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Full text of "Morceaux choisis des principaux écrivains en prose et en vers du 16e siècle, publiés d'après les éditions originales ou les éditions critiques les plus autorisées et accompagnées de notes explicatives"

7- - - 

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DBS 



ECRIVAINS DU XVl e SIECLE 



Tout exemplaire to <xt owrage turn revtiu de ma 
griffe $cra ripuU contrefati. 




DBS MfcMES AUTKURS 

Le ZTI* siecle en France, tableau de la litter ature et de la ton- 
gue. 1 vol. in -16. Deuxieme Edition, revue et corrigSe. (Ouvrage 
eouronoe" par I 'Academic frangaise.) 

En cours de publication : 

Dictionnaire general de la langue fran$aise du XVII* liecle a nos 
jours. 



DE M. A. DARMESTETER 

La Vie des Mots, 6tudi6s dans lenr signification. Paris, Delagrate. 
1 Tol. in-12. Deuxiime edition, 1867. 2 fr. 

Trait^ de la formation des mots composes dans la langne fran- 
(aise compar6e aux autres langues romanes et au latin. Paris, 
F. Vieweg, 1875, 1 fort Yol. in-8. (Ouvrage conronne par I'Academie 
franca ise.) 

De la formation de mots iiouveaux dans la langue fran$aise et 
des lois qui la rlgissent. Paris, F. Vicwcg, 1877, 1 fort vol. in-8. 
(Oavrage couronn par I'Acadomie frangaise.) 

De Floovante, vetustiore gallico poemate et de Merovingo cy- 
Clo. Paris, Vieweg, 1877, 1 vol. in-8. 



'9(9-05. _ CotniL. Imprimerie CBITC. 



MORCEAUX CHOISIS 



DBS 



PRINCIPAUX ECRIVAINS 



EN PROSE ET EN VERS 



DU XVI 6 SIEGLE 

Publics d'apres les editions originates ou les editions critiques les plus autorisecs 

ET ACCOMPAGNEES DE NOTES EXPL1CATIVES 



Arseue DARMESTETER 

Professeur 
de litterature frangaise 

du moyt'ii uge 

et d'histoire de la langue fraiicniM- 
a la Faculte des Lettres de Paris. 



Adolphe HATZFELD 

Professeur 
de rhetorique au lycee Louis-le-Grand, 

Ancien professeur 
a la Faculte des Lettres de Grenoble. 



OUTRAGE REDIOE CONFORMEHENT AU PROGRAMME BBS GLASSES DE TROIS1EME ET DE SECONDS 



Sixi&me edition, revue et corrige'e 




PARIS 
LIBHAIRIE GH. DELAGRAVE 

15, RUE SOUFFLOT, 15 

1896 



PREFACE 

DB LA PREMIERE COITION 

On peut joindre & ce volume notre livre sur le Seizteme 
liecle en France (Tableau de la litterature et de lalangue), 
gui en est le commentaire naturel. Toutefois ces extraits 
suffisent pour faire connaitre, d'une maniere sommaire. 
1'hisloire des id6es et du langage dans notre pays, 
depuis les dernieres ann6es de Louis XII jusqu'a Henri IV. 
Pour atteindre ce but, nous avons choisi des morceaux 
6tendus et vraiment caract6ristiques de plus de cinquante 
auteurs diffe>ents, appartenant aux genres les plus divers ; 
et nous avons group6 ces morceaux d6tach6s suivant des 
divisions naturelles, en conciliant dans une certaine mesure 
1'ordre des temps et 1'ordre des sujets, afin de respecter, 
avec la succession des faits, la succession des idees. 

L'ouvrage est divis6 en trois sections : prosateurs, po6tes, 
auleurs dramatiques. Dans la premiere, nous passons en 
revue d'abord les th6ologiens, les philosophes et les mora- 
listes, puis les 6crivains politiques, les historiens, enfm les 
conteurs, les 6rudits et les savants. Dans la seconde, 
nous pr6sentons tour a lour l'6cole de Jean Lemaire et de 
Clement Marot, puis cellede Ronsard qui lui succede et 
qui ouvre des voies nouvelles a la podsie. Dans la troi- 



YI PREFACE. 

sieme, le theatre populaire du moyen age montre ses 
derniers essais ; puis on assiste aux premiers tatonnements 
de la trag6die et de la comgdie classiques. Les extraits 
des auteurs sont pr6ce"d6s de notices succinctes sur leur vie 
et leurs Merits. 

Ainsi le choix et la succession des morceaux servent i 
marquer la place et 1'action de chaque Icrivain dans le 
inouvemcnt litte'raire de cette 6poque et a mettre en 
lumiere les deux grands fails qui ont imprim6 au seizieme 
siecle son caractere, la ReTorme et la Renaissance. 

Mais nous n'avons pas eu simplement en vue 1'histoire 
des ides et de la langue. Nous ne nous sommes pas seule- 
ment attaches a choisir des morceaux propres a indi- 
quer la doctrine, le caractere, la physionomie de chaque 
ecrivain. Nous avons cherchc a donner des extraits in- 
te^essants en eux-m6mes, irr^prochables au point de vue 
des biens6ances, fails pour veiller le gout lilt^raire et 
d6velopper le sentiment du beau. 

Le texte que nous publions, comme les morceaux eux- 
raemes, a 4t6 prisdans lesoriginaux, et non dans des livres 
de seconde main. II a t collationnd avec une rigoureuse 
exactitude d'apres les Editions du temps ou d'apres les 
editions critiques les plus autorises. Nous avons reproduit 
scrupuleusement Tortbograpbe avec ses contradictions et 
ses bizarreries, en nous bornant a deux modifications gn- 
ralement admises pour faciliter la lecture, d'une part la 
distinction de 1't et duj, de \'u et du v, d'autre part la 
substitution de la ponctuation moderne a la ponctualion 
obscure et ind6cise du seizieme siecle,. 



PREFACE. VII 

Nous avons indiquS pour chaque passage la place exacte 
du morceau et l'6dition de 1'ouvrage auquel il 6tait em- 
prunl6, afln que le lecteur puisse remonter aux sources. 

Enfin, les notes qui accompagnent le texte ont 6t6 1'objet 
d'un soin tout particulier. Les auteurs du seizieme siecle 
pr6sentent des pens4es et des formes obscures qui d6con- 
certent le lecteur. Nous avons multipli6 les explications 
pbilologiques, littcraires, historiqnes, et nous csp6rons 
n'avoir Iaiss6 sans solution aucune difficult^ s6 rieuse. Nous 
avons pr6fe>6 a un glossaire qui eut simplify le travail, 
ce commentaire perp6tuel a la fois plus complet et plus 
ais a consulter. 

Paris, 1876. 



Dans ces nouvelles Editions, nous avons chcrch6 S 
tenir notre recueil au courant des derniers travaux sur 
la lilte>ature du xvi* siecle. Nous avons corrig6 un 
certain nombre d'erreurs que nous avions relev^es ou 
qui nous avaient 6t6 signal^es par la critique. Enfin nous 
n'avonsrien n6glig6 pour lemaintenir digne de la faveur 
qu'il a obtenue aupres des professeurs et des savants en 
France et a 1' Stranger. 

Paris, 1881. 
Paris, 1885. 



MORCEAUX GHOISIS 

DES AUTEURS DU XVi* SIEGLE 
SECTION I. PROSATEURS 

I. THEOLOGIENS ET PREDICATEURS 



JEAN CALVIN 

1509-1564. 

JEAN CADVIN, dit CALVIN (en latin Calvinus), n& en 1509, second fils du 
procureur fiscal de I'ev6que de Noyon, cbapelain k douze ans, cure a 
dix-liuit, qukte la theologie pour se livrer a la jurisprudence. BientSt 
imbu des id6es de la Keforme, il se jette dans l'e"tude de la Bible. Mal- 
gr6 la protection de Francois I" et de Marguerite de Navarre, il ne tarde 
pas k etre persecute', quitte la France en 1534, se rend a Bile ou il 6tudie 
I'h^breu, et publie en 1536 I'Inxtitutio Christiana religions (traduite en 
francais en 1540), veritable manifesto de la ReTorme en France. De Bale 
il passe en Italic, ou il est accueilli par la princessc Renee, dacbesse 
dc Ferrare, favorable aux id^es nouvelles ; inquie'te' par la cour de Rome, 
il retourne k Bale, puis a Geneve ou Farel, le reTormateur de la Suisse 
franchise, le somme, au nom de Jesus-Christ, do se consacrer 4 1'eta- 
blissement de la nouvelle ^glise. Ses pretentions dominatrices irritent 
le penple qui ie bannit avec Farel en 1538. Rappel deux ans apres, il 
revient en maltre, et pendant vingt-quatre ans applique avec une in- 
flexible rigueur au gouvernement de la cit6 comme aux moeurs des par- 
ticuliers les principes qu'il a poses dans son Institution. Impitoyablo 
pour sea adversaires, il fait bruler en 1553 Michel Servet qui niait lo 
mystere de la Trinite. II meurt a Geneve en 1564. 

Les oeuvres completes de Calvin ont et4 publics pour la premiers 
fois A Amsterdam.en 1671 ; elies comprennent neuf volumes in-folios 
Une nouvelle Edition en a M donn^e par les soins de Baum, Cnnid 
et R^uss dans le Corpus Reformalorum, section II, (Brunswick 
Schwotsclike, 1863 et suiv.) L' Institution franchise a et6 imprimee 

SV[ C SltCLB. I 



J MORCEAUX C1101SIS DES AUTEURS DU XVI s SIECLE. 

plusjeurs fois separement. CHonsen particulier 1'edition de Pans 18W 
(2 vol in-8" chez Meyrueis); elle reproduit textuellement la demise 
Mltloo revue par Calvin (Geneve, 1559) et qui sort des presses de 
Robert Estienne. 

Voir 1'etude sur Calvia dnnotre ScixUmt tUck en France, tableau 
de la Literature, page 2. 

1. Calvin au roy de France. 

.... Voyant que la fureur d'aucuns iniques s'estoit tant eslevde 
en voslre lloyaume, qu'elle n'avoit Iaiss6 lieu aucun a toule 
saine doctrine, il m'a semb!6 estre expedient de faire servir ce 
present livre, lanl d'inslruction a ceux que premierement j'avoyo 
deliber6 d'enseigner qu'aussi de confession de foy envers vous : 
dont vous cognoissiez * quelle est la doctrine contre laquelle 
d'une telle rage furieusement sont enflambez ceux qui par feu 
et par glaive troublent aujourd'huy voslre Royaume. Car je 
n'auray nullejhonte deconfesserquej'ayyci comprins quasi une 
somme * de ceste mesme doctrine laquelle ils estiment devoir 
estre punie par prison, bannissement, proscription et feu : et 
laquelle ils orient devoir estre deschass6ehorsdeterreetdemer. 
Bien say-jede quels horribles rapports ils on I remply vo;aureil- 
les et vostrecoeur, pour vous rendre nostre cause fort odiensc; 
mais vous avez a reputer * selon votre clemence et mansuetude 
qu'il ne resteroit innocence aucune ny en dits ny en faicts, 
s'il suffisoit d'accuser. Certainement si quelqu'un, pour esrnou- 
voir haine a 1'encontre de ceste doctrine de laquelle je me veux 
efforcer de vous rendre raison, vient a arguer qu'elle est desja 
condamnge par un commun consentement de tous estats *, 
qu'elle a receu en jugeraent plusieurs sentences contre elle, il 
ne dira aulre chose, sinon qu'en partie elle a est6 violentement 
abatue par la puissance et conjuration des adversaires, en partio 
malicieusemenl opprim6e par leursmensonges, tromperies, ca- 
lomnies et trahlson. C'est force et violence, que 'cruelles sen-, 
tencessont prononc6es a 1'enconlre d'icelle devant ' qu'elle ait 
es(6 desfeadue. C'est fruude et trahison, que sans cause elle est 
nolle de sedition et malefice. A tin que nul ne pense que nous 
nous complaignons de ces choses a tort, vous mesme vous pouve^ 



1. Pour que de la TOUI conuaissiei ; la- 
linisme (wide cognotcaM). 

2. Bniemble complet d'une doctrine 
au uidme sent que la Somme Theolo- 
gigue de saint Thomas. > 

3. tonsJrttSrer ;au sens d j latin r'putare. 



4. Dei ditertei classes de la nation. 

5. Le fait que eruellei sentences sont 
prononce8, etc., canstitue force et vio- 
lence. 

6 Avant. 



THEOLOG1ENS. JEAN CALVIN. 3 

estre lesmoin, Sire, par combien fausscs calomnies elle est lous 
les jours diiTamce envers \ous: c'est as<javoir qu'elle ne tend a 
autre fin, sinon que tous regnesetpolices'soyentruindes, lapaix 
soil trouble, les loix abolies, les seigneuries et possessions dissi- 
p6es : brief que toules choses soyenlrenverse'es en confusion. Et 
neanlmoins encores vous n'en oyez que la moindre portion. Car 
entre le populaire on seme centre icelle horribles rapports; 
lesquels s'ils estoyent verilables, a bon droict tout le monde la 
pourroit juger avec tous ses autheurs digne de mille feux et 
mille gibels. Qui s'csmerveillera maintenant pourquoy elle est 
tellement haye de tout le monde puis qu'on adjousle foy a telles 
et si iniques detractions? Voyla pourquoy tous les estats 2 d'un 
commun accord conspirent a condamner tant nous que nostre 
doctrine. Ceux qui sonl constituez pour en juger, estans ravis et 
transportez de telle affection, prononcent pour sentence la 
conception qu'ils ont apporte'e de leur maison, et pensenl trs- 
bien estre acquitlezdeleur office s'ils nejugentpersonne amort, 
sinon ceux qui sont, ou par leur confession ou par certain 
tesmoignage, convaincus. Mais de quel crime? i)e ceste doctrine 
damnee 1 , disent-ils.Mais a quel tillreest-elle damn6e ? Or c'estoil 
le point de la defense : non pas desadvouer icelle doctrine, mais 
lasoustenir pour vraye. Yci est oste" le cong6 d'ouvrir la boucbc*. 
Pourtant je ne demande point sans raison, Sire, que vous vucil- 
liez prendre la cognoissance entire de ceste cause, laquolle 
jusques yci a est6 demen6e 5 confuseaient sans nul ordre de 
droict, et par un ardeur impetueux, plustost que par une mode- 
ration et gravit6 judiciaire 

Nous recognoissons assez combien nous sommes povres gens 
et de mespris : c'est asgavoir devanl Dieu raise rubles pescbeurs, 
envers les hommes ulipendez et dejettez 6 et mesmes (si vous 
voulez) 1'ordure et la balieunj 7 d u monde, ou si Ton peut encores 
nommer quelque chose plus vile. Tellement qu'il ne nous reste 
rien de quoy nous glorifier devant Dieu, sinon sa seule mi- 
sericorde, par laquelle, sans quelque merite, nous sommes 
sauvez : ny envers les hommee, sinon nostre infirmite, c'est- 
a-dire, ce que tous esthnent grande ignomiuie. 

Mais toutesfois il faul que nostre doctrine consiste eslev6e et 
insuperable ' par dessus toute la gloire et puissance du monde. 



1 . Gouvernements ; au sens de nomtia. 

2. Voir page 2, note 4. 

3. Condamne'e ; latinisme (damnata}. 

4. Ici on nous enleve la permission de 
parler pour nous defendre. 



5. Conduite. 

6. Abaisse"s;latiuisme (dtjeeto$). 

7. Balayure. 

8. Demeure. 

i. Invincible ; latinisme (insvperabilu). 



4 MORCEAUX CH01SIS DES AUTEURS DU XVI SIEGLE. 

Cur elle u'est pas nostre, mais de Dicu vivanl et dc son Christ, 
lequel le Pere a conslilu6 Hoy, pour dominer, d'une nur i 
1'autre, et depuis les fleuves jusques au\ fins de la tcrre * el tel- 
lemenl dominer, qu'en frappant la tcrre de la seule verge dc sa 
bouche 1 , il la casse loute avec sa force et sa gloire comma un 
pot de terre': ainsi que les Prophetes ont predit la magnifi- 
cence de son regne, qu'il ubatroil les royaumes durs coinme for 
et airain, el reluisans comme or et argent *. ... 

[Nous] ne somines pour autre raison despouillez de toute vaine 
gloire, sinon atin de nous glorifier en Dion. Qne diray-je plus; 
eousiderez, Sire, toutes les parlies de noslre cause ; et nous jugez 
eslre les plus pervers des pervers si vous ne trouvez maniiesle- 
menl quc nous sommes oppressezet recevons injures el oppro- 
bres, pourtant que ' nous meltons nostre esperance en Uieu 
vivanl ', pourtant que nous croyons que c'est la vie eternelie 
de cognoislre un seul vray Dieu, etcelui qu'il a envoyg, Jesus- 
Christ 7 . A cause de ceste esperance aucuns de nous sonl dete- 
nus en prison, les autres fouettez, les autres menez a faire 
;IIM> ndes bonorables, les autres bannis, les autres cruellement 
alfligcz, les autres eschappent pur fuyte : tous sommes en tribu- 
lation, (onus pour rnaudicts et execrables, injuriez et trailtez 
inbumainement. 

(Preface de I' Institution; Au roy de France, 1535.) 

2. Que la nature de 1'homme corrompue ne produit rien 
qui ne merite condannation. 

Quand 1'Apostre veut abatre 1'arrogance bumaine, il use de 
ce tesmoignages : qu'il n'y a nul juste, nul bien enlendu, 
mil qui cherche Dieu; que tous ont decline, lous sont inu- 
tiles; qu'il n'y en a point qui face bien, pas jusques a un 
aeul : que leur gosier esl comme un sepulchre ouverl, que 
leur langues sonl cauleleuses; que venin d'aspic est sous leurs 
levres ; que leur boucbe est pleine de malcdicence et amertume ; 

1. Kt dominaliitur a inari usque ad | 5. Farce que. 

mare; et a flumiue usque ad Urminoa . 6. In hoc enim laboramus et maledi- 
orbis terrarum. (p f alm. i.xxi, 8.) , eimur quia speramus in Deum Tivum.qui 

J. Porcutiet terram virga oris mi. I est salvator omnium hominum, maxime 
(Esaiai, ii 4.) Cdeliuin.(EpistolaPauliad Iimotheum, I. 

3. \\ete* (tugouoerneras) eo in virga IT, 10.) 

ferrc > et *nquam Ta j Qguli confringes i 7. Haec est autcm vita seterna : Ut co- 

** ("* "') gnoscant te so! um Deum verura, et quern 

uvenir de la itatue de Daniel. (Da- I misistiJesura Christum (Joannes, ITII, 3.) 



TI1EOLOG1ENS. JEAN CALVIN. 5 

quc lews picds sont legers a espandre le sang; qu'en leurs 
\oyes il n'y a quc perdition et dissipation; quo la erainte de 
I)ieu n'esl point dcvant leurs yeux *. II foudroye de ces paroles 
rigoureuses non pas sur certains hommes, mais sur toute la 
ligne'e d'Adam; et ne reprend point les moeurs corrompues de 
quelque aage, maisil accuse la corruption pcrpetuelle do nostre 
nature. Car c'est son inleation en ce lieu-la, non pas de sim- 
plement reprendre les hommes afin qu'ils s'amendent de leur 
propre mouvement : mais plustost de les enseigner, qu'ils sont 
tous depuis le premier jusques au dernier enveloppez en telle 
calamity, de laquelle ils ne peuvent sortir, sinonque * la mise- 
ricorde de Dieu les en delivre. Pource que cela ne se pouvoit 
prouver, qu'il n'apparust que nostre nature est tombe'e en ceste 
ruine, il allegue ceS lesmoignages, ou il est monstr6 que nostre 
nalure est plus que perdue. Que cela doncques soit resolu que 
les hommes ne sont pas tels que sainct Paul les descrit, seule- 
ment par coustume perverse, mais aussi d'une perversite" na- 
turelle.... II despouille I'hoinme de justice, c'est-a-dirc d'inte- 
grite" et de purete" : puis apres d'inlelligence, du defaut de 
laquelle s'ensuit apres le signe, c'est que tous hommes se sont 
deiourngs de Dieu; lequel chercher est le premier degr6 de 
sapience*. S'ensuivent apres les fruits d'iufidelite, quc tous ont 
decline^ et ont esl faicts quasi comme pourris tellemenl qu'il n'y 
en apas un seul qui face bien.D'avanlage,il met loutes les mes- 
chancelez dont ceux qui se sont desborde? en injustice souillenl 
et infeclent les parties de leurs corps. Finalement il tesmoigne 
q;:e tous les hommes sont sans erainte de Dieu, a la regie de 
laquelle nous devionscompasser* ton tes nos voyes. Si ce sont Li 
les richesses hercdilaires du genre humain, c'est en vain qu'on 
requiert quelquebien en noslre nature. Je confesse que toutes 
cesmeschancetcz n'apparoissent point enchascun homme, mais 
nul ne peut nier qu'un chascun n'en ait la semence enclose en 
soy. Or comnae un corps, quandil a desja la cause etmatiere de 
maladie conceue en soy, ne sera point nomine' sain, combien 



1. Non est Justus quisquam ; non est 
intclligens;nonestrequirensDeum.Omnes 
declinavcrunt : simul inutiles fact! sunt : 
non est qui facial bonum, non est usque 
ad unutn. Sepulchrum patens est guttur 
eorum ; linguis suis dolose agebaut : ye- 
nenum aspidum sub labris eorum. Quo- 
rum os maledictione ct amaritudine ple- 
num est. Veloces pcdes eorum ad ouen- 
dtndum sanguinem ; contritioet iofclicitas 



in riis eorum ; et viam pacis non cogno- 
verunt. Non est timor Dei ante oculos 
eorum. (Epistola Pauli ad Romauos, HI, 
10-18.) 

2. A moins que... ne. 

3. lei Calvin reproduit avec une in- 
guliere fid^IiW dans la construction, le 
texte de son Inslilutio latino. Ces tour- 
nures sont plus latincs que franchises. 

4. Mesurcr. 



6 MORCEAUX CHOISIS DBS AUTEURS DU XVI C STECLE. 

que la maladie ne se soil encores monstre'e, et qu'il n'y ajt nul 
sentiment de douleur : aussi Tame ne sera point repulse saine, 
ayanl telles ordures en soy : combien que la similitude ne soil 
point du tout propre. Car quelque vice qu'il y ait au corps, si no 
laisse-il point de retenir vigueur de vie, mais Tame estan! 
abysm(5e en ce gouffre d'iniquite', non-seulement est vicieusfv 
mais aussi vuide de tout bien. 

(Institution chrcstienne, II, nr, 2.) 



3. Confession de foi. 

Nous tenons que le peche" originel est une corruption 

espandue par nos sens et affections, en sorte que la droile in- 
telligence et raison estpervertie en nous; et sommes 1 comme 
povres aveugles en tenebres, et la volontg est sujette a toutes 
mauvaises cupiditez, pleine de rebellion et adonnee a mal ; 
brief, que nous sommes povres captifs detenus sous la tyrannic 
de poohe" : non pas qu'en mal-faisant nous ne soyons poussez par 
nostre volontS propre, tellement que nous ne snurions rejeler 
ailleurs* la faute de tous nos vices ; mais pource qu'estans issus 
de la race maudite d'Adam, nous n'avons pas une seule gontte 
de vertu a bien faire, et toutes nos facultez sont vicieuses. 

De la nous concluons que la source etorigine de nostre salut 
est la pure misericorde de Dieu, car il ne se trouvera en nous 
aucune dignite" * dont il soit induit a nous aimer. Nous aussi 
estans mauvais arbres ne pouvons porter aucun bon fruict, et 
par ce moyen ne pouvons prevenir Dieu pour acquerir ou me- 
xiter grace enversluy ; mais il nous regarde en pilie" pour nous 
jfaire merci, et n'a autre occasion d'exercer sa misericorde en 
iious, que nos miseres. Mesmes nous tenons que cette bonle", 
laquelle il desploie envers nous, procede de ce qu'il nous a 
eslus devant 1 la creation du monde, ne cerchant point la cause 
dc ce faire ' hors soy-mesme et son bon plaisir. Et voyla nostre 
premier fondement, T que nous sommes agreables a Dieu d'au- 
tanl qu'il luy a pleu nous adopter pour ses enfants devant 5 que 
nous fussions nais 8 ; et par ce moyen, il nous a relircz, par 
privilege singulier, de la malediction generale en laquelle 
tous hommes sont plongez. 



1 . Et que nous sommes, etc. ; ct que la 
Tulonte". 
t. Rejeter sur quelque autre cause. 

3. Force, capacity. 

4. Chose digne, me>ite. 



5. Avant. 

6. De faire cela. 

7. Le premier fondement de notre foi. 

8. N6i. 



THEOLOGIENS. SAINT FRANgOlS DE SALES. 7 

Mais pource que * le conseil da Dieu est incomprehensible 
nous confessons que pour obtenir salut il nous fauf venir au 
moycn que Dieu a ordonn6 : car nous ne sommes point du nom- 
bre des fantastiques * qui, sous ombre de la predestination eler- 
nelle de Dieu, ne tiennent conle * de parvenirpar le droit che- 
min a la vie qui nous est promise ; mais plustost nous tenons 
que, pour estre avouez enfants de Dieu et en avoir droite certi- 
tude, il nous faul croire en Jesus-Christ, d'autant que c'est en 
luy seul qu'il nous faut cercher toute la matiere de noslre 
salut. 

(Confession de foy aunom des Egli'esreformees, dansles Opuscules 
ou Petits traictez de Culvin, Geneve, 1566, in-fol.,page 1993.) 



SAINT FRANgOlS DE SALES 

1567-1622. 



N4 4 Annecy, au chateau de Sales, FRANCOIS DE SALES Studio !e droit 
it 1'Universite' de Paris, puis a celle de Padoue et est regu avocat a 
Chambery. En 1593, il refuse la charge de conseiller au Parlement de 
Savoie et entre dans les ordres. II opere dans le Chablais de nom- 
breuses conversions parmi les calvinistes, vient en 1C02 precher a Paris 
ou Henri IV clicrclie vainement a le retenir pres de lui. Nomm6 la 
mcme annee t$v6que de Geneve, il fait en 1604 une station de carenie 
a Dijon, ou il se lie avec M me de Chantal qui quelques ann6es plus tard 
fonde sur ses consoils 1'ordre de la Visitation (1620). II revient en 1618 
fi Paris, charg6 par le prince de Pimont d'une mission diplomatique 
aupres de Lonis XIII. Au retour d'un voyage dans le Comtat Venaissin, 
il meurt subitement a Lyon, dans la cinquante-cinquieme annge de son 
age, et le vingtieme de son Episcopal, laissant le renom d'un saint. 

Les oeuvres qu'il a laissees sont : lltitendart de la Croix de nostre 
Sauveur Jesus-Chrisl (1597), V Introduction & la vie dfivote (1608), la 
Trait 4 de Camour de Dieu (16 1 4), des Lettres spirituelles (sp^cialement 
lettres a M me de Chantal), des Ser/won^.un Traits' de la Predication en 
latin, et de nombreux opuscules d'int^ret special (controverses, entre- 
tiens spirituels, exhortations, avertissements auxconfesseurs, etc. ). Les 
oeuvres completes, rSunies pour la premiere fois en 1G69 (Edition deLyon, 
deux volumes in-folio) ont 6t6 r4imprim6es plusicurs fois denos jours; 
citons specialement 1'edition de Lyon, P6risse, 1855, 5 vol. in-8*. 

Voir I'appr6ciation sur saint Frangois de Sales, dans notre Seisieme 
tiede en France, tableau de la Littfrature, page 9. 



1. Parceque. 
I. Rftvcurs. 

3. Cumpte. 

4. Nn'is suivoas ccttc Edition pour ("in- 



dication des pa^es; nous tablissons I'or- 
thographe d apres I'ldition in-fo'io da 



Paris 1652. 



CI101S1S DES AUTEURS DU XVI S1ECLE. 



1 . Du vrai nitrite. 

Nous appellons vaine la gloire qu'on se donne, ou pour ce 
qui n'est pas en nous, ou pour ce qui est en nous, mais non 
pas a nous ; ou pour ce qui est en nous, et a nous, mais qui 
ne merite pas qu'on s'en glorifie. La noblesse de la race, la 
faveur des grands, 1'honneur populaire ', ce sont choses qui 
ne sont pas en nous, mais, ou en nos predecesseurs, ou en 
1'estime d'autruy. tl en a qui se rendent fiers et morgans *, 
pour estre sur un bon cheval, pour avoir un pennache * en 
leur chapeau, pour eslre habillez somptueusement * : mais 
'qui ne void ceste folie ? Car s'il y a de la gloire pour cela, elle 
est pour le cheval, pour 1'oyseau s , pour le tailleur. Et quelle 
lasche!6 de courage est-ce d'empruuter son estime d'un 
cheval, d'une plume, d'un goderon* ? Les aulres se prisent et 
regardent pour des moustaches relev6es, pour une barbe bieu 
peigne"e, poifr* des cheveux crespez, pour des mains douill- 
letes, pour sgavoir danser, jouer, chanter: mais ne sont-ils 
pas lasches de courage, de vouloir encherir leur valeur 7 , et 
donner du surcroisl a leur reputation par des choses si frivoles 
cl folaslres ? Les autres pour un peu de science veulent estre 
honorez et respeclez du monde : comme si chascun devoit aller 
a I'escole chez eux, el les tenirpnur maistres : c'est pourquoy 
on les appelle peduns. Les autres se pavonnent * sur la consi- 
deration de leur beaut6, et croyent que tout le monde les 
muguelle * : tout cela est exlremement vain, sot et imper- 
tinent : et la gloire qu'on prend de si foibles subjels s'appelle 
vaine, sotte et frivole. 

On connoit le vray bien comme le vray baume. On fait 
1'essay du baume en le distillant dans de 1'eau, car s'il va au 
fond, et qu'il prenne le dessous, il esl juge" pour estre du plus 
tin et precieux : ainsi pour connoislre si un homme est vray- 



t. la po.mlaril*. 
i 2. riciiis dc morgue. 

3. I'aiiachu. 

1 4. On iic pent se deTendre ioi d'un rap- 
prochemeiit curicui a\ec la troisiemc 
I satire dc Kggnier : 

Pourtu qu'on soil morjtant, qn'on bride at mons- 
[Uche. 

Qu'on Itr : ei cheteui, qu'on porle un grand 
[panache... 



Voir le passage cite" plus has (Morceaum 
choisisde R6gnier, p. 286.) 

5. Qui a fourni les plumes du panache. 

6. Plus tard godron : plis ronds qu'on 
faisait am collcruttes, aux fraiscs. 

7. De chercher a valuir davantuge. 

8. Sc |>:iv .unit. 

9. Courliscr. On donnait autrefuis aui 
ji'uiu's galauts le nom de mugucts. 



TI1EOLOGIENS. SAINT FRANgOIS DE SALES. 9 

ment sage, SQavant, genereux, noble, il faut voir si ses biens ' 
tendent a I'humilit6, modestie et soubmission : car alors co 
seront de vrais biens : mais s'ils surnagent et qu'ils vueillent 
paroistre, ce seront des biens d'aulant moins vcrilables qu ils 
seront plus apparens. 
(Introduction a la vie dtvote, III, 4; t. I, de l'6d. Perisse, p. 577.) 



2. Ce sont nos ceuvres qui renclent temoignage de ce 
que nous sommes. 

admirable humilit6 de Nostre-Seigncur, qui venant en ce 
monde pour confondre nostre orgueil et destruire noslre su- 
perbe 1 , ne respond autre chose quand on luy demandequi il 
est, sinon : Diles ce que vous avez veu et entendu s pour 
nous approndre que ce sont nos ceuvres, et non point nos pa- 
rolles, qui rendent lesmoignage de ce que nous sommes. 

Cortes, nous sommes en un siecle oii le monde est si remply 
d'orgueil, que si Ton demande a un gentil-homme qui il est ? 
il prcndra tellement cette demando au* poinct d'honneui 1 que 
pour en avoir raison il s'ira miscrablement faire couper la 
gorge sur le pr6 ; mais s'il veut montrersa noblesse, il doit 
rcspondre comme Nostre-Seigneur aux disciples de saint Jean : 
Dites ce que vous avez veu et entendu ; dites que vous avez 
veu un homrae humble, doux, cordial, protecteur des veuves, 
pere des orphelins, charitable, debounaire envers aes sub- 
jets. Si vous avez veu et entendu cela, dites assurement que 
vous avez veu un gentil-homme. Si vous demandez aussi a un 
evesque qui il est ? Si vous avez veu un homme qui vit sainc- 
tement, ct qui s'acquitle bien de sa charge, dites alors que ve- 
rilablement vous avez veu un evesque. Bref, si vous demandez 
encore a une religieuse qui elle est? Si elle est exacte cl 
ponctuelle en 1'observance de ses regies, dites semblablement 
que vous avez veu une vraye religieuse ; car enfin ce sont nos 
bonnes ceuvres qui nous font estre ce que nous sommes, et 
c'est par icelles que nous devons estre reconnus et estimez. 

Ne vous contenlez done pas settlement, lors qu'on vous inter- 
roge, el qu'on vous demande qui vous estes? de dire seulement : 
Je suis chrestien, ; mais vivez en sorte qu'on puisse dire de voua 



i. Avantages qu'il possede. 
t. Orgueil fastueux ; de nieine dans 
Comeille : Abattons sa superbe avec sa 



3. Ktmtes renuntiate Joanni qu audit 
tis et Tidistis. (Mattheeus, xi, 4.) 

4. Par rapport au. 



kberU. (Pompee, i,l.) 

I. 



10 MORCEAUX CUOISIS DES AUTEURS DU XVl e SIECLE. 

qu'on a veu un homme qui ayme Dieu de tout son cocur, 
qui garde sea commandemens, qui frequente les sacremcns, 
et qui fait des rcuvres digues d'un vray chrestien 1 . 

(Seiinon pour le 11* dimanche de I' advent; tome II, p. 390.J 



3. Exemple de devouement Chretien. 

Vous n'avez pas besoin d'autres connoissances poureslre 
console *, que de celle de Diou, laquelle vous trouverez indubi- 
tablemeuticy 8 , ou il attend les pecheurs a penitence*, et les 
penitents a saintetd, comme il fait aussi en tous les endroits du 
monde ; carjel'ai mesme rencontre" plein de douceur et de 
8uavit6 parmi nos plus hautes et aspres montagnes, ou beau- 
coup de simples ames le cberissoient et adoroient en toule vc- 
rile" et sincerile", et les chevreuils et chamois couraient c.a et la 
parmi les cflroyables glaces pour annoncer ses louanges : il 
est vrai que, faute de devotion, je n'entendois que quelques 
mots de leurs langages ; mais il me sombloit bien qu'ils di- 
soient de belles choscs. Votre saint Augustin les eust bien en- 
tendus, s'il les eust vus. 

Mais, ma chere fille, ne vous diroi-je pas une chose qui me 
fait frissonner les entrailles de craiute, chose vraie ? Devant 
que nous fussions au pays des glaces, environ huit jours 5 , un 
pauvre berger couroit c.a et la sur les glaces, pourrecouvrer une 
vache qui s'esloil esgaree; el, ne prenant pas garde a sa course, 
il tomba dans une crevasse et fenle de glaces de douze piques 
de profondeur. On ne savoit ce qu'il estoit devenu, si son cha- 
peau, qui, a sa chule, lui tomba de la teste et s'arresla sur le 
bord de la fenle, n'eust marque* ie lieu oil il esloii. Dieu ! 
un de ses voisins se fit devaler'avec une corde pour le cher- 
cher et le Irouva non-seulement morl, mais presque tout 
converti en glace ; et en cet estat il 1'embrasse, et crie qu'on 
le retire vitement, autrement qu'il mourra du gel. On le lira 
doncavec son mort entre ses bras, lequel apres il fit enterrer. 

Quel aiguillon pour moi, ma chere tille ! Ce pasteur qui court 
par des lieux si hasardeux pour une seule vache ; cette chule 
si horrible que 1'ardeur de la poursuite lui cause, pendant qu'il 



1. C'est 1'opposg de la doctrine pro- 
testante sur ie salut par la foi sans les 
OBuvres. Voir les fragments de Calvin cit^s 
page 4 et 6. 

2. Francois de Sales s'adressc aM mt de 
ChauUL 



3. Dans la Title d'Annecy. 

4. Ou il attend que les plcheurs vion- 
ncnt faire jxSnitence. 

!>. Huit jours environ avant que nou 
fussions, etc. 
6. Uescendre. 



THEOLOGIENS. SAINT FRANCOIS DE SALES. 11 

regardc plustosl ou esl sa quesle ! , el ou elle a mis ses pieds, 
que non pas * lui-mesme ou il chemine; celle chaiitd du voisin 
quis'abismelul-mesme pourosterson amidel'abisme.Cesglaces 
ne devraient-elles pasou geler de crainlc, ou brusler d'amour ? 
Mais je vous dis ceci par une impetuosil6 d'espril; car, au de- 
meurant, je n'ai pas beaucoup de loisir de vous enlrclenir. 
Vive Jesus, el en lui loules choses I C'esl lui qui m'a rendu ir- 
revocablement et invariablement vostre, etc. 

(Lettre a M me de Chantal, xcvii, aoiit 1606, tome IIF, p. 133.) 

4. La lumiere de Dieu luit sur tous, 

En somme, Theotime, le Sauveur est une <lumiere qui e"clai- 
re tout homme qui vient en ce monde 8 . /> 

Plusieurs voyageurs, environ * 1'heure demidy, au jour d'esle", 
se mirent a dormira 1'ombre d'un arbre; mais tandis que leur 
lassitude et la fralcheur dc I'ombrage les lient en sommeil, le 
Soleil s'advangant sur eux leur porta droicl aux yeux sa plus 
forte lumiere, laquelle par l'e~clat de sa clart6, faisoit des 
Iransparences, comme par de pelits esclairs, autour de la 
prunelle des yeux de ces dormans ; et, par la chaleur qui pcr- 
c,oit leurs paupieres, les forga d'une douce violence de s'eveil- 
ler ; mais les uns 6veillez se levent, et gaignans pays allerent 
heureusement au giste ; les autres, non-seulement ne se levent 
pas, mais tournans le dos au soleil et enfonc, ins leurs chapeaux 
sur leurs yeux passerent la leurjourne'e a dormir, jusqu'a ce 
que, surpris de* la nuict, el voulans neanlmoins allerau logis, 
ils s'esgarerent, qui c,a, qui la, dans une forest a la mercy des 
loups, sangliers et aulrcs bestes sauvages. Or, dites, dc grace, 
Theotime, ceux quisont arrivez ne devoienl-ils pas sgavoir toul 
le gr6 de leur contentement au Soleil, ou, pour parler plus 
chresliennement, au Crealcur du Soleil ? Ouy certes, car ils 
ne pensoienl nullemenl a s'Sveiller quand il en esloil temps : 
le soleil leur Gt ce bon office, ct par une agreable semonce* 
de sa clarl6 et de sa chaleur les viul amiablement re"veil!er. 
II est vray qu'ils ne firent pas resistance au soleil, mais il les 
ayda aussi beaucoup a ne point resister; car il vinl doucemcnt 
repandre sa lumiere sur eux, se faisant enlrevoirau (ravers do 

1. Ce qn'il r.herche. d'h'ii la fixation. 

2, Cclte forme de comparatif dtnit gi$- 3. S;>int Jean, i, 9. 
ni!ralc au XTI" siecli-. Voir nctre Tableau 4. Vers. 

de la langue auteizidme tidcle (syntaxes, 5. Par. 
negation, page 288). On supprimc aujour- 6. Avurtissemeut. 



12 MORCEAUX CH01SIS DBS AUTEURS DU XV1 C SIECLE. 

lours paupieres, el par sa chaleur, comme par son amour, il 
alia dessiller leurs yeux et les pressa de voir son jour. 

Au conlraire, ces pauvres errans 1 n'avoiont-ils pas tort de 
crier dans ce bois:H6I qu'avons nous fait au soleil, pourquoy 
il ne nous a pas 1 fait voir sa lumiere comme a no 5 compagnons, 
afin que nous fussions arrivez au logis, sans deme;irer en ces 
effroyables lenebres?Car qui ne prendroit la cause du Soleil, ou 
pluslost de Dieu en main, mon cher Theotime, pour dire a ces 
chetifs mal-encontreux : Qu'est-ce, miserables, que le Soleil 
pouvoit bonnement faire pour vous qu'il ne 1'ait fait * ? Ses 
faveurs estoierit 6gales envers tous vous autres qui dormiez : 
il vousaborda tous avec tine mesme lumiere, il voustoucha des 
mesmes rayons, il re"pandit sur vous une chaleur pareille : 
et, mal-heureux que vous estes, quoy que vous vissiez vos 
compagnons levez prendre le bourdon * pour tirer chemin ', 
vous tournales le dos au Soleil, et ne voulutes pas employer sa 
clartg ny vous laisser vaincre a sa chaleur. 

(Traite de V amour de Dieu, IV, 5; tome IV, p. 268.) 



II. PHILOSOPHES ET MORALISTES. 



MOOTAIGNE 

1533-1592. 

MICHEL EYQUEM DE MONTAIGNE, n en 1533 au chateau de Montaigne en 
Perigord, apprit le latin, comme Henri Estienne, en 1'entendant parler 
autour de lui. Apres de fortes eludes k Bordeaux, il fit son dioit, de- 
vint conseiller a la cour des aides de Pe>igueux, puis au Parlement de 
Bordeaux (1556) ou il se lia d'amitie" avec E. de la Boede. II vim plu- 
sieurs fois it la cour ou il etait fort appre"cie de Henri II, de Catherine 
de Medicis, de Charles IX, et de Marguerite de France. En l.*j(,9il publia 
y une traduction frangaise de la 1keologianatu>alis de Raymond Sebondo, 
auteur espagnol da quiniieme siecle ; en 1580, ii donna deux livres de 



1. ggarts. 

i. Pour qu'il ne nous ait pas. 

3. On dirait aujourd'hui. en faisant de 
ite un pronom : qu'il n'att fait. 

4. Biton dc pelcrin. 

'. Gagncr du iajs. On disait encore 



au XVH* siecle tirer chemin, tirer pays. Et 
sans plus m'ecouter il a tir4 chemin (Th. 
Corncille, le Galant double", in, 3.) L'un 
mart I'autre tire pays. (Corneille, Sui- 
: ante, IT, 5.) 



PHILOSOPHES ET MORALISTES. MONTAIGNE. 



13 



ses Essais ; et se mil ensuite a voyager en Allemagne, en Suisse et en 
Italic oil les Remains lui donnerent le droit de bourgeoisie. Pendant son 
absence, il Cut appe!6 aux charges municipales de Bordeaux qu'il rem- 
plit, a son retour, pendant plusieurs ann6es. Venu a Paris en 1588 pour 
donner une nouvelle Edition de ses Essais enrichie du troisieme livre, 
et de nombreuses additions, LI fut surpris par les troubles tivils, et a 
la journ^e des Barricades, arret6 par les Ligueurs qui I'enfermerent un 
instant a la Bastille. C'est durant ce s<5jour a Paris que M' u< de Gour- 
nay, ag6e alors de dix-huit ans, vint lui rendre visile ; on connalt 
Tattachement qui unit Montaigne a sa jeune admiratrice, sa fille <l'ul- 
liance, comme il 1'appela desormais. II rnourut en 1592, d'une esqui- 
nancie. 

Voir l'e"tude sur Montaigne dans notre Seiziemi si&cle en France, 
tableau de la Htt4ratur9,y9.gQ 17. 

Le texte des Essais de Montaigne n'est pas encore 6tabli d'une ma- 
niere critique. Apres 1'^dition de 1588, la derniere donne"e du vivant de 
1'auteur, il parut en 1595 par les soins de M' Ue de Gout-nay, une nou- 
velle Edition, r6put6e d^fitmive, qui 6ia.it augmente'e des derniers 
Merits et des notes trouves dans les papiers de Montaigne, et qui fut 
traduite en anglais par ITtalien Giovanni Floro en IGOI.M*" 8 de Gour- 
nay loutefois n'a pu utiliser un exemplaire de 1588, couvert de correc- 
tions manuscrites dues a Montaigne, et qui est conserve" a la bibliothe- 
quc de Bordeaux. La collation de cet exemplaire serait indispensable 
pour e'tablir d'une maniere sure le texte des Estais '. 

Noussuivons Tedition, devenue classique, de J.-V. Leclerc (re"impre- 
sion de 1865-66 ; 4 vol. in-8 ). 

1. De la mort. 

Ils vont, ils viennenl, ils trottenl, ils dansent ; de morl, nulles 
nouvelles : tout cela est beau ; mais aussi, quand elle arrive ou 
it eulx, ou a leurs femmes, enfanls et amis, les surprenant en 
dessoude* et a descouvert,.quels torments, quels cris, quelle 
ra^e et quel desespoir les accable? Vistes-vous jamais rien si 
rabbaisse, si change, si confus? II y fault prouveoir 3 de meil- 
leure heure : et cette nonchalance bestiale, quand elle pourrait 
loger en la teste d'un homme d'enlendemcnt, ce que je treuve* 
enlierement impossible, nous vend trop cher ses denrees 8 . Si 
c'estoit ennemy qui se peust eviter, je conseillerois d'emprunler 
les armes de la couardise : mais puisqu'il 8 ne se peull, puis- 



\. Voir les Recherchct sur la recension 
du texte posthume des Essais de Mon- 
taif/uc, par H. Dezcimeris, Bordeaux, 
1806. MM. Dezeimeris et Darckhaiisen ont 
piibli^ 1'cdition princcps dc 1580 (Bor- 
deaux, 1871) ct MM. Motheau ct Jouaust 
I'tdiliondc 1588 (Paris, 1873-1880; 

2. Soudaioement ; dessoude, qui eiiste 



encore dans les dialcctes franc.ais de 
1'puest vient de de et toude (subilo) ra- 
dical do soudain. 

3. Pourvoir. 

4. Ce qu'clle pent avoir d'avautagcux 
en nous delivrant du souci. 

5. Get eimcmi, la mort. 



14 MORCEAUX CI101SIS DBS AUTEURS DU XVI* SIECLE. 

qu'il vous utlrope fuyant et pollron aussi bien qu'honnrste 
liomme, 

Nempe et fugacem persequitur virum, 
Nee parcit imbellis juventae 
Poplitibus timidoque tergo >, 

et que nulle Ircmpc de cuirasse ne vous couvre, 

Ille licet ferro cautus se condat et sere, 

Murs tamen inclusum protrabet inde caput 5 , 

apprenons A. le souslenir de pied ferme et d 1e combatlre : et 
pour commencer a luy oster son plus grand advantage centre 
nous, prenons voye toule contraire a la commune ; ostons luy 
I'estrangete", pracliquons le, accoustumonsle; n'ayons rien si sou- 
vent en la teste que la mort, a touts instants represenlons la a 
nostre imagination et en touts visages ; au brondicr 8 d'un che- 
val, a la cheute d'une tuile,alamoindre picqueure d'espingle, 
remaschons * soubdain : Eh bien I quand ce seroit la mort 
mesnre et la-dessus roidissons nous, et nous eflbrceons. Parmy 
les fesles et la joye, ayons lousjours ce refrain de la souve- 
nance de noslre condition ; et ne nous laissons pas si fort em- 
porter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la me- 
moire, en combien desorlescette nostre alaigresse est en bulte 
a la mort, et de combien de prinses * elle la menace. Ainsi 
fuifoient les Acgypliens, qui, au milieu de leurs feslins, et parmy 
leur meilleure chere faisoient apporter 1'anatomie seche 6 d'uu 
hommc, pour servird'adverlissement aux conviez 7 . 

Omnem erode diem tibi diluxisse supremum: 
Grata superveniet, quse non sperabitur hora*. 

II esl incerlain oil 9 la mort nous attende : altendons la par- 
tout. La premeditation de la mort est premeditation de la Ii- 
berl6 : qui a apprins a mourir, il a desapprins a servir 10 : il n'y 



\. Car il atteint aussi le fuyard ; il 
n'epurgne point le lache dont les i;cnoui 
ftechissentou qui tourne le dos. (Ilurace, 
Odes, III, 2, T. 14.) 

2. II a beau se cacher prudemment sous 
nne armure de fer, d airain ; la mort 
tient arracher sa tele du casque qui Ten- 
vcloppe. (Properce, III, 18, v. 25.) 

3. Quand le cbeval bronche, fait un 
faux pas. 

4. Revenons plusieurs fois sur cctte 
peDsee. Cf. Wgnier, Satires, V1I1 : En 
jemachant un propot avaU, 



5. Prises. 

6. Le squelette. 

7. He>odote, II, 78 : *E toO-cov iptuv, 

Kivt Tt xa't Tifiti'j- c<rtai Yap dnoOavuv TOIOVTO;.O 

A ce spectacle, bois et r^jouis-toi ; car 
apres la mort tu lui resscmbleras. 

8. Regarde ce jour comme le dernier 
qui luit pour toi, et tu accucilleras avec 
joie comme une chose que tu n'cspcraia 
plus, toute lieure qui viendra s'ajouter. 
(Horace, Epitres, i, 4.) 

9. En quel lieu. 
to. Eire eslave. 



PIIILOSOPHES ET MORALISTES. MONTAIGNE. 15 

a rien de mal en la vie pour celuy qui a bien comprins que la 
privation de la vie n'esl pas mal : le sc,avoir mourir nous af- 
franchit de toute subjection et contrainete. Paulus Aemilius 
respondit <i celuy que ce miserable roy de Macedoine, son pri- 
sonnier, luy envoyoit pour le prier de ne le mener pas en son 
triomphe : Qu'il en face la requesle a soy-mesme *. 

(Essais, I, xix. Tome I, p. 94.) 



2. La nature a I'hoxnme. 

Sortez, diet elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. 
Le mesme passage que vous feistes de la mort a la vie, sans 
passion et sans frayeur, refaictes le de la vie a la morl. Vostre 
mort est une des pieces de 1'ordre de 1'univers ; c'est une 
piece de la vie du monde. 

Inter se mortales mutua vivunt, 



Et, quasi cursores, vital lampadatradunt*. 

nChangerayje pas pour vous cette belle contexture des cho- 
ses ? C'est la condition de voslrc creation ; c'est une partie de 
vous, que la mort ; vous vous fuyez vous mesmes. Cetttiy vos- 
Ire estre que vous jotiyssez 8 , est egalement party a * la mort 
el a la vie. Le premier jour de voslre naissance vous achernine 
4 mourir comme a vivre. 

Prima, qnae vitam dedit, hora, carpsit'. 
Nascentes morimur; finisque ab origine pendet*. 

Tout ce que vous vivez, vous le dosrobez a la vie; c'esl a 
ses depens. Le conlinuel ouvrage de vostre vie, c'est bastir la 
mort. Vous estes en la mort pendant que vous estes en vie ; 
car vous estes aprez la morl quand vous n'estes plus en vie ; 
ou, si vous 1'aimez mieux ainsi, vous estes mort apros la vie ; 
mais pendant la vie vous estes mourant ; et la mort louche 
bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vifve- 



1. Cic<5ron, .Tuscvlanei, Y, 40; Plu- 
tarque, Paul-Emile, 17. 

1. Lcs huniains se transmcttent 1'exis- 
teiice..., et, comme la torcbe des cou- 
reurs, ie flambeau de la vie passe de 
main en main. (Luciece, II, 75 et 78.) 

3. limit vous jouissez. Gasconisme 
proprc a Montaigne el blam<5 par . Pas- 
quicr. (Lettrei, XY1II, 1.) 



4. Partage 1 entre. 

5. La premiere heure qui nous a donna 
la tie, la deja entame'e. (Sdneque le tra- 
gique. Hercule furieux, III, chceur, ver* 
87i.) 

6. En naissant, nous commen;ons 4 
mourir, et noire dernier moment sort 
du premier. (H&n\li\is,Astronomiques, i*. 
16.) 



16 MOKCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI e SIECLE. 

ment ct essentiellement. Si vous avez faict voslre proufit de 
H la vie, vous en esles repeu : allez vous en satisfaict. 

Cur non, ut plenus vitae conviva, recedis l ? 

Si vous n'en avez sceu user, si elle vous estoil inutile, quo 
vous chault il de 1'avoir perdue? Aquoi faire la voulez vous 
encores? 

Cur amplius addere quseris, 
Rursum quod pereat male etingratum occidat omne*? 

La vie n'cst de soy ny bien ny mal ; c'est la place du bien 
et du mal, selon que vous laleur faicles. Et si vous avez vescu 
un jour, vous avez, tout veu : un jour est eg al a touts jours. 
(Id., I, xix ; tome I, p. 104.) 



3. Comment 1'enfant etudiera Thistoire. 



II practiquera, par le moyen des hisfoires, ces grandes ames 
dcs meilleurs siecles. C'est un vain estude, qui veult 1 ; mais 
qui veult uussi, c'est un estude de fruict inestimable, et le 
scul eslude comme diet Plalon *, que les Lacedemoniens ens- 
sent reservfi a ' leur part. Quel proufit ne fera il, en ccile 
part la, a la lecture des vies de nostre Plutarque ? Mais que 
mon guide ' se souvienne ou vise sa charge; et qu'il n'imprime 
pas lant a son disciple la dale de la ruyne de Carthage, que les 
mociirs de Hannibal et de Scipion ; ny tant ou mourut Marcel- 
lus, que pourquoi ilfeut indigne de son debvoir qu'il mourns! 
la 7 . Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires qu'a en juger. 
C'est i mon gr6, entre toutes, la matiere a laquelle nos esprits 
B'appliquent de plus diverse mesure * : j'ayleu en Tite Live 
cent choses que tel n : y a pas leu ; Plutarque y en a leu cent,oul Ire 
ce que j'y ay sceu lire, et a 1'adventure oultre ce que 1'aucteui 
y avoit mis ': a d'aulcuns, c'est un pur estude grammairien " ; 



1. Pourquoi ne pas pai-tir comme un 
convive rassasii de la vie ? (Lucrece. Ill, 
951.) 

2. Pourquoi vouloir y ajouter des jours 
qui seront encore pcrdus et consumes 
sans proBt? (Lucrece, Ibid., 954, 955.) 

I. Pour qui veut ne pas en profiler. 

4. Dans I'Hippias Major. 

5. Pour. 

6. Le pre'cepteur de 1'enfant. 

7. Lc consul Marcus Claudius Marcellus 
<i>mba dans une embuscade que lui tendit 



Annibal et y peril, 1'an 208 avant J.-C. 

8. Suivant la mesure la plus variable. 

9. N'a pas su trouver en lisant. 

10. Mais quand TOUS avei flit c cbarmant quol 
[qn'on <lit 

A vez-roiis compris, vous, toute son energic 1 

Sungiez-vous bien voui-mime a toul ce qu'il 

[num dit 1 

Et penjiei-Tou> tlors y mellre lant d'espritl 
(Moliurc. Femmei tavantet. 111, 2.) 

1 1 . Pour quelques-uns, c'est une puN 

dtude grammaticalCi 



PH1LOSOPHES ET MORALISTES. MONTAIGNE. 



17 



& d'aultres, 1'anatomie de la philosophic *, par laquclle les plus 
abstruses parties de nostre nature se perietrent. 11 y a dans 
Plutarqtiebeaucoup de discours * estcndus Ires digues d'estre 
sceus; car, a mon gr6, c'est le maistre ouvrier de telle beson- 
gne; mais il y en a mille qu'il n'a quo touchez simplement : 
ilguigne *seulement du doigt par ou nous irons, s'il nous plaist; 
et se contente quelquefois de ne donner qu'une attaincle dans 
le plus vif d'un propos. II les fault arracher de la, et raellre en 
place marchunde * : comme ce sien mof, que les habitants 
d'Asie servoient a un seul, pour ne s^avoir prononcer une seule 
syllabe, qui est:Non*, donna peut estre la matiere et 1'occa- 
sion a La Buetie de sa SERVITUDE VOLONTAIRE. Cela mesrne de luy 
veoir trier une legiere action, en la vie d'un homme, ou un 
mot, qui semble ne porter pas ccla, c'est un discours 6 . C'esl 
dommage que les gens d'entendement ayment tant la briefvelc : 
sans doute leur reputation en vault mieulx ; mais nous en va- 
lons moins. Plutarque ayme mieulx que nous le vanlions de 
son jugement, que de son sgavoir; il ayme mieulx nous laisser 
desir de soy, quesatietg : il sgavoit qu'ez 7 choses bonnes mesme 
on peult trop dire ; et que Alexandridas reprocha justement a 
celuy qui tenoit aux Ephores des botis propos, mais trop longs; 
estranger, tu dis ce qu'il fault aullrenient qu'il no fault * i>. 
Ceulx qui ont le corps graile * le grossissent d'embourrures 10 ; 
ceulx qui ont la maliero exile n , 1'euflent de paroles. 

II se tire une merveilleuse clarte pour le jugement humain, 
dc la frequentation du monde : nous sommes tous contraincts " 
et amoncelez en nous, el avons la veue raccourcie a la longueur 
de nostre nez. On demandoit a Socraies d'oii il esloit: il ne res- 
pondit pas, d'Athenes; mais, du monde 18 : luy qui uvait 1'ima- 
gination plus pleine et plus estendue, embrassoit 1'univers 
comme sa ville, jecloit ses cognoissances, sa societc et ses affec- 
tions a tout le genre humain ; non pas comme nous qui ne 
regardons que soubs nous. (Id., I, xxv; t. I, p. 204.) 



1. Pour d'aulres, c'est une analyse phi- 
losophique qui permet de pe'ne'trer dans 
les parties, etc. 

2. Ensemble de inflexions sur un su- 
jet. C'est dans le me:ne sens que Pascal 
inlitule un de ses trailed : < Discours sur 
les passions de 1'amour. 

3. Guigner est proprement guetter du 
coin dc I'aeil, par extension hi'tiquer. 

4. Place oil une marchandi^e est bicn 
n -vue; au fig. mettre tn place mar- 
chande, mettre en vue, en lumiere. 



5. Trait^ Di la mauvaise honte, c. 7. 

6. Le choix de tcl ou tel trait tient lieu 
de reflexions sur le sujct. Voir note 2. 

7. Que daus les. 

8. Flutarque, Apopht\egmes des Loci- 
demoniens. 

0. Grele. 

10. De bourre. 

1 ! . Latinisme (exilis), t<Snu. 

12. Resserrtfs. 

13. Cic6ron, Tusculanet, T, 37 ; Plutar- 
que, De I'exit, 4. 



!8 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI" SlfiCLB. 



4. De 1'amitie de Montaigne avec E. de la Boetie. 

Ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne 
sonl qu'accointances et familiaritez nouees par quclque occa- 
sion ou commodity, par le moyen de laquelle nos ames s'en- 
tretiennent. En I'amiti6 de quoy 1 je parle, elles se meslcnt 
etconfondent 1'une en 1'aultre d'un meslange si universel, 
qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a 
joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je I'aymoys 8 , je 
sens que cela ne se peut exprimer qu'en respondant, Parce 
que c'esloit luy; parce que c'estoit moy. II y a, au dela de 
tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulierement, 
je ne sc.ais quelle force inexplicable et fatale *, mediatrice de 
cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre 
veus, et par des rapports que nous oyions * 1'un de 1'aultre, 
qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la 
raison des rapports 8 ; je croys par quelque ordonnance du ciel. 
Nous nous embrassions par nos noms* : et a nostre premiere 
rencontre, qui feu t par hazard en une grande fcste et compa 
gnie de ville, nous nous trouvasmes si prins 7 ,si cognes,si obli- 
gez 8 entre nous, que rien dez lors ne nous feut si proche que 
Tun a 1'aullre. II escrivit une satyre latine excellente, qui 
est publiee 9 , par laquelle il excuse et explique la precipitation 
de noslre intelligence 10 si promptement parvenue a sa perfec- 
tion. Ayant si peu a durer, et ayant si tard commence (car nous 
estions touts deux hommes faicts, et luy plus de quelque annee), 
elle n'avoit point a perdre de temps; et n'avoit a se regler 
au patron des amitiez molles et regulieres, ausquelles il fault 
tant de precautions de langue et prealable conversation ". Cette 
cy n'a point d'aultre idee 1J que d'elle mesme, et ne se peult 
rapporter qu'a soy : ce n'est pas une speciale consideration, 
ny deux, ny Irois, ny quatre, ny mille ; c'esl je ne scai quelle 
quintessence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma 
volont6, 1'amena se plonger et se perdrc dans la sienne ; qui, 



I. Dont. 

t. Estienne dr. la Boetie. 

3. Qui (Mail dans la destined. 

4. Entendions. 

5. Que ne comporte la raison, le motif 
de nous her, tir de ces rapports. 

6. Par a vance, en nous en tend ant noui- 
mer. 

7. Pru. 



8. Li(5s, latinisme (obligates], 

9. Voirp. 390, del'ed. des (Euv 
pletrs de la Boetie donnge par II. Feugere. 

10. On dit dans le memo sens aujour- 
d hui etie en bonne intelligence avec 
quclqu'un. 

1 1 . Commerce ; latioismc (cum,versati) . 

12. Type. Idee estpris ici dans le seas 
platoniciea. 






PHILOSOPHES ET MORALISTES. MONTAIGNE. 19 

ayant saisi toute sa volonle", 1'amena se plonger et se perdre en 
la mienne, d'une faim *, d'une concurrence' parcille : je dis 
perdro, a la verite", ne nous reservant rien qui nous feust pro-' 
pre, ny qui feust ou sien, ou mien 8 . 

(Essais, I, xxvu ; 1. 1, p. 253.) 



5. Des d6faites glorieuses. 



Assez d'advantages gaignons nous sur nos ennemis, qui son( 
advantages empruntez, non pas noslres : c'est la qualile d'un 
portefaix, non de la verlu, d'avoir les bras et les jambes plus 
roides; c'est une qualile" morte * et corporelle, que la disposi- 
tion ; c'est un coup de la fortune, de faire broncher noslre 
ennemy, etde luy esblouyr les yeulx par la lumiere du soleil; 
c'est un tour d'art et de science, et qui peult tomber en une 
personne lasche et de neant, d'eslre suffisant a 1'escrime. L'es- 
timation et le prix d'un homme consisle au coeur et en sa vo- 
lute" : c'est la ou gist son vray honneur. La vaillance, c'est 
la fermete", non pas des jambes et des bras, mais du courage 
et de 1'ame; elle ne consiste pas en la valeur de noslre cheval, 
ny de nos armes, mais en la nostre. Celuy qui tumbe obsline 
en son courage 8 , si succiderit, de genu pugnat 7 ; qui, pour quel- 
que danger de la mort voisine, ne relasche aulcun poinct de 
son asseurance; qui regard e encores, en rendant 1'ame, son 
ennemy d'une veue ferme et desdaigneuse, il est baltu, non 
pasde nous, mais de la fortune ; il esl tu6, non pas vaincu : 
les plus vaillants sont par fois les plus infortunez. Aussi y a 
il des pertes triumphantes a 1'envi des victoires. Ny ces quatre 
victoires soeurs, les plus belles que le soleil aye oncques veu de 
ses yeulx, de Salamine, de Platee, de Mycale, de Sicile ', n'ose- 
rent oncques opposer toute leur gloire ensemble a la gloire de 
la dcsc onliture du roy Leonidas et des siens au pas des Ther- 
mopyles. 

(Essais, I, xxx ; t. I, p. 302.) 



t. Avidit^. 

2. Elan pout- se rencontrer, latinisme 
(cum, currere). 

3. Cf. plus bas, p. 27. 

4. Passive. 

5. I.e fait d'etre dispos de corps. 

6. Force de caractere, voloatg. 

7. S'il tombe, combat a genoux.i (S6- 
j, De la Providence, 2.) Le teite 



porle : etiamsi ceciderit. 

8. Se'neque, De la Constance du sage, 6. 

9. Victoires de Salamine, de Platee et 
de Mycale ou les Perses furent d^faits 
par les Grecs; Tictoire d'Himere, en 
Sicile, ou les Carthaginois, allies de Xer- 
xes, furent taillgs en pieces par les Greet 
sous la conduitu du Syracusain Gelon. 



20 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI e S1ECLE. 

6. Centre ceux qui cherchenta rabaisser les actions des 
grands homines. 

Je veois la pluspart des esprits de raon temps faire les in- 
gcnienx * a obscurcir la gloire des belles et genereuses actions 
anciennes, leur donnant quelque interpretation vile, et leur 
controuvanl* des occasions et des causes vaines : grande subti- 
litdlQ'i'ou me donne 1'action la plus excellente et pure, je 
m'en voys y fournir vraysemblablement dnquante vicieuses 
intentions. Dieu sgait, a qui les veutentendre, quelle diversity 
d'images* ne souffre nostre interne volonte" I Us ne font 1 pastant 
malicietisement, quelourdementetgrossierement, lesingenieux 
a tout 6 leur mesdisance. 

La mesme peine qu'on prend a detractor de ces grands norm, 
et la mesme licence, je la prendrois volontiers a leur prester 
quelque tour d'espaule pour les haulser 7 . Ces rares figures, et 
trices pour 1'exemple du monde par le consentement des sages, 
je ne me feindrois pas 8 de les recharger d'hnnneur, autanl que 
mon invention pourroit, en interprelalion ct favorable circon- 
stance : et il fault croire que les efforts de noslre invention 
sont loing au dessoubs de leur merite. C'est I'offlce des gens 
de bien de peindre la vertu la plus belle qui se puisse ; et ne 
nous messieroit pas, quand la passion nous transporteroil & la 
faveur de si saincles formes 9 . Ce queceulx cy font au conlraire, 
ilsle fontou par malice, ou par le vice de ramener leur creance 
a leur portee 10 , de quoy je viens de parler ; ou, comrae je 
pense plustost, pour n'avoir pas la veue assez forte et assez 
netle, ny dressee a concevoir la splendeur de la vertu en sa 
purete" naifve : comme Plutarque dit que de son temps aulcuns 
attribuoient la cause de la mort du jeune Caton u a la crainle 
qu'il avail eu de Caesar ; 'le quoy il se picque M avccques 
raison : et peult on juger par la combien il se feusl encores 
plus offense" de ceulx qui 1'ont attribuee a I'ambition. Sottes 
gents! Ileust bien faict une belle action, genereuse et juste, 



gnions a vous aborder de pcur de vous 
mterrompre. (Muliere, Aware, i, b.) 

9. Quand la passion que nous inspire- 

4. De formes. Montaigne vent dire qu'a ' rait la beauU;, la samlets' de la vertu, 
Jes cnk-ndre, un memo acte de la volonW nous transporterait (au dela de la r^alite 1 ). 



1. S'ingCnier. 

2. Inventant mensongeremont. 

3. Vais. 



pout etre iatcrprdtd dc railie manieres. 
5. Agisscnt. 
0. A lout, avec. 
7. llausser. 
B. ie n'hgsiterais pas. Cf. Nous fei- 



10. De ne teuir pour vrai que cc dont 
euT-mcmes seraient capables. 

11. Caton d'Utique (par opposition & 
Caton I'Ancien). 

12. S'irrite. 



PH1LOSOPHES ET MORALISTES. MONTAIGNE. 21 

plustost avec ignominie * que pour la gloire. Ce personnage 1& 
feut verilableinent un patron *, que nature choisit pour mon- 
trerjusques oii 1'humaJne vertu et fermet pouvoit atteindre. 
(Essais, I, xxxvi ; t. I, p. 327.) 

7. Effets de la poesie. 

Nous avons bien plus de poetcs que de juges et interprets 
de pogsie; il cst plus ays6 de la faire que de la cognoistre. A 
certaine mesure basse, on la peult jnger par les preceptes et 
par art ; mais la bonne, la supreme, la divine, esl au dessus 
dcs regies et de la raison. Quiconque en discerne la beaut6 
d'une vcue ferme et rassise, il ue la veoid pas, non plus que 
la splendeur d'un esclair : elle ne practique 8 poinct noslre ju- 
gement ; elle le ravit et ravage. La fureur qui espoinQonne celuy 
qui la sc.ait penelrer, fiert * encores un tiers, a la luy ouyr 
traicter et reciter ; comme i'aimaut non seulement attire une 
aiguille, mais infond 5 encores en icelle sa facullS d'en attirer 
d'aultres : et il'se veoid plus cluiremenl aux theatres, que T 
Tin pira lion sacree des Muses, ayant premierement agit6 le 
pcete la cholere, au dueil, a la hayne, et hors de soy, ou, 
ellos veulent, frappe encores par le pogte 1'acteur, el par 1'ac- 
teur conseculivement lout un peuple; c'esl I'enfileure de nos 
uiyailleo * susptudues 1'une de 1'aullre*. 

(Essais, I, p. xxxvi ; t. I, p. 329.) 

8. Comment on doit prior Dieu. 

11 fault avoir 1'ame nette 1C , au moins en ce moment auquet 
nous le u prions etdeschargee de passions vicieuses; aultrement 
nous luy presenlons nous mesmes les verges de quoi nous chas- 
tier : au lieu de rabiller H nostre faulte, nous la redoublons, 
presentants a celuy h qui nous avons a demauder pardon, une 
afl'eclion 18 pleinu d'irreverence et de hayne. Voyla pourquoi je 
ne loue pas volontiers ceulx queje veois prier Dieu plus sou- 
vent et pins ordinairement, si les actions voisines de la priere 
ae me tesmoigncnt quelque ameadement 1 * et reformation... 



1. Eut-elle M honteuse aux yeux du 
Tulgaire. 

2. Modele. 

3. Elle ne met pas en ueuvre. 

4. Frappe. 

5. Verse ; latinisme linfundit). 

6. Cela. 

7. 0. 



8. Aiguilles aimiinte'es. 

9. Images enipruntdes a VIon de Platouj 

10. Pure. 

11. Dieu. 

12. Ilhabiller, r^parer. 

13. Alaniere de scuUr. 

14. .\iuoliuruliuo. 



22 MORGEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 6 SINGLE. 

Nous prions par usage et par coustume, ou, pour mieulx dire, 
nous lisons ou prunonceons nos prieres ; ce n'est enfln que 
mine: et me desplaist de veoir faire trois signes de croix au 
Benedicite, autant a Graces (et plus in'ea desplaist-il de ce que 
c'estuti signe que j'ai en reverence et conlinuel usage, mes- 
mement quand je baaille) ; et cependant, toutes les aullre 
heures du jour, les veoir occupees a la haine, 1'avarice, Tin- 
justice : aux vices leur heure; son heure u Dieu, eomme pur 
compensation et composition '. C'esl miracle de veoir continuer 
des actions si diverses, d'une si pareille teneur *, qu'il ne s'y 
senle point d'interruption et d'alteration, aux conflns mesmes 
et passage de 1'une a 1'aultre. Quelle prodigieuse conscience se 
peult donner repos, nourrissant en mesme giste, d'une societe 
si accordanle et si paisible, le crime et le juge?... 

II semble, a la veril6, que nous nous servons de nos prieres 
comme d'un jargon, et comme ceulx qui employent les paroles 
sainctes et divines a des sorcellerics el effects magiciens; et 
que nous facions nostre compte* que ce soil de la contexture, 
ou son, ou suitte des mots, ou de uostre conlenance, que des- 
pende leur effect : car ayants 1'ame pleine de concupiscence, 
non touchee de repentance ny d'aulcune nouvelle reconcilia- 
tion envers Dieu, nous luy aliens presenter ces paroles que la 
memoire preste a nostre langue, et esperons en tirer une expia- 
tion de nos faultes. II n'esl rien si uyse, si doulx et si favorable 
que la loy divine ; elle nous appelle a soy, ainsi faultiers * et 
detestables comme nous sommes; elle nous tend les bras, et 
nous receoit en son giron pour vilains, ords 1 et bourbeux que 
nous soyons et que nous ayons a estre a 1'advenir : mais en- 
cores, en recompense la fault il regarder de bon ceil; encores 
faut il recevoir ce pardon avec actions de graces ; et au moins, 
pour cet instant que nous nous adressons a elle, avoir 1'ame 
desplalsante * de ses faultes, et ennemie des passions qui nous 
ont pouls6 T a 1'offenser. Ni les dieux, ui les gents de bien, diet 
Platou *, n'accepteut le present d'un meschaut. 

Immunis aram si tetigit mauus, 
Non sumptuosa blandior hostia, 

Mollivit aversos Penates 
Furre pio, et saliente mica *. 

(Essais, I, LVI ; t. I, p. 477 ; 488.) 



1. Arrangement a 1'amiable. 

t. Par une succession si r<*guliere. 

3. Et que nous tenioni pour assure 1 . 

4. Sujets aui fautes. 
*. Sales. 



6. prourant du de~plaisir. 

7. Pousse". 

8. Lois, IV. 

9. Si ^ c'est une main iunocente qui 
louche 1'aulel, il n'est riche Tictime qui 



PHILOSOPHES ET MOHALISTES. MONTAIGNE. 23 

9. Centre 1'orgueil de 1'homnie. 

Considerons doncques pour cette heure 1'homme seul, sans 
Becours estrangier, arm6 seulement de ses armes, et dc- 
pourveu de la grace etcognoissance divine qui est tout son hon- 
neur, sa force, et le fondement de son estre : voyoas combien 
il a de tenue en ce bel equippage. Qu'il me face entendre, par 
1'effort de son discours, sur quels fondements il a basty ces 
grands advantages qu'il pense avoir sur les aultres creatures. 
Qui luy a persuadg que ce bransle admirable de la voulte celeste, 
la lumiere eternelle de ces flambeaux roulants si Berement sur 
sa leste 1 , les mouvements espovenlables de cette mer infinie, 
soyent eslablis, et se continuenl tant de siecles, pour sa com- 
modite et pour son service? Est-il possible de den imaginer si 
ridicule, que celle miserable et chestifve creature, qui n'est pas 
seulement maislresse de soy, exposee aux offenses de toutes 
choses, se die* maistresse el emperiere* de 1'univers, duquel il 
n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant 
s'en fault de la commander? Et ce privilege qu'il s'attribue d'es- 
tre seul, en ce grand bastiment, qui ayt la sufflsance d'en re- 
cognoistrelabeaut6 et les pieces, seul qui en puisse rendre gra- 
ces a 1'architecle, et tenir compte * a la recepte et mise du 
monde ; qui lui a scelle ce privilege ? Qu'il nous montre lettres 6 
de cette belle et grande charge : ont elles est6 oclroyees en fa- 
veur des sages seulement ? elles ne louche nl gueres de gents : 
les fols et les meschants sont ils dignes de favour si extraordi- 
naire, et, estants la pire piece du monde, d'estre preferez a tout 
le reste?... 

La presumption esl notre maladie naturelle et originelle. La 
plus calami teuse et fragile de toules les creatures, c'est 1'homme, 
et quand et quand ' la plus orgueilleuse : elle se sent et se veoid 
logee icy parmy la bourbe et le fient 7 du monde, attachee et 
clouee a la pire, plus morte et croupie parlie de 1'univers, au 

flatte et apa'ne mieui les i elates irrit& j mis dons une entreprise, la defense ne 



que la farine el le sel peTillant offerts 
avec pie'te'. (Horace , Odes, in, 23 : 
T. 17.) 

1. Cf. Pascal : Qu'il regarde cette 
tfclatante lumiere mise comme une lampe 
Eternelle pour Iclairer I'univers, etc. > 
(Pensees, I, 1 ; 6d. HaTet.) 

X. Dise. 

3. Impe'ratrice. 

4. Tenir compte a Dieu de ee que lui a 

le monde. Mite signifie 1'argeiit 



s'oppose a recette. * La chose n'est | ;<s 
de mise ny de recette dans ce sieclc. 
(Charron, Sagesse, II, preface.) 

5. Les lettres qui conforcnt le pritii^ge 
et scell^es du sceau royal. 

6. Quand et quand. en nieine temps. 
Sur l'or!gine de celte expression voyez 
notrc Tableau de la langue au xn* $ieile. 
(Syntaxc, p. 277). 

7. Ficnte. 



44 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 

dernier eslage du logis et le plus esloingnS de la voulte celeste, 
avecques les animaulx de la pire condition des Irois ! ; et se va 
plautant, par imagination, au dessus du cercle de la lune, ct 
ramcnant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanite" de cello 
mesme imagination, qu'il s'eguale a Dieu, qu'il s'attribuc les 
conditions divines, qu'il se trie soy mesme, et separe de la 
presse ' dcs aultres creatures, taille les parts aux aullres ani- 
maux ses confreres et compaignons et leur dislribue telle por- 
Uon de facultez et de forces que bon lny semble. Commenl co- 
gnoist il, parl'eflbrt de son intelligence, les bransks ' internes 
et secrets des animaulx ? par quelle comparaisou d'eulx a nous 
conclud il la beslise qu'il leur atlribue? Quand je me joue a ma 
JDhatte, qui sc,ait si elle passe son temps * de moy, plus que je ue 
JbisM'elle? 

(Essais, II, in; Apologie de Raymond Sebonde; t. II, p. 173, 177.) 

10. Incertitude des lois liumaines. 

Si c'est de nous que nous tirons le reglement de nos mceurs, 
& quelle confusion nous rejectons nous? Car ce que nostre rai- 
on nous y conseille de plus vraysemblable, c'est generalement 
a cliascun d'obei'r aux lois de son pals, comme porte 1'advis d9 
Socrales, inspire, diet il, d'un conseil divin ; et par la que veult 
elle 7 dire, sinon que noslre debvoir n'a aultre regie que for- 
tuite? La verile" doibt avoir un visage pareil et universel: la 
droicture et la justice, si 1'homme en cognoissoit qui oust corps 
et veritable essence, il ne 1'attacheroit pas a la condition des 
coulurr.es de cette contree, ou de celle la; ce ne seroit pas de la 
fanUsie des Perses ou des Indes que la vertu preudroit sa forme. 
II i Test rien subject a plus continuelle agitation que les loix : 
depuis que je suis nay, j'ai veu Irois et qualre fois rechanger 
celles des Anglois nos voisins ' ; non seulement en subject poli- 
tique, qui est celui qu'on veult dispenser de Constance, mais au 
plus important subject qui puisse estre, a sgavoir de la reli- 
gion : de quoy j'ai honle et despit, d'autant plus que c'est une 
nation a la quelle ceulx de mon quarlier ont eu aultrefois une si 
privee accointance', qu'il reste encores en ma maison aulcunes 



i. De trois ceiclcs de 1'univers ; le 6. Voir. 

ij. De 1534 a 1558 la cour d'Anglelerre 



eercle terrcstre. situS au-desgousdu cercle i 7. Notre raison. 
de la lune ct du ccrcle du oleil. ij. De 1534 a 15! 

J. Koulc. gtait devenue deux fois protestante et 



3. Mouvements. 

4. Si ell; fail ion paise-temp. 
>. Fail. 



deux fois calliolique. 

9. La Guycimi: avail appartenu a I'Aa 
glc'.crre depuis H52 jusqu'a 1453. 



PHILOSOPHES ET MORALISTES. MONTAIGNE. 25 

traces lie noslre aucien cousinage : ct chez nous ici, j'ai veu 
telle chose qui nous estoil capilale *, dcvenir legilime * ; et 
nous qui en tenons d'aultics, sommes a raesmes selon 1'incer- 
titude de la fortune guerriere, d'estre un jour criminels de 
leze majest6 humaine et divine, noslre justice tumbant a la 
merci de 1'injustice, el, en 1'espace de peu d'annees de posses- 
sion, prenant une essence conlraire. Comment pouvoit ce dieu 
ancien * plus clairement accuser en 1'humaine cognoissance- 
1'ignorance de 1'eslre divin, et apprendre aux hommes que 
leur religion n'estoit qu'une piece de leur invention propre & 
lier leur sociele", qu'en declarant, comme il feit a ceulx qui en 
recherchoient 1'instruction de son Irepied *, que le vray culte 
a chascun estoit celui qu'il trouvoit observ6 par 1'usage du 
lieu ou il estoit? Dieu I quelle obligation n'avons nous a 
la benignit6 de nostre souverain Createur, pour avoir desniaise" 
nostre creance de ces vagabondes ' et arbitraires devotions, et 
1'avoir logee sur 1'eternelle b;;se de sa saincte parole I Que nous 
dira doncques en celte necessity la philosophic ? Que nous 
suyvions les loix de nostre pais : C'cst-a-dire cette mer flot- 
tanle des opinions d'un peuple ou d'un prince, qui me pein- 
dront la justice d'autant de couleurs, et la reformeront en au- 
tant de visages, qu'il yaura en eulx de cliangements dc passion : 
je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonle" 8 est- 
ce, que je veoyois hier en credit, et demain ne 1'estre plus; et 
que le traject d'une riviere faict crime ? Quelle verit6 esl ce que 
ces monlagnes bornenl, mensonge au monde 7 qui se lienl au 
dela 8 ? 

(Essais, II, xii ; Apologie de Raymond Sebonde; t. II, p. 385.) 

11. Montaigne sur ses Essais. 

J'escris monlivre a peu d'hommes et a peu d'annees. Si c'eust 
i2ste* une matiere de duree, il 1'eust fallu commettre 10 a un Ian- 
gage plus ferme. Selon la variation continuelle qui a suivy le 
noslre jusques a celte heure, qui peult esperer que sa forme pre- 



I. Qui entrainait chex nous la peine 
capitate. 

Z. Par eiemple, le culte re'forrne'. 

3. Apollon. (Voir Xnophon, Memoires 
de Socrate, I, 3, 1.) 

i. Qui venaient cons liter la Pythie 
jMiir s'en instruire. 

'>. Qui changent scion les pays. 

o. Vertu. 

I. 



7. Pour le monde. 

8. Plaisante justice qu'une ri\iere 
borne ! Te>il6 au deja des Pyr6n6es, er- 
reur au dela. > (Pascal, 1'ensees, III, 8 ; 
dit. Havet.Cf. tout 1'article III des Pet*- 
se<;s.) 

9. Pour. 

10. Coufie*. 



"26 MORCEAUX CHOIS1S DES AUTEURS DU XVI SIECLE. 

sente soil en usage d'icy a cinquante ans? il escoule louls les 
jours de nos mains; et, depuis que je vis, s'est altere" de moilig. 
Nous disons qu'il esl usture l parfuict : autaat en diet du sien 
chasque siecle. Je n'ay garde de Ten teiiir la *, lant qu'il fuyra 
et s'ira difformant * comme il faict. C'est aux bons et utiles es- 
cripls de le clouer a eulx ; et ira son credit selon la fortune de 
nostre estat *. Pourtant ne crains je point d'y inserer plusieurs 
articles privez qui consument leur usage ' enlre les hommes qui 
vivenl aujourd'huy, et qui touchent la parti culiere science d'aul- 
cuns, quiy verront plus avant que de la commune intelligence. 
Je ne veulx pas, aprez tout, comme je veois souvent agiter la 
tntmoire des Irespassez, qu'on aille debattanl ': all jugeoit, il 
vivoit ainsin : II vouloit cccy : S'il eust parle" sur sa fin, il eust 
diet, il eust doang T : Je le cognoissois mieulx que tout aullre. 
Or, autant que la bienseance me le perniet, je fois 8 icy senlir 
mes inclinations et affections ; mais plus libremeat et plus 
volonliers le fois je de bouche a quiconque desire en estre in- 
form6. Taut y a, qu'en ces memoires, si on y regarde, on Irou- 
vera que j'ay tout diet, ou lout designe" ' : ce que je ne puis ex- 
primer, je le montre au doigt ; 

Verum animo satis haec vestigia parva sagaci 
Sunt, per qtua possis cognosce cetera tute 10 . 

Je ne laissc rieu a desirer et deviner de moy. Si on doibt s'en 
enlretenir, je veulx que ce soit veritablement et justemenl : je 
reviendrois volontiers de 1'aultre monde, pour desmentir celuy 
qui me formeroit aultre que je n'estois, feust ce pour m'hono- 
rer. Des vivants mcsme, je sens qu'on parle tousjours aultre- 
ment qu'ila ne sont : et, si a toute force je n'eussc maintenu un 
amy que j'ay perdu ",on me 1'eust deschir6 en mille contruircs 
visages. (Essais, 1U, cb. ix; t. Ill, p. 497.) 



1. A cette heure (forme gtsconne). 

2. De le considgrer comnu deaaiti- 
remcnt fii^. 

3. Informant. 

4. Le credit dc notre langue sera u- 
bordonn< a la condition, a la yaleur de 
ebaque ecrivain. 

!>. Phrase obscure : C'est pourquoi, 
i-omme je ne traite pas une matHre de 
dvrte, je pnis confier a cette Ungue des 
observations personaelles dont 1'uti- 
liU doit etrt bornee aux cens d'aujour- 
d'bui et qui peurent aider a 1'instruction 
de quelques personnes, plus 



capables de les approfcmdir que le com- 
niun des hommes. 

6. A mon snjet' 

7. 11 cut piirlii de telle ou telle fa 5011, 
donn en tel ou tel sens. 

8. I'M is. 

9. Indique 1 . 

10. Mais ces indices Ifigers suffisci.t a 
un esprit puissant comme le lion pour eoii- 
naitre le reste avec certitude. (Lucrvce, 
I, v. 403). 

11. Si je n'eusse maintenu son vrai 
earactere. Il f'agit de La Boe'Ue. Cf. 
plus bas, page 34, note i. 



PHILOSOPHES ET MORALISTES. MONTAIGNE. 



12. Sur La Bogtie '. 

Quoyque des fines gents" se moquent du soing que nou 
avons de ce qui se passera icy aprez nous, comme nostre ame, 
logee ailleurs, n'ayant plus se resseritir des choses de c.a has *, 
j'estime (oules fois que ce soil une grande consolation & la foi- 
blesse etbriefvele" decette vie,decroirequ'ellesepuisse fermir* 
ct alonger par la reputation et par la renommee; et embrasse 
tresvolontiers une si plaisante et favorable opinion engendree 
originellement en nous, sans m'enquerir curieusement ny 
comment, ny pourquoi. De maniere que, ayanl ayine", plus que 
loute aultre chose, feu monsieur de La BoSlie, le plus grand 
homme, a mon advis, de nostre siecle, je penserois lourdement 
faillira mon debvoir, si, a mon escient *, je laissois esvanouir 
et perdre un si riche nom que le sien, et une memoire si digne 
de recommandation ; et si je ne m'essayois, par ces parties la,. 
de le ressusciter et le remettre en vie. Je crois qu'il le sent aul- 
cunemenf 7 , etque ces miens offices le touchent et rejouissent : 
de vray, il se loge encores chez moy si entier et si vif , que 
je ne le puis croire ny si lourdement enterrS to , ny si entiere- 
ment esloingne" de nostre commerce. Or, monsieur, parceque 
chasque nouvelle cognoissance que je donne de luy et de son 
nom, c'est autant de multiplication de ce sien second vivre 1I , et 
d'advantage que son nom s'ennoblit et s'honnore du lieu qui le 
receoit ", c'est a moy a faire, non seulcment de 1'espandre le 
plus qu'il me sera possible, mais encores de le donner en garde 
a personnes d'honneuretde vertu; parmy lesquelles vous tenex 
lei reng, que, pour vous donner occasion de rccueillir ce nou- 
vel hoste, et de luy faire bonne chre I3 , j'ay est6 d'advis de vous 
presenter ce pelit ouvrage. 

(Lettres, v;t. IV, p. 220.) 



1. Lettre que Montaigne adressail a 
M. de Mesme, seigneur de Roissy et de 
Malassise en lui dgdiantlatraduction des 
llcgle.s du mariagedc Plutarque, par E. de 
La Boetie. Cf. page 18 et page 34. 

S. Dei csprits dedicate. 

3. Ici-bas. 

4. Fixer (par opposition it I'initabilite' 
de la vie humaine). 

5. A ma cuimaissaiice. 

6. Par les parties qui le rendaient digne 
ti'ad miration. 



7. En quelque fac,on. 

8. 11 est logo, il habile en moi. 

9. Vivant. 

10. EnlcrrfS si profondgraent, sous a' 
amas de lerre si lourd. 

11. Cela le fait re vivre encore davan- 
tage. 

12. Suivant la valour de ceuxchez qui 
se conserve son nom, sa mgmoire. 

13. Bon visage, bun accueil. C'est le 
sens primitif du mot chare (de cara, tile, 
figure}. 



28 MORCEAUX CI10IS1S DF.S AUTEURS DU XVI" S1ECLE. 



CIIARRCW 

1541-1603. 

PIERRE CHARRON naqnit a Paris en 1541. Son pers 4tait libralre; bien 
<jue charg^ d'une famille tres-nombreuse, il reconnut dans ce flls de si 
licureuses disposition ; qu'il lui fitdonner une excellente Education. Apres 
de brillantes etudes, Cliarron fit son droit a Orleans, puis a Bourges 
oil il fut recu docteur, rcvint h Paris od il se fit recevoir avocat au Par- 
lement, quitta le barrcau pour la theologie, et fut nomm<5 pr^dicateur 
ordinaire de la reine Marguerite. Apres avoir suivi quelque temps 
1'eveque de Bazas en Gascogne et en Languedoc, il fit voeu de se reti- 
rer chez les Cliartreux (1588). Sos superieurs, connaissant ses talents 
de pr^dicateur, le detournerent de ce projet, et, rest6 pretre sgculier, 
il reprit ses fonctions de predicateur a Agon, puis a Bordeaux oil il se 
lia d'amitie" avoc Montaigne. II y subit 1'ascendant de ce vigoureux esprit 
dont 1'iufluence devait se faire sentir si fortement dans son principal 
ouvrage. En 1589, iladressa a un docteur de Sorbonne un 6crit intitu!6 
Discours chrdtiens contre la Ligue; en 1594 il publia son traitS des Trois 
vMtts : \* qu'il y a un Dieu et une vraie religion ; 2* que de toutes les 
religions, la chr6tienne est seule vraie; 3* que de toutes les communions 
chrdtiennes, lacatlioliqueromaineest seule vraie. A la suite de cette pu- 
blication, I'eVeque de Cahors lenomme grand vicaire et clianoine Theo- 
logal de son Eglise. En 1595, on le tronve it Paris, deput6 et premier 
Becre'taire de I'Assembl^e g^ndrale du clergtJ convoquoe par Henri IV et 
qui decide de sa conversion. II se fixe ensuite a Condom, oti il acheve 
son trait<5 philosophique, imprim6 sous le litre De la Sagesse en 160! 
(Bordeaux, I vol. petit in-4). Revenu a Paris pour donner de sou livre 
une nouvelle Edition attenuee en quelques points, developpSe dans d'au- 
tres.il y mourat d'une attaqne d'apoplexie, le 10 novembre 1603. 

Nous apprecions dans notre la'denu de la Literature au xvi e >>iecle 
page 19, roBurre principale de Gharron, qui pr^sente une singuli^re 
contradiction avec sa vie et ses autres travaux. 

Dans les extraits qui snivent, nous reproduisons le texte de 1'editiou 
princeps de 1601. La meilleure edition moderne du Traite" de la SCP 
gesse est celle d'Amaury Duval, 3 vol. in-8. Paris, 1828. 

1. Peuple ou vulgaire 1. 

Le peuple (nous entendons icy le vnlgairc, la tourbe el lie 
pppulaire, gens soubs quelque couvcrt que ce soil, debasse, ser- 
vile et mecanique coudilion) est une beste estrange i plusieurs 
testes, et qui ne se peut bien descrirc en peu de mots, incons- 



\. Voir replication hislorique dc CP 
more au dans notre Tableau de la litte- 
raturc franfaite au vi tidcle (section [, 



eh. in, p-iccs 22-23 : ficrwainipoliliquet, 






PHILOSOPHES ET MORALISTES. CHARRON. 



29 



tant et variable, sans arrest non plus que les vagues de la mer ; 
il s'esmeut, il s'accoyse *, il approuve et reprouve en tin ins- 
tant mesme chose ;jl n'y a rien plus ayse" que le pousser en 
telle passion que 1'on veut, il n'ayme la guerre pour sa fin *, 
ny la paix pour le repos, sinon en tant que de 1'un a 1'autre il 
yatousjours du changement. La confusion luy faict desirer 
1'ordre, et quand il y est, lui * desplait. II court tousjours 
d'un contraire a Taulre ; de tous les temps le seul futur le re- 
paist ; hi vulgi mores, odisse praesentia, ventum cupere, praeterita 
celebrare *. 

Leger a croire, recueillir ' et ramasser toutes nouvelles, sur- 
tout les fascheuses ; tenant tous rapports * pour verilables et 
asseure"s : avec un sifflet ou sonnelle de nouveaut<5 7 , Ton 1'as- 
semble, comme les mouches 8 au son du bassin. 

Sans jugement, raison, discretion : son jugement et sa sagesse, 
trois dezet 1'adventure 9 ; il juge brusquement et a 1'estourdie 
de loutes choses, et tout par opinion, ou par coutume, ou par 
plus grand nombre 10 , allant a Ja file comme les moutons qui 
courent apresceulx qui vont devaut, et non par raison et verite". 
Plebi non judicium ; non veritas : ex opinione multa, ex veritate 
pauca judicat ll . 

Envieux et malideux, ennemy des gens de bien, contemp- 
teur de vertu, regardant de mauvais ceil le bonheur d'autruy, 
favorisant 1S au plus foible et au plus meschant et voulant mal 
aux gens d'honeur, sans s?avoir pourquoy, sinon pource qur 
sont 1S gens d'honneur, el que Ion en parle fort, et en bien. 



1. Se calrae, de cot (quietus) ; accoi- 
ser est encore dans Moliere et Bossuet. 

2. Son but. 

3. L'ordre lui dgplait. 

4. Tel est le caractere de la foule, 
hair le present, desirer 1'aveuir, yanter le 
passe 1 . Nous ne pensoos pas que ce soit 
une citation; Charron resume en latin son 
devcloppement qui parait iuspir d'ail- 
leurs de CiceYon, Oratio pro Planrio, 
3 et 4 : Qu;d ad populum pertinet, sem- 
P' i r dignitatis iniquus judex , qui aut 
invidet out favet. Si judicat (popu~ 
lus), non delectu aliquo aut sapientia 
ducititr ad juJicandum, ed impetu non- 
nunquam et quadarn etiam temeritate. 
Non ett enitn consilium in vulgo, non 
ratio, non discrhnen, non di/iyentia. 
Cf. tgalement Oratio pro Afurena, 17 : 
Aihilest incertius vulf/o, nihil obscurius 
o!untate homimim, uihil fallacuu -itione 
totaconstliorum. 



5. A. recueillir, etc. 

0. Tout ce qu'oo lui rapporte. 

7. A 1'aide d'une nouveuuti* qui sert 
comme de sifflet ou de sonnette. 

8. Les abeilles. Cf. Yirgile, Geor- 
giques, IV. 

9. Son jugement et sa sagesse con- 
sistent en trois lie's etles coups de hasarJ 
qu'ils produisent. 

10. Par opinions rejues, par coutume* 
e'tablies, ou par decision du plus grand 
nombre. 

11. La foule ne suit ni la raison ni la 
veritd; die juge d'ordinaire selon Topi* 
nion, rarement selon le Trai. > Yoir plus 
haul, note 4. 

12. Favorable. 

13. Sinon parce que ce wntdes, etc. 
Allusion a cet Ath^nien qui Totait le 
bannissement d'Aristide parce qu'il s'en- 
nuyait de 1'entendre toujours appeler U 
jt/ste. 

2. 



30 MORCEAUX CHOISIS DBS AUTEURS DU XVI S1ECLE. 

Peu loyal et veritable, amplifianl le bruict ^encherissanlsur 
la verit6 et faisant tousjours les choses plus grandes qu'elles ne 
sont, sans foy ny tenue '. La foy d'un peuple et la pensge d'un 
enfant sont de mcsme durge, qui change non seulement selon 
que les interests changent, mais aussi selon la difference des 
bruicts, que chasque heure du jour peut apporter. 

Mutin, ne demandant que la nouveaut6 et remuement sedi- 
tieux, ennemyde paixetde repos, ingenio mobtti, seditiosum, dis- 
cordtowm,cupidumreiwmnovarum,quietietotioadversum*,suvloui 
quand il rencontre un chef : car lors ne * plus ne moins que la 
mer, bonace de nature *, ronfle, escume et faict rage, agite"e de 
la fureur des vents : ainsi le peuple s'enfle, se hausse et se rend 
indomptable : ostez-luy les chefs, le voyla abbatu, effarouche, 
et demeure tout p1anl6 8 d'effray T , sine rectore praeceps, trepi- 
dus, socors ; nil ausura plebs principibus amotis *. 

Souslient et favorise les broui'llons el remueurs de mesnage ; 
II estime modestie poltronnerie, prudence lourdise 10 : au con- 
traire il donne a I'impeluositg boulllante, le nom de valeur et 
de force : prefere ceux qui ont la teste chaulde et les mains 
fretillanles u , a ceulx qui ont le sens rassis et qui poisent 1S les 
affaires, les venteurs " et babillards aux simples et retenus. 
(De la sagesse, 1. I, ch. XLVIII.) 

2. Se tenir tousjours prest a la mort 
fruict de sagesse '*. 

Le jour de la mort est le maistre jour et juge de tous les 
aullres jours auquel se doivent toucher u et esprouver loutes 
les actions de nostre vie. Lors se faict le grand essay, et se re- 
cueille le plus grand fruict de tous nos esludes. Pour juger de 
la vie, il faut regarder comment s'en est porl6 le bout, car la 
fin couronp.e I'cDuvre ", la bonne mort honnore toutela vie, la 

1. Les bruits qui courent. 

1. Sans conviction, sans rien d'arrStti. 

3. Mobile de caractere, sdditieux, ami 
des troubles, des discordes et des r^volu- 
tions ; ennonii de la paixct .lurepos. (Sal- 
luile, Jugurlha, 45.) 

4. Ni. 

5. Naturelletnent calme. 
8. Immobile sur place. 
7. Effroi. 

I. Lorsqu'il est sans guide, le peuple 
st aTeugle, Iremblant et I4che. Pm6 
de ses chefs, il o'oseia plus rien. (Ta- 
it, ailtoirei, IV, 37 et Annalet, I, 55.) 



9 . Les remue-m.4na.ge, 

10. La moderation lui semble poltron- 
nerie, la prudence pesanteur d'esprit. 

11. Remuantes. 
1?. Pesent. 

13. Vantards. 

14. Tout ce chapitre est fait d'em- 
prunts au chapitre xvm du livre I d 
Montuigne. 

15. Mutaphore, prise de la pierre de 
louche. 

16. Cf. Plutarque, Dits notable* det 
roit, princes, etc. 



PHILOSOPHES ET MORALISTES. GH ARROW. 



31 



mauvaise difFame: Ion ne peul bien juger de quelqu'un, sans 
luy faire lort, que Ion ne luy aye veu jouer le dernier acle de 
sa comedie, qui est sans double le plus difficile 1 . Epaminondas 
le premier de la Grece, enquis * lequel il eslimoil plus de trois 
liommes, de luy, Cbabrias et Iphicrates, respondit : il nous 
faut voir premierement mourir tous trois, avant en resouldre. 
La raison est, qu'en lout le reste il y peut avoir du masque, 
mais a ce dernier roollel s , il n'y a que feindre * : 

Nam verae voces turn demum pectore ab imo 
Ejiciuntur, et eripitur persona; manet res *. 

D'ailleurs la fortune semble nous gueller a. ce dernier Jour, 
comme a poinct nomm6, pour monslrer sa puissance, etren- 
verser en un moment ce que nous avons basli et amass6 en plu- 
sieurs ann6es et nous faire crier avec Laberius : Nimirum hac die 
una plus vixi mihi quam vivendum fait e : et aimi a este" bien et 
sagemenl diet par Solon a Croesus : ante obitum nemo beatus T . 

C'est chose excellente que d'apprendre a mourir, c'est 1'es- 
lude de sagesse, qui se resout toute * a ce but : il n'a pas mal 
employe" sa vie, qui a apprins d bien mourir ; il 1'a perdue qui 
ne la sgait bien achever, Male vivet, quisquis nesciet bene mori, 
non frustra nascitur qui bene moritur ; nee mutiliter vixit, qui feli- 
dterdesiit *. 11 ne peut bien agir qui ne vise au but el au blanc 10 : 
il ne peut bien vivre qui ne regarde k la mort; bref la science 
de mourir, c'est la science de liberty, de ne craindre rien, de 
bien, doulcement et paisiblement vivre ; sans elle, n'y a aul- 
cun plaisir a vivre, non plus qu'& jouyr d'une chose que Ton 
crainct lousjours de perdre. 

Premierement et surtout il faut s'eflbrcer que nos vices meu- 



1. La meme tniHaphore se retrou-ve 
dans cette pens^e de Pascal : < Le der- 
nier acte est sanglant. quelque belle que 
soil la come'die en tout le reste. On jette 
enfln de la terre sur la tete, et en vuila 
pour jamais. (Pensees, xxxiv, 58.) Co- 
medie a ici le sens de piece de thedlre. 

2. Interroge'. 

3. R61e. 

4. II n'y a plus moyen de feindre. 

5. Alurs ce sont des paroles sinceres 
partant du fond du eoeur. Le masque est 
arrach^; la r^alitii reste. (Lucrece, III, 
58.) 

0. Ah! j'ai T^CU trop d'un jour ! 
Plainte^chapp^c a Laberius le jour ou (.'.&- 
sar 1'obligea de paraitre comme acteur 



dang un de ses mimes. Voir Macrobe, 
VII, 7; cf. Rollin, Traits des etudes, 
III, i, 2. 

7. Nul ne peut etre dit heureux avant 
sa mort. (Ovide. Metam.. III. fable 11, 
r. 57.) 

8. Se rapporte a sagesse et non a es- 
tnde, qui est masculiii. 

9. < Vous vivrez mal si TOUS ne savez 
bien mourir ; TOUS n'aurcz pas eu tort 
de naitre si vous inourez bien ; yotre 
vie n'aura pas^td inutile si vousavez une 
belle mort. (Fragments de diverses 
phrases de Sgneque, De tranquillitate 
animi, xi ; De brevitate vital, vii ; Epif 

tolx, LXXX1I.) 

10. A u blanc de la cible. 



32 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI SIECLE. 

rent devanl J nous 1 ; secondement se tenir tout prest. Ola belle 
chose ! pouvoir achever sa vie avant sa mort, tellemenl qu'il 
n'y aye plus rien a faire qu'a mourir, que Ton n'aye plus be- 
soiu de rieu, ny du temps, ny de soy mesme, mais tout saoul ' 
t content que Ton s'en aille : liercement * que ce soil volon- 
<airement ; car bien mourir, c'est volontiers mourir . 

(De la sagesse, 1. II, ch. xn.) 

3. De la vertu. 

Ce seroit chose bien piteuse et chetive que la vertu, si elle 
tiroit sa recommandalion et son pris de 1'opinion d'aulruy 8 ; c'est 
une trop foible monnoye et de trop has alloy 7 pour elle. Elle 
est Irop noble pour aller mandier une telle recompense : il 
faut affermir * sou ame el de fagon telle composer ses affec- 
tions, que la lueurdeshonneurs n'esblouisse point nostre raison, 
et munir de belles resolutions son esprit, qui luy servenl de 
barrieres contre les ass lulls de 1'ambition. 

11 se faut done persuader que la vertu ne cherche point un 
plus ample ny plus riche theatre, pour se faire voir que sa pro- 
pro conscience*; plus le soleil est haul, moins fait il d'ombre, 
plus la vertu est grande, moins cherche-elle de gloire, gloire 
vrayement semblable a 1'ombre, qui suit ceulx qui la fuyenf, 
et fuit ceux qui la suivent 10 ; se remettre devant les yeulx que 
Ton vient en ce monde cornme a une com6die u , oil Ton ne choi- 
silpaslc persoutiagij que 1'on veutjouer, mais seulement Ion 
regarde a bien jouer cclui qui est donn6 : ou comme en un 
bauquet, auquel Ion use des viandes qui sont devant lf , sans es- 
tandre le bras a 1'autrc bout de table, ny arracher les plats 



1. Avant. 

2. Cf. S6ncq\ic.,Epistolx, xxvil. 

3. Hassasid. 

4. En troisieme lieu. 

5. Se neque (EpistoUe, LII). Bene au- 
tem mori, est libenter m^ri. 

6. Cf. Montaigne, II, 16 : La vertu 
cst chose bien vaine et (mole, ai elle tire 
sa recommandation de la gloire. > 

7. A/oi, litre de la monnaie. 

8. Charron a fait dc nombreux era- 
prunts a Guilluume Du Vair comme a 
Montaigne. Cf. notrc Tableau de la lit- 
tdrature franfaise au. XTI* siecle (pages 20 
et 21). Tout cc qui suit est pris, qucl- 
qucfois textuellement, d'uu passage de 
Du Vair que nous rc\>ri. J uison3 eu note 
4 la fin dc CC uio retail. 



9. Coiiscientia facti tatii est. (Tacite, 
Annales, II, 22.) 

_10. Celui qui premier (Sonique] s'ad- 
visa de la ressemblance de 1'ombre a la 
gloire feit mieux qu'il ne youloit : ce sont 
choses excellemment vaines: elle va ausis 
(tmssi) quelques fois derant son corps, et 
quelques fois 1'excede de beaucoup en 
longueur. (Montaigne, II, 16.) 

it. Comedie, piece de theatre. On 
ne m'a euvojd (sur la terre) que pour 
faire nombre ; encore n'avait-on que faire 
de moi, et la piiee n'en aurait pas eie 
mow? jouc'e guand je serais demeure 
derriire le the"dlre. (Bossuct, Sermon 
sur la mort, 1" point.) 

it. Qu'ou devant soi. 



PHILOSOPHES ET MORALISTES. CHARRON. 



33 



d'entre les mains des maistres d'hostel. Si Ion nous presenfe 
une charge, dont nous soyons capables, acceptons la modeste- 
ment, et 1'exerc.ons sincerement; estimans que Dieu nous a la 
pose's en senlinellc, affin quc les autres reposent soubs nostre 
soin ': ne recherr.hons autre recompense de nostre labour, que 
la conscience d 'avoir bien faict, et dcsirons que le tesmoignage 
en soit pltistost grav6 dedans le coeur de nos concitoyens, que' 
sur le front dcs ceuvres ptibliques *. Bref, tenons pour maxime, 1 ; 
que le fruict des belles actions, est de les avoir faictes 8 : la vertu 
ne sauroit trouver hors de soy recompense digne d'elle *. ; 

(De la sagesse, 1. Ill, cli. XLTI.) 



1. Sous notre garde. 

1. Le fronton dcs monuments 

3. Recte fac.li fnisse merces est. (Se'ne- 
<juc, Epistolx, LXXII.) 

4. Voici la page de Du Vair qu'arepro- 
duite Charron. Nous reprenons le mor- 
<-cau d'un pcu plus haut, pour donner un 
vnsemble complet. Quelles homes a 
ceste passion-la (V ambition) ? la vieil- 
lesse la meurit-elle ? nenny; les di- 
stnite's la conlentent-elles ? nullement. 
*)'est un gouffre qui n'a ny funds ny rive; 
non, c'est le vuide que les philosophes 
n'ont peu encore trouver en la nature : 
c'est un feu qui s'augmeute avec la nour- 
riture qu'on luy donne. Ceux qui ont 
voulu flatter 1'ambition ont voulu faire 
accroire qu'elle servoit a la vcrtu coiiime 
d'un degre 1 pour y monter : Pour ce, di- 
soient-ils. que pour 1'ambitioD Ton quitte 
les autres vices et eiifin Ton quitte 1'am- 
bition mesmes pour 1 'amour de la vertu. 
Mais taut s'en faut. Si 1'ambition cache 
les autres vices, elle ne les oste pas 
pour eela, ains (mats) les couve pour un 
temps sous les trompeuses cendres d'une 
mahcieuse feintise, avec esperance de les 
rcnflammer tout a fait, quand ils auront 
acquis assez d'authoritl pour les faire re- 
gncr publiqueinent avec impunity. Les 
scrpens ne perdent pas leur venin pour 
estre engourdis par le froid, ny 1'ambi- 
tion ses vices pour les couvrir par une 
froide dissimulation : quand il est par- 
venu oil il se demandoit, il fait sentir ce 
qu'il est. Et quand 1'ambition quitteroit 
tons ses autres vices, si (toutefois) nese 
quitteroit-elle jdmais soy mesme; juste 
seulement en cela qu'elle suffit a sa pro 
pre pens<5e et se mel elle mesme au 
tourmcnt. La roue d'lxion est le mouve- 
inent de ses de'sirs qui tournent et re- 
tourncnt continuellement de haut en bas 
et ne doxment aucun repos a son es- 
prit. 



Affermissons done nostre ame centre ces 
fascheux mouvemens-la,qui troublentainsi 
nostre repos et nostre contcntement. Com- 
posons nos affections de fa;on que la lueur 
des honneurs n'esblouisse point nostre 
raison, et plantons de belles resolutions 
en nostre esprit qui luy servent dc bar- 
riere centre les assauts de 1'ambition. 
Premieremcnt persuadons-nous qu'il n'y a 
vray honneur au monde que celuy de la 
vertu. Que la vertu ne cherche point un 
plus ample ny plus riche theatre pour se 
faire voir que sa propre conscience. Plus 
le soleil est haut et moins faict-il d'ora- 
bre; plus la. vertu est grande, moins 
cherche elle de gloire. Gloire vra>ment 
semblable a 1'ombre qui suit ccux qui la 
fuyent et fuit ceux qui la suivent. Re- 
mcttons-noos devant les yeux que noui 
venons en ee monde comme en une co 
incdie, on nous n'avons pas a choisir le 
persounage qu'il nous faut joue'r, mais 
seulement a bien joue'r celuy qui nous 
sera donne\ Si le poete (1'u.uteur de la 
piece, c'est-a-dire Dieu) nous charge du 
personnage d'un roy, il le faut bien re- 
presenter ; si de personne mediocre el 
abjecte, de mesmes. Car il y a de 
1'honneur a bien faire 1'un et 1'autre et 
du deshonneur a le mal faire. II faut que 
nous usions dcs honneurs comme nous 
faisons des viandes en un banquet, oil 
nous usons de colics qui sont servies de- 
vant nous et u'cstcndons pas le bras a 
1'autre bout dc la table, ny n'arrachons 
pas les plats d'entre les mains du maistre 
d'hostel. Si letesmoignagede nostre vertu, 
si 1'utilite' de nostre pays, si la faveur de 
nos amis nous prcsente quelque charge 
dont nous soyons capables, acceptons-la 
modestement et I'exergons sincerement, 
estimans que c'est Dieu qui nous a la 
posez en sentinel le, afm que les autres 
reposent sous nostre soin. Nc i-eeherchons 
autre recompense de nostre labeur, qu* 



34 MORCEAUX CH01SIS DBS AUTEURS DU XVI" SIECLE. 



III. ECRIVAINS POLITIQUKS. 



fiTIENNE DE LA BOETIE 

1530-1563. 



M LA BoiTiB naquit a Sarlat dans le Pgrigord, le premier 
novembre 1MO . II fit de fortes guides dans les literatures anciennes ; 
avant seize ans il avait dja traduit un fragment de I'ficonomique 
d'Aristote, les ticonomiques on, commo il les appelle, la Mesnagerie de 
X6nophon, et les Regies de manage et la Consolation de Plutarque. 
Vers 1'age de dix-huit ans, il e'crivitle ceMebre Discours sur la servitude 
votontaire on Contre-Un, e"nergique invective centre la tyrannic 1 . 



la conscience d'avoir bien fait et desirous 
que le tesmoignage en soit plutost gravf! 
dans le coeur de nos concitoyens que sur 
le front dcs oeuTres publiques. C'est 
quelques foil un plus grand honneur de 
n'avoir pas ce que i'on a merits, que de 
1'avoir. II m'est bicn plus honorable (di- 
ioit Caton) que chacun demands pourquoy 
Ton ne m'a point dresse 1 de statue en la 
place, que si Ton demandoit pourquoy 
run m'en a dresse 1 . Bref, tenons pour 
maiime que le fruict des belles actions 
est de les avoir faictes, et que la -verlu 
oe sc,auroit trouyer hors de soy recom- 
pense digne d'elle I 

(La philosophic morale des Stolques; 

dans lei CEuvrcs completes, edit. 

in-fol., 1841, p. 266-368.) 
I . I/historicn de Thou raconte que cet 
icrit fut inspire 1 par le spectacle de la 
lauglante repression des troubles qui agi- 
tercnt la Guyenne en 1S48 (aout-no- 
Tcnibre). Un imp6t sur le sol venait 
d'eiciter une redoutable insurrection que 
le conne'table de Montmorency se chargea 
dc reprimcr par le fer et le feu (noYcm- 
brc-dgcembre). Les reprsailles dgpasse- 
rent en fe'rocite' les fureurs de rgmeute. 
La Boetie, a peine ig6 alprs de dix-neuf 
ans, ne put contenir son indignation, et 
pour dlnoncer au me'pris public I'ex^cra- 
ble puissance des tyrans, 6cri\it son 
Contre-Un. (Thuana Historic*, V, 13.) 
Cette explication est seduisante, mais 
elle n'eit pas absolument sure. Si le 
Contre-Un a 616 gcrit sous 1'inipression 
immediate des supplices qui ensanglan- 
tkrent Bordeaux a la fin de 1548. on de- 



\rait y trouper quelque allusion a ces 
supplices, et aux vengeances royales ; or, 
a part un trait ou deux qui s'appliquent 
a Henri II et a Diane de Poitiers, rien ne 
rappelle les circonstances au milieu des- 
quelles il aurait 616 dcrit; ce qui frappe 
dans ce discours, c'est la g^n6ralit5 et 
I'impersonnalite' de 1'accusation. D'Aubi- 
gn6 donne an Contre-Un uneoriginemoins 
g<!ne'reuso. II pretend que dans un -voyage 
que 1'auteur fit a Paris, il fut grossiere- 
ment nialtraitfi par un garde du Louvre, 
> de quoi criant justice, il n'eut que ri- 
s6es des grands qui 1'eutendirent. (Hist. 
Univ. I, p. 525.) Inde irce. Cette explica- 
tion, plus qu'invraisemblablc, a le tort 
de dormer du caracterc dc La Boetie une 
idi5c que contredisent des tgmoignages 
nombreux et formels. Enfin Montaigne 
assure (Essais I, 27, fin) que ce pam- 
phlet fut gent par La Boetie, a 1'age de 
dix-huit ans, par maniere d'cxercita- 
tion seulement, comme sujet vulgaire et 
tracasse 1 en millc endroits dcs livres. 
C'est la une assertion suspccte, dict^e 
par certains motifs de prudence 1 , qui 
tirent nieme changer a Montaigne 1'age 
de dix-huit ans en seize ans dans les 
Editions postdrieures k celle de 1588. 
Contre cette derniere date d'ailleurs 
parle ce fait que le Contre-Un cite les 
poetes de la Pleiade qui ne firent leur 
apparition qu'en 1550. Sommetoute, rex- 
plication de De Thou, malgr6 les diffi- 
cultes qu'ellccomporte, est encore la plus 
Trais?mblable. 

1. Voir notre Tableau de la litterature OH 
.vn iif.de. D. 26. 



ECRIVAINS POL1TIQUES. ETIENNE DE LA BOETIE. 35 

En 155a, il acheta une charge de conseiller au Parlement de Bordeaux, 
oil il acquit bient6t plus de reputation que nul avant lui l et oft 
cinq ans plus tard, il rencontra Montaigne ( 1557), plus jeune que lui de 
deux ans. L'impression qu'il produisit sur lo futur auteur des Essais 
par la noblesse de son cceur. la grandeur de son ame, fut profonde; et 
de cette liaison qui ne dura que cinq ou six ans, puisque La Boetie fut 
emport par la maladie le 18 aout 1563 s , il resta au cceur de Montaigne 
pour 1'ami perdu un sentiment de tendre affection, d'admiration I'mue et 
de respect qui ne cessa qu'avec sa mort (1591). Le peu qui nous reste 
de La Boetie ne nous permet pas de controler les appreciations enthou- 
eiastes de Montaigne. Son ecrit le plus remarquable, le Contie-Ui,, est 
une oauvre juvenile, qui proinet, plutdt qu'elle n'atteste, uu talent vi- 
goureux. Toutefois le temoignage unanime des contemporains, Scali- 
ger, Sainte-Martbe, De Thou, etc., nous force a reconnaltre la superio- 
rit4 de son esprit et de son caractere. 

Outre ses traductions d'ouvrages grecs, La Boetie a luisse des poesies 
franchises assez faibles et des poesies latines remarquables que Mon- 
taigne publia en 1571. On a perdu ses memoires sur 1'fidit de Janvier 
1562 dont ses amis admiraient le style energique et 1'osprit politique 
Ses oeuvres completes ont tte publiees de nos jours par M. Feugere * 
(Paris, Deialain, 1846, 1 vol. iu-12.) 



1. De la liberte. 



Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne crai- 
gnent point le dangler ; les advisez ne refusenl point la peine : 
les Jascbes et engourdis ne savent ny endurer le mal ny re- 
couvrer le bien ; ils s'arrestent en cela de le souhaiter *; et la 
vertu d'y pretendre * leur est osl6e par leur laschete"; le desir 
de 1'avoir leur demeure par la nature. Ge desir, cette volonlg 
est commune aux sages et aux indiscrels', aux couragcux et 
aux couards pour sou baiter toules choses qui, est ant acqui- 
ses, les rendcoient heureux el contents. Une seule en est a 



1. Montaigne, Lcttres a L Hospital. 

2. 11 fut atteint de la dysscnterie au 
moment ou il quittait Bordeaux pour faire 
dans le Mdoc une tourne'e commandee 
par le service de sa charge. II dut s'ar- 
retcr a Saint-Symphorien, village a deux 
lieues de Bordeaux ; c'est la qu'il mourut, 
apres quelques jours de maladie, dans 
les bras de Montaigne. 11 Taut lire 1'ad- 
mirable lettre que ce dcrniergcrivil a son 
pere,et ou il raconlc la mort de sou ami. 



3. Ajoutons des Remarque* et correc- 
tions sur YEruticut de PluUrque, qui 
temoignent d'une rare eoanaissance du 
grec. Elles ont <t6 rllditees de nos jours 
par M. Reinhuld DeieimerU. (Bordeaux, 
1868.) 

4. 11s se bornent a une chose, a le sou- 
baiter. 

5. La force, le poutoir d'y pretender. 

6. Imprudeuts. 



36 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XYI e SIECLE- 

dire 1 , en laquellejenesgaiscomme nature default *aux homines! 
pour la desirer, c'est la Iibert6, qui est toutes fois un bien trij 
grand et plaisant, que, elle perdue, touts les maulx vienncntlj 
a la flle, et les biens mesmes qui demeurenl aprez elle per-i 
dent entierement kur goust et saveur, corrompus par la I 
servitude. La seule Iibert6, les homines ne la desircnt point;! 
non pas pour aultre raison, ce me semble, sinon pour ce que, 
s'ils la desiroicnt, ils 1'auroient; comme s'ils refusoient faire eel 
bel acquest * seulement parce qu'il cst trop ayse'. 

Pau\res gents et miserables, peuples insensez, nations opi- 
niastres en vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous 
lais=ez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de 
vosfre revenu, piller vos champ?, voler vos maisons, et les d6- 
pouiller des meubles aticiens et paternelsl Vous vivez de sorte 
que vous pouvez dire que rien n'est a vous; et sembleroit que 
meshuy* ce vous seroit grand heur* de tenir* a moili6 vos 
biens, vos families et vos vies : et tout ce degast, ce malheur, 
celte ruyne, vous vient, non pas des ennemis, mais bien certes 
de 1'onnemy 7 , et de celuy que vous faictes si grand qu'il est, 
pour lequel vous allez si courageusement a la guerre, pour la 
grandeur duquel vous ne refusez point de presenter a la mort 
vos personnes. Celuy qui vous maistrise tant, n'a que deux 
yeulx, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a aultre chose 
que ce qu'a le moiudre homme du grand nombre infiny de vos 
viiles; sinon qu'il a plus 'que vous touts, c'est 1'avanlage que 
vous luy faictes pour vous deslruire. D'ou a il prins ' tant d'yeulx ; 
d'ou vous espie il 1 *, si vous ne les lui donnez? Comment a il 
tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? 
Les pieds dont il foule vos citez, d'ou les a il, s'ils ne sont des 
vostres? Comment a il aulcun u pouvoir sur vous, que par vous 
aullres mesmes? Comment vous oseroil il courir sus, s'il n'avoit 
intelligence avecques vous 1J ? Que vous pourroitil faire, si vous 
n'estiez receleurs du larronqui vous ^ille, complices du meur- 
trier qui vous tue, el trahtres de vous mesmes? Yous semez 
vos fruicts, afin qu'il en fasse le degast " ; vous meublez et rem- 



1. II n'eo est qu'unc ou il y ait a dire, a 
rt'elamer, qui fasse dtifaut. 

2. Comment la nature fait deTaut, 
manque. 

3. Acquisition ; le mot acquest s'est 
tonservg dans la langue du droit. 

4. Aujourd'hui. 
I. Bonhcur. 

. PossiMer. 

7. Non des cnncmis du dehors des 



euvahisseurs, mail de 1'ennemi interieur, 
du tyran. 

8. Ce qu'il a de plus. 

9. Le texte doit etre corrompu, et il laut 
lire sans doute: tant (Tyeulx, d'oH il 
espie. 

10. D'ou il vous e"pie. 

11. Quelque. 

12. Parcc que vous vous y prdtei. 

13. Pour qu'il les ravage. 



ECRIVAINS POLITIQUES. ET1E.NNE DE LA BOET1E. 37 

plisscz vos maisons, pour fournir a ses volerics Vous vous 

afFoiblissez afin de le faire plus fort ct roide a vous lenir 
plus courte la bride : et de tant d'indignilez, que les bestes 
mesmes ou ne senliroient point ou n'endureroienl point, vous 
pouvez vous en delivrer, si vous essayez, non pas de vous en de- 
livrer, mais seulement de le vouloir fairc. Soyez resolus de ne 
servir plus; et vous voyla libres. Je ne veulx pas que vous le 
poulsiez *, ny le bransliez 8 ; mais seulement ne le soubstenez 
plus : et vous le verrez, comrne un grand colosse a qui on a 
derobbe' 8 la base, de son poids mesme fondre * en bus, et se 
rompre. 

(Discours sur la servitude volontaire ; OEuvres completes d'Est. 
de la Boe'tie, 6d. L. Feugere, p. 20.) 



2. Le tyran ne connait point 1'amitie. 

Le tyran n'est jamais aym6, ny n'ayme. L'amitie, c'est un 
nom sacre", c'est une chose saincte B ; elle ne se met jamais 
qu'entre gents de bien, ne se prend que par une mutuelle es- 
lime; elle s'entretient, non tant par un bienfaict 6 , que par la 
bonne vie. Ce qui rend un amy asseure" de 1'aultre, c'est la 
cognoissance qu'il a de son integrity : les respondants qu'il en 
a, c'est son bon naturel, la foy et la Constance. II n'y peult 
avoir d'amitie' la ou est la cruaul6, la ou est la desloyaute", 1& 
ou est 1'iojustice. Entre les meschanls quand ils s'assembleut, 
c'est un complot, non pas compagnie; ils ne s'enlretienuent 
as 7 , mais ils s'entrecraignent; ils ne sont pas amis, mais ils 
sont complices 8 . 

Or, quand bien 9 cela n'empescheroit point 10 , encores seroit 
ilmal ays6 de trouver en un tyran une amour asseuree, parce- 
que estant au dessus de touts, et n'ayant point de compaignon 
il esl desja u au dela des bornes de 1'amitie qui a son gibbier J1 
e:i requite" 1S , qui ne veult jamais clocher, ains u est tousjours 



1. Poussiez. 

2. Ni que vous le mettiez en branle 
(pour le faire tomber). 

3. Cette expression s'est conserved avec 
la meine signification, dans la locution: 
ses genoux te dgrobeiit sous lui. 

4. Se prcipiter. 

5. Cf. plus haul, p. 18. Voir Montai- 
gne, Essais, 1, 27 et 111, 9; Cice>on, De 
Amicitia , vi, ix, xir, iv , xi, XXH et 

IXTll. 



6. Une seule belle action. 

7. Ils ne forment pas s<ic\6ii entre eux. 

8. Heec inter bonos amicitia, haec inter 
malos factio est. (Salluste, Jugurtha, 31.) 

9. Quand bien menu;. 

10. Cela ne seroit point un obstacle. 

11. Par sa condition. 

i't. Me'taphore : 1'objet de sa poursuite. 

13. Egulite qui doit rggner eutrc lei 
amis. 

14. Mais. 



38 MORCEAUX C1IOISIS DES AUTEURS DU XVI" SIECLE. 

eguale. VoylA pour quoy il y a bicn (ce diet on) entreles voleurs 
quelque iby 1 au partage du bulin : pour ce qu'ils sont pairs et 
compaignons etque, s'ilsne s'entr'ayment, au moinsilss'enlie- 
craignent et ne veulent pas, en se desunissant, rend re la force 
moindre : mais du tyran ceulx qui sont les favoris ne peuvent 
Jamais avoir aulcune asseurance, de tanl * qu'il a apprins 
d'eulx mesmes qu'il peult tout, et qu'il n'y a ni droict ni deb- 
voir aulcun qui 1'oblige; faisant son estat de compter sa volont6 
pour raison *, et n'avoir compaignon aulcun, mais d'estre de 
tout maistre *. Doncques n'est ce pas grand pili6, que veoyanl 
tant d'exemples apparents 8 , veoyant le dangier si present, 
personne ne se veuille faire sage aux despens d'aullruy e ? et 
que, de tant de gents qui s'approchent si volontiers des tyrans, 
il n'y en ayt pas un qui ayt 1'advisement 7 et la hardiesse de 
leur dire ce que diet (comme porle le conte) le renard au lion 
qui faisoit le malade : Je t'irois veoir de bon cceur en ta tas- 
niere ; mais je veois assez de traces de bestes qui vont en 
avant vers toy, mais en arriere qui reviennent, je n'en veois 
pas une 8 . (Id., p. 72.) 



GUILLAUME DU VAIR 

1556-1621. 

GCII.LAUME Do VAIB, un des meilleurs prosateurs du xvi siecle, na- 
quit k Paris, le 7 mars 1556. II embrassa 1'^tat ecctesiastique, mais 
quitta bientfit les Etudes theologiques pour le barreau et, en 1584, fut 
pourvu d'une charge de conseiller au Parlement de Paris. Durant les 
troubles de la Ligue, il se rallia au parti des politiques, et entra dans 
le parlement de la Ligue dont il sut contenir les violences par 1'autorite de 
sa parole. Dput6 aux Etats de la Ligue (1593) ou il repre'sentait la 
magistrature, il mit a nant les intrigues des Espagnols qui allaient 
faire proclamer llnfante reine de France. Son discours pour le main- 
tien de la Lot salique et les resolutions que I'assembli'-e prit sur ses 
avis sauverent la monarchie franchise. Henri IV, rentn5 danj Paris, 
nomma Du Vair maltre des requfetes, et le chargea ensuite de diverses 
missions de confiance, & Marseille qu'il fit rentrer dans l'obissance, en 



1. Bonne foi. 

2. D'autant plus. 

3. Hoc \olo, sic jubeo; tit pro rations 
voluntas. Jmi-'nal, VI,1ZZ.) 

4. Maitre de tout. 
8. CUin. 



6. En s'instruisant par 1'exemple de ce 
que d'autres ont souffert. 

7. Qui s'avise. 

8. Esope. 246 (e"dit. Teubner). Voire"ga- 
lement Horace, Entires. I. T. 73. Cf. L* 
Fontaine, Fables, VI, 14. 



ECRIVAINS POLITIQUES. GUILLAUME DU VAIR. 39 

Angleterre aupres d'Elisabeth qu'il deiermina a s'unir a la France con- 
tre I'Espagne. De retour de cette derniere ambassade, il fut nomm6 
premier president au Parlemer.t de Provence. Louis XIII 1'appela a la 
charge de garde des sceaux (1616) eta I'6vech6 de Lisieux (1617). 11 
mourut a Tonneins le 3 aout 1621. 

Ses oeuvres completes out <5t6 publics en 1641 (1 vol. in-folio). Elles 
se composent d'oeuvres de piet6 ou Ton remarque le trait6 de la Sainte 
Philosop/lie, d'oeuvres philosophiques (Philosnphie morale des sto'iq'iesi, 
Traduction du Manuel d'Epictete, etc.), de trailed politiques et juridi- 
ques, d'ceuvres oratoires. Nous signalerons sp6cialement dans ces der- 
nieres son beau discours pour le maintien de la loi salique, ses traduc- 
tions d'Eschine, de De'mosthene et de quelques discours de Ciceron et 
son trait6 de 1'Eloquenoe francaise. 

Voir sur Du Vair notre Tableau de la Literature au xvi e siecle, 
pages 21 et 31. 



Exorde du discours pour le maintien de la loi 
salique *. 

De si loin que j'ai veu ce dernier orage des guerres civiles 
venir fondre sur la France, j'ay creu fermement, comme je le 
crois encor, que c'esloit un jugement de Dieu qui tomboit sur 
nous, et n'ay point eslime" qu'il en fallust cercher la cause 
ailleurs qu'en sa justice, ny le remede qu'en sa misericorde. 
Aussi avons-nous veu que lout ce que la sagesse des hommes a 
voulu apporter pour y pourvoir, n'y a rien advance"; que les 
remedes nous ont quasi plus travaillg * que la maladie, et que, 
pendant que chacun a pense" abonder en son sens, el s'est estim6 
ou plus sainct ou plus sage que son voisin, nous avons tous, 
sans exception, qui d'une fagon, qui d'une autre, contribue" * 
nos passions a la ruine publique, ne nous restant aulre excuse, 
sinon que nous avons tous faict ce que personne ne vouloit 
faire '. Mais aussi ay-je juge et presage", que si tost que 1'ire 6 



1. lire plus haul (p. 33, n. 4) une page 
eitraite de ce livre. 

2. Les partisans de I'Espagne voulaient 
appeler au troue de Prance, a 1'exclu- 
sion de Henri de Navarre et au ni<S|>ris 
de la ioi salique, 1'infante Isabelle, fille 
de Philippe 11. Devant que nous cus- 
lions fait entendre que nous voulions en- 
treteair (maint>-i,ir) la loi salique, loy 
qui depuis huict cents ans a maintenu le 
royaume de France en sa force et virility, 
on nous parloit des rares vertuz dc ceste 
divine infante, pour la faire hgritiere de 
la couronne. (Satire Alervppee, 6d. La- 
bitte, p, 210, DUcours de U. d'Aubray.) 



Toutes les chambres du parlemcnt de 
Paris tant assemblies le 28 juin 1593, 
Du Vair pnmonca ce discours pour obte- 
nir un arret sur le maintieo de la loi sa- 
lique. C'est ce discours qu'il appelle sua- 
sion (persuasion) de I'arrest pour la 
manutenlion (maintien) de la loi salique. 
L 'arret fut rendu seance tenaate. 

3. Eprouve'. 

4. Fait servir. Contribuer s'employait 
activement. 

5. Chacun de nous a fait le mal, cen- 
tre SOD intention. 

6. Cult-re (ira). 



40 MORCEAUX CHOIS1S DES AUTEURS DU XV1 C S1EGLE. 

de Dieu commenceroil a s'appaiser, et que sa bont6 toucbe"e 
de la compassion de DOS miseres, tendroit la main de sa cle- 
mence pour nous lever de ceste cheute, volre singuliere pru- 
dence, joiute avec vostre legilime authority *, seroientles prin- 
cipaux oulils avec lesquels Dicu opereroit la conservation de la 
Religion et la restauration de 1'Esiat. 

Cetle journee vous en offre 1'occasion si heureuse, qu'il sem- 
ble qu'elle vous ait est6 expressement reserved pour vous en 
dcferer loutela gloire. Car les estrangers qui jusques aujour- 
d'huy avoient par artificieu.v pretextes el secretes raenees taschg 
de renverser les fondemens de ce Royaume, afin d'en pouvoir 
recueillir les ruiues, maintenant a descouverl et enseignes 
desployees, publient leurs desseins, lesadvancent, les establis- 
sent. Et au contraire, tous ceux qui ont encores le coaur 
Franc/iis, iudignez de se voir trompez, estonnez de se voir per- 
dus, resolus de se sauver, jeltent lesyeux sur vous, vous appel- 
lenl au secours des loix, attendent si* votre prudence gui- 
dera leur courage, si votre authority fortitiera leurs armes, ou 
si votre connivence et dissimulation les abandonnera a une 
honteuse servitude, vous precipitera vous et vos enfans a une 
luctucuse misere, et, qui pis est, vous condamnera a une in- 
fatnie elimielle. C'est le poinct, messieurs, ou nous sommes 
aujourd hui reduicts ; c'est le precipice ou nous nous trouvons 
portez, dont a moii advis il nous sera fort ais6 de nous sauver 
et avec honneur nous mettre en seurete, si vous ne perdez 
point le cocur et que, pour en sorlir, vous vueillez considerer, 
pendant que je le vous represente, le chemin par lequel, sans 
ypenser, vous y avezesl6 conduicts. 

II faut dire la verite', c'est une brave etgenereuse nation que 
celle des Espagnols, lesquels ayans trouv6 les veiues 8 de 1'or et 
del'argent, ellesmonceaux de perles et pierres precieuses es * 
conquestes des Indes, n'en ont pas ramolly leurs mceurs, abas- 
tardy leur courage, relasch6 leur vigueur, comme ont fait 
quasi tous les autres peuples du monde, qui acquerans la ri- 
chesse ont perdu la valeur. Au contraire ceux-cy ont creu * 
leur courage en croissant de moyens ; et des richesses que la 
fortune leuraofferles, ont basty des degrez solides a leur ambi- 
tion, pour joindre les extremitez de la terre sous leur obeis- 
sance. Ce n'est pas sans cause, si en ambitieux dessein depuis 






l.Le Parlement ayant seul quality 
pour decider de la question ' 
2. Pour savuir si. 



3. Filons des mines. 

4. Dans les. 
6. Accru. 



fiCRIVAINS POLITIQUES. GUILLAUME DU VAIR. 41 

ils ont porte" ! fort impatiemment de voir la France.rivale de leur 
Empire, arrester leurs progrez et tenir continuellement en 
eschec leur grandeur qui ne se pouvoit dire asseure"e, lant 
qu'elle se voyoit balance~e par un tel contrepoids. C'est pour- 
quoy ne voyant pas que leurs armes fussent assez fortes pour 
sc distraire *de si puissans voisins, c/a este" un sage advis aeux, 
digne de grands conseillers d'Estat, de nourrir et fomenter les 
divisions en la France, afin que celle que des forces estran- 
geres n'avoient peu esbranler, se defist et ruinast d'elle-mesme 
et de ses propres mains. Et pour ce que les premieres divisions 
n'y avoient peu suffire, et qu'en nos premieres querelles pour 
la Religion, le trouble qui s'estoit fait au Royaume avoit bien 
apportg de 1'emotion * en ses membres, mais nulle alteration 
en sa forme, le grand secret a este de subdiviser ce qui estoit 
le plus fortet puissant, qui estoit le party des catholiques, pour 
esbranler I'authorite" du Prince, la clef de la voute, et ostant 
le respect des loix et des magistrats, couper les nerfs qui main- 
tenoient et soustenoient le Royaume. Comme * cela s'est fait, 
messieurs, vous 1'avez veu; bien est-il vray que la disposition 
du sujet 5 , les vices et manquemens des Frangais ont fort aide" 
a 1'artifice des estrangers. Tant y a qu'en peu de temps, et in- 
continent apres 1' accident* arrive" a Blois 7 , vous avez veu le 
Conseil d'Estat de la France se tenir a Paris en la maison de 
Dom Bernardin de Mendoze 8 . L& ont estg prises toutes les belles 
resolutions qui ont est6 executees pour extirper les loix et la 
memoire du nom et de 1'authorite" royalle , pour establir une 
servitude et captivite" parmy vous plus dure que celle des 
Indes 9 . La fut pris Is conseil d'emprisonner le Parlement, en 
execution duquel vous visles entrer en ceste maison sacre"e une 
trouppe de voleurs, compose"e des plus bas et vils ministres de 
la justice, lesquels, I'esp6e au poing, vindrent arracher de des- 
8us les sieges sacrez ces venerables vieillards, aux pieds des- 
quels ils estoient h genoux et teste nue deux jours auparavant. 
Vous fustes lous menez en triomphe a la Bastille, sans excepter 
mesmes ceux que ces pendards estimoient de leurs amis et 
plus zelez a leur party. Car aussi n'estoit-ce pas aux personnes 
qu'ils en vouloient, c'estoit a leur dignite" et & leur magistral 10 ; 



I. Support^. 
t. Se engager. 

3. Trouble. 

4. Comment. 

5. L'e'tat du malade. 

6. Evteement. 

7. Assassinat du due de Guise. 



8. Le docteur Bernardin Mendoze, ou 
Inigo de Mendoze, dit le Lettre, agent d 
Philippe II. 

9. Allusion a la tyrannic exercdt par 
les Espagnols sur les Indians. 



(us) 



1 . Magistrature, latinisme (magistral 



42 MORCEAUX CFIOISIS DES AUTEURS DU XVl e SIECLE. 

c'esloit au nom de la justice qu'ils faisoient la guerre; c'estoit 
celle qu'il falloit extermincr pour introduire la confusion et le 
brigandage. Get accident ayant donne" un espouvantement a 
tous les gens de bien et d'honneur leur fit vuider la ville et 
abandonner leurs families, et alors aussi touts leurs biens furent 
mis en proye; toute cesle ville ne fut qu'un sac *, que pillage, 

proscriptions, recerches*, menaces 

Alors se sont raises les langues venales qui regnoient dans 
les cbaires *, a exalter la grandeur, la valeur et la magnani- 
mit6 de la nation Espagnole, et deprimer la Franchise, comme 
vile, abjecle, ne'e pour servir; et ce, tout ainsi que s'ils eussent 
par!6 en langage castillan au milieu de la grande Eglise de 
Tolede. Alors se sont entendufis des predications publiques par 
lesquelles on a voulu monslrer ce poinct de theologie que la 
loy salique n'estoil qu'une chanson, et qu'il la falloit abroger. 
Alors on a fait courir des billets par lesquels le Roy d'Espagne 
promettoit d'acquitter tous les arrerages des rentes de 1'Hostel 
de Ville; alors les pacquets d'argent ont trotl6 publiquement 
par les maisons de ceux qui en ont voulu recevoir et s'en con- 
laminer *... Apres cela les Espagnols sont venus en pleins Estats, 
et, par la bouche du docleur Inigo de Mendoze, ont fait enten- 
dre les droicts que 1'Infante pretend au Royaume : non, disoit- 
il, pour en rendre juges les Estats, mais pour leur faire sc.avoir 
que, le droit luy apparlenant ', on ne pouvoit esperer de seu- 
rete en la Religion, de repos au Royaume, qu'en la reconnois- 
sant Royne comme elleestoit. Que vostre vertu, messieurs, fut 
grande et voslre Constance hautement Iou6e de vos propres 
ennemis, quand estant invilez de venir entendre celte propo- 
sition, vous en fistes non un simple refus, mais un refus plein 
d'indignalion, qui remit tellement au coeur des hommes la re- 
verence du nom frangois, qu'apres que la harangue de Don 
Inigo eust este" ouye, elle fut par un commun voeu rejett6e 
avec sifflement et derision. De sorte que les plus corrompus 
estoient conlraints, en baissant la teste, de dire qu'a la verite" 
en Franceon n'approuveroit jamaisla domination d'une femme. 
I.es Espagnols soudain, de peur de laisser refroidir le fer, 
pour parer a eel inconvenient vindrent faire une autre ouver- 

ture Hier, en pleins Estats, les trois Chambres assemblies, 

il fut propos6 qu'il avoit est6 advise" entre les princes... d'en- 



1. Sacciifrpment. 

2. liecherches, perquisitions. 

3. Les prt-dicuteurs de la Ligue. 

4. Souiller. 



5. Comme petite-fille de Henri II, par 
sa mere Elisabeth de France, qui avail 
e'pouse' Philippe II. 



ECRIVAINS POLITIQUES. SATYRE MENIPPEE. 43 

voyer vers le roy d'Espagne des ambassadeurs qui luy nomme- 
roient pour Roy de France un prince auquel il donneroit 1'In- 
fante en maviage. Voila, messieurs, 1'estat ou sont les affaires, 
le voy vos visages pallir et un murmure plein d'estonnement 
se lever parmy vous et non sans cause : jamais peut estre il ne 
s'ouyl dire quo si licentieusement, si efl'rontement on se jouast 
de la fortune d'un si grand et puissant Royaume, si publique- 
ment on trafficquast d'une telle couronne, si impudemment on 
mist vos vies, vos biens, vostre honneur, vostre liberty a 1'en- 
chere, commel'on faict aujourd'huy; et en quellieu? au coaur 
de la France, au conspect * des loix, et a la veue de ce Senat; 
afin que vous ne soyez pas seulement participans, mais coupa- 
bles de toutes les calamitez que Ton ourdit a la France. Res- 
veillez-vous done, messieurs, et desployez 1'authorite' des loix 
desquelles vous estes gardiens. 

(Suasion de I'arrest donnte au parlement pour la manutention 
de la loy salique. Du Vair, QEuvres completes, 1641, 
p. 601-607.) 



Nous donnons dans notre Tableau de la Litterature au xvi* sidcle 
(section I, page 31). 1'histoire et 1'analyse de ce pamphlet, admirable 
parodie des Etats geueraux de la Ligue que Mayenne convoqua le 10 
fevrier 1593 pour 1'election d'un roi. Nous parleronsici seulement des 
auteurs de la Menippee * 

Jacques Gillot, conseiller clerc au Parlement de Paris en 1573, r^u- 
nissait chez lui des amis, Pierre le Roy, Nicolas Rapin, Passerat, Pithou, 
Florent Chrestien. C'est dans ces reunions que fut jet6 le plan du 
pamphlet, dont chacun de ces ecrivaius composa une partie. Comme il 
contient des pieces de vers et de la prose melees, ils lui donnerent le 
nom de Satyre Men ; ppie, a 1'imitation des satires en vers et en prose 
que composaitle philosophe grec Menippe. On doit a Gillot la harangue 
t^crite dans un melange d'italien boufTun et de latin macaronique qui 
est mise dans la bouche de Monsieur le Legat. 

De Pierre Le Roy, on ne salt a pen pres rien. De Thou dans son His- 
toire vante sa probiteet sa moderation. II 6tait chanoine de Rouen; on 
lui attribue 1'idee generate du pamphlet, la redaction de la premiere 
partie de la Menippee et le cadre ou 1'argument des harangues. 



{.Latinisme :inconspectu,ev presence. 

8. Voir Lenient. Satire en France au 
ITI* stecle, ch. VIII ; et les introductions 
et commentairi'S qui precedent ou aocom- 
pngnent les editions de la Menippee don- 
nees par Ch.Labitte(dern. edit., 1874). Ch. 
lled ITexte vrimitifde la Satire Menijt- 



pe'e, Paris, 1876),rh.Marcilly(188S)et par 
Josef Frank (Kritisch revidierter Text, 
mit EinJeintung und erklaerenden An- 
merkungen, Oppeln, 1884). Ce dernier ou- 
viage, tres complct, resume et discute 
tnus les traraui anterieurs sur la ques- 
tion. 



4i MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI" S1ECLE. 

Nicolas Rapin, n6 a Fontenay-le-Comte (Poitou) en 1535, mort en 
1608, avocat, puis juge a Fontcnay, prdvdt des mare'chaux de France, 
et enfin grand prgvot de la connetablie, dtait poSte a ses heures, et' 
tournait avec finesse et agre"ment le vers fran^ais et le vers latin. On 
lui doit les harangues de Monsieur de Lyon et du docteur Rose et quel- 
ques e'pigrammes latines et franchises qui terminent la Mnippe. 

Jean Passerat (1534-K 02) au sortir de scs eludes entrait comme pro- 
fesseur au college de Plessis. Latiniste eminent, il succ^da a Ramus 
dans sa chaire du College royal de France. Sa parole vive et piquante 
lui attira grand concours d'auditeurs; c'e"tait un homme d'esprit, fin, 
et judicieux, d'un gout severe ; homo emunclce naris et cui aliena vix 
placerent, comme 1'a dt5fini De Thou dans son Histoire (cxxvn, 17). On 
lui doit des e'pigrammes franchises et latines qui accompagnent la Me- 
nippie, et peut-etre la harangue (anonyme) du sieur Rieux. 

Florent Chrestien, n& a Orleans en 1540, 61ev6 dans le protestan- 
tisme, s'eHait convert! au catholicisme au temps memo des fureurs de 
la Ligue qu'il allait cotnbattre dans la Menippee. Erudit consciencieux, 
traducteur passable, versificateur plus que mediocre, il eut un jour une 
heureuse inspiration qui suffit a conserver le souvenir de son nom ; 
c'est a lui qu'on doit la plaisante harangue, dcrite en latin macaro- 
nique, du cardinal de Peleve". 

Pierre Pithou, 1'auteur de la Harangue de Monsieur d'Aubray, juris- 
consulte et 6rudit Eminent, naquit a Troyes en 1539. II 6tudia le droit 
sous Cujas, et les lettres sous Turnebe, et fut regu avocat a 21 ans. Rc- 
pouss6 du barreau de Troyes comme calviniste, il partit pour R.\le (15C8), 
revint k Paris en 1570 apres l'6dit de pacificalion, 6chaj>pa par miracle 
au massacre de la Saint-Garthe'lemy, abjura lo protestantisme en 1573, 
entra ensuite dans la magistrature et devint sous Henri IV procurcur 
g^n^ral au Parlement de Paris. II mourut en 1596, en laissant une r6- 
putation de science, d'inttSgrite" et de vertu qui fit de lui, au xvi e sie- 
cle, une des gloires de la magistrature et de 1'^rudition fran^aise. 

Gilles Durant,avoratdistingu6 du barreau de Paris, poete de talent, e-jt 

1'auteur d'unecharmante piece qui accompagnela Menippee: Regrets fu- 

nebressurla wo/-^/e/V/se/zg r Mewr.Nousendonnonslaplus grande partic. 

La tradition se tait sur 1'auteur do la harangue de M. de Maycnne, 

la premiere de la Satire Mlnippge. 

Dans les extraits qui suivent nous reproduisons le texte de Petition 
priuceps d'apres la reproduction qu'en a donnge M. Ch. Read, (Paris, 
Jouaust, 1876). 

1. Harangue de monsieur de Lyon. * 

Messieurs, je commenceray mon propos par 1'exclamation 
pathetique de ce Prophete royal David: Quam terribilia juditia 

i. Harangue prit^e par Nicolas Rapin : de Monseigneur, donn^ am e>6qucs, a 
k 1'archeveque de Lyon, Pierre d'Espinac. remplace' c lui de Monsieur. 
Ce n'est que de nos jours que le litre . 



ECRIVAINS POLITIQUES. SATYKE MENIPPfiE. 45 

tua ', etc. Dieu ! que vos jugements sont terribles et admira- 
bles! Ceux qui prendront garde de bien pres aux commence- 
ments et progrez de nostre saincte Union auront bien occasion 
de crier les mains joinctes au ciel : *t Dieu ! si vos jugements 
sont incomprehensibles, combien vos graces sont elles plus ad- 
mirables ! et de dire avec 1'apostre : Ubi abundavit delictum, 
ibi svperabundavit et gratia*. N'est-ce point chose bien estrange, 
Messieurs les Zelateurs 8 , de veoir nostre Union maintenant 
si saincte, si zelee et si devote, avoir este presque en toules ses 
parlies composee de gens qui, auparavant* les sainctes Barri- 
cades, estoient tous tarez et enlachez de quelque note mal sol- 
fiee 5 , et mal accordante avec la justice, et par une miracu- 
leuse metamorphose, veoir tout a un coup 1'atheisme converty; 
en ardeur de devotion; 1'ignorance, en science de toutes nou- i 
veautez; et curiosite de nouvclles 6 ; la concussion, en piet6 et 
en jeusne; la volerie, en generosite et vaillance : bref, le vice et 
le crime transmu6s en gloire et en honneur ? Cela sont des coups 
du Ciel, comme dit Monsieur le Lieutenant 7 , depardieuIJe 
dy si beaux* que les Francois doivent ouvrir les yeux de leur 
entendement pour profondement considerer ces miracles, et 
doivent la dessus les gens de bien, et de biens 9 , de ce Royaume 
rougir de honte avec presque toute la Noblesse, la plus saine 
parlie des Prelats et du Magistral 10 , voire les plus clairvoyants 
qui font semblant d'avoir en horreur ce sainct et miraculeux 
changement. Car qui a il au monde de plus admirable, et que 
peut Dieu mesme faire de plus estrange, que de veoir lout en 
un moment les valets devenus maistres; les petits estre faicts 
grands, les pauvres, riches ; les humbles, insolents et orgueil- 
leux ; veoir ceux qui obeissoient commander : ceux qui emprun- 
loient, presler a usure : ceux qui jugeoient, estre jugez : ceux 
qui emprisonnoient, estre emprisonnez : ceux qui estoient 
debout, estre assis? cas merveilleux ! o mysteres grands! o 
secrets du profond cabinet de Dieu, inconnuz aux chetifs mor- 
tels ! les aulnes des boutiques sont tpurnees en pertuisanes : les 
escritoires en mosquets " les breviaires en rondaches ; les sca- 

1. Psaumes, LXV, 3. 1 8. Et ces coups du ciel, je les declare 

2. Ou le pch a abonde 1 , la grace de si beaux. 



Dieu a 6\.& encore plus abondante ^saiut 
Paul, Ep. aux Remains, V, 20.) 

3. ZiMi-s partisans de la Ligue. 

4. Afant. 

5. Ue quelque f.iusse note. 

6. Avidite de changements. 

7. Mayenae , lieutenant - gnral du 



Presque tout ce qu'il y ayoit en 
France, dit de Thou (liv. xcvin), de ri- 
ches et de personncs d'honneur avoient 
la Ligue en abomination. (l.abilte.) 

10. Magistrature, latinisme (magistra- 
tus). Of. plus liaut, p. 41, n. 10. 

11. Mousquets. 



rovaume. 

3. 



46 MOnCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVl S1ECLE. 

pulaires en corselets, et les capuchons en casques et salades I 
N'est ce pas une autre grande et admirable conversion, de la 
plus-part de vousaulres, Messieurs les Zelez, entre lesquels je 
nommeray par honneur !es sieurs de Rosne, de Mandreville, la 
Mothe Serrand, le chevalier Breton 1 , et cinquanle autres des 
plus signalez de noslre parly qui me feroyent faire une hyper- 
bate 1 et parenthese trop longue (que ceux que je ne nomme 
point m'en sachent gre) ? N'est-ce pas, dis- je, grand cas que vous 
esliez tous n'agueres en Flandres portanls les armes politique- 
ment 8 , et employanls vos personnes et biens contre les archica- 
tholiques Espagnols, en faveur des Heretiques des Pays-Bas, el 
que vous vous soyez si catholiquement rangez tont a un coup 
au giron de la saincto Ligue? et que tant de bons matois, ban- 
queroutiers, saffraniers *, desesperez, haut-gourdiers 5 , et 
forgueurs 6 , tous gens de sac et de corde, se soyent jettez si 
courageusement et des premiers en ce sainct party, pour 
faire leurs affaires et soyent devenus catholigues 7 , a double 
rebras *, bien loin devant 9 les autres? vrays patrons 10 de 
1'enfant prodigue dont parle 1'Evangile! o devots enfants de la 
raessede minuiclro sainct Catholicon d'Espagne 11 , qui es cause 
que le prix des messes est redouble, les chandelles benistes 
rencheries, les offrandes augmentees et les saluts multipliez; 
qui es cause qu'il n'y a plus de perfides, de voleurs, d'incen- 
diaires, de faulsaires, de coupe-gorges et de brigands : puis que 
par ceste saincte conversion, ils ont change de nom, et ont 
pris cet honorable tiltre de Catholigues zelez, et de Gendarmes 
de 1'eglise militante! deiflques doublons d'Espagne, qui avez 
eu ceste efficace de nous faire tous rajeunir, et renouveler en 



I . Compagnons du due d'Anjou dans 
1'expedition de Flandres (1581). Yoir de 
Thou, livre LTVI (Labilte). 

2. Intel-version de 1'ordre nattirel du 
discours. 

3. Dans le parti des Politiques. 

4. Gens failiis. Les banqueroutiers, 
dans certains pays, elaient condamnes a 
porter un bonuet jaune. 

5. Gens au gourdin leve. 

6. Faux monuayeurs. Le sieur de Man- 
dreville qu'on yient de citer, avail 616 
convaineu de fausse monnaie. 

7. Jeu de motssur catholique et Ligue. 

8. A double repli ; e'est-a-dire catholiques 
de quality double, supeVieure ; expression 
empruntde a Rabelais (II, 8 et IV, 4). 11 y 
a aussi ici un jeu demotssurles doublons 
d'Espagne. Cf. plus bas : O deifiquet 
doublons d'Espayne, etc. 



9. Bien loin en avant des autres. 

10. Modeles. 

1 1 . Jeu de mots ?ur caiholicon, qui signi- 
fiail propremeut electuaire, remede uni- 
versel, et qui rappelle le mot catholique 
(de xa9o).ix6v, universe/). Les auleurs de 
la Mdnippne iuiagiuent le roi d'Espagne 
faisant vendre un catholicon frelat^, 
a'ayant rien de commun avec le veritable 
catlwlicon qui sauve les ames. Ayant 
appris que le catholicon simple de Rome 
n avail d'autrcs eflets que d'Mifier les 
ames, et causer salut et beatitude en 
1'autre monde seulement, se faschantd'un 

si long terme, (il) s'estoit advis6 de 

gophistiquer cc catholicon, si bien qu'a 
force de le manier, remucr, alambiquer, 
calciner, sublimer, il en avoit compos6., 
un electuaire souveraiu, etc. (Sat. Men* 
ed. Labitte, p. 4). 



ECR1VAINS POLITIQUES. SATYRE MENIPPEE. 47 

nnc meilleure vie! C'est ce que dit nostre bon Dieu parlant a 
son Pere en sainct Matlhieu, chap, xi : Abscondisti a prudentibus 
et sapientibus, et revelasti eaparvulis? l Cerles, Messieurs, il me 
semble reveoir ce bon temps, auquel les Chrestiens, pour expier 
leurs crimes, se croisoient 2 et alloient faire la guerre oultre 
mer, comme pelerins, centre les mescreants et infideles... 

(La Satyre Menippie ou la vertu du catholicon d'Espagne. 
Edition Ch. Kead, p. 120.) 



2. Harangue du sieur de Rieux, sieur de Pierre-Font 3 
pour la noblesse de 1'Union. 



Messieurs, je ne sc.ay pourquoi on m'a depute pour porter !a 
parole en si bonne Compagnie, pour toute la noblesse de nostre 
party. II faut bien dire qu'il y a quelque chose de divin en la 
saincte Union, puisqueparson moyen, deCommissaire d'Aitil- 
lerie assez malotru, je suis devenu Gentilhomme, et Gouverneur 
d'une belle Forleresse : voire que je me puis esgaler aux plus 
grands, et suis un jour pour monler* bien haul, & reculon, ou 
autrement 8 . J'ay bien ocasion de vous suivre 6 , Monsieur le 
Lieutenant 7 , et faire service a la noble Assemblee, a bis ou a 
blancq 8 , a tort ou a droit, puisque tous les pauvres prestres, 
moynes et gens de bien, devots catholiques, m'apportent des 
chandelles 3 , el m'adorent comme un sainct Macabee, du temps 
passe. G'est pourquoy je me donne au plus viste des Diables, que 
si aucun de mon gouvernement s'ingere a parler de paix, je 
le courray 10 comme un loup gris u . Vive la guerre! il n'est que 
d'en avoir, de quelque part qu'il vienne. Je voy je ne sc.ai 
quels degoustez de nostre noblesse quiparlent de conserver la 



1 . Tu as cache 1 ces choses aux savants j 
et aux sages, et les a reve'lees aux pe- 
tits. 

2. Prenaient la croix. 

3. Le sieur de Rieui, ancien petit corn- 
mis des vivres, aventurier, pillard, avail 
regu des Seize la garde du chateau de 
Pierrefonds, qui 6tait tombtS en 1588 au 
pouvoir des Liqueurs. II, le deTendit 
contrelesattaques du ducd'Epernon (1591) 
etdu marechal de Biron (1592). (1 y \i- 
Tait de vols, ranconnant le pays et pillant 
les voitures publiques. Surpris dans une 
de ses courses par la garaison ruyaliste 
de Compiegne, il fut pendu a Noyon 
/1594). Le chateau de Pierrefuads, 



yendu a Henri IV par le gouverneur quo 
les Seize mirent a la place de Aieux, fut 
detruit dans les luttes chiles qui eurent 
lieu au commencement du regne de 
Louis XIII. II a 616 restaurg dans ces 
dernieres annees (1858-1868). 

4. Et suis destin<i a monter un jour. 

5. Au gibet. 

6. De marcher avec vous. 

7. Mayenne. 

8. A pain bis ou bianc, de quelque ma- 
nierc que ce soit. 

9. Cierges. 

10. Je lui courrai sus. 
It. Yivui loup. 



48 MORCEAUX C1101S1S DES AUTEUUS DU XVI* SIECLE. 

religion et 1'Estat lout ensemble : et que les Espagnols per- 
dront a la Gn 1'un et 1'autre si on les laisse faire. Quani a 
moy je n'entends point tout cela : pourveu que je leve tous- 
jours les tailles, et qu'on me paye bien mes appointements, il 
ne me chaut que 1 deviendra le Pape, ny sa femme. Je suis 
apr6s mes intelligences pour prendre Noyon* . si j'en puis 
venir a bout, je seray evesque de la ville et des champs 3 , el 
feray la moue a ceux de Compiegne *. Cependant je courray 
la vache et le manant, tant que je pourray : et n'y aura paysan, 
laboureur ny marchand autour de moy, et a dix lieues a la 
ronde, qui ne passe par mes mains, et qui ne me paye taille 
ou ranc.on. Je sc.ay des inventions pour les faire venir a raison : 
je leur donne le frontal de corde liee en cordeliere 5 : je les 
pends par les aisselles, je leur chauffe les pieds d'une pelle 
rouge, je les mets aux fers et aux ceps : je les enfcrme en un 
four, en un coflrc percd plein d'eau : je les pends en chapon 
rosty : je les fouelte d'eslrivieres : je les sale : je les fais jeus- 
ner : je les attache estenduz dedans un ban : bref j'ay mille 
gentils moyens pourtirerla quinte-essence deleurs bourses et 
avoir leur substance pour les rendre belistres 6 a jamais, eux 
et toute leur race. Que m'en soucie je, pourveu que j'en aye? 
Qu'on ne me parle point la-dessus du poinct d'honneur, je ne 
sc.ai que 7 c'est; il y en a qui se vantent d'estre descenduz de 
ces vieux chevaliers Francois qui chasserent les Sarrazins d'Es- 
pagne etremirent le Roy Pierre en son Royaume 8 : les autres 
se disent estre de la race de ceux qui allerent conquerir la terre 
saincte avec Sainct Loys : les autres de ceux qui ont remis les 
Papes en leur Siege par plusieurs fois, ou qui ont chasse les 
Anglois de France et les Bourguignons de la Picardie : ou qui 
ont passd les monts, aux conquestes de Naples et de Milan, que 
le roy d'Espagne a usurpe sur nous. II ne me chaut de tous ces 
tillres et panchartes 9 ni d'armoiries, tymbrees ou non tym- 

1. II ne m'importe ce que, etc. i plus loin, n'a point In les tore* ni les 

2. Je suis en train de me manager des historiens, brouille a plaisir les fails. Le 
intelligences dans la place. Noyon fut re- prince Heuri de Bourgogne a, au on- 
pris par la Ligue en fgvrier 1593. j xienie siecle, conquie le Portugal sur les 

3. Noyon 6tait un 6veche'. Pour com- j Sarrasins et fuiidg la maison de Bra- 
prendre le trait, il faut se rappeler le gance. Au quatorzieme s.ecle Duguesclin 
proverbe qui appelait un pendu uneveque \ a et6 retablir H nri de Transtamare sur le 
donnant la benediction avec les pieds. tronequ'occupait son frere I'ierre le Cruel. 

4. Noyon rogarde Compiegne, et de j 9. Ceux qui estoicnt comuiis au mes- 
Rieux fut pcndu en face de Compiegne. nagement de nostre France, au lieu de 

5. Qui leur serre le front. ! soulager des tailles, aydes et subsides 

6. Gueux, mendiants. les pauvres sujects aftligez d'une longue 

7. Ce que c'ost. guerre, introduisircut une nouvelle dace 
ft. De Rieux qui, comme il s'en vante | [contribution] sous le nom de pancharte. 



ECU1VAINS POL1TIQUES. SATYRE MENIPPEE. 49 

br6es : je veux eslre vilain de quatre races 1 , pourveu que je 
resolve tousjours les tallies, sans rendre comple. Je n'ay point 
leu les livres, ny les histoires, et annales de France et n'ay que 
faire de sc,avoir s'il est vray qu'il y ait eu des Paladins et Cheva- 
liers de la Table ronde qui ne faisoyent profession que d'hon- 
neur et de deffendre leur Roy et leur pays, et fussent plustost 
morls que de recevoir ua reproche, ou souffrir qu'on eust faict 
tort a quelqu'un. J'ay ouy confer a ma grand mere, en portant 
vendre son beurre au marche, qu'il y a eu autrefois un Gaston 
de Foix, un Comte de Dunois, un La Hire, un Poton 2 , un capi- 
taine Bayart, et autres, qui avoyent faict rage pour ce poinct 
d'honneur, et pouracquerir gloire aux Frangois. Maisje mere- 
commande a leurs bonnes graces pour ce regard 3 . J'ay bonne 
espee, et bon pistolet : et n'y a Sergent ny Prevost des Mares- 
chaux qui m'osast adjourner*; advienne qui pourra, il me suffit 
d'etre bon Catliolique 5 . Lajusticen'est pas faicte pour les gentils- 
hommcs comme moy. Je prendray les vaches et les poules de 
moti voisin quand il me plaira : je leveray 6 ses terres, je les rcn- 
fermcray avec les miennes dedans mon clos, et si n'en oseroit 7 
grommeler. Tout sera a ma bienseance. Je ne souffriray point 
que mes subjets payent de taille, sinon a moy. Et vous conseille, 
Messieurs les Nobles, d'en faire tous ainsi. Aussi bien n'y a il 
que les Tresoriers et Financiers qui s'en engraissent, et usent 
de la substance du peuple, comme des choux de leur jardin... 

M,p. 161.) 

3. Harangue * de monsieur d' Aubray 
pour le Tiers-Estat. 

Tout est a vous, Messieurs, qui nous tenez le pied sur la gorge 
ct qui remplisscz nos maisons de garnisons. Nos privileges et 
franchises anciennes sont a vau-1'eau. Nostre Hostcl-de-Vilie que 
j'ay veu eslre 1'asseure refuge du secours des Roys en leur ur- 



ui estoit une imposition pour tout le 
royaume d'un sol par livre de chaque 
qenre'e vendue. 'Est. Pasquier, Lettres, 
tome II, page 350). 

1. Par tous les aieui, paries Brands- 
parents du c6;6 paternel et du cote ma- 
te rnel. 

2. Poton de Xaiutrailles, mare'chal de 
France, mort en 1461. 

3. Pour ce qui est de la gloire des 



Frangais, je m'en rapporte a ces he>os. 

4. Citcr a comparaitre a un jour d<jter- 
ming. 

5. A la fagon des Ligueurs. 

fi. J'enleverai, je m'approprierai. 

7. Et toutefois il (mon \oisin) n'en ose- 
rait, etc. 

8. Compose'e par Pierre Pithou. 

9. Claude d'Aubray, le chef du parti 
del politiques. 



50 MORCEAUX CQOISIS DES AUTEURS DU XVI SIECLE. 

gentes affaires, est la boucherie 1 . Nostre Cour de Parlement 
est nulle.... et 1'universite devenue sauvage 1 . Mais I'extremil6 
de nos miseres est qu'entre tant de malheurs et de necessitez, il 
ne nous est pas permis de nous plaindre nidemander secours; 
etfaut, qu'ayants la mort entre les dents, nous disions que nous 
nous portons bien, et que nous sommes trop heureux d'estre 
malheurcux pour si bonne cause. Paris, qui n'es plus Paris 
mais une spelonque 8 de bestes farouches, une citadelle d'Espa- 
gnols, Wallons et Neapolitains*, un asyle, et seure retraite de 
voleurs, meurtriers et assassinateurs, ne veux-tu jamais te 
ressentirde ta dignite et te souvenir qui tu as este, au prix de 
ce que tu es? Ne veux-tu jamais te guarir de ceste frenesie 
qui, pour un legilime et gratieux Roy, t'a engendr6 cinquante 
Roylelets, et cinquante tyrans? Te voila aux fers! te voilci en 
1'Inquisilion d'Espagne, plus intolerable mille fois et plus dure 
& supporter aux esprits nez libres et francs, comme sonl les 
Francois, que les plus cruelles morts dont les Espagnols se 
cr-niireient adviser 1 Tu n'a peu supporter une legere augmen- 
tation de tallies et d'offices 5 et quelques nouveaux edicts qui 
ne t'importoient nullement, et lu endures qu'on pille tes mai- 
sons, qu'on te ranQonne jusques au sang, qu'on emprisonne 
les Senateurs 6 , qu'on chasse et banisse tes bons citoyens et 
conseillers, qu'on pende, qu'on massacre tes principaux ma- 
gistrals. Tu le vois, et tu 1'enduresl Tu ne 1'endures pas seule- 
ment, mais tu 1'approuves, et le loues, et n'oserois et ne sc.au- 
rois faire autrement! Tu n'as pen supporter ton Roy, si debon- 
naire... : que dis-je? peu supporter? c'est bien pis : tu Fas 
chasse de sa Villc, de sa maison, de son lict! Quoy chass6? tu 
1'as poursuivy! Quoi poursuivy? lu 1'as assassine, canoniz6 
1'assassinaleur 7 , et faict des feux de joye de sa mort. Et tu vois 
maintenanl combien cesle mort t'a proufflte, car elle esl cause 
qu'un autre 8 est monte en sa place, bien plus vigilanl, bien 
plus laborieux, bien plus guerrier, el qui sc.aura bien te serrer 
de plus pres, comme lu as, a Ion dam 9 , deji experiments. 

Je vous en prie, Messieurs, s'il est permis de jetter encore 
ces derniers abois en liberle, considerons un peu quel bien et 

1. Au pillage. Jeu de mot sur le nom ] 5. Augmentation du prix des offices, 
de Charles/? ucher prdv6tdesmarchands des charges qui s'acbetaicnt. 
favorable a la Ligue. 6. II diSsipne par la les membres du 

2. Les sciences, les Eludes, ysontaban- parlement. Cf. plus haul, p. 41. 



demises. 
3. Cavernc, latinisme tspelunca}. 



7. Jacques Clement. 

8. Henri IV. 



4. Soldats cumposant la garuion dc 9. Uommage (de damnum), d^pens. 
Philippe (I a Paris. 



ECR1VAINS POLITIQUES. SATYRE MENIPPEE. Si 

quel prouffit nous est venu de ceste detestable mort, que nos 
Prescheurs nous faisoient croire estre leseulet unique moyen 
pour nous rendre heureux... 

que nous eussions este heureux, si nous eussions este pris 
des le lendemain que fusmes assiegez *.... Nos reliques seroienl 
entieres 2 , les anciens joyaux de la Couronne de nos Roys ne 
seroient point fonduz, comme ils sont ! Nos fauxbourgs seroient 
en leur eslre 3 , et habitez comme ils estoient, au lieu qu'ils 
sont ruinez, deserts et abaluz. Nostre ville seroit riche, opu- 
lente et peuplee ; comme elle estoit : nos rentes de 1'Hostel de- 
Ville nous seroient payees: au lieu que vous en tirez la mouelle 
etle plus clair denier*! Nos fermes des champs seroient la- 
bourees et en recevrions le revenu, au lieu qu'elles sont aban- 
donnees deserles eten f riche ! Nous n'aurions pas veu mourir 
cent mille personnes de faim, d'ennuy 5 et de pauvrete, qui 
sont morts en trois mois, par les rues et dans les hospitaux, 
sans misericorde et sans secours ! 

Apprenez done, villes libres, apprenez par nostre dommage, 
& vous gouverner d'ores en avan t d'autre fac.on : et ne vous 
laissez plus enchevestrer, comme avons faict, par les charmes 
et enchentements des prescheurs, corrompus de 8 1'argent, et 
de 1'esperance que leur donnent les princes,qui n'aspirent qu'i 
vous engager 7 et rendre si foibles et si souples, qu'ils puisseni 
jouir de vous, et de vos biens, et de vostre Iibert6 a leur plai- 
sir ! Car ce qu'ils vous font entendre de la religion, n'est qu'nn 
masque dont ils amusent les simples, comme les renards 
amusent les pies de leurs longues queues, pour les attraper 
et manger a leur ayse. En vistes-vous jamais d'autres, de ceux 
qui ont aspire a la domination tyrannique sur le people, qui 
n'ayentpas toujours pris quelque liltre specieux de bien public 
ou de religion ? Et toutes fois quand il a esle question de faire 
quelque accord 8 , tousjours leur interest particulier a marchS 
devant, et ont laisse le bien du peuple en arriere, comme chose 
qui ne les touchoit point ; ou bien, s'ils ont este victorieux, leur 



1. Si Henri IV s'etait iramddiatemcnt ' 3. En leur e*tat (primitif). 

raeparg de Paris. 4. Au lieu que -vous en tirez le meilleur, 

2. Voir dans le merae discours le pas- | que vous les ^puisez (pour soutenir la 



sage suivant : Ou sont nos chasses ? ou 
sont nos precieuses reliques? Les unes 
ont fondues et mangecs ; les autres sont 
enfoncees en terre de peur des voluurs et 
pes sacrileges, etc. 



lutte). 

5. Sauffrance. 

6. Far. 

7. Eulacer. 

8. Convention. 



52 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI 6 SIEGLE. 

fin a loujours cs!6 do suhjuguer ct masliner 1 le peuple, duquel 
ils s'estoicnt a^dez a parvenir au dessus dc Icurs desirs. Et 
m'esbahy, puisque loutes les histoircs tantanciennes que mo- 
denies, sont pleines de lels exemples, comment se trouve 1 
encore des hommes si pauvre d'enlendement, de 8 s'embatlre 
ct s'envoler* a ce faux leurre. L'hisloire des guerres civilcs, 
et de la revolte qui se fit contre le Roy Loys Xl est encore 
recente 5 . Le Due de Berry son frere, et quelques Princes de 
France suscitez, et encouragez par le Roy d'Anglcterre, et 
encore plus par le Comte de Charolois, ne prindrent autre couleur 
de lever les armes que pour le bien et soulagcment du peuple 
etdu Royaume; mais en fin quandil falut venir a composition ', 
on ne trailta que de lui augmeriter son appanage et donner 
des offices et des appointements a tous ceux qui 1'avoient 
assist^, sans faire mention du public, non plus que du Turcq. 
Si vous prenez plus haul, aux Annales de France, vous vcrrez 
les factions de Bourgongne et d'Orleans, avoir toujours est6 
colorees du soulagement des tailles, et du mauvais gouver- 
nement des affaires ; et neanmoins 1'intenlion des principaux 
chefs n'estoit que d'empieter 1'authorite au Royaume 7 , et 
advantager une maison sur I'aulre 8 , comme Tissue a loujours 
faict foy. Car enfin le Roy d'Angleterre emportoit lou jours 
quelque lippee 9 pour sa part, et le Due de Bourgogne ne s'en 
departoit jamais sans une ville, ou une contree qu'il rclenoit 
pour son butin. Quiconques voudra prendre loisir de lire ceste 
histoire, y verra nostre miserable siecle naifvement represente : 
il y verra nos predicateurs, boutefeux, qui ne laissoient pas de 
s'en mesler, comme ils font rnaintenant, encore qu'il ne fust 
nullement question de religion. Ils preschoient conlre leur 
Roy, ils le faisoientexcommum'er, comme ils font maintenant: 
ils faisoient des propositions i la Sorbonne contre les bons 
citoycns, comme ils font maintenant, et pour de 1'argent, 
comme maintenant. On y veoit des massacres, des tueries de 
gens innocents et des fureurs populaires, comme les nostres. 
Nostre mignon le feu Due de Guyse, y est represente en la per- 
sonne du Due de Bourgongne, et nostre bon protecteur le Roy 



1. Abatnrdir. 

2. II se trouve. 

3. Si pauvres... de, asscz pauvrcs 

pour. 

4. S'embatlre, s'envoler, m<5ta|)horcs 
tiroes dc la fauconncric : sc jc'.cr sur, 
preii'lre son vol vcrs ce leurre. 

5. Ligue du bicn public 



6. Arrangement. 

7. Trendre plus d'autoritd dans 1'Etat. 

8. Et obtenir pour leur maison des 
avan tages plus grands quo la inaisoa ri- 
vale. 

9. Ce qu'on pcut prendre avec la levre 
(lifpo), bouclide. 



ECRIVAINS POLITICOES. SATYRE MENIPPEE. 53 

d'Espsgne en celle du Roy d'Angleterre. Vous y voyez noslre 
credulite et simplicite, suivics de mines et desolations, et de 
saccagements et bruslements de villes et fauxbourgs, tels 
qu'avons veu et voyons tons les jours sur nous et sur nos voi- 
sins. Le bien public estoit le charme et ensorcellenient qui 
bouchoit Toreille a nos prcdecesseurs : mais V ambition et la 
vengeance de ces deux grandes Maisons en estoient la vraye et 
primitive cause, comme la fin le descouvrit.... 

(Id.; pages 175 et suiv.; 235, 236; 242 et suiv. .) 



1. La Satire Me'nippe'e contient des pie- 
ces de vers en latin et en franc.ats. Voici 
quelques pieces franchises. 

De Montfaucon et des Seize de Paris. 
A chacun le sien, c'est justice : 
A Paris, seize quarteniers 1 : 
A Montfaucon, seize piliers. 
C'est a chacun son beuefice. 

Sur les doubles croix de la Ligue. 
Mais, dites-moi, que signifie 
Que les ligueurs ont double croix ? 
C'est qu'en la Ligue on crucifie 
Jesus-Christ encore une fois 2 . 

De Selection du due de Guyse *. 

La Ligue, se trouvant camuse 
Et les ligueurs bien estonnez, 
Se sont advisez d'une ruse, 
C'est de se faire un roy sans nez. 

Response pour le due de Guyse. 
Le petit Guisard fait lanique 
A tous vos quatrains et sonnets ; 
Car estant camus et punais, 
II ne sent point quand on le pique. 

A mademoiselle ma commere sur le Ires- 
pas de son asne *. 

Depuis que la guerre enragee 
Tient nostre muraille assiegee 
Par le dehors, et qu'au dedans 
On nous faict allonger les deals 
Par la faim qui sera suivie 
D'une autre fin de nostre vie, 
Je jure que je n'ay point eu 
Douleur qui m'ait tant abbatu, 
Et qui m'ait semblg plus amere, 
Que pour vostre asne, ma commere I 

1. Les chefs des seize quartiers de la rilla, 
les Seize. 

2. Allusion a la double croix de Lorraine. 

3. Le jeune due du Guise, que la Ligue 
pre'entdil comme caudidat a la couronne, etait 
catnns. 

4. Cette piece tit de Gilles Durant, Toir 
page 44. 



Vostre asne, helas ! o quel ennuy ! 
Je meurs quand je repense a luy, 
Vostre asne, qui par advanture, 
Fut un chef-d ceuvre de nature, 
Plus que 1'asne Apuleyen l . 
Mais quoi ? la mort n'espargne rien: 
II n'y a chose si parfaicte 
Qui ne soit par elle deffaicte. 
Aussi son destin n'estoit pas 
Qu'il deust vivre exempt du trespas : 
11 est mort et la Parque noire 
A 1'eau du Styx 1'a meng boire, 
Styx, des morts 1'eternel sejour 
Qui n'est plus passable 2 au retour. 
Je perds le sens et le courage 3 , 
Quand je repense a ce dommage, 
Et tousjours depuis en secret 
Mon coeur en gemit de regret : 
Tousjours, en quelque part que j'aille, 
En 1'esprit me revieut la taille, 
Le maiatien et le poll poly 
De cet animal tantjoly; 
J'ai tousjours en la souvenance 
Sa facou et sa contenance : 
Car il sembloit, le regardant, 
Un Tray mulct de president, 
Lorsque d'une gravite" douce, 
Convert de sa petite housse, 
Qui jusqu'au bas lui devalloit *, 
A Poulangis 3 il s'en alloit, 
Parmy les sablons et les fanges 
Portant sa maistressea Tendanges, 
Sans jamais broncher d'un seul pac 
Car Martin souffert ne 1'eust pas, 
Martin qui tousjours par derriere 
Avoit la main sur sa croupiere. 

Au surplus un asne bien faict, 
Bien membru, bien gras, bien refaict ', 

1 F.Mne d'Apulee; allusion au rotn.iu d'A* 
piil( ; .: dont le biros Lucius est mclamurpho^ 
en ane. Scandez Apulefien. 

2. Qu'on ne peut plus repasser: Stygis ir 
remeabilis unda. 

3. Furmele d'ame. 
k. Descendait. 

B. VillaRe d la Haule-Marn. 
6. Bien entretenu. 



84 MORCEAUX CI10ISIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 



IV. AUTEURS DE MEMOIRES, LETTRES, HISTOIRES, ETC. 



LA NOUE 



1531-1591. 

DE LA NODE, dit BRAS DE PER, grand capitaine et grand 
Scrivain, naquit en 1631 en Bretagne, d'une famille alliee aux Mati- 
gnon et a-ix Chateaubriand. II servit sous Brissac en Italie et dans 
les Pays-Bas, sc convertit au protestantisme (1557), s'enrdla sousCondg, 
et, apres la prise d'Orleans et de Saumur (1567), recut des protes- 
tants le commandement du Poitou, de 1'Aunis et de la Guyenne. 
Au siege de Fontenay-le-Comte, il eut le bras gauche fracass6 d'un 
coup d'arquebuse, et des lors porta un bras de fer qui lui valut son 
surnom. Apres la paix de Saint-Germain (8 aout 1570), il alia com- 
battre les Espagnols en Flandre, leur prit Valenciennes et Mons, mail 



Un asne doux et debonnaire, 

Qui n'avoit rien de 1'ordinaire, 

Mais qui sentoit avec raison 

Son asne de bonne maison : 

L'n asne sans taclie et sans vice, 

N6 pour faire aux dames service, 

Et non point pour estre sommier * 

Comme ces porteurs de furoier, 

Ces pauvres baudets de village, 

Lourdauds, sans cceur et sans courage, 

Qui jamais ne prcnnent leur ton 

Qu'a la mesure d'un baston. 

Votre asne fut d'autre nature, 

Et couroit plus belle advanture ; 

Car, a ce que j'en ay appris, 

11 estoit bourgeois de Paris : 

Et de fait par un long usage 

II retenoit du badaudage : 

Et faisoit un peu le mutin 

Quand on le sangloit trop matin. 

Toutesfois je n'ay cognoissance 

S'il y * avoil eu sa naissance : 

Quoiqu'il en soil, certainement 

11 y demeura loiiguement, 

Et soustint la guerre civile 

Pendant les sieges de la ville, 

Sans jamais en estre sorty, 

Car il estoit du bon party : 

Da 8 ; et si * le fit bien paroistre, 

t. Bite de somme. 
S. A Paris. 
. Oiii-ili. 
*. Et imi. 



Quand le pauvret aima mieui estre 
Pour 1'Union en pieces mis, 
Que vif se rendre aux ennemis : 
Tel Seize qui de foy se vante, 
Ne voudroit ainsi mettre en vente 
Son corps par pieces ostalle", 
Et vcux qu on 1'estime zele". 

Or bien, il est mort sans envie J , 
La Ligue luy cousta la vie : 
Pour le moins eut-il ce bonheur, 
Que de inourir au lict d'honneur, 
Et de verser son sang a terre 
Parmy les efforts de la guerre ; 
Non point de vieillesse accablg, 
Rogneux, galeux, au coing d'un b\6. 
Plus belle fin luy estoit due : 
Sa mort Tut assez cher vendue; 
Car au boucber qui 1'acheta 
Trente escuz d'or sol * il cousta : 
La chair par membre despecee 
Tout soi.dain en Tut dispersee 
Au 16gat, et le vendit-on 
Pour veau peut estre, ou pour ir.outon 

De cette fa^on magniiique, 
En la necessity publique, 
rigueur estrange du sort t 
Vostre asne, ma commere, est mort, 
Votre asne, qui par advanture 
Fut un chef-d'oeuvre de nature ! 

1. Regret. 

2. L'ecu-toZ elait la plus ancienne monnai* 
d'or appelee ecu. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. LA NOUE. :>'> 

assi6g6 dans cctte derniero ville par le due d'Albe, il dut se rendre (21 
septembre 1572) ; cette campagne malheureuse le sauva da massacre 
du 24 aout. II prit en novembre 1573 le gouvernement de la Ro- 
chelle qu'il defendit centre les troupes royales, se prononga pour 
Henri IV centre la Ligue, repartit combattre les Espagnols, fut fait 
prisonnier, livre' au due de Parme, et, apres une dure captivit^ au! 
chateau de Limbourg, ^change 1 en 1585 contre le corate d'Egmont pri- 
sonnier du roi de Navarre, a condition de nejamais prendre les armes 
contre les Espagnols, tant tait grand 1'effroi qu'il leur inspirait. A 
I'av6nement de Henri IV, il accompagna le nouveau roi dans ses expe- 
ditions, a Arques, Ivry, au siege de Paris ou il fut blesse. II pe>it au 
si(5ge de Lamballe, le 4 aout 1591. 

Pendant sa captivite 1 au chateau de Limbourg, il e'crivit un abre"ge" des 
Vies de Plutarque aujourd'hui perdu, et commenga ses Discours politi~ 
' ques et militaires. Us sont au nombre de vingt-six; les quatre premiers 
contiennent le tableau de la France pendant les premieres guerres ci- 
viles ; les autres des considerations sur I'e'tat de la uoblesse, sur la stra- 
t^gie, sur la politique des souverains Chretiens, sur des questions reli- 
gieuses, etc. Le vingt-sixieme et dernier est une biographic qui s'e- 
tend de 15G2 a 1570 et qui a 6t6 souvent imprimee sous le titre de 
Mimaires*. 

Voir sur ses oeuvres notre Tableau de la Literature au xvi e siccte, 
pa?c 29. 

Dans les extraits qui suivent, nous reproduisons ie texte de I'gdition 
originale (Bale, 1587). 

1. Plain te des protestants. 

Les principaux de la Religion *, qui ouvroyent les yeux pour la 
conservation tant d'eux quc d'autruy, ayant fait un gros amas 
de ce qui s'estoitfait contr'eux etdece qui se brassoi ten core, di- 
soyent qu'indubitablement on les vouloit miner peu a peu, et 
puis tout a un coup leur donner le coup dela mort. Des causes 
qu'ils alleguoyent, les unes esloyent manifestes et les autres se- 
crettes. Quant aux premieres, elles consistoyent es 8 desmantel- 
lemens d'aucunes villes *, et construction de citadelles es lieux 
ou ils avoyent 1'exercice public *, plus es massacres qui en plu- 
sieurs endroits se commetloyent, et en assassinals de genlils 
hommes signalez (de quoy on n'avoit peu obtenir aucune jus- 
tice); aux menaces ordinaires qu'en brePils ne leveroyent pas 



1 . On a encore de La None des remar- 
ques sur 1'histoire de Guichardin, impri- 
m^es en marge de la traduction de Chas- 
sedey. Paris, 1568 et 1577, Geueve, 1578 
et 1583. 

2. Les principaux chef* dc la religion 



re'forme'e. 

3. Dans lei. 

4. De certaines villes. 
b. Deleur cultc. 

6. Qi/'avant peu de tempi. 



56 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI* SIECLE. 

la tesle si haul; et singuliercment en la venue des Suysses 
(combien que le due d'Albe fust desja. pass6 en Flandres J ), les- 
quels n'avoycnt esl6 levezque pour la crainle simulee de son 
passage. Quant aux secrettcs 2 , ils mettoyent en avant aucunes 
letlres interceptees, venantes de Rome et d'Kspagne, ou les 
desseins qu'on vouloit executor se descouvrirent fort a. plain, la 
resolution prise a Bayonne avec le due d'Albe d'exterrainor les 
Huguenots de France et les Gueux s de Flandres ; de quoy on 
avoit esle" averly par ceux de qui on ne se doutoit pas. Toutes 
ces choscs, et plusieurs autres dont je me tais resveilloyent fort 
ceux qui n'avoyent pas envie qu'on les prist endormis. Et me 
recorde * que les chefs de la religion firent en peu de temps 
trois asseniulrcs, tant a Valery qu'aChaslillon, oil se trouverent 
dix ou douze des plus signalez gentils hommes, pour deliberer 
sur les occurrences presenlesetcercher 5 desexpedienslegitimes 
et honnestes, pour s'asseurer entre tant de frayetir 6 , sans venir 
aux dcrniers remedes. Aux deux premieres, les opinions fureut 
diverses... Mais a la troisieme, qui se fit avant qu'un mois fust 
escoule", les cerveaux s'eschaufferent davantage, lant pour les 
considerations passees que pour nouveaux avis qu'on eut... Et y 
cut quelques uns qui estoyent la, plus sensitifs 7 et impatiens 
que les aulres, qui tindrent ce langage : Comment ? veut-on 
attendre qu'on nous vienne lier les pieds et les mains et puis 
qu'on nous traine sur les eschaffaux de Paris, pour assouvir, 
par nos morts honteuses 8 la cruaut6 d'autruy? Quels avis faut- 
il plus attendre? Voyons nous pas desja 1'ennemy estranger, qui 
marche arme" vers nous, et nous menace de vengeance?... 
Avons nous mis en oubli que plus de trois mille personnes 
de nostre Religion sont peries par morts violentes depuis 
la paix, pour lesquelles toutes nos plainles n'ont jamais peu ob- 
tenir autre raison que des responses frivoles, ou des dilations 
trompeuses?Si c'estoit le vouloir de nostre Roy que nous fus- 
sions ainsi outragez et vilipendez, par avanture le supporte- 
rions-nous plus doucement?Maispuisque nous sgavons que cela 
se fait par ceux qui se couvrent de son nom, et qui nous veu- 
lent oster 1'acces envers luy et sabien vueillance, afin qu'estans 



1 . On avail enroll des Suisscs en ap- 
parence pour se deTendre centre le due 
d'Albe, en ralit6 pour require les pro- 
testants. 

2. Quant aux causes secretes. 

3. Nom donng aux habitants des Flan- 
dres soulcves cootre la domination espa- 
gnole. 



4. 11 me souyient. 

5. Chercher. 

(i. Pour se mettre en s^curiU au milieu 
de tant de sujets dc craiute. 

7. Impressionnables. 

8. Ignomiuicuses. 

9. Dclais. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. LA NOUE. 57 

destiluez de tout support et aide nous demeurions leurs escla- 
ves ou leur proye, supporterons-nous telles insolences? Nos pe- 
res ont eu patience plus de quarante ans, qu'on leur a fait 
esprouver toules sortes de supplices pour la confession du nom 
de Jesus Christ, laquelle cause nous maintenons aussi. Et ft ceste 
heure que, non seulement les families et bourgades, mais les 
villes toutes entieres, sous I'authorite' et benefice de deux edicts 
royuux, out fait une declaration de foy si notoire, nous serions 
indignes de porter ces deux beaux litres de chreslien et de gen- 
tflhomme, que nous eslimons eslre I'lionneurdenosornemens 1 , 
si, p:ir nostre negligence ou Iaschet6, en nous perdant, nous 
laissions perir une si grande multitude de gens. Pourquoy 2 nous 
vous supplions, messieurs, qui avez embrasso la defense com- 
mune, de prendre prompiemenl une bonne resolution, car 1'af- 
fuire ne requierl plus qu'on temporise. 

(Discours politiques et milttaires, XXVI: Observations sur 
plusieurs choses advenues aux trois premiers troubles. Seconds 
troubles. Edit, princeps, Hale, 1587, in-4; pages 605-608). 

2. Portrait d'un soldat. 

Peu apres, la trefve se flt entre les deux armees, & laquelle 
succeda la paix, qui fut occasion que chacun mil les armes 
bas. Ce fut une grande fatigue d'avoir est6 si long temps en 
campagne par chaud, par froid, et chemins difticiles, et quasi 
tous jours en terres ennemies, ou les propres paysans faisoyent 
autant la guerre que les soldats ; qui 8 sont inconvenicns ou se 
trouva plusieurs Ibis ce grand chef Annibal, quand il fut en Ita- 
lie. Alors est-ce une belle escole de voir comment onacommode 
les conseils a la necessite. Du commencement tels labours sont 
si odieux, qu'ils font murmurer les soldats centre leurs propres 
chefs; puis, quand ils se sont un peu accoustumez et endurcis 
a ces penibles exercices, ils viennenta entrer en bonne opinion 
d'eux-mesmes, voyans qu'ils ont comme surmonUJ ce qui es- 
pouvante tant de gens et principalementles delicats. Voil& quel- 
les sont les belles galleries et les beaux promenoirs des gens de 
guerre, et puis leur lit d'honneur est un foss6 ou une harque- 
busade les aura renversez. Mais tout cela a la verild est digne 
de remuneration et de louange, mesmement * quand ceux qui 
marchent par ces sentiers, et souffrent ces travaux, mainliennenl 

t. Nos ornements les plus bonorablcs. ] 3. Toutes choses qui sont, etc. 
S. C'est pourquoy. | 4. Surtout. 



58 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI" SIECLE. 

une cause honneste, et en leurs procedures se monstrent pleins 
de valeur et de modeslie. 

Or, si quelqu'un en ces lamenlables guerres a grandement 
travaill6 et du corps et de 1'esprit, on peut dire que g'u esl6 
M. 1'Admiral 1 ; car la plus pesante partie du fardeau des afaires 
et des peines militaires, il les a soutenues avec beaucoup de 
Constance el de facility, et s'est aussi reveremment * comporte" 
avec les princes ses superieurs comme modestement avec ses 
inferieurs. II a toujours eu la pilie" en singuliere recommanda- 
tion et un amour de justice, ce qui 1'a fail priser et honnorer de 
ceux du party qu'il avail embrasse". II n'a poinl cerche" 'ambitieu- 
sement les commandemens et honneurs, ains * en les fuyanl * 
on 1'a force" deles prendrc pour'sa suffisance etpreud'hommie. 
Quand il a manie les armes, il a fait connoislre qu'il estoit Ires 
entendu, autant que capitaine de son temps, et s'est toujours 
expos6 courageusement aux perils. Aux 7 adversilez, on 1'a 
remarque" plein de magnanimite" et d'invention pour en sortir, 
s'estant tous jours monstr6 sans fard et parade. Somme * c'es- 
tcit un personnage digne de reslituer un Eslat affoibly et cor- 
rompu. J'ay bien voulu dire ce pelil mot de luy en passant, car, 
1'ayant conu et hant6, et profit6 en son escole, j'aurois tort si je 
n'en faisois une veritable et honnesle 9 mention. 

(Id., ibid. ; Troisiemes troubles, fin; pages 702-703.) 



BLAISE DE MONLUC 

1502-1577. 

BLAISB DE LASSERAN-MASSENCOME, seigneur de MONLUC, naquit vers 1503 
aux environs de Condom, d'une vieille famille noble, alliee aux Mon- 
tesquieu -F^zensac, mais sans fortune. L'alae de cinq scours et de six 
freres, il dut chercher fortune. Page cliez le due Antoine de Lorraine, 
il entra comme archer sous les ordres de Bayard, dans une compagnie 
de ce prince, fit ses premieres armes en Italie, prit part k toutes les 
campagnes de Francois I" contre Charles-Quint, et fut fait chevalier par 
le comte d'Enghien sur le champ de bataille de Ce>isolles (1544). Sous 
Henri II, il paralt ;i la tete des armies et s'illustre dans diffa-cmes ac- 



1. Coligny. 

1. Respectueusement. 

3. Cherche\ 

4. Mais. 

5. Tamils qu'il les fu\ ait. 



6. A cause de. 

7. Dans les. 

8. En somiiie. 

9. Honorable. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. MONLUC. 59 

tions dont la plus cglebre est la memorable defense de Sienne contre 
les Imperiaux (1555). La gloire militaire de Monluc eta it au plus 
haut point, quand eclaterent les guerres civiles, ou il joua un rdle san- 
glant. Charg^ par Charles IX du gouvernement de la Guyenne, il y 
fit rggner 1'ordre a 1'aide du bourreau, et imposa la terreur de son 
nom aux protestants; impitoyable toutefois pour les catlioliques eux- 
memes quand ils affectaient 1'independance. Inspir6 par le culte de la 
royaute' qu'il poussait jusqu'au fanatisme, il chatiaitdans les huguenots, 
non les herdtiques, mais les rebelles. II refusade prendre part au mas- 
sacre de la Saint-Barthelemy et sauva meme des protestants. II futat- 
teint au sie'ge de Rabastens (1570) d'une horrible blessure au visage qui 
le forca a porter un masque le reste de ses jours ; en 1574 Henri III lui 
donna le baton de marechal de France en recompense de ses services 
passes; il mourut en 1577 dans sa maison d'Estillac dans 1'Agenois. 

Les M^moires ou Commentaires qu'il dicta dans les dernieres anuses 
de sa vie, ont t imprimes plusieurs fois ; la meilleure edition est 
cello qu'en a donnee M. de Ruble (5 vol. in-8; publication de la Societe 
de 1'Histoire de France). G'est celle que nous suivons dans ces extraits. 

Voir retude qae nous consacrons aux Commentaires dans notre Ta- 
bleau de la Literature au xvi* siede (p. 37). 



1 . Discours de Monluc dans le conseil du roi ' . 

Puis donques, Sire...., que je suis si hureux * que de par- 
ler devant ung roy soldat, qui voullSs * vous que thue * neuf ou 
dix mil homines, que 5 1'on est asseure" que tous combattrons 6 , 
et de mil a douze cens chevaulx, tous rSsolus de mourir ou de 
vaincre. Telles gens que cela ne se deffont pas ainsi. Ce ne 
sont pas des apprentis. Nous avons souvent sans advantaige'at- 
tacqueTennemy, et 1'avons le plus souvent batu. Je veux dire 
que si nous avions tous ung bras lie", il neseroict 8 encores en la 
puissance du camp des ennemis de nous timer de tout ung 
jour, et qu'ilz ne perdissent la plus grand part de leurs gens et 
les meilheurs homines. Pens6s donques, quant nous aurons 
les deux bras libres et le fer en la main, si serons aise"s a estre 
vaincus. Certes, Sire, j'ay appris des sages cappitaines, pour 



1. Monlucavait 616 envoyaFrangoisI 
par le due d'Eughien pour obtenir I'auto- 
risation de livrer bataille am Espagnols, 
bien que ceux-ci fussent sup^neurs en 
nonibre. L'autorisation Tut accord^e et le 
due d'Enghieu (ut vajiiqueur a Consoles 
(1544). 

2. Hcureui ; sur la prononciatlon u 
pour eu, vnir notre Tableau de la langue 
AU iyi siScle (pages 106-209). 



3. Remarquez la terminaison e's pour 
ex ; elle est commune daiis JUouluc. 

4. Qui tue. 

5. Au sujet desquels. 

6. Nous tous nous combattrons. 

7. Sans avoir sur lui 1'avantage du 
nombre ou de la position. 

8. Sur 1'imparfait en oict, oinct, voir 
notre Tableau de la langue au ivi 
siecle (section II, p. 236). 



60 MORCEAUX CUOISIS DES AUTEURS DU XVI' S1ECLE. 

les avoir ouy discourir, qu'unc arme"e composed de douze & 
quinze mil homraes, esl baslante * d'en affronter une de trente 
mil. Car ce n'est pas le grand nombre qui vainc, c'est le bon 
cocur : ung j our de bataille, la moili6 ne combat pas. Nous n'en 
voulons pas davantage*; laisses fere 8 a nous... 

a Non, non, Sire, ces gens ne sont pas pour eslre redeffaictz*. 
Si messieurs 5 qui en parlent les avoinct 6 veus en besongnc, ilz 
changeroincl d'adviset vous aussi. Ce ne sont pas soldatz pour 
rcposer dens une garnison; ilz demandent 1'ennemy, et veulenl 
monstrar leur valleur; ilz vous demandent permission de com- 
batlre. Si vous les refuse's, vous leur ostere"sle courage, et sere's 
cause que celuy de voslre ennemy s'enflera; peu a peu vostre 
arme"e se deffera. Et pour vous achever de dire mon oppinion, 
Sire, a ce que j'ai entendeu, tout ce qui esmeut messieurs de 
vostre conseil qui ont opinS devant vostre MajestS, esl la crainte 
d'une perte. Ilz ne disent aultre chose, si ce n'est : si nous 
perdons, si nous perdons. Et n'ay ouy homme qu'aye 7 jamais 
diet : quel grand bien vous advieridra si nous vous gaignons la 
bataille. Pour Dieu, Sire, ne craigne's de nous accorder nostre 
requeste, et que je ne m'en retourne pas avec ceste honte qu'on 
die que vous ave"s peur de mettre le hazard d'une bataille entre 
noz mains, qui 8 vous offrons volontiers et de bon cceur nostre 
vie. (Commentaires, t. I, p. 248.) 



2. lies femmes de Sienne 9 . 

Tous ces pauvres habitans, sans monstrer nul desplaisir ny 
regret de la ruyne de leurs maisons, mirent les premiers la 
main al'ceuvre; chacun accourta labesogne. Je veux dire qu'il 
ne feust jamais 10 qu'il ne s'y trouvast plus de qualre mil per- 
sorincs au travail; et me feust monstr par des gentilz-hommes 
siennois plus de quarante gentilz-femmes 1J des plus grandes de 
la ville qui pourtoinct le panier sur la teste, plein de terre. II 
ne sera jamais 1S , dames siennoises, que je n'immorlalize vostre 



1 . Hot italien : Instants, suffisant. 

2. Nous n'en demandons pas plus que 
nous en a-. MIS. 

3. Laiss.:/ faire. 

4. Les Vianc,:iis avaient gchoug de- 
rant Yvr^e (decembre 1543) et cet 6chec 
avail aineiig le remplacement du general 
de Boutieres par le comte d'Enghicn. 

5. Messieurs les conseillcrs. 

6. Voir la note 8 de la page prudent 

7. Qui ait. 



8. A nous qui. 

9. Sienne, ville forte deToscane, s'^tait 
r<5voltee contre les Iinp6riaux, et tournde 
Ters Henri II, qui envoya des troupes 
avec Muiiluc pour la defendre. Monluc y 
soutint contre Charles Quint un siege 
hlroique qui fit sa reputation. 

10. Qu'il n'arriva pas une seule fois qu'il 
y cut moms de quatre inille persounes. 

11. Femmes nobles. 

12. II n'arriv era jamais que. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. MONLUG. 61 

nom, tanlque le livre de Monluc vivra : car, a la ve'rite', vous 
estes digues d'immortelle louange, si jatnais femines le feurent. 
A.U commencement de la belle resolution que ce peuple fist de 
deffendre sa liberte, toutes les dames de la ville de Sienne 
se despartirent 1 en trois bandes : la premiere estoict conduicte 
par la signora Forle-guerra, qui estoict veslue de violet, et tou- 
tes celles qui la suivoinct aussi, ayant son accouslrement, en fa- 
Qon d'une nymphe, court et monstrant le brodequin; la se- 
conde estoict la signora Piccollomini, vestue de salin incarna- 
din, et sa Iroupe de mes:ne livree ; la troisiesme estoit la signora 
Livia Fausta, vestue toule de blanc, comme aussi estoict sa 
suitle avec son enseigne blanche. Dans leurs enseignes elles 
avoinct de belles devises : je voudrois avoir donne" beaucoup et 
m'en ressouvenir J . Ces trois escadrons estoinct composed de 
trois mil dames, genlilz-femmes ou bourgeoises : leurs armes 
estoinct des picz, des pelles, des hottes et des fascines : et en 
cest equipaige firent leur monstre et allarent 8 commencer les 
fortifications. Monsieur de Termes, qui m'en a souvent faict le 
compte, car je n'y eslois encor arrive", m'a asseure" n'avoirja- 
mais veu de sa vie choze si belle que celle-la ; je vis leurs en- 
seignes despuis. * Elles avoinct faict un chant a 1'honneur 
de la France lors qu'elles alloinct a leur fortification : je vou- 
drois avoir donne le meilleur cheval que j'ay et I'avoir pour le 
mettre icy 6 . 

Et puisque je suis sur 1'honneur de ces femmes, je veux que 
ceux qui viendront apres nous admirent et le couraige et la 
vertu d'une jeune Siennoise, laquelle, encore qu'elle soict fille 
de pauvre lieu, raerite toutes fois estre mise au rang plus 6 ho- 
norable. J'avois faict une ordonnance au temps que je feus cree" 
dictateur, que nul, apeine d'estre bien puny, ne faillist d'aller 
A la garde a son tour. Ceste jeune fille, voyant ung frere a qui il 
touchoicl 7 de fere la garde, ne pouvoir y aller, prend son morion 
qu'elle met en teste, seschausses el ung collet de bufle, et avec 
son hallebarde * sur le col, s'en va au corps de garde en cest 

1. Se dmserent. i neur de la France, e'tait un cheval turc 

2. Je ne regretterais pas d 'avoir donue' dunt il a dit qu'il 1'airaait apres ses 
beaucoup pour m'en souvenir. I enfants, plus que chose du mnnde, car 

3. Allerent. Cf. notre Tableau de la t * il lui avail sau\<5 la vie ou la prison 
langue au xvi* siecle (section II, conju- trois fois. (Saintc-Beuve, Canneries 



gaison , p. 236V 

4. Depuis. 

5. Ce meilleur cheval de Monluc, qu'il 



du lundi,\l, 82; 1856.) 

6. Le plus. 

7. Qui devait a son tour faire la garde. 



cut douue' de tout son cceur pour avoir i 8. Moiilue prononce hallebarde avec A 
I'llYinne des dames sieunoises en 1'boo- } muette. 



62 MORCEA.UX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI" SIECLE. 

equipaige, passant, lorsqu'on leut le roolle l , soubz le nom de 
son frere; fist la sentinelle a son tour, sans estre congneue, 
jusques au matin que le joureust poinct. Elle feust ramenge & 
la maison avec honneur : rapres-dine"e le seigneur Cornelio 
me la monslra f . 

(Commentaires, t. II, p. 53.) 

3. Devoirs d'un gouverneur de place. 

Quand le roy vous bailie une place en garde vous debvez 
considfirer trois chozes : 

La premiere, 1'honneur qu'il vousfaict de se fier tant en vos- 
Ire sagesse, valleur et bon entendement, de fere choix de vous 
pourcomprendre loules chozes qui deppendent de la conserva- 
tion de voslre place 8 . Et 1'honneur qu'il vous faict n'est pas si 
petit, qu'il n'honore non seullement vostre personne, mais toute 
vostre race, vous baillant en charge una clef de son royaulme, 
ou quelque ville qui luy importe grandement, comme estoit 
celle dont je vous ay represents le si6ge*. Et fault 6 bien que 
vous pensigs que cest honneur qu'il vous faict vous en menne 
unne cue si longue, que non seullement vostre renomm6e 
6'eslend aux environs de vostre place, mais par tout le royaulme 
de France ; or ce n'est pas tout, car c'est encore par tout le pa'is 
des estrangiers. Nous sommes curieux d'entendre ce qui se faict 
bien et mal, qui est bon et mauvais;et,encorequenousn'yayons 
interest, si voulons-nous sgavoir toutes choses: c'est lenalurelde 
I'homme. Et ainsi par tous les pai's estrangiers votre nom sera co- 
gneu pour jamais, en bien ou mal ; car tout ce qui se faict est 
mis par escript et par ainsi votre nom esl immortalize^ et, sans 
les escriptures qui se font parmy le monde, la pluspart des gens 
d'honneur ne se soucieroinct d'aequSrir de la reputation, car 
elle cousle trop cher. Jamais homme n'en eust a pire marche 
que moy; mais 1'honneste desirque nous avons de perpetuer 
nostre nom, comme on faict par les escriptz 7 , est cause que la 
peine semble bien douce a celuy qui a ung coeur gSnereux. ll 
me sembloit, lorsque je me faisois lire Tite-Live, que je voyois 



1. Pourfairel'appel. 

2. Voir plus loin, p. 73, le recit, 
beaucoup pin? developpc', de Brant6me. 

3. Pour embrasscr toutes cboses qui 
(iennent a la conservation de la place. 

4. La place de Siemie. 

5. 11 faut. 

6. Vous en amime une queue, une 



suite (d'honneur) si longue, que, etc. 
Monluc, d'apres la pronunciation gas- 
conne, qui change eu en u, (Scrit cue, 
c'est-a-dire quue pour queue. Cf. plus 
haul, p. 59, n. 2. 

7. Comrae cela se fait par les rdcits 
des historiens. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. MONLUG. 



63 



en vie ces braves Scipions, Catons et Ce"sars ; et, quand j'estois 
a Rome, voyant le Capitolle, me ressouvenant de ce que j'a- 
vois ouy dire (car de moy j'estois ung mauvais lecteur), il me 
sembloit que je debvois trouver la ces anciens Romains. Doncles 
historiens, qui ne laissent rien a meltre * en leurs livres, mar- 
queront vostre nom en blanc et en noir, avec gloire ou avec 
lionte, comme vous voyes qu'ilz ont faict de tant de cappitaines 
qui nous ont devance"s. 

La seconde chose que vous debv6s mettre devant vos yeux, 
c'est que vous debve"s penser, si vous perdes voslre place, quel 
dommage vous apporles au roy premierement ; car c'est son 
bien et sa maison, car il n'y a poinct place de garde que * ne 
soil proprement sa maison encores qu'il ri'y ait poinct de domi- 
cile qui soil a luy; car les revenuz sont sciens s , et en perdant 
la place, vous remetl6s son revenu entre les mains de son en- 
nemy, augmented * son honneur, et faictes honte a vostre mais- 
tre, qui veoit dans les histoires escript pour jamais que sous 
son regne une telle place s'est perdue. Puis vous debv6s pen- 
ser au dommage que vous pone's a ses pauvres subjectz voeisins 
ou loeingtains ; car tout participe au mal ; il est vrai que les voei- 
sins en souffrent plus de dommage que les autres. Oh ! combien 
de maledictions vous donnent le peuple, la noblesse, 1'esglise et 
toule maniere de gens qui sont voeisins de la place que vous 
aure"s perdu; car pour vous 8 ilzsont destruictz. Et encores que 
les autres soinct loeing et qu'ilz n'en ayent pas grand dommage, 
vous n'estes pas pour cella exemptz de leurs maledictions, 
maudissant 1'heure que * vous feustes jamais 7 nay *, regretant 
la perle du roy el des habitans 8 qui ont, par vostre faute, change" 
de roy et de maislre, ou bien, chargeant leurs enfans sur les 
espaules, ont est6 contrainctz d'aller sercher 10 domicile ail- 
leurs. que ces pauvres Anglois, qui s'estoinct accas6s " des- 
puis 11 troiscens ans dans la ville de Calais, doibvent maudire la 
laschete" et poltronerie de celuy qui si laschementlaissa perdre 
une si bonne place! Comment pourres-vous lever les yeux si 
vous lombgs en tel malheur ? veu que paravant, vous estie"s tant 
houorS et estime', que vous ne passies en ville ou village que 1 * 



1. Qui n'omettent rien. 

2. Qui. 

3. Sontsicns, sont a lui. 

4. Vous augmentez (1'honneur de 1'en- 
ncrai). 

5. A cause de vous. 
8. Ou. 

7. lin jour. 



8. N<5. 

8. Eprou vge par le roi et les habitants. 

10. Chercher. 

11. Etablis (de casa}. 

12. Depuis. 

13. Vous 5licz si honor*, etc... qaa 
vous ne passiez dans une ville... sani 
que tout le mon.de, etc... 



6i MORCEAUX C1IOISIS DES AUTEURS DU XVI" SIECLE. 

tout le monde ne se resjouyt de voslre venue, et vous alloinc: 
tousveoir 1 , priantDieu pour vous qu'il vous conservast la sanl6. 
Que si ce malheur vous advient, au lieu de louanges, vous au- 
re"s dos injures ; pour pri^res, maladictions ; et vous donnen / a 
lous les diables; et, au lieu de vous caresser, on vous totirnera 
le dos; chacun vous monstrera au doigt, de sorte que cent fois 
le jour vous maudir6s 1'hetire que vous n'estes mort dens vostre 
place plustost que de la rendre honteusemenf.... 

Et la troisieme est que pour esviter voslre fortune* et tous 
ces malheurs, il y a bon remede, lequel je me suis appris moy- 
mesme et suis contant dc le vous enseigner, si vous ne le scave"s. 
Premierement vous debve"s conside"rer tout cecy que je vous 
ay mis devant les yeux, et mettre d'un coste" la honte, de 1'au- 
tre I'honneur que vous aure"s, si vous deffende"s courageusement 
vostre place, demeurant victorieux ou pour le moingz ayant 
faict tout ce qu'ung homme de bien peut fere, de s sortir triom- 
pbant et comme vainqueur, encore que vous soyes vaincu ; 
comme vous voye~s que je fiz en ce sie"ge. Songds lousjours que 
vous voye"s vostre prince et vostre maistre devant vous et quel 
visage vous debve"s espe"rer* si par vostre laschete" vous perdes 
sa place. Et pource qu'il n'y a eu jaraais commencement en une 
chose qu'il n'y aye fln, doncques puisque vous files entre" au 
commencement, fault que vous penses 5 a la fin,metlant en con- 
sid6ration que le roy, vostre maistre, ne nous a pas bailie" ceste 
place pour la rendre, mais pour la sauver; qu'il nevousl'a pas 
donne"e pour y vivre seulement, mais aussi pour y mourir, s'il 
est besoing, en combatant. Etsi on demandoit au roy, quand il 
vous bailie une place, s'il la vous bailie pour la rendre ou pour 
y mouriren la deffcndant, il vous dira qu'il la vous bailie pour 
la deffendre et y combattre jusques au dernier jour de vostre 
vie; car puisque vous estes son subject, elle est aluy. Le sei- 
gneur de Jarnac * disoit quelque jour au roy, noslre maistre 
que c'estoit la plusgrande ruse ct finesse dont les roys se soinct 
jamais advises, d'avoir faict accroire a leurs subjects que leur 
vie estoit a eux 7 et que leur plus grand honneur estoit de 
mourir pour leur service, mais aussi c/avoit esl6 une grande 



1. Et tons allairntvous voir. 

2. Mauvaise fortune. 

3. A fin de sortir. 

4. Qu'il TOUS fasse. 

5. II faut que TOUS pensiez. 

8. Guy de Chabut de Jarnac, celehre 
ytr ion duel avec La Chateigneraie (1547). 



II allait succomber, quand, centre les 
regies du duel, il frappa son adversaire 
d'un coup inattcndu au jarrct. De la 
1'eipression coup de Jarnac pour designer 
un coup portii traitreusement. 
7. Aux rois. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. MONLUG. 65 

soltise a nous dele croire, ny fere * tant d'estat de ce beau lict 
d honneur. Si est-il vray *pourtant, car noz vies et noz biens 
sontanos roys, 1'ame est a Dieu et 1'honneur a nous; car sur 
mon honneur mon roy ne peut rien. 

(Commentaires, t. If, p. 630.) 



4. Monluc en Guyenne. 

[Je] mis une si grande crainte par tout le pals, pour deux 
soldatz catholiques que je feys pendre ayant transgress^ 1'edicl 3 , 
que nul n'ausa *plus meltre la main aux armes. Les Huguenolz 
pensarent 5 en escliapper a bon marched et que je ne les puni- 
rois pas a eulx 6 ; deux autres de leur religion transgressarent 
l'6dict et soubdain feurent pendus pour faire compugnie aux 
autres. Et quaud les deux religions veyrent que les ungs ny 
les autres ne pouvoient avoir d'asseurance de moy 7 s ; ilz trans- 
gressoient l'6dict, les ungs et les autres se commensareut a 
s'entr'aymer et se frequenter. Et voila comme j'entrelins la 
paix 1'espace de cinq ans en ce pai's de Guyenne entre les ungs 
et les autres; et croy que si tout le monde eust voulu faire 
ainsin 8 , sans se parlialiser 9 d'un cost6 ny d'autre, et rendu la 
justice a qui la mgritoit, nous n'eussions jamais veu les trou- 
bles 10 seconds et derniers de ce royaume. Ce n'esloit pas petite 
besongne, car j'avois affaire avecques des cervaux aussi fols et 
gaillards qu'il y en aye en tout le royaume de France, ny u par 
aventure en 1'Europe. Qui gouvernera bien le Gascon, il peut 
s'asseurer qu'il aura faict ung chef d'oeuvre ; car, comme il est 
naturellement soldat, aussi est-il glorieux et mutin. Toutesfois, 
tantost faisant le doux, puis le collere, je les maniois si bien 
que tout plioit sous moy, sans que nul osast lever la leste. Bref, 
le roy y esloit recongneu et la juslice obe"ye. 

(Commentaires, t. Ill, p. 72.) 



I. Et de fiii re. la nd gat ion ni est 
amende par I'idde negative : il e&t mieux 
valu nepas croire qui est renferme'e dans : 
f'avoit este wie grande sottise de... 

1. Toutefois cela est vrai. 

3. L'e'dit de paix (paix d'Amboise, 
19 mars 1563). 

4. N'osa. 



5. Penserent. Cf. p. 61, n. 3. 

6. Pour GUI, huguenots. 

7. De s6curit(5 par rapport a moi. 

8. Ainsi. 

9. Prendre parti. 

10. Les nouvelles guerres de religioi 

11. Cf. p. 55. 

4. 



66 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 

5. Confessions d'un soldat. 

Voila, mes compaignons qui lire's ma vie, la fin des guerroa 
oti je me suis trouve" despuis * cinquante cinq ans que j'ay com- 
mands' pour le service denos roys. J'en ay rapporte" sur moy 
sept arquehousadespour m'en ressouvenir et plusieurs autres 
blnssures, n'ayant membre en tout mon corps ou je n'aye est6 
blesse", si ce n'est le bras droict. II m'en reste 1'honneur et la 
reputation que j'ay acquise par toute la chresliente", car mon 
nom est cogneu partout; j'eslime plus cela que toutes les 
richesses du monde, et, avec 1'ayde de Dieu qui m'a assiste", je 
m'enterreray * avec cesle heureuse reputation. Ce m'est un 
merveilleux conlentement quand j'y pense, et lorsqu'il me 
souvient comme je suis parvenu de degre" en degre", ayant es- 
chappe 8 tant de dangers pour jouyr de si pou de repos qu'il 
me rcste en ce monde en ma maison, afin d'avoir loisir de 
demandcr pardon a Dieu des offenses que j'ay commises. 
que si sa misericorde n'est grande, qu'il y a de danger pour 
ceux qui portent les armes, el mesmcment * qui commandent, 
car la n6cessil6 de la guerre nous force en despit de nous- 
mesmes a faire mille maux et fairc non plus d'estat * de la vie 
des hommes que d'ung poulet; el puis les plaintes du peuple 
qu'il fault manger en despit qu'on en aye ; les veufves et or- 
phelins, que nous faisons tous les jours, nous donnent toutes 
les maledictions dont ilz se peuvent adviser; et a force de prier 
Dieu et implorer 1'ayde des saincts, quelqu'une nous en demeure 
sur la tesle : mais certes les roys en patiront encores plus que 
nous, car ilz le nous font faire, comme je dis au roy, 1'entrete- 
nant a Tholose 8 ; et n'y a mal duquel ilz ne soient cause, 
car puisqu'ilz veulent faire la guerre, il fault payer pour le 
moins ceux qui s'en vont mourir pour eux, afin qu'ilz ne puis- 
sent faire tant de maux qu'ilz font. 

Moy doncques bien heureux, qui ay le loisir de songer aux 
p6ch6s que j'ay commis, ou plustost que la guerre m'a faict 
commettre, car de mon nalurcl je n'eHois pas addon6 a faire le 
mal, et surtout ay tousjours este" ennemy du vice, de 1'ordure et 
vilenie, ennemy capital de la trabison et desloyaute". Je sgay 
bien que la colere m'a faict faire et dire beaucoup de choses 



1 Depuis. 

I. Serai enterrg. 

I. e verbe (Halt actif. 



4. Surtout. 

5. De cas. 

6. Toulouse. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. BRANTOME, 



67 



dont j'en dis ' mea culpa; mais il n'est pas * temps de les Spa- 
rer. Une en ay-je sur le cceur par dessus toutes les autres : si 
je n'en eusse ainsi use", on m'eust bailie" des nazardes, et le 
moindre consul de villaige m'eust ferme" la porte au nez, si je 
n'eusse tou?jours eu le canon a ma queue; car chacun voulait 
faire le maistre. Dieu sgait si j'estois pour 1'endurer. Meshuy * 
cela est faict. J'avois la main aussi prompte que la parolle. 
J'eusse voulu, si j'eusse peu, ne porter jamais de fer au coste", 
mais mon naturel estoit tout aulre : Aussi portai-je en ma 
devise; Deoduce,ferro comite. Une chose pui-je dire avec la ve"rite : 
que jamais lieutenant de roy n'eut plus de piti6 de la ruyne du 
peuple que moy, quelque part que je me sois trouve". Mais il 
est impossible de faire ces charges sans faire mal, si ce n'est 
que le roy ait ses coffres pleins d'or pour payer les armes ; 
encore y aura-il prou aflaire *. Je ne sgay si apres moy on fera 
mieux, mais je ne le pense pas. Tous les catholicques de la 
Guyenne pourteront lesmoignage si je n'ay pas espargne" le peu- 
ple; car des Huguenotz, je les recuse; je leur ay faict trop de 
mal; et, si je n'ay pas faict ass6s ny tant que j'eusse voulu, il 
n'a pas tenu a moy. Je ne me soucie s'ilz disent mal de moy, 
car ilz en disent autant ou ont plus diet B de leurs roys. 

(Commentaires, t. Ill, p. 499.) 



BRANTOME 

15iO (I) 1614. 

Troisieme fils de Francois de Bourdeilles et d'Anne de Vivonne de la 
Chastaigneraie, PIERUE DE BOUKDEILLES naquit vers 1540 dans le Pe>i- 
gord, fut (Sieve a la cour delareine de Navarre oil sa mere et sa grand'* 
mere remplissaient les fonctions de dames du corps ou dames d'hon- 
neur de Marguerite, fit de bonnes eludes a Poiliers, re<;ut de Henri II 
vers 1'age de seize ans 1'abbaye de Brant6me en souvenir de son frere 
aine" Jean de Bourdeilles tu6 au siege de Hesdin en 1553. Vers 1558, iJ 
commence sa vie de voyages et d'aventures ; il parcourt 1'Italie, ou i) 
rencontre Philippe Strozzi et le grand Prieur de France, Frangois de Guise. 
De retour en France, il accompagne en cosse le grand Prieur qui y 
ramenait Marie-Stuart, est presente" a Elisabeth, revient prendre les 



1. Dont je dis; en fait pldonasme. 

2. Plus. 

3. Aujourd'hui, c'est-a-dire dcisorniais. 



4. Encore y aurt-t-il beaucoup de dif- 
ficultes. 
5 On en out plus dit. 



68 MORCEAUX CF101SIS DES AUTEURS DU XVI 9 SIECLE. 

armes centre les protestants sous Francois de Guise, s'engage apres la 
paix de 1561 dans 1'expedition que les Espagnols dirigeaient centre les 
Etats barbaresqnes, revient par Lisbonne oil il est rec.u & la cour, et 
par Madrid ou Elisabeth, la femmede Philippe II. le charge d'une mi>. 
sion intimeaupres de Catherine de M^dicis sa mere. Rentre en France, 
il repart a la recherche d'aventures, s'embarque pour aller defendro 
Malte assidgt^ par Soliman; s'atlarde chemin faisant, si bien qu'il ar- 
rive apres la leve'e du siege, et repassant par les cours d'ltalie et de 
Piemont, revient prendre part a la troisieme guerre civile (1569) a la 
suite de Monsieur (Henri III). Apres le sige de La Rochelle, nous 
le retrouvons au Louvre, ou il devient chambellan de Henri III. Au 
bout de quelques ann^es de service, mgcontent du roi, qui 1'exila de la 
cour en 1582, il songeait & offrir ses services a 1'Espagne contre la 
France, quand une chute de cheval (1584) 1'arreta dans ses projets de 
trahison. II resta quatre ans dans son lit, et se releva pour trainer pe- 
niblcment, jusqu'en 1614, une vie de souffrances. C'est dans des loi 
sirs forces de ces vingt ans que, se mettant a raconter ce qu'il avail 
fait ou vu, il composa ses nombreux Merits, imprimis partiellement 
pour la premiere fois en 1665. Depuis, les Editions se suivirent, ge'ne'- 
ralement fautives et incorrectes, accompagne'es de titres plus ou moins 
menteurs. La meillenre et la seule qui fasse autoritg est celle que pu- 
blie la Soci6t6 de 1'Histoire da France par les soins de M. L. La 
lanne : c'est celle que nous suivons dans ces extraits. 

Lire 1'e'tude litteraire sur Brantome dans notre Tableaudc la 
ture au xvi* sidcle (page 39). 



1 . De la loyaute chez les princes. 

Nostre roy Charles 1 fist bien tout ce qu'il peust pour attraper 
les grands segneurs huguenots et par justice et par guerres; 
mais ne les ayant peu vaincre ny attraper, il les attrapa par 
finesse a la saint Barthe'lemy, les ayant fait vcnir sous litre de 
bonne foy. Aucuns ont estim6 1'acte; autres Font fort de"teste", 
ainsin qu'a esle" celuy par* nostre roy Henri III dont il usa a 
1'endroit de M. de Guise et de M. le cardinal son frere, * ayant 
pardon n6 les barricades de Paris et tout le passe" par une foy 
solennellemenl jure"e. S'il fist bien ou mal, je m'cn raporte aux 
grands discoureurs qui sont plus suffisans * que moy, qui ne 
suis pas digne d'en dyre mon advys. 

Enfin, qu'est-il advenu de tous ces traitz de ces grands que 

i. Charles IX. I 3. Assassinds &Blois en diJccmbre 1588. 

?. Accompli par. 4. Capables. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. BRANTOME. 69 

je viens de dyre, sinon les effectz que le courrotix de Dieu a 
produits sur les uns et sur les autres? Nous avons noslre grand 
roy Henri IV k qui ceste meschante greyne de parjure et d'in- 
fd61ite" n'cst point encore enracyne"e ny greyne"e dans le noble 
champ de son cuer ge"ne"reux; les Liguez ' le peuvent bien tes- 
lifyer *, qui le vouloient metre a blanc 's'ilz eussent peu. Or 
Dieu le maintienne en ceste belle vertu de loyaute" I 

Bref, comme j'ay dit, despuys* ces longues anne"es une cer- 
tayne saison 5 , ou, pour mieux dyre, un certain destain a couru 
qu'il n'esloyt pas galant prince ou segneurie qui ne jouast du 
passe-passe sur la foy 6 , dont j'en ferois, s'il me semble, un 
beau et long discours, et en noteroys mot pnr mot tous les 
cayers 7 et exemples qui se peuvent Ik dessus al!6guer et pran- 
dre des hystoyres, tant nostres qu'estrangeres, et de ce qu'avons 
veu en noz temps. Je n'y espargneroys non plus le grand feu 
roy Henry d'Angleterre 8 ni plusieurs princes d'Allemagne. 
Aussy croys-je que nos braves roys frangoys, qui de tout temps 
imme'moriaux avoyent e"te" si francs et loyaux, aprirent ceste 
complexion 9 mauvayse de ces estrangers, pour les avoyr trop 
praticquez; car, comme on dit, on aprend a hurleraveqlesloups. 

Jevoudroys fort qu'un galant discoureur 10 entreprist ce cha- 
pitre, affin que sur un tel myroyr se myrassent non les pelitz 
seullemenf, mays les plus grands ; dont " je m'estonne que les 
grands prescheurs ne leur en ont fait des remontransces, voyre 
des re"primandes; car il leur semble que ce n'est rien que de 
violer sa foy et sa parolle; mays tant s'en faut qu'ilz les en ayent 
preschez au moins aucuns 11 , que lors qu'on leur venoyt demen- 
der advys sur le point, selon les subjectz qu'ilz leur pre"sentoyent, 
gaignez ou par belles parolles ou par bons be"n6fices ou par 
argent ou autrement, leur disoyent soudain qu'& un meschant 
homme, un rebelle, a. un parjure, k un here"ticque, il ne fal- 
loyt nullement garder sa foy, ains 1S a un traistre estre traistre, 
non a demy seulement, mais a toule outrance et plainiere 
Iibert6 ; et sur ce s'aydoient de quelques passages qu'ilz alloyent 
soustraire de 1'Escriture Sainctepour leur fayre trouver la sausse 

1. Ligueurs. J (reunion de quatre feuilles), qui a donnl 

2. T^moigner. success! vement eadern, caern, caiern, 

3. Ruiner enticremont. j cayer, cahier. 



4. Depuis. 

5. I'ne certaine influence du temps. 

6. Ne fit <ies tours de passe-passe arec 
ee qu'il avail jurti. 

7. Orthographe ancienne de cahier, 



plus Toi'me de 1'^tymologie quaternum \ 13. Mais. 



8. Henry VIII. 

9. Nalure. 

10. Un habile cVrivain. 

11. C'est pourquoi. 

12. Quelques-uns du moins. 



70 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI e SIECLE. 

bonne, qu'ils goustoienl assez par le bon appglit qu'ilz y pre- 
noient (le diable y ait part 1) sans 1'assaisonner dadvantage, et 
en faysoyent pis qu'on ne leur conscilloyt I II s'en pourroyt la- 
dessus alleguer force exemples, feuillet par feuillet, qu'il Yy 
auroyt rien a dire * ; sur quoy j'ay ouy dire a de grands theo- 
logiens et jurisconsultes que jamays ils n'ont veu proffiter les 
personnes qui avoyent est6 condemne'es * et mises a * prester le 
sermenl sur une chose incertaine en jugemanl *, et sur les 
Saintes Evangiles ou reliques, qui le fesoyent faux et se perju- 
royent 5 . 

Que doyvent done craindre les grands, et quels maux, peynes 
et miseres et fins ', que volontiers je particulariseroys 7 , sont 
tomb6es sur tous ces grands que je viens d'al!6guer ! Je parle 
aussi bien pour les grandes dames et princesses, qui sont aussy 
vareables 8 , en leur foy que les homraes, et quasi tous et quasy 
toutes la changent et diversifient aussi souvent qu'ung com- 
diant 9 ne change d'habitz en un eschafaud 10 . Si " faut-il croyre 
qu'il y a un Dieu qui ne manque, quoy qu'il tarde, aux vengean- 
ces I 

(Vies des grands capitaines estrangers, ch. VI : Leroy Ferdinand 
d'Arragon. QEuvres completes de BranlSme, edit. L. Lalanne, 
t. I, p. 122-124.) 

2. Bayard. 

En ceste mesme retraicte lj fut tu6 aussy ce genlil et brave 
W. de Bayard, a qui ce jour M. de Bonnivet, qui avoit est6 
bless6 en unbras d'une heureuse harquebusade, et, pour ce, se 
faisoit porter en litiere, lui donna toute la charge et le soin de 
rarm6e, et de toute la relraicle, et luy avoit recommandeThon- 
neurde France. M. de Bayard quiavoiteu quelque picqueaupara- 
vant avec luy, respondit (ce diet 1'Espaignol 1S ) : J'eusse fort voulu, 



1 . 

dire. 

2. 

3. 

4. 

5. 

6. 

7. 

8. 

9. 
4ien 

10 

It 

12 



Si bien qu'il n'y aurait rien a re- 

Obligees. 

Mises en demeare de. 
Contestable en justice. 
Se parjuraieut. 
Moris. 

J'exposerais en detail. 
Variables. 

Italianisme : commediante , comd- 
. 

. Sur une scene, un theatre. 
. Ainsi. 
. L'amiral de Bonnivct, chargd du 



comraandement de 1'armee franaise dans 
le Milanais (1523), n'y avail fait que des 
fautes : forc6 par une blessure de quitter 
ses troupes, il les confia a Bayard qui, 
battuaRebcc, sauva I'arm^e en lui faisant 
passer la Sesiaa Romagnuno, sous le feu 
des Espagnols. Rcst6 le dernier pourcou- 
Trirlaretraite, il fut bless6 a raort (1524). 
Bonnivet se fit tuer I'auiie'e suivante a 
Pavie. 

13. Valles, <5crivain espagnol a qui on 
doit une histoire du marquis de Pescayre 
(1558 et 1570, in-8<>). Brant6me, dans le 
rOcit qui suit, lui fait divers eraprunts. 






AUTEURS DE MEM01RES, ETC. BRANTOME. 71 

et qu'il eust ainsy pleu a Dieu, que vousm'eussiez donne ceste 
charge honnorable en fortune plus favorable a nous autres 
quast'heure * : toutesfois, ainsy que ce soil que 1'advanture 1 
traicte avec moy, je feray en sorte que, tant que je vivray, 
rien ne tumbera entre les mains de 1'ennemy que je ne le 
defl'ende valeureusement... 

Ainsy qu'il le promit il le tint ; mais les Espagnols et le mar- 
quis de Pescayre *, usant de 1'occasion, furent si opportuns a 
chasser les Francois, qu'ainsy que M. de Bayard les faisoit 
retirer tousjours peu a peu, voicy une grande mousquetade 
qui donna a * M. de Bayard, qui luy fracassa tous les rains. 

Aussitost, se sentant frapp6, il s'escria : Ah ! mon Dieu ! je suis 
raort. Si prit son esp6e par la poignge, et en baisa la crois6e * 
en signe de la croix de Nostre Seigneur ; il diet tout haut : Mise- 
rere mei, Leusl puis, comme failly des esprilz, il cuida tum- 
ber ' de cheval ; mais encor eust il le cceur de reprendre 1'arc.on 
de la selle, et demeura ainsy jusqu'i ce qu'un genlilhomrae, 
son maistre d'hostel, survint, qui luy aida a descendre et a 1'ap- 
puyer centre un arbre. 

Soudain voyla une rumeur, parmy les deux armies, que M. de 
Bayard estoi I mort. Voyez comme la Renomme soudain trom- 
pette le mal comme le bien. Les nostres s'en effrayarent gran- 
dement; si bien que le d6sordre se mil parmi eux, et les 
imp&riaux T a les chasser. Si 8 n'y eust il gallant homme parmi 
eux qui ne le regrettast; et le venoit voir qui pouvoit, comme 
une belle relique, en passant et chassant tousjours 9 ; car il 
avoit ceste coulume de leur faire la guerre la plus honneste du 
monde et la plus courtoise ; et y en eut aucuns qui furent si 
courtois, et bons qui le voulurent emporter en quelque logis la 
pres; mais lui les pria qu'ilsle laissassentdans le champ mesme 
qu'il avoit combattu, ainsi qu'il convenoit a un homme de 
guerre, et comm' il avoit tousjours desirg mourirarm... 

Sur ce, arriva M. le marquis de Pescayre, qui lui diet : Je 
voudrois de bon coeur, monsieur de Bayard, avoir donn6 la 
moictiede mon vaillant 10 , etque je vous tinssemon prisonnier 
bien sain et sauve, affin que vous vous puissiez ressenlir, pur 



1. A cette heure ; cf. plus haut, p. 2C, 
1 

2. De quelque maniere que la fortune 



airisse avec moi. 



3. Ferdinand- Franjois d'Avalo, mar- 
quis de Pescayre (Pescara, dans les 
Abruzzes), celebre ge"ne>al de Charles- 
Quint, reconquit le Milanais. 



4. Atteignit. 

5. Poigne'e en forme de croit. 

6. S'^vanouissant, il pensa lumber. 

7. Se mil-cut a les chasser. 

8. Toutefois. 

9. Et tout en chassant (les Fr&n;ais). 

10. Valeurs, richssse. 



72 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVl e SIEGLE. 

courtoisies que rccevriez de moy, conibieu j'esliine vostre 
valeur et haute prouesse. Je me soubviens qu'eslant bien 
jeune, le premier los l que vous donnarerilceux de ma nation 
fut qu'ilz disoient : muchos Grisonnes y pocos Bayards *. 
Aussi, despuis que j'ay eu cognoissance des armes 3 , je n'ay 
point ouy parler d'un chevalier qui approcbast de vous. Et 
puisqu'il n'y a remede a la mort, je prie Dieu qu'il retire 
voslre belle ame aupres de lui, comme je croy qu'il le 
fera *. 

Incontinant il luy dgputa gardes qu'elles B ne bougeassent 
d'auprcs de luy, et, sur la vie, ne 1'abandonnassent qu'il ne 
fust mort ; et ne luy fut faict aucun outrage, ainsy qu'est la 
coustume d'aucune racaille de soldatz et de bisongnes 6 quine 
BQavent encor les courloisies de la gu erre, ou bien de ces grands 
marauts de goujatz 7 qui sont encores pires. Cela se voit sou- 
Vant aux urmces. 

11 fut tendu done a M. de Bayard un beau pavilion pour se 
reposer: et puis, aiant demeur6 en cest eslat deux ou trois heu- 
res, il mourul ; et les Espagnols enlevarent son corps, avec 
tous les honneurs du monde, en 1'eglise, et par 1'espace de 
deux jours luy fut faict service tres solcmnel: et puis le ren- 
dirent a ses servileurs, qui 1'emme narent en Dauphin^, a Gre- 
noble ; et la, receu par la cour de parlement et un' infinite de 
monde qui 1'allarent recueillir et 1 uy firenl de beaux et grands 
services en la grand'gglise de Most re-Dame; et puis fut porl6 
enterrer, a deux lieues de la, chez les Minimes. Qtii en voudra 
plus sc,avoir lise son roman 8 , qui est un aussi beau livre qu'on 
sgauroit voir 9 , el que la noblesse et jeunesse devroient autant 10 
lire . 

Ce livre " diet que ce bon chevallier, ainsy qu'il ls ful bless6, 

1. Louange. ! 3. Du metier des armes. 

2. B eaucoup lie Orisons (anes) et peu 4. Cf. le chapitre LXY du Loyal seroi- 
de Bayards > jeu de mots sur le oom de teur. 

Bayard, qui, dans nos vieilles chansons 5. Qui ne dcvaient pas bouger. 

de geste, etait le nom du coursier des 6. Mot espagnol bisoiio, recrue, cons- 

qu tre Ills Ayraon. Boileau parle encore crit. 

de a la posteVite' d'Alfane et de Bayard 7. Valets d'arm^e. 

(Sat., V). Cf. Gestes du preulx cheva- 8. R6cit en frangais. 

tier Bayard, par Symphorien Chanipior : 9. Un livre aussi beau qu'on en puisse 

Et par celle maniere Tut Bayard, le noble Toir. 

chevalier, enrichy en son commencement , 10. Taut. 

de guerre denouveau litre de victoire.par , 11. Brant6me fait allusion a la Vied* 

laquelle raison ung peu de temps apres Bayard par le Loyal serviteur (1527) 

fut diet par les Kspaiguolz quasi pardivine li. Loyal serviteur, cb. LIT. 

providence : En I-rance moux Orison, 13. Des qu'il. 

pauco Bayardo (.liv. u, ch. i). 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. BRANTOME. 73 

vint a luy le seigneur d'Alegre, provost de Paris, auquel il 
diet qu'il estoit mort et qu'il se retirast de peur de 1'ennemi. 
et qu'il le recommandast au roy son maistre, bien marry qu'il 
ne le pouvoit plus servir davantage ; qu'il le recommandast 
aussy a tous les princes de France, a tous messieurs ses com- 
pagnons et ge"ne~ralement a tous les gentilshommes du royaume, 
quand il les verroit. Voyez 1'ambition belle et douloureuse de 
ce bon che\allier, de se recommander ainsy sur la fin a tous 
ces gens la, et y bastir dans leurs flmes une me"moire de lui ! 

M. du Bellay 1 diet que M. de Bourbon, le voyant en passant, 
luy diet : Monsieur de Bayard, vrayement j'ay grand'pitie" de 
vous. Ah I Monsieur, pour Dieu ! n'en ayez point de pitie", 
mais ayez la plustost de vous qui combattez centre voitre foy 
et vostre roy ; et moy je meurs pour mon roy et pour ma 
foy*. Je croy que ce mot picqua un peu M. de Bourbon ; 
mais et lui et tous estoient si aspres a donner la chasse et suivre 
la victoire, que M. de Bourbon ne s'en soucia autrement, et 
aussi qu'il 8 voyoit bien qu'il disoit vray. 

La fin de ce brave chevallier a este" pareille a sa vie. On luy 
a donne" ce tiltre noble de chevalier sans peur et sans repro- 
che; aussi 1'a il sceu Ires bien entretenir: et qui en voudra voir 
la preuve lise le vieux roman *; mais tout vieuxroman qu'il est, 
ne parle point mal el en aussi bons mots et termes B qu'il est 
possible: il y en a deux ', mais le plus grand est le plus beau. 

J'ay veu plusieurs s'esbahir de luy qui, aiant esle" si grand et 
si renomme" capilaine, qu'il 7 n'ait eu en sa vie de plus grandes 
charges qu'il n'eust; car vous ne trouvez point, ny au livre de 
de sa vie ny ailleurs, qu'il ait mene" en chef aucune arme"e, ny 
qu'il ait este" jamais lieutenant de roy, sinon dans Me"zieres 8 . 
Bien diet son histoire qu'il le fut en Dauphine" ; mais c'esloit 
pour gouverner le pays, et non pour faire la guerre. Aucuns onl 
diet qu'il n'avoit este" jamais ambitieux de telles charges, ei 
que de son nalurel il aimoil mieux estre capitaine et soldal 
d'aventure, et aller & toutes hurtes et adventures a la guerre 



1. Martin da Bellay dans ses Mdmoi- 
res (ann^e 1524, p. 185), 

2. Voila 1'origine du bean dialogue de 
Ftoelon : Le conne'table de Bourbon et 
Bayard (Dialogue des Jlorts, 62). 

3. Outre qu'il. 

4. Roman, re'cit en langue Tulgaire, 
en frangais. 

5. Et il parle en aussi boas mots et 
termes. 

XVl e SIECLE. 



6. II y a sur Bayard deux romans, deui 
histoires 6crites en frangais : la Vic de 
Z/a;/arddueaSymphurien(:liampier(1525) 
et la Vie anonyme composed par 1 
Loyal Serviteur (1527). 

7. Qu'il fait ici pUonasme. 

8. Lors du sie*ge de cette place par 
Charles Quint (1521). 

9. K-urts, coups. 



74 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI e SIECLE. 

ou il lui plairoil, et s'enfoncer aux dangers, que d'estre con- 
liuinct par une si grande charge et gesn6 de sa liberty a ne 
combatire et mener les mains * quand il vouloit. 

Bien avoit il cet heur ' qu'oncques general d'armde dt son 
temps ne fit voyages, entreprises ou conqnestes, qu'il ne fal- 
lust lousjours avoir M. de Bayard avec luy, car sans luy la 
partie estoit manqu6e; et tousjours ses advis et conseils en 
guerre estoient suivis plustost que des * autres : par ainsy 
1'honneur lui estoit tres grand, voire plus *, si on le veut quasy 
bien prendre, pour ne commander pas a une arm6e, mais pour 
commander au g6n6ral ; c'est a dire que le ge'ne'ral se gouver- 
noit totalement par son advis. 

Ce qui me faict souvenir de ce grand roy Charles Martel, 
lequel ne voulut oncques eslre roy de France, eslanl bien en 
son pouvoir 5 ; mais il aima mieux d'avoir cesle gloire de com- 
mander aux roys. Et ne faut douter que M. de Bayard, s'il eust 
eu lelles grandes charges, qu'il ' ne s'en fust acquictg aussi 
dignement qu'il fit dans Me"zieres, li ou entrant ct la trouvant 
Ires faible et tres estonne"e 7 , 1'assura * et la deflendit si bien 
quo le conte deNanssau yperdit salec.on 9 ; et comm' ill'envoya 
sommer de la rendre a 1'empereur, M. de Bayard fit responce 
qu'avant de sortir il vouloit faire un pont de corps morts de 
gens de son arme, et qu'aprcs il sorliroit plus a son aise 
par dessus; car aulrement il ne pourroit bonnement sortir. 

A ceux qui 1'ont veu, j'ay ouy dire que c'estoit 1'homme du 
monde quidisoit et rencontroit 10 le mieux : tousjours joyeux a 
la guerre, causoit avecque les compaignons de si bonne grfice 
qu'ils en oublioient toule fatigue, tout mal et lout danger. 

II estoit de moyenne taille, mais tres belle et fort droicte et 
fortdispote", bon homme de cheval, bon homme de pied, Que 
lui restoil-il plus ? 11 estoit un peu bizarre a et haul a la main 13 
quand il falloit, et alloit du sien... 

Qui voudra lire ce livre de M. de Bayard y verra de beaux 
IraicU de valeur et de vertu qui luisoient en ce bon chevalier, 



I. Agtr. 

t. Ce bonheur que jamais general, etc. 

3. Que ceux des autres. 

4. Et meme plus grand. 

5. Lorsqu'il etait en son pouvoir de le 
devenir. 

6. Qu'il fait plgonasm*. 

7. Abattue. 
(. La fortiQa. 



9. Cf. 1'expression analogue : y perdre 
ton latin. 

10. Imaginait. 

11. Mot espagnol dispuesto, bien fait, 
dispos, de dispuaitu*. 

12. Fier. 

13. Raide de caractere: m^taphore 

Prise du cheval qui raidit le cou contr* 
action de la bride. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. BRANTOME. 75 

et ne se pourra saonler ! de les lire ny de les admirer. M. de 
Ronsard, enlr'aulres plus grandes louanges qu'il donne A M. de 
Montmorancy, conneslahle depuis, diet qu'il estoit compagnon 
de Bayard f . Ci-lle la n'estoit pas trop petite, encor qu'il fust 
grand favory du rny. 

(Vies des grands capitaines Franjow, t. II, p. 382-391.) 

3. Les dames de Sienne *. 

Sans emprunler les cxemples des genereuses dames de Rome 
et de Sparte de jadis, qui ont en cela excede* * toutes aulres, 
(lesquels au rcsle sont assez manifestcs el exposez a nos yeux), 
j'en veux escrire de nouveaux et de nos temps. 

Pour le premier, et a mon gre" le plus beau que je sgache, fut ' 
celuy deces belles, honnestes et courageuses dames de Sienne, 
lors dela revolie de leur ville centre le joug insupportable des 
Imperiaux. Car apr^s que 1'ordre y fut eslably pour garder la 
ville, les Dames en estant raises a part pour n'estre propres 
a la guerre comrae les homrnes, voulurent monstrer un par- 
dessus 7 et qu'elles sgavoient faire autre chose que besognera 
leur ouvrage; et pour porter leur part du travail, se parlirenl* 
d'elles mesmes en trois bundes: et, un jourde S. Anlhoine, au 
mois de Janvier, comparurent en publiq trois des plus belles, 
grandes et principales de la ville, en la grande place (qui est 
certes tres-belle) avec leurs tambours et enseignes. 

La premiere esloit la Signora Forteguerra, vestug de violet, 
son enseigne et sa bande de mesme parure avec une devise, 
et * ces mots: Purche sin il vero 10 ... Et estoient toutes ces dames 
vestues a la nymphale d'un court accouslrement qui en des- 
couvroit et monslroit mieux la belle greve ll . 

La seconde estoil la Signora Piccolomini, veslue" d'incarnat, 
avec sa bande et enseigne de mesme, avec la Croix blanche, 
at la devise en ces mots : furche no I'habbiabutto 1S . 



1. Rassasier. 

I. Li pour >enir d'entri-e i lei erlu pre- 
[miere] 

Je peindraj lout celt qu'il fit de dan- Me- 
[i.erex] 

Compagnon de B.iy.inl. et lout cela qu'il I 

Quandle grand !<<>; Kran(oi-leSiiiii*fedeffit 

(Le temple de j/e/neur Le Conne- 

table el del riuuHUinu ; t. V I, p. 301, 

de ['edition B"nrbeiu.nn.) 

3. Voir plus haul (p. 60) le rich de 
Honluc. 

4. Surpassed 

5. Ctfut. 

6. Farce qu'elles n'^laient. 



7. Quelque chose de sup^rieur a la 
condition de la femme. 

8. Se partagerent. 

9. Il Taut remplacer et par en ; Bran- 
tome re'pe'tant plus loin aeux fois cette 
eipression : la devise en ce* mots. 

to. 1'iiiirvu que ce soit vrai. Cette de 
vise et les deux suivautes n'out pas un 
sens bien clair. 

11. Grioe, armure de la janibe. 

12. I'liiii-vu qu'il ne I'ait pas renTers^. 
Le tcxte original de Brantoiue a par 
tneur tulto puur but to. 



T6 MORGEAUX CII01SIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 

La troisieme estoit la Signora Livia Fausta, vestue loute de 
blauc, avec sa bande et enseigae blanche, ea laquelle estoit 
une palme, et la devise en ces mots : Purche ihabbia l . 

A 1'entour et a la suite de ces trois dames qui seuiuloient 
trois deesses, il y avoit bien trois mille Dames, que 2 gentilles- 
feinmes, bourgeoises qu'aulres d'apparence toules belles, aussi 
bien parees de leurs robbes et livrees, toules ou de satin ou 
de taffetas, de damas ou autres draps da soye, et toutes reso- 
luCd de vivre ou mourir pour la liberle" ; et chacune portoit 
uno fascine sur 1'espaule a un fort que 1'oa faisoit, criants : 
France! France! dont M. le cardinal de Ferrare et M. de Ter- 
mes, Lieutenants du roy, en* furent si ravis d'une chose si rare 
et belle, qu'ils ne s'amuserent a aulre chose sirion qu'a voir, 
admirer, contempler et loiier ces belles el honnestes Dames : 
comme de vray j'ay ouy dire a aucuns qui y estoient, que ja- 
mais rien ne fut veu de si beau; et Dieu sgait si les belles dames 
manquenl en cette ville, et en abondance, sans especiaute"*? 

Les hommes qui, de leur bonne volonte", estoient fort enclins 
a leur liberte", en furent davantage poussez par ce beau trait, 
ne voulans en rien ceder a leur Dames pour cela : tellement 
que tous, a 1'envy les uns des aulres, tant Gentilshommes, 
Seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches, pauvres, tous 
accoururent au Fort a * en faire de mesme que ces belles, ver- 
tueuses et honnestes Dames; et en grande emulation, non- 
seulement les seculiers, mais les gens d'Eglise pousserent tous 
a eel oeuvre, et au relour du Fort, les hommes a part, et les 
femmes aussi rangees en bataille en la place aupres du Palais 
de la Seigneurie, allerent 1'un apres 1'autre, de main en main, 
salue'r 1'image de la Vierge Marie, patrone de la ville, en chan- 
tant quelques hymues et cantiques a son honneur, par un si 
doux air et agreable harmonic, que partie d'aise, partie de 
pili6, les larmes tomboient des yeux a tout le peuple ; lequel, 
apres avoir receu la benediction de M. le Reverendissime Car- 
dinal de Ferrare, chacun se retira en son logis, tous et toutes 
en resolution de faire mieux 8 a 1'advenir 

Ha! belles et braves Dames Siennoises, vous ne deviez jamais 
mourir, non plus que volre los 7 , qui a jamais ira de conserve 8 



1. Pourvu qu'il 1'ait. 

2. On dirait aujourd'hui tant gentilles 
femmes, bourgeoises qu'autres. 

3. En et dont font plonasme. 

4. Sans citer telle ou telle en particu- 
lier. 



5. Pour. 

6. Le mieux (possible). 

7. Gloire. 

8. De conserve avec TOUS, en niome 
temps que vuus. 



AUTEURS DE MEMOIHES, ETC. BRA.NTOME. 



77 



a I'immortalit6 ; non plus aussi que cette belle et gentille fille de 
vostre ville, laquelle en vostre siege, voyant son frere un soir 
detenu malade en son lict, et fort mal disposS pour aller en 
garde, le laissanl dans le lict, tout coyment 1 se desrobe de Ir.y, 
prend ses armes et ses habillements, et corame la vraye effigie 
de son frere, paroit ainsi en garde pour son frere, incon- 
nu6 pourtant par la faveur de la nuict. Gentil trait, certes ! car 
bien qu'elle se ful gargonnee et engendarmee *, ce n'estoit 
pourtant pour en faire une nouvelle et continuelle habitude, 
mais seulement pour cette fois faire un bon office a son 

frere 

Or, j'ay ouy dire a Monsieur de la Chapelle des Ursins, qui 
lors esloit en Italie, et qui fit le rapport de si beau trait de ces 
Dames Siennoises au feu Roy Henry 8 , qu'il le trouva si beau, 
que la larme a I'oail il jura que, si Dieu luy donneroit un jour 
la paix ou la tresve avec 1'Empereur, qu'il * iroil par ses ga- 
leres en la mer de Toscane et de la a Sienne, pour voir cette 
ville si affectionnee a soy * et a son party et la remercier de 
cette brave et bonne volonte" ; et sur-lout pour voir ces belles 
et honnestes Dames, et leur en rendre grace particuliere. Je 
croy qu'il n'y eust pas failly, car il honoroit fort les belles et 
honnestes Dames; et si 6 leur escrivit, et parliculierement aux 
trois principales, des letfres les plus honnestes du monde, de 
remerciements et d'offres, qui les contenterent et animerent 
d'avanlage. HelasI il cut bien quelque temps apres la tresve; 
mais, s'attendant a venir, la ville fut prise, comme j'ay dit ail- 
leurs; qui 7 fut une perte inestimable pour la France, d'avoir 
perdu une si noble et si chere alliance, laquelle, se ressouve- 
nant et se ressentant de son ancienne origine, se voulut rejoin- 
dre et remettre parmy nous 8 ; car on dit que ces braves Sien- 
nois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on 
appeloit jadis Senones, que nous tenons aujourd'huy ceux de 
Sens'; aussi en tiennent ils encor de 1'humeur 10 de nous autres 
Frangois, car ils ont la teste pres du bonnet et sont vifs, sou- 
dains et prompts comme nous. Les Dames, pareillement aussi, 



1. D'une rnaniere coie (quieta), tran- 
quillc; sans bruit 

2. Mise engarjon et en hommes d'armes. 

3. Henri II. 

4. Qu'il pour il ; le que fait ple"onasme, 
e'tant exprime' plus haul. 

5. Si attachee a lui. 

6. Aussi. 



1. Ce <p&. 

8. Avail voulu se rejoindra, reHinir K 
nous. 

9. Que nous tenons aujourd'hui lrt 
ceux de Sens. Senones, dans C^sar, d4- 
signe les habitants de Sens. 

10. Caractere. 



78 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI SIECLE. 

se ressentent de ces genlillesses, gracieuses fagons et familia- 
ritez fra n?aises. 

(Mtmoires de Brantome, les Dames : seconde partie ; disc. VI ; 
edition de Leyde, 1666; t. II, p. 289-296.) 



THEODORE AGRIPPA D'AUBIGNE 

1550-1630. 

THEODORE ACRIPPA D'AcuiGNfc naquit le 8 feVrier 1510, de Jean d'Aubi- 
gne, gentilhomme protestant de la Saintonge, et de Catherine de Lestang 
qui mouruten luidonnant le jour. II lisaitasixans atix quatre languesa 
(le fran^ais, le latin, le grec et l'hebreu)ettraduisait a sept ans et dem ; 
le Criton de Platon. A huit ans et demi, il jure a Amboise de venger la 
mort de La Renaudie et de ses complices ; a neuf ans il est condamn au 
bucher parce qu'il refuse de renoncer a sa religion : 1'horreur de la 
messe lui otait cello du feu >. Sauv<5 par un gentilhomme, il se reTugie 
a Orleans, se distingue au siege de cette ville ; s'en va, apres la mort 
de son pere, etudier a Geneve sous Th. de Beze qu'il quiite ensuite 
pour combattre avec Condg. Grace a un duel qui 1'avait forc6 de sortir 
de Paris trois jours auparavant, il echappo au massacre de la Saint- 
Barthelemy. II s'aitache ensuite a Henri de Navarre re ten u prisonnier au 
Louvre, devientpoete decour, fait avec les princes des mascarades, balla- 
des, carrousels, ecrit des sonnets, compose une tragedie de Circe jou^o 
plustard aux noces du due de Joyeuse, et entre dans 1'Academie fondge 
par Charles IX. En 1575 il s'enfuitdu Louvre avec Henri de Navarre qui 
gagne son gouvernement de Guyenne. Alors commencent le rdle actif 
du prince et celui de son fidele serviteur. II est impossible de suivre 
ce dernier dans sa vie de fails d'armns, d'aventures, de duels ; il ex- 
pose vingt fois sa vie pour Henri et paie sa rude franchise et son intem- 
perance de langue par deux disgraces, tour a tour brouillg et raccom- 
mod avec son maltre qui ne pouvait s'empecber de 1'estimer et de 
1'aimer. D'Aubigne d'ailleurs t5tait indispensable h Henri qu'il aidait do 
ses conseils ou de son bras et qu'il accompagna a Coutras (1585), a 
Arques (15SU), aux deux sieges de Paris eta celui de Rouen. Devenu 
gouverneur de Maillezais qu'il avait pris aux catholiques (1588), puis 
vice-amiral des cotes du Poitou et de la Suintonge , il voit avec 
doaleur Tabjuration de Henri IV ; et continue, apres la promulgation de 
1'Edit de Nantes, a porter hardiment le drapeau du protestantisme, 
tenant t6te dans des conferences theologiques au cardinal Du Perron, 
le celebre controversiste. Durant les derni^res annees de Henri IV, il 
se retire dans son guuvernement de Saintonge ou il occupe ses loisirs a 
la composition de son Ristoire universelle. C'est la que vint lo trouvet 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. D'AUBIGNE. 79 

la nouvclle du crime de Ravaillac.Apres s'fctre oppose 1 a la r^gence de 
Marie de M^dicis, de'posse'de' de ses charges, il alia s'enfermer dans sa 
place de Maillczais, fortifia 1'lle de Doignon l qu'il avail pre"c6demment 
acquise, et se meia, un peu malgrS lui, au mouvement protestant 
qui amena le traite^ de Loudun (1616). La r^gente, qui voulait s'assurer 
des places de guerre de 1'Ouest, fit acheter par le due de Rohan les for 
teresses de d'Aubigne 1 qui se retira a Saint-Jean d'Angely ou il fit paral 
tre son Hisloi>-e. Delete 1 au parlement, le livre fut brule' par la main 
du bourreau (16.0) ; d'Aubign6 s'cnfuit a Geneve, et pendant qu'a 
Paris ses ennemis le faisaient condamner a mort *par contumace (1623), 
il e"pousa en secondes noces 8 Rene"e Burlamachi, veuve d'un reTugi< 
de Lucques. II passa a Geneve, au milieu de la consideration ge'ne'rale, les 
dernieres anne"es de sa vigoureuse vieillesse*. II mourut en 1630. 

Ses ceuvres, qui sont nombreuses, ont 616 publies plusieurs fois, 
mais par fragments et d'une maniere pen correcte. MM. Hdaume et 
de Caussacle en donnent en ce moment une Edition complete qui sera 
definitive. II en a paru jusqu'ici quatre volumes (Lemerre, 1872-1877. 

Nous appr^cions 1'oeuvre de d'Aubign6 dans notre Tableau de la Lit' 
tdrature franguise au XVI* siecle (pages 33, 38 et 39, 134 et 135, 
chap. 11). 

1. Fragments des Memoires. 

A huit ans et clemi le pere mena son fils 5 a Paris, et en pas- 
sant ' par Amboise un jour de foire, il 7 veil les testes de ses 
compagnons d'Amboise, encore recognoissables sur un bout do 
polence, etfut tellement esmu, qu'entre sept ou buit mille per- 
sonnes, il s'escria : Us ont descapite" la France, les bourreaux. Puir 
le fils ayant picqu6 pres du pere, pour avoir veu a son visag( 
une esmolion non accouslumee, il luy mil la main sur la testa 
en disant : Mon enfant, il ne faut pas que ta teste soit esparg>ie( 
apres la mienne, pour venger ces chefs plcins d'honneur ; si tu t'l 
espargnes, tu auras ma malediction. Encore que ceste troupe fusf 
de vingt cbevaux, elle eut peine a se desmesler du peuple qui 
s'esmeut a tels propos*. 



1. Dans le Bas-Po!tou. 

2. On 1'accusait d'avoir construct des 
bastions avec des mate'riaux de diimoii- 
tion d'une glise, en 1571. 

3. Il avail e'pouse' en premieres noces, 
en io63, Suzanne de Lczai, qui lui donna 
deui filles et un Bis, Constant, le pere de 
mad ; me de Maintcnon. La ilerniere par- 
tie de la vie de d'Aubi^u^ Cut empoi- 
sonn^e par le spectacle des debauches et 
de 1'inconduite de son Ills. 

4. Toutefuis la publication de la der- 



niere partie de son Baron de Fxneste, 
en 1529, lui attira la censure du petit 
Conseil de Geneve. 

5. D'Aubigne 1 , dans Sa Vie, parle de 
lui a la troisieme personne. 

6. F.n le faisant passer. Ou dit encore 
pofser qqn en burque. 

7. Le pere de d'Aubigng 

8. Ceci se passait en 1560. Le jeune 
d'Au&igne~ tint cenouveau serment d'An- 
nibal. 



80 MORCEAUX CHOIS1S DES AUTEURS DU XVI SIfiCLE. 

Ayant esle" deux ans a Geneve, il s'en vint <\ Lion 1 sans le 
sceu* de ses parans et se remit aux malhematiques et s'amusa 
aux thcoricques 8 de la magic, proteslant pourf'nt de n'essayer 
aucuti experiment*. L'argent luy ayanl manque a Lion et son 
hotesse luy en ayant demande", il prita tel conlre ccctir son 
manque que, n'osant retourner au logis, il Cut un jour sans man- 
ger et ceste melancolie fut extreme. Eslant en pcine ou il pas- 
seroit la nuit, il s'arresta sur le pont de la Saone, passant la 
teste vers 1'eau pour passer 5 ses larmes qui tumboyent en bas, 
il luy prit un grand desir de se jetler apres clles; et 1'amas de 
ses desplaisirs 1'emportoit a cela quand sa bonne nourrilure 6 
luy faisant souvenir qu'il falloit prier Dieu devant 7 toute ac- 
tion, le dernier mot de ses prieres estant la vie eternelle, ce 
mot l'effraya et le fit crier a Dieu qu'il 1'assistast en son agonie. 
Lors tournant le visage vers le pont, il veit un valet duquel il 
cognut premierement la male 8 rouge et le maistre bientosl 
apres, qui estoil le sieux de Chillaud, son cousin germain, qui 
envoy6 en Allemagne par Monsieur 1'Amiral 9 portoit a Geneve 
de 1'argent au petit desespere". 

[i567] Bien tost apres commencerent les secondes guerres. 
AubignS retourna en Xaintonge ches 10 son curateur, lequel 
voyant son pupile se battrealaperche 11 pour quitter les livres, 
a bon escient le tint prisonnier jusques a la prise des troisiemes 
armes. 

Lors des compagnons luy ayant promis de tirer une barque 
busade " de quand ils partiroyenl, le prisonnier duquel on em- 
portoit les habillemenls sur la table du curaleur tous les soirs, 
se devala 18 par la fenestre par le moyen de ses linceulx '*, en 
chemise, a pieds nuds ; sauta deux murailles, a 1'une desquelles 
il faillit a lumber dans un puis; puis alia trouver aupres de la 
maison de Riverou les compagnons qui marchoyent bien eston- 
nez de voir un nomine tout blanc courir et crier apres eux et 
pleurant de quoy ll les pieds luy saignoyent. Le capitaine Saint- 
Lo, apres 1'uvoir rnenac6 pour le faire relourner, le mil en 



1. En 1566. 

2. A 1'insu. 

3. Theories. 

4. Experience. 

5. Laisscr touiber. 

6. t'.lli utiyll. 

7. \\ant. 

8. JIalle. 

9. Coligny. 



10. Chez. 

1 1 . Se debattre pour prendre 1'essor; 
mgtaphore tirde du faucon attach^ a la 
perche. 

1 2. Pour 1'avertir du moment ou ils par- 
tiraient. 

13. Dcscendit. 

14. Draps de lit. 

15. Et qui pleurait de ce que. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. D'AUBIGNE. 81 

croupe avec un meschant manteau soubs luy, pour ce que la 
boucle de la cropiere 1'escorchoit. 

A une lieue" de la, au passage de Reau, ceste troupe trouva 
une compagnie de Papistes qui vouloyent gagner Angoulesme : 
cela fut desfaict avec peu de combat, ou le nouveau soldat en 
chemise gagna une harquebuse et un fourniment tel quel, 
mais ne voulut prendre aucun habillement, quoy que la ne- 
cessitS et ses compagnons luy conseillassent ; ainsi arriva au 
rendez-vous de Jongsac 1 ou quelques capitaines le firent armer 
et habiller. II mit au bout de sa sdulle* : A la charge que jc ne 
reprocheroys point a la guerre qu'elle m'a despouille, n'en pouvant 
sortir plus mal esquippe quefy entre. 

[1577] Peu de temps apres, la paix se fit et Aubign6 se reti- 
rant escrivit un a Dieu au roy 3 son maistre, en ces termes : 

Sire, vostre memoire vous reprochera douz'ans de mon 
service, douze playes sur mon e?tomac : elle vous fera souvenir 
de vostre prison et que ceste main qui vous esctiten a desfaict 
les verrouils* et est demouree pure en vous servant, vuide de 
vos biens-faits et des corruptions de volre ennemi et de vous ; 
par cest escrit, elle vous recommande a Dieu ci qui jedonne mes 
services passez et vouS ccux de 1'advenir, par lesquels je m'ef- 
forceray de vous faire cognoistre qu'en me perdant vous avez 
perdu vostre tres fidele serviteur, etc. 

En passant Agien 5 pour remercier madame de Roques qui 
luy avoit servi de mere en ses afflictions, il trouve ches elle un 
grand epagneul nomm6 Citron, qui avoit accoustume de cou- 
cher sur les pieds du Roy, et sou vent entre Frontenac 8 et Aubi- 
gne. Ceste pauvre beste qui mouroit de faim luy vint faire 
chere 7 ; de quoy esmu, il le mit en pension cliez une femme, et 
luy fit coudre sur le collet 8 qu'il avoit fort fris6 le sonnet qui 
s'ensuit : 

Le fidele Citron qui couchoit autrefois 
Sur votre lit saci6, couche ores 9 sur la dure t 
C'est ce fidelle chien qui apprit de nature 
A faire des amys et des traitres le cbois. 



I. Dans la Charente. 
S. Cedule,on reconnaissance qu'il avail 
signee de 1'equipemeut fourni. 

3. Henri de Navarre. 

4. Verrout ; les mots en ouil tels que 
verrouil, genouil, etc., ont perdu depuis 
le IYI* sieele 17 mouille'e (il) qui les ter- 



d^rivds : verrouiller, etc. 

5. Aeen. 

6. Ofucier de Henri de Navarre. 

7. Bon accueil, propremciit viiage, da 
latin cara, figure. 

8. Cou. 

9. Main tenant. 



mine. Cette I n'est rested que dans les 

5. 



82 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI* SIECLE. 

C'est luy quiles brigans effroyoit de sa voix, 
Et des denis les meurtriers; cl'ou vieut dune qu'il endure 
La I'm in, le fruul, les coups, les desdains, el I'mjure, 
Payenienl coustunjier du service des Roys? 

Sa fiertg, sa beautg, sa jeunesse agreable 
Le fit clierir de vous; niais il fut redoutable 
A vos baineux ', aux siens, pour sa dexterite'. 

Courtisans qui jettez vos desdaigneuses veu8s* 
Snr ce cbien deslaisse, mort de faiin par les rues, 
AUendez ce loyer de la iidelite. 

Ce chien nc faillit pas d'cstre meng le lendemain au Roy qui 
passoit par Agien et qui changea de couleur en lisant cest es- 
crit. 

Pour ce que le roy avoit jur6 en pleine table de le * faire 
mourir, luy, pour lever ceste opinion, a faict six voyages dont 
celui-ci en esloit un. Estant done arriv6 au logis de la du- 
chesse de Beaufort*, oil Ton attendoit le roy, deux genlils 
hommes de marque le prierent affeclionn6ment de remonter a 
cheva-1 pour la fureur ou le roy esloit centre luy ; et, de faict, 
il entendit quelques gentils hommes disputants si on le met- 
troit entre les mains d'un capitaine des gardes ou du prevost 
de I'bostel 5 . Luy se mil au soir entre les flambeaux qui atten- 
doient le roy, et comme le carrosse para 9 au perron de la mai- 
son, il oui't la voixdu roy disant: voila Monsieur, Monseigneur 
d'Aubign6. Quoy que cette seigneurie ne luy fust guerre 7 de 
bon goust, il s'advanc.a a la descente; le roy luy mil sa joiie 
conlre la sienne, luy commanda d'aydcr a sa maislresse 8 , la fit 
desmasquer pour le saluer, et on oyoit dire aux compaignons : 
Est-ce la le prevost de I'liostel* ? Le roy done, ayant des- 
fendu d'estre suivy, fit entrer Aubign6 seul avec sa maislresse 
et sa soeur Juliette ;il le fit promener enlre la ducbesse et luy 
plus de deux beures ; ce fut la ou se dit un mot qui a tanl 
couru; car comme le roy monstroit sa levre perc6e, au flam- 
beau, il soullrit et ne print point en mauvaise part ces parolles : 



1. Ennemis. 

2. Vues. 

3. D'Aubign*. 

4. Gabrielle d 

5. Le grand pr^vdl, officier du roi qui 
connaissait des cas criuiinels qui se pro- 
duisaicnt a la cour. 



6. Tourna le perron ; on dit dans la 
mime sens, en marine, purer un cap, 
c.-a-d. le duubler. 

7. Guere. 

8. U'aider Gabrielle d'Estr^e a deseen- 
dre. 

9. Qui devait 1'arreter. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. D'AUBIGNE. 83 

Sire, vous n'avez encore renonce" Dieu que des levres, il s'est 
contenle" de les percer 1 ; mais quand vous le renoncere"s du 
coeur, il vous percera le coeur. La duchesse s'escria: Oles 
belles parolles, mais mal employees * ! Ouy, Madame, dit 
o le tiers 8 , pour ce qu'elles ne serviront de rien*. 

(Sa vie, a ses enfants ; t. I des QEuvres completes de d'Aubign6 t 
6dit. R6aume et de Caussade, p. 6, H-13, 36-37, 68-69.) 



2. Entretien de Coligny et de sa femme. 

Le prince de Conde", voyant Paris saisi par ses ennemis * et 
a'ayant pas de forces que trois cens gentil-hommes et autant 
de soldats, quelques escholiors et bourgeois sans experience, qui 
n'estoit pas pour register aux moines seulement 8 ; d'ailleurs 
voyant declarer centre lui le Parlement, la Maison-de-Ville, 
rUniversiti (lesquels avec le clerge" constituent la ville) il 
se fallait resoudre a quitter Paris. D'aulre coste" s'estoient as- 
semblez a Chastillon sur Loin 7 , pres 1'amiral 8 , le cardinal et 
Dandelot ses freres *, Senlis, Boucard, Bricquemaut et autres, 
pour lepresser de monter a cheval. Ce vieil capitaine trouvoit 
le passage de ce Rubicon 10 si dangereux qu'ayant par " deux 
jours contest^ centre celte compagnie, et par doctes et spe- 
cieuses raisons, rembarre" leur violence, et les avoit estonnez u 
de ses craintes, et n'y avoit comme 1S plus d'esperance de 1'es- 
mouvoir 1 *, quant il arriva ce que je veux donner a la posterity, 
non comme un intermeze 18 de fables, bien seantes aux poetes 
seullement, mais comme une bistoire que j'ai apprise de ceux 
qui estoyent dela partie 18 . 

Ce notable seigneur, deux heures apres avoir donne" le bon- 
soir a sa femme, fut resveill6 par les cliauds souspirs et sanglots 



1. Attentat de Jean Chatel (1594). 

2. Dites mal a propos. 

3. D'Aubigne', qui etait en tiers avec le 
roi et la duchesse de Beaufort. 

4. Farce que le roi ne profitera pas de 
cet avertissement. 

5. Les catholiques. 

6. Ce qui n'etait pas meme fait pour 
register, n'etait pas meme en e'tat de r- 
tister a ce qu'il avail de moines (dans la 
ligue). 

7. Dlpartement du Loire t. 

8. Coligny. 

Odet de Coligny, le cardinal de 



ChAtillon (qui quitta 1'Eglise pour em 
brasser la Heforme), et iTangois d'Ande- 
lot de Coligny, freres de 1'amiral. 

10. Qui, comme celui de Cesar, allait 
elru le signal de la guerre civile. 

11. Pendant, sens du latin per. 

12. Et il les avail abattus. 

13. Et il n'v avail pour ainsi dire. 

14. De le faire changer de sentiment. 

15. Episode fictif; intermfzr, forme 
italienne d'intermtde (intermezzo). 

16. Qui out 616 nit; 16s a ces 
ments. 



84 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVl e SIECLE. 

qn'elle jettoit : il se (ourne vers elle, et ar*es quelques propos, 
il lui donna occasion de parler aind : 

C'est 4 grand regret (Monsieur) que je trouble vostre repos 
par mes inquietudes : mais, estans les membres de Christ 1 des- 
chirez comme ils sont, et nous de ce corps *, quelle parlie peut 
demeurer insensible ? Vous (Monsieur) n'avez pas moins de sen- 
timent 8 , mais plus de force & le cacher. Trouvere/-vous mau- 
vais de vostre fiddle moiti6 si avec plus de franchise que de 
respect elle coule* ses pleurs et ses pens6es dans votre sein. 
Nous sommes ici couchez en delices et les corps de nos freres, 
chair de nostre chair et os de nos os, sont les uns dans desca- 
chols, les autres par les champs 5 a la merci des chiens el des 
corbeaux ; ce lict m'est un tombeau puisqu'ils n'ont point de 
tombeaux; ces linceux 6 me reprochent qu'ils ne sont pas ense- 
velis. Pouvez-vous ronfler en dormant, et qu'on n'oye pas nos 
freres aux souspirs de la mort 7 ? Je rememorois 8 ici les pru- 
dens discours desquels 9 vous fermez la bouche u Messieurs vos 
freres 10 . Leur voulez-vous aussi arracher lecoeur et les faire de- 
meurer sans courage comme sans response? Je tremble depeur 
que telle prudence soil des enfans du siecle u et qu'estre tant 
sage pour les hommes ne soit pas estre sage a li Dieu qui vous 
a donn6 la science de capitaine. Pouvez-vous en conscience en 
refuser 1'usage 18 & ses enfans? Vous m'avez advou6 qu'elle 1 * 
vous rcsveilloit quelquesfois; elle est le truchement 16 de Dieu. 
Craignez-vous que Dieu vous face coulpable en le suivant? L'os- 
pee de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les 
affligez ou pour les arracher des ongles des Tyrans ? Vous avez 
confess6 la justice des armes 1 ' conlre eux; pourroit bien vostre 
coeur 17 quitler 1'amour du droit pour la crainle du succes 18 ? 
C'est Dieu qui osta le sens a ceux qui lui resisterent sous cou- 
leur d'espargner le sang 19 ; il fait sauver 1'ame qui se veul per- 
dre* el perdre 1'ame qui se veut garder. Monsieur, j'ai sur le 

1. Ceux qui composent 1'Eglise (le 11. Par opposition aux enfants de 
corps) de Je'sus-Christ ; ici les re'forme's. i Dint. 



2. Et n uus faisant partie de cc corps. 

3. Vous le seiitez aussi vivement. 

4. Verse. 

5. Aux gibets. 

6. Linceuls, draps de lit. 

7 Qui sont aux soupirs de la mort, 
qui soupireut en voyant Tenir leur der- 
niere heure. 

8. Je me rappelais. 

9. A 1'aide desquels. 

10. Freres en religion, coreligionnaires. 



12. Envers. 

13. De votre science inilitaire. 

14. Votre conscience. 

15. Interprete. 

16. Vous avez de'clare' qu'il dtait juste 
de prendre les armes. 

17. Votre cocur pourrait-il bien. 

18. Du re"sultat. 

19. Saul qui refusa de faire mourir 



20. Celui qui teat nsquer sa vie. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. D'AUBIGNE. 85 

cceur tant de sang vers6 des nostres; ce sang et votre femme 
crient au ciel vers Dieu et en ce lict contre vous, que vous serez 
meurtrier de ceux que vous n'empeschez point d'estre meur- 
tris '. 

L'amiral respond : Puisque je n'ai rien profile" * par mes 
raisonnemens de ce soir sur la vanite" 8 des esmeutes popu- 
laires ; la douteuse entree dans un parti non forme" ; les diffi- 
ciles commencemens non contre la monarchic, mais contre les 
possesseurs d'un estat qui a ses racines envieillies * ; tant de 
gens interesseza sa manutention 5 ; nulles attaques par dehors, 
mais generalle paix 6 , nouvelle et en sa premiere fleur, et, qui 
pisest, fuicte entre les voisins conjurez et faicte expres a noslre 
mine; puisque les deffections nouvelles du royde Navarre et du 
connestable, lant de forces du cost6 des ennemis, tant de fai- 
blesse du nostre ne vous peuvent arrester, mettez la main sur 
votre sein ; sondez a bon escient vosfre Constance si 7 elle pourra 
digerer lesdcsroutes gv j ,nerallcs, les opprobres de vos ennemis et 
ceux de vos partisans, les reproches que font ordinairementles 
peuples quand ils jugent les causes par les mauvais succez 8 ; 
les trabisons des vostres, la fuitle, 1'exil en pai's estrange ; la * 
les chocquemens 10 des Anglois, les querelles des Allemans 11 , 
vostre nudite", vostre faim, et, qui ia esl plus dur, celle de vos 
enfans. Tastez t3 encores si vous pouvez supporter vostre mort 
par un bourreau, apres avoir veu vostre mari traisne et expose" 
a 1'ignominie du vulgaire; et pour fin, vos enfans infames 1 *, 
vallets de vos ennemis accreus par la guerre et triomphans de 
vos labours 15 . Je vous donne trois semaines pour vous esprou- 
vcr; et quand vous serez a bon escient fortifiee contre tels acci- 
dens, je m'en irai perir avec vous et avec nos amis. 

L'Admiralle repliqua : Ces trois semaines sont achevees; 
vous ne serez jamais vaincu par la vertu 18 de vos ennemis; usez 
de la vostre; el ne meltez point sur voslre tesle 17 les mor's de 



1. Tugs. 

2. Gagn6. 

3. InutiliUS. 

4 Contre les catholiques, possesseurs 
d'une situation qui a ses racines inve'- 
tenSes. 

">. Maintien ; c'est ainsi que Du Vair 
prononce un discours pour la mai\.ute>i- 
tifjii de la loi salique. 

G. Puisqu'il n'y a pas d'attaques de 
1'iHranger qui viennent favoriser notre 
eclrcprise, puisqu'il y a paix g^nerale. 

7. (Vous demandant; si. 

S. Udsullats. 



9. En exil, en pays Stranger. 

10. Mauvais traitements. 

11. Les querelles que leur chercheront 
les Allemands : II restoit a trouyer une 
qverele d'Alemagne pour collorer ce 
nouveau changement. (U'Aubigne', Hit- 
toire,ibid., t. I, p. 341.) 

12. Ce qui. 

13. On dit encore au mcrne sous, dani 
le langage farailier, tdtez-vous. 

14. Declaims infames. 

15. Efforts. 

16. Courage. 

17. N'assumez point sur vous. 



8G MORCEAUX CII01SIS DES AUTEURS DU XVI* SIECLE. 

trois semainos. Je vous somme au nom de Dieu de ne nous frau- 
der plus', ou jc serai lesmoin centre votis en son jugemenf. 

D'un organe bien aim6* et d'tine prohit6 esprouveo, les sua- 
sions 8 furentsi violenles qu'ellesmirent 1'Admiral a chevalpour 
aller trouver le prince de Cond. 

(Histoi're unicerselle, livre III, ch. n du tome Ij p. 131-133; 
6dilion princeps, 1616.) 



3. D'Aubigne au roi de Navarre 4 . 



Si la fidelity n'estoit ici plus de saison que la discretion, le 
respect et 1'honneur que je doi a ceux qui ont par!6 me ferme- 
roit la bouche ; mais le serment que j'ai a 1 Dieu, a sa cause, et 
a vous, Sire, me 1'ouvre, et aux despens de la bienseance, me 
fait dire ce qui est de mon sentiment. Ce seroit fouler aux 
pieds les cendres de nos martyrs et le sang de nos vaillans 
homines, ce seroit planler des polances sur les tombeaux de 
nos princes et grands capitaines morts, et condamner a pareille 
ignominie ceux qui, encores debout, ont vou6 leurs vies a Dieu, 
que de mettre ici en doute et sur le bureau 6 , avec quelle jus- 
tice ils ont exerc6 leurs magnanimitez; ce seroit craindre que 
Dieu mesme ne 1'ust coulpable, aiant beni leurs armes, par les- 
quelles ils ont traillg avec les rois, selon le droit des gens, ar- 
rest6 les injustes brulemens 7 qui s'exergoient de tous costez et 
acquis la paix a 1'Eglise et a la France; mesmes celte assembled 
seroit criminelle de Ieze-majest6, si nous avions oz6 convenir* 
ea celieu satis eslre asseurez et pleins de nostre droit. Ce n'est 
done plus a nous de regarder en arriere, ou nous ne verrons 
qu'eglises, \illes, families et personnes ruin6es, en partie par 
la perOdie des ennemis, partie par ceux qui leur cercheroient 
des excuses ', pour s'excuser des labeurs et perils, auxquels 

a se fondre avec elles. Get avis allait 
I'emporter, quand d'Aubigue prit la pa- 
role et prononc,a un discours qu'il repro- 
duit comuie il suit dan* son Histoire 
uniuersi-lle. 

5. Euvers. 

6. Mettre en question, en discussion ; 
aujourd'hui mettre sur le tapis. 

7. De villages, gglises, etc. 

8. Nous reunir. 

9. En partie par la lachete 1 de ceux 
d'entre nous qui chercheraitnt des ex- 
cuses aux ennemis, pour *e dispenser de 
coniinucr la lutte. 



1. De ne plus nous faire tort (par 
votre inaction) . 

2. De la bouche de colic qu'il ai- 
mait. 

3. Persuasions. 

4. La ligae venait de se declarer contre 
Eonri 111 (1585). Lit division se mettait 
dans le camp des cathuliques. Henri de 
Navarre reunit en conseil soixante de ses 
partisans et leur demanda leur avis sur 
la conduite a t-nir dans les circonstances 
prc'sentes. Le viconite de Tureune (dcpuis 
due de Bouillon) engagea les soldats 
protestantsa se melcraux troupes royak-s, 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. D'AUBIGNE. 



87 



Dieu nous appelle quand il lui plaist. Si vous vous armez, le 
roi vous craindra 1 ? II est vrai. Si le roi vous craint, il vous 
ha'ira? Pleust a Dieu quecette haine fust a commencerM 
S'il vous bait, il vous destruira? Que 1 nous n'eussions point 
encore essaie" le pouvoir de cetfe haine, mais bien a propos la 
crainte qui empesche les effects dela haine ! Heureux seront ceux 
quiparcette crainte empescherontleurruine; malheureuxcelui 
qui appellera cette ruine parle mespris*. Je di done que nous 
ne devons point eslre seuls desarmez quand toute la France 
est en armes, nipcrmeltre a nossoldats de prester serment aux 
capilaines qui 1'ont presle" de nous exterminer*; leur faire' avoir 
en reverence les visages surlesquels ilsdoivent faire trencher 7 
leurs coutelas ; et de plus *, les faire marcher sous les drapeaux 
de la croix blanche, qui leur ont servi et doivent servir encores 
de quinlaines* et deblunc 10 . Savez-vous aussi les diflerentes lo- 
gons qu'ils apprennent en 1'un et en 1'autre parti ; la u ils de- 
viennentmercenaires, id ils n'ontaulreloier ls que la juste pas- 
sion a : la ils gouslent les delices, ici ils observent une milice 
sans repos. Les arts sent esmus 1 * par la gloire, et, sur touts, 
ceux de la guerre. Moustrerons-nous a nostre jeune noblesse 
1'ignominie chez nous et 1'honneur chez les aulres ? Prenez que 
nous puissionsles metlre si bas de courage 15 , qu'ils semettent 
sous leurs valets de diverse religion ; comment remettrez-vous 
aleurspoincts w les coeursabbaltus?Queveut-onquedeviennent 
nos princes du sang el les grands seigneurs du parti ? Donne- 
ront-ils a leurs haineux 17 leurs hommesel leurs cr6ance 18 , qu'ils 
ont achete"s par tant de bienfaicts 19 ? Quand auront-ils monstre" 
leur valeur a des soldals nouveatix 10 ? Fouleront-ils aux pieds 
leurs grandeurs naturelles; car ils les perdront par la sournis- 



1. Objection. 

2. D'Aubigne 1 re'pond a 1 'objection : Le 
roi n'a pas attendu cela pour nous hair. 

3. Pliit a Dieu que, etc. 

4. Qu'inspirera sa timiditl. 

5. Aux capitaincs du roi qui ont prSte' 
le serment de nous exterininer. 

6. Que nous ne devons pas leur (a nos 
soldats) etc. 

7. Trancher sur quelque chose (-verbe 
neutre), y faire une eutaitle, le couper. 

8. Sous-entendez : Que nous ne devons 
pas les faire man her. 

9. Poteau sur lequel on s'exercait a 
lancer le jaTelot. a courir avec la lance. 

10. Cible. 

11. Dans I'arme'e royale. 



12. Layer, solde. 

13. La passion qui les anime pour une 
cause juste. 

14. Excites. 

15. Supposez que nous abattious leur 
fiert^ jusqu'a leurfaireaccepter de servir 
sous leurs propres valets, si ceux-ci soni 
de religion dill'erente (catholique). 

16. Au point ou ils doivent etre. 

17. Ennemis, cf. page 82, note 1. 

18. Autorite*. 

19. Belles actions. 

20. 11 - n'auront pas eu occasion dc mon- 
trer leur valeur a ccs soldats jiouvcaux 
(de 1'arm^e catholique, cunime ils Tout 
montr^e a ceux de leur parti qu'ils au- 
ruut abaiulonnc). 



88 MORCEAUX CII01SIS DES AUTEUF,? DU XVI 6 SIECLE. 

sion.pu 1 1'honneur par I'oisivet6 ? Oui, il faut monstrer noslre 
humility ; faisons done que ce soil sans laschetg. Demeurong 
capables de servir le roi a son besoin etdenousservir au noslre, 
et puis ploier devant lui quand il sera temps nos genoux tous 
armez, lui prester le serinent en tirant la main du gantelet, 
porter a ses pieds nos victoires et non pas nos estonnemens s ; 
victoires auxquelles nos soldats ne porteront 1'estomac 8 de 
bonne grace, estant meslez parmi ceux qui leur font craindre le 
dos*. J'adjouterai encores ce poinct de droict : c'est que le pre- 
texte sur lequel nos ennemis ont eschap6 a leur roi 1 est pour 
nous sauter au collet. II est necessaire que le respect de nos es- 
p6es les arreste puisque le sceptre ne le peut : ostons-leur la 
joie et le profit de la soumission que nous voulons rendre au 
prince. Et quant au conseil par lequel nous avons est6 dissi- 
pez 8 , soit assez 7 de servir entiers ceux qui nous veulent en 
pieces et morceaux. Je concluds ainsi: Si nous nous desarmons, 
le roi nous mesprisera; nostre mespris 8 le donnera k nos enne- 
mis; uni avec eux, il nous attaquera et ruinera desarmez ; ou 
bien si nous nous armons, le roi nous estimera; nousestimant 
il nous appelleraj unis avec lui, nous romprons la teste a nos 
ennemis. 

(Histoire universelle, livre V, ch. v, du tome II j p. 428430.) 



HENRI IV 

1553-1 CIO. 

HENRI IVnaquit en 1553 au chateau de Pau. Son pere 6tait Antoine de 
Bourbon, due de Venddme; sa mere, Jeanne d'Albret, reine de Navarre, 
fiile de Marguerite d'Angouleme, la soeur de Francois I". II 6pousa Mar- 
guerite de Valois, la soeur de Charles IX en 1 572, devint roi de Navarre a la 
mort de sa mere(!572) ; Schappa, en abjurant le protestantisme, au massa- 
cre de la Saint-Barth61emy, s'e"vada en 1575 du Louvre oil il 6tait retenu 



1. Ou ils perdront 1'honneur. 

2. Notre abattement. 

3. Victoires au-devant desquelles nos 
soldals ne se porterout pas de bonne 
grace. 

4. Lorsqu'ils seront male's aux soldats 
eatholiques qui pea-vent les frapper par 
derriere. 



5. Les ligueurs soulev^s coiilrc le roi. 

6. Le conseil du roi qui demandait le 
liceuciemeiit de 1'arm^e protestaute. 

7. Qu'il nous suffise de consentir a ser- 
vir le roi, mais ea restant entiers, au lieu 
d'dpavpillcr nos troupes en les melnnt a 
celles du roi. 

8; Le mrpris qu'il aura de nous. 



AUTEURS DE MEMOIRES, ETC. HENRI IV. 89 

prisonnier, et, revenant au protestantisme, se mit h la tete des Hu guenots. 
La mort de Henri III le rendit he>itier l^gitime du trdne qu'il se vit 
oblig6 de conque>ir par les armes sur les Ligueurs. Son abjuration (1593) 
d^cidade la soumission qui, en 1596, devint generale. De la promulgation 
del'fidit de Nantes et de la paix de Vervins (1598) data une ere de pros- 
pe>H6 et de grandeur qu'interrompit en 1610 le poignard de Ravaillac. 

Son mariage avec Marguerite ayant 6t6 annu!6 en 1599, il <5pousa 
1'annde suivante Marie de M^dicis qui lui donna un fils, Louis XIII. 

Ses ceuvres litteraires consistent en une volumineuse correspondance* 
publie'e tres-imparfaitement par M. Berger de Xivrey dans la Collec- 
tion des Documents intdits de I'Histoire da France sous le titre de Let- 
Ires missives de Henri IV (7 vol. in-4, 1843-1855). Depuis, de nou- 
velles lettres ont et6 publiees, par le prince de Galitzin (Letlres inedites 
de Henri IV, Paris, 1860), par M. Halphen (Lettres de Henri IV & M. fie 
Sillen/, Paris, 1866 ; Lettres a M. de Rellievre, Paris, 1872 et 188), 
par M. Guadct (Supplement aux Lettres Missives, 1872), par M. Dus- 
sieux (Lettres intimes de Henri IV), etc. 

Voir I'appre'ciation des lettres de Henri IV dans notre Tableau de la 
Litterature francaise au xvi" siecle, p. 46. 



1. A Monsieur de Launey, baron d'Entraigues, 
gouverneur de Vivarez et de Gevaudan. 

Monsieur Delauney d'Eatraigues, Dieu aydant, j'espere que 
vous esles a 1'heure qu'il est restably de la blessure que vous 
receutesa Coutras, combattant si vaillamment a mon coste"; et si 
ce est comme je 1'espere, ne faites faulte (car, Dieu aydant, dans 
peu nous aurons 4 decoudre, et ainsy besoin de vos services) de 
partir aussitost pour venir me joindre. Sans doute vous n'aure"s 
manque 1 , ainsy que vous 1'avez annonc6 a Mornay, de vendre vos 
bois de Mezilac et Cuze, et ils auront produit quelques mille 
pistoles. Si ce est, ne faites faulte de m'apporter (out ce que 
vous pourre"s; car de ma vie je ne fus en pareille disconve- 
nue j et je ne sgais quand, ni d'ou, si jamais,je pourray vous 
le rendre; maisje vous promets force honneur et gloire; et ar- 
gent n'est pas pasture pour des gentilshonmmes comme voua 
et moy. 

La Rochelle, ce xxv e octobre 1 588 

Vostre affectionne", 

HENRY. 
(Letlres missives de Henri 17, tome II, p. 398.) 

I* Dlconvenue, embarraj. 



90 MORCEAUX CnOISIS DES AUTEU'V* DU XVI 8 SIECLB. 



2. A monsieur de Givry. 

Tes victoires m'empeschcnt de dormir, comme ancienne- 
menl celles de Milliade, Themistocle. Adieu, Givry, voila les 
vanitez bien payees '. 

3. A monsieur de Bellievre, chancelier de France. 

Monsieur le chancelier, je n'ay donn6 occasion b personne 
de croire que j'aye volonlg de renouveler la guerre. Vous savez 
que j'y entrai par force 1'annee passee * el je n'en suis sorty par 
necessit6 *j pourquoy done m'y rembarqueroy-je? Peut-estre 
a on eslimg que je chercherois les moiens de me vanger de 
1'injure qui a est6 faicte en Espaigne a mon ambassadeur * d'au- 
tant que j'ai dit publiquement que si Ton ne m'en faisoit raison, 
je la me ferois lost ou lard, mais j'ay loujours dil que ce seroit 
quand je serois desesper6 de 1'oblenir * de ceulx qui la me doib- 
vent faire, lesquelz aussy je ne dois ni ne veux precipiler 8 ; car 
la chose merile bien d'eslre consideree de parl et d'aultre 7 . J'a- 
vois d61iber6 il y a longtemps de venir en ceste province y visiter 
les fortifications que Ton y fait, ou en verit6 j'ay reconnu que 
ma presence 8 estoit encores plus necessaire que je ne pensois 



1. C'est-a-dire : cet BTCU doit satisfaire 
ton amour des louanges. Ce billet se 
trouve dans la correspondance de Pas- 
quier (Lettres, XX, 3). Apres avoir ra- 
:onti5 comment le seigneur de Givry, 
jcune capital ne passionng pour la gloire, 
avail en UH din ami pris Corbeil. assiggi 
six mois durant par le prince de Panne, 
et Lagny, Pasquier ajoute : le roy qui 
1'aimoit comnic celuy qu'il savoit nourrir 
de nobles ambitions daus son ame, lui 
mande ce mot de lettre. Yoir Poirson, 
Hist, de Henri I V, tome IV, p. 354 (3 edi- 
tion). 

2. Guerre de Pavoie du 11 aout 1600 au 
17 Janvier 1601). 

3. Et c'est par necessity que je n'en 
tuis pas soi ti tout de suite. 

4. Ayaiit peu apres re<jeu des lettre ; 
de Monsieur de la Rocheput son embas- 
sadeur en Espagne, narratives de plu- 
sieurs injures et indigniUz publiques par 
luy (Henri I V) et les si' us re;eues en ce 
royaume la, ces offenses trop cognues ci'un 
ebacun pour les pouvoir dissimuler (sans 
Uetrissure de tant de gloire par luy ac- 



quises) luy en aigrirent si fort 1'esprit, 
qu'il ramena aussi tust en sa memoire 
toutes les noires malices que lea Espagnc)* 
luy avoicnt faites depuis la paix de Vervhis 
tant solennellement jur^e (Sully, (Econo- 
mies hoy ales, 11, 16, edit, princeps). 

5. Quand je d6sesprerais de 1 obteuir 
(autrement que par la guerre). 

6. Presser trop vivcment. 

7. A tous les points de vue. 

8. > Le Roy ayant eu advis que les Es- 
pagnols formoieiit un siege devant Ostan- 
des s'en alia vers Calais, de quoy les ar- 
chiducs prindrentombrage,craignant que 
ce ne fut en inteiition de traverser leivs 
desseins ou pour se venger des aflronts 
rec,eus par Monsieur de la Rocbepot. Tel- 
lemenl que pour essayer d'en descouvrir 
la verite, its envoyerent le comte de Sore 
en ambassade vers sa Majcstg sous ombre 
de complimens, et charge de prendre le 
temps a propos pour en jetter quelques 
paroles en Tonne de pluintes ; sur Ics- 
q ue! les il leur en fut doling d'autres da 
pareille nature, accompa^nees de tant 
d'assurances de vouloir observer la paix, 



MEMOIRES, ETC. MARGUERITE DE VALOIS. 



9* 



quand je m'y suis acheming et toutesfois je vons advouS que 
1'accident * advenu en Espagne a ayde" a avancer ce mien 
voyage; car nous devons nous defier de ceux qui nous mespri- 
sent et nous preparer centre ceux qui nous offensenl, afin de ne 
fomber en surprise; quoi faisant seulement* je ne fais injure a 
personne. Jo n'ay jamais creu aussy que la paix deust m'empes- 
cher de visiter mcs frontieres et pourveoir a la suretd d'icelles, 
mais j'ay averty les archiducs de ma venuS et dcs occasions 
d'icclle. Si je ne 1'ai faict plus tost *, c/a est6 parce que je n'avois 
pas resolu plus tost le diet voiage. Enfin je suis icy sans force 
comme sans volontd de mal faire a personne *, mais en verity je 
desire que Ton me leve * tout pretexte de changer de delibe- 
ration 8 ; car j'aime la paix et le repos autant et plus que nul 
autre de mes voisins. J'ay aussy plus su6 et travaill6 qu'eux pour 
1'avoir. C'est pourquoy je gousle et savoure mieux la fclicitS et 
douceur d'icelle, ce que je vous prie faire entendre a ceux qui 
s'adresseront a vous pour en savoir des nouvelles, et a tous 
autres ausquelz vous jugerezle devoir dire, ayant averti du su- 
jet de mon diet voiage tous mes ambassadeurs, reserve" 7 celuy 

d'Espaigne 

Escrit a Calais, le n e jour de septembre 1601. 

HENRI. 

(Lettres incites dn roi Henri IV au chancelier de Bellttvre, 
p. 310 etsuiv.) 



MARGUERITE DE VALOIS 

1553-1615. 

Fille de Henri II et de Catherine de MSdicis, MABCHERITE DR VALOIS * fut 
mariee a Henri de Navarre en 1572, la veille de la Saint-BarthSlemy. Ce 
mariage prepai-6 dans une vue politique par 1'astucieuse Catherine ne 
fut pas heureux. Henri, a qui ses nombreuses amours ne donnaicnt pas 
le droit d'etre trop severe pour sa femuie, se vit cependant forc6 de la 



moycnnant que de leur part ils s'abstins- 
sent de tputes nienees et pratiques con- 
traires a icelle que la bienseance les con- 
traignit a faire demonstration de s'en 
eonlenter. (Sully, id., ibid., p. 17.) 

1. L'injure faite a son wmbassadeur. 

J. Et en u>e bornant a faire cela. 



3. Si je n'ai pas aTerti pluldt les ar- 
chiducs. 

4. D'attaquer. 

5. Qu'on m'&le. 

6. Ma resolution de gardcr la paix. 

7. Except^. 

8. Cf. plus bas, p. 115 etp. 116, n. 3. 



92 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI e SIECLE. 

faire relSguer au chateau d'Csson en Auvergne. Devenu roi de France, 
il fit annuler son mariape par le pape Clgmcnt VIII en 1599. Marguerite, 
sortie du chateau d'Usson en 1605, se retira dans son hdtel de Paris, 
pres du Prevail x-Clercs, puis dans son hfitel d'Issy, ou elle continua 
de mener une vie de're'gl^e qu'on s'etonnait de voir unie h des pratiques 
d'une devotion excessive. Toutefois dans les dernieres anndes de sa vie, 
elle ve"cut dans la retraite, partageant son temps entre la compagnie 
d'artistes, de savants et d'hommes de lettres, et les oeuvres de piete\ 
Elle resta devouee au roi. 

Elle a Iaiss6 des Lettres et des Mdmoires, publics par M. F. Guessard, 
pour la Socit6 de 1'Histoire de France (I vol. in-8, 1842). Les Memoires 
ont 6t6 r6&lit6s par L. Lalanne dans laBibliolheque Elzivirienne (1 vol. 
in-18, 1858). C'est cette derniere Edition que nous suivons. 

Voir notre Tableau de la Literature franfaise au xvi e siecle (Sec- 
tion I, p, 39). 



Un Episode de la Saint-Barthelemy. 

Voiant qu'il estoit jour, estimant que le danger que ma sceur 
m'avoit diet fust passe", vaincue du sommeil, je dis a ma nour- 
rice qu'elle fermast la porte pour pouvoir dormir a mon aise. 

Une heure apres, comme j'estois plus l endormie, voicy un 
homme frappant des pieds et des mains a la porte, criant Na- 
varre 1 Navarre 1 Ma nourrice, pensant que ce fust le roy mon 
mary, court vistement a la porte et lui ouvre. Ce fust un gen- 
lil-homrae nomm6 M. de Lgran*, qui avoit un coup d'espe"e dans 
le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et estoit encores 
poursuivy de quatre archers qui entrerent tous apres luy en ma 
chambre. Luy, se voulant garantir, se jetla surmon lict. Moy, 
sentant cet homme qui me tenoit, je me jette a la ruelle,et luy 
apres moy, me tenant tousjours au travers du corps. Je ne co- 
gnoissois point cet homme, et ne sc.avois s'il venoit la pour 
m'offenser, ou si les archers en vouloient a luy ou a moy. 
Nous cryons tous deux, et estions aussi effrayez Tun que 1'aul- 
tre. Enflri Dieu voulust que M. de Nangay 8 , cappitaine des 
gardes, y vinst, qui me trouvant en cet estat-la, encor qu'il y 
eust * de la compassion, ne se peust lenir de rire ; et se cour- 
rougant fort aux archers de cette indiscretion, il les fit sortir et 
me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, lequel je 



1. Le plus. 

t. Le vicomte de Ldran, de la famille 
de Le>;a. Voyez d'Aubigne", Histoire uni- 
vertelle, I, p. 457. 



3. Caspard de la Chatre, n<5 vcri IS30, 
capitaine des gardes en 1563, mort en 
1576 

4. Qull fdt ^mu a ce sujet. 



CONTEURS. RABELAIS. 



93 



feis coucher et penser * en mon cabinet jusques a temps qu'il 
fust du tout * guary. Et changeant de chemise, parce qu'il 
m'avoit toule couverte de sang, M. de Nangay me conta ce qui 
se passoit, et m'asseura que le roy mon mary estoit dans la 
chambre du roy, et qu'il n'auroit point de mal. Me faisant jelter 
un manteau de nuict sur moy, il m'emmena dans la chambre 
de ma soeurmadame de Lorraine, ou j'arrivay plus morte que 
vive, ou entrant 8 dans 1'antichambre, de laquelle les portes 
estoient toutes ouvertes, un gentil-homme nomm6 Bourse, se 
sauvant des archers qui le poursuivoienl, fust perce" d'un coup 
de hallebarde a trois pas de moy. Je tombay de 1'autre cost6, 
presque 6vanouie entre les bras de M. de Nangay, et pensois 
que ce coup nouseustpercez * tous deux. Et estant quelque peu 
remise, j'entray en la petite chambre ou couchoil ma sreur. 
(Hftnoires de Marguerite de Valois, e"dit. L. Lalaime, p. 33.) 



V. CONTEURS. 



RABELAIS 

1495? 1553. 

La biographic de Rabelais a 6te dufigure'e par un amas de 16gendes 
ridicules debitees sur sa vie et sa mort. Un savant diteur de Rabelais, 
M. Rathery a fait justice de tous ces contes et a le premier donng du 
grand ecrivaia une biographic surieuse B qui peut se resumer comme il 
suit. 

N6 a Chinon vers 1495, Francois Rabelais fut, croit-on, gcolier, pui 
novice au couvent de la Baumette pres d'Angers*. II acheva son noviciat 
chez les Cordeliers de Fontenay-le-Comte et re$ut la pretrise (1509-1524). 
Des lors, il est deja cite pour son erudition dans les lettres grecques et 
latines; et meme son gout pour la science le fait soupconner de donner 
dans les idties nouvelles. Le savant Bud6 7 se felicite (1523) d'avoir appris 
qu'on u reslitud a Rabelais ses livres et qu'on lui a rendu la liberte. En 1524, 



1. Panser. 

2. Eutiereraent. 

3. Pendant que j'entrais. 

4. Nous avail pence's. 

5. Vie de Rabelais, en tte de 1'dditiou 
de Rabelais publie'e par MAI. Burgaud 
Deewarets et Ratbery, 2* Edition. Paris, 



Didot, 1866, 2 vol. in-12. 

6.11 parle de ce couvent dans son Gar- 
gantua (ch. XH). 

:. Guillaume Budg, Eminent hell^niste, 
mi a Paris en 1467, mort en 1540. C'est 
sur ses conseils que Frangois 1" fonda 1 
College de France. 



. 

9i MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 S1ECLE. 

Rabelais quitte Fontenay, et, avec 1'autorisation deC16ment VII, passe dans 
1'ordre de Saint-ltenolt, etentre a 1'abbaye de Maillezac comme chanoine 
rdgulier. II quitte 1'abbaye sans licence de ses superieurs pour 
inener une vie errante, et toutefois est accueilli (entre Ia24 et 1529) 
par 1'evcque Geoffrey d'Estissac, son ancien condisciple, au chateau de 
Liguge(pres de I'oitiers) ouils'occupe de sciences naturelles et de m&de- 
cine. En 1530 on le trouve a Montpellier etudiant cette derniere science. 
De 1532 a 1534, il exerce, sans avoir obtenu encore le grade de doc- 
teur, les fonctions de medecin al'hdpital de Lyon. II accompagne deux 
fois le cardinal Jean du Bellay a Rome (1534 et 1536), revient a Paris, 
(1537) et dela a Montpellier, oil, recu docteur, il est chargg d'un cours 
d'anatomie. II repart 1'annee suivante exercer la m^dccine a Narbunne, 
& Castres et a Lyon. En 1539, il est plac6 par le cardinal du Bellay comme 
chanoine dans sou abbaye de Saint- J]aur-lez-Fosses; reprend bientot sa 
vie errante, voyage en Italie et en Savoie, retourne en France oil la 
protection de Francois I" le met a 1'abri des persecutions que lui sus- 
cite son roman de Pantagruel; se retire, ik la mort du roi, dans la ville 
imperials de Metz qui en fait son medecin stipendie, puis a Rome pres 
du cardinal du Bellay son protecteur. II revient en France ou I'amitiSdu 
cardinal de Cliatillon lui fait obtenir la cure de Mention (1551), qu'il 
resigne 1'annee suivante ainsi que celle de Saint-Christophe de Jam- 
bet (diocese du Mans), dont il etait beneficiaire, etmeurt vraisemblable- 
ment en 1553, emporunt 1'estime des bommes les plus gminents du 
temps. 

C'est durant son sejour a Lyon (il avait alors pres de quarante ans) 
qu'il commenc.a a se faire connaltre du public. II semble avoir debute 
par one edition de Galien.accompagneede quatre ouvrag ^d'Hippucrate 
en latin et du texte grec des Aphorismes^ qui lui avaient servi 1'ann^e 
precedente pour un cours qu'il professait a la Facultg de Montpellier. Mais 
la meme annee, il imprlmait a Lyon deux livres d'un autre caractere, 
d'abord une nouvelle Edition remaniee et developpee des Chroniques 
gargantuines, roman populaire qui paralt dater de la premiere partie du 
xvi* siecle, d'un auteur inconnu, et qui lui servit pour son Gargan- 
tua; puis le premier livre de Pantagruel *, que suivirent en 1535 le Gar- 
ytuituii, en 1546 et en 1552 le second et le troisieme livre de Pantagruel. 
Quant au quatriemeet dernier livre de Pantagruel, il parut en 156i,neuf 
ansapres la mort de i'auteur*. On en amis en doute I'authenticit^: il est 
vraisemblable qu'il a et6 compose avec des brouillons laisses par Rabe- 
lais. Le texte de 15G4 otTre des variantes considerables avec une copie 
manuscrita de ce quatrieuie livre qui se trouve a la Bibliotheque Na- 
tionalc. 

Les editions de Rabelais sont tres-nombreuses ; en dehors de cellos 



i. Le roman de Rabelais se compose 
de cinq livres : le premier contient les 
aveutures du Garyantua, les quatre au- 
tres, celles de son Ills Pantagruel. Le 
Gargantua a par u outre le premier et les 



trols derniers livres du rantagrtiel. 

2. En 1561 il en avail d^ja paru, sous le 
litre de I'lsle tonnaiite, un Iraginentcon- 
teoant lei seize premiers cba^itrec. 



CONTEURS. RABELAIS. 



93 



que Rabelais publia de son vivant, les seules qui fassent autoritS sont 
celles qu'ont donnees de nos jours MM. Jannet 1 , Marty Laveaux 1 , A. de 
Montaiglon et L. Lacour 8 ; elles reproduisent fidelement le texte de la 
derniere Edition publiee par Rabelais pour le Gargantua et les trois 
premiers livres de Pantagruel *. Quant au quatrieme, SIM. Jannet et 
Marty-Laveaux ont donn6 le texte imprim6 de 1564, MM. A. de Montai- 
glon et L. Lacour celui du manuscrit de la Bibliotlieque nationate ; c'est 
le texte que nons suivonsici, dans le fragment donne plus loin (page 112). 

MM. Burgaud Desmarets et Rathery, dans leur savante edition, ont 
suivi un autre sysieme ; au lieu de reproduire exactement le texte d'une 
quelconque des editions originales, ils ont forme un toxte critique ar- 
tificiel, par la collation minutieuse de ces diverses Editions. 

Nous Studions 1'oeuvre de Rabelais dans notre Tableau, etc., pages 
56-61, auquel nous reuvoyons le lecteur. 

1. Prologe * de 1'auteur. 

Alcibiades, ou' dialoge de Platon intitule le Bancquet, louant 
son precepleur Socrates, sans controverse prince des philoso- 
phes, entre anltres parolles, le diet estre semblablees 7 Silenes 8 . 

Silenes esloient jadis petites boites, telles que voyons de pr6- 
sent es boulicques des apothecaires, pincles au dessus de 
figures joyeuses et frivoles, comme de Harpies, Salyres, oisons 
bridez, lievres cornuz, canes bast^es, boucqs volans, cerfz li- 
monniers 10 et aultres telles pinctures, contrefaicles a plaisir 
pour exciter le monde a rire : quel " fut Silene, maislre du boh 
Baccbus ; mais au dedans Ton reservoit les fines drogues 
(comme baulme, ambre gris, amomon, muse, zivette), pierre- 
ries et aultres choses precieuses. 

Tel disoit estre Socrates, par ce que, le voyans au dehors et 
1'estimans par 1'exteriore apparence, n'en eussiez donn un 
coupeau **, d'oignon, tanl laid il estoit de corps et ridicule en 



l.Deui volumes in-18 (Paris, 1868,1872), 
parus dans la Bibliotheque etzevirienne. 

2. Trois volumes in-12 (Paris, Lemerre, 
1868-73). 

3. Trois volumes in-S (Paris. Juuaust, 
1868-73). 

4. Les trois Editions reproduisent le 
texte de 1542 pour le Gargantua et le 
premier livre de Pnnltigruel, celui de 1552 
pour le second et le truisieme. 

5. Prologue. 

6. Ou, siogulier de ex, en le, dans le. 

7. Es, c.-a-d. en les , au sens de aux. 

8. Je dii d'abord que Socrate res- 
ressemble tout a fait a ccs Silenes qu'on 



voit exposes dans les ateliers des sta- 
tuaires et que les artistes repr&>eotent 
avec une fliite ou des pipeaux a la main; 
si vous sparez les deux pieces dont ces 
statues se composent, vous trouvez dans 
1'iiiterieur 1'image de quelque divinity. 
(Platon, le Banquet). Cf. Erasme, Adages, 
cli.l. M, cent. IK, Prov. I. Kabolais, a 
n'en pas donter, s'iospire ici d'Kiasme. 

9. Presentcment. 

10. Attelns aux limons d'une voiture. 
It. Latinisnie : qua Us, tel que. 

\t. Chiicuno des deux extremites qu'on 
diitaclio de 1'uiguun, quaad ou 1'ep luche. 



06 MORCEAUX CIIOISIS DEB AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 

sou maintien ; Ic nez pointu,le reguard d'un taureau, le visaige 
d'un fol, simple en meurs, rusliq en veslimens, pauvre de 
fortune, infortun6 en femmes l , inepte a tous oifices de la re- 
publique; tousjours riant, tousjours beuvant d'autant* a un 
chascun, tousjours se guabelant 8 , tousjours dissimulant son 
divin SQavoir. Mais, ouvrans ceste boyte, eussiez au dedans trouv6 
une celeste et impreciable * drogue, entendement plus que hu- 
main, vertus merveilleuse, couraige invincible, sobresse B non 
pareille, contentemenl certain, asseurance parfaicte, deprise- 
ment 8 incroyable de tout cc pour quoy les humains lant veiglent, 
courent, travaillenl, navigent et bataillent. 

A quel propos, en voustre advis, tend ce prelude et coup 
d'essay ? 

Par autant que 7 vous, mesbons disciples, et quelquesaultres 
foulz de sejour 8 , lisans les joyeux liltres d'aulcuns livres de nostre 
invention, comme Gargantua, Pantagruel 9 , Fesse-pinte, La 
dignit6 des Braguettes, Des Pois au lard cum commento 10 , etc., 
jugez trop facillement ne estre au dedans traict6 que mocqueries, 
folateries et menteries joyeuses, veu que 1'enseigne exleriore, 
(c'est le tiltre), sans plus avant enquerir, est communement 
receue derision et gaudisserie u . 

Mais par 12 telle Iegieret6 ne convient 18 eslimer les oeuvres 
des humains; car vous mesmesdicles quel'habilnefaictpoinct 
le moine, et lei est vestu d'habit monachal qui au dedans n'est 
rien moins que moyne, et tel est vestu de cappe hespanole qui 
en son couraige nullement affierl u a Hespane. C'est pourquoy 
faultouvrirlelivre,etsoigneusement peserce que yest deduict. 
Lors congnoistrez que la drogue dedans contenue esl bien d'aultre 
valeur que ne promettoit la boite, c'est a dire que les matieres 
icy traict6es ne sont tant folastres comme le tillre au dessus 
pretendoit. 

Et, pos6 le cas qu'au sens literal vous trouvez 15 rnalieres assez 
joyeuses et bien correspondentes au nom, toutesfois pas de- 



1. Malheureui en manage; Xatitippe, 
la femrae de Socrate, itait couime pour 
ton caractere acariaire. 

2. En proportion, 

3. Se moquant. 

4. Inappreciable. 
8. Sohria6. 

6. Mi'-pi'is. 

7-. Farce que 

8. De loisir. 

. lilrc des livrei d Rabelais. 



10. litres plaisants de livres imagi- 
naires, auxquels Habelais fait encore al- 
lusion dans plusieurs autres passages. 

1). Divertissement, plaisanterie. 

12. Avec. 

13. II ne convirii! . 

14. C'invient. Ce mot s'esi conserve 
dans afferent. 

15. Aucienne forme du subjonctif^poiur 
trouviex 



CONTEURS. RABELAIS. 



97 



mourer la ne fault *, comme au chant des Sirenes *, ains 8 a 
plus hault sens interpreter ce que par adventure cuidiez* diet en 
gayel6 de cueur. 

Croche tastes 8 vous oncques bouteilles? Caisgne* 1 Reduisez 
a ruemoire 7 la contenence qu'aviez 8 . Mais veistes vous onques 
chien rencontrant queique os medulare '? C'est, corame diet 
Platon, lib. ij de Rep., la beste du monde plus 10 plrilosophe. 
Si veu 1'avez u , vous avez peu noter de quelle devotion il le 
guette, de quel soing il le guarde, de quel ferveur 1S il le tient, 
de quelle prudence il rentomme 1S , de quelle affection il le brise, 
et de quelle diligence 14 il le sugce. Qui le induict a ce faire? 
Quel est 1'espoir de son estude? Quel bien pretend il? Rien plus 
q'un peu de mouelle. Vray est que ce peu plus est 18 delicieux 
que le beaucoup de toutesaultres 18 , pour ce que la mouelle est 
aliment elaboure a perfection de Nature, comme diet Galen., 
iij. Facult. natural., et xj. De usu partium. 

A 1'exemple d'icelluy vous convient eslre saiges, pour fleurer 17 , 
sentir et eslimer ces beaulx livres de haulte gresse 18 ; legiers 19 
au prochaz * et hardiz a la rencontre sl , puis, par curieuse 
legon ** et meditation frequente, rompre 1'os et sugcer la sub- 
stantificque JS mouelle, c'est a dire ce que j'en tends par ces symbo- 
les pythagoricques, avecques espoir certain d'estre faictz escors ** 
et preux " a la dicte lecture ; car en icelle bien aultre goust 
trouverez et doctrine plus absconce M , laquelle vous revelera 
de tres haultz sacremens et mysteres horrificques, tant en ce qui 
concerne nostre religion que aussi 1'estat politicq et vie oecono 
micque. 

(Livre I, Garganlua, Prologue.) 



1 . Il ne faut pas s'arreter la, 

2. Comme ceux qui restaient a 6couter 
les Sirenes au lieu de les fuir. 

3. Mais. 

4. (Vous) pensiez. 

5. Crocheter, de>ober. On appelait cro- 
eheteurs les voleurs avec effractipn. 

6. Chienne ! mot employe 1 ici comme 
interjection. 

7. Kappelez-vous. 

8. Que vous aviez. 

9. Medullaire (medullaris), os a moelle. 

10. La plus. 

11. Si (vous) 1'avez vu. 

12. Ferveur est ici ramene au genre 
que fervor a en latio 

13. Entaine. 



14. Zele. 

15. Est plus. 

16. Toutes autres choses. 

17. Flairer. 

18. Bieu nourris. 

19. 11 vous convieut d'etre lagers, etc. 

20. Pourchas, poursuite ; nous avons en- 
core le verbe pourchnsser, 

21. Attaque; m^taphorc prise des cliienf 
qui poursuivent et attaquent la proie. 

22. Lecture attentive. 
S3. Substantial!.'. 

24. Adroits, meme racine que dans ac- 
COrt. 

25. Forts. 

26. Secrete. 



MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVl e SIECLE. 



2. Grandgousier et Picrocliole. 

LK REGRET ET D1FF1CCLTE QUE FEIST GRAND-GOUSIEB 
DE ENTREPREND3E GUEURE. 

Ua des bergicrs qui gardoient les vignes, nommS Pillot, 
se transports devers luy en icelle heure et raconla enlicre- 
menl les evces etpillaigesque faisoit Picrochcle 1 , Roy de Lern6, 
n ses terres et dommaines, et comment il avoit pille", gasle", 
saccag6 lout le pays, excepte" le clous 8 de Seuill6 que frere Jean 
des lintommeures avoit sauvg a son honneur,et de present estoit 
le diet Roy en La-Roche-Clermauld et la en grande instance* se 
remparoit 8 , luy et ses gens. 

Holos, holos 8 , dist Grand-Gousier, qu'est cecy, bonnes gens? 
Songe je 7 ,ou si vray est ce qu'on me diet 2 Picrochole, mon amy 
ancien, de tout temps, de toule race et alliance, me vient-il 
assaillir ? Qui le meul? Qui le poinct 9 ? Qui le conduict ? Qui 1'a 
ainsi conseille V Ho I ho I ho 1 ho I ho 1 Mon Oieu ! mon saulveur 1 
ayde moy, inspire moy, conseille moy a 10 ce qu'est de u fairel 

a Je proteste ", je jure davant toy, ainsi J me soys tu fa- 
vorable, sy jamais a luy desplaisir, ne a ses gens dommaige, 
ne en ses terres je feis w pillerie ; mais, bien au contraire, je 
1'ay secouru de gens, d'argent, de faveur et de cunseil, en tous 
cas 15 que ay peu coguoistre son ad ventaige. Qu'il me ay t doncques 
en ce poinct oultraige", ce ne peut estre que par I'esprit maling. 
Bon Dieu I lu congnois mon couraige 16 , car a toy rien ne peut 
estre cele". Si par cas il esloit devenu furieux, et que, pour luy 
rehabiliter" son cerveau, lu me 1'eusse icy envoye", donne moy 
et pouvoir el sgavoir le rendre au joug de ton sainct vouloir 
par bonne discipline 18 . 

a Ho I ho! ho! mes bonnes gens, mes amys et mes feaulxser- 
vileurs, fauldra il que je vous empesche 19 a me y aider? Las I ma 
vieillesse ne requeroit dorenavant que repous 20 ,et toute ma vie 



1. Grandgousier. 

I. De mxfot tuner et jo'i\ bile. 

3. Clos. 

4. Activity. 

5. Se foctiGait. 

6. lldlas, dans les patois de 1'ouest 
(Saintonge, Limousin). 

7. Est-ce que je i-eve t 

8. Parente. 

9. Pique (pungit). 

10. Pour. 

II. Ce qu'il con vi cut d. 



12. Je proteste.., ti jamais, etc., je te 
prends a tthnoiu, si jamuis je lui lis de- 
plaisir, etc. 

13. Aussi vrai que je ue lui fis jamais 
d^plaisir. 

14. Fis. 

1 b. Uans tous les cas ou, 

16. Mes intentiuns. 

17. Rumettre en bon <5tat. 

18. l.ctjuii. 

19. Cause de 1'embarras (pour m'aider).| 

20. Kepy*. 



CONTEURS. RABELAIS. 



99- 



n'ay rien lant procur6 * que paix, mais il fault, je le voy bien, 
que maintenant de harnoys* je charge mes pauvres espaulea 
lasses et foibles, et en ma main Iremblante je preigne la lance et 
la masse * pour secourir et gnararitir mes pauvres subjectz. La 
raison leveult ainsyjcar de leur labour je suis entretenu et de 
leur sueur je suis nourry, moy, mes enfants et ma famille. 

Ce non obstant, je n'entreprendray guerre que je n'aye es- 
say6 tous les ars* et moyens de paix; la 8 je me resolus. a 

Adoncques feist convocquer son conseil et propousa 1'affaire 
fel ' comme il estoit. Et fut conclud qu'on envoiroit quelque 
homme prudent devers Picrochole sc.avoir pourquoy ainsi sou- 
dainemenl estoit parly de son repous et envahy 7 les lerres es- 
quelles n'avoit droict quicquonques 8 ; davantaige qu'on en- 
voyast querir Gangantua etsesgens, affin de maintenir le pays 
et defendre a ce besoing. Le tout pleut a Grand-Gousier, et com- 
menda que ainsi feust faict. 

Dont sus 1'heure envoya le Basque, son laquays, querir 
toute diligence Gargantua, et luy escripvoit comme s'ensuit. 



LE TENEOR DBS I.ETTRES 9 QUE GRAND-GOUSIER ESCRIPVOIT 
A GARGANTOA. 

La ferveur de tes estudes requeroit que de long temps ne te 
revocasse 10 de ccstuy philosophicque repous, syla conflance de 
noz amys et anciens confederez n'eust de present frustrS la seu- 
ret6 de ma vieillesse. Mais, puis que telle est cesle falale desti- 
ned que pariceulx soye inquiet6 es quelz plus je me repousoye u , 
force me est te rappeler au subside 1S des gens et biens qui te sont 
par droict naturel affiez 18 . 

Car, ainsi comme debiles sont les armes au dehors si le con- 
seil n'esl en la maison, aussi vaine estl'estude et le conseil inu- 
tile qui en temps oportun par vertus n'est execute eta son effect 
reduict. 

Ma deliberation n'est de provocquer, ains u deapaiser; d'as- 



i. Pris a soin, a tache. 

1. Armure de guerre, cf. Corneille 
Cid, II, 9 : Ces cheveui blanchis sous le 
hurnois. 

3. Masse d'armes. 

4. Au sens du latin artes, moyens. 

5. C'est a cela que. 

6. Affaire tait masculin, conform^- 
ment a I'e'tymologie (ce qui est a faire). 

7. Et avail eirvahi. 



8. Droit quelconque. 

9. De la lettre. Souvenir du latin lit- 
terx. 

10. Je ne terappelasse de ce philosophi- 
que repoi. 

11. Que parceux-laje sois inquie't^ sur 
lesqucls je me reposais le plus. 

it. Secours. 
13. COII06S. 
U. Mais. 



100 MORCEAUX CllOISIS DES AUTEURS DU XVI* S1ECLE. 

saillir, mais defendre ; de conquester 1 , mais de guarder mes 
feaulx suhjoctz et tcrres hereditaires, es quelles * est hoslille- 
ment entr6 Picrochole, sans cause ny occasion, et de jour en 
jour poursuit sa furieuse entreprinse avecques execs non lole- 
rablcs a personnes liberes 8 . 

Je me stiis en devoir mis pour * moderer sa cholere tyrannic- 
que, luy ofTrent B tout ce que je pensois luy povoir eslre en con- 
tentement, et par plusieurs fois ay envoy amiablement devers 
luy pour entendre en quoy, par qui et comment il se sentoit 
oultrage' ; mais de luy n'ay eu responce que de voluntaire def- 
fiance ct que en mes terres pretendoit seulement droict de bien- 
seance 8 . Dont j'ay congneu que Dieu eternel 1'a Iaiss6 au gou- 
vernail de son franc arbitre el propre sens, qui ne peult estre 
que meschant sy par grace divine n'est conlinuellement guid6, 
et pourle contenir en office 7 et reduirea congnoissance,me 1'a 
icy envoy a molestes 8 enseignes. 

Pour tant 9 , mon filz Men aym6, le plus lost que faire pouras, 
ces lettres veues, retourne 10 a diligence u secourir, non lant 
moy (ce que toules fois par piti6 " naturellement tu doibs) que 
les liens, lesquelz, parraison, tu peuz saulver et guarder. L'ex- 
ploict sera faict a moindre effusion de sang que sera possible; 
et, ?i possible est, par engins plus expediens 1S , cauteles u el 
ruzcs de guerre, nous saulverons toutes les ames et les envoye- 
rons joyeux a leurs domiciles. 

Tres chier 15 filz, la paix de Christ, nostre redempteur, soyt 
avecques toy. 

Salue Ponocrates, Gymnaste et Eudemon de par moy. 

Du vingliesme de septembre, 

Ton pere, GRAND-GOUSIER ie . 



COMMENT CLRICH GALLET PUT ENVOYfc DEVERS PICROCHOI.E. 

Les lettres dic(6es et sign6es, Grand-Gousier ordonna que Ul- 



i. Conque'rir. 

I. Dans lesquelles. 

3. Le mot Libre est ici ramene' a sa 
forme Inline. 

4. Je me suis mis en devoir de. 

5. Offrant. 

6. Droit de prendre ce qui est a sa con- 
enance. 

7. Devoir. 

8. Facheuses : latinismc, mokstus, 

9. Four cela. 

10. Reviens. 



11. Avec zele. 

12. Piet filiale. 

13. Avantajreux. 

14. Precautions habiles ; cf. 1'adjectif 
cautcleux, 

15. Cher. 

16. On voitpar cette lettre dont cer- 
tains traits rappellent les exhortations do 
saint Louis mourant a son fils, jusqu'ou 
s'eleve Rabelais, quand il renonce a la 
bouffonnerie. 



CONTEURS. RABELAIS. iOi 

rich Gallet, maistre de ses requestes, homme saige et discret," 
duquel en divers et contentieux affaires 1 il avoil esprouve" la 
verlus et bon advis, allast devers Picrochole pour luy remons- 
trer ce que par eux avoit este" decrete". 

En celle heure partit le bon homme Gallet, et, passe" le Cue", 
demanda * au meusnier de 1'estat de Picrochole, lequel luy feist 
responce que ses gens ne luy avoient laissS ny coq ny geline 3 et 
qu'ilz s'esloient enserrez * en la Roche-Clermauld 5 ; et qu'il ne 
luy conscilloit poinct de proceder ' oultre, de peur du Guet 7 , car 
leur fureur estoit enorme. Ce que facilement il creut, et pour 
celle nuict herbergea 8 avecques le meusnier. 

Au lendemain matin se transporta aveeques la trompetle ' a 
la porte du chasteau, et requits es guardes qu'ilz le feissent 
parler au Roy pour son profit. 

Les parolles annonce"es au Roy, ne consentit aulcunement 
qu'on luy ouvrist la porte, mais se transporta sus le bolevard 
et dist a 1'embassadeur : Qu'i a il de nouveau? Que voulez- 
vous dire ? 

Adoncques 1'embassadeur propousa 10 comme s'en suit : 

LA HARANGUE FAICTE PAR GALLET A P1CBOCHOLE. 

...... Merveille n'est si le Roy Grand- Gousier, mon maistre, 

est a ta furieuse et hostile venue saisy de grand desplaisir et 
perturb6 u en son entendement. Merveille seroit si ne 1'avoient 
esmu les exces incomparables qui en ses terres et subjectz ont 
este" par toy et tes gens commis, es quelz 1S n'a este" obmis exem- 
ple aulcun d'inhumainite" ; ce que luy est tant grief 18 de soy, 
par la cordiale affection de laquelle tousjours a chery ses sub- 
jectz, que a mortel homme pins estre ne sc.auroit ". Toutes Ms, 
sus 1'eslimation humaine 15 plus grief luy est en tant que par 
toy et les tiens ont est6 ces griefz et lords faictz, qui de toute 
memoire et anciennete" aviez, toy et tes peres, une amide" 
avecques luy et tous ses ancestres conceu, laquelle jusques a 
present, comme sacre"e, ensemble aviez inviolablement mainte- 



1. Affaire e'tait masculin. 

2. S'adressa. 

3. Poule, du latin gallina. 

4. Enferme's. 

5. Cbiteau-fort a cinq kilometres de 
Chinon . 

6. ATaneer, latinisme (procedere), 

7. Gardes de nuit. 

8. II logea. On dit aujourd'hui au sens 
actif : heberger quelqu'un (le loger). 



Me'me racine que auberge. 

9. Qui accompagnaitlesparlementaires. 

10. Tint propos. 

11. Trouble 1 ; latinisme (perturbatus). 

12. Dans lesquels (exces). 

13. Pe-nible. 

14. Que cela ne saurait 6tre plus grief, 
plus ptoible a aucun autre. 

15. (Cela lui est piSnible) au deli d 
tout ce qu'on peut imaginer. 

6, 



102 MORCEAUX CHOISIS PES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 

nue,guarde"eelentretenue, si bien quenonluyseulement ny les 
siens, mais les nations Barbaras *, Poictevins, Bretons, Man- 
seaux et ceulx qui habitant oultre les isles de Canarre et Isa- 
bella *, ont eslime" aussi facile demollir 8 le firmament, et les 
abysmes eriger* au dessus des Nues que desemparer * vostre 
alliance, et tant 1'ont redoubled en leurs entreprinses que n'ont 
jamais auze" 8 provoquer, irriter ny endommaiger Fung, par 
craincle de 1'aultre. 

t Plus y a. Ceste sacree amifig tant a emply ce ciel que peu 
de gens sont aujourd'huy, habitans par tout le continent et 
isles de l'0cean,qui neayentambilieusement aspire" estrereceuz 
en icelle, apacles par vous mesmes conditionnez T ; autant es- 
timans voslre confederalion que leurs propres lerres et dommai- 
nes. En sorte que de toute memoire n'a este" prince nyligue, 
tant efleree'ou superbe, qui ait auze" courir sus, je ne dis poinct 
voz terres, mais celles de voz confederez. Et, si par conseilpre- 
cipit6 ont enconlre eulx altempte" quclque cas de nouvellete 9 , 
le nom et tiltre de voslre alliance entendu, ont soubdain desiste" 
de leurs entreprinses. Quelle furie doncques teesmeut 10 main- 
tenant, toute alliance brisee, toute amiti6 conculquee 1J , tout 
droict trespass^ ", envahir hoslilement ses terres, sans en rien 
avoir est^parluyny les siens endommaige", irril6 ny provocque" ? 
Ou est foy t Oti est loy? Ou est raison ? Ou est humanit6 ? Oil 
estcraincte de Dieu ?Cuyde tu 1S ces oultraiges cstre recellcz 1 * 
es esperitz eternelz et au Dieu souverain, qui est juste relribu- 
teur de noz entreprinses ? Si le cuyde 15 , tu te trompe ; car tou- 
tes choses viendront a son jugement. Sont ce falales 18 desti- 
nees ou influences des astres qui voulent" metlre fin a tes 
avzes et repous? Ainsi ont toutes choses leur fin el periode. Et, 
quand elles sont tenues a leur poinct suppellalif 18 , elles sont 



1. C'est un Tourangeau qui parle ; Ra- 
belais, par plaisanlerie, lui fait cum- 
fondte suus le nom de barbares les habi- 
tants des provinces \oisines, Poitevins, 
Bretons, Manceaux,et les indigenes des 
Ues Canaries et de TAm^rique. 

2. Les iles Canaries, sur les cdtes d'A- 
frique, et la ville d'lsabella fonde'e par 
Christuphp Culomb en Auierique (1493). 

3. De'molir. 

4. Elever. 

6. Ne se prt-ml plus qu'en un sens 
materiel : un vaisseuu ddseitipard. 

6. 0>e. 

7. Avec des Iraites dont les conditions 
ont 616 faites par TOUS. 



S.Fnrfense ; cmprunt^ au latin efferatus. 

9. Trouble daus ta possession, usur- 
pation. 

10. Fouled auxpieds; emprunte' aulatia 
concul atus. 

11. Te esmeut... envahir hostilement, 
etc. (latinisme : te m'jvet), te pousse a 
cnvaliir. 

12. Outrepass^. 

13. Penses-tu? 

14. Caches. 

15. Si tu le penses. 

16. Au sens du latin fatal'it. 

17. Veulcnt. 
IS. Superlatif. 



CONTEURS. RABELAIS. 



103 






en bas ruine"es * ; car elles ne peuvent long temps en tel estat 
demourer. C'est la fin deceulx qui leurs fortunes et prosperi- 
tezne peuvent par rayson et temperance moderer. 

Mais,siainsiesloit phe6*et deust 8 ores*ton heur*et repospren- 
dre fin, failloil il 6 que ce feust en incommodanl 7 a mon Roy, cel- 
luy par lequel lu estois estably? Si ta maison debvoit miner, 
failloil il qu'en sa mine elle tombast suz les atres 8 de celluy qui 
I'avoit aornee 9 ? La chose est tant hors les metes 10 de ruison, 
tant abhorrente 11 de sens commun, que a peine peut elle eslre 
par humain entendement conceue, et jusques a ce demourera 
non croiable entre les eslrangiers, que 1'efl'ect asseur6 ls et tes- 
moigne" leur donne a entendre que rien est ny sainct ny sa- 
cr6 a ceulx qui se sont emancipez de Dieu et Raison pour suy- 
vre leurs affections perverses. 

Si quelque tort eust este" par nous faicl en tes subjectz et 
dommaines, si par nous eust est6 porte" favour a tes mal vou- 
luz 1S , si en les affaires ne te eussions secouru, si par nous ton 
nom et honneur eust este" blesse" ; ou, pour mieulx dire, si 1'es- 
perit calumniateur 1 *, tentant a mal le tirer, eust par fallaces es- 
peces i* et phantasmes 16 ludificatoyres n mis en ton entende- 
ment que envers toy eussions fuict choses non dignesde nostre 
ancienne amitie", tu deb vois premier 18 enquerir de la verite", puis 
nous en admonester 19 . Et nous eussions tant a ton gr6 salisfaict 
que eusse * eu occasion de toy contenler. Mais, Dieu eternel, 
quelle est ton enlreprinse ? 

Vouldroystu,comme tyrant perfide,pillier ll ainsi etdissiper" 
le royaulme de mon maistre? Le as tu esprouve" tant ignave** 
et stupide qu'il ne voulust, ou tant deslitu6 de gens, d'argent, 
deconscil et d'art militaire, qu'il ne peust " resisler i les ini- 
ques assaulx ? Depars d'icy presentement, et domain pour tout 
le jour* 5 soye relirg en tes terres, sans par le chemin faire aul- 



1. Renvcrsdes a bas. 

2. Etalili par le deslin : participe d'uu 
Terbe inusit^ feer, dgrivg de faium. 

3. Out. 

4. Haintenant. 

5. Bonbetir. 

6. Fallal t i i. 

7. En (5taut incommode. 

8. Foyer. 

9. Orn6, de adornnre. 

10. Homes ; latiuisme (meta.) 

11. lolgnee. 

12. Devenu certain pour eui. 

13. A ccux a qui tu vcux du mal, tes 
tinemis. 



o;, proprement car 



14. Le diab 
lomniateur). 

15. Apparcnces. 

16. Imaginations. 

17. Trompeurs. 

18. D'abord. 

19. Avertir. 
20 Tu cusses. 

21. Filler. 

22. Aneantir. 

23. Lache. 

24. Put. 

25. Sois parti pour domain, dans les 
vingt-qualre heures. 



104 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI* SIECLE. 

cun tumulte ne force i, et pave mille bezans * d'or pour les 
doramaiges que as faict en ces lerres. La moyti6 bailleras de- 
main, 1'aultre moytie" payeras es Ides de May 8 prochaineraent 
venant, nous delaissant cependent pour houltaige * les Dues 
de Tourne-moule, de Bas-de-fesses et de Menu-ail, ensemble * 
le prince de Gratelles et le viconte de Morpiaille . 

Atant 6 se teut 7 lebon homme Gallet; mais Picrochole a tous 
ses propos ne respond aultre chose sinon : Venez les 8 querir, 
venez les querir. (Livre I, Gargantua, ch. xxvm-xxxn.) 



3. Pantagruel et Panurge. 

CON1IENT PANURGE, CHATELAIN DE SALM1GONDIN, MANGEOIT SON BLfi 
EN HERBE. 

Se gouverna si bien et prudentement monsieur le nouveau 
chastellain, qu'en moins de qualorze jours, il dilapida le re- 
venu, certain et incertain, de sa Chastellenie pour troys ans. 

Non propremenl dilipida, comme vous pourriez dire, en 
fondations de monasteres, erections de temples, bastimens 10 de 
collieges et hospitaux, ou jectarit son lard aux chiens 11 ; mais 
despendit 1! en mille petits bancquets et festins joyeulx, ouvers 
a tous venens, mesmement 1S tous bons compaignons.... 

Abastant boys, 

Bruslant les grosses souches pour la vente des cendres, 

Prenenti* argent d'avance, 

Achaptant 18 clier, vendent 18 a bon marche", 

Et mangeant son bled en herbe. 

Pantagruel, adverly de 1'affaire, n'en feut en soy aulcunemenl 
indign6, fasch.6 ne l7 marry. Je yous ay ja 18 diet et encores rediz i* 
que c'estoit le meilleur petit et grand bon hornet que* oue- 



1. Violence. 

2. Monnaie d'or du mo yen age, Tenuc 
de Byzance. 

3. Auz Ides de mai. 

4. Otages. 

5. Avec le prince. 

6. Alors. 

7. Tut. 

8. Les otages et les besans. 

9. Picrochole represents id la folie 
des faiseurs de conquete. Rabelais lui 
prete 1'cntretien de Pyrrhus avec Cin6as, 
que Boileau a \mit6 dans sa V* satire. Un 
de ses gentilhommes, plus sage que les 
autrcs, cssaie en vain do le delourner dc 
les projelf vntureux en lui rappclant 



la fable du pot au lait. Picrochole s'em- 
barque dans une guerre folle, et Toil son 
amide massacree. 11 s'enfuil ct depuis 
ne sgait-on qu'il [ce qu'il] est devenu. 

10. Constructions. 

11. Sans en tirer profit. 

12. Ddpensa ; duvieux verbe de'pendrt 
(latin dispendere). 

13. Surtout. 

14. Prenant. 

15. Ache taut. 

16. Vendant. 

17. Ni. 

18. Deja. 

19. Et je redis encora. 

20. Qui. 



CONTEURS. RABELAIS. 



105 



ques ceigneit esp5e. Toutes choses prenoit en bonne parfie *, 
tout acte iriterpretoit a bien. Jamais ne se lourmentoit, jamais 
ne se scandalizoit. Aussi oust il est bien forissu du Deific- 
que manoir do raison *, si aultremenl se feust contriste" ou 
alter6. Car tous les biens que le Ciel couvre et qne la Terre 
contient en toutes ses dimensions, haulteur, profondite", longi- 
tude et latitude, ne sont dignes d'esmouvoir nos affections et 
troubler nos sens et espritz. 

Seulement lira Panurge a part, et doulcettement, luy remons- 
tra que, si ainsi vouloit vivre et n'estre aultrement * mesna- 
gier, impossible seroit, ou pour le moins bien difficile, le faire 
jamais riche. 

Riche? respondit Panurge. Aviez-vous la ferm6 * voetre 
pense? Aviez-vous en soing pris me faire riche en ce monde? 
Pensez * vivre joyeulx, de par li bon Dieu et li bons horns 9 . 
Aultre soing, aultre soucy ne soil recoup 7 on 8 sacro-sainct do- 
micile de voslre celeste cerveau. La serenitS d'icelluy jamais 
ne soil troubled par nues ' quelconques de pensement 10 pas- 
sement6 " de meshaing * et fascherie. Vous vivent " joyeulx, 
guaillard, dehayt *, je ne seray riche que trop. 

Tout le monde crie : Mesnaige l8 mesnaige 1 . Mais tel 
parle de mesnaige qui ne sgayt mie " ce que c'est. 

C'est de moy que fault conseil prendre; et de moy pour 
ceste heure prendrez advertissement que ce qu'on me impute 
a Tice a est imitation des University et Parlement de Paris, 
lieux esquelz consiste 17 la vraye source ct vive ide"e de Pan- 
Theologie, de toute justice aussi. Hsereticque qui en doute, et 
fermement ne le croyt. Ilz toutes fois en un jour mangentleur 
Evesque, ou le revenu de l'Evesch6 c'est tout un pour une 
ann6e entiere, voyre pour deux; aulcunes foys, c'est au jour 
qu'il y faict son entre"e, et n'y a lieu d'excuse 18 , s'il ne vouloit 
estre Iapid6 sur 1'instant 19 . 



l.Part. 

2. Sorti (issu) hors du divin manoir de 
Raison, c'est-a-dire sorti hors de son bon 
sens. 

3. Autrement qu'il ne I'dtait. 

4. Arret6, de firmare. 

5. Pensex a Tivre. 

6. Oe par le bon Dieu et les bons 
homines. Plaisante imitation des formes 
franc.aises du moy en ag. 

7. Re?u. 

8. Dans le. 

9. Nuages. 

10. Retlexion. 



11. Garni (comme d'une passementerie). 

12. Fatigue. 

13. Vivant. 

14. De bonne humeur ; m*me radical 
que dans souhait. 

15. Me'nage, c'est-a dire ^pargne. 

16. Mie, proprement miette. Qui ne sail 
jnie,c'es t-a-d ire qui ne sail le moindrcment. 

17. Se mainticnt, latinisme (consistere). 

18. Et il n'y a pas d'eicuse a alKguer 
pour faire autrement. 

19. Allusion aux dispenses faites par 
Tunmrsit^ pour filer la nomination d 
son Rcoteur. 



106 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI" S1ECLE. 

A esl anssi acte des quatre verlus principals * : 
De Prudence; en prenent* argent d'avance. Car on ne s<jayt 
qui mord ne 8 qui rue. Qui sgait si le Monde durera encores 
troys ans? El, ores * qu'il durast d'adventaige, est il home tant 
fol qui se ausast ' prometlre vivre troys ans ? 

Oncq' home n'ent les Dieux tant bien a main . 
Qu'asceur6 feusi de vivre au lendemain 7 . 



Justice. Commulative *; en achaptant cher, Je diz'i 
credit, vendanl I0 bon march6, je dis argent comptant. Que 
diet Galon en sa Mesri'igerie u sur ce propos? 11 fault, dict-il, 
que le pere-familes soil vendeur perpetuel; par ce moyen est 
impossible qu'en fin riche ne devieigne 1J , si lousjours dnre 
1'apothecque 1S . Distributive; donnant a repaistre aux bons 
notez bons et gentilz compaignons, lesquelz Fortune avoit 
jecle" comme Ulyxes sur le roc de bon appefit sans provision 
de mangeaille..., car scelon la sentence de Hippocrates, jeu- 
nesse est impalienfe de faim, mesmement 1 * si elle est vivace, 
alaigre, brusque, movente, volligeante.... 

De Force, en abastant les gros arbres, comme un second Milo, 
ruinant les obscures forestz, tesnieres 1B de Loups, de Sangliers, 
de Renards, receptacles de briguans et meurtriers, taulpinieres 
de assassinaleurs, officines defaulxmonnoieurs,retraictes d'hse- 
relicques, et lescomplanissant ie en claires guarigues " et belles 
bruieres, jouant des haulx boys et praeparant les sieges pour la 
nuict du Jugement. 

De Temperance, mangeant mon bled en herbe, comme 
un Hermite vivenl l8 de sallades et racines, me emancipant des 
appelitz sensuelz, et ainsi espargnant pour les estropiatz et 
souflreteux. Car, ce faisant, j'es^argne : 



1. Les anciens reconnaissaient quatre 
Tertus fondamentales, la prudence, la 
justice, la temperance, la force (forti- 
tude). 

2. Prenant. 

3. Ni. 

4. Lors mSme. 

5. S'osat. 

6. A sa disposition. 

7. Nemo tun divos hab'ift faventei^ 
Crastiiium ut posset sibi polliceri, 

(S^neque le tragique, Thyste). 

8. On distingue la justice commutative 
*t la justice distrilmtive ; la premiere 
consistant a rcudre dans un ^change 1'6- 
quivaleiit de cc qu'un regoit ; la seconde 



a donner a chacun ce qui loi rcvient 
dans un partage. 

9. Je veux dire. 

10. Et en vendant. 

1 1 . Ouvrage su r 1'e'conomie domestique. 
II s'agit ici du De re rustica (ch. il) : 
Putram f ami lias vendacem, non ema- 
cem esse oportet. 

it. Devieone. 

13. L'aciion de mettre de c6t^, d'^par- 
gner (<xjco8t;xi|). 

14. Surtput. 

15. Tanieres. 

16. Aplanissant. 

17. rlaines. 

18. Vivaiit. 



CONTEURS. RABELAIS. 



107 



Les sercleurs ', qui guaingnent argent; 

<i Les mesliviers *, qui beuvent voluntiers et sans eauj 

Les gleneurs 3 , esquelz fault de la fouace ; 

Les basteurs, qui ne laissent ail, oignon ne eschalote cs 
jurdias par I'auctorit6 de Theslilis Virgiliane *; 

Les meusniers, qui sont ordinairement larrons; 

Et les boulangiers, qui nc valent gueres mieulx ; 

Est-ce petite espargne oullre la calamite" des Mulotz, le 
descliet des greniers et la mangeaille des Cliarra ntons 8 ei 
Mourrins ?... 



COMMENT PANURGE LOUE LES DEBTEURS * ET EURRUNTEURS. 

Mais, demanda Pantagruel, quand serez-vous hors de 
debtes? 

Es calendes grecques ', respondit Panurge ; lors que tout le 
monde sera content et que serez heritier de vous mesmes.Dieu 
me garde d'en estre hors 1 Plus lors ne Irouverois qui un denier 
me preslast. Qui au soir ne laisse levain, ja ne 1'era au malin 
lever paste. 

Doibvez vous tousjours aquelq'un? Par icelluy sera conti- 
nuellement Dieu prie" vous donner bonne, longue et heureuse 
vie; craignant sa debte perdre, tousjours bien de vous dira en 
toutes compaignies ; tousjours nouveaulx crediteurs 9 vous 
acquestera, aftio que par eulx vous faciez versure 10 et de terre 
d'aultruy remplissez 11 son fosse". 

Quand jadis en Gaulle, par 1'inslitution des Druydes, leg 
serfz, varlels et appariteurs estoient tous vifz bruslez aux fu- 
nerailles et exeques " de leuis maistres et seigneurs, n'avoient- 
ilz belle paour que leurs maislres et seigneurs mourussent, 
car ensemble force leurs estoit mourir? Ne prioient-ilz conti- 
auellemeut leur grand Dieu Mcrcure, avec Dis, le Pere aux 



1. Sarcleurs. 

2. Moissonneurs. 

3. Glaneurs. 

4. Souvenir de Virgile (Eel. n, r. 10) : 
Thesljlii et rapido fe>i meoribn xsla 
Allia serpyllumque berbu couluiidit oleute<> 

5. Charangons. 

6. Insecie qui ronge le \>\6. 

7. D^biteur. Encore dans La Fontaine : 
Je eonnais maint detteur. (La Chauoe- 
lourif, le flwsson et le Renard.) 

8. Aux calendes grecques, c'est-a-dire 
jamaie; leg Grecs ne conuaissaient point 



les calendes. 

9. Crganciers. 

10. Faire venture (expression latin* I 
versuram tolvere), c'est proprement soule- 
ver la terre d'uu c6t pour la rejeter de 
1'autre; et fig. se dbarrasser d'un cr^an 
cier en s'en errant un autre. C'est ce qu'o 
appelle vulgaireincnt d^couvrir saint' 
Pierre pourcouvrir saint Paul. 

11. Ancienne forme du subjonctif; 
tard , rempiissiez. ; cf. p. 96, u. 15 
p. 108, n. 2. 

12. Extequis, obseques. 



108 M011CEAUX GiiOiSIS DES AUTEUR3 DU XVI 6 SIEGLE. 

Escuz l , longuemeut en sant6 les conserver? N'estoieiitils 
goiugneux do bien les traicter et servir ? Car ensemble po- 
foient-ilz vivre, au moins jusques a la mort. 

Croyez qu'eu plus fervente devotion vos crediteurs priront 
Dieu que vivez, craindront que mourez' 

Cuidez-vousque* je suis aise, quand ious les matins autour 
de moyjevoyces crediteurs tant humbles, serviables et copieux 
en reverences ?Et, quand je note que,moy faisant a 1'un visaige 
plus ouvert et chere* meilleure que es autres 5 , [il] pense avoir 
sa depesche * le premier, pense estre le premier en date et de 
mon ris cuyde que soil argent content 7 . II m'est advis que je 
joue encores le Dieu de la Passion de Saulmur 8 , accompaigu6 
de ses Anges et Cher u bins. Ce sont mes candid atz, mes para- 
sites, mes salueurs, mes diseurs de bons-jours, mes orateurs 9 
perpetuelz 

Et vous me voulez debouter l0 de ceste fe"licite soubeline ", 
vous me demandez quand seray hors de debtes? 

Bien pis y ha. Je me doune a sainct Babolin, le bon sainct, 
en cas que toute ma vie je n'aye eslim6 Debtes estre comme 
urie connexion et colligence 12 des Cieulx et Terre, ung entrete- 
nement unicque 13 de 1'humain lignaige w je dis sans lequel 
bien tost tous humains periroient, estre 11 par adventure celle 
grande Ame de 1'univers, laquelle, scelon les Acadetnicques, 
toutes choses vivifie. 

Qu'ainsi soil 16 , repraesentez-vous en esprit serain 1'id^e 17 et 
forme 18 de quelque monde.,.. ou quel I9 ne soil debteur ne * 
credileur aulcun. 



1. Pluton, coiifoudu parfois avec Plu- 
tus, dieu des tremors souterrains. 

2. Que yvuus) viviez,... que (vous) mou- 
riez. Cf. a la page pre'ce'dcutu, n. 1 1. 

3. Combien. 

4. Figure, et fig. aocueil ; cf. plus 
kaut, p. 27, n. 13. 

5. Qu'aux autres ; es, propremeut : dans 
Its, par ext. : aux, 

6. tre deplche, expedie, avoir son 
ffaire. Cf. Marot : Car la depesche en se- 
roit prorapte (t. Ill, p. 178 de 1'edition 
de 1731); c'est-a-dire : car j'eu serais plu- 
tot debarrass^. 

7. Coiuptant. 

8. Myslere joue a Saumur en aout 
ttM. 

9. Solliciteurs. Comment usons^nous 
en frangais du mot d'orateurs ? Ce soat 
les evesques et prelats , lesquels , es 
lo'tiT(iu ils enTO>ntaux roys et princes, 



prennent cette qualit6 de leurs humble* 
orateurs, rapportant ce mot a leurs devo- 
tions et prieres. (Pasquicr, Lettres, 
t. 1, p. 691.) < L'humbie supplication de 
nos bien amez et devots oratnurs, les i e- 
ligieux. (Du Gauge, Dictionnuire, au 
mot orator.) 

10. Kepousser. 

11. Souveraiue. 
It. Union. 

13. L'unique moyeu d'entretenir, de 
conserver. 

14. De la race humaine. 

15. (Je n'aye eslime debtes) estre, etc. 

16. Eu admettaul qa'il en soil aiusi. 

17. An sens plutotiicien, l. / 

18. Au sens ptiripateticieii, essence. 

19. Dans lequel; ou, singui. de es, con- 
traction de en it. 

20. M. 



CONTEURS. RABELAIS. 



109 



Un monde sans debtes I Lit entre les Astres ne sera cours 
regulier quiconque * ; tous seront en desarroy. 

Juppiter, ne s'estimant debiteur a Saturne, le depossedera 
de sasphaere, el avecques sa chaine Homericque 8 suspendera 
toutes les intelligences, Dieux, Cieulx, Daemons, Genies, 
Heroes, Diables, Terre, Mer, tous elemens ; 

Saturne se r'aliera avecques Mars *, et mettront lout ce 
monde en perturbation; 

Mercure ne vouldra soy asservir es aultres ; plus ne sera 
leur Camille comme en langue hetrusque estoit nomine" *, car 
il ne leurs est en rien debteur; 

Venus ne sera venere"e, car elle n'aura rien preste" ; 

La Lune reslera sanglante et tenebreuse ; a quel pro- 
pous luy departiroit le Soleil sa lumiere ? II n'y estoit en rien 
tcnu ; 

Le Soleil ne luyra sus leur terre; 

Les Astres ne y feront influence bonne, car la Terre de- 
sistoit 5 leurs prester nourrissement par vapeurset exhalations, 
dcsquelles disoit Heraclilus, prouvoient les Stoiciens, Ciceron 
mainlenoit estre les estoilles alimentSes. 

Eulre les elemens ne sera symbolisation 8 , alternation 7 , ne 
transmutation aulcune ; car 1'un ne se reputera obligS a 1'aultre : 
il ne luy avoit rien preste" j 

De terre ne sera faicte eau ; 

L'eaue en aer ne sera transmute; 

De 1'aer rie sera faict feu ; 

Le feu n'eschauffera la terre; 

La terre rien ne produira que monstres, Titanes, Aloides 8 , 
Geans; 

II n'y pluyra pluye, 

N'y luyra luniiere, 

N'y ventera vent, 

N'y sera este ne * automne; 



1. Quelconque. 

2. La chaine a laquelle Jupiter, dans 
I'lliade, menace de suspendre Junon et 
d'autres dieui s'ils lui dfeobeissent. 

3. Saturne, de'posse'de' de sa sphere, 
ira rejoindre Mars, c'est-a-dire que tout 
sera coiifondu. 

4. On appeluit ainsi les jeunes nobles 
qui servaieut dans les sacrifices. Cf. Ma- 
crobe, Saturnales, 111, 8. De la le nom 
de Camille donne 1 a Jlercure, messagcr j 

XVI* SII.CI.E. 



des Uieux. Cf. Macrobe, m6me passage : 

KdajitXla; 'Ep|ij); tativ. 

5. Kefusait. 

6. Conformity. Cf. A. Par6 : Les e!^- 
ments symboliseiit tellemcnt les uns avec 
les autres qu'ils se truiismuunt 1'uu en 
I'autre. (IX, 2 discours.) 

7. Echange. 

8. Gdauts, frerc d'Alueus, fils de Titan 
et de la lurre. 

Ki. 



HO MORCEAUX CHOISIS DBS AUTEURS DU XVI* SIECLE. 

Lucifer se desliera, et, sortant du profond d'enfer avecques 
les Furies, les Poines 1 et Diables cornuz, vouldra deniger* 
des cieulx tous les dicux,tant des majeurs coinme des mineurs 
peuples '. 

De cestuy Monde rien ne prestant* ne sera qu'une chiene- 
rie', que une brigue f plus anomale 7 que celle du Recteur 
de Paris *, qu'une Diablerie plus confuse que celle des jeux de 
Dou. 

Entre les humains 1'un ne sauvera 1'autre ; il aura beau 
crier : A 1'aide, au feu, a 1'eau, au meurtre I personne ne 
Ira a secours. Pourquoy? II n'avoil rien preste, on ne luy debvoil 
rien ; personne n'a interest 10 en sa conflagration, en son nau- 
frage, en sa ruinc, en sa mort. Aussi bien ne prestoit il rien; 
aussi bien n'eust il par apres rien prest6. 

Brief, de cestuy monde seront bannies Foy, Esperance, 
Charit6; car les homes sont nez pour 1'ayde el secours des 
homes. En lieu d'elles succederont " Defiance, Mespris, Ran- 
cune, avecques la cohorte de tous maulx, toutes maledictions et 
toutes miseres. Vous penserez promplement que la eust Pan- 
dora verse" sa bouteille". Les homes seront loups es 18 hommes, 
loups guaroux et lutins, comme feurent Lychaon w , Bellero- 
phon ", Nabugotdonosor; briguans, assassineurs, empoison- 
neurs, malfaisans, malpensans, malveillans, liaine portans ; un 
chascun centre tous, comme Ismae'l 16 , comme Melabus 17 , 
comme Timon, Alhenien, qui pour ceste cause feut surnomm6 
|M<iav6pci>o{ ; si 18 que chose plus facile en Nature seroit nourrir 
en 1'aer les poissons, paistre les cerfz on 1 * fond de 1'Ocean, que 



1 . Forme do dialect* bourguignon pour 

peinet. 

2. D^nicher. 

3. Les Dieus de tous les peuples an- 
ciens et modernes; majeurt et mineurt 
au sens du latin: Cato major (I'ancivn}, 
Cato minor (le jeune). 

4. Qui ne prete rien. 

!>. Ce ne sera de ce monde, c.-a-d. cc 
monde ne sera que cbiennerie, salete". 

6. Manoeuvre injuste pour arriver aux 
de'pens des autres. 

7. Irre'gulifere ; conserr^ dans ano- 
malie. 

8. Que la brigue pour la nomination 
du recteur de 1'UnhersiU de Paris. 

. Petite ville du Poitouou les mysteres 
etaicnt reprdsente's grossierement. 
10. Fersoune n'a d'iutdrets e 



if. An sens du latin tuccedere, yenir & 
la place de. 

12. Plaisanterie ; plus eiactement : sa 
boite, qui contenait tons les maux. 

13. Pour les. 

14. Roi d'Arcadie qui donnait la mort 
a ses liotes et que Jupiter changea en 
loup. Cf. Ovide. Metamorphoses, I, 234 

15. 1'ils de Glaucus, roi d'Epbyre, qui 
tua son pere a la chasse. 

16. Fils d'Agar, qui v^cut dans le de* 
sort, et fut le pere des Arabes. 

17. Guerrier de I'Kneide, pere de Ca- 
mille, qui avail longtemps v^cu en sau- 
yage dans les bois ; yoir i'Eneide, u, 
yers 567 et suiy. 

1 8. Tellement. 

19. Dans le. 



CONTEURS. RABELAIS. 



Hi 



supporter ccste truandaille 1 de monde, qui rien ne preste. Par 
ma foy, je les hays bien. 

El si, au patron s de ce fascheux el chagrin monde rien ne 
prestant, vous figurez 1'autre pelit monde, qui est I'homme, vous 
y trouverez un terrible tinlamarre : 

La teste ne vouldra presler la veue de ses oeilz pour guider 
les piedz el les mains; 

Les piedz ne la daigneront porter; 

Les mains cesseront travailler pour elle; 

Le coeur se faschera de lant se mouvoir pour les pouls des 
membres et ne leurs prestera plus; 

Le poulmon ne lui fera prest de ses souffletz ; 

Le foye ne luy envoyra sang pour son enlretien; 

La vessie ne vouldra estre debitrice aux roiguons; 

L'urine sera supprime'e; 

Le cerveau, considerant ce train desnalure", se mettra 
en resverie* et ne baillera sentement * es Nerfs, ne mouvement 
es Muscles. 

Somme, en ce Monde desraye" 5 , rien ne debvant, rien ne 
prestant, rien ne empruntanl, vous voirez une conspirationplus 
pernicieuse que n'a figur6 ^Esope en son apologue e , et perira 
sans double ; non perira seullement, mais bien tost perira 7 , 
feust-ce jEsculapius mesmes, et ira soubdain le corps en putre- 
faction; 1'ame toule indigne"e prendra course a tous les diables 
apres mon argent 8 . 



CONTINUATION DO DISCOURS DE PANORGE, A LA LODANGB DE8 

PRF.STEURS ET DEBTEURS. 

i 

Au contraire, representez-vous un monde autre, on quel' un 
chascun preste, un chascun doibve, tous soient debteurs, tous 
soient presteurs. 

quelle harmonic sera parmy les reguliers mouvemens des 
Cieulx ! II m'est advis que je 1'entends aussi bien que feit 
oncques Platon 10 . Quelle sympathie enlre les Elemens I Ocom- 



1. Reunion de truands, de gueui. 
!. Modele. 

3. Folic, d<51ire. 

4. Sentiment. 

5. Ou dcsttoite', qui est en d&ar*o\. 

6. Dans la fable da Ve/./re et dcs J'ieils 
(Esope. 197, 6d. Teubner); Cf. la Fon- 
taine, Fables, III, 2. 



7. Quaiid mime il 7 aura la Esculape 
pour le gudrir. 

8. Mon argent ilant depuis longtemps 
k tous les diables. 

9. Dans lequel. 

10. Queje le comprends, aussi bien que 
le comprcuait Plaiou. 



112 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEUKS DU XVI 6 SIECLE. 

ment Nature se y delectera en ses oeuvres et productions : Ceres 
charged de bleds, Bacchus de vins, Flora de fleurs, Pomona 
de fruictz, Juno en son aer serain seraine, salubrc, plaisante! 

Je me pers * en ceste contemplation. Entre les Humains 
Paix, Amour, Dilection, Fidelity, repous , banquetz, feslins, 
joye, liesse, or, argent, menue monnoye, chaisnes, bagues, 
marchandises, troteront de main en main. 

Nul proces, nulle guerre, nul debat ; nul n'y sera usurier, 
nul leschart *, nul chichart, nul refusant. 

Vray Dieu, ne sera ce 1'aage d'or, le regne de Saturne, 
I'id6e* des regions Olympicques, es quelles 5 toutes autres vertus 
cessent, Charit6 seule rcgne, regente, domine, triumphe? Tous 
seront bons, tous seront beaulx, tous seront justes. 

monde heureux! gens de cestuy monde heureux I 
beatz troys et qualre foys ! II m'est advis que je y suis 1 

(Pantagruel, III, ch. IMV.) 

4. Comment ' nous passasmes le Guychet habite par 
Grippe-My nault, archiduc des Ghaptz-Fourrez 7 . 

Quelques jours apres, ayans lailly plusieurs foys faire nau- 
frage, nous passasmes Condannacion 8 , qui est une isle deserte. 
Passasmes aussi le Guyschet 9 , auquellieu Panlagruel ne voulut 
descendre et feist tres bien, car nous y feusmes faictz prison- 
niers et arreslez de faict par le commandement de Grippe- 
mynault, Archiduc des Chaplz-Fourrez ; parce que quelc'un 
de nostre bandeavoit battu le Chicanoux, passant Procuration. 

Les Chaptz-Fourrez sont bestes moult horribles et espouvan- 
tables ; ilz mangent les petitz enffants, et paissent sur des 
pierres de marbre 10 . Advisez, Beuvears, s'ils ne debvroient bien 



l.Perds. 

2. Repos. 

3. Sordide. 

4. Le type. 

5. Dans lesquelles. 

6. Tout ce chapitre est une satire vio- 
lente contre les gens de robe. II appor- 
tion t au livre V dont 1'authcnticitd a 6(6 
contested. Yoir plus haul, p. 94. 

7. Les gens de robe ; allusion a 1'her- 
mine des juges. Leur chef est nomm 
grippe-miiiaut, mot forml de gnpper, qui 
mdique la rapacitfS, et de rninant, autre 
forme de minet, nom duchat. Un souvenir 
de Grippeminaut, 1'archiduc des chats- 
fourr^s, se retrouve dans cos vers de la 



Fontaine : 

Les voila tous deux arrived 
Deyant Sa Maiest^ fourr^e... 
Grippeminaua, le bon ap6tre, etc. 
(Fables, VII, 16.) 

8. Les termes de palais condemnation^ 
procuration deviennent ici des noms dt 
lieux, grace a un jeu de mots sur passet \ 
dans les expressions juridiques, j.assei \ 
condamnation, passer procuration. 

9. Le guichet du Cbatelet, devenu ici un 
nom de lieu. 

10. Allusion a la table de marbre autour 
de laquelle sidgcaient les juges au palaii 
dans les villes de Parlement. 



CONTEURS. RABELAIS. 



113 



estre camus 1 . Hz ont le poll de la peau non hors sortant, mais 
au dedans cach6*, et portent pour leur simbolle et devise, tous 
et chacun d'eulx, une gibeciere ouverte, mais non tous e 
une manii-re ', car aulcuns la portent attached au col, 

aultres en escharpe..., 

aullres sus la beclaine, 

aultres sus le couste', 
et le tout par raison et misteres. 

Ont aussi les griphes tant fortes, longues et asse"res*, quo 
rien ne leur 6chappe depuys que 5 une foys 1'ont mis entre les 
serres. Et se couvrenl les testes, 

aulcuns de bonnetz a quatre goutieres ou braguettes, 

aultres de bonnetz a revers, 

aultres de mortiers ', 

aultres de caparassons mortiffiez T . 

Entrans en leurtapinaudttre 8 , nous dist ung Gueulxde 1'hos- 
tiere *, auquel avyons donn6 demy teston 10 : 

Gens de bien, Dieu vous doingt " de c6ans bien tost en saulvet& 
sortir. Considerez bien le mynoys " de ces vaillans pilliers ars- 
boutans de Justice Grippe-mynauldiere, et notez que, si vivis 
encore six olympiades is etraagede deux chiens, vous voyri6s iv ces 
Chaptz-fourrez seigneurs de toute TEurope et possesseurs passi- 
ficques de tout le bien et donmaine qui est en icelle, si en leur* 
hoirs 18 par Divine pugnition soubdain ne deperissoit le bien et 
revenu par eulx injustement acquis. Tenez le d'un Gueux de bien. 
Parmy eulx regne la Sexte-Essence *', moyennant laquelle 
ilz gruppent " tout, devorent tout, conchient 18 tout. Us pen- 
dent, bruslent, escartellent, dgcapittent, mcurtrissent, empri- 
sonnent, ruynent et mynent tout, sans descrelion t9 de bien et 
de mal ; car, parmi eulx, 



1. A force d'avoir le nei IUT la table de 
marbre. 

2. Allusion a la fourrure dont leur robe 
dejuge itait double. 

3. D'une meme maniere. 

4. Acertes. 

5. Du moment que. 

0. Bonnets en forme de mortier, port^s 
par le grand chancelier et les premiers 
presidents du Parlement ; d'oii reipres- 
sion president a mortier, 

7 . En forme de mortiers. 

8. Trou ou se tapit 1'animal. 

9. Gueux qui \a mendier de porte en 
porte. i Le gucux de Vastier f est un autre 
mot aussi transplant^ du latin en nostre 



Tulgaire, je TSUI dire de [ganeo] hostia- 
rius, c'est-a-dire un caimand (mendiant, 
quemanrieur) qui ra fleureter les huis de 
maisous > (Paaqaier,Recherches, VIII, 42). 

10. Teston, petite piece d'argent qui va- 
lait un peu plus de dix sous. 

11. Donne. 

12. Hinois. 

13. Olympiade, espace de quatre ant. 

14. Verriex. 

15. Heritiers. 

16. Plus subtile encore que la quinte* 
essence. 

17. Autre forme de grippent. 

18. Salissent. 

19. Discernement. 



H4 MORCEAUX CH01SIS DES AUTEURS DU XVl e SltCLE. 

Vice est Vertu appel^e, 

* Meschan[ce]l6 est Bonl6 surnomme'e, 

Trahison a nom de Fe"ault6, 

Larcin est diet Libcrallite ; 

Pillerye est leur devise, et par eulx Faincte * est trouve"e 
bonne de tous Humains*, exceptez moy les Hereticques, et le 
tout font avec souveraine et irrefragable auctorit6. 

a Pour signe d6 mon pronousticq s adviserez que le"ans * sont 
les mangeoires au dessus des rastelliers 8 , de ce quelque 
tour vous souvienne et, si jamais pestes au monde, famines, 
guerres, oraiges, calhaclismes, conflagrations ou aultre malheur 
advient, ne le atlribuez ne refercz 

Aux conjunctions des Planetes maleficques, 

Aux abus de la Court Ronmaine, 

Aux tyrannyes des Roys et Princes terriens', 

A 1'imposture des caphardz, hereficques, faulx prophetes, 

A la malegnite" des Usuriers, faulx-monnoyeurs, rongneurs de 
testons 7 , 

A 1'ignorance, impudeur, imprudence des Mddecins, Cirur- 
giens, Appolicquaires, 

Ny a la perversit6 des femmes, adultaires, veneficques ', 
infanticides; 

Attribuez le tout a l'6norme, indicible, incroyable, inesti- 
mable meschancet6, laquelle est continuement forge"e et exerc6e 
en 1'Office des Chaptz-Fourrez, et n'est au Monde congnue non 
plus que la Caballe des Juifz 9 . 

[ Pour tant 10 n'est elle detested, corrigde et punie, comme 
seroit de raison; mais si elle est quelque jour mise J ] en evidence 
et manifested au Peuple, il n'est et ne fut 



1. Mensonge. 

2. De la part de tout homtne. Us 
decident toujours en favour des trom- 
peurs, des coquins, sauf les h^r^tiques 
qu'ils condamnent. 

3. Qu'ils dvorent tout, et qu'avantun 
demi-siecle, ils seront, dans leur rapa- 
citd, possesseurs de tous les biens de 
1'Europe. 

4. La dedans , chez eux ; adverbe 
compost de la et de ens (intus) de- 
dang i ; c'cst le pendant de ccans ici 
dedans, ici chez nous. 

5. Contrairement k ce qui a lieu dans 
les dcuries : autrement dit, le ratelier 
^tant tres-bas, ils ont la facility de man- 
ger a discretion. On connait le proyerbe : 



mettre le ratelier trap haul a quelqu'un. 
1 'empc her d'atteindre ais^ment ace qu'ii 
desire. Rabelais veut dire que les juges 
places au-dessus du bureau des gremers, 
qui fournissent la matiere des proces, 
n'ont qu'a se baisser pour y puiser. 

6. De la terre. 

7. De monnaies ; Toir page 113 , 
note 10. 

8. Empoisonneuses. 

9. Pbitosophie mystique des Juifs au 
moyen 4ge, enseign^e seulement a quel- 
ques adeptes. 

10. C'est pourquoi. 

It. Lacunc dans le inaouscrit, rempli 
d'apres le texte de 1'edition de 1564. 



CONTEURS. MARGUERITE D'ANGOULEME. 118 

Orateur tant elocquant que * par son art le retint*, 
Ne 8 Loy tant rigoureuse et Draconicque que , par craincte 
de peine, le * gardast, 

Ne s Magistral lant puissant que * par force 1'empeschat * 
De les fere* tous veifz* dedans leur rabutiere 8 felonnicque 
brusler ; leurs enffans propres, Chaptz-Fourrillons, et aultres 
parens les auroient en horreur et abomination. 

a C'est pourquoy, ainsi comme Hanibal cut de son pere 
Aniilcar, soubz solempnelle et relligieuse adjuration, comtnen- 
dement de pers6cuter les Ronmains tant qu'il vivroit, aussi 
ay-je de feu mon p6re injonction icy hors demeurer, atendant 
que la dedans tombe la fouldre du ciel et en cendre les reduyse 
comme aultres Titans prophanes et theomathes 7 , puysque les 
Humains 8 , ou tant sont les coups advouez que le mal, par 
iceulx advenu, advenant et advenir, ne recordent, ne sentent, 
ne prSvoyent, ou, le sentant, ne osent, ne voullent, ne peuvent 
les exterminer. (Pantagruel, V, ch. xi.) 



MARGUERITE D'ANGOULEME 

1492-1549. 

Fille de Charles d'Orleans, comte d'Angouleme, et de Louise de Savoie, 
MARGUERITE DE VALOIS naquit a Angoulemo le 11 avril 1492, deux ans 
avant son frere Francois I er . Elle montra des son enfance une rare apti- 
tude pour 1'etude, apprit le latin, le grec, 1'italien, 1'espagnol, 1'anglais 
et memo 1'hebreu et cultiva la poesie et la pliilosopliie. A douze ans, 
c'etait un petit prodige. Son oncle Louis XII lui lit epouser en 1509 
diaries HI, due d'Alengon : ce mariage ne fut pas heureux. Veuve 
sans enfant en ISS.S, die partit pour Madrid consoler son frere Fran- 
cois I" qu'elle aimait tendrement, et par ses instances aupres de 



i.Qui. 

2. Le peuple. 

3. Ni. 

4. Faire. 
6. Vifs. 

6. Autre forme de rabouliere, terrier 
delapins. f.f. t'anglais rabbit, lapin. 

7. L'idition de 1564 porte thSomaches 
(qui combattent les dieux) ; c'est 6 videm- 
ment la bonne let-on. 

8 . Cette phrase puisque les hu- 
main*, etc., telle que la donne le manus- 



crit, est inintelligible. L'^dition de 1S64 
1'a modifiee comme il suit : puisgue lei 
humains tant et tant sont des cueurs en- 
durciz que, etc. C'est alte>er trop libre- 
ment le texte : il suflit de changer LII 
humains en DBS humains pour que li 
phrase ofTre un sens tres-clair : puisqut 
ou bien les coups (des chats-fourre's) sonl 
si bien avoue's (acccpt^s) des humaini 
qu'ils ne se rappellent (recordent), ni n 
pr^voient le mal causfS par les chats four< 
riis, ou bien, etc. 



116 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 9 SlfiCLE. 

Charles-Quint, parvint a le faire sortir de captivity. Deux ans apres, 
elle gpousa le roi de Navarre, Henri d'Albret, dont elle eut une fille, 
Jeanne, la mere de Henri IV. Ge second mariage ne fat pas plus heu- 
reux quo le premier. Marguerite chercha dans les lettres une diversion aux 
ennuis de 1'inte'rieur. Elle e"crivit le recueil intitule" Conies de la Heine 
de Navarre, ouvrage dans lequel des coutes plus ou moins libres servent 
de prgtextes a des discussions raffine'es sur la morale. L'ouvrage qui, 
commc le D</caml>*on, devait contcnir cent nouvelles divis6es en dix 
journdcs, resta inachevtS. Le chagrin ou la mort de Francois I er plongea 
Marguerite, ne lul permit pas de le computer, et comme il contient 
tcpt journe'es de dix contes, plus les deux premiers contes de la hui- 
tieme journ6e, on lui donna le nom de Heptame'ron 1 . On a encore de 
Marguerite des me'moires et une correspondance qui nous la montrent 
a la fuis tendre, de'voue'e et pleine d'esprit, d'enjouement et de sens. 
Elle a laissg des poesies publics sous le titre de Marguerites de la 
Marguerite des princesses *, po6sies pleines de grace, de finesse et de de"- 
licatesse, que les pogtes de la Pleiade c61e"brerent a 1'envi. Elle avait 
6crit e'galement des mysteres et des moralities. 

Marguerite encouragea les lettres; elle aimait a s'entourer d'gcrivains 
6m i nonts, tels que Cle" men t Marot, des Periers, etc. ; elle se plaisait a 
decouvrir et a faire connaltre les talents ignored, et, plus que Francois !' 
lui-mcme, elle a contribute au grand mouvement de la Renaissance. Elle 
penchait vers la doctrine reTorme'e et prot^gea ouvertement les calvi- 
nistes. 8a conduite prive'e a ete 1'objet d'accusations sans fondement ; 
par son caractere comme par son intelligence, par les rares qualite"s de 
son coeur et de son esprit, elle fut une des femmes les plus gmineutcs 
deson temps. Elle mourut en 1549 *. 

Voir notre Tableau de la Literature au xvi mecle (section I, page C ', 
et section II, page 93). 



1. De 1'amour parfait. 

J'appelle parfaicts amans... ceulx qui cherchent, en ce qu'ils 
aiment, quelque perfection, soit beaultd, bontti ou bonne grace, 



1. Les meilleures editions sont relies 
; de LerouxdeLincy, 3 vol. in-12 (1853-54) 
et do P. Frank, Paris, Liseux. 

2. Elles out 616 rdinipriin^es de nos 
jours par M. P. Franck, 4 TO!, in-16, 
1873-71. Voir plus has, aux extraits des 
poetes. 

3. Outre Marguerite de Valois (dite 
usi Marguerite d'Angoulime et Mur- 
ffveritf de Navarre], if y eut deux au- 
Irea princesses du nom dc Margwiiti'. 
I. 'une est Marguerite de France, ou de 
Berry, dite aussi Madame Marguerite, 



fille de Francois I. Aussi distingue'e qua 
sa tante, la premiere Marguerite, elle 
prot^gea, comme elle, les poetes et les 
savants; c'est elle qui se dclara, la pre- 
miere de la cour, pour la Plgiade. Elle 
gpousa Philibert Emmanuel de Savoie en 
1559, et mourut en 1574 a 1'agede 51 ans. 
La demiere Marguerite ou Marguerite 
de France, de Valois ou de Navarre, etait 
la Bile de Henri II, et par consequent la 
soeur de Frangois II, de Charles IX el 
de Henri HI. Elle gpousa Henri IV. Voir 
plus haul, p. 91. 



CONTEURS. MARGUERITE D'ANGOULEME. H7 

tousjours tendans a la vertu, et qui ont le cueur si hault et si 
honnesfe qu'ils ne veulent, pour mourir ', mettre leur fin J aux 
choses basses que 1'honneur et la conscience reprouvent ; car 
1'ame, qui n'est cre6e que pour retourner a son souverain Men, 
ne faict, tant qu'elle est dedans le corps, que desirer d'y parve- 
nir. Mais a cause que les sens par lesquels elle en peut avoir 
nouvelles, sont obscurs et charnels par le pecb.6 du premier 
pere, ne luy peuvent * monstrer que les choses visibles plus v 
approchantes de la perfection, apres quoi 5 Tame court, cui- 
dans 6 trouver, en une beaulte" exlerieure, en une grace visible 
et aux vertuz morales, la souveraine beaulle\ grace et verlu* 
Mais quand elle les a cherchez et experimentez et elle n'y trouve 
point celuy qu'elle ayme, elle passe oultre ainsi que 1'enfant 
qui, selon sa petitesse, ayme les poupines et aultres petite* 
choses les plus belles que son oeil peut veoir, et estime richesses 
d'assembler des petites pierres ; mais en croissant, aime le& 
poupines vives 7 , et amasse les biens necessaires pour la vie 
humaine. Mais quand il congnoist, par plus grande experience, 
que es choses territoires n'y a perfection ne felicit6 8 , desire 
chercher le facteur et source d'icelle. Toutesfois, si Uieu ne- 
luy ouvre 1'oeil de foy, serolt en danger de devenir d'un igno- 
rant ung infidele philosophe. Car foy seulement peut monstrer 
et faire recevoir le bien, que 1'homme charnelet animal ne peut 
entendre. 

(L'Heptameron des Nouvelles; Nouvelle xix, tome II, p. Hi, de- 
l'6d. Leroux de Lincy.) 



2. Sur ceux qui s'enorgueillissent de vaincre 
leurs passions. 

| 

11 yen a, dist Geburon, qui ont le cueur tant adonntS a 1'amoui 
de sapience, que pour choses que sceussent oyr 9 , on ne les sc.au- 
roit faire rire ; car ilz ont une joye, en leurs cueurs, et ung 
contentement si moder6, que nul accident ne les peutmuer J . 
Ou sonl ceulx la? dit Hircan. Les philosophes du temps 



1 . Dussent-ils mourir. 

2. But. 

3 . Us ne lui peuvent. 

4. Its plus. 

5 Apres laquelle. 
6. Peasant. 



7. Poupe'es vivantes. 

8. Que dans les choses terrestres il n'y 
a n ii I!.' perfection ni ftHioile 1 . 

9. Quelques choses qu'ils pussent eo- 
tcndre. 

10. Chanenr. 

7. 



H8 MOKCEAUX CHOISIS DBS AUTEURS DU XVI 8 S1ECLE. 

passe", respondit Geburon, donl ! la tristessc et la joye cst quasi 
poinct sentye; au moins n'en monslroyent il[z] nul semblant, 
tanl ilz eslimoient grand vertu se vaincre culx-mesmes et leur 
passion. Et je trouve aussi bon, comrae ils font *, [dit Saf- 
fredent,] de vaincre une passion vicieuse ; mais d'une 8 passion 
naturelle qui ne tend 4 nul mal, ceste victoire me semble inu- 
tile. Si * est-ce, dit Geburon, que les anciens cstimoient ceste 
verlu grande. II n'est pas diet aussi, respondit Saffredent, 
qu'ilz fussent tous saiges; mais y en avoyt plus d'apparence de 
sens et de vertu, qu'il n'y avoyt d'effect *. Toutesfois, vous 
verrez qu'ilz reprennent toutes choses mauvaises, dist Geburon, 
et mesme Diogenes marche sur le lict de Platon, qui estoit 
trop curieux 8 , a son grey, pour monstrer qu'il desprisoyt et 
vouloyt mectre soubs le pied la vaine gloire et convoytise de 
Platon, en disanl : Je conculque et desprise 1'orgueil de Pla- 
ton. Mais vous ne dictes pas tout, dist Saffredent; car 
Platon luy respondit que c'estoyt par ung aultre orgueil. A 
dire la verite, dit Parlamente, il est impossible que la victoire 
de nous mesmes se face par nous mesmes, sans ung merveilleux 
orgueil, qui est le vice que chacun doibt le plus craindre ; car il 
s'engendre de la mort et ruyne de toutes les aullres vertuz 7 . 
(ld. t ibid. t Nouv. xxxiv, t. II, p. 291). 



1. Par lesquels. 

t. Aussi bicn qu'ils le trouvent. 

3. Au sujet d'une. 

4. Toujoursest il. 

5. lle'aiitc'. 

6. Rechcrch^/ 

7. Nou: extrayons de la correspon- 
dance de Marguerite la lettre suivante 
.adrcsse'c, apres la journe'e de Pavie, 
a son frere , prisonnier de C.harles- 
Quint. 

Au roi, a Pizzighitone t. 

Lyon, inai 1525. 
Monseigneur, 

Plus Ton vous eslongne * de nous, et 
plus me croist la ferine esperance que 
j'ay de vostre deslivrance et bref retour ; 
car a 1'heurc que le sens des houmes 8 
e trouble ou desfault *, c'cst a 1'heure 5 

1. \a]o\u-d'\i\i\ Piz-it/hi't/mii', place forle de 
la Lombardie, a quelques liciies an nonl-ouest 
de Cremone, oil fut detenu Francois I e r. a|)r.'S 
la bataille de Pavie, avant d'etre traiu/ ;rc a 
Madrid. 

2. filuigne. 
2. Homines. 

;. Manque, fail defaul. 

6. C'esl alors, & ce moment-la. 



que Nostre-Seigneur fait son chef d'oeuvre, 
coume celuy qui de tout bicn veult avoir 
scul la gloire et I'hoimeur. Et nonobstant 
que nostrc confiance est du tout 6 en sa 
bont^ et puissance, si 1 ne laisse Ten I 
riens a prouvoir par 9 la vertu qu'il donne 
a Madame 1, de sagement pcnscr et con- 
noistre tout ce qui se peult faire pour vous 
et vostre rlaume H ; n'estimant toutes 
fois que peine, labeur, force ny prudence 
y fasse riens, sinon la voulent^ 13 de Dieu, 
qui plus vous aime que nous 1;5 , car ii est 
nostre premier et souverain pere. Et si 
maintenant il vous despart de 1'espe- 
rience '* des peines qu'il a portees pour 
vous, vous donnant d'aultre part la grace 

(. Enliercmenl. 

7. Toulefois. 

8. Archaique, pour Ton. On ne laisse rien 
a pourvoir, c'es.-i-Jire, on pourvoil a tout. 

9. Grace a. 

10. Loui e de Savoie, mere du roi, r*- 
genti'. 

It. Rojauiue. 

12. Volonte. 

13. Qui vous aime plus que nous ne Tons al- 
inons. 

14. II vous donne TOtre part de peinta t 
eprouvcr. 



CONTEURS. BONAVENTURE DES PEH1ERS. 



119 



BONAVENTURE DES PERIERS 

N6 au commencement du xvi* siecle. Mort vers 1544. 

JEAN BONAVENTURE DES PERIERS naquit en Bourgogne vers le commen- 
cement du xvi* siecle. On sait peu de chose de sa jeunesse; il recut, 
quoiquc pauvre, une forte Education classique. Malgr6 ses connaissances 
profondes, il eut peine a sortir de la nrisere. Apres s'etre adressS en 
vain a divers protecteurs, il entra on fin au service de Marguerite de Navarre, 
la sffiur de Francois I", qui se I'attacha d'abord comme valet de cham- 
bre, puis comme secretaire. De 1531 a 1537, il se livra surtout a des 
travaux d'eriuliiion, traduisit le Lysis de Platon, prit part sous le pseu- 
donyme d'Eutychus (Oonaventure) a la publication de la trad action 
des Ecritures que preparaient d'apres le texte hebreu Olivet an, le pa- 
rent de Calvin, et Lefevre d'fitaplcs, et aida Cstienne Dolet dans son 
grand travail : Commentarii lingua latina. En meme temps, il tradui- 
sit, a 1'exemple de Marot, des hy nines et autres poesies sacrees. En 
1537, il fit imprirner le Cymbalum mundi en francoys contenanf quatre 
dialogues podtiques, faniastiques , joyeux et facttieux, adresses par 



de les porter pacientement 1, je vous sup- 

Slie, Mouseigneur, croire sans riens en 
oubter que ce n'est que pour esprouver 
combien vous 1'aimez, et pour vous don- 
ner le loisir de penser et connoistre com- 
bien il vous aime ; car il veult avoir vos- 
tre cueur entierement, comme par amour 
vous a donng le sien, pour, apres vous 
avoir unnj * a luy par tribulacion, vous 
deslivrer, 4 * sa gloire et vostre consola- 
cion, par le me'rite de sa victoricuse r&- 
urrecsion, a6n que par vous son nom 
oil congnu et sanctifig, non seulemeut en 
votre reaulme, mais par toute la cris- 
tienlejusques a la conversion des infideles. 
que bienheureuse sera vostre brefve 
prison, par qui Dieu tant d'ames dcsli- 
vrera de celie * d'tafideTitg et esternclle 
damnation 1 H6las t Honseigneur, je say 
bien que vous 1'entendez trop mieux que 
moy ; mais veu que en aultre chouse jc 
ne pense que en vous 5, comme celuy 
eul que Dieu ni'a laissg en ce mondc, 

ere, frere et mary , ne pouvant 8 avoir 
bien de le vous dire et peu escripre 7 . 

1. Patiemment. 

I. Uni. 

S. Pour. 

4. De la pri on. 

(. Je ne pcnte 4 aucune autre chose qa'4 YOUS. 

Comrae je ne pouvais. 

7. El peu escripre, en ecrivant peu, *ans 
ierire lunguement . 



n'ay craint vous ennuyer de longue lectre, 
que 8 tant m'est courte, pour le bien que 
ce m'est de penser purler a vous. Mais, 
pour la Gn, vous veux bien asseurer que 
Madame est en tres bonne santg en ce lieu 
des Celestins', ou elle s'est gugrie du toot 
et fertilise de sa goutte; et va souvent an 
jardin, afin que gardant sa saute 1 , faisant 
chose a vous agrgable, elle ne faille aux 
affaires dont la fin 10 est tant dgsirge, et 
dont sans cesser en supplions le Roy ce- 
leste en la main duquel est la clef de 
vostre liberte. Yous assurant, Monsei- 
gneur, que t'il luy plaisoit s'accorder ) 
DOS demandes, il y auroit des vies don- 
nges de bon cueur pour vous deslivrerj 
ct de la sienne, ou trop auroit de gain, 
en auroit bientoust fait joyeux sacri- 
fice H. 

Vostre tres humble et tres obdissant 
subjecte et seur. 

MillGUERITK. . 

(Leltres de Marguerite d'Angoul^mt, 
publiges par F. Ggnin ; t. II, Nowelltt 
let tres adresse'es a Francois I : lettre T. 
p. 32 ; Paris, 1841-42.) 

8. Qui. 

9. Couvcnl de Ljon. 

10. Par le retour du roi. 

11. Elle aurait bienlit fait le sacrifice de M 
rio, sicnflce ou elle troureraii encore ton a?a 
Uge. 



110 MORCEAUX CHOISIS DBS AUTEURS DU XVI" SlfiCLE. 

Thomas du Clenier (anagramme de Incridule) a son amy Pierre Tryocan 
(c'est-a-dire Croyant). Ce pamplilet contenait, sous le voile d'allusions 
plus ou moins claires, de violentes atlaques contre la religion. Catho- 
liques et protestants se sentirent ggalement atteints et, d'accord cette 
fois, dnoncerent 1'auteur. L'ouvrage fut imm^diatement saisi et an&inti 
par arret du Parlement (19 mai 1538) pour les grands abus et he>3- 
ies qu'on y de'couvrit et bien qu'il ne conllnt pas d'erreurs expresses 
en matiere de foi, mats parce qu'il etait pernicieux. Accuse d'ath&sme, 
abandonng par la reine de Navarre, reduit a la plus profonde misere, 
des Periers flnit par se donner la mort vers 1544. 

Vers I'gpoque ou il composait son Cymbalum, il avail, ce semble, 
achevg ses Nouvelles recreations et joyeux devis, recueil de contes qui 
parut en 1558, et qu'on a attribuS parfois, et sans raison, a Pelletier 
du Mans ou a Denizot. Les Editions posterieures en contiennent toute- 
fois un certain nombre qui ne sont certainement pas de des Periers. 

Les oeuvres completes de cet 6crivain, un des meilleurs prosateurs 
du xvi e siecle, ont paru dans la Bibliotheque elzevirienne (dit. Lacour, 
2vol. in-18; 1866). M. F. Franck a publte en 1874 une edition du Cym- 
batum accompagnee d'un commentaire ou toutes les obscurit4s sont in- ' 
g(5nieuscment expliqu^es. 

Voir notre Tableau de la Literature au xvi siecle (sect. I, page 15 et 63. ) 



l.Gomparaison des alquemistes 1 t la bonne femme 
portoit une potee de lait au marche. 

Chacun sgail que le comtnun langaige des alquemistes, 
c'est qu'ilz se promettent un monde de richesses et qu'ilz sga- 
vent des secrets de nature que tous les hommes ensemble ne 
sgavent pas; mais a la lin tout leur cas s'en va en fumge, tel- 
lement que leur alquemie * se pourroit plus proprement dire : 
Art qui mine ou Art qui n'est mie; et ne les sgauroit-on mieux 
comparer qu'a une bonne femme qui portoit une po!6e de lait 
au march6, faisant son compte ainsi : qu'elle la vendroit deux 
liards ; de ces deux Hards elle en ' achepteroit une douzaine 
d'oeufs, lesquelz elle mettroit couver, et en auroit une 
douzaine de poussins; cespoussins deviendroienl grands, et les 
feroit chaponner; ces chapons vaudroyent cinq solz la pi6ce : 
ce seroit un escu et plus, dont elle achepteroit deux cochons, 
njasle et femelle, qui deviendroyent grands et en feroient une 
douzaine d'aulres, qu'elle vendroit vingt solz la piece, apr6s 
les avoir nourris quelque temps : ce seroyent douze francs, dont 

! Alchimistes. 1 S. En fait ici pldonasrae. 

t. Alcliiiuitf. 



CONTEURS. BONAVENTURE DES PERIEHS. 



121 



elle achepteroit une jument qui porteroit un beau poulain, le- 
quel croistrait et deviendroit tant genlil : il saulteroit et feroit 
hin. Et, en disant kin, la bonne femme, de 1'aise qu'elle avoit 
en son compte, se print a faire la ruade que feroit son poulain, 
et en la faisant sa pot6e de lail va tomber et se respandit toute. 
Et voila ses eufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa ju- 
ment el son poulain, tons par terre. Ainsi les alquemistes, apres 
qu'ils onl bien fournaye' ', charbonn6, Iutt6 *, souffle", distille", 
caking, conge!6 ', fix6 *, liqueflg, vitrefig, putrefig, il ne fault 
que casser un alembic pour les mettre au comple * de la bonne 
femme '. 

(Les Nouvelles recreations et joyeux devis ; 
Nouvelle XII. Edit. Lacour, II, p. 57.) 



I. Travail Id au fourneau. 

J. Ferme 1 les -vases avec du lut. 

3. Coagule'. Sang congele (A. Pare 1 , 
VIII, 18). 

4. Empeche' les corps volatils de se 
tolatiliser. 

5. Pour les mettre au meme compte 
que la bonne femme, c'est-a-dire qu ils 
arrivent, comme la bonne femme, a ne 
plus rien possdder. 

6. Voila 1'origine de la charmante 
fable de la Fontaine : la Laitiere et le 
Pot au lait. D'ou des Periers 1'a-t-il ti- 
r<Se ? Rabelais parle d'un cordonnierqui, 
K faisant riche par reverie, n'eut de quoi 
diner quand son pot au lait fut casse' 
(Gargantua , I, 33; voir plus haul, 
p. 104). Des Periers l'aurait-il prise a 
son contemporain Rabelais, et aurait-il 
changd le cordonnier en Perrette? Un 
recueil de contes du moyen age, qui a 
616 souveut imprimd au xiv et au xv e 
giecle. le Dialogus crea/urarum optime 
moralitatus , traduit en frangais en 148J, 
contient notre fable. On y voit une 
gervante aller vendre a la ville un pot 
de lait, et en route, faisant le calcul de 
Perrette, acheter cochons, moutons, 
bceufs, amasser une riche dot, grace 
a laquelle elle dpousera quelque pru- 
d'horame. Mais, 6 malheur, cum sic glo- 
riaretur et cogitaret cum quanta gloria 
duceretur ad ilium oirum super equum, 
dicendo : Giol giol (hue! hue I), cepit 
psde percutere terram quasi pungeret 
equum calcaribus. Et yoila comment elle 
ne put avoir ce qu'elle esperait. c.'est la 
sans doutela source de des Periers ; mais 
d'ou le IKalogus a-t-il pris cette fable ? 
Vraisemblablcment d'un autre recueil de 
eontes tres-populaire au xin* sieclc, le 
Directorium vita humance, ou 1'oa voit 



un pauvre diable qui possddait un pot de 
iniel calculer qu'il le vendra un talent 
d'or ; il achetera dix brebis qui se mul- 
tiplieront, et en quatre ans seront deTe- 
nues quatre ceuts. Ses richesses augmen- 
teront a vue d'oeil ; il deviendra proprie'- 
taire, il dpousera une riche hdritiere, qui 
lui donnera un fils ; si ce Sis n'est pas- 
sage, il le corrigera a coups de baton. Et 
ce disant, il frappe son pot de iniel, et 
voila sa fortune renverse'e. Le Directo- 
rium avail 6(6 traduit par le juif Jean de- 
Capoue (entre 1263 et 1278), sur une 
version hebraique faite en 1250 par le 
rabbin Joel, d un texte arabe iutituM 
KaltlaetDimna. Or ce texte,qu'on possede- 
encore, avail 6(6 traduit sous le califut 
d'Almanzor d'unlivre peblvi(le pehlviest 
1'ancienne langue des Perses avant la 
conijiiete musulmane), qui traduisait un 
original Sanscrit, aujourd'hui encore exis- 
tantetconnu sous le nom des Cinq sections 
iPantcha-tantra). Dans 1'original, on voit 
un Brahmane possesscur d'un grand pot 
de riz aclieter successivement avec son. 
riz cbevres, vaches , buffles, juments, 
chevaux, maison, riche hdritiere qui lui 
donnera un fils qu'il appelle Somasaman ; 
1'enfant joue trop pres des chevaux ; le 
brahmane appelle sa femme pour veiller 
sur son fils. Elle ne I'entend pas. Alon 
je me leve et lui donne un coup de pied 
comme celui-ci. > En revant ainsi, il 
donne un coup de pied au pot et le brise. 
Tout le riz tombe et 1'enfarine. C'est 
pourquoi, dit le conteur, celui qui fait 
des projets insense's pour 1'avenir sera 
tout barbou'iUg de blanc comme le pere 
de Somasaman. > Voila 1'origine premiere 
du nici t de la Fontaine. Kxemple curieux 
des migrations deces fables qui, inventdes- 
sur les bords du Gange par dea ore'dioa- 



122 MORCEAUX CHOISIS DBS AUTEURS DU XVI 8 SlfiCLE. 



2. De trois fr6res qui cuiderent ' estre pendus pour 
leur latin . 

Trois freres de bonne maison avoyent longuement * demeurg 
a Paris, mais ilz avoyent perdu tout leur temps ft courir, a 
jouer et a folaslrer *. Advint quo leur pere les manda tous irois 
pour s'en venir*, dont ils furent fort surpris, car ilz ne sgavoyent 
un seul mot de lalin ; mais ilz prindrentcomplot d'en appren- 
dre chascun un mot pour leur provision. Sc.avoir est, le plus 
grand aprint a dire : Nos tres clerici ; le second print son 
theme sur 1'argent et aprint : Pro bursa et pecunia 1 ; le tiers, 
en passant par I'Sglise, retint le motde la grand messe : Lignum 
etjustum est 8 . Et la dessus partirent de Paris, ainsi bien pour- 
veuz, pour aller veoir leur pere ; et conclurent ensemble que 
par tout ou ilz se trouveroyent et a toutes sortes de gens ils ne 
parleroyent autre chose que leur latin, se voulant faire eslimer 
par la les plus grands clercs de tout le pai's. Or, comme ils 
passoyent par un bois, il se trouva que les brigans avoyent 
coup6 la gorge a un homme et 1'avoyent Iaiss6 la apres 1'avoir 
destrouss<5. Le prevost des mareschaux estoit apres * avec ses 
gens, qui trouva ces trois compaignons pres de la ou le meur- 
dre 10 s'estoit fait et ou gisoit le corps mort. Venez c.a, ce leur 
dit-il. Qui a tue" cet homme? Incontinent le plus grand, i qui 
1'honneur appartenoit de parler le premier, va dire : Nos tres 
clerici. ho! diet le prevost. Et pourquoi 1'avez-vous faict? 
Pro bursa et pecunia, dit le second. Et bien 1 dit le prevost, vous 
en serez penduz. Lignum et justum est, dit le tiers. Ainsi les 
povres gens eussent est6 penduz a credit ", n'eust esl6 que, 
quand ilz veirent que c'estoit & bon escient, ilz commencerent 
A parler le latin de leur mere 11 et a dire quyilz estoyent. Le 
prevost, qui les veid 13 jeunes et peu fins, cogneut bien que ce 



teurs bouddhistes, voyagerent a travers 
les ages et les pays, pour aboutir aux re- 
eueils de DOS conteurs occidentaux. Voyez 
Max Muller. Essais de mytkologie com- 
pare'c (traduction de G. Ferrot, 1 vol. 
m-8, 1873). Lire sp6cialement 1'Essai x: 
Sur la migration des Fables. Voyez en- 
core ['opuscule de M. Gaston Paris, Des 
contes orienlaux dans la litltrature 
/ranpaive du moyen Age. Paris, 1875. 

1. Penserent. 

2. Longtemps. 

3. Cf. plus bas le morceaude Larivey : 
Les Ecoliers a Paris. 



4. Pour retourner chcz eux. 

5. Le pere les avail envoy<Ss a Paris 
pour y faire leur Education. 

6. Nous trois clercs. 

7. Pour la bourse et 1'argent. 

8. C'est chose digne et juste. Mots qui 
cotnraencent la preface de la messe. 

9. S'occupait de cette affaire. 

10. Meurtre. 

11. Sans avoir rien pay6, c'est-a-din 
sans avoir rien fait pour cela. 

12. Leur langue maternelle. 

13. Vit. 



CONTEURS. BONAVENTURE DBS PERIERS. 



123 



n'avoit pas csl6 eulx et Ics laissa aller et fit la poursuite des vo- 
leurs qui avoient Fait Ic meurdre. Mais les trouva il ? Et qu'en 
sc,ay-je ? mon ami, je n'y estois pas. 

(Id., Nouv. xx, tome 11, 94.) 



3. Des mal contents '. 

A Pierre de Bourg, Lyonnois. 

D'ont* vient cela, mon amy Pierre, que jamais nul ne se con- 
tente de son estat, soit que Fortune le luy ayt ofifert et donne", 
ou que luy mesmes 1'ayt choisy pour certaine cause et raison? 
Que les marchans sont heureux I diet le vieil souldart * qui 
qui se sent tout rompu de peine et de coups. Et, au rebours, 
celuy qui est dessus la mer, en marchandise *, diet ainsi quand 
il faict tormente * : il faict bien meilleurala guerre; qu'il ne 
soyt vray ', on s'y escarmouche de sorte qu'en un moment vient 
ou mort ou joyeuse vicloire. Le conseiller ou 1'advocat (quand 
il oyt le soliciteur hurler ', devant jour, a sa porte) loue 1'estat 
du laboureur. Le paysan, qui vienl de loin pour comparoistre a 
sa journe'e 8 , diet qu'il n'y a d'heureux que ceulx qui ont leur 
demeure en la ville. Et tant d'autrcs semblables choses que 
Fabius, ce grand causeur, se lasseroit a les compter. Mais (afin 
que ne te tienne * Irop longuemenl) escoulez un peu la ou c'esl 
que tend mon propos. Si quelque Dieu disoit ainsi a telle ma- 
niere de gens : Qa, que je donne a un cbascun de vous cc que 
plus 10 il de'sire. Toy qui estois souldart nagucres, a ce coup 
marchant deviendras; et vous, Monsieur le conseiller, serez 
bon homme de village. Or, puis qu'avez change" d'esfatz, vuidez 
d'icy ", allez vous en, sus, haye ts ! avant 13 ! qu'atlendez-vous? 
Sire Dieu I ilz gratlent leurs testes : C'est signe qu'ils sont mal 



1. Paraphrase de la premiere satire 
d'Horace : Qui fit, Maecenas, ut nemo, etc. 
Celte paraphrase est en vers blancs, de 
buit pieds. Certains vers sont faux et 
pourraient etre rtHablis tres-faci lenient. 

2. D'oit ; mime mot que le nlt&tdont 
qui n'avait pas encore exclusivement le 
sens de duqitel, de laguelle ; du latin 
vulgaire de-unde. 

3. Le vieux soldat. Soudart, remplac^ 
au IYI" sieclepar 1'italien soldulo, soldat. 
a pris depuis ce temps uue acccplioii ile- 
favorable. 



4. Allant et. marchandise, voyageant 
pour affaires de commerce. Encore dam 
la Fontaine : Sire Guillaume allant en 
marchandise (Cont., II, 1). 
S Tourmentc, tempete. 

Peut-ou nier que cela ne soit vrai 1 

Heurter. 

Au jour de 1'assignation. 

Je nc te tieitne, retienot. 

1 0. Lc plus . 

11. Vidcz les lieux. 
li. lie! 

13. En avant. 



124 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI* SIECLE. 

contens. Et, toules fois ilz peuvent eslre tous bien heureux, 
selon leur dire. A quoy tient il que Jupiter, voyant cela, ne se 
despite d bon droict centre telles gens, disant que plus n'escou- 
tera voeux ne * prieres qu'on luy face. Au reste, afin que ce 
discours ne semble * a celuy d'un plaisant qui ne tasche qu'a 
faire rire (combien * qu'il n'est pas deTendu qu'en riant Ton ne 
puisse dire et remonstrer la veril6; comme font les bons mu- 
gisters, qui donnent aucunes * fois aux petits enfanls des lettros 
faictes de marcepains', pour mieulx les faire connoistre) ; mais, 
laissons risers et jeux, et parlons a bon escient. Le laboureur, 
le tavernier, le souldart et les mariniers, qui par toutes mcrs 
vont el viennent, se disent tant prendre* de peine a. celle fin 
qu'en leur vieillesse ilz se puissent mettre & repos, voyanlz qu'ils 
auront de quoy vivre; comme faict le petit formy 7 , de grand 
labeur parfak exernple ', qui porle et tralne, a tout ' sa bouchc, 
tout ccla qu'il peult au monceau qu'il faict, luy qui n'est igno- 
rant ny nonchalant 10 de 1'advenir. Puis, en hiver, durant les 
neiges, qu'il ne peult aller nulle part, il vit content, en pa- 
tience, usant des biens qu'il ha acquis. Mais toy il n'est si 
grand chaleur, froid, feu, eaux, ny aulres dangers, qui jamais 
engarder 1! te puissent d'aller et venir pour le gaing. Brief 18 , il 
n'y a rien qui te nuyse 1S , pourveu qu'un autre ri'aytle bruyl 1 * 
d'etre plus riche que toy. 

(Des mal contens, 1. 1, p. 97.) 



NOEL DU FAIL 

NOEL DO FAIL, seigneur de la He"rissaye, gentilhomme breton, naquit 
ii Rennes vers 1520. 11 6tait en 155? juge au prgsidial de cette ville, en 
1571 conseiller au parlement de Bretagne, et il niourait en 1591 . Voila tout 
ce que Ton sait de la vie de cet crivain. 

En 1547, il publiait a Lyon, sous le pseudonyme de Maistre Leon 



1. Ni. 

2. Ressemble. 

3. Bien que. 

4. Quelques. 

5. Forme primitive de massepain (de 
1'italien marzapane). 

6. Qu'ils preunent. 

7. Fourmt e'tait masculin en vieiu fran- 
$ais (latin populairc formiciu). Le mot 
st devenu f^minin au xvi* siecle, a cau>e 



du latin classique formica ; mais r^gulie* 
rcment on aurait du dire une fourmie. 

8. Exemple parfait de grand labeur.. 

9. A tout, avcc. 

10. Insouciant. 

11. Empcher. 

12. Bret'. On dit encore briioeti* 

13. Tu ne crains aucune peiut. 
1 1. Rdputation. 



GONTEURS. NOEL DU FAIL. 



125 



Ladulfi (anagramme de Noel du Fail) Champenois, ses Discours d'au- 
cuns propos rustiques, face'tieux et de singttliere recreation. L'ann6e 
suivante, il donnait a Paris les Bativerneries ou Contes nouoeaux d'Eu- 
Irapel autrement dit Lion Ladulphi. Enfin en 15C5 paraissaient & 
Rennes les Contes et discoiirs d'Eutrapel par fe feu (sic) seigneur de la 
Hirissaie. Les oeuvres de Noel du Fail ont t6 publiees plusieurs foisj 
citons specialement 1'edition aonnee dans la tiibliotheque elz<5virienne 
par M. Ass^zat (2 vol. in-16, 1874), et, pour les Propos rustiques, 
1'excellente edition donnSe par M. A.de la Bordcrie (Paris, 1878), 
d'apres 1'edition princess de 1547. 
Voir noire Tableau de la Literature au xvi* siecle (page 62). 

Les famines et le secret. 

Plutarque, aux livres du babil ', dit qu'un jour, voir deux, au 
Senat de Rome ils demeurerent plus tard qu'ils n'avoient cous- 
tume, pour deliberer une difficult^ a fer esmoulu *, et de 
grands poids. La femme d'un Senateur, bonne et honneste 
femme (femme toutesfois), iinportunement solicita son mary 
sur 1'occasion de tel et non accoustumg retardement, y adjous- 
lantles mignardises dont une femme soucieuse ' sail paislre 8 
la gravity d'un sage mari : Icquel estant assez inslruit ae quel 
boisse chaufle telanimant 7 , neluy voulantcommuniquer chose 
quiimporlast tant peu fust 8 , la conlenta etpaya enmonnoiede 
femme, la faisant,avant louteschosesjurer safoy etconscience 
qu'elle ne reveleroit a personne vivant cela qu'elle poursuivoit 
tant honnestement , et de quoy ", pour dire vray, il se sentoil 

gratieusement " vaincu Et bien done, luy dit-il en 1'aureille 

(encore qu'ils fussent seuls;, Ton a veu ceste nuict une Caille 
ayant le morion 1S en teste, et la picque aux pieds, volante stir 
ceste ville : aux conjectures duquel presage les Augures et devi- 
nateurs sont apres ** et fort empeschez 15 , k sgavoir et consultcr 
que c'est *'; et de nostre part nous en attendons Tissue; mais Si, 
et bon bee 17 . Ce disant et 1'ayant baisee, se relira en son cabi- 
net, attendant 1'heure prochaine d'aller au Palais 18 . II ne luyeut 



1 . Voir plus bat (p. I S3) le passage de 
Plutarque dans la traduction d'Amyot. 

2. On demeura. 

3. Ce Tcrbe gtait actif. 

4. Difficult^ se>ieuse; nifStaphore tirde 
du combat a fer^moulu oil la lutte n'^tait 
plus un jeu comme dans les tournois. 

5. Qui a quelque chose en tete. 

6. Charmer. 

7. Tel etrc ; connaissant le caractere 
de la femme. 

I. Qui importat si peu que ce fut. 



0. Per tonne estici masc., comme ckn 
personne nest venu, 

10. Ce qu'elle cherchart a savoir avec 
des manieres si aimables. 

11. Au sujet i'o quoi. 

12. Par sa grace, par ses mignardife*. 

13. Sorte dc casque. 

14. Sont occupds. 

15. Embarrasses. 

16. Et delib^rer sur ce que c'est 

17. Mais chutl et bouche close? 

18. Le seuat. 



126 MORCEAUX CHOISIS DBS AUTEURS DU XVl e SIECLE. 

n tost le dos tourn6 que ceste diablesse guignant *et espiant 
s'il estoit point aux cscoutes (comme ordinairement elles sont 
en perpeluelle fievre et soupQon) qu'eile ne s'escriast * a la pro- 
chaine * qu'eile rencontra : M'amie, nous sommes tous per- 
dus, on a veu cent Cailles, passans armees sur la ville, qui fai- 
soient le diantre * : mais mot 5 1 De la, elle voisina ' tant, ca- 
queta tellement, avecques la multiplication et force que les 
nouvelles acquierent de main en main, qu'en moins de rien les 
rues furent remplies, jusques aux aureilles des Senateurs, de 
plus de vingt mille Cailles. De sorle que ce Romain, estant au 
Senat, leur leva et osla la pcine ou ja ils estoient, leur faisant 
entendre, non sans rire, le moyen prontement invenl6 pour 
avoir laraison 7 , et Iromper la sapience desa femme. Qui 8 fut 
une moquerie si digncment couverle, que femine haul a la 
main et rebrassee qu'eile fusl * ne s'advan<ja desormais s'enque- 
rir 10 des aflaires communes et publiques ". 

(Contes et discours cTEutrapel, ch. XXXIH, De la 
moquerie; e"dit. Ass6zat, I. II, p. 311.) 



VI. ERUDITS ET SAVANTS. 



HENRI ESTIENNE 

1531-1598. 

HENRI ESTIENNE, n6 & Paris en 1531, apprit le latin, en 1'entendant 
parlor autour de lui, comme sa langue maternelle, dans la maison de ton 
pere Robert Estienne. II s'initia de bonne heure a la langue grecque, et il 



t. Regardant du coin de 1'ooil. 

2. Sous-entendu : (ne put) qu'eile ne 
s'escriast ; ne put s'empeclier de s'e- 
crier. 

3. A la premiere femme. 

4. Le diable. 

5. Pas un mot. 

6. Alia chcz les voisines. 

7. Pour avoir raison de sa femme. 

8. Ce qui. 

9. Qu'aucune femine, si haul a la main 
et li rebrass<5e qu'eile fut. Haul a la 



main, cf. plus baut, p. 74, n. 13. Re- 
brassd, proprement retrousst, au fig. 
hardi. 

10. A s'enqu^rir. 

It. La Fontaine a tire 1 de ce joli r<cit 
sa fable plus jolie encore : Let Femmet 
et le Secret (Fables, VIII, 6). Si du Fail a 
en propre le trait charmant de la multi- 
plication des cailles, la Fontaine a pour 
lui le dialogue des commeres, dialogue 
admirable de naivete et de \tiritc 1 . 



ERUDITS ET SAVANTS. HENRI ESTIENNE. 



127 



connaissait par coeur a onze ans la Me"de d'Euripide. II rog.ut les logons 
do Pierre Danes, le plus Labile hellgniste du temps, de Guillaume Bude 1 
et de Lascaris. A 17 ans, il commenga 1'^dilion de Denys d'Halicarnasse 
et a 19 ans se mit a explorer les principales bibliotheques de 1'Ilalie, de 
1'Angleterre, de la Flandre et du Brabant : il donna des lors de sa- 
vantes Editions d'auteurs grecs enrichies de traductions latinos et de 
notes. En 1572, 51 publia son Thesaurus gretae linguae, merveilleux mo- 
nument d'erndition, qui fut accueilli par 1'admiration unanime de toute 
1'Europe savante, mais dont 1'impression ruina H. Estienne. 

Malgre le prodigieux labeur que demandaient ces oeuvres d'e>udition, 
H. Estienne trouva le temps de publier des ouvrages frangais qui lui as- 
surent le premier rang parmi les critiques du temps et une place ho- 
norable parmi les bons Icrivains du xvi e siecle. Dans la Prtcellence du 
langage fran$ois il reclame la suprgmatie pour le frangais conlre 1'ita- 
lien ; dans le Traits de la conformity du langage frangois avec le grec, 
il e'tablit encore 1'excellence de notre langue par les rapports nombreui 
qu'il trouve entre le grec et le frangais. Les Deux dialogues du nouveau 
langage francois iialianisi livrent au ridicule les courtisans qui affec- 
tent de se servir des expressions et des tournures italiennes. L A/>ologie 
pour He'rodote est un pamphlet dirige contre le catholicisme ; la vio- 
lence et le cynisme de cet <5crit revolta mimeses coreligionnaires de 
Geneve. 

Les dernieres anne"es de H. Estienne furent sombres. Aigri par des 
malheurs domestiques et des revers de fortune, agile" par son esprit 
inquiet, il mena une vie errante, courant de ville en ville a travers la 
France, 1'Allemagne et jusqu'a la Hongrie; et celui qui avait si long- 
temps joui de la faveur des princes Chretiens Suit misgrablement a 
I'hopital de Lyon en 1598. 

M. Le"on Feugere a public la Precellence et la Conformity du lanyage 
franfois, 2 vol. m-12, Paris, Delalain, 1850. L'^ditcur Liseux a reira- 
prime en 1883 les Deux dialogues du nouveau langage franfois italia 
nise, 2 vol. in-8. 

Cf. notre Tableau de la Literature au xvi siecle (pages 6 et 77). 

1. Des mots composes en frangais *. 

Leur langage n'est si heureux a forger des vocables * que la 
nostre, lequel de toule anciennele" a imit6 aucunemenl* la li- 
bert6 des (irecs, en ce qui concerne la composition des mots, voira 
jusques a faireceste imitation en aucunsdemesmesigniQcalion*. 1 



1. Cette page renferme des iddes tres- 
justes, melees a quelques inexactitudes 
de detail. Voir sur la question A. Dar- 
mesteter, Traitd de la formation des 
mots composes en f.ancais. Paris, 1875 
(apecialement pages 191 et 243). 

. Le langage des_Italien. 



3. Mots. 

4. En quelque maniere. 

5. Qui ont le mme sens en franijais 
qu'en grec. H. Estionne a le tort de 
croire que cette faculty de cr^or des mots 
composes (plus ddveIopp(Se en francais 
qu'on ne le croit ge'ne'ralemeot) est d'ua 



128 MORCEAUX CHOIS1S DBS AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 



Pour exemple, ce que les Grecs disent jtpo'Jpcfxc;, nous 1'appelons 
avantcoureur, usans d'une composition du tout semblable. Pa- 
reillement ce qu'ils disent xaxou.inxavo;, nous 1'exprimons par ce 
vocable compose" songemalice.... Si nos ancestres ont pris ceste 
Hbert6 et hardiesse d'imiter certaines compositions de la langue 
grcquejusques a rendre mot pour mot. ... aurions-nouspastrop 
peu de courage si nous demeurions en si beau chemin? Pour 
venir aux exemples, je di, a propos du mot ancestres,... que comme 
ainsi soit qu'en bisayeul nous imitons la composition greque 
JIIKXTTTCO;, non pas la latineproauus, nous serions trop peu hardis 
si, comme nos predecesseurs ont faict bisayeul de JiiKtairo?, nous 
n'osions faire trisayeul de rpiTvaTvir&j *.... 

Je di bien d'avantage : c'est que nos ancestres nous ont mons- 
tre le chemin d'autres imitations plus hardies sans comparaison : 
comme quand pour nous representer ce beau mot d'Homere, 
xaXxox'Twve;, ils ont diet (en despit de la couardise des Latins) fer- 
vestus *. Et pourquoy ne diroit-on fervestu aussi bien qu'on dit 
courtvestu? II est vray qu'on prononce plustost courvestu, sans t. 
Ainsi pourquoy ne dira-on portcciel (en parlant d'Atlas) ? Pour- 
quoy, en parlant d'Hercule ou d'Ulysse, ne dira-on portepene ou 
portelabeur, au lieu du grec oX6rXa ? 11 feroit beau voir que 
nous eussions fait un compose" pour un crocheteur, en 1'appe- 
lant porlefaix ; pareillement pour un paresseux, en 1'appelant 
faineant; et que nous vousissions 3 demourer courts, quand il 
seroit question d'honorer la memoire des gens de bien de quel- 
que bel epithete* et principalement de ceux qui ont eu un nalurel 
directement contraire a celuy des paresseux. II faut aussi con- 
sid6rer qu'entre les mots usitez, composez du verbe porter, nous 
n'avons pas seulement portefaix (au lieu de ce que les Grecs 
usent de deux mots, ayans une mesme fagon de composition et 
semblable a la noslre, oxfloipo'po; et ^oprccpopo;), mais aussi porte- 
panier est fort en usage en ceste ville de Paris. Quant a porten- 
seigne, aussi on sgait qu'il estoit en usage desja du temps de nos 
ancestres ; comme aussi portespee, quand on disoil que le con- 



c&td une imitation de la composition 

precque et de 1'autre qu'elre est iiiconnue 
a 1'italien. Le franc,ais, comme 1'italien et 
1'espaenol (cf. plus has, p. 141), ont des 
precedes de formation de mots communs, 
qu'ils ne doivent pas au grec, mais qui 
font nes avec ces langues. 

1 . Le mot trisaieul a' M depuis cre'e'. 

2. Hot frequent dai^ notre -vieille pofi- 
ie, qui cniplofait egalement ferarmer 



farmer de fer), ferlier flier de chaines de 
rer) ; Cf. Darmestetcr, I. c., p. 141. 

3. Archaisme pour voulussions. La 
vieille langue avail le parfait je volsi*, 
d'ou 1'iniparfait du subjonctit que je 
volsissc, que je vousisse. 

4. Substantif alors niasculin. Cf. notre 
Tableau de la langue au xvi* tiiele, 
p. 247. 



fiRUDITS ET SAVANTS. HENRI ESTIENNE. 



129 



nestable estoit portespet du roy. Et depuis, ce mot a este" ap- 
pliqufi au pendant de la ceinture, leqtiel en quelques lieux on 
appelle aussi le ceinturon ; et en la cour sont assez usilez ces 
trois portetable, portechaire *, portequeue *. Nous avons aussi 
quelques autres ou. on voit telle composition ; mais quand nous 
n'aurions que ce premier portefaix, il nous pourroit suffire pour 
nous faire avouer les compositions susdictes, auxquelles j'ad- 
jouste cesle-ci, portecharge * ; car, pour dire la ve'rite', comme je 
ne ferois non plus de difficult6 de dire portelabeur que porte- 
pene, aussi ne craindrois-je point d'user de portecharge, ou la 
ryme le requerroit. Je passe plus outre, car je di que de deux 
princes, dont Tun seroit pacifique et aimeroil la paix (autant 
qu'on la doit aimer pour le repos des subjects), 1'autre seroit 
addonn6dii tout a la guerre, je ne craindrois de donner a 1'un 
1'epithete de portepaix, a 1'autre celuy do porteguerre. Et me 
souvient * a ce propos, que Joachim du Bellay en quelque epis- 
tre, servant de preface 5 monslre avoir quelque crainte que ces 
deux composez, porteloix et porteciel, par lui forgez (ainsi qu'il 
dit) ne desplaisent aux lecteurs ; mais depuis la poesie Franchise 
s'est monstree encore plus courageusement bardic : tesmoin 

celuy qui a diet, du del porte flambeaux 6 

Or voyonssi nous 7 pouvons point faire le mesmeen quelques 
autres endroits qu'en cesluy-cy, c'est & dire si, comme nous 
avons pris ces composez, jA 8 usitez de long temps pour patrons* 
de plusieurs autres, ayans un mesme verbe, ainsi nous n'en 
trouverons point par lesquels nous puissions estre semblable- 
ment guidez. Je dis done que nous avons boutefeu, j;\ ancien ; 
et que je ne craindrois point d'en forger un, a 1'exemple de ces- 
tuy-ci, bouleguerre : comme par cidevant 10 j'avois forg6 porte- 
yuerre, aussi bien que portepaix. Pareillement sur 1'ancien 
sonyemalice (qui respond au grec xaxcptr^avoj, comme j'ai diet 
oidevant), j'oserois bien forger songenouvelle, et (comme on 
vientde 1'un a 1'autre) ne ferois difficult^ de forger forgenouvelle. 






1 . Porte-chaise ; plus tard, porteur de 
chaise. 

1. Personne charge'e de porter la queue 
de la robe d'un grand personnage, d'une 
grandc dame. 

3. On a cre'e' r^cemment le mot monte- 
charge pour designer un asceoseur des- 

"tin^ a rnonter les fardeaux, les marchan- 
discs. 

4. II me souvient. 

5. A sa traduction du quatrietne livre 
de VSnetde, 



6. Toi qui guides le cours du ciel par- 
te- flambeaux. Dlbut de la Premier* 
Semaine de du Bartas. Ce poete a use* et 
ahus6 dece genre de compositions, que 
Ronsard avail mis a la mode. Voir notre 
Tableau de la littiraiure au xvi* siecle 
(sect. II, p. 121). 

7. Si nous ne pouvons point. 

8. Deja. 

9. Modules. 

10. Plus haul. 



130 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE- 

Et quant csl * de songemalice, ou * je me Irouverois empescb.6 
& rymer dessus *, je penseruis ne faire desplaisir * ft mon Ian- 
gage si je mettois en sa place songefinesse.... 

Au demeurant si ces excellens poetes (1'honneur desquels j'ay 
d'autant plus en recommandation que je les voy s'eflbi-cer a 
honorer noslre langage) veulent donner lieu * au precedent ad- 
vertissement, je les prieray recevoir encore cestuy-ci touchant 
la discretion qu'ils doivent avoir en 1'usage de tels epilhetes, 
c'est qu'ils se souviennent de ce que disoit la gentile poelrice 
Corinne : Tf x et P' ^" aimpiw, aXXa JXYI oXa> TU OuXaxw 6 . 

(De la Precellence du langage fran^ois, e~dit. de 1579, p. 121 ; 
cf. l'e~dit. de L. Feugere, p. 156.) 



2. Da desordre et abus qui est aujourd'huy en la 
langue franchise. 

Je fay mon compte qu'on m'accorde ce principe (comme aussi 
on ne doibt disputer contre ceux qui nient les principes en quel- 
que matiere que ce soil) que la langue Grecque est la roine 1 
des langues, et que si la perfection se doibt cercher * en aucune, 
c'est en ceste-la qu'elle se trouvera. Et de 1ft je conclu que tout 
ainsi que le temps passe" ', apres que Apelles eut peinct 1'image 
de Venus, d'aulant que son tableau estoit tenu pour un paran- 
gon 10 de loute beaute", celles qui luy pourtraioyent " le mieulx, 
el tcnoyent le plus de traits de son visage, esloyenl estimees 
les plus belles : pareillcment la langue Franchise, pour " ap- 
procber plus pres de cellc qui a acquis la perfection, doibt es- 
tre estiinee excellenle par-dessus les autres 

Mais avanl qu'entrer en matiere, je veulx bien advertir les lec- 
teurs que mon inlention n'est pas de parler de ce langage Fran- 
Qois bigarr6 et qui change tous les jours de livree selon que la 



1. Et quant a ce qui est. 

2. Dans le cas ou. 

3. Sur ce mot. 

4. Tort. 

5. Donner place, faire accueil. 

6. > 11 Taut jetcr la sentence avec la 
main, et nou la verser a pleiu sac. > Hot 
que Corinne adrcssait a Pindare en lui 
reprochant d'avoir trop prodigue' les fic- 
tions dans une piece qu'il lui lisait. 
Voir Ptutarque, Gloirf. des Athenians. 
Au Uhuoignage de Pausanias (IX, 22), 
wttc feuutte, dout les anciensvantaieatla 



beautd et le g^nie, remporta plusieurs Tois 
sur Pindare le prix de la po^sie lyrique. 
II est it regretter que les amis de 
H. Estienne n'aient pas e'coute' les sagos 
conseils qu'il leur dounait. 

7. Reine. 

8. Chercher. 

9. Duns le temps passed 

10. Modele. Mot renu au xvi e siecle de' 
1'espagnol paragon, qui a le mime sens. 

1 1. En faisaientle portrait, en donnaient 
1'image. 

12. Farce qu'elle approche. 



ERUDITS ET SAVANTS. HENRI ESTIENNE. 



13! 



fantasie * prend ou a monsieur le Gourtisan ou a monsieur du 
Palais * de 1'accoustrer. Je ne preten point aussi parler de ce 
Frangois desguise", masque", sophistique", farde" et affecte" a 1'ap- 
pelit de lous autres qui sont aussi curieux de nouvcaute en leur 
'parler comme en leurs accouslremens. Je laisse apart ce Fran- 
gois Italianize* et Espagnolize" 3 ; car ce Frangois ainsi desguise*, 
en changeant de robbe, a quant-et-quant * perdu (pour le 
inoins en partie) 1'accointance qu'il avoit avec ce beau et riche 
langage Grec.... 

De quel Frangois doncques enten-je parler ?Du pur et simple, 
n'ayant rien de fard ni d'affeclation, lequel monsieur le Courtisan 
n'a point encores change" a sa guise, el qui ne tient rien d'emprunt 
des langues modernes. Comment done? ne sera-il loisible d'em- 
prunter d'un autre langage les mots dont le nostre se trouvera 
avoir faulte 5 ? Je ne di pas le contraire, mais s'il fault venir 
aux emprunts, pourquoy ne ferons-nous plustost cest honneur 
aux deux langues anciennes, la Grecque et la Latine (des quelles 
nous tenons desja la plus grande part de nostre parler) *, qu'aux 
modernes qui sont (sauf leur honneur) inferieures a la noslre? 
Que si ce n'estoit pour un esgard 7 , asgavoir d'entretenir la re- 
putation de nostre langue, jeseroisbien d'advisque nousrendis- 
sions la pareille a messieurs les Italians, courans aussi avant sur 
leur langage comme ils ont courusur le nostre: sinon que, par 
amiable composition, ils s'clIYissent a nous prester autant de 
douzaines de leurs mots comme ils out eninrunle de centaines 
des noslres. Et toutesfois, quand ils les nous auroyent prestez, 
qu'en ferions-nous ?I1 est certain que quand nous en servirions % 
ce ne seroit point par necessite, mais par curiosite" : laquelle 
puis apres condumnerions nous mesmes les premiers, avec un 
remors de conscience d'avoir despouille* nostre langue de son 



1. Fantasie, mot emprunte" au grec 
favraria et qui le reproauit exactement, 
n'est devenu que plus tard fantaisie ; 
comparez Atia et Asie. 

1. Les gens de cour ou les gens de jus- 
tice. 

3. H. Estienne fait avec raison la 
guerre a ces mots Strangers, qui au 
seizieme siecle ont envahi notre langue. 

4. En meine temps ; cf. plus haul, 
p. 23, n. 6. 

5. Manquer. 

6. Du latin, oui ; puisque le frangais, 
comme les autres langues romanes, cst 
une transformation directe du latin parle' 
dans 1'empire romain. Quant au grec, le 



frangais peut offrir avec cette langue cer- 
taincs ressemblauces de construction , 
d'eiprcssion, etc. ; mais il n'en derive 
pas. On ne voit pas d'ailleurs comment 
les Grecs auraient impose' leur langue aux 
Gaulois. Ce n'est que dans les temps mo- 
dernes, que les savants ont 616 demander 
au grec des termes nouveaux pour expri- 
mer des ide'es ou des fails nouveaux ; et 
cette invasion de mots grecs, qui ne s'ar- 
rete pas, pre'sente pour notre langue un 
danger analogue a celui qu'offrait 1'inva- 
sion des mots italiens et espagnols. 

7. Consideration. 

81 Nous nous en servirions; le sujel 
nous est sous-enteudu. 



132 MORCEAUX CHOIS1S DES AUTEURS DU XV1 SIECLE. 

honneur pour en vestir une eslrangere. Ce ne seroit point (di- 
je) par necessity veu que, Dieu merci, nostrelangue est tant 
riche, qu'encorcs qu'elle perde beaucoup de ses mols, elle ne 
s'en appergoit point et ne laisse de demeurer bien garnie, d'au- 
tanl qu'elle en ha si grand nombre qu'elle n'en peult sgavoir 
le compte, et qu'il luy en resle non seulement assez, mais plus 
qu'il ne luy en fault. 

Ce nonobstant, posons le cas qu'elle se trouvast en avoir faulte 
en quelque endroict : avant que d'en venir la (je di d'emprun- 
ter des langues modernes) pourquoy ne ferions-nous plustost 
fueilleler nos Romans l et desrouiller force beaux mots tant 
simples que composez qui ont prisrouille pour avoir esl6si long 
temps hors d'usage? Non pas pour se servir de lous sans dis- 
tinction, mais de ceux pour le moins qui seroient les plus con- 
formes au langage d'aujourd'huy *. Mais il nous en prend 
comme aux mauvais mesnagers, qui pour avoir plustosl faict, 
empruntent de leurs voisins ce qu'ils trouveroient chez eux s'ils 
vouloyent prendre la peinc de le cercher 8 . Et encores faisons- 
nous souvent bien pis, quand nous laissons, sans sgavoir pour- 
quoy, les mots qui sont de nostre creu * et que nous avons en 
main, pour nous servir de ceux que nous avons ramassez d'ail- 
leurs 

Toutesfois encores le grand mal ne gist point en ce que jo 
vien de dire, mais en une chose qui est bien de plus grande im- 
portance, laquelle je suis presque honteux de dire. C'est que 
messieurs les Courlisans sesont oubliez jusques la, d'emprunter 
d'ltalie leurs termes de guerre, laissans leurs propres 5 et anciens, 
sans avoir esgard a la consequence que portoit un tel emprunt; 
car d'ici a peu d'ans, qui sera celuy qui ne pensera que la 
France ait appris Tart de la guerre en 1'eschole de 1'Italie, quand 
il verra qu'elle usera des lermes italiens? Ne plus ne moins 
qu'en voyant les termes grecs de tous les arts liberaulx estre 
gardez es 7 autres langues nous jugeons (et a bon droicl) que la 
Grece a este" 1'eschole de toutes les sciences. Voilii comment un 
jour les disciples auront le bruit * d'avoir est6 les maislres; et 
plusieurs casaniers qui se seront tousjours tenus le plus loing 



1. Poemei C"critf en vieui frangais ; cf. 
plus haul, p. 73, n. 4 et 6. 

2. On recommit a ces conseils le dis- 
ciple de Ronsard, qui prechait lui aussi 
ce qu'il appelait leproviynement des vieux 
mots. Voir notre Tableau de la littera- 
tvre, p. 120 et suiv. 



3. Chercher. 

4. Cru. 

5. Leurs propres termes de guerre. 

6. Ni plus ni moins. 

7. Dans les. 

8. Reputation. 



ERUDITS ET SAVANTS. ESTIENNE PASQU1ER. 133 

des coups gu'ils auront peu, auront bien a leur aise acguis la 
reputation d'avoir este les plus vaillans. Pourtant ne m'esbahi- 
je point d'eux s'ils nous font si grand march6 * de leurs mots, 
veu que oultre le payement qu'ils en regoivent maintenant, ils 
s'attendent d'en avoir un jour si bonne recompense : mais je 
m'esbahi grandement de nous, comment nous ne nous apperce- 
vons que par ceste belle trafflque * nous leur vendons ce qui 
nous est plus cher qu'a nulle autre nation, voire si cher que 
tous les jours nous le rachetons de nostre propre sang. Or, me 
sufflt-il d'avoir entame" ce propos particulier ; je le laisseray 
poursuivre a. quelque autre qui aura meilleur loisir et peult-es- 
tre aussi meilleur moyen de ce faire. Cependant, ce quej'en ay 
diet a este", en qualite" de vray Francois, natif du coeur de la 
France et d'autant plus jaloux de 1'honneur de sa patrie*. 

(Conformite de la langue grecque, Preface, 6dit. de 1569 j 
cf. l'6dit. de A. Feugere, p. 18 et suiv.) 






ETIENNE PASQUIER 

1529-1615. 

Ne a Paris en 1529, ESTIENNE PASQUIER utudia d'abord le dreit sous 
Hotman et Baudouin. En 1547, il suivita Toulouse les lemons de Cujas, 
puis alia entendre en Italie, Alciat a Pavie, Louis a Bologne. 11 revint en 
1549 a Paris ou il debuta dans le barreau, et se fit une grande reputa- 
tion d'avocat. En 1557, il plaida avec succes pour une jeune veuve 
^qui, par reconnaissance, lui donna sa main et sa fortune. Tomb6 dan- 
gereusement malade en 1559 pour avoir mangg des champignons ve- 
neneux, il se retira a la campagne pour retablir sa sant altei-ee, et 
partagea ses loisirs entre la science du droit, les belles-lettres et I'e"- 
rudition. Le premier livre des Recherches de la France et le Pourparler 
des princes qu'il publia en 1560, ramenerent sur lui 1'attention du pu- 
blic. En 1565, il fut charge par 1'Universitg de la defendre devant la 
parlement contre les Jt5suitcs, et cette harangue prononcee a la vue 
de dix mille et qu'a 1'gtranger on avail r^put^e pour un chef-d'oauvre 
porta Pasquier au premier rang des avocats. Une longue suite de suc- 
ces oratoires lemaintint a cette place. En 1579, il prit part avec Harlay 

1 . Nous ofTrent a si bon compte. 

1. Le mot, devenu masculin, aprisune 
terminaison masculine, trafic. 

3. H. Kstienne avail ilt'ja ridiculis^ 
eette manic dc 1'italianisme dans ses Deux 
dialogues du nouveau lanyage franfois 
italianise (1S78), ou il oppose a Pbilau- 



sone, 1'admirateur des Italiens, Celtophile 
le deTenseur du pur frangais. Celtophili 
consent ironiquemeat a ce que le fran- 
(ais emprunte a 1'italien certains moti 
quand ils expi imcnt des choses qui u'exis- 
tent qu'en Italie, qui sent inconnues er 
Fiance, par exemple charlatan, bouffon. 



8 



134 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI' SIECLE. 

aux Grands Jours de Poitiers, en 1583 a ceui de Troyes. En 1585, 
Henri III le nonnna avocat general a la Cour des comptes; en 1588, il 
fut elu deput^ aux Etats de Blois; il combattit la Ligue, s'attacha a 
Henri III, et, apres 1'assassinat de ce prince, a Henri IV avec qui il 
rentra a Paris en 1593. Apri's une verte et vigoureuse vieillesse, il 
mourut a 85 ans, en 1615, laissant la reputation d'un homme superieur 
par le talent et par le caractere. Des ceuvres de Pasquier qui remplis- 
sentdeux volumes in-folio dansl'edition incomplete d' Amsterdam (1723), 
la plus importante, ce sont les Recherches de la France, travail de 
grande Erudition. Viennent ensuite vingt-deux livres de Lettres; le 
Cateckisme des Jteuites (Villefranche, 1602) violent pamphlet contra 
la Society de Jesus ; le Pourparler du prince, etude de philosophie po- 
litique, des poesies latines et franchises, et divers opuscules, entre au- 
tres le Monopldle, dialogue fade sur Tumour, ceuvre dejeunesse qui fut le 
debut de Pasquier dans la litterature. 

De ses ceuvres oratoires il ne reste que son Oiscours contre les Je- 
suites, insure par lui dans ses Recherches. 

M. Leon Feugere a publie en 1849 un choix des Recherches et des 
Lettres de Pasquier (2 vol. in-12). Le tcxte en est malheureuscment 
rajeuni. 

Voir aur cet ecrivain notre Tableau de la Literature au xvi e sicclc 
(sect. I, pages 54-56 et 75-77). 

1. Marie Stuart devant ses juges. 

L'Arrest et la Commission estans leus, elle se leve sur pieds, 
et en presence des Comles et deux ou trois cens personnes qui 
estoient dedans la sale, d'une voix forte el bardie, elle fit en 
ces lermesle procez a ceux qui avoient fait le sien : 

Milords, jesuis Royne nee, non sujecle a. vos loix, douairiere 
de France, presomptive heritiere d'Angleterre, qui, apres avoir 
esle" detenufi dix-neuf ans prisonniere, centre lout droit divin* 
et humain, par celle vers laquelle je m'estois refugiee commea 
1'anchre de ma seurt6*, sans avoir* aucune jurisdiction sur moy, 
et sans que Ton m'ait receufi en mes justifications, Ton m'a 3 
condamnee ei mort pour avoir voulu* entreprendre sur sa vie : 
chose 4 quoy je ne pourpensay * jamais. El de ce je ne de- 
manderay pardon a Dieu, devanl lequel je vais rendre raison de 
mes aclions. Et quand je 1'aurais fait, dictes moy, je vous sup- 
plie, si jen'avois suject de le faire? Je suivray 1'ordre des temps, 
et commenceray par ma prison. Sous quel litre me deleniez 
vous prisonniere? Estoit-ce comme voslre sujecte ? II n'y a 
homme des voslres qui fusl si oze" de le dire. Cesle prison estoil- 

grainmaire exigerait : at uste condtmnfa 



1. SOrcW. 

2. Sans qu'elle eut. 

3. Ici la construction est brisde; la 



4. En m'accusaut d'ayoir voulu. 
b. Fensai. 



ERUD1TS ET SAVANTS. ESTIENNE PASQUIER. 135 

elle de bonne guerre ? Vray Dieu, quand est- ce que jamais je fis 
prendre les arraes aux miens centre vous? Quand est-ce que je 
ne vous ay respectez dedans ma bonne fortune, je veux dire 
vostre Royne 1 , comme celle alaquelle j'estois plus proche A suc- 
ceder ? Donnons* que j'eusse pris les armes, et que par un de- 
sastre de guerre, je fusse tombee en vos mains ; que despendoilt 
il * de ceste prise ? A prendre les choses a leur pis, j 'en devois 
estre quitte pour une ranc.on, a laquelle vous ne me voulustes 
jamais meltre. Je n'estois ny vostre sujette, ny prisonniere de 
bonne guerre : pourquoy me voulusles-vous confiner en une 
perpetuelle prison ? Si j'avois commis quelque faute, estois-je 
vostre justiciable, pour vous en rendre compte ? Ce n'est poin 
cela, ce n'est point cela ( je parle 4 vous, Puritains, qui d'un 
cceur devot et contrtt, plus sages que tous vos ancestres, allam- 
biquez une quinte-essence de noslre Religion Chrestienne) ; il y 
eul quelque autre anguille sous roche qui me causa ceste prison, 
Et quand quelque faute y eust eue*, dont je n'estois responsa- 
ble qu'a Dieu, certainement la prison dedix-neuf ans estoil un 
temps trop plus que suffisant pour expier par une longue pe- 
nitence le peche" envers Dieu, et meriter quelque pardon envers 
leshoramcs, qui considerera 5 le rang que j'ay soutenu, et qu'un 
seul jour de prison m'a est6 plus penible que la mort extraordi- 
naire queje vois 8 souffrir. Et, non assouvis de ceste prison, vous 
m'avez pourchasse" celte mort 1 , qu'estimez'm'estre honteuse; 
et moy, je la pren a gloire : si tant est qu'en ce piteux estat ou 
je suis reduile, ceste vanite" se doive loger dans mon ame 9 . 

(Recherches de la France, VI, ch. xv, page 502 de l'6dition 
de 1621 ; cf. 1'eclit. de M. Feu gore, I, page 199.) 

2. Ronsard et la Pleiade. 

Ce ful une belle guerre que Ton entreprit lors centre 1'igno. 
ranee, dont j'atfribue 1'avant-garde a Seve, Bezeet Pcllelier 10 ; 

main, t V, p. 304; t. VI, p. 9, 19, 14. 

19, etc.). Biant&me lui a consacrg un 
discours entier (Dames illustres, e'dit. de 
la socie'te' de I'Histoire de France, I. VII, 
p. 403-453). Voyez plus loin le fragment 
de la traggdie de Uontchrestien. Gillci 
Durand, dans un discours en vers, exhorte 
les Francois a venger sa mort. F.nfin la 
Bibliothfque de Lel'ong-(II , p. 65J) ren- 
ferme 1'indication dc plusieurs Oraisoni 
funebres prononce'es en son honneur. 

10. Voir pour tous les auteurs ici nom- 
m^s, noire Tableau de la litteratwe (seo- 
tion II, ch. i et n). 



(. Vous, ou plut6t TOtre reine (Elisa- 
beth). 

2. Admettons. 

3. Itesultait-il. 

4. Et quand il y aurait eu quelque 
faute. 

5. Pour qui considerera ; cf. p. 16, n. 3. 

6. Vais. 

7. Vous avez poursuivi ma mort. 

8. Que TOUS cstimiez. 

9. Les malbeurs et la mort de Mario 
Stuart ont inspire' un grand nombre 
d'auteurs au ivi siecle. lionsard lui avail 
adresse" plusieurs poeraes (edit. Blanche- 



136 MORCEAUX CHOIS1S DES AUTEURS DU XVI" SIECLE. 

ou si vous le voulez autrement, ce furentles avant-coureurs des 
autres Pofiles. Apres se mirent sur les rangs Pierre de Ronsard, 
Vandomois, et Joachim du Bellay, Angevin, tous deux gentils- 
hommcs exlraits 1 de Ires-nobles races. Ces deux rencontrirenl 
heureusement*, mais principalement Ronsard, demaniere que 
sous leursenseignes plusieurs se firentenroller. Vous eussiez dit 
que ce temps-la estoitdu tout'consacre" aux Muses : uns*Pontus 
de Tiart,EstienneJodelle, Remy Belleau, JeanAnthoine de Ba'if, 
Jacques Tahureau, Guillaume des Autels, Nicolas Denisot, qui, 
par 1'anagramme de son nom, se faisoit appeller comte d'Alci- 
nois 1 , Louys le Carond, Olivier de Magny, Jean de la Peruse, 
Claude Butet, Jean Passerat, Louys des Masures, qui traduisit 
tout le Virgile.Moy-mesme, stir ce commencement 6 , mis en lu- 
miere 7 mOn Monophile, qui a este" favorablement recueilly 8 ; et 
a mes heures de relasche, rienne m'a tant pleu quede faire des 
vers Latins ou Francois. Tout cela se passa sous le regne de 
Henry II. Je compare ceste brigade in ceux qui font legros d'une 
bataille. Chacun d'eux avoit sa maistresse qu'il magnifioit', et 
chacun se promeltoit une immorlalit6 de nom parses vers; 
toutesfois quelques-uns se trouvent avoir survescu leurslivres 1U . 
Depuis la mort de Henry, les troubles qui survindrent en 
France pour la Religion, troublerent aucunement" 1'eau que 
Ton puisoit auparavant dans la fontaine de Parnasse ; toutes-fois, 
reprenantpeu a peu nos esprits, encores ne manquasmes-nous 
de braves Pofites que je mets pour 1'arriere-garde : uns Phi- 
lippes des Porles, Scevole de Sainle-Marthe, Florent Chrestien, 
Jacques Grevin, les deux Jamins, Nicolas Rapin, Jean Gamier, 
le seigneur de Pibrac, Guillaume Saluste Seigneur du Bartas, 
le Seigneur du Perron et Jean Bertaut, avec lesquels je ne dou- 
leray d'adjouster 11 mes Dames des Roches, de Poictiers, mere et 
fille, et specialement la fille qui reluisoil h. bien escrire entre 
les Dames, comme la Lune entre les Estoilles. 



1. Issus. On dit encore en ce sens 
extraction. 

2. Inventerent heureusement, eurent 
d'heureuses inventions podtiques . Le 
vieux frangais disait en ce sens trouver ; 
de la le nom de trouvcre, trouveur qu'il 
donnait aux poe'tes. 

3. Entierement. 

i. Remarquez ce pluriel uns annoncnnt 
one Enumeration. Cf. notre Tableau' de 
la tongue, p. 262. 

5. Nicolas Denisot n'a eu soing que 
de* lettres de son nom et en a change toute 



la contexture pour en bastir le conta 
d'Alsinois, qu'il a estrene 1 de la gloire de 
sa poesie et peincture. (Montaigne , 
Essais, I, 46.) 

6. Lors de ce commencement. 

7. Je publiai. 

8. Accueilli. 

9. Louait. 

10. On dirait aujourd'huifurv&u a leun 
livres. 

It. Quelque peu. 

12. Auxquels je n'h^siterai pasa ajouter, 



fiRUDITS ET SAVANTS. ESTIENNE PASQUIER. 131 

Auparavant tous ceux-cy, nostre Pofisie Frangoise consistoit en 
Dialogues, Chants Royaux, Ballades, Rondeaux, Epigrammes, 
Elegies, Epistres, Eglogues, Chansons, Estrennes, Epilaphes, Com 
plainles, Blasons, Satyres en forme de Coq a 1'Asne : pour lesquels 
Thomas Sibilet 1 fit un livre qu'il appela I 1 Art poetique fran$oi$, 
ou il discourul de toutes ces pieces; et la plus part desquelles 
despleut aux nouveaux Pogtes, parce que du Bellay, en son se- 
cond livre de la Deffense de la langue fran^oise, commande par 
cxpres* au Poete qu'il veut former de laisser aux Jeux Floraux 
de Tholose et au Puy de Roiien 8 les Rondeaux, Ballades, Vire- 
lais, Chants Royaux, Chansons et Satyres en forme de Coq a 1'Asne 
et autres telles espisseries (ce sont ses mots) qui corrompoient 
le goust de nostre langue, et ne servoient sinon a porter tesmoi- 
gnage de nostre ignorance. Et au lieu de cela introduisismes 
entre autres, deux nouvelles especes de Poesie, les Odes dont 
nousempruntasmes la fac,on*des 8 Grecs et Latins el les Sonnets 

que nous tirasmes des Italiens Quant a la Com6die et Trage- 

die, nous en devons le premier plant 6 a Eslienne Jodelle... Je ne 
vois point qu'apr6s lui beaucoup de personnesaient embrassela 
Comedie. Jean de Bai'f en fit une sous le nom de Taillebras qui 
est entre ses pogmes; et la Peruse, une tragedie sous le nom de 
Medee, qui n'estoit point trop decousug; et toutes-fois, par mal- 
heur, elle n'a est6 accompagnee de la faveur qu'elle meritoit... 
Gamier nous a fait part de huit tragedies toutes de choix et de 
grand poids, de la Porcie, de la Cornelie, du Marc-Anthoine, de 
YBippolite t lsi Troade,\' Antigone, des Juifvesetde l&Bradamante : 
pogmes qui, a mon jugement, trouveront lieu dedans la pos- 
terite... 

Quant a Pontus du Tiart, ses Erreurs amoureuses furent du 
commencement fort bien recueillies 7 , mais je ne voy point 
que la suite des ans luy ait porte" telle faveur. Aussi semble 
que luy-mcsme avec le temps les condamna, comme celuy qui 
adonna depuis son esprit aux mathemaliques et en fin a la theo- 
logie. En tant que 8 louche Remy Belleau,je le pense avoir est6, 
enmatieredegayetez, un autre Anacreon de noslresiecle. Ilvou- 



1. Voir notre Tableau, etc. (sect. II, 
p. 95). 
2 Expressgrnent. 

3. Voir plus loin les notes sur le pas- 
sage de du Bellay, que Pasquier re'sume 
iei. 

4. Facture. 

5. Aux. 

4. Jeune tige d'un vtfgdtal. Le molplaii, 



qu'on fait Venir par erreur de planum 
(surface plane) a la meme origine, comme 
le prouve 1'exemple suivant : Le plant 
du fort d'Edimton est tout quarrg 
{Bcaugue', Guerre d'Ecosse. I, 8), etl'ita- 
licn pianta et \'esp&gno\plata, qu'nrcn- 
lent dire a la fois plante et plan. 



7. Aceucillics. 
1'our ce qui. 



8. 



138 MORCEAUX CHOISIS DBS AUTEURS DU XVI" SIECLE. 

lut imiter Sannazar aux 1 oeuvres dont il nous a fait part : car 
tout ainsi que Sannazar 1 , Italien, en son Arcadie, fait parler 
des pasteurs en prose, dedans laquelle il a glassS* toute sa Poe- 
sie Toscane; aussi a fait le semblable nostre Belleau, dans sa 
Bergerie. La Poe'sie de Philippe des Fortes est doux-coulanle ; 
mais surtout je loue en luy, qui est abb6 de Bon-Port, la belle 
retraicte qu'il a faite, et comme il esl surgy a bon port* par sa 
traduclion de tous les Pseaumes de David en nostre langtie fran- 
c.oise. Marot nous en avoit seulement donne" cinquante; Beze 
tout le demeurant; et des Fortes seul a fait tous les deux en- 
semble. Au regard de tous les autres, encore que diversemenl 
lils meritent quelque eloge * en bien ou en mal, si ne veux-je 
asseoir mon jugement sur eux, pour ne donner sujecl aux autres 
jde juger de.moy. Je me contenteray seulement de dire que 
'jamais chose ne fut plus ulile el agreable au peuple que les 
Quadrains du Seigneur de Pibrac, et les deux Sepmaines du Sei- 
gneur du Bartas : ceux-la nous les faisons apprendre a nos en- 
fants pour leur servir de premiere instruction, et neantmoins, 
digncs d'eslre enchasse's aux cceursdes plus grands; et quant a 
du Barlas, encore que quelques-uns ayent voulu controler son 
style comme trop enfle",si est-ce que sonoeuvreaeste" embrasse"' 
d'un Ires favorable accueil, non seulement pour le digne sujet 
qu'il prit a la louange, non d'une maislresse, ains 7 de Dieu; 
mais aussi pour la doctrine 8 , braves discours, paroles hardies, 
traits mouelleux el heureuse deduction donlil est accompagne". 
Mais surtout on ne peutassez hautlouer lamemoire du grand 
Ronsard : car en lui veux-je parachever ce chapitre. Jamais 
Pofile n'dcrivit tanl comme 9 luy, j'enten de ceux dont les ou- 
vrages sont parvenus jusques a nous; el loutes-fois, en quelque 
espece de Poesie ou il ait appliqu6 son esprit, en imilant les an 
ciens il les aou surmontcz to ,ou pourle moinsesgalez rear quant 
a tons les Poetes qui onl escril en leurs vulgaires, " il n'a point 
son pareil. Pelrarque s'esl rendu admirable en la celebration 
de sa Laure, pour laquelle il fit plusieurs sonnets el chansons: 



1. Duns les. 

2. Voir p. 206, note 4. 

3. Gliss<5 ; glasscr, el micui glacer, dtait 
deja hurs il us.-i^c an xvi siccle dans ce 
cns d,: glister ;\\ viciil de glace, par uuc 
mgtapliorc facile a coiiiprcndre. 

4. Coiuinc il est an i\6 a bon port. Jcu 
de mols sur son aliliaye de Uo-i-Port. 

5. Eloge esl ici pris dans son sens pri- 
mitif : discours sur quclqu'un. 



6. Embrnsser. Adopter pleinement. Cfc 
Corneille, Cinna, I, I: 

Impaticnls At irs d'une illuslre vengeance... 
Que ina douleurseduitc onbraise aveuglemeul 

7. Mais. 

8. Science. 

9. Autant que. 

10. Surpassed. 

11. Eu leurs idiomes vulgaires. 



ERUD1TS ET SAVANTS. ESTIENNE PASQUIER. 139 

lisez la Cassandre de Ronsard, vous y Irouverez cent Sonnets 
qui prennent leur vol jusques au Ciel, vous laissant a part * les 
secondes et troisiesmes Amours de Marie etd'He'lene. Car en ses 
premieres il voulut contenter son esprit, et aux secondes et 
troisiesmes vacquer seulement au contentement des sieurs dela 
Cour. Davantage *, Petrarque n'escrivit qu'en un subject, et ces- 
tuyenuneinfiniteMlaennostre langue represents uns'Homere, 
Pindare, Theocrite, Virgile, Catulle, Horace, Petrarque, et par 
mesme moyen diversifie" son style en autant de manieres qu'il 
luy a pleu, ores * d'un ton haul, ores moyen, ores has. Chacun 
luy donne 5 la gravite", et a du Bellay la douceur. Et quant i 
jnoy, il me semble que quand Ronsard a voulu doux-couler, 
comme vous voyez dans ses Elegies, vous n'y trouverez rien de 
tel en 1'autre. Quant aux oeuvres de du Bellay, combieu que ' 
du commencement son Olive fut favorisee 7 , sicroy-jeque ce fut 
plustost pour la nouveaute" que pour la bonte" : car ostez Irois 
ou quatre Sonnets qu'il deroba de 1'italien, le deraeurant 8 est 
fort foible. II y a en luy plusieurs belles Odes et Chants Lyriques, 
plusieurs belles traductions comme les quatre etsixiesme livres 
de Virgile; toutes-fois, il n'y a rien de si beau que ses Regrets 
qu'il 6t dans Rome, ausquelsil surmonta 9 soy-mesme. 

(Recherches, VII, ch. VH, page 616 ; cf. 
e"d. Feugere, II, p. 21.) 

3. De 1'origine de nostre vulgaire francois. 

Jamais peuple ne fut si jaloux de I'auctorit6 de sa Langue, 
comme fut I'ancien Romain. Valere le Grand, au deuxiesme li- 
vre de sesHisloires 10 , parlantde la grandeur de Rome, di( que 
Ton peut bien recueillir " combien les anciens Magistrals de 
celte ville avoienl eu la Majesle" du peuple el de 1'Empire en 
recommandation, de tant qu' 12 enlre toutes les coustumes tres- 
religieusement par eux observees, ils avoient avec une perse- 
verance infinie accoustume" de ne respondre aux ambassadeurs 
de la Grece qu'en Latin, et les conlraignoient mcsmement de 



1. Et je vous laisse de c6W. 

2. Bicn plus. 

3. Cf. p. 136, n. 4. 

4. Tantot. 

5. Accordc, rcconnait. 

6. Bien que. 

7. Accueillic avcc fuveur. 



8. Lc reste. 

9. Dans lesquels il sc surpassa lui- 
meme. 

10. Valerc Maiime, De actis faclisqua 
manor abilibus, livre 11, ch. n, 2. 

1 1. Tircr (cette consequence). 
li Uc ce que. 



140 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 

parlcr Latin a eux par truchemens, et non seulement dans la 
ville de Rome, mais aussi au milieu de la Grece et de 1'Asie, ja- 
c.oit que * d'ailleurs entre tous les peoples la Langue Grecque 
eut grand credit. El faisoient cela (dit Valere) aGn quel'honneur 
de la langue Latine s'espandist par tout 1'Univers. Plutarque, en 
la vie de Caton *, dit que, luy passant par Alhenes, ores qu'il * 
sgeustparler leGrec, si*voulut-il haranguer 5 aux Atheniensen 
Latin, se faisanl entendre par son truchement. Suelone raconte* 
que Tibere portoit tel respect a sa Langue que voulant user en 
plain Senat du mot Aemonopole, qui estoitemprunt6 du grec, ce 
futavecque une certaine preface, demandant cong6 de ce faire 7 ; 
et luy-mesme une autrefois fit effacer d'un Decret du Senat le 
mot d'embleme, comme estant mandi6 d'une autre Langue que 
de la Latine, enjoignant tres-estroitement que si Ton ne pouvoit 
trouver diction propre qui peust representer celle-li en Latin, 
pour le moins que Ton en usast par un contour de langage 8 . 
En cas semblable, Claudius ', 1'un des successeurs de Tybre r 
fit non-seulement razer de la matrice 10 des Juges un person- 
nage d'honneur, mais qui plus est, luy osta le nom et tiltre 
de Citoyen de Rome, parce que, combien qu'il M SQeust fort 
bien parler grec, toutes-fois il estoit ignorant de la Langue 
Latine. 

De cette mesme opinion vint aussi que les Remains ayans 
vaincu quelques Provinces, ils y establissoient Preleurs, Presi- 
dens, ou Proconsuls annuels, qui administroient la Justice en 
Latin. Bref, sainct Augustin, au 191ivrede la Cite" de Dieu, 
nous rend tres-asseurez de ce discours, quand il dit au 
chap. 7 : Opera data est ut imperiosa civitas non solum 
jugum, verum etiam Linguam suam domitis gentibus impo- 
neret : Qui est a dire 1J On besogna 18 de lelle fagon,que cettfr 
superbe ville non-seulement ne se contenta d'asservir, mai* 
aussi voulut cspandre sa langue par loutes les nations subju- 
guees. Cela fut cause que les Gaulois sujects a cest Empire s'a- 
donnerent, qui plus, qui moins, a parler et entendre la Langue 



1. Bien que. 

t. Caton I'Ancien, ch. xn. 

3. A'ors qu'il, au sens de bien qu'il. 

4. Toutefois. 

5. Faire une harangue (verbe neutre). 

6. Vie de Tibere, ch. LIU. 

7. Permission de faire cela. 

8. Par une pe>iphrase. Ce nVtait 
pas 1'avis d'Horace: Les mots nouveaui 
cre'fis d'hier feront fortune, dit-il, s'ils 
decoulct.t de la source grecque. 



Et nora fictaque nnper habebunt verba fidcm, s: 
Greece fonte caiant (Art poetique, 52-53). 

En fait le latin a subi une forte inva- 
sion de mots grecs. 

9. Sue'tone, Vie de Claude, ch. xvi. 

10. Effacer de la Hate. On dit encore 
registre malricule. 

11. Bien qu'il. 

12. C'est-a-dire. 

13. Travail la. 



ERUDITS ET SAVANTS. ESTIENNE PASQUIER. 141 

Latine, tant pour se rendre obeissans que pour entendre * leur 
bon droit * ; et a tant ', emprunterent des Romains une grande 
partie de leurs mots * : et trouverez es * endroits ausquels le 
Romainestablit plus longuement son empire (comme en un pays 
de Provence et contrees circonvoisines), le langage approcher 
beaucoup plus deceluy de Rome *. Ainsi s'eschangea nostre vieille 
Langue Gauloise en un Vulgaire Romain T : tellement que la oA 
nos vieux Gaulois avoient leur propre langage, que Ton appeloit 
Wallon*, ceux qui leur succederent appelerent le langage plus 
moderne roman ', parce qu'il sembloit avoir pris son origine 
des mots remains que Ton avoit ou adoptez ou naturalisez en 
ce pays avec 1'ancienne grammaire Gauloise 10 . Vous common - 



1 . Poor comprendre et pouvoir soutenir 
leur droit dcvant les prgteurs. 

2. Tout ce qui precede est fort juste. 
C'gtaitla politique des Romains d'imposer 
leur langue a tous les peuples qu'ils sou- 
mettaient; vers la fin de 1 'empire, le la- 
tin se parlait en Espagne, en Gaule, en 
Italic (cela vasans dire), en Rhgtie, dans 
les deux Pannonies, dans loute la partie 
mgridionale du bassin du Danube, et au 
cord de 1'Afrique. Toutefois, dans les 
pays ou rggnait le grec, il ne put se sub- 
stituer a cette langue. Les invasions ger- 
maniques et slaves dgtruisirent le latin 
dans les Pannonies (Autriche); les inva- 
sions arabes, en Afrique ; il ne se main- 
tint que dans la Dacie transdanubienne, 
ou il donna naissance au roum-n'n, dans 
une partie de la Rhe~tie (Suisse orientale 
et Tyrol, etc.), ou il devint le ladin, en 
Italic oii il devint Vitalien, en Espagne 
on il produisit Vespngnol et le portugais, 
et en Gaule ou il a forme' le provenyal et 
le franfais. 

3. Alors. 

4. Pasquier ne va pas assez loin. Le 
gaulois disparut par toute la Gauleal'ex- 
ception de 1'Armorique, ou il a doting 
naissance au bas-breton. Quelques mots 
seulement et quelques constructions pg- 
ngtrerent dans le latin, qui en se mo- 
diliant graduellement est devenu le pro- 
vcncal au sud, le francais au nord de la 
Loire. 

5. Dans les. 

6. Observation tres-juste. Plus Ton 
mpnte vers le nord, plus la langue s'g- 
loigne du latin ; unabime semble sgparer 
par eiemple 1'idiome de la Provence du 
dialecte francais parle' en Belgique a 
Ligge, ou 4 Namur ; toutefois cette diffo- 

i rence ne tient pas a ce fait que la civili- 
j Mtion romainea plusprofonde*ment pne~- 



trg dans le mid! que dans le nord de la 
Gaule. Car elle n'atteint pas le fond 
mime de la langue, mais seulement la 
prononciation; le vocabulaire, la gram- 
maire et la syntaxe sont sensiblement 
les nienies dans les dialectes qui se sont 
dgveloppgs sur le sol de la Gaule, de 
la Me'diterrane'e au Rhin ; les mots seu- 
lement sont plus e'crase's vers le nord, 
plus pleins et plus sonores vers le midi. 
On constate aes fails analogues dans 
d'autres idiomes. Les dialectes italiens 
deviennent de plus en plus rudes a 
mesure qu'on monte de Florence vers 
le Pigment, de plus en plus mous a 
mesure qu'on descend vers Naples et la 
Sicile. 

7. Disons, et nous serons plus exacts : 
Ainsi disparut notre vieille langue gau- 
loise pour faire place au latin vulgaire. 

8. Le -wallon n'a jamais dgsigng le 
gaulois ; c'est le nom d'un dialecte fran- 
Qais parlg en Belgique dans la region de 
Mons, Namur et Liege. 

9. En eflet, durant tout le moyen age, 
le francais est appelg roman; il en est de 
memo du provencal. Les Espagnols, les 
Portugais et les Italiens ggalement don- 
naientjadis a leur langue, chacun de 
leur cotg, le nom de romnne. Encore 
aujourd'hui ceux que les Allemands ap- 
pellent Valaquet (c'est-a-dire Welsches), 
se dgsignent sous le nom de Roumnini 
^c'est-a-dire Romanft, et les populations 
de la Suisse qui parlent des dialectes la- 
tins se donnent a elles-mimes, a 1'ouest, 
le nom de Romands, a Test celui de 
Roumanches ou Lndins. Ces dgnomioa- 
tions datent de I'gpoque ou les diverse* 
nations romanessereconnaissaient comme 
les membres d'une nieme famille, 1'i'mpe- 
rium romanum, la Romania. 

10. Pasquier parle de la grammaire gau- 



U2 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVl e SIECLE. 

ccrcz de rccognoistre ccla des le temps de Sidonius Appollinaris, 
Evesque de Clermont, lequel, au troisieme * de ses leltres, con- 
gratuloit* a Hecdice, Genlilhomme Auvergnac, que 8 la Noblesse 
d'Auvergne contemnoit * le langage Gaulois pour s'adonner a un 
aulre beaucoup plusexquis. C'estoit vraisemblablemcnt le Ro- 
main que nous affectasmes* de telle fac.on, que quelques-uns 
parlant de noire pays, 1'appeloient quelquesfois Romanic, .et 
nous pareillement Remains. 

(Recherches de la France, VIII, ch. i, p. 673 ; cf. e"d. Feugere, 
II, p. 87-88.) 

i 4. La farce de Patelin '. 



Je trouvay sans y penser la Farce de Maistre Pierre Patelin, 
que je leu et releu avec tel contentement, que j'oppose main- 
tenant ceteschanlillon a toutes les Comedies Grecques, Latines, 
et Italiennes 7 . 

L'Autheur introduit Patelin, Advocat, Maistre pass6 en trom- 
perie, une Guillemelle, sa femme, qui le secoude en ce mestier, 
un Guillaume, Crapier, vray badaut (je dirois volontiers de Paris, 
mais je ferois tort a moy-mesme) 8 , un Aignelet, Berger, lequel 
discourant son fait en lourdois ', et prenant langue de Palelin, 
se faicl aussi grand Maistre que luy. Patelin se voulant habiller 
deneuf, aux despensduDrapier, complete avecquessa femme de 
ce qu'il avoit a faire. De ce pas il va a la foire ou, feignant de ne 
recognoistre bonncmcnl la boutique du bon Guillaume, apres 
s'enestreasseur6,ils'abouche avecques luy, racontel'amiti6 qu'il 
avoit port6 a feu son pere, les bons advis qui estoient enluy,ayant 
des son vivanl predit tous les malheurs depuis advenus par la 



loise comine si on la connaissait encore 
de son temps; des le v* siecle la langue 
et la grammaire gauloises avaient disparu, 
si bien qu'un en est reduit aujourd'hui 
a des conjectures fondles sur quelquos 
me'dailles, sur quelques inscriptions et 
un petit nombre de mots gaulois cites 
par les autcurs latins. La gramuiaire 
franchise n'est pas un melange de gram- 
maire latinc ct de grammaire gauluise. 
Comme les grammaires italieune, espa- 
gnole, portugaise, etc., avt,c lesquelles 
elle concorde dans ses prauds traits, elle 
derive de la grammaire du latin pupuluire 
parU dans les diverges provinces dc 1'em- 
pire remain ; elle s'est modilidc insensi- 
blement par une sine de chamjcincnts 



qu'on suit de siecle en siecle. 

1. Sous-entendu livre. Sidoine Apol- 
linaire, Lettres, III, 3. 

2. Adrcssait des felicitations. 

3. DC ce que. 

4. Ugdaignait. 

5. Que nous nous appropriates. 

6. Farce c^Iebre du xv g siecle, com- 
posde entrc 1467 et 1470; on n'en connait 
pas 1'autcur. Sur le farces et le 
theatre comique au moyen age, voir notre 
Tableau de la WWrafare(Sect.IlI,p.l46) 

7. Sur la comedie italienne et son in- 
fluence sur notre theatre, Toir notre Ta- 
bleau, etc. (sect. Ill, p. 154). 

8. Pasquier tait parisien. 

9. En langage de lourdaud. 



fiRUDITS ET SAVANTS. ESTIENNE PASQUIER. *i3 

France *, et tout d'une snilte lui represenfe sa posture ", scs 
mceurs 8 , sa maniere de vivre, en fin que Guillaume luy ressem- 
bloit en lout, de face el defagons. Et ainsi l'endormanl*sur le 
narr6 de cesle belle histoire, il jetlel'ceil s r ses draps, les consi- 
dere,lesmanie;nouvelle 8 envie luy prend d'en achepter, encores 
que venant a la foire il n'y eust aucuncment pourpense", com 
mence de les marchander. Guillaume luy loue haulement sa 
marchandise, les laines estans grandement encheries depuis peu 
de temps, demande vingl-quatre sols de 1'aulne. Palelin luy en 
offre vingt; Guillaume est marchand en un mol 8 , et ne veut 
rien rabatre du prix. A quoi Patelin condescend, et en leve 
six aulnes, tant pour luy que sa femme, revenans a neuf francs, 
qui disoient six escus. 11 est question de payer; mais il n'a ar- 
gent sur soy. dont il est bien aise, car il veut renouer avec luy 
1'ancienne amilie' qu'il portoit a son pere; le semond 7 de venir 
manger d'une oye qui estoit a la broche, et qu'il le payeroit. 
Combien qu'il poisasl au marchand de n'eslre pay6 sur le champ 
comme estanl d'une nature defianle, si est-ce que, vaincu des 
imporlunilez de Palelin, il est contrainct de s'y accorder. 

Palelin emporte son drap, lequel a Tissue 9 de la, parlant h 
part soy, dit que Guillaume luy avoit vendu ce drap a son mot 10 , 
mais qu'il le payeroit au sicn ; et en cela il ne fut menleur. Car 
estant de retour en samaison,sa femme, bien estonnee, luy de- 
mande en quellemonnoyeilenlendoitle payer, veu qu'il n'y avoil 
croix ny pille 11 chez eux. 11 luy respond que ce seroil en une 
maladie, el que deslors il s'alloit aliler, afin que le marchand 
venant, Guillemetle le payasl de pleurs et larmes. Ce qui ful 
faict. Le bon Guillaume ne demeura pas longtemps sans s'ache- 
miner cbez Patelin, se promettant de faire un bon repas avant 
que d'estre paye" : 

Us ne verront Soleil ny Lune 
Les escus qu'il me baillera *>, 

disoit ce pauvre idiot j en quoy aussi il dit verite". En ceste 



, i. ArriTls en France. 

t. Son maintien, son extlrieur. 

3. De visage et de manieres. 

4. Endormant sa -vigilance par le r&- 
eit, etc. 

5. Soudaine. Patelin, qui n'est venu 
que pour se procurer du drap, feint que 
1 eiivie d'en acheter lui Tient par hasard. 

6. Qui n'a qu'une parole, qu'un prii. 
Cf. dea Pericrs (Nouvelles recreations, 
XXV) : Depecbe le moi, je te paieray a 



tea mots (c'est-a-dire au prix que tu m 
denianderaa . On dit encore : au bat mot 
e'est mon dernier mot, 

7. L'ayertit. 

8. Bien qu'il pestt. 

9. Au sortir. 

1 0. Prix. Voir note 6. 

11. Pas une piece de monnaie (ayaut 
croix et pile). 

12. Le marchand se propose de les scr- 
rer dans son coffre. 



144 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI* SIECLE. 

opinion, il arriva gay et gaillard en la maison de Patelin, ot 
pensanl eslre accueilly d'une mesme chere 1 , il y trouve une 
pauvre femme infiniement esploree de la longue maladie deson 
mary. Plus il hausse sa voix, plus elle le prie de vouloir parler 
bas, pour ne rompre la teste au malade, et le supplie a jointes 
mains de le laisser en recoy 1 . 

Out me payast (replique l'autre)je m'en allasse*. Ce temps 
pendant, Patelin vieut aux entremets 4 , qui dit mille mots de 
resverie 1 . Je vous prie d'imaginer combien plaisant est ce con- 
traste. Car, pour dire la verite", il m'est du tout impossible de 
le vous representer au naif. Tant y a qu'apres une longue con- 
testation le marchandestcontrainct des'en retourneren sa bou- 
tique, bien empescb.6 lequel des deux avoit resv, ou lui, ou 
bien Palelin. Retourng qu'il est, il Irouve que ce n'estoit resve- 
rie de son coste", et qu'il y avoit six aulnes de tare 7 en sa piece 
de drap. Au moyen de quoy, il reprend sa premiere voye 
chez Patelin, lequel, se doutant du relour, n'avoil encore 
desempare* 8 son lil. La c'est a beau jeu beau relour'; chacuu 
Joue son personnage a qui mieux mieux ; mesme Patelin pousse 
de sa reste 10 . Car, en ses resveries, il parle cinq ou six sortes de 
langages, Limosin, Picard, Normand, Breton, l.orrain. lit sur 
chaque langage Guillemette fait des commentaires si a propos, 
pour monlrer que son mary estoit sur le point de rendre Tame 
a Dieu, que non-seulement le drapier s'en depart ", mais a son 
parlement 1 * supplie Guillemette de 1'excuser, se faisant accroire 
que c'avoit este" quelque diable transform^ en homme qui avoit 
enlev6 son drap. Et deslors tourna toule sa colere conlre son 
Berger Aignelet, qu'il avoit fait adjourner 13 , afln de luy rendte la 
valeur de quelques bestes a laine par luy tuees, faignant ** 
qu'elles estaient mortes de la clavellee. Ne se promettanl 1& 
rien moins que de lui faire servir d'exemple en Justice. 

Le jour de 1'assignation, Aignelet se presente a son maistre, 

1. Merae visage (gai et gaillard). purer, d'occuper. 

2. Repos. 9. Si 1'un joue bien son personnage, 

3. Si quelqu'un me payait, je m'en 1'autre re'pond en ne jouant pas niuius 
irais. Sur 1'emploi de I'imparfait du sub- , bien le sien. 

jonctif pour le conditionnel, voir notre 10. Met en avant son reste. joue son 
Tableau de la langue, III, p. "" 



4. A. 1'origine, divertissement qui se 
[aisait pendant un intcrvalle du reras; 
ici, au figure', diversion. 

J>. Folie, desire. 

6. Embarrass^ (de savoir). 

?. Perte dtSchet. 

8. Quitt6 ; d&emparer est ccsser d'em- 



reste. Reste e'tait f^minin au xvi siecle. 
11. Le quitte. 
12 Depart. 

13. Citer a comparaitre a un jour d6- 
termiai. 

14. Se rapporte a lui. 

15. Se rapporte au drapier. 



ERUD1TS ET SAVANTS. ESTIENNE PASQUIER. 145 

et, avecune harangue digned'unBerger, luyracomple comme 1 
il avoit est6 a sa requesle, le priant de le vouloir licenlier * et ren- 
voyer en s;i muison. A quoi son raaistre ne voulant entendre, il 
se resoul de prendre Patelin pour son conseil, lequel, apres 
avoir entondu lout le fait, ou il n'y avoit que lenir pour lui 8 , est 
d advis que, comme s'il fust insense', quand il seroit devant LJ 
juge, il ne repondit qu'un Lee a tout ce qui luy seroit demand^, 
qui esloil le vray langage de ses moutons; et que, jouantainsi 
son personnage, Patelin luy serviroit de truchement, pour sup- 
pleer le deffaut de sa parole *. l,e Berger meschant comme est 
ordinairement telle engeance de gens, Irouve cet expedient 
tres bon, et qu'il n'y faudra 8 d'un seul point. Sur cela Pate- 
lin stipule une et deux fois d'estre bien paye" de luy au re- 
tour des plaids 6 , quand il auroit gaign6 sa cause ; et le Berger 
aussi luy respond une fois et deux qu'il le payeroit a son mot 7 , 
comme il fit. La cause est audianc6e 8 ; la se trouvent les deux par- 
ties, et mcsmement Patelin, qui tenoit sa teste appuyee sur ses 
deux coudes, pour n'eslre si tost apperceu du drapier ; lequel, au- 
paravant que de 1'avoir envisage", propose articule"ment 9 sa de- 
mande ; mais soudain qu'il eut jet6 1'ceil sur lui, il perdit esprit 
et coulenancelout ensemble, meslant par ses discours son drap 
avecques ses moulons. Et Dieu sgait comme Patelin en sgeut faire 
son profit pour monlrer qu'il avoit le cerveau trouble". D'un au- 
Ire coste", le berger, n'ayantautre mot dans la bouche qu'un Bee, 
Monsieur le Juge se trouve bien empesch6 10 .Mesmement qu'il 11 
n'estoit question que de moutons en la cause, neantmoins le dra- 
pier y cntremesloit son drap; et luy enjoinV* derevenir dsesmou- 
tuns. En fin, voyant qu'il n'y avoit ny rime ny raison d'une part 
et d'aulre, il renvoye le deffendeur absous des fins et conclusions 
centre luy prises par le demandeur. 

II est rmintenant question de contenter Patelin, qui com- 
mence de gouverner ts le berger, luy applaudit et congratule 1 * du 
bon succez de sa cause, qu'il ne resloit plus que de le payer, 



1. Comment. 

2. Laisser allcr. 

3. Oil il n'y avail rien qu'on put sou ten ir 
pour I'accuse', qu'on put fairevaioir en sa 
favour. 

4. L'absence de plaidoirie. 

5. Et (/// qu'il n'y faillira. 

6. L'audieiice. 

7. Voir la noto6de la page 143. Jeu de 
mots du berger qui faitallusion a sonie'e. 

8. Appeltfe eri aui'icnce. 

9. En pre>.isant ses griefs. 

XVI* SlfeCLB. 



10. Embarrass^. 

11. Bien qu'il. 

12. Sous-entcndu le juge, 

13. Avail quelquelbis au xvi siecle le 
sens A'eiitrt'tenir. C(. cet autre passage 
de Pasquier: Los priade sc retircr, di 
sirant gouverner a part M. le premier 
president. (Itech^rches, VIII, ch. xxxix.) 
Voir dgalemeiit page 21S, n. 12. 

14. Adresse des felicitations. Verb* 
neutre. 



146 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI" SIECLE. 

le sorame et interpelle de luy tenir parole; mais a toutes ses 
gemmations le berger le paye seulement d'un Bee. Et a vray 
dire il luy tint en cecy sa promesse : car il avoit promis de payer 
Patelin a son mot, qui estoit celuyde Bee. Ce grand personnage 
56 voyant ainsi escorne par son client, vient des prieres aux me- 
naces; mais pour cela il n'advance de rien son faict, n'eslant 
paye" en autre monnoye que d'un Bee. 

Que Bee 1 (dit Patelin) ; Ton me puisse prendra 

Si je ne feray venir 

Dn Sergent : mesavenir 

Luy puisse s'il ne t'emprisonne ! 

A quoi le berger luy respond : 

S'il me trouve, je luy pardonne *. 
(Uechcrches, VIII, 59, p. 780 ; cf. 6d. Feugere, II, p. 125.) 



AMYOT 

1513-1593. 

JACQUES AMYOT naquit a Melon en 1513 d'une pauvre famille d'ar- 
tisans. II fit ses Etudes au college de Navarre, et dut servir comme do- 
mestiqv.e des eHudiants riches pour subvenir a ses besoins. Maitre es- 
arts a dix-neuf ans, il devint pr^cepteur des neveux de Tabbe" Colin, 
puis des enfants do Boucbetel de Lapy, secretaire do roi. Frtppe'e de 
sa science, Marguerite de Valois lui fit donner la place de lecteur pu- 
blic a I'universite" de Bourges. II y enseigna douze ans les lettres an- 
cieanes, et c'est alors qu'il commenca les traductions qui devaient la 
reudre c^lebre. Ses premiers ouvrages lui valurent 1'abbaye de Bello- 
zane. Au retour d'une mission au concile de Trente, que 1'ambassadeur 
Odet de Selve et le cardinal de Tournon lui avaient confine, il fut charg6 
par Henri II de 1'education de Charles d'Orldans, et de Henri d'Anjou 
(depuis Charles IX et Henri III). Ces princes, arrives au trdne, re'com- 
penserent dignementleur maltre; Charles IX le nomma grand aum6nier 
de Franco (15GO), puis Sveque d'Auxerre (1570) ; Henri III le fit com- 
mandeur de 1'ordre du Saint-Esprit. 

Combld d'honneurs et de biens, il menait dans son 6v6ch6 une exis 
tence douce, simple et calme, quand le malheur vint troubler ses der- 



1. Les citaiions de Pasquier, faites d'a- 
pre une Edition incorrecte de son temps, 
soiit inexactes. Yoici le teite de l'6Uition 
princeps de 1430 : 



... II en, b! Ton me puisne pendrt 
Si je ne vnis (mix. fuirc venir 
IJn bon sertrcnt ; mcjaveiiir 
Luj puisse il s'il ne t'eiuprisonne. 

LE ri;i:nn:ii. 
S'il me treuvu, je luy pardunne. 



ERUDITS ET SAVAIN'TS. AMYOT. 147 

nieres annes. Le due et le cardinal de Guise ayant e'te' asssasine's aux 
tats de Blois, les Ligueurs d'Auxerre accuserent Amyot d'avoir ap- 
prouv6 le crime et d'avoir accorde" 1'absolution au roi. Menace" par son 
chapitre, par le peuple souleve, il s'enfuit precipitamment d'Auxerre; sa 
maison fut raise au pillage et le riche Amyot devint en quelques se- 
maines le plus afflige 1 , detruit et ruins' pauvre pretre qui fut (.9 aout 
1589). II put cependant reprendre son sie'ge Episcopal et les devoirs de 
son ministere; il mourut en 1593, fidele au parti de la royaute 1 catho- 
lique, sans avoir pressenti Henri IV. 

Amyot publia en 15 1C la traduction des Amours de TMayene et Cha- 
riclee; en 1554, la traduction de sept livres de Diodore de Sidle, qui 
obtint peu de succes; en 1559, la traduction de la pastorale de Daph- 
nis et Chlo6 et des Vies des hommes illuslres de Plutarque, son chef- 
d'oeuvre. En 1574, il donna les QEuvres morales du meme ecrivain. 

Voir I'apprtSciation de ces traductions dans notre Tableau de la lit- 
te'rature au xvi* siecle (section I, page 68). 

1. La mere de Coriolan. 

Elle * prit sa belle fille et ses enfans quand et * elle, et avec 
Joutes les autres Dames Romaines s'en alia droit au camp des 
Volsques, lesquelz eurent eulx-mesmes une compassion mes- 
lee de reverence quand ils la veirent de maniere qu'il n'y 
eut personne d'eulx qui luy ozast rien dire. Or estoit lors Mar- 
tiusassis en son tribunal, avec les marques de souverain Capi- 
taine, et de tout loing qu'il apperceut venir des femmes, s'es- 
merveilla que 8 ce pouvoit estre ; mais peu apres recognoissant 
sa femme qui marchoit la premiere, il voulut du commen- 
cement * perseverer en son obstinee et inflexible rigueur ; 
mais a la fin, vaincu de 1'affection naturelle, eslant tout esmeu 
de les voir, il ne peut avoir le coeur si dur que de les 
attendre en son siege ; ains 5 en descendant plus viste que le 
pas, leur alia au devant, et baisa sa mere la premiere, et la 
teint 8 assez longuement embrassee, puis sa femme etses petits 
enfans, ne se pouvant plus tenir que les chauldes larmes ne 
luy vinssent aux yeux, ny se garder de leur faire caresses, ains 
se laissant aller a 1'airection du sang, ne 7 plus ne moins qu'a 
la force d'un impetueux torrent. 

Mais apres qu'il leur eut assez faict d'amiable recueil 8 , et 



1. La mere dc Coriolan. 

2. Quand et, avec. Quand et propre- 
mcnt veut dire : en meme temps aussi (et) 
que. 

3. De ce que. 



4. D'abord. 

5. Mais. 

6. Tint. 

7. Ni. 

8. Aceueil. 



148 MORCEAUX CUOISIS DES AUTEURS DU XVI e SIEGLE. 

<ju'il ajiperceul que sa mere Volumnia vouloit commencer 4 
luy purler, il appella les principaux du conseil des Volsques 
pour ouyr ce qu'elle proposeroit, puis elle parla en ceste ma- 
nicre : Tu peux assez cognoistre de toy mesme, mon filz, 
encore que nous ne t'en dissions rien, 11 voir noz accoustremens, 
t 1'eslal auquel sont noz pauvres corps, quelle a est6 nostre vie 
en la maison depuis que tu en es dehors : mais considere en- 
core maintenant combien plus mal heurcuses et plus infortu- 
nces nous sommes icy venues que toutes les femmes du monde, 
attendu que ce qui est a toutes les autres le plus doulx ei voir, 
la fortune nous 1'a rendu le plus effroyable, faisant voir a moy 
mon filz, et a celle-ci son mary, assiegeant les murailles de 
son propre pai's, tellement que ce qui est i toutes autres le 
souverain reconfort en leurs adversitez, de prier et invoquer 
les Dieux a leur secours, c'est ce qui nous met en plus grande 1 
perplexity, pource que nous ne leur sc,aurions demander en 
noz prieres victoire a nostre pai's et preservation de ta vie tout 
ensemble, ains 2 toutesles plus griefves maledictions que sgauroit 
imaginer contre nous un ennemy sont necessairement encloses 
en noz oraisons, pource qu'il est force 8 a ta femme et a tes en- 
fans qu'ilz soyentprivez de 1'un des deux, ou de toy, ou de leurs 
pai's : car quant a moy, je ne suis pasdeliberee * d'attendre que 
la fortune, moy vivante, decide Tissue de ceste guerre : car si 
je ne te puis persuader que tu vueilles plus tost bien faire & 
toutes les deux parlies 5 , que d'en ruiner el deslruire 1'une, en 
preferant amiti6 et concorde aux miseres et calamitez de la 
guerre, je veux bien que tu saches et le tienes 8 pour asseur6 
que lu n'iras jamais assaillir ny combattre ton pai's que pre- 
mierement lu ne passes par dessus le corps de celle qui t'a mis 
en ce* monde, et ne doy point differer jusques & voir le jour, 
ou que mon filz prisonnier soil mene" en triumpne par ses 
citoyens, ou que luy mesme triumphe de son pa'is. Or si ainsi 
estoit que je te requisse de sauver ton pai's en destruisant les 
Volsques, ce tc seroit certainementune deliberation trop mal- 
aisec & resoudre : car comme il n'est point licite de ruiner son 
pa'is, aussi n'est-il point juste de trahir ceulx qui sesontfiez en 
toy. Mais ce que je te demande est une delivrance de maulx, la- 
quelle esl egalement profitable et salutaire a 1'un et a 1'autre 
peuple, mais plus honorable aux Volsques, pource qu'il sem- 



1. La plus. 
t. Mais. 

3. dit encore: force est de faire 
telle chose. 



4. Je n'ai pas 1 'intention. 

5. Les Ilomains et les Volsques. 

6. lit que tu le ticnnes. 



ERUDITS ET SAVANTS. AMYOT. 14 

blera qu'ayans la vicloire en main, ilz nous auront de grace 
donne" deux souverains biens, la paix et I'amiti6, encore qu'ilz 
n'en prennenl pas moins pour eulx, duquel tu seras principal 
aulheur, s'il se fait ; et, s'il ne se fait, tu en auras seul le repro- 
cbe et le blasme total envers 1'une et 1'autre des parties : ainsi 
estant Tissue de la guerre incertaine, cela neanlmoins est bien 
tout cerlain que, si tu en demoures vaincueur, il t'en restera ce 
proflt que tu en seras eslime la peste et la ruine de ton pais : 
et si tu es vaincu, on dira que pour un appefil de venger tes 
propres injures lu auras cst6 cause de tres griefves calamitez 
a ceulx qui t'avoient humainementct amiablement recueilly. 
Martius escouta ces paroles de Volumnia sa mere sans 1'in- 
terrompre, et aprcs qu'elle cut acheve" de dire demoura Ion- 
temps tout picque" sans luy respondre. Parquoy elle reprit la 
parole et recommencea a luy dire : Que ne me respons-lu, 
mon filz? Kslimes tu qu'il soit licite de conceder tout a son 
ire * et a son appetit de vengeance, et non honeste de ccn- 
descendre et incliner aux prieres de sa mere en si grandes 
choscs ? et cuides tu qu'il soit convenable a un grand person- 
nage, se souvenir des torts qu'on luy a fails et des injures 
passees, etquece ne soit point acte d'homme de bien el de grand 
cueur, recognoislre les bienfaicts que regoyvent les enfans de 
leurs peres et meres en leur portant honneur et reverence? 
Si* n'y a il homme en ce monde qui dcust 3 mieux observer 
tous les poincts de gratitude que toy, veu que tu poursuis 
si asprement une ingratitude : et si * y a davantage, que tu 
as ja fait payer a ton pai's de grandes amendes pour les torts que 
Ion t'y a fails, et n'as encore fait aucune recognoissance a ta 
mere ; pourtant seroit il plus honeste que sans autre contrainte 
j'impetrasse 5 de toy une requeste si juste el si raisonnable. Mais 
puis que par raison je ne le te puis persuader, a quel besoing 
espargne-je plus, et differe-je la dernicre esperance ? En disant 
ces paroles elle se jetta elle mesme, avec sa femme et ses en- 
fans, a ses pieds. Ce que Martius ne pouvant supporter, la releva 
tout aussi tost en s'escriant : Mere que m'as lu faict ? et en 
luy serrant estroiltement la main droile: Ha, dit-il, mere, tu 
as vaincu une vicloire 6 heureuse pour ton pays, mais bien 
malheureuse et morlelle pour ton 61z, car je m'en revois T 



1. Colere. 

2. Encore. 

3. Out. 

4. Encore y a-t-il quelque chose de 



plus, a savoir que. 
S.Obtiusse. 

6. Latinisme : vinrere victori&r.i. 
1. lltvais, rctourne. 



150 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLB. 

vaincu par toy seule. Ces paroles dittes en public, il parla un 
peu & part a sa mere el a sa fcmme et puis les laissa retourner 
en la ville; car ainsi Ten prierent elles. Et si tost quc la nuict 
fut passee, le lenderoain au matin ramena les Volsques en lours 
maisons, n'estans pas tous d'une mesme opinion, ny d'une 
mesme affection *. 

(Les vies des hommes illitstres : Coriolanus; i. II, p. 842, de l'e"d. 
de Paris, 15G7 ; 6 vol. petit in-8.) 



2. La mort de Pompee. 

Ce pendant la barque s'approcha, et Septimius se leva le 
premier en pieds * qui salua Pompeius en langage Romain du 
nom A'lmperator, qui estadire, souverainCapilaine,et Achillas 
le salua aussi en langage grec, et luy dit qu'il passasl en sa 
barque pource que le long du rivage il y avoit force vase et des 
banes de sable, tellement qu'il n'y avoit pas assez eau pour 
sa galere : mais en mesme temps on voyoit de loing plusieurs 
galeres de celles du Roy que Ion armoit en diligence et toute 
la coste couverte de gens de guerre, tellement que quand 
Pompeius et ceulx desa compagnieeussentvoulu changer d'ad- 
vis, ilz n'eussent plus sceu se sauver, et si y avoit davantage 
qu'en monstrant de se deffier, ilz donnoyenl au meurtrier quel- 
que couleur d'execuler sa meschancele'. Parquoy prenant 
conge" de sa femme Cornelia, laquelle desja avant le coup fai- 
Boit les lamentations de sa fin, il commanda a deux Centeniers 
qu'ilz enlrassent en la barque de 1'^figyplien devant luy, et 
a Tun de ses serfs affranchiz qui s'appelloit Philippus, avec un 
autre esclave qui se nommoil Scynes. lit comme ja * Achillas 
luy tendoit la main de dedans sa barque, il seretournadevers 
sa femme et son filz et leur dit ces vers de Sophocles : 

Qui en maison de Prince entre, devicnt 
Serf, quoy qu'il soit libre quand il y vient . 

Ce furent les dernieres paroles qu'il dit aux siens quand il 
passa de sa galere en la barque : et pource qu'il y avoit loing de 
la galere jusques a la terre ferme, voyantque parcecheminper- 
sonne nelui entamoitpropos d'amiableentretien, il regarda Sep- 
timius au visage et luy dit : II me semble que je te recognois, 

1. Sentiment. 5. Fragment d'une trage'die perdue, 

2. Debout; cf. I'eipression portrait en cit6 encore par Plutarque (De audiend. 
ed. poet., 12), avec cette rdponse de Ze'mm j 

3. II y avail cela de plus. 11 ne peut tre esclave, s'il est cntre" 

4. Lorsque dtjd, au moment oil. libre. * 



ERUDITS ET SAVANTS. AMYOT. 151 

compagnon, pour avoir autrefois est6 a la guerre avec moy. 
L'aulre luy feit signe dela tesle seulement qu'il estoy vray 1 , sans 
luy fuire aulre response ne caresse quelconque : par quoy n'y 
ayant plus personne qui dist mot, il prit en sa main un petit 
livret dedans lequel il avoit escript une harengue en langage 
Grec qu'il vouloit faire a Ptolomaeus, et se meit a la lire. Quand 
ilz vindrent a approcher de la terre, Cornelia avec ses do- 
mesliques et familiers amis se leva sur ses pieds, regardant en 
grande destresse quelle seroit Tissue. Si luy sembla qu'elle de- 
voit bien esperer quand elle apperceut plusieurs des gens du 
Roy qui se presenterent a la descente comme pour le recueil- 
lir * et 1'honorer, mais sur ce poinct ainsi comme il prenoit 
la main de son affranchy Philippus pour se lever plus A son 
aise, Septimius vint le premier par derriere, qui luy passa son 
espee a travers le corps, apres lequel Salvius et Achilas des- 
guainnerentaussi leurs espees, et adonc 8 Pompeius lira sa robe 
deux mains au devant de sa face, sans dire ne faire aucune 
chose indigne deluy, et enduravertueusementMes coups qu'ilz 
luy donncrent, en souspirant un peu seulement, estant aagg de 
cinquante neuf ans, et ayant achev6 sa vie le jour ensuyvant 1 
celuyde sa nativite". Ceulx qui esloyent dedans les vaisseauxala 
rade, quand ilz apperceurent ce meurtre, jetterent une si grande 
clameur que Ion 1'entendoit jusques a la coste, et levans en 
diligence les ancres se meirent a la voile pour s'enfouir 8 ,aquoy 
leur servit le vent qui se leva incontinent frais aussi tost qu'ilz 
eurent gaignS lahaulte mer, de maniere que les .<Egypliens qui 
s'appareilloyent pour voguer apres eulx 7 quand il veirent cela, 
s'en deporterent * et ayans couppg la teste en ' jetterent le 
tronc du corps hors de la barque, expos6 a qui eut en vie de 
voir un si miserable spectacle. Philippus son aflranchy de- 
moura loujours aupres, jusques a ce que les ^Egypliens furent 
assouviz de le regarder 10 , et puis 1'ayant Iav6 de 1'eau de la 
mer, et enveloppd d'une sienne pauvre chemise, pour ce qu'il 
n'avoit autre chose, il chercha au long de la greve ou il trouva 
quelque demourant u d'un vieil bateau de pescheur, dont lea 
pieces estoyent bien vieilles, mais suffisanles pour brusler un 
pauvre corps nud et encore non tout entier. Ainsi comme il 



1. Que cela (Halt vrai. 
t. Accueillir. 

3. Alors. 

4. Courageustmcnt. 

5. Qui suivait. 
8. S'eufuir. 



7. Les poursuiyre. 

8. Y renoncerenl. 

9. En fait pllonasme avec du corps. 

10. Nequcunt expteri corda tuendo 
(Virgile, Eneide, V11I, vers 265). 

11. Rcste. 



152 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI* SIECLE. 

les amassoit ct assembloit, il survint un Remain homme d'aage, 
qni en scs jeunes ans avoit est6 a la guerre soubs Pompeius : 
si luy demanda : Qui es lu, mon amy, qui fais cest apprestpour 
les funerailles du grand Pompeius? Philippus luy respondit 
. qu'il estoit un sien afFranchy. Ha I dit le Romain, tu n'auras 
pas tout seul cesl honneur, et te prie vueille moyrecevoir pour 
compagnon en une si saincte et si devote rencontre ', a fin que 
je n'aye point occasion de me plaindre en lout et partout de 
m'estre habilue" en pals estranger, ayant en recompense de 
plusieurs maulx que j'yay endurez, rencontr6 au moins ceste 
bonne advenlure de pouvoir toucher avec mes mains, et aider 
d ensepvelir le plus grand Capitaine des Remains. Voila com- 
ment Pompeius fut ensepulturg *. Le lendemain Lucius Len- 
tiilus ne sachant rien de ce qui estoit pass6, ains 8 venant de 
Cypre, alloit cinglanl au long du rivage et apperceut un feu de 
funerailles, et Philippus aupres, lequel il ne recogneut pas 
du pemier coup : si luy demanda : Qui est celuy qui ayant 
icy achevg le cours de sa dcstinee, repose en ce lieu ? mais 
soudain jeltant un grand souspir, il ajousta : IIlas ! a 1'adven- 
ture * est-ce toy, grand Pompeius? pnis descendit en terre 5 
la ou tantost apres il fut pris et tue". Telle fut la fin du grand 
Pompeius. 

11 ne passa gueres de temps apres que Caesar n'arrivast en 
jEgypte, ainsitroubleeetestonnee 8 la on luy fut la lesto de Pom- 
peius presentee 7 , mais il tourna la face arriere pour ne la 
point voir, et ayant en horreur celui qui la luy presentoit 
comme un meurtrier excommunie 8 , se prit a plorer ; bien 
prit-il 1'anneau duquel il cachettoit scs leltres, qui luy fut aussi 
present^, et ou il y avoit engravS en la pierre on lion tenant 
une espee : mais il feit mourir Achillas et Pothinns ; et leur 
Roy mesme Ptolomaeus ayant esle" desfait en une balaille au 
long de la riviere du Nil, disparutde maniere que lun ne sceut 
onsques puis qu'il estoit devenu 9 . 

(Id., Pompeius; t. IV, p. 2461.) 



1. Occurrence, ctrconstance. 
8. Enscveli. 

3. Mais. 

4. Par hasard. 

5. Drliii r<]ii;i. 

6. Consterne'e (de 1'arrivde de C6sar.) 



7. A C<5sar. 

8. Sacrilege. 

9. Cc rdcit de la mort de Pompe'e, dlt 
Chateaubriand, est uleplus beau morceau 
de Plutarque et d'Amyotson traducteur. * 
(Itineraire, VI.) 



ERUDITS ET SAVANTS. AMYOT. 153 



3. Les ferumes et le secret. 

Le Senat remain fut une fois par plusieurs jours en conseil 
bien estroict * sur quelque matiere setrette, el estanl la chose 
d'autantplus enqui-e * et souspec.onne"e que moins elle estoil ap- 
parenteetcogneue, une DameRomaine, sageaudemourant,mais 
femme pourtant, imporluna son mary et le pria (res instamment 
de luy dire quelle estoit cesle maliere secrelte, avec grands ser- 
ments et grandes execrations qu'elle ne le revelleroil jamais a 
personne, et quant-et-quant 8 larmes a commandement, disant 
qu'elle esloit bien malbeureuse de ce que son mary n'avoit au- 
trement flance * en elle. Le Romain,voulant esprouver sa folie : 
Tu me conlrains, dil-il, m'amie, et suis force de te doscouvrir 
une chose horrible el espouveu table : c'est que les preslres nous 
ont rapport que Ion a veu voler en 1'air une allouelte avec un 
armet dor6 et une picque; et pource noussommesen peine de 
sgavoir si ceprodige est bon ou mauvais pour la chose publique, 
et en conferons avec les devins qui sgaventque 5 sigiiifle le vol 
des oyseaux : mais garde toy bien de le dire. Apres qu'il luy eut 
dit cela, il s'en alia aupalais 6 ; el sa femme incontinent tirant a 
part la premiere de ses chambrieres qu'elle rencontre, commance 
abattre son estomac, ct arracher ses cheveux, criant: Helasl 
mon pauvre mary, ma pauvre patrie ! helas ! que ferons nous? 
enseignantet conviant sa chambrierea luydemander: Qu'ya 
il? Apres quedonques la servanle luy eut demande", etelle luy 
eutle tout conic", y adjoustant le commun refreinde lous les ba- 
billards : Mais donnez vous bien garde de le dire, tenez le bien 
secret. Agrandepeine 7 fut la servanle departie d'avec sa mais- 
tresse, qu'elle s'en alia decliquer 8 tout ce qu'elle luy avoit dit a 
une sienne compagne qu'elle trouvala moins embesongne"e 9 , et 
elle d'autre costs a un sien amy qui 1'estoit venu veoir, de sorle 
quece bruit fut sem6 et sceu parloutle palais, avantque celuy 
qui 1'avoit controuve 10 y fust arrive. Ainsi quelqu'un de ses fami- 
liersle renconlrant : ((Comment, dit-il, nefailes-vous que d'ar- 
rivermaintenant de voslre maison ? Non, respoudit-il. Vous 



1. Strictement tenu. 

2. Qu'on cherchait a savoir. 

3. Et en meroe temps, et aussi. 

4. Con fiance, qui a remplaee' le simple: 
on dit pourtant encore se fier; de fiance 
d6ri\e fiancer. 

5. Ce que. 



7. A peine. 

8. Proprement lacher le ressort ; ici 
fairs allT sa laiigne. 

9. Occup^e au travail. 

10. Imagine 1 faussement : contraction 
de centre trouver ; cf. controler de con- 
treroler. 



6. Au se'nat. 

9. 



I5fc MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XV1 SIECLE 

n'avcz doncques rienouydenouveau? Comment, dit-il, est-il 
survenu quelque chose nouvelle ? Lon a veu, respondit 1'autre, 
unc allouelle volant avec un armet dore et une picque, et doi- 
vent les Consuls tenir conseil sur cela. Lors le Romaia en se 
soubriant : Vrayement, dit-il a part soy, ma femme, tun'as pas 
bcaucoup attendu, quand * la parole que je t'ai n'agueres dite a 
est6 devant moy au palais , et de la s'en alia parler aux Con- 
suls pour les osier du trouble. lit pour chaslier sa femme, in- 
continent qu'il fut de retour en sa maison : Ma femme, dit-il, 
tu m'as deslruict: car il s'est Irouv6 que le secret du conseil a 
esl6 descouvert et publi6 de ma maison: et pourtant ta langue 
effreneeest cause qu'il me fault abandonner mon pai's, et m'en 
aller en exil. Et comme elle le voulust nier ct dist pour sa de- 
fense : N'y a il pas trois cents senateurs qui 1'ont ouy comme 
toy? Quels trois cents? dit-il, c'esloit une bourde que j'avois 
controuvee pour t'esprouver. Ce senaleur fut homme sage et 
i bien advis6 qui pour essayer sa femme, comme un vaisseaumal 
reli6 8 , ne versa pas du vin ny de 1'huile dedans, ains * seule- 
ment de 1'eau 8 . 

(Les awvres morales et meslees de Plutarque ; Du trop parler ; 
t. 1, folio 233, verso, de l'e~dilion de 1574.) 

4. De quoy nous doyvent servir les embusches de nos en- 
nemys et les recherches qu'ils font de nostre vie. 

Ce qui est en 1'inimilie' le plus dommageable pourra devenir 
le plus profitable, qui' y voudra bien prendre garde. Et qu'est 
ce que cela? C'est que ton ennemy veille continuellement a 
espier loules les actions, et fait le guet a 1'entour de ta vie, 
cherchant par tout quelque moien pour tesurprendre a descou- 
vert, pour avoir prise sur toy, ne voiant pas seulement a travers 
les chesnes, comme faisoit Lynceus, ou a travers les pierres et 
les tuyles, mais aussi a travers un amy, a travers un servileur 
domestique, et a travers tous ceux avec qui tu auras familiere 
conversation, pourdescouvrir, autant qu'il luy sera possible, ce 
que tu feras, sondant et fouillant lout ce que tu delibereras et 
que tuproposerasde faire. Car il ad vie n I sou vent que noz amis 
lombent malades, voire qu'ils meurent, que nous n'en sgavons 
rien pendant que nousdiil'eronsde jourajour 7 a les aller visitor, 

1. Sens (I u lat. quando, pulsque. 5. Voir plus haul (p. 125) I'lmitation 

1. Est arrived avaut. de Noel du Fail. 

3. Mai joint. 6. Pour qui ; cf. plus haul, p. 135, n 5. 

4. Mais. 7. De jour en jour. 



fiRUDITS ET SAVANTS. AMYOT. 



155 



ou que nous n'en tenons compte : mais de noz ennemis,nous re- 
cherchons curieusement jusques aux songes. Les maladies, les 
debtes, les mauvais messages avec leurs propres femmes, sont 
plus tost incogneus a ceux a qui ils touchent, que non pas * de 
1'ennemy ; mais principalement s'atache il aux fautes, et est * ce 
que plus 8 il recherche a la trace. Et tout ainsi que les vaultoi:rs 
volent a la senteur * des corps pourris et corrompus, et n'ont 
aucun sentiment 'de ceux qui sont sains et enliers', aussi les 
parties de nostre vie qui sont raal saines, mauvaises, et gastces, 
sont cellos qui plus emeuvent nostre ennemy : c'est la que sau- 
tent incontinent ceux qui nous haissent, c'est ce qu'ils haras- 
sent 7 et qu'ils deschirent, Et c'est cela qui plus nous profile, en 
nous conlraignant de vivre regleement 8 , et prendre bien garde 
a nous, sans dire ne 9 faire rien negligemment, a 1'eslourdie, ny 
imprudemment, ains 10 conserver tousjours notre vie comme en 
estroilte diette " irreprehensible : car cestereservee caution 1S re- 
primant les violentes passions de nostre ame, el conlenanl la 
raison au logis, engendre une accouslumance, une intention et 
volont6 de vivre honestement et correctement. Car ainsi comme 
les citez qui par guerres ordinaires avec leurs proches voisins, 
et continuelles expeditions d'armes, ont appris a eslre sages, 
aiment les justes ordonnances, et le bon gouvernement : aussi 
ceux qui par quelques inimitiez ont csl6 conlraints de vivre 
sobrement etse garder de mesprendre 18 par negligence, et par 
paresse, et faire loutes choscs utileinent et i bonne fin, ceux la 
ne se donnent de garde, que 1 * la longue accoustumance, pelit a 
petit, sans qu'ils s'en appergoyvent, leur apporle une habitude 
dene pouvoir pluspecher, etembellir leurs meursd'innocence, 
pour peu que la raison y melte la main : car ceux qui ont lous- 
jours devant les yeux ceste sentence, 

Le Roy Priam et ses enfans a Troye 
Certainement en meneroient grand joye l5 , 



i. Cf. sur cette construction, p. '.l,n. 2. 
I. C'est. 

3. Le plus. 

4. Odeur. 

5. Et Qe sentenl. 

6. En rlalitl, le vautoural'odorattre?.- 
peu de'veloppe ; c'est grace a sa vue per- 
gante qu'il rccoiinait de loin les cadi:- 
vres. 

7. Poursuivent sans rdpit. 

8. D'une maniere riigle'e 

9. Ni. 
tO. Mais. 



11. Re'gime strictement sum. 

12. Cette sage precaution. 

13. Faire quelque rngprise. 

14. Jusqu'a ce que. 
IS.'HxtvYUiOiiSiainftajjioq, IlfiajtloiOTenatStJ 

'AXV.OI TtTput; (jii^o-xev xtyapoioro 0-jtiffl. 

(lliadel, 255.) 

Ce distique, comme aussi celui qu'oa 
peut lire a la page <5U, justifie le juge- 
ment que le royal 61eve d'Amyot, Char- 
1 s IX, bon juge en matiere dc po^sie 
poi'tait sur les \ers dc son pr<Sceptcur. 



156 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI C SIECLE. 

cela Ics diverlit et destourne bien dcs choses dunl les enncmis 
ont accoustume" de se rcsjoui'r etde se mocqucr. Et puis nous 
yoions bien souvenl les chanlres et musicians s J llieatres, et 
toule autre lelle maniere * de gens qui servent a faire des jeux, 
touslangnissans, nonchallans, el non point delibercz, ny faisans 
tous leur effort de monstrer ce qu'ils sgaven t quaud ils jouent a 
par eux 8 , mais quand il y a emulation et contention a 1'envi 
centre d'autres, a qui fera le mieux, alors non seulement ilss-e 
prcparent eux-mesmes plus altentifvemenl, mais aussi leurs 
inslrumens, taslans* les cordes plus diligemment, les acordans, 
et entonnans lours flusles 5 . Celuy done qui sc.ait qu'il a son en- 
nemy pour emulaleur de sa vie, concurrent d'honneur et de 
gloire, prent de plus pres garde a soy, considere circonspecle- 
ment toutes choses, et ordonne mieux ses meurs et sa vie. Car 
cela est une des proprielez du vice, avoir plus tost honte des 
ennemis que des amis, quand on peche. El pourlant 6 Scipion 
Nasica, comme quelques uns dissent et eslimassent 7 que les 
affaires des Homains esloient desormais entoute seurete", estans 
les Carthaginois qui leur souloient 8 faire teste du tout ruinez, 
et les Acheiens subjuguez : mais au contraire, dit-il, c'est a cesle 
heure que nous somuies en plus grand danger, ayuns tant faict 
que nous avons osle" tous ceux que nous devious reverer et 
tous ceux que nous pouvions craindre. 

(Id., Comment on pourra recevoir utiliU de ses ennemis; t. I, 
fol. 277, recto.) 

5. Echo. 



Ilz 9 apperceurent une barque de pescheurs qui passoit au 
long de la cosle. 11 ne faisoit bruit quelconque, et estoit la mer 
fort calme; au moyen de quoy 10 les pescheurs s'esloient mis a 
ramer avec la plus grande diligence qu'ilz pouvoient, pour 
porter en quelques bonnes maisons de la ville du poisson tout 
fraiz pesche : et ce que les autres mariniers et gens de rames 
onl lousjours accouslume" de faire pour soullager leur travail, 
ces pescheurs le faisoient alors; c'est que 1'un d'entre eux, pour 



1. Dans les. 

2. Sorte. 

3. A part eux. 

4. Essayant. 

5. Mettant leurs flutes au ton (entonner 
de in, tonnre). 

C. C'est ainsi que. 



7. Disaient et estimaient ; latinisrae 
(cum dicereitt, etc.) 

8. Avaient coutume, du vieux verbe 
souloir, du latin ,-olere. 

9. Uaphnis et Cblu^, assis au Lord d 
la mer. 

1C. A la favour de ce calme. 



ERUDITS ET SAVANTS. AMYOT. 



157 



donner courage aux autres, chantoit ne sgay quel chant de ma- 
rine, et les autres luy respondoient a la cadence, comine loa 
faict ea une dance. 

Or tant qu'ilz voguerent en pleine mer le son se perdoit, a 
cause que la voix s'evanoyssoit en 1'air; mais quand ilz vindrent 
passer la poincle d'un escueil, et entrer en une baye creuse 
en forme de croissant, on ouyt bien plus fort le bruit des rames, 
et entenditon plus clairemenl le son de leur chanson, pour ce 
que le champ voisin du rivage de la mer, en cest endroict la, 
estoit une longue val!6e, au dessoubz d'un cousfeau de mon- 
taigne, laquelle recepvant le son, comme le vent qui s'entonne * 
dedans une fluste, rendoit un retentissement qui representoit 
apart * le son des rames, et la voix des mariniers apart, qui * 
esloit une chose assez plaisanle a ouyr ; car pour ce que la voix 
venoit de la mer, celle qui retenlissoit sur la terre finissoit 
d'aultantplus tard que plus tard elle commengoit. 

Daphnis, qui sgavoit bien dont * ce retentissement procedoit, 
ne regardoit seullement qu'en la mer, eHaschoit arelenirquel- 
que couplet de la chanson, afin de la joucr puis apres * sur sa 
flusle. Mais Chlo6, qui jamais n'avoil ouy ce resonnement de 
la voix qu'on appelle Echo, lournoit sa teste taatost vers la mer, 
pendant que les pescheurs chantoyent, et tan tost vers le bois, 
regardant oil estoyent ceux qui leur respondoyent. Et quand 
ilz furcnt passez et esloignez, voyans qu'il y avoit un si grand 
silence en la mer, elle demanda a Daphnis si derriere 1'escucil 
il y avoit une autre mer, et une autre barque, et d'aulres ma- 
riniers qui vogassent. 

Daphnis se prit doulcement a sousrire, et... commenga a 
luicompterla fable d'Echo si* luy dist : 

M'amye, il y a plusieurs sorles de iNymphes, les unes de[s] 
prez, les autres des eaues, les autres des boys. Et de 1'une de 
celles la fut jadis fille Echo 7 , morlelle, pour ce qu'elle avoit 
est6 engendree d'un pere mortel, et belle, comme fille d'une 
belle mere. Elle fut nourrie par les Nymphes et aprise 8 par 
les Muses, qui luy monstrerent a jouer de la fluste, de lalyre, 
et de tous autres instruments de musicqua; tellement qu'es- 
tant ja venue en la fleur de son aage, elle dansoit avec les 



1. S'engouflVe (entonne, de en et de 
tonne). 

2. A part. 

3. Ce qui. 

4. D'oii. 

5. Easuite. 



6. Ainsi. 

7. Echo fut la fille de 1'une de ce 
nymphcs ; elle e^ail mortelle, parce 
que, etc. ; rile (Halt belle, parce que sa 
mere etait belle. 

8. IcstruiU!. 



158 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI s SIECLE. 

Nymphes, et chantoit avec les Muses ; mais elle fuyoil 

autant les dieux que les homines... 

Pan se courrouc,a a elle, ayant envie ' de ce qu'elle chantoit 
si bien...., tellement qu'il feit devenir enragez les bergers et 
les chevriers * du pays ou elle esloit, qui, comme loupz et 
matins afame"s, dcchirerent la pauvre fille en pieces et en 
gelterent les membres ga et la, chantant * encore ses chansons. 
Mais la terre, en faveur des Nymphes, conserva son chant et 
relint sa musicque, de maniere qu'au gr6 des Muses elle rend 
encores maintenant toule telle voix que Ion veult, represen- 
tant, ainsi que faisoit la pucelle de son vivant, les dieux, les 
hommes, les instrumens de musicque, les bcstes; et Pan luy- 
mesme, quand il joue de sa fluste; et luy, entendant contre- 

faire son jeu, saulte et court apres pour sgavoir qui cst 

celuy qui aprend a contrefaire son jeu, sans qu'il le * voye 
ne congnoisse 8 . 

(Les amours pastorales de Laphnis et de Chloe", Edition prin- 
ceps, 1559, in-12, p. 52, verso.) 



1. liprouvant de 1'envie. 

2. Le texte imprimg porte par erreur 
h&vres. 

3. Pendant qu'elle chantait. 

4. Cela. 

5. Dans cctte traduction des Pasto- 
rales de Lon<rus, Amyot s'^tait servi d'un ! 
texte tres-deTectueux, et m6me dans les 
parties ou ce texte etait correct, il avail 
commis un certain nombre d'inexacti- j 
tudes. Paul-Louis Courier, aussi savant > 
helle'iiiste qu'habile 6crivain, entreprit ' 
de corrigcr la traduction d' Amyot, et 
de la computer en conservant ou en ' 
reproduisant autant que possible les 
graces du style du traducteur. On ne 
peut qu'admirer le travail de Courier. 
En void un fragment, correspondant 
au dgbut du morceau que nous avons 
citd : < Cue barque de pecheurs parut, qui 
TOguoit le long de la cote. 11 ne faisoit 
vent quelconque et etoit la mer fort 
calme, au movcn de quoi ils alloient a 
rames ct ramoient a la plus grande dili- 
gence qu'ils pouvoient, pour porter en 
quelque riche iiiaison de la ville leur 



poisson tout frais p6ch ; et ce que tous 
mariniers ont accoutumg de faire pour al- 
16ger leur travail, ceux-ci le faisoient 
alors ; c'est que 1'un d'eux chantoit une 
chanson marine dont la cadence r6gloit 
le mouvement des rames, et les autres de 
meme qu'en un choeur de musique, unis- 
soient par intervalles leur voix a celle du 
chanteur. Or, tant qu'ils voguerent en 
pleine mer, le son dans cette (Stendue se 
perdoit et la voix s'vanouissoit en 1'air : 
mais quand ils vinrent a passer la pointe 
d'un ^cueil et entrer en une baye profonde 
en forme de croissant, on ouit bien plus 
fort le bruit des rames, et bien plus dis- 
tinctement le refrain de leur chanson ; 
parce que le fond de la baye se tcrminoit 
en un vallon creux, lequel recevant le 
son, comme le vent qui s'entonne dedans 
une flute, rendoit un retentissement qui 
represenloit a part le bruit des rames, et 
la voix des chanteurs a part, chose plai- 
sante a ouir. Car comme une voix veuoit 
d'abord de la mer, celle qui rdpondoit de 
terre re'sonnoit d'aulant plus tardque plus 
turd avoit commence 1'autre. 



I 



ERUDITS ET SAVANTS. BERNARD PALISSY. 159 

BERNARD PALISSY 

1510-1589. 

Maltre BERNARD PALISSY naquit vers 1510 a la Chapelle-Broin, petit 
village du Pe>igord, pres d'Agen. On n'aaucun detail sur sa famillc ni 
sur sa premiere Education; on sail seulement que, des sa jeunesse, il 
travaillait a la preparation des vitraux colores et a la peinture sur verre. 
De bonne heure il voyagea, parcourant la France, la Flandre, les Pays- 
Bas, lesbords duRliin, exerc.ant a la fois la vitrerie, la pourtraiture et 
1'arpentage; observant la nature, et augmentant par I'exp6rience ses 
connaissances scientifiques. De retour a Saintes en 1539, il s'y maria. 
Le hasard ayant fait tomber entre ses mains une coupe de terre email- 
16e,il rdsolut de dgcouvrir le secret de la fabrication des emaux Italiens, 
et mit seize ans aatteindre le but (1539-1555). II a publi6 dans son Art 
de la terre le rcit de cette lutte he'roique ou. son Snergie sut triom- 
puer de la misere, de la faim, de la maladie et des attaques de la ca- 
lomnie *. Ses rusiiques figulines * furent bientdt recberch^es par les 
grands seigneurs, et le conmHable de Montmorency le prit sous sa pro- 
tection. En 1563, parut a la Rochelle 1'ouvrage intitul Recep/e veritable 
par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre a multi- 
plier et a augmenter leurs thresors, oil 1'auteur expose sans ordre suivi 
des vues originales sur diverses questions scientifiques. II vint ensuite 
s'^tablir a Paris oil, tout en continuant aproduire ses rustiques figulines, 
ils'adonna al'e"tude des sciences naturelles. En 1575, il ouvrit chez lui 
des conferences qu'il continua jusqu'en 1584, exposant a des auditeurs 
tels que Ambroise Pare", Yiret, etc., ses de"couvertes et ses theories. II 
forma le premier cabinet d'histoire naturelle qui existat a Paris. En 
1580 parurent les Discours admirables de la nature des eaux et fan- 
taines, etc., nouveau trait6 dogmatique sur divers points de la physique, 
dela chimie, et surquelques arts industriels. Protestant z^l^, il echappa 
au massacre de la Saint-Barth61emy par la protection de Catherine de 
Medicis ; mais, sous la Ligue, il fut enferme 1 a la Bastille et il y mourut 
au bout d'un an (1589). 

Palissy est un des esprits les plus originaux du xvi e siecle. L'un 
des premiers il pratiqua dans les sciences les methodes expe>irnen- 
tales, et montra par ses decouvertes et par ses Merits qu'il en compre- 
nait toute la portee. II appliqua la chimie a 1'agriculture. De 1'aveu de 
Cuvier il fut pour ainsi uire le fondateur de la geologic, et entrevit sur 
plus d'un point !es lois que la science devait plus tard mettre en lu- 
miere. II fut en mcme temps un grand dcri vain, d'un stjle net, exact, et 
en meme temps pitloresque. Ses ceuvres competes ont 6te 6dit^es par 

1. Ypir plus has, page 162. i sentent des objets rustiques, rochert 

S. Ainsi jiowuiees parce qu'elles reprd- '. grottes, arbrcs, aiiimaui, etc. 



160 MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI 6 SIECLE. 

P.-A. Cap. en 1814 (Edition <5puis<5e) et par M. Anatole France en 18SO 
(un vol. in-8, Paris, Charavay). M. de M<mtaiglon a prepare uno nouvella 
Edition critique (en deuxvolumes in-8) dont il a bien voulu nous coai- 
muniquer les gpreuves. 

Voir notro Tableau de la Literature au xvi* siecle, page 78. 

1. Les outils de Palissy. 
(FANTAISIE.) 

II advint, la semaine passe"e, qu'estant en mon ropos sur 
1'heure de minuict, il m'estoit avis, que mes outils de Geometric 
s'esloyent eslevez 1'un conlre 1'autre, el qu'ils se de"batoyent a 
qui apparlenoit 1'honneur d'aller le premier. Et, estant en ce 
d6bat, le Compas disoit : II m'apparlient 1'honneur: car c'cst 
moy qui conduis et mesure toutes choses ; aussi, quand on 
veut re"prouver un homme de sa despence superfine, on 1'ad- 
moneste de vivre par compas i. Voila comment 1'honneur 
m'apparlient d'aller le premier. La Reigle disoit au Compas : 
Tu ne sais que * tu dis ; lu ne saurois rien faire qu'un rond 
seulemen t..., mais moy, je conduis toutes choses directemenl *, 
ct de long, et de travers, et, en qnelque sorte que ce soil, je 
fay toul marcher droit devant moy. Aussi quand un homme 
esl mal-vivant, on dit qu'il vil desreiglement * qui est autant 
a dire que, sans moy, il ne peut vivre droitcment. Voila pour- 
quoy 1 honneur m'appartient d'aller devant. Lors 1'Escarre 6 
dist : C'est a moy a qui 1'honneur apparlieut : car, pour un 
besoin, on trouvera deux reigles en moy : aussi c'est moy qui 
conduis les pierres angulaires et principales du coin 6 , sans 
lesquelles nul bastiment ne pourroit tenir. Lors le Plomb 7 
se vinsl a eslever,disant: Je dois estre honor6 par dessus tons : 
car c'est moy qui ameine et conduis toute massonnerie direc- 
lemenl en haul, et sans moy on ne sauroit faire aucune mu- 
tt raille droitc, qui 8 seroit cause que les bastimentstomberoyent 
soudain; aussi, bien souvent, je fay 1'office d'une reigle. Par 
quoy faut 9 conclurre que 1'honneur m'appartient. Ce fait, 
le Niveau s'esleva et dist : ces belistres 10 et coquins. C'esl a 



1. On 1'engage, en 1'admonestant, a 3. En droitc ligne. 

yivre par compas, c'est-a-dire par roe- 4. D'une maniere ddreglde. 

sure; compas, qui signifie a 1'originc pas S. L'<!<|uerre. 

/igal, marcbe reguliere, mesuree, a pris 6. De Tangle dc 1'ddifice. 

le sens de regie, meswe, et s'est ensuite 7. Le fil a plomb. 



appliqii(5 a 1'iiibtruinent qui sertaprendre 

les niesurcs. 

2. Ce aue. 



8. Ce qui. 

9. C'cst puurquoi il f;iut. 

10. Gucux. 



ERUDITS ET SAVANTS. BERNARD PALISSY. 



16t 



moy que 1'honneur apparlicnt. Ne sait-on pas, que tous les 
soumiers *, poutres et traverses ne pourroyenl eslre assises a 
leur devoir sans moy ? Ne sait-on pas bien que je conduis 
toutes places et pavements comme je veux ? Ne sait-on pas 
bien que plusieurs ingenieux * se sont servis de moy, en fai- 
sant leurs mines, {ranchers, et en braquant leurs furieux ca- 
a nons, et que, sans moy, ils ne pourroyent parvenir a leur 
dessein? Voila pourquoy il faut arrester et concltirre que 
I'honneur me doit demeurer. El soudain que le Niveau eut 
flni son propos, voicy la Sauterelle 8 , qui d'une grande vistesse 
se va eslever *, en disant : Devant, devant 8 1 Vous ne savez 
que vous dites, c'est a moy a qui appartient I'honneur : car 
je fay des actes que nulne sauroit faire ; et je vous demande, 
sauriez vous conduire un bastiment en une place biaise 8 ? Et 
on sait bien que non ; et vous ne servez, ni ne savez rien faire, 

?inon un mestier 7 mais moy, je vay, je viens, je fay de 

la petite, je fay de lu grande 8 , brief, je fay des choscs que 
mil de vous ne sauroit faire. Parquoy il est ais6 a juger que 
1'honneur m'appartient. Adonc 1'Astrolabe vint a s'eslever 
avec une Constance et gravity canonique 9 , et dist ainsi : Me 
voulez-vous oster 1'honneur qui m'appartient ? car c'est moy 
qui monle plus haut que tous tant que vous estes, et mon 
regne et empire s'eslend jusques aux nues. N'est-ce pas moy 
qui mesure les astres, et que 10 par moy les tomps et saisons 
sont cognues aux hommes, fertility ou st6rilit6? et qu'est ceci 
a dire ? Me sauroit-on nier, que ce que je dis ne soil vray ? 
Et, ainsi que j'enlendis le bruit de leurs disputes, je m'esveillay, 
et soudain m'en allay voir ce que c'estoit. Dont, soudain qu'ils 
m'eurent appergeu, ils me vont eslire juge, pour juger de leur 
different. Lors je leur dis : Ne vous abusez point, il ne vous 
appartient ny honneur, ny aucune preeminence : I'honneur 
apparlient a I'homme, qui vous a formez. Parquoy, il faut que 



1. Sommiers. Sommier de'signe toute 
piece de charpcnte disposed pour soutenir 
d'autrcs pieces lourdes ; c'est le mot 
sommier ou bete de somme, pris dans une 
acception figure'e. La meine mgtaphore 
se retrouvc dans poutre, a 1'origine ca- 
vale (de pulletrum), dans cheualet, de 
cheval, etc. 

2. Ingihiieurs. 

3. La fausse gquerre, dont les deux 
branches s'ouvrent ou se referment comme 
n compas, pcuvent premhe la mesure 



d'angles de toute sorte, et, comme dit le 
texte, des surfaces biaises. 

4. Se leve. 

5. A moi d'aller dovunt. Voir plus 
baut : < Voila puurquoi I'honneur m'ap- 
partient d'aller devunt. 

6. Dans les parties qui sont de biais. 

7. Un soul metier. 

8. Je fa is le role de petite et de frauds, 
c'est-a-dire, je rcmplis tous les roles. 

9. De chanuine. 

10. Et n'est-ce pat vrai que, etc. 



162 MORCEAUX CDOISIS DES AUTEURS DU XVi e SIECLE. 

vous luy scrvicz * et 1'honoriez. Comment, dirent-ils, a 
1'liommc ? el faul-il que nous obeyssions et servions a 1'homme 
qui est si meschant et plein de folie ?.... 

(Recepte veritable par laquelle tons les hommes de la France 
pourront apprendre d multiplier leurs thrtsors ; tome I, 
p. 106-108 ; cf. p. 118 de 1'edition France.) 

2. Palissy a la recherche des emaux. 

Je me prins * a e>iger un fourneau semblable a ceux des 
verriers, lequel je baslis avec un labeur indicible : car il falloit 
que je magonnasse tout seul, que je destrempasse mon mortier, 
que je lirasse 1'eau pour la deslrempe d'iceluy ; aussi me failloit 
moy mesme aller querir la brique sur mon dos a cause que je 
n'avois nul moyen d'entretenir un seul homme pour m'ayder 
en cest affaire *. 

Je fls cuire mes vaisseaux en premiere cuisson : mais 
quand ce fut a la seconde cuisson, je receus des tristesses 
et labeurs tels que nul homme ne voudroit croire. Car 
en lieu de me reposer des labeurs passez, il me fallut tra- 
vailler 1'espace de plus d'un mois, nuit et jour, pour broyer les 
, malieres desquelles j'avois fait ce beau blanc au fourneau des 
< verriers; et quand j'eus broy6 lesdites matieres j'en couvr6 
les vaisseaux que j'avois fails. Ce fait 7 , je mis le feu dans mon 
fourneau par deux gueules, ainsi que j'avois veu faire ausdits 
verriers; je mis aussi mes vaisseaux dans ledit fourneau pour 
cuider faire * fondre les esmaux que j'avois mis dessus. Mais 
c'estoit une chose mal-heureuse pour moy : car combien que ' 
je fusse six jours el six nuits devant ledit fourneau sans cesser 
de brusler bois par les deux gueules, il ne fut possible de pou- 
voir faire fondre ledil esmail, el eslois comme un homme d6- 
sesp6r6 ; el, combien que'je fusse tout eslourdi du travail, je me 
vay adviser que dans mon esmail il y avoit trop peu de la ma- 
tiere qui devoit faire fondre les aulres, ce que voyanl je me 
prins a piler el broyer de ladilte maliere, sans toutesfoislaisser 
refroidir mon fourneau; par ainsi j'avois double peine, piler, 
broyer el chauferle dil fourneau. 

Quand j'eus ainsi compost mon esmail, je fus conlraint 



1. Que -vous lui obgissiez. 

2. Pris. 

3. (11) me fallait. 

4. Affaire a 616 masculin jusqu'au 
IYII* siecle. 



5. Vases. 

6. J'en couvris (d'une couche) 

7. Cela e'tant fait. 

8. Parcc que je pensais ainsi faire. 

9. Bieu que. 



ERUDITS ET SAVANTS. BERNARD PALISSY. 163 

d'aller encores acheter des pots, afin d'esprouver ledit esmail : 
d'autant que j'avois perdu tous les vaisseaux quo j'avois faits : 
et, ayant couverlslesdiles pieces dudit esmail, je les mis dans le 
fourneau, continuant loujours le feu en sa grandeur. Mais sur 
cela il me survint un autre malhcur, lequel me donna grande 
fascherie, qui est que, le bois m'ayant failli, je fus contraint 
brusler les estapes * qui soustenoyent les trailles * de mon jar- 
din, lesquelles estant brushes, je fus contraint brusler les 
tables et plancber de la maison, afin de faire fondre la seconde 
composition. J'estois en une telle angoisse que je ne scjavois dire ; 
car j'estois tout tari et tout desechg a cause du labeur et de la 
clialeurdu fourneau ; il yavoit plus d'un mois que ma chemise 
n'avoit scene" sur moy. Encores pour me consoler onse moquoit 
de moy, et mesme ceux qui me devoyent secourir alloyenl crier 
par la ville que je faisois brusler le plancher : et par tel moyen 
Ton me faisoit perdre mon credit, et m'estimoit-on eslre fol. 

Les autres disoyent que je cherchois a faire la fausse mon- 
noye, qui estoit un mal qui me faisoit seicher sur les pieds; et 
m'en allois paries rues tout baisse", comme un homme honteux: 
j'eslois endelte" en plusieurs lieux, et avois ordinairement deux 
enfans aux nourrices *, ne pouvant payer leurs salaires. Per- 
sonne ne me secouroit ; mais au contraire ils se mocquoyent de 
moy, en disant : II luy appartient bien* de mourir de faim, 
parce qu'il ddlaisse son meslier. Toutes ces nouvelles venoyent 
a mes aureilles quand je passois par la ruS ; toutes fois il me 
resta encores quelque espe"rance, qui m'accourageoit 8 et sous- 
tenoit, d'autant que les dernieres espreuves s'estoyent assez 
bien porte"es ', et des lors en pensois 7 sgavoir assez pour pouvoir 
gaigner ma vie, combien que j'en fusse fort e*loingne" (comme 
lu entendrasci-apres) et ne dois trouver mauvais si j'en fais un 
peu long discours ', afin de te rendre plus attenlif a ce qui te 
pourra servir. 

Quand je me fus repose" un peu de temps avec regrets de ce 
que nul n'avoit pitie de moy, je dis a mon Ame : Qu'est-ce qui 
te triste 8 , puisque tu as trouve" ce que tu cherchois? travaille i 
present et tu rendras honteux tes de"tracteurs w . 

(Discours admirable*: De fartde terre; I, II, p. 210-211 ; 
cf. p. 382 de l'e"dition France.) 



1. frais. 

t. Treilles. 

3. Chez les nourrices. 

4. II mdrile bien. 
b. Encourageait. 
6. ComporUes. 



7. J'en pensais. 

8. (I'n) discours un peu long. 

9. On n'emploie plus que les composes 
aitrister, contrister. 

10. Nous nepouvons donner enentier ce 
n 10 re. -a u d'uue eloquence si naive et ri 



iGi MORCEAUX GHOISIS DES AUTEURS DU XVI' S1ECLE. 

AMBROISE PARIS 

1510 (?) 1500 

AMBROISE PAR naquit dans le Maine, vers 1510. AttirS vers la chi- 
rurgie par une vocation irresistible, il vint, jeune encore, e"tudier a Pa- 
ris sous Jacques Goupil, professeur au College de France, se fit peu a 
pen connaltre, et, des l53G,accompagna en Italie le colonel gnralRn6 
de Mortejoan enqualitSde cbirurgien. Apres la prise de Turin ou pe>it 
son protectcur, il revint a Paris, se fit recevoir docteur en chirurgie au 
college Saint-Edme, et fut bient6t nommti par Henri II (1552) chirur- 
gien ordinaire de la maison royale. Son devouo.ment et son huf.ianite' 
6galaient son habilete et sa science; il en donna la preuve par son ad- 
mirable conduite pendant le sii5ge de Metz (1552). Ses ennemis memes 
lui rendaient justice. Lorsqu'il fut fait prisonnier au siege de Verdun, 
le gouverneur espagnol a qui il donna ses soins le remit en liberte. 
De retour a la cour. il roprit ses fonctions aupres de Charles IX et les 
continua aupres de Henri III. 11 mourut en 1./90. 

Les premiers ouvrages de Pare sont Merits d'une maniere p^nible 
et embarrassed; le progKs de son esprit et son sejour a la cour durent 
contribuer a former son style. Ses dernieres oeuvres et en particulier 
son Apolngie (sorte de biograpliie) sont remarquables par la clart6 et 
I'ehJgance. 

M. Malgaigne a donn6 des oeuvres completes de Par6 une Edition 
qu'on peut regarder comme definitive ; elle est precede d'une savante 
introduction sur I'histoire de la chirurgie en France (Paris 1840-41, 
3 vol. in-4). 

You- notre Tableau de la Literature au xvi sieclt, page 78. 



grande. Citons du moms encore ce frag* ' coustrl de telle sorte comme un homme 
ment : J'ay esl6 plusicurs anodes que, que Ton auroit traing par tous les bour- 
n'ayant rien de quoy faire couvrir mes biers de la ville; et en m'en allant ainsi 
fourneaux, j'estois toutes les nuits a la retirer, j'allais bricollant * sans chan- 
mercy des pluyes et vents, sans avoir delle, en tombant d'un cost<5 et d'autre, 
aucun secours, aide ny consolation, sinon comme un homme qui seroit yvre de vin, 
des chats huants qui chantoyent d'un rempli de grandes tristesses : d'autant 
cost6 et les chiens qui hurloyent del'au- qu'apres avoir lon^uoment travail!6 je 
tre; parfois il se levoit des vents et tern- voyois mpn labeur perdu. Or, en me reti- 
pestes qui souffloyent de telle sorte le des- rant ainsi souille" et trempd, je trouvois 
sus et le dessous de mes fourneaux, que en ma charabre une seconde persecution * 
j'estois contraint quitter la tout, avec pire que la premiere, qui me fait a pr6- 
perte de mon labeur. Et me suis trouve' [ sent ses merveilles que je ne suis con- 
plusieurs fois qu'ayant tout quitu 1 , n'nyant suind de tristesse. (Id., p. 217.) 
rien de sec sur moy, a cause des |>.nyes 

qui estoient tombe-es, je m'en allois cou- ,. M archnl ds traven. 
cner a la nunuit ou au point du jour, ac- j . Celle de sa faiuille. 



ERUDITS ET SAVANTS. AMBROISE PARE. 



105 



Le si6ge de Metz J . 

Estant pres du camp, jo vis a plus d'une lieuC et dcmie des 
fcux allume's autourde laville. ressemblanl quasi que toulela 
terre ardoit s , et m'eslois advis que nous ne pourrions jamais 
passer au travers de ces feux sans estre descouverts 8 et par 
consequent estre pendus et estranges ou mis en pieces ou payer 
grosse ranQon. Pour vray dire, j'eusse bien et volontiers voulu 
estre encore a Paris pour le danger eminent que je prevoyois. 
Dieu conduit si bien nostre affaire que nous entrasmes en la 
ville i minuit, avec un certain signal quele Capitaine avoit avec 
un autre Capitaine de la compagnie de monsieur de Guise : 
lequel seigneur j'allay trouver en son lict, qui me rec.eut de 
bonne grace, estant bien joyeux de ma venue. . . 

Je demanday puis apres a monsieur de Guise qu'il*luy plaisoit 
que je feisse des drogues que j'avaisapportees; il me dit que je 
les departisse 5 auxChirurgiens etApoticaires, etprincipalement 
aux pauvres soldats blesses qui estoient en grand nombre a 
1'bostel Dieu : ce que je fis : et puis asseurer que ne pouvois 
asscz tarit faire que d'aller voir les blesses qui m'envoyoient 
querir pour les visitor et penser . 

Tous les seigneurs assieges me prierent de solliciter 7 bien 
Boigneusemenl sur tous les autres monsieur de Pienne qui avoit 
este blesse d'un esclat de pierre d'un coup de canon a la temple 8 , 
avec fracture et enfonceure de 1'os;.. el fut quatorze jours sans 
pouvoir parler ny ratiociaer 9 ... 11 fut tre"pan6 a coste du mus- 
cle temporal, sur 1'os coronal. Je le pensay avec d'autres cliirur- 
giens et Dieu le guarist Io ; et aujourd'huy est encore vivant, 
Dieu merci. 

L'Empereur faisoit faire la batterie de quaranle doubles 
canons ou la poudre n'esloitespargnge journy nuit. Subit que 11 
monsieur de Guise vit 1'artillene assise 1S et braque'e pour faire 
breche, flt abbattre les maisons les plus procb.es pour remparer 13 ; 



1. Par Charles Quint (1551). 

2. Et il semblait que toute la terrebru- 
tait. 

3. A. Pare 1 , avec son domestique et un 
capitaine ilalicn cherckaieat a pdniHrer 
dans Metz. 

4. Ce qu'il. 

5. Parlageasse. 

6. Panser. 

7. Sl'occuper de. 



8. Tempe. 

9. Reprendre connaissnnce. 

10. Voila, sous sa forme authentique> 
cette c^lebre pensde reproiluite g^n(5i-al- 
meut sous une forme plus concise etplus 
sentpncious : Je panse et Dieu guorit. > 

11. siiot que. 

12. Etablie. 

13. Faire des remparts, fortifier. 



166 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 6 SIECLE. 

et Ics poultres et solives estoient arrenge"es bout 4 bout, el en- 
tre deux, des fascines, de la terre, des licts * et balles de laine, 
puis on remettoit encore par-dessus autres poultres et solives, 
comme dessous. Or beaucoup de bois des maisons des faulx- 
bourgs qui avoient este" raises par terre (de peur que 1'ennemy 
ne s'ylogeast au couvert, etqu'ils ne s'aidassent du bois)seivit 
bien a remparer la breche. Tout le monde esloit empeschc 2 a 
porter la terre pour la remparer jour et nuict. Messieurs les 
Princes, Seigneurs et Capitaines, Lieutenans, Enseignes, por- 
toient lous la hotte pour donner exemple aux soldats et citoyens 
afairele semblable : cequ'ilsfaisoient, voir 3 jusques aux dames 
et damoiselles, et ceux qui n'avoienl des holies s'aidoienl de 
chauderons, panniers, sacs, linceuls*, ct tout ce qu'ils pou- 
voienl pour porter la lerre: en sorte que 1'ennemy n'avoit point 
si tost abbatu la muraille qu'il ne trouvast derriere un rempart 
plus fort... 

Nos gens faisoient souvent des sorties, par le commandement 
de monsieur de Guise. Un jour devant 8 il y avoit grand presse 
4 se faire enroller de ceux qui devoient sortir.. . Lesquels alloient 
jusques aux Iranohe'es les 6 resveiller en sursaut, laoul'alarme 
se donrioit en leur camp 7 ; et leurs tabourins 8 sonnoient plan, 
plan,tati la ta, tati ta tou,touflouf 9 ; pareillement leurs trom- 
pelteset clairons ronfloient et sonnoient boutte selle, boutte selle, 
boutte selle, monte a cheval, monte a cheval, monte a cheval, monte 
&caval,acaval, eltouslessoldals crioientd/'arme, aux armes, etc., 
comme Ton fait la hue'eapre'slesloups jet lous divers langages 10 , 
selon les nations. Et les voyoit-on sorlir de leurs tentes et pe- 
lites loges, drus comme fourmillons lorsqu'on descouvre 
leurs fourmillieres, pour secourir leurs compagnons qu'on de- 
gosilloit u comme moutons... Etquand les nostres se voyoient 
forces, revenoient en laville tousjoursen combattant, et ceux 18 
qui couroient apre"s estoient repousse's a coup d'artillerie... Et 
nos soldals qui estoient sur la muraille faisoient une escopete- 
rie 1J et pleuvoir leurs balles sur eux dru comme gresle, pour 



1. Couches. 

2. Occupg. 

3. Meme. 

4. Draps de lit. 

5. Le jour d'avant, la ycille. 

6. Les ennemis. 

7. Le camps des Espagnols. 

8. Les tambours des Espagnols. 

9. Ceci rappelle le vers d'Enuius : At 
tuba terribili sonitu taratanlara dixit. 



Le clairon a fait retentir son terrible 
taratantara. Voip le coramentaire de 
Servius sur Virgile, iZneide, IX, 503. 

10. L'arm6e de Charles-Quint ^tait 
compos^e d'Espagnols, d'Autrichiens, de 
Wallons, etc. 

11. Egorgeait. 

1-2. Les ennemis qui les poursuivaient. 
13. Fusillade; deescopette,sorte d'auue 
a feu. 



fiRUDITS ET SAVANTS. AMBROISE PARfi. 167 

les renvoyer coucherjouplusieurs demeuroient en la place du 
combat. Et nos gens aussi ne s'en revenoienttous leur peau en- 
liere et en demeuroient tousjours quelques-uns pour la disme, 
lesquels esloient joyeux de mourir au lict d'honneur. Et la ou il 
y avoit un cheval blesse", il estoit escorche" et mange" par les 
soldafs: c'estoit au lieu de bceuf et de lard. Et pour penser nos 
blesse"s, c'esloit a moy a courir. Quelques jours apre"s on faisoit 
autres sorties qui faschoient fort les ennemis, pour ce qu'on les 
laissoit peu donnir a seurete"... 

(Ambroist Part raconte ensuite la resolution prise par Charles- 
Quint de ne partir de devant la place qu'il ne la prist par forca 
ou par famine, quand il devroit perdre toute son armee ; 
Vacharnement que montrent les assitges pour la defense de la 
ville ; le rationnement des vivres el les travaux des habitants 
qui font de chaque quartier, de chaque maison autant de for- 
teresses a emporter; enfin V engagement qu'ils prcnnent, au cas 
ou les Espagnols auraient renvers6 tous les obstacles, de bruler 
lews trtsors pour que les ennemis n'en fissent trophee, de detridre 
les munitions et les vivres, et de mettre le feu en chaque maison, 
pour brusler les ennemis et eux ensemble.) 

Les citoyens 1'avoient ainsi tous accorde, plus tost que 
de voir le cousteau sanglant sur leur gorge et leurs i'emmes 
et filles preadre a force, par les Espagnols cruel* et in- 
humains. 

Or nous avions certains prisonniers que monsieur de Guise 
renvoya sur leur foy, auxquels taciturnement on avoit voulu 
qu'ils conceussent nostre derniere volonte" et desespoir, lesquels 
estant arrives en leur camp ne differerent de la publier... 
L'Empereur ayant entendu ceste deliberation de ce grand guer- 
rier monsieur de Guise, mit de 1'eau dans son vin, et refrena sa 
grande cholere, disant qu'il ne pourroit entrer en la ville sans 
faire une bien grande boucherie et carnage, et espandre beau- 
coup de sang lant des defendans que des assaillant?, et fussent 
tous morts ensemble, et a la fin, iln'eust sceu avoir autre chose 
que des cendres : et qu'apre"s on eust peu dire que c'eust este" 
une pareille destruction que celle de la ville de Jerusalem, faite 
jadis par Titus et Vespasian. L'Empereur done ayant entendu 
noslre derniere resolution el voiant le peu qu'il avoit avance par 
sa batterie, sappes et mines, et la grand'pesle qui esloit en son 
camp, et 1'indisposition du temps *, et la necessity* de vivres et 

1. La saison dtifaYorable. I 2. Besom. 



108 MORCEAUX CIIOISIS DES AUIEURS DU XVI" SIECLE. 

d'argent, et qne ses soldals se desbandoienl el par graudes trou- 
pes s'en alloient : concleut entin de se retirer... 

Voila comrae nos chers el bien aimds Imperiaux s'en allerent 
de de.vant Mets, qui ful * le lendemain de Noel, au grand con- 
tenlemetit des assi6ges et louange des Princes, Seigneurs, Capi- 
taines, et soldais qui avoient endur6 les travaux de ce siege 
1'espace de deux mois. Toutesfois ne s'en allerenl 2 pas tous, il 
s'en fallut plus de vingt mille, qui estoient morls taut par 1'ar- 
tillerie et coups de main que de lapcste, du (Yoidet de la ('aim... 
On alia ou ils nvoient camp ou Ton trouva plusieurs corps 
morls non encore enlerres et la terre ton te labouree comme Ton 
voit le cimeliere saincl Innocent durant quelque grande morta- 
Iit6. Et en leurs tentes, pavilions el loges, y avoient laissepa- 
reillement plusieurs malades... Mondit seigneur de Guise fit 
enterrer les morts et trailer leurs malades... el me commanda 
et aux autres chirurgiens de les aller penser et medicamenter : 
ce que nous faisions de bonne volonte ; et croy qu'ils n'eussent 
fait le semblable envers les nosires, parce que 1'Espagnol est 
tres-cruel, perfide et inhumain 3 . 
(Apoloyie et Voyages ; Voyage de Meti ; tome III, p. 70 et 

suiv. des GEuvres completes d'A. Pare, edit. Malgaigne.) 



OLIVIER DE SERRES 

1539-1619 

La vie do 1'agronome OLIVIER DE SEMES est aussi peu connue que ses 
Merits sont celebres. On salt seulementqu'il naquit en 1539 au domaine 
du Pradel pres de Villeneuve de Berg (Ardeche), qu'il mourut en 1619, 
qu'il etait calviniste comme son frere Jean de Serres, 1'liistoriographe 
de Henri IV, et qu'il fut en grande faveur aupres de ce prince qui en- 
couragea ses travaux et se servit de lui pour developper en France 1'art 
de I'agriculture et specialement la culture des muriers et 1'elevage des 
vers a soie. Son grand ouvrage, le TMdtre de [Agriculture et du menage 

l.Cequi eutlicu. I MM. Michaud et Poujoulat, premiere 

2. Les ennemis. j s^rie, t. V11I, p. 305. M. Lcroux de Lincy 

3. Cf. la relation du tig de Met* \ a public de curieuscs chansons popu- 
par l'Fm/,ereur Charles V, en fan 1552, laircs sur le sie'ge de Metz dan s son 
iue a Bcrlrand de Salipnac, 1'oncle de Rer.util de thnn's historiques fra n faii 
Fdnelon. Voir les mpmoires reladfs a ' (t.ll, p. 190-2y2). 

I'histoire de France , publics par | 



ERUDITS ET SAVANTS. 0. DE SERRES. 169 

des champs, futpubli6 en 1GOO. Le petit traite 1 dela Cueillette de lasoie 
pour la nourriture de cevx qui la font qui parut en 1599, n'est qu'un 
fragment de ce vaste ensemble ou 1'auteur embrasse tout ce qui con- 
cerne la culture des champs, des vergers, des jardins, 1'elevage des 
animaux domestiques, etc. C'est leresum^ de quarante ans d'etudeset 
d'experiences pratiques, prsent6 dans un ordre clair et meHhodique, 
et ecrit avec une precision de style qui n'exclut pas i'elegance et l'agr- 
ment. L'auteur du Scaligerana rapporte que Henri IV se faisait lire 
des fragments du Thedtre d' Agriculture. Aussi pendant son regne les 
Editions du TMdlre se multiplierent. Sous Louis XIV, du moins de- 
puis la revocation de I'e'dit de Nantes, 1'auteur et son livre furent ou- 
blies; et le Thedtre cf Agriculture ne fut remis en honneur que dans la 
seconde partie du siecle dernier. 

En 1804-1805 il a 6(6 donn6 de ce pr^cieux ouvrage une excellente 
edition precedee d'un eloge d'O. deSerres dua Francois deNeufchateau 
(2 vol. in-4). 

Voir iiotre Tableau de la Literature frangaise au xvi e siecle, p. 80. 

LTeau. 

Commenceant par 1'eau, je dirai qu'en ceci elle surpasse les 
autres filaments 1 que de servir d'aliment 8 ; en tant qu'elle 
abbruve toute sorte d'animuux, ne donnans immediatement 
aucune nourrilure ni le feu, ni 1'aer ni la terre 8 . C'est par 1'eau 
que toutes habitations sont rendues agrSables et saines et lous 
terroirs fertils. Quel plaisir est-ce de contempler les belles et 
claires eaux coulantes a 1'entour de vostremaison semblans vous 
tenir compaignie ? Qui rejaillissent en haut par un million d'in- 
ventions, qui parlent, qui chantent en musique, qui contrefont 
le chant des oiseaux, 1'escoupeterie des arquebusades, le son 
de 1'arlillerie, comme tels miracles sevoyent en plusieurslieux, 
mesme a Tivoli, aPratoliet autres del'Italie? Et tresnaifvement* 
a Sainct-Germain en Laie, ou le roi a de nouveau faict cons- 
truire telles et autres magnificences admirers de tous ceux qui 
les contemplent. Quant a la sant6, les salubres eaux courantes 
rafreschissent 1'aer en este, en toutes saisons servent a la nette- 
16 B , lavans les immondices du mesnage : faute de quoi faire 
n'ayant 1'eau a commandement, souvent Ton lombe en grandes 
maladies et langueurs. La peste, a faute d'eau, se fourre quel- 
quesfoisparmi les armies. Le bestailaussin'estant bienabbruv6, 
ne faict jamais bonne fin : au contraire, tousjours se porte 



i. AplffTov (ilv iSdio, 1'eau esl la meilteure 
des choscs, dit Pindare (Olympiques, I, 1). 
i. En ce qu'elle sert d'aliments. 
3. Le feu, etc., ne donoant imm^diate- 

XVI* SiECLE. 10 



ment aucune nourriture. 

4. Au naturel. 

5. Propret6. 



170 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI" SIECLE. 

d'autant mieux que mieux il est accommode" d'eau. Du profit 
qu'en dirons-nous? N'est-ce pas 1'eau qui parses arrousemens 
convertit en bonne la mauvaise terre, la rendantpropre a pro- 
duire abondamment, arbres, fruicts d'iceux, foins, herbes des 
jardinages,et plusieurs autres biens, mesme l bles et vins?Aussi 
u telle occasion, est-elle dicte asseur6e alchumie 1 d'autant 
qu'en peu de temps elle se convertit en or et argent, par le 
moyen des choses susdictes; el par les divers moulins qu'elle 
anime, souvenles fois avec revenu exc6dant celui de la terre. 
En 1'article du profit venant de 1'eau sera coucb.ee * la pesche; 
autant grand qu'on le pourroit imaginer ; comme ailleurs par- 
ticulierement je 1'ai represents *. 

Ces choses recogneues de loute anciennete", les hommes ont 
tasche de s'accommoder d'eau, selon que leurs esprits etfaculte"s 
leur en ont sugge"re" les moyens. La Nature aussi y a travaille" 
d'elle-mesme, en plusieurs lieux, mais avec grande merveille, 
en Egypte ou 1'eau du Nil s'enflant inonde la terre trois mois 
conlinuels; passe" ce temps-la, 1'eau retiree laisse un gras limon 
sur lequelle peuple seme son grain avec peu de labeuret grand 
rapport. Mais par 8 ne pouvoir estre imite" tel arrousement 
nalurel, je n'en discourrai plus avant, ni de plusieurs autres 
admirables eaux, dont Pline, Vitruve et autres Anciens font 
mention, pour meltre en Evidence I'ing6nieuse invention de 
Crappone, gentil-homme Provencal qui en l'anne"e mil cinq cens 
cinquante sept fit conduire a Selon de Craux en Provence un 
bras de 1'eau de la Durence, par un large canal prins a cinq 
lieues de ladicte ville. Ceste eau-la, pour avoir faict changer de 
visage aux terroirs qu'elle arrouse, leur a cause" d'aulant plus 
de profit qu'auparavant ils estoient de peu de valeur, a raison 
de 1'importune chaleur me"ridionale du pays : et si a utilement 
accommode" de moulins les peuplesdecequartier-la,alalouange 
de 1'inventeur, duquel la me"moirese conserve aveclajouissance 
du fruict de son patient labour. 
(TMdire d' agriculture; septiesme lieu, Avant-propos ; tome II, 

p. 528 de I'edition Huzard, 2 vol. in-4. Paris, 1804-b.) 



1. Sur lout. 

t. Alchimie qui ce Uompe pas. 

1. Euregistr^e. 



4. Au chapitrexiu da lieu V. 

5. Parce que tcl arrosement nature! ne 
peut etrc iiiiite. 



SECTION II. POETES 



I. LES POETES DE 1500 A 1550 



LE MAIRE DE BELGES 

1473-1524 ou 1548. 

JEAN LE MAIRE UE BELGES, n& en 1473 a Beiges (aujourd'hui Bavai) 
dans le Hainaut, etait neveu du chroniqueur et po6te Molinet. Apres 
avoir re?u une brillante Education, il entra en 1498 au service du due 
Pierre de Bourbon. En 1503, il donna le premier de ses poSnies, le 
Temple d'honneur et de vertus, panggyrique du due de Bourbon adressd 
a sa veuve Anne de Beaujeu. La meme annge il composa la Plainte du 
Desire ou il ddplore la mort de Louis de Luxembourg. En 1504 il fut 
attach^ a la maison de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays- 
Bas, dont son oncle elait bibliothcaire. II 6crivit en 1'honneur de cette 
princesse ses livres des Regrets sur la mort du roi d'Espagne, Phi- 
lippe I er , frere de Marguerite, et ses deux 6pltres de VAmant vert. A 
la mort de son oncle, Le Maire hi-rita de sa charge de bibliothe'caire 
et devint ensuite indidaire, et historiographe de Marguerite, C'est 
alors qu'il commence son ouvrage intitu!6 Illustrations des Gaules 
dontil publia la premiere partie en 1509, et la seconde, trois ans apres, 
lorsqu'il fut elabli en France. En 1513, le roi Louis XII 1'appela pres de 
lui,et lui donna la place d'historiographe. II fut charg6 par ce prince de 
diverses missions en Italic, et crivit en faveur du roi de France centre 
le pape Jules II. A la mort du roi (1515) il perdit sa place d'historio- 
graphe; bientflt r6duit*fc la misere, il tralna une vie obscure. II mourut, 
dit-on, I'h&pital, selon les uns en 1524, selon d'autres, en 1548. 

Les Illustrations des Gaules sontl'oeuvre la plus importante de Jean 
Le Maire. Pasquier le loue d'avoir enrichi notre langue d'une infinite" 
de beaux trails tant en prose qu'en vers dont les meilleurs e"crivains ont 
nt parfois s'aidcr. Voir notre Tableau, etc., pp. 71-73 et p. 82. 

Nous suivons dans nos extrai ts 1' Edition de Paris 1513 *. L'Academie 
Royale de Belgique prepare en ce moment une edition complete des 
ceuvrcs de Le Maire. 



1. Le teite est en caracteres gothiques, 
ana accent ni apostrophes. Nous rcpro- 
duisons exactemcut rortbographe origi- 



nale, en modifiant seulement la ponc'.ua- 
tion, et en ajoutant les apostrophes, et, 
quand la clarl6 1'exige, les accents. 



172 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 



1. Complainte de 1'Amant vert. 

L'Amant vert, perroquet de la princesse Marguerite, apprend le de 1 - 
part de sa maltresse. II ne peut register a sa douleur qu'il chante dans 
une longue p!tre. 

demy dieux, o Satires aggrestes, 

Nymphes de bois et fonlaines proprettes, 

Escoutez moy ma plainte demener, 

Et tu, Echo, qui faiz 1'air resonner 

El los rochiers de voix ropcrcussives, 

Vueillcz doubler mes douleurs excessives. 

VOUB scavez bien que les dieux qui tout voient 

Tel bien mondain, tel heur donne m'avoient 

Que de plus grand ne joist 1 oncques ame. 

Vous cognoissez que pour maislresse et dame 

J'avoie acquis (par dessus mes merites 2 ) 

La flcur des fleurs, le chois des marguerites. 

Las ! 'double helas ! pourquoy doncques la pers je ? 

Pourquoy peut tant inlortune 3 et sa verge 

Qui maintesfois celle dame greva? 

Elle s'en va, helas ! elle s'en va 

Et je demeure icy sons compagnie. 

Apres avoir donntS ordre d'e'crire sur son tombeau ces quatre vers 

Soubz ce tumbel qui csl [ung] dur conclave 
Git 1'amant vert, et le tresuoble esclave 
Dontle hault cueur, de vraye amour pure yvre, 
Ne peul 4 souffrir perdre sa dame et vivre. 

II meurt de chagrin, va aux enfers guide" par Mercure qui le conduit 
a Minos. Celui-ci le declare digne des Champs-iys6es ; et mis au rang 
des immortels, il adresse a sa dame, du se'jour des bienheureux, uue 
relation, de son voyage aux enfers. 



L'Amant vert aux enfers. 

... Quand mon ame cut (en tristes recordz 
Et grand douleur) prins 5 yssue du corpz, 



1. Jouit. 

2. Et c'titnit plus quo je ne me'ritais. 

3. i'ourquoi rinlurtunu a-t-cllc une 



puissance si grande, si fuucsle. 

4. Put. 

5. Pris. 



POETES DE 1500 A iooO. LE MAIRE DE BELGES. 173 

Tantost fut prest Ic noble Dieu Mcrcure 

Qui les espritz des deflunetz prend en cure *. 

Lequel, tenant son Caducee on verge, 

Print mon esprit tout innocent et vierge ; 

Puis, en volant plus legier que le vent 

Me mena veoir le fenebreux convent 2 

Des infernaulx ou siel 3 Radamanthus 

Retributeur* des vices et vertuz. 

Ung Rocbier brun se treuve en la Moree 

Dont sault 5 vapeur horrible et sulpburee. 

Le Roch se dit en latin Tenarus 

Dont 8 Hercules 7 entrainnaCerierws. 

Droit la 8 voit on ung grand trou tartaricque 

Si tres hideux que nulle Rheloricque 

Ne scauroit 9 bien sa laideur exprimer, 

Au fons duquel alasmes abismer 10 

Mercure et moy. Si trouvons 1 buys de fer 

Par ou on entre ou " grand pourpris d'enfer. 

Lors Cerberus, le porlier lait IJ| et noir 

En abayant 18 nous ouvritson manoir. 

Sa voix tonant si fort retombissoit 1 * 

Que la valee obscure en gemissoit. 

Si 15 ne fault pas demander se 16 j'euz peur 

Quand j'apperceuz ung si fier aggrippeur 1 

Nous lirons oullre 18 et alons jusque au fleuve 

Le plus despil 19 que nulle part on treuve 20 : 

Stixil a nom, c'estadire tristesse, 

Tout plain ft d'horreur, d'angoisse, et de destre'sse. 

Or nous passa le viellart nautonnier 

Qu'on dit Karon, tres vilain pautonnier* 1 . 



1. En soiu. 

2. Lieu de reunion (conventus], de- 
meurc. 

3. Sied, sigge (de se>let . 

4. Qui relribue chacun suhrant ses -vices 
ou ses \ertus. 

5. S'elance, de saillir flat, salit). 

6. D'ou. 

7. Prononcez Hercules. 

8. La. 

9. Saurait. 

10. A'ous allames nous abimer, nous 
plongcr. 

11. En le, dans le ; c'est le singulier 
de es. 

12. Laid. 



13. Aboyant. 

14. Reboudissait, 6tait r^percutde par 
l'6cho. 

!". Aussi. 

16. Si. 

17. Agrippeiir, celui qui agrippe, saisil 
vivement et violemment. 

18. Passons outre. 
IP. M6pris6. 

20. Trouve. Encore dans la Fontaine 
(le Glund et la Citrouille}. 

21. Pautonnier, plus ancienncment pnl- 
tonnier, gueux, miserable, ddrivii 
d'un mot patton qui est encore conserve 
dans 1'italien paltone, gueux, -vaga- 
bond. 

10. 



174 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 S1ECLE. 

Sa barque estoit desbiflee 1 et viellelte 
Si n'eut de moy ne denier ne mailletfe 1 . 
On and on est oultre, alors la clart6 faul I 8 
Et ne voit en*goutte ne 8 has ne hault 
Mais bien ot 6 on des criz espoventables, 
Fiers urlemens de bestes redoubfables. 
Lors j'eux frayeur de telz mugissenaens 
Druit de marleaux, chaines et ferremens 
Grandz tumbemens'de monlaigne et ruyne 
Et grand souffliz de ventz avec bruyne. 
J'avoie aussi bien pres de mes oreilles 
Oiseaux bruyans de strideurs 8 nompareillcs 
Batans de 1'esle 9 et faisans grans murmures, 
Clacquans du bee come ung droit son d'armures 
Si me tapiz au plus pres de ma guide 10 
Car de chaleur ma poictrine estoit vuide 
Tant peur avoie. Et lors il 11 me va dire : 

MERCURE 

Celieu umbreux, toat plain de dueil et d'ire 

Est le royaume et sejour Plutonicque 

Et le repaire a tout esprit inique. 

Tu dois scavoir que les fiers animaulx 

Qui en leur vie ont faict cas anormaulx 

Et perpetr oultraiges criminelz " 

Aprez leur mort sont icy condamnez 

En griefz lourmens, en ordure et pueur ". 

L'AMANT VERT 

En ce disant, je vis une lueur 
Estrange etbleue avec noire fumee 
Noyant la flambe ** et rouge et alumee. 
Plus aprouchons, plus oyons 1B de tumulle 
Qui du parfond 16 d'un grand goufre resulle 17 
Et quand ce vint que 1'usines assez pres 



1. Use"e, en pieces. 

2. Petite maille, petite monnaie. 

3. Fait d<5fiiul. 

4. On. 

5. Ni. 

6. Quit, entend. 

7. Chutes. 

8. Eclats de -voix (stridor). 

9. Aile. 

10. Mcrcure. Guide e'tait feminin ; cf. 
p. 210, n. 3. 

11. Murcure. 



12. Prononcez crimines. 
(3. Puaoteur. 

14. Flambe vientde flammula; flamms 
vient de flamma. Quoique flambe Cut un 
diminutif, il s'est pourtant confondu avea 
le simple flamme. Flambe a donn^ flam- 
her, flamooyer, etc. 

15. Entendons. 

16. Du plus profond. Par est une par- 
ticule de superlatif, comme per daof 
perutilis. 

17. Du latin resultat. 



POETES DE i500 A 1550. LE MAIRE DE BELGES. 175 

Won conducteur s'arresta tout expres 
Et dit ainsi : 

MERCDRE 

Cy demeure Pluton. 
Vecy le fleuve horrible Flegeton 
Ardent et chault. Voy ce que je te monstre. 
Sur son rivaige el dedens a 1 maint monstre. 

Maint gros serpent et maintefs] leides bestes 

Tout y esl plain de si mortelle injure 
Que lu aurois frayeur trop merveilleuse 
De veoir tel * tourbe horrible et batailleuse 
Qui n'a jamais n'amour ne paix ensemble. 
Or passons oultre, et verrons, se * bon semble 
Au roy Minos le grand juge infernal 
Que je te maine en ton repos final. 
(Les deux Epistres de I'Amant vert, 4 la fin du premier livre 
des Illustrations, e"dit. de 1513.) 

Le Maire de Beiges est un versificateur correct et parfois elegant: il ne 
B'est guere montr6 poete que dans sa prose ; il a cre6 le genre de la 
prose poetique. En voici un dchantillon, qui est plus k sa place dans la 
section consacree aux poCtes que dans cello qui est reservee aux pro- 
sateurs. 



2. Le jeune Paris et les nymphes. 

Paris Alexandre, tout Iass6 de la course d'un cerf lequel il 
avoit longuement suivy en la forest Ida a cor et a cry, et en le 
poursuivant s'estoit eslongne de ses compaignons, s'endormit en 
I'ombredes lauriers tousjours verdoyans, aupres d'unefontaine 
nommce Creusa, laquelle est au fons d'une plaisant valee des 
montaignes Idees; la ou le fleuve Xanthus ou Scamander prent 
son origine. La delectation du val plaisant et solitaire et 1'ame- 
nile du lieu coy, secret et taciturne avec le doulx bruit des cleres 
undes argentines partans du roch excitereiit le beau Paris a 
sommeiller et s'estendre sur 1'herbe espesse el drue et stir les 
flourettesbienflairans*, faisant chevetdu piedurocliieretayanl 
sonarcelson carquois soubz son bras dexlre. A[p]rescequ'ileut 



i.Il y a. 

2. Tel, dans la vieille langue, (Halt des 
deux genres, commegrand, etc. Yoirn. 4. 

3. Si. 

4. Dicn flairantes, a 1'odeur suave. Le 



participe Qairant n'a pas encore la forme 
feminine flairante , d'apres 1'usage du 
\ iriix frangais. l)e inemu plus loin grand, 
plaisaiif 



176 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 

prisle doulx repos de nature recreant les labeurs dcs hommcs, 
il s'esveilla; et, a son reveil, en estendant ses forlz bras et tor- 
chant 1 ses beaulx yeulx clers comme deux estoilles, getta son re- 
gard en circunference. Si vit tout a 1'entour de lui ung grand 
nombre de belles nymphes, gentiles et gratieuses fees, qui le 
regardoient par grand attention. Mais si tost qu'elles 1'aperceu- 
rent remoouvoir et entrebriser sa plaisant somnolence, toutes 
ensemble en ung moment se disparurent el tournerent en 
fuitte. 

AJoncq Paris tout esmerveille" et transmit d'une vision si 
nouvelle se dressa sur piedz en sursault, et d'ung grand zele 
ardant se print a courirapres elles si treslegierement* qu'il ne 
sembloit point fouler 1'herbe de sesplantes 3 . Etlant flt, qu'il en 
ralaignit une logierement fuyant, de laquelle les cheveulx au- 
reins * voletoient en 1'air par dessus ses espaules. Si la relint 
doulcement par les plys undoyans de sa robe genlile et lui dist 
humblement en cesle manierc : deesse specieuse, quelque 
tu soyes, ou 8 nom de la clcre Dyane, plaise a la grace et courtoi- 
sie demourer ung pelit 6 (saulve ta bonne paix) et me vouloir 
dire quelle esU'assembleede ces nobles nymphes, que j'ay pre- 
sentement veues. Car oncques nulle chose ne desiray tant scavoir 
que cesle cy. Lors la gracieuse nymphe qui se senlit arestee, 
se relourna promptement et d'une chiere 7 semblable a coursee 8 , 
lui dial ainsi : Quelle hardiesse te meul, o jeune adolescent 
Royal? ne de quelle fiance presumes tu de mettre la main aux 
nymphes (qui sont demy deesses) en leur faisant violence? Je te 
prie, deporte toy de telle oullrageuse temerile" et nous laisse 
aller {ranches et liberes par 1'exemple de ceulx a qui il en est 
autreffois mescheu 9 . 

Le noble enfant Paris Alexandre, quand il ouyt la nymphe 
ainsi parler imperieusement et haultainement, tout crainlif et 
plain delremeur 10 , s'enclinaen terre, come estonne" etmoictie' 
ravy tant de sa mcrveilleuse eloquence come de sa souveraine 
beaulte" et la voulut adorer come une deesse celeste ". 

(Le premier livre des Illustrations de Gaule et singularitez. 
de Troye, chapitre xxim; Edition de Paris, 1513.) 



\. Essuyant. Mot devenu aujourd'hui 
\ulgaire et meme has. 

2. Ties-Ie'geremeiit, si bien, etc. 

3. Plante des pieds. 

4. D'or. 

5. Propremen en le : sens de au. 

6. L'n peu. 

7. Visage. 



8. Conrrouce'e. 

9. Arrive 1 mal. 

10. Crainte ; emprunte' au latin tremor. 

11. Voila une page qui annonce la prose 
d'Amyot ; on en rencontre plus d'une 
semblable dans les Illustrations, inais 
a cote de combien d'autres seches, arides 
ou grotesquement boursoufldes 1 



LES POETES DE 1500 A 1550. CLEMENT MAROT. 177 

CLEMENT MAROT 

1497-1544. 

CLtMENT MAHOT, fils du poGte Jean Marot, naquit en 1497 a Cahors. 
Son pere attache" a la cour de la reine Anne de Beaujeu 1'amena a 
Paris, oil il le fit e"tudier sous des maitrss dont notre poete garda un 
souvenir pen favorable J . Destine 1 a la magistrature, il entracliez un pro- 
cnretir, mais quitta bientdt la basoche pour servir comme page chez 
M. de Neuville, seigneur de Villeroy. C'est chez lui qu'il publia ses 
premieres poesies e"crites dans le faux gout du temps. En 1515 il fit 
hommage de son Temple de Cupidon a Francois l r ; le roi le fit entrer 
au service de sa soeur Marguerite, qui 1'attacha a sa personne en qnalit^ 
de valet de chambre (1519). II acccmpagna ensuite le roi de France 
en Italic, fut blesse 1 et fait prisonnier a Pavie et renvoye' en France 
sans rangon (1525). 

Des l'anne"e suivante onle voitaccustf d'he're'sie par ledocteur Boucher, 
conduit au Cliatelet, puis transfe're' dans la prison de Cliartres sur la de- 
mande de l'e"veque de cette ville, Ch. Guiart, qui lui tait secretement fa- 
vorable ; il y fut traite" avec les plus grands e"gards. Dans les loisirs de cette 
douce captivit6, il compose sa satire de i'Enfer, nom qu'il donne au 
Chatclet. Mis en liberte par ordre de Franc.ois I er , il est de nouveau em- 
prisonn6 pour avoir voulu arracher des mains de la pre'vdte' un homme 
qu'on menait en prison : une e"pitre au roi lui rend sa liberle". En 1538, il 
suit jusqu'aux frontieres d'Espagne le roi et la cour qui allaientrecevoir 
la nouvelle reine, Ele"onore d'Autriche. Ses relations avec les luthe'riens 
attirent sur lui pour la seconde fois les coleres de la Sorbonne ; il se 
refugie dans le B^arn aupres de Marguerite, puis en Italie aupres de 
la duchesse de Ferrare Ren^e de France, qui e"tait favorable aux ide"es 
nouvelles. C'est de la qu'il adresse a Francois l er une epitre re.st^e c6- 
lebre ou il tente de le fle'chir. Oblig^ de fuir Ferrare, il cherche un 
asile JiVenise; enfin il rentre en France apres avoir abjur6 ses erreurs a 
Lyon (1536) et reparalt a la cour. 

Cette vie errante, ces persecutions, ces soucis qui accablaient 
Marot, furent plus favorables au de"veloppement de son talent que les 
ann^es de calme et de tranquillity qu'il avail passe"es a la cour de 
France jusqu'en 15. '5. II se d^barrassa du faux gout, de l'e>udition p6- 
dante et mal dig^r^e et atteignit le nature! ; sa phrase devint franche, vive, 
alerte, marquee au coin du bon sens et de la nettete". De retour en 
France, Marot espe>ait trouver le repos quand ^claterent des inimiti^s 
qui s'e'taient amassues contre lui durant son exil. On lira dans notre 



i.En effet c'estoient de grans beshs 1 Jamais je n'entre eo paradi* 
Que les regens du temps jadis, S'ils DC m'ont perdu ma jeunest e. 

1 (Epistre, 43.) 






178 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE. 

Tableau de la literature au \\i* siecle, cotte lutte avec le poSte Sagon 
qui ne fut ricn moins que litte>aire. Apres ces querelles ou les rieurs 
eiaient du c6t6 de Marot, maltre Clement jouit de sa gloire et de la 
faveur royale jusqu'en 1543. Sa traduction des cinquante premiers 
Psaumes, encouraged d'abord par Francois I", fut condamnge par la 
Sorbonne. MalgrS la protection royale, Marot dut s'enfuir a Geneve ; 
mais, poursuivi par les calvinistes comme libertin, il se refugia en Italic. 
II alia mourir & Turin en 1544. 

Nous 6tudions 1'oeuvre de Marot dans notre Tableau, etc., pp. 88-91. 

Les Editions des po6sies de Cl. Marot sont assez nombreuses. Citons 
parrni les editions modernes celle de du Fresnoy (La Hayn, 4 vol. in- 1% 
1731), de Rapilly (Paris, 3 vol. in-8, 1824^ de Jannet (Paris, 4 vol. in-18, 
1868-72), et enfin 1'edition de M. Guiffrey qu'on pout considcror comme 
definitive, Paris, Quantin. (Les t. II et III out souls paru.) Nous sui- 
vons 1'edition do 1544 (Lyon, in-8), la derniere donnee du vivant de 
1'auteur. 

1. Le Lyon et le Rat (fable). 

Je te veulx dire une belle Fable : 

C'est assavoir du Lyon et du Rat. 

Cestuy Lyon, plus forl qu'un vieil Verrat ', 

Veil * une foys, que le rat ne SQavoit 

Sortir d'un lieu, pour autant qu'il 8 avoit 

Meng6 le lard, et la chair toute crue : 

Mais ce Lyon (qui jamais ne fut Grue) 

Trouva moyen, et maniere, et matiere, 

D'ongles et dens, de rompre la ratiere : 

Dont maistre Rat eschappe vistement : 

Puis meit A terre un genouil genteraent, 
Et en ostant son bonnet de la teste, 
i A mercie" * mille foys la grand'Besle : 

Jurant le Dieu des Souris, et des Ralz, 

Qu'il luy rendroit *. Maintenant tu verras 

Le bon du compte '. II advint d'adventure 

Que le Lyon pour chercher sa pasture, 
i Saillit 7 debors sa caverne, et son siege 8 : 
. Dont (par malheur) se trouva pris au piege, 

Etfut Ii6 centre un fer me posteau. 



Pore. 

2. Vit. 

3. Parce q 

4. Remercii. 



?. Qu'il le lui rcvaudrait. 

6. Conte. 

7. Sortit. 

8. S^joup 



LES POKTES DE 1500 A 1550. CLEMENT MAROT. 179 

Adonc le Rat, sans serpe ne * cousleau, 
Y arriva joyeux et csbaudy, 
Et du Lyon (pour vray) ne s'est gaudy * 
Mais despita ' Chafz, Chates et Chalons, 
Et prisa fort Ratz, Rates et Ralons, 
Dont il avoit trouv6 temps favorable 
Pour secourir le Lyon secourable : 
Auquel a diet : lays toy, Lyon lye", 
Par moy seras maintenant desly6 : 
Tu le vaulx bien, car le cueurjoly as, 
Bien y parut quand tu me deslyas. 
Secouru m'as fort Lyonneusement, 
Or secouru seras Rateusement. 

Lors le Lyon ses deux grans yeux vestit *, 
Et vers le Rat les tourna un petit, 
En luy disant : povre vermyniere, 
Tu n'as sur toy instrument ne mariiere, 
Tu n'as cousteau, serpe ne serpillon, 
Qui sceust coupper corde ne cordillon, 
Pour me j'ecter de cesle estroicte voye : 
Va te cacher, quele chat ne te voye. 

Sire Lyon (dit le filz de Souris), 
De ton propos (certes), je me soubris : 
J'ay des cousleaux assez, ne te soucie, 
De bel os blanc, plus tranchans qu'une Sye 5 : 
Leur game, c'est ma gencive et ma bouche : 
Bien coupperont la Corde, qui te touche 
De si trespres : car j'y mettray bon ordre. 

Lors Sire Rat va commercer a mordre 
Ce gros lien : vray est, qu'il y songea 
Assez longtemps, mais il le vous rongea 
Souvent, ettant, qu'a la parfin lout rompt, 
Et le Lyon de s'en aller fut prompt, 
Disant en soy : Nul plaisir ' (en effect), 
Ne se perd point quelque part ou soil faict T . 

(Epistres : A son ami Lyon; e"d. de Lyon, 1544; p. 134.) 



i. Ni. 

I. Amustf. 

3. Mais le rat me'prisa la race dcs 
shats et vanta celle des rats, parce quo, 
ttant rat, il avail 1'occasion, le moycn de 
lecourir, etc. 



4. Vetit, voila (de ses paupieres) pour 
en attfhiuer 1'eclat. 

5. Scie. 

6. Bienfait. 

7. C'est le proverbe : un bienfait n'est 
jamais perdu. 



ISO MORCEAUX CIIOISIS DES AUTEURS DU XVI 6 SIECLB. 



2. Au roy, pour avoir est6 derob6. 

On diet bien vray, lamaulvaise Fortune 
Ne vient jamais, qu'clle n'en apporte une 1 , 
Ou deux, ou trois avecques elle (Syre), 
Vostre cueur noble en sgauroit bien que dire 2 .. 
El moy chelif, qui ne suis Roy, ne rien, 
L'ay esprouv6. Et vous compteray 8 bien, 
Si vous voulez, comment vint la besongne *. 

J'avoys un jour un Valet de Gascongne, 
Gourmand, Yvrongne, et asseur6 Menteur 8 , 
Pipeur, Larron, Jureur, Blasphemateur, 
Senlant la Hart de cent pas a la ronde, 
Au demeurant, le meilleur filz du Monde... 

Ce venerable Ilillot 8 fut adverty 
De quelque argent, que m'aviez departy 7 , 
Et que ma bourse avoit grosse apostume 8 : 
Si 9 se leva plustost que de coustume, 
Et me va prendre en tapinoys icelle : 
Puis la vous meit tresbien soubz son essclle 10 : 
Argent et tout (cela se doit entendre), 
Et ne croy point, que ce fust pour la rendre, 
Car onques puis n'en ay ouy parler. 

Bref, le Villain ne s'eh voulutaller 
Pour si petit ll : mais encor il me happe 
Saye I2 , et bonnet, chausses, pourpoint et cappe, 
De mes habits (en effect) il pilla 
Tous les plus beaulx : et puis s'en habilla 
Si justement s , qu'a le veoir ainsi estre, 
Vous 1'eussiez prins (en plein jour) pour son maistre. 

Finablcmenl, de ma chambre il s'en va 
Droict a Testable ou deuxchevaulx trouva : 



1. Un malheur ne yien f jamais seul. 

2. Aura.it bien des etjses a dire sur ce 
ujct. 

3. Conterai. 

4. L'airaire. 

8. Jlcuteur plein d'assurance, effronte'. 

6. Gargon. C'est un mot gascon qui 
correspond a fit/ot ; le gascon change 
I'f en h, comme 1'espaguol qui da fiiium 
a fail hi/o. 



I. Donn6 en partage. 

8. A post cine, eiillure. 

9. Aussi. 

10. Aisselle. 

II. Peu. 

12. Casaque. Cf. la Fontaine : Portait 
snyon de polls de chevre (Fables, 
XI, 7). 

13. Et mes vclcmcuts lui allaient si 
bieu. 



LES POETES DE ioOO A iotiO. CLEMENT MAROT. 181 

Laisse le pire, et sur le meilleur monte, 
Picque et s'en va. Pour abreger le compte *, 
Soycz certain, qu'au partir dudict lieu, 
N'oublia rien, tors * i me dire Adieu. 

Ainsi s'en va chalouilleux de la gorge 5 
Ledit Valet, monte" comme un sainct George * : 
Et vouslaissa Monsieur dormir son saoul, 
Qui au resveil n'eust sceu finer* d'un soul*. 
Ce Monsieur la (Syre) c'estoit moy mesme : 
Qui sans mentir I'uz au matin bien blesme, 
Quand je me vey 7 sans honnestc vesture 8 , 
Et fort fasch6 de perdre ma monlure : 
Mais de 1'argent que vous m'aviez donne", 
Je ne fuz point de le perdre eslonn6 : 
Carvostre argent (tresdebonnaire Prince) 
Sans point de faulle ' est subject a la pince 10 , 

Bien lost apres ceste fortune la, 
Une aufre pire encores se mesla 
De m'assaillir et chacun jour m'assault, 
Me menagant de me donner le sault ", 
Et de ce sault m'envoyer a 1'envers, 
Rithmer 1S soubz terre et y faire des vers 13 . 

C'est une lourde et longue maladie 
De troisbons moys, qui m'a loute eslourdie ** 
La pauvre tesle, et ne veult terminer, 
Ains 15 me contrainct d'apprendre a cheminer 1 *. 
Tant affoibly m'a t7 d'estrange maniere 1 
Et si m'a fait la cuisse heronniere 18 ... 

Que diray * plus? Au miserable corps 
(Dont je vous parle), il n'est demour6 so , fors Z1 
Le povre esprit qui lamente et souspire, 
Et en pleurant tasche a vous faire rire. 

Et pour autant (Syre) que M suis a vous, 



1. Le re"cit. 

2. EicepW. 

3. Comme un homme qui sent le gibet. 

4. Qu'on reprtsente toujours a cheval. 

5. Payer. De la finance. 
. Sou. 

7. Vis. 

8. Vetement. 

9. On dit encore dans le meme sens : 
venez sans fault". 

10. A etre pinrt, a lire YO!<!. 

11. De me faire tauter le pas, de me 
faire mourir. 

KV1* BliiCLK. 



12. Rimer. 

13. Jcu de mots sur ver et vers. 

14. Alourdi. Lec.on de l'6d. de Lyon, 
1541. iJ'autres plus rdcentes out* et- 
tourdie. 

15. .Mais. 

16. A aller au pas, lentement. 

17. Tant elle m'a aflaibli. 

18. Maigre comme la patte d'un litiroo. 

19. Dirai-je. 

20. II n'est rien demeur& 

21. Eicepl^. 

22. Aussi Trai que. 

il 



182 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI e 

De troys jours Tun viennent faster mon poulx *, 
Messieurs Braillon, le Coq, Aknquia, 
Pour me garder d'allerj usque a quia *. 

Tout consult^, ont remis au Priutempa 
Maguerison, mais a ce quej'entens, 
Si je ne puis au Printemps arriver, 
Je suis taille" de * mourir en Yver : 
Et en danger, si en Yver je meurs, 
I)e ne veoir pas les premiers raisins meurs*. 

Yoyla comment depuis neuf moys en ga 8 , 
Je suis traict6. Or ce que me laissa 
Mon Larronneau, long temps a 6 , 1'ay vendu 
Et en Sirops, et Julez 7 despendu 8 : 
Ce neantmoins ce que je vous en mande, 
N'est pour vous faire ou requeste ou demande : 
Je ne veulx point tant de gens resembler ', 
Qui n'ont soucy autre, que d'assembler 10 
Tant qu'ils vivront, ilz demanderont eulx, 
Mais je commence a devenir honteux, 
Et ne veulx plus a voz dons m'arrester ". 

Je ne dy pas, si voulez I2 rien 15 presler, 
Que ne le prenne **. 11 n'est point de presteur 
(S'il veut prester) qui ne face un debteur. 
Et sgavez vous (Syre) comment je paye ? 
Nul ne le sgait, si premier 15 ne 1'essaye. 
Vous me devrez (si je puis) de relour M : 
Et vous feray encores un bon lour 17 , 
A celle fin, qu'il n'y ait faulle nulle, 
Jevous feray une belle Cedulle 18 , 
A vous payer (sans usure il s'entcnd) 
Quand on verra tout le Monde content : 



1. Foul*. 

t . A la dernier* eitr<mit. Expression 
qui -vient de U scolastique : *ci>e qwa, 
: niroir qu'une chose est, par opposition 
a si-ire propter quid, savoir pourquui 
unc chose est. Eire a quia, c ."' done 
proprement ue savoir quoi rgponiiie a 
qui vijiis demande la raison d'uue chuse. 
Cf. Ao'iian, 1880, p. 126. 

3. Jc suis de tuille a. capable de. 

4. Jlurs. 

5. Jusqu'a ceiour. 

6. 11 y a. 
T. Juleps. 



9. Ressembler a tant de genu. 

10. Amasser. 

11. Compter uniquement sur vos j-.<ns, 

12. Vous vonloz. 

13. Quelque chose. 

J4. Qaeje ne le prenne. 

15. Si dabordil. 

16. Vous me devrez encore plus que jo 
ne vuus dois. 

17. L'n tour avantageux pour vous. Cf. 
regression : jouer a quelqu'un un inau- 
vais t<,ur. 

18. Billet. 



LES PCETES DE 1500 A 1530. CLEMENT MAROT. 183 

Ou (si voulez), h payer ce sera *, 
Quand votre loz * et renom cessera. 

(Epistres; p. 173.) 



3. Conseils de Jean Marot a son fils. 

Me souvient, quand sa mort attendoit *, 

Qu'ilme disoil, en me tenant la dexlre* : 
Filz, puisque Dieu t'a faict la grace d'eslre 
Vray beritier de mon peu de sgavoir, 
Quiers en * le bien qu'on m'eri a faict avoir : 
Tu congnois comrae user en est decent 6 . 
C'est un sQavoir tanl pur, et innocent, 
Qu'on n'en egauroit creature nuyre. 

Par preschemens le peuple on peult seduire : 
Par marchander, tromper on le peult bien : 
Par plaiderie on peult manger son bien : 
Par medecine on peult 1'homme tuer : 
Mais ton bel art ne peult telz coups ruer 7 , 
Ains * en sgauras meilleur Ouvrage tislre 9 . 
Tu en pourras dicier Lay 10 ou Epistre, 
Et puis la faire a tes Amys tenir, 
Pour en 1'amour 11 d'iceulx t'enlre[le]nir. 

Tu en pourras traduyre les volumes 
Jadis escripts par les di verses plumes 
Des vieulx Latins, dont tant est mention. 

Apres lu peulx de ton invention 
Faire quelque Oeuvre 5 jecler en lumiere : 
Dedans lequel" en la fueille premiere 
Dois invoquer le nom du lout puissant : 
Puis descriras le bruyt resplendissant 
De quelque Roy, ou Prince, dont le nom 
Rendra ton Oeuvre immorlel de renom 
Qui te sera, peult estre, si bon heur 1 *, 
Uue le prouflit sera joinct a 1'honneur. 



Ca sera payable. 

Louange. 

Quand Jean Marot attendaitla mort. 

La main droite. 

Cbcrcbe a en tirer. 

L'usa^e en est convenable. 

Wcbargw de tels coups. 



8. Mais. 

9. Tisser. 

to. Petit poeme TIP re'citaient les trou- 
veres et qui racoiitait uue a venture. 
it. AmiM. 

It. (Euvre 6tait masculiu. 
13. Un si graud boubeur. 



184 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVl e S1EGLE. 

Done pour ce faire, il fauldroit que tu prinses 
Le droict chcmin du service des Princes, 
Mesmes* du Roy, quicherit, el practique 
Par son hault sens ce noble art Poetique. 
Va done a luy, car ma fin est presents *, 
Et de ton faict quelque ceuvre luy prcsente, 
Le suppliant, que par sa grand'doulceur, 
De mon Estat te face successeur. 
Que pleures-tu? Puis que 1'aage me presse, 
Cesse ton pleur, et va oti je t'adresse. 
Ainsi disoit le bon Vieillard mourant. 

(Epistres : Au Roy, pour succtder 
en I'estat dc son pere; p. 180.) 

4. A une Damoyselle malade. 

Mamignonne, 
Je vousdonne 
Le bon jour: 
Le sejour 8 
C'est prison 
Guerison 
Recouvrez, 
Puis ouvrez 
Vostre porte 
Et qu'on sorte 
Vislement : 
Car Clement * 
Le vous mande. 

Va, friande 
De ta bouche, 
Qui se couche 
En danger 
Pour manger* 
Confitures : 
Si tu durcs 
Trop malade, 
Couleur fade 

1. Surtpuc. I 4. Clement Marot. 

2. Car jc vais mourir. 5. Ya, gourmande, qui t'alitcs en Jan- 

3. La chambre. I gcr de maladie, pour avoir mau^e, etc. 



LES POETES DE 1500 A 1550. CLEMENT MAROT. 185 

Tu prendras, 
Et perdras 
L'embonpoint. 
Dieu te doint * 
Sanl6 bonne, 
Ma mignonne. 

(Epistres; p. 186.) 

5. Au roy, du temps de son exil a Ferrare. 

Ilest bien evident, 

Qje dessus moy ont une vieille denl *, 

Qaand ne povans crime sur moy prouvcr, 

Ont tresbien quis *, et tresbien sceu trouver, 

Pour me fascher, brefve expedition *, 

En te donnant mauvaise impression 

De moy, ton serf, pour apres a leur aise 

Mieulx mettre a fin leur volunte" mauvaise : 

Et pour ce faire ilz n'ont certes heu * honte 

Faire courir de moy vers toy maint compte *, 

Avecques bruyt plein de propos menteurs 7 , 

Uesquelz ilz sont les premiers inventeurs. 

De Lutheriste ilz m'ont donn6 le nom, 

Qu'a droict ce soil 8 , je leur responds que non. 

Luther pour moy des cieulx n'est descendu, 

Luther en Croix n'a point este" pendu 

Pour mes pechez : et lout bien advise", 

Au nom de luy ne suis point baptize"; 

Baptize suis au nom qui tant bien sonne, 

Qu'au son de luy le Pere eternel donne 

Ce que 1'on quiert 9 : le seul nom soubs les cieulx,' 

En et par qui ce monde vicieux 

Peult estre sauf : le nom tant fort puissant, 

Qu'il a rendu tout genoil 10 fleschissant, 

Soil infernal, soil celeste, ou humain : 

Lc nom, par qui du seigneur Dieu la main 



1. Donne. 

2. Qu'ils (Ics gens de Sorbonne) ont 
une vieille dent centre moi, m'en Teu- 
lent depuis longtemps. 

3. Cherche". 

4. Court expedient. 

5. Eu. 



6. Conte. 

7. Maint conte fonde' uniquemcnt suf 
des bruits qui m'attnbuaient mensoiige- 
rement des propos. 

>. Qu'ils aient raison. 

9. liequiert, demande. 

10. Oeuou. 



186 MORCEAUX COOISIS DES AUTEURS DU XVI" S1ECLE. 

M'a preserve" de ces grands loups rabis *, 
Qui m'espioyent dessoubs peaulx de brebis 

Ce que sgachant f , pour me justifier, 
A ta bont6 je m'osay tanl fler, 
Que hors de Bloys parly * pour i toy, Syre, 
Me presenter. Mais quelcun me vint dire : 
Si tu y vas, amy, tu n'es pas sage. 
Car tu pourrois avoir maulvais visage 
De ton Seigneur. Lors comme le Nocher 
Qui pour fuyr le peril d'un rocher 
En pleine mer, se destourne tout court : 
Ainsi pour vray m'escartay de la Court : 
Craignant trouver le peril de durle", 
Ou * je n'euz one *, fors dotilceur ot seurte" * : 

Puis je sgavois, sans que de faict 1'apprinse T 
Qu'a un subject 1'oeil obscur 8 de son Prince 
Est bien la cbose en la terre habitable, 
La plus k craindre, et la moins s luhailable. 

Si* m'en allay, evitant ce danger, 
Non en pays, non ei Prince eslranger, 
Non point usant de fugilif destour, 
Mais pour servir 1'autre Roy 10 a mon tour, 
Mon second Maistre, et ta sceur son espouse, 
A qui je fuz des ans a quatre et douzc J1 
De ta main noble heureusement donne". 

Puis tost apres, Royal chefconronne', 
Sgachant plusieurs de vie Irop meilleure, 
Que je ne suis, eslre bruslez a 1'heure " 
Si durement que mainte nation 
En est tombee en admiration 1$ , 
J'abandonnay, sans avoir commis crime, 
L'ingrate France, ingrate, ingralissime 
A son PoSle, et en la delaissant, 
Fort grand regret ne vint mon cueur blessant **. 



1. Enrages. 

S. Sacbaot lea intentions tie la Sor- 
bonne et de la justice a mou 6gard. 

3. Je partis. 

4. La ou. 

5. Jamais. 

6. Except^ douceur ct suret^. 

7. Je I'apprisse. 

8. Sombre, irrit^. 
0. Aussi. 



10. Le roi de Navarre, qui avail e'pous* 
Marguerite d'Angonl^me. 

11. Seize ; dcs I'age de seize ans. 

12. En appienant que plusieurs poi-son- 
nes, d'une vie meilleure que la niionne 
I'Liinii hi-ul^es en ce moment. 

13. Etcjnncnicnt. 

14. Aucun grand regret ne vint bles- 
ser mou cceur. 



LES POETES DE 1500 A 1550. CLEMENT MAROT. 187 

Tu ments, Marot, grand regret tu sentis, 
Quand tu pensas a, tes Enfans petisl 

En 6n, passay les grans froides montaignes 1 
Et vins enlrer aux Loinbardes campaignes. 

(Epistres; p. 192.) 



6. Adieu aux dames de la court. 

Adieu la Court, adieu les Dames, 
Adieu les filles et les femmes, 
Adieu vous dy * pour quelque temps, 
Adieu voz plaisans passetemps, 
Adieu le bal, adieu la dance, 
Adieu mesure, adieu cadence, 
Tabourins, Haulboys, Violons, 
Puisqu'a la guerre nous allons. 

Adieu les regards gracieux, 
Messagers des cueurs soucieux : 
Adieu les profondes pensees 
Satisfaieles, ou offensees : 
Adieu les armonieux sons 
De rondeaulx, dixains et chansons j 
Adieu piteux departement 8 , 
Adieu regrefz, adieu lourment, 
Adieu la letlre, adieu le page, 
Adieu la Court, et 1'equipage, 
Adieu I'amytie" si loyalle, 
Qu'on la pourroit dire Royalle, 
Eslant gardee en ferme foy 
Par ferme cueur digne de Roy. 

Adieu m'amye la derniere* 
En \ertuz et beaute" premiere, 
Je vous pry me rendre a present 
Le cueur don I je vous feis present, 
Pour en la guerre, oil il faut estre, 
En faire service a mon maislre *. 



I. Les Alpes. 

1. Je vous dis adieu. 

3. Trisle separation. 

4. A vous la deriiiere je dii adieu. 



5. Je TOUS prie de me rendre mon 
craur que je vous avals doni)6 en pr6- 
sent ; Je service de mon maitre le r6- 
clunie. 



188 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XV1 SIECLB. 

Or quand de vous se souviendra ', 
L'aguillon d'honneur 1'espoindra * 
Aux armes et verlueux faict. 
Et s'il en sorloit quelque effect 
Digne d'une louenge entiere 
Vous en seriez seule heritiere. 
De vostre cueur * done vous souvienne : 
Car si Dieu veult que je revienne, 
Je le rendray en ce beau lieu. 
Or je feis * fin a mon Adieu. 

(Epistres ; p. 207.) 



7. De 1'amour du si&cle antique. 



Au bon vieulx temps un train d'Amour regnoil, 
Qui, sans grand art et dons, se demenoit, 
Si * qu'un bouquet donn6 d'amour profonde 
C'estoit ' donng toute la Terre ronde : 
Car seulement au cueur on se prenoit 7 . 

Et si par cas a jouyr on venoit 8 , 
Sgavez-vous bien comme on s'entrelenoit 9 : 
Vingt ans, trente ans : cela duroit un Monde 
Au bon vieux temps. 

Or est perdu ce qu'amour ordonnoif, 
Rien que pleurs fuinclz 10 , rien que changes u on n'oyl ". 
Qui vouldra done qu'a aymer je me fonde 13 , 
II fault premier 1 *, que 1'amour on refonde, 
Et qu'on la 1S mene ainsi qu'on la menoit 
Au bon vieulx temps. 

(Rondeaux; p. 316.) 



1. Quand mon coeur se souviendra. 
t. Le piquera, I'excitera. 
3. De mon coeur qui est vdtre. 
*. Je 6s, j'ai fait. 

5. Si bien. 

6. C'e'tait comme si on eut donn6. 

7. On ne s'attachait qu'tiu coour, on nc 
eonsiderait que le cceur. 

8. Et si par hasard on avail la jouis- 
sance, le bonheur d'etre aime. 

0. Comme on se gardait sa foi. 



iQ. Feints. 

11. Inconslances. 

12. On n'entend. 

I a. Que je me mette fcrniemont h 
a'mer. 

14. D'abord. 

15. Amow dtait fdminin dans la 
vieille langue et au xri* siecle. 11 esi 
devenu dtpuis masculin, en gardant tou 
t'-i'ois dans certains emploii sun genre 
primitif. 



LliS POETES DE 1500 A 1550. CLEMENT MAUOT. 189 
8. Du lieutenant criminal et de Samblaufay J . 

Lorsque Maillart *, juge d'Enfer, menoit 
A Monfaulcon Samblangay 1'ame rendre, 
A vostre advis, lequel des deux tenoit 
Ak-illeur maintien? Pour le vous faire entendre, 
Maillard sembloit homme qui mort va prendre 
Li SamblanQay fut si ferme vieillart, 
Que Ton cuydoit, pour vray, qu'il menast pendre 
A Monfaulcon le Lieutenant Maillart. 

(Epigrammes; p. 354.) 

9. Replique & la royne de Navarre. 

Mes creanciers qui de Dixains n'ont cure, 
Ont leu le vostre : et sur ce leur ay diet : 
Sire Michel, sire Bonaventure, 
La sceur du Roy a pour moy faict ce diet : 
Lors eulx cuydans que fusse en grand credit 8 , 
M'ont appele" Monsieur a cryet cor : 
lit m'a valu vostre escript autant qu'or : 
Car promis ont, non seulement d'altendre, 
Mais d'en prester (foy de raarchant) encor : 
Et j'ay promis, foy de Clement *, d'en prendre. 

(Epigrammes; p. 372.) 

10. De soy mesme. 

Plus ne suis ce que j'ay este", 
Et ne le sc.aurois jamais 5 estre : 
Men beau Prim temps et mon EstS 
Ont faict le saut par la feneslre. 
Amour, tu as cste mon maistre, 
Je t'ai servi sur * tous les Dieux. 



I. Jacques de Beaune, baron de Sara- 
blan;ay, surintendant des finances, ac- 
cuse' fanssement de concussion par la 
rgcnte Louise de Savoie, dont il u'avait 
pas voulu favoriscr les dilapidations, et 
peiidu au gibet de Alontfaucon. 



2. Le lieutenant criminel. 

3. Alors, mes creanciers, s'imaginanl 
que j'6tais en grand credit. 

4. Clement Marot. 

5. Jamais plus. 

6. Pai-dessus, de preference. 

11. 



190 MORCEAUX CHOISIS DES AUTEURS DU XVI 8 SIECLE, 

si je pouvois deux foys naistre *, 
Comme je le servirois raieulx ! 

(Epigrammes; p. 433 de l'6d. de Niort, 1596.) 



11. De trois enfans fr6res. 

D'un mesme dard, soubs une mesme annee, 
Et, en trois jours, de mesme destinee, 
Mai pestilent * soubz ceste dure pierre 
Meit Jean de Bray, Bonadventure, el Pierre, 
Freres tous trois : donl le plus vieil dix ans 
A peineavoit. Qu'en dicles vous, Lisans 8 ? 
Cruelle mort, morl plus froide que marbre, 
N'a elle lort de faire cheoir de 1'arbre 
Un fruict tant jeune, un frnict sans meurct6*, 
Dont la verdeur donnoit grand'senrete" 
De bien futur?Qu'aelle encores faicl ? 
Elle a, pourvray, du mesme coup deffaict 
De pere et mere esperance el liesse, 
Qui s'attendoient resjouyr leur vieillesse 
Avec leurs fllz : desquelz la mort soudainc 
Nousest tesmoing, que la vie mondaine 8 
Autant enfans que vieillards abandotme. 
II 'nous doit plaire, et puisque Dieu 1'ordonne 7 . 

(Ctmetiere; Edition dc Lyon, p. 434.) 

12. Paraphrase du Psaume XXXIII de David. 

Exultate, justi, in Domino. 

Resveillez vous, chascun fidele 
Menez en Dieu joye oren Jroil *. 
Louenge est Iresseanle 9 el belle 
En la bouche de I'homme droict. 

Surla doulce harpe 

Pendue ea eschurpe 



1. RenaJtre. 

2. La pcste. 

3. Lee leurs. 

4. MaturiU. 

5. DC ce monde. 



6. Cela. 

7. Et cela parce que Dieu 1'ordonnt. 

8. En ce moment. 

9. Tres-s6aute. 



LES POETES DE 1500 A 1550. CLEMENT AUROT. 101 

Le Seigneur louez : 

De luz *, d'espinetfes, 

Sainctes chan?onnelles 

A * son Nom jouez. 
Chantez de luy par melodie, 
Nouveau vers, nouvelle chanson, 
Et que bien on la psalmodie 
A haulte voix el plaisant 8 son. 

Car ce que Dieu mande, 

Qu'il * dit, el commande, 

Est juste et parfaict : 

Tout ce qu'il propose, 

Qu'il faict et dispose, 

A flance est fuict * 
II ayme d'amour souveraine, 
Que droict regne et juslice ayt lieu : 
Quand lout est diet 8 , la terre est plcitie 
De la grande bonl6 de Dieu. 

Dieu par sa Parolle 

Forma cbascun pole T , 

Et Ciel precieux : 

Du vent de sa bcuche 

Feit ce qui at louche, 

Et orneles Cieulx. 
II a les grans eaux amassees, 
Et la mer comme en un vaisseau ', 
Aux abysmes les a mussees 9 
Commeun tresor en un moncceau. 

Que la terre toute 

Ce grand Dieu redouble, 

Qui feit toutde rien : 

Qu'il n'y ail personne 

Qui ne s'en esionne 10 , 

Au val lerrien "... 
Celluy se trompe qui cuide ts estro 
Saulv6 par cheval bon el fort 



i. Luths. 
J. En. 

3. Agitable. 

4. Ce qu'il. 

5. Est fait 

eonfiani-i-. 
*. Pour tout dire, en un mot. 



de fagon a m^riter 



7- f es deux poles. 

8. Vase. 

9. Caclieos. 

10. Qui ne le redoute. 

11. Dans cctte val loo terreslre. 

12. reuse. 



MORCEAIIX CDOISIS DES AUTEURS DU XVl e SlECLK 

Ce n'csl point par sa force adextrc * 
Que 1'horame eschappc un dur effort *. 

Mais 1'ceil de Dicu veille 

Sur ceulx, a merveille, 

Qui de voulunt6 

Craincliffj-] le reverent : 

Qui aussi espercnt 

En sa grand'bonle". 
Affin que leur vie il delivre, 
Quand la mort les menacera : 
Et qu'il leur donne de quoy vivre, 
Au temps que famine sera. 

Que doncques nostre ame T 

L'Eternel reclame, 

S'attendanta luy. 

11 est nostre addresse 8 , 

Noslre forleresse, 

Pavoys el appuy. 
Et par luy grand'resjouyssance 
Dodans noz cueurs tousjours aurons, 
Pourveu qu'en lahaulte puissance 
De son Norn sainct nous espercms. 

Or ta bont6 grande 

Dessus nous s'espande, 

Noslre Dieu, et Roy, 

Tout ainsi, qu'entente, 

Espcir et allente 

Nous avons en toy*. 

(Psaumes de David, XXXTIT; p. 198 des 
Traductions de Cl. Marot; e"dit. de 
Lyon, 1544.) 

i. Arlroite. t nous dirigeons nos pensdes. 

?. Echappe aux Tiolcnts efTorts (Je gcs I 4. C'est en toi que nous mettons notr 



ennemis). 
3. Celui Ten lequel nous adressons, 



pensee, notre espoir. 



POETES DE 1500 A 1550. MARGUERITE D'ANGOULEME. 193 



MARGUERITE D'ANGOULEME 

(Voir plus haul, p. 115.) 
1. La succession des Empires. 

Roys de la terre, Empereurs et Primatz 1 , 
Qui possedcz ces incertains * climatz 
Vous defaudrez * et voz ans periront, 
Mesmesles Cieuxcomme undrap * vieillirontj 
Mais le Seigneur SUP son throne sera 
A toujoursmais 6 , et point ne cessera.... 

Plusieurs pai's Babylone rendit 
Subjelza soi, etson regne estendit 
Jusques au cours du grand Nile fecond. 
Puis succeda VEmpire 8 en lieu second 
Le grand Cyrus, dont le sceptre honor6 
Feul 7 quelque temps en Asie adore. 
Depuis survint la brefve Seigneuiie 
De Macedone, a qui Perse et Syrie 
Pourdu regner emplir l'afTeclion 8 
Et pour asioir sa (bile ambition, 
Sembloit avoir ses confins trop eslroitz. 
Pour ce ', en passant maintz perilz et destroitz 10 
Emplit encor 1'Afrique sablouneuse 
L'Egypte toute et Arabic heureuse ; 
Et puis, ayant 1'Indie surmontge 
Passa le mont glace de Prometh6e " ; 
Mais morte et nulle en peu d'heure devint, 
Et en son lieu Jl la majeste survint 
De la Cil6 qui