil au lieu de le fatiguer. De ces 
pages, où les blancs sont ménagés avec une sage libé- 
ralité, où les en-têtes, les culs-de-lampe et les lettres 
ornées contribuent sans discordance à l'harmonie de 
l'ensemble, se dégage une impression de bien-être 
tranquille qui peut plus facilement se sentir que s'ex- 
primer. Si je ne craignais les anglicismes, je dirais 
que ce sont des volumes comfortables. La langue popu- 
laire me fournit pourtant un mot juste dans son 
énergique trivialité : ces livres-là ont l'air cossu. 

Tout se tient, du reste. Comme les livres, les 
meubles, les vêtements, les logements des Anglais 
riches ont l'air cossu, c'est-à-dire qu'ils sont solides, 
substantiels, amples, d'usage commode, et qu'on voit 
qu'ils ont coûté cher. Il n'y manque que l'élégance, la 
délicatesse et le raffinement. 

Ceci ne s'applique qu'aux vrais Anglais, à ceux qui 
sortent du fond même de la nation. La plupart des 
membres de l'aristocratie britannique sont plutôt cos- 
mopolites, initiés de bonne heure aux habitudes et 
aux exigences du goût continental, et, par leurs an- 
cêtres, de sang français bien plus que saxon. 

Le choix de Manchester pour lieu de réunion d'un 
congrès de bibliothécaires était particulièrement heu- 
reux. Manchester n'est pas seulement une des plus 
grandes villes manufacturières de l'Angleterre; elle 
n'est pas seulement le berceau de cette école écono- 
mique dont M. John Bright est le plus bel ornement, et 
dont les doctrines, telles qu'elles sont appliquées au- 
jourd'hui, ne paraissent guère plus fécondes en résultats 
satisfaisants que ne le furent l'esprit d'aventure et les 
tendances césariennes de lord Beaconsfield qu'elles 
ont tantcontribué à abattre; c'estaussi une ville intelli- 
gente, éprise de science et de littérature, ardente à 
propager partout l'instruction, et toujours prête à 
mettre à la portée des masses les livres, ces instru- 
ments indispensables de toute culture intellectuelle. 
Manchester et Salford, autre grande ville greflée sur 
la première, sont le pays des bibliothèques populaires, 
des frce libraries, entretenues par une taxe munici- 
pale spéciale, et où les lecteurs de toutes les classes 



et de tous les âges trouvent l'aliment dont leur esprit 
a besoin, depuis le journal quotidien jusqu'aux revues 
savantes, depuis les chefs-d'œuvre des philosophes, 
des historiens, des poètes et des romanciers, jusqu'aux 
livres à images d'où ceux mêmes qui ne savent pas 
lire peuvent tirer plaisir et profit. 

Les comtés de Lancaster et de Chester sont les pro- 
vinces d'Angleterre où ces bibliothèques sont le plus 
répandues et le plus assidûment fréquentées. On ne 
peut guère leur opposer que la bibliothèque de la ville 
deLiverpool, qui prête une moyenne de deux mille 
six cent cinq ouvrages par jour. 

L'aménagement intérieur de ces établissements ne 
laisse presque rien à désirer. On s'est préoccupé avant 
tout des besoins des lecteurs, et on s'est appliqué à les 
satisfaire. Les salles sont assez vastes, bien aérées; 
les sièges sont commodes et suffisamment espacés; il 
y a, par endroits, des pupitres où l'on peut lire et 
écrire debout; tous les journaux, toutes les publica- 
tions périodiques de quelque intérêt sont mis à la 
disposition du public; presque toujours les diction- 
naires, les encyclopédies, en un mot, les grands 
ouvrages de référence sont placés dans des rayons ou- 
verts, autour de la salle, et chacun peut librement les 
consulter. Manchester, en outre, a l'honneur d'une 
innovation qui mérite d'être signalée. Dans ses biblio- 
thèques populaires, des salles spéciales ont été affec- 
tées aux enfants. On a voulu, d'un côté, éviter aux 
grandes personnes les inconvénients d'un voisinage 
toujours un peu turbulent et importun, et, de l'autre, 
attirer le plus de jeunes lecteurs qu'il serait possible, 
sachant bien que c'était les arracher au vagabon- 
dage et aux funestes conséquences qu'il entraîne 
presque toujours. 

L'expérience a parfaitementréussi.Lesbibliothèques 
pourvues de ces salles de lecture spéciales reçoivent 
chacune tous les soirs une moyenne de plus de deux 
cents enfants. L'exemple de Manchester a été suivi 
par d'autres villes, et il n'est pas douteux qu'il ne se 
propage dans tout le Royaume-Uni. Puisse-t-il aussi 
passer le détroit! 

Une des plus curieuses formes que revête l'amour 
des Anglais pour le livre et le journal se présente dans 
les bibliothèques fondéespar les sociétés coopératives 
de consommation, à l'usage de leurs adhérents. C'est 
quelque chose comme les salles de lecture installées 
au milieu des magasins du Louvre et du Bon Marché. 
Mais on comprendra combien nos timides iinitations 
restent loin de leurs modèles, quand on saura que la 
plupart des' sociétés dont nous parlons peuvent offrir 
à leurs membres des milliers de volumes, et qu'une 
d'entre elles, à Rochdale, en à près de quinze mille, 
sans compter les revues et les journaux. 

Parmi les nombreuses bibliothèques de Manchester 
entretenues par des souscriptions particulières, il faut 
citer la Foreign Library, qui contient environ douze 
mille volumes en langues étrangères, dont le plus 
grand nombre en français. 

La littérature française est d'ailleurs fort en vogue 
en Angleterre. Tout le monde se pique de savoir, si- 
non parler, du moins lire le français, et il n'est point 



LA SOCIETii DES BIBLIOTHECAIRES DE LA GRANDE-BRETAGNE 



L! 



de ville un peu importante qui n'ait son foreign 
bookscllcr, sa librairie étrangère, où l'on peut non 
seulement s'approvisionner des nouveautés littéraires 
• françaises au fur et à mesure qu'elles paraissent, mais 
aussi acheter à prix d'or les raretés qui passionnent 
les bibliophiles de là-bas à l'égal de ceux d'ici : nos 
livres d'heures, nos romans en impression gothique, 
nos vieux poètes et nos classiques en éditions origi- 
nales, et ces merveilles illustrées que nous a léguées 
le xviu'= siècle. Telles sont les maisons de \V. Pater- 
son à Edimbourg, de Kerr et Richardson à Glasgow, 
de Jeffries à Bristol; telle est, à Manchester, celle qui 
appartenait naguère à M. Hayes, et qui vient d'être 
achetée par MM. Sotheran, les grands libraires de 
Piccadilly, à Londres. 

Les travaux du congrès portent d'ordinaire sur des 
points techniques, tels que la notation du format des 
livres, l'arrangement et la rédaction des catalogues, 
la comptabilité des bibliothèques populaires. Il s'est 
aussi occupé, comme il était naturel, de questions 
locales. Mais à côté de ces détails, qui ont sans doute 
beaucoup d'importance pour les bibliophiles et biblio- 
graphes d'Angleterre, mais qui n'en ont guère que 
pour eux, on remarque avec plaisir des rapports et 
des discussions dont l'intérêt sera apprécié par tous 
les amis des livres, quelle que soit leur nationalité. 
C'est ainsi que le bibliothécaire de Owens Collège, 
Manchester, M. J. Taylor Kay, a donné lecture d'un 
véritable réquisitoire contre l'admission des romans 
dans les bibliothèques populaires. 

Ce farouche ennemi de la littérature légère constate 
avec effroi que sur cent ouvrages demandés dans ces 
bibliothèques, il y en a environ soixante-dix qui sont 
des œuvres de fiction, des romans, puisqu'il faut ap- 
peler le monstre par son nom. Il consent bien à ad- 
mettre que quelques-uns des chefs-d'œuvre de l'esprit 
humain appartiennent à cette classe maudite, et qu'au- 
cune bibliothèque ne saurait décemment s'en passer. 
Mais dans chaque pays les auteurs de ces chefs-d'œuvre, 
les seuls qu'on doive admettre dans ]cs free libraries, 
sont au nombre de six, ni plus ni moins. Ainsi l'a dé- 
cidé M. J. Taylor Kay. Ces six élus sont pour l'Angle- 
terre: De Foé, Fielding, Goldsmith, W.Scott, Dickens 
et Thackeray. On ne serait pas fâché d'avoir une no- 
menclature analogue pour les autres pays, notamment 
pour la France. Mais le réformateur n'a pas jugé à 
propos de nous faire plus amplement part de ses lu- 
mières. Quoi qu'il en soit, il ne doute pas un seul 
instant que les romans ne soient la véritable peste de 
ces temps-ci. La paresse, le cynisme, le scepticisme, 
l'hypocrisie sont, comme chacun sait, les caractères 
principaux de notre siècle, et c'est dans le roman seul 
qu'il faut chercher la source de ces aimables qualités, 
parfaitement inconnues jusqu'à nos jours. C'est avec les 
œuvres d'imagination écrites en prose, — car une for- 
melle exception est faite en faveur des vers, — que les 
vices se sont répandus sur ce globe. Dans l'opinion de 
M. J. Taylor Kay, la véritable boîte de Pandore est un 
volume d'Ouida ou un récit d'Antony Trollope. Imagi- 
neriez-vous pourquoi les matelots de la llo^te britan- 
nique ne sont plus ces loups de mer inaccessibles à 



la tatigue, pleins de courage et de sang-froid dars les 
dangers, soumis à la discipline, attachés à leur navire 
comme à leur patrie, tels qu'ils étaient tous, paraît-il, 
avant que l'esprit d'une littérature corruptrice eût 
soufflé sur les flots dont s'entoure Albion ? C'est à 
l'influence démoralisatrice des Fenimore Cooper, des 
Mayne-Reid, des Marryat et des Aymard, et non à 
autre chose, que cette décadence est due. 

Après cette révélation il n'y a plus qu'à tirer 
l'échelle, n'est-ce pas? 

Quoique ce rapport soit bien l'expression des idées 
d'une partie du public anglais, il ne trouva heureuse- 
ment que fort peu d'écho dans le milieu libéral et 
éclairé où il tentait d'introduire les passions ridicules 
d'un puritanisme étroit. Il souleva, au contraire, de 
nombreuses protestations. M. Bullen, le conservateur 
des imprimés au British Muséum, 'plaida avec auto- 
rité la cause de ces pauvres romans si malmenés par 
des esprits chagrins. Dans un petit speech plein d'/n(- 
mour, il déclara ne connaître rien de plus délicieux 
que la lecture des romans. Pourquoi priverait-on de 
cette aimable récréation l'ouvrier ou le petit boutiquier 
qui vient, après une rude journée de travail, chercher 
à la bibliothèque de son quartier un utile délasse- 
ment r Car M. Bullen ne craint pas de rompre en vi- 
sière au cant britannique, si puissant dans la classe 
bourgeoise, en affirmant qu'il ne connaît pas un seul 
roman qui ne contienne bien quelque chose de bon et 
de profitable, pas un qui soit absolument mauvais. 
Et certes, si j'en juge par ce que je sais du contenu 
de l'Enfer du British Muséum, si j'en juge même par 
les acquisitions que cet établissement fait chaque 
jour, M. Bullen a dû avoir entre les mains et lire, 
puisqu'il lit tout, les pires produits de la littérature 
légère de son pays et du nôtre, qu'il connaît comme 
le sien. 

Une autre question, qui se rattache aussi à ces 
préjugés de prétendue morale et à ces hypocrites 
conventions sociales qu'on décore du nom de lois re- 
ligieuses et qui font de l'Angleterre un séjour si dé- 
plaisant pour l'étranger, a été soulevée dans la dernière 
séance du congrès. Il s'agit de l'ouverture des biblio- 
trièques le dimanche. 

On sait ce qu'est l'observation du dimanche en 
Angleterre et surtout en Ecosse. Comme tout travail, 
toute distraction est interdite. Les taverniers, qui 
forment une corporation très puissante parce qu'ils 
possèdent une grande influence dans les élections, 
ont à grand'peine obtenu et gardé le droit d'ouvrir 
leurs débits à certaines heures de l'après-nridi et du 
soir. Au nord de la Tweed, ils n'ont même pas ce 
privilège. On ne trouverait pas un pot de bière à 
aciieter dans tout Glasgow ou dans tout Edimbourg le 
jour du sabbat. Il y a quelques années, un bourgeois 
de Glasgow a été condamné à l'amende par le magis- 
trat municipal, pour avoir chanté, un dimanche, des 
chants profanes en s'accompagnant sur le piano. Il 
était chez lui, toutes portes closes; mais des voisins 
indiscrets et malveillants l'entendirent, se prétendirent 
offensés dans leurs croyances et citèrent le pauvre 
musicien devant le tribunal de police avec le résultat 



I 



LE L 1 V K E 



que nous avons dit. On se rappelle les cris scanda- 
lisés de tous les collets-montés et d'une bonne partie 
de la presse anglaise à propos d'une promenade en ba- 
teau que la reine s'est, il n'y a pas bien longtemps, per- 
mis de faire en un jour consacré au Seigneur. Il serait 
facile de multiplier les exemples de cette intolérance 
fanatique et bizarre. 

Il n'est donc pas si simple qu'il le paraît au premier 
abord de décider si les bibliothèques à l'usage des 
classes laborieuses doivent ou non s'ouvrir le dimanche. 
Un membre du congrès avait présenté une motion 
qui résolvait le problème dans le sens le plus intelli- 
gent et le plus libéral, hâtons-nous de le dire. Il de- 
mandait à la Société de formuler le vœu que toutes 
les bibliothèques publiques et tous les musées fussent 
ouverts le dimanche, partout où cette mesure serait 
compatible avec les nécessités du service; mais 
ses conclusions n'ont pas été adoptées. Le congrès a 
décidé que de telles questions n'étaient pas de son 
ressort. En d'autres ternies, il n'a pas osé prendre 
l'initiative d'une réforme que presque tous ses 
membres favorisent individuellement et qui, tôt ou 
tard, s'imposera. On a craint de froisser les suscepti- 
bilités en éveil. Une fois de plus on a reculé devant 
cette barrière que le cant, c'est-à-dire l'hypocrisie 
sociale et religieuse, met si souvent en travers du 
progrès. 

En cela je crois que le congrès s'est trompé. Quelles 
que soient les racines que les préjugés de cette sorte 
ont poussées dans les masses, quelque prise qu'ils 
aient sur les esprits vulgaires de la classe moyenne, 
ils céderont sous les attaques multipliées des hommes 
de plus en plus nombreux qui ont le courage d'avoir 
publiquement du bon sens, même en Angleterre. Il 
eût été plus habile pour le congrès, en même temps 
que plus digne, de s'associer franchement à un mou- 
vement» qui ne peut qu'avoir toutes ses sympathies. 

Un autre membre de l'association, M. Cornélius 
Walford, bien connu parmi les bibliophiles d'outr^e- 
Manche pour sa collection de livres et de brochures 
sur les assurances et les questions qui s'y rattachent, 
a donné, dans le volume qui nous occupe, une cu- 
rieuse notice sur les bibliothèques détruites par le 
feu, les inondations et autres accidents. 11 a fait pré- 
céder cette notice d'une étude sur les meilleurs moyens 
â employer pour préserver les livres du danger de 
l'incendie. Cette étude mériterait d'être traduite. Je 
remarque en passant qu'il a oublié de noter l'incendie 
des bibliothèques du Louvre et de l'Hôtel de Ville de 
Paris en 1871. Du reste il ne prétend pas que la liste 
qu'il a dressée soit complète, et il fait appel à tous 
pour en corriger les erreurs et en combler les lacunes. 

Avant de quitter l'intéressante publication dont nous 
rendons compte, disons encore un mot des biblio- 
thèques populaires de Manchester. Ce sont des jeunes 
filles ijui y font le service d'assistants bibliothécaires. 



Elles y trouvent un travail auquel elles se plient faci- 
ment et un salaire relativement rémunérateur. Ces 
positions sont très recherchées, et il y a toujours une 
dizaine d'aspirantes pour chaque place qui vient à 
vaquer. Elles réussissent parfaitement auprès du pu- 
blic et savent tenir dans un ordre admirable les salles 
destinées aux enfants. Cette innovation, qui ne date 
que d'hier, se répand déjà dans les autres villes de 
la Crande-Bretagne. Je crois devoir la signaler et, au 
besoin, la recommander ici. Le travail des femmes 
est en général si ingrat et si précaire, elles trouvent 
si peu de débouchés olYerts à leurs aptitudes et à leur 
zèle, qu'il ne faut rien négliger des qu'on a chance de 
leur en faire ouvrir de nouveaux. Sans doute si des 
jeunes femmes remplaçaient dans nos bibliothèques 
les employés qui distribuent les livres aux lecteurs, 
ce serait pendant quelques jours un thème à plaisan- 
teries sur lequel on ne se ferait pas faute de broder. 
Mais l'inconvénient serait mince, si même c'était un 
inconvénient; et de nombreuses familles, aux besoins 
desquelles les efforts du père sont impuissants à sub- 
venir, trouveraient là une ressource précieuse pour 
leur bien-être matériel, et aussi, pour leurs tilles, une 
sécurité morale qu'elles ne rencontrent que bien ra- 
rement. 

Au moment de se séparer, le congrès a choisi Edim- 
bourg comme lieu d'assemblée générale pour 1880. 
Nous tiendrons nos lecteurs au courantdes travaux de 
celte troisième réunion. 

La France était représentée à Manchester par le ba- 
ron O. de Watteville et par M. C.-E. Armand Dunia- 
resq. L'association compte plusieurs autres de nos 
compatriotes parmi ses membres. Ces relations inter- 
nationales sont une des plus heureuses tendances de 
notre temps, et on ne saurait trop les encourager. 
Rien n'est d'ailleurs plus facile que de les entretenir 
avec nos voisins d'Angleterre. La langue, comme je 
l'ai dit, est à peine un obstacle, car tous les hommes 
instruits de ce pays savent le français, peu ou prou, 
et le temps n'est pas loin où nous saurons tous quelque 
peu l'anglais. La France a, de l'autre côté de la 
Manche, une grande réputation, que je ^■eux croire 
méritée, de politesse et de bon goût. Notre littérature, 
nos idées, nos modes y pénètrent chaque jour davan- 
tage ; notre théâtre y est presque plus populaire que 
le théâtre national, et, pourvu qu'on accorde aux An- 
glais que Shakespeare est le plus grand poète du 
monde, ils sont tout disposés à admirer de bonne foi 
les productions de l'esprit français. La concession 
.i'est pas pénible à faire, puisque Shakespeare est sans 
conteste l'égal des plus grands; et nous n'avons nous- 
mêmes qu'à gagner dans ce coiumercc intellectuel et 
littéraire avec une nation dont les défauts et les qua- 
lités contrastent si bien avec les nôtres qu'ils semblent 
devoir naturellement les contre-balancer. 

BERXARD-HENUI G. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



DES PUBLICATIONS NOUVELLES 



QUESTIONS DU JOUR 



Publications récentes sur les patois de la 
France. • — I. Lettres à Grégoire sur les patois de 
la France (1790-1794), documents inédits sur la 
langue, les mœurs et l'état des esprits dans les 
diverses régions de la France, au début de la Révo- 
lution, suivis du Rapport de Grégoire à la Conven- 
tion, et de lettres de Volney, Merlet-Laboulaye, 
Pougens, Urbain Domergue, etc., avec introduction 
et notes, par A. Gazier. i vol. in-S" de 353 pages. 
Paris, Durand et Pedone-Lauriel, 1880. — II. Études 
sur les idiomes pyrénéens de la région française, 
par Achille Luchaire. i vol. in-8" de 373 pages. 
Paris, Maisonneuve, 1870. — III. Grammaire com- 
parée des dialectes basques, par Ihr. W. I. van Eys. 
I vol. in-S" de 535 pages. Paris, Maisonneuve, 1879. 
— ly. Lou trésor dou Felibrige ou Dictionnaire 
provençal-français , embrassant les divers dialectes 
de la langue d'oc moderne, par Frédéric Mistral. 
I vol. in-4° en cours de publication, livraisons i-i i, 
à Maillane, par Graveson (\'aucluse), chez l'auteur. 
Paris, Champion. — V. Patois des Alpes cottiennes 
(Briançonnais et vallées vaudoises) et en particulier 
du Queyras, par MM. ,I.-A. Chabraxd et de Rochas 
d'Aiglun. i. vol. in-S" de 228 pages. Paris, Cham- 
pion, 1877. — M. Essai d'un vocabulaire étymolo- 
gique du patois de Planclier -les -Mines (Haute- 
Saône), par le docteur \'ictor Poulet, i vol. in- 18 
de 190 pages. Paris, imprimerie Lahure, 1878. — 
MI. Grammaire limousine, par Camille Chabaneau. 
I vol. in-8" de 334 pages. Paris, Maisonneuve. — 

VIII. Glossaire du Morvan, par E. de Chamblre. 
I vol. ia-4" de 9(5G pages. Paris, Champion. — 

IX. Lavarou /107 a vreii-i^^el dastumct lia tract e 
gallek gant L.-F. Salvet. Proverbes et dictons de la 
basse Bretagne recueillis et traduits par L.-F. Sauvé. 
I vol. in-8" de 1G8 pages. Paris, Champion. 

Il est des gens qui attachent une sérieuse impor- 
tance à l'étude de nos patois, et qui ne croient pas 
cette étude moins utile que celle des langues incon- 
nues dont les grammaires et les lexiques ont seuls 
l'honneur d'être admis à concourir pour le prix \o\- 
ney, devant des juges qui peuvent à peine apprécier 
l'effort et sont incompétents pour mesurer le résultat. 
Ceux-là, n^us les approuvons. Il est des gens qui pré- 
fèrent rintelligence du texte de Rabelais (souvent 
incompréhensible sans la science des patois) à celle 
du Mahabaraira, et qui, placés entre un professeur de 
provençal ou de limousin et un professeur de finnois, 
se jetteraient sans hésiter dans les bras du premier : 



! nous sommes de leur avis. 11 en est enfin, — comme 
Pierquin de Gembloux, qui nous paraît bien un peu 
paradoxal, — qui font des volumes pour prouver que 
les patois sont utiles à la diplomatique, à la linguis- 

; tique, à la biographie et à la bibliographie, à la 
géographie, à l'archéologie, à la numismatique, à la 
filiation des peuples, aux légendes et aux rébus anti- 

' ques, aux monuments sigillaires, à la paléographie, à 

I la science héraldique, à l'histoire des mœurs, à l'in- 
sectologie et à la zoologie, à la botanique, à la géolo- 
gie, à l'étymologie, à la grammaire nationale, aux 
langues romanes, — et pourquoi pas à l'escrime et à 
l'art culinaire ? — Ces derniers, nous trouvons qu'ils 
poussent jusqu'à l'excès l'importance qu'ils attachent 
à- une science trop longtemps négligée. 

Parlons sans exagération. A nos yeux, l'étude des 
patois est absolument nécessaire à la connaissance 
approfondie de notre langue et même des langues 
congénères. Nous l'avons démontré par de nombreux 
exemples dans notre ouvrage intitulé : La Grammaire 
française et les grammairiens du xvi'' siècle. Non 
seulement Rabelais, comme nous l'avons dit, est sou- 
vent inintelligible sans la science des patois; nos 
trouvères et nos troubadours le sont encore davan- 
tage, et c'est parce qu'il possède à fond l'idiome cata- 
lan que le savant Manuel Milà y Fontanah, de Barce- 
lone, qui ne parle pas le français, a pu comprendre, 
par exemple, Bertram de Born, dont le langage bas- 
limousin a tant de rapports avec le catalan, et publier 
sa belle étude sur les troubadours. Les patois, qui 
ne sont souvent qu'une langue en retard, comme l'an- 
gevin qui a conservé le langage du xvn"^ siècle, nous 
aident à saisir la physionomie du parler de nos pères. 
Nous ne nous étonnerons plus de voir qu'à la cour 
de Louis XIV on disait un abre, du mabrc, un jar- 
drin, des poumes, un boun'ioume, pour un arbre, du 
marbre, un jardin, des ponimes, un bonhomme, quand 
nous entendrons les paysans de l'Anjou dire les mêmes 
mots avec la même prononciation. Nous .pourrons 

I expliquer à un Séguier pourquoi il a un mouton dans 

: ses armes, à un La \'auguyon (de la famille de Que- 
len) pourquoi il a des feuilles de houx, quand nous 
aurons appris que, par le corrézien, un mouton est 

1 un segui, et, pour le bas-breton, quelen un houx. 

I N'est-il pas intéressant de constater que, lorsque Vu 
et le 1', lorsque 1'/ et le j étaient confondus, certains 

: pays prononçaient non pas avec, mais auec (Anjou); 

I non pasj>, mais ie (Vendée)? 

Mais ces considérations générales nous éloignent 
des ouvrages dont nous nous proposons de parler, et 



16 



LE L I \' R E 



qui, après VexccUcnt Glossaire du centre de la France, 
par le comte Jaubert, les Glossaires normands, de 
Dubois et de Duméril, le Glossaire picard de l'abbé 
Corbiet, etc., viennent si heureusement, non pas 
compléter, mais enrichir la série de nos glossaires 
locaux. 



I 



Nous parlerons d'abord d'un ouvrage d'intérêt gé- 
néral, qui s'applique à l'ensemble des patois de la 
France : les Lettres à Grégoire, publiées par M. Ga- 
bier. 

Cet ouvrage n'est autre chose qu'un tirage à part 
de la Revue des langues romanes, publiée à Montpel- 
lier par une société spéciale qui a rendu déjà de 
grands services à l'étude des dialectes et jiatois méri- 
dionaux. Nous ne ferons qu'un reproche à l'éditeur, 
si ce n'est à rim'primeur : c'est d'avoir adopté une 
disposition typographique un peu confuse, et de 
n'avoir pas établi de différence dans les caractères 
entre les textes publiés et les commentaires dont les 
accompagne M. A. Gazier; il est assez souvent diffi- 
cile de reconnaître, au premier abord,' la part de cha- 
cun. Cette publication n'en présente pas moins un 
grand intérêt : on en jugera par un rapide exposé de 
son contenu. 

On sait que la Convention, préoccupée des obsta- 
cles qu'apportait à l'unité de la France la multiplicité 
des patois, entreprit d'y substituer « la langue dans 
laquelle est écrite la Déclaration des droits de 
l'homme », et décréta, le 8 pluviôse an II, que l'on 
établirait un instituteur français dans cliaque com- 
mune des départements frontières, ceux-ci étant, bien 
plus que ceux du centre, occupés par des dialectes ou 
des patois différents du français. L'initiative de la 
proposition soumise dans ce but à la Convention fut 
prise par Grégoire; mais le savant évêque de Blois, 
avant de faire son rapport, voulut se rendre compte 
des conditions d'existence des patois; il envoya, par 
toute la France, une circulaire contenant quarante- 
trois questions et destinée à provoquer des rensei- 
gnements de même nature sur tous les points qui 
avaient appelé son attention : c'est la collection de 
ces réponses inédites, auxquelles se joignirent d'au- 
tres lettres après le rapport de Grégoire à la Conveii- 
tion, que M. Gazier présente aux amis de la philolo- 
gie française. 

Toutes les questions posées par Grégoire ne sont 
pas purement philologiques; quelques-unes ont un 
caractère plutôt politique. Parmi les premières, plu- 
sieurs n'ont pu être formulées que par un homme 
déjà parfaitement au courant de la science des patois, 
celles-ci par exemple : 

3. Le patois parlé dans votre contrée a-t-il beau- 
coup de termes radicaux, beaucoup de tenues com- 
posés? -— 6. En quoi s'éloigne-t-il le plus de l'idiome 
national? N'est-ce pas spécialement par les noms des 
plantes, des maladies, des arts et métiers, des instru- 
ments aratoires, des diverses espèces de grains, du 
commerce et du droit coutumier? — 9. A-t-il beau- 
coup de mots pour exprimer les nuances des idées et 



les objets intellectuels: — 11. A-l-ii beaucoup de 
jurements et d'expressions particulières aux grands 
mouvements de colère.' — i3. Les finales sont-elles 
plus communément voyelles que consonnes? 

Parmi les questions d'un autre ordre, on remar- 
quera les suivantes : 

10. Le patois a-t-il beaucoup de termes contraires 
à la pudeur? Ce que l'on doit en inférer relativement 
à la corruption des mœurs. — 38. Les gens de cam- 
pagne ont-ils, dans votre contrée, beaucoup de préju- 
gés? — 39. Depuis une vingtaine d'années, sont-ils plus 
éclairés? Leurs mœurs sont-elles plus dépravées? 
Leurs principes religieux ne sont-iis pas affaiblis ? — 
41. Quels effets moraux produit chez eux la révolu- 
tion actuelle r — 43. Les ecclésiastiques et les ci-devant 
nobles ne sont-ils pas en butte aux injures grossières, 
aux outrages des paysans et au despotisme des maires 
et des municipalités? 

Des questions aussi bien posées devaient amener 
des réponses nettes et précises. Malheureusement 
beaucoup de ceux à qui elles s'adressaient n'étaient 
pas suffisamment préparés et tous les renseignements 
fournis n'ont pas la même valeur. Nous voudrions 
pouvoir en citer quelques-unes : nous devons nous 
borner à les signaler aux curieux. Elles se divisent 
en deux catégories, relatives les unes aux dialectes du 
Midi, les autres aux dialectes du Nord; — dialectes 
du Alidi : Languedoc, haut Languedoc (Rouergue), 
Guyenne et Gascogne, Périgord, Auvergne et Limou- 
sin, Dauphiné, Provence; — dialectes du Nord : 
Bourgogne, Alsace, pays Wallon, Picardie, Berry, 
Poitou, Bretagne. 

Un long appendice suit ces réponses; il contient 
d'abord le très important rapport de Grégoire à la 
Convention (pages 289-314); puis de nombreuses 
lettres, entre autres de Volney, de Domergue, de 
Pougens, etc.; enfin divers documents relatifs aux 
patois : table d'un recueil de pièces en patois; textes 
patois; poésies politiques et chansons en patois de 
Toulouse. 

Ce rapide exposé ne suffit pas à faire comprendre 
l'intérêt de la publicaion de M. Gazier; nous serons 
heureux si, dans les limites qui nous sont fixées, 
nous avons pu du moins inspirer aux philologues la 
curiosité de le connaître et de se rendre compte par 
eux-mêmes des ressources qu'ils y trouveront pour 
Fctude comparative des patois. 



II 



Les Etudes sur les idiomes pyrénéens de la région 
française, par M. A. Luchaire, sont un modèle à offrir 
aux linguistes. La méthode en est excellente, la 
science aussi complète que possible, l'exposition pru- 
dente et sagement réservée dans ce qu'elle affirme ou 
conteste. Son livre donne jusqu'à ce jour le dernier 
mot des notions acquises, et il n'est pas probable 
qu'il puisse être dépassé avant une longue période 
de temps et d'études. Son procédé est sûr conime 
celui des sciences exactes. Pas une proposition n'est 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



17 



avancée sans preuves, et celle qui suit est toujours 
préparée par celle qui précède. 

L'auteur ne s'occupe pas seulement de l'état présent 
des idiomes parlés le long de la chaîne des Pyrénées; 
il en recherche l'origine, il leur assigne une place 
entre les langues ouralo-altaïques et les langues amé- 
ricaines; il en suit l'histoire, en détermine les modi- 
fications, distinguant avec soin les mots et formes de 
langage qui se sont introduits dans le fonds ancien, 
par suite des relations de plus en plus fréquentes 
avec les idiomes limitrophes. 

L'ouvrage comprend huit chapitres. Les deux pre- 
miers sont consacrés à la recherche des origines des 
populations pyrénéennes aussi bien dans les temps 
préhistoriques que dans les époques suivantes : les 
noms de personnes et de divinités indigènes, tels 
qu'on les retrouve dans les inscriptions latines du 
pays, lui ont' été d'un grand secours pour cet objet. 
Dans les trois chapitres qui suivent, M. Luchaire 
s'occupe spécialement de la langue basque; dans les 
chapitres V, YI et VII, de la langue gasconne, et dans 
le VIII^ des patois languedociens du comté de Foix et 
des patois catalans du Roussillon et de la Cerdagne. 

Bien que nous n'ayons aucun texte basque anté- 
rieur au xvi^ siècle et que l'un des plus anciens (1541) 
soit le fameux passage basque du discours de Pa- 
nurge, dans Rabelais, la langue basque, parlée en- 
core par environ 140,000 personnes, ne paraît pas à 
l'auteur un monument beaucoup moins ancien que 
les marbres des Pyrénées. Mille causes tendent à faire 
disparaître ce dernier souvenir des Ibère*, ou à en 
altérer le caractère. Grâce à M. Luchaire, nous avons 
une idée claire et précise de ce qu'est Veuskara ou 
basque, de la place qu'il occupe dans la série des 
langues, de la situation et des caractères spécifiques 
de ses dialectes, et des théories diverses auxquelles a 
donné lieu la question si obscure et, jusqu'au prince 
Lucien Bonaparte, si controversée de la composition 
du verbe basque. 

L'étude comparative des dialectes de la langue gas- 
conne nous transporte au milieu des patois romans, 
dont l'auteur fait connaître la phonétique et la 
flexion en éclairant son sujet par des spécimens de 
patois où il a rendu la prononciation populaire aussi 
exactement que possible. Car c'est toujours à l'aide 
de citations empruntées à des textes déjà publiés ou 
inédits qu'il s'applique à faire connaître ces patois; 
décom.posant les mots, dégageant les radicaux des 
affixes ou des suffixes derrière lesquels ils se dissi- 
mulent, M. Luchaire sait retrouver et nous retracer 
l'histoire du gascon comme il le fait aussi de l'eus- 
kara, du languedocien, du pays de Foix et du catalan 
des Pyrénées-Orientales. 

Une carte très bien faite permet de se rendre 
compte aussi exactement que possible et toujours 
clairement de la situation des divers dialectes et 
sous-dialectes, distingués par des teintes différentes 
ou séparés par des traits accentués, selon qu'ils 
appartiennent au domaine du basque, du gascon, du 
languedocien, du catalan, ou aux variétés de chacun 
d'eux. Enfin une table analytique, rédigée selon 
BIBL. MOD. — m. 



l'ordre de l'alphabet, termine le volume et facilite 
les recherches. 

On le voit, l'auteur n'a rien négligé pour traiter à 
fond un sujet qu'il possède mieux que personne; sa 
modestie n'en répudie pas moins la prétention d'avoir 
tout vu et tout dit. « Notre ambition se borne à ouvrir 
une voie qui peut être féconde et à faciliter la marche 
à ceux qui viendront après nous. Il est certain, dit-il 
en terminant, que l'activité scientifique n'a pas besoin 
de prendre l'antiquité classique ou les pays étrangers 
pour objet, et qu'elle trouve, en France même et sous 
nos yeux, ample matière à s'exercer. » Ces paroles 
sont un appel aux jeunes linguistes, une invitation à 
étudier nos idiomes nationaux de préférence à tous 
autres : où trouveront-ils une matière plus digne 
d'intérêt ? 



III 



Avec M. Van Eys, nous retrouvons la langue basque 
et, à défaut de son histoire, la grammaire compara- 
tive de ses dialectes. M. Van Eys est un militant; 
Horace avait prédit sa venue et ses luttes contre le 
prince Lucien Bonaparte lorsqu'il a écrit : Gramma- 
tici certant. Incompétent pour juger les coups portés 
et décider de la victoire, nous ajouterons : Et adhuc 
sub judice lis est. Cependant nous devons dire que 
M. Luchaire, de qui nous venons de parler, semble 
avoir résolu la question en présentant comme «admi- 
rable » le traité sur le verbe basque composé par le 
prince Lucien Bonaparte, et que M. Van Eys, inté- 
ressé dans le débat, déclare insignifiant et erroné. 

On ne s'attend pas à trouver ici ni l'exposé complet 
ni la discussion des théories de M. Van Eys : il nous 
faudrait un volume aussi étendu que le sien. Mais 
nous pouvons du moins rappeler que les dialectes 
basques comparés entre eux par le savant auteur 
sont le biscaien, — qui se produit avec un caractère 
plus archaïque que les autres, et qui compte quatre 
variétés au dire de Zevala, — le guipuzcoan, le la- 
bourdin et le souletin ; ce dernier, plus altéré que les 
précédents. Dans aucun, l'auteur ne voit la parenté 
dont Humboldt et, après lui, M. Luchaire, reconnais- 
sent la certitude entre le basque et l'ibérien. Sur ce 
point, comme sur bien d'autres, il se met en contra- 
diction avec tous les basquisants, et M. Vinson n'est 
pas plus ménagé que le prince Lucien Bonaparte. 

Comme toute grammaire, celle de M. Van Eys com- 
prend deux parties : la lexicologie ou étude des mots 
en eux-mêmes : article, nom, pronom, verbe (huit 
chapitres), adverbe, etc., et la syntaxe. Dans cette 
seconde partie, tout l'effort de l'auteur se porte sur 
le verbe. Si, en effet, la syntaxe de l'article occupe 
une page, celle du nom six pages, celle des diverses 
sortes de pronoms sept pages, celle du verbe en 
absorbe trente-trois; cette partie du discours a toute sa 
prédilection, et il semble que cette préférence s'ex- 
plique un peu par le goût de l'auteur pour un sys- 
tème tout personnel dont l'invention lui appartient, 
et pour ce qu'il appelle lui-même « ses théories sub- 
versives ». 

2 



18 



LE L I \' R E 



M. Van Eys n'est point homme à déserter la lutte 
qu'il s'est fait un plaisir d'engager : que MM. les bas- 
quisants se le disent et répondent à ses provocations; 
de leurs discussions sortira la lumière. 



IV 



M. Frédéric Mistral, l'auteur de Miréio, n'est pas 
seulement un poète, honneur du félibrige; c'est un 
linguiste, et son dictionnaire provençal-français té- 
moigne de recherches infinies et d'un savoir im- 
mense. On en jugera par l'énumération des princi- 
pales matières contenues dans cet ouvrage, monument 
élevé à la gloire du midi, langues, hommes, mœurs, 
histoire et géographie. 

En effet, l'auteur a recueilli, entre autres éléments : 
i" tous les mots usités dans le midi de la France (et 
pour lui, le midi remonte jusqu'au centre, puisqu'il 
y comprend le Puy-de-Dôme et la Charente, en pas- 
sant par la Haute-Vienne), et il les présente toujours 
a.ec de nombreux exemples et des citations d'au- 
teurs; 2" les variétés dialectales et archaïques à côté 
de chaque mot, avec les similaires des diverses lan- 
gues romanes; 3" les radicaux, les formes bas-latines 
et les étymologies; 4" la synonymie; 7" les expres- 
sions techniques de la marine, de ''agriculture, de 
tous les arts et métiers; 8" les termes populaires de 
l'histoire naturelle, avec leur traduction scientifique; 
9° la nomenclature géographique ; 10° les sobri- 
quets particuliers aux habitants de chaque localité; 
II" les noms propres historiques; 12" les proverbes, 
dictons, énigmes, idiotismes et formules populaires; 
i3''les coutumes, usages, mœurs, traditions et croyan- 
ces des provinces méridionales; 14" des notions bio- 
graphiques, bibliographiques et historiques sur la 
plupart des célébrités, des livres ou des faits apparte- 
nant au midi. 

On voit par cet aperçu que nous ne sommes pas en 
présence d'un simple glossaire, mais d'une encyclo- 
pédie complète, ou, comme le dit l'auteur, d'un véri- 
table « trésor ». Si noiis osions exprimer ici quelques 
vœux, nous lui demanderions de faire précéder ou 
suivre son ouvrage d'une liste des écrivains cites, 
avec la date de leur naissance et de leur mort. Il est 
indispensable, en effet, de connaître l'époque où ils 
ont écrit; les exemples joints à chaque mot offriront 
beaucoup plus d'intérêt. Nous voudrions encore que 
M. Mistral exposât en quelques pages les règles de 
son orthographe, et nous dit, par exemple, pourquoi 
il écrit abissin plutôt que abyssin, qui traduit abissin 
et qui lui ressemble si fort. Ne serait-il pas bon aussi 
que les exemples tirés de divers écrivains fussent 
traduits comme ceux qui sont donnés par l'auteur 
lui-même, et que la traduction fût aussi voisine que 
possible du mot à mot? Ainsi, pourquoi traduire 
« viéure d'acord coume lis abiho » par « vivre unis », 
au lieu de : « vivre d'accord comme les abeilles »? 
Pourquoi traduire « faire ana lou cais » par « man- 
ger », au lieu de : « faire aller les dents » ? Enfin, il 
paraiuait utile que M. Mistral joignit à son ouvrage 
une carte indiquant les limites dans lesquelles il 



s'est renfermé, et permettant de distinguer, par des 
teintes différentes, les divers dialectes dont il a re- 
cueilli le lexique. 

Tel qu'il est, l'ouvrage de M. Mistral est, sans con- 
tredit, le plus considérable de tous ceux que la con- 
naissance des patois a permis de produire; un simple 
chiffre permettra d'en juger : les onze livraisons que 
! nous avons sous les yeux comptent 440 pages à trois 
colonnes, de 85 lignes environ chacune, et le dernier 
mot n'est encore que canard. Ni le Glossaire du 
centre de la France, du comte Jaubert, ni le Glossaire 
du Morvan, de M. de Chambure n'ont été composés 
dans les mêmes proportions : aucun autre non plus 
ne témoigne de plus de savoir et de conscience. 



Nos sociétés savantes de province rendent de grands 
services. C'est l'une d'elles qui a publié les Lettres à 
Grégoire sur les patois; c'est du Bulletin de la Société 
de statistique de l'Isère qu'a été détaché et tiré à part 
l'ouvrage de MM. Chabrand et de Rochas d'Aiglun 
sur le Patois des Alpes cottiennes et en particulier du 
Queyras. 

Le patois ou plutôt les variétés de patois dont s'oc- 
cupent MM. Chabrand et de Rochas sont en usage au 
centre même des Alpes, dans les vallées vaudoises de 
Saint-Martin, d'Angrogne et de Luzerne, et dans celles 
du Monetier, de Névache, de Briançon, du Queyras, 
de Vallouise, de l'Argentière, qui forment un pays 
distinct; après avoir été l'une des provinces du 
royaume de Cottius, il conserva jusqu'en 1790, sous 
le nom de Briançonnais, ses institutions, ses mœurs 
originales et son langage particulier. (P. 3.) 

Ce langage, qui est un dialecte de la langue d'oc, 
— ajoutent les auteurs, — est presque devenu une 
langue, grâce aux écrits des Vaudois, écrits qui re- 
monteraient, dit-on, au xm" siècle et qui ont continué 
à se produire de loin en loin jusqu'à nos jours. Mais, 
pressé entre le français et l'italien, il se déforme, 
s'altère plus ou moins selon l'intensité des influences 
qu'il subit, et tend ainsi à se subdiviser en plusieurs 
variétés, dont la plus ancienne et la plus pure jusqu'à 
ce jour est celle de la vallée du Queyras. Cette vallée, 
qui constitue aujourd'hui le canton d'Aiguilles (arron- 
dissement de Briançon), compte environ 6,000 habi- 
tants répartis en sept communes, nombre en quelque 
sorte cabalistique que l'on retrouve dans beaucoup 
d'autres vallées. Les habitants, parqués dans un bas- 
sin profond, d'où ils ne peuvent communiquer au 
dehors que par quatre cols placés à une altitude de 
2,320 à 2,669 mètres, résistent mieux que d'autres 
aux causes d'altération qui pourraient modifier leur 
patois; mais ce patois n'en est pas moins appelé à 
disparaître à mesure que l'instruction s'y répand, 
favorisée par les veillées des longs hivers, que les 
militaires reviennent de leurs congés, que le besoin 
du bien-être et la nécessité des échanges se pro- 
pagent. Il était donc utile autant qu'urgent de re- 
cueillir des mots et des formes de langage qui, dans 
l'enchaînement des études philologiques, peuvent 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



l'J 



combler une lacune et fournir une transition. 
Comme exemple des rapprochements qui peuvent 
se faire entre des idiomes divers, nous remarque- 
rons que, dans la vallée de Barcelonnette, on dit, 
comme en espagnol et en gascon, non pas nous et 
vous, mais nous autres, vous autres {nous outrés, vous 
outrés; esp. nosotros, vosotros) quand ces pronoms 
sont sujets du verbe; les Vaudois, après un b ou unp, 
mettent parfois un i où nous avons / ; ils disent 
pia:[^a, comme en italien, où nous disons place. En 
Anjou et en Morvan, cette mutation de / en i est de 
règle constante : place, blanc, bleu, pour place, blanc, 
bleu, etc. La troisième personne du verbe être est es 
et non è comme en italien, ou est comme en français; 
cet s final à la troisième personne est espagnol. 

MM. Chabrand et de Rochas ont fait précéder leur 
glossaire d'une grammaire; le glossaire lui-inême 
occupe les pages 29-141; suivent des exemples des 
dialectes et patois des régions voisines du Queyras : 
vaudois ancien et moderne, briançonnais ancien et 
moderne, Oulx, Pragelas, Monêtier, Embrun, Barce- 
lonnette, piémontais, italien (pages 141-161), et plu- 
sieurs de ces exemples, par suite d'un accord tacite 
entre les linguistes, sont autant de versions diffé- 
rentes de la parabole de TEnfant prodigue, donnée 
aussi par M. Luchaire, par M. de Chambure et par 
d'autres. Le volume se termine par un recueil métho- 
dique et étymologique des noms de lieux du Quey- 
ras et des contrées contiguës : c'est là, à nos yeux, la 
partie la plus utile du travail de MM. Chabrand et 
de Rochas, celle qui pourra rendre le plus de ser- 
vices à la philologie comparée. 



VI 



Les auteurs du glossaire des Alpes cottiennes et 
surtout du Queyras avaient concentré leurs recher- 
ches sur un point déjà très restreint : c'était une 
garantie d'exactitude, car nul n'ignore que deux vil- 
lages séparés par quelques kilomètres admettent des 
différences notables dans leur patois : en Anjou, 
François, qui se dit à Saint-Mathurin, devient Fran- 
çais à la Rochelle (5 kilona.). Voici un autre ouvrage 
qui ne se meut pas dans des limites moins étroites: 
c'est l'Essai d'un Glossaire étymologique du patois de 
Plancher-ies-Mlnes. — Ce patois, parlé dans une com- 
mune de la Haute-Saône, est un rameau du patois 
bourguignon. Le glossaire qu'en a recueilli M. le doc- 
teur Poulet en est utile, comme toute nomenclature 
de ce genre, et l'auteur n'a pu le rédiger, dans la 
forme qu'il lui a donnée, qu'après de longues recher- 
ches; mais il est regrettable qu'il ait obéi à des 
préoccupations un peu systématiques et que son prin- 
cipal travail ait porté sur la découverte d'étymologies 
souvent par trop fantaisistes. A qui fera-t-il croire, 
par exemple, que çoron (ciron) vient de centrum ou 
xévTpov (aiguillon), et que, — conclusion bien inatten- 
due, comme il le dit lui-même, — clron et centre sont 
deux mots complètement identiques? Ne nous sup- 
pose-t-il pas une sagacité trop ingénieuse, lorsqu'il 
affirme « qu'on entrevoit aisément pour quelle raison 



les anciens ont désigné le centre du cercle par le nom 
de l'aiguillon de l'abeille et comment nos ancêtres 
ont été amenés à appeler l'insecte destructeur des 
vieux bois du nom du centre du cercle, confondu 
peut-être avec le cercle lui-même » ? — Voici un autre 
passage : « En étudiant le patois de Plancher-les- 
Mines, on ne tarde pas à s'apercevoir que mouton est 
l'échelon intermédiaire entre moîife (motte) et moutenl 
(taupe). Évidemment, moute est un dérivé de montem, 
au sens de monceau, dans Pline. Donc le mouton a été 
ainsi appelé à cause de l'aspect inégal, moutonné de sa 
toison, qui offre une ressemblance grossière à un sol 
couvert de mottes », etc., etc. — Toutes ces étymolo- 
gies ne sont pas sérieuses. Tenons-nous-en à la no- 
inenclature des mots. 

Une simple remarque encore. Les formes bleu, 
blanc pour bleu, blanc ne sont point spéciales au 
patois de Plancher-les-Mines, et ne forment point «un 
phénomène capital, une ressemblance phonétique 
(avec l'italien) unique dans la grammaire des langues 
romanes ». On les retrouve en Anjou, entre Angers 
et Saumur, et de même en Limousin : plante pour 
plante. 

VII 

De l'est, nous passons dans le centre, et nous y 
trouvons la Grammaire limousine de M. Camille Gha- 
baneau. C'est la grammaire d'un patois, d'un dia- 
lecte si l'on veut, que M. Mistral a compris avec rai- 
son parmi ceux de la langue d'oc. 

En même temps que le latin, soumis à des altéra- 
tions différentes selon les conditions diverses des 
pays où il s'était établi, donnait naissance au portu- 
gais, à l'espagnol, à l'italien, au valaque, il se divi- 
sait en France en deux grandes familles, séparées, 
selon Schlegel, par une ligne imaginaire allant de la 
Loire au lac de Genève : au nord était la langue d'oil, 
au midi la langue d'abord connue sous le nom de 
langue provençale, inais à laquelle, selon M. Manuel 
Milà y Fontanah (de las Trovadores en Espagna, 
p. 14), le troubadour grammairien Ramon Vidal 
donna le nom de langue limousine, nom qui a pré- 
valu en Espagne, bien que la France ait adopté plus 
tard, à la suite de Bernard d'Auriac (i285), celui de 
langue d'oc, consacré par Dante. 

Le nom de langue limousine, dû à la grande re* 
nommée de ses principaux troubadoursj Bertram de 
Born et Giraud de Borneil, ne s'est plus maintenu^ 
dans les temps modernes, que pour le « dialecte 
parlé, — dit M. Chabaneau, — dans la plus grande 
partie des départements de la Haute-Vienne, de la 
Corrèze, de la Dordogne, et à peu près dans le tiers 
de la Creuse et le quart de la Charente. Il est borné 
au midi par les dialectes de la Gascogne etduQuercy, 
conhne à l'est avec celui de l'Auvergne, et va se 
perdre, au nord et à l'ouest, dans les patois de 
langue d'oil, berrichon, poitevin, saintongeois. » 

Les limites tracées ici en termes suffisamment élas- 
tiques, sans manquer de précision, par l'auteur de la 
Grammaire limousine déterminent la partie de la 
France dont il a étudié le langage. Ce langage lui- 



-m 



LE L 1 \' R E 



même se divise en haut limousin et bas limousin, 
séparés entre eux par le périgourdin, dont le type 
principal est la variété parlée à Nontron. 

L'ouvrage de M. Chabaneau se divise en deux par- 
ties : 1° phonétique ou étude des lettres et de leur 
prononciation; 2° parties du discours comprenant, 
en trois livres distincts, les mots variables, substan- 
tifs, adjectifs et pronoms; puis le verbe; enfin les 
mots invariables, adverbe, préposition, interjection. 

Le but de l'auteur étant d'étudier la langue con- 
temporaine, ce n'est que par de rares échappées qu'il 
pénètre dans la langue de ces troubadours qui avaient 
fait la gloire du parler limousin, et encore c'est à 
peine s'il en cite quelques-uns. Nous regrettons cette 
manière de procéder. Une étude approfondie du 
passé, facilitée par tant d'écrivains antérieurs et 
notamment par le savant Milà y Fontanah, de Barce- 
lone, aurait jeté sur le présent d'utiles lumières. 

Disons, en terminant, que la Grammaire limousine 
de M. Chabaneau, excellente d'ailleurs, a paru 
d'abord, comme les Lettres à Grégoire, dans la 
savante Revue des langues romanes, de Montpellier. 



Un des meilleurs glossaires que nous ayons, et qui 
mérite d'avoir sa place auprès du Glojsaire du centre 
de la France, du comte Jaubert, est sans contredit 
le Glossaire du Morvan, de M. de Chambure. Il n'est 
pas jusqu'à l'impression qui ne fasse honneur à 
l'habile typographe morvandeau qui s'en est chargé, 
M. Dejussieu, à Autun. 

M. le comte Jaubert avait compris le patois du 
Morvan dans ceux du centre de la France. Mais 
n'était-il pas imprudent d'englober dans une famille 
unique les idiomes de plusieurs provinces séparées 
les unes des autres par des divergences dialectales 
assez marquées ? Ainsi comprises, dit avec raison 
M. de Chambure, la collection n'est plus l'expression 
d'un langage particulier qui a sa grammaire, sa syn- 
taxe, sa phonétique surtout. Elle est d'ailleurs fatale- 
ment incomplète et souvent inexacte; ces cueillettes 
faites à la hâte sur une terre lointaine et ce savoir 
improvisé ne peuvent inspirer une entière confiance. 
Le meilleur glossaire serait le plus circonscrit, et 
celui d'un village présenterait plus de garanties que 
celui d'une région entière. Mais se restreindre ainsi 
serait rendre nécessaire une infinité de lexiques qui, 
pratiquement, ne sauraient être exécutés. 11 vaut donc 
mieux prendre une contrée aussi nettement délimi- 
tée qu'il est possible, et, en l'étudiant, signaler les 
variétés qui se sont produites d'un point à l'autre du 
territoire. C'est ce qu'a fait M. de Chambure, lors- 
qu'il a voulu nous présenter ce langage morvandeau 
qui se parle « du nord au sud, de la Morlande 
d'Avallon à l'Appenelle de Luzy, et, de l'est à l'ouest, 
du Champ de Mars d'Autun à la Madeleine de Veze- 
lay ». 

Le Glossaire proprement dit est précédé d'une In- 
troduction écrite avec beaucoup de charme, beaucoup 
de savoir, et de notes grammaticales contenant, avec 



des indications nombreuses et précises sur la pro- 
nonciation, l'emploi, les mutations des lettres, une 
étude approfondie des parties du discours et particu- 
lièrement du verbe. A la suite vient une longue 
nomenclature des dictionnaires et autres ouvrages 
consultés par l'auteur : nous avons été surpris de n'y 
trouver cités ni le dictionnaire de Nicot (i" édition, 
iSyS), ni celui de Cotgrave (iG5o), ni ceux de Oudin 
ou de Monet (1624), ni le Dialogue du nouveau lan- 
gage françois italianisé, de Henri Estienne; tous ces 
ouvrages lui auraient fourni des éléments précieux. 
Toutefois la liste des auteurs qu'il a mis à contribu- 
tion a permis à M. de Chambure de multiplier les 
rapprochements ingénieux, les comparaisons instruc- 
tives. 

Avec une modestie digne de son grand savoir, 
M. de Chambure dit de son Glossaire : « En dépit de 
nos longues recherches, nous ne le croyons pas com- 
plet. Il n'est guère possible de ramasser du premier 
coup dans un cadre donné tout le langage d'une 
population. Beaucoup de mots, les plus intéressants 
peut-être, restent en dehors de cette première récolte 
parce qu'ils se présentent rarement dans l'usage. » 
Ces bonnes paroles nous permettent d'espérer qu'il 
donnera quelque jour un supplément à son travail. 
En prévision de cette publication nouvelle, nous 
nous permettrons de lui demander si le langage 
morvandeau n'admet pas quelques-uns des termes 
suivants qui nous viennent spontanément à l'esprit, 
et qui sont en usage dans une province peu éloignée, 
sinon contigué, l'Anjou, qu'il cite souvent : achalé, 
pour 'ennuyé; à-dents, être à-dents, pour fatigué; 
bourrier, pour poussière, ordures à balayer; men- 
quiers, mentiers {endementiers,v. fr.), pour peut-être; 
caquin, pour caillou; roucher, pour ronger; il a ré- 
pond, pour répondu; là-loin, pour là-bas; vietis-va 
donc, pour viens donc, etc., etc. — Là encore, il 
retrouveraitjartirùî, que Frémont d'Ablancourt, neveu 
du traducteur de Lucien, Perrot d'Ablancourt, note 
comme employé à la cour (voy. Dialogue des Lettres, 
à l'imitation d'un jeu d'esprit analogue de Lucien, et 
qui figure dans la traduction donnée par son oncle). 

M. de Chambure ne nous en voudra pas de lui 
fournir ces indications : il en pourra tirer parti pour 
une nouvelle édition ou un supplément. Mais tel 
qu'il est, son Glossaire est fait avec un soin, un 
savoir qui ne méritent que des éloges. Non seulement 
on trouve à la suite d'un mot les équivalents en usage 
dans les patois plus ou moins voisins et dans les 
langues étrangères, mais encore l'auteur a cherché 
dans nos anciens textes d'innombrables exemples; 
de plus, à propos de tous les vocables qui s'y prêtent, 
il rappelle des mœurs, des coutumes locales, et lors- 
qu'il sort des détails techniques, il a le mérite rare 
pour un érudit de parler avec beaucoup de charme 
et d'agrément : c'est ce que prouvera la lecture des 
articles consacrés aux mots loup-vàrou, deveune, gros, 
flottage, coquin, etc. 

Le Glossaire du Morvan sera donc — on le voit 
par ce qui précède — toujours consulté avec fruit, et 
souvent lu avec plaisir. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



21 



IX 

En terminant, nous demandons la permission de 
citer, sans nous arrêter à Tétudieren détail, le recueil 
de proverbes et dictons de la basse Bretagne, re- 
cueillis et traduits par M. Sauvé. Les moralistes et les 
philologues y trouveront des vestiges de mœurs, de 
coutumes, de croyances imparfaitement connues, et 
surtout, ainsi qu'il le dit, des formes d'esprit et de 
langage qui s'effacent de jour en jour. C'est un tra- 
vail de longue patience qui s'ajoutera utilement au 
Recueil de proverbes bretons de A. Brizeux. 

Ch.-L. Livet. 

L'Egale de l'homme, lettre à M.Alexandre Dumas, 
par Emile de Girardin. i vol. in-i8. Paris, Calmann 
Lévy, 1881. — Prix : 2 fr. 

Si M. de Girardin se bornait à dire que la femme 
n'est au-dessous de l'homme ni par l'esprit ni par les 
sentiments, je serais tout disposé à me ranger à son 
avis. Je suis même très convaincu en mon particulier 
que s'il y a plus de savants que de savantes, il y a 
aussi plus de sots que de sottes. Mais l'auteur vou- 
drait que la femme et l'homme, sous prétexte que 
l'une n'est pas plus bête que l'autre, fussent appelés 
à s'occuper ensemble, sur le pied d'une égalité par- 
faite, de toutes les affaires publiques, et, à mon sens, 
il y a beaucoup de causes sérieuses pour qu'il ne 
puisse en être ainsi. 

Entre la femme et l'homme, il n'existe réellement 
ni infériorité ni supériorité : il y a différence, voilà 
tout. Les sentiments et les facultés différent dans 
l'ordre moral comme les organes dans l'ordre phy- 
sique, car le cœur et l'esprit ont un sexe, George 
Sand nous l'a dit. C'est pour cela seulement que 
l'homme et la femme ne sont destinés ni à jouer les 
mêmes rôles ni à remplir les mêmes fonctions. 

M. de Girardin demande avec raison que le travail 
manuel dans la fabrique, dans l'usine, dans l'atelier, 
soit interdite la femme, parce qu'il est incompatible 
avec les soins qu'exigent les enfants lorsque leur mère 
veut les bien élever, parce qu'il faut que le ménage 
soit proprement tenu; il demande en outre, et il fait 
bien, que les mères, quelle que soit leur condition ou 
leur fortune, nourrissent elles-mêmes leurs enfants ; 
et c'est parce qu'il a raison de demander tout cela 
qu'il a tort, selon moi, de demander autre chose. 

Pourquoi vouloir que les fîmmes soient à tout et 
partout, qu'elles s'occupent des affaires si multiples 
de la famille et en même temps des affaires de la na- 
tion? Quand on leur aura octroyé le beau droit d'être 
éligibles, elles deviendront députés, sénateurs, diplo- 
mates, sous-secrétaires d'État, ministres même, fonc- 
tions qu'on sait très absorbantes ; elles appartiendront 
à un groupe, elles seront membres de plusieurs com- 
missions, et il restera fort peu de place, dans ces 
existences surmenées, pour les soins du ménage et les 
exigences de l'allaitement. 

On ne saurait nier que les femmes n'aient autant 



que nous des aptitudes intellectuelles: il en est qui 
sont peintres et d'autres écrivains; il y en aurait da- 
vantage si l'instruction chez elles était plus répandue, 
car les arts et les lettres se concilient à merveille avec 
les occupations et les devoirs de la vie intérieure. 
Qu'elles deviennent bachelières comme nous sommes 
bacheliers, je n'y vois aucun obstacle : elles appren- 
nent trop facilement l'italien et l'allemand pour 
qu'elles ne puissent apprendre avec un égal succès 
le grec et le latin. Mais est-ce à dire, cela étant, qu'il 
soit utile pour leur bonheur et pour le bien de la so- 
ciété qu'elles promulguent des lois ou qu'elles gagnent 
des batailles? 

La vérité est qu'il faut, pour être sage et ne rien 
bouleverser, laisser à chacun le soin de remplir sa 
tâche selon ses forces et ses facultés. Cela sera néces- 
saire encore pendant très longtemps. « A chacun sa 
fonction, dit excellemment M. de Girardin : à lui de 
travailler pour elle'; à elle d'être le repos dans un in- 
térieur qu'elle s'applique à lui faire aimer. » Si, à la 
rigueur et dans les circonstances exceptionnelles, — 
heures de crise ou de dévouement, — la femme peut 
faire l'office de l'homme, l'homme, en revanche, ne 
peut pas toujours remplacer la femme; c'est là son 
genre d'infériorité. La femme est destinée à nourrir, 
à élever ses enfants, à gouverner sa maison, et cela 
suffit amplement pour la retenir au foyer domestique. 
En admettant qu'elle soit appelée à rendre de grands 
services au dehors, à l'Assemblée ou à la cour d'as- 
sises, ces services ne la dispenseraient pas de ceux que 
la nature lui impose au dedans, et ces derniers, je 
n'hésite pas à le dire, l'emportent de beaucoup sur les 
autres. Il faut quelqu'un à la maison, personne ne 
songe à le contester, et l'on ne conteste pas davantage 
que ce quelqu'un ne peut être que la femme. 

Ajoutons que la femme n'a pas le tempérament de 
l'homme; elle est nerveuse et sensible; elle a une 
mauvaise santé. C'est une blessée, Michelet a insisté 
un peu longuement sur ce point, mais au fond il avait 
raison. Il n'était pas, du reste, le premier à le consta- 
ter : « La femme est malade six jours par mois, l'un 
portant l'autre, ce qui fait au moins un cinquième de 
la vie, » écrivait Gahani au dernier siècle. « Ensuite 
viennent les grossesses et les nourritures des enfants 
qui, à le bien considérer, sont deux grandes maladies; 
les femmes n'ont donc que des intervalles de santé à 
travers une maladie continuelle. » 

Ce sont là encore de graves motifs pour éloigner la 
femme des affaires publiques. Peut-être sera-t-il sage 
d'en tenir compte le jour où l'on décidera qu'elle doit 
entrer dans la lice. Quelles que soient les ardeurs et 
la puissance de volonté des promoteurs de l'indépen- 
dance féminine, ils n'empêcheront pas que la nature 
n'ait ses droits. Ce sont à peu près les seuls en ce 
monde qui soient imprescriptibles. 

Si j'étais un de ces hommes qui ont qualité pour 
souffler les inspirations et propager les idées géné- 
reuses, je serais comme eux très soucieux du sort de 
I la femme ; aussi, laissant là, pour le moment du moins, 
les utopies et les rêves, je commencerais par recher- 
cher les moyens de rétribuer le travail de l'ouvrière, 



'>2 



LE L I \' R E 



afin de lui donner ce qu'on lui a refusé jusqu'ici : le 
droit à l'honneur. Aucune tâche ne me semble plus 
opportune et plus utile; aucune n'est plus digne 
d'exercer le talent et l'intluence d'un ami de l'huma- 
nité. En attendant des réformes qui, aux yeux de M. de 
Girardin lui-même, ne sont réalisables que dans un 
avenir lointain, il y a là un grand pas à faire dans la 
voie de la justice et du progrès. On parle de l'inéga- 
lité qui existe, dans notre organisation sociale, entre 
l'homme et la femme; mais où cette inégalité est-elle 
plus criante, plus odieuse que dans les salaires? L'ou- 
vrière travaille douze heures comme l'ouvrier, quelque- 
fois davantage, et il arrive très rarement que ce qu'elle 
gagne par cet effort quotidien lui permette de vivre 
honnêtement. Pour quel motif la journée de l'homme 
est-elle en moyenne de 6 à 8 fr. tandis que celle de 
la femme nejdépasse pas 2 ou 3 fr. ': La couturière et 
la modiste ne valent-elles pas le tailleur et le chape- 
lier? Le travail du velours et de la soie est-il plus 
médiocre que celui du drap ? Une robe est-elle au- 
dessous d'un habit? Le linge n'est-il pas aussi utile 
que la chaussure? La somme d'intelligence et d'efforts 
n'est-elle pas la même des deux côtés ? 

Dussé-je m'exposer au reproche d'être un homme à 
courte vue, voilà, selon moi, une question intéressante 
au premier chef et qui mériterait d'être étudiée avant 
toute autre. N'attendons pas, pour la résoudre, que 
les femmes, devenues législatrices ou femmes d'Etat, 
suscitent elles-mêmes les mesures qui devront les 
protéger. 



Puisque tant de choses restent à faire pour assurer 
à la femme sa part de privilèges et lui donner sa place 
légitime dans la société, courons au plus pressé. Fai- 
sons que l'épouse, pendant que son mari la représen- 
tera dans les comices, préside en paix à l'éducation 
de son petit monde et à la direction de sa maison; fai- 
sons aussi que la jeune fille, sans famille ou sans 
ressources, puisse vivre avec honneur du produit de 
son travail. 

C'est la force de l'habitude sans doute, mais autant 
je me plais à voir la femme chez elle, vaquant aux 
affaires intérieures, veillant à tout et se dévouant à 
tous, autant j'ai peine à me la figurer sur la place pu- 
blique ou à la tribune. Et, lorsque faisant violence à 
mon imagination, je me la représente, soit dans les 
réunions électorales, usant de tous ses charmes pour 
conquérir des suffrages, soit au sein de l'Assemblée, 
haranguant, interrompant ou trépignant, je me de- 
naande quels seront les moyens d'action les plus vic- 
torieux sur le public ou sur la majorité. On sait de 
quoi est capable la galanterie française : ses prouesses 
sont enregistrées dans les fastes de notre histoire et 
elle a ses germes toujours vivaces dans notre prover- 
biale légèreté. L'espace me manque pour déterminer 
quelle part elle prendrait dans les succès d'une can- 
didate ou dans les triomphes d'une chefesse de groupe ; 
mais je livre ce côté de la question, plein d'enseigne- 
ments et de surprises, aux méditations de mes ai- 
mables compatriotes. 

Charles Rozan. 



THEOLOGIE 



RELIGION — ECRITURE SAINTE LITURGIE 



Saint Martin, par A. Lecov de la Marche. — Tours, 
Alfred Marne et fils, i vol. in-8". — Prix : 25 fr. 

Saint Martin est le plus populaire des saints de 
France et peut-être, après la Vierge et saint Pierre, de 
toute la chrétienté latine. Plusieurs milliers d'églises 
lui sont dédiées sur toute la surface du sol chrétien, 
et près de quatre mille, en notre seul pays, l'ont choisi 
pour patron. Il n'est pas de saint qui ait été plus inti- 
mement mêlé à notre histoire, et c'est une de ses re- 
liques qui, avant l'enseigne de saint Pierre et avant 
l'oriflamme, nous a servi de drapeau. C'est vraiment 
le saint qui a fait la nation française; c'est vraiment 
le saint national. 

Pour écrire une histoire à la gloire d'un tel saint, il 
fallait un véritable écrivain, qui fût doublé d'un érudit 
et possédât une méthode sévère avec une grande ri- 
gueur de sens chrétien. M. Lecoy de la Marche réunit 
toutes ces qualités, dont l'assemblage est si rare en un 
seul esprit, et c'est lui qui, entre tous nos savants, sem- 
blait tout particulièrement désigné pour mener une 
telle œuvre à bonne fin. A l'Ecole des chartes, il a puisé 
les secrets de la vraie méthode scientifique et s'est dès 



lors consacré aux origines nationales et religieuses de 
la France. On se souvient encore de sa thèse « sur 
l'Autorité de Grégoire de Tours», qui lui fit de chauds 
amis et de puissants adversaires; de son beau livre 
sur la « Chaire française au xiii" siècle » et de ses 
trois volumes sur « René d'Anjou », qui lui ont valu 
la plus haute des récompenses académiques. Il revient 
aujourd'hui, plein de zèle, à ses premières, à ses plus 
chères études : depuis plusieurs années il compile les 
notes de ce saint Martin, et le prépare page par page, 
mot par mot. Cette œuvre, où il a voulu se dépenser 
tout entier, est la résultante de tous les travaux de sa 
vie. 

Le temps est venu d'écrire la vie des saints autre- 
.nent qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Au moyen âge, on ne 
se passionnait guère que pour la beauté des légendes 
naïves, et le seul miracle ravissait lésâmes; mais notre . 
siècle veut autre chose, et M. Lecoy de la Marche l'a 
merveilleusement compris. Les questions sociales sont 
ù l'ordre du jour, et nous exigeons qu'on écrive enfin 
une histoire sociale des saints. « Quelle a été leur in- 
iluence sur les idées, sur les doctrines, sur les institu- 
tions de leur temps? Quels éléments nouveaux ont-ils 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



23 



apportés à la société au milieu de laquelle ils ont vécu r 
Quelle transformation lui ont-ils fait réellement su- 
bir? «Voilà les problèmes qui nous passionnent; voilà 
ceux que M. Lecoy de la Marche s'est principalement 
attaché à résoudre ; voilà l'hagiographie de l'avenir. 

Respectueux de la légende et croyant au miracle, le 
nouveau biographe aime surtout à voir saint Martin 
aux prises avec les deux monstres qui menaçaient la 
société de son temps, avec l'arianisme et le paganisme. 
Il ne s'attarde pas à raconter toutes les fables que les 
siècles postérieurs ont accumulées autour de cette 
belle vie : il n'étudie que l'influence exercée par saint 
Martin vivant, par saint Martin mort. C'est là toute la 
division de son livre, et il n'en est pas de plus logique : 
/. Saint Martin durant sa vie. IL Saint Martin après 
sa mort. Dans sa première partie, il considère tour à 
tour le soldat, le moine, l'évêque, l'apôtre; dans la 
seconde, il expose l'histoire de ce corps miraculeux 
de saint Martin qui, durant de si longs siècles, a attiré 
les peuples, com.me l'aimant attirele fer; il nous fait con- 
naître le culte dont l'apôtre des Gaules a été l'objet de- 
puis le iv^ siècle jusqu'à nos jours; il nous montre son 
influence radieuse sur les institutions, la littérature et 
l'art. Le style est chaud et coloré, et M. Lecoy de la 
Marche n'est pas de ceux qui craignent de se laisser 
envahir par l'enthousiasme. Au service d'une science 
austère il met une parole ardente. 

Il restait à donner à ce livre une illustration vrai- 
ment digne de l'auteur qui l'a écrit et du saint qui en 
est l'objet. Cette illustration devait offrir un carac- 
tère historique et ne renfermer aucun élément fantai- 
siste. 

« Comment les peintres et les sculpteurs de tous les 
temps ont-ils compris, comment ont-ils exprimé la 
figure de saint Martin ? » C'est à cette question que 
répondent les trente planches hors texte de cet ouvrage. 
Pour être complet, il en aurait fallu plus de mille : les 
éditeurs ont dû se restreindre et se contenter de repro- 
duire les œuvres-types, celles qui représentent à elles 
seules toute une époque, tout un pays, toute une école. 
Depuis la mosaïque de Milan, où triomphe encore l'im- 
mobilité byzantine, jusqu'à ces splendides théories 
d'Hippolyte Flandrin qui ornent notre basilique pari- 
sienne de Saint-Vincent-de-Paul, l'espace est long à 
franchir, mais la route n'est point ennuyeuse. Les plus 
beaux traits de la vie réelle du grand apôtre n'ont pas 
encore (qui le croirait?) servi de matière à un seul 
bas-relief, à un seul tableau ; et c'est ce qui a décidé 
MM. Mame et fils à demander à des artistes de haute 
valeur dix compositions originales, destinées à mettre 
en lumière d'incomparables scènes et qui méritaient 
cent fois l'honneur d'une interprétation artistique. 

Des culs-de-lampe à tous les chapitres complètent 
les trente grandes planches et servent, de concert avec 
elles, à faire connaître, suivant l'ordre des temps, l'ico- 
nographie populaire de celui qui évangélisa toutes les 
campagnes des Gaules. Quant aux vingt-deux lettres 
ornées, que M. Ciappori a si ingénieusement com- 
posées d'après l'ornementation des Catacombes, il suf- 
fira de dire que ces représentations, empruntées aux 
saintes cryptes où vécurent tant de convertis, ne sont 



pas déplacées dans un livre où l'on raconte la conver- 
sion de tant d'idolâtres. 

Tel est ce livre, et telle est son illustration. 

Cette œuvre s'adresse à tous ceux qui, aimant l'É- 
glise, s'intéressent à son histoire, et qui, aimant la 
France, se plaisent à remonter à ses origines. Elle 
s'adresse à tous les érudits que ces nobles questions 
préoccupent, et à ces milliers d'églises qui sont consa- 
crées à saint Martin. Chacune d'elles — nous en som- 
mes certain — tiendra à honneur de posséder l'œuvre 
la plus complète et la plus belle dont leur patron ait 
encore été l'objet. Il n'est pas de bibliothèque chré- 
tienne et française où sa place ne soit nécessairement 
marquée. En attendant la reconstruction de la basi- 
lique de Tours, en attendant qu'une statue gigantesque 
y soit enfin élevée à cet illustre saint qui fut plus 
grand que Descartes, le succès certain de ce beau livre 
sera comme une sorte de manifestation pacifique en 
l'honneur de celui sans lequel nous ne serions sans 
doute ni Français ni chrétiens. z. 



Manuel de l'histoire des religions. Esquisse 
d'une histoire de la religion, jusqu'au triomphe des 
religions iiniversalistes, par C.-P. Tiele, profes- 
seur d'histoire des religions à l'université de Leyde. 
Traduit du hollandais par Maurice Vernes. Paris, 
Ernest Leroux, 28, rue Bonaparte. 

Un bon manuel est toujours une œuvre difficile; 
c'est une nécessité d'avoir pour toutes les sciences 
un résumé substantiel et précis de ce qu'il faut indis- 
pensablement connaître. Mais la grande difficulté, 
c'est d'éviter le trop et le trop peu; c'est, comme le 
navigateur de la fable, de passer à distance égale entre 
Charybde et Scylla. M. Tiele, l'éminent professeur 
de l'université de Leyde, y a parfaitement réussi 
pour la science des religions, et il l'a fait de manière 
à nous permettre d'approfondir, si nous le voulons 
bien, l'intéressant sujet qu'il a mis à notre portée. 
Son Esquisse constitue donc un grand service rendu 
à ceux qui veulent étudier l'histoire de la religion. 
Ce service, le public français doit en être particuliè- 
rement reconnaissant à M.Maurice Vernes; intrépide 
travailleur, M. Vernes ne s'est pas contenté de tra- 
duire l'œuvre d'autrui; nous lui devons encore une 
Revue de l'hisfoire des religions, qui contribuera à 
en propager l'étude dans notre France, encore hési- 
tante entre les superstitions des uns et les négations 
des autres, entre le dédain superbe de toute foi et la 
foi par trop naïve du légendaire charbonnier. 

L'histoire des religions a pour but de « montrer 
comment l'idée d'un rapport entre l'homme et les 
puissances surhumaines auxquelles il croit s'est dé- 
veloppée chez les différents peuples ». Cette idée est, 
quoi qu'on en dise, un phénomène universel; on n'a 
jamais rencontré en effet de tribu ou de nation, 
M. Tiele l'assure avec raison, qui ne crût en des 
êtres supérieurs. Les peuples sauvages d'aujour- 
d'hui nous offrent les traces du plus ancien état reli- 
gieux de l'humanité, Vanimisme, c'est-à-dire la foi en 
l'existence d'esprits desquels l'homme se considère 



LE L I \' K E 



comme dépendant. L'animisme primitif n'exclut ni 
la croyance en un grand Esprit supérieur, ni une 
vague idée d'une vie ultérieure; il a même pu con- 
duire les peuples du Pérou et du Mexique et les 
Finnois à de remarquables progrès; mais, au fond, il 
a pour mobiles principaux la terreur et Tintérct. 
Chez les peuples que les circonstances, des migra- 
tions, le commerce ou la guerre, ont amenés à une 
civilisation relative, l'animisme se perfectionne et, 
par une évolution analogue à celle des organismes 
primitifs dans le système de Darwin, se transforme 
insensiblement en un polythéisme plus ou moins 
élevé. Les esprits inférieurs passent alors à l'état de 
dieux de second ordi-c, gouvernant telle ou telle par- 
tie de la nature, et, plus [heureux que les autres, le 
grand Esprit est promu au grade suprême. C'est ce 
que nous voyons se produire chez les Chinois, chez 
les Égyptiens, chez les Sémites et chez les Ariens ou 
Indo-Européens de toutes les branches. 

Mais le polythéisme n'est qu'une étape dans la voie 
sacrée du développement religieux. Tandis que les 
uns, comme les Chinois, y restent arrêtés, en dépit 
ou peut-être même à cause de la réforme presque 
libre-penseuse de Confucius, les autres, conduits par 
un pressentiment du triomphe de la lumière sur les 
ténèbres, s'acheminent lentement vers des horizons 
nouveaux. Quelques-uns, les Indiens et les Égyp- 
tiens par exemple, réduisent de plus en plus le 
nombre de leurs dieux; mais ils n'arrivent qu'à des 
conceptions trinitaires et voient leurs progrès entra- 
vés, ou bien par un culte superstitieux et lascif, ou 
bien par un développement exagéré de la hiérarchie 
ecclésiastique, ou bien encore par les plus graves 
iniquités sociales. Ces excès amènent parfois de for- 
midables soulèvements religieux, comme celui dont 
le brahmanisme a été l'objet delà part du bouddhisme; 
mais ces révoltes, malgré les réformes qu'elles susci- 
tent, finissent par échouer; elles ne font, en somme, 
que le vide dans l'âme et ne conduisent qu'à l'ascé- 
tisme pendant la vie et à l'anéantissement dans la 
mort. 

Les Sémites du nord (Assyriens et Chaldéens), 
venus pour la plupart de la Mésopotamie, où ils ont 
été en contact avec la belle civilisation acadienne ; 
les Sémites de l'Occident (Phéniciens et Chananéens), 
et surtout les principaux Ariens (Bactriens, Médes, 
Perses, Letto-Slaves et Germains) font un pas de 
plus; ils atteignent l'idée dualiste. Le mazdéisme, 
dont Zoroastre est le prophète, nous offre cette con- 
ception sous la forme la plus élevée, et son culte a 
sur celui des Sémites et sur celui des Slaves-Ger- 
mains l'avantage immense qu'il est conforme à une 
morale sévère et ennobli par le dogme philosophique 
du triomphe définitif d'Ormuzd, le dieu suprême de 
la lumière et du bien, sur Ahriman, chef des puis- 
sances du mal. 

Pour arriver au monothéisme, dernière station reli- 
gieuse de l'humanité, les hommes devaient accomplir 
pendant des siècles les plus grands efforts. Cette idée 
avait surgi au sein d'un petit peuple sémite, Israël, 
dont les ancêtres étaient aussi venus de la Chaldée. 



Souvent mis en danger par les cultes chananéens, le 
monothéisme s'était lentement développé et avait été 
sauvé, grâce aux prophètes juifs, au moment même 
où la nationalité d'Israël allait être détruite. C'était 
précisén^cnt l'heure où l'humanité demandait impé- 
rieusement une nouvelle foi. La Grèce, après avoir 
passé par toutes les phases du polythéisme et accepté 
les mythes de tous les peuples, mais non sans les 
revêtir de son admirable poésie, la Grèce était tom- 
bée dans un chaos moral, et sa haute raison, person- 
nifiée en Socrate, aspirait à l'unité que les Romains 
réalisèrent matériellement. Peuple d'administrateurs 
et de soldats, maîtres du monde, les Romains adorent 
tous les dieux, mais se raillent de tous; et, après 
avoir déifié toutes les vertus, ils n'en observent plus 
aucune. Les dieux étaient définitivement partis; le 
monothéisme victorieux vient prendre leur place, en 
Occident sous la forme du christianisme, en Orient 
sous celle de l'islam. 

Tel est le tableau grandiose et passionnément inté- 
ressant que M. Tiele a mis sous nos yeux; nous en 
avons sans doute quelque peu changé le plan et les 
dispositions intérieures; mais l'éminent historien ne 
nous en blâmera pas; on ne peut pas faire l'esquisse 
d'une esquisse, on ne résume pas un manuel. Espé- 
rons que M. Tiele nous en donnera bientôt un autre, 
celui de l'histoire de la religion depuis le triomphe 
des religions universalistes jusqu'à nos jours, et 
puissent alors les esprits les plus rebelles se con- 
vaincre, comme lui, que « la religion, prise dans son 
sens le plus large, est un phénomène essentiellement 
humain! » a. ast. 



La Bible, traduction nouvelle, par Edouard Reuss. 
Sandoz et Fischbacher. 

En quelques lignes, il est fort difficile de bien 
apprécier les dix-huit volumes de traduction de la 
Bible par M. Reuss, ou du moins d'entrer dans les 
détails pour montrer le mérite ou les défauts de cette 
oeuvre colossale. 

D'abord une question se pose. M. Reuss était-il fait 
pour nous donner une traduction française de l'An- 
cien et du Nouveau Testament? Pour cela, il faut 
d'abord connaître deux langues : l'hébreu et le fran- 
çais. Au-courant de la grammaire hébraïque, M. Reuss 
ne connaît pas parfaitement la grammaire française; 
il n'est pas habitué à parler notre langue, il n'en sait 
ni les délicatesses ni les idiotismes. Aussi la traduc-, 
tion de M. Reuss, même quand elle rend la poésie 
lyrique de la Bible, les discours poétiques et élo- 
quents des prophètes, manque-t-elle absolument de 
timbre et de sonorité. C'est un défaut que n'a pas, du 
reste, manqué déjà d'indiquer M. Renan. 

Mais il en est d'autres qu'il a omis et qui déparent 
ce grand travail. Le psautier est fort défectueux. 
Après la version française de chaque psaume, 
M. Reuss se livre à d'interminables homélies, à des 
réflexions morales aussi oiseuses que prolongées. Le 
moindre grain de mil serait bien mieux notre aifaire. 
J'entends par là deux ou trois lignes nous marquant 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



25 



la date ou certaine ou probable du psaume et les 
circonstances historiques qui expliquent sa naissance. 

Le psaume XXIIP, par exemple, rangé par M. Kue- 
nen dans l'époque persane, est accompagné simple- 
ment d'excellentes réflexions par M. Reuss. II fait 
suivre d'une dissertation diffuse le psaume L\''=, dont 
Graetz fait l'œuvre d'un contemporain de Jérémie. Il 
n'a pas même attribué de date au psaume I^"", qui est 
évidemment d'époque grecque et exprime les senti- 
ments des Hassidins ou pieux contre les juifs hellé- 
nisants, etc., etc. 

Si, dans le reste, la partie critique n'est pas tou- 
jours aussi négligée que dans le psautier, on peut 
dire cependant qu'elle est en général assez peu satis- 
faisante. 

Voici un autre défaut capital dans la grande oeuvre 
de M. Reuss : elle n'est pas au courant de la science. 
L'auteur semble avoir donné, sans les revoir, ses 
cahiers de professeur d'il y a quarante ans, alors que 
les travaux d'égyptologie et d'assyriologie étaient à 
faire, et avant les nombreuses excursions géogra- 
phiques en Palestine. 

Je prends pour exemple le dernier des livres pu- 
bliés par M. Reuss. Les notes qui accompagnent sa 
traduction de VExode sont criblées d'erreurs que 
l'auteur aurait cependant pu très facilement s'épar- 
gner. Donnant le sens égyptien de la ville de Pi-Toum, 
bâtie par les Hébreux, M. Reuss prend Pi pour un 
article, ce qui fait : le Toiim (dieu). Qui donc a pu 
fournir à l'auteur un si étrange renseignement? Pi 
signifie en égyptien maison, de telle sorte que cette 
nouvelle cité s'appelle : la maison ou le séjour du 
dieu Toum. 

Dans ce même volume, publié cette année même, 
M. Reuss nous déclare que l'on n'a pu encore déter- 
miner la position de la ville de Ramsès, également 
construite par les Hébreux. Or c'est un problème 
qu'a depuis longtemps résolu M. Brugsch, et sur 



lequel il a publié un long article dans son Diction- 
naire géographique de Vancienne Egypte. 

Les omissions sont encore plus considérables que 
les erreurs. Vainement chercherait-on là les nom- 
breuses explications que fournit à la Loi mosaïque et 
en particulier à VExode, l'égyptologie. Elles man- 
quent tout à fait comme, du reste, dans les livres des 
Rois et dans les Chroniques, font défaut les rensei- 
gnements apportés par les assyriologues. 

En ce moment, il n'est pas permis à qui veut étu- 
dier Israël de l'isoler de ses voisins. 

Maintenant que j'ai signalé avec franchise, et les 
faits à la main, par où pèche la traduction de 
M. Reuss, je puis bien dire par où elle excelle. Ce 
qu'il y a de meilleur en elle, certainement c'est la 
fidélité avec laquelle elle a rendu la lettre même du 
texte hébreu. 

Les notes qui éclairent la traduction, lorsqu'elles 
sont purement théologiques, ne manquent pas, mal- 
gré leur longueur, d'être fort précieuses. 

Avouons aussi, en terminant, que Ton doit beau- 
coup pardonner à M. Reuss. Quand la plupart des 
jeunes sémitisants se bornent à écrire çà et là de 
petits mémoires pour lesquels ils professent eux- 
mêmes le plus profond enthousiasme, M. Reuss 
nous donne le bon exemple en achevant une des 
plus grandes œuvres qu'il soit permis à la science 
humaine d'entreprendre. Il n'a pas le travail bref, 
comme les nouveaux venus. Comme eux, il ne 
cultive pas uniquement la note. Il nous donne le 
fruit de bien des années de labeur continu; et malgré 
des imperfections que je n'ai pas dissimulées, ces dix- 
huit volumes ont assez d'excellentes qualités pour les 
rendre fort utiles, sinon à l'homme du monde, du 
moins au philologue, qui, sous ce français d'Alle- 
mand, recherche surtout le mot hébreu, et qui pos- 
sède autour de lui de quoi suppléer aux omissions 
nombreuses de M. Reuss. e. l. 



JURISPRUDENCE 



Introduction à l'étude historique du droit cou- 
tumier français jusqu'à la rédaction officielle 
des coutumes, par Henri Beaun'e, ancien procu- 
reur général àla courdeLyon. 1880. Larose, 22, rue 
SoufBot. 

Esquisse rapide et peut-être un peu hâtée de 
temps que nous ne reverrons plus, l'étude de 
M. Beaune est des plus intéressantes et mérite une 
lecture attentive. Elle est divisée en quatre livres, où 
l'auteur passe en revue le droit avant les Francs, le 
droit sous les Mérovingiens et les Carlovingiens, le 
droit du x" au xm° siècle, et celui du xiii'* au xvi*. 
C'est, comme le dit M. Beaune, un abrégé des grands 
travaux accomplis par l'érudition juridique sur l'his- 
toire du droit français, et notamment sur les origines 



de la législation coutumière, où se trouve retracée la 
physionomie générale du droit coutumier et du droit 
féodal, avec les emprunts faits aux lois celtiques, ro- 
maines et germaines; abrégé méthodique et clair, 
car l'auteur a choisi l'ordre chronologique, et cela 
convenait singulièrement en une matière aussi ardue, 
toute bardée de citations en vieux français, toute 
hérissée de textes et de commentaires, ainsi qu'il sied 
à quiconque veut peindre savamment le moyen âge. 
Parlerai-je de la préface où l'auteur, sous forme de 
conférence d'ouverture, nous entretient de l'unité 
législative en France ? Dispensez-m'en, je vous prie, 
car j'aurais à reprocher à M. Beaune des tendances 
par trop ouvertement cléricales, et je pourrais lui de- 
mander compte aussi d'étranges oublis, assurément 
volontaires. Que diable! les droits de jambage et 



20 



LE LIVRE 



autres pittoresques privilèges ont fait la joie de nos 1 
pères! Voltaire a passé par là, monsieur Beaune, et 
vous n'en soufflez mot! 

J'aime mieux pourtant m'en tenir au côté purement 
anecdotique, et nous trouverons à glaner, je vous 
assure. 

Ah! le bon temps, lecteurs, que le temps où la gent 
famélique et besogneuse des jeunes hommes en quête 
d'épouses jeunes recevait du beau-père, en don de 

joyeux accouplement, un chapel de roses; où les 

religieux sont déclarés incapables de recueillir une 
hérédité pour eux-mêmes ou pour leur monastère; 
où l'on ne peut opposer au roi que la prescription 
centenaire, car « qui a plumé l'oie du roi, cent ans 
après en rend la plume »; où, comme à Senlis, les 
maris qui se laissent battre par leurs femmes sont 
contraints et condamnés à chevaucher un âne, le vi- 
sage par devers la queue dudit âne! 

Mais attendez! voici la contre-partie : «Il loist bien 
à l'home à batre sa feme, sans mort et sans mehaing, 
quand ele fet mal. » 

Toujours les mêmes, ces descendants du singe! 

Et puis, voulez-vous d'autres anecdotes encore? 

Les seigneurs de Frankenstein, en Allemagne, 
tenaient en fief de la ville de Darmstadt une rente 
annuelle de dix muids de blé, en retour de laquelle 
ils devaient fournir au magistrat de la cité un âne 
destiné à promener les femmes qui battraient leur 
mari. 

Cela ne jette-t-il pas un jour lumineux sur les rap- 
ports conjugaux d'outre-Rhin au moyen âge? 

Passons, si vous le voulez bien, aux redevances 
grotesques. 

Dans le Maine, il était un fief qui n'obligeait son 
possesseur qu'à contrefaire l'ivrogne et à jeter son 
chapeau en courant. Aujourd'hui nous ne contrefai- 
sons plus. 

Dans une seigneurie de Roubaix, les vassaux de- 
vaient, un jour de l'année, se réunir devant le châ- 
teau de leur suzerain et faire la moue, le visage 
tourné du côté des fenêtres. Ah! Dieu, que d'esprit et 
de gaieté de bon aloi, et comme Froissart avait raison 
d'admirer « la bonne fortune et la grande chevance 
des seigneurs de son temps, qui taillaient leur peuple 
à volonté ! » Car « peine de vilain n'était pour rien 
comptée » ! 

Et nous avons changé tout cela.' Et l'on ne ren- 
contre plus de cités où, comme dans la petite ville de 
Lourdes, une rue avait un droit diflérent de celui des 
autres rues? C'est grand dommage, en vérité! 

Vous plairait-il apprendre encore que la noblesse 
était imprescriptible, et qu'elle ne s'arrêtait pas, 
comme en Italie, aux petits-enfants ? 

Vous pouvez juger par là si l'ouvrage de M. Beaune 
est intéressant. J'ajoute qu'il est bien écrit, animé 
d'un véritable souffle oratoire, mais déparé par je ne 
sais quel parfum réactionnaire qui vous grise et de- 
vient gênant à la longue. 

Mais il est temps de m'arrêter, non toutefois sans 
souligner au passage le délicat bijou que voici : 

« L'Eglise ne s'appliqua pas à bouleverser le monde 



pour mieux le gouverner, mais au contraire à mieux 
le gouverner pour éviter de le bouleverser. Elle con- 
sola l'esclave, adoucit sa servitude; mais elle lui en- 
joignit de supporter ses fers et d'attendre la liberté... 
dans un monde meilleur. » 
Et mine erudimini! f- w. 



Histoire de la législation des travaux publics, 
par M. F. M.\lapert, docteur en droit, avocat à la 
cour d'appel de Paris. Ducher et C'", 5i, rue des 
Écoles. Paris, 1880. 

Un gros livre, nourri de faits et de documents, et 
qui témoigne d'un travail de bénédictin. Au reste, 
l'auteur nous le dit lui-même, l'accumulation des 
faits est la base de ce livre. Mais M. Malapert a essayé 
de montrer comment la société marche vers le résul- 
tat auquel tend l'effort de l'humanité, c'est-à-dire 
l'utilité commune, et il a pensé, non sans raison, 
que l'histoire du droit est la meilleure manière d'ex- 
poser les principes de la législation, de montrer où 
conduit l'étude des textes et d'enseigner la véritable 
philosophie qui doit présider à la confection et à 
l'interprétation des lois. II fallait, pour réussir, une 
érudition sûre d'elle-même et par-dessus tout métho- 
dique; or la méthode est la qualité maîtresse de 
l'ouvrage que nous analysons. Mais nous aurions 
voulu les indications des sources où M. Malapert a 
puisé : il mérite sans doute qu'on le croie sur parole; 
mais tous les lecteurs n'auront pas cette complai- 
sance. 

Pour peu que vous aimiez les voyages à travers 
l'histoire, vous aurez là de quoi, je vous l'assure, 
occuper votre temps. Vous parcourrez rapidement 
la grande cité romaine, où vous apprendrez qu'il 
était défendu de commencer de nouveaux travaux 
avant d'avoir terminé ceux déjà entrepris. Puis, 
quand vous aurez assez des aqueducs, des égouts et 
des routes que l'auteur énumère comme un guide 
infaillible, vous ferez une longue station en France. 
Passons rapidement sur les temps anciens, où les 
troupes étaient employées à l'exécution des travaux 
publics. Nous voici en face de la législation moderne 
qui supprime les neiges d'antan. Les ponts et chaus- 
sées s'organisent complètement; la propriété est dé- 
clarée inviolable. L'intérêt public peut vous dépossé- 
der de vos biens; mais vous aurez droit désormais à 
une juste et préalable indemnité. Telle est l'œuvre de 
l'Assemblée constituante, au point de vue qui nous 
occupe. Plus tard, la lutte s'organise. Les travaux 
publics seront-ils ou non centralisés, concentrés dans 
les mains du pouvoir exécutif ? Parviendra-t-on, ce 
qui est indispensable en la matière, à organiser régu- 
lièrement la comptabilité ? M. Malapert a réponse à 
tout. Puis, arrivé au second empire, il nous montre 
de timides tentatives de décentralisation administra- 
tive par la création des chemins de fer d'intérêt 
local et par les attributions conférées aux conseils 
généraux. Les routes, les chemins vicinaux, le régime 
. des eaux, les chemins de fer, travaux des villes, 
mines, machines à vapeur, télégraphes, etc., sont suc- 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



'27 



cessivemenî traités en autant de chapitres distincts. 
Enfin, vient la République actuelle, où s'accentue 
définitivement la tendance à la décentralisation, avec 
ses chemins de fer, ses tramways, etc. 



Voilà le livre. Il restera, non comme œuvre de lec- 
ture courante, mais comme document précieux à 
consulter. Nous le signalons volontiers, à ce titre, à 
nos lecteurs. F. w. 



PHILOSOPHIE 



MORALE 



EDUCATION 



RHETORIQUE 



L'ordre évolutionnaire de la destinée de 
l'homme. Brochure in-S". Roanne, imprimerie 
Chorgnon, 1880. 

Une mécanique céleste, une physique, une géo- 
logie, une zoologie, une sociologie, une morale, voilà 
ce qu'enferment, avec quelques autres sciences en- 
core, les quarante-deux pages de cette brochure. 

Il y a « évolution » ; comme premier terme, les 
mouvements de l'éther, et comme dernier, la vie 
humaine. De l'étude du premier des phénomènes 
auquel la pensée puisse s'appliquer, et de l'étude de 
tous ceux qui suivent, par évolution, en composant, 
plus ou moins médiatement, la destinée de l'homme, 
nous devons dégager la règle rationnelle de notre 
conduite. C'est dans les faits qui constituent l'ordre 
évolutionnaire, — ou qui résultent de cet ordre à 
considérer alors comme préétabli (l'auteur ne dit 
point précisément laquelle des deux théories il con- 
viendrait d'accepter), que réside le principe de la 
vraie loi morale. Cette loi ne se fonde point sur des 
croyances religieuses ou métaphysiques, mais sur les 
données mêmes de la science. 

L'auteur n'a pas conçu un nouveau système. 

En prétendant rejeter toute croyance métaphysique 
et en parlant néanmoins de substances matérielles, il 
laisse paraître une assez grande ignorance des ques- 
tions spéculatives : il lui faudrait aller à l'école, lire 
les Dialogues d'Hyles et de Philonoiis. 

En déclarant qu'il est nécessaire de ne pas faire 
reposer la morale sur des croyances religieuses, il 
montre une entente assez étroite de la religion; il lui 
faudrait méditer sur la religion pure, qui n'est rien 
en somme que l'ensemble des sentiments éprouvés 
par celui qui possède certaines connaissances : peut- 
être arriverait-il à concevoir que toutes les connais- 
sances humaines sont ou peuvent être, pour l'homme, 
religieuses, puisque toutes le rattachent ou peuvent 
le rattacher [religare) à la pratique de ce qu'il pense 
savoir être le bien. 

Rien de plus fantaisiste que la discussion de la 
théorie du libre arbitre; n'insistons pas. 

Ces quelques pages n'ont aucune valeur, mais 
elles sont écrites par un honnête homme : elles ne 
sont pas à dédaigner tout à fait. Elles pettvent fort 
bien servir à faire apprécier quelle mentalité sont 
capables de produire, par rayonnement, les synthèses 
d'Auguste Comte et celles d'Herbert Spencer, chez 
ceux d'entre nous qui n'étudient guère la philoso- 



phie, c'est-à-dire chez le plus grand nombre. Cer- 
tains veulent faire croire et croient peut-être eux- 
mêmes en toute sincérité que c'en est fait de la 
civilisation si l'on cesse d'adhérer aux propositions 
dogmatiques du spiritualisme chrétien pour accepter 
ce qu'ils appellent, fort inconsidérément d'ailleurs, 
les théories matérialistes ; erreur grande, vaine ter- 
reur. Nombreux déjà sont les hommes qui, sans être 
grands clercs es sciences philosophiques, comme 
l'auteur de cette brochure, veulent, après avoir rejeté 
les enseignements de telle ou telle école, de telle ou 
telle Eglise, se composer à eux-mêmes une morale 
spéculative afin de pouvoir s'estimer rigoureusement 
tenus de réaliser les préceptes d'une morale pra- 
tique. Le spiritualisme chrétien, ou simplement phi- 
losophique, cessera-t-il un jour de prévaloir r Cela, 
nous l'ignorons. Toujours est-il que la doctrine des 
postulats, que la doctrine évolutionniste peuvent mo- 
deler des sociétés qui ne seraient en rien inférieures, 
certainement, à celles que nous connaissons; tou- 
jours est-il encore que les demi-savants qui con- 
naissent inconsciemment de ces doctrines sont d'ores 
et déjà les agents d'une civilisation véritable. Le 
demi-savoir, s'il est dirigé par le noble désir du 
mieux, vaut mieux, quoi qu'on dise et répète, que 
l'ignorance avec la foi, — cette infirmité intellec- 
tuelle. F- G. 

La Vie inconsciente de l'esprit, par Edmond Col- 
SENET, ancien élève de l'École normale, agrégé de 
philosophie, docteur es lettres, i vol. in-8° de la 
Bibliothèque de philosophie contemporaine. Paris, 
Germer Baillière et C'% 1880. 

Pour ne pas admettre la doctrine professée par 
Hartmann dans son livre : la Philosophie de l'In- 
conscient, et pour rejeter les théories métaphysiques 
et sociales récemment édifiées sur la conception nou- 
velle présentée quant à l'intelligence, M. Golsenet 
ne croit pas qu'il faille s'abstenir de rechercher l'ori- 
gine des faits de conscience, non plus négliger de 
poursuivre l'analyse des éléments cachés de ces faits. 
Leibniz est le premier qui ait appelé l'attention 
sur les phénomènes psychiques non révélés directe- 
ment par la conscience; mais est-il bien, comme le 
prétend Hartmann, l'auteur des premières théories 
de l'Inconscient? Ou bien n'a-t-il jamais parlé de 
perceptions vraiment inconscientes, n'a-t-il rien fait 
qu'établir qu'il est des perceptions très faibles dont 



'28 



LE L I \' R E 



nous n'avons pas instantanément conscience? C'est la 
question que M. Colsenet s'applique à résoudre tout 
d'abord. Aux mots perception et aperception, Leibniz 
donnait un sens particulier; par perception, il enten- 
dait « l'état intérieur de la monade représentant les 
choses externes », et par aperception « la conscience 
ou connaissance réflexive de cet état intérieur w. La 
perception, ou représentation du composé dans le 
simple, du tout dans les éléments, de l'univers dans 
chaque individu, est confuse quand elle représente 
l'infinité des choses, et distincte quand elle n'en re- 
présente qu'une partie d'une manière spéciale. La 
perception de notre corps et des corps environnants 
est distincte, mais chacun de nous a en soi une mul- 
titude d'autres perceptions qu'il n'aperçoit pas, et 
qui, par conséquent, ne sont pas des « apercep- 
tions ». Autrement dit, l'univers entier fait impres- 
sion sur le moi et s'y reflète; mais la perception que 
l'on en a enveloppe un trop grand nombre d'objets 
pour être claire. Chaque âme, ou entéléchie domi- 
nante, connaît l'infini, mais confusément: elle n'aper- 
çoit avec clarté que ce qu'elle perçoit comme étant le 
plus proche. Dieu seul, l'être parfait, jouit d'une 
conscience infinie, adéquate à l'infinité des représen- 
tations dans lesquelles le monde se reflète en lui. 
Entre la doctrine de Leibniz et celle de Hartmann, 
la différence est grande : les théories explicatives de 
la connaissance sont tout autres chez celui-là que 
chez celui-ci; tout autres également les conclusions 
dernières, puisque, pour le dernier des deux philo- 
sophes, Dieu est l'Inconscient, et que, pour le pre- 
mier, il est la conscience infinie. 

Le système de Leibniz exposé, critiqué, M. Colse- 
net aborde l'étude de ceux de ces faits qui, tout en 
appartenant à la vie psychologique, échappent à sa 
connaissance intuitive, l'étude de ces phénomènes 
qui ne se produisent pas seulement en nous dans des 
cas exceptionnels et morbides, mais qui accompa- 
gnent, pour ainsi dire, tous les états de notre vie 
consciente, les provoquent et les expliquent. 

« Au-dessous de la surface lumineuse aui s'offre à 
l'observation intérieure s'étend une région obscure 
et inaperçue, peuplée de phénomènes psychologi- 
ques dont nous ne saisissons que les derniers effets 
diversement combinés et modifiés. » Pour explorer 
cette région, M. Colsenet ne peut procéder que par 
nductionet hypothèse; mais ses inductions semblent 
bien toutes très propres à satisfaire l'esprit, et ses 
hypothèses, qu'il ne prétend pas ériger en dogmes, 
sont toutes très ingénieuses. 

Les faits de conscience dont il induit sont divisés 
en quatre groupes : le premier, comprenant les faits 
de connaissance; le deuxième, les déterminations, 
volontaires ou nécessitées; le troisième, les tendances 
diverses, les principes naturels ou acquis de notre 
activité; et le dernier, enfin, tous les faits sensibles, 
les émotions agréables ou pénibles, les penchants, 
les passions. 

Le temps comme l'espace, — Kant l'a établi, et 
M. Colsenet l'établit après lui, — sont des conditions 
de la pensée, les formes de l'esprit s'appliquant aux 



données sensibles. Ces données ne sont pas toutes, il 
s'en faut de beaucoup, immédiatement conscientes. 
« Dans les conditions actuelles et normales de son 
développement, tout homme perçoit les objets sans 
effort et sans raisonnement apparent, et aucun doute 
ne s'élève d'abord dans son esprit sur la fidélité des 
représentations qu'il prend pour les réalités mêmes 
et projette spontanément au dehors de lui » ; la per- 
ception la plus élémentaire n'est ni simple ni irré- 
ductible. L'analyse y découvre non seulement le ré- 
sultat acquis d'une longue éducation des sens, mais 
encore les traces d'un travail inaperçu accompli au 
moment même où nous entrons en rapport avec l'ob- 
jet pour le connaître. M. Colsenet définit la représen- 
tation : l'image d'un objet sensible, présent ou passé, 
réel ou possible; la sensation : le fait psychique qui 
suit immédiatement dans la conscience une impres- 
sion organique; la perception : la sensation rappor- 
tée à un objet actuellement présent; et ces définitions 
données, il analyse les éléments inconscients de la 
sensation, puis ceux de la perception. Les travaux de 
Delbœuf, d'Helmholtz sont rappelés on ne peut plus 
à propos. « Les représentations acquises demeurent 
en l'esprit, non comme des matériaux inertes et im- 
mobiles; un courant les entraîne, tantôt brisant leur 
unité, tantôt les réunissant en de nouvelles synthèses. 
Elles participent de la vie universelle de l'être. » C'est 
l'imagination qui accomplit, dans les profondeurs de 
l'inconscience, ce travail de transformations inces- 
santes; elle associe et dissocie les éléments emprun- 
tés à la mémoire qui ne fait, elle, que conserver les 
perceptions. L'étude des faits de connaissance, tels 
qu'ils se produisent, tels que l'imagination les com- 
pose, est conduite avec une rare prudence. 

Sur les déterminations inconscientes dans l'animal 
et dans l'homme, sur les déterminations résultant de 
la vie organique, sur les habitudes et les instincts, 
sur les émotions et les passions, il y a des pages qui 
offrent le plus grand intérêt. 

La conscience est un phénomène, et, comme tous 
les phénomènes, il n'est ni une pure collection, ni 
une unité simple et irréductible dans laquelle on ne 
pourrait distinguer aucun élément de complicité. 
Tous les phénomènes sont enveloppants et envelop- 
pés. Chaque conscience semble se former de la fusion 
des faits psychiques en un fait nouveau, des actions 
exercées par le monde extérieur sous forme de sen- 
sations et d'émotions, des réactions qui y répondent 

i sous forme de déterminations ou de volontés; au- 
I 
dessus de tous ces phénomènes, la conscience, phe- 

1 nomène total, un et multiple à la fois comme la vie 

' elle-même. 

j Le travail de M. Colsenet est des plus remarqua- 
bles; hier, nos jeunes professeurs en étaient encore 

j à répéter les affirmations de Thomas Reid; aujour- 
d'hui, ils analysent, scrutent, induisent et produisent, 
non pas tous, mais déjà un certain nombre, des ou- 
vrages, comme la Vie inconsciente de l'esprit. C'est 
une nouvelle Renaissance. f. g. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



29 



QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES 

ÉTUDES d'Économie et d'histoire politique et sociale 



MutueQité sociale, par Godin. i vol. Guillaumin 
et Ghio. 

Ce volume est consacré à la publication des sta- 
tuts de la Société du Familistère de Guise. Il se divise 
en deux parties. La seconde comprend les statuts. 
Dans la première se trouvent les commentaires par 
lesquels est expliqué le titre de l'ouvrage qu'il faut 
ici copier tout au long : — Mutualité sociale et asso- 
ciation du capital et du travail, ou extinction du pau- 
périsme par la consécration du droit naturel des 
faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à 
participer aux bénéfices de la production. — Une table 
alphabétique permet de chercher les références soit 
de la théorie sociale, soit de son application pratique 
dans le Familistère. 

L'association dont M. Godin publie aujourd'hui les 
statuts n'est pas une œuvre improvisée, elle est le ré- 
sultat d'une longue expérience. Sur le terrain de la 
"pratique, elle est une élaboration de ce double pro- 
blème qui agite aujourd'hui tout le monde civilisé : 
éteindre le paupérisme et donner aux classes labo- 
rieuses les garanties nécessaires à l'existence. L'auteur 
ne prétend pas avoir résolu l'ensemble des difficultés 
que le problème comporte. La conciliation des inté- 
rêts des classes riches avec ceux des laborieuses ne 
sera complète que le jour où elle sera d'une applica- 
tion générale dans les institutions sociales. L'asso- 
ciation du Familistère, qui est particulièrement 
industrielle, est l'application, restreinte à un millier 
de travailleurs, des garanties mutuelles contre la mi- 
sère et les privations. C'est la participation du travail 
aux bénéfices de la production. « Les statuts et les 
règlements, dit l'auteur, présentent sous une forme 
trop concise les faits et les principes qu'ils consacrent. 
Les raisons et les motifs qui les ont dictés n'appa- 
raissent pas immédiatement à l'esprit des hommes 
même les plus attentifs. Il faudrait, pour éclairer le 
lecteur, mettre sous ses yeux les longues études, les 
discussions des motifs qui m'ont fait choisir telle ré- 
daction plutôt que telle autre qui, au premier abord, 
pourrait paraître mieux appropriée au sujet; mais, 
comme je ne puis me livrer ici à ce travail, je prie le 
lecteur de suivre attentivement l'exposé sommaire des 
considérations et des principes qui m'ont guidé dans 
cette fondation. » 

Nous donnons l'énoncé des chapitres de ce sommaire, 
qui s'adresse aux personnes désireuses d'étudier pra- 
tiquement les questions ouvrières et la mise en œuvre 
des théories contemporaines sur l'association du ca- 
pital et du travail : — État de la société moderne. — 
La morale et l'humanité. — Les voies de la vie hu- 
maine. — Les lois de la vie dans l'humanité. — Le 
bien et le mal social. — Le droit naturel et la mutua- 



lité sociale. — Organisation de la mutualité. — La 
mutualité au Familistère. — Le travail, droit de 
participation du travail. — L'association et la frater- 
nité, accès à la propriété et à la fortune. 

Après avoir donné les raisons philosophiques et mo- 
rales qui l'ont déterminé à fonder l'association du Fa- 
milistère, M. Godin expose par quelles circonstances 
le Familistère a préparé l'association. En 1840, il 
commença à Esquéhérier une industrie nouvelle dont 
l'objet était de produire en fonte de fer des appareils 
de chauffage et de cuisine qui jusque-là n'avaient été 
fabriquées qu'en tôle. Six ans plus tard, étant parvenu 
à réaliser quelques bénéfices, il vint à Guise, accom- 
pagné d'une vingtaine d'ouvriers, et fonda les premiers 
ateliers de l'usine importante qu'on y voit aujourd'hui. 
Chaque année il dota son industrie de modèles et de 
produits nouveaux et agrandit ses ateliers. Le nombre 
de ses ouvriers croissait en proportion et l'améliora- 
tion de leur sort le préoccupa. II fit de la réforme 
architecturale de leur habitation la base de cette amé- 
lioration; en 1859, '' arrêta les plans d'ensemble du 
Familistère, qui comprend aujourd'hui trois édifices 
rectangulaires ayant ensemble un développement 
de 570 mètres de façade extérieure. L'association se 
forma et prospéra. Trois cents familles, environ douze 
cents personnes, occupent aujourd'hui le palais social. 
Chaque famille a son intérieur, son foyer, son indé- 
pendance. Les hommes prennent part à l'industrie, 
un certain nombre de femmes sont attachées au ser- 
vice du Familistère ou à des travaux particuliers de 
l'usine. Le ménage, la maternité, l'éducation sont les 
principales occupations des autres femmes. Cette po- 
pulation constitue l'élément fondamental de l'associa- 
tion du Familistère, qui marie ainsi fructueusement 
les personnes et les capitaux. Vingt années se sont 
écoulées depuis la fondation du Familistère jusqu'au 
moment où l'association a pu être constituée, après 
dix années de luttes contre les restrictions légales 
particulières aux manies administratives de la France. 
Aujourd'hui les statuts de l'association du Famili- 
stère et ses règlements constituent l'ensemble le plus 
complet des règles pratiques conçues jusqu'à ce jour 
en vue de la participation des ouvriers aux avantages 
créés par le travail et l'industrie. L'association du 
Familistère, le travail participant aux bénéfices de 
ses usines, ses logements commodes et salubres, ses 
salles d'éducation et d'instruction, de réunions et de 
fêtes, sa bibliothèque, sa librairie, ses gymnases, ses 
jardins, ses écoles, ses assurances de mutuelle pro- 
tection, enfin tout ce que contiennent ses institutions 
pour concourir au bien-être et au progrès de l'être 
humain basé sur le respect de l'enfant, de la femme, 
du vieillard, et sur le culte de l'intelligence, de la 
science et du travail, — est un fait trop considérable 



30 



LE L I V 11 E 



pour qu'il échappe aux économistes; aussi le Fami- 
listère, complément perfectionné des cités ouvrières 
pour lesquelles on se passionna non sans raison il y 
une vingtaine d'années, a-t-il provoqué l'attention des 
sociologues et des penseurs, surtout à l'étranger, en 
Angleterre et en Amérique. Les fatalités sociales 
obligent déjà la France à ne plus négliger ce genre de 
fondations qui répondent, à leur manière, à la mise 
en pratique de la morale et de la justice dans l'huma- 
nité. Le livre de M. Godin a un parfum d'honnêteté 
et de conviction qui en rend la lecture très attrayante. 

M, G. 

La question sociale, par Paul d'Abzac. i vol. 
Guillaumin. 

Toute richesse' matérielle, intellectuelle ou morale 
comprise dans le fonds commun dont une partie est 
divisée entre les particuliers et dont l'autre partie 
reste la propriété indivise de la société, est le produit 
de la collaboration du travail de l'homme et du tra- 
vail de la femme jointe à l'action des forces sociales 
et des forces naturelles. Le mariage est l'acte légal 
par lequel l'homme et la femme s'unissent l'un à 
Tautre, afin de remplir, au mieux de leur intérêt 
propre et de l'intérêt général, la tâche qui leur est 
assignée dans l'œuvre commune dcb sociétés humaines. 
Le mariage est donc l'acte le plus grave, en lui-même 
et dans ses conséquences, qui puisse s'offrira l'examen 
du législateur et aux délibérations de tout être libre 
et responsable; aussi la religion et la loi civile ont- 
elles entouré le mariage de toutes les garanties et de 
toutes les solennités qui leur semblaient devoir en 
augmenter la force et en rehausser le caractère. Par 
le mariage, Phomme et la femme acquièrent l'appoint 
qui manque à chacun d'eux pour intégraliser sa per- 
sonnalité physique, intellectuelle et morale. Convena- 
blement assortis dans une noble union, ils arrivent 
à réaliser leur maximum de puissance vitale, ce qui 
est le but propre de Punion passionnelle et indus- 
trielle des sexes, la condition primaire et formelle du 
bonheur pour les individus et du progrès pour les 
sociétés. Mais l'être humain est contraint de voir et 
de chercher autre chose encore dans le mariage. Sous 
le régime de la guerre sociale qui a gouverné le 
monde jusqu'à nos jours, tout est ennemi de l'homme : 
la société, ses semblables, ses passions, sa personna- 
lité individuelle elle-même. En réunissant leurs forces 
au moyen de Passociation conjugale, les époux veulent 
se bâtir une forteresse et se forger des armes afin de 
soutenir la redoutable lutte pour l'existence, dans la 
concurrence vitale dont nous subissons tous l'impi- 
toyable loi. Lutte plus douloureuse et plus terrible 
entre les hommes que parmi les espèces inférieures ! 
La supériorité intellectuelle et affective de l'homme 
lui fait ressentir durement ses blessures, son humilia- 
tion et sa déchéance. Celui que le destin a frappé ne 
peut, comme Panimal blessé par le chasseur, s'éloi- 
gner dans les solitudes, dérober sa faiblesse aux ou- 
trages et disparaître en silence du nombre des êtres 
vivants. Il est condamné à rester au milieu de la 



foule. Il faut qu'il boive son ignominie devant tous. 
Quand il a accepté son arrêt, quand tout ressort de 
dignité et de vie morale est brisé en lui, quand nous 
voyons l'esclave sourire au maître qui crache sur lui, 
le mendiant agenouillé dans la splendeur des capi- 
tales implorer Paumône avec des prières et des béné- 
dictions, la femme subir la prostitution qu'on lui a 
imposée, l'homme de génie bafoué s'avilir à de désho- 
norantes compromissions et les futures générations 
sacrifiées à notre imbécillité, à notre égoïsme, à notre 
folie, par l'éducation malsaine et fausse que nous 
donnons aux enfants, s'éteindre ignorantes et misé- 
rables, le cœur se gonfle de dégoût, de pitié, d'indi- 
gnation. 

Lorsque les sociétés fonctionneront dans des condi- 
tions moins anormales, toutes les énergies, toutes les 
forces matérielles et immatérielles, éparses chez les 
représentants divers du corps social, se transformeront 
en utilité industrielle directe au profit de leurs pos- 
sesseurs, en même temps qu'elles continueront à pro- 
duire de la richesse pour les sociétés. La vertu, le 
génie, la science, le travail intelligent acquerront alors 
dans leur plénitude les avantages de richesse et de 
puissance que distribuent aujourd'hui la brutalité 
lourde des forces les plus vulgaires et les chances 
absurdes du hasard. Le monde est encore bieri loin de 
cet idéal; mais comme les sociétés ne sauraient pro- 
poser ni même subsister sans une obéissance au 
moins relative aux lois de la raison, nous voyons qu'à 
toutes les époques de l'histoire, à travers les mille 
aberrations de l'ignorance humaine, l'effort du légis- 
lateur a été que la rémunération industrielle revînt 
à ceux qui, à tort ou à raison, représentaient à ses 
yeux la puissance productive. L'avènement des pro- 
létaires de Pindustrie à la possession des instruments 
de leur travail est le grand problème gouvernemen- 
tal contemporain. La Révolution a posé le principe 
de Pégalité. C'est à la France contemporaine d'en 
faire l'application avec tous ses développements et 
toutes ses conséquences. Une société très avancée ré- 
soudra le problème de la rémunération de toutes les 
forces intellectuelles et morales; Cette solution ou- 
vrira la seconde époque de l'histoire de Phumanité. 
Ainsi parle M. d'Abzac. Dans son volume, il n'est 
question que de rémunérer une seule de ces forces, 
la femme, qui, dans Vœuvre de la production sociale, 
fournit autant que l'homme (cela n'est plus à démon- 
trer), et qui, cependant, est restée condamnée à l'infé- 
riorité et à la pauvreté. Le travail féminin vaut au- 
tant que le travail masculin. Il appartient à l'ordre 
des forces qui ne peuvent se rémunérer par elles- 
mêmes et en détail. C'est au législateur à découvrir 
le moyen de le rémunérer en bloc, sans réclamations 
ni sollicitations de la part des ayants droit. Tel est 
le thème de M. d'Abzac. 

La première partie de cet ouvrage est très intéres- 
sante. L'auteur, après avoir défini la question sociale 
telle qu'il la comprend, étudie le contrat d'association 
tacite et inévitable qui existe entre Pindividu et la 
société. Il aborde ensuite le mariage et la concur- 
rence vitale, la situation respective de l'homme et de 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



31 



la femme, au point de vue industriel et social, et les 
conséquences déplorables de Tinfériorisation de la 
femme. Il établit enfin Tégalité économique de 
l'homme et de la femme par une nouvelle loi des 
successions. L'idée fondamentale du livre est donc la 
réhabilitation de la femme et la réforme héréditaire. 

La seconde partie est consacrée à la réforme héré- 
ditaire, dont les principales conséquences seraient, 
dit l'auteur, la mise en valeur des capitaux oisifs ou 
mal employés, l'augmentation de la production, la 
réversion de la richesse, l'enrichissement du peuple, 
l'éducation généralisée et mieux comprise, l'ennoblis- 
sement de la femme devenue réellement enfin l'égale 
de l'homme. 

Dans la troisième partie, commentée par des ta- 
bleaux spécialisés, l'auteur tire ses conséquences et 
applique sa théorie. Sa réforme héréditaire est mon- 
trée avec ses résultats prochains dans une série de 
cinq générations obéissant au régime sociétaire qui 
fait l'objet des explications de M. d'Abzac. 

Tout ce qui, dans ce livre, concerne la situation 
sociale de la femme demande à être pris en considé- 
ration. L'étude comparative qu'il fait de la femme et 
de l'homme dans le mariage prouve une observation 
généreuse, sagace et exacte. Quant à la solution pro- 
posée, elle se résume dans la légende que Tauteur a 
placée en tête de son ouvrage : « La femme doit 
prendre double part dans la succession de ses ascen- 
dants. » Selon notre habitude, nous exposons les 
théories de l'auteur, et nous laissons au lecteur toute 
l'initiative de la discussion et du jugement. m. c. 

La Science sociale contemporaine, par Fouillée. 
I vol. Hachette. 

La constitution de la science sociale sur des 
bases positives semble la principale tâche de notre 
siècle. L'étude de la société et de ses lois était jadis 
une curiosité, un luxe réservé aux penseurs; elle est 
devenue pour tous, dans nos nations démocratiques, 
une étude de prernière nécessité. Par le développe- 
ment même de la civilisation, chaque homme vit 
davantage, non seulement de sa vie propre, mais 
aussi de la vie commune. Le progrès a deux effets 
simultanés qu'on a crus d'abord contraires et qui 
néanmoins sont inséparables : accroissement de la vie 
individuelle et accroissement de la vie sociale. Long- 
temps l'individu s'est persuadé que ce qu'il accor- 
dait à la société, il le perdait pour lui. Longtemps 
aussi la société a cru que ce qu'elle donnait à l'indi- 
vidu, elle se l'enlevait à elle-même. De là cette obsti- 
née antithèse entre la société et l'individu qui carac- 
térise l'esprit antique et dont l'esprit moderne s'af- 
franchit en prouvant qu'il y a l'harmonie où jusqu'ici 
l'on a vu la discordance et l'opposition. La solidarité 
entre l'individu et la société est désormais indisso- 
luble, et, dans la pratique, l'individu ne peut vrai- 
ment exister sans la société. Au point de vue théo- 
rique, la science même de l'individu et la science 
de la société sont de plus en plus inséparables. Toute 
question philosophique et morale finira par appa- 



raître comme question sociale, et la sociologie, cou- 
ronnement de toutes les sciences humaines, finira par 
nous livrer avec ses plus hautes formules le secret 
même de la vie universelle. 

Telle est la thèse de l'auteur. Voici sa méthode. Il 
construit l'un après l'autre les divers systèmes répon- 
dant aux diverses faces de la société humaine. Il rec- 
tifie chacun de ces systèmes par l'élimination des 
conséquences fausses, incomplètes et exclusives qui 
en ont été tirées. Il recherche les convergences entre 
les systèmes, il intercale des moyens termes, toutes 
les fois qu'il est possible, pour faire coïncider ou tout 
au moins rapprocher les systèmes divergents, notam- 
ment le système du contrat social et celui de l'orga- 
nisme social, etc. La doctrine de ce livre clair, net 
et solide ne doit pas être jugée sur une de ses parties 
séparées. Elle est, tout au contraire et essentielle- 
ment, une synthèse. L'auteur ne peut, à chaque pé- 
riode de la construction et de la critique, dire à la 
fois toute la vérité, mais il s'efforce de ne dire du 
moins que la vérité. La synthèse arrive à la fin, et 
l'auteur n'a pas hésité àmiettre bien en relief ses idées 
essentielles. Malgré le caractère rigoureusement 
scientifique de cette méthode progressive, M. Fouillée 
n'a pas abusé des formes techniques et doctorales. Il 
n'a pas reculé devant les abstractions nécessaires, 
mais il n'a pas cherché les abstractions superflues. 
La sociologie n'exige pas, c'est son avis, un style 
abstrait comme l'algèbre. N'avons-nous pas l'exemple 
de Diderot, de Rousseau, de Descartes, de Pascal, 
qui ont su émettre en bon et intelligible langage les 
pensées les plus profondes ? 

L'auteur étudie d'abord le contrat social et l'école 
idéaliste, puis l'organisme social et l'école natura- 
liste, la conscience sociale, la justice pénale en face 
des collisions de droits dans la société, la fraternité 
et la justice réparative; il termine par l'exposition de 
ses vues synthétiques sur la sociologie. Dans sa con- 
ception, tout se coordonne autour de l'organisme 
contractuel se réalisant par la conscience qu'il a de 
lui-même et par l'impulsion efficace de l'idée. 

Rien de positif, dit-il, ne peut rester en dehors de 
la sociologie ainsi conçue, car toutes les théories 
de morale publique, de jurisprudence, de politique 
viennent nécessairement se résoudre, soit dans l'idée 
d'organisme social, soit dans l'idée de contrat social. 
Or la notion d'un organisme contractuel, avec la con- 
science ou la volonté pour centre, est la synthèse des 
deux autres notions. Tout ce qu'on pourra dire pour 
montrer, soit le caractère organique, soit le caractère 
contractuel des sociétés humaines, rentrera donc de 
toute nécessité dans une sociologie éminemment syn- 
thétique, et viendra se ranger autour de l'un ou de 
l'autre des termes extrêmes. Qu'il s'agisse de justice, 
qu'il s'agisse de fraternité, qu'on ait à organiser la 
pénalité à l'égard des individus ou la réparation à 
l'égard des torts collectifs, que l'on demeure dans les 
principes généraux ou que l'on préfère passer de la 
théorie aux conséquences pratiques et politiques, on 
retrouvera partout les deux notions d'organisme et 
de contrat unies par le lien des idées-forces. C'est 



32 



LE LIVRE 



que le régime contractuel, s'organisant par sa propre 
vertu et par sa propre conscience, réalise seul l'équi- 
libre des deux principes entre lesquels l'humanité 
fut toujours oscillante : liberté et solidarité, indivi- 
dualité et collectivité. La doctrine de l'organisme 
contractuel est un libéralisme poussé à son plus haut 
degré, mais elle est aussi un socialisme bien entendu 
et rationnel. En un mot, c'est à l'humanité qu'il appar- 
tient de faire dans l'ordre social la synthèse des deux 
principes répandus dans l'univers : vie et conscience, 
mouvement et pensée. Ces deux principes sont iden- 
tiques en leur intime essence, et leur identité se 
ré\èlc dans la force motrice qui appartient chez 
l'homme à la pensée même, si bien que l'idéal de 
l'humanité ou de la société parfaite s'imprime le 
mouvement et la vie en se pensant avec une con- 
science de plus en plus claire. Les mêmes lois qui 
ont produit les mondes et les constellations produi- 
sent donc les sociétés humaines, avec cette différence 
que ce qui est dans les uns rayonnement extérieur, 
lumière inconsciente et mouvement fatal, devient 
dans les autres lumière intérieure, conscience et 
mouvement réfléchi et volontaire. 

Ainsi parle M. Fouillée. Son livre est profond, dé- 
cisif et donne bien la clé du problème sociologique. 
Nous annonçons avec joie que l'auteur prépare un 
ouvrage de même ordre, où il passera de la théorie 
aux conséquences pratiques et politiques : suffrage 
universel, instruction populaire, assistance publique, 
rapports du travail et du capital, associations, etc. 

M. G. 

Étude stir les titres au porteur, par Amédée Petit. 
I vol. Marescq aîné. 

Le développement prodigieux pris par la pro- 
priété mobilière constitue l'un des faits les plus im- 
portants qu'aient à signaler et à étudier les écono- 



mistes. Presque inconnu de nos ancêtres, cet clément 
de la richesse publique et privée représente, à l'heure 
actuelle, un capital de vingt-cinq milliards. La moitié 
de cette sonime est représentée par des titres au por- 
teur. Par suite de l'accroissement de la dette pu- 
blique, de la multiplicité des emprunts contractés 
par les départements, les communes, les villes, les 
sociétés, les créanciers et les préteurs se sont habi- 
tués à préférer bien souvent cette forme, plus com- 
mode sinon plus sûre, à la forme nominative. Une 
étude technique sur les titres au porteur a donc son 
opportunité. M. Amédée Petit, avocat à la cour d'ap- 
pel de Douai, publie sur ce sujet un volume dont 
nous allons indiquer les divisions. Dans la première 
partie, l'auteur traite de l'émission des titres au por- 
teur. Il s'occupe, dans la seconde partie, de la circu- 
lation des titres, et, dans la troisième, de leur reven- 
dication et leur restitution en cas de destruction, de 
perte ou de vol. Un appendice est consacré au rapide 
exposé de la législation comparée. L'ouvrage s'ouvre 
par un aperçu économique et historique dont nous 
citerons les lignes suivantes: « Il en est des titres au 
porteur comme de la langue, qu'Ésope présenta un 
jour à Xanthus, disant qu'elle est la meilleure chose 
du monde et en même temps ce qu'il y a de pire. La 
comparaison est exacte. Il n'est pas d'institution 
qui prête davantage à la fois aux critiques et aux 
éloges, et c'est là ce qui explique la faveur et la défa- 
veur dont les titres au porteur ont été souvent l'objet 
dans notre ancien droit. Ce qui est le fondement 
même de leurs avantages, la rapidité de circulation 
et la transmission par simple remise, est en même 
temps la source d'inconvénients dont on ne saurait 
nier la gravité. » 

L'ouvrage est écrit avec netteté et bien réparti dans 
ses divisions et ses subdivisions. Toute la matière y 
est bien condensée. Toutes les difficultés y sont expo- 
sées et élucidées. m. g. 



SCIENCES NATURELLES 

PHYSIQUES — MATHÉMATIQUES 



Le feu à Paris et en Amérique, i vol. in-12 de 
218 pages avec 4 cartes, par le colonel Paris, com- 
mandant le régiment des sapeurs-pompiers de Paris. 
Germer Baillière, 1881. — Prix : 3 fr. 5o. 

Ouvrage d'utilité publique, traitant de choses 
qui intéressent tout le monde, mais qui sont 
presque totalement inconnues en dehors d'un petit 
cercle spécial. 

Le corps des sapeurs-pompiers de la ville de Paris 
est, par une exception unique, un régiment détachéde 
l'armée régulière et composé de fantassins d'élite. 
Aussi le service du feu est-il fait, dans cette capitale, 
à un prix bien inférieur à ce qu'il coûte dans les au- 
tres villes et par un personnel jeune, discipliné et 
bien exerce. 



L'État fait cette faveur à la ville à cause du grand 
nombre d'édifices qu'il possède dans Paris et à la 
protection desquels il doit, équitablement, contri- 
buer. • 

Malheureusement l'outillage de l'extinction des in- 
cendies, particulièrement en ce qui concerne les 
pompes à vapeur, est très inférieur chez nous à ce 
qu'il est à New- York et dans les autres grandes villes 
d'Amérique. 

De tous les services d'incendie c'est le nôtre qui 
est le mieux constitué et le mieux outillé pour 
sauver les personnes, pour saisir les incendies à 
leur origine et les empêcher de prendre des pro- 
portions redoutables. Mais quand un incendie se 
déclare dans des circonstances et des milieux qui 
lui donnent dès le début ces proportions, c'est 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



33 



c'est aussi le service d'incendie de Paris qui, de tjutes 
ies grandes villes, est le plus mal armé pour le com- 
battre et en arrêter les conséquences désastreuses. 

M. le colonel des pompiers fait parfaitement ressor- 
tir ce qui manque à notre organisation, ainsi qu'à 
notre matériel, et le conseil municipal serait inexcu- 
sable s'il ne lui donnait pas une prompte satisfaction. 
Les chiffres parlent avec une éloquence irrécusable : 
l'incendie a ses lois numériques comme tous les phé- 
nomènes sociaux, comme la mortalité, comme le 
crime ; on connaît d'avance les nombres, pour une 
année ordinaire, de feux de cheminée, de petits, 
de moyens et grands feux, nombres qui vont tou- 
jours en croissant, de même que celui des mai- 
sons, et l'on sait ce que ces incendies causeront de 
dégâts. En affectant au service du feu un budget et un 
personnel trop faibles, on augmenterait les dégâts 
dans une proportion désastreuse; en élevant ce bud- 
get outre mesure, on tomberait dans une faute con- 
traire, puisque les frais de sauvetage dépasseraient la 
valeur des choses sauvées. Une bonne administration 
doit choisir la mesure convenable; c'est ce que l'on 
n'a pas encore cherché sciemment, mais il est extrê- 
mement probable que la ville de Paris est restée au- 
dessous du chiffre de dépenses qui procurerait la 
plus forte économie. Les sapeurs-pompiers lui coû- 
tent environ deux millions par an et les incendies, 
tels qu'ils sont actuellement réprimés, six millions 
aux habitants. Les grands feux entrent dans ces dégâts 
pourles deux tiers. Dans ces conditions, il paraît évi- 
dent qu'un surcroît de dépense annuelle de quelques 
centaines de mille francs, en vue de l'extinction plus 
rapide des grands feux, serait une sage dépense et le 
présent ouvrage indique ce qu'il y aurait à faire pour 
cela. En écrivant ce livre, plaidoyer pour lui-même 
et ses soldats, M. le colonel Paris a rendu un grand 
service à la chose publique. d' l. 

Connaissance des temps ou des mouvements cé- 

■ lestes, à l'usage des astronomes et des navigateurs 

pour l'an 1882, publiée par le Bureau des longitudes. 

Paris, Gauthier-Villars, 1880. i vol. in-S" de plus 

de 800 pages, avec 3 cartes. — Prix : 4 francs. 

Ce célèbre annuaire astronomique est arrivé à sa 
204" année, c'est le roi des almanachs, celui qui four- 
nit les documents authentiques qui servent à les éta- 
blir. Il paraît toujours longtemps d'avance afin que 
les navigateurs, auxquels il est particulièrement des- 
tiné, aient le temps de se le procurer. L'objet de ce 
volume est indiqué par son sous-titre, c'est un recueil 
de tables donnant pour chaque jour de l'année les 
positions du soleil, de la lune et des principales étoi- 
les, ainsi que les phénomènes astronomiques connus 
d'avance, c'est-à-dire les éclipses, passages et occulta- 
tions. Ces renseignements servent aux navigateurs à 
déterminer leur position en mer, même sans le secours 
des chronomètres, et à vérifier la marche de ces in- 
struments. La Connaissance des temps contient en 
outre des notices sur la manière de se servir de ces 
tables, les longitudes et latitudes d'un grand nombre 
de lieux de la surface terrestre et quelques renseigne- 

BIBL. MOD. — m. 



ments scientifiques. On y ajoutait autrefois des mé- 
moires d'une certaine étendue, mais on les conserve 
maintenant pour d'autres collections. Notons le bas 
prix extraordinaire de cette publication. 

L'année 1882 sera bien partagée en phénomènes 
astronomiques ; outre le passage de Vénus sur le 
soleil, annoncé depuis longtemps, on y observera 
deux éclipses centrales du soleil dont une totale : 
celle du 16 mai. A Paris, nous ne la verrons que par- 
tielle ; elle sera totale pour un ensemble de lieux 
situés en Afrique, en Egypte et dans l'Asie méridio- 
nale, et les stations d'où l'on pourra l'observer seront 
nombreuses. Les cartes insérées dans cet ouvrage 
font saisir très facilement l'ensemble de ces éclipses. 

D'' L. 

L'homme et son berceau, par Lucien Biart. i vol. 

grand in-S" de 384 pages, avec illustrations de Lix, 
Scott et Jobin. Paris, Hennuyer, 1881. — Prix : 

7 francs. 

Joli livre d'étrennes, destiné spécialement aux 
jeunes femmes mais parfaitement à la convenance 
des fillettes et jeunes garçons. C'est une série de cau- 
series sur la géologie, l'histoire naturelle, l'anthropo- 
logie et les applications des sciences. L'auteury parle 
successivement de l'Océan et des êtres qui l'habitent, 
des marées, des systèmes stellaires, de l'analyse spec- 
trale, des fossiles, de l'âge de pierre, de la métallur- 
gie, des habitations lacustres, des langues, de l'impri- 
merie, des nouveaux procédés de gravures, de 
l'éclairage Jablochkoff, du microscope et des fourmis. 
Son style est aussi clair que possible et son enseigne- 
ment est à la hauteur des découvertes les plus ré- 
centes; les derniers chapitres sont particulièrement 
instructifs. 

S'adressant à un public qui a reçu l'éducation 
chrétienne, M. Biart a le bon goût de ne pas parler 
de l'accord entre la science et la révélation, non plus 
que de leur désaccord. Les jeunes lecteurs s'en aper- 
cevront eux-mêmes, malgré le ton religieux qui règne 
dans ce livre. 

Les Miracles devant la science, par Wilfrid de 
FoNviELLE. I vol. in-i6 de 128 pages. Paris, Dentu, 
1880. 

M. de Fonvielle n'est ni chrétien ni matérialiste : 
il est déiste à la manière de Voltaire et tolérant 
comme lui. Il pense que Ton a tort de prendre vis- 
à-vis des religions des attitudes de persécution, qui les 
fortifient, et qu'on ne doit les combattre que par la 
persuasion. En examinant un à un les récits merveil- 
leux relatés dans les Ecritures, il montre que les uns 
sont une description exagérée de faits réels et que les 
autres ont été composés par des auteurs qui ne se 
sont pas rendu compte des conséquences qui décou- 
lent de leurs inventions. Par des publications de ce 
genre on oblige les chrétiens à se réfugier dans la 
doctrine que tout dans la Bible doit être pris au fi- 
guré; des lors, les religions dites révélées cessent 
d'être des systèmes fixes et immuables, et chacun 
peut y trouver à peu près ce qui lui plaît. 

3 



34 



LE L I \' R E 



QUESTIONS MILITAIRES 



Places fortes et chemins de fer stratégiques 
de la région de Paris, par M. le major X. 
avec une carte en trois couleurs. Paris^ J. Dumaine, 
1880. 

On a beaucoup travaillé aux environs de Paris 
depuis la guerre de 1870 pour mettre la capitale en 
état de défense, c'est-à-dire pour rendre impossible 
un nouvel investissement, suite de défaites essuyées 
par les armées tenant la campagne, et réduites à se 
réfugier à l'abri d'une place forte. 

Ce principe contre lequel on s'est élevé a conservé 
sa justesse, mais dans l'application, il a produit des 
résultats déplorables, en ce sens que la protection 
cherchée ne pouvait être efficace, les places fortes ne se 
trouvant pas à la hauteur de la résistance nécessaire 
si l'on tient compte des éléments actuels d'attaque. 

En dehors de la faute stratégique de la marche de 
l'armée de Chàlons sur Sedan, le désastre qui en a 
été le résultat eût été évité très certainement si la po- 
sition de Sedan eût été dominante au lieu d'être do- 
minée, et si l'armée eût trouvé là un vaste camp 
retranché avec toutes les ressources qui en dépen- 
dent. 

Mais au point de vue de la situation vis-à-vis le 
reste du territoire national, les points de Sedan et 
de Metz ne pouvaient être considérés comme des 
centres de résistance, attendu qu'ils sont trop facile- 
ment isolables du restant du territoire, lequel ne 
peut plus leur fournir les éléments nécessaires pour la 
continuation de la résistance, et même pour per- 
mettre de passer à l'offensive. 

Il est en effet indispensable que les précautions les 
plus grandes soient prises en vue d'empêcher un inves- 
tissement complet, afin que les communications du 
point attaqué avec l'intérieur soient toujours faciles, 
cela s'explique naturellement par la nécessité des ren- 
forts, vivres, munitions, etc. 

C'est donc en vue d'arriver à ce résultat qu'on a 
effectué depuis dix années ces immenses travaux au- 
tour de Paris. 

Nous sommes loin de nous plaindre de Tintention, 
mais il nous sera bien permis de dire qu'on a multi- 
plié outre mesure les défenses, attendu qu'il est bien 
certain que l'établissement seul d'un camp retranché 
formidable dans une position heureuse et voisine 
de la place eût largement suffi pour ce qu'on dési- 
rait. 

- On avait ainsi l'avantage de ne pas immobiliser 
dans la défense de tous ces forts une quantité énorme 
de combattants qui, ainsi disséminés, perdent la puis- 
sance qu'ils auraient réunies sur un seul point. 

De là, difficulté plus grande encore de passer rapi- 
dement de la défensive à l'offensive. 

Dans l'impossibilité matérielle d'occuper cette 



quantité innombrable de points, on se verra forcé 
d'en abandonner une partie au moment même pour 
lequel on les a élevés à grands frais, et de les détruire 
pour empêcher l'ennemi de les utiliser à son usage. 

Cela est facile à prouver si l'on se rappelle que la 
défense seule des anciennes fortifications de Paris a 
immobilisé pendant quatre mois plus de six cent 
mille combattants. 

En calculant la circonférence de l'investissement de 
1870-71 et en prenant sur cette ligne un point donné 
par exemple, et y installant un camp retranché, avec 
toutes les ressources nécessaires, les défenses acces- 
soires et bien reliées aux anciennes défenses, on repor- 
terait de fait la ligne d'investissement possible à une 
nouvelle circonférence dont le rayon était presque 
doublé. 

Si on veut alors se rendre compte du périmètre que 
l'ennemi se trouve dans ce dernier cas obligé d'occu- 
per et de garder, on voit aisément qu'il y a pour lui 
impossibilité matérielle de le faire. 

En outre, on conserve tenant la campagne une ar- 
mée considérable, bien unie et pouvant prendre l'of- 
fensive à un moment donné, en même temps que sa 
position maintient du côté où elle opère des commu- 
nications constantes avec le reste du pays. 

Le livre de M. le major X. examine les hypothèses 
de l'attaque de l'ennemi avec les places fortes telles 
qu'existent aujourd'hui, et son travail est extrêmement 
bien fait; nous ne pouvons lui reprocher que de ne 
pas tenir compte justement de la quantité de défen- 
seurs que nécessiterait la garde de toutes ses défenses 
multipliées outre mesure. e. d. 

Études sur la tactique de l'artillerie de cam- 
pagne, par A. \'oN ScHELL, lieutenant-colonel et 
chef de Tétat-major général de l'inspection générale 
de l'artillerie prussienne, traduit de l'allemand 
par C. Capette, major d'artillerie belge. — Paris, 
Dumaine, i88o. 

Nous avons bien souvent à rendre compte d'ou- 
vrages spéciaux dus à des officiers belges, et aussi 
souvent à en faire l'éloge ; c'est la preuve que cette 
armée, petite par le nombre, est grande par la qua- 
lité et que la plupart des éléments qui la composent 
ont Hne grande valeur. 

Ce que je viens de dire n'est pas une flatterie pour 
la nation belge tout entière, laquelle, à nos yeux de 
Français, a un défaut capital, celui d'être foncière- 
ment allemande comme affection; mais comme nous 
sommes d'avis qu'on doit prendre son bien partout où 
il se trouve, je le cherche surtout chez nos ennemis, 
certain d'avance d'y trouver quelque chose à glaner. 

Si on n'aime pas les gens, il ne s'ensuit pas qu'on 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



35 



les doive mépriser; lorsqu'on a surtout un objectif, 
celui de chercher à les vaincre si la chose est possible, 
il est utile, indispensable de les étudier et d'utiliser 
ce qu'on peut avoir trouvé de bon chez eux pour en 
user à l'occasion. Nos amis les Allemands n'ont pas 
fait autrement, et il n'est pas besoin de chercher bien 
avant dans l'histoire pour prouver qu'ils n'ont rien 
inventé dans l'art de la guerre, même à l'époque de 
leur meilleur général Frédéric II, dont Gustave-Adol- 
phe fut le maître. 

De nos jours, la plupart des principes mis en pra- 
tique par les armées dont nous avons eu à souffrir 
sont dus à notre grand capitaine Napoléon I"; si nous 
avons fait tous nos etïorts pour oublier la grande 
guerre et ses règles stratégiques, en revanche, ceux qui 
devaient plus tard nous combattre et nous vaincre se 
les sont rappelés. 

Si l'on joint à cela les progrès de la science dont 
l'art militaire a profité, on 'voit combien nous nous 
trouvions en état d'infériorité alors que les événe- 
ments ont abouti à un choc inévitable. 

Nous avons tout spécialement souffert pendant la 
dernière campagne du service admirablement orga- 
nisé de l'artillerie allemande contre laquelle la nôtre 
n'a pu tenir presque en aucune circonstance. 



Depuis, il a été fait chez nous des progrès remar- 
quables à cet égard, mais il serait absurde de croire 
que chez nos adversaires on s'est endormi sur les 
lauriers conquis. Les expériences faites n'ont été que 
la base de nouvelles études, et une tactique plus per- 
fectionnée encore a été mise en pratique. 

M. le major belge Capette a traduit en français un 
ouvrage d'un intérêt capital, et sa lecture et son exa- 
men attentifs doivent nous être à cœur pour nous 
prouver que chaque pas en avant que nous pouvons 
faire est précédé tout au moins de deux autres déjà 
opérés par les ennemis en présence desquels nous de- 
vons nous retrouver forcément un jour ou l'autre. 

La modestie de l'auteur lui fait dire qu'il n'a la 
prétention que de présenter des études; en lisant son 
ouvrage, nous trouvons mieux et ne craignons pas de 
le dire. 

Pour les intéressés, c'est un véritable livre de tac- 
tique de l'arme de l'artillerie, et comme tel nous en 
recommandons la lecture attentive à tous ceux qui 
s'intéressent à ces questions spéciales, et nous n'avons 
pas besoin d'ajouter qui sont de véritables pa- 
triotes. E. d'au. 



BEAUX-ARTS 



ARCHEOLOGIE ARCHITECTURE MUSIQUE 



La sainte Vierge, études archéologiques et iconogra- 
phiques, par RoHAULT de Fleury. 2 vol. in-folio. — 
Paris, Poussielgue, rue Cassette. Prix : 200 fr. 

Devant les grands souvenirs et les grands écrits 
qu'évoque l'histoire de la Vierge Marie, il pouvait 
sembler téméraire d'entreprendre une nouvelle pu- 
blication. La place ne semblait plus grande à cultiver 
et cependant l'auteur en a fait une immense en se di- 
sant qu'au point de vue dogmatique on ne saurait trop 
rappeler les monuments que la mère de Dieu a fait 
naître sous les yeux de nos contemporains et répondre 
par une étude très fouillée àce qu'ils appellent avec une 
sorte de dédain pour le christianisme: la Marioldtrie. 

Cet ouvrage est divisé en deux parties bien distinctes. 
Dans la première, M. Rohault de Fleury y étudie la 
sainte \'ierge dans sa vie et les événements qui l'ont 
signalée; dans les prophéties, son histoire avant sa 
naissance; dans sa vie naturelle avant l'évangile aussi 
bien que dans sa vie divine pendant l'évangile 
jusqu'à son assomption. Après sa mort, nous voyons 
les premiers développements de son culte qui nous la 
montre toujours vivante, assise dans l'éternité; nous 
assistons à ses fêtes et voyons les poésies, proses, 
chants et prières composés en son honneur. 

La seconde partie comprend une topographie uni- 
verselle, une sorte d'orbis marianus, une description 
de tous les sanctuaires ou monuments de la sainte 



Vierge qui prouve à la fois l'antiquité et la catholicité 
de son culte. On voit de suite l'œuvre colossale que 
l'auteur a conçue et exécutée en dépit d'obstacles qui 
semblaient insurmontables. 

Il ne fallait pas négliger les origines mêmes de l'art 
chrétien et répondre à ce mot de sceptique que « la 
Vierge Marie n'est adorée que depuis le xii" siècle. » 
M. Rohault de Fleury se mit à réunir avec ferveur 
les innombrables matériaux de ce monument; il 
voyagea à Rome à différentes reprises, courut le 
monde d'un pôle à l'autre, et harassé de fatigue, 
tué par son œuvre qu'il avait vécue pour ainsi dire 
pendant de nombreuses années, il mourut au bout de 
sa tâche, s'écriant au sortir de la vie ce mot digne de 
figurer dans les derniers mots des Écrivains célèbres : 
« C'est bien, j'ai fini. » 

Ce volume est enrichi d'un nombre infini de gra- 
vures, sur bois, sur cuivre, en taille-douce et en 
chromolithographie. II reproduit tous les monu- 
ments de tous les peuples, de tous les styles, de toutes 
les époques, relatifs à la \'ierge, réunis par des cro- 
quis pris en voyage des photographies fournies ou 
des documents tirés des principales bibliothèques de 
l'Europe, ainsi que des cabinets particuliers tels que 
ceux de MM. Spitzer, Strauss et le baron Pichon. 

Il n'est point d'érudit laïque ou religieux qui puisse 
se passer de cette monographie de la Vierge qui com- 
prend le résumé de tout ce qui a été fait en art et en 



36 



LE LIVRE 



littérature sur sa divine personne. Il suffit de con- 
sulter la table analytique pour comprendre que ces 
deux volumes in-4° sont toute une bibliothèque de do- 
cuments. Cet ouvrage fait le plus grand honneur à 
l'éditeur M. Poussielgue qui y a apporté des soins 
d'artiste et des connaissances de premier ordre. L'im- 
pression en a été confiée à l'imprimerie Quantin et 
le tirage est fait sur magnifique papier vergé de Hol- 



lande. 



o. V. T. 



The Obelisk and Freemasonry according to 
the discoveries of Belzoni and. Commander 
Gorringe, by John A. ^^'t•iss. Ncw-'i ork, J. \V. 
Buuiou, 70(3, Broadway, ln-4''. 

\"oilà un volume très curieux et très piquant. 
L'auteur y développe longuement, en un style pitto- 
resque et avec une audace et une fantaisie d'argu- 
ments et d'aperçus vraiment singuliers, cette thèse 
qui a fait déjà l'objet de nombreuses controverses : 
les relations entre la franc-maçonnerie et le symbo- 
lisme égyptien. Prenant. texte des dispositions et de 
la forme des hiéroglyphes qui s'étalent sur les obé- 



lisques et, notaniment, sur la grande aiguille d'Alexan- 
drie, et des peintures découvertes dans les hypogées 
de la haute Egypte, M. Jolui Weiss prétend voir là un 
témoignage irrécusable de l'origine égyptienne des 
rites et des symboles de la franc-maçonnerie. S'il 
n'est pas absolument convaincant et irréfutable dans 
SCS déductions archéologiques, nous devons convenir 
qu'il les expose avec assez de chaleur et de verve pour 
qu'on les écoute sans ennui et même avec plaisir. Des 
gravures sur bois et des chromolithographies, exécu- 
tées fort habilement, égayent le texte de la disserta- 
tion, qui. en outre des théories symboliques, nous 
donne incidemment des renseignements intéressants 
sur la franc-maçonnerie en Amérique, sur les trans- 
ports d'obélisques en Amérique et à Londres, etc., 
sur les religions aryenne, bouddhique, etc., sur beau- 
coup de choses enfin. 

L'exécution typographique du volume présente cette 
netteté de caractère, ce confortable sérieux que nous 
regrettons de ne pas rencontrer fréquemment dans 
les éditions populaires analogues publiées chez nous. 

M. V. 



BELLES-LETTRES 



PHILOLOGIE 

Notions d'étymologie française. Origine et for- 
mation des mots; racines, préfixes et suffixes. Ou- 
vrage rédigé conformément aux programmes du 
2 août 1880, par Hippolvte Cocheris, inspecteur gé- 
néral de l'instruction publique, i vol. in-12. Paris, 
Ch. Delagrave; 1881. 

En travaillant à cet ouvrage, l'auteur, qui jouit 
avec raison de quelque autorité, a eu pour souci, cela 
est sûr, de faire œuvre utile; mais très apparemment — 
nous n'osons dire très certainement — il a été sou- 
cieux avant tout de livrer son manuscrit à l'éditeur 
le plus tôt possible, avec le dessein de prévenir quel- 
que autre professeur de Tuniversité désireux de com- 
poser, lui aussi, une sorte de traité élémentaire sur la 
formation de la langue française, ou bien dans l'in- 
tention de permettre aux élèves des classes de troi- 
sième, seconde et rhétorique, d'avoir en main, dès le 
commencement de l'année scolaire 1880-1881, un 
manuel conçu conformément aux nouveaux pro- 
grammes de l'enseignement secondaire. Nous ne sau- 
rions le deviner; toujours est-il que les Notions d'éty- 
mologie française, en même temps qu'elles témoignent 
de la toute-compétence de M. Cocheris pour vulga- 
riser les connaissances acquises quant à l'histoire de 
notre grammaire, portent la marque d'une hâte, 
d'une précipitation vraiment regrettables. Il semble 
que M. Cocheris se soit contenté de rassembler des 
notes déjà prises autrefois pour un travail en prépa- 
ation et nullement destiné aux élèves de nos lycées. 



puis d'ajouter à ces notes quelques pages très pleines 
alors de renseignements précis. Tel cliapitre est écrit 
d'un style presque badin; tel autre présente, sans 
phrases, les données positives de la science étymolo- 
gique. « Le Français, né malin, inventa la satire;» nos 
collégiens deux fois malins, ne manqueront pas 
certes, de se moquer des précautions oratoires em- 
ployées par le professeur, de ses prétentions à amuser 
en enseignant; et ils se moqueront plus encore, lors- 
qu'ils liront ces lignes: « ... Vous ferez cette distinc- 
tion, comme moi, mademoiselle... » Après avoir 
trouvé étrange qu'on leur parlât comme à des en- 
fants, ils protesteront contre cet excès d'indignité : 
être pris pour des jeunes filles! 

Ceci dit quant à la forme, parlons du fonds. 

Dans la première partie de livre, — elle manque 
de concision et l'on y peut signaler des lacunes fâ- 
cheuses, — M. Cocheris distingue et définit les quatre 
sortes de grammaires : la grammaire générale, la 
grammaire comparée, la grammaire historique, la 
grammaire proprement dite; n'ayant pour tâche 
que de traiter de la grammaire historique; il parle 
successivement et des premières grammaires fran- 
çaises publiées en Angleterre, et de la révolution ac- 
complie dans notre langue de par le bon plaisir des 
précieuses, et de certains projets de réformes pré- 
sentés par quelques-uns de nos contemporains. Il eût 
dû, ce nous semble, ne pas omettre de citer tout au 
moins les noms de nos premiers linguistes, plus 
dignes de considération, à coup sûr, que les familiers 
de l'Hôtel de Rambouillet. L'ordonnance de \'illcrs- 
Coterets (10 août i53g) ne laissa pas que d'agir sur le 
développement de notre langue dont elle prescrivait 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



37 



l'emploi dans tous les actes publics ou privés; et les 
Joachim du Bellay, les Etienne Dolet, les Pasquier, 
les Ramus, les Robert et Henri Estienne, les Amyot, 
les Ronsard, les Montaigne, les Rabelais, n'ont pas 
seulement voulu enrichir le beau langage français, 
ils se sont appliqués aussi à le diriger, à le conduire. 
Pourquoi M. Cocheris oublie-t-il de' nommer Vau- 
gelas, et pourquoi, parlant de quelques réformateurs 
de notre temps, ne rappelle-t-il pas la tentative faite, 
au siècle dernier, par ce bon abbé de Saint-Pierre r 
Trop de phrases inutiles et trop de lacunes. Quelques 
pages sur les sons et sur le mécanisme des organes 
vocaux, puis, enfin, les notions d'étymologie. 

« L'étymologie, a dit M. Littré dans la préface de 
son Dictionnaire, a toujours excité la curiosité. Il est, 
on peut le dire, peu d'esprits qui ne s'intéressent à ce 
genre de recherches; et plus d'une fois ceux qui s'oc- 
cupent le moins de l'étude des mots ont l'occasion 
d'invoquer une origine à l'appui d'une idée ou d'une 
explication. Cet intérêt n'est ni vain ni de mauvais 
aloi. Pénétrer dans l'intimité des mots est pénétrer 
dans un côté de l'histoire; et de plus en plus, l'his- 
toire du passé devient importante pour le présent et 
pour l'avenir. « 

L'observation a permis d'induire certaines lois suivant 
lesquelles les mots se sont formés, et M. Littré a très 
justement comparé les métamorphoses littérales dans 
le passage d'une langue à l'autre aux métamorphoses 
anatomiques que le passage d'un ordre d'animaux dans 
l'autre donne à étudier. « Que deviennent les os dont 
est formé le bras de l'homme, quand ce bras se change 
en patte de devant d'un mammifère, en aile d'un oiseau, 
en nageoire d'une baleine, en membre rudimentaire 
d'un ophidien? Semblablement, que deviennent les 
lettres d'un mot latin ou allemand qui en sont les os, 
quand ce mot change en français ? Des deux parts, pour 
l'étymologiste comme pour l'anatomiste, il y a un 
squelette qui ne s'évanouit pas, mais qui se modifie. » 
Le savant grammairien pousse plus loin la comparai- 
son : « L'anatomie a ses monstruosités où des parties 
essentielles se sont déformées ou détruites; l'étymo- 
logie a les siennes, c'est-à-dire des fautes de toute na- 
ture sur la signification, la contexture ou l'orthographe 
du mot. Ces infractions n'ont, des deux côtés, rien qui 
abolisse les règles; elles sont des accidents, qui, en 
partie ont des règles secondaires, en partie constituent 
des cas particuliers, expliqués ou inexpliqués. Ce sont 
les règles générales et positives qui permettent de dire 
qu'il y a faute là même où on ne peut connaître les 
circonstances ou les conditions de la faute, et de diviser 
tout le domaine en partie régulière et correcte et en 
partie altérée et mutilée. » 

M. Cocheris n'a parlé que des mots d'origine latine; 
après avoir établi très nettement la différence qui 
existe entre ceux qui sont de formation dite savante 
et ceux qui sont de formation populaire il étudie ces 
derniers et formule, comme les a formulées d'ailleurs 
M. Brachet, les trois lois de contraction, de déclinai- 
son et d'accentuation; il dit les règles de permutation, 
de transposition, d'addition et de soustraction, don- 
nant, pour ces deux derniers modes de moditicaticn, 



des exemples de prosthèse, d'épenthèse et d'épithèse, 
d'aphérèse, de syncope et d'apocope. Les changements 
de voyelles simples, de voyelles doubles, et des diph- 
tongues, des consonnes labiales, dentales et guttu- 
rales sont exposés très heureusement. Toute cette 
dernière partie de l'ouvrage, écrite comme il convient, 
excitera la curiosité des élèves et elle captivera leur 
attention. 

Il n'y a pas à douter qu'on ne doive bientôt procéder 
à une nouvelle édition de ces A"ofions d'étymologie ; 
nous espérons que l'auteur n'hésitera pas alors à re- 
prendre son travail; il lui est facile de le rendre par- 
fait. F. G. 



ROMANS 

Grave imprudence, par Philippe Burty. Paris, Char- 
pentier, 1880. I vol. in-i8 Jésus. Prix: 3 fr. 5o. 

M. Philippe Burty s'y prend sur le tard pour dé- 
buter comme romancier. On le connaissait surtout 
comme japoniste et critique d'art des plus fins. Voici 
qu'à son tour il a cédé à'ce désir de créer qu'éprou- 
vent toujours les critiques, et que Théodore de Ban- 
ville a si joliment raillé dans ses Odes funambulesques 
lorsqu'il a fait parler ainsi son critique en mal d'en- 
fant: 

Oui, la gloire est à moi, j'ai su m'en emparer ; 
En ne produisant rien, ie puis me comparer 

Aux filles qu'on marie honnêtes. 
Je reste magnifique autant que paresseux. 
Oui, mais'ne pouvoir être à mon tour un de ceux 

Qui montrent les marionnettes. 

Et M. Burty a voulu aussi montrer lesinarionnettes. 
Pour dire le vrai, il s'en est tiré mieux que le fameux 
critique en baudruche, ht roman ou plutôt la nouvelle 
par laquelle il débute se trouve être une œuvre sa- 
voureuse à plus d'un titre. Le sujet d'abord en est at- 
trayant et neuf. Il s'agit, au fond, d'analyser, de faire 
vivre, penser et parler, un peintre moderne, épris de 
modernité à outrance, un « impressionniste », et l'on 
voit d'ici quelles ressources avait en mains le critique 
consommé qu'est M. Burty. Les théories artistiques, 
les descriptions minutieuses en termes d'atelier, tout 
ce bagage qui eût encombré une autre étude, celle-ci 
le demandait. Mais il ne faut pas croire non plus que 
le roman ait été imaginé uniquement pour servir de 
cadre à ces bouts de feuilleton salonnier. En dehors, 
ou plutôt au-dessous, comme trame du livre, le ro- 
man existe. L'amour de Brissot pour la comtesse, sa 
liaison avec Pauline le modèle, la figure mondaine de 
Valère, la psychologie délicate et fouillée de ces êtres 
très vivants, voilà de quoi satisfaire ceux qui cher- 
cheront dans le livre autre chose que des vues origi- 
nales sur l'art contemporain. Toutefois, 'il faut bien 
l'avouer, c'est un peu maigre comme roman, si cela 
suffit comme nouvelle. Puis, à tout prendre, le livre 
s'arrête juste à la minute où le vrai roman allait com- 
mencer: je veux dire quand la comtesse devient effec- 
tivement la maîtresse de Brissot. Quelle influence 
aura cette femme sur l'artiste? c'est ce qu'il aurait été 



38 



LE LIVRE 



curieux de rechercher, ce qu'on voudrait savoir et ce 
que xM. Burty a précisément gardé dans sa plume. Et 
c'est dommage, car il a tout ce qu'il faut pour qu'on 
regrette cette brusque fin. Il sait à merveille, et même 
trop subtilement parfois, fouiller un caractère, établir 
un personnage et l'enlever en vigueur sur un fond 
de détails précis et précieux. Son style est travaillé, 
raflfiné, exquis, plein de mots rares, d'alliances im- 
prévues, de tournures à effet. Il ne faut pas se plaindre 
d'un tel souci, qui dénote l'artiste consciencieux. 
Pourtant, j'eusse préféré que ce soin se manifestât 
dans une forme plus originale. Je m'explique par un 
mot, qui sera à la fois le meilleur éloge et la plus 
dure critique que je puisse adresser à M. Burty : c'est 
que son livre ressemble (et trop) à un fragment enlevé 
du milieu d'un roman des de Concourt. j. r. 



Mademoiselle Bismarck, par Henri Rochefort. 
Paris, Rouff. i vol. in-i8 jésus. — Prix: 3 fr. 

Pourquoi M. Rochefort n'est-il pas comme les 
feuilles sans cautionnement, à qui la politique est 
interdite? A coup sûr nous y perdrions quelques épi- 
grammes ; mais ce ne serait pas une bien grosse perte, 
le bon temps de la. Lantenw étant passé. En revanche, 
nous y gagnerions des livres intéressants et un ro- 
mancier de plus, sans parler de l'homme de théâtre 
qui reviendrait sans doute, comme dit la chanson, à 
ses premières amours. Il n'y a pas à en douter, en 
effet, ce pamphlétaire est bien doublé d'un homme 
de lettres, et il a toutes les qualités nécessaires pour 
produire de vigoureuses et vivantes études de mœurs. 
C'est un livre curieux à plus d'un titre, que Made- 
moiselle Bismarck. En un sens, c'est l'école inaugurée 
par le Nabab, je veux dire plein de masques qu'on 
aime à soulever, de portraits actuels dont il est amu- 
sant de deviner les originaux. Le Talazac, quoique 
blond et mince, ne trompe guère, et on voit vite tous 
les traits que fournit à ce tj^pe la personnalité vivante 
de M. Cambetta. De même le salon de M™* Maunoir 
est connu de tout le monde. Cette M™*^ Maunoir, qui 
signe ses livres du pseudonyme de Philippe Samper, 
c'est M™* Adam (Juliette Lamber) à peine déguisée. 
Et ainsi de bien d'autres dans ce roman, qui par là 
d'ailleurs touche au pamphlet. Mais, outre cet appât 
pour la curiosité et l'indiscrétion, le livre possède des 
charmes réels. Les caractères sont nettement disséqués. 
Les péripéties et l'intérêt sont du plus vif relief. Le 
dialogue est spirituel en diable, cela va sans dire. Que 
manque-t-il donc à cela pour être une vraie œuvre, en 
somme ': Hélas ! il y manque le soin, l'assidu travail, 
le je ne sais quoi que donnerait à l'auteur un loisir 
intellectuel qu'il n'a pas. On sent que cela est écrit 
vite, vite, à la façon des articles bâtis pour la machine 
qui attend impatiemment sa pâture de copie. On sent 
qu'entre deux chapitres, quelquefois même entre la 
tête et la queue du même chapitre, le romancier jour- 
naliste a dû brocher un premier Paris, ou aller pré- 
sider une réunion publique, et qu'ainsi il n'a pas pu, 
comme le fait le pur artiste, vivre amoureusement 
avec son œuvre. L'impression produite est pénible 



et nuit au roman. Comment s'attacher à une étude, 
quand on voit que celui même qui la fait s'en détache 
si souvent? Et pourtant, comme on voudrait s'yatta- 
cher, y trouvant tant de qualités primesautières, tant 
d'observation précise, tant d'esprit! Ah ! je le répète, 
quel malheur que W. Rochefort ne soit point sem- 
blable aux feuilles sans cautionnement, à qui la po- 
litique est interdite! Quel malheur plutôt qu'il ne 
soit pas plus artiste ! Car alors, cette maudite politique, 
c'est lui-même qui se l'interdirait. j. r. 

La Vieille Geirde, par A'ast-Ricouard. Paris, Ollen- 
dorlY, i83o. i vol. in-i8 jésus. — Prix: 3 fr. 5o. 

Un grand succès de vente. Et quoi d'étonnant, avec 
un titre pareil, en notre temps de coçottisme et de 
pornographie! — Comment! c'est la vieille garde, 
les vieilles courtisanes, qui sont exhibées là! — Eh! 
oui! elles-mêmes. — \'ite, payons-nous ça. Ça doit 
être croustillant... — Et ça l'est, en effet. Un tas d'a- 
necdotes plus ou moins propres, qui se disaient à 
l'oreille, sont imprimées ici tout à trac. Les figures 
sont connues. Le monde malsain des belles petites 
sur le retour, des entremetteuses, des masseurs pour 
dames, des entretenues et des entretenus, tout cela 
s'étale, parle, agit, dans la banalité d'un style vul- 
gaire (à dessein, sans doute) qui les rend quasi photo- 
graphiés. L'intrigue aussi est abominable, comme il 
fallait d'ailleurs s'y attendre avec MM. Vast-Ricouard, 
qui ont depuis longtemps renoncé à l'école du vice 
puni et de la vertu récompensée. Il s'agit de la passion 
d'un homme du monde pour une vieille garde. Tout 
est sacrifié à la gueuse : argent, honneur, le ménage 
du marquis de Boiléas; tout s'engloutit dans cette 
passion, jusqu'au dénouement le plus féroce : la mar- 
quise mourant dans un incendie, tandis que Boiléas 
sauve Anna au lieu d'elle, exprès, et finit par épouser 
la vieille garde. Car il en vient là. C'est écœurant. 
D'un écœurant voulu, n'est-ce pas? Dès lors, il n'y a 
pas lieu de le reprocher aux auteurs, littérairement. 
Telle quelle, avec son lâché de forme, sa brutalité 
d'exhibition, c'est une œuvre d'une certaine force, 
comme le casse-poitrine et le tord-boyau sont des 
alcools d'une certaine force. Je préfère tout de même 
la fine Champagne. j. r. 

Les Merveilles du mont Saint-Michel, par Paul 
FÉVAL, Paris, Palmé, i88o. i vol. in-8°. 

« J'appartiens à saint Michel. Je suis né le 
20 septembre, jour de la fête de saint Michel, et ma 
pieuse mère avait voué mon berceau au chef des 
milices célestes, vainqueur immortel du mal. Je veux 
essayer d'écrire l'histoire de sa maison merveilleuse, 
où habite le dessein de Dieu. » 

Ainsi débute la préface de ce gros in-8° de 35o pages, 
dans lequel s'épanche et flue le Paul Féval de la der- 
nière heure. Dire que cela est aussi amusant que le 
Bossu ou les Mystères de Londres, ce serait déguiser 
la vérité à peu près comme M. Paul Féval déguise 
l'histoire au cours de cette longue et fastidieuse com- 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



39 



pilation, car ce n'est vraiment pas autre chose qu'une 
compilation. Les dates pleuvent. Les noms propres 
grêlent. Il n'y a guère que l'intérêt qui manque; mais, 
en revanche, il manque aussi totalement que possible. 
M. Paul Féval en bénédictin et faisant concurrence à 
l'abbé de Solesmes, c'est drôle au premier abord ; mais 
ça l'est bien peu à la lecture. Ce n'est pas tout de se 
convertir et d'avoir la grâce; cette gràce-là , très 
respectable d'ailleurs, n'a aucun rapport avec celle 
dont parle le fabuliste quand il dit: 

Ne forçons point notre talent, 
Nous ne ferions rien avec grâce. 

Et M. Paul Féval, pour avoir trop bien cédé à la 
grâce catholique, a perdu l'autre et son talent du 
même coup. 

Heureusement le livre est richement illustré, sous 
la direction de M. Eugène Mathieu, et par ci par là 
un joli dessin de Fénot vous tait oublier l'infructueux 
effort de AL Paul Féval en quête du dessein de Dieu. 

J. R. 

La duchesse d'Arvernes, par Hector Malot. 
Paris, Dentu, iS8o. i vol. in-i8 jésus. — Prix: 3 fr. 5o. 

Seconde partie de la Bohème tapageuse. Les 
mêmes personnages que dans Rafaëlle, au moins les 
principaux, savoir le vieux comte de Condrieu et son 
petit-fils Roger, continuant leur duel. Cette fois, ce 
n'est plus par une courtisane, mais par une femme du 
monde, que Roger est en péril. Ce milieu nouveau 
est plus curieux encore et plus curieusement étudié 
qvie celui où s'agitait Rafaëlle. Les masques surtout 
sont plus transparents. Il n'est personne qui n'ait re- 
connu le ménage ducal d'Arvernes, dont les démêlés 
ont si bruyamment retenti sous l'Empire. Cette façon 
d'histoire contemporaine sous forme de roman, mise 
•à la mode par le Nabab de Daudet, est un des plus 
vifs éléments de succès du nouveau roman d'Hector 
Malot. Mais, sans compter cet attrait tout spécial, le 
livre vaut encore par d'autres qualités, au point de 
vue plus purement littéraire du roman. II y a même 
telles scènes qui dépassent la mesure [ordinaire du 
style un peu banal auquel nous a trop habitués, hélas! 
l'auteur de V Auberge du monde. La prise de voile de 
Christine, et, tout au début, la bonhomme figure de 
Crozat, sont des morceaux de main d'ouvrier. Cela 
vous a comme une bonne odeur de Balzac. Puis-je 
faire un plus beau compliment? j. r. 

Corysandre, par Hector Malot. Paris, Dentu, 1880. 
I vol. in-i8 Jésus. — Prix: 3 fr. 5o. 

Troisième et dernière partie de la Bohème tapa- 
geuse. Nous avons maintenant toute l'économie de la 
pensée qui a présidé à ces trois volumes. Après avoir 
passé par l'amour d'une courtisane et par celui de 
l'excentrique dame du monde, Roger connaît enfin la 
passion naïve et pure pour une jeune fille. Il en avait 
déjà comme savouré un avant-goût en songeant à 
Christine. Mais la fleur alors avait été coupée dans 
sa racine dans la prise de voile de la malheu- 
reuse. Elle s'épanouit ici pleinement avec la ren- 



contre de Corysandre. Figure un peu connue, d'ail- 
leurs, que celle de cette fille honnête d'une mère 
aventurière. J'eusse préféré quelque chose de plus 
neuf. La figure, au reste, est bien établie. Dans ce mi- 
lieu encore diversifié, c'est toujours la même action 
qui se poursuit, en somme. Est-ce Roger qui vivra ? 
Est-ce le vieux comte de Condrieu qui arrivera enfin 
à son but de spoliation? Et le roman finit tristement, 
non comme les romans de pure imagination, mais 
comme la vie. Roger meurt. Mais, avant de mourir, il 
a fait échec aux espérances du comte, qui n'héritera 
pas. C'est au moins une consolation pour le lecteur. 

J. R. 

La Maîtresse de M. le ministre, par Charles 

Mérouvel. Paris, 1880. i vol. in-i8 jésus. — 
Prix : 3 fr. 

Rien de la fameuse baronne de Kaulla! On s'y 
attendait pourtant, sur la foi du titre, et cela n'a pas 
peu contribué à donner au livre un certain succès. 
Tel quel, sans ce ragoût au piment de l'actualité, il 
est intéressant. C'est du roman de moeurs, écrit à la 
diable, étudié de chic, mais assez vif d'allures et qui 
se laisse lire. C'estunefigure un peu bien fantaisiste que 
celle de Sarah Feller, et un type tout à fait faux que 
celui du ministre de Lignères; mais on s'y attache 
quand même. Autour d'eux, d'ailleurs, s'agitent de 
nombreux personnages plus strictement photogra- 
phiés et qui prêtent une lueur de réel à ce monde par 
trop imaginaire. Si l'auteur voulait se donner la peine 
de mieux regarder et de rendre plus soigneusement, 
il pourrait devenir un vrai romancier. Il n'est encore 
qu'un faiseur de romans. Aura-t-il la sagesse et le 
courage du travail sérieux? j. r. 

Le Scopit, Histoire d'un eunuque européen, i vol. 
Bruxelles, Henry Kistemaeckers. — Prix : 3 fr. 3o. 

Il n'est pas d'aberration, de monstruosité même 
que l'homme n'ait commise sous le coup du fana- 
tisme religieux; mais ce qui dépasse toutes les excen- 
tricités connues, c'est l'établissement d'une église chré- 
tienne dont les membres, à l'instar d'Origène, subis- 
sent la castration. 

Telle est la secte des scopits, dont le nom en rou- 
main signifie eunuque. Et que l'on ne se figure pas, 
comme on serait tenté de le croire au premier abord, 
qu'en raison même de l'obstacle apporte à l'accrois- 
sement de la population, les adeptes de cette étrange 
confession, née en Russie, aillent en diminuant. Un 
recensement effectué en i865 accusait en Roumanie 
la présence de 8,375 scopits, hommes et femmes ; 
en 1871, on en comptait 16,098, soit 7,723 de plus en 
six années. C'est une progression effrayante et qui 
s'explique facilement. D'abord, la doctrine scopite 
n'exclut pas le mariage à la condition que le mari se 
fasse châtrer après le deuxième enfant. Les sectaires 
ont adopté un genre de vie d'une simplicité toute 
primitive qui leur permet d'accroître rapidement leur 
fortune et ils s'en servent surtout comme moyen de 



40 



LE LIVRE 



propagande. C'est la théorie malthusienne poussée à 
rextréme. Le recrutement s'opère surtout par voie de 
conversions, c'est-à-dire par des adhésions ou tacites 
ou forcées, achetées le plus souvent. 

Tous ces faits, ainsi que l'historique de la secte, 
font l'objet d'une introduction que complète un 
roman d'une invraisemblance rare, mais assurément 
curieux. En revanche, par la précision et l'hor- 
reur des détails, cette lecture vous remue jusque dans 
les entrailles. Les Grecs ont pour signifier cette im- 
pression un mot significatif : o-rya-r/vEÛscv. Le vilain 
côté des mœurs russo-bulgares, les pratiques scopites, 
les préparatifs, l'accomplissement de la castration et 
ses conséquences physiologiques, rien n'arrête l'écri- 
vain, qui croit toujours entendre glapir à ses oreilles 
les prédications d'une secte méprisable. Or cette secte 
s'appuie sur des testes formels, et cela démontre une 
fois de plus le danger des interprétations littérales. 

On lit en effet dans Isale (LVI, 3, 4, 5) : 

« Et que l'eunuque ne dise point: Voici, je suis un 
arbre sec. 

« Car voici ce que l'Eternel dit aux eunuques : ceux 
qui garderont mes sabbats et choisiront ce qui m'est 
agréable et qui seront fermes dans mon alliance, 

« Je leur donnerai dans ma maison et dans mes 
murailles une place et un meilleur nom que celui de 
fils et de filles... » 

D'autre part, saint Matthieu semble compléter le 
sens de ce passage de l'Ancien Testament : 

« Que si ta main ou ton pied te sont un objet de 
scandale, coupe-les et jette-les loin de toi, car il vaut 
mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie 
que d'avoir deux pieds et deux mains, et d'être jeté au 
feu éternel... » 

Les disciples de Jésus lui dirent: « Si telle est la 
condition de l'homme et de la femme, il ne con- 
vient pas de se marier. » 

Mais il leur dit: « Tous ne comprennent pas cette 
parole, mais ceux-là seulement à qui il a été donné. 
Car il y a des eunuques qui sont nés du ventre de 
leur mère, il y en a qui ont été faits eunuques par 
les hommes, et il y en a qui se sont faits eunuques 
eux-mêmes pour le royaume des cieux. Que celui qui 
peut comprendre ceci le comprenne ! » 

Les opinions les plus bizarres, les plus contraires à 
la nature, peuvent donc tirer quelque secours de la 
Bible. Il semble, en le considérant dans le sens lit- 
téral, qu'on puisse appliquer à ce livre saint, d'une 
lecture si dangereuse pour les cerveaux faibles, le 
mot qu'on adressait à Origène lui-même, ce grand 
docteur qui fut en même temps le premier des scopits : 
ubi bene, nihil melius, ubi maie ; nemo pejus. 

Un mot, sans plus, sur la forme extérieure de l'ou- 
vrage : au point de vue r\'pographique, elle est très 
défectueuse; les fautes d'orthographe pullulent. 

H. G. T. 

Cœur-de-Neige, par Pierre Ninous. — Paris, 
G. Charpentier, i88o. In-12. 

Nous avions cru avoir affaire à un débutant. Une 
gauche allusion à un personnage d'un autre roman de 



l'auteur destinée à amener non moins gauchement 
une note où le titre de ce frère aîné de Cœur-de-Neige 
présente tous les caractères de la jeunesse et de l'mex- 
périence: complexité de plan, exposition pénible et 
maladroite, dédain des moyens simples et naturels, 
recherche de l'originalité et de la force poussée 
jusqu'à l'extravagance et à la boursouflure, répétition 
des mêmes effets, tension continue enfin du style et 
de la pensée, qui n'empêche pas la pensée d'être sou- 
vent vulgaire ou obscure, ni le style d'être parfois in- 
correct. 

Nous ne craignons pas d'énumérer les défauts de ce 
roman, parce qu'il contient aussi des qualités remar- 
quables. L'auteur vise haut, ce qui n'est pas commun 
par le temps de naturalisme qui court. Il a un idéal 
d'honneur, de devoir, de passion, qu'il cherche à in- 
carner dans ses personnages tout d'une pièce, moulés 
à l'antique, mais auxquels malheureusement man- 
quent trop la vraisemblance et la vie. II s'adresse aux 
nobles sentiments de l'homme. Il ne craint pas d'exal- 
ter l'amour pur, de célébrer le sacrifice à l'idée, de 
glorifier ceux qui vont droit dans la voie qu'ils 
croient bonne sans considérer qu'elle mène parfois à 
la ruine, au désespoir et à la mort. Un tel tempéra- 
ment mérite les sympathies, et nous ne lui marchan- 
dons pas la nôtre. Mais pourquoi, dans son désir de 
créer des caractères, nous montre-t-il des entités im- 
possibles et inexplicables comme cette comtesse de 
Pardiac, qui doit être, nous le supposons, le person- 
nage auquel s'applique l'épithète de Cœur-de-Neige, 
plus fait pour éveiller dans l'esprit l'idée de quelque 
petite-nièce du dernier des Mohicans que celle d'une 
châtelaine des temps féodaux égarée dans le monde 
moderne? Pourquoi écrit-il des phrases comme celle- 
ci : « II se présenta chez le vieux marquis et obtint 
aisément l'agrégation de ses vœux »: Pourquoi, chaque 
fois qu'un des acteurs de son drame est fortement ému, 
devient-il « plus blanc qu'un suaire »? On se prend à 
le taxer d'injustice envers les nappes et les serviettes, 
qui ne sont pas moins blanches d'ordinaire, et qui 
varieraient la comparaison. Il y à néanmoins dans ce 
roman plein de bonnes intentions, mais qui est un 
livre manqué, deux figures vivantes et touchantes; 
c'est le jeune comte de Pardiac et sa cousine Andrée. 
Elles sont animées d'un souffle de passion pure et 
vraie, et celui qui les a conçues et réalisées a en lui 
de quoi se consoler d'un échec et prendre brillamment 
sa revanche. b.-h. g. 

Misé Féréol, par M. Jacques Vincent. — i vol. 
chez Pion. 

C'est l'histoire des amours d'un jeune Parisien vi- 
veur qui vient vendre une ferme en Provence, et d'une 
jeune fille d'Arles. Cette histoire est pleine de péripé- 
ties intéressantes et de personnages sympathiques et 
elle est d'une agréable lecture. Le sujet n'est pas exces- 
sivement neuf, ks détails ne sont pas très renouvelés, 
le style n'est pas bien extraordinaire; mais c'est frais, 
c'est fin, c'est tramé de main de femme. Il fait clair 
dans ces pages. Ce n'est pas qu'elles soient illuminées 
du puissant soleil provençal des poètes, mais c'est très 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



41 



gentiment tamisé d'un petit soleilpour les dames qui 
ne veulent pas trop brûler leur peau et leurs om- 
brelles. Il y a de charmantes descriptions, courtes et 
sonores; je reprocherais seulement à la phrase de 
M. Vincent de partir trop amplement pour s'arrêter 
trop court. Il y a dans ce livre une assez grande quan- 
tité de mots patois; heureusement, ils sont traduits, 
mais alors il était inutile de les mettre. Je crois qu'il 
faut écrire pour les experts en langue provençale et 
alors ne pas leur traduire les mots, s'adresser aux ini- 
tiés comme font les félibres, ou bien parler à tout le 
monde et en français. C'est la seule façon d'obtenir 
des tons justes dans l'un et l'autre cas. 

Mais ce sont de petites chicanes sur une œuvre des 
plus gracieuses et artistement colorée à la Watteau. 
L'arrivée des taureaux à Arles qui ouvre le volume, 
la hardiesse des belles méridionales et la maladresse 
du Parisien sont mises en scène avec un goût très dé- 
licat. Misé Féréol, l'héroïne du roman, est peinte avec 
amour, harmonieusement, et elle est très belle. 

Puis la fabulation du livre est très attachante, très 
dramatique à la fin, et de fort bonne compagnie. J'es- 
time et j'espère que ce roman sera très lu dans toutes 
les familles, par les femmes surtout, et aussi par les 
' hommes, car beaucoup sont amoureux de frais pastels 
littéraires, et si par un goût personnel, nous avons dû 
reprocher quelquefois à l'auteur un peu de pâleur 
dans ses touches, cette légèreté de main deviendra un 
charme de plus pour beaucoup de gens. h. s. 

Jeunesse, par Albert Cim (Mœurs de province). 
Paris, Charpentier, 1880. i vol. in-i8 jésus. — 
Prix : 3 fr. 5o. 

L'auteur a-t-il voulu désigner l'impression sous 
laquelle son livre a été composé? A-t-il modestement 
abrité sous ce modeste titre un début qu'il n'osait trop 
avouer, réclamant ainsi une sorte d'indulgence pré- 
ventive? Je l'ignore. Sincèrement je ne saurais émettre 
une opinion encourageante et favorable sur une œuvre 
d'une facture aussi terne et aussi uniformément mé- 
diocre; j'y ai vainement cherché un éclair, l'indice 
d'une originalité quelconque. Tout y est banal, calme 
et plat, comme une route se déroulant poudreuse et 
monotone sous un jour grisâtre, sans soleil et sans 
pluie. Pas d'accident de terrain, pas de heurt violent, 
rien qui enthousiasme ou qui fasse crier. On sort de 
cette lecture absolument énervé d'une jeunesse aussi 
peu jeune. 

Çà et là quelques prétentions de stj'le, quelques 
mots cherchés arrêtent un moment, mais avec plus 
d'étonneuient que de colère : en un mot, c'est un livre 
auquel manque aussi bien l'indignation que l'admira- 
tion. Je refuse toute qualité de jeunesse à ce qui ne 
i, serre pas le cœur ou ne le fait pas bondir, toute qua- 
lité vraiment littéraire à une page que l'on ne peut 
relire, que l'on parcourt sans fatigue peut-être, mais 
sans plaisir. M. Albert Cim s'est trompé et a cru faire 
un roman comme Balzac, quand il ne faisait que 
relier les unes au bout des autres une collection de 
pages incolores, sans saveur et sans attrait. Son livre 
ne vit pas. 



Les deux femmes de Mademoiselle, par Mora. 
Paris, Havard, 1880. i vol. in- 18 jésus. — 
Prix : 3 fr. 5o. 

Histoires de garnison, met prudemment l'écrivain 
dans son sous-titre, afin sans doute d'engager à une 
certaine méfiance, en faisant comptendre qu'il s'agit 
là de récits tous très épicés. De fait ils le sont à l'em- 
porte-pièce, agrémentés d'un style batailleur, vif, ori- 
ginal et amusant, qui empêche de sauter une seule 
ligne, tellement l'attrait est neuf et attachant. 

Certaines de ces histoires font penser à Gustave Droz, 
mais à un Droz plein de mots crus et de situations 
hardiment scabreuses; aucune périphrase ne vient 
voiler l'ardeur de ces amours de caserne et de campe- 
ment : tout y est pris d'assaut, à la française, servante 
d'auberge ou grande dame. 

En somme, l'auteur, qu'il signe Mora, comme au 
Gil Blas, René Maizeroy ou de son vrai nom que tous 
connaissent déjà, est un tempérament; il débute crâ- 
nement dans la carrière littéraire, où on peut lui pré- 
dire un très bel avenir, quand il se sera complètement 
débarrassé de certains emprunts, dont il n'a aucun 
besoin, à des écrivains qu'il admire avec raison. 

Je ne conseillerai pas la leclure des Deux femmes de 
Mademoiselle aux jeunes filles; mais Mora, comme 
d'autres, n'a écrit ce volume que pour les francs gau- 
lois et les bons rabelaisiens. 

Le chef-d'œuvre de papa Schmeltz, par Paul Cé- 

LiÈRES. Paris, Hennuyer, 1881. i vol. in-i8 jésus. — 
Prix : 3 fr. 5o. 

S'il était permis d'assimiler une œuvre d'imagina- 
tion à une religion, je me permettrais de classer le 
roman de M. Paul Célières parmi les adeptes de l'Eglise 
réformée, uniquement au point de ^-ue littéraire, bien 
entendu. C'est le même calme raisonné, le même froid 
voulu : rien n'y parle aux yeux. 

Le chef-d^ceuvre de papa Schmelt^ n'est nullement 
bonhomme et inoffensif cependant. Il porte malheur 
non seulement à son auteur, mais même à la nièce de 
son auteur, et finalement à lui-même, puisqu'il est im- 
pitoyablement brûlé par celui qui l'a créé. Ainsi per- 
sonne ne connaîtra cet opéra qui devait révolutionner 
la musique et ajouter aux piccinistes et aux gluckistes 
un troisième parti, car l'aventure se passe à cette 
époque de notre histoire. Grâce à un concours de cir- 
constances lamentables, à une suite non interrompue 
de mauvaises chances, le chef-d'œuvre ne voit jamais 
le jour et c'est sa navrante odyssée que nous raconte 
en un style correct, à défaut d'émotion, M. Paul Cé- 
lières. 

J'ai dit « à défaut d'émotion »; c'est là le grand re- 
proche que je ferai au romancier qui, avec un sujet 
très palpitant et un français pur, n'a pu faire vibrer 
ses personnages et a produit une œuvre intéressante 
par places, mais froide et sans relief. Il y a du sang, 
du sang suflfisamment rouge dans les veines des héros 
de M. Célières, malheureusement ce sang reste con- 
<^e\é. Le jour où l'écrivain saura donner le m-ouve- 
ment et l'étincelle vitale à cet ensemble il fera parler 
de lui. 



42 



LE LIVRE 



La meiison à vapeur, par Jui.es Verne. Paris, 
Hetzel et C'', 1880. 2 vol. in-18 Jésus. — Prix : 6 t"r. 

La nouvelle œuvre de Jules \'erne justifie de tous 
points son sous-titre : Voyage à travers l'Inde septen- 
trionale, voyage passablement fantastique comme d'ha- 
bitude, mais néanmoins instructif et attachant. On y 
a un court aperçu de la lutte des Indous contre leurs 
oppresseurs les Anglais, et le grand nomdeNana-Sahib 
apparaît de temps en temps, moitié réel, moitié légen- 
daire. 

J'aurai tout dit quand j'aurai raconté que la maison 
à vapeur n'est autre chose qu'une locorr^ptive routière, 
bizarrement enfermée dans le corps d'un éléphant 
d'acier, et traînant deux maisons, ou wagons trans- 
formés en habitation. Les aventures s'entremêlent de 
combats contre les tigres, les éléphants et les derniers 
Indous révoltés. 

Est-ce lassitude d'un genre trop de fois répété, bien 
que sous des formes différentes? Est-ce abus de des- 
criptions géographiques, zoologiques et historiques? 
Je dois avouer que Jules Verne a fait des livres plus 
amusants et moins délayés; celui-ci traîne un peu en 
longueur, un volume eût largement suffi. 

Pylade, par Al. Rocoffort. Paris, Pion et 0% 1881. 
I vol. in-iS Jésus. — Prix : 3 fr. 

Une fort jolie nouvelle écrite dans une langue 
agréable et correcte qui rappelle par moments, en plus 
effacé naturellement et avec moins de puissance, le 
style de Jules Sandeau; le sujet lui-même a quelque 
corrélation avec certaines œuvres du maître et l'on sort 
de cette lecture avec une grande impression de fraî- 
cheur; je crois que Pylade ne sera pas sans charme 
pour bon nombre de lectrices et de lecteurs. 

La passion d'André, par Valéry Vernier. Paris, 
Calmann Lévy, 18S0. i vol. in-18 jésus. — 
Prix : 3 fr. 5o. 

Ceci est l'œuvre d'un poète et d'un poète parfois 
plus railleur qu'élégiaque. Le style chante et les ca- 
ractères sont des satires provinciales d'une àpreté ter- 
rible; l'étude est sérieusement faite, quoique avec une 
forme souvent trop peu sérieuse et intéresse beaucoup 
d'un bout à l'autre. 

Çà et là percent les exagérations du poète, dont la 
plus grosse à mon avis est de donner comme titre à 
son roman ce colossal substantif P.î^s/on, quand, dès 
la deuxième page le lecteur apprend que le héros, 
André, est mort à dix-huit ans. Il est vrai que, presque 
jusqu'à la fin du livre, on peut croire cette passion 
toute filiale. En somme, un livre littéraire, ce qui de- 
vient rare de nos jours et fait honneur à l'auteur. 

Une fantaisie de mistress Clarker, par Henri 
Cermoise. Paris, Dentu, 1881. i vol. in-18 jésus. — 
Prix : 3 fr. 

La fantaisie dont il s'agit ici est purement anglaise, 
c'est-à-dire excentrique. Mistress Clarker désire laisser 
son nom à la postérité en faisant un voyage dans l'in- 



térieur de l'Afrique. M. Henri Cermoise marche là sur 
les brisées de Jules Verne et son roman ressemble à 
tous ceux du même genre. Il n'y a dans ce volume 
qu'une idée originale, c'est d'avoir fait du domestique 
nègre de mistress Clarker le roi d'une peuplade d'A- 
frique, lequel roi sauve ses anciens maîtres et les reçoit 
dans son royaume. 

Don Juan de Psiris, par Fortunio. Paris, Dentu, 1 880. 
I vol. in-18 jésus. Prix : 3 fr. 

En mettant son roman sous l'égide du célèbre sé- 
ducteur espagnol, l'auteur indique immédiatement le 
sujet dont il sera uniquement question d'un bout à 
l'autre de son volume, l'amour, la passion, la séduc- 
tion. 

Don Juan, arraché à son tombeau de Séville, repa- 
raît pour deux ans au milieu des vivants et, sous le 
nom de duc Jean, sous la forme d'un Parisien, recom- 
mence sa vie galante et amoureuse. 

La donnée est facile, l'histoire légèrement contée 
sans aucune prétention de style. Le lecteur pourra 
donc parcourir rapidement ce volume, sans y atta- 
cher plus d'importance qu'il n'en mérite et qu'il n'en 
réclame. 

La comtesse Mourenine {Un scandale russe). 

Paris, Pion et C'", i88i. i vol. in-18 jésus. — 

Prix : 3 fr. 5o, 
L'auteur anonynie n'est pas un écrivain de pro- 
fession, cela se sent au style confus, embrouillé et peu 
littéraire de cet ouvrage. C'est la société russe la plus 
aristocratique qui est représentée là avec ses vices et 
ses défaillances, sans une ombre de vertu. L'intérêt 
reste suffisamment vif, en dépit du manque absolu de 
littérature, et les lectrices, les lecteurs même ne man- 
queront pas de vouloir connaître jusqu'au bout la vie 
d'amour et la mort désespérée de la belle comtesse 
Mourenine. 

Un beau mariage, par Victor Perceval. Paris, 
Dentu, 1881. I vol. in-18 jésus. — Prix : 3 fr." 

En un style assez agréable et assez correct, Victor 
Perceval nous raconte là vilaine histoire d'un jeune 
homme qui, fiancé à une jeune et jolie fille de mo- 
deste position, l'abandonne pour épouser une sexagé- 
naire possédant huit millions. 

Les péripéties par lesquelles passe ce mari, aussi 
intéressé que peu intéressant, sont contées de bonne 
façon jusqu'au dénouement à la fois grotesque et ter- 
-ible, la mort de la vieille femme, tuée par l'abus des 
fards et des onguents, l'accusation d'empoisonnement 
portée par les héritiers déçus contre le jeune mari, 
son acquittement et son suicide. Il y a là de quoi passer 
une soirée amusante et mouvementée. g. t. 

THÉÂTRE 

Le Nouveau Monde, drame en cinq actes, en prose, 
par M. le comte de Villiers de l'Isle-Adam. i vol. 
in-8°. — Prix : 3 francs. Paul OUendorf, éditeur. 

En 1875, un Barnum bizarre eut, à l'occasion du 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



43 



centenaire de l'indépendance des États-Unis, l'idée, 
qui pouvait être féconde, d'appeler tous les auteurs 
dramatiques français à un concours pour une pièce 
dont le sujet serait emprunté à l'histoire de la guerre 
d'Amérique et destiné à célébrer le triomphe des 
confédérés. Une prime assez forte devait être payée 
au vainqueur du concours et son œuvre représentée 
sur tous les théâtres de France et d'Amérique. Une 
centaine d« manuscrits furent envoyés. Deux drames 
furent proclamés ex œqito par un jury composé de 
MM. E. Perrin, E. Augier, E. Legouvé, Greuville- 
Murra}', sous la présidence de Victor Hugo. L"un de 
ces deux drames était le Nouveau Monde de M. Au- 
guste Villiers de Tlsle-Adam; l'autre. Un Grand Ci- 
toyen de MM. Armand d'Artois et Gabriel Lafaille. 
Malgré ce viatique délivré par des personnes dont la- 
compétence est indiscutable, aucun de ces deux drames 
ne parvint à attirer l'attention d'un directeur de théâ- 
tre de France et même, si j'en crois M. Michaelis, 
l'imprésario en question, d'Amérique, le Nouveau 
Monde et Un Grand Citoyen furent jugés, sans examen, 
indignes d'occuper les planches d'un théâtre, les- 
quelles, comme on sait, sont encombrées d'œuvres du 
plus grand mérite. MM. d'Artois et Lafaille se sont 
résignés, et aujourd'hui le Grand Citoyen dort au 
fond d'un carton bondé de manuscrits inédits, — la 
fosse aux ours, — attendant que, « la féerie, l'opérette, 
la pièce à bêtes et les drames tirés des romans à un 
sou », comme dit .M.Edmond Cottinet dans la préface 
de son Vercingétorix, veuillent bien céder, pour un 
instant, la place à la littérature. 

M. A. \'illiers de l'Isle-Adam n'a pas eu cette patience 
ni cette résignation. Après avoir vainement espéré que 
le jeune directeur de l'Ambigu-Comique, d'abord sé- 
dait par l'originalité de l'œuvre, lui joue son drame 
entre V Assommoir passé et la future Nana, désabusé 
de M. Chabrillat, mais non des autres entrepreneurs 
de spectacles, il publie aujourd'hui /eA''o!(ve<J« Monde, 



en prenant soin d'avertir les intéressés que les décors 
et costumes sont dessinés, la mise en scène prête, les 
partitions d'orchestre composées. 

Hélas ! cette candeur a quelque chose de touchant. 

Ignorez-vous donc, ô descendants des grands maî- 
tres de Malte et de Jérusalem, que la pièce littéraire 
est l'horreur des gens de théâtre, et ne vous ai-je pas 
raconté la sublime apostrophe d'un directeur avisé à 
qui j'allais modestement offrir un produit d'e ma 
plume? « Qu'est-ce que c'est que votre machiner 
Voici. » Et je lui racontai brièvement le sujet. « Oui, 
oui, ce n'est pas mal, me dit le cabotin, en se frottant 
le menton, — ce menton violet qui fait ma joie, — il y a 
quelque chose.» Puis se ravisant : « Mais je parie 
que vous m'aurez encore f...ichu de la littérature là- 
dedans ! » Et malgré mes protestations, l'affaire en 
resta là. 

Quoi qu'il en soit, le Nouveau-Monde, que je ne 
veux pas déflorer par une analyse incolore, est un 
beau drame, où le symbole domine trop peut-être, 
mais d'une fière allure et d'un lyrisme inspiré. Les 
personnages sont plus grands que nature, mais ce n'est 
pas un mal. Ils parlent une langue superbe, ce qui est 
bien quelque chose, mais ce qui est un tort grave, par 
le naturalisme qui court. 

Si M. \'illiers de l'Isle-Adam tenait absolument à 
être joué, je l'engagerais à solliciter la collaboration 
de M. W. Busnach. En un tour de main, cet habile 
homme ferait pour le Nouveau Monde ce qu'il a fait 
pour l'Assommoir et pour Nana, et la pièce aurait trois 
cents fructueuses représentations. 

Mais voilà, M. Villiers de risle-.\dam aura sans 
doute plus de scrupules que M. Zola, et il laissera 
^L W. Busnach arranger pour la scène les œuvres 
complètes de l'auteur des Rougon-Macquart, à la plus 
grande satisfaction des naturalistes. 

Et il aura raison 1 a. d'ar. 



HISTOIRE 



CHRONOLOGIE DOCUMENTS MEMOIRES 



Écrits inédits de Saint-Simon, publiés sur les ma- 
nuscrits conservés au dépôt des affaires étrangères, 
par M. P. Faugère. Tome II, in-S". Paris, 1880. 
Hachette. 

La publication des œuvres inédites de Saint-Si- 
mon se poursuit dans les conditions annoncées. Le 
tome II, comprenant un Mémoire sur les légitimés 
'ï-jio), un autre Mémoire sur la renonciation du roi 
d'Espagne, Philippe V, au trône de France , et des 
pièces diverses dont la principale a trait aux divers con- 
fesseurs du roi Louis XIV, n'est pas inférieur comme 
document historique et comme monument littéraire 
au Parallèle des trois premiers rois Bourbons, que 
contient le précédent volume. 



Dans un avant-propos où il explique les origines 
du texte, M. Faugère raconte un entretien qu'il a eu 
naguère avec le supérieur de la congrégation de Saint- 
Vincent-de-Paul, et qui l'a beaucoup surpris. Le su- 
périeur de Saint-Vincent-de-Paul lui signalait l'im- 
portance du choix des sujets à admettre dans sa com- 
munauté. La règle était d'en fermer l'accès à tous les 
individus, hommes ou femmes, nés hors du mariage. 
Comment un institut fondé dans un but si charitable 
peut-il s'astreindre à cette rigueur? Les illégitimes, la 
plupart orphelins ou enfants trouvés, n'ont-ils pas 
assez à se plaindre de leur sort, pour qu'on n'y 
ajoute pas des exclusions imméritées? Ce supérieur 
rendait hommage aux sentiments exprimés par 
M. Faugère, déclarait qu'ils étaient ceux de tous les 



44 



LE LIVRE 



membres de la communauté, mais que le recrutement 
des membres de cette communauté était une chose trop 
grave pour qu'on pût la sacritier à une affaire de 
sentiment. « Or l'expérience montrait que les enfants 
nés hors de la loi morale et religieuse venaient le 
plus souvent au monde comme prédestinés à plus de 
défauts, de vices et de mauvais penchants. » Il y avait 
en eux une sorte d'aggravation du péché originel ; ils 
héritaient des circonstances qui avaient présidé à leur 
naissance: c'était un fait d'observation constante. 

Ce discours n'est pas si étrange qu'il en a l'air. En 
pratique, même dans l'institut de Saint-\'incent-dc- 
Paul, on n'applique pas toujours la règle qui défend 
d'admettre les individus nés hors du mariage, mais 
cette règle n'est pas particulière à la société de Saint- 
Vincent-de-Paul. Elle est commune à tous les insti- 
tuts ; monastiques clic est un principe du droit 
canonique, principe qu'il paraît avoir emprunté au 
droit romain, qui, dans tous les cas, est très ancien 
dans l'Eglise. Le recrutement du clergé séculier y est 
soumis comme le recrutement du clergé régulier. Il 
est vrai que de nos jours, comme les candidats n'a- 
bondent pas, on passe dessus sans scrupule; mais 
encore faut-il une dispense formelle du saint-siège 
toutes les fois que le cas se présente. 

C'est le point de vue de Saint-Simon dans celui des 
enfants légitimés de Louis XIV. Il est dans la tradi- 
tion, dans celles des mœurs civiles commedans celle du 
droit canonique. Quand, afin de justifier ses dires, il 
remonte dans le passé de la monarchie française, les 
exemples à l'appui de sa doctrine ne lui manquent 
pas. Ces exemples, ce sont après celui des enfants 
légitimés de Louis XIV, celui des enfants illégitimes 
de Louis XII, de François I", de Henri II, de Char- 
les IX, de Henri IV. Il ne va pas plus haut. Avant le 
xvi' siècle, les enfants illégitimes de nos rois n'avaient 
pas d'état civil : il n'en est presque fait aucune men- 
tion dans l'histoire, non que les princes aient eu des 
mœurs plus régulières, mais parce que les enfants 
issus de leurs amours illégitimes restaient dans une 
ombre discrète. Nés dans l'obscurité, ils y demeu- 
raient leur vie durant. On cite une bâtarde de Char- 
les VI, M"" de Belleville, qui possédait trois fiefs aux 
environs de Paris. Les chroniqueurs en donnent le 
nom sans insister. La' crise sociale et religieuse du 
xvi« siècle, le relâchement des mœurs qui l'accom- 
pagna, autorisèrent les rois à sortir de la coutume et 
sinon à la mépriser, au moins à ne pas l'observer. 
Saint-Simon déplore l'abandon de cette coutume. 11 
n'y a pas à appuyer ici sur les motifs qu'il invoque 
en faveur de son opinion. Il expose celle-ci en termes 
émus, avec une éloquence que sa conviction et la vio- 
lence connue de son humeur rendent souvent persua- 
sives. Mais parmi lesconsidérations variées auxquelles 
il se livre, il y en a une qui est surtout propre à toucher 
la postérité : c'est que les bâtards des rois sont des 
compétiteurs nés de leurs héritiers légitimes et ceci 
mérite qu'on y fasse attention, car le fait engendre 
presque toujours la guerre civile. La guerre civile, 
les bâtards de nos rois l'ont provoquée en France au 
XYi' siècle, au xvii"; Içs bâtards d'Henri IN', le duc de 



Beaufort entre autres, ont tenu une place considéra- 
ble dans la Fronde. Même au xvui" siècle, la fameuse 
conspiration de Cellamare est l'œuvre du duc et de 
la duchesse du Maine. Cinquante ans auparavant le 
duc de Monmouth, qui était un bâtard, avait aussi et 
à titre de bâtard royal failli renverser en Angleterre 
la dynastie légitime. 

Au point de vue historique comme à celui de l'an- 
cien droit civil et politique, la théorie de Saint-Si- 
mon -est donc fondée, quoiqu'il mêle à ses arguments 
beaucoup de préjugés qui sont le fruit de son éduca- 
tion, et de sa qualité de duc et pair. Ce qu'il hait, en 
effet, chez les bâtards de Louis XI\', c'est la préséance 
qu'ils s'arrogent sur les ducs et pairs, une arche à la- 
quelle il ne fallait pas toucher. 

' Le Mémoire de la renonciation de Philippe V au 
trône de France (1712) est aussi une discussion de 
droit féodal. C'est un pendant à l'affaire des légitimés. 
Le fond du débat est que la succession au trône dans 
une monarchie comme était la France intéresse tout le 
monde. Il importe que l'on sache d'une façon péremp- 
toire où est le roi. La vie, l'honneur et le bien de 
tous en dépendent et cela se conçoit, puisque si les 
avis sont partagés, il se forme immédiatement des 
factions qui mettent en péril le repos et quelquefois 
l'existence de l'État. 

L'exposé de Saint-Simon nous mènerait loin. Une 
petite excursion dans les pièces qui font suite aux 
deux mémoires offrira un intérêt plus général. Il y 
en a trois qu'on lira plus volontiers. La première — 
Vues sur l'avenir de la France, septembre 171 3 — a 
été écrite dans des circonstances difficiles. Louis XIV 
allait mourir, sa famille était décimée, l'héritier de la 
couronne était un enfant de moins de quatre ans, le 
royaume sortait d'une guerre désastreuse ; les pers- 
pectives immédiates étaient fort sombres. Il y avait de 
quoi inquiéter l'opinion publique travaillée encore par 
d'autres soucis. Ces vues de Saint-Simon n'ont plus 
guère aujourd'hui qu'une valeur rétrospective. 11 n'en 
est pas de même de la note relative aux confesseurs 
du roi. Ceci est un morceau d'histoire intime raconté 
par un homme qui a vu les choses de près et qui était 
un observateur terrible. 

Depuis l'année 1654 jusqu'à la mort du roi, c'est- 
à-dire jusqu'en 1715, les confesseurs de Louis XIV 
ont été des jésuites. Le premier en date, le Père Annat 
(1G54-1670), l'homme des Provinciales de Pascal, est 
jugé par Saint-Simon sous un jour peu favorable. Il 
est le persécuteur de Port-Royal et de la Sorbonne. 
Le Père Ferrier (1670-1674), successeur du Père Annat, 
était un homme assez nul, puis il n'eut pas le temps 
de faire. Saint-Simon s'étend avec abondance sur les 
qualités du Père La Chaise (1675-1700). « Il a été 
trente-trois ans confesseur du roy et toujours à son 
goust et dans son estime et sa confiance la plus intime. 
Dans cette place et dans son habit ce fut un prodige, 
car il fut toujours droit, sincère et vray, bienfaisant; 
aima, chercha, protégea, plaça le mérite pour le mé- 
rite et la vertu ; estima et se servit des talents, sans 
jalousie, sans fiel, doux, honneste, obligeant, fonciè- 
rement modeste et religieux; n'eut de jésuitte que ce 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



45 



que ses engagements et ses préjugés d'éducation ne pu- 
rent se refuser; chérit sa Compagnie, et en soutint et 
avança les intérêts, mais avec discernement; sans hau- 
teur, ennemi de toute violence et glissant sur des 
patins en beaucoup d'occasions où l'intérest, l'artifice, 
la doctrine antiroyale et archipapale, la domination 
transportent les jésuittes et les portent à tout entre- 
prendre et à tout soutenir ; ennemi né et naturel du 
jansénisme et des jansénistes, sans estre persécuteur 
ni scrupuleux scrutateur, approfondissant les raports, 
qu'il haïssoit en eux-mêmes et le premier à réparer le 
mal qu'il avpit fait quand il avoit reconnu qu'il avoit 
esté trompé, à l'avouer et n'oublier rien pour le faire 
oublier à qui il avoit nuyavec innocence... Le roy se 
dcfioit de la bonté du Père de La Chaise; il la luy 
reprochoit et le confesseur luy répondoit franchement 
que c'etoit luy mesmequi estoit trop méchant. Le Père 
La Chaise parvint enfin à estre seul admis pour la 
distribution des bénéfices. » La puissance des confes- 
seurs du roi consistait précisément dans ce privilège 
de présenter aux bénéfices. Par là ils étaient les maî- 
tres de l'Eglise de France. On n'arrivait que par eux à 
un évéché, à une abbaye, à un canonicat, à une pré- 
bende, voire aux chaires d'université. On avouera 
que c'était là un pouvoir redoutable. Au bout de 
vingt ans, le personnel entier du clergé était composé 
de leurs créatures, c'est-à-dire à leur discrétion. Ils 
avaient une autorité beaucoup plus effective et plus 
étendue que celle de nos ministres des cultes qui se 
renouvellent souvent, sont obligés de compter avec 
des pouvoirs et des contrôles qu'ils ont à subir. Le 
Père La Chaise fut à la hauteur deson emploi, même 
dans les circonstances critiques et il y en eut qui 
l'étaient réellement, comme la révocation de l'édit de 
Nantes. 

Saint-Simon a l'air d'esquisser à si beaux traits la 
figure du Père La Chaise afin de faire mieux ressortir 
la différence qu'il y a entre lui et le Père Le Tellier, son 
successeur (1709-1715). Il fait du Père Le Tellier un 
monstre comme on n'en trouve que dans les contes 
de fées. Saint-Simon l'avait déjà maltraité dans ses 
Mémoires de façon à laisser sur le nom du jésuite 
une horreur ineffaçable. Il y revient ici avec un sur- 
croît d'acharnement. Il débute par une anecdote ef- 
frayante. Le roi « louant un jour le Père de La Chaise 
mort, av^ec effusion de cœur, à Maréchal, son premier 
chirurgien et qu'il aimoit avec confiance et s'étendant 
sur la vérité de ce confesseur et sur son attachement à 
sa personne, luy raconta que sur les dernières années 
de sa vie — de la vie du Père La Chaise — le pressant 
souvent de le laisser retirer, luy avoit dit que la plus 
grande, la plus sincère et la dernière marque de son 
attachement pour luy, il alloit la luy donner : c'estoit 
de le conjurer de n'oster point aux jésuittes, après luy, 
l'honneur de le confesser; qu'il estoit bien éloigné 
d'ajouter foy aux imputations de leurs ennemis sur la 
vie des roys, mais qu'enfin il aimoit trop Sa Majesté 
et connoissoit trop les jésuittes pour ne le pas con-" 
jurer d'aller au plus seur et de ne s'exposer par cette 
sorte d'atTrontà mettre au désespoir une si nombreuse 
Compagnie qui pourroittrès bien avoir des sujets dont 



il ne répondroit pas. Maréchal fut épouvanté et eut 
peine à cacher son désordre dont le roy, engoué de l'af- 
fection et de la franchise de son confesseur, ne s'aper- 
çut pas. Très peu après la mort du roy. Maréchal, 
extrêmement et de très longue main mon amy, me le 
conta parlant à moy et à un autre moy-méme, en 
tiers, entre nous deux. Ce fait est trop considérable 
et trop certain pour le supprimer; il est trop fort en- 
core pour y ajouter aucune réflection. » 

Iljest bonde remarquer néanmoins que Saint-Simon, 
sans être un janséniste, a toujours eu des attaches 
jansénistes, qu'il fut l'ennemi constant des jésuites. 
Or il était leur ennemi parce que les jésuites étaient 
une milice pontificale et Saint-Simon n'aime pas le 
saint-siège. Il est courtisan, césarien, autoritaire, 
partisan du pouvoir absolu de la royauté, pouvoir 
tenu en échec par l'influence pontificale en France. 
De plus, quand il a des griefs contre un particulier ou 
un corps, on sait de quoi il est capable. Les plus 
grosses affirmations ne lui coûtent rien. Quelqu'un 
qu'il déteste est bien près d'être un scélérat. Ce qu'il 
dit du Père Le Tellier en est une preuve manifeste. 
Lorsqu'on examine de près le réquisitoire qu'il dresse 
contre le jésuite, on a bientôt découvert qu'il lui re- 
proche d'avoir écrit contre les jansénistes avant d'être 
confesseur du roi, et depuis qu'il l'est devenu d'avoir 
manipulé l'admission dans le royaume de la bulle 
Unigenitus. Ce sont les deux crimes réels de Le Tel- 
lier. Il était aussi coupable de n'être pas un Adonis. 
Saint-Simon décrit ainsi la personne de Le Tellier lors 
de sa présentation au roi : « Tellier estoit de taille 
médiocre, maigre, avec de gros os, l'air et le maintien 
d'un franc paisan, avec des yeux d'un travers farouche 
qui eussent fait peur au coin d'un bois et qui luy don- 
noient une physionomie affreuse, fausse, profonde, 
toute telle enfin qu'il estoit au dedans. Il entra avec em- 
barras, n'approcha, appelle, qu'avec peine et pause et 
dit fort bas très peu de chose au roi. A son nom, le roy 
luy demanda s'il estoit parent de M. Le Tellier. Tout 
aussytost le voylà plongé par terre et à répondre avec 
un air confus qu'il est bien éloigné d'un tel honneur 
et qu'il n'est que le fils d'un pauvre païsan, fermier 
d'auprès de Vire, en basse Normandie ; et cela dit, 
autre plongeon. Fagon, premier médecin, tout courbé 
sur son baston à costé de Blouin, premier valet de 
chambre et gouverneur de Versailles, tous deux seuls 
dans le coin du cabinet, vo^oient et entendoient tout. 
Il avoit fixé ses yeux sur le jésuite. A cette première 
réponse, il se tourna par vis à Blouin : « Monsieur, 
luy dit-il, en luy montrant le confesseur, quel sacre.» 

Le sacre est un oiseau de proie du genre faucon. Ce 
mot au figuré signifie un homme capable de tout. 
Saint-Simon en fait un emploi fréquent dans ses 
Mémoires. II continue en ces termes le portrait de ce 
malheureux Le Tellier : n Ce prestre, confesseur et 
provincial jésuilte, estoit en eff'et un sacre consommé 
dans toute l'estenduede cet estrange terme, avec tout 
l'esprit, le manège, l'artifice, la profondeur, la suite, 
l'audace qui peuvent rendre un tel caractère plus dan- 
gereux et plus terrible; et il y mit le comble par la 
férocité intérieure de son naturel et par son incroyable 



46 



LE L I \' R E 



entestement... Nourry toute sa vie dans l'obscurité de 
l'estude, dans Tacretë des disputes et dans la science 
de n'estre arresté pour rien, il ajouta à la haine innée 
à son habit contre tout ce qui s'appelle jansénistes et 
jansénisme la haine personnelle d'un écrivain tant de 
fois vaincu par eux... D'élévation, aucune dans le 
cœur ni dans l'esprit; d'affection, nulle que pour son 
objet et pour qui que ce soit relativement à cela; dur 
sur luy-même comme un robuste paisan ; élevé et 
nourry dans l'ignorance de ce qui passe le plusestruit 
nécessaire d'un jésuitte, et par santé et.par habitude 
et par rusticité naturelle, incapable d'en vouloir da- 
vantage. » 

Ce ne sont que de cours extraits du factum de 
Samt-Simon contre Le Tellier. L'exécution est trop 
complète pour être exacte. Saint-Simon y laisse couler 
à flots de sa plume le fiel dont son àme est pleine. 
On dirait qu'il procède par contraste. A quelques 
pages de là, la pensée se repose avec plaisir sur l'es- 
quisse consacrée à Bossuet par l'âpre pamphlétaire. 
Il admire Bossuet autant qu'il l'estime. Ces deux 
sentiments, il est vrai, sont également dus à Bossuet ; 
mais Saint-Simon n'accorde volontiers ni son estime 
ni son admiration. Il loue en Bossuet la science, l'é- 
loquence, les mœurs, la modestie, la douceur, les 
agréments de la conversation, la solidité des relations, 
l'éducation mondaine. Un trait à citer est le suivant, 
qui est un coup d'œil sur l'intérieur de Bossuet : 
« Comme les poestes, il n'avoit point d'heures de tra- 
vail, quoiqu'il travaillast beaucoup tous les jours. La 
nuit, il avoit du feu et de la lumière, un pantalon 
et une robe de chambre, auprès de son lit, et presque 
toutes les nuits il se levoit seul et travailloit ainsy 



plusieurs heures. Des gens qui'ignoroient cette cous- 
tume estoient souvent très surpris qu'il n'étoit pas en- 
core jour chez luy à onze heures du matin et qu'il se 
levoit bientost après et s'iiabilloit à la haste pour la 
messe. C'est qu'il avoit travaillé quelquefois jusqu'à 
si.\', sept et huit heures du matin, einporté par son 
abondance et par sa matière.» Les jésuites, dit Saint- 
Simon, « n'ont osé aboyer après luy que obliquement 
et longtemps après sa mort». Ceci est une observation 
qui a son poids. La mémoire de Bossuet est encore 
aujourd'hui contestée par un grand nombre de catho- 
liques. On lui reproche sans doute les quatre articles 
de 1 682 et sa prétendue obséquiosité envers Louis XIV. 
II y a autre chose. On reproche à Bossuet de n'avoir 
pas été suffisamment hostile aux jansénistes, pas suf- 
fisamment attaché à l'influence pontificale, pas assez 
favorable à la Compagnie de Jésus qui représentait 
cette influence dans l'Église. En somme, Bossuet, que 
La Bruyère appelait un Père de l'Église, est un des 
plus grands hommes qu'elle ait produits et elle n'en 
est pas assez bien pourvue mamtenant pour qu a 
puisse lui être avantageux de négliger celui-là. 

Quelques annexes, un Extrait des lettres de légiti- 
mation de César de Veyidôme, un Discours prononcé 
par le pape dans le Consistoire du 16 mars IJ12, à 
l'occasion de la mort du Dauphin et de la Dauphine, 
complètent le second volume des écrits inédits de 
Saint-Simon. On voit que la matière en est très variée. 
Les morceaux qui le composent sont un commentaire 
de diverses parties des Mémoires. Les Mémoires de 
Saint-Simon sont à peu près le total de son œuvre 
littéraire. Il y manquait les pièces justificatives ; ce sont 
les Écrits inédits qui les fournissent. L. Derome. 



GÈÔGRAi^HIË 



ETHNOLOGIE 



V O Y -A. G E S 



Nouvelle géographie universelle, la Terre et les 
Hommes, par ÉLibÉE Reclus, tome \l, l'Asie russe. 
^ Paris, Hachette, 1881. 

Le tome Yl" de l'œuvre considérable entreprise 
par M. Elisée Reclus a paru vers les derniers jours de 
l'année 1880. 

Les cinq premiers, dont il a été rendu compte dans 
ce recueil, ne comprenaient que l'étude de l'Europe, 
mais dans des conditions telles qu'il ne peut exister 
d'autre ouvrage, traitant des mêmes matières, et 
pouvant lutter avec celui dont nous parlons. 

Une bibliothèque dans laquelle on voudrait faire 
entrer des livres à renseignements sérieux, étudiés, 
traités avec un soin et une érudition immenses, ne sau- 
rait être privée des ouvrages du savant Elisée Reclus. 

Nous n'avons pas à faire ici son éloge ; il est assez 
connu, et ceux auxquels nous nous adressons ne nous 
feront aucun reproche, si nous ne bornons pas notre 
compte rendu à des généralités. Rappelons seulement 



que les cinq premiers tomes contiennent: 

Le premier: les États de l'Europe méridionale, 
Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et 
Portugal ; 

Le second : la France, traitée en détail, avec' 10 car- 
tes en couleur et 234 petits croquis de terrains, plus 
67 vues ou types; 

Le troisième : l'Europe centrale, Suisse, Austro- 
Hongrie, Allemagne; 

Le quatrième : l'Europe du Nord-Ouest, la Belgique, 
la Hollande et les Iles-Britanniques; 

Le cinquième: l'Europe Scandinave et russe; 

Le sixième, celui dont nous vouions dire un mot 
aujourd'hui, s'occupe de l'Asie, ne comprenant que la 
partie russe, une des plus vastes par l'étendue, mais 
.peut-être une des moins peuplées de ce continent, qui 
renferme tant de royaumes intéressants, peut-être 
même ceux qui ont été le berceau de la civilisation 
actuelle. 

Le volume, pareil aux précédents, comme impor- 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



47 



tance, renferme, en dehors du texte, qui tient près de 
goo pages in-8", 8 cartes en couleur tirées à part, 
plus 82 cartes dans le texte, et 89 vues ou types gravés 
sur bois. 

La librairie Hachette continue à produire des 
chefs-d'œuvre, et, au point de vue de la typographie, 
nous ne saurions que lui adresser de nouveaux compli- 
ments à ajouter à tous ceux que nous avons eu si 
souvent l'occasion de lui faire. 

En publiant ce volume pendant la période des 
étrennes, cette maison sait bien qu'elle va exciter les 
convoitises de tous ceux qui espèrent des étrennes 
sérieuses, et des autres qui cherchent à en offrir dont 
la valeur résiste à tous les caprices. 

Peut-on, en effet, trouver une occasion plus conve- 
nable de faire une étude réellement profitable, et 
d'autre part, il est vraiment heureux que l'on puisse 
encourager tous ceux qui s'intéressent à la science 
de la géographie en leur mettant entre les mains le 
seul ouvrage qui jusqu'à présent remplisse toutes les 
conditions désirables ? 

11 faut insister surtout sur les gravures dans le texte 
qui rendent plus faciles et plus saisissantes la lecture 
et l'explication donnée par l'auteur. Les cartes sont 
faites avec un soin exceptionnel et celles tirées en 
couleur sont aussi perfectionnées que l'état actuel de 
nos travaux typographiques le peut permettre. 

M. Elisée Reclus est un savant qu'on n'a plus à 
discuter désormais: il a su, par la manière dont il 
continue l'œuvre commencée, prouver qu'on n'avait 
pas trop espéré de lui lors de ses débuts, et nous ne 
souhaitons que d'avoir, en continuant à suivre ses 
publications, à constater que le même soin et le 
même intérêt subsisteront jusqu'au dernier volume de 
sa nouvelle Géographie universelle. e. d'au. 

La France illustrée, par V. A. Malte-Brun. Paris, 
Rouff, in-4'', tome I. — Prix : 20 fr. 

Victor-Adolphe Malte^Brun, le fils du célèbre 
géographe, conçut vers i85o l'idée d'écrire une nou- 
velle monographie de la France au point de vue 
géographique et statistique sur un plan très original 
et dans un but de haute vulgarisation. A cet effet, 
il réunit autour de lui nombreux collaborateurs et 
en i855 le premier volume de cet ouvrage important 
parut dans le format in-S". Les deux derniers tomes 
ne parurent qu'en i856 et 1857, mais cette édition, 
vite épuisée, ne répondait pas, en dépit des réimpres- 
sions successives, aux besoins du jour; la France mu- 
tilée en 1870 avait également subi depuis vingt- 
cinq ans de nombreuses transformations à l'intérieur 
et la statistique surtout ne cadrait plus avec l'état 
actuel de la population. Il fallait donc refondre, re- 
manier, augmenter cet ouvrage utilitaire; l'auteur y 



travailla de nouveau et grâce à l'éditeur J. Rouff, le 
pays est doté aujourd'hui d'une nouvelle statistique 
des richesses de France. Le premier volume qui vient 
de paraître en décembre 1880 contient vingt-trois dé- 
partements qui, aux différents points de vue géogra- 
phique, historique, agricole, commercial, industriel, 
offriront une lecture aussi variée qu'instructive aux 
citoyens français qui ont appris à leurs dépens com- 
bien en temps d'invasion les notions géographiques 
aident à l'art de la centralisation et de la défense. Cet 
ouvrage in-40, imprimé sur 2 colonnes, est enrichi par 
chaque département de tableaux statistiques, de nom- 
breuses gravures sur bois et de cartes en couleur. 
M. Rouff a montré dans cet ouvrage une intelligente 
direction mise au service d'une entreprise généreuse. 

o. c. T. 

De Paris à Samarkand , impressions de voyage 
d'une Parisienne, par M"'* de Ujfalvy- Bourbon. 
I vol. in-folio. Hachette. — Prix: 5o fr. 

L'Asie centrale et ses richesses, le Ferghanah, le 
Kouldja et la Sibérie occidentale défilent dans ce su- 
perbe volume comme en une magnifique féerie. Déjà 
nous avions signalé cet ouvrage dans une revue des 
livres d'étrennes, et, bien qu'un tel voyage soit difficile 
à analyser par le menu, nous devons dire ce que nous 
pensons de son exécution magistrale dans le format 
petit in-folio. M""' de Ujfalvy-Bourbon est une narratrice 
très agréable, elle n'apporte point dans son récit ces 
allures chevaleresques et ces péripéties de dramatiques 
aventures que les voyageurs du sexe fort ne peuvent 
se dispenser démêler à l'analyse de leurs impressions 
de voyage; son style a la douceur civilisatrice d'une 
Sévigné en promenade; elle conte simplement, détaille 
avec finesse ses observations souvent très justes, elle 
fait voir ces pays d'Asie avec un charme exquis; quel 
voyage! Saint-Pétersbourg, Moscou, Orenbourg, 
Kazalinsk, le Turkestan, Tachkend, Samarkand, le 
Ferghanah, la province des sept rivières, Kouldja et 
la Sibérie occidentale. A la suite de M""' de Ujfalvy- 
Boufbon le lecteur parcourt toutes ces villes, voit 
tous les types d'indigènes, prend des notions ethnogra- 
phiques, écoute des légendes, goûte des mets et che- 
vauche toujours gaiement par monts et par vaux. 
Avec r£'g'_)'-/'/e publié chezDidot, De Paris à Samarkand 
est assurément le volume le mieux illustré de l'année. 
Tous les bois sont d'une perfection absolue et 
MM. Hachette, suivant en cela les procédés américains^ 
ont tiré ceâ vignettes sur un papier vélin blanc et sa- 
tiné comme de l'ivoire qui met admirablement en 
relief, avec toutes leurs vigueurs et leurs finesses, les 
273 gravures qui ornent ce bel ouvrage. Le portrait 
frontispice de l'auteur, dessiné par E. Ronjat et gravé 
par Henri Thiriat, est très remarquable. l. v. t. 



48 



LE L n' R E 



BIBLIOGRAPHIE. — MÉLANGES 



CRITIQUE ET ETUDES LITTERAIRES 



A Guide to the study of book-plates ,ex-libris\ 
by the honorable J. Leicester Warren. London, 
J. Peurson, 1880. In-8°, iii-236 p., figures. 

M. Poulet-Malassis, enlevé trop tôt à des études 
bibliographiques auxquelles il eût rendu des services 
signalés, s'est le premier occupé en France des marques 
intérieures des bibliothèques; les amateurs tiennent 
avec raison en haute estime le livre qu'il a publié en 
1875 : les Ex-libris français depuis leur origine jus- 
qu'à nos jours (Paris, Rouquette, in-8°); ce livre n'est 
qu'un coup d'oeil jeté sur une région jusqu'alors in- 
connue; il a besoin d'être complété; il le sera peut- 
être un jour; en attendant, un bibliophile anglais 
aborde intrépidement la même carrière. L'ouvrage 
dont nous avons transcrit le titre est bien plus étendu 
que celui de Poulet-Malassis qu'il cite parfois, mais 
qu'il se garde bien de reproduire; il aborde un terrain 
jusqu'alors inexploré; il s'occupe àts ex-librls 3.n3,\zis 
qui sont nombreux dans un pays riche en lettres, où 
lesbibliothèquessontfortmultipliées ; il s'occupeaussi 
de l'Allemagne, où, depuis les premières années du 
xvi« siècle, on a wi des ec-libris; il dit quelques mots 
de l'Italie, de l'Espagne, de la Suisse dont on connaît 
quelques rares échantillons; rien n'estencore venu de 
la Russie où il existe cependant des bibliophiles qui 
ont sans doute eu le goût de Vex-libris; mais ces di- 
verses régions sont encore, au point de vue qui nous 
occupe, une terra incognita. 

Souvent Vex-libris n'offre que le nom du proprié- 
taire; rien de plus; très souvent il présente des ar- 
moiries accompagnées d'une devise et il s'en tient là. 
Mais souvent enfin, et c'est alors qu'il devient intéres- 
sant, il nous montre une vignette, parfois gravée par 
un artiste plus ou moins célèbre. 

Divers bibliophiles ont voulu affirmer leur propriété; 
trois amateurs anglais différents avaient choisi fort à 
propos un vers de Martial : 

Clamabunt omnes te, liber, esse meum. (Epig. xii. 8.) 

Les livres du célèbre Grolier portaient gravés sur 
les plats : Jo. Grolierii et amicorum (quelquefois mci 
Grolierii Lugdunensis et amicorum. Un bibliophile 
italien dont les livres sont recherchés avec ardeur, 
Thomas Majoli (voir le Manuel, III, 1222), faisait in- 
scrire sur l'un des plats de la couverture le titre 
de l'ouvrage accompagné des mots THO. MAIOLI ET 
AMICORUM. 

Un amateur allemand, Weichmann (vers 1790), avait 
une jolie vignette : des abeilles bourdonnant autour 
de leur ruche placée dans un joli paysage : Sibi et 
aliis ; s. 

S.-R. Maitland (vers 1780) inscrivait sur ses vo- 
lumes : His utere mecum. 



D'autres amateurs se montraient peu disposera pré* 
ter leurs livres ou du moins ils exprimaient le désir 
fort légitime qu'ils fussent rendus; le célèbre auteur 
et bibliophile David Garrick plaçait sur la garde de 

j ses livres une sentence en français empruntée au Mé' 

' nagiana (tome IV) : « La première chose qu'on doit 
faire quand on a emprunté un livre, c'est de le lire 
afin de pouvoir le rendre plus tôt. » La vignette qu'il 

: plaçait à l'intérieur de ses livres était surmontée du 
buste de Shakespeare. 

I Le chevalier G. Pieters avait adopté la devise qu'a- 
vait choisie un curé de Paris : Ite ad vendentes et 

, emite vobis. Renouard parla dans son Catalogue d'un 
amateur de cet ecclésiastique qui disait sans doute, 
comme d'autres bibliophiles instruits par l'expé- 
rience : 

Tel est le triste sort de tout livre prêté : 
Souvent il est perdu ; toujours il est gâté. 

Les livres composant la bibliothèque paroissiale 
d'une petite ville anglaise (Tadcaster) portent une vi- 
gnette représentant l'ange mentionné dans l'^^oca- 
lypse (chap. X, v. 9) comme remettant un livre à saint 
Jean : 

Accipe librum et dévora illum. 

Une autre bibliothèque paroissiale, celle de Weo- 
bley, dit paisiblement en citant saint Augustin -.Toile, 
lege. 

M. Leicester Warren s'occupe surtout (et c'est fort 
naturel) des ex-libris anglais; nous lui emprunterons 
quelques détails à cet égard; il signale des ex-libris 
offrant un intérêt historique; il mentionne ceux de 
Gilbert Burnet, évêque de Salisbury (personnage im- 
portant à l'époque de Guillaume III et de la reine 
Anne), de William Penn, le fondateur du quakerisme, 
qui en 1700 joignait à son nom : Proprietor of Penn- 
sylvania. Robert Harley, ministre tout-puissant de la 
reine Anne, plus tard prisonnier d'État, mais toujours 
ardent bibliophile, ornait son ex-libris de cette fière 
devise : Virtute et fide; la très riche collection de 
manuscrits qu'il avait formée est au Musée britan- 
nique; le catalogue des imprimés qu'il possédait a été 
imprimé et forme cinq volumes. Voir le Manuel du 
libraire au mot catalogues. 

Sterne, le célèbre auteur du Voyage sentimental^ 
écrivait le 28 juillet 1761 à l'un de ses amis qu'il venait 
d'acheter en masse 700 volumes qu'il avait eus presque 
pour rien [dog-cheap) ; cette affaire lui donna l'idée 
de se passer la fantaisie d'un ex-libris; sur une ta- 
blette un buste qui ressemble fort aux traits d'Auguste 
tel que le présentent ses raédailles ; à droite et à gauche, 
deux livres fermés; sur l'un est inscrit : Alas! poor 
Yorick ; sur l'autre : Tristram Sliandy; au-dessous, 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



49 



en écriture cursive : Laurence Sterne, lequel rappelait 
ainsi ses deux principaux ouvrages, et ce qui ajoute 
à l'intcrêt de cette vignette, c'est que très probable- 
ment elle fut dessinée par Sterne lui-même. 

Horace Walpole, le spirituel correspondant de 
M""^ du Deffand, Tinfatigable collectionneur d'objets 
curieux de tout genre, écrivain actif, s'essayant avec 
succès dans divers genres, ne pouvait se dispenser 
d'avoir un ex-libris; il en eut successivement trois dif- 
férents; ses armes et la devise : Fari qitce sentiat sont 
accompagnées de divers attributs ; une de ces vignettes, 
gravée sur bois par l'habile Thomas Bewick, repré- 
sente le château qu'habitait Walpole et où il avait 
établi une imprimerie particulière. 

Un agitateur politique qui fit grand bruit vers 1763, 
John Wilkes, eut également trois ex-libris divers; 
sur l'un deux figure une arbalète : Arcuimeonon con- 
fido. 

Un charmant ex-libris allemand représente des en- 
fants jouant auprès d'une vigne chargée de grappes 
de raisins : Inter folia Jructiis. 

Quelques collectionneurs ont émis au sujet des 
livres des opinions diverses qu'ils ont consignées dans 
leurs ex-libris. 

Francis Bissari avance, d'après l'autorité du précep- 
teur de Néron, que la multitude des livres est fâ- 
cheuse : Distrahit animas librorum miiltitudo (Sénèque, 
ép. 1). — Diesbach de Carouge, s'inspirant de la même 
idée, écrit : Non milita légère, sed multiim; un biblio- 
phile dont nous ne connaissons que les initiales 
(C. L. D.) nous crie : Pauci sed cari; nous trouvons 
sur un ex-libris espagnol ce dicton remarquable : Li- 
bros y amigos, pocos y biienos. 

La devise qui figure sur les volumes composant la 
Bibliotheca Cortiniana recommande au contraire 
d'entasser livres sur livres, pourvu qu'ils soient bons: 
Egregios cumulare libros prceclara siippellex. 

N'oublions pas Daniel Girtaner, qui inscrit son nom 
dans un cercle formé de pavots et de roses : Utile 
miscere diilci. 

George Nicol de Méra (1750) choisit pour vignette 
deux personnages qui supportent son blason et qui 
représentent tant bien que mal Mercure et Minerve : 

Junctam Mercurio Pallada Phœbiis amat. 

Voici quelques-unes des devises qui accompagnent 
les vignettes de quelques amateurs britanniques. 

John Llo3'd : Animiis si œquus, qiiod petis hic est. 

Thomas Robinson : Délectant domi; non impatiiint 
foris (Cicéron). 

J. Lowe : Dulces ante omnia Musœ. 

C. Gerken : Laboris dulce linimen. 

Herbert Jacob : Otium cum libris. 

Nous pourrions en citer bien d'autres, mais il faut 
savoir s'arrêter. 

Parfois la vignette se borne à un pa^'sage, et il en 
est de fort jolies, entre autres celle qui forme V ex-li- 
bris d'un critique dont la vie fut assez agitée, Gilbert 
Wakerield; il accompagnait son nom de deux mots 
grecs : Savoir et Liberté. 

Il ne sera pas, ce nous semble, inutile de placer ici 
les noms de deux graveurs français dont le burin a 

BIBL. MOD. — III. 



trouvé des ex-libris, et qui ne se rencontrent pas dans 
les listes dressées par Poulet-Malassis. 

Audran, pour J.-M.-N. Michau de Montaron. 

De Pallaet, pour J.-A.-T. Chambon de Contagnet. 

M. Leicester Warren donne une liste très détaillée 
des graveurs anglais; il signale aussi ceux de la Hol- 
lande et de l'Allemagne; parmi ces derniers figurent 
des noms illustres; Albert Durer fournit le dessin du 
plus ancien ex-libris connu au delà du Rhin, celui 
de Bilibald Pirckheimer, vignette de la dimension 
d'un in-octavo, où l'on voit des armoiries entourées 
de figures diverses et surmontées des mots : Sibi et 
amiconim. Au-dessus de tout, cette sentence latine : 
Initiiim sapientiœ timor Domini, reproduite en hébreu 
et en grec. 

L'habile et fécond Chodowicski, auquel on doit 
une foule de très fines et spirituelles illustrations, a 
gravé divers ex-libris; celui qu'il exécuta pour un 
médecin, le docteur Schink, représente Esculape tou- 
chant de sa baguette (autour de laquelle est un ser- 
pent) un squelette entouré d'un linceul et le rappelant 
à la vie (daté de 1792). 

Un artiste italien de premier ordre, Rafaël Morghen, 
grava et signa les armoiries du duc de Cassano, pour 
servir d''ex-libris à une collection riche en anciennes 
et précieuses productions de la typographie napoli- 
taine; lord Spencer en fit l'acquisition en bloc. 

En général, les productions de l'Italie en ce genre 
sont médiocres et dépourvues dégoût; celles des Espa- 
gnols montrent de la hardiesse, mais de la dureté dans 
la touche; celles qui sont originaires de la Suisse sont 
raides et mal disposées. 

Les anciens ex-libris allemands des xvi* et xvii^ siè- 
cles offrent souvent des citations empruntées à la 
Bible; c'est ainsi que Jérôme Ebner, en i5i6, écri- 
vait : Deiis refugiiim meiim. Parfois ces citations ac- 
compagnent des armoiries; il en est d'assez singu- 
lières : Omnia miinda mundis ou Estote prudentes 
siciit serpentes. 

Christophe Scheurl, en 1341, inscrivait sur son 
ex-libris jusqu'à cinq textes différents empruntés à 
l'Écriture sainte. 

D'autres bibliophiles germaniques font choix de 
sentences diverses : In spe contra spem. — Patrice et 
amicis. — Son omnibus omnia placent. 

Nicolas Firlei, en 070, adopte une vignette repré- 
sentant une jeune cigogne apportant des aliments à 
ses vieux parents, et il y joint une vérité morale ainsi 
versifiée : 

Pietas homini tiitissima virtus. 

Un jurisconsulte autrichien, Jean Seyringer (1687), 
affirme assez spirituellement que vouloir s'instruire 
sans livres, c'est prétendre porter de l'eau dans un 
crible : Haurit aqitam cribris qui mit sine discere li- 
bris. 

La plupart des ex-libris allemands offrent des ar- 
moiries* fort compliquées et surchargées d'ornements; 
parfois on y trouve des détails étranges; un coutelier 
de Nuremberg, qui était en même temps bibliophile, 
nous apprend en 1618 qu'il était né le 14 mai i565, 
à 5 heures 23 minutes du soir. 

4 



LE LIVRE 



Le volume que nous signalons est accompagné 
de seize gravures exécutées avec le plus grand soin et 
représentant des ex-/fèm remarquables; une seule con- 
cerne la France; elle se rapporte aux livres que le sa- 
vant évêque d'Avranches, Huet, légua aux jésuites de 
Paris; deux concernent des Allemands : Pirckheimer, 
dont nous avons déjà parlé, et J.-B. Nack, libraire à 
Francfort, xvii" siècle, composition allégorique; enfin 
une de ces illustrations reproduit le joli ex-Ubris de 
Louis Bosche, curé de la paroisse de Tamise, près 
d'Anvers; nous voyons ce digne pasteur assis près 



d'une table chargée de livres, dans une salle dont les 
murs sont couverts de livres de tout format rangés sur 
de nombreux rayons : Tali nunquam lassât venatio 
sylva, et, en effcf, dans une forêt de ce genre peut-on 
jamais se fatiguer de chasser? 

Peut-être nous sommes-nous laissé aller à parler 
un peu longuement du livre de M. Leicester Warren; 
nous n'avons cependant donné qu'une idée fort incom- 
plète de tout ce qu'il renferme de neuf et de curieux, 
de tout ce qui le recommande à l'attention des biblio-: 
philes. PU. i''. 



EDITIONS DE BIBLIOPHILES 



LIVRES D'AMATEURS 



Nouvelles de l'abbé Casti, traduites par la pre- 
mière fois. Paris, Isidore Liseux, 1880. i v. pet. 
in-S". Prix: 20 fr. 

L'abbé Casti, connu surtout par ses A itimaiix par- 
lants, un poème allégorique beaucoup trop long, est 
hienplusamusantdans ses Nouvelles galantes, publiées 
à Paris en 1804 (3 vol. in-8') et parmi lesquelles l'édi- 
teur Isidore Liseux a fait faire un choix fort agréable. 
La plupart des conteurs italiens, Sacchetti, Bandello, 
Firenzuola, le Lasca, ont écrit en prose, à l'imitation 
de Boccace, dont le Décaméron semble leur avoir 
servi de règle et de modèle. Chez nous, au contraire, 
le conte est presque toujours rimé; nous avons suivi 
la voie ouverte par nos vieux auteurs de fabliaux. 
L'abbé Casti, qui vécut longtemps en France et à qui 
notre langue était plus ou moins familière, s'est ap- 
proprié le goût français; il a écrit ses contes en vers 
et, pour se rapprocher d'une forme toujours popu- 
laire en Italie, il a employé le mètre héroïque, la 
stance de huit vers à rimes croisées adopté par le 
chantre de la Gerusalemme liberata et qui par son 
ampleur ne peut guère servir de moule qu'à une 
action suffisamment développée. C'est assez indiquer 
par quels côtés il s'éloigne de La Fontaine 
et de Grécourt, dont les récits ont une tour- 
nure bien plus brève et bien plus vive. Les 
Nouvelles galantes sont toutes des compositions 
d'une certaine étendue, se rapprochant beaucoup 
plus de l'épopée badine que du conte tel que 
nous l'entendons ; l'une d'elles, la Papesse, qui est en 
trois chants, forme un ensemble de dix-huit cents 
vers; VOrîgine de Rome, en deux chants, a près de 
quatorze cents vers. Pour remplir de si vastes cadres, 
l'abbé Casti fait appel à toutes les ressources de son 
imagination, à toutes les grâces du style, mais on ne 
peut se dissimuler qu'il a parfois des longueurs. 

Le traducteur anonyme de ces Nouvelles a laissé 
de côté les grandes compositions, de même que les 
poèmes mythologiques , genre aujourd'hui bien 



démodé, et les imitations de Boccace ou de La Fontaine, 
assez nombreuses dans l'œuvre du conteur italien; 
il a fait porter exclusivement son choix sur les mor- 
ceaux qui, par i'action comme par les détails, sont de 
la propre invention de l'auteur, ceux qui révèlent l'ori- 
ginalité et les mérites de l'écrivain: VEpouse cousue, 
péripéties drolatiques d'unenuit de noces improvisée; 
la Bulle d'Alexandre VI, plaisanterie un peu gaillarde 
pour un prêtre. La Chaussée, le vertueux La Chaussée, 
avait déjà mis au jour la Bulle de Clément VI, et 
Andrieux, à son tour, a finement imité Casti; la 
Loterie, le Miracle, V Antéchrist, mordantes satires 
des superstitions populaires, des sottes croyances, de 
la suffisance des savants de province; la Gageure, 
petite scène de mœurs du Directoire assez lestement 
troussée; la Conversion, dont l'auteur a peut-être em- 
prunté le sujet à un épisode bien connu des Provin- 
ciales : riiabit ne fait pas le moine, récit d'un tour pen- 
dable joué par un récollet à un gendarme; le Vernis 
enfin, histoire vraie ou fausse attribuée à un peintre 
italien'duxvii" siècle, lechevalierLiberi, dit //L/i'cm'Ho; 
si elle est vraie, il n'avait pas volé son surnom. Casti 
estunabbé voltairien; sceptiqueà l'endroitdeschose s 
de la .foi, il manque rarement l'occasion de s'en mo- 
quer d'une façon légère et spirituelle; c'est aussi un 
poète dont l'imagination a de la fraîcheur et le style 
du coloris; un vieillard resté jeune, amoureux de la 
femme, dont il excelle à rendre le charme et les 
séductions; un satirique sans amertume, joignant à 
une grande finesse d'observation la bonhomie railleuse 
de l'épicurien. Ce choix de Nouvelles, fidèlement et 
élégamment traduites, permet d'apprécier les qualités 
de cet esprit aimable et enjoué. a. b. 

Nouvelles de Batacchi, littéralement traduites 
pour la 'première fois. Paris, Isidore Liseux, 1880, 

I vol* pet. in-S" : prix 20 fr. 
Ce volume, très joliment imprimé sur hollande 
par Paul Schmidt, contient la traduction de huit 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



51 



Nouvelles en vers de Batacchi, un Italien que sa ron- 
deur et sa gaieté rabelaisienne feraient,aisément pren- 
dre pour un Gaulois. Ce sont : la Vie et la Mort du 
prêtre Ulivo, le Roi Barbadicane et Grâce, Elvisa, 
la Gageure, le Faux Séraphin, le Roi Grattafico, 
Laissons les choses comme elles sont et Frà Pasquale. 
Les renseignements biographiques font absolument 
défaut sur ce Batacchi. « Quand nous aurons dit qu'il 
s'appelait Domenico, lisons-nous dans l'Avertissement 
placé en tête de cette traduction, qu'il était né à 
Livourne en 174g et qu'il mourut on ne sait où, en 
1802, nous aurons épuisé toute notre science et celle 
des dictionnaires. Etait-il évêque, comme Bandello, 
moine comme Firenzuola, abbé comme Casli, ou 
simple séculier comme tout le monde ? On l'ignore. » 
Ses premiers contes parurent sous le nom du P. Ata- 
nasio da Verrocchio, gardien du couvent des Révé- 
rends Pères mineurs de l'observance à *** ; en tête de 
quelques-uns, il est dit qu'ils sont du P. Agapito da 
Ficheto. Ce nous est tout un. 

Quel qu'il soit biographiquement, Batacchi est litté- 
rairement un conteur jovial, plein de drôleries; le 
sans-façon et la bonne humeur ne peuvent guère 
êire poussés plus loin. Il ne recherche pas les effets 
de style et les complications d'événements, mais il a 
de l'invention, de l'originalité, une grande vivacité de 
dialogue, de mise en scène et surtout, à un très haut 
point, le sens du grotesque. Au commencement de ce 
siècle, un inconnu, Louet, de Chaumont, avait essayé 
de le traduire en français, mais son essai est si défec- 
tueux qu'il donne à peine une idée de l'auteur; la tra- 
duction que nous annonçons, absolument littérale, 
ligne pour vers, permet presque de croire qu'on a le 
texte sous les, yeux, tant elle est fidèle. Si l'on en 
croyait les Biographies Didot et Michaud, les Italiens 
n'apprécieraient guère actuellement Batacchi, dont 
ils considéreraient les productions comme diffama- 
toires. Cependant ses Poèmes et ses Nouvelles ont été 
plusieurs fois réimprimés et il en a été fait récemment 
plusieurs éditions populaires; ils ne sont donc pas si 
oubliés. Pour ce qui est de la diffamation, nous ne 
rencontrons dans les huit Nouvelles publiées par M. 
Liseux que deux traits piquants à l'adresse d'un cer- 
tain cardinal Merciai : Batacchi lui fait rédiger et 
contre-signer la facétieuse bulle latine du Roi Barba- 
dicane, et, dans le. Roi Grattafico, ayant à produire 
sur la scène un saucisson, il donne pour enveloppe 
un sonnet du même Merciai ; ces mentions mali- 
cieuses n'ont rien de bien méchant. Tout ce que nous 
conclurions de ces attaques persistantes dirigées 
contre un haut dignitaire de la cour romaine, c'est 
que Batacchi pourrait bien avoir été lui-même homme 
d'Eglise. A. B. 

Documents sur les mœurs du xv!!!*" siècle. Anec- 
dotes sur la comtesse Du Barry, publiées par Octave 
UzANNE, avec préface, notes et index, i vol. in-8" 
— Prix : 20 fr. 

Il y a près d'un an que la Chronique scandaleuse, 
premier volume de cette importante collection, a paru 
et les bibliophiles se souvienjient du succès de cet 



ouvrage épuisé moins d'un mois après sa publica- 
tion. — Les Anecdotes sur la comtesse Du Barry ob- 
tiendront peut-être une vogue plus grande encore. 
L'intérêt de cet ouvrage est passionnant comme le 
roman le plus friand du siècle dernier; la vie de la 
royale courtisane y est étudiée dans ses moindres 
détails; il n'est point de voile qu'on n'y soulève. La 
belle Bourbonnaise y apparaît sans fard, sous des 
allures de belle et bonne fille; adorable statue mue 
par l'intrigue et l'ambition, qui se défend plutôt 
qu'elle ne se prête aux aspirations qu'on lui suggère. 
Que de bons mots et des meilleurs dans ce livre éton- 
nant! On aura beau écrire, paraphraser, ergoter à 
l'infini sur la vie de la favorite, on ne fera jamais 
mieux et avec plus d'esprit l'historique delà dernière 
maîtresse de Louis XV. L'auteur anonyme, Pidanzat de 
Mairobert, l'élève de M"" Doublet, était bien le jour- 
naliste, le rapporteur de scandales le mieux informé 
de son temps ; c'était en outre un honnête homme, 
écrivain sans fiel et dont l'autorité ressort à côté de 
petites infamies du sieur Thévenot de Morande. 

M. Octave Uzanne, qui (îonnaît mieux que personne 
son xviii" siècle et qui nous a accoutumés aux notices 
à la fois gracieuses et très érudites, analyse dans une 
agréable et très savante préface le rôle de M"'" Du 
Barry et la valeur de ces Anecdotes. Le jeune direc- 
teur du Livre a enrichi cet ouvrage d'un index in- 
dispensable aux chercheurs et a présenté le texte de 
Mairobert sous la forme qui lui convient. L'eau-forte 
frontispice en deux couleurs, dans la manière des 
dessins à deux tons de Boucher, et la vignette tirée 
dans le texte représentant les armes de M'"" Du Barry 
avec la devise : Boute^ en avant! sont fort soignées. — 
Voilà certes un merveilleux volume à ajouter à tous 
ceux dont l'éditeur Quantin nous a si largement dotés 
depuis son heureux avènement dans le domaine de la 
grande librairie d'art. 

Petits Conteurs du xvui^ siècle. — Contes de 
Jacques Calotte, publiés par Octave Uzanne, avec 
notice bio-bibliographique. Portraits et vignettes à 
l'eau-forte, i vol. in-8°. Quantin, éditeur. — Prix : 
10 francs. 

Les Petits Conteurs présentés par M. Octave 
Uzanne ne nous offrent que de l'inédit et de curieuses 
fantaisies oubliées aujourd'hui. Le succès des Voise- 
non, des Caylus, des Moncrif, des La Morlière est dû 
à ces révélations piquantes de délicieuses nouvelles 
allégoriques du siècle dernier, que notre littérature 
devait classer à leur rang comme témoignage d'une 
mode littéraire qui avait assurément ses coquetteries 
et son mérite. 

On ne connaissait guère de Cazotte que ce fameux 
Diable amoureux resté comme l'un des chefs-d'œuvre 
les plus originaux du xv!!!*^ siècle. Le nouvel éditeur 
de Cazotte s'est bien gardé de donner une réim- 
pression de cette nouvelle espagnole. Fidèle au 
plan qu'il s'est tracé dès l'origine de cette collection, 
il n'a recherché qu'une série d'opuscules qui ont 
toute la fraîcheur et la couleur des milieux mêmes 
où ils furent conçus. 

Dans le Cazotte que nous avons sous les yeux, 



52 



LE L I \' R E 



nous trouvons la Patte du chat , les Mille et une 
Fadaises et des petits contes divers, légers et mali- 
cieux comme le sourire des belles pour lesquelles ils 
furent écrits. i\l. Octave Uzanne, dans une notice très 
habilement présentée, fait revivre au mieux la phy- 
sionomie de cet infortuné Cazotce, victime de sa fidé- 
lité à Dieu et à son roi, lequel mourut héroïquement 
en 1792 sur la place de la Révolution. 

Comme les précédents volumes de cette intéressante 
collection qui sera bientôt complète en 12 volumes, 
les Contes de Calotte sont remarquablement édités 
avec le luxe des eaux-fortes et vignettes auquel la 
maison Quantin nous a habitués. 

Eaux- fortes pour illustrer les Petits Conteurs du 
xviii* siècle, publiés par Octave Uzanne. (Six eaux- 
fortes pour les Contes de Voisenon, par Géry-Bi- 
CHARD.) Cartonnage artistique. — Prix : 10 fr. 

Le très grand succès qui a accueilli la collection 
des Petits Conteurs du xviii® siècle, publiés à la librai- 
rie Quantin, devait engager l'éditeur et le publicateur 
à parfaire leur œuvre et à y joindre une illustration 
soignée, mise en vente en dehors du texte pour les 
nombreux amateurs qui se plaisent à contempler l'es- 
prit d'autrefois interprété par l'art moderne. 

M. Quantin s'est donc décidé à publier à part pour 
les raffinés du livre, pour le gratia de la bibliophilie, 
selon le mot à la mode, une série de six fines eaux- 
fortes pour chacun des Petits Conteurs. 

Cette illustration comprend un frontispice allégo- 
rique, représentant la manière même du conteur et 
l'esprit d'ensemble du volume et cinq sujets gracieux 
qui fixent les scènes les plus charmantes de ces contes 
badins. 

Les six eaux-fortes de M. Géry-Bichard que nous 
avons sous les yeux sont du meilleur goût et em- 
preintes d'une originalité réelle et d'un talent très 
personnel, choses si rares à rencontrer même chez 
nos aquafortistes les plus en vogue, qui réunissent peu 
fréquemment l'art du dessinateur à l'habileté du gra- 
veur. 

On nous annonce de deux en deux mois, l'appari- 
tion des gravures destinées aux volumes suivants : le 
Boufflers, \&Caylus, WCrébillon, etc., qui seront toutes 
interprétées par des jeunes artistes de grande valeur. 
Nous pouvons garantir le succès de cette entreprise, 
car tous ceux qui possèdent déjà les volumes des 
Petits Conteurs parus voudront les décorer de ces 
charmantes compositions, sans lesquelles ils seraient 
incomplets. 

Entre messe et vêpres, ou les Matinées de carême 
au fanbourf^ Saint-Germain, par Marc de Montifaud. 
— DeToxième matinée. Bruxelles, Gay et Douce, 
éditeurs. 1881. i vol. in- 12 de iv-121 pages, im- 
primé à 5oo exemplaires sur beau papier vergé, 
orné de trois eaux-fortes de J. Chauvet. — Prix : 
6 francs. 

En rendant compte de la Première Matinée de 
M"'"= Marc de Montifaud (livraison d'avril,. 2^ partie 
p. 3 II), nous avons eu occasion de dire ce que nous 



pensons des écrits de l'auteur et, en particulier, des 
nouvelles publiées sous ce titre Entre messe et vêpres. 
Hàtons-nous de faire connaître que la lecture de sa 
Deuxième Matinée n'a nullement modifié notre im- 
pression. Tout au contraire, nous sommes de plus en 
plus de cet avis que M'"* de Montifaud, qui pourrait 
donner des productions de quelque mérite, ferait bien 
de renoncer définitivement au genre scabreux qu'elle 
semble affectionner. Comme on l'a pu voir dans le 
précédent article, les nouvelles intitulées ^rfmti/orem 
Dei gloriam et un Point d'orgue étaient déjà fort ris- 
quées'; mais leur licence, il faut le reconnaître, est 
dépassée de beaucoup par celle que l'on retrouve 
dans Midi à quator:;[e heures et une Brimade dans le 
grand monde. Dans la première de ces nouvelles, 
l'auteur, qui aime décidément à placer des scènes 
scandaleuses dans l'église, nous raconte comment, par 
suite de circonstances au moins peu vraise^mblables, 
une jeune femme est amenée à consommer son ma- 
riage dans un confessionnal (quelle jolie conception \) . 
Dans la seconde. M"* de Montifaud narre, avec force 
détails et sans la moindre pruderie, une polissonnerie 
digne d'être imaginée tout au plus par un Seymour de 
bas étage. On nous saura gré de ne pas même donner 
une idée de cette brimade, que l'auteur n'hésite point 
à placer dans un milieu des plus aristocratiques. 

La troisième nouvelle : Comment on entre au pa- 
radis n'a pas grande valeur; elle a le mérite cependant 
d'être écrite avec plus de réserve que ses devancières. 
C'est un dialogue entre Dieu le Père, Dieu le Fils, les 
Saints et quelques ci-devant pécheresses du grand et 
du demi-monde; l'intrigue, qui n'est pas bien forte, 
consiste à amener l'intrusion par fraude dans le pa- 
radis d'un célèbre couturier pour dames. — L'auteur 
des Petites Cardinales, dans une de ses ravissantes 
nouvelles, nous a déjà donné une scène analogue; 
mais avec quelle supériorité de talent et d'esprit ! 

On trouvera sans doute bien sévères ces apprécia- 
tions sur la nouvelle brochure de M"" Marc de Mon- 
tifaud; mais, en vérité, il serait difficile de se montrer 
plus indulgent. Sans doute, l'auteur a voulu s'essayer 
dans un nouveau genre, et il faut reconnaître que son 
cadre est assez ingénieux; avec plus de retenue et de 
délicatesse, on eût pu faire un recueil fort agréable. 
Malheureusement l'écrivain a eu la plume trop lourde 
et ne s'est pas assez rendu compte de ce qu'on doit 
d'égards à ses lecteurs et à soi-même. Sans doute, 
M"'<^ de Montifaud l'a compris, un peu tardivement il 
est vrai, mais assez tôt encore pour savoir s'arrêter : 
nous n'avons eu que deux « matinées », au lieu de 
quatre ou cinq qu'on pouvait attendre, et c'est fort 
heureux, car à en juger par les allures des premiers 
récits, on ne sait trop où l'on en serait arrivé à la fin 
du carême. 

Il ne manquera pas cependant d'amateurs de ces 
sortes de productions, pour enlever les deux petits 
volumes de MM. Gay et Douce; bien des gens voudront 
avoir, au moins à titre de curiosité, ces deux livrets 
dont l'exécution matérielle a été soignée et que re- 
lèvent encore les jolies eaux-fortes de M. J. Chauvet. 

PHIL. MINE. 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



DOCUMENTS OFFICIELS 

Statistique des bibliothèques pédagogiques. — 
D'après une statistique qui vient de parvenir au mi- 
nistère de l'instruction publique, le nombre des 
Bibliothèques pédagogiques qui existent en France, au 
i*' octobre 1880, était de gaq, réparties comme suit 
dans les divers départements : 

Ain, lô. 
Aisne, 29. 
Allier, i3. 



Alpes (Basses-), 3o. 
Alpes (Hautes-), 24. 
Alpes-Maritimes, i. 
Ardéche, 25. 
Ardennes, 5. 
Ariège, 1 1 . 
Aube, 25, 
Aude, I. 
Aveyron, 35. 
Bouches-du-Rhône, i. 
Calvados, 38. 
Cantal, 4. 
Charente, i. 
Charente-Inférieure, i-. 
Cher, i5. 
Corrèze, i. 
Corse, I. 
Côte-d'Or, 3. 
Côtes-du-Nord, 10. 
Creuse, 20. 
Dordogne, 21. 
Doubs, 19. 
Drôme, 16- 
Eure, 36. 
Eure-et-Loir, 23. 
Finistère, 12. 
Gard, 2, 

Garonne (Haute-), 3i. 
Gers, 5o. 
Gironde, 5. 
Hérault, 5. 
Ille-et-Vilaine, i5. 
Indre ». 
Indre-et-Loire. 12 
Isère, 36. 
Jura, 21, 
Landes, 28. 
Loir-et-Cher, 6. 
Loire, i. 

Loire ^Haute-), 3, 
Loire-Inferieure, 3. 
Loiret, 6. 



Lot, 3o 

Lot-et-Garonne, i5. 
Lozère, 5. 
Maine-et-Loire, 3. 
Manche, i. 
Marne, 6. 
Marne (Haute-), i. 
Mayenne ». 

Meurthe-et-Moselle, 20. 
Meuse, 10. 
Morbihan, 9. 
Nièvre, 4. 
Nord, 14. 
Oise, 3o. 
Orne, ». 

Pas-de-Calais, i5. 
Puy-de-Dôme, 3o. 
Pjrénées (Basses-), 10. 
Pyrénées (Hautes-;, 10. 
Pyrénées-Orientales, i3. 
Rhin (Haut-\ Belfort, i. 
Rhône, i. 
Saône (Haute-), 5. 
Saône-et-Loire, 2. 
Sarthe, 3. 
Savoie, 1 1. 
Savoie (Haute-', 28. 
Seine, 2. 

Seine-et-Marne, 25. 
Seine-et-Oise, 26. 
Seine-Inférieure, 56. 
Sèvres (Deux-), 2. 
Somme, 28. 
Tarn, 27. 

Tarn-eî-Garonne, u. 
Var, 21. 
Vaucluse, ». 
Vendée, 26. 
Vienne, 6. 
Vienne (Haute-), 2. 
Vosges. 3o. 
Vonne, 10, 
Alger, I. 
Oran. 5. 
Constantine, 8. 



On remarquera l'extrême inégalité de la répartition 
de ces bibliothèques; certains départements en ont 
une dans chaque canton, ce qui doit devenir la règle; 
d'autres, et quelques-uns dans le nombre n"'aj'ant à 
alléguer ni le défaut des ressources ni le refus de 
l'administration de leur venir en aide, n'en ont qu'une 
seule à l'école normale. Que cette situation tieYine à 
l'absence d'initiative de la part des autorités compé- 
tentes, à l'indifférence du personnel ou à d'autres 
causes, il suffit de la signaler pour montrer la néces- 
sité de la faire cesser le plus tôt possible. 



L'Académie des inscriptions et belles-lettres a pro- 
cédé au remplacement de M. de Saulc}': M. le comte 
Riant a été élu par 24 voix contre 10 voix données à 
M. Oppert. 



Par décret rendu sur la proposition du président 
du conseil, ministre de l'instruction publique et des 
beaux-arts, les fonctions de conservateur des collec- 
tions à l'Ecole nationale des beaux-arts ont été réunies 
à celles du bibliothécaire ; en conséquence, par un 
arrêté ministériel, rendu sur la proposition du sous- 
secrétaire d'État, M. Mùntz, bibliothécaire de l'École, 
a été nommé conservateur de la bibliothèque, des 
archives et du musée. 

M. MùnU est un ancien élève de l'École française 
d'archéologie, bien connu par ses travaux d'érudition, 
notamment sa grande Histoire de la tapisserie et son 
Histoire de l'art à la cour des pages. 



AC.A.DEMIE. — SOCIETES SAVANTES 
COURS PUBLICS 

Dans sa séance du 29 octobre dernierj l'Académie 
des inscriptions et belles-lettres a rappelé qu'elle a 
proposé comme sujet du concours pour le prix 
Brunet, à décerner en 18S2, le sujet suivant : 

a Bibliographie aristotélique ou bibliographie des- 
criptive, et, autant que possible, critique des éditions, 
soit générales, soit spéciales, de tous les ouvrages qui 
nous sont parvenus sous le nom d'Aristote ; des tra- 
ductions qui en ont ete faites avant ou après la décou- 
verte de l'imprimerie ; des biographies anciennes ou 
modernes d'Aristote, des commentaires et disserta- 
tions, dont les divers écrits qu'on lui attribue ont été 
l'objet, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. » On 
pourrait, quant à la méthode, prendre comme exemple 
la bibliographie de Démosthène, publiée en deux 
parties { 1 83o, 1834), par A. Gerhard Becker (Leipzig 
et Quedlimbourg, in-8° 3 10 p.). 



64 



LE LIVRE 



Les ouvrages pourront être imprimés ou manuscrits 
et devront être déposés au secrétariat de l'Institut, 
avant le 3i décembre de cette année. 



M. Lenient vient de reprendre son cours à la Sor- 
bonne ; il a repris l'histoire de la poésie française 
dans la première moitié du xix* siècle. 



M. Rossignol, membre de l'Institut, interprète cette 
année la tragédie de Sophocle intitulée Ajax armé 
du fouet. 

M. Caro va étudier la Psychologie sociale; il traitera 
de l'action de la société sur l'individu et de son rôle 
dans le développement de l'homme intellectuel et 
moral. 

Enfin, M. Mézières parlera du théâtre de Sha- 
kespeare. 



PUBLICATIONS NOUVELLES 

Han d'Islande vient de paraître dans l'édition défi- 
nitive des Œuvres complètes de Victor Hugo, en un 
fort volume de près de 600 pages. 

Han d'Islande est le premier roman de l'auteur de 
Notre-Dame de Paris et des Misérables. A ce titre, 
c'est un des plus curieux volumes de cette grande 
collection. Rien de plus intéressant que de découvrir 
en germe, dans ce livre de jeune homme, les concep- 
tions, les idées, les figures qui auront plus tard dans 
tant de chefs-d'œuvre leur expression parfaite et leur 
réalisation idéale. 

La publication de cette édition nouvelle sera pour 
tous une occasion de relire ce roman étrange, qui est 
tout à fait digne d'être mieux connu. La puissante 
imagination de Victor Hugo a trouvé là du premier 
coup l'action la plus saisissante et les plus drama- 
tiques péripéties. Les fraîches amours d'Ethel et 
d'Ordener traversent et éclairent cette sombre aven- 
ture, toute pleine de monstres et de visions, capti- 
vante comme une fantaisie de l'Arioste et farouche 
comme un rêve de Maturin. 



M. Félix Ravaisson a récemment présenté à l'Acadé- 
mie des inscriptions et belles-lettres un ouvrage fort 
curieux : c'est le premier volume des Alanuscrits de 
Léonard de Vinci. 

Ces manuscrits, qui sont au nombre de douze et 
qui appartiennent depuis longtemps à la bibliothèque 
de l'Institut, n'avaient pas encore été publiés. Ils sont 
écrits de gauche à droite; les lettres sont retournées 
et reliées entre elles par des ligatures souvent fantai- 
sistes; la lecture en est des plus difficiles. Ils contien- 
nent, en outre, des dessins fort précieux, qui seront 
reproduits en fac-similé ainsi qu'une partie du 
texte. 



Le premier volume renferme, outre des notes sur 
la peinture et le dessin, des observations relatives à la 
cosmologie, à la géographie universelle, à la percus- 
sion, à la résistance, à la lumière, à la chaleur, au 
mouvement des eaux; enfin, à une question qui de 
nos jours préoccupe vivement la philosophie scienti- 
fique, la conservation de la force. 



L% Société des bibliophiles espagnols a publié le 
vingt-troisième volume de sa collection.il contient le 
romancero de Pierre de Padilla; l'éditeur est le savant 
marquis de la Fuente Santa del Valle. Comme la plu- 
part des sociétés de publication, les bibliophiles espa- 
gnols semblent n'avoir d'autre but que de produire 
des livres qui feront prime, à cause de leur rareté, à 
la vente de leur bibliothèque. Ce n'est qu'après eux 
que ces publications entrent dans le domaine public. 
Ainsi, ce romancero n'est pas mis en vente. 



M. Denis vient de publier à Paris, chez Menu, de 
curieuses Recherches bibliographiques et historiques 
sur les almanachs de la Champagne et de la Brie, en 
les faisant précéder d'un très bon essai sur l'histoire 
de l'almanach en général. 



^,^••.^^.f^.^^*•.^^'>^^^m 



M. H. Gaidoz, membre de la Société des antiquaires 
de France, vient de faire tirer à part et de publier chez 
l'éditeur Leroux un mémoire intitulé : la Religion 
gauloise et le Gui de chêne, qui a paru dans la Revue 
de l'histoire des religions. 



M. Ferraz, professeur à la faculté des lettres de 
Lyon, qui vient de publier la deuxième édition de la 
deuxième partie de son Histoire de la philosophie en 
France au xviu^ siècle, Traditionalisme et Ultramon- 
tanisme, annonce une troisième partie qui sera consa- 
crée au spiritualisme indépendant et au rationalisme 
libéral, et une quatrième, où il étudiera, sous le titre 
de Philosophie contemporaine, les penseurs les plus 
récents des diverses écoles. 



Mireille vient d'être traduit en allemand par 
M™* Dorieux-Brotbeck. La Revue politique et litté- 
raire nous apprend également que Roland furieux 
\ient d'être traduit en espagnol, le Roi Lear en islan- 
dais moderne, DaHjV/ Rachat et le Nabab tn allemand. 
Enfin, l'empereur du Brésil publie un volume de tra- 
ductions de poésies anglaises. 



PUBLICATIONS ANNONCEES 

ou EN PRÉPARATION 

On va publier à Weimar la Correspondance des 
frères Grimm entre eux. Les deux célèbres philo- 
logues ayant vécu presque toute leur vie côte à côte. 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



50 



le nombre des lettres qu'ils ont échangées est res- 
treint. Elles sont réparties sur une période de dix 
années, de i8o5 à i8i5, alors que Jacob Grimm 
était à Paris ou à Vienne, tandis que Guillaume ha- 
bitait Halle ou Berlin. Leur principal intérêt vient, 
dit-on, des détails qu'elles fournissent sur les études 
des deux frères et sur la manière dont ils ont été 
amenés à choisir leur voie scientifique. 



V^/^^^•A■A^lA^lA^<l^^S^ 



Il va paraître incessamment, sous les auspices du 
gouvernement italien, le premier volume d'une pu- 
blication consacrée à la biographie et à la biblio- 
graphie des auteurs romains depuis le xi*^ siècle jus- 
qu'à nos jours. Le directeur de cette publication est 
M. Narducci, conservateur de la bibliothèque Alexan- 
drine, de Rome. 



Un curieux volume, auquel travaille en ce moment 
un érudit allemand, M. Julius Braun, doit prochai- 
nement paraître; il renfermera les articles de critique 
qui ont été publiés sur les œuvres de Gœthe et de 
Schiller entre les années 1770 et iSSa; ces articles, 
parmi lesquels on trouvera des jugements fort 
étranges, seront empruntés par M. Braun aux jour- 
naux et aux revues de Berlin, Vienne, Leipzig, 
Dresde, Halle, léna, Weimar, etc. 



V>^^^s*^*^^^/^^^^l^^^^/v^^ 



Un savant espagnol, don Francisco Carpasco, pré- 
pare, pour le prochain Congrès des américanistes 
qui aura lieu à Madrid au mois de septembre pro- 
chain, un catalogue- de tous les documents du xvi'^ et 
du xvii'= siècle conservés dans VArchivo de las Itidias 
et relatifs à la découverte et à la description de l'Amé- 
rique. 

M. de Saulcy a pu, avant sa mort, revoir les 
épreuves d'une Histoire des Macchabées, qui paraîtra 

prochainement à la librairie Leroux. 



M. Tomasso Casini a l'intention de publier, à Bo- 
logne, l'immense poème franco-italien de Nicolas de 
Casola sur Attila; il espère le mettre prochainement 
sous presse. 

Le professeur Bursian, de Munich, travaille en ce 
moment à une Histoire de la philologie. 



NOUVELLES DIVERSES 

On se ferait difficilement une idée, sans l'avoir 
vu, de la quantité innombrable d'actes officiels et de 
recueils administratifs qui se trouvent entassés dans 
les magasins de la préfecture de la Seine, et qui ré- 
sument l'histoire de la municipalité parisienne depuis 
les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Ce que 
l'on ignore aussi, c'est que la plupart de ces docu- 
ments, dont beaucoup ont une grande valeur histo- 



rique, sont écrits à la main et, par conséquent, à peu 
près indéchiffrables par suite de leur vétusté. 

L'administration préfectorale n'a pas voulu laisser 
disparaître ce véritable monument de l'histoire mu- 
nicipale de la capitale de la France; elle vient, en 
conséquence, de décider que la volumineuse collec- 
tion de ses archives sera imprimée. Cette collection 
contient les délibérations ainsi que les actes de l'an- 
cienne municipalité parisienne depuis la fin du 
XV" siècle jusqu'à la Révolution française. On 
estime que ces précieux documents, une fois imprimés, 
ne formeront pas moins de lio volumes d'environ 
3oo pages chacun. Quelques parties seulement de 
cette série de documents, entre autres ceux qui ont 
rapport aux époques agitées, telles que la Ligue et la 
Fronde, ont été explorées jusqu'à ce jour. • 

Mais, en somme, la plupart de ces documents ma- 
nuscrits n'ont été consultés que par quelques érudits 
pour servir à l'histoire de Paris. 

Le recueil que possède la Ville commence à Louis XII 
et débute par un événement édilitaire qui eut jadis 
un grand retentissement, la chute du pont Notre-Dame 
en octobre 1499. 

Vient ensuite l'historique des événements adminis- 
tratifs ou même politiques auxquels les représentants 
municipaux se trouvèrent mêlés. 

Ce qui donnera un réel intérêt à la publication de 
ces documents, c'est que la plupart des grandes ques- 
tions administratives résolues depuis quelques années 
y sont traitées, et que nombre de projets qu'on ne 
soupçonne pas aujourd'hui dans le public, mais qui 
seront peut-être connus demain, y sont exposés tout 



au long. 



La publication des archives de la ville de Paris 
offrira donc un grand attrait au double point de vue 
de l'histoire générale et de l'administration munici- 
pale. 



M. Alfred Assollant a adressé la lettre suivante à 
M. l'administrateur du Collège de France : 

« Paris, 29 novembre 1880. 
« Monsieur, 

« Je viens solliciter votre suffrage et celui de vos 
collègues pour la chaire de littérature française mo- 
derne au Collège de France. 

« Plusieurs de mes romans sont connus du public : 
les Scènes de la vie des États-Unis, Buchamor, Mar- 
comir, le Tigre, le Puy de Montchal, Montluc le 
Rouge, la Croix des prêches, et d'autres encore, 

V Aventurier et Corcoran sont tout à fait populaires, 
si la popularité se mesure au nombre des éditions et 
des traductions. 

« \oilà mes titres. Je n'oserais les produire s'il s'a- 
gissait d'un enseignement dont la syntaxe serait la 
base, dont le goût le plus classique serait le sommet; 
mais le Collège de France a d'autres traditions. C'est 
là que de tout temps les idées nouvelles ont cherche 
leur voie; et, pour ne citer qu'un mort illustre, c'est 
là que Michelet, l'historien le plus éloquent de ce 
siècle, hasarda pour la première fois en public ces 



56 



LE LIVRE 



leçons admirables dont la génération qui vit encore 
n'a pas perdu le souvenir. 

«Sans être Michelet ni rien qui en approche, je suis 
tenté par ce glorieux exemple. 

« Il me semble qu'on devrait montrer aux jeunes 
gens, qui sont l'avenir et l'espoir de la patrie, par 
quel chemin leurs pères sont arrivés où nous sommes, 
comment la grâce et la force s'unissent à la clarté 
dans les œuvres de nos plus grands écrivains, et com- 
ment, pour avoir cherché par-dessus tout la justice, la 
liberté, la vérité, ils se sont fait comprendre et admi- 
rer de tout ce qui sait lire dans la race humaine. 

« Je serais heureux qu'on me crût digne d'un 
tel enseignement. 

« Veuillez agréer, monsieur, tous mes respects. 

« ALFRED ASSOLLANT. » 



Le journal le Gil-Blas avait annoncé que le prince 
Galitzin possédait une curieuse correspondance de 
G. Sand renfermant de nouveaux aperçus sur les théo- 
ries religieuses de l'écrivain. Cette feuille ajoutait 
que la tamille Sand ayant refusé l'autorisation de 
laisser paraître le livre en France, il serait publié à 
Moscou. 

Le prince Galitzin a adressé, à propos de cet entre- 
filet la lettre suivante au Gil-Blas, 

« Monsieur le rédacteur, 

« Je viens de lire dans votre journal du mardi 21 
décembre un article concernant la correspondance 
de George Sand dont je suis possesseur. 

« J'ai l'honneur de vous informer que cette corres- 
pondance est ma propriété légitime et que je n'ai 
donné à personne le droit de la publier ni à Moscou ni 
en France, me réservant de poursuivre les auteurs 
de toute publication à laquelle je n'ai donné aucun 
assentiment. 

« Je vous prie, monsieur le rédacteur, de vouloir 
bien insérer ma lettre dans votre prochain numéro, 
et veuillez recevoir l'assurance de mes sentiments 
distingués. 

« Prince Borys Galitzin. 



« Paris, 20 décembre 1880.» 



M. Léon de Rosny vient de découvrir en Espagne 
un manuscrit des Indiens de l'Amérique centrale, ren- 
fermant, en écriture sacrée, le rituel des antiques po- 
pulations du Yucatan. Ce manuscrit est écrit sur une 
toile recouverte d'un enduit de chaux et est dans un 
état de conservation assez satisfaisant. 

M. de Rosny a pu photographier lui-même ce docu- 
ment d'une valeur inappréciable. Il pourra de la sorte 
être communiqué aux archéologues de notre pays. 
Ce savant professeur est en ce moment à Séville, où 
il poursuit ses précieuses investigations aux Archives 
des Indes et dans lacélèbre bibliothèque des fils de 
Christophe Colomb. 



La bibliothèque royale de Berlin a célébré récem- 
ment le centième anniversaire de sa translation dans 
l'édihce où elle se trouve actuellement. Fondée en 
1659 par le grand -électeur, elle fut transférée en 
1780 au palais du roi, dont elle occupe l'aile gauche. 
Elle comptait, à la mort du grand-électeur, 20,000 
volumes et i,ôi8 manuscrits; elle possède aujourd'hui 
800,000 volumes et i5,ooo manuscrits. 



M. de Liesville a fait don à la ville de Paris de sa 
collection évaluée à plus de deux cent mille francs, 
de livres, tableaux, estampes, monnaies, autographes, 
souvenirs de toute sorte, datant de la première Révo- 
lution ; le donateur n'a sollicité en échange que la 
permission de continuer à veiller lui-même sur cette 
collection et à en accroître les richesses. 

Plusieurs salles de l'hôtel Carnavalet ont été amé- 
nagées à cet effet, et M. de Liesville nommé conser- 
vateur adjoint. 

Nous apprenons que les œuvres manuscrites de 
Chérubini viennent d'être achetées, pour le prix de 
3o,ooo francs par le gouvernement allemand. 



On vient de découvrir à Simancas (Espagne) de 
nouveaux et curieux documents sur Cervantes, Lope 
de \'ega et Calderon. 



On vend en ce moment à Berlin l'importante biblio 
thèque musicale de feu M. Gehring. Le Conservatoire 
de Paris a chargé son bibliothécaire, M. Wekerlin, 
d'y assister, et de' profiter de son voyage en Alle- 
magne pour faire copier certains manuscrits raies que 
nous ne possédons pas encore. 



Le roi de Grèce vient d'envoyer au président de 
la Republique un magnifique recueil des œuvres 
d'Homère, sur des parchemins datant du xiv'^ siècle. 



Des artistes, des hommes de lettres, des poètes 
lyonnais s'occupent en ce moment de l'érection d'une 
statue au poète Pierre Dupont. L'emplacement choisi 
serait le parc de la Tête-d'Or. 



On a beau recommander les livres à la discrétion 
du public, on a beau redoubler de surveillance, on 
ne peut arriver à empêcher certains maniaques d'é- 
crire à l'encre ou au crayon sur les marges des vo- 
lumes leurs propres réflexions, lesquelles sont parfois 
ineptes et, en tous cas, toujours inutiles. 

Dernièrement nous feuilletions une édition de Du- 
laure. A un certain endroit, l'auteur écrit : Le parle- 
ment, livré au parti des Guise, rejeta tout sur les 
protestants.... 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



57 



Un lecteur juge à propos de faire un renvoi à l'encre 
au milieu du texte et d'écrire : // avait raison. 

Survient un autre lecteur, qui proteste à son tour et 
qui, au dessous de cette note, ajoute au crayon : Ca- 
naille, va ! 

Cette grosse querelle ainsi vidée platoniquement 



entre deux braves qui ne se connaissent pas, ne man- 
que point de saveur. 

Mais c'est abîmer les livres inutilement; nous récla- 
mons le respect pour les trésors de notre Biblio- 
thèque. 



NECROLOGIE 



Nous apprenons la mort de M. Gratiot, ancien ad- 
ministrateur des papeteries d'Essonne. Né en 1812, il 
avait été, à sa sortie du collège, en i83o, mêlé aux 
luttes littéraires de cette époque et avait collaboré 
aux Cent et Un, à la Revue de Paris et à la Revue des 
Deux Mondes. Il entra ensuite dans l'industrie; il 
avait été juge au tribunal de commerce. 



M. Melvil-Bloncourt, mort dernièrement, a colla- 
boré à de nombreux journaux. A vingt ans, en 1845, 
il fondait le Journal des Écoles, revue mensuelle qui 
devint l'organe radical de la jeunesse. En i85o, il en- 
treprit la publication de la France parlementaire, qui 
fut supprimée après le coup d'Etat. Condamné le 5 
juin 1874 à la peine de mort pour participation à 
l'insurrection de 1871, M. Melvil-Bloncourt s'était ré- 
fugié en Suisse. Il a donné plusieurs articles au Dic- 
tionnaire universel du xix® siècle de Larousse, au Dic- 
tionnaire de Lachâtre et à la Biographie générale 
de Didôt. On lui attribue une Histoire de Voltaire, 
signée d'Argental. 



On annonce la mort à Paris, de M. Moll, l'éminent 
agronome. M. Moll avait débuté dans la carrière de l'en- 
seignement agronomique à l'âge de vingt-quatre ans, 
à l'école de Roville, fondée par Mathieu de Dombasle. 
Depuis i836, il était chargé du cours d'agriculture au 
Conservatoire des arts et métiers. Il était également 
professeur à l'Institut national agronomique depuis 
l'origine de cet établissement. M. Moll laisse de nom- 
breux ouvrages d'agronomie, entre autres une étude 
très remarquable sur l'économie rurale de l'Angle- 
terre et de la Belgique. Ses obsèques auront lieu au- 
jourd'hui jeudi. 



t^ii^ii^ii^'i^>^<i^>^>^''^\/s^^t^>^ 



Nous apprenons la mort de M. Schneider, sous-chef 
de section aux Archives nationales. Elève de l'Ecole 
des chartes, il avait promptement renoncé aux œu- 
vres individuelles, et il s'était voué à ces travaux ano- 
nymes dans lesquels le mérite personnel s'absorbe 
dans la valeur de l'œuvre collective. 

Jusqu'en 1847, '' avait collaboré aux publications 
de l'Académie des inscriptions. En i83ô, il entrait aux 
Archives, et depuis quelques années, il y occupait le 
grade de sous-chef de la section administrative. 



On annonce la mort, à l'âge de quatre-vingt-treize 
ans, de la fille de l'inventeur des ballons. 

M"" Adélaïde de Montgolfier était, dit la Patrie, une 
femme d'une rare intelligence, dont toute la vie a été 
consacrée aux lettres; excellente musicienne, elle a 
publié un volume de chants pleins de fraîcheur, les 
Mélodies du Printemps, que l'on chante dans presque 
toutes les écoles de France. 

C'est chez M"'' de Montgolfier que Béranger pré- 
senta Ponsard arrivant de province avec sa Lucrèce 
pour toute fortune; le jeune auteur y lut sa pièce, 
qui plus tard fut accueillie à l'Odéon avec le succès 
que l'on sait. 

M"" de Montgolfier laisse une magnifique collection 
d'autographes, presque tous à son adresse; il y a en- 
tre autres une lettre de Silvio Pellico, écrite avec son 
sang. 



L'un des collaborateurs les plus assidus de M.DalIoz, 
M. Cazaleus, l'auteur du Recueil de jurisprudence, 
vient de mourir. M. Cazaleus était justement estimé 
pour l'étendue de son savoir et la sûreté de sa criti- 
que. 

L'Académie des sciences vient de faire une perte 
sensible en la personne de M. Michel Chasies. Les 
travaux de ce savant se trouvent disséminés dans un 
grand nombre de recueils français ou étrangers, no- 
tamment dans les Comptes rendus de l'Académie, dans 
les nouveaux Mémoires de l'Académie de Bruxelles, 
dans le Journal des mathématiques, etc.. M. Chasies 
a fait paraître, en i852, le premier volume d'un 
Traité de géométrie supérieure. 



Nous apprenons avec regret la mort d'un journa- 
liste des plus distingués, M. Cazeaux. Il collabora 
successivement au Globe, organe de la doctrine saint- 
simonienne ; au Magasin pittoresque, qu'il avait fondé 
en 1834 avec son beau-frère, Edouard Charton; à 
l'Opinion nationale, et, en dernier lieu, à la Liberté, 
où il envoyait de temps à autre des articles traitant, 
sous une forme aimable et en quelque sorte fami- 
lière, les sujets les plus instructifs et les plus intéres- 
sants. 



58 



LE LIVRE 



SOMMAIRE DES PUBLICATIONS PERIODIQUES 

DU I 5 NOVEMBRE AU I 5 UÉC K M B R E 



ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES- LET- 
TRES (juilkt-août-septembre). Cli. Tissot : L'inscription de 
Souk-el-Kmis. — Ch. Tissot : Note sur une inscription du 
règne de Phocas. — Defréméry: Note bibliographique et litté- 
raire sur un exemplaire non cartonné de la comédie de Des- 
touches : le Philosûplic marié. — Halévy : Cyrus et le retour 
de l'exil. — ART (L') (21 novembre). Armstrong : A. Stevens. 
— Yriarte : Florence. — Soldi : De la technique dans l'art. — 
Histoire artistique de la cathédrale de Cambrai, par Houdoy. 
•— (28 novembre). Armstrong: A. Stevens. — Muntz : Ama- 
teurs et collectionneurs florentins. — Ménard : Histoire artis- 
tique du métal. — (5 décembre). Leroi : Les ateliers espagnols 
de Rome. — (12 décembre). CheSneau: Les dessins des maîtres 
anciens au Musée des arts décoratifs. — Muntz: Amateurs et 
collectionneurs florentins. — ARTISTE (décembre). A. Hous- 
saye: Le Moyen Age et la Renaissance. — A. Houssaye : Les 
Quarante. — Renan: A propos des Evangiles.— A. Dumas." 
Th. Gautier. 

BIBLIOTHÈQUE DE L'ÉCOLE DES CHARTES. F. Roc- 
quain : Les sorts des Saints ou des Apôtres. — D'Arbois de 
Jubainville : La littérature ancienne de l'Irlande et l'Ossian de 
Macpherson. — Havet : L'hérésie et le bras séculier au moyen 
âge jusqu'au xiii« siècle. — BIBLIOTHÈQUE UNIVER- 
SELLE (décembre). L. Quesnel : Henry-Thomas Buckle. — 
Tallichet : Amsterdam. — Schaeffer : Une Alsacienne peinte 
par elle-même. — L. Léger : Contes et légendes slaves. — 
Chroniques. — BULLETIN DE LA REUNION DES OF- 
FICIERS (20 novembre). La nouvelle guerre d'Afghanistan. 
— Transformation du fusil Maùser en arme à magasin. — Le 
canon démontable. — (27 novembre). La télégraphie militaire 
pendant les campagnes les plus récentes. — (4. décembre). 
Etude sur la comptabilité des corps de troupe. — (11 déc"). 
Les grandes manœuvres austro-hongroises. — BULLETIN ■ 
DE LA SOCIETE DE GEOGRAPHIE (août). Zimmermann: 
La rivière de Surinan. — Venuiokoff: Itinéraire dans le Tur- 
kestan afghan. — Ribourt : Notice sur Taïti. — BULLETIN 
DELA SOCIETE DE L'HISTOIRE DE PARIS (juillet-août). 
Cérémonies faites à Compiègne pour la célébration de traités 
de paix, 154,4.-1698.— Prix du blé à Paris, du xiv"= au xviii<' 
siècle. — L'Atlas des anciens plans de Paris et les notices de 
M. Franklin. 

CORRESPONDANT (25 novembre), de Villepreux : La 
Restauration et l'inamovibilité judiciaire. — Dermance: Long- 
fellow. — De la Ferrière : Catherine de Médicis ; la première 
guerre civile ; la paix d'Amboise.— M. de Lescure: M. Caro. 

— (10 décembre). Abbé Martin : Les politiciens français dans 
la presse anglaise; MM. de Pressensé, Scherer, Réville, Mo- 
node. — Chantelauze : Philippe de Commynes. — De la 
Ferrière: Catherine de Médicis. — E. Drumont : Le premier 
architecte des Tuileries. — Livres d'étrennes. — CRITIQUE 
PHILOSOPHIQUE (18 novembre). Le Jugement d'Albert 
Lange sur le christianisme. — Charles Pellarin : Une visite au 
Familistère de Guise. — (25 novembre). Renouvier : Hcrder. 

— J. Milsand : Le mandat impératif. — (2 décembre). Renou- 
vier: Kant. Un discours sur le préjugé. — (9 décembre). 
F. Pillon : Résolutions du Congrès de Gènes pour l'abolition 
de la prostitution légale. 

GAZETTE ANECDOTIQUE (30 novembre). Barbey d'Au- 
revilly et son livre sur Goethe et Diderot. — Réception de 



M. Labiche à l'Académie. — A propos de Charlotte Corday 

— Un poète savoisien;deButtet.— GAZETTE DES BEAUX- 
ARTS (décembre). Gruyer : Le portrait de Jeanne d'Aragon, 
par Raphaël. — Lafenestre : Le château de Chantilly et ses 
collections. — Ephrussi: Ua voyage inédit d'Alb. Diirer. — 
L. Gonse : L'œuvre de Jacquemart. — Ch. Yriarte : Florence. 

— L. Gonse : Publications artistiques de la librairie Quantin. 

— Bibliographie des ouvrages publiés en France et à l'étran- 
ger sur les Beaux -Arts et la Curiosité pendant le second 
semestre de l'année 1880. 

INTERMEDIAIRE DES CHERCHEURS ET CURIEUX 

(as novembre). Vermersch, poète : Une marque de librairie à 
interpréter. — Le sottisier de Voltaire. — Bibliothèque Kast- 
ner. — Ex-libris L. Gambetta. — Ex-libris Colas Canon. — 
Imprimerie à Alençon. — Histoire de France de H. Martin. 

— Un ouvrage inconnu de Casanova de Seingalt. — (10 dé- 
cembre). Le Voyage d'Espagne, livre anonyme. — Un Mys- 
tère bibliographique. — Livres dépareillés. — Un auteur à 
découvrir. — Sainte-Beuve et le Livre d'amour. — Variations 
de l'ancien français . 

JEUNE FRANCE (décembre). F. Gross : Le théâtre ducal 
de Meiningen. — G. Rivet : La dernière œuvre de V. Hugo : 
l'Ane. — Leconte de Lisle: Les Etats du Diable. — JOURNAL 
DES ECONOMISTES (décembre). Amé: Le nouveau tarif 
général des Douanes. — De Fontperîuis: Les idées écono- 
miques et sociales des nouvelles écoles théocratiques. — Vial: 
La colonie de Cochinchine. — Limousin : Les Congrès ou- 
vriers du Havre. — JOURNAL DES SAVANTS (novembre). 
Caro : De la solidarité morale: — Wallon : La Marine des 
anciens. — F. Rocquain : Les lettres de Nicolas F''. — Es- 
mein : Les colons du Saltus Burunitanus. — Egger : Inscrip- 
tions relatives à Mithridate. — JOURNAL DES SCIENCES 
MILITAIRES (décembre). Général Lewal : Tactique des ren- 
seignements. — Comment il convient de procéder dans l'étude . 
des lois d'organisation militaire. — La Guerre de partisans. 
— Gœthals: Le pays et l'armée (C. R.), 

MAGASIN PITTORESQUE (novembre). Petit dictionnaire 
des arts et métiers. — Topffer. — L'Observatoire du pic du 
Midi. — La découverte du passage nord-est en 1879. — Le 
Time-Ball. — Etc. — MOLIERISTE (décembre). De la Cour 
de la Pijardière : Comédiens de campagne à Carcassonne. — 
Ch. Marie : Le vers 176 du Misanthrope, — Monval : Le Jubilé 
de la Comédie Française, 

NATURE (20 novembre). Cortambert: Le département de 
la Seine-Maritime. — Les progrès de la machine à vapeur. — 
De Nadaillac : Les premiers hommes et les temps préhisto- 
riques. — (27 novembre). Grad : Les ports militaires de l'Alle- 
magne. — (4 décembre). Harmand : Les moyens dé transport 
en Indo-Chine. — Tissandicr : Le portefeuille d6 Vaucauson 
au Conservatoire des arts et métiers. — (11 décembre). 
Tissandier : Les Puits instantanés. — NOUVELLE REVUE 
(15 novembre). La guerre de Crimée d'après des documents 
inédits. — Simonin : Les ports de la Grande-Bretagne. — 
Gebhart : Les papes des derniers siècles, particularités histo- • 
riques. — Selden : D. Stern, sa vie, ses œuvres. — (i*^"" décem- 
bre). Bégis: Le registre d'écrou de la Bastille de 1782 à 1789. 
— Tessier : Le recrutement du personnel dans l'enseignement 
supérieur. — Marchand : Les chemins de fer en 1869 et en 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



59 



1877. — A.Silvestre: Le crime de Sylvestre Bonnard, membre 
de l'Institut. — De Gubernatis : Giacomo Leopardi. 

POLYBIBLION (octobre). F. Boissin : Romans, contes, 
nouvelles. — Charton: Dictionnaire des professions. — Abbé 
Hamard : Etudes critiques d'archéologie préhistorique. — 
Noël Valois: Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris. — 
Henry: Recherches sur les manuscrits de Pierre de Fermât. 

— Boileaii : Les métiers et corporations de la ville de Paris au 
xviiB siècle. — Marins Michel : La reliure française depuis 
l'invention de l'imprimerie jusqu'à la fin du xviu" siècle. — 
(Novembre). Masson : Publications relatives à la littérature 
anglaise du moyen âge. — Abbé Méric : L'autre vie. — Bain: 
La science de l'éducation. — Nève : Le dénouement de l'histoire 
de Rama. — Curtius : Histoire grecque. — Valframbert: 
Répertoire politique et historique . — Egger : Histoire du 
Livre. — Cherbonneau : Essai sur la littérature du Soudan. 

REVUE D'ADMINISTRATION (novembre). Dauvert : 
Les conseils de préfecture. — Guerlin de Guer:Les débits de 
boissons. — REVUE ALSACIENNE (novembre). J. Claretie : 
Westermann. — Wilder : Beethoven et M'"" Bigot. — Une 
lettre inédite de Mirabeauà X. Levrault. — REVUE ARCHEO- 
LOGIQUE (novembre). Muntz : Les collections d'antiquités 
de Laurent le Magnifique. —De Baye: Sépultures franques de 
Joches (Marne). — Lefort : Chronologie des peintures des 
catacombes romaines. — Thédenat : Les noms des deux pre- 
miers Gordiens. — H.Martin : Congrès de Lisbonne. — REVUE 
DES ARTS DECORATIFS (décembre). Documents officiels 
relatifs à la sixième Exposition de l'Union centrale des beaux- 
arts appliqués à l'industrie. — REVUE BORDELAISE (16 
novembre). De Saint Marc : Les jésuites et l'enseignement au 
xvi" siècle. — Sarrat : Un essai de philosophie musicale, (i'^'' 
décembre). — Roussans: Unpoème philosophique: Lajustice 
Valat: Notes biographiques sur Auguste Comte. REVUE DE 
BRETAGNE ET DE VENDEE (novembre). Kerviler : La 
Bretagne à l'Académie française ; le prince Louis, iv"^ cardinal 
de Rohan. — De la Borderie: Documents inédits sur Jacques 
Cartier 9t ses compagnons (1SS5). — Abbé Dominique: 
Questions controversées de l'histoire et delà science. — REVUE 
BRITANNIQUE (novembre). Les piliers de l'Etat. — Les 
villes ruinées de l'Amérique centrale. — La liberté de la presse 
en Amérique et la loi américaine sur la diffamation par les 
journaux. — La Sibérie et ses pénitenciers. — La jeunesse de la 
reine Elisabeth. — Correspondances étrangères. — REVUE DE 
CHAMPAGNE ET DE BRIE (novembre). Jadart: Claude- 
François Bidal, maréchal de France. — Roserot : Inscriptions 
du département de l'Aube. — A. Babeau : Les rois de France 
à Troyes, Charles IX. — David de Riocourt : Les archives des 
actes de l'Etat civil de Châlons-sur-Marne. — REVUE CRI- 
TIQUE. (iS novembre). Les grandes chroniques de Mathieu 
Paris. Figuier: Les savants de la renaissance. — (22 novembre). 
Smith et Cheetham : Dictionnaire des antiquités" chrétiennes. 

— (29 novembre). Boissier : Romeet Pompéi. — Hitzig: Con- 
férences sur la théologie biblique de l'aycien testament. — 
Roget : Histoire du peuple de Genève. — (6 décembre). Hertz : 
Etude sur les réminiscences d'Horace chez les écrivains latins. 

— Schoenberg: Les finances de la ville de Baie au xiv et au 
xv'' siècle. — (13 décembre). Lenormant : Les origines de 
l'histoire d'après la Bible. — Munch : Les archives pontifi- 
cales.— REVUE DES DEUX MONDES (iS novembre). G. 
Charmes : La situation de l'Egypte en 1880. — A. Laugel : Les 
régiments suisses au service de la France pendant les guerres 
de religion. — Julien de la Gravière: Le siège de Tyr. — 
Leroy-Beaulieu : Un homme d'Etat russe ; la mission de 
Milutineen Pologne. — (i'-''' décembre). De Mazade : Cinquante 
années d'histoire contemporaine; M. Thiers. — Picot: La 
magistrature française de 1789 à 1871. — Geoffroy: L'ensei- 



gnement de l'histoire dans l'Université. — REVUE DE GEO- 
GRAPHIE (novembre). Docteur Bertholon: L'Européen peut- 
il fonder des colonies agricoles sous les tropiques? — Monin : 
Essai sur les rapports de la géographie et de l'histoire du 
Languedoc depuis la croisade des albigeois jusqu'à la création 
des départements. — Drapeyron : Le département de Seine- 
Maritime ; Le Havre, chef-lieu. —REVUE DE L'HISTOIRE 
DES PvELIGIONS (juillet-aoûl). Ravaisson : Les monuments 
funéraires des Grecs. — Ventes: Histoire du culte chez les 
Hébreux ; les sacrifices et les fêtes. — Vernes : Les origines 
de l'histoire d'après la Bible et les traditions des peuples 
orientaux, par M. Lenormant. — REVUE INTERNATIO-: 
NALE DES SCIENCES (novembre). Vulpian : Etude phy- 
siologique des poisons. — De la Calle : De la formation du 
langage. — A. Lefèvre : La philosophie (c. r.). - REVUE 
PHILOSOPHIQUE (décembre). Liard : La méthode et la 
mathématique universelle de Descartes. — G. Compayré : La 
folie chez l'enfant. H. Spencer : De l'organisation politique 
"en général. — Delbeuf : Surla fusion des sensations semblables. 

— REVUE POLITIQUE ET LITTERAIRE (20 novembre). 
Wallon : Vie et travaux de Caussin dePercevah — Bibliophile 
Jacob : Lettres et ouvrages inédits de M" de Krudener. — 
Guimetet Régamey : Promenades japonaises. — (27 novembre)., 
Debidour: L'armJe française pendant la Révolution, d'après 
M. Jung. — L'Angleterre jugée par un Chinois. — (^ décembre). 
A. Réviile : Le sacerdoce. — Levasseur : Esquisse d'une 
ethnographie de la France. — M""^ Mairet : Le nouveau 
roman de M. Disraeli. — M. Caro : La fin du xviii* siècle. — 
Sainte-Beuve: Le clou d'or. — de Pougens : Jocko. — ii- 
décembre. Reinach : L'opinion publique en France et la poli- 
tique extérieure. — • Quesnel : Bret Harte. — J. Houdoy: La 
cathédrale de Cambrai. — A. Marchand : Les poètes lyriques- 
de l'Autriche. — REVUE SCIENTIFIQUE (20 novembre). 
Laboulbène: Histoire du journalisme médical. — Tyndall : Pro- 
pagationdu son dansl'air. — Le congrès delasociété allemande 
d'anthropologie. — (27 novembre). Roche: La mission d'explo- 
ration transsaharienne. — Dehérain : Origine du carbone des 
végétaux. — Gaucklcr : Les poissons d'eau douce et la pisci- 
culture. — (4, décembre), Frédéricq : La coagulation du sang. — 
Association française pour l'avancement des sciences; session 
de Reims; compte rendu. — De Nadaillac : Les premiers 
hommes et les temps préhistoriques. — (11 décembre). Por- 
tevin: L'Exposition de Bruxelles. — La vision mentale. — 
Richard : Le Golfe d'Aden. — Romania (octobre). Braghirolli, 
Meyer et G. Paris : Les manuscrits français des Gonzague. 

— G. Paris : Sur un épisode d'Aimeri de Narbonne. — 
Smith : Un mariage dans le Haut-Forez;, usages et chants. 

— Bos : Note sur le créole de Maurice. 

SPECTATEUR MILITAIRE (novembre). Campanius : Les 
grandes manœuvres du^p'^ corps. — Histoire de l'ex-corps 
d'état-major. — De Roches : Les vallées vaudoises. — De 
Lort. — Sérignan : La phalange. 

TOUR DU MONDE (20 novembre). Docteur Nachtiga 
Deux mois au Tibesti. — (27 novembre; 4. et 11 décembre).. 
Nachtigal : Voyage du Bornou au Biguirmi. 

VIE MODERNE (20 novembre). A. Silvestre: Exposition 
des cartons et dessins de M. Puvis de Chavannes. — (27 
novembre). "Wilder: Instruments et musiciens, par M. PLllaut. 

— (4. décembre.) A. Silvestre : Le Monde des Arts. — (ri 
décembre.) Bergerat : Léon Gérôme. 



60 



LE L M' R E 



PERIODIQUES ET NOUVELLES D'ENSEMBLE 



DE LETRANGER 



Revues edlemandes. 

La presse périodique allemande s'occupe vivement d'un 
livre de M. Bruno Bauer sur « l'ùre bismarckienne », qui 
donne un tableau saisissant de l'état actuel de l'Allemagne. — 
Parmi les nouvelles publications et les études des revues, 
notons celles qui se rattachent à des questions d'actualité, et- 
d'abord les Elsaessisclie Literaevische Denkmaeler, des monu- 
ments littéraires de l'Alsace, publiés par le gouvernement dans 
un but politique. Le premier fascicule de ce recueil contient 
une poésie de i8 pages de 1435» ^^ '^ second fascicule une 
comédie biblique de 1570. — On s'occupe encore beaucoup 
de la question du socialisme; dans un seul mois, le gouver- 
nement a saisi plus de 2,500 imprimés concernant cette ques- 
tion. — La campagne antisémitique a provoqué une longue 
série d'études sur le rôle historique du judaïsme et l'on étudie 
la littérature hébraïque avec un zèle toujours augmentant. 
Mentionnons à ce propos dans la Bibliotheca Rabbinica la 
première traduction allemande du « Midrache » ; les commen- 
taires fantastiques de ce monument très curieux sont, du 
reste, un peu déflorés dans \e. Bibelschat\, un livre fort ré- 
pandu depuis longtemps en Allemagne. A Wilna. on publie 
une bibliographie de toute la littérature hébraïque. — Le 
Culturkampf a donné un nouvel essor à la littérature sur 
r« Histoire des papes»; ainsi M. J. de Plugk-Harthung (Tu- 
bingue), publie 4.50 documents sur l'histoire des papes, de 
748 à ii98;on y trouve surtout des donné'es intéressantes 
sur les couvents français. — L. Rancke, le grand historien 
des papes, vient de publier le premier volume d'une « Histoire 
universelle », ou plutôt d'une philosophie de l'histoire univer- 
selle. — La Société anthropologique allemande publie le pre- 
mier volume de ses « Recueils anthropologiques de l'Allema- 
gne ». — Nottebohn, le savant biographe de Beethoven, 
publie un livre qui contient les nombreuses esquisses que 
Beethoven a faites pour sa Sinfoyiia eroica, et qui nous font 
assister à la manière dont Beethoven a composé ses chefs- 
d'œuvre. — Notons encore un livre de Miklosich, le célèbre 
slaviste viennois, sur les Tii§;anes, un Catalogne des livres 
parus depuis 1855 sur la littérature d'Islande et de Nor- 
vège, les nouveaux fascicules de la Bibliotheca normannica, 
une Etude d'Ernst Koch sur la légende populaire de Fré- 
déric II, transformée par les poètes en une « légende de 
Barberousse » ; l'œuvre du major Taysen sur « les Réformes 
militaires exécutées par Frédéric II en 1780 » et enfin quelques 
traductions, notamment « les Hommes du xviii* siècle » 
d'après Sainte-Beuve, l'Histoire de la littérature anglaise » d'a- 
près Taine, « la Fille de Roland », de H. Bornier, des œuvres de 
l'abbé Liszt, etc. — Le Liierarische Centralblalt publie un 
avertissement, par lequel tous ceux qui possèdent des éditions 
anciennes de Spinoza, sont priés d'en faire communication à 
MM. D"" J. von VIoten et J.-P.-M. Land, qui sont chargés 
des soins d'une édition complète et authentique des œuvres 
de ce grand philosophe. — On vient de découvrir un « ing- 
spiel » de Gœthe, jusqu'ici inconnu. 



Revues anglaises. 

Les œuvres de sensation et d'importance abondent parmi les 
publications de ce mois. Le roman de lord Beaconsfield, tiré 



à 15.000, est presque épuisé malgré le prix de 40 francs; la 
bibliothèque de Mudie en a pris, à elle seule, 3,000 exemplai- 
res ; les nouveaux poèmes de Swinburne et de Tennyson, un 
livre de Mark Twain (description pleine d'humour de l'Alle- 
magne et de la Suisse), une étude de Darwin sur le mouve- 
ment des plantes, le dernier volume de « l'Histoire anglaise 
contemporaine » par Justin Mc-Carthy, une biographie de 
Locke, par Thomas Fowier : voilà une récolte assez riche. Et 
encore annonce-t-on un volume de Huxley, qui contiendra 
des Etudes sur l'éducation, sur l'évolution, sur Darwin, etc.; 
l'éditeur des « Hommes de lettres anglais » publiera pro- 
chainement les biographies de Dickens par Ward, de Words- 
worth par Myers, de Berkiey par Huxley, de Dryden par 
Saintsbury, etc. — Un nouveau recueil d' « Essays » de Max 
Millier est sous presse. — La principale préoccupation des 
revues est toujours la question d'Irlande. Xineteenth Centiiry 
publie trois études là-dessus; celle de Mc-Carlhy expose le 
programme d'O'Connell, celui de la Jeune Irlande de 1848, 
et celui de Parnell, pour démontrer que l'histoire des livres 
de sibylles se répète en Irlande. Mac-Carthy passe alors la 
plume à m"' O'Brien, qui expose les griefs des ouvriers irlan- 
dais, non pas contre les grands propriétaires, mais contre les 
fermiers irlandais. — Dans la Contemporary Review, 
M. O'Connor, le Home Ruler bien connu, défend la ligue 
agraire. Parmi les livres, publiés sur cette question, notons 
les « Nouvelles opinions sur l'Irlande » , une série d'arti- 
cles fort remarqués publiés par Charles Russell dans le Daily 
Telegraph, et un Traité sur les lois agraires de l'Irlande, par 
Alexandre Richey, professeur à l'Université de Dublin. — 
Mentionnons encore trois livres, celui de George C.-M. Birds- 
wood sur les Arts industriels des Indes », le volume de Da- 
vid Kay sur « l'Autriche-Hongrie », et « l'Histoire de la Chine », 
par Demetrius Boulger. — VAcademy publie quelques lettres 
inédites d'un officier de l'entourage du duc de Wellington sur les 
événements de 1815 et annonce que M. P. Burton a traduit 
en anglais 352 sonnets de Camoens. — Chatto et Windus pu- 
blient les œuvres complètes de Bret Harte. — Les ingénieurs 
du service des télégraphes viennent d'organiser une exposi- 
tion de livres sur le magnétisme et l'électricité; il y avait là 
le livre « de Magnete » publié en 1558 par Petrus Peregrinus 
(le premier livre sur le magnétisme), la première publication 
anglaise traitant de l'électricité, le premier livre de Volta : 
« de Vi attractiva »,etc. — On vient de publier trois nouvelles 
traductions du « Faust » de Gœthe; il y en a déjà 30-40. 



Revues américaines. 

L'éternelle question de la propriété littéraire entre dans une 
nouvelle phase, mais la solution définitive sera fort laborieuse. 
Les petits éditeurs tiennent beaucoup au « droit du peuple à 
la lecture», qui leur permet de vendre les œuvres de Macaulay, 
de Carlyle, de Mill à trois sous (!) l'ouvrage. La réunion des 
libraires, tenue le 25 octobre à Philadelphie, a repoussé le 
système de traités internationaux; on disait qu'un traité ne 
protège pas les auteurs, mais les luxueuses et chères éditions 
des éditeurs européens; cependant, après de longues discus- 
sions, on est tombé d'accord sur un projet de-loi qui tend à 
protéger contre les « pirates » les grands éditeurs américains, 
s'ils ont acquis le droit de reproduction d'un livre étranger. 
Mais si l'auteur ne s'empresse pas d'accepter les conditions 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



61 



de l'éditeur américain, on attendra quelques semaines. Deux 
mois après la publication, chaque livre qui n'est pas vendu à 
un éditeur américain devient la proie des « pirates ». — Le 
grand succès des revues américaines, dont nous avons parlé 
dernièrement, s'accentue de plus en plus ; ainsi le premier 
numéro de l'édiiion européenne de Harpcr's Maga\ine a dû 
être tiré à 15,000 exemplaires ; il contient 70 gravures fort 
jolies. — Dans Scribner's Monthly nous trouvons des es- 
quisses originales de Neuville, de Détaille, de Chevilliard, de 
Sarah Bernliardt, etc., et la deuxième partie de l'importante 
étude d'Eugène Schuyler sur le tzar Pierre le Grand.- — Apple- 
ton's Monthly renferme une étude sur Dumas et un essay : 
« Paris deux ans avant la Révolution. » — International 
Review donne une étude de Ch. Blind sur les opinions politi- 
ques de Ch. Humboldt, et W. Dale y dépeint les dangers qui 
menacent les Etats-Unis si toutes les confessions imitaient 
les catholiques, qui demandent de l'Etat des subventions pour 
leurs écoles. 

Revues italiennes. 

M. C. Cayx publie sur les origines de la langue italienne un 
important livre, où il démêle les éléments français, proven- 
çaux et latins dans les anciens chansonniers italiens. — L'Arte 
délia stampa renferme la biographie de Gaspero Barbero, le 
célèbre éditeur des « éditions de diamant » des classiques ita- 
liens. — Le gouvernement italien a décerné 20,000 francs pour 
l'exploration de l'Afrique. 

Revues espagnoles et portugaises. 

Dans la Revisla de ciencias liistoricas Nanot Renart con- 
tinue ses études sur la décadence de Catalonie; le P. Fila a 
découvert à Barcelone des manuscrits hébraïques très inté- 
ressants, et Morel Fatio parle sur les manuscrits espagnols 
fort précieux que renferme la Bibliothèque nationale de Paris. 
— Dans la Enciclopedia de Séville, F. Barbado soutient la 
thèse que l'étude de l'histoire devrait être basée sur la méta- 
physique. 

Revues hongroises. 

Le second volume des Souvenirs de Kossuth, qui a paru à 



la fin de décembre, renferme des parties intéressantes sur 
la révolution hongroise en 1848. — Pour le reste, stérilité 
momentanée dans la littérature hongroise, mais VAlmanach 
de l'Académie hongroise, qui vient de paraître, nous annonce 
qu'un grand nombre d'académiciens préparent des oeuvres assez 
importantes sur l'histoire de la magistrature, de l'administra- 
tion, des historiens du moyen âge, de l'humanisme, de la civi- 
lisation, des Jayygiens, de la constitution, etc., en Hongrie. — 
Parmi les revues, citons le Sià^adok, qui renferme des études 
historiques, et la Ungarische Revue, une revue mensuelle 
que l'Académie hongroise publie en allemand pour l'usage de 
l'étranger. 



Revues slaves. 

On vient de découvrir à Moldovan une correspondance 
inédite de Voltaire avec Catherine II et un recueil de livres 
russes sur la franc-maçonnerie. — Signalons une traduction 
russe du Cain, de Byron, et pas moins de quatre traductions 
du nouveau roman de lord Beaconsfield, — Le célèbre voya- 
geur Prejevalsky, qui vient du Tibet, est attendu à Saint- 
Pétersbourg au mois de janvier. — La Rossiskaya Bibliogra- 
phia annonce que le gouvernement russe est en train de 
publier à ses. frais une longue série de publications militaires. 
— La Société slave de Saint-Pétersbourg a envoyé en Bulgarie 
plus de 9,000 livres russes, et un prince russe vient de donner 
8,000 volumes à des bibliothèques bulgares. — En Pologne, 
on fait des efforts pour dresser des bibliothèques dans les 
villages. — Signalons parmi les récentes publications polo- 
naises une Histoire philosophique de la Pologne par le pro- 
fesseur Bolerzynsld et une Histoire de ce pays, bourrée de 
faits, par le professeur J. Szujski, des Etudes de Clemens 
Kantecki sur Felinski, le grand poète romantique de la 
Pologne et sur l'écrivain dramatique et romancier, Joseph 
Korzeniovski, ce patriote méconnu pour ses relations avec le 
russophile Vielopolski. Enfin, on signale de nouvelles œuvres 
de Sienkievicz et de Wilczynski, deux poètes plein d'humour, 
les poésies d'Adam Asnyk, le meilleur lyrique de la Pologne 
moderne, et une nouvelle édition des OEuvres complètes de 
Jules Slovacki, un des héros de la littérature polonaise. 



A. S 



PRINCIPAUX ARTICLES LITTÉRAIRES OU SCIENTIFIQUES 

PARUS DANS LES JOURNAUX QUOTIDIENS DE PARIS 



CONSTITUTIONNEL. Décembre: 6. Trianon ; Saint- 
Martin. — Barbey d'Aurevilly : Poésies de Monselet. 

DEBATS. Novembre 20 : Cuvillier-Fleury. — Discours 
parlementaires de M. Thiers. li : Idées modernes par Bresson. 
Décembre 14. La question juive en Allemagne. 

DEFENSE. Novembre 21 : Jeanne d'Arc dans la poésie. 
25 : Léon xiii et le Vatican. — Décembre 2 : M. Renan 
et les cigales d'Ischia. — 10. Les trente dernières années, 
par M. Cantù. 

DIX-NEUVIEME SIECLE. Décembre : ■;■ Buisson: Le 
Parnasse anglais contemporain , à propos des nouveaux 
poèmes de M. Swinburne. 



EVENEMENT. Novembre: 18. L. Chapron: Xavier 

Aubryet. 

FIGARO. Novembre: 24. Valter : Les origines de Jean 
Baudry. 29 Zola : Gœtheet Diderot. — Décembre: 6. Zola: 
Une statue pour Balzac. 

FRANÇAIS. Décembre : 12. Berryer; souvenirs intimes. 

GLOBE. Novembre : 29. Darwin. 

LIBERTE. Novembre. 23 : Drumont: Souvenirs intimes 
sur Berryer. — Décembre : 10. L Histoire des Romains, de 
M. Duruy. 

MONITEUR UNIVERSEL. Décembre : 14. A. Chénier, 
iournaliste. 



62 



LE L I \'- R E 



OFFICIEL. Novembre: i8. Fouquier: Doudan. — 2S. 
E. Pelletan: L'Inde védique. — Décembre: 2. Aube : Papiers 
inédits de Saint-Simon. 4. Dide: Lettres inédites de Brizeux. 
— 13. Baignières : La fin du xvin'' siècle. — !$. Junca : La 
Ville sous l'ancien régime. 

ORDRE. Novembre: 20. L'Inde védique par M. Fontane. 
Décembre: 27, 28. Duruy : Formation d'une religion officielle 
dans l'empire romain. 

PARLEMENT . Novembre : 22. Poésies de V. de 
Laprade. — 24. Rod : Marc-Monnier. — 29. Theuriet : 
Poùtes et humoristes, Burns. — Décembre : 6. Causeries flo- 
rentines, par J. Klascko. 7. Endj-mion. — iJ. Theuriet: Le 
naturalisme dans la poésie grecque, Théocrite. 

P.^TRIE. Novembre : 16. Le maréchal Davout, par M""^ de 
Blocqueville. — io. Histoire de Philippe II, par Forneron. 

PAYS. Décembre : 11. Ch. Yriarte : Dante Alighieri. 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. Novembre: 16. Fouque : 
Biographie universelle des musiciens. — 23-30. Atticus : Le 
christianisme espagnol et les jésuites. — 26. A. Lctevre: La 
rnort et le mal, d'après une publication récente. — Décembre : 
8. Burty : L'œuvre de Rembraimt. 



SIECLE. Novembre: 21. G. Pouchet : Marat, médecin et 
physicien. 

SOLEIL. Novembre: 22. Canivet: Molière, sa femme et 
sa fille, par T. Houssaye. — 29. Canivet : Barbey d'Aurevilly; 
Goethe et Diderot. — Décembre : 6. Cardon : La Hollande 
à vol d'oiseau, par Havard. 



TELEGRAPHE. Novembre 
Jouvence, par Renan. 



16. Lcvallois : L'Eau de 



TEMPS. Novembre : 21. J. Soury : Le Pessimisme au xix" 
siècle par Caro. — 3, 10. P. Janet: Le mouvement philosophi- 
que. — 4. Endymion, par lord Beaconsfield. 15. Havard : La 
Hollande à vol d'oiseau. 

UNION. Novembre: i(î. V. de Laprade: Histoire de la 
Marseillaise. — 23. D. Bernard: Documents sur le Malade 
imaginaire ," recueillis par Ed. Thierry. — Décembre : 8. 
Bernard : Histoire du xix" siècle, par Michelet. — 10. Sepet : 
Jeanne d'Arc, tragédie latine en 5 actes, traduction A, de 
Latour. 



NOUVEAUX JOURNAUX PARUS A PARIS 

PENDANT LE MOIS DE NOVEMBRE 1880 



1. Le Théâtre illustré. In 4", S pages avec gravures. 

Paris, imp. Dubreuil, 18, rue des Martj-TS. — 
Bureaux : 167, rue Montmartre. — Abonne- 
ments : Paris, un an, 12 fr. Départements, 
16 fr. — Le numéro, 20 centimes. 

2. Le Génie civil. Revue générale des industries fran- 

çaises et étrangères. — Paraît le i*"" et le i5 de 
chaque mois et forme une livraison de 24 pages 
de texte avec gravures et planches hors texte. 
— Abonnements : Paris, un an, 36 fr. Dépar- 
tements, 55 fr. Etranger, Sy fr. — Le numéro, 

2 fr. 

Journal du droit et de la jurisprudence canonique. 
Publication mensuelle. In-S", 48 pages. Paris, 
imp. Soussens. — Bureaux : 5i, rue de Lille. — 
Abonnements : un an, 16 fr.; 6 mois, 9 fr. ; 

3 mois, 5 fr. 

Biographie française illustrée. In-S", 8 pages avec 
gravures. Paris, imp. Dubreuil, 18, rue des 
Martyrs. — Bureaux : 1 18, Faubourg-Poisson- 
nière. -^ Abonnements : un an, 8 fr. — Le nu- 
méro, i5 centimes. 
Le Tissu, Notes parisiennes. In-S", 4 pages à 2 col. 

Paris, imp. L. Sault. 
Le Supplément financier aux publications pério- 
diques de la Société d'imprimerie et dé librairie 
administratives el des chemins de fer; or^^ane 
de la Banque des communes de France; 
I" année. N» i. In-4» à 2 col., 8 pages. Paris, 



imp. P. Dupont. — Paraît en trois éditions 
hebdomadaire, bi-mensuelle, mensuelle, selon 
la périodicité des publications. 
Europa y America. Revistaquincenalilustrada de 
literatura, artes y ciencias. In-4'', 8 pages à 

3 col. avec gravures, Paris, typ. Schmidt, 20, 
rue du Dragon. — Bureaux : 71, rue de Rennes. 

Journal des assurés. Moniteur officiel des assurés 
sur la vie. Petit in-4'', 4 P^S^^ ^ - *^°^; P^ris, 
imp. Chaix, 20, rue Bergère. — Bureaux : 2, rue 
de Chàteaudun. — Abonnements : France, i fr. 
Etranger, 2 fr. 

La Condamnation du Pornographe; journal des 
cochons, ultra opportunico-intransigo-monar- 
chicocandard-orléano-badingueusard-expulso- 
clérical. In-folio, in-4'' à 6 col. avec figures. 
Paris, imp. Plataud, 48, rue Berthe. — Numéro 
unique. 

Le Progrès militaire; organe des armées de terre 
"et de mer et de l'armée territoriale. — Parais- 
sant le mercredi et le samedi. Gr. in-folio, 

4 pages à 6 col. Paris, imp. Schlaeere, 257, rue 
Saint-Honoré. — Bureaux : 12, rue du Mont- 
Thabor. — Abonnements : un an, i5 fr. ; 
b mois, 8 fr. — Le numéro, i5 centimes. 

Mascarade quotidienne, politique et illustrée. In- 
folio, 4 pages à 3 col. avec figures. Paris, imp. 
Tolmer, 3, rue Madame. — Abonnements : un 
an, 40 fr.; 6 mois, 20 fr.; 3 mois 10 fr. — Le 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



63 



numéro, lo centimes. — Bureaux : 1 1, place de 
la Bourse. 
6. Le Petit Assureur; organe spécial des assureurs et 
des assurés. In-folio, 4 pages à 4 col. Paris, imp. 
du passage de l'Opéra. — Bureaux : 17, Fau- 
bourg-Montmartre. — Abonnements : un an, 
4 fr. — Le numéro, 5 centimes. — Hebdo- 
madaire. 
L'Officieux , journal de renseignements. Guide 
spécial et autorisé des em.plois vacants à Paris, 
en province et à l'étranger. — Paraît le jeudi et 
le dimanche. Petit in-4°, 4 pages. Typ. Clavel, 
32, rue Paradis-Poissonnière. — Bureaux : 78, 
rue Saint-Honoré. — Abonnements : un an, 
24 fr. ; 6 mois, 18 fr.; 3 mois, 12 fr.; i mois, 
6 fr. 
L'Echo financier, revue des affaires en Bourse et 
en Banque. In-4'', 8 pages à 3 col. Paris, impasse 
Le Bourlier, 12, rue Condorcet. — Abonne- 
ments : un an, 4 fr. — Le numéro, 20 centimes. 
La Vie en famille, journal d'éducation, d'instruc- 
tion et de récréation, paraissant tous les same- 
dis. In-S", 12 pages. Paris, imp. Jouaust, rue 
Saint-Honoré. — Bureaux : 53, rue Bonaparte. 

— Abonnements : 7 fr. par an. — Le numéro, 
10 centimes. 

7. La iîflw^e; Théâtres, Beaux-Arts, Sport, Finances. 
In-4'', 4 pages. Paris, typ. Lahure, 104, rue de 
Richelieu. — Le numéro, 10 centimes. 
Le Demi-Monde, journal des mœurs élégantes. 
Petit in-4'', à 3 col. avec gravures. Paris, imp. 
Langelier, 17, rue de l'Echiquier. — Bureaux : 
4, rue Frochot. — Abonnements : Paris, un an, 
14 fr. Départements, 16 fr. Etranger, 18 fr. — 
Le numéro, 20 cent. — Paraît le dimanche. 

9. La Revue exotique. Imp. Donnaud, rue Cassette. 

— Abonnements : un an, 12 fr. — Le numéro, 
I fr. 

10. Le Triboulet, journal politique quotidien. In-folio, 
4 pages, à 5 col. Paris, imp. du Triboulet, 35, 
boulevard Haussmann. — Abonnements : Paris, 
un an, 64 fr. ; 6 mois, 32 fr. ; 3 mois, 16 fr. 
Province, un an, 80 fr.; 6 mois, 40 fr. ; 3 mois, 
20 fr. 

La Biographie française illustrée, Paris, imp. Du- 
breuil, 18, rue des Martyrs. — Bureaux : 18, 
Faubourg-Poissonnière. 

Journal de la machine à coi«i7*e; paraissant les 10 et 
25 de chaque mois. In-4<', 8 pages à 2 col., sur 
papier teinté. Paris, imp. Wattier, 4, rue des 
Déchargeurs. — Abonnements : Paris, un an, 
8 fr. Etranger, 12 fr. — Le numéro, 25 cen- 
times. — Bureaux : 47, boulevard Magenta. 
ïi. Les Contemporains, journal hebdomadaire, in-8°, 
avec figures coloriées. Paris, imp. Hugonis, 
6, rue Martel. — Bureaux : 81, rue Neuve-des 
Petits-Champs. — Abonnements : 6 fr. par an. 
— Le numéro, 10 centimes. 

Le Petit Dix-Neuvième siècle. Petit in-folio, 4 pages 
à 4 col. Paris, imp. Jaillon, 16, rue Cadet. — 
Abonnements : Paris, un an, 18 fr.; 6 mois, 



9 fr. ; 3 mois, 5 fr. Départements, un an, 24 fr. ; 
6 mois, 12 fr. ; 3 mois, 6 fr. — Le numéro, 
5 centimes. 
Bijou-Concert, journal-revue des théâtres-concerts, 
N'' I. ii-i3 novembre 1880. Petit in-folio à 
3 col., 4 pages. Paris, imp. Lapirot et BouUay, 
I, rue des Petits-Carreaux. — Abonnements : 
un an, 7 fr. ; 3 mois, 4 fr. ; 3 mois, 2 fr. — Un 
numéro, 10 centimes. ^ 

11. La Fortune nationale. Imp. Kugelmann, 12, rue 

Grange-Batelière. — Bureaux : 23, rue Louis-Ie- 
Grand. — Abonnements : 2 fr. par an. 

12. Le Moniteur parisien. Imp. Galleî, 83, rue Riche- 

lieu. ^- Abonnements : 4 fr. par an. — Le nu- 
méro, i5 centimes. 
14. Le Moniteur des conseils généraux, des conseils 
d'arrondissements et des conseils municipaux. 
In-4", 16 pages à 3 col. Paris, imp. Mersch et 
C'% 8, rue Campagne-Première. — Bureaux, 
18, rue Roquépine. — Paris et départements, un 
an, 10 fr. ; 6 mois, 5 fr. — Le numéro, 20. cen- 
times. 
Bulletin financier du Comptoir départemental. 'ii° i. 
i5 novembre 1880. Petit in-folio à 2 col., 
4 pages. Paris, imp. Michels; 23, rue de la 
Chaussée-d'Antin. — Abonnements : Paris et 
départements, un an, 7 fr.; 6 mois, i fr. Étran- 
ger, un an, 3 fr. ; six mois, i fr. 5o. — Abonne- 
ment d'essai, un mois, 5o centimes. — Paraît 
provisoirement tous les quinze jours. 

17. Bulletin pédagogique d'enseignement secondaire. 

In-4'', 8 pages à 2 col. Paris, imp. Dupont, 4, 
rue Jean-Jacques-Rousseau. — Abonnements : 
un an, 6 fr. — Paraît tous les jeudis. 

18. La Petite Bourse, paraissant tous les jeudis; or- 

gane de la Société parisienne de crédit. Petit 
in-folio, 4 pages à 4 col. Levallois, imp. 
Klenck. — Bureaux, 76, rue Saint-Lazare. — 
Abonnements : 5o centimes par an. — Remplace 
le Crédit français. 
Le Congrès du Havre, Compte rendu officiel des 
séances du Congrès ouvrier socialiste. Petit in- 
folio, 4 pages à 4 col. Paris, Imp. nouvelle, 
14, rue des Jeûneurs. — Abonnements : i fr. 5o 
pour la durée du Congrès. 
18. La Ruche artistique et littéraire, journal des 
jeunes. Petit in-folio, 4 pages à 3 col. Paris, 
Imp. nouvelle, 14, rue des Jeûneurs. — Abon- 
nements : un an, 10 fr. ; 6 mois, 5 fr. 5o; 

3 mois, 3 fr. — Le numéro, 10 centimes. 

20. L'Electeur républicain. Petit in-folio, 4 pages a 

4 col. Paris, imp. Vossen, 9, rue d'Aboukir. — 
Abonnements : Un an, 20 fr.; 6 mois, 10 fr.; 
3 mois, 5 fr. — Le numéro, 5 centimes. Quoti- 
dien. 

Ni Dieu ni Maître, journal politique quotidien. 

In-folio, 4 pages à 6 col. Paris, imp. du passage 

de rOpéra. — Abonnements : un anj 40 fr. ; 

6 mois, 20 fr. ; 3 mois, 10 fr. — Le numéro, 

lO centimes. 
La Petite Épargne. In 4°, 4 pages à 3 col. Paris, 



LE LIVRE 



imp. Lahure, 104, rue Richelieu. — Abonne- 
ments : Paris, un an, 20 fr. ; 6 mois, 10 fr. — 
Le numéro, 5o centimes. 
La Revue financière et économique. Petit in-folio, 
i6 pages à 3 col. Paris, imp. Schiller, 10, Fau- 
bourg-Montmartre. — Bureaux : 8, rue de la 
Michodière. — Abonnements : Paris, un an, 
10 fr. ; 6 mois, 6 fr. Départements, un an, lifr. ; 
6 mois, 7 fr. Etranger, un an, i3 fr. ; 6 mois, 

7 fr- 

21. Paris littéraire. Petit in-folio, 4 pages à 3 col. 
Paris, imp. du passage de POpéra. — Bureaux: 
47, rue Richer. — Abonnements : un an, 6 fr. ; 
6 mois, 3 fr. ; 3 mois, 2 fr. — Le numéro, 
:o centimes. 
Journal de Pantin et des communes du canton. In- 
4°, 4 pages à 3 col. Paris, typ. Vert, 29, rue 
Notre-Dame-de-Nazareth. — Abonnements : un 
an, 6 fr. ; 6 mois, 3 fr. — Le numéro, 10 cen- 
times. — Paraît le dimanche. 

24. Le Moniteur des émissions, journal des intérêts 
tinanciers, commerciaux, industriels et agri- 
coles. In-4°, 8 pages à 3 col. Paris, imp. Alcan- 
Lévy, 61, rue Lafayette. — Bureaux: 9, passage 
Saulnier. — Abonnements : i fr. par an. Etran- 



ger, 



fr. 



Le numéro, i5 centimes. 



>5. Le Petit Courrier du soir, financier, commercial, 
littéraire. Petit in-folio, 4 pages à 4 col. imp. du 



passage des Panoramas. — Bureaux: 12, boule- 
vard Montmartre. — Un an, 2 fr. 
Biographies contemporaines. Gr. in-S", 4 pages à 

2 col. avec figures. Sceaux, imp. Charaire. — 
Le numéro, 10 centimes. 

Paris-mondain, journal hebdomadaire illustré pa- 
raissant le jeudi. In-4", 12 pages à 2 col. avec 
figures. Paris, imp. rueCoq-Héron,5. — Bureaux: 
i3, rue Drouot. — Abonnements : un an, i5 fr. ; 
6 mois, 8 fr.; 3 mois, 5 fr. Etranger, le port en 
sus. — Le numéro, 3o centimes. 

27. — Boccaccio. In-4'', 4 pages à 3 col. Paris imp. 

Bernard, 11, rue du Croissant. — Le numéro, 
10 centimes. — Imprimé sur papier rose. 
Le Médecin praticien. Répertoire de thérapeu- 
tique médico-chirurgicale. — Paraissant le sa- 
medi. In-S", 12 pages à 2 col. Paris, imp. 
Parent, 2q, rue Monsieur-le-Prince. — Bureaux: 
14, boulevard Bonne-Nouvelle. — Abonne- 
ments : France, un an, 12 fr. Etranger, i3 fr. 
— Le numéro, 25 centimes. 

28. Z.'.45SOw??JOi>hebdomadaire. politique, satirique et 

littéraire. In-4'', 8 pages à 3 col. avec figures. 
Paris, imp. Colbeaux, 16, rue du Croissant. — 
Bureaux : rue des Chantiers, à \'ersailles. — 
Abonnements : un an, 8 fr. ; 6 mois, 6 fr.; 

3 mois, 3 fr. — Le numéro, 10 centimes. 



Le Livre 



BIBLIOGRAPHIE MODERNE 



Deuxième Livraison 



Deuxième Année 



10 Février 1881 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



ETATS-UNIS 



LES BIBLIOTHEQUES AUX ÉTATS-UNIS 

New- York, 20 janvier 1881. 

Le peuple des États-Unis, encore si jeune, et 
qui pourtant nous a habitués à tant de merveilles 
au point de vue des arts industriels et du com- 
merce, possède déjà de célèbres bibliophiles, qui, 
modestes pionniers de ces vastes champs de l'in- 
telligence et du savoir, vont montrant le chemin 
que suivra bientôt la génération nouvelle ; ce sont 
pour la plupart de grands amateurs et collection- 
neurs de gravures et de livres, et c'est un devoir 
et un plaisir pour le Livre de signaler au monde 
savant l'existence des précieux trésors que ren- 
ferment certaines bibliothèques privées. Nous ren- 
drons cet hommage à la vérité, que, malgré la 
fièvre dévorante des affaires dont est possédé tout 
bon Yankee, résultat de forces exubérantes et des 
nécessités de la vie, il trouve encore des loisirs et 
l'argent nécessaire pour donner une large part de 
son temps aux choses de l'intelligence, de l'esprit 
et du goût. 

Nous avons eu la bonne fortune de visiter der- 
nièrement la demeure déjà célèbre, à plus d'un 
titre, du savant D-" C-R. West. Il a fondé, il y a 
plus de cinquante ans, une école supérieure de 
jeunes filles, qui viennent y compléter par de hau- 
tes études l'instruction déjà très avancée qu'elles 
reçoivent dans les écoles publiques. Cet établis- 
sement, depuis longtemps déjà fort à la mode, est 
très fréquenté ; c'est le rendez-vous des élégantes, 
des érudites de Brooklyn. Les cours publics qui y 
sont foits par le D' West sur les sciences physi- 
ques et les beaux-arts sont devenus justement 

BIBL. MOD. — I II. 



renommés, et sont suivis par les élèves et les pa- 
rents comme ceux du Collège de France, à Paris. 
Cette école est un véritable musée, et il faudrait 
des mois pour en connaître et en énumérer toutes 
les richesses. 

La bibliothèque renferme environ 10, 000 vo- 
lumes, qui sont répartis dans les principales salles 
d'études ; elle comprend une remarquable collec- 
tion de classiques grecs et romains, traduits dans 
les langues anglaise, française et allemande, les 
meilleurs dictionnaires de toutes les langues 
mortes et vivantes, parmi lesquels nous avons 
remarqué : Littré, Larousse, Bescherelle, et le 
célèbre Webster, le meilleur dictionnaire an- 
glais . Tous les livres scientifiques de valeur 
parus jusqu'à ce jour sont représentés dans ce 
sanctuaire du travail intellectuel. Beaucoup, parmi 
les plus utiles, sont traduits du français et de 
l'allemand en anglais, toujours avec l'original a 
côté comme moyen de comparaison et de con- 
trôle; mais ce qui aie plus attiré notre attention, 
c'est une collection (très intéressante pour un 
bibliomane) de livres anglo-saxons des xv" et 
xvi^ siècles. Quelques-uns de ces livres sont remar- 
quables au point de vue du texte, du papier, de 
la reliure et des gravures sur bois. Nous promet- 
tons aux lecteurs du Livre le régal d'une nomen- 
clature détaillée de ces volumes pour un article 
prochain. 

Dans la grande salle des conférences, nous 
avons remarqué une superbe collection de mi- 
néraux et de coquilles, ainsi que les appareils de 
démonstration des sciences physiques. 

Les salons de réception sont encombrés de 
tableaux, de gravures, d'eaux-fortes et de bibelots 

ô 



66 



LE LIVRE 



précieux, parmi lesquels une collection de vieux 
bronzes provenant d'un temple près de Kioto 
(Japon) qui datent de 1080 à 1696. 

La collection la plus remarquable cependant, 
au point de vue artistique, comprend les eaux- 
fortes et les gravures anciennes et modernes, 
telles que : VEcce Homo, de Durer; la Descente 
de croix, de Rembrandt ; la Pièce de cent florins, 
du même; une collection complète des œuvres de 
Callot. L'école moderne est représentée par nos 
plus célèbres aqua-fortistes ; — la gravure ancienne 
par la plupart des œuvres de Edelinck, Drevet, 
Nanteuil, Audran et de Saint-Aubin. 

Nous étions accompagnés dans cette intéres- 
sante visite par notre aimable et sympathique com- 
patriote M. Bonaventure, ingénieur civil et 
bibliographe distingué. Une heureuse conformité 
de goûts nous a naturellement amenés au plaisir 
de visiter les collections de cet érudit déjà très 
connu et très apprécié des amateurs de livres et 
de gravures. 

Parmi les auteurs français qui composent sa 
bibliothèque, nous avons remarqué : 

1° Fables dédiées au Roy, par delà Motte, de 
l'Académie, avec un discours sur la Fable. Paris, 
171 9. Reliure de Chambolle-Duru. Superbe exem- 
plaire. I vol. in-4°; front et fig. mar. vio. dent ; 

2° Œuvres de Boileau-Despréaux : Paris, David, 
1747. 5 vol. in-S" ; port. mar. roug. dent, relié 
sur brochure entièrement non rognée ; 

3° La collection des Classiques de Lefèvre, en 
grand papier, avec gravures ajoutées, Rel. en 



mar; 



4° Boccace. — Le Décaméron. Londres, 1737. 
5 vol. in-8°; fig. de Gravelot. Mar. ble. encad. de 
fil. tran. dor. 

5° Sterne. — Sentimental Journey. Londres, 
1768. Original Edition bound by Bedford, full 
calf; 

6" Lettres à Emilie sur la mythologie, par De- 
moustier, 3 vol. Aug. Rcnouard, 1809. Gravures 
de Moreau ; épreuves avant la lettre ; 

7" Fables de La Fontaine avec figures gravées 
par Simon Coing. 6 vol reliés en 3. Paris, Bos- 
sanges et Masson, 1796. mar. bl. tranc. dor. 

8" Baisers de Dorât, en grand papier. 

M. Bonaventure possède aussi quelques beaux 
dessins de Boucher, Huet, Eisen, et un choix de 
gravures : 

lO La Madone de Muller, avant la lettre ; 

.2° La Vierge à la chaise de Mandel, avant la 
lettre; 

3° Napoléon et Bélisaire de Desnoyer, avec les 
deux têtes ; 

4° Louis XIV, par R. Nanteuil et Simon Arnaud 
de Pomponne, en premier état ; 



5° Bossuet, par Drevet; et quelques jolies eaux- 
fortes de Rembrandt, Durer, Aldegrever, Beham. 

Nous allons terminer notre causerie d'aujour- 
d'hui en vous parlant d'un collectionneur célèbre, 
aussi bien par son bon goût dans le choix de ses 
recherches et de ses achats que par l'importance 
et la valeur artistique de ses collections, et sur- 
tout de ses etchings (eaux-fortes) qui représentent 
une somme fabuleuse; c'est M. \V.-L. Andrews 
(abonné et admirateur de la revue le Livre) qui 
est l'heureux propriétaire de ces trésors artistiques 
et son véritable petit musée est situé au n" i G, 
East. 38 th. street. 

La bibliothèque, sans être dessinée et sculptée 
par le célèbre Italien Rinoldo Barbetti, est pour- 
tant un chef-d'œuvre. Elle est en chêne massif; 
la marqueterie est délicate, d'un goût sobre et 
délié qui s'harmonise parfaitement avec le sujet. 
Les angles sont ornés de remarquables cérami- 
ques. Elle se compose d'environ 2,000 volumes, 
pfesque tous d'auteurs anglais et américains, 
mais remarquables par l'uniformité et la beauté 
des reliures. Nous signalerons un livre assez rare: 
c'est un Pofrc/zro;?/ca, par Caxton (Londres, 1432), 
reliure de Bedford , .roses et fleurs de lis . — 
Puis quelques livres français : le Musée cérami- 
que de Sèvres; le Bibliophile français (8 vol.); 
un Molière complet de Drevet. 

Une collection d'ouvrages célèbres par le nom 
de leur auteur, et que M. Andrews a illustrés lui- 
même, avec une patience et un goût remarquables, 
en collectionnant toutes gravures qui s'y rappor- 
taient. 

Les eaux-fortes sont signées des grands maîtres 
anciens et modernes, tels que, Rembrandt; For- 
tuny, Goya, Millet, Mariani, Flameng, Ch. 
Jacque, Fissot, Whisser, S. Hayder. 

Nous venons signaler à nos lecteurs un livre 
nouveau, intéressant à plus d'un titre et qui jouit 
déjà d'un renom populaire justement mérité. Ce 
livre, d'une incontestable utilité aux États-Unis, oîi 
la presse, ce puissant auxiliaire de la civilisation, 
joue un rôle si important, c'est le yl772er/ca« Nen<s- 
Paper Directory, qui donne par lettres alphabéti- 
ques et par chaque État de l'Union le nom de tous 
les journaux, revues et publications périodiques 
quelconques, qui sont publiés dans chaque ville 
ou village, avec des renseignements précis sur la 
population, les produits du sol, les industries lo- 
cales. Si bien qu'un étranger, quel qu'il soit, un 
émigrant, un squatter colon, tous enfin, peuvent 
trouver dans ce vade mecum un point d'appui, 
une boussole pour se diriger dans cet immense 
pays et s'établir dans la localité qui convient au 
genre d'industrie qu'ils exercent. 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



67 



Quiconque en a la fantaisie édite ou imprime un 
journal, et cela du jour au lendemain, sans être 
obligé de subir toutes les lenteurs administratives 
auxquelles est soumise la presse européenne. Les 
procès de presse sont très rares, si ce n'est pourtant 
pour diffamation. Avec une population dix fois 
moindre, le nombre des journaux publiés est su- 
périeur à celui d'Europe. Chose à peine croyable, 
des bords du Saint-Laurent au golfe du Mexique 
et de l'Atlantique au Pacifique, on ne rencontre 
pas un village qui, avec une population de 2,000 ha- 
bitants, n'ait au moins deux journaux hebdoma- 
daires. 

On pratique peu le système des abonnements. 
Les journaux sont vendus à des agences telles que 
the American News Company^ qui les répandent 
à l'aide de sous-agents dans toutes les parties de 
l'Union; on évite ainsi les complications d'une 
comptabilité qui serait forcément embrouillée, 
pour des journaux tirant quotidiennement à 5, 000 
et même à 10,000 exemplaires. 

Dans les journaux, les annonces sont d'une im- 
portance capitale comme recettes; elles présentent 
un caractère tout spécial et un classement toujours 
méthodique. Pour faciliter les recherches dans les 
annonces ou dans tout autre article, on place en 
tête de la feuille un index, qui, très utile pour 
tous les journaux; est indispensable pour certains, 
comme le New-York Herald par exemple, qui 
contient quelquefois 24 feuilles de texte. 

Dans un pays où les entreprises littéraires sont 
souvent aussi éphémères que les entreprises com- 
merciales et industrielles, il est difficile de donner le 
nombre exact de journaux et recueils périodiques 
de tous genres qui s'y publient; cependant, grâce 
à des bulletins officiels de recensement et à l'étude 
du American News-Paper Directory ^ nous allons 
donner des chiffres qui ne manquent pas d'un 
certain intérêt, tant sous le rapport de la statis- 
tique qu'au point de vue du mouvement progres- 
sif du journalisme dans les trente dernières an- 
nées : 



Années. 


Population. 


Nombre 


Circulation 






de 


annuelle. 


— 


— 


journaux. 


_ 


i85o. .. 


23.191.876 


2.526 


5oo. 000.000 


1860... 


3i .443.321 


4.o5i 


927.952. 000 


1870... 


38.925.598 


5.871 


1 .508.548.250 


1880... 


44.550.000 


10.287 


2 .001 .300.540 



Les principaux États où s'éditent le plus de pu- 
blications périodiques sont : New- York, i,55o; 
Pensylvanie, 975 ; Ohio, 648; lowa, 454; In- 
diana, 416; Missouri, 41 5; Michigan, 398; 
Massachiissetts, 38o. 

En i85o, il y avait 7 journaux en Californie; 
on en compte aujourd'hui 286. 

La presse représente toutes les nationalités. On 
y publie des journaux en anglais, allemand, 
français, espagnol, italien, suédois, russe, hollan- 
dais, polonais, portugais, en hébreu, en chinois, 
voire même en indien cherokee. 

Il y a environ 5o journaux français. «Les plus 
importants sont à New-York : le Courrier des 
États-Unis, démocrate, fondé en 1827; éditeur : 
Lasalle et C"' ; — le Messager franco-américain, 
républicain, fondé en iSSg; éditeur : de Mareil; 
— V Abeille, de la Nouvelle-Orléans, démocrate, 
fondé en 1827; éditeur : Dufour; — qX\q Courrier 
de San-Francisco, indépendant, établi en i852; 
éditeurs : Derbec et E. Marque. — Enfin chaque 
État contenant un groupe important de popu- 
lation française a son organe. 

On compte à peu près 6, 000 journaux poli- 
tiques ; 600 journaux illustrés (voyages, amu- 
sants, satiriques); 480 journaux s'occupant de 
commerce ou d'opérations financières; 2 5o con- 
sacrés à l'agriculture, à l'industrie et aux arts mé- 
caniques; 200 à l'éducation; 1 25 à la médecine et 
chirurgie; 700 s'occupent spécialement de morale 
et de questions religieuses; il y a 3o journaux de 
modes et autant de revues musicales; 5o journaux 
de tempérance et 5oo consacrés aux publications 
scientifiques. 

Tous ces jouraux se vendent comme du pain; 
et c'est un spectacle vraiment admirable à voir à 
New-York, dans ce vaste pandémonium, dans ce 
mélange de tant de races, dans cette cohue con- 
tinuelle du quartier des affaires, de voir, disons- 
nous, des journaux, des brochures, des livres 
dans toutes les mains ; depuis le marchand qui lit 
dans l'omnibus ou sur l'elevated (chemin de fer 
au-dessus des rues) jusqu'au conducteur de camion, 
et le décrotteur du coin, tout le monde sait lire 
ici. tout le monde lit et aime à lire. 

Prof. Nemo. 



LE L I \' R E 



PAYS-BAS 



Roulcrs, 28 janvier 1881. 

Dans la pléiade de jeunes écrivains que compte 
la Hollande, une belle place revient à M"" Louise 
Strateni^s. • 

Née à Zeist, le 3 août i852, elle publia ses pre- 
mières poésies, Noordsche Bloemen, en 1S76. De- 
puis lors ses publications se sont multipliées et 
toutes ont été reçues avec la plus vive sympa- 
thie. 

La dernière parue est un recueil de poésies sous 
le titre : Qchtendliederen et Middag^angen. 

Disons tout de suite que c'est un beau livre : 
papier, impression, reliure, rien ne laisse à désirer. 
Aussi sommes-nous convaincu qu'il a été fort 
goûté de ceux qui l'auront reçu pour étrennes. 
Tout honneur à l'éditeur Wuyster, de Neusden, 
et au relieur J. Giltay en zn. de Dordrecht. 

En parcourant ces poésies l'on apprend a con- 
naître l'auteur, et l'impression qu'elles vous lais- 
sent est un profond et très sympathique respect 
pour la femme aux nobles aspirations, aux sen- 
timents si 'purs et si élevés. Toutes ses poésies 
nous montrent un cœur qui souffre et lutte pour 
l'humanité. D'un ton généralement triste dans les 
premières pièces qui datent de la première jeu- 
nesse, j'allais dire de son enfance (il y en a qui 
datent de 1868), l'auteur nous laisse apercevoir à 
travers ses écrits les vicissitudes de sa vie, et peu 
à peu sa philosophie devient plus sereine. 
. D'une forme presque toujours irréprochable, 
les Ochtendliede-ren et Middag^angen seront lus 
avec plaisir par tous ceux qui aiment à rencontrer 
les bonnes idées enchâssées dans des vers élé- 
gants. 

A/gedaald ! est le dernier roman que vient de 
publier M"" Louise Stratenus. C'est l'histoire delà 
fille unique d'un cadet de famille aristocratique 
anglaise, qui pour subvenir aux besoins de son 
père se fait chanteuse d'opéra. Ce n'est pas un ro- 
man à scandale ; non ! L'héroïne, dont le cœur 
se partage entre son père et son art, n'a pas même 
à résister aux tentations du monde. Mais le livre 
n'en est pas moins agréable à lire. Les person- 
nages sont bien dessinés ; il y a des scènes bien 
peintes, et le style est châtié et entraînant. Il y a 
un type de dévote très amusant, et lady Clash- 
more est bien la vieille douairière aux idées 



étroites et mesquines, remplaçant le cœur et toutes 
les vertus par des quartiers de noblesse. 

Il y a toutefois quelques longueurs, et la mar- 
che générale du roman fait supposer que l'auteur, 
avant de se mettre à l'écrire, lî'avait pas un plan 
bien défini. 

Afgedaald ! est publié àSliedrechtchez Gebrae- 
ders Luyt; l'exécution matérielle est tout à fait 
satisfaisante. 

Een ^iwiaatbloem est un roman de M"'' Louise 
Stratenus, publié dans la Roman- Bibliotheek, 
dont elle est la rédactrice en chef et dont 
M. J. Minkman d'Arnhem est l'éditeur. 

M. J. Minkman est un des éditeurs les plus 
actifs de la Hollande. En dehors de Roman- 
Bibliotheek, qui se compose actuellement de vingt- 
quatre beaux volumes grand in-8°, il a aussi en- 
trepris une nouvelle édition des œuvres (Roman- 
tische Werken) de M"'' A, -L.-G. Bosboom 
Toussaint, la première romancière de la Néer- 
lande, et qui a vu son Major Frans traduit par la 
Revue des Deux Mondes. Dans un prochain 
courrier nous reviendrons sur les publications de 
M. J. Minkman. 

Een granaatbloem est un roman dans le genre 
anglais, qui se lit très agréablement ; les différents 
rôles sont bien soutenus, les divers épisodes bien 
conduits et le style très soigné. 

M"" Stratenus ne se contente pas d'écrire des 
romans, elle s'est encore chargée d'en traduire, 
sous des speudonymes, il est vrai. Je crois que, 
jusqu'à présent, personne n'a levé ce voile; en 
ma qualité de chroniqueur je ne me crois pas tenu 
à tant de discrétion, et je dirai donc queues pseu- 
donymes de Gravin Valisti et de Louise cachent 
notre romancière Stratenus. 

Viva, par M'' Jorrester, traduit de l'anglais 
par Louise, est sa première traduction ; Voetstappen 
in de Sneeuw, par Dora Russell, auteur de : 
the Miner's oath, the Vicars governess, Anna- 
bal's rival, etc., etc., traduit par la comtesse Va- 
listi, est sa seconde. 

Comme traduction, ces deux ouvrages ne laissent 
rien à désirer; ils vous laissent l'impression d'ou- 
vrases orisinaux. 

Vira a été publié chez N. Uruyster, à Neusden, 
qui, comme toujours^ y a mis tous ses soins, 
Voetstappen in de Sneemv forme dçux volumes de 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



69 



la Romcin-Bibliotheek, de J. Minkman, d'Arnhem. 

C'est surtout dans le genre Nouvelles (Novellen) 
que le talent de M'''= Stratenus se fait valoir. 

Si le grand roman à vastes proportions lui 
pèse, lui semble jusqu'à présent un peu lourd à 
créer, la Nouvelle, dans sa forme plus concise, 
lui ouvre un champ où elle ne recueille que des 
fleurs et où elle se sent tout à fait maîtresse. 

Ses Novellen sont des chefs-d'œuvre de senti- 
ment et de style. Qui saurait lire Eene Duinroos 
sans se sentir émouvoir jusqu'aux larmes .'' Qui 
lira De Geschiedenis eener Pen sans admirer cette 
délicatesse et cette fraîcheur qui vous pénètrent à 
cette lecture? C'est cette « Nouvelle », écrite en 
vers français [VHistoire d'une j>lume) , qui lui 
valut la couronne au concours de Bordeaux en 
1877. 

Il nous serait bien agréable d'analyser ses écrits 
un à un, convaincu que la gloire 4e notre litté- 
rature nationale y gagnerait ; mais cela sortirait 
du cadre du Livre. Bornons-nous donc à un rapide 
aperçu. 

Le même volume Novellen renferme encore : 
Edme'e, een :^ilver Frankstuk, Marie QlCarmelo: 
ce dernier l'histoire d'un génie étouffé sous la 
rudesse de sa mère. 

Droomen en Werkelykheid est enccre un vo- 
lume de nouvelles du même auteur. Dans les 
différents récits qui le composent, nous rencon- 
trons les mêmes qualités que nous avons admirées 
dans ses Novellen. 

Les éditeurs de ces deux derniers volumes, P.-B. 
Nieuwenhuys, de Breda, et N. Uruyster, de 
Neusden, méritent tous nos éloges pour les soins 
qu'ils y ont mis. 

Nous allions oublier de présenter à nos lecteurs 
encore une des premières publications de M"" Stra- 
tenus : Éricas, recueil de poésies. Comme on sent 
bien que ces poésies lui viennent du cœur, sont 
l'expression de ses sentiments intimes, et non pas 
de vaines déclamations dans lesquelles l'intelli- 
gence peut jouer un grand rôle, mais qui ne sau- 
raient toucher le cœur, ne puisant pas là leur 
origine. 

L'éditeur Uruyster, de Neusden, annonce la 
publication d'un nouveau livre de M^'" Stratenus 
au profit des inondés. 

Somme toute, nous avons dans M"^ Stratenus 
un talent qui a su acquérir déjà une haute posi- 
tion dans les rangs des écrivains néerlandais con- 
temporains, et qui, en développant les facultés 
qu'il laisse entrevoir, lui permet d'aspirer au pre- 
mier rang. Comme poète et comme romancière 
elle a déjà produit des œuvres auxquelles la criti- 
que s'est plu à rendre hommage ; à elle de tenir 
les promesses que ses premières publications nous 



font, et nous sommes convaincu qu'elle n'y faillira 
pas. -Elle ajoutera ainsi un fleuron de plus à la 
noble couronne des Oldenbarneveld, dont elle se 
montre le digne rejeton, et à la gloire littéraire 
de notre patrie. 

Sous le titre : Het Lied der Liefde. — Salomo's 
Hooglied. un candidat en théologie, M.^ J.-H. 
Gunning fils, vient de publier une traduction en 
vers néerlandais de l'hymne de l'amour du roi 
Salomon. 

Mais avant de parler de cette publication 
nous devons à nos lecteurs quelques explications 
sur la situation des partis religieux en Hollande, 

Les protestants hollandais se divisent en deux 
camps : les orthodoxes et les modernes. D' Gun- 
ning, prédicateur à La Haye, et littérateur de 
mérite, appartient quant aux principes au premier 
camp; mais il y met tant de tempéraments qu'en 
fait il n'est pas trop éloigné des modernes, c'est- 
à-dire qu'il se met à un point de vue tout à fait 
particulier, condamnant chez les orthodoxes ce 
qu'il considère comme trop rigide et chez les mo- 
dernes ce qu'il croit peut-être trop relâché, mais 
croyant avant tout que le christianisme et la foi 
ne sont pas incompatibles avec la science. Telle est 
aussi la situation du fils traducteur du chant de 
Salomon. 

C'est un fait connu que tant les catholiques que 
les protestants ont voulu trouver dans le. chant de 
Salomon une espèce d'allégorie. Le mysticisme 
s'y est délecté! On ne saurait compter les in- 
folio, les in-4'' et autres volumes qui ont été écrits 
et publiés pour prouver que ce chant n'est pas un 
chant d'amour. Or, pour tout esprit non prévenu, 
il est évident que ce chant doit être classé sous la 
rubrique erotique. Ce qui prouve la véracité de 
cette dernière opinion, c'est que chez les Juifs il 
était défendu de lire ce chant avant l'âge de trente 
ans. C'est à supposer que les Juifs étaient excessi- 
vement délicats sur la morale (on ne le dirait pas 
pourtant à lire leur histoire), car de nos jours on 
le donnerait à lire aux enfants. Et nous ne pou- 
vons croire que l'humanité soit moins morale 
maintenant qu'il y a trois mille ans. 

Quoi qu'il en soit, M. Gunning fils a bienfait de 
publier sa traduction : il a enrichi notre littéra- 
ture d'une perle de plus. 

Dans une belle introduction en prose, à l'aide 
d'un apologue oriental, il justifie sa manière de 
voir concernant ce chant de Salomon. Cet apolo- 
gue est digne de la réflexion de tous. 

Nous croyons inutile de donner ici un résume 
de ce chant : un exemplaire de la Bible se trouve 
partout. Mais il nous est agréable de constater 
que le traducteur a su conserver toute l'énergie, 
tout le luxe et la majesté des figures. Comme on 



70 



LE LIVRE 



sent bien que ce chant est né sous un soleil plus 
chaud, sous un ciel plus beau que le nôtre! 

Une heureuse ide'e du traducteur c'est de réunir 
ces chants, qui ont assez l'air d'être des fragments, 
par un texte en prose qui permet à ceux qui ne 
sont pas initiés aux secrets de la Bible de suivre 
l'idée ^u roi-poète, et prouve à ceux qui pour- 
raient encore en douter que Salomon a chanté 
son amour pour la belle Sulamite sans songer à 
faire des prophéties. 

Nous espérons que M. Gunning, encouragé par 
l'accueil bienveillant et sympathique qui est échu 



à su première œuvre, nous reviendra encore et 
que, comme son digne père, il saura se créer une 
position respectée dans le cercle des littérateurs 
néerlandais. 

L'exécution typographique de Salomo's Hoog- 
lied ne laisse rien h désirer et foit le plus grand 
honneur aux presses de M. J. van Druten, éditeur 
à Utrecht. L'ouvrage forme un joli in-4" d'une 
centaine de pages; l'encadrement en rouge car- 
miné, qui orne chaque page, est d'un très bel 
effet. 

De Seyn Verhougstraete. 



POLOGNE 



Varsovie, 25 janvier 1881. 

Sejm czteroletni. — Napisal x.Waleryan Kalinka.— 
La Diète de quatre ans ( et les deux derniers par- 
tages de la Pologne), par M. l'abbé W. Kalinka. — 
Cracovie, imprimerie du journal le Te^nps {C^as). 
1 vol. gr. in-S" de vni-58o pages. 

J'estime que c'est une bonne fortune pour 
moi d'avoir à rendre compte ici d'une œuvre aussi 
complète, aussi consciencieuse et impartiale que 
celle dont on vient de lire le titre. Ces œuvres^là, 
en effet, se font de plus en plus rares, — je dis, 
non seulement en Pologne, mais partout ailleurs, 
— et il faut se hâter de les signaler à cause des 
graves enseignements qu'elles contiennent et sur- 
tout parce qu'elle mettent enfin dans leur vrai 
jour de grands faits historiques sur lesquels on 
n'a porté jusqu'à présent que des jugements assez 
inexacts et dépourvus de fondement solide. 

Ce livre-ci devra donc être consulté par tout 
esprit curieux de savoir comment un état, si puis- 
sant qu'il ait été, peut disparaître à un moment 
donné; par tout historien désireux de connaître 
les véritables causes de la chute de la Pologne. Si 
compliquée que soit la question, l'ouvrage la traite 
à fond et n'y laisse plus rien d'obscur ; — il est 
définitif. Des documents nouveaux, si l'on en met 
au jour, pourront modifier tel détail, compléter 
tel récit, mais il faut renoncer à raconter mieux, 
ou même autrement, les péripéties de ce grand 
drame qui a eu pour dénoûment la mort poli- 
tique de tout un peuple. 

Il se trouve en même temps que c'est un livre 
d'intérêt européen, si l'on peut dire, carilest tout 
rempli des intrigues de la politique prussienne, de 
la politique russe, de la politique autrichienne. 11 



se trouve encore que la chute de la Pologne est 
liée à cette éternelle question d'Orient, ouverte 
depuis un siècle, et qui, alors comme aujourd'hui, 
était en Europe le pivot de bien des projets, le 
nœud de bien des combinaisons. Il se trouve 
enfin, par surcroît, que la Diète de quatre ans fut 
réunie juste au moment où éclata la révolution 
française et qu'elle en subit l'influence : ne sera-t-il 
pas curieux de suivre les traces de cette influence 
dans mainte délibération de cette assemblée? 

L'ouvrage a été rédigé à l'aide de correspon- 
dances diplomatiques, de papiers d'état — docu- 
ments d'une authenticité et d'une valeur incon- 
testables, dont beaucoup sont mis au jour pour la 
première fois. Les archives du dernier roi de 
Pologne ont été surtout mises à profit et ont fourni 
plus d'une révélation curieuse. 

J'en ai dit plus qu'il n'en faut, je pense, pour 
expliquer pourquoi je consacre deux articles à 
l'analyse détaillée de ce premier volume, le seul 
qui ait paru jusqu'ici : je me réserve de parler des 
volumes suivants avec le même détail au fur et à 
mesure de leur apparition. 



I. 

La question d'Orient et la situation de la Pologne 
avant la Diète de ij8S. 

I . Le fameux voyage que l'impératrice Catherine II 
fit en Crimée dans le courant de 1786 eut une suite 
que personne n'avait prévue. Il décida la Turquie à 
déclarer la guerre à la Russie. La Crimée avait 
été cédée à cette dernière puissance par le traité 
du 8 janvier 1784; mais les Turcs comptaient 
bien que cette cession n'était que provisoire, et 
leur indignation fut grande quand ils virent l'im- 



CORRESPONDANCES ÉTRANGÈRES 



71 



pératrice prendre officiellement possession de cette 
nouvelle conquête, qui n'était pour la Russie 
qu'une première étape sur le chemin de Stam- 
boul. En janvier 1787, le vieux Abdul-Hamid, au 
sortir d'une audience où l'ambassadeur russe n'a- 
vait rien voulu céder de ses prétentions toujours 
croissantes, écrivit à son grand vizir ce billet la- 
conique : « Déclare la guerre ! Advienne que 
'pourra ! » Le divan fut aussitôt réuni et l'ambas- 
sadeur russe emprisonné au palais desSept-Tours. 

L'impératrice, qui prévoyait depuis longtemps 
cette explosion, mais qui ne l'attendait pas sitôt, 
n'avait rien négligé pour mettre, comme on dit, 
les meilleures cartes dans son jeu. Depuis qu'elle 
tendait à Constantinople, Catherine avait négligé 
l'alliance prussienne, si utile lors du premier par- 
tage de la Pologne: elle avait compris que son 
point d'appui était désormais à Vienne. Elle tira 
parti de la rivalité de la Prusse et de l'Autriche, 
fit à Joseph II de si séduisantes promesses, le 
flatta si bien qu'elle l'amena à conclure un traité 
fort avantageux pour elle (21 mai 1781.) Les 
deux puissances se promettaient mutuellement, la 
guerre échéant, un secours de dix mille hommes 
d'infanterie et de deux mille cavaliers, qui, dans 
certains cas prévus, serait remplacé par un subside 
de 400,000. roubles ; de plus, elles s'engageaient, 
par une clause tenue secrète, aucasoùl'une d'elles 
serait attaquée par la Turquie, à ne conclure sé- 
parément ni paix ni armistice. 

Joseph II crut devoir informer le cabinet de 
Versailles de la conclusion de ce traité. M. de 
Vergennes fit une réponse qui vaut d'être rappelée 
ici. Il ne comprenait pas, disait-il, que l'Autriche 
s'alliât à la Russie plutôt que de défendre les 
Turcs. Il n'admettait point que la cour de Vienne 
ne pût souffrir que la Russie s'agrandît sans cher- 
cher à s'agrandir elle-même. Qu'adviendrait-il de 
l'Europe si ce principe des compensations était une 
fois admis? N'était-il pas facile de prévoir que le 
roi de Prusse trouverait, de son côté, dans les 
provinces polonaises une compensation que la 
France elle-même irait chercher dans les Pays- 
Bas? (21 août 1782. ) 

Cependant, avant de tenter la réalisation de ce 
qu'elle appelait ses projets grecs, Catherine jugea 
nécessaire de fortifier son alliance avec l'Au- 
triche. Lorsque le voyage de Crimée, fut résolu, 
elle en informa Joseph II. Celui-ci comprit que 
cet avertissement n'était qu'une invitation dégui- 
sée : il trouva même la façon d'agir de l'impéra- 
trice « très cavalière ». (lettre de l'empereur à 
M. de Kaunitz); mais après quelque hésitation, il 
^cepta. On trouvera notée, dans les lettres de 
M. de Séguret du prince de Ligne, l'impression que 
fit ce voyage sur l'esprit de Joseph II. Catherine 



avait beaucoup compté sur cette longue entrevue 
pour agir sur l'esprit de l'empereur et l'entraîner 
dans une guère avec la Turquie ; elle échoua : 
« Constantinople, disait l'empereur a M. de Ségur, 
sera toujours une pomme de discorde entre les 
puissances européennes, qui, pour cette seule ville, 
se refuseront à partager la Turquie. J'ai pu con- 
sentir à la cession de la Crimée, jamais je ne souf- 
frirai que les Russes s'installent à Constantinople: 
j'aime encore mieux y voir les turbans des janis- 
saires que les bonnets des cosaques. » Catherine, 
en présence de la froideur de l'Autriche, se vit 
donc réduite à temporiser encore ; elle y était ré- 
signée lorsque la Turquie déclara soudainement 
la guerre, comme je l'ai dit en commençant. 
L'emprisonnement de l'ambassadeur russe était 
une violation si maladroite et si flagrante du 
droit des gens que Joseph II se trouva entraîné 
malgré lui dans une guerre à laquelle il n'était 
rien moins que décidé quelque temps aupara- 
vant. 

IL La Russie, cependant, ne se trouva pas 
prête à marcher. Le prince Potemkin, qui avait 
la haute direction de l'armée, était incapable de 
conduire lui-même la campagne et sa jalousie dé- 
fiante ne pouvait souffrir qu'un autre en eût la 
direction. Son plan, cependant, était arrêté depuis 
longtemps. Deux armées devaient marcher simul- 
tanément : l'une, forte de 87,000 hommes sous 
les ordres du vieux Roumiantsotf, s'avancerait le 
long de la frontière polonaise et donnerait la main 
au corps autrichien qui opérait en Galicie; la 
deuxième armée, commandée par Potemkin en 
personne et forte de 80,000 hommes, devait s'em- 
parer des forteresses de la mer Noire jusqu'aux 
bouches du Danube et couvrir la Crimée en cas 
d'attaque par mer; enfin un corps de 18,000 
hommes opérerait au Caucase sous les ordres de 
Tœkel. 

Roumiantsotf avait trop peu de troupes pour 
agir ; quant à l'armée principale tout lui man- 
quait ( ^ ) , et bien longtemps après la déclaration 
de guerre, Potemkin était encore à Elisabethgrad, 
c'est-à-dire fort loin des Turcs, où il restait mal- 
gré les instances réitérées de l'impératrice : sauf 
quelques rencontres en Crimée, où Souwarof fit 



(i) « Si nous avions des vivres, nous irions en 
avant; si nous avions des pontons, nous passerions les 
rivières; si nous avions des boulets et des bombes, 
nous assiégerions. Seulement, on a oublié tout 
cela!... »( Lettre du prince de Ligne à l'empereur 
d'Autriche. Avril 1788. ) Voir, pour le récit des opé- 
rations de l'armée de Potemkin, les Lettres et Pensées 
de M. de Ligne, publiées par M""^ de Staél. Paris 
(Genève), 1800. J'y renvoie une fois pour toutes. 



LE L n' R E 



ses premières armes, les premiers mois de la 
guerre s'e'coulérent sans résultat pour les Russes. 
Il n'en était pas de même en Autriche. Avant 
même d'avoir déclaré la guerre à la Turquie, et 
bien que celle-ci eût proposé de respecter les fron- 
tières autrichiennes si l'empereur se contentait de 
fournira la Russie le secours qu'il lui avait promis, 
sans prendre autrement part à la guerre, Joseph II 
avait tenté sur Belgrade un coup de main qui ne 
réussit qu'à le couvrir de honte. Il ne déclara la 
guerre que le 9 février 1788. Une armée autri- 
chienne de 2 5o,ooo hommes se trouvait prête à 
marcher sous les ordres de Lascy, qui passait, de- 
puis la guerre de Sept ans, pour un des meilleurs 
généraux de l'Europe. Avec un chef pareil et des 
lieutenants tels que Cobourg, Clerfayt, Fabrice, 
Wartensleben, on était en droit d'espérer beau- 
coup. Quelle résistance feraient les régiments 
turcs, indisciplinés, mal nourris, mal conduits, 
contre des troupes qui s'étaient couvertes de gloire 
dans toutes les grandes guerres du siècle? Lascy, 
cependant, commit une première faute: il étendit 
ses troupes sur deux cents lieues de frontières et 
engagea l'action à l'extrémité de cette longue 
ligne, en Bosnie. Le gros de l'armée se trouva 
ainsi immobilisé. 

Les généraux turcs n'avaient point pris de part 
à la guerre de Sept ans, mais leur plan était fait, 
et il paraît qu'il était bon : ils avaient décidé 
qu'ils se tiendraient sur la défensive du côté de la 
Russie, où la guerre se faisait dans un pays aride 
et stérile, et qu'ils lanceraient le gros de leurs 
forces sur les riches provinces autrichiennes. Le 
grand vizir Joussouf pacha réunit donc 70.000 
hommes sous les murs de Nissa, fondit sur le 
Banat, et n'eut pas grand'peine à rompre,^ la belle 
ordonnance de Lascy. Wartensleben voulut atten- 
dre les Turcs à Méhadia; mal lui en prit ; il y fut 
battu le 28 août. L'empereur en personne amena 
quarante mille hommes à son secours : les Turcs 
défirent cette nouvelle armée à Slatina (14 sep- 
tembre). L'armée autrichienne dut battre en 
retraite. Dans la nuit du 20 au 21 septembre, 
quelques Valaques répandirent le bruit de l'ap- 
proche des Turcs, A cette seule nouvelle, la retraite 
des Autrichiens se changea en déroute : ce fut à 
qui se sauverait le plus vite et le plus loin. Sur les 
ailes de cette immense ligne de bataille, les Autri- 
chiens n'étaient pas plus heureux. Joseph II, 
découragé, cédant d'ailleurs aux sollicitations de 
son frère, l'archiduc Léopold, enleva le comman- 
dement en chef de l'armée à Lascy pour le trans- 
férer au comte Hadik ; il quitta l'armée le 
5 octobre 1788 et revint à Vienne, portant déjà le 
germe de la maladie qui devait le tuer. 

Revenons à l'armée russe; avant que l'Autriche 



eût déclaré la guerre, Joseph II, se doutant bien 
qu'il aurait à soutenir seul tout l'effort" des Turcs, 
avait dépêché le prince de Ligne à Potemkin 
pour le presser d'agir. Mais il n'était pas facile 
d'incliner à un parti quelconque un homme tel 
que Potemkin. Enfin, au mois de mai 17S8, le 
général russe quitta Elisabethgrad pour marcher 
à petites journées sur Otchakoff, la première des 
forteresses turques sur le littoral de la mer Noire. 
Il arriva sous les murs de cette ville vers le milieu 
de juillet, avec 40,000 réguliers et 6,000 cosaques. 
Sans être imprenable, la forteresse d'Otchakoff 
était un obstacle sérieux : les travaux d'approche 
ne furent commencés que trois semaines après 
l'arrivée de l'armée et poussés avec beaucoup de 
lenteur et de prudence. La guerre et le siège 
étaient évidemment les choses du monde aux- 
quelles Potemkin prenait le moins d'intérêt ; ce 
qui l'occupait, c'étaient les intrigues de la politique 
européenne, c'étaient surtout les bals, les récep- 
tions, les soirées, les festins dont le camp était le 
perpétuel théâtre. L'été se passa dans ces divertis- 
sements, l'automne arriva, humide et froid, puis 
un hiver rigoureux. Cette inaction d'une part, et 
de l'autre les revers de l'armée autrichienne, 
enhardissaient le grand Frédéric à contrecarrer 
les projets de Catherine et celle-ci sentit parfai- 
tement que le nœud de la situation était à 
Otchakoff et que Potemkin seul pouvait le tran- 
cher ; aussi pressait-elle de plus en plus son favori. 
Potemkin comprit enfin que son indécision pou- 
vait d'autant moins se prolonger que la situation 
des assiégeants devenait critique. La rigueur de 
l'hiver était extraordinaire; nombre de soldats 
mouraient de froid. Enfin, le iG décembre, le 
général Rakhmanofif, qui était ce jour-là de service, 
vint annoncer au commandant en chef que le bois 
manquait: à peine était-il sorti que le général 
Kakhowski vint à son tour annoncer que la der- 
nière ration de farine venait d'être distribuée et 
que l'armée était à la veille de manquer de pain. 
Il ne restait qu'une issue : tenter l'assaut. L'ordre 
en fut donné pour le lendemain. Les soldats 
russes, avant de marcher, recurent une dernière 
ration d'eau-de-vie dans laquelle on avait mélangé 
du poivre d'Espagne réduit en poudre. La défense 
ne fut pas moins énergique que l'attaque. Pendant 
tout le temps que dura ce terrible combat, 
Potemkin demeura assis sur la terre, le visage 
couvert de ses deux mains, s'écriant à chaque 
instant : c Seigneur, ayez pitié de nous ! » 
(Gospodi pomilouï!) Il ne se releva que pour 
entrer triomphalement dans la ville enfin prise, 
L'assaut avait coûté la vie à 8,000 Russes et à 
autant de Turcs. Le colonel Bauer partit le même 
jour pour Pétersbourg et trouva moyen de faire 



CORRESPONDANCES ÉTRANGÈRES 



73 



environ 2,000 kilomètres en neuf jours. Voici ce 
que l'impératrice répondit à Potemkin : « Je te 
prends à deux mains par les oreilles, mon cher 
ami, et je te baise en esprit pouf la nouvelle que 
tu me mandes. Que ton armée prenne hardiment 
ses quartiers en Pologne : les Polonais devien- 
dront plus traitables ; personne n'a jamais refusé 
le logis à une armée victorieuse.... » La paix 
cependant ne devait pas être conclue de sitôt. 

ni. On se tromperait fort sil'on s'imaginait que 
la Prusse n'espérait rien gagner dans cette guerre 
qui se faisait loin d'elle et sans elle. Depuis long- 
temps, ses projets étaient arrêtés. Voici quels 
étaient ces projets: lors du premier partage de la 
Pologne, le comte Hertzberg, ministre de Frédéric 
leGrand, avait conseillé à son maître de s'attribuer 
les deuxvillesde Thorn et Dantzig;cesprétentions 
avaient dû céder devant l'opposition de la Russie 
et de l'Angleterre, mais Thorn et Dantzig n'en 
étaient pas moins demeurées l'objectif de la poli- 
tique prussienne. Lorsque la guerre éclata en 
Orient, la Prusse se trouvait fort occupée du règle- 
ment des affaires de Hollande. Hertzberg se con- 
tenta donc de recommander à Dietz, son ambas- 
sadeur à Constantinople, la neutralité la plus 
stricte. Les affaires de Hollande une fois réglées, 
Hertzberg crut pouvoir s'avancer un peu plus. 
Dietz fut chargé d'amener la Porte, si elle était 
réduite à dernandre la paix, à ne la demander que 
par l'intermédiaire de la Prusse. Frédéric H, on 
le voit, ambitionnait déjà le rôle d' « honnête 
courtier » joué depuis par M. de Bismarck La 
Turquie céderait à l'Autriche la Moldavie et la 
Valachie, — à la Russie, la Crimée, OtchakofF et 
la Bessarabie. « J'ai idée en même temps, disait 
Hertzberg, que la Prusse recevra des cours 

impériales une compensation suffisante " 

(24 novembre 1787.) Le ministre ne s'expliquait 
pas davantage sur la compensation qu'il espérait. 
Dietz répondit, le 29 décembre, qu'il jugeait impos- 
sible la réalisation de ce projet. Mais dans l'inter- 
valle des deux lettres, Hertzberg avait communiqué 
ses plans à son maître, qui les avait agréés. Des 
instructions détaillées furent rédigées ( 2 5 mars et 
3 avril 1788). Voici quelle en était la substance : 
La Turquie devait à tout prix éviter de signer la 
paix, sans l'intermédiaire de la Prusse. Que si la 
Porte exigeait un traité 'formel, on le ferait, mais 
seulement après la guerre ; si enfin la Turquie 
se trouvait contrainte à une cession d'une partie 
de son territoire, elle devait exiger que l'Autriche 
et la Russie s'entendissent à ce sujet avec la 
Prusse. L'Autriche, — condition sine qiia non, — 
rétrocéderait la Galicie à la Pologne, et celle-ci à 
son tour céderait à la Prusse Thorn et Dantzig 



ainsi que plusieurs territoires du littoral, qui se- 
raient ultérieurement déterminées. Si la Turquie 
refusait, il fallait lui donner poliment à entendre 
que la Prusse se joindrait h ses ennemis. Malgré 
les objections de Dietz, qui persistait à trouver ce 
projet irréalisable et conseillait d'attaquer l'Au- 
triche, Hertzberg persista d'autant plus que le roi 
lui-même était maintenant charmé de ce projet. 

Malheureusement il entrait dans les plans de 
Hertzberg que les Turcs fussent battus , or ils 
eurent, comme je l'ai raconté, l'impolitesse d'in- 
ffiger plusieurs défaites à l'armée autrichienne et 
d'immobiliser l'armée russe à Otchakofî. Comment 
proposer à un empire vainqueur de céder « pour 
le roi de Prusse, » deux ou trois de sesprovinces ? 
Et si la Turquie ne cédait rien, comment obtien- 
drait-on une compensation ? Décidément le plan 
était à refaire, et Hertzberg le refit, en prévision 
cette fois de la victoire définitive des Turcs. Ceux- 
ci devaient, s'ils demeuraient vainqueurs, ne rendre 
à l'Autriche les conquêtes qu'ils auraient faites en 
Hongrie que si l'Autriche rétrocédait la Galicie à 
la Pologne, qui, à son tour, cédait à la Prusse 
Thorn et Dantzig. Après cette combinaison victo- 
rieuse, Frédéric H pouvait se croiser les bras : 
quelle que fût l'issue de la lutte, que la Turquie fût 
battue par l'Autriche ou l'Autriche parla Turquie, 
il n'importait : dans un cas comme dans l'autre, 
Thorn et Dantzig revenaient toujours à la Prusse, 
qui s'agrandissait sans qu'il lui en coûtât « un 
seul grenadier poméranien w, ni même un petit 
écu. Dans le temps où le cabinet de Berlin était 
tout entier à ses espérances, il reçut la nouvelle 
que l'impératrice de Russie allait conclure un 
traité défensif avec la Pologne : c'était l'anéantis- 
sement des projets prussiens. Voici comment la 
chose s'était faite. 

Les projets de Hertzberg n'avaient quelque 
chance de réussite que s'ils étaient tenus absolu- 
ment secrets; or le mystère avait été dévoilé dès 
l'origine à ceux-là même qui avaient le plus d'in- 
térêt à le connaître. Le prince de Kaunitz, chan- 
celier d'Autriche, avait intercepté les premières 
dépêches de Hertzberg à Dietz; il se fit un malin 
plaisir d'en transmettre aussitôt copie à Saint- 
Pétersbourg. Catherine H fut surtout étonnée de la 
focilité avec laquelle Frédéric H avait approuvé 
les plans très hardis de son ministre; elle ouvait vis-à-vis de 
la Russie. Stanislas- Auguste le comprit, mais il 
s'était trop avancé pour reculer ; il pouvait seule- 
ment gagner du temps et peut-être obtenir en 
négociant des conditions plus favorables sur cer- 
tains points. Il envoya donc un contre-projet à 
Pétersbourg, et cette fois l'impératrice consentit 
à stipuler un agrandissement de territoire pour la 
Pologne, sans déterminer toutefois en quoi con- 
sisterait cet agrandissement. Elle s'engageait de 
plus à payer 100.000 ducats de subside, la première 
année, au lieu de 5o,ooo. 

Les bases de l'alliance ainsi établies, restait à 
savoir quel accueil lui feraient les cours étrangères. 
Stackelberg, ambassadeur de Russie à V'arsovie, 
reçut l'ordre de n'informer les résidents des cours 
étrangères (le représentant de la Russie portait 
seul le titre d'ambassadeur) que lorsque les 
assemblées provinciales (Sejmiki) auraient été 
convoquées pour élire les députés à la Diète. On 
ne redoutait point d'opposition de la part de 
l'Autriche, qui se contenta en effet de remarquer 
que ce traité pouvait éveiller les susceptibilités de 
la Prusse. Ce fut le 1 7 août que l'ambassadeur de 
Russie informa Buchholtz, le résident prussien, 
de l'alliance projetée. La nouvelle aussitôt trans- 
mise à Berlin y éclata comme un coup de foudre 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



et bouleversa le cabinet. Hertzberg, en transmet- 
tant la dépêche de Buchholtz au roi, qui était 
alors à Potsdam, lui écrit (2 septembres : « Je ne 
doute pas que cette alliance ne soit dirigée exclusi- 
vement contre Votre Majesté en vuedes futurs agran- 
dissements de la Prusse; il est donc de Tintérèt de 
VotreMajestéde'toutfaire pour l'empêcher... » Le 
ministre conseillait ensuite au roi de proposer un 
traité identique à la Pologne. Frédéric y consen- 
tit, et le lendemain (3 septembre) des instructions 
spéciales furent envoyées à Buchholtz. On répon- 
dait à Stackelberg que ce traité, n'étant évidem- 
ment dirigé ni contre l'Autriche, ni contre la 
Turquie, ne pouvait inquiéter que la Prusse. Il ne 
fallait donc pas s'étonner que celle-ci cherchât à 
son tour à conclure avec la Pologne un traité qui 
la rassurât. En même temps, des instructions 
secrètes enjoignaient à Buchholtz de chercher les 
movens de former en Pologne un puissant parti 
prussien. Il ne devait pas s'opposer ouvertement 
à ce que l'armée fût augmentée, puisque la nation 
le désirait si fort ; il fallait au moins tâcher secrè- 
tement de l'empêcher; puis, comme on jugeait 
Buchholtz insuffisant pour le jôle important qu'on 
lui destinait, on lui adjoignait le comte de Goltz, 
qui avait de nombreuses' relations personnelles 
parmi la noblesse polonaise. 

Sur ces entrefaites, la Suède déclara la guerre à 
la Russie, et quoique Catherine eût su retarder l'ou- 
verture des hostilités en détachant l'armée finlan- 
daise de la cause suédoise, Hertzberg jugeait la 
situation meilleure que jamais. Le 16 septembre 
17SS, il écrivait à Buchholtz: « Notre jeu est si 
fort qu'il faudra bien que ces deux cours orgueil- 
leuses en passent par où nous voudrons. Je ne 
laisserai pas échapper cette occasion de mettre 
notre monarchie en l'état que la Providence lui 



destine.... » On a déjà reconnu dans tout ce qui 
précèdeles façons d'agir de lapolitique prussienne ; 
on voit par ce fragment de lettre que la Provi- 
dence jouait déjà, il y a un siècle, un grand rôle 
dans les destinées de la Prusse. Frédéric II par- 
tageait les vues de son ministère. Il voulait (lettre 
du 16 septembre à Buchholtz) ou empêcher 
l'alliance russe, ou conclure un traité avec la 
partie de la nation qui se formerait en confédé- 
ration sous les auspices de la Prusse . « Quant à 
l'intégrité du territoire polonais, vous pouvez 
assurer »'er6j/eî»eîïf chaque Polonais que la Prusse 
sera la première à la respecter. » La réponse de la 
Prusse frappa Stackelberg d'un coup imprévu : il 
essaya de répondre à Buchholtz que l'impératrice 
était animée des meilleures intentions du monde, 
mais Buchholtz insista et Stackelberg dut en réfé- 
rera son gouvernement, tout en avouant que l'oppo- 
sition de la Prusse au projet de traité donnait un 
point d'appui considérable au parti antirusse en 
Pologne. La réponse de l'impératrice était facUe 
à prévoir. La Russie, se trouvant avoir sur les 
bras la Suède et la Turquie, sentit que la position 
de la Prusse était trop forte. Elle renonça donc 
provisoirement au traité, mais en même temps 
Stackelberg informa le roi de Pologne que ce 
n'était là qu'un ajournement, et que les négocia- 
tions seraient reprises cette année même, lors de 
la.réunion de la Diète. En face de ces complica- 
tions et de l'ajournement du traité avec la Russie, 
Stanislas- Auguste n'avait qu'une ressource : 
augmenter quand même l'effectif de l'armée polo- 
naise et faire dans l'administration intérieure du 
pays les réformes qu'il jugeait indispensables 
pour être prêt à tout événement. Ce fut sur cette 
question que la Diète fut convoquée. 

HECTOR DE GOAU.LES. 



SUISSE 



Genève, le 10 janvier 18S1. 

Le moment où je vous expédiais une dernière 
lettre était celui du grand coup de feu pour les 
publications de fin d'année. Je n'ai donc pu vous 
lessignaler qu'incomplètenjent ; aussi je profitede 
la première occasion qui m'est offerte pour ajou- 
ter à mes informations quelques renseignements 
nouveaux, et me mettre par là, autant que faire se 
peut — car je n'ai pas la prétention d'épuiser le 
sujet — en règle avec l'année qui vient de finir. 

Les ouvrages dont il me reste à vqus entretenir 



ne sont pas des livres d'étrennes proprement dits : 
à peine en trouverait-on dans le nombre un ou 
deux rentrant dans cette catégorie. Ce sont pour 
la plupart des volumes tout ordinaires et n'aj-ant 
de commun avec le jour de l'an que le fait de pa- 
raître à cette date, bénie de tous ceux qui ont 
affaire avec le public acheteur, où chacun, sans 
que l'on sache bien comment, se trouve avoir de 
l'argent mignon dans le gousset. 

Vous connaissez les Oiseaux dans la nature, 
texte d'Eugène Rambert, gravures et dessins de 
Paul Robert, riche publication éditée par la mai- 



78 



LE LIVRE 



son Lebetà Lausanne, mais dont la partie la plus 
importante de l'exécution se fait, autant que je 
crois savoir, à Paris, la grande ville. M. Eugène 
Rambert est une excellente plume vaudoise. 
Depuis de longues années professeur au Polytcch- 
nicum de Zurich, il compte parmi nos écrivains 
les plus alertes et les plus laborieux. Dans une 
série de volumes : les Alpes Suisses, il s'est ap- 
pliqué à faire revivre la grande et sévère nature 
de nos montagnes et à peindre les mœurs de leurs 
habitants. A cela vient s'ajouter une excellente 
biographie d'Alexandre Vinet, sans parler d'autres 
ouvrages estimables et de nombreux articles parus 
en général dans la Bibliothèque universelle de 
Lausanne. M. Rambert a en lui l'étoffe d'un na- 
turaliste non moins que celle d'un littérateur, ce 
qui lui permettait de parler des oiseaux même 
après M. de Bullbn. Quant à M. Paul Robert, c'est 
un neveu de l'illustre peintre des Pêcheurs de l'A- 
driatique, et, bien que le talent ne s'hérite pas, 
on peut affirmer qu'ici l'oncle a laissé quelque 
chose de son pinceau au neveu. C'est le même 
artiste qui illustrait dernièrement d'une manière. 
fort heureuse la Journée du petit Jean de M""= E. 
de Pressensé. 

J'en viens maintenant a quelques ouvrages 
d'histoire. 

Genève fut jadis le refuge des persécutés de la 
foi, comme la Suisse est encore aujourd'hui celui 
des proscrits de la politique. De là une partie 
de sa gloire et de son lustre : ces hommes qui 
quittaient leur patrie selon la naissance pour une 
nouvelle patrie selon leur cœur n'étaient pas des 
caractères vulgaires, et quand ils s'étaient incor- 
porés à la petite république des bords du Léman 
ils comptaient bien vite parmi ses fils les plus 
utiles et les plus dévoués. Tel fut surtout le cas 
des malheureuses victimes des guerres religieuses 
en France, que le malheur des temps faisait affluer 
sur notre sol ; tel fut aussi celui des réformés d'Italie 
auxquels Genève ouvrit ses portes. Moins impor- 
• tants par le nombre ils n'étaient pas inférieurs à 
leurs coreligionnaires huguenots au point de vue de 
la valeur morale et intellectuelle ; n'ayant pas été 
chez eux un parti politique ainsi que ces derniers, 
ils se mêlaient moins aux luttes du Forum et se 
tournaient de préférence vers les études, notam- 
ment vers la théologie, où les Turrettini, les Dio- 
dati et d'autres encore ont laissé un nom justement 
illustre. 

Aujourd'hui, les Italiens réfugiés à Genève pour 
cause de religion comptent encore de nombreux 
descendants, qui appartiennent à l'aristocratie de 
l'esprit autant qu'à celle de la fortune. En politique 
— car avec le temps ils -ont été amenés à s'oc- 



cuper de nos affaires — ils ont souvent marqué 
parmi les citoyens les plus avancés pour leur 
époque et les plus sincèrement libéraux. 

M. Galifîe, ancien professeur d'histoire à l'Aca- ' 
demie de Genève, auteur de nombreux travaux 
relatifs au mouvement de la Réforme, s'est ap- 
pliqué à nous retracer dans un joli volume in-12 
carré, titre rouge, qui sort de presse, les destinées 
de la colonie italienne dans notre ville. Le refuge 
italien de Genève aux xvi" et xvii« siècles se com- 
pose d'une étude assez courte mais substantielle 
sur la formation de la colonie et son organisation 
intérieure, après quoi vient le dénombrement des 
membres du refuge, avec l'indication du lieu d'ori- 
gine et de l'arrivée dans la cité de Calvin. 

Cet ouvrage comblera une lacune dont on 
n'avait pas attendu jusqu'ici de s'apercevoir. En 
effet, tandis que les renseignements abondent sur 
l'histoire de la colonie française et même sur une 
petite colonie anglaise que la rigueur de Marie 
Tudor retint quelque temps au milieu de nous, 
« le refuge italien » en était encore à espérer l'hon- 
neur d'une monographie de quelque étendue. Re- 
mercions donc M. Galiffe d'avoir mis la main à 
l'œuvre ; l'important était de commencer : in- 
cœptum dimidiuni facte. Si son livre intéresse 
particuhèrement les familles tenant par quelque 
bout aux réfugiés italiens, il constitue aussi une 
des belles pages de l'histoire de Genève et de celle 
de la Réforme. 

M. Eugène de Budi, de Genève, inaugurait il y 
a quelques années une galerie des théologiens 
genevois dont le nom mérite de rester dans notre 
panthéon des gloires nationales. Quelques-uns ont 
été en effet des hommes fort remarquables par la 
profondeur de leurs vues, et tous ont été des ci- 
toyens dévoués, faisant servir leur influence au 
bien de la patrie commune. L'auteur s'est trouvé 
hériter de documents importants relatifs à la vie 
et à l'œuvre de ces différents théologiens, en sorte 
que ses monographies auraient déjà par cela seul 
de l'intérêt pour l'historien. Aux vies de Jean Dio- 
dati. François Turettini et Bénédict Pictet il vient 
d'ajouter celle de Jean Alphonse Turrettini 
(Bridel, in-12), un des fils de ces réfugiés dont 
s'est occupé M. Galiffe. Sans avoir rien de com- 
mun avec la libre pensée ce second des Turrettini 
ou Turretin, comme nous disons à Genève, a 
surtout attaché son nom à la suppression des con- 
fessions de foi dans l'Église de Calvin : les saintes 
Écritures librement interprétées deviennent alors 
la seule norme de l'enseignement protestant. On 
remarquera dans ce volume un chapitre plein de 
faits nouveaux, où l'auteur retrace les relations du 
théologien genevois avec Bayle, et dont l'Aca- 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



79 



demie des sciences morales et politiques a eu la 
primeur. 

J'ai été appelé déjà précédemment à vous en- 
tretenir de M. Amédée Roget, le laborieux inves- 
tigateur de nos archives et sur plusieurs points le 
reconstructeur du passé, dont on s'était fait sou- 
vent des idées assez fausses, ne reposant que sur 
des confusions ou des préjugés. L'Histoij-e du 
peuple de Genève depuis la Réforme jusqu'à l'es- 
calade {1602) vient de s'enrichir d'un nouveau 
fascicule formant la première livraison du tome 
W (Genève, librairie Jullien, in- 12). Le narra- 
teur a été appelé à nous retracer cette fois nom- 
bre d'événements relatifs non pas seulement à 
l'histoire de la patrie genevoise, mais à celle de la 
Réforme française en général. On trouvera, en 
particulier,'dansces pages une relation du colloque 
de Poissy qui vous transporte au cœur même des 
événements de cette époque agitée et la fait revivre 
à nos yeux : de nombreuses citations empruntées 
aux documents les plus authentiques émaillent le 
récit et lui donnent toute la physionomie du temps. 
Il sera bien difficile désormais de raconter l'his- 
toire des lettres de la Réforme française sans 
recourir aux travaux de M. Roget, quand ce ne 
serait que pour contrôler les idées généralement 
reçues jusqu'à ces derniers temps. 

De l'histoire passons sur les terres de la théo- 
logie. La librairie Georg, à Genève, vient de mettre 
en vente (i 881, in- 12) la Correspondance d'un scep- 
tique et d'un croyant , correspondance réelle , 
composée de lettres qui ont été véritablement 
écrites et échangées, mais dont les deux auteurs 
ont tenu à garder l'anonyme. Ce n'est pas cepen- 
dant que l'un d'eux, le croyant, ne se trahisse 
par la fermeté de son style, la vigueur de son ar- 
gumentation, ainsi que par quelques mots où nous 
apprenons qu'il est professeur de philosophie et 
qu'il a fait des études théologiques dans sa jeunesse : 
. tout le monde à Genève vous dira son nom, que 
je tairai cependant ici, par respect pour l'anonyme 
auquel on a tenu. Le sceptique désire croire et il 
expose ce qui l'arrête; le croyant répond à ses 
objections, dissipe les malentendus, distingue dans 
les choses que son interlocuteur réunit et confond. 
En conclusion, ouvrage aussi sérieux que piquant 
et livre de bonne foi, qui aidera à croire ceux qui 
doutent, tout en risquant de faire douter ceux 
chez qui l'édifice de la foi ne repose pas sur une 
base solide. 



Du canton de Neuchàtel nous sont venus pour 
les étrennes deux jolis volumes de vers d'une ins- 
piration très différente. Dans les Chants d'avril, 
in- 18 sur papier teinté, imprimé avec soin (Imer, 
à Lausanne). M. Borel-Girard, pasteur à la Chaux- 
de- Fonds, a donné essor aux sentiments les plus 
généreux et les plus nobles de .l'âme humaine, le 
besoin de croire, d'aimer, d'espérer, d'opposer aux 
souffrances de la vie présente les promesses de la 
religion : 

Le chemin du fidèle est un sentier d'hiver 

Qu'on suit péniblement parmi des champs de neige : 

La rafale souvent l'endommage et l'assiège, 

Mais des jalons debout le dessinent en l'air. 

L'auteur, malgré sa gravité ordinaire, ne man- 
que ni de fantaisie ni de sentiment esthétique, et 
son livre est tout autre chose qu'un recueil de 
sermons. 

Le second volume qui nous arrive de Neu- 
chàtel est dû à laplume fine et vive de M. Philippe 
Godet, déjà avantageusement connu par son re- 
cueil intitulé les Récidives. Celui-ci s'appelle les 
Évasions (au pays de la poésie, s'entend). Beau- 
coup d'esprit, de la grâce, un tour souple et facile, 
telles sont les qualités qui distinguent l'œuvre de 
M. Godet (chez J. Sandoz, 1 881). Je voudrais pou- 
voir transcrire tout au long quelqu'une de ces 
petites pièces légères et pimpantes qu'il faudrait 
être singulièrement difficile pour ne pas goûter ; 
ainsi le charmant morceau qui débute par ces 
mots : 

Neuchàtel n'avait pas de fiacre 
— Chacun sait qu'en réalité 
Cette institution consacre 
La majesté d'une cité... 

Or voilà qu'un jour, ô surprise ! 
On voit sur la place Purry 
Apparaître une jument grise 
Attelée à son tilbury. 

(Tilbury n'est pas authentique : 
Rime, ce sont là de tes coups ! 
C'était une voiture antique 
Vénérable entre les coucous)... 

lime resterait, pour compléter mes informations 
sur la Suisse romande, à vous parler encore de 
nombreux petits romans populaires traduits pour 
la plupart de l'anglais. La librairie Sandoz a aussi 
publié une traduction frança.ise d'un volume 
d'Ebers : Les Sœurs. 

L. W. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



DES PUBLICATIONS NOUVELLES 



QUESTIONS DU JOUR 



Endymion, b_r the aiithor of « Lothair ». Paris, 
Reinwald, 1880. 2 vol. in-i8. 

Que le premier ministre d'un grand pays, à peine 
sorti du pouvoir, écrive un roman, et un roman poli- 
tique : en voilà certainement assez pour piquer vive- 
ment la curiosité publique. Mais si ce ministre est un 
des plus grands ministres qui aient gouverné l'Angle- 
terre, si, rayant gouvernée dans les circonstances 
les plus critiques, et ayant mené à bonne fin la poli- 
tique la plus glorfeuse pour elle, il est tombé, au 
milieu même de ses succès, de la chute la plus sou- 
daine et la plus inexplicable, et si ce romancier pre- 
mier ministre a la réputation de tracer dans ses 
romans des portraits d'après nature, d'y développer 
les idées et les vues de l'homme d'Etat, de faire, enun 
mot, de ses fictions romanesques les prolégomènes de 
sa politique ou la critique de celle de ses adversaires; 
s'il en est ainsi, ce n'est plus seulement une curiosité 
ordinaire qu'excite un pareil livre, mais la curiosité 
la plus vive, la plus passionnée, la plus générale, la 
plus universelle qui se puisse imaginer. Son appari- 
tion cesse d'être un simple événement littéraire, pour 
devenir un événement politique. Les partis sont dans 
l'attente et dans l'émoi; membres de la Chambre 
haute et commoners, clergymen et business men, 
fermiers et workmen, hommes des villes et des cam- 
pagnes, dans les salons de Belgrave Square, comme 
dans les comptoirs de Lombard street et dans les 
usines de Manchester et de Birmingham, comme dans 
\cs palaces et les coiuitry houses de l'autocratie et de 
la bourgeoisie, on le lit, on le dévore, on en parle 
ainsi qu'on parlerait, plus qu'on ne parlerait du dernier 
discours de M. Gladstone ou de lord Hartington. Telle 
a été la fortune à'Endymion, ce roman de lord Bea- 
consfield, dont la première édition, payée 3oo,ooo fr. 
par le libraire Longman, a été épuisée en un jour. 
Mais ce succès de curiosité est-il aussi un succès lit- 
téraire r En Angleterre, la question n'est pas encore 
vidée, et ne le sera peut-être pas de sitôt : Adluic sut 
judice lis est. Si le roman politique, surtout quand il 
est écrit par un homme politique, a ses avantages, 
il a aussi ses inconvénients. Ce n'est pas en vain qu'on 
continue dans le roman la lutte commencée à West- 
minster , et vos adversaires, devenus vos lecteurs et 
vos juges, savent bien vous rendre, sous forme de 
critiques, les coups qu'ils ont reçus. Aussi les romans 
de lord Beaconstield n'ont-ils jamais manqué àc dé- 



tracteurs, depuis Coningsby, le premier en date de 
ceux qu'on peut qualifier spécialement de romans po- 
litiques, et dans lequel il traçait les origines et le ca- 
ractère des partis en Angleterre, jusqu'à Lothair, où 
il abordait le délicat problème de la situation reli- 
gieuse. Mais les détracteurs de la première heure 
sont devenus les admirateurs du lendemain. Tou- 
jours très contesté à l'apparition de chaque nouvelle 
œuvre, M. Disraeli n'en est pas moins devenu, de 
contestation en contestation, l'égal des plus célèbres 
romanciers de l'Angleterre, et il en est aujourd'hui 
certainement le plus gi-and, depuis la mort de 
Georges Eliot. 

Si en France nous ne pouvons prétendre saisir 
aussi promptement que les compatriotes de lord 
Beaconsfield toutes les allusions qui se rencontrent 
dans Endymion, si nous hésitons parfois à reconnaî- 
tre les originaux des prétendus portraits qui y abon- 
dent, nous compensons peut-être ce désavantage — si 
c'en est un — par une plus grande impartialité, par 
une vue plus nette des qualités littéraires de l'œuvre. 
De même que le tableau d'un grand maître a besoin 
d'être vu dans l'isolement, et en dehors du voisinage 
d'autres toiles, de inême l'œuvre d'un romancier 
comme M. Disraeli exige d'autant plus d'être jugé en 
dehors des préoccupations politiques que la politique 
y tient plus de place. Quant à ses portraits, les lecteurs 
anglais se sont fait plus d'une illusion à leuregard, et 
s'ils étaient tous authentiques, on n'aurait pas vu 
publier tant de clefs différentes de Vivian Grey, de 
Coningsby, de Tancrede et de Lothair. Puisque les 
compatriotes et les amis des personnages qui ont servi 
de modèles à lord Beaconsfield, ne s'entendent pas 
sur leur identité, il faut croire que l'auteur, s'il a fait 
des portraits, a fait des portraits composites, et que 
Jins le même personnage on peut reconnaître à la 
fois plusieurs originaux, ou qu'il s'est servi de 
plusieurs personnages pour rendre les aspects mul- 
tiples d'un seul original. 11 est certain qu'il a employé 
à la fois les deux procédés dans Venelia, publié en 
1837, où il a peint lord Byron dans les deux person- 
nages de ce Marmion Herbert, qui se marie, se 
sépare de sa femme comme l'auteur de Don 
Juan, pense et meurt comme Schellcy, et lord Car- 
durcis, qui a la même jeunesse solitaire, le même 
amour précoce, la même fortune, la même renommée 
soudaines, le même exil volontaire que l'hôte d'Har- 
row et le héros de Missolonghi. C'est ainsi que faisait 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



81 



Balzac dans les portraits qu'il a peints aussi, quasi ) 
d'après nature, du baron de Nucingen , de Rasti- 
gnac, etc., et ainsi que font, sous nos yeux, MM. Emile 
Zola, A. Daudet, Hector Malot, dont les romans ont 
également leurs clefs, et où, avec quelque bonne vo- 
lonté on peut reconnaître un duc de .Morny, un 
M. Rouher, un Bravais, un prince d'Orange, un duc 
de Caderousse, etc., etc. Et ce procédé sera toujours 
celui des grands romanciers, qui ne sont tels que 
parce qu'ils s'inspirent directement de la société qui 
les environnent, que parce qu'ils peignent d'après 
nature. Si Manon Lescaut et Paul et Virginie sont 
des chefs-d'œuvre, c'est parce que l'abbé Prévost 
avait vécu son célèbre roman avant de l'écrire, parce 
que Bernardin de Saint-Pierre l'avait vu en action 
sous le ciel des tropiques. 

Dans le nouveau roman de lord Beaconsfield il y a 
donc beaucoup de portraits. On y reconnaît, avec 
quelques traits de fantaisie, il est vrai, mais cepen- 
dant avec l'ensemble de leur physionomie, lord Pal- 
merston, sous le nom de lord Roehampton, l'une des 
figures le plus vivement retracées du livre; le prince 
de Talleyrand, rajeuni, il est vrai, et bonapartiste, ce 
qu'il n'était guère, sous celui du baron Sergius. 
On peut reconnaître lord Bentinck, l'ami même de 
M. Disraeli, dans sir Sidney Wilton; le cardinal Man- 
ning, dans Nigel Penruddock; Cobden, dans Job 
Thornberry; la comtesse de Jerbey, dans lady Zenc- 
bia. Mais les personnages qui attirent le plus l'atten- 
tion sont le prince Florestan, où il est impossible de 
ne pas reconnaître le prince Louis-Napoléon, alors 
qu'il était encore l'exilé conspirant pour monter sur 
le trône qu'avait occupé son oncle; Myra Ferrars, qui, 
malgré son mariage avec le prince Florestan, n'a ce- 
pendant aucun des traits de l'impératrice Eugénie, et 
surtout le héros même du livre, Endymion, dans 
lequel lord Beaconsfield paraît s'être peint lui-même. 

L'événement le plus romanesque du livre est le ré- 
tablissement sur le trône du prince Florestan, dont 
l'auteur laisse à dessein la nationalité dans le vague, 
et son mariage avec Myra Ferrars : et cependant c'est 
là l'histoire d'hier. Par comparaison, la fable même 
de lord Beaconsfield paraît presque de l'histoire, et, 
chose étrange, c'est précisément quand on est en 
plein roman qu'on croit lire de l'histoire. Le récit 
d'ailleurs est peu compliqué d'événements, et les plus 
considérables sont des changements de ministères. 

C'est par un de ces changements, celui qui suivit la 
mort de Canning en 1827, que s'ouvre le récit de lord 
Beaconsfield. Fils d'un sous-secrétaire d'Etat, qui 
'rêvait pour l'héritier de son nom une plus haute 
fortune, William Pitt Ferrars avait d'abord semblé 
devoir réaliser rapidement l'espérance paternelle. 
Merveille d'Eton et d'Oxford, remarqué par de bril- 
lants articles de début dans la Quarterly Review, il 
entra tout jeune encore comme sous-secrétaire d'État 
dans l'administration de lord Castlereagh. Mais, atta- 
ché au parti tory, il le suivit dans sa retraite à la 
mort de celui-ci, tandis que son ami Sidney \Mlton, 
plus avisé, se rattachait au parti whig et entrait dans 
le nouveau cabinet de Canning. Rentré aux affaires avec 
lord Wellington en 1827, en passe d'atteindre aux plus 
BIBL. MOD. — m. 



hauts postes, il tomba avec son chef en i832, et pour 
ne plus se relever. Ce n'étaient pas seulement les rêves 
ambitieux de Pitt Ferrars qui s'écroulaient, c'était 
tout à la fois. Sans fortune, n'ayant plus pour vivre 
que les restes d'une opulence disparue dans le gouffre 
de dépenses exagérées, il est obligé de se retirer dans 
un comté éloigné de l'Angleterre, à Hursley, avec sa 
jeune femme, une des beautés de la cour, et ses deux 
enfants, Myra et Endymion, deux jumeaux. L'éduca- 
tion de son fils, qu'il est obligé de retirer d'Eton, et 
dont il se fait le maître, les articles qu'il fournit à la 
Quarterly, l'amitié du recteur Penruddock, les atten- 
tions du fermier Thornberry, semblent d'abord suf- 
fire à l'homme politique tombé. Mais sa pensée est 
toujours à Londres, et quand, en i835, avec une com- 
binaison ministérielle où il devait entrer, s'écrou'le sa 
dernière chance de rentrer dans la vie politique ; quand 
il revient à Hursley, d'où il était parti plein d'espoir, 
ne rapportant aux siens qu'une inodeste place pour 
Endymion dans l'administration de Somerset House, 
et que sa femme meurt bientôt atteinte de la folie 
du désespoir, il termine par le suicide une existence 
désormais sans but, vouée à la gêne, presque à 
la misère. La ruine de son père, ces événements 
tragiques, en impressionnant vivement Myra, ne 
lui ont laissé, pour ainsi dire qu'une pensée : relever 
la fortune de sa famille. Douée du caractère le 
plus énergique et d'une admirable beauté, Myra se 
voue dès lors à l'élévation de son frère, qui non 
moins bien partagé qu'elle dans les dons de la figure 
et de l'esprit, mais d'une ambition plus prudente et 
plus calme, la secondera merveilleusement dans ses 
projets. Pendant qu'Endymion se fait remarquer à 
Somerset House par son intelligence et qu'il forme 
des liaisons utiles avec quelques jeunes gens qui se 
destinent à la vie politique, Myra entre, comme com- 
pagne de leur fille, chez les Neufchâtel, les plus puis- 
sants banquiers de Londres, où elle se trouve bientôt 
en contact avec le monde de l'aristocratie, de la poli- 
tique et de la finance. Logé plus humblement chez les 
Rodney, modestes commensaux de son père au temps 
de sa splendeur, qui louent une partie de leur mai- 
son au prince Florestan, caché alors sous le nom de 
colonel Albert, et à deux jeunes lords, Beaumaris et 
Waldershare, Endymion forme avec eux une amitié 
qui, jointe à son mérite, le uiet en rapport avec le 
baron Sergius, que l'auteur nous représente comme 
le plus habile des diplomates. Le mariage de Myra 
avec lord Roehampton, ministre du Foreign Office, 
vient aider singulièrement à la fortune d'Endymion. 
Attaché comme secrétaire particulier à Sidney Wil- 
ton, l'ancien ami de son père, et aujourd'hui col- 
lègue de lord Roehampton, il s'est déjà fait une répu- 
tation d'un futur homme d'Etat, lorsque les élections 
générales lui permettent de briguer la députation. 
Grâce à l'intérêt que lui portent le comte de Montfort 
et le comte Beaumaris, tout-puissants dans le bourg 
où il s'est présenté, et tous les deux influencés par 
leur femme, lady Montfort et lady Beaumaris, qui 
s'unissent à Myra pour faire arriver le jeune candidat, 
Endymion est élu et prend place sur les bancs des 
whigs, derrière lord Roehampton, dont il devient le 





82 



LE LIVRE 



second dans les luttes parlementaires de l'opposition 
contre le ministère tory. La rentrée de lord 
Roehampton aux atTaires, son élévation à la pairie, 
sa mort même qui laisse un grand vide dans le ca- 
binet, l'élévation de Sidney Wilton au principal poste 
ministériel, le mariage enfin de sa sœur avec le prince 
Florestan , lequel met aux pieds de la femme, qui 
la première a deviné la ténacité de son caractère sous 
sa frivolité apparente, la couronne qu'il vient de re- 
conquérir, son éloquence enfin, achèvent d'élever la 
fortune d'Endymion à cette hauteur qu'avait rêvée 
l'ambitieuse Myra dans la solitude et la pauvreté 
d'Hurslcy. Le roman, qui se clôt sur le mariage d'En- 
dymion avec lady Montfort, quelque temps après son 
veuvage, nous laisse entrevoir le frère de Myra pre- 
mier ministre d'Angleterre et dirigeant les destinées 
de sa patrie. Moins les incidents romanesques, et 
moins surtout le rôle de Myra qui ne saurait être la 
sœur de lord Beaconsfield, puisque celle-ci, Sarah 
Disraeli, mourut vers i83i, alors que son frère n'a- 
vait pas encore débuté dans la vie politique, c'est là 
l'histoire de l'auteur, et l'on a pu voir avec raison 
une sorte d'autobiographie dans le roman d^Endy- 
mion. Cette autobiographie, du reste, est empreinte de 
beaucoup d'apaisement, et il y a loin des portraits 
graves, ordinairement bienveillants, de l'œuvre der- 
nière, aux portraits à l'emporte-piece des précédentes, 
de Vivian Grey, de Coningsby, de Tancrede et sur- 
tout de Lothair. Parmi ces portraits, l'un des plus 
curieux pour nous est celui du prince de Bismarck, 
que lord Beaconsfield a certainenient voulu peindre 
dans le personnage du comte de Ferroll, l'ami de 
lady Montfort. Voici ce portrait: « Le comte de Fer- 
roll était un jeune homme, mais avec des dispositions 
déjà à la calvitie. Bien qu'il ne pût passer pour un joli 
homme, sa physionomie frappait cependant par un 
large front, indice d'une vaste intelligence, et par une 
bouche massive. De haute taille, il avait les épaules 
larges et la taille mince. Il accueillit Endymion avec 
un regard pénétrant, suivi d'un charmant sourire. 
Le comte de Ferroll était le représentant d'un royaume 
qui avait été moins créé que revêtu d'une certaine 
apparence de force et d'importance au congrès de 
A'ienne... Il avait reçu, comme toutes les personnes 
de sa classe, une éducation militaire; mais, quand elle 
fut achevée, il s'aperçut qu'il y avait peu de chance 
pour qu'il en trouvât l'emploi, la croyance générale 
étant alors que le temps des grandes guerres était 
passé, et que c'était la diplomatie qui, dans l'avenir, 
devait présider à la révolution des empires. Comme 
il était un parfait sportman, il se jeta quelque temps 
dans les exercices excitants de la chasse dans ses 
sombres forêts, se forma une écurie qui devint bien- 
tôt célèbre. Mais au milieu même de l'excitation de ses 
chasses et du dressage de ses pur sang, le comte de 
Ferroll ne cessait de songer à la situation de sa patrie, 
qu'il pouvait moins appeler une nation qu'un assem- 
blage de divers territoires baptisé par des protocoles, 
nommé et consolidé par des traités sur lesquels il 
faisait fort peu de fonds. » Le caractère silencieux du 
prince Louis-Napoléon, toujours plus disposé à écou- 
ter les autres qu'à parler lui- nêine, sa foi en son 



étoile, son amabilité mêlée de réserve, sont peintes par 
M. Disraeli, comme par quelqu'un qui a vu le modèle 
poser devant lui. Le portrait de lord Palmerston 
mérite d'être cité dans ses principaux traits. « Ayant 
dépassé le milieu de la vie, d'une taille élevée, de 
grand air, sa voix avait un accent d'une harmonie 
pénétrante, son aspect était imposant, le front était 
olympien; mais le bas du visage, sans indiquer 
aucune faiblesse de caractère, dénotait cependant une 
certaine flexibilité d'esprit, et les lèvres avaient quel- 
que chose de sensuel. » 

Ce qu'il convient encore de faire remarquer dans 
la dernière œuvre de lord Beaconsfield, c'est la partie 
des maximes et des réflexions politiques qui y abon- 
dent. On pourrait en extraire un recueil de préceptes, 
de conseils fort utiles à ceux qui se destinent à la vie 
politique et même aux hommes d'État avancés dans 
la carrière. « Savoir, dit l'auteur, à l'occasion d'un dis- 
cours de Job Tornberry (Cobden) est le fondement de 
la véritable éloquence. » Ne sont-ce pas des mots à la 
Talleyrand que ceux-ci : « Il n'y a que ceux qui n'ont 
pas lieu d'être anxieux à qui il est permis de le pa- 
raître, w— « La chose la plus nécessaire pour bien di- 
riger les affaires publiques, c'est une connaissance 
personnelle des personnages engagés dans la lutte. 
Est-ce que celui qui possède cette connaissance n'a 
pas, contre des partenaires tels que des Metternich et 
des Pozzo, cent avantages sur un ministre qui ne 
quitte son cabinet de Dowing Street que pour aller 
à la chasse aux canards? » Ailleurs c'est l'homme de 
grande expérience mondaine que nous entendons, 
quand il dit par exemple : « Le tact et la persévérance 
sont les deux qualités essentielles pour tout homme en 
général qui veut s'élever, et en particulier pour celui 
qui doit d'abord sortir des rangs de la foule. » — 
« Dans toute existence, la plus humble comme la plus 
haute, il se fait une crise d'où dépendent la formation 
des caractères et le cours définitif des inclinations. 
Quelle que soit l'occasion, le résultat est toujours le 
même : c'est la révélation qui nous est faite de nos 
secrètes dispositions, de nos convictions les plus 
puissantes restées jusque-làcomme voilées. » — « En po- 
litique, le succès dépend si souvent du caractère, delà 
façon de penser, des préjugés, des faiblesses, de l'état 
même de santé des individus, que diriger les affaires 
publiques sans parfaitement connaître ces individus, 
c'est pure paperasserie, simple affaire de plume et de 
papier, mais non d'hommes vivants et agissants. » Si, 
à ces qualités de peintre et d'écrivain, de penseur et 
d; politique consommé, qui brillent au plus haut 
degré dans Endymion, l'on ajoute l'intérêt d'un récit 
qui fait lire ce roman tout d'une haleine et sans que la 
curiosité soit un instant suspendue, l'on pensera qu'en 
voilà assez pour justifier le succès qu'il a obtenu 
dans le présent et pour assurer sa réputation dans 
l'avenir. ^' 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



83 



La fin du XV!!!"" siècle, par E. Caro, de l'Académie 
française, 2 vol. in-i8. Paris, Hachette, 1880. 

Les femmes philosophes, parM. deLEScuRE. i vol. 
in-i8. Paris, Dentu, 1880. 

M. E. Caro, qui s'était occupé du xviii* siècle dans 
l'un de ses premiers ouvrages, VEssai sur saint Mar- 
tin et le mysticisme , y revient aujourd'hui , mais 
pour l'étudier sous un aspect bien différent, celui 
des politiques, des réformateurs, des philosophes et 
des femmes philosophes, de la société et de l'opinion 
publique. Avec saint Martin, ce mystique égaré dans 
une époque de scepticisme, M. E. Caro ne nous avait 
montré qu'un tout petit coin du xviii^ siècle, aujour- 
d'hui il nous en présente une image complète, ou du 
moins à peu près complète, et qui le deviendra tout à 
fait quand il aura donné à ces deux volumes la suite 
que semble promettre le sous-titre à''Etudes et por- 
traits, qu'il y a inscrit. 11 ne voudra pas s'en tenir « à 
la fin » du xviii'^ siècle, son commencement et son mi- 
lieu l'attireront certainement un jour. Nous trouvons 
déjà comme la pierre d'attente de ce monument futur 
dans les pages qu'il a consacrées à Montesquieu, qui, 
mort en lySS, appartient bien à la première moitié 
du xviii" siècle par ses Considérations sur les causes de 
la grandeur et de la décadence des Romains, publiées 
en 1734, par VEsprit des lois, de 1748, et qui se rattache 
même à son commencement par les Lettres persanes, 
parues en 1721, en pleine Régence. Or le xviii' siècle ne 
s'ouvre en réalité qu'avec ce changement si profond 
dans les mœurs, dans la politique, dans le langage 
même, qui apparaît avec la Régence, et qui se person- 
nifie dans le prince, dont le gouvernement fait un si 
parfait contraste avec le règne de Louis XIV. M. E. 
Caro serait même disposé à ne le faire commencer 
qu'après la mort du cardinal de Fieury, et même après 
le traité d'Aix-la-Chapelle, en 1748. Mais ce serait 
vraiment par trop l'écourter, et ne lui laisser pour 
compté' que les revers militaires de la guerre de Sept 
Ans, les excès du philosophisme et les débauches 
séniles de Louis XV, quand il a droit de porter à son 
actif, en politique, les belles journées de Raucoux et 
de Fontenay, qui donnaient définitivement la Lorraine 
à la France et établissaient dans la péninsule italique 
deux trônes de famille; dans les lettres, tous les écrits 
de Montesquieu et quelques-uns des plus durables de 
Voltaire, comme V Histoire de Charles XII, Zaïre, les 
Discours en vers. L'esprit philosophique proprement 
dit,,celui qui devait produire l'£'nc>'c/o^édfze, les écrits 
ded'Alembert, deDiderot, d'Helvétius, du baron d'Hol- 
bach, avait même déjà commencé à poindre dans la 
célèbre Épitre à Uranie et dans les Lettres philoso- 
phiques de Voltaire ^1722 et 1726). Cet esprit donnait 
déjà le ton à la société dans les salons qui n'étaient 
pas encore ceux de M'"'= Geoffrin, de M"" du Deffand 
et de M"^ de Lespinasse, et M. de Lescure, qui a 
cru pouvoir caractériser les plus célèbres mondaines 
de cette époque par le nom de femmes philosophes, 
fait figurer dans sa galerie de portraits, portraits 
très fidèles et très brillants, la marquise de Lambert, 
qui forme comme le trait d'union entre le siècle qui 



vient de s'écouler et celui qui commence, M'"'= de 
Tencin, qui appartient bien au nouveau par sa mo- 
rale plus que facile et par ses mœurs tout à fait 
galantes. Telle est au fond l'opinion de M. Caro, qui, 
sans cela, n'aurait pas fait figurer Montesquieu dans 
le tableau qu'il nous a tracé de ce siècle. 

Cette étude sur le grand publiciste qui fonda en 
France la science politique et qui, par sa théorie de 
la séparation des pouvoirs, établit le premier les 
bases éternelles des gouvernements libres, est excel- 
lente, et ajoute sur plusieurs points aux travaux pré- 
cédents de M. Vian, dans son Histoire de Montesquieu, 
et de M. Laboulaye, dans son édition des Œuvres com- 
plètes du grand écrivain. Mais ce qui recommande le 
livre de M. E. Caro, ce sont moins les faits nouveaux 
qu'il apporte à la biographie des personnages qui y 
figurent, que l'étude attentive des doctrines, des opi- 
nions, que les jugements motivés dont celles-ci sont 
l'objet. D'autres, comme M. Vian, M. Saint-Marc 
Girardin, M. Desnoiresterres, M. de Loménie, M. le 
duc de Broglie, M. Becq de Fouquières, ont écrit la 
vie de Montesquieu, de Jean-Jacques et de Voltaire, 
des Mirabeau, du comte de Bi-oglie , d'André Ché- 
nier; mais M. E. Caro en tire \st résultante philoso- 
phique, juge l'homme et les doctrines. Le savant 
professeur de la Sorbonne est en quelque sorte la con- 
trepartie de Sainte-Beuve : celui-ci nous montrait 
l'homme extérieur plutôt que l'homme intérieur ; il 
étudiait davantage l'individu que les doctrines de l'in- 
dividu, et c'est ce qui explique pourquoi il s'est si peu 
attaché à Montesquieu chez qui les doctrines étaient 
tout, .l'homme rien ou presque rien. M. Caro, au con- 
traire, s'attache avant tout aux idées; il les suit dans 
leurs transformations, il les embrasse dans leurs di- 
versités, il en reconnaît les contradictions, il en tire 
d'une logique sûre toutes les conséquences. Avec lui, 
nous savons à quoi nous en tenir sur le penseur, le 
philosophe, l'homme politique. C'est beaucoup, et, 
sous l'apparence de la simplicité, c'est une terrible 
équation que celle qui, étant donné un Diderot, un 
Rousseau, doit aboutir et aboutit au quod libras in 
duce summo. La difficulté, et par conséquent le service 
rendu, apparaît surtout dans les chapitres consacrés 
à Diderot inédit, lesquels, avec ceux qui ont André 
Chénier pour objet, sont les plus étendus de ces deux 
volumes. M. Caro semble restreindre son étude à un 
T>{à.Qvot inédit, mais il s'est calomnié lui-même. En 
prenant pour base de son travail l'édition Assezat, 
qui, en réalité, contient assez peu d'inédit, et dans 
laquelle les lettres à M"'= Vollard ont encore les 
mêmes lacunes que dans l'édition originale de i83o, 
il a embrasse l'œuvre entière de Diderot et apprécié 
aussi bien le dramaturge, l'encyclopédiste, que l'au- 
teur de la Réfutation de VHomme d'Helvétius et des 
Éléments de physiologie. Seule peut-être l'esthétique 
de Diderot est laissée de côté dans ce bilan de l'écrivain 
et du philosophe, et encore se rattache-t-elle assez à 
des thèses générales sur la philosophie pour que 
celle-ci en donne la clef. Dans son appréciation, M. E. 
Caro s'est dégagé des admirations exagérées dont, 
dans ces derniers temps, on s'est pris pour Diderot. 



LE LIVRE 



Improvisateur plus qu'écrivain dans la plus grande 
partie de ses œuvres, Diderot ne survit, comme prosa- 
teur, que par les lettres à M""-" Volland, par quelques 
contes et par ses Salons: dans le reste, il y a plus 
de fatras que de style, plus de fumier que de perles. 
En somme, comme écrivain, Diderot, malgré ses vingt 
volumes, sans compter tout ce qu'il a jeté dans la 
otte de Raynal et de d'Holbach et prêté à Grimm 
et à Meister, fait petite figure à côté de Voltaire et 
même de Jean-Jacques. Résumant son jugeinent à cet 
égard, M. Caro dit: « 11 a des parties du bon écrivain, 
parfois même du grand écrivain; il n'est cependant 
ni l'un ni l'autre. Il y a chez lui mouvement, éclat, 
imagination, chaleur; mais il arrive rarement que ces 
belles qualités se soutiennent. Au milieu d'une'pagc 
éloquente, voici un mot impropre, une image discor- 
dante, une note fausse dans l'harmonie qui commençait 
à s'emparer de vous... La déclamation arrive vite 
dans ces pages ardentes et précipitées que la passion 
dicte, que la raison ne surveille pas... Il est sincère 
au moment où il écrit, mais c'est d'une sincérité d'i- 
magination que le lecteur reconnaît bien et qui, re- 
froidie pour lui, produit je ne sais quel irrésistible 
soupçon. » 

Les contemporains de Diderot l'appelaient « le phi- 
losophe », le fut-il réellement dans le vrai sens du 
mot, et non pas seulement dans le jargon d'une société 
qui posait beaucoup pour la philosoplye ? Ce n'est 
pas l'avis de M. Caro, qui lui trouve trop d'incon- 
sistance dans les idées pour mériter un titre inconci- 
liable avec l'absence de système. Or, en allant au fond 
de Diderot, on le voit bien changer perpétuellement 
de doctrine, mais sans s'arrêter jamais à une seule : 
si tantôt il fait parade d'athéisme, tantôt il revient au 
déisme — c'est d'ailleurs ce qu'il peut faire de mieux 
— et il s'écrie: « La notion de Dieu est excellente. » 
Seulement cette notion ne lui semble bonne que pour 
le vulgaire. Son Dieu, en réalité, est comme le Dieu 
de Voltaire, surtout bon à tenir dans l'ordre et la sou- 
mission ceux qui pourraient bien sans cela se révolter 
contre les heureux, les riches et les puissants, même 
peut-être contre les philosophes bien rentes par Ca- 
therine II. Plus consistant dans sa conception de la 
nature, Diderot a pu passer pour un précurseur du 
transformisme contemporain, pour un ancêtre de 
Darwin, de Hceckel et d'Herbert Spencer. C'est ce 
qu'on pourrait conclure de son écrit intitulé le Rêve 
de (TAlembert et de celui, plus dogmatique, des Elé- 
ments de physiologie. Cependant .M. Caro voit une 
grande différence entre ses doctrines sur la nature et 
le véritable transforniisme. Tandis en effet que celui- 
ci conclut à un progrès incessant, Diderot refuse, danj 
ses Eléments, de reconnaître le progrès dans le chan- 
gement incessant des formes. Or, ainsi que le remarque 
M. Caro, qu'est-ce que l'évolution sans progrès, sinon 
un jeu des forces brutes et le monde ainsi formé, 
sinon un résultat accidentel des combinaisons de 
molécules éternelles, ce qui est précisément le con- 
traire du darwinisme et du transformisme. 

L'influence des salons, qui fut si grande auxvni*^ siè- 
cle, n'est pas oubliée par M. Caro, et il l'apprécie dans 



son chapitre sur Paris et la société française et' dans 
celui qu'il a consacré à la marquise du DelTand et à 
M""= Roland. Une partie de ces pages ont été l'objet 
d'une lecture à l'Institut, dans la séance annuelle des 
cinq académies: le succès qu'elles ont obtenu alors 
sera confirmé par la lecture. M. Caro a présenté un 
brillant tableau de la société française entre 1765 et 
1780, tout en la jugeant sans faiblesse. Il ne dissimule 
pas sa légèreté, son scepticisme incurable; mais il 
reconnaît aussi son esprit ouvert à toutes choses, 
son amour pour l'humanité. Ce n'est pas ce senti- 
ment qui distingue, il est vrai, M""= du DelTand : rare- 
ment il exista de cœur plus sec, et quand elle s'émeut, 
ce n'est jamais que sur elle-même. Personne ne prouva 
mieux qu'elle la vérité de cette maxime d'un de ses 
plus spirituels contemporains, De \'aines, que « la sen- 
sibilité n'est au fond que l'amour de soi ». La plupart 
de ces hommes et de ces femmes sensibles furent de par- 
faits égoïstes, et leur modèle fut Jean-Jacques-Rousseau 
qui s'échauffait sur ces malheureux enfants que leurs 
mères barbares faisaient nourrir d'un lait merce- 
naire, et qui, après ces belles tirades, s'en allait tran- 
quillement mettre les siens aux Enfants-Trouvés. A 
tout prendre cependant, le contraste est peut-être 
moins grand qu'on ne pense entre M'"" du Deffand et 
M""= Roland. Cette héroïne de la Révolution était 
bien l'élève du xv!:!*^ siècle. Passionnée pour la lec- 
ture de Rousseau, elle a imité dans ses Mémoires 
quelques-unes des confessions dont on ferait grâce le 
plus volontiers à celui-ci, et si elle montre beaucoup 
de sensibilité pour ses amis politiques, elle est par- 
fois si cruelle pour les plus augustes de ses adver- 
saires qite l'on doute sérieusement de la bonté de son 
cœur. Mais l'échafaud et la noble attitude de la victime 
font oublier beaucoup de choses et ne permettent guère 
les sévérités à l'égard de M"" Roland. Bien que l'é- 
poque de la Révolution n'appartienne que par la chro- 
nologie au xviii" siècle, il n'est guère plus possible de 
l'en séparer que l'effet de la cause. M. Caro a donc 
très légitimement terminé ces belles études sur le 
xviu® siècle par plusieurs chapitres sur M""' de Staël 
et sur André Chénier, tels que la publication de ses 
œtivres inédites par M. Gabriel de Chénier et les savants 
travaux de M. Becq et Fouquières ont achevé de nous 
le révéler. Les pages consacrées à M""^ de Staël 
comptent parmi les meilleures de ce livre, et nous 
regrettons que iM. Caro n'ait pas poussé jusqu'au 
bout un travail aussi bien commencé. Le nombre des 
historiens nuit rarement à l'histoire et l'eclaire sou- 
vent davantage. 

En donnant ce titre : les Femmes philosophes, au 
livre qu'il vient de publier sur les femmes les plus 
célèbres du xviu'= siècle, M. de Lescure a très bien 
marqué le caractère commun qui les distingue de 
leurs devancières du xvii" siècle ou de leurs descen- 
dantes du xix^. Avec des nuances diverses, c'est en 
effet le philosophisme, nous dirons aujourd'hui la 
morale indépendante, qui leur donne à toutes cet air 
de famille, et rapproche la marquise de Lambert elle- 
même, bien que, par d'autres côtés, encore toute pé- 
nétrée des idées et des mœurs du règne qui vient de 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUE.S 



85 



finir en 1714, de M™" de Tencin, en qui s'incarne la 
Régence, et de M'"" de Staal-Delaunay, cette représen- 
tante de la galante cour de Sceaux, et, plus tard, de la 
« sensible » et romanesque M""=d'Houdetot, de la très 
sèche et très positive M"^ du Deffand; de M"*^ d'Épinay, 
la riche fermière générale, l'amie de Grimm; de la 
marquise du Chàtelet, l'élève de Newton, l'Uranie de 
Voltaire et la tendre victime de Saint- Lambert; 
deM"^de Lespinasse, cette sœur du potded'Alembert, 
mais cette amante passionnée de Mora et de Guibert; de 
W^" Helvétius, enfin, la plus fidèle et la plus dévouée 
des épouses. 

Sous cet air commun de philosophisme, M. de 
Lescure a très bien indiqué les traits particuliers de 
chacune de ces aimables figures. Son livre est une 
galerie de portraits, m.ais ces portraits résument 
tout un siècle. Quand la femme ne donne pas le ton 
à ce qui l'entoure — et cela lui arrive le plus souvent 
— elle le reçoit, et quelquefois avec amour, en' sorte 
que, même en histoire, on peut dire: « Cherchez la 
femme, trouvez-la, et vous aurez le reste. » En nous 
peignant au vif M""^' de Lambert et de Staal-Delau- 
nay, NL de Lescure nous peint très bien ce qu'on 
pourrait appeler la transition littéraire et mondaine 
entre le xvii'^ et le xviii" siècle. Dans la marquise de 
Lambert, épouse secrète du marquis de Sainte-Aulaire, 
le spirituel commensal et l'agréable poète de la cour 
de Sceaux, il y a quelque chose d'une Maintenon de 
la Régence; dans M"'® de Staal-Delaunay on croit 
apercevoir une M""^ de Motteville, plus galante, mais 
non moins dévouée. M™" de Tencin ouvre, elle, bien 
résolument lexviii^ siècle : lesmaximes qu'elle aimait 
à débiter dans son salon, pour y former la jeunesse, 
sont comme le Moyen de parvenir de cette époque. Si 
M""^ du Chàtelet est la savante, mais une savante qui 
avait moins d'horreur qu'Armande pour « les pau- 
vretés horribles n de l'amour. M"" de Lespinasse est 
la philosophe, philosophe à ce point que Diderot 
peut la mettre en scène dans ce Rêva de d'Alembert, le 
plus hardi de ses paradoxes philosophiques. En sou- 
venir d'un mot spirituel de l'époque, M. de Lescure 
a divisé en quatre groupes les quatorze portraits qu'il 
nous retrace : celui du « couvent » de Fontenelle, qui 
comprend M»'»' de Lambert, de Tencin et Geoffrin ; 
du couvent de Voltaire, avec M""'^ du Deffand, Staal 
et du Chàtelet, et M"^ de Lespinasse, qui ne se ratta- 
che au patriarche de Ferney, qu'elle ne vit jamais, que 
par l'admiration et les amitiés communes; du couvent 
de Rousseau, avec M™" d'Epinay, dont Jean-Jacques 
fut l'hôte à l'Ermitage, et avec la comtesse d'Houde- 
tot, qui lui inspira les pages brûlantes de la Nouvelle 
Héloise. Mais Fontenelle, Voltaire, Rousseau sont 
descendus dans la tombe; quels liens communs uni- 
ront désormais ces philosophes, ces mondaines : ce 
sera, pour les unes, comme pour les dames de 
Noailles, les cordes ignobles de la terrible charrette 
qui les conduira à l'échafaud où se dressent Sanson 
et ses aides; pour les autres comme pour la duchesse 
de Choiseul, les entraves qui les jetèrent sur la paille 
de la Conciergerie ou des Madelonnettes, d'où elles 
ne sortirent vivantes que par miracle, et après avoir 



attendu, dans des angoisses plus terribles que la 
mort même, 

Le messager de mort, noir recruteur des ombres. 

Escorté d'infâmes soldats. 
Remplissant de leur nom les longs corridors sombres. 

Les Femmes philosophes de M. de Lescure, qui sont 
une œuvre importante d'histoire, sont aussi une 
œuvre de style. Peintre de portraits, l'auteur a varié 
sa manière avec les figures mêmes qui passent devant 
lui : son pinceau, qui a de l'éclat, a aussi de la fermeté 
et de la sobriété: son dessin vif, spirituel, avec 
M-"' de Staal-Delaunay, xM""= d'Épinay, est plein de 
sentiment avec M-^^ d'Houdetot et M'"'= de Choiseul; 
il a de la dignité avec M'"« de Beauvau, et de la grâce 
avec M"'= de Lespinasse. L'harmonie dans la variété: 
telle est l'impression que ce livre laisse après lui. 

EUGÈNE ASSE. 



Les ducs de Guise et leur époqrue, étude histori- 
que sur le xvi'= siècle, par H. Forneron, 2 vol. in-S". 
Paris, Pion. 

Histoire de Philippe II, l'Espagne et l'Europe, 
jusqu'au départ de don Juan d'Autriche pour les 
Pays-Bas, par le même. 2 vol. in-S". Paris, Pion, 
1881. 

Nous saluons un nouvel historien. Si nouveau en 
effet, qu'il n'a même pas d'article dans le dernier Va- 
pereau. Lacune étrange, puisque le premier ouvrage 
de M. Forneron [les Ducs de Guise) publié en 1877 
avait été couronné par l'Institut avant l'impression 
du gros volume de la maison Hachette, qui a vu le 
jour à la fin de 1880 ; mais les personnages politiques 
y tiennent malheureusement plus de place que les 
hommes de lettres. 

Le premier travail historique de M. Forneron, les 
Ducs de Guise, est bien écrit et rempli de révélations 
entièrement nouvelles. Ces deux volumes se lisent 
avec un vif intérêt. On avait déjà sur ce sujet une 
savante publication de M. le comte de Bouille. Celle 
de M. Forneron, plus savante encore, écrite sur des 
documents inédits dont les sources sont toujours in- 
diquées, ne lui ressemble en aucune façon. La pre- 
n>ière est, le plus souvent, une série d'apologies; dans 
la seconde, au contraire, les personnages sont presque 
toujours vus du mauvais côté. Le mal est énergique- 
ment signalé sans atténuation; quant au bien qu'on 
aurait pu dire, il est trop souvent passé sous silence. 
Du reste, les deux ouvrages se complètent l'un par 
l'autre. Au point de vue de la couleur, de l'agrément 
de la lecture et de l'intérêt, l'ouvrage de M. Forneron 
est très supérieur à celui de son devancier. C'est un 
livre vivant ; celui de M. de Bouille est un livre mort. 
On peut y recourir pour chercher le récit et l'appré- 
ciation des faits; mais il est bien difficile de lire de 
suite les quatre volumes dont il se compose. 

L'impartialité historique est-elle donc impossible? 
Non sans doute, mais elle est rare. Ne serait-il pas 



86 



LE LIVRE 



cependant facile de dire la vérité complète dégagée de 
tout esprit de système ? L'impartialité que nous de- 
mandons, que nous aimons est celle qui dévoile tout 
sur les personnages et sur les événements. Que rien 
ne soit omis, telle doit être la loi de Thistorien. 
M. Forneron s'y est complètement soumis dans son 
Histoire de Philippe II. Ce justicier fanatique, la 
sanglante Marie, sa seconde femme , la charmante 
Elisabeth de Valois, Catherine de Médicis sa mère, la 
reine Elisabeth d'Angleterre, don Juan d'Autriche, le 
duc d'Albe lui-même et le prince d'Orange sont traités 
selon leurs mérites, sans réticences, sans exagération 
des fautes, des crimes commis par quelques-uns. L'é- 
loge même leur est parfois décerné avec équité. On 
peut seulement remarquer que l'auteur est bien in- 
dulgent à l'égard de la bâtarde de Charles-Quint qu'il 
appelle « la douce Marguerite ». Douce en effet, si l'on 
veut comparer son administration des Pays-Bas avec 
celle du duc d'Albe; mais il n'en est pas moins vrai 
qu'elle a fait couler bien du sang innocent, et l'auteur 
ne le dissimule en aucune faijron. Sa plume semble 
faire revivre ces personnages d'une vie nouvelle. On 
les voit parler, agir, s'agiter suivant leurs espérances 
et leurs passions. L'intérêt se soutient depuis la pre- 
mière ligne jusqu'à la dernière. Jamais de lacune, 
jamais de remplissage; l'effort de sa composition, qui 
a dû être considérable, n'apparaît nulle part. 

Les ouvrages de M. Forneron ne sont pas de ceux 
dont on peut rendre compte, comme on le fait trop 
souvent, en se contentant de lire la préface. Pour les 
juger, on doit les étudier avec soin, et l'on est gran- 
dement récompensé. Sans doute on y trouve certains 
passages qui contredisent l'opinion commune. Ainsi, 
selon M. Forneron, le vice honteux reproché à 
Henri III par presque tous les historiens ne serait 
rien moins que prouvé et les « mignons » n'auraient 
été que de simples favoris dans l'acception honnête du 
mot. L'auteur aura bien de la peine à faire adopter 
son opinion à l'encontre de laquelle se trouve ce mot 
si typique de Henri IV, qui parle quelque part des 
« mignons de couchette ». On doit laisser à iM. For- 
neron la responsabilité de son système, qu'il expose, 
du reste, en concluant qu'il 3' a doute. 

L'histoire de Philippe II est très supérieure à celle 
des ducs de Guise que l'auteur a présentée sous la 
forme modeste d'une « étude ». Les deux volumes 
publiés du Philippe II sontune véritable monographie 
très complète de ce prince et de son époque. Aussi 
peut-on appliquer à ce beau livre, où 1' « inédit » 
abonde, cette parole de M. Guizot : « Les monogra- 
phies étudiées avec soin sont le moyen le plus sûr de 
faire faire à l'histoire de véritables progrès. » Ici, l'on 
ne saurait trop le répéter, l'impartialité est entière, 
même à l'égard des jésuites. Sans faire leur apologie, 
l'auteur montre, ce qu'on savait déjà, qu'ils ont été 
persécutés parles dominicains de l'Inquisition, et il 
apporte de nouvelles preuves à l'appui de cette per- 
sécution. 

Les deux premiers mariages de Philippe II sont 
racontés brièvement, mais avec beaucoup de docu- 
ments nouveaux. La fille de Henri Mil est peinte de | 



main de maître. Quoique renfermé dans un cadre 
peu étendu, le tableau est achevé et saisissant. Quant 
à la troisième femme, Elisabeth, fille de Henri II et 
de Catherine, l'auteur dépeint avec détail l'existence 
tourmentée de cette reine. Elle avait été acceptée avec 
répugnance par ce débauché deux fois veuf. Quoique 
très catholique, Philippe ne se piquait pas de fidélité 
conjugale: sa troisième femme dut, comme les deux 
premières, se conformer à l'usage qui a consacré le 
droit des rois à l'adultère. La politique seule lui 
avait imposé une alliance avec une fille de France 
qui, au moment de son. mariage, jouait encore aux 
osselets et à la poupée. Sa mère l'avait fait asseoir 
sur le trône d'Espagne dans l'espoir que sa fille y 
resterait Française. Lorsqu'elle fut véritablement 
reine d'Espagne, elle oublia sa patrie. M. Forneron 
en fournit la preuve. Sans doute, cette preuve ne peut 
se trouver dans la correspondance de la reine avec sa 
mère, et notamment dans la fameuse lettre transcrite 
pages 255 et 256 du tome premier. Il est évident, en 
effet, que cette lettre a été dictée ou tout au moins 
revue et corrigée par Philippe II. On peut s'étonner 
que l'auteur n'en ait pas fait la remarque alors que, 
quelques pages plus loin, il montre Philippe revoyant 
et corrigeant les projets de lettres de sa femme à sa 
mère. Du reste, Catherine put voir, lors de l'entrevue 
de Bayonne, que si la correspondance de sa fille était 
frelatée, les sentiments qu'on lui faisait exprimer 
étaient devenus les siens. 

Elisabeth avait eu néanmoins quelque peine à 
s'habituer aux allures de la cour d'Espagne si roides, 
si guindées, si formalistes. En lisant les récits de 
M. Forneron, on se reporte à une scène de Ruy-Blas. 
Victor Hugo n'a rien exagéré. Un seul trait suffira 
pour faire connaître jusqu'où s'étendait l'absurdité 
de l'étiquette espagnole. La reine avait été grave- 
ment malade; le traitement qu'on lui avait infligé 
était exactement celui du docteur Sangrado; cepen- 
dant elle entra en convalescence. Sa mère pensait 
avec raison qu'un peu d'exercice lui était nécessaire. 
11 fallut faire jouer tous les ressorts de la diplomatie, 
entamer une véritable négociation, pour obtenir que 
la royale convalescente pût faire quelques tours à pied 
dans le jardin de son palais. 

La sinistre figure de Philippe II plane sur tout l'ou- 
vrage. Ce triste personnage, sanguinaire, débauché et 
dévot, multiplie en Espagne les bûchers de l'Inquisi- 
tion. Chose étrange,! cette horrible institution, avec 
ses rruautés raffinées, ne peut s'établir qu'en Espagne 
et en Portugal. Malgré sa puissance absolue, Philippe 
ne put introduire, ni à Naples, ni à Milan, ni dans les 
Pays-Bas, l'Inquisition « comme en Espagne ». Sans 
doute elle y existait, et le duc d'Albe, dans cette der- 
nière contrée, fut atrocement sanguinaire; mais enfin 
ce n'était pas l'Inquisition espagnole. Par une amère 
dérision le saint office, en livrant les victimes au cor- 
régidor, lui recommandait l'indulgence; 'mais il est 
sans exemple que le magistrat civil ait jamais eu égard 
à cette hypocrite recommandation. 

Quant à l'infant don Carlos, M. Forneron repousse 
avec les historiens les plus autorisés le roman de l'a- 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



87 



mour de cet idiot pour sa belle-mère. Il n'y a pas 
sur ce point une ombre de vérité, ni même de vrai- 
semblance ; mais ce cancan historique reproduit par 
Schiller fera vivre la légende, comme d'autres chefs- 
d'œuvre perpétueront la fable de Guillaume Tell. 

L'espace nous manque pour faire connaître les 
sources auxquelles l'auteur a emprunté les documents 
sur lesquels il s'appuie. Disons seulement qu'ils sont 
indiqués en tête du premier volume et que des notes 



nombreuses renvoient aux textes des ouvrages cités. 
M. Forneron paraît arrivé à la moitié de sa tâche. 
Le duc d'Albe vient d'être disgracié; don Juan est 
gouverneur des Pays-Bays, la ligue se forme en 
France, les relations de Philippe avec cette horde de 
scélérats vont être dévoilées, et sans doute avec des 
documents nouveaux qui produiront des révélations 
inattendues. 

E. MEAUME. 



THEOLOGIE 



RELIGION — ECKITURE SAINTE LITURGIE 



La charité pour les morts et la consolation des 
vivants, par M. J.-B. Gergerès, ancien magistrat. 
2* édition, entièrement refondue, i vol. in-i8 de 
xxiv-6og p. — Prix : 2 fr. 5o. 

Le Purgatoire d'après les révélations des 
Saints, par M. l'abbé Louvet, missionnaire apos- 
tolique. I vol. in-i2. Paris, librairie Victor Palmé. 

Ces deux volumes qui répondent aux préoccupa- 
tions des chrétiens, à cette époque de l'année où le sou- 
venir des morts revit dans toutes les mémoires, en font 
pas double emploi avec le Livre de tous ceux qui 
souffrent, de M. Léon Gautier, et les Délices des âmes 
affligées, par M. Olivier, curé de Roch. 

Le premier en date, qui remonte à i865, n'a rien 
perdu de son utilité pratique; c'est, en même temps 
qu'un ouvrage de philosophie morale et théologique, 
un livre de prières et de liturgie. La nature de l'homme 
et ses destinées, les dogmes et les enseignements de 
l'Eglise touchant les morts, les devoirs, honneurs et 
sentiments pieux envers les morts , enfin, les notions 
générales sur les prières et les œuvres satisfactoires 
pour les morts, sont successivement examinés et dé- 
veloppés dans divers chapitres qui constituent les 
quatre premières parties. Dans la cinquième, sont ex- 
pliqués les cérémonies et offices des défunts; dans la 
sixième et dernière, se trouvent les chants, prières et 
exercices qui conviennent à ce douloureux sujet. 
L'auteur a emprunté aux Pères de l'Eglise, aux ora- 
teurs chrétiens et aux auteurs inodernes les plus auto- 
risés leurs arguments et leurs pensées, ce qui donne 
à son livre un cachet que n'ont pas d'ordinaire les 
livres de dévotion. Les textes de l'Ecriture et de la 
liturgie sont traduits un peu trop littéralement. C'est 
peut-être le seul reproche à faire à ce manuel de dé- 
votion envers les morts. 

Le second ouvrage, fruit des loisirs forcés que la 
maladie faisait à l'un de nos missionnaires français de 
la Cochinchine, est un véritable traité sur le Purga- 
toire, sujet souvent ébauché, mais jamais traité 
ex professa, sujet délicat à aborder, les théologiens 
ayant laissé dans une ombre discrète la plupart des 
questions qui se rattachent à ce dogme. L'auteur, qui 



s'adresse au cœur plus qu'à la raison de ses lecteurs, 
a écrit son livre sur des notes recueillies de longue 
date sur cet objet qui lui est familier; il donne la liste 
des principaux auteurs qu'il a consultés « loin de 
toute bibliothèque », ce qu'il constate avec regret. 
Il n'a pas laissé de donner la liste de ses auteurs, tant 
pour la partie historique que pour la partie dogma- 
tique; on ne peut donc lui faire un reproche de 
n'avoir pas connu et cité le traité De novissimis, sur 
le même sujet du Père Schauppe, auteur moderne, 
qui a donné letraité le plus estimé sur cette matière.» 

v. D. 

Manuel biblique à l'usage des séminaires, ^«cfe» 
Testament. Tome IL Livres historiques — sapien- 
tiaux — prophétiques, par F. Vigouroux, prêtre de 
Saint-Sulpice. Roger et Chernoviz, éditeurs, 7, rue 
des Grands-Augustins. Paris, 1880. 

Entre les deux tendances religieuses dont l'une ne 
tient compte ni du progrès des sciences ni des besoins 
de l'esprit, et dont l'autre veut unir la foi avec la 
raison pour former les croyances de l'avenir, il s'en 
trouve une troisième, qui entreprend de tout concilier 
sans rien sacrifier, mais qui, pareille aux remous 
formés entre deux courants contraires, tourne sur 
elle-même, pendant que les deux autres s'éloignent, 
chacune de son côté. A cette école du mouvement sur 
place appartiennent aujourd'hui bien des honunes 
dont le mérite, les bonnes intentions et le parfait in- 
succès sont également incontestables. M. l'abbé Vi- 
gouroux est du nombre de ces athlètes malheureux; 
son Manuel biblique le montre surabondamment. 

Ainsi il est désormais prouvé, du moins pour ceux 
qui ne nient pas l'évidence, que la plupart des livres 
saints ont eu pour auteurs, non pas les personnages 
dont ils portent le nom, mais des écrivains postérieurs 
qui ont réuni, en les modifiant quelquefois, les tradi- 
tions des temps anciens, relatives à leurs héros. 
M. l'abbé Vigouroux nous donne très consciencieu- 
sement les preuves delà critique moderne, et presque 
toujours il les repousse avec les arguments de la foi 
et non sans une admirable simplicité. En voici un 



88 



LE L I \^ R E 



exemple : C'est le père Tobie, regardé par M. Vigou- 
reux comme un personnage historique, qui a écrit 
son livre en collaboration avec son tils ; l'ange Raphacl, 
en effet, le leur a donné et ils ont obéi (p. i32). 
L'orthodoxie ne nous semble pas avoir de si grandes 
exigences. Elle affirme l'inspiration des écrits saints; 
mais elle n'oblige pas d'en rechercher ainsi la pater- 
nité. II eût donc été possible, en ne sacrifiant en 
somme que des hypothèses, de faire à la critique re- 
ligieuse de bien plus grandes concessions et la- 
religion n'y eût certainement rien perdu. 

Sur le terrain des sciences physiques, comme sur 
celui de la critique des textes, nous avons à signaler 
dans le Manuel biblique le même esprit d'inJccision. 
A propos de Josué, M. Vigoureux admet que Dieu n'a 
arrête ni le soleil, puisqu'il est immobile, ni la terre, 
parce qu'il en fût résulté une perturbation univer- 
selle; de même pour le fameux cadran solaire, dont 
le prophète Isaie aurait fait rétrograder l'ombre de 
plusieurs degrés; ce n'est ni le soleil ni la terre que 
la volonté de Dieu a dérangés, et cependant le miracle 
a eu lieu réellement. Dans le premier cas, le soleil, 
malgré la rotation de la terre, est resté visible au 
moyen de réflecteurs qui ont fait dévier ses rayons; 
dans le second cas, c'est une déviation analogue qui 
a causé celle de l'ombre sur le cadran. Comme le 
miracle de Josué, celui de Jonas a pu se passer sans 
la moindre violation des lois de la nature. Il est vrai- 
semblable que le poisson qui a englouti le prophète 
était non pas une baleine, comme on le croit vulgai- 
rement, « mais une espèce de requin très vorace, qui 

abonde dans la Méditerranée On a trouvé un 

cheval dans le ventre d'un de ces poissons... Et dans 

celui d'un autre, un homme avec son armure 

En 1758, un matelot tomba d'une fi-égate dans la 
mer; un requin était tout près et la victime dis- 
parut sur-le-champ dans sa large gueule Au 

moment même le capitaine eut assez de présence 

d'esprit pour ordonner de tirer sur le monstre qui 

cracha aussitôt le matelot légèrement blessé il 

fut bientôt repêché... Le poisson lui-même fut pris et 

mis à sécher. Le capitaine en fit don au matelot 

qui se mit à parcourir l'Europe pour le montrer. » 
(p. 627). 

Est-ce défendre la religion, nous le demandons à 
nos lecteurs les plus pieux, que de mettre à son service 
de pareils arguments? M. Vigouroux nous affirme que 
la décision du saint office condamnant Galilée ne 
lie pas les fidèles ; nous voulons bien le croire; mais 
alors pourquoi repousser la solution de la critique 
religieuse, qui regarde les faits dont il s'agit comme 
des chants héroïques ou comme des apologues? La 
théologie classique eût dû sans doute renoncer à des 



interprétations qui lui sont chères, mais le dogme 
lui-même eût grandi en honneur et en respect. 

C'est encore une théorie indécise, boitant des deux 
côtés, comme dirait la Bible, que M. Vigouroux nous' 
offre sur la prophétie; c'est, d'après lui, la révélation 
surnaturelle de la volonté de Dieu. Dieu se révèle 
par la parole, par la vision et par le songe; voilà qui 
est bien clair et bien orthcjdoxe. Mais alors comment 
admettre que la parole dont il est question « n'est 
pas un langage articulé et sensible aux oreilles cor- 
porelles, mais une voix qui se faisait entendre au dedans 
et que les visions n'avaient pas lieu en réalité^ mais 
en imagination » ? N'est-ce pas dire, comme le ratio- 
nalisme religieux, que la^prophétie n'était pas un fait 
surnaturel, mais un phénomène purement subjectif? 
ÎS"est-ce pas dire que les prophètes n'ont pas été de 
vulgaires faiseurs d'oracles, mais des esprits élevés 
que le travail intellectuel, le sentiment du bien et 
l'amour du devoir ont amenés à la claire prévision des 
événements et aux plus viriles résolutions dans l'in- 
térêt de la justice et de la vérité? N'est-ce pas dire 
enfin que le merveilleux dans la prophétie, ce n'est 
pas la réalité qui l'a créé, mais l'imagination des 
hommes ? 

Certainement M. l'abbé Vigouroux ne va pas aussi 
loin; mais, malgré la science presque universelle dont 
il fait preuve dans son livre qui n'est pas un 
manuel, mais une véritable somme théologique, et ne 
laisse rien à faire à ceux pour lesquels il l'a écrit, 
M. Vigouroux reste en quelque sorte l'exemple vivant 
qu'en religion, comme en toutes choses, donner et 
retenir ne vaut. On ne peut pas plus servir à la fois 
la science et l'orthodoxie que Dieu et Mammon ; il 
faut opter. Une autre tâche aurait pu, ce nous semble, 
s'offrir à un homme de la valeur de M. Vigouroux et 
une plus forte nourriture être donnée aux jeunes lé- 
vites destinés au sacerdoce. L'enseignement biblique 
n'a pas à craindre de faire à lacritique des concessions 
en ce qui touche à la forme des vérités éternelles de 
la révélation. Seules ces vérités elles-mêmes, élevées 
au-dessus des contingences littéraires et historiques, 
doivent être mises en lumière, défendues par l'apolo- 
gétique et représentées telles qu'elles le sont, c'est- 
à-dire comme les bases nécessaires de la morale 
universelle et de l'ordre social. C'est surtout ces 
grands principes que M. Vigouroux eût pu s'attacher 
à propager avec une chaleur qui manque peut-être 
dans son ouvrage, et qui eût, sans nul doute, porté la 
conviction dans les cœurs. Cette tâche était-elle au- 
dessus de ses forces ? Non, certes ; mais, puisqu'il ne l'a 
pas accomplie, elle était sans doute au-dessus de son 
pouvoir. A. AS. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



89 



JURISPRUDENCE 



Les avocats aux conseils du roi, étude sur l'an- 
cien l'égime judiciaire de la France, par Emile Bos, 
ancien avocat au Conseil d'État et à la Cour de 
cassation. Marchai, Billard et G'% éditeurs, 27, 
place Dauphine. 1881. 

Nous ne connaissons guère de lecture plus atta- 
chante que celle que nous venons de faire du livre 
de M. Bos. Ancien avocat au Conseil d'État et à la 
Cour de cassation, il a voulu retracer l'histoire de ses 
ancêtres; il l'a fait avec amour, et, disons-le, avec im- 
partialité, distribuant çà et là l'éloge ou le blâme, 
sévère souvent, mais toujours sincère. 

Que de choses et que d'événements dans ces cinq cent 
soixante-quatre pages et dans ces douze chapitres, et 
quelle fière langue parlaient nos pères! Aux xii^ et 
xiii« siècles, celui qui faisait appel d'une décision disait 
au juge qui l'avait rendue : « Vous avez fet le jugement 
faus et malvès, comme malvès que voz estes. » Quantum 
mutatits!... Et point n'étaient bons, ma foi! les juges 
des temps passés; que de crimes commis au nom de 
la justice, que de vexations supportées, que d'angois- 
ses subies, que de prévarications! 

Signalons les chapitres consacrés aux querelles des 
avocats au Conseil et des avocats au parlement, aux 
mésaventures du grand Corneille, aux infortunés 
Calas, Sirven, de la Barre et Lally-Tollendal, à Lin- 
guet, aux fameux procès de Beaumarchais, à celui de 
Mirabeau avec la comtesse sa femme. 

M. Bos nous fournit aussi sur Danton des révélations 
inattendues et appuyées de documents authentiques, et 
il termine son œuvre en nous retraçant la sympathique 
physionomie du célèbre Chauveau-Lagarde, le déten- 
seur de Marie-Antoinette. Ouvrez ce livre, croyez- 
m'en, et lisez : vous n'aurez point perdu votre 
peine. 

Les grandes inventions modernes dans les 
sciences, l'industrie et les arts, par Louis 
Figuier, ouvrage à l'usage de la jeunesse. 8* édit., 
Hachette, 1880. 

8' édition ! voilà qui en dit assez, n'est-ce pas? pour 
qu'il soit inutile de faire l'éloge de l'auteur. Vulgariser 
les grandes inventions scientifiques modernes, tel a été 
le but de M. Figuier. Imprimerie, gravure, lithogra- 
phie, papier, boussoles, horloges et montres, verre, 
télescope, microscope, machines à vapeur, machines 
électriques, -télégraphe, "galvanoplastie, éclairage, 
aérostats, photographie, téléphone et phonographe, 
que de choses en si peu d'espace, et comme vont faci- 
lement passer les longues soirées de famille à par- 
courir tous ces chapitres et à admirer toutes ces images 
que j'ai là sous les yeux! Je préfère, je l'avoue, cette 
littérature scientifique, égayée d'anecdotes, à ces 



œuvres niaises et plates qui composaient, il n'y a pas 
longtemps encore, la bibliothèque de l'enfance. 
M. Figuier a ouvert la voie; Jules Verne, qui s'y est 
engagé après lui, n'a pas eu, que je sache, à s'en 
plaindre. A qui le tour? 

Mélanges de droit, dejurisprudenceet de légis- 
lation, par A. \'alette, membre de l'Institut, etc., 
recueillis et publiés par les soins de MM. F. Hérold 
et Ch. Lyon-Caen. Marescq aîné et Delamotte fils 
et C'«, 1880, t. II. 

Nous avons annoncé déjà le premier volume lors 
de son apparition. Le tome 11 n'a pas tardé à le suivre; 
il est digne de son aîné. Il renferme les plus célèbres 
consultations de l'éminent professeur. Nous citerons 
notamment celle que M. Valette a donnée en faveur 
du docteur Déclat, légataire du duc de Caderousse- 
Gramont, qui n'est rien moins qu'un chef-d'œuvre. ■ 
MM. Hérold et Lyon-Caen ont consacré la troisième 
partie à des articles échappés à la plume savante du 
grand jurisconsulte sur des questions de législation 
et particulièrement d'enseignement : parité hérédi- 
taire, réformes de la législation hypothécaire, crimes 
et délits commis en pays étrangers, etc. Puis viennent 
les rapports et les discours aux Assemblées nationales 
de 1848 et de 1849 5 publicité du contrat de mariage, 
délit d'usure, publicité des aliénations immobilières, 
formation des listes du jury criminel, revision des 
procès criminels, etc. 

Le rapport sur le duel mérite, entre tous, une men- 
tion spéciale. Une loi répressive du duel est conforme 
à la justice; elle est nécessaire, et la jurisprudence 
ne peut y suppléer. Mais il convient de s'en tenir à 
une répression modérée. Telle a été la thèse de M.\'a- 
lette : elle n'a point vieilli. Mais quand triomphera- 
t-elle? 

Répétitions écrites sur le droit administratif, 

contenant l'exposé des principes généraux, leurs 
motifs et la solution des questions théoriques, par 
M. L. Cabantous, doyen de la Faculté de droit d'.Aix, 
et J. Liégeois, professeur de droit administratif à la 
Faculté de Nancy. Marescq aîné, 1881. 0"= édit., 
i*^' fascicule. 

Rien de plus changeant que les matières adminis- 
tratives dans leurs rapports avec le droit public; et, 
avec la manie de réglementation à outrance dont sont 
possédés nos législateurs, avec ce besoin de change- 
ments qui nous caractérise entre toutes les nations 
politiques, il n'est pas un auteur écrivant sur le droit 
administratif qui puisse affirmer que son livre, né 
hier, sera demain encore d'une application pra- 
tique. 



90 



LE LIVRE 



Aussi M. Liégeois a-t-il dû modifier sur bien des 
points et compléter par bien des notes l'œuvre classi- 
que de Cabantous. 11 l'a fait dans un esprit essen- 
tiellement libéral. S'il se croit par exemple obligé 
comme jurisconsulte de reconnaître la légalité des 
décisions des commissions mixtes instituées en i85i, 
il a le soin d'ajouter aussitôt que ce qui est légal n'est 
pas toujours juste. S'il rencontre en chemin le nou- 
veau projet de loi sur la réforme judiciaire, il ex- 
prime hautement cette opinion que toucher, ne fût-ce 
qu'un jour, à l'inamovibilité, c'est atteindre l'institu- 
tion judiciaire dans son essence même. 

La première partie de l'ouvrage est consacrée aux 
pouvoirs publics et à leur organisation : pouvoirs 
législatif et exécutif. Puis viennent les agents admi- 
nistratifs, ministres, préfets, etc., les conseils admi- 
nistratifs avec leurs diverses attributions; enfin l'au- 
teur conunence l'élude de la juridiction administrative, 
et s'arrête aux conseils de préfecture. Nous annonce- 
rons la suite quand elle aura paru. 

La fraternité humaine, par Francesco Vigano, 
traduction de M""^ Jules Favre, née Velten, avec 
un nouvel appendice et des notes statistiques de 
l'auteur. Guillaumin, 1880. 

L'auteur est un apôtre fervent du système coopé- 
ratif; il espère arriver par le principe de la fraternité 
humaine à fonder la paix universelle sur les bases de 
la justice. 

Son livre est plein de faits et de documents précieux. 
C'est une œuvre sérieusement faite et digne d'atten- 
tion. Une première partie est consacrée aux différentes 
formes de sociétés de secours mutuels. Puis vient l'é- 
tude des sociétés coopératives, sociétés de consom- 
mation, banques populaires, sociétés de production, 
le tout appuyé sur de nombreux exemples. 

Mais l'auteur croit que, tout en développant le 
mouvement coopératif comme il convient dans les 
conditions actuelles, il ne faut pas s'arrêter là. 

Bien des extensions sont possibles : telles seraient 
les sociétés .coopératives agricoles de participation, 
les sociétés manufacturières de coparticipation, les 
sociétés coopératives commerciales de coparticipa- 
tion, les sociétés coopératives de grande industrie et 
d'utilité publique, les sociétés coopératives de crédit 
national, et tout cela pour aboutir au familistcre ou 
phalanstère. 

M. Vigano cite à ce propos l'institution du familis- 
tère de Guise, organisée par M. Godin, et l'association 
de famille établie à Condé-sur-Vesgre, dans le dépar- 
tement de Seine-et-Oise. 

11 rappelle, en terminant, le «congrès-coopération» et 
l'exposition tenus à Londres en 1869, et espère même 
qu'on en arrivera à ce qu'il appelle la commune ou 
municipe coopératif. 

Un appendice est consacré aux progrès accomplis 

en Europe depuis iSyS par l'idée de coopération et à 

des notes statistiques relatives aux banques populaires 

italiennes ou allemandes. 

Il y a dans le travail de M. Vigano bien des germes 



féconds, dont l'éclosion appartient sans doute à l'ave- 
nir. Il y a bien des idées généreuses, qui partent d'un 
grand cœur, et que nous n'oserions qualifier d'utopi- 
ques. Laissons à de plus hardis le soin laborieux de 
■1 les mettre en pratique. 

Nouvelle Jiirisprudence et Traité pratique 

sur les locations mobilières et immobilières, bou- 
tiques, magasins, appartements, maisons entières, 
hôtels particuliers meublés ou non, terres, prai- 
ries, moulins, eau, chasse, etc., en harmonie avec 
j la jurisprudence toute récente des cours et tri- 
I bunaux, par O. Massei.in. Tome I"" : Obligations 
des propriétaires  soie, la garance, 
on pourra conclure avec nous de la suprématie de 
l'artificiel sur le naturel. 

A la page 463, nous trouvons les Omnibus et les 
Tramways. Le nombre des voyages, si nous compa- 
rons avec le chiffre des annuaires précédents, en trente 



•ans, le nombre des participants à la civilisation, a qua- 
druplé et la population n'est encore que de trente-six 
millions. Aller et venir, monter et descendre, ce sera 
bientôt toute la civilisation. 

Les faillites se proportionnent en décroissance du 
commerce d'alimentation à la toilette et l'habil- 
lement est enfin au transport (page 317). 

Le tableau des nations qui ont pris part à l'Expo- 
sition de 1878 occupe la page 480. Les nations ger- 
maniques viennent en première ligne, puis apparais- 
sent les nations slaves et lalines, etc. 

Aussi dans V Annuaire de l'économie politique et delà 
statistique se trouve bien, comme nous l'avons dit, 
la mesure de la civilisation selon les races. Les lois 
qui régissent les sociétéss'y expriment par des chiffres. 
La science sociale devient une notation algébrique 
selon les définitions très justes de M. Jacques de 
Boisjolin, dans sa belle ethnographie de la France, 
comme Helmholtz fait la chimie des sens et le compte 
des vibrations, comme Marey mathématise la circula- 
tion, le statisticien note les moindres mouvements du 
corps social; mais il faut savoir lire dans ces chiffres, 
tirer la conclusion de ces tableaux comparatifs. 
C'est sans doute la première fois qu'une semblable 
étude a été faite dans les revues et les journaux 
surtout si dédaigneux des livres, précis, technique, et 
des leçons qui y sont contenues. Toutefois nous 
n'avons fait qu'effleurer la matière, nous nous sommes 
bornés, selon le devoir qui nous incombe ici, à bien 
faire ressortir ce que contient cette bibliothèque 
spéciale de statistique et d'économie politique qui 
s'appelle VAnnuaire^t qui est publiéchez Guillaumin. 

M. G. 



La Sociologie, par E. de Roberty. i vol. 
Germer-Baillière. 

Cet ouvrage fait partie de la Bibliothèque scienti- 
fique internationale. Ce n'est ni une oeuvre de polé- 
mique ni un exposé dogmatique, c'est un essai de 
philosophie sociale. L'auteur a surtout cherché à 
préciser la place, le caractère, la méthode et les ten- 
dances de la science toute nouvelle qui étudie les 
sociétés humaines avec les procédés des sciences na- 
turelles. M. de Roberty se rattache à l'école d'Auguste 
Comte et ne renie point les doctrines d'Herbert 
Spencer. Il s'accommode des formules de M. Littré. 
11 s'écarte à son gré des voies tracées par ces illustres 
maîtres et au besoin leur fait leur procès. 

Ce livre est un essai dont toutes les parties appar- 
tiennent au domaine de la philosophie particulière de 
la science sociale. Son défaut principal, défaut qui 
sera de longtemps celui de tous les ouvrages de ce 
genre, est de traiter de matières relevant de la philo- 
sophie, d'une science qui existe à peine, qui n'est pas 
constituée d'une manière définitive, et d'avoir en con- 
séquence été obligé d'user de l'hypothèse sous toutes 
ses formes. Les lois qui régissent les sociétés et qui 
expriment les relations constantes des phénomènes 
sociaux, tant entre eux qu'avec les phénomènes et les 
pr-jpriélés d'un ordre différent, étant presque totale- 



94 



LE L 1 \' R E 



ment inconnues, et les grandes découvertes sociolo- 
giques étant encore à faire, l'auteur ne pouvait 
évidemment en déduire ni les méthodes sociologiques 
ni les divisions de la science, ni une détermination 
précise de ses rapports avec les sciences voisines. 11 
ne pouvait que faire des inductions approximatives 
dont les lacunes inévitables devaient naturellement 
être comblées par des suppositions. La déduction 
faisant défaut, l'hypothèse a pris sinon toute la place, 
du moins bien plus de place qu'il ne lui en revenait de 
droit; au nombre de ces suppositions, il y a quelques 
conjectures dont la vérification n'est pas encore pos- 
sible; mais on les distingue facilement des hypothèses 
que l'auteur a tâché de vérifier lui-même à l'aide des 
faibles moyens que la science actuelle des sociétés met 
à notre disposition. 

L'auteur aborde d'abord le problème sociologique 
et élague les aberrations courantes; il explique sa 
méthode, la motive et la compare. La place de la 
sociologie dans les sciences et la division de la socio- 
logie l'occupent ensuite, la nature des rapports 
entre la biologie, la sociologie et la psychologie clôt 
l'ouvrage. Dans la conclusion, on lit avec intérêt la 
comparaison et le parallèle de l'école monotiste et de 
l'école positiviste. En tête on lit la parole féconde 
d'Horace. 

Rem bene sipoteris, sinon quocumque modo, rem. 

L'ouvrage de M. de Roberty est armé de toutes pièces 
contre le monisme, ce nouveau compromis entre la 
science moderne et l'antique ou plutôt l'éternellement 
indestructible métaphysique. Le monisme, qu'on 
pourrait appeler le panénergisme, est l'héritier légi- 
time et direct du panthéisme mourant. Il estéclos en 
Allemagne à la suite des remarquables travaux inspirés 
aux savants allemands par les idées rapidement deve- 
nues populaires en Europe de Darwin et Wallace. 
Leibniz, avec sa monade, a sans doute inspiré ce mou- 
vement qui compte parmi ses chefs reconnus le natu- 
raliste Haeckei. Le nouveau système a pour but de 
concilier la philosophie avec ce qu'on est convenu 
d'appeler le dernier mot de la science ou, pour parler 
plus exactement, avec le dernier mot des hypothèses 
scientifiques. La fatalité des esprits métaphysiques 
est de ne pas voir seulement dans ces théories un 
simple fragment d'une conception du monde qui se 
fonde sur toute la science, mais d'en faire sortir une 
nouvelle conception de l'univers. Ils n'en font pas un 
simple élargissement dans une direction spéciale de 
l'horizon scientifique, ils en font la clef des portes de 
l'infini, la formule magique qui permettra aux méta- 
physiciens de fouler à nouveau le sol sacré de l'inco- 
gnoscible, de pénétrer à leur aise les mystères de 
l'insondable Isis. En un mot, la science et les travaux 
de Darwin en sont le prétexte. La soif métaphysique est 
inextinguible. Elle boit aujourd'hui dans la coupe de 
Darwin. Lorsqu'elle en verra le /ond, elle la rejettera 
pour s'emparer d'une autre coupe et poursuivre encore 
l'intangible, l'éternel, le divin, l'au delà des choses, 
des espaces et des temps. Ce duel entre le monisme et 
le positivisme est fort bien accusé dans l'œuvre de 



M. de Roberty et ce que nous avons dit sufliit à pré- 
ciser la position qu'il prend dans le débat. 

Le monisme scientifique a rendu service à la pensée 
moderne en lui fournissant de nouvelles armes pour 
le contrôle du positivisme des disciples de Comte. 
L'école positiviste avait évidemmenttraité tropsuperh- 
ciellement certains problèmes des plus importants de 
la philosophie et même de la science. Le positivisme 
de Comte avait besoin d'un travail d'élaboration 
ultérieure. Il appelait une contradiction radicale, mais 
l'énigme du sphynx reste encore à deviner. Ce duel 
se répète continuellement dans l'histoire des philo- 
sophies. Ce n'est que dans cette opposition mutuelle 
des systèmes se succédant sans cesse qu'on peut cher- 
cher leur liaison intime et leur unité finale. Le posi- 
tivisme est l'héritier direct du mouvement intellectuel 
dont les étapes successives sont marquées par les 
noms d'Aristote, de Bacon, de Locke, de Diderot, de 
Condillac, tandis que laphilosophie, par exemplecelle 
de l'évolution, le spencérianisme, est le mécanisme 
renouvelé, développé de Descartes. Dans une sphère 
plus étroite, dans le domaine du savoir social, après 
Vico et Condillac qui parlent déjà en sociologie la 
langue de Comte et de Quételet, il a fallu la longue 
réaction inaugurée par les écrits de Rousseau. Cette 
réaction a été une contradiction indispensable. Elle a 
permis aux vues superficielles de Vico et de Condillac 
de se développer, de gagner en profondeur et en 
exactitude jusqu'à ce qu'insensiblement elles soient 
devenues les idées de Comte, de Littré, de M. de 
Roberty et de s'équilibrer par les contradictions de 
Congrève, de Spencer, de Pierre Lafïitte et les autres, 
y compris le sublime auteur de l'Histoirede la civili- 
sation en Angleterre, H.-T. Buckle. m. g. 

L'Esclavage au Sénégal en 1880, par Victor 
ScHŒLCHER, Paris, publications populaires, i88o. 

Plaidoyer très chaud contre ce que l'auteur appelle 
l'esclavage dans une de nos colonies. C'est du reste 
une question qui a été portée à la tiibune du Sénat 
par M. Victor Schœlcher lors d'une interpellation à 
M. l'amiral Jauréguiberry, ministre de la marine et 
des colonies. 

La petite brochure comprend toute la partie de la 
séance qui a rapport au sujet, les discours de 
M. Schœlcher et du ministre. 

Nous n'avons pas ici la place suffisante pour discuter 
une aussi grave question, et du reste elle ne saurait 
convenir au compte rendu seulement delà publication 
que nous citons. 

A la suite de la discussion soulevée sur l'esclavage 
au Sénégal, M. Schœlcher a proposé un ordre du jour 
ainsi motivé: 

« Désireux que la loi du 27 avril 1848 soit appliquée 
dans les territoires français de notre colonie du 
Sénégal, le Sénat passe à l'ordre du jour. » 

En réponse, un certain nombre de sénateurs ont 
déposé le suivant: 

« Le Sénat, satisfait des explications de M. le ministre 
de la marine et des colonieSj passe à l'ordre du jour. » 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



96 



Cet ordre du jour, mis aux voix, est adopté. 

La brochure renferme à la suite une réfutation après 
coup du discours de M. le ministre. Nous ne pouvons 
rien citer et pour les intéressés tout est à lire dans ce 
petit livre qui renferme des faits curieux sur la vie 
dans nos colonies. 



Paris : Organisation municipale. — Paris : Insti- 
tutions administratives, par Maurice Block, 
membre de l'Institut. Paris, Hetzel. 2 vol. in-8". — 
Prix : I fr. 5o chacun. 

La Bibliotlièqite des Jeunes Français que publie 
la maison Hetzel vient d'ajouter à la série des Entre- 
tiens familiers sur l'administration de notre pays àtux 
nouveaux volumes de M. Maurice Block : Paris : Or- 
ganisation municipale ; Paris: Institutions administra- 
tives. L'auteur, dont on connaît la haute compétence 
en pareilles matières non moins que son talent pour 
les mettre en lumière, a réuni là, sous une forme 
éminemment claire et compréhensible, toutes les no- 
tions indispensables à de futurs électeurs qui peuvent 
être aussi de futurs élus. Quiconque, d'ailleurs, n'a 
pas fait de ces sujets une étude spéciale aura souvent 
besoin des utiles renseignements et des judicieux 
conseils dispensés par ces deux ouvrages. Et ce n'est 
pas seulement au$ Parisiens qu'ils s'adressent. Tous 
les Français, en effet, ne sont-ils pas plus ou moins 
directement intéressés à savoir comment est régie, 
sous le double rapport municipal et administratif, la 
capitale de leur pays, résidence du gouvernement et 
représentation de l'unité nationale? 

Etudes économiques sur l'exploitation des 
chemins de fer, par Jules de La Gournerie, 
membre de l'Académie des sciences, i vol. gr. in-S" 
de 177 pages. Paris, Gauthier-Villars, 1880. 

Ce livre est la reproduction de plusieurs articles 
publiés à l'occasion des discussions qui ont eu lieu 
dans le conseil général de la Loire-Inférieure. Les 
diverses questions de principe qui surgissent à propos 
de l'exploitation des chemins de fer y sont discutées 
d'une manière abstraite sans préoccupation d'intérêts 
particuliers ou politiques. 

Une telle étude ressort plus aux mathématiques qu'à 
toute autre branche du savoir. L'auteur y réfute 
assez facilement un bon nombre de préjugés partagés 
par une immense quantité de personnes intelligentes 
et de bonne foi. Le principal fruit de la lecture de cet 
ouvrage est de montrer que la question des tarifs est 
beaucoup plus compliquée qu'elle ne paraît, qu'il 
faut des méditations délicates pour résoudre les pro- 
blèmes qui s'y présentent et que le gros bon sens ne 
suffit nullement pour cela. 

L'auteur réfute les doctrines suivant lesquelles les 
tarifs devraient être les mêmes pour chaque sorte de 
marchandise et proportionnels aux distances dans 
toute l'étendue du territoire. Tel abaissement de tarif 
augmenterait très peu les transports et par consé- 
quent serait préjudiciable à la compagnie sans pro' 



fiter beaucoup au public. D'autre part, un tarif uni- 
forme ne permettrait pas d'ouvrir de lignes ferrées 
dans les contrées peu riches qui auraient pourtant 
avantage à posséder un chemin de fer même avec des 
tarifs élevés. 

On ne peut appliquer à l'établissement des tarifs 
des règles uniformes ou absolues. Il est parfaitement 
logique, dans certaines circonstances, de faire payer 
moins cher certaines marchandises pour un grand par- 
cours que pour un parcours moindre. De Marseille à 
Dunkerque un transport peut coûter moins cher que 
de Paris à Lyon parce que, dans le premier cas, le 
chemin de fer est en concurrence avec les navires 
passant par Gibraltar. II suffit alors pour l'intérêt 
public et celui de la compagnie que le prix réduit 
pour le transport Paris-Dunkerque soit assez élevé 
pour couvrir les frais d'exploitation, tandis que si la 
même réduction était consentie pour les stations in- 
termédiaires, la compagnie ne pourrait plus vivre 
parce qu'elle ne pourrait plus payer l'intérêt de ses 
obligations ; — chacun comprendra plus facilement 
qu'il est maintes fois opportun de faire à certaines mar- 
chandises des concessions refusées à d'autres. Enfin 
l'Etat, quand il exploite une ligne ou qu'il est associé, 
comme en France, à cette exploitation, peut trouver 
un intérêt d'ordre public à perdre de l'argent sur 
certains transports. 

D'une manière générale, le prix des transports ne 
doit pas être réglé suivant le prix de revient, mais 
bien en vue du meilleur rendement. En Angleterre, les 
compagnies n'ont pas, à proprement parler, de tarif 
kilométrique : leurs prix sont des prix fermes qui 
dépendent non seulement de la distance, mais aussi 
de la nature des marchandises, de l'importance de la 
clientèle, de la manière de faire revenir les wagons 
vides, des concurrences maritimes, etc. Et c'est ce qui 
fait que la comparaison des tarifs anglais et français 
n'est guère possible et donne des résultats trom- 
peurs. 

On se fait aussi beaucoup d'illusions sur les résultats 
de la concurrence en matière de chemin de fer. L'éta- 
blîssementde lignesconcurrentes anaturellement pour 
effet d'augmenter la proportion des kilomètres dévoie 
ferrée comparativement à une surface déterminée de 
territoire, mais l'utilité publique ne croît pas dans le 
même rapport. Les compagnies concurrentes ne tardent 
pas à s'entendre ou à fusionner; cela est arrivé dans 
tous les pays, et l'entente s'est toujours faite au détri- 
ment du public. Dans l'industrie des chen:iins de fer, 
le nombre des concurrents n'est pas illimité comme 
dans la batellerie ou le roulage sur routes, dans les- 
quels il peut en surgir indéfiniment de nouveaux. 
Ici la concurrence a toujours fait place à un mono- 
pole fiscal très onéreux. 

D'autres illusions portent sur la manière d'appré- 
cier l'utilité ou la valeur d'une ligne par la considé- 
ration du rapport du produit net au produit brut. 
Souvent une compagnie faisant d'excellentes affaires 
peut encore améliorer sa situation, en abaissant ses 
tarifs pour accroître les transports ; mais alors le 
rapport des frais d'exploitation aux recettes brutes 



96 



LE LIVRE 



s'élève et les observateurs superficiels croient que 
l'entreprise est moins bien gérée que par le passe. 
Ces questions sont tellement complexes que le gou- 
vernement français, qui est pourtant en position d'être 
bien éclairé, s'est laissé entraîner à certains marchés 
qui placent des compagnies dans la situation bizarre 
d'avoir intérêt à faire leur possible pour empêcher 
leurs recettes de s'accroître. 

Ce que nous venons de dire suffit pour montrer 
l'utilité de l'ouvrage de M. de La Gournerie. Ajoutons 
que la lecture en est très agréable, tant par TelTct du 
style que par celui d'une bonne typographie. 

Les conclusions de l'auteur sont que le monopole ordi- 
naire par régions commerciales est le plus avantageux 
à presque tous les points de vue et que si l'on était 
certain que les compagnies eussent toujours une par- 
faite intelligence des questions, le mieux serait de s'en 
rapporter entièrement à elles; mais, dit-il, leur puis- 
sance est trop grande pour qu'on doive se résigner 
à supporter tranquillement les conséquences de leurs 
fautes. En France, l'État doit conserver les pouvoirs 
qu'il possède, surveiller attentivement, mais prescrire 
peu. d'' l. 

La Pologne et les Habsbourg. Paris, 

E. Pion et C'^ 1880. 

Ceci n'est qu'une brochure, et au milieu de nos 
mesquines querelles intérieures elle passerait ina- 
perçue aux yeux du plus grand nombre si l'on n'atti- 
rait sur elle l'attention de ceux que les questions de 
haute politique extérieure intéressent, parce qu'ils 
voient au delà de l'horizon borné que le gouverne- 
ment semble avoir tracé à l'opinion publique. 

Dulcigno for ever ! 

Un nom et c'est assez pour satisfaire la curiosité 
de la masse et pour l'amuser. 

Avec la question d'Orient, éternelle comme toutes 
celles qui sont d'un intérêt général et majeur, on ne 
discute que sur des vétilles et l'on croit très généra- 
lement, dans tout le camp républicain, qu'il suffit de 
dire que la France restera étrangère à toute action 
diplomatique pour que les questions pendantes soient 
vidées du coup. 

Quelle que puisse être la situation, momentanée 
du reste, que nous ont imposée nos revers d'il y a 
dix ans, une nation telle que la France, par sa posi- 
tion européenne, géographique et politique, ne peut 
se désintéresser de ce qui se fait autour d'elle, avec 
ou sans son concours. 

De tout ce qui se passe, elle reçoit le contre-coup 
en bien ou en mal; elle doit repousser ce qui peut 
lui devenir préjudiciable et s'y opposer de toutes ses 
forces, elle doit "de même prêter la main à ce qui 
peut lui rapporter honneur et profit. 

De cette manière, elle affirmera sa vitalité et aussi 
sa puissance. 

Son attitude, tout en demeurant circonspecte, dans 
la crainte qu'on ne l'entraîne à quelque imprudence, 
doit être, non pas neutre, mais expectante, afin de se 
trouver dans les meilleures conditions possibles 



pour profiter à l'occasion d'une circonstance heu- 
reuse pour son relèvement complet. 

Cette question d'Orient est comme une femelle 
grosse, et elle donne naissance à une foule d'autres 
questions complémentaires, ayant chacune son im- 
portance. Aucune d'elles ne doit être négligée, car 
c'est la partie essentielle d'un tout, comme l'une des 
colonnes soutenant un édifice peu solide et dont la 
ruine peut provenir de la chute d'un de ses soutiens. 

A ce point de vue, tout ce qui est pensé, écrit sur 
une quelconque des questions dépendant de la grande 
préoccupation actuelle de l'Europe mérite d'être pris 
en considération, examiné, pesé et discuté. 

Dans la brochure intitulée la Pologne et les Habs- 
bourg, l'auteur s'appuie surtout sur cette disposition 
actuelle de la politique européenne de rétablir et de 
protéger d'anciennes petites nationalités absorbées 
par de grands Etats à une époque douloureuse pour 
les premières. 

En constatant donc l'attitude actuelle des grandes 
puissances européennes, il appelle l'attention sur un 
peuple méritoire à tous les points de vue, et qui se 
trouve dans cette situation aussi d'avoir perdu sa 
nationalité fondue dans un grand empire voisin. 

Nos lecteurs savent de qui nous entendons parler : 
c'est de la Pologne. 

Ce qui est particulièrement à noter, c'est que les 
puissances qui se sont réunies pour rendre l'autono- 
mie et la nationalité à de petits peuples sont pour la 
majeure partie coupables d'avoir contribué, à un 
autre moment, à la destruction de celle de la Pologne 
qui, démembrée par elles, attend encore sa résur- 
rection. 

A ces divers points de vue, la brochure la Pologne 
et les Habsbourg est essentiellement curieuse à lire, 
car elle donne sur la question des détails historiques 
curieux et des appréciations politiques dues à une 
personnalité autorisée à se prononcer. e. d'.au. 

L'Enfance à Paris, par le vicomte d'HAUsso.wiLLE. 

I vol. Paris, Calmann Lévy. 

La criminalité des enfants et la législation spé- 
ciale à l'enfant misérable, abandonné ou coupable, 
sont étudiées dans le palpitant ouvrage qui est au su- 
prême degré une bonne action. Si l'enfant est crimi- 
nel, la misère et l'ignorance, la négligence inconsciente 
ou calculée du père, de la mère, en sont la cause. 

La bienfaisance est ici étudiée avec soin et avec une 
lé[;itime sévérité, car elle assiste mal l'enfant, ne pré- 
vient que très peu ses multiples infortunes et sup- 
porte en somme que la société fasse d'innombrables 
victimes et se mutile en quelque sorte elle-même. 
Néanmoins aucun de ces avantages n'est mis en oubli. 
Les hospices divers pour les enfants de tout sexe, de 
t<mt âge, de toute maladie, sont décrits dans leur dis- 
tribution, leur personnel, leurs dépenses, les services 
qu'ils rendent, les réformes qu'ils nécessitent. La 
comparaison est établie entre Paris et Londres, entre 
la France et l'Angleterre, entre les protestants et les 
israélites. etc. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



97 



Le vagabondage, la mendicité, la prostitution des 
enfants, les institutions préventives, les réformes ré- 
clamées, l'éducation correctionnelle, la législation 
du patronage forment autant de chapitres intéressants 
de ces études auxquelles tout honnête citoyen doit 
s'intéresser. 

Aucune des misères physiques et morales aux- 
quelles l'enfance et la Jeunesse sont exposées sur le 
pavé de Paris n'a été écartée de cette investigation 
loyale et profitable. Les remèdes s'indiquent d'eux- 
mêmes et l'auteur ne manque pas de les indiquer. Ce 



n'est guère avant le commencement du siècle que la 
charité publique a été assez fortement organisée pour 
remplir son rôle à côté de la charité privée et que la 
société civile s'est efforcée de conjurer les souffrances 
au prix desquelles la loi d'airain fait payer les victoires 
de la civilisation. Ces efforts sont bien insuffisants si 
on les compare aux maux qu'il s'agit de soulager, de 
prévenir. Il y a là une question de revendication so- 
ciale. Pour la résoudre, il faut la bien connaître. Le 
livre de M. d'Haussonville a rendu dans ce sens vm 
service très signalé. m. c. 



SCIENCES MEDICALES 



ANATOMIE — PHYSIOLOGIE — HYGIENE 



Mystères de la m£dn. Révélations complètes. (Suite 
et tin.) 5oo gravures explicatives. Chiromancie, 
phrénologie, graphologie se prouvant l'une par 
l'autre ; études physiologiques : signes des maladies, 
aptitudes des enfants, choix des professions, révé- 
lations du passé, connaissance de l'avenir, par 
Ad. Desbarolles, un vol. grand in-S". Paris, chez 
l'auteur, boulevard Saint-Michel, gS. 

Dans l'œuvre philosophique de Leopardi on trouve 
plusieurs dialogues, dont le plus spirituel est peut- 
être bien celui du marchand d'almanachs et dupassant. 

Le marchand. — Almanachs ! Almanachs nouveaux! 
Calendriers nouveaux! Voulez-vous des almanachs, 
monsieur ? 

Le passant. — Des almanachs pour l'année nou- 
velle ? 

Le marchand. — Oui, monsieur. 

Le passant. — Croyez-vous qu'elle sera bonne, cette 
année nouvelle ? 

Le marchand. — Certainement. Excellente ! 

Le passant. — Meilleure que la dernière? 

Et le marchand de répondre oui, et le passant de 
lui demander à laquelle des années précédentes il 
voudrait qu'elle ressemblât; le colporteur ne désire 
revivre aucune des années qu'il a vécues, tout en es- 
timant la vie un grand bien, le premier des biens. 

Le passant. — Aimeriez-vous mieux recommencer 
la vie d'un autre, la mienne, par exemple, ou celle du 
roi, ou celle de n'importe quel autre r Ne pensez-vous 
pas que moi, le roi, ou tout autre, nous répondrions 
comme vous, et qu'ayant à recommencer a vie comme 
elle fut, personne n'accepterait? 

Le marchand. — Je le crois. 

Le passant. — Quelle vie désirez-vous donc? 

Le marchand. — Tout simplement la vie que Dieu 
m'enverrait, sans autre condition. 

Le passant. — Une vie inconnue, dont vous ne 
sauriez rien d'avance, comme de l'année nouvelle? 

Le marchand. — C'est cela (il vend un de ses 

almanachs et s'éloigne). Almanachs ! Almanachs 
nouveaux ! 

BiBL. MOD. — m. 



Leopardi était un pessimiste doctrinaire, systéma- 
tique, qui, sans détester les hommes, jugeait leurs 
tendances d'une manière tant soit peu subjective: or 
il n'est pas vrai que la plupart d'entre nous montrent 
une telle indifférence pour l'avenir; la plupart pré- 
fèrent continuer de vivre autrement qu'ils n'ont déjà' 
vécu; oui, mais la plupart seraient fort aises de con- 
naître à l'avance la somme des biens qui leur écherra. 
S'ils ne souhaitent de recommencer ni leur propre 
vie ni la vie d'aucun autre, c'est qu'ils espèrent que 
celle qu'ils vont conduire sera plus belle et plus heu- 
reuse, et ils ne seraient nullement fâchés de savoir 
comment elle sera belle et heureuse. Aussi est tou- 
jours bienvenu, toujours bien accueilli, celui qui se 
fait (fort de pouvoir leur annoncer quelles prospé- 
rités, quelles félicités les attendent. 

La science de M. Desbarolles compte de nombreux 
adeptes. En avez-vous rencontré quelquefois ? Il nous 
a été donné, à nous, d'en rencontrer deux : une dame, 
à Saint-Malo, un jeune avocat, à Paris; ils ont paru, 
elle et lui, faire le plus grand plaisir avec leurs ré- 
vélations; le jeune avocat, surtout, avait de l'esprit. 
C'était sur la hn d'une soirée passée chez des amis; 
quelques personnes étaient parties déjà, les autres 
étaient debout dans le salon, toutes disposées à se 
retirer, quand le jeune avocat, serrant la main que la 
maîtresse de maison lui tendait : « Voulez-vous que 
je vousdise votre caractère, si vous vivrez longtemps? 

— Comment! vous savez lire dans la main? — Un peu. 

— Voilà. » L'on ne songea plus à partir, l'on fit cercle 
autour de celui qui considérait alors gravement la 
main à lui confiée, et les jeunes femmes et les jeunes 
filles attendaient, curieuses, nullement inquiètes, le 
moment de pouvoir interroger, elles aussi, à leur tour 
l'oracle savant. Certes, elles ne croyaient pas aux ré- 
vélations mystérieuses qu'il pouvait faire, et de n'y 
pas croire elles étaient bien contentes, leur demi- 
incrédulité leur permettant d'ajouter foi aux pro- 
messes heureuses et de tenir pour mensongères celles 
qui ne le seraient pas. La main qu'il regardait accu- 
sait de la timidité, de la bienveillance, de la confiance; 
mais c'était vrai tout cela, la maîtresse de la maison 

7 



98 



LE LIVRE 



qui nous recevait avait bien toutes ces qualités. Une 
autre main; celle-là portait les signes de la volonté, 
de l'énergie, delà brusquerie; mais c'était vrai en- 
core, la personne à laquelle il parlait passait pour 
impérieuse, voire même pour quelque peu autoritaire. 
Chacun tendait sa main, nul n'avait peur qu'on lui 
révélât des défauts, car ces défauts, on les aime, et 
l'on y tient autant au moins qu'à ses qualités. Le 
jeune avocat ne trouvait d'ailleurs que de charmants 
défauts : il faisait aimer la chiromancie, il fit aimer 
aussi et la phrénologie et la graphologie, toutes 
sciences dont il se garda de donner les noms ; mais il 
jugeait des aptitudes d'après la disposition des di- 
verses parties du visage, et il jugeait des goûts,' des 
humeurs, des dispositions momentanées ou conti- 
nues, d'après quelques lignes d'écriture. « Regardez 
encore cette lettre, elle est d'une pauvre fille, — mon 
ennemie intime » ; l'ennemie devait avoir de la pré- 
ciosité, elle devait aimer à s'entendre parler, rire; 
elle devait s'aimer beaucoup. Le portrait était fait et 
bien fait, paraissait-il. Mais n'est-ce pas une science 
des plus agréables que celle-là, qui permet de faire 
tant d'heureux, de réjouir ceux avec qui l'on se trouve 
par les compliments qu'on a ainsi le droit de leur 
adresser, et par les petites médisances qu'on se 
prête à décocher sur quelques absents? Il faut se la 
rendre familière, il faut étudier bien vite les ouvrages 
de M. DesbaroUes. 

Son livre est d'un causeur plus que d'un écrivain; 
pas de discussion, une longue causerie à bâtons 
rompus; à tout bout de chapitre, des souvenirs qu'il 
évoque. A telle époque, il était avec Dumas, le père, 
en Espagne; à telle autre, à Bade, avec Albéric Second ; 
il connaît tous les littérateurs ; à l'un il a annoncé une 
maladie, — qu'il a faite, — à l'autre il a prédit un 
beau talent, — qu'il a acquis. M. de Lesseps, Victor 
Hugo ont laissé étudier leurs mains, leur écriture ; 
faut-il que nous, qui ne sommes pas de grands 
hommes, nous allions demander à la science révéla- 
trice du passé et de l'avenir ses titres à la confiance 
publique? Soyons enfants à nos heures; aux bonnes 
et mauvaises qualités dont nous avons plein les 
mains, ajoutons la simplicité d'esprit, ajoutons l'en- 
fantillage, pour le mettre en service quand il nous 
plaît. 

Au reste, M. DesbaroUes est connu dans toute l'Eu- 
rope. — Oscar II, le roi régnant de Suède, vient de le 
faire mander; le célèbre chiromancien a été accueilli 
là-bas avec enthousiasme. Toute la cour a voulu 
savoir sa destinée: princes et courtisans ont montré 
leurs mains à DesbaroUes, et celui-ci a obtenu un 
succès colossal. — Les étudiants eux-mêmes ont tenu 
à offrir un banquet d'honneur à l'auteur des Mys- 



tères de la main, qui est revenu à Paris comblé d'é- 
loges et de présents d'Oscar II et de son entourage. 

Le livre de M. DesbaroUes, si curieux à lire, fait 
aisément comprendre ce succès. 

F. G. 



Gxiide de l'élève et du praticien povir les tra- 
vaux pratiques de micrographie, par Beaure- 

GARD et Galippe, Paris, Masson. 

Selon le titre, ce livre « comprend la technique 
et les applications du microscope à l'histologie végé- 
tale, à la physiologie, à la clinique, à l'hygiène et à 
la médecine légale ». C'est donc un livre de renseigne- 
ments. A cet égard il présente une lacune importante, 
l'absence d'une table alphabétique des matières. Celui 
qui écrit ces lignes est d'autant plus fondé à formuler 
ce reproche qu'il compte avoir souvent recours à 
l'ouvrage de MM. Galippe et Beauregard et qu'il a 
déjà eu plusieurs fois à regretter de ne pas y trouver 
des moyens de repère suffisants. 

Le programme de ce « guide » est immense et le 
plan en est bien conçu. La cellule vivante y est d'abord 
étudiée et décrite avec méthode à un point de vue 
général ; puis viennent des chapitres spéciaux rela- 
tifs à la cellule végétale et à la cellule animale. Dans 
le chapitre très étendu qui traite de l'histologie végé- 
tale, les auteurs passent en revue successivement les 
éléments, les tissus, les organes. Mais pour l'histolo- 
gie animale, n'y a-t-il pas lieu de regretter que le 
même plan n'ait pas été suivi. Sans doute ce livre 
s'adresse surtout à des pharmaciens. Cependant les 
tissus animaux méritent une description sommaire et 
c'est à peine s'il en est fait mention. Le lait, le sperme, 
les matières fécales, l'urine y sont étudiés avec soin, 
de même que les parasites, les éléments miasma- 
tiques, etc. ; et c'est tout. De telle sorte que, sauf les 
données micrographiques indispensables à la méde- 
cine légale et à l'hygiène, l'histologie animale propre- 
ment dite est à peu près complètement sacrifiée. 

La partie technique également nous semble un peu 
trop écourtée. Les réactifs colorants, si précieux au- 
jourd'hui et si universellement employés, font à peine 
la matière de quelques lignes. L'étudiant ne trouvera 
dans ce livre aucun renseignement utile sur l'usage 
du picrocarminate d'ammoniaque, de l'hématoxyline, 
du violet de méthyline, de l'éosine, du vert de lu- 
mière, etc. Et parmi les réactifs destinés à fixer 
les éléments, combien sont passés sous silence, le 
liquide de MuUer, le bichromate d'ammoniaque, l'a- 
cide osmique, etc. ! 

Tout cela n'empêche pas que le livre ne soit excel- 
lent; et l'on peut sans témérité lui prédire le succès. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



Ç)9 



BELLES-LETTRES 



LINGUISTIQUE 

Origine et formation de la langue française. 

Précis historique rédigé conformément aux pro- 
grammes du 2 août 1880, par Hippolyte Cocheris, 
inspecteur général de l'instruction publique (classes 
de quatrième, troisième et seconde). Paris ^ Ch. 
Delagrave, 1881. In-12. 

Grâce aux travaux des Littré, des Brachet, des 
Scheler, des Paul Meyer et de bien d'autres, il est 
devenu facile de tracer un précis de l'origine et de la 
formation de notre langue. Ces notions font partie, à 
très juste titre d'ailleurs, des nouveaux programmes 
d'étude de nos lycées; et c'est dans le but de répondre 
à ces exigences nouvelles que M. Cocheris a écrit son 
petit traité. C'est un résumé court et consciencieux 
qui rendra des services. L'auteur aurait pu le rac- 
courcir encore sans inconvénient, en sacrifiant certains 
ornements d'une utilité contestable et d'un à-propos 
douteux, tels que sa phrase de début où, pour nous 
•dire que le problème de l'origine du langage n'a ja- 
mais pu être résolu, il nous présente le Sphinx, 
Œdipe, Bréon et Jocaste. Mais ce sont là péchés par- 
donnables chez un ancien universitaire qui a toute 
sa vie sucé la moelle mythologique du vers latin. 

Le chapitre le plus original du livre est le dernier 
où l'auteur traite de l'influence de la langue française 
sur la langue anglaise, et réciproquement de l'in- 
fluence de l'anglais sur le français. Il est fâcheux que 
des fautes — d'impression, sans doute, — déparent 
les remarques souvent solides, parfois ingénieuses, 
qu'il présente à ce sujet. Un Anglais rirait bien de la 
French levity of mind s'il voyait des barbarismes 
comme candlestich et avoir du poise. Il serait aussi 
bien aise d'apprendre que avoir du pois, qu'il avait 
jusqu'ici pris pour le nom spécial de la livre contenant 
seize onces, par opposition à la livre troy qui n'en a 
que douze, est devenu un synonyme du mot lourdeur. 
Il éprouverait encore un plaisir mêlé de surprise en 
s'entendant dire que chaque fois qu'il a chassé la 
perdrix, le coq de bruyère, le lapin ou autre menu 
gibier (en anglais game), il a chassé le deer. C'est 
comme si l'on nous donnait une bécasse pour une 
bête fauve. Enfin, et à un autre point de vue, nous 
nous demandons pourquoi M. Cocheris, dans un livre 
destiné à l'instruction des jeunes Français, a cru de- 
voir faire sa profession de foi ethnologique en ces 
termes : « Je crois certainement à l'avenir du germa- 
nisme, je suis persuadé que les néo-Latins ne joueront 
plus longtemps dans ce monde le grand rôle qu'ils 
ont si noblement rempli, etc. » Chacun a le droit de 
croire n'importe quoi, y compris les absurdités; mais 
quand on est, par profession et par choix, l'éducateur 



de la jeunesse, on ferait bien de garder ces dernières 
pour soi. Non erat hic locus, monsieur l'inspecteur 
général. ber.-ii. g. 



ROMANS 

La Conversion de Monsieur GervEiis. Texte et 
dessins par LÉONCE Petit, i vol. Paris, G. Charpen- 
tier, éditeur. 

Bien que poussé à outrance et placé dans un 
cadre à part, le type de M. Gervais dont nous 
venons de lire la miraculeuse non moins qu'édifiante 
conversion fait bien toutefois partie de cette inté- 
ressante famille de Bonnes gens de province que 
M. Léonce Petit s'attache presque exclusivement à nous 
peindre, et qui ont rendu son nom populaire. Fort 
comme un chêne, affamé de joies brutales et le gosier 
toujours sec, M. Gervais semble un produit spécial 
de ce coin de Bretagne confinant à la Normandie 
que l'artiste exploite depuis tantôt quinze années 
d'un crayon à la fois si humoristique et si person- 
nel. De vieille famille bourgeoise et quelque peu 
aristocratique des environs de Saint-Malo, chouan 
avec Cadoudal, corsaire comme Surcouf, M. Ger- 
vais se marie sous l'Empire et se fait nommer 
percepteur à la rentrée des Bourbons. D'un naturel 
batailleur et violent, coureur de filles, casseur d'as- 
siettes, pilier de cabaret, il apporte dans ses nouvelles 
et pacifiques fonctions les allures tapageuses de sa 
jeunesse guerroyante et débridée. Il a une façon ex- 
péditive de faire rentrer les impôts véritablement 
touchante. Point de porteurs de contraintes, encore 
moins d'huissiers. D'une volée de coups de canne, il 
fait plier sous les lois du fisc les contribuables les 
plus durs de bourse et les plus récalcitrants. 
Avec cela, populaire. Fonctionnaire intègre, on lui 
pardonne les écarts de sa vie privée. Aussi, aux jours 
de versement, escorté d'une demi-douzaine de vieux 
loups de mer, ses invités, il faut le voir à travers les 
ruelles tortueuses de Saint-Malo, titubant, dansant, 
hurlant, enfonçant les portes, rossant les bourgeois 
et finalement menant sa joyeuse humeur là où Boileau 
reproche si cruellement à Mathurin Régnier d'avoir 
conduit la Muse. Au fort de cette vie scandaleuse, un 
jeune inissionnaire débarque au chef-lieu du canton 
habité par M. Gervais. Sur les instances de sa 
femme, celui-ci va entendre le pieux prédicateur. 
Touché en plein cœur par les fines allusions d'un ser- 
mon de circonstance, M. Gervais, tête nue, la 
corde au cou, en chemise et un cierge à la main, fait 
le vœu de rester trois années sans boire autre chose 
que de l'eau. Vœu d'ivrogne, direz-vous. Vœu de 
Breton ! Et non seulement M. Gervais tient sa 



100 



LE LIVRE 



promesse, mais sa conduite devient tellement édi- 
fiante, il a une telle horreur des auberges et de ceux 
qui les tréquentent, un tel penchant pour les églises 
«t pour ces messieurs prêtres, qu'il est tout sim- 
plement question de le canoniser après sa mort. 
C'était aller un peu vite. Cette mise à l'eau volontaire, 
bien qu'il n'en laissât rien paraître, pesait rudement 
à M. Gervais, comme bien l'on pense. Véritable 
Tantale, il lui tardait de voir la fin de son supplice. 
Aussi l'heure de sa délivrance n'a pas plus tôt sonné, 
qu'il pousse un cri formidable : « A boire ! » Et vidant 
tout d'abord un large pichet de cidre, histoire d'y re- 
trouver goût, il court droit à l'image Saint-Michel, un 
cabaret où s'attablent d'ordinaire les plus terribles 
buveurs de la contrée. «A boire ! » Il lui faut éteindre 
une soif de trois années. Finalement, M. Gervais 
boit tant et si bien que, gorgé d'eau-de-vie, de cidre 
et de vin, la face congestionnée, il tombe de tout son 
haut et roide mort sur une dernière bouteille vide. 

Cette histoire de haulte beuvrerie — car c'est une 
histoire — est écrite d'une plume trempée de bonne 
encre et racontée avec l'allure gaillarde d'un écrivain 
de belle humeur qui s'abandonne au fil naturel de 
son tempérament et de son caractère. Mais le prin- 
cipal attrait de cette joyeuse conception se trouve 
surtout concentré dans les dessins qui la commentent. 
M. Léonce Petit, qui ne s'était guère fait connaître 
jusqu'ici que par de simples contours naïvement in- 
diqués au trait, s'y révèle avec les qualités d'un vivant 
coloriste. Par l'éclat lumineux des blancs, la trans- 
parente noirceur des ombres, l'heureuse composition 
des figures et des paysages, la plupart des estampes 
qui rehaussent cette originale publication sont de vé- 
ritables tableaux et les nombreuses vignettes dont 
chaque page est semée, et qui sont comme la menue 
monnaie de l'humoristique fantaisie de l'artiste, 
suffiraient à elles seules pour faire une réputation. 

CH. F. 



Les l^istoires vraies , récits d'une grand'mère à 
ses petits-enfants sur les choses usuelles de la vie, 
par Sophie AMis;illustrationsd'EuGÈNE Relin. Paris, 
Ch. Delagrave, 1880. 

Sous une forme attrayante, bien faite pour plaire 
aux enfants auxquels ce livre s'adresse, et pour les 
encourager à en poursuivre la lecture, l'auteur traite 
une foule de questions usuelles dont la connaissance 
est utile à tous. 

L'aridité de la leçon est cachée sous la forme et de 
cette façon l'agrément diminue la peine du travail. 

Le style est simple et coulant — les notions données 
ne perdent aucunement de leur vérité scientifique, et 
c'est là une remarque intéressante qu'il ne nous est 
pas toujours permis de faire à l'égard des vulgari- 
sateurs. 

Il est vrai qu'ici le livre, sans prétention, ne s'attaque 
qu'à des sujets fort ordinaires, n'allant pas chercher 
les complications d'un ordre élevé, et s'adresse à de 
jeunes enfants, — Tel qu'il est, nous l'avonç^trouvé in- 



téressant et pouvant encore apprendre à bon nombre 
de grandes personnes. e. d'.\u. 

Abord de la Junon, par M. Gaston Lemav. Edition 
illustrée de plus de cent dessins inédits par 
MM. SoTT, A. Brun, Saint-Clair et Bigot, i vol. 
in-8". G. Charpentier, éditeur. — Prix : 20 fr. 

C'est le récit d'un voyage de circumnavigation 
entrepris par une société de gens du monde, partie 
de Marseille, qui devait, après avoir visité les côtes 
orientale et occidentale de l'Amérique du Sud, — 
ainsi qu'elle l'a fait, — traverser le Pacifique, toucher 
aux archipels, en Australie et en Calédonie, pour- 
suivre sa route par le Japon, la Chine, les îles de la 
Sonde, l'Hindoustan, et revenir à son point de départ 
par le canal de Suez. Djs difficultés survenues ont 
obligé la Société des voyages d'études à arrêter le 
voyage à New-Vork. M. Gaston Lemay est un voya- 
geur de race. Il avait avant cette expédition fait plu- 
sieurs campagnes en Arménie, en Serbie et dans le 
Sahara. Son livre a une qualité : la sincérité. 11 ra- 
conte simplement, dans une langue aimable, les mille 
épisodes joyeux ou émouvants de la traversée ; il dé- 
crit les paysages en artiste et les mœurs des habitants 
en observateur. Les dessins ont été exécutés d'après 
nature ou d'après des croquis pris au cours du voyage 
par M. Saint-Clair, secrétaire de la Société d'études. 
Je ne doute pas que ce livre, où la fantaisie n'occupe' 
que la place qu'elle doit avoir sans empiéter sur le 
vrai, n'obtienne le succès qu'il mérite. 

Légende de la vierge de Munster, par Qua- 

trelles. Illustrations par M. Eugène Courboin. i vol. 
in-8". G. Charp&nticr, éditeur. — Prix : i3 fr. 

Voici certainement le plus beau livre illustré qui 
ait été publié depuis longtemps. L'émouvante et 
pieuse légende de la vierge de Munster est contée 
par Quatrelles d'une manière charmante. Mais que 
dirai-je des merveilleux dessins que M. Eugène Cour- 
boin a composés pour ce livre r Ce sont de véritables 
œuvres d'art d'une exécution admirable. Dessins au 
trait d'une fantaisie délicieuse, fusains d'une allure 
magistrale, culs-de-lampe et fleurons d'un archaïsme 
savant, le jeune maître a prodigué toutes les res- 
sources d'une imagination originale et féconde et d'une 
main exercée! Je ne puis qu'engager vivement mes 
'ecteurs à se procurer ce magnifique ouvrage, qui 
restera certainement comme l'un des plus parfaits 
spécimens du genre. 

L'Etoile des fées, par M™* W.-C.-Elphinstone 

HoPE, traduit de l'anglais par M. Stéphane Mal- 
larmé. Illustrations de M. John Laurent, i vol. 
in-8". G. Charpentier, éditeur. — Prix : 8 fr. 

J'ai été charmé par la lecture de ce conte, d'une 
saveur tout à fait particulière, où la philosophie se 
cache sous les apparences du fantastique. II est juste 
de dire que la traduction en a été faite par un écri- 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



101 



vain de grand talent, qui a su rendre par son style 
l'étrangeté délicate du sujet. J'ai moins aimé les illus- 
trations que, n'en déplaise à l'excellent éditeur G. 
Charpentier, je trouve absolument manquées. C'est 
une série de dessins à faire refaire, à ces excellents 
artistes que M. Charpentier charge habituellement 
d'interpréter les écrivains qu'il édite. 

Trois mois sous la neige, par Protat. Paris, 
librairie Delagrave. 

Il y avait quelque vingt ans que nous n'avions 
relu le journal du jeune villageois emprisonné avec 
son grand-père, sous les neiges du Jura, pendant 
trois longs mois d'hiver, et c'est avec un vif sentiment 
de plaisir que nous avons parcouru ces pages qui 
charmèrent notre jeunesse. Nous ne saurions trop 
recommander ce livre dans lequel les enfants ne peu- 
vent trouver, outre l'attrait du récit, que de sages 
conseils; ils y verront que « l'école du malheur est 
souvent le plus utile à l'homme » et que, dans le 
cours delà vie, il faut savoir souvent s'armer de cou- 
rage et de patience. 

Ajoutons que M. Donzel a très joliment illustré 
l'ouvrage. g. f. 

Deux nouvelles, par Léon Hennique. Bruxelles, 
Kistemaeckers, éditeur. 

Un des plus fervents disciples de M. Zola, nous 
avons nommé M. Léon Hennique, vient de faire pa- 
raître chez l'éditeur bruxellois -Kistemaeckers un élé- 
gant petit volume renfermant deux nouvelles : les 
funérailles de Franchie Cloarec et Monsieur Ro^es. 
Francine, jeune Bretonne, vient de mourir à Paris 
dans un taudis de l'impasse de Guelma. Par une de 
ces matinées neigeuses d'hiver arrivent les employés 
des pompes funèbres; ils mettent la morte en bière 
et conduisent au cimetière du Nord le lugubre convoi 
suivi par quatre personnes. Telle est la donnée de 
cette nouvelle dont tout l'intérêt, au point de vue 
littéraire, se trouve dans la peinture des lieux où le 
lecteur est successivement transporté. La description 
de l'un des coins du cimetière est particulièrement à 
remarquer et contraste étrangement avec celle que 
nous fait M. Hennique de la maison de l'impasse de 
Guelma. Toutefois, l'auteur nous permettra-t-il de 
lui demander pourquoi il se sert si souvent de termes 
empruntés aux dictionnaires des Delvan et des 
Larchey r 

M. Rozes est un ancien notaire, riche, bien consi- 
déré, ayant avantageusement marie ses enfants et 
vendu son étude; il devrait être heureux. Ne croyez 
pas à son bonheur; l'infortuné nourrit un bothriocé- 
phale, — lisez ver solitaire, — et la seule pensée de 
se connaître cette maladie considérée comme honteuse 
par ses concitoyens qui en font des gorges chaudes 
au cercle, empoisonne la vie du malheureux. En vain 
consulte-t-il les deux médecins de sa petite ville, le 
beau-père et le gendre qui le font « lanterner », il va 
mourir de chagrin quand survient un de ses parents 



qui l'emmène à Paris et fait rendre à notre notaire et 
son ver et sa gaieté. Nous préférons cette nouvelle à 
la première. Ici, pas de crudités d'expression, et, de 
plus, une charmante et fidèle description de la 
« grande rue » d'une petite ville, le soir, le travail 
fini. 

Quant à l'exécution matérielle du livre, M. Kiste- 
maeckers nous a montré une fois de plus son savoir- 
faire; nous sommes loin, avec lui, des contrefaçons 
de ses devanciers. Signalons-lui cependant la page 68 
où il verra une malheureuse transposition de ligne. 

G. F. 

Prisonniers dans les glaces, par G. Fath. Paris, 
librairie Pion. 

Depuis l'apparition des romans de J. Verne avec 
lesquels l'enfant s'instruit en s'amusant, la mode est 
aux livres qui contiennent des récits"de voyage. Une 
fois encore la mode a raison avec le nouveau volume 
que nous offre chez Pion M. G. Fath. L'auteur de la 
Mort de Chatterton nous fait assister aux diverses 
péripéties d'un voyage entrepris par trois Parisiens à 
travers l'océan Glacial et la Nouvelle-Zemble. Très 
attachant, ce roman d'aventures convient fort bien 
aux jeunes gens de quinze à dix-huit ans. g. f. 



POESIE 

Les horizons bleus. — Lyres et épinettes , — 
Rêves envolés, — Les sanglots de l'âme, par Geor- 
ges Nardin, I vol. Paris, 1880, chez Charpentier. — 
Prix : 3 fr. 5o. 

Soixante-neuf pièces, dont nn çoQxnQ symphonique 
en huit parties, c'était, si la qualité n'eût été sacrifiée 
à la quantité, plus qu'il ne fallait pour stimuler l'at- 
tention. Malheureusement M. Nardin, nourri de la 
lecture de nos meilleurs poètes, ne s'empare de leurs 
idées que pour les affaiblir. La description est une 
de ses manies. 11 est d'une école qui nous poursuit 
de ses Chintreuil et de ses Corot en vers, — aussi ^s'é- 
crie-t-il : 
Paysages de mes strophes évocatrices, 

... Je veux tresser pour vous d'harmonieux distiques. 

Quoi qu'il fasse cependant, il n'est pas de ceux qui 
Coulent l'or de l'Idée en des formes parfaites. 

Le style, cet instrument délicat, est à chaque mo- 
ment faussé par une main inhabile, et le volume four- 
mille d'expressions triviales, incorrectes, préten- 
tieuses, naturalistes même, parlant, peu poétiques. A 
l'appui de ces reproches, cueillons çà et là quelques 
chardons. Nous sommes : 

Les émissaires boucs du vaste genre humain. 

... Je te l'assure, jamais plus 

Désormais ne serai malade... 
... Loin de la terre énorme alors diminuée. 

... l'œil à jamais non fermé. 



102 



LE LIVRE 



... On entend 
Les robustes voix, qu'apporte la brise, 

Des marins clianiant. 
...je voulus (c'était ma seule envie) 
L'ombrage pour mon front du vert l.iuricr — fatal. 

11 eût fallu tout au moins laisser au fond de Vcn- 
cricr l'apostrophe suivante : 

A ton flanc laisse-moi m'étendre sous les draps 

... Belle, permets que je me couche 

La tète aupris de toi sur le même oreiller. 

Cette belle, de celles sans doute qui murmurent 
aux oreilles des passants : 

Beau blond, veux-tu monter chez moi, 
tient à être payée rubis sur l'ongle, car, il l'a dit : 

Plus blanche que le lis qu'on vante, 
Gracieuse, avec des ongles fleuris. 

Et pourtant s'il savait se contenir ou si seulement 
il se sentait le courage de remettre son œuvre en 
chantier et de pratiquer des élagages indispensables, 
M. Nardin, que des amis trop complaisants ont peut- 
être gâté, pourrait à la longue obtenir d'autres suf- 
frages que ceux des critiques déterminés à dire du 
bien d'un livre, — sans le lire. Certaine pièce ren- 
ferme des qualités qu'on dirait empruntées au poète 
charinant à qui elle est dédiée : André Lemoyne. 

Amant de la couleur et des sonorités, 
Nul ne peint mieux que toi de sobres paysages. 
Des fruits de pourpre ou bien de gracieux visages, 
Dans les mètres divers et les rythmes sculptés. 

Tes rêves sont fleuris ainsi que des arcades 
De glaçons où l'aurore a mis son flamboiement 
Et ton vers frais et pur retombe lentement 
Comme une eau mesurée, en limpides cascades. 

La rose du buisson dialogue avec loi. 
A la nature offrant l'encens de ton cantique. 
Grand-prêtre de la Muse, alors qu'on est sceptique. 
Tu gardes dans ton cœur l'inébranlable foi. 

Suit une strophe aussi incorrecte que banale. — 11 
débute semblablement, dans son sonnet printanier, 
avec une saveur qui rappelle les gracieuses produc- 
tions du xvi" siècle : 

De ses rayons d'or étalés, 
Après tant de brume et de pluie. 
Le soleil bienfaisant essuie 
Les verts gazons tout emperlés. 

Puis nous voyons accourir des vers dignes de fi- 



Fillctte, il ne faut pas qu'on fuie 
Les cœurs que vos yeux ont troublés. 

Voici, d'autre part, qui est à recommandera Libert, 
des Ambassadeurs : 

AUX SENTIERS. 

Vous faites signe aux amoureux : 
« Hé ! Pssl ! j'ai des places exquises. 
Où l'on peut aimer sans surprises...» 

Au reste ce qui, par-dessus tout, est insipide, c'est 
l'orgie d'indigo à laquelle se livre l'auteur. Vous con- 
naissez déjà le titre de l'ouvrage, — eh bien, à chaque 



pas, vous voyez défiler et reparaître le ciel bleu, l'onde 
bleue, les Jlots bleus, la mer bleue, Vair bleu, le man- 
teau bleu, le voile bleu, le bleu tentant, le bleu du fir- 
mament, le satin bleu , les glaciers au Jlanc bleu et, 
pour varier : la pensée ivre d^a^ur, les ballons d'a:{ur, 
les monts ai^iirés, les gouffres d'ajur, Iqs Jlots d'azur, 
puis encore les grains bleus des brimbelles, le ciel 
bleu, dans une prunelle, 

... les fruits « 

Couvrant leur nudité de leur robe d'azur; 

enlut ce refrain : 

J'aime bien mon cotillon rouge. 
Encore mieux 
Mon cotillon bleu! 

Cela devait être. C'est égal, si l'on nous disait 
qu'étant petit M. Georges Nardin a été voué au bleu, 
nous n'en serions nullement surpris. N'a-t-il pas osé 

aventurer ce vers : 

La mer se calme à l'ouest et vers le nord s'cT{tcre. 

Lamartine n'avait pas été jusque-là. Dans cette 
phraséologie harmonieuse que rachètent tant de 
beautés et qu'on imite mal en écrivant, par exemple, 

Le gris hiver, soirs et malins, 
Tamisait ses froides bruines, 

— le chantre d'Elvire s'était borné à dire : 

Le regard à travers ce rideau de verdure 
Ne voit rien que le ciel et l'onde qu'il a^ure. 

M. Nardin 5'<3^î»'e trop, et c'est d'autant plus im- 
pardonnable que, s'il le voulait, il ne manquerait ni 
de force, ni d'élévation, ni de justesse, ni d'humour, 
à preuve les strophes sur la Tempête, quelques pas- 
sages des Hori:{ons bleus, la Prostituée et le Rêve du 
bourreau. h. g. t. 



Rêves et pensées, poésies, par Ch. de Pomairols. 
I vol. in-i8 Jésus. Paris, A. Lemerre, i88i. 

Nous avons le droit d'être sévère à l'égard de 
M. de Pomairols, d'abord parce qu'il n'est plus un dé- 
butant, ensuite parce qu'il n'est pas sans avoir un peu 
de talent. 

Son volume nous a fâché. A côté de certaines pièces 
qui sont absolument mauvaises, — nous ne voulons 
pas parler de celles-là, — il en est un assez grand 
nombre qui laissent apparaître des qualités très dignes 
d'être appréciées, et presque aucune d'elles n'est capa- 
ble de nous satisfaire pleinement. Certains de nos 
poètes ne sont que de très habiles versificateurs; 
M. de Pomairols qui a le sentiment poétique, qui trouve 
ce qu'on appelle des idées de poète, n'est pas, lui, 
assez habile. 

Qu'il nous cornprenne : nous ne regrettons point 
qu'il dédaigne les préceptes de M. Théodore de 
Banville ; nous l'estimons fort, au contraire, pour ce 
qu'il sait user de ce vers très simple, très français, 
qui n'est pas celui de M. Coppée dans les Humbles, 
mais celui de Sully-Prudhomme, le doux songeur j 
mais celui d'André Leinoyne, ce descendant de \'irgile. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



103 



Nous voudrions qu'il fût plus adroit; sa coupe est 
petite, il importe qu'elle soit du cristal le plus pur 
et de forme heureuse. Il n'est ni profond ni tendre 
comme le poète de la Justice, il n'a pas la grande séré- 
nité du chantre virgilien ni la naïveté non plus de 
Gustave Mathieu, ce mort déjà trop oublié ; mais il 
est poète, et ce n'est pas le premier venu qui eût pu 
donner ces poésies qu'on aimera à relire : VEffort du 
vent, Sommeil, Rédemption, Toujours, Dans les ténèbres, 
et cette autre adressée aux malades : 

J'éprouve une pitié pourles tristes malades, 

Il n'est pas de douleur grande et noble pour eux. 

Ils n'ont pas de ces maux qui s'enchantent eux-mêmes, 

Ils disent en souffrant : oh ! les peines d'amour ! 

Leur misère que rien n'élève leur fait honte, 
Ils n'osent confier la faiblesse du corps, 
II faut qu'en lui chacun la supporte ou la dompte, 
Souffrance solitaire à l'égal du remords. 

Et cette dernière pièce n'est pourtant pas parfaite. 

Il est ennuyeux d'aimer à demi; on veut aimer 
tout à fait ou point. Que M. de Pomairols soit plus 
sévère pour lui-même que nous ne le sommes, nous, 
quoi que nous ayons dit, et qu'il nous donne enfin 
un volume que l'on puisse admirer sans réserves ni 
réticences; nous voulons croire encore qu'il peut faire 
bien et très bien. f. g. 



Matin et soir, poésies par C. Gay. Paris, G. Fisch- 
bacher, 1881. Petit in-12. 

Une des pièces de ce recueil est adressée à 
« M*^"" C. O. qui m'avait dit que je n'étais pas un 
poète». En disant cela, cette demoiselle a fait l'œuvre 
du critique. 11 n'y a pas d'autre jugement à porter. 
L'auteur lui-même en convient : 

Je me suis cru poète... et n'ai fait que rimer! 

Nous nous garderons de le contredire. Ses vers ne 
sont qu'un écho affaibli, et souvent incorrect, de 
toutes les banalités sentimentales, mystiques, niaises 
ou fausses qu'on débite depuis des siècles sous le 
nom de poésie. Ils n'ont même pas la facture, la so- 
norité, la richesse de rimes qui sont de nos jours 
devenues le talent du vulgaire. Le volume est, du 
reste, imprimé avec soin, dans ce format coquet et 
avec ce luxe typographique que les Lemerre et les 
Jouaust ont mis à la mode. b.-h. g. 



La muse à Bibi. Paris, Marpon et Flammarion. 
I vol. in-i6. — Prix : 2 tr. 

André Gill le caricaturiste est bien connu par les 
charges sans rivales qu'il a exécutées pendant plu 
de vingt ans dans la Lune, dans VÉclipse et dans la 
Lune rousse. Chacun sait que ce dessinateur de talent 
est un humoriste de beaucoup d'esprit; mais, sauf ses 
amis dans la république des lettres parisiennes. 



beaucoup de personnes ignoraient que ce peintre ori- 
ginal fût un poète de singulière allure, à la fois iro- 
nique, réaliste et sentimental. 

Bien que le volume ne soit pas signé, la Muse à 
Bibi est la Muse bonne fille du grand Gill. — Disons 
sans détour que nous y rencontrons beaucoup de 
verve, un grand esprit d'amateur du pavé et un sen- 
timent d'observation très curieux de la langue d'argot 
des boulevards extérieurs. — Ce n'est point la Chan- 
son des gueux de notre confrère Richepin ; mais dans 
une petite note qui frétille, ce sont des poèmes très 
alertes, amusants au possible. 

Le livre est coquettement imprimé, avec deux illus- 
trations par Fauteur. o. p. 



THEATRE 

Le Théâtre de la Révolution (1789-1799), avec 
documents inédits, par Henri Welschinger. Paris, 
Charavay frères, éditeurs, 5i, rue de Seine. 1881. 
Un fort volume in-12 de vi-524 pages, imprimé 
chez Gustave Retaux, à Abbeville. — Prix : 3 fr. 60. 

Nous venons de lire d'un bout à l'autre, avec une 
attention soutenue et un vif intérêt, le livre de 
M. Welschinger, et nous n'hésitons point à déclarer 
que cet ouvrage est l'un des mieux faits et des plus 
utiles qu'il nous ait été donné depuis longtemps 
d'examiner. — La mode est aujourd'hui aux restitu- 
tions historiques et, par une sorte d'affinité que les 
événements contemporains expliquent aisément, la 
période révolutionnaire est une des époques de notre 
histoire que le public aime le plus à scruter actuelle- 
ment. Dans les dix années qui s'écoulèrent entre la 
convocation des états généraux et la chute du Direc- 
toire, les idées et les mœurs de la société française 
subirent de singulières transformations : la vie pri- 
vée, autrefois si confinée dans la famille, devint beau- 
coup plus extérieure et, bien souvent, se lia très 
étroitement à la vie publique; on en vint bientôt à 
vivre autant au dehors que chez soi; cette existence, 
ces mœurs nouvelles si faciles à saisir ne nous ont 
pas cependant été suffisamment retracées dans les écrits 
ouïes mémoires du temps, et c'est surtout dans les 
productions théâtrales qu'il faut en rechercher une 
peinture plus fidèle. Or, bien que le théâtre de la 
Révolution eût été déjà fort étudié par de conscien- 
cieux écrivains, tels que Etienne et Martainville, 
E. Jauffret, Hippolyte Lucas, L. Moland et Théodore 
Muret, il restait encore beaucoup à dire, surtout au 
point de vue de l'histoire des mœurs. C'est cette 
lacune que M. Welschinger a entrepris de combler; 
qu'il nous permette de lui dire qu'en accomplissant 
fort bien celte lâche, il a fait œuvre au moins autant 
d'historien que de littérateur. 

Nous n'avons pas la prétention d'analyser ici les 
5oo pages si substantielles et si pleines de faits du 
beau livre de M. Welschinger; nous tâcherons seule- 
ment de donner une idée de la clarté parfaite, de 
l'excellente méthode qu'il a apportées dans la rédac- 



lOi 



LE LIVRE 



tion et le classement de son précieux travail, et nous 
le féliciterons d'avoir su y condenser, sans longueurs 
inutiles ni fastidieuses répétitions, des extraits de 
nombreux documents officiels et des citations pleines 
d'intérêt de prés de quatre cents productions drama- 
tiques. 

Le travail de M. \\'elschinger est divisé en cinq 
parties principales ; les Gens de théâtre; le Nouveau 
monde (ou le nouveau régime) au théâtre; Portraits 
et Types; les Célébrités; les Grandes journées. — 
Quelques mots sur chacune de ces parties, au moins 
pour signaler les chapitres les plus importants. 

Dans la première partie, qui contient quatre cha- 
pitres (auteurs, acteurs et directeurs, la censure et la 
police), M. Welschinger, constate que, « en général, 
considéré au point de vue littéraire, le théâtre de la 
Révolution est médiocre »; les analyses qu'il donne 
de la plupart des pièces juslihent pleinement cette 
appréciation. Les chapitres consacrés à la censure et 
surtout à la police sont extrêmement curieux. Que de 
cris ne pousseraient point aujourd'hui nos auteurs 
dramatiques si la censure actuelle se montrait aussi 
peu commode, aussi sottement ombrageuse que celle 
du Directoire! Que ne dirait-on point, si le préfet de 
police envoyait, de nos jours, dans les théâtres, des 
citoyens observateurs (sic) chargés d'étudier, dans 
chaque salle, le public et ses impressions! 

Dans les quatorze chapitres de sa deuxième partie, 
notre auteur passe en revue le nouveau monde au 
théâtre, la Révolution, la Royauté, la Noblesse, le 
Clergé, la Religion, la Famille, le Patriotisme, etc. 
Le dernier chapitre, la Sensibilité, est un chef-d'œu- 
vre d'analyse. 

Les « Portraits et Types » de la troisième partie 
comprennent les Grecs et les Romains, les Jacobins, 
M""^ Angot, Arlequin et Nicodème. 

La quatrième partie traite des célébrités que le 
théâtre révolutionnaire a mises sur la scène; ce sont : 
Barras, Beaurepaire, Charlotte Corday, Dumouriez, 
Marat, Mirabeau, Robespierre, J.-J. Rousseau, Tar- 
get, Viala et Voltaire. 

Enfin la dernière partie du livre est consacrée aux 
quatre grandes journées célébrées parie théâtre révo- 
lutionnaire : le 14 juillet, le 10 août, le g thermidor 
et le 18 brumaire. Il n'est pas inutile d'ajouter que 
le volume se termine par une table très complète et 
bien faite des noms et des matières dont il est ques- 
tion dans l'ouvrage. 

Que M. Welschinger nous excuse de rendre compte 
si sommairement de son excellent livre; mais il doit 
comprendre que, dans un si court espace, on n'en 
saurait dire davantage : une livraison entière de cette 
Revue suffirait à peine pour en donner une analyse 
complète. 

S'il nous est toutefois interdit d'entrer dans plus de 
détails, il nous est heureusement loisible de dire tout 
le bien que nous pensons de ce remarquable travail, 
qui est par-dessus tout un livre de bonne foi. 
M. Henri Welschinger n'a rien inventé; il ne cite 
aucun fait, ne raconte aucune anecdote, sans en dési- 
gner exactement l'origine ou l'auteur. Ce n'est donc 



pas sa faute si son œuvre devient souvent, sans doute 
malgré lui, une terrible satire de personnages trop 
vantés et si elle détruit parfois des légendes fameuses 
que trois quarts de siècle de crédule vénération sem- 
blaient avoir consacrées pour toujours. A ce titre 
particulièrement, le livre de M. Welschinger est un 
travail utile : quelque belle que' puisse être une lé- 
gende, elle ne vaut pas la plus simple vérité. Autant 
et plus peut-être que quiconque, nous aimons les 
vraies grandes choses et les vrais grands hommes de 
l'époque qu'il nous retrace, et c'est pour cela même 
que nous les préférons sans fard ni vains ajuste- 
nients. 

En résumé, nous estimons que le livre de M. Wel- 
schinger obtiendra le plus grand succès; tout homme 
sérieux voudra l'acquérir et le conserver. La lecture 
du Théâtre de la Révolution ne diminue en rien la 
juste admiration que l'on doit à la plus grande époque 
de notre histoire moderne; mais elle fait mieux con- 
naître certains faits et permet d'apprécier plus exac- 
tement ce peuple du Paris d'alors qui, suivant l'épi- 
graphe judicieusement choisie par l'auteur, dans 
Juvénal : 

Duas res tantum anxius optât panem et cir- 

censes. phil. min. 

Légendes des bois et chansons marines, par 

M. André Lemovne. Dessins de M. Léon de Bellée. 
I vol. in-S". G. Charpentier, éditeur. — Prix : 8 fr. 

André Lemoyne, un des poètes dont les vers retiè-* 
tent avec le plus de charme et de smcérité les sensa- 
tions qu'il éprouve en face de la nature qu'il adore, 
publie un recueil de poésies inédites pour la plupart, 
dont les bois et la mer font à peu près tous les frais. 
On retrouve dans cette nouvelle œuvre du poète cette 
perfection de la forme, cette émotion franche, cette 
netteté de vision qui caractérisent son talent absolu- 
ment maître de lui, et qui l'ont placé au premier rang 
des poètes intimes. 

C'est un régal de lettré et de délicat qu'une idylle 
d'André Lemoyne. la Mort d'un cerf, la Première 
femme, Vieux décors, En Poitou, sont de délicieux 
poèmes, ouvrés par un parfait artiste et qu'on ne se 
lasse pas de relire après les avoir lus. M. de Bellée a 
enrichi ce beau livre de jolis dessins et d'encadre- 
ments d'un goût exquis. Ad. H. 

Théâtre des Marionnettes, texte et dessins par 
DuRANTv. I vol. in-8". G. Charpentier, éditeur. — 
Prix : 12 fr. 

Ou je me trompe fort ou voilà un livre qui va 
faire la joie des enfants. Un théâtre pour marion- 
nettes! Je connais pour ma part une dizaine de jeunes 
enfants qui ont reçu ce livre pour étrennes, et qui 
déjà organisent des représentations, où la famille est 
conviée, dans lesquelles ils joueront sur leur petit 
théâtre : la Comète du roi Mirambole, Policliinelle 
précepteur ou le Sac de citarbon. Et je vous garantis 
que les papas et les mamans s'amuseront autant que 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



105 



les bébés à ces farces pétillantes d'esprit, de belle 
humeur et de fantaisie. Combien, en effet, de pièces 
sont chaque jour offertes au public sur de grandes 
scènes parisiennes qui n'ont pas ces qualités ! Je crois 
me rappeler que Duranty avait jadis obtenu la con- 
cession d'un guignol, dans le jardin des Tuileries, et 



ce fut pour alimenter son théâtre qu'il composa ces 
saynètes pleines de verve et de gaieté. Hélas ! ce n'était 
pas le guignol classique. L'entreprise ne réussit pas. 
Mais je sais gré à l'éditeur Charpentier d'avoir réim- 
primé ce théâtre de marionnettes, qui contient de 
véritables petits chefs-d'œuvre. 



HISTOIRE 



CHRONOLOGIE DOCUMENTS — MEMOIRES 



Histoire du Livre depuis ses origines jusqu'à 
nos jours, par E. Egger, membre de l'Institut, 
professeur à la Faculté des lettres. Paris, Hetzel, 
1880; I vol. in- 18 {Bibliothèque d'éducation et de 
récréation). 

Malgré tant d'ouvrages qui traitent du Livre et 
des arts ou des industries qui s'y rattachent, une 
histoire complète et méthodique du Livre restait à 
faire ; M. Egger l'a entreprise. « Le plus grand per- 
sonnage, dit-il, qui, depuis trois mille ans peut-être, 
tasse parler de lui dans le monde, tour à tour géant 
ou pygmée, orgueilleux ou modeste, entreprenant ou 
timide, sachant prendre toutes les formes, capable 
tour à tour d'éclairer ou de pervertir les esprits, 
d'émouvoir les passions ou de les apaiser, artisan de 
factions ou conciliateur des partis, véritable Protée 
qu'aucune définition ne peut saisir, c'est le Livre. Or 
le Livre, jusqu'ici, n'a pas eu, à vrai dire, d'histo- 
rien, que je sache, au moins en notre langue. » C'est 
vrai; l'histoire du Livre, cette histoire si longue et si 
curieuse, est éparse en mille endroits; elle n'a été 
rassemblée nulle part. Si l'on veut étudier quelque 
point de ses origines, de ses développements et de 
ses perfectionnements, les traités spéciaux ne man- 
quent pas; on en trouvera sur toutes les écritures 
passées et présentes et sur tous les instruments de 
l'écriture, sur les papyrus, les parchemins et les pa- 
piers, sur les manuscrits et les imprimés, sur la 
typographie et les divers procédés d'impression, sur 
l'industrie du Livre, tant chez les anciens que chez 
les modernes, sur les libraires, sur les bibliothèques, 
sur les relieurs et les reliures, mais tout cela ne 
donne pas une histoire régulière du Livre. Grâce à 
M. Egger, la voici faite, dans ses grandes lignes comme 
dans ses menus détails, rapidement et complètement 
à la fois. Le recueil, pour lequel il l'a écrite, la Bi- 
bliothèque d'éducation et de récréation, qui s'adresse 
presque à des enfants, lui interdisait de tenter autre 
chose qu'un ouvrage élémentaire; les érudits et les let- 
trés de profession n'y trouveront rien qu'ils ne sachent, 
qui ne soit étudié plus à fond dans les traités spé- 
ciaux; mais en même temps que les jeunes gens y 
apprendront ce qu'ils ignorent, ceux qui savent seront 
néanmoins charmé de ce travail d'ensemble qui 
groupe harmonieusement toutes les parties si di- 
verses de l'histoire du Livre et, pour les érudits, par 



un système fort bien compris de notes, renvoie avec 
certitude aux sources, sur les questions que l'auteur 
ne peut qu'effleurer. 

Comme l'humanité, le Livre a eu son âge de la 
pierre, de la brique, du bois, du bronze, avant d'ar- 
river à l'âge actuel qui est celui du papier imprimé 
à la vapeur. Si des inscriptions sur la pierre ou sur 
le bronze ne constituent pas, à proprement parler, 
des livres; les annales des rois de Ninive, écrites 
avec la pointe d'un stylet sur des rouleaux d'argile 
molle que l'on faisait ensuite sécher et durcir pour 
les conserver dans des archives, ces annales étaient 
bien des livres, et la réunion de quelques milliers de 
rouleaux devaient former une encombrante, mais 
respectable bibliothèque. De ces origines lointaines, 
M. Egger passe vite aux temps relativement mo- 
dernes où le copiste, mis en possession d'instruments 
plus commodes, a enfin tous les éléments nécessaires 
à la confection d'un livre. ^Anthologie contient sept 
petites pièces, dont le sujet uniforme est Toffrande 
d'un calligraphe à quelque divinité, offrande men- 
tionnant tous les outils nécessaires à sa profession. 
M. Egger traduit ainsi l'une d'elles qui est fort tou- 
chante : 

Ce plomb mou qui réglait la marche de mes doigts, 
Ce calame assoupli pour maints détours adroits, 
Ce canif qui le fend et l'amincit, la pierre 
Où le roseau s'aiguise, enfin ma trousse entière 
Avec le polissoir, l'éponge et l'encrier, 
Jadis les instruments de mon humble métier. 
Je te les offre, ô dieu, puisque, affaiblis par l'âge, 
Et ma main et mes yeux renoncent à l'ouvrage. 

Comme le bagage du copiste du moyen âge ne 
s'était guère augmenté que d'encres de diverses cou- 
leurs, pour enluminer les initiales, il semble qu'on 
ait bien peu de choses à dire sur le livre entre 
répoque de l'anthologie et l'invention de Gutenberg. 
Quelle erreur! Cette période fournit à M. Egger trois 
ou quatre chapitres rien que de données sommaires 
sur les différentes sortes d'écritures, sur les modes 
de reproduction et de multiplication des manuscrits, 
sur rétonnante habileté des copistes grecs qui parve- 
naient à transcrire VIliade, de façon à faire tenir l'im- 
mense poème dans une coquille de noix, sur les 
papyrus et les parchemins, sur les grandes biblio- 
thèques de l'antiquité, les boutiques des libraires à 
Rome, les diverses fortunes des livres, les profits des 



106 



LE L H' R E 



auteurs; l'influence du christianisme sur les livres, 
ceux des anciens qu'il a détruits et ceux qu'il a con- 
servés, les palimpsestes, l'enluminure et la miniature 
au moyen âge, les confréries de copistes, de relieurs 
et de parcheminiers, la formation des premières 
grandes bibliothèques en France, le dépôt royal du 
Louvre et ses richesses, les livres de luxe comme le 
missel de la reine Anne et le missel de Juvénal des 
Ursins, admirables œuvres d'art, la confection des 
livres à bon marché destinés aux étudiants, lui four- 
nissent à leur tour matière à d'intéressants dévelop- 
pements. La seconde période, de la découverte de 
l'imprimerie jusqu'à nos jours, n'est pas moins bien 
remplie; on y assiste à l'éclosion, puis aux perfec- 
tionnements de l'art qui a révolutionné le monde par 
la diffusion de la pensée, pour arriver à la revue des 
livres et du matériel d'imprimerie, tels qu'on a pu 
les voir à l'Exposition de 1878, c'est-à-dire en leur 
dernier état qui n'est le dernier que pour nous : nos 
arrière-neveux auront sans doute à constater encore 
bien des modifications et des progrès. Les plus cu- 
rieux chapitres sont ceux que l'auteur a consacrés 
aux premiers tâtonnements de l'imprimerie, au pro- 
cédé tabellaire, aux incunables, à l'invention des ca- 
ractères typographiques, puis aux maîtres qui sont 
arrivés d'un coup à la perfection, les Aide, les Es- 
tienne; à ces aperçus en succèdent d'autres sur la 
propagation de l'art nouveau jusque dans les coins 
les plus reculés du globe, sur les procédés d'inven- 
tion récente, la stéréotypie, la photographie appli- 
quée à la reproduction des manuscrits, la photogra- 
vure, les presses à tirage rapide. L'auteur termine par 
une analyse succincte des réglementations de la li- 
brairie depuis François !"■, et par deux chapitres 
consacrés aux bouquinistes, aux bibliophiles et 
enfin au classement des livres dans les bibliothèques 
publiques et les bibliothèques privées. Tout élémen- 
taire qu'il est, ce petit ouvrage se lit avec plaisir. En 
abrégeant tant de volumes, en condensant tant de 
notions sur les livres, M. Egger n'a rien omis, et 
cependant il a su ne pas se perdre dans la multitude 
infinie des petits détails qu'il rattache toujours ingé- 
nieusement à quelque ligne principale du sujet. 



Histoire du Théâtre en France. Les Mystères, 
par L. Petit de Julleville, niaître de conférences 
de langue et de littérature françaises à l'Ecole 
normale supérieure. Paris, Hachette et C'*^, 1880. 
2 vol. in-8°. 

Voici une importante contribution à l'histoire de 
notre littérature. On sait combien le moyen âge, né- 
gligé pendant si longtemps, est de nos jours étudié, 
fouillé, commenté. On a, depuis cinquante ans, dé- 
couvert, le mot n'est pas trop fort, tout un monde 
littéraire enseveli. On a reconstitué la vieille langue 
française, en même temps qu'on en déchiffrait et qu'on 
en publiait les moments. Ce travail d'exhumation est 
sans doute loin d'être achevé. Il se poursuit, en tout 
cas, avec plus d'activité que jamais. Des journaux ont 



été créés exprès pour en consigner les résultats. Des 
sociétés se sont fondées pour lui donner une impul- 
sion plus énergique et un caractère plus national. Les 
efforts collectifs n'ont du reste en rien découragé les 
efforts individuels, et l'ouvrage de M. Petit de Julle- 
ville est là pour l'attester. 

Les deux volumes par lesquels le savant maitre de 
conférences à l'Ecole normale commencent l'histoire 
du théâtre en France, dont il nous promet la suite, 
sont exclusivement consacrés à l'élude des drames 
liturgiques, des miracles et des mystères. Le théâtre 
comique au moyen âge fera l'objet d'une autre publi- 
cation. Limité comme il l'est, le champ est encore 
vaste et n'avait pas été jusqu'ici exploré dans son en- 
tier. Il s'ouvre en effet, dès l'an 1000., avec le drame 
liturgique, d'abord en un latin mêlé de mots vul- 
gaires, puis éliminant progressivement la langue sa- 
vante jusqu'à ce qu'elle soit réduite à une place tout 
accessoire et ne serve plus |qu'à relier les parties du 
drame avec l'office religieux sur lequel il est greffé. 
L'auteur entre ici dans d'intéressants détails sur le 
développement de cette action dramatique, qui n'était 
d'abord qu'une sorte d'amplification accompagnée de 
gestes, introduite par le prêtre aux endroits les plus 
émouvants du service, et surtout au récit de la Pas- 
sion, qui devint bientôt assez importante pour exiger 
des acteurs spéciaux, une mise en scène compliquée 
de machines, et où la prose fit promptement place 
aux vers, généralement rimes, qu'ils fussent écrits en 
latin ou en français. 

Le miracle succéda au drame liturgique ou plutôt 
en dériva dès les premiers temps, car on en trouve 
qui sont composés en vers latins décasyllabiques et 
rimes, et qui ne diffèrent du drame liturgique qu'en 
ce qu'ils ne se rattachent pas directement au service 
religieux. Cette transformation fut une émancipation. 
Le théâtre, sans abandonner complètement l'Eglise, 
se transporta généralement de l'autel au parvis et 
peu à peu se sécularisa. Au xiii'= siècle, on ne com- 
pose plus de drames liturgiques, et il y a déjà dans 
diverses villes des sociétés laïques et bourgeoises qui 
remplacent le clergé dans la représentation des 
scènes tirées de la vie des saints. 

La représentation d'Adam, drame qui date du 
xii" siècle, et les pièces de Jean Bodel et d'Adam de 
la Halle marquent les degrés successifs de ce change- 
ment émancipateur. 

Les miracles abondent aii xiv^ siècle. Ils étaient re- 
présentés dans les pays, confréries demi-dévotes et 
demi-littéraires, dont la plupart s'étaient formées sous 
l'invocation de la Vierge, et pour lesquelles furent 
écrits les quarante miracles de Notre-Dame que le 
manuscrit Cangé nous a conservés. 

Les Mystères proprement dits n'apparaissent que 
dans le siècle suivant. Mais, quoique le nom soit nou- 
veau, la chose est ancienne. Les mystères continuent 
les miracles, de même que ceux-ci avaient continué 
le drame liturgique primitif. Le nom lui-même ne 
présente étymologiquenient, comme M. Petit de Jul- 
leville le démontre, que le sens d'action, de représen- 
tation dramatique (venant de ministerium, comme le 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



107 



mot mesirei, et signifiant /oMCf /on). Plus tard il s'ap- 
plique aussi aux pièces purement profanes, qu'on 
appelait plus ordinairement jeux {liidi). Mais la 
source première, et la plus féconde, où puisèrent 
jusqu'à la fin les auteurs de mystères, fut l'Ecriture 
et la légende chrétienne. Le Mystère de la Passion 
est sans doute le plus ancien, comme il est un des 
plus importants. M. de Julleville divise ingénieuse- 
ment les pièces de ce genre en trois cycles: le cycle 
de l'Ancien Testament, le cycle du Nouveau Testa- 
ment, le plus vaste des trois, et le cycle des saints. 
Quelques-uns de ces drames ne rentrent dans au- 
cune de ces catégories et roulent sur un sujet mytho- 
logique au purement profane; mais c'est le petit 
nombre, et encore y a-t-il d'ordinaire, même en 
ceux-là, un singulier mélange du nlerveilleux chré- 
tien et des légendes du paganisme. Certes, Boileau 
ne connaissait rien du théâtre du moyen âge; ce 
qu'il en dit est marqué au coin d'une ignorance d'au- 
tant plus ridicule qu'elle est plus satisfaite d'elle- 
même. S'il l'avait connu, il n'est pas probable pour- 
tant qu'il eût porté sur lui un jugement moins dédai- 
gneux. Son esprit hanté par la règle des trois unités 
eût été singulièrement effarouché à l'aspect de ces 
compositions gigantesques, dont quelques-unes comp- 
tent plus de soixante mille vers, où des centaines de 
personnages s'agitent, se croisent, se poursuivent 
d'un bout de la terre à l'autre, naissent, vieillissent 
et meurent sur la scène, et dont la représentation se 
prolonge parfois pendant quarante jours. Quels cris 
n'eût-il pas poussés en voyant Dieu le père figuré au 
naturel avec une grande barbe et de gros sourcils, 
les diables vomissant des flammies, les anges et les 
saints aux prises avec Mahon et les divinités latines, 
le tout agrémenté de scènes licencieuses où des per- 
sonnages dans le costume de la nature se livraient 
à des manifestations d'un réalisme à rendre jaloux 
M. Zola! Qu'eût-il pensé des forces et plaisanteries 
du sot ou fou, dont la voix de crécelle interrompt 
d'un calembour ou d'un dicton vulgaire les situations 
les plus pathétiques, les discours les plus sérieux? II 
eût tout condamné en bloc, y compris un des acteurs 
principaux de quelques-uns de ces drames, l'àne, le- 
quel pourtant se conduit avec plus de retenue que 
les petits chiens introduits par Racine dans sa co- 
médie des Plaideurs. 

M. Petit de Julleville, tout en se tenant bien loin 
du rôle que Boileau se serait sûrement attribué, 
échappe à la partialité ordinaire aux commentateurs 
et aux érudits qui se cantonnent dans un sujet et ne 
voient plus rien ni au-dessus ni au delà. Il ne fait pas 
difficulté de déclarer que les mystères ont été bien 
plutôt composés pour la représentation devant des 
foules naïves et promptes à l'enthousiasme, que pour 
une audience de raffinés ou pour la lecture dans le 
silence du cabinet. Il y trouve des qualités dramati- 
ques, des situations fortes, un intérêt qui, pour être 
souvent éparpillé, n'en est pas moins réel; mais le 
style en est presque toujours absent. Or c'est par là 
surtout que vivent les œuvres littéraires. Au point de 
vue de l'art pur, la valeur des mystères est donc assez 



mince; mais, outre que rien n'est à négliger dans les 
manifestations intellectuelles de nos ancêtres, ces 
drames sont pleins de détails de mœurs, de costumes, 
d'habitudes intimes, qui jettent une grande lumière 
sur la vie des Français au moyen âge, et qui les ren- 
dent aussi précieux pour l'historien qu'ils le sont 
pour le philologue auquel ils offrent une mine pres- 
que inépuisable de mots, de locutions et de pro- 
verbes. 

Le défaut de l'ouvrage de M. Petit de Julleville est, 
à nos yeux, de n'être pas un livre, nous voulons dire 
de ne pas former un tout homogène dont les parties 
s'enchaînent logiquement les unes aux autres, de 
manière à présenter un commencement, un milieu et 
une fin. Le premier volume est plutôt une série de 
mémoires séparés qui ne se rattachent entre eux que 
parce qu'ils portent chacun en particulier sur quel- 
ques détails d'un sujet commun. Quant au second, 
il est tout à fait conçu à l'allemande. C'est un réper- 
toire de renseignements qu'on n'a même pas songé à 
coordonner. Il commence par deux tables, une des 
noms de lieux où furent représentés les mystères, et 
l'autre des titres des mystères représentés. Puis vien- 
nent, par ordre chronologique, après un chapitre 
sur les mystères mimés, les analyses séparées et en 
forme de monographies de tous les mystères que 
nous connaissons, depuis le xii« jusqu'au xvi® siècle. 
Un dernier chapitre est consacré aux mystères dont 
il ne reste plus que les titres, et l'ouvrage se termine 
par un glossaire des mots difficiles que l'on peut 
rencontrer dans les citations. 

Il y a là-dedans de quoi faire un beau et bon livre; 
mais, il faut l'avouer, ce livre n'est pas encore fait. 
Ce n'est d'ailleurs pas un petit mérite que d'avoir 
amené à pied-d'œuvre des matériaux si abondants et 
si bien préparés. Tout est disposé désormais pour 
bâtir l'édifice; mais l'architecte qui relèvera n'a pas 
encore paru. ' ber.-h. g. 

Les chroniques de Jean Froissart, avec texte rap- 
proché du français moderne, par M""^ de Witt née 
GuizoT. Hachette, i vol. in-40. — Prix : 3o fr. 

Voici un beau volume, fait pour satisfaire les 
yeux et l'esprit, pour apporter à la fois plaisir et in- 
struction. De tous nos vieux historiens, Froissart est 
le moins connu, c'est pourtant celui dont la lecture 
est la plus intéressante et la plus facile. Ce n'est 
point un historien qui nous parle de traités de paix 
ou de considérations politiques, c'est un journaliste 
curieux qui se transporte sur tous les points où se 
passe quelque événement d'importance, et qui écrit 
sa relation le soir même, alors que les idées sont plus 
fraîches, les impressions plus vivaces. Quand il n'a 
pu assister aux événements, il se les fait raconter par 
des témoins oculaires, qu'il va chercher au loin, sans 
compter ses peines et ses fatigues. Il apprend qu'un 
gentilhomme a fait la guerre du Portugal, et du fond 
des Pyrénées il va le chercher jusqu'en Zélande, 
chevauchant sur son cheval, ayant sa malle en croupe 
et son grand lévrier près de lui. Une seule difficulté 



108 



LE L I \' R E 



arrêtait le lecteur, celle de ce texte du xiv'' siècle, 
difficile à déchiffrer pour nos contemporains, puisqu'au 
XVI* siècle on en avait déjà donné deux traductions, 
l'une en français, l'autre en latin. M""- de Witt, née 
Guizot, a refait le travail entrepris par Belleforest en 
1572 et nous a mis à même de lire sans peine et sans 
fatigue notre vieil historien. La partie la plus cu- 
rieuse, la plus neuve de ce volume, est celle des illus- 
trations qui reproduisent les miniatures du manuscrit 
de Froissart, miniatures que le roi d'Angleterre ad- 
mira fort quand l'auteur lui présenta son ouvrage. 
Le grand mérite de ces miniatures est moins de nous 
initier à l'art du xiv'' siècle, que de nous introduire 
plus intimement dans la connaissance de ses mœurs, 
de ses idées, de ses costumes. Comme le texte de 
Froissart, elles portent sur les événements un témoi- 
gnage irrécusable : voici les'rudes arbalétriers anglais 
qui vainquirent nos chevaliers à Crécy et à Poitiers; 
voici, dessiné par un contemporain, ce bal des ar- 
dents, cause première de la folie de Charles VI et des 
malheurs de la France; voici Philippe le Bel recevant 
la reine d'Angleterre, qu'on peut rapprocher de la 
reine Victoria reçue par Napoléon III. Tout est mar- 
qué : les costumes, les armures, les supplices cruels; 
les villes se montrent telles qu'elles étaient alors, se 
dressant dans une plaine solitaire, entourées de leurs 
remparts. Voici les pas d'armes aux prouesses bril- 
lantes; les seigneurs revêtus de ces longues robes 
d'or et de velours, qu'ils jettent sur les épaules des 
ménestrels dont les chants ont conquis leur faveur; 
les bourgeois revêtus de la cotte hardie, la tête entou- 
rée du chaperon; les femmes avec leur bonnet en 
pain de sucre et leur robe traînant à vingt pas der- 
rière elles, ce qui faisait dire au prédicateur Thomas 
Connecte : « Sachez, mes belles dames, que si vous 
aviez eu besoin d'une queue, la nature y eût pourvu 
d'elle-même.» Les sermonnaires n'ont cessé de répéter 
la même chose, et pourtant les robes sont aussi lon- 
gues aujourd'hui que du temps de Froissart. 

A. D. 



Souvenirs et Écrits de mon Exil, période de la 
guerre d'Italie, par Kossuth. Paris, E. Pion, 1880, 
in -8". 

Ce premier volume des Souvenirs et Ecrits du 
grand patriote hongrois, dont la traduction vient 
d'être publiée par MM. E. Pion et C'*, est vraiment 
intéressant pour le public français. II comprend les 
événements auxquels M. Kossuth a été mêlé, beau- 
coup plus directement qu'on ne le croit d'ordinaire, 
pendant l'année i85g. Le comte de Cavour avait formé 
le plan de débarrasser l'Italie du joug de. l'Autriche. 
Malgré les difficultés de toute sorte, il avait, avec 
un talent supérieur et une énergie infatigable, amené 
les choses au point où un éclat devenait inévitable, 
et il avait su mettre dans son jeu l'atout d'une alliance 
française. Ces choses sont connues; on les a racontées 
maintes fois et les principaux auteurs se sont pres- 
que tous chargés de nous expliquer leur propre rôle 
dans des mémoires ou des lettres rendues publiques. 



Nous n'avons donc pas à y insister. Mais l'ancien chef 
du gouvernement provisoire de la Hongrie indépen- 
dante, l'ancien hôte forcé des Turcs en Asie Mineure, 
qui s'était, depuis i83ï, acquis une popularité im- 
mense aux États-Unis et en Angleterre, où il résidait, 
se tenait au courant des affaires continentales, dans 
l'espérance que quelque circonstance se présenterait 
dont il pourrait profiter pour soustraire de nouveau, 
et cette fois définitivement, son pays au joug autri- 
chien. Il pensait avec quelque raison que les intérêts 
du Piémont et ceux de la Hongrie étaient identiques, 
et il caressait le rêve d'engager les deux peuples dans 
une action commune à la poursuite du même but. 

En dehors des considérations générales, une chose 
l'encourageait encore à penser ainsi. Il savait qu'on 
se préoccupait de ce qu'il pouvait et voulait faire. Il 
sentait qu'on aurait besoin de lui. Il avait des rela- 
tions assez suivies avec un préfet de police, sénateur 
et familier des Tuileries, le Corse Piétri. Le portrait 
qu'il nous en fait ne ressemble guère à la figure que 
nous connaissons. Il le montre, à propos de la tenta- 
tive d'Orsini, s'apitoyant sur l'erreur de ce pauvre 
égaré, qui ne voulait pas croire que la liberté du 
peuple italien pût sortir des mains de celui qui venait 
d'égorger la liberté du peuple français. Quoi qu'il en 
soit, il avait déjà parlé à Piétri de ce qu'il était dis- 
posé à faire au cas où les événements qu'il prévoyait 
auraient lieu, et le résultat de ces conversations fut 
que le prince Napoléon voulut voir M. Kossuth, et 
que ce dernier, après lui avoir exposé ses idées, fut 
admis à les soumettre à l'empereur lui-même. 

M. Kossuth eut deux entrevues avec Napoléon UI. 
L'homme qui avait proclamé la république en Hon- 
grie par la déclaration du 14 avril 1849 s'entendit 
avec l'homme qui, par un sanglant coup d'Etat, avait 
supprimé la république en France. Le premier ne 
marque, du reste, aucune répugnance à l'endroit du 
second. II ne l'a pas en grande confiance; il exige des 
garanties; mais il le fait comme homme d'Etat, 
comme diplomate parlant au nom de son pays qu'il 
représente; et personnellement il ne ferait pas à l'em- 
pereur l'injure de ne pas se contenter de sa parole. 
Ses amis, Ledru-Rollin et Mazzini, ne trouvèrent pas 
sans doute ces compromissions bien louables. Il le 
regrette pour eux ; mais quant à lui, il est patriote 
d'abord, et républicain seulement après. Pour arriver 
à faire de la Hongrie une nation autonome et indé- 
pendante, il s'allierait avec n'importe qui, avec le 
di .ble même, dit-il quelque part; et, en ctlet, il ne 
craint pas de faire un pacte formel avec l'empereur, 
s'engagcant, en retour des services qu'il attend de 
Napoléon III, à établir dans sa partie le gouvernement 
monarchique. Son zèle même, comme il arrive, dé- 
passe la mesure. Sans ambages, il offre au fils de 
Jérôme la couronne de Saint-Étienne. L'Altesse dé- 
clina l'honneur. «Nous autres Bonapartes, dit-il, nous 
avons beaucoup appris de l'histoire de notre oncle. 
Nous avons appris non seulement ce qLi'il faut faire, 
mais aussi ce qu'il faut éviter. Et dans celte dernière 
catégorie se range le fait de placer sur des trônes 
étrangers des membres de notre famille, car cela 

I 



. ( 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



109 



povirrait susciter des coalitions européennes, et nous 
ne pourrions compromettre le sort de la d)'nastie 
napoléonienne en France, fût-ce même pour la ma- 
gnifique couronne de Hongrie »; et il lui recomman- 
dait de n'en pas dire un seul mot devant son cousin 
l'empereur. 

M. Kossuth avait déclaré formellement qu'il ne 
donnerait son concours efficace qu'autant qu'on lui 
promettrait d'envoyer une armée française avec lui en 
Hongrie, et qu'on engagerait ainsi l'honneur du dra- 
peau dans la question de l'indépendance hongroise, 
comme on l'avait engagé dans la question de l'indé- 
pendance italienne. La garantie était mince, ainsi que 
la paix de Villafranca ne devait pas tarder à le dé- 
montrer. Elle lui fut cependant refusée. On l'amusa 
en prétextant des impossibilités qui disparaîtraient 
sans doute prochainement; on le souhaitait du moins, 
et on ferait tous ses efforts dans ce sens. En attendant, 
on tirait de lui le plus qu'on pouvait. On lui faisait 
escomptersa popularité en Angleterre, pour renverser 
le ministère tory et le faire remplacer par un cabinet 
whig sur la neutralité duquel on pouvait compter. 
On le laissait former, avec le comte Ladislas Teleki 
et le général Klapka, un Comjié national hongrois dont 
la mission était de créer en Italie une armée hon- 
groise avec les exilés, les prisonniers et les transfuges 
de cette nation, qui, pensait-on, se soulèverait sponta- 
nément lorsqu'elle saurait que ses fils victorieux 
allaient revenir à elle à travers les Alpes et l'Au- 
triche. Le pays ne se souleva pourtant pas, et ce fut 
M. Kossuth qui l'en empêcha. En vain essaya-t-on de 
lui faire entendre qu'une petite insurrection en Hon- 
grie, si petite fût-elle, serait d'un merveilleux effet. H 
avait résolu de ne pas lancer son pays dans les aven- 
tures s'il n'obtenait pas les garanties qu'il avait stipu- 
lées, et tout en acceptant de bonne foi, pour lui et ses 
amis, le rôle de dupe qu'on leur avait taillé, il refusa 
obstinément de donner le signal de la diversion qu'on 
désirait. Il s'en félicite hautement dans le livre que 
nous avons sous les -yeux. Sans faire difficulté de re- 
connaître avec lui la prudence dont il usa sur ce 
point, nous ne pouvons nous empêcher de nous de- 
mander si cette prudence fut de la véritable sagesse. 
En 1848, les Hongrois n'avaient compté que sur eux 
pour revendiquer et conquérir leur indépendance, et 
ils y avaient un instant réussi. Ne pouvaient-ils en 
faire autant, et avec plus de chances de succès, en 
profitant à leurs risques et périls du moment où 
leurs oppresseurs n'avaient pas trop de toutes leurs 
forces pour combattre en Italie r II eût toujours été 
héroïque de le tenter, et ce n'est guère par excès d'hé- 
roïsme que les nations meurent. En tout cas, ce que 
la Hongrie est devenue depuis semble bien peu fait 
pour donner à M. Kossuth des raisons de glorifier sa 
circonspection et sa sagacité politique, et nous regret- 
tons ici de ne pas partager son avis. 

Nous ne voudrions pas laisser au lecteur une im- 
pression défavorable au sujet du livre que nous ana- 
lysons. C'est l'œuvre d'un esprit élevé, convaincu et 
ardent, mais mal dégagé des brouillards d'un mysti- 
cisme aussi funeste à la cause de la liberté qu'à celle 



de la science pure. Au lieu d'insister sur les côtés fai- 
bles de cet homme qui n'en restera pas moins une des 
gloires de ce siècle, nous préférons citer, en nous y 
associant, ce qu'il dit de la France dans Tavant-propos 
qu'il a écrit pour cette traduction française : « Il est 
doux de se persuader que cette prodigieuse vitalité 
qui l'a si promptement et si admirablement relevée 
de ses désastres lui permettra encore de conserver 
désormais cette liberté absolue, mais ordonnée, 
qu'elle n'a jamais pu antérieurement posséder d'une 
façon durable; il est assurément curieux d'observer 
qu'aucune autre nation n'a rendu autant de services 
à la cause de la liberté que la France, tout en en jouis- 
sant aussi peu. Elle a été comme le flambeau qui 
éclaire, mais tout en restant dans l'obscurité : N^on 
mihi, sed liices. Être le champion de la liberté est et 
a été la mission historique de la France. » 

. BER.-H. G. 

Histoire de la mode en France, la toilette des 
femmes depuis l'époque gallo-romaine jusqu'à nos 
jours, par Augustin Challamel. 21 planches gra- 
vées sur acier, coloriées d'après les aquarelles de 
F. Lix. I vol. grand in-S" Jésus. Paris, A, Hennuyer, 
1881. 

Si rien de ce qui touche la femme n'est indiffé- 
rent aux femmes, c'est un point que nous ne voulons 
pas discuter; toujours est-il qu'elles sont — presque' 
toutes — soucieuses de faire valoir leur beauté, et 
que, d'avoir ce souci, elles n'ont pas — tout à fait — 
tort. La façon de se vêtir est une de leurs préoccupa- 
tions; l'histoire des variations du costume féminin 
ne laissera pas d'exciter leur curiosité. 

Le livre de M. Challamel est bien composé. Une 
introduction écrite d'une plume légère, des chapitres 
nourris de renseignements très précis sur les modi- 
fications apportées successivement à la toilette des 
femmes presqu'à toutes les pages, des anecdotes 
contées avec esprit et rapportées comme pour faire 
entendre aux lectrices, ce qu'elles sont d'ailleurs très 
disposées à croire, que l'histoire de la mode en 
France, c'est une partie, et non la moins intéressante, 
de l'histoire générale de notre pays. 

Ce livre est aussi très coquettement édité; il plaira 
avant même que d'être lu: titre mi-parti noir et mi- 
parti rouge; texte imprimé en beaux caractères sur 
papier de luxe ; des culs-de-Iampe signés de Scott et 
des planches en grand nombre, qui, gravées et colo- 
riées d'après les aquarelles de Lix, montrent aux 
yeux les différents costumes portés à différentes épo- 
ques; cela fait un beau volume qui ne le cède en 
rien à ces magnifiques ouvrages publiés par l'éditeur 
A. Hennuyer, les Plantes et bétes dePizzetta, l'Homme 
et son berceau, et A travers l'Amérique, de Lucien 
Biart. t'- g. 

Berryer. — Souvenirs intimes, — par M""^ la vicom- 
tesse A. DE Janzé, née Choiseul. Paris, E. Pion et 
C'% 1881, in-i2. 

Pourêtre déjà longue, la liste des écrits sur Berryer 
n'est pas encore close. Le volume publié par M'"^ la vi- 



110 



LE LIVRE 



comtesse A. de Janzé, sans avoir la prétention de 
combler aucune lacune, présentera son contingent 
d'anecdotes et de souvenirs au biographe délinitit du 
grand orateur royaliste. Ce n'est pas qu'il apporte 
bien des faits nouveaux, ni même qu'il évite de rap" 
peler ce qui a été raconté vingt fois et ce que tout le 
monde sait. Mais il fourmille d'historiettes amusantes, 
de mots spirituels et piquants, de traits qui sont 
comme autant de touches délitâtes ajoutées à la figure 
bien connue de Berryer. Du reste, si celui-ci est le 
héros du livre, il s'en faut qu'il le soit de toutes les 
anecdotes que la mémoire débordantede M'"" de Janzé 
laisse tomber dans le cours du récit, ou dépose 
dans de longues notes au bas de plus d'une page. 
Louis XVIII, Charles X, M. Thiers, Louis Bonaparte, 
le comte deChambord, la princesse Colonna, et d'au- 
tres encore, défilent dans cette galerie et font comme 
une escorte d'honneur à Berryer. Nous n'avons pas 
besoin d'indiquer dans quel esprit cet ouvrage a été 
composé; le nom de l'auteur le dit suffisamment. 
Mais il serait injuste de ne pas ajouter que les opi- 
nions de M"" de Janzé n'ont rien d'agressif, et que 
son légitimisme n'ôte rien au charme de sa causerie 
alerte et brillante. Le livre es tout d'une venue, rapi- 
dement et spirituellement écrit, coulant comme de 
source, intéressant d'un bouta l'autre; et nous en re- 
commandons la lecture comme un régal délicat pour 
l'esprit. . - B. H. G. 

Bibliothèque des mémoires relatifs à l'histoire 
de France pendant le xvm'^ siècle. Nouvelle série 
avec introduction, notices et notes par M. de Lescure. 
Tome P^ I vol. in-i8 jésus. Paris, Firmin-Didot 
et Ci% 1880. 

Cette nouvelle série porte pour sous-titre: Mé-- 
moires sur les assemblées parlementaires de la Révo- 
lution. 

M. de Lescure, dans son introduction, expose les 
raisons qui l'ont déterminé à insérer, dans le re- 
cueil dont il continue la publication, de préférence à 
tant d'autres écrits se rapportant aux travaux de la 
Constituante, de la Législative et de la Convention, les 
mémoires du marquis de Ferrières, ceux du comte de 
Montlosier, ceux de Durand de Maiilane. Des mémoires 
de Malouet, il a été fait une édition définitive sur 
laquelle il n'y a pas à revenir; après les remarquables 
travaux de de Loménie, il serait superflu de donnej: le 
journal de Mirabeau, la suite des discours qu'il a pro- 
noncés et les comptes rendus qu'il adressait à ses 
commettants; restent les mémoires de Bailly, de La 
Fayette, de Mounier, de Lally-Tollcndal, de Barnave, 
de Gazalès et de l'abbé Maury, mais tous ces récits 
sont des plus incomplets. Riverol n'a été membre 
d'aucune des trois assemblées; pour Lameth, il a 
rédigé, non des mémoires, mais une histoire, et pour 
Rœderer, il a laissé, non une relation de ce qu'il avait 
vu s'accomplir, mais une apologie de sa propre con- 
duite au 10 août. Des écrits de Thibaudeau, enfin, on 
ne pourrait guère emprunter qu'une centaine de 
pages. N'accusons pas M. de Lescure de partialité, et 1 



puisque les mémoires qu'il a clioisis sont certaine- 
ment très intéressants, puisqu'ils ont, ceux surtout 
des deux constituants, une grande valeur, réjouissons- 
nous de les voir figurer dans cette Bibliothèque histo- 
rique dont MM. Firmin-Didot et C'" se sont faits les 
éditeurs. 

Prévenant les reproches .qui pourraient lui être 
adressés, quant au petit nombre de mémoires qu'il en- 
tend publier et quant à la liberté qu'il a prise de 
n'en donner encore que les parties les plus impor- 
tantes, M. de Lescure dit qu'il devait tacher de ne pas 
dépasser le cadre qu'il s'était tracé, et que ce cadre 
même, il ne devait lui être permis de l'étendre, la col- 
lection à laquelle il donne ses soins étant composée 
pour être lue, non par l'historien qui a besoin de tout 
savoir, de tout contrôler, mais par l'homme de goût 
désireux de connaître, touchant les premières phases 
de la Révolution, ceux des témoignages qui sont de- 
meurés d'accord avec les données positives de la cri- 
tique historique. Soit. Le tome premier des Mémoires 
sur les assemblées parlementaires de la Révolution 
contient la plus grande partie des écrits du marquis 
de Ferrières, toute celle qui a trait à la Constituante. 

Le marquis de Ferrières fut député de la noblesse 
poitevine aux états généraux devenus Assemblée na- 
tionale; il s'opposa à la réunion des ordres, et, quand 
elle fut consommée, il vota incessamment avec le côté 
droit; il protesta contre la constitution de 1791, ce 
fut son dernier acte. Très petit est le rôle qu'il a joué 
dans ce grand drame historique pour lequel il n'é- 
tait pas préparé; il est plutôt témoin qu'auteur. Par 
position, comme par nature, il est exempt de passions 
trop vives; il déteste les révolutionnaires, orléanistes 
ou constitutionnels, qui prétentent faire une histoire 
nouvelle et une nouvelle monarchie; mais, relatant les 
événements qu'il a vus se succéder, il parle sans co- 
lère et sans haine; les faits, il les interprète autrement 
que nous ne les interprétons, il appelle délire ce qui 
pour nous est enthousiasme; c'est à un mouvement 
de folie que, suivant lui, a cédé la noblesse, lorsque, 
dans cette mémorable nuit du 4 août, elle résigna 
tous ses privilèges. Mais parce qu'il est moins préoc- 
cupé des intérêts de l'ordre auquel il appartient que 
de ceux de la monarchie, il dit, sans les pallier, les 
mauvais vouloirs de la cour, comme il dit, sans les 
exagérer, les exigences du tiers, celles des représen- 
tants de la nation. Ses mémoires empreints d'uiie 
grande véracité, de la plus complète bonne foi, sont 
très précieux; ils le sont d'autant plus qu'ils sont dus 
à ia plume d'un adversaire de la Révolution; ils con- 
firment pleinement les jugements portés par Edgar 
Quinet. f. g. 

L'Histoire universelle de M. Marius Fontane 
commence par un excellent volume : Vlnde vé- 
dique. 

C'est une peinture de l'état social et des pre- 
mières luttes de l'antique civilisation qui s'est épa- 
nouie dans la péninsule indoustanique. Relativement 
aux Egyptiens, les Aryas, nos frères, sont un peuple 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



111 



jeune; à l'époque que décrit M. Marius Fontane et 
qui est leur temps primitif, l'Egypte était déjà un 
peuple âgé, d'une culture raffinée: elle en était à sa 
dix-huitième et à sa dix-neuvième dynastie; elle 
pouvait montrer, innombrables, ses monuments de 
trois mille ans, ses inscriptions historiques, ses pa- 
pyrus pleins de chants profanes et religieux ou de 
sentences morales. 

L'historien n'a qu'à se baisser, même celui des pre- 
mières dynasties égyptiennes, pour cueillir les rensei- 
gnements historiques et religieux qui jonchent le 
vieux sol pharaonique. Pour l'Inde védique, c'est la 
pénurie la plus complète. Sur l'époque qu'a si bien 
décrite M. Fontane, il y a peu de chose en dehors du 
Rig-Véda. 

Avec une habileté et un tact peu communs, l'auteur 
de VHistoire universelle a extrait de ce recueil d'hym- 
nes tous les renseignements qu'il lui pouvait four- 
nir. Il a déployé, pour les mettre en œuvre, toute la 
clarté et l'esprit de méthode qui sont la marque par- 
ticulière de son talent et que l'on est surtout en droit 
d'exiger dans une Histoire universelle. 

Si les faits historiques ne sont pas nombreux dans 
son volume, c'est que le Rig-^Véda, en dehors de la 
lutte des Aryas avec les Dasyous, n'en fournit guère. 
Ce qui apparaît là, ce sont surtout les grands dieux de 
la religion védique : Indra, le feu céleste; Agni, le feu 
terrestre; Soma, le feu subtil emprisonné dans les li- 
queurs et qui ranime la vie humaine. 

A l'origine, chez les Aryas comme du reste chez les 
autres peuples, le prêtre ne se montre pas; c'est le 
père de famille qui remplit l'office de sacrificateur. 
Peu à peu les poètes, tendant à former une caste spé- 
ciale, prennent le monopole des sacrifices et des li- 
bations. Voilà un clergé organisé. 

La famille, composée du père, de la mère et des 
enfants, se découvre dans le Rig-Véda ; rien de plus 
charmant , de plus respecté que la fiancée et la 
femme; l'homme les entoure d'autant d'hommages 
que d'amour. 

Du milieu des hymnes surgit, avec l'image du 



foyer, celle, non moins douce de la commune, groupe 
de familles qui se rapprochent, non pour s'opprimer 
mutuellement, mais pour se soutenir. 

Cantonné d'abord en Septa Sindhou, la véritable 
terre védique, l'Arya, agriculteur et pasteur, s'étend 
peu à peu. En se disséminant dans l'Indoustan et en 
se mêlant aux Dasyous jaunes ou noirs, il 
altère sa nature, perd sa force première ; ou plutôt 
l'individu, libre encore dans sa croyance et dans ses 
allures, fait place à la collection. Le roi surgit et, de 
concert avec les brahmanes, ramène tout à l'unité. 
Adieu les libres inspirations, les forces vives de la 
race que manifeste surtout l'individu, avant qu'il 
ne soit comprimé sous le joug de lois uniformes. 

Ce qui s'est passé dans la péninsule indoustanique 
n'est point particulier aux Aryas. Partout, dans toutes 
les familles de peuples, les/ mêmes phénomènes se 
sont présentés. J'ai vu, en suivant l'évolution sociale 
et religieuse des Hébreux, le Sémite libre, épars, di- 
visé en petits groupes, s'agiter voluptueux et libre, 
sans autel central, sur les collines et dans les belles 
plaines de la Palestine. Sous l'influence des nabis, 
des prêtres et des rois, l'unité de culte s'accomplit peu 
à peu. Il interdit d'adorer ailleurs que dans le temple 
de Jérusalem. 

M. Fontane a parfaitement marqué, chez les Aryas, 
cette évolution, et comment Lavieille société védique, 
réduite à la loi de l'unité, meurt pour faire place au 
monde brahmanique. 

Peut-être le style de l'auteur, toujours clair et ra- 
pide, est-il parfois un peu saccadé et nerveux. C'est 
d'un excès de vie que j'accuse M. Marius Fontane, 
c'est de nous conduire sur le grand fleuve védique 
en imprimant à la barque des secousses et des bonds 
dont notre placidité est parfois étonnée ; pour ma 
p^t, j'ai le goût des molles navigations. Cependant 
quand les rames sont tenues d'une main sûre comme 
celle de M. Marius Fontane, je pardonne, en faveur 
de tant d'autres qualités, les quelques émotions dont 
parfois je suis inquiété. e. l. 



GEOGRAPHIE 

ETHNOLOGIE VOYAGES 



Voyage aux îles Fortunées, le pic de Ténériffe et 
les Canaries, par Jules Leclercq. — Paris, E. Pion 
et 0% 1880. 

Les îles Fortunées ne sont autre chose que le 
groupe des îles Canaries; les anciens leur avaient 
donné la première dénomination parce que les fictions 
poétiques de leurs historiens y avaient placé les 
Champs Élysées, ce séj.our des âmes bienheureuses 
après la vie. 

Sous certains rapports du reste, elles méritent bien 
ce nom, car la température y est délicieuse, sauf quel- 



ques parties, surtout celles qui sont ouvertes du côté 
de l'est aux vents desséchants du Sahara. 

Les îles sont sur le trajet de tous les navires qui 
partent de l'Europe pour se rendre dans l'Amérique 
du Sud, et les voyageurs qui les ont visitées sont très 
nombreux. Tous n'ont pas apporté à leurs excursions 
le soin attentif de notre auteur, et si l'on trouve quel- 
ques renseignements dans les relations de voyage, 
c'est en réalité peu de chose et presque toujours ce 
que l'on connaît déjà. 

M. Jules Leclercq nous donne une relation 
détaillée, fort intéressante et très pittoresque; son 



112 



LE L n' R E 



livre est un guide précieux pour ceux qui voudront 
le suivre dans cette voie, et nous sommes heureux de 
constater que c'est avec un grand intérêt que nous 
l'avons lu d'un bout à l'autre. 

Le pic de Ténériffe, point le plus curieux de l'ar- 
chipel, d'une hauteur colossale, environ l^joo mètres 
en chiffres ronds, d'une régularité conique remar- 
quable, quoique paraissant formé de plusieurs érup- 
tions successives, et qui se voit de fort loin en mer 
lorsque le temps est beau et l'atmosphère pure, nous 
est présenté dans tous les détails qui le caractérisent. 
Avant M. Leclercq un certain nombre de touristes 
en ont fait l'ascension, et parmi eux quelques as- 
vants, en vue d'expériences scientifiques ; les noms 
les plus connus de nos jours sont ceux d'Edans, en 
i7i5; du père Feuillée en 1724; de La Peyrouse en 
1791 ; de Humboldt en 1799 et en 1804; de Cordier 
en i8o3; de Buch en i8i5 ; Berthelot en 1825, 1827 
et 1828; Sainte-Claire Devilleen 1848; Lyell en 1854; 
Hartung en i854 et Fritsch en i863. 

Cette montagne volcanique, qui ne fait que som- 
meiller en ce moment et menace toujours de se ré- 
veiller, a eu des éruptions terribles dans le passé; les 
dernières dont on se souvienne sont : en 1400, celle 
de Tavro; 

En 1402, — mentionnée dans le journal de Chris- 
tophe Colomb, et ayant précédé de peu de temps la 
découverte de l'Amérique, en 1604, — éruption du 
volcan de Siete Fuentès, le 24 décembre et les jours 
suivants ; 

En i6o5, — celle du volcan de Fasnia, du 5 au 
i3 février; en 1705, — du volcan de Guimar, du 2 au 
3 février ; en 1706, — de Sarachico (volcan de la Mon- 
tana Negra), le 4 mai et les jours suivants. Elle détrui- 
sit la ville et le port de ce nom ; ^ 

En 1798, — de la Chahorra — le 9 juin et les jours 
suivants. Le cratère, situé à 600 mètres environ au- 
dessous de la cime du pic, peut être considéré comme 
le principal volcan de l'île Ténériffe. L'éruption de 
1798 ne dura pas moins de trois mois, et pendant 
cette période se formèrent quatre nouveaux cratères 
au sud-ouest de sa base, à plus de 2,000 mètres au- 
dessous du niveau de la mer. 

L'archipel des Canaries fut autrefois habité par une 
race toute particulière, appelée les Suanches; ils ont 
disparu par suite de la conquête, et les derniers ont 
mêlé leur sang à celui des nouveaux arrivants. 

Les mœurs, le langage, les coutumes de cette race 
ont à peu près disparu, sauf de rares vestiges conservés 
dans quelques musées, entre autres un situé dans l'île 
de Ténériffe, et dans les ouvrages de savants qui ont 
plus spécialement étudié ce qui pouvait être connu 
d'un peuple disparu. 

A quelques jours de l'Europe, les habitants actuels 
ont encore, comme le pays qu'ils habitent, un cachet 
bien personnel, et un voyage parmi eux est une source 
intéressante de renseignements pour les amateurs et 
les savants auxquels nous recommandons la lecture 
de l'ouvrage de M. Leclercq. 

E. D. 



France, Algérie et colonies, par Onésime Reclus. 
Paris, Hachette, 1880. i vol. gr. in-i8 de 802 p., 
illustré de 120 gravures sur bois. 

(Quoique nos études universitaires soient déjà 
assez lointaines, nous n'avons aucune peine à nous 
souvenir que les traités dans lesquels nous avons ap- 
pris ou plutôt négligé d'apprendre la géographie ne 
ressemblaient que de fort loin à Telégant volume ré- 
digé par M. Onésime Reclus et mis par la maison 
Hachette à la disposition des élèves studieux. Les pe- 
tits livres élémentaires dont nous nous servions sur 
les bancs de l'école étaient assurément bien faits, 
clairs, méthodiques, car l'Université n'a jamais man- 
qué de bons géographes, d'écrivains savants et con- 
sciencieux; mais ils n'avaient rien de ce qui attire. On 
ne cherchait alors qu'à être utile, sans faire quoi que 
ce soit pour le plaisir des yeux ; or la géographie est 
excellemment la science qui s'apprend par les yeux 
au moins autant que par la mémoire. A peine quel- 
ques cartes lithographiées, aux couleurs criardes, 
aidaient-elles à la clarté de chaque leçon ; ce n'était 
pas assez pour contre-balancer l'aridité naturelle de ce 
genre d'études. Dans le livre de M. Onésime Reclus, 
toute la France, Algérie et colonies comprises, est 
représentée morceaux par morceaux, magistralement 
dessinés: fleuves, montagnes, sites pittoresques, per- 
spectives de villes, cathédrales, châteaux, monuments 
célèbres, défilent sous le regard comme dans un pa- 
norama. Ajoutons que ce n'est pas le seul mérite du 
livre; le charme des gravures est encore surpassé par 
celui du style. M. Onésime Reclus ne se contente pas 
d'être un géographe savant, à qui pas un seul petit 
coin perdu de notre France n'est inconnu, c'est un 
écrivain au style imagé et pittoresque comme les 
sites qu'il décrit. On sent qu'il n'écrit pas d'après 
d'autres, qu'il n'a pas fait son livre avec des livres; 
chaque page, et il y en a de profondément poé- 
tiques, semble détachée du carnet d'un touriste et 
en a l'accent personnel et l'émotion. Les études géo- 
graphiques sont singulièrement facilitées lorsqu'on 
peut les faire dans un manuel aussi attrayant. 

A. B. 

Histoire générale des grands voyages et des 
grands voyageurs, par Jules Verne, en deux par- 
ties. Paris, Hetzel, 1880. 

De tous les ouvrages dus à la plume féconde de 
M. Jules Verne, celui-ci est non pas le plus agréable 
à lire, en raison de la forme et de l'ornementation 
des accessoires, mais le plus sérieux, celui qui, à 
notre avis, fait le plus d'honneur au savant, et aura, 
dans l'avenir, un poids plus considérableaux yeux de 
la postérité. 

Il nous a, en effet, été plus facile de juger M. \'erne 
comme un homme d'une imagination immense que 
comme un savant ; bien plus, nous lui en avons sou- 
vent voulu d'avoir tenté de faire, d'une science exacte 
comme la géographie, quelque chose comme une 
succession de contes de fées à l'usage des enfants. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



113 



Si ces derniers sont plus facilement séduits par des 
images et des narrations à effet, cela n'impose nulle- 
ment à l'auteur de substituer un roman à un livre 
d'instruction, lequel, dû surtout à la plume d'un 
homme de talent, en devient d'autant plus dangereux, 
qu'il est assuré d'un succès, et de lecteurs multiples. 
Nous étions particulièrement hostile à M. Verne, 
malgré son immense et incontestable talent, qu'il 
nous paraissait adopter, dans sa manière de faire, 
celle aujourd'hui à la mode. 

Tous les écrivains semblent chercher dans ce qu'on 
peut appeler trivialement la blague un succès qui 
ne saurait être qu'éphémère. 

C'est ainsi qu'au théâtre on a présenté l'antiquité 
et ses héros en opérettes, l'histoire en romans soi- 
disant populaires, la géographie en contes et les 
sciences exactes en traités à la portée de tous; nous 
avons ainsi vu le règne tout-puissant d'Offenbach et 
consorts, d'Alexandre Dumas, d'Erckmann-Chatrian, 
de Louis Figuier et de M. Jules Verne lui-même. 

Alors que les auditeurs et lecteurs possèdentd'autre 
part une instruction sérieuse, basée sur les vrais 
principes, les ouvrages dont nous parlons n'étaient 
qu'amusants, parce qu'ils étaient tous présentés sous 
une forme humouristique agréable. 

Mais est-ce bien la généralité qui se trouve dans de 
pareilles conditions? Malheureusement non, et il 
s'ensuit que le plus grand nombre fait son instruc- 
tion dans ces œuvres qui sont déplorables, parce 
qu'elles sont éminemment fausses, et que l'assaison- 
nement agréable fait avaler le tout. 

Nous ne voulons pas prolonger une discussion sur 
laquelle il faudrait trop nous étendre, mais qu'il nous 
soit surtout permis de dire que nous attribuons à 
l'affaiblissement du patriotisme dans les dernières 
années de l'Empire, à l'assoupissement de l'esprit 
militaire dans la masse valide, la lecture des soi-di- 
sant romans patriotiques d'Erckman-Chatrian, bla- 
guant le chauvinisme et les dévouements qu'il produi- 
sait jadis. 

M. Jules Verne, au milieu de ses travaux fantai- 
sistes qui lui rapportaient beaucoup, comme réputa- 
tion et comme argent, a pensé qu'il lui restait à faire 
un ouvrage sérieux, et c'est celui dont il nous reste à 
dire quelques mots. 

L'ouvrage, comme le dit l'auteur lui-même, ne re- 
monte pas au delà du siècle actuel ; il commence par 
constater seulement que la période la plus militante, 
celle des découvertes les plus précieuses pour l'hu- 
manité, est passée, et qu'il lui a succédé comme un 
long moment de repos. 

Puis ayant divisé son travail en deux parties, for- 
mant chacune un fort volume d'environ 3oo pages, il 
s'occupe d'abord, dans le premier, des explorations 
asiatiques; suivant les itinéraires de Seelzen en Syrie 
et en Palestine, ceux de Wecb au Gange, de Christie 
et Pottinger dans le Sindhy, le Béloutchistan et la 
Perse, d'Elphistone en Afghan, et de Guldenstœdt en 



Klaproth au Caucase. Vient ensuite l'Afrique, avec 
Richtie et Lyon dans le Fezzan, Denhamt, Oudney 
et Clapperton dans les mêmes contrées; le Niger a 
une place importante dans ces relations, et nous de- 
mandons à ce propos au lecteur la permission de lui 
citer une courte description de Tembouctou, donton 
a tant parlé et qu'on a si peu vue. 

« Tembouctou est habitée par des nègres Kissours, 
qui paraissent très doux et s'adonnent au commerce. 
L'administration n'existe pas; il n'y a, à proprement 
parler, aucun pouvoir; chaque ville, chaque village 
a son chef. Ce sont les mœurs des anciens patriarches. 
Beaucoup de Maures, établis dans cette ville, s'adon- 
nent au négoce et y font rapidement fortune, car ils 
reçoivent des marchandises en consignation d'Adrav, 
de Tafilet, de Touat, d'Ardamas, d'Alger, de Tunis et 
de Tripoli. 

« C'est à Tembouctou qu'est apporté à dos de cha- 
meau tout le sel des ruines de Toudeyni. Il est en 
planches liées ensemble par de mauvaises cordes 
faites avec une herbe qui croît dans les environs de 
Tandaye. 

« L'enceinte de Tembouctou, qui affecte la forme 
d'un triangle, peut avoir 3 milles de tour. Les mai- 
sons de la ville sont grandes, peu élevées et cons- 
truites en briques rondes. Les rues sont larges et 
propres. Enfin, on compte sept mosquées, surmon- 
tées d'une tour en briques, d'où le muezzin appelle 
les fidèles à la prière. En y comprenant la population 
flottante on ne trouve guère dans la capitale du Sou- 
dan que dix à douze mille habitants. 

« Située au milieu d'une immense plaine mouvante 
de sable blanc, Tembouctou n'a d'autres ressources 
que l'exploitation du sel, la terre y étant impropre à 
toute espèce de culture. C'est au point que si les 
Touaregs interceptaient complètement les nombreuses 
flottilles qui viennent du Djoliba inférieur, les habi- 
tants seraient dans la plus affreuse disette. » 

Le premier volume se termine par l'historique des 
voyages de Pike dans l'Amérique du Nord, des ex- 
plorations dans l'Amérique centrale, des recherches 
au Brésil, etc. 

Le second volume est particulièrement réservé aux 
voyages de circunmavigation, et une large parîy est faite 
aux Français qui ont payé de leur temps, de leur santé, 
et de leur vie même les progrès que la science de la 
géographie a pu enregistrer à la suite de ces dévoue- 
ments. 

11 nous est impossible de nous étendre aussi lon- 
guement que nous le voudrions sur tout ce que cet 
ouvrage renferme d'intéressant; nous avons été char- 
més, nous l'avouons, et il ne nous reste qu'à renvoyer 
les amateurs de voyages à la lecture de ces deux vo- 
lumes qui leur procurera un plaisir extrême par la 
variété des sujets, les détails inédits, et ceux qui, déjà 
connus, sont toujours retrouvés sans être déplaces 
dans ces narrations. 

E. D'au, 



B]BL. MOU. — IJI. 



11 i 



LE LIVRE 



BIBLIOGRAPHIE. 



MELANGES 



CRITIQUE ET ETUDES L I T 1 E R A I R E S 



La Bitoliomanie en 1880.— Bibliographie rétrospec- 
tive des adjudications lume de cette 
collection dirigée par M. Vollmaller, d'Erlangen, pa- 
raîtra prochainement. 



M. Taine met en ce moment la dernière main à son 
nouveau volume, la Conquête jacobine, qui, avec 
l'Ancien Régime et la Révolution déjà publiés, et le 
Nouveau Régime, encore à faire, composera l'œuvre 
historique de l'éminent académicien. 

Nous sommes allé hier voir M. Taine, qui écrivait 
les dix dernières pages de la Conquête jacobine. Ce 
livre, qui raconte la chute des girondins, paraîtra au 
printemps prochain. 

On ne manquera pas de faire des rapprochements, 
de chercher et de trouver des allusions à l'époque 
présente. Ce sera chose facile. 

L'auteur juge sévèrement les jacobins et blâme 
énergiquement les violences commises au nom de la 
liberté. Mais il a trouvé de beaux accents pour parler 
des soldats improvisés de la première République, 
se ruant à la frontière pour le triomphe des idées 
nouvelles et de la Révolution. 

M. Taine a déjà recueilli bon nombre de documents 
pour le Nouveau Régime, un ouvrage qui paraîtra 
dans deux ou trois ans seulement. 



L'éminent écrivain aura alors, lui aussi, fait une 
histoire de la Révolution française. 



M™^ Edmond Adam se propose de publier, dans un 
des plus prochains numéros de sa Nouvelle Revue, un 
roman posthume de M'"" George Sand. 

Ce roman, magistralement commencé, n'a pas été 
achevé, malheureusement. M'"" Sand, ayant inter- 
rompu son travail, ne devait plus le reprendre. Mais, 
avec un pieux respect. M"" Adam, qui est l'amie de 
M. et M'"'' Maurice Sand, reprend ce roman de la 
grande morte. 

Un véritable événement littéraire pour le mois pro- 
chain. 

M. Richey, professeur de législation féodale et an- 
glaise, à Dublin, prépare un livre d'actualité. C'est un 
traité élémentaire sur les lois qui régissent aujour- 
d'hui la propriété en Irlande. Sur ce même sujet, 
M. O'Brien termine une Histoire parlementaire de la 
question agraire en Irlande de 1829 à 1869 et 
M. Brodich un livre intitulé : English Lind and eU' 
glish landotvners. 



NOUVELLES DIVERSES 

Le professeur Lambros, d'Athènes, avait été chargé 
par son gouvernement d'examiner les bibliothèques 
des -couvents du mont Athos. Il vient d'adresser au 
sénat grec un rapport sur les résultats de sa mission, 
et ces résultats se réduisent à peu de chose. M. Lambros 
n'a pas découvert d'ouvrage inconnu des grands écri- 
vains de l'antiquité. Ses trouvailles les plus importantes 
se réduisent à ceci: un recueil d'extraits d'Aristote, 
par l'empereur Constantin Porphyrogénète ; plusieurs 
collections de proverbes classiques; un vieux traité 
de grammaire grecque; treize chansons populaires du 
moyen âge avec musique. Deux couvents, précisé- 
ment les plus importants, restent à explorer, ce qui 
laisse quelque espoir. 

M. Lambros ne trouve pas de termes assez sévères 
pour caractériser la négligence avec laquelle les 
moines conservent leurs bibliothèques. Les manus- 
crits qui lui sont passés entre les mains s'élèvent au 
nombre de 5,766. Le catalogue en sera prochainement 
publié. 

On a découvert dans l'église Saint-Nicolas-des- 
Champs, dans un registre conservé dans la sacristie, 
l'acte de baptême de George Sand. 

En voici la copie exacte : 

«L'an mil huit cent quatre, le 2 juillet, a été bap- 
tisée Amandine-Aurore-Lucie, fille légitime de Maurice- 
François Dupin, et de Antoinette-Sophie-Victoire de 
La Borde, rue Meslée, n» i5. 

« Le parrain, Armand-Jean-Louis Maréchal, et la 
marraine, Marie-Lucie de La Borde, tante de l'enfant. » 

Il résulte de cette pièce que George Sand ne savait 



118 



LE LIVRE 



pas son âge exact. Elle dit, en effet, dans VHistoire de 
ma vie : 

« Cet accident de quitter le sein de ma mère m'ar- 
riva à Paris le i6 messidor an XII (b juillet 1804). » 

Elle aurait donc été baptisée trois jours avant de 
naître. 

La Société des sciences, des lettres et des arts de 
Hainaut a mis au concours les sujets historiques sui- 
vants : établir au moyen de preuves la chronologie 
des comtes de Hainaut; écrire l'histoire d'une des 
anciennes villes de Hainaut; faire l'historique de 
l'agriculture dans la province de Hainaut depuis les 
temps anciens. Le prix pour chacun de ces sujets est 
une médaille d'or. 



La Société des anciens textes anglais distribue pour 
cette année les œuvres anglaises de \\'iclif non encore 
publiées; l'édition est due à M. Matthew. 



WWVW*/V%i^A/VW 



Le Courrier russe (de Moscou) dit que dans la der- 
nière réunion de la Société des Amis de la littérature 
russe, un des membres de cette association littéraire, 
M. Victorow, a déclaré que dans les papiers du dé- 
funt peintre Ivanow, conservés au Musée Roumiatsew 
et au Musée public, se trouvent un certain nombre 
de manuscrits de Gogol, notamment plusieurs cha- 
pitres et fragments des Ames mortes et de Taras 
Boulba, le brouillon de la version primitive du Man- 
teau, etc. 

Un autre membre, M. Jean Aksakow, a déclaré qu'il 
possède plusieurs manuscrits inédits de Gogol, dont 
il a hérité de son frère, le défunt Constantin Aksakow. 

M. Nefedow a fait alors une motion tendant à ce que 
la Société fasse paraître à l'époque de l'inauguration 
du monument de Gogol un livre populaire sur le cé- 
lèbre écrivain, contenant une caractéristique de son 
œuvre. La motion a été accueillie très chaleureuse- 
ment, et la Société a voté la publication d'un recueil 
des œuvres encore inédites de Gogol et d'un livre 
populaire sur le grand écrivain, en mettant ce dernier 
travail au concours. 



L'Académie espagnole a décidé de donner un prix à 
la meilleure composition étrangère poétique en l'hon- 
neur de Calderon. Un jury, composé de littérateurs 
étrangers, jugera les compositions. 



Le Siècle publie une intéressante statistique : 
Le département de la Seine compte, indépendam- 
ment des bibliothèques scolaires ou communales, un 
certain nombre de bibliothèques populaires indépen- 
dantes sur lesquelles un rapport récent de M. de 
Heredia au conseil général nous donne d'intéressants 
renseignements. 

Ces bibliothèques sont aujourd'hui au nombre de 
quatorze. Elles ont été établies par l'initiative indivi- 



duelle dans les communes d'Asnières, Bondy, Bou- 
logne, Nanterre, Pantin, Puteaux, Saint-Ouen, Cour- 
bevoie, Saint-Denis (une dans la ville et l'autre dans 
la plaine Saint-Denis), Choisy-le-Roy, Issy, Saint- 
Mandé et Vanves-MalakofF. 

La bibliothèquepopulaire deSaint-Mandé estàsigna- 
1er particulièrement, et son organisation pourrait être 
citée comme un modèle à imiter. Elle est administrée par 
une société civile, qui a loué pour l'installer un local 
spécial, rue de l'Étang, n° 10. Elle est ouverte toute 
la journée et aussi le soir. Les fonctions de bibliothé- 
caire sont remplies gratuitement par un membre de 
la société des « Amis de l'instruction ». Le service du 
prêt des livres est fait par une femme qui a le titre de 
sous-bibliothécaire et qui reçoit 40 francs par mois. 
En outre, tous les jours un administrateur de la bi- 
bliothèque vient faire une inspection et consigner le 
résultat de ses observations sur un registre spécial. 

La bibliothèque de Courbevoie possède plus de 
1,200 volumes et tend à s'accroître tous les jours. 

La bibliothèque de Saint-Denis est à la fois biblio- 
thèque de prêt et de lecture sur place. La lecture sur 
place est gratuite; le prêt ne se fait qu'aux adhérents. 
Elle est ouverte trois fois par semaine, de huit à dix 
heures du soir. Les résultats obtenus, bien qu'elle ne 
fonctionne que depuis une année, sont des plus satis- 
faisants. Pendant une période de neuf mois, du 
i"""" janvier au i'^"" octobre 1880, la bibliothèque a reçu 
2,o38 lecteurs, soit en moyenne 220 lecteurs par 
mois, 1,496 volumes ont été prêtés à domicile, soit 
une moyenne de 166 prêts par mois. 

La bibliothèquede la plaine Saint-Denis a été fondée 
au commencement de l'année 1880. Elle est appelée à 
rendre de grands services; aussi le conseil municipal 
de Saint-Denis s'est-il empressé, par une délibération 
en date du 19 février dernier, de lui voter une sub- 
vention de 5oo francs. 



Le comité de la Société des gens de lettres a décerné 
à M. Albéric Second, dans sa séance d'avant-hier, le 
prix Petit-Bourg (1,000 francs). 

Le prix Taylor (5oo francs) a été accordé à deux 
sociétaires aveugles, MM. Jules Rostaing et Jules 
Roussy. 

Une imprimerie clandestine, désignée sous le nom 
de « Imprimerie du sud de la Russie » a été décou- 
verte par la police russe à la fin de novembre, à Kiew. 
L'autorité a saisi plusieurs machines, la plupart de 
fabrication allemande, et un certain nombre de ballots 
d'imprimés, ainsi que des faux timbres des diverses 
administrations russes. Deux personnes seulement ont 
pu être mises en état d'arrestation; les ouvriers nihi- 
listes ont échappé jusqu'à présent aux recherches de 
la justice. 



Réouverture de la salle de lecture de la bibliothèque 
nationale. — Après une fermeture de quinze jours, 
on vient d'ouvrir les portes de la salle de lecture de 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



119 



la bibliothèque nationale, située dans le nouveau 
bâtiment formant le rectangle, allant depuis le coin 
de la rue Richelieu jusqu'au milieu de la rue Golbert. 

L'entrée du public n'est pas changée. 

Aussitôt après avoir franchi une sorte de petite anti- 
chambre, vous entrez dans une salle étroite et obscure, 
peinte à la chaux, et sur laquelle s'ouvrent plusieurs 
portes. A droite monte un escalier conduisant au pre- 
mier étage. 

A droite est une porte au-dessus de laquelle on lit 
l'inscription: Salle publique provisoire de lecture. On 
pénètre alors dans une pièce octogonale de lo mètres 
sur lo et qui est réservée à la lecture des journaux. 

Cette première pièce n'est éclairée que par une 
fenêtre donnant sur l'étroite rue Colbert. 

Si l'on regarde devant soi, on a la perspective riante 
d'une galerie de 3o mètres de long, , largement 
éclairée de chaque côté par sept fenêtres, dont trois 
sont à plein ceintre et forment le motif milieu de la 
façade sur la grande cour intérieure. 

Si cette salle, toute fraîche et coquettement décorée, 
est admirablement éclairée, par cela même, le peu 
de largeur des trumeaux ne laisse aux livres qu'une 
place tout à fait insuffisante. On a donc coupé la salle 
en hauteur par un balcon en fer, ce qui a permis 
d'installer deux services:* en bas, la littérature; sur 
Vétagère, la théologie et la jurisprudence. 

Mais comme il restait deux services, et les plus 
importants quant au nombre des volumes et à l'accrois- 
sement qui leur est donné tous les jours, l'histoire et 
les sciences, il a fallu les loger dans les combles, où 
nous les retrouverons tout à l'heure. 

Par malheur cette galerie ne pourra donner asile 
qu'à cent deux lecteurs. Il avait été question d'aug- 
menter ce nombre d'une quarantaine de places par 
l'adjonction d'une table qui aurait été placée dans 
l'axe de la salle, mais le conservateur des imprimés, 
M. Thierry-Poux, a dû, bien à regret, vu l'insuffi- 
sance numérique du personnel, renoncer provisoire- 
ment à donner satisfaction à un besoin qui se traduit 
quotidiennement aux yeux des passants par une véri- 
table queue de lecteurs attendant sous la pluie ou la 
neige qu'une place soit devenue vacante. 

A l'extrémité de la galerie, derrière des barreaux de 
fer et un vitrage dépoli, se cache une salle semblable 
comme dimension et comme décoration à celle que 
nous avons rencontrée tout d'abord. C'est là que se 
fait \z. cuisine, qviQ se mettent en ordre les périodiques, 
que se préparent les trains de reliure, que se confec- 
tionnent les catalogues, que s'inscrivent sur des regis- 
tres spéciaux les volumes qui entrent, tous travaux 
impossibles à faire en présence du public. 

Nous n'avons dit que deux mots de la décoration 
de la salle, mais ils suffisent pour faire pressentir que 
l'architecte, M. Pascal, dont le talent n'est plusàvanter, 
a su parfaitement tirer parti d'une disposition qui lui 
était imposée par son prédécesseur, l'emploi du fer 
apparent. 

11 faut également se louer de l'obligeance avec la- 
quelle M. Pascal a fait droit aux réclamations du 
personnel de la salle, qui, au courant des besoins 



du public, a réclamé certaines modifications de détail 
aux projets primitifs, et a obtenu gain de cause toutes 
les fois que les nécessités de la construction ne s'y 
sont pas opposées. 

Les arcs surbaissés qui marquent les différentes 
parties de la salle de lecture sont ornés de cartels 
décorés de feuillages de chêne, de laurier, de guir- 
landes de capucines ou de palmes au milieu desquels 
figurent les noms d'imprimeurs et de bibliographes 
célèbres. Dans le pavillon à l'entrée, ce sont Nicolas- 
Jenson (1470-1481), Ulric Gering (1470-1509), Antoine 
Vérard (i485-i5ii). Dans la galerie se lisent les noms 
des Etienne (xvi" et xvii" siècles) et des Didot (xvm'' 
et xix'^ siècles) ; dans la salle du catalogue, ceux de 
Van Praet (1764-1837) et de dom Maugérard (i735- 
i8i5). 

Telles sont en résumé les dispositions de la nou- 
velle salle de lecture. 

Les statues des littérateurs à l'Hôtel de Ville. — 
On sait que le conseil municipal a décidé que cent 
six statues d'hommes célèbres, tous nés à Paris, se- 
raient placées sur les façades de l'Hôtel de Ville. Sur 
ce nombre, les littérateurs occupent une assez large 
place. Ils sont au nombre de quarante, dont voici les 
noms : 

D'Alembert (Jean Lerond dit), né en 171 7, mort en 
1783. Savant et philosophe, l'un des auteurs de 
V Encyclopédie. 

Arnault (Antonin-Vincent), né en 1766, mort en 
i836. Poète tragique et littérateur. 

D'Argenson (Marc-René Voyer), né en 1693, mort 
en 1757. Membre de l'Académie des inscriptions et 
belles-lettres. 

Bailly (Jean-Sylvain), né en 1726, mort guillotiné 
en 1793. Savant illustre, premier maire deParis, sous 
la Révolution. 

Beaumarchais (Pierre-Augustin Caron, dit de) 
1732-1799. Auteur du Barbier de Séville et du Mariage 
de Figaro. 

Déranger (Pierre-Jean), 1788-1857. Chansonnier 
populaire. 

Boileau-Despréaux (Nicolas), 1636-171 1). Auteur du 
Lutrin, des Satires, de V Art poétique, etc. 

Budé (Guillaume), 1467-1540. Prévôt des marchands, 
fondateur du Collège de France. 

Burnouf (Eugène), i8oi-i852. Orientaliste, auteur 
de la Grammaire grecque. 

Cavaignac (Eléonore-Louis-Godefroy), 1801-1845. 
Journaliste républicain. 

Courier (Paul-Louis), 1772-1825. Helléniste, pam- 
phlétaire. 

Estienne (Henri,) 1528-1598. Imprimeur-éditeur, 
auteur du Thésaurus linguce grœcœ. 

L'Estoile (Pierre de), i5i6-i6ii. Chroniqueur des 
règnes de Henri III et Henri IV. 

Fréret (Nicolas), 1688-1749. Chronologiste-géo- 
graphe, philosophe, membre de l'Académie des ins- 
criptions et belles-lettres. 

La Bruyère (Jean de), 1645- 1696. Auteur des Carac- 
tères. 



120 



LE LIVRE 



La Rochefoucauld (François, duc de), iGiS-iôSo. 
Auteur des célèbres Maximes 

Malebranche (Nicolas), i63S-i7i5. Philosophe cé- 
lèbre. 

Marivaux (Pierre de Chamblain de), lôSS-iy^S. 
Auteur dramatique. 

Michelet (Jules), 1 798-1874. Historien, auteur de 
l'Oiseau, VInsecte, la Mer, etc. 

Molière (Jean-Baptiste Poquelin, dit), 1622-1673. 
Auteur de Tartuffe, du Misanthrope, etc. 

Musset (Charles-Alfred de) 1810-1857. Poète de la 
jeunesse. 

Pasquier (Etienne), i529-i6i5. Jurisconsulte, docte 
latiniste. 

Perrault (Charles), 1628-1703. Auteur des Contes 
de fées. 
Picard (Louis-Benoît), 1769- 1828. Auteur comique. 
Quinault (Philippe), i635-i688. Auteur dramatique, 
auteur de plusieurs poèmes d'opéra. 

Regnard (Jean-François), 1655-1709. Auteur du 
Légataire universel. 

j^jiuc Roland (Manon-Jeanne Philipon), 1 754-1 793. 
Femme du ministre Roland, auteur de mémoires 
célèbres. 

Rollin (Charles), 1661-1741. Historien, pédagogue, 
auteur du Traité des études, d'une Histoire ancienne, 
d'une Histoire romaine, etc., etc. 

Saint-Simon (Louis de Rouvray, duc de), \f>-]5-i~5b. 
Auteur des célèbres Mémoires. 

George Sand (Amandine-Lucile-Aurore Dupin, 
baronne Dudevant, dite), 1804-1877. Auteur de ro- 
mans et de pièces. 
Sauvai (Henri), 1620-1670. Historien de Paris. 
Scribe (Augustin-Eugène), 1791-1861. Vaudevilliste, 
librettiste, auteur dramatique, académicien. 

Sedaine (Michel-Jean), 1719-1797- Architecte et 
auteur dramatique. 

M'"* de Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal), 
1626-1696. Auteur des Lettres. 

Sylvestre de Sacy (Antoine-Isaac), i758-i838. Orien- 
taliste célèbre et grammairien. 

M"' de Staël (Anne-Louise-Germaine Necker), 1786- 
181 6. Auteur de Corinne, des Considérations sur la 
Révolution française , etc. 

Sue (Marie-Joseph, dit Eugène), i8oi-i858. Roman- 
cier, auteur des Sept Péchés capitaux, du Juif- 
Errant, etc., etc. 

De Thou (Jacques-Auguste), i553-i6i6. Célèbre 
historien, président au parlement. 

Turgot (Anne-Roberl-Jacques), 1727-1781. Econo- 
miste. 

Villemain (Abel-François), 1790-1870. Professeur et 
critique littéraire. 

Voltaire (François-Marie Arouet de), 1684-1778. 
Auteur de la Henriade, de VHistoire de Charles XII, 
du Siècle de Louis XIV, de nombreux ouvrages phi- 
losophiques, etc. 

Sur la partie réservée aux lettres, nous avons donc 
quatre femmes, vingt-neuf écrivains d'avant la Révo- 
lution, trois ayant vécu et brillé pendant et après, 
neuf contemporains. 



La censure à la Bibliothèque nationale. — Dans la 
discussion qui a eu lieu, dit le Figaro, il y a peu de 
jours, au Sénat, au sujet de la somme de 3 millions 
700,000 francs demandée par le gouvernement pour 
isoler et agrandir les bâtiments actuels de la Biblio- 
thèque nationale, M. Cailiaux, ancien ministre des 
travaux publics et des finances, a soulevé une ques- 
tion d'un vivant intérêt pour les travailleurs appelés 
à recourir aux ressources de ce grand établissement. 

Signalant le nombre toujours croissant de volumes, 
brochures, affiches, feuilles volantes et impressions 
de toutes sortes ajoutés chaque année aux immenses 
collections de la rue Richelieu, l'honorable sénateur 
faisait ressortir, et avec raison, les graves inconvé- 
nients de l'encombren-ientde ces collections par le fa- 
tras d'ouvrages cl d'articles sans aucune espèce de 
valeur que la Bibliothèque, de par la loi sur le dépôt 
légal, est obligée de recevoir et de conserver intégrale- 
ment. 

Cette obligationest, en effet, bien plus stricte qu'on 
ne le croit en général. Les auteurs ou leurs ayants 
cause ne sont admis à poursuivre en justice les contre- 
facteurs des ouvrages imprimés que si le dépôt de 
deux exemplaires de chaque ouvrage a été effectué 
par l'imprimeur, conformément à la loi. L'un de ces 
exemplaires est remis par "le ministère de l'intérieur 
à la Bibliothèque nationale, qui doit le garder non 
seulementà titre d'enrichissement pour sescoUections, 
mais encore afin de fournir à l'auteur, à un moment 
quelconque, des moyens d'établir et de revendiquer 
ses droits de propriété. 

C'est ce double caractère de dépôt à la Bibliothèque 
qu'il est bon de se rappeler, pour apprécier les diffi- 
cultés de la situation où la place, jusqu'à une modi- 
tication de la légalisation existante, l'affluence toujours 
croissante des publications amenées dans ses magasins 
par le dépôt légal. 

Sur les 35 à 40,000 volumes ou pièces qui lui arri- 
vent par cette voie, une proportion considérable, bien 
difficile à évaluer, mais qui atteint peut-être le tiers, 
consiste en simples réimpressions, en rééditions 
multiples d'ouvrages de piété, de paroissiens, de 
livres de liturgie ou de littérature enfantine, auxquels 
jamais, on peut l'assurer sans risques, les travailleurs 
attirés par les immenses ressources de la Bibliothèque 
n'auront besoin de recourir. 

Il y aurait là sans doute, comme le disait avec 
quelque raison M. Cailiaux, un triage, une élimina- 
tion facile à faire et fort utile pour diminuer l'encom- 
brement dont souffre la Bibliothèque nationale. 

Mais étant admise, à la rigueur, cette catégorie 
d'ouvrages sans intérêt, à tous les points de vue, pour 
notre grand dépôt public, catégorie que nous évitons 
à dessein de préciser et qu'il y aurait inconvénient à 
étendre, suivant nous, — comment faire pour le 
reste? 

M. Faye l'a fait remarquer avec grand sens: à qui 
confier la tâche épineuse et singulièrement délicate 
de choisir ce qui doit ou peut être utile et intéressant 
pour la Bibliothèque, non seulement pour le présent, 
mais pour l'avenir? 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



121 



Sur quelles bases, suivant quelles règles accomplir 
ce travail de censure, qui ne saurait être exercé sé- 
rieusement que par des savants de premier ordre, 
familiers avec tous les genres d'études et constam- 
ment préoccupés de la crainte de priver un travail- 
leur, un écrivain actuel ou futur d'un renseignement 
précieux ou simplement curieux? 

Nous le demandons à quiconque a poursuivi avec 
amour, avec l'acharnement du chercheur, un mot, 
une note, un indice historique ou littéraire, et qui l'a 
quelquefois trouvé dans une de ces feuilles volantes, 
de ces annonces banales ou futiles vouées en appa- 
rence, dès leur naissance, il y a deux, trois siècles, à 
une destruction rapide. 

Quelle responsabilité n'encourrait pas une admi- 
nistration qui voudrait faire opérer une besogne de 
ce genre par de simples employés, trop souvent sans 
autorité, sans antécédents scientifiques ou littéraires, 
sans idées un peu larges sur le mouvement de l'esprit 
humain et la valeur documentaire de telle ou telle 



impression ou publication infime, bonne tout au plus, 
à leurs yeux, à être jetée au panier! 

Nous ne parlons pas de l'intérêt de la question au 
point de vue politique et religieux. 

Le moment n'est pas venu de discuter plus au long 
un pareil projet d'examen préalable des publications 
à admettre ou non sur les rayons de la Bibliothèque 
nationale. Nous avons voulu seulement indiquer un 
des côtés très sérieux de ce problème incidemment 
posé au Sénat par M. Caillaux, et insister pour que 
l'on conserve à notre riche dépôt de la rue Richelieu 
son caractère d'archives: là, en effet, le bon et le 
mauvais, l'utile et l'inutile doivent, en principe, venir 
s'entasser et se classer côte à côte, sans que personne, 
individu ou surtout « commission », s'arroge préten- 
tieusement le droit de faire un triage quelconque 
parmi ces matériaux innombrables dont chacun, à un 
moment donné, peut être mis en œuvre par l'homme 
d'étude. 



NECROLOGIE 



La littérature anglaise vient de faire une grande 
perte dans la personne de George Eliot (miss Evans), 
qui est morte à Tàge de soixante ans. 

George Eliot, dont les œuvres sont aussi connues 
en France qu'en Angleterre, était un écrivain distin- 
gué qui se fit surtout remarquer par la clarté et l'é- 
nergie de son style. Ses romans, où les secrets de la 
vie populaire anglaise sont dévoilés avec beaucoup de 
finesse et d'exactitude, resteront. 

Citons parmi les ouvrages principaux de George 
Eliot: les Scènes delà vie ecclésiastique ; Adam Bede, 
qui eut un succès retentissant; le Moulin sur le 
Floss, Silas Mai-ner et enfin Romola, grand roman 
historique, où l'auteur a peint en traits énergiques 
les mœurs italiennes à l'époque de Savoranole. 

Tous les ouvrages de George Eliot ont été traduits 
en français et ont eu une grande vogue chez nous. 

M. d'Albert-Durade, de Genève, a traduit: 
. Adam Bede. 1861, à Paris, chez Dentu ; 

Silas Marner. i863, à Genève, chez Georg ; 

La Famille Tidliver ou le Moulin de la Floss. i863, 
à Paris, chez Dentu ; 

Romola. 1878, à Genève, librairie Desrogis. 

M. d'Albert-Durade a en manuscrit une traduction 
des Scènes of clérical life, qui ont fondé la réputation 
de l'auteur. Daniel Deronda est, si nous ne nous 
trompons, sur le point de paraître à la librairie Cal- 
mann Lévy. Enfin, il u paru une traduction de Félix 
Holt, le radical, dans une revue française. 



La librairie néerlandaise vient de faire aussi une 
grande perte en la personne de M. Irederik Muller, 
décédé le 4 janvier à Amsterdam. Erudit de premier 



ordre, il possédait les connaissances bibliographiques 
les plus étendues et l'archéologie lui était familière. 
Les livres furent sa passion et sa vie, les livres lui 
apportèrent sa force et sa gloire. Les ouvrages qu'il a 
écrits et les catalogues raisonnes qu'il a publiés sont 
les témoins impérissables de son énergie et de son in- 
telligence : car Irederik Muller fut un self made mân 
dans toute la force du terme. 



Arnold Ruge, un des premiers chefs de la révolu- 
tion en Allemagne, ancien ami de Mazzini et de 
Ledru-Rollin, vient de mourir à Brighton, à l'âge de 
soixante-dix-huit ans. En i83o, il devint professeur à 
l'Univ-ersité de Halle, et publia successivement un 
certain nombre d'ouvrages de philosophie et de cri- 
tique. En i838, il fonda avec son ami Echtermeyer 
les Annales de Halle, dans lesquelles il attaqua l'E- 
glise et l'Etat. Dans la crainte de nouvelles condam- 
nations, il émigra en France, puis en Suisse, et pu- 
blia en 1845 un volume de causeries sur Paris, 
intitulé : Deux ans à Paris. Après la révolution de 
1848, il fonda d'abord à Leipzig, puis à Berlin, un 
journal radical appelé la Réforme; il fit, à cette même 
époque, partie de l'Assemblée de Francfort, où il 
siégeait à l'extrême gauche. 

Ayant pris part à divers mouvements insurrection- 
nels, il fut forcé de s'enfuir et de chercher un refuge 
en Angleterre, en juillet i85o. Plus tard, il s'établit à 
Brighton, où il vient de mourir. 



La Revue historique annonce la mort à Mantoue du 
directeur des archives publiques de Gonzague, 



122 



LE LIVRE 



P. Ferrato. Il avait publié beaucoup d'anciens textes 
importants sous forme d'opuscules per noj^e, comme 



c'est l'usage en Italie. 



M. Riccardi, proviseur du lycée de Crémone s'est 
suicidé. Citons, parmi ses ouvrages : Diavio storico 
biografico itaîiano (Milan 1879); Casa Savoia e la 
rivolu:{ione italiaua (Florence 1880). Il laisse inédite 
une histoire de Francesco Sforza. 



L'Allemagne vient de perdre plusieurs de ses sa- 
vants. Emile Kuhn, qui s'était distingué par ses tra- 
vaux sur l'histoire romaine, est mort à Dresde. On a 
de lui : Die stadtrische und biirgerliche Verfassung 
des romisc/ien Reich (2 vol. Leipzig; 1864-65), et Ueber 
die Enstehitng der Staedte der alten. (Leipzig.) 

M. Gallenstein, qui s'occupait d'archéologie et de 
blason, est mort à Klagenfurth. 

Le professeur Spengel, connu [par ses travaux 
d'histoire et de philologie ancienne, est décédé à Mu- 
nich. 

Enfin, nous apprenons également la mort d'un des 
plus précieux collaborateurs des Moniimenta Germa- 
niœ, le docteur Heller. 



On annonce la mort, à Paris, de M. Mctor Calliat, 
ancien inspecteur des travaux de l'Hôtel de Ville. Ar- 
chitecte et graveur, il laisse plusieurs ouvrages im- 
portants, entre autres : Hôtel de Ville de Paris, mesuré, 
dessiné et gravé. Il a été le fondateur et le directeur 
de l'Encyclopédie d'' architecture. 

M. Calliat était né en 1801. 



Signalons également les décès de MM. de Vaulchier, 
archiviste paléographe, et de Chaussegros de Lieux, 
auteur d'une Notice sur le château de Ham. 



M. C. Gaillardin, trois fois lauréat de l'Institut 
(prix Gobert), pendant cinquante années professeur 
au lycée Louis-Ie-Grand, est mort au mois de décem- 
bre dernier. 

M. Gaillardin est surtout connu par sa belle Histoire 
du règne de Louis X/F'que l'Académie a récompensée 
de l'un de ses plus beaux prix. 

On a également de M. Gaillardin une Vie du R. P. 
Dom Etienne, fondateur et abbé de la Trappe d'' Ai- 
guebelle (1840) ; une Histoire du moyen âge, en 3 vol. 
(1837-1843), les Trappistes ou Vordre de Citeaux au 
XIX' siècle ; 1 vol. (1844). 



De Marseille, nous parvient la nouvelle de la mort 
de M. Olive, rédacteur en chef de la Galette du Midi. 
On doit à ce journaliste : Impressions de voyage dans 
les Hautes et Basse.t-Alpes ; — Petites vérités sur les 



causes du célibat à Marseille... et ailleurs. — Révéla- 
tions sur l'occupation française au Mexique. Il laisse, 
inédite, une étude sur Berrver. 



Un éminent archéologue, M. Germer-Durand, vient 
de mourir à Nîmes. Il était bibliothécaire et conser- 
vateur du musée de cette ville. La plupart de ses 
travaux ont été insérés dans les Mémoires de l'Aca- 
démie du Gard , et la Revue archéologique. On lui 
doit également un Dictionnaire topographique du dé- 
partement du Gard, couronné au concours des sociétés 
savantes. Paris, Imprimerie impériale, 1867. 



On annonce la mort de M. Emile Mathieu de Mon- 
ter, né à Bordeaux le i"' mai i835, et décédé à Lyon. 
Outre des travaux critiques, conservés dans la Revue 
et Galette muscale, M. Mathieu de Monter laisse un 
opuscule intéressant: Louis Lambillotte et ses frères, 
publié à Paris en 1871. 



François Mariette, dit Mariette-Bey, vient de suc- 
comber, au Caire^ aux suites d'une maladie cruelle 
qui le minait depuis longtemps. 

Membre de l'Institut, il avait obtenu toutes les ré- 
compenses académiques. Ses ouvrages concernent 
presque exclusivement l'Egypte. Le plus important a 
pour titre: Fouilles exécutées en Egypte, en Nubie et 
au Soudan. 



Nous avons le regret d'annoncer la mort de M. Louis 
Combes, auteur d'un très grand nombre d'articles du 
Grand Dictionnaire et d'ouvrages importants sur la 
Révolution française. 



M'"" Colombat (de l'Isère) vient de mourir à Paris, 
âgée de quatre-vingt-quatre ans. Douée de talents mul- 
tiples, elle fut tout à la fois peintre, musicienne et 
poète. Comme littérateur elle a fait paraître un grand 
nombre d'articles dans les journaux littéraires et a écrit 
des poésies dont l'une intitulée: Sigismond I a été in- 
sérée dans un grand ouvrage sur la vieille Pologne. 

M""= Colombat était parente de Millevoye, nièce de 
Pongerville et filleule de M""' Récamier. 



L'abbé Martigny, chanoine du chapitre de Belley, 
est mort dans cette ville il y a quelques mois. Son 
œuvre capitale, le Dictionnaire des antiquités chré- 
tiennes, a été publiée en 1864; une seconde édition de 
cet ouvrage a été faite en 1877. On a également de 
lui nombre de travaux qui se trouvent insérés dans 
les Annales de l'Académie de Mâcon. Depuis quinze 
ans, l'abbé Martigny publiait une édition française du 
Bulletin d'archéologie chrétienne, de M. de Rossi. 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



1^23 



SOMMAIRE DES PUBLICATIONS PERIODIQUES 

(articles importants) 
DU l5 DÉCEMBRE 1880 AU l5 JANVIER 1881 



ANNALES DE L'EXTRÊME ORIENT (décembre). Chine 
et Japon ; les nouveaux codes japonais; le congrès national 
de Nancy; le jubilé demi-séculaire. — ART (L') (19 décem- 
bre). P. Leroi : Expositions de la Société Donatello, de Flo- 
rence. — Champfleury : Études sur l'art, la littérature et la 
musique d'après les vignettes romantiques. — (26 décembre), 
Yriarte : Duccio, sculpteur florentin. — Régamey : L'ensei- 
gnement du dessin aux États-Unis. — (3 janvier). Carr : La 
gravure sur bois en Amérique. — E. Véron : Le Salon libre. — 
(9 janvier). Vinkeroy : Le musée d'armures de Bruxelles. — 
Ménard : Histoire artistique du métal. — ARTISTE (janvier). 
Histoire de la revue l'Artiste, pages retrouvées d'Eugène De- 
lacroix. 

BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE. Barine : Une prin- 
cesse américaine ; Elisabeth Patterson. — Marc-Monnier : 
Dante Alighieri, à propos d'un livre récent. — Tallichet : 
L'Avenir de la Suisse. — BULLETIN MONUMENTAL. 
Mf Barbier de Montault : Inventaire de la basilique royale 
de Monza. — L. Palustre : Le musée archéologique de Limo- 
ges. — Saint-Paul : Viollet-le-Duc et son système archéolo- 
gique. — BULLETIN DE LA REUNION DES OFFICIERS 
(18 décembre). La nouvelle guerre d'Afghanistan; la télégra- 
phie militaire; les stands militaires. — (25 décembre et i"'' jan- 
vier). Les transports chez les anciens; étude sur la compta- 
bilité des corps de troupes ; le corps d'état-major dans les 
différents États de l'Europe. — (8 janvier). Le canon démon- 
table et son importance dans la guerre de sièges et de monta- 
gnes; topographie automatique. — (15 janvier). Transports 
chez les anciens. —BULLETIN DE LA SOCIETE DE GEO- 
GRAPHIE (septembre). Pinard : Voyage en Sonora. — La- 
truffe : Les monts Aourès. — Wiener : Ascensions de 
M. Whymper dans les Andes. — BULLETIN DELA SOCIÉTÉ 
DE L'HISTOIRE DE PARIS (septembre-octobre). Douet 
d'Arcq : Deux actes du xv" siècle relatifs à la justice de Saint- 
Magloire dans Paris ; administration intérieure de l'Hôtel- 
Dieu de Paris en 1368 et 1369. — V. Dufour : Le séminaire 
d'Issy. — A. Vitu : L'Hôtel Mélusine. 

CORRESPONDANT (25 décembre). Lacointa : Le plan 

d'études des bénédictins de Sorrèze dès 17S9. — Langlois : 
Les classes rurales en Angleterre. — DeParville: Les premiers 
hommes et les temps préhistoriques. — (10 janvier). Mgr Tu- 
rinaz : Éloge de Lacordaire. — De Nadaillac : Le mouvement 
démocratique en Angleterre. — E. Marbeau : L'instruction 
publique en Hongrie. — De la Brière : M'"^ de Sévigné en 
Bretagne. — CRITIQUE PHILOSOPHIQUE (18 décembre). 
Renouvier : Doctrine économique des intérêts suivant la cri- 
tique de Lange. — (25 décembre). Renouvier : Les modes de 
scrutin du suffrage universel. — (i*'' janvier). Renouvier : 
L'éducation populaire. — Milsand : L'anatomie du radica- 
lisme. — (8 janvier). Renouvier : Hegel. 

GAZETTE ANECDOTIQUE (31 décembre). Réception de 
M. du Camp à l'Académie française, — Les filles du duc de 
Berry. — GAZETTE DES BEAUX-ARTS (janvier). Mantz : 
Rubens. — Darcel : Exposition de Dusseldorf. — Mantz: Léon 
Cogniet. — Goût : Notes historiques et descriptives sur le 



casque, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. — Livres d'art e 
d'étrennes des librairies Hachette, Marne, Rothschild et Char- 
pentier. 

INTERMÉDIAIRE DES CHERCHEURS ET CURIEUX 
(25 décembre). Deux odes de M. Victor Hugo. — Papier 
Louvin et grand Lonvois. — Livres reliés par des rois et des 
princes. — Prix payés à divers écrivains pour leurs ouvrages. 

— Livres imprimés dans le format le plus exigu. — (10 janvier). 
Une ballade de Cazotte. — Gilles Corrozet. — Impressions 
microscopiques. — Le Christ au Vatican. — La voix de Guer- 
nesey. — Sainte-Beuve et le Livre d'amour. — Journal de 
Mathieu Marais. — L'Aventurière d'Augier. — Le Sottisier 
de Voltaire. 

JEUNE FRANCE (janvier). Tolain : Les congrégations re- 
ligieuses. — A. Lefèvre : Un vice de la littérature enfantine. — 
A. Sasvari: Kossuthetla démocratie hongroise. — JOURNAL 
DES ÉCONOMISTES (janvier). A. Clément: Le socialisme 
d'État. — Aubry : La réforme monétaire à l'île delà Réunion. 

— Revue : La propriété foncière en Irlande. — Ly-Cho-Pee : 
Les finances et les ressources de la Chine. — JOURNAL DES 
SAVANTS (décembre). Lcvêque : Du beau dans la musique. — 
Boissier: Manuel de philologie classique. — Maury : Histoire 

de la nouvelle Espagnet — Zeller : Captivité de Richard 
Cœur de Lion. 

MAGASIN PITTORESQUE (décembre). Léopold-Ro- 
bert. — Miroirs magiques chinois et japonais. — Usages et 
coutumes de Belgique et de Bohème. — MOLIÉRISTE (jan- 
vier). Thierry : Molière et la troupe du Palais-Royal. — Van 
Laun : Les plagiaires de Molière en Angleterre. — P. Lacroix : 
Brécourt et l'ombre de Molière. 

NATURE (18 décembre). Meunier : Les forêts fossiles. — 
(25 décembre). Maler : Les palais sacerdotaux du Mictian au 
Mexique. — Vion : Nutrition des plantes et des animaux. — 
(i""" janvier). Tissandier : La presse à deux couleurs, de 
M. Alauzet. — (8 janvier). Sauvage : Les reptiles de France. 
NOUVELLE REVUE (15 décembre). Henrique : La médecine 
militaire. — Pauliat : La magistrature avant les parlements. — 
Flaubert : Bouvard et Pécuchet. — Pechméja : Un poète turc 
du xviii' siècle; Fazyl-Bey. — (i''"' janvier). Salière: LaFrance 
au Sénégal. — Daurès : Les fouilles d'Olympie. — "Wallet : Le 
projet de loi sur la gratuité de l'enseignement prirnaire. — De 
Maupassant : Flaubert dans sa vie intime. 

PHILOSOPHIE POSITIVE (janvier-février). Wyrouboff: 
La sociologie et sa méthode. — V. Arnoul: Tableau d'une 
histoire sociale de l'Église. — De Fontpertuis : Le Canada. 

— Molinsky: L'Icarie en Amérique. — De Pompéry : Origine 
et sanction de la morale. — : POLYBIBLION (décembre). 
Martinon : Publications relatives aux croisades et à l'orient 
latin. — Ricout: La démographie figurée de l'Algérie. — 
Lettres de la baronne de Gcrando. — Yriarte: Florence. — 
Ebers : L'Egypte. — Zévort : Le marquis d'Argenson. — 
Daupeley-Gouvernan : Le compositeur et le correcteur typo- 
graphes. 



12i 



LE L M' R E 



REVUE GÉNÉRALE D'ADMINISTRATION (décembre). 
Rouard de Gard : Étude sur la naturalisation en Algérie. — 
Dauvert : Les conseils de préfecture. — REVUE ALSA- 
CIENNE (décembre). Wilder : H. Rebjr. — A. Weiss : 
L'Alsace pendant la Régence. — REVUE D'ANTHROPO- 
LOGIE (janvier). De Mortillct : Classification et chronologie 
des liacliesen bronze. — Mondière : Les nègres chez eux. — 
Paolowsky et Ton Kate : Crânes de criminels et de suicidés; 
les Samoyèdes. — REVUE ARCHEOLOGIQUE (décembre). 
Desjardins: Les inscriptions romaines du musée d'Amiens. — 
Lefort : Chronologie des peintures des catacombes romaines. 
— Bonnardot : L'abbaye royale de Saint-Antoine-des-Champs, 
de l'Ordre de Cîteaux. — REVUE DES ARTS DECORATIFS 
(janvier). Bénédit: Le cuivre et le bronze. — La Joaillerie. — 
De Chennevières : Servandoni. — REVUE BORDELAISE 
(i6 décembre). Roussaus : H. Gréville. — Valat : Notes 
biographiques sur Aug. Comte, (i"'' janvier). — H. de la 
Ville : M. Gambetta et ses Discours. — P. V. : Des écrits 
scientifiques de Montesquieu. — REVUE DE BRETAGNE 
ET DE VENDEE (décembre). R. P. Flavien : Les capucins 
de l'ermitage de Nantes, 1 529-1880. — Kerviler : Le cardinal 
de Rohan académicien. — E. Biré : Molière et ses nouveaux 
éditeurs. — De la Borderie ; Vitré depuis le xv" siècle. — 
REVUE BRITANNIQUE (décembre). Les Mongols, leur 
passé, leur présent. — Les aquarellistes anglais. — Excen- 
tricités de l'annonce. — Mogador. — Les Gouliards. — RE- 
VUE CRITIQUE (20 décembre). Lenormant : Les origines 
de l'histoire d'après la Bible. — Peter: De la critique des 
sources de l'histoire ancienne de Rome. — Berger: De quel- 
ques glossaires du moyen âge. — (27 décembre). De Ceul- 
neer : Essai sur la vie et le règne de Septime Sévère. — 
Bruckner : Pierre le Grand. — (3 janvier). Les résultats des 
fouilles de Pergame. — Bib. Jacob : M'"" de Krudener. — 
10 janvier). Forneron: Histoire de Philippe II. — Vapereau : 
Dictionnaire des contemporains. — REVUE DES DEUX 
MONDES (iS décembre). Montégut : Les dernières années 
du maréchal Davout. — O. d'Haussonville : Le salon de 
M""= Necker.- — Cucheval-Clarigny : Endymion, par lord Bea- 
consfield. — (i*"' janvier). Correspondance de G. Sand. — 
Picot : La réforme judiciaire. — Brunetière : De l'éloquence 
de Massillon. — REVUE DE GÉOGRAPHIE (décembre). 
Levasseur : Les terres polaires. — Drapeyron : Rapport sur 



la réforme de l'enseignement géographique. — Mager : Les 
chemins de fer égyptiens. — REVUE INTERNATIONALE 
DES SCIENCES (décembre). Delà Calle : Delà formation 
du langage. — Ducatte: La microcéphalie au point de vue de 
l'atavisme. - REVUE PHILOSOPHIQUE (janvier). Fouil- 
lée: Le néo-kantisme en France. — Naville : Les conséquences 
philosophiques de la physique moderne. — H. Spencer : De 
l'intégration politique. — Descartes et la Convention nationale. 
— REVUE HISTORIQUE (janvier-février). Tratchcvsky : 
La France et l'Allemagne sous Louis XVI. — Gazier : Gré- 
goire et l'Église de France. — Loiseleur : Les nouvelles 
controverses sur la Saint-Barthélémy. — Du Casse : Docu- 
ments inédits relatifs au premier Empire, Napoléon et le roi 
Jérôme. — REVUE LITTERAIRE ET ARTISTIQUE (jan- 
vier). Henri Second : Alphonse Daudet et Emile Zola. — 
REVUE OCCIDENTALE (janvier-février). Lemos : L'œuvre 
de Camoens. — Foucart : De la fonction industrielle des 
femmes. — Laffitte : La question sociale et les travaux de 
Paris. — Le positivisme en Irlande. — REVUE POLITIQUE 
ET LITTÉRAIRE (18 décembre). Stapfer : Gœthe et Schil- 
ler. — (i*^"" janvier). Léo Quesnel : G. Eliot. — Caro : De la 
solidarité morale — De Pressensé : L'enseignement laïque, 
son vrai caractère. — (8 janvier). Lavisse : Formation de 
l'État prussien. — (15 janvier). La question du Tong-Kin. — 
Boissier : Un manuel de philologie classique. — REVUE 
SCIENTIFIQUE (18 décembre). Balland : La pharmacie mili- 
litaire française de 1630 à 1880. — Rood : Théorie scientifi- 
que des couleurs. — (25 décambre). Docteur Bayol : La 
mission du Haut-Niger. — Bâclé: Le cinquantenaire du che- 
min de fer de Liverpool à Manchester. — (i""" janvier). Mar- 
tin : La vaccination obligatoire. — (8 janvier). Richet : La 
rigidité cadavérique. — (15 janvier). Maindron : La fondation 
de l'Institut national. — De Fontpertuis : L'immigration chi- 
noise et le travail chinois en Californie. 

SPECTATEUR MILITAIRE (décembre). De l'administra- 
tion et de l'organisation administrative de l'armée. — Histoire 
de l'ex-corps d'état-major. — Les vallées vaudoises. 

TOUR DU MONDE (18-25 décembre). Docteur Nachtigal : 
Voyage du Bornou au Baguirmi. — (1-8-15 janvier). Lortet : 
La Syrie d'aujourd'hui. 



PÉRIODIQUES ET NOUVELLES D'ENSEMBLE 

DE l'Étranger 



Revues allemandes. 

L'universalité est un trait particulier de la littérature alle- 
mande. Nulle part on ne s'empresse plus à prendre connais- 
sance des oeuvres littéraires de l'étranger étales traduire qu'en 
Allemagne. Le MAGAZIN FUER DIE LITERATUR DES 
AUSLANDES en est le témoignage. Il entre dans sa cinquan- 
tième année et son numéro du i*' janvier prouve qu'il a pour 
collaborateurs les meilleurs écrivains. Il publie, entre autres, 
des sonnets d'Alfieri, traduits par Paul Heyse, des critiques 
sur les récentes œuvres de Renan, de Beaconsfield, etc. Dans 
un article sur le livre de M'"" Marie Heine, princesse Délia 
Rocca, « RicorJi délia vita intima diEnrico Heine », M. Alfred 
Meissner raconte que Heine lui a affirmé souvent avoir écrit 
ses Mémoires. Il assure que ces Mémoires, dont l'existence a 
été contestée récemment, forment un total de six cents feuilles. 



Signalons enfin dans le MAGAZIN un article de Félix Daim 
sur la sixième partie des « Ancêtres » de Gustave Freytag. Le 
célèbre écrivain donne, dans cette série de romans, un tableau 
du développement des mœurs allemandes depuis l'antiquité 
jusqu'aux temps modernes. Dahn reproche à la sixième partie, 
intitulée : « D'une petite ville », de calomnier les Allemands 
de la confédération rhénane et de raviver les querelles entre 
les Allemands du Nord et ceux du Sud. — Un éditeur d'Athènes 
vient de publier un « Parnasse grec moderne », dans lequel 
M. Antonio Manaraki donne un recueil de poésies grecques 
modernes avec la traduction allemande métrique en face. — 
Les Turcs aussi trouvent avantageux d'écrire en allemand. Après 
les M Lettres de voyage » de Charikles (Aristarchi-bey), nous 
avons les « Voix turques du présent », de Hassan-effendi, une 
apologie de l'administration turque, publiée par W. Friedrich, 
à Leipzig. — Très intéressante encore l'anthologie de poésies 
espagnoles de V Amérique du Sud, par Andina de Darapsky. — 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



125 



Le 5 février la Société de la presse de Berlin fêtera l'anniver- 
saire de la mort de Lessing. — Le LITERARISCHES CEN- 
TRALBLATT rend compte de plusieurs publications intéressan- 
tes, telles que les « Textes irlandais », une grammaire de la 
langue irlandaise, par le professeur Ernest Windisch (Leipzig), 
un auteur fort compétent; un excellent volume sur la Sibérie, 
par A. Finsch, A. Brehm et le comte Waldburg-Zeit-Trausch- 
bourg (Berlin, Wallroth, cinquante-six illustrations). Les arti- 
cles de l'OESTERR. MONATSSCHRIFT FUER DEN 
ORIENT sur les Chinois en Amérique, et de la RUSSISCHE 
REVUE sur le conflit entre la Russie et Ja Chine sont remar- 
quables. — Nous sommes renseignés spécialement sur les études 
germaniques par M. E. Jaeglé, le correspondant du Livre. 
Mais comme on s'est occupé beaucoup de Goethe, il sera inté- 
ressant d'apprendre que le premier créateur du Mephisto, de 
Goethe, vit encore. C'est M. La Roche, du Burgtheater, de 
Vienne, qui a créé ce rôle, après l'avoir longuement étudié 
avec Goethe lui-même. La première représentation a eu lieu à 
"VVeimar, le 29 aoiît 1839. Goethe, qui avait consenti à contre- 
cœur à cette représentation, n'j' a pas assisté. 

Revues anglaises. 

Le NINETEENTHCENTURY consacre, cette fois encore, 
trois études à la question irlandaise. En premier article de tête, 
H. -M. Hyndman traite l'esprit révolutionnaire et fait observer 
que la race juive fournit, non seulement les capitalistes qu'on 
persécute maintenant en Allemagne, mais encore les propaga- 
teurs les plus zélés de l'esprit révolutionnaire. — Sir Bartle 
Frère, le gouverneur récemment révoqué de l'Afrique australe, 
traite dans ce même numéro la constitution de la colonie du 
Cap et la situation des Basutos. — Fort curieux enfin l'article 
de James Payn sur les romans à un sou et leur public. — 
M. George Meredith vient de publier dans la FORT NIGHT- 
LY REVIEW un conte fantastique, qui est une transcription 
du récit scandaleux d'une liaison avec Lassalle, que l'héro'ine, 
Hélène Racowitz, a publié il y a deux années dans un journal 
de Vienne. — Les ORIENTAL SERIES de Trubner publient 
une anthologie de la poésie classique du Japon, rédigée par 
Basil Hall Chamberlain, un critique compétent en matière de 
littérature japonaise. — Charles Hillebrand. l'auteurconnud'un 
ouvrage sur « la France et les Français », vient de publierunli\re 
anglais : « les Idées allemandes depuis laguerre de Sept ans jus- 
qu'à la mort de Gœthe.» — Bickers et fils (Londres), publient le 
journal fort intéressant et amusant, rédigé de 1660 jusqu'à 1669 
par Samuel Pepys, et contenant des renseignements sur la vie de 
Londres et l'histoire de la marine anglaise. — M. Albert Craw- 
ford, qui a passé en Australie quarante ans, publie un livre 
précieux sur cette partie du monde. — Les Provinciales, de 
Pascal, viennent d'être traduites en anglais, d 'après l'édition 
de 1659. — Les admirateurs de Livingstone liront avec inté- 
rêt le volume de W.-G. Blaihie (Murray). — BELGRAVIA 
commen.e, dans son numéro de janvier, un ouvrage de 
M. Mallock : « le Roman au xix* siècle. » — Chez Sampson 
How, un volume : « l'Histoire parlementaire de la question 
agraire en Irlande depuis 1829 jusqu'en 1869 », par Barry 
O'Brien. — Sur une demande de M""^ Bctham-Edwards, qui 
se plaint que deux écrivains aient choisi pour leurs œuvres le 
titre d'un de ses ouvrages, l'ACADEMY déclare que le titre 
d'un livre est une propriété absolue, comme le nom d'une 
maison commerciale. 

Revues américaines. 

Le congrès des Etats-Unis est saisi d'un projet de haute 
importance, tendant à élever une Bibliothèque nationale, qu^ 
doit dépasser toutes les Bibliothèques connues. L'œuvre, 
telle qu'elle est conçue, est colossale; mais les Américain* 



sont de taille à l'exécuter. — Le HARPER'S MAGAZINE, 
de janvier, publie l'étude intéressante de Francis Underwood 
sur James Russell Lowell, un des meilleurs poètes et essayistes 
de l'Amérique. — L'éditeur Appleton vient de faire pa- ' 
raître une galerie de Peintres américains ; le volume renferme 
104. magnifiques gravures. — Dans L'INTERNATIONAL 
REVIE'W, Edwin Arnold publie une poésie: « l'Iliade des 
Indiens». — La Compagnie du chemin de fer central de New- 
York a interdit dans ses gares la vente de livres pornographi- 
ques. — Le roman « les Grandissimes » de George Cable 
(New -York, Scribner), est une puissante étude de la vie des 
créoles à la Nouvelle-Orléans. — Les magnifiques esquisses de 
l'Amérique centrale que F. J. Oswald a publiées dans LIP- 
PINCOTT'S MAGAZINE viennent de paraître en volume. 
— Griggs, éditeur de Chicago, prépare une série d'études sur 
les grands citoyens de la France; le premier volume est inti- 
tulé: « Victor Hugo, sa vie et ses œuvres ». — Une société 
vient de se former, qui se propose d'étudier et de traduire en 
anglais les œuvres de Dante. — On annonce la prochaine pu- 
blication d'un livre destiné à réfuter les assertions du « Fool's 
Errand », ce livre qui a donné un tableau si saisissant des 
persécutions auxquelles les gens du nord des Etats-Unis sont 
exposés dans les États du Sud, et que le correspondant amé- 
ricain du Livre a présenté dans notre livraison de mai 1880. 
Dans LIPPINCOTT'S MAGAZINE, une bonne étude de 
Foster Kirk sur M""' de Staël. 

Revues italiennes. 

La nouvelle édition de « Orlando Furioso » d'Arioste 
vient de paraître chez les frères Trêves, à Milan ; c'est le 
chef-d'œuvre de l'art de la presse italienne ; elle est illustrée 
par Doré; l'introduction est de Carducci. — On vient d'inau- 
gurer à Païenne le monument de Bernardino Zendrini, l'ex- 
cellent traducteur de Heine. — Le BIBLIOFILO, de Flo- 
rence, publie une intéressante étude sur la première édition 
de la « Comédie divine » parue en 14.72 à lesi, et une autre 
étude sur les autres chefs-d'œuvre de typographie de cette 
ville, une des premières parmi les soixante-dix villes italiennes 
ou. la typographie a été introduite dès la seconde moitié du 
xv'= siècle. 

Revues espagnoles. 

M. Emile de Castelar vient de publier un livre fort curieux: 
« la Historia de un corazon » (histoire d'un cœur). La criti- 
que fait un accueil assez froid à la nouvelle œuvre du célèbre 
orateur. 

Revues grecques. • 

On connaît les couvents du mont Athos , dont les bi- 
bliothèques sont des plus intéressantes. Depuis le commence- 
ment de ce siècle, ces couvents ont gaspillé leurs trésors 
scientifiques pour remplir leurs caisses. Maintenant le profes- 
seur Spyridon Lampros, d'Athènes, a fait les démarches néces- 
saires pour mettre fin à ces abus. Muni des lettres d'intro- 
duction du patriarche de Constantinople, de l'évêque de 
Salonique, soutenu moralement et matériellement par le gou- 
vernement grec, il s'est rendu à Athos et a déjà réussi à 
mettre un peu d'ordre dans ces grandes bibliothèques où sç 
trouvent des parchemins fort précieux. 

Re"vues slaves. 

Nous relevons des journaux de Prague quelques nouvelles 
sur la littérature des Tchèques, dont la lutte contre les Alle- 
mands d'Autriche a maintenant un assez grand retentissement. 
M. J. Maly vient de publier le second volume de son œuvre 
intitulée: « Notre Renaissance ». Ce volume traite les cou. 



120 



LE L 1 \' R E 



lants de l'opinion politique en 18+8 et 1849 et le mouvement 
qui a été en Bohème l'cclio de la révolution de l\;vrier. — 
Une nouvelle tragédie de M. Bernard Guldcner, intitulée : 
H Sofonisba », a un succès considérable sur les scènes tciié- 
ques. A propos de cette tragédie, mentionnons que le Théâtre 
national tchèque sera prochainement inauguré. C'est à ce 
théâtre qu'incombera le soin de créer un répertoire tchèque. 
Jusqu'ici le répertoire tchèque s'est composé, pour la plupart, 
des drames qui ont concouru chaque année pour le grand 
prix fondé en 1857, par M. Ferd. Naprstck. Les journaux 



tchèques espèrent que le Théâtre national continuera digne- 
ment et avec un succès toujours croissant l'oeuvre commen- 
cée si généreusement par M. Naprstek. — Le PRZEV'IDNIK 
NAUKOV'Y, une revue mensuelle de Lemberg, publie une 
étude sur l'amour de Mickievitz, le grand poète polonais, pour 
Marie de Wereszczaka, qu'il avait vue dans la maison du gé- 
néral Siemiradzki (le père du célèbre peintre). Marie préféra 
le comte Puttkammer, et beaucoup de poésies de Mickievitz 
font preuve de l'amour profond que cette jeune fille avait 
inspiré au poète. A. S. 



PRINCIPAUX ARTICLES LITTÉRAIRES OU SCIENTIFIQUES 

PARUS DANS LES JOURNAUX QUOTIDIENS DE PARIS 



CONSTITUTIONNEL. Décembre : 29. Ch. Yriarte : 
Dante Alighieri. — 10. Barbey d'Aurevilly : La reine Blanclie. 
saint Louis et le comte de Chambord. 

DÉBATS. Décembre : 16. Veragnac : L'Eau de Jouvence, 
par M. Renan. — Janvier : i*"'. Le Jour de l'An et les 
Etrennes, par Max MuUer. — Baudry : Vingt-sept ans d'his- 
toire des études orientales, par Mohl. — 5. Cha<rmes : 
Causeries florentines, par Klascko. — C. Caraguel : Théâtre 
des Marionnettes, par Duranty. — lî. Yung. Les bases de 
la morale cvolutionniste, par H. Spencer. 

DEFENSE. Décembre : 16, Berryer, souvenirs intimes. — 
il. Les deux dernières années de la minorité de Louis XIV 
à propos du livre de M. Chérucl, — Janvier : i*^"". Histoire 
de Florence, par M. Perrens. 

DIX-NEUVIEME SIECLE. Décembre : 27. Sarccy : 
Marie-Laurent. — Janvier : 2. Buisson : Le Parnasse anglais 
contemporain. 

FRANÇAIS. Décembre : 25. M. Maxime du Camp. — 
Janvier : 2. Le théâtre de la Révolution, par M. Welschin- 
ger. — 7. La Bible dans i'Inde, par M. Jacolliot. — FRANCE. 
Décembre : 20. Barbey d'Aurevilly, 

GAULOIS. Décembre : 20 Endymion. 
LIBERTÉ. Janvier : 4 et suiv. Inibert de Saint-Amand : 
La fille du premier consul. 

MONITEUR UNIVERSEL. Décembre : 22. M. Maxime 



du Camp. — 29. A. Chénier, journaliste. — Janvier : 11. 
Lord Beaconsfield, romancier. 

PARLEMENT. Décembre : 30. Rod : H. Heine. — Jan- 
vier : 2. La fin du xvm*^ siècle, par M. Caro. — 10. A.Theu- 
riet : G. Elliot. 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. Décembre : 28. Le premier 
âge du fer. — Janvier : 6. La statue de Pierre Dupont. — 

7. Histoire de Philippe II. 

SIECLE. Janvier : i"''. De la Berge : Philippe de Coin- 
mynes. — SOLEIL. Janvier : 12. Lettres d'Alfred de Musset. 

TEMPS. Décembre : 17. Janet : Le mouvement philoso- 
phique. — il. Scherer : Endymion. — Janvier : 2. Reynald : 
Philippe de Commynes. — 7. Ch. Blanc : Une excursion en 
Italie à la recherche des précurseurs. — 10. Sarcey ; Le 
théâtre de la Révolution, par M. Welschinger. — 12. Le Re- 
boullet : Une correspondance inédite de Musset. — 15. Da- 
vyl : La vie littéraire en Angleterre. 

UNION. Décembre : jo. Lepet : Revue des sciences histo- 
riques. — 31. Comte d'Antioche : Berryer, souvenirs intimes. 
— Janvier : 4. Gœthe et Diderot, par J.-B. d'Aurevilly. — 

8. Daniel Bernard : M""* de Krudener. — 11, 12, 13. Les 
voyages de Nils à la recherche de l'idéal, par X. Marmier. 

UNIVERS. Décembre : 24. Loth : Saint Martin. — Jan- 
vier : 2. Loth : Le Surnaturel, par Blanche. — 6. Le pape 
Alexandre VI, par Leonetti. — 10. Daniel ; Découverte des 
règles de la poésie biblique. 



NOUVEAUX JOURNAUX PARUS A PARIS 

PENDANT LE MOIS OE DECEMBRE 1880 



1. Ga:{ette des animaux. In-S», 8 p. à 2 col. Paris, 
imp. Derenne, boulevard Saint-Michel, 52. — 
Paraît le i" et le i5 de chaque mois. — Bu- 
reaux, 8i, ruedeClichy. — Abonnements : Paris, 
un an, 12 fr. ; six mois, 6 fr.; province, un an, 
14 fr. ; six mois, 7 fr. Le numéro 25 centimes. 
La Loi, journal judiciaire quotidien. Pet. in-folio, 
4 p. à 4 col. Paris, imp. Dupin, 20, rue Soufflot. 
— Abonnements : France, colonies, .\lsace-Lor- 



raine, un an, 40 fr.; six mois, 25 fr. ; trois mois, 
i5 fr. Un numéro, i5 centimes; départements, 
20 centimes. 

Le Correspondant financier. ^1-4", 8 p. à 3 col. 
Paris, imp. Kugelmann, 12 rue Grange-Batelière. 
.— Abonnements: Paris, un an, 6 fr. ; départe- 
ments, 8 fr. Le numéro, i5 centimes. — Bu- 
reaux, passage.des Panaromas. 

Bulletin financier. In-folio, 4 p. à 4 col. Paris, imp. 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



127 



Michels, 8 et lo, passage du Caire. — Bureaux, 
23, rue de la Chaussée-d'Antin. 
Le Jeune Age illustré. Grand in-8", 12 p. à 2 col. 
avec fig. Paris, imp. Martinet, 2, rue Mignon. 

— Bureaux, 76, rue des Saints-Pères. — Abon- 
nements : Un an, 10 fr.; six mois, 5 fr. ; trois 
mois, 3 fr. Le numéro, 25 centimes. 

Le Réalisme pour rire. In-folio avec fig. coloriées. 
Paris, typ. Cherrier, 20, rue Sévigné. 

La Semaine catholique de France. In-douze, 25 p. 
Auteuil, imp. Roussel.— Bureaux, 22, rueSaint- 
Sulpice. — Abonnements : Un an, 6 fr. 5o; six 
mois, 3 fr. 5o. Les abonnements partent du !'=•' 
de chaque mois. 

Le Petit Roman à un 50z<, journal de romans-feuil- 
letons, causes judiciaires, aventures et voyages. 
Pet. in-folio, 4 p. à 4 col. Paris, imp Dubuisson, 
8 rue d'Argout. — Abonnements : France, un 
an, 8 fr. ;six mois, 4 fr. ; trois mois, 2 fr. ; étran- 
ger, un an, 12 fr. ; six mois, 6 fr. ; trois mois, 
3 fr; un numéro, 5 centimes. Paraît les lundi, 
mercredi et vendredi. 

La Ville de Paris. In-4», 16 p. à 3 col. Paris, imp. 
Chaix, 20, rue Bergère. — Abonnements : trois 
mois, i5 fr. Le numéro, i5 centimes. Quotidien. 

— Bureaux, 20 rue Bergère. 

La Muse de France. Organe des poètes français, 
paraissant tous les mois. In-4", 8 p. à 2 col. 
Paris, imp. Martinet, 2 rue Mignon. — Bureaux, 
II, rue de la Comète. — Abonnements : Un an, 
12 fr. ; six mois, 7 francs. 
Le Parnasse musical. Écho des concerts, parais- 
sant le 1" du mois. Pet. in-folio, 4 p. avec mu- 
sique. Sedan, imp. Laroche, 22, Grande rue. 
Bureaux, 57, boulevard Magenta. — Abonne- 
ments : G fr. par an. 
2. Le Mentor de la Banque et de la Bourse, organe 
spécial des émissions industrielles et commer- 
ciales. Pet. in-folio, 4 p. à 4 col. Paris, imp. 
Michels. —Bureaux, 7, rue Laffitte. —Abonne- 
ments : Un an, 8 fr. ; six mois, 5 fr. ; trois mois 
4 fr. — Le numéro, Paris, i5 centimes; dép., 20 
centimes. Paraît le jeudi. 
U Unité nationale, journal du matin. Grand in-tolio, 
4 p. à 6 col. Paris, imp. Debons, rue du Crois- 
sant. — Bureaux, 5, rue de Châteaudun. — 
Abonnements : Un an, 24 fr-; six mois, i3 fr. ; 
trois mois, 7 fr. — • Le numéro, 5 centimes. 
La Galette des assurés, paraissant tous les jeudis. 
Pet. in-4», 8 p. à 3 col. Paris, imp. Larguier, 17, 
rue de l'Échiquier. — Bureaux, i5, place de la 
Bourse. — Abonnements : Un an, 12 francs. 
La Semaine religieuse de France. Pet. in-8°, 16 p. 
Auteuil, imp. Roussel. — Abonnements : Un 
an, 6 fr. 5o ; six mois, 3 fr. 5o. — Le numéro 
10 centimes. — Bureaux, 22, rue Saint-Sulpice. 
L'Expressfinancier, paraissant tous les jeudis. Pet. 
in-folio, 4 p. à 4 col. Paris, imp. Kugelmann, 
12, rue Grange-Batelière. — Bureaux, 10, rue de 
Hanovre. — Abonnements annuels, 2 trancs. 
4. Le Droit populaire, journal hebdomadaire. Grand 



in-4°, 8 p. à 3 col. Paris, imp. Chaix, 20, rue 
Bergère. — Bureaux, 14, rueduHelder. — Abon- 
nements : Paris et dép., un an, 10 fr. ; six mois, 
6 fr. ; étranger, le port en sus. Un numéro 
Paris, i5 centimes. Dép., 20 centimes. 

5. LaCote, paraissant tous les dimanches et donnant 

la liste contrôlée de tous les tirages. In-folio, 
4 p. à 4 col. Paris, imp. Langelier, 17, rue de 
l'Échiquier. — Bureaux, g, rue Louis-le-Grand. 
— Abonnements : France, un an, 5 fr. ; étranger, 
6 fr. — Le numéro, 20 centimes. 

Le Pamphlet des notaires. In-4", 4 p. à 2 col. Paris, 
imp. Hugonis, rue Martel. — Bureaux, 52, rue 
de la Procession. — Abonnements : Paris et 
dép., un an, 6 fr. ; six mois, 3 fr.; trois mois, 
I fr. 5o. — Le numéro, 10 centimes. 

La Mascarade, journal satirique républicain il- 
lustré. In-folio, 4 p. à 4 col., avec fig. Paris, imp. 
Boyer, 41, rue des Jeûneurs. Abonnements : Un 
an, 6 fr. ; six mois, 3 fr. ; un mois, 3 fr. 5o. — 
Le numéro, 10 centimes. Hebdomadaire. 

La Revue des Conférences, journal hebdomadaire 
illustré, In-4'', 12 p. à 2 col., avec grav. Paris, 
imp. Levé, 17, rue Cassette. — Abonnements : 
Un an, i5 fr. ; six mois, 8 fr. ; trois mois, 4 fr. 
5o centimes. 

6. Passy-Paris, huWQÛn an XVI* arrondissement, ad- 

ministratif, commercial, artistique et littéraire. 
Grand in-4°, 8 p. à 3 col. Paris, imp. Kugelmann, 
12, rue Grange-Batelière. — Bureaux, 80, rue de 
Passy. Abonnements : Un an, 8 fr. ; six mois, 
5 fr. ; trois mois, 3 fr. — Le numéro, 1 5 centimes. 
Moniteur des agents de change et des banquiers. 
Revue hebdomadaire de la société des télé- 
grammes. In-4", 8 p. à 2 col. Paris, imp Kugel- 
mann. — Bureaux, 8, place de la Bourse.— 
Abonnements : 10 fr. par an. 
y. Mentor de la Banque et de la Bourse. Organe spé- 
cial des émissionsindustrielleset commerciales. 
Paraît tous les jeudis. In-4'', 4 p. à 4 col. Paris, 
imp. Hérault, 194, rue Lafayette.— Bureaux, 7, 
rue Laffitte. — Abonnements : Un an, 8 fr. ; six 
mois, 5 fr. ; trois mois, 4 francs. 

10. Le Télégraphe financier. Paris, imp. Kugelmann. 
Le Correspondant financier. Paris, imp. Kugelmann. 

11. Le Napoléon, journal politique quotidien. Pet. 

in-folio, 4 p. à 4 col. Paris, imp. Dubuisson, 5^ 
rue Coq-Héron. — Abonnements : Paris et dép., 
un an, 20 fr.; six mois, 10 fr. ; trois mois, 5 fr. 
— Le numéro, 5 centimes. 
Journal des voyageurs de commerce. In-folio, 4 p. 
à 4 col. Paris, imp. Nouvelle, 14, rue des Jeû- 
neurs. — Bureaux, 3o, rue Jacob. — Abonne- 
ments : Un an, 7 fr.; six mois, 4 fr. — Le 
numéro, 10 centimes. Hebdomadaire. 

12. La Tradition française, journal littéraire et sa- 

tirique paraissant le dimanche. Pet. in-folio, 
4 p. à 3 col. Levallois, imp. Klenck. — Bureaux, 
53, rue Lafayette.— Abonnements : Un an, 6 tr; 
— Le nunéro, 10 centimes. 



128 



LE LIVRE 



i3. Moniteur de la publication des bans. In-4", 4 p- à 
2 col. Paris, imp. Dubreuil. —Bureaux, 54, rue 
Lafayette. — Abonnements : Un an, l^o fr. ; six 
mois, 16 francs. 

14. L'Étoile française, journal de combat, républi- 
cain, quotidien. Grand in-folio, 4 p. à6 col. Paris, 
imp. Kugelmann. — Bureaux, 16, rue Grange- 
Batelière. — Abonnements : Paris, un an, 48 fr.; 
six mois, 25 fr. ; trois mois, i3 fr. Etranger, le 
port en sus. — Le numéro, Paris, i3 centimes; 
dép. 20 centimes. 

i5. La Finance française, journal hebdomadaire, fi- 
nancier et littéraire. Pet. in-4'', 4 P- ^ 4 col. 
Paris, imp. Debons, 16, rue du Croissant. — 
Bureaux, 3o, rue Viviennc. — Abonnements: Un 

an 25 centimes. Parait tous les jeudis. 

16. Le Contentieutc financier, organe des actionnaires 

et des obligataires. Pet. in-folio, 4 p. à 4 col. 
Paris, imp. Schiller. — Bureaux, 40, rue de 
Provence. — Abonnements : Un an, 10 fr. ; trois 
mois, 3 fr. — Le numéro, 25 centimes. Hebdoma- 
daire. 

L'Ami des Lettres. In- 12, 4 p. à 2 col. Paris, imp. 
Berthier, i52, rue de Rivoli. 

L'Union des intérêts fonciers et mobiliers. Grand 
in-4°, 4 p. à 4 col. Paris, imp. Malabouche, 72, 
rue Taitbout. — Bureaux, 39, ruedeChàteaudun. 
— Abonnements : 3 fr. par an. — Le numéro, 
5 centimes. 

Bulletin authentique des cours et tirages. Pet. in- 
folio, à 4 col. Paris, imp. Croux. — Bureaux, 
4g, rue Richer. — Abonnements : Un an, 6 fr. ; 
six mois, 3 fr. ; étranger, un an, 8 fr. ; six mois, 
4 fr. Paraît tous les jeudis. 

17. Moniteur des employés et serviteurs . Pet. in 4". 

Auteuil, impr. Roussel. Bureaux, 54, rue La- 
fayette. — Abonnements : i5 fr. par an. 

18. Le Corsaire, Paris, imp. Gaillet, 17, rue de l'E- 

chiquier. Grand in-folio, 4 p. à 6 col. — Abon- 
nements : Paris, sixjmois, 3 fr.; départements, 
4 fr. Étranger, le port en sus. — Le numéro, 
i5 centimes. 
L'Avènement parisien illustré. Pet. in-folio, 4 p. à 
3 col. Paris, imp. Lizaranzu. — Bureaux, i5, fau- 
bourg Montmartre. Le numéro, Paris, 10 cent.; 
départements, 1 5 centimes. Paraît le samedi. 

ig. La Revue des Valeurs, journal financier hebdo- 
madaire. In-4", 8 p. à 3 col. Paris, imp. Langelier, 
17, rue de PÉchiquicr. — Bureaux, 17, faubourg 
Montmartre. — Abonnements : Un an, 6 fr. ; 
départements, 8 francs. 

20. L'Enseignement par la sténographie, revue tri- 



mestrielle. Pet. in-douze, 36 p. Paris, typ. \ert, 
20, rue N.-D. -de-Nazareth. 
La Presse médicale de Paris, de province et de 
l'étranger. Rcvuemédicale, chirurgicale et scien- 
tifique. Grand in-8", à 2 col., 16 p. Paris, imp. 
Dubuisson, 8, rue d'Argout. — Abonnements : 
Un an, 6 fr. — Le numéro, 5o centimes. Paraît 
le 20 de chaque mois. 

21. Le petit Capital, organe de l'union des petits ca- 

pitaux.Pet. in-4°, 4 p. à 3 col. Paris, imp. Schiller, 
faubourg Montmartre. Bureaux, 120, rue Saint- 
Lazare. — Abonnements : t fr. par an. Paraît le 
jeudi. 

22. Le Contentieux financier. Paris, imp. Schiller, 

faubourg Montmartre. 

23. Le Bossu. In-4° à 3 col., avec fig. Paris, imp. 

Robert et Buhl, 48, rue Berthe. — Bureaux, 
8, rue du Croissant. — Abonnements : Un an, 
12 fr. ; six mois, 6 fr. ; trois mois, 4 francs. 

24. Le Monde, journal de renseignements. Pet. in-4", 

4 p. à 2 col. Bureaux, 164, rue Montmartre. 
Paraît le jeudi et le dimanche. 
Le Courrier des Tribunaux, journal judiciaire 
quotidien. Pet. in-4'', 4 p. ^ 4 ^°^- Paris, imp. 
Pignès, 4, rue Vivienne . — Abonnements: 
Paris, un an, 18 fr. ; départements, 20 fr. — 
Le numéro, 5 centimes. 

25. Le Guide de l'Épargne. Pet. in-4'', 4 P- à 3 col. 

Paris, imp. Chaix, 20, rue Bergère. — Bureaux, 
5, rue Neuve-Saint-Augustin. — Abonnements : 
I fr. par an. — Le numéro, dix centimes. 
28. Journal universel. In-^", 4 p. à 3 col. Imp.Wilhem, 
12, rue du Croissant. — Bureaux : 12, rue 
Vivienne. — Abonnements : Un an, 20 fr. ; six 
mois, i5 fr. — Le numéro, i franc. 

3o. Le Messager Commercial. Pet. in-4'^', 4 p. à 3 col. 
Paris, imp. Alcan-Lévy, 18, passage des Deux- 
Sœurs. — Bureaux, 48, rue Saint-Georges. — 
Abonnements: Un mois, 6 fr.; deuxmois, 10 fr.; 
trois mois, 12 fr. Le numéro, 5 centimes. Paraît 
le jeudi. 
3i. Journal des Émissions. In-4", 4p. à 3 col. Paris^ 
imp. Debons, 16, rue du Croissant. — Bureaux, 
12, rue Saint-Georges. — Abonnements: Un 
an, 5o centimes. 
V Avenir des Assurances, ln-4", 4 p. à 3 col. Paris, 
imp. Jaillon, 16, rue Cadet. Paraît le 10 et le 25 
de chaque mois. Bureaux, 6, rue de Hanovre. 
— Abonnements : 6 fr. par an. — Le numéro, 
25 centimes. 
La Vidange révolutionnaire, organe des bas-fonds 
de la société. Une feuille à 3 col. Paris, imp. 
Robert et Buhl, 18, rue Berthe.— Le numéro, 
10 centimes. 



Le Livre 



BIBLIOGRAPHIE MODERNE 



Troisième Livraison 



Deuxième Année 



10 Mars iSSi 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



ANGLETERRE 



Londres, le 20 janvier iS'^i. 



■NT ous venons d'apprendre une douloureuse 
••-^ nouvelle : Arthur O' Shaughnessy, notre 
jeune et érudit correspondant, dont on va lire 
le dernier courrier, vient de mourir subitement 
à Londres d'une phtisie galopante. Arthur- 
William -Edgar O' Shaughnessy était né à 
Londres, le 14 mars 1846. En 1864, il fut reçu 
bibliothécaire-adjoint au British Muséum, dé- 
partement des imprimés, sur la recommanda- 
tion de lord Lytton, le célèbre romancier. Par 
la suite il s'y fit remarquer, grâce à son aclivité 
et à ses aptitudes particulières, dans la section 
d'histoire naturelle. O' Shaughnessy était, de 
plus, un des jeunes poètes les plus distingués 
de l'Angleterre. En 1870, il publia le premier 
volume de ses poèmes : An Epie of 'Women, 
avec illustrations étranges d'un remarquable 
artiste, John Nettleship. Ce premier ouvrage, _ 
qui eut un succès immédiat et très remarqué, 
fut suivi de la publication d'une série de nou- 
velles poétiques, en vers octosyllabiques, para- 
phrases libres de Marie de France, sous ce 
titre : Lays of France. Son troisième volume 
enfin, Music and moonlight, acheva de le clas- 
ser aux meilleurs rangs de la littérature an- 
glaise. — Notre correspondant et ami laisse 
plusieurs œuvres inédites qui seront sans doute 
publiées très prochainement, et dont le Livre 
tiendra à honneur de rendre compte. 

o. u. 



BIBL. MOD. III. 



La mort de George Eliot : sa carrière littéraire, ' 
prose et poésie. — Les livres : Le nouveau 
volume de ^L Tennyson, Ballads and other 
Poems. Le nouveau drame de M. Tennyson, 
the Cup, au Lyceum Théâtre. — Endymion, 
le roman de lord Beaconsfield. — Etienne Do- 
let^ par M. Richard Copley Christie. 

Le nouveau livre du docteur Schliemann : Ilios. 
— Une Biographie de Mrs Grote, par lady 
Eastlake. — Stiidies of the Eighteenth Century 
in Italy, par Vernon Lee. — Les voyages : the 
iVen' Playgrounds, par M. Alexander J. Knox. — 
Travels in the Footprints of Bruce, par le lieu- 
tenant-colonel Playfair. — Handbook of the 
Mediterranean, par le même. — Siberia in 
Europe, par Henry Seebohm. — Gardens of the 
Sun, par W. Burbigde. — Quelques livres sur 
la question irlandaise. — The Year's Art, par 
Marcus Huish. — Life of WilliaJii Blake, par 
Gilchrist. 

Depuis ma dernière lettre aux lecteurs de ce 
journal quelle perte irréparable nous avons éprou- 
vée en Angleterre, perte à la fois imprévue et 
douloureuse pour tous les amis des lettres ! 

George Eliot était la George Sand de TAngle- 
terre ; l'analogie entre ces deux grandes puissances 
intellectuelles féminines est frappante. Mais c'est 
une analogie plutôt qu'une ressemblance. Dans 
les qualités purement intellectuelles de leur génie 
ces deux femmes étaient peut-être au niveau l'une 

9 



130 



LE LI \' R E 



de l'autre. Dans les qualite's qui procédaient du 
cœur et des émotions, elles différaient beaucoup, 
et leurs personnalités par conséquent formaient 
un plus grand contraste. 

Je n'entrerai pas ici dans une analyse de l'œuvre 
de George Eliot. Vous la connaissez assez bien en 
France, car son œuvre est traduite dans toutes 
les langues. Mais ce que vous ne savez peut-être 
point, c'est que Fauteur d'Adam Bede débuta par 
un travail essentiellement philosophique et qui 
montrait déjà, et tout d'abord, de quelle élévation 
de penseur et d'analyste le futur romancier devait 
prendre sa volée. Ce travail n'était autre que la 
traduction anglaise du Saben Jesii de Strauss.' Le 
côté philosophique de son talent s'accentuait dans 
ses derniers romans, Middlemarch' et Daiiiel De- 
touda, à un tel degré que cette partie de l'œuvre 
de George Eliot se sépare par une ligne bien dis- 
tincte de celle qui contient the Mill ou the Floss 
et Silas Marner, ces chefs-d'œuvre dans lesquels 
les plus hauts dons du romancier se développent 
avec la spontanéité la plus parfaite. 

Quant aux poésies qu'a laissées George Eliot, 
il n'y a plus aujourd'hui de raisons pour que la 
critique se taise sur cette partie de son œuvre, vu 
l'étendue de ses tentatives en vers. 

Dans le Spanish Gipsy elle a voulu rivaliser 
avec Elisabeth Browning; dans Auroraligh, dans 
les autres poèmes qu'elle publiait détachés à 
de différentes époques, elle a voulu toucher à 
presque toutes les cordes de la lyre. Disons-le 
sans détour, ce n'est jamais de la véritable poésie. 
George Eliot, esprit des plus élevés et des plus 
merveilleusement doués, romancier par excellence, 
avait, comme feu lord Lytton, l'ambition surtout 
d'être reconnu poète. Poète, elle l'était, et grand 
poète dans sa prose, mais jamais dans ses vers. 

Une foule de livres ont paru et quelques-uns 
qui sont des événements littéraires. Parlons d'a- 
bord d'un de ceux-ci. 

Le nouveau volume de Tennyson, Ballads and 
Other Poem5(Kegan Paul et G'"), est favorablement 
accueilli partout. Quelques critiques s'extasient 
même sur les qualités poétiques, très réelles en 
effet, qu'ils y trouvent. Peut-être s'attendaient-ils 
à découvrir autre chose. Pour mon compte je ne 
vois pas que ce volume fasse vibrer aucune corde 
nouvelle et je n'y rencontre pas même la bonne, 
la Vraie note tennysonienne aussi souvent ni aussi 
distinctement que je l'aurais souhaité. J'ai peut- 
être le mauvais goût de préférer une poésie intime 
intitulée : the Sisters (les Sœurs), non pas 
comme un chef-d'œuvre poétique, bien entendu, 
mais justement par l'allure h la Tennyson, à tous 
ces morceaux pseudo-réellistes et pseudo-patrioti- 
ques que l'on loue en ce moment. 



La critique est-elle tout à fait de bonne foi chez 
nous à cet égard ? Elle exprime pour le réalisme 
de l'école de M. Zola le plus profond dégoût. Les 
poésies de M. Richepin n'auraient pas bien meil- 
leure chance assurément. Mais cette même critique 
trouve cela tout naturel, sous la plume de M. Ten- 
nyson. . 

Dans un poème, Ri^pah^ une pauvre mère dont 
le fils a été pendu pour un vol et laissé, comme on 
avait coutume de le faire, sur le poteau, au gré 
des vents, s'acharne à ramasser ses os, à mesure 
qu'ils tombent un à un. Elle en a fait une collec- 
tion numérotée, et elle est arrivée à un tel degré 
d'excitation nerveuse qu'elle entend à travers le 
silence de la nuit le bruit d'un humérus ou d'un 
tibia qui se détache du squelette et tombe à terre. 
Quel sujet pour Baudelaire ! 

J'aime beaucoup mieux le poème intitulé In the 
Childrens' Hospital, qui semble avoir été composé 
sous l'influence d'une grande prévention contre 
les chirurgiens, conçue probablement lors des dis- 
cussions récentes sur la vivisection, car il y puise 
une note antivivisectionniste très distincte. Il y a 
des choses touchantes jusqu'aux larmes dans ce 
poème; une pauvre petite voix d'enfant souffrant 
et résigné vous reste dans l'oreille et dans le 
cœur longtemps après l'avoir lu. 

Je trouve qu'en se jetant tout bonnement'dans 
le réalisme, comme M. Tennyson l'a fait depuis 
quelque temps,- il descend un peu trop de son 
propre trône et des vraies hauteurs de son génie 
poétique, et qu'il tranche en effet sur le terrain où 
M. Bret Harte, l'humoriste américain, est assuré- 
ment le maître; or l'on peut appeler M. Bret 
Harte le bas comédien de la littérature. Celui-ci 
est le réelliste par excellence, qui ne recule pas 
devant la simple onomatopée, la seule vérité abso- 
lue de certaines situations. 

Nous ne pouvons que regretter que M. Tennyson 
ait reproduit dans ce volume un morceau étrange 
qu'il publiait il y a quelque temps dans le Nine- 
leenth Century : De Profundis, morceau dans le- 
quel il a voulu évidemment mystifier ses lecteurs. 
Il y réussit complètement, car personne n'a jamais 
osé dire qu'il avait trouvé le mot de l'énigme. 
Ce poème se termine par une série d'Hallelujahs' 
qui, dans la Revue, occupaient chacun une ligne, 
comme des vers distincts. On s'en allait deman- 
dant si un seul ou deux même de ces Hallelujahs' 
n'auraient pas suffi, ou pourquoi la série ne se pro- 
longerait pas indéljniment. En ceci, M. Tennyson 
a fait preuve d'une certaine modération ; car, 
comme il a depuis longtemps atteint au chiff're 
idéal d'honoraires de lord Byron, une guinée 
par vers, il ne dépendait que de lui de s'enrichir 



CORRESPONDANCES ÉTRANGÈRES 



131 






cette fois en ajoutant quelques douzaines d'Halle- 
lujahs' de plus. 

Vous avez sans doute lu dans vos journaux pa- 
risiens qu'une nouvelle pièce de théâtre de 
M. Tennyson a été produite par M. Twing au 
Lyceiim, avec un complet succès. The Ciip est 
une tragédie en deux actes, dont l'action a lieu 
dans la Galatie, en Asie Mineure, trois cents ans 
avant le Christ. Elle donne occasion à de grandes 
magnificences scéniques. Le spectateur assiste à 
une suite de reproductions merveilleuses des ta- 
bleaux de M. Aima Tadema et de sir T. Leighton, 
car M. Twing a monté l'ouvrage du poète lauréat 
avec un luxe vraiment étonnant. 

C'est un festin incomparable pour les yeux 
autant que pour l'oreille et l'inteiligence. Une 
représentation superbe de l'intérieur du temple 
d'Artémis a été exécutée avec une exactitude scru- 
puleuse, d'après des dessins fournis par M. James 
Knowles, le savant rédacteur du Nineteentli Cen- 
tury, et copiés sur les restes du temple de Diane 
d'Éphèse. Les costumes, les processions et le dé- 
tail des rites artémisiees ont été arrangés par 
M. Twing, aidé des conseils érudits de M. A. -S. 
Murray, du British Muséum. L'art, la littérature 
et la science se sont donné la main, et il est pro- 
bable que l'on n'a jamais vu sur la scène œuvre 
dramatique si superbement représentée. 

Endymion, le romande lord Beaconsfield, dont 
la composition a rempli les loisirs de l'ex-premier 
ministre depuis sa remise du gouvernement aux 
mains de M. Gladstone, recevait dés son appari- 
tion, et même un peu d'avance en quelques 
endroits, l'ovation à laquelle son illustre auteur 
avait le droit de s'attendre. 

Les temps sont aujourd'hui très éloignés où 
Benjamin d'Israeli, pratiquant la littérature comme 
profession, faisait échec à Bulwer par la fécon- 
dité de sa production autant que par la popu- 
larité dont il jouissait alors comme romancier. 
Depuis tant d'années qu'il semblait presque avoir 
quitté la plume, on avait coutume de regarder son 
œuvre littéraire, qui formait une série assez con- 
sidérable de volumes, comme une œuvre complète, 
et même peut-être un peu comme appartenant à 
une époque déjà passée dans notre littérature. En 
quelque sorte c'était juste. 

Endymion, quoique venu si longtemps après 
eux, est vraiment lé frère des Coningsby, des 
Henrietta Templet et des Venetia d'autrefois. Il y 
a des endroits oia le style de la narration rappelle 
un peu trop pour nos goûts actuels les opulences 
et les grandiloquences qui étaient à la mode d'a- 
lors. Mais ceci est abondamment racheté par le 
pétillement de l'esprit, la satire piquante et inta- 



rissable, qui ne font jamais défaut. Ces qualités 
s'étaient montrées déjà suprêmes dans Lothair. 
Le spirituel adversaire de M. Gladstone les a tou- 
jours à son actif ces qualités si précieuses et il 
s'en sert aussi bien avec sa plume qu'avec son 
talent d'orateur. Lord Houghton, le contempo- 
rain littéraire de lord Beaconsfield, a consacré un 
long article de critique sympathique au livre de 
son vieil ami. Partout on a accueilli Endymion 
avec des effusions d'éloges. 

Je dois maintenant m'acquitter d'un devoir, 
très agréable à remplir du reste, en parlant, 
dans des termes mérités, d'un livre qui sera 
au plus haut degré intéressant pour les vrais 
littérateurs et bibliophiles français. Ce n'est 
pas sans une fierté nationale bien pardonnable 
que je signale l'étude sur votre célèbre imprimeur 
de Lyon, Etienne Dolet, que vient de faire paraî- 
tre M. Richard Copley Christie ( Macmillan 
et C"^). 

A part quelques notices éparses et ensevelies çà 
et là, à part aussi la petite notice biographique de 
M. Joseph Boulmieren iSSy, Etienne Dolet sem- 
ble avoir été complètement oublié par les biogra- 
phes et les historiens. Cet oubli est racheté aujour- 
d'hui par le charmant volume de M. Christie que 
avez peut-être déjà reçu à Paris. Ce livre est pres- 
que un chef-d'œuvre ; comme biographie, il l'est 
tout à fait, et il est dommage que certaines inéga- 
lités et crudités de style empêchent qu'on ne le 
range à côté des meilleures productions dans ce 
département de la littérature. M. Christie avait 
fait à Toulouse une heureuse trouvaille qui lui 
ouvrait un trésor de faits et de matériaux sur la 
vie de Dolet, que personne n'avait encore exploité. 
La correspondance manuscrite et les poèmes de 
Jean de Boysonne conservés dans la bibliothèque 
de Toulouse sont la source où M. Christie a 
puisé une grande partie des riches détails biogra- 
phiques sur ce « martyr de la Renaissance ». 
M. Boulmier, le prédécesseur de M. Christie, 
appelle Dolet le Christ de la pensée libre, et se 
laisse aller constamment à un enthousiasme pres- 
que fanatique pour son héros. M. Christie, lui, 
ne se laisse pas aveugler et prend le ton plus mo- 
déré de l'historien. 

Le livre de M. Christie sera sans doute traduit 
aussitôt en français. 

Le grand ouvrage du docteur Schliemann, si 
longtemps attendu, a paru vers la fin de 1880, 
Ilios, the ■ cîty and Counlry of the Trojans 
(Murray), est le titre de ce volume, qui contient en 
entier les résultats de toutes les recherches faites 
par l'explorateur infatigable sur le rite de Troie et 
dans la campagne de la Troade pendant les années 



132 



LE L 1 \' R E 



de 187 1 à 1872. L'auteur offre aujourd'hui au 
public et à la postérité son mot suprême sur cha- 
que partie de ses découvertes; les conclusions 
auxquelles il est |arrivé après avoir longuement 
réfléchi sur ses propres vues et sur toutes les ques- 
tions qui ont été suscitées autour des premières 
interprétations de ses magnifiques trouvailles. 
Pour rendre la publication actuelle aussi complète 
que possible et la mettre au niveau de toutes nos 
connaissances modernes sur la Troade, le docteur 
Schliemann a été même jusqu'à obtenir la collabo- 
ration de dix autres savants. Ainsi les conclusions 
mûrement exprimées aujourd'hui par le docteur se 
trouvent très solidement appuyées sur une série 
d'opinions dont il serait impossible d'exagérer 
l'importance. 

De plus, le professeur Rudolf Virchow, qui ap- 
porte, dans la partie spéciale de l'ouvrage, un 
appendice considérable sur la Troie et l'Hissarlik 
et un catalogue complet de la faune végétale de 
la Troade, a cédé aux instances persistantes de 
son ami en écrivant pour le livre une préface dans 
laquelle il rappelle ses propres souvenirs et les 
observations personnelles recueillies. 

Une biographie des plus intéressantes est celle 
que vient de faire lady Eastlake, la veuve de feu 
le président de la Royal Academy. Lady Eastlake 
s'était fait remarquer dans la carrière des lettres il 
y a longtemps, quand elle était encore miss Rigby, 
par deux essais sur la musique et par l'Art du vête- 
ment, qui, publiés dans la Qiiarterly Reviens lui 
valurent déjà une grande réputation. Plus tard 
elle écrivait un livre qui devenait immédiatement 
célèbre. 

Letters from the Bal tic Mrs Grote, A. Ikeitch, 
qui vient de paraître chez Murray, est une notice 
biographique de la veuve de Grote, l'historien 
célèbre. Sa femme, autrefois missLewin, était très 
supérieurement douée et jouissait, pendant toute 
sa vie,- d'une grande considération dans la société 
politique et littéraire, à cause de l'étendue de ses con- 
naissances et de ses grandes qualités personnelles. 
Sa conversation était recherchée et appréciée par 
tous les beaux esprits de sa génération. Son bio- 
graphe la compare à diverses reprises à M'"" de 
Sévigné et à M''"= de Staël, en indiquant fort 
exactement les différences. Il est clair que lady 
Eastlake la croit en quelque sorte l'émule de ces 
deux célébrités féminines. 

Par la suite du jugement qu'elle-même avait 
porté, formé sur ces deux femmes célèbres, elle 
eût désiré plutôt la comparer à M"'« de Sévigné. 
Elle avait coutume de dire qu'il y avait de com- 
mun entre elles « même passion pour la lec- 



ture, mêmes habitudes de la bonne société, et avec 
cela toujours une honnête femme ». 

Et l'on peut ajouter même passion pour la 
campagne et appréciation des belles choses de la 
nature. M"* de Staël disait qu'elle ne traverserait 
pas un salon pour regarder une montagne, tandis 
que pour un entretien avec un grand homme elle 
ferait un voyage de cent lieues; mais « les rochers » 
n'étaient pas plus chers à M""= de Sévigné que ne 
l'était sa campagne du « Ridgewuy» à miss Grote. 
Elle cultivait elle-même son jardin et était surtout 
fière de certaines bordures de son invention qui 
contenaient un mélange de toutes les couleurs. 

Miss Grote avait publié, entre autres choses, 
une vie d'Ary Scheffer, dans laquelle elle s'éten- 
dait autant sur le côté politique de l'homme que 
sur l'artiste. Sa biographie abonde en réminis- 
cences d'une foule de personnages célèbres, tels 
que Fanny Elssler, dont elle avait adopté et élevé 
une fille, Fanny Lind, Mendelssohn, Adélaïde 
Kemble, Chopin, Liszt, Lablache, etc., parmi les 
artistes. Les fragments de ses lettres intéressantes 
(elle en détruisait la plupart, craignant les indis- 
crétions de la postérité), sont habilement entre- 
mêlés au récit de sa vie. Cette dame très ditinguée 
mourut en décembre 1878 à l'âge de quatre-vingt- 
sept ans. 

Dans le domaine de la philosophie il faut 
signaler un ouvrage de très haute portée, c'est 
l'étude de M. Frederick PoUock sur Spinoza, 
Spinoza (Kegan Paul et C"). En m'abstenant 
de toute analyse de ce livre je me permettrai 
toutefois de dire que le travail hardiment entre- 
pris par un jeune écrivain, pour marquer ses dé- 
buts dans la carrière des lettres, semble destiné à 
être reconnu comme l'une des plus satisfaisantes 
productions sur un sujet très vaste et entouré de 
difficultés. Le volume est dédié à feu le professeur 
W. Kingdon Clifford, le jeune pholosophe déjà 
si distingué qui nous a été enlevé si récemment. 
Des appendices, contenant des lettres inédites de 
Spinoza, ajoutent à l'importance de cette publica- 
tion, et l'auteur a réimprimé à la fin de son étude 
un écrit très rare : The Life of Benedict Spinoza 
by John Colenis, niinisier of the Lutherian 
chiirch of the Hague ( Done ou of French). 
London, Printed by D.-L. and Sold by Benjamin 
Bragg at the Raven in Paternoster Row, iyo6. 
Le titre que je viens de transcrire est reproduit 
en fac-similé. . 

Un charmant volume sur l'esthétique du 
XXIII'' siècle en Italie a été écrit par une dame 
qui prend le pseudonyme de Vernon Lee, et qui 
n'a certainement pris la plume qu'après avoir 
fait de très profondes études sur plusieurs sujets 



CORRESPONDANCES ÉTRANGÈRES 



133 



d'art et de littérature pour lesquels elle se pas- 
sionne. Studies of the Eighteenth Centwy in Italy 
(W. Satchell et C'"') contient un essai remarquable 
sur l'ancienne école de musique en Italie. Cette 
musique était fort peu connue en Angleterre il y 
a quelques années seulement, mais elle est deve- 
nue très à la mode dans les salons les plus esthé- 
tiques^ depuis le poème de M. Bronning, A Toc- 
cata at Galeeppi's. Vernon Lee traite aussi de 
l'opéra et de Metastasio d'une manière très intelli- 
gente, et exprime dans un autre chapitre ses idées 
sur Goldoni et la comédie réalistique. Eniin elle 
consacre un article non moins admirable à Carlo 
Goggi et à la comédie féetiqiie à Venise. Ces thè- 
mes ont été peu travaillés par les écrivains de 
notre génération, et ce livre projette sur eux les 
lumières d'un esprit enthousiaste et très cultivé, 
en outre qu'il révèle un écrivain nouveau dont les 
productions futures seront certainement attendues 
avec curiosité. 

En fait de voyages nous avons un vrai luxe de 
livres dont les titres et les couvertures, ornées de 
dessins plus ou moins exotiques, sont choses ré- 
jouissantes à cette époque triste de l'année et dont 
la lecture ne manque pas d'agrément- 

Par exemple, en voyant le joli volume vert et 
rouge décoré des deux petits fanions algériens de 
M. Alexander J. Knox, l'on éprouve un vague 
regret de ne pas être allé comme lui et sa femme 
chercher encore et trouver le soleil en Alsérie. 
Ce regret est même augmenté en parcourant le 
charmant récit des expériences de ces aimables 
voyageurs. Pour vous en France, l'Algérie ce 
n'est plus même l'exotique; mais chez nous le cas 
est bien différent; l'Algérie pour nous c'est tou- 
jours l'Afrique et même la Barbarie. De temps 
en temps quelque voyageur ou quelque voyageuse 
accoutumé à passer l'hiver en Italie se laisse 
entraîner avec les hirondelles vers l'autre rive de 
la Méditerranée, mais son exemple n'est suivi que 
de loin en loin. C'est pourquoi M. Knox intitule 
son livre the New Playgrounds. Il a trouvé son 
séjour délicieux et engage chaleureusement les 
invalides d'y aller de préférence aux endroits ha- 
bituels de France et d'Italie. C'est surtout bon 
pour les asthmatiques. Quant aux effets de cou- 
leur, de lumière, de soleil, en effet il trouve que 
l'Algérie est à Naples ce que Naples est à Lon- 
dres, en se rappelant même le brouillard qui 
régnait à Victoria-Station le jour de son départ. 
C'est peut-être quelque peu exagéré. 

A côté de ce volume nous avons, de la plume 
du lieutenant-colonel Playfair, notre consul en 
Algérie, Travels in the Footprints of Bruce in Al- 
geria and Tunis, mêmes éditeurs (Kegan Paul 



et C'^j. Cet ouvrage est rendu plus important par 
vingt-cinq reproductions en fac-similé des dessins 
originaux de Bruce, célèbre explorateur écossais 
d'Egypte et d'Abyssinie qui passait, pendant près 
d'un siècle, pour avoir découvert les sources du 
Nil. 

Le colonel Playfair s'est fait remarquer dans la 
science par plusieurs beaux travaux qui lui ont 
valu une assez grande réputation. Il était autrefois 
notre représentant dans le pays de Zanzibar dont 
il a décrit les richesses zoologiques. Aujourd'hui 
il se voue à l'étude de son nouveau pays de séjour. 
Il était déjà depuis longtemps l'auteur du meil- 
leur guidebook anglais pour l'Algérie, et le livre 
actuel n'est rien moins qu'une contribution consi- 
dérable à l'histoire, à la topographie et surtout 
aux antiquités de cette partie de l'ancienne Numi- 
die. M. Playfair a fait des recherches très impor- 
tantes sur l'archéologie et les rites romains. 

C'est encore ce même travailleur infatigable 
qui met aujourd'hui dans les mains du public 
voyageur un cadeau vraiment très précieux, A 
Handbook of the Mediterranean (mêmes éditeurs). 
Cet admirable « compagnon » pour les voyages 
dans le sud deviendra probablement, par la suite, 
aussi indispensable pour les étrangers que pour 
nous. Il contient la description exacte, détaillée 
même dans les limites d'une concision judicieuse, 
de toutes les îles, côtes, sites intéressants, histori- 
ques ou pittoresques, enfin la topographie géné- 
rale des contrées qui bordent la Méditerranée. 

Ce volume est accompagné en outre de cin- 
quante plans, et l'on peut s'assurer que le tout 
est le résultat d'un travail original consciencieuse- 
ment vérifié sur les lieux mêmes. 

Siberia in Europe (Murray) est le titre d'un 
fort joli volume par M. Henry Seebohm, un voya- 
geur indomptable et intelligent dont la spécialité 
est l'ornithologie. Il y a très peu de pages dans son 
livre qui ne racontent pas la rencontre avec quel- . 
que espèce d'oiseau rare et recherchée par les 
ornitologistes. Mais son récit est écrit d'une façon 
très agréable et il est orné de fort jolies vignettes 
d'après les dessins originaux de l'auteur. La cou- 
verture surtout porte une ornementation exquise. 

Le voyage dé M. Seebohm n'est pas sans quel- 
que importance géographique, car il a complété 
l'exploration du fleuve Petchora dans le nord 
de la Russie, fleuve trop peu connu jusqu'ici aux 
géographes. Spn but était de découvrir les endroits 
où certains oiseaux se cachent pour pondre et 
élever leurs petits. 

Encore un livre de voyages qu'il ne faut pas 
omettre de cet article, c'est the Gardens of the 
Sun; 0- a Naturalist journal on the Moutttains 



134 



LE LIVRE 



and 171 the Forets and Syvamps of Bornéo and 
ihe Sidii Archipelago. By F.-W. Biirbidge 
(Murray). Le titre indique assez complètement ce 
que l'on peut s'attendre à trouver dans ce volume. 
C'est un vrai régal pour le lecteur qui est natura- 
liste lui-même. Ses descriptions sont parfois très 
éloquentes, et l'auteur donne de précieux détails 
sur les populations indigènes. 

L'agitation qui règne chez nous en ce moment 
à propos des questions politiques irlandaises n'a 
pas été sans produire son effet chez les éditeurs. 
Ainsi la maison de Marmillan a fait paraître trois 
livres, qui ont un rapport immédiat avec ces ques- 
tions : New Views on Ireland, on Irish Lond 
Grievances and Remédies, par Charles Russell, 
se compose d'une série d'articles dont la plupart 
ont paru récemment dans le Daily Telegraph. 



The Life' s Vi'ork in loeland of in Landlord who 
Tried ta Do His Diity, par W. Bence Jones, of 
Lisselan. est un livre dont le titre indique fort 
suffisamment le contenu. The Irish Land Laivs, 
par Ale.vander Richey, est un traité dont l'utilité, 
en ce moment, sera évidente. La même maison 
a publié aussi un handbook très utile d'une tout 
autre espèce. The Year's Art, par MarcusHuish,' 
donne un résumé très habilement fait de la pro- 
duction artistique pendant une année. 

Une nouvelle édition beaucoup augmentée de 
la Life of William Blake, par A. Gilchrist, com- 
plète d'une manière fort satisfaisante nos connais- 
sances sur ce peintre étonnant et bizarre, et peut 
être signalé comme l'une des plus belles publica- 
tions de cette saison. 

Arthur O'Shaughnessy. 



BELGIQUE 



\\ 



Bruxelles, 3o février 1881. 

Je ne puis mieux commencer ma causerie biblio- 
graphique que par la mention d'un très important 
ouvrage de M. Gachard qui intéresse à la fois la 
Belgique et la France. L'auteur, membre de l'Aca- 
démie et de la commission royale d'histoire, en 
publiant V Histoire de la Belgique au commence- 
ment du xvin'' siècle, a mis en lumière des faits 
qui concernent cette suite d'années malheureuses 
que la Belgique eut à traverser pendant la lutte 
que Louis XIV soutint contre les armées d'Eu- 
rope coalisées. Faits peu connus jusqu'aujourd'hui 
et que M. Gachard a rétablis dans leur triste vé- 
rité à l'aide de documents empruntés aux archives 
royales de Bruxelles, de la Haye et au dépôt des 
affaires étrangères à Paris. Au point de vue histo- 
rique, cet ouvrage a une grande importance. En 
outre, comme le disent fort bien les éditeurs, 
MM. Merzbach et Falck, les générations belges 
contemporaines peuvent y puiser un enseigne- 
ment profitable, en mesurant les humiliations et 
les misères que les combinaisons intéressées et les 
caprices des puissances étrangères peuvent infliger 
à une nation qui ne dispose pas de son sort. 

Les années dont M. Gachard a retracé l'histo- 
rique avec une grande netteté de vues forment 
l'une des périodes les plus attristées de l'histoire 
de la Belgique, et c'est assurément au lendemain 
de ces fêtes glorieusement belles du cinquante- 



naire que les Belges peuvent apprécier sainement 
les misères de ces temps lointains en les compa- 
rant à la tranquille et honorable situation que 
leur donnent aujourd'hui dans le monde des insti- 
tutions nées de la liberté. 

L'érudition et le mérite d'écrivain de M. Ga- 
chard étaient nécessaires pour donner à cette 
œuvre son véritable caractère et en faire ressor- 
tir toute la valeur historique. Les éditeurs ont 
apporté tous leurs soins à l'ordonnance de ce 
volume de 600 pages, dont l'exécution typogra- 
phique a été confiée à M. Weissenbruch. 

Les mêmes éditeurs viennent de terminer la 
publication pour l'année 1880 de la Revue de 
droit international et de législation comparée. 
Cette revue, fondée en 1869 par MM. Asser, 
Westlake et Rolin Jacquemyns qui en fut jus- 
qu'en 1878 le rédacteur en chef, obtient depuis 
sa création un succès croissant qui s'explique et 
se justifie par son objet même et par le haut mé- 
rite de ses collaborateurs. Elle s'adresse, en effet, 
à tous ceux qui, dans le monde civilisé, s'inté- 
ressent au progrès des institutions juridiques. En 
outre, elle est rédigée dans un esprit d'indépen- 
dance et d'impartialité, ce qui, dans une publica- 
tion de ce genre, est indispensable. En se plaçant 
sur un terrain neutre, les directeurs de cette 
revue ont voulu donner aux discussions qu'elle 
produit une plus grande autorité. Toutes les opi- 
nions, toutes les nationalités peuvent s'y rencon- 



\: 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



135 



trer librement et concourir en toute franchise et 
en toute bonne foi à la recherche de'sintéressée 
de la vérité et du droit. Parmi les collaborateurs 
se rencontrent des hommes remarquables de tous 
pays. 

Par l'universalité des matières traitées, par le 
nombre de ses collaborateurs, et, je le répète, 
par l'esprit de tolérance scientifique qui lui sert 
de règle, la Revue de droit international et de 
législation comparée est une des publications 
les plus complètes et les mieux comprises qui 
paraissent en Europe. 

Cette revue est l'organe de l'Institut du droit 
international, qui vient de faire paraître également 
chez MM. Merzbach et Falck son Annuaire 
(4* année). 

MM. Decq et Duhent mettent en vente le 
tome P'' d'un travail intéressant de M. Ed. Fré- 
dérix, la Belgique industrielle et commerciale. 
Cet ouvrage fait suite à la publication la Belgique 
à l'Exposition universelle de 18-8, dans laquelle 
étaient constatés les progrès industriels réalisés 
en Belgique pendant dix ans, et le rang qu'elle 
occupe parmi les nations productrices. Dans ce 
troisième volume, l'auteur examine si le com- 
merce de la Belgique est à la hauteur de son 
industrie et quelles mesures devraient être prises 
pour élever Ta situation du commerce belge. 
M. Frédérix s'est attaché surtout dans cette étude 
à soulever certaines questions, à les présenter à 
l'étude des chambres de commerce officielles, 
tout en offrant certaines solutions qui lui parais- 
sent efficaces. Il préconise surtout en faveur du 
développement commercial l'adoption d'un sys- 
tème complet de dispositions, au lieu de mesures 
isolées qui, par leur manque de cohésion même, 
ne peuvent produire de résultat. 

Un ouvrage attendu et qui satisfera de légi- 
times curiosités nous a été envoyé par M. Leys, 
imprimeur lithographe qui a repris depuis plu- 
sieurs années la maison Simonau et Toowey, si 
légitimement connue jadis par ses travaux artis- 
tiques. Cet ouvrage porte pour titre : Nouveau 
palais de justice de Bruxelles, et est accompagné 
d'une notice descriptive avec atlas comprenant 
quinze plans et détails du monument. L'auteur, 
M. F. Wellens, inspecteur général des ponts et 
chaussées et président de la commission royale 
des monuments, a dédié ce travail à l'architecte 
du palais, M. Poelaert, mort l'an dernier. Ce nou- 
veau palais, dont le dessin a été maintes fois 
donné déjà, sera incontestablement l'un des mo- 
numents les plus grandioses qui aient été élevés 
au xix^ siècle. Tout en reconnaissant la grandeur 
de l'œuvre et son mérite architectural, il est 



coûteux, même aux Belges les moins clairvovants, 
d'accepter d'un cœur léger les dépenses toujours 
croissantes de ce monument qui rappelle dans ses 
gigantesques proportions les âges oubliés. 

On a dit avec raison qu'une telle conception 
germant dans un cerveau humain devait amener 
la folie ou la mort. M. Poelaert a succombé à une 
congestion cérébrale et n'a pas eu la joie, infini- 
ment précieuse à tout créateur, d'assister au cou- 
ronnement de son œuvre; mais contrairement à 
beaucoup d'autres dont les créations disparaissent 
avec eux, M. Poelaert a eu cet honneur suprême 
de se voir presque dans la postérité avant de 
mourir, car son œuvre est pour ainsi dire ache- 
vée maintenant. Ce palais occupe une superficie 
de 26,000 mètres carrés et le total des maçonne- 
ries mises en œuvre dans la construction s'élève 
au chiffre de Sjo.ooo mètres cubes. A l'heure 
présente, les dépenses dépassent de beaucoup 
l'évaluation première de 42 millions, et M. Wel- 
lens, dans son travail, met en œuvre son savoir 
et son expérience pour justifier ces charges sup- 
plémentaires. L'ouvrage dont nous parlons ren- 
ferme des détails intéressants et un résumé fort 
clair des diverses opérations qui ont présidé à la 
construction du monument. Les quinze planches 
comprises dans l'atlas donnent l'ossature de cette 
œuvre générale, il faut l'avouer, mais qui est le 
résultat d'une démence architecturale dont les 
frais sont lourds pour un pays, si riche soit-il 
pour payer la gloire qui peut rejaillir sur lui. 

M. R. Serrure, fils du célèbre numismate belge, 
a publié récemment un ouvrage précieux et qui 
atteste par son ensemble de sérieuses connais- 
sances en numismatique. Paternité oblige, dit-on. 
Cela est parfaitement juste dans le cas présent, et 
M. Serrure fils continue dignement les traditions 
de travail et de savoir qui lui ont été léguées par 
son père. Pénétré de cette idée que la publication 
d'une œuvre dans laquelle la numismatique serait 
traitée parallèlement à l'histoire pourrait avoir 
une grande utilité, M. Serrure fils a fait paraître 
un Dictionnaire géographique de l'histoire moné- 
taire belge. L'œuvre se recommande par des qua- 
lités de précision et par un réel savoir ; le résultat 
obtenu est fort honorable pour le jeune numis- 
mate belge. Le volume a été imprimé avec toute 
la correction et le soin désirables, tant pour le 
texte que pour les planches de médailles et jetons, 
par l'imprimeur Annoot Braeckman, de Gand, 
mort il y a peu de temps à Paris, et qui a laissé 
dans l'imprimerie belge un vide difficile à com- 
bler. 

J'ai à vous signaler dans les genres badin. 



130 



LE LIVRE 



roman et critique quelques ouvrages publiés par 
l'intelligent éditeur Henry Kistemaeckers. 

D'abord une réimpression très soignée, d'après 
le texte original de 1745, de l'œuvre piquante et 
amusante de l'abbé J.-B. Dulaurens : Histoire de 
la sainte Chandelle d'Arras. Cette composition, 
toute de verve et que l'auteur du Compère Ma- 
thieu et du Balai termina en quinze jours, est 
une hilarante satire contre les superstitions, les 
préjugés et les abus entretenus par la gent mona- 
cale sur une donnée empruntée au domaine de 'a 
superstition et dont la trame se retrouve dans 
l'Histoire ecclésiastique des Pays-Bas, de Gazct ; 
l'abbé Dulaurens a établi une action qui se dé- 
roule au milieu d'incidents et d'épisodes grotesques 
qu'il raconte avec une malice et une causticité du 
, plus sûr effet. L'abbé Dulaurens a souvent le rire 
épanoui de Rabelais, mais il est aussi spirituel 
et mordant comme Molière et parfois naïf comme 
La Fontaine. Son œuvre est le meilleur remède 
à conseiller aux hypocondriaques; mais pourtant 
ceux qui ne sont pas atteints de ce mal fâcheux 
qui gagne notre siècle, la perte du rire, trouve- 
ront à le lire ou à le relire une distraction véri- 
table. La réimpression éditée par M. Kistemaec- 
kers pour les bibliophiles n'a été tirée qu'à trois 
cents exemplaires dont cinquante sur papier de 
Hollande. 

Encore une réimpression, le Christ au Vatican, 
pièce curieuse attribuée à Victor Hugo depuis plu- 
sieurs années sans que le grand poète ait protesté. 
Nous partageons l'avis de l'éditeur à cet égard, 
qui doute de cette paternité. En effet, le poète 
habille autrement son vers. Quoi qu'il en soit, la 
pièce est intéressante et les amateurs remercie- 
ront l'éditeur de la leur avoir présentée sous cette 
forme attrayante. L'impression noire se détache 
sur des pages encadrées d'un rouge vif dont le 
fond est composé de gracieuses arabesques de 
couleur mauve. Édition de bibliophile tirée h 
trois cents exemplaires dont cinquante sur papier 
de Hollande, et ornée d'une superbe eau-forte, 
composition vigoureuse du maître aquafortiste 
Félicien Rops. 

Le même éditeur annonce la publication pro- 
chaine des Contes grivois, recueil de contes, his- 
toires ou poèmes galants du xvni" siècle. Fort 
joli volume d'amateur, enrichi de jolies vignettes 
de l'époque à mi-page gravées par Doms et tirées 
en double suite (rouge et noir). 

Il a été beaucoup parlé dans ces derniers temps 
du socialiste allemand Ferdinand Lassalle et de 
ses relations avec le chancelier Bismarck. M. Kis- 
temaeckers a eu l'heureuse idée de présenter au 
public l'œuvre capitale du grand agitateur socia- 



liste allemand. Monsieur Bastiat Schul^e De- 
lit^ch, le Julien économique, ou Capital et tra- 
vail; tel est le titre de cet ouvrage traduit en 
français par Eugène Monti. Le sympathique et 
savant docteur César de Paepe a écrit en tête du 
volume une préface et une biographie remar- 
quable do Lassalle, qu'Alexandre de Humboldt 
appelait l'enfant miraculeux. C'est certainement 
le meilleur résumé qui ait été fait, dans ces don- 
nées concises, sur la vie, le caractère et les doc- 
trines de Lassalle. Cette biographie contient des 
éclaircissements précieux et des faits présentés 
dans leur véritable lumière. Ainsi en est-il des 
relations qui ont existé entre le socialiste alle- 
mand et la comtesse de Hatzfeld, morte dernière- 
ment à Wiesbaden. Comme le dit M. de Paepe, 
Lassalle est un des initiateurs du socialisme posi- 
tif et scientifique qui s'appuie sur les données 
mêmes de la science économique et se considère 
à la fois comme le résultat du développement 
historique et comme la manifestation de l'inter- 
vention, réfléchie et voulue, de l'homme dans le 
jeu des lois sociales. A la fin du volume se trouve 
un appendice bibliographique donnant la liste 
complète des travaux de Lassalle et une liste 
d'ouvrages dans ler.quels ont été examinées et cri- 
tiquées les doctrines de celui que Varnhagen von 
Ense saluait comme le Messie du xix'" siècle. 

M. Poulin, qui a publié il y a quelque temps 
un ouvrage très compact, original dans sa don- 
née, mais fort indigeste, vient de confier au même 
éditeur une étude critico-philosophique sous ce 
titre : Réalité du droit. L'auteur reprend dans 
cette étude les arguments de la lutte bruyante 
qui eut lieu entre M, de Girardin et M. de Lour- 
doueix sur cette grande question du droit. M. Pou- 
lin s'attaque directement à M. de Girardin (sans 
toutefois donner raison à M. de Lourdoueix ), et 
il s'évertue à démontrer l'erreur des théories 
sociales du rédacteur en chef de la France. Ce 
faisant l'auteur, ennemi du matérialisme, prétend 
être utile à la réforme. La conclusion, ou plutôt 
le point de départ de sa thèse, est qu'il n'y a point 
d'ordre social possible sans base religieuse. 

Dans sa collection d'ouvrages de petit format 
destinés aux bibliophiles, M. Kistemaeckers a fait 
paraître deux nouvelles de Léon Hennique : les 
Funérailles de Françoise Cloarec et Benjamin 
Ro^es. Le volume est orné d'un portrait de l'au- 
teur, fort ressemblant et bien dessiné par Mi- 
chiels. Ces nouvelles n'ajouteront rien h la répu- 
tation du jeune disciple de Zola; en dehors des 
qualités littéraires reconnues depuis longtemps, 
ces épisodes sont assez incolores. 

Les éditeurs Gay et Douce ont mis au jour, le 



CORRESPONDANCES ETRANGERES 



137 



mois dernier, trois ouvrages du genre licencieux 
et badin. Je regrette de n'y point reconnaître le 
goût et le soin que ces e'diteurs apportent d'habi- 
tude dans leurs e'ditions. 

Ils nous pre'sentent tout d'abord une réimpression 
en deux volumes petit in-8° des Bijoux indiscrets 
de Diderot, augmentée d'une notice, de notes et 
de figures gravées. Ces bois ont évidemment sup- 
porté de nombreux tirages antérieurs et n'avaient 
aucun titre à figurer dans une édition nouvelle 
du piquant ouvrage de Diderot. 

Viennent ensuite les Œuvres badines de Gré- 
court, pour lesquelles Félicien Rops a composé 
un frontispice (eau-forte) spirituel et malicieux. 
Le volume contient environ 400 pages (pourquoi 
n'avoir pas édité toutes ces pièces si fines en deux 



volumes?) imprégnées du meilleur esprit de Gré- 
court. 

Dans le même genre encore : les Contes inédits 
de J.-B. Rousseau, publiés pour la première fois 
d'après un manuscrit du temps provenant de la 
collection de M. Victor de Luzarches, bibliothé- 
caire de la ville de Tours. Le livre est curieux et 
sera certainement recherché des amateurs et des 
bibliophiles qui, comme nous, regretteront l'ac- 
coutrement dépareillé dont les éditeurs ont affu^ 
blé ces contes inédits. — Une très fine eau-forte 
de Chauvet leur sert de frontispice. 

Il me reste à parler encore d'autres publica- 
tions; mais la longueur de cette lettre est plus 
que suffisante. Elles feront donc l'objet de mon 
prochain bulletin. Léon Deg-eorge. 



ITALIE 



Février 1881. 

Au retour de son dernier voyage à Paris, M. Ed- 
mond de Amicis vient de publier dans la Gai^^etta 
letteraria, de Turin, des esquisses biographiques 
de quelques célébrités parisiennes. Emile Zola, 
Alphonse Daudet, Alexandre Dumas, Emile Au- 
gier, Coquelin aîné, Paul Deroulède nous sont 
présentés en robe de chambre par notre plus 
habile peintre de portraits. Quoique faits à la 
plume, ces portraits sont riches de couleurs. 
M. Zola se détache raide et sombre sur un fond 
gris. M. Daudet est plus caressé; on voit aussitôt 
que la plume-pinceau de M. de Amicis se retrouve 
plus à son aise avec ces contours fins, cette phy- 
sionomie méridionale, cette tournure délicate et 
cet esprit flamboyant. On sent que le peintre est 
entraîné par une sympathie instinctive vers son 
sujet. 

Avec la même sympathie affectueuse il nous 
parle d'Emile Augier ; ses accès de paresse le 
touchent et le consolent autant que la bonhomie 
du grand auteur dramatique. 

Devant M. A. Dumas, au contraire, il paraît 
ébloui, fasciné, mais pas du tout à son aise; cette 
tête de mulâtre, avec sa mobilité perpétuelle, ne 
laisse pas de l'inquiéter un peu ; par bonheur, la 
fille de M. Dumas arrive avec sa petite robe rouge 
et son joli minois, et le pinceau de notre peintre 
retrouve sa souplesse et les tons les plus tendres 
de sa palette. 

Le profil de M. Coquelin est tracé avec beau- 



coup d'esprit. Mais les plus belles pages sont celles 
que l'auteur de la Vie militaire a dédiées à l'au- 
teur des Chants du soldat. M. Deroulède, le soldat 
vaillant et le poète patriotique, a trouvé dans son 
biographe un cœur plein d'enthousiasme. Toute 
la narration, du moment où M. Deroulède étant 
déjà parti son frère cadet veut le suivre et part 
accompagné de sa mère jusqu'èî la fin de la cam- 
pagne, est pleine de charme et d'intérêt. Tous les 
Italiens aimeront cette mère ; on la verra toujours 
telle que M. de Amicis nous la représente, pleurant 
toutes ses larmes tandis que les deux garçons 
dorment, la tête sur ses genoux, dans une auberge 
de village. 

Du reste, tout est dramatique, tout est saisis- 
sant dans cette vie du soldat-poète, et M. de Ami- 
cis, cette fois, n'a pas fait un simple portrait, 
mais un vrai tableau. 

Toutes ces biographies seront réunies par les 
éditeurs MM. Trêves, et formeront un joli vo- 
lume. 

M. Giosuè Carducci ayant recueilli toutes les 
lettres de F.-D. Guerrazzi, l'auteur de VAssedio 
di Firen^e (le siège de Florence), de Béatrice 
Cenci et d'autres romans célèbres, que l'on ne 
saurait plus lire, vient d'en publier le premier 
volume (Livorno, Vigo, editore). Les lettres que 
ce premier volume contient vont de 1827 à i853. 
F.-D. Guerrazzi, qui dans ses livres et dans sa vie 
politique s'est toujours montré un homme pas- 
sionné et un esprit batailleur, prend dans l'inti- 



138 



LE LIVRE 



mité de ses lettres familières la physionomie d'un 
■bon bourgeois plein de préoccupations de famille 
et de vieux bon sens. 

Du reste, la mode des épistolaires et des Mé- 
moires est toujours en fleur : M. Domenico Berti 
a publié les lettres du philosophe Vincenzo Gio- 
berti h deux prêtres du Piémont, et le comte Ca- 
solini a écrit la vie de son père, qui fut ministre 
de Pie IX et ami de Cavour. 

M. Paolo Govini vient de mourir. C'est une 
grande perte pour la science. Tout le monde sait 
qu'il a été l'inventeur du meilleur système d'em- 
baumement des cadavres, qu'on lui doit l'initia- 
tive, en Italie, de la crémation des cadavres qui fait 
continuellement des progrès. Son système des 
volcans a été très discuté, mais les livres qu'il a 
écrits là-dessus sont très estimés. 

Il est mort pauvre, mais il a laissé un héritage 
très important en manuscrits, des découvertes 
ignorées, d'expérimentations et d'études de toutes 
sortes. On dit que le gouvernement rachètera 
tout, quelle que soit la somme qu'en demande- 
ront les héritiers, car des personnes bien infor- 
mées considèrent cet héritage comme un vrai tré- 
sor pour la science. 

Nous avons une troisième édition corrigée des 
premières poésies de Mario Pifaidi. 

Le voyage du roi . et de la reine en Sicile a 
inspiré à un bon poète, M. F. Silvio Bongiannino, 
une poésie qui ne ressemble point du tout à celles 
que l'on écrit ordinairement en ces occasions, ni 
par la pensée ni par la forme. La pensée est pro- 
fonde et noble, la forme élégante et correcte. 
Nous nous permettrons d'en rapporter ici quel- 
ques strophes : 



Solo con un singulto 
lo spezzo l'inno che l'amor compose, 

E tradisco l'occulto 
Pensier dei molti che ti gittan rose, 

O Re, sotto quel fiori 
Quanta cagione di segrcti guai ! 

T'iiioltra, e udrai dolori 
Che alcuuo forse non ti disse mai. 

Nei borghi e nelle ville 
Fra le montagne e le città remote, 

Ove, aggita ancor, sui mille 
Spadroneggiano il conte e'I sacerdotc; 

Ove ogni sol che nasce, 
Mentre sorride fra le messi d'oro, 

Matura muove ambasce 
Ai figli onesti, ai figli del lavoro ; 

Vedrai l'agricoltore 
Che spula il gran per altri e ciba ghiande, 

E il vassallaggio in fiore 
Corne à bei tempi di re Carlo il Grande ; 

E udrai dagl' ipogei 
Trogloditi che il Ciel stancano invano, 

Forse non d' altro rei 
Che d' aspettar giustizia da altra mano. 



Non fermarti agi' inchini 
Délie Giunte in livrea che Ti fan ala ; 

Volgiti a que mescliini 
Che non han la camicie ai di di gala ; 

Cui nelle notti è dato 
Sgrandicarsi appena sevra un po di strame 

In un sonno angosciato 
Da '1 convulso del pianto e délia famé ; 

E saprai di che affanni 
Si pasce un volgo che si regge a stento, 

Anche dopo nove' anni 
Che gli si canta che l'abbiam redento. 



Nous avons un nouveau livre du professeur 
G.-J. Ferrazzi sur Torquato Tasso, en forme 
d'études biographiques, critiques, bibliographi- 
ques. Un livre de M. Pagano Paganini sur les 
relations du Petrarca avec la ville de Pisa (Lucca, 
1881). De M. Paolo Orsi : La topografia del 
Trentino alV epoca romana (topographie du 
Trentin à l'époque romaine). Ces trois ouvrages 
sont jugés très intéressants. 

Carlo Belgiojoso : Brera, studie bo^^etti artis- 
tici (Milano, Sloepli, 1881). M. le sénateur Bel- 
giojoso, auteur d'un beau livre, la Casa, et de 
quelques romans historiques, est un imitateur de 
Alessandro Mangoni, mais très distingué dans la 
classe des imitateurs. Son style est sobre et d'une 
simplicité admirable. Ayant été pendant dix-huit 
ans président de l'académie de Brera, et peintre 
lui-même dans sa jeunesse, il avait toute la com- 
pétence pour parler de l'art et des artistes. On 
s'en aperçoit en lisant son nouveau livre, qui 
est un peu minutieux, mais d'une lecture très 
agréable. 

Dans la liste des romans et nouvelles qui ont 
paru depuis peu, on remarque : 

Ti'dppo Tardi, par la marchesa Colombi. (Ce- 
sena, Gargano, 1881.) 

Iride. par Neera (Milano, Ottino, 1881). 

Là, Là e Là, par Folchetto [M. Cappone]. (Mi- 
lano, Ottino.) 

Veritas, par Luigi Viola. (Milano, Ambro- 
soli, 1881.) 

I MalavogUa, par Giovanni Verga. (Milano, 
Trêves, 1881.) 

Macchiette deW Emigrapone, par Paolo Te- 
deschi. (Lodi.) 

Novipato di Sposa, par A. -G. Cagna. 

Confessioni di un rettore, par Michèle Les- 
sona. . • 

La « marchesa Colombi />, un pseudonyme très 
répandu sous lequel se cache M""' Maria Torelli, 
de laquelle nous avons eu l'occasion de parler 
plusieurs fois dans ces lettres, est un auteur dis- 
tingué et renommé surtout pour sa verve facile 
et mordante et une vivacité particulière. Dans 
son dernier livre, Troppo Tardi, elle a développé 



QUESTIONS DE PROPRIETE LITTERAIRE 



130 



des qualités artistiques plus sérieuses et profondes : 
point d'intrigue dans cette simple histoire d'une 
pauvre enfant à laquelle l'amour arrive toujours 
trop tard, commençant par l'amour de sa mère, 
qui la rend horriblement malheureuse ; point 
d'échafaudage ni de cliquetis. C'est quelque chose 
de fouillé et de senti. S'il y a un défaut, c'est un 
peu trop de précipitation vers la fin; chose rare, 
c'est un livre qui gagnerait ayant son double de 
longueur, 

Neera aussi est un auteur brillant, doué d'une 
verve satirique; dans les dix ou douze nouvelles 
qu'elle vient de réunir sour le titre d'Jride, on 
retrouve ses qualités brillantes et du sentiment. 

M. Cappone [Folchetto], journaliste consommé, 
n'a pu se soustraire à la démangeaison d'écrire un 
roman. Heureusement il a fait un roman pour rire, 
et ne visant pas à autre chose, il rejoint son but. 
Mais la langue dans laquelle il l'a écrit est un ter- 
rible mélange de français et d'italien. Toutefois, 
en sa qualité d'Italien de Paris, pouvait-il faire 
autrement? A l'avenir pourtant il fera mieux, 
s'il se contente de rester tout simplement un 
journaliste plein d'esprit et un critique. En géné- 
ral, les poètes sont trop bien vengés lorsque les 
critiques se font poètes. 

M. Luigi Viola est à son début, mais Veritas 
est un début qui promet. Il pose hardiment — 
on sent bien qu'il est jeune! — la théorie du libre 
amour, démontrant avec assez de bonnes raisons 



que la plupart de nos malheurs viennent de cette 
fausse morale qui nous fait considérer comme une 
faute et une honte ce qui est simplement la vie 
et la seule source de bonheur. Comme œuvre 
d'art, son livre a plusieurs défauts : des brusque- 
ries inutiles, quelques duretés même, un style et 
une langue qui demandent à être polis et débar- 
rassés d'une phraséologie trop lourde; mais c'est 
sincère, vrai et intéressant. Il fera son chemin. 

Nous parlerons dans une prochaine lettre du 
roman de M. Verga, / Malavoglia, que nous 
n'avons pas eu le temps de lire encore. 

Les Macchiette^ de M. Paola Tedeschi, sont 
esquissées avec amour. 

Le Novipato di Sposa, de M. Cagna, est un 
livre très utile pour les jeunes piénages qui doi- 
vent unir le bonheur avec l'économie dans un 
savant accord. 

Dans les Confessions d'un recteur [Confessioni 
di un rettore), on retrouve du cœur, de la poésie 
et de la vérité, comme dans tous les livres de 
de M. Michèle Lessona. 

Entre les nombreux livres d'étrennes qui sont 
sortis pour le nouvel an, les premières places sont 
à V Album délia Società délia Stampa de Rome 
et au Preludio de Milan, publié par M. le 'doc- 
teur Fini au bénéfice des pauvres rachitiques. 

Bruno Sperani. 



QUESTIONS DE PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE 



LES ŒUVRES POSTHUMES AU POINT DE VUE LEGAL 
ET CRITIQUES DU DECRET DE L^AN III 



I 



La cour de cassation (chambre civile) vient, par un 
arrêt du 28 décembre 1880, de trancher une question 
de propriété littéraire des plus déhcates, et qui mé- 
rite de fixer un instant notre attention. 

N'est-il pas singulier qu'il ait fallu près de soixante- 
cinq ans pour déterminer avec précision le sens et la 
portée d'une loi, et n'en faut-il pas conclure avec le 
proverbe .-qu'après tout, le temps est l'étoffe dont, 
comme la vie, la jurisprudence est faite l 



■ Voici en effet comment s'exprime le décret, siège 
de la difficulté : 

l""^ GERMINAL AN XIII (22 MARS l8o5) 

Décret concernant les droits des propriétaires 
d'onvi'afçes posthumes. 

« Napoléon , 
Vu les lois sur les propriétés littéraires ; 
Considérant qu'elles déclarent propriétés publiques 
les ouvrages des auteurs inorts depuis plus de dix 



ans 



Que les dépositaires, acquéreurs, héritiers ou pro- 



1 40 



LE LIVRE 



priétaires d'ouvrages posthumes d'auteurs morts de- 
puis plus de dix ans, hésitent à publier ces ouvrages, 
dans la crainte de s'en voir contester la propriété 
exclusive, et dans l'incertitude de la durée de cette 
propriété ; 

Que l'ouvrage inédit est comme l'ouvrage qui 
n'existe pas, et que celui qui le publie a les droits de 
l'auteur décédé, et doit en jouir pendant sa vie; 

Que cependant, s'il réimprimait en même temps et 
dans une seule édition, avec les oeuvres posthumes, 
les ouvrages déjà publiés du même auteur, il en ré- 
sulterait en sa faveur une espèce de privilège pour la 
vente d'ouvrages devenus propriété publique; 

Le conseil d'Etat entendu, 

Décrète : 

Article premier. — Les propriétaires par succession 
ou à autre titre d'un ouvrage posthume ont les 
mêmes droits que l'auteur, et les dispositions des 
lois sur la propriété exclusive des auteurs et sur 
sa durée leur sont applicables, toutefois à la charge 
d'imprimer séparément les œuvres posthumes, et 
sans les joindre à une nouvelle édition des ouvrages 
déjà publiés et devenus propriété publique. » 

Ajoutons immédiatement qu'un décret du 8 juin i8oG 
concernant les théâtres contient sous le titre 111 {des 
auteurs) un article 12, ainsi conçu : 

« Les propriétaires d'ouvrages dramatiques posthu- 
mes ont les mêmes droits que l'auteur, et les disposi- 
tions sur la propriété des auteurs et sur sa durée 
leur sont applicables, — ainsi qu'il est dit au décret 
du i"'' germinal an Xill. » 



II 



Ce décret, tel qu'il est conçu, présente, il faut le re- 
connaître, nombre d'imperfections. Il ne s'explique 
ni sur le sens des mots œuvres posthumes, ni sur la 
qualité du détenteur de telles œuvres, ni sur la durée 
du droit imparti. * 

Dans l'intérêt de quel auteur ou de quel ouvrage a- 
t-il été rendu? Bien lin qui le pourrait dire ! 

Et cependant, le génie aidant, les œuvres qui sur- 
vivent au temps s'accumulent, et l'on pourrait dresser 
déjà sans trop de peine le catalogue d'ouvrages (litté- 
raires, dramatiques ou musicaux) qui tombent direc- 
tement sous l'application du décret de Tan XIll. 

Sans faire même appel au génie, n'est-il pas toute 
une classe de publications pour lesquelles il semble 
que cette législation spéciale soit principalement 
réservée? Tous les mémoires , sans avoir la valeur 
injustement méconnue de ceux de Chateaubriand, ne 
sont-ils pas plus ou moins d'outre-tombe? Et pourrait- 
il en être autrement quand les passions sont encore 
ardentes et qu'on aurait, en publiant trop tôt, pour 
lecteurs des complices, des témoins ou des indiffé- 
rents, et non des appréciateurs impartiaux et des cri- 
tiques irréprochables ? 

La question, on le voit, est donc d'un intérêt pra- 
tique considérable, et le Livre ne pouvait point passer 
indifférent auprès de l'arrêt que nous recueillons et 
que nous allons apprécier. 



III 



Nous sommes bien tentés, — quoique la cour de 
cassation ne se soit pas prononcée sur ce point, — 
de rechercher brièvement ce qu'il faut entendre par 
œuvre posthume. 

Nous avons pensé et nous avons dit ailleurs que 
nous ne considérions comme telle que V œuvre publiée 
après l'expiration du droit temporaire octroyé par la 
léscislation littéraire à la famille de l'auteur. Le légis- 
lateur a reconnu deux droits distincts : l'un en faveur 
de la famille et réglementé par toutes les lois de pro- 
priété littéraire; l'autre en faveur du domaine public, 
et avantageant au profit de tous le détenteur d'une 
œuvre inédite : droits parallèles, ou plutôt consécutifs, 
et tenant compte tous deux de ce qui est la mesure 
des actions humaines, je veux dire l'intérêt. 

Que d'encre a fait couler cette modeste proposition! 
Et comme de toutes parts les champions fougueux et 
tenaces de la thèse acceptée jusque-là sans conteste 
se sont élancés à l'assaut, nous accusant qui de man- 
quer de logique, qui de donner aux mots un sens 
purement arbitraire, — que sais-je encore ? 

11 faut, je vous assure, le triple airain dont parle le 
poète, pour se décider à entrer en lice, fût-ce à pro- 
pos, sur un point de droit! 
Mais raisonnons, je vous prie. 

L'œuvre posthume, dites-vous, est l'œuvre inédite 
d'un auteur mort. Eh bien ! je ne veux examiner que 
deux hypothèses. 

Un auteur a terminé son livre; il est imprimé, dé- 
posé chez un libraire; demain il tera son apparition. 
Et dans la nuit qui précède ce jour tant attendu et 
si redouté, la mort vient frapper à sa porte. Affir- 
merez-vous que vous êtes en face d'une publication 
posthume ? Et si vous sentez que tout résiste à cette 
rigoureuse solution, — qui doit entraîner de si graves 
conséquences, — quelle définition allez-vous nous don- 
ner du mot publication, qui vous permette une solu- 
tion contraire ? 

Supposez maintenant un écrivain aimé du public, et 
lui jetant en pâture son œuvre chaude encore des 
inspirations de son génie! C'est une scène de comé- 
die, un chant de poème, un chapitre de roman. Sup- 
posez même (cela est plus vulgaire et dès lors plus 
commun) un de ces spéculateurs effrénés pour qui 
l'art est un métier, qui pèsent au poids de l'or, comme 
un marchand sa marchandise, les élucubrations mal- 
saines de la folle du logis! Il n'attend pas, celui-là! 
que son ouvrage ait cent fois été remis sur le métier: 
à peine éclose, sa pensée prend son vol, et la voilà 
qui se répand ici en feuilletons, là en livraisons, se 
pliant à toutes les formes des fantaisies capricieuses 
de lecteurs impatients et frivoles. 

Puis, la fièvre aidant, l'œuvre s'achève, et la mort 
surprend l'auteur la plume encore en main ! Allez- 
vous dire que cette dernière partie constitue une 
œuvre posthume ? 

Un éminent jurisconsulte doublé d'un charmant 
écrivain, M. Pouillet, tout en me combattant, n'ose 
pas aller jusque-là. 



t 



QUESTIONS DE PROPRIÉTÉ LITTERAIRE 



141 



« Il faut, — cela est de toute évidence, dit-il, — ou 
attribuer à tout l'ouvrage le caractère d'œuvre 
posthume, ou le lui refuser; mais il serait impossible 
de distinguer en quelque sorte entre les pages, les 
lignes de l'œuvre, pour leur attribuer un caractère 
différent. » 

Aussi conclut-il que, dès qu'une partie de l'ouvrage 
a paru, il ne saurait plus avoir le caractère d'une 
œuvre posthume. Par le fait même de la publication 
qu'il a commencée, l'auteur a manifesté sa volonté 

expresse de ne pas laisser son œuvre inédite 

« L'œuvre existe si bien, que le public en possède 
même une partie. » 

Ainsi, dans ce système, tout dépendra de la mani- 
festation de volonté de l'auteur ? Mais, à ce compte, 
il n'y aura jamais d'œuvre posthume ! Ou l'auteur 
exprimera sa volonté formelle dans un testament, ou 
il prendra le soin d'imprimer, de son vivant, ne fût-ce 
qu'une page de l'œuvre qu'il ne voudra voir publiée 
qu'après sa mort, et il parviendra de la sorte à sous- 
traire l'œuvre entière à l'application du décret de 
l'an XIII ! 

Et puis, ajoutons-le, rien dans la loi ne justifie 
cette interprétation. 

Combien plus simple est, à mes yeux, le système 
qui se résume ainsi : « La loi n'entend pas priver la 
famille de l'auteur des faveurs dont elle n'a cessé 
d'entourer la publication de ses œuvres. Laissez donc 
s'écouler au profit de cette famille le temps qu'elle a 
largement mesuré à son exploitation privative. Et 
quand s'éteindra le droit de la famille, le publicateur 
de l'œuvre, quel qu'il soit, héritier ou étranger, viendra 
à son tour bénéficier d'une faveur que crée la loi 
exprès pour lui, — faveur qui n'est que juste après 
tout: car ce publicateur enrichit le domaine public et 
fera peut-être faire, par l'apparition d'un livre nou- 
veau, un pas en avant à l'humanité. » 



IV 



On a fait à ce système plusieurs objections. 

C'est, dit-on, reculer la publication : car la famille, 
si elle détient le manuscrit et que la période impartie 
par la loi à son droit d'exploitation exclusive soit 
sur le point d'expirer, attendra qu'ait commencé la 
période déterminée par le décret de l'an XIII. 

Ce système, ajoute-t-on, ne se conçoit qu'en face 
d'un publicateur héritier de l'auteur. Or tous les 
auteurs ne laissent pas d'héritiers. Les muses parfois 
sont rétives au ménage, et, sans remonter plus haut 
que le déluge, les goûts célibataires ont fait parmi les 
auteurs bien des victimes... ou des heureux! 

Enfin, voyez, ajoute-t-on, comme ce système est 
boiteux et peu solide ! Par cette juxtaposition de deux 
droits distincts, vous arrivez à donner à la famille ou 
au cessionnaire de l'auteur sur une œuvre publiée du 
vivant de celui-ci un droit plus étendu que celui 
qu'aura l'héritier du publicateur d'une œuvre pos- 
thume! Un auteur, par exemple, publie son livre 
en 1880 : sa famille a pour 5o ans, c'est-à-dire jus- 
qu'en ig3o, un droit exclusif. — Un héritier publie 



en 1880 une œuvre inédite de cet auteur : il meurt 
peu après, et en i8go l'œuvre tombe dans le domaine 
public ! 

— Non, je ne recule point la publication. Chacun est 
libre de publier à son heure; et s'il convient à un 
héritier, pour bénéficier d'un double droit, d'attendre 
quelques jours ou quelques années, il lui suffira de 
songer à la mobilité de la vogue et de la popularité, 
pour qu'il se hâte, dans son propre intérêt, de sacri- 
fier à des avantages certains la possibilité d'avantages 
hypothétiques. Le temps est de l'argent, en matière 
littéraire comme en tout le reste. 

Quant à la seconde objection, je ne la conçois pas 
bien. Les lois de propriété littéraire sont des lois 
faites exclusivement dans un intérêt de famille. S'il 
n'y a pas de famille, on se trouvera en présence du 
seul décret de l'an XIII; voilà tout. 

La troisième objection n'est guère plus solide, 
puisque le publicateur a le choix de publier l'œuvre 
comme œuvre non posthume, si le temps qui reste à 
courir dépasse la durée de dix années fixée par le 
décret de l'an XIII, ou de publier sous l'empire de ce 
décret, s'il préfère user d'un droit viager et laisser 
après lui un droit de dix années à ses héritiers. 

Sans doute, une loi qui donne lieu à de telles diver- 
gences a besoin d'être refaite; c'est notre conclusion 
sur ce point, comme hélas ! sur bien d'autres encore. 



En effet, pour peu qu'on creuse le sujet, on se de- 
mande avec effroi ce que le législateur a bien pu en- 
tendre par publicateu)- ? Les propriétaires par succes- 
sion ou à autre titre..., dit le décret. 

Sans doute, la qualité de détenteur d'une œuvre 
posthume suffit pour invoquer l'application de ce dé- 
cret. 

Mais voyez que de lacunes à combler, le jour où 
l'on proposera sur la matière une loi nouvelle ! 

Ce que le législateur a entendu récompenser ici, 
c'est l'effort de celui qui met une œuvre inédite au 
jour. L'œuvre inédite est comme Vœuvre qui n'existe 
pas .' Il y a là comme une création, appelée de tous 
ses vœux par la loi. 

Cela est si vrai que, fussiez-vous détenteur d'un 
manuscrit original par un moyen quelconque (à la 
condition d'être de bonne foi!), vous avez le droit 
imparti par le décret, en dépit de toutes les réclama- 
tions élevées par la famille ou les descendants de 
l'auteur publié ! 

Ce n'est donc plus ici l'intérêt de la famille que l'on 
a en vue, mais l'intérêt de tout le monde : il faut, 
bon gré mal gré, pousser à l'impression de ce qui est 
à l'état de manuscrit. Tel est le but poursuivi en 
l'an XIII ; il n'y en a pas eu d'autre. 

Eh bien ! grâce à l'imperfection de notre légis- 
lation, il se peut faire que le droit sur une œuvre 
posthume soit en quelque sorte séculaire : un publi- 
cateur peut associer à la publication qu'il entreprend 
jusqu'à des enfants en bas âge, jusqu'à des enfants 
simplement conçus, et il sera nécessaire d'attendre 



142 



LE LIVRE 



la mort du dernier d'entre eux, avant que sonne la 
première heure de ce délai de dix ans accordé aux 
héritiers de ceux qui publient ! 

Ici encore, ce me semble, la loi est impuissante, et 
une réforme ne serait pas inutile. 



VI 



Mais j'ai hâte d'arriver à la partie la plus délicate 
du décret de l'an XIII. 

On a pu remarquer, en le lisant, qu'assimilant les 
droits du publicateur à ceux de l'auteur, il ne fixait 
pas de durée à leur exercice privatif, comme le font 
d'ordinaire les lois qui établissent ou sanctionnent un 
droit quelconque. •• 

D'où vient ici ce défaut de précision ? 

M. Pouillet estime que, jusqu'en l'an XIII, les dé- 
tenteurs d'œuvres posthumes, ne sachant au juste à 
quoi s'en tenir sur le caractère et l'étendue de leurs 
droits, préféraient s'abstenir, dans la crainte de voir 
des spéculateurs s'empresser de tirer profit de leur 
publication et leur faire une concurrence désastreuse, 
et que le décret a voulu simplement faire cesser l'in- 
certitude sur la durée de la propriété sur laquelle ils 
pouvaient compter. 

Nous admettons volontiers cette opinion ; mais il 
la faut complète. L'œuvre quelconque d'un auteur, 
en tant que susceptible de ce qu'on est convenu d'ap- 
peler droit de publication et droit de représentation, 
n'a conféré de droits exclusifs que le jour où une 
loi Ta dit formellement : cela est reconnu par tout le 
monde. Jusque-là, protégée en tant que chose mobi- 
lière, elle était soumise au régime du droit commun, 
— et il a fallu que le législateur intervînt pour per- 
mettre à l'auteur de tirer des produits de son intelli- 
gence un profit exclusivement personnel. 

Or, ce qui avait été fait pour protéger l'écrivain ou 
l'artiste et, par surcroît, sa famille, nul n'avait songé 
à le faire, avant l'an XIII, relativement à ses œuvres 
posthumes. On avait oublié sans doute qu'il ne mou- 
rait pas tout entier, et qu'il se pouvait peut-être qu'il 
laissât derrière lui le meilleur de lui-même ! 

On n'avait point songé non plus à toute cette série 
de publications qui ne peuvent surgir que longtemps 
après la mort de l'auteur, mémoires, lettres intimes, 
que sais-je encore? — précieuses confidences, que 
nous préparons à ce que M™" de Staël appelait si spi- 
rituellement la. postérité contemporaine. 

Je ne sais rien, pour ma part, de plus instructif ni 
de plus attrayant que ces indiscrétions qu'un siècle 
jette à l'autre, où tout un passé revit jour par jour, 
et comme heure par heure. Nous remontons ainsi le 
cours des âges, ayant pour phares lumineux dans la 
longue course qu'il nous font faire derrière eux les 
Montaigne, les Montesquieu, les Saint-Simon, les 
Voltaire ; 

Et quasi cursores vitài lampada tradunt ! 

Mais je m'égare; — et c'est cependant le besoin de 
protéger sans doute toute cette partie s,i importante 



de notre littérature nationale qui a donné naissance 
au décret de l'an XIII (i8o5). 

i8o5 ! Cette date dit tout. On marchait vite alors ; 
et les décrets s'improvisaient, comme se gagnaient les 
batailles. C'est de Moscou que partit un jour vers 
Paris le fameux décret sur le Théâtre-Français; et si 
le décret de i8o5 fut rédigé à Paris même, il n'est 
pas improbable que, sollicité par de bien graves et 
bien lourds intérêts. Napoléon ne prit ni la peine 
ni le temps d'examiner les lois antérieures. Il décida 
donc dans sa toute-puissance "que les publicateurs 
d'œuvres posthumes auraient les mêmes droits que les 
auteurs. 

Ce qui voulait dire apparemment: « Cherchez dans 
nos lois quelle est la durée du droit des auteurs et de 
leurs héritiers ; celle du droit des publicateurs sera 
la même. » 

Et il ne faut pas oublier qu'on était alors sous l'em- 
pire de la loi de lygS, qui accordait dix ans aux héri- 
tiers des auteurs. 



VII 



Or, la question qui s'est posée à propos des œuvres 
d'André Chénier, éditées par Lemerre, et que vient 
de résoudre l'arrêt de la Cour de cassation, est pré- 
cisément de savoir quelle est la portée exacte de ce 
décret. On sait que la durée du droit des auteurs a 
été successivement étendue depuis lygS, et que la loi 
de 1866 a fixé pour tous un délai uniforme de 5oans. 

Cette loi a-t-elle modifié le décret de l'an XIII ? La 
Cour suprême a répondu n igativement, et nous esti- 
mons qu'elle a fait œuvre sage, en décidant ainsi. 

Voici son arrêt : 

« La Cour, ouï M. le président Massé, en son rap- 
port ; M'= Passez, avocat des demandeurs, et M'= ^a- 
batier, avocat des défendeurs, à l'audience publique 
du 27 décembre 1880, et M. le premier avocat général 
Charrins en ses conclusions, à l'audience publique 
du lendemain 28, après en avoir délibéré, 

« Sur le premier moyen : 

« Attendu que le décret du i" germinal an XIII, en 
disppsant que les propriétaires, par succession ou à 
d'autres titres, d'un ouvrage posthume, ont les mêmes 
droits que l'auteur, et que les dispositions des lois 
sur la propriété exclusive des auteurs leur sont ap- 
plicables, n'établit pas une assimilation complète et 
absolue entre le propriétaire d'un ouvrage posthume 
et l'auteur de cet ouvrage et n'appelle pas d'avance ce 
propriétaire à profiter de l'extension du droit que la 
législation postérieure à ce décret a établi au profit 
des auteurs ; 

« Qu'il résulte, au contraire, des considérants de 
ce décret, — qu'il n'est pas possible de séparer de ses 
dispositions, — qu'il n'a eu d'autre but que de faire 
profiter celui qui publie un ouvrage posthume des 
droits que la législation alors existante, à laquelle il 
se réfère expressément, c'est-à-dire la loi du 19 juil- 
let 1793, accordait aux auteurs eux-mêmes; 

« Attendu que les lois postérieures des 5 février 1 8 1 o. 



QUESTIONS DE PROPRIETE LITTÉRAIRE 



143 



8 avril 1854 et 14 juillet 1866, qui ont étendu au 
profit des auteurs, de leurs veuves et de leurs héri- 
tiers, les droits de propriété littéraire, ne s'appliquent, 
ni pat leur texte ni par leur esprit, aux publicateurs 
d'ouvrages posthumes ou à leurs cessionnaires; que, 
d'une part, elles ne parlent limitativement que des au- 
teurs, de leurs conjoints et de leur famille ; que, 
d'autre part, si elles ont progressivement étendu, au 
profit de l'auteur, de son conjoint et des ses héritiers, 
la durée du droit de propriété littéraire, renfermé 
dans des limites trop étroites par la loi du 19 juil- 
let 1793, le bénéfice de ces lois ne peut appartenir au 
propriétaire d'œuvres posthumes dont le droit privatif 
ne dérive pas, comme celui de l'auteur ou de ses re- 
présentants, d'une création ou d'une composition qui 
lui est personnelle, mais du fait seul «ie la publication 
d'une œuvre à laquelle, d'ailleurs, il est étranger; 

« Qu'il suit de là que l'arrêt attaqué, en décidant 
que le droit privatif du publicateur d'un ouvrage 
posthume est réglé par la législation existante au 
moment de la publication du décret du i'''' germinal 
an XIII, a fait une juste application de ce décret, et 
n'a contrevenu à aucune loi ; 

« Sur le deuxième moyen : 

« Attendu que l'arrêt attaqué a décidé, par inter- 
prétation souveraine des divers actes de cession 
constitutifs des droits de Charpentier et G"', et par 
appréciation des circonstances de la cause, que les 
demandeurs en cassation ont été livrés de la chose 
qui leur avait été vendue, et que l'exécution de ces 
contrats a été pleine et entière; 

« Qu'il suit de là que cet arrêt a pu, sans contre- 
venir à aucune loi, juger que Charpentier et C''= n'a- 
vaient plus aucun droit, soit aux manuscrits par eux 
revendiqués, soit aux bénéfices résultant de la publi- 
cation de ces manuscrits ; 

« Par ces motifs, 

« Rejette le pourvoi, » 

Ainsi, en résumé, la loi a poursuivi deux buts 
distincts : 

1° De 1793 à 1866, elle a cherché au profit des au- 
teurs et de leur famille à étendre les limites imposées 
à l'exercice de leurs droits, modifiant au besoin les 
règles du code civil, bouleversant par exemple l'ordre 
des successions au profit de la veuve. Il fallait, comme 
dit l'arrêt, récompenser une création ou une compo- 
sition personnelle, fût-ce en retardant d'autant l'avè- 
nement du domaine public; 

2" En l'an XIII, elle a voulu récompenser un fait 
purement inatériel, la publication d'une œuvre à la- 
quelle on est étranger, et donner cette récompense 
moins comme une faveur qae dans un intérêt public. 

« Plire création de la loi civile, avons-nous dit ailleurs 
et nous ne saurions dire autrement aujourd'hui, le droit 
aux œuvres posthumes, qui n'existerait pas juridi- 
quement sans l'intervention expresse de l'autorité 
publique, doit se renfermer dans les limites que le 
législateur lui a imposées. 

« Les deux législations n'ont donc ni le même but, 
ni la même origine, puisque la concession faite ainsi 
à la famille de l'auteur retarde d'autant le droit de 



cette communauté négative (où tout appartient à tous), 
qui s'appelle le domaine public. 

« Comment, dès lors, en face de deux situations 
aussi distinctes, admettre qu'une assimilation soit 
naturelle, et même possible? S'il y en a, elle n'existe 
que pour la durée du droit que, sous l'empire de la 
loi de 1793, le décret de i8o5 a entendu concéder! » 

Et nous rappelions à ce propos qu'aucun des 
rapports, aucune des lois postérieures traitant des 
droits d'auteur, n'avait fait mention de ce décret, et 
que divers projets qui n'avaient point abouti avaient 
eu soin, par contre, — voulant modifier ce décret, — 
de fixer une durée pour le publicateur toujours diffé- 
rente de celle qui était accordée aux auteurs ou à 
leurs héritiers. 

C'est cette opinion qui a triomphé devant la Cour 
de cassation. 1 



VIII 

M. Pouilleta voulu réfuter cette théorie aujourd'hui 
victorieuse. 

Si les projets de loi qui n'ont pas abouti, — nous 
dit-il, — ont voulu restreindre le droit du publicateur, 
c'est qu'apparemment on considérait que, tant que le 
décret subsistait, tout accroissement des droits de 
l'auteur profitait au publicateur. 

Le législateur a peut-être été prodigue de sa protec- 
tion, en ne fixant pas de durée déterminée ; il a peut- 
être été trop loin. Mais tant que son œuvre demeure 
debout, tant que la loi existe, il la faut appliquer. 

Et d'ailleurs, ajoute-t-il, les différents projets éla- 
borés montrent bien que l'assimilation faite par le 
décret de l'an XIII entre l'auteur et le publicateur n'a 
rien de choquant ni d'anormal; car le projet de 1841 
•proposait tout le contraire de ce que renferme le 
préambule de ce décret, et par conséquent il faut bien 
que les deux textes aient un sens différent et aboutis- 
sent à des résultats qui ne soient pas les inêmes ; — 
et le projet de 1861 distinguait entre le publicateur 
ordinaire et le publicateur héritier de l'auteur, qu'il 
assimilait à l'auteur, et dès lors il est certain que rien 
de ce qui était ainsi proposé ne se trouvait dans le 
décret même de l'an XllI ! 

■ — Ce sont là d'habiles objections; mais nous esti- 
mons la réfutation facile. 

C'est prêter aux lois bien de la souplesse et de la 
malléabilité que de les croire susceptibles de s'ac- 
commoder à tous les régimes 1 

Mais ce qui montre bien que les lois nouvelles ne 
se peuvent mouvoir que dans les limites qui leur sont 
imposées par la législation en vigueur, au moment 
où elles sont promulguées, c'est qu'il a fallu le décret 
de 1806, pour appliquer aux ouvrages dramatiques la 
législation des œuvres posthumes ! et pourtant avant 
1806, l'assimilation n'avait rien non plus de cho- 
quant ni d'anormal ! 

Aussi, quoi qu'en pense M. Pouillet, le législateur 
de l'an XllI n'a point été prodigue de sa protection. 
11 n'a pu, en faisant alors, quant à la durée du droit 
et rien qu'à ce point de vue, une assimilation absolu- 



144 



LE LIVRE 



ment légitime entre l'auteur et le publicateur, enten- 
dre engager un avenir qui ne lui appartenait pas. 

Qui pouvait prévoir à cette époque le mouvement 
généreux d'idées et de sentiments qui, d'étapes en 
étapes, devait aboutir à la loi de 1866 ? 

Si donc, plus tard, la loi de lygS a été modifiée, il 
ne suffit pas de constater ces modifications, et d'en 
conclure que le décret, passé à l'état d'incrustation, 
a suivi la même impulsion. Il faut voir pourquoi et 
comment le législateur a été amené à ces transforma- 
tions successives du droit des auteurs. 

Or, ces raisons, nous les connaissons, et nous sa- 
vons qu'elles n'ont aucunement trait à la situation 
particulière du publicateur. 

Oui, tant que la loi existe, il la faut appliquer; mais 
la loi, c'est le décret de l'an XIII visant la loi de lygS, 
autrement dit, puisant dans cette loi au profil des 
héritiers du publicateur un délai de dix ans. 

Il n'y a pas et il ne pouvait y avoir autre chose 
dans ce décret, et nous avons peine à comprendre 
comment l'esprit si judicieux et si pénétrant de l'é- 
minent avocat que nous combattons à regret a pu se 
laisser séduire par cette forme d'objection, qu'il nous 
permettra d'appeler a posteriori. Elle me fait songer 
à certains médecins qui n'ont pu sauver leurs maj 
lades, mais qui dissertent doctement sur les causes 
de leur trépas parfois prématuré. Ex niJiilo niliil... 

Ainsi,- pour M. Pouillet, les tentatives d'accroisse- 
ment ou de restriction du droit du publicateur prou- 
vent que le décret de l'an XIII, sorte d'alluvion docile 
e,t légale, a été doué par celui qui l'a fait de ce pri- 
vilège miraculeux de pouvoir vivre, se mouvoir, se 
grandir, se modifier, décroître peut-être, à l'ombre 
d'une législation qui fuira sans cesse, s'il plaît aux 
législateurs à venir de transformer chaque année ce 
qui est aujourd'hui la loi de 1866! 

Pour nous, au contraire, la raison d'être de ces pro- 
jets est bien plus simple, et, mieux que personne, 
M. Pouillet a trop l'expérience de la façon dont sont 
préparés les projets législatifs, pour ne pas recon- 
naître que le proverbe : « On ne prête qu'aux riches! » 



mérite d'être appliqué moins aux législateurs qu'à 
ceux qui commentent leurs lois. 

Donc peu importerait ce qui a été dit et fait en 
1841 et en 1861 pour déterminer le sens exact du 
décret de i8o5. 

Mais la vérité, c'est que, le projet de 1841 contenant 
deux articles distincts pour l'auteur et pour le publi- 
cateur, il fallait bien que les motifs qui étaient 
donnés de cette distinction rappelassent dans quels 
termes était conçu le préambule de i8o5, — et la 
distinction proposée en 1861 n'avait rien que de 
naturel, au point que si le décret était remanié au- 
jourd'hui et que j'eusse voix au chapitre, je la vole- 
rais des deux mains! 



IX 



Le décret de l'an XIII soulève bien d'autres questions 
encore, notamment au point de vue du mélange de 
l'édit et de l'inédit. Mais ces point spéciaux pourront 
faire l'objet d'études ultérieures. 

Ce qui ressort en tout cas de l'examen auquel nous 
nous sommes livré, c'est que la législation actuelle, 
relative aux œuvres posthumes, a besoin d'être re- 
maniée ou refondue. 

Nous avons beaucoup à emprunter aux législations 
étrangères, et, quand le moment sera venu, nous y 
pourrons trouver d'utiles indications. 

Mais ce qu'on peut dire dès maintenant, c'est que 
s'il est vrai que le décret de l'an XIII ait été principa- 
lement édicté dans l'intérêt du domaine public, il 
convient au plus tôt de prendre une mesure désormais 
nécessaire, et qui se pourrait résumer dans le projet 
d'article suivant : 

« Tout éditeur sera tenu de mentionner : i" le 
caractère posthume de l'œuvre; 2° le nom du publi- 
cateur; 3" la date du décès du publicateur », — de 
façon à ce qu'il ne soit pas désormais seul à jouir 
d'un droit dont la loi a voulu que tous pussent tirer 
profit. 

FERNAND WORMS, 

Avocat à la Cour de Paris. 



>' 



i 



il 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



DES PUBLICATIONS NOUVELLES 



QUESTIONS DU JOUR 



La Princesse de Bagdad, pièce en trois actes par 
M. Alexandre Dumas fils, de rAcadémie française. 
I vol. in-8". Lévy, éditeur. — Prix : 4 fr. 

L'apparition d'une pièce nouvelle d'Alexandre 
Dumas, qui depuis la mort de son père a continué 
de signer Alexandre Dumas fils, est un des événe-' 
ments littéraires qui ont le privilège d'exciter au plus 
haut point la curiosité publique. Bien avant la repré- 
sentation, on commente la donnée de la pièce que les 
indiscrétions inséparables du long travail des répéti- 
tions ont fait connaître par à peu près. On se passionne 
pour ou contre ce qu'on croit l'idée mère. On la 
discute, on la passe au crible de la morale mourante; 
et le jour de la première, les spectateurs plus ou 
■ moins initiés, et qui ont déjà leur siège fait, vaincus 
par le grand talent de l'auteur, applaudissent à ses 
audaces qu'ils s'étaient préparés à ne pas admettre. 
Car Alexandre Dumas fils est un oseur. 11 a écrit la 
comédie la plus cruellement vraie du théâtre contem- 
porain, — je veux parler delà Visite de Noces, — sans 
compter l'Ami des femmes, Monsieur Alphonse et le 
Demi-Monde. Il n'hésite pas à produire au théâtre 
des thèses qu'il soutient avec une hardiesse sans égale, 
et avec un esprit si étincelant, à la fois si souple et si 
ferme, que lors même qu'il choque toutes les idées 
reçues, — ce qui est le plus redoutable écueil que 
puisse braver un auteur dramatique, — il force 
l'admiration du public, je ne dis pas toutefois qu'il 
emporte sa conviction. 

Mais avec la Princesse de Bagdad, comme autrefois 
avec VAmi des femmes, Alexandre Dumas fils a si 
violemment heurté les sentiments bourgeois de la 
foule, qu'elle s'est fâchée pour de bon et que les 
sifflets et les huées ont accueilli cette comédie, presque 
dès son commencement jusqu'à sa fin. On a oublié 
qu'on était en présence d'un maître, qui, lors même 
qu'il se trompe, a droit au respect, puisqu'il est un 
des rares auteurs dramatiques qui ne cherchent le 
succès que par des œuvres mûries et pensées et qui 
lorsqu'ils ont — ou croient avoir — la main pleine de 
vérités, l'ouvrent toute grande pour répandre ces 
vérités. Oui, on a sifflé, chuté, hué la Princesse de 
Bagdad. On a trouvé la pièce odieuse, ce qui ne 
serait rien, brutale, ce qui est peu, indécente, ce qui 
est bien vu par le temps qui court, scandaleuse et 
pornographique. Vous avez bien lu : pornographique 
ou plutôt pornologique. Les spectateurs de la pre- 

BIBL. MOD. — IJI. 



mière représentation qui, comme on sait, représentent 
l'esprit et l'intelligence de Paris, c'est-à-dire l'esprit 
et l'intelligence du monde entier! se sont révoltés et 
ont manifesté leur désapprobation par les moyens les 
plus énergiques. On se serait cru, n'était le spectacle 
de la scène, à la première d'Henriette Maréchal, ou 
mieux à la salle Taitbout, lorsque quelques gomnieux 
imbéciles allaient s'amuser à égayer les vaudevilles 
dénués de tout de M. Amédée de Jallais. 

Et la critique a fait chorus. En ai-je lu, bon Dieu ! 
de ces feuilletons indignés ou même — ce qui est plus 
dur — compatissants ! Ces derniers laissaient lire 
entre leurs lignes, aussi clairement que si c'eût été 
imprimé en neuf : Dumas est devenu fou. — Pauvres 
diables de critiques ! — Les autres, ah 1 ceux-là étaient 
encore plus réjouissants! — comparaient simplement 
avec dégoût l'auteur de la Prmcesse de Bagdad à 
Choderlos de Laclos épouvanté, à Casanova et à 
André de Nercyat qui protestent. Ils y sont tous les 
trois! Excusez du peu! Donc, la Princesse de Bagdad 
vaut le Portier des Chartreux et Julie ou les é^are- 
ments de l'esprit et du cœur. Holà, messieurs de la 
cour, saisissez vite ce livre obscène, auquel ne man- 
quent que des eaux-fortes de F. R... pour prendre 
place dans la bibliothèque erotique publiée à Bruxelles ! 
Et vous, bons censeurs que la République s'obstine à 
rétribuer grassement, où aviez-vous donc mis vos 
lunettes lorsque vous avez donné le passeport admi- 
nistratif à une œuvre semblable? Je l'avoue ingénu- 
ment, — et non sans un certain courage, — je viens 
de lire la pièce telle qiCelle a été représentée le 3 jan- 
vier 1881, sans coupures ni changements, et je reste 
stupéfait de ce jugement d'un public en délire et d'une 
critique aifolée. 

Et comme je ne veux pas que les abonnés du Livre 
doutent de ma bonne foi ou de mon intelligence ou 
de ma moralité, je vais les prendre pour juges et leur 
raconter, le plus exatement et le plus minutieusement 
qu'il me sera possible, le sujet de la Princesse de 
Bagdad. Si après avoir lu cette analyse, il en est 
encore qui partagent l'opinion des critiques précités, 
je consens à m'avouer un imbécile, un farceur ou 
homme perdu de débauche. 

Voici donc la pièce. 

Lionnette est l'enfant naturel d'un jeune prince 
royal quelconque envoyé à Paris pour se distraire, et 
d'une fille Duranton dont la mère, une marchande à 
la toilette, lui a vendu la virginité. Le jeune prince... 

10 



146 



LE L I \' R E 



de Bagdad, rappelé par son père, quitta sa maîtresse 
après ra\oir mariée à un gentilliomme ruiné, le mar- 
quis de Quansas, qui devint le père légal du lieu et place 
de Jean de la Rochelle, 



Jean de Fidenza, connu sous le nom de saint 
Bonaventure , fut pour saint Thomas un adversaire 
redoutable; le noble descendant des comtes d'Aquino 
et le fils d'un des plus pauvres citadins de Bagnarea 
se partageaient toute la jeunesse studieuse, et comme 
leurs opinions ne différaient pas moins que leurs 
caractères, la lutte ne laissait pas d'être vive entre les 
deux écoles, entre les deux ordres. Les deux maîtres 
vénérés s'entendaient pourtant sur un point: tous 
d'eux, ils étaient préoccupés d'assurer les intérêts des 
nouveaux ordres, attaqués alors avec véhémence par 
le parti des docteurs universitaires, Guillaume de 
Saint-Amour, Odon de Douai, Chrétien de Beauvais 
et le directeur Jean de Gecteville. Saint Thomas était 
avant tout philosophe ; saint Bonaventure fut avant 
tout dévot. C'est un mystique, mais non pas à la ma- 
nière de saint Bernard, mais non pas davantage à celle 
de Hugues de Saint-Victor; il raisonne son mysticisme, 
il le justifie théoriquement, il en fait un système. On l'a 
surnommé le docteur séraphique, sans doute pour faire 
comprendre qu'il communiait avec les anges du ciel, 
mais son Itinerariwn mentis ad Deiim n'est pas d'un 
illuminé recommandant l'amour de Dieu comme 
l'unique moyen de concevoir et de connaître; tantôt 
il distingue quatre degrés de la connaissance et 
tantôt il n'en distingue plus que trois, mais toujours 
il met avant ce qu'il lui plaît d'appeler « la lumière 
supérieure » la lumière extérieure et la lumière in- 
térieure ; d'abord, les sens auxquels nous devons les 
notions expérimentales; ensuite la raison, qui, par le 
moyen de la réflexion, élève l'âme jusqu'aux intelli- 
gibles; enfin, cette « lumière « qui vient de la grâce 
et nous révèle les vérités propres à sanctifier. Saint 
Bonaventure rétrécit le domaine de la raison, et fait 
démesurément grand celui de la foi, mais si mystique 
qu'il ait été, il faut le compter encore parmi les spé- 
culateurs. 

Après lui, dans l'école franciscaine, trois tendances 
différentes : les uns, sous la conduite d'Alexandre de 
Halès et plus tard deDuns Scot, mettront tous leurs 
efforts à subtiliser la philosophie ; d'autres, qui re- 
connaissent pour chef saint Bonaventure, prêteront 
une forme, une essence réelle, à toutes les fantaisies 



4 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



149 



de l'extase; et d'autres encore, pour s'être donné la 
nature comme objet d'étude et avoir laissé bientôt de 
côté les faits à peine observés, poursuivront de véri- 
tables chimères hermétiques. 

Comme disciples d'Albert le Grand, M. Hauréau 
cite Pierre d'Espagne^ Jean de Paris, tous deux fort 
peu connus, puis Robert Kilwardeby, Gilles de Les- 
sines, Udalrich de Strasbourg, Gilles d'Orléans, ces 
derniers métaphysiciens sans originalité. Il rend 
pleine justice aux éclatants mérites d'Henri de Gand, 
mais, par contre, il parle beaucoup trop légè- 
rement, ce nous semble, de Roger Bacon. Pourquoi 
l'accuser tant d'avoir montré quelque orgueil ? Et 
pourquoi lui faire un crime d'avoir vanté des hommes 
que leurs contemporains ont dédaignés, des hommes 
dont nous ne possédons même pas les ouvrages ? Cela 
n'est pas de bonne guerre, si tant est que la guerre soit 
chose permise aux critiques. M. Hauréau peut penser 
devoir reprocher aux positivistes leur mépris de toute 
métaphysique ; qu'il le leur reproche, nous applaudi- 
rons, très probablement, mais qu'il n'aille pascontirmer 
l'odieuse sentence rendue contre Roger Bacon, pour 
cette raison cachée qu'il est un précurseur du positi- 
visme, et pour cette raison avouée qu'il était trop 
orgueilleux, qu'il a tenu en petite estime des hommes 
qui jouissaient d'une grande autorité, et en très 
grande des inconnus. 

En 1277, l'évêquede Paris, Etienne Tempier, solli- 
cité par les dominicains, s'apprête à censurer les 
franciscains, mais les accusateurs sont accusés à leur 
tour, et différents décrets sont publiés pour condamner 
certaines propositions émises par les illustres docteurs 
des deux ordres. Pierre-Jean d'Olive est condamné. 
Guillaume de Marra, Guillaume de Ware, le maître 
de Duns Scot, Guillaume de Falgaz, Richard de 
Midleton, Olivier le Breton, Hugues Aicelin de Billion, 
Bernard de Trilia, Guillaume de Hodon, Guillaume 
de Mackelelheld, enseignant à Oxford ou à Paris, ré- 
pétant plus ou moins complètement la doctrine 
thomiste. Cette doctrine prévaut chez les cisterciens, 
chez les augustins , chez les sorbonnistes , et 
Humbert de PruUi, Sigez de Brabant, Godefroy de 
Fontaines, Pierre d'Auvergne, Jacques de Viterbe, 
Gilles de Rome s'en font les zélés défenseurs. Le no- 
minalisme a perdu beaucoup de terrain, le réalisme 
en a gagné beaucoup, mais un homme vient qui re- 
lève fièrement le drapeau du parti vaincu. 

Cet homme, c'est Duns Scot. « On ne le loue pas trop 
ainsi, s'exprime M. Hauréau, lorsqu'on dit qu'il fut 
le plus ingénieux, le plus habile artisan de théorèmes 
qu'ait eu le moyen âge; mais, d'autre part, on ne le 
blâme pas trop lorsqu'on dit qu'en abusant de la lo- 
gique il en a compromis l'usage » ; et l'érudit histo- 
rien de la scholastique rappelle le mot de Diderot, 
parlant de la logique des scotistes: « elle n'est qu'une 
sophisticaillerie puérile ». Duns Scot, qu'on a sur- 
nommé le docteur subtil, doctor subtilis, est, à tout 
prendre, un penseur très original; il meurt à trente- 
quatre ans, après avoir agité les plus grands problè- 
mes, ceuxdel'individuation, de l'intellect agent et pa- 
tient; M. Hauréau estime que la philosophie du doc- 



teur Subtil invente, ^mais n'explique pas la nature, 
qu'elle n'est qu'un rêve très habilement ordonné. 
Nous voulons bien souscrire à ce jugement, qui ne 
nous paraît nullement sévère. 

Après l'examen de la doctrine systématisée de Duns 
Scot, celui des controverses soutenues par des maî- 
tres étrangers à l'ordre de Saint-François comme à 
celui de Saint-Dominique, par les Jean Dumbleton, 
les Jacques de Douai, les Gérard de Bologne, les 
Raoul le Breton, les Jean de Pouilli, les Jean de 
Jandun, les Augustin d'Ancône. Les derniers domi- 
nicains, Hervé de Nedellec, Jean de Naples, Durand 
de Saint-Pourcin, abusent de la dialectique, et les 
derniers franciscains, Raymond Lulle, François de 
Mayronis, Pierre Thomas, Jean de Bassoles, Alexan- 
dre d'Alexandrie, Pierre Auriol exagèrent le mysti- 
cisme de saint Bonaventure ou ne font que répéter 
Duns Scot sans toujours le comprendre. 

Le logicien par excellence fut le franciscain et 
scotiste Jean d'Ockam. Il est nominaliste, il rejette 
les entités imaginaires du réalisme; les idées géné- 
rales sont, pour lui, le produit de l'abstraction. Abé- 
lard a clos la première époque de la scolastique; 
Guillaume d'Ockam achève la seconde. Mais quelle 
différence, fait remarquer M. Hauréau, dans l'état des 
choses à la hn de l'une et à celle de l'autre ! Abélard, 
réformateur de la logique, a ramené les esprits dé- 
voyés dans le sentier frayé par le maître des péri- 
patéticiens, mais il ne les a pas conduits au delà de la 
borne qui termine le domaine de la logique. Aussi, 
pénétrant "avec Aristote et ses dangereux interprètes 
dans un autre domaine, celui de la physique, les 
nouveaux philosophes ont-ils été courant à l'aventure, 
s'égarant dans les ténèbres, et croyant y voir toutes 
sortes de fantômes créés par leur imagination trop 
vivement excitée ; aussi ont-ils eu d'autres illusions, 
qui ne leur ont pas moins troublé l'esprit, lorsque 
ensuite ils ont cédé au désir d'aborder les problèmes 
métaphysiques. Guillaume d'Ockam a signalé ces 
égarements ; il a su distinguer les objets de l'étude 
empirique de ceux de la pure considération ration- 
nelle, et mettre à l'écart la folle du logis. 

Après Guillaume d'Ockam, la doctrine réaliste ne 
compte^ plus guère d'autre professeur que Jean de 
Baconthorp : Armand de Beauvoir, Graiiadei d'Ascoli, 
Pierre de la Palu, Robert Holkot, Thomas de Stras- 
bourg, Grégoire de Rimini , sont des nominalistes; 
si Antoine Andréa tient pour Duns Scot, Adam de 
Wadheand reproduit la thèse d'Ockam. Les ordres 
religieux vont perdre de leur crédit, de leur autorité : 
Jean Buridan et Pierre d'Ailly n'appartiennent à au- 
cun. Le nominalisme devient la doctrine orthodoxe, 
mais en même temps, parce que les esprits sont las, 
fatigués de tant de discussions, de tant de contro- 
verses, ils adhèrent au mysticisme. De l'autre côté du 
Rhin, on écoute Eckart, Teulez , Ruysbroeck qui 
érigent en bien suprême l'identité avec Dieu; et de 
côté-ci, Gerson et Thomas-à-Kempis, qui recomman- 
dent le renoncement de l'intelligence, qui préconisent 
l'amour de Dieu comme étant toute la science, toute 
la sagesse. 



150 



LE L n' R E 



Au moyen âge, nombre de philosophes, de pen- 
seurs, dont plusieurs ont été ingénieux — certains 
l'ont été jusqu'à la subtilité — mais en somme, 
quelles notions ont-ils dégagées ou seulement éclai- 
rées? ils ont pensé, médité, raisonné d'après Platon 
et d'après Aristote, mais qu'ont-ils trouvé ? Quant 
aux états de la connaissance, ils n'ont rien innové, non 
plus quant aux modes de l'activité. L'esprit, pendant 
le moyen âge, n'a pas dormi, soit; mais des travaux 
qu'il a alors conduits, l'humanité ne peut tirer nul 
profit. 

Les trois volumes de VHisioire de la Scolastique 
n'en sont pas moins intéressants, ils n'en sont pas 
moins précieux. Ils s'imposent, cela va sans dire, à 
l'attention de ceux qui s'adonnent à l'étude de la phi- 
losophie; ils seront goûtés du simple curieux, car 
M. Hauréau est un savant qui sait exposer avec la 
plus grande clarté les questions les plus ardues. 

F. G. 



Notice sur le Doctorat es lettres suivie du Cata- 
logue et de l'analyse des thèses françaises et latines 
(1810-1880), par MM. Mourier et Deltour. 4? édi- 
tion. I vol. in 8°. Paris, chez Delalain. 

Quelque riche que soit une bibliothèque, elle 
n'est jamais et ne peut être complète. C'est comme 
ces dictionnaires remplis de détails dont on n'a que 
rarement besoin et où manque le mot sur lequel il 
devientnécessaire d'obtenir quelques éclaircissements. 
Le grand point, c'est de savoir cù trouver, à un mo- 
ment donné, tel ou tel renseignement. De là l'utilité 
des catalogues et, en particulier, l'importance du travail 
de MM. Mourier et Deltour. On attendait depuis plu- 
sieurs années, et non sans impatience, cette quatrième 
édition, deux fois plus volumineuse que la troisième. 
Sans parler des aspirants au doctorat es lettres, clientèle 
tout indiquée, on peut dire qu'il n'est pas un écrivain 
sérieux qui ne doive en faire usage. A moins d'ex- 
ploiter un sol absolument en friche — et qui peut se 
vanter aujourd'hui de parcourir des sentiers abso- 
lument inexplorés? — ne convient-il pas de s'assurer 
des découvertes, de profiter des études, de contrôler 
les assertions de ses devanciers? L'analyse de la plu- 
part des thèses ne laisse pas d'ailleurs d'être inté- 
ressante et utile. On y voit la pensée mère qui a 
présidé à l'oeuvre de savants qui presque tous ont 
laissé un nom illustre. Quelques-uns ont honoré l'é- 
piscopat, d'autres ont accru le prestige de l'Académie 
française. La politique en a saisi un certain nombre, 
pour en faire ses favoris et ses victimes. Quel élément 
de curiosité que les sujets choisis par Armand Mar- 
rast, Quinet, Michelet, Ozanam, Beulé, Bersot, le 
malheureux Prévost - Paradol , MM. Waddington , 
Wallon, Nisard, Taine, Jules Simon, Ollé-Laprune, 
Ernest Desjardins, Michel Bréal, Maspero, Henri 
Martin, \'acherot, Renan ! 

La poésie, l'histoire ancienne et moderne, la philo- 
sophie, la littérature, les sciences examinées dans 
leurs principes, voilà le vaste champ d'études qui a 
été parcouru et fouille dans tous les sens. Pour trouver 



à y glaner encore, il faudra bien du mérite aux doc- 
teurs de l'avenir. Le progrès résultera d'une lutte 
courtoise entre les rivaux passés et les jeunes am- 
bitieux soutenus, il est vrai, par les découvertes qui 
s'accomplissent et s'accompliront dans le domaine de 
l'épigraphie et de la philologie, comme dans les 
sciences géographiques et naturelles, bien qu'au 
premier abord elles ne paraissent guère avoir de 
rapport avec les études littéraires. 

Il n'est pas jusqu'aux romanciers, soucieux de 
donner à leurs récits quelque couleur locale, qui 
n'aient à mettre en contribution plusieurs des thèses 
soutenues par six cent quatorze docteurs depuis 1810. 
Quelle mine précieuse, entre autres, que VHistoire des 
races maudites de la France et de l'Espagne par Fran- 
cisque Michel ! L'Inde n'a pas le monopole des carias. 
Les cagots, aliàs colliberis, chuctas, vacquéros, ca- 
cous et calos, ces maudits de l'Occident, n'avaient pas 
un sort plus enviable. 

D'aucuns, s'intéressant aux malheurs de Marie 
Stuart, voudront savoir si elle a été abandonnée ou 
défendue par Henri III. Et qui ne voudrait connaître 
quel fut le fruit des négociations laborieuses, des té- 
nébreuses intrigues de Pierre de \'ignes, de Marini, 
de la princesse des Ursins ? Il n'est pas jusqu'aux 
merveilleux ou jusqu'aux théories de Gall et de 
Spurzheim, qui touchent de si près à la physiologie, 
sur lesquelles on ne possède des dissertations. 

Préférez-vous rester dans le domaine de l'antiquité, 
et vous vient-il à la mémoire l'apostrophe irrévéren- 
cieuse de Boileau à l'adresse d'Alexandre, 

De cet écervelé qui mit l'Asie en cendre ; 

vous pouvez vous laisser persuader par l'ancien rec- 
teur de l'académie de Nancy, J.-J. Guillemin, qu'au- 
cune conquête ne fut ni moins sanglante ni plus utile 
que celle du héros macédonien qui, à vrai dire, n'as- 
servit pas l'Asie, mais recula jusqu'à ses limites 
extrêmes les bornes de la Grèce. Alexandre commença 
cette grande entreprise en fondant des villes et des 
colonies, qui existent encore, en creusant des ports 
et en couvrant d'un réseau de routes l'immense 
empire des Perses. Après sa mort, Lysimaque, An- 
tigone, Séleucus et leurs successeurs continuèrent son 
œuvre dont une partie a résisté au temps et aux in- 
vasions. 

Malheureusement, il faut l'avouer, le travail de coU 
lection et d'analyse entrepris par MM. Mourier et 
Deltour contient beaucoup d'inexactitudes. Certaines 
thèses ne se présentent pas dans l'ordre de leur sou- 
tenance, d'autres semblent avoir pour auteurs des 
professeurs en activité de service et morts plusieurs 
mois avant que la notice fût sous presse; mais une 
omission"' plus grave consiste à avoir complètement 
passé sous silence ^. Clédat, ancien élève de l'Ecole des 
chartes et de l'École pratique des hautes études, 
ancien membre de l'Ecole française de Rome et ac- 
tuellement professeur à la faculté des lettres de 
Lyon. 

M. Clédat a présenté, dès 1878, deux thèses qu'il a 
soutenues à la Faculté de Paris, le 17 février 1879. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



151 



Sa thèse latine a pour titre : De fratre Salimbene et 
de ejtis chronicœ auctoritate. Sa thèse française a trait 
au rôle historique de Bertrand de Born (i 175-1200). 

Voici les points qui y sont traités : Sources de l'his- 
toire de France pendant la seconde moitié du xii" 
siècle. — Premières années de Bertrand de Born. — 
État des possessions anglaises en France. — Les 
premiers sirventes. — Révolte des barons d'Aquitaine 
contre Richard en 1176. — Le Sirvente de ii77pour 
le comte de Toulouse, — La ligue de 1181 contre 
Richard. — Scission entre Richard et ses frères. — 
Mort du jeune roi. — Le siège d'Hautefort. — Les 
sirventes contre le roi d'Aragon. — Bertrand de Born 
et Maéns de Montignac. — Sirventes politiques de 
ii83 à 1187. — Guerres entre Philippe Auguste et 
Henri IL — La croisade de i igo et les luttes qui sui- 
virent entre Philippe-Auguste et Richard Cœur de 
Lion. — Poésies diverses. — Mort de Bertrand de 
Born. — Pièces fausses attribuées à Bertrand de Born. 
— Conclusion 

Ces deux thèses, imprimées à Lyon et publiées par 
Thorin, semblent épuisées; du moins ne se trouvent 
plus chez cet éditeur. C'est à la bibliothèque de l'Uni- 
versité, à la Sorbonne, que nous avons pu les con- 
sulter. H. G. 



Édition populaire. —De l'éducation, par Herbert 
Spencer, ivol. Germer Baillière. 

Ce petit volume n'est pas un traité de pédagogie ; 
c'est la réunion de quatre articles publiés à une assez 
grande distance dans diverses revues anglaises, mais 
il se trouve que ces fragments contiennent, sous une 
forme vive et originale, l'esquisse d'une philosophie 
de l'éducation. L'unité de pensée y est forte, la trame 
continue, et a suffi de rapprocher ces morceaux 
épars pour en faire un livre digne d'être lu et médité. 
Le sujet est non pas épuisé, mais efleuré. Cependant 
aux traces qu'il laisse dans l'esprit on s'aperçoit vite 
que l'auteur est entré fort avant dans l'étude du pro- 
blème. Spencer est du petit nombre de ces penseurs 
qui ont le don d'éveiller la pensée d'autrui et d'y dé- 
poser des germes féconds. Son livre en est la preuve. 
La commission instituée au ministère del'instruction 
publique pour dresser un catalogue de livres à pla- 
cer dans les bibliothèques pédagogiques a pensé que 
cet ouvrage devait être signalé à l'attention des insti- 
tuteurs. Elle a désiré qu'il fût mis à leur portée. On 
a en conséquence allégé le volume original de quel- 
ques parties qu'on aurait mieux fait de ne pas sup- 
primer. Spencer est un sociologue que l'on n'approche 
pas en vain. La lecture de son petit livre est une de 
CCS études excitatrices de l'intelligence qui, loin d'ac- 
cabler l'esprit ou de l'endormir dans le calme de la 
vérité connue, le stimulent, l'avivent, l'inquiètent, 
l'obligent à chercher. On a dit de certaines lectures 
et de certaines sociétés qu'on en sortait meilleur. 
L'instituteur et le père de famille, après avoir médité 
sur l'œuvre de Spencer, se sentiront plus aptes à pen- 
ser, plus avides de réflexion et de recueillement, plus 
pénétrés de la grandeur de leur tâche. Cela a donc été 



une faute de mutiler l'œuvre d'un aussi grand philo- 
sophe. 

Cette édition populaire se distingue de l'édition ori- 
ginale, qui remplit un volume in-8", par une révision 
scrupuleuse de la traduction et par l'adjonction de 
sommaires et de notes. Les sommaires facilitent à 
l'instituteur une analyse méthodique de la doctrine 
et la recherche toujours si profitable de l'enchaî- 
nement des idées. Les notes sont destinées à éclaircir 
ce que peuvent présenter d'obscur, pour le public 
spécial auquel elle est adressée, certaines allusions, 
certains noms propres, certains faits relatifs à la so- 
ciété anglaise. m. c. 

f 

L'Education dès le berceau. Essai de pédagogie 
expérimentale, par Bernard Perey. Paris, Germer 
Baillière et C'% 1880. 8". 

Les parents, les mères surtout, feront bien de lire 
et de méditer ce livre. Il est plein d'enseignements 
puisés aux sources mêmes de l'observation. L'auteur, 
libre des préjugés de toute nature qui pèsent encore 
si lourdement sur la société, étudie l'enfant et les 
phénomènes de l'enfance à un point de vue purement 
scientifique. Il épie les premières manifestations de 
la sensibilité, de l'intelligence, de la conscience de 
soi-même, et, sur ces faits soigneusement recueillis 
et vérifiés, établit des règles précises qui seront d'un 
grand secours à tous ceux à qui est dévolue la tâche 
délicate d'élever, dès le berceau, ces petites créatures 
qui seront des hommes. Le plan de l'ouvrage dénote 
un esprit philosophique habitué à l'analyse et plié 
aux procédés de la méthode. De l'éducation des sens 
chez le tout jeune enfant, M. Bernard Perez passe à 
la culture des émotions intellectuelles, comme d'une 
cause on passe à son effet : il étudie ensuite les liens 
qui existent entre la sensibilité et l'activité; puis, 
considérant l'enfant, non plus dans les rapports qu'il 
soutient avec lui-même, mais dans ses relations avec 
l'humanité dont il est déjà membre, l'auteur décrit 
ce qu'il dénomme justement les émotions sociales, 
telles que la sympathie, l'instinct d'imitation, la ja- 
lousie, la colère, et arrive logiquement au dernier 
cliapitre de son livre consacré au tableau du dévelop- 
pement du sens moral. 

Nourri de la lecture des ouvrages des grands édu- 
cateurs, depuis J.-J. Rousseau jusqu'à M"« Necker de 
Saussure, et de tous les philosophes qui ont écrit sur 
la condition physiologique et intellectuelle des en- 
fants, depuis Locke jusqu'à Herbert Spencer et Dar- 
win, M. Bernard Perez n'adopte pas leurs opinions 
sans les contrôler. Ses propres travaux le mettent à 
même de confirmer, de critiquer et parfois de re- 
pousser les doctrines des maîtres qui sont venus 
avant lui. Ce livre est bourré de faits intéressants, 
caractéristiques de l'enfance, de ses goûts, de ses 
penchants. Il y a une quantité d'anecdotes naïves et 
charmantes auxquelles il sait presque conserver la 
fraîcheur et le charme qui sont le bien propre de 
messieurs les bébés. I! est fâcheux que le style porte 
de ci et de là des traces de négligence qu'il eût été 



152 



LE LIVRE 



facile de faire disparaître. « Je t'avais bien défendu 
de ne pas y toucher, » dit-il quelque part pour gron- 
der un enfant qui s'était brûlé en maniant des allu- 
mettes. Ailleurs il parle d'un petit garçon de cinq 
ans, que j'ai, dit-il, beaucoup connu tout le temps 
de ma vie ». Avouez que la phrase est digne du baby 
qui l'inspire. 

Ces petites taches, que nous devions relever, n'ô- 
tent rien à l'importance de l'ouvrage, qui a le grand 



mérite de laisser de côté, ou même de combattre, les 
légendes mystiques et contradictoires dont on ob- 
scurcit presque toujours la délicate intelligence des 
enfants, et d'envisager l'éducation à un point de vue 
raisonnable et pratique, comme une science de la plus 
haute portée, grâce à laquelle on sèmera et fera ger- 
mer dans le cerveau du petit être les sentiments et 
les idées qui feront de lui un homme et un citoyen. 

BERNARD-HENRI G. 



QUESTIONS MILITAIRES 



La tactique des trois armes, principes généraux 
d'une tactique rationnelle de combat, par G. Mazel, 
ancien oflBcier d'infanterie, avec une carte et 21 cro- 
quis. Paris, Berger-Levrault et C'^, 1880. 

Nous avons aujourd'hui beaucoup d'écrivains 
militaires; il faut même avouer que depuis dix ans, 
peut-être à cause de la loi de l'obligation du service 
à tous les citoyens, le besoin d'écrire a pris bien des 
gens qui auparavant n'y pensaient guère; eh bien ! nous 
sommes loin de nous en plaindre. 

Sur la quantité de travaux faits, d'ouvrages publiés, 
il y en a un grand nombre qui sont fort remarquables, 
et même ceux qui ont une moindre valeur sont utiles 
en ce sens qu'ils sollicitent à ces études spéciales et 
obligent ceux qui savent à faire profiter la masse de 
leur instruction personnelle. 

Nous aurions mauvaise grâce à ranger l'ouvrage de 
M. Mazel parmi ces derniers. 

Au contraire, depuis longtemps que nous lisons et 
examinons les livres militaires qui nous passent entre 
les mains, il ne nous avait été donné d'en rencontrer 
un qui nous fît autant de plaisir, et surtout qui satis- 
fasse davantage au besoin que nous éprouvions, au 
même degré que l'auteur, de critiquer les théories 
officielles actuellement en usage. 

Ce n'est pas la base même que nous attaquons; il a, 
en effet, été démontré que le système à adopter était 
bien celui qu'on a eu en vue; l'ordre dispersé a suc- 
cédé, en tactique, avec raison à l'ordre serré, mais 
sous prétexte, sans doute, que nous sommes en ce 
moment dans une période transitoire, période d'essai 
autrement dire, on n'a pas osé étendre, suivant la 
logique, la pratique du système jusque dans ses 
limites extrêmes. 

Cette période transitoire ne peut pourtant s'éter- 
niser, et si les exercices étaient faits d'une manière 
sérieuse, si les études étaient poursuivies, on jugerait 
bien que la chose est bonne et applicable en grand, 
et que c'est surtout dans les grandes manœuvres qu'il 
serait possible de former les officiers supérieurs à la 
pratique indispensable pendant la paix en vue de la 
guerre. Expliquons-nous un peu pour que nos lecteurs 
comprennent bien notre pensée, tout en les renvoyant 



au livre lui-même pour tous les détails qu'il nous est 
impossible de leur donner ici. 

Les théories pour les exercices de compagnies et de 
bataillons sont basées sur l'ordre dispersé, mais lors- 
qu'on arrive à celles qui traitent les manœuvres de 
brigades, de divisions, de corps d'armée et d'armées, 
on voit avec étonnement que les idées d'ordre dispersé 
sont abandonnées et qu'on "préconise une sorte de 
système mixte qui a tous les défauts de l'ancien et du 
nouveau, sans en avoir aucun des avantages. 

Il est pourtant une vérité mathématique applicable 
surtout en ces questions, c'est qu'on doit raisonner 
du petit au grand, et que ce qui est bon pour une 
compagnie ou un bataillon l'est également pour une 
division ou un corps d'armée, la partie composant le 
tout par simple agglomération, les autres circon- 
stances restant égales d'ailleurs. 

Un cours d'art militaire serait évidemment déplacé 
dans ces colonnes, et nous n'avons pas la prétention 
d'en faire un, mais des raisonnements basés sur le bon 
sens ont leur place partout, et nous savons aussi que 
nous nous adressons à des lecteurs qui ont été, sont 
ou seront soldats, par suite ne peuvent être complè- 
tement indifférents aux questions militaires lorsque 
nous les traitons ici. 

Le livre de M. Mazel traite non seulement de l'in- 
fanterie, mais de la cavalerie et de l'artillerie, et il 
applique à toutes les armes les principes qu'il déduit 
d'une application absolue d'un ordre qui a été reconnu 
jusqu'à nouvel ordre comme le plus pratique, eu 
égard à l'état actuel de la science des armes. 

Les principes élémentaires et bien vrais sur les- 
quels il base tous ses raisonnements sont les sui- 
vants : 

La densité des formations est en raison inverse du 
perfectionnement des armes. 

La formation de combat doit permettre l'utilisation 
complète et simultanée de toutes les forces dispo- 
nibles. 

En énonçant simplement les deux préceptes ci- 
dessus, je résume l'œuvre de M. Mazel, et j'en prouve 
l'importance et la valeur; c'est la meilleure manière 
d'appeler l'attention des intéressés sur un travail qui 
a toutes nos sympathies personnelles. e. d'au. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



103 



Les lectures du soldat. Livre de lecture courante 
à Tusage de l'armée, i volume in-12 cartonné de 
2i5 pages. Paris, Delagrave, 1880. 

Voici un petit ouvrage d'apparence modeste, ana- 
logue aux classiques de nos jeunes lycéens. C'est bien 
en effet le classique du soldat, car il lui parle d'hon- 
neur et de patrie. Il fut un temps, bien près de nous 
encore, où l'on ridiculisait tout en France; le surnom 
de chauvin, que l'on donnait à ceux qui avaient la foi 
militaire, était un terme de mépris; on ne prenait goût 
qu'aux parodies, à la cascade, et le grand fantôme de 
la république universelle et de la fraternité des peuples 
était présenté chaque jour à nos soldats par des 
hommes plus soucieux de faire triompher leurs théo- 
ries socialistes que d'inspirer à notre jeunesse fran- 
çaise des sentiments patriotiques. 1870 est venu, et au 
milieu de sa fatale lueur s'est dressé le spectre de la Pa- 
trie. On a vu ce qu'étaient ces peuples de frères qui bom- 
bardaient nos villes ouvertes et pillaient nos demeures. 
Si la guerre a causé bien des désastres, du moins elle 
a eu cet avantage de nous faire rentrer en nous-mêmes 
et de nous rappeler le culte de notre pays. Donner au 
soldat une lecture saine, attrayante et qui lui rappelle 
les hauts faits de ses aînés dans la carrière, tel est le 
but du petit volume que vient de faire paraître la li- 
brairie Delagrave. C'est une suite de récits militaires 
empruntés à nos plus glorieuses annales et qui exal- 
teront tout ce qu'il y a de noble et de généreux dans 
l'âme du soldat français. Patrie et patriotisme. — 
Armée et drapeau. — Vertus militaires du soldat. — 
Ses souflrances et ses privations. — Education phy- 
sique et instruction militaire. — Récits de la dernière 
guerre. Tels sont les différents ordres d'idées sur les- 
quels sont groupés les anecdotes et récits dont se 
compose cet excellent petit livre, qui sera, nous l'es- 
pérons, entre les mains de tous nos soldats. Ce n'est 
pas tout de réorganiser l'armée, il est un facteur indis- 
pensable sans lequel tous nos efforts seraient super- 
flus; ce facteur, c'est l'àme humaine qu'il faut aussi 
régénérer et amener à la pratique des vertus militaires, 
les plus nobles entre toutes. cm. 

Carnet de renseignements à l'usage des officiers 
du génie en campagne, par Klippfel et Duval- 
Lagujerce, capitaines du génie, i volume in- 18 car- 
tonné de 320 pages. Paris, J. Dumaine, 1880. 

Les aide-mémoire ont une incontestable utilité. 
Résumé analytique de tout ce que doit connaître un 
officier, ils ne peuvent remplacer en temps de paix les 
règlements et les ouvrages de fonds, mais ils en con- 
tiennent la substance sous un petit volume, et à ce 
titre sont très précieux dans les temps de guerre où 
le bagage de l'officier doit être réduit au strict néces- 
saire. Il existe déjà un aide-mémoire du génie bourré 
de chiffres et de notions sur des sujets dont on n'a nul 
besoin en campagne. Deux officiers du génie ont eu l'idée 
d'en extraire les parties les plus importantes, de re- 
manier le plan général de l'ouvrage, et dans le Carnet 
de renseignements qui paraît aujourd'hui ils nous 



donnent une petite encyclopédie des plus pratiques 
pour le service en campagne. Ainsi, ils ont laissé de 
côté tout ce qui concerne les travaux d'attaque et de 
défense des places et en général tous les travaux de 
longue haleine, pour l'exécution desquels les offi- 
ciers ont le loisir de consulter les ouvrages plus com- 
plets. 

Ce petitmanuel est divisé en trois parties : lapremière 
comprend des généralités sur le service en campagne 
et les renseignements spéciaux sur le matériel des 
parcs du génie; la deuxième, les transports par che- 
min de fer, les marches, les travaux de campagne et 
les ponts militaires;. la troisième, les principes d'admi- 
nistration et de comptabilité. Ce carnet répond donc en- 
tièrement au but pour lequel il a été composé; des pages 
blanches intercalées dans le texte permettent les anno- 
tations supplémentaires inspirées par les besoins du 
moment; une peau d'âne qui fait corps avec le livre 
peut servir d'agenda. En résumé, modicité de prix, 
format commode, renseignements des plus pratiques, 
telles sont les qualités qui recommandent ce travail 
à l'attention des officiers du génie. c. m. 



De l'Éducation morale du soldat, par Carlo 
CoRSi, colonel d'état-major dans l'armée italienne, 
traduit par N. Couart, capitaine d'artillerie, i vol. 
in-8'' de 223 pages. Paris, J. Dumaine, 1880. 

L'histoire de ce livre est assez curieuse. Ecrit en 
i835 à Florence, il fut publié sous le voile de l'ano- 
nyme. La minuscule armée toscane d'alors l'accueillit 
avec indulgence; puis il resta comme mort pendant 
quelques années, oublié même par l'auteur. Un beau 
jour, il fut ressuscité par une revue militaire ita- 
lienne qui en publia quelques pages sans en con- 
naître le père. « C'est ainsi que le hasard, dit l'au- 
teur, me rappela le fils oublié, et plusieurs de mes 
amis me conseillèrent de le reconnaître publique- 
ment et de le publier. » 

Mais les temps avaient changé ; il fallut le refondre 
et c'est ce que l'auteur a fait bien discrètement, car 
ce qu'il a écrit jadis est de tous les temps et peut 
s'appliquer à toutes les nations. Ce livre, qui ne 
semble s'appliquer qu'au soldat, est une analyse pro- 
fonde du cœur humain, et, dans un langage facile, 
imagé, familier quelquefois sans jamais être trivial, 
le colonel Corsi nous fait un véritable cours d'édu- 
cation. 

On sait combien l'Italie, unie nominalement sous 
la cocarde tricolore, offre encore de contrastes, de 
rivalités sourdes entre ses différentes races. Le tra- 
vail d'unification, politiquement opéré, ne se fait 
entre les anciennes provinces que très lentement ; 
l'armée est incontestablement le meilleur véhicule 
des idées patriotiques, et, par son organisation, par le 
mélange qu'elle sert à accomplir entre les hommes 
du nord et ceux du midi, elle contribue bien plus 
sûrement que tous les décrets possibles à la réalisa- 
tion de cette grande œuvre. Aussi Yédiication mo- 
rale du soldat s'impose-t-elle plus que partout 
ailleurs; et, en publiant cet ouvrage, le colonel Corsi 



454 



LE LIVRE 



a t'ait un livre des plus patriotiques. Les Italiens non 
seulement auront à gagner à sa lecture, mais encore 
tous ceux qui ont à conduire des hommes, car tous 
les sentiments généreux, tous les mobiles de Tàme 
humaine y sont étudiés, mis à nu comme sous le 
scalpel du chirurgien. 

C'est ainsi qu'une suite de monographies nous pré- 
sente successivement la compagnie, les soldats, bons 
ou mauvais, les conscrits, le capitaine. Puis, passant 



à des sujets d'un ordre plus général, le colonel aborde 
les grandes questions de la religion dans l'armée, de 
la patrie, de l'Etat, du drapeau, de la fraternité mili- 
taire, etc. De nombreuses anecdotes empruntées à sa 
vie militaire, quelques dialogues supposés où le sol- 
dat est mis directement en scène, enlèvent au récit 
ce qu'il pourrait avoir de trop dogmatique et font de 
cet ouvrage, sérieux dans le fond, une lecture fort 
attrayante. c. m. 



BEAUX-ARTS 



ARCHEOLOGIE ARCHITECTURE MUSIQUE 



Biographie universelle des Musiciens, par 
J. FÉTis, supplément et complément, publié sous la 
direction de M. Arthur Pougin. 2 vol. Firmin-Didot. 

Il y a quarante ans, Fétis publia une Biographie 
des Musiciens. Vingt-trois ans plus tard, il commença 
la seconde édition de cette biographie avec un tel 
remaniement, que son ouvrage sembla un ouvrage 
nouveau. Dans toute TEurope, comme en France, 
l'œuvre fut bien accueillie. Mais elle contenait une 
Biographie des musiciens classiques et consacrés et 
était fort incomplète pour les représentants de l'art 
contemporain. Cette défectuosité a été rendue chaque 
année plus sensible, surtout en présence des diction- 
naires biographiques de MM. Vapereau et Hachette, 
qui constamment guettent les personnalités qui s'é- 
veillent à la notoriété, et sans cesse se mettent au 
Courant de la curiosité du lecteur. MM. Pougin et 
Didot ont voulu que la Biographie des Musiciens de 
Fétis participât aussi à ce renouvellement de l'art et 
de la vivante contemporanéité, et le supplément bio- 
graphique de M. Pougin est venu satisfaire la légitime 
incistance desérudits qui veulent, au milieu du croi- 
sement international de l'art par lequel se caractérise 
de plus en plus notre époque, être tout de suite in- 
formés des faits, des livres et des hommes. 

M. Pougin est un digne successeur de Fétis. Comme 
lui, il est un terrible rassembleur de documents et 
d'informations, et l'on peut dire qu'il a été le plus 
sévère critique que Fétis ait rencontré, précisément 
parce qu'il marchaitdans lamême voie, et que tous les 
deux connaissaient parfaitement la matière. M. Pou- 
gin déclare qu'il a été effrayé de la responsabilité qui 
allait peser sur lui, lorsque la direction de ce grand 
travail lui a été proposée. C'est qu'il est très difficile 
en effet, et peut-être même impossible, de tout décou- 
vrir, de tout savoir, lorsqu'on veut continuellement 
remettre à jour ce flot mouvant et progressif des in^ 
vidualités qui sans cesse se remplacent et se succèdent. 

En général, dans la biographie française, Fauteur 
n'oublie ni les hommes ni les œuvres. M. Pougin 
était là sur son terrain et il y est maître. Mais en 
Allemagne on lui reproche d'avoir assez imparfaite- 



ment connu les artistes nationaux partout dispersés 
et cependant de grande valeur, maîtres de chapelle, 
professeurs, virtuoses, compositeurs, écrivains, que 
l'Allemagne se vante de posséder. En France, tout se 
concentre à Paris; la musique compte peu de noto- 
riétés en province. C'est tout le contraire en Alle- 
magne. Mais l'information des biographes n'y rencontre 
pas plus de difficultés qu'en France, puisque la pu' 
blicité y rayonne partout. Il en est de même en 
Angleterre, et nos touristes le savent bien. Quand ils 
l'entrent en France, ils s'étonnent de l'ignorance où 
les Parisiens s'obstinent à se maintenir pour les 
artistes nationaux étrangers et pour les œuvres des 
compositeurs anglais, russes, Scandinaves, italiens, 
espagnols, allemands, suisses. La musique de chambre 
est partout excellente en Europe, elle fourmille de 
compositeurs et de virtuoses émérites; mais comme 
les journaux ne s'occupent que des conservatoires 
célèbres, des théâtres lyriques et des virtuoses célè- 
bres, les esprits irréfléchis imaginent que le mouve- 
ment musical n'existe, pour toute l'Europe, que datis 
l'opéra, les instincts et la virtuosité éclatante de quel- 
ques artistes, plus connus par la réclame que par le 
vrai et sérieux talent. L'esthétique musicale fournit à 
l'étranger une bibliothèque sans cesse accrue et re- 
nouvelée. Le professorat est surtout merveilleux et 
ne se confine pas seulemenl dans les conservatoires 
et les écoles officielles. Hommes et livres sont donc 
innombrables à l'étranger, dans la composition, dans 
la pédagogie, dans la virtuosité, et c'est notre mes- 
quine curiosité au delà de nos frontières qui fait notre 
pitoyable ignorance, comme aussi nos préjugés sur 
les grands compositeurs et interprètes de l'étranger. 
M. Pougin a vaillamment cherché à rendre son 
dictionnaire complet. 11 a réussi à peu près pour la 
France. Ses eflorts n'ont pas toujours été couronnés 
de succès pour l'étranger. Mais si l'on compare son 
premier volume au second, on pourra s'assurer qu'à 
la seconde édition il se sera mis en état de rendre sa 
biographie contemporaine étrangère aussi complète 
qu'elle peut l'être dans un ouvrage de ce genre. Son 
premier volume comprend 480 pages. Et il a paru 
seul. L'expérience de ce ballon d'essai a profité à 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



155 



l'auteur, et son second volume contient 691 pages. 
Les documents y sont plus abondants, l'exposition de 
l'œuvre des compositeurs et des écrivains y est plus 
étendue, plus étudiée, mieux mise dans son vrai jour, 
l'information étrangère y fait moins défaut. Toutes 
les garanties y sont données pour l'excellente et à peu 
près irréprochable mise en œuvre d'une prochaine et 
inexorable revision. 

Le succès de cet ouvrage est donc mérité et légi- 
time. — L'impartialité y fait peut-être défaut. — M. Pou- 
gin a cru devoir mêler la polémique à la biographie. 
Dans un dictionnaire qui, avant tout, est œuvre 
d'information, la polémique n'est jamais à sa place. 
La bonne foi de l'auteur n'est nullement attaquée ici. 
Il a dit au début de la biographie que son livre est 
écrit avec bonne foi et sans passion. 11 est sensible, 
en effet, en le lisant, que l'auteur cherche sans cesse 
à atténuer ses jugements, quand ils lui apparaissent 
trop écartés de la louange ou d'une bienveillante 
appréciation; comme nous, M. Ch. Bannelier re- 
marque avec raison et autorité que la polémique 
trouve trop aisément plaee au même endroit du livre. 
« La polémique, dit-il, devrait être bannie au moins 
des biographies contemporaines, terrain brûlant où 
elle risque de devenir injuste et est presque toujours 
inutile. Fétis, qui n'a pas échappé à ce reproche, 
pourrait voir, s'il vivait encore, plus d'un de ses juge- 
ments bel et bien cassé. Nous regrettons sincèrement, 
par exemple, une notice comme celle que M. Pougin 
a consacrée à Camille Saint-Saëns. Cela manque de 
sang-froid. » M. Saint-Saens n'est pas seul maltraité 
dans un ouvrage qui, par sa spécialité même, devrait 
rester un terrain neutre, sans critique parasite et dé- 
placée. Par exemple, M. Mathias de Lussy, qui du 
reste est cité avec éloge, y est pris à partie pour son 
beau traité de l'expression musicale. Pourquoi? l'im- 
portant dans un dictionnaire biographique n'est-il 
pas d'avoir l'analyse bien faite d'un ouvrage capital, 
plutôt que l'opinion rapide et cursivement déduite 
du biographe. Ce que M. Fétis, M. Pougin ou M. Va- 
pereau pensent de tel ou tel ouvrage nous importe 
peu. C'est le livre, c'est l'auteur, c'est l'ensemble 
d'idées de l'écrivain que nous voulons connaître et 
juger par nous-mêmes. Lorsqu'il nous convient de 
connaître les opinions de MM. Fétis, Pougin et Vape- 
reau sur tel homme ou telle œuvre, nous lisons leurs 
livres spéciaux de critique. Mais, dans un 'diction- 
naire biographique, nous réclamons avant tout la 
biographie, les choses, les œuvres, les hommes et 
les faits. 

Les journaux étrangers signalent plusieurs artistes 
oubliés. Nous recueillons ici l'ensemble de ces oublis, 
non pour faire un reproche puéril aux recherches de 
M. Pougin et de ses collaborateurs, mais pour faciliter 
à l'édition prochaine le remaniement complémentaire. 
Nous citerons donc MM. Léopold Adice, Balleguier, 
de Boisjoslin, Ferlus, Soler, Villa, M"""" Jenny Maria, 
Poitevin, Moricourt, Félicie PauUet, Emilie Candeil), 
(de la musicale famille de Candeil ), Palmyre 
Aelstrophius, etc., connus soit par des compositions 
remarquées, soit par une pédagogie émérite, soit par 



une virtuosité d'un certain éclat, soit par des publi- 
cations d'esthétique ou d'enseignement louées et ré- 
pandues en France ou à l'étranger. M. Ch. B. cite en 
outre Charles Holz, violoncelliste, ami de Beethoven, 
qui lui légua son quatuor d'instruments à cordes, 
Kreissle von Helborn, le biographe de Schubert, 
Hermann Lévy, Auguste Mannes et Hugo de Singer, 
tous les trois éminents chefs d'orchestre; Klindworth, 
pianiste et compositeur, connu pour son édition des 
œuvres de Chopin, N. Savart, acousticien, frère de 
Félix Savart, le P. Schubiger, auteur d'un article im- 
portant sur l'antiphonaire de Saint-Gall, etc. — Dans 
la bibliographie a été oublié, au nom d'Alexandre . 
Krans, son intéressant ouvrage sur la musique japo- 
naise, au nom d'Alexandre Thayer, le catalogue des 
œuvres de Beethoven, etc. 

M. Pougin, pour tenir ses prochaines éditions au 
courant, fait appel à tous les publicistes français et 
étrangers. C'est le inoyen d'être bien informé. L'ex- 
périence l'amènera à supprimer l'expression de ses 
jugements favorables ou sévères, auxquels il peut 
d'ailleurs donner place dans ses livres et dans les 
journaux; ici il écrit ce qu'il importe de trouver 
dans son dictionnaire, c'est la biographie exacte, 
complète, tenue au courant, la bibliographie bien 
analysée, le mouvement musical partout intéressant 
et revêtant partout des formes différentes. M. Pougin 
met tant de bonne volonté à atténuer ses sévérités 
qu'on ne peut guère les lui reprocher. Il les entoure 
de louanges, de phrases comminatoires. Il déclare que 
ce n'est que son jugement qu'il exerce, que le juge- 
ment n'est pas définitif; c'est du oui et du non qu'il 
donne à la fois, du vinaigre et du miel, ambiguïté 
q ui prouve que son instinct est juste, et lui montre 
bien le péril de la critique et de la polémique dans 
un dictionnaire biographique. Par patriotisme, il mé- 
connaît Wagner. Par patriotisme, on méconnaît 
Berlioz à Berlin. L'art a-t-il rien à gagner à ces injus- 
tices systématiques, que ne justifie même pas le chau- 
vinisme? Wagner, comme Berlioz, se trouvent aujour- 
d'hui avec Saint-Saëns et Massenet, Beethoven, Mozart, 
Bach, Boccherini et Haendcl dans toutes les bibliothè- 
ques musicales. Seuls, quelques journalistes inté- 
ressés disputent encore sur le génie de ces grands 
hommes qui ont renouvelé l'art autochtone, l'un en 
France, l'autre en Allemagne. Pourquoi un diction- 
naire biographique entre-t-il dans ces querelles au-» 
trement que pour les signaler et expliquer par elles 
le mouvement ethnographique de l'art? 

M. Pougin, comme M. Fétis, a encore oublié, et sans 
doute volontairement, les hommes célèbres, les philo- 
sophes, les historiens, les romanciers, qui avaient écrit 
des pages remarquables sur la musique. licite à bon 
droitM.Champfleury. Pourquoi pas Balzac, M""" George 
Sand et les autres? Quinet, Michelet ont, dans leurs 
derniers livres, écrit d'innombrables pages sur la 
musique; pourquoi ne pas les signaler:' P. Leroux, 
M">e Deshoulières, M""' Clémence Royer, M. Louis 
Lucas, Schopenhauer ont publié sur la musique des 
chapitres entiers d'esthétique. Pounjuoi ne pas en 
informer le lecteur ? Cène sont pas des technologues, 



156 



LE LIVRE 



il est vrai, mais ils sont esthéticiens, et puisqu'ils 
ont élucidé cette ouverture spéciale de l'esprit qui est 
le sentiment lyrique, il est juste, il est indispensable 
qu'ils trouvent place dans une biographie des musi- 
ciens et dans une bibliographie de la musique ? 

M. G. 

Eugène Fromentin, peintre et écrivain, étude 

biographique et critique, par Louis Gonse. i vol. 
in-8° de 3bo pages, orné de i6 gravures hors texte 
et de 55 gravures dans le texte d'après des dessins 
et des peintures du maître. Paris, A. Quantin, 7, rue 
Saint-Benoît, i88i. Prix: 3o fr. 

Dans la série des grandes études entreprises sur 
les principaux artistes qui ont illustré la France au 
xix'> siècle, le Fromentin de M. Louis Gonse, directeur 
de la Galette des Beaux- Arts, occupera certainement 
une place importante. Le peintre de l'Algérie, l'écri- 
vain du Sahara, du Sahel et des Maîtres d'autrefois 
demandait une étude approfondie que M. Gonse, par 
sa situation personnelle et ses relations avec la famille 
de l'artiste ainsi que par ses voyages en Afrique qui 
lui ont donné l'occasion de voir les aspects que Fro- 
mentin avait peints ou décrits, pouvait seul peut-être 
songer à poursuivre dans tous ses développements. 
Le travail étendu qu'il vient d'achever et qu'a édité 
avec luxe l'habile et intelligent éditeur de tant de 
beaux livres d'art, M. Quantin, ne laisse plus guère 
à glaner derrière lui. C'est une étude complète de 
l'homme, de l'artiste et de l'écrivain. 

M. Gonse, tout en poussant son analyse aussi loin 
que possible, a voulu que cet ouvrage, qu'on pourrait 
appeler le Fromentin posthume, occupât constamment 
le premier plan dans son livre. Grâce au concours em- 
pressé de quelques amis de l'artiste et à la libéralité 
de M""^ Fromentin, il a pu donner en nombre consi- 
dérable les notes de carnets, les souvenirs intimes, 
les lettres, — surtout la série si précieuse de celles 
qui furent adressées à George Sand, avec quelques- 
unes des réponses, — et les fragments inédits, parmi 
lesquels il faut citer une longue pièce de poésie écrite 
en 1841, un programme de critique, une étude sur 
Vile de Ré, commencée pour la Revue des Deux Mon- 
des, et les notes prises au jour le jour pendant un 
Voyage en Egypte. Cette dernière oeuvre , qui ne 
comprend pas moins de 80 pages d'impression, est 
du plus piquant attrait et de tous points digne de la 
mémoire littéraire de Fromentin. 

L'illustration de ce livre a été l'objet des plus grands 
soins; elle a été entièrement empruntée à l'œuvre de 
Fromentin. Les têtes de pages, les lettres, les culs-de- 
lampe ont été choisis de telle sorte qu'ils paraissent 
avoir été dessines par Fromentin pour ce but spécial 
et dans la chronologie même du texte. Nous ajoute- 
rons que cet ouvrage, imprimé sur très beau papier 
et illustré de plus de 70 reproductions, est mis en 
vente à un prix très modéré, qui le rend accessible 
à toutes les bibliothèques d'art. 



La corporation des ménétriers et le roi des 
violons, par Eugène d'Aukiac. Brochure in-S" de 
37 pages. Paris, Dentu. 

On a usé beaucoup d'encre et l'on a beaucoup 
écrit au sujet de la fameuse corporation des méné- 
triers et de la non moins fameuse et ridicule royauté 
des violons, depuis le très curieux Abrégé historique 
de la MénestrandieY>^h\\écn i-jjb, ']usqu'à la Confrérie 
de Saint-Julien des Ménétriers de M. Antoine Vidal et 
à l'opuscule fort intéressant de M. Ernest Thoinan : 
Louis Constantin, roi des violons, dont l'apparition 
est toute récente. M. Eugène d'Auriac a résumé avec 
beaucoup de clarté, dans la brochure qu'il vient de 
livrer au public, tout ce qu'on savait sur ces deux 
questions, qui se touchent et s'enchevêtrent, et il a 
soigneusement recueilli et groupé tous les renseigne- 
ments qui étaient épars de divers côtés. On aurait 
souhaité peut-être que, placé, par sa qualité de bi- 
bliothécaire, aux sources mêmes des documents et 
des informations, il apportât quelques éléments nou- 
veaux à l'histoire encore un peu mystérieuse de nos 
anciens joueurs d'instruments, sans se contenter de 
son travail de réunion et de condensation. Tel qu'il 
est toutefois, l'écrit de M. d'Auriac ne laissera pas 
que d'être utile, et il sera difficile désormais de s'oc- 
cuper de ce sujet sans y avoir recours et sans le con- 
sulter, ne fût-ce qu'à titre de point de départ et de 
point de repère. a. p. 

Histoire anecdotique du piano, par Spire Blon- 
DEL. Brochure in-S"de48 pages. Paris, aux bureaux 
de la Revue britannique. 

Voici un petit résumé historique du piano qui est 
bien fait, intéressant, substantiel et utile. L'auteur est 
un amateur, inconnu jusqu'ici dans le monde de la 
musicographie ; son écrit n'en est pas moins digne 
d'attention, et, pour être exempt de tout pédantisme, 
il n'en est pas moins solidement construit et informé 
d'après les meilleures sources. M. Blondel a indiqué 
fort justement que le piano, dernier mot d'une série 
de transformations successives, devait sa première 
origine tout à la fois au monocorde, au psaltérion et 
au tympanon, lesquels avaient engendré tour à tour le 
clavicorde, la virginale, l'épinette et enfin le clavecin, 
d'où le piano est sorti avec tous ses perfectionnements, 
grâce aux recherches, aux travaux et aux découvertes 
des Marius, des Schrœter, des Cristofori, des Silber- 
mann et des Érard. M. Blondel a retracé clairement 
l'historique de ces transformations dans les divers 
pays: France, Italie, Allemagne, où elles se sont pro- 
duites soit successivement, soit simultanément, il a 
indiqué tous les facteurs à qui l'on devait soit des 
améliorations, soit d'utiles découvertes, enfin il a 
rappelé les noms des artistes qui se sont le plus dis- 
tingués dans le jeu des instruments décrits par lui 
avec un soin digne d'éloges. Ce n'est pas là certaine- 
ment une histoire complète du piano, et telle n'était 
pas d'ailleurs l'intention de l'écrivain; mais cela y 
achemine, et il semble que M. Blondel, ainsi préparé 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



par ce travail préliminaire, serait maintenant plus à 
même qu'aucun autre de retracer cette histoire dans 
tous ses détails, et de nous l'offrir avec tous les dé- 
veloppements qu'elle comporte. C'est un souhait que 
nous exprimons ici, et que nous serions heureux de 
lui voir réaliser. a, p, 

L'Artois souterrain. Études archéologiques sur 
cette contrée depuis les temps les plus reculés 
jusqu'à Charlemagne, par Auguste Terninck, cor- 
respondant du ministère de l'instruction publique, 
de la commission de topographie des Gaules, de la 
Société des antiquaires de France, de l'Académie 
d'Arras, de la Société royale de Gand, etc. — 4 vol. 
in-8°. Arras, 1 878-1 880-1 881. 

Ces quatre volumes, publiés à plusieurs mois 
d'intervalle les uns des autres, et commencés en 1878 
pour finir au commencement de Tannée 1881, con- 
tiennent une étude aussi complète que possible des 
richesses archéologiques contenues dans notre pro- 
vince française de l'Artois. 

La plupart des renseignements donnés par l'auteur 
lui viennent de ses travaux et de ses recherches per- 
sonnels; c'est lui qui a entrepris les fouilles qui l'ont 
amené à des découvertes aussi intéressantes pour 
l'histoire du passé. 

Comme la plupart des contrées d'Europe, aujour- 
d'hui peuplées par les races latines, l'Artois a com- 
mencé par être occupé par des hordes barbares 
envahissantes, qui paraissent être venues ou du nord 
de l'Europe, ou peut-être même de l'Asie. 

Ces premiers occupants furent remplacés par d'au- 
tres, et c'est la succession de ces peuplades qui a pu 
être suivie par l'auteur en raison même des débris de 
toute nature laissés par elles dans l'intérieur du sol, 
soit dans les demeures qui ont survécu aux siècles 
en tout ou partie, soit dans les tombeaux, plus nom- 
breux et plus résistants que ne l'ont été les habita- 
tions des vivants, 

La nature des débris a non seulement caractérisé 
des races, mais encore des époques, et les objets les 
plus remarquables sur l'examen desquels ont pu 
porter les observations de Fauteur sont les instru- 
ments de ménage et de guerre et les poteries. 

Cette terre du nord est spécialement féconde en 
productions archéologiques, et en dehors de M. Ter- 
ninck, dont nous nous occupons ici, il nous faut 
tenir compte des travaux considérables entrepris et 
menés à une heureuse fin par la Société des anti- 
quaires de la Morinie, à Saint-Omer, lesquels se sont 
aussi spécialement occupés de l'exploration des monu- 
ments de la Flandre et de l'Artois. 

Le musée gallo-romain de Saint-Germain-en-Laye, 
fondé sous le règne de Napoléon III, est aussi fort 
riche en spécimens de provenance de cette région • 
mais le classement fait défaut, et il est impossible, 
par l'examen des objets exposés, de reconstituer une 
époque absolument déterminée ni une peuplade 
spéciale. 

Le livre de M. Terninck, avec ses cartes, avec ses | 



157 

planches, est bien autrement intéressant et instructif 
qu'un musée dans lequel on voit bien la réunion 
d'un certain nombre de débris appartenant à l'âge de 
pierre, mais qu'il faut regarder avec les yeux de la 
foi, et sans avoir à Tappui un ouvrage vous donnant 
des renseignements suffisants pour établir l'origine, 
l'usage, et la nature de chaque instrument, arm°e ou 
ustensile exposé. 

Tout en étant l'œuvre d'un savant spécialiste, les 
livres de M. Terninck se lisent avec facilité, avec in- 
térêt; les descriptions sont claires, les déductions 
aussi nettes que possible, et les curieux en choses 
d'autres temps sont heureux de se trouver comme 
dans un musée où tout est mis à leur portée. 

De plus, les œuvres de cette nature ont une im- 
portance que nous aimons à constater. Outre qu'elles 
établissent que le sol habité par nous aujourd'hui, l'a 
été autrefois par des races d'une civilisation avancée, 
quoique peu comparable à la nôtre, elles prouvent 
aussi que la terre de France renferme des richesses 
scientifiques en quantité suffisante pour donner du 
travail à bien des générations d'érudits, sans compter 
que nous laisserons, à notre tour, pour l'avenir, des 
traces remarquables pour les études de nos arrière- 
neveux, si nos autres œuvres venaient à être détruites 
par quelque cataclysme considérable à la surface de 
la terre. 

C'est dans le sein de cette dernière que se trouvent 
en dernier ressort les livres que la nature tient tou- 
jours ouverts pour la science et pour l'histoire des 
races disparues, qu'elles aient duré peu ou prou. 

Les travaux consciencieux de la nature de celui de 
M. Terninck ont droit à tous les éloges de ceux qui 
pensent que ce n'est jamais perdre son temps que de 
le passer en recherches sur les époques écoulées: 
bien des erreurs assurément naissent de raisonne- 
ments qui ne peuvent se baser que sur des éléments 
à moitié détruits ou en quantité insuffisante, mais la 
plupart du temps, la discussion publique entre sa- 
vants finit par établir la vérité, et tout le monde en 
profite. 

Les quatre volumes de l'Artois souterrain suivent 
les différentes époques de transformations de cette 
province sous l'occupation des peuples qui s'y suc- 
cédèrent. Rien n'est plus intéressant que de se rendre 
compté, avec l'auteur, et en suivant ses raisonnements 
des débris que chacun d'eux a laissés, pour ainsi dire 
incrustés dans le terrain, dénonçant à la fois et son 
passage, et l'époque, en même temps que les habi- 
tudes, le caractère, les mœurs, et le degré de civili- 
sation qu'il est possible de lui attribuer. 

E. d'au. 



Instruments et musiciens, par Léon Pillaut, avec 
une préface, par Alphonse Daudet, i vol. gr. in-i8. 
Paris, Charpentier, 1880. 

Ceci est un volume de mélanges, un recueil d'ar- 
ticles relatifs à la musique, publiés à droite et à 
gauche, dans divers journaux, et réunis sous un titre 
collectif. Ce n'est pas un livre au sens strict du mot. 



158 



LE LIVRE 



un livre dont toutes les parties se tiennent et dans 
lequel on puisse chercher l'unité de sujet et de pen- 
sée; la seule unité est celle qui consiste dans l'amour 
de Tart charmant qui a inspiré ces pages diverses et 
qui les a groupées ensuite en un faisceau solide sous 
la forme 'd'un volume de près de 400 pages. Chose 
extraordinaire, M. Pillaut est musicien! Je dis 
« extraordinaire », parce qu'à entendre certains écri- 
vains aussi ignorants en musique que prétentieux 
sous ce rapport, il nous serait précisément interdit, 
à nous autres musiciens, de parler de l'art que nous 
chérissons, et les profanes seuls seraient aptes à le 
faire. Mais ce n'est ni le lieu ni le cas de soutenir une 
thèse sur ce sujet intéressant. — Il y a un peu de 
tout dans le volume de M. Pillaut: d'abord une sorte 
de physiologie de tous les instruments, à commencer 
par ceux qui entrent dans la composition de l'or- 
chestre, pour continuer par le piano, l'orgue, la 
vielle, la harpe — et même le luth! qui pourrait 
passer aujourd'hui pour un agent sonore antédiluvien. 
Quelques chapitres, groupés sous le titre de « Variétés 
musicales », sont intitulés : la Mélodie, — l'Harmonie, 

— les Maîtrises, — un Concert au xvi° siècle, — la Mu- 
sique des arbres, — la Musique exotique à l'Exposition 
de 18 j8, — Antiquités musicales, — Musique foraine, 

— les Batteries de tambour, — la Musique des mots, — 
les Différents noms des notes de la gamme. Enfin, le 
volume se termine pat quelques portraits de musi- 
ciens illustres: Adam de la Halle (et non de la Haie, 
comme l'écrit improprement l'auteur), Claude Gou- 
dimel , les Philidor, Rameau, Méhul, Hérold. — 
Tout cela est un peu à fîeur de peau, un peu léger, 
un peu bref, mais en somme aimable et suffisamment 
instructif pour tous ceux — et le nombre en est 
grand ! — dont les connaissances musicales sont ru- 
dimentaires. a. p. 



Van Dyck et ses élèves, par Alfred Michiels, 
avec cinq eaux-fortes du maître reproduites en fac- 
similé par l'héliogravure et seize autres gravures, 
dont douze hors texte. Paris, librairie Renouard; 
grav. in-S" de 568 p. 

La nouvelle biographie de Van Dyck se compose 
de deux éléments bien différents. D'abord, l'analyse ou 
la paraphrase d'un manuscrit du xviii" siècle qui, de 
la bibliothèque de M. Goddé, est venu dans celle du 
musée du Louvre; en second lieu, les notes, réflexions, 
digressions personnelles de M. Michiels, résultat de 
deux missions officielles en Italie et en Angleterre. 

Tout ce qui vient du manuscrit anonyme de Goddé est 
excellent. L'auteur le suit pas à pas, lui emprunte des 
chapitres entiers, cite textuellement ses phrases; il 
aurait pu, sans inconvénient, user encore davantage 
de ce guide, tout ce qui a été recueilli et raconté 
par le chercheur du xvm'= siècle ayant été vérifié, 
contrôlé avec un soin extrême, la circonspection la 
plus méticuleuse. 

M. Michiels a tort de croire qu'il a révélé au monde 
de l'art l'existence de ce curieux travail. On le connaît 
depuis trente ans au moins, et il est au moins singu- 



lier que l'historien de la peinture flamande n'en ait 
pas su plus tôt l'importance et n'en ait tiré aucun 
profit pour son grand ouvrage. Le manuscrit est en 
effet signalé, non seulement par VAbecedario de Ma- 
riette, publié par MM. de Chennevières et de Montai- 
glon, mais aussi, et pour la première fois peut-être, 
dans une étude sur le musée de Bruxelles, écrite vers 
i85o par M. de Montaiglon, qui avait tiré des notes 
anonymes la véritable histoire du saint Martin de 
Saventhem. 

11 va sans dire que M. F. ^'illot connaissait aussi 
cette compilation et s'en était servi pour sa notice du 
Louvre. M. Michiels n'a donc rien trouvé, rien décou- 
vert; il a utilisé un travail achevé et tout prêt pour 
l'impression. Encore est-il bien certain d'en avoir eu 
le premier l'idée? 

Les chapitres plus personnels à l'auteur, où il nous 
expose ses idées, ses impressions et aussi parfois, 
selon son habitude, ses sympathies et ses haines, por- 
tent l'empreinte d'une note très originale. Le voyageur 
ne nous laisse ignorer aucune des vicissitudes de ses 
recherches, il nous dit quand il a été mal reçu par 
un sacristain, quand il a été obligé de retourner trois 
fois à Windsor pour entrer dans les appartements de 
la reine. Mais aussi quelle joie délirante, quand on le 
laisse quatre heures tout seul, dans la galerie de \'an 
Dyck! Il semblerait que personne n'a jamais été admis 
sans témoins dans la fameuse galerie, n'a pu étudier 
à loisir cette collection unique. M. Michiels oubliait- 
il donc que tous les amateurs d'un certain âge, 
MM. Thoré et Charles Blanc notamment, ont eu la 
bonne fortune d'examiner à leur aise, lors de l'exhi- 
bition de Manchester, les toiles les plus importantes 
du château de Windsor, exposées en compagnie de 
trente ou quarante autres tableaux tirés des plus riches 
collections d'Angleterre. A ce sujet constatons que les 
arguments invoqués par l'auteur pour enlever à Ru- 
bens et donner à Van Dyck le fameux saint Martin de 
Windsor, prototype du saint Martin de Saventhem, 
paraissent aussi peu concluants que possible. Van 
Dyck, disciple et imitateur de Caravage, voilà une de 
ces nouveautés étranges dont M. Michiels revendique 
avec orgueil la paternité et que personne ne songera à 
lui disputer! On relèverait encore plus d'une attribu- 
tion plus que bizarre dans cette biographie; la place 
nous manque pour insister comme il conviendrait sur 
ce point. Que M. Michiels témoigne d'une animosité 
profonde contre la Belgique et les Belges, tout en 
professant une admiration sans bornes, une véritable 
passion pour leur souverain, cela ne laisse pas que 
de causer une certaine surprise. M. Michiels n'est-il 
pas Belge de naissance? n'est-il pas resté Belge, quoi 
qu'il en ait, quoi qu'il en dise, par son style, par sa 
manière d'écrire? D'où vient donc cette implacable 
rancune? Les érudits de Bruxelles ou d'Anvers n'au- 
raient-ils pas témoigné à l'historien de la peinture fla- 
mande toute la déférence à laquelle il prétendait? Il 
y a évidemment quelque raison de ce genre pour que 
M. Michiels ait gardé à ses compatriotes cette féroce 
animadversion. Et pourtant il ne peut dissimuler son 
origine! Ouvrez Iç livre et vous la reconnaissez immé- 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



159 



diatement à la prétention, à l'emphase, au mauvais 
goût du style. Et encore serait-ce faire un bien mau- 
vais compliment à la Belgique, qui adonné naissance 
à tant de bons livres écrits simplement. Beaucoup de 
Belges fort instruits savent raconter sobrement et 
non sans une certaine élégance ce qu'ils ont appris. 
M. Michiels pourrait, avec avantage, prendre exemple 
sur eux. 

L'illustration est formée de deux séries différentes : 
d'un côté cinq eaux-fortes de Van Dyck, reproduites 
par les admirables procédés de M. Amand Durand, 
nouveau tirage des planches publiées naguère par cet 
éditeur, avec un texte de M. Duplessis. 

Quant aux gravures imprimées dans le texte, les 
meilleures viennent de VHistoire des peintres ; les au- 
tres sont des réductions, par un des nouveaux procé- 
dés en faveur aujourd'hui, des plus fameuses plan- 
ches de Bolswert, Pontius, Vorsterman. Ainsi rédui- 
tes, ces belles planches perdent tout leur accent; elles 
paraissent grises, ternes, lourdes. 

Le livre n'a pas de tables, pas même une simple 
récapitulation des chapitres; c'est une grave omission, 
car l'ouvrage paraît inachevé. Malgré de trop nom- 
breuses incorrections et des noms propres estropiés, 
on peut louer la beauté de l'impression, sortie des 
presses de M. Crété, de Corbeil, et le luxe du papier. 
Quel jugementd'ensemble porter sur ce livre, annoncé 
avec grand fracas comme devant renfermer tant de 
choses nouvelles, inattendues, surprenantes? Il est 
arrivé ici ce qui se produit si souvent en pareille 
occurrence : la montagne a tout simplement accouché 
d'une souris. l. v. 



Florence, par Charles Yriarte. Paris, Rothschild. 
2 vol. in-S". — Prix: 60 fr. 

L'éditeur Rothschild nous a habitués aux beaux 
livres, et l'on n'a pas oublié la superbe édition de 
Venise, par Yriarte, publiée il y a peu d'années. Flo- 
rence est le digne pendant de la Venise dont nous 
parlons; l'on sait le rôle que cette ville a joué dans 
l'histoire de la civilisation, son influence considérable 
dans les sciences, les lettres et les arts, et sa supério- 
rité incontestée dans toutes les ville d'Italie. 

M. Charles Yriarte a fait une monographie très 
brillante de cette ville. L'auteur prend naturellement 
pour base la chronologie; il suit pas à pas le dévelop- 
pement intellectuel, et après avoir exposé à grands 
traits l'histoire générale, il nous fait assister aux lut- 
tes du XIII* siècle; déjà le travail d'élaboration du 
grand œuvre a commencé; il ne sera jamais arrêté par 
tant de dissensions : la fleur de la Renaissance croît 
dans le sang, elle s'y développe, elle prend ses vives 
couleurs; elle s'épanouira dans toute sa beauté quand 
sonnera la première heure du xv"^ siècle. 

A mesure que se fait le mouvement, l'écrivain étu- 
die chacun des précurseurs et nous présente à la fois 
son portrait littéraire et son portrait plastique retrou- 
vés par les plus patientes recherches. Le livre se déroule 
ainsi siècle par siècle; nous voyons disparaître la ci- 
vilisation étrusque et sur l'art romain se greffer l'art 



chrétien; puis, de ces ruines renaît l'art des Pisans et 
des Siennois; le Dante se lève comme un astre qui 
répand une vive lumière, et tour à tour apparaissent 
Giotto, Cimabué, Pétrarque, Boccace, Bonaccorso 
Pitti, Dino Gompagni ; c'est déjà le xiv<= siècle. Le 
xv" verra réunis autour de Cosme le Vieux et de Lau- 
rent le Magnifique, Marcile Ficin, Politien, Pic de la 
Mirandole, Rinuccini, les Acciaioli, Landino, Brunel- 
leschi, Michelozzo Michelozzi, Donatello, Léon 
Battista Alberti^ Benozzo Gozzoli, Botticelli Phomme 
rare, le doux Desiderio da Settignano, le tendre Mino, 
les Rossellini, Lippi, Masacio, Fra Angelico, l'ardent 
Savonarole. Léonard de Vinci vient de naître; Michel- 
Ange, a l'homme aux quatre âmes », fortifie Florence et 
la défend contre Charles-Quint : effort immense de la 
nature, il ferme le cycle d'or avec Cellini le Bretteur, 
Baccio Bandinelli son rival envieux, et l'Ammanati, 
turbulent et empreint de décadence, mais grandiose 
encore au palais Pitti et au Ponte San Trinita. Jean 
de Bologne, l'infatigable et le robuste, donnera la 
"main à Pierino da Vinci, à Vincenzio Danti, Lorenzi 
Stoldo et Paul Ponce : mais le soleil se couche et la 
décadence va venir avec les derniers Médicis : à Lau- 
rent le Magnifique et au Vieux Cosme ont succédé 
les Ferdinand et les Gaston, 

Ce n'est pas tout Florence, sans doute, car Florence 
est un monde, et il faut faire un choix dans ce prodi- 
gieux ensemble; mais c'est l'àme de la grande ville 
avec les trois plus beaux siècles de son histoire, son 
peuple de statues, ses musées en plein air, ses 
bronzes, ses médailles, ses fresques, ses tableaux et 
ses manuscrits; avec sa pensée sans cesse en ébulli- 
tion qui se répand sur le monde et enfante partout la 
civilisation. — Il faut beaucoup aimer Florence et 
l'étudier sans cesse; si elle disparaissait de la surface 
du globe, les archives de la pensée humaine auraient 
perdu leurs titres, et la race latine moderne serait en 
deuil de ses aïeux. 

M. Charles Yriarte a fait là preuve d'immense 
savoir et de sens très judicieux : le travail auquel il 
s'est livré est digne d'un bénédictin, mais il convient 
de féliciter aussi M. Rothschild qui a orné ce splendide 
ouvrage de près de 5oo gravures et planches dont 
56 imprimées en noir sur papier très fort ou en 
couleur hors texte. 

Nous recommandons Florence à tous les artistes 
et littérateurs, à tous les amoureux du beau et du 
bon, V. L, 

Mémorial des abbesses de Fontevrault issues 
de la maison royale de France, accompagné de 
notes historiques et archéologiques par Armand 
Parrot. i vol. gr. in-i8 de igo pages. Planches- 
Paris, Picard, 1880. 

A notre époque d'universelle curiosité rien de ce 
qui peut éclairer un point quelconque de l'histoire 
n'est indifférent aux érudits. On recherche surtout 
les documents d'un caractère pour ainsi dire privé, 
et qui, en cette qualité, dévoilent tout un côté caché 
des événements que plusieurs raisons font désirer 



160 



LE LIVRE 



connaître. C'est pourquoi nous ne craignons pas 
d'assurer une heureuse fortune à la nouvelle publica- 
tion de M. Parrot. Elle vient au moment le plus 
favorable et Fintérêt qu'elle présente ne saurait être 
contesté. 

Rédigé par quelques moines de l'abbaye, en effet le 
mémorial dont nous parlons n'est autre chose qu'une 
sorte de journal où les événements sont consignés 
sans fard, au fur et à mesure de leur apparition; aussi 
peut-on y suivre pas à pas le double travail de trans- 
formation qui de l'entrée de Renée de Bourbon, 
en 1421, à la mort de Louise de Bourbon-Lavedan, 
en i63j, s'accomplit à Fontevrault. Comme il arrive 
souvent dans les institutions monastiques, l'abandon 
de la règle avait été promptement suivi d'un certain 
désarroi dans l'administration temporelle. Les bâti- 
ments négligés tombaient en ruine, et il fallait songer 
à les reconstruire en même temps que toutes les 
mesures étaient prises pour opérer une sage réforme. 
Renée de Bourbon, d'ailleurs, commença par donner 
l'exemple et, trait caractéristique, c'est du produit de 
sa vaisselle d'argent généreusement sacrifiée que fut 
payée la construction du grand mur de clôture qui 
était devenu si nécessaire. Quoi qu'il en soit, plus 
d'un siècle s'écoula avant de pouvoir atteindre le 
résultat cherché; or quatre générations d'abbesses 
dépensèrent leur activité dans des luttes incessantes 
contre des religieux et des religieuses, qui ne se sou- 
mettaient un instant que pour avoir l'occasion de se 
révolter à nouveau bientôt après. Il est même certain 
que sans l'appui du bras séculier jamais l'ancienne 



règle n'eût pu être rétablie à Fontevrault; le mémo- 
rial nous fournit sur ce point de curieux détails que 
les historiens de l'avenir ne manqueront pas d'uti- 
liser. 

En second lieu, rien n'est plus facile que de dater 
maintenant avec exactitude chacune des parties de 
l'abbaye. Nous savions, par exemple, que le côté 
ouest du grand cloître, dont la construction, suivant 
M. Célestin Paris, appartiendrait au xvii" siècle, a 
été élevé de 1548 à i55i, sous l'abbesse Louise de 
Bourbon; que la salle capitulaire, au moins dans son 
gros œuvre, était terminée en lôSg, puisqu'à cette 
époque on travaillait déjà au dortoir placé au-dessus. 
Quant aux noms d'artistes qui sont, de nos jours, 
l'objet de recherches si étendues, leur nombre n'est 
pas seulement très restreint, mais tous figurent 
encore depuis longtemps sur les listes que nous pos- 
sédons. 

Enfin, comme l'indique le titre, le mémorial de 
Fontevrault est accompagné de nombreuses notes 
historiques et archéologiques, qui pour la plupart, ne 
laissent rien à désirer. L'auteur connaît très bien la 
bibliographie de son sujet et les renseignements qu'il 
donne sont puisés généralement aux meilleures 
sourees. C'est pourquoi il nous est d'autant plus sen- 
sible de ne voir aidé nulle part le beau travail de 
M. L. Courajod sur les tombeaux des Plantagenets. 
L'occasion de le faire n'a cependant pas manqué à 
M. Parrot, qui en deux endroits parle de ces remar- 
quables monuments. l. p. 



BELLES-LETTRES 



ROMANS 

En Ménage, par J.-K. Huysmans. Paris, Charpentier. 
In-i8. — Prix : 3 francs 5o. 

Dans la petite chapelle de M. Zola, M. J.-K. Huys- 
mans est un des premiers officiants. S'il suit les 
traditions du maître, même s'il les exagère, il ne le 
fait pas aveuglément et apporte dans sa manière une 
personnalité d'écrivain qu'on ne saurait nier tout en 
désapprouvant le rendu. — M. Huysmans n'a pas cette 
puissance de piocheur, cet entraînement de bœuf à la 
charrue, ce talent même si l'on veut qu'on trouve 
dans l'œuvre de M. Zola; mais, par contre, il a plus 
de vécu, plus d'idées d'art, plus de jeunesse cahotée, 
plus de documents sortis de lui-même que l'auteur 
de Nana. — lia plus vu qu'on ne lui a fait voir, il a 
touché comme saint Thomas, et ce romantique d'hier 
s'est converti au naturalisme d'aujourd'hui, appor- 
tant dans ses convictions nouvelles quelques-unes des 
bonnes qualités de ses adorations d'autrefois. 



En ménage est donc un livre qui se ressent de la 
dualité de l'écrivain, — on ne saurait voir là qu'une 
série de photographies littéraires très exactes, reliées 
par une mince affabulation. — Le jeune littérateur 
André est sganarellisé par sa femme, la quitte, 
reprend sa vie de garçon, revient aux anciennes maî- 
tresses, aux amours de passage, sent son impuissance 
et le vide de son être, et retourne un jour à sa 
femme comme il est revenu à des collages vagues et 
désabusants. C'est peu de chose, on le voit; mais cette 
pauvreté de canevas importe peu à l'auteur qui dresse 
-on objectif de photographe sur tout ce qu'il voit et 
que nous voyons tous les jours, et il nous faut, bon 
gré mal gré, contempler cet album de provincial aussi 
ennuyeux que la réalité nue; — en toute franchise 
M. Huysmans n'est qu'un croquiste de natures mortes, 
— c'est la chair et non l'esprit de piètres héros qui 
parle, et dans la note même qu'il veut nous montrer, 
nous préférerons toujours Aristide Froissart, le mer- 
veilleux chef-d'œuvre de Gozlan, tout fourmillant 
de vie et d'esprit, aux lents abrutissements du Desge- 
nais Cyprien et d'André, ce romantique crevé sans 
apparence de caractère ou d'originalité. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



161 



Qu'on lise néanmoins cette manière de roman qui, 
selon nous, est plus sincère que les dernières œuvres 
de M. Zola. — Puisse cette opinion être agréable à 
M. Huysmans, dont toute l'ambition se borne peut- 
être à chausser les souliers éculés de son chef de tile! 
— Pour tous les amis du naturalisme, En ménage sera 
évidemment une œuvre remarquable et applaudie, 
un chef-d'œuvre d'optique; pour nous, cette littérature 
marque zéro au thermomètre des belles-lettres, car, si 
jamais un Edison quelconque inventait une machine 
à décrire, une daguéréotypie de la rue et des bouges, un 
phonographe spécial, l'art de MM. Huysmans et con- 
sorts cesserait d'être, comme cessero-nt d'être la gravure 
sur bois ou le métier de taille-doucier, grâce aux 
progrès de l'héliogravure qui nous débarrassera à 
jamais des maladresses de l'interprétation. — Toute 
littérature qui part de l'œil et non du cerveau ou du 
cœur n'est pas plus une littérature, que la sténogra- 
phie n'est un style. l. d. v. 



Le roman d'une bourgeoise, par Gabriel Guil- 
lemot. Paris, Charpentier, 1881. Un volume in- 18 
Jésus. — Prix : 3 fr. 5o. 

Bien que nous racontant, avec certains sous- 
entendus qui trahissent ses préférences politiques, 
l'histoire d'un pauvre brave bourgeois injustement 
compris parmi les forcenés de la Commune et envoyé 
comme tel à Nouméa, Gabriel Guillemot a su éviter 
l'écueil où viennent se briser les romans de son ami 
Henri Rochefort. — Il est vrai aussi que l'auteur du 
Roman d'une bourgeoise n'a pas eu à supporter les 
souffrances ni à subir l'exil qui peuvent avoir aiguisé 
les rancunes et aigri l'esprit de l'auteur de VÉvadé. 

L'œuvre que nous venons de lire n'est pas une 
œuvre banale, un simple roman de grosses aventures 
ou, comme on dit, d'imagination : c'est une étude de 
mœurs, à laquelle je ferai seulement le reproche de 
rester trop superficielle, de ne pas suffisamment 
creuser un sujet extrêmement intéressant et trouvé. 
Il y avait là une mine précieuse pour l'observateur 
consciencieux, le chercheur obstiné, et si Gabriel 
Guillemot a fait çà et là des trouvailles heureuses, il 
a négligé de riches filons en voulant aller trop vite, en 
ne fouillant pas assez. Quoi qu'il en soit, son livre est 
littéraire, qualité trop rare aujourd'hui où tout se fait 
à la vapeur et où le nombre de lignes est plus re- 
cherché par les écrivains que la qualité et la préoc- 
cupation du style. 

Sous un titre très simple, mais qui dit cependant 
tout, l'auteur a condensé un draine vibrant, plein 
d'émotion, de chaleur et de vie intense. La passion y 
est chaude sans excès et les tableaux amoureux restent 
suffisamment sobres pour plaire sans froisser. Il y a 
quantité de pages intéressantes et pouvant presque 
servir de documents historiques : on sent que l'écri- 
vain a vu et peint d'après nature. — L^ personnage 
de Gelussot, bien traité, se détache et finit par attirer 
à lui toute la sympathie, étant mis en relief par les 
autres héros du drame; la femme Henriette Gelussot, 
très vraie, très nature"; l'amant Lucien, d'une excel- 
BIBL. MOD. — ni. 



lente tenue, et les figures accessoires se mouvant à 
leur plan. 

Il y a dans ce roman des qualités très réelles, qui 
dénotent un romancier et un romancier scénique, 
malgré les trop fréquents relâchements du style et le 
débraillé facile de certaines phrases. Un peu plus 
d'étude et de correction et M. Gabriel Guillemot 
tiendra une place honorable parmi les romanciers 
qui se donnent la peine d'écrire leur langue. 

La Maison Schilling par E. Marlitt, traduit de 
l'allemand par M'"" Emmeline Raymond. Paris, Fir- 
min-Didot et C'% 1881. Deux volumes in-i8 jésus. 
— Prix : 5 fr. 

\imc Emmeline Raymond vient d'enrichir la 
Bibliothèque des mères de famille d'un nouveau 
roman, en traduisant de l'allemand la dernière œuvre 
de Marlitt, J-r. Maison Schilling. Ce sont deux gros 
volumes d'un intérêt qui ne languit pas et d'une 
action fort émouvante. Il n'est pas douteux que cette 
nouvelle publication obtienne le succès mérité des 
autres romans traduits de l'allemand par M™* Emme- 
line Raymond, comme par exemple la Petite Princesse 
des Bruyères, enfin de la collection choisie et si nom- 
breuse des œuvres de l'éminente rédactrice de la 
Mode illustrée. 

Nous n'avons pas besoin déconseiller à nos lectrices 
un livre que le nom seul de la traductrice suffit à 
désigner comme une œuvre de haute moralité, en 
même temps qu'elle est d'une très riche et très dra- 
matique imagination. «Ce serait déflorer l'œuvre de 
M""= Raymond que de la raconter ou d'en donner des 
extraits insuffisants. 



Madeune de Féronni, par Edgar Monteil. Paris, 

Charpentier, 1880. Un volume in-r8 jésus. — 
Prix : 3 fr. 5o. 

Malgré l'exaltation voulue et l'enragée politique 
de son sujet. Madame de Féronni serait un livre au- 
dessus de l'ordinaire, sans les mots orduriers et 
inutiles dont son auteur semble l'avoir emaillé à 
plaisir. On peut parler de tout, tout raconter, sans 
salir son style; il est possible de peindre les perver- 
sions les plus inouïes, les désordres les plus bas sans 
pour cela tremper sa plume dans la boue. 

Ici il s'agit du second Empire, de l'existence folle 
et effrontée des grandes dames de la cour, des crimes 
sanglants et des honteuses débauches des Tuileries. 
Dans certaines parties de son roman-pamphlet Edgar 
Monteil a su trouver de beaux cris, des phrases qui 
cinglent comme des coups de fouet, de nobles indi- 
gnations. Son héroïne n'est pas une figure commune; 
elle intéresse comme une martyre, cette femme pure, 
cette épouse sans taches, traînée de force par son 
mari aux orgies que président les souverains : on 
souffre de ses souffrances et l'on se passionne pour 
cette pudeur que tout menace, que tout attaque et 
essaye de faire tomber. La lutte de cette femme, seule 
honnête dans ce milieu infâme, et réduite pour sauver 

11 



1C2 



LE LIVRE 



son honneur à se défigurer avec du vitriol, a sa gran- 
deur. 

Marchant sur les brisées d'autres romanciers, 
dont il n'a malheureusement pas l'envergure et le 
souffle puissant, Edgar Monteil, en reconstituant le 
monde disparu de l'Empire tombé à Sedan, a tracé 
un croquis (à peine indiqué de quelques-uns des 
familiers de Napoléon III. Mais le talent et la vigueur 
ont absolument fait défaut à l'auteur, malgré le soin 
pris par lui de mettre des noms fort transparents et 
de raconter des aventures connues de tous : il n'a pu 
qu'effleurer et dessiner d'un trait indécis ces figures 
acquises à l'histoire. L'étude s'arrête à mi-chemin, là 
où il eût fallu la virulence d'un Juvénal, la sobre 
autorité d'un Tacite. 

En dépit de grands défauts Madame de Féronni 
aura ses lecteurs et ses lectrices ; je ne puis cependant 
m'empêcher de faire mes réserves à l'égard de ces 
dernières, en les mettant en garde contre les grossiè- 
retés de langage de tous ces grands de la cour impé- 
riale, grossièretés qui ne seraient pas déplacées dans 
la bouche de laquais ou de palefreniers. M. Edgar 
Monteil n'a-t-il pas poussé un peu loin la haine 
politique en prêtant une langue aussi ignoble à des 
ennemis de ses convictions? — Le trait, dans ce cas, 
tourne à la charge. C'est le défaut capital d'une œuvre 
pleine de qualités. — Je la trouve cependant supé- 
rieure aux deux premières parties de la trilogie faite 
par M. Monteil et dont Madame de Féronni est la 
dernière. 

Dom Manuel, par A. Monchanin. Paris, Paul Ollen- 
dorfl', i8Si. I vol. in-i8 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o. 

Le nouvel ouvrage de M. Monchanin est une 
curieuse étude, où l'on voit passer les figures connues 
de Léonora Galigaï et de Concini, de Marie de Mé- 
dicis, enfin de plusieurs autres personnages histo- 
riques. — Bien écrit, d'une facture aisée, le roman 
est intéressant malgré son allure bizarre et ambiguë. 
Il y a certains passages qu'il faut relire deux fois 
pour en bien saisir le sens; il semblerait que l'auteur, 
extrêmement préoccupé de la redoutable congrégation 
des jésuites qui rampe souterrainement à travers tout 
le volume, ait emprunté à la société de Jésus sa 
marche mystérieuse et subi l'influence de ceux qu'il 
voulait étudier et dévoiler. Le mort saisit le vif; le 
cadavre [perinde ac cadaver) se glisse dans la peau 
du vivant ! 

Les figures énigmatiques de dom Manuel et de son 
séide le juif Zabulon sont bien tracées; le romancier 
les soigne avec amour. En somme, c'est une lecture 
pleine d'intérêt et vivement recommandée aux lec- 
teurs, habitués à trouver plus d'un bon volume dans 
la collection choisie de l'éditeur de M. Monchanin. 

Nadiège, par A. DE Lamothe. Paris, Blériot, 1881. 
I vol. in-i2 Jésus. — Prix : 3 fr. 

Après une formidable liste de volumes donnée 
par le catalogue Blériot, M. de Lamothe soumet au 
public une dernière œuvre, relative au nihilisme et 



relatant, au milieu d'événements assez intéressants^ 
toutes les tentatives récemment faites contre le czar 
et ses grands officiers. — Nous assistons particuliè- 
rement, avec de curieux détails, à l'attentat de Moscou, 
sur la ligne du chemin de fer et à l'épouvantable 
explosion du Palais d'hiver. 

L'allure rapide et passionnante du roman le fait lire 
comme une œuvre de pure imagination. Je ne dirai 
rien du style, l'auteur me paraissant s'attacher plus 
à l'intérêt du fait lui-même qu'à la façon dont il peut 
être présenté au lecteur. Il y a dans ce livre d'émou- 
vantes figures, dont un grand écrivain eût sans doute 
tiré un merveilleux parti. Ici il faut nous contenter 
d'un roman qui, malgré de graves défauts, a le talent 
d'amuser et d'attacher : c'est ce qui assurera de nom- 
breux lecteurs à la Sibérienne Nadiège. 

Lettres de femmes, par M™* Alix d'Artigues. 
Paris, Charpentier, 1881. i vol. in-i8 Jésus. — 
Prix : 3 fr. 5o. 

Bien qu'en général j'aie une méfiance préventive 
contre les romans sous forme de lettres, je n'ai pu 
ouvrir le livre de M"" d'Artigues sans me sentir 
immédiatement empoigné par la libre envolée de ses 
Lettres de femmes et la correction de ses phrases. 
Bien plus, l'intérêt y est, un intérêt grandissant à 
mesure qu'on lit. Je me préparais à parcourir le 
roman, mal disposé en sa faveur par son titre même; 
je l'ai lu et j'en suis ravi. — Curieux et très amusant, 
cet échange de lettres entre une républicaine libre 
penseuse et une légitimiste cléricale, avec son court 
aperçu de l'exécution des décrets et de l'expulsion des 
congrégations non autorisées. 

Divorcés, par Raoul de Navery. Paris, Blériot, i88i. 
I vol. in-i2 Jésus. — Prix : 3 fr. 

En racontant l'histoire lamentable de deux époux 
divorcés et de leur fille qui, emmenée par son père, 
croit pendant longtemps sa mère morte, Raoul de 
Navery a fait un éloquent plaidoyer contre le 
divorce et voté par avance avec la majorité de la 
Chambre qui vient de le repousser. Toute question 
judiciaire ou morale à part, le roman Divorcés est 
fort intéressant et son action, vivement enlevée, ne 
fait pas languir l'attention. Partisan où non du 
divorce, on peut le lire de confiance, en réservant 
une opinion qu'il n'entame pas; il se contente d'amu- 
ser, c'est beaucoup, c'est tout! 

Les Vietix de la vieille, par Erckmann-Chatrian. 

Paris, Hetzel. i vol. in-i8. — Prix : 3 fr. 5o. 

Ce roman, inédit en librairie, d'Erckmann-Cha- 
trian, a fait une vive sensation dans la Revue desDeux 
Mondes. C'est, du reste, une habitude prise à l'égard 
de ces écrivains. Un succès qui n'a rien d'une vogue 
due aux circonstances du jour a, depuis vingt ans, 
accueilli chacun de leurs ouvrages. Celui-ci est un 
tableau, peint avei; une puissance et un relief extraor- 



I 



i\ 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



163 



dinaires, de la vie des anciens soldats du premier i lument identifiés, eux, avec les types tracés d'un 



empire à la fin de la Restauration. Les caractères des 
divers personnages s'y déploient dans une série de 
scènes typiques, les unes comiques, les autres tou- 
chantes, enlevées de ce style net et vibrant que l'on 
connaît. Un souffle patriotique anime les pages de ce 
livre tout plein des traditions de l'honneur militaire 
et de la religion du drapeau. 

Le baron de Kœnig, par Jacques de Fontenelle. 
Paris, Blériot, i8Si. i vol. in-12 jésus. — Prix : 
3 fr. 

Ce court roman, relatif aux espions prussiens et à 
la guerre de 1870-1871, est un assez étrange imbro- 
glio, d'une écriture très lâchée et qu'on feuillette 
machinalement sans s'arrêter. Il nous faudrait des 
travaux plus importants et plus laborieux pour juger 
l'écrivain qui porte un nom si illustre. Pour le baron 
de Kœnig, il n'y a à en dire ni bien ni mal; c'est 
incolore. g. t. 



THEATRE 

L'Assommoir, drame en cinq actes et neuf tableaux, 
par MM. Busnach et Octave Gastineau, avec une 
préface de M. É. Zola et un dessin de G. Clairin. 
I vol. in-i8, G. Charpentier, éditeur. — Prix : 2 fr. 5o. 

M. Zola se déclare bien à l'aise pour parler de 
VAssommoir, car, dit-il, il n'a autorisé les auteurs à 
tirer un drame de son roman, qu'à la condition 
absolue de n'avoir à s'occuper en rien de la pièce. Et 
il ajoute qu'elle lui est donc étrangère et qu'il peut 
la juger avec une entière liberté d'appréciation. En 
est-il bien sûr ? Et n'a-t-il pas pour le drame extrait 
de son magnifique roman des entrailles quasi-pater- 
nelles? 

Supposez que le drame soit tombé, ce qui était fort 
possible, il est hors de doute que M. E. Zola — et je 
ne saurais l'en blâmer — aurait accusé MM. Busnach 
et Gastineau d'avoir motivé cette chute par leurs con- 
cessions à la convention théâtrale, et il se serait écrié 
que le spectateur n'en voulait plus, de cette convention 
et que si les auteurs avaient fait du naturalisme pur, la 
destinée de VAssommoir eût été tout autre. Cette asser- 
tion aurait eu besoin de preuves ; mais moi, qui ne suis 
pas naturaliste, je l'accepte carrément comme vraie. 
Oui, si M. Zola avait voulu lui-même mettre à la 
scène « la déchéance d'une famille ouvrière, le père et 
la mère tournant mal, la fille se gâtant par le mauvais 
exemple », et s'il avait travaillé cette matière, en s'ai- 
dant des riches documents que lui fournissait son 
roman, nous aurions eu une pièce neuve, d'un intérêt 
puissant, d'une conception hardie, une œuvre enfin; 
tandis que, malgré l'immense succès qu'il a eu, VAssom- 
moir de MM. Busnach et Gastineau n'est qu'un vul- 
gaire mélo où se trouvent de ci de là quelques bons 
morceaux, comme le premier tableau par exemple, et 
dont le succès a été dû en grande partie au comique 
archi-usé de Mes-Bottes et au jeu des acteurs abso- 



maniere si vivante par le romancier. 

Rien n'est plus poncif que la Virginie du drame et 
que le Lantier. M. É. Zola prend soin de nous dire 
qu'il n'aime guère cela. Je le crois bien!.. Il n'est pas 
nécessaire d'avoir sucé le suc de la doctrine natura- 
liste pour avoir cette répulsion. Mais, comme M. Zola 
l'avoue lui-même, toute la pièce est dans le double 
ressort dramatique résultant de la modification, — 
que dis-je? dans l'oblitération des deux caractères, il 
s'ensuit que la pièce est mauvaise au point de vue 
artistique, si elle a été bonne au point de vue pécu- 
niaire. 

Après cet aveu, M. Zola considère cependant l'As- 
sommoir comme un triomphe des idées qu'il défend. 
Ah! par exemple, elle est un peu dure à digérer, cette 
plaisanterie-là. Je considère, moi, que la doctrine du 
naturalisme au théâtre n'a pas fait un pas, ce qui ne 
veut pas dire que je la trouve ridicule ou inacceptable. 
Parce que plusieurs tableaux reproduisaient, avec une 
certaine fidélité, le milieu réel où doit se passer le 
drame, parce qu'on a représenté un lavoir exact, ou 
à peu près, un assommoir exact, et que les costumes 
étaient exacts, M. Zola part de là pour dire que le 
naturalisme a triomphé. Mais dans combien de pièces 
la mise en scène n'avait-elle pas été déjà calquée sur 
la vie ? Je me souviens d'une exécrable comédie du 
Gymnase, Nounou, où le quatrième acte se passait dans 
une cuisine dont les accessoires, les meubles avaient 
l'air de sortir de la Ménagère, et dont le décor était 
scrupuleusement exact. C'est là un effet de curiosité, 
obtenu à peu de frais, et sans que l'art y soit pour 
rien, sinon l'art du décorateur et du metteur en scène. 
Tant que le naturalisme n'en sera qu'à enregistrer des 
triomphes de ce genre, la vieille convention n'aura 
rien à craindre. Mais la vérité vraie, c'est qu'un besoin 
de nouveau se fait sentir au théâtre, c'est que les 
formules anciennes sont méprisées comme un habit 
qui a trop servi, c'est qu'il faut introduire dans le 
drame, dans la comédie de mœurs, tels qu'on les 
confectionne aujourd'hui, des réformes sérieuses, 
c'est enfin que le romanesque nous déplaît lorsqu'il 
se glisse dans une œuvre qui a la prétention de re- 
présenter la vie, que ce soit dans un drame ou dans 
une comédie, du moment que les personnages sont 
vêtus comme les spectateurs et, par conséquent, sont 
sujets aux mêmes passions, aux mêmes vices, aux 
mêmes douleurs, aux mêmes événements journaliers. 
Oh! dans une pièce dite moderne, je veux, comme 
M. Zola, la suppression des sentiments de commande, 
des péripéties amenées par l'invraisemblable, les dé- 
nouements tirés à quatre chevaux, les personnages 
extra-humains. Mais, contrairement à lui, je veux 
aussi que le poète puisse créer un monde à sa fan- 
taisie, des personnages adorables et surnaturels, et 
nous emporte avec lui vers les horizons bleus sur les 
ailes de la chimère et du caprice, nous faisant oublier 
dans les délices d'un rêve enchanté les misères de 
l'existence et la lassitude du labeur quotidien. Je 
veux qu'Aristophane puisse faire les Oiseaicx, Sha- 
kespeare le Songe d'une nuit d'été et la Tempête, 



164 



LE LIVRE 



Théodore de Banville Diane au bois et François 
Coppée le Passant. 

Malheureusement, le naturalisme veut la destruction 
de tous ces poèmes adorables, et voilà pourquoi je 
ne suis pas naturaliste!.. 

Poquelin père et fils, comédie en un acte en vers, 
par M. Ernest d'Hervilly. i vol. in-i8. G. Charpen- 
tier, éditeur.— Prix : I fr. 

M. Ernest d'Hervilly, poète et concettiste français, 
vient de faire jouer son quatrième ou cinquième 
à-propos sur Molière, et, chose merveilleuse et qui 
prouve les ressources de cet esprit original , il a 
trouvé moyen de bâtir une petite comédie ingénieuse 
et charmante, ni plus ni moins que ses aînées. C'est 
un fait réel, longtemps resté inconnu, qui a servi de 
base à ce petit acte. On a découvert la preuve que 
Molière, instruit des embarras pécuniaires de son père 
et n'osant venir directement à son aide, avait usé d'un 
stratagème pour lui faire accepter son argent. Rohaut, 
le mathématicien, ami de Molière, dûment stylé par 
celui-ci, alla trouver le vieux tapissier et lui demanda 
à placer dans son commerce la somme de 10,000 livres, 
environ 5o, 000 francs d'aujourd'hui. Poquelin père 
accepta et ce prêt le sauva de la ruine. 

M. d'Hervilly a très adroitement arrangé pour la 
scène cette anecdote authentique. Je ne dirai rien des 
jolis vers qui foisonnent et qui, quoi qu'en disent et 
qu'en pensent les directeurs de théâtre, n'ont jamais 
empêché une bonne pièce de réussir, au contraire. Je 
voudrais bien en citer quelques-uns, mais la place me 
manque, et je ne puis que renvoyer mes lecteurs à la 
brochure. 

Les grands enfants, comédie en trois actes, par 
MM. Edmond Gondinet et Paul de Margaliers. 
I vol. in-i8. Tresse, éditeur. — Prix : 2 fr. 

Je ne m'explique pas trop le titre de cette comédie 
qui est, à proprement parler, une thèse contre le 
divorce. Est-ce que les auteurs ont voulu indiquer 
que tous les personnages de leur pièce sont de grands 
enfants? Dans ce cas ils ont eu raison de l'appeler 
ainsi; sinon, je ne comprends pas. Ce sont, en eiî'et 
de grands enfants que Tristan de Morangis et sa 
jeune femme Henriette, qui vivent séparés l'un de 
l'autre, on ne sait trop pourquoi, l'un avec une maî- 
tresse qui l'accompagne dans ses voyages d'artiste; 
l'autre seule, mais se faisant passer pour veuve. 
De cette donnée naissent des situations assez com- 
pliquées qui amènent le rapprochement des deux 
époux. Le drame en lui-même est peu de chose • ce 
qui est charmant, par exemple, et tout à fait digne de 
M. Ed. Gondinet, ce sont les détails exquis dont la 
pièce fourmille. Il y a des scènes d'enfants adorables. 
Un trio de Valaques traverse l'action d'une façon 
presque continue et y jette une note de gaieté très 
originale. Le prince Sardza a épousé la femme di- 
vorcée du comte Bolesco, et rien n'est plus amusant 
que la princesse entre son ancien et nouveau 



mari. Des mots bien francs et infiniment spirituels 
accentuent chaque scène. J'en veux citer un qui m'a 
bien fait rire. La princesse annonce à son mari qu'elle 
est prête à divorcer, puisque leurs caractères ne se 
conviennent plus. Le prince se pique et déclare qu'il 
n'insistera pas et, en s'en allant, il se console par cet 
aparté : « Enfin j'aurai toujours vécu avec elle qua- 
rante-cinq jours àQ plus que Bolesco!.. » 

La revanche de Raoul, comédie en un acte par 
M. Paul de Morgaliers. i vol. in-i8. Tresse, édi- 
teur. — Prix : I fr. 5o. 

Cette comédie, qui a été jouée au Vaudeville, en 
lever de rideau, avec les Grands enfants, ne dépasse 
pas la moyenne de ce genre de pièces destinées à être 
représentées devant une salle à moitié vide, le grand 
public n'arrivant que pour la pièce qui fait spectacle. 
J'imagine que M. de Morgaliers avait depuis longtemps 
dans ses cartons cette inoffensive berquinade et qu'il 
a hésité à sacrifier mieux. Je ne m'appesantirai pas 
sur ce péché de jeunesse et je ne prendrai pas mon 
grand sabre pour fendre une mouche. Cependant je 
crois qu'entre deux paravents, cette bluette doit faire 
meilleur effet que sur la scène d'un théâtre comme le 
Vaudeville. Il y a de ci de là quelques mots spirituels. 
Cela suffit dans un salon. 

La Tempête, poème symphonique en trois parties, 
paroles de MM. Armand Silvestre et Pierre Ber- 
TON. I vol. in-i8. Tresse, éditeur. — Prix : i fr. 

C'est le poème couronné au concours de la ville 
de Paris et sur lequel M. Alphonse Duvernay a com- 
posé une partition qu'on dit remarquable. Le poème, 
en tout cas, imité des Shakepeare, se distingue des 
autres œuvres de ce genre en ce qu'il est écrit dans 
une belle langue et que les auteurs n'ont pas cru 
indispensable de rimer pauvrement et de torturer 
malement la langue française, à l'instar de feu 
M. Scribe et du non moins feu M. de Saint-Georges. 
Témoin ce couplet dit par Prospero : 

Dans l'air où voltige l'abeille 
Planez sur la rose vermeille, 
Enfants des cieux, divins proscrits! 
A vous l'espace et la lumière! 
Dans votre liberté première. 
Envolez-vous, mes doux esprits ! 

Polyxène, drame antique en quatre actes et en vers 
par M. Henri Gradis. i vol. petit in-i8. C. Lévy, 
éditeur. 

Ce n'est pas drame antique, mais bien tragédie 
que devrait s'intituler cette Polyxène qui nous retrace 
les malheurs d'Hécube, l'infortunée reine de Troie. 

Qui nous délivrera des Grecs et des Troyens? 

Il y a tout l'appareil des tragédies campistronesques 
dans l'œuvre de M. H. Gradis; depuis longtemps, je 
n'avais savouré une œuvre d'un classicisme aussi 
redoutable. Je croyais qu'après les admirables Éryn- 



I 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



165 



nies de Leconte de Lisle (qu'il me pardonne de sup- 
primer le mot monsieur devant son nom), il n'était 
plus permis de faire parler à des Grecs ou à des 
Troyens une langue aussi pauvre et aussi incolore. 
Je retrouve dans cette tragédie le généreux trépas, 
les corps sanglants et souillés de poussière, l'àme 
sensible, etc., et les rimes indigentes, et les chevilles 
atroces, et les mots impropres, et les termes abstraits 
chers aux auteurs tragiques dont la tradition semblait 
s'être conservée chez le seul Henri de Bornier. 

Oh! cachez-moi, profondes nuits!.. 

Mais non, M. Gradis est de cette école. Je ne lui en 
fais pas mon compliîhent. 

Le vin gai, monologue en vers par M. Ed. Delan- 
NOY, du ^Vaudeville, i broch. in-i8. P. OllendorfF, 
éditeur. — Prix : i fr. 

Le Vaudeville compte plusieurs comédiens au- 
teurs, -entre autres MM. Pierre Berton et Ed. Delannoy. 
Celui-ci a composé un monologue d'une centaine de 
vers qui ne manque ni d'originalité ni de comique. 
Ah ! dam ! ce ne sont pas des vers de poète ! Mais, dits 
par l'auteur, je suis certain qu'ils feront rire les audi- 
teurs : c'est tout ce qu'a voulu M. Delannoy. 

Le mannequin, comédie en trois actes, par MM. Pierre 
GiFFARD et Philbert Bréban. I vol. in-i8. Tresse, 
éditeur. — Prix : i fr. 

Ce mannequin est, paraît-il, une jeune femme 
que les grands couturiers choisissent, sur le patron 
de la Vénus Callipyge, pour essayer sur elles leurs 
costumes à effet. Mais il paraît, du moins MM. Gif- 
fard ec Bréban nous l'affirment, que le susdit manne- 
quin s'engage à rester sage, sous peine d'un dédit 
énorme, afin que ses formes exquises ne s'oblitèrent 
pas à Fuser. De là le point de départ de leur pièce. Ce 
vaudeville à imbroglios a dû les trois quarts de son 
succès, car il en a eu du succès, au deuxième acte qui 
se passait chez un Worth quelconque, et où il se 
faisait une grande exhibition de toilettes féminines. 
D'ailleurs assez gai, bien qu'un peu cru parfois. 

L'article 7, comédie en trois actes par MM. Louis 
Bataille et Henri Feugère. i vol. in-i8. Tresse, 
éditeur. — Prix ; i fr. 

Pourquoi encore comédie? Varticle 7 est un 
gros, un très gros vaudeville joué à l'Athénée par le 
compère Montrouge et sa femme. Je n'ai pas besoin 
de dire que le célèbre article 7 que le sénat a refusé 
de voter n'est pour rien dans l'affaire. C'est l'article 7 
d'un testament qui constitue une rente viagère de 
5o,ooo francs à un jeune homme muni de. créanciers. 
Ces créanciers se constituent les gardiens de la vie 
d'Hector, espérant être payés. Et voilà la pièce qui 
part. Ça ne manque pas de gaieté, mais c'est diablement 
raide à avaler. Il paraît que le public n'a pas fait la 
grimace, puisque la pièce a eu cent représentations. 



Qu'est-ce que cela prouve? Que le public n'est pas 
bégueule... à l'Athénée. 

Quarante-cinq francs pour neuf jours, comédie 
en un acte par MM. Philbert Bréban et Pierre 
Thomy. i vol. in-i8. Tresse, éditeur. — Prix : i fr. 

Quarante-cinq francs pour neuf jours, c'est, paraît- 
il, le prix que les sages-femmes demandent pour 
donner leurs soins aux femmes en couches. La scène 
se passe chez une prêtresse de la déesse Lucine. (Hein ! 
quelle périphrase! Soyez heureux, monsieur Gradis!) 
Je vous laisse à penser les quipropos salés qui défilent 
sous les yeux du spectateur pendant la durée de celte 
comédie. Pourquoi comédie? 

( 
L'Emeute, pandémonium en cinq actes et en vers 

par Satan, i vol. in-S", imprimé par Pillet et Du- 
moulin. 

Le titre de cet étrange opuscule est des plus 
bizarres. 11 y a même un sous-titre ainsi conçu : Fous, 
folles, bavards, dupes, ignares, candidats à Véchafaud. 
La liste des personnages ne manque pas non plus de 
bizarrerie. Il y a le citoyen Insulse, le citoyen Exifi- 
plat, la citoyenne Eauclaire, la citoyenne Michel- 
Ange, etc. C'est d'ailleurs absolument incompréhen- 
sible en même temps que parfaitement réactionnaire. 
Il y a cependant, par-ci par-là, quelques passages où 
l'on rencontre, sinon des choses bonnes, du moins 
quelques éclairs de sens commun et alors, ô puissance 
de la vérité ! le vers de M. Satan prend un certain 
relief, une tournure assez particulière. Mais on re- 
tombe bientôt dans de plates insanités qui n'ont 
même pas le mérite de l'extravagance. Et cela dure 
pendant 140 pages. Dieu vous bénisse, monsieur 
Satan ! 



Fantoches d'opéra, par M. J.-E. Laglaize. Préface 
par Ch. Monselet. Dessins de Ludovic, i vol. in-i8. 
1 resse, éditeur. — Prix : 3 fr. 

M. Laglaize a, paraît-il, été directeur de théâtres 
d'Italie, d'Espagne et de France. Il connaît la matière, 
qu'il traite avec infiniment d'esprit et d'observation. 
Quel monde prête plus d'ailleurs au ridicule que ces 
fantoches, comme les appelle M. Laglaize, qui sont 
les chanteurs d'opéra! On les couvre de gloire, d'hon- 
neur et d'argent. Couronnés par ci, tabatières enrichies 
de diamants par là, invitation chez les grands de ce 
monde, que sais-je ? Aucun triomphe ne leur manq,ue. 
11 fallait que le sifflet de la moquerie se fît un peu 
entendre aux oreilles de ces gosiers bouffis d'orgueil. 
M. Laglaize les reconduit, comme on dit en argot de 
théâtre j avec quelle cruauté! vous le verrez si vous 
lisez son livre; et vous le lirez quand ce ne serait 
qu'à cause de la très amusante préface de Monselet... 
du Monselet de derrière les fagots. a. d'à. 



16G 



LE LIVRE 



BIBLIOGRAPHIE. — MELANGES 

CRITIQUE ET ÉTUDES LITTÉRAIRES 



Étude bibliographique et littéraire sur le 
Satyricon de Jean Barclay, par Jules Dukas. 
Paris, chez Léon Techener. 1880. In-8'' de 91 pages 
et un feuillet d'errata. Imprimé à Chartres, chez 
Durand frères. 

On connaît notre prédilection pour les études de 
bibliographie spéciale et l'on a pu remarquer que 
nous n'avons jamais manqué d'applaudir aux essais 
de ce genre, même quand ils laissent encore beau- 
coup à désirer: on ne s'étonnera donc pas de nous 
voir apprécier de la façon la plus élogieuse le travail 
si intéressant, si consciencieux, si réussi que nous 
offre M. Jules Dukas. 

La plupart des amis des livres connaissent de répu- 
tation le roman de J. Barclay; beaucoup le possèdent; 
bien peu l'ont entièrement lu : c'est cependant une 
œuvre remarquable à plus d'un titre et surtout remplie 
de particularités cutieuses sur les hommes et sur les 
mœurs au commencement du xvii^ siècle. 

Le travail de M. J. Dukas peut se diviser en deux 
parties: l'une, bibliographique et littéraire; l'autre, 
purement bibliographique. 

Sans refaire la bibliographie détaillée de son auteur, 
M. Dukas retrace à grands traits les circonstances 
principales de sa vie et rectifie en passant maintes 
erreurs des précédents biographes, notamment quand 
il établit bien nettement que J. Barclay était originaire 
d'Ecosse et non point Français, comme l'alléguèrent 
Bayle et beaucoup d'autres auteurs. Il analyse ensuite, 
avec autant de clarté que de concision, le Satyricon 
d'Euphormion, suit pas à pas l'histoire des six parties 
de cette piquante allégorie et termine ainsi sa rapide 
esquisse : « Vous me direz, cher lecteur, si je ne suis 
pas dans le vrai en pensant qu'il y aurait de féconds 
rapprochements à faire entre l'jEz</j/zor»i/on de Barclay 
et le Télémaque, les Confessions de J.-J. Rousseau, 
certains romans de Voltaire, le Gulliver de Swift et 
par-dessus tout le Gil Blas. w Pour nous, qui avons lu 
jadis VEuphormion dans une de ces déplorables tra- 
ductions que nous verrons tout à l'heure^ nous nous 
rallions pleinement à cet avis. Le rapprochement fait 
enlreles Caractères de La Bruyère et VIconanimorum 
de Barclay (quatrième partie du Satyricon) ne nous 
paraît pas moins fondé. 

Dans la deuxième section de son étude, M. Dukas 
décrit avec le soin le plus minutieux: 

1° Les éditions originales des différentes parties et 
premières réimpressions du Satyricon, de i6o3 à 1626 
— il en compte dix-sept; 

2° Les éditions à partir de 1628, hollandaises pour 
la plupart, jusqu'en 1774 — elles sont au nombre de 
dix-neuf; 



3" Les traductions de VEuphormion ou de ses dif- 
férentes parties; il nous en fait connaître quatorze, 
dont huit en français, une en anglais et cinq en alle- 
mand. 

Il est bien difficile, dans un espace aussi restreint, 
de donner une juste idée de la valeur de ces cinquante 
articles bibliographiques; qu'il suffise de dire que 
M. Dukas s'y est montré consciencieux et métho- 
dique, aussi bien que critique judicieux, et que dans 
les innombrables notes qui accompagnent chaque 
page de son étude, il a donné les marques d'un esprit 
laborieux et plein d'une solide érudition. 

Nous avons parlé un peu plus haut des déplorables 
traductions de VEuphormion : il est bien certain que 
peu d'auteurs ont été aussi mal rendus, aussi torturés 
et dénaturés que Jean Barclay. M. Dukas met d'ail- 
leurs ses lecteurs à même d'en juger en leur donnant, 
comme spécimen, le même épisode du Satyricon, mis 
en français (?.') par quatre traducteurs différents : 
Tournet, Nau, Béraut et Drouet de .Maupertuy. Après 
avoir comparé ces pitoyables infidèles au texte, on est 
forcé de reconnaître que VEuphormion n'a pas encore 
été réellement traduit dans notre langue et l'on ne 
peut que tomber d'accord avec M. Dukas, qui « pro- 
met le succès au littérateur qui entreprendra une tra- 
duction nouvelle avec notes historiques de VEuphor- 
mion et qui l'embellira d'illustrations comme nos 
graveurs français savent en produire ». 

En y réfléchissant un peu, il nous semble que ce 
littérateur est tout trouvé; qui pourrait mieux que 
lui, en effet, nous donner ces notes historiques, né- 
cessaires au Satyricon pour être lu avec intérêt (car 
on sait que les lecteurs d'aujourd'hui aiment beau- 
coup les lectures faciles)? Qui mieux que lui encore 
pourrait faire la clef indispensable à ce roman? Et à 
ce sujet nous nous permettrons une remarque: il est 
bien fâcheux que M. Dukas, qui a corrigé avec beau- 
coup de bonheur certaines indications manifestement 
erronées des clefs manuscrites ou imprimées de 
VEuphormion, n'ait pas cru devoir en dresser une 
exacte et bien cornplète, dès à présent, en attendant 
cette bonne traduction que nous espérons le voir 
entreprendre. 

Enfin, nous ferons encore une demande à notre 
auteur : à plusieurs reprises, dans son étude, il a dû 
parler de V Argents, cette autre allégorie de Jean 
Barclay, que prisait si fort le grand cardinal et qui 
eut une si grande vogue sous Louis XIII. Bien qu'il 
déclare estimer beaucoup moins ce roman que la 
satire d'Euphormion, ne peut-on prier M. J. Dukas 
de faire un jour pour VArgenis le même travail qu'il 
vient d'exécuter si bien pour le Satyricon ? Sans doute 
la requête est indiscrète, mais elle devra être un peu. 






COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



167 



excusée si M. J. Dukas considère qu'en dehors du 
désir de voir constamment progresser la science 
bibliographique, notre unique mobile est d'obtenir de 
lui une nouvelle monographie. phil. min. 

Documents sur Corneille. — Polyeucte à Rouen et 
la censure théâtrale sous le Consulat, par M. J 
Félix, conseiller à la cour, président de l'Aca- 
démie de Rouen. Rouen, J. Lemonnyer, libraire, 
1880. Imprimé chez H. Boissel. In-S" de 34 pages, 
papier vergé. (Extrait du Précis de l'Académie des 
sciences, belles-lettres et arts de Rouen.) 

Parmi les misères que doivent éprouver les gens 
de lettres, les rigueurs de la censure, tribunal néces- 
saire cependant, n'occupent pas le dernier rang. On 
saitquelles difficultés ont dû vaincre nos plus illustres 
auteurs dramatiques pour obtenir l'autorisation de 
faire jouer leurs plus beaux ouvrages, et nous ne rap- 
pellerons que pour mémoire les vicissitudes du Af/^an- 
ihrope et du Mariage de Figaro. Le grand Corneille 
qui, pendant sa vie, avait eu une lutte si pénible à 
soutenir pour le Cid, devait plus d'un siècle après 
sa mort et dans sa ville natale même être exposé aux 
tracasseries d'un pouvoir ombrageux et déjà despo- 
tique. Cette persécution posthume, inouïe et sans 
exemple peut-être dans notre histoire littéraire, à l'é- 
gard d'un de nos plus grands génies, fait l'objet de 
l'intéressante brochure de M. le conseiller J. Félix. 

Au mois de ventôse an XI, le conseiller d'Etat 
chargé du département de l'instruction publique 
(c'était Fourcroy) invitait le préfet de la Seine-Infé- 
rieur (Beugnot) à défendre aux comédiens de Rouen 
de représenter la tragédie de Polyeucte, qu'ils avaient 
inscrite sur leur répertoire. Le motif prétexté de cette 
mesure était que cette pièce n'ayant pas encore été 
jouée, depuis la Révolution, sur aucune scènede Paris, 
il n'y avait pas lieu d'en autoriser la reprise sur un 
théâtre de province. — Le motif réel paraît avoir été 
celui-ci : les comédiens avaient mis sur leur réper- 
toire Polyeucte à côté de Richard Cœur de Lion. Or 
les idées religieuses, le fanatisme même qui inspirent 
la tragédie de Corneille, les sentiments de tîdélité 
monarchique exprimés dans l'opéra de Grétry, ont 
dû vraisemblablement déterminer la prohibition 
dont ces deux pièces furent frappées par le gouverne- 
ment d'alors. Pendant plus d'un an, il y eut échange 
de correspondances entre le pouvoir central, le préfet 
de la Seine-Inférieure, la inunicipalité de Rouen et 
les administrateurs du théâtre, au sujet de cette repré- 
sentation de Polyeucte, toujours ajournée par la cen- 
sure, toujours implorée par le maire et par les comé- 
diens. Enrin, le 10 messidor an XII (2g juin 1804), 
ces derniers obtinrent gain de cause et purent, à la 
grande satisfaction d'ailleurs de l'homme distingué 
qui administrait le département, remettre sur la scène 
rouennaise le chef-d'œuvre qui en avait disparu 
depuis plus de vingt années. 

Tel est le résumé de la brochure de M. le conseiller 
Félix; c'est tout ce que nous pouvons en donner dans 
cette courte notice, regrettant de ne pouvoir citer. 



même par extrait, cette correspondance piquante que 
l'auteur reproduit in extenso. Ce qu'il nous est loi- 
sible de dire toutefois, c'est que cette très intéres- 
sante étude, rédigée avec autant de sobriété que de 
méthode, est parsemée presque à chaque page d'in- 
génieuses observations et de réflexions pleines de 
finesse. phil. mix. 

Inventaire des archives de Chalon-sur-Saône, 
de 1221 à 1790, par F.-AL-Gustave .Millot, 
bibliothécaire et archiviste de cette ville, officier 
d'académie. 1880. Chalon-sur-Saône, chez Mulcey, 
libraire-éditeur, rue du Châtelet, aS. Imprimé chez 
L. Landa, rue du Temple et rue de Lyon. Superbe 
volume in-4'' à deux colonnes, de xii-5i6 pages. 

Nous avons, dans un précédent article, félicité la 
municipalité d'Ajaccio d'avoir, par de généreuses 
subventions, mis son bibliothécaire M. André 
Touranjou, à même de publier le beau catalogue de 
la Bibliothèque publique de cette ville. Nous ne sau- 
rions, sans manquer à la justice, nous abstenir 
d'adresser au moins autant de remerciements au con- 
seil municipal de Chalon-sur-Saône, dont les intelli- 
gentes libéralités nous valent le magnifique inventaire 
rédigé par M. Millot. Il était grand temps d'ailleurs 
de procéder à ce travail ; peu d'archives de province 
ont en effet éprouvé autant de vicissitudes que celles 
de cette vieille capitale du Chalonnais de Bourgogne. 
Révolutions, pillages, déprédations de toute sorte et 
par-dessus tout une incurie peu ordinaire de la part 
des magistrats municipaux, ont contribué, depuis le 
xiii'' siècle et principalement pendant la période 
révolutionnaire, à la mutilation et à la dispersion de 
cette précieuse collection de documents historiques. 
Dans son excellent avant-propos, M, Gustave Millot 
nous retrace les péripéties qu'ont dû traverser ses 
chères archives ; malheureusement le triste tableau 
qu'il met sous nos yeux pourrait être appliqué à bien 
d'autres dépôts d'archives municipales. 

Telles qu'elles sont aujourd'hui, cependant, les 
archives de Chalon-sur-Saône offrent encore une 
matière assez ample à exploiter : elles comprennent, 
nous dit leur conservateur, i5,35i pièces détachées, 
dont six forment autant de cahiers de 60 à 90 feuillets, 
et 3.02 registres, de grands formats, contenant ensemble 
87,822 pages. On ne saurait guère, dans un compte 
rendu succinct, bien faire connaître aux lecteurs le 
bel inventaire que nous étudions; il est possible pour- 
tant de donner une idée suffisante de son contenu en 
citant les titres des divers chapitres établis par 
M. Millot. « Appelé, dit-il, à inventorier ces archives, 
nous les avonsclassées conformémentaux instructions 
ministérielles les plus récentes, c'est-à-dire distribuées 
en neuf séries, savoir: 

A. A. — Actes constitutifs et politiques de la commune: 
privilèges et franchises; cartulaires de la cité; cor- 
respondances des souverains, corps d'état, gouver- 
neurs et autres personnages avec la commune; 
cérémonies, entrées solennelles des princes, etc.; 
nominations de députés aux états généraux ou pro" 
vinciaux. 



168 



LE LIVRE 



B. B. — Administration communale: délibérations du 
conseil de la ville; élections, nominations des 
maires, échevins, officiers de ville, etc.; dénombre- 
ment de la population. 

C. C. — Impôts et comptabilité. 

D. D. — Propriétés communales, terres, maisons et 
rentes; eaux et forêts ; édifices; travaux publics; 
ponts et chaussées; voirie. 

E. E. — Affaires militaires. 

F. F. — Police, justice, procédures: ordonnances et 
règlements de police; répression des délits et des 
contraventions; police des jeux, des bals et des 
spectacles; bailliages; juridiction consulaire ; procès 
intentés ou soutenus par la commune. 

G. G. — Matières ecclésiastiques: protestants; regis- 
tres des paroisses; instruction publique; assistance 
publique et privée. 

H. H. — Agriculture, commerce et industrie. 
I. I. — Anciens inventaires ; documents divers. 

Quoique contenant encore un nombre fort respec- 
table de documents, les archives de Chalon-sur-Saône 
sont aujourd'hui singulièrement appauvries. On peut 
juger de ce qu'elles devraient être, par le fait suivant: 
en comparant son propre inventaire avec celui fait 
par l'archiviste Jean Lemort, en 1746, M. Millot con- 
state la disparition de plus de cinq cents registres et 
comptes mentionnés dans le travail de son prédéces- 
seur; or ce dernier lui-même avait déjà signalé 
l'absence d'une assez grande quantité de documents 
tous de dates postérieures à 1477 et à i523. 

La vaste tâche entreprise par M. Millot ne lui a pas 
coûté moins de trois années de travail; commencées 
le 8 septembre 1876, la classification et la rédaction 
de son inventaire ont été terminées, jour pour jour, 
le 8 septembre 1879; ^^> co^i^i*^ si aucune calamité 
ne devait manquer à ces pauvres archives, l'impres- 
sion de son beau travail a été retardée de plusieurs 
mois par l'incendie de l'imprimerie Landa. 

« L'inventaire des archives de Chalon, dit M. Millot, 
qui traite vraiment son œuvre avec trop de modestie, 
ne révélera, nous devons l'avouer, l'existence ignorée 
d'aucun trésor inestimable, il ne fera connaître aux 
érudits nul fait qui les surprenne et ne fournira la 
solution d'aucun problème d'histoire. » Nous nous 
permettrons de répéter que cette appréciation nqus 
semble un peu trop restrictive. Nous croyons au con- 
traire qu'il y a grand profita tirer, pour les travail- 
leurs de tout genre, du volume de M. Millot. Si les 
documents qu'il a si bien analysés n'offrent pas un 
intérêt exceptionnel, ils présentent assurément mille 
indications utiles et importantes sur des points par- 
ticuliers, quand ce ne serait qu'au point de vue des 
questions d'état civil. Quant aux curiosités, elles abon- 
dent; les littérateurs et les bibliographes eux-mêmes 
y trouveront maints renseignements précieux, tout 
comme les historiens et les statisticiens. Grâce à 
l'excellente table des matières que M. Millot a jointe 
à son inventaire, chacun peut aisément et rapidement 
trouver ce qui se rattache à ses propres études. Ajou- 
tons qu'à notre avis le travail du patient et laborieux 
archiviste ne laisserait rien à désirer s'il avait bien 



voulu dresser aussi un index complet de tous le 
noms propres cités dans son inventaire. Sans doute 
il a eu ses raisons pour ne pas le faire, mais nous ne 
pouvons que le" regretter, car une table des noms 
nous a toujours paru être le complément indispen- 
sable des travaux de cette nature. 

En résumé, nous regardons l'excellent volume de 
M. Millot comme une œuvre éminemment utile, dont 
l'exécution lui fait le plus grand honneur et nous ne 
pouvons que souhaiter que son exemple rencontre 
beaucoup d'imitateurs dans nos vieilles cites de 
province. phii.. min. 

Bibliographie des contes Rémois, par le docteur 
E. BouGARD, membre correspondant de l'Académie 
nationale de Reims. Paris, P. Rouquette, libraire- 
éditeur, passage Choiseul, b-j. 1880. Pet. in-4'' de 
26 pages, impr. chez Alcan Lévy, sur beau papier 
vergé. Tirage à 100 exemplaires numérotés. 

Voici une charmante plaquette qui va assurément, 
en raison de son tirage trop restreint, faire bien des 
malheureux parmi les bibliophiles. Quel est, en effet, 
celui des admirateurs du comte Louis de Chevigné (et 
Dieu sait s'ils sont nombreux !) qui ne voudrait l'avoir ? 
Il faudra bien s'en passer cependant et se contenter 
de la courte analyse que voici : M. E. Bougard nous 
apprend, dans son intéressant travail, que la véritable 
édition originale des « Contes Rémois » date de i832. 
En cette année, en effet, M. de Chevigné publia, à 
Reims, une nouvelle édition de son poème « la Chasse 
etla Pêche, suivies de poésies diverses» (in- 18, 268 p.). 
C'est dans ces poésies diverses que figuraient les 
quatorze premiers contes qu'il a livrés à la publicité. 
Quatre ans plus tard, il en donnait une réimpression 
sous le titre de « Contes Rémois », titre que conser- 
vèrent toutes les onze éditions parues depuis. 

Rien de curieux comme le travail de M. E. Bougard, 
qui suit pas à pas, et toujours avec une grande so- 
briété de détails, le développement de l'œuvre du 
dernier conteur champenois, indiquant avec soin, à 
chaque article, le format, la pagination de chaque 
édition nouvelle, les augmentations ou suppressions 
qu'elle présente, les illustrations dont elle est ornée, 
et notant consciencieusement toutes ces petites par- 
ticularités qui donnent du prix à une bibliographie 
spéciale. 

Ne pouvant donner une trop grande étendue à l'a- 
nalyse d'un travail déjà très condensé et très succinct 
lui-même, nous nous bornerons à rappeler aux lecteurs 
que les « Contes Rémois », outre l'édition originale 
ci-dessus décrite, ont eu douze éditions, du vivant 
même de l'auteur en : i836, iSSg, 1843 (avec 3o eaux- 
fortes de P. Perlet), i858 (avec 04 dessins de Meis- 
sonier et 6 autres de \. Foulquier), 1S61 (avec les 
mêmes dessins) et 1861 (in-S", mêmes illustrations), 
1864 (in-i6 avec réduction des vignettes de Meissonier 
et V. Fouquier), 1868 (avec les 04 dessins de Meis- 
sonier et 23 de V. Foulquier), 1868 (mêmes dessins), 
1871 (aucune gravure en tête et culs-de-lampe pour 
chaque conte), 1873 (id, id.), 1875 (avec portrait, 



1 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



109 



encadrements, fleurons et culs-de-lampe, par A. Varin) 
et 1877 (avec portraits, parRajon et six gravures hors 
texte). 

M. E. Bougard nous fait connaître aussi qu'il n'existe 
pas d'édition complète des « Contes Rémois»; les pre- 
mières, en effet, ne contiennent que très peu de 
contes ; dans les dernières, qui en contiennent bien da- 
vantage, ne figurent pas tous ceux imprimés dans les 
précédentes éditions. Or M. L. de Chevigné, de iSSz 
à 1871, a publié en tout 61 contes en vers, dont M. E. 
Bougard a dressé une liste chronologique fort bien 
faite; mais trois des contes de la véritable édition 
originale de i832 (aujourd'hui introuvable) n'ont été 
réimprimés dans aucune des éditions suivantes; ce 
sont: le Barbet vicaire, le Garçon clairvoyant et les 
deux Missionnaires. 

Grâce à M. Bougard, qui a eu l'heureuse idée de 
réimprimer ces pièces à la fin de sa bibliographie, les 
amateurs peuvent maintenant compléter leur édition 
des « Contes Rémois ». 

M. le docteur Emile Bougard, qui s'est fait déjà 
connaître par diverses publications scientifiques, n'est 
point un nouveau venu dans la carrière bibliogra- 
phique : il est peu d'amis des livres qui ne connaissent, 
au moins de nom, son beau travail intitulé : « Bi- 
bliotheca borvoniensis, ou essai de bibliographie et 
d'histoire... relatif à l'histoire de Bourbonne et de ses 
Thermes » (in-S", Chaumont, i865). Nous permettra- 
t-il de lui signaler une lacune, bien légère, il est vrai, 
dans son nouvel essai bibliographique? 

Il nous a décrit avec une exactitude parfaite les di- 
verses éditions des n Contes Rémois », rappelé les autres 
productions du comte de Chevigné, cité même quel- 
ques écrits relatifs à son auteur et notamment « la 
Muse champenoise au xix^ siècle » de M. Louis La- 
cour. Comment donc a-t-ilomis de nous dire que plu- 
sieurs contes de Chevigné ont été traduits en anglais, 
et même en vers latins? Nous prendrons la liberté de 
signaler aux amateurs, du moins à titre de curiosité, 
les deux publications suivantes : 

i" « Ad comitem de Chevigné, jocularium auctorem 
poematum quibus titulus : les Contes Rémois, quum 
quatuor ex suis ei fabulis, latino sermone translatas, 
mitteret, in academià Parisiensi professer emeritus 
chappuysi. » Sparnaci, ex typographie \'. Fiévet, via 
Flodoard, 10, anno MDCCCLXV. In-12, 16 p. 

2" Même ouvrage, même titre sauf les modifications 
ci-après : « Paris, chez Marpon, libraire-éditeur, ga- 
leries de rOdéon, 1869. Imp. à Épernay, chez Victor 
Fiévet. In- 12 de 296 p. 

Le premier de ces deux écrits est entièrenient repro- 
duit dans le second, fort intéressant pour les amateurs, 
des « Contes Rémois », car il contient plus de 200 pages 
d'appréciations, extraits des journaux du temps, rela- 
tives à l'œuvre de Chevigné. C'est aussi dans ce vo- 
lume que l'on trouve la traduction en vers latins et 
anglais des dix contes dont voici les titres : 

La Batelière {Puella navicularia), le Faucon [Falco), 
les cinq layettes {Quina incunabula) , le Bon Curé 
[Optimus parochus), Colin-Maillard assis {Ludus vulgo 
dictus...), De par le Roi (In tlie Name o/ilie King), le 



bon docteur (T'/ze good Doctor), Qui nourrira l'Enfant ? 
[WhoUl support the Child?), le Bon Curé (The kind- 
hcarted Rectov) et l'Agilité [My Nimbleness). 

Encore une fois, que M. E. Bougard ne nous en 
veuille point de paraître ainsi marcher sur ses 
brisées ; peut-être, d'ailleurs, a-t-il eu ses raisons 
pour ne point parler des traductions susdites. Quoi 
qu'il en soit, nous n'hésitons point à déclarer que sa 
charmante bibliographie n'est pas moins digne d'être 
recherchée pour l'excellence du fond que pour l'ex- 
quise élégance de la forme. Ce juste hommage rendu 
à la mémoire littéraire d'un poète champenois par 
un docteur champenois est apprécié tout particu- 
lièrement par l'humble bibliographe champenois qui 
signe Ph. Min. 

La Bibliographie jaune, précédée d'une dédicace à 
tous aulcuns qui ne sont pas jaunes, d'un prologue 
d'Alcofribas et d'une étude historique et littéraire 
sur le jaune... conjugal, depuis sa découverte 
jusqu'à nos jours. Tôt capita, tôt cornua, par 
l'Apotre bibliographe. — A Cocupolis et à Paris, 
43 ter, rue des Saints-Pères. 1880. In-S" de 
io5 pages, imprimé chez Ch. Unsinger. Tiré à 
5oo exemplaires sur papier teinté, plus 20 exem- 
plaires sur papier de luxe. — ■ Prix: 4 fr. — Titre 
rouge et noir; couverture jaune avec vignette de 
Bernay. 

« L'Apôtre bibliographe », autrement dit 
M. A . Laporte, auteur de la « Bibliographie clérico- 
galante », dont il a été rendu compte aux lecteurs du 
Livre, vient d'avoir une attention toute spéciale pour 
lesmaZ mariés. Déjà, en 1879, il avait fait réimprimer 
une facétie bien connue, relative au même objet et inti- 
tulée « le Sermon du P. Cornutus », etc. 

Craignant saris doute que cette joyeuseté ne suffise 
plus à la consolation des maris malheureux, il leur 
offre aujourd'hui une bibliothèque entière de 
livres ayant plus ou moins trait à ce que Molière 
appelait « cette disgrâce que personne ne plaint ». 

M. Laporte, qui doit être assez facétieux à ses heures, 
à en juger par sa dédicace et son prologue en prose 
rabelaisienne, commence son nouvel ouvrage par une 
« étude historique et littéraire sur le cocuage ancien, 
biblique, grec, romain, catholique, moderne et 
femelle. » Nous ne nous appesantirons pas sur cette 
élude assez diffuse qui n'apprend pas grand'chose au 
lecteur, sinon que le cocuage remonte à la plus haute 
antiquité et menace de s'étendre à la postérité la plus 
reculée : « Faut pas êtr' sorcier pour ça », comme dit 
une vieille chanson. Notons cependant que M. Laporte 
émet une opinion fort juste sur certaines productions 
corruptrices de la littérature contemporaine; comme 
lui, nous préférons encore les gauloiseries, souvent 
un peu crues, mais très rarement dépravées, de nos 
pères, aux turpitudes sans nom avouable que nous 
prodiguent les pornographes de nos jours. L'intro- 
duction de la bibliographie jaune est émaillée d'ail- 
leurs de citations latines ( on sait que M. Laporte les 
adore) qui ne seraient pas autrement désagréables, si 



170 



LE LIVRE 



leur auteur ne mettait au compte de Tacite un hémi- 
stiche de Juvénal. 

La partie purement bibliographique de Tétude de 
M. Laporte comprend environ trois cents articles 
classés par ordre alphabétique, qu'il a cherchés et 
recueillis avec beaucoup de patience dans les cata- 
logues célèbres, dans la bibliographie Gay et dans 
divers autres recueils analogues. Chaque article est 
décrit avec soin et le plus souvent accompagné de 
notices. Ces notes, à notre avis, sont beaucoup trop 
succinctes; la plupart n'ont que deux ou trois lignes; 
c'est insuffisant dans une étude de cette nature. On 
aimerait à trouver, à la suite de chaque article, une 



analyse de l'ouvrage, analyse aussi sobre que possi- 
ble, naturellement, mais qui permettrait aux amateurs 
de se rendre compte de la valeur des livres qu'ils 
n'auront peut-être jamais entre les mains. 

Quoi qu'il en soit, et malgré ces légères critiques de 
détails, on peut complimenter M. Laporte de son 
nouvel essai, dont l'utilité n'est assurément pas fort 
immédiate, mais qui mérite cependant d'être encou- 
ragé comme tout travail consciencieux tendant à per- 
fectionner la science bibliographique. La Bibliogra- 
phie jaune est du reste, au point de vue de la forme, 
fort joliment conditionnée. phil. iMin. 



EDITIONS DE BIBLIOPHILES — LIVRES D'AMATEURS 



Lettres de Voiture, publiées, avec notice, notes et 
index, par Octave Uzanne. Portrait gravé à l'eau- 
forte par Lalauze. 2 vol. petit in-8. Paris, Jouaust, 
librairie des Bibliophiles (Co//^c^îOm des Petits clas- 
siques). 

M. Jouaust a entrepris de réunir en collection 
« les auteurs qu'on ne range pas ordinairement au 
nombre des classiques, et qui méritent pourtant de 
figurer dans la bibliothèque d'un lettré ». C'est une 
heureuse inspiration, à laquelle nous devrons sans 
doute des réimpressions de Balzac, de Sarrazin, de 
Chaulieu, etc. Pour début, il nous offre les Lettres de 
Voiture, pour lesquelles il a demandé à M. Octave 
Uzanne, très compétent en pareille matière, une 
notice sur Voiture, des notes sur ses Lettres et un 
index des noms cités. Nous dirons tout à l'heure 
comment M. Octave Uzanne s'est acquitté de sa 
tâche. 

Nous avions depuis longtemps notre opinion faite 
sur le mérite des Lettres de Voiture, au point de vue 
du style, sur les ressources qu'elles fournissent pour 
l'étude de la société polie du second quart du xvii'= siècle, 
sur l'intérêt même qu'elles présentent parfois à l'his- 
torien pour suivre la marche de certains faits et en 
juger en quelque sorte la physionomie. Nous savions 
qu'au moment où l'érudition pénétrait, avec l'exac- 
titude de ses procédés, dans l'histoire intime, fami- 
lière du xvii« siècle, sur les pas des Walckenaer, des 
Cousin et tant d'autres depuis une trentaine d'années, 
N'oiture avait été l'objet de recherches approfondies 
et d'appréciations favorables qui avaient rappelé sur 
lui l'attention des hommes de goût, des lettrés déli- 
cats. C'est à ceux-ci que s'adressaient M. Alphen, dans 
un ouvrage spécial, M. A. Roux et M. Ubicini dans les 
notices placées en tête d'éditions nouvelles des Let- 
tres. Tous ces travaux, toutes ces publications témoi- 
gnaient en faveur de Voiture d'un regain de réputation 
dans un milieu qui avait été le sien autrefois. Mais, 
au moment d'ouvrir les deux volumes que vient de 
nous donner M. Octave Uzanne, nous avons voulu 



remonter aux jugements que faisaient de lui ses con- 
temporains et contrôler nos propres idées en les 
rapprochant de celles du critique le plus autorisé du 
xvu" siècle en matière de goût littéraire, de Des- 
préaux. 

Sans doute Despréaux n'était pas exactement con- 
temporain de Voiture, puisqu'il n'avait que douze ans 
lorsque celui-ci mourut; il appartenait à la génération 
suivante, c'est-à-dire à celle où devait se produire la 
réaction défavorable qui suit toujours, dans l'ordre 
des choses humaines, l'engouement de la faveur ou 
l'éclat de la réputation, jusqu'à ce que vienne un 
juste équilibre ou l'oubli, qui est aussi une opinion. 
Si donc, à l'époque où il écrit. Despréaux n'est pas 
sévère jusqu'à l'exagération, il y a de grandes chances 
pour que son jugement soit porté avec mesure et 
pour que nous puissions l'accepter les yeux fermés. 
Non seulement, en effet, nous avons affaire à un juge 
peu suspect de bienveillance partiale; mais nous sa- 
vons qu'il ne s'était fait une opinion qu'après une 
étude patiente des œuvres de Voiture et de ses procé- 
dés de style, ainsi qu'en témoigne le pastiche, si par- 
faitement réussi, qu'il a donné d'une de ses Lettres; 
nous savons aussi que, si Despréaux avait l'esprit net 
et sûr, il avait aussi une sécheresse qui le disposait 
peu à comprendre, dans un écrivain, le charme un 
peu subtil et la grâce légère. 

Eh bien, dans ses vers. Despréaux a parlé trois 
fois de Voiture, en i663, en 1667 et en 1705 ; son juge- 
ment, flatteur sans réserve au temps de sa jeunesse, 
reste favorable dans sa vieillesse, mais sait faire ce- 
pendant la part des défauts. 

Dans sa troisième satire, il ne trouve rien de 
mieux pour montrer le ridicule d'un campagnard que 
de lui faire dire : 

Le Pays, sans mentir, est un bouflbn plaisant; 
Mais je ne trouve rien de beau dans ce Voiture. 

Dans sa neuvième satire, il ne dit qu'un mot, mais 
ce mot fait de Voiture un Horace : 

.... A moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture, 
On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure. 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



171 



Enfin, dans sa douzième satire, ii modère ses 
louanges par quelques restrictions: Le lecteur, dit-il, 
en s'adressant à l'équivoque qu'il personnifie. 

Le lecteur ne sait plus admirer dans Voilure 
De ton froid jeu de mots l'insipide figure. 
C'est à regret qu'on voit cet auteur si charmant, 
Et pour mille beaux traits vanté si justement, 
Chez toi toujours cherchant quelque finesse aiguë, 
Présenter au lecteur sa pensée ambiguë. 
Et souvent, du faux sens d'un proverbe affecté. 
Faire de son discours la piquante beauté. 

Ce regret de Despréaux témoigne du progrès du 
goût, et chez celui qui l'exprime et dans le public 
pour lequel il écrit. Son jugement doit être aussi celui 
de la postérité, de cette postérité que Voiture dédai- 
gnait cependant, ayant mis, comme on Ta dit, tout en 
viager et n'ayant pas pris la peine de recueillir lui- 
même ses lettres, ou d'en garder des copies : ce qui 
confirme l'opinion de M. Octave Uzanne sur le carac- 
tère prime-sautier de son esprit et sur la spontanéité 
de ses œuvres, toutes composées de pièces de circon- 
stance, écrites pour l'heure et la minute présentes, sur 
l'événement du jour. 

C'est donc à la nature de son esprit, plutôt qu'à 
une recherche pénible, à un enfantement laborieux 
que sont dus les traits affectés, les finesses risquées 
qui déparent à nos yeux le style de Voiture; mais les 
qualités sérieuses qui le relèvent parfois, c'est 
un fonds solide d'instruction première qui les expli- 
que. Son savoir dans les langues anciennes et dans 
les littératures de l'Espagne et de l'Italie ferait pâlir 
un pédant de nos jours, et cette saine nourriture n'é- 
tait pas la seule à laquelle il dut sa force; il connais- 
sait à fond nos anciens poètes et nos vieux prosateurs, 
qu'il ne se borne pas à citer, qu'il s'est plu à imiter, 
et souvent avec bonheur. On ne saurait croire, à 
moins d'avoir pratiqué Voiture, ce qui se cache de 
savoir et même d'étude réfléchie dans les morceaux 
qu'il a évidemment travaillés, par exception : ses let- 
tres à Costar et au comte d'Avaux en font foi. Ce n'est 
point un ignorant qui aurait pu donner à son style, 
même lorsqu'il laissa le plus à désirer, cette souplesse 
et cette variété de forme, cette pureté grammaticale, 
cette sûreté et cette légèreté d'allure dont il n'avait 
trouvé d'exemple dans aucun de ses contemporains, 
ni dans les lettres entortillées du vieux Malherbe, qui 
finissait quand il commençait, ni dans la prose lourde 
et pénible de Descartes, dont le Discours de la mé- 
thode paraissait l'année même où Voiture écrivait la 
Lettre sur la prise de Corbie (i636}. 

Par tout ce qui précède on voit quel cas nous faisons 
de Voiture. C'est donc avec grand plaisir que nous 
avons vu un homme de goût, aussi bien préparé que 
l'est M. Octave Uzanne, en offrir aux bibliophiles une 
nouvelle édition. Du temps où Voiture était « l'âme 
du rond », comme on disait de lui dans les plus célè- 
bres alcôves, à l'époque des précieux alcôvistes, 
l'abbé de Belesbat et l'abbé du Buisson étaient les 
grands introducteurs des ruelles. S'il eût vécu immé- 
diatement après eux, M. Octave Uzanne, sous le nom 
d'Octuzanide ou quelque autre approchant, aurait 



recueilli leur succession. Mais ce qu'il n'a pu faire 
alors, il le fait pour nous : n'est-ce pas lui qui a remis 
en lumière cette jolie série de « poètes de ruelles », 
si joliment habillés et parés, et qu'il doit continuer 
encore à nous présenter? Les poésies de Voiture au- 
ront nécessairement leur tour auprès de celles de Sar- 
razin, et que Despréaux, dans ses Réflexions sur 
Longin, je crois, mettait, avec lui, sur la même ligne 
que La Fontaine. 

La nouvelle édition des Lettres de Voiture est pré- 
cédée d'une notice, très suffisante pour le public au- 
quel s'adresse M. Uzanne, gens du monde et biblio- 
philes, plutôt qu'érudits de profession. Ceux-ci n'y 
trouveront pas peut-être une assez abondante moisson 
de faits; mais, avec ceux-là, ils apprécieront le tact, 
le goût, la mesure avec lesquels lejeune éditeur a mis 
en lumière les mérites de Voiture, le caractère de ses 
écrits et même ses qualités d'homme privé. S'il n'a 
pas tout dit, il a bien choisi ce qu'il a dit et s'est 
généralement montré fort exact. .\ peine si quelques 
détails peuvent être mis en question, et il nous per- 
mettra de les indiquer pour que nos éloges aient au 
moins quelques critiques comme garantie de notre 
impartialité. 

Ainsi je n'ai pas sous les yeux l'acte de baptême 
de Voiture, qui serait né en iSgS selon les biogra- 
phes : nous ne nions pas cette date, mais nous ferons 
remarquer que, dans une lettre de janvier 1647, il 
proteste vivement contre quiconque lui donnerait la 
cinquantaine et affinne qu'il n'a que quarante-sept 
ans, ce qui le ferait naître en 1600. — Lorsque Voi- 
ture, « réengendré » par M. de Chaudebonne, selon 
un mot bien connu, fut admis à l'hôtel de Rambouil- 
let, il put s'y lier avec Corneille, Chapelain, Gom- 
baud et d'autres encore ; mais il n'y put guère faire 
ample connaissance avec Balzac qui, presque toujours 
confiné dans l'Angoumois, n'y parut que deux fois au 
plus. 

Un mot encore. Lorsqu'il dit que le père de Voiture, 
riche marchand de vins en gros, suivait la cour dans 
ses pérégrinations, peut-être M. Uzanne eût-il bien 
fait d'insister un peu sur la qualité de « marchand 
suivant la cour » qui était donnée ou plutôt chèrement 
vendue, non seulement aux marchands de vin, mais à 
un grand nombre de corps différents : privilège consi- 
dérable, mais soumis à bien des ennuis, si l'on en 
juge par les nombreux édits, arrêts et règlements 
portés au sujet de leur commerce. — Dans les recueils 
de ces édits, etc., concernant les marchands de vin sui- 
vant la cour, on trouvera plusieurs renseignements 
sur quelques membres de la famille de Voiture : ceci 
soit dit pour les chercheurs, les érudits de profession 
qui veulent tout savoir, même ce que M. Octave 
Uzanne, se plaçant à un autre point de vue, n'a pas 
jugé intéressant, et peut-être avec raison. 

Outre sa notice, M. Uzanne nous a offert un index 
très utile et des notes sur les Lettres. Ces notes for- 
ment un commentaire suffisant pour ceux qui con- 
naissent et Voiture et son époque; les autres — que 
leur importe r — n'en ont pas besoin. Nous sommes 
tenté de louer M. Uzanne de sa sobriété en voyant 



LE LIVRE 



combien s'exposent ceux qxii, suivant une autre mé- 
thode, veulent, comme à la douane, attacher trop de 
plomb à la mousseline. Nous citerons seulement deux 
exemples de ces commentaires mal venus. Le premier 
est emprunté à Despréaux dans ses Réflexions sur 
Longiit; il cite d'abord ce passage d'une lettre de Voi- 
ture à Condé : « Cela est incompréhensible que Votre 
Altesse trouve moyen, tous les étés, d'accroître cette 
gloire à laquelle, tous les hivers précédents, il semblait 
qu'il n'y avait rien à ajouter, v — Puis Despréaux 
ajoute : « Il est feux que les hivers fussent démentis 
par les étés. Ce que l'on eût cru pendant les hivers 
au sufet de la gloire du duc d'Enghien, on continuait, 
pendant les étés qui venaient ensuite, à le croire de 
plus en plus fortement. » 

Cette critique. Despréaux ne l'aurait pas faite s'il 
avait compris, comm.e il convenait, la pensée de Voi- 
ture. — Les campagnes qui illustraient le nom du 
jeune Condé ne se taisaient qu'en été; mais, en hiver, 
homm.e des jeux et des fêtes, des bals et des danses, 
il conquérait un autre genre de gloire; et c'est ce 
qu'expliquent très bien ces quelques lignes de la let- 
tre sur la bataille de Rocrov : « Après cela, vous pou- 
vez vous imaginer... quelle }ojc les dames ont eue 
d'apprendre queceluj qu'elles ont vu triompher dans 
les bals (en hiver) fasse la mêm.e chose dans les ar- 
mées (en été) a : et de là les gloires d'été, autres que 
les gloires d'hiver, dans la lettre sur la prise de 
Dunkerque. 

Un autre exemple de commentaire pris à faux 
peut être emprunté à M. Désiré Nisard. Voiture, dans 
une de ses lettres, raconte qu'il a été berné, co m me 
Sancho Pança, par quatre vaillants hommes qui l'ont 
lancé en l'air à l'aide d'une couverture. M. Nisard a 
pris au sérieux cette plaisanterie; m.éconnais3ant la 
susceptibilité de Voiture, susceptibilité hautaine qui 
lui avait valu quatre duels, et d'autant plus grande 
qu'il était un parvenu, l'historien littéraire que nous 
citons part de là pour déplorer le manque de dignité 
des lettrés du temps de Voiture, de Voiture en par- 
ticulier, et les plaindre des mauvais procédés qu'ils 
avaient à supporter dans les sociétés de gentilshom.- 
mes où l'on daignait les admettre. Rassurez-vous, 
monsieur Nisard, Voiture n'était point endurant; il 
n'était point m.olesté par les grands seigneurs qui le 
recherchaient, et il n'a jamais eu, tenez-le pour cer- 
tain, à souffrir que des plaisanteries qu'ils auraient 
eux-mém.es acceptées. 

C'est même un point fort intéressant à noter dans 
notre histoire littéraire que cette alliance à titre égal 
entre la noblesse des gentilshommes et celle des let- 
trés; personne plus que Voiture n'a contribué à l'éta- 
blir, et sur un pied de cordiale familiarité. — A ce 
point de vue encore, les Lettres de Voiture sont d'un 
haut intérêt et m.on.rrent quelle place occupaient les 
écrivains, même beaucoup moins distingués que lui, 
dans une société que l'on est trop porté à croire fer- 
mée à la roture, et qui traitait cependant, selon les 
temps, avec la m.ême faveur, le mendiant devenu évê- 
que, le libraire créé maréchal de France, le fils du 
m.ârchand de vin devenu homme de lettres, et. à ce 



titre, pour^Ti de chaînes enviées à la cour et honoré 
de missions souvent importantes. 

Après avoir relu, dans l'édition nouvelle de M. Oc- 
tave Uzanne, ces lettres de Voiture où il y a tant à 
apprendre, tant à retenir, nous en voulions beaucoup 
à cet écrivain amateur qui nous aurait privés de ses 
œuvres si son neveu n'avait pris soin de les conser- 
ver. C'est malgré lui qu'il nous est connu, maigre lui 
que nous lui conservons sa réputation, malgré lui 
que M. Octave Uzanne contribuera encore à l'aug- 
menter par les lecteurs nouveaux que lui attirera la 
nouvelle édition de ses œuvres. ch.-l. l. 



Montescfoieu. — Le Temple de Gnide, suivi de 
ArsJice et Isménie. Nouvelle édition, avec tigures 
d'EiSEjf et de Le Barbier, gravées par Le Mire. 
Préface par O. Uzjlnxe. — Rouen, chez J. Lemon- 
njrer, libraire, passage Saint-Herbland. i8Si. — 
Superbe volum.e grand i.nS' de xxin-ibi pages, orné 
de vignettes et de culs-de-lampe, d'un frontispice 
renfermant le portrait de Montesquieu en médaillon, 
de deux titres gravés et de onze très belles figures. 
— Imprimé par Hérissey, d'Evreux. — Tirage à 
5oo exemplaires numérotés sur papier vergé de 
Hollande (prix : 3o tir.); plus 5o exemplaires sur 
papier fort du Japon (triple suite de figures — 
loo fr.); 5o exemplaires sur chine (double suite de 
gravures — 80 fr.); et 100 exemplaires sur papier 
"^"hatman (dessins tirés à part — 60 fr.]. 

Les chefe-d'œuvre de grâce et de style, dont on 

nous offre ici une réimpression, sont trop bien connus 
et ont été trop souvent analysés de m.ain de maître 
pour que nous puissions prétendre à l'honneur d'ex- 
poser, en la motivant, la juste adaiiration qu'ils nous 
inspirent. — Notre tâche, dans ce court article, sera 
beaucoup plus modeste et c'est de la fonne même, 
plus que du fond, de ce beau livre que nous allons 
nous occuper. 

Il est peu ou, pour mieux dire, il n'est pas d'ami 
des lettres qui n'ait lu ces productions charmantes 
qui s'appellent le Temple de Gnide, Céphise et 
FAmour, Arsace et Isménie. — Les éditions ne m.an- 
quent pas et l'on peut se les procurer aisément; mais, 
comme pour les fameux fagots de Sganarelle, il y a 
édition et édition, et, pour peu que l'on soit biblio- 
phile, quelle différence de lire, même un chef- 
d'œuvre, dans un exemplaire de choix, ou dans un 
banal bouquin 1 Malheureusem:ent les belles choses 
sont rares, et les choses rares coûtent cher. Actuelle- 
m.ent un amateur qui voudrait acquérir une des plus 
belles, pour ne pas dire la plus belle des éditions du 
Temple de Gnide, celle de 1772, si merveilleusement 
illustrée par Eisen, ne devrait pas dépenser moins de 
400 à 600 francs : c'est M. Ch. Mehl qui Tassure dans 
son excellent Guide de Vamateur de Livres à figures. 
Or peu de bibliophiles sont à même de se passer 
des fantaisies si dispendieuses et beaucoup seraient 
réduits à ne jamais même voir les délicieux dessins 
d'Eisen, si un éditeur aussi hardi qu'intelligent ne 
leur offrait aujourd'hui, pour une somme relative- 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



173 



ment bien modique, la superbe réimpression décrite 
en tête de cet article. 
M. J. Lemonnjer s'est en effet donné pour missioo 

de mettre à la portée des plus modestes amateinirs les 

merveilles du burim, les produadoms esquises de 
Tart typographique que mous a léguées le xTiiia* siè- 
cle. — Marchant courageusemeiml sur les brisées des 
grands éditeurs parisiens, Téditeur rouenmais a voulu, 
lui, aussi, aborder ces réimpressiciiiis si coûteniLses 
et d*une si difficile estécution, que, seules jusqu'à 
présent, les grosses maisoims de Paris semblaient 
pouvoir supporter- Comme il Ta dit luâ-mêinae, il lui 
a £yiu une foi véritablement robuste pour entre- 
prendre cettte œuvre de vulgarisation artistique, 
malgré la dépense et des obstacles sans nonsbre et em 
dépit d''une sorte de mécontentement secret de ceux 
qui craignaient de voir baisser les prix des édîtioins 
originales. Fort heureusement, M. Lemomayer a très 
bien réussi; nous n'en voulons pour preuve que la 
rapidité avec laquelle s'est enlevée cette jolie série 
des Meilleurs contes en vers {8 volumes im-i'S), où 
Ton trouve, à côté des bijoux littéraires de La Fon- 
taine, Voltaire, Grécourt, Vergier, Piron, Mogaret, 
etc., etc., plus de 170 charmantes vignettes dues au 
crayon spirituel et délicat de Duplessis-Bertaux. — 
Faut-il citer enc-ore cette belle meproductiion des 
Baisers et des Tourterelles de Zelmis, de Dorât, dans 
lesquelles plusieurs figures peuvent êtme sams désa- 
vantage comparées à celles des éditions soriginales i ou 
parlerons-nous de ces ravissantes plaquettes, destinées 
à devenir très recherchées, qui forment la série des 
curiosités bibliographiques ? — Il faudrait vraiment 
trop s'étendre et nous risquerions de préparer d'es 
regrets à ceux de nos lecteurs qui, voulant acquérir 
tous ces délicieux volumes, apprendraient que plu- 
sieurs sont déjà épuisés. 

Il vaut mieux revenir au Temfie de Guide qu'on 
peut se procurer encore et qui est assurément le plus 
beau livre que M. J. Lemoneyer ait publié jusqu'à 
présent. Nous disons le plus beau et nous de- 
vrions ajouter le mieux compris, car, bien que 
Montesquieu puisse se passer d'introducteur dans le 
cabinet d'un lettré, il n'en serait peut-être pas de même 
dans le cas très vraisemblable où ce nouveau volume 
pénétrerait dans un boudoir. Son éditeur l'a bien 
senti et il a £aiit une fois de plus preuve de tact et de 
goût en demandant une préiface au délicat écrivain, 
auteur du Calendrier de Vémis et du Bric~à-Brac de 
■f amour. M. J. Lemonnyer ne pouvait mieux s'adresser 
qu'à M. Octave Uzanne, cet amateur raiffijmé du 
xvui* siècle, qui, si la métempsycose n'est point un 
mythe, dut être autrefois au moins enfant de choeur 
dans le Temple de Guide. 

Dans les seize p^es de sa Lettre en guise de pré- 
facef à madame S...., M. Uzanne retrace l'histoire du 
petit chef-d'œuvre qu'il s'est chargé de nous présenter j 
il nous montre sous un jour tout partàculïer le grave 
auteur de VEsprit des loiSj déposant sa robe et lais- 
sant ses dossiers pour écrire ce délicieux poème en 
prose si plein de sentiment et d'amour que M™* du 
Défiant, d"aprês d'Alem.beri, a nommé FApocalypse 



de la galanterie. Suivant M- Uzanne, ce serait à une 
bonne fortune du président que nous devons la con- 
struction de ce mignon petit temple, ex-voto à la 
déesse de Paphos; aussi, à l'appui de son dire, dresse- 
t-il une sorte de clef du Tennple de Gnide, ciei qui 
présente ce double mérite d'être fort ingénieuse et de 
n'être point invraisemblable- La pré&ce de M. Uzanne 
abonde en renseignements curieux et en anecdotes 
piquantes; il y a bien certain coup de patte à l'a- 
dresse des bibliographes sérieux, mais cela n'empêche 
pas l'écrivain de donner d'intéressantes indications sur 
les principales éditions du livre qu'il étudie. En un 
mol, M. Octave Uzanne, qui aime et connaît bien son 
sujet, a su se montrer érudit sans pédanterie dans ces 
lr©p courtes pages, qui ne sont pas le uioînidre attrait 
de la belle réimpression que nous offire M- J. Lemon- 
nyer. Phil. Mis. 

Petite bibliothèque Charpentier : Histoire de 
Manon LescoMt et du chevalier Des Grieux ; les 
Jeune-France, par Th. Gactiee. 

M. Georges Charpentier poursuit activement cette 
petite bibliothèque à laquelle il a attaché son nom, 
et dont le petit format de poche a assuré le succès. 
Déîâ nous avons annoncé les œuvres de Musset, plu- 
sieurs contes de Gautier, FAhbé Tigrane, de Ferdi- 
nand Fabre, Renée Maupérin, de de Goncourt- Manon 
LescoMt manquait, mais nous regrettons de ne comp- 
ter que deux eaux-fortes à cet ouvrage qui a tant de 
fois servi de thème à l'illusitration. Dans les Jeume~ 
France, signalons un -curieux portrait de Gautier à 
Feau-fortie par lui-même en nSSi, et un autre dessin 
origimal du naaitre reproduit en fac-similé. l. d. v. 

Œuvres poétiqTies de M. - G- de Buttet , avec 
notice par le bibliophile Jacob. 2 vol- in- 12. Paris, 
JoHaust — Prix : 18 ifr. 

Claude de Buttet, bien qu'il soit peu connu, est 
VwM. des poètes les plus intéressants du xvi* siècle; 

le recueil de ses poésies est devenu rarissim'e, et à 
ces différents titres il mériterait d'enrichir la jolie 
collection du Caiinet du BîMiopMle, dont la devise 
est : JS^îMl in obscuro. On connaît deux éditions com- 
plètes de Claude de Buttet, qui portent les dates de 
iiiôi et de i588 -et des titres différents. Il était diffi- 
cile, avec l'esthétique de la typographie moderne, de 
réunir ces pièces poétiques en un seul volume, et 
l'éditeur a dû diviser sa réimpression en deux tomes 
dont le premier contient -le famieux poème de TA -mal - 
thée et le second des odes et poésies diverses. 

Il est comeux de suivre le système orthographique 
de Buttet, qui, à l'exemple de Jacques Peletier et de 
Guillaume des Autels, prétendait réformer fortho- 
graphe. Em dépit de ces erreurs, que Resîif de la 
Bretonne devait reprendre deux siècles plus tard, 
Claude de Buttet est incontestablement un des poètes 
les plus remarquables de son temps; il se distingue, 
ainsi que le remarque M- Paul Lacroix, par la pensée, 
par Pexpression et par le rythme, quand il ne se 
perd pas dans ses déplorables imitations du grec, du 



l'i 



LE L n' R E 



latin et de l'italien. Il égale quelquefois Du Bellay et 
Ronsard. Il faut ajouter aussi qu'il possède tous les 
défauts de son temps, abus de métaphores, de 
pointes et d'enflures, ce qui faisait dire à VioUet-le- 
Duc, dans sa bibliothèque poétique : « Le style de 
Buttet est, en général, dur et néologique; mais la 
pensée ne manque pas d'une certaine élévation. » 
L'infatigable bibliophile Jacob, toujours prodigue de 
sa science inépuisable et de ses charmes de conteur 
bibliographe, a placé en tûte de celte édition une 
longue et très curieuse notice qui fait revivre Buttet 
aux yeux des lecteurs sans que l'érudit introducteur 
songe à dissimuler les défauts du poète par une 
indulgence qui est souvent bien pardonnable aux 
bibliophiles. 

Ces deux volumes sont remarquablement impri- 
més par l'éditeur Jouaust. l. v. 

Le Dieible boiteux, par Le Sage, avec une préface 
par Revnald; gravures à l'eau-forte de Lalauze. 
Paris, Librairie des Bibliophiles. 2 vol. — Prix : 
3o fr. 

Dans sa Petite Bibliothèque artistique, l'actif édi- 
teur Jouaust a déjà fait paraître près de vingt ouvra- 
ges différents et justement célèbres, apportant tous 
ses soins à la correction du texte, à la beauté de l'im- 
pression et au luxe d'illustrations fort réussies, si 
nous citons le Voyage sentimental, un vrai chef- 
d'œuvre interprété par Hédouin, le Rabelais, de 
Boilvin, le Paul et Virginie, de Laguillermie, les 
Contes, rémois, avec vignettes de Worms, gravées par 
Rajon, et le Décaméron, de Boccace, qui, grâce aux 
gravures de Flameng, fait prime aujourd'hui. Nous 
avons déjà eu occasion de manifester moins d'enthou- 
siasme pour les compositions de M. Lalauze, et ma 
foi nous ne faisons que répéter tout haut ce que la 
majorité des artistes et quelques bibliophiles pensent 
tout bas. M. Lalauze, qui a le charme de la pointe et 
qui est très coloriste en tant qu'aqua-fortiste, ne sera 
jamais, nous le craignons, un illustrateur complet; 
il lui manquera toujours l'originalité du sujet traité, 
et le dessin même des personnages et de l'ensemble. 
On sent trop chez lui une mosaïque d'emprunts faits 
de côté et d'autre, et pas la moindre personnalité 
d'invention ou de croquiste. Ceci dit, nous sommes 
plus à l'aise pour louer, étant donnés ses défauts, les 
qualités qu'il vient de montrer dans les dix gravures 
qui accompagnent la charmante édition du Diable 
boiteux, que la Librairie des Bibliophiles met en 
vente. Ces dix planches, d'un travail très serré et très 
fin, sont peut-être ce que ce graveur a fait de mieux 
jusqu'à ce jour, et si le dessin était moins escamoté, 
■nous n'y saurions trouver à reprendre. Mais s'arrêter 
uniquement à l'illustration de ce livre serait une 
grave erreur; le Diable boiteux tient une excellente 
place dans cette Bibliothèque artistique. M. H. Rey- 
nald, doyen de la Faculté des lettres d'Aix, a mis en 
tête de cette édition une excellente préface très éru- 
dite dans sa concision. La réimpression de M. D. 
Jouaust est faite d'après l'édition de 1726, qu'on peut 
considérer comme la plus correcte, et l'éditeur a pris 



soin d'y ajouter les historiettes qui ne sont point 
dans cette édition et qu'on retrouve dans celle de 
1707. 

Le Diable boiteux joint donc à l'attrait des illustra- 
tions un caractère d'exactitude qu'on ne saurait trop 
apprécier, et nous le recommandons aux bibliophiles 
dont la devise est : Pauci sed electi. 

XoTA. — Signalons à la même Librairie des Biblio- 
philes, la Coupe du Val- de-Grâce , qui vient de 
s'ajouter aux ouvrages curieux déjà parus dans la 
Nouvelle collection moliéresque. M. Paul Lacroix 
joint à la réimpression de cette pièce jusqu'alors 
égarée dans les recueils deux notices de haut inté- 
rêt sur cette réponse de M"" Chéron au poème de 
iMolière, la Gloire du Val-de-Grdce, et a fait suivre 
cette plaquette de l'Épître à Mignard, attribuée à 
Molière. 

\ous retrouvons encore le bibliophile Jacob et ses 
Chefs-d'œuvre inconnus dans la très intéressante 
réimpression des Anecdotes littéraires de l'abbé de 
Voisenon, qui méritent mieux qu'un court article et 
sur lesquelles nous reviendrons bientcjt. 

Encouragée par le grand succès des Comédiens et 
Comédiennes, de M. Sarcey, la Librairie des Biblio- 
philes a voulu faire pour l'ancien théâtre ce qu'elle 
venait de faire pour le théâtre moderne. Elle a donc 
commencé, sous le titre à'' Acteurs et Actrices du 
temps passé, une série de notices de M. Ch. Gueul- 
lette, qui, rédigées d'après les documents les plus 
authentiques et parsemées de piquantes anecdotes, 
ne peuvent manquer d'avoir un grand attrait pour 
les personnes qui s'intéressent à notre histoire dra- 
matique. Chacune de ces notices est ornée d'un por- 
trait à l'eau-forte de M. Lalauze. Grâce à une incom- 
parable collection de portraits mise obligeamment à 
sa disposition, ce graveur a pu former une galerie 
de nos anciens artistes dramatiques, qui, par l'exac- 
titude du rendu et la finesse de l'exécution, deviendra 
un véritable trésor pour les historiens et les ama- 
teurs, chaque jour plus nombreux, de notre théâtre 
national. 

Les six premières livraisons ont paru. Elles com- 
prennent : Michel Baron, Marie de Champmeslé, 
Armande Béjart, Raymond Poisson, Françoise Rai- 
sin, Anne Duclos. Nous parlerons longuement de cet 
ouvrage lorsqu'il sera plus complet. 

Le défaut de place nous oblige également à repor- 
ter au prochain mois le compte rendu de l'impor- 
tante édition des Essais de Montaigne, publiés par 
M. D. Jouaust, et dont le tome I\' et dernier vient 
de paraître après une si longue attente. 

Les classiques de la pêche à la ligne en An- 
gleterre. A Treatyse of Fysshynge with an 
Angle, by Dame ivLïANA Bersers. Chez Elliot Stock, 
62, Pasternoster-Row, London, E. C, 1880. 

Ce n'est pas seulement à Paris que l'on voit éditer 
par des libraires amateurs des pièces curieuses et 
rares de littérature spéciale ou professionnelle, dans 
le mode le plus archaïque, avec l'aspect matériel du 
temps, sur un papier plus vieux que nature. Londres 



i 



II 



1 ! 



COMPTES RENDUS ANALYTIQUES 



175 



possède aussi de ces éditeurs amoureux du passé. 
L'un d'eux vient de publier l'amusant ouvrage dont 
on a lu plus haut le titre en vieil anglais, et qui dans 
la langue du temps s'appela lui-même un lytyll 
plaunjlet, soit un petit pamphlet. 

C'est une plaquette de trente à quarante pages, sur 
gros papier vergé et non rogné, de format carré, et 
dont le très solide cartonnage est recouvert d'un léger 
parchemin. Voilà pour l'extérieur. L'intérieur, com- 
posé en caractères gothiques, n'est pas moins qu'une 
reproduction /i^zc-snnz/é an premier traité de la pèche 
à la ligne, imprimé en Angleterre par Wynkyn de 
Worde, à Westminster en 1496. A cette époque, 
Westminster s'orthographiait Westmestre, et l'année 
de l'Incarnation de N. S. {the year of the Incarnation) 
s'écrivait The yere of tJiyncarna côn. Tout le reste de 
l'ouvrage présente relativement à l'anglais d'aujour- 
d'hui les mêmes différences. 

Dans une agréable introduction, le Révérend M. G. 
Watkins, M. A. comble d'éloges le traité de dame Ju- 
liana Berners. Il n'hésite pas à le regarder comme le 
principium et f on s de tant d'ouvrages consacrés depuis 
au même sujet, et dont l'un, devenu classique, a valu 
profits et gloire à son auteur. M. Watkins va jusqu'à 
dire que les imitateurs des âges suivants ont dérobé 
sans scrupule à dame' Juliana des sentiments et 
même des phrases textuelles, se gardant bien d'en 
indiquer la source. Walton lui a emprunté son Jury 
de mouches. 

Ce Walton que M. Watkins met en cause avec une 
certaine sévérité a, de fait, éclipsé entièrement les 
titres de Juliana Berners. Ce n'était point un sot, on 
va le reconnaître. D'abord, il eut l'esprit de vivre 
quatre-vingt-dix ans (iSgS-iôSS) dans une situation 
telle, qu'on déclara son existence littéraire la plus 
enviable de toutes celles que l'on connût. Il avait 
gagné dans le commerce une petite fortune, et il a 
laissé, après avoir vécu selon ses goûts, dans l'étude 
et les distractions douces, un des livres les plus popu- 
laires de son pays : The complète Angler, a contem- 
plative man's récréation : Le complet pêcheur à la 
ligne, ou Récréation de l'homme contemplatif, i653. 
Hazlett appelle cet ouvrage la meilleure pastorale 
que possède la littérature anglaise. 

M. Watkins prend également à partie Burton qu'il 
traite tout vif de pillard, et il l'accuse d'avoir em- 
prunté à dame Juliana l'éloge des plaisirs de la pêche 
que l'on trouve dans l'Anatomie de la mélancolie. Bien 
mieux, dit le même Watkins, les vertus morales, les 
qualités de douceur, de bienveillance et de médita- 
tion attribuées d'ordinaire au pêcheur à la ligne, 
ont été fixées par l'auteur de 1496, avant de passer 
à l'état de lieux communs sous la plume de ses succes- 
seurs. 

De dame Juliana Barnes ou Berners, on ne sait rien 
de précis. On la dit fille d'un sir James Berners, de 
Roding Berners dans le comté d'Essex, favori du roi 
Richard II, et décapité en i388 comme méchant con- 
seiller du roi et ennemi du bien public. Dame Juliana, 
célèbre pour sa grande beauté et son savoir, fut, nous 
dit une tradition plus ou moins acceptable, prieure I 



du couvent des bénédictines de Sopwell dans l'Hert- 
fordshire, dépendance de l'abbaye de Saint-Alban. La 
première édition de son Livre deSaint-A Iban traite « de 
la fauconnerie, de la chasse et autres divers sujets agréa- 
bles, propres à la noblesse ». C'est dans cette édi- 
tion que parut le présent traité de la pêche à la ligne. 
L'esprit aristocratique de l'auteur lui suggéra ce mode 
de publication « afin de ne pas mettre son œuvre à la 
portée d'une foule de désœuvrés et de paresseux. En 
le réservant aux mains des seules personnes de dis- 
tinction, on écartait le danger de ces individus qui, par 
leur manque de mesures dans le passe-temps de la 
pêche, n'eussent pas manqué de le ruiner. » — Le 
petit traité de dame Juliana fut publié pour la pre- 
mière fois séparément en 1496. Dix éditions en furent 
données au public antérieurement à l'an 1600. Un 
intervalle de cent cinquante ans et plus sépare le traité 
de dame Juliana de l'ouvrage classique de Burton. 
Dans cet intervalle, la pêche a inspiré les plumes de 
Léonard Mascall, auteur de la Pèche à la ligne et au 
croc (logo), de Taverner dont l'ouvrage sur la Pèche 
et les fruits est de 1600, du célèbre poète John Den- 
nys qui chanta les Secrets de la pêche à la ligne, et 
finalement de Barker qui a écrit l'Art de pécher à la 
ligne. Ce dernier s'intitulait cuisinier d'ambassa- 
deur et fut un contemporain et le devancier immédiat 
de Walton. Son ouvrage parut en i65i. 

M. Watkins déplore la longue lacune qui existe 
dans cette littérature spéciale entre les jours d'Ausone 
et d'Œlien et ceux de Juliana Berners. Ensuite il ana- 
lyse minutieusement le traité de cette honnête dame, 
où sont exposés, avec le détail le plus précis, les 
instruments de la pêche, l'endroit, l'heure du jour et 
la température favorables, et aussi les amorces et la 
façon de pêcher réclamées par chaque sorte de pois- 
son. On sait que l'ouvrage de dame Juliana se termine 
par un éloge admiratif du pêcheur à la ligne. Le sa- 
vant introducteur revendique pour l'Angleterre le 
premier rang dans la pratique et l'amour de ce sport. 
On voit qu'il ne connaît pas nos Parisiens. Sans doute, 
c'est en France qu'est née certaine définition irrévé- 
rencieuse du pêcheur; mais c'est en France aussi 
que se passa le trait légendaire du bon bourgeois en 
chapeau de paille, amorçant ses asticots, sur les bords 
de la Seine, près du pont des Arts, pendant la canon- 
nade du Louvre, en i83o. l. d. 

Histoire de la sainte Chandelle d'Arras, par 
l'abbe J.-B. Dulaurens. Réimpression textuelle sur 
l'édition originale de 1745, augmentée de notes 
curieuses et d'une préface nécessaire. Se trouve 
à Bruxelles, chez l'éditeur Henry Kistemaeckers, 
25, rue Royale (1880). Petit in-12 de xiii-178 pages; 
tiré à 25o exemplaires sur papier teinté, et 5o exem- 
plaires sur papier de Hollande. 

Depuis quelque temps, les éditeurs de Bruxelles 
s'attachent à réimprimer les productions légères ou 
même très galantes de notre littérature du xviii" siècle. 
Quoique personnellement assez peu curieux de ces 
sortes d'ouvrages, qui n'ont guère d'utilité que comme 
documents pour servir à l'histoire de la littéra- 
ture et des mœurs de cette époque, nous ne voyons 



176 



LE LIVRE 



pas cependant de bien graves inconvénients à ce 
qu'on les fasse reparaître, pourvu qu'ils soient bien 
exécutés, tirés à petit nombre et vendus suffisamment 
cher pour que les vrais amateurs seuls les puissent 
acquérir. 

Or M. H. Kistemaeckers nous semble avoir en 
, partie observé ces conditions en rééditant le poème 
soi-disant héroïque, intilulé la Chandelle d'Arras. 
Son petit volume est fort joli, le papier en est bon et 
la composition typographique d'une correction satis- 
faisante ; enfin le tirage à 3oo exemplaires, déjà très 
suffisant à notre avis, offre des chances pour que ce 
poème libertin ne tombe point dans les mains des 
jeunes gens et nous avons lieu de penser que cette 
réédition sera prompteraent enlevée par les biblio- 
philes qui ne la trouveront point indigne de figurer 
dans leur enfer. 

Ceci dit pour rendre, comme il convient, justice à 
la nouvelle publication de M. H. Kistemaeckers, nous 
devons remplir toute notre tache en lui communi- 
quant quelques observations critiques que nous sug- 
gère l'examen de cette réimpression. 

Disons donc tout d'abord que la Préface nécessaire 
nous semble bien courte et bien insuffisante : M. Kis- 
temaeckers n'aurait pourtant pas sensiblement aug- 
menté ses frais en donnant une notice un peu plus 
circonstanciée sur l'abbé Henri-Joseph Dulaurens. 
(Pourquoi, par parenthèse, l'appeler J.-B. du Laii- 
rens?) Il eût pu encore y joindre, sans trop de dé- 
pense, une courte bibliographie, non de toutes les 
oeuvres de ce fécond auteur, mais au moins du poème 
la Chandelle cTArras dont, pour notre part, nous 
connaissons neuf éditions. Cette bibliographie nous 
aurait sans doute fait savoir ce qu'était l'édition ori- 
ginale de 1745, dont le présent volume est la réim- 
pression textuelle. Jusqu'à ce jour, en effet, nous 
n'avions jamais vu citer comme édition originale que 
celle de « Berne, 1765, in-8" de 202 pages avec fig. »; 
et nous nous figurions, avec la Biographie universelle 
de Michaud que « ce poème, commencé le 2 dé- 
cembre 1765, était déjà sous presse le 17 du même 
mois ». 

Enfin nous eussions eu grand plaisir à trouver, 
outre les notes curieuses (??) que nous annonce le 
titre du volume, une courte et bonne étude, émanant 
de la plume d'un véritable écrivain, sur ce poème 
vraiment plus erotique qu'héroïque qui, par les im- 
piétés continuelles et les tableaux licencieux dont il 
est rempli, peut être considéré comme une sorte de 
trait d'union libertin entre la Pucelle, de ^'oItai^e et 
la Guerre des Dieux ou autres Tableaux de la Bible 
du chevalier de Parny. 

Croyez-vous, monsieur Kistemaeckers, qu'un lettré 
bruxellois, ou même le savant Philomneste Junior, 
de Bordeaux, vous eût refusé cette substantielle in- 
troduction qui eût si bien accompagné votre réim- 
pression, d'ailleurs fort jolie, je me plais à le répé- 



ter .' — Vous annoncez comme étant en préparation 
une réimpression d'un autre poème du même auteur : 
le Balai des Nonnes. — L'occasion serait bonne pour 
combler les lacunes que nous signalons ici et pour 
faire un peu connaître au public les malheurs judi- 
ciaires de la Chandelle d'Arras, aussi bien devant 
l'ancien parlement que devant nos tribunaux mo- 
dernes. Le sujet est intéressant; il a même tenté, si 
nos souvenirs sont exacts, le curieux érudit par excel. 
lence, Charles Monselet, qui, à la fin de ses Oubliés 
et Dédaignés, regrette de n'avoir pu montrer encore 
sous son véritable esprit Du Laurens, qu'il appelle, 
■ nous ne savons vraiment pas pourquoi, le terrible 
Jésuite {'.'.). — En un mot, ce serait une œuvre aussi 
attrayante que morale de retracer à grands traits la 
vie et les aventures de cet écrivain instruit, bien 
doué, laborieux et plein d'imagination, qui n'avait 
qu'à vivre correctement pour être heureux et arriver 
peut-être aux honneurs et à la fortune, et qui finit, 
au contraire, sa longue, inutile et misérable existence, 
après une captivité de trente ans, oublié, sans hon- 
neur et sans estime, ne pouvant attribuer tous ses 
malheurs qu'à son orgueil, à la turbulence de ses 
passions et surtout au déplorable usage qu'il se plut 
à faire de ses talents. phil. min. 

Eaux-fortes pour illustrer les Contes de Boufflers. 
(i carton de six eaux-fortes composées par Victor- 
Amand Poirson, gravées par Mongin.) Paris, Quan- 
tin. — Prix : 10 fr. 

Aux Petits Conteurs du xvin^ siècle qui ont obtenu 
un si légitime succès, l'éditeur Quantin a voulu ajou- 
ter une série d'illustrations hors texte, vendues à part 
et dignes de fixer l'attention des amateurs. Les six 
premières planches, composées pour les Contes de 
Voisenon, ont été fort bien accueillies du public ; voici 
maintenant, pour les Contes de Boufflers, six gravures 
très fines de Mongin, d'après les compositions de 
Poirson, un artiste de talent qui a interprété à mer- 
veille les passages les plus gracieux des allégories 
orientales du poète-chevalier. 

Il n'est peut-être point de livre qui ait plus prêté à 
l'illustration que ces fameux contes de Boufflers; 
depuis Marinier jusqu'à Desenne, la plupart des ar- 
tistes ont mis leur imagination et leur crayon au ser- 
vice des contes à'' Aline, de Tamara et du Derviche, 
et les iconomanes en savent quelque chose. Il n'est 
donc pas sans intérêt de recommander ici cette nou- 
velle suite très originale qui mérite de figurer, non 
seulement dans la récente édition publiée par Octave 
L'zanne, mais aussi dans les œuvres complètes de 
Boufflers, données au début de ce siècle en opposition 
aux gravures un peu surannées de Monnet \'allin, 
Pornot ou Déveria. 

De deux en deux mois paraîtront les séries desti- 
nées à Caylus, Crébillonjils et Moncrif, La Morlicre 
et Duclos. 



I 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



DOCUMENTS OFFICIELS 

Par décret du 12 janvier, M. Mignet est nommé 
grand-croix de l'ordre national de la Légion d'hon- 
neur. 

Commission des souscriptions scientifiques 
et littéraires. 

Cette commission est constituée ainsi qu'il suit, 
pour l'année 1881 : 
M. le ministre, président. 
M. Henri Martin, sénateur, membre de l'Académie 

française, vice-président. 
MM. Maury, membre de l'Institut, directeur général 
des archives nationales, vice-président. 

Servaux, secrétaire. 

Alglave, professeur agrégé à la Faculté de droit, 
à Paris. 

Bréal, membre de l'Institut, professeur au Col- 
lège de France. 

Chantepie du Dézert, bibliothécaire à l'École 
normale supérieure. 

Charmes, chef de la division du secrétariat. 

Collin, chef du bureau des bibliothèques. 

De Laborde, secrétaire perpétuel de l'Académie 
des Beaux-Arts. 

Deschanel, député. 

Dumont, directeur de l'Enseignement supérieur. 

Delisle, membre de l'Institut, administrateur 
général de la Bibliothèque nationale. 

Egger, membre de l'Institut, professeur à la 
Faculté des lettres. 

Franklin, administrateur adjoint à la Bibliothè- 
que Mazarine. 

Lalanne, bibliothécaire de l'Institut. 

Longpérier (de), membre de l'Institut. 

Maspero, professeur au Collège de France. 

Milne Edwards (Alphonse), membre de l'Institut, 
professeur-administrateur du Muséum d'his- 
toire naturelle. 

Mùntz, bibliothécaire de l'école des Beaux-Arts. 

Parville (de), publ'iciste. 

Rambaud, chef du cabinet. 

Renan (Ernest), membre de l'Académie française 
et de l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres, professeur au Collège de France. 

Sainte-Claire-Deville, membre de l'Institut, pro- 
fesseur à la faculté des sciences. 



Catalogue des bibliothèques populaires des écoles 
publiques. 

Monsieur le préfet, vous recevrez prochainement 
par le chemin de fer un colis renfermant... exemplaires 
du nouveau catalogue des ouvrages de lecture des- 

BIBL. MOD. — III. 



tinés aux bibliothèques populaires des écoles pu- 
bliques. 

Je vous prie de prendre les mesures nécessaires 
pour qu'un exemplaire de ce catalogue, qui annule 
les précédents, parvienne à bref délai dans chacune 
des communes de votre département. 

Vous voudrez bien rappeler à cette occasion aux 
maires et aux instituteurs que la bibliothèque placée 
à l'école est une véritable bibliothèque populaire, 
dont l'instituteur est de droit bibliothécaire. 

Quelques maîtres paraissent encore croire à tort 
que les livres de ces bibliothèques sont exclusive- 
ment réservés à leurs élèves ou anciens élèves. C'est 
là une erreur. Les ouvrages qui composent les bi- 
bliothèques des écoles doivent êtres prêtés indistincte- 
ment à tous les habitants de la commune, qui pren- 
dront l'engagement de les rendre en bon état ou d'en 
restituer la valeur. 

Les instituteurs trouveront, dans les renseignements 
généraux qui précèdent, la liste des ouvrages admis, 
les indications nécessaires sur les conditions exigées 
par l'administration des communes qui sollicitent 
des concessions de livres. 

Il est un point sur lequel vous devez insister. 
Jusqu'ici, les municipalités n'ont répondu que par des 
sacrifices peu importants aux efforts faits par les pou- 
voirs publics pour fonder des bibliothèques popu- 
laires d'écoles ou pour enrichir celles qui existent. 

Le total des commandes faites chaque année par 
toutes les communes de Finance à l'adjudicataire de 
la fourniture de livres n'atteint pas le quart de la 
somme dépensée par l'État. Il importe que les com- 
munes où des bibliothèques ont été fondées par 
l'administration et où le goût de la lecture s'est ré- 
pandu, ne s'habituent pas à compter uniquement sur 
les dons du ministère pour renouveler ou augmenter 
leur fonds de livres. 

Il faut qu'au moyen de souscriptions, de cotisations 
volontaires, d'allocations votées par le conseil muni- 
cipal, elles fassent elles-mêmes de nouveaux achats. 
Vous voudrez bien faire remarquer aux maires et 
aux instituteurs que toute commune qui aura déjà 
reçu deux concessions de livres du ministère, ne 
pourra à l'avenir en recevoir une nouvelle que si elle 
justifie de l'acquisition de livres faite de ses propres 
deniers. 

En terminant, monsieur le préfet, j'appelle toute 
votre attention sur les bibliothèques populaires des 
écoles. Je ne saurais trop recommander à votre vigi- 
lance et à votre sollicitude une œuvre qui est appelée 
à exercer la plus heureuse influence sur le dévelop- 
pement intellectuel et moral des populations. 
Recevez, monsieur le préfet, etc. 

Le président du conseil, ministre de l'instruc- 
tion publique et des beaux-arts, 

Jules Ferry. 

12 



178 



LE LIVRE 



Par décret en date du 25 janvier 1881, rendu sur 
la proposition du président du conseil, ministre de 
l'instruction publique et des beaux-arts, M. Descha- 
nel (Émile-Augustin-Étienne) est nommé professeur 
titulaire de la chaire de langue et littérature fran- 
çaise moderne au Collège de France, en remplace- 
ment de M. Paul Albert, décédé. 



M. Helleu, ancien élève de l'École des chartes, est 
nommé surnuméraire à la Bibliothèque de l'Arsenal. 



M. Dreyfus, sous-bibliothécaire à la Faculté de mé- 
decine de Lyon, est délégué dans les fonctions de 
bibliothécaire à la Bibliothèque universitaire de'_Caen, 
en remplacement de M. Crouzel, appelé à d'autres 
fonctions. 

M. Cerncsson, conseiller municipal, vient d'être 
nommé par le préfet de la Seine membre du conseil 
de surveillance de la bibliothèque et des collections 
historiques de la ville de Paris, en remplacement de 
M. Ulysse Parent, décédé. 



ACADEMIE. - SOCIETES SAVANTES 
COURS PUBLICS 

L'Académie avait proposé pour le concours Bordin, 
en 1880, la question suivante : « Etude historique et 
critique sur la vie et les œuvres de Christine de Pisan.» 
L'Académie proroge cette question à l'année 1882. 
Elle a aussi proposé pour 1882 : « Etudier les docu- 
ments géographiques et les relations de voyages 
publiés par les Arabes du iii*^ au vin"-' siècle de 
l'hégire inclusivement ; faire ressortir leur utilité 
au point de vue de la géographie comparée au moyen 
âge. » Les mémoires, pour chacun de ces deux 
concours devront être déposés au secrétariat de 
l'Institut le 3i décembre 1881. — Le sujet suivant est 
proposé pour i883 : « Etudier, à l'aide des documents 
d'archives et de textes littéraires, le dialecte parlé à 
Paris et dans l'Ile-de-France jusqu'à l'avènement des 
Valois. Comparer ce dialecte, d'après les résultats 
obtenus, à la langue française littéraire, et rechercher 
jusqu'à qtiel point le dialecte parisien était considéré, 
au moyen âge, comme la langue littéraire de la 
France. » Les mémoires devront être déposés au 
secrétariat de l'Institut le 3i décembre 1882. Chacun 
de ces prix est de la valeur de 3, 000 fr. 



La Commission du prix Gobert a fait connaître à 
l'Académie la liste des ouvrages admis au concours 
de cette année. En voici la liste : Histoire de Vinter- 
vcntion française au Tonkin, de 1872 à 1874, par 
M. Romanet de Caillaud; les Anciennes Communautcs 
d'arts et métiers, par M. Alph. Martin; les Origines 
delà Tactique française elles Origines de la Tactique 
française de Louis XI à Henri IV, par M. E. Hardv • 



Recueil des Chartes de l'abbaye de Cluny, formé par 
M. Aug. Bernard et continué par M. Bruel (tomes I*^"" 
et II); Etudes sur la chronologie des rois de France et 
de Bourgogne, "p^v Aug. Bernard; l'Inquisition dans 
le midi de la France, aux xm" et xiv" siècles, étude sur 
les sources de son Instoire, parCh. Molinier. De fratre 
Gulielmo Pelisso, inquisitionis historico, disscruit 
Carolus Molinier; Saint-Martin, par M. Lecoy de la 
Marche ; Histoire générale de la maison royale de 
France, par le père Anselme, tome IX, par M. Potier 
de Courcy. A ces ouvrages la Commission a ajouté 
ceux qui sont présentement en possession des pre- 
mier et second prix, savoir : Histoire du costume au 
moyen âge, par M. Demay ; Histoire générale du 
Languedoc, de D. Devic et Vaissète, avec une Etude 
sur Vadministration féodale du Languedoc de 900 à 
i25o, par M. Aug. Molinier. 



L'Académie des sciences morales et politiques a 
décerné le prix Bordin à M. Esmein, agrégé à la 
faculté de droit de Paris, pour son Histoire de l'Or- 
donnance criminelle de ijSo. 



La Société des gens de lettres n'est pas restée inac- 
tive et elle a obtenu déjà un excellent résultat. 

Ainsi elle est arrivée, à force de démarches, à faire 
conclure des traités de réciprocité avec l'Espagne et 
la République de San Salvador, qui sauvegardent 
complètement le droit de la littérature française à 
l'étranger. 

Ce traité de réciprocité peut tenir dans ces quel- 
ques mots : 

« Nul auteur, français ou espagnol, ne peut être 
reproduit ou traduit en France ou en Espagne sans 
son autorisation expresse. » 

Si un pareil traité eût existé de tout temps et par- 
tout, Alexandre Dumas père, pour nous borner à cet 
auteur, eût touché des millions qu'il n'a jamais vus. 

Les efforts de M. E. Gonzalès et de ses collègues 
tendent donc à obtenir un traité analogue avec les 
autres puissances de l'Europe. 

La question a déjà fait un grand pas en ce qui con- 
cerne l'Angleterre. 

Ainsi le général Mendilhe Read, que le président 
de la Société des gens de lettres a converti à ses idées, 
se propose de faire une collection de romans fran- 
çais pour les traduire en anglais, exactement comme 
Hachette a traduit les romans de Thackeray, Dic- 
kens, etc. 

Seulement, eu égard au cant anglais qui ne badine 
pas, vu l'espèce, tout ce qui est shocking sera sévère- 
ment exclu de cette collection. C'est assez dire que 
Nana, par exemple, n'aura pas l'honneur de cette 
traduction. 

Concours pour l'Histoire du Commerce de Bordeaux. 

La chambre de commerce de Bordeaux, avec le 
concours de la Société de géographie commerciale et 
di la municipalité, fonde un prix de 10,000 fr. pour 



! 



P 



^\ 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



179 



le meilleur ouvrage inédit qui lui sera adressé sur 
VHistoire du Commerce de Bordeaux. 

Le sujet a été mis au concours à partir du i" jan- 
vier 1881. Les manuscrits doivent être envoyés à 
M. le secrétaire général de la Société de géographie 
commerciale de Bordeaux avant le i''' janvier i885. 

^'oici le programme du concours : 

1° Exposer l'histoire du commerce de Bordeaux, 
depuis son origine, jusqu'à nos jours : 

Première partie : Histoire du commerce de Bor- 
deaux, depuis son origine jusqu'à la fin du xvii'= siècle; 

Deuxième partie : Étude du commerce de Bordeaux 
au XVIII* siècle; 

Troisième partie : Commerce de Bordeaux au 
xix'^ siècle. 

2° Dans chacune de ces parties on présentera le 
commerce de Bordeaux avec la France, avec les colo- 
nies françaises, avec les nations étrangères. On indi- 
quera les produits du sol, les marchandises diverses 
et les objets de l'industrie sur lesquels le commerce 
de Bordeaux s'est exerce. On fera particulièrement 
l'historique de la culture de la vigne dans la région. 
— En ce qui concerne les colonies, on indiquera l'in- 
fluence du climat, les richesses du sol, l'importance 
des divers produits. 

3" On appréciera les causes politiques et écono- 
miques qui ont développé ou entravé les relations 
commerciales de Bordeaux. On signalera l'influence 
des armateurs bordelais qui ont développé le com- 
merce de Bordeaux, qui ont étendu nos relations avec 
nos colonies et avec les nations étrangères. 

4° On dira, d'après les besoins et les ressources des 
régions du sud-ouest et du centre de la France, 
quelles sont les industries nouvelles qui pourraient 
prospérer à Bordeaux. 

PUBLICATIONS NOUVELLES 

La librairie Quantin met en vente une nouvelle 
édition de luxe de l'Art du xviii* siècle, par MM. Ed- 
mond et Jules de Concourt, ce livre dont les exem- 
plaires de la première édition montent aujourd'hui 
dans les ventes à 3oo et à 400 francs. Cette nouvelle 
édition, considérablement augmentée, contient le 
catalogue de l'Œuvre gravé de chaque peintre ou 
dessinateur donnant le passage aux enchères de leurs 
œuvres depuis le commencement du xviii" siècle 
jusqu'à nos jours. Mais ce qui la distingue surtout de 
la précédente, c'est que l'édition Quantin est illustrée 
de tableaux et de dessins des maîtres reproduits en 
fac-similé avec la conscience la plus absolue. La pre- 
mière livraison, consacrée à Watteau, renferme la 
biographie perdue de Watteau par le comte de 
Caylus, et contient cinq reproductions de dessins 
faisant partie du Louvre, du British Muséum, de la 
collection de Concourt. Suivront, de deux en deux 
mois : Chardin, Boucher, La Tour, Greuze, les Saint- 
Aubin, Cravelot, Cochin, Eisen, Moreau, Debucourt, 
Fragonard, Prud'hon ; en tout i3 fascicules contenant 
cinq grandes planches hors texte, au prix de 12 francs 
chaque. 



La deuxième partie des Mémoires du prince de 
Metternich a récemment paru à Londres, à Vienne et 
à Paris, chez Pion. Les deux nouveaux volumes em- 
brassent la période de 1816 à i83o. 



M. Max Muller fait paraître deux volumes d^Essais 
clioisis sur le langage, la mythologie et la religion. 
Le nouveau recueil est bien réellement un choix, avec 
corrections et additions, des Essais en quatre volumes 
dont plusieurs éditions ont été épuisées. 



Le libraire Sigismond Soldan, de Nuremberg, vient 
de faire paraître la première livraison des eaux-fortes 
et planches xylographiques d'Albert Durer. L'ouvrage 
entier formera 104 planches en 10 livraisons, au prix 
de i5 marcs (18 fr. 75). Cette reproduction se fait par 
la voie de la phototypie et est exécutée par l'institut 
artistique de J.-B. Oberweter, de Munich. 



i^^^^l^^W^^v.^^^^^vyV 



Nous avons déjà parlé à nos lecteurs du Livre d'or 
du Salon de peinture, si luxueusement édité par la 
maison Jouaust, et qui donne, avec la description des 
œuvres récompensées et des principales œuvres hors 
concours, la reproduction à l'eau-forte d'un certain 
nombre de ces œuvres. 

L'administration des Beaux-Arts, reconnaissant 
Futilité de cette publication, qui est en même temps 
le Livre d'or de la gravure et celui de la peinture, et 
dont la collection formera l'un des documents les 
plus précieux pour l'histoire de Fart contemporain, 
vient d'y souscrire pour un nombre important d'exem- 
plaires. 

Le tirage du Livre d'or du Salon ayant été fait à un 
chiffre très restreint, les amateurs qui tiendraient à en 
posséder la collection au complet feront bien de se 
procurer immédiatement les deux années qui ont déjà 
paru, s'ils ne veulent s'exposer à les payer beaucoup 
plus cher par la suite. 

Le Livre d'or du Salon forme un beau volume in-8' 
colombier. 

PUBLICATIONS ANNONCÉES 

ou EN PRÉPARATION 

Pour faire suite à la guerre de la succession d'Es- 
pagne, paraîtra dans les premiers jours d'avril, chez 
MM. Didot, Fouvrage intitulé les Guerres sous Louis 
XV, par le général de division comte Pajol. 

La guerre d'Espagne (1719 à 1720), la succession de 
Pologne (1733 à 1740), les campagnes en Allemagne et 
en Italie formeront le premier volume. Les guerres de 
la succession d'Autriche, de 1740 a 1749, armées de 
Bavière, de Bohême, Westphalie, sur le Rhin, en Al- 
sace, sur la Necker, la Sarre, la Moselle, la Flandre et 
l'Italie comprendront le deuxième et le troisième vo=- 
lume. La guerre de sept ans, de 175G à 1763 jusqu'à 
la fin du règne en 1774, formera les quatrième et cin- 
quième volumes. Les expéditions de Mahon, 1736, 



180 



LE LIVRE 



de Corse, 172g à 1770, du Canada, 1763, de Charles- 
Edouard, des colonies de l'Inde, du Bengale, les débar- 
quements des Anglais sur les côtes de France, les dif- 
férents camps d'instruction cl de manœuvre seront 
contenus dans le sixième volume. 

Le septième est entièrement consacré à un historique 
abrégé des corps d'infanterie et de cavalerie, à toutes 
leurs phases dans la période de 171 5 à 1774, avec dif- 
férents dessins d'uniformes. 

Enfin un atlas contiendra des cartes d'Allemagne, 
de Flandre, d'Italie, de l'Aulrichc-Hongrie, avec les 
tracés en rouge des opérations militaires. 



On annonce la publication prochaine d'un ouvrage 
historique des plus curieux. C'est le recueil des lettres 
échangées entre M. de Talleyrand et Louis XVIII pen- 
dant toute la durée du congrès de Aiennc. 

M. Piillain, directeur du contentieux au ministère 
des finances, a eu la bonne fortune de mettre la main 
sur cette collection précieuse dans les archives des 
affaires étrangères, et il va éditer cette publication 
en l'encadrant de notes et de commentaires. 



La librairie Pion va publier prochainement un 
recueil d'études de M. Langel sur la Réforme au 
xvi" siècle, et un ouvrage de M. Loir sur Louise de 
la Vallière et la jeunesse de Louis XIV. 



Le troisième volume de l'ouvrage de M. Tainc sur 
la Révolution française est terminé. Il aura pour titre : 
la Conquête jacobine^ et paraîtra à la fin de ce mois. 



M. Du Sommerard, conservateur du musée de 
Cluny, termine en ce moment le catalogue de ce mu- 
sée, qui ne comprendra pas moins de 20,000 numéros. 
On y trouvera une étude sur la céramique depuis son 



Sir Richard Wallace se propose de publier prochai- 
nement un livre dont on dit le plus grand bien et qui 
sera intitule : l'Art et les artistes. 



On parle beaucoup de la publication d'un recueil de 
lettres dues à M"" Desclée, l'éminente et célèbre 
artiste qui a fait de Froufrou une si attachante créa- 
tion. C'est M. Alexandre Dumas fils qui se serait 
chargé de cette publication. 



M. Henry Cochin et M. Duparc vont publier un re- 
cueil de tous les documents authentiques qui racontent 
les expulsions des ordres religieux. Ce recueil sera, 
dit-on, précédé d'une courte préface faite par M. le duc 
de Broglie. 



On annonce la prochaine publication à New-York 
d'une Llistoire de la guerre eivile en Amérique, par 
Jefferson Davis, l'homme qui y a joué le rôle le plus 
considérable. 

On va publier à Madrid une édition complète des 
œuvres de José Amador de los Rios, le savant histo- 
rien et archéologue. Cette publication comprendra de 
44 à 46 volumes. Le premier, comprenant les poésies 

de cet écrivain, vient de paraître. 



Un savant hollandais, M. de Gœje, rédige un mé- 
moire sur les récits, la plupart fabuleux, que les 
Arabes possédaient relativement au Japon. Ce travail, 
qui paraîtra d'abord en langue hollandaise, sera en- 
suite réimprimé, accompagné d'une traduction fran- 
çaise, dans un volume d'articles que M. de Gœje se 
propose de publier prochainement. 



Le professeur Arndt, de Leipzig, a découvert un 
manuscrit inédit de Gœthe et se prépare à le publier. 
C'est la première ébauche d'une de ses pièces. 



Le professeur allemand Stier a découvert à Zerbst, 
dans le duché d'Anhalt, un manuscrit contenant la 
relation, en langue hollandaise, du deuxième voyage 
de Vasco de Gama aux Indes (i5o2-i5o3). On possé- 
dait jusqu'à présent peu de détails sur cette expédition. 
Le récit en question a été écrit par un des compagnons 
de \'asco. M. Stier se propose d'en publier une traduc- 
tion allemande. 

NOUVELLES DIVERSES 

M. Derenbourg, cHargé par le ministère de l'instruc- 
tion publique d'étudier les manuscrits arabes des bi- 
bliothèques espagnoles, vient de rentrer en France. 
M. Derenbourg rapporte la description de i,835 ma- 
nuscrits qu'il a examinés dans les collections publiques 
et privées de l'Escurial, de Madrid, d'Alcala, de To- 
lède,'de Séville et de Grenade. Ce travail considérable 
paraîtra partie dans les Archives des missions scioiti- 
/ijivcs, partie dans les publications de l'Ecole des langues 
orientales. 

Les bibliothèques médicales des hôpitaux de Pai-is. 

Voici une institution peu connue du public, et qui 
va prendre cette année un grand développement, par 
suite de la subvention qu'elle vient de recevoir de 
l'administration. Nous voulons parler de la création 
de bibliothèques médicales dans les hôpitaux et hos- 
pices de Paris. Ces bibliothèques, dues à l'initiative 
des internes des établissements hospitaliers de la ca- 
pitale, sont actuellement au nombre de dix- sept. 
Jusqu'à l'année dernière, elles n'avaient eu d'autres 
ressources que celles produites par des cotisations 
mensuelles de i franc, payées par les internes. 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



181 



C'est au moyen de ces faibles ressources que plu- 
sieurs hôpitaux sont cependant parvenus à posséder 
des bibliothèques pourvues d'un nombre de volumes 
relativement considérable, si l'on songe que tous les 
ouvrages dont elles se composent sont des ouvrages 
de choix, traitant tout spécialement des matières qui 
font l'objet du traitement de chaque établissement. 
Ainsi, à la date du 3i décembre 1880, la bibliothèque 
de l'hôpital Beaujon possédait i,i5o volumes, dont 
goo reliés; celle de Bicêtre, i,86S; celle de l'Hôtel- 
Dieu, 2,53o volumes; la bibliothèque de l'hôpital de 
Lariboisière, i,325 ; celle de la Salpêtrière, i,53o. 

Les deux bibliothèques médicales les moins com- 
plètes, à la même date, étaient celle de Lourcine, qui 
n'avait que 52 volumes, et celle de l'hôpital Sainte- 
Eugénie, qui n'en avait que 96. 

La subvention que la ville de Paris vient d'accorder 
à ces bibliothèques pour la présente année s'élève à 
la somme totale de 7,400 francs, répartis par parts 
variant entre 200 et 5oo francs eTtre les 17 bibliothè- 
ques existantes. En outre, il est question d'élever à 
2 francs par mois le chiffre des cotisations fournies 
par les internes. 



Le Répertoire universel des œuvres d'art, officielle- 
ment annoncé par M. le sous-secrétaire d'État des 
beaux-arts à l'inauguration du musée de céramique de 
Limoges, sera, sous peu de jours, mis à la disposition 
du public, dans les bureaux ministériels de la rue de 
Valois (Palais-Royal). 

Etabli au moyen des inventaires officiels, du dé- 
pouillement des catalogues français et étrangers, des 
procès-verbaux de ventes, des déclarations des artistes 
ou propriétaires, et tenu au courant avec soin, cet 
important travail, qui comprendra environ 33,coo 
cartes biographiques et 400,000 fiches monographi- 
ques, fera connaître, autant que possible et en quel- 
que sorte jour par jour, le lieu et les conditions ma- 
térielles où se trouveront les œuvres anciennes et 
modernes vraiment dignes de ce nom. 

Chaque carte contient, sous le portrait photographié 
et la biographie de l'artiste dont elle porte le nom, la 
liste chronologique de ses productions connues. 

Chaque fiche renferme, avec le titre et la réduction 
photographique de l'ouvrage auquel elle est consacrée, 
tous les renseignements historiques et signalétiques 
qui le concernent : origine (auteur, lieu, date); descrip- 
tion, dimensions, déplacements successifs; prix de 
vente; situation actuelle; état de conservation. 

Auxiliaire de toute loi sur la propriété artistique, ce 
précieux instrument de contrôle pourra être consulté 
sur place ou par correspondance. 



M. Maspero, professeur au Collège de France, direc- 
teur de l'École française du Caire, a été nommé 
par le khédive directeur du musée de Boulaq et des 
fouilles archéologiques d'Egypte, en remplacement 
de Mariette pacha. 



Un Anglais, professeur à Yeddo, a offert à la Société 
asiatique-anglaise une collection de poésies lyriques 
et dramatiques japonaises, ne comprenant pas moins 
de 2o5 volumes, et ne contenant pourtant que les 
chefs-d'œuvre des principaux poètes du Japon. 



Paris-Murcie aura un analogue en Belgique. La ré- 
daction du Méphisto, d'Anvers, va éditer un numéro 
de ce genre, comprenant des autographes et des des- 
sins d'hommes célèbres. 

Parmi les adhérents à cette œuvre de bienfaisance, 
on cite MM. Victor Hugo, Alexandre Dumas, Emile 
Augier, Zola et Gounod. 



La propriété des œuvres de Prosper Mérimée et de 
Théophile Gautier était répartie entre MM. Calmann 
Lévy et Charpentier. Nous apprenons que, grâce aune 
entente intervenue entre ces deux éditeurs, toutes 
les œuvres de Prosper Mérimée se concentreront en- 
tre les mains de M. C. Lévy, et que les œuvres de 
Th. Gautier se concentreront dans les mains de 
M. Charpentier. A bientôt des éditions complètes de 
ces grands écrivains. 



M™'= Rattazzi-Rute (ou plutôt M^^ Rute-Rattazzi) se 
propose de publier, dans les premiers jours de février 
et à la librairie Dentu, un ouvrage en deux volumes 
intitulé Ratta^^i et son temps. 

C'est une biographie de l'homme d'État italien qui 
fut le deuxième époux de M"'^ Rute. 

Le second volume contiendra, sous forme d'appen- 
dice, un grand nombre de documents, lettres, etc., 
dont quelques-uns très remarqués. 



Le terrain littéraire, tant soit peu sec, de notre Bi- 
bliothèque nationale vient enhn de s'imbiber d'une 
pluie de faveurs non moins désirables qu'inattendues. 
On a nommé six bibliothécaires, dont trois ou quatre 
par vacances anciennes, remontant à deux ou trois 
ans, et les autres par création nouvelle. Cette fois, 
presque tous les employés, rémunérés d'appointe- 
ments plus forts, ont passé d'une classe à l'autre et se 
sont acheminés, par conséquent, vers les hauts grades. 
Mais pourquoi donc nulle décoration dans l'ordre de 
la Légion d'honneur? Comment se fait-il que, depuis 
sept ans, personne (à l'exception de M. Léopold De- 
lisle nommé officier) ne soit entré dans la grande fa- 
mille des légionnaires? 



Sous ce titre : les Maniaques, Eurotas, du Consti- 
tutionnel, nous donne le curieux article que voici : 

La bibliothèque de la rue Richelieu est, comme on 
le sait, une des plus belles et des plus complètes du 
monde. Elle renferme tous les trésors de l'esprit hu- 
main. Aussi on ne saurait trop faire pour sa conserva- 
tion. Elle va être isolée complètement. Les quelques 



182 



LE L I \' R E 



maisons de la rue de l'Arcade et de la rue Vivienne 
qui sont mitoyennes avec elle vont être abattues, et la 
bibliothèque s'agrandira de l'espace qu'elles occupent. 

L'autre jour, on livrait au public une nouvelle et 
très vaste salle qui, depuis son ouverture, reçoit de 
nombreux visiteurs. 

Parlons un peu de ces visiteurs. 

Il faut d'abord parler des personnes studieuses qui 
viennent pour s'instruire et compléter leur éducation. 
Il en est parmi elles qui sont pauvres et qui n'ont 
pas de livres. Et puis, fût-on très riche, on ne pour- 
rait, ni pour or ni pour argent, posséder les trésors et 
les raretés qui se trouvent dans les bibliothèques pu- 
bliques. Celles des souverains elles-mêmes sont rela- 
tivement pauvres à côté de nos bibliothèques natio- 
nales. 

Il faut voir avec quelle ardeur lisent et méditent 
ceux qui se sentent destinés à devenir célèbres dans 
les sciences et dans les lettres. On les voit courbés sur 
les livres, prenant des notes et puisant le savoir à 
toutes les sources à la fois. Ils sont encore obscurs et 
inconnus, mais, grâce à leur ténacité et à leur patience 
qui est, comme on sait, une des formes du génie, il 
se trouvera parmi cette génération d'heureux prédes- 
tinés devant égaler peut-être V^ictor Hugo, Michelet, 
Renan, Jules Simon, Guizot, Littré, Chevreul, Arago, 
Balzac, Paul de Saint-Victor, \'euillot ou Théophile 
Gautier. 

Cet hommage rendu au public sérieux des biblio- 
thèques, je peux tout à mon aise parler de ces mania- 
ques et de ces originaux qui y viennent peut-être plus 
assidûment que les autres pour les motifs les plus 
futiles et les plus ridicules. On les reconnaît à leur 
mine effarée d'abord, puis aux singuliers livres qu'ils 
demandent aux employés. 

Pendant dix ans, on vit arriver vers midi, à la biblio- 
thèque Richelieu, un petit vieillard maigre, avec des 
cheveux poudrés. Il occupait toujours la même place 
et, pendant quatre heures tous les jours, il se délectait 
de la lecture de la vie d^Apollouius de Tyane, par 
Gilbert Longueil. Tout à côté de lui se trouvait un 
autre vieillard qui, lui, semblait lire avec ardeur le 
traité de VArt militaire de Végèce. On supposait qu'il 
était un ancien militaire. On se trompait. Véritication 
faite, on apprit que c'était un employé retraité de 
l'octroi de Neuilly. Un beau jour, le lecteur à''Apollo- 
niiis eut une vive contestation avec son voisin. On vit 
le moment où ils allaient en venir aux mains. On mit 
le holà! Après cette scène ils disparurent et ne vinrent 
plus à la bibliothèque. 

Parmi ces maniaques célèbres il faut citer celui Je 
la bibliothèque de l'Arsenal, qui, pendant vingt ans, 
se fit apporter des monceaux de livres qu'il feuilletait 
à la hâte sans se donner le temps de les lire. Cepen- 
dant chaque soir il s'en allait avec huit ou dix feuilles 
couvertes de notes. On ignorait son nom. 11 disparut. 
Deux mois après, le conservateur de la bibliothèque 
reçut trois grosses malles remplies de manuscrits. 



Elles lui étaient envoyées par les héritiers de cet ori- 
ginal qui avait rendu le dernier soupir. Une clause de 
son testament leur avait intimé cet ordre. On prit 
connaissance de ces papiers, sur lesquels étaient consi- 
gnés, avec indication de la page et de la ligne, tous 
les livres dans lesquels le nom de César était écrit. 
La Vie de César par Plutarque ne ligurait point 
parmi les volumes qu'il avait compulsés. 

C'est à cette même bibliothèque de l'Arsenal qu'un 
fou d'humeur joviale vint pendant dix ans lire sans 
cesse et toujours Paul et Virginie. Il avait appris le 
roman par cœur, et par les soirées d'été on le rencon- 
trait le récitant dans les grandes allées du Jardin des 
plantes. Lorsqu'on donna l'opéra de Paul et Virginie 
de M. Victor Massé à la Gaîté, il se rendit au théâtre, 
mais on le vit sortir avant la fin du premier acte, en 
disant : « Votre musique gâte tout ». 



On a discuté souvent sur la Marseillaise et sur l'é- 
poque à laquelle elle fut composée par Rouget de 
Lisle. 

Je trouve dans un volume que vient de publier 
M. Seinguerlet , Strasbourg pendant la Révolution, un 
document jusqu'ici fort peu connu, et qui est entre 
les mains d'un collectionneur de Strasbourg. 

C'est une lettre de Louise Dietrich, la femme du 
maire, adressée à son frère, M. Ochs, conseiller à Bàle, 
et qui est pour ainsi dire l'acte de naissance de notre 
h}'mne national. 

Voici cette lettre : 

« Cher frère... je te dirai que depuis quelques jours 
je ne fais que copier et transcrire de la musique, oc- 
cupation qui m'amuse et me distrait beaucoup, sur- 
tout dans ce moment, où partout on ne cause et ne 
discute que politique de tout genre. Comme, tu sais 
que nous recevons beaucoup de monde et qu'il faut 
toujours inventer quelque chose, soit pour changer 
de conversation, soit pour traiter des sujets plus dis- 
trayants les uns que les autres, mon mari a imaginé de 
faire composer un chant de circonstance. Le capitaine 
du génie Rouget de Lisle, un poète et compositeur 
fort aimable, a rapidement fait la musique du chant 
de guerre. Mon mari, qui est un bon ténor, a chanté 
le morceau, qui est fort entraînant et d'une certaine 
originalité. C'est du Gluck en mieux, plus vif et plus 
alerte. Mais, de mon côté, j'ai mis mon talent d'or- 
chestration en jeu; j'ai arrangé les partitions sur cla- 
vecin et autres instruments. J'ai donc beaucoup à tra- 
vailler. Le morceau a été foué chez nous, à la grande 
satisfaction de l'assistance. Je t'envoie copie de la mu- 
sique. Les petits virtuoses qui t'entourent n'auront 
qu'à la déchiffrer et tu seras charmé d'entendre le 
morceau. 

«"Ta sœur, 
« LoLiSE Dietrich, née Ochs. 

« Strasbourg, mai 1792. » 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



183 



NÉCROLOGIE 



Voici la liste des principaux ouvrages de Mariette 
bey dont nous avons annoncé la mort dans notre 
dernière livraison : 

Choix de monuments et de dessins découverts ou 
exécutés pendant le déblayement du Serapeum 
de Memphis {i056). Le Serapeum de Mempliis 
(iSSy-GG). Lettres à M. de Rougé, sur les résultats 
des fouilles entreprises par ordre du vice-roi d'Egypte 
{1860). Aperçu de Vhistoire d'Egypte {1S64). 
Principaux monuments exposés dans les galeries provi- 
soires du Àfusée d'antiquités égyptiennes du vice-roi 
à Boulaq {1864). Nouvelle table d'Abydos {186 5). 
Abydos, description des fouilles de cette ville (i8-/o). 
Les Papyrus égyptiens du musée de Boulaq (i8yi- 
jS). Monuments divers recueillis en Egypte et en 
Nubie {i Sj2-j5). Itinéraire de la liante Egypte 
iiSys). Denderah (i8j3-j5). Karnak {18 j5), etc. 



M. Léopold Double, le grand collectionneur d'ob- 
jets d'art du xviii" sièlce est mort vers la fin du mois 
de janvier. On trouvera, dans notre partie rétrospective 
de cette même livraison, des détails nombreux sur 
ce célèbre amateur et bibliophile. 



M. Michel Chasles, membre de l'Institut, est mort 
au mois de décembre dernier. 

Mathématicien des plus remarquables, M. Chasles 
a publié de nombreux volumes sur les sciences 
exactes. Son premier ouvrage. Aperçu sur l'origine 
et le développement des méthodes en géométrie, parut 
en 1837. Depuis lors, il a donné de nombreux articles 
dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences, 
dont il faisait partie depuis 1 85 i, le Journal de mathé- 
matiques de M. Liouville, les Annales de mathémati- 
ques de Gergonne, la Correspondance mathématique 
et physique, la Connaissance des temps, le Journal de 
Crelle, le Journal de l'Ecole polytechnique. 

11 a publié, en 1843, une Histoire de l'arithmétique, 
et en i852, un Traité de géométrie supérieure. 

C'est à M. Chasles que le faussaire Vrain-Lucas ven- 
dit, de 1867 à 1869, moyennant le prix de 140,000 fr., 
une collection de faux autographes parmi les- 
quels se trouvaient de prétendues lettres de Pascal, 
Newton et Galilée. Ces lettres, qui attribuaient à 
Pascal les découvertes de Newton, produisirent une 
véritable révolution dans le monde savant. M. Chasles 
fut le premier à reconnaître la mystification dont il 
avait été victime de la part de Vrain-Lucas, qui fut 
condamné, le 21 février 1870, à deux ans de prison et 
5oo francs d'amende. 



M. Paulin Paris, membre de l'Institut, a succombé,' 
à l'âge de quatre-vingts ans, aux suites d'une longue 
et douloureuse maladie. Cette mort causera de pro- 
fonds et d'unanimes regrets. 

L'existence tout entière de l'éminent académicien 
avait été vouée à la science. 

M. Paulin Paris devait tout au travail. Arrivé à Pa- 
ris en 1824, il collabora à plusieurs journaux litté- 
raires. La littérature étrangère et principalement la 
littérature anglaise l'attiraient. Il donna une traduc- 
tion du Don Juan de Byron, qui fut fort remarquée, 
et bientôt après il entreprit de traduire les œuvres 
complètes du poète. Deux ans lui suffirent pour mener 
à bien cette grande et difficile entreprise. 

Admis comme employé à la Bibliothèque royale de 
Paris, M. Paulin Paris sentit alors se déclarer sa vo- 
cation pour l'étude du moyen âge. Nul plus que lui 
ne devait contribuer à en faire connaître les beautés 
littéraires ou les curiosités historiques. En moins de 
cinq ans, il publia son Essai sur les romans historiques 
du moyen âge, le roman de Berthe aux grands pieds, 
le Romancero français , une édition àc^Grandes chro- 
niques de Saint-Denis et plusieurs opuscules de 
moindre importance. 

Ces travaux devaient finir par attirer sur le modeste 
employé l'attention du monde savant : l'Académie des 
inscriptions lui ouvrit ses portes en 1837, et plus tard 
il fut nommé conservateur adjoint des manuscrits de 
la Bibliothèque royale. 

Il se livra alors avec plus d'ardeur que jamais à ses 
recherches littéraires, et il fit paraître une édition 
annotée de la Chanson d'Antioche, les Romans de la 
Table Ronde, les Aventures de maitre Bernard. Ses 
publications de longue haleine ne l'empêchaient pas 
de prendre une part très active à la rédaction des 
recueils scientifiques, dont il était un des collabora- 
teurs les plus assidus. 

En i853, une chaire de langue et de littérature du 
moyen âge fut créée pour lui au Collège de France; 
il l'occupa jusqu'en 1872 et fut remplacé par son fils, 
M. Gaston Paris, membre de l'Institut. 



Michel Masson vient de mourir. Fils de simple ou- 
vrier, il n'eut aucun goût pour les outils paternels 
et débuta comme figurant-danseur au théâtre Mont- 
Thabor. 

C'est là qu'il devait plus tard remporter un éclatant 
succès avec sa première pièce, la Conquête du Pérou. 

Promptement dégoûté du métier de figurant, il 
devint successivement garçon de café, commis-libraire 
et ouvrier lapidaire. 

Entre temps, il travaillait seul à refaire son instruc- 
tion trop négligée, et il y réussissait si bien, que quel- 



I8i 



LE LIVRE 



ques années plus tard il entrait au Figaro en qualité 
de rédacteur, titre qu'il sut mériter et conserver avec 
éclat jusqu'en i83o. La Nouveauté, le Mercure, la Lor- 
gnette sollicitèrent successivement sa collaboration; 
mais, à partir de i83o, Michel Masson abandonna 
complètement le journalisme pour se consacrer au 
théâtre, vers lequel il s'était toujours, senti, puissam- 
ment attiré. 

Il collabora avec MM. Anicet-Bourgeois, Dennery, 
Duveyrier, Etienne, Scribe, Villeneuve, Xavier, etc. 

Citons les comédies et vaudevilles suivants : 

Frétillon, la Garde de nuit, Mon oncle Thomas, 
l'Aiguillette bleue, le Mari de la favorite, le Diable 
amoureux. Madame Favart, Rende^ donc service, le 
Secret du soldat, les Deux sœurs, les Chanteurs ambu- 
lants, le Secret de famille, le Maître maçon et le 
Banquier, le Télégraphe d'amour, la Fée du bord de 
l'eau, Un Cœur d'or, Mauricette, Héloïse et Abailard, 
Une Idée fixe, Pendu, Aimer et mourir, la Grotte de 
Falaise, etc. 

Parmi ses drames, mentionnons : 

Les Mystères du carnaval, Marceau, Piquillo Al- 
liaga, les Orphelins du pont Notre-Dame, Marianne, 
Marthe et Marie, la Dame de la Halle, la Mendiante, 
Marie-Rose, les Fils aines de la République. 

Avant de s'adonner au théâtre, Masson avait fait du 
roman. Son premier livre, le Maçon, fut fait en colla- 
boration avec Raymond Brucker. 

Il publia plus tard les Contes de V Atelier ou Daniel 
le Lapidaire, Thadeus le ressuscité, en collaboration 
avec Luchet; les Souvenirs d'un enfant du peuple; la 
Gerbée, contes à lire, en famille, ouvrage auquel 
l'Institut décerna un prix, et les Enfants célèbres de 
tous temps et de tous pays, qui eut un grand nombre 
d'éditions. 



Nous apprenons la mort d'un vieil auteur dramati- 
que, Hippolyte Auger, que le Temps appelait récem- 
ment « un oublié de talent ». 

Né le 25 mai 1707, à Auxerre, Hippolyte-Nicolas- 
Just Auger fut élevé chez un bénédictin et placé, en 
1812, dans une maison de commerce de Paris. A seize 
ans, il passa au service de la Russie et y resta jusqu'en 
1817, en qualité de sous-officier des gardes au régi- 
ment d'ismaïlowski. De retour en France, il publia 
des romans : Marpha, Boris, Gabriel Venance, 
Yvan VI, Rien^^i, la Femme du monde, Tout pour de 
l'or, Avdotia, Un roman sans titre, etc. 

Au théâtre, il a donné, de i832 à 1842, des pièces 
qui eurent du succès : Une Séduction, avec Ancelot; 
la Folle et Pierre le Grand, avec Charles Desnoyers; 
Pauvre mère, avec Francis Cornu. Seul, il a écrit 
Marcel, Précepteur à vingt ans, Benoit ou les deux 
cousins, etc. Le Théâtre-Français joua de lui deux 
pièces : Plus de peur que de mal et Un dévouement. 
Sa Physiologie du théâtre, cinq volumes, est un ou- 
vrage considérable, qui comprend l'histoire littéraire 
des théâtres de Paris, leur organisation intérieure, la 
législation, etc. 

On cite aussi Madame veuve Brice comme une de 



ses plus jolies nouvelles. C'est une étude de mœurs 
et de caractères provinciaux. 

Malgré ses quatre-vingt-quatre ans, Hippolyte Au- 
ger avait conservé toutes ses facultés et toute la ver- 
deur de son esprit. La Vie mondaine, de Nice, dit qu'il 
occupait ses loisirs à écrire des Mémoires, quand la 
mort l'a surpris à Menton. 

Depuis un an, Hippolyte Auger était pensionné par 
la Société des auteurs et compositeurs dramati- 
ques. 

Nous avons également à enregistrer le décès de 
M. Gatteaux, doyen d'âge de l'Académie des beaux- 
arts. 

M. Menier, le grand industriel de Noisiel-sur-Marne, 
vient de mourir. Il ne nous appartient pas d'apprécier 
le rôle brillant joué par M. Menier dans le haut com- 
merce de notre pays, non plus que sa conduite poli- 
tique; aussi nous bornerons-nous à indiquer ici la 
liste des nombreuses brochures qu'il publia et dont 
quelques-unes n'ont de lui que la signature : 

Des indemnités aux victimes de la guerre (1871); 
La liberté sans licence (1871); L'Impôt sur le capital 
(1872); Réponse aux objections faites contre l'impôt 
sur le capital (1872); La Réforme fiscale (1872); Les 
travaux de Paris par l'impôt sur le capital (1873); 
L'Unité de l'étalon monétaire (1873); Théorie et ap- 
plication de l'impôt sur le capital (1874); Economie 
rurale (1875); L'Avenir économique (187b). La revue 
la Réforme économique a été fondée par lui en 1875. 

M. Menier était né à Paris en 1826. 



Le bibliothécaire en chef de la ville de Lyon, M. Mul- 
sant, vient de mourir en cette ville à l'âge de quatre- 
vingt-trois ans. Il s'était principalement adonné aux 
sciences naturelles. Citons, parmi ses nombreux écrits : 
Lettres à Julie sur l'entomologie (i83o); Histoire na- 
turelle des coléoptères de France (1839-1878); Souve- 
nirs d'un voyage en Allemagne (1861); Histoire natu- 
relle des punaises de France (1867- 1874); Histoire 
naturelle des oiseaux-mouches ou colibris (1870). 



Périgueux vient également de perdre son bibliothé- 
caire, M. Fourteau, ancien professeur de philosophie 
-^.u lycée de cette ville. 



Nous relevons, dans \QPolybiblion,\QS décès des R. R. 
P. P. d'AIzon, de Buck et Vereruysse; le premier,fonda- 
teur de \a Revue de l'enseignement chrétien ; le second, 
attaché depuis i863 à l'œuvre des bollandistes et le 
troisième, connu par de nombreux livres de piété 
dont on trouvera la liste dans la bibliothèque des 
écrivains de la Compagnie de Jésus. 



On annonce la mort à Marseille du docteur Bertu- 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



18Ô 



lus, professeur à l'École de médecine de cette ville et 
auteur de plusieurs ouvrages spéciaux. 



On nous annonce la mort de M. Claude, bibliothé- 
caire au département des manuscrits de la Bibliothè- 
que nationale. Il avait rendu de grands services à cet 
établissement, mais depuis plusieurs années ses 
infirmités ne lui permettaient plus d'y continuer un 
travail actif. 

M. Potier, l'un des plus anciens libraires de Paris, 
vient de mourir. Bien qu'il se fût retiré depuis assez 
longtemps des affaires, on faisait encore appel à ses 
lumières dans les ventes de bibliothèques les plus 
renommées. Nous consacrerons un article à ce biblio- 
phile émérite dans une de nos plus prochaines livrai- 
sons. 

On annonce la mort de M. Gustave Maurice, inspec- 
teur général du travail des enfants dans les manufac- 
tures et secrétaire de la Société d'encouragement, 
décédé avant-hier, à Paris, à l'âge de soixante ans. Il 
avait collaboré à plusieurs journaux scientifiques et 
au Monde illustré. 



M. Alauzet, bien connu dans l'industrie parisienne, 
vient de mourir. C'était un des mécaniciens les plus 
habiles et les plus soigneux que la typographie pari- 
sienne ait comptés. 



Un des écrivains les plus distingués de l'Angle- 
terre, Thomas Carlyle, vient de mourir à Londres, 
à l'âge de quatre-vingt-six ans. En 1822, Carlyle 
débuta par une série d'études sur Montesquieu, 
Montaigne, Nelson et les deux Pitt. Publiées dans 
VEdinburgh Cyclopedia de Brewster, ces études fu- 
rent très remarquées. En 1825, il fit paraître la 
traduction du roman de Wilhem Meister et la Vie 
de Schiller, précédée d'une préface de Gœthe qui 
était avec lui en commerce d'amitié. En i83o, Car- 
lyle donna son ouvrage intitulé Sartor resartus, où, 
sous la rubrique de « Philosophy of Clothes », il 
entreprit contre la société anglaise une satire qui 
lui valut en Angleterre le surnom de censeur du 
siècle. U Histoire de la Révolution française (iSSy) 
mit le comble à la réputation de Cralyle. Cette histoire 
est cependant remplie d'erreurs et contient parfois 
d'étranges appréciations. 

Voici les titres des autres ouvrages de cet écrivain : 
Étude sur l'héroïsme (1840); Essais (1841); Past and 
Présent (iSjfl); Pamphlets du dernier jour (i85o); 
Vie de John Sterling (i85i); Lettres et discours d'O- 
livier Cromivell; Histoire de Frédéric le Grand. Il a 
en outre collaboré au Fraser's Magasine et à la 
Foreign Quarterly. 



M. Klugmann, archéologue, bibliothécaire de l'in- 
stitut archéologique de Rome, vient de mourir. 



hs. Journal des Économistes 3in.u.Ç)\\cQ\di\-noTt, à l'âge 
de quatre-vingts ans, de l'un de ses premiers rédac- 
teurs et correspondants, le comte Jean Arrivabene. 
Rédacteur, avec Silvio Pellico, du Conciliatore, il fut, 
nous dit le Journal des Économistes, arrêté en 1820 
pour n'avoir pas dénoncé son ami, fit sept mois de 
prison à Venise, puis gagna la France et l'Angleterre 
où il apprit sa condamnation à mort pour « partici- 
pation à la révolution piémontaise de 182 1 et affilia- 
tion aux carbonari ». En 1827, il se fixa en Belgique 
et y vécut vingt-trois ans, pendant lesquels il fonda et 
présida la Société d'économie politique belge. Il ne 
quitta sa patrie adoptive que pour revenir en Italie, 
en 1860, et partagea ces vingt dernières années entre 
sa ville natale, Mantoue, et les capitales successives 
du nouveau royaume d'Italie, dirigeant et présidant 
fréquemment les Sociétés d'économie politique de 
Turin et de Florence. Outre un grand travail sur la 
Rente de la terre, on lui doit les ouvrages suivants : 
Sur les colonies agricoles de la Belgique et de la 
Hollande (Bruxelles, i83o); Considéi-ations sur les 
principaux moyens d'améliorer le sort des classes 
ouvrières (Bruxelles, i832); Sur les conditions des 
laboureurs et des ouvriers belges et de quelques me- 
sures pour les améliorer (Bruxelles, 1845); Situation 
économique de la Belgique (1845); une traduction 
italienne des Eléments of political economy, de James 
Mill (Lugano, i833); D'une époque de ma vie (1820- 
1822), avec six lettres inédites de Silvio Pellico 
(Bruxelles, 1861); enfin Memorie délia mia vita 
(Firenze, 1879). ^^ laisse un travail sur le Luxe et 
le Superflu. 

Le comte Arrivabene était, depuis i865, corres- 
pondant de l'Institut de France, 



M. Boncompagni, homme d'État italien, membre 
de l'Académie de Turin, est mort récemment en cette 
ville. Il a écrit : Introdu^ione alla scieu'^a del diritto 
(1848), r Italie et la question romaine (1802), la Puis- 
sance temporelle du Pape (i863). 



Le 25 décembre dernier est décédé, à Copenhague, 
M. Schmidt, anatomiste danois, qui a publié de nom- 
breux articles dans la Revue de ^oologie scientifique 
de Kœlliker et les Archives médicales du Nord. Quel- 
ques jours après mourait également, dans la même 
ville, M, Bohr, auquel on doit de nombreux articles 
de critique et de pédagogie. 



Le monde littéraire russe vient de faire une perte 
sensible dans la personne de M.Théodore Dostoiewsky, 
écrivain justement estimé pour l'originalité de son 
talent et pour l'élégance de son style. Né en 1822, il 
fit ses études dans une école d'ingénieurs et publia, en 



186 



LE LIVRE 



184G, son premier roman, Pauvres gens, qui obtint 
un succès immense. Impliqué dans un complot en 
1849, il fut condamné à quatre ans de travaux forces 
en Sibérie, et, à l'expiration de cette peine, incorpore 
comme simple soldat dans un régiment. M. Dos- 
toiewsky ne recouvra sa liberté qu'en 1800; il alla 
alors à Saint-Pétersbourg et publia un récit émouvant 
de SCS souffrances, sous le titre: Mémoires d'une 
maison morte, suivi de : Crime et punition, l'Idiot, et 
toute une série de romans ou nouvelles très favora- 
blement accueillis. 



On annonce également d'Italie la mort de M. de 
Bolognèse, poète et auteur dramatique distingué. 



Le célèbre ornithologiste anglais John Gould vient 
de mourir à Londres, dans sa soixante-dix-huitième 
année. Ayant été mis, vers i83o, en possession d'une 
collection d'oiseaux du Thibet et de Lahore, la pre- 
mière de ce genre qui fût connue en Angleterre, 
M. Gould s'empressa de la décrire. Il publia ensuite 
une Histoire naturelle des oiseaux d'Europe, qui fut 
suivie de deux monographies sur les Ramphastides 
et les Trogonides. Ce fut pour compléter cette der- 
nière qu'au printemps de i838 il s'embarqua pour 
l'Australie. Les résultats de cette exploration ont été 
consignés dans le plus remarquable de ses ouvrages : 
les Oiseaux d'Australie. On lui doit une magnifique 
collection d'oiseaux-mouches qui se trouve au Palais 
de Cristal de Sydcnham. 



M'"" Anne-Marie Halle, une des authoresses les plus 
connues de l'Angleterre, vient de mourir à l'âge de 



soixante-quinze ans. Irlandaise de naissance, c'est 
surtout les mœurs de son pays qu'elle dépeignait 
dans ses romans, tels que : les Rebelles d'Irlande au 
xviii" siècle, Tribulations des Femmes, le Combat 
de la Foi. 

On annonce la mort de M. Oppermann, ingénieur, 
ancien élève de l'École polytechnique. M. Oppermann 
fut surtout un des agents actifs de la révolution in- 
dustrielle qui a généralisé l'usage du fer et de la 
fonte comme matériaux de construction. Il a dirigé 
jusqu'à sa mort une revue destinée à propager l'em- 
ploi de ce métal. 



Le II, est mort à ^"ienneà^àgede quatre-vingtsans, 
le docteur Théodore de Pachmann, ancien professeur 
de droit canonique et de droit romain à l'Université 
de ^■ienne. Le défunt s'était surtout fait remarquer 
par son ouvrage sur le droit canon. Il a publié, en 
outre, plusieurs monographies et dissertations pour 
des encyclopédies scientifiques. 



Nous avons le regret d'annoncer à nos lecteurs la 
mort prématurée de M. le docteur E. Boricky, un des 
minéralogistes les plus distingués de notre époque, 
professeur à l'université de Prague, enlevé à la science 
le 28 janvier i88i,àràge de quarante ans. Ses travaux 
sur les basaltes et les porphyres ont une valeur de 
premier ordre. Boricky peut être considéré comme 
un des fondateurs de l'analyse microscopique des 
roches. 



1 



«NA^^VN^^t/WN^VW>^ 



M. Paul Amosso, imprimeur-éditeur italien distingué, 
est mort le mois dernier à Biella. 



SOMMAIRE DES PUBLICATIONS PERIODIQUES 

(articles importants) 
DU l5 JANVIER AU l5 FEVRIER 1881 



t ART {16 et 23 janvierj. Champfleury : Études sur l'art 
d'après les vignettes romantiques. — Vinkeroy : Le musée 
d'armures de Bruxelles. — Ménard : Histoire artistique du 
mêlai. — (30 janvier). Rust : L'art et les industries artistiques 
en Suisse. — (6 février). Schoy : Rubens architecte et déco- 
rateur. — (ij février). Moiitfcrrier : Florence et la centrali- 
sation artistique. — ARTISTE (i" février). Gonzagiie. — 
Privât : Croquis d'Orient. — C. Leymarie : Le genre trouba- 
dour, 

BIBLIOTHEQUE DE L'ÉCOLE DES CHARTES. U. Ro- 
bert : Chronique de Saint-Claude. — J. Havet : L'hérésie et 
le bras séculier au moyen âge jusqu'au xiii" siècle. — BI- 
BLIOTHEQUE UNIVERSELLE (février). M. Cristal : Ori- 
gines, dévcloppsmcnts et transformation de l'oratorio. — 



Marc-Monnier : Dante Alighieri. — Baudat : Un fragment 
médit d'Euripide. — BULLETIN MONUMENTAL. A. Saint- 
Paul : Viollet-le-Duc et son système archéologique. — De 
Montégut : Sépulture du cardinal Héiie Talleyrand. — Lebre- 
ton : Les médaillons des mois du musée de Rouen. — BUL- 
LETIN DE LA REUNION DES OFFICIERS (22 janvier). 
Note sur la justice militaire. — (29 janvier). Les transports 
ciiez les anciens. — (5 février). Guerre du Cliili contre le 
Pérou et la Bolivie. — (12 février). Situation des flottes de 
guerre des principales puissances maritimes en 1880. — 
Marche des troupes anglaises. — BULLETIN DE LA SO- 
CIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE (octobre). De Rouvre: La Guinée 
méridionale indépendante. — Cantagrel : Les routes commer- 
ciales du globe. — Abbé Durand : Les conférences et l'itiné- 
raire du voyageur Serpa Pinto. 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



187 



CORRESPONDANT (25 janvier). De Vogué : M'"^ de 
Maiiuenon et le maréchal de Villars. — Chantelauze : Philippe 
de Commynes. — De Nolliac : Les îles Ioniennes et le golfe 
de Lépante. — Des Glajeux : Berryer. — De la Biicre : 
M."'° de Sévignc en Bretagne. — (10 février). Boulay de la 
Meurthe : La négociation du Concordat. — De Vogué : Le 
maréchal de Villars et M'"^ de Maintenon. — De la Bricrc : 
M'"" de Sévigné en Bretagne. — CRITIQUE PHILOSO- 
PHIQUE (1$ ianvier). J. Milsand : L'anatomie du radica- 
lisme. — F. Pillon : La lutte contre le cléricalisme. — 
(32 janvier). Renouvier : Turgot. — James : Les grands 
hommes, les grandes pensées et le milieu. — (29 janvier). 
Renouvier : L'état théologique de l'esprit humain. — (S fé- 
vrier). Une lettre de Delescluze. — (12 février). Renouvier : 
L'état métaphysique de l'esprit humain. — La prostitution 
réglementée. 

GAZETTE DES BEAUX-ARTS (février). A. Darcel : Le 
trésor de la cathédrale de Reims. — Lefort : Velasquez. — 
Ephrussi : Acquisitions du musée du Louvre. — Chesneau : 
Ch. Percier. — De Chennevières : Les décorations du P.in- 
théon. 

JOURNAL DES SCIENCES MILITAIRES (janvier). Le- 
wal : Tactique des renseignements. — Déploiement stratégi- 
que probable des forces allemandes sur la frontière française. 

— Le recrutement de l'armée pendant la Révolution et l'Em- 
pire. — JOURNAL DES ÉCONOMISTES (février). De Flaix : 
La question agraire en Irlande. — Levasseur : La question 
agricole en France. — Bertillon : Statistique du mariage. — 
Petit : Les syndicats professionnels et le droit d'association. 

— JOURNAL DES SAVANTS (janvier). Levêque : Du beau 
dans la musique. — E. Miller : Rufus d'Ephcse. — De Long- 
périer : Le trésor de San'a. — Zeller : Captivité de Richard 
Cœur de Lion. ■ 

MAGASIN PITTORESQUE (janvier). Un dessin allégorique 
de Poussin. — Anthropologie descriptive. — La Muse nor- 
mande. — Un ingénieur aveugle. — Collection de boutons. 

— MOLIERISTEjfévrier). — P. Lacroix : La langue rythmée 
de Molière. — Thierry 1 Molière et la troupe du Palais- 
Royal. — Marie : M. Dumas fils et Amphitryon. 

NATURE (22 janvier). Cortambert : Le port de Dunker- 
que. — Perrier : Origine et développement de la vie. — 
(29 janvier). Éclairage au gaz des voitures de chemins de fer. 

— Agrandissements de l'Observatoire. — ($ février). Les 
arbres nains et monstrueux au Japon et en Chine. — (12 fé- 
vrier). Insectes qui détériorent les livres. — NOUVELLE 
REVUE (15 janvier). Simonin : Liverpool et la Mersey. — 
Roger Ballu : Le paysage français au xix' siècle. — Claretie : 
Dumas père, homme politique. — (i'='' février). Lettres iné- 
dites de P. Mérimée. — Le Fort : La médecine militaire et 
l'intendance. — Juliette Lambert : Poètes grecs contempo- 
rains ; école d'Athènes. 

POLYBIBLION (janvier). Sénigon : La vérité en religion. 

— Muntz : Raphaël. — Uzanne : Les petits classiques, Voi- 
ture. — Brunetière : Études sur l'histoire de la littérature 
française. — D'Aurevilly : Goethe et Diderot. — De Lescure : 
Les femmes philosophes. — Fournier : Les offîcialités au 
moyen âge. — Chéruel : Histoire de France pendant la minorité 
de Louis XIV. — Wallon : Histoire du Tribunal révolution- 
naire. — De Boylesve : Coup d'œil sur les corporations. 

REVUE GENERALE D'ADMINISTRATION (janvier). 
Liégeois : Projet de création d'une caisse de prévoyance des 
fonctionnaires civils. — Dauvert : Les conseils de préfec- 



ture. — REVUE ALSACIENNE (janvier). Siebecker : Le 
général de Reffye. — Le barreau de Colmar sous l'ancien et 
le nouveau régime. — Seinguerlet : Strasbourg pendant la 
Révolution. —REVUE DES ARTS DECORATIFS (février). 
La Joaillerie. — Villars : Le musée de South-Kensington. — 
De Chennevières : Servandoni. — Guiffrey : L'Orfèvrerie. — 
REVUE BORDELAISE {16 janvier). Gœthe et Diderot. — 
Bréard : Les romantiques, — Valat : Écrits scientifiques de 
Montesquieu. — (1" février). Kéryon : De l'autorité et du 
pouvoir devant la science. — REVUE DE BRETAGNE ET 
DE VENDÉE (janvier). Abbé Grégoire : Etat du diocèse de 
Nantes en 1790. — Kerviler : La Bretagne à l'Académie 
française ; le prince Louis, quatrième cardinal de Rohan. — 
R. P. Flavien : Les capucins de l'ermitage de Nantes, 1529- 
1880. — REVUE BRITANNIQUE (janvier). La réforme du 
service civil aux Etats-Unis. — Les propriétaires, les tenan- 
ciers et les journaliers en Angleterre. — Chants populaires de 
l'Espagne. — REVUE DE CHAMPAGNE ET DE BRIE 
(décembre). De Baye : Les instruments en pierre à l'époque 
des métaux. — La Champagne au Parlement en 1706. — 
Lobet : Quelques preuves sur Jean Cousin. — Notes pour ser- 
vir à l'histoire de Sens. — REVUE CRITIQUE (17 janvier). 
Riess : La date de la naissance du Christ. — Ritter : Nou- 
velles recherches sur les Confessions et la Correspondance 
de J.-J. Rousseau. — Babeau : La Ville sous l'ancien régime. 
— (24. janvier). Mczger : Odes triomphales de Pindare. — 
Ribbeck : Contribution à l'histoire de la philologie. — (îi jan- 
vier). DiJmichen : Histoire de l'ancienne Egypte. — Douen 
Clément Marot et le psautier huguenot. — (7 février). Hall- 
berg : Histoire de la littérature anglaise. — Mercier : His- 
toire des participes français. — (14 février). Gietmann : Mé- 
trique des Hébreux. — Stubbs : Histoire d'Angleterre. — De 
Barthélémy : Sapho, le Mage de Didon, Xénocrate. — 
REVUE DES DEUX MONDES (15 janvier). Montégut : 
Les dernières années du maréchal Davout, — Picot : L'es- 
prit de réforme et l'esprit révolutionnaire. — Cucheval-Cla- 
rigny : La situation économique et financière de l'Italie. — 
(i«r février). Perrot : De l'idée de la mort chez les anciens 
Egyptiens et de la tombe égyptienne. — Clavé : Le reboise- 
ment des Alpes. — Bourde ; Le chemin de fer transsaharien. 

— REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES (octobre, 
novembre). L'abbé de Bcrnis et Voltaire. — Jacques de Vau- 
canson. — Mort du père de Napoléon III, Jérôme Bona- 
parte. — Le chevalier d'Eon. — (Décembre). L'Opéra-Comique 
en iSoj. — Factures illustrées du xvm" siècle. — Sedaine. — 
Mort de Vauvenargues. — REVUE DE GÉOGRAPHIE 

janvier). Carlus : Les Albanais. — De Fontpertuis : Le per- 
cement du Simplon. — Hay : L'Irlande. — Levasseur : Les 
terres polaires. — Schwab : Le Sénégal et le Sahara. — 
REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES (ij jan- 
vier). Debierre : Introduction à l'histoire de la terre. — Le- 
tourneau : Aphorismes sur la sagesse dans la vie, par Sch o- 
penhauer. — De Lanessan : La digestion chez les végétaux. 

— REVUE DE LINGUISTIQUE ET DE PHILOLOGIE 
(janvier). Sébillot : Formulettes et superstitions. — Hove- 
lacque : La langue Khasia étudiée sous le rapport de l'évolu- 
tion des formes. — Vinson : La science du langage et les 
études darwiniennes. — Général Faidherbe : Notes gramma- 
ticales sur la langue sarakholé ou soninké. — REVUE PHI- 
LOSOPHIQUE (février). Espinas : La Philosophie en Ecosse 
depuis le commencement du xviii" siècle. — H. Spencer : 
De la différenciation politique. — Lachelier : L'enseignement 
de la philosophie dans les universités allemandes. — REVUE 
POLITIQUE ET LITTÉRAIRE (22 janvier). Weiss : 
M. Gambetta et le gouvernement. — Cartault : L'art grec. 

— L. Quesnel : L'Australie. — (29 janvier). Dépasse : La 
société française au moyen âge. — Aulard : J.-J. Rousseau et 
son mariage avec Thérèse Levasseur. — Franck : Réforma- 



188 



LE LIVRE 



tetirs et publicistes de l'Europe au xvn* siècle. — (S fcvrier). 
P. Leroy-Bcaulieu : Les progrès de la colonisation. — 
Louis XIII et Louis XIV à leurs derniers moments, d'apr'.s. 
le Journal des Antlioinc. — (12 février). Reinach : La ques- 
tion d'Orient. — Latitte : De l'inégalité des conditions dans 
l'avenir, d'après M. P. Leroy-Bcaulieu. — Quesncl : Carljle. 
— Sœhné : Paul Albert. — REVUE DES QUESTIONS 
HISTORIQUES (janvier, février, mars). Vigouroux : La 
Bible et l'Égyptologic; le passage de la rner Rouge par l.s 
Hébreux. — Callery : Les premiers états généraux. — De 
Gailiïr : L'Assemblée constituante de 1789. — De la Sico- 
tière : Pacification de la Vendée en 1795. — Duchesne : Le 
premier Liber Pontificalis. — REVUE SCIENTIFIQUE 
(22 janvier). Maindron : Fondation de l'Institut national. — 
Grad : Guillaume Schimpcr. — (29 janvier). Faye : Les vol- 



cans de la lune. — Tamburini : ThJoric des hallucinations.— 
Badoureau : Étude sur les jeux de hasard. — (S février). Hu- 
rion : Relations entre la mécanique et l'électricité. — (12 lé- 
vrier). De Comb rousse : Inauguration de la statue de Denis 
Papin.— Pabst : Le laboratoire de la préfecture de police. 

SPECTATEUR MILITAIRE (1$ janvier). Histoire de l'an- 
cien corps d'état-major. — De Rochas : Les vallées vau- 
doises. — De Corlay : Nouvelle formation dans l'armée alle- 
mande. 

TOUR DU MONDE (22, 29 janvier). Lortet : La Syrie 
d'aujourd'hui. — (5, 12 février). Le Bon : Excursion anthro- 
pologique aux monts Tatras. 

VIE MODERNE (12 février). Th. Carlyle. 



PERIODIQUES ET NOUVELLES D'ENSEMBLE 



DE LETRANGER 

(Janvier — Février 1881.) 



Revues allemandes. 

Toute l'Allemagne a célébré dans ce mois la mémoire de 
Lessing, le grand réformateur de la littérature allemande. Elle 
l'a célébrée, sans prêter attention au bruit des Antisémites, 
qui se sont révoltés centre les honneurs accordés au grand libre 
penseur, à l'auteur de « Nathan le Sage, à l'ami du philo- 
sophe juif Mendelssohn. — On vient de découvrir dans la 
bibliothèque impériale de Vienne un manuscrit, intitulé 
<c Frevtal, » et attribué à l'empereur Maximilien I""". Ce mo- 
narque, un des plus rematquables représentants de la cheva- 
erie du moyen âge, glorifie ici — comme dans le « Theuer- 
dank et le Weisskœnig, » autres manuscrits, qu'on lui attribue 
— les tournois et raconte en détail les combats qu'il a livrés 
à ses nombreux rivaux, pour conquérir la main de la prin- 
cesse Marie de Burgonde. — Vu l'importance que reprend 
l'Orient, nous devons signaler la nouvelle carte générale des 
pays du Bas-Danube et de la presqu'île du Balkan , dessinée 
par H. Kiepert, dont les travaux cartographiques concernant 
la Turquie jouissent d'une grande autorité. — La DEUTSCHE 
RUNDSCHAU publie une étude intéressante de Schmidt sur 
le progrès intellectuel de la Prusse dans les premières qua- 
rante années de notre siècle et un essay de Brandes sur 
Balzac. — Nous avons déjà du reste remarqué que l'étran- 
ger préoccupe toujours beaucoup les Allemands ; pour preuve 
nous ne citons cette fois que le livre de Léopold Katschersur 
l'Angleterre, dont l'auteur a étudié les mœurs pendant de 
longues années et la collection de nouvelles traduites du 
russe, publiée par l'éditeur Asharinc de Mittau ; le premier 
volume de cette collection contient deux nouvelles de Gogol: 
« Une Nuit de Mai et Le Manteau. — Signalons deux impor- 
tantes publications sur les anciens Germains: un brillant essay 
de Rod. Sohm sur les origines du droit germain et un beau 
livre de Félix Dahn, le célèbre auteur d'un ouvrage en six 
volumes sur les rois des Germains. Son « Histoire ancienne des 
peuples germains et romains » traite d'une façon fort com- 
plète les mœurs pohtiques et sociales de l'Europe à l'époque 
de l'émigration des Germains. — M. Ebers, l'égyptologue 
bien connu, vient de publier un roman (Der Kaiser), qui ter- 
mine la série de ses romans historiques tirés de l'histoire des 
premières dynasties, de l'Egypte. 



Revues anglaises. 

A propos des fameuses lettres de Prosper Mérimée à Panizzi, 
que tout le monde vient de lire, nous devons annoncer au 
public français qu'un éditeur anglais vient de publier la cor- 
respondance de sir Anthony Panizzi (deux volumes), et que 
M. Henry Stewens y a ajouté un troisième volume", qui 
résume l'activité déployée par Panizzi durant vingt années au 
Bristish Muséum. — Une discussion fort intéressante, s'est 
engagée dans les revues anglaises sur la « théorie teutonique» 
de M. Freeman Cette théorie du caractère exclusivement teu- 
tonique de la race anglaise a été hautement repoussée par sir 
Grant Allen dans la FORTNIGHT REVIEW (octobre). M.W. 
Larminie revient sur cette question "dans le GENTLEMAN 'S 
MAGAZINE (février) ; il démontre que la race teutonique ne 
prédomine que dans l'est de l'Angleterre et que la plupart des 
célébrités anglaises nous viennent de l'ouest de la Grande- 
Bretagne. — Une autre discussion est encore à enregistrer; 
elle a été menée par M. Tait et M. Herbert Spencer dans la 
NATURE. M. Tait, qui ne veut admettre que les principes 
démontrés par les expériences physiques, a raillé spirituelie- 
ment les définitions, ou plutôt les « formules » des métaphy- 
siciens, et M. Spencer a réplique par des argumentations fort 
serrées mais purement m logiques ». — Parmi les nécrologies 
consacrées à George Elliot nous avons à signaler celle du 
BLACKWOOD'S MAGAZINE, qui renferme des renseigne- 
ments inédits sur la jeunesse d'Elliotet quelques lettres adres- 
sées à un de ses éditeurs. — Dans MACMILLAM'S MAGA- 
ZINE, Zeslie Stephen traite la question de la moralité dans 
la littérature; il trouve que au point de vue de la moralité 
Il un livre peut être l'œuvre d'une bête fauve, sans perdre sa 
valeur littéraire » et sa théorie « de l'art pour l'art. » — La 
FORTNIGHTLY REVIEW publie une réplique de Swin- 
burne à M. H. Taine sur « Musset et Tennyson. » — Le 
NINETEENTH CENTURY renferme une étude de sir 
Bartle frère sur le Transvaal, deux articles contre le monopole 
des grands propriétaires terriens (par le marquis Blandford et 
lord Monteagle) et une étude de Lucien Wolff, qui cite Ls 
opinions de Walter Scott, de Talleyrand etc., pour réfuter les 
Antisémites. — Parmi les livres récemment parus, citons 
d'abord les « Arrows of the Chace, n qui renferme 157 lettres 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



189 



de Rusldn sur diverses questions d'art, de science, de littéra- 
ture, de politique, etc. Ces lettres arrangées par ordre de ma- 
tières, ont paru de 1871-1880 et forment un recueil fort pré- 
cieux. Pour le posséder, il faut écrire à « sir George Allen, 
Sunnyside, Orpington, m un petit village de Kent, rendu 
fameux par M, Rusldn et[décrit récemment dans le « Livre, n — 
Trubner publie un volume sur l'origine, le développement et 
les buts du Mormonisme « par J. A. Macknight, le neveu du 
fameux prophète Brigham Young. Mentionnons encore, d'après 
l'ACADEMY, « La vie de sir Rowland Hill, » le réformateur 
du service des postes anglaises, une anthologie de sonnets 
anglais modernes par Samuel Waddington, une excellente bio- 
graphte de Spinoza, par Frédéric Pollock, l'histoire de l'esprit 
anglais au xviu'^ siècle, par Leslie Stephen (réédité) et une 
bibliographie des œuvres de Thaekeray par Skerpherd. A pro- 
pos de ce dernier livre constatons — d'après le BOOKSELLER 
— que la bibliographie est mieux cultivée en France qu'en 
Angleterre. — Un mot enfin sur la réforme de l'orthographe, 
qui occupe beaucoup les écrivains anglais. Un chercheur a 
récemment constaté, que le mot « cushion » (coussin) est écrit 
dans les anciens testaments de 235 façons. L'Academy croit 
que l'énumération n'est pas encore complète. 

Revues américaines. 

Enfin! Les journaux anglais annoncent, que le gouverne- 
ments des Etats-Unis a envoyé à Londres un projet de traité 
littéraire. Nous n'avons pas a. insister sur l'importance capi- 
tale de ce fait. Il s'agit d'une clientèle énorme, qui n'a rien 
rapporté aux auteurs. Sous ce rapport, citons deux chiffres 
fort intéressants : L' « Endymion » a été vendu en Amérique 
à 50,000 exemplaires, et le « Tramp abroad » de Mark 
Twain à 80,000 exemplaires, sans compter les 20,000 exem- 
plaires écoulés au Canada. — Dans les revues de février nous 
trouvons beaucoup d'articles intéressants ; dans SCRIBNER'S 
MONTHLY un artic e de Bjornson sur le conflit entre le 
peuple de Norvège et le roi suédois, un essay de Brande 
Matthews, sur les comédiens étrangers qui ont joué sur les 
scènes de l'Amérique, et une curieuse étude de Thayer, qui a 
trouvé que le rytlime de la cataracte du Niagara marque 
juste une seconde; de sorte que c'est « le chronomètre de 
Dieu ; » dans HARPER'S MAGAZINE une causerie sur la 
vie sociale et littéraire de Boston, le plus important foyer 
intellectuel de l'Amérique depuis deux cent cinquante ans. Dans 
la NO RTH AMERICAN REVIEW, un article du général Grant 
sur le canal de Nicaragua. M. Washburne a promis au SCRI B- 
NER'S MONTHLY une étude sur M. et M'"" Thiers. — 
M. Tourgec annonce qu'il va faire un drame de son célèbre 
roman : « A Fool's Errand. » — Parmi les livres, annonçons 
celui des frères Andrews, qui racontent le voyage fait à travers 
l'Océan sur le « Nautilus, » qu'on a vu à l'exposition' de 1878 
à Paris, l'histoire politique et sociale des Étals-Unis (The Na- 
tion) par E. Mulford, « La Nouvelle Noblesse, » un roman 
plein d'allusions sur les notabilités d.> l'Amérique contempo- 
raine, par le major Forney, le livre du major Serpa Pinte 
sur son voyage en Afrique, et enfin la traduction de Madame 
Bovary, de Flaubert, parue chez T. B. Paterson. 

Revues italiennes. 

Le BIBLIOFILO annonce une découverte fort intéressante, 
faite dans la bibliothèque des frères Angelini; il s'agit d'un 
livre français publié par Marbre Cramoisy en 1(5/8, qui con- 



tient les Maximes de M""' de Souvée,le8 « Pensées Diverses » 

du chanoine d'Ailly et —ce qui est plus intéressant — des 
notes marginales de la reine Marie Christine de Suède. — 
Une autre découverte moins curieuse mais plus importante, 
vient d'être faite par M. Zanino Volta, le petit-fils du célèbre 
savant; ce sont 300 terzines de Leopardi, écrites en i8i(5 et 
cherchées depuis 1861 ; cette poésie du grand poète sceptique, 
écrite dans un esprit religieux, est une imitation de l'Enfer 
de Dante. — Citons, parmi les nouveaux livres, les « Études 
critiques et littéraires » d'Alexandre d'Ancona (qui contiennent 
de belles études sur l'idée de l'unité de l'Italie aux xv<= et xvi* 
siècles, sur Cecco da Siena, le grand contemporain de Dante et 
le premier humoriste italien, etc.), le livre d'Emilio Morpurgo, 
sur Marco Foscarini et la société de Venise au xviii" siècle, et 
enfin la bibliographie des écrivains romains, publiée par le 
gouvernement. 

Revues espagnoles et portugaises. 

Le naturalisme fait son chemin, surtout en Portugal. Le 
roman A CORJA fLa Canaille), publié par Camillo Castello 
Branco, auteur d'Eusebio Mocario, en fait preuve et la presse 
portugaise est en émoi à cause desprogrès des naturalistes, qui 
comptent dans leurs rangs les meilleurs écrivains du Portugal, 
tels que Branco, Teixeira de Queiroz, Eça de Queiroz, etc. 
— A. F. Nogueria publie un volume intéressant sur « La race 
noire n au point de vue de la civilisation de l'Afrique. — Le 
R. P. Fita y Colonie publie à Madrid une galerie des célèbres 
jésuites des xvi" et xvii*^ siècles d'après les Cartas de Edifica- 
ciones. — Dans la REVISTA DE CIENCIAS HISTORIGAS, 
Pedro Nanot attribue la décadence delà littérature catalane à 
l'influence de Lope de Vega. 



Revues hongroises. 

La question des jacobins hongrois, montés à l'échafaud en 
i79<Jj occupe vivement les écrivains hongrois et M. Pujiszky, 
un des écrivains les plus autorisés, démontre la partialité de 
M. Fraknoi, qui a publié les détails inconnus du mouvement 
jacobin en Hongrie avec des commentaires défavorables pour 
les martyrs magyars de là Révolution. — On annonce la mort 
d'Emeric Révész, l'excellent historien des protestants hongrois. 
— La Société des Sciences naturelles, qui s'occupe avec grand 
mérite de la vulgarisation de la science, publie la traduction 
hongroise de « La Terre, » avec un avant-propos spécial de 
M. Reclus. — M. Paul Hunfalvy, l'ethnologue bien connu, 
développe dans le SZAZADOK., l'organe de la Société histo- 
rique, que les Sicules de Transylvanie ne sont pas des Huns, 
comme on l'a cru jusqu'ici. — Parmi les livres récemment 
publiés, citons : « Ceux qui meurent deux fois », récit con- 
temporain de Jokaï; u Aujourd'hui, » du même auteur, en 
cours de publication; 1' « Ancienne et nouvelle noblesse », 
par Covnel Abranyi, et les « Mémoires du général Perezel » 
(un des héros de la guerre d'indépendance ) sur l'état social 
avjut i8j(8. 



Revues slaves. 

Le docteur Jagich a obtenu l'autorisation de l'Académie des 
Sciences de Saint-Pétersbourg de rédiger un dictionnaire com- 
piré des langues slaves, qui sera publié en latin et en 
russe. 



190 



LE L I \' R E 



PRINCIPAUX ARTICLES LITTÉRAIRES OU SCIENTIFIQUES 

PARUS DANS LES JOURNAUX QUOTIDIENS DE PARIS 
(Janvier — Février 1881. 



CONSTITUTIONNEL. Janvier: 3. Barbey d'Aurevilly : 
Souvenirs de Mad. Jaubert. — Février : C. La science sociale 
contemporaine, par Fouillée. 

DÉBATS. Janvier : 16. Cuvillier-Flcury : M. Tliiers ora- 
teur. — 17. Berger : L'Inde védique, par Fontane. — 18. De 
Pressensé : Une correspondance inédite de Marie, reine d'An- 
gleterre. — 19. Charmes : Schopenhauer. — 20. Leroy- 
Bcaulieu : Les institutions administratives en France, par 
M. Ferrand. — 21. Charmes : Souvenirs de Kossutli. — 22, 
26. Cartault : Œuvres d'Edg. Quinet. — 24. Baudrillart : 
Montyon, d'après des documents inédits. — 25. Aron : Dis- 
cours politiques de M. Gambetta. — 29. Bérard-Véragnac : 
Histoire des littératures étrangères, par M. Demogeot. — 
Février : i""". Cuvillier-Flcury : M. Legouvé et la question des 
emmes. — 2. Berger : L'Art à Paris, par M. TuUo Massa- 
rani. — 3. Ganem : Poésies arabes. — 8. Charmes : Mariette 
pacha. — DEFENSE. Février : 13. Conférences aux femmes 
chrétiennes, par Dupanlonp. 

-FIGARO. Janvier : 23. G. Sand. — 24. Zola : Le Marquis 
de Sade. — Février : 2. Léonard de Vinci. — 8. Histoire 
d'une pièce : la Princesse de Bagdad. — 12. AVeiss : M. de 
Sacy. — FRANÇAIS. Janvier : 16. La fin du xviii'= siècle, 
par M. Caro. — 17. Les ossements de Molière pendant la 
Révolution. — 21. Faligan : La haute Galilée et le pays de 
Tyr. — 2$. Les aventures d'un manuscrit : le Pentatenque. 

— Février : 6. Lettres de Coray sur la Révolution française. 

— ij. Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris. — 
14. Marivaux et le marivaudage. — FRANCE. Janvier : 2c. 
G. Bell : Histoire de Philippe II, — 27. De Biez : M""= de 
Balzac. — Février : 7. Carlyle. 

GAZETTE DE FRANCE. Janvier : 30. De Pontmartiii : 
Règlement donné par la duchesse de Liancourt. — Février : 
6. De Pontmartin : Le roman contemporain. — GIL BLAS. 
Février : i". M. Zola. —GLOBE. Février : 6. Carlvle. 



LIBERTE. Janvier : 26. Drumont 
lution française à l'hôtel Carnavalet 



Le Musée de la Révo- 



PARLEMENT. Janvier : 17, 19. Rod : Les écrivains de 
ritalie contemporaine, M. de Sanctis. — 2i.Theuriet : Poètes 
et humoristes, Toru Dutt. — 27. Bourget : M. Zola. — 
31. Le maréchal de Villars et son temps, par Giraud. — Fé- 
vrier : 3. Bourget : Poétique contemporaine. — 4. La réforme 
de l'enseignement public. — 7. Lindenlaub : Strasbourg pen- 
dant la Révolution, par Seingueriet. — 10. La Femme, de 
M. Legouvé. — 13. Bourget : Carlyle. — 14. Tassclin : Les 
poètes lyriques de l'Autriche, par Marchand. 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. Janvier : 18. Guillemot : 
Une « Escuela de Baile » à Séville. — 28. Soury : D'Hol- 
bach et le système de la nature. — Février : 10. Soury : De 
l'esprit. 

SIÈCLE. Février : 3. Stupuy : Le Diable et la Mort, par 
Gêner. — 10. Delabrousse : Discours de M. Gambetta. 

TELEGRAPHE. — Février : 2. A. Dumas fils. — 
4. M. Caro. — TEMPS. Janvier : 17, 22. Davyl : La vie lit- 
téraire en Angleterre. — 19. Mézières : Les poètes lyriques 
de l'Autriche. — 20. Ch. Blanc ; Lefuel. — 24. Legouvé : 
La question des femmes. — 2$. Claretie : Les dîners litté- 
raires. — 27. La vérité sur la mort de G. de Nerval. — 
Février : i'^"'. Lakanal : Ses écrits posthumes. — 3, 10. Let- 
tres de Mérimée. — 11. Scherer : Carlyle. 

UNION. Janvier : 20, 25 ; février : i*"", 2. Les voyages de 
Nils à la recherche de l'idéal, par X. Marmier. — 24. Sepet : 
Sainte-Claire d'Assise. — Février : 3, 9. De Cadoudal : La 
vénérable Louise de France. — 11. Sepet : M'"' de Montmo- 
rency; M""^ des Ursins. — 15. Souvenirs de Mad. Jaubert. 
— UNIVERS. Janvier : 20. Les mélodies grégoriennes. — 
25. La morale indépendante. — 31; février : 15. Daniel : 
M. Jacolliot. 



NOUVEAUX JOURNAUX PARUS A PARIS 

PENDANT LE MOIS DE JANVIER 1881 



3. Journal du lundi (Le), économique, financier, po- 
litique et commercial. In-4'', 16 p. à 3 col. 
Paris, imp. P. Dupont, 17, boulevard Mont- 
martre. — Abonnements: Paris et départements, 
un an, i5 fr.; étranger, 20 fr. — Un numéro, 
3o cent. — Paraît le dimanche à Paris, le lundi 
dans les départements. 
La Cote libre, paraissant le lundi. ^1-4», 4 p. à 
4 col. Paris, imp. Langelier, 17, rue de l'Échi- 
quicr. — Bureaux, 8, cité Pigalle. — Abonne- 



ments : 5 t'r. par an. — Le numéro, 10 cen- 
times. 

Cote spéciale des journaux. Une feuille in-4''. P^ris, 
imp. LarochcUe, 16, rue du Croissant. — Bu- 
reaux, 42, rue N.-D. des \'ictoires. — Abonne- 
ments : 2 fr. par an. — Le numéro, 5 centimes. 
4. Le Chercheur. Petit moniteur des fêtes. Paris, 
imp. de Soye. 

Les Rentes nationales. Paris, imp. Dupont. 

Journal des émissions. Paris, imp. Debons. 



GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE 



191 



L'Ami des livres. In-^", 4 p. à 4 col. Paris, imp. 
Goupy, 71, rue de Rennes. — Bureaux, 76, rue 
des Saints-Pères. — Abonnements : 3 fr. par an. 
— Le numéro, i5 centimes. Paraît les i*^"" et i5 
de chaque mois. 

5. Le Renseignement commercial. In-S", 32 p. à 2 col. 

Paris, imp. Reverchon. — Bureaux, 33, rue des 
Marais. — Abonnements : Un an, 5o fr. ; 6 mois, 
3o fr. ; 3 mois, 17 fr. 5o. Quotidien. 
La Thérapeutique contemporaine. Journal hebdo- 
madaire, paraissant tous les mercredis. In-8", 
16 p. Paris, imp. Parent, rue Monsieur -le- 
Prince. — Bureaux, place de FÉcole-de-Méde- 
cine. — Abonnements : 12 fr. par an. 

6. Revue des contributions indirectes et des octrois. 

Pet. in-4'', 8 p. à 2 col. Paris, imp. Donnaud, 
I, rue Cassette. — Bureaux, 8, rue delà Chaise. 
— Abonnements : Un an, 7 fr. ; 6 mois, 4 fr. — 
Le numéro, 35 centimes. Paraît le 6 et le 21 de 
chaque mois. 

8. Le Franc-Tireur. Journal anecdotique illustré, 

paraissant les samedis. Grand in-4'', 8 p. à 

2 col. Paris, imp. Langelier, 17, rue de l'Échi- 
quier. — Bureaux, 18, rue Dauphine. — Abon- 
nements : France, un an, 10 fr. ; 6 mois, 6 fr. ; 
étranger, un an, i5 fr. ; 6 mois, 7 fr. — Le nu- 
méro, 20 centimes. 

Circulaire hebdomadaire de l'Agence financière 
Bauche. Petit in-4", 4 p. à 2 col. Paris, imp. 
Daubourg, 99, boulevard Beaumarchais. — Bu-