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Full text of "Histoire de l'administration monarchique en France depuis l'avénement de Philippe-Auguste jusqu'à la mort de Louis XIV"

HISTOIRE 

DE 

I/ADMINISTRATION 

MONARCHIQUE 
EN FRANCE. 



Tout cxcmplairc de cct ouvragc non revclu de nos signatures 
sera reputd contrefait. 




CODLOMMIERS. JMPUIHEKIE DE A. MO I! SSI ?i. 1855. 



HISTOIRE 

DE 



I/ADMINISTRATION 



MOMRCHIQUE 

EN FRANCE 

DEPUIS L'AVfiNEMENT DE PHILIPPE-AUGUSTE 
JUSQU'A LA MORT DE LOUIS XIV, 

PAR 

A. CfflERUEL, 



Docteur es lettres maitre de Conferences a 1'Ecole 

Normale superieure, membre du Comite de la 

langue , de 1'histoire et des arts 

de la France. 




PARIS, 

DEZOBRY, E. MAGDELEINE ET C ie , LIBR.-EDITEURS, 

Rue du Cloitre-Saint-Beiioit, 10 

(Quartier dc la Sorbonne). 






T. I 




MAR 2 4 1865 



)) 



A <*} r> .;, A , 

9 f u i U 4 



PREFACE. 



L' Academic des sciences morales etpolitiques avail mis 
an concours pour 1847 la question suivante : 

Faire connaitre la formation de 1' administration mo- 
narchique depuis Philippe- Augustejusqu' a Louis XIV in- 
clusivement ; marquer ses progres ; montrer ce qu'elle a 
eniprunt6 au regime feodal ; comment elle 1'a remplace. 

L'ouvrage que je publie fut presente pour ce concours 
et obtint une niedaille a la suite d'un rapport de M. Mi- 
gnet (1) . M. le rapporteur y parlait de mon travail avec 
une bienveillance qui m'a encourage^ a 1'ameliorer par de 
nouvelles recherches. A la fin de son rapport, M. Mi- 
gnet exprimait le desir que mon memoire fut public", en 
meme temps que celui de M. Cl. Dareste qui avait obtenu 
le prix (2) . Les termes dont se servait M. Mignet sont trop 
flatteurs et I'autorit6 d'un pareil juge trop imposante 
pour que je ne m'empresse pas de les citer. Ce sera la 
meilleure recouimandation de mon livre. a L' Academic , 
disait M. Mignet (3) , peut se feliciter d' avoir provoqu, 
par la question qu'elle avait mise au concours, deux 
savants m6moires, qui publics sans doute, apres avoir et6 
retouches et perfectionnes par leurs auteurs, deviendront 
deux excellents livres. 

Malgre" un appel aussi bienveillant, j'aurais peut-etre 
renonc6a publiermon travail, si une consideration tiree 
du rapport meme de M. Mignet ne m' avait determine. 

(1) Ce rapport a etc" publie dans le tome VI des Memoires de 
I' Academic des sciences morales et politiques, p. 697 et suiv. 

(2) L'ouvrage de M. Cl. Dareste a etc" publie, en 1848, sous le 
litre CCHistoire de C administration en France ; Guillaumin^ 2 vol. 
in-8. 

(3) Pag. 761 et 762 du tome VI des Memoires de I' Academic des 
sciences morales et politiques. 



II PREFACE. 

Parlant du plan qu'on pouvait adopter dans un ouvrage 
decette nature, ils'exprimait ainsi (1) : II y avaitdeux 
m6thodes a suivre ; la me"thode historique et la m&hocle 
analytique. La premiere consistait dans 1' exposition 
chronologique et raisonn^e de la formation territorial et 
administrative de la monarchic francaise ; la seconde dans 
1'examen comparatif du uiecanisinc monarchiqne substi- 
tuant ses ressorts complexes aux ressorts grossiers du 
mcanisme feodal. La premiere de ces methodes etait la 
meilleure. Seule, elle permettait de faire bien connaitre 
la suite et la raison des changements. Par elle, on pouvait 
montrer 1'ordre monarchique se degageant pen a peu de 
1'ordre feodal pour 1'utilite du pays, a 1'aide de 1' ambition 
intelligente des rois. Sans cloute, les repetitions 6taient a 
craindre dans un sujet qui embrasse tant de points di- 
vers, et se dveloppe pendant plusieurs siecles. Mais il 
n'elait pas impossible de les 6viter et de grouper les 6ta- 
blissements de la couronne avec assez d'art pour les offrir 
dans leur ensemble, sansalterer leur succession. L'autre 
m6thode exposait trop a ne tenir compte ni des temps, ni 
des lieux, ni des desseins dans la formation generate de 
la monarchic, et a ne laisser qu'une part insuffisante a 
1'histoire dansle developpement dechaque service parti- 
lier. Elle conduisait a traiter la matiere presque abstrai- 
tement, a presenter des tableaux et non des revolutions.)) 
Comme j'avais suivi, dans mon memoire, la m6thode 
pr6f6r6e par M. Mignet, tandis que M. Cl. Dareste avait 
adopts 1'ordre analytique, j'ai cru que la publication de 
nion ouvrage, tout imparfait qu'il est, aurait quelque uti- 
Iit6. Je m'etais attache, en eflet, a faire ressortir le m6rite 
et les caracteres divers de tons les rois administrateurs, 
Philippe- Auguste, Saint-Louis, Philippe-le-Bel, Charles V, 

(1) Rapport, p. 740-741 du tomeVi des Memoircsdc I' Academic 
des sciences morales et politiques. 



1'RfiFACE. Ill 

Charles VII, Louis XI, Francois I cr , Henri IV, Louis XIV, 
cl ceux de leurs ininistres, entre lesquels Jacques Occur, 
L'Hopital, Sully, Richelieu et Colbert se placent au pre- 
mier rang. J'ai du aussi signaler la part de la nation 
dans les progres administratifs. Quoique mineure et sou- 
mise a une tutelle souvent tyrannique, elle a contribue 
au developpenient des institutions ; elle a fait entendre 
plus d'une fois d'utiles conseils dans les assemblies d'e- 
tats-gen6raux, et presque toujours les rois en ont profite 
pour faire disparaitre les abus et executer les ameliora- 
tions re"clamees. L'6tude complete et approfondie d'un 
pareil sujet demanderait un ouvragebien plus etenduque 
celui que je public . 

J'ai, du moins, cherche" , dans cette histoire rapide des 
progres administratifs de la France, a m'appuyersur des 
documents d'une authenticity incontestable. Les ordon- 
nances des rois de France sont la principale source pour 
un ouvrage de cette nature. Je me suis servi habituelle- 
ment de ces documents dont il existe plusieurs recueils (1) . 
Cependant on courrait risque de se tromper en s'en te- 
nant exclusivement aux ordonnances. Plus d'une foiselles 
sont reste"es sans execution: ainsi 1'ordonnance cabo- 
chienne de 1413 a 6te" impuissante : ainsi les reforines de 
L'Hopital, consignees dans les ordonnances d' Orleans, de 
Roussillon etdeMoulins, ont 6t6 paralyses par les guerres 
civiles. II est done necessaire de controler perpetuelleinent 
les actes officiels par le t6moignage des historiens con- 
temporains. Le Journal de Henri II I., par exemple,mon- 
tre comment fut ex^cutee 1'ordonnance de Blois , qui 
faisait espe"rer de si heureuses reformes. 

(1) Ordonnances des rois de France de la troisieme race (Paris, 
1723-1849, 21 vol. in-f"). Comme cette collection s'arrete a la fin du 
regne de Louis XI r, j'ai eu recours, pour la computer, au Recueil 
des anciennes Lois francaues (Paris, 1822; 38 vol. in-8). 



IV PREFACE. 

Je n'insisterai pas sur les documents in6dits que m'ont 
fournis les archives et les bibliotheques. Les notes pla- 
cets au bas des pages prouveront, je 1'espere,' que j'ai 
cherchS a profiter des richesses accumulees dans les de- 
pots de Paris. La correspondance de Colbert et le journal 
de 1'intendant Foucault m'ont beaucoup servi pour le re- 
gne de Louis XIV. Le ministre, dont les travaux ont 6te 
si feconds pour lebonheur de la France, trouva dans Fou- 
cault un instrument dvoue et habile. Le journal de cet 
intendant retrace en grand detail les actes administratifs 
auxquels il a cooper^ et fait connaitre l'6tat des provin- 
ces, dont les autres Memoires tiennentpeudecouipte (1). 

On trouvera peut-etre que la place reserved au regne 
de Louis XIV est trop etendue pour 1' ensemble de 1'ou- 
vrage. Seul,eneffet, ilremplitun volume, tandis que 1'his- 
toire de 1' administration sous ses pre"d6cesseurs est retu- 
rnee en trois cents pages. A cette objection je repondrai, 
avec Voltaire (2) , que le gouvernement Louis XIV a plus 
fait pour la France que les efforts de vingt de ses pr6d6ces- 
seurs. Us avaient combattu pour former un royaume et en 
avaient ebauche 1' administration. Louis XIV, recueillant 
le fruitdeleursluttesseculaires,a perfectionn^ et souvent 
meme cr66 les services administratifs. II e"tait done in- 
dispensable d'insister tout specialement sur un regne 
que Ton peut considerer comme !' apogee del' administra- 
tion sous 1'ancienne monarchic. 

(1) M. Bernier et M. P. Clement ont publie quelques extraits de 
ce nianuscrit, le premier a la suite des Memoires du marquis de 
Sourches, et le second dans 1'onvrage intitule Gouvernement de 
Louis XIV; mais ils n'ont pas insiste sur les renseignements adminis- 
tralifs que fournit le journal de Foucault. 

(2) Siede de Louis XIV, chap. 29. 



INTRODUCTION. 



Carictore ot conditions d'une bonne administration ; division 
generate de 1'histoire adminibtrative de la France en quatro 
epoques; progres de la France dus surtout a 1'administra- 
tion monarchique. 



En commen^ant 1'histoire de 1'administration mo- 
narchique en France, il est neeessaire de preciser le 
sens du mot administration et les points principaux 
sur lesquels nous devrons insister dans cet ouvragp. 
L'administration, sous le point de vue le plus ge- 
neral, consiste, dit M. Guizot (1), dans un ensemble 
de moyens destines a faire arriver le plus prompte- 
nient, le plus surement possible , la volonte du pou- 
voir central dans toutes les parties de la societe, et a 
faire remonter vers le pouvoir central , sous les me- 
mes conditions, les forces de la societe soit en hommes , 
soit en argent. Pour arriver a ce but, il faut un gou- 
vernement central fortement organise, domine par 
une volonte line et puissante, servi par des agents 
dociles et intelligents , qui soient, selon 1'energique 
expression des anciens, les yeux et les oreilles du 

(i)Cours d'histoire de la cwilisat'on generate en Europe, 
XIV e lecon. 



II INTRODUCTION. 

pouvoir ; une hierarchic de fonctionnaires partant du 
sommet et descendant jusqu'aux derniers degres, enfin 
des communications faciles et rapides du centre aux 
extremites de 1'Etat. L'autorite qui dispose des forces 
d'un pays, de ses richesses et de ses armees, doit 
pour etre digne de sa haute mission , developper les 
ressources nationales en favorisant le commerce, 
1'industrie et 1'agriculture, assurer la securite de tous 
par une bonne administration de la justice et stimu- 
ler par une intelligente protection le progres des let- 
tres, des sciences et des arts. II faut, en un mot, que 
le pouvoir rendeau peuple en bien-etre, en grandeur 
intellectuelle et morale autant qu'il en rec.oit pour sa 
force personnelle. En remplissant ces conditions, 
Tadministration obtient 1'adhesion et la sympathie 
des peuples, force et gloire d'un bon gouverne- 
ment. 

Tel est, si je ne me trompe , le but et en quelque 
sorte 1'ideal vers lequel doit tendre toute puissance 
qui comprend sa mission. Jusqu'a quel point Tad- 
ministration monarchique a-t-elle realise, en France, 
ces conditions d'un bon gouvernement ? Elle avait rec.u 
de la feodalite un pays morcele, ou 1'autorite cen- 
trale etait nulle, ou la force brutale regnait a IV 
bri des chateaux dont la France etait herissee, inter- 
ceptait le commerce, desolait les campagnes et me- 
prisait les arts ingenieux de la paix. II fallut plu- 
sieurs siecles de guerres incessantes pour dctruire 
les repaires de la feodalite et assurer la securite des 
marchands et des laboureurs. La royaute commenga 
par fonder solidement sa puissance et 1'imposer k 



DIVISION DE L'OUVRAGKJ TIT 



tous. Trois siecles de luttes perpetuelles furent ne- 
cessaires pour arriver a ce resultat, et, lors meme 
que la feodalite fut depouillee des droits regaliens, 
1'opposition d'interets et de moeurs qu'elle avait 
creee entre les provinces suscita de nouveaux ob- 
stacles. La royaute eut a soutenir de longues guerres 
pour creer cette hierarchic de fonctionnaires qui de- 
vaient faire executer ses volontes d'une extremite a 
1'autre de la France. Elle y parvint enfm, et 
Louis XIV heritant des travaux de ses predeces- 
seurs put s'occuper avec plus de succes des finan- 
ces, du commerce, de 1'industrie, des arts, des lettres 
et des sciences, en un mot, de tout ce qui enrichit 
et illustre une nation. Ainsi fondation et unite du 
pouvoir central, organisation d'une hierarchic ad- 
ministrative, developpement des ressources mate- 
rielles et intellectuelles de la France sous la pro- 
tection de 1'autorite monarchique, tel est le spectacle 
que la France nous presente pendant les six siecles 
ou la royaute a lutte, vaincu, et administre. Pour 
se reconnaitre dans un sujet aussi vaste , il est ne- 
cessaire d'en determiner les principales periodes. 

L'histoire de 1'administration monarchique en 
France depuis Tavenement de Philippe-Auguste jus- 
qu'a la mort de Louis XIV peut se diviser dans les 
quatre epoques suivantes : 

1 De 1180 a 1328, lutte centre la feodalite; 

2 De 1328 a 1498, victoire de la royaute sur les 
maisons apanagees ; 

3 De 1498 a 1661 , organisation de 1'adminis- 
tration monarchique ; 



IV INTRODUCTION. 

4 De 1661 a 1715, triomphe et resultats de 
I'admmistration monarchique. 

Premiere dpoque (1180-1328). Lorsque Phi- 
lippe-Auguste monta sur le trone (1180) , la royaute 
avait vaincu les vassaux du duche de France ; mais 
elle se trouvait en presence d'une multitude de sei- 
gneurs qui etaient les veritables souverains du 
royaume. Le xui e siecle et une partie du xiv e furent 
consacres a la lutte contre ces seigneurs. Philippe- 
Auguste, par les armes et les conquetes; Louis IX, 
par ses lois et la saintete de son caractere ; Philippe- 
le-Bel , par ses institutions et par son despotisme, 
etablirent sur des bases solides Tautorite monar- 
chique. Unis avec le clerge et les communes, ils 
etendirent leur domination de la Lys aux Pyrenees, 
du Rhone a 1'Ocean. Des le xrv e siecle, 1'autorite 
royale etait reconnue dans toute la France ; et 
1'administration centrale et locale etait ebauchee. 
An sommet, se placait la cour du Roi (curia do- 
mini regis) qui se divisa, sous Philippe-le-Bel et 
ses fits, en grand conseil (conseil d'fitat), parlement 
ou cour de justice et chambre des comptes chargee 
de surveiller et de controler Tadministration finan- 
ciere dans tout le royaume. Les provinces etaient 
ad ministries par des baillis et des senechaux qui 
cumulaient tous les pouvoirs militaire, judiciaire et 
financier. 

Deuxicme fyoque (1328-1498). La seconde 
epoque commence avec les Valois et se termine vers 
la fin du xv e siecle, a la mort de Charles VIII 
(1228-1498). Une nouvelle feodalite etait nee des 



DIVISION DE L OUVRAGE. V 

branches momes de la dynastie cape tiennc ; les 
maisons apanagees de Bourgogne, de Bourbon, d'An- 
jou et d'Orleans avaient morcele le royaume. Les 
cbefs de cette aristocratic aimaient tant la France, 
comme disait Tun d'eux, qu'au lieu d'un royaume, 
ils en eussent voulu six. Pour vaincre cette feoda- 
lite apanagee, il fallut Tastiice, Pactivite, la politi- 
que habile et terrible de Louis XL Des la fin da 
xv e siecle, il n'y avait plus en France qu'un seul 
souverain. Des gouverneurs de province, qui rele- 
vaient uniquement de 1'autorite royale, rempla- 
cerent les anciens seigneurs feodaux. Les parlements 
se multiplierent; etablis dans des provinces eloi- 
gnees (parlements de Toulouse, Bordeaux, Greno- 
ble et Dijon) , ils rendirent 1'administration de la 
justice plus rapide et plus vigoureuse. Les baillis 
cesscrent de percevoir les impots, et une classe 
speciale de fonctionnaires, sous le nom de receveurs 
generaux ou simplement de gdndraux des finances 
et d'elus , fut chargee de la repartition et du re- 
couvrement des impots. 

Troisieme dpoque (1498-1661). La troisieme 
epoque commence a la fin du x\ e siecle, au moment 
ou les guerres d'ltalie, les decouvertes maritimes, 
la renaissance des lettres et des arts agitaient tous 
les esprits et leur ouvraient un nouveau monde; 
elle se termine a la mort de Mazarin, lorsque 
Louis XIV commence a gouverner par lui-meme 
(1498-1661). La royaute, quoique detournee des 
affaires interieures par les guerres d'ltalie, ne cessa 
cependant de perfectionner 1'organisation adminis- 



VI INTRODUCTION. 

trative. Si les souverainetes feodales avaient disparu, 
il existait touj ours dans les provinces une profonde 
divcrsite de moeurs, de lois et destitutions. La 
royaute, sans parvenir a detruire ces differences, 
etablit une administration plus homogene. Douze 
gouverneurs furent charges de 1'autorite militaire ; 
huitparlements, de la justice; autant de chambres 
des comptes et de cours des aides , de la juridiction 
fmanciere ; les bureaux de finances, de la repartition 
des impots et de la gestion domaniale ; enfin dix-sept 
receveurs generaux furent institues pour percevoir 
les taxes et les verser dans une caisse centrale, 
nominee Epargne. Des cetteepoque la France parvint 
a une unite qui etonnait les etrangers. II y a des 
pays plus fertiles et plus riches que la France, ecrivait 
en 1546 1'ambassadeur venitien Marino Cavalli (1) , 
tels que la Hongrieet 1'Italie; il y en ade plus grands 
et de plus puissants, tels que 1'Allemagne et 1'Es- 
pagne; mais nul n'est aussi uni (tanto unito}. 

A la fin du xn e siecle, les guerres de religion en- 
traverent de nouveau le developpement de 1'auto- 
rite monarchique en France : les pouvoirs, que la 
royaute avait crees comnie instruments d'adininis- 
tration, se tournerent contre elle. On vit les gou- 
verneurs et les parlements se mettre a la tete de 
ropposition provinciale. II fallut que Richelieu 
abattit 1'autorite des gouverneurs et confiat 1'admi- 
nistration locale a des agents plus dociles, aux in- 



(1) Relations dvs ambassadcnrs venitiem dans lerecueil 
cuiucnls incdils de I'Hisloirc dc France, t. I, p. 271. 



DIVISION DE L'OUYRAGE. MI 

tendants institues des 1632. La Fronde, coalition do 
grands seigneurs, de gouverneurs de province et de 
parlements, fut vaincue par Mazarin, et avec elle 
succomba la derniere tentative de resistance a 1'au- 
torite absolue. 

Quatricme tpoque (1661-1715). La quatrieme 
epoque comprend le gouvernement personnel de 
Louis XIV (1661-1713). La puissance monarchique, 
parvenue a son apogee, avait une oeuvre difficile et 
glorieuse a accomplir. Feconder les richesses naturel- 
les de la France, creuser des canaux et des ports, ou- 
vrir des voies de communication , creer une marine, 
developper le commerce et 1'industrie , travailler au 
bonheur du peuple et a son amelioration morale et 
intellectuelle , telle etait la mission de la royaute ; 
ellen'y manqua pas. Les vingt-deux premieres an- 
nees du gouvernement personnel de Louis XIV, 
depuis la mort de Mazarin jusqu'a la mort de Col- 
bert (1661-1683), furent surtout fecondes. Seconde 
par Colbert et Louvois, il imprima a tous les services 
publics une merveilleuse activitc , et merita le nom 
de ROI ADMINISTRATED , que Lemontey proclame le 
plus beau de ses titres. Un historien d'une grande 
autorite (1) a compare Tardeurque montrerent, a cette 
epoque, le roi et la nation, au zele que deployerent, 
apres les tourmentes revolutionnaires, le premier 
consul et ses conseillers. Lois, finances, hierarchic 
administrative, tout paraissait sortir du chaos pour 
s'organiser sous 1'oeil du genie. L'heritier des rois, 

(1) M. Guizot, Histoire de la civilisation generate en Europe, 
dernifcre legon. 



VIII INTRODUCTION'. 

comme le soldat couronne, allait s'asseoir dans un 
conseil de legistes et discutait avec eux les articles du 
code. Tous deux descendaient aux plus petits details 
de 1'administration , sans crainte de deroger ; mais 
Tun dirige par d'habiles ministres, 1'autre guide sur- 
tout par 1'inspiration du genie; Louis, ausein d'une 
paix glorieuse, due aux negotiations de Mazarin; 
Napoleon, en face d'une coalition europeenne. On 
ne doit jamais de perdre de vue, en parlant des pre- 
mieres annees du gouvernement de Louis XIV, 1'ap- 
preciation si juste de Saint-Simon ('!) : Sa pre- 
miere entree dans le monde fut heureuse en espiits 
distingues de toute espece. Ses ministres au-dedaus 
et au-deliors etaient alors les plus forts de 1'Europe ; 
ses genera ux , les plus grands; leurs seconds, les 
meilleurs : les mouvements dont 1'Etat avait ete si 
furieusement agite au-dedans et au-dehors depuis 
la mort de Louis XIII, avaient forme une quantite 
d'hommes qui composaient une cour d'habiles et 
d'illustres personnages et de courtisans raffines. 
Louis XIV eut le merite de discerner la capacitc de 
ces hommes eminents, de comprendre leurs pensees 
et de faire concourir a la grandeur de la France la 
diversite de leurs talents, et souvent meme Topposi- 
tion de leurs caracteres et de leur ambition. 

Grace a Factivite et a 1'habile politique du grand 
roi, cette quatrieme periode, la plus courte pour le 
temps, a ete la plus feconde en choses utiles et bril- 
lantes. 

(1) Sainl-Simon. Mcuioircs, edit, in-8", 1. Xllf, p. 2-3. 



DIVISION BE LOUVRAGE. IX 

En rendant justice ii Louis XIV, il nc faut pas ou- 
blicr ses ministrcs , surtout Colbert ct Louvois. Le 
premier, apres avoir repare le desordre des finances 
et paye les dettes leguees par Fouquet, enrichit la 
France en developpant ('Industrie, le commerce et le 
systeme colonial ; il releva la marine fran^aise qui 
devint en peu de temps la premiere du monde, creusa 
des ports et prepara le code maritime auquel son fils 
Seignelay mit la derniere main. L'activite de Colbert 
embrassait toutes les branches d'administration. II 
proposa la reform e des lois et la dirigea par son on- 
cle Pussort. Les lettres, les arts, les sciences, rec.u- 
rent une feconde impulsion par la creation de nou- 
velles academies et par les recompenses donnees 
avec discernement aux savants, aux artistes et aux 
litterateurs. De magnifiques monuments s'eleverent 
sous la direction de Colbert. II entreprit meme 
la reforme des monasteres et du clerge regulier. 
Les travaux glorieux et pacifiques de ce ministre 
avaient enrichi la France; Louvois la rendit redou- 
table par Torganisation de 1'armee. Entre au minis- 
tere cinq ans apres Colbert, en 1666, il ne commence 
a balancer son credit que pendant la guerre de 
Flandre ; il 1'emporta defmitivement , lorsque 
Louis XIV se laissa entrainer par la passion des 
conquetes. Alors commencerent les desastres ; Lou- 
vois epuisa la France par la guerre , tarit la source 
de ses richesses , ruina sa marine , ses colonies, son 
commerce, viola la liberte de conscience, et, apres 
avoir fait servir a son ambition les armes et la reli- 
gion, la ruse et la violence, les oeuvres d'art et les 



X INTRODUCTION. 

secrets de police, il tomba vaincu par 1'esprit patient 
et astucieux d'une femme. Mais ces tristes resultats 
d'une ambition insatiable ne doivent pas faire oublier 
les excellentes mesures qui remplissent une partie 
de son ministere : la discipline solidement etablie, 
tous les services militaires ameliores et subordonnes 
a 1'autorite centrale sans distinction de rang ni de 
naissance. 

Get apergu rapide suffit pour repondre au scepti- 
cisme de quelques esprits chagrins qui ne voient 
dans 1'histoire qu'un cercle fatal de succes et de re- 
vers, de crimes et d'actions hero'iques, ou I'humanite 
tourne sans avancer. Une etude superficielle parait 
favorable a ce triste systeme. La royaute, victorieuse 
sous Philippe-Auguste, Saint-Louis et Philippe-le- 
Bel, retombe pendant 1'epoque suivante que signa- 
lent les desastres de Crecy, de Poitiers et d'Azin- 
court, la folie de Charles VI et la guerre civile des 
Armagnacs et des Bourguignons. Si elle triomphe 
avec Louis XI et parait absolue sous Francois I er , 
c'est pour subir une nouvelle decadence pendant les 
guerres de religion. Enfin 1'eclat dont elle brille sous 
Henri IV, Richelieu et Louis XIV, est bientot ob- 
scurci par les desastres de la fin du grand regne, les 
turpitudes de la regence et de Louis XV et les fai- 
blesses de Louis XVI. Faut-il done croire a ces vi- 
cissitudes fatales qui ramenent toujours 1'homme au 
meme point, immobile, alors meme qu'il reve le 
progres? Cette solution n'est pas, grace a Dieu, 
celle qui ressort des faits mieux etudies. L'histoire 
des institutions surtout, en nous faisant penetier 



PROGRES DE LA FRANCE. XI 

plus profondement dans la vie des peuples, atteste le 
progres de la societe; elle nous montre la France 
d'abord divisee arrivant graduellement a 1'unite qui 
fait sa gloire et sa force, fecondant toutes ses riches- 
ses naturelles que 1'ignorance laissait enfouies et que 
rindustrie tire du sol et transforme en produits bril- 
lants ; enfm , se plac.ant a la tete de la civilisation 
europeenne par le developpement intellectuel. Consi- 
dere dans sa marche generate, le pouvoir monar- 
chique a donne 1'impulsion a toutes les branches du 
commerce, de rindustrie, aux arts et aux lettres. 
Ainsi , retracer 1'histoire de 1'administration royale 
en France , c'est , en realite , retracer les progres 
de la nation franchise jusqu'au xviii 6 siecle. 

Avant de s'engager dans ce vaste sujet, il est ne- 
cessaire de rappeler les tentatives qui avaient etc" 
faites anterieurement pour donner a notre pays une 
administration reguliere : Rome, 1'Eglise, les Barba- 
res, Charlemagne, la Feodalite, les Communes out es- 
saye d'accomplir cette oeuvre dans laquelle la royaute 
seule a reussi. Les institutions primitives de la France 
ont ete, surtout dans notre siecle, 1'objet d'etudes ap- 
profondies (1). II suffira de les resumer pour donner 

(1) Voyez les Essais sur 1'histoire de France par M. Guizot. 
Les institutions de la France jusqu'a la fin du x e siecle y sont ex- 
posees avec une science et une intelligence historique qui n'ont'pas 
ete surpassees. M. Guizot a traite avec de nouveaux de"veloppe- 
ments le meme sujet dans son Cours d'histoire de la civilisation 
en France. La Feodalite et les Communes y ont trouve" place a 
cote des institutions des Barbares. Les travaux de MM. Augustin 
et Amede'e Thierry, de M. Mignet et des jurisconsultes qui unis- 
sent la science de 1'histoire a celle du droit, comme MM. Giraud, 
LaBoulaye, La Ferriere, etc., ont repandu de nouvelles lumieres 



XII INTRODUCTION. 

une idee exacte et complete de la situation politique, 
au moment ou la royaute, a peine maitresse d'un 
duche, eiitreprit et realisa la conquete et la transfor- 
mation de la France. 

sur les epoques romaine,, bar-bare et feoclale. M. Gue'rard clans Ics 
prolegomenes du polyptyquc d'lrminon, a concentre sa critique 
sur la periode carlovingienne, et personne n'a mieux fait connaitre 
les institutions de cette epoque. La periode monarchique est eel le 
qui a ele le inoins etudiee et qui est encore aujourd'hui le moins 
connue, quoique d'excellents travaux aient ele" publics sur quelquos 
parlies. C'est sans doule un des motifs qui out engage Tlnstilut 
a inellre au concours la question aussi ncuve qu'interessante de 
Yllistoire de I'adminhlralion nionarcliique en France. 






HISTOIRE 

DE 

L'ADMMSTRATIOM MOMRCHIQUE 

EN FRANCE. 






II. ADMINISTRATION ROMAINE DANS LES GAULES. 

PROSP6RIT6 ET MISERE DE LA GAULE SOUS L*EM- 
PIRE. 

L'empire remain a donne le premier modele dans 
les Gaules d'une administration bien constitute. Le 
pouvoir central 6tait concentre tout entier entre les 
mains de 1'empereur, que Ton regardait comme la 
loi vivante (lex animata] (1). II etait represente" dans 
les Gaules, au rv e siecle, par un preset du pre- 
toire (2), qui resida successivement a Treves et a 
Aries, et qui avait sous ses ordres un vicaire ou vice- 
prefet. Des gouverneurs, appeles presides ou rec- 
tores, administraient, sous la surveillance de ce ma- 
gistral, les dix-sept provinces de la Gaule. L'autorite 
militaire etait distincte de la puissance civile. La se- 
conde appartenait au prefet du pretoire, a son vicaire 
et aux gouverneurs. La premiere etait entre les mains 
d'un comte de la rnilice, que Ton trouve aussi desi- 
gne sous le nom de maitre de la cavalerie dans les 
Gaules ft). Sous ses ordres, cinq dues commandaient 
les troupes qui couvraient les frontieres ; on voit par 
la Notice des dignitds de I' empire a" Occident (4), qu'ils 

(1) Novell. 105, ch. 2. 

(2) flotilla dignitatum imperil, 2 e partie, p. 114, 6d. de Ve- 
nise, 1593 

(3) Magister equitum per Gallias. Cf, Notit. dignitatum impcrii 
Occidents, ibid. 

(U) Ibid., p. 114, 173 et suiv, 

I. 2* 



XIV INTRODUCTION. 

avaientleur residence dans la Sequanaise (cap. Besan- 
c.otf, 1'Armorique (notre Bretagne actuelle), la Belgi- 
queseconde (cap. Reims), la Germanic premiere (cap. 
Mayence). L'administration financiere avait ses fonc- 
tionnaires particuliers places sous la surveillance du 
prefetdupretoire des Gaules. Un rationalis presidait 
a la perception de 1'impot (1); il y avait quatre gar- 
diens du tresor public (cerarium], qui residaient a 
Lyon, a Aries, ci Nimes et a Treves (2). Le fisc n'avait 
qu'un intendant (3). Cette hierarchic de fonction- 
naires faisait penetrer promptement dans les pro- 
vinces les volontes de 1'empereur, et mettait a sa 
disposition toutes les ressources de la Gaule en 
homines et en argent. 

L'administration romaine rendait-elle a la province 
des services reels en developpant ses ressources, en 
fecondant son commerce et son Industrie, en favori- 
santles progresintellectuels?!! est impossible de me- 
connaitre 1'utile influence exercee dans les premiers 
temps par cette administration. Elle avait trouve la 
Gaule couverte de forets, avec une population bar- 
bare, habitant de miserables bourgades. En quelques 
annees, elle la transforma. Des le temps d'Auguste, 
Lyon devient capitale de la province. Cette ville, 
dit Strabon (i), etait placee comme une forteresse an 
coeur de la Gaule. La etait le confluent des fleuves ; 
elle se trouvait a proximite de tous les points de la 

(1) Rationalis summarumGalliarum. Notit. dignitatum imperil 
Occidentis , p. IZil. 

(2) Ibidem. 

(3) Rationalis rei private per Gallias. Ibid., p. 
(ft) Liv. Ill de sa Geographic. 



ADMINISTRATION ROMAINE. XV 

province. Aussi Agrippa en fit-il le centre des quatre 
voies romaines, dont Tune allait aboutir, en traver- 
sant les Cevennes, a la cote de 1'Ocean dans 1'Aqui- 
taine; une seconde, frayee a travers le pays des Am- 
biani et des Bellovaques , conduisait a la meme mer. 
Une troisieme rejoignait le Rhin, et une quatrieme 
se dirigeait vers la Jiediterranee jusqu'aux cotes de 
Marseille. Les successeurs d'Auguste multiplierent 
ces voies de cornmunication, qui portaient d'une 
extremite a 1'autre de Fempire les ordres et les le- 
gions des Cesars. 

Des villes florissantes s'eleverent sous leurs auspi- 
ces, et un poete du iv e siecle, Ausone, en a laisse une 
description qui prouve a quel degre de prosperite 
etait parvenue la civilisation gauloise (1). II repre- 
sente Treves, alors capitale des Gaules, se reposant 
an sein de la paix et de la securite (2) . Les murailles de 
cette ville, s'etendant sur les flancs d'une colline, 
descendaient jusqu'au bord de la Moselle qui la bai- 
gnait de ses ondes paisibles et lui apportait les 
denrees des contrees lointaines (3). Le poete decrit 
plus loin Aries, la Rome des Gaules (4), qui allait 
bientot succeder a Treves comrne metropole de la 
province; elle etait Tentrepot d'un vaste commerce 



(1) Ausonii clara urbes. 

(2) Pads ut in mediae gremio secura quiescit. Ibid., III. 

(3) Lata per extentunj procurrunt moenia collem; 
Largus tranquillo praelabitur amne Mosella, 
Longinqua omnigenae vectans commercia terrae. Ibid, 

(li) Pande, duplex Arelate, tuos blanda hospita portus, 
GaHula Poma Arela*. MM., VII. 



XVI INTRODUCTION. 



qui enrichissait la Gaule entiere (1). Toulouse n'est 
pas oubliee. Ausone retrace la vaste enceinte de mu- 
railles qui entourait cette ville arrosee par la Ga- 
ronne, ses nombreux habitants et ses richesses (2). 
Narbonne, premier sejour des proconsuls romains, 
est encore une des cites dont le poete vante la beaute 
et les richesses. Les mers orientales, dit-il en s'a- 
dressant a cette ville (3), et le golfe iberique t'enri- 
chissent de leurs denrees ; tu rec,ois les vaisseaux de 
1'Afrique et de la Sicile, et les fleuves et les mers ver- 
sent dans ton sein tout ce qu'ils apportent des di- 
verses parties de Tunivers. Bordeaux, patrie <T Au- 
sone, est de toutes les villes de la Gaule celle qu'il 
celebre avec le plus d'enthousiasme. II vante 1'excel- 
lence de ses vins, le genie de ses habitants, 1'illus- 
tration de son senat (4). 

En faisant la part de 1'exageration poetique aussi 
large que Ton voudra, il est impossible de mecon- 
naitre la prosperite des cites gauloises sous 1'admi- 
nistration romaine. D'ailleurs, les traces indestruc- 



(1) Per quern (Khodanum) romani commercia suscipis orbis, 
Nee cohibes, populosque alios et moonia ditas, 

Gallia quis fruitur gremioque Aquitania lato. Ilnd. 

(2) Coctilibus muris quam circuit ambitus ingens, 
Perque latus pulchro prselabitur amne Garumna , 
Innumeris cultam populis.... lbid. y XI. 

(3) Te maris Eoi merces, et hiberica ditant 
^Equora, te classes libyci siculique profundi, 
Et quidquid vario per flumina, per freta, cursu 
Advehitur, toto tibi navigat orbe xaraTrAous. Ibid., XII, 

(4) Impia jamdudum condemno silentia, quod te, 
O patria, insignem Baccho, fluviisque virisque, 
Moribus ingeniisque hominum procerumque senatu , 
Non inter primas memorem, /^i 



ADMINISTRATION ROMAINE. XV11 

tihles que Rome a laissees de son passage sutfiraient 
pour altester combien cette administration fut fe- 
conde pour la prosperite de la Gaule. L'aqueduc, 
designe sous le nom depont du Card, le temple grec 
de Nimes appele Maison carree, les arenes de Nimes 
etd'Arles, les arcs de triomphe d'0range,de Reims et 
de Saint-Remi, sans parler des ruines qui abondent 
dans toutes les parties de la Gaule, sont des temoins 
vivants de la civilisation de cette province sous la do- 
mination romaine. 

L'industrie et le commerce avaient pris un rapide 
essor. On tissait des toiles dans les pays de Caliors, 
des Caletes (pays de Caux), de Rbodez, de Bourges, 
dans la Morinie (Pas-de-Calais) ; que dis-je? ajoute 
Pline (1), dans la Gaule entiere. Le lin de Cahors 
etait tres-estime ainsi que lits rernbourres, que Pline 
regarde comme une invention gauloise (2). On devait 
aussi aux Gaulois le savon dont ils se servaient pour 
donner a leurs cheveux une couleur plus brillan- 
te (3). Au temps de Gallien, les draps d'Arras 
etaient renommes comme un des produits les plus 
precieux de 1'empire (4). On fabriquait des armes a 
Treves, a Autun, a Strasbourg, a Macon, a Soissons, 



(1) Cadurci, Caleti , Bituriges, ultimique hominum exislimati 
Morini, imo vero universae Galliae vela texurit.w H. N.,\iv. XIX, c. 2. 

(2) In culcitis praecipuam gloriam Cadurci obtinent. GalLiarum 
hoc, et tomenta pariter, inventum. Ibid. 

(3) Prodest et sapo ; Gatliarum hoc inventum rutilandis capil- 
lis. Ibid., XXVIII, 51. 

(4) Perdita Gallia, arrisisse et dixisse perhibetur (Gallianus) : 
non sine atrebatis sagis tuta respublica est? Hist. August., 
p. 719, edit, de 1661 ; Lugd. Bajav. 



XVIII INTRODUCTION. 

a Reims, a Amiens (1). L'agriculture s'etait perfec- 
tionnee. Plineparle des vins de Marseille etde laNar- 
bonnaise (Bouches-du-Rhone, Herault et Aude) (2). 
Dans le pays des Eduens et des Pictons, on fumait 
les terres avec de la chaux (3). L'olivier avait ete 
naturalise dans la Gaule meridionale. Une corpo- 
ration de nautes parisiens s'occupait specialement 
du commerce de la Seine (4). Des ateliers monetaires 
etaient etablis a Lyon, a Aries et a Treves (5). 

Je n'insisterai pas sur les ecoles gauloises. Des le 
premier siecle, Autun avait des ecoles oil la jeunesse 
la plus iliustre des Gaules se livrait aux etudes libe- 
rales (6). Les luttes d'eloquence, dont Lyon etait le 
theatre, sont restees celebres. Treves, Bordeaux et 
dans la suite toutes les metropoles eurent des ecoles 
et des rheteurs illustres; ceux de Bordeaux ont me- 
rite d'etre celebres par Ausone (7). II sortit de ces 
ecoles un grand nombre d'ecrivains dont s'bonore la 
literature latine : le gaulois Trogue-Pompee donna 
le premier modele d'histoire universelle, et un autre 
Gaulois, Petronius Arbiter, rut renomme entre tous 

(1) Notitia dignitatum imperil, 2 e partie, p. 138, edit, (le Ve- 
nise, 1593. 

(2) Hist. Nat. 9 TLlV, 8. 

(3) Ibid., XVII, /(. 

(A) L'exislence de celle coi-poration est aitestee par Tinscriplion 
que Ton Irouva, an xvm c siecle, dans des fouiiles faitcs au-dessous 
du choeur de la calh6drale. Eile elait gravee sur unaulel qu'avaient 
61eve les nautes parisiens. 

(5) Nolitia dignilatum imperil, 2 C partie, p, l/il, edit, de Ve- 
nise, 1593. 

(6) Tacile, Annales, III, AO. Augustodunum, nobilissimam 

Galliarum sobolem , iiberalibus studiis ibi operalam. 

(7) Ausonii burdigalenses professores. 



ADMINISTRATION ROMAINE. XIX 

ies ecrivains du premier siecle de 1'empire pour Tele- 
gance de son style. Cornelius Gallus avait nitrite 
d'etre compte parmi Ies poetes latins a I'epoque de 
Virgile et d'Horace. Plusieurs Gaulois, entre autres 
Valerius Asiaticus, de Vienne, et Domitius Afer, de 
Nimes, tinrent a Rome le premier rang entre Ies ora- 
teurs sous Ies regnes de Caligula et de Claude. Meme 
a Tepoque de la decadence, Ies Gaulois Ausone, Ru- 
tilius Numatianus, saint Paulin, rappelaient par 1'e- 
legance de leur style des temps plus heureux. Saint 
Hilaire avait merits, par la fougue impetueuse de 
son genie, le surnom de Rhone de Eloquence. 

Rome dut aussi a la Gaule des artistes renommes. 
Le gaulois Zenodore etait celebre pour la delicatesse 
avec laquelle il modelait des figurines. Ilsculpta dans 
la ville des Arvernes une statue colossale du Mercure 
gaulois (1). Neron 1'appela a Rome, et 1'artiste gau- 
lois eleva , au pied du Capitole, une statue de I'em- 
pereur haute de cent dix pieds (2). Ces exemples suf- 
firont pour prouver que la Gaule avait ete transfor- 
mee; sesforets avaient fait place a de brillantes cites ; 
ses fleuves etaient devenus des voies de commerce. 
En echange d'une liberte indisciplineeRome lui avait 
donne Tunite politique, des lois sages, des commu- 
nications faciles, des ecoles, le gout des lettres et des 
arts et Ies richesses que cree 1'industrie. Mais cette 
domination etrangere, fondee sur la force, devint 
tyrannique, et la Gaule, obligee de payer le luxe des 



(t)Pline, fl. ]V., XXXIV, 18. 
(2) Ibid. 



XX INTRODUCTION. 

empereurs, des prefets du pretoire, desgouverneurs, 
obligee de solder les armees de barbares charges de 
la defendre, fut ecrasee d'impots. De la des re- 
voltes, la rnisere et la depopulation et enfin la ruine 
de la domination romaine. 

L'empire romain s'appuyait partout sur la force 
des armees. Huit legions couvraient la frontiere sep- 
tentrionale de la Gaule et occupaient des camps 
(castra stawa),ou elles etaient soumises a une disci- 
pline rigoureuse. La legion etait du reste, d'apres le 
temoignagedesjuges competents, admirablement or- 
ganisee. Composee d'infanterie et de cavalerie, de 
troupes legeres et de troupes pesamment armees, elle 
trouvait en elle toutes les ressources necessaires pour 
etablir un camp, le fortifier et y soutenir un siege. 
C'etait une citadelle vivante. Les empereurs du iv e 
siecle desorganiserent ce corps; de douze mille 
hommes, ils le reduisirent a six cents. Aulieu de lais- 
ser les troupes campees en face de 1'ennemi et dans 
des postes retranches, ils les disperserent dans des 
villes, ou elles se corrompirent. On changea les ar- 
mes des legionnaires qui paraissaient trop pesantes a 
ces soldats degeneres. On leur donna du vin au lieu 
d'eau acidulee de vinaigre. Malgre tons ces adoucis- 
sements, le service militaire paraissait intolerable 
aux populations enervees de cette epoque; elles ai- 
maient mieux se mutiler que s'enroler dans les 
legions. Peu a peu on fut oblige de remplacer les 
troupes romaines par des barbares que Ton etablit 
sous le nom de tot et de fcederati dans des terres 
incultes qui leur furent concedees pour une periode 



ADMINISTRATION ROMA1NE. XXI 

de temps plus uu moins longue et quelqueibis a per- 
petuite. 

Rome, en cessant de conquerir, avait etc obligee 
de multiplier les impots. Us etaient enormes : Tin- 
diction frappait lesterres, la capitation, lespersonnes, 
le chrysargyre (impotd'or etd'argent) , i'iudustrie. Je 
ne parle pas d'une multitude d'autres exactions qui, 
sous differents noms, epuisaient F empire. II suffira 
de citer le texte de Lactance qui peint dans toute sa 
profondeur la misere de 1'epoque : Tellement grande 
etait devenue la multitude de ceux qui recevaient en 
comparaison clu nombre de ceux qui devaient payer, 
telle 1'enormitedes irnpots, queles forces manquaient 
aux laboureurs, les champs devenaient deserts et les 
cultures se changeaient en forets... On mesurait les 
champs par mottes de terre ; on comptait les arbres, 
les pieds de vigne. On inscrivait les betes; on enre- 
gistrait les homines. On n'entendait quo les fouets, 
les cris de la torture; 1'esclave fidele etait torture 
contre son maitre, la femme centre son mari, le 
fils contre son pere, et, faute de temoignage, on 
les torturait pour deposer contre eux-memes; et, 
quand ils cedaient vaincus par la douleur, on ecri- 
vait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point d'excuse pour 
la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades, 
les infirmes. On estimait 1'age de chacun ; on ajou- 
tait des annees aux enfants, on en otait aux vieil- 
lards; tout etait plein de deuil et de consternation. 
Encore ne s'en rapportait-on pas a ces premiers 
agents ; on en envoyait toujours d'autres pour trou- 
ver davantage, et les charges doublaient toujours, 



XXII INTRODUCTION. 

ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant an hasard 
pour ne pas paraitre inutiles. Cependant les animaux 
diminuaientjeshomrnesrnouraient et 1'on n'enpayait 
pas moins 1'impot pour les morts (1). 

Le fardeau des impots retombait principalement 
sur la classe moyenne ou classe des curiales qui etait 
chargee de la perception. Lorsqu'il y avait deficit, 
ils etaient tenus de le combler avec leur propre for- 
tune ; de la les efforts des curiales pour se soustraire 
a leur condition, efforts qu'attestent les lois romaines 
qui les enchainent a leur poste. Elles leur defendent 
de s'enroler dans les armees, d'entrer dans le clerge, 
de quitter meme la ville ou sont situes les biens qui 
leur donnent le rang de curiales. La desobeissance 
est punie par la confiscation de leurs biens. Ruinee 
par cette oppression, la classe des curiales disparut. 
Les uns se firent brigands sous le nom de bagaudes, 
et se mirent en lutte ouverte centre un gouvernement 
tyrannique. D'autres tomberent dans les classes infe- 
rieures et meme dans 1'esclavage. La depopulation 
allait toujours s'augmentant (2). 

An i\ e siecle, le panegyriste Eumene s'adressant a 
rempereur Constantin atteste combien etait deplo- 
rable 1'etat des Gaules. Tu as pleure sur cette con- 
Iree, dit-il a 1'empereur ; car tu n'y as pas vu, comme 



(1) Lanct., de mortibrnpersccut., c. 7 et 23. 

(2) Les historiens modernes ont Irail6 cette question si complete- 
ment qu'il serait superflu d'y insister. Voy., entre autres, Guizot, 
Essais sur I'hist. de France ; Nandet , des changements survenus 
dans C empire romain de Diode lien a Constantin; Anied. Thierry, 
Histoire de la Gaule sous C empire romain; Laferriere, Histoiredu 
droit fran^ais , t. L 



ADMINISTRATION ROMAINE. XXIII 

dans les autres pays, des terres bien cultivees, d'un 
acces facile, des routes spacieuses, des fleuves navi- 
gables, baignant les portes memes des villes; mais, 
depuis le coude que forme la voie qui se dirige vers 
la Belgique, tout estdevaste, inculte, hideux, plonge 
dans le silence et les tenebres. La voie militaire est 
tellement herissee de pierres et coupee de rochers 
et de precipices, que des chariots a demi-pleins, ou 
m erne vides, peuvent a peine y circuler (1). Com- 
ment s'etonner decette depopulation, lorsque, merne 
aux portes de Rome, dans la fertile Campanie (Cam- 
pania felix], on fut oblige de retrancher du role des 
contributions 528,042 arpents de terre qui restaient 
incultes faute d'habitants (2). 

Ainsi cette administration romaine, qui paraissait 
si admirablement organisee et qui avait produit de si 
grandes choses, aboutissait a la ruine des provinces. 
Elle perissait par ses vices avant que les barbares vins- 
sentlui porter les derniers coups. Elle laissa cependant 
de puissants souvenirs. Les monuments qu'elle avait 
eleves, ses lois, sa langue, la plupart de ses institu- 
tions resterent debout et exciterent I'admiration des 
Merovingiens. A mesure qu'on s'eloigna de 1'empire, 
les abus et les vices de ce gouvernement s'effacerent; 

(1) Quibus illacrymasse te ipse confessus es. Vidisti enim non, 
ut per agros aliarum urbium, omnia fere culta, aperla, florentia, 
vias faciles, navigera flumina, ipsas oppidorum porlas adluentia; 
sed stalim ab eo flexu e quo via ducit in Belgicam, vasta omnia, in- 
culta, squalentia, muta, tenebrosa ; etiam mililaris via sic confra- 
gosa et alternis monlibus ardua atque praeceps ut vix semiplena 
carpenta, inlerdum vacua, transmittat. Eumene, Actions de 
graces rcnducs a I'empereur Constant, chap. 7. 

(2) Code Theudosien, liv. XI, lit. 28, loi 2. 



XXIV INTRODUCTION. 

on ne vit plus que la grandeur de Rome. Les bar- 
bares de genie, Clovis, Theodoric et surtout Charle- 
magne chercherent a se rapprocher du gouvernement 
imperial ; le moyen-age fit revivre les municipes sous 
le nom de communes, et les societes modernes ont 
emprunte a Rome son droit et une partie de ses 
institutions. 



III. LES BARBARES. I/EGLISE. 

Les barbares, qui renverserent I'empire romain, 
furent impuissants pour organiser sur ses ruines une 
administration monarchique. Ce qu'ils aimaient, c'e- 
tait la guerre (1), le butin, les framees et les che- 
vaux distribues apres la victoire (2), les expeditions 
aventureuses (3), la liberte des campagnes (4), les 
longs festins (5) et les chasses d'automne au milieu 
de leurs forets. Sans doute on ne peut nier les ser- 
vices qu'ils ont rendus au monde degenere : la li- 
berte un peu tumultueuse de leurs assemblies (6) , 
le jugement par les pairs (7), et meme ce sentiment 
moral (8), qui, etoufle un instant par 1'ivresse de la 
victoire, devait reparaitre unjour, dans la chevale- 
rie religieuse et militairedes croisades. Mais quant a 

(1) Tacite, Germanic ', ch. IZi. 

(2) Ibid., 13. 

(3) Ibid., 31. 



(5)1 hid., 22. 
(6)/6iV/.,lletl2. 



(8) Ibid., 18, 7 et 8. 



GOUVERNEMEN'f I)ES BARBARE8. XXV 

rorganisation administrative de i'empire romain, elle 
leur etait odieuse : les Francs ne voulurent jamais 
se soumettre a I'impot; pour n'en citerqu'une preu- 
ve, ils arracberent de 1'eglise de Treves et lapide- 
rent Partbenius qui avait tente de retablir la fis- 
calite romaine (1). Avec un pareil peuple, toute ad- 
ministration reguliere etait impossible. 

Vainement les rois merovingiens prirent les titres 
remains de patrices et de consuls, remplacerent les 
peaux de betes feroces, leur premiere parure, par 
la toge romaine et ceignirent leur front du diademe. 
Vainement ils etablirent dans les provinces des 
dues et des comtes. Au lieu d'etre les representants 
du roi, les magistrats francs aspirerent a se rend re 
independants dans leurs domaines. foablis au mi- 
lieu de serfs, de gallo-romains et de leudes ou com- 
pagnons, qui relevaient de leur puissance, ils ren- 
daient justice, faisaient la guerre, battaient monnaie, 
en un mot ils exercaient tous les droits de souve- 
rainete. S'ils venaient a Tassemblee nationale ou 
mallum, c'etait pour y deliberer en armes et etouf- 
fer quelquefois par leurs murmures la voix du roi 
merovingien. Un passage de Gregoire de Tours 
donne une idee de ces scenes tumultueuses (2). II 
trace le tableau de 1'assemblee de 584, ou Teveque 
de Reims, Egidius, Gontram Boson et Sigiwald vin- 
rent, accompagnes de plusieurs leudes austrasiens, 
trouver Gontram, roi de Burgondie, et reclamer les 

(1) Gregoire de Tours, ap. Script, rer. gallic. , t. II, p. 202. 

(2) Histoire eccMsiastique des Francs, liv, VII, ch. 14, 



XXV! INTRODUCTION. 

villes qu'il avait enlevees a son neveu. Ce recit mon- 
tre a quel point, un siecle apres la conquete, la 
royaute etaitimpuissante en face de 1'aristocratie des 
leudes. 

L'eveque Egidius prit le premier la parole : Nous 
remercions le Dieu tout puissant, qui, apres tant de 
traverses, t'a rendu, roi Gontram, ates provinces et 
a ton royaume. En effet, repondit Gontram , 
nous devons rendre grace au roi des rois, au sei- 
gneur des seigneurs. II a fait ces choses selon sa mi- 
serieorde : non pas toi, qui, dans un dessein per- 
tide et en usant de parjures, as porte la flamme dans 
mes provices; toi qui jamais n'as garde ta foi a 
personne, toi qui defends partout tes artifices, non 
en prelre, mais en ennemi de notre royaume. 
La colere einpecha 1'eveque de repondre. Mais un 
autre des deputes prit la parole : Ton neveu Chil- 
debert te prie d'ordonnerqueles villes possedees par 
ton pere lui soient rendues. Sur quoi, le roi re- 
prit : Je vous ai deja dit qu'elles sont a moid'apres 
nos conventions, et que jene veuxpas les restituer. 
Un autre ajouta: Ton neveu demande que tu re- 
remettes entre ses mains Fredegonde, afin qu'il venge 
la mort de son pere, de son oncle et de ses cousins. )> 
Mais Gontram repondit : Je ne le pourrais, attendu 
qu'elle a pour fils un roi. De plus, je ne crois pas 
vrai ce dont vous 1'accusez. Alors Gontram Boson 
s'avance pour parler; mais le bruit s'etant repandu 
que Gondovald avait etc proclame roi, Grontram Ta- 
postrophe ainsi : Ennemi du pays et du royaume, 
pourquoi as-tu passe en Orient pour appeler ce Bal- 



GOUVERNEMENT DES BARBARES. XXVII 

lomer (c'e"tait le nom qu'il donnait a Gondovald) et 
1'amener dans nos fitats? Tu as toujours ete perfide, 
et jamais tu n'as su tenir ta parole. Tu es roi 
et seigneur, repliqua Boson ; tu es assis stir le trone, 
et personne n'ose contredire ce que tu avances. Mais 
je me declare innocent de ce que tu m'imputes. Que 
si quelqu'un de mon rang m'a accuse secretement 
de quelques torts, qu'il se presente actuellement 
en plein jour, et qu'il parle; et toi, tu soumettras la 
cause au jugement de Dieu, en champ clos. 
Chacun se taisant, le roi reprit : Tons devraient 
rivaliser d'ardeur a repousser cet etranger , en pen- 
sant que son pere faisait tourner un moulin. Oui, je 
vous le dis en verite; son pere tenait les cardes et 
epluchait la laine. Un des deputes osa faire re- 
marquer au roi la contradiction de ses paroles : Com- 
ment done! d'apres ce que tu dis, il aurait eu deux 
peres, 1'un meunier, 1'autre ouvrier en laine. Prends 
garde, 6 roi; car on n'a jamais ou'i dire, sauf en ma- 
tiere spirituelle, que personne put avoir deux peres 
a la fois. 

A ces mots , 1'assemblee eclata de rire. Enfin un 
autre depute conclut en ces termes : Nous prenons 
conge de toi, 6 roi ! mais, puisque tu n'as pas voulu 
restituer a ton neveu ses villes, nous savons que la 
hache qui a frappe la tete de tes freres n'est pas 
encore emoussee, et que bientot elle abattra la 
tienne. 

II partirent apres avoir profere ces menaces , et 
le roi, coummce fit jeter sur eux du fumier et des 
balavures d'ecurie ; leurs habits en furent souil- 



XXVIII INTRODUCTION, 



les, et ils partirent au milieu des huees de 1'assem- 
blee. 

Dans une societe ou ces scenes de violence et 
d'anarchie etaient continuelles, il n'y avait pas d'ad- 
ministration possible : les voies romaines furent 
abandonnees, et Brunehaut est restee celebre pour 
en avoir fait retablir quelques parties. Des epreuves, 
qu'on appelait le jugement de Dt'eu, decidaient de 
la eulpabilite ou de 1'innocence d'un accuse; Tin- 
dustrie se reduisait aux metiers de premiere ne- 
cessite, et le commerce ne pouvait se faire qu'a 
main armee, temoin le franc Samon, chef des ca- 
ravanes de marchands, qui se frayaient par la guerre 
un chemin a travers la Germanie et allaient jusqu'a 
Constantinople (1). Une ordonnance deDagobert pour 
Vetablissement de la foire de Saint-Denis est pres- 
que le seul acte administratif de cette epoque en fa- 
veur du commerce (2). 

La vie intellectuelle s'etait tout entiere refugiee 
dans 1'Eglise. C'etait le Christianisme qui inspirait 
les ecrivains, et qui relevait les ames en leur mon- 
trant au-dela des tristes epreuves de cette vie la re- 
compense reservee a la vertu. Mais son role ne se 
borna pas a cette mission toute spirituelle; la reli- 
gion tut le lien entre les vainqueurs et les vaincus 
que divisaient les baines de race et les rivalites d'in 
teret. L'eveque, devenu \eddfenseur de la rt^,prote- 
gea la population urbaine contre la violence des bar- 



(1) Script, rer. gallic, et franc., t. II, p. 

(2) 76M.,1V, 627. 



INFLUENCE DE I/EGLISE. XXIX 

bares. Dans les campagnes , les moines donnerent 
1'exemple du travail libre consacre par la reli- 
gion (1), et defricherent une partie de la Gaule. 
L'affranchissement des esclaves fut encore un des 
bienfaits du Christianisme; il s'accomplit insensible- 
ment au milieu des violences qui semblaient devoir 
aggraver et perpetuer la servitude. L'Eglise avait ou- 
vert un asile a tons les opprimes et spe*cialement aux 
esclaves. Quelquefois, dit saint Augustin (2), ces 
hommes soumis a un joug inique se refugient dans 
1'Eglise qui leur assure la liberte. Beaucoup de ces 
esclaves furent ordonnes clercs. Le n ombre en de- 
vint si considerable que les conciles s'en emurent 
et interdirent les ordinations d'esclaves (3) ; nean- 
moins , elles furent si frequentes , que, du temps de 
Charlemagne et de Louis-le-Debonnaire , beaucoup 
de clercs et meme d'eveques etaient d'origine ser- 
vile (4). A cette cause d'affrancbissement dont 1'in- 
fluence a ete considerable, il en faut ajouter plu- 
sieurs autres : le clerge ne cessait de repeter, 

(1) La regie de saint Benolt (ch. XLVIII , de opere manuum 
quoticliano) imposait au moins six heures de travail manuel 
par jour. 

(2) Aliquando illicito jugo et improbo subject! fugiunt ad Eccle- 
siam , qua retinentur ingenui a servitute. Super Joann., pars I , 
tract. IZu 

(3) Voy. le canon 6 e du concile d'Orl^ans tenu en 549 (Collect, 
des conciles de Labbe , V, 392). Le concile de Francfort (794) de"- 
fendaussi ces ordinations : De servis alienis ut a nemine recipiantur 
neque Jib episcopis sacrenlur sine licentia dominorum (Ibid., VII, 
1061.)Louis-le-Del)onnaire,en renouvelant ces prohibitions (Ibid., 
p. 1480), constate que les ordinations d'esclaves Etaient frequentes: 
De servorum ordinatione, qui passim ad ecdesiasticos gradus 
indiscrete promovebantur. 

(4) Tl^gan, Vie de Louis-le-Debonnaire, ch, 43. 

I. 3* 



XXX INTRODUCTION. 

comme 1'avaient fait anterieurement les jurisconsultes 
remains, que tons les hommes sont egaux (1); il 
ajoutait que c'etait une oeuvre meritoire de donner 
la liberte a ses esclaves (2) , et il pratiquait avec 
zele ce precepte chretien. Est-il necessaire de rappe- 
ler 1'eveque de Toulouse, saint Exupere, vendant 
les vases sacres pour racheter les captifs; saint Pau- 



(1) Saint Augustin, Explication du psaume 12Zi (edit, des B<ne"- 
dictins, t. IV, p. 1415) : Sunt domini, sunt et servi, diversa sunt 
nomina; sed homines et homines paria sunt nomina. Home- 
lie Zi3 e du meme pere sur FOraison dominicale : Pater noster, 
hoc dicit dominus, hoc dicil servus ejus. Simul dicunl : Pater nos- 
ter. Intelligunt ergoseesse fratres. Saint Ambroise parle aussi 
de Tegalile de tons les iiommes : Eadem nalura omnium mater est 
hominum,et ideo fratres sumus omnes. (Ambros., de Noe et area, 
XXVI, 9/i). La meme doctrine est souvenl reproduite par les 
e"crivains dumoyen-age: Theodulfe, e"veque d'Orleans Fepoquede 
Charlemagne, exhorlant les esclaves aobeMr a leurs maitres, dit que 
ce ne sera pas d'apresleur naissance,mais d'apres leurs oeuvres,que 
les hommes meriteront d'elre recompenses : Apud Dominum 
anima uniuscujusque non est nobilitate discernenda, sed opere ; 
nee genere, sed actione. (Ap. Spicilegium, I, 257). Raban Maure, 
dans son commentaire sur la premiere epitre de saint Pierre, com- 
pare au Christ souffrant les esclaves qui supportent avec patience 
les injures et les mauvais traitements de leurs maitres : Notan- 
dum altentius quam summe servorum conditionem glorificet, quos 
benefacienteset absque culpa vapulantes a dominiscrudelibus etim- 
probis, imitatores esse dominion passionis affirmat. Ralhier de 
Verone (ap. Veter. script, ampliss. collect., IX, 806) insiste aussi 
sur Fegalite des hommes devant Dieu : Sive servus , sive liber, 
omnes in Christo unum sumus , et sub uno domino aaqualem servi- 
tutis militiam bajulamus, quia non est apud Deum personarum ac- 
ceplio, solummodo in hac parte apud ipsum discernimur, si melio- 
res aliis operibus bonis et humiles inveniamur. 

(2) Greg, de Tours, Hist, eccle'siastiq. des Francs, liv. VI, ch. 8. 
Lcttres de Gregoire-le-Grand , liv. VII, ep. 13. Cf. Sma- 
radge, au chap. 30 du traite de via regia: Inter alia praecepta sa- 
lutaria et opera recta 5 propter nimiam illius charitatem, unusquis- 
que liberos debet dimittere servos. Ap. Spicilegium, in-f, 1. 1, 
p. 258. 



INFLUENCE DE I/EGLISE. XXXI 

lin sc sournettant lui-meme a 1'esclavage pour 
delivrer ses freres (1); saint Eloi, eveque de Noyon, 
employant ail meme usage les richesses de son egli- 
se (2) ; Gregoire-le-Grand affranchissant tous les es- 
claves des domaines ecclesiastiques? Ce pape ecri- 
vait (3) : Notre redempteur a pris notre chair pour 
nous delivrer de Tesclavage du peche, et nous, nous 
devons rendre a la liberte ceux qui en ont ete prives 
par la loi des nations. 

C'etait ordinairement dans 1'eglise, en presence de 
1' eveque que les affranchissements avaient lieu, et la 
formule pour le salut de mon dme indique assez que 
la religion inspirait la plupart de cesactes (4). Ainsi 
1'Eglise, pendant qu'elle prechait aux esclaves la 
resignation et leur montrait la celeste patrie comme 
recompense de leurs souffrances ici-bas, travaillait 
avec une energique perseverance a assurer leur eman- 
cipation. Mais elle ne fit pas de cette revolution un 
bouleversement social; elle parvint a accomplir le 
plus grand changement dansl'etat des personnes par 
la conquete progressive des ames et en persuadant 
aux maitres de renoncer a leurs droits et d'affran- 
chir eux-memes leurs esclaves (5). Des le xn e sie- 

(1) Gr^goire-le-Grand, Dialog., liv. Ill, c. I. 

(2) Vie de saint loi par saint Ouen, dans le Spicilfye; ed. in-f, 
t. I, p. 628. 

(3) Leltre de Gregoire-le-Grand, liv. VI, lettre 12. Voy. ausssi 
la Vie dc Gregoire-le-Grand, par Paul Diacre, liv. Ill, 2. 

(7i) Voy. du Cange , GLossarium media? et infimce latinitatis, v 
SERVUS. Martene, Thes. anecdot., I, 755 : Notum sit omnibus, 
quod ego pro remedio meorum peccaminum, hoc manumissionis 
instrument, do tibi, servo meo, meam liber latem, etc. 

(5) Jamais, dit Hugues de Saint-Victor, 1'Eglise n'a regard^ 1'es- 



XXXII INTRODUCTION. 

cle 1'esclavage avait completement disparu de la 
France, sous 1'influence de cette douce et irresisti- 
ble persuasion. 

On ne peut nier, alavuede pareils resultats, la 
salutaire action du Christianisme sur la societe. Mais 
son influence a ete surtout morale; elle a contribue 
a relever les ames abattues ; elle a ameliore la condi- 
tion des classes inferieures, rapproche les rangs, 
eleve a la dignite d'hommes des etres degrades que 
1'antiquite ne considerait que comme des choses ; elle 
a donne 1'exemple d'une bierarchie bien constitute 
ou 1'autorite etait forte sans tyrannic et I'obeissance 
docile sans servilite. Ses assemblies, animees d'une 
vie puissante, discutaient avec calme les plus hau- 
tes questions politiques et religieuses. En un mot, 
1'Eglise a beaucoup fait pour la regeneration mo- 
rale; mais, quant aux details de 1'organisation admi- 
nistrative, elle s'en est pen occupee. Imbue de 1'es- 
prit romain , elle ne cessa de favoriser les rois qui 
voulurent retablir les traditions imperiales ; Clovis, 
Dagobert, Charlemagne trouverent, dansleclerge, un 
auxiliaire devoue. II semblait avoir pris pour devise 
les vers ou Sidoine Apollinaire exprime son attache- 
ment aux mines de Tempire (1) : Nous croyons 

clavage comme un bien ; elle n'a fait que le tole'rer comme un mal. 
Won Ecclesia quasi bonum recipit, sed quasi malum tolerat. OEu- 
vres de Hugues de Saint-Vic tor, e"dit. en 3 vol. in-f ; Rouen, 1650, 
t. I, p. M5 A. 

(1) Sanctumque putamus 

Rem veterem per damn a sequi ; portavimus umbram 

Imperil, generis content! ferre vetusti 

Et vitia, et solitam vestiri murice gentem 

Moremagisquam jure pati,Sidon, Apoll,, Paneg, Aviti^y. 540, sq, 



CHARLEMAGNE. XXXIH 

que c'est un devoir sacre de rester fideles aux anti- 
ques traditions, meine au milieu des desastres. Nous 
supportons le poids de 1'ombre imperiale, resignes a 
souffrir les vices de cette race decrepite, et soumis 
par habitude au joug du peuple qui se revet de la 
pourpre. Le clerge s'associa, par ses voeux et son 
concours, a toutes les tentatives de restauration de 
1'empire ; mais, quelque puissant qu'il fut, il ne put en 
assurer le triomphe. Ilconserva, dumoins, precieuse- 
ment les souvenirs de 1'unite imperiale , et plus tard 
il seconda les efforts que fit la royaute pour retablir 
I'administration romaine en 1'animant d'un esprit 
nouveau (1). 



IV. CHARLEMAGNE, LES CAPITULAIRES. 

Charlemagne fut, de tous les rois francs, celui 
qui tenta le plus puissant effort pour organiser une 
administration unitaire. Ses capitulaires attestent 
a la fois son energie et son impuissance. II retablit 
1'usage des assemblies nationales, tombees en de- 
suetude sous les derniers Merovingiens. Deux fois 
par an, les eveques et les guerriers francs, convo- 
ques par 1'empereur, se reunissaient dans un champ 
de mai, pour deliberer sur les interets publics; mais 
1'assemblee se bornait a donner un avis; Charle- 
magne se reservait exclusivement la decision (2). 
Le pouvoir central etait fortement coristitue. 

(1) Voy. le VI de cette introduction. 

(2) Cf. le traite d'Hincmar, De ordine patatii, 



XXXIV INTRODUCTION. 

La principale difficult^ consistait a faire penetrer 
dans les provinces les ordres du souverain et a en as- 
surer 1'execution : depuis longtemps les voies de 
communication etaient abandonnees ; les chefs francs, 
les comtes el les dues s'efforgaient de se rendre inde- 
pendants dans leurs domaines, et se faisaient preter 
serment de fidelite par leurs vassaux. II s'etablis- 
sait une hierarchic, qui tendait a soustraire a 1'auto- 
rite de 1'empereur la plupart des guerriers pour les 
placer sous la dependance immediate des grands pro- 
prietaires. Les capitulaires de Charlemagne attestent 
le mal, sans oser le detruire, tant il etait profon- 
dement enracine: Quant au serment de fidelite, on 
ne doit pas le preter a d'autres qu'a Tempereur et a 
son propre seigneur (1). Deja la puissance du sei- 
gneur sur son vassal etait reconnue. 

Charlemagne s'efforc.a, du moins, d'attenuer le mal 
en reconstituant et fortifiant la classe des homines li- 
bres. Un grand nombre de guerriers francs, d'ahri- 
mans, avaient ete obliges, au milieu des violences 
d'une societe livree a 1 anarchic, d'implorer la pro- 
tection d'hommes puissants. Us etaient devenus leurs 
vassaux. Les anciennes formules donnent un mo- 
dele de la declaration, par laquelle un homme libre 
se plagait sous la protection ou mainbour (munde- 
burgis] de quelque leude capable de le defendre : 
Comme il est bien connu de tous que je n'aipas les 

(1) De juramento, ut nulli alteri per sacramentum fidelitas pro- 
iirittatur, nisi nobis et unicuique proprio seniori. Ap. Script, rer. 
gallic. etfranc.,V 9 613 A. 



ADMINISTRATION DE CHARLEMAGNE. XXXV 

moyens de me vetir et de me nourrir, j'ai demande a 
votre pitie, et telle est ma volonte, que, selon que je 
pourrai vous servir et meriter de vous, vous ayez a 
m'aideret a m'entretenir d'habits etd'aliments. Et, de 
mon cote, je m'engage, tantque je vivrai, a vous ren- 
dre, comme un homme libre, service et obeissance, 
et a ne jamais me soustraire a votre pouvoir et main- 
hour 9 mais a rester tous les jours de ma vie sous vo- 
tre protection (1). Lemainbord, comme on disaitau 
moyen-age, devenait le vassal de son defenseur. Ce 
fut surtout contre cet usage qui affaiblissait 1'auto- 
rite monarchique, que Cbarlemagne lutta avec plus 
de vigueur que de succes. 

L'empereur prit specialement les homines libres 
sous sa protection ; il les dispensa de faire des pre- 
sents aux comtes et aux vicomtes, et de Hen donner 
de leurs pres, de leurs moissons ni de leurs vigno- 
bles; il les exemptades droits que percevaientles ma- 
gistrats pourfrais de voyage, excepte dansle cas ou le 
service de 1'empereur 1'exigerait (2). Les homines li- 
bres furent egalement dispenses de venir aux plaids 
ou assemblies que les comtes tenaient tous les mois, 
a moins qu'ils n'y fussent int^resses comme deman- 
deurs ou defendeurs dans un proces. Les scabini et 
les vassaux du comte etaient seuls tenus de compa- 
raitre a ces plaids particuliers. Enfm Charlemagne 



., II, A9/i. 

(2) Ut liberi homines nullum obsequium comitibus faciant nee 
vicariis, neque in prato, neque in messe, neque in aralura aut vi- 
nea,et conjectum ullum vel residuum eis resolvant,excepto servitio 
quod ad regem pertinet, Ap. Script, rer. gall, et franc. , V, 666 E. 



XXXVI INTRODUCTION. 

defendit formellement aux puissants d'employer la 
violence pour contraindre les homines libres a leur 
vendre ou a leur livrer leurs domaines. 

Afm d'assurer dans tout 1'empire 1'execution de ses 
ordres, Charlemagne institua des magistrats specia- 
lement charges de parcourir ses etats et d'en surveil- 
ler 1'administration. Les missi dominici devaient vi- 
siter quatre fois par an les diverses parties de F em- 
pire. Deux de ces magistrats, un ecclesiastique et un 
laique, parcouraient ensemble la contree soumise a 
leur inspection et que Ton appelait missaticum; ils 
y e*taient loges et entretenus, ainsi que leur escorte, 
aux frais des habitants. Aussitot apres leur arrivee 
danslavilleprincipale, ils convoquaientune assembler 
a laquelle les eveques, les comtes et les principaux 
leudes de la contree etaient tenus de se rend re. 
Comme les missi dominici ne pouvaient inspecter 
par eux-memes toutes les parties du missaticum, ils 
recueillaient les renseignements capablesde les eclai- 
rer et de suppleer a une visite personnelle ; ils desi- 
gnaient ensuite des subdelegues (missi inferiores] 
charges de visiter les diverses localites. Les missi 
dominici nommaient encore dans ces assemblies 
les scabini, qui devaient rendre la justice, et re- 
cevoir les plaintes relatives aux impots et a toutes 
les parties de radministration. Ils pouvaient punir 
les magistrats prevaricateurs, et on les voit autorises 
par les capitulaires (1), a s'etablir chez ceux qui 

(1) Si vassus nosier justitias non fecerit, tune et comes et missus 
ad ipsius casam sedeant et de suo vivant, quousque jusliliam facial. 
Ap. Script, rer. gall, et franc., V, 647 E. 



ADMINISTRATION DE CHARLEMAGNE. XXXVII 

n'obeissaient pas aux lois et a y vivre a discretion 
jusqu'a ce qu'ils se soumissent (1). 

La surveillance des missi dominici embrassait 
tous les details du gouvernement, justice, service 
militaire, finances, commerce, Industrie, relations 
des puissances temporelle et spirituelle, instruction 
publique. Charlemagne, au milieu de ses guerres 
perpetuelles, nenegligeaaucunedeces brandies d'ad- 
ministration, etles capitulaires sont tres-souvent des 
reponses auxmissi dominici qui consultaient rempe- 
reur sur les points en litige. L'administration de la 
justice fut mise en harmonie avec 1'orgam'sationd'un 
empire, ou la pensee souveraine descendant du trone 
devait dominer en tous lieux. Lesjuges, au lieu d'etre 
comme chez les Francs des racliimbourgs, ou jures 
charges deprononcer surle sort de leurs pairs, devin- 
rent des magistrats royaux. L'ernpereur put exiger 
que leurs sentences fussent conformes aux lois ecri- 
tes (2). II recommande, dans ses capitulaires (3) , aux 
comtes et aux vicomtes de connaitre la loi pour 
empecher qu'on ne prononce des sentences injustes 
ou que la loi ne soit changee. 

Une hierarchic de tribunaux fut etablie. Le cente- 



(1) On peut consuller, sur les missi dominici , outre les Capitu- 
laires, un traite special de Fr. de Roye, intitule De missis domi- 
nicis. (Angers, 1672, in-A.) 

(2) Ut judices secundum scriptam legem judicent. Ap. Script, 
rer. gall, et franc., V, 660 A. 

(3) Ut eomites et vicarii legem sciant, ut ante eos injuste nemi- 
nem quis judicare possit, \ 7 el ipsam legem mutare. Ibid., 664 E, 



XXXVIII INTRODUCTION. 

nier, ou magistral prepose a la subdivision du comte 
appelee centaine, ne pouvait condamner ni a 1'escla- 
vage ni a la peine de mort (1). II n'avait que la basse 
justice. Les comtes et missi dominici recevaient les 
appels des tribunaux inferieurs, et jugeaient les af- 
faires capitales. L'empereur lui-merne s'etait reserve 
la decision dans un certain nombre decas. Les cau- 
ses des eveques, des abbes, des comtes et en general 
des grands etaient portees a son tribunal (2), et il 
avait seul le droit de prononcer sur ces questions. 
Le comte du palais, qui etait le grand juge de 1'em- 
pire carlovingien, ne devait s'occuper de pareilles af- 
faires que surl'ordre de 1'empereur (3). 

Comme les appels auraient pu devenir abusifs, les 
capitulaires y mirent des restrictions et condamne- 
rent a des peines afflictives ceux qui n'auraient pas 
epuise la hierarcbie judiciaire avant de porter leur 
cause an tribunal de 1'empereur. Pepin-le-Bref avait 
deja interdit cet abus : Si quelqu'un se presente 
dans notre palais pour un proces, sans 1'avoir porte 
anterieurement au tribunal du comte dans le mallum, 
qu'il soit cbatie. Dans le cas ou ce serait un person- 



(1) lit nullus homo in placito centenarii neque ad mortem neque 
ad libertatem suam amittendam judicetur. GapituL , ed. Baluze, 
1.497. 

(2) Voy. le capit. d'Aix-la-Chapelle de Panned 812, art. 2 : Epis- 
copi, abbates, comites et polenliores quique, si causam inter se ha- 
buerint ac se pacificare noluerint, ad noslram jubeantur venire pira- 
sentiam. Ibidem. 

(3) Ibidem : Gomes palatii nostri potentiores causas sine noslra 
jussione iinire non prsesumat, sed tan turn ad pauperum et minus 
potentium justitias faciendas sibi sciat esse vacaudum. 



ADMINISTRATION DE CHARLEMAGNE. XXXIX 

nagc eminent, qu'il restea la discretion clu roi (1). 
La nature des chatiments est nettement indiquee 
dans un capitulaire de Charlemagne : Que si quel- 
qu'un ose reprendre dans le mallum un proces deja 
juge et qu'il soit convaincu par la deposition des te- 
moins, il sera condamne a payer une amende de 
quinze sous, ouil recevra quinze coups de baton des 
scabini, qui auront juge anterieurement son af- 
faire (2). Cependant Charlemagne etait loin de se 
soustraire au devoir de juge. Eginhard atteste, au 
contraire , qu'il etait sans cesse occupe a remplir 
cette fonction : Pendant qu'il s'habillait, il ne re- 
cevait pas seulement ses amis; si le comte du pa- 
lais lui annongait qu'il y avait quelque proces qui 
nepouvait etre juge que par lui, il ordonnait d'in- 
troduire immediatement les parties (3). Le nom- 
bre des appels etait si considerable que le palais 
imperial etait trouble par les cris des plaideurs (4). 
La legislation carlovingienne admettait les epreu- 
ves et principalement Cepreuve de la croix, qui cori- 
sistait a rester le plus longtemps possible les bras 



(1) Si aliquis homo ad palatium venerit pro causa sua, et antea 
ad comitem non innotuerit in mallo, vapuletur. Et si major persona 
fuerit, in regis arbitrio erit. Monumenta Germanics liistorica, ed. 
Pertz , t. Ill, p. 31. 

(2) Voy. Capitula addita ad legem salicam, ann. 803, 10 : Si 
quis causam judicalam repetere prassumpserit in mallo, ibique testi- 
bus conviclus fuerit, aut quindecim solidos componat, aut quinde- 
cim ictus a scabineis, qui causam prius judicaverunt, accipial. 

(3) Eginhard, Vie de Charlemagne , chap. 2Zi. 

(U) De clamaloribus qui magnum impedimenlum faciunt in pala- 
lio ad aures domini imperatoris. Gapitul. d'Aix-La-Ghapelle , de 
1'annee 810, 1. Ap. Baluze, I, 473. 



XL INTRODUCTION. 

etendus en croix. Celui des plaideurs, qui supportait 
cette epreuve avec le plus de perseverance, avait gain 
de cause. S'il s'eleve a 1'occasion des limites des 
etats, dit le capitulaire de 806 relatif a la division de 
1'empire carlovingien (1), quelque contestation que 
Ton ne puisse terminer et decider par le temoignage 
des hommes, alors nous voulons qu'on ait recours au 
jugement de la croix pour connaitre la volonte de 
Dieu et la verite du fait. 

Le service militaire fut regulierement organise par 
Charlemagne. II determina ceux qui y etaient as- 
treints, la nature des armes qu'ils devaient avoir, les 
munitions necessaires pour 1'armee et fixa la duree 
des campagnes. Tout proprietaire de quatre manses (2) 
devait etre pret, a la premiere sommation, a prendre 
les armes et a marcher contre 1'ennemi. Ceux qui 
n'avaient pas quatre manses se retinissaient a d'autres 
proprietaires, de maniere a fournir le contingent (3). 
Les armes exigees de ceux qui devaient le service inili- 
taire etaient une lance, un bouclier, un arc, deux 



(1) Si causa sive conlroversia tails inter partes propter ter- 
minos aut confmia regnorum orta fuerit, qua3 hominum testimo- 
nio declarari vel defmiri non possit, tune volumus ut ad declaratio- 
nem rei dubia3 judicio crucis Dei voluntas et rei veritas inqui- 
ratur. l/i. Ap. Baluze, I, Zi/iZi. 

(2) La contenance du manse a beaucoup vane". Cependant on Te"- 
value ordinairement a douze arpents. 

(3). Ut omnis liber homo, qui quatuor mansos vestitos de pro- 
prio suo, sive de alicujns beneficio habet, se praparet, et ipse in 
hostem pergat, sive cum seniore suo. Qui vero tres mansos de pro- 
prio habuerit , huic adjungalur qui unum mansum habeat , et det 
illi adjulorium ut ille pro ambobus ire possit , etc. Voyez le Capi- 
tulaire de 12, ap. Script, rer. gallic, et franc., V, 683 D, 






ADMINISTRATION DE CHARLEMAGNE. XLI 

cordes, douze fleches, une cuirasse et un casque (1). 
On leur imposait ^obligation de se munir de vivres 
pour une campagne de trois mois et de vetements 
pour six. Les missi dominici etaient charges de 
tenir un role exact de tous ceux qui possedaient des 
benefices et du nombre d'hommes domicilies dans 
leurs domaines (2). 

Charlemagne defendit aux seigneurs de lever des 
hommes d'armes et de les prendre a leur solde ; ce 
que Ton appelait alors se faire une trust ou escorte 
guerriere (3). II interdit severement les guerres pri- 
vees, et punit de l'emprisonnement (4) ou meme de 
la mutilation de la main ceux qui, apres avoir pro- 
mis d'observer la paix, se rendraient coupables de 
parjure (5). Ces efforts pour lutter contre 1'anarchie 
feodale ne purent triompher de la tendance de cette 
epoque qui avait mis la souverainete dans les mains 
des petits seigneurs isoles ; ilsavaientusurpe le droit 
de guerre privee, et, vers la fin de son regne, Char- 
lemagne fut oblige de le leur reconnaitre : Siun sei- 
gneur, dit-il dans le capitulaire rendu a Aix-la-Cha- 

(1) Capital., ed. Baluze, 1. 1, p. 508 et 509. 

( f j) Capit. d'Aix-la-Chapelle de 812, 5 : Ut missi nostri dili- 
genterinquirant et describere faciant, unusquisque in missatico, 
quid unusquisque de beneficio habeat, vel quot homines casatos in 
ipso beneficio. Ap. Baluze, I, 497. 

(3) De truste facienda nemo praesumat. Capilul. ap. Script, rer. 
gall, et franc., V, 647 G. 

(A) Si quis pro faida pretium recipere non vult, tune ad nos sit 
Iransmissus, et nos eum dirigemus ubi damnum minime possit fa- 
cere. Ibid., p. 647-648. 

(5) Sifaidosus quis sit , et si post pacificationcra allerum oc- 

ciderit, componat ilium, el manum quam perjuravit perdat , et in- 
super bannum dominicum solvat. Ibid., p, 672 C. 



INTRODUCTION. 

pelle en 813 (1) , veut avec ses fideles marcher 
contre ses ennemis et qu'il ait convoque quel- 
qu'im de ses pairs pour lui venir en aide, dans le 
cas ou ce dernier n'obeirait pas, il doit perdre le be- 
nefice qui lui a ete accorde, et sa terre sera donn6e a 
ceux qui seront restes fideles. C'etait s'avouer 
vaincu et proclamer la souverainete des seigneurs. 
Mais le mauvais succes ne doit pas empecher de re- 
connaitre ce qu'il y eut d'utile et de vigoureux dans 
les essais administratifs de Charlemagne. II en fut de 
meme pour les monnaies, les peages, la surete des 
communications et le commerce. 

Les comtes, les dues, les grands proprietaires 
usurpaient le droit de battre monnaie, Charlemagne 
le leur interdit et defendit de battre monnaie ail- 
leurs que dans son palais (2). II prohiba les pe- 
ages illicites, qui entravaient le commerce (3). 
II eut voulu etablir 1'egalite de poids et de 
mesures qui ne devait triompher des resistances lo- 
cales que dix siecles plus tard (4). Les ordres 
adresses aux gouverneurs des provinces pour veil- 

(1) 20 : Si quis de fidelibus suis contra adversarium sunm pu- 
gnam aut aliquod certamen agere voluerit, et convocaverit aliquem 
de ccmparis (comparibus?) suis lit ei adjutorium praebuisset,et ille 
noluit et exinde negligens permansit , ipsum beneficium quod ha- 
buit auferatur ab eo, et detur ei qui in stabilitate et fi deli tale per- 
mansit. Ap. Script, rer. gallic, et franc., V, 688 A. 

(2) De falsis monelis, quia in multis locis contra justitiam et con- 
tra edictum nostrum fiunt, volumus ut nullo atio loco moneta sit, 
nisimpalatio nostro. Capit. ap. Script, rer. gall, et franc. , t. V, 
p. G73 E. 

(3) Ibid., p. 664 D, et 667 D. 

(4) De mensuris, ut, secundum jussionem nostram,^?m/^5 fiant. 
I6irf.,p. 663 E. 



ADMINISTRATION BE CHARLEMAGNE. XLIII 

ler a la surete des marchands, attestent la sollici- 
tudc de Charlemagne pour le commerce. Les stations 
nu'nagees aux marchands etaient reglees : au nord, 
Magdebourg,Zell,Bardenwich(presdeHambourg);au 
centre, Erfurt, et,au sud, Ratisbonne et Lorch sur le 
Danube (I). Si Charlemagne interdit les ghildes, 
ou associations que formaient les ouvriers, c'est qu'il 
y avait des restes de paganisme dans les ceremonies 
symboliques par lesquelles on les consacrait; mais 
il ne prohiba nullement les associations de secours 
mutuels contre les incendies et les naufrages (2). 

Je n'insiste pas sur 1'administration financiere qui 
fut toujours la partie la plus faible de 1'empire fonde 
par les Francs. Les metairies imperiales, qui for- 
maient le domaine de 1'empereur, etaient sa princi- 
pale richesse. Aussi Charlemagne ne les a-t-il pas ne"- 
gligees. Dans un capitulaire special sur ses melairies 
(devillis}, il present les mesures necessaires pour en 
assurer la bonne administration. Quant a la regula- 
rite des impots, que les rois precedents avaient vain- 
nement tente d'etablir, Charlemagne ne fut pas plus 
heureux. II se borna a ordonner que partout ou Ton 
avait droit de prelever des taxes sur les personnes et 
sur lesbiens, elles fussent pergues au profit du tresor 
royal (3). Mais rien n'etait specific, et c'est seulement 

(1) Apucl Script, rer. gall, et franc., t. V, p. 672 D. 

(2) De sacramentis pro ghildonia invicem conjurantibus, lit nemo 
facere prassumat. Alio vero modo de eorum eleemosynis, aut de in- 
cendio, aut de naufragio, quamvis convenientiam faciant, nemo 
in hoc jurare prsesumat. Ibid., 6!i7 D. 

(3) Census regalis, undecumque legitime exiebat,volumns ut inde 
solvatur, sive de propria persona horainis, sive de rebus. Ibid., 
p. 675 D. 



XHV INTRODUCTION. 

dans un chroniqueur posterieur de pres d'un siecle et 
d'ailleurs peu cligne de confiance, que 1'on trouve 
des details precis surune partie de 1'impot. Le moine 
de Saint-Gall fait dire a un personnage qui s'a- 
dresse a Charles-le-Gros : La Germanie, du temps 
de votre glorieux pere (Louis II ou le Germanique), 
payait un denier par paire de boeufs ou par manse 
des possessions royales (1). 

Les capitulaires sont remplis de details sur la 
discipline ecclesiastique. Charlemagne, seconde par 
Alcuin et les hommes les plus eminents du clerge, 
s'efforc.a de reprimer les abus qui s'etaient introduits 
dans 1'Eglise. II defendit aux pretres de verser le 
sang (2), d'aller a la chasse, de parcourir les fo- 
rets avec des chiens et d'entretenir des eperviers et 
des faucons (3) . Les moeurs feodales, avec leur vio- 
lence et leur licence grossiere, commenc,aient a enva- 
hir 1'Eglise ; Charlemagne s'efforca de la ramener a 
une discipline plus severe. II combla de biens le 
clerge, et en fit un instrument puissant de civilisa- 
tion ; mais, en meme temps, il reprimait 1'avidite de 
certains clercs qui s'enrichissaient au detriment des 
families. Nous les prierons,>disait-il (4), de nous 
expliquer nettement ce qu'ils appellent quitter le 
monde et prendre Dieu pour son partage; si c'est 
avoir quitte le monde, que de travailler sans cesse a 

(1) Ap. Script, rer. gall, et fr., V, 126 E. 

(2) Ut sacerdotes neque christianorum neque paganorum sangui- 
nem fundant. Capit., ed. Baluze, I, 191. 

(3) Omnibus servis Dei venationes et sylvalicas vagationes cum 
canibus, et ut accipitres et falcones non habeant, interdicimus. 

(4) Tome VII du recueil des conciles par Labbe, p. 1180, 



ADMINISTRATION DE CHARLEMAGNE. XLV 

augmenter ses revenus en promettant le paratlis, et 
en menagant de 1'enfer pour persuader aux persou- 
nes simples de se depouiller de leurs biens et d'en 
priver leurs heritiers legitimes. 

Ranimer les lettres, qui depuis plusieurs siecles 
etaient tombees dans un e"tat deplorc^ble, fut encore 
un des principaux soins de Charlemagne. Alcuin 1'y 
excitait dans ses epitres : Peut-etre, disait-il (1), 
verra-t-on se former une nouvelle Athenes, et meme 
bien superieure a I'ancienne, puisque, sous 1'empire 
du Christ, elle surpassera la science de 1'Academie. 
L'unen'etait eclaireequeparla science platonicienne; 
1'autre, enrichie par les dons du Saint-Esprit, 1'empor- 
tera sur la sagesse mondaine, Ces esperances un 
peu chimeriques contribuerent du rnoins a reveiller 
le gout des travaux de 1'esprit. Charlemagne forma 
dans son palais meme une ecole oil il allait s'asseoir 
et discuter avec les hommes les plus eminents de 1'e- 
poque, les Alcuin, les Eginhard, les Theodulfe, les 
Angilbert, etc. II ordonna que les monasteres et les 
eglises cathedrales entretinssent des ecoles (2); 
on y enseignait le chant, la musique, le calcul et 
la grammaire (3). Les pretres devaient entretenir 
des ecoles j usque dans les villages, et instruire avec 
charite tous les enfants que leur confieraient les fa- 
milies, sans exiger aucune retribution (4). On a pu 

(1) pit. 71 : Forsan Atlienae nova perficeretur in Francia , imo 
multo excellenticr, etc. 

(2) Capitul., ed. Baluze, I, 201 et suiv. 

(3) Ibid., 237. 

(A) Voy. le capitulaire cit6 par Launoi dans son trait De scholis 
celebrioribus : Presbyteri per villas et vicos scholas habeant , et, 
I. 4* 



XLVI INTRODUCTION. 

nier le merite des oeuvres litteraires produites par les 
ecoles carlovingiennes; mais ce quiest incontestable, 
c'est que les esprits jusqu'alors engourdis sortirent 
de leur torpeur, et que le mouvement intellectuel, 
entretenu par les disciples d'Alcuin, se propagea 
jusqu'en Germanie. 

Ainsi Charlemagne , malgre des luttes sanglantes 
et perpetuelles centre les barbares, ne negligea au- 
cun des details de 1'administration, parcourant sans 
cesse son vaste empire pour porter la main partout 
ou redificemenacaitruine. Les mm" dominici etaient 
reellement, sous ce regne, les yeux et les oreilles de 
1'empereur, surveillant I'execution de ses ordonnances 
et provoquant les reformes. De pareils efforts me- 
ritent 1'admiration; dans une societe ou tout etait 
divise , Charlemagne avait voulu tout reunir ; la 
ou il y avait diversite de races, de langues, d'inte- 
rets, il avait voulu creer V unite de gouvernement et 
d'administration. Son genie seul et son activite mer- 
veilleuse avaient pu triompher momentanement de 
pareilles difficultes, et encore fut-il oblige , vers la 
fin de son regne, de s'avouer vaincu et de faire des 
concessions aux seigneurs feodaux. II reconnut leur 
droit sur leurs vassaux : Que personne, disait-il 
dans le capitulaire de 813 (1), ne quitte son seigneur 
des qu'il en aura rec,u un sou , a moins que le sei- 



si quilibet fidelium suos parvulos ad discendas litleras eis com men - 
dare vult, eos suscipere ad (ac?) docere non renuant, sed cum 
summa caritale eos doceant.... cum ergo eos decent, nihil ab eis 
pretii pro hac re exigant. 
(1) Capitul, d'Aix-la-Chapelle (813), 16: Quodnullus seniorem 



CARLOVINGIENS. XLVII 

gneur ne veuille le tuer, le frapper d'un baton, atten- 
ter a 1'honneur de sa fernme ou de sa fille, ou enfm 
lui enlever son heritage. Le vassal est deja enchaine 
au seigneur. Le temps n'est pas loin ou un petit-fils 
de Charlemagne enjoindra a tous les hommes libres 
de se choisir un seigneur, achevant ainsi la ruine 
de cette classe libre que 1'empereur avait protegee 
pour 1'opposer aux empietements des leudes. Nous 
voulons, dit le capitulaire de Mersen (847) (1) , que 
chaque homme libre receive pour seigneur dans no- 
tre royaume celui que lui-meme aura choisi. Des 
lors la feodalite, ou le morcellement de la souverai- 
nete, est reconnue et proclamee par les lois memes 
des Carlovingiens. L'unit6 de gouvernement et d'ad- 
ministration est abandonnee pour plusieurs siecles. 



V. FEODALITE. OPPOSITION DE PRINCIPES 

ENTRE LA FEODALITE ET LA MONARCHIE. 



Un chene antique s'eleve, 1'oeil en voit de loin 
le feuillage ; il approche; il en voit la tige; mais il 
n'en aperc.oit point les racines ; il faut percer la terre 
pour les trouver (2). Par eette vive image, Montes- 

suum dimittat, postquam ab eo acceperit valente solidum unum, ex- 
cepto sieum [senior] vult occidere, aut cum baculo caBdere, vel 
uxorem aut filiam maculare, seu hasreditatem ei tollere 

(1) Volumus ut unusquisque liber homo, in nostro regno, senio- 
rem, qualem voluerit, accipiat. CapituL, ed. Baluze, t. II, p./i^i. 

(2) Montesquieu, Esprit des lois, liv. XXX, ch. 1. 



XLVIII INTRODUCTION. 

quieu peint et 1'antique origine du systeme feodal et 
ses vastes developpements qui avaient penetre et en- 
vahi la societe tout entiere. Ce n'est pas ici le lieu de 
remonter jusqu'au principe de la feodalite, de rappe- 
ler les eompagnons d'armes (comites) de la Germa- 
nic (1), la framee et le cheval de bataille dont le chef 
de guerre recompensait leur valeur (2) , et enfm la 
transformation de ces guerriers, apres la conquete de 
la Gaule, en proprietaires de benefices concedes d'a- 
bord pour un temps et devenus bientot inamovibles 
et hereditaires. Les leudes etablis dans leurs domai- 
nes s'y rendirent presque independants. Deja, a 1'e- 
poque de Charlemagne , on trouve ces seigneurs 
entoures de vassaux , les conduisant a la guerre et 
fore.ant Tempereur , tout puissant qu'il etait , de 
sanctionner leurs usurpations (3) . Sous les faibles suc- 
seurs de Charlemagne, les dues et les comtes s'em- 
parerent des provinces qu'ils etaient charges de 
gouverner, et, apres une vaine resistance , les Carlo- 
vingiens se resignerent, et reconnurent, par le capi- 
tulaire de Kiersy-sur-Oise (877), 1'heredite des digni- 
tes, comrne anterieurement on avait reconnu 1'here- 
dite des benefices. 

Ce qui explique les progres rapides de la puis- 
sance feodale, c'est qu'elle sauva la France devastee 
par les pirates scandinaves. An moment ou la royaute 
avilie abandonnait la defense de la nation , les sei- 



(1) Tacite , Mceurs des Germains , cli. 13. 

(2)Td., J6irf.,ch. 111. 

(3) Voy. plus liaut, p. xxxiv, XLI et XLII. 



XLIX 



gneurs eleverentdetous cotes des forteresses, derriere 
lesquelles leurs vassaux trouverent un asile. Chaque 
domaine feodal devint une petite souverainete , ou le 
seigneur entoure de ses homines d'armes exerc.a les 
droits regaliens, battit monnaie, fit la guerre et jugea 
avec les pairs de son fief. A une epoque ou la feo- 
dalite etait deja sur le declin , Beaumanoir procla- 
mait encore que chaque baron etait souverain dans 
sa baronnie (1). La feodalite fut par consequent, 
comme 1'a dit M. Guizot, la confusion de la pro- 
priete et de la souverainete. 

Je n'ai pas a nVoccuper ici des droits feodaux, ni 
du soin que prenaient les seigneurs pour rendre la 
propriete territoriale indivisible et inalienable , pour 
conserver la souverainete en concedant 1'usufruit, 
pour laisser au serf et au colon une marque indele- 
bile de la cbaine qu'ils leur avaient impose'e. II suffit 
de rappeler le caractere de ce systeme de gouverne- 
nient pour prouver 1'impossibilite d'une organisa- 
tion administrative, tant qu'il regnerait en France. 
Iln'y avait plus, sous le regime feodal, ni interets com- 
muns, ni grands travaux d'utilite , ni armee natio- 
nale, ni lois generales du royaume, ni commerce , ni 
Industrie; tout etait divise, entrave par des coutumes 
locales , par des peages que multipliaient les sei- 
gneurs, par des tailles et des aides arbitraires. La 
justice n'avait d'autre loi que la coutume tradition- 
nelle, la guerre d'autre limite que le caprice ou la 
force du seigneur. Les historiens des xi e et xn e sie- 

(1) Coutumes de Bcauvoisis, ch. 3/(. 



INTRODUCTION. 



cles ont rappele les resultats de la feodalite ; on peut 
en croire leur temoignage. 

Guibert de Nogent, ecrivain de la fin du xi e siecle, 
retrace ainsi la situation de la France avant le depart 
des croises pour la Terre Sainte (1095) (1) : Le 
royaume etait en proie a des troubles et a des guerres 
perpetuelles. On n'entendait parler que de briganda- 
ges commis sur les voies publiques. Les incendies 
etaient innombrables, et la guerre sevissait de toutes 
parts sans autre cause qu'une insatiable cupidite. 
Des bommes avides ne respectaient aucune propriete 
et se livraient au pillage avec une audace effrenee. 
Guillaume, arcbeveque de Tyr, qui vivait a la fin du 
xn e siecle , caracterise cette epoque comme Guibert 
de Nogent : II n'y avait, dit-il (2), aucune securite 
pour les proprietes: quelqu'un etait-il regarde comme 
riche, c'etait un motif suffisant pour le Jeter en pri- 
son, le retenir dans les fers et lui faire subir de 
cruelles tortures. Des brigands ceints du glaive as- 
siegeaient les routes , dressaient des embucbes aux 
voyageurs , et n'epargnaient ni les etrangers ni les 
hommes consacres a Dieu. Les villes et les forte- 
resses n' etaient pas meme a 1'abri de ces calamites; 
des sicaires en rendaient les rues et les places dan- 
gereuses pour des gens de bien. Moins on etait cou- 
pable, plus on etait expose aux attaques des me- 
diants. 

Enfin Pierre le Venerable, dans une lettre adressee 



(1) Histoire de la croisade, liv. II, ch. 7. 

(2) Liv. I, ch. 8, de son Histoire des croisades. 



F^ODALITfi. LI 

a saint Bernard (1), se plaint de la tyrannic des sei- 
gneurs a l'egard des paysans et des serfs : Us 
ne se contentent pas des services qui leur sont 
dus en vertu des coutumes. Us revendiquent sans 
pitie les biens et les personnes , les personnes et les 
Liens (2). Outre les redevances ordinaires, ils pillent 
trois ou quatre fois par an les biens de leurs serfs , 
leur imposent d'innombrables corvees et des far- 
deaux intolerables. Aussi la plupart veulent-ils deser- 
ter leur pays et passer dans des contrees etrangeres. 
Ce qu'il y a de plus triste, ajoute Pierre le Venera- 
ble (3), c'est que les personnes memes rachetees a si 
haut prix, par le sang du Christ, sont vendues pour 
un vil metal, pour de 1'argent. 

Comment s'etonner , apres de semblables temoi- 
gnages confirmes par 1'histoire tout entiere de cette 
epoque, que la feodalite ait ete abhorree comme un 
systeme anarchique? La royaute, au contraire, qui 
delivra la France de la tyrannic feodale, merita 1'a- 
mour du peuple, auquel elle apparut comme un sym- 
bole d'ordre et de paix. Sans retracer ici la lutte 
longue et obstinee qui s'engagea entre ces deux prin- 
cipes et qui remplit une grande partie de I'histoire 
de France , il est necessaire de montrer comment la 



(1) Liv. I de ses e"pltres, p. 26. 

(2) lies cum personis, et personas cum rebus sibi immisericordi- 
ter vindicant. 

(3) Quod deterius est, ipsas personas, quas tarn caro pretio, hoc 
est suo Chrislus sanguine redemit, pro tarn vili, hoc est pecunia, 
venumdare non meluunt. Ge passage vient encore a Tappui de ce 
que nous avons dil plus haut, de 1'opposition du clerge a Tesclavage 
et de ses efforts pour 1'abolir. 



Ill INTRODUCTION. 

monarchic se degagea des liens dont 1'avait chargee 
la feodalite. Libre de ces entraves, elle put transfor- 
mer le royaume, affranchir le peuple, organiser une 
armee nationale, creer une marine, instituer une 
administration reguliere de la justice, et developper 
toutes les richesses de la France. 

La feodalite attachait la souverainete a la propriete 
territoriale. Elle formait une hierarchic dont chaque 
membre, depuis le dernier feudataire jusqu'au sei- 
gneur suzerain, avait une part de souverainete inhe- 
rente au sol. La royaute, au contraire, ne recon- 
naissait qu'un souverain, dont le droit abstrait, 
independant de toute propriete, etait fonde sur la loi 
et sur la religion. Loi vivante , representant de Dieu 
sur la terre (1), le roi n'admettait point de partage de 
1'autorite supreme. Sous le regime feodal, le roi de- 
vait etre confirme* dans sa dignite par 1'election des 
pairs ; sa puissance etait limitee par leur assernblee ; 
il etait oblige de respecter les droits regaliens des 
barons. La royaute ne se degagea que lentement et 
peniblement de ces entraves. Au xi siecle, le sacre 
des rois conservait encore des traces de 1'election 
primitive; les grands et le peuple donnaient leur 
consentement en s'ecriant par trois fois : Nous ap- 
prouvons, nous vou tons qiCil en soil ainsi (2). Aux 
epoques decrise, le souvenir de 1'election primitive des 

(1) Tmperatori et ipsas leges Dens subjecit Icgcm animatam 
cum mittens hominibus. Novell. 105, cli. 2. On salt que la royaute 
s'appuyait sur le droit remain clans sa lutte centre la feodalite". 

(2) Voy. le proces-verbal du sacre de Philippe I er (1059), dans la 
collection des Memoires relatifs a Cfiist. de France, par M. Guizot, 
t. VII, p. 89-91. 



ET ROYAUTfi. LI1I 

rois etait rappele com me une menace pour les souve- 
rains et une garantie pour les peuples. Ainsi, dans I'as- 
semblee des etats de 1484, le seigneur de la Roche 
declara qu'originairement les rois avaient eteelus (1). 
Les agitations democratiques du xvi e siecle (2) don- 
nerent une nouvelle force a cette theorie. Mais la 
royaute et les legistes qui la soutenaient combatti- 
rent energiquement leprincipe de 1'election, et firent 
triompher la theorie du droit divin (3). Vainement 
Boulainvilliers rappelait encore, an commence- 
ment du xvnr siecle, que les rois n'eiaient 
primitivement que les generaux d'une armee libre 
qui les avait elus pour la conduire dans des en- 
treprises dont la gloire et le profit devaient etre 
communs (4). On ne voyait plus la qu'un souvenir 
historique altere par 1'esprit de systeme et impuis- 
sant contre 1'autorite absolue des rois. 

La royaute feodale etait limitee dans 1'exercice de 
sa puissance. Elle ne pouvait remplir ses fonctions 
judiciaires qu'avec le concours de 1'assemblee des 



(1) Ilistoriee praedicant et id a majoribus meis accepi,inilio, do- 
mini rerum populi suffragio reges fuisse creates. Journal des 
6tats dc IZiSZi, par J. Masselin, p. 1A6, publi6 dans la collection des 
Documents incdits dc t'/iisloire de France. 

(2) Voy. les doctrines democratiques de la Boelie, le Franco- 
Gallia d'llotman, la theocralie democratique de Boucher (de justa 
Hcnricilll abdicatione], enfin les memoires du ligueur Tavannes, 
t. II, p. 273, 6dit. Pelitot. 

(3) Voy. dans le tome II de cet ouvrage, p. 97, plusieurs passages 
des Memoires dc Louis XIV et de la poiitiquc tiree de l'criture 
Sainte par Bossuet. 

(A) Hist, de Cancien gouvernement de la France, edit, in-f% 
p. 15etl6. 



LIV INTRODUCTION. 

pairs (1). Les impots etaient regies par les us et cou- 
tumes , et il fallait pour entreprendre une guerre 
1'assentiment des barons (2). La monarchic, appuyee 
sur le droit romain, ne tarda pas a briser ces entra- 
ves, elle crea des pairs en vertu de son droit de sou- 
verainete (3), transforma leur assemblee en la con- 
fondant avec la cour du roi (4), qui devint bientot le 
parlement; et, lorsque le parlementreclama, comme 
representant les pairs, une part de la puissance poli- 
tique, il fut repousse par la monarchic qui ne voulait 
pas de limites, et par la noblesse qui dedaignait ces 
gens de robe et d'ecritoire, comme les appelle Saint- 
Simon. Vainement le meme ecrivain (5) , tout plein 
des souvenirs feodaux, voudraitvoirrenaitreces pairs 
du royaume, tuteurs des rois et de la couronne, 
grands juges du royaume et de la loi salique, sou- 
tiens de 1'Etat, portions de la royaute, pierres pre- 
cieuses et precieux fleurons de la couronne , conti- 
nuation, extension de la puissance royale , colonnes 
de 1'Etat, moderateurs , administrateurs de 1'Etat, 
protecteurs et gardes de la couronne. Les dolean- 



(1) Nullus de regno Francorum debuit jure suo spoliari, nisi per 
judicium duodecim parium. Math. Paris, ad ana. 1226. ((Con- 
cilium oplimatum, quod non potest aliquis regum Francorum sub- 
terfugere. Idem, ad ann. 1244. Duodecim pares Franciae ad 
quos negotia regni spectant ardna. Idem, ad ann. 1257. 

(2) u Convocavit rex concilium, cui inlerfuerunt omnes proceres 
regni... Placuit sermo baronibus universis ; spoponderunt auxilium; 
solus comes Flandriae negavit. Guillelm. Armoric., ap. Script, re- 
rum gall, et franc., XVII, 88. 

(3) Philippe-le-Bel cre"a, entre autres pairies, celle de Bretagne. 
(U) Voy. plus loin, -p. 20 et suiv. de ce volume 

(5) Saint-Simon, Utm., t. XII, p. 387. 



FfiODALITt ET ROYAUTfi. LV 

ccs de Saint-Simon ne font qu'attester la transforma- 
tion qu'avait subie le royaumc. L'administration 
monarchique n'avait laisse subsister en France qu'une 
volonte sans controle et sans limites. Louis XIV pou- 
vait dire a son fils (1) : Dans l'tat oil vous devez 
regner apres moi, vous ne trouverez point d'autorite 
qui ne se fasse honneur de tenir de vous son origine 
et son caractere. 

L'influence politique de la conr des pairs annulee, 
il ne resta plus de puissance capable de limiter 1'au- 
torite royale. Elle leva des impots a sa guise, delegua 
le droit de rendre la justice sans s'inquieter des pairs 
du fief, fit la guerre et la paix de sa pleine puissance 
et souveraine autorite. Bien plus, elle voulut enlever 
aux seigneurs feodaux les droits regaliens que d'a- 
bord elle leur avait reconnus. Saint Louis avait ad- 
mis le principc de la souverainete feodale en la 
regularisant et en la subordonnant a 1'autorite royale. 
II avait laisse au baron sa justice (2), et lui avait 
meme reconnu le droit, dans certaines occasions, de 
prendre les armes contre son suzerain (3). Mais, dans 
la suite, 1'administration monarchique depouilla peu 
a peu les seigneurs des droits regaliens. Tel fut le but 
constamment poursuivi par tous les rois dignes de ce 
nom, depuis saint Louis jusqu'a Louis XIV. Au xvn e 

(1) OEuvres de Louis XIV, t. II, p. 29. 

(2) fitablissements de saint Louis, liv. I, ch. 24 : Bers (baron) 
a toute juslice en sa terre, ne li rois ne puet inettre ban en la terre 
au baron, etc. Beaumanoir dit aussi au chap. 31 de la Coutume 
dc Eeauvoisis : Chacun des barons est mailre en sa baronnie. 

(3) Voy. dans les titablissements de saint Louis, I, Zi9, le cha- 
pitre : De semondre son lions pour alter guerroyer son chief sei- 
gneur. Le vassal devait suivre son seigneur meme contre le suzerain. 



LVI INTRODUCTION. 

siecle , ils firent demanteler les chateaux-forts der- 
riere lesquels s'abritait la feodalite et punirent avec 
rigueur toute usurpation de puissance souveraine. 
La noblesse pouvait molester les vilains; mais exer- 
cer un droit de souverainete etait crime capital. La 
Bourlie, dit Saint-Simon (1), avait quitte 1'armee, 
apres avoir servi longtemps et s'e'tait retire dans une 
terre vers les Cevennes, ou il se mit a vivre avec beau- 
coup de licence. Vers ce temps-ci (1700), il fut vole 
chez lui, il en soupgonna un domestique , et, sans 
autre fagon, lui fit, de son autorite, donncr en sa pre- 
sence une cruel le question. Cela ne put demeurer si 
secret que les plaintes n'en vinssent. // y alloit de la 
tele; La Bourlie sortit du royaume. 

En attaquant et detruisant le principe essentiel de 
la feodalite, la monarcfaie conserva longtemps les 
ceremonies feodales, rhommage-lige on simple, les 
grandes dignites de connetable, bouteiller, pane- 
tier, etc. C'etait une parure dont elle s'entourait aux 
jours de pompe et qui rappelait son origine feodale ; 
mais pen a pen elle se depouilla de ces gothiques 
ornements. Les fonctions de chambellans , ecuyers, 
maitres des ceremonies, gentilshommes de la charn- 
bre, etc., maintenues et multipliers par 1'etiquette 
royale, ne furent plus attachees a un fief ni heredi- 
taires dans les grandes families. La volonte du maitre 
put en decorer quelque gentilhomme obscur, un 
Lauzun, un Dangeau, un Cavoye. Quant aux ceremo- 
nies feodales , la tradition s'en perdait si complete- 

(1) Saint-Simon, Memoires, 1. 11, p. A23. 



ET ROYAUTti. LVII 

nient qu'elles e" taient devenues un sujet d'etonnement 
pour les contemporains de Louis XIV. Ce prince 
rec,oit-il 1'hommage du due de Lorraine, Saint-Simon 
s'empresse de noter tous les details d'une ceremonie 
tombee en desuetude (1). Quand Louis XIV remplit 
de loin en loin les fonctions de haut-justicier, si sou- 
vent exercees par saint Louis, c'est un fait extraordi- 
naire que signalent les ecrivains du temps (2). 

Dans {'administration provinciale, meme opposi- 
tion entre la feodalite et la monarchic. La premiere 
attachait a la possession d'un fief les fonctions admi- 
nistratives et judiciaires. Le seigneur feodal etait chef 
militaire, juge et homme de guerre. De la une justice 
simple et souvent meme grossiere dans ses formes ; 
on en appelait, dans les circonstances difficiles, au 
jugement de Dieu. ^'administration monarchique 
s'eloigna entierement de ce systerne de gouverne- 
ment. Bien loin d'attacher 1'exercice des fonctions 
judiciaires et administratives a la possession d'un fief, 
elle interdit a ses baillis et a ses senechaux d'acque- 
riraucun domaine dans les pays soumis a leur auto- 
rite (3). Elle separa les fonctions que la feodalite 
avait confondues , et institua des charges speciales 
pour 1'administration de la justice, de la guerre et 
des finances. Elle mobilisa , si je puis m'exprimer 
ainsi, les fonctions que la feodalite avait localisees; 



(1) Memoires de Saint-Simon, t. II, p. 379. 

(2) J6id.,p. 462-46/i. 

(3) Voy. Ordonn. des rois dc France, t. I, p. 65,354, 399, et 
t. XII, p. M9. 



LVIII INTRODUCTION. 

elle leur communiqua son caractere de droit abstrait. 
Par la division des pouvoirs, elle prevint Tabus d'une 
autorite qui jugeait et executait elle-meme ses sen- 
tences, et elle substitua a des formes grossieres de pro- 
cedure un mecanisme savant, une etude approfondie 
des lois et une attention vigilante a tous les details 
de 1'administration. Aulieu des troupes feodales, reu- 
niesala hate, pour peude temps, et toujours rnaldis- 
ciplinees, elle organisades armees permanentes, qui 
protegerent la France et porterentau loin sesconque- 
tes. La feodalite avait isole les provinces ; la royaute les 
rapprocha. La premiere, ermemie du commerce et de 
I'industrie, interceptait les communications et entra- 
vait la navigation par des coutumes barbares (droits 
de bris , de varech, d'epave) ; la seconde ouvrit des 
routes, creusa des canaux et des ports. Ainsi les 
resultats du regime feodal et de I'administration 
monarchique furent aussi differents que leurs princi- 
pes etaient opposes. 

La royaute ne se borna pas a eloigner la noblesse 
des affaires , elle livra les titres aristocratiques aux 
traits satiriques d'ecrivains qu'elle protegeait et en- 
courageait. Moliere les couvrit d'un ridicule ineffaga- 
ble, et le defenseur de la feodalite, Saint-Simon, 
atteste qu'on rougissait de les porter au commence- 
ment du xviii 6 siecle : Les titres de comte et de 
marquis sont tombes dans la poussiere par la quan- 
tite de gens de rien et meme sans terres qui les usur- 
pent, et par la tombes dans le neant, si bien meme 
que les gens de qualite, qui sont marquis ou comtes, 






ET ROYAUTfi. LIX 

ont le ridicule d'etre blesses qu'on leur donne ce 
litre en parlant a eux (1). 

Le gentilhomine campagnard ne fut pas plus epar- 
gne que le marquis fat et bel-esprit. On se moqua de 
ses prejuges et de son arrogance indigente : Le no- 
ble de province, inutile a sa patrie, a sa famille et a 
lui-meme, souvent sans toit, sans habit et sans aucun 
merite, repele dix fois le jour qu'il est gentilhomme, 
traite les fourrures et les mortiers de bourgeoisie , 
occupe toute sa vie de ses parchemins et de ses litres 
qu'il ne changeroit pas contre les masses d'un chan- 
celier (2). La justice feodale ne paraissait plus 
qu'im reste de barbaric, les armoiries qu'une vaine 
ostenlalion. On les voit, dit La Bruyere (3), sur la 
porte de leur chateau, sur le pilier de leur haute-jus- 
lice , ou ils viennenl de faire pendre un homirie qui 
meritoit le bannissemenl. 

Ces atlaques dirigees contre la feodalile par des 
ecrivains devoues a la cause monarchique montrent 
assez quelle etait la pensee de la royaute et combien 
profonde son antipalbie conlre le sysleme feodal. Les 
genlilshommes eux-memes ne comprenaienl plus un 
regime dont ils representaient cependant les passions 
et les prejuges. II fallait qu'on leur expliquat 1'ori- 
gine et le sens des litres feodaux (i) , et lorsqu'en 
1689 la publication de F arriere-ban appela sous les 



(1) Saint-Simon, Mtmoires, t. II, p. 191. 

(2) La Bruy&re, Caractbres, chap. De Chomme. 

(3) Ibid., chap. De la ville. 

(4). Voy. dans les Me'moires de Saint-Simon (t. II, p. 192) une 
longue dissertation sur le titra de vidarne. 



LX INTRODUCTION. 

drapeaux les nobles campagnards , 1'aristocratie 
tourna en ridicule cette derniere image du systeme 
militaire de la feodalite, et chansonna le gcntilliomme 
de I' arriere-ban (1), comme jadis on avait ehansonne 
le franc-archer de Bagnolet; tant etait profonde la 
chute de ce regime feodal, longtemps la terreur du 
peuple et de la royaute! L'administration monarchi- 
que n'en avait laisse subsister qu'une ombre, redou- 
table encore pour le peuple, mais impuissante contre 
1'autorite souveraine. 

En resume, la royaute, faible a son debut, avait eu 
pour adversaire une puissance qui enveloppait la 
France entiere, 1'avait combattue pendant six siecles 
et avait fini par en triompber. Pour expliquer un 
succes que la disproportion des forces rend si extra- 
ordinaire, il faut se rappeler que la monarchic eut 
pour auxiliaires dans cette lutte le clerge et les com- 
munes. Ce fut avec le secours de 1'Eglise et des vi- 
lains que Louis VI triompha des principaux vassaux 
du duche de France et prepara la victoire de la mo- 
narchic que completerent Philippe-Auguste, saint 
Louis et Philippe-le-Bel. 



(1) Voy. la leltre de Bussy-Rabutin i M me de Sevigne , en date du 
13 mat 1689. A la suite se trouve la ballade qni commence ainsi : 
Dans ma maison des champs, sans chagrin, sans envie 



INTRODUCTION, LXI 



VI. REVOLUTION COMMUNALE. LA ROYAUTE A 
POUR AUXILIAIRES LA BOURGEOISIE , LE CLERGE ET 
LE SAINT SIEGE. PREMIERS AVANTAGES OBTENUS 
PAR LA ROYAUTE, 

Le communes durent en grande partie leur eman- 
cipation a la royaute. Tout en reconnaissant, avec 
1'eminent historien du tiers-etat (1 ), 1'influence de 
la tradition romaine et 1'energie des bourgeois qui 
dans beaucoup devilles conquirent leur liberte, on ne 
pent nier que la royaute ait souvent couvert de sa 
protection les libertes communales et s'en soit fait 
un auxiliaire puissant contre la feodalite. Le recueil 
des ordonnances atteste rintervention efficace de 
Louis VI en faveur des bourgeois. Ce prince etablit 
la commune de Mantes, pour s'opposer, dit son 
fils (2) , a F oppression des paiwres. Les villes de 
Soissons (3) et de Noyon (4) durent aussi a Louis VI 
leurs cbartes de communes. 



(1) Voy. Considerations sur I'liistoire de France, en 16 te des 
Recits des temps merovingiens, par Aug. Thierry, ch. VI, ainsi que 
les Lettres sur I'histoire de France et I'Histoire du Tiers-etat, 
par le meme auteur. 

(2) Pro nimia oppressione pauperum, communitatem apud Me- 
duntam carissimus genitor noster Ludovicus statuit. Charte de 
Louis VII, dans les Ordonn. des rois de France, XI, 197. 

(3) Charte de Louis VI, dans YAmplissima collcctio, T, 749. 

(ti) Gommunionem Novionensem quam avus nosier instituit. 
Charte de Philippe- Auguste, dans le recueil des Ordonn. des rois de 
France^ XI, 224. 



LXII INTRODUCTION. 

L'heureuse influence de cette revolution est incon- 
testable : elle assura 1'emancipation des villes jusqu'a- 
lors opprimees par les seigneurs (1). Les bourgeois 
associes futent en etat de repousser 1'agression (2) , 
de se soutenir mutuellement (3) et de defendre leurs 
droits (4). Les guerres privees devinrent moins fre- 
quentes, et les chartes communales furent meme 
souvent designees sous le nom ft institutions de 
paix (5) . La bourgeoisie , chargee des affaires de la 
cite, prit 1'habitude de 1'administration : finances, 
justice, commerce, industrie, tout passa parses 
mains, et ainsi se forma une pepiniere d'hommes 
utiles, qui devinrent plus tard d'habiles conseillers 
de la royaute. Voila le bien du systeme communal. 
Le mal doit aussi etre signale. 

Abandonnees a elles-memes , les communes au- 
raient eu pour la France de funestes resultats; elles 
Tauraient divisee en une multitude de petites repu- 
bliques, opposees d'interet et le plus souvent achar- 



(1) Gravamina quse a suis dominis patiebantur. Amplissima 
collectio y 1 , 149. 

(2) Leges et consuetudines , quas, ob injurias hominum per- 
versorum propulsandas , illuslris comes Robertns et Carolns co- 
mes.... indulserunt. Charte relative a la ville d'Aire en Artois. Ap. 
D'Achery, Spicilegium, III, 553. 

(3) Alter alteri auxiliabilur. Ordonn. des rois de France, 
XI, 237. 

(4) Ad jura sua defendenda. Ibid., 320. 

(5) Inslitutionem pads. Ibid., 185. Contigit, ob pacem 
patrise, nos communiam constituisse. Ampliss. collect., I, 7Zi9, 
Pads institutionem et communiam. Ordonn. des rois de 
France, XI, 236. Intuitu pietatis et pacts in posterum conser- 
vandae. Ibid., 262. 



COMMUNES. LXHI 

ne"es Tune centre 1'autre. L'ltalie, la terre classique 
des libertes municipales, en fournit la preuve. Quel 
spectacle brillant que celui de Pise, Genes, Venise, 
Florence, dans leur feconde activite ! mais aussi que 
de luttes acharnees, etenfm quelle impuissance pour 
assurer rindependance de 1'Italie! Le meme des- 
tin attendait les communes de France, si la royaute 
ne les eut dominees. Je n'en citerai qu'un exemple, 
mais qui suffira pour montrer la tenacite de ces ri- 
valites communales. Au xn e siecle, Paris et Rouen 
etaient capitales de deux Etats differents, et la Nor- 
mandie n'etait pas le moins puissant. Ces villes se 
disputaient le droit de navigation sur la Seine. 
Louis VII permit aux Rouennais, en 1170, de con- 
duire leurs navires jusqu'au pont du Pecq; mais il 
exigea que pour remonter jusqu'a Paris ils s'adjoi- 
gnissent quelqu'un des membres de la hanse ou as- 
sociation parisienne (1). De leur cote, les Rouen- 
nais interceptaient la Basse-Seine, et avaient forme 
une corporation de mariniers dont les privileges 
etaient aussi exclusifs que ceux des Parisiens. Cette 
rivalite paralysait le commerce et rompait une des 
principales arteres de la France. Lorsque la Nor- 
mandie fut conquise par Philippe-Auguste, il y eut 
une tentative de transaction entre Rouen et Paris; 
on convint que les marchands rouennais auraient des 
associes a Paris, et reciproquement les Parisiens a 
Rouen ; ces representants des deux villes pouvaient 
faire en leur nom toutes les operations commerciales 

(1) Ordonn. des rois de France, i. IF, p. 633. 



LXIV INTRODUCTION. 

comme si les marchands eux-memes y eussent ete 
presents (1). 

Ces associations des villes commerQantes etaient 
frequentes an moyen-age et avaient produit d'heu- 
reux resultats. Ainsi, en Allemagne, Mayence et Co- 
logne, Augsbourg, Ratisbonne et Vienne , s'etaient 
confederees pour la navigation du Rhin el du Danu- 
be (2). Dans le midi de la France et en Italic, Avi- 
gnon et Saint-Gilles (3) , Aries et Nimes (4) , Mar- 
seille, Aries et Avignon (5), Grasse et Aries, Nice et 
Pise , avaient retire de grands avantages de trai- 
tes semblables (6). Mais, entre la capitale de la 
France et celle d'une province , 1'egalite ne pouvait 
pas durer longtemps. Un siecle environ apres la 
conquete de la Normandie, Louis XI supprima le 
privilege commercial des Rouennais en se fondant 
sur rinteret general du royaume. Apres avoir en- 
tendu les raisons des deux parties, disait le roi (7), 
nous avons reuni les maitres de notreparlement ; nous 
avons examine les lettres de donation, concession 
et confirmation, et, a la suite d'une discussion ap- 
profondie de cette affaire, il a ete evident a nos yeux 
qne les privileges des Rouennais entrainaient de graves 



(1) Orel, des rois de Fr., t. IV, p. 87. 

(2) Hulmann, De fetal des villes au moyen-dge (allem.), t. IV, 
p. 103. 

(3) Papon, Hist, de Provence, t. II, preuves, p. 25. 
(U) Mesnard, Hist, de Ntmcs, t. I, preuves, p. 52. 

(5) Papon, Hist, de Provence, t. Ill, preuves.. p. 12. 

(6) Idem, ibid. t. II, p. 99; t. Ill, p. 541. 

(7) Olim , t. II, p. 622 et suiv., dans le recueil des Documents 
imdits relatifsal'liist. de France. 



COMMUNES ET ROYAUTE. LXV 

inconvenientspourl'Etat toutentier. LesRouennais 
reclamerent centre cette decision ; et de la naquit un 
long proces. Au milieu des troubles du xrv e siecle 
et des guerres contre les Anglais, la royaute avait 
grand interet a menager la Normandie. Elle laissa 
trainer cette affaire , qui ne fut de finitivement termi- 
nee qu'apres 1'expulsion des Anglais de la Norman- 
die. A cette epoque, Charles VII, s'elevant au-dessus 
des rivalites mesquines de corporations, declara libre 
la navigation de la Seine (1). 

Ce fut aussi la royaute qui transforma la bour- 
geoisie et remplaca 1'esprit etroit et exclusif des com- 
munes, par un sentiment national qui embrassait la 
patrie entiere. Des le xn e siecle, la royaute apparais- 
sait au peuple comme le symbole vivant de 1'ordre et 
de I'uuite de la France. Louis VI vit se ranger sous 
sa banniere les habitants des campagnes conduits par 
le clerge (2), et, grace a leur concours, il dompta les 
vassauxrebelles. Sous Philippe-Auguste et sous saint 
Louis, 1'union de la royaute et du tiers-etat devint 
encore plus etroite. Les milices communales eouvri- 
rent de leurs corps Philippe-Auguste dans les plaines 
de Bouvines (3) ; les bourgeois de Paris protegerent 



(1) Voy. p. 122 de ce volume, note 6, la charte ine"dite de Char- 
les VII, qui lermina le proces entre Rouen et Paris. 

(2) Tune communitas in Fraucia (duche de France) popularis 
statuta est a prasulibus, ut preesbyleri comitarentur regi ad obsidio- 
nem vel pugnam cum vexillis et parochianis omnibus. Orderic. 
Vital., ap. Script, rer. gall, et franc., XII, 705. Suger parle aussi, 
dans sa Vie de Louis-le-Gros> des commnnitates parochiarum. 

(3) Voy. page 13 de ce volume, note 1.; 



LXVI INTRODUCTION. 

1'enfancede saint Louis (1) et fournirenta Philippe-le- 
Bel les jurisconsultes qui devaient afferrnir 1'autorite 
royale et organiser 1'administration monarchique (2). 
Ces legistes contribuerent a consolider 1' union de 
la royaute et du tiers-etat. Ce futpar leur conseil qu'en 
1302 les deputes des villes furent appeles a prendre 
part aux affaires publiques en siegeant dans les etats- 
generaux. Us dirigerent 1'assemblee, et, sous leur 
influence, les etats-generaux seconderent les efforts et 
assurerentle succes de 1'autorite monarchique (3). 

Le clerge ne fut pas un auxiliaire moinsutile de la 
royaute. Des le commencement du xn e siecle, il pre- 
cha une veritable croisade en sa faveur. En 1 119, les 
eveques ordonnerent, souspeined'excommunication, 
aux pretres de leurs dioceses de marcher a la tete de 
leurs paroissiensau secours de Louis VI en lutteavec 
des seigneurs rebelles (4). Suger, qui rappelle aussi 
ce fait, ajoute que le roi est le vicaire de Dieu, 
dont il porte I'irnage (5). Le clerge, nourri 
des traditions romaines, et voyant d'ailleurs dans le 

(1) Joinville, Recueit des hist, de France., XX, 202 : Et me 
conla le saint roi que lui et sa mere, qui estoient a Montleherry, ne 
oserent revenir a Paris , jusques k tant ceux de la ville les vinrent 
querir en armes; et me conta qne des Montleherry esloit le che- 
min plein de gens a armes etsans armes jusques a Paris, et que lous 
crioient h nostre Seigneur qu'il lui donnast bonne vie et longue, et 
le defendist et gardast de ses ennemis. 

(2) Voy. plus loin, ch. Ill, p. 49 de ce volume. 

(3) Voy. plus loin, p. 58. 

(U) Episcopi presbyteros diocesis suee cum parochianis suis ana- 
themale percusserunt, nisi regis in expeditionem statute tempore 
festinarent. Order. Vital., ^U^L Script, rer.gatl. ct franc.. \. Xllj 
p. 723 E. 

(5) Viede Louis-le-Gros ; Ibid., p. 33. 



CLERGY ET ROYAUTE. LXVII 

roi Yoint du Seigneur, parle deja de la monarchic du 
xir siecle comme d'une autorite redoutable (1) et qui 
etend au loin ses mains puissantes (.2). On croirait 
presque entendre Bossuet proclamer, dans sa politique 
tiree de FEcriture sainte (3), que le prince a des yeux 
etdes mains partout; que ses longs bras vontprendre 
ses ennemis aux extremites du monde et vont les de- 
terrer au fond des abimes. 

La papaute meme qui, dans d'autres pays, combat- 
tait 1'autorite seculiere, se montra, malgre quelques 
discussions de peu de duree, favorable aux progres 
de la royaute fraiiQaise. 11 suffit pour s'en convaincre 
de voir dans quels termes les souverains poutifes en 
parlent dans leurs bulles : C'est un soleil de foi, 
un foyer de devotion, un miroir de bonnes oeuvres; 
elle brillepar 1'eclat de la race, lapurete de 1'esprit, 
riche en honneursetmagnifique en oeuvres, egalement 
remarquable par 1'elevation de la dignite et 1'excel- 
lence de la conduite (i). Dans 1'effusion de leur 



(1) Suger, ap. Script, rer. gall, et franc., t. XII, p. lii : For- 
tissima regum dextera, officii jure votivo, reprimitur tyrannorum 
audacia. 

(2) Id., ibid., p. 42 D : Scitur regibus longas esse manus. 

(3) Edit, de 18A3, p. 370. 

(6) Voy. une bulle du pape Alexandre IV (25 avril 125A) dans le 
ms. de laBibl. imp., appele Cartulaire de saint Louis, t. I, f ll\ : 
Fidei solem, devotionis ignem, et speculum operum, quibus pra3-- 

fulget, attendimus clarilate sanguinis rulilat , animi puritale 

praelucet ; magnum quidem est (Franciae solium) et dignitalis ho- 
nore, sed geslorum nobilitate magnificum , conspicuum allitudine 
status, sed prsecellentia bonilalis illustre. Urbain IV, dans 
une bulle du 21 novembre 1261 (Ibid., i'113) , faiUussi 1'eloge 
des rois de France : Inclytos reges Francia3 , utpote speciales de- 
fensores fidei et libertatis ecclesiaslicae. 



LXV1II INTRODUCTION. 

tendresse pour les rois de France, fits ainds de 
glise, les papes leur accorderent des privileges con- 
siderables, 1'exemption de toute excommunication (1 ) 
et le droit de faire arreter les clercs (2). Plus tard les 
concordats donneront aux rois de France la disposi- 
tion de tous les benefices ecclesiastiques (3). Un pa- 
reil secours contribua puissamment, on n'en peut 
douter, aux progres de la monarchic franchise. 

Des le commencement du xn e siecle, Louis VI en- 
treprit une lutte contre les vassaux directs du duche 
de France, et parvint a les dompter. Le chateau de 
Montlhery, qui avait ete si longtemps un asile de 
bandits, fut demantele (4). Le seigneur du Puiset, 
terreur de la Beauce et du pays chartrain, eprouva 
aussi la force de la puissance royale, soutenue par le 
clerge et le peuple (5). II en fut de meme des Mont- 
morency, des Montfort et des autres seigneurs du du- 
che de France. Apres ces importants succes, Louis VI 
put intervenir avec vigueur dans les affaires ge- 
nerales du royaume, tenir tete au due de Normandie, 
roi d'Angleterre, punir les meurtriers du comte de 
Flandres (6), et repousser 1'empereur Henri VI a la 
teted'une armee oul'on vit se presser sous 1'etendard 



(1) Cartulaire de saint Louis, f 76, 77, 79, 80, 81, 82, 83, 89, 
90, 92, 97. 

(2) I bid., f 78. 

(3) Voy. dans ce volume, chap. VIII, p. 146. 

(4) Vie de Louis-le-Gros par Suger, ap. Script, rer. gall, et 
franc., t. XII, p. 16. 

(5) Ibid., p. 32-41. 

(6) Ibid., p. 55. 



PROGRfcS DE LA ROYAUTE. LX1X 

royal tous les grands vassaux de la couronne (1). Su- 
ger trace, dans un langage un peu emphatique, le 
tableau de cette armee vraiment nationale : Quand 
nous nous fumes rassembles a Reims, le nombre des 
troupes a pied et a cheval etait si grand qu'elles pa- 
raissaient devorer la surface de la terre. Les seigneurs 
firent une premiere division des habitants de Reims 
etde Chalons, quipassait soixante mille combaUants, 
tant a pied qu'a cheval; la seconde qui n'etait pas 
moins nombreuse, comprenait ceux de Laon et de 
Soissons ; la troisieme ceux d'Orleans, d'Etampes et 
de Paris, avec la nombreuse armee devouee a Saint- 
Denis et a la couronne, ou le roi voulut etre en per- 
sonne. Le comte palatin Thibaud, avec son oncle 
Hugues de Troyes, formait la quatrieme division ; le 
due de Rourgogne, avec le comte de Nevers, la cin- 
quieme; Raoul de Vermandois, entoure d'une bril- 
lante chevalerie et de la bourgeoisie de Sain t-Quen tin, 
armee de casques et de cuirasses, devait former Taile 
droite; ceux de Ponthieu, d'Amiens et de Reauvais, 
etaient destines a 1'aile gauche (2). II ne manquait 
guere que les seigneurs du midi. Le mariage du fils 
de Louis VI avec Eleonore de Guienne ne tarda pas 
a soumettre 1'Aquitaine au roi de France. 

Compromis par les fautes de Louis VII (1137- 
1180), le progres de la royaute reprit son cours, 
lorsque Philippe - Auguste fut parvenu au trone 
en 1180. 

(1) Viede Louis-le-Gros par Suger, ap. Script, rer. gait, et 
franc., t. XII,, p. 51. 

(2) Ibid. 



LXX INTRODUCTION. 

En resume, pendant les sept siecles qui avaient 
suivi la chute de ('empire remain d'Occident, la France 
avait manque d'unite : elle avait rec,u de Rome les 
municipes, le droitet des principes d'organisation re- 
guliere; de la Germanic, des germes feconds, liberte 
dans les jugements, liberte dans les assemblies poli- 
tiques; le christianisme avait aboli 1'esclavage, rap- 
proche les races hostiles et conserve la purete morale 
au milieu d'une epoque d'anarchie et de violences. 
Charlemagne avait tente de porter 1'ordre dans ce 
chaos; il avait echoue, malgre son genie, dans ses 
efforts pourrelever 1'empire romain ; mais, du moins, 
il avait arrete les invasions des barbares et donneaux 
peuples de 1'Europe occidentale la stabilite, sans la- 
quelle tout progres est impossible. La Feodalite, qui 
avait detruit en partie 1'oeuvre de Charlemagne, avait, 
comme lui, repousse les barbares; les Hongrois, les 
Slaves, les Sarrasins, les Normands avaient trouve la 
France deHugues Capet herissee de chateaux-forts et 
n'avaient purenouvelerles devastations du cinquieme 
siecle. Grace a la chevalerie la rudesse des moeurs 
s^etait polie et la force avait souvent ete consacree a la 
defense de la faiblesse. Enfin les communes, asile et 
berceau de la liberte municipale, avaient vu s'elever 
une bourgeoisie enrichie par le commerce et par 1'in- 
dustrie. 4insi s'etaient formes les elements de la 
France, noblesse, clerge, tiers-etat; mais ces elements 
etaient epars; il fallait qu'une puissance superieure 
les unit et en fit une nation. Ce fut 1'oeuvre de la 
royaute. Sous Louis VI et Suger, elle avait etabli 
son autorite dans le duche de France. Elle commence, 



Ml M Ml- 



LXXI 



sous Philippc-Auguste, une lutte qui devait durer plu- 
sieurs siecles, centre les puissances qui morcelaient la 
France et qui entravaient son developpement. C'est 
cette lutte et ses resultats que je me propose d'ex- 
poser. 



HISTOIRE 

DE 

L'ADMINISTRATION MONARCHIQUE 

EN FRANCE. 
CHAPITRE PREMIER. 



Sommaire. 

PHILIPPE-AUGUSTE (1180-1223). Etat de la France a I'ave'- 
nement^de Philippe-Auguste (11 80). Union de la royaute 
a\ec 1'Eglise et les communes. Testament de Philippe- 
Auguste (1190); organisation administrative du duche de 
France. Suppression de la dignite de grand-senechal 
(1191). Des grands officiers de la couronne a cette epo- 
que. Cour des pairs. Lutte de la royaute centre la feo- 
dalite; reunions territoriales ; victoire de Bouvines. 
Troupes mercenaires ; flotte de Philippe-Auguste. Ordon- 
nance relative au partage des fiefs. Monuments eleves par 
Philippe-Auguste. Fondation de 1'Universite de Paris 
(1200 ; . Relations entre les deux puissances temporelle et 
spirituelle. Louis VIII (1223-1226) ; reunions territoria- 
les. Arret de 1224 qui modifie Torganisation de la Cour 
des pairs. 

A I'avenement de Philippe-Auguste (1180), la 
France ne formait pas un royaume, mais une ag- 
glomeration de principautes feodales, dont le duche 
de France n'etait pas la plus puissante. Sans entrer 
dans des details minutieux que ne comporte pas cet 
ouvrage,il est necessaire d'indiquer rapidement quels 
etaient, a cette epoque, les principaux centres de la 
puissance feodale. A 1'Ouest, la monarchic anglo- 



4 PHIUPPE-AUGUSTE (1180-1223). 

normande formee par les Plantagenets s'etendait 
depuis la Picardie jusqu'aux Pyrenees et avait sou- 
mis a une meme domination la Normandie, la Bre- 
tagne, 1'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, 
1'Aunis, la Saintonge, le Limousin, le Quercy (pays 
de Cahors), la Guienne et Gascogne. Les populations 
mobiles et ingenieuses du Midi se trouvaient reunies 
aux descendants des pirates du Nord et aux Celtes 
de la Bretagne. L'association de tant de provinces 
opposees de race, d'interets et de langage ne tarda 
pas a amener le demembrement de cette monarchie 
anglo-normande. Le troubadour Bertrand de Born 
avait naguere arme contre Henri II les fils de ce 
roi , et Louis VII avait deja profite de ces divisions 
qui, sous Pbilippe-Auguste, ruinerent la puissance 
redoutable fondee en France par les Plantagenets. 

Le comte de Toulouse, auquel etait reuni le mar- 
quisat de Provence (comtat Yenaissin), etait la pro- 
vince la plus florissante par le commerce et le deve- 
loppement intellectuel. C'etait la veritable patrie des 
troubadours. Mais la civilisation superficielle du 
Languedoc cachait des causes profondes de deca- 
dence. Les homines du Midi, legers et railleurs, 
etaient en lutte avec la puissance la plus redoutable 
du moyen-age, avec rEglise. Beaucoup avaient 
adopte 1'heresie des Albigeois. Ceux memes qui n'e- 
taient pas heretiques poursuivaient le clerge de leurs 
r.ailleries. C'etait un proverbe dans ces contrte : 
J'aimerais mieiix etre capelan (pretre] que d avoir 
commis tel crime. La cour de Rome avait deja fait 
entendre des avertissements et des menaces. Le jour 



LA FRANCE A SON A VEHEMENT. 5 

n'etait pas loin oil le comte de Toulouse allait etre 
le theatre d'une guerre sanglaute et tomber sous la 
domination de la France septentrionale. 

La Bourgogne et la Champagne plus voisines du 
duche de France en avaient deja eprouve la puis- 
sance sous les premiers Capetiens. Cependant elles 
etaient loin d'etre soumises. Une branche de la 
maison de la Bourgogne avait, au xn e siecle, fonde 
le royaume de Portugal et donne des souverains a 
la Castille. La Champagne etait celebre par ses 
poetes : Chretien de Troyes occupe le premier rang 
entre les trouveres de la fin du xn e siecle. Les foires 
de Champagne attiraient dans cette province les mar- 
chands de toutes les parties de la France qui venaient 
y acheter les denrees de 1'Orient apportees a Mar- 
seille et transporters ensuite jusqu'a Troyes, par le 
Rhone, la Saone et la voie de terre. La reputation do 
ces foires se soutint aux xii( e et xiv e siecles. Les 
villes principales d'ltalie y avaient meme des con- 
suls qui prenaient le litre de capitaines. Un acte de 
la fin du xin fi siecle qualifie Albert de Medicis de 
capitaine de la communaute des marc/tands ita- 
liens (1) aux foires de Champagne. 

La Flandre n'etait pas moins renommee par son 
commerce et son Industrie.. Les villes de Gand et de 
Bruges etaient des cette epoque en etat de tenir tete 
aux seigneurs. Guillaume-le-Breton, historien et poete 
de Philippe-Auguste, decrit avec enthousiasme les 
richesses que le commerce entassait dans IPS ports 

(1) Gapitaincus et rector wiiversitalis mercalorimi lUilia. 
I. 2 



6 PHILIPPE-AUGUSTE 1 I 80-1 223 ' . 

de Flandre. La se voient, dit-il (1) , des lingots 
d'argent et de rouge metal, les tissus des Pheniciens, 
des Seres (Chinois) et les produits des Cyclades; les 
riches fourrures qu'envoie la Hongrie et les graines 
qui donnent a 1'ecarlate une couleur si brillante. 
Des vaisseaux y apportent les vins de la Gascogne et 
du Poitou, du fer, des metaux, des etoffes et les 
autres denrees que 1'Angleterre et la Flandre accu- 
mulent dans leurs ports pour les envoyer dans les 
diverses parties du monde. Meme en faisant'la 
part de 1'exageration poetique, on ne peut nier la 
prosperite commerciale de la Flandre celebree par le 
chantre de la Pliilipptide. 

Les dues de France etaient loin de surpasser en 
puissance territorial e les souverains de ces provinces. 
Ce furent eux cependant qui les dompterent, et avec 
quelques milliers de vassaux firent un royaume de 
plus de trente millions d'hommes. Philippe-Auguste 
doit etre compte parmi les rois qui travaillerent le plus 
activement a faire prevaloir 1'unite fran^aise. A peino 
sur le trone, il confirma 1'alliance de la royaute avec 
TEglise etles communes, alliance feconde dontnous 
avons deja signale les premiers resultats (2). II prit la 
defense de 1'Eglise contre Imbert ou Humbert deBeau- 
jeu et Guillaume II, comte de Chalons-sur-Saone ; il 
les forc,a, dit le contemporain Rigord (3), de respec- 
ter les franchises des eglises et la liberte des clercs. 
Toute 1'Eglise, ajoute le meme ecrivain, doit prier 

(1) Philippdide, liv. IX, v. 381, ap. Her. gallic., script., XVII, 
2,3/1-235. 

(2) Voy. rinlroduction, VIII. 

(3) Rer. gallic, script., XVII, 6. D. 



COMMUNES PROTEGEES. 7 

pour le roi tres-chretien (1), parce qu'il la defend 
avec vigueur contre ses ennemis, chasse les Juifs et 
tous ceux qui ne professent pas des sentiments ortho- 
doxes. Lesheretiques auxquels fait allusion Rigord , 
etaientles Paterins ouCathares,qu'on adesignes, dans 
le sud de la France, sous le nom RAlbigeois. Quant 
aux communes, Philippe-Auguste suivit la politiquc 
de ses predecesseurs : il s'en fit un appui contre la 
feodalite. Des 1180, il affranchit de toute servitude 
corporelle les habitants d'Orleanset des environs (2). 
Dans une nouvelle charte qu'il leur octroya, il fl'en- 
gagea a ne plus prendre les biens des bourgeois (3). 
Des chartes communales accordees a Chateauneuf 
pres de Tours (4), a Noyon (5), a Bourges et a Dun- 
le-Roi (6), affermirent pendant les premieres annees 
de ce regne 1'alliance du peuple et de la royaute. On 
compte jusqu'a soixante-dix-huit chartes de com- 
munes, octroyees on confirmees par Philippe-Au- 
guste. Maintenir la paix publique au milieu d'une 
societe tourmentee par des guerres perpetuelles etait 
encore un devoir et une tradition de la monarchic 
capetienne. Philippe-Auguste n'y manqua pas : le 
Berry etait ravage par des brigands appeles Cote- 
reaux (7) ; le roi, appele par ses vassaux, envoya une 

(1) Pro cliristianissimo rege. Rigord repete plusienrs fois CP 
litre, qui n'a e"te d^fmitivement reuni au non) des rois de France 
qu'a partir du regne de Louis XI. 

(2) Ord. des rois de France, Xf, 215. 

(3) Ibid., 226 
(ft) Ibid., 221. 

(5) Ibid., 22ft. 

(6) Ibid., 222. 

(7) Rigord, ap. Rrr. galL, srript. XVFf, 11-12. 



8 TESTAMENT BE PHILIPPE-AUGUSTE (1190). 

armee centre les Cotereaux, qui furent extermines. 
Quant a 1'administration proprement elite , elle fut 
d'abord restreinte au duche de France. Le plus an- 
cien acte administratif de Philippe-Auguste est 1'or- 
donnance appelee son testament, qu'il publia avant 
de partir pour la croisade (1 190). II y reglait 1'admi- 
nistration judiciaire et financiere pour le temps de 
son absence. On trouve deja, dans cette organisation, 
une veritable hierarchic de fonctionnaires : au degre 
inferieur, les prevots ou vicomtes ; au-dessus d'eux , 
les baillis, et au premier rang, la cour des regents, 
qui represente le roi et son conseil compose des hauls 
barons et des prelats du duche de France, ainsi que 
des grands officiers du palais, senechal, chancelier, 
eonnetable, panetier, echanson. Les prevots, baillis 
et senechaux etaient charges de 1'administration de 
la justice et de la perception de I'impot. II y avait 
appel des prevots aux baillis, et des baillis a la cour 
des regents. Les baillis tenaient leurs assises tous les 
mois, et les regents tous les quatre mois. L'assiette 
de 1'impot etait etablie par les prevots ou vicomtes, 
de concert avec un certain nombre de bourgeois ; 
I'argent pergu passait entre les mains des baillis qui 
le versaient au tresor royal, place sous la garde des 
regents. Tel est le premier essai d'organisation admi- 
nistrative dont le reglement nous soit parvenu (1). 
La France, a mesure que les conquetes des rois la 
soumirent a 1'autorite monarchique, recut une admi- 
nistration analogue; elle fut longtemps gouvernee, 
comme le duche de France, par une hierarchic de 

(1) Ordonn. des rois de France, L I, p. 18. 



SUPPRESSION DU GRAM) SACRAL (1191). 9 

fonctionnaires, appeles, au nord, baillis clprdvols; 
au sud, sMchaux et viguiers , et relevant de la cour 
da roi (curia domini regis] , qui ne iarda pas a deve- 
nir le parlement de Paris. 

A son retour de la croisade (1191), Philippe-Au- 
guste supprima la dignite de senechal qui elait va- 
cante depuis la morl de Thibaut de Blois. Cette 
charge, jusqu'alors hereditaire dans la inaison d'An- 
jou, donnait des drolls considerables au grand f'eu- 
dataire qui en etait investi : autorite sur tous les oili- 
ciers de la maison du roi, commandement des armees 
en Tabsence du souverain, administration de la jus- 
tice et des finances dans 1'interieur des maisons 
royales, etc. Les grands senecbaux rappelaient, par 
leur puissance, les anciens maires du palais. Deja 
Louis VI avait diminue les droits de leur charge; il 
1'avait demembree en creant un ecuyer tranckant 
(dapifer) qui rempkcait le senechal a la table du 
roi. II avait donne cette dignite a Guillaume de Gar- 
lande. Le meme prince avait porte une plus rude 
atteinte aux droits du grand senechal en lui enlevant 
1'autorite dans l'interieur du palais, pour en faire 
une charge particuliere, qui, sous le nom de grande 
maitrise (majoratusj (1), a subsiste jusqu'aux der- 
nierstempsde la monarchic. Philippe-Augustetrouva 
la dignite de senechal encore trop puissante et la 
supprima. Dans la suite, le connetable , qui primiti- 
vement ne commandait que la cavalerie, le grand 
maitre el 1'ecuyer tranchant heriterent de 1'autorite 

(1) Hug. de Cleriis, de majoratu ct scnescalia Francice, ap. 
Duchesric, Script, rcr. frantic., IV, 3129. 



10 GRANDS OFFJCIERS 1)E LA COUROMVE. 

clu senechal, le premier a la tete des armees, le se- 
cond dans le palais et le troisieme a la table du roi ; 
mais leur dignite ne fut ni hereditaire ni inherente 
a un fief. Elle fut donnee seulement par delegation 
(le la royaute (nonpropria, sed mandata] . II en fut 
de meine de la charge du chaneelier, qui devint sous 
ce regne un des principaux officiers de la cou- 
ronne. 

Ce fut surtout a Guerin, eveque de Senlis, le plus 
intiine conseiller de Philippe-Auguste, que la dignite 
de chaneelier dut sa haute importance. Le chaneelier 
apposait a tous les actes le sceau royal qu'il portait 
suspendu a son cou, et, en 1'absence du roi, il presi- 
dait 1'assemblee des vassaux du duche de France. 
Les autres grands officiers de la couronne etaient 
Fechanson ou houteiller, le panetier et le grand 
chambrier. Les droits que conferaient ces dignites, et 
qui se sont longtemps conserves, s'etendaient sur les 
corporations industrielles. L'echanson ou bouteiller 
avait juridiction sur tous les cabaretiers et hoteliers; 
il levait une taxe sur le vin mis en vente dans 1'eten- 
due du domaine royal. II avait aussi la surveillance 
des depenses de la maison du roi , et dans la suite il 
fut un des presidents de la chambre des coinptes. Le 
grand chambrier avait la garde du tresor royal. Les 
cordonniers, et en general les corporations qui s'oc- 
cupaient de rhahillement, lui payaient une rede- 
vance. Le grand panetier avait la surveillance de 
ious les boulangers, qui lui devaient aussi une retri- 
bution en nature ou en argent. II etait d'usage que 
ces grands officiers ( ministerMes palatii domini 



(.OUR DKS PAIRS. 



II 



reyis } apposassent lours uoms an bas des 
i-ouiles (1). 

Philippe-Auguste fut moins legislateur que con- 
querant, et c'est surtout par la lutte coutre la feo- 
dalite et par 1'acquisition de nombreuses provinces 
que son regne a ete illustre. II profita habilemenl 
pour agrandir ses domaines des avantages dont 
le systeme feodal armait un seigneur suzerain. Le 
di'oit de desherenee, en vertu duquel le fief revenait 
au suzerain a defaut d'heritier direct, lui donna le 
Vermandois et le Yalois ; il obtint par heritage 1'Ar- 
tois, et par confiscation la Normandie, le Maine, 
1'Anjou, la Touraine et line partie du Poitou. II de- 
membra cette redoutable monarchic anglo-normande 
qiii avait menace la France au xn e siecle. Philippe- 
Auguste se servit contre Jean-sans-Terre d'urie insti- 
tution feodale, a laquelle il donna un puissant 
developpeinent. Les grands fiefs avaient chacun leur 
tribunal compose des pairs du fief et preside par le 
suzerain. Philippe-Auguste, usant de son droit de 
chef de la hierarchic feodale dans toute la France, 
cita Jean-sans-Peur a comparaitre devant la cour des 
pairs (2), et sur son refus, il le fit condamner et con- 
fisqua ses domaines. En quoi consistait cette conr 
des pairs , dont il est difficile de fixer Torigine, et 
qui ne tarda pas a se confondre avec la cour 
du roi ou parlement (3)? Pour s'en rendre compte, 



(1) Du Tillet, Recucil des rois de France, leur couronne et 
rnaison, ensemble le rang des grands de France, Paris, 1589, in-f. 

(2) Mathieu Paris, a 1'annee 1216. 

(3) Voy. a la fin de ce chapitre Tarret de 1224. 



12 CONQUETES DE PHILIPPE-AUGUSTE. 

il ne faut pas oublier quelle etait la situation de 
la France an commencement du xn e siecle. C'etait 
comme chef de la federation des grands feudataires, 
dont nous avons parle au commencement de ce cha- 
pitre, qu'agissait Philippe-Auguste ; c'etait en cette 
qualite qu'il citait Jean-sans-Terre devant son tri- 
bunal et les juges qu'il s'adjoignait etaient les egaux 
ou pairs du due de Normandie (1). La cour des 
pairs se composait a cette epoque de six pairs laiques 
et de six pairs ecelesiastiques. La tradition s'en per- 
petua ausacre desrois, et, quoiqu'il soit difficile de 
marquer avec precision le role de cette institution 
dans 1'ancienne monarchie, on ne peut en nier la 
realite. Les six pairs laiques etaient les dues de Nor- 
mandie, d'Aquitaine et de Bourgogne, et les corntes 
de Flandre, de Champagne et de Toulouse; les pairs 
ecelesiastiques, I'archeveque-cluc de Reims, les eve- 
ques-ducsde Langres et de Laon, les eveques-comtes 
de Noyon, deBeauvais et de Chalons-sur-Marne. 

Les nombreuses acquisitions territoriales de Phi- 
lippe-Auguste changerent entitlement la situation 
de la France. Jusqu'alors il y avait une royaute sans 
royaurne; lesconquetes de Philippe-Auguste donrie- 
rent au roi un royaume a administrer. 11 trouva eta- 
blies dans les provinces qu'il venait de soumettre des 
coutumes et des institutions qu'il eut ete imprudent 
de changer brusquernent. II se borna a confirmer les 
anciens usages en faisant reconnaitre partout sa su- 
zerainete. La guerre des Albigeois (1207-1218), a 

(I) Voy. un nieinoire dc M. le conile JJeugnol clans la 
(LIQ dc Creole des chartcs, 2 U1C serie. Tom. V, p. 1 et suiv. 



VICTOIRES SUR LA FHODALITfc. 3 

laquelle il refusa de prcndre part, rendit reelle dans 
les provinces du midi de la France une autorite qui 
n'y etait que nominale. Enfm la victoire de Bouvines 
(121 4) assura le triomphe de la monarchic sur la feo- 
dalite. Le peuple se signala dans cette circonstance 
et par son devouement a la royaute qu'il couvrit sur 
le champ dehataille (1) etpar son enthousiasme apres 
la victoire. Qui pourrait exprimer, dit Guillaume- 
le-Breton dans un style dont je ne tenterai pas de 
reproduire I'emphase (2), qui pourrait exprimer les 
applaudissements, les felicitations, les chants de 
triomphe? Tous, sans distinction d'age ni de sexe, 
accouraient pour etre temoins de ce grand spectacle. 
Les paysans et les moissonneurs suspendaient lews 
travaux pour se precipitersur les routes. Le peuple 
saluaitdans le roi son liherateur, le vainqueur de la 
tyrannic feodale. 

Afin d'assurer son triomphe sur la feodalite, Phi- 
lippe-Auguste se servit principalement, ainsiqueson 
aieul Louis VI, de soldats mercenaires. A la tete de 
ses routiers, il avait place un capitaine cclehre, Ca- 
doc. II lui donnait mille livres par jour, dit Guil- 

(1) Supervcnientes communiae, special! terCorbeii, Ambianenses, 
Belvaci et Compendii^ AttrebataB penelraverunt cuneos militum et 
posuerunt sc ante ipsum regcm. Guill. Brit., apud. Her. gallic, 
script., XVII, 97, C. 

(2) Quis autem verbis explicare, quis corde cogitare, quis ca- 
lamo, charta aut tabulis exarare posset gratulabundos plausus, 
hyinnos Iriumphales, innumera tripudiorum genera populorum... 
omnes cuj usque generis, sexus et a3tatis homines ad tanli trium- 
phi spectacula concursantes, rusticos et messores, intermissis ope- 
ribus, falcibus, rastris et tribulis in collo suspensis (erat enim mes- 
sionis tempus) ad vias catervatim ruere, etc. Guill. Brit., ibid., 
pag. 103, B. 



14 ARMEES MERCENAIRES. 

Jaume-le-Breton (1), pour lui et les siens, en recom- 
pense de leurs services. Cadoc avait obtenu la 
seigneurie de Gaillon et se montra digne des bien- 
faits du roi par les services signales qu'il lui rendit. 
II fut un des premiers a 1'attaque et a la prise du 
Chateau-Gaillard, contribua a la prise d'Angers, et, 
en 1210, se signala dans une guerre conlre 
1'eveque de Clermont. II monta (2) sur la flotte qui 
alia piller le port de Dam, en Flandre. Ces armees 
mercenaires,quietaienttoujours pretes, contrastaient 
avec les troupes feodales, si lentes a se reunir et si 
promptes a se disperser. Elles furent un des instru- 
ments dont la royaute se servit avec le plus de succes 
pour accablerles seigneurs feodaux qui n'etaient pas 
assez riches pour solder des bandes pareilles. Pbi- 
lippe-Auguste avait aussi une flotte, la premiere dont 
aient dispose les rois de France de la dynastie cape- 
tienne. Si Ton en croyait les exagerations poetiques 
de Guillaume-le-Breton, elle aurait ete plus nom- 
breuse que les vaisseaux des Grecs devantTroie (3). 
Ouoique Philippe-Auguste se soit surtout signale 
par des victoires et des conquetes, plusieurs mesures 

(1) l>/iilippcide, [ \iv. VII, v. 395 et suiv. Voy. dans YEcole des 
diaries, l rc serie, t. Ill, p. 417 et suiv., un article de M. Hercule 
c.eraud, sur les Routiers cm xin c siecle. 

(2) Gumque sua nulli rupla parcente Gadocus. Guill. Bril., 
apud Her. gall, script., XVII, 233, 13. 

(3) Philippdide, liv. XI, v. 303-307, ibidem, p. 233 : 

< Quod si sub numero comprendere forte labores, 
Navibus argolicis quas Eurus in Aulide longo 
Tempore detinuit, iter impediente Pelasgum 
Neptuno, ne Troja cadat quam struxerat ipse, 
Quingeutas bis quinque rates et quattuor adde. 

Voy. encore Her. gallic, script., t. XVII, p. 89, B. 



MESURES ADMINISTRATIVES. 






administratives de son regne eurent line certaine 
importance. Aiusi il etablit qu'en cas de partage 
(I'liii fief les cadets, an lieu de preter serment a 1'aine, 
releveraient directement du suzerain et lui devraient 
foi ethonimage (1). II prevenait, par cette loi, les 
sous-infeodations qui avaient morcele le domaine 
royal et qui s'opposaierit a I'etablissement de 1' unite 
monarchique. Cette mesure fut adoptee par le due 
de Bourgogne, les comtes de Nevers, de Boulogne et 
de Saint-Pol. Nous ne sommes pas encore a 1'epoque 
oil le roi imposera la loi a tous les seigneurs ; elle 
n'est encore sous Philippe-Auguste qu'une transac- 
tion, un contrat entre le roi et ses vassaux. 

D'autres actes administratifs eurent surtout pour 
but 1'agrandissement et rembellissement de Paris. 
Jusqu'a Pbilippe-Auguste, cette ville n'etait pas pa- 
vee. De la une boue affreuse , d'ou Ton pretend que 
vint le nom primitif de Paris (Lutetia a luto}. On se- 
inait du foin et de la paille dans certaines rues, et 
quelques-unes, comme la rue d\iFouarre>en ont tire 
leur nom. Philippe-Auguste reunit les principaux 
bourgeois de Paris avec le prevot de cette ville et leur 
ordonna de faire paver les places et rues (2) . La con- 
struction du chateau du Louvre, de la cathedrale, des 
halles et de 1'Hotel-Dieu atteste assez 1'activite del'ad- 
jninistration pour i'embellissement de Paris. L'en- 
ceinte fortifiee fut agrandie. On batissait deja la capi- 
tale d'un puissant royaume. Paris recut un nouvel eclat 
de 1'organisation de 1'Universite vers 1'annee 1290. 

(1) Ordonn. des rois dc France, 1, 29. 

(2) Rigord. ap. Her. gallic, script., XVII, 82, E. 



46 FONDAflON DE 1/UMVERSlTfc 1200). 

Cette ville avail depuislongtemps des ecolesqui fu- 
rent d'abord annexees a la cathedrale et plaeees sous 
la surveillance du chancelier du chapitre. Elles fu- 
rent florissantes au xn e siecle, lorsque 1'enseigneiuent 
d'Abelard emerveilla et scandalisa la France. Les 
ecoles de la cathedrale devenant trop petites, les 
inaitres et les ecoliers allerent s'etablir sur la mon- 
tagne Sainte-Genevieve et se placerent sous la pro- 
tection du roi. Philippe-Auguste leur accorda d'im- 
portants privileges (1) et les erigea en corporation 
ou unwersite (2). II defendit au prevot de Paris de 
faire arreter les inaitres et ecoliers de I'Universite, 
bors le cas de flagrant delit. Les prevots furent tenus 
en entrant en charge de s'engager par serment a res- 
pecter les privileges de TUniversite. Le chancelier 
de la cathedrale, qui pendant longtetnps avait seul 
accorde le droit d'enseigner, s'eleva contre les prero- 
gatives octroyees a cette corporation ; inais Philippe- 
Auguste la soutint contre le pouvoir spiritual aussi 
bien que contre 1'autorite temporelle , et lui donna 
le droit de nommer un procureur -syndic pour la de- 
lense de ses privileges. Le Saint-Siege, dont I'inter- 
vention etait necessaire dans une question qui tou- 
chait au pouvoir spirituel , se joignit a la royaute 
pour confirmer les droits de 1'Universite. Le legat 
d'Innocent III, Robert de Courcjon, la prit sous sa 

(1) Ordonn. dcs rois de France, t. 1, p. 28. Voy. Vliistoirc dc 
I' Universitd de Paris par Duboulay (Bula>us} 9 t. Ill, p. 2 el 3. 

(2) Le mot Universite n'avait pas primilivement d'autre sens ; il 
designait la reunion des membres d'une corporation. La coi'poi'a- 
lion des bateliers de Seine s'appelait L'niversitas mercatorum 
aqutf. 



PONDATION 1)E I/UNIVERSITE. 47 

protection, etdeclaranulles et abusives les sentences 
du chancelier de la cathedrale de Paris. Ce fut le 
meme legat qui redigea, en 1215, les premiers sta- 
tuts de I'Universite. Les ecoles de Paris eurent bien- 
tot une reputation qui rejaillit sur la capitale de la 
France. A cette epoque , dit Guillaume-le- Bre- 
ton (1), les etudes etaient florissantes a Paris. On ne 
voit pas qu'il y ait jamais eu un si grand concours 
d'etudiants a Athenes ni en Egypte. Cela tenait aux 
privileges et a la protection speciale que le roi Phi- 
lippe accordait aux ecoliers. Le meme auteur con- 
firme et amplifie encore, dans sa Philippeide, 1'eloge 
qu'il a fait de Paris et du zele qu'on y montrait pour 
les lettres. Tout ce qui a ete produit de bien paries 
divers pays, dit-il , les tresors des sciences, les ri- 
chesses de la terre, tout ce qui peut procurer des 
plaisirs a Tesprit et au corps, doctrines de sagesse, 
culture des arts liberaux, elevation de sentiments, 
amenite des moeurs, tout se trouve a Paris. L'Egypte, 
Athenes et les plus illustres cites qui aient jamais 
brille par les sciences, le cedent a Paris, si Ton com- 
pare ceux qui allaient chercher dans leur sein la 
science terrestre a ceux qui viennent demander a 
Paris une doctrine celeste. Athenes ne peut etre inise 
en parallele avec cette ville que parce qu'elle accor- 
dait comme elle le premier rang aux savants. 

Depuis cette epoque, TUniversite de Paris forma 
une corporation privilegiee qui avaitle droit de tenir 
des assemblees, de nonimer son recteur et ses prin- 

(1) Guillelmus Brito, apud Rerum gallicariim scriptores, XVII, 
82, E. 



48 PONDATION DE I/UNIVERSllS. 

cipaux dignitaires, en un mot de se gouverner elle- 
meme sous la surveillance de la royaute et du Saint- 
Siege. II en resulta dans la suite des abus qui 
appelerent une repression energique; mais, pendant 
plusieurs siecles, 1'Universite de Paris resta la fille 
ainde des rois et fut comblee de leurs faveurs. Elle 
n'avait d'abord que les deux facultes de la theologie 
et des arts ou des lettres; on ne tarda pas a y ajou- 
ter 1'etude du droit et de la medecine. Cependant 
Paris resta surtout fameuse par la faculte des lettres. 
Un poete du moyen-age, qui celebre les diverses Uni- 
versites, met au premier rang Salerne pour la mede- 
cine; Bologne pour le droit; Paris pour les lettres, 
et Orleans pour les premieres etudes (1). Paris rTeut 
meme pendant longtemps que le'nseignement du 
droit canon ; il faut arriver jusqu'a Louis XIV pour 
qu'une chaire de droit civil s'eleve a cote des chai- 
res de droit ecclesiastique. 

Avant Philippe-Auguste, la puissance ecclesiastique 
avait ete presque toujours Talliee de la royaute, mais 
une alliee parfois menacante. Philippe-Auguste en 
avait fait Tepreuve. En 1200, 1'interdlt avait ete jete 
sur son royaume, et lui-meme s'etait vu contraint 
de ceder aux menaces d'Innocent III et de reprendre 
Ingeburge de Danemark qu'il avait repudiee. Plus 
t.ard, vainqueur de la feodalite , il osa tenir tete au 



(1) In morbis sanat medica virtute Salernum 
^Egros ; in causis Bononia legibus ornat 
Nudos ; PARISIUS dispensat in ARTIBUS illos 
Panes, unde cibat robustos ; Aurelianum 
Educat in cunnis cunctorum lacte tenellos. 

(lauf. de Vino-Salvo, ap. Leyser, Hist. poet, mc-di avi, p. 920. 



RELATIONS A\ EC I/EGLISE. 49 

Saint-Siege et forc.a les eveques francais a s'acquitter 
des obligations qui leur etaient imposees. II obtint 
d'Eudes, due de Bourgogne, et de plusieurs autres 
grands vassaux, la promesse formelle de le soutenir 
contre le pape (1); il assigna des bornes a la puis- 
sance ecclesiastique , principalement en Norman- 
die (2) ; saisit le temporel des eveques d'Orleans et 
d'Auxerre qui refusaient de s'acquitter en personne 
de leurs droits feodaux (3). Enfm il exigea de quel- 
ques eveques 1'engagement formel de ne pas exconi- 
munierles baillis royaux sans son consentement (4). 
Ainsi , victorieuse de la feodalile, appuyee sur ies 
communes, alliee de l'Eg)ise,dont elle respectait et 
defendait les droits en lui imposant de sages limites, 
la royaute avait fait de rapides progres. Les monu- 
ments eleves par Philippe-Auguste et la fondation do 
1'Universite prouvent qu'il ne negligea, dans sa pros- 
perite, ni les soins administratifs, ni le developpe- 
ment intellectuel du peuple qu'il gouvernait. 

Le successeur de Philippe-Auguste, Louis VIII 
(1223-1226), etait loin del'egaleren genie politique; 
mais 1'impulsion etait donnee; il n'eut qu'a la suivre. 
11 acheva la conquete du Poitou, y ajouta 1'Aunis et 
la Saintonge , le Limousin et le Perigord ; il aurait 

(1) Dumont, Goi"ps diplomatique, 1, 129. Libertes de I'tiglisc 
gallicane, par P. Dupuy, ch. vn. 

(2) Amplissima collectio, I, 1081. 

(3) Guill.-le-Breton, apud. Script, rer. gall., XVII, 82. 

(4) La chart e de Robert Poulain, archev^que de Rouen, qui so 
trouve aux Archives iinperiales, est formelle : Concessimus etiani 
ob amorem domini regis, quamdiu nobis placuerit, quod nos vel 
officialis noster non excommunicubimus capitales bnillivos domini 
regis, domino rege super hoc irrequisito, etc. 



SO LOUIS viii ; I 223-1 226). 

peut-etre enleve aux Anglais toutes leurs possessions 
en France , s'il n'eut ete appele par le concile de 
Bourges a combattre les Albigeois qui s'etaient rele- 
ves. II n'est pas de mon sujet de raconter ces guerres. 
Je me bornerai a remarquer que I'heritage sanglant 
de Simon de Montfort revint a la royaute. Deja il 
avait ete stipule, en 1214, que les quatre cent trente 
fiefs distribuesauxcroises dans le Languedoc seraient 
regis par la coutume de Paris, et que pendant vingt 
ans les possesseurs de ces fiefs n'armeraient que des 
homines du nord de la France. Les Montfort, trop 
faibles pour etablir solidement leur domination dans 
la France meridionale, cederent leurs conquetes a 
Louis VIII. II s'empara du Bas-Languedoc (1225- 
1 226) , et y fonda les senechaussees de Beaucaire et 
de Carcassonne. 

II faut encore remarquer sous ce regne un arret 
de 1224 (1), qui identifie la cour du roi avec la cour 
des pairs. La premiere se composait des principaux 
feudataires du duche de France et des grands ofti- 
ciers de la cour on ne (minister ia les palatii domini 
regis] ; la seconde, ou se reunissaient les grands fen- 
dataires du royaume tout entier, pretendait avoir 
seule le droit de juger les proces des pairs. En 1224, 
un diflferend entre la comtesse de Flandre et Jean 
de Nesles fut porte devant le roi. Les grands offi- 
ciers de la couronne reclamerent le droit de juger 
cette affaire avec les pairs du royaume. Vainement 
les pairs s'y opposerent; le roi decida en favour des 

(1) Voy. cet arr6t dans Ducange, v PARES. 



COUR DES PAIRS MODIFIES. 21 

grands officiers. Des lors la cour du roi, qu'on ap- 
pela bientot parlement, se confondit avec la cour des 
pairs, et jugea souverainement tous les proces qui 
s'eleverent entre les grands vassaux. Cette conquete 
de 1'autorite monarchique ne tarda pas a etre suivi(^ 
d'un nouveau progres. Le roi adjoignit aux grands 
feudataires et aux grands officiers de la couronne de 
simples legistes, imbusdes principes du droit romain 
et decides a faire prevaloir 1'autorite monarchique. 
Peu a peu la cour des pairs devint un tribunal tout 
devoue a la royaute. La federation feodale allait 
l)ientot faire place a 1'unite monarchique. 



CHAPITRE II. 



Sommaire. 

Louis ix ou SAINT-LOUIS (1226-1270). Blanche de Cas- 
tille , mere de Saint-Louis , aflermit 1'autorite royale ; la 
royaute est reconnue comme puissance souveraine dans 
la France entiere; influence du droit romain. Du par- 
lement sous Saint-Louis; introduction des legistes dans la 
cour du roi ; Olim; puissance du parlement. Adminis- 
tration locale : baillis et senechaux; cumul des fonctions 
judiciaires, militaires et financieres; precautions prises par 
Saint-Louis pour restreindre I'autorite des baillis et des se- 
ne'chaux; enquesteurs royaux. Repression des guerres 
privees : Quarantaine-le-Roi ; assurement; interdiction ab- 
solue des guerres privees. Reformation de la justice : 
abolition du duel judiciaire ; appels; cas royaux; suppres- 
sion des mauvaises coutumes. Administration financiere : 
etablissement d'une monnaie royale; repartition de I'impot 
par les e'lus ; commissaires charges de surveiller les comp- 
tes des baillis et senechaux. Reforme des communes et de 
la prevote de Paris ; Etienne Boyleau ; le Livre des Metiers. 

Resultats de 1'administration de Saint-Louis pour le 
commerce, I'industrie, 1'agriculture , les letlres et les arts. 

Legislation religieuse : durete a 1'egard des juifs, des 
heretiques et des blasphemateurs ; Prdytnfttiqite Sanction. 



Apres la mort de Louis VHI, en 1226, les trou- 
bles d'une minorite (1226-1236) suspendirent pour 
quelque temps les conquetes du pouvoir royal. Mais 
la fermete de Blanche de Castillo, mere de Saint- 



24 SAINT-LOUIS (4226-1270). 

Louis, reprima 1'audace des grands vassaux ; elle 
prepara la reunion du Languedoc a la couronne par 
le mariage d'un de ses fils, Alphonse de Poitiers, avec 
la fille etheritiere de Raymond VII (1229), obtirit 
de Thibaut de Champagne la cession des comtes de 
Blois et de Chartres (1234), et par le mariage de 
Charles d'Anjou avec Beatrix de Provence, etendit 
1'influence des Capetiens jusque dans le bassin du 
Rhone. Saint-Louis acheva par les lois la victoire 
commencee par les armes. II contraignit les sei- 
gneurs feodaux de reconnaitre 1'independance abso- 
lue de la royaute. Deja Philippe-Auguste avait refuse 
de se soumettre a 1'etrange coutume qui obligeait 
le suzerain de faire hommage a son vassal. Du 
temps de Saint-Louis, les jurisconsultes erigerent 
cette independance de la couronne en principe poli- 
tique. Le roi, disent les fitablissements (1), est sou- 
verain et sa cour souveraine. 

Bientot les jurisconsultes, imbus de Tesprit du 
droit romain qui proclamait le souverain la lot vi- 
vante, allerent plus loin et pretendirent soumettre 
tous les grands vassaux a la puissance legislative de 
la royaute. Ce qui lui plait a faire doit etre tenu 
pour loi, dit Beaumanoir (2). Vrai est, ajoute 
le meme jurisconsulte (3), que le roi est souverain 
par-dessus tous, et a, de son droit, la garde gene- 
rale de son royaume, par quoi il peut faire tels eta- 

(1) titablissements de Saint-Louis, liv. II, chap. xxvu. 

(2) Coutumes de Beauvoisis, par Phil, de Beaumanoir, tfdit. de 
M. Reugnol, t. II, p. 57. 

(3) I bid., page 22. 



PUISSANCE DE L\ ROYAUTE. $5 

blissements, cominc il lui plait, pour le coimnun 
profit, et ce qu'il etablit doit etre tenu. II n'y a nul 
si grand au-dessous de lui qui ne puisse etre trait en 
sa cour par defaute de droit ou pour faux juge- 
nieiit. Ainsi, d'apres les principes proclames par 
lesjurisconsultes, la France entiere etait soumise aux 
lois royales, et les plus puissants seigneurs forces 
de comparaitre devant les juges royaux. Toute autre 
justice emanait du roi , comme de la seule puissance 
souveraine. Toute juri diction laique du royaume, 
dit Beaumanoir (1), est tenue du roi en fief et en ar- 
riere-fief. 

On trouve ici en presence deux principes comple- 
teinent opposes, et dont la lutte remplit plusieurs 
siecles de notre histoire : d'un cote la feodalite, qui 
attache la souverainete au sol, a la propriete territo- 
riale, et qui resume son droit dans cette maxime : 
Pas de seigneur sans terre; de 1'autre, le droit ro- 
main, qui considere la souverainete comme une puis- 
sance abstraite, emanation de la divinite, la repre- 
sentant sur la terre et communiquant son droit a qui 
bon lui semble sans attacher le pouvoir a une pro- 
priete territoriale. Les jurisconsultes travaillerent 
avec perseverance et succes a faire triompher les 
principes de la loi romaine. Le droit feodal est a leurs 
yeux un droit haineux, qui, par le moyen de la cou- 
tume du pays, est contraire au droit e'crit (2). La 
royaute leur apparaissait tellement comme une ma- 



(1) Beaumanoir, i&tW., 1, 163. 

(2) J. Bouteiller, Somme ruralc, 6dit. de 1603, p. 3, 



26 DU PARLEMENT SOUS SAINT-LOUIS. 

nifestation de la puissance divine, qu'ils declaraient 
crime de sacrilege la revolte centre ses ordonnan- 
ces (1). Us 1'assimilaient entierement a la puissance 
imperiale et declaraient que le roi etait empereur dans 
ses Etats (2). II s'agissait de faire passer cette theo- 
rie dans la pratique. Saint-Louis y contribua puis- 
samment par 1'organisation du parlement et par 
1'extension qu'il donna a la puissance de ses baillis et 
senecbaux. 

Le parlement, qui commence a se constituer sous 
Saint-Louis, etait 1'ancienne cour du roi, dont le 
pouvoir s'etait etendu et fortifie par 1'arret de 
1224 (3). Les juriscorisultes, que Saint-Louis y ap- 
pela, n'etaient d'abord que les conseillersdes barons 
et des prelats, qui seuls rendaient les arrets ; mais 
ils ne tarderent pas a monter, comme (lit Saint-Si- 
mon, des banes inferieurs sur les hauts sieges du 
parlement, et finirent meme par juger seuls et rem- 
placer entierement les seigneurs feodaux et les pre- 
lats. Cette revolution ne s'accomplit que successive- 
ment, mais, des la seconde moitie du regne de 
Saint-Louis, le parlement devint le centre de 1'admi- 
nistration monarchique : justice, finances, actes ad- 
ministratifs etaient de son ressort. II etait tout a la 
fois cour de justice et chambre des comptes (4). Le 

(1) Bouteiller, ibid., p. 171. 

(2) Jbid., p. 195 et 646. 

(3) Voy. plus haut, pag. 20-21. 

(4) Voyez le recueil des Olim qui a et6 public par M. le comte 
Beugnot, dans la collection des Documents inedits relatifs a 
I'llisloire do France. On lit, entre autres, dans le tome I, p. 838: 
Istud expediluin fuit Parisius in c&mpotis Assuinpciuuis beaiac 
Mariae Virginis. 



BAILL1S ET SESECI1AUX. 27 

recueil des arnHs, designe sous le 110111 d'O/i///, d<i- 
vint la regie des magistrals royaux envoyes dans les 
provinces. C'etait du parlenieiit que le roi tirail 
ordinairement les baillis et les senechaux ; c'etait la 
qu'ils venaient rendre compte de leur administration 
judiciaireet financiere. Malgre ces modifications qui 
donnent au pariement une si grande importance dans 
1'organisation administrative de la France , il con- 
servait encore un caractere profondement feodal , 
se composait en majorite de barons etde prelats et 
ne se reunissait que de loin en loin aux epoques ou 
les seigneurs feodaux tenaient ordinairement leurs 
assises. 

Au-dessous du pariement, centre et lumiere de 
1'adininistration monarchique, Saint-Louis multiplia 
dans les domaines royaux des magistrats appeles 
baillis, senechaux, prevots et vicomtes. L'institution 
est anterieure, puisque deja les baillis sont mention- 
nes dans le Testament de Philippe- A uguste, mais 
elle fut developpee et perfectionnee par Saint-Louis, 
Quatre grands baillis furent etablis : a Amiens, pour 
les provinces du nord (Vermandois et Artois) ; a Sens, 
pour la France centrale (ducbe de France, Maine, 
Anjou et Touraine); a Macon, pour les provinces 
orientates (Bourgogne, Forez et Beaujolais) ; enfm, a 
Saint-Pierre-le-Moutier, pour 1'Auvergne. La furent 
jusqu'a la fin de 1'ancienne monarchie les sieges des 
grands bailliages qui ressortissaient au pariement de 
Paris et recevaient les appels des justices seigneu- 
Hales. La Normandie avait conserve son echiquier 



28 ENQUfcTEURS ROYAUX. 

dont on fait remonter 1'origine jusqu'a Rollon (1), 
et le Languedoc ses senechaussees , dont les 
appels furent dans la suite portes au parlement 
de Toulouse. Les baillis et senechaux cumu- 
laient les attributions les plus diverses ; chefs 
militaires, juges, percepteurs d'impots, ils auraient 
pu opprimer le peuple et usurper une autorite qui 
les aurait assimiles aux dues et aux comtes de 1'em- 
pire franc. Pour prevenir ce danger et obeir aux in- 
spirations de sa conscience toujours soucieuse du 
bien public, Saint-Louis adopta des mesures qui furent 
confirmees et etendues par Philippe-le-Bel : nomina- 
tion des baillis et senechaux pour trois ans, defense 
d'acquerir des proprietes, de se marier ou de marier 
leurs enfants dans le pays qu'ils administraient, exa- 
men de leurs comptes par la cour du roi (2) ; in- 
spections frequentes par les enquesteurs royaux 
qui rappelaient les missi dominici de Charlema- 
gne (3) ; ordre aux baillis et senechaux de rester cin- 



(1) L'ftchiquier de Normandie fut pendant longtemps, comme le 
parlement de Paris, chambre des comptes aussi bien que cour de 
justice. Voy. YHistoire de I'Echiquier de Normandie 9 par M. Flo- 
quet. 

(2) Voy. dans le Recueil des Ordonn. des rois de France, t. I, 
p. 65, 76, 77. 104, et t. XT, p. 330, les ordonnances de juillet et 
decembre 1254, de fevrier 1254 (1255) et de 1256. Le serment 
impost aux baillis se trouve dans Ducange , v BAJULUS vel BAIL- 
LIVUS. 

(3) Aucune fois le benoict P.oi oit que ses baillis et prevosts fe- 
soient au peuple de sa terre aucunes injures et torts, ou en jugeant 
mauvaisement ou en oslant leurs biens contre justice; pour ce ac- 
coustuma il a ordener certains enquesteurs... a enquerre contre les 
baillis et centre les pr6vosls et contre les autres sergents par le 
royaume, et donnoitau dis enquesteurs pouvoirque, s'ilstrouvoient 
aucuues clioses des baillis et autres ofliciers oslces maleinenl ou 



QUARANTAINE-LE-ROI. 29 

quantc jours dans leur province apres I'expiration 
de leur charge pour repondre aux accusations por- 
tees contre eux (1). Ce qui valait mieux encore quo 
ces sages lois, c'etait 1'exemple du saint roi, et sa 
purete morale qui penetrait dans tous les rangs de 
I'adniinistration. On ne peut lire sans admiration le 
portrait qu'un de ses contemporains, Philippe de 
Beaumanoir, a trace du bailli probe et loyal (2). 

Saint-Louis n'usa de cette puissance qu'il avait 
organisee dans tout le royaume que pour le bien 
de la France. Les guerres privees etaient le plus 
odieux abus du systeme feodal, et la treve de Dieu 
n'avait ete qu'une faible tentative pour mettre un 
terme a cette calamite. Saint-Louis y apporta un re- 
mede plus efficace. En 1245, il renouvela \aQua- 
rantaine-le-Roi, dont on attribue la premiere pen- 
see a Philippe-Auguste. Cette mesure d'ordre public 
etait destinee, selon les termes memes de Tordon- 
nance (3) a la tuition du pays et des habitants du 
royaume. La Quarantaine-le-Roi suspendait les 
guerres privees pendant quarante jours et les chan- 
geait en un proces qui etait porte devant les ma- 
gistrats royaux. Celui, en faveur duquel le roi s'etait 



soustrailes a quelques personnes que ce fust, que les fissent resla- 
blir sans demeure, et avec tout ce, que ils ostassent de leurs of- 
fices les mauvais prevosts et les autres moindres sergents qu'ils 
trouveroient dignes d'estreostes. Recueil des kistoriensdc France, 
XX, 119. 

(1) Ordonnance de decembre 1254, dans le Recueil des Or don- 
nances des rois de France, I, 65. 

(2) Goutumes de Beaiwoisis, par Philippe de Beaumanoir , cha- 
pitre i, intitule dc I'officc as baillis. 

(3) Recueil de$ Ordonnances, f, 58. 



30 PROHIBITION DES GlERRES PRIVEES. 

prononce, avait son assurement et etait soutenu par 
toutes les forces de la rdyaute. Apres son retour de 
la croisade, Saint-Louis prohiba entierement, au mois 
de Janvier 1257 (1258), les guerres privees , qui en- 
trainaient des incendies et la perturbation du labou- 
rage (1). II fut 1'homme du monde, qui plus se tra- 
vailla, comme dit Joinville, a mettre paix et concorde 
entre ses sujets. 

[/administration de la justice appela aussi toute 
son attention, et Ton sait avec quel zele le bon roi, 
sous le chene de Vincennes ou en son jardin de Pa- 
ris, s'efforc.ait de terminer les proces (2). Supprimer 
le duel judiciaire, qui, pour me servir des termes 
memes de Saint-Louis, n'etait pas voie de droit , 
substituer a cette coutume barbare la procedure par 
temoins (3) ; centraliser la justice en portant 1'appel 
des juridictions feodales devant les baillis royaux et 
de ceux-ci devant la cour du roi ou parlement (4) ; 
multiplier les cas royaux (5) , qui ressortissaient au 
tribunal des baillis et annulaient les justices sei- 



(1) Ordonn.yL I, p. 84 : Noverilis nos guerras wines inhibuisse 
in regno et incendia et carrucarura perturbationem. 

(2) Joinville, edit, de 1786, II, 1A2-143. 

(3) Ordonnances^ S6.lablissements de Saint-Louis, liv.il, 
chap. IT, in, iv, v, etc. 

(A) titablissements, liv. I, ch. LVII, LXXVIII, etc. 

(5) Les premiers cas royanx, ou crimes dont la connaissance 
e"tait re"serv6e aux magistrats royaux, etaient le meurtre,\t rapt, 
Yliomicide et la trakison. An xin e siecle on y ajouta les sacri!6- 
ges, la fabrication de la fausse monnaie, les attentats centre la su- 
relc publiquc el la rebellion centre les ofiiciers royaux. Les cits 
royaux n'elaient pas clairement d^finis, et les baillis profitaienl de 
ce vague pour etendre leur puissance. 



REFORMATION DE LA JUSTICE. 31 

gneuriales; reformer les mauvaises coutumes (1); 
luire reciu'illir et rediger celles que le temps et la 
raison avaient consacrees (2), telles furent les prin- 
cipales mesures de Saint-Louis pour la reformation 
de la justice. Elles eurent d'importants resultats : 
les coutumes de Paris, de Normandie, de Beauvoisis 
furent recueillies et publiees (3). Des usages iniques 
furent abolis, par exemple la coutume de Touraine 
qui condamnait a perdre un membre, le serviteur ou 
la servante qui avaient vole a leur maitre un pain, 
une poule, un pot de vin (4). Saint-Louis supprima 
aussi une coutume de Vermandois qui defendait de 
relever une charrette versee sous peine de soixante 
livres d'amende (5). 

La diversite des monnaies entravait le commerce, 
et souvent meme les seigneurs faisaient en les alte- 
rant une odieuse speculation. Saint-Louis frappa 

(1) Voy. le recueil des Olim, t. I, p. 497, 530-531, 562, 563, 
etc. Apres avoir cite la coutume abolie par Saint-Louis, les 
arrets se lerminent souvent par ces mots : Dominus rex amovit 
istam consuetudincm. Un des successeurs de Saint-Louis a digne- 
ment exprime ce devoir de la royaute" : Opus bonum et regia 
inagnificenlia dignum facimus quoties illicitas consuetudines extin- 
guimus, et pravas consuetudines abolemus. Ordonn. des rois 
de France, II, 434. 

(2) Saint-Louis ordonna une enqiiete sur toutes les coutumes du 
royaume, afm de les faire rediger. pest ce qu'atteste un acte tire 
d'un manuscrit de la Bibl. impe"riale, intitule : CartuLaire de Saint- 
Louis, t. 1, p. 458. 

(3) La Coutume de Paris a ete publie'e sous le titre ftfitablissc- 
ments dc Saint-Louis. Philippe de Beaumanoir a donne" la Cou- 
tume de Beauvoisis. La Coutume de Normandie e"tait traduite 
en vers francais avant la fin du xm e siecle. Ilouard a public cette 
Iraduction dans Touvrage intitule : Lois angto-normandcs. 

(4) Rccucildes anc. lois fraiif., I, 295. 

(5) Ibid., 280. 



32 ADMINISTRATION FINANClfeRE. 

line monnaie excellente qui devait avoir cours dans 
tout le royaume et annonga 1'intention de supprimer 
toutes les monnaies feodales dans un delai fixe (1). 
Des bourgeois de Paris, de Provins, d'Orleans, de 
Sens et de Laon concoururent a la redaction de 
cette ordonnance. Saint-Louis voulut, comme Phi- 
lippe-Auguste, que le peuple prit part a la repar- 
tition et a la perception de 1'impot, dont il suppor- 
tait tout le fardeau. Mais il adopta des precautions 
minutieuses pour prevenir les abus. Les villes de- 
vaient d'abord nommer trente ou quarante bour- 
geois, selon 1'importance de la cite. Ceux-ci choi- 
sissaient douze d'entre eux pour proceder loyalement 
a 1'assiette de taille. Enfin les douze repartiteurs 
nommaient a leur tour quatre prud'hommes (boni 
homines, probi homines), qui devaient taxer les re- 
partiteurs eux-memes et percevoir la taille. Cette 
derniere election etait tenue secrete et les noms des 
quatre bourgeois n'etaient proelames qu'au moment 
de la perception de I'impot (2). Telle fut 1'origine des 
Etus , qui n'avaient d'abord pour mission que de 
faire la repartition des impots, et qui au xiv e siecle 
devinrent des fonctionnaires publics, comme le 
prouve 1'histoire des regnes de Jean et de Charles V. 
Enfin des gens de la cour du rot ou parlement rece- 
vaient la mission d'aller dans les provinces surveiller 
1'administration financiere et ouir les comptes des 
baillis et des senechaux (3) ; il etait expressement 

(1) Ordonnances des rois de France, I, 93. 
(2)/<t, 291. 

(3) Gentes quae ad nostros compolos deputantur. > Ordonn. de 
125() dans les Ordonn, des rois de France, I, 83. 



REFORMS DES COMMUNES. 33 

deTendu a ces derniers de leur faire aucun pre- 
snet. 

Les reformes de Saint-Louis s'etendirent a 1'admi- 
nistration municipale. Les communes etaient dechi- 
rees par des factions, par des guerres civiles, par les 
rivalries des riches bourgeois et des gens de metier; 
souvent, au milieu de ces luttes, les elections muni- 
cipales devenaient impossibles. L'aristocratie bour- 
geoise chargee de regir les revenus communaux reje- 
tait sur les pauvres tout le fardeau des impots et fai- 
sait largesse des deniers de la commune. Saint-Louis 
init un terme a ces desordres ; il determina le mode 
d'election des maires etdes echevins,et leur enjoignit 
de venir rendre compte a Paris de leur administration 
fmanciere (1). II prit toutes les precautions necessai- 
res pour que ces voyages ne fussent point onereux aux 
communes, et il alia meme jusqu'a fixer le nombre de 
chevaux dont les maires pourraient disposer lors- 
qu'ils se rendraient a Paris. En meme temps il se 
reservait, au moins pour certaines provinces, 1'elec- 
tion du maire. Les bourgeois devaient presenter trois 
candidats, entre lesquels le maire serait choisi par le 
roi (2). Les communes etaient ainsi de plus en plus 
soumises a 1'influence de 1'autorite monarchique. 

De toutes les villes qui appelaient des reformes, 
Paris etait celle ou les abus etaient les plus graves. La 
prevote y etait venale, et les prevots encourageaient lo 
mal au lieu de le reprimer. Quand il advenoit, dit 

(1) Ordonn. des rois de France, I, 82 et 83. 

(2) Jbid., f, 83. 



34 REFORME DE U PREYOTfc DE PARIS, 

Joinville (1), qu'aucuns 1'avoient achetee, ils soute- 
noient leurs enfants et leurs neveux en leurs outra- 
ges , car les jouvenc,aux avoient fiance en leurs pa- 
rents et en leurs amis qui tenoient la prevote. Pour 
cette chose etoit le menu peuple trop defoule ni ne 
pouvoit avoir droit des riches hommes pour les 
grands presents et dons qu'ils faisoient au prevot. 
Qui a ce temps disoit vrai devant le prevot ou qui 
vouloit son serment tenir, pour n'etre parjure d'au- 
cune dette ou d'aucune chose ou il fut tenu de re- 
pondre, le prevot en levoit 1'amende et il etoit puni. 
Par les grands parjures et par les grandes rapines 
qui etoient faites en la prevole, le menu peuple n'o- 
soit demeurer en la terre da roi, mais alloit de- 
meurer en autres prevotes et seigneuries, en etoit la 
terre du roi si deserte, que, quand il tenoit ses plaids, 
il n'y venoit pas plus de dix personnes ou douze. 
Avec ce, il y avoit tant de larrons et malfaiteurs a 
Paris et dehors que tout le pays en etoit plein. Le 
roi, qui mettoit grande diligence comment le menu 
peuple fut garde, sut toute la verite ; il ne voulut 
plus que la prevote fut vendue ; mais il donna gages 
bons et grands a ceux qui des ores en avant la gar- 
deroient, et toutes les mauvaises coutumes, dont le 
peuple pouvoit etre greve il abattit, et fit enquerir 
par tout le royaume et par tout le pays/ou il pourroit 
trouver homme qui fit bonne justice et roide, sans 
avoir egard au riche plus que au pauvre, et lui fut 
amene un qu'on appeloit Etienne Boyleau, auquel il 

(1) Joinville, dit. de 1786, t. II, p. 272. 



RtiFORME DES CORPORATIONS D*ARTS ET METIERS. 35 

donna 1'office de prevent de Paris. ^tienne Boyleau 
on Boyleve chatia les malfaiteurs sans distinction de 
rang ni de naissance, repeupla Paris et la prevote, et 
favorisa 1'industrie en recueillant, amendant et pu- 
l)Iiant, d'apres 1'avis des notables des divers metiers, 
les establissements des metiers de Paris (\ } . 

Les corporations industrielles etaient une necessity 
de cette epoque. Elles donnaient une garantie de 
I'hatilete de 1'ouvrier, qui etait tenu de faire son 
chef-d'oeuvre avant de passer maitre ; elles le sou- 
mettaient a la surveillance des gardes du metier, 
qu'on appela dans la suite les syndics de la corpora- 
tion ; elles assuraient des secours au compagnon 
pauvre ou infirme, et etablissaient une veritable fra- 
ternite entre les ouvriers d'un meme metier. Tel etait 
du moins 1'ideal de ces associations industrielles : 
malheureusement elles reposaient trop souvent sur 
1'esprit d'exclusion et de monopole. Saint-Louis ren- 
dit un veritable service a 1'industrie, en les soumet- 
tant a la surveillance du pouvoir central. L'autorite 
monarchique, dans cette matiere comme dans toutes 
les autres parties de radministration, intervint avec 
le caractere d'une puissance bienfaisante, superieure 
aux passions egoistes et visant au bien general. Le 
Livre des metiers en fournit la preuve : Pour ce 
que nous avons vu de notre temps, dit fitienne 
Boyleau, moult de plaids et de contestations par la 
deloyale envie qui est mere de plaids et par effrenee 
corivoitise, et par le non-sens aux jeunes et ignorants, 

(1) Le Livre des metiers a 6t6 publte par M. Depping, dans les 
Documents ine"dits de I'llistoire de France. 



36 LE LIVRE DES METIERS. 

notre intention est a eclairer au mieux que nous 
pourrons tous les metiers de Paris, leurs ordonnan- 
ces, les delits de chaque metier et les amendes. 

Le Livre des metiers fournit de curieux renseigne- 
ments sur 1'etat de 1'industrie a 1'epoque de Saint- 
Louis. On y voit que plusieurs corporations s'occu- 
paient de 1'armure des chevaliers. Les lormiers et 
e'peronniers travaillaient a forger les morels des che- 
vaux, et a dorer les eperons des chevaliers. D'autres 
faconnaient et ornaient de blasons et de peintures les 
selles des chevaux. Les heaumiers fahriquaient les 
casques fermes appeles heaumes et les ciselaient avec 
art. Plusieurs corporations se composaient d'artistes 
autant que d'ouvriers : ainsi les maitres tailleurs 
d'images etaientsouvent d'habiles sculpteurs, comme 
quelques maitres des ceuvres de maconnerie furent 
d'admirables architectes; la Sainte-Chapelle et la 
chapelle de Vincennes suffiraient pour 1'attester. Les 
reliquaires, travailles avec un art si patient et si de- 
licat, prouvent a quel degre de perfection avaient ete 
portees 1'ivoirerie et Torfevrerie. Les maitres table- 
tiers et huclietiers ont laisse des bahuts et des dres- 
soirs que recherchent les amateurs du m oven-age et 
qui ont un merite reel, meme aux yeux de ceux qui 
ne cedent pas a Fengouement et aux caprices de la 
mode. 

Parmi les corporations qui s'pccupajent de Fhabil- 
lement, les fourreurs et les pelletiers etaient au pre- 
mier rang. Les riches fourrures, que portaient les 
chevaliers et les nobles dames, donnaient beaucoup 
d'importance a cette branche d'industrie. Les peaux 



L'INDUSTRIE sous SAINT-LOUIS. 37 

de castor et de martre excitaient une admiration qui 
allait jusqu'a la folie, dit nai'vement un chroniqueur 
du moyen-age (1). La fourrure tachetee appelee vair 
(varium}, dont on garnissait les manteaux et le bon- 
net ou mortier des chevaliers, etait aussi en grande 
estime ; les ecclesiastiques en ornaient les vetements 
sacerdotaux, malgre la defense des synodes (2). Les 
gantiers fac,onnaient des gants de toute nature; il y 
en avait de souples, legers et gracieux, qu'on appe- 
lait gants a demoiselles. Un petit poeme, intitule Dit 
du mercier, detaille avec complaisance toutes les ri- 
chesses industrielles de cette epoque : aumonieres ou 
bourses de soie et de cordouan , pierres precieuses 
travaillees avec art, chapeaux de fleurs, etc. Les 
halles, ou chaque corporation avait sa place dis- 
tincte, presentaient un aspect anime et pittoresque. 
C'etait surtout aux foires de Champagne et du 
Lendit ( foire de Saint-Denis ) que 1'industrie du 
moyen-age etalait ses produits les plus varies et les 
plus brillants. Ces foires formaient deveritables villes 
improvisees, avec leurs quartiers et leurs rues. Un 
poete du moyen-age enumere quelques-unes des 
corporations qui les frequentaient; il raconte qu'il a 

Au bout,par dega regratiers, 
Trouve barbiers et cervoisiers, 
Taverniers et puis tapissiers ; 
Assez pres d'eux sont les merciers. 

(1) wPellescastorum et marturum, qua? nos admiratione sut demen- 
tes facinnt. Adam de Brme, Description du Danemark, c. 229. 

(2) Quod archiepiscopus varium non ferret. Albert. Stadens, 
ad ann. 1183. Capa rhoralis pellibns variis fnrata. Mathien 
Paris, ad ann. 1237. 

I. k 



38 L'INDUSTRIE sous SAINT-LOUIS, 

A la c6te du grand chemin 
Est la foire du parchemin ; 

Et apres trouvoit les pourpoints 

Puis la grande pelleterie... 

Puis m'en revins en un plaine, 

Ou Ton vend cuirs crus et laine ; 

M'en vins par la fe"ronerie; 

Apres Irouvai labatterie (chaudronniers), 

Courdouaniers et boureliers, 

Selliers et fremiers et cordiers... 

Apres les joyaux d'argent 

Qui sont ouvres d'ofevrerie. 



Les marchands ne negligeaient pas, dans ces fetes 
del'industrie, les artifices de la coquetterie feminine ; 
on voit, en effet, que des cette epoque le fard etait 
en usage. Les synodes reprochent aux femmes de se 
peindre le visage et de vouloir changer la figure que 
Dieu leur a donnee (1). 

Le meilleur moyen de favoriser et de gagner la 
bourgeoisie etait d'etendre le commerce, principe de 
ses richesses et de son influence. La royaute avait des 
ports sur 1'Ocean depuis la conquete de Philippe- 
Auguste. Saint-Louis creusale port d'Aigues-Mortes, 
sur la Mediterranee (1246), et accorda d'importants 
privileges aux habitants; il obtint du due de Breta- 
gne qu'il renoncerait au droit debris (2), privilege 
odieux qui lui livrait les depouilles des naufrages. 
Les lois d'Oleron ou Jugements de la mer etablirent 
un droit des gens pour les inarins. Les croisades de 
Saint-Louis, 1'essor qu'elles donnerent a la marine, 
les longs voyages de Plan-Carpin (1246) etde Rubru- 



(1) D. Martene, Thesaurus anecdotorum, IV, 661. 

(2) Anc. lois franf., I ? 238. 



COMMERCE SOUS SAINT-LOUIS. 39 

quis (1252), qu'il encouragea dans une pens6e toute 
religieiise, ouvrirent de nouvelles voies au commerce 
de la France. Les denrees venues de 1'Asie a Mar- 
seille, a Aigues-Mortes, a Narbonne, etaient trans- 
portees dans le nord de la France, exposees aux foi- 
res de Troyes, de Saint-Denis, et echangees centre 
les produits de I'industrie francaise. Saint-Louis fa- 
vorisa surtout le commerce en assurant la securite 
des routes, en rendant les seigneurs responsables des 
vols commis sur leurs terres (1), en detruisant les 
peages multiplies par la fiscalite feodale (2), et en 
forcant quelquefois les villes a lever les obsta- 
cles que leurs privileges opposaient au commerce. 
Les Rouennais pretendaient avoir le monopole de la 
navigation sur la basse-Seine, et levaient des im- 
pots sur les navires qui remontaient ce fleuve. 
Saint-Louis les menaca de creuser un port sur la 
Seine, dans un lieu nomme Couronne, qui faisait 
partie du domaine royal, et il les contraignit a se 
relacher des droits exorbitants que les anciennes 
cbartes leur avaient accordes (3). 

La population des canlpagnesprofita, commecelle 
des villes, de Tadministration bienfaisante de Saint- 
Louis. L'esclavage avait disparu ; le servage fut 
adouci. Pbilippe de Beaumarioir (4) conseille aux 
seigneurs d'affranchir leurs serfs. Vous pouvez en- 



(1) Recueil des Olim, I, 328. 

(2) Ibid., pag. 126 et 127. 

(3) La charte de transaction enlre le roi et les bourgeois de 
Rouen est conserved aux Archives imperiales. 

L (4) Gout tunes de Beauvoisis, cli. XLV. 



40 L'AGRICULTURE PROTEGEE. 

tendre, leur dit-il, que grande aumonc fait le sire 
qui ote les serfs de servitude et les met en franchise ; 
car ce est grand mal, quand chretien est de serve 
condition. Le meilleur moyen de proteger les serfs 
et les paysans etait de faire regner 1'ordre et la secu- 
rite dans le royaume. Saint-Louis y parvint en prohi- 
bant les guerres privees, et tout prouve qu'al'abri de 
la salutaire protection du roi 1'agriculture devint flo- 
rissante. Lorsqu'au commencement de la guerre de 
cent ans, les Anglais entrerent en Normandie, ils 
trouverent cette province dans un etat de prosperite 
agricole et industrielle qu'il faut surtout attribuer a 
1'administration de Saint-Louis. 

Ce prince ne negligea pas les ecoles ; les privileges 
de 1'Universite de Paris furent continues (1). Les eco- 
les d'Orleans s'organiserent et furent specialement 
consacrees a renseignement du droit (2). Robert 
Sorbon, confesseur de Saint-Louis, fonda la Sor bonne 
pour I'enseignement de la theologie. Le roi favorisa 
les ordres mendiants, qui , nes en Italie et en Espa- 
gne, se propagerent en France sous son regne. Ces 
institutions monastiques repondaient a un besoin de 
la societe. Au commencement du xm e siecle, 1'Eglise 
nvait ete attaquee avec violence : lesAlbigeois avaient 
renouvele les heresies orientales, pendant que les 
Vaudois annongaient Tintention de revenir a la sim- 
plicite evangelique. Les freres precheurs et mineurs, 
qu'on appelle aussi Dominicains et Franciscains, op- 

(1) Ordonnances,XI, 326. 

(2) L'Universite d'Orleans ne fut compl^tement organisee qu'en 
1307. Pasquier, llccherches de la France, liv. lll,ch. x. 



I'ROGRtS i)KS LKTTKKS KT DKS ARTS. 4J 

poserent a ces nouvelles doctrines une pauvrete ab- 
solue et une science profonde. Les theologiens et les 
philosophes les plus eminents du treizieme siecle sor- 
tirent de leurs couvents. Au-dessus de tous se placent 
le franciscain saint Bonaventure et le dominicain 
saint Thomas d'Aquin , qui fut un des confidents de 
Saint-Louis. Ce prince confia plusieurs chaires de 
1'Universite de Paris aux moines mendiants. 

Sous sonregne, ('architecture qgivale parvint a son 
plus haul degre de perfection, et la Sainte-Chapelle en 
est restee le type le plus admirable. Quiconque s'est 
occupe de paleographie sait que les cbartes de cette 
epoque se distinguentparla beaute de la calligraphic. 
Ainsi tout se reunit pour donner au regne de Saint- 
Louis un caractere de grandeur et de superiorite mo- 
rale qu'ont admire tous les historians modernes, sans 
distinction de parti (1). Tous ont proclame 1'accord 
merveilleux de la piete la plus scrupuleuse et de la 
politique la plus habile; jamais la conciliation pro- 
fonde et intime de 1'utile et du juste n'a paru plus 
manifeste que sous ce regrie. Est-il necessaire de 
rappeler les asiles ouverts par Saint-Louis a la vieil- 
lesse et a la maladie, rachevement de 1'Hotel-Dieu et 
la fondation de I'hopital des Quinze-Vingts, oil de- 
meuraient, dit Guillaume de Nangis, plus de trois 
cent cinquante aveugles ? 

Malheureusement Saint-Louis ne s'eleva pas tou- 



(1) Voy. Guizot, Cours (Chistoirc dc la civilisation en France. 
Michelet, Hisloire dc France, t. II. Mignet et Beugnot , 
Mcinoircs stir les Institutions de Saint-Louis. Henri Martin, 
Histoire dc France, etc. 



? LEGISLATION RELIGIEUSE. 

jours au-dessus de son siecle, et on trouve dans ses 
lois des traces de la barbaric du moyen-age. Les ri- 
gueurs contre les beretiques,la persecution des Juifs, 
la cruante des ordonnances contre les blasphema- 
teurs (1), sont une triste preuve de Timperfection de 
toutes les oeuvres humaines. Cependant la piete de 
Saint-Louis etait eclairee; il sut resister au clerge, 
quand les pretentious de cet ordre lui parurent exor- 
bitantes. Joinville (2) raconte qu'un jour tous les pre- 
lats se trouverent a Paris pour parler au roi. Quand 
il le sut, il se rendit au palais pour la les ou'ir de ce 
qu'il vouloient dire. Quand tous furent assembles, 
1'eveque d'Auxerre eommenca a dire au roi, par le 
conge et consentement de tous les autres prelats : 
Sire, sachez que tous ces prelats, qui sont ici en 
votre presence, me font dire que vous laissez per- 
dre toute la chretiente et qu'elle se perd entre vos 
mains. Adonc le bon roi se signa de la croix 
et dit : Eveque, or me dites comment il se fait et 
par quelle raison. Sire, fit 1'eveque, c'est 
pour ce qu'on ne tient plus compte des exeommu- 
nications. Car aujourd'hui un homme aimeroit 
mieux mourir tout excommunie que de se faire ab- 
soudre, et ne veut nul faire satifaction a TEglise. 
Les eveques, Sire, vous requierent tous a une voix 
pour Dieu, et pour ceque ainsi le devez faire, qu'il 
vous plaise commande a tous vos baillis, prevots 
et autres administrateurs de justice que, ou il sera 



(1) OrdonnanccSy I, 53, 5/i, Go, G/i, 100, 105, etc. 

(2) fidiU retilol, p. 185-186. 



ABUS DBS EXCOMMUNICATIONS i 43 

trouve aucun en votre royauuie, qui aura etc un an 
continuellement excommunie, ils le contraignent a 
se faire absoudre par la prise de ses biens. Le 
saint homme repondit que tres-volontiers il le com- 
manderoit faire a ceux qu'on trouveroit etre injustes 
envers 1'liglise ou a leur prochain. L'eveque ditqu'il 
n'appartenoit pas aux officiers royaux de connoitre 
de leurs causes. Et a ce repondit le roi qu'il ne le fe- 
roit autrement. II disoit que ce seroit centre Dieu et 
centre raison qu'il fit contraindre a se faire absoudre 
ceux, a qui les clercs feroient tort, et qu'ilsne fussent 
ouis en leur bon droit. Et de ce leur donna I'exemple 
du comte de Bretagne, qui par sept ans avoit plaide 
contre les prelats de Bretagne tout excommunie, et 
fmalement ayoit si bien conduit et mene sa cause, 
que notre Saint-Pere le pape les avoit condamnes. Par 
quoi il disoit que, si, des la premiere annee, il eut 
voulu contraindre icelui comte de Bretagne a se faire 
absoudre, il eut convenu laisser aux prelats contre 
raison ce qu'ils demandoient outre son vouloir, et 
que en ce faisant il eut grandement mefait envers 
Dieu et envers le dit comte de Bretagne. Apres les- 
quelles cboses ouies par tons iceux prelats, il leur 
suffit de la bonne reponse du roi, et onques plus 
n'ai oui parler qu'il fut fait demande de telles 
choses. 

La saintete du roi le rendait plus hardi pour la 
repression des abus ecclesiastiques. Sa pragmatique 
sanction (1) eut pour but de mettre un terme a 

(1) Ordonnanccs, f, 97 ct 98, et XVI, 161. 



44 PRAGMATIQLE SANCTION (1268). 

quelques exactions dont profitait la cour de Rome, 
et de retablir 1'ancienne discipline pour la nomina- 
tion des eveques et des abbes; les chanoines et les 
moines recouvraient le droit d'election , dont la 
papaute avait voulu les priver. Les patrons, c'est-a- 
dire ceux qui avaient fonde ou dote les eglises et les 
monasleres, nommaient, suivant leurs anciens pri- 
vileges, les titulaires des benefices. Saint-Louis n'in- 
novait pas, il detruisait partout les mauvaises con- 
tumes, dans TEglise comme dans la societe civile. 
Sans ambition personnelle, sans passion egoiste, il 
obeissait a sa conscience et s'efforcait de realiser 
le bien. Respectant les droits acquis, sans en etre 
esclave, il laissa aux seigneurs feodaux tout ce que 
sa piete ferine et eclairee lui permettait d'accorder ; 
il en fut de meme dans les matieres spirituelles. Ja- 
mais il ne porta dans sa legislation ce ton absolu et 
ce despolisme hautain qui compromirent dans la 
suite les institutions de Philippe -le-Bel. 

Lorsqu'on considere , dans leur ensemble, les re- 
sultats de ce regne , on est frappe de leur impor- 
tance : un pouvoir central cree, reconnu et s'exer- 
g.ant dans toute la France a Taide de ministres 
dociles; les guerres feodales reprimees; la justice 
administree avec plus d'equite et subordonnee au 
pouvoir royal ; une monnaie unique substitute a la 
diversite des monnaies seigneuriales ; les mauvaises 
coutumes abolies; les communes reformees et sou- 
mises a 1'autorite monarcbiquo; les corporations in- 
dustrielles confirmees et amcJiorces; le commerce et 
1'agricullure llorissants ; les ecoles el le clergc prole- 



RESULTATS DL REGNE DE SAINT-LOUIS. 45 

ges; les arts atteignant leur plus haut periode pour 
le inoyen-age ; la religion honoree sans faiblesse ; les 
abus reprimes, et le clerge devenant national sous 
le roi le plus orthodoxe et le plus saint, voila une 
parlie des bienfaits du regne de Louis IX. 



CHAPITRE III. 



Sommaire. 

PHILIPPE HI (1270-1 285) ; reunions territoriales ; premier ano- 
blissement. PHILIPPE iv (1285-1314); puissance des le- 
gistes; reunions territoriales. Mesuresfiscales. Division 
de la cour du roi en trois conseils : parlement pour la jus- 
tice, chambre des comptes pour les finances, grand conseil 
pourles affaires politiques. Organisation du parlement : 
les ecclesiastiques en sont exclus; grand'chambre ; en- 
quetes ; requetes ; ministere public ; avocats ; notaires ; 
huissicrs, etc. Administration fmanciere : chambre des 
comptes; comptabilite fmanciere; hierarchic de fonction- 
naires pour la perception de 1'impot. Clercs du secret. 
La bourgeoisie soutient Philippe-le-Bel ; Etats-Generaux de 
1302, 1304, -I308ot 1314. Louis x (43 14-4 31 6) ; reaction 
contre I'administration monarchique; charte normande; af- 
franchissement des serfs du domaine royal; loi salique. 
PHILIPPE v (! 31 6-1 322, ; ordonnances sur le grand conseil ; 
le parlement etla chambre des comples. Surintendant des 
finances. Le domaine est declare inalienable. Compta- 
bilite del'armee; capitaines royaux etablis dans les villes. 
Droits d'aubaine , d'epave et de batardise declares droits 
royaux. CHARLES iv (1322-1328); rachat de droils feo- 
daux; supplice de Jourdain-de-1'Isle. 



Le fils et successeur de Saint-Louis, Philippe 111 
le Hardi, reunit au domaine de la couronne le comte 
de Toulouse, vacant par la mort de son oncle, 
Alphonse de Poitiers (1271). Le parlement rejeta les 
pretentioris de Charles d'Anjou qui dmnandait le 
partage du domaine d' Alphonse de Poitiers entre ses 



48 



PREMIER ANOBL1SSEMENT. 



agnats, et consacra par cette decision le principe du 
retour des apanages a la couronne (1). Le domaine 
royal touchait enfin aux Pyrenees, et ainsi se reali- 
sait la prophetic de Guillaume-le-Breton sur la 
royaute franchise. 

In Pyrceneo figes tentoria monte. 

Le manage d'un frere de Philippe 111, Robert de 
Clermont, avec 1'heritiere de la sirerie de Bourbon, 
lit passer ce fief dans une branche de la maison ca- 
petienne. Du regne de Philippe-le-Hardi date le 
premier anoblissement. Le roi anoblit un orfevre de 
Paris (2). Ce fait signale un changement important 
dans les priricipes. On avait jusqu'alors considere 
la noblesse eomme inherente a la propriete feo- 
dale. La royaute reconnue comme lot vivante, comme 
souverainete independante du fief, voulut eommuni- 
quer la noblesse ainsi que la puissance, et la com- 
muniqua, en effet, par un simple acte de sa volonte. 
Les jurisconsultes formulerent ce droit: a le roi co- 
gnoissance d'anoblir un homme, dit Bouteiller (3) . 

Sous Philippe I Vie Bel, successeur de Philippe III, 
l f administration monarchique recut une impulsion 
plus puissante. Le nouveau roi n'avait que dix- 
sept ans. C'est done moins a lui qu'aux legistes 
ses conseillers qu'il faut attribuer le vigoureux sys- 
teme de gouvernement qui etendit, exagera et par 

(1) Recueit des ancicnnes lois francaises, par Isambert, t. I, 
pag. 667. 

(2) Ibid., t. II, p. 6/i5. 

(3) Sommc rumle, liv. If, til. 1. 



PUISSANCE DES LEGISTES. 49 

suite compromit les institutions monarchiques. Le 
chancelier Pierre Flotte, son successeur Guillaume 
de Nogaret, le tresoner Enguerrand de Marigny, les 
jurisconsultes Guillaume de Plasian, Raoul de Pres- 
les, Pierre de Latilly, voila les hommes qui ont gou- 
verne sous le nom de Philippe-le-Bel et imprime a 
radministration un caractere de despotisme inflexi- 
ble. Philippe-le-Bel gouta les doctrines des legistes. 
II les entendit avec plaisir repeter que tout devait 
plier sous sa volonte souveraine et devant sa pleine 
puissance. Le resultat final de ce regne fut sans 
doute avantageux pour la France; cependant This- 
toire ne saurait absoudre la violence et 1'iniquite des 
moyens. 

A son avenement (1285), Pbilippe-le-Bel avait ap- 
porte a la couronne la Champagne et la Navarre; une 
confiscation lui soumit une partie des possessions an- 
glaises, et il garda 1'Aunis, la Saintonge, le Li- 
mousin (jadis restitues a Henri III par la conscience 
timoree de Saint-Louis), enfin le Perigord, la Mar- 
che et le Quercy ; il s'empara d'une partie de la 
Flaridre et du Lyonnais. Saint-Louis avait Hmile 
Tautorite des papes ; Philippe-le-Bel la confisqua a 
son profit. Apres avoir fait decreter de prise de 
corps le pape Boniface VIII, il traita avec Cle- 
ment V et tint la papaute captive dans Avignon. II 
s'en servit pour detruire 1'ordre des Templiers, et 
confisquer leurs richesses (1). Ainsi, il frnppa le 
moyen-age dans son chef spirituel et dans une de ses 

(1) Procs des Temptiers, publte par Michelet. 



SO MESURES FtSCALES. 

principales institutions, la chevalerie militaire. II 
proceda a cette oeuvre de destruction avec une impi- 
toyable durete. La torture brisa les corps, et arracha 
des aveux souvent dementis en presence du bucher. 
En meme temps, la necessite de solder des troupes 
et de payer cette hierarchic de fonctionnaires dont la 
royaute couvrait la France, firent adopter les mesu- 
res fiscales qui ont rendu Philippe-le-Bel si odieux. 
Les rois precedents s'etaient contentes de leurs 
revenus feodaux, de la tattle qu'ils levaient sur leurs 
vassaux roturiers, de la vente des chartes et privi- 
leges, du droit d'aubaine, des dpaves, des confisca- 
tions , des reliefs, du patronage sur les Juifs , des 
sommes payees par le clerge, de la regale, de la 
main-morte, du droit de depouille qui leur dormait le 
mobilier de chaque eveque a sa mort, du droit de gite 
dans les eglises episcopates, convents et autres gran- 
des villes (1 ) , etc. Ces revenus bien administres avaient 
suffi a Philippe-Auguste et a Saint-Louis. Seulement, 
dans les circonstances extraordinaires, les rois de- 
mandaient des aides (auxilia} a leurs vassaux, lors- 
qu'ils montaient sur letrone (droit de joy eux avene- 



(1) Je ne fais quMndiquer ces droits feodaux qui ne rentrent pas 
rigoureusement dans Phisloire de Tadministration monarchique. 
On trouvra dans la table analytique, a la fin du second volume, 
le sens des mots qui pourraient embarrasser. Voy. pour les details 
Brussel, Traite des fiefs ; Pasquier , Recherches; Baquet, Droits 
des francs-fiefs; Brial, preface du torn. XIV des Hist, de Fr. ; 
Pastoret, preface des torn. XV, XVIII et XIX des Ordonn. ; Lau- 
riere, Origine du droit d'amortissement ; Moreau de Beaumont, 
Memoirs sur les impositions ; M^e de Lezardiere, Theorie des 
anciennes tois de la France, nouvelle edition, torn. IV; Ducange, 
aux mots RELEVIUM, BENEFJCIUM, etc. 



CONFISCATIONS. &1 

ment], lorsqu'ils partaient pour la croisade, armaient 
leur fils chevalier, mariaient leur fille ou tombaient 
aux mains de 1'ennemi. Philippe-le-Bel ne se con- 
tenta pas de ces droits feodaux ; a peine monte sur 
le trone , il confisqua les biens des Juifs et des 
banquiers qu'on designait sous le nom de Lom- 
bards (1). 

C'etait frapper le commerce qu'alimentait 1'argent 
des .luifs et des banquiers italiens. Aussi Philippe-le- 
Bel les rappela-t-il bientot : mais il proscrivit de 
nouveau les Juifs, en 1306, et s'empara de leurs ri- 
chesses (2). L'alteration des monnaies (3), la confis- 
cation de la vaisselle d'or et d'argent de ceux qui 
n'avaient pas 6,000 liv. de biens (4) (au moins 
120, 000 fr.de nos jours), les prescriptions minu- 
tieuses des lois somptuaires (5) qui n'etaient que des 
confiscations deguisees, la speculation fiscale sur 1'af- 
franchissement des serfs du Languedoc (6), ehfm la 
proscription et la spoliation des Templiers, ne fourni- 
rent a cet avide gouvernement que des ressources pre- 
caires et bientot epuisees. Philippe-le-Bel eut prefere 
1'organisation reguliere et permanente de 1'impot, 
premiere condition d'une administration solide- 
ment constituee.il avait deja taxe le clerge,et cette 
atteinte portee aux privileges ecclesiastiques avail 
ete I'occasion de sa premiere querelle avec Boni- 

(1) G. Villani, liv. VII, ch. 146. 

(2) Ordonn., I, Zi43. 

(3) Ibid., 325, 548, etc., et XII, pag. 330. 
(U) Ibid., I, 324. 

(5) Ibid., 542. 

(6) Rec, de anc, lois fran?., II, 709, 



52 MOUVEAUX IMPOTS. 

face VIII (1). II soumit a 1'impot les terres nobles ; il 
n'exemptait des taxes que les proprietes des no- 
bles qui servaient en personne (2). Mais c'etait sur- 
tout dans les villes que le commerce avait accumule 
les richesses mobilieres; c'etait la que Philippe-le- 
Bel pouvait asseoir solidement son systeme d'impots. 
II voulait soumettre toutes les proprietes a ime taxe 
de la valeur du centieme des biens fonds (3),puis du 
cinquantieme (4). Mais depuis longtemps, les bour- 
geois avaient achete ['exemption de tout impot; c'etait 
une des premieres conditions des cbartes commu- 
nales. De la les revoltes de Rouen (5), de Paris (6), 
d'Orleans (7), qui ne servirent qu'a provoquer de 
nouvelles rigueurs. Ces impots, quelque onereux 
qu'ils fussent, ne suffisant pas a 1'entretien des ar- 
mies et aux besoins d'une administration qui se 
constituait, Philippe en crea de nouveaux : il taxa 
les denrees, inventa 1'odieux impot de la gabelle (8), 
leva une aide de six deniers par livre sur la vente des 
denrees (9), et il eut 1'adresse de faire confirmer cet 
impot par les Etats de 1314, ou plutot par la decla- 

(1) Voyez. la Bulle Glerids laicos, ap. Dupuy, Diflerend, etc., 
p. 17-19. 

(2) Ordonn., XII, 333. 

(3) Pasquier, Recherche* , liv. If, c. 7. 
(k) Ordonn., XII, 333-33Zi. 

(5) Guill. de Nang.,ann. 1292. 

(6) Contin. de Nangis, ann. 1306. 

(7) Pasquier, Rech. 1. cit. 

(8) Supprim^e a la mort de Philippe-le-Bel,la gabelle fut re'tablie 
a la mort de Philippe de Valois. Voy. Dueange, v n Gabcllu ; Bailly, 
Hist. fin. de la France; Pastoret, preface, du t. XVI des Ordon- 
nances. 

(9) Pasquier, Reciter ches, 1. c. 



CONSEIL fcTROIT OU GRAM). 53 

ration du financier Etienne Barbet qui parla au nom 
de la bourgeoisie, pendant que leclergeet la noblesse 
gardaient le silence (1). Enfin I'impot des douanes, 
appele haul-passage ou traite foraine, qui prelevait 
un droit de sept deniers pour livre sur le commerce 
exterieur, completa le systeme financier de Philippe- 
le-Bel (2). 

Les abus et les violences que nous venons de si- 
gnaler, ne doivent pas faire oublier les grandes me- 
sures administratives du regne de Philippe-le-Bel. 
Une des plus fecondes fut la division des pouvoirs. 
La cour du Roi ne pouvait plus suffire a la variete 
de ses fonctions, a une administration judiciaire, 
financiere et meme politique qui embrassait la plus 
grande partiede la France. Philippe-le-Bel la subdi- 
visa en trois conseils, dont 1'organisation ne fut 
qu'ebauchee sous ce regne, mais se completa aux xrv* 
et xv e siecles. C'etaient le grand conseil ou conseil 
etroit, le parlement et la chambre des comptes. Le 
premier compose surtout des jurisconsultes conseil- 
lers du Roi s'occupait des lois et des questions poli- 
tiques (3). Le parlement, consacre exclusivement a 
1'administration de la justice, resida a Paris (4) ; mais 

(1) Rathery, Hist, des tats-Generaux, 61-62. 

(2) Mignet, Formation territoriale et politique de la France , 
pag. 181. 

(3) Ce conseil n'est pas mention^ d'une maniere spe"ciale dans 
les ordonnances de Philippe-le-Bel ; mais ilest cite sous lenom de 
grand conseil, dans une ordonnance de Philippe-le-Long, du 18 
juillet 1318; Recueil des Ordonn., I, 657. 

(^i) La constitution du parlement fut regularisee par les ordon- 
nances de 1291 et de 1302; voy. Rec. des Ordonn,,{, I, p. 320 
et 354, et t. XII, p. 353. 

i. 5 



O* ORGANISATION DU PARLEMENT. 

pendant longtemps il ne fut que temporaire, et se 
borna aux deux sessions de Paques et de la Tous- 
saint. Pliilippe-le-Bel avait interdit aux ecclesiasti- 
ques 1'exercice des fonctions judiciaires par une or- 
donnance de 1287 (1); son fils, Philippe-le-Long, 
exclut les prelats du parlement, afin de les lais- 
ser tout entiersa leurs devoirs spirituels (2). Les 
barons continuerent de sieger au parlement, mais ef- 
faces de plus en plus par les legistes qui possedaient 
seuls la science compliquee du droit remain et cou- 
tumier. Ce grand corps, qui centralisait 1'administra- 
lion de la justice et etendait son ressort a la France 
mitiere, se composa, des cette epoque, de trois cbam- 
bres appelees enquetes, requetes et grand'cham- 
bre. Des jours speciaux furent assignes pour les 
appels de cbaque bailliage; des commissaires tires 
du parlement et delegues par le roi allerent tenir 
1'Echiquier de Normandie et les Grands-Jours de 
Troyes ; enfm la chambre du Languedoc ou de droit 
ccrit siegea a Paris, parce que les provinces mcri- 
dionales avaient refuse de sesoumettre aux conditions 
destitution du parlement de Toulouse (3). Cette or- 
ganisation judiciaire entraina restitution du minis- 
tere public, et couvrit la France de gens de loi, ta- 

(1) Ordonn., t. I, p. 316. Cependant on voit dans desordonnan- 
ces ulte'rieures de Philippe-le-Bel, que des pre"lats siegeaient an 
parlement. 

(2) Ordonn., I, 702 (3 decembre 1319). 

(3) Le parlement de Toulouse ne fut definivement institue" que 
sous Charles VII. Pour toutes les juridictions qui dependaienl tin 
parlement de Paris, voyez Tordonn. du 23 mars 1302 ; Eec. des 
Ordonn., t. I, p. 35/i. Voy. anssi, dans le meme recueil, t. XII, 
p. 353, art. 33 et 34. 



CIIAMBRE DES COMPTES. 55 

hellions, avocats, sergents ou huissiers (1). Le Tiers- 
Etat trouva dans la creation de ees charges un moyen 
de s'enrichir et de s'elever. II passa de la roture du 
commerce a la nohlesse derohe; il profita de 1'orgueil 
etde la paresse des seigneurs qui abandonnerent pen 
a peu les fonctions judiciaires. 

La chambre des comptes fut un nouveau demem- 
hrement de la cour du Roi (2). Elle centralisa Tad- 
ministration des finances, comme le parlement cen- 
tralisait I'administration de la justice. Les senechaux 
et baillis etaient tenus de venir rendre compte de 
leur gestion fmanciere devant le maitre de cette cour, 
a des epoques determinees. Un reglement, public par 
Ducange (3), donne deja 1'idee d'une administration 
fmanciere organisee. C'est 1'ordonnance comment 
les baillis de France et de Normandie et les sene- 
chaux et commissaires par le royaume doivent ve- 
nir compter le lendemain des octaves de Paques 
et de la Saint-Martin, chacun deux jours, 1'un 
apres 1'autre. Le reglement fixe ensuite les jours 
pour les cinq baillis de Rouen, Caen, Caux, Cotentin 
et Gisors; les baillis du duche de France, de Paris, 
Senlis, Vermandois, Amiens, Sens, Orleans, Bour- 



(1) Qrdonn. du 23 mars 1302, art. 20, 28-34, 36-37; voy. 
encore Rec.desOrdonn., t. T, p. 416, et t. XII, p. 353 et suiv. 

(2) II est de"j question de la chambre des comptes dans une or- 
donnance du 20 avril 1309 (Rcc. des Ordonn,, t. I, p. 460). kes 
registres de la chambre des comptes de"signes sous le nom de Me- 
moriaux, commencent vers cette epoque. La perte de ces regis- 
tres causee par 1'incendie de 1738 a prive Thistoire de precieux 
documents. Cependant on en trouve de nombreux extraits et par- 
fois meme des copies textuelles. 

(3) Ducange, V" lUiu.m, 



56 ADMINISTRATION FINANCltRE. 

ges et Tours viennent apres eux ; les senechaux 
de Poitou, Saintonge, Angoumois, Auvergne, comte 
de Toulouse, Rouergue, Carcassonne, Beaucaire, Pe- 
rigord, Quercy, Lyonnais et Macon comparaissaient 
de la Saint-Jean a la mi-aout ; les baillis de la Cham- 
pagne et de la Flandre francaise (comprenant Douai, 
Lille et Valenciennes), de la mi-aout a la fin de sep- 
tembre ; et, a la fin de 1'annee, ceux du Nivernais et 
de la Navarre (1). La comptabilite n'etait pas seule- 
ment soumise a une division geographique. Le meme 
reglement stipulait qu'apres Taudition des comptes 
ordinaires, on s'occuperait des depenses de la maison 
du Roi et de la Reine, du domaine, des garni- 
sons , etc. (2). La surveillance exercee sur tou- 
tes les parties de ['administration financiere eut 
d'heureux resultats pour le tresor royal. Philippe- 
le-Bel contribua encore a I'augmenter en ordonnant 
d'affermer, aux encheres publiques, les offices de 
prevots et vicomtes, les peages, sceaux et ecritures 
authentiques. II prescrivit Fexploitation la plus avan- 
tageuse du domaine royal, et la mise en adjudica- 
tion des travaux publics (3). 

La juridiction financiere, centralisee par la cham- 
bre des comptes, resta distincte de ('administration 
des finances. Celle-ci eut pour chef le tresorier 
general, Enguerrand de Marigny, assiste du clerc 
du trtsor , qui enregistrait les recettes et les de"- 

(1) Ce rfcglement est ant^rienr ^ 1'ann^.e 1328, poque ou la Na- 
varre t'ut separee du domaine de la couronne. 

(2) Ducange, v BAILLIVI. 

(3) Ordonn., t. I, p. AGO et suiv. 



CLKRC.S 1)1 SECRET. 57 

penses. Dans les provinces, la division ties pouvoirs 
sY'tablit lentement. Les baillis cumulerent encore 
pendant longtemps le fonctions administratives, 
financieres, judiciaires et militaires. Cependant, on 
voit deja a cote d'eux des trdsoriers ou receveurs spc- 
ciaux du domaine, des collecteurs des gabelles, des 
inaitres des eaux et forets, et des agents forestiers 
appeles gruyers et verdiers (1 ) . 

La tendance vers un ordre meilleur est ici mani- 
feste. II en fiit de meine dans toutes les branches de 
1'administration. Philippe-le-Bel choisit parmi les 
secretaires royaux trois clercs du secret qui devaient 
tenir note des deliberations du conseil. C'est 1'origine 
des secretaires d'Etat, qui ne sortiront de cette hum- 
ble position qu'au xvi e siecle. 

Enfin, Philippe-le-Bel confirma et completa les 
mesures de Saint-Louis pour la paix publique; il re- 
nouvela plusieurs fois 1'interdiction des guerres pri- 
vees (2) , enleva aux seigneurs le droit de battre mon- 
naie (3), prescrivit a ses baillis, senechaux, prevots 
et vicomtes une bonne et prompte justice, les em- 
pecha de prendre racine dans le pays qu'ils admi- 
nistraient en defendant de les choisir parmi les ha- 
bitants , natifs du pays, et, en leur interdisant, 
comme 1'avait deja fait Saint-Louis, les acquisi- 
tions territoriales et meme les manages pour eux 
et leurs enfants dans 1'etendue de leur ressort (4). 

(1) Voy. surtout I'ordonn. de Pilippe-le-Bel de 1291, t. I, p. 230 
des Ordonn., et cellede Phil. V, Ibid., p. 656, 683, 685. 

(2) Ordonn., t. I, p. 328, 390 et 35. 

(3) Ibid., p. 518. 

(4) Ducange, v BAILLIVI. Ordonn., 1. 1, p. 354, 336, 399. 



(38 LA BOURGEOISIE SOUTIENT PH1L1PE-LE-BEL. 

Quant aux prevotes, elles resterent venales; inais 
les orclonnances recommanderent de ne les conferer 
qu'a des homines probes et loyaux (1). 

La superiorite de 1'adininistralion de Philippe-le- 
Bel explique le concours que lui preta la haute bour- 
geoisie, malgre la durete tyrannique de son gouver- 
nement. Ce fut le Tiers-Elat qui, en 1302, lorsque 
le roi 1'appela pour la premiere fois a prendre part 
aux affaires publiques, le supplia de garder la sou- 
veraine franchise de son royaume. Ce fut encore lui 
qui, en 1308, se prononra energiquement contre les 
Templiers et fit entendre une requete menac,ante 
contre le clerge (2) ; lui qui vota, en 1314, les aides 
demandees par le Roi (3). Lorsque la noblesse, ir- 
rilee de la perte de ses privileges, se revolta dans 
les dernieres annees du regne de Philippe-lc-Bel , ce 
fut par la plume de quelquelegiste plebeienque Phi- 
lippe lui repondit : Cette gent denaturee qui s'e- 
leve contre son chef et lui fait la guerre sans le 
prevenir, pour ramener, dit-elle, la bonne coutumc, 
pretend etre noble, mais telle gent qui vilamement 
agit a bon droit vilaine est nommee ; leurs devan- 
ciers avaient tout fait pour I'advancement de noire 
couronne, eux ne songent qu'a la detruire. Le roi 
ne leur denie pas justice, rnais ne songe qu'a leur 
exposer ses raisons ; n'ont-ils pas 1'acces libre au- 
pres de lui et 1'entree de son parlement? Us pou- 
vaient lui exposer leurs plainles ; il les aurait ecou- 

(1) Ordonn. dcs Rois dc France, t. I, p. 354, art. 53. 

(2) IMichelet, llisloirc dc France 111, 152-153. 

(3) Pasquier, llcctiercltes, liv. II, ch. 7. 



REACTION EN 4314. -W 

tes dcbonnairemcnt (1). Get appel a ropinion pu- 
blique ne put sauver les legistes* conseillers, i'oii- 
dateurs et ministres de 1'autorite" royale. Us furent 
soinnis a la destinee commune des grands revolu- 
tionnaires ; les plus audacieux perirent sous la 
reaction des interets qu'ils avaient blesses et des 
moeurs qu'ils avaient refoulees (2). 

Cette reaction eclata aussitot apres la mort de Phi- 
lippe-le-Bel. Le supplice d'Enguerrand de Marigny, 
1'emprisonnement de Pierre de Latilly, la fuite des 
autres conseillers du dernier roi, le retablissement 
des privileges feodaux et provinciaux (3) (ehartes en 
faveur des provinces, Normandie, Bourgogne, Cham- 
pagne, etc.), attesterent que Tadministration mo- 
narchique avait depasse les bornes et expiait ses vio- 
lences. La monnaie de Saint-Louis fut retablie, la 
torture abolie ou restreinte, la justice feodale, le duel 
judiciaire, le droit de guerre privee rendus aux sei- 
gneurs. Mais cette reaction, d'abord si violente, tut 
de courte duree. lle n'atteignit aucun des grands 
corps institues par Philippe-le-Bel. Depositaires de 
la puissance royale, etinstrumentsde I'administration 
inonarchique, ils i'etendirent et la perfectionnerent 
par des conquetes lentes, insensibles, mais d'autant 
plus sures et plus durables. Deja clans les derniers 



(1) Le Diet des allies, parGodefroi de Paris, publi6 par M. Pau- 
lin Paris, dans YAnnuaire de la Soci^te d'Histoire de France. 

(2) Aug. Thierry, Essai sur I'llisloire de, la formation et du 
progrcs du Tiers-Etat, p. 29. 

(3) Ordonn. des Rois de Fr.,l. I, p. 551,557, 561,567, 573, etc. 
Boulainvilliers, DC I'ancicn gouvcrnement de la France, t. II, 
p. 93, edit, de 1727. 



60 ORDONNANCES DE PH1L1PPE-LE-LONG. 

temps du regne de Louis X, la monarchic en etait 
revenue a la politique de Philippe-le-Bel. Quels que 
fussent les motifs secrets de 1'abolition du servage, 
le roi expliquait cette mesure par des considerations 
elevees : Scion le droit de nature, disait Louis X 
dans son ordonnance de 1315, chacun doit naitre 
franc. 

Mais ce fut principalement sous Philippe V le 
le Long, que Ton reconnut que la royaute n'avait re- 
nonce a aucune de ses conquetes. La loi salique, en 
excluant les fernmes de la couronne, prevint pour la 
France la domination des families etrangeres. De 
nombreuses ordonnances perfectionnerent les insti- 
tutions de Philippe-le-Bel. L'organisation du conseil 
d'Etat (conseil etroit ou grand conseil) fut regulari- 
see; 1'epoque de ses reunions fixee, ainsi que la ma- 
tiere de ses deliberations par plusieurs ordonnances 
de 1318 (1). D'autres ordonnances determinerent la 
composition du parlement (2) , la police des seances, 
1'ordre des procedures, les devoirs des avocats, huis- 
siers (3). 

L administration financiere fut 1'objet d'une at- 
tention toute speciale de la part de Philippe-le-Long. 
La surveillance de la chambre des comptes s'etendit 
a tous les officiers royaux qui, a un titre quelcon- 
que, avaient le maniement des deniers publics. Le 
chancelier et le grand-ecuyer furent soumis a son 



(1) Ordonn. du 18 juillet ei du 16 novembre 1318; dans le Rcc. 
des Ordonn. y 1. I, p. 656 et 669. 

(2) Ordonn. du 3 decembre 1319, Ibid., 1. 1, p. 702. 

(3) Ordonn. du 17 novembre 1318, Ibid. I, p. 674. 



ADMINISTAT10N FiNANClfeRE. 61 

controle, aussi bien que les baillis, senechaux ct re- 
ceveurs du domaine (1). 

Toutes les recettes devaient etre versees an tresor 
et enregistrees par le clerc du tresor, avec 1'indica- 
tion de la provenance, de la nature des inonnaies et 
le nom de celui qui transmettait les fonds (2). La 
quittance devait porter les memes indications. Les 
paiements ne pouvaient etre effectues par les treso- 
riers que sur un ordre ecrit du Roi ou du souverain 
e'tabli au-dessus des tresoriers (3). Ce ministre de- 
viendra un jour le surintendant des finances. II avait 
sous sa direction deux tresoriers semestriels et le 
clerc du trdsor. 

Le domaine royal fut declare inalienable, et des 
ordonnances annulerent toutes les donations qui Ta- 
vaient demembre (4). Des mesures minutieuses en 
assurerent la bonne administration (5). 

L'armee eut sa comptabilite particuliere, maissou- 
mise comme toutes les autres au controle de la cham- 
bre des comptes. Le grand-maitre des arbaletriers 
fut charge de dresser un etat des troupes placees 
vsous ses ordres : elles devaient recevoir leur solde du 
clerc des arbaletriers; les marecbaux faisaient le 
role de la cavalerie, qui etait payee par un tresorier 
special (G).Leroi plaga dans les villes fortifiees, a 
cote des baillis et des prevots, des capitaines charges 

(1) Ordonn. du 17 avril 1320 dans le Rec. des Ordonn., 1. 1, p.703. 
(2)I6zU,p. 658. 
(3) Ibid. 



(5) Ibid., p. 656 et 669. 

(6) Ordonn. du 18 juillet 1318, Ibid, 1, p. 661, 



RACHAT DE DROITS FfiODAUX. 

du commandement des troupes et du maintien de la 
tranqmllilepublique, selon les termes memesde 1'or- 
donnance (1). 

Ainsi, la double tendance de I'administration 1110- 
narchique, diviser les fonctions et les rattacher a un 
meme centre, cette tendance se manifeste etse pour- 
suit sous des regncs d'ailleurs obscurs, commc 
ceux de Philippe V et de Charles IV. On est dcjii 
loin de la reaction feodale, lorsque Philippe V en- 
leve aux seigneurs les droits ftaubainc, de main- 
morte, tftpave et de bdtardise (2) , et les declare droits 
royaux. Telle est la confiance de ce prince dans 
les legistes ses conseillers, qu'il les autorise a sur- 
veiller 1'exercice de sa puissance et a en corriger les 
abus. Les donations ne pourront etre faites qu'en 
conseil, et les lettres de grace accordees que 
sur la relation deceux de Detroit conseil (3). Ainsi la 
royaute se defiait des entrainements, et opposait a la 
faiblesse de 1'homnie 1'inflexible rigidite de la loi. 

Les legistes qui entouraient Philippe-le-Long 
avaient des pensees bieji plus vastes, et ils lui dic- 
terent des mesures qui n'ont jamais ete realisees sous 
1'ancienne monarchie. Le roi, dit Guillaume do 
Nangis a 1'annee 1321 (i),'ordonna qu'il n'y eut dans 
toute la France qu'une seule mesure pour le vin et 

(l)0/Y/<wtt.,t. I, p. 635. 

(2) ibid., p. 757. 

(3) Ibid., p. 670. 

(1) Incoepit rex ordinareutin toto regnosuononcsset nisi unica 
inensura vini et bladi et omnium vendibilum el emptibilinm ; pi'o- 
posuit etiam idem rex ut in tolo regno omnes moneUe ad unicain 
redigerentur. 



RESUMfi DE LA PREMIERE EPOQUE. 63 

le ble ainsi que pour toutes les denrees; il voulait 
aussi qu'il u'y eut qu'une seule moimaie. 

Charles IV, dernier des Capeliens directs, racheta 
de plusieurs grands feudataires les droits regaliens. 
Robert d'Artois lui vendit pour 6,000 livres tour- 
nois son droit de battre monnaie, et le comte de 
Clermont en Beauvoisis, due de Bourbon et pair du 
royaume, renonga au meme privilege moyennant une 
somme de 15,000 livres tournois (1). Enfm, le rang 
ne mettait plus a 1'abri des atteintes de la justice. 
Jourdan de 1'Isle en fit 1'epreuve. Ce neveu du pape 
Jean XII s'etait souille de crimes atroces plusieurs 
Ibis pardonnes. II osa tuer un huissier qui 1'avait 
cite a comparaitre devant le parlement de Paris. 
Condamne par cette cour, il fut traine a la queue 
d'un cheval et pendu (2). 

En resume, de 11 80 a 1 328, le pouvoir monarchi- 
que avait fait des progres considerables. Philippe- 
Auguste avait conquis un royaume; Saint-Louis lui 
avait donnedes lois; Philippe-le-Bel, des conseils de 
legistes, gardiens et promoteurs de 1'autorite mo- 
narchique. A un roi feodal, place a la tete d'une hie- 
rarchie de grands vassaux qui n'obeissaient qu'aux 

(1) Les comptes de 1'Echiquier deftormandieconstatent ces acquisi- 
tions dela royaute. Comine ces registres sont restes inedits, je citerai 
1'article relatif au comte de Beaumont-le-Roger. 11 est ainsi concu : 
Com. Bellimontis-Roger. , pro venditione et demissione juris quod 
habebat t'aciendi etcudendi monelas ubicumqueetin quibuscunque 
terris suis facta perpetuo pro se et hseredibus suis per litteras suas 
datas XXII april. MCGGXXII. Mscr. de la Biblioth. publiq. 
de Rouen, F. Leber, n 5870, t. I, f Zi2 recto. L'ordre de payer 
15,000 livres au comte de Clermont se trouve a la suite. 

(2) Continual, de Guill. de jNangis, a Tannee 1323. 



64 RESUME DE LA PREMIERE EPOQUE. 

lois consacrees par la tradition et conserities par les 
principally feudataires , avait succede un souveraiii 
dont la volonte dictait des lois absolues et les sous- 
crivait de la formule : De noire pleine puissance. 

Les anciennes pairies laiques avaient ete ou de- 
membrees ou absorbees. La Normandie, la Cham- 
pagne et le comte de Toulouse faisaient partie du 
domaine royal ; la royaute avait enleve a 1'Aquitaine 
le Poitou, 1'Aunis, la Saintonge et le Limousin ; a 
la Bourgogne, le comte de Macon; a la Flandre, 
Lille, Douai, Valenciennes et le territoire decesvilles. 
Pour remplacer les anciennes pairies, la royaute en 
crea de nouvelles. Philippe-le-Bel en donna 1'exeni- 
ple en erigeant en pairies la Bretagne, 1'Artois et 
1'Anjou (1297) ; ses successeurs etendirent la meme 
dignite au Bourbonnais, au comte d'Evreux, etc. 
Lesmaisonsapanagees, rameaux de la famille royale, 
couvraient la France et 1'habituaient a la domination 
des Capetiens ; FArtois, 1'Anjou, le Bourbonnais et 
le comte d'Evreux avaient ete donnes en apanages. 
Ces branches de la maison capetienne for me rent une 
transition entre la complete independance des an- 
ciennes principautes feodales et leur entiere reunion 
aux domaines de la couronne. Enfin, elles prepa- 
rerent aux Capetiens ces nombreux rejetons qui out 
perpetue leur domination pendant plus de huit sie- 
cles. 



CHAPITRE IV. 



Sommaire. 

PHILIPPE DE VALOIS (1328-1350). Mesures fiscales. 
Puissance de la chambre des comptes depositaire de 1'auto- 
rite monarchique en 1'absence du roi. Organisation du 
parlement; egalite entre les conseillers-juges et les conxpil- 
lers-rapporteurs ; commencement de la separation entre 
les fonctions judiciaireset militaires. Malheurs dela France 
devastee par la guerre et la peste. Reunions territoriales. 
Plaidoyer de Pierre de Cugnieres ( 1329} ; appels comme 
d'abus. 

JEAN (1350-1364). Mesures fiscales. Reformes tentees 
par les feats-Genera ux (1 355-1 357) . Origine des gene- 
raux des finances et des elm. Retour aux principes mo- 
narchiques; ordonnance de Compiegne (1358); prudence 
du dauphin Charles; reforme du parlement ; il esl considers 
des cette epoque comme le premier corps de 1'Etat. 



La longue et triste epoque qu'on designe dans 
I'liistoire sous le nom de guerre de cent ans (1339- 
1453), est surtout signalee par les fautes et le declin 
de 1'aristocratie et de la royaute. Philippe de Valois, 
et Jean son fils, entraines par une ardeur aveugle, 
voulurent relever la feodalite et la chevalerie. Mais 
ils n'en prirent que les pompes exterieures, les tour- 
nois et les fetes. La feodalite avait stipule des ga- 
ranties pour le vassal ; on n'en tint pas eonipte, La 



66 PHILIPPE DE VAL01S (1328-1350). 

chevalerie faisait un devoir de la loyaute ; 1'assassi- 
nat et la trahison furent trop souvent les armes des 
premiers Valois. La fiscalite etait une necessite de- 
puis Philippe-le-Bel ; les impots etaient temporaires, 
mal payes, insuffisants pour solder les nombreux 
agents de 1'administration monarchique. De la 1'alte- 
ration des monnaies, la spoliation des marchands, la 
confiscation des biens des financiers, mesures odieu- 
ses qui remplissent les regnes de Pbilippe de Valois 
et de lean. Des 1329, alteration des monnaies (1). 
L'annee suivante, trois nouvellesordonnances dans le 
meme but (2). Les baillis et les senechaux taxaient le 
prix des denrees, ainsi que le taux des salaires (3) ; 
les marchands, pour se soustraire a ce maximum, 
refuserent de porter leurs denrees aux inarches ; or- 
donnance pour les y contraindre (4). En meme 
temps que Philippe de Yalois ecrase le peuple et la 
bourgeoisie, qu'il etablit la gabelle a perpetuite (5), 
et qu'il arrache aux lhats de nouveaux impots (6), il 
dispense les debiteurs de payer leurs dettes (7) ; c'est 
sur les marchands et banquiers italiens (8), sur les 
financiers (9) qu'il s'efforce de rejeter 1'odieux de ces 

(1) Ordonn. des Rois de France, II, 27. 

(2) Ibid. [I. 45, 56, 57. Les ordonn. pour la falsificalion des 
monnaies sont perp6tuelles. Voy. pag. 178, 182, 25/i, 256, 263, 288 
;i 302, 30Zi, 318, etc. 

(3) Ibid., /i9, 50, 58. 
(il} Ibid., 189. 

(5) Ibid., 179, 253, 262. 

(6) Villani, liv. XII, ch. 85. 

(7) Reaieil des Ordonn. des Rois de France, II, 59. 

(8) Hist, du Languedoc, liv. XXXI, ch. 2Zj. 

(9) Supplice du Trosorie.r Philippe Remy (1328). En 13/i8, 



MESURES FISCALES. 6? 

mesures. Leur proscription lui paraissait un moyen 
facile de douner satisfaction au peuple et d'enrichir 
lo tresor : systeme funeste, qui decouragca le com- 
merce, irrita la bourgeoisie, et prepara les agitations 
et les malheurs des xiv e et xv e siecles. Le clerge aY>- 
tait pas menage. Le pape d' Avignon le livrait au roi, 
qui, de son cote, abandonnait au pape les annates, les 
graces expectatives, etc. ; en un mot, toutes les in- 
ventions de la fiscalite romaine abolies par Saint- 
Louis. Ainsi, dit un chroniqueur contemporain (1), 
parlant du clerge francais, Tun le tondait, et 1'aulre 
Pecorchait. La noblesse n'etait pas satisfaite des 
concessions royales; il lui eut fallu un retour com- 
plet aux privileges de la feodalite ; mais les conseils de 
legistes, qui heureusement entouraient le roi, Parre- 
taient dans cette marcbe retrograde vers le systeme 
anarchiquc des xi c et xn e siecles. On reconnait leur 
influence dans 1'ordonnance qui declare qu'au roi 
seul appartient le droit de battre monnaie (2), et 
dans plusieurs mesures relatives a la cbambre des 
comptes et au parlement. 

La premiere, investie de lajuridiction en matieres 
financieres, acquit naturellement une grande impor- 
tance sous ce regne. Ce fut a elle que Philippe de Va- 
lois, partant pour la guerre en 1339, laissa les pou- 
voirs les plus etendus, pouvoir d'accorder des graces, 

destitution en masse des tresoriers et receveurs des impdts (28 Jan- 
vier 13A8.) On a remarque que les six premiers surintendants peri- 
rent de mort violente. On peut ajouter Jacques Coeur, qui mourut 
en exil. 

(1) Continual, de Guill. de Nangis. 

(2) Eec. des Ordonn. des Rois de France, t. II, p. 254. 



68 PUISSANCE DE LA CHAMBRE DES COMPTES. 

d'autoriser les villes a s'imposer pour les depenses 
communales, de rappeler les bannis, d'anoblir les 
bourgeois, de legitimer les batards, de confirmer et 
renouveler tousles privileges accordespar la royaute. 
En un mot, il transmettait presque a la chambre des 
comptes la plenitude des droits regaliens (1). L'an- 
nee suivante, lememe prince accorda a cette chambre 
le droit d'alterer les monnaies. Et malheureusement, 
elle eri usa immediatement (2). 

Le parlement ne parait pas avoir eu a cette epo- 
que la meme importance que la cbambredes comp- 
tes. Cette inferiorite s'explique par deux causes : 
d'abord la composition du parlement, et ensuite son 
caractere temporaire. Les nobles y siegeaient encore 
en majorite, tandis que la connaissance difficile et 
minutieuse des matieres financieres les eloignait de 
la chambre des comptes. Le grand Bouteiller seul 



(1) Cette ordonnance qui ne se trouve pas dans la collection des 
Ordonnances des Rois de France, est conserved dans les Memo- 
riaux de la chambre des comptes; elle a e"t6 imprime'e par Pasquier 
dans ses Eeclierches de la France, liv. U, chap. 5. Elle fut en- 
registree au parlement le 7 juillet 1340. 

(2) Pasquier, 1. c., ne donne que Tordonnance royale. Voici le 
mandement de la chambre des comptes d'apres les extraits desMe'rrco- 
riaux: De paries gens des comptes du Roy, nostre Sire,aux mais- 
> tres des monnoyes d'icelluy Seigneur, salut : scavoir faisons que 
nous avons veu les lettres de mon diet seigneur Roy contenant la 
fourme qui s'ensuit : Philippes, etc. (Voyez 1'ordonnance titee, 
par Pasquier). Par la vertu desquelles lettres, nous vousmandons 
que tantost vous faciez faire les deniers d'argent, que le Roy faict 
ft present de sept sols de pois, de vin s. de pois, et aussi les dou- 
bles que Ton faict a present de xm s. vous faciez de xvi s. Donne 
en la chambre des comptes, a Paris le vi fevrier, Tan MCCCXL 
(13A1). Cette ordonnance de la chambre des comptes est une 
nouvelle preuve des alterations perpetuelles de la monnaie. 



niANf.KMKNT DANS LE PARLEMENT. 69 

etait par sa charge president cle ce tribunal (1); en- 
core ses fonctions etaient-elles plus honorifiques que 
reelles. D'ailleurs les sessions du parlement etaient 
toujours temporaires, tandis que la chambre des 
comptes siegeait toute 1'annee, comme le prouve le 
reglernent cite plus haut (2). Elle entendait les 
comptes des baillis et senechaux de Paques a 1'Epi- 
phanie, et ensuite ceux de 1'hotel du roi, du chan- 
celier, des receveurs du domaine, etc. (3). 

Cependant, si Ton en croitle president Henault (4), 
il s'accomplit a cette epoque un changement impor- 
tant dans le parlement. Jusqu'alors les conseillers 
jugeurs etaient distincts des conseillers rapporteurs. 
Les premiers, de noble naissance, rappelaient 1'an- 
cien parlement compose de barons; les seconds, 
plebeians eleves par la science, etaient charges d'e- 
clairer 1'ignorance des jugeurs et de leur expliquer 
les proces et les lois. Ce fut a cette epoque que les 
conseillers rapporteurs commencerent a sieger sur 
les hauts banes a cote des barons, et peu a peu les 
nobles, degoutes de fonctions qui revelaient leur in- 
capacite, s'eloignerent du parlement. 

Meme dans les tribunaux inferieurs, la separation 
des fonctions militaires et judiciaires, que cumu- 
laient depuis des siecles les baillis et senechaux, pn- 
raissait une necessite. Temoin une ordonnance de la 

(1) Voy. Le Canteur, dissertation sur la Chambre des cornp- 
tf>s. Paris, 1765. 

(2) Voyez page 55, le reglement cite d'apres Prcange, v BAL- 
LIVI. 

(3) Ibidem. 

(li) Henault, Abrege clironolofjiiine^}\i\. 1341. 

I- 



70 SEPARATION DES FONCT10NS. 

chambre des comptes en date du 30 aoiit 1355. Elle 
recommit que le bailli de Chaumont et de Vitry, 
Godemar du Fay, comment qu'il soit bon homme 
d'armes, n'a pas accoustume de tenir plaicts ni as- 
sises (1). En consequence, elle decide qu'il y a lieu 
de separer les fonctions rnilitaires et judiciaires et 
d'etablir deux baillis. En effet, Godemar du Fay ren- 
dit le sceau, signe de la justice. On voit deja poin- 
dre la distinction des baillis de robe et d'epee. 

Jo n'insisterai pas sur plusieurs ordonnances rela- 
tives aux appels, a 1'expedition des proces, a la com- 
position du parlement, a lavenalite des prevotes (2). 
Ellesne renfermentaucune disposition nouvelled'une 
veritable importance. Legouvernement s'occupa aussi 
des foires de Champagne (3) ; mais il manquait au 
commerce la premiere condition de prosperite ; il n'y 
avait aucune securite au milieu d'un royaume devaste 
par les guerres civiles et etrangeres. Les contrees 
memes qu'une longue paix avait enricbies sous Tau- 
torite vigilante des rois Saint-Louis et Philippe-le- 
Bel , etaient en proie a 1'ennemi. Froissart (i\ 
apres avoir montre 1'abondance et la richesse de la 
Normandie au commencement du xi\ e siecle, ajoute 
que, sous Philippe de Valois, elle fut toute volee et 
pillee. Le desastre de Crecy (1346), la prise de Calais 
(1347) et la peste noire (1348) mirent le comble aux 
calamites du regne de Philippe de Valois. L'acquisi- 

(1) Pasquier, Rechercties de la France, liy. Jl, ch. 5. 

(2) Rec. des Ordonn. cits Rois de France, IT, 210 et 303. 

(3) Ibidem., 200. 

(4) Froissart, edit, de 157A, vol. I, p. 133. 



APPELS COM MI< D'AIHS. II 

lion duDauphineetdu cornte deMontpellier furent de 
bien faibles compensations. N'oublions pas le celebre 
plaidoyer de Pierre de Cugnieres qui , dans une as- 
semblee solennelle, en presence de Philippe de Va- 
lois, attaqua la juridiction ecclesiastique defendue 
par le cardinal Bertrand (1). Ce fut, dit-on, a la suite 
de cette discussion que fut institue Pappel comme 
d'abus, qui s'opposa aux empietements du clerge sur 
la puissance temporelle. Ces appels, selon la defini- 
tion de Fleury, dans son Institution au droit eccle"- 
siastique, etaient des plaintes portees contre un juge 
ecclesiastique lorsqu'on pretendaU qu'il avail excede 
ses pouvoirs et entrepris contre la juridiction tempo- 
relle ou contre les libertes de 1'eglise gallicane. 
Les appels comme dabus etaient juges par les parle- 
ments. 



Sous le successeur de Philippe de Valois , Jean 
(1350-1364), 1'histoire ne signale que des fautes et 
des revers. L'institution de rordre de I'Etoile (1351; 
fut une nouvelle preuve de cette manie chevaleres- 
que qui contrastait d'une maniere choquante avec le 
supplice, je dirais presque Tassassinat du cornte 
d'Eu, connetable de France, et avec les mesures fisca- 
les dont le regne de Jean fut souille. De 1351 a 
1356, chaque annee fut marquee par des alterations 
de la monnaie. En 1351, dix-huit ordonnances 2i ; 



(t) Contin. de Guillaume de Nangis, a PannSe 1329. 

(2) Recueil de* Ordonn., II, .'3/io, 3^/i, 388, 389. 417, /,L>8, /|29, 

0, 431, 432, Wl, Vi7. /i/|8. W, /|G7. 



72 MESURES FISCALES (1350-1355). 

en 1352, seize (1) ; en 1352, treize (2) ; en 1354, 
onze (3); en 1355, dix-huit (4). 

La valeur clu marc d'argent varia de i livres a 18 
livres. Comme ces odieuses mesures ne suffisaient 
pas aux besoins du gouvernement , on y ajouta la 
banqueroute (5). Aussi les marchands italiens aban- 
donnerent-ils un royaume qui n'offrait plus aucune 
garantie pour le commerce (6). Les Etats-Generaux, 
jusqu'alors si dociles aux volontes du pouvoir, s'irri- 
terent de tantd'abus. II n'entre pas dans mon sujetde 
suivre la reaction democratique de 1355 a 1358, ce- 
pendant elle exerga une trop profonde influence sur 
radministration monarchique pour etre entierement 
passee sous silence (7). 

Les Etats, convoques en 1355, adopterent des re- 
solutions, auxquelles une ordonnance du 28 deeem- 
bre 1 355 donna force de loi (8) . 

Les impots devaient etre egalement repartis, sans 
distinction de nobles et de vilains; 1'assemblee exer- 
cait par ses delegues une surveillance active sur rad- 
ministration financiere; Tabus odieux du droit de 
pourvoierie , en vertu duquel les officiers royaux 
s'emparaient de tons les objets a leur convenance , 

(1) Ordonn., II, 467 et suiv. 

(2) Ibid., IT, 528,540 et suivantes. 

(3) Ibid., II, 549 et suivantes. 

(4) Ibid., in, p. 1, 4 et suiv. 

(5) Ibid., Ill, pag. 15. 

(6) Matt. Villani, liv. I, chap. 75. 

(7) On pourra consulter sur ce sujet les travaux des historiens 
modernes, et surtout la publication recente de M. Aug. Thierry 
sur I'Histoirc du Tiers-ktai. (voy. p. 35 et suiv.) 

(8) Recueit des Ordonn., Ill, 21 et suivantes. 



1355-1357). 73 

etait supprime; les Franc,ais ne devaient plus etre 
enleves a leurs juges naturels et trad ui Is devant des 
tribunaux extraordinaires. 

La royaute qui avait subi ces conditions ne tarda 
pas a les violer. On avait fixe la valeur du marc d'ar- 
gent a 4 livres 12 sous; des ordonnances la firent 
varier au gre des caprices et de 1'interet des minis- 
tres (1). Qu'on ajoute le desastre de Poitiers (1356) 
cause par 1'imprudence du roi et 1'indiscipline de 
1'armee feodale, la devastation de la France par I'en- 
nemi, 1'oppression du peuple paries seigneurs, qui, 
renvoyes sur parole, venaient extorquer leur rancon 
a des vassaux deja ruines , et Ton concevra 1'irrita- 
tion des Etats qu'il fallut convoquer de nouveau en 
1356et 1357. Diriges par des hommes energiques, 
par Etienne Marcel et Robert le Coq, les Etats s'em- 
parerent du gouvernement, firent une enquete sur la 
cause des malheurs publics et chasserent du conseil 
du roi vingt-deux membres. Le Dauphin , jeune 
prince de dix-huit ans, qui avait fui des premiers a 
la journee de Poitiers, fut oblige de sanctionner tou- 
tes les decisions de 1'assemblee. L'ordonnance du 3 
mars 1357 en fut le resultat (2). Elle descend a tons 
les details de 1'administration, reforme le parlement, 
la cour des comptes, le grand conseil; mais il n'esl 
jamais question de les abolir, tant la necessite des 
institutions monarcbiques etait generalement recon- 
nue! Le parlement, accuse d'avoir dtlaisst et mis en 

(1) Reciieil ties Ordonn., t. Ill, p. i>A, 95, 9(3. 

(2) Ibid., t. HI, p. 12/1-145. 



74 GEN&llALX DES FINANCES; 

arriere beaucoup de proces, devra a I'aveiiir se reu- 
nir an soleil levant (1); meme prescription pour la 
chambre des comptes (2) et le grand conseil (3). L'or- 
donnance exige la suppression de la venalite des pre- 
votes et des vicomtes, c'est-a-dire Implication a ees 
charges du principe pose pour les bailliages et sene- 
cbaussees; elle interdit le cumul des charges et les 
variations du numeraire. On ne fabriquera qu'une 
bonne monnaie dont Fetalon restera entre les mains 
du prevot des marchands de Paris. Les subsides on 
aides votees par 1'assemblee seront percues par ses 
delegues. Des commissaires generaux qui furent ap- 
peles simplement gendraux des finances , feront la 
repartition de Timpot dans chaque localite (i). La se 
trouve le germe d'une institution que la royaute rat- 
tacha plus tard a la hierarchie administrative. Les 
gene'raux des aides devinrent line institution central e 
qui se subdivisa dans la suite. Les uns, designes sous 
le nom de generaux de justice, formerent la cour des 
aides ; les autres , appeles gene'raux pour le fait des 
aides , furent charges de la repartition des impots 
dans toute la France , constituerent plus tard les 
bureaux des finances, et eurent au-dessous d'eux les 
elus 9 qui devinrent, sous le regne de Charles V, des 
Ibnctionnaires royaux. Ainsi radministration monar- 
chique fut assez sage pour profiter des reformes po- 
pulaires. Nous remarquerons en general que 1'initia- 

(1) Ordonnances, Ibid., art. 7. 

(2) Ibid., art. 13. 

(3) Ibid., art. 42 et 43. 
4) Ibid., art. 2. 



ORDONNANCE DE COMIMEGNE (1358). 75 

live pour beaucoup de reformes importantes vint du 
tiers-etat, mais qu'il les compromit par la violence et 
1'esprit systematique. La royaute plus prudente silt 
profiler des idees desreformateurs, en les appliquant 
avec mesure et maturite. 

Des 1358, le tiers-etat, irrite par des resistances et 
entraine de violences en violences , perdit sa cause 
et prouva qu'il n'etait pas encore murpour la liberte. 
Des fautes, des crimes meme souillerent cette pre- 
miere tentative de revolution populaire. Les chefs qui 
1'avaient dirigee furent victimes d'une de ces reac- 
tions que provoque toujours la violence des partis. 
L'opinion publique qui s'etait eloignee du principe 
monarchique s'y rattacha plus fortement qu'aupara- 
vant. Effrayee par les exces du peuple , qui s'etait 
souleve dans les campagnes (Jacquerie) , reconnais- 
sant 1'impossibilite du gouvernement du tiers-etat qui 
n'avait aboutiqu'a la tyrannic de la commune de Paris, 
la majorite de la nation se rallia au Dauphin, prince 
prudent et modere qui sut mettre a profit les lecons 
de 1' experieftcp. II fit de lui-meme unc partie des re- 
formes qu'avaient voulu lui imposer les Etats, et par 
son ordonnance de Compiegne (14 mai 1358) (1), il 
^engagea a ne plus alterer les monnaies et a sou- 
mettre 1'administration financiere au controle des 
Etats (2). On s'etait plaint de la lenteur du parlement 
qui laissait s'accumuler les proces , le Dauphin or- 
donna que, pendant I'intervalle des sessions, qui n'a- 



(1) Ordonnances, III, 221-232. 
(2)/6id,art. 1, 4, 17 et 27. 



76 PROGRfcS 1)1 PARLEMENT. 

vaient lieu que deux ibis par an, les presidents expe- 
diassent les affaires les plus urgentes (1). G'etait 
preparer la permanence du parlement. Cette assem- 
blee de legistes est d'ailleurs designee dans 1'ordon- 
nance du roi par les qualifications les plus honorables, 
comme la justice capitale et souveraine de tout le 
royaume de France representant, sans moyen, la 
personne du roi (2). Ce retour a des principes 
d'ordre et de justice etait sans doute d'une haute im- 
portance. Mais ce n'est pas au milieu des troubles de 
la guerre civile et etrangere que se fonde une admi- 
nistration reguliere, et le Dauphin dut avant tout ci- 
catriser les plaies de la France, mettre un terme a 
1'anarchie , eloigner on detruire les grandes com- 
pagnies, enfm expulser les Anglais du royaume. 
Cette oeuvre de regeneration ne tut definitivenient 
aecornplie qu'apres la mort de Jean et 1'avenement de 
Charles V au trone. Elle remplit surf out la premiere 
partie du regne de ce dernier prince (1364 1372). 
La seconde (1372-1380) fut marquee par de notables 
progres de 1' administration monarchique. 

(1) Henault, Abrcge chronol., ann. 1359. 

(2) Les Clironiques de Saint-Deny Syibgne de Jean-le-Bon, eclil. 
Paulin Paris, in-f p, 15Zi7, parlent aussi du parlement comme du 
corps le plus eleve" en dignite. Les gens du parlement, dit 1'auleur 
anonyme, representent la pei'sonne du Hoy, au fait de la justice, qui 
est le principal membre de la Couronne, par lequel il regne et a sa 
Seigneurie. 



CHAP1TRE III. 



Sommaire. 

CHARLES V (1364-1380); etat deplorable de la France a 1'ave- 
nement de Charles V; depopulation. Charles V lermine 
les guerres civiles et eloigne les grandes compagnies. As- 
semblee de 1369; votes de subsides (taille, aides, fouages) ; 
arinee permanente organisee par I'ordonnance deVincen- 
nes (1374) ; impot permanent. Reforme de radministra- 
lion financiere ; impots affermes ; les 4lus deviennent magis- 
trals royaux; iixite des monnaies; reforme de la chambre 
des comptes. Permanence du parlement. Prosperite 
du commerce ; progres de la marine ; projet de canal pour 
joindre la Seine a la Loire. Monuments construits par 
Charles V. Protection accordeeaux lettres. Separation 
des puissances temporelle et spirituelle ; songe du vergier. 
Majorite des rois fixee a quatorze ans. Abolition des 
fouages par Charles V mourant (1380). 

CHARLES VI (1 380-1 422) ; caractere general de ce regne ; mal- 
heurs et anarchic. Mesures administratives : Election 
des membres du parlement par ce corps ; chambre des va- 
cations. Reformes tentees par le parti democratique; or- 
donnance cabochienne (1413); elle n'est pas execulee. 
La France en proie aux guerres civiles et etrangeres (1 41 3- 



Charles V trouva la France dans une situation de- 
plorable : deux guerres civiles en Normandie et en 
Bretagne, les debris des armees mercenaires exer- 
gant d'horribles ravages, les Anglais maitres du pays 
de la Loire aux Pyrenees, les campagnes desertes, 
les villes en proie aux fleaux de la famine et de 



78 ETAT DEPLORABLE BE LA FRANCE EN 1364. 

la peste nes de la guerre et de 1'accuniulation des po- 
pulations, Paris meme meconnaissable aux yeux de 
1'etranger qui 1'avait vu quelques annees aupara- 
vant (1); telle etait la situation de la France en 1364. 
Charles V se vit contraint de diminuer les impots en 
proportion de I'extinction des feux. Les ordonnan- 
ces prouvent que la province duLanguedoc, une 
de celles que la guerre avait le moins cruellement 
devastees, avait perdu plus de la moitie de sa po- 
pulation (2). 

Charles termina d'abord les guerres civiles. Du- 
guesclin, le bras et Tepee du roi, triompha a Coche- 
rel et pour etrennes de sa joyeuse royaute annonc,a 
a Charles V, la fin de la guerre de Normandie. En 
Bretagne, la mort de Charles de Blois et la paix de 
Guerande (1365) terminerent aussi les hostilites. 
Kestaient les grandes compagnies qui consideraient 
la France comine leur chambre , selon 1'expres- 
sion de Froissart. Le sage roi les eloigna et les en- 
voya, partie en Allemagne^ partie en Espagne. 
D'ailleurs, il mit le pays en etat de resister aux ban- 
des armees (3), et bientot la France fut delivree de 
co fleau. 

(1) Vix aliquid omnium recognovi, opulentissimum in cinercs 
versum regnum videns, et nullam pene domum stantem nisi ur- 
bium aut arcium mcenibus cincta esset... Ubi est ilia Pariseos, qua? 
magna baud dubie res fuit? Ubi scholastiscorum agmina? Ubi stu- 
dii fervor? Ubi civium divitia3? Ibi nunc audilur bellantium fra- 
gor, vixque ipsis in urbibus tuti sunt. Nusquam tarn nulla securi- 
tas. Lettres dc Pdtrarque, liv. X, 2 we lettre. 

(2) Recueil des Ordonnances des Rois de France, torn. IV, p. 
486. 

(3) Ordonn., torn. V, p. 1A, 13 juillet 1367. 



ASSEMBLED 1)E 1369. 79 

Ces inesures cxecutees avec sagesse et fennete 
avaient concilie au roi I'opinion publique. Elle se 
manifesta dans Fassemble'e de 1369. Ce n'etaient 
point les Ihats-Generaux, dont Charles V redoutait 
les orageux souvenirs, mais une assernblee de no- 
tables composee de grands, de prelats, de membres 
duparlement etde la bourgeoisie. Leroi parutvouloir 
se mettre sous leur tutelle, eomme plus tard Hen- 
ri IV a I'asssemblee des notables de Rouen. S'ils 
voyaient, disait Charles V, qu'il eut fait chose 
qu'il ne devait, qu'ils le dissent et il le corrige- 
rait (1). 

L'assemblee lui prouva sa confiance en lui accor- 
dant douze deniers pour livre sur le prix des den- 
rees, la gabelle du sel et un droit de quatre livres 
par feu dans chaque ville fermee, et d'une livre et 
demie en plat pays , le fort portant le faible ; on 
ajouta a ces subsides une aide considerable sur les 
vins (2) . Charles repondit a la confiance de I'assemblee 
par des services signales; il enleva aux Anglais 
toutes leurs possessions en France , a F exception 
de Calais , Bordeaux et Bayonne. Foissart a par- 
faitement caracterise la politique exterieure de ce 
prince, qui, tout coi en ses chambres et deduits 
reconqueroit ce que ses predecesseurs avoient per- 
du sur le champ de bataille , la tete arm^e et 
Tepee au poing (3). 



(1) Grandes cfironiques de Saint-Dcmjs, regne de Charles V, 
chap. XIX, edit Paulin Paris, in-folio, pag. 1576. 

(2) Ibid., pag. 1606-1607. 

(3) Froissart, liv. II, chap. 45. 



80 ARMEE PERMANENTE (1374). 

Charles V dut une partie de ses succes a 1'orga- 
nisation de son armee. L'ordonnance de Vincennes 
(1 3 Janvier 1 373-1 374) etablit une armee permanente 
et la soumit a une discipline reguliere (1). La no- 
mination des capitaines par le roi et le paiement des 
troupes par les tresoriers royaux rattachaient la force 
militaire au gouvernement central. La defense de 
laisser sej owner les troupes dans le pays etait une 
mesure utile pour le preserver des ravages aux- 
quels il avait ete si longtemps expose. Malheureu- 
sement 1'ordonnance de Yincennes ne fut execu- 
tee que sous le regne de Charles V, et aussitot 
apres sa mort on en revint au systeme des bandes 
mercenaires qui avaient desole la France. 

Une armee permanente exigeait un impot per- 
manent; le fouage ou impot foncier fut fixe a six 
livres par feu dans les villes fermees, et a deux li- 
vres pour le plat pays (2). Les aides sur les vins et 
les boissons furent taxees au treizieme du prix, et 
sur toutes les autres denrees a douze deniers par 
livre. Enfin la gabelle au cinquieme du prix du sel. 
Pour etablir cet impot regulier et permanent, Char- 
les ne dernanda pas le consentement des Etats. II 
se contenta de 1'assentiment d'une nouvelle assein- 
blee de notables qui n'avait aucune mission pour re- 
presenter la nation. Mais la France etait dans un de 



(1) Ordonn., torn. V, pag. 658. 

(2) Ibid., tome VI, page 3. J'ai suivi le texte dc 1'ordon- 
nance. M. Mignet, dans son memoire sur la formation territo- 
rials el politique de la France, ne porte le fouage qu'a quatre 
livres par feu pour les villes. 



ADMINISTRATION FINANClfeRE. 81 

ces moments ou la lassitude de r anarchic fait accep- 
ter le despotisme qui assure le repos et donne, a la 
place de la liberte, une bonne administration. Ce 
fut le inerite du gouvernement de Charles V. 

Ce prince reorganisa 1'administration financiere 
depuis le sommetde la hierarchic jusqu'aux derniers 
rangs. II etablit trois tresoriers dont Tun residait a 
Paris, pendant que les deux autres parcouraient le 
royaume pour inspecter les domaines et les chateaux 
royaux (1). Quatre conseillers, charges de surveiller 
le tresor public et d'autoriser les paiements, devaient 
sieger a Paris (2). Telle est I'origine du bureau des 
finances, qui n'a ete defmitivement organise que 
sous Henri III. Les impots furent affermes aux en- 
eheres publiques, et les elm, devenus magistrate 
royaux, ne purent prendre part a 1'enchere (3). Les 
receveurs furent astreints a tenir des registres sous 
Tinspection des elus (4) et a percevoir le fouage trois 
fois par an (5). Six maitres des eaux et forets eurent 
la surveillance du domaine sous la direction generate 
des tresoriers (6). 

La reforme des monnaies avait appele 1'attention 
de Charles V des le commencement de son regne. II 
s'attacha tout d'abord a frapper une monnaie dont 
la valeur constante put rassurer les march and s. Son 



(1) Ordonn., VI, 379, art. 3. 

(2) Ibid., art. 7. 

(3) Ibidem, art. 3. 
(A) Ibidem. 

(5) Ibidem, p. ^2. 

6) Ibid., p. 379, art. 20. 



FIXJTfi DES MONNAIES SOUS CHARLES V. 

ancien precepteur, Nicolas Oresme, ecrivit meme un 
traite pour fletrir la conduite des princes qui alte- 
raient les monnaies (1). Six maitres des monnaies 
furent charges de veiller a 1'execution des ordon- 
nances surcette matiere (2). 

La chambre des comptes subit une reforme qui 
excluait 1'influence de la parente et assurait la 
prompte expedition des affaires en assignant des 
maitres speciaux pour reviser la comptabilite de 
chaque pays (3). 

II est probable qu'a cette epoque d'administration 
reguliere le parlement devint permanent (i). Ce qui 
est certain, c'est que Charles V donna pour residence 
a cette cour 1'ancien palars de Saint-Louis, dans la 
Cite, et c'est encore aujourd'hui le siege de la jus- 
tice. 

Sous rinfluence d'un gouvernement sage et protec- 
teur, la France se releva de ses ruines, et la prosperile 
nationale se manifesto de toutes parts par le develop- 
pement du commerce et par de grandes construc- 
tions. Les Normands expedierent plusieursvaisseaux 
pour la cote d'Afrique et y fonderent des comp- 
loirs (5). Les marchands castillans obtinrent en 

(1) Le traite" de Nicolas Oresme sur Talt^ration des monnaies 
(de mutatione monetce) a e"te" imprime dans la Biblioth. des Pvrcs 
(edit. deLyon), torn. XXVI, p. 226. 

(2) Ordonnances des Rois de France, VI, 379, art. 20. 

(3) Ibid., VI, 379, art. IZi et 19. 

(/i) C'est 1'opinion de M. Mignet, Formation territoriale et po- 
litique de la France. Je n'ai trouv6 la preuve de ce changement 
dans aucune ordonnance. 

(5) Estancelin, Histoire des decouvertes mari times drs \or- 
mands, et Vitet, UiMoirc de Dieppe. 



PROSPERITY Dt: COMMERCE. 83 

France des privileges qui attestent 1'etendue de leurs 
relations commerciales avec ce pays (1). Le com- 
merce exterieur , abandonne jusqu'alors aux entre- 
priseshasardeuses des particuliers et sans force con- 
tre les agressions etrangeres, fut protege par la ma- 
rine nationale. Quoique, depuis Saint-Louis, on eul 
un amiral, on n'avait pas de flotte, et il avait fallu 
louer des vaisseaux genois pour se faire battre a 1'Ji- 
cluse (1340). Charles V fit equiper une flotte sur les 
cotes de Normandie (2), et son amiral, Jean de 
Yienne, put porter les ravages de la guerre sur les 
cotes de la Grand e-Bretagne (3). 

Charles V s'occupa aussi du commerce interieur, 
et songea a lui assurer de faciles communications. 
II avoit resolu, dit Christine de Pisan (4), de faire 
fossoyer la terre de tel large et profondeur, et en 
telle adrece que la riviere de Loire peut prendre 
son cours en la riviere de la Seine , et porter na- 
vires qui vinssent a Paris. Deja les cent mille 
livres demandees pour ce travail etaient preparees, 
lorsque la mort de Charles V en empecha 1'execu- 
tion. 

D'autres travaux furent executes et attestent 
1'activite et la prosperite de ce regne. L'hotel Saint- 
Pol , avec ses nombreux batiments , ses cours, ses 
jardins, ses immenses cheminees surmontees dessta- 



(1) Ordonn. des Rois de France, VI, 421. 

(2) Ibid., VI, 218. 

(3; Froissart, Chroniques, dit. de 1574, vol. I, p. 417. 
(4) Christine de Pisan, collect. Petitot, t. VI de la l re se"rie, 
page 16. 



84 MONUMENTS ELEVfiS PAR CHARLES V. 

tues des douze apotres ; les chateaux de Beaute-sur- 
Marne, de Melun , de Creil , de Saint-Germain-en- 
Laye, de Saint-Ouen et de Fontainebleau ; a Paris , 
les eglises des Celestins , de Saint-Paul , de Saint- 
Antoine (1), ne sont qu'une faible partie des monu- 
ments qu'eleva Charles V. II fit rebatir le Louvre , 
moult notable et bel edifice, dit Christine de Pi- 
san. La Bastille fut commencee par le prevot Hu- 
gues Aubriot; le palais de la Cite fut agrandi , Paris 
entoure de murs neufs, et de belles, grosses et 
haultes tours (2). Charles Vvoulaitfairedu chateau 
de Vincennes une ville fortifiee, et la auroit etabli, 
en beaux manoirs, la demeure de plusieurs sei- 
gneurs, chevaliers et autres ses mieux aimes (3). 
Les lettres trouverent aussi un protecteur dans ce 
roi ; il fit en tous pays chercher et appeler a soi 
clercs solemnels, philosophes fondes es sciences 
mathematiques et speculatives (4) . II encouragea 
leurs travaux et repondit a ceux qui en murmuraient 
que les clercs ou a sapience, on ne pent trop ho- 
norer. II reunit dans une tour du Louvre, appe- 
lee Tour de la librairie, des ouvrages de medecine , 
de droit, d'astrologie , d'histoire et de poesie, et per- 
mit aux savants deles consulter. Ce fut la 1'originede 
la Bibliotheque imperiale (5). Nonobstant que bien 



(1) Christ, de Pisan, collect. Petitot, tome VI de la l re serie, 
p. 2Zi et 25. 

(2) Idem, ibid., torn. VI, pag. 25. 

(3) Idtm, ibidem, page 26. 

(Zi) Idem, ibid., tome V, pag. 275. 

(5)Memoires de C Academic des inscriptions, tome 17, origin? 
de la bibliotli. royale. 



LFS LETTRES PROTEGEES PAR CHARLES V. 85 

entendit le latin, il fit par solemnels maitres trans- 
later de latin en frangais tous les plus notables li- 
vres (1), tels que la Bible, la Cite de Dieu de 
saint Augustin, plusieurs traites d'Aristote, les his- 
toires de Tite-Live, de Valere Maxime, etc. 

Comme tous les rois administrateurs, Charles V 
maintint la separation des deux puissances temporelle 
et spirituelle,etdefendit auxtribunauxecclesiastiques 
dejuger lesproces des la'iques (2). II fit composer par 
quelque legiste de sa cour le Songe du vergier , sa- 
tire de 1'ambition des clercs, qui , de la misere de 
pauvrete, de degre en degre, montent jusques a 
tres grands bonneurs et dignites par pratiques ca- 
villeuses , luxurieusement vivent et se disent Dieu 
en terre, ets'appellent sanctifies (3). Nous avons 
du insister sur les resultats d'un regne qui manifesto 
avec tant d'eclat la puissance d'une volonte forte et 
prudente,et la superiorite de la politique sur une pre- 
tenclue cbevalerie qui avait compromis le salut de la 
France. Charles V, entoure de ses legistes, gens de 
petit etat, des Dormans, le Begue de Vilaines, Baoul 
de Presles, Bureau de la Riviere, Nicolas Oresme, a 
releve le royaume mine par la mauvaise administra- 
tion des rois chevaliers. II voulut en assurer la pros- 



(1) Christine dePisan., ibid., torn. Vf, 27. 

(2) Ordonn., V, 100. Voy. Dupuy, Preuves des libertds dc 
I'&glise gallic., I, 121-122. 

(3) Songe du vergier, liv. I, ch. Zi. Get ouvrage a ete attribue a 
plusieurs auteurs, entre autres a Raoul de Presles, et a Nicolas 
Oresme. Voy. Dupin, Bibl. clioisie des livres de droit , edition 
1836, page 701, et La Boulaye, Kev. delcgislat. (1841), torn. XIII, 
p. 32. 

I. 7 



86 ABOLITION DES FOUAGES (4380), 

perit6 apres lui par des lois qui fixaient la majorite* 
des rois a quatorze ans (1), et organisaient , en cas 
de minorite, un conseil de regence (2) ; mais le mal- 
heur des monarchies absolues est de faire dependre 
d'un seul homme le sort d'un royaume. La France 
devait en faire une cruelle epreuve apres la mort de 
Charles V (1380). A ses derniers moments, ce roi fut 
tourmente par le remords d'avoir viole les anciennes 
franchises de la nation , qui exigeaient consentement 
des foats pour I'etabiss^ement nouveaux impots et il 
abolit les fouages le 1*6 septembre 1380, le jour 
meme de sa mort (3)* 

(1) Ordonn. des Rois de France, i. VI, p. 26; ordonn. d'aout 



(2) Ibid., p. A9; ordonn. du mois d'octobre 137/u 

(3) M. le comtedePastoreten men tionnant cette ordonnance (pre- 
face du tome XX des ordonnances, page ix)^egrette que le texte en 
ait et perdu par suite de 1'incendie qui de"truisit en partie les Memo- 
riaux de la chambre des comptes en 1738. Je Fai retrouv6 dans des 
extraits des Memoriaux anterieurs a 1'incendie. En voici le texte : 

Charles, par la grace de Dieu, roy France, a tous ceux qui ces 
pre"sentes lettres verront, salut : scavoir faisons que nous, ayans 
en consideration et memoire les tres grans charges que nostre. 
peuple et sugez ont soustenus en temps passez pour le fait de nos- 
tre guerre et ont encores a supporter en plusieurs et diverses 
manieres, desirant les relever des aydes, a quoy ils ont este" im- 
posez, pour cette cause, par la pitte et compassion que nous avons 
d'eux, a nostre peuple et sugez avons quittie" et remis, quittons, re- 
mettons et donnons, se mestier est, de nostre certaine science, 
pleine puissance et grace especial, par ces pre"sentes, tout ce en 
quoy ils peuvent estre tenus par manlere quelconques et a nos 
bonnes villes et plat pays a cause des fouages a eux imposez de 
tout le temps passe pour le fait de nostre guerrre, et, en ampliant 
r-ostre dicte grace, iceux fouages avons abaltus et abattons, et nous 
plaist, voulons et ordonnons par ces mesmes lettres que ils n'ayent 
plus cours en nostre royaurne et que doresnavant nostre dit peuple 
et subgez n'en payent aucune chose, mais en soyent et demeurent 
quittes et deschargez. Si donnons en mandement nos amez et 



ANARCHIB SOUS CHARLES VI (1380-1422). 87 

La minorite de son fils Charles VI fut 1'occasion 
de troubles qui replongerent le royaume dans 1'anar- 
chie. La dilapidation des tresors amasses par le der- 
nier roi et evalues a dix-sept millions (1) ; des re- 
voltes eommunales suivies bientot de cruelles ven- 
geances (2) ; une administration violente et inhabile, 
la folie du roi, les querelles sanglantes des princes, la 
guerre civile aggravee par 1'invasion etrangere, tel 
est le triste spectacle que presente la France h la 
fin du xiv e siecle et au commencement du xv e siecle. 
Les progres de I'administration ne sont guere possi- 
bles dans ces temps orageux. La plupart des nom- 
breuses ordonnances rendues au nom de Charles VI 
ont ete dictees tantot par le besoin du moment, tan- 
tot par rinteret de la faction victorieuse et par ees 
reactions violentes auxquelles obeissaient avec une 
aveugle docilite lei corps depositaires de la puissance 
publique, semblables, dit Hiistorien le plus grave 
du temps (3), a des girouettes poussees par le 
vent. II n'est done pas etonnant que ce long re- 



fe*aux g^neraux conseillers sur lesdites aydes, sur la guerre, au pre- 
vost de Paris et a tous nos autres justiciers et a chacun d'eux que 
nostre presente grace et ordonnance ils facent partout ou il appar- 
tiendra crier et publier, et nostre dit peuple et subgez d'iceluy, joir 
et user paisiblement, et sans eux molester ou souffrir estre moles- 
tez aucunement au contraire. En tesmoing de ce nous avons 
fait mettre nostre seel a ces leltres. Donn6 en nostre hostel de 
Beaut6-sur-Marne, le seizierae jour de septembre, Tan de grace 
MCGCLXXX et de nostre regne le dix-septieme. 

(1) Art. de verifier les dates, regne de Charles VI. 

(2) Froissart, liv. II. chap., CLXXXV, et CGV. Ctironique du Re- 
ligieux de Saint-Deny s, edit. Bellaguet, torn. II, pag. 356-857, 
dans les Documents ine'dits de CHistoirc de France. 

(3) Ctironique du Religieux de Saint-Denys. 



MESURES ADMINISTRATIVES. 

gne ait ete presque entierement sterile pour Tadmi- 
nistration monarchique. 

Nous signalerons cependant quelques mesures im- 
portantes : Telection des membres du parlement con- 
fiee a ce corps (1), la permission accordee aux con- 
damnes a mort de se faire asslster d'un eonfes- 
seur (2), 1'autorisation de representer les Mysteres 
accordee aux confreres de la Passion (3), 1'etablisse- 
ment d'une chambre des vacations (4), le nombre 
et les fonctions des officiers de justice (5), enfin des 
reglements financiers qui ameliorerent cette partie 
de radministration (6). 

La royaute degradee par la folie du roi, par les de- 
batches de la reine, par les revoltes des princes, 
semblait s'abandonner elle-meme. Le peuple tenta 
encore une fois de saisir le pouvoir. Ce ne fut plus, 
comme en 1355 et 1357, la bonne bourgeoisie qui se 
mit a la tete du mouvernent, mais les corporations 
inferieures, les bouchers et meme les ecorcbeurs. 

Le parlement refusa de s'associer a ces tentatives 
populaires. II repondit qu'il ne convenoit pas a 
une cour etablie pour rendre la justice au nom du 
roi de se porter partie plaignante pour la deman- 

(1) Ordonn. de 5 fevrier 1388 (1389); torn. VII, pag. 223-225, du 
Recueil des Ordonn. des Eois de France. 

(2) Ibid., torn. VIII, pag. 122 ; ordonn. du 12 fevrier 1396 
(1397). 

(3) Ibid., torn. VIII, pag. 555; ordonn. de de"cembre 1402. 
f4) Ibid., torn. IX, pag 86-87 ; ordonn. du 2^ aout 1A05. 

(5) Ibid., 7 Janvier 1407 (1408) ; torn. IX, pag. 279. 

(6) Ibid., ordonn. du 7 Janvier 1407-1408; torn. IX , pag. 279; 
de mars 1408, torn. IX, pag. 418; du 14 juillet 1410, torn. X, 
page 511. 



ORDONNANCE CABOCH1ENNE (1413). 89 

der (1). L'Universite n'imita pas la moderation du 
parlement. Elle pretendit representer le royaume, le 
monde entier et pouvoir parler au roi avec 1'autorite 
d'un maitre (2). Ses docteurs redigerent la grande 
ordonnance cabochienne de 1413. Les violents dic- 
talent, a tres-bien dit un historien moderne (3) ; 
les moderes ecrivaient. On est surpris, en effet, 
de trouver autant de moderation, de prudence et 
meme de soin du pouvoir dans une revolution vio- 
lente et meme hideuse, comme celle des Cabochiens. 
L'ordonnance du 25 mai 1413, traite successivement 
du revenu public (domaine, monnaie, aides,) ; de 
Fadministration fmanciere ; de la justice et des dif- 
ferents tribunaux charges de la rendre ; des eaux et 
forets (domaine), et de 1'armee (force pub lique}. Elle 
opere quelques reformes, mais elle ne porte aucune 
atteinte aux institutions monarchiques, et favorise 
plutot la centralisation administrative, judiciaire et 
fmanciere ; elle confirme la cour des aides (4), qu'elle 
reduita un president et a deux conseillers. Elle s'ef- 



(1) Registres du parlement, cites par M. de Barante, Hist, des 
dues de Bourgogne, torn. IV, pag. 34, 3 C edition. 

(2) Universitas reprsesentat-ne universum regnuin? Imo vero to- 
tum mundun].... quid lotus diceret FranciaB populus, quern quoti- 
die Universitas per suos subdilos ad patienliam et bonam obedien- 
tiam regis et dominorum adhortatur, si non a3que bene regi lo- 
queretur, ut sese benigne , juste et rationabiliter erga populum 
suum haberet? Videretur adulationis et dissimulationis factum, nee 
unquam populus nos audire vellet. Gersonii opera, torn. IV, 
pag. 583, sqq. 

(3) Michelet, Hist, de France, torn. IV. Voy. aussi Aug. Thierry, 
Format, et Progres du Tiers-tat. 

(4) Ordonn. du 25 mai 1413, art. 99; Ibid., pag. 85. 



90 ORDONNANCE CABOCHIENNE (1443). 

force de soustraire la chambre des comptes et le 
parlement a 1'influence de la parente qui, favorisee 
par le droit d'election, cut concentre 1'autorite judi- 
ciaire et financiere aux mains de quelques families. 
La juri diction des baillis et senechaux est maintenue; 
mais ils devront rendre leurs comptes au parlement, 
ainsi que le voulaient les anciennes ordonnances (1). 
On remet en vigueur les prescriptions de Saint-Louis 
et de Philippe-le-Bel qui exigeaient qu'on choisit les 
magistrats hors du pays confie a leur administration. 
Enfin 1'ordonnance restreint la juridiction de {'hotel 
du roi qui empietait sur les tribunaux ordinaires (2). 
Cette ordonnance ne rec,ut pas d'execution (3), et 
ce ne fut que beaucoup plus tard, lorsque le calme 
fut retabli, que la royaute, mieux conseillee, lui 
emprunta quelques sages dispositions. Les dernieres 
annees de Charles VI, souillees par des massacres, 
par Taffreuse guerre civile des Armagnacs et des 
Bourguignons, par la domination etrangere, sont 
une des plus tristes epoques de notre histoire ; mais 
de cet abime de crimes et de malheurs sortit le 
mouvement qui devait sauver la France. 

(1) Ordonn. du 25 mai 1413, art. 172, 173, 174, 175, 176, etc. 
Rec. des Ord. y torn. X, pag. 109-110. 

(2) Ibidem, pag. 115, art. 192. 

(3) L'ordonnance cabochienne ful abolie le 5 septembre 1413. 
Voy. Monstrelet, e'dit. Buchon, torn. Ill, pag. 71. Juve"nal des 
Ursins, torn. 1 1, pag. 485. 



CHAPITRE V. 



Sommaire. 

CHARLES vn (1422-1461). Situation deplorable de la France 
a 1'avenement de Charles VII; reaction favorable a la 
royaute; la Pucelle. Reforme des armees et des abus 
feodaux(l438-1439). -- Praguerie (1440-1441). Com- 
pagnies d'ordonnance (1 445). Francs-archers (1 448). 
Progres de Fartillerie. Reformes fmancieres. Reformes 
judiciaires; ordonnance de Montils-les-Tours (1453); re- 
forme du parlement de Paris et des tribunaux inferieurs ; 
institution des parlements de Toulouse et de Grenoble. 
Chambre des comptes de Montpellier. Reforme eccle- 
siastique. Pragmatique-sanclion de Bourges. Reforme 
de 1'Universite. Prosperity du commerce; Jacques Coeur. 
- Agriculture. Charles VII choisit ses principaux mi- 
nistres dans le Tiers-Eta t. 



Parmi les historiens contemporains qui ont retrace 
le deplorable tableau de la France a 1'avenement de 
Charles VII, il faut citer au premier rang Thomas 
Basin, eveque de Lisieux, qui a compose sous le 
pseudonyme d'Amelgard, une histoire de Charles VII 
etde Louis XI (1). 

(1) L'ouvrage de Thomas Basin est encore inedit; quelques ex- 
traits ont ete publics dans les Notices des manuscrits (torn. I cr ). 
Une edition complete a ete promise par M. Quicherat, auquel on 
doit une excellente notice sur Thomas Basin. Je me suis servi du 
manuscrit de la Bibliotheque imperiale qui porte le n 5962. 



92 ETAT DE LA FRANCE 

En voici quelques extraits : Les longues guer- 
res a 1'interieur et a 1'exterieur, la lachete desregents 
et des princes, 1'absence de toute discipline mili- 
taire, 1'avidite et la licence des gens de guerre livre- 
rent le royaume a de telles devastations, que depuis 
la Loire jusqu'a la Seine et meme jusqu'a la Somme, 
presque toutes les terres resterent longtemps sans 
culture, tous les cultivateurs etant morts ou en 
fuite(1). 

J'ai vu(2),dit le meme ecrivain, les plaines de la 
Champagne, de la Beauce, de la Brie, du Gatinais, 
des pays de Chartres et de Dreux, du Maine et du 
Perche, du Vexin fran^ais et normand, du Beauvoi- 
sis, du pays de Caux depuis la Seine jusqu'a Amiens 
et Abbeville, les contrees de Senlis, de Soissons et 
du Valois jusqu'a Laon et au-dela vers le Hainaut, 
entierement desertes, incultes, sans habitants, rein- 
plies de ronces et d'epines. On n'osait cultiver que 
les terres situees aupres des villes et des chateaux 
forts : la sentinelle placee au haut des tours agitait 
la cloche d'alarmes ou sonnait du cor des qu'elle 
apercevait au loin line troupe d'ennemis ; et aussi- 
tot ceux qui travail la jejnt dans les champs ou dans 
les vignobles se hataient de chercher un asile der- 
riere les inurs des chateaux forts (3). 

(1) A flumine Ligeris usque ad Secanam, el inde usque ad flu- 
viuin Sommona?, morluis vel profligatis colonis, omnes agri ferme 
et sine cullurael sinepopulis aquibus coli potuissent per annosplu- 
rimos longaque tempora permanserint. Fol. 28, verso. 

(2) Vidimus ipsi \o\ins Carnpanue agros, totius Belcice.... pror- 
sus desertos, incultos, colonis nudatos, dnmetis opplelos, etc. 
Ibidem. 

(3) Qui vel campaire tinnitu vel venatorio aul alio cornu dan I 



REACTION POPULA1RE (4429). 93 

Ce tableau trace par uu ternoin oculaire n'a rien 
d'exagere, et on trouve dans tous les contempo- 
rains la confirmation des malheurs qui accablaient la 
France. Mais 1'exces meme du mal fmit par amener 
une reaction salutaire. La haine de 1'etranger reunit 
tous les Frangais sous 1'etendard royal. La Pucelle 
fut 1'expression glorieuse de ce patriotisme. Le 
coeur me saigne, disait-elle, quandje vois couler le 
sang d'un Frangais. Nous sommes loin du temps, 
oil un bomme, dont le nom est justement celebre 
dans notre histoire, Eustache de Saint-Pierre, se 
faisait Anglais pour rester Calaisien. Au patriotisme 
local a succede le vrai patriotisme. La France s'est 
unie dans une seule pensee : secouer le joug de I' An- 
glais. Est-il necessaire de rappeler la predication de 
Thomas Connecte, de frere Richard, les nombreuses 
copies de I'heroique Jeanne et les soulevements de 
ces paysans normands qui, a peine armes, brave- 
rent le fer et le feu des Anglais (1) ? 

De toutes parts eclata la vigoureuse reaction a la- 
quelle la France a du son salut Elle a donne force et 
gloire a ce faible prince, a ce roi de Bourges, qui 
perdait si gaiement son royaume. Les habiles con- 
seillers et capitaines qui entouraient et dirigeaient 
Charles VII, Arthur de Richemont, Dunois, Jacques 
Coeur, les freres Bureau, surent profiler de 1'enthou- 



sonitum per hoc ad iminilum se recipiendi locum cunctis qui in 
agris agerent vel vineis signum dabant. Ibidem. 

(1) Monstrelet, clironique,\iv. II, chap. 163. Voyez 1'histoirede 
Jeanne d'Arc, et tout ce mouvement palriotique de la France 
dans le tome V de 1' Histoire de France par M. Michelet. 



94 REFORME DE I/ARMEE (1438-1439). 

siasme populaire ; le roi lui-meme finit par sortir de 
sa langueur et s'eleva presque a la hauteur de sa po- 
sition. Mais c'etait peu de reconquerir son royaunie, 
tout semblait a creer dans un pays epuise, depeuple, 
dont la capitale etait en proie aux loups, a la famine 
et a la peste (1). Ceux qui auraient du le defendre 
etaient souvent ses plus cruels ennemis, et le mot de 
Talbot : si Dieu etait soldat, il se f er ait pillar d, 
exprime la pensee des armees mercenaires, fleau de 
la France. C'etait a ces abus qu'il fallait d'abord 
porter rernede. 

Charles VII avait besoin du soutien de 1'opinion 
publique. II convoqua en 1438, les Etats-Generaux 
d'Orleans, et, fort de leur assentiment, il reorga- 
nisa 1'armee. Les ordonnances du 22 decembre 1 438 
et du 2 novembre 1 439 la soumirent a une vigou- 
reuse discipline et la rattacherent a radministration 
monarchique (2). Au roi seul appartint a 1'avenir la 
nomination des capitaines; il etait defendu sous les 
peines les plus severes de lever ou de conduire des 
troupes sans autorisation royale. Tout pillage etait 
interdit, et les capitaines etaient responsables des de- 
sordres commis par leurs soldats. Le roi autorisait les 
paysans et les bourgeois a repousser la force par la 
force, et ordonnait aux baillis et aux autres magistrats 
de reprimer energiquement les exces de la soldates- 



(1) Voy. surtout le Journal d'nn bourgeois Paris aux anises 
et !Zi37. Il a trace le tableau le plus effrayant de la misere de 

Paris a cette 6poque. 

(2) Ordonn. des Rois de France, lorn. XIII, pag. 295 et 306. 



RBFORME DES ABUS F^ODAUX (1439). 95 

ijiic 1 . Charles VII ne se borna pas a retablir la disci- 
pline dans 1'armee; il attaqua les abas feodaux 
que Fanarchie avait favorises et propages. Les sei- 
gneurs avaient profite des guerres civiles et etran- 
geres pour multiplier les peages et entraver le com- 
merce ; ils levaient des tallies conime le roi, et sou- 
vent meme interceptaient les deniers royaux. Tons 
ces abus furent reprimes par 1'ordonnance du 2 no- 
vembre 1439 (1 ). Les seigneurs furent contraints de 
laisser lever sur leurs domaines la taille royale qui 
avait ete votee par les Etats pour la solde reguliere 
des armees. En meme temps il leur fut interdit de 
percevoir un impot sans autorisation speciale du roi. 
Deja la royaute aspirait a exercer seule les droits de 
souverainete. 

La feodalite protesta par la revolte des seigneurs 
qu'on nomma Praguerie, par allusion aux troubles 
de la Boheme (1441-1442). Mais Charles VII etouffa 
facilement cette insurrection et poursuivit la reforme 
des abus. Les compagnies mercenaires, toujours in- 
disciplinees, furent eloignees apres la treve de 1444. 
Le Dauphin en conduisit une partie contre les Suisses, 
et vingt mille perirent a la bataille de Saint- Jacques. 
Le roi mena, en personne, d'autres bandes mercenai- 
res au secours de 1'empereur Frederic III, et, a leur 
tete, assiegea Metz. Ces expeditions lirerent a la 
France son mauvais sang. Charles VII remplaca les 
armees mercenaires par des troupes permanentes et 
bien disciplinees. Des 1 445, il organisa la cavalerie 

(1) Ordonn. des Rois de Fr., torn. XIII, pag. 306 et suiv. 



96 COMPAGNIES D'ORDONNANCE (1445). 

designee sous le nom de compagnies tf ordonnance . 
Elle se composait de quinze compagnies, chacune de 
cent homines d'armes, ou, comme on disait alors, de 
cent lances garnies. Chaque lance representait six 
hommes, ecuyers, varlets, pages et coustilliers (1 ) . Us 
etaient payes de mois en mois sur un fonds spe- 
cial qu'on appelait la taille des gens d'armes. La 
noblesse composa en grande partie cette cavalerie re- 
guliere, qui a ete longtemps regardee comme la pre- 
miere de TEurope (2). Elle formait primitivement un 
corps de neuf mille hommes. Elle campait, comme 
nous Tapprend Thomas Basin (le pseudo-Amelgard) , 
dans des lieux determines , et les habitants etaient te- 
nus de fourniraux compagnies, logement, meubles et 
vivres (3). Plusieurs paroisses devaient se reunir, si 
une seule n'etait pas assez riche pour 1'entretien de cha- 
que lance (4). Dans la suite, Charles VII substitua un 
impot regulier aux prestations en nature, et il fut sti- 



(1) L'ordonnance qui institue les compagnies n'a pas ete publiee ; 
mais les contemporains parlent de cette organisation avec detail. 
Voy. M6m. de Duclercq, coll. Petitot, I re serie, XT, 21. Et surlout 
le pseudo-Amelgard, fol. 81 et suiv. du manuscrit cite. 

(2) Les etrangers, dont le lemoignage est moins suspect, sont 
unanimes dans Teloge qifils font de la cavalerie francaise. Les 
homines d'armes francais, dit Machiavel dans son tableau de la 
France, sont aujourd'hui les meilleurs qui existent. Voy. aussi 
les Relations des ambassadcurs venitiens au XVP siecle. 

(3) Ut eis ab incolis locorum preeberentur hospitia cum suppel- 
lectile necessaria. Amelgardus, de rebus gestis Caroti septimi, 
fol. 82, verso. 

(4) Ita quod una parochia vel plures, si valde tenues, uni pro- 
viderent lancet de annona taxata, alia alii vel pluribus secundum 
latitudinem facultatemque parochiarum. Ibid. 



FRANCS-ARCHERS (1448). 97 

pule que chaque maitre recevrait une solde de vingt 
ecus d'orpar mois (1). 

Charles VII s'efforc,a aussi d'organiser une infan- 
terie nationale; afm, disait-il, dans le preambule 
de son ordonnance (2) , que il ne soit besoin de 
nous aider d'autres que de nos subjects; pensee 
genereuse, qui demande grace pour la faiblesse de 
1' execution. Un archer, franc d'impots, devait etreen- 
tretenu par paroisse, s'exercer les fetes et dimanches 
a tirer de Tare. Son arm lire etait determined par 
1'ordonnance et se composaitd'une salade, ou casque 
sans visiere ni cimier, de dague, epee, arc,trousse de 
fleches, jaque ou justaucorps, et brigandine ou cor- 
selet de fer. Des inspecteurs etaient charges de veil- 
ler a ce qu'il conservat ses armes en bon etat et fut 
pret a marcher au premier ordre (3). Cinquante feux 
ou maisons se reunissaient pour fournir et entretenir 
un archer, qui par sa taille, sa force et sa prestance, 
fut convenable pour le service militaire. Ses armes et 
son equipement etaient aux frais des cinquante fa- 
milies (4). Malheureusement la dispersion des francs- 
archers, 1'absence d'esprit de corps, les abus qui se 
glisserent dans cette institution, la corruption qui 



(1) Postmodum ... annonae illae militares in pecuniarum quan- 
tilatem mutatae sunt alque quolibet mense pro lanceacum suis duo- 
bus sagitlariis viginti scuta auri taxata. Ibid. 

(2) Ordonn., torn. XIV, pag. 1 et suiv.; ordonn. du 28 avril 1A48. 

(3) Ibidem. 

(l\) Ita quod per omnes civitates oppidaque atque rura ex qui' 
busqnc quinquaginta domibus unus vir deligeretur, qui statura, 
robore atque habitudine corporis aptus videretur, qui sumptibus 
quinquaginta domorum armari vestirique militari vestimento de- 
beiet. Amelgard., Ibid., fol. 83. 



98 FRANCS-ARCHERS (1449-1450). 

donnait les places a de gros marchands, dont 1'uni- 
que but etait de s'exempter ainsi des impots (1), nui- 
sirent a la nouvelle infanterie et en preparerent la 
decadence. Cependant elle rendit des services pour la 
conquete de la Normandie (1449-1450). On admira 
dans cette guerre le bon re"sultat des dernieres or- 
donnances et la bonne discipline des troupes, infan- 
terie et cavalerie. Durant la conquete de Norman- 
die, dit Duclercq (2) , touts les gens d'armes du roi 
de France et qui e"toient en son service, fut-ce d'i- 
celle ordonnance ou non, furent tous payes de leurs 
gages de mois en mois, et n'y avoit si hardi qui 
osat prendre durant la dite guerre, prisonnier ni 
rangonner cheval ni autres bestes, quelle qu'elle 
fut , vivre en aucun lieu sans payer, fors seulement 
sur Anglois et gens tenant leur parti. Thomas 
Basin, qui ecrit dans 1'exil, sous Louis XI, et semon- 
tre severe pour toutes les institutions favorables an 
despotisme, convient que, dans 1'origine, les francs- 
archers rendirent de grands services : Cette insti- 
tution , dit-il , n'etait pas seulement utile, mais 
tout-a-fait necessaire, puisqu'une armee, meme nom- 
breuse, ne peut rendre de services, quand elle man- 
que d'ordre etde discipline; elle devient aucontraire 
alors une cause de brigandages, de crimes et de de- 
sordres de toute espece (1). 

L'artillerie comrnenca a prendre vers cette epoque 

(1) Ordon., torn. XTV, pag. 184 et suiv. ; cette ordonnance du 30 
avril 1459 signale les abus qui s'etaient . introduils dans I'orgafHsatloB 
des francs-archers. 

(2) Me'm. de Duclercq, coll. Petitot, l re serie, I. XI, pag. 21. 

(3) Amelg.,i7>M/., fol. 83. 



ART1LLERIE. 99 

line importance qui devait modifier le systeme mili- 
taire. II y avoit, dit J. Duclercq, grand nombre de 
grosses bombardes, gros canons, serpentines, cra- 
paulx-deaulx, couleuvrines, le tout bien garni de 
pouldre, manteaulx et aultres choses pour appro- 
cher et prendre villes et chasteaulx et moult grand 
foison de charois pour les mener et des manouvriers 
pour les gouverner. Estoient commis a 1'artillerie 
messire Jehan Bureau et son frere, qui en faisoient 
moult bien le debvoir. Chose extraordinaire ! cette 
invention, que Petrarque avait maudite comme un 
fleau de I'enfer (1 ) , eut tout d'abord pour resultat de 
readre la guerre moins sanglante. Eta la verite dire, 
durant ceste conqueste de Normandie,le plus de vil- 
les et de chasteaulx eussent este prins d'assault et 
par forces d'armes, mais, quand les places estoient 
approchees et prestes a assaillir, le roy de France 
Charles en avoit pitie et vouloit qu'on les print 
par composition pour obvier a 1'effusion du sanghu- 
main et a la destruction du payset des peuples (2) . 
Cette humanite de Charles, qui contrastait avec la 
cruaute des compagnies et des Anglais, attachait de 
plus en plus le peuple a la royaute franchise. 

La reforme du systeme militaire appelait une re- 
forme financiere. Charles VII, avec Tautorisation des 

(1) II ne suffisait done pas, s'ecriait le poete italien, que la co- 
lere divine se manifestat par la foudre. Ce miserable genre humain, 
dans sa cruaute et son orgueil, voulut que la terre aussi lonnat. L'i- 
nimital)le foudre^ comme 1'appelle Virgile, a ete reproduite par la 
fureur deshommes et Teclair qni venait du ciel part maintenant 
d'un instrument que I'enfer a invent^. 

(2) Dirleroq, Memoires, collect. Petitot, F c serie, XI, 22, 



400 RfcFORMES FlNANClfcRES. 

Etats, etablit une taille perpetuelle, qui sous son re- 
gne produisit environ 1,800,000 livres. Le domaine, 
qui formait une des principales sources du revenu 
public, avait souffert pendant la periode d'anarchie 
que la France venait de traverser. Charles VII fit 
verifier tous les anciens titres des biens domaniaux 
et reprendre ceux qui avaient ete usurpes (1). II 
prescrivit de tenir avec exactitude les etats de fi- 
nances pour se rendre compte avec facilite et promp- 
titude de tous les details de ce service (2). L'admi- 
nistration, sans subiraucun changement essentiel, fut 
defmitivement constitute. L'assiette de 1'impot etait 
faite par les Elus. Ces magistrats royaux formaient 
un premier tribunal pour le fait des aides, gabelles, 
tallies^ etc. (3). On pouvait appeler de leurs deci- 
sions aux generaux conseillers sur le faict de la jus- 
tice des aides (cour des aides) (4) , qui pronongaient 
en dernier ressort. La chambre des comptes fut 
rappelee a des principes d'egalite et d'exactitude (5), 
dont les Etats de 13S5et de1413lui avaient reproclie 
des'ecarter. Elle devait se reunirau point du jour (6), 
et proceder avec integrite a Texamen des comptes, 
en plein bureau (7). Ainsi, 1'administration monar- 

(1) Ordonn., XIII, 372. 

(2) Ibid., XIII, Zi28; XIV, 238 et ZtSZi. La dernifere de ces ordon- 
nances (30 avril !Zi59),prescrivaitpour la repartition de 1'impot une 
egalite qui ne fut pas longtemps observee. 

(3) Ibid., Xlll, Zi28. 
(ft) Ibid., XIV, /i96. 

(5) Ibid., XIV, 3ftl. Ge reglement, en date du 23 decem- 
bre 1^5/i, se compose de Zi9 articles. 

(6) C'etait aussi une prescription de 1'ordonnance de 1357. 

(7) L'ordonnane cabochienne de 1A13 avait monlre la meme de"- 



RfcFORMES JUDICIAIRES (1453). 'I 01 

chique eut encore le merite d'accepter et de s'appro- 
prier des reformes qui avaient paru dictees par des 
sentiments hostiles. 

Le meme esprit d'equite dicta les ordonnances re- 
latives au parlement et aux tribunaux inferieurs. A 
peine les Anglais eurent-ils ete expulses de la Guienne 
par la victoire de Castillon (1453), que Charles VII 
s'occupa des reformes judiciaires. 

Les longs desordres du xiv e et du xv e siecle 
avaient tout livre a 1'anarchie; elle avait meme pe- 
netre dans le sanctuaire de la justice. Le parle- 
ment avait ose menacer le roi de suspendre le cours 
de la justice, comme 1'Universite suspendait ses 
lecons pour se venger du pouvoir royal (1). II 
n'y avait aucune regularite dans les elections des 
membres du parlement, aucune exactitude pour la 
tenue des seances-, ni pour I' expedition des proces. 
Charles VII s'efforga, par plusieurs ordonnances, et 
surtout par celle deMontils-les-Tours (avril 1453) (2), 
de mettre un terme a ces desordres. Le parlement 
devait avoir, outre les trois anciennes chambres eta- 
blies sous Philippe-le-Bel, une chambre de la Tour- 

nance : Voulons et ordonnons que toutes expeditions de choses 
nouvelles, qui se doivent faire par nostre tresor, soient faites en 
plein burel dans nostre chambre des comptes , etc. La chambre 
des comptes fut confirmee par Charles VII dans ses droits de cour 
souveraine deja reconnus par plusieurs ordonnances. 11 declara que 
le roi seul, en son conseil, pourrait casser les arrets de ce tribunal. 
Voy. Ordonn., lorn. XTV, pag. 510. On rapporte i ce regne I'ota- 
blissement d'une cour des comptes a Montpellier pour les provin- 
ces du midi de la France. 

(1) Anc. lois franc., torn. IX, pag. llfl. 

(2) Ordonn., torn. XIV, pag. 28A et suiv. Voy. aussi torn. XIII, 
pag. Zi91, sur les elections des membres du parlement. 



102 ORDONN. DE MONTILS-LfcS-TOURS (1453). 

nelle criminelle, ainsi nommee, parce que les con- 
seillers de la grand'chambre y siegeaient a tour de 
role. Les enquetes etaient divisees en deux cham- 
bres, et le nombre des conseillers de ehaque cham- 
bre du parlement etait fixe. La grand'chambre de- 
vait se composer de quinze conseillers clercs et de 
quinze conseillers lai'ques, outre les presidents; les 
cbambres des enquetes, de vingt-quatre conseillers 
clercs et de seize lai'ques ; enfm la chambre des re- 
quetes de cinq clercs et de trois lai'ques. Les seances 
devaient cornmencer avant six beures depuis Paques 
jusqu'aux vacances, et a six beures depuis la Saint- 
Martin jusqu'a Paques. Nomination des conseillers 
par le roi sur une liste de candidats presenters par le 
parlement; nature des affaires qui, par ressort ou 
par appel, devaient etre portees a ce tribunal ; details 
de la procedure; devoirs des avocats et procureurs, 
tout etait prevu et determine avec un soin minutieux. 
Les causes des indigents y etaient recommandees au 
zele et a 1'equite des magistrats; car, disait le 
roi (1), notre cour de parlement est ordonnee pour 
faire droit aussitot au pauvre comme au ricbe. 

L'ordonnance de Montils-les-Tours reforma aussi 
les tribunaux inferieurs des senechaux et baillis. 
Comparution en personne au parlement pour ren- 
dre compte de leur gestion; abolition de la venalite 
de ces charges; nomination par le roi sur une liste 
presentee par les gens du roi dans ehaque bailliage ; 
interdiction du cumul; ordre de choisir, pour lieute- 
nants des baillis, des hommes integres, qui seront 
(1) Ordonn., torn, XIV, pag. 294. 



ORDONN. DE MONTILS-LfcS-TOURS (1453). 103 

payes par les tresoriers royaux ; defense de rien exi- 
ger pour 1'administration de la justice, telles sont les 
principales dispositions relatives aux tribunaux in- 
ferieurs. L'article 124 de Fordonnance de Montils- 
les-Tours defend au juge de concourir a Fexecution 
de Farret; on s'eloigne de 1'anarchie feodale, qui 
confondait les fonctions judiciaires, militaires et ad- 
ministratives. Enfin, Farticle 125 present la redac- 
tion et la publication des coutumes, deja ordonnees 
par Saint-Louis, et enjoint aux baillis, senechaux et 
autres juges de se conformer, pour 1'application des 
lois, au texte qui sera public (1). 

Le parlement de Paris, dont le ressort s'etendait 
avec les conquetes du roi, ne suflisait plus a la mul- 
titude des affaires, et laissait pendants un grand nom- 
bre de proces (2). D'ailleurs, les habitants des pro- 
vinces meridionales etaient condamnes a de longs 
voyages pour venir plaider devant la chambre de 
droit ecrit (3). Ces pays (['Outre-Loire, traites long- 
temps comme provinces conquises, s'en etaient ven- 
ges dans la guerre des Armagnacs ; ils avaient rendu 
aux hommes du Nord les horreurs de la guerre des 
Albigeois. Ces luttes avaient du rnoins Favantage de 
meler les populations, d'en montrer Fimportance et 



(1) II est inutile de re"pe"ter qne la plupart de ces dispositions 
avaient e"te reclam^es par les assemblies de 1357 et de 1/U3. Si le 
pouvoir royal n'a pas eu Tinitiative, il eut dn moins le merite de 
c^der b de justes reclamations, et d'appliquer les reformes avec sa- 
gesse et opportunite. 

(2) Causarum pendentium immensam multitudinem. Ordonn., 
XIII, 34^. 

(3) Longa terrarum spatia. Ibidem. 



404 PARLEMENT DE TOULOUSE (I 444). 

d'avertir un gouvernement plus intelligent des me- 
nagements qu'il leur devait. Charles VII le comprit 
et crea le parlement de Toulouse, avec autorite sou- 
veraine et sans appel (1), pour les provinces de Tan- 
cien duche d'Aquitaine. La centralisation de la justice 
en souffrit, mais on menagea des interets serieux, et 
on accoutuma les meridionaux a 1'autorite monar- 
ehique, representee par le parlement de Toulouse. 
La creation de la chambre des comptes de Montpel- 
lier fut une nouvelle satisfaction donnee aux interets 
du Midi. Le Dauphine ne tarda pas a obtenir son par- 
lement particulier cree par le Dauphin, plus tard 
Louis XI, et confirm e par le roi. 

Charles VII, comme Saint-Louis, comme Philippe- 
le-Bel et Charles V, resista aux empietements de 
1'autorite spirituelle sur le pouvoir temporel. Le 
scandale du grand schisme d'Occident, les declara- 
tions des conciles de Constance et de Bale, provo- 
quees par 1'Universite de Paris, avaient souleve une 
vive opposition contre la cour de Rome. On attaquait 
les reserves, \esannate*, et autres ahusde la fiscalite 
romaine (2). La pragmatique-sanctiondeftourgesfi), 
plus explicite que celle de Saint-Louis, y mit un 
terme. Cette ordonnance , qui resume et applique 

(1) A quibus senlentiis nulli licebit quovis modo seu reclamare 
vel aliam sedem aclire. Ordonn., torn. XHI, pag. 386. 

(2) L'Universite de Paris s'elevait depuis longtemps contre ces 
abus : Quantum hoc illud gravamen est, o piissime Jesu, quo (Be- 
nediclus Xlll) sibi beneficii cujusque vacanlis unius anni fructuuni 
perceptionem usurpavit, etc. Appellatio interposita per Univer- 
sitalem parisiensem a Domino Eenedicto, 4Zi06 (U07), ap. Mar- 
tene et Durand, Thesaur. anecdot., torn. II, pag. 1295. 

(3) Ordonn., XIII, pag. 267, et XIV, 385. 



PRAGMATIQIE-SANCTION DE BOURGKS. 105 

a la France les decrets du concile de Bale, embrasse 
les elections ecclesiastiques, les reserves, les anna- 
tes, la collation des benefices, etc. Les elections des 
prelats devaient etre faites par ceux auxquels les 
saints canons en attribuaient le droit. Le pape ne pou- 
vait ni se reserver la collation de certains benefices, 
ni instituer de nouvelles prebendes dans les chapitres 
ou eglises collegiales. Les appels directs en cour de 
Home furent prohibes; 1'appelant devait d'abord 
epuiser tous les degres de juridiction. Les annates, 
ou revenu d'une annee pave au Saint-Siege pour la 
vacance des benefices, etaient supprimees. En in erne 
temps, la pragmatique-sanction de Bourges prohibait 
les representations tbeatrales, les mascarades, danses 
et repas dans les eglises; en un mot, tous les hon- 
teux abus (turpem abusum) qui s'etaient introduits 
pendant le moyen-age. L'opinion publique soutint 
energiquement le roi dans la repression des desordres 
qui souillaient 1'Eglise, et que les clercs eux-memes 
avaient signales a 1'indignation publique (1). On ap- 
plaudit a la conduite du parlement de Paris, qui, 
dans le proces des Vaudois d'Arras, arreta les inqui- 
siteurs et sauva plusieurs accuses (2). 

L'Universite appelait aussi une reforme. Cette fille 
ainde des rois, dotee par leur faveur d'importants 
privileges, les avait tournes contre ses bienfaiteurs. 



(1) Nicol. Clemengis, De corrnpto statu ecclesice. 

(2) Mathieu de Coussy, edit. Buchon, torn. XI des chroniq. du 
xv e siecle, pag. 360-361 : furent adjourn^s les dits executeurs, 

commissaires Et les Vaudois furent trouves purs et innocents de 

ce pourquoy avoient este accuses. 



106 REFORME DE I/UNIVERSITE. 

Elle s'etait erigee en pouvoir politique, avail fait de 
la suspension de ses legons et des sermons un moyen 
d'intimidation, et n'avait pas craint plus d'une fois 
de dechainer ses vingt mille ecoliers contre 1'autorite 
royale. Elle fut forcee de rentrer dans le devoir. Je 
ne parle pas ici de la reforme que lui imposa le legat 
du pape, G. d'Estouteville, au nom de 1'autorite ec- 
clesiastique ; mais une ordonnance de Charles VII la 
placa sous la surveillance du parlement et sous le 
coup de 1'autorite royale (1). 

Ainsi, armee, finances, justice, clerge, universite, 
tout avaitsubi une salutaire reforme. Sous 1'influence 
de ce gouvernement reparateur, la prosperite natio- 
nale se developpa. Le commerce reprit courage : 
Les marchands , dit I'historien contemporain , 
Mathieu de Coussy, commencerent de divers lieux 
a traverser de pays a autre et a faire leurs nego- 
ces. L'exemple de Jacques Coeur etait pour 
eux un puissant encouragement, ce marchand de 
Bourges, devenu argentier du roi, lui avait prete 
Targent necessaire pour la conquete de la Norman- 
die. Des 1432, Jacques Coeur faisait le commerce en 
Syrie. Bertrandon de la Brocquiere 1'y vit a cette 
epoque. Je trouvai a Darnas, dit-il (2), plusieurs 
marchands francais. Ces derniers etaient venus y 
acheter differentes choses, specialement des epi- 



(1) Ordonn. du 26 mars 1665 (1666) dans le Recueil des Ordonn., 
torn. XIII, pag. 6 et suiv. 

(2) Memoir es de t'Acade'mie des sciences morales et politi- 
que, torn. V, pag. 690. 



JACQUES COEUR. 107 

ces. Parmi eux il y avait un nomme Jacques Cceur, 
qui depuis a joue un grand role en France et 
a e"te argentier du roi. Le commerce enrichit Jac- 
ques Coeur, et il avait plus de trois cents facteurs qui 
trafiquaient pour lui sur la cote d'Afrique, en Asie et 
jusque dans les Indes* II tirait de ces contrees des 
draps d'or et de soie, de riches fourrures, et en ge- 
neral les marchandises precieuses que le luxe de 
1'Europe a de tout temps demandees a 1'Orient (1). A 
1'instigatipn de son argentier, Charles VII envoya un 
ambassadeur au soudan d'Egypte qui s'engagea a 
proteger les marchands franc,ais dans tons les ports 
desestitats (2). 

Charles VII encouragea les expeditions maritimes 
pour la cote d'Afrique, si florissantes a la fin du 
xiv e siecle et au commencement du xv e , puis inter- 
rompues par les guerres civiles et etrangeres. 

A I'interieur, les obstacles que les privileges feo- 
daux et municipaux opposaient au commerce com- 
mencerent a disparaitre. Ainsi, en 1450, Charles VII 
defendit aux compagnies normande et parisienne 
d'entraver par leur rivalite la navigation de la 
Seine (3). II abolit les peages illicites qui arretaient 



(1) Duclercq, collect. Petitot, I re s6rie, torn. XI, pag. 48. 
Voy. Touvrage de M. P. Clement intitule" : Jacques Coeur et 
Charles VII, 2 vol in-8% Paris, 1853. 

(2) Voyez la lettre du Soudan dans les Memoires de Mathieu de 
Coussy, a Panned Ikttf. 

(3) M. Depping, dans son introduction au Livredes metiers d*fi- 
tienne Boyleau, a retrace la lutte des compagnies norraande et pa- 
risienne pour la navigation de la Seine ; mais il n'a pas cite Tor- 
donnance de Charles VII qui termine le debat. Elle ne se trouve pas 



108 PROSPfiRlTE DE LA FRANCE. 

les inarchands (1), et affecta desfonds speciaux pour 
1'entretien des ponts-et-chaussees (2). Les paysans 
proteges contre 1'indiscipline des troupes et ne re- 
doutant plus les ravages de la guerre, s'eflbrcoient, 
dit Mathieu de Coussy, a labourer et reedifier leurs 
maisons, a essarter leurs terres, vignes etjardina- 
ges. Plusieurs villes et pays furent reniis sus et re- 
peuples. Apres avoir ete si longtemps en tribula- 
tion et affliction, il leur seinbloit que Dieu les eut 
enfin pourvus de sa grace et misericorde. Le 
poete Martial d'Auvergne etait vraiment la voix de 
la France, lorsqu'il chantait : 

Chacun vivoit joyeusement 
Selon son estat et mesnage ; 
L'on pouvoit partout seurement 
Labourer en son heritage, 
Si hardiment que nul outrage 
iVeust este fait en place ou voyage , 
Sur peine d'encourir dommage : 
Justice avoit autorite ; 
Le pauvre estoit auttant porle 
Que le riche plein de monnoye ; 
Blez et vins croissoient a plante; 
Helas! le bon temps que j'avoye! 

Cependant il ne faut pas exagerer le merite d'un 
roi qui ne fit rien pour sauver Jeanne d'Arc, qui sa- 
crifia Jacques Coeur a la jalousie des courtisans, et 
qui dut moins a lui-meme qu'a ses capitaines, a ses 
ministres et a 1'elan hero'ique de la France le surnom 

non plus dans les Ordonnances des Rois dc France. Je Fai tiree 
des Archives de la ville de Rouen et publiee p. 123, note. 

(1) Ordonn. des Rois de Fr., XIII, 306. 

(2) Ibid., XIV, 367. 



CONSEILLERS DE CHARLES VII. 109 

de Viclorieux. J.I y aurait plus de justice a I'appeler, 
avec quelques historiens, Charles le Bien-Servi. Les 
conseillers qui le servirent si bien etaient presque 
tous roturiers, Jean Jouvenal ou Juvenal, Guillaume 
Cousinot, Jean Rabateau, Etienne Chevalier et Jean- 
le-Boursier. Au-dessus de tous leurs noms, dit 
M. Aug. Thierry (1), dominent les noms roturiers de 
Jacques Cceur et de Jean Bureau, 1'un forme a la 
science de I'homme d'Etat, par la pratique du com- 
merce; 1'autre qui cessa d'etre homme de robe pour 
devenir, sans preparation, grand-maitre de 1'artille- 
rie, et faire le premier de cette arme encore nouvelle 
un eniploi habile et methodique. 



(1) Aug. Thierry, Essai sur la formation et Les progres du 
Tiers-tat, pag. 63. 



CHAPITRE VI. 



Sommaire. 

Louis xi (1 461 -1483). Caractere de Louis XI; lutte soute- 
nue par ce prince contre la feodalite apanagee; reunions 
territoriales sous ce regne. Institution des postes (1464). 
Ordre de Saint-Michel. Projet de Louis XI d'etablir 
une loi unique en France; inamovibilite des membres du 
parlement ; loi contre les non-revelateurs du crime de lese- 
majeste; arbitraire dans Tadministration de la justice; eta- 
blissement des parlements de Bordeaux et de Dijon ; gou- 
verneurs de provinces; division des pouvoirs. Administra- 
tion fmanciere; accroissementdesimpots. Administration 
militaire; grand-maitre de rartillerie; tentatives pour ame- 
liorer 1'institution des francs-archers et reorganiser 1'infan- 
lerie franchise ; garde ecossaise ; gentilshommes au bee de 
corbin. Protection accordee au commerce; projet de 
port sur les cotes de Normandie ; navigation de la Seine. 
Mesures favorables a rindustrie; plantation de muriers; fa- 
briques d'etoffes d'or et de soie ; Louis XI songe a etablir 
1'unite de poids et de mesures. Introduction de 1'impri- 
merie en France; nouvelles universites. 

CHARLES vin (1483-1498;. Reaction contre 1'administration 
monarchique. Etats-Generaux de 1484. Administra- 
tion d'Anne de Beaujeu. Reunion de la Bretagne prepa- 
ree par le mariage du roi avec Anne de Bretagne. Publi- 
cation de plusieurs coutumes. Zele de Charles VIII pour 
['administration de la justice; nouvelle organisation du 
grand conseil. Ghangement dans les idees et dans les 
moeurs pendant le regne de Charles VIII ; les jeunes nobles 
s'attachent a la cour; fllles d'honneur d'Anne de Bretagne. 



Charles VII laissa a son fils un royaume prospere, 
une administration bien organisee et surtout une 
armee permanente soldee par une taille perpetuelle. 



112 LOUIS xi (1461-1483). 

Louis XI profita de ces ressources pour abattre la 
feodalite apanagee, qui, a la faveur des guerres ci- 
viles, avait grand! en puissance et rappelait la pre- 
miere feodalite vaincue par Philippe-Auguste, Saint- 
Louis et Philippe-le-Bel. Quatre maisons surtout la 
representaient : c'etaient les maisons de Bourgogne, 
d'Anjou, de Bourbon et d'Orleans. La premiere pos- 
sedait, outre la Bourgogne, les villes de la Somme, 
1'Artois, le Hainaut, les Flandres, la Hollande, Ze- 
lande, Groningue et Utrecht; la seconde avait le 
Maine et la Provence; la troisieme, le Bourbonnais, 
1'Auvergne et la Marche; la quatrieme, le Valois et 
TAngoumois. Je ne parle ni de la Bretagne qui n'a- 
vait jamais fait retour a la couronne (1), ni des fiefs 
meridionaux, Albret et Armagnac, qui ne pouvaient 
manquer de soutenir 1'aristocratie feodale dans sa 
derniere lutte contre la royaute. A ces grands feu- 
dataires qui aflectaient le luxe et la pompe de 1'an- 
cienne chevalerie, la royaute opposait, un prince d'al- 
lure singulierement bourgeoise. Ce roi, qui affectait 
d'etre roturier par le ton, 1'habit, les manieres, 
qui s'entretenait familierement avec toutes sortes de 
personnes et voulait tout connaitre, tout voir, tout 
faire par lui-meme, a des traits de physionomie qu'on 
ne rencontre au rneme degre que dans les dictatures 
democratiques(2). Cependant, dans cette figure rail- 
leuse et sinistre, que la tradition conserve et impose 



(1) La Bretagne 6tait gouvern^e depuis Philippe-Auguste par la 
Maison de Dreux ; la branche de Montfort datait de 13A1. 

(2) Essai sur I'Mstoire du Tiers-tat, par M. Aug. Thierry , 
pag. 65. 



CARACTfeRE DE LOUIS XI. 



113 



encore a 1'histoire (1), tous les traits de Louis XI 
sont loin d'etre saisis. Si Ton y trouve sa fourberie 
proverbiale, ses allures familieres, son astuce, la su- 
perstition qui s'accrut avec les annees, une cruaute 
exageree peut-etre par la tradition populaire, on y 
desire 1'activite ardente qui poursuit un but unique 
par mille moyens ; 1'habilete et la perseverance a ga- 
gner ceux qui le pouvaient servir ou lui pouvaient 
nuire, en prommettant largement et dormant en effet 
argent et e'tats (2) ; la prudence qui sait attendre et 
qui proportionnelebut aux moyens; la politique qui 
divise ses ennemis et entretient partout ses alliances, 
enfin Intelligence profonde des besoins du pays, du 
peuple et de I'unite monarcbique. 

Ce caractere n'apparait pas d'un seul jet dans 1'his- 
toire ; il s'y developpe progressivement en suivant la 
loi du temps; les premiers actes de Louis XI, qui 
souleverent contre lui la feodalite n'annoncaient pas 
cette profonde prudence, fruit des annees et du mal- 
heur. S'il cbercha avec raison a rendre a la France 
sa frontiere septentrionale, par le rachat des villes 
de la Somme, il provoqua a plaisir des baines dan- 
gereuses par la disgrace des ministres de son pere, 
par I'abolition de la pragmatique-sanction de Bour- 
ges (3) et par les tracasseries qui irriterent la petite 
noblesse. La Ligue du bim public (1464-1 465) le 

(1) Ibid., pag. 67. C'esl surtout au grand romancier ^cossais 
qu'on doit ce type populaire de Louis XI. Gependant 1'histoire ne 
Ta pas toujours subi; temoin le sixieme volume de I'Histoire de 
France de M. Michelet. 

(2) Comines, liv. I, chap. x. 

(3) Ordonn., XV, 193. 



REUNIONS TERRITORIALES. 

punit de ses fautes et lui enseigna la prudence. II ne 
tarda pas a reprendre toutes les concessions que la 
coalition luiavaitarrachees, echappa au piege de Pe- 
ronne (1468), ecrasa les Armagnacs (1473-1474), as- 
sista a la mine de son temeraire rival qui alia se 
briser contre 1'Allemagne et la Suisse (1474-1477), 
et recueillant les fruits d'use politique patiente et 
habile, il s'empara de 1'Artois, de la Franche-Comte, 
des pays de Tournai et de Cambrai, obtintpar testa- 
tament la succession de la maison d'Anjou (Provence, 
Maine et Anjou), gagna ou frappa de terreur les 
princes de Bourbon et d'Orleans et laissa la royaute 
completement victorieuse de la feodalite apanagee. 
La bourgeoisie menagee et caressee par Louis XI, au 
moins dans les moments critiques, le soutint contre 
les seigneurs coalises, se declara contre les preten- 
tious de son frere aux Etats-Generaux de 1468 (1), 
et ne vit pas avec peine le supplice d'un connetable 
et d'un due de Nemours. Comment le peuple eut-il 
hesite entre le defenseur de 1'unite nationale et ces 
grands feudataires, qui aimaient tant la France, 
comme disait Tun d'eux, qu'au lieu d'un roi ils en 
auraient voulu six? 

Au milieu de ces luttes incessantes contre la feo- 
dalite, Louis XI ameliora 1'administration monar- 
chique. II ne cessait de parcourir le royaume, s'en- 

(1) II falloit, disaient les fitats, que M. Charles (frere du roi) 
se contentat de 1'apanage de 60,000 Hvres qu'on lui avoit offert, 
avec line terre a litre de duch, et encore sans tirer h conse- 
quence pour Tavenir; car de tels apanages seroient la mine du 
royaume. Proces-verbal des Etats de 4Z|68 dans le tome IX, pag, 
212-226, de la collection des tats-Gentraux par Mayer. 



fcTABLISSEMENT DES POSIES (1464). 

querant de Vdtat, de la police et du gouvernement 
de chacune des parties, comme il le declare lui- 
meme clans ses ordonnances (I). L'etablissement des 
postes (1 9 juin 1 464) (2) permit a la royaute de trans- 
mettre rapidement ses ordres d'une extremite a 1'au- 
tre de la France. Le roi se reservait avec un soin ja- 
loux le monopole des postes. Le grand maitre des 
coureurs de France (directeur general des postes) 
devint un des principaux officiers de la couronne, et 
les maitres tenant les chevauxpour le service du roi, 
qui etaient places sur les routes, de quatre lieues en 
quatre lieues, ne purent, sous peine de mort, faire 
porter d'autres depeches, ni transmettre d'autres 
ordres que ceux du roi. 

L'institution de 1'ordre de Saint-Michel (1 er aout 
1469) (3), sans avoir la meme importance que 1'eta- 
blissementdes postes, fut aussi inspiree par une pen- 
see monarchique. Louis XI, prince fort peu chevale- 
resque de mceurs et d'idees, voulait rattacher Telite 
de la noblesse au roi qui etait declare grand maitre 
de 1'Ordre et balancer ainsi Tinfluence de la Toison- 
d'Or, receniment etablie par la maison de Bour- 
gogne. 

La justice, les finances, 1'armee, ces soutiens de 
la puissance royale, ne pouvaient etre negligees par 
un roi comme Louis XL II eut voulu, dans son ar- 
deur d'unite, substituer une loi unique a la diversite 

(1) Ordonn. des Rois de France, XVI, pag. 197 : Nous avons 
visits la pluspart (Ticelluy (royaume) pour inieux cognoistre 1'estat, 
la police , etc. 

(2) Anciennes Lois francaises, X, pag. 487. 

(3) Ordonn. des Rois de France, XVIII, pag. 217-224. 



116 INAMOVlBILlTfi DES JUGES. 

des coutumes (1). La mort seule 1'empecha de rea- 
liser ce projet. 11 fortifia, du moins, le parlement en 
declarant qu'il ne donnerait aucun office dans cette 
cour, s'il n'etait vacant par mort, resignation ou for- 
failure (2). C'etait accorder aux juges 1'inamovibi- 
lite, premiere condition de la haute independance 
qu'exigent leurs fonctions. Louis XI eleva encore le 
parlement de Paris, en declarant que seul il juge- 
rait les causes des pairs du royaume (3). II lui con- 
fia, en effet, le jugement du due de Nemours, mais 
il exigeait des juges une sou mission absolue a ses 
volontes, et son despotisme ne respectait guere le 
principe de 1'inamovibilite qu'il avait proclame. Les 
juges du due de Nemours paraissaient incliner a la 
elemence : Je pensais, leur ecrivit Louis XI (4), vu 
que vous etes sujets de la couronnede France etlui 
devez loyaute, que vous ne voulussiez pas approu- 
ver que Ton fit si bon marche de ma peau ; d'apres 
ce que je vois par vos lettres, je connais clairement 
qu'il y en a encore parmi vous qui volon tiers se- 
raient inacbineurs contre ma personne, et afin de 
se garantirde lapunition ils veulent abolir 1'horri- 
ble peine qui y est. Par quoi sera bon que je mette 
remede a deux choses : la premiere, expurger la 
cour de telles gens; la seconde, faire tenir le statut 
que j'en ai fait, afin que nul dorenavant ne puisse 

(1) Comines, liv. VI, chap, v ; edit, de Mne Dnpont, torn. II, pag. 
209. 

(2) Ordonn., torn. XVII, pag. 25; ordonn. du 21 octobre 1467. 

(3) Ibid., XVI, pag. 87; ordonn. du 13 oct. 1463. 

(U) De Barante, Hist, des dues de Bourgogne, 3 C edit., torn. XI, 
pag. 356. 



NOI VE.UTX PARI.EMEXTS. 117 

allegories peines pour crimes delese-majeste, etc. 
La loi qui punissait de mort les non-revelateurs du 
crime de lese-majetd, les commissions qui enleverenl 
plus d'une fois les accuses a leurs juges naturels, 
enfm les menaces memes adressees par Louis XI a u 
parlement attestent qu'a ses yeux la justice n'etail 
qu'un instrument de despotisme, mais d'un despo- 
tisme egal pour tous. Les plus bautes tetes devaient 
se courber sous ce niveau. 

Deux nouveaux parlements furent institues, a Bor- 
deaux (1462) (1) et a Dijon (1477) (2); c'etait un 
moyen de faire penetrer les institutions monarchi- 
ques dans deux provinces recemment conquises, et d'y 
rendre plus presente 1'autorite royale dont emanait 
toute justice. Cependant , par une pensee d' unite, 
Louis XI voulait que le parlement de Paris conservat 
la superiorite sur les parlements provinciaux. Une 
ordonnance du 2 septembre 1474 (3) declara que les 
arrets du parlement de Paris seraient executoires 
dans les ressorts des parlements de Toulouse et de 
Bordeaux. Plusieurs provinces recurent des gouver- 
neurs nommes par le roi et investis principalement 
de 1'autorite militaire, pendant que les parlements 
etaient depositaires de 1'autorite judiciaire, et les 
chambres des comptes et les cours des aides, de 
1'autorite financiere. A Paris, le titre et le pouvoir de 
gouverneur furent donnes an seigneur de Gaucourl, 

(1) Orrfonw.,XV, pag. 510 et suiv. ; voy. aussi pag. 595, 608, 
610, 612-613, 615, 653. 

(2) Ordonn., XVIII, 252. 

(3) Papiers de Tabbo Legrand, torn. XX, dans les maunscrits de 
la Biblioth^que imperiale. 

L 9 



4 18 ACCROISSEMENT DES IMPOTS. 

tandis que la prevote resta a Jacques de Villiers, sei- 
gneur de I'lle-Adam ; les fonctions administratives 
^talent separees de 1'autorite militaire. Ainsi s'etablis- 
sait la division des pouvoirs, une des tendances les 
plus heureuses de radministration monarchique. 
Ainsisepreparaitl'organisation provinciale qui devait 
bientot constituer chaque grand gouvernement a 1'i- 
mage du pouvoir central, effacer peu a peu les antipa- 
thies locales, et rendre possible I'unite de la France : 
nous ne sommes encore qu'a Tebauche de cette ad- 
ministration. 

La taille perpetuelle s'e"leva rapidement de 
1,800,000 livres a 4,700,000 Hvres. Cet accroisse- 
ment des impots explique la misere et les plaintes 
d'une partie de la population. Thomas Basin s'en est 
fait 1'echo et les a exagerees dans son histoire de 
Louis XI (1). Des documents plus authentiques ne 
laissent aucun doute sur le mauvais systeme de re- 
partition des taxes et sur la misere qui en resultait. 
Louis XI lui-meme en convient dans ses ordon- 
nances (2), et ch^rche a y porter remede. Mais ces 
calamites, qui n'etaient que trop reelles, ne doivent 
pas faire oublier 1'usage habile et vigoureux que 
Louis XI fitdel'argent que lui fournissait I'impot. II 
ne le depensa ni en objets de luxe ni en plaisir. Mais 
il avait, comme nous 1'apprend Comines, des gens 
a lui dans toutes les cours. II entretenait en meme 
temps une nombreuse armee, et grace a ses res- 
sources pe*cuniaires, il dtait toujours pr$t, comme 

(1) Manuscrit de la Biblioth. imp^riale, n 5962, fol. 396. 

(2) Ordonn., XVIII, 601-602. 



ADMINISTRATION M1I.1TA1RE. \ \'1 

s'en plaignait son rival, Charles-le-Temeraire (1). 

II disposait d'une formidable artillerie, dont le 
grand-maitre remplaga a cette epoque le grand-mai- 
tre des arbaletriers etablis par Saint-Louis (2). Quant 
a 1'iqfanterie des francs-arc her s> plusieurs ordon- 
nances eurent pour but d'imposer a ces troupes 
1'ordre et la discipline qui leur manquaient. Les pa- 
roisses etaient tenues de fournir des casaques aux 
francs-archers et d'entretenir leurs armes et habille- 
ments (3). Les chariots, qui, en cas de guerre, devaient 
transporter les armes, etaient mis egalement a la 
charge des paysans. La solde des francs-archers etait 
fixee a neuf livres tournois par an en temps de 
guerre. Des capitaines-generaux devaient, par de fre- 
quentes revues, s'assurer de la discipline et de la 
bonne tenue de ces troupes. Les francs-archers ne 
pouvaient, sous peine de la hart, s'ecarter du corps 
d'armee. Des prevots speciaux etaient charges de 
punir les infractions a la discipline militaire (4). 

Le defaut principal de 1'infanterie des francs-ar- 
chers etait la dispersion des troupes disseminees 
dans les paroisses. Louis XI s'efforca d'y remedier ; il 



(1) Comines, liv. VI, chap, vi ; 6dit. de Mile Dupont, torn. M, 
pag. 225. 

(2) IMepiqire de M. Mignet sur la Formation territoriale et 
politique de la France. Deja sous Charles VII, Jean Bureau est 
qualifie du litre de grand-mailre de rartillerie. 

(3) Ordonn., XVIH, 72-6Zi, et 110-115. 

(i) Histoire de Louis XI, par Thomas Basin (pseudo-Amelgard), 
fol. 516 recto. Cet ecrivain tres-hostile a Louis X[ lui rcproche 
d'avoir soustrait les soldats a la juridiction ordinaire : Quod procul 
dubio non mullura aberat quam si eis irupunita licentia injuriis 
quern vellent afficiendi ex com muni plebe permissa fuisset. 



120 REORGANISATION DE I/1NFANTERIK. 

divisa les seize mille soldats, dont se composait rin- 
fanterie des francs-archers, en quatre corps de quatre 
mille hommes chacun, sous les ordres des baillis de 
Mantes et de Melun, du senechal de Beaucaire et du 
seigneur de 1'Isle. Chaque corps etait subdivise en 
conipagnies de cinq cents hommes sous un capitaine 
particulier (1). Cette nouvelle organisation remedial! 
a un des defauts, qui, des le principe, avaient pa- 
ralyse cette institution. Neanmoins la nouvelle armee 
ne montra ni courage ni esprit militaire. C'esl que, 
selon la remarque d'un historien moderne (2), une 
armee represente un peuple. La cavalerie francaise 
etait excellente, parce qu'elle se composait de gentils- 
hommes, pour lesquels 1'esprit guerrier etait un de- 
voir et une tradition d'honneur. Rien de semhlable 
dans le peuple qui composait 1'infanterie. On a sou- 
vent suppose que la defiance de Louis XI, qui crois- 
sait avec 1'age, le porta a desarmer systematiquement 
les Franc,ais pour leur substituer des etrangers. Ce- 
pendant, 1'armee que Louis XI reunit au Pont-de- 
1'Arche etait composee en majorite de fantassins 
frangais. Pour former le noyau de cette armee, il alia 
prendre le peuple ou il se trouvait, dans les monla- 
gnes de la Suisse. II avait eprouve la valeur de cette 
nation a la bataille de Saint-Jacques. Les victoires 
de Granson et de Morat Tavaient rendue celebre dans 
toute 1'Europe. Louis X[ prit six mille Suisses a sa 
solde, les reunit a dix mille fantassins frangais et a 
deux mille six cents pionniers. Cette armee ne fut pas 

(1) Mignet, Formation territorial? et politi(jne de la France, 

(2) Id., ibid. 



GARDKS HI' R01. 121 

soldee, com me les francs-archers, par les bourgs et 
les villages, mais par le tresor royal. L'armee eut 
une organisation vigoureuse et unitaire, mais one- 
reuse pour le peuple qui payait 1'impdt. Ainsi, 
dit Comines, ne se faut ebahir , s'il ( Louis XI ) 
avoit plusieurs imaginations, et s'il pensoit n'etre 
point bien voulu (1). Sa mefiance lui inspira de 
nouvelles precautions ; il s'entoura d'une garde ecos- 
saise et de genii Is /tommes au bee de corbin (1 478) (2) . 
En meme temps, il interdisait le guet feodal que les 
paysans etaient tenus de faire pres de leurs seigneurs, 
et il autorisait les bourgeois aremplacer le service du 
guet aux portes des villes par une contributionde cinq 
sous (3). Arnier la royaute, desarmer les seigneurs 
et les communes, telle fut la politique de Louis XI 
dans ['administration militaire. Un grand nombre de 
villes furent fortifiees, et il fit plus, au temoignage 
de Comines (i), pour la defense du royaume qu'au- 
cun de ses predecesseurs. 

En fortifiant 1'autorite monarchique, Louis XI 
n'oublia pas le peuple. II developpa le commerce et 
Tindustrie qui pouvaient 1'enrichir. Des traites de 
commerce conclus avec la Hollande et le Brabant (5), 

(1) Comines, liv. VI, chap, vi; torn. II, pag. 225, edit, de Mile 
Dupont. 

(2) Ces gentilshommes tiraient leur iiom dc leurs hallebardes ap- 
pelees bees de corbin oil bees de faucon. Voy. traite de YOrigine 
des deux compagnies de gentilshommes ordinuires de la Mai- 
son du roi, Paris, 1614. 

(3) Ordonnances des Rois de France, XVII J, 470. 

(A) Comines, meme edit., toin. II, pag. 144 : .Il fit de grands 
edifices a la fortification et defense des villes et places de son 
royaume, et plus que tous rois qui ont este devant luy. 

(5) Ordonn. des Rois de France, XV, 348. 



lOMMMUl 1'ROTfrjf IHH I Ol IS \1. 

ION villos ausealiqiios I ot Yemsc ,:> ; doslotlres adros 
seos ;ui soudau d'K^ypIo pour assuror sa protection 
aux I'Yaneais (jni traliquaionl dans sos I'Jats > . 
atlesleul avec quollo solliciludo ce roi cncourai;oa le 
COimniM'iv i'MjM-icur. II voulail Im inrua^cr un porl 
sur Ics i-olt'sdr Nonuandit\ |>our ivnnMllir rl nuMhv 
(Mi surclr It^s navhrs d(^ (juchjiic pavs cl roulnV 
(pi'ils 1'usstMii pour (iosctMiihv ot sojounuM- uiarchan- 
dtMuonl /I-'. (Ic |)i'oj(^t no I'ul pas la sruli'ultV ulilr 
au roininiMrr (\uc Louis \l nnporla dans la loinhr : 
il son^vail a siihslilurr I'linito do poids ct dc uio 
suirs ^v a la divorsilo ilos inosinvs locales qui MI- 

i 1 coininorco rl lavorisaionl la iVninIo. 
v lihiv la navij;alion iM diiuinntM' Irs pca^o 
qui roiiipaionl los arloivs de la Franro, rtaii lr UKM!- 
leui- ino\(MMio drvol>pp(M' It^ ronuniMViv l.ouisM 
S'IMI orcupa lu-tiviMiuMH. Drs lo conuuiMUTnuMit do 
>on iviiiu 1 , il routinna rordonnanco d(^ son phr, 
C.liarlos Vll, qui avail suppriinr h^s j)!^!!^!^ dos 
corporations tVanraiso c! nonnandtv C.os deux coin 
pngnics rivnlos. qni avaiiMit lour sio^o a Paris of a 
Houon, doniinaioni sur la lianlo ol hassc Soim^ ol 
intorcoptaionl la navigation, l.ouis \! voulnl quo l^s 
inarins ilos doux villi^s pussont dosoiMuhv ol re 
monter 1(* tlouvo sans ohslaclo (> : parlout la rovaulo 

(1) Onlonn. dcs Hois <1r France. \\ I , l l '~. 

(2) ibid., \viii. ;v::>. 

(3) Anricunc.t /o/.v fnint\u$t\*. X, 923. 

1 -donniint'i's dct ??(> dc France, XV III 
r.oininos, liv. VI. c\\. \ : loin. II. pag. "209 do IVdit. dc Mile 
IMipont. 

(6) Ordvnn.. \\ . 'jiio. 1/onlonnanco ost souloinont montionnoo: 
les iditeurs n'ont pu en retrouvor lo tcxto. Void, d'apres Toriginal 



MESC1ES FAYOftJtBLEf A 



123 



s'elevait au-dessus des mesquines rivalite* de corpo- 
ration et apparaissaitdeplusen plus cornme deposi- 
laire et protectrice de Tordre public, de la justice 

rale et de 1'interet commun (I). 
Quant a 1'industrie, Louis XI s'efforca de la favo- 
riser par un systeme prohibitif. II defendit, en 1469, 
1'importation des etoffes de 1'Inde, et etablit, 1'annee 
suivante, aux environs de Tours, des plantations de 
muriers et des fabriques d'etofles de soie. Jusqn'a- 
lors 1'industrie, enfermee dans les corporations d'arts 
et metiers qui avaient protege son berceau, etait toute 
municipale, Louis XI entreprit de la faire nationale 

nvoqua les negotiants a son grand conseil pour 
aviser avee eux aux moyens d'etendre et de faire 

perer le commerce i . 11 ^entourait de tous les 
rensetgnements que pouvaient lui fournir a cet effet 

nations etrangeres et principalement Venise et 

conserve am archives municipale* de Rouen , rordonoanee de 
Charles Vll confirmee par Louis XI : Charles, par la grace de 
Diea, etc., comme plusieors proces aient este commencez entre 
ceutx de Paris et ccolx de Roaeii, h 1'occasion de ce que iceolx de 
Paris tenoient rigueur a ceolx de i.ouen de leor fake prendre com- 
pagnie fran^oise, quand iis montoient on avalioient la Seine, par la 
ville de Paris, on es roettes (bomes) d'icelle, et anssi iceolx de Rouen, 
poorraiaon deleurs privileges, empesohoienta iceulx de Paris que ils 
ne descendissent et missent teurs Tins et aotres denrees et mar- 
chandises a couvert, et ne les vendissent en icefle ville de Kooen ; 
.Nous, par Tadvis des gens de nostre conseil , veokms que les bour- 
geois de nostre ville de Rouen soient doresnavant francs, quictes et 
exemptez (le la dicte compagnie francoise et de tout ce que lesdits 
de Paris peuvent demander a cette cause, et aussi que iceolx de 
Paris pourront meltre a convert et descendre, en ladite vflle de 
Rouen , tontes les denrees et marchandises, et icelles vendre en 
onne a Caen le VII- jour de juillet en I'an MCCCCL. 

1 'lUizot, Cours d'histoire generate de la civilisation en Eu- 
rope, 9"* tecon. 

(2) Aug. Thierry, Essai sur Chutoire du Tier*-&tat, pag. 66. 



i.MPRiMERii: i:x FRANCE. 

Florence (1). Lyon et d'a litres villes obtinrent des 
privileges de foires Tranches pour attirer dans leurs 
niurs des marchands etrangers (2). Le Languedoc fut 
exempte pour le meme motif du droit d'aubaine (3). 
On commeiiQa a s'occuper de 1'exploitation des ri- 
chesses minerales de la France (4), et Louis XI en- 
couragea par d'importants privileges cette branche 
d'industrie. 

Trois Allemands, Ulricb Gering, Martin Krantz et 
Michel Freyburger vinrent apporter en France 1'im- 
piiincrie et obtinrent 1'autorisation de s'etablir dans 
les batimeiits memes de la Sorbonne (1409). Louis XI 
comprit Timportance de cette decouverte, et exeinpta 
du droit d'aubaine deux imprimeurs de Mayence, 
ayant consideration de la peine et labeur que les 
dits exposans out pris pour le dit art et Industrie de 
I'impression , et au profit et utilite qui en vienteten 
peut venir a toute la chose publique, tant pour 
1'augmentation de la science que autrement (3). 
Nobles paroles qu'on n'attendrait pas d'un despote, 
comme Louis XI, de ce roi qui, fatigue des dis- 
putes des seolastiques et pen soucieux des droits de 
la pensee, iniposail dureinent silence aux realistes 
et aux noininaux et iaisait clouer leurs livres dans 
les bibliotheques. 

(1) Letlre de Louis XI au sieur Dubouchage, dans 1'liistoire de 
Louis Xf, par Duclos, torn. Ill, pag. 449. 

( 4 2) Ordonn. desEois de France, XV, pag. 644; XVI, 192. 438, 
441. 

(3) Ordonnance de juillet 1475, dans les Ordonn. des Rois de 
France, XVIII, 124-123. 

(4) Ibid., XV, 264, XVI, 176, XVII, 446 et XIX, 105. 

Y/., XVIII, 114. 



NOUVELLKS IMVKRSITfiS. 125 

Louis XI etait loin d'etre ennemi de la science, 
quand elle avail un caractere d'utilite. II livra un 
eondamne a mort aux experiences des medecins 
pour 1'extraction de la pierre (1) , et ajouta deux 
nouvelles Universites a celles de Paris , de Tou- 
louse , de Montpellier , d'Orleans , d'Angers et de 
Caen fondees par ses predecesseurs. Elles fureni 
etablies a Bourges (2) et a Bordeaux (3). line pareille 
administration n'atteste pas moins d'activite que la 
lutte contre les seigneurs feodaux, et cependant 
Louis XI ne put realiser tous les desseins qu'il me- 
ditait pour Tunite de la France. 

La mort, qui 1'epouvantait, viot lesaisir au milieu 
de ses projets. Vainement il s'efforc.a de lui echap- 
per en s'entourantdereliques, et en appelant dufond 
de la Calabre un saint ermite ; vainement il voulait 
f'aire illusion a la France et a 1'Europe en se couvrant 
de riches etofles et en affectant un redoublement d'ac- 
tivite (4), il sentait avec effroi 1'etreinte de la mort. 
Rien de plus dramatique et de plus moral que le 
spectacle de ses dernieres annees, lorsque parvenu 
au coinble de la puissance, il se toimnente et se 
gelienne plus que les miserables qu'il faisait en- 
lermer dans des cages de fer (5), et que tremblant 
sous la menace de son medecin, il absout ses inso- 
lences et sa rapacite C'est 1'expiation de 1'immo- 
ralite triomphante. line cruaute raffinee, une four- 

(1) Henault, Abrege chron. a I'annee 1475.*' 

(2) Ordonn., XVI, 513. 

(3) Henault, Abrege chron. a Cannnee 1Z|72. 

(k] Gomines, edition de Mile Dupont, torn. II, p. 231-232, 
(5) Idem, ibid., pag. 267, 268, 269. 



CHARLES vin 1483-1498 

berie proverbiale, une politiquesansentrailles, expli- 
quent les terreurs de Louis XI a 1'approche de la 
mort. 

II laissait un fils a peine age de treize ans, Char- 
les VIII (1483-1498). La reaction, qui se manifesta 
au commencement du nouveau regne, ne renversa 
pas plus le systeme monarchique que celle qui avait 
ete provoquee par les violences de Philippe-le-Bel. 
Elle se borna a la proscription de quelques agents du 
despotisme, que leur conduite avait signales a la 
haine publique, tels que le procureur-general Jean 
Doyac et Olivier le Daim, qui, de barbier du roi, etait 
devenu comte de Meulan et tresorier-general du 
royaume. Anne de Beaujeu les sacrifia a la ven- 
geance populaire; mais elle maintint les institutions 
monarchiques avec une fermete et une prudence qui 
rappelaient son pere Louis XL Les Etats-Generaux, 
convoques a Tours, firent entendre des verites ener- 
giques contre le despotisme et revendiquerent les 
droits de la nation (1 ) . Us obtinrent la diminution de la 
taille qui fut reduite de 4,700,000 livres a 1 ,200,000 
livres, avec 300, 000 livres pour droitdejoyeuxavene- 
ment. 

Les cahiers des tats developperent des vues uti- 
les sur la redaction des coutumes, le grand coiiseil, 
rinamovibilite des juges, le commerce, etc. Mais la 



(1) Voy. le Journal des titats-Generaux, tenus Tours en 
redige par Jean Masselin, dans les Documents inedits de CHis- 
toire de France. On trouve un extrait des maximes democrati- 
ques qui furent avance"es par quelques orateurs dans YEssai sur 
I' hist, du Tiers-tat, par M. Aug. Thierry, pag. 69-70. 



ANNE DE BEAUJEU. 



rivalite des ordres qui eclata avec violence permit a 
la regente, Anne de Beaujeu, de dissoudre 1'assem- 
blee et de constituer tin conseil de gouvernement 
tout entier a sa discretion (1). Cette princesse, en qui 
semblait revivre Louis XI, sut comme lui se manager 
I'appui du Tiers-fitat et du parlement. Lorsque les 
rebelles tenterent d'entrainer le parlement, il re'pon- 
dit qu'il etait institue par le roi pour rendre 
la justice , et qu'il n'avait Tadministration lii de la 
guerre ni des finances, ni du fait et gouvernement 
du roi ni des grands princes (2). La victoire de 
Saint-Aubin du Cormier (1i88! et le manage du roi 
avec Theritiere de Bretagne completerent letriomphe 
de la royaute sur la feodalite apanagee. Anne de 
Beaujeu put alors s'occuper d'administration : elle 
encouragea le commerce par des traites pour I'abo- 
lition de la piraterie (3), par Tetablissement de foires 
tranches a Dunkerque (4), a Lyon et a Montpellier (5), 
et de fabriques de draps a Tours (6) ; elle accorda 
des privileges aux maitres de forges pour 1'exploita^ 
tion des mines du royaume (7). En un mot, elle 
agrandit le domaine royal et developpa les richesses 
naturelles de la France. 



(1) Voy. les procds-verbaux du conseil de Regence, etc. , pu- 
blies par M. Bernier, dans les Documents inedits de Cliistoire de 
France. 

(2) Reponse du premier president de la Vaquerie C1486), dans le 
recueil de Godefroy, intitule' : Hist, de Charles VIII, pag. 468. 

(3) Ordoun., torn. XX, pag. 16. 

(li) Godefroy, Hist, de Charles VIII, pag. 

(5) Mem. de 1'Acad. des inscript., torn. XLIIL 

(6) Ordonn., torn. XX, pag. 243. 

(7) JWd., XX, pag. 109. 



PUBLICATION DE COUTUMES. 



Malheureusement, Charles VIII, livre adejeunes 
favoris et enivre de sa puissance, detourna la France 
de sa veritable voie, sacrifia une partie des provinces 
(Artois, Franche-Comte , Roussillon) reunies par les 
traites de Senlis et de Narbonne, et epuisa le royaume 
pour de steriles conquetes. Toutefois , pendant les 
guerres d'ltalie (1494-1496), il faut remarquer la 
redaction de quelques coutumes en execution de 1'or- 
donnancedeMontils-les-Tours. On publia d'abord la 
coutume de Ponthieu (1 ) , et on prepara la redaction 
des coutumes de Montargis et du Boulonnais (2), en 
accomplissant les formalites prescrites par 1'article 
124 de 1'ordonnance de 1453. 

A son retour d'ltalie, Charles VIII, hoinme pen 
entendu, dit Comines , mais si bon qu'il n'etoit de 
meilleure creature, forma des projets de reformes 
tinancieres et judiciaires. II voulait se contenter du 
revenu de ses domaines et de la taille votee par les 
Etats de Tours (3) ; il se proposait de rendre lui- 
meme la justice a ses peuples comme Saint-Louis, et 
il demanda a la chambre des comptes un memoire 
sur 1'ancienne forme de la juridiction royale . 11 
avoit mis sus une audience publique, ou il ecou- 
toit tout le monde , et par especial les pau- 
vres, et s'y faisoit de bonnes expeditions, et 1'y 
vis huit jours avant son trepas, dit Comines (4); 
il tenoit ses gens en crainte et par especial ses of- 

(1) Ordonn., torn. XX, pag. 432-433; XX, p. 6 et 18. 

(2) Comines, liv. VIII, chap. xxv. 

(3) Voy. la lettre de Charles VIII a la fin du loin. XX des Or- 
donn. (22 de"cembre 1497). 

(/t) Comines, liv. VIII, chap. xxv. 



GRAND CONSUL. 

ficiers, dont aucuns il avoit suspendus pour pille- 
rie. C'est peut-etre a cette ardeur de Charles VIII 
pour 1'administration de la justice qu'il faut attri- 
buer la nouvelle organisation du grand conseil. 

Ce conseil remontait au regne de Philippe-le-Bel, 
et ses fonctions etaient a la fois politiques, judiciai- 
res et administratives. Mais , lorsque la creation de 
nouveaux parlements eut multiplie les questions de 
competence qui etaient du ressort du grand conseil, 
lorsque les Evocations eurent augmente les attribu- 
tions judiciaires de cette cour souveraine, il devint 
necessaire d'en modifier 1'organisation. On en divisa 
les attributions : la puissance politiquefutreserveeau 
conseil d'Etat; les fonctions judiciaires, attributes a 
un tribunal compose de dix-sept membres, preside 
par le chancelier en 1'absence du roi. Ce tribunal ne 
s'occupait, dans le principe, que des proces evoques 
par ordonnance royale et des questions de reglement 
dejuges. Mais peu a peu ses attributions s'etendirent, 
et son organisation se completa (1). II fut charge de 
juger tous les proces en matiere beneficiale, et , 
comme alors les benefices ecclesiastiques couvraient 
une partie de la France, son influence devint chaque 
jour plus considerable. 

l"n autre changement moins apparent, mais d'une 



(1) Ordonnance de Charles VIII en date du 2 aoul 1497, dans le 
tome XXI , p. 4, du Eecueil des Ordonnances des Rois de France. 
Voy. aussi Pasquier, Recherch.es, II, chap. vi,et Guyot, repert. uni- 
vers., torn. II, pag. 18/i. Le Ferron, qui a ecrit une histoire la- 
line de Louis XII, mentionne en ces termes restitution du grand 
conseil : Carolus octavus earn decuriam aulici consilii videbatui 
instituisse, 



430 CHANGEMEfJT DANS IES MCEURS. 

haute importance, s'accomplit sous Charles VIII 
dans les idees et dans les moeurs de la France. A 1'i- 
solement de 1'aristocratie dans ses domaines. a 1'es- 
prit d'independance qui avait caracterise la feodalite, 
succeda I'esprit de cour. Les jeunes nobles tinrent a 
honneur de se presser autour du roi , dedaignerent 
les conseils des vieux gentilshommes qui vantaient 
la dignite solitaire du manoir paternel , et echange- 
gerent les antiques vertus melees de rudesse 
pour 1'elegance et la politesse un peu servile du 
courtisan (1). Ne vit-on pas a la fin du xvi e siecle les 
fils d'une victime de Louis XI, ceux-la meme que la 
tradition represente arroses du sang de leur pere, 
les Armagnacs , en un mot, preter a la royaute 1'ap- 
pui de leur nom et de leurs talents? Anne de Bre- 
tagne contribua a cette revolution dans les moeurs de 
Taristocratie , en introduisant a la cour les filles 
d f honneur. L' elite de la noblesse fut longtemps en- 
chainee par les liens de la faveur et de la galantei ie; 
les moeurs se polirent, et peu a peu se corrompi- 
rent. On sait comment Catherine de Medicis fit de 
Yescadron volant des filles d'honneur un instrument 
de politique. 

La royaute avait d'ailleurs des recompenses bril- 
lantes pour le devouement de la noblesse. Les apa- 
nages etaient incorpores aux domaines de la cou- 
ronne; deja les maisons de Bourgogne, d'Anjou et de 

(1) Voy. dans les Mem. de La Tre"mouille, 6dit. Petitot, torn. XV f 
de la I re serie, pag. 360-362, la lutte entre le vieux La Tre"moiiille 
et son fils. Le premier veut 61oigner le jeune homme de la cour ; 
mais le courant de l^poque est plus fort que les conseils paternels 
et entraine le jeune La Tre"inouille. 



CHANGEMKNT DANS LES MOEURS. 131 

Bretagne avaient disparu. Les domaines des maisons 
d'Orleanset de Bourbon, ne tarderent pas a etrereu- 
nis par 1'avenement de Louis XII et de Francois I er 
et par la confiscation des biens du connetable de 
Bourbon. Au lieu de ces maisons apanagees qui 
iHaient devenues menagantes , la royaute etablit des 
gouverneurs de provinces, et ces charges furent bri- 
guees par les plus illustres families. Le due de 
Montpensier, de la maison de Bourbon, obtint, en 
1493, le gouvernement de Paris, deTIle de France 
et de la Brie (1) ; et La Tremouille, le vainqueur de 
Saint-Aubin du Cormier, fut nomine gouverneur de 
Bourgogne (2). 

En resume, depuis 1'avenement des Valois jusqu'a 
la fin du xv e siecle (1328-1498), au milieu de vicissi- 
tudes douloureuses, de revers cruels, la royaute n'a- 
vait perdu aucune de ses conquetes; elle y avait 
ajoute une armee permanente, soldee par un impot 
permanent; une juridiction speciale des dlus et des 
generaux des aides pour la repartition des impots ; 
elle avait dompte la feodalite apanagee, multiplie les 
parlemerits et ebauche Torganisation de Tadminis- 
tration provinciale. 

(1) Godefroy, Hist, de Charles VII, pag. 674. 

(2) Memoires de La Tremouille, collection Petitot, I r * s^rie, 
torn. XIV, pag. 446. 



CHiPITRE VII. 



Sommaire. 

Louis XII (1498-1515). Caractere general de 1'administra- 
tion monarchique pendant le xvi e siecle. Ordonnance de 
Blois (1 499) ; organisation du grand conseil ; creation de 
parlements a Rouen et a Aix; publication des coutumes. 
Repression de la licence des armees. Diminution des im- 
pots ; venalite des offices de finances et de judicature. 
Protection accorde'e a 1'agriculture, au commerce , aux let-*" 
tres et aux arts. Prosperity de la France a cette epoque 
prouvee par le temoignage de Machiavel. 



La fin du xv e siecle est une epoque solennelle dans 
1'histoire. Les decouvertes de Colomb et de Gama 
ouvrent 1'univers; la renaissance litteraire favorisee 
par rimprimerie , revele a 1'intelligence un nou- 
veau monde , et prepare les revolutions religieuses 
du xvi e siecle. La France n'est a la tete d'aucun de 
ces mouvements. Elle suit 1'Espagne et le Por- 
tugal sur les mers ; emprunte a 1'Allemagne rimpri- 
merie; a I'ltalie, ses arts et sa litterature. Elle ne 
devance le reste de 1'Europe que sur un point : 
1'unite monarchique. C'est un eloge que lui accordent 
les etrangers dont le jugement ne saurait etre sus- 
pect. II n'est pas de pays plus uni que la France, 

L 10 



434 UNIT DE LA FRANCE. 

(lit le Venitien Marino Cavalli (1) ; Machiavel, parlant 
des conquetes qui rendent durables la fusion des 
races et 1'assimilation des moeurs et des idees, cite la 
France, ou les populations de la Bretagne , de la 
Bourgogne , de la Gascogne et de la Normandie 
vivent paisiblement et peuvent s'accorder entre 
elles, malgre quelques differences de langage (2). 
La politique, qui a lentement et surement uni les 
provinces franchises , qui a efface les antipathies de 
incurs et d'interets, et cleveloppe 1'idee de la patrie, 
de 1'unite nationale, cette politique a ete 1'oeuvre des 
xvi c et xvii e siecles. Louis XII, Francois I er , Henri II 
y ont travaille avec succes. Interrompue par les 
guerres de religion, elle a ete reprise par Henri IV, 
Richelieu et Mazarin. Constituer chaque province a 
1'image de 1'autorite centrale, lui donner un gouver- 
neur relevant directement du roi et charge de 1'admi- 
nistration militaire; un parlement pour la justice, 
des cours des comptes et des aides pour la juridiction 
fmanciere , un receveur general pour la perception 
de I'impot; attenuer les differences des coutumes par 
des ordonnances generates, et tout en laissant a cha- 
que localite des lois et une constitution que la pru- 
dence ne permettait pas de supprimer brusquement 
et immediatement , 1'habituer a recevoir I'impulsion 
et la direction du gouvernement central , tel a ete le 
p incipal resultat de I 'administration monarchique 

(1) llelat. de Marino Cavalli ; Hec. des Relations des ambass. ve- 
nitiens, torn. 1, pag. 271, dans la collection des Documents ind- 
dits de CHistoire de France. 

(2) Machiavel, du Prince, chap.^ HI, 



LOUIS xn (1498-1515). 135 

pendant le xvf siecle. La perte de quelques franchi- 
ses a ete amplement compensee pour les provinces 
par la gloire de se rattacher a une puissante nation, 
ainsi que par les progres de la prosperite publique, 
dii commerce, de la marine, de 1'industrie, des lois, de 
la litterature et des arts. 

C'est Louis XII qui ouvre cette epoque. Malgre les 
fautes multipliers des guerres d'ltalie , ce prince est 
reste populaire; on a tout pardonne au roi, qui ne 
vengeait pas les injures du due d' Or Mans, avouait 
noblement aux tats de Tours la faute du traite de 
Blois, protegeait le peuple des campagnes contre la 
licence des gens de guerre, effac.ait les dernieres tra- 
ces de la servitude et aimait mieux voir les court i- 
sans rire de son avarice que le peuple pleurer de 
ses prodigalites. Les qualites auxquelles Louis XII 
a du le surnom de Pere du peuple ont puissamment 
contribue a attacher les Francois a la royaute et a faire 
accepter I'administration monarchique comme justo 
et bienfaisante ; la popularite du roi a rejailli sur la 
royaute. Son principal ministre Georges d'Amboise a 
merite, par les memes qualites, les sympathies de la 
nation. 

Au debut de ce regne , se place la grande ordon- 
nance de Blois (1) qui sembie avoir pour objet de sa- 
tisfaire a une partie des reclamations des litats de 
1484. Le roi s'y occupe surtout de la reforme de la 
justice. Les offices de judicature sont eligibles; mais 



(1) Ordonn. des Rois de France, lorn. XXI, pag. 177 et suiv.;~ 
Recueil des anciennes lois fr., torn. XI, pag. 323; Toidonnance est 
datee de mars 1A98 (l/i99.) 



436 ORDONNANCE DE BLOIS (1499). 

1'election est aceompagnee de garanties contre la ve- 
nalite (1). II est clefendu aux baillis et aux senechaux 
de rendre la justice, a moins d'etre gradues en droit; 
s'ils ne remplissent pas cette condition, ils doivent se 
faire remplacer par un lieutenant pourvu des gra- 
des (2). Des commissaires , delegues par le roi et 
choisis dans les pariements, tiendront chaque annee 
les grands jours aux lieux accoutumes (3) ; ainsi 
election des juges pure de toute venalite , garanties 
exigees des baillis et senechaux , mesures pour sou- 
mettre les provinces eloignees a Faction de la justice, 
telles sont les principales dispositions de la premiere 
ordonnance de Blois (1 499) . 

L'institution du grand conseil fut confirmee et de- 
veloppee. Au lieu des dix-sept juges etablis par 
Charles VIII, Louis XII en institua vingt, en decla- 
rant le conseil semestre. Dix juges devaient sieger 
alternativement sous la presidence du chancelier (4). 

Deux nouveaux pariements furent crees , 1'un a 
Rouen, 1'autre a Aix. La Normandie avait jusqu'a 
cette epoque conserve son lichiquier , qui perpetuait 
les formes de la justice feodale, ne se reunissait que 
deux fois par an , et se composait en majorite de 
grands vassaux. On menagea la transition en appe- 
lant le nouveau parlement Echiquier perpdtuel (1 499) ; 



(1) Articles 30, 31, 32, 40, 41, etc., de celte m6me ordonnance. 

(2) Ibid., art. 48. 

(3) Ibid., articles 72 et 73. 

(4) Ordonn. des Rois de France, torn. XXI, 56-57. Ancien- 
nes lois francaises, torn. XI, 296. Pasquier , Recherclies, livre 
II, chap. vi. Arnold, Ferron., Rerum sub Iwdov, XU 
hist,, ann, 1498. 



NOUVEAUX PARLEMENTS. 



137 



mais bientot le nom changea avec 1'organisation, et le 
parlementdeNormandiefutdefinitivementinstitue. (1) 
La Provence dont les institutions locales etaient si te- 
naces etquivoulait trailer avee laFrance de puissance 
a puissance, la Provence eut dans le parlement d'Aix 
un representant energique et permanent de 1'autorite 
royale (2). La Bretagne conserva jusqu'a Henri II 
son ancienne organisation judiciaire , quoique , des 
1495 , une ordonnance royale eut enjoint d'y creer 
un parlement (3); maisdu moins la reunion de cette 
province au domaine de la couronne fut assuree par 
le double mariage de Louis XII avec Anne de Breta- 
gne et de Francois I er avec Claude de France. 

Plusieurs ordonnances haterent la reformation et 
la publication des coutumes commencees sous le re- 
gne de Charles VIII (4). Vingt coutumes furent re- 
cueillies, ameliorees et publiees de 1505 a 1515 (5). 
Des commissaires envoyes danschaquebailliage con- 
sultaient Tassemblee locale , recueillaient les tradi- 
tions et les avis , et donnaient a la loi une forme 

(1) Ordonn. des Kois de Ft:, torn. XXI, pag. 215 et suiv. ; 
7fo'd.,pag. 280 et suiv., 298 et suiv; Anciennes Lois francaises, 
XI, 389. Voy. Floquet, Histoire de I'ficliiquier et du parlement 
de Nomnandie. 

(2) Recueil des anciennes lots franc., torn. XI, pag. &22. La 
Roche Flavin, Treize livres des parlements dc France, pag. 25- 
27. Gh. Giraud, Du parlement et du barrcau dans I'anc. Pro- 
vence, Aix, 1842. 

(3) Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 727. L'ordonnance de 
Charles VIII est du 25 novembre 1495. 

(4) Anciennes lois francaises, torn. XI, pag. 457 et 609. 

(5) Richebourg, Coutumier general. Ce sont les coutumes de 
Touraine, Melun, Sens, Montreuil-sur-Mer, Amiens, Beauvoisis^ 
Auxerre, Chartres, Poitou, Maine, Anjou, Meaux, Troyes, Vitry 
Cliaumont, Orleans, Auvergne, Paris , Angoumois et La Rochelle. 



138 PUBLICATION DBS COUTUMES. 

definitive qui rendait impossible 1'arbitraire des ju- 
ges (1). La resistance provinciale ne put entraver 
Texecution des lois generales. Une ordonnance du 14 
novembre 1507 soumit la Normandie aux lois et or- 
donnances qui avaient ete rendues pour les autres 
provinces et qui n'avaient pas encore ete enregistrees 
a rKchiquier perpetuel (2) . 

Un des principaux soins de Louis XII fut de re- 
primer la licence des armees et de proteger le paysan 
contre la sodatesque. II a fait un bien particulier, 
dit Saint-Gelais (3), si grand qu'aucun de ses prede- 
cesseurs n'en fit oncques guere de semblable ; c'est 
d'avoir oste la pillerie que les gens de guerre sou- 
loient faire sur le pays qui estoit une chose insuppor- 
table au pauvre peuple. L'excellente organisation 
des homines d'armes, due a Charles VII, fut mainte- 
nue et merita les eloges de Machiavel (4). Quant a 
1'infanterie mercenaire composee d'etrangers, on re- 
connut le danger de lui confier la defense de la pa- 
trie (5). Les Suisses abandonnerent la France an 
moment oil la ligue organisee par Jules II la 
menac.ait. Louis XII s'efforca de leur substituer une 

(1) Ancicnncs lois frangaises, XI, 609. 

(2) Ibidem, Mb. 

(3) Ilistoirc dc Louis XII, pag. 122. 
(li) Voy. pins haul, pag. 96. 

(5) Machiavel a justement blame" 1'emploi des troupes mercenai- 
res : Louis XI supprima 1'infanlerie qu'il rcmplaca par des Suisses. 
Cette faute, que commirent aussi ses successeurs, est la source des 
maux. de la France, comme on le voit aujourdliui. Car ces rois, en 
accreditant la milice helve"lique, ont avili leur propre milice. 
Traite du Prince, chap. 13. Malheureusement c'etait a Tetat ineme 
du peuple, coinine nous 1'avons dit plus haul, que tenait la neces- 
site de soudoyer une infanterie e"trangere. 



DIMINUTION DES IMPOTS. 139 

infanterie nationale , dont il confia 1'organisation a 
deux capitaines celebres, Yandenesse et Bayard ; 
mais il e"choua comme Charles VII, et par les memes 
causes. 

Ce fut surtout dans ['administration financiere 
qu'on apprecia la bonte de Louis XII. II commenca 
par remettre au peuple le droit de joyeux avenement 
qui ne s'elevait pas a moins de 300,000 livres de 
monnaie du temps (1). La taille, qui sous le dernier 
regne avait atteint 4,700,000 livres, ne depassa ja- 
mais 2,600,000, malgre les charges multipliees des 
guerres d'ltalie. Le roi aima mieux aliener les do- 
maines de la couronne que de grever le peuple ; aussi 
la reconnaissance publique se manifesta-t-elle par 
Tamour et le devouement. L'impot se payait avec une 
extreme facilite , selon le temoignagne de Claude de 
Seyssel (2) . Vers la fin de son regne, presse par les 
besoins de 1'Etat , Louis XII eut recours a la vente 
des offices de finances. Sans doute une pareille res- 
source fut souvent ruineuse. Les financiers, qui 
achetaient leurs charges fort cher , se dedommage- 
rent aux depens du peuple , et les successeurs de 
Louis XII firent un odieux abtis de ce qu'il avait 
regarde comme une ressource extreme. Cependant il 
sortit quelquefois de bons resultats de la venalite des 



(1) Claude de Seyssel, Louanges du bon roi Louis X.II, edit, de 
Godefroy, 1615, pag. 13. 

(2) Le peuple, qui a connu son bon vouloir et que il n'en tire 
fors ce qui lui est necessaire, gayement et sans aucun regret, 
payeroit tout ce qu'il pourroit la oil, du temps du roy Louis onzies- 
mes, tous le faisoient mal volontiers^et par force, et nonpar amour. 
Claude de Seyssel, ibid., pag. 136. 



140 V^NALITfi DBS OFFICES. 

charges, meme des charges de judicature. En 1512, 
Louis XII se vit force de vendre les offices de baillis 
et de membres des parlements. Au premier aspect, 
c'etait un scandale revoltant de livrer au plus offrant 
les fonctions qui demandent le plus de science et de 
probite, et d'ou dependent la fortune et meme la vie 
des citoyens. Cependant n'oublions pas que la vena- 
lite des offices de judicature a contribue a former ces 
families parlementaires ou la science, la probite et le 
patriotisme etaient hereditaires. Les moeurs de la 
magistrature ont eu une haute influence au x\T sie- 
cle, et on a pu leur appliquer ces paroles d'un an- 
cien : Plus ibi valent boni mores quam alibi optimce 
leges (1 ) . >>D'ailleurs, les families plebeiennes, enrichies 
par le commerce, purent ainsi s'elever a la magistra- 
ture dont 1'election leur eut peut-etre interdit 1'acces. 
Des le temps de Louis XII, Claude de Seyssel, etait 
frappe de 1'ascension rapide des classes inferieures. 
Si peut un chacun, dit-il , du dernier etat parvenir 
au second, par vertu et par diligence, sans autre 
moyen de grace ni de privilege (2). Ce second 
etat qui etait la magistrature , donnait souvent 1'a- 
vantage sur la noblesse placee au premier rang. On 
voit tous les jours, ajoute le meme ecrivain (3), les 
officiers et ministres de la justice acquerir les heri- 
tages et seigneuries des barons et nobles hommes 
et iceux nobles venir a telle pauvrete et necessite, 

(1) Tacite, Mceurs des Germains. Voy. Appendice, n I. 

(2) Claude de Seyssel, Traitc de la monarchic, I re partie, cha- 
pitre 17. 

(3) Id., ibid., 2 me partie, chap. 20. 



PROGRES DE LA RICHESSE. 141 

qu'ils ne peuvent entretenir 1'etat cle noblesse. Ainsi 
la venalite des charges, au moins dans 1'origine, eut 
peut-etre autant d'avantages quc d'inconvenients (1). 

II est d'autres actes de Louis XII qu'on peut louer 
sans restriction , par exemple : la protection qu'il 
accorda a 1'agriculture et a Industrie. Claude de 
Seyssel (2) atteste que les campagnes etaient mieux 
cultivees, les villes plus peuplees, les maisons mieux 
baties et meublees plus sornptueusement. Le meme 
progres se faisait remarquer dans les vetements et 
dans la maniere de vivre. Partout le revenu des ter- 
res et des benefices s'etait considerablement accru. 
Pour un riche marcband, dit Seyssel, que Ton 
trouvoit a Paris, a Rouen, a Lyon, du temps de 
Louis XI , on en trouve plus de cinquante sous ce 
regne. Les peages illicites qui entravaient la navi- 
gation de la Loire furent supprimes (3) . Les pouts et 
chaussees retablis rendirent les communications plus 
faciles et le commerce plus prospere (4). 

Louis XII ne s'occupa pas seulement des interets 
materiels de la France. Ami des lettres et des arts, il 
s'efforca d'en propager le gout. L'architecte itaiien 
Giovanne Giocondo fut appele en France, construisit 



(1) Montesquieu a defendu la venalite des offices (Esprit des 
lois, liv. V, chap. 19). Je ne pretends pas faire 1'apoglogie d'un 
abus qui devint funeste dans la suite. [1 n'est question ici que des 
avantages que la ve'nalite' des offices a presente"s dans 1'origine pour la 
constitution d'un corps judiciaire puissant et capable cle lutter con- 
tre le despotisme. 

(2) Louanges du bon roi Louis XII, meme edit. , pag. Ill et 
suiv. 

(3) Ordonn. des Rois de France, XXI, 65. 

(4) Ibid., 249. 



442 PROGRES INTELLECTUEL. 

le pont Notre-Dame et, selon quelques ecrivains, le 
chateau de Gaillon, splendide residence du cardinal 
d'Amboise. Jean Lascaris et Demetrius commence- 
rent a enseigner la langue grecque a Paris. Ainsi 
peu a peu alloit se perdant la barbaric , selon 1'ex- 
pression de Seyssel. La fortune de Claude Seyssei 
lui-meme est une preuve du /ele de Louis XII pour 
les lettres. Italien de naissance, Seyssel fut attire en 
France par les bienfaits du roi et nomme a 1'eveche 
de Marseille. Ses traductions de Justin, d'Eusebe, de 
Xenopbon (Cyropedie), de Diodore de Sicile, de Plu- 
tarque, contribuerent a faire connaitre a la France 
1'antiquite grecque et latine. Vainement I'Universite 
de Paris, depositaire des traditions de la scolastique, 
voulut revenir aux habitudes anarchiques du 
moyen-age. Cette tentative fut reprimee avec ener- 
gie (1). 

Si Teloge que Claude de Seyssel fait du gouverne- 
ment de Louis XII paraissait suspect de flatterie ou 
du moins d'exageration , nous invoquerions celui 
d'un autre Italien. Macbiavel visita quatre fois la 
France sous le regne de ce prince, dans les annees 
1 300, 1501 , 1503 , 1510. La position d'ambassa- 
deur donnait a cet observateur intelligent des avanta- 
ges dont ses lumieres et sa froideraison no pouvaient 
manquer de profiter. II parle comme Seyssel de la 
puissance et de la prosperite dc la France : Le 
royaumeetlesroisde France sontaujourd'hui, (I it-il (* , 

(1) Anc. lois franf., torn. XI, pag. 301 et 395. 

(2) Machiavel, &tat de la France. Ce tableau est presque line sta- 
tistique de la France tracee par Machiavel au retour (Tune de ses 



TfiMOIGNAGE DE MACHIAVEL. 143 

plus riches, plus grands et plus puissants qu'ils n'ont 
jamais ete... La couronne s'est enrichie par 1'acquisi- 
tion d'un grand nombre de domaines considerables; 
les autres grands vassaux sont du sang royal et inte- 
resses a consolider le trone qui peut leur revenir (1). 
Machiavel loue surtout 1'organisation judiciaire de 
la France. La France , dit-il (2) , tient le premier 
rang parmi les Etats bien gouvernes. Une des institu- 
tions les plus sages qu'on y remarque est sans con- 
tredit celle des parlements, dont Fobjet est de veiller 
a la surete du gouvernement et a la liberte des sujets. 
Les auteurs de cette institution connaissant d'un cote 
Tinsolcnce et Tambition des nobles, de 1'autre les ex- 
ecs auxquels le peuple peut se porter contre eux, ont 
cherche a contenir les uns et les autres , mais sans 
Intervention du roi, qui n'eut pu prendre parti pour 
le peuple sans mecontenter les grands , ni favoriser 
ceux-ci sans s'attirer la haine du peuple. Pour cet 
effet, ils ont institue une autorite, qui, sans que le 
roi eut a s'en meler , put reprimer 1'insolence des 

ambassades. Claude deSeyssel disaitcomrae Machiavel : Le royaume 
est plus riche , plus puissant, plus paisible, et,en toutes choses, plus 
heureux et mieux traite que jamais ne fut du temps de nul autre 
roi. Ibidem, pag. 169. 

(1) Claude de Seyssel insiste egalement dans ses Louangcs dc 
Louis XII sur la reunion des grands fiefs aux domaines de la cou- 
ronne : L'on peut bien aisement juger quelle doit estre a present 
la puissance du roy de France, qui tient toutes les dictes duchez 
comtezet seigneuries (Guienne, Normandie, Poitou, Anjou,Tou- 
raine, Bretagne, Provence, Languedoc, Champagne , Dauphine ) en 
propri6t6 et en droict. Et si sont accrus de peuple , de revenu et 
de richesses, commme les autres, ainsy que j'ay cy-devant declare* 
et obeissent au roy a present regnant, mieux que a roy qui fust ja- 
mais en France. 

(2) Prince, chap. 19. 



144 TfiMOIGNAGE DE MACHIAVEL. 

grands et favoriser le peuple. II faut convenir que 
rien n'est plus propre a donner de la consistance au 
gouvernement et a assurer la tranquillite publique. 
Enfin Machiavel loue le sage temperament des pou- 
voirs, qui, en France, s'opposait au despotisme. Le / 
royaurne de France, dit-il (1), est heureux et tran- ' 
quille, parce que le roi est soumis a une infinite de 
lois qui font la surete despeuples.il dispose des armes 
et des tresors, mais pour le reste il est soumis a 1'em- 
pire des lois. 

Ici le genie systematique de Machiavel 1'a entraine 
trop loin; il a pris pour une loi de la royaute la mo- 
deration personnelle de Louis XII qui laissait les 
poetes le traduire sur la scene (2), et acceptait volon- 
tairement le joug des lois. II n'en fut pas de meme 
sous son successeur, qui commenQa le regne du bon 
plaisir. 



(1) Machiavel, discours sur Tite-Livc, disc. I, n 16. 

(2) II y avail alors tant de liberte chez les Francais, dit le Feron, 
que les comediens representerent en public, a Paris, le roi malade, 
pale, la tete enveloppee, demandant a boire h grands cris, mais ne 
voulant boire que de Tor potable, et Louis, loin de se facher ou de 
les punir, se init a rire et loua la liberte du peuple. Arnold. Fer- 
ron. lib. Ill, pag. 43. 



CHAPITRE VIII. 



Sommaire. 

FRANCOIS I er (1515-1547). La royaute devient absolue; elle 
domine le clerge par le concordat (1516), et la noblesse par 
1'esprit de cour. Administration centrale : abaissement 
des grands officiers de la couronne ; commencement de la 
puissance des secretaires d'Etat. Administration locale : 
gouverneurs de provinces; surveillance organisee dans 
tout le royaume; despotisme. Publication des coutumes; 
administration de la justice : ordonnances de Cremieu (1 536) 
et de Villers-Coterets (1539) ; grands jurisconsultes de cette 
epoque.; prevots des marechaux et marechaussee. Abus 
dans 1'administration de la justice : venalite des offices. 
Administration des finances : augmentation des impots; 
emprunts forces ; mesures adoptees par Francois I" pour 
rendre 1'administration des finances plus reguliere : epargne 
ou tresor central ; division de la France en generalites ; 
budget prepare. Administration militaire : ravages exer- 
ces par les bandes d'aventuriers ; organisation des legions 
provinciates en 1534; pen de succes de cette institution; 
gloire militaire de la France sous ce regne. 



On peut appliquer au regne et a 1'administration 
de Frangois I? r ce que Voltaire a dit du xvi e siecle 
tout en tier : C'est une robe tTor et de sole ensanglan- 
tde (1). Francois s'est vante avec raison d'avoir mis 
les rois hors de pages; il reussit, en effet, a vaincre 
tous les obstacles et a fonder le despotisme. Le clerg6 
etait Tordre qui avail le mieux conserve les fran- 

(1) Voltaire, Essai sur les mceurs, ch. 118, 



U6 CONCORDAT (1516). 

chises du moyen-age; Francois I er Tenchaina autrone 
par le concordat de 151 6, qui reservait au roi la col- 
lation des benefices ecclesiastiques (1). Ce fut un pas 
de plus dans ce systeme de centralisation qui avait 
deja place sous la main des rois la justice et les fi- 
nances , et qui leur avail subordonne les villes et la 
noblesse. Vainement le parlement et TUniversite ten- 
terent de resister; la royaute triompha aisement de 
leur opposition (2) . La noblesse se laissa seduire par 
un roi-chevalier; elle se pressa dans ses anticham- 
bres ; elle brigua la faveur d'assister a son lever et a 
son coucker, dont 1'etiquette venait de regler les 
heures et le ceremonial (3). Le parlement, meme 
lorsqu'il adressait a Frangois T er des remontrances, 
proclamait la supreme autorite du roi placee au-des- 
sus des lois. Nous ne voultfhs pas, lui disait-il par 
1'organe de son premier president (4), revoquer en 
doute votre puissance; ce serait espece de sacrilege. 
Nous savons bien que vous etes au-dessus des lois et 
que les lois et ordonnances ne vous peuvent con- 
traindre; mais nous entendons dire que vous ne de- 
vez pas vouloir tout ce que vous pouvez, mais seule- 
ment ce qui est en raison bon et equitable, qui n'est 
autre que justice. 

(1) Anciennes lois francaises, t. XII, p. 75. 

(2) Ibid., p. 275-280. Journal d'un bourgeois de Paris sous 
Le regne de Francois l er , p. 62, 63, 69 et 70. 

(3) Archives curieuses de CHistoire de France, l re serie, t. IV, 
p. 2/i6-2A9. On voit par une lettre que Catherine de Me"dicis adresse 
a son fils Charles IX que ce ce"re"monial avait e"te 6labli par Fran- 
<;ois l er , afm que les Francais connussenl une facon de cour; re 
qui les contentoit fort. 

(A) Anciennes lois francaises, XII, 275-280. 



SECRETAIRES D'ETAT. 

Ce despotisme inconteste ne tolera , dans 1'admi- 
nistration centrale , aucune di'gnite independante. 
Francois n'epargna ni les surintendants des finances 
(proces de Semblangay et de Poncher) , ni les conne- 
tables (proces de Charles de Bourbon), ni les ami- 
raux (proces de 1'amiral Chabot) , ni les chanceliers 
(proces du chancelier Poyet). En abaissant les grands 
officiers de la couronne, Francois I er eleva les secrd- 
taires d'Etat et leur donna une importance qui gran- 
dit rapidement. Ces clercs du secret, comme on les 
appelait primitivement , s'emparerent peu a peu de 
rammistration. Florimond Robertet introduisit le 
premier I'usage de contresigner les ordonnances 
royales (1). L'obscurite meme de ce ministre lui fut 
un litre sous un prince qui voulait tout tenir dans sa 
dependance. Deja, a la fin du regne de Francois I er , 
les secretaires d'fitat s'etaient partage la France et 
1'Europe. A cette epoque, leurs departements etaient 
divises geographiquement : BOCHETEL avait la Nor- 
mandie, la Picardie, 1'Angleterre et 1'ficosse ; CLAUSSE, 
la Provence, le Languedoc, la Guienne, la Bretagne, 
TEspagne et le Portugal ; DE L'AUBESPINE , la Cham- 
pagne, la Bourgogne, la Bresse, la Savoie , la Suisse 
et 1'Allemagne ; DU THIERS, le Dauphine, le Piemont, 
Rome, Venise et 1'Orient (2). Chacun des secretaires 
d'Etat etait charge de la guerre , des finances , des 
negociations diplomatiques et de Tadministration in- 



(1) Voy. sur sa mort en 1527 et sur la pompe de ses fun^railles 
le Journal (Tun bourgeois de Paris sous Francois I er , pag. 330- 
331. 

(2) Fauvelet du Toe, Hist, des secretaires tftitat, Paris, 1666. 



148 GOUVERNEURS DE PROVINCES. 

terieure dans la circonscription geographique qui 
lui etait assignee. 

Francois I er voulut que I'administration locale fut 
egalement soumise a sa volonte absolue. Douze gou- 
verneurs, nommes par le roi et revocables a son gre, 
le representaient dans les douze provinces de 1'Ile de 
France, de Normandie, de Picardie, de Champagne, 
de Bretagne, de Bourgogne, du Lyonnais, du Dau- 
phine, de la Provence , de 1'Auvergne , du Langue- 
doc et de la Guienne et Gascogne (1 ) . Francois I er de- 
fendit a tout autre de prendre dans les provinces le 
titre de gouverneur et de lieutenant-general du 
roi (2). En 1542, il suspendit par une simple or- 
donnance les pouvoirs de tous les gouverneurs (3), et 
prouva par cet acte qu'il n'y avait plus dans le 
royaume qu'un maitre , qu'une autorite souveraine. 
Enfin, il s'informait soigneusement des homines qui, 
dans les diverses parties de la France, jouissaient 
d'une certaine consideration; il s'efforc.ait de les ga- 
gner et de tenir par eux les provinces dans sa de- 
pendance. Catherine de Medicis vantait beaucoup a 
ses fils la conduite de leur aieul, qui savait ainsi pe- 

(1) Voy. sur la division des provinces acette ^,poque les Relations 
des ambassadcurs venitiens, I, Zi7, Zi8, Zi9, 253; IT, W-M3. Le 
dernier passage, qui est de Jerome Lippomano, est surtout d'une 
haute importance. Il donnne renumeration et la description des pro- 
vinces :Ile de France, Picardie, Normandie, Bretagne, Poitou (com- 
prenant la vicomtede Turenne, leduche de Touraine, la Marche, le 
Limousin et la Saintonge) , la Guienne et Gascogne, le Languedoc, 
la Provence, le Lyonnais, dans lequel etaient renfermes le Bour- 
bonnais et le Forez, 1'Auvergne comprenant le Berry, la Bourgogne 
et la Champagne. 

(2) Anciennes Lois franfaises, t, Xir, p, 892, 

(3) Widem, t. XII, p. 779. 



POLICE ORGAMSfrB. 159 

netrer jusque dans le secret des families. Je ne 
veux pas oublier, leur dit-elle dans une de ses let- 
tres (1), je ne veux pas oublier a vous dire une chose 
que faisoit le roi votre grand-pere et qui conservoit 
toutes les provinces a sa devotion ; c'e" toit qu'il avoit 
le nom de tous ceux qui e*toient de maison dans les 
provinces et autres qui avoient autorite parmi la no- 
blesse et le clerge, les villes et le peuple ; et pour les 
contenter, afin qu'ils tinssent la main a ce que tout 
fut a sa devotion et pour etre averti de tout ce qui se 
remuoit dedans lesdites provinces, soit en general ou 
en particulier, parmi les maisons privees ou villes et 
parmi le clerge, il mettoit peine d'en contenter parmi 
toutes les provinces une douzaine, plus ou moins. 
Aux uns il donnoit des compagnies de gens d'armes ; 
aux autres, quand il vacquoit quelque benefice 
dans le meme pays, il leur en donnoit, comme aussi 
des capitaineries des places de la province et des of- 
fices de judicature, selon la qualite de chacun; car 
il en vouloit de chaque sorte qui lui fussent obliges 
pour savoir comment toutes choses se passoient dans 
les provinces. Cela les contentoit de telle fagon qu'il 
ne s'y remuoit rien, du clerge, de la noblesse, des 
villes et du peuple, qu'il ne le sut, et en etant averti 
il y remedioit, selon que son service le portoit, et de 
si bonne beure qu'il empechoit qu'il n'advint ja- 
mais rien contre son autorite et 1'obeissance qu'on 
devoit lui porter. 

Ainsi la puissance souveraine etait concentree dans 

(1) Archives curieuses de Wistoire de France, l r * s^rie, t. V, 
p. 253. 

I. 11 



450 PUBLICATION DES COUTUMES. 

les mains du roi, et tous les agents de 1'administra- 
tion etaient ten us dans une severe subordination. Les 
etrangers qui visiterent la France a cette epoque, et 
qui nous en ont laisse la description, Etaient frappes 
de ce despotisme. L'ambassadeur venitien , Marino 
Cavalli, ecrivait en 1546 (1) : II suffit au roi de 
dire : Je veux telle ou telle somme ; j'ordonne ; je 
consens, et 1'execution est aussi prompte que si la na- 
tion entiere avait decide de son propre mouvement. 
Comment Francois I er usa-t-il de cette puissance ab- 
solue ? Quelle impulsion a-t-il donnee a 1'administra- 
tion de la justice, des finances, de la guerre, au com- 
merce, aux lettres et aux arts? On ne peut apprecier 
son regne qu'en repondant a ces questions. 

Francois I er fit d'abord continuer la publication des 
coutumes locales, et Ton vit paraitre successivement 
celles de La Roclielle (1515) , de la Saintonge, de la 
Marche et du Bourbonnais (1520), de Blois (1522), 
du Nivernais (1528), de Montargis (1530), de Senlis, 
de Clermont en Beauvoisis et du duche de Valois 
(1539). Les tribunaux furent reformes, le grand con- 
seil fut charge de juger tons les proces souleves par 
le concordat et les questions relatives aux archeve- 
ches, eveches et abbayes (2). Francois I er nomma un 
president de cette cour, et la chargea de pronon- 
cer dans toutes les discussions qui avaient pour 
objet les offices royaux. Mais ce qui donne surtout 

(1) Relations des ambassadeurs vdnitiens, 1. 1, p. 273, dans la 
collection des documents ine'dits de CHistoire de France. 

(2J Anciennes Lois francaises, t. XII, p. 251. Voy. sur la lutte 
qui s'engagea entre le parlement et le grand conseil le Journal d'un 
bourgeois de Paris sous Francois I", p. 252 et 253 S 



ORDONNANCB DE CRBMIEU (1536). 4 51 

une haute importance a I'administration de la justice 
sous ce regne, ce sont les grandes ordonnances qui 
embrassent tous les details de la legislation. L'or- 
donnance de Cremieu (1 9 juin 1536) plaga lesjuges 
seigneuriaux sous la surveillance des juges royaux , 
baillis et senechaux, qui recevaient les appels des 
sentences seigneuriales, les modifiaient et cassaient a 
leur gre ; en un mot, restreignaient de plus en plus la 
justice feodale (1). Sur les reclamations des seigneurs, 
Francois I er declara qu'il n'avait pas voulu les de- 
pouiller de leurs droits, et ordonna aux officiers 
royaux de les respecter (2). Mais ceux-ci, une foisen 
possession de surveiller les juridictions feodales, ne 
cesserent d'en limiter 1'exercice. 

L'ordonnance de Villers-Coterets (aout 1539) eut 
encore plus d'importance (3). Elle restreignit lajuri- 
diction ecclesiastique aux affaires spirituelles, et fixa 
la limite entre les tribunaux civils et ecclesiastiques, 
donna plus de rapidite a 1'administration de la justice 
civile (4), prescrivit que les proces fussent juges d'a- 
pres 1'ordre d'inscription (5), et que de mois en mois 
des mercuriales (disco urs prononces lemercredi) rap- 
pelassent aux juges leurs devoirs et 1'importance de 
leurs fonctions (6). Une des dispositions les plus im- 
portantes de 1'ordonnance de Villers-Coterets est celle 



(1) Anc. lois fran?., p. 504. 

(2) Ibid., p. 533. 

(3) Ibid., 600. 
(A) Ibid., art. I. 

(5j Ibid., I. XII, p. 600 etsuiv., art. 32-35 de Pordonnance de 
Villers-Coterets. 
(6)/6id.,art, 122. 



152 ORDONNANCE DE VILLERS-COTERETS (1539). 

qui ordonne aux cures de tenir regislre des actes de 
naissance et de deces, et de deposer ces actes de Cetat 
civil au greffe du bailliage leplus voisin (1). Jusqu'a- 
lors la noblesse seule avait ses archives et ses litres 
defamille. Grace a cet article del'ordonnance del 539, 
toutes les families purent constater legalemenl leur 
genealogie et leur droit de succession. Le latin bar- 
bare du moyen-age fit place au franc.ais dans la re- 
daction des jugements et des actes notaries (2). Enfin 
1'accuse dut comparaitre en personne dans les pro- 
ces criminels; en supprimant les jugements sur pie- 
ces, 1'ordonnance de Yillers-Coterets donnait une ga- 
rantie a l'innocence(3). 

L'honneur de ces mesures legislatives revient sur- 
tout aux jurisconsultes qui, a cette epoque, illus- 
traient la France. II serait injuste d'oublier leurs 
noms : Dumoulin publiait ses nombreux traites de 
droit et songeait a faire sortir de la variete des cou- 
tumes une legislation uniforme (4). Cujas et du Fer- 
rier preparaient par leurs lemons cette generation de 
magistrals fermes et eclaires dont L'Hopital est le 
type le plus illustre. FranQois I er sut du moins pro- 
filer de leurs lumieres. La tenue plus frequente des 
grands jours et Tinstilulion des cours prdvotales eu- 
renl pour resullal d'inlimider le crime el de mainle- 
nir 1'ordre dans le royaume. Des prfodts des mare'- 
chaux furenl elablis par Francois I ef a Paris, Senlis, 

(1) Anc. lois franc., ibid. art. 50 et54. 

(2) Ibid., art. 111. 

(3) Ibid., art. 162. 

(/0 Dupin, Discours de rentrte de la cour de cassation, 3 DQ- 
vembre 



PRfcVOTS I)ES MARCCHAUX. 153 

Beauvais, etc. (1); ils etaient charges principalement 
de veiller a la surete des grands chemins, de repri- 
mer les vagabonds et de juger sominairement les ex- 
ces et crimes commis par les gens de guerre. Une 
troupe, nominee mardchaussee, maintenaitsous leurs 
ordres la tranquillife publique. 

Malheureusement, a cote de ces mesures excel- 
lentes, il faut signaler d'odieux abus. Le despotisme 
avait penetre dans Tadministration de la justice et la 
corrompait. L'ambassadeur venitien,dont nous avons 
deja cite la relation, Marino Cavalli, en fait la re- 
marque. La volonte du roi, dit-il (2), est tout 
clesormais, meme dans I' administration de la justice; 
car il n'y a personne qui ose obeir a sa conscience et 
contredire le monarque ; je dis cela d'apres ce que 
j'ai vu et non d'apres des om-dire. Le roi enlevait 
les accuses a leurs juges naturels par 1'etablissement 
de commissions extraordinaires, comme le prouvent 
les proces de 1'amiral Chabot, des freres Poncher et 
du chancelier Poyet. II s'enrichissait par la confisca- 
tion des biens de ceux qui etaient. condamnes pour 
crime de lese-majeste (3) : il inventait ou renouvelait 
le supplice atroce de la roue (4). Enfin la venalite 
des charges de judicature, devenue une ressource 
fmanciere pour la royaute, degenerait en trafic scan- 



(1) Voy. dans le recueil des Anciennes Lois francaiscs, torn. XIV, 
p. 200, Tordonn. de!566, qui rappelle Tordonnance de Francois I er ; 
comp. le Journal d'nn bourgeois de Paris, sous Francois I", pag. 
185, a 1'annee 1523. 

(2) Relations des ambassadeurs veniliens, t. I, p. 269. 

(3) Anciennes Lois fran^aises, XII, 590. 

(4) Journal d'un bourgeois da Paris, sous Francois I er , p. 452, 



154 ABUS DK LA VfiNALITfi DES CHARGES. 

daleux. Francois I cr crea jusqu'a des chanibres en- 
tieres du parlement composees d'un grand nombre 
de magistrals; en 1 524, la creation et la ventedevingt 
charges de conseillers au parlement de Paris lui va- 
lurent soixante-dix millelivres tournois (1) (monnaie 
du temps). La creation de seize commissaires au Cha- 
telet, de quarante notaires a Paris, de baillis, etc. (2) 
furent encore des mesures fiscales. Beaucoup de ces 
juges ne se faisaient pas scrupule de vendre ce qu'ils 
avaient achete. II y en a, dit Marino Cavalli (3), qui 
poussent si loin 1'envie d'exploiter leur position qu'ils 
se fontpendre tout bonnement a Montfaucon; ce qui 
arrive, lorsqu'ils ne savent pas se conduire avec un 
pen de prudence ; car jusqu'a un certain point tout 
est tottre, principalement si les parties ne s'en plai- 
gnentpas. La longueur des procesetait souventune 
speculation des juges. line cause de mille ecus, 
dit le meme ambassadeur (4), en exige deux mille de 
frais; elle dure dix ans. 

L'administration financiere de Francois I" pre- 
sente le meme melange de bien et de mal. Les pro- 
digalites de la cour forcerent le roi d'abuser de son 
autorite en matiere d'impots. Les taxes ne cesserent 
de s'accroitre; la taille s'eleva de 2,600,000 livres a 
9,000,000; la gabelle s'accrut dans la meme pro- 
portion; un impot de 1,200,000 livres fut affecte 



(1) Journal d'un bourgeois de Paris sous Francois I er , p. 123- 
12Zi ; Ceremonial fran$ais, par Godefroy, t. If, p. 461-462. 

(2) Journal d'un bourgeois, etc., p. 12/j, 125, 126, 127. 

(3) Relations des ambassadeurs vdnitiens, I, 265. 

(4) Ibid., I, 263. 



AUGMENTATION DBS IMPOTS. 455 

a 1'entretien des legions provinciales. On 1'appela 
I'impot des cinquante mille homines. La creation 
des rentes sur l'H6tel-de-Ville de Paris, les prets 
forces (1) et les emprunts a la banque de Lyon (2) 
furent encore des ressources dangereuses et dont le 
despotisme a souvent abuse. Mais les mesures finan- 
cieres qui meritent le blame le plus severe, sont le 
trafic des charges de judicature et 1'importation en 
France de I'impot immoral de la loterie (3). Aucune 
resistance n'etait possible. Le Journal dun bourgeois 
de Paris sous Francois Z er prouve que les moindres 
objections etaient considerees comme des crimes. 
Trois conseillers au parlement, deux ecclesiastiques 
et un laique, furent enfermes a la Bastille pour avoir 
adresse quelques remontrances au chancelier sur Ta- 
bus des emprunts forces (4). 

Cependant il ne faut rien exagerer. L'augmenta- 
tion des impots etait surtout le resultat des change- 
ments que la decouverte de 1'Amerique avait appor- 
tes dans la valeur du numeraire. Bodin affirme 
qu'elle varia dans la proportion d'un a dix. L'or 
et 1'argent, dit cet ecrivain (5), sontvenusen si grande 
abondance des Terres-Neuves, meme du Perou, que 
toutes choses sont encheries dix fois plus qu'elles 
n'etoient (6). Bodin, mieux instruit des details 



(1) Journal d'un bourgeois de Paris sous Francois I er , p. 134, 
16Zi, 319, etc. 

(2) Bodin, Republique, liv. IV, p. 656, e"dit. de 1577. 

(3) Anciennes lots fran$aises, XII, 560. 

(li) Journal d'un bourgeois de Paris, etc. p. 160. 

(5) Rtpublique, p. 6/18. 

(6) Voy. aussi les Memoires de Tavannes, 6dit Petitot, I, 239. 



156 REFORMES FINAKC1ERES. 

d'administration que les auteurs de memoires et les 
historiens de profession, atteste que Frangois I er , 
malgre le luxe de sa cour, les frais enormes de la 
lutte soutenue contre Charles-Quint et ses glorieuses 
prodigalites pour 1'encouragement des lettres et des 
arts , paya toutes les dettes qu'il avait contractees 
et laissa dans le tresor des sommes considerables (1). 
Depuis que le grand roi Francois devint sur 1'age 
austere et peu accessible, les flatteurs et sangsues 
de cour viderent, et peu a peu il menagea si bien, 
qu'il se trouva, apres sa mort, quitte et dix-sept cent 
inille ecus en 1'epargne, outre le quartier de mars, 
qui etoit pret a recevoir, et son royaume plein de 
savants homines, de grands capitaines, de bons ar- 
chitectes et de toutes sortes d'artisans, et les fron- 
tieres de son Etat jusqu'aux portes de Milan, et une 
paix assuree avec tous les princes, et quoiqu'tl eut 
eu plus d'affaires et d'ennemis que roi qui rut de 
son temps et qu'il eut pave sa ranc,on, il embellit ce 
royaume de beaux et grands edifices, villes et forte- 
resses. Et cependant, ajoute Bodin (2), il avait a sa 
solde des Allemands, Anglais, Italiens, Suisses, Al- 
banais, Espagnols. 

Un grand nombre de reglements eurent pour but 
de mettre plus de regularite dans 1'administration 
fmanciere. Francois I er crea, en i522, 1'epargne, 
tresor central ou les receveurs devaient verser, dans 
le delai d'un mois, les deniers perc.us sur chaque 



(1) Bodin, Rdpublique, liv. V, p. 546. 

(2) Republique, p. 546. 






EPARGNEJ RECETTES GENERALES. 157 

province (1). En 1543, il divisa la France entiere en 
seize recettes generates, qu'on nomma dans la suite 
generalites (2). Chaque fermier general y perc.ut tous 
les impots, tailles, aides, gabelles, revenus du do- 
rnaine, droits d'amortissement, batardise, francs- 
fiefs, etc. Enfin Francois I" ordonna aux receveurs 
genera ux d'envoyer au commencement de chaque 
annee deux etats de 1'epargne, 1'un contenant le ta- 
bleau de la recette de 1'annee precedente, 1'autre 
celui de la recette presumee de 1'annee qui commen- 
c.ait. Le tresorier devait presenter au roi un resume 
de ces deux etats avec un compte des depenses pre- 
sumees (3). On avait ainsi un veritable budget qui 
permettait d'etablir la balance des recettes et des de- 
penses. Malheureusement ce reglement de finances 
fut abandonne sous le regne suivant, des que les 
prodigalites de la cour firent craindre a Henri II 
une organisation reguliere qui rendait les abus plus 
manifestes. 

L'armee appela tout specialement Fatten tion d'un 
roi belliqueuxet avide de conquetes. Lescompagnies 
d'ordonnance, organisees par Charles VII (4), avaient 
soutenu leur reputation a Marignan et justifie de 
plus en plus 1'eloge qu'en faisait Machiavel (5). Le 
roi se borna a leur prescrire une discipline plus ri- 
goureuse (6). En meme temps s'organisait la cavale- 

(1) Anciennes lois fran$aises, XII, 20/i et 230. 

(2) Ibid., 807. Pasquier, Recherches, liv. II, ch. vm. 

(3) Anc. lois franf., XII, 796. Bodin, Rdpublique, p. 662. 
(li) Voy. plus haul, p. 96. 

(5) Ibid. 

(6) Anc. lois fran?., t. XII, pag. 2 et 535. 



458 ADMINISTRATION M1LITAIRE. 

rie legere, designee sous le nom de Stradiots ou 
ftAlbanais, parce qu'elle etait empruntee a la Grece 
et a 1'Illyrie. Quant a Tinfanterie elle se composait 
de bandes mercenaires souvent plus dangereuses 
pour la France que pour 1'ennemi. Le Journal d'un 
bourgeois de Paris sous Francois / er est rempli de 
details sur les actes de brigandage commis par ces 
aventuriers (c'etait le nom qu'on leur donnait alors). 
Ilsserepandaientdansle pays par bandes de deux ou 
trois cents et y exerc.aient d'effroyables cruautes (1). 
Us infestaient ineme les environs de Paris (2). II fal- 
lut, en 1523, que le connetable marchat contreeux 
a la tete d'un corps d'armee (3). Tous les vagabonds 
et souvent meme des ecoliers se joignaient aeux (4). 
Un de leurs chefs se faisait nommer roi; il avait des 
tresoriers, amiraux et autres officiers. A la tete 
de deux ou trois mille hommes, il ravagea TAu- 
vergne, le Bourbonnais, le Limousin et le Poitou, 
jusqu'au moment ou le roi envoya contre lui des 
forces considerables (5). Les orclonnances les plus 
severes (6) et les supplices multiplies (7) ne parvin- 
rent pas a delivrer le royaume de ces bandes d'fl- 
venturiers qui en etaient le fleau (8). 

Les Suisses, que Frangois I er avait repris a sa 

(1) Journal d'un bourgeois de Paris sous Francois I", p. 36. 

(2) Ibid., p. 119. 

(3) Ibid., p. 152. 
(/fl Ibid., p. 116. 

(5) Ibid., p.168. 

(6) Ibid., p. 176. 

(7) Ibid., p. 249. 

(8) Ibid., p. 275-276. 



LEGIONS PROVINCIALBS (1534). J 59 

solde formaient un corps bien discipline, mais fort 
onereux pour la France (1), et qui pouvait au pre- 
mier jour se tourner contre elle. II resolut enfin de 
s'en delivrer et d'organiser une infanterie nationale. 
En 1534, il forma les legions provinciales (2); elles 
se composaient de sept legions, fortes chacune de six 
mille hommes, et clehuit mille pionniers, en tout cin- 
quante mille hommes. Chaque legionnaire recevait 
un ecu d'or par an, un hoqueton ou casaque, un 
halecret ou corselet de fer, et les armes offensives, 
pique, epee, hallebarde (3). C'etoit une tres-bonne 
invention, dit un des meilleurs capitaines de cette 
epoque, Blaise de Montluc (4), et le vrai moyen d'a- 
voir toujours une bonne armee sur pied, comme fai- 
soient les Romains. Le roi alia lui-meme visiter les 
legions (5), qui regurentles noms des sept provinces 
de Bretagne, Normandie, Picardie, Bourgogne, Dau- 
phine, Languedoc et Guienne. II chercba a stimuler 
le zele des legionnaires en leur accordant 1'exemp- 
tion de tailles, subsides et autres impots (6) ; mais il 
en fut bientot de cette infanterie comme des francs- 
archers de Charles VII. Trois ans apres 1'institution 
des legions provinciales, en 1 537, Tambassadeur ve* ni- 
tien Giustiano attestait leur decadence et en indiquait 

(1) Journal d'un bourgeois de Paris sous Francois I", p. MO- 
MI. 

(2) Anciennes lois franf., t. XII, p. 390. Journal d'un bour- 
geois de Paris sous Francois I", p. Ml. 

(3) Journal, etc., ibid. 

(4) Memoires de Monttuc, collection Petitot, l re se"rie torn. XX, 
p. 385. 

(5) Memoires de Martin du Betlay, collection Petitot , !' se"rie, 
t. XVIII, p. 264. 

(6) Journal d'un bourgeois de Paris sous Franfois I", p. Ml. 



160 LfiGlONS PROV1NCIALES (1534). 

la cause (1) : ces legionnaires franc,ais, tant vantes, 
n'ont pas du tout reussi. Ce ne sont que des paysans 
eleves dans la servitude, sans aucune experience du 
maniement des armes, el, comme ils passaient tout- 
a-coup de 1'extreme asservissement a la liberte el a la 
licence de la guerre, il advint ce qui arrive toujours 
dans tout changement subit, qu'ils ne voulaient plus 
obeir a leurs maitres. Ainsi les gentilshommes de 
France se sont plusieurs fois plaints a sa majeste de 
ce qu'en mettant les armes aux mains des paysans et 
en les affranchissant des anciennes charges, elle les 
avail rendus desobeissants et retif's; elle avait de- 
pouille la noblesse de ses privileges, en sorte que les 
paysans dans peu de temps deviendraient gentils- 
hommes et les nobles deviendraient vilains. C'est a 
cause de ces desordres et de 1'impossibilite oil sont 
ces legionnaires de rien entreprendre que leurs rangs 
s'eclaircissent tous les jours, et que le roi, prive de 
ses propres armes, est force d'avoir recours la va- 
leur mercenaire. 

On ne pouvait imputer a Francois I cr le mauvais 
succes de cette tentative pour organiser urie infanterie 
nationale; mais il s'attira de justes reproches en don- 
nant a la faveur le commandement des armees. Des 
intrigues de cour ecarterent le connetable de Bour- 
bon pour confier 1'honneurde la France a un Bonivet. 
Ce fut par des fautes du meme genre qu'on jeta dans 
le parti de 1'Espagne Tamiral Andre Doria, le plus 
grand homme de mer de 1'epoque. Francois I er avait, 

(1) Relat, des ambassad, venit., t. i, p. 185. 



PAUTES ET GLOIRE DE FRANQOIS I tp . 161 

au commencement de son regne, attire a son service, 
Pedro de Navarre, I'inventeur des mines; mais, dans 
la suite, le roi-clievalier meconnut la puissance de 
1'artillerie, et s'obstina, dans les plaines de Pavie, a 
perdre la bataille a la pointe de 1'epee. Cependant il 
ne faut pas oublier que, malgre ses fautes, il a ba- 
lance la puissance de Charles-Quint et maintenu 
1'equilibre de 1'Europe que menacait 1'empereur. La 
creation d'une marine, la protection accordee au com- 
merce et a 1'industrie, enfin Teclat des lettres et des 
arts sous Francois I er ont encore contribue a effacer 
les fautes et a faire eclater la gloire de ce regne. 



CHAPITRE IX. 



Sommaire. 

Suite du regne de Francois I er . De la marine francaise a 
cette epoque ; fondation du Havre ; flottes equipees par Fran- 
c.ois I er ; expeditions maritimes des Francais; decouvertes 
sur les c6tes de 1'Amerique septentrionale. Industrie et 
commerce encourages par Francois I er ; protection accordee 
aux arts et aux lettres ; fondation du college des trois lan- 
gues, ou college tie France. Persecutions contre les pro- 
testants. Resume de ce regne : progres de 1'unite politi- 
que et civile ; influence personnelle du roi ; despotisme. 

HENRI II (1547-1559). Reglement relatif au conseil d'Etat 
(1547). Administration de la justice : institution despre- 
sidiaux (1551); leur juridiction ; parlement etabli a Rennes 
(1553); prevots des marechaux ; puissance supe>ieure attri- 
buee au grand conseil. Administration financiere : le nom- 
bre des recettes generales ou general ites estporte a dix-sept; 
juridiction de la chambre des monnaies. Armee; marine; 
expeditions maritimes. Commerce et Industrie : fabriques 
de glaces de Venise introduites par le Bolonais Mutio. 
Protection accordee aux lettres et aux arts. Mesures fis- 
cales; misere et me'contentement a la fin du regne de 
Henri II. Progres de la bourgeoisie. 



Francois I et fonda a 1'embouchure de la Seine un 
port, qui, de son nom, s'appela d'abord Ville Fran- 
$oise (Franciscopolis}; plus tard le nom populaire 
de Havre-de-Grdce a prevalu. Ainsi fut realisee la 
pensee de Louis XI, qui avail voulu menager un 
asile aux vaisseaux franc.ais sur les cotes de Norman- 



464 MARINE SOUS FRANCOIS I er . 

die (1). Des 1524, on y construisit un vaisseau 
dont la grandeur excitait 1'admiration. II avait, d'a- 
pres le Journal (Tun bourgeois de Paris sous Fran- 
gois / er (2), cinquarite toises de long, chateau 
devant et chateau derriere, et avait coute plus de 
cent mille ecus d'or. Un ambassadeur venitien, 
qui visita la France en 1536, donne des details as- 
sez precis sur la marine franchise a cette epoque : 
Des trente galeres, dit-il, que la France a en 
mer, vingt-six seulement sont en assez bon etat; les 
quatre autrespourraient etre reparees aisement. Elles 
sont servies par des formats. Chaque galere coute a 
sa majeste quatre cents ecus par mois : le roi donne 
les formats, les particuliers fournissent les batiments 
et pourvoient aux depenses. Dans le port du Havre- 
de-Grace en Normandie, on voit un grand vaisseau de 
soixante pieces d'artillerie, dont trente sont de dou- 
bles canons ou des couleuvrines ; puis il y a cinq 
galeres, vieilles ou neuves, d'une forme plus ramas- 
see que les notres, mais en revanche plus hautes et 
plus larges des deux ponts, dont chacun a son rang 
de rames. Les ponts de dessous out vingt-quatre 
pieds de longueur ; les ponts de dessus, trente-six ; 
mais les rames ne sont pas en grand noinbre; il y en 
a juste autant qu'il faut pour virer de bord, pour 
doubler un cap, et autres manoeuvres sernblables. 
Ces navires portent beaucoup de pieces d'artillerie. 
II faut compter en outre quatre grands galions. 
Dix ans plus tard, Francois I er reunit au Havre 

(1) Voy. plus haul, p. 122. 

(2) Journ. d'un bourg. de Paris sous Franc., J' r ., p. 149. 



MARINE SOUS FRANCOIS I*. 165 

une flotte composee, si Ton en croit Martin du Bel- 
lay (1), de cent cinquante gros vaisseaux ronds, de 
vingt-cinq galeres et de soixante petits batiments. 
Les galeres de la Mediterranee faisaient respecter le 
pavilion frangais sur les cotes d'ltalie et d'Espagne. 
Elles etaient servies par des formats, et, quand on 
manquait de rameurs, on faisait la presse de tous les 
vagabonds que Ton embarquait de force. C'est ce 
qu'atteste le Journal dun bourgeois de Paris (2) : 
En 1'an 1526, ledimanche 28 Janvier, furentman- 
des a I'Hotel-de-Ville de Paris, par les prevots et 
echevins d'icelle et de par la cour [de parlement], 
tous les archers, arbaletriers et deux marguilliers de 
cbaque paroisse de la ville et des faubourgs, pour 
prendre tous les mauvais garcons et gens mal re- 
nommes, pour les mener dedans les galeres par force 
enferres. L'auteur raconte ensuite que Ton ferma 
les portes de la ville, et que pendant douze jours on 
arreta les vagabonds que Ton dirigea vers Marseille 
pour servir sur les galeres (3). Un grand nombre 
d'ordonnances prouvent que le roi s'occupait avec 
zele de la marine ; elles reglerentla juridiction mari- 
time (4), 1'institution des gardes-cotes qui veillaient 
a la defense du littoral, le partage des prises, ainsi 
que les droits de Tamiral et de ses lieutenants (5). 
Les marins francos n'avaient pas attendu Timpul- 

(1) Mdmoires de Martin du Be Hay, 6dit. Petitot, t. II, p. 564. 

(2) Journal d'un bourgeois de Paris sous le regne de Fran- 
cois 7 er , p. 272. 

(3) Ibid., p. 273. 

(4) Relations des ambassad. venit., L I, p. 95. 

(5) Anc. lois franf., XII, 137 et 854. 

I. 12 



466 DtiCOUVERTES MARITIMES. 

sion royale pour rivaliser avec les Espagnols et les 
Portugais. Les Normands pretendaient meme avoir 
devance ces peuples sur les cotes d'Afrique et d'A- 
merique. C'etait, selon eux (1), au capitaine dieppois, 
Cousin, et a son compagnon Vincent Pinion que de- 
vait revenir 1'honneur de la decouverte du Nouveau- 
Monde. Sans entrer dans ces discussions, on ne peut 
nier 1'ardeur et les succes des marins normands au 
xvi e siecle, de Gonneville qui, en 1503, doubla le 
cap de Bonne-Esperance et parvint aux Indes orien- 
tales presque aussitot que les Portugais, de Jean De- 
nis, de Thomas Ango, qui, en 1504 et 1508, abor- 
derent a Terre-Neuve (2). Mais ce fut, surtout, & 
1'epoque de Francois I" que les expeditions mari- 
times prirent un grand developpement. En 1529, 
les deux freres, Jean et Raoul Parmentier, allerent 
a Sumatra sur les navires la Pensee et le Sacre. Le 
journal de leur expedition, publie par M. Estancelin 
dans son bistoire des expeditions maritimes des Nor- 
mands, constate qu'il y avait dans 1'equipage un 
Frangais, nomme Jean Masson, a qui 1'usage de la 
langue malais etait familier (3). 

Francois I er encouragea ces expeditions maritimes. 
Par ses ordreset ases frais, le Florentin J. Verazzano 
parcourut la cote orientale de I'Amerique du Nord, 
depuis Terre-Neuve jusqu'a la Virginie (4). Jacques 

(1) On trouvera ces opinions developpees, avec les preuves plus 
ou moins authentiques, dans les Expeditions maritimes des Nor- 
mands, par M. Estancelin, et I'Histoire de Dieppe, par M. Vitet. 

(2) Vitet, ibid., II, 146. 

(3) Idem, ibid., p. 73 et suiv. 

(A) Voy. sur ces toQUYertes maritimes un ouvrage 



INDUSTRIE ET COMMERCE. 467 

Cartier remonta le fleuve Saint-Laurent et reconnut 
les cotes du Canada (1534-1535) (1). Peude temps 
apres, une nouvelle expedition mit a la voile sous les 
ordres de Jean de la Roque, sieur de Roberval, que 
Francois I er avait nomm6 vice-roi du Canada. II ex- 
plora la partieseptentrionalede cette contreede 1541 
a 1544. 

L'essor de la marine francaise et les relations 
qu'elle entretint avec les contrees lointaines donne- 
rent une vive impulsion au commerce et a Findus- 
trie ; ici encore Francois I" seconda 1'elan national 
par de sages mesures. II appela en France des ou- 
vriers italiens habiles a travailler la soie (2), et im- 
prima une grande activite aux fabriques de soieries 
etablies a Tours. En 1546, 1'ambassadeur venitien, 
Marino Cavalli, y comptait huitmille metiers (3). Les 
plantations de muriers se multipliaient; on luttait 
contre le climat pour 1'education du ver a soie. On 
tachait de reussir a force d'industrie, dit Marino 
Cavalli (4). Pour encourager la fabrication indigene, 
Francois I or frappa de droits considerables Tentree 
des draps Grangers (5). Les etoffes d'or et d'argent, 
que la France tirait de 1'Italie et dont le luxe de- 
venait ruineux, furent probibees (6). En meme temps, 

Discours sommaire du commerce et de la navigation , par Tho- 
mas Lefevre, sieur du Grand-Hamel, p. 198. 

(1) Idem, Ibid., p. 199. 

(2) Relations des ambassad. venit., [ , 259. De Thou , Hist, 
de son temps, liv. CXXIX, ch. 13. 

(3) Relat. des ambas. venit., I, 259. 
(/i) Ibidem. 

(5) Anciennes lois fran$. 9 XII, 552. 

(6) Journal d'un bourgeois de Paris sous Francois 7", p. 50- 
53, et p. 455. 



468 INDUSTRIE ET COMMERCE. 

le roi encourageait les exportations des produits de 
1'industrie et de 1'agriculture franchise. On exportait 
chaque ann6e des vins de France pour plus de quatre 
millions de monnaie du temps (1). Les laines com- 
munes et le sel etaient aussi 1'objet d'un commerce 
avantageux (2). L'abolition des peages illicites etablis 
depuis plus de cent ans sur les bords de la Loire (3), 
fut encore une mesure favorable au commerce. L'u- 
niformite d'aunage fut etablie (4), malheureusement 
pour peu de temps. Les corporations industrielles 
conserverent leur monopole; mais ce ne fut pas sans 
peine, et une des plus importantes, la corporation 
des boulangers de Paris, fut meme un instant suppri- 
mee en 1524 (5); il est vrai qu'elle obtint bientot 
d'etre retablie, moyennant finance. Le roi se borna a 
saisir 1'argent de la confrerie des boulangers. II en 
usa de meme a 1'egard des autres corporations en 
1533, et il exigea qu'on lui payat pour les lettres de 
maitrise dix livres au lieu de trente sous parisis (6). 
II faut se rappeler, en parlant de 1'industrie sous 
le regne de Francois, que les progres du luxe et li- 
mitation de 1'Italie contribuerent puissamment au 
developpement du gout. On admire encore aujour- 
d'hui 1'elegance des costumes et la recherche inge- 
nieuse des ameublements de cette epoque. 

(1) Relations des ambassad. vdnit., I, 253. 

(2) Ibidem, p. 255. 

(3) Anc. Lois frang., XII, p. Zj3. 
(k) Ibidem, p. 640. 

(5) Journal d'un bourgeois de Paris sous Francois /", p. 192 
et 193. 

(6) Ibid., p. 



PROTECTION ACCORDEE AUX ARTS ET AUX LETTRES. 169 

Comment oublier en parlant de Francois I" la 
protection qu'il a accordee aux lettres et aux arts et 
qui lui a valu le glorieux nom de pere des lettres! 
Les artistes appeles d'ltalie, Leonard de Vinci, le 
Rosso, le Primatice, Andre del Sarto , Benvenuto 
Cellini , et leurs disciples francais , Pierre Lescot, 
Jean Cousin, Jean Gougeon, Germain Pilon, Phili- 
bert de Lorme, eleverent et ornerent les palais du 
Louvre, de Chambord, de Madrid, de Villers-Cote- 
rets, de Folembrai, ainsi que la galerie de Fontaine- 
bleau. Franc. ois I er eut voulu attirer a sa cour Mi- 
chel-Ange, Erasme et Melancthon. II ne negligea 
rien pour donner aux lettres un brillant essor ; il pro- 
digua ses faveurs a Clement Marot et a Mellin de 
Saint-Gelais. II mit, par la fondation du college des 
trois langues ou college de France, le haut enseigne- 
ment au niveau des progres accomplis depuisle com- 
mencement du xvi e siecle. L'universite de Paris etait, 
a cette epoque, en pleine decadence ; elle n'ensei- 
gnait ni grec, ni hebreu, et son latin ne ressemblait 
en rien a la langue de Ciceron et de Yirgile. Des 
1518, Francois I" avait forme le projet de fonder un 
etablissement oil Ton fit des cours de grec, d'hebreu 
et d'eloquence latine. Les lettres de Guillaume Bude 
prouvent que le roi s'entretenait souvent de ce projet 
avec 1'eveque de Paris, Etienne Poncher, et avec son 
confesseur, Guillaume Petit. Enfin, en 1529, il fonda 
le college royal ou college des trois langues, ainsi 
nomme parce qu'on y enseignait le latin, le grec et 
Thebreu. Francois I er ne tarda pas ajouter a ces 
trois chaires des cours de medecine, de mathema- 



470 FONDATION DU COLLEGE DE FRANCE. 

tiques et de philosophic grecque et latine. Cette der- 
niere chaire fut confiee en 1543 au celebre Ramus 
ou Pierre de la Ramee. Uuniversite voulut vainement, 
au nom de ses privileges, resister a la fondation du 
college royal; elle cut contre elle 1'opinion publique, 
dont Marot se fit Tinterprete. II disait au roi en par- 
lant de la Sorbonne : 



Bien ignorante elle est d'estre ennemie 
De la trilingue et docte Academic 

Qu'as erigee 

O povres gens de savoir tout cliques ! 
Bien faites vray ce proverb e courant : 
Science n'ha haineux que 1'ignorant. 



Guillaume Bude et Pierre du Chatel furent charges 
d'acheter en Italic de precieux manuscrits pour la 
bibliotheque du roi (1). line imprimerie royale, des- 
tinee specialement a la reproduction des ouvrages 
grecs, fut etablie en 1539 (2). Enfm, parmi les cau- 
ses qui favoriserent les progres des lettres et des 
arts, on doit tenir compte de 1'influencede cette cour 
spirituelle , ou le roi et sa soeur, Marguerite d'A- 
lengon, cultivaient la poesie avec une ingenieuse 
elegance. 

Cependant ii manqua aux lettres, sous ce regne, la 
liberte dont elles avaient si largement us6 et peut- 



(1) De Thou, liv. I; ch. 6 ; Sleidan, liv. XIK, aux annSes 15ZiO et 
15Zi7. Une mission semblable fut donnee a Lemasson (Latomus). 

(2) Les lettres-patentes du 17 Janvier 1538 (1539) ont et6 impri- 
m6es dans Touvrage de M. Crapelet, intitule : Des progres de rim- 
primer ie en France et en Italic au XV P siecle. 



PERSECUTION DBS PROTESTANTS. <71 

etre abuse a 1'epoque de Louis XII. Des 1515, il 
fut severement defendu de jouer, dans les colleges 
de Paris, aucune farce contre 1'honneur du roi et de 
ceux qui 1'entouraient (1). Les infractions etaient ri- 
goureusement punies ; un pretre, pour avoir represente 
une piece satirique, fut cruellement battu, et peu 
s'en fallut qu'il ne fut jete a la Seine (2). En 1513, 
trois baladins , pour avoir represente une farce sur 
la mere Sotte, qui, disaient-ils , gouvernait tout en 
cour, furent arretes , lies et conduits , les fers aux 
pieds et aux mains, a Amboise ou etait ie roi (3). La 
liberte de conscience n'etait pas mieux respectee 
sous ce regne. La publication recente du Journal 
d'un bourgeois de Paris, de 1515 a 1536, atteste 
combien fut cruelle la persecution dirigee contre les 
protestants. II fallut que le pape Paul III intervint 
en leur faveur. II representa au roi que Dieu avait 
plus use de misericorde que de rigoureuse justice, et 
il le pria de moderer sa fureur en faisant grace et 
pardon (4). Ce fut en 1535 que le pape s'interposa 
entre le roi et ses sujets heretiques. La persecution 
fut, en effet, suspendue pendant quelque temps, mais 
elle recommence vers la fin du regne ; et les massa- 
cres de Cabrieres et de Merindol signalerent triste- 
ment les dernieres annees de Francois I er (5) . 

Malgre ces tacbes de sang , le regne de Fran- 
cois I er est un de ceux qui ont donne 1'impulsion la 

(1) Manuscrits de la Bibl. iinpe"r., collect. Du Puy, n 83. 

(2) Journal d'un bourgeois de Paris sous Francois J er , p. ill. 

(3) Ibib., p. M. 

(4) Ibid., p. 658. 

(5) De Thou, Hist, de son temps, liv. VI. 



172 PROGRES DE L' UNITE MONARCHIQUE. 

plus vigoureuse a radministration monarchique et le 
plus hate le triomphe de 1'unite francaise. Ce roi- 
chevalier continua, sous une autre forme, I'oeuvre de 
Louis XI. La noblesse, seduite par la generosite et 
1' eclat de son caractere , supporta, d'un roi qu'elle 
aimait, des attaques qui, dans d'autres temps, avaient 
provoque une guerre civile. Le droit de chasse fut li- 
mite (1). Les justices seigneuriales de Paris furent 
reunies au domaine de la couronne, parce qu'une 
pareille diversite, disait 1'ordonnance (2), ne pou- 
vait produire en im corps politique que tout desor- 
dre et confusion, contentions, questions, debats, im- 
punite d'homicides, etc. Le roi assujettit a la taille 
les biens roturiers tenus par des gentilshommes (3). 
II declara que leurs proces criminels, au lieu de res- 
sortir exclusivement a la grand'chambre clu parle- 
ment de Paris, seraient juges, comme les autres, a la 
Tournelle (4). II defendit aux nobles de placer des 
gardes dans les proprietes qu'entouraient les do- 
maines du roi (5). Enfm il leur interdit, sous peine 
de mort, de prendre les armes sans permission spe- 
ciale (6). Ce n'etait pas la une vaine menace. On voit, 
en effet, dans le Journal d'un bourgeois de Paris 
sous Francois / er (7j, qu'un gentilhomme eut la tete 

(1) Anc. lois franc., XII, 49. 

(2) Ibid. , 665. 

(3) Ibid., XH, 671. Une ordonnance du 26 mars 1543 (Ibid., 
p. 875) soumit a la laille les nobles et ecclesiasliques du Langue- 
doc. 

(fylbid., p. 681. 

(5) Ibid., p. 892. 

(6) Ibid., p. 910. 

(7) /owrnaf, etc., p. 159-160. 



INFLUENCE PERSONNELLE DE FRANgOlS l er . 173 

tranchee devant 1'Hotel-de-Ville de Paris, parce qu'au 
moment ou les Anglais envahissaient la Picardie il 
avail leve des troupes sans 1'aveu du roi. II suffit de 
rappeler de pareils faits pour constater le progres ac- 
compli sous ce regne vers 1'egalite civile et 1' unite 
administrative. 

On ne saurait ornettre, en parlant de Frangois I cr , 
1'influence personnelle du roi, cette chaleur d'ame, 
cette vivacite toute frangaise qui en faisait le type 
le plus vrai et le plus energique du genie natio- 
nal. Frangois I er enlevait les cceurs par sa magnani- 
mite. La Rochelle s'etant revoltee contre 1'augmen- 
tation de la gabelle, lorsqu'il eut reduit cette ville a 
1'obeissance, il dit aux bourgeois qu'il serait pleine- 
ment dans son droit s'il les punissait dans leurs 
corps et dans leurs biens, mais qu'il ne demandait 
rien que les coeurs de ses sujets; leur chatiment se- 
rait dans le souvenir de leur mauvaise conduite , qui 
etait d'autant plus criminelle qu'au moment de leur 
sedition il etait occupe a la defense du royaume : 
Je veux que vous sonniez vos cloches, s'ecria-t-il ; 
car vous etes pardonnes. II leur rendit les clefs de 
leurs portes et 1'artillerie de leurs murailles (1). 

Les etrangers etaient frappes,comme les Frangais, 
de la superiorite de ce prince. Void le portrait que 
1'ambassadeur venitien , Marino Cavalli , tracait de 
Frangois I or , un an avant sa mort, en 1546 : Le 
roi, disait-il, est maintenant age de cinquante-quatre 
ans; son aspect est tout-a-fait royal, en sorte que , 

(1) L. Ranke, Histoire de France , prindpalement pendant le 
le XVII* siecle, 1, 122. 



474 CARACTERE DE FRANQOIS I ep . 

sans avoir jamais vu sa figure ni son portrait, ale 
regarder seulement, on dirait aussitot : Cest leroi. 
Tous ses mouvements sont si nobles et si majestueux 
que nul prince ne saurait 1'egaler (1 ) . Son temperament 
est robuste, malgre les fatigues excessives qu'il a tou- 
jours endurees et qu'il endure encore dans tant d 'ex- 
peditions et de voyages. II y a bien peu d'hommes 
qui eussent supporte de si grandes adversites. , . . 

II aime la recherche dans son habillement, 

qui est galonne et chamarre, riche en pierreries et en 
ornements precieux ; ses pourpoints memes sont bien 
travailles et tissus en or ; sa chemise est tres-fine, et 
elle sort par 1'ouverture du pourpoint, selon la mode 
de France... Ce prince est d'un jugement tres-sain, 
d'une erudition tres-etendue ; il n'est chose, ni etude, 
ni art , sur lequel il ne puisse raisonner tres-perti- 
nemment, et qu'il ne juge d'une maniere aussi assu- 
ree que ceux-la memes qui y sont specialement adon- 
nes. Ses connaissances ne se bornent pas simple- 
ment a 1'art de la guerre, a la maniere d'approvision- 
ner une armee , de dresser un plan de bataille , de 
preparer les logements, de donner 1'assaut a une ville 
ou bien de la defendre, de diriger 1'artillerie ; il ne 
comprend pas seulement tout ce qui a trait a la 
guerre maritime, mais il est tres-experimente dans la 
chasse, dans la peinture, en litterature, dans les lan- 
gues, dans les differents exercices du corps qui peu- 
vent convenir a un bon chevalier. Sa Majeste par- 
ti) Relations des ambassad. venit., t. I, p. 279. On ne peut 
accuser de flatlerie des documents qui e"taient destines a rester en- 
sevelis dans les archives de la puissance la plus defiante de TEurope. 



PLA1NTES CONTRE LE DESPOTISME. 175 

donne facilement les offenses ; elle se reconcilie de 
bon coeur avec ceux qu'elle a offenses ; elle est aussi 
prete a donner, quoique la necessite du temps ait un 
peu tempere cette envie de largesses. 

Cependant, vers la fin du regne de Frangois I cr , le 
despotisme commengait a paraitre bien pesant. En 
4546, 1'ambassadeur venitien , Marino Cavalli, signa- 
lait les premiers symptomes d'opposition. La chose 
est allee si loin, disait-il (1), que quelques-uns des 
Frangais qui voient un peu plus clair que les autres 
disent : Nos rois s'appelaient jadis reges Franco- 
rum; a present on peut les appeler reges servorum. 
iNeanmoins la plupart des Frangais etaient encore 
devoues au roi et disposes a lui donner non-seule- 
ment leurs biens et leurs vies, mais meme leur hon- 
neur et leur ame (2). Les finances etaient toujours 
a la disposition absolue du Souverain : On paie au 
roi tout ce qu'il demande , puis tout ce qui reste est 
encore a sa merci (3). La formule celebre, car tel 
est noire bon plaisir, adoptee par Frangois I 01 dans 
ses ordonnances et lettres royaux, resume le carac- 
tere d'une autorite qui n'avait d'autre regie que son 
caprice. 

Le successeur de Frangois I er , Henri II (1547- 
1559), exagera le mal et amoindrit le bien. Le mal 
tenait au systeme qui fut continue par le nouveau 
roi; le bien etait le resultat du caractere loyal, de 
Tame elevee, de 1'esprit ingenieux de Frangois I er . 

(1) Relations des ambassad. venit., I, 273. 

(2) Ibid., p. 269. 

(3) Ibid., p. 273. 



176 HENRI ii (1547-1559). 

Heritier de ses defauts, son fils ne le fut pas de ses qua- 
lites. Cependant 1'impulsion donnee se soutint quel- 
que temps, et Ton peut encore signaler quelques 
progres administratifs, sous le regne de Henri II. Un 
des premiers actes du nouveau souverain fut un re- 
glement pour le conseil d'Etat (3 avril 1547) (1). Ce 
conseil, institue par Philippe-le-Bel, avait subi plu- 
sieurs transformations. Charles VIII et Louis XII en 
avaient detache le grand conseil, dont nous avons vu 
1'organisation et la competence. Quant au conseil 
d'Etat ou conseil prive du roi, il importait d'en de- 
terminer nettement les attributions. Henri II, apres 
avoir regie quels seraient les membres du conseil 
prive leur ordonna de se rennir tous les matins avec 
les secretaires d'Etat, pour trailer les matieres politi- 
ques et les questions de finance. Un second conseil 
se tenait 1'apres-diner pour rediger les depeches que 
les secretaires d'Etat devaient expedier dans les pro- 
vinces ou dans les pays etrangers (2). Quelques an- 
nees plus tard, les conseillers d'Etat obtinrent de 
sieger au parlement. 

(1) Ce reglement se trouve dans un manuscrit de la Bibl. imper. , 
f. de Sorbonne, n 1080, f 8 et suiv. Gomme c'est une premiere 
organisation du conseil d'Etat, il m'a paru necessaire de le publier 
textuellement. On le trouvera a 1'appendice n II. 

(2) Ibid., f 51. Le parlement de Paris en enregistrant cette or- 
donnance de Henri II declara qu'il n'y avoit personne en cette 
compagnie qui portal envie a 1'honueur, a la faveur , dignite et au- 
torite qu'il plaisoit au seigneur roi donner a ceux de son conseil 
prive et qu'il sembloit estre raisonnable que ceux a qui ledit sei- 
gneur roi avoit tant fait de faveur et cUhonneur que de les appro- 
cher pres de sa personne et leur communiquer les principals et 
plus importantes affaires de son royaume eussent de telles preemi- 
pences et prerogatives par-dessus les autres. 



INSTITUTION DBS PRtiSIDIAUX. 177 

L'6tablissement, en 1551, des tribunaux connus 
sous le nom de presidiaux a ete une des principales 
institutions de Henri II (1). Elle lui fut peut-etre in- 
spiree par une pensee fiscale. De Thou le pretend (2); 
mais ce qui est certain, c'est qu'elle tourna a 1'avan- 
tage general. Les parlements ne pouvaient suflire a 
la multitude des affaires, et les temoignages les plus 
irrecusables s'accordent pour reconnaitre que les 
proces etaient interminables (3). Etablis dans un 
petit nombre de villes, les parlements avaient un role 
politique autant que judiciaire ; ils formaient des tri- 
bunaux d'un ordre superieur, dont la mission etait 
surtout de juger les appels. II restait a organiser 
les juridictions inferieures, et a mettre un terme aux 
conflits perpetuels entre les justices seigneuriales, 
les vicomtes, bailliages et senechaussees. L'ancienne 
monarchic n'y reussit jamais completement, embar- 
rassee qu'elle etait par les entraves feodales; mais 
du moins 1'institution des presidiaux lui fit faire un 
pas dans cette voie. Leur organisation et leur com- 
petence furent reglees par plusieurs ordonnances. 

Les trente-deux presidiaux etablis par Henri II 
devaient etre composes d'au moins sept jugcs, cha- 
cun ; ils avaient une juridiction civile et criminelle. 
Au civil, leurs sentences etaient sans appel pour les 
proces ou il ne s'agissait pas de plus de 250 livres de 



(1) Anciennes lois franc., XII, 248. De Thou, liv. VIII. 

(2) Venalium magistratuum jam tune grassante malo. De 
Thou, Ibid. 

(3) Ret. des ambassad. vdnit., t. I t p. 263, 



478 PARLBMENT DE RENNES (1553). 

capital ou de 10 livres de rente (1). Si la somme ne 
depassait pas 300 livres de capital ou 20 livres de 
rente, la sentence du presidial s'executait provisoi- 
rement, sauf recours au parlement. Pour les affaires 
criminelles, le presidial jugeait sans appel les cas 
presidiaux et prevotaux. On les divisait en deux cate- 
gories d'apres la nature du crime et la qualite des 
personnes. Dans la premiere se plagaient les brigan- 
dages sur les voies publiques, les vols a main armee, 
les vols avec violence et effraction, les revoltes et 
rassemblements en armes, levees de troupes sans 
autorisation, crimes de fausse monnaie. La seconde 
categoric comprenait les attentats commis par des 
vagabonds ou par des soldats en marche (2). Les 
nouveaux tribunaux ne pouvaient juger presidiale- 
ment que lorsque tous les membres etaient reunis. 
Le nombre des presidiaux s'augmenta dans la suite, 
et s'eleva de trente-deux a cent. Les juridictions, 
dont cette institution restreignait la puissance, ne 
cesserent de susciter les obstacles; et il fallut de 
nouvelles ordonnances pour vaincre leur opposi- 
tion (3) ; mais enfin les presidiaux triompherent et 
occupererit jusqu'a la fin de Tancienne monarchic le 
second rang dans la hierarchic judiciaire. 

La creation d'un parlement a Hennes (mars 
1553) (4) porta a huit les parlements du royaume. 
Ce furent, selon les expressions de Michel de Cas- 

(1) C'est ce qu'on appelait le premier chef de Mdit. Voy. Jousse, 

de la juridiction des presidiaux. Paris, 1755. 

(2) Jousse, De la juridiction des presidiaux. 

(3) Anc. lois franc., XIII, 277, 359, 398, 492, etc. 

(4) Ibid., XIII, p. 361 et suiv. 



JURIDICTION PRfiVOTALE. 479 

telnau (1), comme huit fortes colonnes, sur lesquelles 
fut appuye*e la monarchie franchise. Le xvn e siecle 
ajouta quatre nouveaux parlements (Pan, Metz, 
Douai, Besangon), et le xvm e siecle, celui de Nancy. 

La juridiction prevotale, creee par Francois I cr , 
en 1536, et regularised par un edit du 3 octobre 
1544, tut de nouveau confirmee par Henri II et 
chargee de poursuivre et de punir les vols sur les 
grandes routes, les sacrileges, les crimes de fausse 
monnaie , etc. La marechaussee fut organisee a 
cette epoque et a ete chargee jusqu'a la fin du 
xviii 6 siecle du maintien de la police. La confusion 
des pouvoirs judiciaire et militaire fut un des plus 
facheux inconvenients de la justice prevotale (2). Le 
duel celebre de Jarnac et de la Chateigneraie pre- 
sente un des derniers exemples de la barbare tra- 
dition du moyen-age qui remettait la decision des 
proces au jugement de Dieu. 

Pour prononcer sur la competence des divers tri- 
bunaux il fallait une autorite superieure. Henri II 
1'attribua au grand conseil et ordonna d'executer les 
arrets de cette cour dans tout le royaume (3) . Mais ce 
fut une occasion de conflits perpetuels entre ce tribu- 
nal et les parlements qui se pretendaient cours souve- 
raines; la lutte dura jusqu'a la fin de Taneienne mo- 
narchie. L'administration financiere etablie par Fran- 
^oisP'fut confirmee par Henri II. II ordonna, comme 
ce prince, que les recettes fussent centralists par le 

(1) Mdm. de Michel de Castelnau, liv. I, ch. A. 

(2) Anc. lois fran$. 3 XIII, p. 1/iA et suiv. 
(3) Ibid., F. XIII, p. A59. 



480 COUR DES MONNAIES. 

tresorier de 1'epargne (1). II ajouta une dix-septieme 
recette generate aux seize creees par Francois I er . 
Paris, Chalons, Amiens, Rouen, Caen, Bourges, 
Tours, Poitiers, Riom, Agen, Toulouse, Montpellier, 
Lyon, Nantes, Dijon, Aix et Grenoble furent les sieges 
des generalites (2) . La chambre des monnaies devint 
cour souveraine, avec juridiction sur toutes les mon- 
naies du royaume; elle fut chargee de poursuivre les 
delits commis par les maitres, prevots et officiers des 
monnaies. Tous ceux qui travaillaient les matieres 
d'or et d'argent, ressortirent aussi a ce tribunal, mais 
seulement en ce qui concernait 1'execution des ouvra- 
ges, ou Ton employait Tor et 1'argent (3). De cette 
epoque date 1'usage de graver sur les monnaies le 
millesime et le nom du souverain (4). 

Quelques ordonnances de Henri II sur la disci- 
pline militaire prouvent surtout 1'existence des abus 
qu'elles se proposent de reprimer (5). Un syndic fut 
etabli dans chaque bailliage pourrecevoir les plaintes 
du peuple contre les gens de guerre (6). La marine 
fut moins encouragee que sous le regne precedent. 
Cependant un reglement du 15 mars 1548 ordonna 
de veiller a 1'entretien des galeres (7). L'on cite quel- 
ques expeditions maritimes entreprises sous le regne 
de Henri II : en 1555, Nicolas Durand de Villega- 

(1) Anc. lois franc., XIII, 2. 

(2) Ibid., 236. 

(3) Ibid., 269. 

(6) Art de verifier les dates. 

(5) Anc. lois franc., XIII, 10 et 119. 

(6) J6zU,p. 303. 

(7) Ibid., p. 70. 



EXPEDITIONS MARITIMES. 4 81 

gnon, vice-amiral de Bretagne, partit du Havre avec 
deux vaisseaux et fut bientot suivi par son neveu 
Bois-le-Comte , qui quitta Honfleur avec trois bati- 
ments monies surtout par des reformes. Us aborde- 
rent sur les cotes du Br&sil , a Rio-Janeiro (1) ; mais 
la coloniequ'ils avaientfondee futabandonn6eau bout 
dequelquesannees. Sous le regne de Henri II, les Ha- 
vrais enleverent, en 1555, plus de trente navires a la 
marine desPays-Bas. En 1557, reunis aux Dieppois 
et d'autresNormands, ilsprirentauxEspagnols des 
cargaisons qui valaient plus de 200,000 ecus (2). 
Mais , dans toutes ces circonstances, c'etait moins le 
gouvernement que la nation qui signalait son ar- 
deur. Les guerres de religion vinrent bientot sus- 
pendre entierement ces expeditions maritimes, et en- 
traverent pendant plus d'un siecle le developpement 
de la marine franchise. 

L'etablissement a Lyon des fabriques de draps d'or 
et de soie (3), le secret de la verrerie venitienne de- 
robe a 1'Italie et introduit en France par le Bolonais 
Mutio (4), les plantations d'ormes le long des gran- 
des routes (5) , 1'exploitation des mines encouragee 
par plusieurs ordonnances (6), 1'etablissement de 1'u- 
niformite de poids et rnesures dans tout le royaume (7) , 

(1) Vitet, Hist, de Dieppe, t. II, p. 151. 

(2) L. Guerin, Hist, maritime de la France, t. I, p. 181 et 225. 

(3) Anc. Lois fran^., t. XIII, p. 37/i. 

(4) Ibid., p. ISA. 

(5) Ibid., p. 301. 

(6) Ibid., p. 57, 236, 285, 400. 

(7) Ibid.,\>. 513. Anterieurement il avail, e"t6 ordonn6 (Ibid., 
p. 498) qu'une seule mesure dont 1'etalon resterait depos^ a l'H6- 
tel-de-Ville de Paris, servirait pour cette ville et la banlieue. Mal- 
heureusement ces ordonnances ne furent pas longlerops execulees, 

L 13 



482 COMMERCE ET INDUSTRIE, 

tels furent les actes les plus importants de 1'admi- 
nistration de Henri II pour encourager les progres de 
1'industrie, faciliter les communications et develop- 
per la richesse publique. Si Ton ajoute le perfection- 
nement de la langue francaise et le progres de la re- 
naissance litteraire (1), on avouera que le genie de 
Francois I er nedescenditpas tout entier dans la tombe 
avec lui. Les artistes italiens et les disciples qu'ils 
avaient formes en France continuerent d'elever dans 
Fontainebleau un des palais les plus merveilleux de 
la Renaissance. 

Mais, d'un autre cote, les vices du despotisme se 
montrerent dans toute leur horreur; la venalite des 
charges n'eut plus de frein. Henri rendit s6mestre 
le parlement de Paris pour avoir a vendre un plus 
grand nombre de charges (2). II crea une multitude 
d'offices la plupart inutiles (3), ajouta aux impotsqui 
ecrasaient le peuple la taxe des clochers (4), puis le 
taillon pour la solde de 1'armee ; il imposa aux villes 
des dons forces (5), fit des emprunts a un taux exor- 
bitant (6), et, malgre Tabus de ces ressources rui- 

(1) Les Illustrations de la langue francaise, par Joachim du 
Bellay, et I' Art poe'lique, par Thorn. Sebilet, datent de ce regne. 

(2) Anc. lois franc., t. XIII, 373. De Thou, lib. XIII, voit surtout 
dans cette creation de juges une mesure fiscale : Auctus est 
judicum numerus, pretio ab iis accepto ; qute prsecipua edicti causa 
fuit. 

(3) Anc. lois franc., t. XIII, p. 296, 333, All, MO, /M5, ^8, A56, 
A73, etc. 

(Zi) Un imp6t sur les clochers rend 13,000,000 d'^cus. 
Relat. des ambassad.ve'nit., 1, 369 ; relation deJ. Capello (1554). 
Voy. aussi Bodin, Republique, p. 654, edit. 1577. 

(5) Anc. lois franc., t. XIII, p. 335. 

(6) Bodin, Republique, p. 656 : Depuis que le roy Henry eut 



DETTE PUHLIQUE. 4 S3 

Reuses, laissa une dette de plus de quarante-trois 
millions (1). Un luxe toujours croissant, des prodi- 
galites insensees, 1'avidite des courtisans et des mai- 
tresses expliquentce deficit. Le peuple se soulevadans 
quelques villes (2); ailleurs, il abandonna un pays qui 
ne lui presentait plus que misere (3). Partout on vit 
diminuer le profond sentiment d'affection et de res- 
pect dontla nation avait longtems entoure la royaute. 
A ces causes de troubles se joignirent les querelles reli- 
gieuses. La severite et meme la cruaute des edits de 
Chateaubriand (1551), de Paris et d'ficouen, ne ser- 
virent qu'a rendre le fanatisme plus ardent et a pre- 
parer les guerres qui ensanglanterent la fin du 
xvr siecle et entraverent les progres cfe 1'administra- 
lion monarchique. 

Cependantil ne faut rien exagerer; la France, apres 
les guerres d'ltalie terminees en 1559, se trouva plus 
forte et plus civilisee; elle marcha d'un pas plus ra- 
pide a 1'egalite des droits. Nous avons ici le temoi- 
gnage positif des ambaesadeurs venitiens, dont le ju- 



affaire d'argent, il emprunta a dix, a douze, a seize pour cent, 
commeilfit Tan MDLHII, des Caponis,des Albicis, etc. ; etl'usure se 
payoit aux quatre foires, ou Tint^rest de Vusure estoit converty en 

sort et joint au capital L'interest de seize pour cent revenoit 

pour le moins a dix-huit pour cent retenant Tint6rest qu'il ne pou- 
voit payer. 

(1) Bodin, ibidem, p. 5Zi6, 657, 658. 

(2) Surtout a Bordeaux dont la revolte fut si cruellement repri- 
m^e par le conne"table de Montmorency. 

(3) Les paysans accabl^s de corve"es et charges d'imp6ts conti- 
tinuels dans plusieurs des principales provinces, telles que la Nor- 
mandie et la Picardie presque tout entieres, furent forces de quitter 
le pays , tant ils se trouvaient mise"rables. Relat. des ambassad, 

it., I, p. 409 ; relal, de J, Michel, 1561, 



484 PROGRES BE LA BOURGEOISIE. 

gement etait plus impartial et plus libre de prejuges 
que celai des Francais. L'un d'eux, qui sejourna en 
France apres la mort de Henri II, signale les progres 
du tiers-etat et principalement de la bourgeoisie. 
Les trois Etats, dit Michel Suriano (1), servent le 
royaume a leur maniere. Celui du peuple a dans ses 
mains quatre offices importants : le premier est ce- 
lui du grand chancelier qui entre dans tous les con- 
seils , garde le sceau royal et sans Tassentiment du- 
quel aucune deliberation ne peut avoir lieu, ni au- 
cune decision etre mise a execution. Le second office 
est celui des secretaires d'EtatJesquels, chacun dans 
leur sphere, expedient les affaires, gardent les papiers, 
sont les depositaires des secrets les plus graves. Le troi- 
sieme office est celui des presidents, des conseillers, 
des juges, des avocats et de tous ceux a qui la justice 
civile et criminelle est confiee dans le royaume entier. 
Le quatrieme est celui des tresoriers, des percep- 
teurs, des receveurs-generaux , des receveurs parti- 
culiers qui administrent tous les revenus et toutes les 
depenses de la couronne. 

Ainsi le tiers-etat, qui ne constituait pas, comme 
on l'a pretendu , une classe fermee au peuple, 
mais qui ouvrait ses rangs a tous les hommes 
eminents par le merite et le travail, le tiers-etat 
avait fait de rapides progres. II dominait dans les 
parlernents et les offices de finances ; il siegeait 
meme dans les conseils du roi. Peu a peu la so- 
ciete se degageait des entraves feodales et aspirait a 
un etat meilleur que celui ou prevalait la force bru- 

(1) Relat, des ambassad, v4nit, 9 1, 487, 



PROGRfeS DE LA BOURGEOISIE. 185 

tale. Les nobles, occupes presque exclusivement de 
la guerre, perdaient en importance, tandis que les 
classes laborieuses s'elevaient chaque jour, prote- 
g6es par la royaute qui trouvait en elles des auxi- 
liaires devoues et habiles (1). 



(1) On trouvera , aux Pieces justificatives 9 n I, la biographie 
d'un de ces hommes qui s'eleverent par le travail et le me"rite aux 
plus hautes positions. Cette biograpbie ecrite par un fils m'a paru 
un curieux specimen ; elle montre un simple commis de finances 
parvenant aux premieres dignite's et fondant une famille qui a joue 
un role important aux xvn e et xvm e siecles, si^ge" dans les conseils 
des rois, administre avec integrite 1 les finances et laisse un des noms 
les plus vene're's de la magistralure francaise. 



CHAPITRE X. 



Sommaire. 

FRANCOIS II (1 559-1 560j. Edit de Romorantin. 

CHARLES IX ('1560-1574). Role du chancellor de L'Hopilal. 

Ordonnance d'Orleans (1561) ; reforme ecclesiastique el 
reforme judiciaire. Plaintes provoquees a cette epoque 
par la venalite des charges. Efforts de L'Hopital pour re- 
medier aux ahus : suppression de la venalite des charges; 
mesures adoptees pour la bonne administration de la jus- 
lice; etablissement des juges-consuls. Edit de Roussillon 
(1 564j ; le commencement de 1'annee civile est fixe* a Paques. 

Ordonnance de Moulins (1566) ; elle embrasse toutes les 
parlies de ['administration; reforme de la juslice : droit 
de remontrances limite ; mercuriales prescrites, chevauchees 
ou inspections imposees aux maitres des requetes ; condi-* 
tions d'age et de capache exigees pour les offices de judi- 
cature ; organisation des sieges presidiaux. Des goiiver- 
neurs de provinces; separation des fonctions militaires et 
judiciaires. Mesures pour la bonne police duroyaume. 
Edit des meres. Impuissance du chancelier de L'Hopital 
au milieu des factions; sa retraite (1568). Etal deplora- 
ble de la France devaslee par la guerre civile. Dilapida- 
tion des finances. Decadence de la marine. Construc- 
tion des Tuileries et de plusieurs autres palais. 



Le regne si court de Francois II fut attriste par 
des troubles continuels; la domination des Guises 
enfanta des conjurations punies de cruels supplices. 
La plupart des ordonnances de cette epoque dictees 
par le besoin du moment eurent peu d'importance 



LE CHANCELIER DE L*HOPITAL. 

pour 1'administration. II faut cependant distinguer 
1'edit de Romorantin qui empecha 1'introduction de 
1'inquisition en France, en chargeant les eveques de 
poursuivre les crimes d'heresie (1). II fut redige 
par le chancelier de L'Hopital. 

Pendant la minorite de Charles IX (1560-1564) et 
sous le regne du faible Henri HI, la nation irritee 
des malheurs publics et de 1'indolence du pouvoir 
reprit 1'initiative. Comme aux xiv e et xv e siecles 
(1355, 1357, 1413, 1484), elle attaqua les abus de 
1'administration monarchique tout en respectant le 
principe ; elle reclarna des reformes et indiqua des 
mesures utiles dont le pouvoir devait un jour profi- 
ter. Les Ihats-Generaux d'Orleans, en 1560, et ceux 
de Blois, en 1 576, preparerent les reformes. Heureu- 
sernent, il se trouva alors a la tete des conseils de la 
couronne un homme superieur a son siecle, d'une 
inflexible equite au milieu de 1'aveugle emportement 
des passions, d'une moderation et d'une tolerance 
admirables dans un temps de violence et de fana- 
tisme. Le chancelier de L'Hopital ne cessa, pendant 
huit annees, de combattre les factions et de tra- 
vailler a la reforme du royaume. Get autre Caton 
le censeur, comme dit Brantome, savoit tres-bien 
corriger le monde corrompu. Avec sa grande barbe 
blanche, son visage pale, sa fagon grave, on eut dit 
a le voir que c'etoit un vrai portrait de Saint-Je- 
rome. 

II eut voulu reconcilier les Frangais prets a s'e- 

(1) Anciennes lots franfaises, torn. XIV, pag. 31. 



ORDONNANCE D 'ORLEANS (1564). 189 

gorger pour des disputes theologiques : Ie couteau 
vaut peu centre 1'esprit, disait-il aux Etats-Gene- 
raux d'Orleans, si ce n'est a perdre Tame ensemble 
avec le corps (1). Persuade que le meilleur moyen 
de prevenir les troubles etait la reforme du clerge, il 
s'en occupa activement. La France n'avait point recu 
la partie disciplinaire du concile de Trente; elle avait 
meme proteste contre quelques-unes des decisions de 
cette assemblee (2). Elle voulut operer elle-meme la 
reforme du clerge, tel est le but des vingt-neuf pre- 
miers articles de 1'ordonnance d'Orleans (3). 

Elle present la residence a tous les ecclesiasti- 
ques, sous peine de saisie de leur temporel, donne 
des coadjuteurs auxprelats infirmes, defend de por^ 
ter a Rome ni or ni argent, institue dans chaque 
eglise cathedrale un theologal dont les chanoines 
suivront 1'enseignement, reorganise les ecoles negli- 
gees par le clerge, soumet aux eveques tous les ab- 
bes et abbesses, defend aux prelats de recevoir les 
pretres errants, fait une loi de la gratuite pour Tad- 
ministration des sacrements , regie la question des 
biens ecclesiastiques, interdit les monitions hors le 
cas de scandale public, exige 1'age de vingt-cinq ans 
pour les enfants males et de vingt ans pour les filles 
avant de se Her par des voeux monastiques, enfm or- 
donne la reforme des couvents, et la saisie des bene- 
fices prives de desservant. 

En reformant le clerge, 1'ordonnance d'Orleans 

(1) OEuvres de L'Hopital, publics par M. Dufey, t I, p. 400. 

(2) De Thou, liv. VIII; discours (TAmiot au concile. 

(3) Anciennes iois franfaises, t. XIV, p. 63-98. 



REFORME ECCLESIASTIQUE (1561). 

protegeait 1'Eglise; elle ordonnait aux juges de pu- 
nir les blasphemateurs, de faire respecter la loi du 
dimanche, de s'opposer aux pronostications et autres 
abus condamnes par TEglise; mais, en meme temps, 
elle interdisait aux clercs de recevoir des testaments 
qui les instituassent legataires ; elle declarait leurs 
biens saisissables, moins les objets necessaires au 
culte, et leur defendait d'abattre les bois de haute 
futaie dans les domaines ecclesiastiques. Ces disposi- 
tions etaient utiles ; mais on y mela quelques mesu- 
res retrogrades, entre autres le retablissement des 
elections ecclesiastiques (1), prescrites par la Prag- 
matique-Sanction de Bourges, et abolies par le Con- 
oordat. C'etait affaiblir la royaute, qui par la colla- 
lation des benefices, avait acquis une influence con- 
siderable sur le clerge ; c'etait faire renaitre les 
brigues et les scandales si funestes al'autorite eccle- 
siastique. Cependant, en blamant cette mesure , on 
ne peut meconnaitre les abus qui 1'avaient provo- 
quee. Francois I" et ses successeurs avaient trop 
souvent profite du Concordat pour elever aux hon- 
neurs ecclesiastiques des sujets indignes. 

Francois I er , dit Jean Correro (2), se mit a dis- 
tribuer les eveches sur la demande des dames, a don- 
ner les abbayes en recompense a des soldats, a pro- 
diguer ses faveurs a toutes sortes de personnes sans 
consulter leurs merites. Henri II, son successeur, 
n'agit pas avec plus de prudence. De cette maniere 
toutes les eglises de France tomberent en peu de 

(1) Ordonn. d'OrleanSj art. 1". 

(2) Relat. des ambass. vdnitiens, t. II, p. 129. 



REFORMS JUDICIAIRE (1561). ^1 

temps entre les mains de gens qui ne pensaient qu'a 
leur interet. Tout espoir fut perdu, pour les pretres 
bons et lettres, de recevoir une recompense de leurs 
travaux; r amour de 1'etude se relacha et Ton ne son- 
gea plus qu'aux commodites de la vie. Les nouveaux 
pasteurs placerent dans les cures des paroisses des 
hommes pour qui 1'habit clerical n'etait qu'une 
exemption d'autres occupations plus penibles, et qui, 
par leur avarice et par leur vie dissolue, troublerent 
la foi des peuples innocents, et attiedirent la piete 
fervente de 1'ancien temps. Ces abus avaient rendu 
une reforme necessaire ; mais on eut le tort de reve- 
nir a des usages qui ne pouvaient que troubler 1'E- 
glise sans relever son autorite morale. Le clerge ne se 
resigna pas a cette reforme imposee par le pouvoir 
civil, et il parvint a eluder 1'ordonnance d'Orleans ; 
le colloque de Poissy ne reussit pas mieux et ne fit 
qu'attester le zele de L'Hopital pour la reconciliation 
de tous les Frangais. 

La reforme judiciaire fut plus heureuse. La ma- 
gistrature avait pris une immense importance au 
xvi e siecle , importance utile pour le tiers-etat , 
pour 1'egalite civile et pour Tamelioration des lois. 
Mais la venalite des charges, la fiscalite et la lenteur 
des tribunaux excitaient des murmures. L'Hopital le 
savait et ne dissimulait pas ces griefs. II y a 
de grandes plaintes, disait-il au parlement de 
Rouen (1), et le roi est en voie de vous oter la con- 
naissance de beaucoup de causes a son regret. 
Les ecrivains les plus graves du xvi e siecle expri- 

(1) CEuv. de L'Hopital, 6dit cit, t. II, p. 69. 



PLAINfES CONTRfi LA 



rnent avec beaucoup moins de management 1'iiidi- 
gnation excitee par les abus de I'administration judi- 
ciaire. 

L'un d'eux, Francois Hotman, attaque sans me- 
nagement la magistrature : Maintenant , dit-il , 
domine en France, une race d'hommes, que les uns 
appellent juristes, d'autres praticiens, d'autres enfm 
avocassiers. Telle a ete leur habilete, depuis trois 
cents ans , qu'ils se sont empares de 1'autorite des 
Etats-Generaux, et ont meme contraint les princes et 
la majeste royale d'obeir a leur puissance... Le con- 
seil supreme de ces praticiens, que Ton appelle sdnat 
revetu de la pourpre, a tant d'affaires et une si haute 
dignite, qu'on peut dire de lui, comme jadis du se- 
nat remain : ce n'est pas une assemblee de conseil- 
lers, mais de rois et de satrapes. Parlant ensuite 
de la venalite des charges, Hotman la ravale par une 
comparaison ignoble. Le trafic des offices que Ton 
achetait a si haut prix et qu'on exploitait en detail 
est assimile au commerce des bouchers qui achetent 
un boeuf, le depecent et en vendent les mor- 
ceaux (1). Ces accusations, qui pourraient paraitre 
exagerees sous la plume d'un ecrivain aussi violent 
que 1'auteur du Franco-Gallia , sont confirmees 
par le politique Bodin et par le sceptique Montai- 
gne (2). 

(1) Sicuti lanii bovem opimum uno pretio emptum post in 
macello per partes venditant, ita magislratus uno pretio comparatur, 
cujus administratio singulis postea jus postulantibus divendatur. 
Franco-Gallia, c. 21. 

(2) Bodin, Republique, 6dit. de 1577, p. 545; Montaigne, Es- 
sais 9 liv. II, ch. 5. 



ABUS DES EVOCATIONS. 193 

L'Hopital entreprit courageusement la reforme de 
ces abus. Les trois ordonnances d'Orleans (1561), 
de Roussillon (1563) et de Moulins (1566) embras- 
srrent toutes les parties de 1'administration de la 
justice et les ameliorerent. L'ordonnance d'Or- 
leans (1) fit disparaitre les abus les plus criants, 
supprima toutes les charges creees depuis le regne 
de Louis XII, interdit le cumul des fonctions, exclut 
d'une meme cour, les pere et fils, les freres, les on- 
cles et neveux, et reduisit les maitres des requetes a 
1'ancien nombre. Le grand conseil etait devenu un tri- 
bunal exceptionnel ou les<&>0c0ftVwsappelaient les cau- 
ses de tous ceux que favorisait lepouvoir. Peua peu, 
dit un contemporain, son autorite s'etait accrue par 1'e- 
vocation d'un grand nombre de proces ; les puissants 
qui voulaient ajourner la decision des affaires accou- 
raient a ce tribunal, et les membres du grand conseil 
revisaient les arrets qui avaient ete rendus, exemple 
funeste qui causait le plus grand prejudice a la 
France (2). L'Hopital reduisit le grand conseil a ses 
anciennes attributions, et renvoya au conseil d'fitat 
ou conseil prive (3) , les conflits et proces en regle- 
ment de juges. 

II fut ordonne que deux fois par semaine , les 

(1) Ordonn. d'Orleans, art. 30-105. 

(2) Le Ferron, qui a ecrit en latin 1'histoire de Louis XII et de 
Francois I er , signale ainsi ces abus : Horum potentia paulatim glis- 
cens eo erupit, pertractis avocatisque omnium controversiis, et ii qui 
judicia differre ob potentiamvolunt eo accurrentibus, recognoscenti- 
busque illis supremi ordinis placita resque judicatas, pessimo exem- 
plo, reipublicae ut gallicae magnam inde illatam calamitatem videa- 
mus. 

(3) Voy. sur ce conseil, p. 176. 



494 R6FORME JUDICIAIRE (1561). 

mardis et vendredis, on tiendrait conseil des parties 
pour prononcer sur les requetes en reglement de ju- 
ges et les conflits qui s'eleveraient entre les divers 
tribunaux (1). On renvoyait au jeudi les deliberations 
sur les matieres de finances. 

La venalite des offices fut interdite, et les elec- 
tions retablies pour les parlements et les tribunaux 
inferieurs. Ces tribunaux devaient presenter trois 
candidats de concert avec les maires, echevins ou 
capitouls. Le roi choisissait entre ces candidats. Pour 
remedier a la lenteur des proces, L'Hopital ordonna 
d'appeler les causes a tour de role et par ordre d'in- 
scription ; il etait interdit aux juges de recevoir au- 
cun present. Les baillis et senechaux etaient tenus 
a residence ; ils devaient etre de robe courte ou d'e 1 - 
pde et parcouraient leur province quatre fois par an 
pour assurer 1'execution des sentences. Les sieges 
des prevots et vicomtes devaient etre supprirnes a la 
mort des titulaires, et la justice royale se concentrer 
dans les bailliages, senechaussees et sieges presidiaux 
ressortissant directement au parlement (2). Les jus- 
tices seigneuriales etaient maintenues mais avec des 
conditions qui en faisaient disparaitre les principaux 
abus. On exigeait que les officiers de ces justices sub- 
alternes subissent des examens devant le lieutenant 
du roi au presidial et que les seigneurs hauts-justi- 
ciers assurassent a ces fonctionnaires un traitement 
convenable (3). Lesprevotsdu connetable et des mare- 

(1) Manuscritde la Bibl. imp6r., f. deSorbonne, n 1080, f oi 10-11. 

(2) Ordonn. d'Orl^ans, art. 50. 

rt. 55. 



RtiFORME JUDICIAIRE (1561). 498 

chaux ne devaient avoir qu'un seul office, suivre les 
armies, veiller a la surete* des paysans, maintenir 
partout une bonne police, purger le pays de gens 
mal vivants, et renvoyer devant les juges ordinaires 
les accuses qui ne ressortissaient pas a leur tribu- 
nal (1). L'Hopital descendait a tous les details de 
procedure et de police pour donner aux actes des 
notaires et des huissiers un caractere d'authenti- 
cite (2). II protegeait le vilain contre le noble, enjoi- 
gnait aux seigneurs d'entretenir les pouts et chaus- 
sees, de respecter les terres ensemencees que la 
chasse devastait trop souvent, leur interdisait le 
commerce et punissait les usurpations de titres (3). 
II creait pour les fils des gentilshommes une faole 
des pages et reservait aux nobles les charges de Hi 6- 
tel et les offices de commissaires des guerres (4) Les 
tailles, aides et autres impots devaient etre re*duits au 
memetaux que sous le regne de Louis XII (5). Une 
juste repartition et la diminution des offices de finan- 
ces allegeait le fardeau des impots. Pour simplifier 
les proces eteviter les appels a la cour des aides, les 
elusjugeaient en dernier ressort toutes les fois que 
la somme en litige n'excedait pas cent francs (6). 

Le commerce obtenait aussi quelques garanties; 
le tableau des droits devait etre affiche dans chaque 
maison de peage, et il etait expressement defendu de 



(1) Ordonn. d'Orteans., art. 66-71. 

(2) Ibid., art. 72 et suiv. 

(3) Ibid., art. 106-111. 
(Zi) Ibid., art. 112-115. 

(5) Ibid., art. 120-137. 

(6) Ibid., art. 137. 



196 JUGES-CONSULS (1563). 

le depasser. Enfin des dispositions relatives aux ban- 
queroutes, contrainte par corps, uniformite de poids 
et mesures (1), presentaient 1'ebauche d'un code de 
commerce. Bientot L'Hopital y ajouta 1'institution des 
juges-consuls. Une premiere ordonnance de novem- 
bre 1563etablit &v$ juges-consuls a Paris (2), et une 
seconde etendit cette institution a toutela France (3). 
Ce fut un grand bienfait pour le commerce, dont les 
questions litigieuses etaient jusqu'alors abandonnees 
aux ecbevins et a d'autres magistrals municipaux 
souvent peu capables de les resoudre. 

L'edit de Roussillon (4) (9 aout 1564), fut un com- 
plement de 1'ordonnance d'Orleans. Details de pro- 
cedure, recusation, successions, envoi en possession, 
privileges du clerge, simplification des appels, regle- 
ment pour les conflits, responsabilite des hauts-justi- 
ciers pour le mal juge de leurs officiers, interdiction 
des proces par commissaires, gratuite de la jus- 
tice, injonction de rediger les ordonnances en fran- 
gais et de les dater du 1 er Janvier, au lieu de faire 
commencer, comme par le passe, 1'annee civile a Pa- 
ques ; telles sont les principales dispositions de 1'edit 
de Roussillon. 

Enfin, a Moulins, le chancelierqui venait de par- 
courir le royaume deja dechire par les guerres civi- 
les, mit la derniere main a ses grandes reformes le- 
gislatives. II avait reuni une nombreuse assemblee 



(1) Ordonn. d'Orleans, art. 138-1Z|8. 

(2) Anciennes Lois francaises, t XIV, p. 153, 

(3) 7foU,pag. 179, 

(4) Ibid., p. 173. 



ORDONNANCE DE MOULINS (1566). 197 

poilr s'cclairer des avis des jurisconsultes et des ma- 
gistrals les plus renommes, il resuma dans une or- 
donnance restee celebre toutes les discussions de ces 
notables et en fit une des bases de 1'ancien droit fran- 
c.ais (1566). L'ordonnance de Moulins traite de Tad- 
ministration de la justice, du gouvernement des pro- 
vinces, des finances, de 1'Eglise, des corporations 
industrielles et de la police generale du royaume (1). 
Le parlement de Paris s'etait empare du droit de 
remontrances a Toccasion de Fenregistrement. Les 
troubles du xv e siecle avaient favorise cette usurpa- 
tion (2), qui devint presque un article fundamental 
de ce qu'on appelait la Constitution francaise. Get 
usage avait de grands avantages, puisqu'il permettait 
de moderer le pouvoir absolu et d'entraver le despo- 
tisme. L'Hopital conserva le droit de remontrances, 
mais avec ordre au parlement d'enregistrer les edits 
royaux lorsqu'il aurait soumis au roi ses observa- 
tions (3). L'ancienne coutume qui prescrivait aux 
magistrats de s'assembler frequemment pour enten- 
dre un discours sur leurs devoirs fut remise en vi- 
gueur. Ces assemblies avaient rec,u le nom de mercu- 
riales, parce qu'elles se reunissaient primitivement le 
mercredi. L'Hopital ordonna que les mercuriales eus- 
sent lieutous les trois mois, afin de rappeler aux ma- 
gistrats les edits royaux et de veiller a leur execution; 

(1) Anc. iois frang., t. XIV, p. 189 et suiv. 

(2) Les e"crivains de la fin du xvi mc siecle proclament le droit du 
parlement. Voy. M6m. de Mich, de Castelnau, liv. I, ch. 4, et 
Atem. de Nevers,t.l,p. 449. D'apres ces derniers Me"moires, le droit 
du parlement fut consacre par les tftats de 1576. 

(3) Ordonn. de Moulins, art, 2. 

L 14 



'198 NOMINATION DBS MAGISTRATS. 

le proces-verbal de ces assemblies devait etre envoye 
an chancelier (1 ) . Les parlements avaient la surveil- 
lance des tribunaux inferieurs, et transmettaient au 
chancelier la note des ordonnances mal observees (2). 
De six mois en six mois une lecture publique des or- 
donnances les rappelait a la memoire des juges (3). 
Les maitres des requetes devaient parcourir le 
royaume, ou, comme on disait alors, faire leurs che- 
vauche'es pour s'assurer de 1'execution des lois (4). 
Le roi pouvait deleguer des membres des parlements 
pour tenir les grands jours (5). 

L'ordonnapce d'Orleans avait defendu la venalit6 
des charges et retabli les elections. L'ordonnance de 
Moulins exigea des garanties serieuses d'age et de ca- 
pacite : les candidats aux places de conseillers au par- 
lement devaient avoir au moins vingt-cinq ans, et 
subir un examen devant toute la cour reunie (6) . Us 
ne pouvaient etre nommes qu'avec Tapprobation des 
deux tiers au moins des membres presents (7). 

Pour les tribunaux inferieurs, 1'examen etait fait 
par le parlement (8). En cas de resignation de fonc- 
tion (c'etait souvent une vente deguisee) , une en- 
quete devait constater la capaciU et la prud'hommie 
des pourvus et la nature de la resignation (9) . 

(1) Ordonn. de Moulins, art. 3. 

(2) Ibid., art. 4-5. 

(3) Ibid., art. 6. 
(k] Ibid., art. 7. 

(5) Ibid., art. 8. 

(6) Ibid., art. 9. 
(7)J6irf.,art. 10. 
(8) Ibid., art. 11. 

rt 12. 



SltiGES PRtiSIOIAtJX. 499 



Le nombre des sieges presidiaux etait re"duit ; ii 
ne devait y en avoir qu'un par bailliage, et le siege 
du pre"sidial etait fixe au chef-lieu. Six juges et le 
lieutenant du bailliage eomposaient le tribunal. S'il 
y avait un plus grand nombre de membres, la sup- 
pression avait lieu par extinction. En cas de nombre 
inferieur, on appelait a sieger dans le presidial con- 
serve les juges d'un presidial supprime. Le traite- 
ment des juges conserves devait s'augmenter par la 
reunion des appointernents des places supprimees. 
Competence des sieges presidiaux, necessite de se 
reunir, pour juger, aux lieutenants du bailliage, de- 
fense aux parlements de connaitre des affaires qui 
appartenaient en dernier ressort aux presidiaux, ad- 
ministration gratuite de la justice, interdiction du 
cumul par les juges et procureurs du roi, telles 
etaient les principales dispositions relatives aux sie- 
ges presidiaux, dont Torganisation n'avait pas ete 
jusqu'alorscompletement regularisee (1). 

Quant aux gouverneurs de provinces, 1'ordonnance 
de Moulins leur interdit toute fonction judiciaire et 
determine nettement 1'etendue de leurs attributions. 
Us ne pourront accorder aucunes lettres de grace, de 
remission ou de pardon, ni autorisation de foires ou 
marches; il leur est defendu d'evoquer les causes 
pendantes devant les juges ordinaires. Us doivent, 
dit 1'ordonnance, preter aide et secours de force mi- 
litaire a la justice pour Texecution des sentences et 
jugements des prevots, baillis et senechaux, et pour 
les arrets des parlements, tenir le pays a eux commis 

(1) Ordonn. de Moulins, art. 13-20. 



200 GOUVERNEURS DE PROVINCE. 

en surete, le garder de pillerie, visitor les places 
fortes et avertir des entreprises qu'on pourroit faire 
en pays et terres de leurs gouvernements (1). II 
leur etait absolument interdit de lever des impots ou 
d'en laisser lever par les communautes sans lettres 
patentes du roi, attendu, disait 1'ordonnance (2), 
qu'a nous seul appartient de lever deniers en riotre 
royaume. 

Des mesures de police generate pour i'arrestation 
des accuses, la repression des delits, des emeutes et 
violences, la confiscation des chateaux-forts ou Ton 
tentait de resister a la justice royale, la suppression 
des hautes- justices , dans le cas ou les hauts-justiciers 
ne puniraient pas les revokes et attentats commis 
dans leurs domaines (3), remplissent une partie de 
Tordonriance de Moulins. 

Viennent ensuite les details sur les huissiers armes 
de la verge de justice, sur Tinstruction des proces, 
les accusations criminelles des gens d'Eglise et no- 
bles, les poursuites contre les ecclesiastiques, qui, 
pour ddlit commun, seront traduits devant les tribu- 
naux ordinaires (4). La juridiction des prevots est 
maintenue, mais restreinte ; les presidiaux pronon- 
ceront sans appel sur tous les cas qui sont de leur 
competence (5). 

L'amelioration du droit civil est un des principaux 
merites de Tordonnance de Moulins. Elle exige un 

(1) Ordonn. de Moulins, art. 22. 

(2) Ibid., art. 23. 

(3) Ibid., 24-30. 

(A) Ibid., art. 31-39. 
(5) Ibid., art. 



DROIT crviL. 201 

acte notarie ou sous seing-privdpow une creance de 
plus de cent livres; au-dessous de cette somme, la 
preuve testimonial suffit (1). Les donations entre- 
vifs doivent etre enregistrees au greffe du tribunal le 
plus voisin dans un delai de quatre mois, qui est 
etendu a six mois pour les absents (2). Les dettes 
contractees au jeu par des rnineurs ne sont pas va- 
lables (3) . La signature des presidents et greffiers est 
necessaire pour donner aux arrets des parlements 
un caractere authentique (4) Les evocations, qui en- 
levaient trop souvent les plaideurs a leurs juges na- 
turels, ne pourront avoir lieu qu'en vertu d'une or- 
donnance contre-signee par un des quatre secretaires 
d'Etat (5). Les parlements pourront faire desremon- 
trances,et la partie qui aura obtenu Revocation devra 
d'abord se constituer prisonniere. 

Le privilege de committimus donnait droit de com- 
paraitre devant une juridiction speciale, tels que le 
grand conseil, les maitres des requetes, les maitres 
de I'hotel-du-roi, la grand'chambre du parlement, etc. 
Sans supprimer ces privileges, Tordonnance de Mou- 
lins en reprima les abus et determina ceux qui en 
jouiraient. Elle accorda le droit de committimus aux 
grands officiers de la couronne, aux membres du 
conseil prive, aux maitres des requetes, aux notaires 
et secretaires royaux, aux princes du sang royal, aux 



(1) Ordonn. de Moulins, art. 54. 

(2) Ibid., art. 58. 

(3) Ibid., art. 59. 

(4) Ibid., art. 63-69. 

(5) Ibid. , art. 70. 



202 ORDONISA>CE DE MOULINS (1566;. 

officiers des cours souveraines, a douze des plus an- 
ciens proeureurs et avoeats au parlement cle Paris, a 
six des plus anciens membres des autres parlements, 
enfm aux eglises, chapitres et communautes reli- 
gieuses (1). 

Les anciennes municipalites cumulaient des attri- 
butions judiciaires avec les fonetions administratives. 
Deja L'Hopital leur avail enleve la juridiction com- 
merciale. L'ordonnance de Moulins ne laissa aux 
maires, echevins, consuls, capitouls et autres offi- 
ciers municipaux qu'une simple juridietion de po- 
lice. Toutes les affaires civiles furent renvoyees aux 
juridictions ordinaires (2). Quant au tribunal de 
simple police, il se composa de bourgeois elus dans 
chaque quartier, siegeant une fois par semaine et 
jugeant sans appel, lorsque la somme en litige ne 
depassait pas soixante sous (3). 

Le soin des hopitaux fut laisse a Fautorite muni- 
cipale (4). Uordonnance de Moulins maintint les 
corporations industrielles, mais avec quelques res- 
trictions. Les banquets qui degeneraient souvent 
en orgies, furent supprimes (5). Deja anterieure- 
ment L'Hdpital avait present la publication des re- 
glements de chaque metier (6). 

La surveillance des eveques sur les clercsnommes 

(1) Ordonn. de Moulins, art. 56. 

(2) Ibid., art. 71. 

(3) Ibid., art. 72. 
(k) I6irf.,art. 73. 

(5) 1 bid., art. 74. 

(6) Ordonn. d'Orleans, art. 98, 99. 



ORDONNANCE DE AOULINS (1566). 203 

aux benefices, la residence exigee pourtous les ecele- 
siastiques, sous peine de saisie de leur temporel (1), 
completerent la reforme du clerge, dont L'Hopital 
s'etait deja specialement occupe dans 1'ordonnance 
d'Orleans. Les libelles diffamatoires qui s'etaient mul- 
tiplies pendant cette epoque d'anarchie, furent se- 
verement interdits; on exigea la censure prealable 
pour 1'impression des ouvrages (2) . 

II fut enjoint aux aubergistes de suspendre dans 
leur hotellerie un tableau du prix des vivres avec or- 
dre de s'y conformer. Toute infraction etait punie 
d'une amende de cinquante livres (3). 

Sans doute les reformes prescrites par les ordon- 
nances de L'Hopital n'ont pas toutes ete executees ; 
mais il faut 1'imputer au triste etat de la France, et 
aux factions qui la decbiraient. Elles ne restent pas 
moins un titrede gloire pour leurauteur(i).D'ailleurs 
plusieurs des principes, poses par ce grand magis- 
trat, ont triompheet sont restes le fondementdu droit 
franc,ais jusqu'a la Revolution. La distinction plus 
marquee des fonctionsciviles, militaires et judiciaires; 
la creation des tribunaux de commerce; 1'organisa- 
tion des presidiaux ; les conditions pour 1'admission 
aux charges de judicature ont resiste a 1'epreuve du 
temps et a la violence des factions. 

L'edit du 4 fevrier 1567 (5), peut etre considere 



(1) Ordonn. de Moulins, art. 75, 76. 

(2) Ibid., art. 77, 78. 

(3) Ibid., art 82. 

(/i) Voy. Teloge de L'Hopital par M. Villemain. 
(5) Get 6dit se trouve dans Fontanon, I, 805, 



204 LOI SOMPTUAIRE (1567). 

comme un complement des reformes de L'Hopi- 
tal. Le preambule retrace le desordre et dere- 
glement advenus depuis dix ans et augmentant de 
jour en jour en toutes choses qui dependent du 
fait de la police, comme vivres, marchandises et au- 
tres semblables. Pour prevenir les famines, 1'edit 
prohibait le transport des grains hors du royaume a 
moins de permission speciale , defendait, sous des 
peines severes, les accaparements, et reglait la qua- 
lite et le prix du pain. Des mesures analogues etaient 
adoptees pour le vin, le bois, le foin, la viande, la 
volaille et le gibier. On trouve dans cette ordonnance 
un tarif qui ne manque pas d'interet; le prix du plus 
gros chapon est fixe a sept sous, celui de la meil- 
leure poule, a cinq, et ainsi de suite. Les hoteliers 
et cabaretiers etaient soumis a la surveillance de la 
police ; ils ne pouvaient s'etablir qu'avec 1'autorisa- 
tion des juges des lieux, et devaient afficher a la porte 
de leur auberge le prix des denrees qu'ils mettaient 
en vente. II etait enjoint aux juges et officiers des sei- 
gneurs hauts-justiciers de visiter, au moins une fois 
par semaine, les hotelleries comprises dans leur 
ressort. L'ordonnance reglait les habillements, sui- 
vant la condition des personnes ; c'etait une veritable 
loi somptuaire qui fut aussi impuissante pour repri- 
mer le luxe que toutes les lois de cette nature. Les 
dispositions relatives aux jurandes et maitrises de- 
vaient etre remises en vigueur et executees avec plus 
d'exactitude. La condition des serviteurs, la police 
pour la proprete et la salubrite des villes, la nomi- 
nation et les attributions des officiers qui y seraient 



EDIT DES MERES (1567). 205 

preposes , etaient 1'objet de dispositions speciales. 

On doit encore placer, au nombre des mesures le- 
gislatives de L'Hopital, Vtdit des meres rendu au 
inois de mai 1567; il defendit que les meres succe- 
dassent a leurs enfants, et ordonna que les biens des 
enfants provenus du pere, de 1'aieul, d'oncles collate- 
raux ou d'autres de quelque endroit que ce fut du cote 
paternel, retourneraient a qui de droit, sans que les 
meres pussent en avoir aucune part. La loi se bornait 
a leur assigner la jouissance, leur vie durant, de la 
moitie des biens appartenant en propre a leurs en- 
fants avant qu'ils fussent decedes (1). 

La presence de L'Hopital dans le conseil fatiguait 
les ambitieux qui cherchaient dans la guerre civile un 
moyen de domination. II le savait et reconnaissait 
qu'il ne desarmait pas ceux que sa vieillesse ennuyait. 
Je leur pardonnerais. ajoutait-il, d'etre si impa- 
tients, s'ils devaient gagner au change; mais, quand 
je regarde autour de moi, je suis bien tente de leur 
reponclre comme un bon vieil homme d'eveque qui 
portait, comme moi, une longue barbe blanche, et 
qui la montrant disait : quand cette neige sera fondue, 
U riy aura plus que de la boue (2). Les ennemis 
de L'Hopital parvinrent a 1'eloigner du gouvernement 
en 1568, et avec lui sortirent du conseil toute jus- 
tice et toute moderation. La France fut en proie aux 
massacres et aux guerres civiles, qui rendaient Tad- 
ministration impossible. L'agriculture, ditun con- 



(1) Andennes loi franc., t. XIV, p. 221. 

(2) filoge de L'Hopital par M. Villemain. 



206 RETRAITE DE I/HOPITAL (4568). 

temporain (1), I'agriculture qui est la chose la plus 
neeessaire pour maintenir tout le corps d'une repu- 
blique, et laquelle etoit auparavant mieux exereee 
en France qu'en aucun autre royaume, comme le 
jardin du monde le plus fertile, y etoit delaissee, et 
les villes et villages, en quantite inestimable, etant 
saccages, pilles et brules, s'en alloient en deserts, et 
les pauvres laboureurs chasses de leurs maisons, 
spolles de meubles et betail, pris a ranc,on, et voles 
aujourd'hui des uns, demain des autres, de quelque 
religion ou faction qu'ils fussent, s'enfuyoient comme 
betes sauvages, abandonnant tout ce qu'ils avoient 
pour ne demeurer a la misericorde de ceux qui 
etoient sans merci. Et, pour le regard du trafic, qui 
est fort en ce royaume, il y etoit aussi delaisse ; car 
les marchands et artisans quittoient leurs boutiques 
et leurs metiers pour prendre la cuirasse. La noblesse 
etoit divisee et 1'etat ecclesiastique opprime, n'y 
ayant aucun qui fut assure de son bien et de sa vie. 
Et quant a la justice, qui est le fondement des royau- 
mes et republiques et de toute la societe humaine, 
elle ne pouvoit etre administree, vu que, oil il est 
(juestion de la force et violence, il ne faut plus faire 
etat du magistrat ni des lois. Enfm, la guerre civile 
etoit une source inepuisable de toutes mecbancetes, 
la-reins, voleries, meurtres, incestes, adulteres, par- 
ricides et autres vices enormes que Ton peut imagi- 
ner, esquels il n'y avoit ni bride, ni punition aucune. 
Et le pis etoit qu'en cette guerre, les armes qu'on 

(1) M6m. de Michel de Castelnau, liv. HI, ch. I. 



ETAT DEPLORABLE DE LA FRANCE. 307 

avoit prises pour la defense de la religion aneantis- 
soient toute religion, car les eglises etoient saccagees 
et demolies, les anciens monasteres detruits, lesreli- 
gieux chasses, les religieuses violees ; et ce qui a etc 
bati enquatre centsans etoit detruit en an jour, sans 
pardonner aux sepulcres desrois (1) et de nos pores. 
Voila les beaux fruits que produisoit cette guerre 
civile. 

Vainement quelques ordonnances furent rendues 
pour soulager la misere du royaume et secourir le 
paysan opprime par les gens de guerre. Yainement 
on defendit de saisir les bestiaux et outils du labou- 
rage, afin de soulager, maintenir et eonserver les 
pauvres sujets, specialement cetix qui labourent la 
terre, habitant le plat pays, sujets au passage et aux 
injures des gens de guerre (2). Cette ordonnance et 
celle qui accorde aux paysans une surseance de trois 
ans pour le paiement de leurs dettes (3) ne font qu'at- 
tester la misere des paysans, et le desir impuissant 
de les soulager. 

Les finances etaient indignernent dilapidees, et, 
malgre les sages ordonnances de Francois I er et de 
Henri II sur Fadministratiori financiere, cette partie 
du service public etait livree au desordre et au pil- 
lage. Catherine de Medieis, tout entiere aux intrigues 
diplomatiques, negligeait Tinterieur, on ne s'en oc- 
cupait que pour diviser; Charles IX ne prenait de la 



(1) Allusion a la violation du tombeau de Louis XI par les Hu- 
guenots. 

(2) Anciennes Lois francaises, t. XIV, p. 138. 

(3) Ibid., p. 240. 



208 DILAPIDATION DBS FINANCES (1572). 

royaute que les pompes exterieures, les exercices 
violents ou les executions impitoyables (1). Les fi- 
nanciers n'avaient pas de peine avec un pareil prince 
a obscurcir le metier et faire croire qu'ii faut etre 
ne dans le maniement des finances pour les savoir 
exercer (2). On trouve dans la Republique de Bodin 
une preuve de ces dilapidations qui enricbissaient les 
financiers aux depens du roi et de 1'Etat : je met- 
trai pour exemple, dit-il (3), 1'etat des finances qui 
fut dresse par estimation au mois de Janvier 1572, 
oil il se trouve qu'au cbapitre de recette, on coucha, 
pour un article des parties casuelles (4) , deux mil- 
lions, et, par Tetat fait au vrai a la fin de 1'annee, il 
se trouva qu'elles avoient monte a deux millions huit 
cent mille livres, et neanmoins il fut avere qu'il n'en 
etoit tourne au profit du roi que cinq cent mille li- 
vres. Le roi lui-meme constatait dans ses edits des 
desordres qu'il etait impuissant a reprimer. Nous 
avons connu, disait-il (5), grand desordre en Padmi- 
nistration de nos finances, et que plusieurs crimes, 
abus, fautes et malversations y sont commis, lesquels 
neanmoins demeurent impunis. 

La marine negligee depuis le commencement de 

(1) Le roi, dil 1'ambassadeur venitien Marc-Antoine Barbaro, 
aime surtout les armes, 1'exercice du cheval et la guerre. Re- 
lat. des ambassad. venit. y II, A3. 

(2) Mem. de Tavannes , 6dit. Petitol, I re serie, t. XXV, p. 32. 

(3) Bodin, Republique, liv. VI, p. 662. e"dit. de 1577. 

(4) On appelait parties casuelles Targent qui provenait des of- 
fices vacants par la mort des titulaires, des droits perfus par le 
tremor a chaque resignation et enfin de Timpot nomm6 paulelle, 
que payaient chaque ann^e les titulaires des offices. 

(b)Anc. lois franc., XIV, 221. 



DECADENCE DE LA MARINE SOUS CHARLES IX. 209 

ce regne (1), fut entitlement abandonnee au milieu 
de 1'anarchie des guerres de religion. L'amiral de 
Coligny, qui avait encourage les expeditions mariti- 
mes des reformes et songe peut-etre a leur menager 
line nouvelle patrie, comme firent les puritains an- 
glais au siecle suivant, Tamiral fut detourne par 
d'autres soins de cet interet national. La colonie que 
le Dieppois J. Ribaut avait fondee a la Floride (1561) 
fut detruite, en 1564, par les Espagnols qui pendi- 
rent les colons, non comme Francois, mais comme 
heretiques (2). Le gascon Dominique de Gourgues 
tira vengeance de cette cruaute des Espagnols, en 
les faisant pendre, non comme Espagnols, mais 
comme assassins. Quant a la marine militaire 
creee avec tant de peine par Francois I er , elle tomba 
dans une decadence dont elle ne s'est relevee qu'au 
siecle suivant. L'ambassadeur venitien, Marc-An- 
toine Barbaro, atteste cette ruine de la marine fran- 
Qaise, et dit que, sur les cotes de Provence ou Fran- 
cois I er entretenait ordinairement vingt galeres , on 
n'en comptait plus que huit (3). 

Un des principaux actes administratifs de la fin 
du regne de Charles IX fut un nouveau regle- 
ment pour le conseil d'Etat (1570) ; il avait pour but 
de determiner avec precision la nature des affaires qui 
devaient etre traitees dans ce conseil (4) et les jours 



(1) Relat. de Michel Suriano (1561), dans le recueil des Relations 
des ambassad. vdnit., t. I, p. Zi91. 

(2) Lud. Vitet, Hist, de Dieppe, II, p. 151-156. 

(3) Relations des ambassadeurs vdnitiens, t. II, p. 17. 

(b) Manuscrit de la Biblioth. impe'r., f. de Sorbonne, n 1080, 
f" 12-13. 



CONSTRUCTION DES TU1LERIES. 

de reunion ; mais la multitude des ordonnances rela- 
tives a ce conseil ne sert qu'a prouver, comme le re- 
marque Fauteur anonyme (1) , que ces reglements 
etaient tres-mal observes. 

La fondation du palais des Tuileries commencee 
en 1364, la construction du Louvre auquel travaillait 
Jean Goujon quand il fut assassine (1372), les 
chateaux de Saint-Maure, Mousseaux, Chenonceau 
eleves par Catherine de Medicis, la collection de 
manuscrks recherches par ses ordres dans divers 
pays et deposes a la Bibliotheque royale (2), le projet 
d'academie redige par Ronsardet approuve par Char- 
les IX (1371), les plaisirs memes de la cour ou les 
jeux de Fesprit se melaient a la pompe des fetes (3), 
tout atteste que les arts et les lettres ne furent pas 
abandonnes par cette cour plus italienne que fran- 
caise. Malheureusement on ne pouvait attendre une 
impulsion elevee d'un pouvoir si profondernent cor- 
rompu. La licence des moeurs, le mepris de toute 
pensee genereuse, une politique machiavelique s'ar- 
mant du poison et du stylet, degraderent les carac- 
teres. Le mot de Voltaire s'applique avec justesse a 
la cour de Catherine et de ses fils, c'est une robe de 
soie tachee de sang et de boue. 

(1) Manuscrit cite, f 21. 

(2) Palrna Cayet, Chronol. novenn., collect. Petitot, t. XXXIX 
de la J re se>ie, p. 30 et 31. 

(3) Voy. la descript. d'une de ces fetes dans les Me"moires de 
Mich, de Castelnau, liv. V, ch. 6. 






CHAPITRE XI. 



Sommaire. 

HENRI III (1575-1589). Faiblesse, prodigalites et misere de 
ce prince. Le chancelier de Birague. Anarchie dans 
le royaume. Ordonnance de Blois (1 579). Reforme du 
clerge ; conditions d'age et de capacite imposees pour par- 
venir aux dignites ecclesiastiques ; institution d'un theolo- 
gal dans chaque eglise cathedrale ; la juridiction ecclesias- 
tique est soumise au controle des parlements ; administra- 
tion des hopitaux; surveillance exercee par 1'Etat sur les 
Universites ; articles relatifs a ^administration de la justice ; 
reduction du nombre des offices ; les juges-consuls sont 
maintenus malgre les reclamations des Etats; defenses d'u- 
surper les litres de noblesse ; nombre des gouverneurs re- 
duit a douze ; les fonctions judiciaires leur sont interdites ; 
organisation de 1'armee; police de la cour ; les domaines 
alienes sont repris ; mesures pour 1'entretien des grandes 
routes, pour 1'election des officiers municipaux et la police 
des auberges. L'ordonnance de Blois est violee par 
Henri III ; venalite des charges; licence des armees; mesu- 
res fiscales et dilapidation des deniers publics. Reforme 
de quelques coutumes. Creation des bureaux de finan- 
ces. Institution de 1'ordre du Saint-Esprit. Pensions 
pour les invalides. Le monopole des corporations est mo- 
difie. Reglement relatif aux secretaires d'Etat. Conseil 
d'Etat. Progres de 1'opinion publique sous ce regne. 



A line epoque ou la France aurait eu besoin d'un 
gouvernement energique pour comprimerla violence 
des factions, on vit sur le trone un monarque effe- 
mine, vendant les offices avec plus descandale qu'au- 
cun de ses predecesseurs (1); prodiguant 1'argenten 

(1) Anciennes Lois franc., t. XIV, p. 326, 343, 344, 348, etc. 



HENRI in (1575-1589). 

depenses frivoles ou honteuses (1), et manquant de 
ressources pour les affaires les plus importantes (2) ; 
livrant des millions a ses favoris et ne pouvant payer 
ses allies (3) ; negligeant 1'administration, ou rendant 
des ordonnances qu'il est impuissant a faire execu- 
ter; d'une politique versatile; obeissant au parti qui 
1'intimide ou le flatte; esclave des factions qu'il au- 
rait du domirier,en un mot, roi meprisable servi par 
d'indignes ministres. 

Ala tete de la justice, et sur le siege de L'Hopital 
on voyait 1'Italien Birague, liberal, voluptueux, 
homme du temps, serviteur absolu des volontes du 
roi, ayant souvent dit qu'il n'etait pas chancelier du 
royaume, mais du roi (4). Le portrait qu'a trace 
de ce chancelier un temoin impartial, 1'ambassadeur 
venitien, Jerome Lippomano, ri'est guere plus favora- 
ble (5). II accuse Birague d'ignorance et d'avarice. 
Les qualites memes qu'il lui attribue, bonnes pour 



(1) Les noces de Joyeuse couterent plus de 6,000,000 de mon- 
naie moderne. L'fitoile, journal de Henri HI, p. 225, e"dit. Pe- 
titot, 

(2) Hoc est cur semper indigeat, semper pauper sit rex, et 
nulli bene merilo gratia referatur, neque honor habeatur, dum is- 
tis cumulantur opes, etc. Lettres de 1'ambassadeur Biisbeck, lettre 
du 11 mai 1583. 

(3) L'fitoile, journal de Henri III, p. 225, meme Edition : Les 
ambassadeurs suisses [e"toient] venus pour demander 1'argent qu'on 
leur devoit. Quand on leur r^pondit que le roi n'avoit pas d'argent, 
[ils] dirent qu'il n'etoit pas possible que le roi n'eut ses coffres 
pleins, puisque, depuis quatre ou cinq mois, aux noces du due de 
Joyeuse, simple gentilhomme, avant qu'il Petit honor6 du litre de 
mignon de Sa Majeste", il avoit en festins, en mascarades, tournois, 
de'pense' douze cent mille 6cus et plus, etc. 

(U) L'titoile, journal de Henri III, p. 258. 

(5) Relations des ambassadeurs venitiens, t, II, p. 255. 



LE CHANCELIER DE B1RA.GUE, 213 

un homme de guerre, degeneraient en vices chez un 
magistral. 

J 'arrive au grand chancelier; c'est, comme 
vous savez , le president Birague, gentilhomme 
milanais,expatrie depuis longtemps,age desoixante- 
cinq ans, goutteux, mais robuste, fort entendu 
dans les affaires d'Etat, voulant tout savoir et ayant 
partout des gens a lui et des espions. Ce qu'il 
connait le mieux c'est la guerre, dans laquelle il est 
plus verse que dans les exercices des docteurs. C'est 
pourquoi on le fit gouverneur de Lyon et du Lyon- 
nais; il s'y coriduisit de maniere qu'apres son retour 
a la cour, protege et cheri par le roi et par la reine, 
il put succeder a M. de L'Hopital dans la charge 
de grand-chancelier. C'est la premiere charge du 
royaume. Si auparavanton le hai'ssait comme Italien, 
maintenanton 1'abhorre comme chancelier et comme 
lie a la reine, 1'envie se joignant a la haine. On me- 
nace meme d'attenter a sa vie. Mais lui, qui est tres- 
courageux, et que la protection du roi et de la reine 
enhardit encore, il ne craintpas les menaces. Au sur- 
plus, une bonne garde 1'environne : sa maison est 
pleine de ses parents et de ses neveux, tous bons sol- 
dats. On lui reproche d'etre avare ; on dit qu'il ferait 
tout pour son interet, rien par pure courtoisie. Ce 
qui pis est, on dit qu'il connait peu les devoirs de sa 
charge. Comme tous les arrets de grace et de justice 
passent par ses mains et sous son sceau, il empeche 
souvent ce qu'il devrait autoriser ou autorise ce qu'il 
devrait empecher, parce qu'il est etranger a la pro- 
fession de juge ou de docteur ; il ne sait quand il 
L 15 



ANARCH1E EN FRANCE. 

faut ajouter ou oter une clause a tel ou tel acte; il ne 
voit pas pourquoi il est mieux de s'exprimer plutot 
de telle maniere que de telle autre ; puis il est tres- 
lent, voulant exp^dier tout seul les affaires (1). 

Pendant que le pouvoir central s'enervait et s'avi- 

lissait dans de pareilles mains, les provinces et les 

municipalites reprenaient leur ancienne indepen- 

dance, et menacaient 1'unite nationale, conquete la- 

borieuse de tant de siecles. La Ligue annoncait, dans 

son manifeste, 1'intention de remettre les provinces 

en Vestat et liberty's qu'elles avaient du temps deClo- 

vis. Les gouverneurs organisaient une nouvelle feo- 

dalite et profltaient de la decadence du pouvoir pour 

se faire de leurs provinces des souverainetesindepen- 

dantes (2). Aux ordres de la royaute, des capitaines 

repondaient audacieusement qu'en temps de guerre 

tout le monde est compagnon (3). Les parlements 

(1) Les Me"moires inedits d'Andre" d'Ormesson (f 160), donnent 
quelques indications conrtes et precises sur le chancelier de Bira- 
gue : Rene de Birague, JVIilanois, president de Turin, fut fait garde 
des sceaux, lorsque M. de Morvilliers les rendit (1570). Le chan- 
celier de L'FIospital estant de"cede en sa maison de Belesbat, le 3 
mars 1573, il [Birague] fut faict chancelier de France ; mais estant age", 
il remit en Tan 1577 les sceaux, qui furent bailie's a messire Philippe 
Hurault de Ghiverni, et Rene de Birague fut fait cardinal sans be"- 
neTice; il achetale terre d'Amboise et fit bastir 1'hostel de Saint- 
Pol, pres I'e'glise de Sainte-Catherine, ou il fut enterre" solennelle- 
ment en l'anne"e \ 583 en habit de penitent blanc, le roy Henri III as- 
sistant a son enterrement avec tons les penitents. Il disoit de luy- 
mesine : qu'il estoit cardinal sans litre, prestre sans benefice, 
courtisan sans faveur, docteur sans science, chancelier sans 
sceaux. 

(2) L'titoile, journal de Henri 111, 12/1-125. Praefecturae 
nullis terminis defmiri , sed vita3 aBquales esse solent, dit Bus- 
beck, lettre du 20 mai 1584. 

(3) Voyez, dans Brantome, la re*ponse de Montbrun, chef des pro- 
testants du Dauphine". 



ORDONNANCB DR BLOIS (4579). 21") 

eux-memes etablis pour representer la puissance 
royale et la faire respecter, les parlements lui 
manquaient souvent de respect et d'obeissance. A. 
Toulouse, le parlement avait fait executer un gentil- 
homme envoye par le roi pour signifier a cette cour 
un edit de pacification (1). 

Dans ces circonstances critiques, la nation tout 
aveuglee qu'elle etait par les passions politiques et reli- 
gieuses, semontra superieure au gouvernement. Reu- 
nie aux Etats-Generaux de Blois (1 576-1 577) , elle fit 
entendre d'energiques remontrances contre les abus 
de 1'administration ; 1'ordonnance de Blois en 363 
articles (2) fut le resultatdes reclamations des Etats ; 
elle se proposa de porter remede aux abus et de 
donner a 1'opinion publique une satisfaction trop 
souvent illusoire. Cette ordonnance traite du clerge, 
de 1'instruction publique, de I'administration de la 
justice, des differents offices, de la noblesse et des 
gens de guerre, des finances et de la police gene- 
rale du royaume ; c'est un complement, et souvent 
une reproduction des ordonnances de L'Hopital ; nous 
nous bornerons a signaler les points principaux qui 
indiquent 1'etat de 1'administration monarchique, les 
abus a reformer et lesvelleites d'amelioration. 

Une assemblee laique entreprit, comme a Orleans, 
la reforme du clerge, et le pouvoir civil regla la dis- 
cipline ecclesiastique. On renon^a aux elections que 
L'Hopital avait vainement tente de retablir; mais on 

(1) Voltaire, Hist, du parlement, 6dit. d'Amsterdan, 1769, t T, 
p. illi. 

(2) Anciennes lois franc.., t. XIV, p. 380 et suiv;:ntes, 



REFORME DU CLERGE. 

entoura de garanties la nomination aux sieges epis- 
copaux. L'age de vingt-sept ans etait exige pour la 
promotion aux dignites episcopates et abbatiales; 
la doctrine du candidat devait etre constatee par un 
examen que lui feraient subir un archeveque et un 
eveque assistes de deux docteurs en theologie (1). 
La qualite de Francais etait exigee (2). On s'effor^ait 
par ces mesures de mettre un terme aux abus scanda- 
leux quiavaient eu lieu sous Francois l er (3), sans reve- 
nir comme 1'avait d'abord tente L'Hopital a des usa- 
ges suranneset feconds en desordres. La residence des 
eveques, 1'administration des biens ecclesiastiques, 
les visites pastorales, 1'entretien des seminaires et des 
prebendes theologales, la rigueur de la cloture mona- 
cale, Tage pour la profession de la vie religieuse, la pu- 
nition des blasphemateurs, astrologues et devins, 1'ob- 
servation des fetes et dimanches ; la prohibition des 
manages clandestins, tels furent les principaux arti- 
cles de la reforme religieuse (4). L'ordonnance de 
Blois maintenait la juridiction ecclesiastique en la 
soumettantaucontrole desparlements (5) et n'oubliait 
ni les dimes, ni les conseils de fabrique pour chaque 
eglise. 

L'ordonnance de Blois s'occupa aussi de 1'admi- 
nistration des hopitaux. Des le xiv e siecle, le concile 
de Vienne (1 31 1 ) avait demande que la direction 

(1) Anciennes lois frangaises, art. 1 et 2 de Tordoimance de 
Blois. 

(2) Ibid., art. l\. 

(3) Voy. plus haut, p. 190-191. 
(4) Ibid., art. 145 et!90 191. 
(6) Md., art 45, 56, 57, 58, 59, 60, 64* 



ADMINISTRATION DES HOPITAUX. 

des hopitaux fut confiee a des lai'ques, gens de bien, 
capables et solvables, qui devaient preter serment 
d'administrer comme tuteurs des pauvres, faire in- 
ventaire des biens des hopitaux et rendre compte de 
leur gestion devant un bureau preside par 1'eve- 
que. Les rois de France, et specialement Fran- 
cois I er et Henri II, adopterent ces principes et deci- 
derent que les administrateurs des hopitaux ne se- 
raient ni ecclesiastiques, ni nobles, ni officiers (titu- 
laires d'offices de judicature ou de finances), mais des 
marchands,de simples bourgeois, c'est-a-dire de bons 
peres de famille, de sages economes, instruits des 
affaires. La nomination de ces administrateurs ap- 
partenait aux fondateurs, villes, seigneurs ou sim- 
ples particuliers. Si le fondateur n'etait point connu, 
on devait presumer que I'hopital etait de fondation 
royale, et, dans ce cas, il etait place sous la protec- 
tion du grand aumonier de France qui en nommait 
les administrateurs. Us restaient trois ans en charge 
et rendaient compte de leur gestion devant ceux qui 
les avaient nommes, et en presence de 1'eveque ou de 
son delegue, des delegues du roi et de la ville, sui- 
vant les usages des diverses localites. Malheureuse- 
ment les administrateurs n'etaient le plus souvent 
que des tuteurs honoraires qui abandonnaient le 
soin des hopitaux aux tresoriers, receveurs, eco- 
nomes, etc. Les ordonnances des rois de France et 
specialement les ordonnances de Moulins et de Blois 
s'efforcerent de mettre un terme a ces abus et d'as- 
surer la bonne administration de ces maisons des 
pauvres. 



SURVEILLANCE DBS UNIVERSITES. 

Jusqu'au x\T siecle, 1'instruction publique n'avait 
guere ete gouvernee que par la puissance ecclesiasti- 
que ; elle fut pour la premiere fois, en 1579, sou- 
mise a un reglement general qui la rattachait au 
pouvoir central. Inspection des universites par des 
commissaires , nature de 1'enseignement, discipline 
des colleges, elections et devoirs des recteurs, depot 
aux greffes judiciaires des titres des universites et 
colleges, lecture publique deux fois par an des sta- 
tuts de chaque college, collation des grades par les 
universites, temps d'etudes exige pour les obtenir, 
concours pour les chaires de droit, conditions pour 
1'etude de la medecine (1) : tout est determine avec 
un soin minutieux par 1'ordonnance de Blois. Chaque 
universite conserve ses traditions et sa constitution ; 
mais elle sera desormais rattachee au pourvoir cen- 
tral par 1'inspection (2). 

Pour 1'administration de la justice, 1'ordonnanee 
de Blois renouvelle la plupart des prescriptions de 
L'Hopital, et constatele peu de succes des reglements 
anterieurs. Elle interdit les evocations, les commis- 



(1) Ordonnance de Blois, art. 67-88. 

(2) Cette mesure etait d'autant plus necessaire qu'il y avail alors 
en France un grand nombre d'Universites fondles a diverses 6po- 
ques et dont Forganisalion 6tait aussi differente que Torigine. 
Apres Paris, Toulouse et Montpellier avaient eu des Universites au 
Ireizieme siecle ; Orleans, Angers et Cahors, au quatorzieme ; Aix, 
Poitiers, Caen, Valence, Nantes, Bourges, Dole (remplacee plus tard 
par Besancon), Bordeaux, au quinzieme; Angouleme et Reims, au 
seizieme. II y avait deja seize Universites, en 1577, sans parler de 
celles d'Orange et d'Avignon. Dans la suite, la reunion de nou- 
velles provinces fit creer de nouvelles Universites, et entre autres 
celles de Pau, Douai, Strasbourg, Perpignan, Metz et Nancy. On 
e"tablit une ecole de droit a Dijon, au xvm e siecle. 



REDUCTION DKS OFFICES. 219 

sions extraordinaires, la venalite des charges; im- 
pose pour les elections des conditions d'age et de ca- 
pacite; present des mesures propres a assurer la 
bonne administration de la justice, les mercuriales, 
la tenue des grands jours, la surveillance des justi- 
ces seigneuriales, et le depot de leurs actes au greffe 
des justices royales (1). 

La reduction des offices est un des points sur les- 
quels 1'ordonnance de Blois insiste avec le plus de 
soin. Elle determine le nombre des presidents et des 
conseillers qui pourront sieger dans chaque cour, 
dans les parlements, au grand conseil, dans les 
chambres des comptes de Paris, Bretagne, Dijon, 
Montpellier, Provence et Montferrand, dans la cour 
des monnaies et la chambre du Tresor (2). Elle re- 
duit le nombre des sieges presidiaux, comme 1'a- 
vaient demande les Etats-Generaux; mais elle main- 
tient avec raison,malgre les reclamations de 1'assem- 
blee de Blois, les tribunaux fesjuges-consuls, dans 
les principales villes du royaume. La suppression 
d'un grand nombre d'officiers de finances complete 
cette partie de 1'ordonnance (3) . 

La noblesse, qui perdait chaque jour en puissance 
et en consideration, avait fait entendre de vives do- 
leances. L'ordonnance de Blois lui donna satisfaction 
sur quelques points. Elle defendit les usurpations 
des titres de noblesse, reserva aux gentilshommes 



(1) Ordonn. de Blois, art. 89-209. 

(2) lbid. y art. 210-234. 

(3) lbid.,wL 235-255. 



220 RfiFORMES ADMINISTRATIVE . 

toutes les places dans la garde du roi, les offices du 
palais, les charges de baillis et senechaux (1). Ces 
magistrats pouvaient assister aux jugements rendus 
par les bailliages, mais sans voix deliberative (2) ; la 
distinction de la robe et de Tepee fut alors complete. 
Le cumul des charges de gouverneur et des grandes 
dignites de la couronne etait interdit. L'ordonnance 
reglait les fonctions des gouverneurs dont le nombre 
etait reduit a douze ; elle leur defendait 1'usurpation 
de la puissance judiciaire, la levee des impots, et 
renouvelait les prescriptions des edits d'Orleans et de 
Moulins pour proteger le peuple contre les abus du 
droit de pourvoierie, des peages illicites, des usur- 
pations feodales, du droit de chasse, etc (3). 

La composition des compagnies d'hommes d'ar- 
mes, les conditions d'avancement, la discipline et la 
repression des brigandages des troupes furent 1'objet 
de dispositions minutieuses (4). II en fut de meme 
pour 1'infanterie, le paiement regulier de la solde, la 
constatation du nombre des soldats presents sous les 
drapeaux, le recrutement de 1'armee. La milice feo- 
dale de 1'arriere-ban etait maintenue et devait etre 
conduite par les baillis et senechaux (5). 

La police de la cour etait confiee aux maitres d'ho- 
tel, qui avaient charge d'expulser les vagabonds et 
solliciteurs a la suite de la cour, et de maintenir 



(1) Ordonn. de Blois, art. 256-263. 
(2)7faW.,art. 266. | 
(3) Ibid., art. 267-285. 
(U) Ibid., art. 286-302. 
(5) Ibid., art. 303-320. 



RfiFORMES ADMINISTRATIVES. 22 

1'ordre pour les logements et la discipline dans 
1'escorte royale (1). 

Le domaine avait ete diminue par des alienations 
scandaleuses; elles furent revoquees, ainsi que les 
pensions (2). Les officiers des maisons royales etaient 
soumis a la taille afin de soulager le pauvre peuple 
qui supportait seul le fardeau des impots (3). La 
meme pensee inspira les dispositions generates sur 
les aides et les monnaies (4). 

On trouve des details precis sur les dons qui doi- 
vent etre revises par la chambre des comptes (5), sur 
1'entretien des routes, ponts et chaussees, pour lequel 
les Etats avaient affecte des fonds speciaux (6). Les 
grandes routes seront bordees d'arbres (7). La liberte 
des elections sera pleine et entiere pour les juran- 
des (8), etpour les charges municipals (9). Enfm 
les auberges et? tavernes furent soumises a une sur- 
veillance que reclamait la surete publique. 

Cette ordonnance bien observee aurait ameliore 
toutes les branches de radministration, malheureu- 
sement le regne de Henri III fut une violation per- 
petuelle des lois que lui avaient imposees les Etats. 
Us avaient voulu interdire la venalite des charges : 
une annee s'est a peine ecoulee qu'elle est reta- 

(1) Ordonn. de Blois, art. 321-328. 

(2) Ibid., art. 329-3AO. 

(3) Ibid., art. 3A1, 3/i2, 343. 
(k) Ibid., art. 344-350. 

(5) Jtod., art. 354. 

(6) Ibid., art. 355. 
(7; Ibid., art. 356. 

(8) Ibid., art. 359. 

(9) Ibid., art 263, 



222 VIOLATION DE I/ORDONNANCE DE BL01S. 

blie (1) et exercee avec plus d'impudence que ja- 
mais (2) . Le tarif des charges est publie : En ce 
moment, dit 1'Etoile (annee 1584) (3), les conseille- 
ries du parlement se vendoient 7,000 ecus; celles 
du Chatelet, 4,000; lesmaitrisesdes requetes et cel- 
les des comptes, 9,000 et 10,000 ecus. 

L'ordonnance de Blois avait present des mesures 
energiques pour reprimer la licence des troupes. Ja- 
mais elle ne fut plus effrenee que sous Henri III. Les 
soldats en etaient venus a un tel degre d'insolence, 
dit 1'ambassadeur venitien Jerome Lippomano (4), 
qu'ils pretendaient pouvoir vivre de pillage. L'E- 
toile confirme cette assertion : Les troupes chargees 
de defendre la France laissoient partout des vestiges 
d'armees plus que barbares (5). Plus d'unefoisles 
paysans furent obliges de repousser, les armes a la 
main, ces bandes de pillards (6). 

Que dire des finances? Les tats prescrivaient Te- 
conomie, le soulagement du peuple, une comptabilite 
reguliere. Le roi multipliait les taxes (7) , s'empa- 
rait des deniers destines au paiement des rentes de 



(1) Anciennes lois franc., t. XIV, p. 284; juin 1580. 

C2J Ibid., t. XIV, p. 485, 489, 493, 505, 514, 520, 538, 604, 
609 , 610. Creation d'offices de maitres visiteurs et vendeurs 
de vin, foin, charbon, poisson, etc. 

(3) Journal de Henri III, e"dit. Petitot, p. 280. 

(4) Relations des ambas. venit., t. II, p. 380. 

(5) Journal de Henri III, p. 292 et 293. 

(6) Ibidem. 

(7.) Ibid., p. 133 et246. En ce temps le roiaflam6 d'argent, fit 
une insolite exaction ; car, sur tous les marchands de vin en gros 
& Paris, il fit une taxe, sur Tun de mil e"cus, sur 1'autre de huit 
cents, etc. 



DILAPIDATION DBS FINANCES. 



rHotel-de-Ville (1), alteraitles monnaies (2), suspen- 
dait la cour des aides qui refusait Tenregistrement 
d'un edit fiscal (3) , taxait arbitrairement les mar- 
Chang's (i) et, au milieu de ces indignes abus de la 
puissance, etait toujours pauvre, toujours maitre 
indigent de serviteurs fort riches (5). II institua une 
chambre ardente centre les financiers ; mais elle se 
borna a leur extorquer 240,000 ecus (6) ; moyennant 
ce sacrifice, ilsfurent a 1'abride la vengeance des lois. 
L'ambassadeur venitien , Jerome Lippomano , dont 
nous avons plusieurs ibis invoque le temoignage, 
resume avec verite la situation de la France (7) : 
le desordre de 1'administration et les dilapidations 
continuelles ruinent tout-a-fait le royaume. Les am- 
bassadeurs ne sont pas paves ; la cour est toujours 
dans la gene ; la milice n'a nisolde ni fournitures, et 
elle s'en venge en pillant et volant les villages. 

L'Eglise ne presentait pas un spectacle moms affli- 
geant. La religion etait parodiee : le roi instituait 
des confreries et celebrait des processions licencieu- 
ses (8). Le clerge, que le pouvoir civil avaitessaye de 
renfermer dans 1'exercice de ses fonctions, se revolta 
engrandepartiecontre Tautorite legitime, transforma 
la chaire en tribune et eleva le cynisme du langage au 



(1) L'fitoile, journal de Henri III, p. 134 et 329. 

(2) Ibid., pag. 152 et 158. Relat. des amb. venit., If, 345. 

(3) L'fitoile, ibid., p. 189. 
ft) Ibid., page 246. 

C5) Jer. Lippomano, Relations des ambass. venit., t. II, p. 611. 

(6) I/Etoile, ibid.,]). 293. 

(7) Relations des ambass. venit., ibid. 

(8) L'Etoile, journal de Henri III, p, 392. 



REFORME DE PLtSIfiURS COUTUMES 

niveau de la violence des passions. II suffit de nom- 
mer les predicateurs de la Ligue pour reveiller 1'idee 
du fanatisme et de la grossierete travestissant et des- 
honorant la parole evangelique (1). 

Cependant on peut signaler sous ce regne quelques 
mesures utiles. La publication des coutumes avait ete 
terminee sous le regne de Charles IX; mais plu- 
sieurs de ces codes, rediges au moyen-age, ap- 
pelaient une reforme. Elle eut lieu pour la coutume 
de Paris en 1580 (2), et bientot apres pour la coutu- 
me de Normandie (3). L'enregistrement (4) , la caisse 
des consignations (5), datent aussi de ce regne. L'ad- 
ministration fmanciere subit une reforme importante, 
a Paris et dans les provinces, par la creation des bu- 
reaux de finances. Charles IX avait rendu alternatifs 
(1 573) , puis triennaux (1 574) , les receveurs-generaux 
des finances etablis par Francois I er et Henri II. 
C'etait un moyen de multiplier les offices de finances 
qui se vendaient a un prix tres-eleve. En 1577, Henri 
forma dans chaque generalite un bureau de finances 
compose de deux trdsoriers pour 1'administration du 
domaine, de deux receveurs-gdndraux pour les im- 
pots, ft un garde du tresor, d'un greffier et d'un huis- 
sier (6) . Les bureaux de finances furent charges de la 



(1) Voy. I/titoile J0Mrw0/ de Henri III, aux ann^es 1588 et!589. 

(2) L'fitoile, ibid., p. 196. 

(3) Floquet, Histoire du parlem. de Normandie, t. TIT, p. 184- 
205. Dupin, discours pour la rentr6e de la cour de Cassation, 
3 novembre 1845. 

(4) Anciennes Lois francaises, t. XIV, p. 493. 

(5) Ibid., p. 344. 

(6J Voy. Encyclop^die m^thodique, Finances, t, II, p. 584 , a 



BUREAUX DE FINANCES. 

repartition de la taille, de la surveillance des em- 
ployes d'un rang inferieur et de la juridiction en 
matiered'impots (taille ettaillon) avec appel aux par- 
lements. Bordeaux, Caen, Chalons, Limoges, Lyon, 
Orleans, Paris, Poitiers, Reims, Rouen, Tours eurent 
des bureaux de finances des 1577. Henri III en crea 
un a Amiens en 1579 et a Moulins en 1587. D'au- 
tres furent etablis dans la suite a Soissons (1595), 
a Grenoble (1627), a Montauban (1635), a Alen- 
con (1636), et a la Rochelle (1694). 

L'ordre du Saint-Esprit date aussi du regne de 
Henri III (1578) (1). Cette institution eut surtoutpour 
butde satisfaire le gout du faste et des pompes solen- 
nelles qui etait un des traits dominants du caractere 
de Henri III. II y excellait, et y faisait briller les qua- 
lites physiques et intellectuelles dont il etait doue, 
mais qu'il pervertit par la depravation de ses moeurs. 
D'autres institutions plus utiles signalerent encore 
ce regne ; Henri etablit des pensions de moines 
laiques pour les soldats invalides et leur ouvrit 
un asile dans les couvents (2). En 1581, il donna 
a 1'industrie une organisation plus liberale en decla- 
rant qu'un maitre regu a Paris pourrait exercer son 
metier dans toute la France ; c'etait presque affran- 
chir 1'industrie du monopole des corporations (3). 
On ne doit pas oublier quo, sous ce regne, les fonc- 



V article Bureau des finances. Denisart, Recueil des Lois et or- 
Uonnances, 6dit. Camus, t. IX, p. 255. 

(1) Anciennes tois fran$aises, t. XIV, p. 350, 

(2) Ibid., p. 599. 

(3) JWtm. ^ 



SECRETAIRES D'ETAT (1589). 

tions des secretaires d'Etat furent fixees avec plus de 
precision qu'aux epoques anterieures. Un reglement 
fait a Blois au mois de mai 1588 ordonnait aux qua- 
tre secretaires d'Etat de rendre compte chaque jour 
au roi des depeches qu'ils auraient rec,ues et d'ex- 
pedier les reponses conformement a ses instructions. 
L'un d'eux devait rediger le proces-verbal des con- 
seils ou se discutaient les affaires d'tat. Enfm un 
nouveau reglement, en date du 1 er Janvier 1589, de- 
cida qu'a 1'avenir les quatre secretaires d'tat se 
partageraient 1'administration des affaires et forme- 
raient les departements suivants : 1 affaires etran- 
geres, auxquelles etait reunie la marine; 2 guerre; 
3 maison du roi ; 4 interieur du royaume . Au mi- 
lieu du trouble et des guerres civiles, ce reglement 
ne put recevoir d'execution ; mais il atteste le progres 
des.idees et la necessite chaque jour mieux comprise 
de la specialite des services publics. 

Henri III s'occupa aussi du conseil d'Etat dont 
ses predecesseurs avaient prepare rorganisation. 
L'ordonnance qu'il fit a ce sujet proclame que sos 
conseils d'Etat et prive sont les premiers lieux et 
compagnies de son royaume (1). C'est la premiere fois 
que le mot conseil d'Etat se trouve dans un document 
officiel ; jusqu'alors cette assemblee avait porte les 
noms de conseil du roi, grand conseil, ^troit conseil. 
Le reglement de Henri III se ressent de 1'esprit fri- 
vole et des gouts dominants dece prince; il s'occupe 
surtout de costume et d'etiquette ; il determine la 

(1) Bibl. imp^r. f, de Sorbonne, manuscrit n 1080, 



CONSEIL D'ETAT. 22? 

nature et la forme des vetements que devront por- 
ter les conseillers d'Etat de robe et d'epee Au lieu de 
s'arreter a ces details puerils, il est plus interessant 
de voir quelle etait alors la composition du conseil 
d'tat. On la trouve dans les Memoires authographes 
et inedits d'Andre d'Ormesson (1). Le conseil d'fitat 
se composait en 1386, du cardinal de Vendome 
(Charles de Bourbon), du cardinal de Guise (Louis 
de Lorraine), des quatre marechaux de France, 
(Retz, Biron, d'Aumont et de Matignon), du chan- 
celier de France Hurault de Chiverny, de Teveque 
de Paris (Gondy), puis venaient La Chapelle-aux- 
Ursins, La Mothe-Fenelon, d'Espignac, archeveque 
de Lyon, Du Chastelier, Miron, premier medecin du 
roi, de Brion, Larchant, Clermont d'Entrague, com- 
te de Cerny, de Cornuson, de Poigny, d'O, Com- 
bault, de Beaune, archeveque de Bourges, Beaulieu- 
Ruze, Marcel, Faucon de Bis, Amyot, grand aumo- 
nier deFrance, de Rambouillet, d'Escars, Chenailles, 
de Thou, Bostaing, Chavigny, Lenoncour, Chateau- 
vieux, Schomberg, les eveques de Nantes, du Puy et 
de Langres, Maintenon-Bambouillet, de Bellievre, 
de Vibraye, Bochart-Champigny, Castelnau de Mau- 
vissiere, de Bieux, de Pons, de Villequier (2). Andre 
d'Ormesson ajoute : L'on peut remarquer comme 
ledit conseil etoit presque tout compose d'ambassa- 
deurs, de grands seigneurs, de marechaux de Fran- 
ce, de gouverneurs de provinces, gens d'epee, de 

(1) F 13 recto. 

(2J Tous les noms de ces conseillers ont este" tir6s par moy, dit 
Andre" d'Ormessson, du registre de ladite annee 1586. 



TRAVAIL DE I/OPlNION PUBLIQUE. 

cardinaux, de prelats, eveques et archeveques, et de 
peu de gens de robe longue (magistrats). Maintenant 
(1 644) ce sont toutes robes longues qui tiennent le 
conseil, aucun homme d'epee et fort peu d'eveques. 
Le progres des institutions dans une epoque de 
troubles, etait du surtout au travail de 1'opinion 
publique qui eveilla les idees et prepara les reformes 
ulterieures. Comment oublier que cette epoque si fe- 
condeen agitations fut celle des jurisconsultes les plus 
eminents? Les Cujas, les de Thou, les de Harlay, 
Pithou, Guy Coquille, Barnabe Brisson, Hotman, 
Loysel et bien d'autres brillerent dans la seconde 
moitie du seizieme siecle et preparerent par leurs 
travaux la reforme des lois. D'autres ecrivains agi- 
taient, avec une science confuse ou avec un scepticis- 
me desolant, les questions les plus graves du gouver- 
nement et de I'adrninistration. Fromenteau donnait 
un exemple de statistique fmanciere dans son ou- 
vrage intitule le Secret des finances (1 ) . Montaigne 
devanc,ait son siecle en attaquant la torture (2). 
Bodin, dans son traite de la Republique, emettait 
des idees remarquables sur Tegale repartition des 

(1) L'ouvrage de Fromenteau, public en 1581, expose avec de"- 
tails la situation fmanciere du royaume a cette epoque. On y 
trouve un resum6 effrayant des re"sultats des guerres civiles : 
occis, 765,200; femmes et filles violees, 12,300; villes bruslees 
et rasees, 9 ; villages bruslez , 252 ; maisons bruslees, Zi256; maisons 
d^truites, 124,000. &tat final, p. 378-379. Lors meme que ces 
Evaluations paraltraient exagerees ou hypoth^tiques, on ne pour- 
rait nier Teffroyable devastation de la France, que tous les e"cri- 
vains du temps se reunissent pour attester. 

(2) C'est une dangereuse invention que celle des gehennes , et 
semble que ce soit plustost un essay de patience que de 

etc, Montaigne, Essais, liv, II, ch, 5, 



TRAVAIL DE IOPINION PCBLIQUE. 

impots et sur la necessite d'un recensement pour en 
etablir 1'assiette. Les charges, disait-il (1),clevroient 
etre reelles et non personnelles, afm que le riche et 
le pauvre, le noble et le roturier, le pretre et le la- 
boureur paient les charges des terres taillables. II 
insistait aussi sur la tenue des registres de 1'etat ci- 
vil prescrite par 1'ordonnance de Villers-Coterets , 
mais executee avec peu de soin (2). Quand il n'y au- 
roit, disait-il (3), que le bien de savoir 1'age de cha- 
cun, on retranche un million de proces et de diffe- 
rends, qui sont intentes pour les restitutions et ac- 
tes concernant la minorite ou majorite des person- 
nes. Ainsi un travail, fecond pour Tavenir, agitait 
les questions les plus graves, en merne temps que les 
crises politiques et les redoutables epreuves d'une 
guerre de dix ans (1585-1595) fortifiaient les coeurs 
et trempaient energiquement les ames capables d'y 
resister. Ce fut a cette rude ecole que se formerent 
Henri IV et Sully qui reparerent les desastres de la 
France. 

(1) Bodin, Mpublique, liv. VI, p. 651, 6dit. de 1577. 

(2) Idem, ibid., p. 617 : Les registres ne sont point gardes 
comme il fant. 

f3) Idem, ibidem. 



16 



CHAPITRE XIL 



Sommaire. 

HENRI IV (1589-1610). Etat de la France a 1'avenement de 
Henri IV et apres sa conversion (1593) : Pretentious des 
gouverneurs de provinces ; insolence de la noblesse ; misere et 
maladies pestilentielles dans Paris. Ministres de Henri IV ; 
Sully. Retour aux principes d'ordre (1596-1598); edit 
de Nantes (1598) ; reforme de 1'Universite. Reformes fi- 
nancieres entreprises et executees par Sully : Augmentation 
des recettes et diminution des depenses. Chambres de 
justice, etablies en 1602 et 1604 pour poursuivre les 
financiers. Reduction de 1'inter^t de 1'argeut du denier 
10 au denier 16. Revision des creances de 1'Etat 1604;. 
Etablissement de la paulette ou droit annuel. Asile 
euvert aux soldats estropies. Reforme judiciaire. 



Dans les premieres annes du regne de Henri IV 
(1589-1596), la France, comme a I'avenement de 
Charles VII, semblait sur le point de se dissoudre. 
Un parti puissant conspirait en faveur de 1'Espagne 
et voulait lui livrer la royaute. Les gouverneurs 
etaient rois dans leurs provinces (1). Les villes aspi- 
raient a I'independance commuriale et avaient des 
desseins de divisions, de liberte, de mutinerie, de 



(1) Les gouverneurs de provinces sont tels aujourd'hui que le 
meilleur et le plus sage d'entre eux n'estime Hen plus lui que son 
gouvernement. Palma Cayet, ChronoL novcnn., ann. 1591, 
Petitot, l re serie, torn. \\XIX, pag. 269. 



232 fiTAT DE LA FRANCE (1589-1593). 

republique (1). Les finances etaient au pillage (2). 
Ce fut de cet abime de maux que la valeur et la poli- 
tique de Henri IV tirerent la France. II lui fallut 
conquerir et racheter son royaume (3). II dut beau- 
coup sans doute au bon sens populaire, a cet heureux 
instinct qui abandonne rarement le Frangais et 1'e- 
claire sur son veritable interet. Lorsque la conversion 
de Henri IV (1593) eut leve les derniers obstacles, la 
reaction devint manifeste, la majorite de la nation se 
rallia a un pouvoir reparateur et repoussa les fac- 
tieux. Le parti des politiques longtemps en minorite 
et expose aux outrages populaires, eut a son tour les 
sympathies nationales (4). 

Mais c'etait peu d'avoir reconquis le royaume, 
etoufie la guerre civile, chasse 1'etranger ; le desordre 
etait partout, dans 1'administration, dans les moeurs, 
dans les esprits. Les gouverneurs de provinces, qu'il 
avait fallu menager et acheter, ne craignaient pas de 
reclamer 1'independance feodale (5) ; la dette etait 
enorme ; la magistrature oubliait ses devoirs, et les 
lois etaient foulees aux pieds. II est necessaire d'in- 
sister sur ce triste etat de la France pour montrer les 
obstacles que Henri IV, vainqueur de la Ligue, etit a 

(1) Palma Cayet, Chronot. novenn., ann. 1591, 6clit. Petitot, l re 
s6rie, torn. XXXIX, pag. 269. 

(2)J6iV/.,pag. 271. 

(3) Cl. Groulard, Voyages en cour, chap. VII, donne le tarif des 
sommes payees aux gouverneurs pour racheter les provinces. Voy. 
aussi Sully, Mdm., liv. X. 

(A) Palma Gayet, Chron. novenn., ann, 1592, e"dit. Petitot, t. XLT, 
pag. 143 : Un gentilhomme francois vestu a TEspagnol, fut battu 
en qualite d'Espagnol. La satire Menippee contribua puissamment 
a ce changement dans 1'opinion publique. 

(5) faonomit* royales de Sully, ch. LX, 



PRETENTIONS DES GOUVERNEURS. 233 

surmonteravant de reorganiser 1'administrationde la 
France. Sully, temoin de ces luttes, ou il eut un 
role important, ne laisse aucun doute sur les preten- 
tions des gouverneurs de provinces a reconstituer une 
nouvelle feodalite. M. de Montpensier, dit-il (1), 
en suppliant le roi de prendre en bonne part ce qu'il 
lui proposeroit, lui dit que ce n'etoit pas chose qui 
n'eut autrefois ete pratiquee, et dont les rois ne se 
fussent bien prevalus, laquelle consistoit seulement 
a trouver bon queceux qui avoient desgouvernements 
par commission, les pussent posseder en propriete, 
en les reconnoissant de la couronne par simple hom- 
mage-lige. Ainsi les gouverneurs n'eussent plus 
ete que les grands vassaux de la couronne. ? 

La noblesse, rneme lorsqu'elle eut ete domptee par 
Henri IV, conserva une independance hautaine. Le 
due de Mercoeur, qui avait longtemps resiste en Bre- 
tagne aux armes du roi, pretendit conserver apres sa 
defaite des titres et un rang que les lois et les cou- 
tumes de la France ne lui reconnaissaient pas. On en 
trouve la preuve dans un journal inedit de cette 
epoque redige par un conseiller au parlement, 
nomme Oilier (2) . 

II se plaida une cause, dit-il, ou M. le due 
de Mercure (Mercoeur) avoit interet et etoit partie. II 
advint a un avocat des parties, plaidant la cause, de 
dire que M. le due de Mercure etoit un prince plein 

(1) Economies royales de Sully, ch. LX. 

(2) Bibl. imperiale, manuscrit n ^, f 26 el 27. Ce journal 
donne des details qui ne se trouvent que dans le journal de Pierre 
de 1'Etoile, et entre autres le recit de Tinsulte faite a 1'avocal - 
general Servin. 



234 INSOLENCE DE LA NOBLESSE. 

de valeur et de generosite. M. 1'avocat Servin, qui 
etoit Pavocat du roi, dit tout haut, sans se lever, 
que I' on ne reconnoissoit point pour princes au par- 
lement autres que les princes du sang, et que ceux de 
Lorraine rietoient point de cette qualite-la. Madame 
de Mercure, qui etoit presente en 1'audience, dit que 
le roi faisoit bien cet honneur a son mari de 1'appeler 
prince et cousin. Les choses se passerent ainsi a 
1'audience. 

Le soir, M. de Mercure, accompagne de dou/.e 
ou quinze gentilshommes et autres, avec force pages 
et laquais, va au logis de M. Servin, ou etant a la 
salle il fit descendre M. Servin et lui dit qu'il n'etoit 
point venu pour lui donner le bon soir, mais pour lui 
dire qu'il etoit un marraut, et qu'il lui feroit donner 
cent coujps d 1 etrivieres parces laquais. Cette insulte 
faite a un magistral, qui representait le roi et portait 
la parole en son nom, resta impunie. On se contenta 
de quelques excuses banales. 

A tous ces obstacles se joignirent encore les fleaux 
de la nature, la famine, la peste, Taccumulation des 
pauvres dans Paris. Le nombre des pauvres, dit 
L'Etoile (1) , se trouvoit a Paris accru des deux 
tiers, y etant entre de six a sept mille le jour de 
devant. Peu de temps auparavant on en avait 
compte sept mille sept cent soixante-neuf dans le 
cimetiere des Innocents (2). Une femme fut brulee 
vive pour avoir tue ses deux enfants qu'elle declarait 

(1) Journal de Henri IV, par L'Etoile, 6dit. de Petitol, torn. II, 
pag. 163. 

(2) Idem, ibid., pag. 161-163. 



MISfeRE GfcNERALE. 235 

ne pouvoir nourrir (1). La misere et ('accumulation 
de la population engendrerent des maladies pestilen- 
tielles. En la meme annee (1596), dit Oilier (2), la 
pestefutsi grande, 1'ete et 1'automne, a Paris, que le 
parlement cessa la veille de la mi-aout, et commenca 
la chambre des vacations des le lendemain de la mi- 
aout. Les ecrivains du temps, frappes de ce triste 
spectacle, y voyaient une preuve de la colere ce- 
leste (3) . La royaute, qui heritait de toutes ces miseres, 
preparees par de longues et sanglantes discordes, se 
ti'ouvait dans une des situations les plus critiques 
que presente notre histoire. 

Au milieu de ces difficultes, Henri IV se mit al'oeu- 
vreavec une resolution energique et fut parfaitement 
seconde par ses ministres. Maximilien de Bethune, 
marquis de Rosny et due de Sully, est ajuste titre le 
plusrenomrne des conseillers de Henri IV. Cependant 
on a eu tort d'attribuera Sully la plupart des mesures 
administratives de ce regne. Le conseil, dont Henri IV 
s'etait entoure, etait compose d'hommes fort diffe- 
rents de caractere, d'opinion et d'interet. Les chari- 
celiers Chiverny et Brulart de Siilery, les anciens li- 

(1) Journal de Henri IV, par Tjfitoile, edit, de Petitot, torn. II, 
pag. 163. Oilier, dans son journal inedit, manuscrit de la Bibl. 
imp., cit6 plus haut, f" 13, recto, insiste aussi sur la profonde 
misere de cetle epoque. 

(2) Journal inedit d'Ollier, ibid. L'Etoile confirmeces details, 
Journal de Henri IV, torn. II, pag. 177-178. 

(3) L'Etoile, ibid., pag. 16/i, apres avoir parle des nombreuses 
maladies, ajoute : Dont chacun disoit que Dieu etoit courrouce. 
Et plus loin, pag. 187 : Nous faut regarder au doigt de Dieu qui 
est la cause principale, lequel en ce malheur nous a voulu proposer 
un exemple de sa justice, qui s'execute tot ou tard sur les rebelles 
et refractaires a ses saints commandements et a sa parole. 



236 MINLSTRES DE HENRI IV. 

gueurs Villeroy et Jeannin y balancaient le credit du 
surintendant. Henri IV ecoutait leurs avis et deci- 
dait. II avait Tame plus haute et la pensee plus 
bardie que Sully (1), et plus d'une fois il adopta des 
projets qui avaient effraye 1'esprit cireonspect on 
cheque les theories etroites de son ministre. Je suis 
loin de meconnaitre les merites de Sully, la rectitude 
de son jugement, son infatigable activite, la fermete 
de son caractere, le courage qui epargnait une fautea 
son maitre au risque de lui deplaire ; mais il y avait 
plus de hardiesse, d'elevation et d'etendue dans 1'es- 
prit de Henri IV. 

Lorsque la reddition de Paris, bientot suivie de la 
soumission des provinces, permit au roi de s'occuper 
d'administration, il s'attacha a proteger le laboureur 
et a encourager 1'agriculture (2), premier besoin du 
royaume ; il interdit les predications seditieuses, qui 
avaient ouvert le chemin a toutes les erreurs et li- 
bertes effrenees, et fait servir la parole de Dieu aux 
passions et demesurees cupidites (3). II y eut une 
chose plus efficace que toutes les prohibitions, ce fut 
le nouveau genre d'eloquence que porta dans la 
chaire chretienne, Davy du Perron, eveque d'Evreux, 
un des hommes les plus savants et les plus habiles 
de cette epoque. II donna 1'exemple d'une polemique 
grave et vigoureuse sur les questions religieuses sou- 



(1) Celte opinion est contraire a celle qu'a bruise Lemonley dans 
son essai sur J.-B. Colbert. Get hislorien pretend que Sully elevail 
Tame de son mallre. On trouvera plus loin la preuve du contraire. 

(2) Ancietmes iois franf., torn. XV, pag. 98. 

(3) lbid. 9 pag. 102. 



RETOUR A L'ORDRE. 237 

levees par les protestants. II fit son premier ser- 
mon, d'apresle journal d'Ollier (1), enl'eglise Saint- 
Merry, le dimanche 20 avril 1597. Le sujet etoit de 
prouver que ce qui est necessaire au salut n'est point 
seulement dans la Sainte-ficriture, mais que la tradi- 
tion apostolique et celle des Peres font partie de no- 
tre croyance et ont autant de force, de credit et d'au- 
torite que le vieux et le nouveau Testament. II traita 
ce sujet en deux sermons; le troisieme etoit qu'il n'y 
avoit qu'une Eglise, et le quatrieme qu'elle est vi- 
sible. 

La licence des gens de guerre fut reprimee et la 
discipline retablie dans les armees (2). Henri remit 
en vigueur les sages ordonnances pour la reforme de 
la justice rendues sous les regnes precedents et vio- 
lees au milieu de 1'anarchie (3). II s'opposa a la li- 
cence qui meprisait les lois et a 1'arbitraire du pou- 
voir qui les eludait par dislocations (4). Des grands 
jours tenus a Lyon, en 1596, par une commission 
de membres du parleinent, inspirerent une salutaire 
terreur aux criminels qu'avait encourages 1'anar- 
chie (5). Les guerres civiles avaient devaste les forets 

(1) Manuscrit de laBibl. imp., n 11 3 li , f 17, verso. 

(2) Anciennes lois franc. 3 torn. XV, pag. 128. 

(3) Ibid., pag. 120. 

(Zi) Un avocat celebre de cette e"poque attaque les Evocations. 
Nous devons aider notre roi, ecrivait Pasquier (Lettres, livre Vf, 
lettre 2), de nos biens selon les occurrences de ses affaires; mais, 
en contre-e" change, il nous est debiteur de la justice, et nous la doit 
administrer aux lieux ou nous re"sidons, ou la ou nos biens sont as- 
sis. C'est une charge fonciere qui est annexed a la couronne, et ce 
n'est pas proprement nous la rendre quand on intervertit notre 
bon droit par un changement de juges et de parlements. 

(5) Journal d'Ollier, f 13, recto. 



238 SDITDE NANTES (1598). 

et iritercepte les communications; plusieurs ordon- 
nances prescrivirent 1'entretien des forets et voies 
publiques (1), et 1'etablissement de relais de poste 
pour les transports par eau et par terre ($). 

L'edit de Nantes (1598) proclama la liberte de 
conscience acbetee par de si cruelles epreuves (3) , 
et fut enregistre , malgre Imposition des parle- 
ments, grace a la ferine volonted'un prince qui 
savait, selon ses propres paroles, escalader les 
barricades comme sauter sur les murailles des 
villes (4). II est curieux de voir avec quel me- 
lange de familiarite et d'energie Henri IV park 1 
au parlement qu'il avait mande (5). II rappelle aux 
membres de ce corps que sans lui ils ne seraient 
pas en leurs sieges (6). J'ai remis les uns en 
leurs maisons, les autres en la foi qu'ils n'avoicnt 
plus. II termine par un ordre absolu : Je suis roi 
maintenant et parle en roi, je veux etre obei. A la ve- 
rite les gens de justice sont mon bras droit ; mais si la 
grangene se met au bras droit, il faut que le gaucbe 
le coupe (7). Malbeureusement les privileges ac- 

(1) Anciennes lois fran^., torn. XV, pag. lal. 

(2) Ibid., pag. 131. 

(3) Ibid., ton). XV, pag. 170. De Thou, livre CXX, cli. vr. 
L'fitoile, Journal de Henri IV, arm. 1598. P. Cayet, Citron, 
septen.y livre II. Benoit, Hist, de L'edit de Nantes, livre I, 
preuves, pag. 62 et suiv. 

(/i) Discours de Henri IV au parlement de Paris, qui refusal t d'en- 
regislrer 1'edit de Nantes. 

(5) Lcttres missives de Henri IV, lom.V, pag. 89 et suiv., dans 
la collection des Documents inddits de L'histoire de France. 

(6) Ibid., pag. 90. 

(7) Ibid., pag. 92. Voyez aussi pag. 180 et 181, les reponses dc 
Uenri IV aux deputes desparlemenls de Bordeaux et de Toulouse. 



DES FINANCES. 

cordes aux protestants , leurs places de surete , le 
droit qu'on leur donna des'assernbler pour la defense 
de leurs interets, formerent presque un Etat dans 
1'Etat. La reforme des universites s'accomplit la 
meme annee (1598) et mit un terme a 1'anarchiequi 
avait penetre dans 1'instruction publique (1), eomnie 
dans toutes les parties de 1'administration. Mais au- 
cune n'appelaitune reforme plus prompte et plus de- 
cisive que les finances. Ce fut la surtout que Sully se 
signala et rendit a la France d'immenses services. 

Sully, appele au conseil des finances en 1595, au 
milieu de collegues complices de la dilapidation des 
finances et effrayes de son austere probite, Sullv ne 
se laissa ni intimider par les menaces, ni rebuter 
par les difficultes (2). Cet esprit fort, general etlabo- 
rieux, et d'une austerite naturelle, ditTb. Agrippa 
d'Aubigne (3) , meprisoit les bonnes graces de 

(1) Du Boulay, Histoire de I'Universite, torn. VI ; Grevier, Hist, 
de C University torn. VII. Voy. aussiune lettrede Claude Grou- 
lard, premier president du parlement de Normandie, a Scaliger (26 
octobre 1595). Groulard envoyait son fils en Hollande pour ne pas 
le laisser croistre parmi nos vices ; car nostre patrie est maintenant 
en tel etat, qu'elle fait horreur aceux quiy demeurent. Lememe 
auteur, dans ses Voyages en cowr(chap. XVI),parle en termespeu 
favorables de I'Universite de Caen, qu'il venait de visiter : 11 faut 
confesser, dit-il, que 1'avarice et la corruption se sont glissees parmi 
les regents et les escoliers. 

(2) Les Memoires de Sully parlent souvent de ces obstacles. Voy. 
entre autres passages, les Economies royales (edit. Petitot, torn. Ill, 
pag. 16). Si nous voulions ici repre"senter entierement et par le 
menu loules les traverses qui vous furent faites, les empeschements 
qui vous furent donnes, les menaces dont Ton essaya de vous inti- 
mider, les indues vexations et violences dont Ton vous calomnie, 
les faux bruits que Ton fit courir de vous , etc. On sait quo, dans 
ses Memoires, intitules Economics royales, Sully se fait adresser 
la parole et raconter son histoire par ses secretaires. 

(3) D'Aubigne, Histoire universelle, livre V, ch. v, 



240 REFORME DES FINANCES. 

tous. Henri IV avait convoque les notables a 
Rouen (1596) pour se donner 1'appui de 1'opinion 
publique, et il annonc.ait avec une bonhomie gas- 
conne, qu'il voulait se mettre sous leur tutetle (1). 

Sully qui avail plus le sentiment de I'ordre que 
1'amour de la liberte, annonc,ait que les notables, 
avec leurs reglernents et leur conseil de raison, ne fc- 
raient que grossir les tomes des ordonnances (2). Pour 
lui, plus soucieux d'agir que de parler, il voulut 
avant tout bien connaitre la situation financiere du 
royaume. Nepouvant se fier auxetats de finances que 
lui fournissaient des comptables interesses a entrete- 
nir le desordre, il entreprit deux voyages pour tout 
voir par lui-meme , parcourut cbaque generalite, 
triompha du mauvais vouloir des financiers et s'in- 
struisit des besoins et des ressources de chaque pro- 
vince. II parvint enfm a mettre quelque ordre 
dans une administration obscurcie a dessein par la 
mauvaise foi et dressa un etat fidele de toutes les 
sommes pergues par les caisses publiques (3). 

Le roi qui appreciait la vigilance et 1'activite de 



(1) Discours de Henri IV ft 1'assemblee des notables reunis a 
Rouen. Est-il ngcessaire d'ajouter qu'il ne voulail se mettre en tu- 
telle que Tepee au cote, comme il disait a Gabrielle? 

(2) ticon. royaleSy 6dit. Petitot, torn. Ill, pag. 1&5. Sully attaquc 
d'une maniere g^nerale les assemblees charges de faire des lois : 
Mille sortes d'exemples et d'experiences nous apprennent qu'il est 
non-seulement bien difficile, mais quasi impossible en toute nume- 
reuse assemblee de personnes qualifies et autorisees, de pouvoir 
faire en sorte que ceux dont elle serait composee fussent tous de 
memes humeurs , naturels et complexions, eussent memes buts^ 
desseins, desirs, prissent monies formes, voies et chemins. 

(3) Ibid., torn. III, pag. 226-227. 



SULLY SURINTENDANT (1599). 241 

Sully, lui donna, en 1599, la direction exclusive des 
finances avec le litre de surintendant (1). II crea en- 
core pour lui 1'office de grand-voyer, avec mission 
d'assurer la facilite des communications et de veiller 
a 1'entretien des ponts et chaussees du royaume (2). 
La situation financiere presentaitalors lesplus serieu- 
ses difficultes. La dette s'elevait a 296,620,252 fr., 
d'apres le calcul de Forbonnais (3). On percevait cha- 
que annee 150 millions d'impots; mais, dit Sul- 
ly (4), une effrenee quantite d'officiers detruisaient 
tous les revenus du roi ; et il entrait a peine 20 mil- 
lions dans le tresor royal. 

Le premier soin du surintendant fut de s'assurer 
de la rentree complete des impots (5). L'etat qu'il 
avait dresse lui en fournit les moyens. Une destina- 
tion speciale fut assignee a chaque somme et I'ern- 
ploirigoureusement determine (6). La revocation de 
1'affranchissement des tailles et la revision des titres 
de noblesse (7) assurerent une meilleure repartition 
de I'impot et une recette plus considerable. Le licen- 
ciement d'une partie des troupes, apres la paix de 

(1) Forbonnais, Rccherches sur les finances, torn. I, p. 39. Get ou- 
vrage compose, au milieu du xvni* sifecle, parun financier instruit et 
exact, merite la meme confiance que les documents originaux. 

(2) Andennes lois franc,. 9 torn. XV, pag. 222. 

(3) Forbonnais, Eecherches sur Les fin., torn. I, pag. 28. Bail- 
ly, Hist, fin., torn. I, pag. 318, donne 358 millions pour chiflre de 
la dette publique. Il faut sans doute attribuer cette difference a la 
difference de la valeur du numeraire aux epoques ou e"crivaient For- 
bonnais et Bailly. 

(Zi) 6con. royales, edit. Petitot, torn. Til, pag. 17. Bailly, 
torn. I, pag. 295-296, 61feve a 160 millions les sommes percues. 

(5) Ibid., torn. III.,, pag. 263-26/1. 

(6) Ibid., pag. 263. 

(7) Andennes lois franf., torn. XV, pag. 169, 226 et 254, 



(4600-4610). 

Yervins, allegea le fardeau de T^tat (1). Enfin les 
ferrhes des impots qui avaient ete donnees a vil prix 
fiirent remises aux encheres, et il en resulta une 
augmentation considerable dans le revenu public (2). 
Ainsi accroissement des ressources et diminution des 
charges, tels furent les premiers bienfaits de cette ad- 
ministration severe et econome. 

Sully fut moinsheureuxdans 1'etablissement d'une 
chambre ardente specialement chargee de poursui- 
vre les crimes de peculat, de concussion et toute di- 
lapidation des deniers de 1'Etat. Elle se termina, 
dit Sully (3), par des brigues, menees et abondance de 
presents des plus riches aux courtisans et favoris, 
tant hommes que femmes. Ce moyen d'intimidation 
ne reussit pas mieux en 1604 (4), et Sully lui-meme 
conseilla d'y renoncer. D'autres mesures financieres 
furent plus utiles; telle fut la reduction de Tinteret 
de 1'argent du denier 10 au denier 16 (de 10 p r 0/0 
a 6 1/4). Get edit rencontra dans le parlement une 
opposition qui ne fut vaincue que par 1'intervention 
personnelle du roi (5). Sully rendit ainsi an com- 



(1) Forbonnais, Recliercties sur les fin., torn. I, pag. 36. 

(2) Idem, ibid. , torn. I, p. 36. 

(3) con. royales, torn. IV, pag. 62. 

(/i) Ibid., torn. V, pag. 398. Sully s'opposa, en 1607, a Teta- 
blissement d'une nouvelle chambre de justice. 

(5) On en trouve la preuve dans le Journal ine'dit d'Ollier (f 08 27- 
28) : En Tannee 1601 fut pre'sente' Tedit des rentes reduites pour 
Tavenir an denier seize, le 2 ou 3 septembre, et passa au denier 
quinze, presque tout d'une voix. Les mois d'octobre, novembre, de"- 
rembre et Janvier se passerent que Ton ne parla plus de cet edit, 
et chacun jugeoit qu'il avoit ete re'voque' a cause des deniers qui se 
transportoient hors le royaume... En fe'vrier (1602), le roy s'avisa 
tie mander messieurs les presidents et l's lanca rudement de ce 



R6FORMES FINANCIERES (1600-1610). 243 

merce et a I'agriculture des capitaux considerables(1 ) . 
L'augmentation dti prix des especes d'or et d'argent 
(1C 02), afm d'arreter le furieux transport qui s'en 
faisoit (2) , 1'ordorinance qui prescrivait de compter 
par livres et non par ecus, afm de moderer les 
ventes et les achats (3) , furent des mesures dictees 
par un esprit moins eclaire. La premiere surtout 
(Faugmentation du prix des monnaies) , ramenait cos 
variations de numeraire dont on avait plus d'une fois 
apprecie les dangers. 

En 1604, Texamen des titres des creanciers de 
I'fitatassura au tresorun benefice de6 millions (mon- 
naie du temps), sans faire aucune injustice, affirme 
Sully (4). Le surintendant est ici un temoin trop in- 
teresse pour qu'on puisse s'en rapporter exclusive- 
ment a son recit ; il faut le rapprocher de celui du 
president de Thou (5), membre de la commission 
qui fut chargee de rechercher Forigme des diverses 
creances et qui s'occupa de ce travail pendant trois 
ans. De Thou raconte que le projet fut considere 
comme une banqueroute et souleva une vive opposi- 

qu'ils ne luy obeissoient point, et n'avoient point precede a la ve'rifi- 
tion de Te'dit ; qui fut cause que les chambres furent assemblies le 
18 fe'vrier et passa de cinquante-cinq a cinquante-deux [voixj. 

(1) tcon. royales, torn. IV, pag. 62. Get inter6t emp^choit le 
trafic et commerce auparavant plus en vogue en France qu'en au- 
cun autre Etat de TEurope, et faisoit negliger 1'agriculture et manu- 
facture, aimant mieux plusieurs sujets du roi, sous la facilite d'un 
gain a la fin trompeur, vivre de leurs rentes en oisivet^ parmi les 
villes, qu'employer leur Industrie avec quelque peine aux arts libe- 
raux et a cultiver leurs heritages. 

(2) tcon. royates, ibid., pag. 168-169. 

(3) Ibid., torn. IV, pag. 169. 
(A) Ibid., torn. V, pag. 191. 

(5) De Thou, Hist, de son temps, livre CXXXIV. 



244 ETABLISSEMENT DE LA PAULETTE (1604). 

tion, a la tete de laquelle se mit le prevot des mar- 
chands de Paris, Francois Miron. Les bourgeois en- 
voyerent une deputation a Henri IV, qui etait alors a 
Fontainebleau, pour lui exposer les craintes et les 
cloleances des creanciers de 1'Etat. Henri IV ecouta 
favorablement leurs remontrances et leur repondit 
qu'il etait le pere commun de ses sujets et qu'il vou- 
lait, avant tout, suivre les lois de 1'equite. La reduc- 
tion des rentes portee au conseil y rencontra des ad- 
versaires, et entre autres, le chancelier Brulart de 
Sillery. Ses objections la firent abandonner ; on re- 
non^a a la banqueroute ; mais le temoignage formel 
de Sully prouve que les mauvaises creances avaient 
ete annulees ou du moins reduites de maniere a pro- 
curer un benefice considerable <i 1'Etat. 

Le surintendant reussit plus completement dans 
1'affaire de la paulette ou droit annuel preleve sur 
les charges de judicature. La creation de cet impot, 
en 1604 (1), assura au tresor un benefice immediat 
de plus de deux millions. Le droit annuel reposait 
sur un abus, la venalite des charges, mais un abus 
tellement invetere que, dans Timpossibilite de le 
supprimer, il fallait le regularises II fut decide que 
les magistratspaieraient chaque annee un soixantieme 
du prix de leurs charges et qu'a cette condition ils en 
deviendraient proprietaires. Le financier Paulet, 
premier fermier de cet impot et qui lui a donne son 
nom, paya 2,263,000 livres pour un bail de neuf 
ans. II ne fut plus necessaire, comme par le passe, 
que le magistral qui avait vendu, ou comme on disait 
(1) De Thou, Histoire de son temps , livre CXXXII, 



RfiFORME FINANCIERE. 24-") 

ordinairement, resigne son office, survecut quarante 
jours a 1'acte de transmission. Des qu'il avail paye la 
paillette, il etait considere comme proprietaire de 
son office, et ses heritiers, s'il venait a mourir, pou- 
vaient le transmettre a qui ils voulaient. Le nom de 
droit annuel donne a cet impot venait de ce qu'il se 
payait annuellement; si le titulaire d'un office mou- 
rait sans avoir paye la paulette, sa charge tombait 
aux parties casuelles (1). 

Les resultats de cette administration financiere at- 
testent combien le ministere de Sully fut fecond 
pour le bonheur de la France : les impots diminues, 
cinquante millions de biens domaniaux rachetes et 
quarante millions mis en reserve a la Bastille en di- 
sent plus que tous les eloges. Et cependant le surin- 
tendant n'avait cesse de fournir des sommes consi- 
derables pour 1'entretien des alliances de la France, 
<< et de travailler au retablissement, decoration et 
embellissement des palais , chateaux et maisons 
royales (2). 

Grand-maitrede 1'artillerie en meme temps que sur- 
intendant, Sully s'occupa activement de cette bran- 
ched'administration; il mit les places fortes en etat de 
defense et soumit 1'artillerie a une comptabilite regu- 
liere (3). II eut voulu menager un asile aux anciens 



(1) On appelait parties casuelles, dans Tancienne organisation 
de la France, les deniers provenant de la paulette, des offices ve"naux 
qui vaquaient par mort, ou des droits que Ton payait pour la trans- 
mission d'un office. Il y avait un receveur special des parties ca- 
suelles. 

(2) ticonom. royales, torn. VI, pag. 93. 

(3) Forbonnais, Recherches sur les fin., torn. I, pag. 47. 

L 17 



246 ASILE OUVERT AUX INVALIDES. 

militaires. On leur assura du moins les pensions 
qui leur avaient ete promises sous le dernier regne, 
et qui etaient mal servies (1). II y avail longtemps 
que les rois s'occupaient des soldats invalides et leur 
avaient attribue des places de moines lais (laiques) 
dans les convents. En 1575, Henri III etablit, au 
moyen de ces pensions de moines lais, une maison 
appelee la Charlie chreilenne pour servir d'asile aux 
soldats estropies. Afin de relever cette institution, 
Henri HI avait cherche a lui donnerle caractered'un 
ordre militaire. Les officiers et soldats de la Cliarite 
chreilenne devaient porter sur leur manteau une 
croix de satin blanc bordeede bleu, avec cette devise: 
Pour avoir bien servi. 

Malheureusement les troubles de la fin du regne 
de Henri III ne lui permirent pas de realiser com- 
pletement cette utile et noble pensee. Henri IV la 
reprit en 1597; il releva la maison de la Charlie 
chreilenne, y ajouta d'autres bailments et la dota des 
sommes produites par les arnendes et confisca- 
tions. Notre grand Henri, dit une cbronique de cette 
epoque (2), ayant chasse les tyrans du coeur de la 
France, pour lui restituer sa paix et tranquillite pre- 
miere, donne pour aliment et nourriture aux gentils- 
hommes, capitaines et soldats estropies en faisant 
service a Sa Majeste, tant en cavalerie, arquebusiers 
a cheval et chevau-legers, qu'archers ou gendarmes 
des ordonnances, leur donne par edit irrevocable, 
vrrifie au grand conseil, le septieme jour de juil- 

(1) Anciennes lois franf., torn. XV, pag. 301. 

(2) Bib, imp., manuscrit n 8/i77, f 08 102-103, 



Rfi FORME DE LA JUSTICE. 247 

let 1 605, la maison royale de la chariti ehretienne, 
et les deniers provenant des reliquats des comptes 
deshopitaux, aumoneries et leproseries , maladeries, 
confreries, etc.; de la recherche des usurpations et 
alienations du revenu d'icelles , revisions desdits 
comptes et malversations commises au maniement et 
administration desdits lieux, ensemble des deniers qui 
proviendront des places et pensions des religieux-lais 
en chacune abbaye et prieure de ce royaume, etant 
en la nomination de Sa Majeste, et ce en apportant 
certificats des capitaines et mestres-de-camp, sous 
lesquels ils auront servi. 

La reforme de la justice occupa aussi Henri IV. 
Le journal du conseiller au parlement Oilier (1) 
prouve que le roi se plaignoit souvent des abus et 
exactions qui se commettoient en la justice. L'on s'a- 
visa, aux enquetes, ajoute 1'auteur, de dresser des 
memoires pour la reformation de la justice. Les arti- 
cles ayant ete dresses, deliberes, concertes et resolus 
en chaque chambre des enquetes, m^me signes par 
Tun des presidents et conseillers de chacune cham- 
bre, messieurs les presidents assistes de quelques 
conseillers, comme deputes, allerent trouver M. le 
premier president pour lui presenter les memoires de 
la part de messieurs des enquetes. II dema'nda 
temps pour les voir et y penser. Quelque temps apres, 
la mercuriale fut tenue, ou il fut resolu que les der- 
niers articles de nos memoires concernant le regle- 
ment de nos avocats, qui devoient mettre au has de 
leurs ecritures ce qu'ils prendroient des parties se- 

(1) F 29 verso, ft Tanned 1602, 



248 ADMINISTRATION DE LA JUSTICE. 

roient publics. La reforme reduite aux avocats ne 
fut pas appliquee sans difficulte. Trois cent sept vin- 
rent deposer leurs chaperons au greffe du parle- 
ment (1), et declarerent qu'ils aimeraient mieux re~ 
noncer a leur profession que de se soumettre a cette 
ordonnance. Neanmoins la volonte energique du roi 
triompha de cette opposition. Lesproces furent juges 
avec moins de lenteur et les plaideursne furent plus 
livres a la rapacite des avocats et des procureurs. 

Le chancelier de Chiverni fit une autre reforme 
importante. Une des institutions de 1'ancienne mo- 
narchie destinee a balancer les influences de la fa- 
veur et de 1'intrigue, etait le tribunal ou le chance- 
lier, assiste des maitres des requetes, admettait ou 
rejetait les ordonnances qui etaient presentees au 
sceau. Les donations et autres faveurs de la royaute, 
n'etaient valables que lorsque le chancelier les avait 
scelle'es. Lui-meme devait consulter les maitres des 
requetes avant d'apposer le sceau royal. On s'etait 
trop souvent dispense de ces formalites pendant 1'e- 
poque des troubles religieux. Le chancelier de Chi- 
verni retablit 1'ancien usage en 1605, et declara que 
sa voix n'aurait pas plus d'influence que celle des 
simples maitres des requetes (2). 

(1) ficonom. royales, torn. IV, pag. 165. 

(2) Le premier reglement que [le chancelier de Chiverni] donna 
aux choses dere"glees fut qu'on ne scelleroit rien qu'en la presence 
des maistres des requestes qui seroient et serviroient en quartier, 
remettant pour ce 1'ancien ordre que 1'injure du temps et la malice 
des homines avoit rompu et corrompu. 11 ne vouloit point que sa 
voix en partage balancast plus longtemps que celle d'un des autres 
opinants; tant il avoit de modestie et de sagesse! Manuscrit de la 
Bib. imper., n 8477, f" 123. 



CHAPITRE XIII. 



Sommaire. 

HENRI IV (Suite). Conseil du commerce convoque par 
Henri IV (1602); progres de 1'industrie franchise : planta- 
tion de muriers; fabrication d'etoffes d'or et de soie; manu- 
factures de crepes , de cuir dore , d'armes, de cristal; reta- 
blissement des anciennes verreries ; fabriques de tapis de 
Turquie. Projets soumis au gouvernement par le conseil 
du commerce pour le developpement de 1'industrie fran- 
caise. Fondation de nombreuses manufactures par 
Henri IV. Exploitation des richesses minerales de la 
France. Nouvelles communications ouvertes pour le com- 
merce; canal de Briare. Traites de commerce. Colo- 
nie du Canada. Efforts tentes pour relever la marine 
francaise; affront fait a Sully par un amiral anglais. 
Protection accordee a 1'agriculture. Monuments con- 
struits sous le regne de Henri IV. Jurisconsultes de cette 
epoque; tendance vers Tunite legislative et administrative. 
Repression des duels. Projets de Henri IV pour 1'af- 
fermissement de 1'autorite' monarchique; son assassinat 
(1610). 



Depuis le rtablissement de 1'ordre, le pouvoir s'e- 
tait fortifie. L'anarchie avait ete reprimee ; 1'esprit de 
sedition et de fanatisme, qui agitait encore quelques 
classes, etait contena; les dettes de 1'Etat avient ete 
payees, et le tresor rempli. C'etait deja beaucoup ; ce- 
pendant la royaute n'eut pas accompli toute sa 
mission si elle se fiit bornee a ces mesures. II fallait 
surtout feconder les richesses naturelles de la France 



250 CONSEIL DE COMMERCE (1602). 

par le commerce et 1'industrie, retablir la marine 
detruite, relever les colonies abandonnees, favoriser 
les lettres qui s'etaient livrees a d'etranges ecarts, en- 
courager les arts, en un mot rouvrir les sources de la 
richesse et de la prosperite publiques taries par les 
guerres civiles. Henri IV ne manqua pas a ce devoir. 
Le commerce ruine appelait la sollicitude la plus acti- 
ve. Henri IV reunitpres de lui, en i 602, les delegues 
de 1'industrie nationale, afin de concerter les mesu- 
res les plus propres a lui donner un puissant essor. 
Le resultat des deliberations de cette assemblee nous 
a ete conserve par le controleur general du com- 
merce, Laffemas (1). Son travail se divise en trois 
parties : la premiere contient les propositions faites 
par-les commissaires et approuvees par le gouverne- 
ment; la seconde, les propositions deja admises par 
les commissaires, mais qui n'ont pas encore ete adop- 
tees par le conseil ; la troisieme expose les idees qui 
exigent de plus amples renseignements et sur les- 
quelles les commissaires ne se sont pas encore pro- 
nonces. 

Dans la premiere categorie se trouvent les planta- 
tions de muriers, 1'education des vers a soie, et les 
fabriques de soie qui devaient affranchir la France du 
tribut qu'elle payait a I'indnstrie etrangere. Sully 
avait resiste a 1'etablissement de ces fabriques qu'il 
regardait comme un luxe inutile (2). Mais Henri, a 

(1) M&n. de Laffemas snr le commerce de France, Archives cu- 
rieiises, l rc se"rie, t. XIV, p. 221 et suiv. Ces Memoires ont ete 
publies plus completement dans la collection des Documents inedits 
de L'histolre de France, t. IV des melanges. 

(2) Economies royales, V, 64. Le roy voulant establir en son 



CONSEIL DE COMMERCE (1602). 251 

1'imitation cle Francois I er , favorisa cette branche d'in- 
dustrie, ordonna la plantation de muriers dans les 
generalites de Paris, Orleans, Tours et Lyon (1), et 
fit construire a Paris deux bailments pour travail Ier 
la soie, Tun aux Tuileries, Fautre an pare des Tour- 
nelles. (2) Les resultats furent si avantageux quYn 
deux ans on exporta des etoffes de soie pour plus de 
six millions d'ecus (3). Des mesures prohibitives pro- 
tegerent cette Industrie naissante, et plusieurs ordon- 
nances interdirent I'importation des etoffes d'or et de 
soie (4). 

L'ecorce des muriers blancs servit a fabriquer des 
toiles et des cordages. L'experience fut faite en 
Languedoc par le celebre agriculteur Olivier de Ser- 
res, et reussit parfaitement. Une manufacture de cre- 
pes fins, etablie au chateau de Nantes avec 1'autorisa- 
tion de Sully, le disputa aux fabriques de Bologne(5). 
On arriva a line telle perfection dans la fabrication 
des bas de soie et d'estame, qu'on put en fournir aux 
pays etrangers (6). Une manufacture pour filer Tor 
fut fondee a Paris sous la direction d'un Milanais, et 



royaume le plant des muriers, Tart de la soye et loutes sortes de 
manufactures estrangeres qui ne se fabriquoient point en iceluy, a 
cette fin faire venjr grands frais des ouvriers de tous ces mestiers 
et construire de grands bastiments pour les loger, vous files ce qu'il 
vous fut possible pour empescher tout cela. 

(1) Andennes lots franc., I. XV, p. 278, 283. 

(2) Proces-verbal de 1'assemblee du commerce dans les Archive* 
curieuses de I'hist. de France^ t. XIV, p. 222. 

(3) Proces-verbal de Tassemblee du commerce dans les Archives 
curieuses, t. XIV, p. 221. 

(4) Andennes lois franc., t. XV, p. 212, 263, 30o. 

(5) Proces-verbal de I'assemblge du commerce, 1. c., p. 22L>, 

(6) Ibid., p. 222 et 228. 



PROGRES DE L'INDUSTRIE. 

epargna a la France une depense de 1 ,200,000 livres 
dont s'enrichissait, chaque annee, 1'industrie mila- 
naise (1). Des tapisseries de cuir dore se fabriquerent 
aux faubourgs Saint-Jacques et Saint-Honore , et 
1'emporterent sur les plus belles etoffes (2). La ri- 
viere d'Etampes alimentait des moulins qui sciaient 
le fer, et le m artel aient. La France ne fut plus tribu- 
taire de 1'Allemagne pour ces industries; les moulins 
d'Etampes faisaient plus en un jour que le meilleur 
chaudronnier en un mois, et a meilleur marche (3). 
Ces fabriques fournissaient aussi des cuirasses et au- 
tres especes d'armes (4). Au faubourg Sain t- Victor et 
a 1'embouchure de la riviere de Bievre, on travaillait 
racier fin (5). Des manufactures de cristal, etablies 
par les Italiens que le gouvernementprotegeait (6), 
avaientruine lesanciennesverreries. L'assemblee de- 
manda le retablissement de ces verreries de si 
longtemps ordonnees pour les gentilshommes ne- 
cessiteux qui s'y peuvent adonner et en faire trafic 
sansderoger a la noblesse (7). Elle exprima en 
meme temps le voeu que les Italiens communiquas- 
sent le secret de leur art a des ouvriers frangais (8) . 
Plusieurs produits, entre autres le blanc de plomb 



(1) Proc&s-verbal de 1'assemblee du commerce. 

(2) Ibid., p. 222, 228. 

(3) Ibid. 
(l\] Ibid. 

(5) Ibid. 

(6) Anciennes Lois fran$., t. XV, p. 161. Un privilege pour cette 
Industrie avail et6 accorde par Hem i II AJutio Thesco. 

(7) Proces-verbal de 1'assemblee du commerce, 1. c., p. 222,225. 

(8) Ibid. 



PROGRES DE L'INDUSTRIE. 253 

(carbonate de plomb), si utile pour les peintres, furent 
importes en France (1). Enfm les delegues du com- 
merce s'occuperent des precedes les plus avantageux 
pour la mouture du ble et 1'exploitation des peche- 
ries (2). 

Parmi les propositions que I'assemblee approuvait, 
et soumettait a la sanction du gouvernement (3) , 
plusieurs furent adoptees. Ainsi des manufactures de 
tapis de Turquie furent etabliesaParis et dans plu- 
sieurs villes du royaume (4). Les delegues du com- 
merce demandaient 1'extension des fabriques de soie- 
ries; une ordonnance du 16 novembre 1605 prescri- 
vit 1'etablissement d'une pepiniere de muriers blancs 
dans chaque diocese pour 1'entretien des vers a 
soie (5). 

La derniere serie de propositions, sur laquelle les 
commissaires devaient se prononcer apres plus ample 
informe, suffirait pour prouver 1'essor des idees no- 
vatricessous ce gouvernement protecteur : etablisse- 
ment de haras (6) ; fondation d'ateliers de charite 
pour les vieillards et les enfants infirmes (7) ; regle- 
ment general et uniforme pour toutes les corpora- 
tions (8) ; canal del'Ocean a la Mediterranee (9), ca- 



(1) Proems-verbal de TassembJee du commerce, 1. c., p. 222-228. 

(2) Ibid., p. 227-228. 

(3) Ibid., p. 228-235. 

(Zi) Anciennes Lois franc., t. XV, p. 332. 

(5) Ibid., 1. XV, p. 291." 

(6) Laffemas, Archives curieuses, t, XIV, p. 235. 

(7) Ibid. 

(8) Ibid. 

(9) Ibid., p. 238. Le canal entre les deux rivieres qui passent , 
Tune de Tholoze en 1'Ocean , et 1'autre de Narbonne en la Mediter- 



254 [PROGRES DE L'INDUSTRIE. 

nalisation des rivieres d'Oise, de Therain, d'Arman- 
sori (1 ) ; navigation a voiles sur la Seine (2) ; necessite 
d'exploiter les mines de fer et d'ameliorer les for- 
ges (3) ; danger de la falsification des vins (4) : tels 
etaient les principaux points sur lesquels le commerce 
de France appelait Pattention du gouvernement. La 
relation de Laffemas suffit pour prouver 1'importance 
de la charnbre de commerce ; il pouvait declarer en 
terminant, que la chambre de commerce est le vrai 
fondement de remettre et conserver le trafic ge'ne- 
ral qui a ete perdu a faute de bon ordre (5). 

Le gouvernement se montra digne de 1'elan qui 
portait 1'industrie franchise a s'affranchir de Petran- 
ger, et a tenter d'importantes innovations. Le temoi- 
gnage des historiens contemporains (6) atteste que 
les propositions du conseil de commerce furent ac- 
cueillies avec faveur et que de nombreuses manufactu- 
res furent creees. Le (7) roi tres-chretien, dit Palma 



ranee paroissoit plus facile que celui qui se faisoit pour joindre les ri- 
vieres de Loire et de Seine. 

(1) Laffemas, Archives curieuses, t. XIV, p. 238-240. 

(2) I bid., p. 240. 

(3) JMrf.,p. 241-242. 

(4) Ibid., p. 2^8. 

(5) Ibid., p. 245. 

(6) Voy. de Thou, Hist, univers., ch. GXX1X. On pent encore 
consulter sur ce sujet YHistoire du commerce de France, par Isaac 
Laffemas, fils du precedent, ouvrage presente au roi en 1606, et pu- 
blic dans les Archives curieuses de i'histoire de France , t. XIV, 
p. 411 et suivantes. Isaac Laifemas parle avec emphase de la manu- 
facture de la place Royale, p. 412: Te"moms ces orgueilleux basti- 
ments de la Place royale, dont le front menace de ruyne les es- 
trangers qui vivoient de nos depouilles. 

(7) Anciennes lois franc., XV, 253 et 290. 6'conom. royalcs, 
t. XIV, p. 469. 



FABR1QUES DE SOIERIES. 255 

Cayet (1), d^sireux d'employer son peuple, an lieu 
que, par 1'occasion des guerres, plusieurs s'etoient 
relaches a une grande oisivete, rechercha les moyens 
de faire retablir en son royaume les manufactures des 
draps de sole, hautes lisses et autresqui se font d'or- 
dinaire par les Strangers, et lesquelles pour la plu- 
part s'y etoient tranportees. Pour done remedier a ce 
defaut, S. M. envoya chercherdesouvriersexcellents, 
par le moyen desquels se peut conduire un tel arti- 
fice. Les sieurs Dubourgpereet fils, excellents en cet 
art, prirent ce courage de quitter leur pays, afm de 
venir etre habitants de Paris, et furent loges dans la 
inaque (tnaison disposee et propre a cela), par le 
commandement du roi.Ils font des pieces excellentes 
en rehaussement de fil d'or et d'argent, draps d'or et 
d'argent, toiles d'or et d'argent, d'or frise de toutes 
fac.ons avec naivete tant des etoffes que des etoffures, 
tellement qu'aux damas figures, satins et autres ou- 
vrages, il sembleroit que les couleurs qui y eclatent 
sont toutes choses naturellement procreees, comme 
elles apparoissent, tant est 1'industrie naive et subtile 
de leurs tissus. De decrire les particulieres formes, 
il n'est pas possible ; mais il se voit a 1'oeil que cela 
meme est inimitable, et ceux-la ont encore pour ce 
jourd'hui cette fagon a eux particuliere. 

De meme aussi, ajoute Palnia Cayet (2) , en la 
maison des Gobelins au faubourg Saint-Marcel , le 
roi a fait accommoder les ouvriers de hautes lisses, 



(1). Chronologic septennaire (ann. 1603), p. 253, ed. Alichaud 
et Poujoulat. 

. 258-259. 



256 FABRiQUE DES GOBELINS. 

et les tapisseries de Flandre, y ayant fait venir les 
plus industrieux de tons ces pays-la , lesquels aussi 
tant pour les commodites que S. M. leur a donr.ues 
que, pour se faire valoir eux-memes , y apporteut 
toute diligence, et ne se pourroit jamais rien voir de 
mieux, ni pour les personnages, auxquels il semble 
qu'il ne leur reste [manque] plus que la parole, ni pour 
les paysages et bistoires qui sont represented d'apres 
le naturel. Tellement que la France semble se vouloir 
revendiquer la juste possession des arts et inventions 
detoutes sortes,commec'est la France qui les elabore 
toutes.Et si Ton veut considerer cequi s'enfait es na- 
tions etrangeres, ce sont toujours les Francois qui en 
ont ete les premiers auteurs ; mais le Francois a cela 
de mauvais qu'il ne continue pas; il n'a que la pre- 
miere pointe. 

Et d'autant que les soies ne se peuvent fournir pour 
les ouvrages susdits en quantite suffisante, sinon 
qu'il y en eut une continuelle production en France, 
messieurs les commissaires deputes par le roi pour 
le fait du commerce et des manufactures donnerent 
avis a S. M. de faire une ordonnance et commande- 
ment aux generalites de Paris, Orleans, Tours et 
Lyon, de faire des pepinieres de muriers pour nour- 
nir des vers a soie, et pour cet effet, par gens a ce 
commis, suivant 1'edit qui en fut fait, il fut distri- 
bue a toutes les paroisses des dites generalites des 
muriers blancs et des graines avec un livre de la ma- 
niere de les planter, et, comme il falloit nourrir les 
vers a soie, et accommoder et preparer la soie pour- 
en faire des ouvrages. 



PLANTATION DE MUR1ERS. 257 

Les epreuves en avoient ete faites dans le chateau 
de Madrid pres Paris, ou il y a grande quantite 
maintenant de vers a soie, de moulins et autres in- 
struments pour lui donner toutes ses fagons. Et de- 
puis, en beaucoup d'endroits des dites generalites 
on a plants force muriers blancs et noirs pour avoir 
foison de nourriture aux dits vers a soie, qui font 
leurs bobines et leurs oeufs aussi beureusement qu'en 
Italie ou Avignon, et s'en tire de la soie aussi belle et 
fine que se peut dire, tant blanche que jaune, qui 
sont les especes qui se procreent de la dite nourri- 
ture. Et au lieu que telle nourriture n'etoit que, pour 
Avignon et la Provence, a cause qu'ils sont plus ex- 
poses au midi, a present, en la voisinance de Paris, 
qui est au septentrion, les vers a soie et les muriers 
y croissent et produisent heureusement. 

Encores un autre embellissement s'est recom- 
mence des verreries de cristal a la facon de ceux de 
Venise, qui ayant ete commence par grande solennite 
a Saint-Germain-en-Laye, du temps du roy Henri- 
Second, et continue jusques a Charles IX, neanmoins 
s'est depuis intermis et a du tout cesse. Finalement 
pour ce qu'il falloit que tous biens revinssent au Roi 
victorieux de tous troubles et empechements, pour 
faire revivre et regner un chacun art en sa propre 
splendeur etleramener a sa perfection la plus grande 
qui puisse[etre], leduc de Neversdefunt en donna au 
Roi les mouvements premiers, lequel aussi, en sa 
maison de Nevers, avoit fait recommencer ledit arti- 
fice, non-seulement pour les verres de cristal, mais 
pour les couleurs de topaze, emeraudes, jacintes, 



NOUVELLES MANUFACTURES. 

aigues marines et autres jolivetes, qui approchent du 
propre naturel des pieces vraies orientales. 

Palma Cayet, apres avoir rappele (1) que Ton fa- 
brique des toiles et cordages avec des ecorces de mu- 
riers blancs, et qu'une manufacture de crepes fins 
de Bologne fut etablie a Mantes, parle de tapisseries 
de cuir dore et drape, de toutes les sorteset couleurs 
qu'il est possible de souhaiter plus belles que la bro- 
derie meme, a meilleur marche et de plus grande 
duree, pour la facilite et invention de les nettoyer, 
entretenir et racoustrer, qui se font maintenant es 
grandes boutiques des faubourgs Saint-Honore et 
Saint-Jacques pour y nourrir et employer les pauvres 
gens. 

Les moulins tranchants de fonderie et martinets 
etablis sur la riviere d'Etampes et qui se cornmuni- 
quent par tous les autres endroits du royaume de 
France ou le fer se tranche et fend en tant de pieces 
si menues et de telle fac.on que Ton veut ; ce qui ne 
se faisoit auparavant qu'a la main chez les serru- 
riers. 

La conversion du fer et d'autres mines, dontnous 
abondons en France, en fin acier, que Ton etoit con- 
traint d'aller chercber en Piemont, en Allemagne, 
et autres pays etrangers pour cinq ou six sous la 
livre, ne s'en etant jamais trouve en France que du 
fer fort, qu'ils appellent par excellence petit acier de 
Brie oude Saint-Dizier, ne se vend que deux ou trois 
sous tout au plus, fort different. On en pent voir FP- 

(!) Chronologic septennaire, p. 283-28/j, 



NOUVELLES MANUFACTURES. 259 

tablissement et les fourneaux, et en admirer 1'excel- 
lence au faubourg Saint- Victor, sur I'embouchure de 
la riviere de Bievre. 

L'etablissement du blanc de plomb, quiest une 
espece de drogue on quinte-essence tiree du plomb, 
grandement necessaire et commune pour les peintres, 
medecins de cbevaux et plusieurs autres usages, 
qu'on 6toit contraint d'aller chercber et acbeter 
cberement hors de la France, y est etablie mainte- 
nant beaucoup meilleure et a meilleur marcbe. 

Pareil etablissement des tuyaux et canaux de 
plomb, tant longs et de tel calibre que Tonveut, bat- 
tus et legers com me le fer a cuirasses, plus fort et de 
plus longue duree que les autres canaux de plomb 
ordinaires et accoutumes , a meilleur marche et qui 
rendent les eaux qui y coulent plus salubres pour le 
corps bumain, a cause des ingredients de la soudure 
qui corrompt 1'eau qui passe, avec plusieurs autres 
secrets inventes par Ferrier, demeurant au faubourg 
Saint-Germain. 

Henri IV encouragea par des privileges Fetablisse- 
ment de nouvelles manufactures. On trouve dans les 
extraits des registres de l'Hdtel-de-Fille (1) 1'analyse 
de ceux qui furent accordes aux sieurs Comans et 
Laplanche, fondateurs d'une fabrique de tapisseries. 

Pendant vingt-cinq ans, disaient les lettres-pa- 
tentes, mil ne pourra imiter leurs manufactures. Le 
roy leur donnera des lieux a ses depens pour les 
loger et travailler. Leurs ouvriers declares regnicoles 

(1) Manuscrits de la Bib. imp., vol. GCLTf des Cinq-Cents de Col- 
bert, p. 533-534, 



260 PRIVILEGES ACCORDES. 

et naturels sur leur certification et sans lettres, et 
exemptes de tailles et de toutes autres charges. Pen- 
dant les dites vingt-cinq annees, les marchands apres 
trois ans, les apprentis apres six pourront avoir bou- 
tiques, sans faire chefs-d'oeuvre et durant les vingt- 
cinq annees. 

Leroy leur donnera la premiere annee vingt-cinq 
en fa n Is, la seconde vingt et autant la troisieme, tous 
Francois, dont il payera la pension et les parents 1'en- 
tretien pour apprendre le metier. 

Defend 1'entree des tapisseries etrangeres en ven- 
dant lesleurs au prix que les autres se vendoient aux 
Pays-Bas, et tenant quatre-vingts metiers au moins, 
dont soixante a Paris. 

Toutes les etoffes exemptes de toutes imposi- 
tions, sauf Tor et la soie, leur permet de tenir par- 
tout des brasseries et vendre biere, leur donne a 
chacun quinze cents livres de pension et cent mille 
livres pour commencer leur travail, leurs proces ju- 
ges en premiere instance par-devant les juges des 
lieux et par appel au parlementde Paris, en quelque 
ressort qu'ils soient. 

Les mesures prohibitive^ adoptees ici pour prote- 
ger une Industrie naissante furent souvent renouve- 
lees. Henri IV alia meme jusqu'a interdire, sous 
peines corporelles, toutes relations cornmerciales 
avec laFlandre (1). 

Ce prince s'occupa aussi de Texploitation des ri- 



(1) Palma Cayet, Chron. septcnn., ann^e 160Zi, p. 285-287, edit. 
Michaud et Poujoulat. 



EXPLOITATION DBS MINES. 201 

chesses minerales de la France (1). Ce pays qu'un his- 
torien du temps (2) nous represents abondant en bids, 
vins, /miles, fruits, legumes, guedesou paste Is, outre 
les grandes et foisonneuses nourritures de detail et 
haras, n'avait pas suffisamment exploite jusqu'alors 
ses richesses naturelles. Les tentatives faites sous 
Louis XI avaient produit peu de resultats. On 
commence a s'occuper serieusement des mines en 
1601. L'an passe et cette annee, dit Palma Cayet, 
la France a ouvert son sein, ses entrailles et tout ce 
qu'elle a de plus excellent a 1'interieur, pour faire 
apparoir ce qui etoit cache : es monts Pyrenees des 
mines de talc et de cuivre, avec quelques mines 
d'or et d'argent; aux mines de Foix, des pierres pre- 
cieuses, jusques escarboucles ; es terre de Gevaudan 
et es Cevennes, mines de plomb et d'etain ; en celles 
de Carcassonne, mines d'argent ; en celles d'Auver- 
gne, mines de fer; en Lyonnais pres le village de 
Saint-Martin, celles d'or et d'argent; en Normandie, 
mines d'argent et de fort bon etain; en Vivarais, 
mines de plomb; en la Brie et Picardie, mines 
d'or et d'argent. Bref, tout ce que les rois predeces- 
seurs n'ont jamais vu qu'au loin s'est reserve au 
regne heureux de Henri IV. L'auteur ajoute, que 
pour encourager 1'exploitation des mines, le roi fit 
plusieurs reglements, institua surintendant-general 
Roger de Bellegarde, grand ecuyer de France, et lui 

(1) Isaac Laffemas, Archives curieuses de I' hist, de France t 
t. XLV, p. 416. De Thou, liv. CXXIX. 

(2) Palma Cayet, Clironol. sept., anne 1602, p. 208 de IVdil. 
Michaud et Poujoulat. 

I. 18 



CANAUX CREUSES. 

donna pour lieutenant-general, Beaulieu-Ruze, se- 
cretaire d'Etat; enfin il nomma pour controleur-ge- 
neral des mines, Beringhem, son premier valet de 
chambre. On peut juger par 1'avidite avec laquelle 
les courtisans se jeterent sur ces places quels avanta- 
ges on esperait retirer de 1'exploitation des mines. 
Mais on ne tarda pas a reconnaitre que ces travaux, 
qui etaient mal diriges, exigeraient des frais conside- 
rables etrapporteraient peu. De Thou conseilla de re- 
noncer a 1'exploitation des mines, etson avisfutsuivi. 
On fut plus heureux pour les travaux dont le but 
etait de faciliter les communications. Sully, en sa 
qualite de grand-voyer, travailla a redresser et em- 
bellir les chemins en faveur du trafic (1). II fit 
planter des arbres le long des routes, mais, le 
peuple ignare les arrachait. C'est un Sully , 
disait-il, faisons-en un Biron (2). Cette absurde 
opposition n'arreta pas le /ele du ministre. II com- 
menga le canal de Briare, qui devait unir la Seine a 
la Loire (3) et realiser la pensee congue des le xiv e 
siecle par Cbarles V. II ne se laissa pas decourager 
par les attaques de quelques politiques incredules qui 
declaraient impossibles de pareilles entreprises et 
s'efforc,aient de Jeter du ridicule sur leurs auteurs (4). 
Sully projetait bien d'autres travaux de canalisation; 

(1) Isaac Laflemas, Archives curieuses, XIV, p. Zi96. 

(2) L'titoile, Journal de Henri IV. 

(3) tconom. roy., t. V, p. 207. 

(4) Tavannes, Mem., 6dit. Petitot, t. Ill, p. 177. Les Ve"nitiens 
tranclient quelques canaux, les rendent navigables pour peu d'es- 
pace; les grandes entreprises leur sont interdites, ainsi comme aux 
Francois de trancher le destroict de Saint-Jean-de-Luz, pour entrer 
de la \tediterraa6e en I'Oc^ane, ny joindre la Loire a la Seyne, ny 



TRAITES DE COMMERCE* 263 

11 voulait unir la Loire a la Saone, et la Saone a la 
Meuse (1). 

Des traites de commerce avec le sultan (2) et 
FAngleterre (3) preparerent des debouches a 1'indus- 
trie franc, aise. Tel fut aussi 1'avantage de la colonisa- 
tion du Canada renouvelee sous Henri IV par Samuel 
Champlain (1606) (4). Quebec devint bientot la capi- 
tale de cette Nouvelle-France et ie centre d'un vaste 
commerce de pelleteries (5). 

L'organisation d'une marine etait le complement de 
toutes les mesures adoptees par Henri IV et par son 
ministre pour relever et enrichir la France. Les am- 
bassadeurs, et surtout le cardinal d'0ssat,reclamaient 
depuis longtemps le retablissement de la marine 
comme le seul moyen de rendre a la France la 
preponderance en Italie (6). A 1'occasion du mariage 

la MouzellealaMeuze.Les entrepreneurs de telsouvrages en France 
se sont fait mocquer d'eux et de leurs e'pitaphes ja d^signez pour les 
planter quand 1'ouvrage seroit faict. 

(1) ticonom. roy. 9 V, 207. Palma Cayet, Chronot. septenn., an- 
ne"e 1604, p. 283 de l'e"dit. Michaud et Ponjoulat. 

(2) Ibid., IV, p. 34. Disc. somm. dela navig. et ducomm. 9 \>w 
Thorn. Le Fevre, seigneur du Grand-Hamel, p. 248. Voy. notices 
des manuscrits de LaBib. imp., ambassade de Savary de Breve pres 
du sultan. 

(3) tcon. roy., V, 366. Bib. imp. , F. Brienne, article relatif 
aux commissaires qui seront nomme's par les Anglais et Francais en 
cas de discussion. Voy. The life of Thorn. Egerton, p. 398 et suiv. 

(4) Samuel Ghamplain e"tait lieutenant d'Aymar de Chates, vice- 
roi du Canada, mort en 1603. 

(5) Palma Cayet, Chron. septenn., ann. 1605, p. 318 de Te'dit. 
Michaud et Poujoulat. 

(6) Le cardinal d'Ossat insiste sou vent sur la ne'cessite' d'une ma- 
rine pour la France. Le 8 juin 1598, a Toccasion de Tile de Pome- 
gues occupe'e par le grand-due de Toscane, d'Ossat e'crivait & Ville- 
roy : G'est ^ trop grande honte et vergogne de la premiere cou- 
ronne de la chrestiente, laquelle commandant un si grand royaume f 



264 NECESSITY D'UNE MARINE. 

de Henri TV avec Marie de Medicis, d'Ossat insista 
energiquement : 1.1 falloit, disait-il (1), solliciter et 
diligenter la construction de galeres, dont on avoit 
parle et ecrit taut de fois, lesquelles ne seroient ja- 
mais si tost faites comme la surete, commodite, auto- 
rite et reputation de la France le requeroient, a faute 
desquelles il en falloit mendier a 1'occasion du pas- 
sage de la Heine. Revenant dans une autre de- 
peche sur le ineme sujet, d'Ossat representait la 
honte que c'est un si grand royaume n'avoir de quoi 
se defendre par mer contre les pirates et corsaires, 
tant s'en faut contre les princes! (2) 

Sully parcourut, des 1600, les ports de Toscane 
pour preparer la reorganisation de la marine (3). Lui- 
meme ne tarda pas a reconnaitre a quelles humilia- 
tions le manque de flotte exposait le pavilion natio- 
nal. En 1603, la fregate qui portait Sully en Angle- 
terre, fut sommee par un arniral anglais de baisser 
pavilion. Sur le refus du sieur de Vic, gouverneur de 
Calais et commandant de la fregate, r Anglais menaca 
do faire feu. Sully fut oblige d'obtemperer aux ordres 
de 1'etranger. Sans cela, il n'y a point de doute qu'il 
n'y cut eu de la batterie ou apparemment la France 
out etc la plus foible; ce que vous couvristes sage- 
incut, ajoutent les secretaires du ministre (4). Cette 

flanque des clenx niers les plus grande?, n'a point provision de 
vaisseaux de guerre ny moyen de se defendre de quatre niechanles 
galeres d'un due de Florence, ny d'empescher qu'elles n'aient mis b 
la France la chaisne au col et les fers aux pieds. 

(1) Lettre du 23 septembre 1600. 

(2) Lettre du U fevrier 1601. 

(3) Forbonnais, Recliercli. sur les finances, t. I, p. 39, 

(4) tconom* roy., t. IV, p. 297. 



A,RK;I MI UK. 



lionle dut etre eruellc pour un honirne cle eoeur 
coinine Sully, ct il s'occupa de mettre I'lionneur 
francais a l'aJ)ri de pareilles insultes. Mais une ma- 
rine se cree lentement et se pert! vite. Ni Henri IV, 
ni Sully ne purent refaire celle de Frangois I er ; 
cette gloire etait reservee a Richelieu (1). 

L'agriculture attira tout specialement 1'attention 
du roi et de son ministre. Persuades que le labou- 
rage et le pdturage sont les deux mamelles de FEtat (2) , 
ils protegerent le paysan contre les violences des 
gens de guerre et des usuriers (3), et prescrivirent le 
dessechement des marais (4), afin d'assainir le pays et 
de rendre a la culture un sol trop longtemps sterile. 

Le gouvernement reparateur de Henri IV fut loin 
de negliger les arts et le developpement inteliec- 
tuel : temoin les monuments eleves ou acheves sous 
son regne, les Tuileries, le Pont-Neuf (5), le quai de 
I 1 Arsenal, le chateau de Saint-Germain, 1'hopital 
Saint-Louis, la place lloyale, le Louvre (6), Fontaine- 



(1) Memoires de Richelieu, 6dit. Petitot, t. V, p. 201. Voy., 
au chapitre XV, la reorganisation de la marine par Richelieu. 

(2) Olivier de Serres, Theatre d Agriculture. Des 1599, Olivier 
de Serres avail public, sous le litre de Cueillele de La soye } un pe- 
tit traile sur la cullure de la soie en France. II le fondil ensuile 
dans son Traite d' Agriculture. 

(3) Anciennes lois franc., 1. XV, p. 98 et 128. 
(i) Ibid., p. 212 el3ia. 

(5) Le roi qui aime 1'ornement et la commodite de sa ville de 
Paris, laquelle n'avoil que le seul ponl de JNolre-Dame par oil pou- 
voient passer les cai rosses et charrettes , a fait parachever ce pout, 
par dessus lequel on a commence a passer au commencement de 
celle annee (1604). Palma Gavel, Clironol. septenn., annee IGOZi, 
p. 282 de Tedil. Michaud et Poujoulal. 

(6) La partie iulerieure des galeiies du Louvre devail servir de lo- 
geinenl aux arlisles. Palma Oayet , ibid., p. 283. 



S66 LETTRES PROTEGEES. 

bleau, etc. Les lettres, que le mauvais gout et la 
licence avaient trop souvent 6gar6es, rentrerent dans 
Fordre comme la societe tout entiere ; Malherbe en 
fut le legislateur. Henri IV les protegea, completa la 
fondation du college des Trois-Langues, enluielevant 
sur la place de Cambrai un edifice qui est devenu le 
college de France. II attira dans son royaume des 
savants illustres, etentre autres Casaubon. Faites- 
lui donner, ecrivait-il a Sully (1), des moyens pour 
s'entretenir a Paris; car je 1'ai fait venir pour remet- 
tre 1'Universite de Paris et la faire refleurir, non pour 
etre presde moi. De savants jurisconsultes, les Loy- 
seau (2) , les Pasquier (3) , les Loysel (4) , les de Thou (5) , 
eclairaient les antiquites du droitet des coutumes,ou 
instruisaient par les legons de 1'histoire. Leurs ecrits 
attestent une tendance a 1'unite legislative, qui se- 
condait 1'administration monarchique. Antoine Loy- 
sel, apres avoir parle dans la preface des Institutes 
coutumieres de quelques-uns des avantages de son 
livre, ajoute : Et par adventure en adviendroit-il 
un troisieme qui surpasseroit de beaucoup les deux 
autres, qui seroit ainsi que les provinces , duches , 
comtes et seigneuries de ce royaume, regies et gou- 
vernees sous diverses coutumes, se sont avec le temps 
rangees sous Tobeissance d'un seul roi et quasi de sa 
seule et unique monnoie; ainsi, enfin, se pourroient- 
elles reduire a la conformite , raison et equite d'une 

(1) Forbonnais, Recherches sur les finances, L I, p, Z|6. 

(2) Traites des offices, des seigneuries, etc. 

(3) Pasquier, Recherches, Lettres, etc. 

(A) Institutes coutumieres, publics en 1610. 

(5) Me"m. et Hist, universelle du president deThou. 



RELATIONS AVEC LE CLERGE. 267 

seule loi, coutume , poids et mesure, sous I'autorit6 
de S. M. 

Ce voeu d'unite" et d'egalite , Henri IV paraissait 
plus capable qu'aucun prince de le realiser. Douze 
annees (1598-1610) lui avaient suffi pour faire suc- 
ceder partout 1'ordre a 1'anarchie , la prosperite a la 
misere. Le clerge" , qui avait oublie pendant la Ligue 
que son royaume riest pas de ce monde, etait rentre, 
en grande partie, dans son role moral et pacifique. 
Le roi 1'avait protege , mais en lui imposant la to!6- 
rance et la surveillance des parlements. II voulait un 
clerge puissant pour le bien , et il le lui rappelait 
avec ce tourvif et pittoresque qu'il savait donner a ses 
pensees. Faites, disait-il aux deputes du clerge (1) , 
faites par vos bons exemples que le peuple soit au- 
tant exhort^ a bien faire, comme il en a ete ci-devant 
detourne. Vous m'avez exhorte de mon devoir, je 
vous exhorte duvotre; faisons done bien, vous et 
moi ; allez par un chemin et moi par 1'autre, et si 
nous nous rencontrons, ce sera bientot fait. Mes pre- 
decesseurs vous ont donne des paroles , mais moi , 
avec ma jacquette grise, je vous donnerai des eflets. 
Je suis tout gris au dehors; mais je suis tout d'orau 
dedans. 

Un des auteurs de la Mdnippe'e, Pierre Pithou, pu- 
blia sous Henri IV le premier recueil des libertes de 
TEglise gallicane , en meme temps qu'il reunissait 
les anciens monuments de 1'histoire nationale (2). 

(1) Palraa Cayet, ChronoL septenn. , 6dit. Mich, et Poujoulat, 
p. 37. 

(2) Annalium et historic Francorum Scriptores XII coatanei. 
Lutetiai Parisiorum, in-8. 



268 REPRESSION DES DUELS. 

Henri IV chercha ineme a gagner les jesuites qu'il 
redoutait (1), et fonda pour eux le college de La 
Fleche (1604), malgre 1'opposition du parlement et 
de 1'Universite (2). 

La fureur des duels avait ete reprimee par des 
edits severes (3) ; un tribunal d'honneur etait destine 
a les prevenir, et la peine de mort impitoyablement 
prononcee centre les duellistes et leurs temoins. Les 
provinces, lasses de 1'anarchie, respiraient sous un 
gouvernement paternel et sacrifiaient volontiers de 
dangereux privileges a la prosperite publique. Les 
gouverneurs de provinces, dont Henri avait ete force 
de menager la puissance, etaient trop redoutables 
sans doute, mais deja le roi s'appliquait a diviser 
leurs charges et a leur opposer des lieutenants-gene- 
raux des provinces, devoues a son autorite (4). Les 

(1) Voy. le motif qiril donne & Sully pour expliquer le rappel des 
jesuites, Econ. roy., livre XVII. Tavannes.zeie ligueur, dit dans 
son pronostic sur Henri : 11 restablira les jesuistes par la crainte 
qu'il a de leurs cousteaux. M6m. de Tavannes, e"dit. Petitot, t. Ill, 
p. 382. 

(2) De Thou, liv. CXXXII. 

(3) Anciennes loisfranf., XV^ 351. Sully contribua puissarament 
acete"dit. Cependant ilnevoulait pas qu'on portal la peine de mort, 
afin de n'estre contraint de Tenfreindre par les importunitez des 
gens de faveur ou considerations des personnes de haute qualile. 
(Econ. roy., t. IV, p. 169, 170). Voy. aussi la lettre de Sully Henri IV 
sur les duels, ibid., t. VI, p. 122. 11 dit que les querelles qui son I 
recherchees sont plutot marques de laschele que de harcliesse,d'au- 
tant que jamais la vraye valeur ne fut jointe avec le mespris de Diea 
et rinhumanite. 

(U) Richelieu dit dans ses M^moires (t. I, p. 66, e"dit. Petitot) que 
Henri IV mit d'Arquin a Metz pour balancer Tautorite" du due d'E- 
pernon. Dans le pronostic sur Henri IV, ses ennemis pretendenl 
qu'il empeschera les gouverneurs de provinces d'avoir aulhoritii 
dans leurs gouvernemeiits, i'era razor le plus de places qu'il pourra, 
opposera les lieutenants aux gouverneurs, les mettra en querello, 



PROJETS DK HENRI IV. 



grands lui reprochaient d'abaisser la noblesse pour 
clever le Tiers-Etat (1), et d'organiser, comme Fran- 
cois I er , un systeme d'espionnage dans les provin- 
ces (2). II meditait la suppression de quelques 
grandes dignites de la couronne, telles que eelles de 
connetable et de colonel-general de Tinfanterie fran- 
caise (3). 

Un crime enleva Henri IV a la France , au mo- 
ment ou, maitre a 1'interieur, disposant de finances 
habilement menagees et d'une armee puissante , il 
eut pu realiser de grands projets pour 1'etablisse- 
ment de 1'equilibre europeen et I'affermissement 
de 1'autorite monarchique. Jamais la mort d'uu 
prince n'eut de consequences plus facheuses et ne 
montra mieux le danger des Etats ou la prosperity 
publique tient a un homme. Deux minorites, et le 
gouvernement de reines et de favoris ne fouruirent 
que trop de pretextes a 1'agitation provinciate et par- 
lementaire. 



afm qu'ils n'aient point d'intelligence, etc. M6m. de Tav., edit. 
Petitot, t. HI, p. 379. 

(1) 11 abaissera les princes et les grands de tout son pouvoir... 
La noblesse sera appauvrie de tout ce qui se pourra. Il favorisera les 
gens du Tiers-filat en tant quMl ne pr^judicie a ses imposts. Me"- 
moires de Tavannes, Ibid., p. 378, 380,, 381. 

(2) Espions seront envoyes, d^guise"s, par les provinces, el en 
chacune d'icelles y aura gens slipendiez pour advertir des deporte- 
ments mesine des pariiculiers. Ibid., p. 301. 

(3) Mftn. de Richelieu, I, 33, edit, Pelitot. 



CHAPITRE XIV. 



Sommaire. 

Louis XIII (1610-1643). Troubles pendant la minorite; 
faiblesse de Marie de Medicis ; sterilite de 1'histoire admi- 
nistrative pendant cette epoque ; creation d'un parlement a 
Pau (1 620) . ReTormes reclamees par les Etats-Generaux 
de 1 61 4 et par 1'Assemblee des notables de 1 61 7. Ministers 
de Richelieu (1624-1642) ; Assemble des notables (1626) ; 
la politique de Richelieu est approuve'e par les notables et 
louee par les principaux ecrivains de cette epoque. For- 
teresses rasees ; suppression des dignites d'amiral et de con- 
netable ; Richelieu triomphe des protestants, des courtisans 
et des gouverneurs de provinces. II organise le conseil 
d'Etat; institution des intendants. Resume des pre- 
mieres annees de l'administration de Richelieu jusqu'en 
1635. 



La couronne fut jetee, par Tassassinat de Hen- 
ri IV, sur la tete d'un enfant de dix ans ; le gouver- 
nement d'une reine etrangere, Marie de Medicis, et 
les dilapidations d'un favori etranger, Concini, mar- 
quis, puis marechal d'Ancre, ne fournirent que trop 
de pretextes a 1'avidite et a Tambition des grands. 
Marie de Medicis epuisa le tresor amasse par Sully, 
sans pouvoir assouvir la cup^dite des factieux que sa 
faiblesse encourageait (1). La feodalite semblait re- 

(1) Memoires de Richelieu , liv. V : Les presents que la reine 
lit aux grands, au commencement de sa re"gence, e"tourdirent bien la 
grosse faim de leur avarice et de leur ambition ; mais elle ne fut pas 
pour cela Heinle. II falloit toujours faire de m^me si on vouloit les 
contenter. De continuer a leur faire des gratifications semblables a 



MINORITE DE LOUIS XIll. 

uaitre avec Tindependance des gouverneurs, des 
Montmorency en Languedoc, du due d'Epernon en 
Guienne et Gaseogne, de Longueville en Picardie, et 
plus tard en Normandie, de Nevers en Champagne, 
de Guise en Provence, de Lesdiguieres en Dauphine. 
Un journal historique de cette epoque (1) prouve 
avec quel mepris on traitait les officiers du roi : 
9 Janvier 1614, M. de Verteau, tresorier de France 
a Chalons, [est] enleve par quatre hommes a cheval 
et emmene a la Cassine (qui appartenoit au due de 
Nevers). II avoit informe d'une levee que les hahi- 
tans de Rethelois font sur eux pour M. de Nevers, 
sans permission du roi, et avoit aussi fait mention, 
en son information, de diversesautreschoses, comme 
que lesdits habitans appellent M. de Nevers monset- 
gneur sans queue, ont mis ses armes au-dessus de 



celles qu'ils avoient recues, c'e'toit chose impossible. L'epargne et 
les coffres de la Bastille avoient ete cruise's, et, quand on l'eut pu 
faire, encore n'eut-il pas 6te suffisant. 

(1) Journal ine"dit de 161A a 1620 (Bibl. de P Arsenal, manucrits 
Conrart, in-Zi, t. XI). Le journal que je viens de citer est 
rempli de recits de duels : 7 Janvier 161Zi, combat de MM. d'Ou- 
ailly et Maigneux contre MM. de Boutteville (fort blesse") et Chantc- 
merle, tue; tous a M. le marechal d'Ancre. Depuis M. de Bon lie- 
ville, ayanl esle comme gueri, mourut de sa blessure. 

Combat de M. du Pesche", pres Pontoise, contre M. d'Erouville, 
tu6. 

17 Janvier, rombat de MM. de Montmorency et Bucan, a la Place- 
Royale, con Ire le jeune Refuge (tue") et des Bordes-Valencey. 

25 Janvier, combat de MM. du Marels et de Sainte-More contre 
le marquis de Rouillac et Saint-Vincent, a minuit et demi , sous les 
galleries de la Place Royale. Sainte-More tue". 

13 fevrier, combat du sieur de Miraumont contre M. de Nausc, 
au cloislre Saint-Germain. 

Chaque page de ce journal annonce un duel entre personnages de 
marque, e t presque toujours Tissue en est sanglante. 



ANARCHIE. 



S73 



celles de France, font faire montre (revue) a certai- 
nes compagnies sans permission du roi. La, ledit 
sicur de Verteau est habille en fol et monte sur un 
ane, inene par toute la ville de la Cassine et autres 
lieux ou il avoit informe. 

M. de Luxembourg, dit ce journal a la meme date, 
porta le poignard a la gorge d'un nomme Barrin, 
maitre des requetes. L'autorite royale, audacieuse- 
ment insultee par les grands, n'etait pas meme res- 
pectee par les depositaires de la justice. Les parle- 
ments, et surtout le parlement de Paris, dont Marie 
de Medicis avait reconnu la puissance politique et 
implore 1'appui, affectaient la souverainete. Dilapi- 
dation des finances, licence des gens de guerre, vio- 
lation impunie des lois, fureur des duels (1), tous les 
desordres reprimes par Henri IV desolaient de nou- 
veau la France. Le journal que j'ai deja cite en four- 
nit une nouvelle preuve, a la datede novembre 1614. 
Le parlement de Paris ayant fait arreter un soldat 
des gardes qui avait tue en duel un de ses camara- 
des, le due d'Epernon se rendit a la prison a la tete 
(Tune compagnie des gardes, enfonca la porte, et en- 
leva le prisonnier. Lorsque le parlement vouloit 
deliberer sur cette affaire, M. d'Epernon, avec cent 
quatre-vingts gentilshommes, va au palais; il avoit 
des soldats qui gardoient les portes ; ses gens com- 
mettent infmies insolences. Le parlement voulut 



(1) Les grandes families entretenaient des spadassins qu'elles 
nourrissoient au sang, comme dit Richelieu, en parlant du che- 
valier de Guise : Le due de Guise qui en faisoit son 6pe"e le nourris- 
$oit au sang. M^m. de Richelieu, t. I, p. 202; e"dit, Pelitot, 



274 DtSORDRES DE LA MINORITY. 

en informer; mais, sur 1'ordre du roi, il fut oblige 
de se contenter d'excuses derisoires (1). 

L'autorite royale etait menacee par ceux memes qui 
auraient du en etre les plus fermes soutiens. Le 
journal inedit de Louis XIII, par son medecin He- 
rouard (2) , atteste a quel point la licence etait 
portee. Le 17 (novembre 1615) , mardi, le cardi- 
nal de Sourdis, archeveque de Bordeaux, monte 
sur un cheval d'Espagne, et la croix portee devant 
lui, suivi de plusieurs seigneurs de qualite, gen- 
tilshommes et autres, va a la Conciergerie, fait rom- 
pre a coups de gros marteaux les serrures, ou le 
geolier fut tue, tire hors des prisons le sieur Ran- 
costet, condamne a perdre la tete, n'attendant que 
1'execution, ayant de gros fers aux pieds, le fait 
mettre dans un carrosse, 1'accompagne jusques a la 
riviere, le fait mettre dans un bateau et le fait sau- 
ver. Quel fut le chatiment d'un attentat auquel la 
presence du roi a Bordeaux donnait un nouveau ca- 
ractere de gravite? Le cardinal en fut quitte pour 
demander pardon a Louis XIII (3), qui lui dit : Je 
vous pardonne, a la charge de ne plus faire telle 
chose. 

L'anarchie regnait dans les esprits comme dans la 
politique, et portait la disorganisation dans le mondc 
moral, line partie du clerge approuvait les maxirnes 
les plus exagerees de Bellarmin (4), pendant que le 

(1) Journal cite, & la date du 24 au 29 novembre 1614. 

(2) Manuscrits de 1'Arsenal, in-4, n 184. 

(3) Ibid., a la date du 19 de"cembre 1615. 

(4) On en trouve la preuve dans certains disco urs prononce"s 
par des membres du clerge" aux fitats- Ge"neraux de 1614. Le 



DESORDES DE LA MINORITE. 275 

parlement de Paris condanmait ses ouvrages a etre 
brules par la main du bourreau (1). Les querelles de 
I'Universite et des jesuites s'etaient rallumees (2) ; 
triste epoque qui reunissait les extremes, les violen- 

journal ine"dit (Gonrart , t. XI) donne une idee de la violence 
du langage des homines qui devaient surtout 1'exemple de la 
moderation. A 1'occasion d'un arret du parlement qui rappelait 
1'inviolabilite" de la couronne et d^clarait qu'aucune puissance ne 
pouvait y porter atteinte, il y eut une protestation violente : 
Le 8 Janvier 1615 , l'6veque d'Angers , assist^ de MM. les 
cardinaux de Sourdis, du Perron, de La Rochefoucauld et Bonzi, de 
plusieurs eveques et de plusieurs gentilshommes , vient trouver le 
roi, et parle avec une insolence effroyable , demande la cassation 
tant de 1'arret du parlement que de celui du conseil, soutient que la 
connoissance de cette affaire n'appartient ni au parlement ni au roi, 
attendu que c'est un point de conscience dont le clerg6 est le seul 
juge. Disent que , si on ne leur accorde , ils quitteront 1'assemblee 
des fitats ; qu'ils useront de toutes sortes d'excommunications et 
anathematisations contre tous ceux qui s'opposent a cette cr6ance f 
afin de les pr^cipiter dans les peines, les gehennes, le feu, les en- 
fers. Demandent que tous ceux de la religion (les protestants) aient 
a se d6sister d'opiner sur cette affaire. Sur cela , M. de Bouillon, 
prenant la parole, dit que le roi et la reine savoient avec quelle mo- 
destie, lui et ceux de sa religion, avoient parte en cette affaire, lors- 
que le roi leur avoit command^ d'en opiner en qualite d'officiers de 
la couronne. Mais que, pour le fond, lui et tous ceux de sa religion 
rendroient toujours au roi I'ob&ssance qui lui est due. 

L'eveque d'Angers , reprenant son discours, demanda : Que le 
premier avocat du roi au parlement fut toujours ecclesiastique, et 
que M. Servin fut depos6. Apres, M. le cardinal du Perron prit la 
parole et confirm a tout cela , et, sur le sujet d'excommunication, 
dont il parla, M. le Prince dit (je 1'ai oui de sa bouche) : Nonob- 
stant toutes les excommunications, il se trouvera toujours beaucoup 
de Francois, qui, en conservant le respect qui est du au pape pour 
ce qui concerne le spirituel, emploieront volontiers tous leurs biens 
et leurs vies pour la conservation de I'autorit6 et du service du roi. 
Sur cela ,M. de Villeroy dit qu'il semble que l'e"veque d'Angers se 
soit port6 si violemment en cette affaire, et ait offens6 le parlement, 
expressement afin d'obtenir evocation d'unproces qu'il a contre son 
clerg6 d'Angers, craignant de retomber au jugement dudit parle- 
ment ou il a deja est6 maltraite\ 

(1) Memoir es de Richelieu, t. I, p. 126. 

(2) Ibid., p. 61. 



$76 MESURES ADMINISTRATES . 

ces theologiques du pere Garasse et la licence scepti- 
que de Vanini. 

Quant an gouvernement, livreadesfavoris occupes 
a se defendre ou a s'enrichir, aux Concini, aux de 
Luynes, il negligeait 1'administration. A peine trou- 
ve-t on, dans 1'intervalle qui s'ecoule entre la rnort 
de Henri IV et le second ministere de Richelieu, un 
petit nombre d'ordonnances dignes d'etre citees. Des 
edits contre les duels (1) probablement mal executes; 
des ordonnances pour le dessechement des rnarais (2) ; 
1'organisation d'une compagnie des Indes-Orien- 
tales (3) ; le depot a la Bibliotheque royale de deux 
exemplaires de cbaque ouvrage imprime ; 1'etablisse- 
ment de chaises a bras dans Paris (4) ; un reglement 
sur la competence des juges-consuls (5), sont lesactes 
les plus importants de cette premiere partie du regne 
de Louis XIII. Richelieu, pendant sa courte appari- 
tion au ministere en 1 61 6, tenta de relever la marine, 
et fit commencer une enquete pour connaitre les 
moyens les plus efficaces d'y parvenir (6) ; mais eu- 
traine dans la disgrace de Concini (1617), il ne pul 
donner suite a ses projets. 

Le ministere du connetable de Luynes fut aussi 
une epoque de troubles presque entierement sterile 
pour radministration. Le fait le plus important do 

(1) Anciennes lois franc., XVI, 52. Mm. deRich., t. f, pages 
114-115, 157-158. 

(2) Anciennes lois franc., XVI, 39, 42. 

(3) I bid. ,78. 

(4) Ibid., p. 106. 

(5) Ibid., p. 111. 

(6) Voy. plus loin, p. 301. 



PARLEMENT DE PAU. 277 

cette epoque, dans 1'ordre administratif, a etc I'iu- 
stitution d'un parlement a Pan, en 1620 (1). Cette 
mesure contribua puissamment a I'incorporation du 
Beam et de la Navarre franchise aux domaines de la 
eouronne. L'avenement des Bourbons au trone avait 
reuni cette province a la France; mais il fallait y 
fairepenetrer les lois et les moeurs franchises. Ce fut 
1'ceuvre du parlement de Pau. On adopta quelques 
annees plus tard une mesure semblable pour les trois 
evecbes (Toul, Verdun et Metz), que Henri II avait 
conquis. Un parlement fut etabli a Metz pour rendre 
la justice au nom du roi (2). 

En resume, pendant les quatorze annees qui sui- 
virent la mort de Henri IV (1610-1624), le pouvoir 
fit peu de chose pour ameliorer I'adrninistration. Ce 
fut au Tiers-Etat que passa 1'initiative, comme nous 
1'avons deja rernarque pour les epoques ou 1'autorite 
royale faiblissait. Des pensees fecondes, dont protite- 
ront un jour Ricbelieu et Louis XIV, se trouvent 
dans les cahiers de cet ordre aux assemblies de 1614 
et de 1617 (3). II reclama des mesures favorables au 
commerce, a 1'agriculture, a la propriete et a la li- 



(1) Anciennes lois franc., XVI, 52. Mdmoires de Richelieu, 
t. I, p. 140. 

(2) Anciennes lois franc., XVI, 379. 

(3) Voy. sur les titats de 1614, le r^cit de Florimond Rapine, d^- 
pute aux tftats; TNIayer, Eecueil des fitats-Ge'ne'raux, t. XVI, p. 229 
etsuivantes; Rathery, Histoire des titats-Gentranx , p. 264-274; 
Augustin Thierry, Essai sur I'histoire du Tiers-fitat ; Poirson, 
Essai sur les foot* de 1614. Ge dernier rernarque que les principes 
po p 6s par les Etats passerent plus tard dans les ordonnances royales. 
La infcme observation s'applique, comme nous Tayons vu, aux 

de 1355, 1357, 1413, 1484, 1560, 1576. 

L 19 



278 TATS-GNRAUX DE 1614. 

berte. II se prononc,a avec energie en faveur de 1'in- 
violabilitedelacouronne, comme aux Etats de 1302. 
II reclama meme des reformes que 1'ancienne mo- 
narchie ne devait pas accomplir, telles que I'aboli- 
tion de la venalite des charges, la remuneration di- 
recte par 1'Etat des membres des parlements et des 
autres tribunaux, 1'egalite des charges pour tous les 
ordres et la suppression des corvees (1). II aurait 
voulu que Ton abolit les douanes interieures qui en- 
travaient le commerce (2). En general, le Tiers- tat 



(1) Art. 177 du chap, des Finances : Que les gentilshommes 
commensaux de vostre maison, exempts et privilegies et tous autres, 
mesme les ecciesiasliques, demeurant anx villes ou y ayant maisons 
et domicile soient conlribuables aux charges et levies de deniers 
qui se font pour le paiement des munitions, fortifications, reparation 
des ponts et portes, gardes desdites villes, etc. Interdiction a tous 
gentilshommes, sous peine de roture, d'imposer corvees sur le peu- 
ple. (Cahier du Tiers-fitat de 1614.) 

(2) Art. 33 du chapitre du Domaine et finances : Bien que les 
droits de la traite foraine ne doivent estre leves que sur les mar- 
chandises qui sortent hors du royaume pour estre portees a 1'estran- 
ger; ce qui est clairement induit par la signification du mot de 
foraine, ne"anmoins lesdits droits sont leve"s sur ce qui va de cer- 
taine province de votre royaume en autre d'iceluy, tout ainsy que 
sy c'estoit en pays estranger au grand prejudice de vos sujets, entre 
lesquels cela conserve les marques de. division qu'il est ne"cessaire 
d'oster, puisque toutes les provinces de vostre royaume sont con- 
jointes et ins6parablement unies a la couronne pour ne faire qu'un 
mesme corps sous la domination d'un mesme roy et vos subjets 
sont unis en une mesme obeissance. Pour ces causes , qu'il plaise a 
V. M. ordonner qu'ils jouiroht d'une mesme liberte et franchise, et 
en ce faisant quMls pourront librement ne"gocier et porter leurs mar- 
chandises dans 1'etendue de vostre royaume en quelque endroit 
que ce soit, comme concitoyens de mesme Estat, sans payer aucun 
droit de foraine si pour faciliter la levee desdits droits et empescher 
les abus qui se commettent, que la connaissance de tous diffe>ends 
pour raison de ladite traite appartienhe a vos juges privativement 
aux maistres des ports , nonobstant tous baux et evocations au 
contraire. 



NOTABLES DE 1617. 279 

fit preuve d'une grande superiority ; ses orateurs, 
et principalement Savaron et Miron, montrerent au- 
tant de fermete que d'habilete ; tout annongait que 
tfenclume il pourrait bientot devenir marteau (1). 

L'assemblee des notables de 1617 fut beaucoup 
moins importante que les fitats de 1614. Cependant 
on y remarqua les memes manifestations. Le gouver- 
nement proposa aux notables la realisation d'une 
pensee emise par le jurisconsulte Ant. Loysel. II 
avaitdemande qu'on format une cour centrale com- 
posee de conseillers pris dans chaque parlement (2) . 
Guide par la meme pensee d'unite et de centralisa- 
tion, le gouvernement proposait de crer une com- 
mission de douze conseillers, pris dans les divers 
parlements, quatre de Paris, deux de Toulouse, et 
un de chaque autre parlement pour maintenir la dis- 
cipline dans les cours de justice. Ce tribunal se se- 
rait transporte une fois 1'an dans les differents sieges 
des parlements pour juger les plaintes des sujets 
contre les officiers de justice. L'assemblee ou se 
trouvaient un grand nombre de membres des cours 
souveraines, pria le roi de conserver a ses parle- 
ments le privilege de juger, les chambres reunies, 
ceux de leurs compagnies qui leur seraient defe- 

(1) La menace s'en trouve formellement exprime'e dans le discours 
de Miron. Le troisieme ordre annoncait ses pretentions k Te'galite' 
et meme la superiority dans des vers composes & cette e"poque : 

II faut que vos cadets deviennent vos ainds. 
y disait-on aux premiers ordres. Rathery, p. 273-274. 

(2) Mdm. cTAntoine Loysel cit6 par M. Dupin dans son discours 
de rentr^e a. la cour de cassation (3 nov. 1845). 



280 RICHELIEU (1624-1642). 

res (1). Ainsi le projet d'un tribunal supreme fut 
ajourne, et on laissa regner 1'abitraire des parle- 
ments tout-puissants, quand le pouvoir etait faible, 
ou 1'arbitraire monarchique tout-puissant par les 
commissions et les evocations, quand 1'autorite cen- 
trale etait solidement etablie. 

Avec Richelieu reparurent enfin, en 1624, une 
politique nationale, et une administration ferme et 
intelligente. Le nouveau ministre arriva au pouvoir 
avec des idees arretees et un plan fortement coricu, 
comme le prouve son Testament politique (2) : Lors- 
que Votre Majeste, disait-il lui-meme au roi, se 
resolut de me donner en meme temps 1'entree de 
ses conseils et grande part en sa confiance pour la 
direction de ses affaires , je puis dire avec verite 
que les huguenots partageoient 1'Etat avec elle, que 
les grands se conduisoient comme s'ils n'eussent 
pas ete ses sujets, et les plus puissants gouver- 
neurs des provinces comme s'ils eussent ete sou- 
verains en leurs charges. Je puis dire que chacun 
mesuroit son merite par son audace, et que les 
plus entreprenants etoient estimes les plus sages 
et se trouvoient souvent les plus heureux. Je puis 
dire encore que les alliances etrangeres etoient 
meprisees, les interets particuliers preferes aux pu- 



(1) Bazin, Hisloircde France sous Louis XIII, II, Ul. 

(2) Testament politique dc Richelieu, l re partie, chap. I. Voltaire 
a contest^ Tauthenlicite de cet ouvrage; mais la critique moderne 
n'a pas partag6 son scepticisme ; elle a confirme le jugement de La 
Bruyere, qui dit Ju Testament de Richelieu : c'est la peinture de 
son esprit; son arae tout entiere s'y d^veloppQ. Discours lie La 
Eruyere 



PROJETS DE RICHELIEU, 281 

blics; en un mot, la dignite de Votre Majeste telle- 
inent ravalee, qu'il etoit impossible de la reconnoi- 
tre. Je promis a Votre Majeste d'employer mes soins 
pour rabaisser 1'orgueil des grands, miner les hu- 
guenots, et relever son nom dans les nations etran- 
geres. 

A cette vue percante, qui sondait les plaies de 1'E- 
tat et en indiquait le remede, Richelieu joignait une 
force de volonte qui brisait les obstacles. Je n'ose 
rien entreprendre, disait-il (1), sans y avoir bien 
pense; rnais, quand une fois j'ai pris ma resolution, 
je vais droit a mon but, je renverse tout, je fauche 
tout, et ensuite je couvre tout de ma robe rouge. 

Richelieu eut besoin de toute son energie avec un 
j'oi capricieux et jaloux (2), entoure de courtisans 
eleves dans 1'intrigue et ennemis de 1'ordre. Le car- 
dinal triompha de tous les obstacles, mais avec pru- 
dence : il commenca par enchainer le roi a sa politi- 
que, et le subjugua par Tascendant de son genie. 
II se faisoit obeir de son roi lui-meme, dit ma- 
dame de Motteville (3), faisant de sonmaitre son es- 
clave, et de cet illustre esclave un des plus grands 
monarques du monde. Richelieu ne negligea pas 
1'opinion publique : il cherchaitala diriger par la ga- 

(1) Mdnwires de Montchal, archeveque de Toulouse. 

(2) Ge prince, dit M me de Motteville, ne s'aimoit pas lui-meme. 
Jaloux de la grandeur de son ministre , quoique ce ne fut que de la 
part qu'il lui donnoit de la sienne, il commenga de le hair, des qu'il 
vit I'extr6me autorite' qu'il avoit dans le royaume. Memoires de 
iW me de MotteviLle, r, 386 ; edit. Petitot. 

(3) Memoires de M me de MottevUle, 1. c. 



NOTABLES DE 1626. 

zette de Renaudot (1 ) , en meme temps qu'il s'adressait 
aux notables reunis en 1 626, et leur exposait ses plans. 
L'assemblee leur donna I'assentiment le plus com- 
plet. Composee surtout de magistrats, d'officiers de 
finances, de riches cornmerc,ants, en un mot d'hom- 
mes duTiers-fitat,elle insistapour la punition severe, 
inexorable des rebelles , et pour la destruction des 
places fortes qui, situees a 1'interieur de la France, 
n'etaient dangereuses que pour la puissance royale. 
Enfin les notables approuverent tous les plans du 
ministre pour la creation d'une marine et le develop- 
pement du commerce (2). 

C'est aussi a partir de cette epoque que les organes 
et les arbitres de 1'opinion publique, les Malherbe, 
les Balzac pretent a Richelieu Tappui de leur plume 
pour 1'oeuvre de regeneration qu'il avait si energi- 
quement entreprise. Quant a Malherbe qui 6tait or- 
dinairement sobre d'eloges, ses lettres fournissent de 
nombreuses preuves de son admiration pour le cardi- 
nal. II ecrivait le 10 septembre 1625 : Si notre 
vaisseau doit jamais vaincre les tempetes, ce sera tan- 
dis que cette glorieuse main en tiendra le gouver- 
nail. Jusques ici quand il nous a fallu batir de neuf 
ou reparer quelque ruine, le platre seul a ete mis en 
oeuvre ; aujourd'hui nous ne voyons plus employer 
quedu marbre, et, comme les conseils sont judicieux 

(1) La Gazette de France fut fondle, en 1631, par le me"decin 
Renaudot; elle paraissait alors une fois par semaine, et recevait des 
communications directes du cardinal de Richelieu. 

(2) Voy. pour cette assemble le recueil de Mayer, t. XV 111, 
pages 15^ et suiv.; Forbonnais, Rec here ties sur les finances , t. I; 
Mercure fran^ais, t. XII ; Bazin, Hist, de Louis XI I L 



ETAT DE L'OPINION PUBLIQUE. 283 

et fideles, les executions sont diligentes et magna- 
nimes (1). 

Balzac, qui composa a cette epoquememe sonou- 
vrage intitule le Prince, ecrivait a Richelieu en le lui 
offrant (2) : II ne suffit pas, Monseigneur, que vous 
soyez assure de la protection de votre maitre et du 
bon etat de votre conscience ; vous avez encore be- 
soin de 1'opinion des hommes et du temoignage du 
public. Vous n'apprebendez point le danger de votre 
personne ni la ruine de votre fortune ; mais vous ap- 
prehendez le blame et la mauvaise reputation. Vous 
craignez les choses deshonnetes, quoique vous me- 
prisiez les perilleuses; et partant ce vous doit etre 
une amertume assez douce, et un malheur, quoique 
vous puissiez dire, glorieux, de savoir avec tous les 
gens de bien que vous endurez pour la justice, et que 
votre cause est celle du roi et de 1'Etat. Faisant al- 
lusion a la journee des dupes, Balzac ajoutait (3) : 
Le coup dont on a cru vous faire tomber n'a servi 
qu'a votre affermissement, et la force de laquelle on 
a choque votre fortune, sans la pouvoir ebranler, 
nous a montre la solidite de sa matiere. II serait 
facile de multiplier les extraits d'ouvrages favorables 



(1) Voy. aussi une lettre de Malherbe , en date du 14 octobre 
1626, a M. de Mentin (les e"diteurs ont mis a tort la date de 1616, 
puisqu'il y est question d'6venements arrives en 1626). Malherbe 
s'y exprime ainsi : L'esprit, le jugement et le courage ne furent 
jamais en homme au degr6 qu'ils sont en lui. 

(2) Pages 38-39 de la lettre imprimee a la suite du Prince. Paris, 
Toussainct du Bray, 1631. 

(3) Ibid., p. 45. 



284 SUPPRESSION DES GRANJDES DIGNITES. 

a Richelieu (1); il suffit d'avoir cite les eerivains qui 
avaient alors une grande autorite. 

Richelieu poursuivit avec vigueur I'etablissement 
d'une puissante unite. Ordre fut donne de raser tous 
les chateaux et forteresses qui n'etaient pas situes 
sur les frontieres (2) ; on enlevait ainsi a la revoke 
ses principaux points d'appui. Les charges de surin- 
tendant, de connetable et de grand-amiral, qui don- 
naient une trop redoutable puissance aux titulaires, 
f'urent supprimees (3). 

Richelieu lui-meme s'empara de la direction de la 
marine sous le titre de grand-maitre et de surinten- 
dant de la navigation (4), et s'occupa avec activite de 
Torganisation d'une flotte. II s'en servit pour domp- 
ter les protestants et enlever a leur parti de dange- 



(1) Voy. La defense du Roy et de ses Ministres, par le sieur des 
Montagnes, Paris, 1631 ; Discours au Roy touchant les LibeLles 
fails contre Le gouvernement de son Estat, Paris, 1631 ; Advertis- 
sement aux provinces sur les noiweaux mouvements du royaumc, 
par le sieur de Cleonville, 1631. Ce dernier ouvrage est altribu6 
par quelques auteurs a Jean Sirmond, et par d'aulres au pere Jo- 
seph, confident et conseiller de Richelieu. 

Le style de ce livre ne manque pas de vigueur et d'e"clal. Parian t 
du cardinal, 1'auteur s'exprime ainsi : De quelque bourrasque 
que la forlune le batte, il tiendra toujours le gouvernail droit, et ne 
donnera jamais sujet a personne de lui reprocher qu'il ait eu plus 
de crainte de se perdre que de resolution a bien faire. Tous ces 
bruits et tous ces orages ne Tetonnent point. Sa conscience le met 
a couvert sous la protection de son maitre, qui, selon qu'il protesle 
par sa derniere re"ponse a Monsieur, tenant fait et dit contre Sa Ma- 
jesle tout ce qu'on fait et dil contre le cardinal ne laisse a personne 
Taudace d'entreprendre sur la pourpre de i'un qu'a celui qui ne 
craint pas de frapper sur la couronne de Tautre. 

(2) Anciennes lois /ranf.,XVI, 192. 

(3) Ibid. , page 198. 
(A) Ibid., page 194. 



ABAISSEMENT DBS GOUVERNEURS. 285 

reux privileges, tout en lui laissant la liberte" de con- 
science. Les courtisans furent effrayes par les sup- 
plices de Chalais, de Montmorency-Bouteville, de 
Marillac; par la disgrace de la reine-mere et du 
frere du roi. Us apprirent qu'il n'y avait plus de 
tete, si haute qu'elle fut, que ne put atteindre la ven- 
geance des lois (1). Mais il fallait surtout vaincre la 
nouvelle feodalite nee des guerres de religion, 1'aristo- 
cratiedesgouverneurs, maitres absolusdans leurs pro- 
vinces. Us y regnaient avec une autorite si despoti- 
que que le nom du roi n'y etoit connu qu'autant 
que, pour le dessein qu'ils avoient, il leur etoit ne- 
cessaire de s'en couvrir (2). Richelieu saisit le pre- 
texte des troubles fomentes par Gaston d'Orleans 
(1630-1632) pour attaquer les gouverneurs et leur 
faire sentir qu'ils etaient sous la main du roi. Le 
due de Bellegarde fut prive du gouvernement de 
Bourgogne, et par consequent des clefs des portcs 
qu'il avoit ouvertes a Monsieur pour le faire sortir 
du royaume. Le due d'Elbeuf fut pareillement de- 
pouille de celui de Picardie que le roi lui avoit donne 
peu de temps auparavant. Le due de Guise, presse 
des craintes de sa conscience, s'etant retire en Italic, 
lorsque vous 1'appelates a la cour pour rendre 

(1) Richelieu, Mdmoires, livre XVIII; le ministre insiste sur la 
ne"cessite de punir s^verement les grands. Tacite dit que rien ne 
conserve tant les lois en leur vigueur que la punition des personnes 
cs-quelles la qualite se trouve aussi grande que les crimes. Chatier 
pour des faules le"geres marque plutot le gonvernement de cruaute 
que de justice, et met le prince en haine, non en respect. Quand on 
ne chatie que des personnes de basse naissance, la plus noble partie 
se rit de telles puni lions, etc. 

(2) Lettre de Malherbe a M. de Mentin, Ik octobre 1616 (1626). 



ABAISSEMENT DES GOUVERNEURS. 

compte de ses actions, cette retraite criminelle lui fit 
perdre celui (le gouvernement) de Provence, dont le 
feu roi 1'avoit honore. Ainsi vous futes delivre des 
gouverneurs ingrats et infideles, et la Bourgogne, la 
Picardie et la Provence, provinces de grande consf- 
deration, demeurerent en vos mains, libres de ces 
esprits dangereux (1). 

Le supplice du marechal de Montmorency, gou- 
verneur de Languedoc, et 1'humiliation du vieux due 
d'Epernon, gouverneur de Guienne et Gascogne, 
porterent les derniers coups a cette aristocratie qui 
menac.ait de demembrer le royaume. Les revokes 
furent energiquement comprimees, et, entre autres, 
la revolte des Pieds-Nus de Normandie (1 639) (2) . Les 
parlements furent reduits au silence (3) et la royaute 
servie docilement par des agents devoues (4). 

Richelieu fit du conseil d'fitat la pepiniere des ad- 
ministrateurs qui devaient porter jusqu'aux extre- 
mites de la France les volontes du souverain et assu- 
rer 1'execution rapide et complete de ses ordres. II 
avait trouve cette institution a peine ebauchee par les 
rois precedents (5) . Jusqu'alors le conseil d'tat avait 
ete compose d'elements tres-divers. A cote des an- 
ciens conseillers d'Etat siegaient des membres du 



(1) Testament politique de Richelieu, I re partie, chap. I. Dans ce 
passage, Richelieu s'adresse au roi. 

(2) Voyez sur cette revolte le Diaire du chancetier Seguier, re- 
dige" par le conseiller d'etat de Vertamont, et publi6 par M. Flo- 
quet. Le parlement de Normandie fut interdit par le chancelier. 

(3) Anciennes Lois franc., XVI, pag 529. 
(/O Ibid., p. Ml. 

(5) Ibid., p. 53, 129, 176, 209, 226 et 227. 



ORGANISATION DU CONSEIL D**TAT. $87 

parlement, des eveques, des ambassadeurs et des 
princes. Pour les premiers, le titre de conseillers 
d'etat etait la principale et souvent meme Tunique 
dignite. Us se d^vouaient tout entiers a ces hautes et 
dedicates fonctions, qui consistaient & administrer les 
finances du royaume, a prononcer en cas de conflit 
entre les divers parlements, a juger les questions re- 
serv^es au conseil du roi et a veiller au maintien de 
1'ordre et a 1'execution des lois dans toute la France. 
Les membres des parlements et les grands dignitai- 
res qui venaient singer accidentellement au conseil 
d'Etat avaient la meme autorite que les conseillers 
permanents ; souvent meme ils prenaient place au- 
dessus d'eux. En un mot, le conseil d'fitat ne for- 
mait pas un corps distinct qui eut son rang nette- 
ment marque dans la hierarchic administrative. 

Les anciens conseillers d'etat s'elevaient contre la 
position qu'on leur faisait ; ils demandaient qu'apres 
avoir vieilli dans Tadministration des affaires publi- 
queset consacre leur vie au service de la France, ils 
ne fussent pas effaces par des officiers de justice qui 
pretendaient faire dater leur rang au conseil d'Etat 
du jour de leur reception au parlement (1). Sous 
cette question de preseance, qu'on serait peut-etre 
tente de regarder comme puerile, se cachait une 
question plus serieuse : le conseil d'etat formerait- 
il un corps homogene, ayant ses droits, ses tradi- 
tions, et dont les membres auraient le rang qui etait 
du a Timportance de leurs fonctions? La question fut 

(1) Voy. sur ces contestations TAppendice, n II; on y trouvera 
les reglements du conseil d'fitat sous le regne de Louis XIII. 



288 ORGANISATION DU CONSEIL D^TAT. 

resolue en leur faveur (1). En 1624, les conseil- 
lers d'Etat furent divises en trois classes. II y cut les 
ordinaire*, qui siegeaient toute 1'annee, les semes- 
ires et les quatrimestres, qui etaient en fonctions 
pendant six mois ou quatre mois seulement. Les pre- 
miers, au nombre de huit, recevaient chacun dix. 
mille livres d'appointements ; les semestres, au nom- 
bre de dix, chacun trois mille livres ; et les treize 
quatrimestres, chacun deux mille livres (2). 

Le conseil d'Etat etant constitue, Richelieu en de- 
termina les attributions par un reglement, en date du 
18 Janvier 1630. Le roi etaitle president du conseil 
d'Etat ; mais il deleguait ordinairement au chance- 
lier le soin de diriger les discussions de cette assem- 
blee. Les maitres des requetes de quartier assistaient 
au conseil comme rapporteurs et avec voix delibera- 
tive pour les affaires dont ils avaient fait le rapport. 
Des le commencement de 1'annee, on divisait les pro- 
vinces entre les conseillers d'Etat, qui devaient s'oc- 
cuper chacun specialement du pays qui leur etait as- 
signe. Les gtndralitds ou circonscriptions fmancieres 
des receveurs-generaux etaient egalement partagees 
entre les intendants et controleurs-generaux des fi- 
nances. Les seances du conseil d'Etat etaient fixees 
aux mardi, mercredi, jeudi et samedi de chaque se- 
maine, et les questions dont on devait s'y occuper ( 
nettement determinees (3). 



(1) Voy. TAppendice, n II. 

(2) J'ai public lous ces rfeglemenls in^dits dan TAppendice, 
ll. 

(3) Ibidem. 



ORGANISATION DU CONSEIL D'fiTAT. 289 

Le mardi se tenait le conseil des ddpdches; on y li- 
sait les rapports adresses au conseil par les gouver- 
neurs de provinces et les autres representants tie 
1'autorite centrale. On y redigeait les instructions 
remises aux commissaires extraordinairesqui etaient 
envoyes dans les provinces. Le conseil des depeches 
s'occupait aussi de 1'etat des garnisons, du paiement 
des troupes, et generalement, dit le reglement de 
1630, de toutes les affaires importantes, ainsi qu'il 
plaira a Sa Majeste de l'ordonner. Le secretaire d'- 
tat de quartier devait rediger immediatement les re- 
solutions du conseil afm d'en assurer 1'execution. 

Le mercredi, le conseil d'tat s'occupait de finan- 
ces, etspecialement des impots. Aucune levee de 
deniers, dit le reglement de 1630 (1), ne pourra etre 
faite par le roi qui n'ait ete deliberee et resolue audit 

conseil. On arretait dans cette seance le role de la 

> 

taille, qui etait perdue par les receveurs-gene"raux, 
ainsj que les conditions qui devaient etre imposees 
aux fermiers des aides ; on y examinait les reclama- 
tions des villeset des provinces contre les taxes aux- 
quelles elles etaierit soumises ou les demandes qu'el- 
les adressaient pour lever des contributions destinies 
a des depenses locales : c'etait aussi dans les conseils 
du mercredi qu'etaient redigees les instructions des 
commissaires envoyes dans les provinces pour pren- 
dre connaissance du fait des finances. On y fixait le 
traitement des officiers employes pour le service du 
roi, Sa Majeste defendant, dit le reglement (2), au 

(1) Appendice, q H, 

(2) Ibidem. 



290 ORGANISATION DU CONSUL D'fiTAT. 

secretaire des finances de signer aucun role des 
dites taxes qui ri'ait ete arrete au conseil. Le sur- 
intendant, les controleurs et intendants des finances 
avaient voix deliberative, dans cette seance. 

Le jeudi, le conseil d'Etat s'occupait encore de fi- 
nances, mais de la partie qu'on appellerait aujour- 
d'hui contentieux financier . Les reclamations des par- 
ticuliers ou des officiers royaux contre les fermiers 
des aides et les receveurs des tallies, et tous les dif- 
ferends relatifs aux impots, etaient juges dans ce 
conseil. Les maitres des requetes faisaient le rapport, 
et les conseillers pronongaient. On y jugeait encore 
les proces engages pour suppressions ou rembourse- 
ments d'offices , pour rachat des rentes et les ques- 
tions relatives aux domaines. Les adjudications des 
travaux publics, des fermes d'impots, avaient aussi 
lieu dans le conseil du jeudi. 

Le samedi, se tenait le conseil des parties, ou Ton 
pronongait sur les evocations, les conflits entre les par- 
lements et les proces en reglement de juges. Les mo- 
difications qui furent apportees, dans le courant des 
xvii 6 et xvm e siecles, a cette organisation du conseil 
d'lhat, ont peu d'importance. On appela les deuxcon- 
seils de finances conseilsdegrande direction et depelite 
direction. Le premier etait preside par le chancelier, 
le second par le surintendant ; le premier s'occupait 
du contentieux financier, et le second de Tadminis- 
tration fmanciere. Mais en realite, le conseil d'etat 
de 1'ancienne monarchic conserva toujours 1'organisa- 
tion qu'il avait recue de Richelieu. II fut, sous 
la main de ce ministre, un des instruments les 



INSTITUTION DBS INTENDANTS 



plus actifs de la centralisation administrative, pour 
employer un terme tout moderne qui exprime la pen- 
see du cardinal. Ce fut dans le conseil d'fitat que 
Richelieu prit les commissaires qui composerent les 
liibunaux extraorclinaires dont il fit un instrument 
si redoutable aux grands. Quelques-uns de ces juges, 
comme Laffemas et Laubardemont, ont laisse un 
nom odieux. Beaucoup d'autres travaillerent avec 
devouement et succes a perfectionner radministra- 
tion, en ouvrant de nouvelles voies de communica- 
tion, en maintenant la discipline dans les armees, 
en surveillant les diverses juridictions et en impri- 
mant a tous les services publics ce caractere d'unite 
et de force qui distingue le gouvernement de Riche- 
lieu. Tel fut surtout le role des intendants. 

Les intendants n'etaient d'abord que des maitres 
des requetes qui, sous le nom ft intendants de justice, 
police et finances, exercaient dans les generalites des 
commissions temporaires,y presidaient les tribunaux 
exceptionnels, et surveillaient toutes les branches 
d'administration, repartition et perception de Tim- 
pot, entretien des ponts et chaussees, etapes des 
gens de guerre, etc. Des ecrivains du xvn e siecle les 
ont compares aux missi dominici fa Charlemagne (1). 
Comme eux, ils veillaient partout a 1'execution des 
ordonnances emanees du pouvoir central, et rele- 
vaient directement du ministre. Richelieu les choi- 
sissait parmi les gens nouveaux, les hommes du 
Tiers-fitat, parce que, disait-il, Finteret qu'ils avaient 

(1) Voy. Fr. de Roye, antecessor andegavensis, Traits sur les 
missi dominici, Andegavi. 1672, in-4 . 



292 INSTITUTION DES INTENDANTS. 

au temps present etait la meilleure caution de leur 
fidelite (1). Modifiee et perfectionnee dans la suite, 
1'institution des intendants devint un des principaux 
ressorts de 1'administration monarchique. 

La presence de ces commissaires inquietait lespar- 
lements, et,des 1626, its avaientfait retentirde leurs 
doleances 1'assemblee des notables (2) : Recoivent 
vos parlements grand prejudice d'un nouvel usage 
d" intendants de la justice qui sont envoyes es ressorts 
et etendue desdits parlements pres messieurs les 
gouverneurs et lieutenants-generaux de Votre Majeste 
en ces provinces, ou qui, sur autres sujets, resident 
en icelles plusieurs annees, fonctions qu'ils veulent 
tenir a vie ; ce qui est, sans edit, etablir un chef et offi- 
cier surpernumeraire de justice cree sans payer fi- 
nance, exauctorant les chefs des compagnies subal- 
ternes, surchargeant vos finances d'appointements, 
formant une espece de justice, faisant appeler les par- 
ties en vertu de leurs mandements, et tenant gief- 
fiers dont surviennent divers inconvenients, et entre 
autres, de soustraire de la juridiction, censure et 
vigilance de vos dits parlements, les officiers des sene- 
chaussees, bailliages, prevotes et autres juges subal- 
ternes. Us prennent encore connoissance de divers 
fails, dont ils attirent a votre conseil les appellations 
au prejudice de la juridiction ordinaire de vos dits par- 
lements : c'est pourquoi, Votre Majeste est tres-hum- 
blement suppliee de les revoquer et que telles fonc- 

(1) Memoires de Richelieu, liv. XXII. 

(2) Ges doteances se trouvent dans un inanuscrit de la Bib, de 
1'Umversite, H, II, 8, f 205. 



INSTITUTION DES INTENDANTS. 293 

tions ne soient desormais faites sous pretexte (Tin- 
tcndance ou autrement, sauf et sans prejudice du 
pouvoir attribue par les ordormances aux maitres des 
requetes de votre hotel faisant leurs chevauchees 
dans les provinces, tant que pour icelles leur sejour 
le requerera. Heureusement, Richelieu avait 1'ame 
trop ferme et 1'esprit trop penetrant pour ceder a ces 
re m on trances. II lui fallait dans les provinces des 
administrateursqui dependissent directetnent de son 
pouvoir, et, a partir de 1635, il rendit permanente 
1'institution des intendants. 

Ainsi, onze annees (1624-1635) avaient suffi a Ri- 
chelieu pour abattre la ouissance de& grands, detruire 
1'independance politique des huguenots, triompher 
des pretentious des parlements et organiser une vi- 
goureuse administration qui avait son centre dans le 
conseil d'Etat et dont les intendants faisaient pene- 
trejr les resolutions dans toutes les parties du 
royaume. Pendant ce temps, il avait dejoue les intri- 
gues de cour, echappe au fer des assassins, dirige 
la politique europeenne, fomente les troubles d'fi- 
cosse, releve le parti francais en Italie et en Allema- 
gne, excite une puissante opposition contre Fer- 
dinand [I, et cherche jusque sous le pole le he- 
ros qui semblait destine a abattre le grand arbre 
de la maison d'Autriche (1). II avait soutenu Gus- 
tave-Adolphe de Targent et de 1'appui de la France, 
et avait contribue a ses rapides succes. A partir de 
1635, une lutte directe contre la maison d'Autri- 

(1) Voiture, Lettre sur la prise de Corbie, t. T, pages 178-179, 
de Tedilion de 1729. 

I. 2(1 



294 ACTIVITY DE RICHELIEU. 

che, la surveillance des nombreuses armees de terre 
et de mer, 1'entretien des alliances, la necessite de 
maintenir dans sa dependance un maitre qui encoura- 
geait ses ennemis, taut de soucis aecumules semblaient 
devoir absorber et user 1'activite du plus puissant ge- 
nie. Mais, chose merveilleuse I Richelieu sut descen- 
dre, sans s'abaisser, aux moindres details d'adminis- 
tration. Seconde par les secretaires d'Etat, qui ne 
furent, sous lui, que d'excellents commis,par Claude 
le Bouthillier, Chavigny, Brienne, Sublet de Noyers, 
il porta partout 1'ordre et la regularite, mais sans 
s'inquieter assez des droits de la justice et de la li- 
berte. 



CHAPITRE XV. 



Sommaire. 

Louis XIII (suite). Administration de la justice; commis- 
sions institutes pour juger les crimes politiques ; reforme 
tentee par Michel de Marillac (1630). Administration 
militaire; discipline introduite dans les armees; intendants 
speciaux etablis pres des armees pour en assurer 1'approvi- 
sionnement ; institution du ministere de la guerre en \ 636 ; 
projets de Richelieu pour 1'amelioration de 1'organisation 
militaire. Marine : Richelieu prouve la necessite de creer 
une marine militaire ; ports creuses ; flottes sur 1'Ocean et 
la Mediterrane'e ; succes maritimes desFrancais. Finan- 
ces : memoire de Colbert sur 1'administration des finances 
de 1610 a 1630; situation deplorable du tresor; accroisse- 
ment des impots ; vues de Richelieu sur la nature des im- 
potsetsurle credit public. Du commerce etdel'industrie : 
compagnie du Morbihan (1626-1628) ; compagnie deslndes 
occidentals ; etablissement des Antilles ; relations commer- 
ciales avec 1'Asie et 1'Afrique; le canal de Rriare est 
acheve; canalisation de plusieurs rivieres. Organisation 
de la poste aux lettres. Affaires religieuses. Protection 
accordee aux lettres et aux arts. Attaques dirigees 
centre Richelieu apres sa mort (4 decembre 1 642) ; il est 
defendu par Mazarin. 

Richelieu se montra administrateur aussi habile 
qne grand politique : justice, armee, marine, finan- 
ces, industrie, commerce, voies de communication, 
exploitation des richesses minerales de la France, 
progres religieux et intellectuel de la nation, il ne 
negligea aucune des branches d'administration. II y 
cherchaitsurtoutdes appuis pour 1'autorite monarch!- 



29C COMMISSIONS JUDICIAIRES. 

que ; ainsi ('administration de la justice ne fut auK 
yeux de Richelieu qu'un moyen de gouvernement. 
Les commissions enlevaient les accuses a leurs juges 
naturels, et etaient presidees par des maitres des re- 
quetes, des intendants, des conseillers d'Etat, dont 
quelques-uns, comme LaffemasetLaubardemont, ont 
laisse un nom odieusement celebre. Ces tribunaux 
siegeaient quelquefois clans le chateau de Ruel qui 
appartenait au cardinal (1). A quoi bon insister sur les 
proces odieux d'Urbain Grandier et d'autres victimes 
d'accusations de sortilege et de magie? Tout le monde 
sait qu'on fit revivre contre de Thou, la loi cruelle 
de Louis XI qui condamnait a mort celui qui ne 
trahissait pas les confidences d'un ami (2). Les formes 
de la justice, sauve-garde de 1'innocence, etaient me- 
prisees, des qu'il s'agissait de crimes politiques. Le 

(1) Quarante-sept condamnations a mort furent prononce"es pour 
crimes politiques sous le ministere de Richelieu et vingt-six suivies 
d'execution capitale : Chalais (1626); Beaufort, gouverneur de 
Farmers (1628); le due de jvlontmorency, gouverneur du Langue- 
doc (1632); les sieurs des Hayes, Cormenin, d'Entragues et de Ca- 
pistran, implique's dans la revolte du due de Montmorency; le 
vicomte de Hautefort de 1' Estrange (1632) ; Cinq-Mars et de Thou 
(16A2). Le mare'chal de Marillac, accuse de peculat (1632) : Boutte- 
ville et des Chapelles, pour duel (1627); le baron de Clausel (1636), 
pour crime de trahison ; le sieur de Hencourt et le capitaine du Val, 
pour re" volte a main armee (1638) ; Gaspard Boullay, pour evasion 
d'un prisonnier d'fitat; Saint-Preuil, Montgaillard , Anisey, Saint- 
L6ger, pour indiscipline militaire; Le Plessis (1631), Gargon (1633), 
Urbain Grandier (163/i), pour accusation de sortilege et de magie ; 
Alpheston, Chavagnac, le pere Chanteloube, pour attentat contre la 
personne de Uichelieu. Voy. pour les details le Journal de Richelieu. 

(2) Voy. dans le t. II de Touvrage intitule" Journal de Richelieu 
tous les details du proces de Thou. On croit souvent a tori que ce 
Journal se retrouve tout enlier dans les Mcmoires de Richelieu. 
l^z&Mcmoires s'arretent en 1639, et ne contiennent par consequent 
rien de relatif au proces de Cinq-Mars et de Thou, 



COMMISSIONS JL'DICIAIRKS. 297 

chancelier Seguier, chef de le magistrature, en don- 
nait le premier Texemple. On le vit surtout lorsqu'il 
parcourut la Normandie pour punir la revolte des 
Pieds-Nus. Un des commissaires qui 1'accompa- 
gnaient ecrivait (1) : Aujourd'hui, 7 Janvier 1640, 
on a commence justice en cette ville de Rouen par 
1' execution de cinq seditieux, dont Tun nomme 
Gorin a ete rompu vif et les autres quatre pendus, 
apres avoir eu la question ordinaire et extraordinaire 
pour savoir les complices ; ils ont ete condamnes a 
ce supplice par monseigneur le chancelier seul, sans 
autres juges ni assesseurs ni autre formalite que 
celle des informations, recollements et confronta- 
tions, sans avoir vu ni oui les condamnes, et sans 
avoir donne autre arret que verbal. Seguier, instru- 
ment docile des rigueurs de Richelieu, repondait 
aux juges qui s'etounaient de cette violation des for- 
mes, qu'il avoit condamne ces malheureux verba- 
lement et militairement; qu'il consideroit la chose 
comme si elle venoit d'arriver et qu'ils eussent encore 
les armes a la main, auquel cas il etoit du service du 
roi, de son autorite et du bien public de faire des 
exemples et de passer par dessus les formes ordi- 
naires (2). On ne peut justifier ces exces du des- 
potisme. Mais du moins cette rigueur impitoyable 
fut egale pour tous, et les plus hautes tetes appri- 
rent a se courber sous le joug de la loi. 

II y eut d'ailleurs quelques tentatives faites pour 
ameliorer la legislation. La laborieuse compilation 

(1) Bibl. imp., coll. Dupuy, n 548-550. 

(2) Ibidem. 



98 CODE MICHAtD. 

de Michel de Marillac en 461 articles (1) reprodui- 
sait les dispositions les plus importantes des ordon- 
nances d'Orleans, de Moulins et de Blois , et y 
ajoutait quelques mesures nouvelles pour la re- 
pression de 1'independance feodale (2). Les parle- 
ments profiterent de la disgrace de Michel de Ma- 
rillac, en 1630, pour empecher que cetteutile ordon- 
nance ne fut enregistree. Us ne la designerent que 
par le sobriquet de Code Michaud, et, comme il est 
arrive trop souvent, une plaisanterie fit abandonner 
des mesures excellentes. Dans la suite, Richelieu 
rendit les gentilshommes responsables de tous les 
desordres commis sur leurs terres (3). II forca les 
parlements a se renfermer dans leurs fonctions judi- 
ciaires, et leur interdit la connaissance des questions 
politiques et administrates (4). II parait meme avoir 
serieusement songe a abolir la paulette (5), et par 
consequent 1'heredite des charges de judicature. 

^administration militaire subit de phis impor- 
tantes reformes. Le cardinal, qui se piquait de genie 



(1) Anciennes Lois fran$., XVI, 223-344. 

(2) Ibidem. Voy. surtout les articles 171, 172, 173 , 174, 175 , 
176, 177, qui defendent de lever des troupes , de faire aucuns pre- 
paralifs de guerre, de fortifier lesvilles ou chateaux, etde tenir des 
assemblies sans 1'autorisation du roi. 

(3) Anciennes /0/s/rwc..,XVI,525. Parcette ordonnance, les gen- 
tilshommes son t obliges, chacun en 1'etendue de leurs terres, de 
contenir les sujets du roi dans 1'obeissance ..... Ge qui leur est ais6, 
vu le pouvoir qu'ils prennent ordinairement sur leurs tenanciers, 
auxquels ils font bien, dil 1'ordonnance, executer leurs volonte"s, 
lorsqu'il s'agit de leur inte"r6t particulier. 

(4) Ancienne.s Lois frang., XVI, 529. 

(5) Mdmoircs de Richelieu, liv. XX : 11 faut, dit-il, ne plus re"- 
tablir la paulette , abaisser les compagnies, qui, par une pre"tendue 
souverainete s'opposent tous les jours au bien du royauine. Ce 



ADMINISTRATION MILITA1RE. 299 

militaire, rappelle avec orgueil dans son Testament 
politique la discipline qu'il etablit dans Farmee d'l- 
talie, et parmi les troupes qui firent le siege de La 
Rochelle. On y obeissoit comme des religieux por- 
tant les armes (1). 

Le service des vivres avait ete jusqu'alors ne- 
glige. De la les pillages et les exces de la soldates- 
que, dont sont remplis les memoires du xvi e siecle. 
L'assemble"e des notables avait signale ces abus et 
demande a Richelieu d'adopter les mesures qui de- 
vaient rendre la discipline plus severe. II fallait, di- 
saient les cahiers de cette assemblee (2) , recommander 
aux mestres de camp, charges des nouvelles levees, 
d'ordonner a leurs capitaines d'empecher que les 
soldats ne commissent aucun desordre en allant au 
lieu de I'enrolement, a peine d'en repondre en leur 
propre et prive nom. Le capitaine devait se trouver 
le premier au lieu de 1'enrolement quiserait acheveen 
dix ou douze jours au plus. 

Chaque regiment aura un commissaire, un con- 
troleur et un commis de 1'extraordinaire. Le commis 
de 1'extraordinaire paiera tous les vivres. II sera fait 
defense aux soldats, sous peine de punition corpo- 
relle, de sortir de leur quartier ni de rien enlever a 
leurs hotes, et aux notes de leur rien fournir. Les 
troupes devront, sous peine de la vie, suivre 1'ordre 

passage est en contradiction avec un chapitre du Testament politi- 
que (2 e partie, chap. Zi, I), ou tout en reconnaissant Tabus de la 
pauiette et de la venalite" des charges, Richelieu declare qu'on ne 
peut les supprimer. J'ai pref^re Tautorite des Memoires. 

(1) Testament politique, 2 e partie, ch. 9, S 4. 

(2) Bibl. imp., S. Fr., n" 1595, f" 114 et suiv. 



300 DISCIPLINE MILITAIRE. 

qui leur sera indique et les routes qui leur seront 
tracees. Le roi enverra des instructions pour les 
etapes aux gouverneurs de provinces, qui, de con- 
cert avec les lieutenants du roi, senechaux, baillis 
et autres officiers, prendront toutes les precautions 
pour assurer 1'ordre. Les regiments devront marcher 
1'un apres L'autre pour eviter la confusion et 1'inso- 
lence des troupes toujours plus grande, quand les 
soldats sont reunis. II est enjoint aux capitaines 
et differents officiers de veiller au maintien de la dis- 
cipline, aux prevots des marechaux d'accompagner 
les troupes en marche et de veiller sur elles; meme 
prescription pour les prevots des regiments et les 
commissaires des conduites. 

Les soldats, tant de pied que de cheval, ne 
pourront passer plus d'une nuit dans le meme lieu. 
Defense, sous peine de 1'estrapade, de s'ecarter du 
drapeau. On designera les maisons ou les soldats 
pourront etre loges; les autres leur seront interdites. 
Us ne pourront demander a leurs hotes que le cou- 
vert, le feu pour se chauffer et cuire leur viande, le 
lit et une chandelle pour chaque logis; autrement. 
disent les doleances des notables, il se commet de 
tres-grands abus, et les soldats ranc,onnent d'ordi- 
naire les pauvres gens. Richelieu realisa en par- 
tie les voeux des notables; il confia a des intendants 
spdciaux le soin d'organiser les ambulances, d'ap- 
provisionner 1'armee, de payer le soldat et de re- 
primer tous les desordres (1). 

(1) Voy. dans les Mdmoires de Montrtsor le rapport de 1'inlen- 
dant de Tarmee de Champagne. 



MINISTERS DE LA GUERRE. 301 

De cette epoque date 1'organisation du ministere 
special de la guerre. Jusqu'alors les secretaires d'E- 
tat s'en etaient partage les fonctions; mais, en 1636, 
Sublet de Noyers, commis laborieux, fut charge ex- 
clusivement des affaires militaires et conserva ce de- 
partement jusqu'a la mort de Richelieu. L'institution 
des lieutenants-generaux du roi, dans les armees, et 
la formation de plusieurs corps nouveaux, entre 
autres des mousquetaires (1), remontent aussi au rc- 
gne de Louis XIII. Richelieu entrait dans les details 
les plus minutieux pour Tapprovisionnement des ar- 
mees, le transport et la qualite des munitions (2). II 
auraitvoulu creer une infanterie nationale et en assu- 
rer le recrutement regulier (3). Ces idees, pour etre 
restees a 1'etat de theories , n'attestent pas moins la 
puissance du genie qui les a conchies. 

Plus heureux pour la marine, Richelieu put en 
realiser immediatement 1' organisation. Des 1'epoque 
de son premier ministere (1616), il avail fait faire une 
enquete sur les causes du deperissement de la ma- 
rine ; mais entraine dans la chute de Concini, il fut 
contraint d'ajourner ses projets. Rentre au pouvoir 
en 1624, il s'occupa presque aussitot de la flotte. 
II fit comprendre au roi et aux notables, reunis en 
1626, la necessite d'un armement maritime pour ba- 
lancer la puissance de 1'Espagne sur la Mediterranee 
et de 1'Angleterre sur FOcean. II scmble, disait-il 
au roi (4), que la nature ait voulu offrir 1'empire de 

(1) Voyez les Memoires de Puysegur, h Tanned 1622. 

(2) Testament politiquc de Ric/ielieu, 2 e partie, chap. 9, p. Z|. 

(3) Ibidem. 

(4) Ibidem, 2 e partie, chap. 9, 5. 



302 MARINE MILITAIRE. 

la mer a la France par I'avantageuse situation de ses 
deux cotes, egalement pourvues d'excellents ports 
aux deux mers Oceane et Mediterranee. La separation 
des Etats qui forment le corps de la monarchic es- 
pagnole en rend la conservation si mal aisee que 
pour leur donner quelque liaison 1'unique moyen 
qu'ait 1'Espagne estl'entretenement de grand nombre 
de vaisseaux en 1'Ocean et de galeres en la mer Medi- 
terranee, qui par leur trajet continuel reunissent 
en quelque fagon les membres a leur chef. 

Comme la cote de ponant de ce royaume (de 
France) separe 1'Espagne de tous les Etats possedes 
en Italic par leur roi, ainsi il semble que la provi- 
dence de Dieu, qui veut tenir les choses en balance, 
a voulu que la situation de la France separat les 
tats de 1'Espagne pour les affoiblir en les divisant. 
Si V. SI. a toujours dans ses ports quarante bons 
vaisseaux bien outilles et bien equipes, prets a met- 
tre en mer aux premieres occasions , elle en aura 
suffisamment pour se garantir de toute injure et se 
faire craindre dans toutes les mers par ceux qui jus- 
qu'a present y ont meprise ses forces. 

Avec trente galeres, V. M. ne balancera pas seu- 
lement la puissance de 1'Europe qui peut, par 1'assis- 
tance de ses allies, en mettre cinquante en corps, 
mais elle la surmoritera par la raison de 1'union qui 
redouble la puissance des forces qu'elle unit. Vos ga- 
leres pouvant demeurer en corps, soit a Marseille, 
soit a Toulon, elles seront toujours en etat de s'op- 
poser a celles d'Espagne, tellement separees par la 
situation politiquede ce royaume, qu'elles ne peuvent 



MARINE MIL1TA1RE. 303 

s'assembler sans passer a la vue des ports et des ra- 
des de Provence, et meme sans y mouiller quelque- 
fois, a cause des tempetes qui les surprennent a 
demi-canal et que ces vaisseaux legers ne peuvent 
supporter sans grand hasard dans un trajet facheux 
ou elles sont assez frequentes. 

Et quand meme ils pourroient etre servis d'un 
vent si favorable qu'ils n'auroient rien a craindre de 
la mer, le moindre avis que nous aurons de leur pas- 
sage nous donnera lieu de le traverser d'autant plus 
assurement que nous pouvons nous mettre a la mer, 
quand bon nous semble, et nous retirer sans peril 
quand le vent nous menace, a cause du voisinage de 
nos ports qu'ils n'osent aborder. Par ce moyen, 
V. M. conservera la liberte aux provinces d'ltalie, 
qui ont ete jusqu'a present comme esclaves du roi 
d'Espagne. Elle redonnera le coeur a ceux qui ont 
voulu secouer le joug de cette tyrannic, qu'ils ne sup- 
portent que parce qu'ils ne peuvent s'en delivrer, et 
fomentera la faction de ceux qui ont le coeur franc,ois. 

Le feu roi votre pere ayant donne charge a 
M. d'Alincourt (1) de faire reproche au grand due 
Ferdinand de ce qu'apres 1'alliance qu'il avoit con- 
tractee avec lui par le mariage de la reine votre mere, 
il n'avoit pas laisse que de prendre une nouvelle liai- 
son avec 1'Espagne, le grand due, apres avoir oui 
patiemment ce qu'il lui dit sur ce sujet, fit une re- 
ponse qui signifie beaucoup en peu de mots et qui 
doit etre considered par V. M. et ses successeurs : Si 

(1) Charles de Neufville, fils du secretaire d'titat Nicolas de Neuf- 
ville, seigneur de Villeroi. 



304 FORTS CRELSES. 

le roi eut eu quarante galcres a Marseille, je n'eusse 
pas fait ce que fai fait. 

Sur 1'Ocean il fallait aussi une flotte pour balancer 
la puissance de la Grande-Bretagne, et montrer 
aux Anglois qu'ils n'etoient pas rois de la mer (1). 
Richelieu n'avait pas oublie le sanglant outrage es- 
suye par Sully, outrage, qui perca le coeur aux 
bons Francois (2). line negligea rien pourmettre 
la France a 1'abri de pareils affronts. II fit construire 
des vaisseaux et il etablit a Brouage, au Havre et a Mar- 
seille des fonderies de canons pour les arnier. Le port 
de Brest, agrandi et fortifie, assura un asile a la flotte 
de 1'Ocean, pendant que celle de la Mediterranee trou- 
vaitde nombreux havres sur les cotes de la Provence. 
Richelieu chargea MM. d'lnfreville et de Seguiran 
de visiter les cotes de France (3) et de travailler a 
detruire les droits feodaux que les seigneurs riverains 
de 1'Ocean et de la Mediterranee pretendaient conser- 
ver sur la navigation. En qualite de surintendant de 
lanavigation, il s'efforc,ait de rarnenerTadministration 
maritime a 1'unite. Des 1 626, Malherbe etait frappe de 
la grandeur des projetsde ce ministre et des resultats 
qu'il avait obtenus : L'espace d'entre le Rhin et les 
Pyrenees, ecrivait-il aM. de Mentin (4),ne lui semble 
pas un assez grand champ pour les fleurs de lis.l 

(1) Mem. de Richelieu, t. V, p. 201. 

(!) Testam. politique, 2 C partie, ch. 9 , 5. Voy. plus haul, 
p. 264. 

(3) Leur rapport a ete publie dans le tome HI de la Correspon- 
dence de Sourdis, qui fait partie de la collection des Documents 
inedits dc L'histoire de France. 

(li) Lettre de Malherbe & M. dc Mentin, en date du 14 octobre 



PLOTTES EQUIPfcES. 305 

veut qu'elles occupent les deux Lords de la mer. 
Mesurez a Fetendue de ses desseins Fetendue de son 
courage. 

Richelieu equipa, en effet, deux flottes, Tune sur 
FOcean, forte de soixante vaisseaux (1), 1'autre sur la 
Mediterranee, composee de vingt galeres et de vingt 
vaisseaux ronds (2). La premiere forc.a les Anglais de 
respecter le pavilion de la France et de reconnaitre 
la liberte des mers (3) ; la seconde balance sur la 
Mediterranee la puissance des Espagnols. L'etablis- 
seinent des classes, ou inscription maritime, assura, 
des 1637, le recrutement de Farmee de mer, si Ton 
en croit le pere Daniel dans son Histoire de la mi- 
lice fran$aise. Ce qui est certain, c'est que les Espa- 
gnols furent chasses des iles Sainte-Marguerite et 
Saint-Honorat ; Sourdis , archeveque de Bordeaux , 
les vainquit en plusieurs rencontres, et entre autres 
a Galtari, en Biscaye (1 638), puis il alia sur les cotes 
du Portugal provoquer Finsurrection de ce pays 
contre les Espagnols (1640). 

De pareilles creations expliquent et justifient Fac- 
croissement des impots. Au moment ou Richelieu prit 
la direction des affaires, la situation des finances etait 
deplorable. Colbert , dans un memoire adresse a 
Louis XIV (4), leprouveenexposantl'administration 
des finances de 1610 a 1630. Nous avons vu,dit-il, 

(1) Testament politique, l rc par tie, chap. 1. 

(2) Ibidem. 

(3) Memoir es de Richelieu, tome V, p. 201-202. 

(U) Ce Memoire, dont je public ici une partie ineYlile, est nnto- 
graphe et se trouve parmi les manuscrits de la Bibl. imp., S. Fr., 
n 3695. 



306 ADMINISTRATION DBS FINANCES. 

pendant les vingt premieres ann6es depuis la mort 
de Henri IV (1610-1630) (1), les surintendants se 
gorger de biens, et, a leur exemple, tous les gens de 
finances, ou, s'ils etoient gens de bien, ils n'avoient 
pas assez de penetration pour connoitre les abus, 
malversations, vols et dissipations qui se commet- 
toient sous leur autorite, en sorte que 1'foat etoit 
toujours en necessite, et il se trouve meme que 1'in- 
suffisance des surintendants a ete presque toujours 
plus prejudiciable a 1'Etat et aux.peuples que leurs 
vols personnels, vu qu'il n'y a jamais eu de temps ou 
les surintendants aient paru plus gens de bien que 
depuis 1618 jusqu'en 1630 (2), et neanmoins, outre 
que les subalternes s'enrichirent prodigieusement, il 

(1) Colbert a raye ici un passage que je crois devoir reproduire 
en note : La liberalite et la magnificence de Marie de Medicis dans 
quelques affaires quilui survinrent, au commencementde sa regence, 
dissiperent en peu d'annees les dix-huit millions de livres que Hen- 
ri IV avoit amasses et qui etoient en reserve a la Bastille. Depuis ce 
temps-la, les guerres de M. le Prince et quelques soulevements des 
huguenots ayant oblige" la regente a entretenir un nombre de 
troupes assez considerable, et les manages de France et d'Espagne 
etant survenus, les defenses commencerent a exceder les revenus 
ordinaires de 1'fttat, et par consequent a obliger les surintendants a 
avoir recours a des moyens extraordinaires pour y fournir. Depuis, 
la nouvelle faveur de M. de Luynes, apres qu'il se fut etabli sur la 
ruine de la reine-mere, ne lui donna le temps, pendant cinq a six 
annees qu'elle dura, que de vaquer a ses affaires particulieres, sans 
penser a reme"dier aux de"sordres des finances qui e"toient dej^ assez 
considerables. II est facile de voir'pour quel motif Colbert a sacrifie 
ces details precis sur les abus financiers des premieres annees de 
Louis XIII : la reine-mere s'y trouvait trop directement blamee. 

(2) Les surintendants pendant cette periode furent le president 
Jeannin, Schomberg, La Vieuville, Bochart de Champigny, Michel 
de Marillac et d'Effiat. On trouvera dans 1'Appendice n III une 
notice sur les surintendants des finances, de 159/i ft 1653; elle est 

des Me"moires inedits d' Andre d'Ormesson. 



ADMINISTRATION DBS FINANCES. 307 

se trouva que dans 1'espace de douze annees Ton 
avoit aliene pour dix-huit millions de livres derevenu 
en droits sur les tallies a prendre sur les peuples, en 
sorte que les tallies ne se trouvant monter en 1618 
qu'a vingt millions de livres, ou moins, se trouverent 
a trente huit millions en 1630. 

Cette prodigieuse surcharge des peuples tour- 
noit seulement au profit de quelques particuliers et 
nonala decharge des depenses de 1'fitat, outre Taug- 
mentation de gages et la creation d'une infinite d'offi- 
ciers de toute sorte. Mais, apres ces vingt annees 
expirees, le changement des qualites de 1'esprit des 
personnes choisies pour remplir ce poste n'a pas 
change^ le destin de 1'fitat. Au contraire, Ton a com- 
mence de voir une partie de leurs maximes s'etablir 
dans leurs esprits et dans leur conduite, et prendre 
telles forces par succession de temps, qu'elles ont 
passe pour indubitables. Ces maximes ont etc : 

Que ce royaume ne pouvoit subsister que dans la 
confusion et le desordre ; 

Que le secret des finances consistoit seulement a 
faire et defaire, donner des gages et des honneurs 
nouveaux aux anciens officiers, en creer de nouveaux 
de toute sorte et de toutes qualites, aliener des droits, 
des gages, des rentes, les retrancher et les re"tablir; 

Faire payer des taxes sur toute sorte de pre- 
textes ; 

Augmenter les droits des fermes et les tailles, 
les aliener, retrancher, retirer et aliener de nou- 
veau ; 



308 ADMINISTRATION DES FINANCES. 

Consommer pour les depenses d'une annee les 
recettes ordinaires et extraordinaires de deux sui- 
vantes ; 

Donner de prodigieuses remises, non-seulement 
pour les affaires extraordinaires, mais meme pour le 
recouvrement des revenus ordinaires, dont les remi- 
ses et les interets des avances consommoient toujours 
plus de la moitie; 

Donner moyen aux tresoriers de 1'epargne et 
autres comptables, fermiers et traitants, de faire des 
gains prodigieux, soutenant que la grandeur de 1'E- 
tat consistoit a avoir un petit nombre de personnes 
qui pussent fournir des sommes prodigieuses et qui 
donnassent de 1'etonnement a tous les princes etran- 
gers; 

Negliger les fermes et recettes generates, en 
quoi consistent les revenus ordinaires pour s'appli- 
quer entierement a des affaires extraordinaires. 

Ces pernicieuses maximes etoient etablies de 
sorte que les plus habiles et les plus eclaires dans le 
gouvernement de 1'Etat estimoient qu'en une matiere 
si delicate 1'experience d'une autre conduite etoit 
plus dangereuse que le mal meme que Ton souf- 
froit. 

II ne faut pas s'etonner si les surintendants re- 
gloient leur conduite sur ces maximes, vu qu'ils y 
trouvoient deux avantages considerables, le premier 
que dans cette con fusion et ce desordre ils trouvoient 
beaucoup de facilite a s' enrich ir et a faire des graces 
considerables a leurs parents, a leurs amis et a tou- 
tes les personnes de la cour, des bons offices des- 



ADMINISTRATION DES FINANCES. 209 

quels ils avoient besoin pour se conserver ail milieu 
cle tous leurs desordres, et le second qu'ils etoicnt 
persuades que cette conduite rendoit leur ministere 
necessaire et que Ton ne sauroit prendre la resolu- 
tion de les changer. 

Le jugement severe que porte Colbert sur radmi- 
nistration des finances s'applique a tout le regne de 
Louis XIII. Cependant on ne doit pas oublier quel- 
ques mesures utiles adoptees par Richelieu. Des 
1625, il fit dresser un etat des finances qui consta- 
tait la situation reelle du tresor (1 ) . Le budget ainsi 
dresse par ordre du cardinal, montra que le deficit 
s'elevait a plus de trente millions. Les charges enor- 
mes de Tentretien de cinq armees de terre et de deux 
flottes, les subsides payes aux allies de Suede et 
d'Allemagne, expliquent 1'accroissement des impots 
dont se plaignaient vivement les contemporains : 
On met ici de nouveaux impots sur tout ce qu'on 



(1) Bibl. de I'Universite, ms. Miscellanea, ff, I, l\k. En void le 
d6but : Le roy s'e"tant faict representer en son conseil les estats de 
la valeur de ses finances pour aviser a ce que S. M. peut tirer des 
ge'neralite's de ce royaume, mme de la generality de Paris, pour 
subvenir aux depenses qu'il lui convient faire durant la pre'sente 
anne"e 1625, tant pour la conservation de son Estat , entretenement 
de sa maison que plusieurs graves et ne"cessaires defenses ; apres 
avoir reconnu qu'ci cause des alienations cy-devant faites par les rois 
ses pre'de'cesseurs de toutes les parts et portions de son domaine, 
aides et subsides, meme des grandes charges estant sur le principal 
de ses tailles ordinaires et crues (surtaxes) y jointes , desquelles ne 
lui scauroit venir le quart, au moyen de quoi S. M. auroit encore este* 
contrainte ordonner le reculement pour demiG-anne"e des rentes as- 
sign6es sur les recettes particulieres desdites tailles et recettes 
generales de ce royaume, S. M. estant en son conseil, a ordonne' et 
ordonneque toutes lettres et provisions necessaires serontexpe"diees 
pour Tex6cution et observation du present estat, 

I. 21 



310 ACCR01SSEMENT DES 1MPOTS. 

peut, ecrivait Guy Patin a la fin de 1637, entre au- 
tres sur le sel, le vin et le bois; j'ai peur qu'enfin 
on n'en mette sur les gueux qui se chauffent au so- 
leil. 

Cette boutade d'un esprit chagrin ne detruit pas 
1'assertion de Richelieu, qui, apres avoir enuroer6 
les charges de 1'Etat, s'elevant a soixante millions, 
se vante d'y avoir pourvu, sans toucher au revenu 
des particuliers, et meme sans demander aucune 
alienation du fonds du clerge... Ainsi soixante mil- 
lipns de depenses par an, cent cinquante mille hom- 
mes de pied, tant pour les armees que pour les gar- 
nisons des places, et plus de trente mille chevaux, 
seront a la posterite un argument immortel de la 
puissance de cette couronne (1). 

Le Testament politique de Richelieu prouve que 
meme en matiere de finances, il avait sur ses contem- 
porains une superiorite reelle. II avait etudie toutes 
les sources du revenu public : 1'impot, le credit et le 
commerce. Pour les impots, il aurait voulu diminuer 
la taille qui ecrasait les classes pauvres, et augmen- 
ter les (tides qui pesaient egalement sur le riche et 
surle pauvre (2). Cette idee fut en partie realisee par 
Colbert. 

Richelieu comprit un des premiers la theorie du crd- 
dit public. II ne voulait pas, comme Sully, entasser 
des millions dans les caves de la Bastille. Les ein- 

(1) Testament politique, l re partie, chap. 1. Je n'ai pas parle de 
mesures qui n'ont aucune importance pour 1'histoire de 1'adininis- 
tration, comme la vente des offices, etc. Elles sont 6num6r6es dans 
Forbonnais, Recherches sur les finances. 

(2) Testament polUicjue, 2 e partie, ch. 9, 7. 



PROJBT8 DE RICUEI4KU. 3 

prunts a un taux modere etaient a ses yeux une res- 
source utile, et, voulant assurer le credit public, il 
condamnait la banqueroute et le remboursement des 
rentes au prix d'achat (1). Enfin, il se proposait de 
creer un fond d'amortissement^ au moyen duquel il 
eutaequitte en septans la dette nationale (2). Ce fut 
encore une idee feeonde dont il legua la realisation a 
I'aveuir. Mais du moins il put s'occuper immediate- 
ment du commerce, et il s'efforca de lui ouvrir de 
nouveaux debouches. 

Dans I'assemblee des notables de 1626, Richelieu 
avait developpe des idees favorables a 1'industrie. 
Comme apres avoir jete les yeux sur les defauts de 
la France, il a reconnu qu'il ne s'y pouvoit remedier 
que par le retablissement du commerce, il s'est re- 
solu sous Tautorite du roi, d'y travailler a bon escient, 
et, par 1'entretenement d'un suffisant nombre c!e vais- 
seaux, rendre les armes de S. M. redoutables aux 
lieux ou le nom de ses predecesseurs a bien a peine 
ete connu(3). Richelieu voulait, suivant 1'usage du 
temps, proteger le commerce par des mesures prohi- 
bitives et eu favoriser le developpement par 1'organi- 
tion des compagnies que Ton voyait alors s'etablir en 
Hollande et en Angleterre (4). Le gouvernement en- 
couragea, en effet, retablissement de ces associa- 
tions (5). Des 1626, on vit s'etablir la compagnie 

(1) Testament politiquc, 2 C partie, ch. 9, 7. 

(2) Ibidem. 

(3) Lettre de Malherbe a M. de Mentin, 14 octobre. 

(4) Mtrn. de Richelieu, t. XXHI, p. 258, 2 e s^rie de la collect. 
Petitot. 

(5) Anciennes lois franc., t. XVI, p. 216, 347, 415, 540. 



312 COMPAGN1ES DE COMMERCE. 

du Morbihan, composee de cent associes auxquels 
on avait cede le pays de Morbihan avec le mono- 
pole du commerce dans le Canada et les iles de 1'A- 
merique. Le bruit de cet evenement alarmoit deja 
les Anglois et les Hollandois , dit Richelieu dans 
ses memoires ; mais le parlement de Rennes ayant 
refuse d'enregistrer les clauses relatives a la ces- 
sion du Morbihan, la compagnie fut dissoute apres 
deux ans de vaines tentatives (1628). Elle futbientot 
remplacee par une compagnie des Indes occidentales, 
qui s'occupa de la colonisation du Canada, du com- 
merce des pelleteries, et fonda des comptoirs dans les 
iles des Antilles, a Saint-Domingue, a Saint-Christo- 
phe, a la Barbade, etc. (1). Les anciens traites de 
la France et de la Turquie furent confirmes (2), et 
des consuls etablis dans les echelles du Levant. Des 
relations furent ouvertes avec la Perse (3). Richelieu 
envoya sur la cote de Barbaric du Chalard et le com- 
mandeur de Rasilly qui signerent, en 1601 , un traite 
avec le souverain du Maroc (4). Toutes les denrees 
qui pouvaient faire 1'objet d'importations ou d'expor- 
tations avaient ete pour Richelieu 1'objet d'etudes spe- 
ciales. Ce ministre ne negligea pasmeme la Moscovie, 

(1) Anciennes Lois franc., t. XVI, p. 3A7, 415 , 540. 

(2) Cimb. et Danjou, Archives curieuses de I'histoire de France, 
2 e serie, t. Ill, p. 387. 

(3) Le roi Louis XIII envoya le sieur de Saint-Memein vers le 
roi de Perse pour avoir et entretenir des facteurs et correspondants 

f rangois a Bassora, Alep et autres lieux de ce pays-lft avec ceux de 
Marseille. (Thorn. Le Fevre, Discours sommaire du commerce.) 
L'auteur place a tort Alep en Perse; Bassora avait 616 enlevee aux 
Turcs par Shah-Abbas, qui re"gna en Perse jusqu'en 1628. 

(4) Archives curieuses, 2 e serie, t, III, p. 375, 



COMMERCE ENCOURAGE. 313 

regardce a ectte epoque comme un pays b'arbare 
etrangera 1'Europe (1). 

A I'interieur, il multiplia les moyens de commu- 
nication et de transport, acheva le canal de Briare (2) ; 
rendit navigables les rivieres d'Ourcq, de Velle, de 
Chartres, de.Dreuxet d'Etampes (3). Les loisde cette 
epoque attestent que 1'administration ne negligea ni 
les etablissements industriels (4), ni 1'exploitation des 
mines (5) , ni le dessechement des marais (6) . Riche- 
lieu organisa le service des postes (7). Pendant la 
minorite de Louis XIII, M. d'Almeras, qui etait con- 
troleur-general des postes, avait organise un service 
de courriers qui partaient a des heures determinees 
et transportaient les lettres dans toutes les parties de 
la France, moyennant une certaine retribution. Ce 
service fit aux messagers de 1'Universite une concur- 
rence dont le public profita. En 1627, les prix de 
transport furent fixes par ordonnance, an lieu d'etre 
laisses, comme auparavant, a 1'arbitraire des direc- 
teurs des postes. 

Le cardinal-ministre etait le protecteur naturel de 
la religion; mais il s'acquitta de ce devoir avec la 
haute intelligence qui le caracterise. II respecta la li- 
berte de conscience, ne tenta pas d'imposer aux pro- 
testants 1'uniformite de religion, et brava les attaques 



(1) Testament politique, 2 e partie, ch. 9, 6. 

(2) Andenncs Lois franc., t. XVI, p. 488. 



(Zi) /6id.,p. 547. 

(5) Ibid., p. 183. 

(6) 1 bid., p. 500. 

(7) Ibid., p. 158 et 350. 



M 4 TOLERANCE BE RICHELIEU. 

cles devots fanatiques qui le traitaient de cardinal de 
la Rochelle, et de pape des huguenots. Prince de 1'E- 
glise, Richelieu ne craignit pas de separer les interets 
temporelsde la France des questions religieuses; il 
rechercha 1'alliance des protestants de la Hollande, 
de la Suede et de 1'Allemagne contre la maison d'Autri- 
che, et rassura la conscience du roi, dont le cardinal 
de Berulle excitait les scrupules. A 1'occasion de 
quelques differends avec le Saint-Siege, il fit defendre 
de recevoir les brefs de Rome (1). Mais en meme 
temps il recommandait au roi de remplir les eve- 
ches de personnes choisies, sages et capables (2). 
II protegeait les monasteres dignes de leur mission 
religieuse, tout en recommandant de moderer un 
zele irreflechi qui en multipliait le nombre et deve- 
nait dangereux pour la societe (3) . Plus soucieux de 
la tranquillite publique que des droits de la pensee, 
il s'efforc,ait d'etouffer dans leur berceau les sectes 
nouvelles, et faisait enfermer a Yincennes, 1'abbe dc 
Saint-Cyran, un des apotres du jansenisme (4). 

Les lettres durent beaucoup sans doute au fonda- 
teur de 1'imprimerie royale (5) et de 1'Academie fran- 
(}aise (6) ; au proviseur de Sorbonne, qui rebatit cet 
ancien sanctuaire de la theologie (7), et en fit le con- 

(1) Andennes loi fran^., t. XVI, p. 525. 

(2) Mdm. de Richelieu, livre XX. 

(3) Testam. politique, l re partie, ch. 2, 8. 

(A) Sainte-Beuve, Histoirc de Port-Royal, livre II, ch. 6. 

(5) Trichet de Frene 6tait correcteur de 1'imprimerie royale , Cra- 
moisi en etait 1'imprimeur et Sublet de Noyers en avail la surintcn- 
dance. 

(6) Andennes lois franc. , XVI, p. 418. 

(7) La depense qu'il fait aujourd'hui pour rebatir la Sorbonne 



LETTRES ET ARTS PROTEGES. 315 

die permanent des Gaules. II etablit une ecole mili- 
tairepour lajeune noblesse (1), et un hospice pour 
les invalides (2) . II crea le Jardin des Plantes soumis a 
1'inspcction du premier medecin du roi (3) . Le Luxem- 
bourg fut acheve; le Palais Cardinal (i), leTheatre- 
Francais, le Val-de-Grace , Saint-Roch, s'eleverrnf 
pendant 1'administration de Richelieu. Heureux s'il 
n'eut pas joint a son zele pour les lettres des preten- 
tions au merite poetique et des sentiments de ines- 
quine rivalite qui le rendirentinjuste pour CorneiHe! 
Mais ces faiblesses de poete ne peuvent faire oublier 
les merites du ministre, et la posterite a contirme 
avec raison le jugement d'un contemporain, qui, des 
1635, s'exprimait en ces termes (5) : Lorsque dans 
deux cents ans, ceux qui viendront apres nous liront 
que le cardinal de Richelieu a demoli la Rochelle et 
abattu 1'heresie, et que, par un seul traite, comuie 
un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses 
villes pour une fois; lorsqu'ils apprendront que, du 

de fond en comble, qui ne s'eloignera guere de cent mille ecus, esl 
assez considerable pour ne pas etre oubli6e en Ire les marques de sa 
ge"nerosite. Lettre de Malherbe a M. de Mentin , 14 oclobre 
1626. 

(1) Ancicnnes lois franf., t. XVI, p. 466. 

(2) Ibid., p. 386. 

(3) Ibid., p. 547. 

(4) Corneille exprime radmiration des contemporains poifr le 
Palais Cardinal, lorsqu'il dit (Mentcur, acte II, scene I) : 

Et Tunivers en tier ne peut rien voir d'dgal 

Aux superbes dehors du Palais Cardinal. 

Toute une ville entiere, avec pompe batie, 

Semble d'un vieux foss6 par miracle sortie, 

Et nous fait prdsumer, a ses superbes toits, 

Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois. 

(5) Voiture, Lettres, t. I, pages 177-J78, de l'6dition de 172U. 



316 ELOGE DE RICHELIEU. 

temps de son ministere, les Anglois ont etc battus et 
chasses, Pignerol conquis, Casal secouru, toute la 
Lorraine jointe a cetie couronne, la plus grande par- 
tie de 1'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols 
defaits a Veillane et a Avein, et qu'ils verront que 
tantqu'il a preside a nos affaires, la France n'a pas 
eu un voisin, sur lequel elle n'ait gagne des places ou 
des batailles , s'ils ont quelques gouttes de sang 
franc,ois dans les veines et quelque amour pour la 
gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans 
s'affectionner a lui, et 1'aimeront-ils ou 1'estimeront- 
ils moins, a cause que, de son temps, les rentes sur 
l'H6tel-de-Ville se seront payees un peu plus tard, et 
que Ton aura mis quelques nouveaux oiliciers dans 
la chambre des comptes? Toutes les grandes cboses 
coutent beaucoup. 

Toutefois cette posterite equitable, dont Voiture 
annongait et exprimait deja le jugement, vint assez 
tard pour Richelieu. II avait provoque, par son carac- 
tere impitoyable et ses executions sanglantes, un de- 
chainement qui eclata aussitot apres sa mort. Ceux 
qu'il avait fait trembler s'en vengerent par des chan- 
sons et des epigrammes (1). On insulta ses parents 



(1) De tous les vers, la plupart detestables , composes contre le 
cardinal apres sa mort , les suivants sont peut-etre les seuls qui 
meritent d'etre conserves : 

II est pass6, il a pli^ bagage 
Ce cardinal; dont c'est grand dommage 
Pour sa maison ; c'est comme je 1'entends. 
Car, pour autrui, mains hommes sont contents, 
En bonne foi, de n'en voir que 1'image. 
Sous sa favour s'enrichit son lignagQ 



RICHELIEU DEFENDU PAR MAZARIN. 347 

qu'ilavaitcomblesdefaveurs,la duchessed'Aiguillon, 
lemareehal de la Meilleraye et le marechal de Breze. 
Mazarin s'honora en se declarant hautement 1'admi- 
rateur de Richelieu et le defenseur de sa famille. II 
ecrivait le 28 mai 1643 au marechal de Breze alors a 
Angers, dont il etait gouverneur (1) : 

Monsieur, bien que ne pusse recevoir de douleur 
plus sensible que d'ouir dechirer la reputation de 
M. le cardinal, si est-ce que je considere qu'il faut 
laisser prendre cours, sans s'en emouvoir, a cette in- 
temperance d'esprit dont plusieurs Francois sont tra- 
vailles. Le temps fera raison a ce grand homme de 
toutes ces injures, et ceux qui le blament aujourd'hui 
connoitront peut-etre a 1'avenir combien sa conduite 
eut ete necessairepour achever la felicite de cet Etat, 
dont il a jete tous les fondements. Laissons done eva- 
porer en liberte la malice desesprits ignorants ou pas- 
sionnes, puisque 1'opposition ne serviroit qu'a Tirri- 
ter davantage, et consolons-nous par les sentiments 
qu'ont de sa vertu les etrangers qui en jugent sans 

Par dons, par vols, par fraude et manages. 
Mais aujourd'hui ce n'est plus temps; 
II est passe". 

Or parlerous sans crainte d'estre en cage ; 
II est en plomb Imminent personnage 
Qui de nos maux a ri plus de vingt ans. 
Le roi de bronze en eut le passe-temps, 
Quand sur le pont, a (avec) tout son attelage, 
II est passe". 

On attribuait & Paul Scarron ce rondeau, que j'ai tire des M&uoires 
inedits d'Andr6 d'Ormesson (f 216, v). Selon d'autres , il avail <He 
compose par un maitre des comptes nomm6 Miron. 

(1) Cette lettre in^dite se trouve dans un recueil manuscrit des 
lettres de Mazarin, Bibl Mazarine, n 1719, 



318 RICHELIEU DFENDU PAR MAZARIN. 

passions et avec lumiere. Ce que vous m'ecrivez 
meme de la sedition qui a failli plusieurs fois a s'ex- 
citer a Angers est une preuve du bien que causoit le 
seul nom et la seule autorite de cet incomparable mi- 
nistre. On a ici delibere sur les remedes qu'il falloit 
apporter a ce desordre; de quoi le secretaire d'Etat 
qui a le departementderAnjouvousinformera. Quant 
a moi, vous devez faire un etat certain que je ne per- 
drai jamais occasion de vous servir, et que ce que je 
dois a la mernoire deM. le cardinal m'etant pluscber 
que la vie, et 1'estime que je fais de votre merite ne 
pouvant etre plus grande, ces deux considerations 
in'obligeront toujours a desirer avec passion de vous 
pouvoir faire paroitre que personne n'est plus verita- 
ble que moi. 

Je n'ajouterai qu'un mot : c'est qu'un ministre qui 
a rendu les plus grands services a la France, Col- 
bert, invoquait sans cesse 1'autorite de Richelieu, 
et cherchait a s'inspirer des principes de sa politique 
dans le gouvernement interieur. 



APPENDICE. 



Les trois morceaux qui composent cet appendice sont ti- 
res des memoires autograpbes et inedits d'Andre Leievre 
d'Ormesson (1). Le premier est la biographic de son pere, 
Olivier d'Ormesson; elle montre comment le travail et 1'in- 
telligence eleverent, au xvi e siecle, des hommes du tiers- 
etat aux plus hautes dignites. Le second morceau retrace 
1'organisation du conseil d'Elat, et contient les reglements 
qui 1'ont constitue sous le regne de Louis XIII. L'appen- 
dice se termine par une notice sur les surintendants des fi- 
nances del 594 a 1653. 



DISCOURS DE LA VIE DE FEU MESSIRE OLIVIER LEFEVRE, 

SEIGNEUR D'ORMESSON , D'EAUBONNE ET DE LEZEAU , 
CONSEILLER DU ROI EN SON CONSEIL D'ESTAT, ET 
PRESIDENT EN LA CHAMBRE DES COMPTES DE PARIS (2) , 

S'il est scant a un fils de conserver soigneusement le por- 
trait de son pere, j'estime qu'il luy est encore plus seantde 
conserver la memoire de ses moeurs et actions principales. 
Le premier portrait rapporte seulement les traits et linea- 
ments du visage; mais le second, rapportant les traits et li- 
neaments de 1'ame, se rend d'autant plus precieux que le 
premier, que Tame est plus precieuse que le corps. Que si 

(1) Manuscrits de la Bibliolh. publique de Rouen, F. Leber, n 5767. 

(2) Memoires d'Andre" d'Ormesson, f 267 et suiv. 



320 



APPENDICE I. 



jamais pere a merite d'estre aime et honore de ses enfants, 
c'a este feu M. le president d'Ormesson, mon pere, pour sa 
bonte et indulgence, et pour 1'ardente affection qu'il a eue 
pour leur bonne institution et advancement. La recognois- 
sance done et le sentiment que j'ai eus m'ont oblige de con- 
server precieusement dans mon cabinet et a ma vue deux 
tableaux de lui, Tun fait en sa jeunesse par Janet, peintre 
excellent, et 1'autre fait en sa vieillesse par Dumontier, et 
encore de composer ce discours en son honneur, qui con- 
tientses actions principales, ses qualites et perfections pour 
servir de patron et d'exemplaire tres-digne a estre propose 
et mis devant les yeux. 

Je scais bien qu'il y a assez d'hommes imprudents qui, 
par une erreur populaire, preferent la noblesse a la vertu, 
et cachent la vraie origine de leurs peres pour paroislre de 
meilleure maison. Quant a moy, je n'ai pas resolu de me 
conformer a leur opinion, ni par une impertinente ambi- 
tion derober la gloire due a mon pere, et le despouiller 
d'une verite tres-honorable pour le revestir d'un mensonge 
ridicule et injurieux. Car j'estime que, pour le bien ho- 
norer, la verite seule luy suffit. Le cours de sa vie se trou- 
vera enricbi de tant de grandes et signalees rencontres, que 
ceux qui lirontce discours souhaiteron-t peut-estre sa bonne 
fortune et tascheront d'imiter ses vertus et perfections. Car 
estant ne d'une famille mediocre en extraction et en biens, 
ayant perdu son pere a cinq ans, sa mere remariee deux 
ans apres, avoir par bons moyens amasse des biens suifi- 
samment et estre parvenu a des charges tres-honorables, 
est-ce pas un bonheur tres-grand et tres-rare? N'est-ce pas 
avoir tire sa naissance de soi-mesme, et n'avoir eu que son 
bras droit pour son pere? Et ce qu'il y a eu de plus admi- 
rable et comme particulier en luy, c'est d'avoir approche 
les roys sans mediateur, d'avoir amasse des richesses sans 



BIOG. D'OLIV. D'ORMESSON. 321 

avarice, cPestre parvenu aux grandes charges sans ambi- 
tion, d'avoir basti une bonne maison avec peu de matiere, 
d'avoir eu beaucoup de prosperite sans orgueil, d'avoir ai- 
mant la douceur et la tranquillite, vescu trente-cinq ans 
de suite dans la cour, fait sa retraite vingt ans avant mou- 
rir, sans aucune disgrace precedente, d'avoir vescu soixante 
et seize ans d'une sante tres-parfaite, rarement troublee de 
maladies, d'avoir joui en repos des biens qu'il avait amas- 
ses, d'avoir receu de 1'honneur aux charges qu'il a exercees, 
d'avoir faict grande quantite d'amis et point d'ennemis, 
d'avoir habite les maisons qu'il avoit basties, s'estre pro- 
mene a 1'ombre des bois qu'il avait plantes, d'avoir receu 
le contentement de ses enfants qu'il en pouvoit esperer. 

II est bien vray que son humilite, son bon sens et sa pru- 
dence luy ontbien aide a faire venir son bonheur; car son 
humilite naturelle et sa courtoisie luy acquirent force amis 
et le deschargerent d'envie. Son bon sens luy faisoit mepri- 
ser les vanites et rechercher le solide. Sa prudence et sa sa- 
gesse ont borne ses desirs et retranche ses cupidites aude- 
dans de sa puissance ; et estant heureusement parvenu au 
but de ses intentions, il s'est arreste sans passer plus avant; 
ce qui luy a acquis le souverain bonheur de la vie hu- 
maine, qui consisteau repos, et en la tranquillite de 1'ame, 
qui ne craint et ne desire rien. Car il disoit fort souvent 
qu'il avoit plus de biens et d'honneurs qu'il n'en desiroit, 
et que Dieu, de la bonte duquel il reconnoissoit tcnir toute 
sa bonne fortune, lui avoit fait plus de graces qu'il n'en 
avoit merite et espere. 

Ledit messire Olivier Lefevre, sieur d'Ormesson, duquel 
j'escris la vie, naquit a Paris le jour Saint-Andre, et fut 
baptise en Veglise de Saint-Germain-l'Auxerrois, le dernier 
jour de novembre 1 525; et, bien qu'il fit un froid extresme, 
neanmoins jamais il ne pleura et ne fit aucun cri sur les 



329 APPENDICP I. 

fonts. Cequi fut remarque de toute 1'assistance, particulie- 
rement de son pere qui 1'ecrivit sur son papier baptistaire, 
que j'ai leu plus d'une fois. Mon pere nous a souvent dit 
depuis que c'estoit un presage certain du bonheur et de la 
douceur de sa vie, et prenoit tousjours le jour Saint-Andre 
pour assembler compagnie et payer sa feste, et se resjouir a 
cause que c'estoit le jour de sa naissance. 

Le pere dudit Olivier avoit nom Jean Lefevre, lequel 
estoit commis au greffe civil du parlement de Paris, tres- 
homme de bien en sa charge et sur lequel 1'argent ne pou- 
voit rien. Sa mere s'appeloit Magdelaine Gaudart, fille de 
Jacques Gaudart, procureur en la chambre des comptes de 
Paris. De leur manage naquirent trois garcons, Nicolas, 
Jean et Olivier, et trois filles, Marguerite, Anne et Jacque- 
line. Tous ces enfants moururent en leur jeunesse, hormis 
Nicolas et Olivier mon pere. Nicolas, plus age de deux ans 
que mon pere, avouoit neanmoins qu'il tenoit sa fortune 
de mon pere, son frere puisne, comme je dirai cy-apres. 

Quand Jean Lefevre pere mourut, son fils Olivier n'avoit 
que cinq ans ; Magdelaine Gaudart sa veuve estoit encore 
fort jeune et se remaria au bout de deux ans a M. Evrard. 
Comme Olivier Lefevre eut atteint 1'age de huit ans, il fut 
mis au college de Navarre avec son frere aisne, Nicolas, et 
en furent tous deux retires au bout de trois ans, faute de 
commodites pour les y entretenir ; la preud'hommie de son 
pere estoit cause de sa pauvrete, et le fut apres dela bonne 
fortune de ses enfants. Car Olivier fut mis au logis d'un 
procureur des comptes pour apprendre a escrire et a gaigner 
sa vie, et m'a souvent montre le logis et y demeuroit lors- 
que 1'empereur Charles-Quint fit son entree dans Paris Tan 
1 539, et nous a souvent raconte comment 1'empereur entra 
entre les deux enfants du grand roy Francois, Henry et 
Charles, en grande magnificence. Mon pere revenoit de 



BIOG. D'OUV. D'ORMESSON. 323 

Verrieres, village a quatre lieues de Paris, pour chercher 
unc nourrice pour la femme de ce procureur qui estoit ac- 
couchee. 

Pendant qu'il demeuroit chez ce procureur, M e Andre 
Blondel, sieur de Roquancour, tresorier de M. le dauphin 
Henry, eut affaire d'un commis, et s'adressa a son procu- 
reur pour luy en donner un ; deplusieurs clercs qu'il avoit, 
la bonne fortune tomba sur mon pere, qui fut choisi par 
ledit sieur Roquancour, le trouvant de bonne grace et qui 
escrivoit fort bien. Ainsy mon pere entra au service dudit 
sieur de Roquancour, et par ce moyen fut con-nu de JU. le 
dauphin Henry, qui s'en servit fort souvent, et commenca 
dcs lors a Taimer, et Je menoit toujours avec luy pour payer 
sa despense, quand il alloit en poste voir messieurs les en- 
fan ts de France, nourris et eleves a Amboise, pendant la 
vie du grand roy Francois, leur grand pere. 

Le roy Francois deceda a Rambouillet Fan 1 547. Henry, 
le dauphin, son fils, vint a la couronne et fit M. de Ro- 
quancour tresorier de 1'espargne, en la place de Nicolas du 
Val, a la recommandation de madajne de Valentinois, Diane 
de Poitiers. En ce temps il n'y avoit qu'un tresorier de 
1'espargne ; mon pere fut son premier commis, n'ayant lors 
que vingt-deux ans, et neanmoins faisoit luy seul toute sa 
charge, son maistre s'en reposant entierement sur sa fide- 
lite, et rendoit tous les comptes a la chambre, et deschar- 
geoit son maistre en grande partie de la peine. Pendant 
qu'il exercoit cette charge, il lui arriva un estrange acci- 
dent qui pensa le mettre au desespoir et le perdre. On 
lui desroba la boiste oil estoient pour centmille escus d'ac- 
quits et ious ses papiers d'importance avec quelque argent. 
II eut voulu estre mort, ne trouvant aucun remede a son 
malheur. Mais, comme il se promenoit seul sur un rempart 
ne scachant que faire pour se consoler, il rencontra sa boiste 



324 APPENDICE I. 

ouverte, ses papiers dedans, et no perdit que 1'argent, qui 
luy fut une perle bien legere au prix de la perte de ses pa- 
piers et acquits. II remercia la bonte de Dieu de 1'avoir tire 
d'une sigrande misere etextresmite contreson esperance et 
centre toute apparence humaine. 

Ayant exerce la charge de premier commis 1'espace de 
six ans et gaigne environ mille escus par an, il acheta, en 
Tan 1553, tin office d'argentier du roi, sans en communi- 
quer a son maistre, lequel 1'ayant scu luy fit plus d'hon- 
neur que de coutume, lefit seoir a sa table, et commenca a 
1'appeler monsieur. Mon pere reconnut a 1'instant qu'il 
avoit fait une grande faute; car il s'estoit attendu de pou- 
voir demeurer tousjours premier commis de 1'cspargne avec 
cet office. Mais M. de Roquancour lui declara ouvertement 
qu'il ne luy appartenoit pas de se servir d'officiers du Roy, 
et par ce moyen mon pere perdit sa place de premier com- 
mis, laquelle fut donnee a M. de Verdun, pere de Nicolas 
de Verdun, que nous avons veu premier president de 
Paris. 

Pendant qu'il estoit cbez M. de Roquancour, son frere, 
Nicolas Lefevre, qui avoit servi M. le general* (4) Preudome, 
cut volonte d'acheter 1'office de tresorier de 1'extraordinaire 
des guerres, et pour ce qu'il n'avoit pas assez d'argent, il 
en demanda a mon pere qui luy bailla la clef de son coffre 
pour en prendre ce qu'il voudroit. II en prit plus que mon 
pere ne s'attendoit, et [mon pere] fut contraint de prendre 
patience. Son frere done acheta cet office, et en fat rem- 
bourse des la premiere annee, par les taxations qu'il eut 
pour 1'embarquement de Farmee de mer qui passa de Brest 
en Escosse, 1'an 1 551 . Ledit Nicolas Lefevre deccda deux 
ans, en Tan 1553, et reconnoissant que sa bonne fortune 

(1) Rereveurg6n6ral. On nppelait gtncralites lescirconscriplious 
ties receltes 



BIOG. D'OLIV. D'ORMESSON. 325 

et son advancement procedoientde la bourse de son frere 
Olivier, il fit son testament et laissa mon pere son princi- 
pal heritier. Sa succession valut a mon pere plus de vingt- 
cinq mille escus. II cut, entre autres pieces de sa succes- 
sion, son office de tresorier de 1'extraordinaire des guerres en 
Piemont, qu'il obtint aisement de son bon maistre, le roy 
Henry second. Le cardinal de Lorraine luy servit grande- 
ment en cette occasion; de facon qu'il ne fallut que chan- 
ger de nom aux expeditions, et mettre Olivier au lieu de 
Nicolas. 

En cette occasion, il eut de la traverse de la part de 
M. Evrard, son frere uterin, qui luy disputa cette succes- 
sion. Mon pere consulta son affaire, et il luy fut dit que sa 
cause estoit bonne et qu'il la gagneroit, pourveu qu'il la 
poursuivist, comme il falloit, et qu'il quittast son plaisir. 
Ce qu'il fit, et il gagna son proces par sentence de mes- 
sieurs des requestes du palais, laquelle fat confirmee par 
arrest donne en la premiere chambre des enquestes. Quelque 
temps apres, ce M. Evrard deceda sans enfants; de facon 
que mon pere fut encore son heritier, et il disoit souventen 
riant que ledit sieur Evrard luy avoit voulu oster la succes- 
sion de son frere et qu'il avoit eu la sienne. 

En 1554, mon pere acquit la maison d'Ormesson (1), 
qui n'estoit pas en ce temps-la ce qu'elle a este depuis, 
mon pere 1'ayant grandement accrue, bastie et plantee, n'y 
ayant lors que le gros chesne de plante. II commenca des 
lors a se faire appeler M. d'Ormesson, lequel nom luy est 
tousjours demeure depuis, et il n'a este connu que sous ce 

(1) La terre d'Ormesson dont il est ici question, est situe"e pres 
de Saint-Denis, et ne doit pas etre confondu avec le chateau d*br- 
messon-Amboille(de'partement de Seine-et-Oise), dont il est question 
plus loin. Ce dernier domaine est celui qu'on appelle ge'ne'ralement 
maintenant Ormesson ; il est encore aujourd'hui le patrimoiue de la 
lamille qui|porte ce nom. 

I. 22 



nom, le nom de Lefevre estant trop commun, comme mon 
pere disoit luy-mesme. Sur la fin de cette annee, il fut trou- 
ble en son office de tresorier de 1'extraordinaire des guerres 
par deux homraes nomme's Frelu el Dubourg, qui, par des 
artifices et faux, donnerent a entendre qu'il avoit profile 
sur les monnoies; ce qui ful trouve et verifie faux. Us le 
contraignirent de prendre son remboursement. II prit alors 
un office de tresorier des parties casuelles (1) par le rem- 
boursement de M. Rageau, et il exerca cet office longue- 
ment. Mon pere ayant sur le coaur le tort qu'on luy avoit 
fait, Irouva moyen, en Tan 1557, de faire paroistre la me- 
chancete de Frelu et de Dubourg. Son innocence estant re- 
connue, il rentra dans son office de tresorier de 1'extraordi- 
naire des gucrrcs, plus pour son honneur que pour envie 
qu'il eust de 1'exerceret le retenir. Mon pere reconnoissant 
par les traverses et charites qu'on luy avoit prestees combien 
il estoit malaise de subsister longuement a la cour sans ap- 
pui et sans assistance, resolut de se marier et de s'allier 
dans quelque famille qui le pust soutenir et defendre. En 
ce temps, messire Jean de Morvilliers, evesque d'Orleans et 
conseiller d'Estat, estoit en grand credit et reputation, et 
pouvoit beaucoup a cause des bons services qu'il avoit ren- 
dus et rendoita la France. Mon pere rechercha son alliance 
et epousa demoiselle Anne d'Alesso, fille de M. Jean d'A- 
lesso, sieur Desragny, issu du neveu de M. Saint-Francois 
de Paule et de Marie de la Saussaye, fille de M. de la Saus- 
saye et de Jeanne de Morvilliers, soeurde M. de Morvilliers. 
Ainsy mon pere fut aime grandement, et depuis tousjours 
favorise par M. de Morvilliers, duquel nous avons encore 
des lettres qu'il aescrites toutesde samain a mon pere, qui 
tesmoignent 1'affection qu'il luy portoit, 

(l) Voy, sur les parties casueUes la note I page 245 de ce vol. 



BIOG. D'OLIV. D'ORMESSON. 327 

Or, comme lajoie n'est jamais parfaite en ce monde, 
et que la prosperite est toujours suiyie et talonnee de quel- 
que malheur, pendant les fiancailles de mon pere, survint 
le piteux accident de la blessure du roy Henry II, son bon 
maistre. Mon pere levitblesser et chanceler sur son cheval. 
Ce qui arriva aux Tournelles a Paris, et 1'histoire en est si 
connue, que je ne m'y arresterai point. Mais j'ai ouy center 
a mon pere qu'il n'avoit en sa vie vu chose si etrange et si 
deplorable, que de voir en un instant la joie du peuple se 
tourner en cris et en lamentations, les lieux destines pour 
la magnificence des noces et tapisses de superbes et riches 
tapisseries se changer en ornements d'eglise et draps mor- 
tuaires, serges noires, eclaircies de torches, de cierges et de 
luminaires. Bref, mon pere ne pouvoit raconter cet acci- 
dent sans pleurer; car, outre la perte generate, mon pere 
en ressentoit une particuliere et la plus grande en son sen- 
timent qu'il ait jamais ressentie. II nous disoit souvent 
qu'il avoit perdu femme, enfants et amis, mais que nulle 
perte ne se pouvoit comparer a la perte d'un roy qui vous 
connoist et qui vous aime. Ainsi en parloit mon pere. II fit 
mettre le portrait du roy au-dessus de la galerie d'Ormes- 
son, comme auteur de sa bonne fortune. Celuy qui 1'avoit 
le plus aime de tous les roys qu'il avoit servis, le feu roy 
Henry II, fut blesse le dernier juin 1559 et mourut le 10 
juillet suivant. 

Le 16 juillet, mon pere fut marie' et eut dix mille 
livres en manage. II avoit plus recherche le support et 
1'alliance que les richesses. II fut tousjours depuis ce temps 
a la suite de la cour et menoit ma mere toujours avec luy ; 
elle alloit en trousse a la mode du temps , les carrosses 
n'estant pas encore en usage. Elle fit avec mon pere le 
grand voyage du roy Charles, qui dura deux ans de 15G4 
a 15f>0, lorsque le roy Charles fit la revue de tout sou 



328 APPENDICE I. 

royaume. Au retour du voyage, le roy alia tenir sesEstats 
a Moulins en 1566. M. le chancelier de PHospital estoit 
lors en grand credit. On fit une recherche contre les finan- 
ciers. Tous les officiers de la maison du roy furent depos- 
sedes de leurs charges. On avoit besoin d'un homme de 
bien pour les exercer par commission. Mon pere fut choisi 
a la recommandation de M. de Morvilliers, qui dit en plein 
conseil qu'il proposeroit un homme, duquel il repondoit 
corps pour corps. La reyne-mere dit en sortant du conseil : 
II faut que M. de Morvilliers aime bien M. d'Ormesson 
et qu'il 1'estime homme de bien; car il n'a pas accous- 
tume de se tant avancer pour autruy. Mon pere exerca 
cette commission deux ans entiers, pendant lesquels dura 
cette recherche. En 1568, il se fit une composition, par 
laquelle les officiers de finances furent restablis en leurs 
charges. Mon pere avoit fait cette grace aux officiers de la 
maison du roy de se servir d'eux pour ses commis, chacun 
en sa charge. Ainsi se trouvant restablis, sans avoir este 
depossedes ils se sentirent grandement obliges a la bonte 
de mon pere et depuis 1'ont tousjours honore comme leur 
pere et bienfaiteur (1). 

Cette composition montoit a 500,000 livres. Mon pere 
fut taxe comme les autres a en payer sa part a cause de 
ses offices de finance. II obtint des lettres pour renoncer a 
1' abolition portee par la composition et sur ce que les 
financiers saisirent ses biens pour le paiement de sa taxe, 

(1) Je ne crois pas que les historiens par-lent de celte interdic- 
tion momentanee de tons les financiers. Il est du resle assez remar- 
quable que trois d'Ormesson aient ete charge's de controler les 
comptes des financiers, le premier en 1566; le second en 1661 (pro- 
ces de Fouquet , des tre"soriers de Tjfipargne et des trailants) ; le 
troisieme, en 1716, lorsque le Regent e"tablit une chambre ar- 
dente contre les financiers. Ces missions dedicates altestent la haute 
opinion qu'on avait de rint6gril6 de celte famille. 



BIOG. D'OLIV. D'ORMESSON. 329 

il en appela a la cour des aides et plaida sur ces lettres. 
Mon pere s'estant soumis a la punition, s'il avoit malverse 
en ses charges, et le president ayant interpelle les finan- 
ciers de se faire partie contre mon pere pour luy faire son 
proces, ils declarerent qu'ils le reconnoissoient pour 
homme de bien, et sur lequel ils ne pouvoient rien dire. 
Apres leur declaration, mon pere eul arrest d'absolution 
et main-levee de la saisie de ses meubles. Get arrest est du 
3-Jevrier 1570, et il luy servit grandement depuis pour 
entrerdans I'office de president des comptes. J'ai souvent 
veu et leu cet arrest signe Lesueur greffier de la dite cour. Le 
roy Charles envoya querir mon pere pour luy commander 
de prendre I'office de tresorierde 1'espargne. II s'en excusa 
bien honnestcment. Ce quifut cause quele roy dit tout haut 
qu'il avoit mauvaise opinion de ses affaires, puisque les 
gens de bien refusoient de s'en mesler. 

J'oubliois que , des 1 568 , il vendit son office de tre- 
sorier des parties casuel les a M. de Mondoucet, auquel M. le 
chancelier de 1'Hospital dit en luy baillant ses letlres : 
Soyez aussi homme de bien en cette charge qu'a este 
M. d'Ormesson vostre predecesseur. Vers ce temps-la 
mon pere acheta de M. le general Mole I'office de general 
des finances en Picardie , qui estoit lors seul , au lieu 
qu'ils sont dix maintenant, et davantage. II recevoit tant 
d'amitie et d'honneur en cette province qu'il estoit con- 
traint, quand ily alloit, deprier le gouverneur par ses gens 
de ne luy point faire tant de ceremonie et d'honneur, son 
humeur estant fort eloignee et ennemie de vanite et d'os- 
tentation. 11 ordonnoit des fortifications par toutesles villes, 
et dans la ville de Calais il fit faire une digue neuve qui 
futappelee digue d'Ormesson, et M. de Vic, gouverneur de 
Calais, luy dit, un peu avant son deces, que sa digue estoit 
toute ruinee et qu'elle avoit grand besoin d'estre reparee. 



330 APPEND1CE 1. 

En Pan 1 573 , mon pere Tut intendant des finances et 
conseiller d'Estat. En ce temps-la les intendans esloient 
aussi conseillers generaux des finances, chacun en leur 
mois. Mon pere exerca cette charge 1'espace de six mois, 
sousle roy Henry III, oil il vescut les mains nettes, comme 
il avoit toujours fait auparavant. Le roy, qui estoit trop 
liberal et auquel on ne pouvoit assez apporter d'inventions 
pour luy fournir de I'argent se faschoit contre mon pere, 
comme s'il eust este paresseux en sa charge. D'ailleurs 
M. de Morvilliers deceda a Tours en 1577. Sa mort toucha 
grandement mon pere et le fit resoudre, avec le deplaisir 
que mon pere recevoit en sa charge, voyant et ne pouvant 
souffrir la profusion du feu roy Henry III envers ses deux 
mignons, MM. de Joyeuse et d'Epernon, de se desfaire de 
son office d'intendant des finances et de se retirer de la 
cour. Mon pere s'adressa a M. de la Grange-le-Roy, lequel 
il avoit advance dans les finances et qui estoit grandement 
aime de son maistre, Henry III, pour obtenir de Sa Majeste 
la permission de resigner sa charge d'intendant. Ce que le 
dit sieur de la Grange obtintduroy,aFontainebleau. Sa Ma- 
jeste luy dit d'abord qu'elle ne vouloit pas quo mon pere se 
desfist de sa charge et ajouta qu'il estoit paresseux a la ve- 
rite, mais qu'il estoit homme de bien. Enfin il luy dil: 
Puisqu'il le veut, je le veux bien. Ainsy mon pere bailla 
sa charge d'intendant a M. de Bray, frere de madame de 
Grandrue et se retira de la cour. 

J'ai ouy raconter a mon pere qu'il apporta au roy 
Henry III la nouvelle de la mort de M. de Morvilliers, le- 
quel deceda en 1577 a Tours, le roy estant a Blois, et que 
le roy ne fut pas fasche se rejouissant en son amc d'avoir 
perdu le contj-oleur de ses actions. II arrive tres-rarement 
qu'un mesme personnage soitagreable a deux roys de suite. 
L'office de tresorier-general de France en Picardie fut par 



BIOG. D'OLIV. b'oRMESSON. 331 

mon pere vcndu a M. Picart millc escus meillcur marche 
qu'on ne luy en oifroit; mais reconnoissant le dit sieur Picart 
homme de bien et aime dans la province, il prefera le con- 
tenlement de la province a son propre interest ; ce qui ne 
s'est gucre veu de rios jours oil les offices se vendentau plus 
offrantsansaucun esgard des personnes, tant chacun est ar- 
dent a son profit et peu curieux de Futilite et honneslete 
publiques ! 

Mon pere, ayant vendu ses offices, faisoitestat d'achever 
ses jours paisiblement, sans aucune charge, et vivre 
homme prive tantostaux champs a Ormesson, tantost a Pa- 
ris, et s'amuser a faire bastir Eaubonne qu'il avoit achete 
quelque temps auparavant. Mais il reconnut incontinent par 
experience 1'ennuy de Toisivete, le pauvre mestier que c'est 
de n'avoir rien a faire pour homme qui n'est plus rien et 
qui ne peut rien dans le monde. II changea done de des- 
sein, et, desirant de rentrer dans les charges, il n'y en avoit 
aucune qui luy fust propre que celle de president des 
comptes. Toutefois ayant este comptable longuement, il 
craignoit d'y trouver de la difficulte. Avant que de 1'entre- 
prendre il fit sonder par quelques amis en quelle reputa- 
tion il estoit envers Messieurs de la chambre des complcs 
et s'ils auroient agreable qu'il fust leur president. Ses amis 
Tayant sonde ils trouverent les volontes si disposees aux 
contentement et desir de mon pere qu'il Iraita de 1'office 
de president dont estoit pourvu maistre Rene Crcspin sieur 
du Guast, ct 1'eust pour quarante mille livres. II fut recu 
avec telle allegresse que M. le president Nicola'i (Antoine, pcre 
de Jean) en fit une forme de remerciement a mon pere de 
ce qu'il estoit entrc dans la chambre, laquelle se ressentoit 
honoreedel'avoii'pour president. MaislreBenoistMilon, sieur 
dc Videville, qui imitoit et suivoit mon pere pas-a-pas, 
voulut a son exemple entrer dans la chambre. 11 y cut 



332 APPENDICE I. 

toutes les peines du monde et n'y fut jamais entre sans la 
grande instance qu'en fit la reyne-mere Catherine, et y 
eslant entre on ne luy fit aucun honneur qui approchast 
de celuy qu'avoit recu mon pere, lequelfut recu a la charn- 
bre le 7 mai 1579, et depuis espargna tous les ans 2,000 
escus deson revenu. Ce qui faisoit aisement reconnoistre 
comme il vivoit dans sa charge et com me sa facon de vivrc 
estoit eloignee de celle qui a suivi ; chose estrange qu'un 
homme puisse plus espargner retire de lacour que dans la 
cour, president des comptes qu'intendant des finances. Aussy, 
tant qu'il fut intendant, il n'avoit aucun profit extraordi- 
naire Dutre ses gages que mille escus par an que le roy luy 
donnoit et ne scavoit ce que c'estoit que gain illegitime ni 
de prendre argent sans donner quittance, de maniere que 
travaillant a la chambre des comptes par commissaires, il 
s'estonnoit de voir qu'on y prist des vacations sans signer, 
tant il tenoit cette maxime necessaire pour bien vivre et 
sans reproche. 

Le sieur Ludovic d'Ajacet, comte de Chasteauvilain, 
ayant obtenu un rabais a Lyon pour quelque ferme, offrit 
a mon pere une piece de velours tout entiere, mon pere 
la refusa. II luy dit qu'il estoit le seul qui 1'avoit refuse, et, 
comme on s'estonnoit qu'un sien compagnon d'office, inten- 
dant de finances, estoit si riche aupres de luy, il repondit : 
c'est que run prend tout et I'autre refuse tout. 

Les annees 1582, 1 583 et 1584, il recueillit les suc- 
cessions de mademoiselle de Lezeau sa belle-mere (M. de 
Lezeau estoit decede des 1'annee 1573), de 1'evesque d'Or- 
leans, Mathurin de la Saussaye frere de mademoiselle 
de Lezeau, de M. de Liesse frere de M. de Lezeau, de 
M. Evrard son frere uterin et encore de Madelainc Gau- 
dard sa mere qui montoient toutes ensemble a 9,400 
escus. De la succession dc mademoiselle de Lezeau , il eut 



BIOG. D'OLIV. D'ORMESSON. 333 

Lezeau, en compensant scs coheri tiers, en argent, de leur 
part et portion de ladite terre. 

Encore qu'il eust quitte la cour des Tan 1577, le roy 
Henri III ne laissa pas de le venir voir par plusieurs fois 
a Ormesson et d'y amener toute la cour es anne'es 1 584, 
1585 et1586, et il prenoit tarit de plaisir et trouvoit 
cette maison tcllement a son gre qu'il cut envie de 1'a- 
voir et fit scavoir de mon pere s'il la vouloit vendre. Mon 
pere qui 1'avoit acquise, accrue, plan tee et bastie, et qui 
1'aimoit comme 1'ouvrage de ses mains, et y avoit mis son 
nom et son affection, en destourna le coup et en fit divertir 
le roy. M. le mareschal de Souvre qui y est venu depuis 
avec le roy Louis XIII, me I 5 a confirme et m'a dit que le 
roy luy avoit promis de la lui donner apres 1'avoir achetee. 

En 1'annee 1 588, survint la journee des barricades qui 
ouvrit la porte aux guerres civiles de la Ligue et fut cause 
de la mort de M. Guise aux estats de Blois et de la revolte 
d'une grande partie de la France contre son roy et d'au- 
tres grands accidents, qu'on peut voir dans 1'histoire. Pa- 
ris se desclara pour le parti de la Ligue. line partie des 
officiers sortirent et s'en allerent a Tours, 1'autre partie 
ne bougea. Mon pere, qui estoit lors age de soixante ans 
et qui ne respiroit que d'achever ses jours paisiblement 
et en repos, suivit le parti de saville, nepouvant quitter sa 
maison et son lit sans mettre sa sante en danger, resolu 
neanmoins de rechercher les occasions de servir son roy et 
sa patrie et surtout sa religion sur le sujet de laquelle 
le parti et les guerres civiles estoient fondes principale- 
ment. 

M. du Maine (1) vint a Paris en 1589 pour y prendre 
conseil et donner ordre au general des affaires; il fut des- 

(1) Charles de Lorraine, plus connu sous le nom de due de 
Mayenne. 



334 APPBNDICti I. 

clare lieutenant-general de 1'Estat royal et couronne de 
France. II trouva un conseil compose de gens de peu et 
factieux, la plupart gaignes par le roy d'Espagne, sur les- 
quels il n'avoit guere d'autorite. II s'advisapourle bien ge- 
neral du parti et son interest particulier, pour rendre ce 
conseil plus illustre et luy donner plus de poids, d'y mettre 
quelques gens d'honneur. II y mit MM. de Villeroy pere 
et fils, M. le president Jeannin, M. d'Amours , MM. d'Or- 
messon et de Videville, presidents des comptes. Ce con- 
seil cut tant d'autorite que M. du Maine en devint jaloux et 
le rompit pour attirer a luy seul la connoissance et la di- 
rection entiere de toutes les affaires. Ce conseil s'appeloit 
le conseil des guarante (1) et estoit reconnu par toutes 
les villes de la Ligue. Mon pere, pendant ces fascheux 
temps, se trouva le plus ancien president des comptes a 
Paris, et il estoit capitaine de son quartier. Ce qui estoit 
cause qu'il estoit appele en toutes les grandes assemblies 
de la ville. 

En 1 590 , Paris fut assiege par le feu roy Henry-lc- 
Grand et endura une telle famine qu'ou ne la peut ima- 
giner plus grande. Mon pere eut plus de peine et de fas- 
cherie pendant les quatre mois de ce siege qu'il n'en avoit 
eu en toute sa vie. II fut a la veille de voir ses enfanls 
mourir de faim en sa presence et nous a dit qu'il n'avoit 
jamais ressenti d'affliction semblable. M. de Nemours, 
gouverneur de Paris, faisoit sou vent des assemblies pour 
aviscr aux affaires de la ville. Mon pere y estoit toujours 
appele' et parloit toujours libremcnt et conseilloit la paix 
ouvcrtement, en priant le roy de se faire catholique par 
unc ambassade publique, proposition fort odieusc aux es- 

(1) Ge conseil e"tait en eiTet compost de quarante membres ; mais, 
coinme ils elaient choisis dans les seize quartiers de Paris, on 1'ap- 
pelle ordinairement conseil des seize. 



woe. D'OLIV. b'oRMESsoN. 335 

prits faclieux et turbulents de la Ligue et partisans du roy 
d'Espagne, Philippe II. 

Pendant ce siege, mon pere me vint voir au college 
du cardinal Lemoine, ou je demeurois chez ML Le Dieu, 
ct ayant scu quo je n'y mangeois quo du pain de son et de 
la chair de cheval, il m'envoya querir pour demeurer a sa 
maison et ne retourner plus au college pour y estre si mal 
traite ct si mal nourri. 

Apres que le siege fut leve , ma mere tomba malade de 
la fascherieet necessite et apprehension qu'elle avoit cues, et 
mourut vers le commencement du mois de novembre 1 590. 
Mon pere fut si afflige et estonne de sa mort qu'il ne trou- 
voit aucun moyen de se consoler. Enfm il avisa pour se 
divcrtir d'aller voir les dames veuves de son temps et de sa 
connoissance et tascha a passer son temps doucement, et, 
pour ce que le malheur des guerres lui ostoit la liberte 
de sortir la ville et s'aller promener a Ormesson, il loua un 
petit jardin proche sa maison, oil il s'alloit promener 
sou vent. 

En 1 591 , mon frere d'Eaubonne se maria avec da- 
moiselle Marie Hennequin, seconde fille de madame la 
prcsidente Hennequin. Mon pere s'y laissa porter voyant 
1' affection de mon dit frere et le logea avec tout son train 
chez lui et montra par le jugement qu'il faisoit des per- 
sonnes, que nous avons depuis trouve veritable, qu'il s'y 
connoissoit et qu'il estoit heureux a bien rencontrer aux 
predictions qu'il faisoit de 1'avenir. 

En 1 592 , la ville de Paris ne voyant point de remede 
aux malheurs dont elle estoit travaillee, soupiroit aprcs la 
conversion du roy de Navarre. La chambre des comptes, 
ou mon pere presidoit, ordonna que M. du Maine seroit 
supplie de convier le roy de Navarre a se faire catholique 
et luy promettre en ce faisant 1'obeissance de ses sujets et 



336 APPENDICE 1. 



de le reconnoistre pourroy. M. du Maine, qui vouloit tous- 
jours regner dans cetle confusion et aimoit raieux estre 
chef d'un parti, mesme miserable, que simple sujet dans un 
Estat paisible sousun roy autre que lui, trouva cette haran- 
gue mauvaise et le temoigna a mon pere qui luy avoit porle 
la parole. Ce qui affligea grandement mon pere qui ne 
vouloit fascher personne. Mais a 1'instant M. du Maine, 
s'estantenquis des moaurs et condition de mon pere, luy en 
fit des excuses, luy donnant a entendre qu'il falloit qu'il 
parlast ainsy pour conserver son autorite et luy fit dire par 
M. Ribaut, sieur de Breau, son tresorier, qu'il seroit le 
bien venu. Mon pere en fut bien aise, et qtielque temps 
apres fut voir M. du Maine qui avoit aupres de luy M. de 
Villeroy et M. le president Jeannin et luy dit qu'il avoit 
este bien fasche d'avoir este charge par sa compagnie de 
luy porter cette parole; que s'estant trouve le premier il 
n'avoit pu s'excuser , non pas qu'il voulust dire que la 
compagnie eust failly de 1'ordonner. M. du Maine 1'em- 
brassa et luy fit caresses, et 1'a tousjours bien aime depuis. 

J'oubliois a dire qu'en 1589 mon pere fut contraint 
pour esviter pis et n'estre pas estime politiquede prestermille 
escuspour aider a racheter leprevost desmarchandsde Paris 
Marteau, arreste prisonnier aux Estats de Blois. Mon pere 
fut encore contraint de s'obliger pour M. du Maine, avec les 
principaux de son^parti, r pour dix-huit mille escus, dontil 
estoiten grand souci, voyant sa maison si nette auparavant 
s'embrouiller pour un si mauvais sujet. De deux maux il 
choisit le moindre; autrement on 1'eust chasse de Paris, 
pille ses meubles et confisque ses biens. 

En 1 593, M. du Maine, pour amuser son parti, tint des 
Estats a Paris. Mon pere se degoustant grandement du 
gouvernement de M. du Maine hantoit ceux qu'on appeloit 
Politiqucs, qui avoient intention de reduire Paris en To- 



BIOG. D'OLIV. D'ORMESSON. 337 

beissance du roy. M. Langlois, lors eschevin, et dcpuis 
maistre des requestes, m'a dit souvent que mon pere 1'alloit 
voir pour apprendre Festal des affaires, et 1'ayant scu s'en 
retournoit content et le tenoit secret. 

Au mois de juillet 1593, le roy alia a la messe dans 
Saint-Denys. Sur la fin de cetle annee deceda M. de Vide- 
ville, autrefois intendant des finances, lors president des 
comptes, ancien compagnon d'oflice de mon pere, lequel 
laissa mon pere sonlegataire universe!, avec maistre Denis 
Godefroy avocat aux monnoies, lequel mon pere desira 
d'avoir pour compagnon pour soutenir les proces et les 
demandes des heritiers du dit sieur de Videville, a la 
charge de rendre tout a sa femme. Mon pere lui tint pro- 
messe, et, en reconnoissance de cette bonne foi la dite dame 
de Videville luy donna uneindemnitepour toutes les dettes 
oil il estoit entre pour le parti de 1'Union. Mon pere aima 
mieux cette descharge qu'un grand present ne songeant 
qu'a conserver, non a acquerir, et neanmoins M. du Maine 
a acquitte toutes ses dettes des deniers du roy, de facon 
que cette indemnite n'a rien coustea la dite dame de Vide- 
ville et a tenu lieu de beaucoup a mon pere. Pendant les 
cinq annees des troubles mon pere ne bougea de Paris. Sa 
maison d'Ormesson fut conservee (1). 

(1) Dans une note annexed a cette biographic, Andre d'Ormes- 
son a ajoute" les details suivants sur la conservation de la maison 
d'Ormesson : Pendant les cinq anne"es de troubles de la Ligue de- 
puis I'ann^e 1589 jusques au mois de mars 159/i, Ormesson fut con- 
serv6 sain et entier, sans avoir est6 pille des gens de guerre, comme 
le furent toutes les maisons des champs aux environs de Paris et 
dans les autres provinces, mon pere ayant de bons amis du coste du 
Roy et du coste" de la Ligue. M. d'Alincour, fils de M. de Villeroy, 
commandoit dans la ville de Pontoise pour la Ligue, et M. de Vic 
dans la ville de Saint-Denys pour le Roy et garantissoient la maison 
d'Ormesson, de maniere que tous les paysans des villages d'alenlour 
s'y vinrent rei'ugier avec tous leurs meubles et bestiaux, et y es- 



338 APPENDICE I. 

En ce temps, il y eut treve et conference a Suresnes 
entre le roy et M. du Maine, pendant laquelle mon pere 
m'envoyaa Orleans pour y faire mes etudes dedroit,et m'y 
escrivit quelques vingtlettres de samain, quej'ai tousjours 
garde'es fort soigneusement. Pendant que j'estois a Orleans, 
cette ville se reduisit a 1'obeissance du roy, sous M. de la 
Chastre, gouverneur. Paris tenoit cependant encore pour la 
Ligue, et ne fut reduit que le 22 mars 1 594. Mon pere alia 
le jour mesme faire la reverence au roy avecla chambre des 
comptes et fut bien recu de Sa Majeste. Toutes les cours 
souveraines furent restablies des le lendemain avant le re- 
tour des officiers du roy qui estoient encore a Tours. 
M. L'Huillier, prevost des marchands, maistredes comptes, 
eut un office de president des comptes de nouvelle crea- 



toient plus de deux cents manages, et toutes les chambres, galeries 
et cours estoient pleines, et fut seulement reservee la chambre de 
mon pere, ou personne ne logeoit par respect pour le maistre de la 
maison, et s'y faisoit la garde comme dans une place de guerre pour 
se defendre des coureurs et des soldats sans aveu. II ne fut rien oste ni 
gaste dansla maison. Ce quimontroit combien mon pere estoitaime" 
et respecte, n'ayant jamais offense" personne, et fait plaisir a tous 
ceux qu'il avoit pu, dont il recevoit lors le fruit et la recompense de 
la douceur de ses moeurs, de sa moderation et bonne conduite , ces 
pauvres paysans se trouvant dans la seurete a Tombre de ses ailes 
et de sa protection, luy donnoient mille et mille benedictions et il 
estoit honore" comme le Dieu tuteiaire du pays. Andre d'Ormesson 
a ajoute apres la Fronde la note suivante : Relisant le mercredy, 
iU mars 1654, cette page qui parloit de la conservation de la maison 
d'Ormesson pendant la Ligue, je crus que je devois dire aussy que 
cette mesme maison a este conservee par deux fois miraculeusement 
et par une pure grace de Dieu, aux mois de Janvier, fevrier et 
mars 16&9, pendant le siege de Paris par 1'armee du Roy comman- 
dee par M. le prince de Conde, et, en 1652, pendant que Parme 
du Roy et celle des princes, due d'Orieans, prince de Conde et due 
Lorraine, estoient aux environs de Paris, et furent tous les pauvres 
gens d'Epinay et des environs qui s'y estoient retires conserves avec 
leurs meubles et leurs bestiaux. Us ne perdirent rien, encore que 
i'annee du Hoy fut campe'e dans Ormesson et dans les environs. 



BIOG. D'OMV. D'ORMESSON. 339 

lion, pour recompense du service qu'il avoit rendu a la re- 
duction de Paris, et fut recu a la chambre des comptes par 
mon pere qui y presidoit, avant que ceux de Tours fussent 
revenus et eussent fait difficulteet refus. 

Le roy, incontinent apres , fit une procession generate 
pour remercier Dieu d'une si heureuse reduction. Toutes 
les reliques de la Sainte-Chapelle y furent portees. Mon 
pere en gardoit les clefs comme le plus ancien president 
des comptes qui fust a Paris, et M. de Lezeau, mon frere, 
les vit de fort pres, lorsque mon pere les fit rernettre sous 
la clef; il vit la couronne d'epines, oil U y a du sang etdes 
cheveux de Nostre-Seigneur, et autres reliques precieuses 
etadorables. Mon pere ob tint du roy une confirmation de 
la survivance de son office de president, eten obtint lettres 
patentes qu'il fit enregistrer en la chambre des comptes, 
qui servirent grandement depuis pour la conservation de 
son office a mon frere aisne, Cette survivance lui avoit couste 
dix mille francs, des Tan 1584 que fut fait 1'edit des sur- 
vivances pour tous les officiers de France. 

Depuis le retour du roy dans Paris, mon pere passa 
tousjours sa vie fort doucement. II arriva qu'es annees 4 598, 
1599 et 1600, on se mit a danser les hivcrs. M. le comte 
d'Auvergne, Charles de Valois (1), bastard du roy Charles, 
mcttoittout le monde en train et masquoit fort souvent. Je 
jouois quelquefois a la paume contre luy, et il faisoit prier 
mon pere de sa part d'assembler compagnie. Mon pere le 
faisoit volontiers et disoit que le roy Charles 1'ayant bien 
aime il no pouvoit rien refuser a son fils. 

Les compagnies que mon pere assembloit souvent ohez 
luy (il estoit loge en la rue de Beaubourg, vis-a-vis la rue 
des Menestriers), estant toujours grandes et remplies de 
belles dames , le feu roy Henry IV y vint plusieurs fois , et 

(1) II fut appele* dans la suite comte d'Angoul&ne. 



340 APPENDICE I. 

en 1'annee 1600 y amena tin soirM. le due de Savoie, tous 
les princes et princesses. Mon pere 1'alloit toujours recevoir 
et avoit tres-bonne grace ayant accoutume de jeunesse d'ap- 
procher les roys. Le feu roy dit un jour en entrant : Sans 
le president d'Ormesson , on ne se rejouiroit point a Pa- 
ris; c'est le pere de la jeunesse. Apres que mon pere 
avoit conduit le roy dans la salle, il se retiroit et s'alloit 
coucher, aimant mieux son repos etsasanteque les faveurs 
de la cour et personne ne le trouvoit mauvais de luy, at- 
tendu son grand age et son naturel peu ambitieux et retire. 
Puisque la mor-t fait partie de la vie et 1'acheve, je 
suis contraint de dire qu'ayant passe les festes de la Pente- 
coste a Ormesson, il revenoit a Paris, le 26 mai 1600, 
monte sur son mulet. II arriva qu'entre le village de la 
Cliapelle et le faubourg Saint-Martin , des chiens vinrent 
aboyer son mulet, lequel se cabrant et ayant peur fit tom- 
ber mon pere par terre, duquel coup il fut grandement 
blesse et principalement au derriere de la teste. On nous 
vint dire a Paris ces piteuses nouvelles. J'y courus inconti- 
nent, et mon pere fut rapporte dans une chaise en sa mai- 
son et couche dans son lit. II avoit comme perdu la parole. 
II recut la benediction de M. le cure de Saint-Merry etdon- 
noit des marques qu'il entendoit bien ce qu'onluy disoit et 
qu'il songeoit a Dieu et non au monde, et en cet estat il 
rendit 1'esprit a Dieu, le samedy 27 mai 1600, en plein 
midi, par un temps fort clair et fort serein, comme il avoit 
tousjours somhaite, s'imaginant qu'il en iroit plus aisement 
vers le ciel. Son corps fut porte aux minimes de Nigeon, 
[ouNijon, anciennom de Chaillot],dans lachapelledesd'A- 
lesso, oil estoient enterres ma mere et ses parents, et il y 
fut mis une epitapheavec son portrait au-dcssus. On luy fit 
des funerailles fort cclebres et solennelles a Saint-Merry, 
sa paroisse, et elles cousterent plus de six inille livres. 



344 

Le lundi d'apres sa mort, M. d'Eaubonne, son filsaisne, 
fut prendre sa place de president en la cour des comptes, 
et quelque instance que fit M. de Suilly, surintendant des 
finances, envers lefeu roy pour faire perdre et vaquer cet 
office a cause de la revocation des survivances et que le 
terme d'opter pendant six mois estoit expire, jamais le roy 
n'y voulut entendre, et il dit ces paroles a M. de Suilly : 
J'aimois le bonhomme; le fils est recu; ne m'en parlez 
plus. Ce nous fut une grande grace de Dieu que la 
conservation de cet office. Si nous 1'eussions perdu, mon 
frered'Eaubonnese fust tenu a son contrat de mariage fort 
avantageux, et mon frere de Lezeau et moi n'eussions eu 
pour partage que des pretentious et des proces. Jamais 
nous n'eussions eu le moyen d'avoir des offices et de nous 
pousser et avancer dans le monde, comme nous avons 
fait. 

Mon pere et ma mere eurent ensemble sept garcons et 
huit filles. Olivier, Andre et Nicolas ont seuls survecu a 
mon pereet partage sa succession. Olivier estoit maistre des 
requestes lors du deces de son pere et fut fait president des 
comptes ; Andre estoit conseiller de la cour et commissaire 
aux requestes du palais ; Nicolas , age d'environ dix-neuf 
ans, etudioit a Orleans , lequel depuis a este conseiller au 
grand conseil, puis conseiller de la cour et commissaire aux 
requestes du palais en la premiere chambre, depuis president 
en la mesme chambre, et, en Tan 1 61 8, maistre des requestes 
de Thosteldu roy. Mon pere mourant laissadans sa succes- 
sion les biens qui en suivent, scavoir: lesterres d'Ormesson, 
d'Eaubonne et de Lezeau et une maison a Paris, dans la 
ruede Beaubourg oil il est decode; les offices de president 
des comptes et de secretaire des finances, de maistre des re- 
questes, de conseiller a la cour et commissaire aux requestes 
du palais; en rentes constitutes, obligations, meubles et 
i. 23 



342 APPENDICE I. 

argent comptant, la valeurde quatre-vingt-dix mille livres, 
J'oubliois a dire qu'apres son deces, M. le president de 
Charmeaux fit son oraison funebre en la chambre des 
comptes. M. Nicolai (Jean), premier president, fit la re- 
ponse, et tous deux n'oublierent rien des louanges de feu 
mon pere, et rendirent a sa memoire tout 1'honneur que 
Ton pouvoit desirer, et la chambre temoigna un tres-grand 
regret de sa perte. 

Mon pere estimoit les biens qu'il laissoit , au prix que 
toutes choses valoient en Tan 1600, trois cent quinze mille 
livres, lesquelles choses, en Tan 1615, eussent valu six 
cent mille livres, vu 1'exces oil toutes choses ont monte, 
principalement les offices. II ne nous laissa aucun proces 
important ni aucune restitution a faire. II nous recom- 
nianda la paix et 1'amitie et de nous garder de discord, afin 
que nous puissions jouir en repos de ce qu'il nous avoit ac- 
quis. Nous trouvasmes un papier qui portoit ce commandc- 
ment; ce que nous avons execute, Dieu merci, et avons par- 
tage sa succession sans aucun proces ni differend, encore 
qu'il y en eust eu assez d'occasion. Mais le commandement 
d'un si bon pere et la benediction que Dieu avoit donnee a 
ses travaux nous ont garantis de proces, et tout ce que 
mon pere a laisse est dans sa maison et a este plutost aug- 
mente et accru par sesenfants quediminue. 

L'auteur, apres avoir rappele toutes les qualites de son 
pere, termine ainsi : Voila qtiel a este mon pere. Tous 
ceux qui 1'ont connu en parlent avec reverence et honneur, 
et disent qu'il ne s'en trouveplus guere au monde qui luy 
ressemblent. Je ne scais si 1'affection que je luy porte m'a 
transporte a en dire plus qu'il n'y en avoit, mais je puis 
assurer que je n'ai rien ecrit que je n'aie cru tres-veri table. 
Je ne luy ai attribue aucune vertu qui ne fust en luy et n'ai 
deguise ni oublie aucun de ses defauts. Je 1'ai depeint tel 



BIOG. D'OLIV, D'ORMESSON. 343 

qu'il estoit, estant plus arnoureux dc son vrai portrait pour 
cc qu'il luy ressemblc quc jc ne serois du plus beau et du 
plus excellent portrait du monde qui ne luy ressembleroit 
pas. J'ai estime quo la verite luy suffisoit et qu'il n'avoit 
que faire de mensonge ni de deguisement pour estre ho- 
nore. D'ailleurs, 1'honneur estant fonde sur la verite, je n'ai 
point cherche d'autre fondement, etpour unevie commune 
d'un homme de mediocre condition, je trouve qu'il a aussi 
bien joue le personnage qu'il avoi't plu a Dieu lui donner 
en ce monde qu'aucun autre de son temps. Ceux qui des- 
cendent de luy en doivent avoir la memoire en grande re- 
verence pour ses verlus et merites, et pour avoir jete les 
premiers fondements de sa fortune et de la leur, et donne 
le commencement et 1'ouverture a tout ce que ses succes- 
seursbastiront a jamais, et prier Dieu toute leur vie pour le 
salut de son ame (1). 

(1) Cette biographie fut probablement composed en 1615. Andre" 
(TOrmesson la relut plusieurs fois, a des e"poques difKrentes, et y 
ajouta des notes. J'ai relu, ecrit-il au f 281 de ses Memoires, j'ai 
relu toute cette vie le samedi 28 juillet 1657, ne la pouvant relire 
trop souvent a mon gre pour 1'affection que je luy ai portee, et que 
j'ai du lui porter comme son fils qu'il a bien aime". Au f 282 : 
Maistre Estienne Pasquier, avocat du Roy en la chambre des comp- 
tes, fit ce dyslique sur mon pere qui se nommait Otivier Lef&vre, 
en latin Olivarius Faber : 

Cui natalitium nomen donarat Oliva, 
Hie fuit assiduus pacis ubique Faber. 

Et il disoit vrai ; car mon pere avoit un esprit tres-pacifique et con- 
servoit la paix et la tranquillite, non-seulement dans son Sine, mais 
travaillant a mettre la paix partout, a rdconcilier les ennemis en- 
semble, les maris avec leurs femmes, les peres avec leurs enfants ; il 
avoit la contenance rassise et Fesprit foil tranquille et patient, Beati 
pad fid quoniam filii Dei vocabuntur.n 



APPENDICE. 
ii. 

ORGANISATION DU CONSEIL D'ETAT, 



Les Mcmoires d'Andre d'Ormesson fournissent beaucoup 
de details sur 1'organisation du conseil d'Etat. Ce magis- 
tral, qui pendant soixanteans (1605 1665) fut attache au 
conseil en qualite de maitre des requetes, et ensuite de 
conseiller quatrimestre, semestre et enfin ordinaire, fit dcs 
recherches scrupuleuses sur les attributions et les regle- 
ments de cette assemblee. II donne en meme temps des de- 
tails sur les membres qui composerent ce conseil de 1560 a 
1657, pendant pres d'un siccle. Comme c'est precisempnt 
dans cet intervalle que s'est organise le conseil d'Etat de 
1'ancienne monarchic , il ne sera pas inutile de publicr ces 
extraits; ils eclaireront peut-etre 1'histoire d'une des plus 
importantes institutions de 1'ancienne monarchic, qui 
est loin d'etre suffisamment connue. II est ne'ccssaire 
d'examiner d'abord 1'origine de cette institution et lesprin- 
cipales modifications qu'elle a subies. 

Le conseil d'Etat de 1'ancienne monarchic a ete appele 
aussi conseil du roi, conseil prim, conseil elroit, con- 
seil secret, grand conseil; quelquefois il a porte, d'apres 
les sections dans lesquelles il se subdivisait , les noms de 
conseil des depeches, conseil de direction ou des li- 



CONSE1L D'fiTAT. 345 

nances, conseil des parties. 11 importe, pour ne pas tom- 
bcr dans des erreurs souvent reproduites, d'etablir, des le 
principe, que ces divers noms s'appliquaient a une meme 
assemblee. II faut aussi distinguer tout d'abord trois pe- 
riodes dans 1'histoire de 1'ancien conseil : \ 1'epoque oil le 
conseil du roi etait a la fois assemblee politique, chambre 
des comptes et cour de justice ; la chambre des comptes en 
f ut separee en 1 302, et le grand conseil en 1 498 ; 2 1'e- 
poque oil se prepara 1'organisation definitive du conseil par 
une serie de reglements dont les plus importants sont dus 
a Richelieu (44981630); 3 de 1630 a 1789, le conseil 
d'Etat n'a fait que suivre, avec de legeres modifications, les 
reglements qui 1'avaient constitue sous Louis XIII. 

1. Premiere e'poque. 

On trouve dans les ternps les plus recules un conseil du 
roi. Les rois Merovingiens et Carlovingiens s'entouraientde 
referendaires. Sous le regime feodal, les grands vassaux se 
reunissaient aupres du roi a des epoques determinees , et 
formaient a la fois un conseil politique et une cour de jus- 
tice. Cette assemblee ne comprenait primitivement que les 
vassaux du duche de France ; mais, lorsque 1'autorite des rois 
s'ctendit, les grands feudataires qui relevaient directement 
du souverain formerent la cour des pairs , telle qu'on la 
voit sous Philippe-Auguste. A 1'epoque de Louis VIII, les 
officiers du palais (ministeriales palatii domini regis) 
siegerent dans le conseil du roi, et ils obtinrent, en 1 224, 
malgre Topposition des pairs, ledroitde juger les proces des 
grands feudataires (1). La cour oil conseil du roi se con- 
fondit ainsi peu a peu avec la cour des pairs et en exerca 
les fonctions. Saint Louis adjoignit aux grands feudataires 

(1) Voy. Ducange, v. pares. 



346 APPfeNDlCE 11. 

et aux principaux dignitaircs de la couronne dcs legistes 
instruits dans le droit remain . Pierre des Fontaines et Phi- 
lippe de Beaumanoir siegeaient a ce titre dans le conseil 
du roi, a cote des hauts barons. Cette assemblee, dont les 
Olim ou anciens registres du parlement (1) nous ont con- 
serve les arrets, etait tout a la fois cour de justice, chambre 
des comptes et conseil politique. 

Ce fut seulement sous Philippe-le-Bel que la diversite 
des attributions et la multiplicity des affaires amenerent la 
division du conseil du roi. Le parlement eut les attribu- 
tions judiciaires; la chambre des comptes, les attributions 
financieres. Le conseil d'Etat ou conseil etroit resta specia- 
lernenl charge des affaires politiques : il recut un premier 
reglement de Philippe-le-Long, en 1318 (2) ; outre les at- 
tributions administratives et poliliques qui lui etaient con- 
fiees, il etait charge dujugement de certaines causes evo- 
quees par le roi. Les membres du conseil d'Etat pouvaicnt 
remplir d'autres fonctions au parlement, a la chambre des 
comptes, etc. line ordonnance de 1 41 3 reduisit a quinze le 
nombre des membres du conseil d'Etat qui devaient delibe- 
rer avec le chancelier, le connetable et les autres grands 
officiers de la couronne. 

Comme les proces portes au conseil d'Etat devenaient de 
plus en plus nombreux, on fut oblige, pour les juger, dc 
crccr, a la fin du xv e siecle(1497), un tribunal special, qui 
prit le nom de grand conseil et fut un nouveau demcnibrc- 
mcnt du conseil d'Etat. Les proces des archeveques, eve- 
ques, abbayes, communautes religieuses, qui etaient por- 
tes anterieurement au conseil d'Etat, furent de la compe- 
tence du grand conseil. A une epoque ou les benefices ec- 

(1) Les Olim ont 6t6 publics dans la collection des Documents 
nedits de t'histoire de France. 
(2) Ordonn. des rois de France, I, 656 et 669. 



CONSEIL D'ETAT. 347 

clcsiasliqucs couvraienl leroyaume, cetlc juridiction acquit 
promplcment une haute importance. 

2. Conseil d'Etat de 1 498 a 1 661 . 

Leconseil d'Etat conserva encore, apres la creation du 
grand conseil, certaines attributions judiciaircs pour la so- 
lution de questions administratives et la decision des con- 
flits entre les tribunaux. On appela conseil des parties 
la section qui, sous la presidence du chancelier, exerca les 
attributionsjudiciaires. Une autre section, nommee conseil 
des depeches, expediait les affaires relatives a Pinterieur 
du royaume. Elle est deja mentionnee sous Francois I er 
et Henri II, quoiqu'on en ait quelquefois recule 1'organi- 
sation jusqu'a 1'epoque de Henri IV ou de Louis XIII. Ca- 
therine de Medicis, dans un memoire ou elle donne a son 
petit-fils Charles IX des conseils sur la maniere de gouvei- 
ner, lui recommande de voir lui-meme les depeches qui lui 
sont adressees : Si ce sont choses, dit-elle (1 ), de quoi le con- 
seil vous puisse soulager, il fautles y envoyer eten faire un 
commandement au chancelier pour jamaisqu'avant que les 
maistres des requestes entrent au conseil, il ait adonner une 
heure pour les depesches, et apres faire entrer les maistres 
des requestes et suivre le conseil pour les parties. C'est la 
forme que, durant les rois messeigneurs vostre pere ct 
yrand-pere, tcnoit monsieur le connetable et ceux qui as- 
sistoient audit conseil; et les autres choses qui ne depen- 
dent quede vostre volonte, apres, comme dessus est dit, les 
avoir entendues, commander les depesches et reponses, se- 
lon vostre volonte, aux secretaires, et le lendemain, avant 
que rien voir de nouveau, vous les faire lire et commander 

(1) Avis de Catherine de Medicis & Charles IX, dans les Archives 
curieuses de Chistoirc de France, l re se"rie, torn. V, p. 250-251. 



348 APPEND1CE II. 

qu'ellcs soicnt envoyecs sans delai , et en ce faisant n'en 
viendra point d'inconvenient a vos affaires, et vos sujels 
connoistront le soin qu'avez d'eux etque voulez estre promp- 
ternent et bien servi. Cela les fera plus diligents et soi- 
gneux, et ils connoistront davantage combien voulez conser- 
ver votre Etat et le soin que prenez de vos affaires. 

Une troisieme section s'occupait des finances et elail de- 
signee sous le nom de conseil de direction. Enfm les af- 
faires d'Etat, qui primitivement occupaient le conseil tout 
entier, fmirent par etre reservees a un conseil prive qu'on 
appela conseil d'enhaut, oil siegeaient les princes, les 
grands officiers de la couronne et les secretaires d'Etat. Cos 
derniers y remplissaient les fonctions de rapporteurs, qui 
dans le conseil d'Etat ordinaire etaientconfiees aux maitres 
des requetes. 

Les memoires d' Andre d'Ormesson fournissent beaucoup 
de renseignements sur celte epoque de 1'histoire du conseil 
d'Etat. Les conseillers , peu nombreux en 1 560 , s'accru- 
rent par la faiblesse du gouvernernent, et ('assembles elait 
surcharged de membres a la fin du regne de Henri III. 
Andre d'Ormesson fait connaitre leurs noms d'apres les 
registres memes du conseil, et remarque qu'en general , a 
cette epoque, les conseillers etaient des ambassadeurs, des 
marecbaux de France, des gouverneurs de province et au- 
tres grands seigneurs plutot que des gens de robe. Sous 
Henri IV, Tordre rentra dans le conseil , comme dans la 
France entiere; il fut reduil a un petit nombre de mem- 
bres. L'anarchie reparut sous la regence de Marie de Me- 
dicis, et la regie avec Richelieu. C'est ici surtout que les 
memoires d'Andre d'Ormesson deviennent precieux; ils 
donnent tous les reglements du conseil de 1622 a 1630. 
L'organisation de 1630 est la plus remarquable; les attri- 
butions de cbaque section du conseil sont determinees avec 



CONSEIL D'STAT. 349 

precision. La minorite de Louis XIV ramcna la confusion 
dans le conseil qui se remplit d'une foule de magistrals, et, 
malgrc de nombreux reglements, cette anarchic dura jus- 
qu'a 1'epoqueoii Louis XIV, vainqueur de la Fronde, reta- 
blit 1'ordre dans toutes les parties du gouvernement. Le 
reglement de 1657 reduisit les conseillers d'Etat a vingt- 
six, dont douze ordinaires et quatorze semestres. Plus de 
cent furent supprimes ; enfin une ordonnance de 1661 rc- 
gularisa le service du conseil. II y eut quatre sections : 
1 le conseil des parties, oil les maitres des requetes rap- 
portaient les proces d'evocation ou de conflitsquejugeaient 
les conseillers d'Etat ; 2 le conseil de grande direction , 
que presidait le chancelier et qui jugeait les questions con- 
tentieuses en matieres de finances ; 3 le conseil de petite 
direction qui etait preside par le surintendant et dans la 
suite par le president du conseil des finances, et qui jugeait 
les proces relatifs aux fermes des impots ; 4 le conseil des 
depeches, qui etait charge de I'administration interieure. Le 
conseil d'Etat n'avait plus aucune attribution politique. 
Louis XIV, qui comprenait si bien 1'importancc du secret 
et de la promptitude dans la deliberation et 1'execution , 
concentra la direction du gouvernement dans un conseil de 
trois membres, de Lyonne , Colbert et Le Tellier, qui fut 
dans la suite remplace par Louvois (I). Mais, en enlevant 
au conseil d'Etat les affaires politiques, il ajouta a son au- 
torite dans les questions dont il lui laissait la decision. II 
voulut que les parlements lui fussent subordonnes. Jc 
leur defendis, dit-il dans ses memoires (2), de donner des 
arrets contraires a ceux de mon conseil, sous quelque pre- 
texte que ce put etre. Le conseil d'Etat rcsla, jusqu'a la 
revolution de 1789, a peu pres organise comme sous 

(1) Memoires dc Louis XIV, I, 32-38. 

(2) Ibid., I, 49-50. 



350 



APPENDICE II. 



Louis XIV; d'ailleurs nous n'avons pas a nous occuper ici 
de 1'histoire de I'administration et des institutions au xvm c 
siecle. 



Conseil du roi Francois II au commencement de 

Z'atw(fe1560 (1): 
Le Roy. 

Ses trois freres (Orleans, Anjou, Alencon). 
La reine-mere, Catherine de Medicis. 
La reine de France et d'Ecosse, Marie Stuart. 
Le due de Guise, Francois de Lorraine. 
Anne de Montmorency, connetable. 
Jacques d'Albon, mareschal de Saint-Andre. 
Francois Olivier, chancelier de France. 
Michel de 1'Hospital, chancelier de Sancy. 
Jean de Morvilliers, evesque d'Orleans. 
Charles de Marillac, archevesque de Yicnne. 
Jean de Montluc, evesque de Valence. 
Andre Guillart, sieur du Mortier. 
Francois d'Avau son. 

Voila ceux qui se trouverent a 1'assemblee de Fonlaine- 
bleau, en 1 560, pour composer et apaiser les troubles de 
la religion. M. de Morvilliers mourut a Tours en 1577 ; il 
avoit este evesque d'Orleans et avoit resigne cet evesche a 
son neveu, Mathurin de la Saussaye, oncle de ma mere, 
Anne d'Alesso, fille de Marie de la Saussaye. 



Conseil du roi Francois II en aoui \ 560 (2) : 
Michel de L'Hospital, chancelier de France. 

(1) Memoires d' Andre d'Ormesson, f 5 verso. 

(2) Ibidem, f 13 recto. 



D'ETAT. 



351 



Jean de Morvilliers, evesque d'Orleans. 

Charles de Marillac, archevesque de Vicnne. 

Jean de Montluc, evesque de Valence. 

Francois d'Avauson. 

Andre Guillart, sieur du Mortier. 

Les grands princes et les grands seigneurs estoient les 
trois freres du roy, le roy de Navarre, les cardinaux de 
Bourbon et de Lorraine, le due de Guise, le due d'Aumale, 
le conne' table de Montmorency, les mareschaux de Saint- 
Andre et de Brissac, 1'amiral de Chastillon (Gaspard de 
Coligny). 

Conseil d'Etat (1578) (1). 

Conseil du Roy Henry III suivant son reglement du 11 aoust 1578, 
signe" HENRY, et plus bas de NEUFVILLE DE VILLEROY. 

Les conseillers d'Estat de robe courte estoient : 

Le due d'Uzes. Le sieur de Puigaillard. 

Le sieur d'Escars. Le sieur d'Aumont. 

Le sieur de Chavigny. Le sieur d'Estree. 

Le sieur de la Vauguion. Le sieur de Malicorne. 

Le sieur de Saint-Supplice. Le sieur de Fonts. 

Le sieur de la Chapelle-aux- Le sieur de La Mothe-Fene- 

Ursins. Ion. 

Le grand prieur de Cham- Le sieur de Maintenon. 

pagne (de Serre). Le sieur de Combault. 

Conseillers d'Estat de robe longuc : 

L'evesque de Valence (Jean Le sieur de Roissy (Henri de 

de Montluc). Mesmes). 

LesieurdeLenoncour(abbe). L'evesque de Paris (Pierre 

L'evesque de Limoges (L'Au- de Gondy) . 

bespine). Le sieur de Pibrac (Guy du 

Le sieur de Foix (Paul). Faur). 

Le sieur de Bellievre (Pom- Le grand aumosnier (Jacques 

ponne). 

(I) M6moires d'Andr6 d'Ormesson, f 5 verso. 



352 APPENDICE II. 

Amiot), evesqued'Angers, L'archevesque de Vienne 
etabbe de Bellozanne. (Charles de Marillac). 

Le roy veult que le sieur de Regnault de Beaune, depuis 
archevesque de Bourges, et 1'evesque de Mende entrcnt au 
dit conseil comme chancellors de la reyne sa mere ei du 
due d'Anjou sonfrere, comme aussi le sieur de Ruzeayant 
este secretaire du roy a son avenement a la couronne , et 
Chantereau comme secretaire de la reyne sa mere. 

Tous ces conseillers d'Estat furent departis en trois qua- 
tremestres sous messieurs de Villeroy, Pinart, de Bruslart, 
secretaires d'Estat , et furent departies entre eux toutes les 
provinces, afiri que les affaires fussent mieux entenducs ot 
plus tost expedites. 

En ce temps, les sieurs Olivier Lefevre, sieur d'Ormesson, 
et Benoist Milon, sieur de Vieuville, estoient intendans et 
controleurs-generaux des finances. Les reglements du con- 
seil etaient exacts et exactement observes. 



Conseil du Roi (1586) (1) : 

Le cardinal de Vendosme de Gontaut). 

(Charles). Marcschal d'Aumont. 

Le cardinal de Guise (Louis Mareschal de Matignon. 

de Lorraine). Messirc Philippe Huraull, 

Les quatre marechaux de comte de Chiverny, chan- 

France. celier de France el premier 

Mareschal de Retz (Albert de chancelier de 1'ordre du 

Gondy) . Saint-Esprit (1 578) . 
Mareschal de Biron (Armand 

Secretaires d'Estat : 

De Villeroy de Neufville. Pinart de Comblisi. 
Bruslart, sieur de Crosne. 

11 n'y avait alors que trois secretaires d'Etat. 
(1) M&noires d'Andr6 d'Ormesson, f 13. 



CONSEIL D'ETAT. 
Les deux tresoriers de Vepargne : 



353 



Pierre Molart, sieur de St- Jacques le Roy, sieur de la 
Ouin en Touraine. Grange-le-Roy. 



Conseillers d'Estat : 



MM. 



MM. 



De Gondy, evesque de Paris. 
La Chapelle-aux-Ursins. 
La Mothe-Fenelon. 
D'Espignac, archevesque de 

Lyon. 

Des Chasteliers. 
Miron-Lermitage, premier 

medecin du roy. 
De Biron. 
Larchant. 

Clermonl d'Antragues. 
Comte de Cerny. 
De Cornuson. 
De Poigny. 
D'O. 

Combault. 
Beaune, archevesque de 

Bourges. 
Beaulieu-Ruzc. 
Maral, intendanl. 
Ris (Faucon). 
Amiot, grand aumosnier. 
De Pressins. 
De Rambouillet (d'Angcn- 



De Pons. 

D'Escars-la-Vauguion . 

Miron-Chenailles, intendant. 

De Thou, president. 

Rostaing. 

Chavigny. 

Dabin. 

Lenoncour. 

Chasteauvieux. 

De Lage. 

Schomberg. 

Du Bee, evesque 

tes. 

Evesque du Puy. 
Maintenon-Rambouillet. 
D'Escars, evesque de Lan 

gres. 

Beaufort-D'Escars. 
Lagny. 
de Bellievre. 
Vibraye-Hurault. 
Bochart-Champigny. 
Castelnau-Mauvissiere. 
De Rieux. 



de Nan- 



nes . 



Secretaires du Conseil : 



De Villequier. Martin. 

Polier de Gesvres. Beaulieu-Ruze. 

Guibert, sieur de Bussy-St- Fresnes-Forget. 

Tons les noms de ces seigneurs ont este tires par moi du 
regislrc du conseil de cette annee 1586 qui avoit esle 
preste' a M. de Lezeau, mon frere, par monseigneur lc 



354 



APPENDICE II. 



garde des sceaux de Marillac au mois de novembre 1 629. 
On peut remarquer comme le conseil estoit presque tout 
compose d'ambassadeurs, de grands seigneurs, de mares- 
chaux de France, gouverneurs de province, gens d'epee, 
el de cardinaux, de prelats, evesques et archevesques et 
peu de gens de robe longue. Je vis par les registres qu'au- 
cun maistre des requestes n'y entroit ni ne rapportoit, mais 
seulement tous ces seigneurs dont les noms sont ci-dessus 
ecrits. Force requestes s'y rapporloierit et fort peu d'in- 
stances. Maintenant 1'ordre du conseil est bien different, 
presque en toutes choses. Ce sont toutes robes longues qui 
tiennent le conseil, aucun homme d'epee, et fort peu d'e- 
vesques y entrent. J'entends parler du conseil des parties, 
des finances et de la direction. Les princes du sang tien- 
nent le conseil, scavoir est M. le due d'Orleans et M. le 
prince de Conde, quand il leur plaist, estant chefs des con- 
seils du roy pendant sa minorite. Fait ce 2! mai 1 649 a 
Ormesson. 



Conseillers du roi (1596), 

Lorsque messire Maximilian de Be*thune, marquis de Rosny, fut fait seul 
surintendant des finances par le feu Roy Henri-le-Grand (4). 

Sur intend ants des finances : 

MM. Le due de Nevers (Ludovic de Gonzague). 
Le conne table Henry de Montmorency. 
Philippe-Hurault de Chiverny, chancelier de France. 
Le mareschal de Retz, Pierre de Gondi, due et pair. 
Le mareschal de Matignon. 
De Sancy (Nicolas de Harlay). 
Le comte de Schomberg. 

(1) Memoires <T Andre" Lefevre d'Ormesson, f 7 verso. 



CONSEIL D'ETAT. 355 

Hnranlt, seigneur de Maisse, conseiller d'Estat. 
De la Grange-le-Roy (Jacques-le-Roy). 

Intendants des finances : 

MM. D'Incarville (Saldaigne). 
D'Heudicour (Sublet). 
Maral, seigneur de Villeneuve-le-Roy. 
Vallee, sieur des Barreaux. 
Guibert, sieur de Cussy. 
Doin d'Attichy. 
Pi cot, sieur de Senteny. 
De Vienne. 

Voila ceux dont le roy se servoit pour la direction de ses 
finances es-annees 1 595 et 1596, lesquels ne menageant 
pas les finances a son gre, il mit en leur place M. le marquis 
de Rosny; ils furent tous desappointes, ostesde ladite admi- 
nistration et renvoyes en leurs maisons. Les huit premiers 
prenoient qualite de surintendans, les huit derniers d'in- 
tendans. Les intendans supprimes avoient chacun donne 
douze mille escus au roy pendant 1'annee 1 592, le roy es- 
lant a Tours; ils eurent bien de la peine a s'cn faire reni- 
bourser, M. de Suillyles meprisant et se moquant d'eux. 
En leurs places furent mis le sieur de Vienne, le sieur de 
Maupeou et le sieur Isaac Arnault, avocat au parlement de 
Paris, de la religion pretendue reformee, comme estoit 
aussi M. de Maupeou et Maximilien de Bethune, marquis 
de Rosny, lequel fut fait ducde Suilly en 1605 et sortit de 
sa charge en 1 61 1 , apres la mort du roy Henri IV, par 1'a- 
vis du chancelier de Sillery, de M. de Villeroy et du presi- 
dent Jeannin, qui ne pouvoient le souffrir (tant il estoit 
hautain et audacieux en ses paroles !), en ayant beaucoup 
souffert du temps du roy Henri IV, qui le soutenoit a 



356 APPENDICE II. 



cause de sa rigueur centre les particuliers, et qu'il estoit 
grand menager des deniers du roy et fort laborieux dans 
sa charge, et mettoit force argent dans la Bastille pour le 
service du roy. 



Cons oil du roy au mois de fevrier 1 605 (4 ) : 

MM. Pomponne de Bellievre, chancelier de France. 

Nicolas Bruslart de Sillery, garde des sceaux, sans 

sceaux (2). 
Maximilien de Bethune, marquis de Rosny, surintcn- 

dant. 
De Chasteauneuf (Claude de L'Aubespine), doyen du 

conseil. 

Huraultde Maisse. 
De Pontcarre (Camus). 
DeVic (Mery). 
Le president Jeannin. 
De Calignon, chancelier de Navarre. 
DeBoissise (Turnery). 
De Caumartin (Lefevre). 
De Fresne (Canaye). 
Quandje fust recu maistre des requestes en fevrier 1605, 

(1) M&noires d'Andre" d'Ormesson, f 2 (seconde pagination). 
Note d' Andre" d'Ormesson : Je fus recu maistre des requestres au 
mois de Janvier 1605, par M. le chancelier de Bellievre, dans sa 
maison, rue de Betisy. 

(2) Note d' Andre" d'Ormesson : Et est a observer que M. de 
Sillery, garde des sceaux, se mettoit au-dessous de M. le chancelier, 
du mesme coste, et le marquis de Rosny de Tautre coste", vis-a-vis 
de M. le chancelier de Bellievre. Ge que ne fit pas M. du Vair, en 
Fann6e 1617; car il se mil vis-a-vis du chancelier de Sillery, dont 
les grands s'offensferent, entre autres le due d'Espernon, en 1'an- 
n^e 1618. 



CONSEIL D'ETAT. 357 

il n'y avoit que ces messieurs qui entrassent dans les con- 
seils. Les lundi, mercredi et vendredi matin, conseils des 
parties; les mardi, jeudi et samedi matin, conseils de fi- 
nances. II n'y avoit point de direction autre que la personne 
seule du marquis de Rosny, qui travailloit assiduement et 
estoit fort laborieux et exact, et si rude a ceux qui avoient 
a parler a luy que Ton apprehendoit de 1'approcher, 
disant souvent de tres-mauvaises paroles et des injures, et 
estoit fort ha'i et abhorre ; ce qui estoit cause que le roy 
Henry IV Ten aimoit davantage, estant fort avaricieux de 
son naturel et croyant qu'il mesnageoit fort sa bourse. II 
avoit pour intendans sous luy : M. Jean de Vienne, M. Gil- 
les deMaupeou el Isaac Arnault, qui avoit este avocat a la 
cour. II les gourmandoit quand bon luy sembloit ; il estoit 
fier et arrogant, avec une mine renfrongnee et fort rebar- 
bative. II fut fait due de Suilly des 1'annee 1 605. M. le chan- 
celier et M. de Sillery avoient fort a souffrir de luy, s'estant 
rendu absolu dans les finances et ne voulant estre contre- 
dict par personne dans leconseil. Voilaquel estoit 1'estat du 
conseil en ce temps-la et jusques a la mort du roy Henry IV 
que le dit marquis de Rosny fut disgracie, et au lieu de 
luy la direction fut etablie consistant en sept ou huict per- 
sonnes qui travailloient ensemble, etle samedi rapportoient 
a M. le chancelierde Sillery ce qu'ils avoient fait pendant 
toute la semaine. Ceux-la estoient, en 1611, messieurs : 

De Chasteauneuf pere (Claude de 1'Aubespine). 
President de Thou (Auguste). 
President Jeannin, controleur-general . 
Maupeou (Gilles), 



Arnault (Isaac), 



intendans. 



Cbevry (Louis Duret), 

Dole, 

Bulion (Claude), conseiller (VEstat. 

L 24 



APPENDICE II. 



Avec le temps cette direction s'est accrue, et tout a change 
<le forme et changera selon les temps. Escript ce que des- 
sus le dimanche 29 Janvier 4645. 



Conseil du Roy h-anne'es \ 61 4 et \ 61 5, tenu pour 

les finances (1). 

Le roy et la reyne, sa mere estoient au bout de la 
table, le roy a la main droite, la reyne-mere a la main 
gauche. 



Au coste droit, du coste de 
la cheminee, estoient : 

MM. 

Le prince de Conde. 

Le chancelier de Sillery. 

Le due d'Epernon. 

De Bellegarde, grand-ecuyer. 

De Chasteauneuf. 

Le president de Thou. 

Le president Jeannin. 

Le president de Jambeville. 

Le president de Bragelonne. 

Le president de Boulencour. 

De Refuge. 

Le president de Seve. 

De Marillac. 

Vignier. 

De Monthelon. 

De Leon. 

De Beaumont-Menardeau. 

De Courson-Hue. 

De la Boderie. 

Le president d'Atis. 

De Poret Seguier. 

Le president Miron. 



Au coste gauche : 

MM. 

Le cardinal de Bonzi, eves- 
que de Beziers et grand- 
aumosnier de la reyne- 
mere. 

Le due de Guise. 

Le cardinal de Guise. 

Le due de Chevreuse. 

Le chevalier de Guise. 

Le marechal d'Ancre (Con- 
chino Conchini]. 

De Pontcarrc. 

De Vic. 

De Catimartin. 

DeBoissise. 

De Champigny. 

De Roissy. 

De Bulion. 

De Miron, evesque d'Angers. 

Hurault, archevesque d'Aix. 

De Chevrieres , cvesijue do 
Grenoble. 

De Bisseaux. 

Haligre. 



(1) 



'Andre d'Ormesson, f 5 recto. 



CONSEIL D'ETAT. 

MM. MM. 

Oilier.- De Berny, frere du chance- 
De Preaux de Chasteauneuf Her. 

fils. De Courmoulin. 

Ladvocat. D'Espaignet. 

Le president de Villeneuve. Fremion , archevesque de 
De Treslon. Bourges. 

Le president de Chavigny. 

Ce conseil estoit fort celebre ; les conseillers d'Estat et 
les maistres de requestres y rapportcient les grandes affai- 
res, et [cetordre] fut introduit parM. le chancelier, lequel, 
pour empescher que M. le Prince qui se rendoit ordinaire 
aux conseils n'y prit trop d'autorite, conseilla le roy et la 
reyne de s'y trouver, et a leur suite tous les princes et 
grands seigneurs prenoient a faveur d'y assister. La mai- 
son de Guise y prenant place en excluoit tous les autres 
princes, fors les princes du sang, 

Mais, depuis que M. le Prince fut arreste prisonnier, qui 
fut le premier septembre 1616, le roy et la reyne-mere ni 
les princes n'y sont plus venus. 

Les quatre secretaires d'Estat estoient lors MM. dePisieux 
(Bruslart), de Sceaux (Potier), Lomenie (pere) et Ponchar- 
train-Phelipeaux. 

Au lieu de M. de Suilly, surintendant disgracie en 1 61 1 , 
fut introduicte la direction composee de MM. de Chasteau- 
neuf, de Thou et Jeannin; de MM. de Maupeou, Arnault, 
Dole, intendansdes finances, et de M. de Bulion, et estoient 
sept et rapportoient tous a la semaine devant M. le chan- 
celier de Sillery, qui estoit par dessus ladite direction et 
qui avoit attire a luy seul toute 1'autorite dans les affaires 
d'Estat et des finances et des estrangers, a cause de M. de 
Pisieux, secretaire d'Estat, son fils, qui estoit de haute fa- 
veur et avoit la guerre et les estrangers, ayant succede a 
1'employ de feu M. de Villeroy, son beau-pere. 



360 



APPENBICE II. 



Le Conseil du Roy a la fin du mois de may 1616 (1). 

Messire Guillaume du Vair, garde-des-sceaux par la dis- 
grace du chancelier de Sillery , retire en la maison de 
M. Desmaretz, son gendre. 

MM. les conseillers d'Estat servant actuellement dans 
le conseil : 



MM. 

De Chasteauneuf pere. 

De Pontcarre. 

Le president de Thou. 

De Vic. 

De Boissise. 

De Cau martin. 

De Jambeville. 

De Champigny. 

De Refuge. 

De Roissy. 

De Marillac. 

De Monthelon. 

Oilier. 

Viguier. 

Haligre. 

Le president de Bragelonne. 

De Berny. 

Menardeau-Beaumont. 

Pericart. 

De Preaux-Chasteauneuf. 

De Treslon. 

Ladvocat. 



MM. 

De Courson. 
De Bonlencour. 
De Courmoulin. 
Miron, evesque d' Angers. 
De Vi 1 lemon t re. 
De Bulion. 
De Castille. 
Barentin. 
De Fondriac. 
De Bisseaux. 
D'Espaignet. 
De Chevrieres, evesque de 

Grenoble. 
Bertier, evesque de Rieux 

[Riez]. 

Hurault, evesque d'Aix. 
Le president de Chavigny. 
Seguier. 

De Leon (Bruslart). 
L'abbede Bourgueil (d'Es- 

tampes, Valence) (2). 



(1) Me"moires d' Andre* d'Ormesson, f 57 verso. 

(2) Note d'Andr6 d'Ormesson : De toute celte liste de conseil- 
ers d'Estat il n'y en avail plus que quatre en vie au mois de Jan- 
vier 1645 : Preaux, Le"on, Courmoulin et Valence". Andre" d'Or- 
messon a ajoute" en 1654 : Tous ces quatre estoient de"cedes en 
Fan. 165/i. II n'y en a plus aucun en vie de toute celte liste. Les 
homines ne durenl guere. Vila homninm brevis, regum brevier, 
pontifwim brevissima. 



CONSEIL D'ETAT. 



361 



Finances : 



MM. 



M. Le president Jeannin, sur- 

intendant des finances. Henry de Lomenie, pere et 
MM. Les intendansestoient : fils. 



MM. 

Barbin, controleur-general. 
De Maupeou. 
Arnault. 

Duret de Chevry. 
De Castille. 

MM. Les tresoriers de 1'es- 
pargne estoient : 

Vincent Bouhier de Beau- 
march ais. 

Remond Phelippeaux-d'Er- 
bault. 

Thomas Morand du Mesnil. 

Secretaires d'Estat : 

Pierre Bruslart de Pisieux. 
Bene Potier de Sceaux. 
Paul Phelippeaux de Pont- 
chartrain. 



Secretaires du conseil : 

DuHoussay-Malier (Janvier). 
De Fontaines-Boner (avril). 
Des Portes-Baudoin (juillet). 
De Flecelles (octobre). 

Greffiers du conseil : 

De la Grange-Trianon (Jan- 
vier) . 

Potel (avril). 
Moreau (juillet). 
Le Tanneur (octobre). 

Tresoriers des parties ca~ 
suelles : 

Hardier. 
Barantin. 
De Nouveau. 



Voila tous ceux qui venoient au conseil; ils ne sont pas 
escrits selon 1'ordre de leurs seances, lesquelles aussi n'es- 
toient pas reglees, aucuns voulant prendre seance selon 
1'antiquite de leur brevet, les autres selon leur service ac- 
luel au conseil, et cette confusion et desordre engendrerent 
les brevets de Montpellier, de Chasteaubriant, de Compie- 
gne, de la Rochelle, pour regler le nombre, les seances et 
les appointements. Chaque siecle y apporte sa regie ; chaque 
chancelier et garde-des-sceaux veult estre obei et meprise 
les reglements de ses predecesseurs, sihonen tant qu'ils luy 
sont agreables et conformes a son desir, et luy servent de 
prelexle pour refuser les importuns. 



APPENDICE H. 



J'ay escript cette page a Ormesson le jour de Saint- 
Louis, 25 aoust 1642, sur un petit memoire que je trouve 
escript dema main audit mois de may 1616, afm d'en con- 
server la memoire, et me resouvenir du temps passe et de tous 
ceuxque j'ai connus, frequentes, aimeset honores. J'estois 
lors maistredes requestes et avois fait serment de conseiller 
d'Estat entre les mains de monseigneur de Sillery, chance- 
lier de France, au mois d'avril 1615; mais je n'ai pris ma 
place qu'en Janvier 1616. 



Discours sur les rdglements du Conseil cy-apres 
transcripts (1). 

Je veux en cet endroit dire tous les motifs des reglements 
du conseil qui sont transcripts cy-apres pour m'en souve- 
nir un jour. Avant le brevet de Montpellier du 2 octobre 
1622, il y avoit des disputes ordinaires, dans le conseil, 
pour le rang et service entre les conseillers d'Estat, sur ce 
que ceux qui venoient des compagnies et estoient anciens 
en brevets vouloient prendre leur rang du jour de leurs 
brevets au prejudice de ceux qui servoient ordinairement 
dans le dit conseil et y estoient employes dans les plus gran- 
des affaires et en possession et exercice de leurs charges du 
conseil. Ceux qui tenoient pour 1'antiquite des brevets 
estoient MM. de Blancmesnil, president au parlement; 
Tambonneau, president a la chambre des comptes ; Henne- 
quin, president au grand conseil; d'Atis, president a la 
cour des aides; Beaumont-Menardeau, doyen des maistres 
des requestes; Fouquet, president de Bretagne; Le Bret, 
avocat-general ; de Maupeou, intendant des finances, et 
Fremion, archevesque de Bourges. Ceux qui tenoient qu'il 

(1) Memoires d'Andn* d'Ormesson, f" 87 et suiv. 



ialloit regarder le service actuel et la possession estoient 
MM. de Bulion, de Roissy,de Bisseaux,dePreaux, de Leon, 
Haligre et de Marillac, qui avoient a deplaisir de se voir 
preceder par les premiers nommes, et pour y pourvoir ils 
obtinrent le brevet de Montpellier, M. le chancelier de Sil- 
lery estant a Paris et de son consentement, et de fait le 
brevet est signe BRUSLART, de M. dePisieux son fils. M. de 
Caumartin estoit lorsgarde-des-sceaux,et M. de Schomberg 
surintendant des finances. Ce brevet futlu, au mois de Jan- 
vier 1623, dans la direction, en ma presence, et fut ap- 
porte par M. de Courten vault, premier gentilhomme de la 
chambre ; et, apres qu'il cut este lu, M. le chancelier dit au 
sieur de Courtenvault : Vous direz au roy que son brevet 
a este lu et qu'il sera observe dans son conseil, et en- 
suite tous ces anciens officiers furent recules de leur ancien 
rang, et se depiterent et ne se pouvoient resoudre d'y obeir 
et de se mettre au-dessous de ceux qu'il s avoient autrefois 
precedes ; ce qui leur fut une douleur bien sensible et bien 
amere et une grande mortification qui alloit a 1'honneur. 

Le second reglement fait a Compiegne, le 1 er juin 
1624, procede du desordre qu'avoit apporte celuy de Mont- 
pellier; et, pour faire cesser et oster le grand nombre 
de conseillers d'Estat qui servoient ensemble toute 1'annee, 
les conseillers d'Estat furent divises en trois classes : en or- 
dinaires, en semestres et en quatrimestres. Les ordinaires, 
au nombre de huit, servoient toute 1'annee et precedoient 
tous les autres presents et a venir. C'estoientMM. de Roissy, 
de Bulion, de Bisseaux, de Preaux, de Leon et Marillac ; 
MM. de Chasteauneuf, doyen, et de Champigny, contro- 
leur-general, estoient au-dessus d'eux des auparavant, 
comme leurs anciens. Les ordinaires eurent six mille livres 
de gages, les semestres trois mille livres de gages; les qua- 
trimestres eurent seulement deux mille livres. Ce qui a este 



364 APPENDICE II. 

observe et entretenu toujours depuis sans hausser ni bais- 
ser jusques en 1'aiinee 1642, que le roy retrancha tin quar- 
tier de gages a tous les officiers et conseillers d'Eslat aussi 
bien qu'aux autres (ce qui est demeure depuis), M. Bou- 
thillier estant alors surintendant des finances tout seul, 
M. de Bulion estant decede. Les semestres estoient compo- 
ses de dix, cinq pour le semestrede Janvier, cinq pourceluy 
de juillet, comme Ton peut voir dans le dit reglement. Les 
quatrimestres estoient treize, quatre en celui de Janvier, 
quatre en celuy de mai, et cinq en celuy de septembre, et 
prenoient leur place les semestres et quatrimestres, comme 
ils faisoient auparavant suivant le brevet de Montpellier, 
et il fut dit que les maistres des requestes prendroient leur 
rang, lorsque le roy les appelleroit au conseil, du jour 
de leur brevet; ce qui fut une exception a la regie gene- 
rale, de laquelle ils ont joui sans aucun contredit; ce qui 
leur a este un grand privilege, qui m'a servi ayant pre- 
cede, dans le conseil, beaucoup de conseillers d'Estat qui 
avoient pris leurs places devant moy dans le conseil. Ce 
reglement fut fait a Compiegne sous M. Haligre, garde des 
sceaux. Le marquis de la Vieuville estoit lors surintendant 
des finances et le chancelier de Sillery relegue dans sa 
maison de Sillery. Le vrai auteur et promoteur de ce der- 
nier reglement fut M. de Marillac, conseiller d'Estat, au- 
quel le ditsieur Haligre n'osoit contredire. Le sieur de Ma- 
rillac avoit un esprit porte a faire des reglements dans le 
conseil et avoit pris de 1'ascendant sur 1'esprit de M. Ha- 
ligre et le fortiiioit contre ceux qui estoient interesses. 

Le brevet de Chasteaubriant du 26 aoust 1626 fut fait 
par M. de Marillac, iors garde des sceaux, qui voulant re- 
trancher le nombre des conseillers d'Estat plutost que de 
1'accroistre, ayant, au voyage de Bretagne, fail quatre nou- 
veaux ordinaires, scavoir M. le president Le Coigneux, clian- 



CONSEIL D'ETAT. 365 

ceiicr de Monsieur, frere du roy, MM. Vignier, Oilier et 
Aubery, porta les ordinaires au nombre de douze, et crai- 
gnant qu'en la place de ces quatre monies a 1'ordre des 
ordinaires, quatre autres ne demandassent leurs places do 
semestres, il fut ordonne que ceux qui auroient les dites 
places n'entreroient point dans la direction etn'y entreroient 
que ceux qui y estoient auparavant, et pour ce que M. Au- 
bery avoit este malade a 1'extremile, il voulut reduire les 
douze ordinaires au nombre de huit et fermer la porte aux 
demandes. Ce brevet estoit signe de LE BEAUCLERC , secre- 
taire d'Estat, le 26 aoust 1626. 

Le reglement de La Rochelle du 3 Janvier 1628 fut 
encore fait par M. de Marillac, garde des sceaux, lequel 
vovant les inconvenients des reglements precedents desiroit 
d'y remedier par ce dernier reglement, par lequel il oste 
aux ordinaires que le roy feroit a 1'avenir 1'avantage de la 
preseance sur les plus anciens qu'eux, pour ce qu'il avoit 
envie d'y en placer de jeunes et trouvoit injuste que, par 
cette promotion, ils passassent au-dessus des semestres et 
quatrimestres plus anciens qu'eux; ce qui feroit murmurer 
les anciens avec raison et chargeroit d'envie les nouveaux 
ordinaires, lesquels devoient estre assez satisfaits de leur 
qualite, qui leur donnoit plus d'employ et d'appointements 
qu'aux semestres et quatrimestres, sans oster a leurs an- 
ciens 1'avantage de la seance et de I'antiquite dans le con- 
seil, qui leur devoit estre conserve avec justice. II reduit 
tous les conseillers d'Estat en ordinaires servant par quar- 
tier, permettant aux semestres de servir deux quartiers, 
mais non consecutifs; veut qu'il y ait quatre evesques et 
quatre gentilshommes qui y servent ordinairement. Les 
quatre evesques furent Messieurs de Bourges, de Cahors, de 
Lisieux, dc Senlis ; les quatre gentilsbommes Messieurs de 
Breves, de Bethune, de llambouillet et de Marillac, son 



366 



APPENDICE II. 



frere, donnerang et seance, au conseil, aux doyens desquatre 
quartiers des maistres des requestes, et'les gages aux deux 
plus anciens de chaque quartier. Ce reglementfut signe de 
M. POTIER, sieurd'Ocquere, secretaire d'Estat. 

Depuis, par les ordonnances que le roy fit verifier en 
1 629 en sa presence au Parlement, il y avoit un article qui 
portoit que le roy revoquoit tous les brevets cy-devant ac- 
cordes et qu'il feroit expedier des lettres-patentes a ceux 
dont il entendoit estre servi dans ses conseils, et ensuite 
M. de Marillac en envoya a tous les conseillers d'Estat qui 
servoient lors au conseil et m'en envoya aussi qui sont en 
bons termes et tres honorables, le 29 novembre 1 629, si- 
gnees DE LOMENIE, secretaire d'Estat, qui a la mai^orT 
du roy en son departement. 

J'ai escript ce que dessus a Ormesson le mercredi matin 

10 septembre 1636, afin de me souvenir-4ifljour de la 
vraie histoire du temps, etde quel mouvement sont precedes 
tous ces divers reglements ce que chacun ne peut pas de- 
viner; et ce que j'ai reconnu, c'est que les homines sont 
fort amateurs de leurs inventions et de se faire valoir et 
i'aire parler d'eux, quand ils sont dans I'autorite; maisceux 
qui leur succedent meprisent les reglements de ceux qui 
les ont precedes, passent par dessus, s'en moquent, et 
prennent plaisir a les renverser, et de fait, nonobstant tous 
ces beaux reglements, et toutes ces reductions ordonnees, 

11 y a maintenant dix-huit ordinaires dans le conseil, et 
pour le moins vingt-cinq semestres, sans ceux qui y entre- 
ront encore par la facilite qui s'y rencontre maintenant. 

En 1'annee 1643, 1644 et suivantes, la grande poiie 
du conseil a este ouverte et y sont entres tous ceux qui 
Font desire, tant la facilite y a este grande de la part de la 
rcyne-regente et de M. le chancelier ; de maniere que le 
nombre de ceux qui avoient droit d'y prendre place mon- 



<:ONSEIL D'ETAT. 

(oil, en 1647, a plus desix vingt conseillers d'Estat, et les 
derniers recus estoient assis hors le rang des anciens , et 
beaucoup demeuroient deboutfautede sieges et c'estoit une 
grande confusion. 

Fait et escript ces dernieres lignes a Ormesson en avril 
1647. 



Reglement du Cornell. Montpellier (12 octobre 1622). 

Aujourd'huy 12 octobre 1622, le roy estant au camp de- 
vant Montpellier sur ce que Sa Majeste a esteavertiequ'au- 
cuns de ses officiers des parlements et autres cours souve- 
raines, apres avoir recu de grandes commodites de la resi- 
gnation de leurs offices, se retirent au conseil et pretendent 
prendre rang du jour qu'ils ont este recus en iceluy en 
vertu des brevets qui leur ont este expedies plus tost pour 
honorer leurs charges que pour y servir au prejudice de 
ceux , lesquels, apres avoir este employes aux ambassades 
et autres charges importantes a 1'Estat tant dedans que de- 
hors le royaume, sont ordonnes pour y servir actueliement 
et y ont vieilli ; ce qui apporte de la confusion en i'ordre 
des seances qui y doit estre plus soigneusement garde qu'en 
nul autre lieu; Sa Majeste, memorative des plaintes qui 
luy en furent fuites en 1'assemblee des notables a Rouen et 
de ce qui fut lors arreste, a declare et declare qu'elle ne 
veut et n'entend que les dits officiers ou autres qui ont este 
honores do semblables brevets aient rang et seance en son 
conseil que du jour qu'ils auront servi ou serviront actuel- 
iement, apres avoir resigne leurs offices , et qu'ils sont ou 
seront employes dans 1'estat des appointements ordonnes 
par Sa Majeste a ceux desquels elle veult estre ordinaire- 

(1) Memoires d'Andred'Ormesson, i' 89 recto. 



368 



APPENDICE II. 



meat servie. En ternoin de quoy, Sa elite Majeste m'a com- 
mande d'cn expedier toutes lettres necessaires. 

Signe LOUIS. 
Et plus bas : BRUSLART. 

Reglemenl que le Roy veut estre doresnavant observd en son 
conseil de la direction des finances, en celui d'Estat et 
des finances et en son conseil prive" ou des parties (1624). 

Sa Majeste desirant establir un bon ordre pour la con- 
duite de ses affaires et administration de ses finances et dc 
la justice, a voulu commencer par la reformation de son 
conseil, tant par diminution du nombre de cetix qui y sont 
entres depuis la mort du feu roy, son pere, qu'en dechar- 
geant ses conseils de toutes les matieres qui gisent en ju- 
ridiction contentieuse et peuvent estre renvoyees aux parle- 
ments, grand conseil, cour des aides ou autres juges, oil 
les proces pourront estre juges plus commodement et avec 
plus de soulagement pour ses sujets, et pour cet effet Sa 
Majeste fera dresser un bon reglement des choses qui doi- 
vent estre traitees en chacun de ses conseils pour, iceux 
vus et examines sommairement, en estre fait le renvoi ainsi 
qu'il est dit ci-dessus; 

Pour parvenir a laquelle reformation, Sa Majeste a voulu 
premierement ordonner les personnes desquelles elle veut 
estre servie es dits conseils, mesme en celuy de la direction 
et des finances, avec M. le garde des sceaux et M. de la 
Vieuville, surintendant de ses finances, les sieurs de Chas- 
teauneuf , de Champigny, controleur-general de ses finan- 
ces, de Boissy, de Bulion, de Preaux, de Bisseaux, de Leon 
et de Marillac, lesqucls , comnie ordinaires, precederont en 
tous conseils , et, en cas que Sa Majeste appelle cy-apres 



CONSEIL D'tiTAT. 369 

quelques autres pour estre ordinaires en ses conseils, ils 
n'auront rang et seance que du jour qu'ils y seront appe- 
les, encore qu'ils eussent preste le serment auparavant; 

Lesintendans des finances et tresoriersde 1'espargne ser- 
viront pareillement comme ils ont accoustume. 

Le secretaire du conseil des finances aura son entree aux 
dits conseils de la direction et des finances, et celuy des 
parties au dit conseil, lesquels seront en quartier; 

Le tresorier des parties casuelles estant en exercice aura 
entree au conseil, lorsqu'il sera besoin de taxer les of- 
fices ; 

Auxquels conseils serviront aussi par semestre, asscavoir: 
en celuy de Janvier les sieurs presidents Fouquet, Vignier, 
Aubry, Ribier et Haligre, et en celuy de juillet les sieurs 
Fremion, ancien archevesque de Bourges, le Bret, Oilier, 
Barentin et la Rochehabert ; 

Outre lesquels cy-dessus nommes serviront aux dits con- 
seils des finances et des parties, chacun par 1'espace de 
quatre mois, asscavoir : au service de Janvier les sieurs de 
Treslon, Grangier, Fiebrun et Gueffier, et en celuy demai, 
les sieurs Ladvocat, Courmoulin, Chaumont et du Manoir, 
et en celuy de septembre, les sieurs Pericard, de la Poterie, 
Boissise, Tonnelier et Lesongere. 

Lesquels, ensemble ceux du service de six mois, auront 
1'entree et seance aux dits conseils, respectivement selon 
1'ordre porte par le brevet de Sa Majeste, du 12t octobre 



Les maistres des requestes ordinaires de 1'hostel de Sa Ma- 
jeste rapporteront aux dits conseils des finances et des par- 
ties les affaires dont ils seront charges, chacun en son quar- 
tier, sinon que pour aucunes considerations en quelques 
affaires particulieres, iVen soit par messieurs les chancelier 
et garde des sceaux aulrement ordonne, et ne laisseront 



370 APPENDICE II. 

neantmoins d'avoir 1'entree et voix deliberative es dits coa- 
seils des finances etdes parties, mesme s'estant defaits de 
leurs charges, Sa Majeste les appelant en ses conseils. Elle 
trouve bon que ceux des dits maistres des requestes, qui ont 
este honores de brevets de retenue pour servir en ses con- 
seils et ont preste le serment suivanl iceulx,y aient 1'entree 
et seance du jour de leur serment ; mais ils ne pourront 
preceder ceux qui seront ordinaires pour toute 1'annee. 

Les princes du sang, cardinaux, autres princes, dues, 
pairs et officiers de la couronne, gouverneurs et lieutenants 
generaux des provinces et autres principaux seigneurs, qui 
ont fait le serment de conseillers au dit conseil, y auront 
entree ainsi qu'ils ont accousturne. 

Les secretaires d'Estat et des commandements de Sa 
Majeste auront aussi 1'entree et seance en tous les dits con- 
seils, du jour du serment par eux preste suivant leurs bre- 
vets. 

Et pour le regard des archevesques et evesques, Sa Ma- 
jeste veut et entend que ceux qu'elle a honores de la qua- 
lite de conseillers en ses conseils y aient entree et seance 
ainsi qu'ils ont accoutume, lorsqu'ils se trouveront pres de 
Sa Majeste, laquelle n'a voulu en specifier aucun particu- 
lierement, pour ne leur donner sujet de manquer a leurs re- 
sidences, et neantmoins Sa dite Majeste aura bien agreable 
que, de ceux qui se trouveront en sa cour, il en assiste 
quelques-uns ordinairement aux dits conseils des finances 
et des parties, lesquels, ensemble les gouverneurs, lieute- 
nans-generaux et seigneurs sus-mentionnes auront rang 
et seance du jour du serment par eux preste au dit conseil, 
en consequence des brevets qu'ils en ont obtenus. 

Et, quant a present, pour tous les autres qui ont des 
brevets de conseillers au dit conseil, ils n'y auront pas en- 
tree, si Sa Majeste ne leur accorde pas un nouveaujjrevet, 



CONSEIL D'STAT. 371 

et ne sera aucun pave des gages de conseiller an dit conseil, 
sinon ceux qui seront employes dans les estats de Sa Ma- 
jeste servant actuellement. 

Fait aCompiegne, 1 er jour de juin 1624. 

Signe LOUIS. 
et plus has : DE LOMENIE, 



Reglement de Chdteaubriand (1626). 

Aujourd'huy 26 aoust 1 626, le roy estant a Chasteau- 
briant, considerant combien il importe a la dignite et auto- 
rile de ses affaires de regler son conseil et que le nombre 
de huit personnes que Sa Majeste avoit cy-devant choisies 
pour y servir ordinairement ne peut pas suffire, a cause 
que Sa Majeste les emploie ordinairement aux plus grandes 
et importantes affaires de son Estat, tant dedans que de- 
hors le royaume, Sa Majeste a arreste de croistre le nombre 
jusques a douze, suivant le choix qu'ellea fait de quatre de 
ceux qui servoient par semestre au dit conseil, par les 
brevets qu'elle en a fait expedier a chacun d'eux. A cette 
cause, Sa dite Majeste a voulu et ordonne que son conseil 
de la direction de ses finances soit compose du nombre de 
douze, sans qu'il puisse estre augmente pour quelque 
cause et occasion et en faveur de quelque personne que ce 
soit, sans prejudicier toutesfois a ceux qui seroient a present 
au dit conseil de la direction, outre les dits ordinaires, des- 
quels les places demeureront supprimees par rnort jusques 
a la reduction au nombre de douze, sans qu'aucun autre y 
puisse cy-apres pretendre entree sous couleurde brevets de 
semestre qu'il pourroit obtenirdeSa Majeste ou autrement, 
en quelque sorte que ce soit. En temoin de quoy, Sa dite 
Majeste m'a commarule d'expedier le present brevet signe 



372 APPENDICE II. 

de sa main et contresigne par moy, son conseiller ef, secre- 
taire d'Estat, etde ses commandements et finances. 

Signe LOUIS. 
Et plus has : LE BEAUCLERC. 



Reglement de la Rochelle (Janvier 1628) (1). 

Le roy s'estant fait representer les estats et reglemenls 
faits par SaMajeste et par les roys ses predecesseurs pour 
1'ordreet etablissement de ses conseils, conside'rant que les 
desordres causes en toutes conditions par les guerres et 
mouvements publics ont atteint mesme jusques a ses con- 
seils par la multitude deceuxqui en ont obtenu des brevets 
poury seoir, aucuns avec choix et les autres sans choix, 
par la facilite qu'ils y ont trouvee, en sorte que, nonobslant 
les reglements cy-devant faicts a Montpellier en 1622, a 
Compiegne en 1624, eta Ghasteaubrianl en 1626, il se 
trouve encore un si grand nombre de conseillers aux dits 
conseils, que cela diminue grandement la dignite de cetle 
charge au prejudice de 1'autorite que Sa Majeste doit avoir 
aux dits conseils et du fruit qui en doit resulter pour le bon 
gouvernement de ses affaires etde celles de ses sujets qui y 
ont recours; quecet accroissement et cette facilite sont entre 
les principales causes de la cherte des offices, si domma- 
geable a ses sujets en ce que 1'esperance que plusieurs ont 
de parvenir a cette dignite de conseiller en ses conseils et se 
preparer par ce moy en une honorable retraite, avec lacom- 
modite des appointements qu'ils en recoivent, fait que plu- 
sieurs achetent a prix excessifs les offices de maistres des 
requestes de son hostel, qui sont les plus proches, faisant 

(1) Memoires d' Andre d'Ormesson, f 95 recto. 



CONSBIL D'fcTAT. 373 

etat que ce n'est qu'une avance de quelques annees, la- 
quelleils retireront avec interest, revendant plus cherement 
les mesmes offices, 'apres qu'ils auront obtenu les dits bre- 
vets et la faculte de seoir aux dits conseils ; que la mesme 
raison porte encore la cherte aux offices de conseillers dans 
les cours souveraines pour ce qu'ils servent de degre 
pour parvenir a ceux des maistres de requestes, par les- 
quels ils se promettent 1'acces et 1'entree aux dits con- 
seils, et de la, par. exemple, se com.muniquent a tous les 
autres offices, selon la liaison et relation qu'ils ont ensem- 
ble; que ce mesme desordre cause encore un tres-grand 
mal, d'autant que plusieursdes officiers de Sa Majeste, par 
suite deces esperances, ne tiennent plus compte de vieillir 
dans les charges, ce qui apporte une grande diminution 
aux compagnies,- prejudice a la justice eta 1'autorite de Sa 
Majeste en icelle. 

A quoy Sa Majeste desirant pourvoir en attendant un plus 
grand reglement, pour Tordre et les matieres desquelles il 
pourra estre traite en ses conseils, disposant quant a pre- 
sent des personnes qui y auront entree et seance, a ordonne 
que doresnavant il ne sera expedie aucun brevet pour ap- 
peler et retenir quelqu'un , en la qualite de conseiller en 
ses conseils, que le dit brevet ne soit signe de la propre 
main de Sa Majeste, avec addition de ces mots, de la mesme 
main, pour un tel; ce qu'elle defend tres-expressement a 
tous les secretaires de ses commandements, defend pareil- 
lement au chancelier et garde des sceaux d'admettre au- 
cun, de quelque qualite et de quelque condition qu'il soit, 
a faire le serment de la dite qualite, que le brevet qu'il en 
aura obtenu ne soit expedie en cette forme, et qu'outre ce 
ils n'aient eux-mesmes recu la volonte de Sa Majeste, de sa 
propre bouche, et de recevoir le dit serment ailleurs qu'en 
plein conseil, apres lecture faite publiquement en iceluy de 
L 25 



374 



APPENDICE II. 



leur brevet en la presence de tous les assistans, dont il 
sera fait mention par les actes des dits serments, auxquels 
seront inseres les noms des six plus anciens conseillers du 
dit conseil qui s'y seront trouves presents, dont les greffiers 
du dit conseil tiendront registre, et les dits chancelier et 
garde des sceaux parapheront les actes qui y seront inse- 
res. Ge que Sa Majeste en joint a tous les dessus dits a 
peine d'encourir son indignation, denullitedes dits brevets, 
receptions et serments, nonobstant la possession que ceux 
qui les auront obtenus pourroient acquerir par nonchalance 
ou autrement ; 

Veut et ordonne Sa Majeste que les dits reglements de 
Montpellier, Compiegne et Chasteaubriant aient lieu pour 
Fordre, seance, condition et entree de ceux qui en ont la 
faculte par iceux, et que nul ne puisse servir en la dite 
qualite, sinon apres qu'il se sera defait des charges dont il 
poilrroit estre pourvu, suivant le dit reglement de Montpel- 
lier, lesquels reglements Sa Majeste confirme par le pre- 
sent en ce que n'y est point de'roge et en les interpretant 
pour le regard de ceux qui cy-apres y seront appeles pour y 
servir comme ordinaires, veut Sa Majeste qu'ils aient rang 
et seance au conseil du jour qu'ils 1'avoient auparavant, 
sans qu'en consequence de la clause portee par le dit regle- 
ment de Compiegne, ilspuissent pretendrela preseance sur 
tous les autres en qualite d'ordinaires, et quant a ceux 
qui n'y ont pas la seance ordinaire ni par temps certain et 
limite, veut Sa Majeste qu'il en soit use, selon qu'il est 
porte par le dit reglement de Compiegne, remettant ala pru- 
dence du chancelier et garde-des-sceaux, pour le regard de 
ceux desquels pourroit avoir este obtenu de faire mention, 
de leur permettre 1'entree et seance, lorsqu'ils seront pres 
de Sa Majeste, appeles ou envoyes de leurs provinces ou 
autrement; en sorte toutesfois qu'il en soit use modeste- 



CONSEIL D'fiTAT. 375 

ment et sans que cela puisse apporter confusion ni seance 
ordinaire et frequente, et d'autant que tous ces reglements 
n'ont pu encore apporter Tordre qui estbien requis pour la 
dignite et autorite desdits conseils, et que les choses si 
eloignees de leur principe n'y peuvent pas estre ramenees 
tout-a-coup; considerant aussy que la distinction apportee 
par le dit reglernent de Compiegne en ordinaires, semestres 
et quatrimestres, non-seulement diminue en 1'esprit de 
plusieurs 1'estime de leur condition par la comparaison des 
autres, et est cause qu'ils tendent et pressent pour parvenir 
ace qu'ils estiment le plus, mais aussy empeschede reduire 
la multitude desdits conseillers d'autant que chacun des 
dits degres est par necessite rempli de quelque nombre ; 
que tous ensemble en composent un excessif et mal seant, 
ordonne Sa dite Majeste que doresnavant ses dits conseils 
ne seront composes que de conseillers ordinaires et servant 
par quartier, suivant 1'estat particulier que Sa Majeste en a 
fait dresser, asscavoir des douze ordinaires qui sont de pre- 
sent, outre les surintendant, controleur-general et inten- 
dans de ses finances, lesquels ordinaires Sa Majeste veut et 
entend estre reduits par mort jusques au nombre de huit, 
et ne veut estre pourvu a aucun de ceux qui pourroient de- 
ceder ou se retirer jusques a la reduction au dit nombre. 

Et, pour le regard de ceux qui servent a present par six 
et quatre mois, veut Sa Majeste qu'ils soient tous distribue's 
pour servir trois mois seulement, y ayant, en chacun quar- 
tier, un du corps de 1'eglise, compris ceux qui en sont a 
present, et un du corps de la noblesse, selon le choix que 
Sa Majeste en a fait, sans prejudicier aux conseillers des 
conseils qui servoient cy-devant durant six mois, auxquels 
Sa Majeste voulant conserver ce mesme temps de leur oc- 
cupation, veut qu'ils servent pareil temps de six mois leur 
vie durant, mais en deux quartiers diflerents et non conse*- 



376 



APPENDICE II. 



cutifs, si bon leur semble; ce qui ne pourra avoir lieu que 
pour eux et non pour ceux qui en pourroient estre pourvus 
par leur deces ou autrement, reservant aussy Sa Majeste, 
suivant le dit reglement de Chasteaubriant, 1'entree et 
seance au conseil de la direction des finances, leur vie du- 
rant, a ceux qui 1'avoient cy-devant, sans qu'autres qu'eux, 
outre les ordinaires, y puissent pretendre Ten tree cy-ap res; 
a la charge aussy que tous les dessus-dits servant par qu ar- 
tier en vertu du present reglement seront reduits par mort 
jusqties au noinbre de quatre par chacun quartier, outre 
ceux du corps de 1'eglise et de la noblesse, selon qu'il est 
ditcy-dessus, voulant Sa Majeste, pour le regard de tous les 
autres, que le dernier article du dit reglement de Compie- 
gne soitentierement garde et observe, et en outre que, sui- 
vant iceluy, nul ne soit paye des gages du dit conseil, s'il 
n'est employe dans lesdits etats, fors les deux plus an- 
ciens de chacun quartier de maistres des requestes de son 
hostel, auxquels Sa Majeste, pour en rendre le corps plus 
honorable et en faire estimer 1'antiquite, veut que les ap- 
pointements cy-devant payes a huit du dit corps indifferem- 
ment soient doresnavant payes aux deux plus anciens de 
chacun quartier, et que le doyen de chacun des dits quar- 
tiers prenne seance au dit conseil durant les trois mois pro- 
chainement, suivant le quartier de son exercice audit 
conseil. 

Fait au camp devant La Rochelle, le troisieme jour de 

Janvier 1628. 

Signe, LOUIS. 

Et plus has : POTIER. 

Andre d'Ormesson a ajoute : Ce reglement a este fait 
par Messirc Michel de Marillac, garde-des-sceaux. M. le 



CONSEIL D'ETAT. 377 

marquis Antoine d'Eiliat estoit lors surintcridant des fi- 
nances 

Reglement du Conseil fait et arrfae' par Monseigneur de Ma- 
rillac, garde-des-sceaux de France (1 } (18 Janvier 1630). 

Le roy ayant, par le soixante et unieme article de ses 
ordonnances du mois de Janvier dernier, reserve de pour- 
voir par un reglement a ce qui concerne 1'ordre de ses con- 
seils et des affaires qui y seront traitees, et s'estant a cette 
fin fait representer les reglements arrestespar les roys ses 
predecesseurs et par Sa Majeste, mesme celuy fait par le 
commandementde Sadite Majeste en 1'annee 1615, ensem- 
ble ceuxfaitsdepuis, tant a Montpellier le 12octobre 1622, 
qu'a Compiegne le 1 er juin 1624, a Chasteaubriant le 26 
aoust 1626, eten son camp devant La Rochelle le 3 Janvier 
1 628 pour le bon ordre, conduite et administration de la 
justice, finances et affaires de son Estatqui se traitent en ses 
conseils, iceux revus et examines, et de 1'avis de son con- 
seil, tant sur le contenu aux dits reglements que sur plu- 
sieurs autres points importans que Tetat present et 1'expe- 
rience ont fait juger necessaires, a fait et ordonne le regle- 
ment qui ensuit, lequel Sa Majeste veut et ordonne estre 
exactement garde et observe par tous ceux qui ont 1'hon- 
neur d'entrer et servir a ses conseils, outre ce qui est com- 
pris par les dites ordonnances. 

Pour parvenir a I'e'tablissement du dit ordre, Sa Majeste 
ayant, par les reglements precedents, pourvu a la reforma- 
tion de son conseil en ce qui regarde la diminution du 
nombre de ceux qui y estoient entres pendant les guerres 
et lechoixde ceux qui y seroient employes cy-apres, dispo- 
sant a'present de 1'ordre des dits conseils et des affaires qui 

(1) Memoires d'Andr6 d'Ormesson, f 99. 



378 



APPEMHCE II. 



y seront traitees, VEUT etoaooNNE, pour decharger ses con- 
seils detoutes les matieres et affaires qui gisent en juridic- 
tion contentieuse, qu'elles soient renvoyees aux parlements, 
grand conseil, cours des aides et aulres juges ordinaires, 
oil les proces pourront estre juges plus commodement pour 
le soulagement de ses sujets, et qu'a cette fin, au commen- 
cement de chacun quartier, il soit fait un role de tous les 
proces qui seront pendans et indecis es-dits conseils pour, 
iceux vus et examines sommairement, en estre faitlerenvoi 
oil il appartiendra. 

Et d'autant qu'a cause des troubles, en divers traites et 
edits, baux a ferme pour les gabelles , aides et autres reve- 
nus, et plusieurs establissements et diverses affaires, il a 
este fait reservation au dit conseil de la connoissance des 
matieres qui en dependoient pour plusieurs occasions qui 
ont este jugees necessaires, et que ces dits conseils sont pour 
raison de ce charges d'un grand nombre d'affaires, Sa Ma- 
jeste veut et entend que la connoissance de tous les diffe- 
rerids qui pourroient survenir en 1'execution des edits et 
declarations de SaMajeste, qui souloient estre traites en son 
conseil soient renvoyes aux cours de parlement et autres 
cours ou les edits auront este verifies pour estre juges et 
examines conformement a ce qui est ordonne par les dits 
edits. 

Que toutes les causes qui pourroient estre entre les fer- 
miers du roy et entre leurs sous-fermiers ou autres pour 
raison des baux a termes ou trailes faits pour les affaires 
et finances de Sa Majeste soient renvoyees aux cours des 
aides pour y estre jugees et decidees suivant le contenu 
aux dits baux et traites, sinon qu'il fut question des droits 
du roy qui pourroient estre perdus ou dummies pour la 
collusion ou mauvaise conduite des dits ferraiers ou sous- 
fermiers, auquel cas il est besoin d'en retenir la connois- 



379 

sance ct a toujours cstre ainsy use pour le fait dcs finances 
tie Sa Majeste. 

Par le moyen de ces reglements et renvoi le conseil du 
roy estant descharge de la pluspart des proces qui estoient 
pendans au dit conseil, il ne sera pas besoin de tenir tant 
de conseils et il suifira de tenir le conseil prive pour les 
parties une fois la semaine, qui sera le samedi a huit 
heures du matin, remettant neantmoins tant pour celui-la 
que pour le conseil d'Estat et finances, au jugement de 
messieurs les chanceliers et gardes des sceaux, selon 1'af- 
fluence des affaires, d'assembler quelques autres fois le 
conseil extraordinairement, selon qu'ils verront egtre a 
propos pour 1'expedition des affaires et soulagement des 
sujets de Sa Majeste. Le conseil d'Estat et de finances sera 
tenu le jeudi a pareille heure de huit heures du matin, et 
le conseil des finances le mercredi a pareille heure et le 
conseil des affaires et depesches le mardi a pareille heure. 

L'ordre que le Roy veut estre tenu en ses Conseils des 
finances et privd. 

Pour etablir un meilleur ordre au conseil du roy qui se 
tiendra pour les affaires d'Estat et finances le jeudi matin, 
Sa Majeste veut et ordonnc qu'ii y ait un certain nombre 
depersonnageschoisisde qualite, preudhommie, experience 
et capacitequi servent d'ordinaireen son conseil et d'autres 
par quartier suivant 1'estat particulier que Sa Majeste en a 
fait dresser et le reglement arresie au camp devant La Ro- 
chelle le 3 Janvier \ 628, et n'entreront au dit conseil au- 
cuns autres que ceux qui y ont droit d'entree ou seance 
par les estats et reglements, fait Sa Majeste defense aux 
htiissiers du dit conseil d'y laisser entrer aticun autre, sans 
en avertir auparavant messieurs le chancelier ou garde des 



380 APPENDICE II. 

sceaux pour faire selon qu'il sera par eux ordonne a peine 
de suspension de leurs charges. 

Les conseillers qui sont ordonnes pour servir au dit con- 
seil seront tenus de s'y trouver sans'y, faillir, sinon pour 
legitimes excuses dont ils feront avertir M. le chancelier 
ou M. le garde des sceaux. 

Bien que, par le reglement fallen 1615, 1'entree au 
dit conseil nesoit donnee qu'a Irois maistres des requestes , 
neantmoins a cause de I'affluence des affaires de beaucoup 
augmentees depuis la dite annee 1615, tous ceux des dits 
maistres des requestes estant en quartier entrerontau con- 
seil et y feront rapport des requestes et instances , aux- 
quelles auront este coramis. 

Au commencement de chaque annee sera fait depar- 
tement aux conseillers du conseil, qui seront en service, 
des provinces du royaurne, dont chacun d'eux rapportera 
les cahiers, articles, remontrances et affaires, afm que 
ceux qui en feront les poursuites scachent a qui s'adres- 
ser pour estre plus promptement expedies, ainsy qu'il a 
este fait entre les intendans et controleurs generaux des 
finances pour les affaires concernant les finances de cha- 
cune generalite. 

Les requestes qui seront presentees au conseil seront 
signees paries parties ou par leurs avocats, et, s'il se 
trouve, apres qu'une requeste aura este respondue, que 
la partie qui en aura este deboutee presente aucune sem- 
blable requeste, sans faire mention de' la premiere, elle sera 
condamnee en 1'arnende de cent cinquante livres envers 
la partie, et, s'il n'v a partie, I'amende sera neantmoins 
payee, la moitie aux pauvres et Tautre moitie aux huis- 
siers du conseil pour en faire les poursuites et diligences. 

Et afm qu'il ne soit contrevenu au reglement porte par 
le precedent article, et qu'aux diilicultes qui se rencontrent 



CONSKIL D'ETAT. 381 

dans les affaires, Ton tire eclaircissement par les resolu- 
tions prises aux conseils sur semblables affaires, il sera tenu 
registre par chacun des secretaires et greffiers du conseil 
qui sera en quartier tant des dites requestes dont les par- 
ties auront este deboutees que de tout autres affaires pro- 
posees et deliberees en chacun conseil, lequel ils seront 
tenus mettre sur la table du dit conseil devant messieurs 
les chancelier ou garde des sceaux pour servir dans les 
occurrences. 

Nul n'opinera aux dits conseils et n'y demeurera, quand 
il sera traite d'affaires qui touchent aluyouasesparents et 
principaux amis. 

Nul n'assistera au jugement d'aucun duquel il ait este 
recuse pour cause jugee valable par le conseil. 

Chacun sera assis au dit conseil selon 1'anciennete de 
son service et reception, suivant les reglements de Com- 
piegne et de la Rochelle, cedant le siege et la place a son 
ancien , excepte ceux qui, parl'eminence de leurs qualites 
et charges, ensemble ceux auxquels, a raison de la charge 
de superintendant des finances, Sa Majeste a voulu 
faire expedier des brevets, lesquels tiendront le mesme 
rang qu'ils ont fait jusques a present. 

II ne sera rien resolu au dit conseil que par la pluralite 
des opinions, lorsque le roy n'y sera pas present, et les 
arrests qui auront este resolus en un conseil seront lus et 
signes au commencement du conseil suivant oil 1'on trai- 
tera de mesme nature d'affaires et incontinent delivres 
aux parties en la forme ordinaire, sans qu'ils puissent 
estre revoques ni retractes ni 1'execution sursise par re- 
queste ou remontrance, sinon paries moyens de droit, 
comme il est accoustuine. 

Et d'autant qu'il peut arriver contestation entre les se- 
cretaires et greffiers du conseil et les parties a cause de la 



382 APPENDICE II. 

recompense qui leur est due pour 1'expedition des arrests, 
baux, traites, contrats et autres actes dont le prix n'a pas 
este jusques icy entierement regie, S. M. veut et ordonne 
qu'il en soit dresse estat en son conseil, toutes choses ces- 
santes, pour estre observe des la presente annee 4630. 

Les arrests donnes aux cours souveraines ne pourrorit 
estre casses ni sursis, sinon par les voies de droit qui sont 
portees par les ordonnances. 

Affaires que S. M. ordonne estre traitees et re'solues au 
conseil d'Estat et des finances qui se tiendra le jeudi. 

Les request es concernant 1'observation et entretenement 
ou les contraventions qui seront faites aux edits et or- 
donnances de S. M. sur lesquelles y aura differend ou 
proces entre les particuliers et ceux qui auront traite de 
1' execution des dits edits; 

Les requestes concernant les affaires du clerge; 

Les differends ou proces qui surviendront a cause des 
suppressions et remboursements d'officiers auxquels S. 
M. aura interest; 

Comrae pareillement ceux qui surviendront en execution 
de pareils faits pour le rachat des rentes, domaines et 
aides de S. M ; 

Les adjudications des fermes au plus offrant et dernier 
encherisseur; 

Les adjudications des grands ponts et autres grands ou- 
vrages publics au rabais et moins disans; 

Celles des baux et marches pour le renouvel lenient et 
rafraichissement des vivres et munitions des places fron- 
tieres. 

Ce que S. M. veut et ordonne pour le conseil prive, 
le samedi. 

Les requestes presentees par les parties aiin d'evoquer du 



CONSEIL D'STAT. 383 

parlement et autres cours souveraines , suivant les ordon- 
nances, seront rapportees au dit conseil par les maistres des 
requestes estant en quartier et non par autres , ensemble 
toutes requestes pour reglements de juges a cause de la con- 
tention de juridiction entre les parlements, chambres de 
1'edit, grand conseil, cour des aides et autres cours souve- 
raines ; 

Les requestes concernant les arrests et cas permis par les 
ordonnances et reglements sur ce faits ; 

Les remontrances des parlements et autres cours, et af- 
faires concernant la justice et fonction de leurs charges ; 

Les oppositions forrnees,au sceau, al'expedition des let- 
tres d'office et autres qui seront renvoyees au conseil par 
messieurs les chancelier et garde-des-sceaux. 

Tous differends, qui pourroient estre au dit conseil tou- 
chant les evesches et abbayes et autres benefices estant a la 
nomination du roy, seront renvoyees au grand conseil, en- 
core qu'il soit question du titre ; enjoint S. M. au dit 
grand conseil de juger lesdits proces selon le droit de no- 
mination, et comme jusques a present en a este use. 

Les maistres des requestes qui seront en quartier auront 
1'entree au susdit conseil eten celui d'Estat et finances pour 
en rapporter toutes les requestes et instances, auxquelles ils 
auront este commis. 

Les maistres des requestes,qui ne seront eri quartier, seront 
envoyespar les provinces pour faire leurs visitations et che- 
vauchees, comme il est porte par les ordonnances. Deux 
desdits maistres des requestes ne faudront lesjoursdefestes 
d'aller devant S. M v quand elle ira a la messe, pour 
recevoir les requestes qui seront presentees, quand il leur 
sera commande, et assisteront pres de MM. les chancelier 
ou garde-des-sceaux, quand besoin sera. 



384 APPENDICE II. 

Pour le conseil des finances qui se tiendra le 
mercredi. 

Le roy veut et ordonne que, dans le conseil etabli pour 
les finances, soit arreste le brevet de la taille, la commis- 
sion, l'estat de la crue extraordinaire des garnisons, les es- 
tats de S. M. de chacune generalite , les estats des 
fermes et les conditions qui doivent estre inserees dans les 
baux qui en seront faits, l'estat general des finances ettout 
ce qui dependra de I'observation et entretenement des 
dits estats, apres qu'ils auront este commandes par S. M. 

Tous articles et contrats de baux a ferme ou partis se- 
ront vus et arrestes au dit conseil, et neantmoins 1'adjudi- 
cation et delivrance d'iceux remise au conseil d'Estat et fi- 
nances qui se tient le jeudi matin, ainsy qu'il est accous- 
tume; 

Les articles, cahiers et remontrances des provinces en- 
voyes et presentes a S. M. tant par les gouverneurs et 
lieutenants-generaux que par les villes et communautes ; 

Les requestes qui concernent l'estat des provinces, des 
communautes et des villes , ensemble les levees des de- 
niers qui seront par eux requises ; 

Les premieres instructions et commissions de ceux qui 
seront envoyes par S. M. dans les provinces pour pren- 
dre quelque connaissance du fait des finances. 

Aucune levee de deniers ne pourra estre faite pour le 
roy qui n'ait este deliberee et resolue au dit conseil. 

Les lettres escriptes par les tresoriers de France portant 
avis considerables et importants au fait des finances de S. 
M. y seront aussi lues, et il sera delibere sur la reponse 
qui y devra estre faite. 

Le mesme sera fait des requestes qui seront presentees 



CONSEIL D'ETAT. 385 

pour fairc employer gages, en attribuer de nouveaux ou 
augmenter les anciens, comme aussi pour employer rentes 
ou autres charges dans les Estats de S. M. 

Les rabais , diminutions et remises qui seront demandes 
sur les tailles, sur la subvention des villes, sur les fermes 
ou autrement. 

Les requestes presentees a S. M. par ceux qui auront 
este par elle commis et employes pour son service pour 
avoir paiement de leurs vacations seront examinees par les 
intendants et controleurs-generaux des finances et par eux 
rapportees au dit conseil, oil la taxe des vacations sera ar- 
restee et assignee, comme les autres arrests, la minute re- 
mise au greffe du conseil et la grosse delivree aux parties 
qui seront en vertu d'icelle payees des sommes y contenues. 

Les roles des taxes des offices seront arrestes au dit con- 
seil en la presence de ceux qui y assisteront et non ailleurs, 
defendant S. M. au secretaire des finances de signer 
aucuns roles des dites taxes qu'ils n'aient este arrestes au 
dit conseil. 

L'ordre que le Roy veut estre tenu en son conseil des 
affaires et depesches, le mardi. 

Au dit conseil seront lues toutes les depesches du dedans 
du royaume et delibere des reponses et ce qui sera a 
faire a 1'occasion d'icelles. 

Seront aussi lues les reponses et les instructions qui se- 
ront baillees a ceux qui seront employes dans les provinces 
pour les affaires de S. M. 

Au dit conseil tous ceux qui auront este en commission 
pour le service de S. M. seront tenus rendre compte de ce 
qu'ils auront fait, negocie et gere en leurs voyages. 

II sera traite au dit conseil de 1'estat des garnisons, es- 



386 



APPENDICE II . 



tat et paiement des gens de guerre tant de cheval que de 
pied et autres affaires de la guerre , et generalement de 
toutes les affaires importantes, ainsi qu'il plaira a S. M. 
I'ordonner. 

Et afin que tout ce qui aura este resolu au dit conseil 
soit promptement et precisement execute, S. M. ordonne 
que toutes resolutions qui se prendront au dit conseil en 
chaque journee seront reduites par escript par celuy 
des secretaires d'Estat qui sera en mois, lequel en fera un 
acte contenant par article tout ce qui aura este resolu, 
quelles personnes en sont chargees, quelles en doivent 
prendre soin. II sera bailie extrait a chacun des secretaires 
des commandements selon leur departement, afin qu'ils 
tiennent la main a 1'execution de ce qui aura este avise, 
apres qu'il en aura este fait rapport a S. M. et qu'elle aura 
donne son commandement sur ce specialement es choses 
plus importantes. 

Fait a Paris, le 18 me jour de Janvier 1630. 



APPENDICE. 
m. 

SURINTENDANTS DES FINANCES D 1594 A 1653. 

Le morceau suivant est tir5 des M&noires indits d'Andrg d'Ormesson, 
od il porte pour titre : Lea Surintendcms des finances que fai vus et 
connus (1). 



Quand le roy Henry IV entra dans Paris au mois de 
mars 1 594, il fit messire Francois d'O, seigneur de Fres- 
nes, gouverneur de Paris et surintendant des finances, le- 
quel mourut en Tan 1595. Apres sa mort, plusieurs fu- 
rent employes aux finances : messire Nicolas de Harlay, 
seigneur de Sancy, luy succeda en cette charge et ayant 
parle trop librement au roy sur son mariage avec la du- 
chesse de Beaufort il fut disgracie, et fut mis en sa place, 
en 1'annee \ 598, messire Maximilien de Bethune, mar- 
quis de Rosny, qui estant fort rude et fort mesnager paya 
les dettes du roy, tant envers les estrangers que les Fran- 
cois, remplit son arsenal de canons et d'armes pour ar- 
mer cinquante mille hommes, et la Bastille dont il estoit 
gouverneur, de quantite d'or et d'argent. II fut aussy 
grand maistre de 1'artillerie et due de Suilly et ayant 
gouverne les finances avec un pouvoir absolu, le roy Hen- 
ry IY decede en may 1 61 0, il fut disgracie en 1'annee 
1611 par messieurs de Sillery, chancelier, Villeroy se- 

(1) M6moires d'Andr6 d'Ormesson, f 9 et suiv. 



388 APPENDICE 111. 

cretaire d'Estat et le president Jeannin qui ne le pouvoient 
soufFrir a cause de sa rudesse et paroles insolentes. 

En la place du due de Suilly, au lieu de surintendant, 
fut composee une direction de finances de sept personnes, 
messieurs de Chasteauneuf, president de Thou, president 
Jeannin, Maupeou, Arnault, Bulion et Villemontee. Cette 
direction rapportoit tous les samedis ce qu'elle avoit fait 
pendant la semaine, devant M. le chancelier de Sillery, oil 
toutes les depenses estoient arrestees. M. Dole y fut ajoute 
par le marechal d'Ancre, en 1'annee 1612. Get ordre dura 
jusques au inois de may 1616, que le present Jeannin, 
lequel avoit tousjours este controleur-general des finances 
depuis 1'establissement de la direction fut fait surintendant 
des finances et son gendre, M. de Castille, intendant. Pierre 
Jeannin, autrefois president en Bourgogne, estant devenu 
surintendant, bailla son controle general a Claude Barbin 
favori et confident du marechal d'Ancre, lequel Barbin usurpa 
toute 1'autorite dans les finances et les affaires d'Estat et 
demeura ainsy jusques au 14 avril 1617 que le marechal 
d'Ancre fut tue sur le pont du Louvre. Auquel jour, Bar- 
bin fut arreste prisonnier et mis dans la Bastille. Le pre- 
sident Jeannin reprit la surintendance des finances et fit 
son gendre M. de Castille intendant et controleur-gene- 
ral. 

Le comte de Schomberg fut fait surintendant des finan- 
ces au mois de septembre 1619 et y demeura jusques 
au mois de Janvier 1 623 qu'il fut disgracie et renvoye en 
sa maison.Messire Charles, Marquis de la Vieuville, fut mis 
en sa place; ilestoit fort entendu aux finances et tres puis- 
sant dans 1'esprit du roy, et estant encore fort jeune il 
faisoit tres bien sa charge. II avoit este capitaine des gar- 
des et lieutenant du roy en Champagne et gouverneur de 
la ville de Reims. II demeura en grande autorite depuis 



SURINTENDANTS DES FINANCES. 389 

Janvier 1623 jusques en I 'an 1624 que M. le cardinal de 
Richelieu fut fait chef du conseil, lequel ayant pris le des- 
sus le fit disgracier a Saint-Germain-en-Laye au mois 
d'aoust 1624; M. de laVieuville fut envoye prisonnier dans 
le chasteau d'Amboise, dont il se sauva au mois d'aoust 
1625. 

Messire Jean Boschart, seigneur de Champigny, et mes- 
sire Michel de Marillac furent faits surintendans des fi- 
nanqes- ensemble au dit mois d'aoust 1624 et demeurerent 
ensemble jusques au commencement de 1'annee 1 626 que 
le dit sieur de Champigny fut mis au conseil des depenses. 
Messire Michel de Marillac demeura seul surintendant 
jusques au mois de juin de Tannee 1626 qu'il fut fait 
garde des sceaux de France par la disgrace de M. le chan- 
celier Haligre renvoye en sa maison de La Riviere, pres 
de Chartres. 

Par la promotion de M. de Marillac en la charge de 
garde des sceaux, messire Antoine de Ruze, marquis d'Ef- 
fiat, fut fait surintendant des finances au mois de juillet 
1626, par la faveur du cardinal de Richelieu, et exerca 
cette charge jusques en Tan 1 632 qu'il mourut marechal 
de France, commandant une armee du roy dans 1'Alle- 
magne, pres la ville de Strasbourg. 

Par son deces furent fails ensemble surintendans mes- 
sire Claude de Bulion, ancien conseiller d'Estat et mes- 
sire Claude Bouthillier, secretaire d'Estat. Us exercerent 
cette charge ensemble jusqu'a la fin du mois de decembre 
1 641 , que M. de Bulion mourut. 

M. Bouthillier demeura seul surintendant, et estoit un 
des ministres qui ne croyoit estre change pendant la re- 
gence (1). Neanmoins, au mois de juillet 1644, il fut dis- 

(1) Note d'Andr6 d'Ormesson : Les ministres qui ne pou- 
voient estre changes pendant la re'gence estoient monseigneur le 

I. 26 



390 APPENDICE III. 

grade et sa charge clonnee a messire Nicolas le Bailleul, 
president de la cour et chancelier de la reyne regente, qui 
futfait surintendant, au mois de juillet 1644. La princi- 
pale conduiteet direction estoit, sous M. le president de Bail- 
leul, entre les mains du sieur Michel Particelle, seigneur 
d'Emery, controleur-general des finances, et du sieur Jac- 
ques Tubeuf, president des comptes, intendant des finan- 
ces. Les sieurs de Mauroy, le Charon et Mallier, intendans, 
n'approchoient pasde leur employ et auctorite. 

Au mois de juillet 1647, le president le Bailleul donna 
sa demission de sa charge de surintendant des finances, de 
laquelle fut pourvu messire Michel Particelle, sieur d'E- 
mery, controleur-general des finances, qui en presta leser- 
ment entre les mains de Leurs Majestes, dans la ville d'A- 
miens, le jeudi 16 juillet 1647. Pour le regard de 
M. d'Avaux, il estoit en ce mois a Munster, plenipotenliaire 
pour la paix generate avec M. le due de Longueville et 
M. Servien, plenipotentiaire comme luy. M. d'Avaux fut 
disgracie en juin 1648 et relegue dans Roissy. Le 9 juillet 
de la mesme annee, M. d'Emery fut disgracie et envoye 
en sa maison de Tanlay. Le marechal de la Meilleraye 
fut fait surintendant des finances, et messieurs Haligre 
et Morangis faits directeurs le mesme jour. En mars 
1649, le marechal de la Meilleraye quitta la surinten- 
dance. En octobre1649, messieurs d'Avaux et d'Emery fu- 
rent restablis dans leur charge de surintendans, et lors les 



due cTOrteans, monseigneur le prince de Conde (Henry), monsei- 
gneur le cardinal Mazarin, M. le chancelier, M. Bouthillier surin- 
tendant des finances, M. Bouthillier-Chavigny son fils, secretaire 
d'Estat. Mais a la cour il n'y a rien de certain et nulle stabilite en 
la condition. M. Bouthillier fils est demeure" dans le conseil d'en 
haut, mais a est6 contraint de re"signer sa charge de secretaire 
d'Estat a M. de Lomenie, comte de Brienne, qui 1'exerce encore. 
Escrit a Onnesson, le dimanche 30 avril 16/i6. 



SURINTENDANTS DBS FINANCES. 391 

directeurs-generaux signoient les arrests du conseil des fi- 
nances avec eu\. MaisM. de Chasteauneuf ayant este resta- 
bli dans sa charge de garde des sceaux, au mois de mars 
1650, les directeurs n'ontplus signe les arrests ni este ap- 
peles aux affaires de consequence concernant les finances, 
messieurs d'Avaux et d'Emery resolvant tout sans eux, 
toute 1'autorite estant entre les mains de M. d'Emery, en- 
encore qu'il fust tousjonrs malade. 

Au mois de mai 1650, M. d'Emery estant decede, la 
reyne donna la charge de surintendantdes finances, vacante 
par sa mort, a M. le president de Maisons (Rene de Lon- 
gueil), president de la cour, et au mesme temps M. d'A- 
vaux remit volontairement sa charge de surintendant entre 
les mains de la reyne, ne se voyant pas aux bonnes graces 
de M. le cardinal Mazarin, qui ne communiquoit ses secre- 
tes intentions qu'au president de Maisons, son bon ami. II 
fit une action de prudence et de generosite tout ensemble, 
et en a este fort estime. Satius est cum dignitate cadere 
quam cum ignominia sermre. 

Le 8 septembre 1 651 M. le marquis de la Vieuville fut 
retabli en sa charge de surintendant des finances, vingt- 
sept ans apres en avoir este depouille, en la place de 
M. le president de Maisons. 

Le marquis de la Vieuville estant decede le vendredi 
2t Janvier 1653, messieurs Servien et Fouquet furent faits 
surintendans des finances, le samedi 8 fevrier 1653, et 
M. Mesnardeau Champre, tresorier directeur, avec messieurs 
Haligre et Morangis. II se trouva huit intendans des fi- 
nances : Mauroy, Tillier, Bordier, Foule, Bordeaux, Gar- 
gan, d'Erval, Marin. De nouveaux intendans furent nom- 
mes en 1 654, Paget, Housset, Brisacier et Boisleve. 

TIN DU PREMIER VOLUME. 



TABLE DES MATIERES 

DU PREMIER VOLUME. 



PREFACE. Pages i-iv 

INTRODUCTION. Pages V-LXXI 

I. Caracteres et conditions d'une bonne administration; division 

generate de 1'histoire administrative de la France en quatre 

e"poques. Pages i-xn 

II. Administration romaine dans les Gaules. Prosperity et 
misere de la Gaule sous 1'empire remain. Pages XIII-XXIY 

III. Les barbares et 1'figlise. Imitation grossiere de 1'admini- 
stration romaine par les barbares. Services rendus par 
rfiglise ; affranchissement des esclaves. Page xxiv-xxxm 

IV. Charlemagne. Les capitulaires. Efforts de Charlemagne 
pour retablir I'unitg administrative. Pages XXXIII-XLVII 

V. Feodalite". Opposition de principes entre la Feodalit6 et la 
monarchic; elle se manifeste dans toutes les parties de Tad- 
ministration. Pages XLVII-LXI 

VI. Revolution communale. La royaute a pour auxiliaires 
centre la fe"odalit6 la bourgeoisie, le clerg6 et le saint-siege. 
Premiers avantages obtenus par la royautg sous Louis VI. 

Pages LXI-LXXI 



HISTOIRE DE L'ADMINISTRATION MONARCHIQUE EN FRANCE. 

CHAP. I. Philippe-Auguste (1180-1223). Etat de la France b. 1'ave"- 
nement de Philippe-Auguste (1180). Union de la royaute 
avec 1'Eglise et les communes. Testament de Philippe-Au- 
guste (1190); organisation administrative duduch^ de France. 
Suppression de la dignitt de grand-s6"ne"chal (1191). 
Des grands officiers de la couronne a cette epoque. Cour 
des pairs. ~*-Lutte de la royaute contre la fe'odalite' ; reunions 
territoriales,*, victoire de Bouvines (1214). Troupes mer- 
cenaires; flotte de Philippe-Auguste. Fondation de 1'uni- 
versite de Paris (1200). Relations entre les puissances 
temporelle et spirituelle. Louis VIII (1223-1226) ; reunions 
terri tori ales. Arret de 1224 qui modifie Torganisation de 
la cour des pairs. Pages 4-21. 

CHAP. II. Louis IX ou Saint-Louis (1226-1270). Blanche de Castille, 
mere de Saint-Louis, affermit 1'autorit^ royale; la royautd 
reconnuecomme puissance souveraine daus la France entiere; 



394 TABLE DES MAT1ERES. 

influence du droit remain. Du parlcment sous Saint-Louis; 
introduction desiegistes dans la cour du roi; Olim; puissance 
du parlement. Administration locale : baillis et s^n^chaux ; 
ils reunissent les fonctions judiciaires, militaires et financie- 
res; precautions prises par Saint-Lonis pour restreindre 1'au- 
torite des baillis et des se"ne"chaux ; enquesteurs royaux. R6- 
pression des guerres privies : quarantaine-le-roi ; assurement , 
interdiction absolue des guerres privies. Reformation de la 
justice : abolition du duel judiciaire; appels; cas royaux; 
suppression des mauvaises coutumes. Administration finan- 
ciere : etablissement d'une monnaie royale; repartition de 
I'impot par les eius ; commissaires charges de surveiller les 
comptes des baillis et senechaux. Reforme des communes 
et de la prevote de Paris par Saint-Louis; fitienne Boyleau; 
le Livre des Metiers. Resultats de 1'administration de 
Saint-Louis pour le commerce, 1'industrie, 1'agriculture, les 
lettres et les arts. Legislation religieuse : durete" & 1'egard 
% des Juifs, des heretiques et des blasphemateurs; pragmatique 
sanction. Pages 23-45. 

CHAI>. III. Philippe III (1270-1285) ; reunions territoriales ; premier ano- 
blissement. Philippe IV (1285-1314); puissance des legistes; 
reunions territoriales. Mesures fiscales. Division de la 
cour du roi en trois conseils : parlement pour la justice, 
chambre des comptes pour les finances, grand conseil pour 
les affaires politiques. Organisation du parlement : les 
ecclesiastiques en sont exclus; grand'chambre ; enquetes; 
requetes; ministere public; avocats; notaires; huissiers, etc. 

Administration financiere : chambre des comptes; compta- 
bilite financiere; hierarchic de fonctionnaires charges de la 
perception de I'impot. Clercs du secret. La bourgeoisie 
soutient Philippe-le-Bel ; etats-generaux de 1302, 130/i, 1308 
et 1314. Louis X (1316-1316) ; reaction contre 1'adminis- 
tration monarchique ; charte normande. Affranchissement des 
serfs du domaine royal; loi salique. Philippe V (1316- 
4322); ordonnances relatives au grand conseil, au parlement 
et & la chambre des comptes. Surintendant des finances. 
Le domaine est declare inalienable. - Comptabilite de 1'ar- 
mee; capitaines royaux etablis dans les villes. Droits 
d'aubaine, d'epave et de batardise declares droits royaux. 
Charles IV (1322-1328); rachat de droits feodaux; supplice de 
Jourdain-de-1'Isle. Pages 47-64. 

CHAP. IV. Philippe deValois (1328-1350). Mesures fiscales. Puis- 
sance de la chambre des comptes depositaire de 1'autorite 
souveraine en 1'absence du roi. Organisation du parle- 
ment; egalite entre les conscilters-juges et les conscUlers- 
rapportcurs ; commencement de separation entre les fonctions 
judiciaires et militaires. MaUieurs de la France devastee 
par la guerre et la peste. Reunions territoriales. Plai- 
doyer de Pierre deCugni^res (1329J; appels comme d'abus. 

(Jean 1350-1364). Mesures fiscales. Reformes tentees 
par les etats-generaux (1355-1357). Origine des generaux 
des finances et des clus. Retour aux principes monarchi- 
qucs; ordonnancede Compiegne(1358) ; prudence du dauphin 
Charles; reforme du parlcment; il est considere des cette 
G"poque comme le premier corps de 1'fitat. Charles V (1364- 
1380) ; etat deplorable de la France a ravcnement de CharlesV; 
depopulation. Charles V termine les guerres civiles et e"loi- 



TABLE DBS MATIERES. 

gne les grandes compagnics. Asscmblee de 1369 ; vote de 
subsides (taille, aides, fouages) ; arme'e permanente organis&j 
par 1'ordoiiiiaiice de Vincenncs (1374); impot permanent. 
Reforme de 1'adrainistration financiere; imp6ts afferme's; les 
elus dcviennent magistraux royaux; fixitd des monnaies; re- 
forme de la chambre des comptes. Permanence du parle- 
ment. Prospe>ite du commerce; progresde lamarine; projet 
de canal entre la Seine et la Loire. Monuments construits 
par Charles V. Protection accordee aux lettres. S(5para- 
tion des puissances temporel leetspirituelle; Sow i?e du vcrgier. 

Majority des roisfixe'e ft quatorze ans. Abolition des foua- 
ges ou de 1'impot territorial par Charles V mourant (1380). 
Charles VI (1380-1422) ; caractere general de ce rfegne; mal- 
heurs et anarchie de la France. Mesures administrates : 
Election des membres du parlemeut par ce corps; cham- 
bre des vacations. Re"formes tente"es par le parti de~- 
mocratique; ordonnance cabochienne (1413) ; elle n'est pas 
execute. La France de"chiree par les guerres civiles et 
e"trangeres (1/113-1/122). Pages 65-90. 

CHAP. V. Charles VII (1422-1461). _ Situation deplorable de la 
France a l'ave"nement de Charles VII ; reaction favorable a 
la royaute ; la Pucelle. ReTorme des armies et des abus 
feodaux (1438-1439). Praguerie (1440-1641). Com- 
pagnies d'ordonnance (1445). Francs-archers (1448). 
Progres de 1'artillerie. ReTormes financieres. ReTormes 
judiciaires : ordonnance de Montils-les-Tours (1453); re"- 
forme du parlement de Paris et des tribunaux inferieurs ; 
institution des parlements de Toulouse et de Grenoble. 
Chambre des comptes a Montpellier. Reforme eccl^sias- 
tique; pragmatique- sanction de Bourges. Reforme de 
1'Universite. Prosp^rit6 du commerce; Jacques Coaur. 
Agriculture. Charles VII choisit ses principaux ministres 
dans le tiers-<tat. Pages 91-109. 

CHAP. VI. Louis XI (1461-1483). Caractere de Louis XI; lutte 
soutenue par ce prince contre la feodalite apanage^ ; re"u- 
nions territoriales sous ce regne. Institution des postes 
f!464). Ordre de Saint-Michel. Projet de Louis XI 
d'etablir une loi unique en France; in amovibilite des mem- 
bres du parlement; loi contre les non- revel ate urs du crime 
de lesc-majeste ; arbitraire dans 1'administration de la jus- 
tice ; e~tablissement des parlements de Bordeaux et de Dijon. 

Gouverneurs de provinces; division des pouvoirs. Admi- 
nistration financiere; accroissement des impdts. Admi- 
nistration militaire : grand-maitre de 1'artillerie ; tentatives 
pour ameliorer 1'institution des francs-archers etreorganiser 
1'infanterie frangaise ; garde ecossaise ; gentilshommes-a- 
bec-de-corbin. Protection accordee au commerce; projet 
de port sur les cotes de Normandie ; navigation de la Seine. 

Mesures favorables a 1'industrie ; plantation de muriers ; 
fabriques d'tHoffes d'or et de soie ; Louis XI songe a e~tablir 
Tunite de poids et de mesures. Introduction de 1'impri- 
merie en France; nouvelles universites. Charles VIII 
(1483-1498). Reaction contre 1'administration monar- 
chique. ; fitats -g6n6raux de 1484. Administration 
d'Annc de Bcaujcu. Reunion do la Bretagne pr^paree 
par le mariage du roi avec 1'heritiere du duch6. Publi- 
cation de plusieurs coutumes. Zelede Charles VIII pour 



396 TABLE DES MATIERES. 

r administration de la justice dans les derniers temps de son 
regne ; nouvelle organisation du grand conseil. Chauge- 
ment qui s'opere dans les ide"es et dans les mreurs pendant 
le regne de Charles VIII ; les jeunes nobles s'attachent & la 
cour; filles d'honneur d'Anne de Bretagne. Pages 111-132. 

CHAP. VII. Louis XII (1/198-1515). Caractere ge^ral de 1'admi- 
nistration monarchique pendant le xvi e siecle. Ordon- 
nance de Blois (1499); organisation du grand conseil; 
creation de parlements a Rouen et a Aix ; publication des 
coutumes. Repression de la licence des arme~es. Di- 
minution des impots ; venalite des offices de finances et de 
judicature. Protection accorded a 1'agriculture, au com- 
merce, aux lettres et aux arts. Prosperite de la France a 
cette e"poque attestee par Machiavel. Pages 133-144. 

CHAP. VIII. Frangois I* r (1515-1547). Premiere partie du regne de 
Francois I er : la royaut<5 devient absolue; elle domine le 
clerge par le concordat (1516), et la noblesse par I'esprit de 
cour. Administration centrale : abaissement des grands 
officiers de la conronne ; commencement de la puissance 
des secretaires d'fitat. Administration locale : gouver- 
neurs de provinces; surveillance organised dans tout le 
royaume ; despotisme. Administration de la justice : 
publication des coutumes; ordonnances de Cre"mieu (1536) 
et de Villers-Cotterets (1539) ; grands jurisconsultes de 
cette Opoque ; preVots des marechaux et mare'chausse'e ; 
abus dans 1'administration de la justice; v6nalit6 des offi- 
ces. Administration des finances : augmentation des 
impots ; emprunts force's ; mesures adopters par Frangois l e * 
pour rendre 1'administration des finances plus r^guliere; 
institution de I'^pargne ou tre~sor central; division de la 
France en gne>alite's ; budget prepare". Administration 
militaire : ravages exerc^s par les bandes d'aventuriers ; 
organisation des legions provinciales en 1534 ; peu de suc- 
ces de cette institution; gloire militaire sous le regne de 
Francois l er . Pages 145-161. 

CH\P. IX. Suite du regne de Francois I er . De la marine francaise 
a cette epoque ; fondation du Havre ; flottes quipees par 
Francois I er ; expeditions maritimes des Francais; decou- 
vertes sur les cotes de 1'Amerique septentrionale. In- 
dustrie et commerce encourages par Francois I er ; protec- 
tion accorded aux lettres et aux arts ; fondation du college 
des trois langues ou college de France. Persecutions contre 
les protestants. Resume de ce regne : progres de Tunite 
politique et civile; influence personnelle du roi. Henri II 
(1547-1559). Reglement relatif au conseil d'fitat (15/i7). 
Administration de la justice : institution des pr^sidiaux 
(1551); leur juridiction ; parlement e"tabli a Rennes (1553); 
prevots des mare"chaux ; puissance supi5rieure attribute au 
grand conseil. Administration des finances : le nombre 
des recettes ge"ne>ales est porte in dix-sept; juridiction 
de la chambre des monnaies. Armee ; marine ; expedi- 
tions maritimes. Commerce et Industrie : fabrique de 
glaces e"tablie en France par le Bolonais Mutio. Protec- 
tion accorded aux lettres et aux arts. Mesures liscales ; 
misere et mecontenternent du penple a la fin du regne de 
Henri II. Progres de la bourgeoisie, Pages 163-185. 



TABLE DES MATURES. 397 

CHAP. X. Francois II (1559-1560) ; edit de Romorantin. Charles IX 
(1560-1 57/i). R61e du chancellor de L'H&pital. Ordon- 
nance d'Orh'ans (1 561) ; reTorme ecciesiastique et reforme ju- 
diciaire. Plaintes provoqu^es a cette 6poque par la vena- 
lite des charges. Efforts du chancelier de L'Hdpital pour re- 
medier aux abus : suppression de la venalite des charges; 
mesures adoptees pour la bonne administration de la justice; 
etablissement des juges-consuls. tidit de Roussillon (1564) ; 
le commencement de 1'annee civile est fixe & Paques. Or- 
donnance de Moulins (1566) ; elle embrasse toutes les parties 
de 1'administration; reTorme de la justice; droit de remon- 
trances limits ; mercuriales prescrites; chevauchees ou inspec- 
tions imposees aux maitres des requetes ; conditions d'age et 
de capacite exige"es pour les offices de judicature; organisation 
des sieges presidiaux. Des gouverneurs de provinces; sepa- 
ration des fonctions militaires et judiciaires. Mesures pour 
la bonne police du royaume. fidit des meres. Impuis- 
sance du chancelier de L'Hopital au milieu des factions; sa 
retraite (1568). Etat deplorable de la France d6vastee parla 
guerre civile. Dilapidation des finances. Decadence de 
la marine. Construction des Tuileries et de plusieurs au- 
tres palais. Pages 186-210. 

CHAP. XI. Henri III (1575-1589). Faiblesse, prodigality's et misere 
de ce prince. Le chancelier de Birague. Anarchie dans 
le royaume. Ordonnance de Blois (1579) : reTorme du 
clerge ; conditions d'age et de capacity imposees pour parve- 
nir aux dignites eccle'siastiques ; institution d'un theologal 
dans chaque eglise catherale; la juridiction eccle"siastique est 
soumise au controle des parlements ; administration des ho- 
pitaux ; surveillance exerc^e par I'fit&t sur les universit^s ; 
articles relatifs a 1'administration de la justice; reduction du 
nombre des offices ; les juges-consuls sont maintenus malgrd 
les reclamations, des fitats; defense d'usurper lestitres de no- 
blesse; nombre des gouverneurs de provinces r^duit k douze; 
les fonctions judiciaires leur sont interdites; organisation de 
rarme~e; police de la cour; les domaines alie"ne"s sont repris; 
mesures pour 1'entretien des grand es routes, pour I'election des 
officiers municipaux et la police des auberges. L'ordon- 
nance de Blois est viole"e par Henri III ; vnalit6 des charges ; 
licence des armies; mesures fiscales et dilapidation des de- 
niers publics. ReTorme de quelques coutumes. Creation 
des bureaux de finances. Institution de 1'ordre du Saint- 
Esprit. Pensions pour les Invalides. Le monopole des 
corporations est modfie. Rdglement relatif aux secretaires 
d'Etat. Conseil d'Etat. Progres de 1'opinion publique 
sous ce regne. Pages 211-229. 

CHAP, XII. Henri IV (1569-1610). fitat de la France a l'av<5nement 
de Henri IV et apres sa conversion (1593) ; preventions des 
gouverneurs de provinces; insolence de la noblesse; misere et 
maladies pestilent! elles dans Paris. Ministres de Henri IV; 
Sully. Retour aux principes d'ordre (1596-1598) ; edit de 
Nantes (1598) ; reforme de 1'Universite. Reformes finan- 
cieres entreprises et executees par Sully ; augmentation des 
recettes et diminution des depenses. Chambres de justice 
etablies en 1602 et 1604 pour poursuivre les financiers. 
Reduction de 1'interet de 1'argent du denier 10 au denier 16. 
Revision des creances de 1'fitat (1604). fitablissement 



398 TABLE DES MATIERES. 

de la paulette ou droit annuel. Asile ouvert aux soldats es- 
tropies. ReTormes judiciaires. Pages 231-248. 

CHAP. XIII. Suite du regne de Henri IV. Conseil du commerce con- 
voque' par Henri IV en 1602 ; progresde 1'industrie francaise : 
plantation demuriers; fabrication d'e'toffes d'or et desoie; 
manufactures de crepes, de cuir dor, d'armes, de cristal; r- 
tablissement des anciennes verreries ; fabriques de tapis de 
Turquie. Projets soumis au gouvernement par le conseil 
du commerce pour le developpement de 1'industrie fran- 
francaise. Fondation de nombreuses manufactures par 
Henri IV. Exploitation des richesses minerales de la France. 

Nouvelles communications ouvertes pour le commerce; ca- 
nal de Briare. Trails de commerce. Colonie du Ca- 
nada. Efforts tenths pour rclever la marine franchise; af- 
front fait a Sully par un amiral anglais. Protection accor- 
dee a 1'agriculture. Monuments construits sous le regne de 
Henri IV. Jurisconsultes de cette epoque; tendance vers 
1'unite legislative et administrative. Repression des duels. 

Projets de Henri IV pour 1'affermissement de 1'autorite 
monarchique ; son assassinat (1610). Pages 249-269. 

CHAP. XIV. Louis XIII (1610-1643). Troubles pendant la minority de 
Louis XIII ; faiblesse de Marie de Medicis ; sterilite del'histoire 
administrative pendant cette <poque ; creation d'un parlement 
a Pau (1620). Reformes demandeespar les etats-generauxde 
1614etparl'assenibieedes notables de 1617. Ministere de Ri- 
chelieu (162/1-1642) ;assemblee des notables (1626) ;lapolitique 
de Richelieu approuv^e par les notables et louee par les prin- 
cipaux ecrivains de cette epoque. Forteresses rashes ; sup- 
pression des dignites d'amiral et de connetable. Richelieu 
triomphe des protestants, des courtisans et des gouverneurs 
de provinces. II organise le conseil d'fitat : institution des 
intendants. Resume des premieres annees de 1'administra- 
tion de Richelieu jusqu'en 1635. Pages 271-294. 

CHAP. XV, Suite du regne de Louis XIII. Administration de la jus- 
tice : commissions institutes pour juger les crimes politiques; 
reforme tentee par Michel de Marillac (1630). Administra- 
tion militaire: discipline introduite dans les armees; inten- 
dants speciaux etablis pres des armees pour en assurer 1'ap- 
provisionnement; institution du ministere de la guerre en 
1636; projets de Richelieu pour Pameiioration de Torgauisa- 
tion militaire. Marine : ports creusds; flottes sur 1'Ocean 
et la Mediterranee ; succes maritimes des Francais. Fi- 
nances : memoire de Colbert sur 1'administration des finan- 
ces de 1610 a 1630; situation deplorable du tresor; accrois- 
sement des impots ; vnes de Richelieu sur la nature des im- 
pots et sur le credit public. Du commerce et de 1'industrie : 
compagnie du Morbihan (1626-1628); compagnie des Indes 
occidentales ; etablissementsfrancais dans les Antilles; relations 
commerciales avec 1'Asie et I'Afrique ; le canal de Rriare est 
aclieve ; canalisation de plusieurs rivieres. Organisation 
de la poste aux lettres. Affaires religieuses. Protection 
accord ee aux lettres et aux arts. Attaques dirigees centre 
Richelieu apres sa mort (4 decembre 1642); il est defendu 
par Mazarin. Pages 295-318. 



TABLE DES MATIERES, 399 

APPENDICE. 

I. Discours dela vie d'OIivier Lefevre, seigneur d'Ormesson, d'Eau- 

bonne et de Lczeau, con>eiller du roi en son conseil d'etat et pr<5- 
sidcnt en la chambrc des comptes de Paris. Pages 319-343. 

II. Reglements rclatifs ;\ 1'organisation du conseil d'Etat auxXVI* et 

XVIIe siecles. Pages 34 i-386. 

III. Surintendants dcs finances de 1593 h 1653. Pages 387-391. 



FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME. 



COULOKMIERS. IMPRIMERIB PE A. MOUSSIN. 



ERRATA DU PREMIER VOLUME. 



Page IV, derniere ligne, 1228, lisez : 1328. 

Page XXVI, ligne \ 9, ton pere, lisez : son pere. 

Page 6, note 2 , VIII, lisez : VI. 

Page 12 , ligne 2, XII* siecle, lisez : .Y//7 C siecle. 

Page 15, derniere ligne, 1290, lisez: 1200. 

Page 18, ligne 10, Paris, lisez : VUniversitede Paris. 

Page 38 , ligne 3, trouvoit, lisez : trouvai. 

Page 42 , ligne 27, commande, lisez : commander. 

Page 60, ligne 20, avocats, huissiers, lisez : avocats el huissiers. 

Page 63 , ligne 1 2 , Jean XII, lisez : Jean XXII. 

Page 72, ligne 1, 1352, lisez : 1353. 

Page 77, 1'indication de chapitre doit etre supprime"e et le sommaire 
report^ a la page 65. 

Page 86, ligne 9, exigeaient consentement, lisez : exigeaient le consen- 
temen t. 

Ibid., ligne 10, i'c'tabissement nouveaux impots, lisez : Cetablisse- 
ment de nouveaux impots. 

Page 88, ligne 10, le nombreet Ics fonctions des offlciers dc justice , 
lisez : le nombre et les fonctions desofficiers dc justice deter- 
mines, 

Page 93 , ligne 15, la predication, lisez : les predications. 

Page 113, ligne 9, prommeltant, lisez : promettant. 

Page 128, ligne 4, supprimez le mot reunies. 

Page 129, note, aulici consilii, lisez : aulici concilii. 

Page 1&3, note I, commme, lisez : comme. 

Page 147, ligne 12 , I'aministration, lisez : /' administration. 

Page 153, note h, Journal d'un bourgeois da Paris, lisez : Journal d'tin 
bourgeois de Paris. 

Page 233, note 2, ne se trouvent que, lisez : ne se trouvcnt pas. 

Page 239, ligne 15, cet esprit fort, general et laborieux, lisez : cet 
esprit, fort general et laborieux. 

Page 286, note 5, ibid., lisez: voy. dans ce volume. 

Page 312 , ligne 49 , en 1601, lisez : en 1631. 

Page 317, ligne 7, bien quenepusse, lisez : bien que jene pusse. 

Ibid., note : ce n'est plus temps, lisez : ce n'en est plus le temps. 

Page32A, derniere ligne, deux ans, lisez : deux ans apres. 




-7 

vX ^ 

4& 2358 

C5 
T.1 



Cheruel, Pierre Adolphe 

Histoire de 1 ! administration 
monarchique en France 



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