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Full text of "Musée des familles : lectures du soir"

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MUSEE 



DES FAMdXES, 



LECTtKKS Dl 80IK. 



COLLABORATEURS DU MUSÉE DES FAMILLES. 



'-^^««i 



MM. 

ABUANTfiS (MmHa duchesse d' ), œuvres pos- 
thumes. 
aimR-martin. 

AUDIliEKT. 

BALZAC (de). 

BEKT.SCII (Auguste^ 

BEN (Paul). 

DLAZR (llenry). 

BOGAEKTS(l"eUx). - 

BOITAUD. 

BOKY-SAINT-VINCEM. 

CASTIL-ULAZE. 

CHOPIN. 

DEBOUT (dortpur E.). 

DELAVIG^E (Casimir), œuvres posthumes. 

DESIiOr.DES-VAI.MOUE (M""). 

DESCIIAMI'S (Emile). 

DESCllAMI'S(AMloiiy). 

DUMAS (AlcJtaiidre). 

ÉTlENiNEZ {llippolyte). 



TEXTE. 

MM. 
GAUTIER (Théophile). 
GAY (Mm" Sophie). 
GIUAKDIN (Mme Emile de). 
GOZLAN (Léon). 
GitANIEK DE CASSAGNAC. 
IIEUBIN (Victor). 
HUGO (Victor). 
JACOB (le bibliophile). 
JAL (historiographe de la marine). 
JANIN (Jules). 
JUBINAI. (Achille). 
KAUK (Alphonse). 
KOCK (Paul de). 
LABAT (Eugène). 
LAIONT (Charles). 
LAMARTINE (Alphonse de). 
LECLERC (Edmond). 
MARCO DE SAlNT-lllLAlRE (Emile). 
MAKIE DE liLAlS. 
MOREAU (Mlle Elise). 



MM. 

MORREN (Ch.) 
MGXNAIS (Edouard). 
MONNIER (Henri). 
MCOLLB (Henri;. 
PARFAIT (Noël). 
PITRE-CHEVALIER. 
PONGERVILI.E, de I Académie française, 
ROGER DE BEAUVOIR. 
ROMAN. 
SAINTINE. 

SALVANDY (de), député. 
SCRlliE, de l'Académie française. 
SOU LIE (Krédùric). 
SUE Œugcne). 
TASTU (Mn>« Amable). 
URBINO DA MANTOVA. 
VAN IIASSELT (André). 
VIARDOT (Louis). 

VIGNY (comte Alfred de^ de l'Académie fran- 
çaise. 



MM. 

BIAUD. 

BOULANGER (Clément). 

BRAS(.ASSAT. 

FOUSSEI'.EAU. 

GAVAKM. 



DESSINS. 



MM. 

CEKARD-Sr-GUIN. 
GIGOUX. 
JACQUAND. 
LEEILMANN. 
MONNIER (Henry). 



MM. 

MOREL-FATIO. 
VEI'.NET Horace). 

Watiei;. 



GRAVURES. 

ANDREW, BEST, LELOIR. 
CONDITIONS D'ABONNEMENT 



ABONNUiME.NTS ANNUELS. 



12 luimcios par an, payés en souscrivant. 
Vr\k : aux bureauœ d'abonnement . . . . 5rr.20r. 
Port : envoi par la poste , 2 fr. en sus. . 7 IV. 20 c. 



ABOMNKMKNTS MENSUELS. 

Un numéro de 32 pages publié le 25 de chaque moi.s. 
Prix : aux bureaux d'abonnement. ... 60 c. 

Port : envoi par la poste , 20 c. en sus. . 7o c. 



L'abonnement part du 1" octobre. 

A Paris, au biii'eau de la direction , rue Gaillon , 4» 

Dans les déparlements, chez tous les libraires et directeurs des postes. 



DOUZE VOLUMES ONT PARU. 
Prix de chaque volume. 



Pour Pans. . . {^'1'^^ 
1 Relie. , 



Pour les départements, par la poste, le volume broché. 



S fr. SO c. 

7fr. 

7 fr. 50 c. 



Nota. F^a poste ne se charge pas des volumes reliés. 



AVIS. IMcssicurs les abonnés au Musée des Familles sont priés de vouloir bien renouveler leur abonnc- 
nicnl avant le 15 octobre prochain , afin de ne pas éprouver de relard dans l'envoi du numéro. 



IMPRIMERIE DE MENNUYKR I^T TURPI.N , RUILEMERCIER, 24. BATIGNOLLES. 




wm Mifl 





J^v 



On ne s'étonnera pas de ce que, six mois après, Godefroid 
fût extrêmement curieux d'avoir quelques renseignements 
sur madame de La Chanterie, puisqu'elle était devenue en 
quelque sorte l'arbitre de ses destinées. Aussi fut-ce avec 
la plus vive impatience qu'il attendit le moment où le bon- 
homme Alain devait lui raconter l'histoire de cette impo- 

(I) La reproduclion de cet ouvrage est inlerditc, en tout ou en 
pariie, sous peine de contrefaçon. 

MiDAMB DB Là CnA!<TERiE, de même que Les Méchcncetés 
fi'cN siiST, sont deux épisodes d'un ouvrage auquel l'auteur travaille 
depuis longtemps. Or, pour ne pas dépasser l'cicndue accordée au 

OCTOBRE 1844. 



santé femme. Enfin il se vit devant le pieux personnage, 
sur le même fauteuil, à la même heure où il avait écouté 
l'épisode intitulé les Méchancetés d'un SainL 

— Je ne sais pas , lui dit le bon vieillard , si j'aurai le 
talent qu'exige une vie si cruellement éprouvée pour être 
racontée dignement; vous m'excuserez quand vous ne trou- 
genre dit Nouvelles, il a fallu supprimer toute la portion qui se 
trouve entre la première partie et la seconde de cet épisode. On verra 
d'ailleurs qu il est assez superOu, pour lintelligence de cette seconde 
partie, de savoir comment madame de La Chanterie influe sur l'eiis- 
luncc de Godefroid. 

— i — DOUZIÈME VOLUME. 



LECTUT\ES DU SOIR. 



verez pas la parole d'un si pauvre orateur, à la mesure des 
des actions et des catastrophes. Songez que je suis sorti du 
collège depuis longtemps, et que je suis l'enfant d'un siècle 
où l'on s'occupait plus de la pensée que de l'eflèt , un 
siècle prosaïque où l'on ne savait dire les choses que par 
leur nom. 

Godefroid fit un mouvement d'adhésion où le bonhomme 
Alain put voir une admiration sincère et qui voulait dire: 
j'écoule. 

— Ce n'est pas tout, reprit le vieillard. Quant à votre 
curiosité, je la prévoyais. Je vous dirai , mon jeune ami , 
qu'il était impossible que vous restassiez plus longtemps 
parmi nous sans connaître quelques-unes des affreuses 
particularités de la vie de cette sainte femme. 11 est des 
idées, des allusions, des paroles fatales qui sont com- 
plètement interdites dans cette maison, sous peine de rou- 
vrir chez Madame des blessures dont les douleurs, une ou 
deux fois renouvelées, pourraient la tuer... 

— Oh ! mon Dieu ! s'écria Godefroid , aurais-je déjà ?... 

— Vous avez failli lui causer une grande douleur hier, 
quand vous alliez parler de l'instrument qui sert à la peine 
de mort ; mais monsieur le \ icaire vous a vu venir, il vous 
a coupé la parole, et m'a, par un signe, averti de la néces- 
sité de vous mstruire de ces particularités; car vous nous 
appartiendrez, nous en avons tous la conviction. 

Le bonhomme prit alors l'attitude d'un homme qui va 
raconter une longue histoire, et commença ainsi : 

— Madame de La Chanterie, dit-il , est issue d'une des 
premières familles de la Basse -Normandie. Elle est en 
son nom mademoiselle Barbe-Philiberle de Champisnel- 
les,d"unebranchecadettede celte maison. Aussi fut-elle des- 
tinée à prendre le voile, si son mariage ne pouvait se faire 
avec les renonciations d'usage à la légitime. Un sieur de La 
Chanterie, dont la famille était tombée dans une profonde 
obscurité, quoiqu'elle date de la croisade de Philippe-Au- 
guste, voulut remonter au rang que lui méritait cette ancien- 
neté dans la provmce de Normandie. Ce gentilhomme avait 
doublement dérogé, car il avait ramassé quelques trois cent 
mille écus dans les fournitures des armées du roi, lors de la 
guerre du Hanovre. Trop confiant dans de telles riches- 
ses, crossies par les rumeurs de la province, le fils me- 
nait à Paris une vie assez inquiétante pour un père de 
famille. Le mérite de mademoiselle de Champifirnellcs obte- 
nait quelque célébrité dans le Bessin. Le vieillard, dont 
le petit fief de la Chanterie se trouve entre Caen et baint-Lô, 
entendit déplorer devant lui qu'une si parfaite demoiselle, 
si capable de rendre un homme heureux, allât finir ses jours 
dans un couvent. On lui donna l'espoir d'obtenir des Cliam- 
pinnelles, pourvu que ce fût sans dot, la main de mademoi- 
selle Philiberte à son fils. Il se rendit à Baveux, il se mé- 
nagea (|uelques entrevues avec la famille de Champignelles, 
et fut séduit par les grandes qualités de la jeune pers nne. 
A seize ans, mademoiselle de Champignelles annonçait tout 
ce qu'elle devait cire. On devinait en elle nne piété solide, un 
bon sens inaltérable , une droiture inflexible, cl Tune de ces 
àmcs qui ne doivent jamais se détacher d'une aiïeclion, 
fùl-elle ordonnée. Le vieux noble, enrichi par ses uialloles 
aux armées, aperçut en cette charmante fille la femme qui 
pouvait contenir son fils par l'autonlé de la vertu, par l'as- 
(Tndant d'un caractère ferme sans raideur ; car, vous l'avez 
vue? nulle femme n'est plus douce que madame de La 
Chaiilorie; mais aussi nulle ne fut plus confiante qu'elle; 
elle a jusques au déclin de la vie la candeur de l'innocence ; 
elle ne voulait pas jadis croire au mal, elle n'a dû son peu de 
défiance qu'à ses malheurs. Le vieillard s'» ngngca, v is-à-vis 
des Champignelles, à donner quittance au cunirat de la lé- 



gitime de mademoiselle Philiberte; mais, en revanche, les 
Champignelles, alliés à de grandes maisons, promirent de 
faire ériger le fief de La Chanterie en baronnie, et ils tin- 
rent parole. La tante du futur époux, madame de Bois- 
Frelon, la femme du Conseiller au Parlement mort dans l'ap- 
partement que vous occupez , promit de léguer sa fortune 
à son neveu. Quand tous ces arrangements furent pris entre 
les deux familles, le père fit venir son fils. Maître des re- . 
quêtes au Grand-Conseil, et âgé de vingt-cinq ans au mo- l 
ment de son mariage, le jeune homme avait fait de nom- 
breuses folies avec les jeunes seigneurs de l'époque, en 
vivant à leur manière ; aussi le vieux nialtôtier avait-il déjà 
plusieurs fuis payé des dettes considérables. Ce pauvre père, 
en prévision de nouvelles fautes chez son fils , était assez 
enchanté de reconnaître à sa future belle-fille une certaine 
fortune; mais il eut tant de méfiance, qu'il substitua le fief 
de La Chanterie aux enfants mâles à naître du mariage. Doué 
d'une beauté d'ange, d'une adresse merveilleuse à tous les 
exercices du corps, le jeune maître des requêtes pos.^édait 
le don de séduction. Mademoiselle de Champignelles devint 
donc, vous le croirez facilement, très-éprise de son mari. 
Le vieillard, extrêmement heureux des commencements de 
ce mariage, et croyant à une réforme chez son tils, envoya 
lui-même les nouveaux mariés à Paris. 

Ceci se passait au commencement de l'année 1788. Ce 
fut presque une année de bonheur. Madame de La Chan- 
terie connut les petits soins, les attentions les plus délM-ates 
qu'un homme plein d'amour puisse prodiguer à une femme 
aimée uniquement. Quelque courte qu'elle ait été, la lune 
de miel a lui sur le cœur de cette si noble et si mal- 
heureuse femme. Vous savez qu'alors les mères nourris- 
saient elles-mêmes leurs enfants, et madame eut une fille. 
Cette période , pendant laquelle une femme devrait être 
l'objet d'un redoublement de tendresse, fut au contraire 
le commencement de malheurs inouïs. Le maître des re- 
quêtes fut obligé de vendre tous les biens dont il pouvait 
disposer pour payer d'anciennes dettes qu'il n'avait pas 
avouées , et de nouvelles dettes de jeu. Puis, l'Assemblée 
nationale prononça bientôt la dissolution du Grand-Con- 
seil, du Parlement, de toutes les charges de justice, 
si chèrement achetées. Le jeune ménage, augmenté d'une 
fille, fut donc sans autres revenus que ceux des biens sub- 
stitués et celui de la dot reconnue à madame de La Chan- 
terie. Eu vingt mois, cette charmante femme , À l'âge de 
dix-sept ans et demi, se vit obligée de vivre, elle et la fille 
qu'elle nourrissait , du travail de ses mains, dans un obs- 
cur quarlit>r où elle se retira. Elle se vil alors entière- 
ment abandonnée de son maii, qui tomba de degrés en 
degrés dans la société des créatures de la plus mauvaise 
espèce. Jamais madame ne fit un reproche à son mari, ja- 
mais elle ne se donna le moindre tort. Elle nous a dit 
que. pendant ces mauvais jours, elle priait Dieu pour son 
cher Henri. Ce mauvais sujet s'appelait Henri. Jte quittant 
sa petite chamiire de la rue de la Corderie-du-Tem[>leqiie 
pour aller chercher sa subsistance ou son ouvrage, elle 
suffisait à tout, eràce à cent livres par mois que son 
beau-père, louché do tant de vertu, lui faisait passer. 
Néanmoins, en prévoyant que cette ressource pourrait 
lui manquer, elle avait pris la dure p- - " " - use 

de corsets, et travaillait pour une , ■. ..ire. 

En eiret. le vieux traitant mourut, et .«a succession fut 
dévorée par son fils, à la faveur du renversement des lois 
de la monarchie. L'ancien maître des requêtes , devenu 
l'un des plus fénx'es pn'sidents de tribunal révolutionnaire 
qui existât , fut la terreur de la Normandie et put ainsi 
satisfaire toutes ses iKissions. A son tour emprisonné lors 



MUSEE DES FAIMILLES. 



de la chute de Robespierre, la haine de son département le 
vouait à iinemort certaine. Madame de LaClianterieapprerid 
par une lettre d'adieu le sort qui attend son mari. Aussilôt 
après avoir confié sa petite fille à une voisine, elle se rend 
dans la ville où le misérable était détenu, munie de quel- 
ques louis qui composaient sa fortune ; ces louis lui servent 
à pénétrer dans la prison, elle réussit à faire sauver son 
mari qu'elle habille avec ses vêtements à elle, dans des 
circonstances presque semblables à celles qui, plus lard, 
servirent si bien madame de Lavalette. Elle fui condamnée à 
mort, mais on eut honte de donner suite à celle vengeance, 
et le tribunal, jadis présidé par son mari, facilita sous main 
sa sortie de prison. Elle revint à Paris, à pied, sans secours, 
en couchant dans des fermes et souvent nourrie par charité. 
Eu huit ans, elle revit trois fois son mari. La première fois, 
il resta deux fois vingt-quatre heures dans le modeste loge- 
ment de sa femme, et il lui prit tout son argent en la com- 
blant de marques de tendresse et lui iaisant croire à une 
conversion complète : « J'étais, dit-elle, sans force contre 
un homme pour qui je priais tous les jours et qui occupait 
exclusivement ma pensée. » La seconde lois, il arriva mou- 
rant, et de quelle maladie!... elle le soigna, le sauva; 
puis elle essaya de le rendre à des sentiments et à une vie 
convenables. Après avoir promis tout ce que cet ange de- 
mandait, il se replongea dans d'efTroyables désordres, et 
n'échappa même à l'action du Ministère Public qu'en ve- 
nant se réfugier chez sa femme, où il mourut en sûreté. 
Personne, dans le monde où il vivait, ne le savait marié. 
Deux ans après la mort de ce misérable, madame de La 
Elianterie apprit qu'il existait une seconde madame de La 
Chanterie, veuve comme elle et comme elle ruinée. Ce bi- 
game avait trouvé deux anges incapables de le trahir. 

Vers 1803, monsieur de Bois-Frelon, oncle de madame 
de La Chanterie, ayant été rayé de la liste des émigrés, 
vint à I*aris et lui remit une somme de deux cent mille 
francs, que lui avait jadis confiée le vieux traitant, avec 
mission de la garder pour les enfants de sa nièce. 11 enga- 
gea la veuve à revenir en Normandie, où elle acheva Péduca- 
lion de sa fille, et où, toujours conseillée par l'ancien magis- 
trat, elle acheta, dans d'excellentes conditions, une terre 
patrimoniale. En 1807, après (luatre années de repos, ma- 
dame de La Chanterie maria sa fille unique à un gentil- 
homme dont la piété, les antécédents, la fortune oITraient 
des garanties de toute espèce ; un homme qui, selon le dicton 
populaire, était la coqueluche de la meilleure compagnie 
du chef-lieu de préfecture où Madame et sa fille passaient 
l'hiver. Notez que cette compagnie se composait de sept ou 
huit familles, comptées dans la haute noblesse de France, 
les d'Esgrignon, les Troisville, les Casteran, les Nouàtre, etc. 

Au bout de dix-huit mois, cet homme laissa sa 
femme et disparut dans Paris, où il changea de nom. 
Madame de La Chanterie ne put apprendre les causes de 
cette séparation qu'à la clarté de la foudre et au milieu de 
lu tempête. Sa tille, élevée avec des soins minutieux et 
dans les sentiments religieux les plus purs , garda sur 
cet événement un silence absolu. Ce défaut de confiance 
frappa sensiblement madame de La Chanterie. Déjà plu- 
sieurs fois elle avait reconnu dans sa fille q;:elques indices 
qui trahissaient le caractère aventureux du père, mais aug- 
menté d'une fermeté presque virile. Ce mari s'en alla de 
son plein gré, laissant ses affaires dans une situation pi- 
toyable. Madame de La Chanterie est encore étonnée 
aujourd'hui de celte catastrophe à laquelle aucune puis- 
sance humaine n'aurait pu remédier. Les gens qu'elle con- 
sulta prudemment avaient tous dit que la fortune du futur 
était claire et liquide, en terres, sans hypothèques, alors que 



le bien se trouvait, depuis dix ans, devoir au delà de sa 
valriir. Aussi les immeubles furent-ils vendus, etia pauvre 
mariée, réduite à sa seule fortune, revint-elle chez sa 
mère. Madame de La Chanterie a su plus tard que cet 
homme avait été soutenu par les gens les plus honorables 
du pays dans rmlérétdf leurs créances; car ce misérable 
leur devait à tous des sommes plus o»i moins considérables. 
Aussi dès son arrivée dans la province, madame de La 
Chanterie avait-elle été regardée comme une proie. Néan- 
moins il y eut, à cette catastrophe, d'aulres raisons qui 
vous seront révélées |)arune pièce confidentielle mise sous 
les yeux de l'empereur. Cet homme avait d'ailleurs depuis 
longlemps ca[)lé la bienveillance des sommités rovalistes 
du département par son dévouement à la cause royale pen- 
dant les temps les plus orageux de la révolution. Lu des 
émissaires les plus actifs de Louis XVIII, il avait trempé, 
dès 1794, dans toutes les conspirations, en s'en retirant si 
savamment, avec tant d'adresse, qu'il finit par inspirer des 
soupçons. Remercié de ses i-ervices par Louis XVIII, et 
mis en dehors de toute affaire, il élait revenu dans ses 
propriétés déjà grevées depuis longlemps. Ces antécédents, 
obscurs alors ( les initiés aux secrets du cabinet roval 
gardèrent le silence sur un si dangereux coopérateur), ren- 
dirent cet homme- l'objet d'une espèce de culte dans 
une ville dévouée aux Courbons , et où les movens les 
plus cruels de la chouannerie étaient admis comme de 
bonne guerre. Les d'Esgrignon, les Casleran, le chevalier 
de Valois, enfin l'Arislocratie et l'Église ouvrirent leurs bras 
à ce diplomate royaliste et le mirent dans leur giron. Celte 
protection fut corroborée du désir que les créanciers eu- 
rent d'être payés. Ce misérable, le pendant de feu de La 
Chanterie, sut se contenir durant trois années ; il afficha la 
plus haute dévotion et imposa silence à ses vices. Pendant 
les premiers mois que les nouveaux mariés passèrent en- 
semble , il eut une espèce d'ariion sur sa femme ; il essava 
de la corrompre par ses doctrines, si lanlesl que l'athéisme 
soit une doctrine, et par le ton plaisant avec lequel il par- 
lait des principes les plus sacrés. Ce diplomate de basélase 
eut, dès son retour au pays, une liaison intime avec un 
jeune homme, criblé de dettes comme lui , mais qui se re- 
commandait par autant de franchise et de courage qu'il a 
montré, lui, d"bypocrisic et de làchelé. Cet hôle dont les 
agréments et le caractère, la vie aventureuse devaient in- 
fluencer une jeune fille, fut, entre les mains (!u mari, 
comme un instrument, et il s'en servit pour appuverses 
infâmes théories. Jamais la fille ne fit connaître à la mère 
l'abîme où le hasard l'avait jetée, car il faut renoncera 
parler de prudence humaine en songeant aux minutieuses 
précautions prises par madame de La Chanterie quand il 
fut question de marier sa lille unique. 

Ce dernier coup, dans une vie aussi dévouée, au.ssi 
pure, aussi religieuse que celle d'une femme éprouvée 
par tant de malheurs, rendit madame de La Chanterie 
d'une défiance envers elle-même qui l'isola d'autant plus 
de sa fille, que sa fille, en échange de sa mauvaise for- 
tune , exigea presque sa liberté , domina sa mère, et la 
brusqua même quelquefois. Atteinte ainsi dans toutes ses 
affedions, trompée et dans son dévouement et dans son 
amour par son mari, à qui elle avait sacrifié sans ime 
i lainle son bonheur, sa fortune et sa vie; trompée dans 
l'éducation exclusivement religieuse qu'elle avait don- 
née à sa fille , trompée par la Société même dans l'af- 
faire du mariage, et n'obtenant pas justice dans le cœur où 
elle n'avait semé que de bons sentiments, elle s'unit étroi- 
tement à Dieu, dont la main l'atteignait si fortement. Cette 
quasi-religieuse allait à l'église tous les matins, elle accom- 



LECTIT.ES DU SOÎ?,. 



plissait les austérités claustrales, et faisait des économies 
pour soulager les pauvres. 

Y a-t-il eu jusqu'à présent une vie plus sainte et plus 
éprouvée que celle de cette noble femme, si douce avec 
l'infortune, si courageuse dans le danger et toujours si chré- 
tienne? Vous connaissez Madame, vous savez si elle manque 
de sens, de jugement, de réflexion; elle a toutes ces qua- 
lités au plus haut degré. F.h bien, ces malheurs, qui suffi- 
raient à faire dire dune existence qu'elle surpas.se toutes 
les autres en adversités, ne sont rien en comparaison de ce 
que Dieu réservait à cette femme. 

— Occupons-nous exclusivement de la fille de madame 
de La Chanterie, dit le bonhomme en faisant une pause. 

— .\ dix-huit ans, époque de son mariage, mademoiselle 
de La Chanterie, reprit-il. était une jeune fille d'une com- 
plexionexcesîsivement délicate, brune, àcouleurs éclatantes, 
svelte,et de la plus jolie figure, .\u-dessus d'un front d'une 
forme élégante, on admirait les plus beaux cheveux noirs en 
harmonie avec des yeux bruns et d'une expression gaie. Une 
sorte de mignardise dans la physionomie trompait sur son 
rentable caracière et sur sa mâle décision. Elle avait de 
petites mains, de petits pieds, quelque chose de mince, 
de frêle dans toute sa personne, qui excluait toute idée de 
force et de vivacité. Ayant toujours \écu près de sa mère, 
elle était d'une parfaite innocence de mœurs et d'une piété 
remarquable. Ce! te jeune personne, de même que madame 
de F a Chanterie , était attachée aux Bourbons jusqu'au fa- 
natisme, ennemie de la révolution française, et ne recon- 
naissait la domination de Napoléon que comme une plaie 
que la Providence infligeait à la France , en punition des 
attentais de 1795. Celte conformité d'opinion de la belle- 
mère et du gendre fut, comme toujours en pareille occur- 
rence, une raison déterminante pour le mariage , auquel 
s'intéressa d'ailleurs toute l'aristocratie du pays. 

L'ami de ce misérable avait commandé, lors de la re- 
prise des hostilités en 1799, une bande de Chouans. Il 
parait que le baron (le gendre de niadame de La Chan- 
terie était baron) n'avait d'autre dessein en liant sa femme 
et son ami, que de se servir de celte alTection pour 
leur demander aide et secours. Quoique criblé de dettes 
et sans moyens d'existence, ce jeune aventurier vivait 
très-bien, et pouvait en eiïet facdement secourir le fauteur 
des conspirations royalistes. Ceci veut quelques mots sur 
une association qui fit dans ce temps bien du tapage. Je veux 
vous parler des Chauffeurs. Chaque province de l'Ouest fut 
alors plus ou moins atteinte par ces brigandages, dont 
l'objet était beaucoup moins le pillage qu'une résurrection 
de la guerre royaliste. On profita, dit-on, du grand nom- 
bre de réfractaires à la loi sur la conscription , exécutée 
alors, comme vous le savez, jusqu'à l'abus. Lnlre Morta- 
gneet Rennes, au delà même et jusq'-p sur les bords de 
la Loire, il y eut des expéditions nocturnes, qui, dans 
celte portion de la Normandie, frappèrent principalement 
sur les détenteurs de biens nationaux. Ces bandes ré- 
pandirent une terreur profonde dans les campagnes. Ce 
n'est pas vous tromper que de vous faire observer que, 
dans certains départements, l'action de la justice fut pen- 
dant longtemps paralysée. Ces derniers retentissements de 
la guerre civile ne firent pas autant de bruit que vous pour- 
riez le croire, habitués que nous sommes aujourd'hiu à 
l'effrayante publicité donnée par la Presse aux momdres 
procès politiques ou particuliers. I^ système du gouver- 
nement unpérial était celui de tous les gouvernements al)- 
solus, La censure ne laissait rien publier de tout ce qui 
concernait la politiipie, excepté les faits accomplis, et en- 
core étaient-ils travestis. Si vous vous donniez la peine de 



feuilleter le Moniteur, les autres journaux existant, et 
même ceux de l'Ouest, vous ne trouveriez pas un mot des 
quatre ou cinq procès criminels qui coûtèrent la vie i 
soixante ou quatre-vingts brigands. Ce nom. donné pendant 
l'époque révolutionnaire aux Vendéens, aux Chouans et à 
tous ceux qui prirent les armes pour la maison de Bour- 
bon, fut maintenu judiciairement sous l'Empire aux roya- 
listes victimes de quelques complots isolés. Pour quel- 
ques caractères passionnés , l'Empereur et son gouver- 
nement étaient l'ennemi, tout paraissait être de bonne prise 
de ce qui se prenait sur lui. Je vous explique ces opinions 
sans prétendre vous les justifier. Maintenant, admettez de 
ces royalistes ruinés par la guerre civile de 1793, sou- 
mis à des passions violentes; admettez des natures d'ex- 
ception dévorées de besoins, comme celles du gendre 
de madame de La Chanterie et de cet ancien chef, et vous 
pourrez comprendre comment ils pouvaient se décider à 
commettre, dans leur intérêt particulier, les actes de bri- 
gandage que leur opinion politique autorisait contre le 
gouvernement impérial , au profit de la bonne cause. Ce 
jeune chef s'occupait donc à ranimer les brandons de la 
chouannerie, pour agir au moment opportun. Il y eut alors 
une crise lerrible pour l'Empereur, quand enfermé dans 
l'ile de Lubau, il parut devoir succomber à l'attaque simul- 
tanée de l'Angleterre et de r.\utriche. La victoire de Wa- 
gram rendit la conspiration à peu près inutile. 

Cette espérance d'allumer la guerre civile en Bretagne, 
en Vendée et dans une partie de la Normandie, eut une 
fatale coïncidence avec le dérangement des affaires du ba- 
ron, qui se flatta de faire eulroprendre une expédition dont 
les profits seraient exclusivement appliqués à sauver ses 
propriétés. Par un sentiment plein de noblesse, sa femme 
et son ami refusèrent de détourner, dans un intérêt privé, 
les sommes à prendre à main armée aux recettes de lEtat 
et destinées à solder les réfractaires et les Chouans, à se 
procurer des armes et des munitions pour opérer une levée 
de boucliers. Quand, après des discussions envenimées, 
le chef, appuyé par la femme, eut refusé positivement 
au mari de lui réserver une centaine de mille francs en 
écus, dont le recouvrement allait se faire pour le compte 
de l'armée royale, sur une des recettes générales de l'Ouest, 
le baron disparut pour éviter les ardentes poursuites de 
plusieurs prises de corps. Les créanciers en voulaient aux 
biens de la femme, et ce misérable avait tari la source de 
l'intérêt qui porte une épouse à se sacrifier à son mari. 

Voilà ce qu'ignorait la pau>Te madame de I^ Chanterie; 
mais ceci n'est rien en comparaison de la trame cachée sous 
cette explication préliminaire. 

— Ce soir, dit le bonhomme, l'heure est déjà trop avancée, 
et nous en aurions pour trop longtemps si je voulais vous 
raconter le reste de cette histoire. Le vieux Bordin , mon 
ami, que la conduite du fameux procès Simeuse avait illus- 
tré dans le parti royaliste, et qui plaida dans l'affaire crimi- 
nelle, dite des Chauffeurs de .Mortagoe, m'a, lors de mon 
installation ici, communiqué deux pièces que j'ai gardées, 
car il mouriit quelque temps après. Vous y trouverez les 
faits beaucoup plus succinctement rédigés que je ne pour- 
rais vous les dire. Ces faits sont si nombreux que je me 
perdrais dans les détails, et j'en aurais pour plus de deux 
heures à parler; tandis que là, vous les aurez sous forme 
de sommaire. Domain matin , je vous achèverai ce qui 
concerne madame de La Chanterie, car vous serez assez 
insiruil par cette lecture, pour que je puisse finir en quel- 
ques mots. 

Le bonhomme remit des papiers jaunis par le temps i 
Godefroid qui, après avoir souhaité le bonsoir à son voisin, 



MUSEE DES FA!MILLCS. 



se relira dans sa chambre, où il lui avant de s'endormir 
les deux pièces que voici : 

ACTE D'ACCUSATION. 

Cour de justice criminelle et spéciale du département 
de l'Orne. 

Le procureur-général près la Cour impériale de Caen, 
nommé pour remplir ses fouctions près la Cour crimi- 
nelle spéciale établie par décret impérial en date de sep- 
tembre 1809 et siégeant à Alençon, expose à la Cour les 
faits suivants, lesquels résultent de la procédure. 

Un complot de brigandage, conçu de longue main avec 
une profondeur inouïe, et qui se rattache à un plan de sou- 
lèvement des départements de l'Ouest, a éclaté par plu- 
sieurs attentats contre des citoyens et leurs propriétés ; 
mais notamment [)ar l'attaque et le vol à main armée d'une 
voiture qui transportait, le .... mai 180..., la recette 
de Caen pour le compte de l'État. Cet attentat, qui rappelle 
les déplorables souvenirs d'une guerre civile si heureuse- 
ment éteinte, a reproduit les conceptions d'une scélératesse 
que la flagrancedes passions ne justifiait plus. 

De l'origine aux résultats, la trame est compliquée, les 
détails sont nombreux, l'instruction a duré plus d'une 
année ; mais l'évidence, attachée à tous les pas du crime, 
on a éclairé les préparatifs, l'exécution et les suites. 

La pensée du complot appartient au nommé Charles- 
Amédée-Louis-Joseph Rifoël , se disant chevalier du Vis- 
sard, né au Vissard, commune de Saint-iMexme, près Ernée, 
ancien chef de rebelles. Ce coupable, à qui S. iM. l'Empe- 
reur et Roi avait fait grâce lors de la pacification définitive, 
et qui n'a reconnu la magnanimité du souverain que par 
de nouveaux crimes, a subi déjà, par le dernier supplice, le 
châtiment dû à tant de forfaits ; mais il est nécessaire de 
rappeler quelques-unes ses actions, car il a influé sur les 
coupables actuellement déférés à la justice, et il se ratta- 
che à chaque particularité du procès. 

Ce dangereux agitateur, caché, selon l'habitude des 
rebelles , sous le nom de Pierrot, errait dans les dépar- 
lements de l'Ouest, en y recueillant les éléments d'une 
nouvelle révolte ; mais son asile le plus sûr fut le château 
de Saint-Savin , résidence d'une dame Lechantre et de sa 
fille, la dame Bryond, sis commune de Saint-Sa^in, arron- 
dissement de Mortagne. Ce point stratégique se rattache 
aux plus affreux souvenirs de la rébellion de 1799. Là, le 
courrier fut assassiné , sa voiture pillée par une bande 
de brigands, sous le commandement d'une femme, aidée 
par le trop fameux Marche-à-terre. Ainsi, dans ces lieux 
le brigandage est en quelque sorte endémique. 

Une intimité que nous n'essayerons pas de qualifier exis- 
tait depuis plus d'un an entre la dame Bryond et ce nommé 
Rifoel. Ce fut dans cette commune qu'eut lieu, dès le mois 
d'avril 1808, une entrevue entre Rifoel et le nommé Bois- 
laurier, chef supérieur et connu sous le nom d'Auguste 
dans les funestes rébellions de l'Ouest. 

Ce point obscur des relations de ces deux chefs, victorieu- 
sement établi par de nombreux témoins, a l'autorité de la 
chose jugée par l'arrêt de condamnation de Rifoel. 

Ce Boislaurier s'entendit dès ce temps avec Rifoël pour 
agir de concert; ils se communiquèrent leurs atroces pro- 
jets, inspirés par l'absence de Sa Majesté impériale et 
royale qui commandait alors ses armées en Espagne. Dès 
celte époque, ils durent arrêter, comme base fondamentale 
de leurs opérations, l'enlèvement des recettes de l'Etat. 

Quelque temps après, le nommé Dubut de Caen expé- 
die au château de Saint-Savin un émissaire, le nommé Ili- 
ley , dit le Laboureur; connu depuis longtemps comme 



voleur de diligences, pour donner des renseignements sur 
les hommes auxquels on pourrait se fier. Ce fut ainsi que, 
par riniervenlioii de Hiley, le complot acquit dès l'origine 
la coopération du nommé Ilerbomez, surnommé le Général- 
Hardi, ancien rebelle de la même trempe rpie Rifoel, et 
comme lui parjure à l'amnistie. Ilerbomez et Ililey recru- 
tèrent alors dans les communes environnantes sept bandits 
qu'il faut se hâter de faire connaitre, et qui sont: 

1° Jean Cibot, dit rille-Miche, déserteur du 43« régi- 
ment, l'un des plus hardis brigands du corps formé par 
Montauran, en l'an VH, et l'un des auteurs de l'attaque et 
de la mort du courrier de Mortagne. 

2» François Lisieux, surnommé le Grand-Fils, réfrac- 
taire du département de la Mayenne. 

5° Charles Grenier, dit Fleur-de-Genet, déserteur de la 
G9^ demi-brigade. 

4° Gabriel Bruce, dit Gros-Jean , un des chouans les 
plus féroces de la division Longuy. 

5^ Jacques Horeau, dit le Stuart, ex-lieutenant de la 
même demi-brigade , l'un des alTidcs de Tinléniac, assez 
connu par sa participation à l'expédition de Ôuibcron. 

6" Marie-Anne Cabot, dit Lajeuncsse, ancien piqueur du 
sieur Carol d'Alençon. 
7" Louis Minard, réfractaire. 

Ces enrôlés furent logés dans trois communes diffé- 
rentes, chez les nommés Binet, Mélin et Laravinière, au- 
bergistes ou cabaretiers, tous dévoués à Rifoël. Les armes 
nécessaires furent fournies par le sieur Jean-François Léveil- 
lé, notaire, incorrigible correspondant des brigands, le lien 
intermédiaire entre eux et plusieurs chefs cachés , sur- 
nommé le Confesseur, et par le nommé Félix Courceuil, 
ancien chirurgien des armées rebelles de la Vendée, tous 
deux d'Alençon. 

Onze fusils furent cachés dans la maison que possédait 
le sieur Bryond dans le faubourg d'Alençon, et à son insu; 
car il habitait alors sa campagne entre Alençon et Morta- 
gne. Lorsque le sieur Bryond quitta sa femme en l'aban- 
donnant à elle-même dans la fatale route qu'elle devait 
parcourir, ces fusils, retirés mystérieusement de la mai- 
son, furent transportés par la dame Bryond elle-même dans 
sa voilure au château de Saint-Savin. Ce fut alors qu'eu- 
rent lieu dans le département de lOrne et les départe- 
ments circonvoisins ces faits de brigandage qui ne sur- 
prirent pas moins les autorités c|ue les habitants de ces 
contrées, depuis si longtemps paisibles, et qui prouvent 
que ces détestables ennemis du gouvernement et de l'em- 
pire français avaient été mis dans le secret de la coalition 
de 1809 par leurs intelligences avec l'étranger. 

Le notaire Léveillé , la dame Bryond, Dubut de Caen, 
Herbomez de Mayenne, Boislaurier du Mans, et Rifoël furent 
donc les chefs de l'association à laquelle adhérèrent les cou- 
pables déjà punis par l'arrêt qui les a frappés avec Rifoël, 
ceux qui sont l'objet de la présente accusation, et plusieurs 
autres qui se sont dérobés par la fuite ou par le silence de 
leurs complices à l'action de la vindicte publique. 

Ce fut Dubut qui, domicilié près de Caen, signala l'en- 
voi de la recette au notaire Léveillé. Dès lors Dubut 
fait plusieurs voyages de Caen à Mortagne, et Léveillé se 
montre également sur les routes. R faut remarquer ici que 
lors du déplacement des fusils, Léveillé, qui vint voir 
Bruce, Grenier et Cibot dans la maison de Mélin, les ayant 
trouvés qui arrangeaient les fusils sous un appentis inté- 
rieur, aida lui-même à cette opération. 

Un rendez-vous général fut pris à Mortagne", à l'hôtel de 
l'Écu-de-France. Tous les accuséss'y rencontrèrent sous des 
déguisements dilFérents. Ce fut alors que Léveillé, lu dame 



6 



LECTURES DU SOIR. 



BryontI, Dubut, Ilcrbomez, Boislaurier et Ililey, le plus 
l)al)ile des complices secoiuiaires, comme Cihot en est le 
plus hardi , s'assiirôrenl de la coopiralion du nommé 
Vaulhier, dit Vieux-Ciu^ne, ancien domestique du trop fa- 
meux Longuy, valet d'écurie de l'hôtel. Vaulhier consentit 
à prévenir la dame Bryond du passage de la voiture de la 
recelte, (|ui s'arrèle ordinairement à cet hôtel. 

l,e moment arriva hieutôt d'opérer la réunion des bri- 
gands recrutés cl qu'on avait dispersés dans plusieurs 
logis, tantôt dans une commune et tantôt dans une aulrc, 
par les soms de Courceuil et de Lévcillé. Celle réunion 
s'eireclue sous les auspices de la dame Bryond , qui lournit 
une nouvelle retraite aux brigands dans une partie inhabi- 
tée du chàlcau de Sainl-Savin, où elle demeurait |)rès de 
sa mère, à quelques lieues de Morlagne, depuis sa sépa- 
ration avec sou mari. Les brigands, Ililey à leur léle, s'y 
clahlissent, y passent plusieurs jours. La dame Bryond 
a soin de préparer elle-même, avec la fdle Godard, sa 
femme de chambre, toutes les choses nécessaires au cou- 
cher el à la noiirriUire de pareils hôles. Elle fait porter à 
ce dessein des bulles de foin, elle visite les brigands dans 
l'asile qu'elle leur procure, et y retourne plusieurs fois 
avec Léveillé. Les provisions et les vivres furent a|)porlés 
sous la direction el par les soins de Courceud, qui rece- 
vait les ordres de Rifoël et de Boislaurier. 

L'expédition principale se caractérise, l'armement est 
accompli, les brigands quittent leur relraile de Saiiil-Savin, 
ils opèrent nuilanunent en attendant le passage de la re- 
cclle, et le pays est épouvanté de leurs agressions réité- 
rées. Il est indubitable que les attentats commis à La 
Sarlinière, à Vonay, au château de Sainl-Seny furent com- 
nus par celle bande dont l'audace égale la scélératesse, et 
(pii sut imprimer une si grande terreur que leurs victimes 
gardèrent toutes le silence. Tout en mettant à contribution 
lcsac(piéreurs de biens nationaux, ces brigandsexploraient 
avec soin le bois du Chesnay. Non loin de là, se trouve 
le village de Louvigny. Une auberge y est tenue par les 
frères Chaussard, anciens gardes-chasse de la terre de 
Troisville, (pii va servir de rendez-vous final aux brigands. 
Les deux frères connaissaient d'avance le rôle qu'ils de- 
vaient jouer; Courceuil el Boislaurier leur avaient fait de- 
puis longtemps des ouvertures pour ranurier leur haine 
contre le gouvernement de notre autruslc Empereur, en 
leur annon»;ant que, parmi les hôles ijui leur viendraient, 
SI' trouveraient des hommes de leur connaissance, le redou- 
table Ililey el le non moins redoutable Cibol. 

En elTet, le G, les sept bandits, sous la conduite de 
Ililey, arrivent chez les frères Chaussard ; ils y passent 
deux jours. Le chef, le 8, ennnène son monde, en disant 
(|u'iLs vont à trois lieues, el il commande aux deux frères 
de leur procurer des subsistances (|ui furent portées à un 
embranchement peu distant du village. Ililey revint cou- 
cher seul. 

Deux hommes à cheval , qui doivent être la dame 
Bryond et Ilifoel arrivent dans la soirée , el s'entre- 
tiennent avec Ililey. Le lendemain, Ililey écrit une lettre 
au notaire Léveillé, que l'un des frères Chaussard porte, 
cl il rapporte aussitôt une réponse. Deux heures après, la 
(lame Bryond et Bifoél, à cheval, \iennent parler à Ililey. 
De toutes ces conférences, de ces allées el venues, il résulte 
la nécessité d'avoir une hache pour briser les caisses. Le 
notaire reconduit la dame Bryond à Saint-Savin, et l'on 
y cherche vainement une hache. Le notaire revient, et à 
moitié route, il rencontre Ililey à qui il venait annoncer 
que l'on n'avail point de hache. Ililey revient à l'aulerge, 
il y demande un souper pour dix |)ersonnes , el il intro- 



duit les sept brigands , tous armés cette fois. Hiley fait 
déposer militairement les armes. On s'assied à table, on 
soupe à la hùle, et Ililey demande qu'on lui fournisse des 
aliments en abondance pour les emporter. Puis il prend à 
pari Chaussard l'ainé, pour lui demander une hache. L'au- 
bergiste étonné, s'il faut l'en croire, se refuse à la donner, 
Courceuil el Boislaurier arrivent, la nuit s'écoule, et ces 
trois hommes la passèrent à marcher dans la chambre. 
Courceuil, dit le Confesseur, le |)lus subtil de tous ces 
brigands, s'empare d'une hache; et, sur les deux heures 
du malin, tous sortent par des issues dilTérenles. 

Les moments acquéraient du prix , l'exécution du forfait 
était fixée à ce jour fatal. Ililey, Courceuil, Boislaurier amè- 
nent et placent leur monde. Ililey s'embusque avec Miuard, 
Cabot et Bruce , à droite du bois du Chesnay. Boislaurier, 
Grenier et Horeau se mettent au centre. Courceuil, Ilerbo- 
mez elLisieux se tiennent au défilé de la lisière. Toutes ces 
positions sont indi(|uées sur le plan géométral dressé par 
l'ingénieur du cadastre et joint aux pièces. 

Cependant la voiture , partie de Morlagne vers une 
heure du malin, était conduite par le nommé Rousseau, que 
les événements accusent assez pour que son arrestation ait 
paru nécessaire. La voiture menée lentement devait arriver 
vers trois heures dans le bois du Chesnay. Un seul gen- 
darme escortait la voiture, elle devait aller déjeuner à Don- 
nery. Trois voyageurs faisaient par occasion route avec le 
gendarme. Le voiliirier, qui avait marche Irès-lenlement 
avec eux, arrivé au pont de Chesnay, à l'entrée du boisdece 
nom, pousse ses chevaux avec une vigueur et une vivacité 
qui fui remarquée, et il se jette dans un chemin de détour 
qu'on appelle le chemin de Senzey. La voilure échappe 
aux regards, sa direction n'est indiquée que par le bruit 
des grelots ; le gendarme et les jeunes gens hâtent le pas 
pour la rejoindre. Un cri part. Ce cri c'est : « llulle- 
là, coquins ! » Quatre coups de fusil sont tirés. Le gen- 
darme n'étant pas atteint, tire son sabre el court dans la 
direction (|u'd suppose prise par la voiture. 11 est arrêté par 
quatre hommes armés (]ui font feu sur lui; son ardeur le 
préserve, car il s'élance pour dire à l'un des jeunes 
gens d'aller faire sonner le locsin au Chesnay. Deux bri- 
gands fondent sur lui, et le couchent en joue; il est forcé 
de faire quelques pas en arrière, et reçoit alors dans l'ais- 
selle gauche, au moment où il veut observer le bois, une 
balle qui lui a cassé le br;i> ; il tombe el se trouve hors de 
combat. Les cris et la fusillade avaient retenti à Donnery. 
Le brigadier et un des gendarmes de celle résidence ac- 
courent ; un feu de peloton les amène du côté du bois op- 
posé à celui où se passait la scène de pillage. Le gendarme 
essaye de pousser des cris pour intimider les brigands, et 
simule par ses clameurs l'arrivée de secours liclifs. 11 crie: 
« En avant! Par là le premier peloton! Nous les tenons 1 
Parla le second peloton ! « Les brigands de leur côté crient : 
« Auxarmes! Ici, camarades! des hommesau plus tôt!» Le 
fracas des décharges ne permet pas au brigadier d'entendre 
les cris du gendarme blessé, ni d'aider à la manœuvre sem- 
blable par la(pie|le l'autre gendarme lenait les brigands en 
échec; mais il put distinguer un bruil rapproché de lui, 
provenant du brisement et de renfoncement des caisses. Il 
s'avance de ce côlé ; quatre bandits armés le tenant en arrêt, 
il leur crie : « Bendez-vous, scélérats! » Ceux-ci répliquent: 
« N'approche pas, ou lu es raorl! » Le brigadier s'élance, 
deux coups d'arme à feu sont tirés. Le brigadier est atteint, 
une balle lui lra>erse la jambe gauche el j^énètre dans les 
flancs de son cheval, le brave soldat, baigné dans sou sang, 
est forcé de ipiitlcr cette lutte inégale, el il crie, mais en vain: 
« .\ moi ! les brigand»» sont au Qucsnav !» Les bandits, rc8- 



Vr^SKE DES FAMILLES. 



tés maîtres du terrain , grâce à leur nombre , fouillent la 
voiture, placée à dessein dans un ravin, lis avaient voilé, 
par fiinte, la tèle au voiturier. On défonce les caisses , les 
sacs d'ar;.'ent jonchent le terrain. Le.<; chevaux de la voiture 
sont déifiés, et le numéraire est charyc sur les chevaux. 
Od dédaij.'ne 3,000 francs de hillon , et une sorame de 
103,000 francs Cït enlevée sur quatre chevaux. On se di- 
rige sur le hameau de Menueville qui touche au bourg de 
Saint-Savin. La horde et le butin s'arrêtent ii une maison 
isolée a(»|)arlenant aux frères Chaussard , et où demeure 
leur oncle, le nommé Bourget, conlidenl du projet dès l'o- 
rigine. Ce vieillard , aidé par sa femme , accueille les bri- 
gands, leur recommande le silence, décharge l'argent, va 
leur tirera boire. Lafenmie était comme en sentinelle au- 
près du château. Le vieillard dételle les chevaux, les ramène 
au bois, les rend au voiturier, délivre deux des jeunes gens 
qii\in avait garrottés, ainsi que le complaisant voiturier. 
Après s'èlre reposés à la hàle, les bandits se remettent en 
roule. Courceuil, Hiley, Boislauricr passent leurs complices 
en revue ; et, après avoir délivré de faibles et modiques rétri- 
butions à chacun d'eux, la bande s'enfuit. Arrivés à un en- 
droit nommé le Champ-Landry, ces malfaiteurs, obéissant 
à celte voix qui préci|)ite Ions les misérables dans les con- 
tradictions et les faux calculs du crime , jettent leurs fusils 
dans un champ de blé. Cette action, faite en commun , est 
le dernier signe de leur mutuelle intelligence. Frappés 
de terreur par la hardiesse de leur attentat et par le suc- 
cès même, ils se dispersent. 

Le vol une fois accompli avec les caraclères de l'assassinat 
et de l'altucpieà main armée, renchainement d'autres faits 
se prépare et d'autres acteurs vont agir à propos du recel 
du vol et de sa destination. 

Rifoël, caché dans Paris d'oij sa main dirigeait chaque 
fd de cette trame , transmet à Léveillé l'ordre de lui faire 
tenir au plus vile cinquante mille francs. Courceuil, pro- 
pre à toutes les combinaisons de ces forfaits , avait déjà 
dépêché Hiley pour instruire Léveillé de la réussite , et 
de son arrivée à Morlagne. Léveillé s'y rend. Yaulhier, sur 
la fidélité de qui l'on croit pouvoir compter, se charge d'aller 
trouver l'oncle dos Chaussard ; il arrive à celte maison , le 
vieillard lui dit qu'il doit s'adresser à ses neveux qui ont 
remis de fortes sommes à la dame Bryond. Néanmoins, il 
lui dit d'attendre sur la roule, et il lui donne un sac de 
douze cents francs que Vauthier apporte à la dan)e Le- 
chantre pour sa tille. Sur l'instance de Léveillé, Courceuil 
retourne chez Bourget, qui, cette fois, l'envoie chez ses ne- 
veux directement. Chaussard l'aîné emmène Vauthier dans 
le bois, lui indique un arbre, et on y trouve un sac de mille 
francs enterré. Enfin, Léveillé, Hiley, Vauthier font de 
nouveaux voyages, et chaque fois une somme minime, 
en comi)araison de celle à laquelle se monte le vol, est 
donnée. Madame Lechanlre recevait ces sommes à Morla- 
gne ; et , sur une lettre d'avis de sa fille, elle les trans- 
porte à Saint-Savin où la dame Bryond était revenue. 
Ce n'est pas ici l'instant d'examiner si la dame Lechan- 
lre n'avait pas des connaissances antérieures du com- 
plot , il suffit pour le moment de remarquer que celle dame 
quitte ilorlagne pour venir à Saint-Savin la veille de l'pxé- 
cution du crime, et en emmène sa fille; que ces dames se 
renconlrent au milieu de la roule , et reviennent à Mor- 
lagne; que le lendemain le notaire, averti par Ililcy, 
se rend d'Alençon à Morlagne, va sur-le-champ chez elles, 
et les décide plus lard à transporter les fonds si pénible- 
ment obtenus des frères Chaussard et de Bourget, dans une 
maison d'AIençon dont il sera bientôt question, celle du 
sieur Pannier, négociant. La dame Lechanlre écrit au earde 



de Saint-Savin de la venir chercher elle et sa fille à Morlagne 
pour les conduire par la traverse vers Alençon. Ces fonds, 
montant en tout à 20,000 francs, sont chargés la imit, et la 
fille Godard aide à ce chargement. Le notaire avait tracé l'iti- 
néraire. On arrive à l'auberge d'un des adidés, le nommé 
Louis Chargegrain, dans la commune de Litlray. Malgré les 
précautions prises \)i.v le notaire, qui vint au-devant de la 
carriole, il se trouva des témoins , el l'on vii descendre les 
porte-manteaux el les sacoches qui contenaient l'argent. 

Mais , au moment où Courceuil et Hiley , déguisés en 
femmes, se concertaient, sur une place d'.\lençon , avec 
le sieur Pannier, trésorier des rebelles dej)uis 1794, et tout 
acquis îi Uil'oel, pour savoir comiuenl faire passer à Rifoe4 
la somme demandée, la terreur causée par les arrestations 
commencées, par les |)erquisilions , fut lelle, que la dame 
Lechanlre, troublée, alla de nuit, en fugitive , de l'auberge 
où elle était, emmenant sa fille par les chemins détournés, 
abandonnant le notaire Léveillé, pour se réfugier dans les 
cachettes pratiquées au château de Saint-Savin. Les mêmes 
alarmes assiégeaient les autres coupables. Courceuil, Bois- 
laurier et son parent Dubul, changeaient deux mille francs 
d'écus contre de l'or chez un négociant et s'enfuyaient par 
la Bretagne en Angleterre. 

En arrivant h Saint-Savin, les dames Lechanlre et Bryond 
apprennent l'arreslalion de Bourget, celle du \oilurier, 
celle des réfractaires. Les magistrats, la gendarmerie, les 
autorités frappent des coups si sûrs, qu'il parut urgent de 
soustraire la dame Bryond aux invesligations de la justice, 
car elle élait l'objeldu dévouement de tous ces malfaiteurs 
subjugués par elle ; elle ijuiUe Saint-Savin , el se cache d'a- 
bord dans Alençon, où ses fidèles délibèrent el parviennent 
à la celer dans la cave de Pannier. 

Ici, de nouveaux incidents se développent. 
Depuis l'arrestation de Bourget el de sa femme, les 
Chaussard se refusaient à tout nouveau versement , en 
se prétendant trahis. Celle défection inattendue arrivait 
au moment où le plus urgent besoin d'argent se déclarait 
chez tous les complices, ne fût-ce que pour se mettre en 
sûreté. Riloel avait soif d'argent. Hiley, Cibot , Léveillé, 
commençaient à soupçonner les frères Chaussard. Deux 
gendarmes, chargés de découvrir la dame Bryond, réussis- 
sent à pénétrer chez Pannier, ils y assistent à une délibé- 
ration; mais ces hommes, indignes de la confiance de 
leurs chefs, au lieu d'arrêter la dame Bryond, succom- 
bent à ses séductions. Ces nommés Ratel et Mallel prodi- 
guent à celle femme les marques du plus vif intérêt , et 
s'offrent à la conduire sans danger auprès des Chaussard, 
pour les forcer ;i resiitution. La dame Bryond part sur un 
cheval, déguisée en homme, accompagnée de Ratel, de 
Mallel et de la fille Godard. Elle fail la roule de nuit. Elle 
arrive, elle a, seule, avec l'un des frères Chaussard , une 
conférence animée. Elle s'était armée d'un pistolet, décidée 
à brûler la cervelle à son com{ilice en cas de relus ; mais elle 
se fail conduire dans le bois , el en revient avec une lourde 
sacoche. Au relour, elle trouve du billon el des pièces de 
douze sous pour une valeur de quinze cents francs. On 
propose alors une descente de tous les complices qui peu- 
vent être réunis chez les Chaussard pour s'emparer d'eux 
et les soumettre à des tortures. Pannier, apprenant cet in- 
succès, entre en fureur, il éclate en menaces; el la dame 
Bryond , quoique le menaçant à son tour de la colère de 
Rifoél, est forcée de fuir. Tous ces détails sont dus aux aveux 
de Ratel. Mallel, touché de celte situation, propose un asile 
à la dame Bryond. Tous vont coucher dans le bois de Trois- 
ville. Puis Mallel el Ratel, accompagnés de Hiley et de Cibot, 
se rendent la nuit chez les frères Chaussard ; mais cette fois 



8 



li:cti:res du soir, 



ils apprennent que les deux frères ont quitté le pays, que 
le reste de Targentest certainement déplacé. 

Ce fut le dernier eiïort du complot pour faire le recou- 
rrement des deniers du vol. 

Maintenant il convient d'établir la part caractéristique de 
chacun des auteurs de cet attentat. 

Dubut, Boislaurier, Genlii, llerbomez, Courceuil etHiley 
sont les chefs, les uns délibérant, les autres agissant. Bois- 
laurier, Dubut et Courceuil , tous trois fugitifs et contu- 
maces, sont des habitués de rébellion, des fauteurs de trou- 
bles, les implacables ennemis de Napoléon le Grand, de 
ses vicloires, de sa dynastie et de son gouvernement , de 
nos nouvelles lois, de la constitution de l'Empire. 

llerbomez et Hiley ont audacieusement exécuté , comme 
bras , ce qu'ils avaient conçu comme tète. 

La culpabilité des sept instruments du crime, de Cibot, 
Lisieux, Grenier, Bruce, lloreau, Cabot, Minard, est évi- 
dente; elle ressort des aveux de ceux d'entre eux qui sont 
sous la main de la Justice, car Lisieux est mort pendant 
l'instruction, et Bruce est contumace. 

La conduite tenue par Rousseau le voiturier est em- 
preinte de complicité. Sa lenteur pendant la route, la pré- 
cipitation avec laquelle il a excité ses chevaux à l'entrée du 
bois, sa persévérance à soutenir qu'il avait eu la tète voilée, 
tandis que le chef des brigands lui fit ôler son mouchoir en 
lui disant de les reconnaître, selon le témoignage des jeu- 
nes gens -, toutes ces particularités sont de violentes pré- 
somptions de connivence. 

Quant à la dame Bryond , au notaire Léveillé, quelle 
complicité fut plus connexe, plus continue que la leur? 
ils ont constamment fourni les moyens du crime, ils l'ont 
connu, secouru. Léveillé voyageait à tout propos. La dame 
Brvond inventait stratagèmes sur stratagèmes, elle a ris- 
qué tout, jusqu'à sa vie, pour assurer la rentrée des fonds. 
Elle prête son château, sa voiture, elle est dans le complot 
dès l'origine, elle n'en a pas détourné le principal chef, 
quand elle pouvait employer sa coupable influence à l'em- 
pêcher. Elle a entraîné sa femme de chambre, la tille Go- 
dard. Léveillé a si bien trempé dans l'exécution, qu'il a 
cherché à procurer la hache (pie demandaient les brigands. 
La femme Bourget, Vaulhier, les Chaussard, Pannier, 
la dame Lechantre, Mallot et Ratel ont tous participé au 
crime à des degrés différents, ainsi que les aubergistes Me- 
lin, IJinet, Laravinière et Chargegrain. Bourget est mort 
pendant l'instruction, après avoir fait des aveux qui ôteut 
toute incertitude sur la part prise par Yauthier, par la dame 
Brvond jets'il a lâché d'atténuer les charges qui pèsent sur 
sa femme et sur son neveu Chaussard, les moiifs de ses 
réticences sont faciles à comprendre. Mais les Chaussard 
ont sciemment nourri les brigands, ils les ont vus armés, 
ils ont été témoins de toutes leurs dispositions, et ils ont 
laisse |)rendrc la hache nécessaire au brisement des caisses, 
en sachant quel en était l'usage. Enfin ils ont recelé, ont 
vu porter des sommes provenant du vol, et ils en ont ca- 
ché, dissipé la plus forte part. 

Pannier, ancien trésorier des rebelles, a caché la dame 
Bryond ; il est l'un des plus dangereux complices de ce 
crime, il le connaissait dès l'origine. A lui commencent 
des relations inconnues et qui restent obscures, mais que 
la justice surveillera. C'est le fidèle de Bifool, le dépositaire 
des secrets du parti contre-révolutionnaire dans l'Ouest; 
il a regretté que Rifoel ait introduit dans le complot des 
femmes et se soit confié à elles; il a envoyé des sommes à 
Rifoel, et il a recelé l'argent du vol. 

Quant à la conduite des deux gendarmes, Ratel et .Mallet, 
çlle incrilc les dcruicrcs rigueurs delà justice, ils ont trahi 



leurs devoirs. L'un d'eux, prévoyant son sort, s'est suicidé, 
mais afirès avoir fait d'importantes révélations. L'autre, 
Mallet, n'a rien nié; ses aveux épargnent toute incertitude. 

La dame Lechantre, malgré ses constantes dénégations, a 
tout connu. L'hypocrisie de cette femme, qui tâche d'abriter 
sa prétendue innocence sous les pratiques d'une menteuse 
dévotion, a des antécédents qui prouvent sadécisiou, son in- 
trépidité dans les cas extrêmes. Elle allègue qu'elle a été 
trompée par sa fille, qu'elle croyait qu'il s'agissait de fonds 
appartenant au sieur Bryond. Ruse grossière: si le sieur 
Bryoud avait eu des fonds, il n'eût pas quitté le pays pour évi- 
ter d'être témoin de sa déconfiture. La dame Lechantre fut 
rassurée contre la boute du vol, quand elle le vit approuvé 
par son allié Boislaurier. Mais comment explique-t-elle la 
présence de Rifoel à Saint-Savin , les courses et les rela- 
tions de ce jeune homme avec sa fille, le séjour des bri- 
gands servis par la fille Godard, par la dame Bryond? 
Elle allègue un profond sommeil, elle se retranche dans 
une prétendue habitude de se coucher à sept heures du 
soir, et elle ne sait que répondre quand le magistrat in- 
structeur lui fait observer qu'alors elle se levait au jour, 
et qu'au jour elle devait apercevoir quelques traces du 
complot, et du séjour de tant de gens, s'inquiéter des sorties 
etdes rentrées nocturnes desafille. Elle objecte alors qu'elle 
était en prières. Cette femme est un modèle d'hypocrisie. 
Enfin son voyage le jour du crime, le soin qu'elle prend 
d'emmener sa fille à Mortagne, sa course avec l'argent; 
sa fuite précipitée quand tout est découvert , le soin 
qu'elle prend de se cacher, les circonstances mêmes 
de son arrestation, tout prouve une complicité de longue 
raain. Elle n'a pas agi en mère qui veut éclairer sa fille et 
l'arracher à son danger, mais en complice qui tremble; et 
sa complicité n'a pas été l'égarement de la tendresse, elle 
est le fruit de l'esprit de parti, l'inspiration d'une haine 
connue contre le gouvernement de Sa Majesté impériale et 
royale. Un égarement maternel ne l'excuserait pas d'ail- 
leurs, et nous ne devons pas oublier que le consentement 
de longue date, prémédité, doit être le signe le plus évi- 
dent de la complicité. 

Ainsi que les éléments du crime, ses artisans sont à 
découvert. Ou voit le monstrueux assemblage des délires 
d'une faction avec les amorces de la rapine, l'assassinat 
conseillé par l'esprit de parti sous l'égide duquel on essaye 
de se justifiera soi-même les plus ignobles excès. La voix 
des chefs donne le signal du pillage des deniers publics 
pour solder des crimes ultérieurs; de vils et farouches sti- 
peiidiaires l'effectuent à bas prix, ne reculent pos devant 
l'assassinat ; et des fauteurs de rébellion, non moins cou- 
pables, aident au partage, au recel du butin. Quelle so- 
ciété tolérerait de pareils atteutats?La justice n'a pas assez 
de rigueurs pour les punir. 

Sur quoi, la Cour de justice criminelle et spéciale aura à 
décider si les nommés llerbomez, Hiley, Cibot, Grenier, Ho- 
reau. Cabot, Minard, Melin, Binet, Laravinière, Rousseau, 
femme Bryond, Léveillé, femme Bourget, Yauthier, 
Chaussard aîné, Pannier, veuve Lechantre, Mallet, tous ci- 
dessus dénommés et qualifiés, accusés présents, et les 
nommés Boislaurier, Dubut, Courceuil, Bruce, Chaussard 
cadet, Chargegrain, fille Godard, ces derniers absents et fu- 
gitifs, sont ou ne sont pas coupables des faits mentionnés 
dans le présent acte d'accusation. 

laitii Caen. au parquet, ce 1" décembre 1809. 

Signé : baron BoiniAC. 
De BALZAC. 
{La fin au prochainnuméro.) 



H. 



IMIJSÉE DES FAINIILLES, 



9 




Ain. 

Nous donnons ici le texte même du marquis, sans y 
changer une syllabe. Le lecteur nous saura gré de mettre 
sous ses yeux les documents destinés par le vieillard à ini- 
tier son jeune ami aux mystères du fameux sanctuaire : 

« On a imaginé dans ces derniers temps un art de la 
mnémonique, qui consiste à venir en aide au souvenir en 
rattachant aux objets extérieurs des idées, des phrases, 
des mois. Or, s'il a pu sembler utile d'inventer une mné- 
monique pour l'esprit, mnémonique dont le but n'est, après 
tout, que de nous farcir la cervelle de termes et de noms 
étrangers et pour le moins indifférents , à combien plus 
forte raison ne devrait-il pas y avoir aussi une mnémoni- 
que du cœur, par laquelle les sentiments et les passions 
d'une période de notre existence àjamais évanouie seraient 
maintenus en activité, grâce à certains objets qui nous en- 
touraient et que nous portions sur nous dans cette période 
mémorable, et dont ils furent un peu les acteurs à leur ma- 
nière ! Mon sanctuaire est voué à cette mnémonique du 
cœur, et renferme des monuments sacrés d'une période de 
ma vie dont me sépare aujourd'hui un si morne intervalle 
d'apathie et de froide désolation , qu'il me semble avoir 
vécu deux fois, et qu'entre ma première et ma seconde 
existence un laps de temps s'est écoulé pendant lequel j'ai 
dormi sous la terre du sommeil des morts. 

ji (1) Voir le numéro de septembre, lome XI, page 353, 

OCTOBRE 1844. 



€ Tous les monuments de ce petit temple se rattachent à 
mon existence première. Là, chaque habit me rend les 
battements de cœur qu'il a surpris jadis sous les plis du 
salin, chaque perruque éveille en mon cerveau les idées 
fatales ou sereines qui l'ont traversé à ces heures impé- 
rissables ; le bâton me ramène aux sentiers bien connus, 
et l'épée me déchire comme en ces jours de délire et de 
mort où j'en dirigeai la pointe sur mon cœur. 

« Les monuments sacrés et saints de mon temple repo- 
sent sur l'autel, et sont une maisonnette copiée en Espagne, 
et dans cette maisonnette un portrait de femme. 

a Pour expliquer le sens de ces objets, il convient que 
j'entre ici dans quelques détails de l'histoire de mon exis- 
tence. 

« Ma famille, originaire de la Vendée, l'une des plus an- 
tiques et des plus dévouées à la monarchie, se composait, 
un peu avant la Révolution, de quatre frères, dont j'élais le 
plus jeune, et d'une sœur cadette. Mon frère aine habitait 
le château de nos pères et se reposait, dans la retraite et 
la paix domestique, des fatigues d'une vie militaire qui n'a- 
vait pas été sans gloire; le second était officier dans les 
gardes, et le troisième vivait à la cour en qualité de gen- 
tilhomme de la chambre. Ma sœur résidait à Paris, mariée 
à un parent éloigné qui favorisait secrètement, nous l'ap- 
prîmes plus tard, les projets et les plans des révolution- 
naires. Dieu le lui pardonne ! le malheureux paya son er- 
reur de sa tète. Quant à moi, après avoir commencé ma 

— 2 — DOUZIÈME VOLUME, 



10 



LECTURES DU SOIR. 



carrière comme page et servi depuis dans les ambassades, 
je me trouvais, dès 1788, à Madrid, où mon roi m'avait 
chargé d une mission délicate, mais sans caractère diplo- 
malifiiie. Il s'agissait d'ouvertures personnelles de mon 
maitre au roi d'Kspagne, et i'attaire devait se traiter sans 
mlerniédiaire. Si la correspondance de Louis XVI n'avait 
été dès cetlc époque espionnée. Sa Majesié n'aurait certes 
pas eu besoin des mes laibles services: n'importe, et bien 
que cette mission n'exigeât point une grande expérience 
politifpip, du moins témoignait-elle de la confiance sans 
bornes qu'avait le roi dans ma lidélité à tonte épreuve. Mais 
je n'en dirai point là-dessus davantage, Louis XVI étant 
mort sans délier mes lèvres. 

« Sur ces entrefaites, la révolution éclata en France. 
Tons les membres de ma famille rivalisèrent d'efiorts pour 
exterminer le monstre. Dans les assemblées des notables, 
dans les conseils secrets, comme dans les entreprises à 
main ouverte, partout où il était question de défendre le roi 
et de sauver, au pii\ de sa fortune et de son sang, le palla- 
dium de la monarchie, les noms de mes nobles frères bril- 
lèrent au premier rang. Le gentilhomme de la chambre 
figura dans le petit groupe de fidèles qui accompagna la 
famille royale dans la fuite à Yarennes; après celle déplo- 
rable ex[)édilion, il suivit M. le comte de Provence et se ré- 
fugia dans les Pays-Bas, où dès le premier moment la 
majeure partie des capitaux de noire famille se trouva mise 
en sûreté par le hasard des circonstances bien plutôt que 
par nos prévisions intéressées. Ce frère est avec moi le seul 
qui soit resté de noire maison ; rameau stérile lui aussi, 
rejeton mutilé d'une souche jadis si forte et si puissante. 
Un lioulet de canon lui ciuporla le i>ied gauche à Jemma- 
pes, où il se battait comme volonlaire sous les drapeaux du 
duc de Saxe-Teschen. 11 vil aujourd'hui retiré, en Suisse, 
avec les deux (ils de ma sœur ; et c'est lui qui me fournit 



ma rente viagère. 



« Deux de mes frères et ma sœur, elle aussi, sont tombés 
victimes de la sainte cause qu'ils défendirent en héros jus- 
(ju'à la dernière goutte de leur sang. !>'offîcieraiix gardes, 
massacré par la canaille le octobre 1789, mourut au 
moins sans avoir vu les bonnets rouges envahir le palais de 
Versailles, et ma sœur, qui déserta le toit conjugal avec 
ses deux entants du jour (pie son indigne époux, déclarant 
ouvertement ses projets politiques, se rendit à la Conven- 
tion nationale, ma sœur, en vraie Jeanne d'.\rc qu'elle 
était, vint en Vendée chercher refuire auprès de son frère. 
Là un chanij) légitime s'ouvrit à son enlhousiasme. Llle lit 
la guerre aux cotés de son frère, et trouva la sanglante 
couronne du martyre, après avoir su conquérir sous les 
ordres de La Uoche-Jarquclin des lauriers (pie des temps 
meilleurs eussent immortalisés. Je passerai sur les affreux 
détails de sa mort. Après a\(iir vu son frère tomber sous ses 
yeux, elle (piitta le sol natal à la lueur de rcmbrasement 
îles châteaux de ses pères. Nulle privation, nulle torture, 
nulle infamie ne lui fui épargnée. Klle péril au Mans le ii 
décembre i'\)7>. La veuve et les orphelins de mon frère par- 
tagèrent son .sort, et ce ne fut que par un miracle de la l^rn- 
vidence (pie ses deux enlants à elle échappèrent aux in- 
fernales colonnes de Carrier. 

« Je reviens à moi. La mort de mes souverains avait 
iialurellement arrêté mes démarches à la cour de .Madrid, 
et je résolus, sur la sollirilation de mes frères, non miMiis 
que pour obéir à la voix de ma conseienee, de rentrer dans 
mon pays et d'y prendre pari aux combats qui se livraient 
en Vendée. Mais Dieu avait disposé autrement de mon sort. 
Comme je faisais mes préparatifs de voyage, une fièvre ner- 
veuse s'cnqiarademoi, et avant (pie mon faible naturel eùl 



recouvré la force d'agir, des bruits fatals m'apportèrent la 
nouvelle de la ruine de ma famille, de la confiscation de nos 
biens et de ma mise hors la loi. 

« Cependant les républicains venaient de déclarer la 
guerre au roi d'Espagne, et je préférai combattre pour ma 
l)atrie, sous les drapeaux étrangers, plutôt que de m'im- 
miscer aux querelles intestines des partis. Savais-je donc 
si, dans tous ces partis qui déchiraient la France, il y en 
avait un seul dont les principes fussent les miens et qui eût 
osé défendre ma cause comme la sienne ? Car des royalistes 
purs qui avaient survécu au meurtre de Louis XVI, quel- 
ques-uns seulement étaient restés en France à celte époque, 
et ce petit nombre se tenait caché. 

« La première affaire où je pris part en qualité de sim- 
ple soldat me dégoûta des armes : ce fut l'engagement de 
l'été 1794, dans le(|ucl les {espagnols, entrés dans le Ilous- 
sillon sous la conduite de Hicardo, furent refoulés honteu- 
sement au delà des Pyrénées. L'année suivante eut de 
meilleures journées, et je cueillis mes premiers lauriers à 
la bataille de Figueras. Mais presque en même temps, l'i- 
gnoble paix de Baie vint enchaîner mon bras et me mettre 
à même de sentir combien peu mon malheureux pays pou- 
vait compter sur la loyauté et la persistance des alliances 
étrangères. La croisade vendéenne pouvait être envisagée 
comme terminée à la mort de Charelte, et la défense du 
territoire, envahi par les troupes coalisées des grandes puis- 
sances de l'Europe, réunit pour un moment dans un but 
commun les différents partis de la république et décida 
même plus d'un royaliste à s'enrôler sous les drapeaux de 
la révolution. J'étais déterminé à ne plus prendre de service 
dans les armées étrangères , car je commençais à douter de 
leurs bonnes intentions à l'égard de la France, et mou 
frère, qui me tenait au courant des projets des royalistes en 
Allemagne, ne fit que me fortifier dans ma résolution, en 
m'engageant à attendre un temps plus favorable à notre 
cause. 

« Dans cette intention je retournai à Valence, dont le 
climat tempéré semblait surtout convenir à ma santé, et j'y 
passai quelques années aussi heureuses que masituaiiou 
le coiiiportail. Cependant, vers la fin de 1799, au moment 
où la descente en Bretagne de .M. le comte d'Artois venait 
ranimer toutes les espérances des royalistes, je courus me 
ranger ."^nus les ordres du marquis de Pausange, qui armait 
une partie de la Vendée. J'avais hàle de venger dans le 
sang des républicains la ruine de ma famille et de me con- 
(jnérir par les armes une tombe sur le sol où j'étais né. Il 
faut dire aussi qu'un enthousiasme sacré pour la cause de 
mon paysn'étail pas lèsent mobile qui |)ou.';sàt mon cœur 
dévoré à celte é|)0{pie d'un allreux désespoir contracté sur 
la terre étrangère. Mais avant d'en venir aux destins qui 
m'attendaient en France, à l'histoire de ma captivité dans 
les prisons de Strasbourg et de ma fuite en Allemagne, 
(pi'il me soit permis d'aborder ici l'cvénemenl capilal de 
mon existence, événement (|ui fut immédiatement suivi de 
mou dépari de l'Espagne. 

a Je me trouvais depuis le commencement de la belle 
saison iiGrao, charmant petit port tout voisin de Valence, 
oùje prenais les bains de mer, lorstprune après-midi, c'était 
le T>0 septembre 1799 vers six heures, comme je lra\ersais 
l'Alaméda (pii conduit de Valence à Grao, j'aperçus, a.ssise 
sur un banc de gazon à l'ombre d'un palmier, une figure 
de femme dont l'aspect bouleversa tout mon être. L'im- 
jiression fut subite, instantanée, et telle que je ne saurais 
la décrire, bien que chaque fois qu'il m'arrive d'y pense* 
le prodi^'e se renouvolle et gronde en moi comme le cjllp ^^ 
de tonnerre alkibli d'un orage lointain. J'avais alors trente- #W 



MUSÉE DES FAMILLES. 



11 



sept ans, et je vivais en rapports de galanterie avec une 
noble dame de Valence dunt la beauté souveraine enchaî- 
nait mes sens. Mais au premier rejranl que je jetai sur le 
visage céleste de Sarab, de celte passiou naguère si ardente 
et si impérieuse il ne resta plus rien, pas une flamme, pas 
une étincelle. Tout ce que je puis dire, c'est qu'en moins 
d'un instant je devins un autre homme ; une vie nouvelle 
se fit jour en moi, il me sembla que mes sens épurés rom- 
paient leur enveloppe grossière et ténébreuse, et que mon 
cœur naceait pour la première fois dans une atmosphère de 
gloire etde sérénité. Mais pourquoi tenterais-je,ô mon jeune 
ami, de vous décrire ici des émotions que vous ne devez 
comprendre que le jour où vous les sentirez?. 

t I.e portrait de Sarah, qui se trouve dans la maison- 
nelie de cartou, est l'œuvre d'un habile [)eintre en miniature 
de Valence, qui, à force Ce la guetter à la promenade et de 
se poster chaque jour à une croisée vis-à-vis de la sienne, 
linit par me procurer à prix d'or sou imparfaite ressem- 
blance. Quant à la maison, je l'ai construite moi-même de 
souvenir d'après le modèle de la maison qu'elle habitait à 
Grao ; à la fenêtre où elle avait l'habitude de venir s'as- 
seoir, j'ai placé son portrait. Je ne possède d'elle aucun 
autre souvenir, si ce n'est un petit noyau de cerise que je 
u'ai jamais cessé de porter dans ma bouche depuis l'instant 
où je le ramassai sous sa croisée. » 

A cet endroit, l'écriture indiquait que la main du vieil- 
lard avait tremblé, et les lignes suivantes avaient dû être 
écrites après une assez longue pause. 

€ .Ma belle étrangère se nommait Sarah , et voici ce que 
j'appris en outre de sa condition : elle était de Malte, et 
depuis un an mariée à un riche marchand établi à Perpi- 
gnan, mais qui faisait en Espagne la plus grande partie de 
ses affaires. Usurier, contrebandier, mêlé à toute sorte 
d'intrigues et d'industries, cet homme parcourait le pays, 
protégé par les recommandations d'une foule de personna- 
ges haut placés, qui avaient tout intérêt à ménager en lui 
un créancier. Bien qu'il prit soin de déguiser son nom et se 
fit appeler .Vronet, personne à Valence n'ignorait que c'é- 
tait là le même Juif qu'on nommait Aaron à Perpignan et 
qui professait ouvertement, de l'autre côté des Pyrénées, 
un culte fanatique pour la religion de Moïse. Mais grâce 
aux protections qu'on lui savait à Madrid, grâce aux avan- 
tages nombreux que Barcelone et Valence tiraient pour 
leurs produits de son commerce, les autorités espagnoles, 
en dépit des lois en usage à l'égard des juifs, le laissaient 
circuler librement, et fermaient les yeux pour ne pas re- 
connaître sur sa physionomie le signe distinctif de la 
nnlion errante. Sarah, elle non plus, n'aurait pu renier son 
origine orientale empreinte sur la forme de son visage ; 
mais du moins l'expression de ses traits n'avait rien de cet 
air presque dur qui caractérise le type israélite. Non, le 
front de Sarah respirait l'idéal le plus pur de la beauté pa- 
triarcale, et lorsque les palmiers et les cèdres du Guadal- 
quivir balançaient en frémissant leurs rameaux sur sa tète, 
vous eussiez dit la Sulamile au bord des fleuves de Baby- 
lone. 

€ Je n'eus pas une seule fois l'occasion de rencontrer 
son mari. Occupé à celte épo'Tuc d'affaires importantes, il 
était retourné à Barcelone sitôt après avoir amené sa 
femme aux bains de Grao, où celle-ci venait pour se re- 
mettre des fatigues d'une première couche. Sarah avait aux 
bains pour compagne une sœur de sou mari, le dragon 
près de la colombe. Lia près de Rachel. 

€ Mon amour pour Sarah était si pur, si dégagé de toute 
arrière-pensée de possession ou de jouissance terrestre, 
que les conditions devant lesquelles, en toute autre cir- 



constance, ma passion eût cédé, ne produisirent point sur 
moi le moindre effet dedécouragement. Mendiante ou reine, 
païenne ou chrétienne, au fond que m'importait cela , 
pourvu qu'il me fut donné de la voir chaque jour, de me 
laisser ravir par sa contemplation ? Bientôt cependant une 
circonstance faxorable nous rapprocha. Sarah aimait les 
échecs avec fureur, et je passais pour uu véritable maître 
en ce jeu. Cette conformité de goût, dans les loisirs d'une 
ville de bains, devait naturellement nous réunir l'un et l'au- 
tre à toutes les heures du jour et ménager à mon cœur de 
ravissantes entrevues. 

« Je serai bref, car tous mes sens se troublent dès que je 
cherche à ressaisir la mémoire de cet âge d'or de mon exis- 
tence. Hélas ! dans le paradis où je commençais à vivre, je 
ne prévoyais pas que le glaive flamboyant était levé qui de- 
vait sitôt m'en chasser. Sarah, dès le premier jour, avait 
accueilli mes hommages avec une visible sympathie, et me 
témoignait déjà plus que de la confiance. Malheureuse 
d'appartenir à un homme aux mains de qui ses parents 
l'avaient livrée comme une marchandise ; d'un naturel 
souffrant et délicat, les secrets penchants de son cœur la 
portaient à voir en Dieu plutôt un être de miséricorde et 
de mansuétude, que ce juge terrible dont son mari l'épou- 
vantait. A ne consulter que son cœur, elle était chrétienne, 
elle était à moi. Cependant un affreux malheur vint nous 
atteindre. Le ciel s'écroula sur nos têtes ou l'enfer s'ouvrit 
sous nos pieds, choisissez lequel il vous plaira. Un soir, 
vers minuit, des hommes masqués, des familiers de l'in- 
quisition de Valence investirent sa maison. Lnfoncer les 
portes, arracher de son lit la malheureuse et la jeter ina- 
nimée dans une voiture qui la conduisit à la prison de la 
Casa Santa, fut pour ces exécrables bandits l'affaire de 
trois quarts d'heure. On l'accusait d'hérésie et do sortilège, 
d'avoir violé le sanctuaire et jirofané les saintes reliques de 
Santa Paz. On prétendait, en outre, qu'elle avait tenté 
d'ensorceler un chrétien à l'aide de ses philtres pour l'en- 
trainer ensuite aux plus honteuses débauches. 

e Le lendemain, à la première nouvelle de cette arresta- 
tion infâme, je cours à Valence et me rends chez l'inquisi- 
teur, que je connaissais; mais des ordres avaient été don- 
nés pour qu'on m'empèchàt d'arriver jusqu'à lui ; j'écris 
lettre sur lettre, point de réponse ! Enfin j'ouvris les yeux 
sur celle infernale mailiinntion, et je compris de quelle 
main venait le coup qui me frappait. 

€ J'ai parlé tout à riieure d'une Taison contractée par 
moi à Valence. La personne à laquelle j'étais attaché avant 
de connaître Sarah se nommait dona Mercedes de Aquilas. 
Elle était sœur de cet inquisiteur el femme d'un fonction- 
naire en ce moment à Mexico. L'amour religieux exclusif 
que m'inspirait Sarah ne permettant aucun partage, je 
rompis dès le premier moment toutes relations anciennes, 
et Mercedes, blessée nu cœur mortellement, en conçut un 
affreux désLr de vengeance. L'orgueil Messe et la jalousie 
changèrent cette femme en une véritable furie. C'était elle 
qui avait forgé toute l'accusation contre Sarah : elle qui, uou 
contente de s'èlre servie de sou frère comme d'un instru- 
ment dans cet enlèvement uoclurne, rendait nulles toutes 
mes démarches en me faisant pas--er pour fou auprès des 
membres de ce tribunal infernal qu'on appelle en Espague 
la sainte inquisition. Convaincu que je ne pouvais rien 
pour le salut de Sarah, je pris le parti de me rendre sur-le- 
champ à Madrid où je comptais des amis puissants qui ne 
me refuseraient pas d'intervenir en d'aussi graves circon- 
stances. En effet, plusieurs se mirent en campagne de la 
meilleure gnïco; mais, à peine les premiers pas élaienl-ils 
faits pour arrêter la marche du procès criminel intenté 



12 



LECTCRES DC SOIR. 



contre Sarah, qu'on reçut de Valence la nouvelle de sa 
mon. L'infortunée Juive avait succombé dans sa prison, 
après la seconde épreuve de la question. 

€ A ce moment toute conscience de moi-même m'aban- 
donne, et commence la période de ma première mort. 
Lorsque je me relevai de ce coup foudroyant, j'étais tel 
que vous me voyez aujourd'hui, un vieillard à tète blanche 
eu qui tout est d'ébile, froid et glacé, un spectre auquel il 
est donné après sa mort d'errer quelques jours encore sur 
la terre. Jamais ce sentiment dont je vous parle ne s'em- 
pare de moi avec plus de puissance que lorsqu'il m'arrive 
d'endosser cette robe de chambre de salin rose que je por- 
tais au moment où ce sommeil me prit, et qui doit me ser- 
vir de linceul en mon sépulcre. Des amis m'ont souvent 
raconté que j'allais attenter à mes jours, mais qu'à ce mo- 
ment-là je perdis connaissance ; ce qu'il y a de certain, c'est 
que le délire et la frénésie me possédaient, et que je tom- 
bai dans un état cataleptique qui ne tarda guère à porter 
dans toutes les parties de mon corps la perturbation dont 
mon cerveau était la proie. » 

Là se terminait le récit. Lorsque Cœlio eut fini de lire, 
deux larmes coulèrent de ses yeux. 

— Héros par ton amour et les souffrances, s'écria-t-il en 
pressant le papier sur son visage humide, martyr sacré de 
la foi, pourquoi ton cœur, ton noble cœur a-t-il cessé de 
battre sans que j'en aie senli sur le mien la libre pulsation? 
pourquoi la flamme de ta vie s'esl-elle éteinte sans que j'aie 
pu y réchaufler, y épurer la mienne? pourquoi es-tu mort 
avant que j'aie appris à l'aimer? 

A ces mots, il s'élança vers la chambre du marquis et 
s'agenouilla tout en larmes près du cercueil où gisait le 
cadavre. 

XIV. 

Dès qu'il se fut acquitté des devoirs suprêmes à rendre à 
son ami, Cœlio revint avec empressement au mystérieux 
portrait. La destinée si triste du modèle donnait, à ses yeux, 
un charme inexprimable à cette image qu'il eût aimée, 
même sans l'auréole de transGguration dont le malheur la 
couronnait. Il passait des heures entières assis dans sa 
chambre à contempler ce regard si doux et si bleu où son 
àme se perdait, ces belles lèvres de corail qui semblaient 
revivre pour lui répélti le roman du marquis. Partout où 
il allait, le portrait l'accompagnait, soigneusement enfermé 
dans une boite garnie de velours qu'il gardait sur son cœur. 
Ileiitré chez lui, il prenait dans sa main la miniature et ne 
la lâchait plus; souvent même, saisi d'irrésistibles tenta- 
lions, il lui arrivait, au milieu d'une course dans la ville, 
de chercher un endroit solitaire pour s'y repaitre à loisir 
des regards de son idéale mailres.se. Peu à peu, cependant, 
celte adoration devint telle qu'elle réagit visiblement sur sa 
santé. Pour commencer, il témoigna un dégoût prononcé 
pour tous les besoins vulgaires de la vie; il ne voulait plus 
boire ni manger, ni voir personne. Seul dans sa chambre, 
abîmé dans ses sensations ou sa rêverie, si par hasard vous 
entriez, il s'éveillait comme d'un songe, passait la main 
dans ses cheveux, et balbutiait au hasard oui ou non, sans 
s'in(|uiéter autrement de ce que vous lui demandiez. Rien 
de ce qui jadis l'occupait ou le charmait ne pouvait le dis- 
traire de ses habitudes de songe-creux. Le carnaval était 
oublié, il uc lisait jamais plus d'un quart d'heure, ne visi- 
tait aucune galerie, et ne sortait qu'au tomber du cré|)us- 
cule pour s'en aller rôder comme un hibou parmi les rui- 
nes du Campo-Vaccino. 



XV. 

Un jour que Cœlio, assis seul dans sa chambre, se li\Tait 
selon son habitude à la muette contemplation de son idole, 
la porte s'ouvrit elle professeur entra. Le signor Marche- 
sini, auquel n'avaient pas échappé les progrès effrayants 
du mal qui semblait consumer le jeune homme, s'approcha 
doucementetl'avertitdesa présenceen lui frappant un léger 
coup sur l'épaule. Cœlio leva les yeux par un mouvement 
machinal, et, reconnaissant le professeur de l'Académie, 
Ot tous ses efîorls pour amener sur sa lèvre triste et déco- 
lorée ce sourire amical dont on accueille une bienvenue. 
Le professeur alors lui prenant la main et le regardant en 
face, comme pour s'assurer de l'inconcevable changement 
survenu en quelques jours dans cette physionomie naguère 
encore si juvénile et si florissante : 

— Cher ami, dit-il, vous souffrez : confiez-vous à moi; 
au nom du ciel, parlez, car votre état me devient une 
énigme, et je n'ose vous proposer aucun moyen de salut 
avant de savoir quelle est l'origine, quel est le siège du mal 
qui vous consume. Quoi qu'il y ait, il s'agit de vous arra- 
cher à vous-même et de vous procurer de la distraction à 
tout prix. Et d'abord, comme le premier point de mon or- 
donnance est (|ue vous renonciez à cette diète absolue où 
vous vivez, nous dineronseusemble. Oh! soyez sans crainte, 
nous dînerons seuls , nous causerons , et je vous en pré- 
viens, je ne vous laisse pas que vous ne m'ayez tout dit. 

— Tout ^ous dire? reprit Cœlio avec un amer soupir; 
eh! le puis-jc? sais-je donc moi-même quelle peine me 
ronge, quelle divine extase me ravit ? Ah! croyez-moi, je 
serais sauvé si je pouvais découvrir dans les plus secrets 
replis de ma conscience ce que j'ai ou ce qui me manque. 

Pendant ce temps, le professeur regardait attentivement 
le portrait que Cœlio, dans un premier moment de surprise, 
avait oublié de cacher. 

— Eh ! eh ! monsieur le docteur, s'écria Marchesini en 
prenant sur le pupitre la gracieuse miniature, voilà, si je 
ne me trompe, qui va me donner le secret de l'énigme. Une 
amourette au Ghetro? fort bien, émerveille, mon cher. 
Ainsi nous adorons, nous idolâtrons la belle Sarah? Pour 
ma part, je vous en fais mon compliment ; seulement, n'al- 
lez pas vous convertir. 

— Sarah ! s'écria Cœlio en se levant comme poussé par 
un ressort, Sarali 1 au nom du ciel, qui vous a dit sou nom ? 

— Là ! là ! contenez-vous, docteur, vous n'avez point 
affaire à un rival. Ma femme a l'habitude de vendre au 
vieux Shylock les bardes dont on ne veut plus, ainsi que 
les morceaux d'argenterie cassée, et c'est à ce commerce 
domestique, à ces coutumes de bonne et antique ménagère, 
que j'ai dû le bonheur de contempler face à face une ou 
deux fois l'adorable Msage de la fille du Juif. 

— Ma tète s'égare, murmura Cœlio ; par tout ce qu'il y 
a de saint et de sacré sur la terre, explujucz-vous plus clai- 
rement; parlez, de grâce, ou je deviens fou. L'original de 
ce portrait est mort, mort depuis vingt ans. Vous ne savez 
donc pas que ce portrait, je l'ai trouvé dans la défroiiue du 
marquis, lequel l'avait fait peindre en Espagne il y a vingt 
ans? 

— Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'alors le bon 
'Meu a fait de ce portrait une copie vivante qui se nomme 
Sarah, et passe dans le Gheti-o pour la (ille unique du vieil 
.Varon. 

— Aaron, continua le professeur ; quant à moi, je l'ap- 
pelle toujours signor Sh\lock, ce qui no saurait le blesser 
le moins du monde, aHeiidu (ju'il ne comprend pas. N'im- 
porte, le compère nie fait assez l'effet d'un vieux larron 



mjSEE DES faimiij.es. 



13 



d'humeur peu accommodante, qui mangerait volontiers de 
la chair de chrétien. Mes enfants s'enfuient lorsqu'il entre, 
mais ma femme prétend qu'il est sûr en affaires. 

— Et sa fille? demanda Cœlio avec vivacité. 

— Un vrai trésor, un ange de grâce et de pudeur. Le 
chevalier Lamuccini , qui peignait dernièrement une toile 
de Jephté, proposa cent écus au vieux Juif s'il voulait la 
lui conller pour modile. A Dieu ne plaise ! le Shylock garde 
sa fille plus précieusement que sa barbe, et je ne jurerais 
pas qu'elle ait jamais franchi le seuil du Gheiro. 

— Etrange ! murmura Cœlio en appliquant sa main sur 
sa tcMe en feu; de plus en plus étrange! Qui donc êtes-vous, 
puissances mystérieuses qui dévidez autour de moi les fils 
de vos fuseaux magiques, et m'entraînez, à mon insu, dans 
un labyrinthe de hasards et de pressentiments? Comment 
découvrirai-je en ce chaos l'énigme de mon existence? 



— Trêve de monologues, monsieur le poète, s'écria en 
l'interrompant le signor Marchesini, et pour tirer la chose 
au clair le plus vile possible, lâchons de nous concerter un 
peu. D'abord nous dinons ensemble aujourd'hui, et vous 
me raconterez en détail la romanesque histoire de vos 
amours, en détail ce qu'il y a de commun entre vous et ce 
singulier portrait, ensuite vous vous engagerez sur parole 
à vous abstenir de toute espèce d'expédition nocturne dans 
le Ghetro, ainsi que de toute tentative de conversion sur l'àme 
de la jeune Israélite; à ce compte, je m'oblige, moi, à vous 
mettre en présence de la belle Sarah, à vous montrer votre 
idéale maîtresse, non plus en image, mais en chair et en 
os, mais vivante; et cette fois, si vous doutez encore, vous 
pourrez vous convaincre à la façon de saint Thomas. Frap- 
pez là, et dès aujourd'hui nous commençons nos recher- 
ches. 




Le professeur. 



Cœlio, incertain s'il rêvait ou s'il veillait, laissa tomber sa 
main dans la main qu'on lui tendait, et suivit le professeur 
sans savoir où celui-ci le conduisait. Le pauvre jeune 
homme sentait autour de son front comme un voile de 
brouillards, et son cœur tressaillait, en proie aux émotions 
les plus contraires. 

Ce que Cœlio raconta du portrait et de la passion indé- 
finissable dont il était l'objet, parut au professeur tellement 
bizarre, tellement en dehors de toute idée, de toute con- 
ception possible, que celui-ci commença par croire qu'on 
se moquait de lui, et que c'était là une histoire inventée à 
plaisir pour cacher le secret d'une amourette avec la belle 
Juive. D'autre part, en y réfléchissant, le culte idolâtre 
que le jeune homme rendait à ce portrait, aussi bien que 
le caractère de vétusté empreint sur la peinture, s'accor- 
daient merveilleusement avec le récit; d'où le signor Mar- 
chesini conclut que Cœlio n'était pas un imposteur, mais 
un fou pour lequel il n'y avait plus qu'à demander une 
place aux petites-maisons. La ressemblance du portrait 
avec Sarah, bien qu'il n'y vitrien de surnaturel, le frappa 
néanmoins comme un de ces hasards étranges qu'on ren- 



contre, et il se demanda s'il n'y aurait pas moyen d'utiliser 
cette circonstance d'une manière favorable à la guérison de 
son jeune ami. 11 proposa donc, pour le soir, une prome- 
nade au Ghetro, et l'on convint d'aller faire, en sortant 
de table, une petite \ i.-ile au vieux juif Aaron. 

— J'aurai beaucoup gagné, pensait-il en lui-même, si 
j'en arrive à rappeler sur la terre, à fixer sur un objet réel, 
sur un être de sang et de chair, ses rêves fantastiques qui 
s'égarent daus le bleu de l'air; alors, du moins, la maladie 
passe d'un monde invisible dans le nôtre, prend un carac- 
tère naturel, et nous savons par quel remède l'attaquer. 

Cœlio accueillit sans résistance, mais aussi sans trop 
d'empressement, la proposition de son ami, et ne prit point 
soin de s'informer davantage des deux individus dont les 
noms l'avaient d'abord si vivement ému. 11 semble cepen 
dant que l'idée de contempler. en face une image vivante 
de la céleste figure du portrait aurait dû le tenir dans le 
ravissement; mais l'innervation de ses facultés était telle à 
cette heure, que son cœur paraissait mal à toute chaude 
sensation. Et puis, celte ressemblance superficielle observée 
par le professeur existerait-elle jamais pour lui, pénétré jus- 



14 



LECTURES DU SOIR. 



que dans les profondeurs de sa conscience de l'insaisissable 
beauté de son idéal? Il en était à se demander comment il 
pouvait se faire que la rencontre fortuite de deux noms, as- 
sez communs après tout chez les Israélites, l'eût agité si fu- 
rieusemenl et au point de livrer, d'une si ridicule façon, 
tous les secrets de son àme au professeur. Quoi qu'il en 
fiit, la partie était engagée, et il s'agissait de s'en tirer le 
plus vite possible. Cœlio se résigna d'avance, bien déter- 
miné à nier toute espèce de ressemblance entre la jeune 
fdle qu'on lui présenterait et ladivinité mystérieuse euler- 
uiée sous triple clef d'or dans le tabernacle de son esprit. 
Telles étaient les dispositions dnns lesquelles l'hôte et 
son convive se dirigeaient vers le Glieiro, en échangeant çà 
et là quelques rares paroles. Cœlio n'avait jamais franchi le 
seuil maudit, et ne connaissait encore cet immonde repaire 
que parla description (pi'il en avait lue dans la complainte 
populaire célébrant le meurtre du jeime don Aquilas de 
Sylva. Mais, lorsqu'il arriva devant la grille ouverte, et fut 
sur le point de pénétrer dans celle cité de la misère et du 
vice, d'où lui venaient, avec de nauséabondes bouiïées, 
toute sorte de rumeurs sourdes et confuses, il lui sembla voir 
apparaître toutes les images fantasliques évoquées dans 
l'œuvre du rapsode |)opulaire; il lui sembla voir la belle 
convertie et le vieux Juif fanatique; l'une baisant, au fond 
de son cachot, les pieds d'ivoire du crucifix qu'elle dérobe 
à tous les yeux, l'autre, comme Shyloch, aiguisant son cou- 
teau sur la dalle. L'eiïet de cette hallucination fut tel qu'il 
hésita un moment et que le professeur dut s'y prendre à 
deux fois pour le décider à pénétrer. Cœlio frissonnait, il lui 
semblait que l'esprit du jeune Espagnol assassiné mar- 
chait à ses côtés dans ce cloaque, et tantôt l'enlrainait en 
avant, tantôt le forçait à reculer. — Toutefois, les glapis.se- 
ments criards des enfants accroupis çà et là sur le seuil de 
masures enfumées et grattant comme des singes leurs 
grosses têtes ébouriiïées, eurent bienlôt dissipé la rêverie 
poéli(|ue et ramené le visionnaire au sentiment de la réalité 
la plus hideuse. Trois ou quatre sibylles groupées à terre 
au bas de la margelle d'un i)uits efîilaient, en remuant leurs 
mâchoires, je ne sais quels lambeaux de vieux galons, et 
plus lom une vieille barbe blanche, afTsiMée d'un caftan 
verl, allait de porte en porte en psalmodiunl un chant hé- 
braùpie et fraiipail cliaque maison de sa baguette. Au bout 
de quelques secondes, lo proli >seur tourna à gauche dans 
une ruelle tout obstruée de guenilles et d'ordures. Cœlio 
suivit sans rien dire, après quoi son giude lui annonça 
(ju'ils étaient arrives. 

— Dieu soit loué ! nous y voici, s'écria le signor Marche- 
sini. Eh quoi ! jeune homme, le cœur ne vous dit rien? 
c'est pourtant là que respire notre divine Sarah! 

El Cœlio aperçut vis-à-vis de lui une maison de con- 
struction bizarre, ornée d une porte sous laquelle un en- 
fant de dix ans aurait dû se courber pour passer, et de plus, 
ayant toutes (enèlros nuu'èi's. 

Le professeur frappa à trois reprises, et comme rien ne 
répondait : 

— Le vieux hibou aura délogé, murmura-t-il ; qu'im- 
porte, si l'oiseau que nous cherchons est au nid? Allons, 
monsieur le docteur, aidcz-riioi à frapper, à battre en 
brèche les murailles. P.irdieu î vous et moi ne sommes j)as 
gens à nous contenter d'une sim|)le reconnaissance des 
lieux. 

A ces mots, le signor Marchcsini entreprit le siège de la 
place, et comme Cœlio, impalicnté de tant de bruit pour 
rien, rôdait autour de la maison, il lemanjua, dans un coin 
par derrière, une espèce de petite masure qu'un vieux pan 
de mur à deun croulant nullail en commuiiicalion avec le 



corps de logis principal. Le jeune homme, presque uni- 
quement préoccupé de se soustraire aux invitations pro- 
vocatrices du professeur, se dirigea de ce côté et s'appuya, 
non sans observer quelque peu, sur une fenêtre calfeutrée 
avec grand soin, mais dans les volets de laquelle il lui 
sembla apercevoir une assez large fente. Cœlio ne s'était 
pas trompé ; il entendit d'abord un bruit de pas qui fut 
suivi d'un coup dans la muraille, et ses yeux plongèrent, à 
travers l'ouverture , dans une étroite salle en ogive, éclairée 
de lampes nombreuses et construite dans le goût du qua- 
torzième siècle. Des morceaux de vaisselle d'argent et de 
vermeil, des miroirs de Venise ébréchés, des cristaux dé- 
pareillés gisaient là sur le sol, entassés pèle-méle avec des 
lambeaux d'uniformes galonnés, d'épaulettes et de cein- 
tures à ganses d'or, et tout un arsenal de fripperie. L'endroit 
d'où venaient les coups de marteau ne pouvait s'aperce- 
voir par le trou de la fenêtre, mais le jeune homme, aux 
aguets, crut reconnaître le bruit d'une |)ierre qu'on ôte et 
qu'on replace. Au même instant apparut une grande et 
svelte jeune fille vêtue de blanc de la tête aux pieds, et qui, 
élevant au-<lessus de sa tête un crucifix qu'elle tenait à deux 
mains, se dirigea d'un pas lent juste vers l'endroit delà 
salle qui faisait face à la fenêtre. Cœlio ne voyait la jeune 
fille que par derrière, mais le crucifix étant tourné de son 
côté, il reconnut soudain le christ d'argent sur la croix de 
corail. A cet aspect, un frisson de terreur et de pressenti- 
ment se glissa dans ses veines. C'était bien là le crucifix 
du séminariste espagnol, le présent du jeune diacre à la 
convertie du Ghelro, tel qu'il se souvenait de lavoir vu 
décrit dans l'appendice de la complainte. Et Cœlio, trem- 
blant de tous ses membres, se débattait encore sous le coup 
de cette apparition, qu'une autre plus étrange et plus inex- 
|)licable vint le confondre de nouveau. La forme blanche 
déposa le crucifix sur une saillie du mur, et, se proster- 
nant la face contre terre, le hasard de la pose mit le pro- 
fil de son visage sous le rayon de 1 œil collé aux planches 
de la fenêtre. merveille! cette femme, cet ange, c'était 
Sarah ! l'original \ ivant de l'idole de son cœur, l'incarnalion 
pure de la mystique dame de ses rêves. En ce momen t son dé- 
lire ne se contint plus. Le nom de Sarah s'échappa-t-il de 
ses lèvres dans un soupir involontaire, ou bien son front 
appesanti vint-il frapper violemment la cloison de la fe- 
nêtre, Cœlio lui-même n'en a jamais rien su. Toujours 
fut-il que la blanche catéchumène se leva effarée comme 
uno biche aux approches du chasseur, saisit son crucifix 
et disparut après avoir souillé les lampes.... 

En ce moment, il entendit le professeur qui l'appelait à 
cris redoublés, et Cœlio, conservant, au milieu de siin ver- 
tige, assez de présence d'esprit pour comprendre qu'il de- 
vait garder pour lui seul le secret que le hasard venait de 
lui li\rer, quitta son poste sans se le faire dire à deux fois. 

— Nous sonnnes bafoués, grommela le professeur réduit 
à lever le siège, le Shylock est au llialto, et Jenica sous les 
verroux ; allo"ns, seigneur I.orenzo, il s'agit maintenant de 
déloger sans bruit et de prendre patience... 

Nous n'essayerons pas de suivre notre jeune ami à Ira- 
vers le labyrinthe d'idées , de projets, de plans et de réso- 
lutions où il s'engagea pondant les heures qui s'écoulèrent 
après son retour du Chetro. Il ne s'agissait plus désormais 
pour lui que de déli\rer l'infortunée Sarah. Cependant, si 
facile qu'il lui semblât de parvenir jusqu'à la belle Juive, à 
l'aide du secret terrible qu'il venait de découvrir, Cœlio 
hésitait entre les divers partis à prendre et ne savait au juste 
au (juel s'arrêter. Irait-il livrer le vieillard au glaive de la 
justice et verser, pour second baptême, le sang de son père 
sur le front de la belle pénitente, déjà, selon la légende, 



MUSEE DES FAMILLES. 



16 



consacré par les larmes une première fois? Ou, tentant un 
coup de main dans la maison, se présenterait-il à la douce 
captive comme un ange envoyé du ciel pour sa dé- 
livrance? Un troisième parti lui restait à prendre, c'é- 
tait d'aller trouver 1c vieux meurtrier et de le menacer 
de tout dire, et de ne lui iiromelfre le silence qu'à la con- 
dition qu'il'abdiquerait à Pinslant même tous ses droits 
sur Sarali. Cette dernière résolution parut à Cœlio la meil- 
leure, et il se mit en devoir de Pexéculer le lendemain au 
point du jour, sans rechercher l'assistance de personne. 
Une fois arrachée à la tyrannie du vieux Shylock, Sarah se- 
rait conduite dans un cloître pour y recevoir, dans la paix 
du cœur, les premières notions de la foi chrétienne, et en- 
suite le baptême public. Les espérances de Cœlio ne s'ar- 
rêtaient point là, comme on pense, et plongeaient pins avant 
dans les vapeurs éthérées de l'avenir; mais le caractère 
grave et profond dont la Providence l'avait investi comme 
par miracle en de si étranges circonstances, ne hii laissa pas 
le loisir en ce moment de caresser des rêves amoureux. 

Cœlio s'endormit tard celte nuit-là, et les premières 
cloches de l'aurore l'aiipclant, conmie une voix des anges, 
à son œuvre pieuse, il se leva et sortit. En passant de\ant 
l'église Santa-Trinita-de-Monti, une main invisible l'entraîna 
dans le sanctuaire. Un prêtre y disait une messe basse à 
^ laquelle assistaient deux mendiants. Cœlio fit un signe de 
croix, s'agenouilla sur les degrés de l'autel, puis, après une 
invocation à la Vierge pour le succès de son entreprise, il 
quitta le saint lieu, non sans avoir mouillé ses doigts au 
bénitier. 

— Comment l'église sera-t-elle la maison de Dieu, pen- 
sait-il en s'éloignant, si elle n'est ouverte aux hommes à 
toute heure? Le sein de Dieu ne s'ouvre-t-il point à nous 
toujours, aussi souvent que notre ardeur nous porte à 

j nous plonger en lui? pourquoi faut-il que les portes 
! de sa maison allcndent pour s'ouvrir que le prêtre 
soit prêt à réciter son homélie et l'organiste à promener ses 
doigts sur le clavier? Quant à moi, je n'ai jamais puisé 
forces plus efTicaces dans la religion; car celte fois, du 
moins, et par une inelTuble rencontre, la grâce du mo- 
ment répondait aux besoins du moment. 

En arrivant à la porte du Giictro, Cœlio s'étonna du mou- 
vement qui se faisait dans le quartier, à une heure si ma- 
tinale. Hommes, femmes et enfants couraient d'une maison 
à l'autre, s'abordanl el gesticulant comme si quelque grand 
fléau eût menacé de s'abatlrc sur ce qu'ils possédaient. 
Plusieurs matrones s'arrachaient les cheveux, le vieux 
rabbin à la barbe de bouc déchirait, dans son désespoir, 
son caftan noir du haut en bas, et de petits monstres nus 
et mal peignés se dérobaient à quatre pattes, en hurlant, 
sous les mantilles de leurs mères. Cœlio n'en poursuivit 
pas moins sa route, et, sans se laisser distraire de son but 
par celte espèce de sabbat en action, atteignit le tournant 
de l'allée où demeurait le père de Sarah. 

Mais, à peine avait-il mis le pied dans l'étroite ruelle, 
qu'une voix lui enjoignit brusquement de s'arrêter. Cœlio 
leva les yeux, et se trouva vis-à-vis de deux soldats qui lui 
barraient le chemin. 

— On ne passe pas ! reprit la voix au même instant, en 
lui donnant pour argument une baïonnette croisée. 

Notre jeune homme, dont cette aventure commençait à 
travailler l'esprit, en était à se demander s'il tiendrait 
compte de la consigne, Inrsfpril vit au fond de la ruelle des 
hommes de police occupés à faire pénétrer par force la 
lumière du soleil par les fenêtres si bien calfeutrées de la 
maison du vieux Juif. Cloisons et plâtres volaient en éclats 
cous le marteau des sbires et des trous de muraille tom- 



baient dans la rue toutes sortes d'oripeaux, de vieux meu- 
bles, de toiles peintes et de bouquins qu'un barigel enregis- 
trait à mesure. 

— Mais, qu'est-il donc arrivé? demanda enfin Cœlio. 

A quoi le jeune homme reçut une réponse qu'il aurait 
aussi bien pu se faire à lui-même. 

Le Juif Aaron venait d'être arrêté sous l'inculpation du 
meurtre du jeune Espagnol, et la justice procédait à une 
enquête domiciliaire. Du reste, le soldat auquel Cœlio s'a- 
dressait étant d'humeur fort laconique, eut bientôt coupé 
court à la conversation, en ré|)ondant par un je ne sais 
pas définitif, aux questions de plus en plus pressantes du 
jeune homme. 

Repoussé de ce côté, Cœlio ne se tint pas pour battu, et 
saisit au passage un des hommes de la police qui se trou- 
vaient sur les lieux, et celui-ci, d'un naturel moins taci- 
turne, lui raconta, sans se faire prier davantage, que la 
veille au soir le vieux Juif ayant trouvé sa fille en adora- 
tion^ devant un crucifix, était tombé dans un tel accès de 
fureur, qu'il l'avait frappée d'un coup de couteau dans la 
poitrine, sur quoi un grand tumulte s'était répandu dans 
le voisinage, lequel tumulte avait amené la police dans le 
repaire de ce mécréant, et fait découvrir le crucifix du jeune 
diacre. Le coupable, arrêté à l'instant, venait d'êlre mis au 
secret d'après l'ordre du gouverneur, et, quanta sa pauvre 
fille, transportée, après l'attentat, à l'hôpital de Sanla- 
Calarina-de-Funari, on ne conservait que peu d'espoir de 
lui sauver la vie. 

Ces derniers mots atteignirent Cœlio comme un coup de 
foudre, et, sans le mur qui le retenait, le malheureux se- 
rait tombé à ferre. Il demeura ainsi quelques instants im- 
mobile, sans connaissance, pareil à un homme que le vi- 
sage de Méduse aurait converti en statue. Il ne voyait et 
n'entendait plus rien; le sol se dérobait sous lui, et il lui 
semblait que le ciel au-dessus de sa tête allait se perdre 
dans le vide infini de l'espace. Heureusement que le sbire, 
frappé de l'impression profonde que son réci lavait produite 
sur le jeune étranger, prit sur lui de le ramener justpi'à la 
porte du Ghclro. Là, deux franciscains de la Trinita-de- 
Monti, (jui passaient par hasard, les abordèrent, et, recon- 
naissant dans Cœlio leur voisin de la Via-Sislina, se char- 
gèrent de le ramener chez lui- 
Peu de temps après, les aveux du vieux Juif devant le 
tribunal apostolique vinrent éclairer d'un jour nouveau les 
divers points de ce drame lugubre, el mol Ire à découvert les 
fils mystérieux qui rattachaient d'une jiart les amours du 
marquis à celles de son compagnon de voyage, et de 
l'aulre le meurtre du jeune diacre aux coupables menées 
de la belle dona Mercedes de Aqiiilas, si violente dans ses 
haines jalouses. Nous donnons ici les détails tels qu'ils rcs- 
sorlirent du |)rocès, sans chercher nullement à pénétrer 
dans les conseils de la Providence, donl il est toutefois im- 
possible de méconnaître la main divine dans l'enchaînc- 
ment falal de cette histoire qu'on prendrait presque, au 
premier abord, pour un de ces mille romans que le hasard 
embrouille et dénoue à [ilaisir. 

Ainsi qu'on l'aura déjà deviné, sans doute, le meurtrier du 
Ghelro ne faisait qu'une souleet même personne avec le Juif 
contrebandier que nous avons connu à Perpignan sous le 
nom d'Aaron ou d'Aronet, et Sarah n'étailautreque cetleen- 
fanf adorée et venue au monde peu de temps avant la mort de 
sa mère, que le fruit uni(|ue de l'union du Juif avec la belle 
Maltaise, si justement célèbredans les tablettes du marquis, 
el donl sa fille reproduisait, au dehors comme au dedans, 
la plus frappante ressemblance. Sitôt après la mort de sa 
femme dans les cachots de l'inquisition, .\aron avait quitté 



16 



LECTURES DU SOIK. 



l'Espagne le cœur animé d'un sentiment féroce de ven- 
geance et roulant dans son esprit toute sorte d'horribles 
desseins contre les chrétiens, dont sa lâcheté naturelle em- 
pêcha seule l'exécution. Pour cet être brutal et sordide qui 
n'avait jamais connu de l'amour que le côté vulgaire et 
sensuel, la perte de sa femme était moins le sujet d'une 
douleur sincère qu'un prétexte à déclamations furibondes, 
qu'un charbon éternellement avivé dans son cœur pour en 
sortir à l'heure de Fincendie. Quelque temps après l'évé- 
nement de Valence, le Juif rapace, travaillé, même au plus 
fort de ses passions religieuses, par une insatiable ardeur 
de lucre, fit partie de cette nuée de vautours qui planait en 
Italie à la suite de nos armées républicaines. Là, de nou- 
veaux désastres l'attendaient, qui devaient encore accroître 
sa haine contre les chrétiens. Le compagnon auquel il s'é- 
tait associé dans son trafic disparut une nuit, emportant la 
cassette qui renfermait tous ses trésors. Dans moins de 
quelques heures, le vieil .4aron, de riche et puissant qu'il 
était, devint aussi pauvre qu'un mendiant, et cette fois 
encore, en roulant dans l'abîme, il put maudir les chré- 
tiens. Dans une aussi alTreuse extrémité, Aarou eut recours 
aux siens ; les aumônes de quelques Juifs lui vinrent en 
aide, et il mendiait ainsi de ville on ville lorscju'il lui arriva 
enfin de découvrira Rome une parente éloignée qui tenait, 
dans le Ghetro, un commerce de bric-à-brac et de vieilles 
bardes. Cette femme, veuve et sans enfants, le prit avec 
elle, et à sa mort lui laissa les moyens de continuer ses af- 
faires. 

A dater de celte époque, .\aron passa pourun des princi- 
paux marchands du Ghetro, et son zèle fougueux à obser- 
ver les moindres pratiques du rite mosaïque ne larda pas à 
le mettre en excellente odeur dans toute la Jérusalem. 
Toutefois, sa haine de soixante ans, cette haine qu'il nour- 
rissait de son sang et de sa chair, loin de l'abandonner, 
subsistait, dans les entrailles de son être, implacable et 
plus vivace que jamais. Du fond de son taudis, de l'immonde 
repaire où il vivait cloilré, en dehors de toute liberté civile, 
de tout droit, cet homme méditait des vengeances opimes. 
Il rêvait l'incendie de Saint-Pierre, les fontaines du Qui- 
rinal empoisonnées, et c'est à peine si, dans ses halluci- 
nations frénétiques, il eût voulu se contenter de l'assassinat 
du pape immolé au Vatican dans ses habits pontificaux. 
Sa fille, qu'il avait fait venir de Perpignan à Rome aussi- 
tôt qu'il s'était senti les moyens de l'élever dignement, sa 
lille elle-même ne pouvait rien sur ce naturel brutal et fa- 
rouche, sur ce cœur où la haine avait mis sa rouille. .\u 
contraire, dans cet ange de grâce et de mansuétude il ne 
voyait,* lui, qu'une furie qui prenait à ses yeux les traits de 
sa femme assassinée pour l'exhorter à l'accomplissement 
d'une sainte vengeance. 

Cependant, chaque fois qu'il s'était agi de convertir en 
actes ses sinistres desseins, le Juif, pusillanime au moins 
autant que féroce, avait toujours reculé devant la peur de 
mettre en dangor sa misérable existence, et, sans doute, 
cette haine qui lui rongeait le sein comme un affreux can- 
cer, fût morte avec lui inassouvie, si le hasard des circon- 
stances n'eût amené de Valence à Rome le fils de celle ar- 



dente Espagnole qui avait li\Té sa femme au pouvoir de 
l'inquisition. Car, ainsi que le vieux marquis l'avait à bon 
droit pressenti à sa dernière heure, don Aquilas de Silva, 
le jeune diacre de la Sapienza, n'était autre que le propre 
ftls de dona Mercedes de Aquilas. Les révélations du Juif pen- 
dant la torture, sans lever complètement le voile qui s'é- 
tendra toujours sur cette mystérieuse histoire, firent con- 
naître cependant que le meurtrier, instruit de l'arrivée du 
jeune homme, avait commencé par mettre en œuvre toute 
sorte de ruses pour l'attirer dans sa maison. Quelques 
vieilles paperasses espagnoles, échappées au naufrage de sa 
fortune, furent le premier prétexte dont il se servit pour 
aborder sa victime à laquelle il ne tarda pas à présenter sa 
fille, dont il avait tant craint, jusque-là, de profaner le gra- 
cieux visage en l'exposant aux regards d'un chrétien. Ce qui 
se passa dans la suite entre les deux jeunes gens, et si don 
Aquilas, après s'être fait l'apôtre de la vierge, amena son 
cœur de l'amour à la foi ou de la foi à l'amour , c'est ce 
qu'il ne nous appartient point d'expliquer, et ce que, à vrai 
dire, on n'a jamais bien su. Toutefois, plusieurs desser- 
vants de l'hôpital de Sainte-Catherine ont prétendu que Sa- 
rah avait vu, au moment d'expirer, don Aquilas lui appa- 
raître environné d'un nimbe de lumière, chose d'autant plus 
étonnante que le meurtrier était parvenu à cacher à sa fille 
la mort du jeune diacre. Une nuit, la première de l'A vent, 
le vieux Juif ayant surpris don .Aquilas dans la chambre 
de sa fille, l'en avait entraîné violemment, mais sans 
soupçonner autre chose, dans leur commerce, qu'une 
intrigue d'amour. L'heure de consommer le crime était 
arrivée. Le Juif, saisissant sa victime au collet, l'attira dans 
la ruelle jusqu'au bord d'un égout qui s'ouvrait sur le 
Tibre, et, après l'avoir étranglée, poussa du pied le cadavre 
dans le fleuve. De ce moment, Sarah devint prisonnière et 
ne franchit plus le seuil de la maison. Ce fut ainsi qu'elle 
n'apprit rien des recherches intentées contre le meurtre, 
dont la triste organisation de la police papale a pu seule 
expliquer l'inefficacité. Pendant ce temps, Sarah, plaintive 
au fond de sa cellule, pleurait l'absence de son ami. Cruelle 
absence, motivée, du reste , assez clairement à ses yeux 
par la vigilance du vieillard. Et, dans son isolement, la 
pauvre fille ne pouvait demander de consolation qu'au 
crucifix que lui avait remis don*.\quilas, et qu'elle tenait 
soigneusement caché derrière une grosse pierre du mur, 
pour l'en tirer aux heures où, les affaires du négoce appe- 
lant son père au dehors, elle restait libre de se livrer quel- 
ques instants aux dévotions de son cœur. Une fois cepen- 
dant .\aron la surprit, et l'on sait ce qui en résulta. 

Sarah conserva jusqu'à son dernier soupir le calme et 
la résignation d'une belle àme qui puise dans les épreuves 
du martyre une sérénité nouvelle. On voulut la baptiser 
sur son lit de mort, mais elle dit avoir déjà reçu l'eau sainte, 
et demanda les sacrements; puis, après avoir manifesté le 
vœu qu'on la laissât seule, elle s'endormit paisiblement 
en murmurant à voix basse d'ineffables prières. 

Uenri BLAZE. 



MUSÉE DES FAMILLES, 



1^ 



LES INSECTES MUSICIENS. 



GÔ:o 



QQP 







•y /'.T^-fr!.*- 



C'est une bien belle chose que la science! je m'en suis 
occupé toute ma vie, et si je suis resté un ignorant, comme 
je le pense et comme le disent mes bons amis, c'est bien 
un peu ma faute : voici comment. Il y avait autrefois dans 
mon village un mailre d'école très-savant, nommé M. Gobe- 
mouche. U savait peu de français, moins de latin, point de 
grec ni de mathématiques, et il ne soupçonnait pas une 
philosophie, cela est vrai ; mais en récompense il nommait 
à première vue et sans la moindre hésitation, avec toute 
leur synonymie, la mouche qui lui piquait le mollet, le cou- 
sin qui bourdonnait autour de son bonnet de nuit, et le 
taon qui relançait sa vache dans son verger à travers ses 
choux. Pendant la classe, il dissertait à perte de vue et des 
heures entières sur le thorax , le prothorax, le labre et le 
pygidiura. 

Cet excellent homme m'avait distingué parmi mes ca- 
marades, parce que, à l'âge de douze ans et grâce à ses 
soins, je savais déjà épeler assez couramment les noms har- 
OCTOBRE 18U. 



monieux écrits de sa main sur les étiquettes de sa collec- 
tion d'insectes, tels que campichoète, calocha, pyrgote, 
macropèze, et une foule d'autres encore plus jolis que ceux- 
là. Le pauvre bonhomme s'imagina que j'étais né natura- 
liste, comme Véry est né rôtisseur etLesage pâtissier. .\u 
lieu de me faire apprendre le rudiment, il m'envoya courir 
les bois pour chasser aux insectes et piper des oiseaux, et, 
jusqu'à l'âge de dix-huit ans, je n'ai guère fait autre chose. 
Mon père n'éprouvait qu'une médiocre admiration pour les 
acrochoèles, camarotcs et dolichopèze du Savant Gobe- 
mouche, et il préférait la mammalogie à l'entomologie, 
parce qu'il avait une passion pour la chasse aux lapins. 
Comme il n'entendait rien à l'histoire naturelle, il résolut, 
ainsi qu'il est d'usage chez les parents, de me faire natu- 
raliste, et il m'envoya continuer mes études botaniques et 
zoologiques à Paris. 

J'appris là que les savants connaissaient déjà soixante 
mille plantes, soixante mille insectes, et à peu près autant 

— 5 — noir.iÈMr voi.tjir. 



18 



l.ECTT^RES DU SOTR. 



en infusoires, vers, polypes, mollusques, crustacés, anné- 
lides, arachnides, poissons, reptiles, oiseaux, mammifères 
et paléonthères, ce qui fait en tout deux cent cinquante 
mille espèces environ. Or, comme chaque espèce porte au 
moins deux noms, quelquefois quatre, dix, vingt (1), cela 
fait, au plus petit terme, cinq cent mille mots qu'un savant 
doit avoir dans la mémoire , c'est-à-dire un peu plus que 
n'en contiennent ensemble les dictionnaires de toutes les 
langues vivantes de la terre. 

.Moi, qui avais eu tant de peine à me fourrer dans la tète 
hMonoyraphieillustrée du lapinde garenne, publiée par 
mon père, je tombai de mon haut el restai pendant plusieurs 
jours dans la stupeur et le découragement. Enfin, j'appris de 
M. Piquinsecte, professeur de hannelonologie à l'Athénée, 
qu'il y a deux ordres de naturalistes , savoir :i°k savant 
par état, collectionneur, étiqueteur, descripteur, classifî- 
o^leur, nomenclateur et souvent professeur. Celui-ci pos- 
sède la science infuse de par les règlements ministériels ei 
la loi , bon gré, mal gré, et il en vit confortablement. 2° Le 
flâneur scientifique, pauvre hère se bornant à l'observation 
elà l'analyse des faits, à leur généralisation et à leur gé- 
nération philosophique ; à leur application aux choses de ce 
monde, telles que la décortication des pois, la teinture de 
cochenille et le vésicatoire de cantharides, toutes choses qui 
ne sont pas du ressort du savant, car le vrai savant ne doit 
pas descendre assez bas pour pouvoir être saisi par l'uti- 
lité. El puis, ajouta .M. Piquinsecte, la science n'est pas aussi 
difficile à apprendre que vous vous l'imaginez, mon cher; 
mille fois moins difficile que la grammaire, par exemple. — 
Bah! vous plaisantez? — Hé non! hé non! voyez plutôt les 
ouvrages de nos sommités scientifiques !... Mon parti fut pris 
sur-le-champ : je me rangeai parmi les flâneurs, et, depuis, 
j'ai conservé celte position dans le monde et dans la science. 
J'avais déjà beaucoup flâné dans les forêts qui entourent 
mon village, je mémis à flâner dans les rues de Paris, fai- 
sant des observations tantôt sur le crocodile et le boa de la 
foire, tantôt sur l'éléphant et le lion de la ménayerie, quel- 
quefois, par pure distraction, sur polichinelle, Tàne savant 
et les caricatures de Martinet. Pendant mes longues années 
de flânerie, j'ai amassé, çà et là, sans trop savoir où, <piel- 
ques bribes scieuliiiques dont je vous ai gratifié ; mais je 
• ne pense pas que je vous aie déjà parlé de moi, et, aujour- 
d'hui, je me sentais ce besoin irrésistible, inhérent au mé- 
tier d'écrivain. Comme il est à peu près certain que je ne 
publierai jamais ni mes mémoires, ni mes émotions (je suis 
très-peu nerveux), ni mes voyages en Sicile ou en Orient, 
vu que je ne me suis jamais éloigné de quinze cents pas 
des barrières de Paris, j'ai saisi l'occasion aux cheveux, et 
voilà. Maintenant, parlons musique. 

Sur toute la surface de notre globe terrestre, il existe un 
peuple immense, mille fois plus nombreux que les hommes 
et les autres animaux pris ensemble; un peuple variant à 
l'infini de formes gracieuses el bizarres, de couleurs ou 
sombres et livides, ou brillantes comme l'or le plus pur, 
comme les pierres précieuses les plus fines ; ainsi que Pro- 
tée, changeant de formes, de robes et d'habitudes au moins 
trois fois dans la vie, ce qui est un peu moins souvent que 
certains de nos hommes d'état ; mourant ou dormant tous 
les hivers, pour ressusciter (:2) ou se réveiller ensuite; tra- 
vaillant ou vagabonilant pendant la belle saison. 

Vous ne devinez pas? Attendez : ce peuple vole dans les 
airs, nage dans les eaux, rampe, marche ou saute sur la 
terre ; il se creuse des terriers, des cavernes ou des souler- 

(i} Je conniiis vini;l-J>>u\ noms â la lébii- l^lP bleue; l'orang-outaiig 
en a plus lii' qninzo. 
(î) Lr» ronrùrc.'', qui sonl des infusoires «■( non Jes insecleg. 



rains; il élève de solides monuments en dômes parfaite- 
ment voûtés (1) ; il bâtit des maisons de cartes et des châ- 
teaux de papier gris (2). Il fonde iies républiques démocra- 
tiques plus populeuses que celle de Lacédémone (5), des 
aristocraties militaires, des royaumes (4) où la couronne 
tombe en quenouille faute de connaître la loi salique, que 
personne n'a lue plus qu'eux ni moi, même en France. 
Enfin, ils pourraient servir le modèle de vingt constitutions 
politiques, tout aussi bien que l'illustre législateur Bérard, 
depuis l'antique gouvernement patriarcal jusqu'à la tyran- 
nie la plus odieuse. Ce peuple connaît la tactique mili- 
taire, l'attaque, la défense des places, et le parti qu'on 
peut tirer des prisonniers de guerre en les faisant esclaves ou 
ilotes (o;. lise sert d'armes de mille espèces, depuis le fouet 
avilissant (6) jusqu'à la tenaille du martyre (7), depuis le 
dard empoisonné (8) jusqu'à la formidable artillerie (9). 

Y êtes- vous? Quant à la hiérarchie des rangs, elle est 
aussi fermement établie et aussi invariable qu'elle l'était 
en France sous Louis XIV. Il y a des nobles orgueilleux (10), 
des bourgeois fainéants (M), des ouvriers misérables (12), 
des soldats brutaux et féroces, hébétés par l'obéissance pas- 
sive, enrégimentés et sous le commandement de chefs qui 
les méprisent (15). 

Devinez-vous? On y voit des princes qui ont épousé des 
reines, qui vivent avec elles, et qui ne sont pas rois (i4). 
La populace seule exerce des états artistiques et mécani- 
ques : il y a des maçons, des menuisiers, des charpentiers, 
des tapissiers, des brodeurs, des découpeurs, des tisse- 
rands, des papetiers, des cordiers, etc., et en artistes, des 
architectes et des musiciens. 

Ce peuple, vous lavez deviné, est celui des insectes. 11 
est bien singulier que chez une nation muette, comme sont 
tous ces petits animaux, le goût le plus répandu, entre les 
beaux-arts , soit celui de la musique. Je vous ai déjà ra- 
conté , dans les Réalités fantastiques , beaucoup d'his- 
toires piquantes et aussi vraies que merveilleuses sur ces 
êtres, dont lintelligenc* admirable ne le cède à celle d'au- 
cun autre animal des classes supérieures, mais je ne vous 
avais pas encore parlé de leur musique vocale et instru- 
mentale, dont nous allons nous occuper. 

Je viens de vous dire que les insectes sont muets : voici 
pourquoi. Pour chanter, crier, parler, en un mot produire 
des sons et avoir une voix, il faut indispensablement avoir 
une respiration pulmonaire : or, les insectes n'ont pas de 
poumons, et, pour cette raison, ne peuvent avoir une voix. 
Les poissons, qui respirent |)ar des ouïes, les mollusques, 
les zoophytes, qui respirent par je ne sais quoi, sont aussi 
muets que les insectes. Ces derniers, cependant, respirent 
tous de l'air en nature, mais ce n'est pas par la bouche; 
ils ont sur les côtés de chaque anneau de leur ventre un 
petit trou, un stigmate, comme disent les entomologistes, 
et cette ouverture affecte souvent la forme d'une bouton- 
nière. C'est par laque l'air atmosphérique s'introduit, par 

(() Les lertnites. 
(2) Les guêpes, 
(î) Les fourmis. 
(•») Les abeille."!. 

(5) Les fourmis amazones. 

(6) La chenille du Machaon 

(7) Les mandibules du cerf-volant, les pinfes des forficules, eU\ 

(8) Scorpion, gu(?pes, cic. 

(9) Les brachines peiard, pislolei, bombardier, elc. 

(10) Les mâles d'abeilles, do fourmis, elc. 
(il) Les guêpes. 

{il) Les neutres des termites, d'alieilles, de fourmis. 

(13) Les liTmiles. 

(H) Le mâle di- la reine des lerœiies vil avec elle, cache sous ses 
ailes; mais il est dix fois plus pelil qu elle, el il ne partage nulUn.eiit 
ni ses honneurt ni son » \o iie. 



MUSEE DES FAMILLES. 



19 



des canaux Irès-déliés, nommés trachées aérifères, qui le 
transmettent, non pas dans un foyer imique d'oxygénation, 
mais dans toutes les parties du corps, d'où il résulte que 
ces animaux respirent tout à fait à la manière des végétaux, 
si toutefois les végétaux respirent, et qu'ils sont nécessai- 
rement muets. Je n'ai pas besoin de vous dire que les sons 
de la voix sont produits par le passage de l'air chassé des 
poumons avec plus ou moins d'énergie. 

Cependant remarquez bien que je ne vous parle ici que 
d'une voix de tète ou de poitrine, comme dirait un habitué 
de l'Opéra ; car, au dire de quelques entomologistes d'au- 
jourd'hui, il y aurait parmi ces petits animaux des ventri- 
loques! c'est-à-dire des espèces qui ont une voix et i\m 
chantent même, mais par le ventre, ou, ce qui revient au 
même, par leurs stigmates. 

Certes, vous ne vous doutiez pas qu'il y eût des ventri- 
loques parmi les insectes , ni moi non plus ! Mais comment 
en douter maintenant, quand ce fait est affirmé (je ne dis 
pas démontré) par des savants tels que M.M. Chabrier, La- 
cordaire, Burmcister, Lorey, etc. Vous saurez d'abord que 
ce bruit de ventriloquie n'est rien autre chose que celui que 
vous entendez pendant le vol d'un insecte , d'un hanneton, 
d'un géotrupe, par exemple, bruit auquel vous avez donné 
le nom de bourdonnement, et qui cesse de se faire enten- 
dre quand l'animal est en repos. Voici comment ces mes- 
sieurs l'expliquent. « En volant, disent-ils, les muscles puis- 
sants qui font mouvoir les ailes compriment les trachées 
aériféres, en chassent l'air avec force, et cet air produit le 
liruit en sortant violemment par les stigmates thoraciques.» 
Mais, pour en sortir, il faut qu'il y soit entré, et ces mes- 
sieurs ne disent pas comment. Ils ajoutent comme preuve : 
€ Si l'on bouche les stigmates avec de la cire, le bruit cesse 
aussitôt. » Or, j'ai voulu tenter plusieurs fois cette expé- 
rience, mais aussitôt que les stigmates étaient bouches, 
j'avais beau chanter « Hanneton, vole, vole, vole », l'insecte 
refusait de voler, et, peu d'instants après, il mourait 
asphyxié, faute de respiration. Je ne sais si ces messieurs 
ont été plus heureux que moi, mais il me semble que l'on 
pourrait encore discuter sur ce fait et garder, jusqu'à meil- 
leures preuves, l'opinion de Degéer, qui attribuait le bour- 
donnement à la rapidité du mouvement des ailes. Quant à 
moi, qui suis un homme simple, je ne me permets pas de 
juger des questions d'une aussi haute importance. Et puis 
je tiens les hannetons pour ventriloques, parce que si cela 
n'est pas complètement démontré, c'est au moins fort amu- 
sant. 

Puisque nous avons commencé par la musique vocale, 
citons encore un chanteur. Tout le monde connaît le curieux 
papillon nommé vulgairement sphinx tète de mort (sphinx 
alropos y Lin.), parce qu'il a sur son thorax brun une 
tache plus pâle qui ressemble grossièrement à une tète de 
squelette humain. Lorsqu'on le saisit et qu'on le tourmente, 
il fait entendre une sorte de chant plaintif qui ne ressemble 
au cri d'aucun autre insecte. Longtemps on s'est demandé 
d'où pouvaient venir ces sons étranges, et par quel organe 
ils étaient produits. Les uns les attribuaient au frottement 
de la base de la trompe contre la tète , à celui des palpes 
contre la trompe, d'autres au frottement de la base de l'ab- 
domen contre le thorax; M. Lorey pensait que le sphinx 
tète de mort était ventriloque , et le commun des natura- 
listes ne pensaient rien du tout, par habitude. Heureuse- 
ment que voici M. Panserini qui nous apprend, tout nou- 
vellement, comme nous l'avait déjà appris Rossi en ITS'â, 
que ce sphinx n'est pas ventriloque , mais qu'il joue du 
cornet à piston. Décidément ne serait-ce point un vocalisle, 
mais un instrumentiste? 



Son instrument est une petite trompe fort courte, que 
vous trouverez roulée sous son front , entre ses deux pal- 
pes. Elle est percée dans toute sa longueur par un canal 
central, comme une trompette; ce canal aboutit à une ca- 
vité de la tête, à l'entrée de laquelle sont placés des mus- 
cles qui, en s'abaissant, font entrer l'air dans son intérieur, 
et, en s'élevant, l'en font sortir. Cette explication, il faut le 
dire, est bien loin de résoudre toutes les difficultés. 

C'est là tout ce qu'on sait, ou croit savoir, sur la musique 
vocale des insectes; mais leur musique instrumentale est 
beaucoup plus variée, mieux connue, et repose sur des faits 
incontestal)Ies. Leurs instruments sont aussi différents par 
leurs formes que les sons qu'ils produisent, et tous les in- 
sectes ne les fout pas entendre dans le même but. Les uns 
s'en servent comme faisaient les bergers de Théocrite et de 
Virgile, pour célébrer le lever du soleil, les premiers mo- 
ments d'une belle journée, les beautés de la nature, et ceux- 
là font de la pastorale ; d'autres, tout à faitanacréontiques, 
ne chantent que l'amour, et leurs accords n ont d'autre 
but que de plaire et de se faire remanjuer par le beau sexe 
sauterelle ou criquet. Il en est qui sont èlégiaques, et dont 
la musique plaintive est toujours l'expression d'une dou- 
leur; enlin d'autres, mélomanes passionnés, ne chantent 
que pour faire du bruit , et par vanité : ce sont les plus in- 
supportables. 

Parmi tous ces chanteurs, celui qui jouit de la plus 
grande célébrité est, sans conti;edit, la cigale, et nous fe- 
rons remarquer en passant (jue c'est seiAlement dans les 
ordres des hémiptères cl des orthoptères que l'on trouve 
des organes spéciaux destinés uniquement à i)roduii;e des 
sons. La cigale chanteuse [cicada ylebcia. Lin.) appartient 
au premier de ces ordres. Elle a deux ailes membraneuses 
recouvertes par deux élytres, mais celles-ci sont un peu 
molles, transparentes, noirâtres, veinées de roussàtrc; elle 
ne saute pas et n'a pas les pattes de derrière allongées 
comme les sauterelles, avec lesquelles le vulgaire la con- 
fond souvent. Elle se tient sur les haies, les buissons et sur 
les arbres dont elle suce la sève au moyen du bec qu'elle 
porte couché sur sa poitrine. La femelle est munie, au bout 
de l'abdomen , d'une tarière composée de trois longues 
pièces semblables à des limes et renfermées dans un tube 
à deux valves. Elle s'en sert pour percer jusqu'à la moelle 
les petites branches de bois mort dans lesquelles elle dé- 
pose ses œufs ; dès que les jeunes larves sont écloses, elles 
en sortent, descendent sur la terre et s'y enfoncent pour y 
croître et s'y métamorphoser en nymphe. 

f^es Grecs recherchaient beaucoup ces nymphes pour les 
manger, et servaient aussi sur leurs tables l'insecte parfait; 
mais ce que les gastronomes les plus délicats d'.\thènes 
préféraient à tous les mets, et même aux gros vers blancs 
que l'on trouve dans le bois, c'était la feiiiolle de cigale 
lorsque son ventre était rempli d'œufs, et, dans ce cas, un 
plat de ces insectes était payé un prix exorbitant. Mais, 
hélas ! les meilleures choses n'ont qu'un temps ! Les Grecs, 
vaincus par les Turcs et soumis pendant des siècles à la 
servitude la plus dure, perdirent, avec la liberté, leurs gas- 
tronomes, leurs cuisiniers et leurs chasseurs de cigales ; 
ils se sont vus réduits par la dure nécessité à remplacer ce 
plat par des sauterelles marinées, frites ou rôties. Aussi ne 
faut-il pas s'étonner des efforts heureux qu'ils'ont faits pour 
secouer -un joug aussi pesant. 

Est-ce que vous ne saviez pas que les Grecs mangeaient 
des cigales, des larves de cerf-volant et de capricornes, 
qu'ils mangent encore des sauterelles comme fout les 
Arabes? Si cela vous étonne , je vous étonnerais bien 
davantage en vous donnant le menu d'un repas chinois 



20 



LECTURES DU SOTH. 



ofTerl par un riche mandarin de Macao à un officier fran- 
çais en 1841. On servit: 

i° Un potage aux nids d'hirondelles et un autre aux 
grenouilles; 2° un hachis de queue d'éléphant; un gigol 
de tigre braisé ; un porc-épic à l'étuvée, assaisonné avec le 
gras vert d'une tortue; un coulis d'œufs de lézard ; 3" des 
vessies de requin, sauce piquante; un salmis de petits 
chiens; une macédoine d'algues, fucus, varechs et autres 
plantes marines; A" une gelée de peau de rhinocéros; une 
compote de sauterelles, etc. Et ce serait bien autre chose 
si vous alliez dîner chez un brave chef des îles Marquises, 
aujourd'hui sujet de sa n)ajesté Louis-Philippe; il serait 
Irès-possible qu'on vous servît, braisée ou grillée, la cuisse 
d'un Indien, ou bien, si vous étiez le très-bien venu, l'œil 
ou la joue , car, au dire de ces messieurs, ce sont les mor- 
ceaux d'honneur et les plus délicats. Dieu vous garde , et 
moi aussi, d'un repas chinois, et surtout de fournir un 
diner à un chef des lies Marquises! 

Laissons là ces horreurs, et revenons à la musique des 
insectes. La cigale joue de la timbale: c'est Réaumur qui 




l'a dit et je m'en liens là. Voici ce que c'est que cet instru- 
ment. De chaque côté de la base de l'abdomen est une cavité 
semi-lunaire, formant la caisse de la timbale: dans cette 
caisse est une membrane sèche, plissée, convexe en dehors; 
c'est la peau du lan)bour: inférieuremenl, cette membrane 
est tenue par un muscle fixé sur sa partie concave. 

Quand linscclc veut chanter, il contracte son muscle ; 
celui-ci tire la membrane, dont le milieu s'enfonce par un 
mouvement brusque, et la timbale devient concave en de- 
hors de convexe qu'elle était; puis le muscle se relâche, 
la membrane sèche, par son élasticité ordinaire, redevient 
convexe en dehors, et ce mouvement de va et vient se ré- 
pète très-ra|)idement. 

Toutes les cigales n'ont pas une organisation absolu- 
ment semblable ; il en est même qui ne chantent pas du tout, 
et qui ne sont pas moins singulières que celles qui sont 
musiciennes. Par exemple, quand vous vous êtes promené 
au printemps dans une verte prairie, vous avez sans doute 
remarqué des flocons d'une écume blanche et épaisse atta- 
chée aux feuilles et aux tiges de quelques plantes grami- 
nées ou appartenant aux fleurs composées. Celte écume, 
assez semblable à de la salive, n'est rien autre chose qu'une 
robe enveloppant sous ses couches humides une petite 
cigale tout à fait muette, et dont le corps mou est telle- 
ment délicat, que le premier rayon de soleil dessécherait 
01 tuerait le petit animal sans celte sage prévoyance de 
la nature. Mais revenons aux timbales de notre cigale 
chanteuse. A chaque mouvement, la membrane crie, 
et c'est celte succession de sons qui |)roduit le chant. 
Comme la cigale a deux timbales, une de chaque côté , et 
qu'elle joue des deux à la fois, elle produit une musique 



très-bruyante, fort monotone, et qu'elle parait aimer beau- 
coup, car elle la fait entendre pendant tout l'été, surtout 
lorsque le ciel est pur et le soleil très-chaud. Quand voua 
voudrez reconnaître si un musiciçn est passionné pour son 
art, regardez quels sont les soins qu'il prend de son instru- 
ment. J'ai vu un jour Paganini, tout essoufflé, tout suant, 
après avoir joué un de ces concertos-tour de force qui éton- 
naient l'oreille sans parler au cœur. Il s'essuya le front avec 
le dos de sa main longue et crochue, se moucha et s'es- 
suyalesdoigtsavec une guenille qu'il appelaitson mouchoir 
de poche; puis il emprunta le mouchoir à points de den- 
telle de M"" la comtesse de R... pour essuyer minutieuse- 
ment son archet et son violon, avant de les renfermer dans 
leur boîte de palissandre (historique). 

La cigale aime son art, comme je l'ai dit, car elle a le 
plus grand soin de son instrument. Si le ciel se couvre du 
plus léger nuage, si quelques gouttes de pluie bruissent sur 
le feuillage, si, enfin, elle veut interrompre son chant pour 
une cause quelconque, elle recouvre chacune de ses deux 
timbales avec un couvercle fermant hermétiquement et 
formé d'une plaque cartilagineuse en forme de volet. 

Les criquets {acridiutn, Lin.) jouent aussi de la timbale; 
mais ordinairement ce n'est chez eux qu'un instrument 
d'accompagnement dont ils se servent probablement pour 
marquer la mesure quand ils jouent du violou. Les timbales 
des criquets ont la plus grande analogie avec celles des 
cigales, et sont situées de même à la base de l'abdomen, 
une de chaque côté, derrière le premier stigmate du ventre. 
Elles consistent chacune en une cavité semi-lunaire, tantôt 
libre, comme dans Vacridium stridulum^ tantôt recou- 
verte en partie par un opercule triangulaire et corné. Celle 
cavité est fermée par une membrane très-fine et plissée, 
que fait vibrer un muscle grêle, et une trachée vésiculeusc 
placée au-dessous d'elle augmente, comme chez la cigale, 
le volume des sons. 

Quant au violon, il consiste tout simplement en une côte 
sèche, ferme et vibrante, tendue lout le long du bord exté- 
rieur de leurs élytres. Les cuisses postérieures de l'animal 
sont armées de petites épines très-courtes et accrochantes, 
et lui servent d'archcl. Quand il veut faire de la musique, 
il frotte son archet contre la côte d'une de ses élytres, et il 
produit ce son grinçant qu'il accompagne le plus souvent 
de ses timbales. 11 parait que le maniement de l'archet est 
un art Irès-diflicile et qui exige toute son attention, car il 
ne joue jamais que d'un à la fois, mais il se sert allernati- 
vemenl de l'un et de l'autre. 

Tous les criquets sont musiciens, mais tous ne sont 
pas voyageurs, et, parmi ceux qui le sont, une espèce a 
acquis une grande célébrité : c'est le criquet émigrant 
[acriditim viigratorium , de Géer). Il est long de 
deux pouces et demi, ordmairement vert avec des ta- 
ches obscures; ses mandibules sont noires, ses élj très 
d'un brun clair, tachetées de noir, et il a une crête peu 
élevée sur le thorax. D'autres espèces, telles que les cri- 
quets de Tartarie, d'Égyple (acridium tartaricutn^Oux., 
/l. œgyptiacum, Latr.}, etc., sont également voyageuses, 
et connues pour cela sous le nom de sauterelles de pas- 
sage dans le Levant cl en .\frique. Ces espèces, qui mul- 
tiplient beaucoup, y paraissent, dans de certaines années, 
en troupes excessivement nombreuses , et semblent venir 
de la Tartarie et de l'Orient. On estime que ces insectes 
font, en volant, environ dix lieues par jour ; chaque fois 
qu'ils se posent, ils portent la désolation dans le pays, ils 
s'annoncent d'assez loin par un bruit sourd , produit par 
l'agitation de leurs ailes; peu à peu on les voit paraître 
comme une nuée épaisse qui tombe sur les plantes et les 



MUSEE DES FAMILLES. 



2t 



arbres et les dévore en un instant. Peu de temps leur suffît 
pour dévaster des contrées entières, et quelquefois, après 
avoir amené la famine, leurs cadavres amoncelés sur le sol 
exhalent des gaz niéphitiques qui produisent des maladies 
épidémiques. La Russie, la Pologne, la Hongrie, sont fré- 
quemment visitées par ce fléau Je Dieu, comme dit FÉori- 




lure. En 1749, des nuées de sauterelles se répandirent 
dans toute l'Iùu-ope et y firent des ravages inouïs ; elles 
furent jusqu'en Suède, et passèrent par-dessus la mer Bal- 
tique. La dernière fois qu'elles parurent en France, ce fut, 
autant que je m'eu souviens, en 1804 ou 1803. Partout où 
elles se montrèrent , et particulièrement dans quelques 
communes de Saône-et-Loire, elles dévorèrent en quelques 
heures les vignes, les chenevières, etc., au point de ne pas 
laisser dans la campagne une seule feuille, un seul brin de 
verdure. 

Mais si les criquets sont un fléau pour les peuples cul- 
tivateurs de l'Europe, il n'en est pas de même pour cer- 
taines peuplades à demi-sauvages de l'Afrique, qui les re- 
gardent comme la manne du désert, et, chaque année, 
attendent leur apparition avec toute l'impatience de la gour- 
mandise. 

J'ai bien envie de commettre une indiscrétion en votre 
faveur, en vous citant un fragment de lettre très-confiden- 
tielle d'un de mes amis, qui a été chercher, pour son li- 
braire, des impressions de voyage, quoique ce soit le gail- 
lard le moins impressionnable que je connaisse. Voici : 

€ ... Après avoir marché une grande parue du jour sous 
le ciel embrasé de l'Afrique, nous nous trouvâmes à la 
porte d'un santon célèbre dans tout le pays pour sa sain- 
teté et son hospitalité. 11 nous reçut courtoisement, et nous 
oITrit un splendide diner, qui faillit avoir pour moi des suites 
fort désagréables. Après le couscoussou et le mouton accom- 
modé au suif de bœuf, on servit deux plats que je ne re- 
connus pas; l'un était un rôti que je pris pour une épaule 
d'agneau, l'autre une friture que je crus èlre d'un légume 
à moi inconnu. Le tout était accompagné de petits pains 
d'une sorte de pâte roussàlre et molle, et je les trouvai fort 
bons ainsi que le reste. Un instant après , on nous servit 
du même légume en salade, à la saumure et bouilli au 
vinaigre. De celte dernière manière, il avait assez bien con- 
servé sa forme; j'en pris un morceau entier, je l'examinai 
avec attention : mon estomac frémit, la pàleui- me monta 
au visage, mon cœur bondit, et une sueur froide me découla 
du front. Hélas ! hélas ! je venais de reconnaître à ce pré- 
tendu légume des pattes , des ailes, des antennes et une 
léte muuie de fortes mandibules... C'était une sauterelle. 
La friture, la salade, le bouilli et jusqu'aux petits pains , 
loul cela était composé de ces insectes, grillés, bouillis , 



frits, ou séchés et pétris en gâteaux, selon l'usage de ces 
peuples barbares. Le santon s'aperçut de l'horrible dégoût 
que m'inspiraient ces mets lorsque j'en eus connu lu nature. 

« — Les Arabes, les Tarlares, les f-gyptiens et tous les 
peuples de la Barbarie, me dit-il avec gravité, font un com- 
merce considérable de ces insectes, qu'ils regardent comme 
une excellente substance alimentaire; ils les conservent 
séchés ou dans la saumure, et ils en inondent tous les 
marchés du nord de l'Afrique. Je croyais vous faire plaisir 
en vous en présentant; mais, ajouta-t-il avec bonhomie, 
puisque vous n'aimez pas les sauterelles, retournez à 
l'épaule de chien. 

« Et, du doigt, il me montra cet excellent rôli dont j'a- 
vais déjà maugé les trois quarts. A ces derniers mois, mes 
cheveux se hérissèrent sur mon front; n'y tenant plus, je 
me levai et m'entuis dans le jardin, où je faillis mourir 
d'une indigestion, en maudissant l'hospitalité des peuples 
acridophages. » 

Lestétrix, qui ont beaucoup d'analogie avec les criquets, 
jouent aussi du violon et de la même manière ; mais ils 
n'ont pas de timbales, d'où il résulte que leur musique est 
beaucoup moins bruyante. 

Les grillons ont une petite musique qui n'est pas tou- 
jours désagréable ; mais les mâles seuls cultivent ce talent, 
et les femelles restent constamment modestes et silencieu- 
ses, ce qui doit paraître fort extraordinaire à certains indi- 
vidus de notre espèce, désignés sous le nom de bas-bleus. 
Quelquefois, dans une soirée d'automne, à la campagne, 
vous vous êtes peut-être laissé aller à une douce méditation 
en tisonnant votre feu et appuyant vos deux pieds sur 
les deux chenets de fer massif placés dans le foyer de votre 
antique manoir. Alors, et vous vous en souvenez , le cri- 
cri-cri du grillon domestique a frappé doucement votre 
oreille et a tiré peu à peu votre imagination du pays des 
chimères dorées où elle galopait à tort et à travers. En vous 
ramenant aux réalités de la vie , cette musique a produit 
une sensation physique qui n'est pas sans quelque 
douceur, et voici, je crois, comment s'est passé le phéno- 
mène physiologique. Vous avez commencé à ne penser à 
rien , ce qui est ordinairement fort doux ; puis une sensa- 
tion de bien-être s'est glissée par vos oreilles et s'est répan- 
due dans tout votre être : votre buste a lentement fléchi en 
arrière, et vous vous êtes trouvé le dos mollement appuyé 
contre le dossier de votre fauteuil à la Voltaire, .\lors vous 
avez ôté vos pieds de dessus les chenets, vous avez étendu 
les jambes en les croisant de manière à poser le péroné 
de la gauche sur le tibia de la droite; puis votre paupière 
supérieure est doucement tombée sur l'inférieure, \otre 
bouche s'est ouverte pour livrer passage à un soupir vo- 
luptueux, nommé, par le sot vulgaire, bâillement; enfin, 
avec un charme infini, votre esprit, suffisamment tenu en 
éveil par le cri-cri, s'est mis à flotter avec mollesse tout au 
travers d'illusions indéterminées mais agréables, et à se ba- 
lancer dans un brouillard d'or, d'argent et d'émeraudes, 
tourbillonnant dans un vague léger et vaporeux. En un mot, 
le cri-cri du grillon vous a procuré une heure d'un demi- 
sommeil tout aussi agréable qu'aurait pu le faire un roman 
de femme, un discours de tribune ou peut-être cet article 
lui-même. 

Cet effet ne vous paraîtra pas étonnant, quand M. Bur- 
rneister vous aura dit que le grillon joue de la harpe 
éolienne. Voici comment : suivant le savant allemand, l'air 
expulsé avec force des stigmates, surtout de ceux du tho- 
rax, par l'agitation violente que donne l'animal à tout son 
corps, vient frapper les bords latéraux des élylres : ne pou- 
vant s'échapper dans celte direction, il est obligé de remoo 



22 



LECTTRES DU SOIR. 



ter, et rencontre alors des aréoles meiulraneuses situées à 
la partie supérieure de ces orgaues, qu'il frappe et met en 
viltration absolument comme fait le veut aux cordes d'une 
harpe éolienne. C'est bien joli, mais malheureusement cela 
ne peut soutenir la critique, et nous serons probablement 
obligé d'en revenir à l'opinion de de Géer, fort bien repro- 
duite par M. Lacordaire. Les organes du chant, dans les 
grillons, dit ce dernier savant, consistent en une sorte d'a- 
réole arrondie, tendue et luisante, située à la base de cha- 
que élytre; celles-ci, comme on lésait, se recouvrent exac- 
tement l'une l'autre, la droite étant en dessus et la gauche 
en dessous. Les nervures de leur portion dorsale sont aussi 
plus grosses et forment des cellules plus grandes chez le 
mâle que chez la femelle. Quand le premier veut produire 
Éon chant, il élève la partie postérieure de ses élytres de 
iianière à ce qu'elle forme un angle aigu avec le corps, 
et, par un vif mouvement horizontal, les frotte l'une con- 
tre l'autre. Leurs nervures, en se rencontrant, rendent ce 
son que tout le monde connaît. Les aréoles de leur base 
paraissent n'avoir d'autre but que de le renforcer. 

Les mâles de sauterelles que, dans votre enfance, vous 
avez poursuivis à travers les prés fleuris, possèdent les 
mêmes instruments de musique que les grillons, mais leur 
mélodie est à la fois plus monotone et plus faible. Si l'on 
en croit Spence et Kirby, la courtiiière commune, qui fait 
le désespoir de votre jardinier en coupant entre deux terres 
les racines de ses laitues et de ses fraisiers , cette hideuse 
courtiiière, aux mains de taupe, aurait aussi sa musique; 
son chant discordant et désagréable aurait quelque analo- 
gie avec le cri de l'oiseau nommé engoulevent. 

Les coléoptères, ou insectes dont le corps est recouvert 
par des ailes coriaces ou cornées et formant un demi-étui, 
comme, par exemple, dans le hanneton, le cerf-volant, etc., 
n'ont aucun organe spécial pour le chant; cela n'empêche 
pas qu'ils n'aient aussi leur petite place parmi les choristes 
enlomologiques. Les moins communs de tous, et les plus 
curieux, sont les insectes d'Amérique qui ont été observés 
par M. Lacordaire, et qui appartiennent aux familles des 
cicindélètes et des mélastomes. En frottant leurs cuisses 
ou leurs jambes postérieures contre les bords latéraux de 
leurs élytres, ils produisent un bruit plus ou moins fort,- 
selon l'espèce d'insecte, et ce bruit ressemble un peu à ce- 
lui des criquets. Du reste, on ne sait pas si les deux sexes, 
ou les mâles seulement, ont la faculté de le produire, et il 
serait du plus haut intérêt de faire cette importante décou- 
verte, qui couvrirait de gloire sou auteur et lui ferait une 
réputation exploitable en professorat , pour peu qu'il fût 
bien avec quelque commis de l'Université. 

Les irox , les nécrophores , tous les copris et une foule 
d'insectes étrangers de la famille des lamellicornes, ont une 
musique aussi ignoble que leurs mœurs. Ce ne sont plus 
les timbales, les violons, les harpes éoliennes qu'ils vous 
feront entendre , mais les sons rudes et grinçants d'une 
vulgaire cresselle. Les derniers arceaux supérieurs de leur 
abdomen sont striés en travers de manière à former de pe- 
tits sillons assez fins pour n'être visibles qu'à la loupe. 
Les élytres, par un mouvement assez rapide, frottent con- 
tre CCS arceaux et produisent les sons. 

Les insectes de la famille des longicornes, vulgairement 
connus sous le nom de capricornes, produisent, quand on 
les saisit, ou simplement quand on les touche au moment 
de leur repos, un bruit analogue à celui des précôdenls, 
mais plus aigu, plus fort, cl qui est dû au frottement du 
pédtuicule du mésolliorax contre la paroi sui>érieure interne 
(lu prothorax, dans lequel il csl reçu. Ce pédoncule est cou- 



vert, comme l'abdomen des espèces précédentes, de fines ri- 
des transversales. « Ce mécanisme, dit M. Lacordaire, se re- 
trouve chez un assez grand nombre d'autres espèces étran- 
gères à cette famille, telles que les lema, quelques dona- 
cies, les mégalopes, certaines hispes américaines, etc., et, 
dans toutes, il est commun aux deux sexes. Nous l'avons 
observé également chez quelques grandes espèces de ré- 
duves du Brésil. » 

Jusqu'ici, les coléoptères que je vous ai cités, sans avoir 
positivement un organe de chant, ont au moins une orga- 
nisation particulière qui leur permet de se faire entendre : 
reste à savoir s'ils font du bruit dans cette intention et vo- 
lontairement , ou si les sons produits ne sont que le résul- 
tat forcé d'un mouvement quelconque, sans que la volonté 
de l'animal y contribue. J'avoue avec humilité que M. Gobe- 
mouche, en fctisanl mon éducation eutomologique, ne m'a 
pas donné utie portée assez haiite pour jîouToir atteindre 
une discussion aussi profondément savante ; mais si j'osais 
néanmoins jeter çà et là quelques bribes de mes humbles 
opinions, je dirais que les capricornes, comme certaines 
gens , font beaucoup de bruit et peu de bonne besogne. 
Une question qu'il serait tout aussi important de résoudre, 
serait celle de savoir si les Grecs et les Komams mangeaient 
les larves de capricornes bouillies ou rôties; mais malheu- 
reusement les érudits ne se sont pas positivement expli- 
qués sur ce point. Tout ce qu'ils nous ont appris, c'est que 
les gastronomes de l'antiquilé achetaient fort cher et sur 
pied les arbres vermoulus dans lesquels des experts pen- 
saient que devaient se trouver ces larves. Vous savez que 
ce sont (les larves et non les experts) de gros vers rongeurs, 
parasites, blancs, gras, bien nourris, presque transparents, 
se frayant, avec leurs fortes mandibules, des galeries dans 
le tronc des chênes, des tilleuls, des saules et autres arbres. 
Nous avons souvent discuté sur ce point, M. Goliemouche 
et moi; mais comme notre fort n'était pas l'érudition, nous 
n'avons jamais pu venir à bout de résoudre la chose d'une 
manière satisfaisante. 

Un vieil auteur, Olivier, a fait d'excellentes observations 
sur les insectes, et l'une des plus curieuses est sur la fe- 
melle du moluris strié, qui se trouve assez communément 
au Cap. Lorsque, pendant ses petites excursions pour cher- 
cher sa nourriture, cette femelle s'est écartée de son raàle 
et qu'elle soupçonne un danger, elle lui donne le signal 
du rappel en frottant contre un corps dur et sec une petite 
élévation granuleuse qu'elle porte sur son second segment 
abdominal, en dessous, et elle produit ainsi un léger bruit 
auquel son époux n'est jamais sourd. Il accourt aussitôt 
pour défendre le tendre objet de ses plus douces affections; 
mais comme il n'est pas mieux armé, il en résulte que la 
fauvette qui leur a donné l'alarme en gobe deux au lieu 
d'un. 

Avez-vous quelquefois veillé près de la dernière couche 
d'un moribond? si cela est, vous allez me comprendre. 
Lorsque la nuit a couvert les rues de son aile noire et silen- 
cieuse; lorsque la lampe ne jette plus qu'une lumière pâle 
et vacillante ; lorsque , seul dans cette grande chambre 
sombre , vous n'entendez plus que la respiration courte et 
haletante de l'agonisant, alors votre cœur se serre, votre 
esprit se trouble et s'alarme , et, de temps à autre, vous 
jetez un regard inquiet dans les coins obscurs de l'appar- 
tement et derrière les rideaux, qui sont un peu agites par 
le courant d'air qui se glisse sous la porte. Vous n'avei 
pas peur, oh non! car vous n'êtes pas su|»erslitieux. Mais 
voilà tout à coup un bruit étrange qui se fait entendre dans 
la lK)iserie, et votre oreille devient allenlive, et vous rete- 
nez votre respiration pour écouler avec plus d'aileution. 



MUSEE DES FAIM 1 1,1. i:S. 



23 



Le bruit recommence: toc, toc, toc, toc-, c'est comme ce- 
lui d'une montre dont le balancier bâtirait irrégulièrement 
et par intervalles. Le bruit change de place, s'approche du 
lit du mourant, comme s'il voulait se mêler à son dernier 
ràlement. Il se fait là, devant vous, contre la vieille tapis- 
serie, et cependant vous ne voyez rien ! rien que les yeux 
fixes du malade qui vont se fermer pour la dernière fois. 
Alors, dévot ou impie, dans ce moment funèbre, cela n'y 
fait rien, vous prenez le livre de prières, vous l'ouvrez, et 
vous cherchez les prières des agonisants, parce que le bruit 
sinistre que vous entendez est Vhorloge de la mort, et 
que jamais, dans une maison , il ne se fait entendre que 
pour annoncer la mort de quelqu'un. Mais la nuit se passe 
dans ces transes douloureuses, et, le lendemain, une heu- 



reuse crise .«auve le malade, qui revient rapidement à la 
vie. C'est alors que, redevenu esprit fort, vous demandez 
ce que c'est (|ue le toc toc nommé par le vulgaire horloge 
de la mort, et je vais vous le dire. 

Ce bruit est produit par un insecte du genre anobium. 
Il frappe rapidement sept à huit fois de suite sur la boiserie 
avec ses mandibules, puis il se tait pour écouter si l'on ré- 
pondra à son appel d'amour, et, s'il n'entend rien, il va un 
peu plus loin recommencer la même manœuvre, jusqu'à 
ce que quelque individu de son espèce lui réponde. C'est 
principalement au printemps, lorsque le temps est chaud 
que les deux sexes s'appellent ainsi. 

BOITARD. 



»«^ 



^'MMTtM liS7ZIS. 



Il y avait, en 1470, à Anvers, un maréchal renommé, qui 
faisait travailler un grand nombre d'ouvriers laborieux et 
infatigables, et chaque jour la forge résonnait de son bruit 
cadencé et s'éclairait de cette teinte rougeàtre qui donne 
aux êtres et aux objets qu'elle anime un caractère si fan- 
tastique. Or, parmi ces ouvriers, il s'en trouvait un qui ne 
paraissait pas avoir été créé pour les durs travaux, et dont 
les mains faibles ne semblaient pas devoir tenir un mar- 
teau. C'était une nature à part, un exemple frappant de la 
force de la volonté et de la frêle délicatesse du corps; car, 
chez ce jeune homme qui n'était autre que Quentin Metzis, 
c'était la force morale qui soutenait la faiblesse physique ; et 
quoique tout en exerçant ce métier il sentit qu'il était plutôt 
fait pour un art, il y avait en lui un tel sentiment de pa- 
tience qu'il se résignait, et une telle force d'émulation que, 
même dans un métier, il ne voulait être dépassé par per- 
sonne. Aussi était-ce le meilleur ouvrier du maréchal , et, 
tout bizarre que semblait son caractère, le maréchal l'ai- 
mait. En effet, Quentin Meizis, avec cette révélation inté- 
rieure qu'il pouvait faire autre chose que de frapper une en- 
clume et de ferrer des chevaux, ne suivait pas les habitudes 
de ses compagnons de forge ; non pas qu'il les méprisât , 
mais parce que cela le fatiguait, et (|u'une fois la tâche finie, 
il aimait mieux rêver seul que d'aller boire avec eux. 

Un soir donc, que tous les ouvriers du maréchal s'en 
allaient à un cabaret voisin , ils demandèrent à Quentin 
Metzis s'il les accompagnerait : celui-ci refusa, mais comme 
on refuse à des amis. 

— Qu'a-t-il donc? dit un des ouvriers à son camarade, 
quand le jeune homme se fut éloigné. 

— 11 est amoureux, répondit l'autre. 

— Eh bien! (ju'est-ce que cela fait?... cela n'empêche 
pas de boire, au contraire. 

— Oui ; mais il est triste , et cela l'empêche de boire, ça. 

— C'est qu'il a pris l'amour à l'envers, reprit le ques- 
tionneur; car, moi, je suis amoureux et je suis gai. 

— Oui, mais tu n'es pas amoureux d'une fille trop riche 
et trop belle pour toi, et c'est ce qui arrive à ce pauvre 
garçon, qui est fou de la fille d'un homme qui ne veut la 
donner qu'à un peintre ; et comme ce n'est pas avec un 
marteau et une enclume qu'on fait des tableaux,v il en ré- 
sulte que le pauvre diable est triste, el, qu'à moins que le 
père ne change un jour d'avis, ce qui n'est guère probable, 
Quentin Meizis ris<juc fort de ne jamais épouser su belle. 



Et, là-dessus, ils se remirent à boire sans plus s'occu- 
per de la tristesse de leur compagnon de travail. 

Quanta Metzis, il avait, comme nous l'avons dit, quitté 
ses camarades el les avait laissés au cabaret , et, le front 
baissé et sans regarder devant lui, il avait suivi un chcmiu 
bien connu, où le guidait son cœur au défaut de ses yeux. 
Puis tout à coup il s'arrêta, comme un rêveur devant la 
réalité, à une porte qu'il n'avait aucun droit d'ouvrir alors ; 
il se cacha dans l'ombre, et, les yeux fixés sur une des fe- 
nêtres de la maison, il attendit ce que chaque soir il atten- 
dait et ce qui lui donnait chaque soir assez de force pour 
le travail du lendemain. 

Puis, quand il eut vu s'ouvrir cette fenêtre , quand un 
signe eut répondu à son ,regard comnie dans une vision cé- 
leste, et quand, après ce seul bonheur tant attendu, la fe- 
nêtre se fut refermée, Metzis reprit son chemin, un peu 
moins abattu qu'en venant, se disant, comme il se di.sait 
tous les soirs : *■ Elle m'aime ! « et il fallait que , sur ces 
deux mots, il bâtit tout un avenir. Parfois l'espoir lui ve- 
nait, et, quand il sortait d'une église où il avait prié Dieu, 
el qu'en regardant les chefs-d'œuvre de l'époque il pensait 
qu'il lui en fallait faire autant pour réussir, tout son espoir 
s'évanouissait et il se retrouvait face à face avec ce mol : 
impossible ! 

Il rentra donc , comme chaque soir, après ce court bon- 
heur, et retrouva cette autre moitié de son âme qu: |)riait 
sans cesse pour lui, sa mère, et l'embrassa pieusement eu 
lui disant : 

— Bonjour, ma mère. 

— Comment vas-tu ce soir, Metzis? 

— Bien, ma mère, merci. 

Il l'embrassa de nouveau sans voir les deux larmes qui 
tombaient des yeux de la vieille femme, et rentra dans sa 
chambre, seul avec ses vues. 

De là, les heures d'insomnie et de fièvre où l'ouvrier 
refait l'artiste, où l'humble forgeron rêvait la gloire, où le 
pauvre amant rêvait l'amour; heures (lui lui prenaient la 
moitié de sa nuit pour le laisser encore plus triste et plus 
impuissant que jamais. 

11 est de ces douleurs de l'âme qu'on peut assez com- 
primer pour qu'elles échappent aux yeux des étrangers . 
mais qu'on ne peut cacher à l'amour de sa mère; ainsi, 
tous K's malins, à l'heure où Mel/is se rendait à la forge, 
sa mère cuiiiiilail, sur le visage pale de son cul'aut, les heu- 



24 



^ECTIRFS DU SOIR, 



res sans sommeil de la nuit ; la pauvre femme, sans qu'au- 
cun aveu lui eût été fait, avait compris que son amour ne 
suffisait plus pour faire vivre son fils, et, sans oser le ques- 
tionner, elle attendait qu'il fût parti pour pleurer tout à 
son aise. 

Cependant, un matin , il était tellement abattu, il était 
si aiïreusement pâle, que sa mère ne voulut pas le laisser 
sortir, que le soir, à l'heure où il devait se diriger vers 
tette rue où était tout son bonheur; sa faiblesse était si 
grande qu'il ne put quitter son lit. 

C'est qu'à la fiu le désespoir et le découragement avaient 
été plus loris que cette volonté qu'il leur opposait, et qu'aux 
nuils courtes du sommeil avaient succédé les insomnies 
entières ; c'est qu'il avait une de ces maladies auxquelles 
on a donné diiïéreuls noms, mais qui sont toujours les 



mêmes, qui creusent les joues, qui ternissent les yeux, qui 
rongent le cœur. 

C'est dans ces moments-là, quand une partie de son es- 
poir s'en va , qu'on se tourne vers celui que Dieu nous 
laisse ; et Quentin Metzis, ne pouvant plus aller le soir pui- 
ser son bonheur dans la vue de sa maîtresse, se rejeta en- 
tièrement dans l'amour de sa mère. 

Il lui conta tout; et la pauvre femme, qui ne pouvait 
rien qu'offrir sa vie en échange de celle de son fils, com- 
prit tout de suite qu'à moins que Dieu ne fit un miracle, 
ce fils allait mourir. 

Un de ses compagnons de forge, qui venait souvent le 
voir, arriva un jour chez lui au moment où passait la pro- 
cession instituée pour les malades. Il tenait à la main une 
de ces images gravées en bois que la confrérie distribuait. 



■if ^ 






h> 




Un tableau de Quentin Metzi.s. 



— Eh bien! Metzis, comment vas-tu? lui dit le forgeron 

en entrant. 
— Toujours de même, mon pauvre ami. 

— Je t'apporte une image de la confrérie. 

— Pourquoi laire? dit le malade. 

— Pour te guérir. La procession a eu lieu. On en a dis- 
tribué; et comme je sais les cures merveilleuses qu'elles 
font, je t'en apporte une. 

— Mais il y a des maladies qu'elles ne guérissent pas, 
reprit Mclzis, et j'ai une de ces maladies-là. 

— Pourquoi te décourager? C'est ce découragement qui 
te fait mal. Distrais-toi, et tu guériras. Quand elle ne ser- 
virait qu'à te distraire, c'est toujours quelipie chose. Prends- 



la, et amuse-toi à dessiner ces bonnes figures de sainls-l.\ 
cela te fera passer le temps, et c'est quelque chose quand 
on est malade. 

Et le forgeron sortit, après lui avoir serré la main et en 
laissant sur son lit l'image miraculeuse. 

Lorsque Mclzis fut seul, il retomba dans ses rêveries, 
sans paraître se souvenir des paroles de son ami. Sa mère 
se tenait auprès de lui, comme son ange gardien, priant 
toujours; puis, comme elle vit qu'il commençait à s'en- 
dormir et que les heures de sommeil étaient rares pour son 
fils, elle quitta sa chambre. 

A son réveil , Metzis retrouva l'image où le forgeron 
l'avait laissée et ta prit machinalement d abord, en disant: 



MUSÉE DES FAMILLES. 



25 



« Ce n'est pas encore cela qui pourra me sauver! » Et ce- 
pendant il ne la regardait plus avec indifférence, mais avec 
recueillemnit. Sans doute il lui adressa une prière inté- 
rieure, sans doute il lui parla de celle dont l'amour aurait 
fait sa vie et dont la perte allait causer sa mort ; mais quelle 
qu'ait été la prière de Metzis, à la vue de celle image ses 
yeux se voilèrent de larmes, et, à travers ces larmes; il lui 
sembla voir ces naïves figures de sainls lui sourire, il lui 
sembla avoir entendu ce mot : « Espère ! » qu'on écoute tou- 
jours et qu'on est toujours prêt à entendre quand on souf- 
fre. Enfin ses pleurs cessèrent; il regarda plus allentive- 
menl la pieuse image; il se leva de son lit sans la quitter 
des yeux : il se dirigea vers une table, s'y assit, et se mit à 
copier les bienheureux saints, dont les figures lui souriaient 
encore. 11 semblait plutôt un homme endornii, obéissant 
à un pouvoir magnétique, qu'un homme éveillé suivant sa 



volonté, tant ses yeux étaient fixes, tant sa respiration 
était faible. Cependant, par moments, son visage souriait; 
c'est que la copie commençait à prendre forme aussi, dans 
les mêmes sentiments et dans la même expression que 
l'original ; c'est que les sainls commençaient à l'encoura- 
ger; c'est que la cure miraculeuse prédite par le forgeron 
se faisait ; c'est qu'enfin Metzis entrevoyait presque dislinc- 
temenl le but qu'il n'avait pu que rêver. Au bout d'une 
demi-heure, il s'arrêta, la sueur sur le front, comme un 
homme qui sort d'un mauvais rêve. 11 regarda. 

La ressemblance était parfaite; c'était à devenir fou. 

La vieille et pauvre femme, peni:hée sur son fils, avait 
suivi toutes ses angoisses, avait compris tous ses rêves, et 
sans doute tout le temps que son fils avait travaillé, elle 
avuil prié, elle. Toujours est-il que, quand la chose fut ter- 
minée, quand Melzis se leva, il trouva le recard de sa mère 




Quentin Melzis montre son puits à son beau-père. 



humide de ces pleurs que fait venir la joie ; et comme le | 
cœur d'un fils et d'une mère se comprennent sans le se- 
cours de la bouche et par la voix secrète de Fàme, ils se 
jetèrent dans les bras l'un de l'autre. 

En ce moment le visiteur de la veille entra. Metzis alla 
à lui, et l'embrassa de façon à l'étouffer. 

— Tu m'as sauvé la vie, lui dit-il. 

— Comment? 

— .\vec ton image, dit Metzis, s'apprètant à sortir. 

— Je le savais bien, moi ; et tu reviens à la forge ? 

— Je ne suis plus forgeron. 

— Eh bien! qu'est-ce que tu es alors? 

OCTObRE 18-U, 



— Je suis peintre. 

— Peintre, toi? 

— Moi. 

— Ah çà! la maladie a changé; lu es fou. 11 est fou, 
votre fils ' dit le forgeron à la mère de Metzis, celui-ci étant 
déjà parti. 

— Dieu est grand et bon, dit la \ieille mère, et Dieu a 
pitié de lui; voilà tout. 

— Nous verrons bien. Je vais l'attendre, reprit le for- 
geron. 

Et il s'assit à la même table où venait de travailler Met- 
zis. Alors il aperçut l'original cl la copie ; il resta stupéfait. 
— 4 — DOIZIÈME voll>;e. 



26 



LECTURES DU SOIR. 



Le miracle était évident et palpable et dépassait toute son 
imagination. Il attendait donc avec impatience le retour de 
son ami, ne comprenant pas son brusque départ, et curieux 
d'en apprendre la cause et les suites. 
Une demi-heure après, Melzis arriva. 

— D'où viens-tu? lui demanda le forgeron. 

— De chez mon beau-père. 

— Tues donc marié? 

— Non; mais je le serai bientôt. 

Le forgeron revint à sa première idée que son ami était 
fou. Cependant il voulut en avoir la conviction avant de 
s'en aller, et il lui demanda qui il allait épouser. 

— Une femme jeune , belle et riche , qu'un peintre seul 
pouvait épouser, et je viens de me présenter. 

— Mais avant que tu sois de force à faire un tableau, il 
Ee passera bien du temps, et ta femme s'ennuiera peut-être 
d'être veuve d'un mari à venir? 

— Elle attendra. 

— Comment as-lu fait? 

— Je suis allé, comme je te le disais, chez le père; je lui 
ai demandé la main de sa fille, qu'il m'a refusée. 

— Nalurellement. 

— Il m'a dit l'avoir promise à un peintre, et que s'il la 
donn:iit à un autre, il faudrait que celui-là eût plus de ta- 
lent que le fiancé. Et comme, lorscju'il m'a demandé ce que 
j'avais fait jusqu'à présent, je lui ai répondu que j'avais 
battu le fer, il m'a ri au nez. 

— Et alors? 

— Alors, je lui ai dit simplement : t Attendez six mois, 
et si dans six mois je ne vous apporte pas un meilleur ta- 
bleau que votre fiancé, vous lui donnerez votre fille. » Il a 
continué de rire et m'en a délié. J'ai accepté le défi et lui 
aussi, et je vais me mettre à l'œuvre. 

— Tu as raison, mon garçon; il faut battre le fer tant 
qu'il est chaud, dit le forgeron, qui puisait ses conseils dans 
son élat. 

— El maintenant, merci, mon franc ami, car c'est à toi 
que je dois tout cela. Donc, à six mois la noce. 

Et les deux hommes se séparèrent, l'un, pour aller an- 
noncer la nouvelle à la forge , l'autre, pour conuiiencer sa 
grande tâche. 

Alors commença une lutte obstinée de l'artiste contre 
Partisan, lutte (]ui dut amener bien des découragements 
à mesure qu'elle grandissait. Bien souvent le pauvre ap- 
prenti peintre dut retomber, épuisé de fatigue et de dés- 
espoir, en voyant le peu qu'il avait fait et ce qu'il lui res- 
tait à laire. Certes, il ne s'était \)as trompé sur la révélation 
miraculeuse de l'image, mais encore lallait-il passer, pour 
arriver à son but, par les études et le tra\ail nécessaires, 
et s'il n'avait eu cette |)ensée éternelle d'amour (]ui ne pou- 
vait se réaliser que par la gloire, il eût abandonné son pro- 
jet comme impossible. Le temps se passait, cependant, et 
Metzis avait dis[)aru dans l'accomplissement de son œu- 
vre, reparaissant de temps en temps pour reprendre ha- 
leine, et s'enfonçant de nouveau dans sa fièvre de gloire. 
Enfin il reparut tout à fait, pâle par sa victoire, comme un 
autre le .serait par une défaite, mais le regard fier et ra\on- 
nanl, plein de sa conviction, de sa force, mais sans or- 
gueil. 

Depuis six mois, le miracle promis avait eu lieu; les 
saints avaient tenu parole; aussi alla-t-il frapper violeni- 
meul à la porte où tant de fois il avait rè\é sans espoir. 

— Ah! c'est vous, Metzis, lui dit son futur beau-père en 
le voyant entrer: vos six mois sont écoulés, et vous venez 
vous avouer vaincu. 

- Non pas, mailre, lui répinuJit l'artiste ; j'ai encore 



quinze jours devant moi; mais, avec votre permission , je 
prendrai l'avance. 

— Au moins, il n'y a pas de fatuité, reprit le père. 

— Non, mais il y a le désir bien naturel, ayant tout fait 
pour le gagner, de recevoir le prix du pari, maître, puis- 
que vous avez perdu. 

— J'ai perdu? 

— Oh ! mon Dieu, oui ; et si vous étiez assez bon pour 
vous déranger une fois, ce que je n'aurais pas souiïert si 
j'avais pu apporter la preuve, mais elle est trop grande; 
si vous voulez, dis-je, venir avec moi, vous me donnerez 
votre avis sur certain tableau que je compte offrir à l'église 
qui me mariera. 

Les deux hommes sortirent. 

Huit jours après, Quentin Metzis était marié, à la grande 
admiration des forgerons d'Anvers, devant le tableau qui 
représente, au fond, l'inhumation du Christ; sur le volet 
de droite , la tête de saint Jean-Bapliste servie à la table 
d'Hérode, et sur le volet de gauche, saint Jean dans l'huile 
bouillante. C'est un des tableaux à volets que l'on irouve 
en entrant dans la chapelle sixtine de l'église Notre-Dame 
d'Anvers, et c'est un des plus beaux Melzis. 

Dans la même église , et près de la première œuvre du 
peintre, se trouve le dernier ouvrage du forgeron; c'est 
un puits dont les ornements n'ont pas été travaillés à la 
lime, mais battus au marteau. 

Comme on le pense bien , l'originalité de son mariage, 
sa première profession , et par-dessus tout son talent in- 
contestable, acquirent à Metzis une grande réputation. Le 
public est toujours heureux, en achetant ou en admirant 
seulement les œuvres d'un homme, de trouver dans cet 
homme quelque événement original, quelque aventure ex- 
traordinaire qui le poétise encore. Les Anglais ont au plus 
haut point ce caractère particulier du public. Aussi .Metzis 
était-il devenu comme un pèlerinage pour l'Angleterre, et 
sans cesse ses tableaux passaient aux mains des Anglais 
qui venaient prendre à Anvers leurs denrées artistiques, 
si bien que maintenant, à part deux ou trois œuvres, on 
ne peut guère dire ce que sont devenues les productions du 
forgeron peintre. 

Cependant on retrouve encore de lui , outre le tableau 
devant lequel eut lieu son mariage, un portrait de sa fem- 
me , œuvre de reconnaissance et d'amour, et son |)ortrait 
à lui, qui font tous deux partie de la galerie de Florence; 
puis deux époques de la vie du Christ, la f'ierge et l'en- 
fant Jésus, et le Christ et sa Mère, admirables tous deux 
de sainteté et de poésie. 

Ses autres tableaux furent tellement dispersés qu'il se- 
rait impossible de les nommer. 

Voilà donc la vie du forgeron Metzis, telle que ce vers 
latin , écrit sur son tombeau, la résume : 

Connubialis amor de Mulcibre fecil Apellem. 

Quentin Metzis est mort en 1529, à Anvers, âgé de 79 
ans. 

Il fut d'abord enterré dans l'église des Chartreux de Kio, 
puis ensuite transféré au pied de la lourde la cathédrale, 
où est maintenant son tombeau avec cette épitaphe : 

QlINTINO METZIS 

INCOVIPARABIl-IS ARTIS PlCTORliC ADMIRATHIX 

CRATAOl r. rOSTERlTAS, ANNO , POST OBITLM SIXULARI 

CJ3. n. c. XXIX 
rosiiT. 

Alexa.ndre DU.MAS. 



MUSÉE DES FAMILLES. 



27 



M. 1®BB WUM VMBB'Bà.'Un 



(1) 



Je crois, madame, n'avoir rien omis d'absolument essen- 
tiel dans le tableau analytique des mats, des vergues et des 
voiles que J'ai eu l'honneur de mettre sous vos yeux. Je 
vous demande seulement pardon de vous avoir tenu si 
longtemps sur des détails arides que je n'ai pas dissimulés 
sous une certaine couche de poésie comme il aurait peut- 
être été bon et facile de le faire. Vous m'avez. dit que le 
technique ne vous fatiguait pas, et qu'il y a dans tout ce 
qui tient à l'organisation du vaisseau un charme qui vous 
attire, loin de vous repousser. Les mots avec lesquels, au 
reste, vos anciennes habitudes de voyageuse sur mer vous 
ont à peu près familiarisée, ces mots ne vous effrayent point, 
et vous aimez à savoir comment ils furent faits, comment 
ils sont arrivés à cette forme, souvent bizarre en apparence, 
qui étonne les gens du monde, et même parlois les marins. 
Je n'ai donc pas trop à m'excuser si je me suis étendu 
sur la nomenclature navale et les étymologies des termes 
qui la composent. Je ne sais pas si j'aurais pu être plus 
court, mais je puis vous assurer que j'aurais pu être plus 
long, car il y f bon nombre de cordages que je ne vous ai 
pas nommés, et que, sans doute, quand nous serons à bord 
du vaisseau où nous allons nous rendre tout à l'heure, 
j'aurai l'occasion et le devoir de vous faire connaître. Votre 
mémoire est excellente, madame, et vous n'aurez rien ou- 
blié de ce que je vous ai dit. Quant à ces messieurs, ils ont 
pris le bon parti; c'est le crayon à la main qu'ils m'ont suivi. 
Aussi je vois beaucoup de 6gures exactes et une foule de 
notes sur leurs carnets. Je fais toujours ainsi, quant àmoi, 
et je me suis ordinairement trouvé à merveille de cet usage. 
— Maintenant, allons au trois-ponts qui va appareiller; 
nous avons une demi-lieue à faire environ pour l'atteindre; 
mais notre canot marche bien, et nos nageurs sont excel- 
lents. — Allons, enfants, double un coup! 

VIII. — l'océan. 

Notre embarcation volait sur la mer, légèrement agitée 
par une petite brise de l'ouest. M. de Tourneville qui, dans 
une longue-vue dont je m'étais muni, regardait le vaisseau 
vers lequel je dirigeais le canot, me dit, après un moment 
d'examen : 

— Ce bâtiment , autant que j'en puis juger, est encore 
assez neuf; quel âge a-t-il? 

— Cinquante ans passés. 

— Cinquante ans ! mais j'avais toujours entendu dire que 
l'âge moyen d'un navire est quatorze ou quinze ans? 

— Il est vrai que si l'art n'intervenait pas pour prolon- 
ger son existence, le navire ne vivrait point au delà de ce 
temps ; mais le charpentier est un médecin plus sûr de son 
fait que le docteur qui prend ses grades dans nos Facultés 
savantes. Il sonde les membres du vaisseau, et, quand il faut 
remplacerunepièce pourrie, il tranche hardiment, puis rem- 
place le morceau qu'il a enlevé. Ce n'est pas sans de nom- 
breuses opérations de ce genre que l'Océan est venu jus- 
qu'à nous. Peut-être maintenant n'a-t-il plus un pouce 
du bois dont il fut fait sur le chantier de Brest par les soins 

(i) Voir le nunacro de mai, page 233, celui de juin, page 274, celui 
4e juillet, page 309, et celui d'août, page 333. 



de Sané. Ce constructeur était un habile homme ; peu versé 
dans les sciences mathématiques, mais praticien exercé et 
intelligent, il lit des plans de vaisseaux qui ont eu une 
longue ré|)utation et qu'on estime encore aujourd'hui par- 
mi les meilleurs. Ce fut en 1786 qu'il commença l'Océan, 
et en 1790 qu'il le lança à la mer, si bien que ce beau trois- 
ponts est le doyen des bâtiments de guerre français. 

— Ainsi, monsieur, ce vaisseau, toujours rajeuni, tou- 
jours réparé et toujours le même, est celui dont le modèle, 
dans de grandes proportions, est, je crois, au musée naval 
à Paris? 

— Justement, madame. Et puisque vous parlez de ce 
modèle, qui, en effet, dut vous frapper par sa grandeur, il 
faut que je vous raconte une anecdote qui se rapporte à 
lui. Sous l'Empire, ce petit vaisseau, très-bien gréé, armé 
de jolies pièces de canon, paré de pavillons et de flammes 
éclatantes, à peu près enfin comme il est aujourd'hui et 
comme vous vous souvenez de l'avoir vu au Louvre, joua 
une comédie dont le dénoûment ne fut pas à l'avantage de 
de son atiteur. Voici comment on ma raconté le fait. Un 
navire de commerce arriva un jour à Bordeaux. Quand il 
eut paisé quelques jours près du quai, sur lequel il déchar- 
geait les marchandises dont il était porteur, le capitaine 
alla demander aux autorités municipales la permission de 
dresser, sur une des places publiques, une tente où il mon- 
trerai! le modèle parfaitement exact d'un vaisseau de ligne, 
d'un des plus grands vaisseaux de la flotte impériale, en 
un mot, de l'Océan, qui, dans toutes les marines, avait 
une illustre renommée. La permission fut accordée; le 
modèle du trois-ponts célèbre fut donc apporté à terre. La 
foule l'entoura bientôt, et, durant tout le premier jour, la 
tente ne désemplit point. Le nuit arrivée, le vaisseau fut 
rechargé sur les épaules des matelots et reporté à bord du 
navire, où il demeura jusqu'au lendemain. Ce jour-là, dès 
le matin, le modèle vint à terre; Bordeaux lui envoya 
comme la veille une ceinture de curieux, et, à la nuit, il 
retourna dans sa cachette. Rien n'était plus naturel que ce 
retour de chaque soir à bord d'un bâtiment où le modèle 
ne pouvait être dégradé par la malveillance : eh bien ! ce qui 
vous semble tout simple, parut louche à certaines gens, à 
ces messieurs de la douane, par exemple. Ils s'imaginèrent 
que les flancs de l'Océan, comme ceux du cheval de bois 
classique, renfermaient, sinon des Grecs, du moins quel- 
que chose de prohibé parla polilique de sa majesté l'Em- 
pereur : on vint à la tente, on ouvrit le côté à l'engin naval, 
et, par cette opération césarienne, on reconnut que le ven- 
tre de VOccan était rempli de marchandises anglaises. Le 
capitaine du navire marchand avait mérité une punition 
exemplaire : que fit-on à ce spéculateur Jéméraire? je 
l'ignore ; tout ce que j'ai appris , c'est qu'on brûla les tis- 
sus, et que l'on confisqua le modèle de l'Océan. 

Comme j'achevais le récit de cette anecdote, nous arri- 
vions au trois-ponts, où j'avais vu de loin que tout se pré- 
parait pour l'appareillage. L'échelle de commandement 
avait été relevée; on l'abaissa quand on vit que nous ve- 
nions à bord , et je fis remarquer à la famille Tourneville 
que, non-seulement des pilotius ou des mousses descen- 
daient le long de l'escalier pour nous faire honneur, mais 



28 



LECTURES DU SOIR. 



encore qu'un jeune officier de ma connaissance s'empres- 
sait de venir offrir son bras à M"'" de ïourneville. Nous 
fûmes bientôt sur le gaillard d'arrière, où nous pûmes sa- 
luer l'amiral, à qui je présentai mes aimables Parisiens 
comme des amateurs éclairés de la marine. Le capitaine de 
l'Océan nous conduisit alors à sa chambre , d'où nous en- 
tendîmes bientôt des bruits qui nous annonçaient qu'on se 
préparait à mettre sous voile. 

On commençait à virer sur une des ancres, aussi deman- 
dai-je au commandant la permission de conduire les visi- 
teurs de son vaisseau dans la batterie basse, où ils devaient 
observer le mouvement du cabestan et celui de la chaîne 
qu'on allait rentrer à bord à mesure que le vaisseau mar- 
cherait vers son ancre. Pendant que les hommes poussaient 
les barres fichées dans la tète du cabestan , j'expliquai à 
MM. et à M™"^ de Ïourneville comment le cdbtc-chaine^ en- 
roulé à la base du treuil vertical, garni d'une matière où la 
chaîne entre chaînon à chaînon comme dans le moule où 
elle aurait été coulée , ne pouvait le quitter qu'en se dérou- 
lant en arrière , et comment ainsi la sortie de chaque chai- 
non de la matrice marquait un pas fait du vaisseau au point 
de la mer correspondant verticalement à celui où le bec de 
fer mord le sol. Je leur expliqua.i l'ancien système de la 
loiirnevire qui agissait sur le cable et qu'on tournait à la 
cloche du cabestan, où elle éprouvait de certains chocs, 
amenant parfois la rupture de celte corde, au grand détri- 
ment des gens placés dans la direction du bout qui fouet- 
tait en se rompant. M"'« de Tourneville, toujours curieuse 
de savoir la signification véritable des noms donnés aux 
choses par les marins, me demanda ce que signiûait le mot 
cabestan. 

— Cabestan, madame, est une corruption du latin ca- 
pislratum lignum , bois enchevêtré, c'est-à-dire garni 
d'une corde tournée à son cou ou à sa tête. L'espagnol et 
le Portugais disent cabeslranle, l'Anglais dit capslern et 
capstan, et il semble qu'il tienne immédiatement ces mots 
du saxon ca;pjç/cr(k.epster) ou cœ6cA7er(kebester), signifiant 
licou, comme le capistrum latin. Nos vieux matelots, dont 
la prononciation est quelquefois très-vicieuse, disent ca- 
peslran, cl cette lois ils ont raison, car ils se rapprochent 
ainsi, sans le savoir assurément, de l'élymologie du mot 
cabestan. 

Pendant le temps qu'on lirait à bord et qu'on faisait des- 
cendre dans la cale les longs anneaux de la chaîne, je con- 
duisis sur le gaillard d'avant mes voyageurs pour leur 
montrer comment l'ancre allait venir se placer à son poste. 

— Voici l'ancre à fleur d'eau, et voilà qu'un homme, de- 
bout sur la poulie d'un palan très-fort, va passer dans l'anneau 
le croc énorme de ce palan. Voyez les cordes se raidir, voj^ez 
le palan faire son devoir, parce que des hommes halent 
sur la corde qu'on appelle le garant; voyez l'ancre monter 
vers la pièce de bois qui est en saillie au-dessus de la joue 
du vaisseau. Ce bois , outre les deux ouvertures où tour- 
nent des réas de poulie, a, à son extrémité, un trou dans 
•equel passe une grosse corde , arrêtée par un boulon ou 
/lœud qui garnit son bout inférieur. Celle corde s'appelle 
bosse debout, et la pièce de bois dont elle traverse la tète 
se nomme bossoir. Le nom de la bosse vient justement 
de ce bouton, en italien bozza, renflement, tumeur, bosse. 
Quant au gros palan, on le nomme capon, de l'italien ca- 
pone, augmenlaiif de capo, corde. C'est, en effet, un cor- 
dage gros et fort, comme il est nécessaire qu'il le soit pour 
supporter le poids de l'ancre. La corde qiy, avec les pou- 
lies, forme le palan, a le nom que je vous ai dit tout à 
l'heure, de garant .- iicul-èlrc garant est-il une corruption 
de l'anglais garmcnl, corniplion hii-nièmc du vieux fran- 



çais garniment, garniture .- la garniture du palan a très- 
bien pu êlre appelée d'abord le garniment, puis le garant. 
Toutefois, je crois que courant est le mot véritable , dont 
garant est une corruption; la corde du palan court, en 
effet, sur les rouets des poulies , et c'est essentiellement 
une des manœuvres courantes (1). Voilà que l'anneau de 
l'ancre est presque arrivé au bossoir. Vous entendez le sif- 
flet du maître donner un signal ; voyez bien ce qui va se 
faire. Les hommes qui tiraient, ou comme on dit eu marine, 
qui hâtaient sur le garant, s'arrêtent ou tiennent bon, et 
le matelot qui est à la tète du bossoir passe dans l'anneau 
la bosse debout. C'est ce cordage que l'on raidit qui por- 
tera l'ancre tout à l'heure, quand on aura décroché le ca- 
pon. Si le vaisseau devait rester immobile, l'ancre pour- 
rait, sans inconvénient, demeurer dans la position verticale 
où la voilà; mais la mer agitera le bâtiment, et l'ancre, en 
le frappant de ses pattes, déchirerait les jouw du navire si 
elle n'était pas relevée et fixée contre le bord. Il faut donc 
qu'on la traverse, c'est-à-dire (|u'on la couche le long du 
navire, et, pour cela, vous voyez qu'on accroche un palan 
à une chaîne fixée au bras de l'ancre. Le palan officie, le 
bec monte, et voici que, de verticale qu'elle était, l'ancre a 
déjà la position presque horizontale. Une corde , appelée 
serre-bosse, est tournée à la verge, et l'ancre sera tout à 
l'heure à son poste. 

Ce qui vient d'èire fait pour une ancre sera fait pour la 
seconde. Portons-nous à l'autre bord, et vous verrez les 
choses se passer à peu près de la même fciçon (jue tout à 
l'heure. Cette seconde opération gravera dans votre sou- 
venir des faits matériels qui auraient pu vous échapper si 
vous n'aviez assisté qu'à une seule levée d'ancre. Seule- 
ment, ici il faudra que votre attention se partage, et (|uc, 
tout en voyant caponer et traverser l'ancre , vous regar- 
diez l'appareillage. 

Et, tenez, il n'y a pas de temps à perdre; on avertit que 
le vaisseau est à pic , c'est-à-dire que son avant et son 
ancre sont à l'extrémité d'une ligne verticale figurée par le 
câble. Regardez sur le beaupré , et vous verrez que des 
hommes, encore a\)[>(^\és gabiers de beaupré, comme s'il 
y avait une Aune ou gabie sur ce niàt, qui en a été dé- 
chargé au milieu du dix-huitième siècle à peu près, vous 
verrez, dis-je, que des hommes ont préparé un des focs 
qu'on hissera tout à l'heure, quand, l'ancre ayant dérapé, 
ou autrement s'élant détachée de la terre qu'elle mordait, 
le navire sera à la merci du vent et du courant. 

Le moment est venu. L'ancre a quitté le fond, aussi en- 
tendez-vous le tambour et le fifre qui pressent les matelots 
virant au cabestan. Le câble rentre vite à bord, le foc est 
hissé, et vous pouvez remarquer que le vaisseau tourne 
sur lui-même. On va arrêter ce mouvement de rotation en 
déployant à l'arrière une voile dont l'effet sera de faire 
tourner le vaisseau en sens contraire. C'est l'artimon qu'où 
borde. Voyez, le premier mouvement imposé au navire a 
trouvé tout de suite un modérateur; le bâtiment ne tourne 
plus, il marche. Son pas n'est pas encore accéléré; il va 
bien doucement; mais, à l'instant, vous allez le voir s'élan- 
cer. Voilà, en effet, qu'on déploie les huniers, qu'on les 
borde, qu'on les hisse, et que, pour les ouvrir mieux au 
vent de côté que l'on veut jirendre, on haie les boulines, 
ou, comme on dit, on les oriente. 

Prenez un point fixe à terre, et vous allez vous rendre 

(I) Je suis d'autant plus porté i croire garant une transformation 
de courant , que je vois l'idée de courir exprimée dans tous les mou 
des marines du Nord qui désignent le garant de palan : ainsi lailfer 
en allemand, loopcr en hollandiis, tojvire et lober en suédois et en 
danois. 



MUSÉE DES FAMILLES. 



2d 



compte de la vitesse que le vaisseau va peu à peu acquérir. 
Regardez passer Peau le long de son flanc; voyez la lame, 
coupée par son taillcincr, se rouler en volutes écuineuses 
de chaque côté de l'étrave. Le temps est beau, et comme 
l'amiral veut être prom|»tement hors de la rade avec son 
escadre , qui doit manœuvrer au larije, on vient de faire 
le signal de forcer de voiles, ou, en d'autres termes, d'aug- 
menter la voilure. 



Portez maintenant vos regards sur les haubans des bas- 
màls, des mâts de perroquet. Des hommes y grimpent ; ils 
seront bientôt sur les basses vergues et sur les vergues 
de perroquet. Les voilà qui déroulent les rabans de fer- 
la<je ; la toile commence à échapper à leurs mains, bour- 
souflée par le vent qui se joue dans ses |tlis nombreux. 
Les basses voiles sont toutes prêtes; on les amure. 

Vamure est, madame, une corde qui porte le ■point, ou 




Partie extérieure du navire. 



coin de la voile, en avant du mât, du côté du vent. Le trou 
par lequel elle passe dans le flanc ou 7?îura!7/e du navire, 
se nommait jadis amure-, c'était proprement le trou fait 
cl mura ou ad murum , à la muraille. La corde du trou 
au mur prit le nom du trou lui-même , et s'appela aussi 
cmure, après s'être appelée escouët eicouët, probablement 
de sceotan (skéotanej, ce verbe saxon qui signifie étendre, 
et que je regarde comme radical du mot écoute. L'amure 
est, en eflet , une sorte d'écoute qu'on a voulu distinguer 
par un nom particuler. 



Pendant le temps que je vous ai défini l'amure, on a bor- 
dé les basses voiles, et voilà qu'on les oriente en halant 
les boulines. 

— Déjà deux fois, monsieur, vous avez prononcé le mot 
oriente ; qu'y a-t-il de commun entre l'Orient, ou le Levant, 
et l'action qui a pour but d'ouvrir la voile au vent? 

— Rien, absolument rien, mon cher monsieur Edouard ; 
aussi regardé-je le terme nautique orienter comme une 
homonymie faite par des marins ignorants. Déjà j'ai pro- 
testé contre l'orthographe qui admet l'o, et j'ai émis l'opi- 



30 



LECTURES DU SOIR. 



oion qu'on devrait écrire auranler, parce qu'il me semble 
que le mot doit être formé de auram tenere, tenir ou re- 
tenir le vent. 

Les gabiers qui étaient restés sur les barres de perro- 
quet facilitent le développement des voiles hautes, et, 
maintenant, voilà qu'on hisse, qu'on borde et qu'on oriente 
les perroquets. Je vais vous dire pourquoi les matelots que 
vous voyez descendre des hunes et des barres de perro- 
quet s'appellent gabiers. Dans la Méditerranée , la hune 
s'appelait gabia, c'est-à-dire cage ; c'était en effet une sorte 
de panier, rond ou long , selon qu'il était autour du màt 
ou derrière, mais façonné en treillis, à peu près comme 
un ouvrage de vannerie. Les hommes qui y demeuraient 
prirent le nom de gabieri, d'où nous avons fait ga- 
bien. Gabier est venu dans le Nord, bien que gabie n'y 
ait pas dépossédé hune; on n'a pas appelé les hommes 
huniers., parce qu'on avait déjà nommé ainsi les voiles des 
mâts élevés au-dessus des hunes et quelquefois ces mâts 
eux-mêmes. 

A présent, madame , que vous avez vu le vaisseau se 
couvrir de vodes , et que vous sentez à son balancement et 
à son inclinaison qu'il marche rapidement, comme il est 
à peu près sans intérêt pour vous de lui voir prolonger sa 
bordée, c'est-à-dire la route qu'il fait ayant le vent de ce 
bord, de ce côté, je vais avoir l'honneur de vous conduire 
daus l'intérieur de ce vaste édifice et de vous en faire vi- 
siter tous les étages. Nous allons d'abord à la cale, qui est 
comme la cave de la maison, quand les gaillards et la du- 
nette en sont comme les terrasses supérieures. Le mot cale, 
dans cette acception, est de la même origine que cale, 
désignant et le plan incliné sur lequel on construit un 
vaisseau, et la rampe pratiquée au bord d'un quai. La cale 
du navire est la partie la plus basse du bâtiment, celle qui 
s'enfonce le plus dans l'eau , celle où l'on descend les mar- 
chandises, les vivres ; c'est pour ces raisons sans doute que 
nos marins l'ont nommée d'un nom emprunté à l'italien, 
calan, qui le tient du grec x*>'«w (chalao) , signifiant 
descendre, s^abaisser, etc. 

Quel encombrement ! que decordages de toutes les dimen- 
sions! que de tonneaux grands et petits! Voilà, madame, 
ce que vous devez dire? Tout cela doit vous sembler un 
affreux pêle-mêle. Eh bien ! regardez-y de plus près , et 
vous verrez que tout est ici dans un ordre excellent. Voyez, 
on a pratiqué des ruelles au milieu de ces objets agglomé- 
rés, et l'on va avec assez de facilité d'un endroit à l'autre. 
Dans des bâtiments moins grands, on ne marche pas aussi 
facilement que nous le faisons ici ; on se courbe, on rampe. 
Vous remarquez de grands cubes, ou mieux des paralléli- 
pipèdes de fer à peu près cubiques et rangés les uns con- 
tre les autres; ce sont des caisses à eau qui ont remplacé, 
en grande partie au moins, les tonneaux où l'eau, se crou- 
pissant, devenait une horrible boisson. Dans ces réservoirs 
de tôle battue, l'eau acquiert une vertu sanitaire qui compte 
pour beaucoup dans le bien-être des hommes. Il y a deux 
étages de caisses à eau; ils reposent sur cinq étages ou 
plans de gueuses de fer. 

Ces gueuses, dont le nom, dans nos habitudes de bonne 
compagnie, a quelque chose de choquant, ne sont appelées 
ainsi que par une homonymie créée par nos forgerons, qui 
ont travesti le mot allemand gans, par lequel on désigne 
la masse de fer battu et façonné en barre courte, pesant de 



cent à cent cinquante livres. Les gueuses composent ce 
qu'on appelle le lest de fer, remplaçant de l'ancien lest de 
pierre, auquel on ajoutait de méchants débris de canons, 
de bombes et d'autre ferraille. Le nouveau lest en fer a 
l'avantage de se bien placer, de n'être point dérangé par 
les mouvements du navire, et de faire un lit très-plat où se 
reposent à merveille les caisses à eau. 

Les compartiments de la cale les plus curieux pour les 
visiteurs étrangers à la marine, sont le magasin général et 
les soutes à poudre ; voulez-vous y pénétrer? Remontons 
dans l'entre-pont pour descendre au magasin général, dont 
un fanal allumé vous permettra de voir les détails pittores- 
ques. Et si je dis pittoresques, vous reconnaitrez, je pense, 
que je n'exagère pas. Vous remarquez, en effet, contre la 
muraille, des dessins, des emblèmes faits avec des clous, 
des ciseaux et d'autres pièces de fer ou de cuivre. Ici, une 
étoile de la Légion-d'Honneur ; là, le coq que la révolu- 
tion de 1830 a repris à celle de 89; au milieu, un portrait 
du roi. Voici un sablier avec deux ciseaux à calfat qui se- 
raient mieux placés sur une tombe; par compensation, 
voilà les images riantes du plaisir : un verre, une bouteille, 
un petit Cupidon que n'aurait pas avoué le Corrège, mais 
qui n'a pas trop mauvais air pour un amour dessiné par 
un matelot avec des morceaux de fer. Le magasin général 
du bord est une sorte d'encyclopédie matérielle oùchacpie 
service vient fouiller suivant ses besoins ; le magasinier en 
fait un musée ; il en décore les murs à peu près comme font 
dans les arsenaux les gardiens des salles d'armes. 

Passons à la soute aux poudres de l'avant, car i! y en a 
deux : une à l'avant, l'autre à l'arrière. Remontons |)our 
descendre encore. Ne croiriez-vous pas, au milieu de ces 
étagères garnies de caisses en cuivre, bien luisantes, l>ien 
ajustées l'une contre l'autre, et présentant leurs bouches 
où s'introduira, au moment du combat, le bras d'un canon- 
nier qui distribuera les provisions aux pourvoyeurs des 
pièces, ne croiriez-vous pas être dans la boutique élégante 
d'un marchand de thé ou d'un parfumeur? Si l'on ne vous 
avertissait pas que toutes ces caisses contiennent des gar- 
gousses ; si yous ne remarquiez pas qu'ici plus encore 
qu'ailleurs les plus grandes précautions sont prises contre 
le feu, assurément vous ne croiriez pas que vous êtes au 
milieu d'un volcan endormi. La soute aux poudres de l'ar- 
rière vous présenterait un coup d'oeil analogue à celui-ci, je 
vous épargnergii la peine d'y descendre. Je ne vous mènerai 
non plus dans aucune des soutes ou chambres où l'on ren- 
ferme les voiles, le biscuit, les légumes, les boulets ou le 
charbon : cela n'a guère d'attrait que pour le second d'un 
navire, qui se complaît à voir le bel ordre qu'il a établi 
dans ces magasins noirs, et la propreté qu'on y maintient 
comme dans tout le reste du bâtiment. Je vous dirai seu- 
lement d'où vient ce mot soute, que j'ai prononcé plus 
d'une fois. Je constaterai d'abord qu'il est au moins du 
treizième siècle, car on le trouve dans les récits de Join- 
ville, le bon et fidèle chroniqueur; je tirerai ensuite son 
origine de l'italien sotio, qu'a fait le latin sublus, dessous. 
C'est en effet une chambre sotto la coverta, sous le pont. 



A. J.\L. 



{La fin au prochain numéro.'^ 



MUSEE DES FAMILLES. 



31 



(du i2 AOUT AU 12 OCTOBRE.) 



Supposez qu'on vienne à trouver de- 
main , dans les ruines de Sparte ou 
d'Alhènes, un manuscrit anlique, el qu'on 
lise dans ce manuscrit : 

« Hier, quatrième jour des ides, les 
anciens et les poëtes reconnus par l'État 
se sont réunis dans le temple de Minerve. 
Là, en présence d'une foule immense, 
l'un d'eux, fils d'Apollon, et connu pour 
avoir maintes fois, dans ses ouvrages, 
peint les malheurs de la vertu et les souf- 
frances de l'âme, s'est levé et a fait con- 
naître qu'on allait décerner des récom- 
penses et des couronnes. 

« Ces couronnes et ces récompenses ne 
sont destinées ni aux riches, ni aux puis- 
sants, ni aux célèbres; elles appartien- 
nent à la vertu modeste, obscure, incon- 
nue, qui fait le bien dans l'ombre et le 
silence, sans désir de gloire, sans pensée 
d'avenir. Un soin persévérant et noble 
va chercher jusque dans les derniers rangs 
du peuple les triomphateurs que nous 
venons présenter aujourd'hui à votre ad- 
miration et qu'il faut saluer avant les 
généraux qui gsjgnent des batailles, les 
poëtes qui chantent les hauts iaits, les 
sculpteurs et les peintres (jui les repro- 
duisent sur le marbre ou sur la toile, 
ar, simples de cœur, ils n'ont même pas 
compris eux-mêmes l'étendue de leur 
sublime dévouement. » 

Si nous lisions de telles choses, nous 
n'aurions point assez d'enthousiasme pour 
vanter l'antiquité, et établir sa supério- 
rité sur les temps modernes... Eli bien! 
l'aniiquité n'a point conçu la pensée 
d'une telle institution, car l'antiquité n'é- 
tait point chrétienne. C'est de notre temps, 
c'est sous nos yeux, que la loi du Fils de 
l'homme devait opérer une œuvre si no- 
ble, si grande, sans antécédents comme 
sans exemple, et qui dépasse en beauté et 
en majesté tout ce que les institutions hu- 
maines ont de beau et de majestueux. 

L'œuvre de M, de Montyon produit 
chaque année d'heureux résultats : elle 
vient apprendre au pauvre que la société 
ne détourne pas les veux de lui, et qu'elle 
s'intéresse avec une sollicitude mater- 
nelle à ses souffrances et à ses vertus. 

Telles sont les réflexions qui nous ont 
été inspirées, au mois d'août dernier, à 
la séance publique de l'Académie fran- 
çaise. 

Celte séance avait été ouverte par un 
éloge de Voltaire, et, nous l'avouons, l'é- 
loge de Voltaire, cet antagoniste achai né 
de toute idée religieuse, nous a paru assez 
mal précéder le récit d'actions vertneu.ses 
inspirées par la religion Quoi qu'il en 
soit, le manque d'à-propos d'un pareil 
choix appartient à l'Académie : M. V;i- 
lemain, avec le brillant esprit de déni- 
grement qui le caractérise, n'a pas man- 
qué de le faire observer : il a mis habile- 
ment en nar>Uèle Voltaire et le père 



Girard, à qui l'Académie décernait une 
récompense pour un livre intitulé De 
renseignement régulier de la langue 
maternelle; il a montré l'homme mo- 
deste, utile et fondateur, à côté de celui 
dont la mission lut de détruire, et dont 
M. Harel avait à faire l'éloge. 

L'œuvre de M. Harel est spirituelle, 
trop spirituelle peut-être, et peut-être 
encore n'a-l-il pas assez avoué les fatales 
conséquences produites sur la société par 
le représentant et le père de la philoso- 
phie du dix-huitième siècle. 

Après M. Villemain et M. Uarcl, est 
venu M. Scribe : c'était quelque chose de 
piquant, que de voir le plus spirituel de 
nos vauJevillisies chargé de raconter tou- 
tes les vertus obscures de ces humbles 
citoyens, émerveillés d'entendre louer ce 
qu'ils regardaient comme l'accomplisse- 
ment d'un devoir. M. Scribe s'est acquitté 
de cette mission avec un goût parfait. 

Le premier des héros de la vertu qu'on 
a proclamé se nomme David - Pierre 
Lacroix. « Il est né à Dieppe, a dit l'acadé- 
micien, et Dieppe s'en félicite, car depuis 
qu'il existe, David Lacroix a préservé de 
la mort cent dix-se|)t malheureux... Oui, 
messieurs, cent dix-sept de ses conci- 
toyens dont il est le sauveur ; el si vous 
demandez quel est son état, on vous dira 
presque qu'il n'en a pas d'autre. David 
l.acroix est un homme simple et sans pré- 
voyance, qui n'a jamais pensé à lui ni à 
son avenir 1 Sa lâche de chaque jour, c'est 
sa vie qu'il expose pour ses concitoyens..., 
et sa lâche, il l'a commencée de bonne 
heure, car à seize ans son coup d'essai 
pensa lui èire fatal. En atteignant le ri- 
vage avec celui qu'il venait de sauver, il 
perdit connaissance : pour le rappeler 
à la vie, pour lui faire rendre l'eau qu'il 
avait bue, ceux qui lui portaient secours 
ne trouvèrent rien de mieux, dans leur 
ignorance, que de le suspendre la tète 
en bas..., c'est-à-dire de lui donner une 
apoplexie... Mais rassurez- vous... Trop 
de jours dépendaient des siens pour que 
Dieu ne lui vînt pas en aide... Et il semble 
que cet homme généreux ait fait vœu de 
consacrer aux périls des autres cette vie 
qu'un miracle venait de lui rendre.» 

Dès qu'un orage se prépare, dès qu'un 
bateau pécheur apparaît au loin battu par 
la tempête, David Lacroix est là debout 
sur la jetée, sentinelle avancée, épiant le 
danger, et au premier cri d'alarme il est 
à la mer. En novembre 1841, par un coup 
de vent terrible, un brick anglais, nommé 
f^er, allait être jeté contre des rochers 
à l'est de Dieppe. Au cri d effroi qui s'é- 
lève, David Lacroix, qui demeure au bord 
de la mer, s'élance hors de chez lui 
malgré sa femme et ses enfants, car Da- 
vid est marié, messieurs, el ceux pour 
qui il allait exposer ses jours n'étaient 
|)as ses compatriotes. .. Huit hommes (jui 



composaient l'équipage sont sauvés par 
i^es efforts. Mais le capitaine est resté le 
dernier sur le brick, et la mer devient à 
chaque instant plu> furieuse. David La- 
croix, quoique déjà blessé à la jambe, se 
précipite de nouveau vers le navire: il y 
inonte, enlève le capitaine, qu'il ramène 
à la nage, et quehpies minutes après le 
bâtiment anglais était en pièces et ses dé- 
bris flottaient sur l'eau. 

Vous croyez peut-être que Daviil La- 
croix regarde son œuvre comme terminée? 
Non, d'autres devoirs lui restent encore 
à remplir. Celui qu'il vient de sauver a 
tout perdu, il n'a plus d'asile; Lacroix 
lui en offre un. I.e capitaine anglais est 
devenu son hôte; il le garde plusieurs 
jours; il partage avec lui son feu, son 
pain, ses vêtements. Il ne voit dans un 
marin comme lui, dans un marin anglais, 
qu'un frère et qu'un ami! Je vous ai dit 
que David Lacroix était un homme sim- 
ple, sans défiance, sans prévoyance, qui 
a fait son devoir et qui le ferait encore..., 
même aujourd'hui. 

Le capitaine anglais est parti dispos 
et bien portant, et Lacroix reste chez lui 
malade, car sa jambe gauche a manqué 
être fracassée, et il lui faut trois mois 
pour guérir ses blessures. A peine réta- 
bli, et pour réparer le temps perdu , il 
sauve .sept personnes du brick français la 
Mauve. 

«Cet homme, qui semble" vivre dans 
le danger, c'est celui que la villede Dieppe 
nomme le Sauveur ; aussi, lorsque le roi, 
qui ne laisse aucune gloire du pays sans 
recompense, eut envoyé au brave marin 
la décoration de la Legion-d'Honneur, 
elle lui fut remise devant les troupes sous 
les armes, aux acclamations de la popu- 
lation entière, et, selon l'expression de 
M. le maire de Dieppe, ce fut un jour de 
fête nationale.» — L'.Vcademie décerne à 
David Lacroix un prix de 3,000 fr. 

Après Lacroix , est venu Pierre Thial. 
Celui-là est encore un marin, et il a sauvé 
la vie à je ne sais combien d'infortunes. 
Il se tient à Moissac, sur le bord de la 
Gironde, toujours prêt à s'élancer dans le 
fleuve pour lui arracher des victimes. 
2,000 francs lui ont été décernés. 

« C'est peu, a dit M. Scribe, c'est peu, 
sans doute; mais songez, messieurs, qu'il 
est encore d'autres actions à récompenser, 
qui, pour être moins éclatantes, n'en sont 
pas moins héroïques et moins sublimes. 
Les actes de courage brillent au grand 
jour, ils éclatent à tons les jeux : les ver- 
tus dont je vais vous parler se cachent, et 
il faut aller les chercher... Si elles sont 
trahies , c'est par le pauvre qu'elles ont 
secouru, par le malade dont elles ont pan- 
sé les plaies. C'est la reconnaissance qui 
seule les dénonce à notre admiration. » 

K Pierre Thial, à David Lacroix, nous 



3î 



LECTURES DU SOIR. 



préférons, nous l'avouons, Jeanne Ma- 
lade, Catherine Chasserage, et Horlense 
Roger. Horlen>e Roger, qui lie compte 
encore que douze ans, s"est élancée dans 
une mare impure de Monifaucon , et là, 
au risque de sa vie, elle a arraché trois en- 
fants à une mort certaine. Catherine Chas- 
scrage a pris sous sa protection deux ou- 
vrières octogénaires, tombées presque en 
enfance, qui demeurent dans la même mai- 
son qu'elle. Pour leur assurer un asile, 
du pain et quelque petit bien-être, elle 
sacrilie presque en entier le revenu de 
trente sous par jour qu'elle possède. 
Avec cinq cent cinquante francs par an, 
le ménage va à ravir. Catherine se prive 
de vin et de viande ; mais les vieilles amies 
ont de tout en abondance. Quant à Jeanne 
Mazade, il faut laisser parler M. Scribe: 

« Dans les communes de Bourg-les-Va- 
leuce et de Châteauneuf, est une pauvre 
femme, la sœur de charité, l'institutrice, 
la Providence du canton. C'est Julie- 
Jeanne Mazade. .V peine a-l-elle elle- 
même de quoi vivre , et elle porte se- 
cours à tout le monde. Sa bienfaisance a 
su se créer des ressources, non pour elle, 
mais pour les autres; son humble chau- 
mière s'est transformée en hospice et en 
salle d'asile. La charité est comme la foi, 
elle fait des miracles. 

« Y a-l-il un malade dans le village ? 
Jeanne va à Valence chercher un méde- 
cin. Les médecins ne rel usent pas Jeanne: 
ils viennent. Pour les soins a prodiguer, 
I>our les nuits à passer, c'est Jeanne qui 
s'en charge; et cette charité de tous les 
instants, ce dévouement constant, intali- 
gable , tout le monde s'en étonne, ex- 
cepté elle; c'est son droit, c'est son 
privilège, tous les malheureux lui appar- j 
tiennent. Tout ce qui souffre est de cette 
famille, et cette famille s'augmente cha- 
que jour, car la maladie envahit le pays. 
Il faut du linge, des médicamenu; elle 
les trouvera. Il y a à Valence un homme 
qui a compris le dévouement de Jeanne, 
qui est digne de s'associer à ses vertus. 
Cet homme, dont nous trahirons le nom, 
est le docteur Salelte. 

• Là , c'est une jeune fille de huit ans, 
atteinte d'un mal au pied tellement jrrave 
que l'ou juge l'amputation inévitable. 
Jeanne seule ne désespère pas, elle |)ar- 
courl tous les jours l'espace d'une lieue 
pour venir panser la [lauvre enfant... Et 
quand elle voit enfin son zèle et ses et- 
forls insuffisauts contre les progrès du 
mai , elle songe à sa providence... , au 
docteur Saletle, qui seul sauvera la ma- 
lade; mais pour cela, il faut la conduire 
près de lui, la lui amener tous les jours. 
Jeanne trouvera encore des moyens de 
tran<;porl...; sa charité est une puissance 
a laquelle chacun obéit, cl par un impôt 
volontaire qu'elle vient de créer, tous ceux 
dans le village qui sont assez riches pour 
avoir charrette transporteront tour à tour 
à la ville la jeune fille que Jeanne escorte 
cl surveille à pied. 

« Joséphine Clerfort n'a pas eu d'am- 
putation à subir; elle marche, elle mar- 
chera sur les traces de sa bienfaitrice, 



qu'elle soutient ù son tour, et qui s'appuie 
sur f^n bras, car Jeanne se fait vieille el 
ne se repose pas. Au mois d'octobre der- 
nier, un malheureux fermier, poursuivi 
par des créanciers impitoyables, se jette, 
dans son désespoir, sous la roue d'une 
voiture et meurt, laissant une femme en- 
ceinte et quatre enfants : Jeanne prend les 
quatre enfants; elle les élèvera. 

• Vous vous demanderez comment une 
pauvre femme, qui n'a d'autres biens 
qu'une maisonnette et le produit de son 
aiguille, peut suffire à tant de bienfaits, 
et comment elle peut vivre. Helas! c'est 
à peine si elle vit , et les austérités des 
plus saints anachorètes n'égalent point 
les privations qu'elle s'impose. » 

— Maintenant, donnons quelques no- 
lions sur le système à haute pression et 
à air comprime, aux expériences duquel 
nous avons assiste. 

Ce système consiste à remplacer la va- 
peur par l'air atmosphérique comme mo- 
teur. Pour avoir la quantité d'air néces- 
saire à la marche de leur machine pendant 
un temps et pour un espace donnes, .M.>!. 
.\udrand et Alexandre se servent dun 
réservoir ou chaudière, où à l'aide éga- 
lement d'une pompe, ils parviennent a 
comprimer l'air jusqu'à 20 ou 25 atmo- 
sphères. Cet air, ainsi comprimé, n'est au- 
tre chose qu'un réservoir destiné à ali- 
menter leur machine, et dont la capacité 
se trouve augmentée par la pression qu'on 
fait subir à l'air. £n effet , un robinet 
adapte à la chaudière et s'ouvrant a vo- 
lonté, laisse échap|>er par un tuyau de 
conduite la quantité nécessaire d'air |K>ur 
obtenir une tension seulement de 2 ou 3 
atmosphères, ce qui est indiqué par un 
manomètre correspondant avec la capa- 
cité où se rend l'air en sortant : là. il re- 
çoit une température de iOO a 50O degrés, 
qui augmente suffisamment sa tension 
pour obtenir la force de 5 ou 6 atmosphè- 
res, qui est la force ordinaire qui met le> 
machines en niouvemenl fiar la vapeur. 
Cet air, ainsi dilate, est conduit i>ar les 
procédés ou moyens ordinaires sur le pis- 
ton, et lui imprime le mouvement de va- 
et-vient, qui est change en mouvement 
roiaiii à l'aide des bielles. 

Le système consiste donc à remplacer 
la vapeur par de l'air déjà comprimé, et 
dont on augmente encore la tension par 
la chaleur. 

La chaudière d'essai n'avait qu'une ca- 
pacité de 3 li2 mètres cubes; la pression 
n'était que de 6 à 8 atmosphères, à cause 
de l'obligation où ils ont été de se servir 
de bras d'hommes pour rv^mplir ce réser- 
voir; elle a suffi pour aller jusqu'au mur 
d'enceinle, c'est-à-dire pour parcourir 
2.500 mètres, ce qui fait 5,000 mètres 
pour l'aller et le retour, avec une vitesse 
d'environ lOlieuesà l'heure. M.M..\udrand 
et Alexandre assurent qu'avec un réser- 
voir de 5 mètres cubes, ils iraient ttvs-fa- 
cilemenl à Versailles, ce qui est une dis- 
lance a i>eu près égale aux plus longues 
stations. 

— L'Académie d^s sciences, depuis no- 
tre dernier compte-rendu, a eu plusieurs 



communications fort importantes. La plus 
curieuse, sans contredit, est celle qui >i- 
gnale une esjvce d'al^-ues dans l'estomac 
de l'homme. C'est M. Quekett, qui a ol>- 
servé ce phénomène sur un malade bi- 
lieux el sujet à de fréquents vomisse- 
ments. 

Ces singuliers végétaux, observés au 
microscope, ont paru composés exclusi- 
vement de vésicules, attachées les unes 
aux autres à la manière d'un chapelet ; ils 
paraissaient contenir une matière granu- 
leuse, et ressemblaient, sous plusieurs 
rap|)orts, à la lorula cerevitia. Une fois 
en contact avec l'air, ces algues, au lieu 
de périr, ont pris des developpcmenis 
assez considérables; pendant plusieurs 
jours , on les a vues grossir el s'e|>auouir 
même sous le verre du microscope à l'aide 
duquel on les étudiait. 

— L'astronomie marche rapidement 
vers des conquêtes nouvelles qu'elle de- 
vra au perteciionnemenl des instruments 
d'optique. M. Lerebours vient de fabri- 
quer une lunette de quatorze pouces de 
diamètre. A l'aide de cet instrument, le 
premier de pareille dimension , on a pu 
voir distioctement que l'anneau de Sa- 
turne esl double et forme deux parties 
séparées, el on a vu que dans la constel- 
lation d'.\ndromède il y avait une étoile 
double: l'une est verte, l'autre esl rouge. 
Quant à la lune, elle apiyralt avec ses dé- 
tails les plus minutieux, et si Dieu l'avait 
peuplée, on pourrait, pour ainsi dire, dis- 
iinguer ses habitants. 

— Nous arrivons bien lard pour parler 
de la traduclion ii'Oihello, joue à l'O- 
péra, el cependant nous ne pouvons i>as- 
ser sous silence cette lenlalive remarqua- 
ble. Duprez et M"« Stollz ont été dignes 
de Rossini. 

Du reste, la saison de l'Académie 
royale de musique promet d'èlre brillante. 
Richard en Palestine, de M. .\dam, un 
opéra de Niédcruiayer, Marie Sluari, cl 
un ballet pour la Carlolta, La Fille du 
l'eu, assurent une vogue certaine a ce 
théâtre. 

— Les journaux onl tous reproduit, 
sans une ri-flexion , sans une plainte, les 
trois lignes qui suivent : a Le capitaine 
Basil-Uall est mon à rbùpital d'Uaslçr, 
après une longue maladie, à l'âge de cin- 
quante-six ans. Le capitaine n'était pas 
seulement excellent officier, mais encore 
littérateur dislingue. » .\insi, l'officier et 
l'écrivain, le voyageur el le savant , onl 
eu l'hôpiul pour ri-conri pense, el l'on 
trouve la chose toute simple; 

— L'Institut historique vient d'entendre 
un rapport de M. Onesime Leroy , sur le 
monument que la ville de Lyon se pro- 
pose d'élever à Gerson, qui, d'après les 
preuves données il y a plusieurs années 
par M. Onesime Leroy, a compose le livre 
célèbre de Vlmifation de Jiats-Ckrist 
chez les Celestins de Lyon , et non eu 
Allemagne, comme feu Gencc l'avait cru. 



U ridactewr en chef, S. lIE-\nT DEUTIIOCD. 
U directeur, Y. I igiEE. 



Imprimerie de IIEN.M'YER el TURPIN, rue Lemercier, a*. BatieDolles. 



IT. 



MUSEE DES FAIMIIJ.es. 



S3 



MADAME DE Lk CHANTERIE. 




Celle piî'ce judiciaire, Ijeaucoup plus brève et impérieuse 
que ne le sont les actes d'accusation d'aujourd'hui, si minu- 
tieux , si complets sur les plus légères circonstances et 
surtout sur la vie antérieure au crime des accusés, agita 
profondément Godefroid. La sécheresse de cet acte, où 
la plume officielle narrait à l'encre rouge les détails prin- 
cipaux de TafTaire, fut pour son imagination une cause de 
travail. Les récits contenus, concis, sont pour certains es- 
prits des textes où ils s'enfoncent en en parcourant les mys- 
térieuses profondeurs. 

Au milieu de la nuit, aidé par le silence, par les ténè- 
bres, par la corrélation terrible que le bonhomme Alain 
venait de lui faire pressentir entre cet écrit et madame 
de La Chanterie, Godefroid appliqua toutes les forces de 
son intelligence à développer ce thème terrible. Évidem- 
ment, ce nom deLechanIre devait être le nom patronymique 
des La Chanterie, à qui, sous la République et sous l'Em- 
pire, on avait sans doute retranché leur nom aristocrati- 
que. Il entrevit les paysages où ce drame s'était accompli. 

(I) Voir te numéro de spptpmbre I8<3, pogp36i, elle numéro d'oc- 
tobre 18 H, page i. 

NOVFMRP.F. ISit, 



Les figures des complices secondaires passèrent sous ses 
yeux. Il se dessina fantastiquement non pas le nommé 
Rifoël, mais un chevalier du Vissard, un jeune homme 
quasi semblable au Fergus de Walter Scott, enfin le jacobite 
français. II développa le roman de la passion d'une jeune 
(ille grossièrement trompée par l'infamie d'un mari (ro- 
man alors à la mode), et aimant un jeune chef en révolte 
contre l'Empereur, donnant, comme Diana Vernon,xà plein 
collier dans une conspiration, s'exaltant, et, une fois lancée 
sur celte pente dangereuse, ne s'arrctant plus! Avail-cllo 
donc roulé jusqu'à l'échafaud? 

Il apercevait tout un monde; il errait sous, les bocages 
normands, il y voyait le chevalier breton et madame Bryond 
dans les baies; il habitait le vieux château de Saint-Savin; 
il assistait aux scènes diverses de séduction de tant de per- 
sonnages, en se figurant ce notaire, ce négociant, et tous 
ces hardis chefs de Chouans. Il devinait le concours pres- 
que général d'tme contrée où vivait le souvenir des expé- 
ditions du fameux Marche-à-Terre, des comtes de Bauvan , 
de Longuy, du massacre de la Vivetière , de la mort du 
marquis de Montauran, dont les exploits lui avaient été 

— 5 — nOUZlfejlE VOLUME. 



34 



LECTURES DU SOIR. 



maintes et maintes fois racontés par madame de La Clian- 
terie. Cette espùce de vision des choses, des hommes, des 
lieux, fut rapide. En songeant qu'il s'agissait de l'impo- 
sante, de la noble et pieuse vieille femme dont les vertus 
agissaient sur lui au point de le métamorphoser, Godefroid 
saisit avec un mouvement de terreur la seconde pièce que 
le bonhomme Alain lui avait donnée, et qui était intitulée : 

Précis pour madame Henriette Bryond des Tours- 
Minières, née Lechanire de La Chanterie. 

— Plus de doute ! se dit Godefroid. 

Voici la teneur de celle |)icce : 

«Nous soninies condamnés et coupables ; mais si ja- 
mais le souverain a eu raison d'user de scm droit de grâce, 
n'est-ce pas dans les circonstances de celte cause? 

« Il s'agit d'une jeune femme, qui a déclaré èlre mère, et 
condanuiée à mort. Sur le seuil d'une prison, en présence 
de l'échafaud qui l'attend, cette femme dira la vérité. 

« La vérité plaidera pour elle, elle lui devra sa grâce. 

« Le procès jugé par la Cour criminelle d'Alençon a eu, 
comme tous les procès oii il se trouve un grand nombre 
d'accusés réunis par un complot qu'a inspiré l'esprit de 
parli, des portions obscures. 

« La chancellerie de Sa Majesté Impériale et Royale sait 
à quoi s'en tenir aujourd'hui sur le personnage mystérieux 
nommé Le Marchand, dont la présence dans le déparle- 
ment de rOrne n'a pas été niée par le Mmistère Public 
pendant le cours des débats; mais que l'Accusation n'a 
pas jugé convenable de faire comparaître, et que la Défense 
n'avait ni la faculté d'amener ni le pouvoir de trouver. 

« Ce personnage est, comme le Parquet, la Préfecture, la 
Police de Pans et la Chancellerie de S. M. I. et R. le sa- 
vent, le sieur Bernard-PolydoreHryond des Tours-.Minières, 
correspondant, depuis ITiH, du comte de Lille, connu à 
l'étranger comme liaron des Tours-Minières, et dans les 
fastes de la police parisienne, sous le nom de Coutenson . C'est 
un homme dont la noblesse et la jeunesse ont été déshono- 
rées par des vices si exigeants, par une immoralité si |»ro- 
fonde, par des écarts si criminels, que celle infâme vie eùl 
certainement abouti à l'échafaud, sans l'art avec le(|iiel il 
a su se rendre utile par son double rôle, indiqué par son 
double nom. .Mais de plus en plus dominé par ses pas- 
sions, par ses besoins renaissants, il finira par tomber au- 
dessous de l'infamie, et servira bientôt dans les derniers 
rangs, malgré d'incontestables talents et un esprit remar- 
quable. 

« Lorsque la perspicacité du comte de Lille n'a plus per- 
mis à Bryond de toucher l'or de l'étranger, il a voulu 
sortir de l'arène ensanglantée où ses besoins l'avaient jeté. 
N'élait-elle plus assez féconde? fut-ce donc le remords ou 
la honte qui ramena cet homme dans le pays où ses pro- 
priétés, grevées de dettes à son départ, devaient offrir peu 
de ressources à son génie? il est inipossible de le croire. 
Il est plus vraisemblable de lui supposer une mission à 
remplir dans ces départements où couvaient encore quel- 
ques étincelles de nos discordes civiles. 

« En observant le pays où sa perfide coopération aux in- 
trigues de l'Angleterre et du comte de Lille lui livra la 
confiance des familles attachées au parli vaincu par le gé- 
nie de notre immortel empereur, il rencontra l'iui des an- 
ciens chefs de révolte avec qui , lors de l'expédition de 
Quiberon , et lors du dernier soulèvement des rebelles en 
l'an VII, il avait eu des rapports comme envoyé de retraii- 
per. Il favorisa les espérances de ce grand agitateur, qui a 
payé du dernier supplice ses trames contre l'Etal. |{r\ond 



put alors pénétrer les secrets de cet incorrigible parti qui 
méconnaît à la fois et la gloire de S. M. l'empereur Na- 
poléon I" et les vrais intérêts du pays , unis dans cette 
personne sacrée. 

« A l'âge de trente-cinq ans, affectant la piété la plus sin- 
cère, professant un dévouement sans bornes aux intérêts 
du comte de Lille et un culte pour les insurgés qui dans 
l'Ouest ont trouvé la mort, déguisant avec habileté les 
restes d'une jeunesse épuisée, mais qui se recommandait 
par quelques dehors, et vivement protégé par le silence de 
ses créanciers, par une complaisance inouïe chez tous les 
ci-devant du pays, cet homme, vrai sépulcre blanchi, fut 
introduit, avec tant de titres à la considération, auprès de 
la dame Lechanire, à qui l'on croyait une grande fortune. 

« On complota de faire épouser la tille unique de madame 
Lechanire, la jeune Henriette, à ce protégé des ci-devant. 
Prêtres, ex-nobles, créanciers, chacun dans un intérêt 
différent, loyal chez les uns, cui)ide chez les autres, aveu- 
gle chez la plupart, tous enfin conspirèrent l'union de 
Bernard Bryond avec Henriette Lechanire. 

« Le bon sens du notaire chargé des affaires de madame 
Lechantre, et quelque défiance peut-être, furent cause de la 
perle de la jeune fille. Le sieur Chesnel, notaire d'Alençon, 
mil la terre de Saint-Savin, unique bien delà future 
épouse, sous le régime dotal, en en réservant l'habitation 
et une modique rente à la mère. 

« Les créanciers, qui supposaient à la dame Lechantre, à 
raison de son esprit d'ordre et d'économie, des capitaux 
considérables, furent déçus dans leurs espérances ; et tous, 
croyant à l'avarice de celte dame, firent des poursuites 
qui mirent à nu la situation précaire de Bryond. 

« Des dissidences graves éclatèrent alors entre les nou- 
veaux époux, et elles donnèrent lieu à la jeune femme de 
connaître les mœurs dépravées, l'athéisme religieux et 
politique, dirai-je le mot, l'infamie de l'homme auquel 
sa destinée avait été si fatalement unie. Bryond, forcé de 
mettre sa femme dans le secret des trames odieuses for- 
mées contre le gouvernement impérial, donne sa maison 
pour asile à Bifoel du Vissard. 

€ Le caracU'ie de Bifuel, aventureux, brave, généreux, 
exerçait sur tous ceux qui l'approchaient des séductions 
dont les preuves abondent dans les procès criminels ju- 
gés devant trois Cours spéciales criminelles. 

« L'influence irrésistible, l'empire absolu enfin qu'il obtint 
sur une jeune femme qui se voyait au fond d'un abîme, 
n'est que irop visible |)ar la catastrophe dont l'horreur la 
jette en suppliante aux pieds du trône. Mais ce que la 
Chancellerie de Sa Majesté Impénale et Hoyale peut aisé- 
ment faire vérifier, c'est la complaisance infâme de Bryond, 
qui, loin de remplir ses devoirs de guide et de conseil au- 
près de l'enlant (ju'iine pauvre mère abusée lui avait con- 
fiée, se plut il serrer les nœuds de l'intimité de la jeune 
llenrietle et du chef des rebelles. 

« Le plan de cet odieux personnage, qui se fait gloire de 
tout mé|)riser, de ne considérer en toute chose que la 
satisfaction de ses passions, et qui ne voit que des ob- 
stacles vulgaires dans les sentiments dictés par la morale 
civile ou religieuse, ce plan, le voici. 

€ C'est ici le lieu de remarquer combien cette combinai- 
son est familière à un homme i]m, depuis ITlt-l, joue un 
double rôle, et qui, pendant huit ans, a pu tromper le 
comte de Lille et ses adhérents, tromper peut-être aussi 
la police générale de l'Empire: de tels hommes n'appar- 
liennenl-ils pas à qui les paye le plus? 

« Bryond poussait Bifoel au crime, il insistait pour des 
attaques à main armée sur les recettes de l'Etat tt pour 



MUSÉE DES FAMILT.es. 



ns 



une large contrilnition levée sur les acquéreurs de Mens 
nationaux, au moyen de tortures affreuses qui portr-- 
rent refTroi dans cinq déparlcments, et qu'il a inventées. 
Il exigeait que trois cent mille francs lui fussent remis pour 
liquider ses biens. En cas de résistance de la pari de sa 
femme ou de Rifoèl, il se proposait de se venger du pro- 
fond mépris (ju'il inspirait à cette âme droite, en livrant 
l'un et Taulre à la rigueur des lois, dès qu'ils auraient ac- 
compli quelque crime capital. 

« Quand il vit l'esprit de parti plus fort que ses intérêts 
chez les deux êtres qu'il avait liés l'un à l'autre, il dis- 
parut et revint à Paris muni de renseignements com- 
plets sur la situation des départements de l'Ouest. 

« Les frères Chaussard et Vauthier furent ses correspon- 
dants. 

« Revenu secrètement et déguisé dans le pays, aussitôt 
que l'attentat fut commis sur la recette de Caen , il se mit 
en relation secrète avec monsieur le préfet et les magis- 
trats. Aussi qn'arrive-t-il? jamais conspiration plus éten- 
due , et à laquelle participaient tant de personnes et pla- 
cées à des degrés si diiïérents de Péchelle sociale, ne fut 
plus promplement connue par la justice que ne Ta été celle 
dont l'agression éclata par l'attaque de la recette de Caen. 
Tous les coupables ont été suivis, épiés, six jours après 
l'attentat, avec une perspicacité qui dénotait la plus entière 
connaissance des plans et des individus. L'arrestation, le 
procès, la mort de Rifoél et de ses complices en est une 
preuve que nous donnons uniquement pour démontrer 
notre certitude, la Chancellerie en sait plus que nous à ce 
sujet. 

« Si jamais condamné dut recourir à la clémence du sou- 
verain, n'est-ce pas Henriette Lechantre? 

«Entraînée par la passion, par des idées de rébellion 
qu'elle a sucées avec le lait, elle est certainement inexcu- 
sable aux yeux de la justice; mais aux yeux du plus ma- 
gnanime des empereurs, la plus infâme des trahisons , le 
plus violent de tous les enthousiasmes ne plaideront-ils 
pas sa cause ? 

« Le plus grand capitaine, l'immortel génie qui fit grâce 
au prince Hatzfeld et qui sait deviner comme Dieu même 
les raisons nées de la fatalité du cœur, ne voudra-l-il pas 
admettre la puissance, invinc ibie au jeune âge, qui milite 
pour excuser ce crime, quelque grand qu'il soit? 

Vingt-deux têtes sont déjà tombées sous le glaive de la 
justice, par les arrêts de trois Cours criminelles; il ne 
reste plus que celle d'une jeune femme de vingt ans, 
d'une mineure ; l'empereur Napoléon le Grand ne" la lais- 
sera-t-il pas au repentir ? N'est-ce pas une part à faire à 
Dieu!... 

Pour Henriette Le Chantre, épouse de Bryond 
des Tourminières, 

Son défenseur, 

BORDIN, 

Avoué pr^s le tribunal de première instance 
du déparicment de la Seine. 

Ce drame effroyable troubla le peu de sommeil que prit 
Godefroid. Il rêva du dernier supplice tel que le médecin 
Guillotin l'a fait dans un but de philanthropie. A travers 
les chaudes vapeurs d'un cauchemar, il entrevit une jeune 
femme, belle, exallée, subissant les derniers apprêts et 
traînée dans une charrette, montant sur l'échafaud , et 
criant : Vive le roi ! 

La curiosité poignait Godefroid. Au petit jour, il se 
leva, s'habilla, marcha par sa chambre, et finit par se 
coller à sa croisée , regardant machinalement le ciel en re- 



construisant, comme ferait un auteur moderne, ce drame 
en plusieurs volumes. Et il voyait toujours sur ce fonj 
ténébreux de Chouans, de gens de la campagne, de gen- 
tilshommes provinciaux , de chefs, de gens de justice, 
d'avocats, d'espions, se détacher radieuses les figures de 
la mère et de la fille ; de la fille abusant sa mère, et de la 
fille victime d'un monstre et de son entraînement pour un 
de ces hommes hardis que plus tard on qualifia de héros, 
et à qui son imagination prêtait des ressemblances avec 
les Charette, les Georges Cadoudal, avec les géants de cette 
lutte entre la République et la Monarchie. 

Dès que Godefroid entendit le bonhomme Alain se re- 
muant dans sa chambre, il y alla; mais après avoir entr'ou- 
verl la porte il revint chez lui. Le vieillard, agenouillé à 
sou prie-Dieu, faisait ses prières du matin. L'aspect de celte 
tête blanchie, abîmée dans une pose pleine de piété, rame- 
na Godefroid à ses devoirs oubliés, il se mit à prier fervem- 
ment. 

— Je vous attendais, lui dit le bonhomme, en voyant en- 
trer Godefroid au bout d'un quart d'heure ; je suis allé 
au-devant de votre impatience, en me levant plus tôt qu'à 
l'ordinaire. 

— Madame Henriette.. 

— Est la fille de madame, répondit le vieillard en inter- 
rompant Godefroid. Madame s'appelle Lechantre de La 
Chanterie. Sous l'Empire, on ne reconnaissait ni les titres 
nobiliaires, ni les noms ajoutés aux noms patronymiques 
ou primitifs. Ainsi la baronne des Tours-Minières s'appe- 
lait la femme Bryond. Le marquis dEsgrignon reprenait 
son nom de Carol ; il était le citoyen Carol, et plus tard le 
sieur Carol. I,es Troisville devenaient les sieurs Guibelin. 

— Mais qu'est-il arrivé? l'Empereur a-t-il fait grâce? 

— Hélas non ! répondit Alain. L'infortunée petite femme, 
à vingtet un ans, a péri sur l'échafaud. Après avoir lu la 
note de Bordin, l'Empereur répondit en ces termes à son 
Grand-Juge. 

* Pourquoi s'acharner à l'espion? Un agent n'est 
« plus un homme , il ne doit plus en avoir les senti- 
« meuts; il est un rouage dans une machine. Bryond 
€ a fait son devoir. Si les instruments de ce genre n'é- 
« taient pas ce qu'ils sont, des barres d'acier, et intelligents 
« seulement dans le sens de la domination qu'ils servent, 
« il n'y aurait pas de gouvernement possible. 11 faut que 
« les arrêts de la justice criminelle spéciale s'exécutent, 
« autrement mes magistrats n'auraient plus de confiance 
« en eux ni en moi. D'ailleurs, les soldats de ces gens-là 
« sont morts, et ils étaient moins coupables que les chefs. 
« Enfin, il faut apprendre aux femmes de l'Ouest à ne pas 
« tremper dans les complots. C'est précisément parce que 
« c'est une femme que l'arrêt frappe que la justice doit 
« avoir son cours. Il n'y a pas d'excuse possible devant les 
« intérêts du pouvoir. » 

Telle est la substance de ce que le Grand-Juge voulut 
bien répéter à Bordin de son entretien avec l'Empereur. 
En apprenant que la Fiance et la Russie ne tarderaient 
pas à se mesurer, que l'Empereur serait obligé d'aller à 
sept cents lieues de Paris atta(juer un pays immense et 
désert, Bordin comprit les véritables motifs de l'inclé- 
mence de l'Empereur. Pour obtenir la tranquillité dans 
l'Ouest, déjà plein de réfractaires , il parut nécessaire à 
Napoléon d'imprimer une profonde terreur. Aussi le 
Grand-Juge conseilla-t-il à l'avoué de ne plus s'occuper 
de ses clients... 

— De sa cliente , dit Godefroid. 

— Madame de La Chanterie était condamnée à vingt- 
deux ans de réclusion, dit Alain. Déjà transférée à Bicêtre, 



36 



LECTURES DU SOIR. 



près de Rouen , pour subir sa peine, on ne devait s'oc- 
cuper d'elle qu'après avoir sauvé son Henrielte qui , de- 
puis les affreux débats, lui était devenue si chère, que sans 
la promesse de Bordin de lui obtenir grâce de la vie, on ne 
croit pas que madame aurait survécu au prononcé de l'ar- 
rêt. On trompa donc celte pauvre mère. Elle vit sa fille après 
l'exécution des condamnés à mort par l'arrêt, sans savoir 
que ce répit était dû à une fausse déclaration de grossesse. 
Quand madame des Tours-Minières apprit par Bordin le 
rejet de son recours en grâce, cette sublime petite femme 
eut le courage d'écrire une vingtaine de lettres datées de six 
mois en six mois postérieurement à son exécution, afin de 
faire croire à son existence, et d'y graduer les souffrances 
d'une maladie imaginaire jusqu'à la mort. Ces lettres em- 



brassaient un laps de temps de deux années. Madame de 
La Chanterie savait donc sa fille morte ; mais elle n'en 
apprit le supplice qu'en 1814. Elle resta deux années 
entières détenue, confondue avec les plus infâmes créa- 
tures de son sexe, portant l'habillement de la prison ; mais, 
grâce aux instances des Champignelles et des Beauséant, 
elle fut, dès la seconde année, mise dans une chambre pap 
ticulière où elle vivait comme une religieuse cloîtrée. 

— Et les autres? 

— Le notaire Léveillé, d'Herbomez, Hiley, Cibot, Gre- 
nier, Horeau, Cabot, Minard, Mallet, furent condamnés à 
mort et exécutés le même jour. Pannier, condamné à 
vingt ans de travaux forcés , ainsi que Chaussard et Vau- 
Ihier, furent marqués et envoyés au bagne ; mais l'Era- 




Rifoël. 



porour fit grâce à Cliaiissard cl à Vaulliior. Mclin , La- 
ravinièrc et Binct fiu'cnt condamnés à cinf] ans de réclu- 
sion. La femme Bourget fut condanniéc à vingt-deux ans 
de réclusion. Chargograin et Uousscau Hurnl acquittés, 
r.cs contumaces furent tous comiamnés à mort ; moins la 
(ille Godard, qui n'est aulie (|ue noire pauvre Manon. 
Celte dévouée créature , condaïunéc à \ingl-deux ans de 
réclusion , se livra pour servir madame de La Chanterie 
eu prison. Notre cher vicaire est le prêtre de Morlagne qui 
doima les derniers sacrements à madame la baronne des 
Tours-Minières, qui eut le courage de la conduire à l'écba- 
faud, et à (pii elle a donné le dernier baiser d'adieu. Ce 



courageux et stdJinie prêlre avait assi.slê le chevalier du 
Yissard ; il a donc connu tous les secrets de ces conspira- 
teius;il a reçu d'Aniedêe la miniature de madame des 
Tours-Minières, la seule image qui reste d'elle; aussi de- 
vint-il sacré pour madame de La Chanterie, au jour où 
elle rentra glorieusement dans la vie sociale... 

— El comment?... dit Godefroid étonné. 

— Mais à la rentrée de Louis XVllI, en 181 i. Boislau- 
rier, le jeune frère de monsieur de Boisfrelon , avait les 
ordres du roi pour soulever l'Ouest en 1809 et plus tard 
encore, en 18h2. Leur nom est Dubut, le Dubut de Caen 
est leur parent. Ils étaient trois frères : Dubut de Bois- 



MUSEK DES FA^^IILLES. 



37 



franc, président à la Cour des aides, Dubul de Boisfrelon , 
le conseiller au Parlement, et Dubul-Doislaurier, capitaine 
de dragons. Le père a\ait donné les noms de trois diffé- 
reiiles propriétés à ses fils, en en faisant des savonnettes à 
vilain, car le grand-père de ces Dubut vendait de la tuile. 
Le Dubut de Caen, qui put se sauver, appartenait aux Du- 
but restés dans le commcfce, et il espérait, par son dé- 
vouement à la cause royale, obtenir de succéder au titre 
de monsieur de Boisfranc. .\ussi Louis XVllI a-t-il accom- 
pli le vœu de ce fidèle serviteur, qui fut grand-prévôt en 
1813, et plus tard procureur-général sous le nom de Bois- 
franc; il est mort premier président d'une Cour royale. 

Le marquis du Vissard, frère aine du pauvre chevalier, 
créé pair de France et comblé d'honneurs par le roi , fut 
nommé lieutenant dans la Maison rouge, et préfet après la 
dissolution de la Maison rouge. 

Le frère de monsieur d'Herbomez a été fait comte et 
receveur général. 

Le pauvre banquier Pannier est mort de chagrin au 
bagne. 

Boislaurier est mort sans enfants, lieutenant-général et 
gouverneur d'un château royal. 

Messieurs de Champignelies, de Beauséant, et le Garde 
des Sceaux ont présenlc madame de La Chanterie au roi. 



— Vous avez bien souffert pour moi, madame la ba- 
ronne ; vous avez droit à toute ma faveur et à toute ma 
reconnaissance, a-t-il dit. 

— Sire , a-t-elle répondu. Votre Majesté a tant de dou- 
leurs à consoler, que je ne veux pas faire peser sur elle 
le poids d'une douleur inconsolable. Vivre dans l'oubli, 
pleurer ma fille et faire du bien, voilà ma vie. Si quelque 
chose peut adoucir mon malheur, c'est la bonté de mon 
roi, c'est le plaisir de voir que la Providence n'a pas 
rendu tant de dévouement inutile. 

Le roi fit restituer deux cent mille francs à madame de 
la Chanterie, car la terre de Saint-Savin avait été vendue 
pour satisfaire le fisc. Les lettres de grâce exjtédiées pour 
madame la baronne et sa servante contiennent le regret 
du roi des souffrances supportées pour son service, en re- 
connaissant que le zélé de ses serviteurs était allé trop 
loin dans les moyens d'exécution ; mais, chose horrible 
et qui vous semblera le trait le plus curieux du caractère 
de ce monarque, il employa Bryoud dans sa contre-police 
pendant tout son règne. Ce misérable , q;ii du moins ca- 
chait son nom sous celui de Contonson, est mort en 1829. 
En arrêtant un criminel qui se sauvait sur les toits d'une 
maison, il tomba dans la rue. Louis XVIII partageait les 
idées de Napoléon sur les hommes de police. Madame de 




La mort de Brvond. 



La Chanterie est une sainte, elle prie pour l'àme de ce 
monstre, et fait dire pour lui deux messes par an. 
^ Quoique défendue par le père d'un grand orateur et 
l'un des célèbres avocats du temps, madame de La Chan- 
terie, qui ne connut les dangers de sa fille qu'au moment 
du transport des fonds, et encore'parce qu'elle fut éclairée 



par son parent Boislaurier , ne put jamais établir son in- 
nocence. Le président du Konceret, et le vice-président 
du tribunal d'Alençou, Bloudet, essayèreiit vainement de 
sauver notre pauvre dame; l'influence du conseiller à la 
Cour impériale qui présidait la Cour spéciale criminelle, 
le fameux Mergi, plus tard procureur-général, fanatique- 



38 



LECTURES DU SOIR. 



ment dévoué à Paiilel ei au trône , et qui fit tomber plus 
d'une têle b()ua|)aitisle, fui (elle sur ses deux collègues, qu'il 
olitint la condamnalioude la pauvre baronne de La Ctan- 
terie. 

Messieurs Rourlac et Bergi mirent un acharnement inouï 
dans les débats. Le président appelait la baronne des Tours, 
femme Bryond, et madame, femme Lechanlre. Les noms 
des accusés sont tous ramenés au système républicain, et 
presque tous dénaturés. Ce |)rocès eut des détails extraor- 
dinaires, et je ne me les rappelle pas tous; mais il m'est 
resté dans la mémoire un Irait d'audace qui peut servir à 
vous peindre quels boiumes étaient ces Chouans. La foule, 
pour assister aux débats, dépassait tout ce ([ue votre ima- 
fçinaliou s'en ligure; elle remplissait les corridors, et, sur 
la place, elle ressemblait aux rassemblements des jours de 
marché. Un jour, à l'ouverture de l'audience, avant l'arri- 
vée de la Cour, Pille- miche, le fameux Chouan, saute par- 
dessus la balustrade, au milieu de la foule, joue des cou- 
des, se mêle à ce monde, et s'enfuit avec le flot de celte 
foule efTrayée, brochant comme un sanglier, m'a dit 
Bordin. Les gendarmes, la garde courent sus, et il fut re- 
pris sur l'escalier au moment où il gagnait la piace. Ce trait 
d'audace lit doubler la garde. On commanda sur la place un 
piquet de gendarmerie , car on craignit que, parmi la foule, 
il ne se trouvât des Chouans prêts à donner aide et secours 
aux accusés. Il y eut trois personnes écrasées dans la foule 
par suite de celle tentative. 

Depuis, on a su que Conlenson, car, de même que mon 
vieil ami Bordin , je ne peux l'appeler ni baron des Tours- 
Minières, ni Bryond, qui eslun nom de la vieille race ; on a su 
que ce misérable a souslraitet dissipé soixante mille francs 
des fonds volés ; il en a donné dix mille au jeune Chaussard, 
qu'il a embauché dans la police, en lui itioculant ses goùls 
et ses vices ; mais aucun de ses complices ne fut heureux. 
Le Chaussard contumace fut jeté dans la mer par monsieur 
de Boislaurier, dès qu'il apprit, par un mot de Pannier, la 
trahison de ce drôle, à qui Contenson avait conseillé de re- 
joindre les conspirateurs fugitifs pour les surveiller. Vau- 
thier fut empoisonné dans Paris sans doute par un des 
obscurs et dévoués compagnons du chevalier du Vissard. 
Enfin, le plus jeune des Chaussard fut tué dans une de ces 
affaires nocturnes particulières à la police; il est i"! croire 
que Contenson se débarrassa de ses réclamations ou de ses 
remords en le recommandant, comme on dit, au prône. 

Madame de F.a Chanleric plaça ses fonds sur le Grand- 
Livre, et acheta celle maison , pour obéir à un désir de 
son oncle, le vieux conseiller de Boisfrelon qui lui donna 
{'argent nécessaire à l'acquisition. Ce quartier tranquille 
était voisin de l'archevêché, où notre cher abbé fut placé 
près du cardinal. Ce fut la principale de toutes les raisons 
de madame pour ne pas s'opposer au vœu du vieillard, dont 
la fortune, après vingt-cinq ans de révolutions, était res- 
treinte à six mille francs de rente. D'ailleurs, madame sou- 
haitait terminer par une vie presque claustrale les efl'roya- 
bles malheurs qui, depuis vingt-six ans, l'accablaient. 

Vous devez maintenant vous expliquer la majesté, la 
grandeur de celte victime, auguste, j'ose le dire, car l'em- 
preinte de tous les coups qu'elle a reçus lui donne je ne 
sais (juoi de grand, de majeslueiix. Chacpie blessure, cha- 
que nouvelle atteinlo a redoublé chez elle la patience, la 
résignation ; mais si vous la connaissiez comme nous la 
connaissons, si vous .saviez combien vive est sa sensibi- 



lité, combien est active l'inépuisable tendresse qui sort de 
ce cœur, vous seriez efl'rayé de compter les larmes versées, 
les [)rières ferventes adressées à Dieu! 11 a fallu, comme 
elle, n'avoir connu qu'une rapide saison de bonheur, pour 
résistera tant de secousses! C'est un cœur tendre, une 
âme douce contenus dans un corps d'acier, endurci par 
les privations, par les travaux, par les austérités. Elle ex- 
pli(pie la longue vie des solitaires. Par certains jours , je 
me demande quel est le sens d'une pareille existence?... 

Dieu léserve-l il ces dernières, ces cruelles épreuves à 
celles de ses créatures qui doivent s'asseoir près de lui, le 
lendemain de leur mort? dit le bonhomme Alain, sans 
savoir qu'il exprimait naïvement toute la doctrine de 
Swedenborg sur les anges. 

Madame a été sublime dans sa prison, reprit-il. Elle a 
réalisé pendant trois ans la fiction du vicaire de Wakefield, 
car elle a converti plusieurs de ces femmes de mauvaise vie 
qui l'entouraient. Pendant sa détention, en observant les 
mœurs du peuple, elle a été prise de cette grande pitié 
pour ses douleurs qui l'oppresse et qui fait d'elle la reine 
de la charité parisienne. Xu milieu de l'affreux Bicêlre de 
Rouen , elle a conçu le plan à la réalisation duquel nous 
nous sommes voués. Ce fut, comme elle dit, un rêve déli- 
cieux, une inspiration angéliqiie au milieu de l'enfer; elle 
n'imaginait jamais pouvoir le réaliser. Ici, quand, en 1819, 
le calme parut renaître à Paris, elle revint à son rêve. 
Madame la duchesse d'Angoulême, depuis la Dauphine, la 
duchesse de Berri , l'archevêque, plus tard le chancelier, 
quelques personnes pieuses donnèrent libéralement les 
premières sommes qui furent nécessaires. Ce fonds s'aug- 
menta de la portion disponible de nos revenus sur les- 
quels chacun de nous ne prend (pie le strict nécessaire. 
Sous sommes les desservants fidèles d'une Idée chrétienne, 
et nous appartenons corps et âme à cette Œuvre dont le 
génie, dont la fondatrice est la baronne de La Chanterie, 
r|ue vous nous entendez appeler si respectueusement Ma- 
dame. 

Comprenez-vous maintenant qu'il est des sujets de con- 
versation interdits absolumonl ici, même par allusion? 
Comprenez-\oiis les obligations de délicatesse que cha- 
cun des habitants de cette maison contracte cn>ers celle 
qui nous semble être une sainte? Comprenez-vous les 
séductions (pi'exerce une femme , sacrée par tant de 
malheurs, (jui sait tant de choses, à qui toutes les infor- 
tunes ont dit leur dernier mol, qui de chaque adversité 
garde un enseignement, de qui toutes les vertus ont eu la 
double sanction des épreuves les plus dures et d'une con- 
stante pratique , de qui l'àme est sans tache, sans repro- 
che, qui de la maternité n'a connu que les douleurs, de 
l'amour conjugal que ses amertumes , à qui la vie n'a 
souri que pendant (]uelques mois, à qui le Ciel réserve 
sans doute quelque palme, pour prix de tant de résigna- 
tion, de douceur dans les chagrins? N'a-t-elle pas sur Job 
l'avantage de n'avoir jamais murmuré? Ne vous étonnez 
plus de trouver sa parole si puissante , sa vieillesse si 
jeune, son àme si communicalive, ses regards si convain- 
cants ; elle a reçu des pouvoirs extraordinaires pour con- 
fesser les souffrances, car elle a tout souffert. Toute 
douleur se i.iii auprès d'elle. Elle est une vivante image 
de la Charité. 

nx. 

Di: BALZAC. 



MUSËE DES FAMII.I.ES. 



I?0 



UNE FLELR A LA BOLTONIMEIIE. 



Fouillez dans la vie du juste, vous ne recueillerez que 
de lielles œuvres. 

Louis XVi, ce roi dont les prévisions furent des bien- 
faits, apparaît au souvenir avec une fleur à sa boutonnière ; 
elle est le symbole de son vieux drapeau ; sa blancheur est 
pure, et pourtant ce n'est pas le lis. Le monarque philan- 
thrope fut lier de s'en décorer ; elle reposa sur son cœur ; là, 
elle était bien placée. C'est la fleur dont le fruit, dans la 
disette, devait nourrir le menu peuple. 

Celte fleur que le roi honorait, fut bientôt du goût de 
tous. Il y eut harmonie d'enthousiasme. Elle plut à Louis, 
elle eut accès dans les palais; elle était dédiée aux chau- 
mières. Marie-Antoinelte en (it sa couronne d'un jour; 
cette couronne para son front bien mieux que le Sena\ le 
diamant des grandes solennités. Tous les courtisans arbo- 
rèrent cette fleur; ils la substituèrent momentanément à la 
croix de Saint-Louis, et M™* de Polignac s'écria : « Ce n'est 
plus Tordre de Loiiis-le-Grand qui prévaut à la cour, c'est 
l'ordre de la pomme de terre. » Oui, c'était la fleur de la 
pomme de terre qui causait tout cet engouement. Louis XVI 
était heureux d'introduire en France ce tubercule terreux 
qui devait être le blé du pauvre. Le roi se montra au spec- 
tacle paré de celte décoration du bien public. A côté de lui 
on vit un artisan aux rudes manières, mais dont le front 
était plissé comme celui de l'homme de génie, et qui 
courbait sa lèle comme l'épi trop chargé de grains : c'é- 
tait Parmentier, c'était le savant modeste qui a répandu 
dans les montagnes, sous les huttes des vallons, un bienfait 
de chaque jour. C'est lui qui, aidé de l'inspiration de son 
roi, a fertilisé les champs, et a placé à la table du laboureur 
comme à celle du monarque le mets d'abondance, le mets 
du riche, le mets du nécessiteux. Il mérite d'être honoré, 
il mérite de faire relief au milieu de l'égoisme des âges. Un 
bon roi et un philanthrope modeste s'entendent vite ; mais il 
faut l'avenir pour faire juger la grandeur de leur œuvre. 

Louis XVI et Parmentier! ces deux noms ont fait surgir 
la gratitude nationale; et pourtant combien d'individus ré- 
coltent dans leurs landes la pomme de terre des familles, 
et ne savent pas encore à (pielle main ils en doivent la pro- 
pagation! Ce tubercule donna, dès son introduction en 
France, à des sables stériles, la prospérité des métairies, 
et forma le pain des souffreteux. 

L'histoire de la pomme de terre est une leçon morale ; on 
aime à la redire : 

Dans la petite ville de Mnntdidier, il y avait, eu 17i9, un 
homme dont la richesse était en renom, mais les pauvres 
appelaient son opulence ta fortune maudite ; car ils n'a- 
vaient jamais reçu de lui la dime de charité , et lorsque 
quelque épidémie s'était abaltue sur les chaumières, la 
sueur de l'indigent, convertie en deniers, avait été englou- 
tie dans le trésor de son laboratoire. Cet homme était phar- 
macien; son avarice comptait les pulsations des malades 
comme les fractions de son avoir. 

L'apothicaire était savant en chimie, et de nombreuses 
expériences avaient donné du relief à sa profession. 

Un soir, un jeune garçon d'environ douze ans se pré- 
sente au comptoir du pharmacien. Son front était candide ; 
son teint pâle annonçait la fatigue; ses yeux gonflés di- 
saient (ju'il avait déjà beaucoup pleuré. Il lira de son sein 
un petit papier plié, et le présenta d'une main tremblante 
uu chimiste, en disant: 

-^ C'est une ordonnance pour sauver ma mère qui se 
meui't, c'est bien pressé. 



Ce jeune garçon était Antoine Parmentier. 

— Le remède est efficace, lui dit l'apothicaire: mais, 
mon painre enfant, ce remède est un peu cher... N'importe, 
et si tu as un louis d'or?.. 

— Un louis!... Hélas! depuis la mort de mon père, nous 
u'a\ons pas vu d'or; ma pauvre mère veille et travaille 
pour ses besoins de chaque jour, et moi... je n'ai que les 
sous de ma journée... 

— Les médecins sont fous ! ordonner de tels remèdes 
aux pauvres!... 

— Oh! monsieur, il a dit que la potion guérirait ma 
mère..., et il n'a rien pris pour sa visite... 

— C'est bien difi'érent! Quant à moi, je ne donne rien 
pour rien. 

— Eh bien! s'écria l'enfant en joignant les mains, pre- 
nez mon temps, je vaux quelque chose... Nous étions ri- 
ches aussi quand mon père vivait; je sais écrire, tenir des 
comptes, j'ai étudié dans des livres; je lirai dans ceux de 
la pharmacie et de la chimie, je vous servirai le jour et la 
nuit dans votre laboratoire ; oh ! prenez autant de mes jour- 
nées que vous en voudrez, mais donnez-moi vite de quoi 
soulager ma mère... Elle était résignée à mourir, et moi je 
suis accouru chez vous, plein d'espoir de la sauver... Pre- 
nez-moi, je ne mangerai que du pain. » 

L'appât d'un tel élève sourit à la science de l'avare; le 
troc fut fait. Le jeune Antoine rapporta en triomphe le breu- 
vage vital...; la mère fut rendue à la vie..., el lui, alla en- 
chaîner la sienne au service de l'apothicaire de Monldidier... 

Mal nourri, accablé de travail pendant le jour, Antoine 
veillait la nuit près des alambics, pendant que le patron 
reposait. 

Il souffrit sans se plaindre, jusqu'au moment où l'apo- 
thicaire se trouva assez riche pour se reposer... Alors An- 
toine embrassa sa pauvre mère, et partit pour aller cher- 
cher un avenir dans l'immense mouvement de la capitale. 

Le jeune Parmentier n'avait pas perdu ses veilles; l'ap- 
prenti de Montdidier fut en état de solliciter un emploi. Il 
s'arrêta peu à Paris; sa simple histoire lui valut des patrons, 
el bientôt il partit pour l'armée de Hanovre en qualité d'aide 
pharmacien ; dès lors, le repos des vieux ans de sa mère fut 
assuré... 

Le jeune garçon qui offrait un si louchant exemple d'a- 
mour filial, fut, sous la tente, la Providence des blessés. 
Antoine Parmentier n'attendait pas que le champ de ba- 
taille fût refroidi pour porter secours à ceux qui tombaient; 
c'était sous le feu de la mitraille qu'il pensait les mutilés : 
aussi le soldat l'honorait. 

Un lendemain de combat, l'aide pharmacien manqua à 
l'appel : alors le nmrmure de mille voix s'éJeva : 

— Cherchons-le où les boulets tombaient, s'écria un 
vieux chevronné, c'était toujours là sa place. 

— 11 y élait, reprit un fantassin dont les blessures étaient 
bandées; j'y étais aussi , moi..., et j'ai eu beau lui dire : 
«Monsieur Antoine, méfîez-vous! » il s'est obstiné à rele- 
ver lous leséclopés, si bien que l'ennemi voyant qu'il nous 
remettait sur pied , l'a trouvé de bonne prise et l'a emmené, 
quoique, pour ma part, je l'aie défendu de la main qui me 
restait. 

Peu après, il y eut fête au camp ; Antoine fut ramené 
par un échange de prisonniers. Quatre fois il paya de sa 
liberté l'élan d'une noble abnégation, puis revint dans no? 
rangs; mais la cin(]uième fois, il ne voulut pas revenir: il 
élait retenu sur la terre étrangère par le lien d« la science. 



40 



LECTURES DU SOIR. 



Le jeune prisonnier avait été accueilli par Meyer, l'un 
des plus habiles chimistes de l'Allemagae ; ce savant ouvrit 
à l'Europe une des voies du progrès. 

Les trésors du laboratoire du niaitre furent explorés avec 
ardeur par Antoine; en un an d'étude pratique, il fit un 
pas immense dans les combinaisons de la chimie. Un jour 
l'élève vit avec étonnement, près de l'appareil du célèbre 
Meyer, une touffe de tubercules dont il ne pouvait com- 
prendre l'emploi ; il interrogea le professeur : 

— Ce sont des pommes de terre , répondit le docte chi- 
miste ; hier, en en mangeant, j'ai pensé que ce tubercule 
devait contenir un principe spiritueux, et je veux faire un 
essai. 

— Manger cela! s'écria Antoine avec dégoût ; mais c'est 
la nourriture des porcs! 

— C'est déjà, dans beaucoup de parties de notre Allema- 
gne, celle des hommes... 

— Comment, maître Meyer, vous, si savant, ignorez- 
vous que ce tubercule donne la lèpre? 

— Erreur, mon ami ; la pomme de terre, originaire du 
Chili, fut importée en Orient, oiî elle reçut du soleil une 
âcrelé pernicieuse ; de là est venue la fausse idée qu'elle don- 
nait la lèpre. Mais cultivez-la dans quelque sol que ce soit, 
en cachant bien le fruit, et vous aurez un aliment sain et 
abondant, car un arpent de terre qui, bien fumé, donne 
douze quintaux de froment, produira deux cents quintaux 
de pommes de terre : rai)peiez-vous qu'un jour viendra où 
sa propagation sera un des bienfaits de l'agriculture !...» 

Antoine réfléchit profondément, et bientôt il prit congé 
de Meyer pour retourner dans sa patrie. Il importait en 
France le tubercule du pauvre. 

Parmentier avait la conviction scientifique qu'il allait 
doter la rive natale d'un bien-èlre national ; mais, riche 
d'idées, il était resté pauvre de biens; il ne possédait pas 
un coin de terre pour y déposer un germe d'abondance. 

Animé de son élan philanthropique, il frappa aux portes 
de l'Académie; le savoir stationnaire sourit de dédain , et 
l'introduction d'un convolvulus vénéneux fut repoussée. 

Le jeune savant s'efforça de rédiger ses convictions ap- 
puyées sur des expériences, elles furent taxées de rêve creux, 
d'hallucinations chimiques, il persista, il présenta un mé- 
moire au ministre de l'intérieur ; son travail mettait en relief 
toute la nomenclature des tubercules terreux : Vupichu des 
Péruviens, la papas du Chili et la patate des tropiques, ser- 
vaient de confort à ses démonstrations. L'apichu, la papas 
et la patate, furent jetés dans l'oubli ministériel tout aussi 
bien que la pomme de terre. 

Parmentier, tourmenté du désir incessant de doter la 
classe indigente, disait toujours: « Le pain du pauvre est là ! » 
Mais le pauvre souffrait, et Parmentier n'était pas écoulé. 
Alors il changea de route pour atteindre sou but d'écono- 
mie politique... Sa carrière se dessina; il obtint l'emploi 
de |)harmacien de l'hôtel des Invalides. Il prit avec bonheur 
possession du petit jardin attenant à son logement ; il arra- 
cha les arbustes, remua le sol, et bientôt son champ porta 



le germe en fleur de la pomme de terre. Ce fut le moment 
où Parmentier tourna ses regards vers le monarque dont 
le cœur était la terre promise du bien-être populaire. 
Louis XVI et Parmentier se comprirent. 

Le roi , après un instant de réflexion , dit au modeste 
savant : 

— Je vous concède la plaine des Sablons. 

Ce terrain, dont les sables n'avaient jamais rien pu pro- 
duire, fut vivifié par les germes de la pomme de terre. Les 
habitants de Neuilly virent avec étonnement cette plaine 
délaissée porter à la saison nouvelle des fleurs inconnues; 
ils s'enquirent de ce qu'elles devaient produire, et pensè- 
rent qu'un spéculateur allait faire engraisser des bestiaux. 
Parmentier leur répétait chaque jour que ce produit serait 
la Providence des années stériles; le peuple riait: pourtant 
on regardait avec curiosité les pommes de terre qu'on reli 
rait du sol. 

Quand Parmentier fut assuré de l'abondance de sa ré- 
colte, il en porta les prémices au roi : 

— Il faut, dit Louis XVI, persuader les hommes en flat- 
tant leurs faiblesses ; l'amour-propre ne cède jamais au 
grand jour. Offrez des germes de pommes de terre, on les 
rejettera: pour les propager, il faut les entourer d'une bar- 
rière. 

Des sentinelles furent posées autour de la plaine des Sa- 
blons et y firent bonne garde pendant le jour; mais,àlanuit 
tombante, on levait à dessein la consigne... Les prévisions 
du roi étaient vraies: c'était le fruit défendu..., tout le 
monde en voulut. Chaque nuit l'indigent ou l'agriculteur 
faisait larcin des tubercules bannis... Celte amélioration 
sociale germa dans le cœur de Louis XVI comme un fruit 
en serre chaude, et bientôt elle agrandit sa sollicitude. 

La pénurie des finances et le malaise général qui tour- 
mentaient la France, amenèrent la crainte de la disette; de 
toutes parts les esprits sérieux s'occupèrent des moyens 
de la conjurer. L'.Vcadémie de Besançon prit une initiative 
philanthropique, et proposa un prix pour celui qui trou- 
verait une substance farineuse propre à remplacer le fro- 
ment. 

Parmentier monta un appareil chimique, et fit le premier 
essai de la fécule de pomme de terre. Ce fut alors que 
Louis XVI se para de la fleur bienfaisante qui était pour le 
pauvre une promesse d'abondance. 

Le roi inaugura sur sa table le mets de l'indigent. Bien- 
tôt les seigneurs dans leurs châteaux suivirent l'exemple 
du monarque ; peu à peu le peuple cessa de gémir de faim 
lorsque la stérilité ou les orages vinrent frapper sur la 
campagne. 

Les populations avaient cessé de souffrir, mais elles ou- 
blient vite, et lorsque la télé de Louis XVI fut menacée, 
la foule des indigents resta froide..., elle ne se leva pas 
pour briser l'échafaud et porter en triomphe le prince dont 
la main avait pétri le pain de la misère!... Une fleur de 
pomme de terre aurait dû suffire pour soulever un dra- 
peau... DELANDINE DE SAI.NT-ESPRIT. 



m ^nmm m il*3î3sïmû3 i])*âiMS3. 



Dans les dernières années du quinzième siècle, le trône 
d'Ecosse était occupé par Jacques III, prince cruel et san- 
guinaire, qui s'était attiré par sa dureté et des vexations 
de tout genre la haine et le mé|)ris de ses [jcuples; la 
nation et l'armée, toujours prèles à secouer le joug insup- 
portable decc moiiarque juslemcut détesté, ne semblaient 



prendre patience qu'eu tournant leurs regards vers le jeune 
prince son fils, qui devait régner plus tard sous le nom de 
Jacques IV, et qui, par sa douceur et la bonté de son cœur, 
annonçait déjà les hautes qualités qui contrastaient si heu- 
reusement avec les vices de son père, et qui devaient lui 
mériter un jour l'amour des Ecossais. 



IMLSÉE DES fa:\iii.i.i:s. 



41 



Il était encore enfant quand il [)ertlit sa mère, et son âge 
ne lui permit pas alors de sentir toute l'étendue de la perte 
qu'il faisait , mais la mort de la reine affligea vivement 
tout le royaume : Marguerite de Danemarck, en effet, tem- 
pérait parfois le caractère vindicatif et emjjorté de son mari, 
et si le mécontentement général n'avait pas encore éclaté , 
c'était peut-être au respect qu'on portait à cette princesse 
que le roi en était redevaMe. 

Le jeune prince, élevé dans le palais d'Edimbourg, fut 
confié à des maîtres habiles et instruits; sa docilité à leurs 
leçons et les éloges qu'il eu recevait, au lieu d'exciter 
la tendresse du roi, ne faisaient au contraire que l'irriter 
contre son fils , comme s'il eût pressenti que cet enfant 
était destiné à captiver un jour les cœurs. 

Depuis la mort de la reine , l'humeur sombre et farou- 
che du roi n'avait fait qu'augmenter, et sa tristesse natu- 
relle ne lui permettant de prendre part à aucun plaisir, tout 
ce que la cour offrait d'agréments s'était transporté chez le 
comte de Huntley. 

Lord Gordon , comte de Huntley, prince du sang royal 
d'Ecosse, avait un mérite bien supérieur encore à sa nais- 
sance ; il était veuf, et sa fille était d'une beauté si parfaite , 
qu'elle faisait l'admiration de toute la cour, et s'attirait 
tous les cœurs, tant par les grâces de sa personne que par 
l'agrément de son esprit; aussi était-ce chez elle que le 
prince d'Ecosse se rendait tous les jours , suivi des jeunes 
seigneurs de la cour; les dames s'y rencontraient aussi, et 
c'était là que se faisaient ou se nouaient toules les parties 
de plaisir du prince, sans que le roi crût devoir traverser 
ces divertissements, espérant que tant que ce prince serait 
occupé de plaisirs, il ne penserait pas à se joindre aux 
mécontents, dont le nombre augmentait tous les jours. 

La princesse de Huntley était du même âge que le prince 
d'Ecosse; elle était regardée dans tout le royaume comme 
celle qui devait un jour partager le trône avec lui, si la po- 
litique n'obligeait pas le fils de Jacques 111 à rechercher 
une alliance étrangère. 

Le roi lui-même flattait le comte de Huntley de l'espoir 
de cette union, quoiqu'au fond de son ànie il craignit un 
sujet que son mérite et sa valeur faisaient aimer du peu[)le 
et de l'armée, et dont les ancêtres d'ailleurs avaient eu des 
prétentions à la couronne. 

Le prince d'Ecosse et la princesse de Huntley s'étaient 
liés dès leur enfance de la plus vive amitié ; mais le jeune 
homme n'avait point encore puisé dans les yeux de sa belle 
parente l'amour qu'on s'attendait à lui voir pour elle, et 
le comte en était réduit à espérer du temps le sentiment 
qu'il aurait voulu lui voir pour sa fille. 

Le prince venait d'atteindre sa dix -huitième année, 
quand un assez grand nombre de troupes, qui étaient can- 
lounée?à la frontière, se révoltèrent sur quelque léger pré- 
texte et commirent de graves désordres; elles prirent et 
jjillèrent plusieurs châteaux, et ne firent aucun quartier à 
tout ce qui voulut essayer de leur résister. 

A celte nouvelle , Jacques rassembla promptement des 
forces pour réprimer cette insurrection , et en donna le 
commandement à Morlay, vieux guerrier dont il connais- 
sait la valeur; le comte de Huntley lui avait demandé la 
conduite de cette expédition, mais la politique ne permit 
pas au roi de la lui confier. 

Le prince, que son jeune courage poussait vers une oc- 
casion d'acquérir de la gloire, demanda avec instance à 
son père la permission d'aller faire ses premières armes 
contre les révoltés :1e roi le refusa d'abord; mais, réflé- 
chissant ensuite qu'il n'était pas danr un âge bien rcdou- 

NOVEMCr.E 184 i. 



table, il approuva son desteiu, et désigna tous ceux qui 
devaient composer sa suite. 

Peu de jours avant son départ, le prince était chez 
le roi, quand on vint dire à ce dernier que deux dames 
d'une pro\ince éloignée venaient implorer sa justice et lui 
demander réparation des maux que leur avaient fait souf- 
frir les révoltés. Il ordonna qu'on les fit entrer. La plus 
âgée apprit au roi que la jeune personne qui l'accompa- 
gnait, et qui paraissait âgée d'environ dix-sept à dix-huit 
ans, était sa nièce, et s'appelait Félicie de Monrose ; que 
son père, le comte de Monrose, avait péri par les armes 
des rebelles en défendant une petite ville demeurée fidèle, 
et qu'après sa mort elles avaient fui pour éviter de tomber 
en leur pouvoir. 

Jacques leur parla avec plus de bonté qu'il n'avait cou- 
tume de faire; il assura même une assez forte pension à 
M"' de Monrose, et lui dit d'un ton galant qu'il l'engageait à 
demeurer à sa cour, qui perdrait trop à voir s'éloigner une 
personne d'une si rare beauté. 

Le prince d'Ecosse n'entendit pas les paroles du roi, 
tant la présence de la jeune Félicie l'avait enchanté : les 
larmes que M"* de .Monrose avait versées au récit de ses 
malheurs avaient pénétré jusqu'au fond de son cœur; le 
jeune homme y sentait à la fois un mélange d'admiration , 
d'amour et de respect, qui le rendait muet ; enfin, s'efforça nt 
de se remettre de cette première impression, il ofTril à ces 
doux dames de les conduire chez la princesse de Huntley, 
à qui elles parurent désirer d'être présentées, et il o/Ti it 
son bras à Félicie, tandis qu'un de ses écuyers le donnait 
à sa tante. 

Il n'y avait, du palais du roi pour se rendre à celui du 
comte de Huntley, que des jardins à traverser. Si le prince 
d Ecosse eût osé, il aurait exprimé immédiatement à M"' de 
Monrose son admiration et le trouble que sa vue venait de 
répandre dans son âme ; mais il aurait cru avec raison man- 
quer aux égards qu'il devait à son rang et à son malheur, 
et ce fut à peine s'il osa lui adresser la parole. 

La princesse de Huntley donna des marques du plus vif 
intérêt à M"' de Monrose, dont le nom lui était connu pour 
celui d'une des plus illustres maisons du royaume; elle 
lui fit l'accueil le plus flatteur, et, après l'avoir plainte de 
ses infortunes, elle lui ofTrit un asile dans son palais. 

Le prince, en retournant chez lui, était bien |irès de re- 
gretter la demande qu'il avait faite au roi de marcher contre 
les rebelles. Quel contre-temps, en effet, de s'éloigner si vite 
de celle qui venait de parler pour la première fois à son 
cœur! mais l'honneur le lui commandait. Il se consola en 
pensant qu'il allait venger Félicie et punir les rebelles qui 
l'avaient privée de son père et de ses biens. 

Les jours suivants, il ne manqua pas de se rendre exac- 
tement chez la princesse de Huntley, et, le matin de son 
départ, il alla saluer le roi, qui l'embrassa peut-être pour la 
première fois de sa vie, et se rendit sur la terrasse du pa- 
lais pour le voir monter à cheval. 

Peu de jours après son arrivée au camp, les révoltés, 
croyant leurs forces supérieures à l'armée royale, marchè- 
rent au-devant d'elle et vinrent lui présenter la bataille. A 
cette nouvelle, la joie remplit le cœur du "jeune prince; 
limage de Félicie de Monrose se présenta à son esprit pa- 
rée de tous ses charmes, l'idée de revenir près d'elle cou- 
vert des lauriers de la victoire exalta son imagination : la 
gloire et l'amour s'accordent si bien ensemble à cet âge! 
Mais Morlay, qui craignait d'exposer la vie du prince, 
l'avait placé dans le corps de réserve , et l'avait entouré 
d'une escorte qui avait ordre de ne pas le quitter et même 
de le retenir s'il voulait s'élancer dans la mêlée. 

— G — DOIZJÈME VOLLJIE. 



42 



LECTURES DU SOIR. 



Indigné de ces précautions: 

— Disposez, dit-il à .Morlay, de l'armée que le roi vous 
a confiée, mais laissez-moi ordonner de ma vie comme je 
l'entendrai. 

Alors, tirant son épée hors du fourreau, il en frappa ru- 
dement un cavalier {|ui avait ^aisi la bride de son clievul, 
et il alla se placera la tète de la cavalerie, malgré les 
prières et les remontrances de Morlay. 

Cette action hardie plut aux troupes ; un prince coura- 
geux qui aime à partager leurs dangers gagne toujours 
leur confiance. Elles témoignèrent leur assentiment par 
des cris de joie, et s'élancèrent avec impétuosité sur Ten- 
nemi. La victoire fut si complète, que peu de révoltés fu- 
rent en état d'aller annoncer leur défaite, et le prince, légè- 
rement blessé au bras, resta maiire du champ de balaille. 

Morlay envoya aussitôt un courrier au roi pour lui ap- 
prendre celle heureuse nouvelle. Il crut lui plaire en don- 
nant des louanges au courage du prince, en Un attribuant le 
gain de la balaille; mais son rapport (il un eflet tout con- 
traire à celui qu'il en attendait: le roi, jaloux de son auto- 
rité, crut que son fils lui en ravissait déjà une partie par 
ses succès, et il lui donna l'ordre de revenir. 

Cet ordre comblait les désirs du prince ; sans s'arrêter au 
motif qui l'avait dicté, il ne |)ensa (|u'au bonheur de revoir 
Félicie. La guerre était jiresque finie, il s'y était distingué ; 
il repartit enchanté pour Kdimbourg, et rentra dans cette 
ville après une absence de trois mois. L'accueil qu'on lui 
fit augmenta encore la jalousie du roi, qui le reçut avec 
un air dur et hautain, mais auquel le prince (ut peu sen- 
sible, parce qu'il y était accoutumé. 

En sortant de chez le roi, le premier soin du prince fut 
do. se rendre chez la princesse de Huntley. Il allait revoir 
M"* de Monrose, dont l'image ne l'avait pas quitté depuis 
S'iii départ ; il revenait vainqueur, et peut-être le bruit de sa 
valeur aurail-il disposé en sa faveur le cœur de Félicie. 

Agile par cette pensée, pouvant à peine contenir son émo- 
tion, il arrive au palais de la princesse. Après lui avoir fait 
les premiers compliments et avoir reçu ses félicilalions sur 
riicureux succès de sa campagne, il s'approcha de .M"' de 
Monrose; mais quels furent son étonnement et sa douleur 
d'en recevoir l'accueil le plus froid! 

Ne sachant à quoi attribuer cette froideur, il se flatta 
d'abord que le tem|)s et les attentions les plus empressées 
la dissiperaient, si l'indilTérence en était la seule cause ; puis, 
la jalousie s'emparant tout à coup de son àme, la pensée 
lui vint qu'un attachement antérieur pouvait occuper le 
cœur de Félicie. Dans ces temps où la chevalerie exerçait 
encore son influence sur les mœurs des hautes classes, 
il n'était pas rare de voir, surtout dans les cours, les da- 
mes et les damoiselles concevoir et avouer un tendre sen- 
timent pour quelque chevalier, dont elles couronnaient or- 
dinairement la constance après quelques années d'épreuve ; 
aussi lui vint-il à l'esprit que M"* de Monrose avait peut- 
être (ait un choix dc|niis son séjour à la cour d'Lcosse. 

Celte idée le transporta de fureur. Uenlré dans ses aj)- 
partemenls, il fil venir Valeys, un de ses écuyers, aux soins 
duquel il avait recommandé M""' de Monrose et sa tanle 
a\ant son départ, et il ne craignit pas de le questionner 
sur les occupations de ces deux dames pendant son ab- 
sence; Valeys l'assura (|u'elles avaient conslanuuent refusé 
les distractions et les plaisirs qu'il était chargé de leur olTrir, 
et (ju'elles vivaient fort retirées ; mais que le roi seul \e- 
nait quelquefois interrom|)re leur soliUule, et (|ue les 
charmes de M"' de Monrose semblaient même avoir trouvé 
l'art d'adoucir sa dureté naturelle. 

— Oh! mon Dieu! s'écria le ])rince, le roi aimcrait-il 



Félicie? le cœur de mon père ne se serait-il donc attendri 
que pour faire mou malheur! et sans doute Félicie, insen- 
sible à mon amour, se sera laissé séduire par l'espoir de 
posséder une couronne! 

Cependant le retour du prince devait être fêté à la cour, 
et les divertissements, les bals, témoignèrent bientôt de 
l'allégresse publique. Le comte de Himlley donna une fête 
magnifique, à laquelle le prince se rendit, mais la tristosse 
et la jalousie dans le cœur, et bien résolu d'avoir un en- 
tretien avec Félicie, afin de découvrir ses véritables senti- 
ments. 

En effet, après qu'il eut dansé le premier quadrille avec 
la princesse de Huntley, il s'approcha de M"*^ de Monrose, 
et, lui offrant son bras pour |iasser dans la galerie qui sui- 
vait la salle du bal : 

— Me permettrez- vous enfin, mademoiselle, de vous 
dire la joie que j'éprouve de me retrouver près de vous 
après une absence bien cruelle au moment où je venais 
d'avoir le bonheur de vous connaître; ce bonheur n'est 
troublé, ajouta-t-il d'une voix émue, que par la crainte de 
vous voir repousser le sentiment que vous m'avez inspiré. 

— Je vous prie , en efTet, monseigneur, de ne point 
m'adresser des vœux que je ne puis ni ne dois écouter; 
tous vos soins sont dus à la princesse, elle en est digne 
sous tous les rapports, et je ne puis croire que vous lui fas- 
siez plus longtemps l'injure de l'en priver. 

— Je n'ai jamais adressé mes vœux à la princesse de 
Huntley, reprit vivement le prince. Elle est belle à la vé- 
rité, elle m'avait été destinée dès notre enfance; mais nos 
cœurs ne sont |)oint d'accord avec les projets du roi, nous 
n'avons jamais éprouvé l'un pour l'autre qu'une estime 
mutuelle et une amitié sincère. 

— Et n'est-ce pas assez pour le mariage? répondit Fé- 
licie en souriant; d'ailleurs je vous prie, monseigneur, 
reprit-elle d'un air sérieux, de considérer que le rang que 
j'occupe ici est trop inférieur au vôtre pour que je puisse 
croire à la pureté de vos intentions , et il me fait un devoir 
d'éviter les occasions d'entendre à ra\enir de tels discours. 

Puis , se rapprochant de la princesse , qui marchait à 
quelques pas devant elle, elle lui adressa la parole, et rom- 
pit ainsi l'entretien avec le prince. 

Les fêtes continuèrent encore quelque temps. Le roi, oc- 
cupé des (roubles de son royaume, semblait avoir ralenti 
ses assiduilés auprès de M"* de Monrose, et le prince, 
croyant s'être trompé dans ses craintes, espérait, par ses 
attentions et ses prévenances, parvenir à vaincre les ri- 
gueurs de Félicie, quand un incident imprévu vint attirer 
de nouveau sur lui la colère de son père. 

Un jour que, tout occupé de ses pensées, il se promenait 
seul dans les jardins du palais et s'était arrêté près d'une 
fontaine , dont les jets arlistement combinés avaient attiré 
ses regards, un homme d'assez bonne mine, vêtu en jardi- 
nier, s'approcha de lui et lui présenta respectueusement 
une corbeille de fleurs. 

Le prince la reçut giaiiousement , dans Pintenlion de 
l'envoyer à .M"' de .Monro>e, et, après avoir écrit quol(|ues 
mois sur ses (ablettes pour la prier de l'accepter, comme 
il cherchait à les placer au milieu des fleurs, il aperçut un 
billet. 

La situation in(|uiélante de l'Etal, la haine qu'il savait 
que l'on portait au roi, lui firent supposer que ce papier 
pouvait renfermer quelque avis salutaire; il ouvrit le bil- 
let et y lut ce qui suit : 

« .\u prince d'Lcosse. 

« Vous êtes trop digne de régner, prince, pour di/Terer 



MUSEE DES FAMILLES. 



43 



€ plus longtemps de ceindre la couronne ; ne vous opposez 
« donc point à ce que vos sujets veulent entreprendre en 
« votre faveur: ils sacrifieront leur vie s'il est nécessaire 
t pour faire triompher une si juste cause. » 

Le prince fit chercher le jardinier qui lui avait présenté 
la corbeille; mais ce fut inutilement: on ne le trouva point 
parmi ceux qui travaillaient aux jardins du palais. Celle 
action hardie, exécutée à la faveur d'un déguisement, Pin- 
quié4a; quand il eut envoyé la corheille à M""" de Monrose, 
il se rendit chez le roi, et lui remit le billet eu lui appre- 
nant la manière dont il lui était parvenu. Jacques le lut en 
frou<;ant le sourcil, puis, regardant son fils d'un air plus 
sévère encore que de coutume : 

— Gardez vos avis pour vous, lui dit-il avec dédain, je 
saurai veiller à ce que vous ne régniez pas sitôt à ma place. 

Et comme le prince restait muet : 

— Mais vous, ajoula-t-il, qui venez me dénoncer des 
rebelles que je ne connais pas, vous l'êtes vous-même tous 
les jours à ma volonté. Je vous défends de rendre des soins 
à M''^ de Monrose comme vous le faites, et j'espère que 
vous ne me forcerez pas à vous renouveler un ordre auquel 
je saurais bien vous obliger de vous soumettre. 

— Je puis cesser, sire, répondit respectueusement le 
prince, de lui donner des marques de mon attachement ; 
mais puis-je disposer à mon gré des mouvements de mon 
cœur? 

— Eh bien ! répondit le roi en élevant la voix , jîuisque 
vous ne pouvez être le maître de vos sentiments, je vous 
mettrai eu un lieu où la présence de Félicie du moins n'en- 
treiiendra plus voire passion. 

Quand le roi se fut retiré daus ses appartements, le 
prince, accablé de chagrin , se rendit chez la princesse de 
Huntley, celle amie d'enfance à laquelle il avait coutume 
de confier toutes ses peines. Elle n'était pas chez elle. 

Laissant sa suite sur la terrasse du palais, il fit quelques 
pas seul pour respirer l'air frais du soir et donner uu libre 
cours à ses pensées. Il venait dentrer sons un couvert 
de hauts marronniers, quand il aperçut M"^ de Monrose 
assise sur un banc. 

— La princesse n'est pas ici, monseigneur, lui dit-elle 
dès qu'elle je vit. 

— Je le sais, mademoiselle, répondit le prince en la sa- 
luant, aussi n'est-ce pas elle que je cherchais, et je me fé- 
licite que le hasard m'ait conduit de ce côté ; mais je crains 
en même temps d'avoir troublé voire solitude, et que votre 
indifférence pour moi ne se change en haine, si j'ai troublé 
le cours de quelques réflexions agréables. 

— La haine n'est point le sentiment que l'on doit avoir 
pour un prince tel que vous, monseigneur, répondit Féli- 
cie en rougissant; vous commandez assez 
raie pour être sans crainle à cel égard. 

— Que m'importe l'estime publique? je la sacrifierais 
mille fois pour vous voir partager un sentiment plus doux. .. 

— Et c'est ce sentiment, monseigneur, que je dois évi- 
ter de connaître ; il est contraire à mon honneur, et mon 
honneur m'est plus cher que la vie. 

— Contraire à votre honneur! Ah! Félicie, connaissez 
mieux la tendresse que j'ai pour vous; je vous aurais déjà 
offert la couronne si j'en étais le maître ; mais, hélas! on 
ne veut même pas que je le sois de mon cœur. Cependant, 
si vous ne repoussez pas mon amour, j'atteste ici le Ciel 
que je vous ferai régner sur l'Ecosse dès que cela sera en 
mon pouvoir ! 

— La couronne, monseigneur, répondit Félicie avec 
douceur, la couronne ne m'est pas destinée. La prin- 



'estime géné- 



cesse de Huntlev, née pour la partager avec vous, vous 
fera facilement oublier ce qu'un léger caprice vous inspire 
aujourd'hui ; mais je ne vous en dois pas moins de re- 
connaissance , ajouta-t-elle en baissant les yeux, pour une 
offre qui m'honore plus que je ne mérite, et que je vous 
supplie de reporter sur relie que l'intérêt de TElat vous 
destine pour épouse. L'amitié, continua-t-elle, est le seul 
sentiment... 

— Que ne me Paccordez-vous donc cette amitié pré- 
cieuse ! interrompit vivement le prince ; elle serait une bien 
faible consolation pour mon ànie ardente, mais je pourrais 
espérer du moins qu'un jour vous plaindriez les maux que 
je souffre. . 

Il allait continuer, quand on vint annoncer que la prin- 
cesse venait de rentrer, et ils se dirigèrent vers le palais. 

Le prince, un peu consolé par l'entretien qu'il venait 
d'avoir avec Félicie, parut moins triste dans la visite qu'il 
fit à la princesse de Hunlley. S'il u'était pas aimé comme il 
aurait voulu l'être, il savait du moins qu'il n'était pas haï, 
et il se flattait qu'avec le temps Félicie, touchée de sa con- 
stance, verrait son amour avec moins de rigueur. 

Après quelques instants de conversation générale, il 
annonça le projet de faire une partie de chasse pour le len- 
demain, il ne voulait pas désobéir aux ordres de son père 
en y invitant Félicie ; mais il savait que la princesse y vien- 
drait sûrement, et il pensait que son amie, qui avait déjà 
manifesté plusieurs fois son goût pour ce genre de plaisir, 
l'y accompagnerait. Les choses se passèrent en effet comme 
il le désirait; le comte de Huntley demanda la permission 
de s'y rendre avec sa tille, et le rendez-vous fut conveuu 
pour le lendemain. 

Le malin, le prince fut au lever du roi, qui le reçut avec 
sa froideur habituelle; puis il se rendit au lieu indiqué pour 
la chasse. Le comte de Huntley, sa fille et Félicie, y arri- 
vèrent bientôt après. Le prince, velu d'un costume élégant 
et monté sur un beau cheval alezan , vint au-devant d'elles 
avec cet empressement et cette galanterie d'un homme qui 
cherche à plaire. 

La chasse venait de commencer au milieu de tous les 
bruits enivrants qui l'accompagnent; M"^ de Monrose, qui 
l'aimait passionnément, avait laissé loin derrière elle la prin- 
cesse et son père, et le prince , enchanté de la voir seule , 
s'était séparé de sa suite pour s'élancer sur ses traces , 
lorsqu'il se vit tout à coup entouré par une troupe d'hom- 
mes armés qui sorlirent d'entre les arbres de cin'i ou six 
côtés à la fois et lui barrèrent le chemin. Croyant qu'on 
en voulait à sa vie, il tira aussitôt son couteau de chasse; 
mais celui qui était à leur tèle s'élant avancé : 

— Venez, monseigneur, lui dit-il, c'est le roi votre père 
qui l'ordonne; laissez-vous conduire; c'est à regret que je 
me suis chargé de cette triste mission, mais je n'ai pas été 
le maître de la refuser. 

Le prince reconnut alors le vieux Morlay, et, remettant 
son couteau dans le fourreau : 

— Allons, dit-il, il faut obéir au roi. Morlay, voici mes 
armes. Félicie! me voilà séparé de vous, ce sera le plus 
grand de mes maux. 

Bientôt la petite troupe se groupa autour de lui, Morlay 
ordonna qu'on prît des chemins détournés, et on marcha 
avec une diligence extrême. 

Le prince trouvait cet événement si conforme aux me- 
naces que le roi lui avait faites la veille, qu'il ne douta pas 
un instant que ce ne fût par ses ordres qu'on l'éloignail 
de la cour, et le chagrin de quitter M"*- de Monrose le jeta 
dans un accablement qui ne lui permit pas d'arrêter sa 
pensée sur les autres malheurs dent il pouvait être menacé. 



44 



LECTURES DU SOIR. 



Cependant on s'aperçut liientôt de son absence, et, après 
l'avoir cherché de tous côtés inutilement, on se livra à 
toutes sortes de conjectures. M"« de Monrose surtout ne 
put cacher sa vive préoccupation du sort du prince. Lors- 
que la nouvelle de cette disparition lut portée au roi, il 
entra dans une affreuse colère, et lit aussitôt monter à 
cheval les troupes qui veillaient sans cesse à sa sûreté per- 
sonnelle; mais il était facile de voir que toutes ses dé- 
marches étaient l'effet de l'intérêt personnel et non de la 
tendresse paternelle. Le bruit se répandit même qu'il avait 
donné des ordres pour se défaire du prince dans le cas où 
on viendrait à le découvrir. Comme il soupçonnait le comte 
de Huntley d'avoir favorisé la fuite de son fils, il le fit jeter 



en prisou , et il menaça du même traitement la princesse 
sa fille, lorsqu'elle vint se jeter à ses pieds pour lui de- 
mander la liberté de son père. 

Cependant le prince, toujours sous la conduite de .Mor- 
lay, traversait une partie du royaume avec une extrême 
célérité. Deux jours s'étaient écoulés depuis sou enlève- 
ment , et ce n'avait été que pendant la nuit que son es- 
corte lui avait donné le temps de prendre du repos et 
quelques aliments. 

Le troisième jour, secouant enfin sa rêverie d'amour, il 
demanda où on le conduisait. 

— Vous eu serez bientôt instruit, monseigneur, lui répon- 
dit Morlay ; modérez, de ^ràce, votre douleur, et souvenez- 




La chasse. 



vous, je vous en conjure, qu un prmce qui, comme vous, 
est l'espoir du peuple et de l'armée, doit ménager sa vie, 
pour eux. 

— Eh! que me parlez- vous de vivre! reprit le prince 
en soupirant; nesuis-je pas, hélas! le plus malheureux de 
tous les hommes? 

— Non, monseigneur, car vous allez être bientôt un roi 
puissant et adoré, il est temps enfin de nous affranchir 
des vexations et des cruautés du roi votre père, et l'armée, 
révérant en vous de grandes qualités, a résolu de vous re- 
connaître pour roi. 

A peine Morlay finissait-il ces mots, que les principaux 
chefs de l'armée, qui étaient venus au-devant du prince, 
l'entourèrent et le saluèrent du titre de roi. Mais le prince, 
après les avoir remerciés en peu de mots des témoignages 
d'estime et d'affection qu'ils lui prodiguaient, leur déclara 
qu'il ne voulait point régner en usurpant un empire dont 
son père était possesseur. 

— Votre Altesse Royale, reprit Morlay, fera connaître ses 
résolutions après y avoir réfléchi à loisir ; qu'elle veuille bien 
seulement recevoir en te moment avec boulé les acclama- 



tions de ses soldats ; ils sont rebelles, mais ils sont les plus 
forts, et nous n'avons arrêté leur fureur qu'en les flattant 
de l'espoir de vous avoir pour maître ; songez qu'après 
votre refus, nous ne saurions plus les contenir: ils iraient 
indubitablement brûler Edimbourg, et se venger sur la per- 
sonne du roi lui-même de tout le sang qu'il a répandu. 
Voudriez-vous, monseigneur, exposer vos peuples désoles 
à tous les dangers inséparables d'une ville livrée à la fu- 
reur du soldat? 

— Eh bien! marchons, dit le prince, frémissant à l'idée 
de savoir M"« de .Monrose dans une ville assiégée ; allons 
me montrer à l'armée, puisqu'il le faut pour éviter de plus 
grands maux; mais prends garde , Morlay, la responsabi- 
lité de l'avenir pèsera sur vous de tout sou poids. 

Toutes les troupes étaient sous les armes, et elles reçu- 
rent le prince avec des acclamations de joie ; on le condui- 
sit à la tente qui lui avait été préparée, après quoi on le 
laissa seul. 

Le lendemain, Morlay se présenta, et lui ayant fait de- 
mander la permission de l'entretenir d'uu sujet important, 
le prince ordonna (pi'on le fil entrer. 



MUSEE DES FAMILLES. 



45 



— Eh bien! Morlay, lui dit-il, vous me voyez plus que 
jamais résolu à ne point porter les armes contre mon père ; 
non, je ne saurais encourager une révolte que je désap- 
prouve et dont je passerais pour être complice, malgré la 
pureté de mes intentions. 

— Vous êtes donc résolu, monseigneur, lui répondit 
hardiment Morlay, à laisser périr le roi, et à voir passer la 
couronne d'Ecosse sur une tète étrangère, car les troupes 
révoltées se croient tout permis dansla fureur qui les anime. 
Vous êtes né pour commander, vous soumettrez-vous à 
obéir? 

— Je n'obéirai jamais, reprit le prince avec fierté, ni à 
mes sujets ni à aucune puissance étrangère; la vie me sera 
toujours moins chère que la conservation de mon honneur 
et de mon rang; mais je ne veux pas me mettre à la tête 
d'une armée rebelle, qui n'a pas le droit de se choisir un 
roi. 

— Il serait à désirer, monseigneur, que vous pussiez 
encore vous conduire d'après ces sages maximes; mais il 
s'agit de vous mettre en possession du trône, ou de le voir 
vous éch.ipper à jamais. Il ne vous est plus permis d'espé- 



rer (continua Morlay, voyant que le prince lui prêtait atten- 
tion), il ne vous est plus permis d'espérer de pouvoir arrê- 
ter le ressentiment des troupes; le traité secret que le roi 
votre père a fait avec les ennemis de notre patrie les a 
exaspérées au dernier point et a détruit tout espoir de pou- 
voir jamais les faire rentrer dans le devoir. Voici, monsei- 
gneur, une copie de ce traité ; vous y verrez que Henri VII 
promet que, dès que les troubles dont son royaume est agité 
seront apaisés, il enverra des secours à votre père pour 
comprimer un peuple malheureux, et contenir dans l'obéis- 
sance une armée qui serait peut-être encore fidèle, si elle 
n'avait pas eu connaissance de cet infâme traité. 

Le prince prit le papier des mains de Morlay, et, pendant 
qu'il le parcourait, celui-ci fit entrer dans la tente des pri- 
sonniers que l'on venait d'amener au camp. 

— Si vous pouviez, monseigneur, hésiter encore, lui 
dit-il, veuillez interroger ces hommes qu'on vient de saisir; 
vous apprendrez d'eux , mieux que par tout ce que je 
pourrais vous dire, ce que vous devez attendre des senti- 
menis du roi à votre égard. 

Celui des prisonniers qui paraissait le nlus considérable, 




• '''-.1.. 



Les prisonniers. 



se jetant alors aux genoux du prince, lui avoua les ordres 
qu'ils avaient reçus de se défaire de lui. Le prince en fut 
<iouloureusement atîecté, et, se tournant vers Morlay, il lui 
dit avec un accent empreint d'une vive émotion : 

— Et moi, je veux commencer mon règne par une ac- 
tion de clémence ; qu'on rende la liberté à ces prisonniers, 
et qu'ils aillent dire à mon père que les ordres qu'il donne 
contre ma vie ne m'empêcheront jamais d'employer tous 
mes soins pour la conservation de la sienne. 



Cependant les chefs de l'armée pressaient le prince de se 
mettre à leur fête et de marcher sur Edimbourg: voyant 
qu'il ne pouvait plus résistera leurs instances, il prit le 
commandement des troupes et vint camper à trois lieues 
de Sterling. A mesure qu'il avançait dans sa marche, il 
recevait les députations des différentes villes, qui venaient 
faire leur soumission et le reconnaifre pour leur souverain. 

Le roi rasseiiiMa promptement ce qu'il avait de troupes 
aux environs de Sterling, et, n'écoutant que le mouvc- 



4Q 



LECTURES DU SOIR. 



ment de sa colère, il voulut aussitôt les mettre en campa- 
gne, malgré les rcprésenlations des officiers les plus expé- 
rinïenlés, qui lui faisaient observer qu'il pourrait soutenir 
un long siège dans Sterling, et peut-être même y rece- 
voir quelques renforts ou des secours de l'Angleterre; tan- 
dis que son armée, plus faible que celle des révoltés, mar- 
chait à une défaite certaine: mais la fureur l'emporta sur 
la raison. 

Les choses étaient dans cet état, lorsqu'un soir le prince 
d'Ecosse vit entrer dans sa tente Morlay, suivi d'un officier 
que l'obscurité l'empêcha d'abord de reconnailrc. 

— J'espère, dit Morlay, que Voire Altesse Royale me 
saura gré du prisonnier que je lui amène. 

Après que celui-ci eut levé la visière de son casque, le 
prince reconnut le comte d'Anglesey, un des plus brillants 
seigneurs de la cour, le lidèle compagnon de ses jeux et de 
ses plaisirs. Sa joie fut extrême de voir quelqu'un qui pou- 
vait lui donner dos nouvelles d'Kdimbourg, lui dire l'état 
des esprits, l'efTet qu'avait produit sa disparition , et lui 
parler enfin de Félicie de .Monrose. 

— Il appartenait à Morlay, lui dit-il gracieusement, de 
faire un prisonnier tel que vous; je rendrai votre prison 
assez douce pour que vous n'ayez pas la pensée de nous 
échapper, quoique je me flatte qu'il n'a pas fallu de grands 
elTorls pour vous amener près de moi. 

— Il est vrai, monseigneur, reprit le comte d'Anglesey, 
que ma défaite a été facile; dès que je sus que Votre Al- 
tesse Royale était à la tète de son armée, mon seul désir 
fut de venir mettre à ses pieds l'expression de mon dévoue- 
ment et mon bras à son service. 

Le comte d'Anglesey ap[)rit au prince que le roi ne se 
croyant plus en sûreté à Edimbourg, s'était retiré à Ster- 
ling , et que, cédant à l'impétuosité de son caractère, il 
marchait au-devant de lui à la tête de son armée ; mais que 
les peuples, prêts à se ré\olter, faisaient des vœux pour 
être délivrés du joug d'un souverain qu'ils détestaient, et 
qu'ils étaient prêts à le détrôner. 

— Je n'ai jamais désiré arriver au trône par un tel che- 
min , reprit le prince; mais je cède à un torrent qu'on m'a 
dit insurmontable. Oui, je vais régner malgré moi, je vais en- 
lever il mon père une couronne que je voudrais pouvoir lui 
conserver au prix de tout mon sang. J'ai même cherché, 
continua-t-il en voyant Morlay s'éloigner, à m'échapper de 
cette armée rebelle pour retourner près du roi ; mais cette 
garde nombreuse qui m'environne est trop lidèle aux or- 
dres qu'elle a reçus, et à celte affcclion qu'elle dit avoir 
pour moi, pour me laisser la liberté de fuir. 

— Eh! monseigneur, quand il vous serait possible de 
fuir, vous ne sauveriez pas le roi , vous ne |)ourriez changer 
l'esprit public ; souffrez donc ce que vous ne sauriez empê- 
cher, et jtrofitez de la disposition favorable des troupes, qui 
pourraient se lasser de vos hésitations, et qu'il ne serait 
plus alors en votre pouvoir de contenir. 

— Je m'y résigne, répondit le prince en soupirant ; mais 
la postérité rendra-t-elle justice à mes intentions? et, 
comme si ce n'était pas assez d'entrevoir cette tache à ma 
gloire, ne savez-vous pas que î'amour m'accable de ses 
tourments? 

— Ces tourments vont bientôt cesser, monseigneur; l'in- 
différence n'est point le partage d'un prince tel que vous; 
le nuage de tristesse dont votre dépari a voilé la beauté de 
la princesse de Ilunlley et de M""" de .Monrose elle-mèiue, 
malgré tous ses elTorls pour cacher ses sentiments, prouve 
assez le contraire; et, (piand on est aimé, ne Iroiive-l-on 
pas des douceurs même dans les maux que l'amour peut 
causer? 



— .\imé ! reprit le prince avec chaleur ; ah ! plaise au Ciel 
que vous disiez vrai ! 

Et le souvenir de Félicie allait lui faire oublier les obli- 
gations de sa nouvelle position, si Morlay n'était venu 
l'avertir que les avant-postes venaient d'apercevoir l'ar- 
mée du roi qui s'avançait, et que les généraux deman- 
daient qu'il vint passer les régiments en revue pour les 
préparer à la bataille qui aurait lieu le lendemain. Le prince 
soupira, puis, se faisant violence, il sortit a\ec Morlay, 
sans lui répondre, pour prendre les dispositions nécessaires 
au combat. 

Le jour qui devait décider du sort de l'Ecosse venait de 
paraître, mais le jeune prince avait prévenu l'aurore : 
l'inquiétude alTreuse qui agitait son àme ne lui avait pas 
permis de goûter les douceurs du sommeil. Avant le 
combat, il renouvela aux officiers les ordres les plus se- _ 
vères de veiller sur la vie de sou père; ne se sentant pas 
la force de diriger l'attaque, il remit le commandement à 
Morlay, et, revêtu d'une armure simple, sans marque 
distinclive, il alla se confondre parmi les troupes. Son air 
triste et abattu aurait pu faire douter de sa valeur, si cha- 
cun ne se fût rappelé avec quel courage et quelle ardeur il 
avait combattu peu de temps auparavant à la frontière à la 
tète de ces mêmes régiments. 

L'armée royale, quoique plus faible que celle du prince, 
parut en bon ordre. L'animosité était égaie .de part et d'au- 
tre. Le combat commença avec rage; il fut long et opi- 
niâtre, et la victoire longtemps indécise. .Morlay, qui com- 
mandait l'aile gauche opposée à l'aile droite de l'ennemi, 
oij se trouvait le roi en personne, observa fidèlement les 
ordres du prince; mais après quatre heures d'une lutte 
acharnée, Jacques lli, voyant enfin sa défaite certaine, quitta 
le champ de bataille, et, suivi d'un petit nombre des siens, 
se réfugia dans un moulin situé à peu de distance de là; 
quelques soldats acharnés à sa perte l'y suivirent, et, mal- 
gré la défense qu'ils en avaient reçue, ils le tuèrent ;l). 

La victoire n'était plus douteuse. Le prince d'Ecosse, se 
voyant maître du champ de bataille, fît tout ses efforts pour 
épargner le sang de ses sujets. Il rejoignait son camp avec 
quelques généraux, quand on vint lui apprendre la mort 
du roi son p^re; il en versa des larmes amères , jura de 
faire punir rigoureusement les coupables, et se relira sous 
sa tente. 

Le lendemain, il fit transporter à Sterling le corps de 
Jacques lU, et lui fit rendre les honneurs de la sé|uilture 
avec toute la pompe et la magnificence royales, puis il 
ordonna qu'on fil des recherches pour découvrir les meur- 
triers de son père; mais ce fut iiiulilement; épouvantés 
par leur crime, ils avaient pris la fuite, et leur condition 
les sauva du châtiment qui leur était dû. 

Ai>rès que le nouveau roi eut ainsi rempli les devoirs 
du respect filial, il fil son entrée à Edimbourg au milieu 
des acclamations générales. Son premier soin fut de rendre 
la liberté au comle de Hunlley. Mais quel coup affreux al- 
lait percer son cœur! Impatient de revoir Felicie, il croyait 
enfin toucher au moment qu'il souhaitait avec tant d'ar- 
deur, quand la princesse de Ilunlley, à qui il s'était em- 
pressé de demander des nouvelles de son amie, lui fit, tes 
larmes aux yeux, le récit de ce qui était arrivé peu de jours 
auparavant : 

— La nuit qui précéda la bataille à laquelle nous de- 
vons votre avènement, sire, un grand nombre dhommes 
armés forcèrent avec fracas les portes du palais de mon 
père ; quel(]ues domestiques , qui essayaient d'en défen- 
dre l'entrée, furent bientôt victimes de leur dévouement. 
d] lliiioire d'Angleterre et d'Ecosse. 



MUSKE DES FAMILLES. 



47 



Tremblante , à peine vêtue , je descendais dans le jardin 
pour tne sauver , quand j'aperçus Félirie entraînée par des 
hommes armés, malgré ses eris déchirants. Jugez, sire, de 
mon edroi : j'étais seule et ne pouvais la secourir! Ils 
fsjyaieiil vers le petit bois qui est à l'extrémité du parc, 
et bientôt ils curent disparu. Alors, je cherchai à rassem- 
bler (juelques personnes , et je (is aussitôt courir sur les 
traces des ravisseurs; mais l'épouvante qu'ils avaient cau- 
sée leur avait donné de l'avance. Il fut impossible de les 
rejoindre. Hélas! nous pensâmes que celle action hardie 
ne pouvait venir que du roi, et vous jugez, sire, que toute 
démarche alors devenait inutile. 

Il serait difficile de décrire l'effet que produisit sur le 
jeune roi le récit de cet événement. Si quelque chose avait 
pu lui faire supporter les circonstances de son avènement 
au trône, c'était la pensée d'y faireasseoirM"^ de Monrose, 
de le partager avec cellequi possédait tout son amour... Il 
lui fallut cependant maîtriser sa douleur et s'occuper des 
soins de son royaume. Il fut couronné à Edimbourg avec 
une magnificence extraordinaire, et quoique Téiat de son 
cœur ne lui permît pas de prendre part à la joie publique, 
il n'en témoigna pas moins sa gratitude de toutes les mar- 
ques d'attachement qu'il recevait de toutes paris. 

La ville d'Edimbourg était encore plongée dans les fêtes 
du couronnement , lorsqu'un incident qui oci upait déjà 
l'Europe entière vint tirer le nouveau roi de sa mélancolie, 
en excitant sa générosité naturelle et les intérêts de sa po- 
litique. 

In prétendant à la couronne d'Angleterre, le jeune duc 
d'York, lils d'Edouard IV, sauvé de la mort par la pitié 
de ses assassins, disait-on, avait débarqué en Irlande, où il 
levait Télendard de la rose blanche et réclamait hautement 
fos droits. Jacques IV reçut des lettres de la duchesse douai- 
rière de Bourgogne, tante et protectrice du duc d'York, 
(pii lui annonçait l'arrivée en Ecosse de cet infortuné reje- 
ton de la race royale d'Angleterre, et lui demandait son 
assistance pour le faire remonter sur le trône de son père. 
Il arriva en efTet à Edimbourg après avoir fait un court 
séjour en Irlande. Le roi lui tlt l'accueil le plus flatteur cl 
le plus encourageant : aussi sensible au malheur de ce jeune 
prince qu'ennemi naturel de Henri de Tudor, il épousa sa 
cause avec ardeur et lui fil des promesses qu'il se mit aiis- 
sitôlen devoirde réaliser. Pendniil que, séduit par les appa- 
rences trompeuses de ce faux prétendant, il faisait les pré- 
paratifs de la guerre qu'il devait déclarer en sa faveur au 
roi d'Angleterre, il arriva à la cour un envoyé irlandais 
porteur de dépèches pour ce prétendu duc d'York, de la 
part du prince Yreton, souverain d'un canton d'Irlande, 
chez lequel il avait séjourné, et qu'il avait su mettre dans 
ses intérêts. 

Parmi les dépêches apportées par le messager d'Yre- 
ton, se trouvait une letlreadressée à la princesse de Hunlley, 
que celle-ci ouv rit avec empressement , dès qu'elle recon- 
nut, à son grand étonnement, l'écriture de M"* de Monrose. 
Féhcie , après avoir témoigné à la princesse la joie 
qu'elle éprouvait de pouvoir enfin lui donner de ses nou- 
velles, l'assurait de son respect et de sa tendre amitié; elle 
lui mandait qu'elle était heureuse, qu'elle avait trouvé le 
bonheur au moment où elle croyait sa perte et son déshon- 
neur inévitables, et, sans entrer dans le détail de ses aven- 
tures, qui, disait-elle, serait trop long pour une lettre, elle 
lui mandait que l'envové du prince Yreton était chargé par 
elle de lui en faire le récit. Dès que le roi fut instruit de 
ce message, il se rendit aussitôt au palais du comte de 
Huntley, accompagné du duc d'York, et le messager ayant 
été introduit, commença ainsi : 



— Ce fut, comme vous le savez, madame, par les'ordrf-s 
du feu roi d'Ecosse que l'héritière de la noble maison de Mon- 
rose futenvelée de votre palais la veille de la fameuse ba- 
taille qui changea les destinées de ce royaume; ses ravis- 
seurs étaient en trop grand nombre et l'entreprise trop bien 
concertée pour qu'elle pût échouer. Ils la transportèrent 
hors de la ville, et, l'ayant placée dans une litière qui les 
attendait, ils partirent avec une grande vitesse; arrivés à 
la mer, l'escorte se réduisit à six hommes seulement; on 
traversa le canal du Nord, et, après de nouvelles marches 
forcées, on s'arrêta enfin à une maisonnette située au rai- 
lieu d'une vaste forêt. 

Près d'un mois s'était écoulé depuis que M"' de Monrose 
était dans ce lieu solitaire, elle y était servie avec toutes 
sortes d'égards, sans (]ue rien cependant pût l'instruire 
de son sort, lorsque celui qui paraissait être le chef de ses 
gardiens entra un jour brusquement dans sa chambre, et, 
lui adressant la parole d'un air dur: 

— Voici enfin, madame, lui dit-il, votre sort éclairci; 
c'est par l'ordre de Jacques III que je vous ai amenée en 
Irlande, ma patrie, où le roi se crovait plus maître de votre 
personne que dans ses Étals révitllés. Vous deviez être le 
prix de son amour si la \ ictoire l'eût favorisé ; mais le Ciel, 
qui permet quelquefois le triomphe des coupables, a rendu 
sou fils vainqueur. Le roi Jacques III n'a pas voulu survi- 
vre à sa défaite et à la perte de sa couronne, et il a trouvé 
la mort au milieu de ses ennemis. 

Celui i]ui m'a apporté cette nouvelle, continua-t-il, vient 
de me remettre une lettre que ce malheureux prince m'a- 
vait écrite avant la bataille, et qu'il lui avait ordonné de 
m'apporter si l'issue lui en était funeste. Jacques III m'or- 
donne, par cette lettre, de vous faire périr, ne voulant pas 
emporter en mourant l'idée que vous puissiez appartenir 
à un autre. 

Voilà, madame, un ordre bien cruel sans doute, mais 
qu'il est de mon devoir d'exécuter pour être fidèle à 
mes serments. Je vous donne la journée pour vous prépa- 
rer à subir votre sort , à moins, ajouta-t-il, que vous ne con- 
sentiez à me reconnaître héritier des droits du feu roi d'E- 
cosse sur votre gracieuse personne , et à couronner une 
passion que mon obéissance a pu seule m'empècher de 
vous déclarer jusqu'à présent. 

Votre Altesse imaginera sans peine, reprit le messager, 
la cruelle alternative dans laquelle M"'= de Monrose passa 
celle triste journée; ce fut à coup sûr la plus i»énible de sa 
vie. 

Cependant le soir arriva, et le Ciel mit fin à sa captivité. 
La nuit était déjà close, et un violent orage venait d'é- 
clater, quand on entendit un grand bruit de chevaux; ce 
bruit cessa tout à coup, et on frappa avec force à la porte 
de la chaumière : les ravisseurs de M"' de Monrose refusè- 
rent d'ouvrir; mais leur résistance était inutile, la porte 
fut bientôt enfoncée, et comme les assaillants étaient nom- 
breux, ils les eurent bientôt mis hors de combat. 

Et comme ils s'étonnaient de trouver une femme éplo- 
rée dans un lieu qu'ils croyaient n'être qu'un repaire de 
brigands : 

— Qui que vous soyez , s'écria M"'" de Monrose en s'a- 
dressant à un jeune homme (]u'elle jugea- à son air distin- 
gué être le maître de tous les autres, vous venez de me 
sauver la vie ; recevez-en mes actions de grâce. 

— Serais-je assez heureux, madame, lui répondit le 
prince Yreton, car c'était liii-inème, pour vous avoir rendu 
un tel service? Surpris par la nuit et par l'orage à la fin de 
ma chasse, nous avons longtemps erré au hasard dans la 
forêt. Enfin une faillie lueur nous a apparu de ce côté, et 



4? 



TECrniES Dî' SOTR. 



nous y sommes accourus pour demander un abri. Vous 
voyez, madame, que celte lueur c'était ma bonne étoile. 

Le lendemain , dès que le jour parut , le prince Yreton 
emmena M"' de Monrose, et la présenta à la princesse sa 
mère, qui fut vivement touchée des malheurs de la belle 
prisonnière, et s'eiforça de les lui faire oublier par la plus 
riche et la plus splendide hospitalité. 

Le prince Yreton est jeune et beau ; il était difficile que 
ses soins, si bien secondés par sa mère, ne touchassent pas 
le cœur de M"*' de Monrose. Bientôt, en effet, elle ne parla 
plus de retour en Ecosse ; elle avoua ses sentiments à sa 
noble hôtesse , et il y a quelques jours que l'union du 
prince Yreton avec M"* Monrose a été célébrée par des 
l'êtes et des réjouissances publiques. 

A ces derniers mots, Jacques IV sentit son cœur dé- 
faillir, et il essuya furtivement une larme ; mais faisant un 
effort sur lui-même; 

— Allons, prince, dit-il au duc d'York, allons songer 
à des intérêts plus sérieux, et nous occuper de l'expédition 
qui doit, j'espère, vous ouvrir le chemin au trône d'Angle- 
terre. 

Les préparatifs de la guerre que le roi allait entreprendre, 
s'ils ne dissipèrent pas entièrement sa douleur, furent du 
moins une distraction à la triste préoccupation qui l'ab- 
sorbait. Quand l'armée qui devait entrer en campagne fut 
prête à marcher, Jacques IV se mit à sa tête avec le duc 
d'York, et se dirigea vers les frontières d'Angleterre. Les 
succès brillants qu'il obtint et l'accueil que le prétendant 
recevait sur son passage épouvantèrent bientôt Henri VII, 
qui lui envoya demander une suspension d'armes. 

Cette trêve fut fatale aux inléiêts du prétendu duc 
d'York. Le roi d'Angleterre, muni des preuves de la 
naissance de cet imposteur, les fit nicllre p.ir des députés 
fidèles sous les yeux du roi d'Ecosse, et Jacques IV, recon- 



naissant son erreur, abandonna la cause du faux préten- 
dant. On sait que cet homme , reconnu pour s'appeler 
Perkin Varbek, et qui n'était que l'instrument de la haine 
de la duchesse de Bourgogne contre la maison de Tudor, 
périt plus tard sur l'échafaud dans la Tour de Londres {l). 

Les mariages des princes sont presque toujours déter- 
minés par la politique ; les grands intérêts des États déci- 
dent de leur bonheur domestique en disposant de leur 
main au gré des calculs de l'ambition. Un des avantages 
de la paix que fit demander Henri VII au roi d'Ecosse fut 
l'offre de la main de la princesse d'Angleterre. Cette union, 
qui consolidait l'alliance des deux nations, fut consentie 
entre Jacques IV et les envoyés de Henri ; la paix fut pro- 
clamée, une pompeuse ambassade fut envoyée à la frontière 
pour y recevoir la princesse, et le mariage fut célébré à 
Edimbourg avec une grande magnificence. 

Le temps, l'absence et l'ingratitude de M''« de Monrose 
avaient affaibli dans le cœur du roi d'Ecosse une passion 
aussi malheureuse qu'elle avait été profonde. La beau- 
té de la princesse d'Angleterre, ses hautes qualités, et, 
suivant quelques historiens, quelque ressemblance avec 
Félicie, attirèrent bientôt à la reine l'amour et la tendresse 
de Jacques IV. 

Environ cent ans plus lard, le trône d'Angleterre étant 
resté sans héritier direct après la mort de la reine Elisa- 
beth, fille du roi Henri VIII, ce fut un rejeton de ce ma- 
riage qui réunit, dans la i)ersonne de Jacques VI (2), les 
trois royaumes d'Ecosse, d'Irlande et d'.\nglelerre sous une 
seule et même domination avec le nom de Royaume-Uni 
de la Grande-Bretagne. 

Le comte de M.\SIN. 

(i) lliiloiie d'Angleterre. 

{•i) Jacques VI d Eco>se monta sur le trône d'Angleterre après Eli- 
sabeth, ei prit le nom de Jacques U' [Histoire d'Anglf terre). 






•l'u- 



I tr,.- ' ' • ■■ 1 i — } 




MUSÉE DES FAMILLES. 



49 



UNE AVENTURE SOUS PiUL F. 




Polirait de Paul l'. 



§!• 



La catastrophe qui mil un terme à la vie de Paul 1" a 
été racontée de diverses manières. Nous ne nous établirons 
point le juge des opinions contraires émises sur ce funeste 
accident. Quoi qu'il ait été écrit à ce sujet, nous aimons à 
croire que les fils de l'infortuné monarque ne participèrent 
point au drame sanglant qui termina la vie de leur père. 

Nous n'admettrons jamais qu'Alexandre ait autorisé le 
meurtre qui souilla de nouveau le trône des czars, et nous 
en donnons pour preuve la douceur de ses mœurs, sa piété 
filiale envers l'impératrice Marie, la noblesse et la généro- 
sité de son cœur. Quant à Constantin, on sait avec quelle 
énergie il s'éleva contre ce forfait inouï, on sait même que 
la noblesse ne lui pardonna janiais le ressentiment qu'il 
conserva toute sa vie contre les coupables, qui durent leur 
amnistie à la jeunesse d'Alexandre aussi bien ([u'à leur 
KOVFMime 18 ii. 



propre puissance. L'empereur Nicolas, encore enfant, ne 
put être enveloppé dans les soupçons parricides qu'on fit 
retomber sur ses frères ; mais, eùt-il été à l'âge de ceux-ci, 
il n'eût pas plus qu'eux trempé dans le fatal complot: nous 
n'en voulons pour preuves que l'inflexible rigidité de son 
caractère et sa tendre affection pour sa famille. 

Aussitôt après son avènement à Tempire, Paul 1'' fit en- 
lever de l'église de Saiut-.\lexandre-Newski l^s restes de 
Pierre III ; il les fit transporter à côté du corps de Catherine 
dans l'église de la forteresse de Saint-Pétersbourg, sépul- 
ture des czars, et réunit son père et sa mère dans un même 
tombeau, sur lequel fut gravée cette inscription: Vicisés 
pendant leur vie, réunis après leur mort. 

Puis à cette funèbre cérémonie, acte de solennelle répa- 
ration, dans lequel les courtisans durent remarquer que le 
nouveau czar avait conservé la mémoire du passé, succé- 
dèrent les fêtes pompeuses du couronnement. Saint-Pé- 

— 7 — DOlZltME VOI.IMK. 



50 



LECTURES DU SOIR. 



tersbourg venait d'être témoin du convoi de Pierre III , 
Moscou ouvrit ses murs à l'imposant cortège qui, du vieux 
palais des czars , allait se rendre à 1 église de l'Assomp- 
tion. 

Moscou, la ville sainte, aux trois cents temples, aux flè- 
ches pittoresques, aux coupoles dorées, Moscou, l'antique 
berceau de la puissance moscovite , qui déjà quatre fois 
avait surgi de ses cendres, qui seize ans plus tard devait 
résister à un choc affreux et sortir plus brillante de l'im- 
mense foyer qui la dévora, Moscou a dépouillé ses signes 
de deuil pour étaler ses plus brillantes parures ; aux bran- 
ches de cyprès ont fait place de fraîches guirlandes de 
fleurs, le glas funèbre aux joyeuses volées de mille cloches, 
les chants funéraires aux cris de l'allégresse : t L'empereur 
est mort ! vive l'empereur! » 

Paul I" a voulu que son sacre fût entouré de la plus 
grande magnificence; il a tout réglé, tout ordonné; il a 
voulu même que les costumes des dames de sa cour em- 
pruntassent leurs modèles aux costumes portés à la cour 
des derniers rois de France, et c'est ainsi que les galeries 
de Moscou resplendissent de l'éclat pompeux des fêtes de 
Versailles. 

La noblesse de Saint-Pétersbourg , celle des villes les 
plus considérables de l'empire se rendent dans la vieille 
cilé hospitalière, et cette immense réunion y déploie tout 
le faste d'une cour riche et somptueuse. C'était ce qu'avait 
voulu le nouveau czar! 

Au milieu des fêtes qui se reproduisent chaque jour, et 
auxquelles prennent part Paul I"^ et l'impératrice Fédéo- 
rovna, l'empereur remarque dans le cercle brillant des mille 
beautés qui sont groupées autour du trône une ravissanie 
jeune fille. Sa timide candeur, ses grâces naïves , sa mo- 
deste ingénuité, la délicatesse de ses traits, la douce expres- 
sion de ses regards, tout en elle charme, séduit, entraine. 
Objet de l'admiration générale, elle ne peut échapper aux 
regards de l'empereur. Il s'approche d'elle : 

— Quelle est, lui dit-il, l'heureuse famille qui vous a vue 
naître? 

— Sire, reprit la jeune fille, mon père est le sénateur 
Laponkhin. 

— L'ancien gouverneur de notre province d'Iaroslaw? 
La jeune fille s'inclina. 

— C'est chez vos ancêtres, reprit le monarque, que notre 
illustre aïeul Pierre le Grand choisit sa première épouse. 

De nouveau la jeune fille s'inclina, sans que ce souvenir 
de l'empereur excitât en elle le moindre sentiment de va- 
nité. 

— Nous regrettons qu'un de nos plus fidèles serviteurs 
ait été condamné à l'oubli. Vous pouvez lui annoncer que 
nous avons le projet de lui accorder les récompenses que 
méritent ses services, et que nous ne voulons point oublier 
une famille dans laquelle la fidélité et les grâces sont héré- 
ditaires. 

Anna Pélrovna salua le monarque de manière à jusiilior 
le sens des dernières paroles qu'il lui avait adressées, tan- 
dis que ses joues se colorèrent d'un \ if incarnat. 

Lorsque la jeune lille releva la tête, elle s'aperçut que 
Paul s'était éloigné d'elle, et ses yeux, se portant dans la 
direction que l'empereur avait prise, rencontrèrent deux 
regards qui avaient épie avec avidité tous les incidents du 
court entretien que nous venons de rapporter. Ces regards 
étaient ceux du prince Gagarin (Paul (iraviloviich), jeune 
ofllcicr d'un mérite distingué, qui servait sous les ordres du 
célèbre Souvarof. 

\ partir de ce moment, le souvenir d'Anna Pêtrovna de- 
meura sravé en Irails inelTacables dans la mémoire du 



monarque. Nous verrons bientôt quelle influence eut sur 
tout le reste de sa vie cette impression si soudaine , cette 
violente pass\pn, dont les effets, nous nous hâtons de le 
dire, n'eurent aucun résultat capable d'alarmer la suscep- 
tibilité la plus rigoureuse. 

Avant de reprendre le fil des événements que nous avons 
à raconter , nous croyons devoir rappeler à nos lecteurs 
sous quelle influence se trouvait Paul I" lorsqu'il monta 
sur le trône que sa mère avait environné de tant d'éclat. 

Né avec une justesse d'esprit remarquable, capable des 
résolutions les plus généreuses , mais relégué par Cathe- 
rine en dehors de la sphère où ses bonnes qualités auraient 
trouvé de continuelles et d'heureuses applications, abreuvé 
d'humiliations par les courtisans de .«a mère, dont la faveur 
semblait s'accroître en raison du mépris qu'ils professaient 
publiquement pour son fils, Paul se vit contraint de vniler, 
sous le masque de la brusquerie et de l'originalité, le res- 
sentiment des injures dont ne le garantissait pas son exil à 
Gatchina, et qui agissaient sur un caractère irascible, iit»ut 
les contrastes luttaient sans cesse pour dominer tour à 
tour. 

La suite de ce récit jettera peu de clarté sur les causes 
de la funeste catastrophe qui termina si horriblement ses 
jours ; mais de l'épisode que nous avons emprunté à sa vie 
nous pourrons conclure que le comte Panin , son gouver- 
neur, s'il le traita selon le rang du czarovitch, l'éleva de 
manière à étouffer ses bonnes dispositions et à le rendre 
peu digne du trône où il était appelé. 

Uni de bonne heure à .Marie de Wurtemberg, princesse 
aussi douce que vertueuse , il avait toujours tenu à son 
égard et à celui de ses enfants une conduite digne et em- 
pressée. Né en 1754, il atteignait sa quarante et unième 
année au moment où sa mère terminait une vie aussi bril- 
lante que glorieuse. 

En montant sur le troue, le nouveau czar se signala par 
une modération et une sagesse que l'on était loin de lui 
supposer; afl"able et afl'ectueux envers tous, il poussa la 
l>ienveillance jusqu'à conserver aux favoris de Catherine 
les emplois qu'ils tenaient d'elle , et les combla même de 
nouvelles faveurs. Tel était Paul au début de son règne. 
Nous pourrons apprécier bientôt comment s'évanouirent 
les espérances qu'il fit concevoir, et comment la sensibilité 
qui lui était naturelle se changea tout à coup en terribles 
et fougueux emportements. 

§11. 

Un an s'était écoulé depuis que Paul !"• avait placé sur 
son front la lourde couronne de Catherine. Déjà les libéra- 
lités dont son avènement au Irône lui avait fourni Tooca- 
sion commençaient à s'oublier par l'effet de violentes 
mesures et de durs sévices distribués sans plus de discer- 
nement que ne l'avaient été les témoii:n,i£:es de sa muni- 
ficence. 

Occupé des irraves soins de son empire, tantôt cherchant 
à s'écarter de la route tracée par sa mère, tantôt s'efforçant 
de la suivre et de la dépasser, il jiaraissait avoir oublié la 
vive impression produite en lui p,ir les grâces el les char- 
mes d'.Vnna Laponkhin. Soit que l'image de la jeune Mos- 
covite fût demeurée constamment gravée dans sa mémoire 
et qu'il s'efforçât de l'éloigner, soit qu'en effet elle n'y eût 
laissé qu'une trace fugitive, le p<''re d'Anna n'avait point 
été. selon le.s promesses de l'empereur, l'objet de faveurs 
nouvelles. Peut-être la jeune fille s'applaudis-sait-ellcdeccl 
oubli , lorsqu'un événement impré\u vint ou raviver les 
souvenirs de Paul, ou donner un nouvel aliment à la pas- 
sion qu'il cherchait à combattre. 



MUSEE DES FA^IILLES. 



61 



Grégoire Domidoff, genlilhomme do la chnmhre, se pré- 
senta un jour au nionarque, et lui demanda d'autoriser 
l'union qu'il était à la veille de eontracter. 

Paul considérait ces sortes d'autorisations comme une 
de ses plus importantes prérogatives ; à l'époque surtout où 
les événements de la France retentissaient au loin, il re- 
doutait les mésalliances que les idées nouvelles pouvaient 
faire contracter à la noblesse russe. 

— Nous espérons, dit-il au gentilhomme, que l'épouse 
que vous avez choisie occupe un rang au moins égal à celui 
des DemidofT? 

Plus illustre et plus élevé, sire, se hâta de répondre le 
chamhellan, et tel que le plus grand seigneur de votre cour 
serait heureux d'y aspirer. 

— Vous excitez notre curiosité, monsieur; et quelle est 
donc l'illustre famille qui a agréé votre demande? 

— Celle dont Pierre le Grand lui-même rechercha l'al- 
liance, sire. 

— Que voulez-vous dire? reprit le czar avec un ton d'em- 
portement qui déconcerta le gentilhomme. 

— Que le sénateur Laponkhin m'a accordé la main de sa 
(ille!... 

— Sortez, monsieur! s'écria Paul l^'' avec l'accent d'une 
violente colère. 

Tandis que le visage du czar passait du blanc au rouge 
et (pie son im|)étueuse violente éclatait en virulentes ex- 
clamations , (îeorges Demidofl" s'éloignait précipitamment 
du cabinet de l'empereur. Celui-ci, sous l'impression d'un 
sentiment indéfinissable, mais qui révélait enfin plus que 
le souvenir de sa rencontre avec .Vnna I.aponkhin, fit rédi- 
ger un ordre par lequel , sans s'opposer au mariage de 
Georges DemidofT, il l'exilait de Saint-Pétersbourg et l'ex- 
cluait du service actif qui lui avait été confié près de sa 
personne. 

§111. 

A la suite d'un voyage fait à Cazan , Paul 1" revint à 
Moscou. Durant son séjour dans cette dernière ville , et à 
l'une de ses réceptions, il revit les traits enchanteurs, la 
gracieuse et belle figure d'Anna Laponkhin. Un moment 
indécis s'il les éviterait ou s'il se soumettrait à leur entraî- 
nante puissance, Paul s'approcha d'Anna. 

— Notre sévérité à l'égard de noire chambellan, lui dit-il, 
nous aura sans doute nui dans l'esprit de sa belle épouse, 
mais nous regretterions qu'elle nous supposât l'idée d'avoir 
voulu la comprendre dans l'exil que nous n'avons imposé 
qu'à son mari. 

— L'épouse de Georges DemidolT, sire, peut gémir de la 
disgrâce de son mari sans se plaindre de la sévérité de son 
maître. 

— Et s'il arrivait que Georges DemidofT rentrât en grâce 
auprès de l'empereur, que penseriez-vous de ce dernier, 
madame? 

— Que s'il ne met point de bornes à sa clémence, il en 
sait mettre â sa sévérité, sire. 

— Vous mettez tant de grâce â plaider la cause de l'exilé, 
madame, que ce serait un déni de JHStice que de ne point 
revenir sur notre première décision. Vous pouvez donc 
annoncer à Georges DemidofT que nous lui rendons dès 
aujourd'hui notre impériale affection, et qu'il peut repren- 
dre auprès de notre personne les fonctions dont nous l'a- 
vions privé. 

— Tant de bontés, sire, vont combler de joie ma famille, 
et j'ose espérer que Votre Majesté daignera accueillir l'es- 
pression de ma respectueuse reconnaissance. 

— Votre souverain espère à son tour que désormais sa 



cour no sera pas privée d'un do ses plus riches ornomenls, 
et (pic, dans notre capitale comme à Moscou, vous y serez 
l'objet de tous les homn)ages. 

Anna ne conqirenait plus le sens des paroles de Paul I"; 
confuse, embarrassée, elle balbutia les mots suivants : 

— Je n'ai point ajtpris, sire, que mon père eût l'inten- 
tion de se rendre à Saint-Pétersbourg. 

L'empereur fixa sur Anna des yeux qui cherchaient à 
pénétrer sa pensée. Remise de sou troulde, elle ne laissa 
paraître que l'expression d'une douce candeur. 

— Votre noble cœur, reprit le monarque, veut, je le com- 
prends, voir réunies dans le même centre toutes ses affec- 
tions; nous ne pouvons qu'applaudir à ce vœu. madame, 
et nous serons heureux de coiilribuer à sa réalisation. Nous 
avons d'ailleurs à réparer un long oubli, et si nous nous 
montrons bienveillant pour votre mari , nous voulons être 
juste euvers votre père. 

Encore une fois Anna demeura interdite. Le langage du 
czar devenait pour elle de plus en plus obscur. 

— Je crains, sire, répondit-elle avec end)arras, ou de 
m'abuseroude ne point comprendre Votre Majesté. 

— Les faits seront, madame, plus significatifs que nos 
paroles , cl si nous vous avons prié d'annoncer à votre 
époux que nous lui rendions notre confiance , nous vous 
autorisons à dire â votre père qu'il nous plaît d'ajouter à 
ses titres celui de sérénissime , et que nous ne bornons pas 
à cette qualité le prix des services qu'il a rendus à notre 
illustre mère. 

— Si je ne me trompe, sire, voilà deux fois qu'il plaît à 
Votre Majesté de me donner un époux , et quoique je ne 
doute i)oint de sa puissance — un admirable sourire effleu- 
ra les lèvres d'Anna, — je me demande si elle peut aller 
jusqu'à me donner un mari que je n'ai jamais eu. 

— Quelle est donc l'épouse de Georges Demidoff? de- 
manda vivement le czar. 

— Catherine Pétrovna, ma sœur aînée, sire! 

A cette révélation aussi subite qu'inattendue, Paul ne 
put contenir les marques de sa satisfaction ; toutefois il en 
réprima les écarts , fut d'une gaieté charmante , adressa 
des excuses â Anna, et dès le soir même, ayant fait appe- 
ler le sénateur Laponkhin , il lui annonça sa nomination ù 
un poste élevé, dont les fondions nécessiteraient habituel- 
lement sa présence dans la capitale de l'empire. 

— Le sénateur, auquel sa fille avait rapporté la conver- 
sation du czar, comprit à l'instant les causes de sa sou- 
daine élévation ; il en gémit, mais dans la crainte de heurter 
de front un maître impérieux et passionné, il se promit 
d'éclairer Anna sur les dangers qui la menaçaient et de 
veiller constamment sur elle; il prit enfin le parti de suivre 
à Saint-Pétersbourg le monarque dont il attribuait la faveur 
bien moins aux services qu'il avait rendus à l'État qu'aux 
charmes de sa fille. 

§IV. 

Le palais de Saint-Michel , dont la rapide construction 
avait été hâtée par Paul I", comme s'il eût voulu présider 
lui-même à l'érection de son tombeau; cette résidence im- 
périale, élevée sur les dessins de la maison de plaisance du 
grand Frédéric, était enfin devenue la demeure du czar et 
celle de la famille impériale. 

Rongé de soucis, dévoré d'inquiétudes, agité de craintes 
sans cesse renaissantes, l'empereur cédait enfin â l'impé- 
tuosité de son fougueux caractère. 

Détourné de la voie dans laquelle l'auraient maintenu 
ses bonnes cpialités si elles eussent été secondées par de 
sages conseils et i)ar un fidèle iléoucment. Paul se laissa 



52 



LECTURES DU SOIR. 



entraîner dans la pente funeste qui le conduisit à une fin 
horrilile et tragique, et qu'accéléra une violence qu'il ne 
fut plus le maître de contenir, du moment où il crut voir 
son autorité menacée et ses ordres méconnus. 

Sans égards pour les services, les titres, le rang, la nais- 
sance, il frappa indistinctement tous ceux qu'il supposait 
en opposition à ses ordres, et l'inobservation des ridicules 
mesures (pi'il avait prescrites furent souvent la cause de 
cruels et de honteux châtiments. Sa famille elle-même ne 



fut pas à labri de son injuste rigueur, et l'impératrice fut 
plus d'une fois exposée à subir la peine disciplinaire jus- 
qu'alors réservée aux officiers de l'armée, celle des arrêts 
forcés. 

Un jour qu'ainsi traitée militairement elle se trouvait 
confinée dans ses appartements, dont deux chevaliers- 
gardes, suivant les ordres de Paul I", défendaient l'entrée, 
une femme jeune et belle, qui, à en juger par les insignes 
de grand'croix de l'ordre de Malte, annonçait le haut rang 




Portrait de l'impératrice. 



qu'elle occupait à lu cour, dit un mol à l'oreille d'un des 
gardes et fut introduite dans le salon de l'inipéralrice. 

Un sourire aU'eclueux , un signe de main gracieux et 
bienveillant adressés à la jeune fen)me, furent accueillis par 
celle-ci avec une respectueuse affection. Lorsqu'elle eut 
occupé le siège que la muette invitation de l'impératrice 
lui avait désigné, et qui la plaçait très-près de sa souve- 
raine, l'épouse de Paul lui dit : 

— Vous me voyez encore une fois, chère comtesse, ex- 
posée à la privation (|u'il a plu à notre gracieux souverain 
de m'imposer, et je vous sais un gré infini d'user de vos 
prérogatives pour visiter une pauvre recluse , qui n'aurait 
point à se plaindre de la punilion qu'on lui inflige, si la vue 
de ses enfants ne lui était inlordito. 



— Votre Majesté sait combien je suis heureuse de lui 
donner do nouvelles preuves de ma roconnaissance, et que, 
si j'ai à déplorer les faveurs dont je suis accablée, je n'en 
supporte le fardeau que par la conscience de ne point les 
avoir méritées, et par l'appui dont veut bien m'honorer ma 
souveraine. 

— Et cet appui ne >ous manquera jamais, chère fille, 
tant je suis persuadée que, dans la fausse position où vous 
a placée l'empereur, vous saurez toujours être digne de 
mon aiïccîion. 

— Mes plus secrètes pensées sont à Votre Majesté , el ja- 
mais je ne trahirai l'aiigiisle confiance qu'elle a daigné 
m'accorder. 

— .Xbanlonnons ce sujet, qui ne me fait concevoir au- 



MUSEE DES FAMILLES. 



53 



cun doute, Anna, et laissons ces protestations, dont votre 
conduite est la meilleure justification. Je ne vous ai point 
encore félicitée sur la nouvelle dignité qui vous place à la 
tête de Tordre de Malte. 

— Je ne sais , madame, si je dois me féliciter d'une dis- 
tinction qui, tout honorable qu'elle soit, me met sur la 
même ligne que l'ancien valet de chambre de l'empe- 
reur (1). 

Quand l'empereur confie à l'héritier de son trône la sur- 
veillance d'une plantation d'arbres, qu'attendre de son dis- 
cernement? Au surplus, ne vous plaignez pas, comtesse, 
ajouta en souriant l'impératrice ; un gant tombé de votre 
main va donner sa couleur au palais des czars, tel est l'or- 
dre du jour, et cette nouvelle courtoisie vous est une preuve 
que s'il met peu de jugement dans la distribution de ses 
grâces, l'empereur attache un grand prix à saisir toutes 
les occasions de se rendre agréable à vos yeux. 

— Plût à Dieu , madame , que je fusse restée ignorée ? 
Mes jours s'écouleraient encore paisibles au foyer paternel, 
mon nom ne serait point exposé à d'injustes et injurieux 
soupçons; jamais l'envie ne se serait attachée à mes pas, 
la calomnie u'aurait point empoisonné de son souffle l'air 
que je respire... 

— Mais vous auriez échappé à l'occasion , reprit avec 
bonté l'impératrice, de faire le bien qui résulte de la toute- 
puissante influence que vous exercez sur l'esprit du czar. 
Et à ce propos, Anna, j'ai à vous adresser de sincères re- 
merciements : j'ai appris que, grâce à votre intercession, la 
nièce du vice-président de l'Académie a évité la honteuse 
(correction que lui avait infligée le czar. Si elle a eu la no- 
ble fierté de ne point fléchir le genou devant lui, vous avez 
en le noble courage de vous constituer son défenseur et 
de l'arracher à l'indigne châtiment auquel elle était con- 
damnée. Tout autre eût reculé devant les périls d'une sem- 
blable défense : il vous appartenait de plaider la cause de 
notre sexe, et c'est au nom de toutes les femmes que moi, 
Anna, je vous remercie. 

Marie-Fédéorovna tendit la main à la favorite, sur la- 
quelle celle-ci déposa respectueusement un baiser, que 
mouillèrent aussi ses larmes. 

— Excusez-moi, madame, et que votre indulgente bonté 
daigne oublier les plaintes que mon respect pour Votre 
Majesté aurait dû m'interdire. Il existe dans l'empire une 
femme à laquelle sont dus tous les hommages, elle sait en 
faire le généreux sacrifice au repos de sa famille; assise 
sur le trône , elle en relève l'éclat par l'accomplissement 
de toutes les vertus; il m'appartieut peu de gémir sur mon 
sort, quand si souvent l'impératrice a à déplorer le sien. 

— Je ne déplore, chère comtesse, ni mon délaissement 
ni les chagrins qu'il plaît au Seigneur de m'envoyer, je les 
supporte dans l'espoir d'un meilleur avenir; et si je me 
plains des torts de l'empereur à mon égard , j'en rejette 
bien moins la cause sur lui-même que sur ses favoris, qui, 
l'entretenant dans une continuelle irritation , prennent à 
lâche de le rendre odieux et ridicule. 

— L'angélique douceur de Votre Majesté, sa pieuse rési- 
gnation , son amour pour ses augustes enfants, finiront, 
madame, par ramener à vos pieds un prince que tant de 
cruels souvenirs irritent, que tant de craintes assaillent, 
que tant de dangers semblent environner; l'empereur de 
Russie ne démentira pas le comte du Nord, ses nobles qua- 

(I) Anna Laponkhin fut nommée grand'croix de l'ordre de Malle en 
m<^me lemps que la comtesse Liiu et que Roiilaïizof qui, du posie de 
valet de chambre de Paul l", p.rTint aux preraiérea dignités de l'em- 
pire. 



lités reprendront tout leur éclat et feront enfin oublier de 
brusques emportements et de passagers caprices. 

— Ou vous vous abusez, chère Anna, ou votre ingé- 
nieuse afl'ection cherche à m'abuser moi-même. Détrom- 
pez-vous, le mal est sans remède ; à de longs intervalles si 
l'azur brille encore au palais, la foudre y gronde sans cesse; 
l'empereur en est arrivé jusqu'à suspecter sa famille , le 
czarovitch et Constantin sont enveloppés dans la disgrâce 
de leur mère. Les soupçons et la terreur ont comprimé les 
douces joies de la famille; ce n'est plus qu'à la dérobée 
que je puis presser contre mon cœur mes fils et laisser cou- 
ler quelques larmes sur les joues de mes filles. 

L'impératrice, dominée par son émotion, ne put conti- 
nuer ; les pleurs qui s'échappaieot de ses yeux vinrent 
ajouter au trouble d'Anna , et les deux nobles femmes 
étaient encore sous l'empire d'une profonde impression , 
lorsque les deux portes du salon s'ouvrant, Paul I" parut, 
accompagné d'Alexandre et de Constantin. 

A en juger par son premier abord, l'empereur sembla 
démentir de point en point tout ce que venait de dire l'im- 
pératrice. Paraissant avoir oublié la cause qui reléguait la 
czarine dans ses appartements, il l'entretint sur le ton d'une 
douce et afl'ectueuse intimité ; la présence d'Anna, loin de 
lui être importune, valut à celle-ci un salut gracieux, un 
compliment chevaleresque, comme il arrivait à Paul de les 
adresser aux dames de la cour, lorsque son esprit momen- 
tanément arraché à de sombres préoccupations cédait aux 
inspirations naturelles de son cœur. 

Mais à la vue de l'empereur, et tandis que celui-ci lui 
adressait de douces et courtoises paroles, Anna ne put 
maîtriser l'agitation qui s'empara de ses sens; un froid 
glacial courut dans ses veines et les roses de son teint firent 
place aune mortelle pâleur. 

Cette subite manifestation ne put échapper au regard 
perçant de Paul; tirant une conséquence soudaine du 
trouble violent d'Anna, tandis que, dans une partie éloi- 
gnée du salon, l'impératrice et ses deux fils parlaient à 
voix basse, l'empereur lui adressant la parole avec un ton 
de brusquerie et de violence que jamais il n'avait employé 
à son égard: 

— Seriez-vous, lui dit-il, madame, coupable d'ime in- 
digne faiblesse ou d'une basse flatterie, et devons-nous 
penser que de graves confidences, que d'augustes projets 
ont été dévoilés par vous à celle qui, dans le cas où il nous 
plairait de les lui faire connaître, ne devrait les apprendre 
qu'au moment où nous en aurions fixé la révélation? 

Ce ton de dureté et cet injuste reproche réagirent favo- 
rablement sur Anna. Sa dignité offensée, l'injure faiie à 
son cœur, redonnèrent à la jeune favorite le sentiment de 
sa force, et ce fut avec une noble assurance qu'elle répon- 
dit à Paul : 

— Si, dans l'état brillant où il a plu à votre Majesté de 
ni'élever, je n'ai point eu la force de repousser d'insignes 
faveurs, j'en atteste vos souvenirs, sire, je n'ai point à 
me reprocher d'avoir trahi la confiance dont vous avez dai- 
gné m'honorer. Quand, ce malin, je repoussais des ofl'res 
que tant de motifs devaient me faire refuser, je m'imposais 
en même temps la loi aussi sacrée de les ehsevelir dans 
un inviolable silence. A cet engagement, à cette loi, je 
n'ai pas plus manqué devant ma souveraine que je ne 
manquerai devant la mort, quand il plaira à Dieu de me 
l'envoyer. 

— Vous serez toujours, Anna, une femme accomplie ! 
Et ce sera toujours auprès de vous que nous irons retrou- 
ver les bonnes inspirations que tant d'autres de nos sujets 
nous refusent. 



54 



LECTURES DU SOIR. 



La belle comtesse prit congé de rimpératrice, et salua 
les princes qui, comme leur mère, lui adressèrent un bien- 
veillant adieu. Anna fut conduite par l'empereur à un of- 
ficier des chevalicrs-jrardes f|ui l'accompagna jusqu'à son 
éiiuipage. Paul, qu'iuie circonstance particulière paraissait 
avoir atliré chez l'impératrice, oublia sans doute le motif 
de sa visite, car il ne rentra pas chez elle et gagna son 
cabinet par un des passages mystérieux qui y condui- 
saient. 

Livrée à ses solitaires réflexions, Anna put gémir de 
nouveau sur les dangers de son élévation. Toute autre 
quelle n'eût pas sans doute repoussé avec une vertueuse 
indignation TolTre tiue Paul l" lui avait laite, le matin 
même de ce jour, de répudier l'impératrice Marie, et de 
placer sur sa tête la couronne de l'enipire. Non-.<-eulement 
sa visite à sa souveraine (ut une énergique protestation 
contre ce désir insensé de l'aveugle passion du czar, mais 
son silence, sa respectueuse réserve envers l'infortunée 
princesse, furent un hommage rendu au malheur et un 
nouveau témoignage de la pureté de ses intentions. 

Tandis qu'elle regagnait son palais, l'impératrice, de- 
meurée seule avec les deux grands-ducs, libre entin et sans 
contrainte, avait pu un moment s'applaudir de cette rare 
faveur, et se réjouir de l'heureux accord qui lui avait paru 
régner entre l'empereur et ses deux fils ; mais bientôt dé- 
Irompée par le czaroviich et par son frère, ses larmes 
prirent un nouveau cours, lorscjue tous deux lui eurent 
appris que leur père les avait appelés dans son cabinet, les 
avait accusés de conspirer sa |)erte, et que, malgré leurs 
chaleureuses protestations et la manifestation de l'horreur 
(lue faisait naître en eux un soup<;on aussi infâme, il leur 
avait fait jurer sur un crucifix qu'ils n'attenteraient pas à 
ses jours. 

Dans le haut rang où Paul I" plaça Anna Laponkhiu, 
celle-ci commanda toujours le respect et l'admiration de 
ceux auxquels il fut permis d'apprécier sa prudente réserve 
et la sagesse avec laquelle la favorite évita les périlleux 
dangers de sa délicate position. Si les traits de la médi- 
sance, si les attaques de la calomnie ne respectèrent pas 
toujours la pureté de sa conduite, la noblesse de ses senti- 
ments, elle eut Part de se concilier, avec la faveur de l'em- 
pereur, l'estime presque générale ; elle eut de plus le rare 
mérite d'honorer un titre qui jusqu'alors avait pu dissimu- 
ler sous l'éclat des grandeurs une liaison immorale, mais 
qui, avant elle, n'avait jamais été l'objet de sincères hom- 
mages et de respectueux égards. 

Comment ne préféra-t-el!e pas à la distinction que fit 
d'elle Paul 1", aux preuves incessantes de sa libéralité et 
de sa faveur, la vie solitaire et tran(iuille qu'elle menait à 
Moscou? Comment consentit-elle à changer les douces 
joies de sa jeunesse contre les intrigues et les rivalités de 
la cour des czars? Comment ne repoussa-t-elle pas avec 
indignation, elle si \ertueuse et si candide, un rang qui 
rex|)Osait aux dédains et aux mépris? Nous l'avons dit, 
Paul était un maître violent et impérieux ; le premier sou- 
rire du monarque avait été le symptôme d'un bienveillant 
intérêt pour le père d'Anna, le second fut cilui de la réin- 
tégration de l'époux de Catherine Laponkhiu dans la charge 
dont une méprise l'avait exilé. Mais d'ailleurs, pour se 
conserver pure au milieu des séductions (]uc cIukiuc jour 
la passion du monanjue rendait plus attrayantes et plus 
nombreuses , la jeune favorite ne cachait-elle pas sous le 
voile impénétrable du mystère une de ces idées qui se 
gravent d'autant mieux dans la mémoire qu'à leur expres- 



sion est attachée une catastrophe funeste , un de ces nobles 
sentiments dont la découverte doit surtout échap|)er aux 
regards perçants de la jalousie et de la fureur? La suite de 
ce récit achèvera de justifier à tous les yeux l'héroïne de 
l'épisode que nous avons détaché de la vie de Paul l", et 
fera connaître tout ce qu'il y avait d'exquis dans le cœur 
de la belle Anna, tout ce qu'il y avait de magnanime dans 
celui de son impérial amant. 

Le palais Saint-Michel s'était en effet recouvert de la 
livrée d'.\nna Laponkhin. Dans un de ces accès de prodi- 
galité où Paul I" s'efforçait de surpasser le luxe déployé 
par sa mère, la résidence impériale étalait toutes les pom- 
pes de la magnificence. L'art et le goût réunis éloignaient 
de l'intérieur du palais le souffle glacial qui rendait solides 
les flots delà Neva. Une douce temjiérature circulait dans 
les somptueux appartements. Les plantes tropicales y éta- 
laient le mélange de leurs couleurs et de leurs formes. A 
l'abri de celles-ci, les fleurs du midi de l'Europe exhalaient 
de doux parfums. La délicieuse musique des gardes de 
l'empereur exécutait par intervalles des airs tantôt vifs 
qui semblaient engager à se précipiter dans le centre du 
plaisir, tantôt des chants lents et cadencés qui semblaient 
inviter à en savourer les charmes. 

Tout ce que la noblesse russe comptait de plus éminent 
et de plus élevé avait été convié à la fête splendide que 
donnait l'empereur ; les grâces et la beauté, la fraîcheur de 
la jeunesse, l'éclat de la parure, ajoutaient aux riches et 
somptueux décors dont étaient ornées les galeries du palais. 
Les flots de pierreries qui ruisselaient sur la tète et sur les 
épaules des femmes reflétaient à l'infini la vive clarté qui 
jaillissait des gerbes enflammées que projetaient les giran- 
doles et les lustres placés avec profusion, quoiqu'avecart, 
dans les salons de la résidence impériale. 

Par une de ces bizarreries inexplicables, mais dont le 
caractère de Paul I" offre tant d'exemples, pour ajouter à 
la magnificence impériale, ou, comme le prétendent quel- 
ques historiens, pour éblouir Anna par des innovations 
dispendieuses, ce jour-là même, les chevaliers-gardes por- 
tèrent pour la première fois le riche et brillant uniforme 
que l'empereur avait fait confectionner en ordonnant, à cet 
effet, la fonte de la vaisselle massive des villes de gouver- 
nement. 

Mais, aih milieu des beautés qui attiraient les regards et 
commandaient l'admiration, aucune ne brillait d'un éclat 
aussi vif et aussi pur que la jeune favorite; environnée 
d'hommages, de respects, qui s'adressaient moins à son 
rang qu'à ses charmes et à ses nobles qualités, Anna La- 
ponkhin n'affichait ni les airs de triomphe, ni le superbe 
dédain sous lequel tant de femmes avant elle avaient dissi- 
mulé les humiliantes prérogatives do leur règne éphémère. 
En elle ni orgueil ni vanité ; la pureté de ses regards était le 
type de la candeur de son âme, et si la riche simplicité de 
son costume décelait une origine distinguée, dégagée des 
pompeux atours du luxe et de la magnificence, rien ni dans 
son maintien ni dans sa parure ne révélait la haute faveur 
dont l'Ile était l'objet. 

Déjà les quadrilles s'étaient plus d'une fois renouvelés, 
déjà la valse, mouvement gracieux et cadencé, qui dans 
son mol abandon, ou dans sa prestigieuse vitesse, est 
l'image du plaisir dont on aime à suivre les rapides élans, 
ou dont on cherche à goûter le paisible essor ; la valse, 
disons-nous, avait deux fois fourn[ l'occasion à .Vnna La- 
ponkhin do déployer et son incomparable légèreté et sa 
grâce infinie. Soit que les deux cavaliers assez heureux 
pour obtenir tour à tour sa main eussent mérité le sourire 
«pu no se refuse jamais à uu dauïonr élégant cl habile, et 



MÏJSEK DES FAMILLES. 



55 



que ce sourire eût été renianiué de l'empereur, soil que 
les bonnes manières des deux jeunes seigneurs Larilieau- 
pierre et Harazdin, qui avaient valsé avec Anna, eussent 
porté ombrage à Paul, celui-ci leur fit à l'instant signifier 
l'ordre deciuitler le palais; l'un fut mis aux arrêts à la ci- 
tadelle pour vingt-quatre beures; il fut enjoint à l'autre de 
ue pas reparaître à Saint-l'étersbourg. 

Cette mesure, nouvelle preuve de la brusque humeur et 
de la bizarrerie d'esprit du czar, fut bientôt coiuiue, et les 
ennemis de Paul ne se inoutrèrent pas les moins empres- 
sés à la répandre. 

La fête, commencée sous l'attrait du plaisir, ne se traî- 
nait plus que sous l'elTort de la contrainte, lorsqu'un inci- 
dent imprévu vint lui donner tout à coup une nouvelle 
physionomie. 

Un mot dit à l'oreille de l'empereur par l'un des offi- 
ciers-généraux qui suivaient ses pas l'arracha à la mau- 
vaise humeur dont il n'avait pas cherché à réprimer ks 
élans. Prenant tout à coup un visage riant et se tournant 
vers l'officier-général : 

— D'heureuses nouvelles de notre armée d'Italie ! dit-il 
à haute voix, de notre brave Souvarof! Elles ne pouvaient 
arriver plus à projjos. Qu'on introduise le courrier ! 

— Votre Majesté entend sans doute que les dépêches lui 
soient remises à l'instant. 

— Le courrier ! général , le courrier ! Nous voulons 
qu'après nous avoir remis lui-même ses dépêches , il re- 
porte à notre général en chef des preuves de notre haute 
satisfaction; nous entendons qu'il quitte noire capitale au 
bruit de l'artillerie de la forteresse et au son des fanfares 
de notre musique impériale ! 

Cette infraction aux lois de l'étiquette eût, en toute autre 
circonstance, causé une vive sensation ; dans celle-ci, elle 
fournissait une si heureuse diversion, qu'elle provoqua 
l'intérêt général. Les danses avaient cessé et les groupes 
se formèrent, quoiqu'à une distance respectueuse, aussi 
près (jue possible du monarque. 

Quelques moments après, le courrier, en costume de 
voyage, se présentait dans la galerie où Paul l'attendait 
avec impatience. 

Les dépêches de Souvarof furent remises à l'empereur, 
qui se hâta de les lire. Elles lui annonçaient un avantage 
uiiportant remporté par les Russes et lui en présageîiient 
de nouveaux. 

Le courrier obtint des témoignages de la munificence 
de son souverain, et reçut de lui l'ordre de se préparer à 
retourner auprès de Souvarof pour lui porter un message 
impérial. 

Les félicitations des seigneurs de la cour se succédèrent 
à l'eiivi, et Paul l" les accueillit avec autant d'empresse- 
ment que de grâce. 

Quand vint le tour d'Anna Laponkhin, l'empereur re- 
nianjua son excessive pâleur, et le tremblement dont ses 
membres étaient agiles; il attribua cette subite altération 
à la scène qui avait précédé la remise des dépèches de 
Souvarof. Ému lui-même de l'abattement d'Anua, il lui 
'jfTrit la main et la conduisit dans une pièce voisine, où il 
pria deux dames de la cour de l'accompagner. 

— Aurions-nous, lui dit-il, par l'ordre que nous avons 
donné, encouru votre déplaisir; votre malaise provient-il 
de l'émotion causée par le succès de nos armes? 

— Je n'ai jamais cherché à pénétrer les motifs qui dic- 
tent à Votre Majesté sa conduite, et pour répondre à votre 
seconde question, qui plus que moi , sire, a jamais désiré 
que votre règne soit toujours glorieux? 



— Nous vous rendrons cette justice, Anna, et pour vous 
donner une nouvelle preuve de notre impériale confiante, 
nous voulons vous lire la dépêche de notre brave Souvarof. 

A cette réponse inattendue, les traits de la favorite pri- 
rent une nouvelle expression ; sa pîileur disparut : le désir 
et la crainte se peignirent tour à tour sur sa physionomie. 

L'empereur n'y remarqua que le sentiment de la satis- 
faction, il relut à Anna les dépèches, et ne lui é|)argna 
même i)as la liste des blessés. Sa lecture, tout à coup in- 
terrompue par un cri déchirant qui fut suivi de l'évanouis- 
sement de la jeune lille, jeta Paul I" dans une vive inquié- 
tude. 

Les dames qui l'avaient accompagnée accoururent près 
d'Anna, qui , grâce à leurs soins, reprit enfin l'usage de 
ses sens. 

Durant ce temps, Paul 1" se promenait à grands pas, 
et son agitation se manifestait par de soudaines exclama- 
tions, par de brusques mouvements. Mais à peine Anna 
fut-elle revenue à elle (|uc le czar, impatient de connaître 
la cause de son évanouissement, fit un signe aux dames 
qui l'avaient suivie, et resta seul avec elle. Celle-ci comprit 
la gravité de sa situation : elle s'arma de tout son courage. 

— A quoi devons-nous attribuer le cri que vous avez 
jeté, uiadame, et le malaise subit qui vous a saisie? dit 
l'empereur d'un ton bref. 

— A rémoiion que je n'ai pu comprimer, sire, lorsque 
vous avez cilé, dans le nombre des blessés... mon fiancé. 

— Votre fiancé! s'écria Paul I". Voilà, madame, une 
singulière nouvelle que vous nous apprenez. Quel est donc 
ce mystère ? Quel est celui qui exerce sur votre cœur un 
empire aussi puissant? 

— Le prince Gagarin, sire. 

— Le prince Gagarin ! répéta l'empereur, mais cet offi- 
cier fait depuis trois ans partie de notre armée d'Italie. 

— Et depuis quatre, sire, sa famille et la mienne avaient 
résolu notre union. 

— C'est nous apprendre, madame, que vous ne nous 
avez jamais jugé digne de votre confiance! Nous voulons 
bien vous avouer, cependant, que nous ne vous aurions 
jamais supposé capable d'une telle dissunulation. 

Jusqu'à ce moment, Anna avait mis dans ses réponses 
autant de fermeté que de retenue; mais le reproche que 
lui adressa l'empereur, ébranlant ses premières réi>olutions, 
elle ne put y répondre que par ses larmes, l'aul, qui ue 
les avait jamais vues couler, se sentit tout à coup ému, et 
prenant la main de la favorite. 

— Vous aussi! lui dit-il ; vous dont je croyais le cœur 
seusible et bon , vous avez douté de moi ; vous n'avez vu 
dans votre souverain qu'un maître tyranniqueet bizarre; 
vous l'avez cru incapable de nobles sentiments, de géné- 
reuses inspirations!... 

— Non , sire, répliqua promptement Anna, touchée de 
la bonté avec laquelle lui parlait l'empereur; non, je n'ai 
pas plus méconnu la magnanimité de votre caractère que 
je n'ai douté de votre générosité. Si je n'ai pas instruit 
Votre Majesté des projets de ma famille, n'en accusez ni 
mon cœur ni mon manque de confiance envers vous. Ce 
secret n'était pas seulement le mien , c'était aussi celui 
des parents du prince Gagarin , et j'ai la couscience que, 
si j'ai mérité votre bienveillance, c'est que j'ai pu en accep- 
ter les preuves sans avoir à en rougir. 

— .\rrélez-vous à cette seule pensée, .\una; oubliez 
tout ce qui a précédé cet incident. Vous aimez le prince 
Gagarin, Anna? 

Anna baissa les yeux et ne répondit pas. 



5(î 



LECTURES DU SOIR. 



— Vous l'aimez !... Recevez donc notre parole impériale 
que le prince sera votre époux. 

Ce fut ainsi que, dans cette mémorable circonstance, cet 
liomme si entier, dont le bonheur venait d'être entièrement 
détruit, montra une véritable grandeur d'àme. 

Non -seulement Paul autorisa publiquement l'union 
d'Anna et du prince Gaparin, mais il pourvut dignement à 
l'avancement el à la fortune de celui-ci. 




Quelques années après la mort de Paul I", une maladie 
de poitrine enleva à Pétersbourg Anna Pétrovna, princesse 
Gagarin, qui, jusqu'à son dernier jour, ne parla jamais de 
son bienfaiteur qu'avec attendrissement et qu'avec l'ex- 
pression de la plus vive gratitude. 

Paul BEN. 



I 




DU BimmnmuwL'Eas. saïint irvms. 





Vue de Tréguicr. 



^ monsieur le docteur D 

Fouillez dans votre écnn breton, m'avcz-vous dit, cher 



monsieur, et si vous n'y trouvez ni perle ni diamant, lirez- 
en du moins pour nous quelque pierre originale, ne fùl-cc 
qu'un de ces morceaux de kersanlon que taillaient si mer- 



MUSÉE DES FAINIILLES. 



57 



veilleusement vos artistes armoriquains. Ea d'autres ter- 
mes, contez aux lecteurs du Musée des Familles une de 
ces mille traditions de votre vieille Bretagne, que les pèle- 
rms ou les mendiants vous auront débitées au pardon de 
Notre-Dame de Bon-Secours ou de Saint-Jean du Doigt. 

Je m'empresse, monsieur, de vous obéir, et voici un des 
plus curieux feuillets de mou portefeuille, si tant est qu'il 
y ait rien de curieux. Je vous préviens seulement qu'il ne 
s'agit point ici d'amour ni d'intrigue, de coups d'épée ni 
de coups de poignard. Ce n'est ni une nouvelle, ni un ro- 
man, ni une histoire, ni un conte, ni une chronique, ni un 
voyage; ce n'est point .surtout un mystère. C'est une 
sainte légende qu'il faudra lire, comme je l'écris moi-même, 
avec la foi sincère et naïve du charbonnier. 

Il n'est pas de tradition plus populaire en Bretagne, de- 
puis la vieille tour de la cathédrale de Dol jusqu'aux mo- 
dernes clochers de Lannion. La légende de saint Yves est le 
parfait résumé de l'esprit superstitieux et railleur, indolent 
et rusé, moitié celtique et moitié français, de ces paysans 
des côtes de Tréguier, qu'on appelle avec raison les Alle- 
mands de la Basse-Bretagne. Quelle biographie d'ailleurs 
peut offrir plus d'intérêt en France que celle du patron des 
avocats, en France où tout citoyen majeur a plus ou moins 
volontiers fait son droit? Puissé-je ajoutera un intérêt aussi 
national quelf|ue chose de l'accent naïf et fin du kloarek 
trégorrois qui m'a le premier conté cette légende! 

I. 

Je venais d'explorer le déparlement des Côtes-du-Nord 
avec la patience d'un antiquaire et la religion d'un pèlerin ; 
j'avais surtout étudié minutieusement les gothiques usages 
(le cette moyenne Bretagne. Au milieu des masses de gra- 
nit rose que la vague enlace de sa blanche écume, j'avais 
vu les parents du noyé suivre de leurs yeux en pleurs le 
cierge allumé sur un pain noir, qui doit indiquer la place 
où git le cadavre dans son linceul de goémons. J'avais sur- 
pris, au bord de la Fontaine de Saint-Michel, le paysan 
volé par un de ses voisins, murmurant tout bas les noms 
suspects en vidant sa pannelière dans l'eau : le nom pro- 
nonce au moment où le pain touche le fond est infaillible- 
ment celui du voleur! J'avais entendu, dans la chapelle de 
Notre-Dame de la Haine, des voix mystérieuses implo- 
rer la vengeance aux pieds de la mère du Dieu des par- 
dons... Bref, la tête meublée de souvenirs et d'images, 
l'album chargé de notes et de croquis, je retournais, par un 
beau soir d'automne, à la ville de Tréguier. 

Les hameaux étages sur les collines , les donjons cou- 
ronnés de lierre , les clochers à jour élancés vers le ciel, 
apparaissaient et disparaissaient devant et derrière moi 
parmi les fouillées jaunissantes. Le soleil se couchait sous 
nu rideau de pourpre et d'or. Ses derniers rayons cou- 
vraient la mer d'une nappe de feu, et la marée montante, 
sous l'impulsion d'im air tiède et doux, faisait entendre au 
loin ces immenses palpitations, dont aucune harmonie ne 
saurait donner l'idée. 

Tout à coup, à travers les bruits mouranîs dont la nature 
se berce au moment de s'endormir, une voix fraîche, dis- 
tincte et vibrante s'éleva d'un champ de luzerne ombragé 
de pommiers chargés de fruits; et, tandis que tous les 
échos d'alentour tressaillaient à cet appel inattendu, une 
belle et vigoureuse tête , aux longs cheveux , se dressa 
comme le faune antique au-dessus des chèvrefeuilles d'un 
talus. 

Je reconnus, à son costume moitié clérical et moitié laï- 
que, un de ces jeunes hloer (paysans séminaristes) dont 

HOVEMDRE LSii. 



fourmille le pays de Tréguier, qui s'en vont le soir récitant 
avec dévotion leur bréviaire sur les grèves sonores de la 
côte, ou racontant leurs naïves tendresses aux nymphes 
des chemins creux, dans ces poésies sans titre et sans nom 
qui flottent, comme les fils de la Vierge, à travers l'at- 
mosphère bretonne, au temps des vacances ecclésiastiques. 
Il n'est pas, en Armorique, de ciceroni mieux mstruits 
et plus complaisant* que ces écoliers -poètes. J'abordai 
donc résolument mon jeune chanteur. Quelques mots échan- 
gés dans la vieille langue celtique nous firent bons amis, 
et rinslant d'après nous cheminions côte à côte sur la route 
de Tréguier. 

— Que chantiez-vous là tout à l'heure? demandai-je à 
mon compagnon. 

— Je chantais le cantique de saint Yves, mon illustre 
patron, me répondit-il. Après le Pater aiV Ave Maria, 
c'est la première chose qu'on enseigne aux enfants de Tré- 
guier. 

— Et les enfants de Nantes ont-ils aussi le droit de l'ap- 
prendre? 

— Pourquoi pas, s'ils en ont la patience? 

— Eh bien! je l'aurai. Apprenez-moi le cantique de 
saint Yves. 

Le kloarek sourit malicieusement en me regardant par- 
dessus l'épaule. 

— Je vous préviens, dit-il, que la première leçon durera 
jusqu'à demain matin. 

— Jusqu'à demain matin, bon Dieu! 

— Oui ! le cantique de saint Yves a trois cent soixante- 
six couplets..., autant qu'il y a de jours dans les années 
bissextiles. C'est la mesure ordinaire des complaintes tré- 
gorroises. 

Je renonçai de grand cœur aux trois cent soixante-six 
couplets, et je me bornai à en réclamer l'analyse. 

— Alors, reprit le kloarek, je vais tout simplement vous 
raconter la légende édifiante et curieuse du patron des avo- 
cats. 

— Racontez: je vous écoute. 

Mon cicérone fit gravement le signe de la croix et se 
disposait à prendre la parole, lorsque, ayant jeté un coup 
d'œil dans le lointain , il me montra du doigt trois points 
à l'horizon. 

— Voyez-vou?:, me dit-il, ce manoir gothique dont les 
fenêtres, à croisées de granit, sont défendues par des grilles 
en fer? 

— Je le vois. 

— Voyez-vous cette chapelle d'une construction plus 
moderne et dont le clocher s'élève au-dessus du feuillage? 

— Je la vois. 

— Voyez-vous, enfin, la flèche à jour de la cathédrale de 
Tréguier, qui se dresse avec grâce à côté de la lourde tour 
d'IIasting? 

— Je vois tout cela. 

— Eh bien! ce logis est le manoir de Kermartin, où le 
bienheureux saint Y'vcs naquit, le H octobre 12.i3, et mou- 
rut le 19 mai 130"). Cette chapelle e.sl celle qu'on éleva, 
quarante ans après, sous son invocation, et dans laquelle 
nous trouverons son testament et son bréviaire. Dans celle 
cathédrale, enfin, vous pourrez voir sa tête, précieusemenl 
conservée, à côté des reliques de saint Pabii (1). 

(1) C'est le nom que les Das-Hretons donnenl à sainl Tiigdual, fon- 
daleur de l'cvôché de Tréguier. Ce nom, qui signilie pnpc ou pérc, 
remonte sans doute à l'époque où tous les évoques pariageaivnt ce 
titre avec l'évCque de Home. 

— 8 — DOlZlf.Mi; VOLLME. 



Ô8 



LECTURES DU SOIR. 



— C'est-à-dire que nous sommes au milieu des souve- 
nirs sacrés de saint Yves. Je suis d'autant i)lus impatient 
d'entendre son histoire, et vous serez d'autant mieux in- 
spiré pour me la raconter. 

Le kloarek refit le signe de la croix, et commença ainsi : 

II. 

Le bienheureux saint Yves, patron des avocats, des ju- 
risconsultes, des justiciers et des capucins bretons, était 
fils d'Helory, seigneur de Kermartin, et petit-fils de Tanoïc 
ou Tancrède, chevalier renommé dans les guerres. Lors- 
qu'il vint au monde, Innocent III occupait la chaire de saint 
Pierre, l'empereur Conrad régnait en Allemagne, et la Bre- 
tagne était gouvernée par le duc Jean le Houx. Sa mère, 
la pieuse Azo du Quinquis, ayant révélation de sa future 
sainteté , lui donna pour précepteur, en la maison pater- 
nelle, le docte Jean de la Vieux-Ville, qui lui enseigna les 
premiers rudiments des sciences, le conduisit aux églises, 
et lui apprit à répéter chaque jour les heures de Notre- 
Dame. 

Quand il eut quatorze ans, son père l'envoya acne- 
ver ses études à Paris, où il habita la rue au Fcvre et 
la rue du Clos-Miueau, et devint bientôt maître passé dans 
la logique, les arts, les décrétales, la théologie scolastique 
et le droit canon. De Paris, il alla à Orléans se perlectionner 
dans le droit civil sous le fameux jurisconsulte Pierre de 
La Chapelle. Enfin, il revint à Kenues, où la fré(|uenta- 
tion d'uucordelier versé dans l'interprétation de l'Écriture 
sainte lui inspira le désir de quitter le monde pour entrer 
au service de l'Église. 

Déjà la Bible était devenue son bréviaTre. Il la méditait 
tous les jours et la posait toutes les nuits sous son chevet. 

Ordonné prêtre , l'archidiacre de Rennes le prit pour 
officiai (juge ecclésiastique); mais, (juoiqu'il retirât plus 
de cinquante livres par au de celle charge, trouvant le peu- 
ple de Rennes par trop litigieux, il voulut regagner son 
pays. Gratifié d'un cheval par l'archidiacre, il le vendit aux 
portes de la ville, et en donna le prix aux mendiauls. 

Messire Alain de Bruc était alors évêque de Tréguier: 
il reçut le jeune Yves comme un envoyé de Dieu, lui con- 
fia l'officialiléde son siège et la paroisse de Trédrez, à deux 
lieues de l.annion. Le jour même de son installation, Yves 
se rendit à l'hospice de la ville, se dé[)ouilla de son cos- 
tume d'ufficial, de son chaperon, de sa robe de fourrure et 
de ses bottes, les distribua aux pauvres, et se retira plus 
pauvre qu'eux; puis il remplit sou office de juge ecclé- 
siastique avec une telle bonté, que jamais il ne condam- 
nait un coupable sans verser des larmes, réfléchissant que 
lui-même serait jugé à son tour. 

Sa perspicacité n'était pas moiiisadmirablequeson indul- 
gence. Un riche avare de Tréguier assigne un jour son 
pauvre voisin pour en obtenir des dommages-intérêts. 

— A quel litre réclamez-vous ces dommages? demande 
l'official. 

— Figurez-vous, monsieur, que c'est moi qui nourris ce 
misérable, répond le riche; il ne vit, depuis un an, que de 
l'odeur de ma cuis^ine. 

— Quelle abomination ! dit saint Yves ; vous serez in- 
demnisé. 

Le pauvre de tremblera ces mots et l'avare de se rej(Mi:r 
d'avance. Le juge signifie à cehii-ci d'approcher, il lui fait 
tinter à l'oreille deux pièces de monnaie, dernier trésor du 
pauvre. 

— Knlendez-vous bien cela? lui demaude-t-il. 

— A merveille! s'écrie le riche en a\ançaul la main. 



— EIi bien ! vous voilà dédommagé, reprend saint Yves; 
le son paye l'odeur. 

Puis il condamne le riche aux dépens, dont il grossit la 
bourse du pauvre. Sic ars deluditur arte. 

Yves s'attachait avant tout à concilier les parties. S'il n'y 
pouvait parvenir, il assistait fortement la bonne cause, 
plaidant gratis pour les indigents, leur donnant de l'argent 
pour appuyer leur droit; allant jusqu'à poursuivre à ses 
frais l'appel des sentences rendues contre eux. 

C'est ainsi qu'il se rendit à Tours pour confondre un 
gentilhomme qui refusait le mariage à une demoiselle de 
Tréguier. Mais tandis qu'il menait à bien cette afTaire, 
un tout autre procès vint lui tomber sur les bras. 

La riche veuve qui était sou hôtesse accourt à lui les 
yeux noyés de larmes. 

— Ah ! monsieur mon hôte , je suis ruinée sans res- 
source ; je perds deux cents écus d'or si votre bonté ne 
me vient en aide !... 

Saint Yves la console , lui recommande la confiance en 
Dieu, et la prie de lui exposer son aventure. 

— Il y a quelques semaines de cela , reprend la veuve 
en essuyant ses larmes, deux marchands vinrent loger ici, 
et me confièrent une grande bougetle de cuir fort pesante 
et fermée à clef, m'ordtmnant de ne la rendre à aucun 
d'eux sans que l'autre fût présent: ce que je leur promis 
bien de faire. Deux ou trois jours après, étant sur raa 
porte, je les vis passer avec d'autres marchands: « Au re- 
« voir l'hôtesse, me direut-ils ; accommodez-nous un bon 
« souper; nous reviendrons tout à l'heure. » Et ils conti- 
nuèrent leur chemin. A peine avaient-ils disparu, que l'un 
d'eux rentra en courant et me dit:« Donnez-moi un peu 
« la bougelte ; nous avons un payement à faire à cesmar- 
€ chands qui nous accompagnent. » Croyant cet homme 
d'aussi bonne foi que moi-même, je lui remis la bougetle. 
Il l'emporta, et je ne l'ai pas revu depuis. Le soir, l'autre 
marchand revint au logis, et me demanda des nouvelles de 
son compagnon. * Je ne l'ai point re\u, répondis-je , de- 
« puis que je lui ai remis la bougette. — La bougelte ! 
« s'écria le marchand; comment! vous lui a\ez remis li 
e bougette !» Elle voilà qui éclate en gémissements et eu 
reproches, déclarant que je l'ai ruiné pour jamais et que 
je lui eu rendrai raison. Et en effet, monsieur, poursuit 
l'hôtesse en pleurant de plus belle, ce méchant homme m\i 
traduite en justice pour avoir manqué à ma parole. Il a 
fait serment que sa bougette contenait douze cents pièces 
d'or et des lettres fort importantes ; si bien que la cause 
est entendue, que j'attends demain ma sentence, et que je 
suis perdue si vous ne me tirez de là. 

Saint-Yves avait écouté ce récit avec le plus grand 
calme. 

— .Mon hôtesse , dit-il ensuite, amenez-moi votre avo- 
cat, (jue je m'entende a\ec lui. 

L'avocat, venu, répéta ce qu'avait exposé sa cliente, et 
avoua qu'il désespérait de la cause. 

— Éh bien , moi, je n'en désespère pas, dit Siùnl Y'ves : 
laissez-moi plaider à votre place et gagner vos honoraires. 

C'était tout profit sans aucune peine ; quel avocat eût 
refusé ce marché? 

Le lendemain , l'hôtesse se rendit à l'audience avec son 
nouveau défenseur. L'afTaire appelée , Y\es demanda de 
voir en face la partie adverse , et le marchand comparut. 
Puis on exposa l'état de la cause, et on allait prononcer la 
sentence, lorsque l'homme de Dieu s'ex|)rima ainsi : 

— Nous avons à produire , monsieur le juge, un nou- 
veau fail qui doit avoir la plus grande influence sur la dé- 
cision de ce procès. La défenderesse, ma cliente , a fait de 



MUSÉE DES FAMILLES. 



59 



telles démarches depuis la dernière audience, qu'elle a re- 
trouvé la liouiiette dont il est question ; nous l'exhiberons 
quand la jusiice Tordonnera. 

— Exhibez-la donc tout de suile, s'écria l'avocat du de- 
mandeur, et prouvez que ceci n'est pas un vain prétexte 
pour retarder le jugement qui vous menace. 

— Encore un mot, seigneur juge, reprit imperturbable- 
ment saint Yves : quel est le crime que le marchand re- 
proche à notre hôlcsse ? c'est d'avoir remis la bougetlc à 
son compagnon sans que lui-même fût |)réseut, contre le 
serment qu'elle avait fait de ne la rendre qu'à tous deux 
réunis. Celle faute lui a coulé trop cher pour qu'elle la 
conunetle une seconde fois. Que les deux marchands se 
présentent ensemble, et nous exhiberons la bougette. 

Il n'y avait rien à dire à un tel raisonnement. La sen- 
tence demeura suspendue , et le juge fixa un jour pour 
voir comparaître les deux marchands. 

En entendant celte décision, le demandeur se prit à pâ- 
lir et à trembler si fort , que tous les assistants le remar- 
quèrent. Plus frappé qu'aucun autre de son trouble, et 
l'interprétant contre lui , le juge le fit arrêter et conduire 
en prison ; si bien que l'accusateur civil devint accusé 
criminel. 

Saint Yves le força bientôt d'avouer qu'il n'était qu'un 
fripon, que son compagnon n'était qu'un compère, que la 
bougette ne renfermait que de vieux clous , et qu'il avait 
voulu ambler douze cents écus d'or à l'hôtesse. Le miséra- 
ble fut pendu haut et court au gibet de la ville , tandis que 
la veuve et tous les assistants ramenaient saint Yves en 
triomphe. 

Quelques mauvaises langues prétendirent que la défen- 
deresse était encore jeune et jolie, et qu'il n'y avait pas 
grand mérite à plaider pour de si doux yeux. Mais ce n'é- 
tait |)as l'official de Tréguier qui eût pu s'en apercevoir, 
sa canonisation ayant établi qu'il n'avait jamais regardé 
une femme en face. 

De retour en basse Bretagne, le saint homme reprit ses 
travaux et ses bonnes œuvres. Outre ses honoraires, il di.s- 
tribuait aux indigents le revenu de son patrimoine , qui 
était bel et bien de soixante li\res par an. Là-dessus, il en- 
tretenait deux écoliers dans leurs études, il les faisait dî- 
nera sa table, les jours de fêtes, avec tous les pauvres de 
la paroisse. 

Ces pauvres n'avaient point d'autre logis que la maison 
de l'official à Tréguier, ses deux presbytères de Tredrez et 
de Lohaneck, et son manoir de Kermartin. Non content de 
les loger et de les nourrir, de leur donner son blé à pleins 
boisseaux, et de coucher sur la dure pour leur laisser .son 
lit, il se faisait un bonheur de les servir, de les soigner, 
de leur laver les pieds et les mains, de décrotter leurs sou- 
liers et leurs haillons. 

In jour, n'ayant plus de pain sur la planche ni d'ar- 
gent dans sa bourse, il mit en gage son chaperon pour sou- 
lager un malheureux. Un autre jour il se dépouilla si bien 
pour vêtir des pauvres, qu'il dut attendre, enveloppé d'un 
loudier, que son couturier lui apportât une robe et un ca- 
puchon neufs. Puis, conmie il allait mettre celle robe et ce 
capuchon , voyant passer un autre pauvre demi-nu, il les 
lui jeta sur les épaules, et resta dnns son loudier. 

S'il mourait des malades à l'hôpital ou sous son toit, 
c'était lui qui les ensevelissait dans ses draps les plus blancs, 
et qui les portait au cimetière avec quelques pieuses per- 
sonnes. 

Dès que sa récolte était faite, il la vendait pour en distri- 
buer le prix en aumônes. 

— Vous feriez mieux d'attendre comme moi, lui dit une 



fois un de ses paysans, le blé renchérira sur la morte- 
saison. 

— C'est possible, répondit saint Yves, mais qui m'as- 
sure que je serai encore en vie ? 

A la fin de l'année, le même j)aysan revint lui dire tout 
joyeux : 

— Eh bien ! je ne me trompais pas, j'ai gagné le quin- 
tuple sur ma récolte. 

— Et moi, j'ai gagné le centuple, mon ami. 

— Comment cela ? 

— En donnant tout aux pauvres ! 

Dieu n'attendit pas la mort de saint Yves pour l'hono- 
rer par des miracles, lu soir, comme il rentrait à Ker- 
martin, n'ayant rien à donner à un mendiant, il lui remit 
son cha[)eron. Or, quelle fut sa surprise , en arrivant chez 
lui, d'en retrouver un lout pareil sur sa tèle! D'un chape- 
ron le Ciel en avait fait deux. 

Une autre fois , il trouva à sa porte un malheureux dé- 
voré par la lèpre : il le conduit à sa chambie, lui donne à 
laver, le fait asseoir, et le sert de ses propres mains. Après 
quoi, il s'assied pour manger à son tour. Mais, lout à coup, 
le lépreux devient si resplendissant, que la chambre est 
inondée de lumière : 

— Dieu soit avec vous ! dit-il à saint Yves , vous avez 
assisté Jésus-Christ lui-même. 

Et il disparait. 

Avec quelques livres de pain , multipliées sous ses 
doigts, il nourrissait deux cents personnes. 

Un pèlerm, arrivé trop tard à Kermartin, n'ose frapper 
à la porte , et passe la nuit sur le seuil. Au point du jour, 
Yves l'aperçoit là, et que fait-il? Il le relève et l'inlroduit 
dans sa maison, le revêt de ses meilleurs habits, le fait dî- 
ner copieusement et souper de même, le couche le soir dans 
son propre lit , et va passer la nuit à la place où il l'avait 
trouvé le malin. Tous ces détails sont attestés par le pro- 
cès-verbal de sa canonisation. 

Mais ce n'était pas seulement le pain matériel qu'il dis- 
tribuait sans relâche ; c'était surtout le pain de vie, la pa- 
role de Dieu. Il fallait l'entendre prêcher en latin, en bre- 
ton et en français, dans sa paroisse, dans les églises voisines, 
à la suile de l'évèque, partout enfin, jusqu'à trois et qua- 
tre fois par jour! Jamais la cause divine n'eut de plus iufa- 
tigalile et de plus éloquent avocat. Tout prêchait en lui, di- 
saient les Bas-Bretons, qui ne l'appelaient que le saint prêtre 
du Seigneur : Ar belek sanlel da Zoué. 

En parcourant les campagnes, s'il voyait des villageois 
coupant les foins ou les blés , assemblés pour une aire 
neuve ou pour un grand charroi, il montait sur la charrette, 
ou gravissait un talus, et faisait un si beau sermon, (]ue 
chacun tombait à genoux. Il tonnait surtout contre les usu- 
riers, les intempérants et les libertins ; témoin l'avare Ké- 
rimel, les clercs débauchés Geoffroy, Autret et Guillaume, 
(ju'il convertit publiquement. 

Un jour qu'il prêchait à Loc-Ronan, en Cornouailles, le 
frivole seigneur de Coatpant affecta de sortir de l'église en 
le voyant monter en chaire. Yves l'aperçut, et l'apostro- 
pha ainsi : 

— Vous ne quitteriez pas ce lieu, seigneur de Coatpant, 
s'il y avait trois ou quatre danseuses avec un irompetle 
du diable (il désignait par là les sonneurs ou joueurs de 
cornemuse) ; mais Dieu vous punira en celte vie et dans 
l'autre de fermer l'oreille à sa sainte parole. 

En eflet,ce gentilhomme devint paralytique, et ne se gué- 
rit qu'après la mort de saint Yves, en faisant un pèlerinage 
à son tombeau. 

Quand il était en priè)c ou à l'autel, sa ferveur réjouis- 



60 



LECTURES DU SOIR. 



sait les anges. Avant de dire la messe, il se recueillait des 
heures entières, la tête enfoncée dans son capuchon. Un 
jour qu'il faisait ainsi ses actions de grâces dans la grande 
église de Tréguier, une colombe lumineuse vint se poser 
sur sa tête, s'élança de là sur l'autel, et disparut avec un 
sillon de feu. Un aulrc jour, comme il tenait l'hostie pour 
l'élévation , un globe s'épanouit comme une rose enflam- 
mée sur le calice, en (it plusieurs fois le tour, et alla se per- 
dre aux vitraux du chœur, parmi les rayons du soleil. 

En montant à l'autel, un matin, il apprend qu'un fils veut 
intenter un procès à sa mère. 11 quitte la chasuble et l'é- 
tole, court exhorter ce méchant fils, mais ne peut venir à 
bout de le calmer. 

— Mon ami, lui dit-il enfin, promettez-moi seulement 
d'attendre une heure avant d'agir. 

Le fils y consent. L'homme de Dieu retourne dire la 
messe à son intention, et quand il revient, il trouve la 
mère et l'enfant dans les bras l'un de l'autre. 

Au milieu de tant de succès, rien n'égalait l'humilité de 
saint Yves. C'était l'ofTenser que de lui donner un éloge. Il 
se regardait comme la plus ignorante personne du monde. 
Dieu voulait bien l'inspirer, c'était là tout son mérite. 

A voir ses habits et ses manières , on l'eût pris pour un 
mendiant. Il allait toujours à pied, même en accompagnant 
l'évéque de Tréguier dans ses visites pastorales. Son pre- 
mier vêtement, celui qui ne le quittait jamais, était uncilice 
posésur sa chair nue. Il portait là-dessus une grosse chemise 
en toile d'éloupes, qu'il mouillait avant de l'endosser pour 
la rendre plus rude encore. Ayant pris l'habit de saint 
François, au couvent de Guingamp, il s'accoutrait d'une 
robe grise et d'un capuchon de même étolTe , en bure si 
commune et si grossière qu'elle ne coûtait que deux sous 
six deniers l'aune. Ses chaussures étaient les sandales des 
Frères Mineurs. 

Il s'humiliait en toute occasion devant les capucins ses 
confrères. Lorsque, du haut de la chaire, il en voyait pa- 
raître un dans Tégiise, il s'interrompait court, et lui cédait 
aussitôt la place. Souvent le capucin , pris au dépourvu, 
refusait cet honneur, et une sainte dispute remplaçait alors 
le sermon. 

Dès sa première jeunesse il avait renoncé à manger la 
chair des animaux. Il vivait habituellement de pain de sei- 
gle, d'orge et d'avoine. Il demeurait souvent jusqu'à sept 
jours sans rien prendre, ravi en contemplation devant Dieu, 
et au bout de ce long jeûne , chose étrange ! il se retrou- 
vait parfois aussi dispos que .s'il eût fait grand'chère. 

Ses austérités redoublèrent pendant les quinze derniè- 
res années de sa vie. Il passait les nuits en extase ou en 
orai.son , et ne dormait qu'une heure avant l'aurore. Un 
peu de paille sur une claie formait son lit. Une grosse 
pierre ou une bible lui servait d'oreiller. Souvent même 
il couchait sur un banc nu par terre , dans la sacristie de 
Tréguier, notamment à l'è|)oquc où l'argenterie de Saint- 
Tugdual était convoitée par les officiers du dur, pendant 
la grande guerre des régales entre b's barons et le clergé (1). 

Une nuit, qu'il gardait ainsi son trésor, saint Tugihial en 
personne sortit du reliquaire, et conversa lont,'tem;)s avec 
lui. 

Sa patience était à toute épreuve. Le trésorier de la ca- 
thédrale, dans un moment de fureur, le traitait de gueux, 
de coquin , de pique-bœufs , lui qui était de race noble ! 
Il lui répondit seulement : 

(i) On appelait régalr, ou rogaires, les revenus des évO'qiiej d jiir- 
loul les produits de leur v,T«ie jurldinion. I,es ducs de Prelagne pré- 
lendaient au droit do recale peiulanl les vacances des sièges épisco- 
paui. Il s'ensuiYil des guerres loi gucs cl terribles. 



— Dieu vous le pardonne ! 

Des brigands lui ayant volé son blé: 

— Que Dieu les amende, dit-il; ils en ont besoin et moi 
aussi. 

Les petits et grands miracles de saint Yves formeraient 
un gros volume, .\llant un jour assister un mourant , il 
trouve un pont submergé ; il fait le signe de la croix , et 
l'eau se retire pour lui livrer passage. 

Un autre pont , le pont Losket , s'était rompti sur la 
route de Tréguier à Lannion. On avait à grands frais pré- 
paré des poutres pour le reconstruire ; mais au moment 
de les placer, elles se trouvèrent trop courtes. L'architecte 
se désespérait, lorsque saint Yves vient à passer. 

— Vous avez mal mesuré ces poutres, dit-il, elles sont 
de longueur suffisante. 

L'architecte étonné reprend sa toise, et tombe à genoux 
aux pieds du saint. La prière de celui-ci avait allongé les 
poutres de deux grands pieds. 

Il y avait en la paroisse de Trévou un pauvre homme tel- 
lement possédé du malin esprit, que personne ne pouvait 
plus le contenir. On l'amène pieds et poings liés à saint 
Yves : il le fait coucher avec lui, et le rend à sa famille doux 
comme un agneau. 

Mais le divin chef-d'œuvre de saint Yves fut la répara- 
tion de la cathédrale de Tréguier. Ce noble édifice tombait 
de vétusté, lorsque notre bienheureux se chargea d'en arrê- 
ter la ruine. On se moqua de lui ; il laissa dire les moqueurs. 
Il alla d'abord demander de l'argent au duc, aux seigneurs, 
aux chevaliers, aux dames et aux demoiselles ; puis il fit des 
quêtes par la ville, il recueillit de chaumière en chaumière 
les deniers des villageois. Bref, il réunit une assez forte 
somme pour payer l'architecte et les maçons. Voilà les 
murs remis à neuf; restaient la charpente et la toiture. 

Où trouver d'assez beaux arbres pour couvrir la maison 
de Dieu? Saint Yves s'adresse au pieux baron Pierre de 
Rostrenen, et obtient la permission de choisir les plus 
grands chênes de sa forêt. Il les désigne et les marque de 
sa main, et les géants séculaires tombent sous la hache. 
Mais il y a partout de méchantes langues, et plus que par- 
tout à la cour des seigneurs. Les flatteurs du sire de Ros- 
trenen lui persuadent qu'il est la dupe de saint Y>es; que, 
sous prétexte de recouvrir la cathédrale, l'adroit offi- 
ciai lui dérobe ses plus beaux arbres et les vend à beaux 
écus comptant. Grande colère du baron, qui fait venir saint 
Yves, et l'accable d'injures. L'homme de bien reçoit cet 
orage avec sa patience ordinaire, et répond simplement au 
seigneur qu'il se justifiera le lendemain. 

Le lendemain matin , le châtelain et sa suite, Pofficial 
et ses ouvriers, se rendent à la forêt. Les accusateurs du 
saint étaient là, prêts à exagérer la quantité de bois abattu. 
On arrive, on regarde. prodige! non-seulement un très- 
petit nombre d'arbresjonchaient la terre, mais tout ù côté des 
troncs renversés, trois chênes au lieu d'un avaient repous- 
sé dans la nuit sur chaque racine, et trois chênes bien 
plus forts et plus beaux que celui dont ils occupaient la 
place; de sorte qu'au lieu de rien perdre à cette opéra- 
lion, la forêt avait triplé de valeur! Baron, gentilshommes 
et ouvriers se jettent aux pieds d'Yves et baiseul la poudre 
de ses sandales. 

Il va sans dire que Pierre de Rostrenen supplia le saint 
homme d'abattre tous ses chênes. C'eût été lui ôter une 
forêt pour lui en donner trois. Mais le sage officiai ne prit 
que ce qu'il fallait pour achever la cathédrale. 

Plus chargé de travaux et do souffrances que d'années, 
Yves sentit bientôt venir son dernier jour. Le mercredi 



INirSKK DES FAMILLES. 



Cl 



15 mai, veille de TAscension , ses forces se trouvèrent à 
bout. Ne pouvant plus rester sur ses jambes, il se fit sou- 
lenir, d'un coté par Tabbé de Beaiiport, de l'autre par l'ar- 
chidiacre de Tréguier, et dit ainsi sa dernière messe en la 
chapelle de Kermartin. Il reçut ensuite la confession de ses 
pénitents ordinaires; puis il se coucha sur la claie qui lui 
servait de lit, pour ne plus se relever. Seigneurs et bour- 
geois, prêtres et laïques, hommes et femmes, vieillards et 
enfants, vinrent de tous côtés assister à son agonie. Elle 
«jura quatre jours, sans délire, sans faiblesse, et, semblait- 
il, sans douleur. Le jeudi matin, la chapelle étant pleine 
de (idèles, il trouva encore la force de leur adresser le plus 
beau serrnon qu'il eût jamais prononcé, un sermon (]ui fit 
couler de tous les yeux des ruisseaux de larmes. Il alla ainsi 
jusqu'au dimanche , et son dernier soupir fut encore une 
parole éloquente. Il n'avait pas atteint sa cinquantième 
année. 

On transporta son corps à la cathédrale de Tréguier, 
a|)rès l'avoir dépouillé de ses misérables vêtements, de son 
cilice, de sa chemise d'étoupe, de sa vieille soutane, de son 
chaperon de bure et de ses lourdes sandales. Le peuple, 
accouru de tout le diocèse, se disputa les lambeaux de ces 



reliques. Ce fut à qui lui baiserait les pieds et les mains. 
Ceux qui ne pouvaient y parvenir le touchaient de leurs 
chapelets et de leurs médailles, qu'ils emportaient ensuite 
comme un trésor. .Mais il fallait surtout voir et entendre les 
pleurs et les sanglots des \euves et des orphelins , des 
pau\resetdes mendiants, qui redemandaient à grands cris 
leur père et leur tuteur, leur juge et leur avocat! Cette 
explosion de regrets redoubla pendant les obsèques, ([ui 
furent célébrées avec la plus grande pompe, et, lorsque la 
châsse du saint disparut dans son tombeau, on eût dit qu'il 
ne restait plus que des orphelins en Tréguier. 

Bientôt les miracles commencèrent, et le procès-verbal 
de la canonisation les compte par milliers. — L'n inno- 
cent, condamné à la corde, invoque saint Yves du haut 
de la potence, et le bourreau ne peut venir à bout de l'é- 
trangler. — Un gentilhomme tombe à l'eau avec son che- 
val et ses bagages : une simple prière le ramène au bord, 
lui, sa monture et sa valise, où étaient des papiers inesti- 
mables. — l'n enfant de Lannion se noie sur la côte, à 
deux lieues de la maison paternelle ; on apporte soo 
corps à sa mère, qui obtient sa résurrection en le vouant à 
saint Yreg. 




La résurrection de l'enfant. 



— Qu'as-tu vu dans l'autre monde? lui demande-l-elle. 

— J'ai vu, répond-il, un seigneur Têtu de blanc, qui 
m'a pris par la main et m'a tiré du fond de la mer. 

De pareils prodiges se renouvelant tous les jours, la 
voix publique réclama la canonisation d'Yves, par l'entre- 
mise de Jean III, dit le Bon, duc de Bretagne. Le légat et 
les commissaires nommés par le pape entendirent trois 
cents témoins ; et, comme ces interrogatoires multipliés 
relardaient la conclusion, le clergé de Tréguier la devança 
hardiment en célébrant en pleine cathédrale la fête de 
saint Yves. Lorsqu'enfin la canonisation fut prononcée, 
en 13i8, par Clément VI, saint Yves était déjà honoré et 
invoqué publiquement dans toute la Bretagne. Telle fut la 
vogue des pèlerinages à son tombeau, qu'elle fit tomber 
les pèlerinages à Rome et nuisit même aux derniers voya- 
ges en Palestine. 

Les lenteurs de la canonisation du patron des avocats ont 
été traduites de la manière la plus piquante par les paysans 
de Tréguier, qui ne manquent pas d'ajouter ces inventions 
satiriques à la pieuse légende (1). Echappé, comme on a 

(i) En reproduisant ces anecdole» populaires, i litre d'Éiudcs de 
mœurs, l'auleur en fait le cjs qu'elles merilent, et proteste, en bon 
catholique, contre toute interpicialion irréligieuse. 



vu, aux douleurs de f e monde ;ce sont les paysans qui par- 
lent), saint Yves arrive à la porte du ciel. Saint Pierre re- 
connaît un avocat et refuse prudemment d'ouvrir; mais 
Y'ves parvient à tromper sa vigilance, et il s'introduit caché 
dans la foule. Malheureusement saint Pierre le reconnaît 
encore à son odeur de papier timbré, et il le somme de quit- 
ter le paradis. 

— Je ne sortirai pas, répond l'official, avant qu'un huis- 
sier, pièces en main, vienne m'en intimer l'ordre. 

— Qu'à cela ne tienne, dit saint Pierre, il y a des huis- 
siers partout. 

Et voilà le prince des apôtres qui cherche un huissier 
parmi les bienheureux. Mais il lui fut impossible d'en trou- 
ver un seul, car jamais huissier n'avait pris place au citl; 
et ce fut ainsi que, bon gré, mal gré, saint Yves resta ai,- 
nombre des élus. 

D'autres paysans racontent diiïéremment la chose. Yves 
se présente à la porte du ciel avec une troupe de reli- 
gieuses. 

— Qui étes-vous ? demande saint Pierre à l'une des sain- 
tes femmes. 

— Nous sommes religieuses, répond-elle au nom de ses 
compagnes. 



6^ 



LECTURES DU SOTU. 



— Vous avez lo temps d'altendro, reprend l'apôtre, le 
paradis est déjà plein de religieuses. 

Et, s'adressant à saint Yves : 

— Qui ètes-voiis, à voire tour? 

— Je suis avocat. 

— Avocat ! s'écrie saint Pierre, Dieu soit ioué ! Nous 
n'avons pas un seul avocat dans le ciel. Entrez! enlrez 
vite! 

Ces anecdotes, devenues populaires, excitèrent au dix- 
septième siècle la bile du jurisconsulte Jean Hohert, qui 
pulilia à Leyde,en 1632, une liste de cinquante avocats ca- 
nonisés, avec menace d'allonger indélinirnent cette liste, 
si les mauvaises lancues s'acharnaient à poursuivre les 
avocats jusque dans l'autre vie. 

Cette menace ne put mettre un frein aux mauvaises lan- 
gues. Un panégyriste de saint Yves, prêchant devant des 
avocats, s'écria un jour en pleine chaire : « Saint Yves fai- 
sait le bien de tous, et vous le prenez pour patron. » 

Enfin on chantait jadis en Bretagne publiquement, dans les 
églises, une hymne qui r">mmençait ainsi, sur l'air : Lau- 
da, S ion, Salvatorem. 

Sancius Yto rrat lirilo, 
AdvocaUi.' cl non lalro: 
lies niirdiula popuio I 
Sailli Y>es eiail un lîreton, 
Avocat, fins (■\TP lai ron : 
Chose iiirroyabic, ce di!-oii! 

Ces quolibets trégorrois sont aujourd'hui passés de 
mode, et pour cause; si le ciel était fermé aux avocats, 
presque tout le dix-neuvième siècle serait damné. 

Les plus illustres personnages ont honoré saint Yves. 
Charles de Blois, le compètiletir de Jean de Monffort à la 
couronne de Bretagne, avait rédigé dan? sa prison d'Angle- 
terre une Vie de ce saint, qui s'est malheureusement per- 
due. Le connétable Duguesciin légua en mourant cinq cents 
livres de cire blanche au tombeau de saint Yves. Une con- 
frérie bretonne fut établie à Home en son nom par la du- 
chesse .Vnne, deux fois reine de France. L'année même de 
sa canonisation, les étudiants bretons à Paris fondèrent, 
rue Saint-Jacques, la chapelle de Saint-Yves, où l'on voyait 
avant la révolution une multitude de vieux sacs de palais, 
suspendus à la voûte par les plaideurs qui avaient gagné 
leurs procès. En 11:20, le duc Jean V donna, pour sa déli- 
vrance, son pesant d'argentan tombeau de saint Yves. 

Les boulangers bretons ont pour saint Yves une dévo- 
tion particulière : c'est lui qui fait lever leur pâte, avant 
qu'ils la mettent au four. 

IH. 
Au moment où le kloarek, mon cicérone, achevait ce 



récit, nous arrivâmes devant la chapelle de Saint-Yves, si- 
tuée tout près du manoir de Kermartin. J'y reconnus l'ar- 
chitecture gothique du quatorzième siècle, et j'y examinai 
respectueusement le bréviaire que le grand saint lisait au- 
trefois dans l'avenue de son château. C'est un très-beau 
manuscrit sur vélin, de la (In du treizième siècle. Les carac- 
tères en sont petits, mais tracés avec une perfection que 
l'imprimerie dépasserait à peine. Je m'aperi;us avec regret 
que plusieurs feuillets avaient été arrachés par l'indiscrète 
dévotion des fidèles ou des antiquaires. J'cu fis des repro- 
ches sévères au sacristain, qui sans doute avait touché le 
prix de ces saintes reliques, et j'espère qu'aujourd'hui le 
bréviaire de saint Yves est à l'abri de la mutilation. Quant 
au testament du bienheureux, qu'on me fit voir dans un 
grand tableau suspendu au mur, j'en trouvai l'écriture 
aussi moderne que le tableau lui-même, et je me contentai 
d'en étudier l'esprit, sans m'occiiper de la lettre. Ce ta- 
bleau, en effet, n'est qu'une copie du testament de saint 
Yves; le seul mérite de cette copie est d'être exacte, j'en 
ai fait la vérification SlUK Actes de Bretagne. 

De la chapelle, nous passâmes au manoir, édifice assez 
curieux du treizième siècle. C'est un seul corps de logis, 
avec une porte en ogive. A droite, je vis la chambre de 
saint Yves et le lit sur lequel il mourut sur sa claie. Ce ht 
est clos comme ceux des paysans bas-bretons. Il est d'un 
très-beau chêne, sculpté d'ornements gothiques, il n'a pas 
subi moins de dégradations que le bréviaire. Chaque pè- 
lerin en coupe et en emporte un morceau ; les fenêtres de 
la chambre sont défendues par de fortes griHes de fer. Une 
autre chambre, située au-dessus, a des fenêtres à croix de 
granit. Celles de la grande salle offrent la même particula- 
rité. Le manoir de Kermartin appartient, je crois, à la fa- 
mille de M. de Quélen, l'ancien archevêque de Paris. 

Il ne nous restait plus à visiter que la cathédrale de Tré- 
guier. Nous y fûmes en qiiehjues instants. La vue du crâne 
de saint Yves me consola difficilement de l'absence de son 
admirable tombeau, construit à si grands frais par Jean Y 
et détruit par les vandales de 1795. 

Je remerciai mon jeune guide de sa légende et de ses 
précieux renseignements; je le recommandai à la protec- 
tion de saint Yves et je poursuivis mon pèlerinage. 

Je m'imaginais, je dois l'avouer, que le dii-'ne kloareî; 
avait exagéré les merveilles de la biographie de son patron ; 
mais, en parcourant quelque temps après les Vies des 
saints et le procès-verbal de la canonisation , je m'assurai 
qu'il n'avait pas ajouté un seul mot à la vérité. — Avis 
donc à mes pieux lecteurs; qu'ils croient et s'inclinent 
comme moi-même. Ceci est article de foi. 

PlTPxE-CIIEVALIER. 



B3ÎATJX-AHTÎS. 



Au trop faible concours de gravure, où 
MM. Auhert et Tourny oui iiMii(torlf iiiu' 
virloiro si facile, asiiccéiié lo concmirs de 
scuipuire, qui laissera des souvenirs, nous 
n'en doutons pas. M. Loiiucsne a obtenu 
un premier prix vivement disputé par 
MM. Thomas, Moreau, et même aussi par 
M. Girard , qui était le dernier admis. 
M. Guillaume, dont le bas-relief a été 



brisé par suite de la rupture des cordes 
(pii servaicni à le descendre, s'est trouvé 
de l'ail hors de concours ; mais l'os(piisst' de 
cet élève, et les restes nu^m^s de sa coni- 
position. attestaient quelle part brillante 
il devait prendre dans celte lutte; aussi 
lo jury n'a-l-il pas hésite à accorder à cet 
artiste u» dédommagement ipii témoignait 
bien quelle était son estime pour lui. A 



la section d'architecture. M. De,sbuissons 
est l'auteur du projet couronne. Les cho- 
ses (pie l'on remar»iue le plus dans sa com- 
position sont une façade d'un goût simple 
et très- monumenialo, un plan d'une 
belle ordonnance, une grande richesse 
dans les détails, des coninumicalions 
nonibreust>s et faolles entre les cinq Fa- 
cultés; une grande habileté de main, et 



MUSEE DES FAMILLES. 



63 



beaucoup do soin et de précision dans ses 
coupes et ses hauteurs. M. Barrias, le pre- 
mier prix de peinture, s'est distingué par 
une parfaite entente du sujet , par des 
qualités de composition et de dessin, et 
surtout par l'expression, le mouvement et 
la vérité qu'il a su donner a ses person- 
nages. — Les envois de notre école de 
Rome étaient peu nombreux et peu sa- 
tisfaisants; à la section de peinture, les 
élèves de quatrième et de cinquième an- 
née n'ont rien envoyé : M. Hébert , par 
suite d'une chute dans laquelle il s'est 
casse la cuisse, et M. Pils, parce qu'il est 
atteint d'une maladie grave. A l'exposition 
de gravure, les productions de MM. Fol- 
let et Delemer n'ont point paru , et à la 
section de sculpture on s'aperçoit de l'ab- 
sence d'une Hébé en marbre et d'un bas- 
relief représentant \i Bienfaisance , par 
M. Vilain, qui faisaient partie du pro- 
gramme; il ne nous est donc resté de cet 
artiste qu'un buste en marbre, représen- 
tant V AutomnCy ce qui est bien peu pour 
un élève de cinquième année. Au reste, 
cette tête est assez belle, quoique la lèvre 
inférieure ne soit pas assez finement faite, 
et que la chevelure et les pampres qui y 
sont mêlés soient un peu lourds. La tète 
de yierge, de M. Gruyère, est d'un sen- 
timent froid et d'une exécution faible ; 
son esquisse, ayant pour sujet le Dernier 
des .yjachabées , présente un très-joli 
groupe qui a beaucoup d'intérêt, mais 
qui est maigrement traité; son Chactas 
est d'un bon sentiment, mais les chairs 
en sont trop résistantes. 



La copie en marbre du Sophocle inx se 
trouve dans le musé-c de Saint-Jean-dc- 
Latran, par M. Diébolt, nous paraît lourde ; 
nousaimons mieux son bas-reliefrepn sen- 
tant une Famille chrétienne entevelit- 
sant un enfant, dont le dessin est fort 
l)eau. LeJoas de M. Goda de la froideur; 
son bas-relief de Briséis , pour lequel il 
s'est inspiré des Kirusqucs, est d'un dessin 
raide et manière. Le groupe, d'après l'an- 
tique , représentant V^imo-ir et Psyché, 
par M Cavi-lier, a été bien compris ; les 
contours des figure^ sont Irès-souples , 
mais les chairs ont encore trop de dureté. 
Le bas -relief représentant un Combat, 
par M. Vanthier, médailliste, est plein de 
mouvement eld'exjjression ; mais son des- 
sin laisse beaucoup à désirer. Sa médaille, 
gravée en creux, nous semble d'une exé- 
cution peu satisfaisante. A la section de 
peinture, nous remarquons un IS'arcisse, 
de -M. Brisset, dont la tète est d'une beauté 
bien commune; seulenunt elle a dcl'in- 
gtniiite. Le Saiil de. M. Lelxmy est plein 
d'iHijKTfei.lions. M. Biennoury est un élève 
de première année , c'est à lui que l'on 
doit le moins demander, et pourtant c'est 
lui qui donne le plus : regardez son Pâtre 
des campagnes brftlanîes de lllalie, ses 
chairs ne sont-elles pas des carnations 
méridionales? la tète n'esl-elle pas rem- 
plie de vérité, et le dessin, surtout celui de 
lia main droite, n'esl-il pas très-salisfai- 
j sant? Le Paysage de .M. Lanoue présente 
i de très-belles études d'arbres, des rochers 
' peints avec vigueur ; mais dans son la- 
[ bleau, il y a des tons trop crus, principa- 



lement ceux delà mer. Le terrain est fait 
un peu mollement, toutefois, il est bien 
accidenté. Depuis longtemps une de nos 
écoles grandit et s'élève loin des suiTra- 
ges du public : c'est elle, qui dans les con- 
cours montre le plus de savoir et de zèle, 
et pourtant, c'est à peine si l'on s'en oc- 
cupe, ou du moins n'en parle-t-on pas 
avec toute l'estime que doit inspirer le 
mérite des launalsetla conscience qu'ils 
mettent dans leurs envois: cette école, 
qui a loutesnos sympathies, et sur laquelle 
nous appelons l'attention du public, c'est 
l'école d'architecture. Parmi ses envois, 
! nous remarquons le Tombeau d'yfndrea 
Sansovino, parM.Titeux, dont le rendu 
i est très-beau, les coupeset les hauteurs fai 
1 tesavec soin. Les productions de M. Paccard 
■ sont nombreuses et pleines d'intérêt : ses 
détails du Tombeau des guirlandes, à 
Pompei. paraissent très-beaux; la f^oix 
; des tombeaux cùle droit\ est très-bien la- 
vée, et ses parallèles des tombeaux de 
Borne et de Pompéx sont d'une exécution 
consciencieuseet toutà fait distinguée. Les 
' détails du Forum de Nerva, par M. Balu, 
; ont beaucoup d'exactitude, l'entablement 
I et les ornements surtout sont très-beaux; 
j les hauteurs et les coupes nous ont paru 
satisfaisantes. M. Lefuel a envoyé des res- 
taurations de trois temples antiques; on 
sait que ces sortes de restaurations ne 
sont bien souvent que de véritables chi- 
mères qui ne se sauvent de leur insuffisance 
que par le mi-rite des plans, et, sur ce 
point, M. Leluel a des droits à nos éloges. 
Chables TISSOT. 



msRQUTm 



FBÀlfCS, 



(du 12 OCTOBRE AD 12 NOVEMBRE.) 

■ercure est mort, vive Mercure.' — THÉATRE-F«A:tç*is : Le Tisserand de Ségoiie, imité d'.Marcon, par M. IIIpp. Lucas. — Fne Femme de 
quarante ans- — .\necdole auihentique. — .Académie kotale de xisiQrE : La Criation, d'Haydn. — Richard en Palestine. — Marie Siaart. 
— GardoDi. — Latour. — L'émeute aux Italiens. — Avis aux chanteurs. 



Qui a osé dire que Mercure n'existait 
plus, ou qu'il s'était retire du monde ? 
Ne croyez rien de ces méchants propos. 
Mercure est un dieu qui ne meurt que 
pour renaître , un roi qui ne saurait 
anéantir ses pouvoirs. Mercure est mort, 
vive Mercure ! Le voici, plus jeune, plus 
actif, et mieux disposé que jamais. 11 
n'a jamais porté plus résolument ce ca- 
ducée qui , comme l'anneau de Gygès ou 
la béquille du Uiable boiteux, lui per- 
met de tout voir et de tout entendre 
sans cesser d'être invisible, cette Kilance 
impartiale dans laquelle il pèse, au poids 
de l'honneur et du bon goût, les actions 
et les écrits des contemporains. En un 
mot, rien n'est changé en lui, si ce n'est 
qu'il a renouvelé ses ailes. Veuillez donc 
l'accueillir et l'écouter, comme autrefois, 
d'un sourire amical et d'une oreille in- 
dulgente. 

Et d'abord , il tous contera une histoire 
héroïque et sentimentale, comme savaient 
en faire les Espagnols du temps du f.id. 
C'est l'histoire du Tisserand de Ségoiie, 



mise en drame par le vieux poêle Alar- , 
con , et transportée par M. Hi[ipolyie Lu- 
cas sur la scène du Théâtre- Français. 

Il y avait une fois un roi de Castille , 
nommé .\lphonse le Brave, qui avait un 
mauvais et un bon ministre. Le mauvais 
ministre, don Suero Pelaëz, voulait faire 
mourir son maître et régner à sa place. 
11 envoya un jour deux Maures assassiner 
Alphonse dans sa ctianibre; mais le tidele 
ministre, don Belirani Raniirez, les surprit 
et leur arracha une lettre dont l'enve- 
loppe compromettait clairement Pelaëz. 
Attendri par les prières de ce dernier, 
Beltram lui remit l'enveloppe fatale avec 
une générosité tout espagnole, et ne 
laissa parvenir au roi que le corps de la 
lettre. Or, pendant ce temps-là, le fils de 
Pelaëz, le comte Julian, escaladait le5 
murs d'un cloître, et enlevait la fille 
de son bienfaiteur. Mais l'ingratitude de 
Pelaëz ne devait pas s'arrêter en si beau 
chemin. Son rival, ayant son secret , pour- 
rait disposer de sa vie; il ro.ïolui de le pré- 
venir en le perdant lui-même et en l'ac- 



cablant du témoignage de son propre 
crime. Avec celte lettre, qui n'accu^ait 
personne, Pelaëz accusa Beltram, et tourna 
si bien l'esprit du roi , que le digne mi- 
nistre fut condamné sans être entendu. 
On allait lui trancher la tête ilans la cour 
du palais, lorsque arrive un jeune guer- 
rier, qui vient de remporter sur les .Mau- 
res des victoires éclatantes. Ce jeune sau- 
veur de lEspagne est justement le fils de 
Beltram, don Feruand Raniirez; il ignore 
et le sort de son père, et le complot de ses 
ennemis, et les dispositions du roi. Il 
entre donc, tête levée, et raconte ses ex- 
ploits à la manière du Cid dmpeador. 
Alphonse le laisse achever tranquillement 
sa tirade ; puis, lorsqu'il s'agit de le re- 
mercier de tant de services, il le prend 
par le bras, le conduit à une fenêtre, et 
lui dit : « Regartie' » Fernand voit la tête 
de son père sur le billot, et la hache du 
Itourreaii prête à frapper. Il croit rêver; 
il tomlie en défaillance ; il se relève; il 
regarde encore : c'est bien son père qui 
va mourir!... Le guerrier se jette aux 



64 



LECTURES DU SOIR. 



pieds du roi ; il le supplie de faire un 
geste, de dire un mot (jui suspende la 
hache fatale. Rien ne peut émouvoir Al- 
phonse : « Beltram est un traître, dit-il 
à Fernand, et tu en es un autre, sans 
doute; quand il sera mort, lu seras jugé 
à ton tour !...» .^lors, le guerrier ne se 
connaît plus ; il porte la main sur son 
épée, demande le jugement de Dieu con 
tre l'accusateur de son père, et s'oublie 
jusqu'à menacer le roi lui-même. Voilà 
précisément ce qu'attendaient Pelaëz et 
son fils. Ils désarment Fernand, le dé- 
clarent régicide , et le font condamner à 
mourir de soif et de faim dans un cachot, 
auprès d'un cercueil ouvert. Il va sans 
dire que, pendant ce temps, la tête de 
Beltram avait roulé sous la hache. 

Quelques semaines après, un inconnu 
travaillait à Ségovie dans un atelier de tis- 
serand. Cet inconnu n'était autre que Fer- 
nand Ramirez. Gaceran , son frère d'ar- 
mes, avait percé le mur de son cachot; un 
cadavre avait été déposé à sa place dans le 
cercueil, et ses amis comme ses ennemis 
le croyaient mort et enterré. Pour mieux 
abuser tout le monde, Fernand a soumis 
ses mains victorieuses à tisser et à tra- 
mer la toile; il fait, par vengeance, ce 
qu'Hercule faisait par amour. Il est ce- 
pendant deux l)eaux yeux qu'il n'a pu 
tromper; ce sont les yeux de l'infanie 
Théodora, l'héritière du trône de Cas- 
tille. La généreuse princesse n'a jamais 
cru que le sauveur de l'Espagne pût être 
l'assassin de son père ; elle aime Fer- 
nand de toute la haine de ses ennemis ; 
elle l'aime, comme elle eût aimé le Cid 
Campéador ; et, jugez de son bonheur ! 
elle croit avoir retrouvé le vainqueur des 
Maures dans l'ouvrier de Ségovie! Juste- 
ment la cour est en cette ville ; l'infanie 
déguisée vient donc voir le tisserand. 
Dire toute la joiequ'elle lui apporte et qu'il 
lui rend , serait chose impossible. Fer- 
nand ne roconnall point la tille du roi, 
qu'il n'avait jamais vue à la cour ; mais 
il lui semble que c'est le soleil lui-même 
qui descend avec Théodora dans l'ombre 
où il se cache. Cependant, il est écrit 
que ses ennemis le poursuivront partout. 
Le tils de Pelaë/ , Julian le libertin, a en- 
trevu sous le voile la belle consolatrice 
du tisserand. Il s'est glissé sur ses pas 
jusque dans l'atelier. Une scène de riva- 
lité terrible éclate entre le fils du minis- 
tre et l'artisan. Celui-ci va se trahir et se 
perdre encore... Il est sans armes, d'ail- 
leurs, et son rival a une épée sous son 
manteau. Théodora n'a qu'un moyen de 
rendre la partie égale : «Pouvez -vous 
croire, dit-elle à Julian, que j'aie donné 
mon cœur à un ouvrier? Quelle femme 
préféra jamais la bure à la soie ? Non , 
c'est vous, seigneur, vous seul que j'aime; 
et , si vous doutez encore de mon mépris 
pour cet homme, je vous en donnerai la 
preuve, ainsi qu'à lui-même, en le frap- 
pant du plat de votre épée. — Frappez-le 
donc! » s'écrie Julian Pelaëz, aveuglé par 
ion lrionq)he; et il remet son arme aux 
mains de la jeune fille. Celle-ci, qui a 
iécidément reconnu Fernand à la noble 
tureur avec laquelle il cherche une épée 
à sa ceinture, lui présente l'arme de son 



rival, et lui dit : «Maintenant, défends-loi, 
Ramirez ! Tu sais bien (|ue mon âme et ma 
vie sont à toi seul.» Cette scène, vraiment 
héroïque , a éleclrisè la salle , et soulevé 
des applaudissements unanimes. Resté 
sans défense, à la merci de Fernand, qui 
ne cache plus son nom , Julian se voit en- 
touré par les tisserands, accourus avec des 
torches. On lui fait d'abord jurer sur l'Évan- 
gile de rendre l'honneur à la sœur de son 
rival en l'épousant. Puis, Fernand dit à 
l'ami qui l'a sauvé, et qui chérit en se- 
cret celte même sœur : « C'est toi qui 
épouseras demain la veuve du comte Ju- 
lian ! » Alors, il rend à celui-ci son épée, 
prend celle de son ami, et un duel à mort 
commence à la lueur des flambeaux. Ju- 
lian tombe, et reste sur le champ de ba- 
taille. Mais ceci est encore une ruse di- 
gne du traître. Il n'a point reçu le coup 
mortel , et sa vengeance espère ne pas 
manquer deux fois son rival. Lui et son 
père gagnent les Maures, assiègent le roi 
dans son palais, et se disposent à le frap- 
per sur les débris de son trône, lorsque 
Fernand vient les arrêter, après avoir 
chassé les ennemis, comme autrefois, et 
reçoit, avec les excuses d'Alphonse, la 
main de l'infante Théodora. 

Très-adroitement arrange, quoique un 
peu affaibli par M. Lucas, ce drame d'A- 
larcon a obtenu un succès mérité , dont 
une part revient à MM. Ligier et Mail- 
lard et à mademoiselle Naptal. 

Le Tiiterand de Ségovie sera bientôt 
suivi, sur la scène française, d' Une femme 
de quarante ant. par M. Galoppe-d'On- 
((uaire. On a beaucoup parlé de ce poêle 
dramaliciue d'Amiens, de sa comédie, 
écrite en encre bleue, el de l'enthou- 
siasme qu'elle a excité parmi ses juges. 
Voici une anecdote beaucoup plus aulhen- 
li(iue que toutes celles qu'on a racontées 
sur le manuscrit bleu . les gants jaunes 
el les bottes vernies de M. Galoppe-d'On- 
quaire. Il y a quelques années, un auteur 
parisien publia , dans le Journal général 
de France, une Nouvelle historique sur 
Jean-tant-Peur, duc de Bourgogne ; un 
auteur de province lut celte Nouvelle, y 
trouva le sujet et les détails d'un drame , 
écrivit ce drame en trois actes et en vers, 
et l'envoya loyalement au romancier pa- 
risien, en le priant de le faire jouer sur 
quelque théâtre. Malheureusement , le 
romancier attachait à son œuvre trop peu 
de prix pour l'exposer aux hasards de la 
scène. Il ne put donner son concours à 
son aimable collaborateur, el il le remer- 
cia cordialemenl en lui renvoyant ses 
trois actes. Il a appris sans étonnement 
el avec grand plaisir la réception d'Une 
femme de quarante ans, au Théâtre- 
Français; car. l'auteur de celle comédie, 
M. Galoppe-d'Onquaire, était précisément 
le traducteur en fers de la Nouvelle de 
Jean- tans -Peur, et l'auteur de cette Nou- 
velle n'est autre que celui qui écrit ces li- 
gnes. Au moment d entrer dans le com- 
merce , M. Galoppe avait voulu s'associer 
à Mercure lui-même, suivant cet axiome 
proverbial, qu'il vaut mieux s'adressera 
Dieu qu'à ses saints. 

— Tous les échos du grand Opéra fré- 
missent encore du bruit harmonieux des 



voix el des instruments qui oui exécuté 
la Création d'Haydn. — Nous espérons 
<iuc cet immense oratorio sera repris cei 
hiver, et que nous aurons occasion d'en 
reparler avec détail. — En attendant, Ri- 
chard en Palestine poursuit son honora- 
ble succès, et l'on répète activement la 
Marie Stuart de M. Niédermayer, qu'on 
a laissée beaucoup trop longtemps éloignée 
de notre première scène- lyrique. Le li- 
brelto de Marie Sfuart embrasse , dit- 
on , toute la vie si dramatique de cette 
illustre reine. Le nouveau léuor, Gardo- 
ni, débutera dans le rôle de Bothvvell. A 
force de courir après les ténors, M. Léon 
Pillet a fini par en trouver un. Espérons 
que celui-ci sera une vérité. D'ici là, rien 
n'est plus vrai que le succès et le talent 
du baryton Latour, élève de M. Delsarle. 
Ce chanteur a débuté par un coup de 
maître, dans les rôles de Lusignan de la 
Reine de Chypre, et d'Alphonse de la 
Favorite ■ Les notes basses de sa voix 
sont un peu voilées, mais résonnent puis- 
samment: quant à ses notes élevées, elles 
sont d'une douceur et d'une perfection 
irréprochables. M. Lalour prononce en 
digne élève de Delsarle. ce Talma du 
chaut. 

— Jusqu'ici les émeutes théâtrales 
étaient le privilège de VOdion el des 
scènes du boulevard; qui se serait douté 
que les Italiens leur feraient concur- 
rence? C'est pourtant ce qui vient d'ar- 
river. Oui, la salle Ventadour a eu son 
émeute en règle , avec accompagnement 
de cris, de sifflets, de rideau baissé el 
relevé, de dialogues entre les acteurs el 
le public; tout cela, parce que M. Mario 
s'est mis en tête de ne plus chanter un 
certain duo de la Lucia. M. Mario est à 
coup sûr un homme plein de distinction et 
un artiste plein de lalent. Peut-être même 
avait-il de bonnes raisons pour se refuser 
à des vœux eiprinnsà coups de silDels. 
Mais il a expié en celte occasiou la faute 
des autres, el payé poir tous ses paieiU. 
Depuis que messieurs les gens de Ibeâtre 
ont remplacé les rois, pour nepasdire les 
idoles, dans les hommages et les cajole- 
ries du monde, depuis qu'on les comble 
de Ceurs el d'ecus, qu'on s'attelle à leur 
char de triomphe, qu'on se met à genoux 
devant leurs caprices les plus fantasques, 
et quelquefois les plus impertinents, ils 
ont beaucoup abuse du droit de supprimer 
des parties de rôle el même des actes en- 
tiers, de chanter en parlant ou de parler 
en chantant, de traiter enfin les pièces et 
les spectateurs à la façon de Louis XIV, 
qui entrait au Parlement la cravache à la 
main... A qui la faute si le public, poussé 
à bout, s'aperçoit qu'il a été trop débon- 
naire, el s'avise de reprtndre «ce droit 
quà la porte on achète eu entrant'?» Tou- 
tes les réactions sont violentes, et les ha- 
bitués des Italiens ont peutnêtre repris 
leur puovair aux dépens de leur dignité. 
Mais les confrères de M. Mario profiteront 
de l'avertissemeni qu'ils ont reçu en sa 
(personne. Ils se souviendront que leur 
sceptre est un sceptre de théâtre, el qu'au 
théâtre, les véritables rois sont dans les 
loges cl non sur les planches. 

PITRE-CUEVALIER. 



Imprimerie de IIENNUYEr. el TUllPIN, rue Lcmcrcior, 24. Hallgnollcs. 



m. 



MUSKE DKS FAîNIILLIvS. 



G.) 



^w^. 




Se livrer à son caractère est un mérite ou un tort, se- 
lon (lue le naUu-el est bon ou mauvais ; mais ce lionl il faut 
l)icn se garder, c'est cfailupler sans examen le caractère 
qu'on vous fait clans le momie par suite de quelques ac- 
tions, de quelques principes inspirés par celle lièvre de la 
jeunesse, qui porte souvent aux extravagances les es|)rils 
les plus sérieux. 

Que de personnes nées pour se distinguer dans les scien- 
ces ou dans les arts, ont été détournées de leur vocation par 
celle qu'on leur supposait! Que d'enfants paresseux ont 
été condamnés par leurs parents el^ leurs professeurs à 
l'insipidité d'une existence in\itile, et cela, pour avoir per- 
.suadé au petit nonchalant que son goût poiu- le repos el les 
récréations le rendrait à jamais incapable d'aucun tra- 
vail suivi! Que d'écoliers lourds, pédants, sans esprit, 
mais appliqués , ont éié voués d'avance aux emplois les 

DÉCEMBRE ISii. 



plus importants, comme si la docilité était toujours le ga- 
rant d'une liante capacité, et la gravité le signe d'une rai- 
son infaillilile! Que d'ingénieux étourdis ont été exclus des 
cours où l'on discutait sur des questions sérieuses , dans 
l'idée qu'ils étaient trop superficiels pour s'y intéresser! 
Eli bien ! cette manière de juger et de classer les enfants a 
presque toujours une grande influence sur leur destinée. 
D'abord, elle donne sur eux des préventions flatteuses ou 
défavorables qu'ils (inissent par prendre iiour des oracles, 
et qui s'établissent si bien dans l'esprit des indifférents, 
qu'il faut les justifier, en dépit de son véritable caractère. 
On finit par se croire les défauts qu'on vous reproche, dé- 
fauls dont on se serait facilement corrigé , si l'on n'avait 
pas décidé que vous en êtes incorrigible ; et l'on voit sa 
vie entière soumise aux conséquences d'une réputation 
au'ûu ne mérite pas et dont on ne peut plus se débarrasser. 

— 9 — DOlZlfcMf. VOLllin. 



G6 



LECTURES DU SOIR. 



On en pourrait citer mille e\emi»Ies. Nous nous conlente- 
rons de vous offrir celui d'un jeune homme digne de votre 
intérêt. 

Ferdinand Duménil était le fils unique d'un brave et ri- 
che négociant, dont rambilion, suivant la mode du jour, 
était d'élever son fils dans le dédain de l'état paternel et 
le désir d'atteindre à une situation brillante. 

— J'ai, grâce au ciel, assez d'argent pour payer la place 
qu'il choisira, soit dans la magistrature, soit dans la diplo- 
matie; car pour l'armée, je n'ai pas envie de lui donner le 
seul enfant (|ui doive faire la consolation de nos vieux jours, 
disait .M. Duménil à sa femme en caressant la tête blonde 
de Ferdinand. Mais si je ne veux pas l'exposer à une mort 
glorieuse (|ui nous plongerait tous deux dans un désespoir 
éternel, je ne veux pas non plus qu'il devienne un de ces 
beaux fainéante, de ces fimieurs inextinguibles qui pren- 
nent le nom d'une béte féroce pour faire croire à leur puis- 
sance , et qui n'ont pas même l'esprit qu'il faut pour être 
mauvais sujets. Non ; je veux (pie Ferdinand soit capable 
d'être un jour un bon préfet, un ambassadeur distingué, 
et même un ministre bîibile. Grâce à nos révolutions , il 
n'est plus nécessaire d'être noble pour atteindre à toutes 
ces dignités; ceux qui n'ont pas de titres s'en font donner. 
Les décorations pleuvent sur les gens en place. L'essentiel 
est d'accrocher un de ces emplois qui mènent à tout, et 
pour cela, il faut fai're ses études; il faut pouvoir citer du 
latin soit dans un plaidoyer, soit dans un discours; il faut 
s'exercer à la discussion, savoir soutenir une cause, bonne 
ou mauvaise; s'ingénier à trouver des mots piquants pour 
combattre des arguments irrésistibles, et surtout à éluder 
la question qu'on ne peut résoudre; enfin, il faut appren- 
dre l'art du député , et ce n'est pas dans la maison pater- 
nelle cpi'on se forme aux habitudes d'éloquence, aux (lai- 
teries ou aux ii>jures ministérielles, à ce talent de tribune 
qui retentit dans toutes les parties du monde. Il faut con- 
naître les hommes pour les gouverner, et c'est au collège 
qu'on fait le meilleur apprentissage des travers de l'huma- 
nité. Je vais mettre Ferdinand au collège. 

M""* Duménil se récria vivement contre cette détermina- 
tion. C'était la séparer de son enfant, la livrer à de conti- 
nuelles inquiétudes sur le sort de cet être chéri, qui, accou- 
tumé à toutes les délices d'une bonne maison, à toutes les 
gâteries d'une bonne mère, aurait beaucoup à souffrir des 
austérités de la vie scolaire. 

— Bah! il s'en tirera aussi bien qu'un autre, répondait 
M. Duménil ; c'est un farceur, il aime à rire, il sera adoré 
de ses camarades. 

— Mais vous oubliez qu'il est fort peu avancé pour son 
âge, qu'il sera le dernier de sa classe, qu'on se moquera 
de lui, et qu'il est capable d'en tomber malade de chagrin, 
disait M™* Duménil en pleurant. 

— Ferdinand malade de chagrin? Ah! voilà bien de vos 
idées : soyez tranquille, tant qu'il aura des camarades pour 
jouer, des maîtres pour en rire , il ne succombera pas à la 
la tristesse. J'ai bien plutôt la crainte qu'on ne puisse pas 
dompter sa gaieté et qu'on ne soit oblige de le mettre eu 
pénitence pour le rendre sérieux ; mais je préviendrai le 
directeur du collège Kollin sur la légèreté du caractère de 
Ferdinand. C'est un homme d'esprit, qui comprendra ce 
qu'il faut faire pour triompher de celle tendance à s'amu- 
ser de tout, et qui parviendra, j'espère, à lui donner le goût 
de l'étude. 

Ainsi Ferdinand Duménil fut présenté au collège en qua- 
lité de farceur-né, et, par conséquent, incapable d'aucun 
travail suivi et d'aucun de ces succès de classes qui ne s'oli- 



tiennent que par la réflexion et un ardent désir de s'in- 
struire. 

Cette manière de s'offrir lui assurait un bon accueil de 
la part de ses camarades. 

— Comme il va nous divertir! se disaient-ils entre eux; 
le pauvre pion (1) n'a qu'à bien se tenir : il va en voir de 
belles ! 

Ft Ferdinand, dont cette réputation àe farceur flattait la 
vanité, se promit bien de la soutenir, au risque de ne pas 
s'en faire de plus honorable. 

Malgré la part assez inégale que le Ciel nous accorde en 
intelligence et en capacité, chacun se tirerait assez bien de 
la vie, si, mettant tout amour-propre de côté, il se deman- 
dait à quoi il est bon, et choisissait sa carrière après s'être 
répondu franchement. Mais l'ambition ou l'aveuglement 
des parents trace le chemin , et l'enfant le suit sans savoir 
où il va; s'ari étant là où l'ennui le paralyse, passant rapi- 
dement devant la science qui le captiverait, et sortant de 
cette route pa\ ée de latin, de grec et de malhéniatiques sans 
avoir la moindre idée de l'état auquel il est propre. Trop 
heureux encore de n'être qu'incertain , et de ne pas se voir 
condamné à une nullité complète par des préventions in- 
justes et indestructibles. 

A ce dernier malheur, Ferdinand ne put échapper. A 
peine admis au collège, il devint le héros des tours les mieux 
coiiibinés , des niches les plus divertissantes. Tantôt, par 
le moyen de fils imperceptibles attachés aux quinquets de 
sa classe, il amenait une obscurité complète, interrompait 
la lecture du pion , et livrait le malheureux à toutes les 
agaceries malignes des écoliers : alors s'élevait une mon- 
tagne de tabourets de paille, de banquettes qu'il lui fallait 
franchir pour aller chercher de la lumière. C'étaient des 
éclats de rire si bruyants, qu'ils couvraient sa voix et em- 
pêchaient ses plaintes de parvenir à ceux qui auraient fait 
justice de ce mauvais luur. 

L'ordre lélabli , le maître quittait un moment sa place 
pour surveiller de plus près quelque élève mutin : aussitôt 
Ferdinand, tirant de sa poche une petite fiole remplie d'eau, 
en inondait l'encrier du pion; puis s'em|>arant de la plume 
du patient, il la retaillait sans la fendre, de manière à ce 
que le pauvre homme ne |)ût s'en servir ni comprendre ce 
qui rempècliait de tracer un mot. 

Pendant la récréation , si une balle lancée d'une main 
adroite et vigoureuse venait frapper la calotte du chapeau 
du maître d'étude et le faire voler à l'autre bout de la cour, 
tous les élèves s'écriaient : 

— Ce scélérat de Ferdinand, est-il adroit!... 
Au réfectoire, le pion se tournait-il d'un côté de la table 

pour sermonner les révoltés contre le bœuf dur ou la salade 
à l'huile trop parfumée , Ferdinand profilait de la préoccu- 
pation du sermonneur pour lui jeter liirlivement toute une 
salière dans sa soupe. Il lui buvait son vin, et, lors- 
qu'il s'était attiré ainsi le chagrin d'être eu retenue, il se 
disait : 

— Bah ! je trouverai bien moyen de me faire pardonner. 
Alors, mettant àsa place près du maître un de ses amis, ou 

plutôt de ses complices, il le chargeait de prendre furtive- 
ment au pion soit sa tabatière, son mouchoir, et même sa | 
montre, s'il était possible; puis, faisant passer l'objel dérobé 
de main en main jusqu'à Ferdinand, qui était à une grande 
distance, ccIumn le gardait soigneusement pour se faire le 
mérite de le rapporter comme venant de le trouver par ha- 
sard. Alors le pion, dans sa reconnaissance, levait l'inter- 

(0 Nom que les écoliers donnent au maître d'étude qui surTCilU 
cloque clas-ie. 



IMISKE DES FA'VIII.LES. 



c: 



dit, et Ferdinand sortait le dimanche comme s'il avait été 
raisonnable pendant tout le cours de la semaine. Cetle ré- 
compense mal acquise faisait la joie de la classe ; car cha- 
cun pouvant Tolilenir à son tour par le même moyen , se 
serait bien gardé de dénoncer comment Ferdinand l'avait 
usurpée. 

Un beau jour d'été, il imagina de casser une vitre pour 
en avoir deux débris, avec lesquels il combina si bien les 
moyens de réfléchir les rayons du soleil pour en fixer un 
sur l'œil du pion, que celui-ci en était aveuglé, et partant, 
dans l'impossibilité de corriger aucun devoir ni de surveil- 
ler aucun élève. Ce méchant tour risquait d'exciter la co- 
lère du maître ; mais celte fois l'amour de la science dans 
la victime sauva le coupable : le pion joignait à ses talents 
de sous-professeur une vraie passion pour la physique , 
et il s'écria , rayonnant de joie : 

— Ce malin garnement, ce démon déclasse vient de ré- 
soudre un problème sur la lumière qui me tourmentait de- 
puis longtemps : je lui pardonne tous ses méfaits en faveur 
de sa découverte. Quel encouragement pour le farceur! 

En reconnaissance des rires prolongés dus à tant d'es- 
)>iégleries, Ferdinand fut proclamé à l'unanimité empereur 
de sa classe, sous le titre burlesque de Farcico, premier 
du nom. 

Ine couronne de papier barbouillé de vieux thèmes , un 
sceptre, né d'un barreau de chaise, un manteau royal, tiré 
d'un paletot, dont luie manche habitée, et l'autre sans bras 
venait se fixer sous la ceinture du pantalon, et donner un 
faux air de loge romaine au vêtement le plus bourgeois 
qu'on ait jamais porté; avec tout cet attirail, une conte- 
nance hautaine, une marche théâtrale ; enfin rien ne man- 
quait à celte parodie ; aussi le héros en était-il fier comme 
d'un triomphe. 

Produire de l'efTet est un plaisir qui coûte ordinairemept 
plus qu'il ne rapporte ; son plus grand inconvénient est 
dans la nécessité d'y ajouter ppur le maintenir, car il n'y 
a pas moyen d'obtenir de l'eiïf t avec ce qui en a causé la 
veille. De là viennent une foule de torts, dont l'exagération 
et le mauvais goût sont les plus innocents. 

Après ce couronnement césarien, où le pauvre pion fut 
traité en esclave vaincu , Ferdinand imagina de nouvelles 
mystifications, dont les autorités du collège s'irritèrent jus- 
tement. De sévères |iunitinns intimidèrent les plus hardis 
pendant quelque temps. Ferdinand lui-même, menacé 
d'être renvoyé du collège, cessa de se consacrer aux farces, 
et essaya de mériter des bons points. Déjà il s'appliquait 
avec plaisir aux travaux de la classe , lorsque deux de ces 
élèves, sots, pédants et envieux, comme il s'en trouve tou- 
jours, le plaisantèrent sur ce qu'ils appelaient sa câgnerie 
envers les supérieurs. 

— Crois-tu donc que nous sommes dupes, lui disaient- 
ils, de ta passion subite pour le rudiment, de Ion culte pro- 
fond pour Démosthène etCicéron, pour ton Lucien, ton 
Justin , Ion Ovide et autres ennuyeux? Non , tout cela est 
pour le bien faire venir des maîtres et n'être pas en 
retenue les jours de congé. C'est pure hypocrisie, et tu n'y 
gagneras rien, car tu ne seras jamais qu'un élève médiocre, 
et lu étais un farceur achevé. 

Le soupçon d'un sentiment bas est ce qui révolte le plus 
une âme noble; Ferdinand ne put se résoudre à braver 
l'opinion de ses deux camarades, qu'au fond il n'estimait 
pas : mais telle est la faiblesse de l'esprit humain, qu'il se 
laisse trop souvent influencer par la médiocrité jalouse, bien 
qu'il l'apprécie. 

Ferdinand, empressé de se justifier d'une accusation qu'il 
aurait dû mépriser, recommença à divertir ses camarades 



aux dépens de ses études, à faire enrager les professeurs, 
à martyriser les pions, enfin à jeter tant de désordre dans 
sa classe, que son renvoi fut décrété. 

Comme son père était un fort brave homme et méritait 
de grands ménagements , on l'engagea à faire tout ce qu'il 
fallait pour paraître retirer volontairement son fils du col- 
lège ; car un renvoi est un brevet de mauvais sujet, qui 
peut nuire excessivement à l'avenir d'un jeune homme. 

— Je l'avais bien prévu , s'écria M. Duménil en recevant 
la lettre du proviseur, que ce farceur de Ferdinand lasse- 
rait la patience de ses maîtres et se ferait chasser ! On passe 
bien des tours aux écoliers , et dans mon temps je ne m'en 
suis pas plus refusé qu'un autre ; mais il y a des bornes 
qu'on ne doit pas franchir, et c'est pousser la plaisanterie 
trop loin que de mettre sens dessus dessous tout un col- 
lège. Qu'allons-nous faire de ce gaillard-là maintenant? 
Sa réputation de paresseux turbulent , de moqueur impi- 
toyable, de ricaneur éternel, va le suivre partout; nous 
voilà forcés de l'envoyer en province. 

Par suite de cetle décision, Ferdinand fut confié aux soins 
d'un maître de pension établi à Saint-Germain, où le bon 
air qu'on y respire ajouta encore à l'humeur enjouée du 
farceur. D'ailleurs, résigné à subir les arrêts de son père, 
qui répétait sans cesse qu'avec une gaieté aussi folle on 
n'était bon qu'à être le loustic d'un régiment, Ferdinand 
se laissait aller à ses défauts , comme on s'abandonne aux 
conséquences d'un mal incurable. Cependant sa nature in- 
telligente le portait malgré lui à observer, à approfondir les 
grandes actions, les graves intérêts qui captivaient alors 
l'attention publique. Honteux de ne pas comprendre les 
discussions qu'il entendait chez son père , il allait s'enfer- 
mer dans la bibliothèque pour y feuilleter les livres, les 
dictionnaires qui devaient l'éclairer sur le sujet de ces dif- 
férentes discussions ; el comme le meilleur travail est ce- 
lui qu'on s'ordonne à soi-même, les recherches faites 
ainsi restaient gravées dans l'esprit de Ferdinand ; mais si, 
confiant dans son instruction récente , il se permettait 
d'appuyer par quelque réflexion ingénieuse le raisonne- 
ment d'un des causeurs, un éclat de rire général venait 
l'interrompre; personne ne voulait prendre au sérieux ce 
qu'il disait ; on s'appliquait même à y trouver une allu- 
sion comique , un calembour ; et comme il n'est point de 
phrase qu'on ne puisse traduire en burlesque , Ferdinand 
avait le dépit de voir prendre en plaisanterie ce qui aurait 
dû faire méditer les esprits les plus distingués, et lui ac- 
quérir leur estime. 

En grandissant, sa réputation de frivolité s'établit si 
bien , malgré ses soins pour la détruire , qu'il finit par se 
soumettre à passer pour un jeune homme amusant, el voilà 
tout. 

— C'en est fait , se dit-il , je recommencerais VEsprit 
des Lois de Montesquieu, le Contrat Social de J.-J. 
Rousseau, qu'on s'obstinerait à me regarder comme in- 
capable d'une idée sérieuse. Eh bien ! laissons-les dans 
leurs préventions. 

Arrivé à l'âge où réducalion d'un jeune homme est cen- 
sée terminée , bien qu'elle soit à peine ébauchée , Ferdi- 
nand pria son père de lui chercher quelque emploi hono- 
rable. Chacun de ses camarades de collège s'occupait déjà 
du choix d'une profession et s'exerçait dans Part de la 
remplir glorieusement ; il ne voulait pas se classer parmi 
les hommes inutiles. Son père approuvait beaucoup cetle 
belle émulation , mais il trouvait de grands obstacles à la 
satisfaire. 

— Tu penses bien , disait-il à son fils , que je n'ai pas 
attendu ton avis pour tâcher de te caser convenablement. 



GS 



LECTURES LU SOIR. 



D'abord, j'ai pressenti le comte de Si sur la possibilité 

de l'cmniener avec lui comme attaché à son ambassade. 
C'était l'occasion de faire un beau voyage et de l'instruire 
dans la diplotiialie. 

— Vraiment, m'a-t-il dit, votre fils a toutes les con- 
ditions voulues dans un attaché ; il est grand , bien fait, 
sa figure est fort agréable , ses manières sont très-dis- 
tinguées, et il aurait beaucoup de succès dans les cours 
étrangères. Mais vous savez, mon cher Dumcnil , que 
notre métier exige avant tout de la gravité, de la dis- 
crélion; qu'un mot, une étourderie , peuvent avoir des 
conséquences Irès-fàcheuses; et ce qu'on m'a dit du ca- 
ractère de Ferdinand ne permet pas de croire qu'il soit ja- 
mais un bon diplomate. Faites-en plutôt un colonel ù l'ar- 
mée : celui qui se bat bien n'a pas besoin d'autre mérite; 
il peut être impunément joueur, bavard , étourdi et fri- 
vole jusqu'à l'extravagance ; tous ses défauts disjjaraissent 
sous deux épaulettes bien portées et bien acquises. Cet 
avis me parut sage , j'en parlai à ta mère , qui fit des cris 
affreux à l'idée de te voir partir pour celle armée d'Afrique, 
dont tant de braves officiers ne reviendront plus. 

« C'est l'envoyer à la mort, s'écria-t-elle , car, eu sup- 
posant que les balles ennemies l'épargnent , pourra-t-il 
échapper aux continuelles affaires que lui attireront jour- 
nellement ses plaisanteries sur les officiers qui lui paraî- 
tront ridicules? Ah! mon Dieu ! je ne pourrais pas le voir 
partir sans en mourir de douleur, tant je serais certaine de 
lui dire un dernier adieu ! « Que faire alors? ajouta M. Du- 
mcnil. 

— M'abandonner à mon malheureux sort, reprit Ferdi- 
nand ; il y en a bien d'autres que moi qui no sont bons à 
rien. J'aurais voulu ajouter à votre fortune par mon tra- 
vail ; mais , puisque je ne sais quel démon me voue à l'in- 
utilité , eh bien ! je tâcherai de vivre avec la modique pen- 
sion que vous me faites, et je continuerai à me moquer de 
ceux qui me dédaignent ; cela m'aidera à passer le temps. 

En répondant ainsi à la sollicitude de son père, Ferdi- 
nand cherchait à dissimuler le profond chagrin qu'il res- 
sentait de se voir repoussé de tous côtés par suite d'une 
réputation de collège ; le découragement s'empara de lui , 
il finit par se croire aussi incapable qu'on le soupçonnait de 
l'être , et Dieu sait où celte idée , ce désespoir du bien l'au- 
rait conduit, s'il n'avait été amené, par hasard, dans un de 
ces salons dont la maîtresse, ne voulant pas faire la dé- 
pense d'un concert pour amuser ses invités, désire pour- 
tant les occuper par quelque chose, et imagine de leur 
donner une petite musique intime dont un artiste mâle ou 
femelle doit faire les frais. 

C'est ordinairement le maître ou la maîtresse de piano 
des enfants de la maison qu'on charge de cet emploi. 

Quand la réunion est arrivée au nombre où la conversa- 
tion générale devient impossible , l'arliste se met de lui- 
même au piano, y joue (pielquos sonates sans conséciuence, 
qui sont écoulées sans allention , puis on passe aux valses 
de Weber et de Strauss , et toutes les jeunes personnes 
.s'animent d'espérance, car c'est le moment où la soirée 
va commencer pour elles, et où le sort va les livrer à la 
bonne grâce ou à la gaucherie d'un valseur. 

Ce soir-là Ferdinand , (]ui on qualité d'homme frivole 
valsait à merveille , fit la remari|ue (pie jamais il n'avait 
dansé au son d'un meilleur orchestre; il demanda le nom 
de la jeune personne qui jouait avec tant de précision cl 
d'élégance. 

— C'est M"« Valentine, lui répondit-on : on ne la connaît 
que sous ce nom, mais elle on rache un plus illustre. C'est 



la plus forte élève de Choppin, elle a un talent prodigieux; 
et bien lui en a pris de le pousser au delà de la force d'un 
amateur, sans cela elle n'aurait pas de quoi vivre ; car elle 
n'était pas née pour être artiste , et si son père n'avait pas 
eu la folie de mettre toute sa fortune chez un banquier qui 
a fait faillite , elle aurait une belle dot. Mais ces généraux 
de l'Empire n'entendaient rien aux affaires. Au reste, on 
ne peut en vouloir de sa ruine au pauvre homme , car il 
en est mort de chagrin. 

— Eisa fille s'est trouvée sans ressources? dit Ferdi- 
nand. 

— Vous voyez bien qu'elle s'en est fait une de son ta- 
lent. Ah ! avec de l'intelligence et du courage on ne reste 
jamais dans l'embarras. 

Cette réflexion , quoicjue fort commune, fit une grande 
impression sur l'esprit de Ferdinand. Quoi! pensa-t-il, 
une jeune fille élevée dans le luxe et tombée tout à coup 
dans la misère se créera une existence honorable par sa 
persévérance au travail; elle nourrira une vieille tante du 
fruit de son talent; il lui servira à se faire eslimer, ap- 
plaudir ; et moi, qui aime les arts, qui adore l'esprit, je per- 
drai ma jeunesse en courses de chevaux, en bals, en con- 
certs monstres et en petits spectacles? Non ! je vaux mieux 
que cela, et l'exemple de cette charmante personne m'aura 
servi à sortir de ma léthargie. 

Alors, décidé à se consacrer corps et âme à une étude 
sérieuse, à se frayer un chemin en dépit de tous les obs- 
tacles , Ferdinand se mit à suivre les cours de nos plus sa- 
vants professeurs ; mais, connaissant les préventions dues 
à ses défauts d'enfance , il se garda bien de confier à per- 
sonne à quelles graves occupations il employait ses mati- 
nées, et souvent une partie de ses nuits; car l'amour de 
l'étude, comme tous les autres, mène plus loin qu'on ne 
veut, et la passion des mathématiques s'était em|)arée à 
un tel point de Ferdinand, qu'il en perdait l'appélit et le 
sommeil. L'astronomie, celle partie poétique des sciences 
exactes, fixa bientôt toutes ses idées. Il arriva, par des 
calculs obstinés, à des découvertes sur le retour des co- 
mètes ; il écrivit à ce sujet un mémoire anonyme qui eut 
l'approbation de plusieurs membres de l'insliiut. Encou- 
ragé par ce premier succès, il s'essaya dans un autre genre ; 
il fit des vers , et pria la jeune Valentine de les mellreen 
musique. La romance était charmante , on la chanta par- 
tout ; il est vrai que la comtesse de Sparre s'était chargée 
de la mettre à la mode, et que l'appui de son beau talent 
en assurait le succès. 

— Puisque vous rimez si bien, dit un jour Valentine h 
Ferdinand , tentez de placer ce talent sur quelque œuvre 
importante. En fait d'esprit, on ne saurait être Irop ambi- 
tieux. Si le Ciel vous a refusé les moyens d'aller loin, vous 
ne manquerez pas d'occasions de vous en apercevoir. Le 
public est un ami qui ne vous permet aucune illusion à 
cet égard ; et si vous êtes destiné à de vrais triomphes, 
vous n'aurez pas perdu votre temps et vos facultés sur des 
ouvrages d'un genre médiocre. 

L'influence involontaire qu'avait eue Valentine sur la 
conduite de Ferdinand , donnait à ses paroles tout le pres- 
tige d'un oracle. Il avait obtenu d'elle la permission daller 
la voir (iuol(]uofois chez sa vieille tante, dans le modeste 
apparlonioiit qu'elle habitait, don! le plus riche ornement 
élail un grand portrait , tableau peint par Cérard, qui re- 
présentait lin forl bel homme en habit de général, el dé- 
coré de plusieurs ordres. 

Quand Valentine rentrait, accablée de fatigue, des nom- 
breuses leçons qu'elle venait de donner dans les divers 



MUSEE DES FAMILLES. 



69 



quartiers de Paris, elle était ravie de trouver, au coin du 
feu de sa vieille tante, Ferdinand qui l'attendait en par- 
lant d'elle, et qui se plaisait à écouter les éloges qu'en fai- 
sait sans cesse la bonne madame Verdier. Alors chacun ra- 
contait les travaux de sa journée et ceux du lendemam, et 
ces confidences mutuelles en amenaient de plus intimes. 
Ferdinand avait appris depuis lont,'lctiips à Valentine les 
difficultés qu'il avait à vaincre pour détruire l'opinion éta- 
blie sur son caractère ; et c'est d'après ses avis qu'il s'é- 
tait déterminé à cacher ses travaux et le prix qu'il était 
prêt à en recueillir. 

— Le moment n'est pas encore venu, lui disait-elle, de 
frapper mortellement le- préventions invétérées qui ont 
failli éloufTcrchez vous le germe de plus d'un talent distin- 
gué; terminez l'ouvrage dramatique que vous avez si heu- 
reusement commencé , et nous verrons à l'effet qu'il pro- 
duira, si vous devez ou non révéler votre valeur réelle à 
tous ceux qui la nient. 

— En vérité , ces préventions sont telles que je ne crois 



pas que rien en puisse triompher, répondit Ferdinand; co 
qui m'arrive aujourd'hui doit m'en donner l'assurance. 

Ces mots devaient exciter la curiosité de la tante et do 
la nièce , et Ferdinand leur raconta comment son père , 
ayant perdu tout os|)oir de lui voir suivre une carrière , 
avait imaginé de réparer ce malheur en lui faisant faire un 
bon mariage. 

— Ah!... dit Valentine , avec un sourire forcé, il veut 

vous marier?... En effet, l'idée n'est pas... mauvaise 

c'est une manière d'arriver à la fortune sans prendre de 
peine... Mais ce bonheur est quelquefois payé par le dés- 
agrément d'épouser une femme laide ou méchante ! 

— Dans cette occasion, tout était pour le mieux , reprit 
Ferdinand ; la future était jolie , bien élevée , et s'annon- 
çait comme fort indulgente pour les défauts qu'on me re- 
proche ; mais le jour où j'ai été présenté à la famille, sans 
me douter le moins du monde du rôle que je jouais dans 
celte solennité , un jeune homme est accouru vers moi au 
moment où je saluais la maîtresse de la maison avec toute 














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la gravité convenable ; il m'a secoué la main en s'écriant : 
« Lli ! c'est notre cher Farcico, notre charmant démon de 
collège; je vous fais compliment, Mesdames, d'enrichir 
votre société de cet aimable boute-en-train ; Thérésia, qui 
aime à rire, trouvera en lui à qui parler, car c'est fort 
heureusement ici le contraire du collège , au lieu de chas- 
ser les amumnts on les reçoit à bras ouverts. » C'était 



Edouard de Charville , le fils de la maison , qui m'accueil- 
lait ainsi , sans penser qu'il me perdait dans l'esprit de 
son père en lui apprenant les succès qui m'avaient valu 
mon renvoi du collège. Ma visite terminée , j'ai su qu'on 
avait longuement parlé de moi chez M. de Charville , et 
que , des satires de mes ennemis et des éloges de mes 
amis il était résulté une si mauvaise impression, (]u'on eu 



70 



LECTURES DU SOIR. 



a décrété ma sentence à l'unanimilé, et que j'ai été jugé 
incapable de faire le bonheur de M"* Thérésia. 

— C'est une injustice révoltante, dit Valentine avec feu, 
et voici le moment de prouver à ceux qui vous dédaignent 
que vous leur êtes fort supérieur ; il faut leur apprendre 
que ceFarcico, qu'ils s'obstinent à regarder comme un 
saltimbanque de salon, est l'auteur de 

— Pas encore, interrompit Ferdinand ; que m'importent 
leurs sots jugements si je ne les mérite pas? 

— Mais c'est à eux que vous devrez de ne pas épouser 
une femme jeune , belle et ricbe. 

— Et qui vous dit que je la regrette ? 

Ce mot , accompagné d'un regard dont ou ne saurait 
peindre l'expression, troubla visiblement la pauvre Valen- 
tine; elle garda quelque temps le silence , puis , voulant 
changer de conversation, elle demanda à Ferdinand de lui 
réciter le dernière scène qu'il venait de faire dans sa tragé- 
die romaine. Ses vers portaient un cachet d'antiquité et 
d'indépendance moderne qui réunissait le mérite de l'école 
ancienne à celui de la nouvelle école. Valentine pressa Fer- 
dinand d'achever la pièce, et se chargea de la faire présen- 
ter au second Théàlre-Frnnçais par un ami de son père , 
homme de lettres fort considéré, quoique pauvre. La lec- 
ture faite par lui au comité , elle fut reçue avec acclama- 
lions et mise aussitôt en répétition. Valentine eut beau- 
coup de peine à obtenir de l'auteur de ne pas se mêler de 
la mise en scène de sa pièce ; son amour-propre paternel 
souffrait le martyre de ne pouvoir entendre et guider ses 
acteurs ; mais Valentine lui répétait avec raison que son 
succès dépendait entièrement du secret ; que le public ac- 
cueillait toujours l'œuvre d'un inconnu ; qu'il gardait sa 
sévérité pour les gens de talent, et son injustice pour les 
gens du monde ; qu'il ne pardonnait pas à ceux-ci d'avoir 
plus d'esprit qu'il n'en fallait pour amuser les oisifs d'un 
salon , et sifflait leurs pièces uniquement i)our les empê- 
cher de s'établir là où tant d'ouvriers travaillent pour 
vivre , et pour les contraindre enfin à ne chasser que sur 
leurs terres. 

Heureusement pour Ferdinand il céda à un raisonne- 
ment appuyé sur tant d'expérience. Sa pièce fut jouée 
avec un grand succès, et lorsque le principal acteur du 
théâtre vint livrer le nom de ferdinaïul Dnménil aux 
applaudissements des spectateurs , on vit un vieillard 
chanceler et retomber presque évanoui sur la banquette de 
sa loge. C'était le père de l'auteur. 

On peut se figurer la joie de la famille, lorsqu'après 
avoir remercié ses acteurs, le vieil ami qui lui avait servi 
à tromper ses juges, et la charmante prolectrice qui avait 
été la Providence de son succès, Ferdinand vint rerevoir 
les félicitations plus ou moins sincères des gens (|ue la 
réussite trouve toujours (idèles, et qui étaient venus en 
foule complimenter .M. Duménil sur le bonheur de possé- 
der un fils si grand poète. M. de Charville , aussi étonné 
que ravi d'apprendre que cet aimable fainéant dont M n'a- 
vait pas voulu pour gendre était capable d'un ouvrage de 
génie , enchérissait sur tous les complmienteurs , de ma- 
nière à ne laisser aucun doute sur son empressement à ré- 
tracter son refus. La jolie Thérésia prenait un air modeste 
en écoutant les éloges prodigués à l'ouvrage et à l'auteur, 
comme si elle était déj;\ sa femme. Parmi tous ces amis , 
dont les louanges rendaient M"' Thérésia si tière , il s'en 
trouvait bien quelques-uns qui se disaient tout bas : « Fer- 
dinand est-il réellement l'auteur de cette tragédie? Vn ou- 
vrage de ce genre exige des études sérieuses dont il ne se 
sera pas donné l'ennui , et je penche à croire (ju'il a mis 



sous son nom le manuscrit de quelque pauvre diable , trop 
heureux de lui céder l'honneur d'un triomphe incertain 
pour le profit positif d'un marché à l'abri des événe- 
ments. » 

— Cela se voit tous les jours, répondait un autre ami, 
et Ferdinand n'aurait pas le mérite de l'invention. Seule- 
ment, les véritables auteurs ne sont pas assez discrets; ils 
nuiront à ce commerce : on finira par découvrir la fraude. 

— Qu'importe, si elle dure assez pour donner à Ferdi- 
nand le temps d'épouser M"' de Charville ? 

Cette conversation fut interrompue par l'annonce d'un 
souper improvisé que M""" Duménil venait de faire ser- 
vir pour donner occasion de boire au succès du jeune 
lauréat. La gaieté du repas suppléa à la bonne chère, il se 
continua fort avant dans la nuit; on pressa de questions 
Ferdinand sur ce qui avait opéré chez lui un si grand chan- 
gement; il avoua sans détour comment lui étaient venus la 
honte de son inutilité et le désir de se distinguer. Sans 
nommer la jeune personne qui lui avait donné l'exemple 
du courage et de la persévérance, il se plut à répéter que, 
sans elle, il ne se serait jamais cru capable de mériter un 
succès. 

— Ah! je comprends, dit un plaisant qui se trouvait là, 
c'est l'œuvre de l'amour. Ferdinand est un nouveau Sar- 
gine. Eh bien ! quand nous feras-tu connaître ta belle in- 
stitutrice? 

— Jamais, reprit Ferdinand. 

Celte réponse, articulée fort sèchement, mit fin à toutes 
les plaisanteries sur ce sujet. On se sépara. 

Le lendemain, Ferdinand fut réveillé par les valets du 
théâtre, qui, sous prétexte de lui offrir un bouquet de suc- 
cès, venaient réclamer leur pour-boire ; ils étaient suivis 
de la bouquetière du théâtre, dont les (leurs beaucoup plus 
belles furent encore mieux accueillies : c'était une touffe 
de camélias mêlés à des branches de lilas blancs, et Ferdi- 
nand, ravi de ce dernier bouquet, s'habilla pour aller l'of- 
frir à Valentine; mais on lui dit, à sa porte, qu'elle était 
soutirante et ne pouvait le recevoir. Inquiet, il se transporta 
aussitôt chez M. Gerbourg, l'ami à qui il avait tant d'obli- 
gations ; il apprit que, sorti de bonne heure pour aller dé- 
jeuner chez .M"" Valentine et se rendre ensuite au Palais- 
de-Justice, il ne rentrerait que pour l'heure du diner. 

— Elle a vu Gerbourg, pensa Ferdinand, il lui aura raconté 
ce qui s'est passé hier chez mon père; elle en aura conclu 
que j'ai la tète tournée de mon succès, et que j'oublie à qui 
je le dois. C'est fort mal de me calomnier ainsi dans son 
esjirit, et si elle avait seulement un peu d'affection pour 
moi, elle ne me ferait pas cette injure. 

Il rentra chez lui, dans le dessein d'écrire à Valentine 
une lettre de reproches. Il avait déjà tracé quelques lignes 
où la reconnaissance la plus tendre l'emportait sur le res- 
sentiment, lorsque son père vint l'interrompre. 

— Je te dois de n'avoir pas dormi de la nuit, dit-il en 
l'embrassant ; de sendilables joies ne permettent pas le re- 
pos, mais je ne m'en plains pas; jamais un père dupé n'a 
été plus heureux: du reste, tu sais qu'un bonheur ne vient 
pas seul, au.'^si j'ai là une lettre de l'ami Charville qui con- 
sent à ton mariage avec sa fille, et demande à ce qu'il soit 
conclu le plus tôt possible ; il double la dot de Thérésia en 
faveur du talent de son mari, en disant qu'un homme cé- 
lèbre doit avoir une bonne maison. 

— Je suis fort louché d'une si généreuse inlention, ré- 
pondit Ferdinand ; mais ft présent que j'ai goûté des plai- 
sirs de l'étude, de la fièvre d'artiste, je me sens un peu de 
dédain pour les plaisirs du grand monde, et un grand 



ÎNIUSEE DES FA^IILLES. 



71 



éloignement pour les devoirs qu'il impose. Épouser une 
femme plus riche que soi, c'est se mettre au cou une chaîne 
dorée trop lourde à porter pour un poëte. A moi seul je 
veux devoir ma fortune, et j'ai besoin de mon indépen- 
dance pour travailler. 

— Et qui pense à gêner tes actions, tes goûts, à garrot- 
ter ton talent? C'est justement pour te donner les moyens 
de rétendre encore qu'on l'olfre Ions les biens de la vie : 
une jolie femme et une belle fortune. 

— Je ne suis pas encore digne de tant de bienfaits. Quand 
mes travaux m'auront ouvert les portes de l'institut, alors 

je 

— Quelle folie! interrompit M. Duménil. Allons, voilà 

ton naturel qui reprend le dessus ; tu veux nous mystifier 
tous par une plaisanterie; car ce refus ne peut être qu'une 
farce; autrement, il faudrait te faire enfermer. 

L'expression de la colère se peignant à ces mots dans 
les yeux et dans l'accent de M. Duménil, Ferdinand crut 
prudent de lui répondre en riani, qu'il demandait quelque 
répit avant de fixer à jamais son avenir. Son père lui ac- 
corda trois jours ; et pour être plus sûr de les lui voir em- 
ployer à son gré, il alla trouver M. Gerbourg, dans le des- 
sein de l'engager à se servir de son influence sur l'esprit de 
Ferdinand pour le déterminer à épouser Thérésia. 

— Vous qui êtes son confident, dit-il, ne sauriez-vous pas 
ce qui le fait hésitera accepter un aussi bon parti? J'ai 
peur qu'il ne soit retenu par ime de ces amourettes que les 
gens de son âge appellent une passion, et qui n'ont que 
la durée d'un caprice, ce qui ne les empêche d'y sacrifier 
souvent la plus belle existence. 

— Je ne lui connais aucim sentiment deoe genre, répon- 
dit M. Gerbourg avec une sorte d'amerlume, et aucune re- 
lation qui puisse l'entraîner à vous désobéir. Vous n'avez 
pas le droit de vous méfier des conseils qu'on lui donne, 
puisque c'est à ces conseils que vous devez de le voir tel 
que vous le désiriez. Rassurez-vous sur ce point, et croyez 
que son bonheur est trop cher aux gens qui l'aiment pour 
qu'ds n'y sacriliont pas leur intérêt personnel. 

A ces mots, M. Gerbourg quitta M. Duménil pour aller 
trouver Yalentine, et lorsque Ferdinand se rendit chez 
elle à l'heure où elle rentrait chaque jour, il apprit qu'elle 
était partie tout à coup avec sa tante pour Toulon, où la 
maladie subite d'un parent les avait appelées. 

Dans le chagrin où ce départ plongea Ferdinand, il ne 
put dissinuder plus longtemps le sentiment qui l'attachait 
à Yalentine; et il déclara nettement à son père que, devant 
aux conseils et au tendre intérêt de cette femme distuiguéc 
les talents et les qualités qui devaient l'aider à se tirer d'une 
situation misérable pour se laire, par lui-même, une ho- 
norable existence, il était décidé à lui offrir de partager celte 
existence avec elle. 

A ces mots, son père s'emporta, et Ferdinand, sans per- 
dre le respect qu'il devait à une autorité aussi sainte, pro- 
mit de ne la point braver en donnant à son père une belle- 
fille que celui-ci n'aurait point choisie ; mais ce sacrifice fait, 
il jura de ne pas outrepasser son devoir en épousant une 
autre femme. 

M. Duménil se contenta de ce demi-triomphe, certain 
que le temps et l'inconstance naturelle aux jeunes gens dé- 
truiraient bientôt dans le cœur de Ferdinand tout le souve- 
nir de Yalentine. 

Pendant ce temps, que devenait la pauvre fille? Réfu- 
giée dans une petite ville près de Toulon, elle écrivait à 
Ferdinand d'obéir aux volontés de sa famille, et lui laissait 
entendre qu'elle-même, cédant aux conseils de sa lanle, 
allait se décider à épouser le vieux parent auquel elles 



étaient venues donner leurs soins. C'était une manière de 
lui ôter toute idée de se consacrer à elle et de sacrifier la 
fortune qui lui était offerte par' M"* de Charville. Sa géné- 
rosité ne |)ouvait aller plus loin ; car son parent était pauvre 
comme elle, et en quittant Paris pour aller près de lui, 
elle abandonnait .ses élèves, et se privait de toutes les res- 
sources qui l'aidaient à vivre. 

M. Gerbourp. chargé de remettre à Ferdinand la lettre 
de Yalentine tpii devait lui ôter tout espoir, avait reçu avec 
cette commission le récit détaillé des sacrifices que s'im- 
posait Yalentine en accomplissant une si pénible tache. 
« Mais je l'aime trop, écrivait-elle à son ami, pour ne pas 
m'immoler sans regret à son bonheur ! Il n'en est pas au- 
jourd'hui sans fortune. Eh bien ! que Ferdinand soit riche, 
soit heureux, et je mourrai contente. » 

Mais les forces ne sont pas toujours au niveau du cou- 
rage ; Yalentine, que tant de malheurs n'avaient pu abattre, 
se sentit accablée sous le poids d'un désespoir de cœur que 
nulle occupation, nulle consolation ne parvenait à adoucir; 
elle tomba dans une sorte de marasme qui donna les plus 
vives inquiétudes à sa tante, et celle-ci en i)arla à M. Gerbourg, 
en le priant de faire faire une consultation par d'habiles 
médecins sur l'état de Yalentine ; la peinture qu'elle en fai- 
sait était fort alarmante. M. Gerbourg répondit que la situa- 
tion ne permettant aucun relard, il partirait incessamment 
pour Toulon, accompagné d'un docteur qui en savait plus 
que tous les médecins de campagne dont la malade était 
entourée. 

Yalentine venait de se trouver mal, et son vieil oncle 
souffrant aidait à la soutenir, lorsqu'on vint leur apprendre 
l'arrivée de M. Gerbourg. 

— Qu'il entre, s'écria le vieillard, c'est le Ciel qui nous 
l'envoie; la pauvre enfant se meurt! Alors deux hom- 
mes se précipitèrent dans la chambre ; le plus jeune s'em- 
para de Yalentine, la serra sur son cœur, en la conjurant 
de vivre pour lui. 

A peine cette voix chérie s'était-elle fait entendre, que 
Yalentine ouvrit les yeux. 

— C'est lui dit-elle d'un air égaré , c'est la 

mort qui me le fait apparaître encore une fois pour 

que je lui dise adieu ! Oh ! je rends grâce 

M. Gerbourg ne lui perniit pas d'achever. 

— Plus de chagrins, s'écria-t-il, tous les obstacles sont 
vaincus. Lisez ces mots de M"'* Duménil, et vous verrez 
qu'elle n'a pu apprendre ce que vous doit son fils, l'amour 
qu'il vous porte, celui qui vous fait lui tout sacrifier, sans 
désirer vous nommer sa fille, et sans inspirer ce mêmedésir 
à son mari : c'est au nom de tous deux que je viens vous 
enlever, n 

11 fallut quelque temps à Yalentine pour se convaincre 
de la réalité de son bonheur; mais la présence de Ferdi- 
nand, ses soins, sa tendresse la rendirent bientôt à la con- 
fiance et à la vie. 

Impatient de voir s'accomplir le mariage tant désiré, 
Ferdinand voulait repartir sur-le-champ pour Paris. Mais 
Yalentine, ayant levé les yeux sur son vieil oncle, vit les 
siens se remplir de larmes à l'idée du départ de celle dont 
les soins pieux avaient le secret de calmer ses souffrances. 

— Pas encore, dit Yalentine à Ferdinand. Vous le voyez, 
il a besoin de moi. » 

Et se sacrifiant de nouveau, elle déclara vouloir rester 
près de son oncle jus(]u'à son entier rétablissement. Mal- 
heureusement il ne put profiler longtemps de ce dévoue- 
ment ; la crise qui survint épuisa les forces du malade, et 
il ex|iiia dans la même nuit, en laissant à Yalentine une 
belle fortune dont il lui avait fuit niystère pour mieux 



72 



LECTURES DU SOIR. 



éprouver son attachement. Ainsi Ferdinand fut doiil»lemcnt 
récompense de sa juste reconnaissance pour Valentine. Le 
premier deuil passé, il l'cpousa, en se [tromettant bien de 
ne point élever leurs enfants daus les habitudes d'un ca- 



ractère étranger au leur, dans les préventions d'inie ré- 
putation fondée sur des défauts d'enfance, et sous l'iu- 
(luence d'un sobriquet. 

M'"« SorniE GAY. 



lea ipa^ïïioâQ)! mm ^h'mmmm 



lû^ 



RHODES ET PATIIMOS. 



Vers la fin de mai 18i2, j'étais arrivé à Athènes avec le 
projet de visiter la Grèce, l'Archipel et une partie de l'Asie 
Blinoure. Les lettres dont j'étais muni, et surtout l'extrême 
complaisance de notre ministre, m'avaient ouvert, dès les 
premiers jours, les salons de la capitale du roi Olhon. 
hicn rpie composée en partie d'étrangers venus de tous les 
pays d'Europe, la société d'Athènes était la plus joyeuse 
du monde. Belles Grecques, blondes Anglaises, riches 
dames russes, élégantes Françaises, diplomates s|iiritnels, 
gais marins et infatigables touristes, tous avaient oul)lié 
les rivalités de nation ou de métier; on se rappelait seu- 
lement qu'on était jeune, que le ciel était bleu, et l'on son- 
geait à s'amuser. Les nuits, on valsait avec frénésie; on 
faisait, le jour, de grandes cavalcades dans les environs. 
L'arrivée récente d'une escadre française, et par consé- 
quent d'une cinquantaine de jeunes officiers avides de 
plaisirs, avait donné un nouvel élan à-l'entrain ordinaire de 
ces rétmions. Il va sans dire que je m'étais facilement ha- 
bitué à ce genre de vie, quoiqu'il ne fût pas précisémen! 
celui rpie j'avais compté mener en Grèce: le jjjaisir d'ail- 
leurs n'exclut pas l'étude , souvent il la facilite, et je m'ac- 
commodai à merveille de cette joyeuse existence. 

Un matin je fus prévenu que l'ordre du jour était de se 
trouver à cheval, à trois heures, auprès du café délia Bella 
Crccia, attendu que l'on devait aller faire un diner cham- 
pêtre dans un ermitage abandonné, situé à mi-côte du mont 
ilymette. Tout le monde fut exact au rendez-vous, et la 
cavalcade, après avoir défilé au grand galop dans les rues 
poudreuses et désertes de la moderne Athènes, déboucha 
bientôt, au pied de l'Hymette, dans une petite i)laine cou- 
verte de lauriers-roses et traversée par le lit complète- 
ment desséché d'un ruisseau qui, l'hiver seulement, a le 
droit de se nommer l'Illyssal. Deux heures plus tard, nous 
étions arrivés, tantôt à pied, tantôt à cheval, toujours riant, 
à une masure précédée d'une petite cour et ombragée d'un 
magnifique platane. Des domestiques nous y attendaient; 
dans une fontaine de la montagne au doux nnel , au nom 
poétique, ils avaient prosaïquement mis rafraîchir, en 
grande quantité, des bouteilles de Champagne, de johan- 
nisberg, et, devant un grand feu, ils tournaient d'une fa- 
çon tout homérique un mouton entier, bourré d'herbes 
aromati(|ues , (jui nous fut servi intact, avec sa tète, sa 
queue et ses iiuatre jambes. La manière de servir un mou- 
Ion à la palicore (tel est aujourd'hui, en Grèce, le nom de 
ce mets, digne des temjjs antiques], ne man(|uc ni d'origi- 
nalité ni de couleur locale. Dès que la bêle est cuite, on la 
pend par les pieds à une branche d'arbre, puis chacun 
s'arme de son couteau et découpe sa part de ce rôti, qui 
est admirable de saveur et de succulence. Fn al tendant le 
repas, nous contuuiàmes de gravir l'Ilymetto. Cette mon- 
lagne célèbre, autrefois couverte de forêts, au dire des 
anciens, cit aujourd'hui déboisée. Quelques ohviers rabou- 



gris et de sombres lentisques croissent seuls maintenant 
sur ses flancs dénudés. Mais la vue qui, du point où nous 
étions arrivés, s'élend sur la plaine d'Athènes, et au loin, 
depuis le Pirée jusqu'à Eleusis et Égiiie, dédommage lar- 
gement de lo stérilité du premier plan. La capitale de la 
Grèce, qui, au premier coup d'œil, m'avait tant désenchan- 
té, comme je l'ai dit ailleurs (1), fit sur moi une impres- 
sion profonde quand je la contemplai de cet endroit et à 
celte distance. De loin, je ne pouvais apercevoir l'architec- 
ture mesquine des maisons modernes qui s'élèvent im- 
pudemment sur les ruines de Périclès. Athènes me sem- 
blait un camp établi provisoirement dans une larce vallée 
silencieuse ; au-dessus d'elle s'élevaient, dans leur immor- 
telle beauté, les temples merveilleux que renferme l'Acro- 
pole. Fntre les élégantes colonnes du Parthénon et des 
Propylées, j'entrevoyais les pans du ciel, que le soleil cou- 
chant revêtait de ses nuances magnifiques; sous mes pieds 
gisaient les ruines superbes du temple de Jupiter Olym- 
pien; à l'horizon s'élageaient, à ma droite, des montagnes 
colorées, selon la distance, de teintes roses, violettes et 
bleuâtres; devant moi enfin, la mer, calme comme un miroir, 
élincelanle comme un lac d'or, suivait les courbes gracieuses 
et pénétrait dans les golfes arrondis de ce merveilleux ri- 
vage, qu'elle semble enserrer avec amour. Après avoir con- 
templé i)endant une heure ce beau et mélancolique spec- 
tacle, nous regagnâmes silencieusement l'ermitage. Toutes 
les bouches étaient muettes et s'écoutaient penser; sous 
nos pieds nous foulions des herbes dont la senteur forte 
et suave aidait à la rêverie et s'harmoniait à merveille avec 
la poésie que recelait tout ce qui nous entourait, les sou- 
venirs, l'heure du soir, la beauté du ciel, le calme de la 
campagne, les femmes élégantes qui marchaient devant 
nous. Le vin national, des toasts souvent répétés, réveillè- 
rent notre gaieté, et depuis une heure la nuit était venue 
que nous étions encore assis en cercle sous le platane. 
Lorsqu'il fut question de regagner .Vthènes, je m'aperçus 
que mon cheval avait disparu ; force me fut de laisser par- 
tir mes comi)agnons et de me mettre en quête de ma mon- 
ture. Je cherchai vainement pendant un quart d'heure; 
puis insensiblement mes pensées changèrent de cours , 
j'oubliai mon cheval, et comme rien ne me pressait, je 
m'étendis dans l'herbe, allumai un cigare et me pris à 
songer. C'était une de ces merveilleuses soirées d'Orient 
qui ont inspiré à Chateaubriand les plus belles pages de 
Vliincrairc et des Martyrs. La nuit s'était mollement éten- 
due sur le paysage grandiose que, deux heures auparavant, 
le soleil dorait avec tant de magnificence. Un silence pres- 
que elTiayanl régnait sur le mont Hymette ; j'entendais seu- 
leiiienl le bruissement des feuilles des oliviers agités par 
une brise légère, et, dans le lointain, le bruit de plus en 

(i) Voir Athènes, Revue des Dcux-Nondcs, lirraiâon du I5 notem- 
l)ri< 1843. 



MISEE DES FAMILLES. 



73 



plus indistinct des pieds des chevaux de mes compagnons 
(|ui galopaient dans la plaine. Depuis longtemps j'étais à la 
iitême place, écoutant la nuit, évoquant des souvenirs ai- 
més, et regardant les étoiles brillantes du ciel, que déjà, 
quoique si jeune , j'avais contemplées dans tant de pays 
différents , lorsque tout à coup, derrière moi, j'entendis sif- 
fler une fanfare. Je n»c rcfo::rnai brusquement, et reconnus 



dans le chanteur nocturne un de nos convives de l'ermi- 
tage. Celait un jeune lieutenant de vaisseau avec lequel 
j'avais fait tout récemment connaissance. Comme moi, il 
avait perdu et cherché inutilement son cheval. 

— Si vous m'en croyez, me dit-il en s'asseyant pri-s de 
moi, nous laisserons courir ces animaux, et par celle LeIJe 
nuit nous ferons des vers à la l;ir.p. 






— Xusleroenl, répondis-je en riant, je viens d'en adres- 
ser quelques-uns aux étoiles, et, sans me faire prier, je lui 
récitai ces strophes, qui auraient eu un mérite de circon- 
stance si elles n'eussent été si peu dignes du lieu qui les 
inspira : 

Sais-ta pourquoi, ma doDce reine, 
Les étoiles du GrmjmeDi 
Oot ceue lueur inceruine 
Qui tait rêver si Iriitemenl ? 
C'est qu'elles marquent le passage 
De ceui que nouî aTons pertlu5, 
Cen que chaque étoile esi l'imasc 
D'an pauvre cœur qui ne bat pluî :... 

Cest que chaque étoite qui briUe 
Parie i qoelqoe ime d ici-bas ; 
Cest too aouni, ô jeuoe fille. 
Qui le dit .- «.Ne m'oubliez paa. > 
Oh; plains sa douleur soiitairc. 
Pleure ses beaux jours «fisparù?; 
Cbercbe en ton cœur ooe prière 
Pour ce cœur qui oc baïua plus ; « 

ïtCEMLRi: 1Si4. 



Voi$-tn ceue étoile isolée 
Qui tile. qui file ei s'enfuit? 
C'est une ame, hélas : désolée, 
Qdi va dans i'eterneile nuit.' 
C'est qu'ici-bas sa scpur abjure 
Des serments devant Dieu reçus. 
I.e cœur qui l>al devient parjure 
Au pauvre cœur qui ne bat plus: 

Td me verras, après ma vie. 
Vers loi quelque soir revenir. 
Implorant de loi, ma chérie, 
l'ne larme, un doux souvenir. 
Oh: qu'alors ion regard se voile. 
Que ion coeur songe aux jouis perdus, 
Et souris à ma pJIc étoile 
Lorsque mon cœur oe battra plus.' 

Celle poélique confidence rendit dès le premier inslanl 
notre conversation irès-intime; littérature, vovages, beaux 
projeL*, doux souvenirs et jeunes amours, nous eûmes 
bientôt tout effleuré. Uien n'est plus charmant que ces cau- 
series sans but , sans prétention, qu'un mol délourne cl 

— 10 — DOlZltME VOLLJIE. 



74 



LECTURES DU SOIR. 



que le hasard diriee. L'esprit aime à errer selon ses capri- 
ces; quand à son gré il s'élève, s'abat, voltige, parcourt le 
monde, se pose sur toutes les fleurs, il amasse souvent un 
miel délicieux que le cœur recueille. Après deux heures de 
tèle-à-tète dans ce lieu solitaire, le jeune marin et moi nous 
avions appris à nous connaître mieux que nous ne l'eus- 
sions pu faire en une année dans le monde. Le malin , 
nous nous connaissions à peine ; le soir, quand nous revîn- 
mes à Athènes, nous étions amis. Au moment de nous sé- 
parer, mon compagnon s'arrêta : 

— Voici, me dit-il, une soirée dont nous nous souviendrons 
l'un et l'autre, vous, en France, au coin de votre feu, moi, 
dans les pays lointains, sur le pont de mon navire. Vous 
me faites regretter de |)artir d'Athènes. Au fait, ajouta-t-il, 
puisque nous nous convenons si bien , pourquoi nous sé- 
parer? l'escadre va comme vous à Smyrne. Je commande 
un bateau à vapeur; acceptez à mon bord un lit dont je 
puis disposer et une place à ma table, qui est très-bonne. 
L'intention de l'amiral est de faire dans l'Archipel un 
voyage intéressant. Venez avec moi, nous voyagerons en- 
semble tout en fumant et en devisant. 

Cette proposition était faite avec la franchise d'un ma- 
rin, je raccejitai avec cette confiance qui est une des plus 
charmantes qualités de la jeunesse , et mon départ fut ré- 
solu. Huit jours plus tard, un des fiacres qu'en débarquant 
j'avais été furieux de voir sur le sol de la Grèce, m'emme- 
nait vers le Pirée. Dès le malin, les vaisseaux l'Inflexible 
et le Santi Pétri avaient pris la mer. A celte occasion, 
nos marins avaient donné une preuve d'habileté nautique 
dont les matelots grecs étaient émerveillés. Chose inouïe 
jusqu'alors, on avait vu le vaisseau amiral, par un vent 
presque contraire, sortir en louvoyant du Pirée, dont le 
i)assin est grand au plus comme la place Vendôme, et dont 
la passe est à peine assez large pour un bâtiment de guerre. 
Le steamer l'^Jchéron, sur lequel je prenais passage, était 
resté seul dans le port. Il appareilla pendant la nuit, et 
le matin, au lever du soleil, nous vîmes à l'horizon lacôle 
de l'Attique s'effacer comme une ombre. 

L'escadre avait reçu l'ordre de mettre le cap sur Candie ; 
par malheur la brise tomba dans la journée, et pendant 
trois ou quatre jours les navires purent à peine filer quel- 
ques nœuds sur la mer endormie. Je m'affligeais peu de 
ce contre-temps, qui désolait les marins. Arrivé nouvelle- 
ment dans ces pays de lumière et de poésie, je ne me las- 
sais pas d'admirer cette mer transparente, ce beau ciel si 
pur, et je m'enivrais à respirer l'air embaumé de l'Orient. 
Le commandant de l'/lchéron avait fait dresser une tente 
sur la dunelte; accoudé sur le bastingage, j'y passais des 
heures délicieuses, laissant errer au hasard mes yeux et 
mes pensées. Les vaisseaux immobiles autour de nous 
avec leurs grandes voiles qui attendaient vainement la 
brise, leurs pavillons et leurs flammes qui pendaient tris- 
tement le long des mâts, ajoutaient je ne sais quelle ma- 
jesté au spectacle magnifique de la mer et du ciel. I.e soir, 
quand arrivait l'heure de la retraite, une musique guer- 
rière s'élevait du vaisseau amiral, ses accords aflaiblis arri- 
vaient jusqu'à nous et allaient se perdant au loin sur les 
flots. \ celte heure, une jeune et élégante Parisienne, em- 
barquée sur l'Inflexible, apparaissait ordinairement sur 
le balcon de la poupe. Je ne saurais dire t(»ut ce qu'il y 
avait de gracieux et d'imprévu dans celle taille svelle de 
jeune femme, dans cette robe blanche que nous entre- 
voyions entre le ciel et la mer, au milieu des app.ireils de 
gijerre, des uniformes et d'une triple batterie. Plus tard, 
un coup de canon retentissait tout à coup, les fanaux 
monlaienl rapidement au sommet des mâts, tout retombait 



dans le silence, et quand par hasard une folle brise faisait 
frissonner les pavillons, nous voyions les beaux navires 
s'incliner gracieusement, filer un instant au clair des étoi- 
les, pour s'arrêter bientôt au milieu du calme de la nuit. 

— Qui vous presse donc? disais-je souvent à mon ami 
le lieutenant de vaisseau, que ces retards impatientaient, 
qui vous presse donc? Au lieu de l'air enfumé de nos villes, 
de notre ciel de plomb , de l'étourdissant brouhaha des 
voitures , de la boue, de la pluie, des réverbères et des 
sergents de ville, cire cçuché au milieu d'une belle mer, 
écouter les flots murmurer, regarder des étoiles d'or s'al- 
lumer au plus beau ciel de l'univers, dans ce pavs des 
grands souvenirs, laisser sa pensée s'égarer de rêve en 
rêve, cela ne vous suffit-il pas? Que je voudrais vivre ainsi 
toujours ! 

Malheureusement ces calmes dont je prenais si philoso- 
phiquement mon parti, m'empêchèrent de voir l'ancienne 
Crète. L'amiral comptait les jours ; lassé d'attendre inuti- 
lement un vent favorable, il changea son itinéraire; un 
malin l'Achéron reçut l'ordre de venir prendre l'Inflexible 
à la remorque et de le diriger sur l'ile de Rhodes. Le cin- 
quième jour après notre départ d'Athènes, nous arrivâmes 
en vue de cette lerre illustrée par les chevaliers. De toutes 
les lies de la Méditerranée que j'ai vues, Rhodes est assu- 
rément la plus belle. Son rivage, taillé en pente très-douce, 
s'élève graduellement, offrant de tous côtés au regard d'im- 
pénétrables forèls. De svelles palmiers se dressent |)ilto- 
resquement au-dessus de ces bois immenses, dont la riche 
végétation contraste si heureusement avec l'aspecl ordi- 
nairement aride des Iles de l'Archipel. Au moment où nous 
arrivions, le soleil couchant embrasait la mer ; l'atmosphère 
semblait chargée d'une poudre d'or pareille à celle que lais- 
sent après eux les feux d'artifice. A travers ce nuage bril- 
lant nous apercevions, à l'exlrémité de l'ile, presque à fleur 
d'eau, une ville toute blanche, de grands murs à créneaux, 
au-dessus desquels s'élevaient par centaines des coupoles 
et des minarets. C'était l'Orient enfin, l'Orient tel que je 
l'avais rêvé! A la vue des navires, tous les consuls axaient 
arboré leurs pavillons. Dès que l'Achéron eut mouillé son 
ancre, on arma la yole et nous débartiuàmes à terre, der- 
rière l'amiral. Le consul de France nous y attendait ; il avait 
envoyé prévenir le pacha, qui, nous dit-il fort naïvement, 
se trouvait pour le quart d'heure dans son harem. Tout en 
l'attendant, je me promenai au hasard sur le rivage; j'é- 
prouvais une secrète satisfaction à fouler pour la première 
fois la terre d'Asie. De vieux Turcs, avec leurs robes et 
leurs turbans, donnaient du caractère à la scène qui m'en- 
tourait ; sous une longue rangée de platanes, qui forme au 
bord de la mer une fraîche promenade, je vis de loin pas- 
ser comme un fantôme blanc; ceiait la première femme 
turque que je voyais; dans l'air volaient une quantité de 
pigeons Ideus. Derrière les arbres se dressaient les murs de 
la ville, sur lesquels se détachaient, intacts encore, les fiers 
écussonsdes chevaliers qui les construisirent. Devanl moi 
s'élevaient de petits bâtiments carrés, couverts d'un dôme 
et entourés de jardins remplis d'arbres à fleurs. C'ét.iient 
les tombeaux vénérés de quel(]uessan!ons. Les pieux mu- 
sulmans , pour lesquels l'idée de la mort n'a rien d'ef- 
frayant, vont faire leur sieste et fumer paisiblement leur 
pipe à l'ombre de ces arbres sous lesquels reposent leurs 
ancêtres. Depuis un quart d'heure j'errais ainsi à l'aven- 
ture, le nez au vent, le reg.in.1 en l'air, lorsque tout à coup 
je me heurtai contre quelque chose de mou et de velu. 
C'était un ours. Le pauvre animal fut elTrayé presque au- 
tant que moi de la rencontre; il était muselé et suivait 
paisiblement un grand nègre, son maître, au profit duquel il 



IMLSEE DES FAMILLES. 



exploilailla curiosité des Rliodiens. Qu'on aille en France, on 
Espagne ou en Russie, en Europe, en Amérique ou en Asie, 
on trouve partout les mêmes goûts, les mêmes instincts ; en 
tous pays le peuple se ressemble. Cependant le pacha, pré- 
venu de notre arrivée, était venu de son haretu à son pa- 
lais, espèce de grande baraque de bois construite au bord 
de la mer ; il en sortit bientôt et vint au-devant de l'amiral. 
Le pacha de Rhodes est un homme de quarante ans; sa 
tournure est commune, et la longue barbe noire qui orne 
son visage n'ôte rien à son insignifiance. Ainsi que la plu- 
part des fonctionnaires turcs, il porte gauchement Phalit 
européen. Avec leurs amples vêlements , les riches mu- 
sulmans ont perdu cette démarche noble et celte attitude 
sévère qui caractérisaient autrefois les (ils d'Othman. Le 
peuple, fort heureusement pour les voyageurs, et les mar- 
chands des bazars, sont restés jusqu'à présent fidèles au 
costume national; nos habits étriqués ridiculisent seule- 
ment les fonctionnaires de l'empire, en accusant sans pitié 
les contours arrondis de leurs abdomens, disposés en gé- 
néral à l'obésité. L'état-major du pacha de Rhodes se com- 
posait d'une douzaine de malheureux, chaussés de souliers 
éculés, coifTés de fez rouges graisseux et vêtus de redin- 
gotes inconcevables. Ces capitaines, car tel était, m'as- 
sura-t-on, le grade de ces vivantes caricatures, portaient 
pour toute marque distinctive une ceinture de cuir mal 
cousu, garnie de méchants pistolets à pierre. On s'aborda 
de part et d'autre avec courtoisie. A nos saluls, le pacha 
répondait en portant militairement la main à sa calotte 
rouge; mais dès qu'il aperçut l'élégante jeune femme qui 
voyageait avec nous, il mit d'abord la main à son front, puis 
il la posa sur sa bouche, et ensuite il l'appuya sur son cœur. 
Rien n'est plus galant que ce salut oriental que l'on peut 
traduire ainsi : mon front s'incline devant votre beauté, ma 
bouche voudrait vous exprimer mon admiration, mon cœur 
tressaille en vous voyant. Les salamalecs finis, on ap- 
porta des chaises, et nous nous assîmes en cercle sur la 
plage, exactement à la place ou devait se trouver, selon 
toute probabilité, le pied droit du fameux colosse qui avait, 
suivant Pline, soixante-dix coudées de hauteur, dont au- 
cun débris n'a pu du reste aider les archéologues dans 
leurs conjectures. Sur un signe du pacha, les capitaines 
déguenillés s'étaient acheminés vers la baraque qu'il nom- 
mait son palais; ils reparurent bientôt apportant ceux-ci le 
café, ceux-là de fort belles pipes. Selon l'usage des Orien- 
taux, moins galant que leur salut, notre compagne de 
voyage fut servie la dernière. Les tasses, contenues dans 
de petits coquetiers d'argent, étaient extrêmement petites, 
encore ne les avait-on remplies qu'à moitié. On m'apprit 
alors que, dans le Levant, plus la ration qu'on vous oITre 
est exiguë, plus est grand l'honneur qu'on croit vous faire. 
C'est tout le contraire dans nos provinces, où l'on est désolé 
si au sortir d'un diner de cérémonie vous ne mourez pas 
d'indigestion. Quand nous eûmes pris le café, les capitai- 
nes emportèrent les tasses, et nous nous mimes à fumer. 
Ce cercle, ainsi établi sur la plage, formait une scène ori- 
ginale et pittoresque. Des officiers de marine en uniforme, 
des Turcs à longues barbes, une jolie Parisienne en fraîche 
toilette, des dandys en habits noirs, assis pêle-mêle et fu- 
mant paisiblement sur cette vieille terre d'Asie, à l'ombre 
des palmiers, au pied des murailles construites par leurs 
ancêtres, en face d'une mer calme, sur laquelle se répan- 
daient les teintes suaves du crépuscule ; à gauche, des tom- 
beaux, à droite, la grande tour carrée dans laquelle, lors 
du siège de Rhodes, cinq cents chevaliers français péri- 
rent en se défendant; Decamps eût trouvé là le sujet d'un 
joli tableau. Quelque charmante que fût cette situation, je 



me sentais peu disposé à en goûter le charme, furieux que 
j'étais de l'ordre que l'amiral venait de donner à C/lchè- 
ron de partir le soir même pour aller chercher à Syra les 
dépêches de l'escadre; je n'avais pas vu Candie ; il fallait 
renoncer à visiter Rhodes, dont l'autorité du pacha ne put 
nous faire ouvrir les portes, fermées, selon la loi musul- 
mane, après le coucher du soleil. Ce que j'aurais voulu 
voir plus encore que les rues peu curieuses de la ville, 
c'étaient les campagnes de cette ile, qui, en raison de la 
splendeur de son climai, conser\e encore le nom de nie 
du Soleil, qui lui fut donné par Pindare. Rien n'est plus 
merveilleux, assure-t-on, que « cette savane où la nature 
verse en liberté tous les trésors d'une sauvage végétation, 
que l'homme ne vient jamais ni diriger, ni contraindre », 
comme l'a dit récemment le commandant de l'Acliéron , 
dans une description charmante à laquelle je suis forcé de 
renvoyer le lecteur (1). 

Xotre bateau à vapeur appareilla pendant la nuit, et, le 
lendemain matin, vers dix heures, nous rangions Cos 
d'assez près pour distinguer le pavillon que de pauvres 
agents consulaires hissaienten notre honneur au-dessus de 
leurs maisons. L'ile de Cos, dont j'avais vu déjà la partie 
septentrionale, m'avait paru aride et désolée comme la 
plupart des Sporades. Du côté du sud-ouest, son aspect est 
tout difTérent. Au lieu de s'élever vers le ciel en pyrami- 
des de rochers, le sol s'aplatit et arrive en pente très-douce 
jusqu'à la mer. Dans cette plaine circulaire, une végéta- 
tion riante croit à labri des vents terribles du nord-est 
auxquels on doit attribuer en grande partie l'infertilité des 
lies de l'Archipel. De loin, nous pûmes apercevoir le feuil- 
lage du fameux platane de Cos, dont les immenses dimen- 
sions, célèbres dans le Levant, rappellent le gigantesque 
châtaignier que Ton montre au bas de l'Etna. Les maisons 
de la ville, avec leurs murs blancs et leurs toits plats, s'élè- 
vent gracieusement encadrées par les arbres. Ce fut dans 
cette ile, habitée maintenant par quelques familles de ma- 
telots, qn'Hippocrate naquit, la première année de la qua- 
tre-vingtième olympiade, c'est-à-dire 4G0 ans avant Jésus- 
Christ. Il appartenait à la famille des .\sclépiades, dans la- 
quelle s'était conservée la doctrine d'EscuIapc dont elle 
[)rétendait descendre. Héraclide, son père, fut son premier 
maître; mais bientôt, grâce à l'instinct du génie, il s'aper- 
çut que son art ne devait pas consister dans le secret de 
quelques recettes, et, convaincu que, pour connaître l'es- 
sence de chaque corps en particulier, il fallait remonter 
aux principes constitutifs de l'univers, il s'adonna avec 
ardeur à l'étude de la physique générale. Kn matière de 
médecine, Hippocrate, le premier, éclaira l'expérience par 
le raisonnement, et rectifia la théorie par la pratique. De 
ses ouvrages, dans lesquels on trouve une candeur et une 
modestie que n'imitent guère les Esculapes du temps où 
nous sommes, date pour la science une ère nouvelle. 

Dans la journée, nous rangeâmes successivement Calym- 
nos, Léro et Mycoui , rochers jaunes, arides et brûlés, 
dont pas un brin d'herbe ne varie la triste couleur. Le len- 
demain , je fus réveillé, comme de coutume, par l'exces- 
sive chaleur, et, ayant ouvert le sabord qui se trouvait 
au-dessus de mon lit, je vis que nous étions à l'ancre dans 
le port de Syra, eu face de cette petite ville aux maisons 
blanches qui s'étagent en pyramide sur les flancs d'un ro- 
cher stérile. C'était là que, six semaines auparavant, j'a- 
vais mis, pour la première fois, le pied sur le sol de la 
Grèce : j'avais alors dans le cœur de beaux rêves de jeu- 
nesse qui, depuis, s'étaient brisés contre l'implacable vé- 

(I) Voir l'Ile de Hhodes, par le lienlcnanl dp vaissMu Cliartcs Collu 
— Revue des Dcux-Noitdcs , livraison du t-' mar« if 11. 



70 



LECTURES DU SOIR. 



rite. Syra, malgré sa complète infertilité, a acquis, depuis 
quelques années, une grande importance. Ce triste rocher, 
grâce à sa position centrale, a attiré vers lui presque tout 
le commerce de la Grèce. En deux ans, de 1838 à 1840, 
C15 bâtiments de toutes grandeurs sont sortis de ses seuls 
chantiers; la population de la ville a triplé en huit années, 
et de jour en jour elle augmente dans une proportion 
notable. En outre, le gouvernement français, en choisis- 
sant le port de Syra comme point d'intersection des quatre 
lignes de i)a(iuebols qui parcourent le Levant, a de beau- 
coup accru le mouvement que donnait à cette île le com- 
merce indigène. Trois fois par mois, le même jour, pres- 
que à la même heure, on y voit arriver des quatre points 
de l'horizon quatre bateaux à vai)eur portant le pa- 
villon tricolore : l'un vient de Malle et va, par Smyrne, à 
Constanlinoplc; l'autre revient de Constanlinople et se di- 
rige sur Jlalle; le troisième, parti d'Athènes la veille au 
soir, a le cap sur Alexandrie; le quatrième, enfin, arrive 
d'Egypte et se rend au Pirée. Tendant une relâche de six 
heures, les quatre steamers mouillent côte à côte, et ils 
reprennent leur route, après avoir transbordé les dépêches 
et les passagers. La compagnie autrichienne, dont la ri- 
gueur insensée de nos quarantaines augmente chaque jour 
la prospérité, a également choisi Syra comme un des points 
de relâche de ses bateaux, qui de Triesle arrivent à Con- 
stanlinople, après avoir successivement touché Coriou, 
l'atras, Syra, Smyrne, et correspondent avec les vapeurs 
(le la mer iNoire et du Danube. Si heureux que soit pour la 
r.rèce l'accroissement de Syra, on ne peut s'empêcher de 
le trouver regrettable, quand on songe que c'est aux dé- 
pens de ia capitale que cet ilôt s'enncbil, et que, si son 
port est rempli, c'est que le Piréc est désert. La faute en 
est tout entière au gouvernement, qui, mal conseillé, vou- 
lut taire revivre Athènes sur ses débris, au lieu de donner 
â un peuple de marins un port de mer pour capitale, et 
(le fonder la ville nouvelle, comme le demandaient les 
tirées, au Tirée ou â Fatras, ou mieux encore sur risllnnc 
de Corinlbe. 

Venant de Rhodes, V/lchéron portait le pavillon jaune 
(signe distinctif des l)âliments en quarantaine) ; il nous 
était interdit de débarquer : aussi reprimcs-nous la mer 
aussitôt après avoir reçu un sac énorme de journaux et de 
revues que nous décachetâmes avec cette impatience fé- 
brile que connaissent seuls ceux (|ui, depuis longtemps, 
sont éloignés de la patrie. Tendant toute la journée, les 
nouvelles du pays nous firent oublier la beauté du ciel de 
la Grèce, et, le soir, nous arrivâmes en vue de Tathmos, où 
nous devions attendre l'arrivée de l'escadre. La violence du 
vent nous empêcha de mouiller ce soir-là, etia nuit se passa 
à croiser en vue de Tile. 

«Tarthmos, aujourd'hui Pathmos, petite ile au sud-ouest 
deSamos (mer Egée). Saint Jean y fut exilé et y écrivit l'A- 
l»ocalypse. » Voilà tout ce que dit de Tathmos le diction- 
naire de géographie. Il serait difficile de trouver ailleurs de 
plus amples renseignements : peu de voyageurs français 
ont abordé cette ile, et pas un, (|ue je sache, n'a rien pu- 
blié sur elle depuis M. de Choiseul, qui la visita, il y a plus 
de soixante ans. Le peu d'intérêt qu'ollre ce rocher stérile, 
dont l'importance actuelle est nulle et dont toute riusloire 
consiste en un souvenir contesté, expliiuie suirisammenl le 
silence des voyageurs. Ce silence, je devrais sa:is doute l'i- 
miter, si mon intention était de me préoccuper uniquement 
dansée travail du grand mouvement qui s'opère en Orient 
et attire de ce côté, depuis plusieurs années, rattenlum de 
toute l'Europe. Terdu au milieu des mers, l'écueil de Tath- 
mos semble ètr* indépendant des pays qui l'eulourenl, et 



jamais, selon toute probabilité, ses intérêts ne se rattache- 
ront à nos intérêts ; mais, en dehors des importantes ques- 
tions politiques ou commerciales dont le voyageur, dans le 
Levant surtout, doit faire sa principale étude, se trouvent 
des questions pour ainsi dire individuelles, qui peuvent 
aussi avoir leur intérêt. Même en ces temps de préoccupa- 
tions sérieuses où nous sommes, il est curieux, ce me sem- 
ble, de jeter, en passant, un regard sur un coin ignoré du 
monde, où des hommes vivent sans que nous sachions rien 
de leur existence, et meurent sans avoir entendu aucun 
des bruits qui se sont faits autour de nous. Je me figure, 
en un mot, que ce nom presque inconnu de Tathmos doit 
exciter dans l'esprit du lecteur un sentiment de curiosité 
analogue à celui que j'éprouvai moi-même quand, de la 
haute mer, j'entrevis pour la première fois les falai.«cs de 
cette ile sauvage que j'allais visiter, grâce à la rencontre 
as.sez singulière dont j'ai rendu compte au début de ce 
récit. 

Au lever du soleil , quand je montai sur le pont , VA- 
chéron se balançait sur les grandes lames d'une nier très- 
houloiise. En face de nous, s'élevaient â pic deux immen- 
ses rochers d'une eflrayante aridité. A leur pied , des 
vagues furieuses se brisaient en nnigissant, et une multi- 
tude d'oiseaux de mer rasaient les flots, en poussant des 
cris plaintifs. A l'aide d'une lunette, je distinguai bientôt, 
au sommet de l'un des pics, les murs sombres d'un château 
fort du moyen âge. .\u-dessous, se groupent les petites 
maisons carrées, à murs blancs, à toits plats, qui compo- r 
sent la ville de Sainl-Jean. L'autre pic est nu et désert : 
quelques oiseaux de proie seulement planaient lentement 
autour de sa cime dépouillée, ([ui nous eût rapi)elé les fa- 
laises de la .Manche, si un soleil d'Orient n'eût éclairé de 
ses plus splendides rayons ce triste paysage. Ces deux 
montagnes sont rattachées l'une â l'autre par une étroite 
vallée dans laquelle la nature a taillé une large échancrure 
qui forme un excellent port dans letpiel entra V/lchéron. 
Debout sur le pont, au milieu des matelots occupés à la 
manœuvre du mouillage, je braquais ma lunette sur les ro- 
chers qui m'entouraient, me demandant si réellement des 
hommes pouvaient exister dans un pareil pays, (luand je 
m'aperçus tout â coup que les terrasses des maisons étaient 
couvertes de monde. Dès que le steamer t\\\. hissé son pa- 
villon et laissé tomber son ancre , un mouvement se fit 
dans cette multitude , et les naturels , pour parler le lan- 
gage des voyageurs, se mirent à descendre au galop et à 
la file le rude sentier qui, de la ville, mène au port. Un 
rassemblement nombreux se forma bientôt auprès d'un 
groupe de maisons qui avoisiue le débarcadère, puis une 
barque se détacha du rivage. Je la suivis du regard avec 
curiosité , me rappelant les récits merveilleux de Cook et 
de Bougainville : elle vint s'arrêter à une toise de l'échelle. 
Le personnage qui semblait commander cette embarcation 
se tenait debout â l'arrière. Je voudrais pouvoir faire de cet 
insulaire un piquant portrait, et, à défaut de tomahawk et de 
mocassins, il me plairait de décrire le costume pittores- 
que d'un forban grec; mais, pour rester dans le vrai, je 
dois dire que la civilisation a importé nos modes jusque 
dans l'ile de Tathmos : rotîicier de santé de cette ile peu 
connue portait un chapeau de castor et l'habit noir d'un 
'■.otaire ; ses compagnons , assis sur les bancs du canot , 
étaient vêtus du large pantalon et de la veste à mille bou- 
tons des marins de l'Archipel. A rolTicier de santé, on 
passa, à l'aide d'une pincette, une vieille patente (jui le sa- 
tisfit sans doute , car, après l'avoir parcourue des yeux, il 
monta à bord. Arrivé sur le pont, il regarda autour de lui 
avec hésitation ; puis, apercevant au milieu des uniformes 



MUSÉE nnS FA^IIIJ.ES. 



77 



des officiers ma vcsle dénuée d'épauleHes, el jugeant, d'a- 
prOs lui-même, que mon costume civil était l'indice d"un 
haut rang, il vint droit à moi et dcbula par me donner une 
cordiale poignée de main. Ses compagnons montèrent i'é- 
chclie après lui, et, dans la barque, il ne resta qu'un seul 
matelot qui rama rapidement vers la terre où il allait cher- 
cher un nouveau chargement de curieux. Les insulaires 
|)araissaient être dans un état de jubilation difficile à dé- 
crire. Après nous avoir examinés avec une attention risi- 
îile, ils je mirent à courir de tous côtés et à fureter dans 
tous les coins du navire. Leur admiration se manifestait à 
chaque instant par les plus comiques interjections. Depuis 
la guerre de l'indépendancp, nous dirent-ils, aucun bàti- 
ineut de guerre n'avait abordé file, cl jamais bateau ù va- 



peur n'était venuà Palhmos. Au bout d'une heure, Ions les 
caiqut'S de l'ile.mis en réquisition par lactiriosiléeénérale, 
enxironnaient Wlchéron. Le poni était coin ert de Grecs aux 
fez rouges, aux jambes nues; mais, dans cette foule, il n'y 
avait pas une seule femme. Dans le premier moment, ce 
spectacle nous amusa ; puis la multitude étant devenue tel- 
lement grande que l'on ne pouvait plus circuler dans le 
navire, on mit des factionnaires à tous les panneaux, cl 
l'enflée des chambres fut interdite aux visiteurs. Cette me- 
sure était prudente, comme on le verra plus tard. Quel- 
ques jeunes gens, portant la soutane noire et le l»onnel 
carré des prèlres grecs, voulurent être exceptés de la rèsle 
commune : ils firent demander au commandant la permis- 
sion de visiter son salon, ce qui leur fut accordé. Nous 



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étions à table, lorsf|ue parurent ces néophytes à longs che- 
veux ; après avoir bu chacim, eu apparence avec beaucoup 
de plaisir, un crand verre de vin de Dordeaux qu'on s'em- 
pressa de leur offrir, ils nous firent demander, et à notre 
grande surprise, si nous pouvions leur procurer des plu- 
mes de fer. Ainsi la plume Perrv est renommée à Falhmos! 
Nous leur donnâmes toutes celles qui étaient en notre pos- 
session, après quoi le commandant les congédia, en leur 
annonçant avec une solennité comique que ce jour-là même 
il comptait descendre à terre, et qu'il ferait au supérieur 
du couvent, ainsi «pi'au gouvernement de l'ile, l'honneur 
de les aller voir. En efTel, deux heures après, nous débar- 
quions. A terre comme à bord, je remarquai qu'il n'y avait 
pas une seule femme dans la foule qui nous entoura à no- 
ire arrivée. Les femmes sont pourtant aussi curieuses à 
Palhmos qu'en tout autre pays ; et leur beauté, qui est cé- 
lèbre dans le Levant , n'est sans doute pas pour elles un 



inolif de timidité. Mais la jalousie orienlale et les usagesanli- 
qiies du gynécée régnent avee toute leur rigueur dans celte 
île peu visitée. Celle séqiiestraiion existe, quoique modifiée, 
dans les v-.iles de Grèce, et j'avais cru la retrouver même 
dans les villages de la Sicile. Il existe, d'ailleurs, à Palhmos 
une chronique locale à laquelle nous pûmes attribuer la 
frayeur en apparence excessive des femmes, dont nous vi- 
mes bientôt plusieurs groupes se sauver à notre approche. 
On dit qu'à une épo(|ue éloignée, un marchand de .Mar- 
seille, venu pnr hasard à Palhmos, avait enlevé, à son dé- 
part, une bcaulé célèbre daus l'ile. Depuis lors , assurent 
plusieurs voyaireurs dont les récits daient de plus d'un 
siècle, depuis lors, les Paihmiennes montrent une grande 
fraveur à l'aspect des étrangers, des Français surtout, aux- 
quels elles supposent des intentions de rapt. Je ne sais ce 
qu'il faut penser de celle histoire ; mais ce que je puis af- 
firmer, c'est que, depuis cent ans, la sauvagerie des dames 



78 



LECTURES DU SOIR. 



de celle ile est resiée la rnênie. Seulement, jugeant d'après 
ce que j'ai vu, je me permettrai de dire que la terreur, ap- 
parente je crois, desPalhniienues m'a semblé être bien plus 
le résultat des ordres de leurs maris , que l'expression de 
leurs sentiments personnels. 

Après avoir grimpé pendant trois quarts d'heure et par 
un ardent soleil la côte très-rude qui mène à la ville, nous 
arrivâmes à Saint-Jean, suivis d'une nombreuse escorte de 
curieux. La ville ou, pour mieux dire, le village de Saint- 
Jean ressemble en tout point à San-Nicolo de Tine, à Exo- 
pourgos et à toutes les autres bicoques grecques que j'avais 
déjà visitées dans l'Archipel : c'est un amas confus de pe- 
tites maisons blanches, carrées comme des dés à jouer, 
n'ayant la plupart qu'une fenèlre et un seul élage. Le toit 
est une terrasse aplanie qui sert de chambre à coucher aux 
habilanls pendant l'été, quand la chaleur et avec elle les 
insectes de la plus fâcheuse espèce rendent inhabitable l'in- 
térieur des maisons. Les rues sont d'étroits couloirs rem- 
plis de fumier, infects le plus souvent, et où l'on dérange, 
à chaque pas, des porcs qui s'enfuient en grognant. Cer- 
tains hameaux de l'Auvergne et du Limousin peuvent seuls 
donner une idée de l'aspect misérable des petites villes de 
l'Archipel. Lors(|ue, en circulant dans ces humides pas- 
sages, il nous arrivait de lever en haut la tète, nous aper- 
cevions, à l'angle des terrasses, des visages de curieuses 
jeunes femmes qui s'étaient agenouillées pour uous exa- 
miner , et qui, voulant nous voir sans être vues, se reti- 
raient à la hàle en rencontrant nos regards hardis. Nous 
arrivâmes bientôt au couvent, qui s'élève sur le point le 
plus élevé de Pile. Sur sa plus haute terrasse, quatre ma- 
telots de VAchéron avaient déjà dressé un observatoire et 
un mât à signaux ; l'im d'eux, une lunette à la main, exa- 
minait tous les coins de l'horizon, et se tenait prêt à signa- 
ler l'escadre. Ces hommes, arrivés depuis une heure, sem- 
blaient établis dans l'Ile depuis des années. Pendant que 
l'un élail de faction, les autres s'occupaient du ménage 
avec un joyeux empressement ; celui-ci avait improvisé 
une cuisine, l'autre lavait le linge, et celui-là plumait des 
poulets. Déjà ils s'étaient fait des amis parmi les Grecs, 
qui paraissaient enchantés de cette belle humeur, de ce sa- 
voir-faire et de celte merveilleuse adresse qui distinguent 
nos matelots fragçais. L'évêque avait été prévenu de notre 
arrivée et nous attendait : nous le trouvâmes, en compagnie 
de cinq ou six prêtres grecs, dans une pauvre chambre nue, 
mal blanchie et entourée de mauvais divans de serge verte. 
Le prélat est un vieillard à barbe blanche d'une figure vé- 
nérable ; ainsi que les prêtres qui l'entouraient, il était vêtu 
d'une simple soutane noire. Après les premiers saints d'u- 
sage, il nous fit apporter de mauvaises confitures, du café et 
des pipes d'une simplicité monastique. Ces prêtres, avec les- 
quels nous pûmes lier conversation grâce à un matelot 
qui servait d'interprète, nous parurent être des hommes 
d'une ignorance profonde, d'une grande paresse, mais hon- 
nêtes à cela près, et heureux de la vie qui s'écoulait pour 
eux sans plaisirs, mais sans grandes peines. Mon ami le 
commandant se prenait à en>ier leur existence; pendant 
que nous fumions, il écoutait le vent gémir à travers les 
croisées disjointes de ce vieux monastère. 

— Comme ce murmure me rappelle ma Bretagne! me 
disait-il ; que je trouve ces gens heureux , quand je com- 
pare leur existence si paisible à notre vit- si agitée! Vivre 
ainsi seul, en face d'un beau ciel, loin de tous les bruits de 
la terre, n'est-ce pas le bonheur? 

— C'est une mort anticipée, lui disais-je, un bonheur à 
en mourir d'ennui ! 

Ne pouvant me convaincre, il adressa à l'évêque diverses 



questions, l'engagea à venir à son bord, à y choisir tout ce 
qui pourrait lui être agréable, et enfin il lui demanda de 
prier Dieu pour lui et pour son équipage. Le prélat, en- 
chanté du marin, se mil en devoir de nous faire les hon- 
neurs du couvent : ce fut chose bientôt faite. Après avoir 
visité l'église qui est extrêmement petite, mais qu'entou- 
rent des panneaux de bois sculpté portant le caractère de 
la plus haute antiquité, nous montâmes à la bibliothèque, 
pauvre chambre où reposent sur un lit de poussière une 
centaine de volumes de théologie et deux ou trois manu- 
scrits médiocres du moyen âge. Tout auprès, dans un ca- 
binet ou sèche la provision d'oignons du couvent, les reli- 
gieux nous montrèrent avec un certain orgueil une plaque 
de marbre incrustée dans le mur, et portant une assez lon- 
gue inscription grecque qu'ils nous dirent fort remarqua- 
ble. Du doigt, ils nous montrèrent surtout ce mot Ojccrrr;, 
qui en efîet a pendant longtemps trompé les archéologues. 
Par malheur, M. Raoul-Rochelle vient de remettre à sa 
place cette inscription qui usurpait une gloire non méritée, 
et faisait croire qu'il se trouvait grande curiosité à Path- 
mos (I). 

Le couvent de Palhmos, s'il faut en croire Dapper, l'histo- 
rien de l'Archipel, a été bâti par un certain Cristodule, qui 
vivait du temps d'.\lexis Comnène, vers la fin du dixième 
siècle. Ce Cristodule était abbé de Lattos, en .\sie Mineure, 
où il avait vingt couvents et un lac dans les environs d'F.- 
phèse. Opprimé par les Turcs, dont la puissance allait 
croissant tous les jours, il demanda à Alexis Comnène l'au- 
torisation de bâtir un cloître à Palhmos; l'ayantobtenue, il 
fit conduire dans cette ile tous ceux qui étaient sous sa dé- 
pendance, el jeta, près du ponl de Ne«tia, les fondements 
d'un couvent. Mais une voix du ciel Payant averti que l'en- 
droit était mal choisi, il en bâtit un second sur le point le 
plus élevé de Pile. Les habilanls, qui jusqu'alors avaient 
vécu dispersés, se rallièrent, pour mieux échapper aux pi- 
rates, autour de ce couvent qui ressemblait à un château 
fort. Peu à peu le négoce s'établit ; leurs relations commer- 
ciales s'étendirent jusqu'à Ancône , leurs chaumières 
devinrent de belles maisons; « mais, ajoute Dapper, les 
surprenantes révolutions qui se sont accomplies ont fait 
que leurs vaisseaux se sont de nouveau changés en bar- 
ques, et que ces insulaires, riches autrefois, se trouvent 
réduits à la dernière misère. » J'ai de la peine à croire, 
pour ma part, à ce que le complaisant historien raconte de 
la prospérité passée de cette ile « dont le terroir est fertile 
et abondant», déclare-t-il, tandis que je puis assurer que 
Pile n'a jamais rien produit, par la bonne raison qu'elle est 
complètement dénuée de terre végétale. Son excellent port 
de la Scala, qui est peut-être le meilleur de l'.\rchipel, 
attirail seul probablement quelques navires surpris par le 
gros temps, et, dans le passé, Piîe de Palhmos était à peu 
de chose près sans doute ce qu'elle est aujourd'hui. 

Si maintenant je mentionne le séjour de saint Jean, j'au- 
rai, je crois, raconté en résumé toute l'histoire ancienne de 
celle ile dont les chroniqueur ne se sont guère occupes. 
Au neuvième verset de l'Apocalypse, saint Jean déclare 
positivement qu'il fut exilé sur ce triste rocher : « J'ai été 
envoyé, écrit-il, dans Pile nommée Palhmos, pour la pa- 
role de Dieu, el pour le témoignage que j'ai rendu à Jésus. » 
La tradition ajoute que le saint habitait une grotte située 
à mi-côle, à moitié chemin de la ville actuelle et du port 
de la Scala. A cette place, la piélé des fidèles éleva depuis 
une chapelle dont M. de Choiseula donné uu dessin. De 
cet édifice, il ne reste aujourd'hui que l'emplacement et 

(0 Voir VBistolre det eclonies grecques, par Rjoul-llocheUe, 
(omc III, pag« IS4. 



ÎMUSKE DES FAMir.LES. 



79 



<liioIf|ues pierres amoncelées ; il a dis|)arii ainsi qu'un fi- 
f^nier miraculeux, qui se couvrait de fruits, assurail-on, 
dès que sur son tronc on écrivait ce mot : ATT'.xaX'jii-i;. Les 
annales contemporaines de Pathmos sont moins intéressan- 
tes encore que l'histoire de son passé. Cette île a toujours 
partagé la fortune de ses voisines Sanios et Nicosie ; or, 
l)arleur excessive activité, les Samiens ont fait de leur île 
un point d'une certaine importance ; les vins seuls, achetés 
surtout par les Américains, ont produit, en 1852, un total 
de 430,000 francs, et le nomhre des hateaux de cette île 
s'élevait à plus de 1,500. Confiants dans leur force, les 
Samiens prétendirent se rendre indépendants, et ils s'in- 
surgèrent les premiers contre la domination musulmane. 
Au premier cri de hberté que poussa la Grèce, ils commen- 
cèrent la guerre en massacrant une vingtaine de Turcs qui 
vivaient paisiblement dans Piie. Malheureusement ils ne 
s'en tinrent pas là, et bientôt ils abusèrent de la liberté qu'ils 
venaient de conquérir. Prodlant du voisinage de l'Asie, ils 
y firent des expéditions à la manière de leurs ancêtres, 
pour enlever des bestiaux et même des habitants; ce qui 
prouva que le désir de la vengeance les poussait moins que 
l'amour du pillage, c'est que dans ces razzias ils ne firent 
aucune distinction entre leurs compatriotes et les Turcs. 
Bientôt ils devinrent la terreur de Smyrne, et les dévasta- 
teurs de la paisible Scio n'osèrent attaquer ces bandits au- 
dacieux qui se retranchaient dans leurs montagnes. Pour 
mettre fin à cet état de choses, en 18."34, les puissances re- 
tirèrent aux Samiens l'usage de leurs pavillons, et cette île, 
amsi que Palhmos et Nicosie, se joignit au nouvel État de 
.Moiée. Alors le comte Capod'lstria y envoya comme man- 
dataire Colettis, qui, ayant imposé aux insulaires un tribut 
plus considérable que celui que prélevaient les Turcs, dé- 
tacha Samos de la cause de l'indépendance. Les trois puis- 
sances intervinrent de nouveau, et, en échange de la red- 
dition d'.\thènes et de Négrepont par les Turcs, les Grecs 
durent céder Samos et son archipel. Cependant, comme on 
ne voulait pas abandonner les habitants de ces îles à la dis- 
crétion de leurs anciens maîtres, il futconvenu que Samos, 
Nicosie, Pathmos et quelques autres rochers voisins, forme- 
raient un petit État indépendant, régi par un Grec, lequel, 
moyennant un faible tribu, ne relèverait du gouvernement 
de Sa Haulesse que pour la nomination ou plutôt la confir- 
mation annuelle du chef. Le prince Vogoridès fut nommé 
parla Porte prince de Samos. 

Après avoir invité les moines à venir déjeuner le lende- 
main à bord de /'^c/ieVon, nous quittâmes le couvent, et 
nous nous mimes à fureter de nouveau par la ville. Bientôt 
nous vîmes une dizaine déjeunes femmes assises les unes 
dans le vestibule d'une maison, les autres sur des bancs 
extérieurs; elles tricotaient des bas et des gants de soie. A 
noire approche, celles qui se trouvaient dans la rue ren- 
trèrent dans la maison dont la porte resta cependant toute 
grande ouverte. Nous nous avançâmes lentement, et leur 
finies discrètement demander si nous ne choquerions pas 
leurs usages en nous asseyant sur les bancs extérieurs : il 
nous fut répondu que nous le pouvions faire. Ces femmes, 
que nous pûmes examiner à la dérobée, étaient jolies, re- 
marquables surtout par l'extrême fraîcheur de leur teint; 
mais je me déliais de la carnation comme des sourcils des 
Grecques, depuis qu'une Française, M™* Lambre, m'avait 
appris, à Tine, que le rouge de vinaigre, le bleu minéral et 
les pommades de toute espèce étaient fort connues dans 
l'Archipel, et que les femmes savaient s'y préparer d'une 
façon inconnue en tout autre pays. Habillées à peu près 

'Il Voir Vile de Tinc — r,cvue des Deux-Mondes, i" juin iSi3. 



selon la mode des autres îles, les Pathmiennes ont une coif- 
fure tout à fait particulière ; c'est une sorte de ruche d'une 
prodigieuse hauteur : pour donner une idée de cette coif- 
fure, je ne saurais mieux faire que de la comparer à un 
bonnet à poil de nos grenadiers, recouvert d'une pièce de 
soie écrue. Il faut que les Pathmiennes soient réellement 
charmantes, pour paraître jolies malgré cette toiture qui 
place leur visage au centre de leur personne. Pour mieux 
examiner ces dames, nous nous étions avancés peu à peu 
vers elles, gagnant du terrain sur le banc de pierre, lors- 
(|ue tout d'un cou|) leur [loite se ferma, et nous nous trou- 
vâmes seuls dans la rue comme des écoliers. Nous étions à 
rire de notre mésaventure, lorscpie de nouveau la porte 
s'enire-bàilla pour donner passage à un homme, qui vint 
sans plus de façon s'asseoir auprès de nous, et se prit à 
nous considérer comme des bêtes curieuses. Cet homme, 
dont la jalousie sans doute avait fait disparaître les jeunes 
femmes, était sans contredit un personnage de quelque 
importance, car il portait l'habit européen et un petit cha- 
peau rond de la plus singulière forme. Le sourire protec- 
teur de ce jaloux nous déplut, et nous nous éloignâmes 
pour ne pas succomber à la lentation de lui prouver notre 
mécontentement ; mais nous devions le revoir, et l'heure de 
la punition devait bientôt arriver, comme on l'apprendra 
plus lard. Pour en finir avec les Pathmiennes, je dois ajou- 
ter qu'en revenant vers le port, nous rencontrâmes une 
jeune fille d'une charmante figure, qui , moins sauvage 
que ses compagnes , entra sans crainte en pourparlers 
avec nous, et me vendit pour quelques sous un bracelet 
de verre qu'elle portait au bras. Cet anneau de verre bleu, 
que j'ai conservé, n'est assurément pas élégant, mais il 
offre une particularité remarquable à laquelle je n'av.iis 
d'abord pas pris garde; c'est son extrême petitesse : pas 
une main parisienne n'a pu se glisser dans ce bracelet 
qu'une paysanne de Pathmos avait retiré facilement de son 
. poignet. Je ne saurais rien dire de plus flatteur pour les 
mains des dames de cette île, chez qui la mode de ces an- 
neaux est générale. 

Le lendemain, je me levai de grand matin avec l'inten- 
tion d'aller chasser des perdreaux qu'on m'avait dit être 
fort abondants dans l'île; la première chose que j'aperçus 
sur le pont, où déjà les curieux se pressaient en grand 
nombre, fut le petit chapeau de notre jaloux de la veille. 
Ma rancune se réveilla, et je fis part de notre mésaventure 
à l'oflicier de quart. 

— C'est bon, me dit-il, vous allez voir une exécution. 
Je ne savais ce qu'il voulait faire. 

— Timonier! cria-t-il, faites venir deux hommes. 
Deux matelots s'avancèrent. 

— Vous voyez cet homme à petit chapeau, contiuua-t- 
il, prenez-le chacun par un bras et amenez-le devant moi. 

Avant qu'il eût eu le temps de respirer, l'homme fut 
amené; il ouvrait de grands yeux et nous considérait d'un 
air abasourdi. 

— Faites venir l'interprète ! commanda l'officier. 
L'interprète parut. 

— Dis à cet homme, continua-t-il, que je ne comprends 
pas comment, ayant été incixil hier à notre égard, il a osé 
metire aujourd'hui le pied sur notre bord. Pour cette fois 
je lui pardonne ; mais si pareille chose arrive encore, je lui 
ferai apprendre la politesse à coups de corde. 

En même temps il ordonna aux matelots de le jeter dans 
un des canots amarrés le long du bord. Le pauvre diable y 
fut littéralement jeté, et même un des matelots crut devoir 
prendre sur lui de lui appliquer sur les épaules, en sus des 
ordres reçus, une de ces claques de marins qui ressemblent 



80 



LECTLRtS DU SOIT\. 



à des coups de pelle. L'homme au chapeau s'éloigna rapi- 
dement dans son canot; arrivé au débarcadère, un rassem- 
blement se fit autour de lui, et, de loin, nous comprimes à 
ses gestes qu'il racontait à ses compatriotes son aventure, 
et la façon dont se faisait la police à bord des vaisseaux 
français. Noire chasse ne fut pas heureuse : il fallut pen- 
dant cinq heures grimper dans d'affreux rochers pour tuer 
deux perdreaux, quelques émouchets, et un hibou de la 
plus petite espèce, que les gens du pays nous assurèrent 
être un excellent manger. Nous aimâmes mieux croire la 
chose sur parole que de nous en assurer. Au retour, nous 
trouvâmes à bord tous les moines du couvent ; le comman- 
dant en avait invité deux à déjeuner, dix étaient venus. Ce 
repas fut ennuyeux: les prélats, qiu paraissaient avoir pour 
la cuisine française \m goût très-prononcé, et une tendresse 
extrême pour les vins de France, mangeaient et buvaient 
sans rien dire. Le déjeuner fini, ils s'en allèrent enchantés 
de nous en apparence, et nous les vîmes partir sans re- 
grets: 

Quoique le vent de nord-est soufflât avec violence, nous 
nous étonnions de ne voir point paraître l'escadre, quand, 
vers le coucher du soleil, les matelots en vigie sur la ter- 
rasse du couvent his.sèrenl leur pavillon. Peu après, un 
vaisseau que l'on reconnut [lour l Inflexible, nous appa- 
rut courant des bordées à l'horizon. Aussitôt on chauffa, 
et deux lieiu'os pluslard nous sortinips du port dePathmos, 
en jetant un dernier regard sur ce Irisle rocher, sur cette 
population séparée du reste du monde, qui s'était rassem- 
blée pour assister, comme à un événement unique dans la 
vie, à l'appareillage d'un bateau à vapeur. La mer était 
très-!'orte au dehors ; l'Achéron commença à rouler en 
craquant sur des lames énormes, et nous ne rejoignîmes 
qu'à nuit close le vaisseau an)iral. !,e commandant devani 
porler à son chef ses dépèches, on fit armer le canot major. 
Y descendre ne fut pas chose facile. Dès que l'embarcatioM 
cul touché la mer, les vagues la soulevèrent jusqu'à la 
hauteur du pont, et dès qu'elle eut quitté le bord, elle 
commença à se dresser le long des lames, pour retomber 
ensuite, tantôt disparaissant à nos yeux, lanlùl nous ap- 
paraissant debout dans toute sa hauteur sur le sommet 
d'une vague. Rien n'est plus commun que le chavirement 
d'un canot, et par une nuit pareille il eût été pres(|ue im- 
possible de retirer un homme de la mer. Tout le monde 
était rangé sur le bastingage, et chaque œil suivait avec 
inquiétude le canot major, qui nous revint sans en- 
combre. 

Une heure plus lard le vent tomba tout à coup, la mer 
se calma, le roulis fatigant du navire se changea en un 
doux bercement, plus agréable qu'tme immobilité complète 
parcelle belle nuitétoilée. Par malheur l'amiral était pressé 
d'arriver, et l'Achéron reçut l'ordre de remorquer V In- 
flexible. On envoya à bord deux de ces énormes câbles 
qu'on nomme des grelins en langage nautique, et le stea- 
mer fut attelé au vaisseau. Notre commandant trouva ces 
amarres trop courtes; il prétendit, avec raison, que le vent 
pouvant se lever tout à coup, il y avait danger réel à être 
tenu sous le beaupré d'un vaisseau; ses observations fu- 
rent inutiles, et l Achéron^ luisant feu de toutes ses ma- 
chines, entraîna de son mieux l'énorme navire auquel il 
faisait filer environ trois nœuds. Vers deux heures du ma- 
tin, nous nous promenions sur la dunette, le commandant 
et moi, perdus dans je ne sais (juelle interminable cause- 
rie, et ne pouvant nous lasser île respirer l'air embaumé 
de celle admirable nuit. Tout d'iui coup le marin s'arrêta, 
jeta son cigare à la mer, et se prit à regarder avec inquié- 
tude l'horizon et les voiles ouvertes de l'Inflexible. 



— Vodà la brise, me dit-il , nous allons voir comment 
on veille à bord du vaisseau. 

A peine il avait parlé, que je sentis au visage la fraîcheur 
du vent, et je vis se gonfler peu à peu l'immense voilure 
de l'Inflexible., qui commença à fendre la mer, et à faire 
bouillonner les flots sous sa quille. Les amarres se déten- 
dirent, il gagnait visiblement sur nous, et en deux minutes 
il pouvait passer sur notre tête et nous couler bas, si l'ordre 
n'arrivait de larguer les grelins. A bord du vaisseau per- 
sonne ne bougeait. Le commandant de l'/fchéron mit les 
mains dans ses poches et attendit impassible. De minute 
en minute le danger augmentait, et les amarres mollissaient 
de plus en plus. 

— Ohé ! cria enfin le commandant, ohé ! de l'Inflexi- 
ble, ohé! 

— Ohé ! répondit-on. 

— Vous nous gagnez! puis-je larguer les amarres? 

— On va le demander! Hépondit-on avec cette intona- 
tion lente en usage dans les commandements de marine. 

La réponse n'arrivait pas, et le vent allait fraîchissant. 
Déjà l'écume des vagues sautait jusque sur notre du- 
nette, la proue du vaisseau se dressait au-dessus de noire 
tète, menaçante et avançant toujours. L'Achéron av.iii 
beau vouloir fuir, son terrible ennemi le pressait de plus 
en plus. Je sentis quelque chose de froid dans la paume de 
mes mains. Le commandant ne bougeait pas. 

— Vous-nous-ga-gnez-lou-jours ! répéta-t-il enfin en 
accentuant chaque syllabe. 

— Larguez les amarres et passez à tribord ! cria-l-on 
de V Inflexible. 

Les matelots larguèrent aussitôt, mais dans ce moment 
le beaupré du vaisseau s'engageait dans nos manœuvres 
d'artimon ; les grelins, qui n'étaient plus tendus, ne filaient 
pas, et leur poids nous retenait. Je crus que le moment 
critique était venu. Cependant le formidable beaiqiré chan- 
gea de direction , les cordages engagés se rompirent fort 
heureusement, les amarres tombèrent à l'eau, les deux 
navires s'éloignèrent, et je respirai largement. 

Quand je descendis le lendemain pour déjeimer, je trou- 
vai le salon du commandant tout bouleversé : les deux 
mousses qui le servaient remuaient les chaises, déplaçaient 
les tables, furetaient dans tous les coins. On venait de 
s'apercevoir de la disparition d'une boite contenant des 
cachets, une montre, quelques pièces d'argent, et plusieurs 
décorations. Qui pouvait avoir pris ce petit meuble? Les 
moines de Pathmos étaient seuls venus dans la chambre, c-t 
aucun de nous n'osait les suspecter. .\ mon grand éton- 
nement, le prince Caradja, ancien ministre de Grèce à Pa- 
ris, qui se trouvait avec nous sur /'y^c/if'ron, fut le premier 
à accuser de ce vol les jeunes néophytes aux longs cheveux 
auxquels nous avions donné nos plumes de fer. Il jura que 
la chose serait éclaircie, qu'on ferait justice des coupables. 
Ln effet, peu de jours après noire arrivée à Smyrne, le 
brick la Flèche fut expédié à Palhmos, et je me bornerai à 
dire, sans commentaire, que Tiin de ces jeunes gens fut 
trouvé en possession de la boite, de la montre et des déco- 
rations du commandant. 

Noire promenade s'acheva sans nouvel incident; après 
avoir glissé par une magnifique journée sur les flots im- 
mobiles du détroit de Scio , l'Achéron entra vers minuit 
dans le golfe de .Smyrne. 

Ai.F.\is DE VALON. 



MUSÉE DES FAMILLES. 



81 




l. 

Par une belle niatiuce du printemps de l'année 1827, 
deux jeunes hommes cheminaient tranquillement sur la 
rive gauche de risère, qu'ils venaient de traverser dans un 
bac, non loin de la ville de Saint-Marcellin et tout près du 
village de la Sône, où ils s'étaient arrêtés pendant une se- 
maine chez la tante de l'un d'eux. 

Ilippolyte Baral et Conrad Chàville, — ainsi se nom- 
maient les deux voyageurs, — avaient iiuillé Paris ensem- 
ble, après avoir achevé leurs études au collège Louis-le- 
Grand, et s'être ensuite fait recevoir, le premier, avocat, 
le second, simple bachelier. Les rapports d'âge, de fortune 
et de position qui existaient entre eux se trouvaient forte- 
ment contre-balancés par la dissemblance de leurs caractè- 
res. La tristesse empreinte sur les traits du jeune Chàville, 
le calme de ses manières et jusqu'au son de sa voix, unifor- 
mément grave et même un peu sombre, conirastaient avec 

DÉCEMBrtE 1844. 



la physiouomie mobile , les mouvements vifs et l'organe 
sonore d'Hippolyte. A la vérité, bien que tous deux fussent 
orphelins, riches et indépendants,— puisqu'ils avaient at- 
teint leur majorité un an environ avant l'époque où nous 
commençons ce récit, — il y avait dans leur situation celte 
différence, que l'avocat ayant perdu ses père et mère alors 
qu'il était encore au berceau, ne pouvait pas s'afïliger de 
son isolement à l'égal de son ami, lequel conservait tou- 
jours gravé dans son cœur le souvenir de la famille dont 
son enfance avait été entourée. 

En 1813, cette famille, qui se composait du colonel Chà- 
ville, père de Conrad, de sa femme et d'une petite fille de 
trois ans, avait disparu soudain et si mystérieusement, que 
les minutieuses perquisitions de la police et les recherches 
non moins actives des amis du colonel étaient toutes de- 
meurées sans résultat. Comme M. Chàville se trouvait au 
nombre des officiers qui, lors du débarquement de Napo- 
léon, s'étaient précipités au-devant de lui avec les soldats 

— Il — DOVZIF.ME VOLCME. 



p^ 



LECTURES DU SOIR. 



50US leurs ordres, et que pour ce fait il avait été jugé et con- 
damné par contumace à être fusillé, tous ceux qui s'inté- 
ressaient à lui , loin de s'inquiéter d'abord de sa dispari- 
lion, s'en étaient au contraire félicités. On pensait que le 
colonel, accompagné de sa femme el de sa fille, avait réussi, 
après s'être tenu longtemps caché, à passer en pays étran- 
ger, peut-être aux États-Unis, où ia sécurité était plus 
grande que partout ailleurs pour les réfugiés français. 

Cependant quand les mois et les années se surcédèrent 
sans qu'on reçût aucune nouvelle de M. ni de M"' Chaville, 
force fut à leur fils et à leurs amis de renoncer à l'espoir 
d'entendre jamais parler d'eux. Probablement ils avaieut 
péri, soit en passant dans une de ces villes du Midi où une 
populace furieuse massacrait ceux qu'on lui désignait 
comme traîtres aux Bourbons, soit en mer, pendant leur 
traversée présumée en Aménque. 

D'après ces détails, on ne s'étonnera ni de l'humeur pro- 
fondément mélancolique de Conrad, ni de la sincère amitié 
que lui témoignait son ancien camarade déclasses. Les na- 
tures joyeuses el en apparence insouciantes sont quelque- 
fois douées de plus de sensibilité vraie qu'on n'est généra- 
lement disposé à leur en accorder, et Hippolyte éprouvait 
pour le jeune Chàville une de ces afTeotioos désintéressées 
qui nous font sacrifier sans hésitation nos goûts et nos 
projets à ceux de nos amis. 

Aussi était-ce par complaisance pour son compagnon 
que le nouvel avocat avait commencé ce printemps-là un 
voyage qu'autrement il eût difîéré jusqu'à l'année suivante. 
Tous deux s'étaient rendus directement de Pans à la Sône 
chez M"' Baral , veuve d'un oncle paternel d'Hippolyte. 
Là, le temps s'était écoulé si rapide au milieu de parties 
et d'amusements de toutes sortes, que la taciturnilé babi- 
iuelle de Conrad sélait momentanément dissipée. Mais, 
ainsi qu'd arrive pre>t|ue toujours aux hommes d'une or- 
ganisation impressionnable f une réaction ne tarda pas à 
s'opérer dans son humeur. Dè> qu'il eut mis le pied hors 
de rhospilalière maison de M"" Baral , sa gaieté s'éva- 
nouit. Depuis sa sortie du bac , il n'avait encore prononcé 
d'autres paroles que quelques monosyllabes en répouse 
aux remarques ou aux questions d'Hippolyte. A peine ren- 
dait-il par un signe de tète les bonjo^irs que, selon la cou- 
tume dauphinoise, aucun des villageois qu'ils rencon- 
traient ou dépassaient chemin faisant, ne manquait de leur 
adresser. 

Renonçant ù une conversation dont son ami ne parais- 
sait |K)inl se soucier en ce moment, le jeune Baral appela 
un petit paysan, gardeur de chèvres chez sa tante, ei que 
•■v>tte dernière avait donné aux voyageurs pour porter leur 
léger bagage et les conduire au château de La lîaratière, 
appartenant à une de ses parentes, et situé un peu au-dessus 
du Mllage de Rovon. Les jeunes gens se proposaient de 
partir de là pour Grenoble, non pas, bieu entendu, en voi- 
ture ni à cheval et en reprenant la grande roule, dont au 
contraire ils s'étaient écartés à dessein, mais pédeslremenf, 
à travers les montagnes el en passant par Sassenage. petite 
ville peu distante du chef-lieu du département de l'Isère, 
et bâtie au bord du Furon. De Grenoble, Conrad et Hippo- 
lyte devaient ensuite se rendre à Genève ou en lialie. 

— Pierre, dit le jeune avocat au chevrier qui les suivait 
Miic > alise sous chaque bras, nous fuudra-t-il encore mar- 
cher longtemps avant d'arriver à La Baratière? L'air vif de 
la n\ière a singulièrement aiguisé mon appétit. 

— Il n'y a plus que cinq minutes de chemin d'ici au 
ciiàteau, lepariil Pierre; mais vous n'y trouverez personne; 
M"" de La Baratière est absente avec tout son monde. S'al»- 
senter uu jour de vogue, r.n m'a bien paru un peu incroya- 



ble d'abord ; cependant, comme il parait que sa fille aînée 
est gravement malade à Saint-Marcellin , ça peut se com- 
prendre, 

— Qui donc t'a donné ces fâcheuses nouvelles? demanda 
Hippolyte. 

— Ce petit garçon du Travers, qui a fait tout à l'heure 
quelques pas avec moi tout en devisant... Ne l'avez-vous 
pas entendu? 

— Comment aurais-tu voulu que je l'entendisse? Vous 
autres paysans de ce canton , vous parlez toujours patois 
entre vous. 

— Ah! c'est bien autre chose dans le Travers! Là, ils 
ne comprennent pas un mot de vrai français. Excepté 
moi , qui y suis né pourtant, le Chasseur de vipères et 
mam'zelle Myon, vous n'y trouveriez personne capable de 
vous répondre ou seulement de voui comprendre. 

— Que veut-il dire avec son travers, sa vogue, son Chas- 
seur de vipères et mam'zelle Myon ? s'écria Conrad. 

— On appelle ici vogues les fête» de village, expliqua 
Hippolyte, nui, étant déjà venu deux ou trois fois en Dau- 
phiué passer les vacances chez sa tante, en connaissait un 
peu les usages ; et l'on désigne sous le nom de Travers les 
hameaux situés à mi-côte de la montagne. Quant au Chas- 
seur de vipères... 

— Ou le grand Jacques, dit Pierre. 

— Et à Myon, qui est une abréviation de Uarie? continua 
le jeune homme. 

— J'ai dit mam'zelle Myon, interrompit encore le che- 
vrier. 

— C'est à Pierre qu'il appartient de nous les faire con- 
naître, acheva Hippolyte. 

— .Ma foi! je ne sais pas moi-même grand'chose à leur 
sujet: quand j'ai quitté le pays avec ma mère, qui allait se 
placer fille de basse-cour chez M"** Baral, j'éiais un tout 
petit garçon , et depuis ce temps-là je ne viens que de loin 
en loin à Rovon, ou plutôt au château, y porter quelque 
lettre de ma maiiresie, qui est, comme vous le savez, cou- 
sine de M"* de La Baratière. Tout ce que je puis donc vous 
dire là-de<sus, c'est que le grand Jacques est arrivé un 
beau matin au Travers, — il y a tantôt douze ans de cela, — 
tenant par la main sa fille, qui était alors une bambine pas 
plus haute que ma jaml>e ; qu'il s'est bâti une cabane au 
fin fond du hameau, qu'il a déhvrë le pays des vipères qui 
l'infestaient ; et voilà. 

— .Mais, dit Conrad, si Myon est la fille de Jacques... 

— Mam'zelle .Myon, répéta obstinément le chevrier. 

— Pourquoi, poursuivit le jeune Chàville, l'appclles-lu 
mademoiselle? 

— Parce que c'est la coutume au Travers, à Rovon et 
même à La Baratière. 

— Elle va donc quelquefois au château? 

— Elle y allait très-souvent jadis ; mais depuis six mois 
que M. Emile est revenu de ses voyages. Madame, dont il 
e<t le fils unique, fait un si froid accueil à mam'zelle .Myon, 
dont auparavant elle raffolait, que la jeune fille, qui est un 
brin tière, ne va plus la voir. Et décidément, messieurs, 
ajouta le petit paysan ens'arrèlant à l'enlréc d'un sentier 
qui serpentait à travers une plantation de mûriers blancs 
jusqu'au vieux manoir, dont on apercevait les gothiques tou- 
relles, où faut-il vous conduire? au ctiàteau, ou au village? 

— Au village, répondit Hip|xilyte. Nous y trouverons 
probablement quelque cabaret oà l'on nous servira à dé- 
jeuner. 

— Je crois bien! puisque c'est aujourd'hui la vogue, il 
ne tiendra qu'à vous de vous rt'galer... Il n'y a jws, dans 
tout Rovon , une ménagère qui n'ait chauffé s^n four de 



MUSEK DKS FAMII.lJvS. 



83 



grand matin afin d'avoir des yognes chaudes à oiïrir à ses 
amis. 

Cela disant, Pierre commença à gravir, avec autant d'agi- 
lité que l'eussent fait les chèvres qu'il gardait habituelle- 
inent, une colline rocheuse située à droite du chemin, suivi 
par nos voyageurs, et sur le plateau de laquelle se trou- 
vaient disséminées une vingtaine de maisons. 

— Ne peut-on parvenir que par escalade au village de 
Rovon? demanda le jeune Châvillc, qui hésitait un peu à 
.suivre dans leur ascension sinon périlleuse, du moms fati- 
gante, le chevrier et Hippolyle. 

L'appétit vivement éveillé de ce dernier ayant doublé sa 
prestesse naturelle, il s'était élancé hardiment sur les ro- 
chers à la suite de Pierre. 

— Oh! que si fait vraiment! répondit le petit paysan en 
se posant et se dandinant sur une grosse pierre branlante, 
avec celle aisance de mouvements particulière aux enfants 
des montagnes. Oh ! que si fait ! il y a moyen de parvenir 
autrement au villagede Rovon. En allant droit devant vous, 
pendant vingt minutes au plus, vous finirez par déboucher 
dans une belle petite roule bordée, d'un côté par des buis- 
sons, et de l'autre par un ruisseau. Alors vous tournerez 
à gauche, et, en montant toujours , vous arriverez, après 
dix autres minutes de marche, au beau milieu de la place 
de Rovon, qui sert aujourd'hui de salle de danse. 

En entendant le chevrier lui détailler, avec cette expres- 
sion goguenarde familière à la voix comme à la physiono- 
mie de l'habitant du Dauphiné, les pas et les détours qu'il 
lui faudrait faire pour arriver sans fatigue et sans danger 
au village qui se dessinait à quarante pieds environ au- 
dessus de l'endroit où il s'était arrêté, Conrad prit à son 
tour son élan, et en quelques secondes rejoignit ses com- 
pagnons. 

Lorsque les deux amis, précédés de Pierre, eurent atteint 
le sommet de la colline, ils jugèrent à propos de faire une 
courte halle, tant pour reprendre haleine que pour jeter 
autour d'eux un coup d'œil explorateur. Rien de plus pit- 
toresque que l'aspect de ce village, composé de vingt-cinq 
à trente maisons, et qui, sans son église paroissiale, ne mé- 
riterait certainement pas d'autre dénomination que celle 
de hameau. Toutes ces maisons , fort basses , de pauvre 
apparence, et bâties chacune sur un quartier de roc plus 
ou moins élevé, devraient être appelées chaumières, si les 
toits de chaume n'étaient inconnus dans ce canton, où les 
tuiles de forme convexe sont uniformément adoptées pour 
la couverture de toute espèce de bâtiments. 

Après avoir admiré pendant quelques instants les points 
de vue variés qui s'étendaient autour d'eux comme un vaste 
panorama, Conrad et Hippolyle s'avancèrent sur la petite 
place où, bien que la matinée fût encore peu avancée, se 
trouvaient déjà réunis les paysans tant de celte loca- 
lité que de celles environnantes. Les uns jouaient aux 
boules à l'ombre des mûriers qui prennent racine dans 
la légère couche de terre végétale dont, en quelques 
endroits, le rocher est recouvert; les autres s'exer- 
çaient à tirer à la cible ou à grimper au haut du mât de 
cocagne qui s'élevait au milieu de la place, tandis que les 
vieillards causaient de leurs allaires en buvant du vin ou 
de l'eau-de-vie de genièvre sous les tentes dressées de- 
vant les maisons; et, en attendant le ménétrier, les jeunes 
filles dansaient aux chansons avec leurs amoureux, — 
c'est ainsi qu'on nomme les promis en Dauphiné ; — les 
enfants se groupaient autour des marchands ambulants, qui 
étalaient à leurs yeux, brillants d'admiration , de petites 
figures en plâtre ou en cire, représentant saint Jean et son 
mouton, saint Roch et son chien, Napoléon et le duc de 



Reichsiadl, des jouets de toutes sortes en fer-blanc et en 
boispeinl, du sucre candi rose et jaune, des cro(]uets aux 
amandes et des boites pleines de bagues en verre et en 
crin de mille couleurs. 

Mais tous, grands et petits, vieux et jeunes, filles et gar- 
çons, interrompirent .soudain leurs occupations pour exa- 
miner les Parisiens qui venaient de faire si inopinément 
irruption au milieu de la fête. Le mouvement de curiosité 
qu'ils excitèrent fut si général, que nul ne remarqua d'a- 
bord l'arrivée du grand Jacques et de sa fille, quoique or- 
dinairement, partout où paraissait celte dernière, il s'élevât 
un murmure de satisfaction. 

C'est qu'en effet ces paysannes, aux traits fortement 
brunis par le grand air et le soleil, aux membres vigou- 
reux, aux brusques allures, faisaient merveilleusement 
ressortir la taille souple et élancée, la démarche légère et 
le frais visage de Myon. Le costume de cette dernière diffé- 
rait peu de celui de ses compagnes, qui, ainsi qu'elle, 
portaient un déshabillé debasin blanc, un tablier de taffe- 
tas noir et un fichu de mousseline brodée. Seulement, au 
lieu du collier en velours avec le cœur et la croix en argent, 
c'était une de ces fines chaînes d'or, dites de Fenise, qui 
entourait le cou de cygne de la fille de Jacques; et, sur sa 
tête, un chapeau de paille de forme ronde, simplement 
attache sous le menton par un ruban bleu, remplaçait le 
bonnet garni de dentelles que les villageoises de ce canton 
savent si co(]ueltement poser au-dessus de l'épais chignon 
formé par leurs cheveux. 

L'apparition de celle gracieuse et poétique fiîrure, à côté 
de laquelle marchait un homme d'une physionomie sérieuse 
et d'une stature herculéenne, rendit Hippolyle et Conrad 
immobiles et muets de surprise. 

— Si ces messieurs sont venus à Rovon dans l'intention 
d'y déjeuner, ils n'ont qu'à me donner leurs ordres, dit 
d'un Ion non pas obséquieux, — les Dauphinois ne le sont 
en aucune circonstance, — mais déférent, un gros homme, 
le seul cabarelier de l'endroit, et que le chevrier Pierre 
s'était empressé d'envoyer au-devant des jeunes gens. 

— Mon Dieu! servez-nous ce que vous aurez, répondi- 
rent les deux amis. 

— H suffit, répliqua l'hôtelier en se rengorgeant d'un 
air d'importance. Si ces messieurs, ajouta-t-il avant de 
s'éloigner, veulent faire un tour de promenade, ils peuvent 
être assurés de trouver, avant un quart d'heure, la table 
servie sous la tonnelle à côté de m.i maison. 

— Bien! répondit Hippolyle. 

Et, quittant le bras de son compagnon, lequel s'assit sur 
un banc de pierre, le jeune Baral se précipita sur les pas 
de la jolie fille du Travers, qui, appuyée au bras de sou 
père, se airigeail du côté du village, où l'on voyait rangées 
sur deux lignes parallèles les boutiques des marchands 
ambulants. Mais , avant d'être arrivés dans cet endroit , 
Myon et le grand Jacques furent accostés par une femme 
do bonne mine suivie de trois ou quatre enfants , qui 
prenant la jeune fille |»ar la main, l'emmena, ainsi que le 
Chasseur de vipères, jusqu'à une maisonnette située à 
l'entrée de Rovon et au bord du chemin monUicux précé- 
demment indiqué par Pierre. 

Ce fut un lésappointement pour Hippolyle. Il avait es- 
péré que Jacques se serait arrêté pour prendre quelques 
rafraîchissements dans le cabaret où Conrad et lui avaient 
commandé leur déjeuner. C'eût été une excellente occasion 
de faire connaissance et de lier conversation d'abord avec 
le père, puis avec la fille; car l'obscurité qui enveloppait 
le passé du Chasseur de vipères et la remanjuable supério- 
rité de Myon sur les villageoises au milieu desquelles s'était 



84 



LECTURES DU SOIR, 



pourtant écoulée sa vie, excitaient vivement la curiosité 
du jeune homme. 

Emporté par ce dernier sentiment, il avait continué de 
suivre la jeune fille, en laissant toutefois entre elle et lui 
un peu de distance. Ce fut seulement lorsqu'il l'eut vue 
entrer dans la maisonnette avec son père, la maîtresse du 
logis et sa bande de tapageurs^ qui! pressa sa marche afin 
de passer devant la porte, laissée ouverte par les enfants, 
avant qu'il prit fantaisie à l'un d'eux de revenir la fermer. 

Il se trouva qu'au moment où llippolyte longeait la mai- 
son, avec un air de nonchalance afléctée, le plus petit des qua- 
tre bambins, dont la mère était alors occupée ailleurs, sauta 
sur les genoux de M you, qui venait de s'asseoir dans la pièce 
d'entrée , et, après avoir dénoué le ruban bleu qui formait 
une belle rosette sous le menton de la jeune fille, il lui en- 
leva son chapeau de paille si brusquement, que sa blonde 
chevelure se détacha du peigne qui la retenait prisonnière, 
et ruissela en flots soyeux sur ses épaules. 

Le jeune homme resta quelques minutes à contempler 
celte tête aux suaves contours, aux linéaments fins et à la- 
quelle une expression à la fois intelligente et naïve ajoutait 
un charme indicible. Tandis que l'enfant riait aux éclats 
du succès de sa niche, en roulant et déroulant sur ses doigts 
le ruban du chapeau de Myou, celle-ci, sans lui faire au- 
cun reproche, se mit à reformer son chignon. Malheureu- 
sement pour Hippolyte, qui ne se lassait pas de la regar- 
der, et qui eût bien voulu entendre le son de sa voix, 
Myon , après avoir réparé le désordre de sa coiffure, 
tourna ses regards vers la porte d'entrée. Eu y voyant 
un étranger, une rougeur subite colora son visage, et le 
jeune Baral , tout confus de l'embarras qu'il lisait sur ce 
front candide et pur, poursuivit son chemin. A peine eut-il 
fait deux ou trois pas, qu'il entendit une voix mâle et vi- 
brante prononcer ces mots : 

— Myon, ma chère enfant, on n'attend plus que toi. 
C'était le Chasseur de vipères qui , du petit jardin situé 

en arrière de la maisonnette, où en arrivant il était allé 
trouver son hôte, avertissait sa fille que le déjeuner était 
servi. 

Ilip|)olyte grimpa alors sur un rocher d'où l'on embras- 
sait d'un seul regard l'Isère, le port et la fonderie qui y est 
établie , le torrent du Drevain et le village de Saint-Gervais. 
Cependant, ni cette rivière rapide et profonde que bordent 
dos coteaux boisés, ni celte campagne onduleuse dont la vé- 
gétation riche et variée se parait alors de tout l'éclat d'une 
verdure printanière, ni les hautes montagnes à la cime 
couverte de neige qui forment le fond du tableau, n'eurent 
le pouvoir d'attirer un instant l'attention du jeune homme. 
C'est que, du haut de ce rocher, on dominait aussi la mai- 
sonnette et son jardin. Les bons paysans qui en étaient 
propriétaires étaient réunis, ainsi que iMyon et son père, 
sous un vieux noyer, autour d'une table sur laquelle la 
ménagère, aidée de sa fille aînée, posa successivement plu- 
sieurs plats de viande, de légumes et de pâtisserie , tous 
sortant du four, où ils avaient cuit doucement après que le 
pain en avait été tiré. 

Telle était en ce moment la préoccupation d'esprit d'IIip- 
polyte, que, malgré le vif appétit qu'il avait déclaré res- 
sentir quelque temps auparavant, il oublia le déjeuner qui 
l'attendait. Peut-être même n'eùt-il i)as quitté son poste 
d'observation avant que la jolie fille du Travers se fût levée 
de table, s'il ne s'était entendu tout à coup appeler par le 
petit gardcur de chèvres. 

— Hé! monsieur Baral! criait-il, si vous ne venez pas 
bien vite, le déjcutior sera froid... Le père .\ndré s'impa- 
tiente et M. Chàville aussi. 



A cet appel, fait de ce ton décidé et un peu sardonique 
dont le paysan dauphinois accompagne volontiers ses pa- 
roles, Hippolyte tressaillit comme s'il se fût éveillé en sur- 
saut; puis il s'élança du quartier de roc où il stationnait 
depuis environ dix minutes jusque dans le chemin au mi- 
lieu duquel s'était arrêté le chevrier, et tous deux se diri- 
gèrent vers le cabaret du père André. 

Ainsi que l'avait annoncé l'hôtelier, le couvert était mis 
sous la tonnelle auprès de sa maison. Sans doute la table 
en bois de noyer, fort propre et fort luisant, la vaisselle en 
terre vernissée, les cuillers et les fourchettes en buis, 
comme le manche des couteaux, ne permettaient pas à nos 
Parisiens d'oublier qu'ils étaient au village. Mais il ne pou- 
vait pas en être ainsi à l'égard des mets, tous parfaitement 
accommodés, dont se composait ledéjeuner. Le Dauphinois, 
à quelque classe qu'il appartienne, est, sinon précisément 
gourmand, du moins très-gourmet. H n'y a donc pas lieu de 
s'étonner que le père André, qui d'ailleurs avait clé dans 
sa jeunesse cuisinier chez un aubergiste de Grenoble, eût 
pu, ce matin-là, grâce à celle circonstance de la vogue pour 
laquelle il avait fait dès la veille des apprêts extraordinaires, 
improviser un véritable festin. 

— Ah çà , dit Hippolyte à Conrad qui venait de s'atta- 
bler, ne nous trompons-nous pas? Ceci est un repas de 
noces, et non un déjeuner pour deux convives. 

— Excusez! répondit le cabaretier. S'il y a quelque 
erreur dans l'ordonnance de votre déjeuner, elle vient de 
vous, non pas de moi... Quand je vous ai demandé vos 
ordres, vous m'avez répondu : « Servez-nous ce que vous 
aurez. > 

Cette explication fit sourire Conrad. Quant à Hippolyte, 
qui cependant l'avait provoquée, il semblait ne pas en 
avoir entendu un mol. il suivait attentivement, à travers 
le treillage de la tonnelle, tous les mouvements d'un grand 
jeune homme qui, le lorgnon sur l'œil, examinait les grou- 
pes de villageois et de villageoises qui encombraient déjà 
la petite place. 

— C'est .M. Emile de La Baraticre, dit à demi-voix le che- 
vrier. 

— Pourquoi donc nous avais-tu afSrmé que nous ne 
trouverions personne au château? demanda Conrad. 

— Je n'ai fait que répéter ce qu'on m'avait dit, répliqua 
Pierre. D'ailleurs, de ce que M. Emile est venu à la vogue, 
il ne s'ensuit pas qu'on en ait menti à ce sujet-là. D'ici à 
Saint-Marcellin, où est eu cemoment.M^'deLaBaralière, il 
n'y a que trois à quatre lieues, et son fils peut bieu avoir 
fait ce matin cette course-là à cheval sans se fatiguer. 

— Tu croîs donc qu'il est venu à Rovon exprès pour 
assister à la fête? dit Hippolyte. 

— Mais. ..ça en vaudrait bien la peine..., d'autant (|u'oa 
ne rencontre pas à toutes les vogues beaucoup de filles jo- 
lies comme mam'zelle Myon. 

— A propos, demanda encore Conrad, qu'est-elle donc 
devenue mam'zelle Myon? Bien que nous l'ayons à peine 
aperçue, elle m'a paru charmante, et je serais fort aise de 
la revoir. 

— Vous aurez bientôt ce plaisir, dit le cabaretier, qui, 
une serviette sous le bras, surveillait le service de la table, 
dont s'était ollîcieusemcnt chargé Pierre. Le ménétrier est 
enfin arrivé... Dès qu'on entendra le son du violon, vous 
verrez accourir toutes les filles qui se promènent avec leurs 
amoureux dans la foire. 

— Et celui de mam'zelle Myon, dit Conrad, doit être le 
plus beau garçon du pays, comme elle en est la plus jolie 
fille? 

— Mam'zolle Myon n'a pas d'amoureux, affirma le père 



MUSÉE DES FAMILLES. 



85 



André, quoiqu'il y en ait plus d'un qui voudrait le devenir. 
Même, je soupçonne fort M. de La BaratuVe d'avoir essayé 
souvent de lui conter fleurette... Pour l'épouser, je crois 
bien que celui-là n'y pense pas.... sa mère ne lui laisserait 
pas faire cette folie ou cette sottise, comme ils disent... 



Car, après fout, mam'zelle Myon n'est qu'une paysanne du 
Travers de Rovon, le plus misérable endroit de la terre. 

— Mais pourquoi donc ce grand Jacques a-t-il élevé sa 
fille en dame? s'écria Hippolyte. Rien qu'à la voir march<»r, 
on reconnaît qu'elle ne mène oas le genre de vie hal>iiu( 1 




d'une paysanne. Ses mouvements aisés, sa taille flexible, 
ses pieds, que chaussent de petits souliers en castor, ses 
mains, que couvrent de jolies mitaines noires... 

— Tiens! murmura en riant l'hôtelier, monsieur a re- 
marqué tout cela d'un coup d'oeil ! car mam'zelle Myon n'a 
fait que traverser la place, il y a environ tme demi-heure. 
Mais, je vous le repète, elle ne tardera pas à paraître ; elle 
est folle de danse. 

— Quand elle reviendra, j'irai l'inviter à danser, dit le 
jeune Raral. 

— Voilà M. Emile qui passe devant la tonnelle, remar- 
qua le père André; il aura appris que le grand Jacques et 
sa fille sont en ce moment à la maisonnette , et il va les 
guetter au passage, afin d'être le premier à inviter mam'- 
zelle Myon à danser. 

.\ ces mots, le jeune Baral se leva précipitamment. Le 
cbcvrier devina la cause de ce mouvement. 

— En passant derrière les maisons, vous devancerez de 
cinq minutes M. de LaBaratière, dit-il. 



— Montrez-moi le chemin , répondit Hippolyte. 

Et tous deux, sortant de la tonnelle, où ils laissèrent l'in- 
dolent Conrad, se dirigèrent, en sautant de rochers en ro- 
chers, vers l'extrémité du village où se trouvait la maison- 
nette. Au moment où ils y arrivaient, l'explosion peu har- 
monieuse d'un orchestre composé d'un violon , de deux 
fifres et d'un tambourin, amena sur le seuil de la porte 
Myon et les enfants. 

— Voudrez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la pre- 
mière contredanse? demanda Hyppolyte en saluant la vil- 
lageoise aussi respectueusement que si elle eût été une 
grande dame. 

— Ce beau monsieur-là est le neveu de ma maîtresse, 
glissa le chevrier à l'oreille de la jeune fille; après quoi il 
se mit à jouer avec les enfants. 

Myon roueit en reconnaissant l'étranger qu'elle avait vu 
une demi-heure auparavant arrêté sur le chemin pour la 
regarder. Trop intimidée pour trouver d'abord un mot de 



86 



LECTURES DU SOIR. 



réponse , elle se borna à lui faire une révéreace en signe 
d'acquiescement à sa demande. 

Sur ces entrefaites , survint le Chasseur de vipères , et 
tous trois s'acheminèrent vers la petite place de Rovon. 

A fort [)eu de dislance de la n)aisonnette, ils aperçurent 
M. de La Baratière. Celui-ci, en voyant à côlé de Myon un 
inconnu que, même de loin, il était impossible de prendre 
pour un paysan, devina (]u'il a\ait été prévenu dans son 
dessein d'ouvrir le bal avec la jolie (ille du Travers. Il re- 
tourna aussitôt sur ses pas, et Ilippolyte le perdit de vue 
jusqu'au moment où tous deux se retrouvèrent vis-à-vis 
l'un de l'autre à la même contredanse. Pendant la ritour- 
nelle de la dernière figure, \in petit garçon, tenant devant 
lui une espèce d'éventaire rem[)li de ces bagues en verre 
et en crin que nous avons déjà mentionnées, et dont on fait 
un énorme débit dans les vogues, vint présenter sa mar- 
chandise aux danseurs. Tous en achetèrent el les offrirent 
à leurs promises. Remarquant qu'aucune d'elles ne faisait 
de façons pour les accepter, et tirani de là celte induction 
que telle était la coutume du pays , Hippolyte choisit une 
bague en verre émaillé parmi celles que le marchand éta- 
lait à ses yeux, et la mit au doigt de Myon en disant: 

— Vous pernieltez, u'est-ce pas? 

— Oui, monsieur, répondit la jeune fille, (|ui aurait cru 
faire une insigne malhonnêteté à son danseur en lui répon- 
dant négativement. 

Cette contredanse achevée, Myon se réunit aux autres 
villageoises de son âge, lesquelles se tenaient debout, 
droites et serrées les unes à côlé des autres comme un ba- 
taillon qu'on va passer en revue. Ce fut là que M. de La 
Baratière, qui l'avait engagée pendant le balancé de la 
poule, alla la chercher lorsque le fifre et le violon se firent 
de nouveau entendre. Quant à Hippolyle, il resta derrièra 
eux, près de Jacques, qui paraissait prendre beaucoup de 
plaisir à voir danser sa fille. 

Le petit marchand ambulant s'étant éloigné, le jeune 
Daral pensait avec une secrète satisfaction qu'Emile n'au- 
rait pas comme lui l'occasion d'ofîrir un léger souvenir à 
la jolie fille du Travers. Il fut trompé dans son attente. 
Quand les musiciens se turent, M. de La Baratière, avant 
de laisser sa danseuse rejoindre ses compagnes, passa sous 
son bras celui de Myon ; puis il glissa à l'un de ses doigts 
effilés un anneau d'or... Elle l'ôta vivement et voulut le lui 
rendre; mais lui, pour éviter celle restitution, s'éloigna 
rapidement... L'anneau tomba à terre. Alors Jacques s'a- 
vança, prit sa fille par la main, et tous deux quittèrent la 
fêle. 

Au même moment, le chevrier, qui était venu errer çà 
et là dans la vogue, tout en savourant une tranche de pâté 
et un morceau de pogne, et avait clé témoin de la petite 
scène que nous venons de rapporter, s'élança en deux 
bonds jusqu'à l'endroit où était tombé l'anneau, le ramassa, 
et, se précipitant sur les pas d'Emile, lui cria : 

— Hé! monsieur, votre bague que vousavez perdue! 

— Si tu l'as trouvée, garde-la! lui répondit le jeune 
homme d'un ton brusque. 

— Chàvillel appela à haute voix Hippolyte en aperce- 
vant son compagnon parmi les spectateurs qui se pressaient 
autour du jeu de boules, auquel les Dauphinois aiment 
prodigieusement à s'exercer; Chàville! ne veux-tu pas faire 
un tour de promenade dans la campagne? 

Et sans attendre Conrad , dont raltenlion était en cet 
instant captivée par l'adresse el le savoir des joueurs , 
M. Baral descendit la colline du côté opposé à ceUu par le- 
quel il était monté. 



IL 

Lorsque Hippolyte se trouva au milieu de la verte |)rairie 
émailléede violettes, de primevères, de narcisses et de mar- 
guerites, qui s'étend au pied du rocher de Rovon comme 
un immense tapis brodé de Oeurs , et à travers laquelle cou- 
rent, en se croisant en tous sens, une infinité d'étroits sen- 
tiers et de ruisseaux sinueux, il s'arrêta , ne sachant quel 
chemin il devait choisir. 

— Prenez d'abord le premier sentier à gauche, longez 
ensuite le troisième ruisseau à droite, puis enfoncez-vous 
sous les châtaigniers-, vous ne larderez pas à apercevoir le 
pied de la montagne. De là, vous entendrez gronder une 
cascade; guidé par ce bruit, vous arriverez bientôt auprès 
du torrent, sur l'autre rive duquel vous verrez éparpillées 
les cabanes dont se compose le Travers de Rovon. 

Un peu mécontent de ce que ses intentions secrètes 
avaient été devmées par le petit chevrier. — car c'était lui 
qui, du haut d'une roche moussue, jetait d'une voix per- 
çantecesindicalionsà noire promeneur, — Hippolyte feignit 
de ne point l'avoir entendu, et continua son chemin en 
ayant soin toutefois de suivre exactement les instructions 
(jue venait de lui donner Pierre. 

Après environ trois quarts d'heure de marche, il arriva 
au bas de la montagne et au bord d'un vaste bassin en- 
caissé par des rocs dans lequel tombait, avec un fracas 
semblable à celui du tonnerre, une de ces superbes cascades 
dont abonde cette pittoresque contrée. De ce bassin, les 
eaux, devenues blanches et écumeuses par la violence de 
leur chute, se répandaient dans un ravin tantôt large, tan- 
tôt resserré, selon les accidents du terrain où il avait creusé 
son lit. 

Le jeune homme demeura quelques minutes en contem- 
plation devant ce spectacle grandiose; mais, désireux de 
passer de l'autre côlé du torrent, et ne découvrant en cet 
endroit ni planche ni pierres au moyen desquelles on pût 
le franchir, il se décida à le côtoyer jusqu'à ce qu'il se trou- 
vât vis-à-vis du Travers. Là, il devait y avoir un pont pour 
le passage journalier des habitants de ce hameau. Dans 
cette persuasion, Hippolyte se mit à suivre le cours du 
ravin. 

L'esprit entièrement absorbé par le sentiment mêlé de 
curiosité et d'intérêt que lui inspiraient le Chasseur de vipè- 
res et sa fille, M. Baral semblait avoir entièrement oublié 
son compagnon de voyage; qui sait même s'il ne se félici- 
tait pas intérieurement de ne pas avoir sa société dans 
cette courte excursion? Toujours est-il qu'une exclamation 
sourde, exprimant plus d'étonnement que de plaisir, s'é- 
chappa de ses lèvres lorsque le jeune Chàville, débusquant 
tout à coup d'un petit t)ois de châtaigniers, vint se placer 
sur son passage avec cette physionomie souriante que pren- 
nent naturellement ceux qui se croient assurés de causer 
aux autres une agréable surprise. 

— Tu ne m'attendais pas? dit Conrad d'un ton d'exalta- 
tion qui prouvait comlnen il était loin de soupçonner 
l'inopportunité de son arrivée. 

— Par où donc es-tu venu? demanda Hippolyte. 

— Par cette châtaigneraie, jusqu'à l'eDirée de laquelle 
m'a conduit Pierre, et je lui en sais beaucoup de gré; ce 
côté de la montagne parait tellement agreste, que c'eût été 
dommase de perdre celle occasion de l'explorer ensemble. 

En parlant ainsi, M. Chàville désignait à son ami les sites 
de genres tout à fait opposés qu'offraient à leurs regards les 
doux rives du ravin. A gauche, s'élendaient de riantes prai- 
ries ombragées par des bouquets de bois de diverses es- 
sences des champs bien cultivés, parsemés de cerisiers 



MISEE DES FAMILLES. 



87 



autour desquels s'enlaçait la vigne, et des plantations 
de mûriers blancs dont la culture est fort soignée dans ce 
canton, où Ton s'occupe généralement de l'éducation des 
vers à soie. 

A droite, on ne voyait que des rochers stériles superpo- 
sés les uns au-dessus des autres comme des gradins. Dans 
leurs interstices croissaient le buis, le genêt épineux et 
quelques térébinthes. Des chèvres, au milieu desquelles 
folâtraient des enfants demi-nus, broutaient çà et là une 
herbe rare et courte, et devant la porte de misérables huttes 
en terre et en bois, adossées pour la plupart à la montagne 
qui les abritait du vent, tricotaient quelques vieilles fem- 
mes, probablement les seules habitantes du hameau qui 
ne se fussent pas rendues à la vogue. 

— Eb quoi! pensa Hippolyte, est-ce dans un de ces 
antres obscurs, au milieu de cette peuplade de sauvages 
montagnards, que doit s'écouler la vie de cette charmante 
enfant? 

— Voilà sans doute le Travers, dit Conrad, et, si je ne 
me trompe, c'est le grand Jacques qui se promène solitai- 
rement sur l'autre bord du ravin. 

— Je crois qu'il nous a aperçus... Dans son attitude 
perce je ne sais quel sentiment hostile... 

-Il imagine peut-être qu'on veut lui enlever sa 6He. 

— La pauvre petite doit se trouver horriblement malheu- 
reuse dans cet affreux pays. 

Ace moment, une voix fraîche, sonore et d'une parfaite 
justesse chanta une de ces mélodies montagnardes dont 
les refrains sont à la fois expressifs et joyeux. 

A cette espèce de démenti fortuitement donné aux suppo- 
sitions des deux amis, car il n'élait pas douteux que celte 
voix ne fût celle de la jolie fille du Travers, Conrad et Hip- 
polyte s'entre-jetèrent un regard étonné; mais ils gardèrent 
le silence jusqu'à ce que ce doux chant, auquel le lieu et 
la circonstance prêtaient un charme mystérieux, eût cessé. 

— C'est elle! dirent-ils alors simultanément. 

En effet, quelques secondes après s'être ainsi annoncée, 
Myou parut et vint, d'un air affectueux, se suspeudre par 
les deux mains à l'un des bras de son père. Mais celui-ci, 
se penchant vers elle, prononça quelques mots qui ne par- 
vinrent pas à l'oreille des jeunes gens, et qu'ils devinèrent 
pourtant avoir eu pour but de l'éloigner, car elle s'éclipsa 
soudain derrière les rochers. 

— Le Chasseur de vipères est méfiant, reprit Conrad. 

— Ce ne .sera pas sa mine rébarbative qui nous empê- 
chera de visiter le Travers, ajouta Hippolyte. 

— Non, certes; mais comment y parvenir? 

— Je vois là-bas une planche jetée en guise de pont sur 
le torrent. 

— Oui..., une planche étroite sans garde-fous!... A mon 
avis, autant vaut franchir le ravin en sautant de pierre en 
pierre... 

M. Baral n'entendit pas ces derniers mots de son compa- 
gnon ; il s'était dirigé en courant vers le pont, qu'il traversa, 
et ce fui seulement lorsqu'il en eut atteint l'autre extrémité, 
qu'il s'aperçut que Conrad ne l'avait pas suivi. Grande fut 
sa stupeur, lorsqu'en le cherchant du regard des deux cô- 
tés dn ravin , il le vit étendu sans mouvement sur le gazon 
à l'endroit où tout à l'heure se promenait solitairement le 
grand Jacques. Ce dernier, agenouillé à côté de lui, élan- 
chait avec un mouchoir le sang qui coulait de son front. 

— Conrad! appela Hippolyte en s'approchant d'eux; 
mais le blessé ne répondit pas. 

— Il n'est qu'évanoui, se hâta de dire Jacques, dont la 
physionomie, habituellement sévère, n'exprimait plus que 
la compassion. 



— Qu'est-il donc arrivé? demanda le jeune Baral avec 
l'accent de l'inquiétude. 

— Tandis que vous traversiez le pont, expliqua le Chas- 
seur de vipères, votre ami franchissait le ravin en s'élançant 
sur ces grosses pierres ou plutôt ces pointes de roc que 
vous voyez disséminées en zigzags et assez distantes les 
unes des autres dans cet endroit du torrent. Grâce à son 
agilité, véritablement surprenante chez un Parisien, — j'ai 
entendu dire que vous êtes tous deux de la grande ville, — 
il venait d'atteindre sans accident cette rive, quand son pied 
a glissé sur l'herbe mouillée... Malheureusement, bien que 
je fusse fort près de lui, je ne Tétais pas assez pour pou- 
voir prévenir sa chute, ni empêcher que sa tête se heurtât 
contre un des cailloux durs et tranchants jetés sur ces bords 
par le torrent à l'époque annuelle de la crue des eaux. 

En parlant ainsi, Jacques avait bandé avec la cravate 
d'Hippolyte le front de M.Chàville. Dès que son sang cessa 
de couler, le jeune homme rouvrit les yeux. 

— Il faut vous reposer quelques heures dans notre ca- 
bane, reprit alors le Chasseur de vipères d'un ton de solli- 
citude. Mais, ajouta-t-il, comme vous seriez trop faible pour 
faire à pied ce court trajet, je vais fabriquer avec des bran- 
ches de sapin un brancard, que nous garnirons de nos ha- 
bits, et sur lequel votre compagnon et moi nous vous trans- 
porterons. 

— Non, non, répondit le blessé en se levant : avec l'appui 
de votre bras et de celui d'Hippolyte, je pourrai marcher 
dès à présent. 

Ainsi fil-il. Et, après avoir passé devant trois ou quatre 
cabanes, d'où sortirent, attirés par le bruit de leurs pas, 
une demi-douzaine d'enfants tenant des écuelles de terre 
pleines d'une soupe d'orge et de pain d'avoine — c'était 
l'heure du dîner, — les trois hommes tournèrent un énorme 
roc de granit, et se trouvèrent tout à coup vis-à-vis d'une 
petite maisonnette dont les murs, non pas en terre comme 
les misérables huttes que nous avons mentionnées, mais 
en briques, disparaissaient entièrement à la vue sous le 
feuillage des chèvrefeuilles et des jasmins qui les garnis- 
saient du haut en bas. Des pois de senteur, des cai)ucines 
et des volubilis de toutes nuances treillageaient pour ainsi 
dire les fenêtres, et sur les tuiles du toit, dont on laissait 
sans doute exprès la mousse s'emparer, croissaient la pa- 
riétaire, la joubarbe et le violier, si bien qu'aperçue à une 
certaine distance, cette maisonnette ressemblait à une im- 
mense corbeille de fleurs. De beaux peupliers masquaient 
les roches qui entouraient celle habitation, derrière la- 
quelle s'étendait un jardin potager et fruitier en plein rap- 
prit, et arrosé par un ruisseau dont l'onde cristalline pou- 
vait servir de miroir à la jolie fille du Travers. 

Et ajoutons bien vite, pour compléter ce riant tableau, 
que Myon, assise sur un banc à la porte de sa demeure et 
à côté d'une vieille iVmnie qui tressait, ainsi qu'elle, un cha- 
peau de paille, interrompait de temps en temps son travail 
pour distribuer aux poules, aux tourterelles et aux perdrix 
privées, qui couraient çà et là, des poignées du grain ren- 
fermé dans son tablier. 

— Ma fille! appela le Chasseur de vipères dès qu'il fut 
à portée de se faire entendre de Myon, va,' je te prie, me 
chercher une bouteille d'eau de vulnéraire. 

A ces paroles, Myon leva ses yeux étonnés sur son père 
et sur les deux jeunes hommes, qu'elle n'avait point en- 
core aperçus; puis elle entra précipitamment dans la ca- 
bane. 

— Gothon, ajouta Jacques en s'adressant à la vieille 
femme, ces messieurs resteront ici jusqu'à demain. 



s. s 



LECTURES DU SOIR. 



Et Gothon, quittant à son tour le banc, alla faire ses pré- 
paratifs pour la réception de ces hôtes inattendus. 

— Asseyez-vous ici , le grand air vous fera du bien, dit 
le Chasseur de vipères à Conrad, dont il examinait les traits 
avec une attention scrutatrice. 

— Quelle délicieuse habitation ! s'écria Hippolyte en pro- 
menant des regards ravis autour de lui. 

— Il ne tient qu'à vous d'en devenir le propriétaire, ré- 
pondit Jacques avec un soupir. 

— Comptez-vous donc quitter ce pays? demanda le jeune 
homme étonné. 

— Très-prochainement. 

— M"« Myon ne regrettera-t-elle pas cette charmante 
demeure? 

— C'est précisément à cause d'elle qu'il me faut aban- 
donner ces montagnes. 

— Je comprends..., hasarda à demi-voix Hippolyte, vous 
allez marier votre fille. 

— Myon n'est pas ma fille, dit Jacques en interrompant 
le jeune homme, sur le visage duquel se peignit une vive 
surprise. Toutefois, il n'osa témoigner sa curiosité que par 
lia regard, dont le Chasseur de vipères comprit probable- 
ment le sens interrogateur, car il ajouta : 

— Sa naissance n'est pas un secret. Si j'ai toujours ap- 
pelé Myon ma fille, c'est parce que j'éprouve pour elle l'al- 
ft^clion d'un père, et que d'ailleurs ce titre me donne le 
droit de la protéger. Ni elle, ni M"» de La Baratière, à la- 
(luelle j'ai conté son histoire, n'ignorent... 

— Cette histoire doit être bien intéressante! s'écria Hip- 
polyte avec vivacité. 

— M. Jacques sera peut-être assez bon pour nous la ra- 
conter, insinua Conrad , qui , encore étourdi de sa chute , 
n'avait pris jusqu'alors aucune part à la conversation. 

Le Chasseur de vipères lui répondit par une petite incli- 
nation de tête, et il se disposait à commencer son récit, 
lorsque Myon revint, tenant d'une main la bouteille de- 
mandée, et, de l'autre, un mouchoir blanc, dont elle fit une 
compresse que Jacques posa, imbibée d'eau d'arquebusade, 
sur le front de M. Chàville. Celte opération achevée, Myon 
se retira de nouveau. Malgré le plaisir que causait à Hippo- 
lyte la présence de cette jeune fille, il ne fut cependant pas 
fâché de la voir s'éloigner, tant était grande son impatience 
d'entendre le récit de Jacques. Et celui-ci , sans se faire 
prier, reprit : 

— L'histoire de Myon se trouvant liée à la mienne, c'est 
de ma vie passée que je me vois obligé de vous entretenir 
d'abord... Au reste, je serai, en ce qui me concerne per- 
sonnellement, aussi succinct que possible. 

Je suis né en Savoie: lorsque l'heure de la conscription 
sonna pour moi, mon pays était sous la domination du 
vôtre. Après trois ans de service sous les drapeaux fran- 
çais, j'obtms, non sans difficulté, — Napoléon était à cette 
époque en guerre avec toute l'Europe, — un congé de trois 
semaines pour aller voir ma fiancée, devenue orpheline en 
mon absence, et qu'une maladie lente, causée par la misère 
et le chagrm, menaçait de conduire au tombeau. Elle était 
mon seul lien sur la terre, car, moi aussi, j'avais perdu 
fort jeune mes parents. Hélas! quand je la revis, il ne lui 
restait plus que bien peu de temps à vivTe... Elle le savait, 
et, dans son ignorance de la sévérité du code militaire, elle 
me supplia de ne point l'abandonner avant qu'elle eût 
rendu le dernier soupir. Je n'eus point le courage de résis- 
ter à sa prière... Lorsqu'elle mourut, j'avais dépassé de 
plusieurs jours mon temps de congé. Bientôt j'appris que 
les gendarmes du département venaient de recevoir l'ordre 
de m'arrèler ; pressé par mes amis de m'enfuir, je cher- 



chai un refuge dans les Alpes du Dauphiné. Je savais 
qu'une cousine de ma mère, mariée à un montagnard, de- 
meurait depuis une vingtaine d'années au Grand-Lans. 
J'espérais qu'elle me fournirait les moyens de gagner hon- 
nêtement ma vie: je fus trompé dans mon attente. Quand 
j'arrivai au bourg, ma parente n'y était plus; devenue 
veuve, elle était allée vivre chez une de ses filles établie à 
Voiron. 

Dénué d'argent, de protection et de papiers, je craijrnis 
d'être arrêté en ce pays comme vagabond ou déserteur. Je 
quittai donc la commune du Grand-Lans, et me mis à errer 
dans les montagnes, cueillant des simples et des vulnéraires 
dont je connaissais la vertu et que je faisais sécher au soleil. 
Le pâtre d'un riche charbonnier les vendait ensuite pour mon 
compte à un herboriste de Grenoble, où il allait de temps 
en temps pour le service de son maître. De plus, je faisais 
une guerre active aux vipères, dont la chair, qui entre, 
comme vous le savez, dans la composition de la thériaque, 
se vendait, en ce temps-là, à un fort bon prix aux pharma- 
ciens. Cela me valut de la part des montagnards, qui me 
considérèrent bientôt comme un bienfaiteur, le surnom de 
Chasseur de vipères, sous leq\iel on me désigne habituelle- 
ment dans ce canton. Ainsi ai-je vécu jusqu'en 1815. 

La Providence voulut qu'à l'époque de la seconde ren- 
trée des Bourbons, mon petit commissionnaire fût forcé de 
sabsenter pour un mois. Ma bourse se trouvant complète- 
ment dégarnie, et d'ailleurs persuadé qu'en ce temps de 
trouble et de confusion je risquais peu d'être reconnu, je 
me déterminai à aller porter moi-même le produit de mes 
récoltes et de ma chasse au pharmacien dont j'étais depuis 
longtemps le fournisseur. Je me rendis donc à Grenoble. 
.Aussitôt mes affaires achevées, je me remis en route; sur- 
pris par un violent orage à quelque distance delà ville, je 
cherchai un abri dans une cabane isolée au milieu des 
champs. Là, je me rencontrai avec un officier supérieur, 
gravement blessé dans une escarmouche avec les Autri- 
chiens lors de la dernière invasion des alliés. Cet officier, 
que sa récente défection du parti des Bourbons avait fait 
juger et condamner à mort par contumace, se trouvait dans 
une situation extrêmement dangereuse... Je lui offris de le 
cacher dans ces montagnes jusqu'à ce que ses amis eus- 
sent découvert quelque expédient pour assurer sa fuite à 
l'éiranger. Il entendit et accepta ma proposition avec grati- 
tude. Nous partîmes à la nuit tombante, moi à pied, lui 
monté sur une vieille haridelle que lui prêta notre hôte, 
compatissant et confiant comme le sont les gens pauvres 
et malheureux, et que nous lui renvoyâmes dès que nous 
fûmes parvenus au bord de l'Isère, c'est-à-dire le lende- 
main... Eh! monsieur, s'écria Jacques en s'interrompant 
et en s'adressant à Conrad, qu'avez-vous? 

— Rien, répondit le jeune homme, dont cependant les 
yeux étaient humides de larmes. Mais votre narration fait 
vibrer dans mon cœur des cordes douloureuses... De grâce, 
poursuivez. 

— Jusqu'à présent, vous ne nous avez point encore parlé 
de Myon, remarqua Hippolyte. 

— Attendez, repartit Jacques. 

Et après une courte pause, pendant laquelle il contem- 
pla avec un intérêt visible la physionomie troublée du jeune 
Chàville, il continua: 

— Le colonel, tel était le grade de l'offîcier, quant à son 
nom, je l'ai toujours ignoré, souffrait beaucoup de ses 
blessures, qui avaient été mal pansées. Dès que je l'eus 
mis en lieu de sûreté, j'allai cueillir des plantes médici- 
nales ; puis j'appliquai des bandages imprégnés de leur suc 
sur ses plaies, et j'eus la satisfaction de le voir bientôt sou- 



i\n SEi; DKS 1 AAIiLLES. 



89 



lagé. Mais à peine la violeuce de ses douleurs physiques 
fut-elle apaisée, que des souffrances morales vinrent l'as- 
saillir. Le colonel avait une femme qu'il adorait. Désireux 
de calmer son inquiétude à son sujet, il me conjura de lui 
porter une lettre, sur la suscription de laquelle il écrivit 
un faux nom convenu entre eux. Malgré le risque 
que je courais encore d'être arrêté , je rac chargeai 
de cette missive. Je recommandai le colonel aux soins de 
Cothon, pauvre montagnarde qui depuis lors ne m'a point 
quitté, et je me rendis à Lyon, où se trouvait la femme du 
proscrit. En apprenant la situation périlleuse d'où j'avais 
tiré son mari, elle m'appela leur sauveur; puis elle me 
supplia de la conduire auprès du colonel. Je refusai d'ahord, 
sachant combien serait pénible pour cette femme délicate, 
qui d'ailleurs avait avec elle une petite fille en bas âge 
dont elle ne voulait pas se séparer, un voyage qu'il fau- 
drait faire à pied, presque toujours de nuit, et par des che- 
mins détournés, afin d'échapper aux investigations de la 
police. Néanmoins, je finis par céder à ses instances. 

Nous arrivâmes sans encombre jusqu'à un torrent voi- 
sin de la cabane isolée où j'avais installé le colonel, et sur 
lequel était jetée, comme sur celui qui borde cette monta- 
gne, une planche étroite et sans garde-fous. Je commençai 
par passer l'enfant à l'autre bord, en disant à la mère de 
ne point se hasarder sans mon aide sur ce pont vacillant. 
Mais sans doute, en se trouvant si près de son mari, elle 
n'eut pas la force de résister à son impatience, et voulut 
hâter de quelques minutes l'heureux moment de leur réu- 
nion. Toujours est-il qu'en me retournant, après avoir posé 
à terre la petite Marie... 

— Marie ! répéta Conrad. 

— Marie ou Myon, expliqua Hippolyte. 

— Après? dit le jeune Chàville avec une agitation tou- 
jours croissante. 

— Hélas! reprit le Chasseur de vipères, la malheureuse 
femme s'était probablement hasardée sur le pont malgré 
ma défense, car je la vis flottant inanimée au milieu des 
eaux furieuses, et quand je parvins à la ressaisir, elle était 
asphyxiée. 

A ces derniers mots, un gémissement sortit de la poi- 
trine oppressée de Conrad ; mais, soit que Jacques ne l'en- 
tendit pas , soit qu'il eût hâte d'achever son récit, il con- 
tinua : 

— Comme j'approchais de ma cabane, tenant dans mes 
bras la petite Marie , qui n'avait pas la conscience de la 
perle qu'elle venait de faire, Gothon accourut vers moi tout 
effarée, me prévenir que le colonel, dont en mon absence 
une des blessures s'était rouverte, venait d'expirer. 

— Eî, depuis celte époque, vous avez pris soin de l'or- 
pheline? dit Hippolyte d'une voix émue. 

— Oui , répondit l'excellent homme ; mais, à mon grand 
regret, je me trouvais hors d'état de lui faire un sort digne 
d'elle... J'aurais été si heureux de son bonheur! 

— Le bonheur consiste bien plutôt dans la possession 
d'un cœur affectueux et dévoué que dans celle des riches- 
ses et des honneurs, repartit le jeune Baral. 

— Heureusement, continua le Chasseur de vipères, la 
vie est ici peu, ou pour mieux dire nullement coûteuse, et 
puis Myon est une de ces natures privilégiées du Ciel qui 
savent se contenter de la part que Dieu leur a accordée 
sur la terre. Cette cabane que j'ai construite moi-même, ce 
jardin que j'ai planté, lui semblent uue délicieuse demeure. 
Le gibier que je tue dans la montagne, les truites qu'elle 
pêche dans les ruisseaux, les fruits et les légumes que nous 
rapporte ce petit coin de terre, suffisent et au delà à notre 
subsistance. Aussi les épargnes que j'avais faites pendant 

DÉCEMBRE IS44. 



ma vie errante, ainsi que l'argent que je continue de ga- 
gner avec mon commerce de plantes médicinales, — quant 
aux vipères, je les ai toutes détruites depuis longtemps, 
— m'onl-ils permis de donner un peu d'éducation à ma 
chère enfant. Grâce à ces professeurs ambulants qui, de Gap 
et de Briançon, se répandent dans notre département à cer- 
taines époques de l'année, Myon, d'ailleurs douée de dispo- 
sitions très-remarquaMcs, a pu apprendre non-seulement 
à lire, à écrire et à parler purement la langue française , 
mais encore à dessiuer et à accompagner sa jolie voix du 
sou de la guitare. 

— Votre fille adoplive est une jeune personne accomplie ! 
s'écria Hippolyte avec enthousiasme. 

Jacques sourit d'un air d'orgueilleuse approbation ; mais 
Conrad, la tète appuyée dans ses deux mains, demeura 
plongé dans une profoude méditation. 

— H ne doit pas manquer de prétendants à sa main, 
ajouta le jeune Daral. 

— Ils sont trop au-dessous d'elle par la naissance et 
l'éducation pour être des partis sortables pour Myon. 

— Mais M. de La Baratière..., insinua timidement Hip- 
polyte. 

— Oh! celui-là, c'est différent! répondit Jacques. 

— Que voulez-vous dire? demanda encore le jeune 
homme avec un léger accent d'inquiétude. 

— Que c'est précisément à cause de lui qu'il nous faudra 
un jour ou l'autre quitter le pays. Bien que M"''^ de La Ba- 
ratière ait longtemps témoigné une vive amitié à .Myon, dont 
je lui avais révélé la véritable nais.<;ance, elle ne souffrirait 
pas que son fils épousât une fille sans fortune, et... 

— La beauté et la vertu sont, à mes yeux, la plus belle 
dot qu'une femme puisse apporter à son mari, interrom- 
pit Hippolyte avec vivacité. 

— Et vous dites, s'écria tout à coup Conrad en sortant 
de sa rêverie, que le nom de cette intéressante orpheline 
vous est inconnu? 

— Oui, mais... 

— Mais?...répélaChâville avec une impatiente anxiété. 

— Nous avons conservé le portrait de lanière de Marie... 

— Marie ! Marie ! ainsi se nommait ma sœur ! 

— Myon! appela Jacques. 

— Mon père! répondit-elle en sortant aussitôt delà ca- 
bane. 

— Comme ils se ressemblent! dit Hippolyte en portant 
alternativement ses regards sur son ami et sur .Myon. 

— Celle ressemblance m'a également frappé quand j'ai 
relevé voire compagnon évauoui, répondit le Chasseur de 
vipères. 

— Le portrait! le portrait! murmurait Conrad d'une voix 
que l'émotion rendait presque ininlelligil le. 

— Mon enfant, ajouta Jacques en s'adressant à sa fille 
adoptive, montre-nous ton médaillon. 

Et Myon détacha de la chaîne d'or qui entouraitson cou 
une charmante miniature. 

— C'est ma mère, dit-elle avec un doux sourire à Conrad, 
qui s'empara précipitamment du portrait. 

— Et la mienne aussi ! s'écria-t-il alors avec ravissement. 
Nous n'essayerons pas de décrire la scène.touchante qui 

suivit cette reconnaissance..., nous nous bornerons à ajou- 
ter qu'un mois après, le chevrier Pierre, en voyant .sortir 
de l'église de la Sône, où ils avaient reçu la bénédiction 
nuptiale, Hippolyte Baral et .Marie Chàville, murmurait à 
demi-voix : 

— M. de La Baratière doit bien regretter de ne pas avoir 
épousé mam'zelle Mvon. 

M"» Camille LEBRUN. 

— \-2 — P0l7li;^C VOLIMT. 



90 



LKCTLKES Dl SOlR. 









H serait difficile de rien imaginer de plus splendide et de 
plus beau que répanouissemenl de la puissance portu- 
gaise au seizième siècle. Lisbonne, rantique et royale Lis- 
bonne, insouciante du coup qui doit la frapper deux cents 
ans plus tard, étale au soleil la pompe de ses édifices et 
couvre l'Océan de ses vaisseaux. Vasco de Gama \ienl de 
découvrir le Cap de Bonne-Espérance. Alvarez Cabrai na- 
vigue dans les eaux du Brésil, à peine découvert, du Bré- 
sil, ce diamant de la couronne, ainsi que l'appelait le pape. 
Ceyian, .Macao, Goa, .MozamI ique, font refluer leurs tré- 
sors sur le sein de l'Europe par l'intermédiaire du Portu- 
gal, dont on recherche de partout l'alliance. Temps fabu- 
leux éclairés par l'étoile d'Albuquerque , où un Sylveira 
de Meneses soutient, avec une poignée d'hommes, un 
siège contre quatorze mille Turcs et les repousse, où le 
soldat, quand les balles lui manquent, s'arrache une dent 
pour charger son fusil. Véritable cage d'or d'un pays où ré- 
gnent des princes tels que Henri le Navigateur, Denys Em- 
manuel, où le Camoens chante. 

Cependant, en IToo, Jean III monte sur le trône, et avec 
lui commença le règne du fanatisme, des jésuites et de la 
sainte-inquisition. .\ la mort de Jean III, qui suivit de très- 
près son avènement à la couronne, doni Sébastien, neveu 
du roi et son unique héritier, se trouvait n'avoir que trois 
ans. L'occasion s'offrait belle pour l'Espagne, qui dès long- 
temps convoitait le Portugal. Il n'eût dépendu que de Phi- 
lippe Il de saisir sur-le-champ cette magnifique proie, qu'un 
meurtre si facile à tenir secret pouvait mettre en sa main. 
Mais soit qu'il ne trouvai personne pour l'accomplissement 
de sou projet caché , soit qu'une voix eût parlé dans son 
àme pour l'eufant de sasœur, Philippe aima mieux ne rien 
brusquer, et se décida cette fois encore pour l'impassible 
temporisation qui faisait le fond de sa politique ; du reste, 
le roi d'EIspagne avait à Lisbonne des agents auxquels on 
pouvait se fier. 

L'enfance de Sébastien se forma à l'école des moines. A 
dix-huit ans, le jeune souverain ne connaissait guère en- 
core que les saintes légendes, les liM-es de piété rédigés 
à son intention par son grand-oncle le cardinal Ilenrique;!}, 
et les bulles de Paul III, celte bible de jésuitisme. Cepen- 
dant, tôt ou tard , le torrent de\ait rompre ses digues: il 
fallait que le cœur du lion se fit jour. Dt'jà plus d'une fois 
l'aube l'avait surpris dans la bibliothèque du palais, et c'é- 
tait désormais sa coutume, au sortir de ses longues lectu- 
res, de courir se livrer avec ardeur à lous les vaillants exer- 
cices par lesquels avaient préludé tant de héros dont 
l'histoire de son pays lui retraçait les noms et ks gestes. 
C'en était fait, la nature, un moment comprimée, tendait 
ouvertement à reconquérir ses droits, ce que voyant, les 
révérends pères jésuites en conçurent une frayeur mor- 
telle. Des courriers extraordinaires furent expédiés à Ma- 
drid, et après maints conseils tenus secrèlemenl, maintes 

(1) Voir Aubcrtus Mirwii? m Auriorio scriptornin ecrletia^lico- 
r'jm, 34. 



dépêches échangées, on résolut de mettre en œuvre d'autres 
plans. Puisqu'on ne pouvait éteindre cette flamme belli- 
queuse, il ne s'agissait que de l'exploiter habilement pour 
la ruine du noble coeur qu'elle animait. 

A celte époque, régnait à Fez l'usurpateur Muley-Moha- 
med, en guerre ouverte avec son frère Abdel-Meleok, dont 
les Turcs soutenaient les prétentions légitimes. Abdel-Mc- 
lect, heureux dans cette campagne où le bon droit était 
pour lui, venait de battre par deux fois l'usurpateur et de 
le repousser avec ses troupes dans les montagnes de l'Atlas, 
lorsque celui-ci, se voyant sur le point de perdre à jamais 
cette coiu-onne acquise au prix du sang de deux autres 
frères, implore l'assistance dune force étrangère, et de 
Tanger se tourna en suppliant vers Li>bonne. 

Les pères de Jésus, dont celte démarche servait la poli- 
tique au gré de leurs souhaits, ne manquèrent pas de faire 
valoir aux yeux du jeune prince toutes les raisons qu'il y 
avait pour lui de se mêler à ces sanglants débats. Sébastien 
hésita quelques jours; car, après tout, il s'agissait de pren- 
dre fait pour une cause injuste et de tirer l'épée noo-seu- 
lemenl pour un infidèle, mais pour un infidèle usurpateur 
et fratricide. Cependant les jésuites redoublaient d'exhor- 
tations et de manœu\res : on lui représenta que c'était à 
l'un des fils aines de l'Eglise d'aller porter la croix sur la 
terre de l'islamisme, et de sauver, en les rangeant sous la 
bannière de la rédemption, ces peuplades farouches, au- 
trement destinées à servir de pâture à l'enfer. 

Le roi , qui ne demandait au fond qu'à se laisser per- 
suader, n'eut garde de fermer l'oreille à leurs harangues, 
et les premiers scrupules une fois levés, l'ami, le confident 
intime de Sébastien, Marco Tullio Cotizone, neut plus qu'à 
souffler sur cette àme chevaleresque pour que le feu des 
batailles s'y réveillât plus pétulant et plus vif que jamais. 

Nous essayerons ici de dire un mot sur ce singulier per- 
sonnage , qui semble appartenir plus encore à la légende 
qu'à l'histoire, et dont l'influence fatale s'étendit sur toute 
la vie de l'inforlimé Sébastien. S'il faut en croire les récits 
du temps, à voir le Cotizone et le jeune roi l'un à côté de 
l'autre, on les eût pris pour la reproduction exacte du même 
individu (1). C'était le même œil flamboyant, la même 
voix sonore, le même visage empourpré d'une ardeur ju- 
vénile , le même nez royalement recourbé à la façon des 
aigles ; enfin il n'y avait pas jusqu'à une cicatrice à Pœil 
droit do Svbaslien, qui, par un de ces caprices f < 

du hasard , ne se trouvât reproduite aussi chez I _ . 

Ce bizarre personnage arriva un l>eau jour de Madnd à Lis- 
bonne, se disant Calabrais d'origine et fils d'un < Co- 
tizone de Ponle-.Negro, tué en mer par les l,.. — ^ , ce 
qui faisait qu'il s'habillait toujours de noir et nourriss<il 
contre les mécréants une haine d'extermination. Soit que 
cette incroyable ressemblance y fût pour quelque chose , 
soit i]ue lindividii possédât réellement en lui une force 

^1} Voir .vmrlot lie la Hous5ajr, Rem. sur Us lettres dm car^. 0«- 
lal, p. 860. Gi'ard. Rr/frr. ;>oftf. tur les vies des rois de fortagol. 



MUSEE DES FAMILLES. 



01 



d'attraction irrésistible, dès la première entrevue, le roi se 
sentit subjugué, et depuis la faveur ne fit que s'accroître, 
au point qu'en peu de temps Marco Tullio devint pour le 
jeune prince un compafjnon indispensable. Il le voulait au- 
près de lui sans cesse, dans ses études, dans ses plaisirs , 
clans ses exercices. Les deux amis buvaient à la même 
coupe. On chevauchait ensemble à travers les grands bois, 
on se baignait ensemble dans leTage; puis, au retour, on 
s'enfermait pour lire un chant du Camoens ou traduire 
quelque frais ghazai de Sadi, car le Calabrais apprenait 
la langue des Maïues à son roi. 

Tout se préparait en Portugal pour la guerre sainte. 
L'armée, forte d'environ quinze mille hommes, se compo- 
sait ainsi : dix mille Portugais, trois mille Allemands, sous 
la conduite du colonel Amberger, deux mille Castillans et 
six cents Italiens, sans compter nombre de gentilshommes 
à la suite du roi paladin, entre autres, et pour ne nommer 
qse les plus illustres, dom Antonio, prieur de Crète, doni 
Théodore 11 de Bragance, Georges de Laucastre, le duc 
d'Alveyro , Alphonse de Portugal, le comte de Venissa et 
son fils Francisco , dom Emmanuel de Meneses, évèque 
de Coimbrc, et dom Arias de Sylva, évèque de Portugal. 

Vainement la mère de son père, Catherine, embrassa les 
genoux de Sébastien, le suppliant de renoncer à ses projets 
insensés. L'auguste vieille mourut de la tristesse où la mit 
le pressentiment que sa race allait s'éteindre. Vainement 
le vénérable cardinal dom Enrique déclina la régence. Le 
roi, de plus en plus aveuglé par l'esprit de vertige qui l'en- 
traînait à l'abime, nomma un conseil de gouvernement à la 
tète duquel il plaça l'archevêque de Lisbonne, et sous lui 
Francisco de Saa, neveu du Camoens du côlé maternel. De 
funestes présages se déclaraient de tous côtés; les vrais 
amis du roi , Camoens au premier rang, se consumaient 
en avertissements, en prières! Peines perdues, la destinée 
devait s'accomplir; en altendani, inquisiteurs et jésuites 
riaient sous cape, et Tullio Cotizone, le Calabrais, tenait 
conseil avec eux chaque nuit. Cependant les quinze galères 
de Philippe II, non plus que les troupes promises par le 
roi d'Espagne, n'arrivaient pas; on attendit de semaine en 
semaine. Enfin Sebastien donne le signal du départ; le« 
étendards se déploient , l'arsenal s'émeut, et après avoir 
reçu à genoux la bénédiction des mains de l'archevêque 
de Lisbonne, l'armée entière met à la voile au mugisse- 
ment des canonnades que lui envoient, en signe d'adieu, 
les forts de Belem et de Saint-Julien. 

La flotte jeta l'ancre devant Tanger, point de réunion 
des armées de dom Sebastien et de .Muley-Mohamed. Non 
loin de l'Arrache campait Abdel-Melek avec les siens. Sé- 
bastien rangea ses troupes en bataille dans la vaste plaine 
d'Alkassar, sur les rives de l'Elmahussem. C'était le 3 août 
1S7S, un dimanche, et les chrétiens, après avoir célébré le 
jour du Seigneur, se préparèrent à recevoir le choc de l'en- 
nemi. Dom Sébastien montait un cheval blanc. Le casque 
en tète, la poitrine armée d'une cuirasse d'or où brillait, 
nouée en sautoir, une écharpe de soie blanche et verte, il 
avait à sa gauche Tullio Cotizone, vêtu de noir à son ordi- 
naire. Dom Alvaro Perez conduisait l'avant-garde, don 
Juan de Cordoue l'aile droite , Alphonse de Portugal, comte 
de Vincora, l'aile gauche, et le colonel Amberger les lans- 
quenets et les hallebardiers aux perluisanes étincelantes. 
Le roi semblait se multiplier, animant tout de sa présence. 

Du côté de l'ennemi, Abdel-Melek, malade, en proie aux 
langueurs d'une fièvre de consomption, donnait des ordres 
du fond de sa litière. Il avait auprès de lui son jeune frère 
Muley-Hamed ; le bouillant Azimal parcourait les escadrons, 
Ahmed-Sarroiu romiiiandait les Arabes et Sidi-Mahomod 



l'infanterie. L'armée d'Abdel-Melek ne comptait pas moins 
de soixante mille cavaliers et de cent vingt mille fantas- 
sins. C'était à peine si les troupes de Sébastien et de Muley- 
Mahomed s'élevaient au tiers de ce nombre. On espérait 
que les Arabes chargeraient au tomber de la nuit; mais 
cette attente fut trompée. Le soleil avait disparu derrière 
les montagnes de l'occident , et les Arabes ne venaient 
point ; alors le roi Sébastien ordonna l'attaque. .\ussitôt le 
démon des batailles commença ses ravages ; on se précipite 
masse contre masse. Ici, les bouches à feu moissonnent à 
la file des escadrons entiers ; plus loin, les sabres nus et les 
piques se démènent ; d'un côlé c'est la bataille rangée, de 
l'autre le combat singulier, homme pour homme, fer con- 
tre fer. Effroyable mêlée pleine de houras forcenés et de 
cris de vengeance et de désespoir, où le sifflement des balles 
s'allie en un sauvage accord au cliquetis des lances, aux 
stridentes fanfares des clairons turcs; nuée humaine dont 
les flancss'oiivrent pour vomir le tonnerre et la mort. On 
raconta qu'en ce moment l'azur du ciel se teignit tout à 
coup d'une rougeur sanglante, et qu'une comète, que la 
flotte avait aperçue non sans terreur en quittant Lisbonne, 
se montra de nouveau, tournant vers le Portugal sa tête 
de couleuvre flamboyante (1). C'en était fait de Sébastien; 
si vaillamment qu'il combattit à la tête de .ses (idèles Portu- 
gais, il devait finir par succomber, écrasé par le nombre. 
Le courage intrépide, le désespoir du jeune roi, prompt à 
s'élancer à corps perdu partout où le péfil menaçait, la rage 
farouche du Calabrais, qui, .sans quitter d'un seul instant 
son compagnon auguste, semblait frapper d'un bras infa- 
tigable, tout fut inutile; et bientôt la confusion s'élant 
mise dans l'armée , tout ce qui n'était pas resté sur le 
champ de bataille , chercha honteusement son salut dans 
la fuite. 

Abdel-Melek, blessé à mort sur son cheval, fut rapporté 
dans sa litière, où il expira, au milieu de son triomphe, en 
proclamant la justice d'Allah. Quant à Sébastien, le méde- 
cin de Muley-Mohamed le recueillit le soir même de la ba- 
taille ; il le fit transporter dans les montagnes de l'Atlas, où 
il prit soin de ses blessures. Ce fut lii que le jeune prince, 
abandonné de tous , sentit peser sur lui pour la pre- 
mière fois le cruel fardeau de son infortune. Pendant les 
longues nuits d'insomnie qu'il passa sur son lit de dou- 
leurs, de bien tristes images vinrent l'assiéger. Dévoré du 
sentiment de ses fautes passées, pleurant sa couronne si 
follement jouée et tant de braves gentilshommes sacrifiés 
par lui, il résolut de vouer le reste de ses jours à la péni- 
tence, et d'aller s'enfermer dans un couvent du Sinaï. Lne 
nuit donc il se leva, descendit à l'aide d'une corde le long 
des murailles de la forteresse , et, traversant à la nage le 
fleuve qui en baignait le pied, il s'enfonça dans le désert. 
Là, de nouvelles épreuves l'attendaient. Dès le premier 
jour, une caravane de marchands chrétiens le dépouilla, cl, 
sans la générosité de quelques Arabes, qui lui donnèrent 
çà et là des dattes et de l'eau, il serait mort sans doute au 
milieu de ces sables arides. 

— C'étaient donc des chrétiens ceux qui m'ont dépouillé, 
pensa le roi, et voici les mécréants que je suis venu com- 
battre dans leur pays ! 

Au delà de Suez, il gagna l'Arabie, et vit enfin se dres- 
ser à Thorizon les cimes jumelles des deux saintes mon- 
tagnes. 

Au plus haut point du Sinaï, s'élève un cloître avec ses 
bâtiments et ses riches jardins, asile inaccessd)le, dont les 
pics des rochers défendent l'abord. C'était l'heure où le so- 
leil décline. Les palmiers de la montagne nageaient dans 

(1) Gibauer, Hiit. de l'on., lU, 2ii. 



l)-2 



LECTURES DU SOIR. 



les flots d'or de Toccident; pas une voix ne trahissait la 
vie dans celte solitude : tout était immobile et silencieux. 
Le roi voulut appeler, mais en vain ; par trois fois son cri 
monta vers le cloilre sans éveiller le moindre écho. Enfin, 
une corbeille suspendue à un càble (moyen unique de pé- 



nétrer dans la sainte forteresse) , descendit lentement, et 
Sébastien fit son ascension (1). 

Parvenu au haut, les moines s'empressèrent autour de 
lui , l'interrogeant avec avidité. Sébastien s'efforça de ré- 
pondre à leurs questions , s'abstenant toutefois de leur dire 




Les Moines et Dom Sébastien. 



qui il était ; puis, après qu'il se fut assis au réfccloire, on le 
conduisit à sa cellule. 

— C'est ici que je veux nVarrèler, sécria Sébastien dans 
le ravissement où le plongeait le calme de celte pieuse re- 
traite. Ici, nul ne connaît ma honte et mon infortinie, et 
je peux vivre et mourir dans la pénitence au sein de cette 
paix vers qui j'aspire, en confondant mes larmes à celles 
de ces bons religieux. 

Au sortir des orages qu'il venait d'essuyer, Sébastien 
goûta avec délices cette vie méditative du cloître. Les moi- 
nes, de leur côté, prirent en affection le pauvre pèlerin, si 
fervent dans ses prières, si plein d'humilité dans sa dé\o- 
tion. Le temps qui lui restait entre ses exercices de piété 
et ses longues heures de contemplation , il le passait à cul- 
tiver le jardin. Deux années s'écoulèrent ainsi, puis cinq, 
puis dix. Lnfin, un jour, le panier qui dix-neuf ans plus 
tôt avait his.sé le jeune roi sur la hauteur sacrée, le même 
panier remonta au nid d'aigles, amenant un nouveau pèle- 
rin, et cet homme, ô prodige ! c'était Marco Cotizone le Ca- 
labrais. Qu'on juge de la joie de Sébastien , retrouvant au 
fond de ces déserts le compagnon de ses premiers exploits ! 
Les deux amis se reconnurent à l'instant, et ne se lassaient 
pas de s'interroger; Sébastien surtout, que nul bruit du 
dehors n'était venu frapper dans un si long exil, Sébastien 
nuiltipliait ses questions : 

— Mais comment as-tu fait, s'écriait-il, pour te guider 
sur mes traces à travers les sables du désert? 

— Demandez à l'aimant comment il fait pour attirer le 
fer, répondait Tullio; l'amitié, elle aussi, est un aimant. 
D'ailleurs, qu'importent les périls et les déserts? Laissé pour 
mort à vos côtés dans la plaine d'Alkassar, lorsque je re- 
vins à moi, on vous avait enlevé. Alors je voulus savoir où 
vous étiez ; je vouai ma vie h cette entreprise , vous oher- 
iliant sans relâche et partout. Mais, hélas! tant d'efforts 



devaient échouer: et après avoir sondé tous les déserts, 
frappé à toutes les forteresses, je retournai en Portugal, le 
désespoir dans l'àme. 

.\lors le Calabrais se mil à lui raconter ce qui s'était passé 
à Lisbonne à la suite des désastres d'Afrique. Le lendemain 
de la bataille d'Alkassar, les émissaires de Philippe ense- 
velirent le cadavre d'un Suisse, puis, après l'avoir soigneu- 
sement recouvert de chaux vi\e, l'envoyèrent en Portugal 
pour celui de Sébastien (2). Tels sont les restes qui furent 
déposés dans la sépulture royale de Belem, restes fort con- 
testables comme on voit, et dont l'épitaphe elle-même: 
Jfoe jacet Uimuh, si fama fft vera, Sebastianus, évite 
prudemment de garantir l'authenticité. Personne, en Por- 
tugal et en Espagne, ne donna dans cette comédie, et les 
fidèles sujets de dom Sébastien attendaient son retour, non 
sans se laisser abuser çà et là par des imposteurs qui se 
montrèrent usurpant pour un moment les titres et le nom 
du roi absent. Dientôt le successeur au trône de Sébastien, 
le faible dom Henrique, mourut, et au même instant le duc 
d'.Mbe se précipita, à la tête de ses troupes, sur le malheu- 
reux pays dépossédé de ses rois légilim^s. Maskarenker, 
Soiisael Saa,4iorgès d'or par Philippe, désertèrent la cause 
nationale, et reconnurent à Cartismarino l'Espagnol pour 
maître et seigneur. Vainement les derniers |)arlisans de 
vSébastien firent des prodiges de valeur à la bataille d'.\l- 
cantara , l'infame com'entiou de Comar avait mis la cou- 
lonne sur la tète de son auguste parent de Madrid. 

Le discours de Cotizone éveillait chez le roi toutes les 
passions qu'il croyait avoir à jamais étouffées et qui n'é- 
taient qu'assoupies dans le cœur du moine couronné. Au 

(i) Pierre Bergeron , /« rouages fameux de Saiii-riticent Le- 
blanc . Marseillais. 

[V Tennrvrii veritai vjndicala advenu* Ctiifletii Vindirias Hispani- 
cas, cap. Vlll, arl. >. p. 6«. 



.MLSÉE DES FAMILLES. 



93 



récit de tant de lâchetés et de trahisons , un sentiment de 
honte s'empara de lui, qui s'était endormi dans la mollesse 
et l'oisiveté du cloître, tandis que de si hauts intérêts eus- 
sent réclamé sa présence dans son pays. Mais bientôt ce 
sentiment fit place à la haine, au désir de reprendre son 
bien sur l'indigne qui le dépouillait. Mais lorsque le Cala- 
brais lui fit entendre le cri de ses sujets eu détresse, lors- 
qu'il lui représenta les fidèles Portugais décimés par le fer 
et le poison d'un farouche étranger, ses braves compa- 
gnons d'armes pourrissant au fond des cachots de l'in- 
quisition, Sébastien ne résista plus. Tant de sang versé 
criait vengeance, et il y eut un moment où le moine, rede- 
venu roi, crut voir le diadème, comme cet anneau de Fo- 
lycrate , surnager au-dessus d'un abime où il avait voulu 
ensevelir sa fortune. Le sort en fut jeté : Sébastien irait re- 
conquérir son royaume , et les deux amis quitteruient le 
cloître au point du jour. 

D'Alexandrie, ils s'embarquèrent pour Venise. 

Uientôt le bruit de l'arrivée de Sébastien se répandit dans 
le pays. De tous côtés les Portugais s'émeuvent en faveur 



de leur roi ; on frète à Livournc un bâtiment qui le porte 
à Lisbonne, et Marco Cotizone part en éclaireur, sous pré- 
texte d'aller rassembler ses partisans et relever l'étendard 
abattu du souverain légitime. 

Cependant les choses devaient se passer autrement. 
L'ambassadeur d'Espagne près la sérénissime république 
réclama au nom de Philippe II, et Sébastien, arrêté par 
ordre du conseil des Dix, fut traduit devant le tribunal su- 
prême (1). 

.^ux questions qu'on lui adressa, l'accusé répondit: 

— Je suis Sébastien, roi de Portugal. Interrogez vos ar- 
chi\es, vous y trouverez les lettres que je vous écrivais au 
temps où vous étiez en guerre avec les Turcs, et par les- 
quelles je vous offrais mon assistance ; si Géronimo Falieri, 
si Franzesco Baduro, si Giuseppe Grinialdi vivent encore, 
qu'on les fasse venir, ils me reconnaîtront {i}. 

On consulta les archives, et les archives donnèrent en 
tout point raison à l'accusé. D'autre part, les témoins invo- 
qués, nobles Vénitiens et Portugais, le reconnurent. C'était 
bien là la blessure de Sébastien à l'œil droit, c'était bien 




Portrait de Dom Sébastien. 



là sa royale stature; en uu mot, toute la physionomie du 
prince qu'ils avaient salué vingt ans plus tôt à Lisbonne. 

En face dépareilles autorités, l'accusation se désista, et 
Sébastien, échappé au cardinal Orfano, reçut désormais un 
palais pour prison. 1 rois ans s'écoulèrent ainsi, pendant 
lesquels il attendit les secours de Marco Cotizone. A la fin , 
le Calabrais n'arrivant pas , le roi commença à concevoir 
de graves soupçons sur la bonne foi du personnage , et se 
décida à tenter seul la fortune. Un navire le reçut à Li- 



vouroe, qui devait le conduire en Portugal. Mais si la ré- 
publique de Venise le laissait libre de ses actions et refusait 
de jouer ris-à-vis d'un roi proscrit le rôle de geôlier (3), 
l'œil de l'Espagne veillait toujours, et à peine Sébastien . 
déguisé en dominicain, avait-il touché le pont du navire, 

CO Amelol de la Houssaye, Uist. du gouvern. de Venise, l. I, 
p. 133. 
(2) MaoDOSsi, Uisl. lénit., lit. XV. 
(3} P. B0urgP3nl, Mtrn. chron. 



9\ 



LECTURES DU SOIR. 



qu'il se vit arrêté de nouveau et conduit devant le grand- 
duc Ferdinand II, qui, après l'avoir mis aux fers, le dirigea 
surNaples. 

A Naples , don Rodrigue de Castro , comte de Lenios , 
lieutenant de Philippe d'Espagne, exerçait la vice-royauté. 

— Vous souvenez-vous, comte, dit Sébasiiea à don Ro- 
drigue, du temps où vous étiez accrédité à la cour de Lis- 
bonne en qualité d'ambassadeur? et cette épée que nous 
vous donnâmes en signe de notre royale satisfaction, 
l'avez-vous encore? 

— Une épée? reprit le vice-roi; en effet, j'ai reçu jadis 
une épée des mains de Sébastien. 

Et, disant ces mots, il sortit ; puis, revenant soudain avec 
un faisceau d'épées : 

— Pourriez-vous distinguer dans le nombre celle que le 
roi me donna? 

— La voici, reprit l'étranger; et le comte demeura stu- 
péfait. 

— Si notre mémoire ne nous trompe, poursuivit Sébas- 
lien, la comtesse de Lemos doit avoir parmi ses bijoux une 
bague que nous portions au doigt un jour que nous nous 
promenions avec elle dans les jardms de Belem ; faites, 
monsieur, que cette bague nous soit montrée. 

En ce moment, la comtesse de Lemos entra; la bague 
étincelail à sa main. 

— Comtesse, dit Sébastien, n'avez-vous jamais remar- 
qué que cette baque eiît un secret? 

— S'il en est a»nsi, je l'ignore, répondit la femme du vice- 
roi. 

— Eh bien! reprit Sébastien, poussez-en le ressort, et 
vous y trouverez un nom ami. 

A ces mots, Sébastien fit jouer la bague, et l'émeraude, 
en s'écarlant, luissa voir le nom de Sébastien gravé sur l'or 
en caractères imperceptibles (I). 

— Par le ciel ! s'écria Lemos, vous êtes le roi. 

— Oui, comte, et maintenant me reconnaissez-vous? 

— Hélas! continua le vice-roi, que vous importe que je 
vour reconnaisse, si vous devez n'être jamais qu'un fourbe 
et qu'un imposteur aux yeux de mou souverain? En vérité, 
c'est à confondre ! Le roi Sébastien que nous vîmes jadis 
à Lisbonne , le Cotizone et vous, c'est le même être, le 
même individu qui se multiplie. 

— Comment? interrompit Sébastien, que parlez-vous de 
Cotizone? 

— Oui! un homme qui fit grand bruit ici dernièrement, 
un Calabrais qui vous ressemble à s'y tromper. Lui aussi 
se donnait pour Sébastien de Portugal , mais le conseil col- 
latéral (2) découvrit la ruse, et Tavenlurier, condamné aux 
galères, fut promené par la ville à cheval sur un âne. Du 
reste, c'était un drôle fort original ; une fois démasqué , il 
ne songea pas le moins du monde à soutenir son rôle , et, 
loin de vouloir apitojer les gens sur ses désastres, comme 
eût fait un prétendant vulgaire, il en prit son parti brave- 
ment, et releva la tèle en vrai scapin qu'il était; si bien 
que, partout sur sou passage, il amusa de ses lazzis et de 
ses pasquiuades la multitude , qui le poursuivit de ses 
huées jusqu'à sa prison. Mais le lendemain, lorsqu'on vou- 
lut l'extraire du cachot pour le transférer à sa destination, 
l'adroit coquin avait disparu. 

Dom Sébastien sentit ses genoux fléchir et ses forces 
l'abandonnèrent. Le malheureux prince a\ait vu clair en- 
fin dans les ténèbres du passé, et découvrait l'énigme de 
cette existence du Calabrais attachée à la sienne pour la 
dévorer et la perdre. 

(I) L'Espion litre, Ii'It. xctU, 282. 
(3) Consiglio collalrrate. 



— Hélas! murmurait-il, pourquoi m'épargnnis-tu ; pour- 
quoi ne point l'avoir frappé ce cœur où tu t'étais plissé 
comme un serpent et qui te réchauffait pour son supplice? 
Traître, mon sang et ma vie ne te suffisaient-ils pas? te fal- 
lait-il encore t'en prendre à mon honneur? travestir la plus 
sainte des causes en une ignoble mascarade , semer à plei- 
nes mains le soupçon et le doute dans le champ de la vé- 
rité, au point que désormais le titre d'imposteur que tu 
m'as attaché doive me poursuivre jusque dans la tombe! 

— Remettez-vous, dit le comte, qui commençait à pren- 
dre le trouble de dom Sébastien pour la confusion d'un cou- 
pable. Votre cause peut encore triompher, et, au cas que 
la Providence en ordonnerait autrement, si vous êtes dom 
Sébastien de Portugal, vous saurez perdre noblement la 
partie et mourir en roi. Du reste, jusqu'ici vous n'êtes point 
mon prisonnier, mais mon hôte, et, jusqu'à plus ample in- 
formation, vous aurez mon palais pour demeure. 

Bientôt de nouvelles dépêches arrivèrent de Madrid. Phi- 
lippe 111, qui venait de succéder à son père, ordonnait au 
vice-roi de faire sur-le-champ transférer en Espagne le mi- 
sérable assez audacieux pour oser prendre le nom et les 
titres du prince illustre enseveli depuis vingt ans dans la 
sépulture de Belem. 

— Cette fois, c'est la mort! s'écria Sébastien en montant 
sur le navire qui le transportait à la forteresse de Saint- 
Lucar (1). 

Il ne se trompait pas; à peine déposé à terre, l'inciuisi- 
ticn s'empara de lui. Dès le premier interrogatoire, le pré- 
sident du tribunal sacré ue lui laissa d'autre alternative que 
la mort ou le cloître ; la mort s'il persistait à se donner 
pour Sébastien de Portugal, le cloître, avec l'espoir de par- 
venir aux dignités ecclésiastiques, s'il consentait à recon- 
naitie jiubliquement son imposture. Sébastien opta pour 
la mort, et l'inquisition, voulant lui laisser le temps de dé- 
lihérer, remit les tiTtures au lendemain. Le jour suivant, 
le juge se fit assister du bourreau. 

— Qui êtes-vûus? demanda le grand-inquisiteur. 

— Voua le savez, Sébastien, roi de Portugal. 

Au même instant, le prisonnier fut mis à la question. 
Tandis qu'on le torturait, un médecin lui tàlait le pouls. 
Quand les douleurs devenaient trop acres et que la vie me- 
naçait de se rompre dans le paroxysme, sur un signe de cet 
homme, les bourreaux s'arrêtaient, .\lors on s'empressait 
autour du patient, on étanchait sa soif avec sollicitude, on 

! lui donnait des sels à respirer; après quoi, l'interrogatoire 

I recommençait sur le même Ion. 

— Qui êtes-vous? 

— Je suis Sébastien , etc., et l'on se remettait à l'œuvTe. 

Cela dura ainsi pendant quatre heures, ensuite des- 
quelles les forces du malheureux étant à bout, comme on 
craignait qu'il ne mourût trop tôt, on l'étendit sur un lit 
de douleur. 

Le troisième jour, la séance fut reprise. 

— Qui êtes-vous? demanda le grfind-inquisiteur. 

— Je suis,... répondit Si-bastien,... que Dieu nous juge! 
je suis dom Sébastien , roi de Portugal. 

Les bourreaux du saint-office l'aitachèrent au chevalet, 
on lui mit les brodequins aux jambes, et bientôt tout son 
corps ne fut qu'une plaie. Pendant ces suprêmes an- 
goisses d'une vie qui n'avait été qu'une longue et dou- 
loureuse épreuve, l'attitude résignée et calme du roi ne se 
démentit pas une minute. Aussi longtemps que se prolon 
gea son martyre, il pria. On n'entendit pas une plainte s'é- 
chapper de sa poitrine, pas un cri de désespoir ou d'ana^ 

(I) Amrlot de la Houiiaye, Hiti. dugouitrn- di Venue. 



AIIJSEK DES FAMILLES. 



05 



thème sur ses bourreaux qui le teuaillaient ; au conlraire, 
il s'accusait lui-même. «Mou Dieu! s'écriail-il, j'ai mérité 
mon supplice, et les soulTrances que j'endure ne sont 
qu'une bien faible expiation du crime que j'ai commis en 
abandonnant ainsi les peuples dont vous m'aviez conûé la 
garde. > 



Sur le soir, une lueur céleste illumina ses traits, et Ton 
dit que lorsqu'il expira , de vagues harmonies glissaient 
sous les voûtes sombres du cachot, comme si les anges de 
Dieu eussent en chantant ravi son àmc au ciel. 

HE.NRI BLAZE. 



ERRATUM : Au dessous de la gravure de la page 56 (numéro de novembre}, au lieu de .- Vue de Trégtiier, liiez ; Vue du Legui. 

(du 12 NOVEMBRE AU 12 DÉCEMBRE.) 

Les AciDBHies : Les guillotinés, les boJius. — L* vh.le di Paris : Gardes noclurnes. Puits artésien. — Beaux-Arts . Promesses de l Exposi- 
tion. Sainl-Vincent-de-Paul. Tombeau Dumoni-d'Urville. Symphonie de M. David. —Théâtres: Lue femme de quuranie ans, etc. — Livbes: 
Ellen Uidleton. — Charles l". — Éducation maternelle. — Remarques sur la langue. — Étbes.xes .- Salons Susse et Ciroux. 



A tous seigneurs tous honneurs! Nos 
seigneurs sont messieurs les savants, qui 
ont beaucoup Iravailié, ce mois-ci, pour 
noire instruction et même pour noire 
amusement. Et d'abord, les acadoiniclens 
dos inscriptions et bel les-lei très se soni 
amusés eux-mêmes à faire dix-sept tours 
de scrutin sans pouvoir donner un rem- 
plaçant à M. Fauriel. Il est vrai que ce 
fauleuil est difficile à remplir! L'auteur de 
la Gaule méridionale éiait savant comme 
quatre.,., si on le compare aux candidats 
qui se disputent sa succession. L'Acadé- 
mie des sciences n'y a pas mis tant de 
f.içonspour remplacer M. Geoffroy Saint- 
Hilaire: elle a nommé du premier coup 
I^F. Valenciennes, liisloriographe, non 
moins impiloy;ible que itf. Geoffroy, des 
jumeaux accouplés et des enfants à deux 
tètes. A propos de léles, M. Bonafond a 
fait sur les guillotines des observations 
qui plairont fort aux éléganies habituées 
(le la cour d'as>ises et de la place Saint- 
Jacques. Plusieurs médecins ont prétendu 
<iue les suppliciés vivent encore quelques 
instants après l'exécution. Un professeur 
de Gènes ayant piqué la langue d'un 
homme décapité, la vit, dit-il, se retirer 
dans la bouche avec un mouvement dou- 
loureux. La lèie d'une autre victime se 
serait retournée au bruit de son nom pro- 
noncé prés d'elle. En 1803, une grande 
discussion s'établit à ce sujet entre Caba- 
nis, OElsner et Sue, père de l'auleur des 
Mystères de Paris. Ces deux derniers 
(.myaienl à la sensibilité des victimes, et 
citaient la léle de CJiarloile Corday, qui, 
souffletée par le bourreau devant le peu- 
ple, avait semblé rougir. Mais Cabanis, 
<pii avait suivi de près l'exécution de celte 
lii l'oïne, déclara n'avoir rien aper(,u de 
semblable, et nia la sensibilité après la 
décapitation. M. Bonafond pense comme 
Cabanis. Il a parlé, dit-il, à l'oreille d'un 
Arabe décapité; il a mis un porte-voix 
dans l'oreille d'un autre, sans obtenir le 
moindre signe d'audiiion. La science 
n'est-elle pas impitoyable? 

Écoulez plutôt M. Velpeau et les doctes 
commissaires qui nient en pleine acadé- 
mie de médecine les miracles de l'orlho- 
pédie. — Mai.-, vous n'avez pas examiné 
d'assez près nos bossus redressés, s'écrie 



M. Guérin. — C'est que leurs bosses se 
voyaient encore de fort loin, réplique M. 
Velpeau. Et toute 1 académie de rire. 
Mais voici le bon tour que M. Guérin a 
joué à M. Roux. Comme membre de la 
commission, M. Roux avait déclaré non 
guérie une malade de M. Guérin. Celui- 
ci , soupçonnant l'observateur officiel de 
légèreté, le lait revenir comme confrère, 
et lui soumet en particulier la même ma- 
lade. M. Roux la prend pour une autre, et 
lui donne un certilicai de guerison radi- 
cale. Qu'on juge alors du triomphe de 
M. Guérin, qui oppose son adversaire à 
lui-même, et emporte les honneurs de 
la séance! Il va sans dire qu'après cette 
bataille de mots, personne n'a cédé, sui- 
vani l'usage ; mais on a pu voir que nos 
Hippocrates sont des orateurs fort spiri- 
tuels, pour ne pas dire très-malins. Il est 
impossible de traiter plus gaillardement 
les misères humaines. Décidément la 
science est sans piiie. 

— Passons aux projets de la ville de Pa- 
ris, qui sont vraiment dignes de la capi- 
tale de la France. Voici ce que Mercure 
a entendu dire chez nos édiles. 

A la suite des assassinats journaliers 
ou |)luiôl nocturnes, et des procès d'e*- 
carpes et Û'étrangleurs qui viennent de 
jeter l'épouvante dans les esprits, la ville 
(le Paris et le gouvernement seraient sur 
le point de s'enlendre, chose rare! 
pour ajouter à la police de sûreté les me- 
sures suivantes. Il y aurait une garde spé- 
ciale de nuii, mdependammenl des gardes 
nationale et municipale et de la troupe 
de ligne ; cette garde serait distribuée 
dans Paris en deux cents postes. Chaque 
poste aurait douze hommes avec un briga- 
dier, et foiunirail quatre hommes par 
nuit pour former des escouades dans 
chaque section. Ces hommes, vêtus en 
bourgeois, porteraient un sabre-poignard 
eldes pislolelssous leur redingote, el tien- 
draient à la main une canne plombée , 
comme celles des gardiens du Luxem- 
bourg et des Tuileries. Des patrouilles 
continuelles feraienl communiquer entre 
eux les deux cenls postes d'un bout de 
la ville à lautre; de sorte qu'à toute heure, 
et depuis les quartiers les plus lointains, 
les citoyens se trouveraient escortés jus- 



qu'à leur maison. Ce service de nuit com- 
mencerait à neuf heures du soir pour finir 
au point du jour. Dieu veuille que la 
Chambre n'ajourne pas ces mesures de 
sùrele parisienne, pour s'occuper de le- 
mancipation des Noirs ou du bien-être 
des Taïiieus ! 

Pendant que la ville de Paris est en 
train de se donner des étrcnnes. elle a 
demandé ce que coûterait un puits arté- 
sien au Jardin des Plantes. On lui a ré- 
pondu : de six cent à huit cent mille 
francs. C'est une bagatelle qu'elle ne peut 
se refuser. Déjà M. Mulot prépare sa 
sonde et le puiis de Grenelle écume de ja- 
lousie. 

— Tous les artistes se préparent au grand 
jour de l'exposilion de 1815. On espère 
y voir le portrait du Saint- Père par 
M. Paul Delaroche. M. Hoiace Vernet y 
enverra une toile si étendue qu'on a craint 
d'abord qu'elle ne pût tenir dans le salon 
carré; mais on s'est rassuré en prenant 
mesure d'avance. Jamais on n'aura mis , 
dit-on, tant de personnages dans un ta- 
bleau. Nous verrons aussi une œuvre pos- 
thume de Mauzaisse, qui vient de mourir 
après soixante ans d'honorables travaux. 
— En ailendaiit l'exposition, la foule court 
admirer la nouvelle église deSt.-Vincenl- 
de-Paul ; les plus difficiles s'accordent à 
louer l'afiresse avec laquelle les artistes 
ont su imprimer un cachet chrétien à 
celte architecture païenne. — Quelques 
amateurs font un pélerinaj^e au tombeau 
de l'amiral Dumont-d'Urville, qu'on voit 
représenté dans les flammes qui l'ont dé- 
voré à Meudon, après tant de voyagesau- 
lour du monde. Les artistes ont fait ce 
qu'ils ont pu dans les étroites conditions 
j de leur programme; mais l'homme qui 
nous a donné la f^énus de 3Jilo, ce chef- 
d'œuvre de la sculpture, pouvait attendre 
; de son pays un plus riche monument. — 
j On avait annonce à tort, que le projet 
• d'une staliie a Rossini était abandonné. 
! Le marbre est dans l'atelier de M. Etex, 
: et l'image du roi de la musique sera ter- 
î minée sans doute avant la nouvelle salle 
de l'Opéra. La paresse de Rossini serait 
vraiment de l'ingratitude, si un tel hom- 
mage ne lui arrachait pas une partition. 
— En l;iit de po'tiiion, enregistrons 



96 



LECTURES DU SOIR. 



l'immense succès de la Symphonie de M. 
Félicien David, exécutée au Conserva- 
loire. M. Valei, avec le goût et l'habileté 
qui le distinguent, s'est emparé de ce 
chct'-d'œuvn;, que nous entendrons aux 
Italiens le 29 décembre. 

— Le grand succès du mois est celui 
d'Une Femme de quarante ans, au 
Théâtre-Français. M. Galopped'Onqiiaire 
n'a plus qu'à vouloirel qu'à marcher, pour 
arriver au piédestal encore vide de l'au- 
teur de l'Ecole des Fieillards. Admi- 
rable privilège du Ihèâire, qui donne la 
gloire en vingt -quatre heures (1)! —La 
Comédie- Française nous promet, pour 
cadeau de lin d'année, la rentrée de 
M"e Rachel, initiée à des sentiments 
nouveaux , qui compléteront son beau 
talent... 

Du reste, tous les théâtres sont en veine 
de succès : succès de Marie Stuarl, et 
particulièrement du ténor Gardoni, à l'A- 
cadémie royale de musique; succès de la 
Dame de Saint-Tropez, à la Porte Saint- 
Marlin, où Frederick s'élève au-dessus 
de lui-même: succès de Hcbeccaan Gym- 
nase, que M. Scribe ressuscite avec sa 
bagueltu d'enchanteur; succès magique 
de la Corde de pendu, au Cirque-Olym- 
pique. 11 n'est pas jusqu'au petit Tliéâtre- 
Beaumarchais qui ne fasse fureur en ce 
moment, grâce au jeu désopilant de 1 ac- 
teur Têtard, dans VEpée de Damoclès, 
Père inconnu, etc. Cet artiste, assuré- 
ment, no tardera pas à rejoindre sur des 
scènes plus élevées les célèbres comiques 

(I) L'auteur d't'ne Femme de quarante 'ma, 
qui n'a rien public encore dans les joiirnaoi 
de l'aiis, donnera, le mois prochain, au Milice 
des Fawillfs les cirennes de »on laleiii de ro- 
mancier, dans une charmante Nouvelle que 
nous venons de meure sous presse. 



dont il exécute les statuettes- charge» 
avec tant d'esprit et de vérité. 

— Le roman à la mode est EllenMid- 
leton, ouvrage sentimental et religieux 
de lady FiiUerton, ((ui s'appelait naguère 
à Paris miss Grandville. et qui faisait avec 
tant de grâce et d'élégance Us honneurs 
de l'ambassade anglaise. 

Un livre plus sérieux , mais non moins 
amusant, et enriciii de magnifiques gra- 
vures, vient d'être publié (lar M"-* venve 
Janet, édiieur des œuvres ^i i)opuiaires 
de Rouiliy, des Enfantines , charmantes 
poésies de M""= Ségalas, des Contes chi- 
nois, de. Ce beau livre est Charles J", sa 
cour, son peuple et son parlement , par 
M. Philarèle Chasles, l'éloquent et spiri- 
tuel professeur au Collège de France. On 
sait que personne, plus que M. Chasles, 
n'est versé dans l'histoire et dans la litté- 
rature anglaise. Son Charles /'■■'• est la 
reproduction vivante et complète du plus 
grand drame qui se soit joué entre un 
|)euple et son roi. Toutes les scènes, tous 
les personnages de cette curieuse épo- 
que sont retracés à grands traits : cava- 
liers, démocrates, calvinistes, catholi- 
ques, tous sont là , dans le parlement, à 
la cour ou dans la rue. sur le champ 
de bataille ou sous la hache du bour- 
reau. On croit lire un rom.Tn lait à 
plaisir, et on apprend une histoire d'au- 
tant plus grave, qu'elle ressemble à la 
noire. Noire révolution n'est-elle pastille 
(le la révolution d'Angielerrc 'f 

Comment oublier, à ce moment de l'an- 
née, un livre déjà ancien par son succès, 
et totijiiurs nouveau par son utilité : l'/i- 
ditcalion maternelle, île M"" Tasiu, que 
M. Didier, l'éditeur de nos grands hom- 
mes, \ienl de réimprimer pour nos petits 
eulauts? Les femmes les plus illustres, 



Mmes Necker, de Genlis, Campan, de Ré- 
musat, Guizot, etc. , se sont fait gloire 
d'écrire des livres d'éducation, tant il 
e>t vrai qu'avant tout la femme est mère! 
L'ouvrage de M»" Taslu est vraiment le 
chef-d'œuvre du genre, et il pourrait 
s'appeler l'Éducation sans maîtres. Avec 
ce guide tidèle et sûr, la femme du monde 
la plus ignorante ou la plus futile peut 
enseigner à son enfant la lecture, l'écri- 
lure, la grammaire, l'orthographe, l'arith- 
niéiique, la géographie, l'histoire sainte; 
et tout cela sans peine et sans efforts, à 
traxers un labyrinthe de gravures et de 
surprises charmantes. On n'a jamais ôté 
à l'arbre de la science ses épines et ses 
fruits amers avec plus de patience et de 
delicalesse. On se demande pourquoi un 
tel ouvrage n'a pas été couronné par r.\- 
cadémie. M"' Tastir preière sans doute 
être couronnée par les mères. 

— Le Roi vient de souscrire, pour la 
Bibliothèque du Louvre, aux Remarques 
sur la langue française, sur le style et 
la composition littéraire, ouvrage nou- 
veau , que M. Francis Wey vient de pu- 
blier chez MM. Fil min Didot frères, im- 
primeurs de l'Institut. 

— Puisque Mercure a parlé d'élrennes , 
il faut bien qu'il dise un mol des mer- 
veilles des salons Susse eiGiroux.ces 
temples du jour de l'an. On y voit l'em- 
pereur de Maroc montrant la lanterne 
magi(iue , des orchestres de singes , des 
poile-cigares-statuettes à l'esprit-de-vin, 
des ballons de gomme électriques, le der- 
nier tableau des Sept châteaux du Dia- 
ble, et tous ces colilicliets de bronze et 
de porcelaine dont on n'avait jamais pous- 
sé la perfection si loin. Il y a de quoi 
vider toutes les bourses et faire affoler 
tous les enfants. PIÏUE-CHEVALliill. 



N.-Iî. Le Musée commence aiijoiird'lnii la publication d'une série de caricalures dues au spirituel crayon de M. Charn. 





C'ic pauvre liète, je la crois poilrinaiie. 



.\iialoinic comparée. 



Imprimerie de MEXMYER cl TinPI.N, rue Lemercicr. '24. Ilaiigno Ns. 



IV 



ML'SÉE DES FAMIl.LES. 



07 



âoïïîiLa mmu m miiii. 



► 



/^ 




Erasme. 



I. 

[.a Suisse ressemble à ces beaux poèmes qu'on lit et re- 
lit sans cesse, sans jamais éprouver d'ennui ni de fatigue. 
Tant qu'on ne sera pas las de feuilleter /'Oc/j/sse'e, les Géor- 
giques ou même les Saisons de Thompson, on aimera à 
entendre parler de l'Oberland, du Righi, de la vallée de 
Lauterbrunnen, de tous ces beaux sites que nous allons vi- 
siter après tant d'autres. 

On prétend que les voyageurs gâtent les voyages : oui, . 
les voyageurs fastueux, exagérateurs, qui veulent voir tous 
les objets qu'ils rencontrent plus beaux ou plus terribles 
qu'ils ne sont réellement ; mais non pas les voyageurs sim- 
ples et véridiques qui n'ampli6ent et n'inventent rien. C'est 
à la suite de ces derniers qve nous voulons nous ranger. 

MsviER 1843. 



.\près tant de descriptions et de relations magnifiques, 
nous prétendons visiter la Suisse en bonnes gens «jui, 
n'ayant que peu de temps et peu d'argent à dépenser, veu- 
lent cependant connaître tous les points intéressants de ce 
pays enchanté. Suivez-nous donc, honnêtes curieux, tou- 
ristes qui ne voulez voir les choses que telles qu'elles sont; 
et croyez bien que nous ne serons, chemin faisant, ni bota- 
nistes, ni naturalistes, ni géologues, mais seulement sim- 
ples promeneurs. 

Cependant, à peine sommes-nous arrivés à Dijon, la ca- 
pitale de la Bourgogne, que nous nous trouvons arrêtes par 
un doute, qui du reste embarrasse et divise la plupart des 
voyageurs : Entrerons-nous en Suisse par Genève, ou par 
le Val-de-Travers ? Nous choisirons la dernière direction, 

— 13 — DOlZItME VOLUME. 



98 



Î.KCTl RF.S \)V SOIR. 



comme étant plus sûrs ainsi de n'avoir pas à retourner sur 
nos pas. Nous pourrous d'ailleurs, en suivant cet iluiéraire, 
admirer cette partie du Jura si pittoresque, si variée, que 
nous appellerions volontiers la Suisfe française. 

Voici Besançon, ville sombre et belliqueuse, que César 
a si justement comparée à un fer à cheval, mais qui aime 
aussi la poésie et les lettres, puisqu'elle a vu naître noire 
cher et toujours regrettable Charles Nodier. Écoulons un 
moment bouillonner le Doubs, cette rivière capricieuse qui 
promène ses flots sur des l>ordsdéjà si charmants. En traver- 
sant ce Val-de-Tra vers, qui est bien la plus heureuse préface 
que la Suisse puisse avoir, n'oublions pas de saluer le nom 
de Jean-Jacques, que nous retrouverons plus d'une fois 
dans le cours de notre voyage. Ce fut là que ce pauvre 
grand homme, si souvent persécuté par le monde et par 
lui-même, trouva un refuse quand il fut expulsé d'Y'verdun 
par les Bernois; là, qu'il écrivit ses belles Lettres sur la 
Montagne. Ou aime à songer que les Anglais, qiii sont si 
souvent redoutés et maudits eu voyage, ont acheté tous 
les meubles qui garnissaient la chambre occupée par l'au- 
teur d'Emile. Voilà de ces traits de superstition littéraire 
qui méritent bien qu'où se réconcilie un peu ivec les pèle- 
rins britanniques. 

Mais déjà nous avons mis le pied hors de la frontière de 
France. Un des grands secrets d'un voyage en Suisse, est 
de savoir, pour ainsi dire, économiser ses impressions, ne 
|)as trop s'extasier devant les premières beautés que la na- 
ture vous présente, de peur de rester froid et comme déjà 
rassasié d'admiration quand elle déploiera à vos yeux ses 
plus sublimes chefs-d'œuvre. C'est pourquoi nous nous in- 
terdirons les invocations et les mouvements lyriques, en^ 
prenant congé de ces roches du Jura si imposantes, de ces 
forêts de sapin que dominent des blocs immense*, où l'on 
croit découvrir des pilastres, des portiques cl des colonna- 
des; tout cela n'est encore que le Vestibule du magniGque 
éditice qui nous attend. 

Neufchàlel nous arrêtera peu de temps ; et cependant, 
(|uel tableau n'avons-uous pas contemplé, lorsqu'au som- 
met de la route, entre les deux monts de Tourne et de Bou- 
dry, nous avons tout à coup aperçu cette nap|>e d'eau 
éblouissante , encadrée de nuages et de montagnes, qu'où 
appelle le lac de Neufchàlel ; première merveille, première 
perspective incomparable ! Sur le plan le plus avance, une 
partie des .\lpes, des cantons de Berne, de Fribourg et de 
Vaud ; et dans le lointain, comme fond de la perspective, les 
cantons d'L'ri et d'L'nderwalden î !.a ville elle-même u'a 
rien de remarquable ; peu ou point d'édifices dignes d'at- 
tention. Mais, comment résister au plaisir d'aller faire une 
seconde visite à l'ombre de Jean-Jacques, dans cette ile de 
Saint-Pierre dont il a laissé une description si séduisante? 
Seulement, en entrant dans la chambre du grand écrivain, 
ne pensez qu'à ses productions, et surtout ne jetez pas les 
yeux sur ce gros registre placé sur ime table, où chaque 
visiteur se cniil obligé d'inscrire son nom, et souvent aussi 
quelque phrase emphatique, des mots grecs, des lamlteaux 
d'anglais, des citations latines, ou même, ce qui est pis, de 
mauvais vers français, inspirés, disent-ils, par l'enthou- 
siasme qu'a fait naitre en eux la demeure de Jean-Jacques. 
Ce registre, témoignage de la sottise et de laffectation voya- 
geuse, est le seul écueil que l'on ait à redouter d>ius cette 
promenade à l'Ile de Saint-Pierre, que les pèlerins de bon 
sens savent visiter sans vouloir y laisser un monument de 
leur style et de leur esprit. 

De Neulchàtel, nous prendrons notre route vers Bàle, 
mais, sur notre passage, nous n'oublierons pas de saluer le 
joli petit village de Tavannes, qui déjà pourra nous donner 



une idée de l'bospitalité suisse. Nous savons, par expérience, 
ce que .sont la plupart des auberges de France, qui scan- 
dalisent les étrangers par le défaut de soins et souvent de 
propreté, que l'on remarque même dans les plus grandes 
villes. Une dame qui a passé une nuit à l'hôtel de la Cou' 
ronne, à Tavannes, a voulu, sur les lieux mêmes, faire un 
catalogue exact des objets qui garnis.saient sa chambre; 
nous le transcrivons textuellement, et tel qu'elle nous l'a 
transmis. 

« Chambre à coucher très-élevée de plafond , tendue de 
blanc; meubles : canapé, fauteuils garnis eu damas de soie 
bleu; rideaux de lit et de croisée en mousseline brodée; 
guéridon, table à ouvrage, commode, console en bois de 
Spa, ornée de peintures d'une grande délicatesse; descente 
de lit, tabourets de pied en tapisserie brodée au petit point. 
Le reste de l'ameublement, le linge de corps et de table, 
la vaisselle, les porcelaines à l'avenant, etc.. » 

Que l'on compare le détail de cet intérieur avec celui de 
Dos hôtels de Lyon, et >urtout de Bretagne , et l'on com- 
prendra peut-être le peu d'attrait que présentent la plu- 
part des voyages en France. Nous négligeons ou nous re- 
butons les voyageurs; en Suisse, on a le bon esprit de les 
caresser et de les attirer. 

Nous remarquerons d'ailleurs que nous ne sommes en- 
core ici que daus un village à peine mentionné par le guide; 
que sera-ce donc quand nous séjournerons dans les hôtels 
des villes, ou même dans les chalets, qui valent mieux, on 
peut le dire, que beaucoup d'hôtels français de magnifique 
apparence? 

IL 

Bàle, sabit ! Non pas que nous, qui sommes venus en 
Suisse surtout pour chercher des cascades, des rochers, 
des glaciers et des montagnes, nous trouvions précisément 
de quoi nous satisfaire dans les alentours ; mais il est des 
souvenirs, des ombres illustres que Ion ne peut s'empêcher 
d'honorer en passant, n'eùl-on qu'un seul jour à donnera 
la ville. 

Beportons-nous doAc au Baie du seizième siècle, et sui- 
vons des yeux, dans If s détours de ces rues sombres et tor- 
tueuses, ce petit homme aux yeux vifs et pétillants, aux 
lèvres minces, aux mâchoires effilées comme celles du re- 
nard, qui semble méditer en marchant, ouvre de temps à 
autre un gros volume qu'il a sous le bras, et qui contient 
les Dialogues de Platon. Quand il a lu un passage, il 
s'arrête, ferme le livre, et s écrie d'un ton d'enthousiasme: 
€ Sancte Socrates, orapro nabis! » 

Ce personnage à l'air si malicieux, vous l'avez déjà recon- 
nu; c'est le fameux Erasme de Botterdam (I), l'auteur des 
Colloques^ et de V Éloge de la Folie., que l'on a surnommé 
le Voltaire du seizième siècle; érudil profond et néanmoins 
rieur infatigable, partisan de la réforme et pourtant s'en 
moquant dans plusieurs passages de ses livres, tout aussi 
bien, du reste, que de l'Eghse, des moines, des rois, du 
pape, du genre humain tout entier. 

.Mais voyez à la façade de l'une des maisons de Bàle, ce 
peintre à la physionomie rude, aux moustaches éjvaisses, 
qui vient de représenter deux jambes taillées sur le modèle 
des siennes propres, et qu'il place sous l'échafaudage en 
toile dont il est entouré en travaillant. Cette ruse a été 
employée par l'artiste pour faire croire à son hôte, qui l'a 
charaé de peindre le devant de sa maison, qu'il estiKcupé 
au travail, tandis t]u'il passe son temps dans les tavernes 
du voisinage à boire et à se divertir. Ce joyeux |»emtre est 
' Jean Ilolln-in, l'auleur de la Danse des morts, l'auii d E- 

(r Voir la griTuro psge rr. 



MUSEE DES FA'VIIM.ES. 



90 



rasme, dont il a laissé un si beau portrait que noiisavuns 
vu à la bibliothèque. Ces noms d'Krasuie, d'Ilolbein, d'Eu- 
1er, le grand mathématicien ; puis ceux des principaux 
auteurs de la réforme, des Œcolampade, des Grynœus, 
des Bauhin, des Buxtorll', dont on lit les épilaphes dans la 
cathédrale, donnent à la ville de Baie un intérêt particu- 
lier, il semble qu'on y respire encore un air de controverse 
et de savoir comme il y a trois cents ans. La bibliothèque 
est considérée comme la plus nombreuse de laSui>se, seule- 
ment on regrette que les citoyens de cette cité, aujourd'hui 
plus commerçante qu'érudite, négligent de l'augmenter. 

Mais s'il est vrai que la ville en elle-même, avec ses bou- 
tiques enfumées, à peine éclairées par un jour douteux, 
ses places chétives, décorées de fontaines d'un assez mau- 
vais style, ses tours, sesédifices construits en bri(]ue rouge, 
devenue couleur de rouille par l'effet du temps, ne nous 
offre qu'un coup d'œil triste et monotone, ne sommes-nous 
pas dédommagés par la marche impétueuse et triomphale 
du Rhin, qui partage la ville en deux parties, dont la plus 
grande est du côté de la Suisse et la plus petite du côté de 
r.\llemagne? Du balcon de l'hôtel des Trois /?oi5,quiest 
comme suspendu sur le fleuve, on embrasse le cours du 
Khin dans toute son étendue. De là, vous pouvez pêcher, 
si bon vous semble, de ces carpes (jui prêtent si souvent 
l'appui de leur renommée à nos carpes françaises pèchées 
dans les eaux de la Seine, et servies comme filles de ce fa- 
meux fleuve qui vit Louis XIV attaché au rivage par ga 
grandeur, comme l'a dit Boileau. 

Mais faut-il l'avouer? nous aurions volontiers franchi 
sans nous arrêter la ville de Baie, malgré ces souvenirs, si 
notre itinéraire n'eût marqué là notre station pour nous 
dniger vers Schalfhausen, que nous appellerons du nom 
français Schaffhouse, où nous attend l'un des plus magnifi- 
ques spectacles que la Suisse ait à nous montrer. 

Nous prendrons à peine le temps de nousreposer et d'ad- 
mirer l'enceinte de collines qui forment autour de la ville 
comme une guirlande d'ombre et de brume, et déjà nous 
voici en route vers Laufen. On arrive jusqu'au sommet du 
château, et rien n'annonce encore la scène merveilleuse 
qui va tout à coup se déployer. Déjà pourtant l'air semble 
frémir, les cimes voisines sont comme ébranlées; faisons 
quelques pas encore, et nous nous trouverons devant cette 
chute du f\hin que tous les voyageurs renoncent à décrire, 
tant ils ont éprouvé d'émotion, d'anéantissement devant ce 
déchaînement d'eau, ce fleuve, ce monstre d'écume qui 
tombe de soixante pieds de haut au milieu d'énormes frag- 
ments de rochers, qui éclate, mugit, tonne; à la fois tor- 
rent furieux qui menace de tout engloutir, nappe resplen- 
dissante où le soleil fait luire ses mill^ nuances, amas 
lumineux de rayons, de perles, de diamants et de fleurs 
transparentes, qui forme comme une immense écharpe jetée 
au hasard au milieu des rochers. 

Mais est-ce à nous de décrire cette scène majestueuse? 
Le plus grand poêle de 1 Allemagne, Goethe, vint visiter- 
cette cataracte célèbre en 1797, et nous trouvons dans une 
de ses lettres quelques phrases rassemblées sous forme de 
notes, qui valent mieux dans leur simplicité que les excla- 
mations et les figures des contemplateurs de profession. 

« Le 18 septembre, à six heures et demie, départ pour la 
chutedu Rhin (l).Z,otifen.Lesdi/férenlesparliesde la chute 
vues de l'échafaudage en bois ; rochers perpendiculaires du 
milieu ; ils sont usés par le frottement ; l'eau les heurte, se 
précipite avec violence contre cet obstacle et submerge en- 
lièremcul les rochers... Vagues rapides, tourbillons dans la 
chute, tournoiements dans le bassin. Dans sa course, l'eau 

(i) Voir la gravure page loj. 



semble verdàtre; quand elle se brise, elle prend une légère 
teinte de pourpre. Ses flots écumants se jettent '«ur les ri^es 
adroite ctàgauche; le mouvement retentit au loin... Idées 
que fait naître la violence de la chute, inépuisable et con- 
tinuelle puissance de la nature. Destruction , immobilité, 
durée, mouvement, retour immédiat au repos!... D'une 
part, des moulins, de l'autre, une estrade. II était donc 
possible de lenfernifir dans ces limites l'admirable aspect 
de ce beau phénomène... » 

Ne quittons pas Schaffhouse sans payer un juste hom- 
mage à la mémoire de l'un des grands historiens de l'Alle- 
magne, de Jean de Muller, que l'on a comparé à Thucydide 
pour l'énergie et la précision, à Tite-Live pour l'heureux 
enchaînement du récit, et dont l'érudition était si vaste, 
que, suivant le témoignage de M"" de Staël, « il n'y avait 
pas un village de Suisse, pas une famille noble dont il ne 
sût l'histoire. > Un jour, en conséquence d'un pari, on lui 
demanda la suite des comtes souverains du Bugen ; il les 
dit à l'instant même ; seulement il ne se rappelait pas bien 
si l'un de ceux qu'il nommait avait été régent ou régnant 
en titre, et il .se faisait sérieusement des reproches d'un tel 
manque de mémoire. 

Muller est né à Schaffhouse, et on se demande comment 
celle petite \illc, tout adonnée au commerce, a pu produire 
ce vaste génie, qui a su conserver au milieu des recherches 
et des fatigues de l'annaliste le mouvement et la vivacité 
du poète. Mais, pour animer une grande imagination, la 
détacher des choses de la terre et la transporter dans la 
sphère des contemplations élevées, n'est-ce donc rien que 
ce spectacle imposant que nous avons en ce moment sous 
les yeux, ces rochers, ces cimes sauvages, la voix de ce 
fleuve qui a fait entendre au jeune historien, dès l'enfance, 
un langage sublime? 

Muller, pénétré de la grandeur de ces images que la na- 
ture a répandues avec tant de magnificence dans les lieux 
qui l'ont vu naître, a voulu laisser un témoignage de ses 
impressions. On lit dans une de ses Irltres : 

« Non loin de ma ville natale, le Rhin passe sur des ro- 
chers de quatre-vingts pieds de hauteur, et tombe tout en- 
tier de leur cime. Au lever du soleil, ses eaux, brisées en 
écume, brillent de toutes les nuances de l'arc-en-ciel ; rien 
ne résiste à leur violence... Le voyageur étonné s'avance 
avec frayeur, et, saisi de vertige, il recule. Chute de Lau- 
fen ! que ton souvenir soit pour moi un des bienfaits de ma 
patrie ! Enseigne-moi ce que Cicéron et Quintilien ont 
vainement essayé de m'apprendre par leurs préceptes ; ce 
que doit être l'éloquence ! » 

m. 

Nous devons maintenant nous préparer à visiter un des 
premiers beaux lacs de la Suisse, le lac de Constance, (|ue 
la plupart des voyageurs, qui voient ensuite ceux de Genève 
et de Lucerne, s'accordent à considérer comme inférieur à 
sa réputation. Nous admirerons pourtant cette immense 
étendue d'eau qui vient caresser le pied de cette ville autre- 
fois si florissante, et maintenant si déchue de son ancienne 
grandeur. 

On a comparé Constance à Gênes et à Naples, ft cause de 
son admirable position. On pourrait aussi bien la compa- 
rer à Venise, cette autre reine des mers, qui a vu s'évanouir 
avec le moyen âge la plus grande partie de sa prospérité, 
.^insi. Constance a vu se presser dans ses rues des flots de 
marchands, d'étrangers, d'hommes d'église, des moines, 
des religieux de toute espèce. .\ujoiird'hui l'herbe pousse 
au milieu des places abandonnées, et le silence plane sur 
la ville. 



100 



I.ECTLRES DU SOIR. 



Nous nous sommes promis d'avance de laisser autant 
que possihie l'histoire de côté, tout aussi bien que la géo- 
logie, Thistoire naturelle, et tant d'autres sciences qui sont 
le plus souvent de fâcheuses et importunes compagnes de 
voyage, surtout lorsqu'il s'agit d'une tournée de pur agré- 
ment comme celle que nous avons entreprise. Cependant, 
nous ne pouvons guère, en traversant cette cité, ne pas nous 
souvenir du fameux concile qui termina le schisme d'Occi- 
dent. Constance vit alors arriver dans son sein les députés 
de tous les rois et empereurs chrétiens, des villes, des Egli- 
ses, des Universités de l'Italie, de la France, de l'Allema- 
gne, de la Suède, du Danemarck, de la Pologne, de la Hon- 
grie, de la Bohême, etc.. Le nombre des étrangers réunis 
dans la ville s'éleva à plus de cent mille. Aujourd'hui, c'est 
à peine si l'on rencontre dans la belle saison quelques ra- 
res promeneurs munis de leur Ebel , qui parcourent d'un 
pas distrait les rues de cette cité languissante. Après avoir 
visité la salle du concile, ils se rendent au couvent des 
Franciscains où fut enfermé Jean Hus, cet hérésiarque de 
tant d'opiniâtreté et de courage, qui comparut plusieurs 
fois devant le concile chargé de chaînes, et monta sur le 
bûcher avec autant de tranquillité que dans une chaire, 
tout en louant Dieu, jusqu'à ce que la flamme étouffât sa voix. 

Mais laissons de côté ces tristes souvenirs, et pour mieux 
les éloigner, faisons une excursion hors de la Suisse, en 
employant quelques jours à visiter ce Baden, appelé avec 
raison Baden-les-Jeux, car c'est là que l'on retrouve les 
frénésies de la roulette et du trente et quarante exilés de 
Pans et transportés dans un des pays les plus agrestes du 
monde. Il semblerait que l'on ne dût rencontrer à Bade que 
dos poètes amants de la rêverie. On y \oit fort peu de poètes, 
mais, en revanche, tous ces étrangers que poursuit le dé- 
mon du jeu; les Russes, les Anglais, les Italiens, qui ne 
savent comment employer le superflu de leurs richesses. 
Ces touristes opulents viennent à Bade chaque saison ap- 
porter fidèlement le trop-plein de leur coffre-fort, et goûter 
en même temps les douceurs de la villaggiatura autour 
d'un tapis vert. 

Quant à nous, nous nous contenterons d'admirer l'éten- 
due et la beauté des salles de la Conversation, la fraîcheur 
du jardin où se trouvent réunies ces petites boutiques 
remplies de charmantes verreries de Bohême, étincelantes 
comme des prismes, colorées de tous les feux de l'arc-en- 
ciel, et qu'on a d'ailleurs l'avantage de payer à Bade ou 
ailleurs un peu plus cher qu'à Paris. 

Nous nous égarerons surtout dans les charmants détours 
du Géroldsau, ce vallon où sont éparpillées tant de riantes 
cabanes, qui semblent construites exprès pour animer oi 
embellir le paysage. Nous irons jusqu'à la cascade dont on 
entend de loin le murmure à travers le feuillage, et nous 
resterons longtemps suspendus sur ce pont de bois rustique 
d'où l'on aperçoit la cascade dans toute sa beauté. Suivant 
les cavalcades joyeuses que forment les prétendus malades 
de Bade, nous nous rendrons aussi jusqu'aux deux vieilles 
tours d'Hybourg. Nous monterons au sommet de l'une 
d'elles avant le coucher du soleil, et là nous verrons se dé- 
ployer à nos yeux la Forêt-Noire, dont les masses sombres 
forment un panorama si étendu ; puis les montagnes voisi- 
nes dont les cimes semblent se heurter, les vallées où se 
croisent des ruisseaux pareils de loin à des (ils d'argent; 
enfin, comme fond du tableau, Bade, qui apparaît entre 
deux montagnes avec son église, son château et les vieilles 
ruines qui entourent ses hauteurs d'un diadème noirâtre. 

La Favorite, le f^ieux-Château, ces sites enchanteurs 
que trop .souvent les touristes négligent de visiter, devront 
aussi nous attirer dans quelques nouvelles excur.'^inns. Mais 



n'oublions pas que nous n'avons que peu de temps à em- 
ployer. Il est donc temps de rentrer dans notre chère Suisse 
que nous tenons surtout à connaître; et d'ailleurs, la ville 
qui nous attend n'est-elle pas une des plus riantes, une des 
plus gracieuses que nous ayons à visiter? 

Il suffit de citer Zurich, pour rappeler à quiconque a 
parcouru la Suisse ses impressions les plus heureuses. Vous 
la voyez encore, vous qui l'avez parcourue, cette ville ra- 
vissante, placée à l'extrémité d'un lac enchanteur et cou- 
ronnée de coteaux , de vignes et de forêts. D'un certain 
point, nous apercevons la cime des Alpes, que nous n'avons 
presque pas perdue de vue depuis Schaffhouse, et qui res- 
semble à une vaste ceinture d'où s'échappent raille aiguil- 
les transparentes. 

Mais parlons du lac d'abord, qui difiTère par sa forme et 
son aspect des autres lacs de Suisse. Il en est de plus beaux 
sans doute ou du moins de plus majestueux, mais non pas 
qui laissent dans la pensée plus de charme et de fraîcheur, 
soit par l'aspect des rives flexibles et sinueuses, soit par la 
teinte même des eaux d'un vert si net et si tendre. Ce lac 
est d'ailleurs animé par la multitude de petites barques à 
voiles qui jouent sur sa surface, et le bateau à vapeur, qui 
part trois fois par jour, et sait se faire place au milieu de 
ces petites embarcations fragiles, fier et majestueux comme 
un sultan qui traverse la foule de ses odalisques. 

Zurich, ville autrefois fortifiée, n'est plus aujourd'hui 
que très-active et très-commerçante. Elle a été surnommée 
l'Athènes de la Suisse, à cause des hommes célèbres qu'elle 
a produits : historiens, poètes, naturalistes, philosophes, 
publicistes. De tous ces noms, nous ne citerons que celui 
qui a été comme naturalisé Français par les nombreuses 
imitations qu'on a faites de ses poésies, Salomon Gessner. 
le Théocrite germanique dont on voit le tombeau au bord 
de la Limmaih. Zurich aujourd'hui vise surtout au com- 
merce, qui sera d'ici à longtemps sans doute la principale 
gloire des temps modernes. C'est par son lac que se fait le 
transport des marchandises avec l'Italie ; bientôt un chemin 
de fer, ce grand moyen de rapprochement des peuples , lui 
permettra de communiquer directement avec Bàle et l'Al- 
sace. 

!Ve quittons pas cette ville sans recueillir certains traits 
de mœurs primitives que les Zurichois ont le bon sens de 
conserver. N'est-ce pas le dieu même de la poésie intime 
et familière qui a inventé cette cérémonie louchante et 
simple par laquelle on annonce la naissance d'un enfant? 
En pareil cas, nous autres habitants des villes civilisées, 
nous envoyons à nos amis et à nos parents une feuille de 
papier imprimé froide et banale, qui répand, à l'aide d'une 
phrase de convention, l'un des plus heureux événements de 
la famille. Dans le canton de Zurich, on envoie une jeune 
fille vêtue de ses plus beaux habits, avec un bouquet au 
côté et un autre bouquet à la main, qui va de porte en 
porto annoncer aux parents de l'accouchée la venue au 
monde de l'enfant. Une jeune fille et des fleurs, les objets 
les plus riants et les plus doux de la création, cela ne vaut- 
il pas bien nos imprimés officiels, et les portes de la vie 
peuvent-elles être ouvertes à celui qui vient d'en franchir 
le seuil par des messagères de meilleur augure? 

Mais voyez ces troupes de jeunes filles et déjeunes gar- 
çons, qui gravissent l'UUlibcrg, montagne située à ime 
demi-lieue de Zurich. Entendez-vous ces voix douces qui 
montent vers le ciel, et font entendre des hymnes en l'hon- 
neur de la religion et ilc la pairie? Cette procession cham- 
pêtre a lieu tous les ans le jour de l'Ascension; les paysans 
du voisinage, et les jeunes paysannes a>cc leurs longs che- 
veux tressés et noués a\oc »le< rubans ronges, elleur corset 



MliSEE DES FAMILLES. 



101 



orné aussi de rubans d'une teinte voyante, ne manquent 
pas de se rendre en foule à cette fête. D'autres solennités 
empruntées aux coutumes des ancêtres viennent ainsi ré- 
pandre le mouvement et la gaieté parmi la population zu- 
richoise qui a eu le secret de ne point laisser tomber en 
désuétude ses divertissements et ses jeux. 

Mais ces fêtes-là ne sont pas pour nous, hélas! qui ne 
sommes à Zurich qu'à titre de voyageurs. Pour y prendre 
part, il faudrait avoir les traditions, les mœurs, et surtout 
le cœur des habitants du pays. Contentons-nous donc dos 
beautés et des merveilles que la nature étale sur notre pas- 
sage. 

IV. 

Préparons-nous maintenant à l'une des plus périlleu- 
ses expéditions de notre voyage ; il s'agit d'escalader 
ce fameux Ilighi, celte montagne décrite tant de fois, des- 



sinée sur tous les albums, et qu'on ne saurait trop van- 
ter. Tremblez, amazones novices, qui vous confiez à ces mu- 
lets si têtus et si opiniâtres en apparence ; ferniez les yeux 
à l'approche des précipices, craignez que quelque frag- 
ment de roche se détachant inopinément, ne vous entraîne 
avec votre monture dans l'abime. Mais non, point de vaincb 
frayeurs; croyez bien que les accidenis appartiennent plu- 
tôt au domaine de la tradition et du roman qu'à celui de 
la réalité. Fiez-vous aveuglément à la voix de vos guides, 
conseillers si éclairés pour la |)lupart et .«i remplis d'expé- 
rien(;e, qu'il n'est point de périls ipi'ils ne sachent prévoir 
et dont ils ne puissent vous |)réserver. Laissez aller à leur 
guise vos mulets, bonnes et infaillibles bctes qui n'ont 
garde de faue de faux pas ni de s'égarer dans les détiléfi 
peu sûrs, puisqu'ils ont à veiller à leur propre sécurité 
avant de songer à la vôtre. 










'-^l 



llST:L(.t.tilH ucrLLiiN.AECKt îk. 



n r!lî.'";^\^. 



Jouissons donc sans préoccupation et sans alarmes des 
beautés sans nombre que nous prépare celte ascension. 
Mais pour nous acquitter avant tout d'un pacte de dévo- 
llop historique , pous con.inencerons par faire une station 



Geesier. 



de quelques instants devant la chapelle de Guillaume Tel! 
construite, dit-on, sur le lieu même où le libérateur de là 
Suisse frappa d'une nèdie le tyran Gessier. On regrette 
I ancrenne peinture à fresque qui représentait cet cvcnc- 



105 



LECTURES DU SOIR. 



mcnf et donl on ne voit plus même maintenant de vestiges. 
Mais quand même le nom de Guillaume Tell ne serait pas 
inscrit dans Phistoire en traits immortels, périrait-il jamais 
depuis qu'un maître moderne a prêté ù ce héros les ac- 
cents de sa voix sublime, plus beaux, plus pénétrants à 
mesure qu'ils sont écoulés? Comment songer à Guillaume 
Tell sans songer avec tristesse que Rossini ne chantera 
sans doute plus? 

Mais voyons, à mesure que nous montons, éclore devant 
nos veux de nouveaux lacs, de nouvelles cités, de nou- 
velles collines, juscju'au moment où rien ne bornera plus 
notre regard qui n'aura d'autres limites que celles de l'im- 
mensilé. Quel spectacle que cette plaine à perle de vue, 
sur laijuelle les colonnes disséminées de loin eu loin ne 
font plus l'efTet que de simples monticules , et ces villes à 
demi-confondues dans les Ilots de vapeur, et ces quatorze 
grands lacs éloignés les uns des autres, et que l'on a jus- 
tement comparés à des morceaux de glace encadrés de 
gazon ! 

Mais bientôt la chaîne des Alpes , qui nous a presque 
constamment escortés dans lous les points de vue de no- 
tre voyage, se présente à nos yeux et nous montre s£s 
croupes rcs[)lendissanles déglaces, pareilles à ces armures 
dont Ossian revêt les formes de ses héros gigantesques. 
Le mont Pilate, avec ses cimes sauvages et décharnées, 
forme avec le Righi un de ces contrastes sublimes que l'on 
rencontre presque à chaque pas au milieu des perspectives 
(le la Suisse. On admire les riantes couleurs du Righi , les 
sinuosités gracieuses de ses aspects, tandis que le Pilate, 
sombre et sourcilleux, pousse jusque dans la nue ses flancs 
dévastés, où il semble que la foudre ait laissé son em- 
preinte terrible. On a appelé ces deux montagnes les sen- 
tinelles avancées des hautes Alpes; peut-être serait-il plus 
juste de comparer l'une à quelque sirène innocente, qui 
n'offrirait aux voyageurs que les images du repos et du 
calme après une longue course; l'autre, au contraire, à 
l'une de ces chimères indomptables que les poètes placent 
à la grille des palais habités parles sorcières. 

Le Righi est, on. peut le dire, la pairie des chèvres, des 
vaches et des chalets. On y compte jusqu'à cenl cinquante 
de ces charmantes maisonnettes en bois, (pii ont niérilé 
depuis longtemps par leur forme agreste et leur riante 
structure de liguror dans les paysages et les pièces de 
théâtre. Ou porle à plus de trois mille le nombre de vaches 
((ui i)aissent dans ces montagnes. Nous ne manquerons pas 
assurément de passer une nuit an Righi , sous le loil de 
l'im de ces chalets, où l'un est tout étonné de reirouver 
toutes les douceurs et les élégances extérieures de l'exis- 
tence citadine. Quel bonheur d'entendre le soir, vers la fin 
du jour, le ranz des vaches, à la voix douce et mélancoli- 
que, qui va se perdre dans les profondeurs de la montagne, 
et vous avertit (pie le soleil est sur le point de disparaître ! 
Demain malin, le même air vous réveillera et vous invitera 
à vous rendre sur le plaleau pour saluer la venue du soleil, 
qui dépasse véritablement toutes les descriptions des poè- 
tes. C'est alors qu'on peut contempler (lans toute leur 
beauté la vallée et le lac de Sem[)ach, ces villages si frais 
semés sur le bord du lac des Waldsteltes, qui semblent se 
plaire à se refléter dans ce miroir d'une admirable pureté; 
puis toujours les Alpes qui ressemblent à d'énormes co- 
losses couverts i\ demi de voiles aux teintes roses et vio- 
lettes, drapés de larges manteaux de neige dont les plis.se 
confondent av('(; ces flots d'or et d'azur que le soleil ré- 
pand dans toute l'étendue de l'horizon. 

Il est permis de monter le Righi à mulels,ou iiu'iii'- djuis 



un fauteuil porté par des guides, dans le cas où on redou- 
terait les fatigues de cette innocente équitalion ; mais il est 
presque indispensable de le descendre à pied , à l'aide du 
l)àton ferré qui est l'appui fidèle et nécessaire du voya- 
geur en Suisse. On jouit mieux ainsi des détails, et il sem- 
ble que l'on communique plus directement avec les points 
de vue sans nombre dont on avait embrassé l'ensemble au 
sommet de la montagne. Mais alors on a pu se trouver 
frappé, presque confondu, par la réunion de tantde beau- 
tés accumulées dans un même cadre, tandis que ces mer- 
veilles viennent pour ainsi dire vous chercher une à une 
en descendant. 

Nous prendrons maintenant la route qui conduit au lac 
de Lowert, pour contempler ces masses de rochers qui 
sont le monument de l'une des plus grandes catastro[»hes 
dont la Suisse ait été frappée. On sait qu'en 1806 une 
partie de la montagne qui fait face au Righi , et qu'on 
nomme le Spizbulh , s'écroula avec un bruit terrible, et 
couvrit de .ses décombres quatre lieues carrées de terrain. 
On attribua celte chute à des pluies continues qui avaient 
fini par détremper l'espèce de ciment naturel qui lie les 
caiiloux dont cette chaîne est formée. Quatre villages fu- 
rent engloutis sous cette avalanche «de vase mobile qui 
vint tout à coup prendre la place de la vallée. On évalue 
à plus de quatre cents le nombre des personnes qui péri- 
rent victimes de l'éboulement. On ne peut .s'empêcher de 
frémir lorsqu'on songe aux sentiments de douleur et d'ef- 
froi que durent éprouver les habitants du pays qui se trou- 
vaient dispersés dans les montagnes voisines, et contem- 
plèrent les horribles effets de l'avalanche, sans pouvoir 
porter du secours à leurs femmes et à leurs enfants qui 
périssaient sous leurs yeux. 

Quel accablement, quelle stupeur, lorsqu'ils entendirent 
'eur toit natal, je chalet qui renfermait tous leurs biens, 
toutes leurs affections, s'affaisser en craquant sous les frag- 
ments de rochers ! On cite plusieurs habitants de ce pays 
infortuné qui demeurèrent privés de raison par suite de 
î'ebranlemeDi que produisit sur eux un pareil spectacle. 
Les scènes douloureuses que cet événement a produites 
sont encore vivantes dans la mémoire de quelques vieillards 
qui les dépeignent avec une vérité déchirante. On cite les 
noms de plusieurs guides qui donnèrent dans ces circon- 
stances d'admirables preuves de courage et de dévouement. 
On n'a pas oublié la conduite si digne de louange de ce 
jeune garçon, âgé de seize ans à peine, qui ne craignit pas, 
au moment où celte espèce de mer de vase venait de se 
former, de s'élancer sur celle surface mobile, espérant, 
dans son aveugle et sublime témérité, arriver à quelqu'une 
des victimes dont on entendait dans le lointain les cris de 
déires.se; mais on le vit bientôt s'enfoncer, se débattre et 
s'agiter avec une énergie sans exemple, puis enfin se per- 
dre enlièrement dans l'abime pour ne plus reparaître. 

Pendant longtemps, aussi on a montré à Lucerne une 
vieille femme (pii échappa miraculeusement aux effets de 
ce désastre. Ayant senti le toit de sa chaumière s'écrou- 
ler, elle tomba à la renverse , mais sans se faire de bles- 
sure, et demeura pendant plusieurs heures privée de cou- 
naissance. Lorsqu'elle revint ii elle, elle se trouva au milieu 
dos ténèbres et ne douta pas que l'heure de la lin du monde 
ne fût venue. Elle ferma les yeux avec résignation , attendant 
que la trompette du jugement dernier se fit entendre. Mais 
bienl(^)t le sentiment de la réalité lui fut rendu |>ar le bruit 
de la cloche du voisinage qui parvint jusqu'à son oreille. 
Alors, elle eu» la for«-e de se lever et d'appeler de toutes ses 
forces On finit par entendre le son de sa voix et on par- 
vint, :ipn>s des eflorls inouïs, à la tirer de de.'jous les dé- 



( 



>1LSEK DES FA'MIFJ.ES. 



103 



combres : une pareille exhumation n'élait assurément 
guère moins miraculeuse que le réveil de Lazare. Mais le 
malheur voulut qu'en la retirant de sa sépulture on la 
heurtât contre un fragment de rocher, si rudement, que 
son bras droit fut fracassé et que l'amputation fut jugée 
nécessaire. Cette pauvre femme, qui avait perdu le peu 
qu'elle possédait, se trouva réduite à l'aumône; on la vit 
pendant lons.'temps sur la roule tendre aux personnes qui 
passaient la main qui lui restait. Était-il besoin de la re- 
commander à la compassion des voyageurs? 

On ne petit se défendre d'un certain étonnenient lorsqu'on 
remarque que, malgr4 les souvenirs de cette catastrophe, 
ce qui reste de l'amienne population de la vallée est venu 
s'établir précisément au milieu des décombres. Des chalets 
ont été adossés à ces roches qui n'ont pas cessé de mena- 
cer ruine. On a comparé avec raison cette confiance aveu- 
gle de l'habitant des Alpes, qui n'hésile pas à planter sa 
demeure sur le terrain même des plus terribles avalanches, 
à celle du pâtre napolitain, qui ensemence les lieux voisins 
du Vésuve sans songer aux éruptions. Mais que l'incompa- 
rable ascension que nous venons de faire ne nous empê- 
che pas d'admirer ce canton de Zug, où nous voudrions 
pouvoir séjourner plus longtemps , séduits par l'aspect 
charmant de cette contrée pleine de vergers et d'arbustes, 
riante et fleurie comme un jardin. Qui ne voudrait avoir 
pour son Tibur, le coin de terre de ses vœux et de sa re- 
traite, une situation jiareille à celle de la ville de Zug, asr 
sise entre un lac et une montagne admirablement cultivée 
et toute couverte d'arbres et de bestiaux ? 

L'un des bourgs du canton, Egeii, qui a le même nom 
que la nymphe de Numa (moins l'e muet finaP, produit 
des jolies filles en aussi grand nombre que Bayeux. Les 
filles d'un autre village, nommé Brientz. sont de si habiles 
et de si jolies batelières, qu'elles ont dû assurément don- 
ner la vogue aux barcarolles et aux bacheletles à nacelle, 
qui ont le privilège d'inspirer depuis si longtemps nos fai- 
seurs de romances et d'opéras comiques. 

Mais d'où viennent ces troupes de jeunes gar<;ons habil- 
lés plus galamment que l'un ne l'est au théâtre ou dans les 
aquarelles, avec leurs chapeauxde paille couverts de fleurs, 
leurs culottes courtes de couleur tendre, leurs souliers 
écarlales couverts de toufles jaunes , leurs bas à arabes- 
ques retenus par des jarretières rayées ? Voyez aussi ces 
jeunes filles avec leurs corsets chamarrés de rubans écar- 
lates, leurs jupons verts, leurs chapeaux remplis de fleurs 
qu'elles portent à la main. Vous vous croyez à l'Opéra, 
un jour de ballet : point du tout, vous êtes en Suisse , au 
milieu des paysans de Zug, qui ont imaginé, les jours de 
fête, de revêtir ce costume charmant, ce qui ne les empê- 
che pas de reprendre pendant la semaine leur cape de 
toile grossière et leur vêtement rustique , et de travailler 
à la terre avec ardeur. 

Quel plaisir de contempler, un dimanche, ces jolies figures 
en belle parure, qui dansent sans prendre de repos, avec 
la passion des personnages de Téniers et de Van-Ostade, 
mais avec plus de grâce et d'élégance ! Il semble qu'à la 
vue des masses du Righid'un si majestueux effet, ou des 
désastres de la vallée de Goldau qu'on ne peut considérer 
sans trembler, on jouisse mieux encore du riant specta- 
cle de ces groupes animés par l'abandon et la franche 
gaieté d'un jour de fête. On conçoit alors sans peine 
que l'habitant du canton de Zug n'émigre cuère et ne veuille 
jamais perdre de vue le sol qui l'a vu naître. Où trouve- 
rait-il en effet une réunion plus complète de sites at- 
trayants, de belles montagnes, de jeunes et frais visaees, 
de toutes ces choses qui nous ravissent, nous transportent 



et nous feront rêver jusqu'à la fin de nos jours , bien que 
nous n'ayons fait que les contempler un moment ? 

V. 

Certains voyageurs en Suisse se pl.iignent de n.ivoir pas 
trouve, chemin faisant, d'architecture. Cooper, entre autres, 
dans ses Excursions en Suisse, fait revenir plus d'une foi-s 
ce reproche. Il est vrai que dans la campagne de Rome 
nous avons entendu plusieurs touristes s'étonner de la 
trouver si uniforme, si plate, sans accidents de terrain, 
sans vallées ni montagnes. Pourquoi ne voit-on pas la mer 
de glace sur l'ancienne voie Sacrée, pourquoi Saint-Pierre 
de Kome ou le Colysée ne se rencontrent-ils pas au sommet 
du Highi? Voilà qui serait sans doute plus agréable et mieux 
ordonné. Toutefois, en arrangeant ainsi les choses au trie 
de nos courses et de notre fantaisie, n'oublions pas la fa- 
ble du (lland et de ta Citrouille. 

Dire que la Suisse manque absolument d'architecliirc, 
c'est aller beaucoup trop loin. N'avons-nous pas admiré 
déjà, chemin faisant, plus d'une église ornée avec goût et 
digne de rivaliser avec les dômes italiens par l'élésancc 
des formes? Plusieurs fontaines ont ri à nos veux par 
leur rusticité gracieuse. Sans les comparera ces naïades aux 
poses savantes, qui répandent leur urne sur la plupart des 
places publiques de Rome, nous les avons aimées comme 
d'agréables divinités champêtres, ni trop ornées , ni trop 
fastueuses pour les lieux qu'elles arrosent. 

Mais s'il est vrai que la contemplation assidue des lacs, 
des chalets, des bois de sapins et des glaciers, puisse nous 
faire redoutera la longue un peu de lassitude, nous pou- 
vons, en arrivant à Lucerne, cette ville irrégtilière, mais si 
variée qu'elle plait par son irrégularité même, visiter le fa- 
meux lion deThorwaldsen(i),que nous trouvons couché au 
fond d'une belle grotte à côté d'un petit étang qui contribue 
à répandre sur ces lieux une teinte de tristesse. 

Décrirons-nous après tant d'autres ce lion d'une expres- 
sion si belle, et que nous ne craindrons pas de rapprocher 
de celui de Barry, que l'on voit sur la terrasse des Tuile- 
ries? H semble que les deux sculpteurs se soient entendus 
pour repré.senter les deux poses les plus intéressantes et 
en même temps les plus opposées du roi des animaux. 

Le lion du sculpteur français est plein de vigueur et de 
jeunesse; la crinière hérissée, les narines comme béantes 
à l'odeur du carnage, les ongles crispés, il ressemble à ce 
lion des Martyrs, rassasié de sang, qui a fourni à M. de 
Chateaubriand une de ses plus belles comparaisons. Le 
lion de Thorwald.sen est représenté au contraire dans un 
état de langueur et d'épuisement ; sa force 1 abandonne ; il 
porte encore dans le flanc le tronçon de la lance qui l'a 
traversé, ses yeux sont à demi-fermés et, bien qu'on sente 
qu'il n'a déjà plus ie pouvoir de se soulever, ses traits ont 
encore une expression de rage menaçante, et il semble 
qu'un dernier rugissement s'échappe de sa poitrine. On lit 
au-dessus de la grotte : Helveliorum fdei ac cirluti ; et 
sur la chapelle cette autre inscription qui n'est pas moins 
noble : Inviclis pax. Ce lion a été envoyé en plâtre par 
Thorwaldsen, de Rome où il était alors, et exécuté en mar- 
bre par un jeuqe sculpteur de Constance , nonimé Ahorn. 
N'oublions pas ce nom plus obscur, mais qui mérite assu- 
rément, par le soin et la fidélité de l'exécution, d'être in- 
scrit sur le socle du chef-d'œuvre du maître. 

Puisque sous sommes ici sur le chapitre des curiosités, 
nous citerons le plan en relief des .41pes qui entourent le lac 
des Quatre-Cantons, reproduit avec une patience et une 

^i) Voir la gravure page 129. 



104 



LECTURES DU SOIR. 



exacliliide admirables par le général PfifTer, (ini a consa- 
cré une grande partie de sa vie à exécuter ce long et minu- 
tieux travail. 

Mais nous ne nous contenterons pas, comme la plu|)art 
des voyageurs, de consacrer une heure ou deux à contem- 
pler ce |)lan qui ofire un si curieux témoignage decerpie 
peut Papplication humaine concentrée sur un même objet. 
Nous voudrons aussi recueillir de la bouche de M. L...., 
ami intime du général PfifTer, les détails des peines infi- 
nies que Texccution d'un pareil travail a coûté à Pau- 
teiu-. On pourra se laire une idée de l'exactitude de ce 
plan, si l'on songe seulement que les montagnes sont des 
blocs de rocher, pris dans les montagnes mêmes dont on 
a voulu olFrir la reproduction. 

Comment ne pas être à la fois surpris et touché, quand 
on pense que pendant dix années entières l'auteur n'a eu 
|)our ainsi dire (!cv;;m1 1c~ ynix d'autre objet que ce plan 



en relief, dont il a poursuivi l'achèvement avec une persé- 
vérance et une énergie sans exemple? Lui-même a raconté 
que lorsqu'il avait modelé une partie, il appelait des pay- 
sans du pays, surtout des chasseurs de chamois, et se cor- 
rigeait sur leurs avis. Il voulait que chacun pût se dire, en 
contemplant ces plaineset ces montagnes en raccourci : voilà 
mon village, ma maison, ma fontaine! Des obstacles 
sans nombre semblaient s'opposer à son projet. Plusieurs 
fois il fut arrêté comme espion ; souvent même il était 
obligé de travailler au clair de lune, de peur d'alarmer les 
habitants de certains cantons, qui eussent craint pour leur 
liberté si l'on eût connu la topographie exacte de leurs 
contrées. Parfois aussi il n'avait d'autre nourriture que 
le lait d'une chèvre qu'il avait le soin d'emmener avec 
lui pour subsister au sommet des montagnes, où soii- 
^ent il passait plusieurs jours sans rencontrer un seul ha- 
bitant. 




Le lac de Genève. 



Du reste, si quelque chose pouvait surpasser la persévé- 
rance et l'assiduité du général Pfiffer, ce serait assurénient le 
travail, plus surprenant peut-être, exécuté par un ermite ha- 
bitant de Nunneck, village situé à une lieue de Fribourg. Cet 
ermite, que l'auteur du plan en relief des Alpes aimait lui- 
même à citer, a employé vingt-cinq années de sa vie à tailler 
une église de soixante-trois pieds de long et de trente-six de 
largeur, un clocher élevé de quatre-vingl-dix pieds de hau- 
teur, une grande salle, deux cabinets, deux escaliers, une 
cave où coule une source d'eau vive. De plus, il avait élevé 
devant sa maison un petit jardin potager disposé en amphi- 
théâtre. On a eu raison de comparer ces étonnants ouvra- 
ges à ces pyramides, que l'on cesse presque d'admirer 
quand on songe qu'elles ont été le produit des edorls de 
tout un peuple. Que ne peut la main d'un seul homme 
quand elle est au service d'une infatigable volonté? L'er- 
mite de Nunneck se proposait de poursuivre ses travaux, 
mais une mort funeste vint l'interrompre au moment où il 
s'apprêtait à ajouter de nouvelles merveilles à ses construc- 
tions si singulières. Il repassait dans une nacelle des éco- 
liers de Fribourg qui étaient venus le voir le jour de l'inau- 
guration de son église; mais le malheur voulut que la 
nacelle chavirât, et il périt avec eux sans qu'il fût pos- 



sible de leur porter secours. Il y a plus d'un siècle que 
cet événement s'est passé , et il est encore présent à la 
mémoire des habitants du pays comme s'il datait d'hier 
seulement. En effet, l'ermite de Nunneck représente 
tout un côté du caractère suisse , celle patience sans 
bornes, cette opiniâtreté aveugle en quelque sorte, qui 
donne à ce peuple tant de supériorité dans les arts méca- 
niques. 

Mais après avoir employé à visiter ces curieux ouvraires 
sortis de la main des hommes une journée tout entière, qu'as- 
surément nous ne regretterons pas, nous parcourrons les 
vieilles rues de Lucerne, si originales et si curieuses |)ar 
leur vétusté , tout en admirant pourtant le goût et l'olc- 
gance des constructions modernes. Puis nous passerons 
de longues heures autour de ce lac des Quatre-Canlons, 
que certaines personnes considèrent comme le plus beau 
de la Suisse. Il en est de mieux ornés sans doute; les mai- 
sons de campagne, les boiiquets d'arbustes, les gazons et 
les vergers qui bordent la plupart des lacs ne se trouvent 
pas ici ; mais on éprouve, en contemplant ces golfes d'un 
aspect si varié, un charme et comme un attachement par- 
ticulier qui laissent dans le cœur do ces impressions qui ne 
s'eiïaceut pas. Ou suit avec délicw éur la turface des eaux 



l 



MUSÉE DES FAMILLES. 



lOJ 



les cimes des montagnes voisines, qui répandent de loin 
en loin de larges pans d'ombres que l'on aime à voir suc- 
céder aux teintes de l'azur et du feuillage. Vous avez vu 
au Diorama ces savantes gradations de lumière qui font 
passer le spectateur des vives et éblouissantes clartés d'un 
beau jour aux teintes pâles et douteuses du crépuscule ; 



ces effets magiques se reproduisent à chaque heure du jour 
sur le lac des Quatre-Cantons, seulement avec plus de len- 
teur, moins d'art et de symétrie. 

Quand la nature se mêle de faire des taideaux et des 
dioramas , on sait qu'elle surpasse sans fieine les plus 
grands artistes. 




Chute du Rhin. 



Mais il est temps de nous préparer à l'une de nos excur- 
sions les plus variées et les plus lelles, celle qui, suivant 
certaines personnes, vaut à elle seule toutes les merveilles 
de la Suisse, et pourrait presque dispenser de voir le reste. 
Nous avons à parcourir TOberland, ce paradis des touris- 
tes, ce pays dont on u'a jamais assez parlé , lorsqu'on se 
retrouve à Paris au coin du feu et qu'on se raconte mutuel- 
lement ses voyages. Mais qu'est-ce que l'Oberland ? diront 
les jeunes gens qui ont le bonheur de n'avoir encore rien vu. 

C'est un pays unique, où il semble que les plus belles 
chutes d'eau, les vallées les plus profondes se soient don- 
né rendez-vous ; où vous vous sentirez à la fois ébloui et 
comme transporté par la voix des torrents qui sembleront 
vous assaillir de tous les cotés ; où vous n'aurez ni repos 
MNVitit 1845. 



ni lrè\e, tant vous aurez de tableaux à contempler à la 
fois , de sites à saluer, de gorges et de précipices à fran- 
chir. De l'eau, du ciel, de la verdure, des glaces, des neiges 
sublimes, un soleil magique, des avalanches qui ne font 
de mal à personne et surviennent uniquement pour animer 
la perspective; des cimes dans les nues, xies forêts de 
mousses; une extase, un bonheur, un enchantement infinis, 
voilà ce que c'est que l'Oberland. Mais à quoi bon les des- 
criptions et les paroles lorsqu'on est sur les lieux? Partons. 
Une des précautions indispensables dans cette course 
comme dans toutes celles que l'on entreprend en Suisse, 
est dç se munir d'avance d'un bon guide. On sait du reste 
ce que sont la plupart des guides de Suisse, si prudents, si 
serviables , si actifs, veillant sur la sûreté des voyageurs 

— 14 — L'OIZIÈKE VOI.tliE. 



106 



LECTCKES DL SOIR. 



avec un zèle et des soins qui éloignent d'avance l'idée de 
tout danger. Cependant, pour plus de garanties encore, 
nous nous adresserons pour le choix d'un conducteur au 
maître de l'hôtel, qui saura nous indiquer un de ces enfants 
du pays qui connaissent les montagnes aussi bien que les 
chamois, qui ont comme inscrit et numéroté dans leur 
mémoire le moindre caillou des sentiers où ils vont nous 
conduire. L'aubergiste français semble être l'ennemi né 
du voyageur qu'il reçoit, et qu'il considère généralement 
comme une proie que le hasard lui envoie et dont il s'agit 
de tirer le meilleur parti possible. Tel n'est pas raul)er- 
gislc suisse, qui sait joindre à l'aménité et à la franchise 
des mœurs nationales la sollicitude d'un patron, d'un ami 
qui reçoit non pas un étranger, mais un hôte qu'il tient 
avant {oui à ^ider et à satisfaire. Non pas que nous pré- 
teodions que toutes les auberges de Suisse soient irrépro- 
chables; là comme partout, il est sans doule des gites in- 
dignes e| néfastes, mais ils sont en bien petit nombre; et 
d'ailleurs les étrangers se les signalent si \ile mutuelle- 
ment, qu'il est bien rare qu'ils puissent survivre d'une sai- 
son sur l'autre à leur mauvaise réputation. 

^'ous avons parlé des églises de Suisse que ne désavoue- 
rait pas souvent le style italien; nous voici maintenant en 
mesure de prouver celle assertion, que les gens prévenus 
ont pu considérer comme une de ces fictions du récit 
d'usage chez la plupart des voyageurs. Nous avons admiré 
en passant à Stands, chef-lieu d'IJnterwald , cette église 
reiiiplie d'autant de marbre (toutes proportions gardées) 
que telle chapelle de Florence ou de Rome. Qui n'envierait 
ces belles colonnes majestueuses et celte chaire construite 
en fnat'bre au\ teintes riches et variées? 

Poursuivant notre route, nous arrivons à Brientz, dont le 
lac est profond et sombre, suivant l'expression de Millier. 
Nous le traverserons en bateau pour aller contem[(ler 
une de ceç grandes cascades que noug {jurons à saluer 
sijccessivement, celle de Gie.«bach , qui se précipite des 
flancs de ja montagne voisine et tombe dans le lac a\ec un 
grand bfuil. Il faut entendre, aux approches de la nuit, des 
chœurs de jeunes lilles chanter, en se répondant, des 'e- 
frains du pays et mêler leurs voix à celles de la cascade, 
qui se perdent dans le lointain. Les batelières de Brientz 
sont célèbres par leurs jolies figures et leurs jolies voix. 
Elles se réunissent souvent en troupe et vont de hameau 
en hameau recueillir le prix de leurs chansons. Belles, 
naïveg, vertueuses, elles \oyagent, dit-on, sans le moindre 
danger et sans que jamais leur pudeur ait eu le droit de 
s'alarmer. Du moins, c'est là ce qu'on raconte dans les 
montagnes de la Suisse, et le mieux est, je pense, de s'en 
rapporter pieusement à la tradition. 

VI. 

Si nous voulions parler de tous les sujets de surprise et 
d'admiration que nous rencontrerons dans le cours de no- 
tre passage dans l'Oberlaud, notre voyage ne finirait ja- 
mais et demanderait, non pas seulement quelques semaines 
et quelques pages, mais plusieurs volumes et une année 
tout entière. Si même nous prétendions décrire chaque 
objet en son lieu et [ilace, ne jamais quitter la ligne droite, 
ne pas dire parfois les choses un peu comme elles nous 
viennent, nous risquerions fort de sacrifier les grandes 
scènes aux petits détails. Le mieux est de nous laisser aller 
au cours de nos impressions, racontant ce que nous verrons 
avec l'abandon du voyage, commettant sans doute çà et là 
bien des oublis, des écarts ou des négligences. Mais (priiii- 
porl©? ceux qui ont déjà vu la Suisse les ré|)areront aisé- 



ment, et ceux qui sont encore à la voir nous pardonneront 
sans peine. 

Nous entrons maintenant dans ce bourg si pittoresque 
de Meyringen, où il semble que la nature ait voulu jjlacer 
le véritable modèle du paysage étendu, grandiose, tel que 
l'ont conçu les Hobbema et les Ruysdaèl. Les tableaux éta- 
lés par la réunion des arbres, des eaux, des rochers et des 
montagnes, prennent ici un caractère à la fois plus grave 
et plus élevé. On gravir, sans s'apercevoir de la fatigue, 
les deux Scheideck, et pendant cette ascension, on marche 
presque constamment escorté de troupes de jeunes filles, 
qui vous suivent en chantant des tyroliennes à deux ou 
trois voix, dont on aime à entendre les accents gutturaux, 
souvent même un peu rudes, répétés par l'écho de la col- 
line. On regrette pourtant que ces jolies filles et ces eqfants 
au frais visage s'habituent de si bonne heure à mendier, 
car tel e«t l'objet de ces chants, que le jilaisir et la liberté 
devraient seuls inspirer au milieu de ces belles montagnes. 
Le fléau de la mendicité ne s'exerce nulle part avec plus de 
fréquence ni d'acharnement qu'en Suisse. Des villages en- 
tiers sont, on peut le djre, entièrement peuplés de men- 
diants: chaque station, chaque perspective fait éclor» des 
bandes importunes et suppliantes que l'on traîne long- 
temps après soi et dont on ne se débarrasse qu'en satisfai- 
sant individuellement (ous ceux (|ui vous poursuivent de 
leur requête. 

.Nous n'avions aperçu «ie Meyringen que la moindre 
partie de la cascade du Reicbenbach ; mais nous pouvons 
maintenant la contempler dans toute sa beauté. Arrivés à 
une certaine hauteur, nous profilerons de l'abri que nous 
olTre un chalet adnnrablement situé et d'où nous pouvons 
voir, sans redouter les aspersions, la cascade, qui se préci- 
pite de rocher en rocher avec le bouillonnement et l'im- 
pétuosité d'un incendie. Elle semble se perdre dans un 
gouffre, et, pour peu ipie le soleil l'éclairé, on ne peut re- 
tenir un cri de surjuise en voyant ces myriades de grains 
de feu, d'éclairs et d'étincelles , qui tourbillonnent au mi- 
lieu de la neige du torrent. Nous déjeunerons dans ce lieu 
charmant appelé Bosennaïay , sous le toit de ce chalet 
égayé par le bruit d'une cascade voisine et que l'on habite 
seulement l'été, mais non pas l'hiver, de crainte des ava- 
lanches. 

Puis nous voilà au milieu des charmantes horreurs de 
la vallée de Grindelwald, enfermée de tous côtés par d'é- 
normes montagnes, au milieu desquelles on peut à peine 
distinguer les sentiers. Les chalets sont répandus au loin 
et semblent former tout au plus un village d'une étendue 
ordinaire, bien que la vallée contienne au moins trois mille 
habitants. C'est là que l'on aperçoit souvent des pâturages 
du plus beau vert à côté de maisons toutes couvertes de 
neige. Le contraste surprenant d'une nature âpre et sévère 
avec les dons de la fertilité qu'elle répand sur les mêmes 
lieux, parait n'inquiéter en rien les vaches et les brebis 
qui errent tranquillement dans de magnifiques pâturage.^, 
sans se douter qu'elles ont sur leur tête toutes les ri- 
gueurs de l'hiver. 

Mais écoutons ce bruit , qui ressemble à celui du ton- 
nerre ou à l'écho d'une détonation lointaine d'artillerie. 
Lue cascade nouvelle, qui semble éclore subitement sous 
nos yeux, s'échappe presque à nos pieds; mais nous re- 
connaissons bientôt que ce (jue nous avons pris pour une 
cascade de fraîche date n'est rien moins qu'un ruisseau 
formé par les amas de neige et de glace qui se liquéfient 
et tombent du sommet des montagnes. Les a\alanches, 
grand sujet de crainte pour les citadins qui ne connaissent 
la Suisse que par les relations cl les livres, nous offrent ici 



MUSEE DES FAMILLES. 



107 



un nouveau spectacle que nous altendoDS avec impatience, 
loin de les redouter. On est à la fois émerveillé et surpris 
lorsqu'on voit ces énormes masses blanches bondir de ro- 
cher eu rocher, en laissant derrière elles de longues traî- 
nées de poussière pareilles à celles des chutes d'eau, et 
venir enfin se briser sur la verdure ainsi qu'une lave 
éblouissante, dont on aimerait à pouvoir recueillir les dé- 
bris écumeux. 

Au milieu de tant de vallées et de siles admirables qui 
s'enchainent les uns aux autres, il est difficile sans doute 
de décerner la palme et d'indiquer précisément le lieu où 
l'on s'est senti le plus vivement ému. Pourtant il est rare 
que l'on ne s'entende pas pour mettre au-dessus de tout 
le reste cette vallée de Lauterbrun, que l'ou peut appeler 
la perle de l'Oberland. Il semble que la nature ait pris soin 
elle-même de graduer les effets et de ménager les impres- 
sions qui se développent à mesure que les objets naissent 
et se déroulent. L'entrée a quelque chose de sombre et de 
rude: vous croiriez par moment que les rocs ont envie de 
vous barrer le passage ; on chemine sous des blocs énor- 
mes qui ont l'air de menacer ruine, on entend se précipi- 
ter, dans un lit creusé dans les montagnes, des torrents 
blanchâtres et rendus savonneux par la neige. Qui ne fré- 
mirait en voyant les liges de sapins qu'ils eniralnent dans 
leur course, et, sur des ponts tremblants, des chasseurs 
de chamois, des bergers avec leurs bestiaux, qui font l'ef- 
fet, de loin, d'être suspendus en Tair? Mais bientôt ces 
sombres images se dissipent, l'horizon s'éclaircit, la na- 
ture commence à étaler ses richesses sur les collines dis- 
posées en gradins qui se parsèment de prairies et d'habita- 
tions. Alors on voyage au milieu d'un jardin anglais aussi 
riche et aussi varié que tous ceux qu'a pu tracer la main 
de Kent, mais animé par la voix de mille cascades qui pleu- 
rent, gémissent et gazouillent tour à tour. 

Quel spectacle que celui de la chute du Stausbach, qui 
n'a, dit-on, pas moins de neuf cents pieds de France ! Un 
poète allemand, Baggesen, prétend que cette rivière des- 
cend du ciel, attendu que ses eaux imitent le fracas du ton- 
nerre et menacent dans leur chute d'engloutir toute la con- 
trée. N'oublions pas tous ces petits ruisseaux sans nom qui 
de loin ressemblent à des rubans argentés déployés sur le 
gazon, et cette ligne de glaciers qui forme le fond du.ia- 
b!eau, cette cime du Jungfrau qui domine tout l'amphi- 
théâtre des glaciers, si imposante et si fière quand le soleil 
couchant la frappe de ses derniers rayons, et que déjà les 
premières ombres de la nuit enveloppent à demi ses con- 
tours gigantesques. Mais pour jouir entièrement des beau- 
tés de la vallée de Lauterbrun, il faut s'enfoncer dans ses 
profondeurs tant que l'on trouve des sentiers frayés, me- 
surer de près ses rocs immenses, visiter toutes ses casca- 
des, ne pas craindre de s'égarer au milieu des défilés et des 
brouillards, de traverser les ponts minces comme l'écorcc, 
aller, si l'on peut, au pied de ces montagnes colossales cou- 
vertes de neiges éternelles, au milieu des aigrettes bril- 
lantes qui percent la nue et des glaçons qui s'accumulent 
et finissent par former un terrain solide, que l'on voit, hé- 
las! s'étendre de jour en jour, car on remarque que dans 
ces contrées sauvages l'hiver empiète sans cesse sur le do- 
maine du printemps. 

Aux merveilles de la vallée de Lauterbrun succèdent 
presque sans transition celles d'Lnterseen et d'Interlacken. 
Nous voyageons encore entre ces masses eieantesques de 
rochers à travers lesquels on aperçoit à peine les nuages 
au-dessus des cimes menaçantes. On a appelé le vallon 
d'Unferseen VArcadie de la Suisse. Ce surnom poétique, 
et qui rappelle le sol classique de l'éclngue, n'a rien d'exa- 



géré. Une jolie rivière, l'Aar, le traverse et se précipite, 
près d'Unterseen , du haut d'une longue digue , où elle 
forme plusieurs lies comparables de loin à des corbeilles 
de verdure. Les étrangers se rendent en foule à Inlerlacken, 
et ce village ressemblera bientôt à une petite ville, car 
chaque année le nombre des habitations augmente; d^s 
familles entières viennent souvent s'y établir pour toute la 
belle saison. 

C'est dans ce pays surtout que l'on peut observer de près 
la riante architecture de ces chalets, sous lesquels on aime 
tant à se reposer après avoir exploré les placiers et les 
montagnes. Ces habitations ont toujours conservé leurs 
formes attrayantes et gracieuses, et l'un des plus grands 
poètes de l'Allemagne, Schiller, n'a pas dédaigné d'en faire 
la description, dans son beau drame de Guillaume Tell • 
f Ces maisons, dit-il, nouvelloment construites du plus 
beau bois de nos forêts, dont l'équerre a réglé les jointures, 
brillent de l'éclat de nombreux vitraux, qui transmellent 
une vive lumière aux appartements commodes qu'elles ren- 
ferment. Des armoiries, bigarrées de diverses couleurs, 
sont peintes sur leurs façades et entremêlées de sages 
maximes; le passant s'arrête pour les lire et en admirer 
la justesse et le sens. » 

Mais puisque nous sommes en train de citer, rappelons 
qu'au commencement du siècle. M™' de Staél assistait à 
une fête pastorale conforme aux anciens usages de la 
Suisse, et que les magistrats avaient eu le bon sens de re- 
mettre en vigueur. On regrette ces fêtes nationales où l'on 
voyait les jeunes garçons se disputer le prix de la lutte, du 
disque et du chant; des groupes déjeunes filles, habillées 
à la mode de chaque canton, les bannières, les hallebardes 
des diverses tribus portées par des vieillards : on ne peut 
se défendre d'un sentiment de mélancolie lorsqu'on se re- 
porte au temps de ces solennités intéressantes au milieu 
des ruines du château d'Unspunnen, devant un des plus 
beaux pavsages du monde, et qu'on n'entend plus que le 
bruit lointain de quelque tyrolienne villageoise, ou le son 
rceulier de la cloche des troupeaux qui rentrent du pâtu- 
rage. Alors, plus que jamais, on voudrait voir renaître ces 
fêtes, qui devaient donner à ces beaux lieux un charme 
nouveau, et, pour se consoler, on répète les paroles de 
reconnaissance et d'adieu que fit entendre M™' de Staël en 
s'éloignant de ces vallées, et qu'elle a conservées dans son 
livre sur l'Allemagne, où elle décrit avec un si poétique 
intérêt la fête d'Interlacken : 

« La vie coule dans ces vallées comme les rivières qui 
les traversent ; ce sont des ondes nouvelles, mais qui sui- 
vent le même cours : puisse-t-il n'être point interrompu! 
puisse la même fête être souvent célébrée au pied de ces 
mêmes montagnes! L'étranger les admire comme une 
merveille, l'Helvétien les chérit comme un asile où les ma- 
gistrats et les pères soignent ensemble les citoyens et les 
enfants. » 

Plus que jamais, en lisant ce passage, on regrette que 
les vœux de l'illustre écrivain n'aient point été exaucés, et 
que la fête pastorale à laquelle avait assisté M"" de Slael, 
et que sa brillante description aurait dû protéger contre 
l'empire de la mode et du temps, ait été peut-être la der- 
nière de la Suisse. 

VIL 

Encore un de ces beaux lacs où se réfléchissent comme 

à plaisir les cimes sauvages, les rubans de verdure, les 

sombres sapins, qui semblent se perdre jusque dans le fond 

. des eaux pures et transparentes comme toutes celles qui 

descentlent des Alpes. La ville de Thun n'offre par elle- 



106 



LKCTURES Dr SOIP». 



même que peu d'intérêt; les rues sont obscures, et les 
monuments qu'on y rencontre ne méritent guère qu'on s'y 
arrête. Mais Thun possède un joyau sans prix, un orne- 
ment qui vaut mieux peut-être que toutes les richesses de 
l'architecture, son lac, qui attire tous les étrangers, et que 
traverse la rivière de TAaar, qui semble s'épurer en con- 
fondant ses eaux dans l'azur de ce limpide miroir. 

Le lac de Thun est sans contredit le plus beau de tous 
les lacs de la Suisse. 11 est vrai que l'on dit la même chose 
de tons ceux que l'on rencontre ; il en est des lacs comme 
des vallons, des montagnes et des chutes d'eau ; la dernière 
merveille que l'on visite est toujours celle que l'on pré- 
fère. Il faut dire pourtant que toutes les beautés répandues 
dans les sites enchantés que nous venons de parcourir 
semblent accumulées sur les bords de ce lac. On apen;oit 
au-dessus des montagnes l'éternel fond de tableau qui se 
reproduit si souvent en Suisse et néanmoins parait tou- 
jours varié, toujours grandiose , la cime des Alpes, d'un 
si admirable effet , quand le matin la couvre d'uu rideau 
d'or et do |)Ourpre. Sur un des côtés du lac, se dessine 
comme un rempart de rochers grisâtres au milieu duquel 
s'élèvent de loin en loin quelques sapins sourcilleux. Au 
printemps, on voit souvent tomber du haut des montagnes 
des avalanches qui, de loin, ressemblent à des nuages épar- 
pillés. A mesure qu'on s'avance vers le lac, la perspective, 
d'abord un peu triste, devient insensiblement attrayante 
et gracieuse. On aper«;oil des guirlandes de vignes qui an- 
noncent que la nature est devenue plus clémente, puis de 
charmantes résidences, aussi belles, aussi élégantes que 
celles du lac de Côme; des jardins, des bosquets en fleurs 
divisés par groupes, puis ces lies que le lac forme près de 
Scadau, et dont la verdure éclatante contraste avec la teinte 
bleuâtre et un peu sombre des eaux du lac. 

.Mais que les objets qui se succèdent, les sites et les points 
de vue ne nous fassent pas oublier les habitants qui nous 
offrent, par la variété des mœurs et des physionomies, de 
si heureux sujets d'observation. .Ainsi nous remarquerons 
dans le peuple de celte vallée une sorte d'assurance raàle 
et de fierté naturelle qui se distinguent à la fois de la rai- 
deur un peu puritaine des cantons allemands, puis aussi 
de la coquetterie un peu trop agai;ante des paysannes de 
Brientz et d'Unterseen. 

On observe souvent chez les paysannes Suissesses une 
sorte de noblesse naïve et même de gravité imposante qui 
n'exclut cependant pas en elles la douceur de la parole ni 
la grâce du maintien. Elles savent, les jours de fête, mon- 
trer dans leurs yeux et leurs moindres mouvements uu 
abandon et un enjouement franc et libre que l'on regrette 
souvent de ne pas trouver chez les villageoises françaises. 
Mais pour mieux faire connaître le caractère du peuple du 
pays, qu'il nous soit permis d'esquisser en quelques traits, 
et sous forme d'épisode, une scène de cabaret prise sur le 
fait, et qui eût pu fournir plus d'une inspiration heureuse 
aux maîtres de l'école flamande. 

Le dimanche, dès que le service divin est terminé, les 
garçons se réunissent sous le |)ortail de l'église, les tilles 
passent devant eux et vont droit au cabaret, en ayant 
soin toutefois de n'y entrer que par une porte déro- 
bée. La troupe, ou pour nous servir de l'expression locale, 
la culehe femelle se fait remetire la clef d'une chambre 
isolée, dont on ferme les rideaux s'il s'en trouve, et, dans 
le cas coniraire, une des jeunes tilles fournit son tablier, 
suivant l'expédient de la Lisette de lieranger. Après avoir 
disposé l'appartement à leur gré , les jeunes paysannes 
s'asseyent en rond , et chaque fois qu'un des garçons se 
montre, elle« se couvrent le visage d'un mouchoir pour 



éviter d'être reconnues. Les portes s'ouvrent enfin, et on 
permet aux garçons d'entrer en toute liberté : ils apportent 
les uns du vin, les autres du miel ou des fruits secs, et 
une espèce de gâteaux d'une pâle fine et croquante. On 
devine d'avance que chacun offre les présents de son choix 
à celle qu'il préfère. 

Bientôt, à la suite d'une collation des plus simples , les 
jeux se forment ; mais ce qui peut sembler étrange, et ce 
que nous signalons comme un trait de mœurs particulier 
que l'on ne renconlre guère aujourd'hui qu'en Suisse; c'est 
que les jeunes filles, qui ne sauraient se décider à demeu- 
rer quelques heures dans la salle commune du cabaret, 
passent sans difficulté des journées entières dans une 
chambre séparée, parmi des hommes de leur âge et de leur 
connaissance intime. Et, ce qu'il est permis d'assurer, 
c'est que malgré cet abandon et cette familiarité, jamais le 
moindre désordre ni même une apparence de scandale ne 
vient troubler ces réunions. Les garçons, contenus par la 
présence de celles qu'ils aiment, savent éviter les excès; 
jamais un mot hardi ne leur échappe; la réserve, qui n'ex- 
clut pas la gaieté, protège ces réunions, que l'on peut appe- 
ler de véritables fêtes de famille. 

.Mais le désir de crayonner ces intérieurs si peu connus 
des cabarets suisses no\is ferait peut-être perdre de vue la 
suite de notre voyage : continuons donc notre route, et d'a- 
bord, que la nature ne nous rende pas injustes envers la 
civilisation : c'est pourquoi nous rappellerons que nous 
avons fait notre nouveau pèlerinage sur un bateau à vapeur 
qui voyage, on peut le dire, en musique. De temps à autre, 
on fait jouer un mécanisme qui donne l'éveil à une espèce 
d'orchestre souterrain, toujours prêt à exécuter à point 
nommé les ouvertures de Weber, d'.\uber ou de Rossini. 
S'il est vrai que ce mode de transport nous ait fait passer 
un peu plus vite qu'il n'eût fallu peut-être devant certains 
points de vue, nous avons pu, en revanche, observer les 
divers costumes des passagers, qui posent sans s'en dou- 
ter devant les étrangers, curieux d admirer les modes et 
les parures de chaque canton. 

Nous reconnaissons d'abord les paysannes de Thun à 
leurs larges chapeaux ornés de rubans et de fleurs, qui 
conviennent si bien à leur physionomie douce et candide. 
Les femmes de Meyringen se font aisément reconnaître à 
la grosseur des hanches, qu'elles ont soin d'augmenter rn 
accumulant jupons sur jupons, à leurs corsages garnis do 
velours d'une teinte éclatante, à leurs longues manches d.' 
chemises blanches qui leur cachent entièrement les bras, à 
leur tablier de couleur qu'elles font venir de Zurich , cl 
eulàn à leurs souliers à talons rouges. 

On accuse souvent le costume suisse d'un peu de rai- 
deur : le goût ne saurait en effet approuver cette espèce de 
collet de velours noir qu'on nomme gotler, ces bonnets 
entourés de cette auréole de dentelle noire et empesée que 
l'on a comparée avec assez de justesse aux ailes étendues 
d'une chauve-souris. Mais ces antiques modes bernoises 
disparaissent de jour eu jour et foui place à des coiffures 
et à des parures à la fois plus gracieuses et plus simples. 
C'est ainsi que les jolies filles de Lauterbrun el dfuter- 
lacken ont depuis longtemps remplacé le goller par uo 
mouchoir rouge jeté négligemment sur leurs épaules, et 
n'ont le plus souvent sur la tête d'autre ornement que leur 
belle chevelure, dont les tresses leur descendent jusqu'aux 
talons. 

Arnoi'ld FREMY. 

(La suite au numéro prochain.) 



I 



MUSÉE DES FAMILLES. 



109 



ÉTUDES BIOGRA.PHIQUES. 



CHARLES XIV, ROI DE SUEDE. 




Bornadollp. 



Fils d'un avocat de Pau, Bernadotte ,/eaQ-Baptisle- 
Jules) naquii dans celte ville, le 26 jauvier 1764. Son père 
le destinait à suivre la même carrière que lui, mais l'àme 
franclie et le caractère droit du jeune homme ne compre- 
naient rien à la chicane : ce qu'd voulait, c'était l'agitation 
des camps, la gloire du champ de bataille. Cependant le mo- 
ment n'élait pas favorable pour s'enrôler sous les dra- 
peaux, les nobles occupaient tous les grades militaires, et 
une fois adjudant, le plébéien ne pouvait plus espérer d'a- 
vancement : c'était là son bàlon de maréchal de France. 

Presque toujours les grands hommes ont la conscience 
de ce qu'ils vaudront un jour, et les difficultés qui arrêtent 
leurs premiers pas ne servent ordinairemsnt (ju'à les exci- 
ter davantage encore Quoi qu'il en soit, le jeune Herna- 



dotte s*enfuit un soir de chez son père, et, sans avoir donné 
le baiser d'adieu à sa mère, il signa un engagement dans 
le régiment de royale-marine, engagement qu'un maire 
complaisant d'une commune voisine voulut bien ratifier. 
Ces choses se passaient en 1780; neuf ans après, Ber- 
nadotte n'élait encore que sergent; mais dès lors son avan- 
cement fut rapide, et en 1792, il fui promu au grade de 
colonel. 

L'armée avait alors perdu ses chefs, ils avaient quitté le 
lerriloire français, et beaucoup avaient pris les armes con- 
tre la République. Des jeunes gens sans expérience, sans 
inslruclion militaire, souvent mal armés et mal équipés, 
la plupart arrachés à leurs familles, tels étaient les défen- 
seurs que le Comité de salut public avait commis à la dc« 



110 



LECTURES DU SOIR. 



fense des frontières. C'est au milieu de cette armée à peine 
organisée que Bernadotte, qui venait d'être promu au 
grade de colonel, (it sa première campagne sotiS Custine. 
Ses hauts faits lui acquirent bientôt une juste réputation; 
mais l'indépendance de son caractère le mit en butte au 
ressentiment des représentants. Souvent, en efTet, il eut â 
lutter contre eux : alors il n'hésitait pas à leur prouver leur 
ineptie ; puis, arrachant ses épaulettes, il ne demandait que 
le mousquet d'un soldat et la permission de verser son 
sang pour la défense de la France. La brigade Goguel s'é- 
tait révoltée contre le général de ce nom; déjà elle s'était 
emparée de lui et elle allait le mettre à mort; Bernadotte, 
indigné, s'élance au milieu des révoltés et leur arrache leur 
victime. Mais cette noble conduite a déplu aux représen- 
tants; ils ont dénoncé Bernadotte comme aristocrate, et 
attendent que le Comité de salut public ait lancé contre 
lui un mandat d'amener. Heureusement l'ennemi a atta- 
qué nos avants-postes, Bernadotte, en le repoussant, a 
fait des prodiges de valeur, et le représentant n'ose arrê- 
ter le jeune vainqueur. Le Comité de salut public substi- 
tua à l'ordre d'arrestation un brevet de général de division. 
Mais Bernadotte refusa, et ce ne fut qu'après avoir puis- 
samment contribué à la bataille deFleurus, qu'il consentit 
à accepter les épaulettes de général de brigade, qu'on lui 
donna sur le champ même de ses exploits. 

Cependant la République finit par se consolider, et les 
généraux n'eurent plus à lutter que contre les ennemis du 
dehors. Bernadotte poursuivait sa glorieuse carrière; il 
passait le Rhin, luttait pendant trois semaines contre l'en- 
nemi , et méritait par sa bravoure les éloges du Directoire. 
Peu après, il fut détaché avec un corps de 20,000 hommes 
à l'armée d'Ralie. Alors commence la carrière politique de 
Bernadotte ; il est sous les ordres de Bonaparte ; mais l'ami- 
tié n'unira point ces généraux : le Béarnais a deviné la pro- 
fonde ambition de son chef, et, lui, attaché dé cœur à la 
République, déplore une ruine qu'il regarde comme immi- 
nente et certaine. Quoi (|u'il en soif, Bonaparte, qui mieux 
qu'aucun autre savait rendre justice au talent militaire , 
avait confié le commandement de l'avant-garde à Berna- 
dotte. Il n'entre pas dans cette courte notice de parler des 
savantes manœuvres de ce général, des brillants faits d'ar- 
mes qui fondèrent et augmentèrent sa réputation. Vainqueur 
en maints endroits, Bernadotte, après avoir serré de près 
le prince Charles et lui avoir enlevé la forteresse de Gra- 
disca , se vit chargé pur le Directoire d'instructions verbales 
pour le général en chef, et le traité de Campo-Formio se 
signa peu après. 

Des dissensions, dont on connaît mal la cause, ne tardè- 
rent pas à désunir les généraux Bonaparte et Bernadotte; 
celui-ci même se démit du commandement que lui avait 
confié le Directoire, et demanda du service dans l'Inde, 
en Portugal, en un mol, il voulait s'éloigner du général 
ISoiiaparte. 

Je passe sous silence les ennuis, les dégoûts dont on 
abreuva Bernadotte pendant son ambassade à Vienne, où 
il avait été nommé au mois d'avril 1798. Plusieurs au- 
teurs accusent Bonaparte de ne pas y avoir été étranger. 
Quoi qu'il en soit, Bernadotte, à son retour en France, 
épousa M"' Désirée Clary, (ille d'un riche négociant de 
Marseille. 

Napoléon Bonaparte l'avait demandée en mariage quel- 
ques années auparavant, lorsqu'il n'était encore cpio géné- 
ral d'artillerie, et n'avait pu l'obtenir. M. Clary, au dire de 
quelques biographes, aurait |>rétendu (|u'il avait assez d'un 
Donaparte dans sa famille ; il avait en effet marié .<on aulie 



fille à Joseph Bonaparte. M"« Clary était simple, bonne et 
spirituelle , et Bernadotte passa près d'elle des moments 
heureux; mais son mérite était trop grand pour qu'il pût 
rester longtemps sans emploi, et il fut appelé au ministère de 
la guerre. La garde nationale réorganisée, une remonte de 
40,000 chevaux, les frontières renforcées de 100,000 hom- 
mes de nouvelle levée : tels furent les heureux résultats de 
la courte administration de Bernadotte. Mais la République 
touchait à sa lin, et bientôt Sieyès pouvait s'écrier avec rai- 
son que la France avait trouvé un maître. 

Bernadotte lutta jusqu'au dernier moment contre l'am- 
bition de Bonaparte ; mais lorsqu'il vit le Directoire ren- 
versé , il céda aussi, et remplit avec sagesse les nouvelles 
fonctions qui venaient de lui être confiées. C'est surtout 
comme commandant-général dans l'Ouest que Bernadotte 
mérite d'être étudié : tour à tour guerrier s'opposaut aux 
Anglais, pacificateur et prévenant le retour de la guerre 
civile, il triomphe à Quiberon, et, par une seule victoire, il 
assure cette province contre les invasions de l'ennemi et 
contre les révoltes des habitants. Dès lors Napoléon ne crut 
pouvoir mieux faire que de combler de faveurs un général 
aussi illustre et de l'attacher à sa fortune. Bernadotte 
se vit successivement nommer maréchal de l'empire dès 
la création de cette dignité (19 mai 1804), chef de la hui- 
tième cohorte de la Légion-d'Honneur et gouverneur du 
Hanovre. 

L'envoi de Bernadotte dans le Hanovre avait un double 
but : on éloignait un homme qui depuis longtemps s'était 
fait chérir de l'armée et dont l'àme républicaine n'avait pu 
encore se soumettre au despotisme impérial ; de plus, on 
employait le talent d'un grand pacificateur dans un pays 
presque ruiné par les guerres. Bernadotte s'éloigna sans re- 
gret, car il désespérait de la France , qui, selon lui, ne pou- 
vait vivre que sous l'ère glorieuse de la République. Cepen- 
dant son administration du Hanovre porta les plus heureux 
fruits pour l'Empire, et, lors de son appel pour la mémo- 
rable campagne de 1803, Napoléon donna à Bernadotte le 
commandement du premier corps de la Grande-Armée, qui 
était ci)mposé des troupes hanovriennes. Déjà ces soldats 
avaient iigualé leur bravoure, car Bernadotte, à leur tête, 
avait fait rentrer l'électeur de Bavière dans >a capitale et 
contribué à la prise d'Ulm, en tenant trois jours entiers les 
Russes en échec. Lors de la célèbre bataille d'Austerlitz, un 
des plus brillants faits d'armes du dix-neuvième siècle, ce 
maréchal se signala de nouveau, et on lui accorde géné- 
ralement une grande part à cette victoire; il fut récom- 
pensé de sa bravoure par la souveraineté et les titres de 
duc et de prince de Ponte-Corvo, que lui conféra l'empe- 
reur. 

Pour suivre Bernadotte dans toutes les victoires qu'il 
remporta, il faudrait faire l'histoire des premières années 
de l'empire français, si fertile en actions d'éclat; en effet, 
on le retrouve sur tous les champs de bataille, partout où 
il y a du danger à courir et des lauriers à cueillir. Vainqueur 
àSchleitz,où il battit l'avanl-garde de l'armée prussienne, le 
prince de Ponle-Corvo s'attacha à ce corps, le pressa vive- 
ment, et après lui avoir inutilement offert plusieurs fois 
la bataille, il l'atteignit enfin à Lubeck. Peu de faits d'armes 
furent aussi brillants : onze généraux, à la tète desquels 
étaient le maréchal Blucher et le prince de Brunswick, et 
«*ouze mille hommes restèrent au pouvoir des Français. En 
Pologne, Bernadotte triompha des Russes dans un brillant 
combat livré près de Moruiigen, le 25 janviei" 1807. l'ne 
blessure arrêta le cours de ses succès et le força do prendre 
(luelipies instants de repos. 

La paix de Tilsitt, qui avait mi? fin à retio campagne, 



Muséf; des familles. 



lii 



ne fut pas de longue duri'o, et Bernadotte, à peine guéri 
de sa blessure, reçut l'oidre de prendre le gouvernement 
des villes anséiiliques. Rappelé en Allemagne en 1808, il 
commanda l'armcc alliée, française, espagnole et Lollan- 
daise, et se signala par <le nombreuses actions d'éclat en 
même temps qu'il faisaitchérirson commandement au^ sol- 
dats qui lui étaient soumis. Dans la campagne de 1809, à la 
lèle du 9' corps de l'armée, il obtint plusieurs avantages sur 
les Autrichiens, et se signala surtout en avant du pont de 
Lintz; il opéra ensuite sa jonction avec la Grande-Armée. 
Le 6 juillet, Dernadolle prit part à la bataille de Wagiam, 
où il commandait l'aile gauche avec Masséna à la lèle des 
troupes saxonrîes (c'est de ce côté qu'eut lieu l'attaque la 
plus vive); en valu le prince de Ponte-Corvo fit des pro- 
diges de valeur, ses troupes, écrasées par le nombre, re- 
culèrent en desordre; lui-même il se vit enveloppé, et il 
ne parvint à se dégager que par une présence d'esprit et 
une hardiesse qui auraient sufTi pour assurer sa réputation 
militaire. Le soir, la victoire était gagnée, mais les Saxons 
étaient restés en grand nombre sur le champ de bataille : 
ils avaient ainsi lavé la honte d'un moment de crainte. 
Bernadotte, furieux de n'avoir pas été soutenu , cria à la 
trahi>on : il se plaignit qu'on l'eût abandonné et qu'on eût 
sacrifié ses soldats ; il offrit sa démission, et Bonaparte , en 
l'acceptant, semble avoir justifié les reproches qui lui fu- 
rent adressés dans la suite. 

Cependant le démissionnaire était rentré à Paris depuis 
vingt jours à peine, qu'il fut chargé de repousser une in- 
vasion des Anglais clans l'Ile de Walcheren ; il se rendit 
aussitôt à Anvers. Il ne fallait rien moins que l'activité du 
prince de Ponte-Corvo pour organiser la défense; les tra- 
vaux de fortification étaient à peine commencés, les arse- 
naux ne contenaient ni poudre ni artillerie, et les troupes 
françaises étaient obligées de vivre de pillage comme dans 
un pays ennemi. Bernadotte ne se laissa point effrayer de 
ce déiiùment, son excessive activité suppléa à ce qui lui 
manquait, et chaque jour voyait s'élever de nouveaux for.'s 
ou s'établir de nouvelles batteries. La ruine de l'Ile de Wal- 
cheren fut le seul avantage que relira de son entreprise le 
général anglais, qui avait perdu plus de quatorze mille 
hommes. Cette campagne, qui se termina presque sans 
combat, avait été plus funeste à l'armée anglaise que si elle 
eût éprouvé de grands revers. Le prince de Ponte-Corvo, 
de retour à Paris, reçut la décoration de l'ordre de .Saint- 
Henri de Saxe, 

Mais la bonne intelligence ne régna pas longtemps 
entre Napoléon et le prince de Ponte-Corvo ; l'Empereur 
lui reprochait d'avoir, dans une proclamation aux troupes, 
outrepassé son pouvoir; il allait même jusqu'à lui défendre 
l'entrée de Paris. Bernadotte se démit de ses honneurs, de 
ses dignités, de ses titres, puis il refusa de se soumettre 
à des injonctions aussi arbitraires. Le ministre, craignant 
avec raison une guerre civile dont le chef aurait été un 
homme si influent, modifia l'ordre de l'Empereur, et se 
contenta d'écrire au prince de Ponle-Corvo qu'il eût à se 
rendre à l'armée d'Allemagne dans le plus bref délai. On 
ménagea entre eux une entrevue, qui eut lieu à Schœn- 
brunn; Napoléon parut avoir oublié les torts qu'il repro- 
chait à son maréchal, il lui donna même le gouvernement 
général de Rome ; mais Bernadotte ne l'accepta qu'après de 
nombreuses hésitations. 

Cependant une révolution avait eu lieu en Suède, et 
Gustave IV avait succédé à Charles XIM, qui était descen- 
du du trône sans secousses violentes. Gustave était vieux, 
et sa mort ne ne devait pas tarder à laisser vacant le trône 
de ce pays. Dans de semblables circonslances, il fallait un 



homme ferme, capable de saisir le gouvernement d'une 
main sûre, d'imposer aux ennemis du dehors et de répri- 
mer les révoltes intérieures. Les suffrages des Suédois se 
portèrent sur Bernadotte , et des députés vinrent lui offrir, 
à Paris, le titre de prince royal de Suède. Après la prise de 
Lubeck, Bernadotte ayant enveloppé un corps nombreux 
de Suédois, s'était cunlenlé de leur faire déposer les armes, 
il avait même admis les principaux chefs à sa table et il avait 
eu pour eux tous les égards possibles. Cette modération 
lui avait attiré un grand nombre de partisans. Napoléon, 
qui ne devait sa fortune qu'à l'élection populaire, ne pou- 
vait s'opposer à ce qu'un peuple choisit un de ses géné- 
raux pour roi. On assure pourtant que ce choix le contra- 
ria vivement ; car il savait qu'il y avait, entre lui et celui 
que les Suédois voulaient pour prince héréditaire, toute la 
haine du Directoire, dont Bernadotte s'était toujours montré 
le plus ferme soutien. «Que nos destinées s'accomplissent», 
dit-il enfin avec regret, et Bernadotte fut unanimement sa- 
lué « prince héréditaire de Suède , pour, après le décès du 
« roi actuel, régner sur la Suède et les pays qui en dépen- 
« dent, être couronné roi de Suède et recevoir le serment 
« de fidélité; enfin gouverner le royaume suivant le sens 
« littéral de la constitution du 6 juin 1809. » 

Bernadotte parut d'abord vouloir rester fidèle allié de 
la France, même au détriment de la Suède. Napoléon lui 
ayant donné l'ordre de rompre tout commerce avec l'An- 
gleterre, le prince héréditaire obéit, quoiqu'il sût bien 
que la Suède ne pouvait se suffire à elle-même. Défense fut 
faite de commercer avec l'Angleterre, et les marchandises 
saisies devaient être confisquées. C'était là un ordre illu- 
soire que le gouvernement ne pouvait ni ne voulait mettre 
à exécution ; aussi la fraude remplaça-t-elle les échanges 
réguliers. Napoléon, se croyant le jouet de son ancien lieu- 
tenant, se fâcha. Bernadotte, de son côté, souffrait avec 
peine le ton d'arrogance avec lequel l'Empereur lui dictait 
des ordres. D'ailleurs l'intérêt de son |)ays s'opposait à une 
soumission aveugle à la France ; des notes pleines d'aigreur 
furent échangées, et enfin Bonaparte donna à ses troupes 
l'ordre d'envahir la Poméranie et l'ile de Rugen. C'était 
l'époque où la France portait ses armes victorieuses jusque 
sur les glaces de la Russie, l'époque où Na|)oléon, qu'aveu- 
glait sa puissance, paraissait négliger tous les moyens d'as- 
surer son triomphe. La Suède, mécontente de la conduite 
de l'Empereur, se détacha de son alliance, et la Russie, 
profitant de ces semences de discorde , otTrit à ce pavs la 
Norwège, qu'il avait si longfempsambitionnée. Bernadotte, 
après bien des hésitations, signa le traité de Saint-Péters- 
bourg, le 24 mars 18J2, et, nommé chef de l'armée con- 
fédérée, il fut forcé de porter les armes contre ses anciens 
comi»agnons. 

Une fois lancé dans cette voie, Bernadotte marcha vite, 
trop vite peut être pour sa réputation. Il était poussé pour 
ainsi dire par une force dont il ne se rendait pas compte, 
car il savait que chacune de ses vicloire.s était non-seule- 
ment une tache à sa gloire, mais encore un coup porté à 
l'individualité de son paysadoptif: il comprenait que pour 
la libellé de la Suède, il eût fallu opposer la puissance de 
Is France à la grandeur envahissante de la Russie; mais il 
ne pouvait, ou, pour mieux dire, il n'osait changer de con- 
di;ite , et il voulut cacher sous de nouveaux lauriers son in- 
gi'atitude à l'égard de la France. Un de ses plus brillants faits 
d'armes fut la bataille de Leipzik, où il décida la victoire 
et força ainsi Na[)oléon de repasser le Rhin. En vain les pa- 
négyristes de Bernadotte prétendent qu'il fit tous ses efforts 
pour adoucir les dures conditions présentées à l'Empereur ; 
eu vain disent ils que durant toute l'année J 81 4 l'armée sué- 



112 



LECTURES DU SOIR. 



doise se renferma dans une neulralité inofTensive ; les notes 
diplomatiques prouvent que Bernadotte excita au contraire 
les confédérés, et qu'il ne voulait rien moins que la prompte 
abdication de l'Empereur. Ce fait restera comme une tache 
ineffaçable à la mémoire du soldat couronné. 

Quand Bernadotte eut vu l'envahissement de la France, 
il se prit à déplorer le sort de l'homme extraordinaire qui 
naguère voyait tous les rois de l'Europe à ses pieds, et à 
qui maintenant l'on ne donnait pour empire qu'une ile 
pauvre et sans ressources. Dès lors il ne parut plus s'oc- 
cuper de la guerre européenne. En vain Napoléon remonta 
sur le trône impérial et vit de nouveau les rois se liguer 
contre lui, Bernadotte, cette fois , resta neutre, et on ne 
peut lui reprocher d'avoir contribué à nos désastres de 
Waterloo. Bien plus, quand les Bourbons furent rétablis, 
il ouvrit sa cour aux exilés français et leur offrit un sûr 
asile. La paix générale paraissant assez solidement établie, 
le prince royal de Suède tourna ses armes contre la Nor- 
wège, qui refusait de reconnaître sa nouvelle suzeraine. 
Enfin, à la mort de Charles XIII, le ^ février 1818, les Sué- 
dois, reconnaissants, le proclamèrent roi de Suède et de 
Norwège sous le nom de Charles XIV. 

Monté sur le Irone, Bernadotte s'entoure de Français; 
avec eux il s'entretient de son pays, regrette les événe- 
ments de 1813 et déplore l'aveugle ambition de l'Empe- 



reur. Mais il a soin de ménager l'orgueil des Suédois, et 
c'est à eux qu'il confie les premières places de son royau- 
me , malgré toute sa bienveillance pour ses anciens com- 
patriotes. 

Bernadotte est mort le 8 mars 1844, à trois heures et de- 
mie de l'après-midi, après une maladie longue éternelle: 
il était âgé de quatre-vingt-un ans un mois et douze jours. 

Son (ils lui a succédé sans la moindre opposition. Os- 
car I"^ a quarante-quatre ans et demi; il est généralement 
aimé, et tout fait présager que la famille des Bernadotte, 
assise sur le trône de Suède par la libre élection de tout 
un peuple , s'y maintiendra. Le nouveau prince royal est 
âgé de dix-huit ans, sa mère est la princesse Joséphine- 
Maximilienne-Eugénie, fille du prince Beauharnais, duo de 
Leuchtenlierg. 

Telle fut la vie de Bernadotte; existence remplie d'évé- 
nements et que de nombreux exploits militaires rendent à 
jamais glorieuse , mais sur laquelle pèse un reproche in- 
délébile, celui d'avoir porté les armes contre ses frères (1). 

AcHMET D'HÉRICOURT. 



(i) Lorsque BernadoUe vint i Paris, le il avril I8i4, après Vtbili- 
calion de Napoléon, il recul du public, au lieu des témoignages d'es- 
lime ei même d'alTeclion qu'il avail espères, des marques d'une im- 
probation générale. 



PARTICULARITES HISTORIOUES. 



1711 DUEJL SOUS IiA îiIGIJE. 



t. 

Le vendredi 4 j.mvier IGlô, une brillante réunion de 
seigneurs de la cour s'était donné rendez-vous dans un de 
ces mystérieux réduits que la mode imposait alors à tout 
homme soigneux de sa réputation de raffiné. Le suprême 
bon ton faisait une obligation de la petite maison du fau- 
bourg, comme il lit, plus tard et de nos jours, du château 
et de la maison de campagne le complément indispensable 
de la richesse et de l'aristocratie; ce temple discret avait 
été élevé par le ducd'Épernon, qui avait fait venir d'Italie 
tout ce que la peinture et la sculpture romaines avaient 
pu produire de plus en harmonie avec les rêves de sa fan- 
tasque imagination. Ce jour-là, la troupe joyeuse des amis 
du prince avait été convoquée pour célébrer dans un splen- 
dide banquet le retour du duc de Guise, qu'un ordre de la 
reine mère venait de rappeler de son gouvernement de 
Provence. 

Le duc d'Épernon, tout amateur passionné qu'il était des 
plaisirs, n'oubliait jamais son rôle de prince et de courti- 
san, et la fête qu'il donnait au duc de Guise avait un tout 
outre but que l'espoir de sabler le Siilery et le jus généreux 
de ses vignobles de la Bourgogne. Depuis longtemps la 
maison de Lorraine avait effrayé la cour de sa puissance 
envahissante, et déjà sous Henri III on avait fait bien des 
efforts pour diviser cette ambitieuse famille et en détacher 
les nombreux partisans qui lui servaient de soutiens. Le 
Balafré, père du duc de Guise qu'on allait fêter ce jour-là, 
lui que la Ligue appelait son César et qui mourut de la 
mort de César, avait perdu la vie dans les violents débats 



de celte lutte de monarque à sujet, et il s'agissait encore 
sous Louis XIII, de mettre nn frein à rin.<ialiablc .imbilion 
de ses descendants. 

Marie de Médicis, cette reine astucieuse, qui pouvait alors 
ce (|u'elle voulait (quand Concini et le Parlement le vou- 
laient), avait chargé d'Epernon de gagner la confiance du 
duc, de le rapprocher, autant que possible, de ceux qui 
lui voulaient du mal, et de Téloigner au contraire des par- 
tisans de la famille de Lorraine qui pourraient lui être utiles 
par leurs conseils ou leur valeur. Il y avait particulière- 
ment un homme qu'on tenait beaucoup à réhabiliter dans 
l'esprit du duc, parce que cet homme était celui qui avail 
dévoilé jadis tous les plans de la Ligue, pour sauver l'ar- 
chevêque de Lyon, son oncle, compromis dans l'arresta- 
tion du cardinal à Blois. C'était le baron de Lux, courtisan 
dévoué, serviteur obséquieux, toujours prêt à flatter la vo- 
lonté royale, et qui aurait acheté d'une tête coupée ou d'uo 
coup de poignard la majestueuse approbation de la régentt 
ou le sourire enfantin de Louis XIII, qui, grâce à la politi- 
que florentine de Concini , n'avait encore sur son trône 
qu'une couronne sans puissance, qu'un sceptre sans com- 
mandement. Quelques-uns prétendaient que de Lux avail 
fait partie des quarante-cinq qu'Henri III a\ait chargés 
d'assassiner le Balafré... 

Lorsque le duc de Guise, suivi du chevalier son frère, 
entra dans la salle de réception, le duc d'Épernon, en maî- 
tre courtois de maison, s'avança joyeusement vers lui, et 
lui prenant les deux mains : 

— Parbleu ! beau cousin, lui dit-il. vous arrivez comme 



MrsÉD DES FAMILLT-S. 



lis 



marée en carême!... Barré, mon maître d'Iiôlel, parlait 
déjà de se jeter dans la Seine par les fenêtres de ses cuisi- 
nes, désespéré de votre relard, qui compromet singulière- 
ment le drap d'or de certain marcassin tué dans nos forêts 
deSenlis, et qui expie pour le moment, à la broche, les 
quatre lieues qu'il a fait courir à nos braves coursiers de 
Limoges!... Soyez donc bienvenus, vous et le gentil che- 
valier, qui a grandi depuis son voyage en Provence... .al- 
lons, messeigneurs, à table, et rivent Dieu, monseigneur 
le roi et le marcassin !... 

Le festin marcha sur ce ton, et, certes, avec des convi- 
ves tels que M. de Roqiielaurc, le marquis de Lesdiguiù- 
res, le chevalier de Grignan et La Châtre, d'Épernon était 
assuré d'une journée des mieux remplies. Barré s'était 
surpassé dans l'ordonnance du service, et un luxe vrai- 
ment royal présida à ce banquet, qui cependant n'allait pas 
à l'orgie aussi vite que l'eût désiré l'amphitryon ; car il sa- 
%'ait que le vin c'est l'homme, et il avait londé de grandes 
espérances sur le laisser-aller du duc, dont il comptait ex- 
plorer la politique, quelque peu déboutonnée au dessert. 
Voulant donner le dernier coup de fouet à la bruyante 
gaieté de ses convives, puissamment échauffés déjà par de 
fréquentes libations et par les saillies peu gazées de Ro- 
quelaure, d'Épernon fit sisneàun page, qui plaça devant 



lui et devant chaque seigneur une coupe magnifiquement 
ciselée et adornée de pierreries, de reliefs ; et, comme cha- 
cun se récriait sur la magnificence de ce nouvel ornement 
de table : 

— Far saint Jacques! s'écria d'Épernon , à tel maitre tel 
palais!... Il est juste de bien loger le \in que nous allonj^ 
boire à notre beau cousin de Guise !... C'est un présent d« 
Sa Majesté le roi d'Espagne, messeigneiirs, ajoula-t-il ei 
élevant un flacon tout couvert encore de celte mousse de 
vétusté si prisée des œnophiles ; c'est pur vin de Caslille, 
apporté à feu Sa iMajesté Henri IV (que Dieu ait en sa 
sainte compagnie) par le bon connétable Zamet, lors de la 
paix de Sommerset; ainsi vous avez sa date... Donc, à la 
santé de notre cousin, à sa bonne revenue, et trinquons!... 

Alors tous se levèrent pêle-mêle ; les coupes s'entrecho- 
quèrent; tous les convives, entraînés par l'exemple du 
maitre, se précipitèrent les uns sur les autres, et plus d'une 
de ces précieuses coupes qui, au dire des mémoires du 
temps, avaient coûté chacune plus de mille livres, eut fort 
à souffrir des chocs réitérés de ce toast échevelé. 

Tout à coup, et au moment où le duc de Guise allait ap- 
procher la sienne de celie d'un seigneur placé au bout de 
la longue table, il se sentit tiré par la manche de son pour- 
point de velours bleu d'outremer, et une voix lui dit : 




— Halte-là, frère duc!... Cet homme est le baron de 
Lux ! Il y a du sang dans sa coupe, du sang de notre père 
qu'il a assassiné !... 

— Qui parle d'assassinat? dit d'Épernon en s'approchant 
du groupe. 

— C'est moi ! s'écria le jeune chevalier de Guise, moi, 
qui ai dit à mon frère, et répèle tout haut que .M. le baron 
de Lux, ici présent, a terni son écusson du sang de mon- 
seigneur notre père, et je liens pour lâche et félon quicon- 

JANVIER 184r). 



que a tué dans l'ombre, sans donner à son rival sa part de 
champ et de soleil ! 
Tous gardèrent le silence... 

— Lâche et félon !... Entendez-vous, monsieur? cria le 
chevalier. 

— Monsieur, balbutia de Lux, monseigneur votre père, 
dont j'honore la glorieuse mémoire, est mort par la volonté 



du roi Henri., 
ble... 



Je n'v ai rien fait..., moi chétif et fai« 



— IN — nOlZlfeME VOLUME. 



114 



LECTURES DtJ SOIR. 



Et, soit effet du vin, ou peut-être de la terreur, il chan- 
cela et fut obligé de s'appuyer sur la table. 

— On ne peut pas plus faible! s'écria Roquelaure en 
éclatant de rire, enchanté de pouvoir jeter son jeu de mots 
au milieu de cette scène qui prenait un caractère trop dra- 
matique; et, tandis que les convives, stupéfaits d'une telle 
algarade, semblaient consulter des yeux le sentiment du 
maître du logis, le baron de Lux sortit précipitamment... 

Dix minutes après, deux voitures se croisèrent au coin 
de la rue de Grenelle; l'une d'elles s'arrêta, et le chevalier 
de Guise, s'élançant de son marchepied, courut à l'autre, 
et enjoignit au rocher d'arrêter; puis ouvrant la portière : 

— Baron de Lux, j'ai un mot à vous dire ! 

Et le saisissant parle bras, il l'entraîna à quelques pas; 
el mettant l'épée à la main : 

— En garde ! s'écria-t-il, et pas de mots !... 

Puis se reculant à distance, pour se développer et don- 
ner du terrain à son adversaire qui avait dégainé, il se jeta 
sur lui, et, après quelques passes, lui plongea son épée 
dans le cœur, et soutint ainsi le cadavre au bout de son 
fer, jusqu'à ce que ses gens fussent accourus le prendre. 

— Un prêtre!... un médecin !... cria le cocher. 

— Ni l'un ni l'autre n'y feraient , dit le chevalier en 
remontant dans son carrosse, le fossoyeiir suffit... 

Ceci se passait à quatre heures après midi, dans une des 
rues les plus fréquentées d'alors!... 

H. 

La reine élait à la fin de son repas du soir, lorsque le 
fils du baron de Lux, introduit par le marquis d'Ancre, son 
favori, entra précipitamment et se jeta, tout en fondant 
en larmes, aux pieds de Sa Majesté, lui demandant justice 
du meurtre de son père. Marie de Médicis, qui n'avait pas 
besoin de nouveaux griefs pour désirer la perte ou l'hu- 
miliation des Guise, lui promit une vengeance éclatante, 
et, pour première consolation, donna à ce fils éploré la sur- 
vivance de tous les États, charges et pensions de son père; 
puis, se tournant vers la princesse de Conti et la douai- 
rière de Guise qui assistaient au souper : 

— Voilà, dit-elle, encore un coup de votre famille !... 

— Madame, repartit fièrement la douairière, quand mon 
fils vint au monde, j'ai élevé les mains au ciel, suppliant 
T)ieu qu'il lui fit la grâce de venger la mort de monseigneur 
son père, et si j'eusse été homme, il y a vingt ans que je 
me fusse donné ce contentement! 

— Bien, dit la reine en se retirant, nous jugerons ! 

— Lorraine est sans peur, Bourbon le sait! répliqua la 
douairière en relevant la tête. 

Cette famille était de fer, hommes et femmes ; nul n'y 
pliait, et la reine, qui le savait trop bien, mit alors en pra- 
tique la politique souple et temporisante de son ministre 
italien; el bien lui en prit, car, toute régente qu'elle était, 
si elle ne se fiît retirée de la salle du festin, elle se serait 
attiré quelque rude re^jartie de cette fière duchesse, qui 
prétendait que sa couronne ducale était d'or aussi pur que 
celle qui brillait sur les armes royales de France. 

F.e parti des Guise alors était puissant, d'autant plus 
puissant que le Parlement, qui de tout temps fut en oppo- 
sition flagrante avec le trône, se faisait une règle constante 
de contrecarrer l'autorité de Concini, qui gouvernait pa; 
l'organe de la reine mère ; aussi , malgré la volonté bim 
exprimée de la cour, rendit-il, quatre jours après, un arrêt 
par lequel il déchargeait le chevalier de Guise de toute 
culpabilité, attendu que, prince, il avait fait beaucoup 
d'honneur en croisant son épée avec celle d'un sitnple 
fjentilhomme... C'est le texte précis du jugement que le 



bon La Fontaine copia sans doute plus tard dans une de ses 
plus jolies fables : 

Vous leur faisiez, seigneur, 
En les croquant, beaucoup d'honneur/... 

Ce fut tm rude coup pour la reine ! Mais son conseil lui 
remontra que la dissimulation lui serait plus profitable, 
puisque le temps d'agir au grand jour n'était pas encore 
venu. 

Trois semaines après, le chevalier de Guise élait au lit, 
lorsqu'à la pointe du jour, son valet de chambre vint le ré- 
veiller pour lui remettre un billet qu'on disait très-pressant, 
et dont le porteur attendait la réponse. 

— Quelque billet de femme ! dit nonchalamment le che- 
valier en bâillant, voyons !... 

« Monseigneur, 

t Nul ne peut être plus fidèle témoin de ma juste douleur 
« que vous : c'est pourquoi je vous prie de pardonner à 
« mon ressentiment, si je vous convie par ce billet de me 
« faire tant d'honneur que je puisse me voir Tépée à la 
« main avec vous, pour tirer raison de la mort de mon père. 
« L'estime que je fais de votre courage me fait croire que 
« vous ne mettrez en avant votre qualité pour éviter ce à 
« quoi l'honneur vous oblige. Le porteur de cerescrit vous 
« mènera au lieu où je suis avec un bon cheval et deux 
« épées desquelles vous aurez le choix, et si vous ne l'avez 
« pour agréable, je m'en irai partout où vous me comman- 
« derez. 

* Baron de Lux. » 

— Pardieu ! s'écria le jeune chevalier en sautant à bas 
de son lit, je ne comptais pas aujourd'hui sur une aussi 
bonne fortune!... Qu'on aille éveiller le chevalier de Gri- 
gnau et qu'on prépare nos chevaux. 

Quelques minutes après, ce dernier, qui couchait dans 
une chambre au-dessus de celle de Guise, entra en disant : 

— Ah! je renie Dieu! chevalier, quel frelon vous a 
dardé?... Quoi! à quatre heures du matin, quand Phébé 
la blonde est encore au ciel!... Est-ce rendez-vous d'a- 
mour ou de chasse?... 

— Les chevaux de monseigneur sont prêts, dit un valet. 

— Ah! vive Diane!... cria Grignan, vivent Diane et 
saint Hubert ! c'est pour courre la biche aux bois Meudon ! 

— Avez-vous votre épée de combat? lui demanda de 
Guise. 

— Compris! répliqua le joyeux chevalier; chasse d'hon- 
neur! je suis votre second; je cours quérir ma meilleure 
lame... 

Quelques minutes s'écoulèrent et il rentra, puis mon- 
trant son épée : 

— Bénie par le pape en personne! dit-il gaiement en 
frappant sur la lame damasquinée. 

Lorsque le che\alier de Guise et son second furent des- 
cendus dans la cour, ils trouvèrent un gentilhomme à che- 
val qui les attendait. C'était Riollet, second du baron de 
Lux, qui devait les guider au rendez-vous, et qui dit : 

— Plail-il à monseigneur de dépêcher? car tout à l'heure 
le jour viendra, et le faubourg Saint-Antoine sera encom- 
bré; nous éfirouverons des obstacles dans notre marche. 

— Des obstacles ! dit de Guise ; je vous jure que je tuerai 
qui m'en opposera. Où allons-nous? 

— Au village de Charonne, monseigneur. (Charonn« 
était le bois de Boulogne de ce temps-là; c'était là que .se 
vidaient les affaires d'honneur. ) 

Les trois champions partirent au galop, 



MUSEE DES FAIMILI.es. 



11.5 



— Bon temps pour Paction, disait Grignan en soufflant 
dans ses doigts, carie froid était piquant et la neige tom- 
bait ù flocons épais. 

Au bout de la rue Saint-Antoine, un àne qui cheminait 
au beau milieu du pavé, chargé de légumes qu'il portait au 
marché, se trouva précisément sur le passatre de ceWe pe- 
tite troupe qui allait un train d'enfer ; le chevalier de Guise 
mit l'épée à la main, et, fidèle à son serment, la passa, 
presque sans ralentir l'allure de son cheval , à travers le 
corps du pauvre animal, qui roula sur le ruisseau, aux cris 
de son maître qui vit disparaître bientôt dans le lointain 
le meurtrier de son malencontreux compagnon. Grignan 
en pleurait à force de rire, et disait qu'il n'était réservé qu'à 
monseigneur de combattre toute sorte d'adversaires sans 
se compromettre. 

A quelques cents pas de Charonne, ils trouvèrent le 
jeune baron de Lux qui les attendait monté sur un barbe, 
lisse saluèrent réciproquement et mirent bas leurs pour- 
points, puis, lançant leurs chevaux, ils se croisèrent, firent 
demi-tour, et revinrent l'un contre l'autre au galop et l'épée 
à la main. A la première passe, le baron reçut un coup de 
pointe dans le bas-ventre; mais il revint à la charge, et 
porta une violente bourrade qui perça le gant, glissa le long 
du poignet et atteignit le bras du chevalier. Ils passèrent 
et repassèrent ainsi \Mir quatorze fois! et toute passe porta 
coup. Le baron en reçut sept mortels ; le chevalier de Guise 
en etit trois dans la selle de son cheval, un au bras, un à 



la main, et un autre qui déchira sa chemise et vint égra- 
tigner sa poitrine. 

Cependant Grignan et Riollet en étaient venus aux mains, 
suivant les règles du duel de ce temps-là, et comme le 
cheval du premier, ayant reçu un coup de pointe sur le 
chanfrein, s'était cabré, Riollet plongea son épée dans le 
ventre de son adversaire, qui roula dans la neige. Alors de 
Guise, furieux de la défaite de son second, se jeta sur de 
Lux, et l'acheva d'un dernier et terrible coup d'estoc dans 
la poitrine; puis, se tournant vers Riollet, et rengainant 
paisiblement son épée : 

— .\vez-vous encore d'autres Lux ?... Vous savez où je 
demeure ; mais pas daiissi bonne heure , s'il vous plait, et 
autant que possible quand il y aura moins de neige, c'est 
fatigant pour les chevaux... 

Et la reine?... La reine plaicnit les deux I arons de Lux, 
et loua la franchise et la f/énérnsité du chevalier de Guise, 
qu'elle envoya visiter pour s'informer de sa blessure au 
bras... C'était l'avis de Concini. 

F,e chevalier devint fort à la mode; caries belles dames 
de la cour disaient que c'était merveille pour un si jeune 
et si gentil chevalier d'avoir en un méwr mois et d'une 
même épe'e, tué le père et le fils sur le pré... Quant à l'âne, 
on blâma le jeune étourdi d'avoir si légèrement occis un 
innocent, dont un simple écart de rênes eût pu sauver la 
vie! 

G.vioppr d'ONQUAIRE. 





^^llfâJO 



FABLE. 



Un jeune homme au pied leste, à la tète bouillante, 

A l'âme avide, impatiente. 
Gravissait une côte assez rude à monter. 

Un beau vieillard, au front calme et sévère, 

A la démarche grave et fière , 

Sans effort et sans haleter, 
Suivait la même route ; et, malgré son grand âge. 
En souplesse, en vigueur, semblait le disputer 

.\ son compagnon de voyage. 
Cependant le jeune homme, en sa fougueuse ardeur, 

De ce vieillard accu.se la lenteur. 
Tantôt il le devance, et l'appelle et le presse ; 

Tantôt par l'épaule et les reins 
Il le saisit, le pousse des deux mains. 

Criant : « Allons, point de mollesse ; 
« Marchons; avant d'atteindre au sommet du coteau , 

« Nous serons tous deux au tombeau ; 

« Et j'aurai perdu ma jeunesse. » 

Le vieillard ne s'en émeut pas. 
Au jeune impatient il aurait trop h dire; 

Il lui jette un malin sourire , 

Et va toujours du même pas. 
Cependant delà côte ils atteignent le faite. 
Quelque temps sur la plaine ils cheminent fous deux ; 



Et tout en cheminant ils gagnent l'autre crèle 
Du mont qui désormais s'abaisse devant eux. 
La pente, en avançant, est toujours plus rapide; 

El dans un nébuleux lointain 
On entrevoit comme un gouffre liquide, 

Où semble finir le chemin. 
Le plus jeune, à présent, a moins d'impatience; 
Sur cette pente il voudrait retenir 

Le vieillard qui toujours avance. 
Dont naguère sa voix gourmandait l'indolence, 

Qui maintenant semble courir. 
Au-devant du vieillard le voilà qui se jette.' 

« Arrête, lui dit-il, arrête; 
« Respirons un moment; pourquoi tant se hâter? 
— « Qu'es-tu, dit le vieillard, pour vouloir m'arrêter? 

« Ne vois-tu pas que c'est folie? 
« La route où nous marchons n'est autre que la vie. 

« Tu pressais mon pas à vingt ans, 
« Et veux le ralentir quand ta tête est blanchie? 
« Mon pas ne change point comme ta fantaisie. 

« Adieu, mortel, je suis le Temps. » 

VIENNET, 
de V/icadémie française, 



116 



LECTURES DU SOIR. 



â. B®1B B'Ulf WâlSSMàM, 



(1) 



Avant de quitter la cale, que je vous dise un mot des gens 
qui l'habitent. On les appelle caliers. Le calier passe sa 
journée entière dans la cale, où il range, dérange, place et 
déplace les objets dont on s'est servi en haut ou dont on se 
servira. Jadis, c'était une sorte de nyctalope, vivant le jour 
et la nuit dans la cale, ne montant jamais sur le pont, et 
voyant la lumière du soleil, que ses yeux pouvaient soute- 
nir à peme, seulement au désarmement du navire. C'était 
un véritable rat humain. En général , le calier était un 
vieillard qui usait ici le reste des forces prodiguées autre- 
fois sur le pont et dans la batterie du vaisseau , et c'est de 
là que vient le nom que se donnent entre eux les marins 
déjà anciens au service, de vieux de la cale. Le calier sa- 
vait beaucoup de belles histoires de combat, de voyages et 
de naufrages ; il savait tous les proverbes, toutes les chan- 
sons salées, et même il était un peu sorcier ; aussi les jeunes 
matelots allaient-ils l'entendre et le consulter. Aujourd'hui, 
il monte sur le pont, il voit quelquefois le soleil, il ne cou- 
che plus dans la cale ; c'est un homme comme tous les au- 
tres, que n'enveloppe plus ce vernis de poésie grossière 
qui fit pendant longtemps du calier un être à part dans le 
monde de la marine, un être presque redouté des novices, 
un ch.iinon révéré de la tradition du vieux temps. 

Quelques marches de celle échelle, et nous voilà dans 
le faux-pont, qui est bien un pont véritable, mais qu'on 
déshonore de la qualification /awa;, |)arce qu'il ne porte 
pas de canons. Ceux qu'on arme comptent; ils sont respec- 
tables ; ils sont le champ de bataille, tandis que le faux- 
pont n'est que le dortoir. Vous voyez à tous les barreaux 
ou poutres du plafond , au-dessus de votre tête , des cro- 
chets vissés à de certaines dislances et symétriquement nu- 
mérotés; ce sont les supports des lits de nos matelots; ces 
lits sont des sacs de toile que vous connaissez très-bien sous 
le nom de hamac, mot emprunté aux sauvages de l'Amé- 
rique, et rapporté par les compagnons de Christophe Co- 
lomb. Le lit pendu était appelé autrefois branle, de l'ita- 
lien branlare, remuer. Le lit remue toujours, en effet, et 
va au branle du navire. De ce nom de branle est venu le 
commandement par lequel on avertit les hommes de se 
préparer au combat, ou seulement de se lever et de rouler 
leurs lits pour les mettre à la place qui leur est assignée 
nu-dessus de la muraille du bâtiment. Branle-bas, ou 
décrochez les branles ! Branle-bas dn combat ! décrochez 
les branles et disposez tout pour le combat. 

Vous remarquez, je le vois, avec plaisir, et peut-être avec 
surprise, combien ce dortoir est propre et dégagé. Rien ne 
l'obstrue , l'air y circule librement ; il est lavé , frotlé , 
grallé comme une maison hollandaise ; autrefois c'était 
une écurie, un chenil, une maison de paysan bas-breton. 
La sanlé s'est améliorée à bord à mesure que l'ordre a été 
plus grand, cl sou? ce rapport la discipline mieux observée. 
Dans les grands casiers qui s'étendent dans ce dortoir, sont 
rangés méthodiquement les sacs des matelots. Chacun 

(i) Voir le numéro de mai, page 333, celui de juin, |>3ge '274, relui 
de juillcl, pat;e 309, celui d'août, pape 333, cl celui d'oci'>bre, page -21. 



peut y venir prendre au besoin ses effets pour se changer 
quaud il a été mouillé, ou quand il lui est ordonné de se pré- 
senter dans une tenue que le capitaine a prescrite pour la 
journée. 

Point de place perdue à bord ; c'est à la rigoureuse ob- 
servation de ce principe qu'on doit de pouvoir embarquer 
tant d'objets indispensables, ou seulement utiles et agréa- 
bles. Derrière les casiers des sacs règne, le long du bord, 
un parc à boulets; et vous remarquerez, je vous prie, que 
tous ces globes de fer sont proprement revêtus d'une cou- 
che de peinture noire, parce que, dépourvus de celte che- 
mise, ils seraient laids, et d'ailleurs exposés à une plus 
prompte oxydation. 

Sur l'avant du vaisseau, voilà un grand compartiment 
fait avec une cloison ; c'est le poste des maîtres, ou sous- 
oflîciers de l'équipage. Ceci est leur salon , leur salle à 
manger, leur estaminet. Quant à leurs chambres, les voici, 
en arrière du poste. Elles sont petites, peu ornées, éclai- 
rées tant bien que mal ; mais enfin, c'est un réduit où l'on 
peut s'isoler de la foule pour lire , travailler et se reposer 
un peu. En arrière du dortoir des matelots, voilà le loge- 
ment ou poste des élèves. La cloison , composée de bar- 
reaux, donne à ce compartiment quelque chose de l'aspect 
d'une grande cage à poules. Un rideau de cotonnade est la 
tenture que la fortune des habitants permet d'opposer pour 
tout rempart à la curiosité des passants. Ici, pas de luxe, 
pas même de confortable ; tout au plus y trouve-t-on le 
nécessaire et l'arrangement d'un ménage de garçon. Si je 
pouvais vous ouvrir la cave, le trésor et le grenier des jeu- 
nes habitants de cet endroit, vous n'y verriez ni ^ins fins, 
ni larges épargnes pour l'avenir delà navigation, ni am- 
ples provisions de viandes préparées en conserve ; un trai- 
tement de table très-mince , quelques bouteilles d'eau-tle- 
vie et de rhum, des pommes de terre, qui alterneront avec 
les haricots du budget : voilà ce que vous y pourriez voir. 
Eh bien ! dans cel asile que décore un fragment de glace 
et une pauvre bibliothèque , l'ennui n'a pas plus d'accès 
que la fortune. On y vit comme si rien ne devait manquer 
pour la vie élégante. On trinque avec le vin de la ration 
comme on le ferait à table , chez Véry. On échange des 
propos amusants qui provoquent une gaieté dont les éclats 
ébranlent les murailles du faux-pont, et font quelquefois 
soupirer dans la chambre de la dunette, quand le bruit 
monte jusque-là. C'est qu'il y a ici souvenirs récents de la 
vie d'écolier, bonheur des premiers succès , espoir d'une 
brillante carrière. Le désenchantement n'y est pas encore 
pntré dans les esprits, la haute ambition est lointaine, les 
soucis sont consignés au grand panneau. On a pour soi l'a- 
mitié, le plaisir de caricaturer ses supérieurs, la joie de 
raconter ses premières amours, la joie plus grande et plus 
\anileuse de médire des fenmies, connues seulement en- 
core par des aventures qui ne ressemblent en rien aux ro- 
mans du cœur. On discute, on philosophe, on conte; tout 
cela avec entraînement, avec passion , aNec énergie. Si le 
(iégoùt intervient quelquefois, si quelques chagrins réels 



MLSÉE DES FA:M1LLES. 



117 



oppressent Tàme, chagrins, fatigues, dégoût, n'auront pas 
longtemps droit de cité au poste ; il est une fée qui les 
aura bientôt mi? en fuite : la vive et rieuse Jeunesse. 

Près du poste des élèves, celui des «-«rrey et des Dupuy- 
Irea du vaisseau. Même pauvreté ici q^e là, même insou- 
ciance du présent. Sur ce rayon, des bouteilles tronquées 
servant de gobelets ; sur cet autre, des bouteilles décou- 
ronnées poilant, au lieu des longs bouchons de bordeaux, 
les chandelles svelles qu'a fournies le magasin général du 
port. Des chaises dépareillées, une table tremblante comme 
celle du ménage de Philémon et de Baucis, quelques gra- 
vures médiocres en pendant, un tableau des organes du 
cerveau , d'après le docteur Gall, un damier, une boite de 



dominos, des bottes qui disputent à quel |ups forinulairt-.s 
une place dans la bibliothèque, une bouteille d'encre dans 
une de ces bottes , et un petit nécessaire de toilette dnns 
l'autre... que sais-je encore? 

En arrière de la grande écoutille où vous voyez figurer 
trois ancres qui sont en réserve (car les ancres, madame, si 
fortes qu'elles soient, cassent quelquefois comme du verre,\ 
j'ai oublié de vous montrer le four à pain. Sa chaleur est 
un moyen d'assainissement pour le faiix-p!int , qui n'est 
pas toujours sans humidité, maigre les vmnches à a-r, 
espèces d'entonnoirs de toile qui prennent le \cnl sur le 
pont, cl le jettent par largos bouiïocs au (aux-pfmt et à la 
cale. 







Intérieur d'une batterie. 



Avançons loi;l à fait à l'arrière. .\ droite et à gauche, 
des chambres. Elles appartiennent aux officiers. Ce sont 
de véritables cellules ; quelques-unes, simplement décorées, 
austères comme celles des chartreux; d'autres, conforta- 
bles, et même coquettes comme l'élégant boudoir d'une 
femme du monde. Le caractère, l'âge, la position de for- 
tune, décident un peu de la décoration de ces chambrel- 
les, d'ailleurs toutes en fort bon ordre et parfaitement pro- 
pres. 

Depuis que nnus marchons dans le faux-pont, vos yeux 
se sont arrêtés souvent, je l'ai remarqué, sur les trappes 
nombreuses dont le plancher est coupé. 11 semble , n'est- 
ce pas, qu'on soit ici sur le théâtre d'un magicien, et ijue 
toutes ces ouvertures soient pratiquées pour faciliter des 
apparitions fantastiques? N'ayez pas peur, cepeudant, 
madame, l'ombre de Ninus ou la statue du Commandeur 
ne soulèvera point l'une de ces portes horizontales ; si quel- 
qu'un la soulève, après avoir ouvert le cadenas dont est 
fermée la barre qui la lient close, ce sera le commis aux vi- 
vres qui ira chercher des légumes ou du biscuit, ou bien 
ce sera le voilier qui descendra dans la soute prendre une 
voile de rechange pour remplacer celle que le vent aura 
emportée. Quant à ces petits pflnrjcaua-, fermant lesécou- 
tilles que voici, ils ne s'ouvriront qu'au moment d'un com- 
bat, ou du simulacre quon en voudrait faire, car ce sont 
les couvercles des passages des poudres. 

Nous avons vu la cave et le rez-de-chaussée de la mai- 
son Douante, Montous au premier çlagc I/csp;icc assez 



vaste autour duquel sont les chambres des officiers que 
nous venons de voir, est ce (ju'on appelle le carré des 
officiers ; c'est un salon commun, une salle des pas perdus, 
comme on dit au palais, un lieu de réunion et de causerie. 
Le carré, au second étage, a une succursale plus belle, 
plus vaste que la pièce principale : c'est ce qu'on appelle 
la salle à manger des ofjicitrs , ou la grande chambre. 
Elle a vue sur la mer par des fenêtres de poupe et par 
quatre sabords garnis de leurs canons. Vous verrez que ce 
triclinium d'un vaisseau à trois ponts est plus grand qiiecr- 
lui des maisons les plus importantes de Pompéï. Vous ver- 
rez l'office où sont rangés la vaisselle, l'argenterie, les cris- 
taux et certaines provisions. Les officiers ont leur chef 
d'office et leur cuisinier, couiine le commandant. L'équi- 
page aussi a son cuisinier, à qui l'on a conservé i:n nom 
quasi latin ; on l'appelle co7,de coquxis , qui fait cuire. 
Nous trouverons dans la batterie haute les fourneaux où 
s'exercent ces artistes, différents de mérite et d'importance. 
En avant de l'office, est une des roues i-J gouvernail; 
c'est au moyen de ce treuil, sur lequel se tourne une corde 
appelée drosse, que le gouvernail est mis en mouvement. 
La drosse va s'attacher à la barre qui agit sur la tète du 
gouvernail, et suivant qu'au moyen de celle corde on tire 
cette barre de l'un ou de l'autre côté, le vaisseau porte à 
droite ou à gauche sa proue obéissante, et prend une di- 
rection nouvelle. La grosse poutre dont vous avez remar- 
qué le mouvement et le bruit, parce que nous sommes sous 
voiles, est la barre dont je parje. Le grand cercle i|ç bois 



118 



LECTURES DU SOIR. 



dans la raiuure duquel coule la drosse s'appelle tamisaille, 
pour des raisons longues à expliquer et de trop peu d'in- 
térêt pour que je vous arrête ici. Sortons de la salle à man- 
ger, et allons dans la batterie. 

Quel coup d'œil imposant! Cette régularité des deux li- 
gnes de canons est belle ! les pièces sont propres, soigneu- 
sement peintes, retenues aux flancs du vaisseau par des 
bragues ou culottes, je vous demande pardon de l'expli- 
cation, qui limitent leur recul par des palans qui aident 
à les mouvoir horizontalement, à les porter dans le sabord 
ou à les en retirer. Leur gros calibre, leurs aiïùts aux flas- 
ques dentelées, les lourdes pinces de fer et les anspec.ts, 
qui servent au pointage et à la direction de ces boucbes à 
feu, la boite triangulaire numérotée qui renferme les valels 
et qu'on suspend à colé du canon ; tout cela vous étonne! 
11 faudrait voir, ou plutôt Dieu vous préserve de voir jamais 
cette batterie, maintenant si calme, agitée par le combat; 
ces murailles du vaisseau , si épaisses , déchirées par les 
boulets, embrasées par un feu aussi terrible, aussi tenttce 
que le feu grégeois; ces canons démontés, renversés ou 
entourés de leurs servants morts ; ce pont, qu'ont appro- 
prié tout à l'heure la gratte, le flambcrt, la brosse, l'eau 
et le sable, rougi par le sang et couvert de débris d'hom- 
mes et d'éclats de bois ! C'est un grand et terrible specta- 
cle que le combat sur un vaisseau ; c'est le drame tragi- 
que le plus imposant el le plus cruel auquel un homme 
puisse assister ! Il faut un courage presque surhumain 
|)our y prendre pari sans crainte , pour y garder son sang- 
froid, sa liberté d'esprit, son flegme, pour imposer silence 
aux révoltes du cœur et aux voix secrètes de la nature ; il 
faut avoir lit religion de l'honneur, il faut aimer la gloire 
comme le bien le plus précieux , et la pairie comme une 
mère. 

A l'avant du vaisseau , voilà des poutres solides , plan- 
tés verticalement et traversées par d'autres poutres égale- 
ment fortes. C'est ce qu'on appelle des biHes ; il y en a 
deux , l'une en avant de l'autre. C'est autour de leurs 
montants que le câble est tourné quand l'ancre travaille. 
On a comparé cette traverse, à laquelle sont attachés les 
câbles, au mors d'un cheval, et c'est pour cela qu'on lui 
a donné le nom de bit , anglais , venant du saxon bilan , 
mordre. Cette figure est très-énergique, el tous les peu- 
ples de l'Europe l'ont adoptée. 

— Mais que vois-je? me dit alors M™« de Tourneville 
d'une voix émue par la pitié, que font ces hommes cou- 
chés entre ce que vous nommez les billes? ne sont-ils pas 
attachés par les pieds à une barre de for ? 

— Oui, madame, ce sont des délinquants auxcjuels le 
capitaine d'armes a passé ce que les malelols appellent , 
par une métaphore assez gaie , les bas de soie. Il n'y a 
que les fautes légères aussi légèrement punies; et, à le 
bien prendre, madame, je vous le dirai tout bas , les fers 
sont une mauvaise punition. L'homme retenu ainsi ne tra- 
vaille pas sur le pont, et c'est un surcroît do fatigue pour 
les camarades que son absence. Les véritables punis , en 
ce cas, sont donc les laborieux, les sages. Je ne veux pas 
vous faire un cours de droit criminel marilime el vous ex- 
pliquer comment les peines sont mal appliquées aux dé- 
lits, mais je vous dirai qu'un code pénal osl à faire, qu'il 
est indispensable, et que la discipline, relâchée chaque jour 
davantage, tend às'afl'aiblir au |)oint que les capitaines se- 
ront bionlôt désarmés devant le mau\ais \ouloir ou la pa- 
resse. Le métier de la mer est tout à fait cxceplionnci ; il 
V a des exigences au\(piollos il faut (pio los houuues se 
soumeltenl malgré qu'ils on aient ; il faut donc un code qui 
contraigne, el des peines qui fra|>pohl sovèromonl ooux qui 



résistent à la contrainte imposée par la nécessilé. Les idées 
de la philanthropie moderne ne sont guère compatibles avec 
la vie marilime; aussi les principes de ce temps-ci ren- 
dent-ils le code que je souhaite très-difRcile à faire. Peut- 
être s'apercevra-t-on bien plus tard du tort qu'on aura 
fait à la marine en n'osant pas affronter les philanthropes 
par des raisons sérieuses et invincibles, selon moi. 

Montons par cet escalier au second élage ou à la deu- 
xième batterie ; et tout d'abord, allons à l'avant. Voici une 
porte; ouvrons. C'est un hôpital; vous pouvez cependant 
entrer, madame , parce qu'il n'y a ici aucun malade dont 
la vue ou l'approche puisse imposer l'efl'roi. On n'y garde 
que les hommes indisposés, les autres sont envoyés à terre. 
Pendant les navigations, c'est différent. 

Tout est d'une extrême propreté ; et à côté de ce luxe, 
le seul qu'on puisse se permettre dans un lieu semblable, 
vous remarquerez t|u'un certain cumforl n'a pas été né- 
gligé. Ainsi, voilà deux fauteuils à la Voltaire, faits avec 
les seules ressources du bord ; sans doute un sybarite ne 
voudrait pas y reposer sa mollesse , mais un matelot ma- 
lade trouve ce siège délicieux. Il est Irès-bon, on effet, et 
vous pouvez en juger vous-même. Pendant le combat, l'hô- 
pital ne resterait [toinl ici; c'est dans l'enlrepunt qu'on l'é- 
tablirait, et l'emplacement où sont maintenant ces lits, ces 
armoires et ces fauteuils , reprendrait son air de batterie, 
qu'il n'a conservé qu'à demi, avec ses cpiatre gros canons 
qui dorment à côté des malades. 

L'hôpital a sa petite cuisine à pari ; la voici eu a^rière 
de la bille de la deuxième batterie. Vous vous élonnez, il 
me semble, que la bille soit simple à cel élage ; c'est que les 
câbles qui doivent se tourner à sa têle sont pour ainsi dire 
seulement des en-cas , et qu'on les emploie comme auxi- 
liaires des quatre qui peuvent travailler ensemble à la 
batterie basse. Je ne vous dirai rien des canons au milieu 
des(]uels nous passons; ils sont du même calibre que ceux 
de la première ballerie. Vous aurez occasion de faire la 
même remarque dans la batterie placée au-dessus de celle 
oiJ nous somoies. Autrefois il n'en était pas ainsi ; les qua- 
tre étages armés d'un Irois-ponls avaient des bouches à feu 
différentes de calibre ; ainsi les canons de la ballerie basse 
étaient de 50 livres de balle; i| semblait que ceux-là dus- 
sent être Vultima ratio des combatlanls; <m no s'en est 
point tenu là, cependant ; on a maintenant des canons ima- 
ginés par M. Paixhans, qui lancent des boulels creux de 
calibres très-gros, rappelant les projectiles du moyeu âge 
au moins par leur grosseur, mais d'un eiïcl plus terrible 
et plus sûr. La deuxième batterie porlail jadis des canons 
de 24, la troisième des canons de 18, el los gaillard^ d'au- 
tres canons coiirls, appelés caronadcs, du nom do leur in- 
venteur anglais; ces canons étaient du calibre de 50. De 
colle variété dans les grosseurs des boulets et l'imporlance 
des charges de poudre , il résullail souvent , pondant le 
désordre et la chaleur de l'action, des erreurs fâcheuses ; 
c'est |)our los rendre impossibles qu'on a songe à rendre 
uniformes les caliluos dans loul bâtiment à plusieurs ran- 
gées do canons, loi, toutes les baltorios oui dos bouches k 
fou du calibre do 50. Quelques pièces sont moins longues 
que d'autres, et laditToroncc qu'on a établie cuire elles est 
jii.-ililiéo par les emplacements dilTércnls. Ainsi, la ballerie 
où vous êtes est moins large que la ballerie inférieure, et 
dos canons aussi longs (juo ceux d'on bas seraient une dif- 
fioiillé |)our la manœuvre dans le combat ; et puis, ils pè- 
seraient trop à celle hauteur, quand le vaisseau reçoil du 
poids du vont dans ses voiles une corl.iine inclinaison. Dans 
i'armomonl en guerre comme dans rarrangemeul des corps 
lourds (jui romplissent la calo . foui csl combiné pour l'é- 



^11 SÉE DES FAMILLES. 



119 



quilibre le plus parfait du navire dans les différenles posi- 
tions qu'il peut prendre ; vous ne serez donc pas surprise 
qu'on n'ait pas admis aux étages supérieurs , contre la 
muraille du vaisseau, des canons dont la pesanteur serait 
telle que le vaisseau, se couchant sur le côté par l'efTort du 
vent, eût de la peine à se relever quand la lame l'invite- 
rait à reprendre sa position verticale. 

Voici le cabestan de la deuxième batterie. Il est uni par 
un arbre vertical à celui que vous avez vu dans la batterie 
basse. On peut dire que par le fait de celle liaison verti- 
cale les deux cabestans n'en font qu'un. Chacun a sa clo- 
che autour de laquelle s'enroule le cordage sur lequel on 
veut faire elTorf, ou la chaîne de l'ancre que l'on veut le- 
ver. Chacun a ses barres agissant horizontalement pour 
faire tourner sur son axe ce treuil immense. Vous devez 
juger de quels efTorls est capable une telle machine, mise 
en mouvement par cent cinquante hommes vigoureux, 
agissant avec ensemble et obéissant, dans leur marche de 
manège, au cri perçant du fifre, à la voix sonore du tam- 
bour, au commandemeut impérieux du sifflet. 

Vous regardez, madame , ce tube de fer-blanc qui tra- 
verse les planchers inférieur et supérieur de la batterie que 
nous parcourons : vous le retrouverez encore à la batlerie 
haute ; c'est le grand porte-voix de combat dont l'embou- 
chure est sur le gaillard d'arrière , et le pavillon dans la 
batterie basse. Pendant l'action, un élève est à la bouche 
de ce porte-voix , prêt à répéter les ordres que donne le 
commandant pour les feux de la batterie basse. Un autre 
élève est au pavillon pour recueillir l'expression de la vo- 
lonté du capitaine et la faire connaître à l'ofRcier comman- 
dant la batterie. 

Nous voici arrivés à la salle à manger des officiers, dont 
j'ai eu l'honneur de vous parler quand nous étions dans le 
faux-pont, au carré. Lu factionnaire défend aux matelots 
l'entrée de cette partie du vaisseau, expressément réservée 
aux membres de rétat-major. Les élèves n'y entrent que 
le chapeau à la main , et quand ils ont à rendre compte 
de quelque mission dont on les a chargés. Vous vovez, 
madame, que c'est là une belle pièce, qu'il semble qu'on 
aimerait à habiter. Les officiers y vivent en commun, 
quelquefois dans des rapports d'amitié intimes, mais tou- 
jours dans des rapports de politesse très-grande, sans les- 
quels il leur serait impossible de garder une paix durable. 
L'ennui, les fatigues, les contrariétés du service journalier 
et d'une longue campagne aigrissent, eu effet, plus d'un 
caractère, font plus d'un mécontent ou d'un malheureux ; 
et si les égards qu'ont les uns pour les autres les hommes 
qui vivent dans le monde ne se gardaient pas scrupuleuse- 
ment dans cette espèce de couvent militaire, où les frolle- 
menls n'ont point pour les adoucir la présence souveraine 
des femmes, la discorde, vous le comprenez , établirait ici 
son séjour, et rendrait la demeure du bord insupportable, 
impossible. Le plus ancien des officiers est chargé de 
maintenir les bonnes relations, et il faut le dire, son minis- 
tère est facile aujourd'hui qu'en général les officiers de la 
marine ont de l'éducation et les bonnes façons des hom- 
mes du monde bien appris. 

Par l'échelle la plus voisine, montons à la troisième bat- 
terie ou batterie haute. Encore deux belles rangées de ca- 
nons ; encore et toujours l'ordre , la propreté , jusqu'au 
luxe. Toutes ces pièces brillent également; ce matin, on 
les a frottées avec une étoffe légèrement imbue d'huile, et 
la peinture, composée d'une simple couche de noir de fu- 
mée délayé dans du vinaigre où a été trempée pendant 
quelques jours une poignée de vieille ferraille, la peinture 
a pris l'aspect d'un beau vernis anglais. 



Voici, en avant du grand mat, une maison compcsée de 
panneaux grillés ; c'est la cage à poules ; c'est le garde- 
manger de la petite viande sur pied. Quelque chose de cu- 
rieux, je vous assure, c'est, pendant une campagne, l'é- 
tude de la cage à poules. Ici, vous voyez les volatiles assez 
paisibles; leur plumage n'est pas déshonoré par la mue ; 
il brille de ses couleurs naturelles, et l'on sait que les gal- 
linacéesqui en sont parées se portent bien. La république 
est tranquille; il y a bien quelques coups de bec ou d'er- 
got, mais la tyrannie de la force ne s'est pas encore intro- 
nisée dans le poulailler. Après quelques jours de campa- 
gne, il n'en sera plus ainsi. La nourriture, qui consiste eu 
rations d'avoine, et l'air de la mer échauffent les poules, 
les portent à la méchanceté , et les exaltent jusqu'à les 
rendre féroces. Alors les combats se répèlent, et la plus 
forte, la plus hardie , la plus cruelle s'impose à la société 
comme un souverain terrible, baltani les batailleuses, leur 
arrachant et les yeux el les plumes et parfois la vie. Si le 
cuisinier fait justice du tyran, un autre lui succède bien- 
tôt, de telle sorte que la guerre ne s'éteint qu'avec les com- 
battants. Une chose assez singulière, c'est que les poules 
se dévorent l'une l'autre le croupion dans leurs sanglantes 
luttes : pendant l'expédition d'Alger, en 1850, le cuisinier 
espagnol du navire qui me porta eu Afrique ne nous servit 
pas six poules parées de leur porte-queue complet et de ces 
muscles latéraux que la gourmandise a nommés Les sols 
l'y laissent. 

Voici les cuisines. Les fourneaux ne risquent point de 
voir leurs feux renversés , ou les plats enlevés à la sollici- 
tude du chef et à l'appétit des consommateurs; on les a 
suspendus, comme des boussoles , de manière à les faire 
obéir au roulis et au tangage. Il est probable que la cuisine 
du Carraquon de François I" n'était pas aussi bien ordon- 
née que celles-ci, ou aussi bien surveillée le jour où le roi, 
ayant invité les grands seigneurs ou les nobles dames de 
sa cour à visiter le vaisseau qui passait pour le plus beau 
de l'Océan et avait 100 pièces de bronze, eut le désespoir 
de voir se consumer un tel navire , incendié par du feu 
tombé des fourneaux où l'on préparait, dit-on, un grand 
régal pour sa Majesté et sa noblesse. Ce fut le 6 juillet 1345, 
je crois, qu'arriva ce malheur. L'amiral Annebaut élait au 
moment de mettre sous voile pour aller combattre la (lotte 
anglaise à l'ile de Wight. 

Venons aux appartements de l'amiral, qui sont à l'ar- 
rière, à cet étage (I). C'est naturellement le lieu du vaisseau 
où l'on a dû réunir tout ce qu'une forteresse flottante peut 
admettre decomfort et de luxe. De beaux tapis, des meu- 
bles qui , pour n'être pas dans le dernier goût, ne man- 
quent ni d'une certaine recherche dans la forme, ni d'une 
certaine richesse dans les étoffes , une bibliothèque bien 
garnie , des tables de jeu auxquelles l'amiral fait asseoir 
quelques officiers dans ses soirées de réception , des lon- 
gues-vues accrochées à la muraille , un compas de route 
renversé que le commandant de l'escadre peut à tout mo- 

(0 Je dois vous avenir, pour êlre complélemeni exact dans le dé- 
tail que je fais du vaisseau \'(}cean , que l'apparlemeoi de l'amiral i 
bord de ce bàlimenl n'esl poio» à l'arriére de la irpisième batlerie, 
mais sous la dunette. C'esl l'installalion du ilontebéllo qui présente 
les choses ainsi que je les décris. Celle installation a élé approuvée 
par un conseil d'officiers gcnêraui tenu à Toulon ; voilà pourquoi 
je me suis permis d'exposer pour i84i, ce qui n'esl pas encore en 
I84< à bord de l'Océan. C'esl comme l'uniformiié des calibres; je l'ai 
admise parce qu'elle est réglementaire. La vériié esl qu'en i84i, 
quand j'eus le plaisir de voir le vaisseau où M. l'amiral llugon avait 
son pavillon de vice-amiral, VOcian portait du 36, du 24 et du i8 
en batteries, et des caronadcs de 36 sur les gaillards. J'ai cru de- 
voir constater toutes les amélioraiioas, ou. ce que l'on regard» 
comme lel. 



1-20 



LECTURKS DU SOIR 



ment consuller sans sortir de chez lui, des atlas français et 
étrangers : tels sont les principaux objets qui décorent ce 
salon, dont la peinture blanche, ornée de quelques (ilets 
d'or, est d'une élégante simplicité. La salle à manger est 
vaste ; sa décoration est sévère : les boiseries ont reçu une 
couleur d'acajou dont la teinte sombre s'est appropriée à 
la gravité d'un palais dont les femmes sont à peu près ex- 
clues. La petite chambre et le cabinet de travail qui lui fait 
pendant sont des pièces étroites, mais fort ingénieusement 
disposées. 

J'ai entendu certains puritains, de ceux surtout pour 
qui la vie n'est jamais assez facile et douce, reprocher aux 
logements des amiraux et des capitaines de vaisseaux 
quelques ornements, quelques dorures, quelques emmé- 
nagements commodes, et dire que l'homme de guerre el 
de mer doit sans cesse élre rappelé par ce qui l'entoure 
aux rigueurs de son état, que le bien-être l'amollit, et que 
l'appartement fastueux où le budget l'habitue à vivre est 
une Capoue énervante. J'ai répondu et je répondrais encore 
à ces hommes si rigoureux : il y a tant de privations dans 
la vie d'isolement à laquelle l'amiral et le capitaine, plus 
que tous les autres marins, sont condamnés par les exigen- 
ces du service, qu'il faut bien leur accorder un peu de bien- 
être. Et puis, à l'élranger.en temps de paix, le vaisseau 
n'est pas seulement une forteresse, c'est une cité française ; 
l'amiral et le capitaine ne sont pas seulement des chefs mi- 
litaires, ils sont des représentants de la France, et la 
France n'est pas un pays sans art , sans industrie , sans 
fortune, et par conséquent sans luxe. A'oyez d'ailleurs les 
navires républicains de l'Amérique ; est-il un de nos bâti- 
ments qui puisse lutter , au point de vue qui nous oc- 
cupe, avec un de ceux-là? Un jour que, voyant un capi- 
taine de vaisseau américain revêtu d'un uniforme chargé 
de broderies, je lui dis : 

— Pour un républicain, monsieur, vous êtes bien doré. 
Il me répondit: 

— Hors de l'Amérique, je ne suis pas un républicain, 
monsieur, mais un Américain : or, l'Amérique est puis- 
sante par sa richesse, et je n'oublie pas que je la repré- 
sente partout où je suis à l'abri du pavillon de l'Union. 

Au reste, pense-l-on que pour loger dans un ap|)arte- 
ment où le soleil arrive à travers des rideaux de soie ou 
de laine façonnée , le marin sera moins ferme au jour du 
combat? Qu'on se rappelle les batailles navales du dix- 
septième siècle et celles du seizième : alors le vaisseau 
peint, sculpté, doré partout, se battait-il mal? l'officier, 
avec son juste-au-corps chargé de dentelles et de passe- 
ments d'or, s'épargnait-il? il se parait pour le combat com- 
me pour une fètc ; il allait au feu comme à la cour ou à 
un rendez-vous galant; il mettait son point d'honneur à 
paraître élégant, coquet, gentilhomme, et à mourir avec 
grâce autant qu'avec courage. 

Le capitaine du vaisseau amiral , autrement appelé le 
capitaine de parillon, parce qu'il commande le bâtiment 
porte-pavillon de l'amiral, le capitaine, dis-jc, est logé dans 
la dunette. Il a son salon, sa galerie , sa chambre comme 
l'amiral ; il n'a point de salle à manger, parce qu'il est 
nourri à la table de l'officier général qui monte son vais- 
seau. Cet appartement très-joli , non pas peut-être pour 
vous, madame, qui y voudriez plus de développement 
et bien des petits accessoires dont les marins ont appris à 
se passer, cet appartement est moins vaste que celui dont 
nous sortons. Il est avoisiné par la chambre du capitaine 
de corvette , le second capitaine, l'ofiicier de tous les dé- 
tails, le ministre de la police et de l'intérieur de ce royaume 
qu'on appelle Navire, le grand responsable de tous jes or- 



dres du capitaine de vaisseau , l'organisateur de la ma- 
chine, celui sans l'assentiment de qui on ne range ou 
dérange à bord ni un sac, ni une gueuse, ni un cordage, 
enfin le bras droit du commandant et quelquefois sa tète. 
Un bon capitaine en second, sur un bâtiment de guerre, est 
un homme extrêmement précieux ; un excellent second est 
presque un phénix à trouver. Activité, raison, sévérité, jus- 
lice, intelligence exercée, et, dans de certaines circonstances 
difficiles , ingéniosité voisine du génie , voilà , avec une 
santé robuste , de la politesse , et une volonté ardente du 
bien, les qualités qui sont nécessaires à un second. Vous 
voyez que ce fonctionnaire résume en lui toute l'adminis- 
tration d'un État : selon moi , il devrait être plus rétribué 
qu'il ne l'est, car l'argent devrait être en proportion avec 
la peine, ce qui n'a pas lieu. 

Le bureau de l'état-major de l'amiral est aussi sur la du- 
nette ; c'est là qu'aboutit tout le détail de l'escadre ; c'est 
de là que parlent tous les ordres qui sont communiqués 
aux bâtiments, nu moyen de pavillons pendant le jour, au 
moyen de fanaux , de fusées , de feux de couleurs el de 
coups de canons pendant la nuit. 

Cette armoire en cuivre que vous voyez en avant de la 
roue du gouvernail, c'est le réceptacle où tourne librement 
l'aiguille aimantée dans sa boite ou boussole. Elle s'appelle 
habitacle, du latin habitaculum, maison, retraite. Voici 
la bouche du grand porte-voix dont vous avez vu le corps 
traversant les ponts, et le pavillon béant à la première bat- 
terie. La muraille qui sert d'enceinte au pont supérieur 
est haute, et beaucoup pius qu'autrefois. C'est une forlili- 
cation véritable. Jadis les hommes étaient découverts par le 
bastingage ; on les a enfermés maintenant comme dans 
un tombeau. Le couronnement de cette fortificalion est 
fait par une ligne de hamacs, systématiquement rangés à 
l'heure du lever que j'ai eu l'honneur de vous dire s'appe- 
ler le branle-bas. Sur le pont, en avant du grand mât, vous 
voyez quelques embarcations les unes dans les autres ; à 
coté d'elles et de chaque coté sont des mâts el des vergues 
de rechange composant un dépôt, une réunion qu'on 
nomme la drome , je crois du hollandais drom , qui a le 
sens de mullilude, agglomération, troupe. 

.Autrefois, il n'y a pas bien longtemps encore, toute la 
partie du pont où sont les embarcations était une vasie 
écoutillc qu'où appelait la grand' rue, je ne sais trop 
pourquoi ; car cet espace, ce trou n'avait g'ière l'apparence 
d'une rue petite ou grande. La chaloupe et les autres ca- 
nots y trouvaient leur |)lace , ce qui gênait la manœuvre 
des canons de la batterie haute quand on se batlail sans 
metlre à l'eau toutes les embarcations, ce qui, à vrai due, 
n'arrivait guère. Dans le cas où la chaloupe el les canots 
flottaient derrière, on bouchail rècoutille par un pamieau 
à claire-voie qui avait l'avantage de laisser passer aisément 
la fumée des canons de la batterie. 

Eh bien ! madame , nous voilà à la fin de noire visite ! 
vous avez vu tout ce qui constitue le vaisseau de guerre, tout 
ce qui est son organisation el sa vie ; vous avez vu , pour 
parler ainsi , ses entrailles, après avoir examiné sur le chan- 
tier son squelette, et avoir admiré son noble et fier exté- 
rieur. Vous n'avez pu retenir tout ce que j'ai eu l'hon- 
neur de vous dire sur chacun des objets devant lesquels je 
vous ai arrêtée ; mais M. Edouard a pris des notes el fait 
des croquis ; avec cela et l'excellente mémoire dont vous 
êtes douée, à ce que vous m'avez dit, vous pourrez reve- 
nir sur chacun des détails qui ont occupé notre longue 
promenade. 

J'espère que cette journée, qui a dû fatiguer votre al- 
teniion, ne sera pas tout à fail pefijttp utHir vous el pouf 



MUSÉE DES FA:\1ILLES. 



121 



les autres. Votre admiration pour le vaisseau, vous la com- 
muniquerez à la société nombreuse dont votre esprit et vo- 
tre bon jugement vous font le centre naturel, et c'est un 
service que vous rendrez à la marine qui, pour être aimée, 
n'a besoin que d'être connue. Quant à présent, reposez- 
vous. L'escadre manœuvre ; autant que je le pourrai, je 
vous ferai comprendre ses évolutions, dont l'ensemble et 
la précision vous étonneront sans doute. Ce soir vous au- 
rez la gracieuse hospitalité de Tamiial, qui nous a fait 
l'honneur de nous engager à diner, et vous verrez à sa table 
que le bou goût , les bonnes manières , les conversations 



sur tous les tons , sur tous les sujets, ont droit d'asile à 
bord des bâtiments de guerre comme dans les meilleurs 
salons de Paris et de la province. L'officier de la marine, 
Lien élevé , et c'est aujourd'hui le grand nombre, est un 
homme du monde plus intéressant que les autres, parce 
f|u'il a \u beaucoup , beaucoup appris et beaucoup com- 
paré, qu'il s'est dégagé des préjugés de sa ville natale et de 
son pays, et que sans cesser d'être Français par le cœur, il 
est devenu par l'intelligence le citoyen du monde entier. 

A. JAL. 





' *r Xi.-., .n- 



Vue de la rade du Havre à Tarrivée du prince de Joinville, 

après îe boml)ardemeni de Tanger el de Mogador. 



JANVIER J845. 



— 1(5 — POL^IÈ.ME VOLUME. 



192 



LECTLKES DU SOIR. 



FELICIEN DAVID. 



Le yrand événemenl du mois est l'apparilioD d'ua 
nouvel astre au ciel harmonieux de Beethoven, de Mozart 
et de Rossini; c'est Tavénement de M. Félicien David, au- 
teur de la symphonie du Désert, exécutée au Conserva- 
toire et au Théâtre-Italien. L'année 1844 est morte, et 
l'année 1843 est née au bruit charmant de cette musique 
orientale, et des longs applaudissements dont frémit encore 
la salle Yentadour. Le Musée des Familles, qui veut plus 
que jamais tenir ses lecteurs au courant de toutes les ac- 
tualités de la science, des arts et des lettres M), s'est mis 
en mesure de joindre au portrait de M. Félicien David et au 
compte-rendu de son œuvre, des détails aussi complets 
qu'exacts sur sa vie, une des plus poétiques et des plus 
étranges qui figureront un jour dans la biographie des ar- 
tistes. Si, comme nous aimons à l'augurer, la carrière mu- 
sicale de M. David répond à l'éclat de son début, si la pos- 
térité doit ajouter une couronne d'immortelles au laurier 
dont la mode vient d'entourer son front, nul doute que 
quelque écrivain du vingtième siècle ne trouve le sujet d'un 
poème ou d'un roman dans les faits que nous allons es- 
quisser. 

Félicien David, qui a aujourd'hui trente-quatre ans, est 
né en 181 1 , à Cadenet, département de Vaucluse. Une voix 
intérieure lui apporta sans doute en son berceau l'écho 
des chansons de Pétrarque à Laure, son immortelle compa- 
triote; le fait est qu'il annonça dès l'enfance un'sentiment 
1 et un amour particuliers de la mélodie. Sa vocation ne fut 
' pas éloulTce par ses parents. Ne pouvant |);i\ er son éduca- 
tion, ils l'envoyèrent à Aix se faire enfant de chœur. Là, 
David apprit la musique à la grâce de Dieu , en écoulant 
gémir l'orgue ou tonner le serpent, et en lançant de son 
jeune gosier, jus(|u'aux voûtes de la cathédrale, les chants 
sacrés de l'O salularis et de V^gnus Dei. L'élève en sut 
bientôt plus que son professeur, et, sur la propre demande 
de celui-ci, fut nommé maître de chapelle à dix-neuf ans. 
David se crut roi, et dirigea pendant deux années le chant 
de la cathédrale. Mais, plus le jeune aigle montait, plus il 
sentait grandir ses ailes, plus il lui (allait d'air et d'hori- 
zon. Un jour son regard s'élança jusqu'à Paris, et son vol 
fut aussi prompt que son regard. Ici commencent les poé- 
tiques vicissitudes de celte existence romanesque. 

David entra au Conservatoire en 1850, el travailla avec 
Reber dans la classe de M. Félis. On voit qu'il trouvait tout 
à la fois un maître et un camarade dignes de lui. Les saints- 
simoniens s'occupaient alors de refaire notre monde, et 
ouvraient aux hommes d'imagination ce vaste champ des 
systèmes, où quelques fruits excellents ont survécu à tant 
de fleurs stériles. Les idées, le caractère, el jusqu'au cos- 
tume des nouveaux apôtres séduisirent vivement Félicien. 
Désertant le Conservatoire pour Ménilmontant, il se lit le 
coryphée de la petite église dont le père Knfantin était le 

(l) Ouire les lablellcs du Uerntrede France, qui ne laisseront rien 
échapper dans le mouvemeni di"$ académies, des cours cl des ira- 
vaux publics, des connaissances utiles el amusantes, de la librairie, des 
atelier?, des iheâlres etm^me dessalons, le .Vu,st-c' donnera desorma s 
régulièremcnl dans chaque numéro un article spécial et illiutré sur 
le personnage écninent, la découverte importante ou revénement ca- 
pital du mois. 



dieu. Il chanta la société future, la fraternité humaine, 
l'émancipation de la femme, etc. On sait que tous ces beaux 
projets ont abouti à des procès pour dettes. Les ouvriers, 
du moins, élaient plus solides que leur œuvre; ils lui ont 
survécu glorieusement. Le dieu Enfantin est aujourd'hui 
un savant éclairé ; le père .Michel Chevalier est devenu pro- 
fesseur et conseiller d'Étal ; le père Barreault, rédacteur en 
chef du Courrier Français; le père Duveyrier, inspec- 
teur des prisons, et Félicien Davitl , l'un de nos premiers 
compositeurs. D'autres font des vaudevilles, et d'autres des 
chemins de fer ; quelques-uns sont allés chercher la femme 
libre en Orient, et y fument aujourd'hui le nargtiilek au 
milieu d'un sérail d'esclaves. Les dieux ont leurs destins 
comme les simples mortels. 

Parmi les derniers croyants qui avaient entrepris à pied 
ou à cheval, en voiture ou en navire, sans argent et sans 
ressource , ce grand voyage au berceau du soleil et du 
monde, Félicien David marchait côte à côte avec un ami 
dont il n'oubliera jamais le dévouement. Cet ami porte un 
nom déjà honoré dans la science par sa famille el par lui- 
même, comme il l'est dans les arts par un de ses frères; il 
s'appelle Félix Tourneux. Félix el Félicien se séparèrent 
pourtant à Smyrne ou au Caire. Le premier, se souvenant 
d'.Vrgos, revint en France ; le second poursuivit son pèle- 
rinage avec Barraidt. Enfantin les avait aussi quittés pour 
s'attacher au pacha d'Egypte. Il est jirobable que David 
songeait moins alors à prêcher le saint-simooisme aux 
musulmans, qu'à chercher les sons perdus de la musique 
grecque dans les mélodies arabes qu'il vient de nous révé- 
ler, il n'exerçait du moins l'apostolat qu'à sa manière, 
c'est-à-dire au piano; car cel instrument, dans lequel il 
avait mis son àme, le suivait sur terre et sur mer, à tra- 
vers tous les périls et toutes les privations. 

L'histoire du piano de David ne serait pas l'épisode le 
moins charmant de celte Odyssée. Si les compagnons élo- 
quents du musicien semblaient aux populations orientales 
des êtres supérieurs, Félicien, chantant au piano, leur pa- 
raissait un dieu, ni plus ni moins. Lorsque ses doigts et 
ses lèvres traduisaient cette Prière du muezzin qu'on at 
tant applaudie aux Italiens, les kaïds velus d'or, les es- 
claves à demi nus, les tribus entières accouraient autour 
de lui; les plus sombres figures s'épanouissaient sous le 
turban, les fuialiques s'agenouillaient en invoquant .\llah! 
et lotis demeuraienl eu extase, immobiles dans les plis du 
burnous, jusqu au dernier soupir de la voix et de l'inslru- 
menl. El puis cet instrument fidèle nourrissait et consolait 
à la fois l'artiste et ses amis. David donnait, chemin fai- 
sant, des leçons de musique, dont le prix faisait vivre la 
petite caravane. Et lorsque le pain, l'argonl et le labac leur 
manquaient, lorsqu'à la fin d'une journée de fatigue et de 
misère, la force el le courage allaient les abandonner, ils se 
réunissaient autour de Félicien, qui se mettait au piano ; et, 
rappelée par la voix de cette silène familière, l'espérance 
rentrait en souriant d^ns les âmes, la manne céleste pleu- 
vait encore au milieu du désert... Nos voyageurs iraver- 
sèront ainsi les immenses solitudes du Liban, accueillis et 
fctés|>ar les irilnis les plus ï;hi\ 'l'os. jii-qu'aii jour où ils 



MUSEE DES FAMILLES. 



123 



rencontrèrent la |)ersécution en retrouvant des Européens. 
Hélas oui! (que la civilisation en rougisse de honte) ce fu- 
rent des compatriotes et des frères, (]ui les dénoncèrent 
comme ennemis aux bariiares étrangers. Soulevée contre 
eux par ces rivalités honteuses, une peuplade aveugle prit 
en haine jusqu'au piano qui avait charmé le désert. Félicien 
dormait près (ie l'instrument silencieux, lorsqu'un bruit 
falal réveille au milieu de la nuit... Il se lève, et voit une 
troupe de femmes briser son piano. La boite vole en éclats, 
les cordes se rompent en sifflant, les touches poussent un 
dernier soupir... l'ébène et l'ivoire vont joncher la terre... 
David, éperdu, veut défendre le meuble sacré comme il 
défendrait sa vie; mais comment résister à cent femmes 
éohevcices et frénétiques, décidées à sacrifiera tout prix 
l'organe des djins malfaisants? Saisi par ces bacchantes, 
et garrotté au pied d'un arbre, le pauvrecompositeurassisle, 
en se tordant sous ses liens, à l'exécution de son ami, ou 
plutôt à son propre su|)plice, car chaque coup lui brise le 
cœur, chaque son lui arrache une larme... Il tombe sans 
force et sans voix sur les derniers débris..., comme un ros- 
signol à qui l'on aurait coupé la langue... 

Que pouvait faire David après un tel malheur, sinon 
revenir en France chercher un autre piano? Il était d'ail- 
leurs arrivé jusqu'à Jérusalem, ce terme c!vs pèlerinages 
chrétiens. En 1856, il fut de retour à Paris, plus pauvre 
que jamais d'argent et de gloire, mais riche et fier du tré- 
sor mélodieux qu'il avait amassé en Orient, mais tout plein 
des mille voix qui chantaient dans sa lête, comme les 
chœurs fantastiques des Mille et une Nuits. Il offrit au 
public quelques perles de ce trésor; la foule ne les aperçut 
même pas : margnritas ante porcos ! Au reste, le jour 
de la renommée n'était pas venu pour David. Sera tamen 
respejcit ineriem. 

Ici s'arrêtent les détails donnés sur l'auteur du Désert 
par les journaux quotidiens, et surtout par" la spirituelle 
chronique de M. de Boigne. Pourquoi n'y ajouterions-nous 
lias des faits plus intimes et plus curieux encore, puisque 
le témoin à qui nous les devons nous y autorise, et puis- 
que ces faits honorent également David et ses amis? 

Le |)lus empressé de ces amis fut, comme toujours, le 
plus ancien. L'amitié ressemble aux vins généreux , elle 
gagne à vieillir et à voyager. Figurez-vous donc une amitié 
quia traversé le désert ! En bons camarades, d'ailleurs, 
Félix Tourneux et Félicien David n'avaient pas échangé une 
seule lettre depuis leur séparation du Caire ou de Smyrne. 
La poste a été inventée, pensaienl-ils philosophi{]uement, 
pour les amis qui se délient l'un de l'aulre, et pour les 
hommes d'affaires qui veulefnt se tromper. En fait d'ami- 
tié, c'est comme en fait de vaudeville, on n'écrit que ce 
qui est mauvais à penser, comme on ne chante que ce qui 
Ti'est pas bon à dire. Pourquoi s'envoyer des signaux, lors 
qu'on est sûr de se reconnaître partout? 

Félix reconnut un beau jour Félicien dans larue Viviennc 
ou de Rvoli, lorsqu'il le croyait à Bethléem ou au Golgo- 
Iha. Voilà de ces joies qu'on perdrait en s'écrivanl. 

Vous voyez d'ici les deux frères dans los bras l'un de 
l'autre, se parlant tous deux à la fois, s'inlcrrogeanl sans 
se répondre, puisse contant mille choses inutiles et char- 
mantes : les aventures de voyage , les poésies du désert, 
les misères de l'apostolat, la chute du dieu Enfantin, la 
destruction du piano, et surtout les mélodies orientales. 
Avant de dire à Félix comment il se portait, David lui fre- 
donna certainement VAlcikum el Salam l En vrai musi- 
cien d'ailleurs, on le verra bientôt. David chante beaucoup 
plus qu'd ne parle, de même qu'en digne Égyptien, il 
fume encore plus qu'il ne chante. 



Quand il eut offert une cigarette à Tourneux, celui-ci alla 
au fait, et lui demanda quelle était sa position. 

— Comme tu vois, répondit Félicien, sur le pavé; pro- 
fesseur sans élève, compositeur sans éditeur, et toujours 
libre... de ne pas diner. 

— Eh bien, viens diner avec moi. 

David accepte et se rend chhz Tourneux. Il y trouve l'hos- 
pitalité du foyer, de la table et du cœur, une amie de plus 
dans la femme de son ami..., et un piano d'accord! On 
dine, on cause, on fume, on demande de la musique à 
Félicien, et voilà notre pèlerin le dos au feu, les mains sur 
les touches, entre deux bons visages d'hôtes. H n'avait de 
longtemps été à pareille fête! Une douleur inexorable 
clouait M'"' Tourneux sur le lit: comme le roi dont il porte 
le nom, David charme cette douleur par ses accents les 
plus purs. Il oublie le temps et le fait oublier à ses amis... 
Bref, il chantait et ils écoutaient encore, lorsque minuit 
sonna. 

— Veux-tu coucher ici, Félicien? 

— Très-volontiers, Félix ! 

On dresse un lit de camp dans le ménage, comme autre- 
fois sous la tente voyageuse, el, bercé par la douce main 
de l'hospitalité, David s'endort en écoutant ses voix inté- 
rieures. 

Le lendemain, Eugène Tourneux (encore un noble cœur 
et un noble talent dont nous parlerons bientôt) rencontra, 
en entrant chez son frère, Félicien dans les pantoufles de 
Félix. 

Il s'y trouvait si bien... qu'il y est resté huitans. 

Oui! pendant huit ans entiers, ces deux amis ont par- 
tagé la même fortune, bonne ou mauvaise, le même toit, 
la même table, et quelquefois le même habit. Fraternité 
simple et touchante, digne des anciens philosophes ou des 
premiers chréliens ! Admirable tableau d'inléricur, où ne 
manquait pas la femme courageuse, au dévouement |)lus 
fort que la souffrance ! 

Il est vrai (jue sobre, calme et réservé comme l'Arabe, 
David tenait peu de place et faisait encore moins de bruit ; 
on l'eût pris pour une ombre ou pour un portrait de famille, 
si l'on n'eût vu tournoyer la fumée de sa cigarelle ou en- 
tendu le piano vibrer sous ses doigts... Pareil aux augures 
familiers qui viennent le soir annoncer l'espérance, ou bien 
au grillon discret qui attend pour chanter la fin des tra- 
vaux domestiques, c'était aux heures paisibles de la veillée' 
que Félicien jetait sa dernière bouffée de tabac, et s'asseyait 
au piano à la façon de mailre Wolfrang. Aussitôt la cau- 
serie tombait d'elle-même, les amis écoutaient penchés et 
rêveurs ainsi (jue dans le tableau de Lemud; un Laume 
idéal engourdissait les douleurs de l'épouse, elles airs 
d'Orient, prenant un corps vaporeux, se balançaient dans 
le demi-jour du petit salon , comme la danse molle des 
aimées à travers le nuage blanc du narguilek. 

Lorsque la musique était finie, le silence durait encore, 
puis chacun prédisait au musicien pensif ce jour du suc- 
cès, qui vient de se lever pour lui. 

Pendant l'été, ces scènes animaient une maisonnette 
louée par Tourneux au village dTgny, dans la vallée de 
Bièvre. Aux'approches des grandes fètes„David composait 
une messe solennelle. Il convoquait, pour la chanter avec 
lui, le ban et l'arrière-ban de ses artistes : le ban, c'était 
Eugène Tourneux; l'arrière-ban, c'était le magister de 
l'endroit. Le bon curé dirigeait les répétitions, et les pay- 
sans d'Igny élrennaient, sans le savoir, un chef-d'œuvre... 

Un soir, le piano, porté tout exprès, était encore dans 
l'église. C'était le jour solennel de la Saint-Pierre. David 
l'avait célébré, comme il coin cnait à un ancien apôlre. Puis, 



124 



LECTURES DU SOIR. 



les chants terminés, les cierges éteints, les fidèles retirés 
au logis, le digne pasteur avait diné chez Félix avec les 
trois memhres de sa cha|)elie... Le prêtre et le savant, le 
peintre et la jeune femme, causaient de religion et de 
charité, de science et d'art, ce ipii revient à peu près au 
même; mais David, plus silen<tieux que de coutume, s'a- 
gitait en homme qui ncsairirop ce qui lui manque. Ou 
plutôt il le savait à merveille, et ses hôtes l'eurent bientôt 
deviné. Il lui manquait tout simplement le piano, cet or- 
gane de ses pensées. Sa parole était restée au sanctuaire , 
enfermée dans la boite sonore ; voilà pourquoi il se trouvait 
muet au salon. Heureusement il entendait fort bien, et il se 
leva comme l'Ambe à ra|)pel du muezzin, lorsqu'on pro- 
posa d'aller faire de la musique à l'église. 

Le lieu, le temps et l'heure ne pouvaient être mieux 
choisis : la nuit était sereine, tiède et embaumée. Les 
oiseaux cl les fleurs dormaient dans le jardin. Toute la 
nature était pionj^ée dans ce vaste silence, où l'on entend 
le vent soupirer près des feuilles, la sève monter dans les 
rameaux (Vémissanis , la rosée pleuvoir en perles sur les 
brins d'Iierlo; où la terre, en un mot, semble s'arrêter 
pour écouler les harmonies du ciel. Le bruit de la danse et 
des chants dans le village en fêle conirasiait vivement 
avec le calme de la campagne. Nos artistes traversèrent 
tout ce mouvement humain pour arriver au repos de la 
iiiai.-on de Dieu. 

Les voilà dans le chœur de la petite église, toute parée 
encore de fleurs et de laniée, tout imprégnée des parfums 
de reiicoiis et de la prière. Là, le bruit de la fêle n'arrive 
qu'en mourant, comme celui des flots dans le port. Dieu 
n est plus présent au heu sacré, mais sa majesté ne cesse 
pas (le le remplir. Les rentlsdii maibre et de l'or, l'ivoire 
luisant des crucifix, les blanches figures des noirs tableaux, 
la lampe allumée devant l'autel, disent tout bas : Tremblez 
dans mon sanctuaire. Une sainte horreur tombe de la \oùle 
avec les ombres des piliers. Des spectres lumineux sem- 
blent entrer et sortir par les fenêtres sur les pâles rayons 
des étoiles. 

Il n'en fallait pas tant pour inspirer Félicien David. Le 
silence parut plus intense encore lorsqu'il se mit au piano ; 
si quel(|ue rossignol soupirait dans les arbres du cimetière, 
il dut s'iiilerioiiipre aux premières notes; les anges eux- 
mêmes, lis anges in\isiblcs qui planaient sur le tabernacle 
s'arrêtèrent sans doute et se recueilhreiit |)our écouter ; car 
la mélodie qui s'échappa en ce moment solennel , dans 
celte petite égli?c d'Igny, des doigts et des lèvres, ou 
plutôt de l'âme de David et deToiirneux, n'était autre 
(|iie cet I/ynnie à la nuit qui vient de soulever tant de 
bravos au Théàlre-Ilalien, et ipie nos sévères crilniucs ap- 
pellent une des plus admirables mélodies qu'il soit donné 
à l'oreille humaine d'Mileiulrc; — œuvre obscure et mé- 
connue hier, aujourd'hui poi)u!aire et glorieuse, — chant 
délicieux et péiiélranl, ([ui a trouvé la corde de l'amour au 
fond de tous les cœurs, et dont toutes les voix s'en vont 
répétant aujourd'hui les enivrants motifs. 

Quand tu sortis de celle pauvre église de village, ô David ! 
avec tes amis émus comme loi de Ion chef-d'œuvre, pré- 
voyais-tu réclalanle ovation du Conservatoire et des Ita- 
liens? Enlendais-tu au loin, du fond de cette nuit >ilen- 
cieuse, à travers les danses et les cris des villageois, les 
applaudissements qui viennent de jeter ton nom à tous les 
échos du monde? Dis-nous alors comment ta poitrine a 
pu contenir si longtemps un pareil trésor sans faire ex- 
plosion ! 

(^'est que, pour riiomme cpii vil en son art, la sympa- 
thie de ijuehjucs élus \aut pl•e^(|ue la gloire, celte sympa- 



thie de la foule ; c'est que Félicien triomphait à Igny, comme 
au théâtre, dans le cœur de deux amis prédestinés comme 
lui-même. Depuis celte nuit mémorable, en efTet, les trois 
visiteurs de l'humble église ont tracé leur sillon lumineux 
chacun de son côté. Au moment où David s'inscrit au tes- 
tament de Mozart, Félix Tourneux, ingénieur du chemin 
de fer de Paris à Bordeaux, ouvre au pays et à la science 
la carrière de l'infini ; et Eugène Tourneux envoie au salon 
de peinture des portraits où brillent la riche couleur et la 
grande naïveté des \ ieux maîtres. 

Et cependant la femme forte a vaincu la douleur, le 
maitre d'école est toujours maître d'école, et le bon curé 
ignore peut-être l'histoire de ses hôtes. .Ainsi vont les des- 
tinées humaines. 

Quand décembre rappelait à Paris les habitants de la 
maisonnette, un seul y restait et y passait souvent l'hiver 
entier. Il va sans dire que c'était Félicien. Toutefois, notre 
ermite n'était pas complètement isolé; outre un Aieux 
piano, dont les entretiens lui sufTisaieut, il partageait ses 
repas et ses jeux, son toit et son enclos, avec une chèvre 
et un lapin. Ces deux amis du nouveau Ilobinson faisaient 
avec lui, au dehors, toutes sortes d'exercices gymnastiques, 
puis écoutaient gravement, à la maison, ses improvisations 
et ses chants, ou le regardaient pendant des heures en- 
tières aspirer la fumée de ses cigarettes, .\ussi , qu'on 
vienne dire à David que les animaux n'ont pas une âme ! 
Quel(|uefois, des êtres plus raisonnalles , les paysans 
d'Igny, assistaient, avec la chèvre et le lajiiii, aux compo- 
sitions de l'artiste. 11 essayait sur eux ses mélodies, comme 
Molière essayait sescoméilies sur sa .servante; et peut être 
doit-il aux naïves inspirations de ces bonnes gens le na- 
turel si parfait de ses insjiiralions. 

Telle était l'humble vie de Félicien, lorsque la gloire est 
venue l'embrasser dans son sommeil, comme cette reine 
de France amoureuse d'Alain Chartier. Tout devait êlrc 
oriental dans celte destinée élrange. Ses pérégrinations 
étaient déjà un conte arabe ; son élévation sera une mille 
et deuxième Nuit. Il compose, avec sou calme habi- 
tuel , sa symphonie du Désert. Il y jette les perles les 
plus pures de ses souvenirs d'Orient. Un compagnon de 
ses pèlerinages, M. Colin, s'identifie à lui pour mettre sous 
sa musi(jue des vers dignes de la porter (c'est le plus grami 
éloge qu'on en puisse faire). Le Désert se répète sans briut 
au Conservatoire. On l'annonce sans réclame, on rafTichc 
modestement. Artistes, amateurs et journalistes, tout ci 
public blasé des premières représenlations arrive en se 
faisant tirer l'oreille. On écoule froidement les premièits 
mesures... On interrompt l'ouverlure par nulle coinersa- 
tions..., quand toutàcoup un motif charmant se fait jour; 
une mélodie pénétrante impose silence... Vodà déjà les 
oreilles distraites captisécS... La symphonie poursuit son 
cours et son succès... Les applaudissements s'appellent 
et se répondent; réionnemeiit devient de l'admiraton , 
l'admiration de l'enthousiasme, l'enthousiasme du délire, 
le délire de la rage... On n'a rien entendu de pareil depuis 
Hellini... Ce nom inconnu n'esl-il pas un p.^eudonyme? 
Est-ce Beethoven ou .Mozart qui rcssuscilc? Et la salle 
entière n'a plus que deux mains pour applaudir, qu'une 
voix pour crier bravo, qu'un sentiment pour glorifier Da\ id. 
En moins d'une heure, cel homme ignoré est devenu cé- 
lèbre ; ce pauvre sujet a été couronné roi, ce nom obscur 
resplendit parmi les illustres noms... « Quel rêve éblouis- 
sant! s'écrie un nos plus éloquents collaborateurs, 
M. Théophile Cautier. Sauter ainsi, sans transition, sans 
tâtonnement, de l'ombre dans la lumière, du néant dans la 
gloire ! quel tour de roue vertigineux! » El toute la presK. 



MLSKE DES FAMILLES. 



125 



I 



qui est aujourd'hui la renommée , de répéter la môme 
chose avec ses mille voix ; car, disons-le à l'honneur de 
notre époque, pas uu rival n'a disputé à David son succès, 
pas un insulteur ne s'est mêlé à son triomphe... Juste ré- 
compense de sa modestie. 

Pourquoi n'en pouvons-nous pas dire autant des spécu- 
lateurs, qui, non contents de posséder l'œuvre de l'artiste, 
ont pousse l'artiste lui-même dans l'antre de la chicane! 
Délomnons les yeux de cet affligeant tableau, pour voir 
comment David a supporté sa gloire. 

Quelques heures avant la révélation de son chef-d'œuvre, 
il l'avait humblement offert, pour deux cents francs, à un 
éditeur qui l'avait remercié avec un noble dédain. On se 
figure la sUipéfaclion du négociant, en apprenant quel tré- 
sor il avait refusé! il y avait de quoi se pendre dans sa 
boutique! L'éditeur préféra se pendre à la sonnette de Da- 
vid. Il entra dans la mansarde du compositeur plus timi- 
dement que celui-ci n'élait entré dans son magasin, et il 
proposa de payer deux mille francs ce qu'il avait rejeté 
pour le dixième. Quelle revanche pour l'artiste, s'il eût 
voulu! mais il se borna à remercier à son tour l'éditeur, 
lui déclarant que le Désert appartenait à MM. Escudier, 
ses amis. 

L'avenir de David ne démentira point son présent, car 
il est aussi calme après qu'avant son triomphe, et ce calme 
n'apparlient qu'aux esfirils sûrs d'eux-mêmes. Uien n'est 
chance dans celte mâle figure orientale, au teint bronzé 




l-elicien Da\id. 

par le désert, aux yeux ardents et contenus, symbole de 
son talent, à la chevelure épaisse et crépue, au sourire 
doucement mélancolique; il n'y a qu'une auréole de plus, 
et lui seul n'y prend pas garde. Jamais il n'a fait moins 
de bruit que depuis qu'on en fait tant à son sujet ; il se dis- 
pense d'autant plus facilement de parler, maintenant que 
tout le monde parle de lui. Sa pensée est demeurée fidèle 
à ses deux instruments de communication : le piano et la 
cigarette, il ne sort pas de là. Si vous voulez causer avec 



lui, fumez avec lui; si vous voulez le connaître, écoutez sa 
musique. Au Conservatoire, après son avènement, il s'est 
jeté dans les bras de Félix Tourneux, sans rien dire, et lui a 
offert une cigarette ; il eût tenu volontiers le même langage 
à M™* Tourneux. 

A la fin de la représentation des Italiens, quand la salle 
trépignaitencore d'enthousiasme, quand mille voix criaient: 
David! David! quand tous ses amis l'appelaient au foyer, 
dans les coulisses, sur la scène, où était-il? Après l'avoir 
inutilement cherché partout, ses hôtes d'Igny, renon- 
çant à l'embrasser, sortaient du théâtre, lorsqu'ils vi- 
rent sous le péristyle, à l'ombre d'une colonne, un monsieur 
roulant tranquillement sa cigarette. Ce monsieur était Fé- 
licien David. Au milieu de son ovation, le triomphateur s'é- 
tait souvenu qu'il n'avait pas fumé depuis une heure... et 
il avait oublié tout le reste... M. Léon Pillet, directeur du 
Grand-Opéra, a écrit quatre fois à David avant de recevoir 
une réponse; et cependant il lui faisait, dit-on, les offres 
les plus brillantes. Celte simplicité n'est pas seulement 
charmante, c'est \\n signe infaillible de génie. 

David a tous les caractères du véritable artiste. Il a déjà 
protesté dignement contre la spéculation qui met les chefs- 
d'œuvre en quadrilles. Il laissera s'en aller, comme il a 
laissé venir, sans rien céder de son miel pur, cet essaim 
d'ennemis secrets et d'amis intéressés, frelons qu'on voit 
bourdonner autour de tous les succès. Qu'il reçoive ici lo 
conseil d'un ami inconnu, qui se garderait de se joindre à 
cette foule parasite : armé des nouvelles forces que donne 
la victoire, qu'il se garde de les dépenser en escarmouches; 
mais rentré dans son recueillement, comme Achille sous 
sa lente, qu'il n'en sorte que pour des batailles dignes de 
lui. Sa symphonie lui ouvre une carrière toute neuve, qu'il 
peut fournir sans rivaux. On dit que sa musique va se ma- 
rier à la poésie de M. Théophile Gautier; tant mieux pour 
l'un et pour l'autre, et tant mieux pour tout le monde! La 
corbeille de cet heureux mariage sera quelque trésor 
éblouissant comme celui d'Haroun-al-Haschid. 

En attendant l'œuvre future, voici en quelques mots l'a- 
nalyse du Désert. L'ouverture est une rilournelle, grave cl 
lente, d'instruments à cordes. L'introduction ou \'/:'nlrèe 
ou Désert, est déclamée sur les dernières mesures ilc celle 
ritournelle. Les strophes suivantes font honneur à la muse 
de M. Colin. Déjà le poète et le musicien sont dans le dé- 
sert : 

Ineffables iccords de l'élcrRel site*. ce.' 

Chique grain de sable a sa roix. 
Dans l'éilier ondulcui le concert se baiince, 
ie le sens, je le vois; 

Puis vient le Chant d'Allah, qui nous introduit magni- 
fiquement dans la mélodie arabe, nieutôt un pianissimo 
lointain annonce la caravane. Elle s'avance et se déploie 
sur un crescendo qui rappelle Vandante hardi de la sym- 
phonie en la de Beethoven. Le morceau qui vient après 
est le tour de force de David. C'est le Sitnoun, cette trombe 
du désert, qui fait onduler le sable comme l'Océan, et 
broie dans ses tourbillons les honunes éperdus et les lourds 
dromadaires. La caravane se couche pendant que l'orage 
passe, et reprend sa marche à travers la solitude. Telle est 
la première partie du Déserf. 

La seconde partie s'oinrc par lo chant de l'h'loile de 
Fénus, et par cet llymmeù la Suit, dont nous avons 
dit l'origine, etqui sutTirait à placer Da\id au premier rang. 
La fameuse strophe : 

Mon bien-aimé d'amour s'cnitrc, 

si bien ckantée par M. Rél'orl, sera dans quel(|'ies semaines 



1^^ 



î.rrrrTxFS nr soir. 



sur toiiles les lèvres et sur tous les pianos du monde. On 
ne peut rendre l'effet de celte mélodie, après l'orage dé- 
vorant du Simoun, qu'en le comparant à la fraîche rosée 
que la nuit verse nu désert hn'iié par le soleil. 1,'àme, ber- 
cée par ce chant délicieux, se réveille au son des triangles, 
des cymbales et des tambours de basque d'une Fantaisie 
arabe y tonte pleine d'originalité. Vient ensuite la Danse 
des aimées , mer\eille de coquetterie sauvage et de grâce 
langoureuse; véritable rêve d'opium ou de hatchich, au 
milieu duquel on voit onduler, au son du hautbois et de 
la tlùte, toutes les houris du paradi.* de .Mahomet. La Li- 
berté au Désert, c'est-à-dire la liberté dans l'inlini, est un 
chœur d'une allure hautaine et résolue. .Mais voici ijue la 
nuit retombe. Ia Rêverie du soir endort la caravane sous 
les plis du burnous . jusqu'au Lever du soleil. Ce dernier 
passage est le nec plus ultra de l'harmonie imilative, de 
la musique visible, si l'on peut s'exprimer ainsi. On voil 
poindre l'aurore dans le /rt-mo/o insaisissable des violons. 
Les premiers bruits du jour s'éveillent avec les préludes 
de l'orchestre... Puis sur la gamme d'un admirable cres- 
cendo, le soleil s'avance, arrive à l'horizon, s'épanouit dans 



le ciel, et, inondant la terre de ses rayons et de ses feux : 

r.ajonne tout à coup comme uo hvmne sonore 
F.t remplit le déicrl de lamière et d'anioor. 

Le Chant du muezzin est arabe jusque dans les paro- 
les : El salam alek, Allah, hou Akbar. Aussi a-t-il fait 
frissonner d'émotion les chefs arabes, qui l'ont redemandé 
l'autre jour aux Italiens. 

Pendant que la mélodie sacrée va s'éloignant , la cara- 
vane reprend sa marche, 

El du désert redevenant le maître, 
l.e silence éiernel, que lâmp seule entend. 
Sur sa couche de sable, immobile, s'éiend. 

Telle est la symphonie de Félicien David : drame sans 
acteurs, opéra sans décors, voyage en Orient que chacun 
voudra faire par ce temps de bise et de brouillard. 

P. S. On note apprend à l'instant que Inutes les diffi- 
cultés sont aplanies entre M. David et M. Vatel, directeur 
des Italiens. .\ la bonne heure, les hommes de cœur et 
d'esprit s'entendent toujours. 

PITRF rHFVAÎ IFK. 



(du m décembre KV i2 i.4>'YIER.) 

StcROLOcii ns iHi. — M. Vitlemain. — Scib5Cks .- Ëloge d Bsquirol. — Acadeiiie fiàkciisb : Prix de 10,000 francs. — M. Vi^iuiet. — Villi 
DE Piais . Projet de halles générales. — .\ns ; DécouTcrles i Xinive. — Liths: ta Foréi de Rennes. — Les Conies de Breia/iu e* dn Bocage. 
— Malinéei lieonechct. — Concert Dapori. — M. Scudo. — M. Couvreur. — Les chefs arabes. — Bals et soirées. 



I/année qui vient de finir a été une des 
plus meurlrières du siècle, .\v3nt de 
pasï4;r aux lu tes et aux cvi-nenients do 
iSib, rinvuloèrable Mercure doit saluer 
les morts illustres qui restent sur le 
champ de bataille de 18(4. 

Ce sont : 1" parmi les familles royales 
Ctiarles-Jean Bernatlolte, roi de Suéde, le 
seul lieutenant couronné de Na|>oleon , 
qui ait laisse le irùne à sontils; trois 
membres de la maison de Bourbon, le 
duc d'.Kngoulème, l'infante Luisa-Car- 
lolta, et le comie de Castro , iroiMènie 
lits du roi de Naples; Joseph Bonaparte, ; 
fK-re de remj>oieur; les deux lils du j 
prince de Saxe-Cobonrg, et plusieurs al- 1 
lesscs germaniques; la grande-duchesse 
Alexandra, lillo bien-aimee du czar. 

i^ Dans l'Église romaine : les cardinaux 
Pacca , do Croy , Cirracciolo , cl Bussi, 
archevêques de Rouen , de Naples el de 
Béni'vent ; Belli, évtViiie de Jesi. 

Z" Dans l'episcopat français : oulre 
l'archevùque de Ruuen , messeigneurs Le 
Tourneur, de San/in, de Tourne fort , 
Double el de Forbin-Janson, evtKjues 
de Verdun, de Blois, de Limoges, de 
Tarhes et de Nancy. 

4« .\ la Chambre des pairs : MM. de 
Louvois, d'.Vmbrugeac , de Baslard d'Es- 
lang, Drouci d'Eilon, de Lusignan, Pa- 
jol, Ductwtel , de Mosbourg , I-edru des 
Essarts el Camille Perrier. 

5» A la Chambre des depulés : MM. Au- 
gnls, de Briqueville, Cuny, Halley, Hon- 



zeau-Muiron, de la Bourdonnaye, Jacques 
LalSiie, Irlande, Maurice, Mermilliod, 
Saubat, et Teillard .Nazerolles. 

6° Dans l'armée : le maréchal d'Erlon , 
les généraux d'.\mbrugeac, de Saini-.\l- 
degonde , Ledru des Essarls, pairs de 
France; les généraux Vincent, Bertrand, 
de Faudoas, de Rocberet, d'Orsay el Bro; 
— une quantité de maréchaux de camp , 
de colonels el d'ofiTiciers de tout grade , 
lomliesau champ d'honneur en Afrique. 

""' Dans la marine : l'amiral Lalande , 
députe, les contre-amiraux Angol des 
Hoioiirs, de Mazan, Imbrrt Lebret.el 
plusieurs capitaines et lieutenants de rais- 
seau, morts aux lies Marquises. 

80 Dans la magistrature el le barreau . 
toute une hecaiombe d'anciens magistrats 
el de magistrats en plein exercice, sans 
compter les avocats avec ou sans causes. 
Mais le barreau est comme l'hydre ami- 
que : pour une télé qui tomlie , il en re- 
pousse deux. On peut en dire autant de 
la médecine. 

9* Dans les kHlres, noire à jamais re- 
grelîable Charles Nodier, dont le I^Iusèe 
publiera bientôt une œuvre posthume; 
Thomas Cambell, poêle anglais; Nava- 
rtnic, historien espagnol ; Micali, anna- 
lisie italien; Kryloff. le La Fontaine russe; 
MM. Fauriel, Mollevaut et Burnouf, de 
rinstilul de France; le prince Elim 
.Mi'lschersky. lilsadopiifdo notre langue, 
dont .M. Emile Descbainps va publier les 
œuvres remarquables ; le capitaine BatilU 



Hall; M»" Augustin T^ififl^, Flora 
TrisUn, deSilva; .MM. Giiilberl de Pixe- 
récourt, le fécond melodramatiirge , 
Alissan de Chazet, Geratid, de Sapinaud, 
Seba^tien Blaze, Panckoucke, Gustave 
Hugo, Sarrans, Dubos, Rcynauld Wa- 
rin, etc. Le Roy, poète, mort à lOft ans. 
Ducercle, plus vieux de sept ans encore; 
les étrangers Kisfaludy, le Petraii^ue 
hongrois; Alasdair Maclodhoir, le der- 
nier l^rde gaélique; Placido, poète mu- 
lâtre, fusille à la Havane; l'acteur prus- 
sien Blum. auteur de 589 pièces de théâ- 
tre, el de 16i compositions musicales, — 
s'il faut en croire la Quotidienne, à qui 
nous einpruntons ces détails. 

10» Dans les sciences : .MM Geoffroy- 
Sainl-Hilaire el D'Arcei, de rin>titui ; 
les chimistes anglais Dation , Hope et 
.Mlin; H. .\lford, premier médecin de 
Londres; Duncan Gregory, maihcmali- 
cien i-cossais ; Boudion La Grange, chi- 
miste: les inveiUenrs Tliilorier, Uulcliin- 
son. Siackey, G. Samuda ^ tué sur tin 
bateau à vapeur en étudiant le système 
atmosphérique'; Reynaud, ancien exami- 
nateur de l'Ecole Polyiechnicjue, elc. 

11» Dans les arts : l'illustre sculpteur 
danois Tiiorwaldsen; Camuccini, peintre 
romain; le com|>osiieur Borton ; les gra- 
veurs Tardieu et Galle , de l'Inslitui ; les 
peintres Dejninne, Mauzaisse, Constan- 
tin: Benvenuli, de Florence, Lamy. Jac- 
ques, miniaturiste, etc.; les statuaires 
Gechler, Dinnont, Denys de Meli, Mayer, 



MUSÉK DES FAiNirLLtS. 



127 



Bavarois; les arcbitccles Canonica, Mila- 
nais, Le Père, de l'Insliiui ("fiypiien , rie 
Seynes, etc.; les graveurs Petit , Lau- 
rent, de Claiissin, Ilardiiian, etc.; les 
compositeurs Maz/ingliy, de Londres, 
Castelli , Mozel, de Vienne, Baini , de 
Rome, Amcdce Mozart, Trolbat, de 
Marseille; le caricaturiste suisse Distelli; 
les acteurs Michu, de l'Opéra ; M"" Men- 
jand, du Théâtre - Français; Biiroyer, 
des Variétés ; Belnionl (W'e Dupaty), du 
Vaudeville; M. Godât. 

12° Parmi les célébrités diverses: la 
folle Maria Stella, qui a tant réclame le 
titre de sœur de Louis-Philippe; le pé- 
cheur génois Capiiadore , centenaire et 
douze fois millionnaire ; la nièce de 
l'abbé de L'Epée, morte à l'hospice ; un 
descendant de Shakspeare; une petitc- 
lille de Goethe ; le dernier fils de Weber; 
Séraphin , le roi des ombres chinoises; le 
prophète Albrecht, mort dans un hôpital 
suisse; Busquei, l'ancien crieiir du fa- 
meux Père Duchône, qui disait, pour 
vendre ce journal sans-culolte : «Il est 

b en colère aujourd'hui, le Père 

Duchêne .' » J. Lée, roi des bohémiens 
d'Angleterre. 

— Les désastres de l'année 18ii pour- 
raient se compter par semaine et presque 
par jour. Mais il esta remarquer que la 
France a été le pays le plus épargné sous 
ce rapport. Nous avions payé, les années 
précédentes, des tributs assez cruels à la 
fatalité ! Espérons que ces tributs comp- 
teront encore pour l'année 1845, et qu'elle 
nous apportera plus de bien que de mal , 
puisque le bonheur se compose ainsi. 

— Il faut avouer toutefois que le nou- 
vel an n'a pas commencé de manière à 
confirmer celte espérance. Le malheur 
qui vient de frapper M. Villemain est 
une véritable calamité publique. Il y a 
«luelque chose de sinistre et d'effrayant à 
voir ainsi s'égarer tout à coup la lèle d'un 
ministre de l'Instruction, le chef illustre 
et le directeur des hautes intelligences 
dn pays. Du reste, on annonce que 
M. Villemain n'est pas dans un état déses- 
péré. Il a eu un moment de lucidité doii- 
loureu.se, en revoyant ses trois filles. — 
Pauvres enfants ! s'est-il écrié, orphelins 
avant la mort de leur père et de leur 
mère! (On sait que M™* Villemain est 
déjà frappée depuis quelque temps du 
même mal que son mari). La France va 
répondre noblement à M. Villemain en 
adoptant sa famille, car cet h^mme émi- 
neni est sorti pauvre des affaires, et ce 
n'est pas là sa moindre gloire. 

— L'inventeur delà solidification du gaz 
acide carbonique, M. Thilorier, vient do 
mourir dans un âge peu avancé, au mi- 
lieu de ses travaux et de ses recherches. 

— En fait de morts illustres, l'Aca- 
démie de médecine a entendu, dans sa 
séance annuelle du mois dernier, l'élo- 
ge, aussi finement écrit que noblement 
mérité, de J.-E.-Dominique Esquirol, 
par M. le docteur Pariset. On sait qu'Es- 
quirol a illustré sa vie laborieuse dans le 
traitement des maladies mentales. Né à 
Toulouse en 1772, el destiné au sacerdoce, 
il portait déjà la soutane à Sainl-Sulpice, 
Jûrsc^ue la Révolution le jeta dans la mé- 



i decine. Officier de. santé dans l'armée des 
Pyrénées-Orientales, il passa deux ans à 
1 Narbonne, où il refusa d'être secrétaire 
t du fougueux praticien Barthez. Ce n'était 
I pourtant pas le courage qui manquait à 
Esquirol, il le prouva dans une circon- 
stance remarquable. C'était l'époque des 
excès révoluiionnaires; le tribunal et la 
guillotine étaient en permanence à Nar- 
bonne. Les innocents comme les coupables 
n'avaient d'autre défenseur qu'un avocat 
métromane qui plaidait en vers, perdait 
toutes ses causes, et se consolait par des 
élégies sur ses victimes. <■ Ah! s'écria un 
jour Esquirol indigné, si j'étais à la place 
de ce fou, je saurais mieux sauver l'in- 
nocence. » Une jeune femme l'enlend et 
se jette à ses pieds lout en pleurs : « Mon 
mari est accusé, monsieur! Il sera jugé 
demain ; parlez pour lui : vous l'arracherez 
à la mort ! » Esquirol accepte, el le voila 
en face de l'impitoyable tribunal: il plaide 
avec l'éloquence du cœur. Ce langage in- 
connu desarme les jacobins. Toute l'as- 
sistance est émue jusqu'anx larmes... Le 
prétendu coupable est acquitté, et la 
femme et le mari ramènent leur sauveur 
en triomphe. Une telle action suffirait à 
la gloire d'un avocat; mais c'est la méde- 
cine qui devait illustrer Esquirol. Revenu 
dans son pays, il acheva ses études à 
Montpellier, se rendit à Paris, aussi 
pauvre que Dupuylren, Portai et tant 
d'autres. Une folle distraction mil le 
comble à sa détresse. la i>révoyance de 
son père avait caché une somme en or 
dans les replis d'un vêtement ; Esquirol 
oublia le contenu après avoir usé le cou- 
tenant, et jeta .son trésor par la fenêtre. 
Il s'en aperçoit trop lard, et réclame en 
vain des secours de Toulouse. Il se sou- 
vient alors d'un camarade de séminaire, 
M. de Puysieux, instituteur du jeune 
Mole (notre hommed'Élat d'aujourd'hui). 
Avec une bonté héréditaire dans sa fa- 
mille, madame Mole reçoit Esquirol à 
Vaugirard el lui donne le vivre el le cou- 
vert; l'étude devait lui donner le reste. 
Chaque jour, pendant deux années, été 
con)mehiver, Esquirol alla de Vaugirard :"i 
la Snlpètrière, au Jardin des Plantes el 
à l'Ec'le de médecine, mangeant sur la 
route un peu de pain et quelques fruits, 
causan t avec Bichat,|avec Roux, avec Lan- 
d ré-Beau vais, hommes de science et de 
cœur comme lui-même, et qui lui rappe- 
laient naguère encore ces temps heureux 
de pauvreté, de travail et d'espérance. Es- 
quirol se voua dès lors aux maladies men- 
tales. On connaît seséminents travaux et 
ses immenses services; la popularité qu'ils 
ont laite à son nom , et les établisse- 
ments élevés par ses soins. On sait enfin 
qu'Esquirol est mort sur la brèche. 

— L'Académie française s'occupe de 
décerner le grand prix de 10,000 fr. à la 
meilleure tragédie ou comédie, en cinq 
actes et en vers, jouée depuis dix années. 
Une commission vient d'être nommée à cet 
effet. Le 16 janvier et le 27 février seront 
deux grands jours pour l'Académie fran- 
çaise et pour toute la liliérature. M. Vic- 
tor Hugo recevra solennelioment MM. 
Saint-Marc Girardin el Sainte-Beuve. 
M. Mérimée sera reçu par M. Etienne, le 



6 février. — Nous ne sortirons pas de l'In- 
slitul sans annoncer um- bonne nouvelle, 
c'est la réimpression des Kpitrex el des 
Satires de M. Viennet, cet homme de 
tanl d'esprit, qu'avec sa plume seule et 
son sourire il a surpassé les travaux 
d'Hercule et de Thésée, en triomphant 
de l'hydre des petits journaux. Nous 
avons sous les yeux une Epître à la 
Mort, qui prouve que M. Vienne! n'est 
pas seulement un des hommes les plus 
spirituels de ce temps-ci, mais encore un 
poêle éloquent et un véritable philosophe. 

— La ville de Paris persiste dans ses 
immenses projets d'édification. La Bi- 
bliothèque royale el le grand Opéra 
ont choisi, dit-on, leurs futurs domi- 
ciles : la Ribliolhèque sur le quai Man- 
quais, el l'Opéra à l'hôtel du Timbre. 
Celle nouvelle inspire des sentiments fort 
divers à la population des rats. Ceux de 
la rue Lepelletier, qui adorent le mouve- 
ment, sont dans la jubilation; ledésespoir 
règne au contraire chez les rats casaniers 
de la rue Richelieu... qui rongeaient de- 
puis tanl d'années les meilleurs ouvrages 
de la Bibliothèque. Il est vrai que ces 
deux espèces n'appartiennent pas au 
même genre. On fait, du reste, aux rats 
de la Bibliothèque une guerre acharnée. 
Une société de destruction s'esl consti- 
tuée pour les anéantir, el en a pris plus de 
mille en une seule nuit. On assure que la 
spéculation est excellente; on fait de la 
bougie avec la graisse de ces pauvres 
bêtes, des fourrures avec leurs peaux, des 
cure-dents el des cure-oreilles avec les 
os de leurs pattes. Enfin leur chair nour- 
rit délicieusement les oies et les pour- 
ceaux. C'est le cas de dire que rien ne se 
perd ici-bas, el que Dieu fait bien tout ce 
<(u'il fait, comme parle La Fontaine. 

Mais la plus grande el la plus belle en- 
treprise de la ville de Paris, sera la con- 
struction des nouvelles halles. 

Leur vaste parallélogramme s'étendra 
à l'est jusqu'à la rue de la Lingerie 
prolongée, à l'ouest jusqu'à la rite du 
i Four, au sud jusqu'aux rues du Contrat- 
j Social el de la Petite-Friperie, au nord 
jusqu'au prolongement des rues Coquil- 
lèrc el Rambuteau vers la pointe Saint- 
f'histache. La halle aux draps et le 
marché des Innocents resteront à part. 
Ce quartier-général des approvisionne- 
ments parisiens sera divisé en huil quar- 
tiers particuliers, séparés par des voies 
publiques et des voies de service , avec 
trottoirs plantés, jets d'eau, fontaines, etc. 
Les pommes de terre, les oignons, la 
verdure el les gros légumes occuperont 
une superficie de 2,615 mètres; les hut- 
ires l,48i mètres; les volailles et viandes 
cuites 1,215 mètres; le poisson 2,491 mè- 
tres ; la boucherie el la charcuterie, 2,209 
mètres; le beurre, les œufs et le fromage 
en gros 2,491 mètres ; les mêmes en dé- 
lai! 2.256 mètres; les fruits en gros ne 
quitteront pas le marché des Innocents. 
Telles sont du moins les conclusions de 
la commission du corps municipal d'après 
les amendements de M. le préfet. Tout cela 
ne coûtera pas moins de 17.986,312 fr. , 
el ne sera terminé qu'en 1850, en dépen- 
sant trois millions par an ; mais la vfllç 



1^8 



LECTURES DU SOIR, 



de Paris accélérera sans doute les choses 
au moyen d'un emprunt. On concevra les 
dimensions et le prix de celle balle 
monstre, lorsqu'on saura que Paris dé- 
vore chaque jour, à son déjeuner et à 
son dtner : 20cliargcmeuls de poisson de 
mer, 15 chargements d'huilrcs, 5.000,000 
de kilogrammes de beurre, 220,000 dou- 
zaines de fromages de Brie el de Neuf- 
chaiel , 100,000,000 d'œufs ( on les a 
comptés ) , sans parler de milliers de 
charretées de fruits ut de légumes, ni des 
hccalombfs de bœufs ei de veaux, de 
porcs cl de moulons, de volaille el de 
gibier! On frémit en songeant à ce qui 
arriverait, si une cause quelconque arrê- 
tait aux barrières un seul des repas delà 
grande ville... 

— M. Botta, notre consul, annonce aux 
artistes cl aux savants une grande nou- 
velle. Il vient de découvrir à Ninive un 
immense palais souterrain, dans les fouil- 
les où il emploie cent soixante ouvriers. 
Murs incrustés d'albâtre, ornements el in- 
scriptions religieuses, idoles cachées sons 
le pavé des salles, vont bientôt occuper 
nos archéologues. Déjà M. Flandrin rap- 
porte six cenls croquis des plus remar- 
quables. Quinze cen's neurmoires de mur, 
formant quatorze ?«lons, sont à nu. On 
sait que Ctesias donne à Mnive quatre 
mille stades d'étendue, et le prophète 
Jonas trois journées de tour; toutes ces 
merveilles de l'antique civilisation vont 
peut-être sortir de terre, et nous révéler 
l'histoire de cet empire détruit GOO ans 
avant J.-C. 

— Si vous demandez à Mercure quels 
sont les romans à la mode, il vous en 
citera un qu il vient de lire avec en- 
Iralucment. Ce roman est la Forêt de 
tiennes, de M. Paul Féval (Francis Trol- 
Jopp). l'éloquent et ingénieux auteur des 
Mystères de Londres. Nul n'excelle 
comme M. Féval à nouer el à dénouer une 
intrigue aiuu^au'e, à donner la vie aux 
personnages el aux événements imagi- 
naires. Aussi Cït-il en ce moment un de 
nos conteurs les plus en vogue, j com- 
jiris son illustre rival, l'auteur des Mys- 
tères de Paris. Nous ne voyons guère 
entre les deux qu'une différence. M. Eu- 
gène Sue fait mieux ses succès , el M. Fé- 
val fait mieux ses livres. Or. les succès 
passent, et les livres restent. M. Féval a 
le bon lot. La Forit de Rennes est une 
histoire pleine de terreur, qui se passe 
en Bretagne, au milieu des dernières 
luîtes de ce pays pour ses privilèges. Gen- 
tilshommes el manants y sont mis en scène 
avec une vérité frappante. Il y a une 
mystérieuse figure d'albinos qui ferait 
.<eule le succès de l'ouvrage. Nous ne la 
«levoilerons point aux lecteurs, de peur 
4le leur ôlcr le plaisir de la surprise. 
Ils pourront se remettre des fortes émo- 
tions de la Forêt de lîennes, en li>aiit les 
Contes de Bretagne, du même autL-ur, 
publiés par M. Waille, en même temps 
que les Contes du bocage, de M. Ourliac : 
deux charmants petits livres où le sourire 
brille à côté des larmes, el qui prendront 
jilace dans toutes les bibliothèques entre 
Xavier de Maistre cl M"' de Souza. 

— Suivant leur usage, les ihèàtres ont 



donné peu de nouveautés à l'époque des 
étrennes. LeGrand-Opéra soutient Marie 
Stuart plutôt qu'il n'est soutenu par elle. 
Mais Carlotla Grisi vient de ramener la 
foule sur ses pas enchantés. Les Italiens 
alternent avec les ovations de Macreadi et 
de M"' Faucii, et celles de M"" Grisi et 
Persiani. Le Guerrero, drame héroïque 
et philosophique, fera plus d'honneur à 
M. Legouvé que de profil au Théâtre- 
Français. Heureusement M"' Rachel va 
créer un rôle nouveau dans F'iryinius. 
M. Carter se fait traîner au Cirque par 
des lions enchaînés de fleurs. La Rebecca 
du Gymnase montre que M. Scribe a re- 
trouvé la fontaine de Jouvence. La revue 
du Vaudeville, Farts à tous les diables, 
est le joyeux succès du moment. Le Juif 
errant, de M. Eugène Sue, y est parodié 
de la meilleure grâce du monde. 

— M. Mennechet vient d'ouvrir, avec son 
succès el son talent accoutumés, ses ma- 
tinées littéraires de la rue Duphot. Il a 
montré dans un éloquent discours d'ou- 
verture l'influence des femmes sur la lit- 
térature de tous les peuples. Nos dames 
les plus élégantes répondent à M. Men- 
nechet en se pressant à son double cours 
de liltérature et de lecture à haute voix. 
Cet établissement utile el dibtingué est 
une bonne fortune pour les familles, à 
qui nous le recommandons spécialement. 

— M. et .M""» Mulder-Duport ont donné 
une charmante matinée musicale dans la 
salledeHerz.Ce concert s'est distingué par 
une exactitude trop rare chez les artistes. 
M. Mulder y a révélé un talent de com- 
positeur très-varié et très-remarquable. 
Toute la musique vocale était de lui. 
]y|me iweins-d'Hennin a chanté avec sa 
grice ordinaire. M. Lacombe, le pianiste, 
a vu ses excuses modestes couvertes d'ap- 
plaudissements. Quanta M"* Lia Duport, 
aujourd'hui M"' Mulder, c'est l'héritière 
directe de la voix délicieuse, de la mé- 
thode parfaite, de la prodigieuse vocali- 
sation de M"' Damoreau. Elle y joint le 
goût exquis, le sentiment profond el dé- 
licat qu'on devait altendre de la fille de 
M. Paul Duport, cet esprit si gracieux et 
si fin. 

— Comment oublier, à propos de bel le el 
grave musique, les compositions si origi- 
nales, si élevées et si pures de M. Scudo? 
Son chant nouveau : liétignalion , ne sera 
jamais une romance, en dépit du succès 
qui lui donnera ce nom. Jamais, du 
moins, un senliment d'une telle profon- 
deur n'avait été renfermé dans ce cadre 
étroit. Benvenuto Celliui mettait plus de 
talent dans les ciselures d'un bijou «jue 
dans une statue colossale : ainsi fait 
M. Scudo, qu'une feunne de goiila sur- 
nommé le UHi>icien des poètes. Quel 
poêle, eu eflel, n'a senti vibrer toute son 
âme en écoulant le Chant Ionien, Ame 
chrétienne, Sombre Océan, etc. f El ce- 
peniîaut M. Sciulo deviendra populaire, 
s'il ne l'est déjà. Que ce mol n'cITaiouche 
point sa noble fantaisie; nous allons lui 
en dire la raison : c'est qu'il est de la fa- 
mille si peu nombreuse des poètes d'es- 
prit ; c'esl ipi'il n'a pas seulement produit 
le Fil da^la f'ierge . fiésiynation , le 
Dante, elc, qui sont des oeuvres sévères. 



mais encore Us Bluets , la Grisette, 
la Sérénade napolitaine, etc., qui sont 
d'adorables caprices. Il faudra qu'il se 
soumette à l'orgue de barbarie, comme 
Alfred de Musset au feuilleton. 

— Citons enfin, parmi les compositions 
qui réussissent en ce moment sur les pia- 
nos, la valse de IS'oëmi , le quadrille du 
Marquis de Carabas , et les variations 
de VFJissire d'amore, arrangées par 
M. U. Couvreur. Ce jeune maître joint le 
précepte à l'exemple dans l'excellent 
cours de piano , de solfège et d'harmonie, 
qu'il a ouvert rue de Lille, n» 3, et où la 
jeunesse la plus distinguée du faubourg 
Saint-Germain va commencer ou complé- 
ter son éducation musicale. 

— Les lions de cet hiver sont les chefs 
arabes, dont chacun admire les nobles li- 
gures el les riches costumes, cl qui sont 
eux-mêmes en extase perpétuelle devant 
les merveilles de Paris. Notre active et 
innombrable population les confond par- 
dessus tout. Ils croyaient que la plupart 
des Français étaient passés en Algérie, 
chassés par la rigueur du climat ; et ils 
s'attendaient à trouver presque toutes nos 
villes désertes. Ils voulaient même se 
munir, au départ, et dans celte prévision, 
d'un peu de farine et d'eau , en cas de 
famine, et d'un lapis pour invoquer Al- 
lah. Ils s'en retourneront Irès-rassurés à 
cet égard. Mohammed-ben-Sliadly , au 
milieu des brouillards de la semaine der- 
nière, a improvisé ce madrigal sur les 
charmes des Parisiennes : « prodige î 
quand le soleil, du haut du ciel, voit les 
beautés de Paris, il a honte et se couvre 
de nuages en guise de voile. » 

— Un grand bal a inauguré, samedi, les 
fèlesderHôtel-de-Villc. Ou y a remarqué 
((ue les jeunes et jolies femmes abandon- 
naient lesdiamantsaux femmes sans âge et 
sans iK'auté: un diamant vaut-il, en effet, 
la place qu'il occupe sur ime belle épaule 
ou sur un beau front? Parmi les plus 
gracieuses invitées, brillait M"" Blanche 
*", parée d'un robe de satin rose à dou- 
ble jupe, avec des bouquets de roses du 
Bengale. Le duc de Moiilpensier a lixe 
son choix sur elle quand il a cherché une 
danseuse |>armi les reines du bal. 

— La mort d'une so-ur de lord Cow- 
ley vient de suspendre les fêles de l'am- 
ba>sade d'.\nglelerre ; mais 1rs ambassa- 
des belge el autrichienne nous préparent 
d'amples dédommagements. Il y a eu de 
grandes réce|>lions. la semaine dernière, 
chez M. Pozzo di Borgo, dans son magui- 
fi(jue hôtel; le i du mois, chez la prin- 
cesse de laTremouille; le 5. chez M"«do 
Villars. La comtesse de la Redorte a re- 
pris ses vendreilis. M. Thorn monte les 
Puritains, où l'on entendra une prima 
donna charmaule, etc. Les princes de la 
musique se mettent aussi en frais. M, 
Duprez a repris ses samedis, et M.Géraldy 
a donné une soirée brillante à toutes les 
illusiralions de la littérature el des arts. 

— Nous sortons de l'.Vcadémie, où M. 
Victor Hugo, répondant à M. Sainl-Marc- 
Girardin, a obtenu un succès d'enthou- 
siasme. 

PITRE-CUEVALIER. 



Imprimerie do IIK.NXl'VF.R rlTUaPIN. rue Lcmercirr, 24. Bilignollos. 



MUSÉE DES FAMILLES. 



120 



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Ftvr.irn. 184Î> 



le lion de 'IhorwaI Iscn. 



— 17 — OOUZIÈMB VCLl'MK. 



J 



130 



LECTURES DU SOIR. 



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(I) 



Mais quels sont ces deux nouveaux personnages qui vien- 
nent de monter sur le bateau avec leurs habits en velours 
noir couvert de broderie, leur poignard richement ciselé 
négligemment passé dans un large ceinturon, leur chapeau 
pointu sur lequel se balance un oiseau entier? On croit être 
race à face avec le Koque Guniard de Cervantes, ou le 
Jean Sbogar de Nodier, ou même avec Fra-Diavolo, car il y 
a dans ce costume quelque chose du pirate ou du brigand 
d'opéra comique, avec moins d'affectation toutefois, moins 
d'emphase, plus de grâce et de simplicité dans les détails. 
Mais rassurons-nous, les deux nouveaux venus n'en veu- 
lent ni il la vie ni à la bourse des passagers; ce sont sim- 
plement deux gentilshommes tyroliens qui ont eu le bon 
esprit de conserver, les jours de fêle, leur habit national , 
aux couleurs si riches et si variées. Et en cela, convenons- 
en, ils sont mieux inspirés que nous autres Fran(;ais, qui, 
après avoir porté les plus beaux habits du monde, les 
chaussures les plus éclatantes, les broderies les plus élé- 
gantes et les plus fines, avons fini par renoncer insensible- 
ment à toutes ces parures pour adopter le frac le plus étroit, 
le plus mesquin, le plus triste que l'on pût imaginer, et 
(|ue, pour comble de malheur, nous avons fini par imposer 
à l'Europe tout entière. Nous n'osons être richement cos- 
tumés et suivant le goût de nos pères qu'une seule fois 
dans l'année, et seulement dans un temps de témérité et 
d'extravagance, c'est-à dire en carnaval. 

Mais il est temps de revenir à nos glaciers et à nos mon- 
tagnes. Nous prenons congé avec toutes sortes de regrets 
dcThun et de son beau lac, et nous nous acheminons vers 
Herne par une route magnifique, au milieu de campagnes 
admirablement cultivées et sans perdre de vue les cimes 
des hautes Alpes, dont la blancheur ressort si vivement 
au milieu d'un cadre verdoyant de forèis et de pâturages. 
Mais ce qui vaut bien aussi la peine d'èlre remarqué, c'est 
cet air d'aisance et de propreté ré[)endu autour des uioin- 
drcs habitations de paysans, et qui doit faire rougir, pour 
le dire en passant, la plupart de nos villages de France. 
On sent que l'on entre dans im pays riche, heureux. Mais 
(piand on voit ces bons campagnards si calmes et si fleg- 
matiques, et qu'on apprend que sous le toit d'un simple 
chalet se trouvent souvent des millionnaires, on ne peut 
s'em|)êcher de songer à la Hollande et à son fameux vil- 
lage de Bruck, ofi la tasse de lait (]ue le voyageur I)oit en 
passant lui est souvent offerte par un pauvre paysan qui 
n'a rien moins que trois vaisseaux dans les mers de l'Inde. 

VllI. 

On considère Berne comme une des plus jolies villes de 
la Suisse : elle ne consiste presque qu'en une seule rue 
très-longue, à laquelle viennent aboutir quelques rues la- 
térales, et que l'on peut com|)arer, bruit et mouvemoitl à 

(l) Voir le numéro de janvi<r, page 97. 



part, à la rue de Tolède, à Naples. En voyant ces longs 
portiques (jui permettent de parcourir la ville tout entière 
sans avoir à redouter le soleil et la pluie, on songe à Bo- 
logne, qui est aussi, comme on sait, une ville toute en ga- 
leries. L'inconvénient de ces portiques est d'intercepter le 
jour, et de répandre dans les rues de la tristesse et de l'uni- 
formité, à moins d'élever des arcades élevées et claires dans 
le genre de celles de notre rue de Rivoli. On s'occupe en 
ce moment, à Berne , de remplacer les anciennes galeries 
par de nouvelles constructions, qui n'auront plus l'incon- 
vénient de gêner la vue et joindront l'élégance à la commo- 
dité, grâce à un nouveau système d'architecture que l'on 
a suivi en France dans plusieurs villes de province, à 
Mulhouse, par exemple, qui s'enorgueillit avec raison des 
arcades de son nouveau quartier. 

Nous admirerons d'abord les nombreuses fontaines qui 
jaillissent au milieu des rues de la ville, et contribuent à 
y entretenir la propreté. Ce n'est pas que les statues qui 
les décorent soient toutes d'un goût bien parfait, et ne fas- 
sent même regretter souvent ces simples figures rustiques 
que l'on rencontre dans les villages; mais l'ulililé fait ici 
passer sur les défauts de l'architecture, et les habitants 
profitent des sources d'eau qui leur sont offertes de tous 
côtés sans s'inquiéter si elles sont ou non surmontées d'uD 
chef-d'œuvre. 

Nous ne regretterons pas les quelques heures que nous 
aurons passées dans la cathédrale, beau monument gothi- 
que, dont les ogives s'élancent avec une hardiesse surpre- 
nante. Les sculptures du portail, fines et découpées comme 
la dentelle, nous arrêteront longtemps, ainsi que les vitraux 
et les ciselures du chœur, dont les connaisseurs admirent 
les détails. Les vitraux et les sculptures, outre la richesse 
des couleurs, ont de plus l'avantage d'être satiriques, et 
d'offrir un curieux monument de l'esprit de controverse 
qui a dominé si puissamment la seconde partie du quin- 
zième siècle. En examinant de près les slalïes, on y voit 
ipielques traits malins dirigés contre le clergé, et, en s'ap- 
prochant des vitraux, on reconnaît (pie le peintre, Frédéric 
Walter, a voulu faire la satire du dogme de la transsubstan- 
tiation. !l a personnifié ce dogme en représentant le pape 
versant avec une pelle les (juatreévangélistes dans un mou- 
lin duquel on voit sortir une multitude d'hosties qu'un 
évêque reçoit dans une coupe surmontée d'un Christ, tan- 
dis (pie le peuple agenouillé semble frappé il'étonnement 
à la vue de ce miracle. Nous citons cette allégorie non pas 
comme étant d'un goût bien recherché, mais comme un 
monument singulier de l'esprit de nos pères. 

Mais une visite que beaiK^nip d'étrangers négligent, et 
que pour notre part nous n'omettrons pas, est celle de la 
maison pénitentiaire, qui ofTre un exemple si frappant des 
bienfaits (pie peuvent opérer les réformes introduites dans 
le régime des prisons. Le .silence absolu règne dans celte 



l\irSLl-: DKS FAMILLES. 



131 



maison, et tous les efforts du dircclonr tendent à ramener 
aux sentiments de la moralité et de la justice les nialfai- 
tenrsqui lui sont confiés. Les résultats qu'il obtient éton- 
nent autant qu'ils intéressent ; on ne peut s'empêcher d'ad- 
mirer l'ordre qu'il a su établir dans celle maison dont 
l'aspect est si différent de celui de nos bagnes et de nos 
maisons centrales. 11 est vrai de dire que le nombre des 
prisonniers ne s'élève guère au-dessus de trois cents, ce qui 
facilite beaucoup le maintien de la discipline et la réforme 
morale de chaque individu. Quand on songe que quelques- 
unes de nos maisons centrales, celle de Clairvaux, par exem- 
ple, ne contiennent pas moins de douze cents détenus, on 
conçoit sans peine qu'il n'y ait point de comparaison à faire 
entre deux établissements dont l'un offre presque l'aspect 
d'un pensionnat d'adultes, tenu avec plus de régularité que 
de rigueur, et l'autre, le spectacle répugnant dune popu- 
lation entassée dans une môme enceinte, sans cesse en lutte 
contre le frein du châtiment. 

La promenade de Berne, appelée la Plate-forme, est 
regardée comme la plus bello du canton et peut-être même 
de toute la Suisse. On a devant soi une ligne de glaciers 
dont on est éloigné d'au moins dix lieues, et pourtant, par 
l'efîet d'une illusion d'optique, il semble que l'on pourrait 
y toucher. 

Mais avant de quitter Berne, nous recueillerons les pré- 
cieuses images d'une cérémonie bien intéressante et qui 
laisse d'ineffaçables impressions dans l'esprit des voyageurs 
assez heureux pour passer dans le canton à l'époque de 
celte fête nationale. 

Les Bernois ont conservé l'usage de célébrer l'anniver- 
saire de cette fameuse bataiilede Laupen, qui assura, comme 
on sait, au quatorzième siècle, l'indépendance de leur ré- 
publique, et valut une gloire immortelle à Rodolphe d'Er- 
lach, que l'on vit quitter le service de rétranger pour com- 
battre en triomphateur à la tête de ses concitoyens. Bien 
que les mœurs de la Suisse aient pris depuis longtemps un 
caractère calme et pacifique, on retrouve dans cette fête 
quelque chose de belliqueux, qui annonce que les tempj, 
plus encore que les inclinations nationales, ont donné aux 
populations bernoises une physionomie et une attitude 
toute paisible. Dès le matin, sur la vaste place où le peuple 
s'exerce au tir de la cible, des chœurs de musique guer- 
rière préludent aux chants patriotiques que l'on entend 
se réveiller chaque année. Bientôt on voit une foule com- 
posée des citoyens de tout rang et de tout âge, femmes, 
vieillards, enfants, adultes, se former en cortège, et régler 
entre eux les dispositions du départ et de la marche. Sou- 
vent un peu de désordre se mêle à cette réunion guidée par 
le noble désir d'aller rendre hommage aux mânes de leurs 
aïeux, mais cette confusion, loin de nuire au coupd'œil, 
ne sert qu'à introduire dans l'ensemble une variété et un 
mouvement que l'on n'est pas habitué à rencontrer dans 
les cortèges officiels. Du reste, il n'est pas nécessaire d'a- 
voir recours à la l'orce armée pour maintenir la discipline 
et le bon ordre. Tout se passe comme dans une réunion 
de famille, sans tumulte, sans querelle ; il semble que cha- 
cun des assistants ail un intérêt particulier à maintenir le 
caractère louchant et religieux de la fête. 

Si la Suisse avait des peintres, quels tableaux ne feraient- 
ils pas avec ces figures d'enfants fraîches et rebondies, 
couronnées de fleurs, ces petites filles qui portent au côté 
d'énormes bouquets, sous lesquels leur tête blonde est à 
demi cachée! Le cortège se rend au champ de bataille de 
Laupen , situé à trois lieues de Berne. Arrivée sur le sol 
sacré, la multitude prend d'elle-même une altitude grave 
et solennelle, et se presse autour du pasteur qui prononce 



quelques paroles simples et touchantos destinées à retracer 
les souvenirs de la fêle que l'on célèbre. Le sujet qu'il traite 
a beau être connu de tous el grave dans toutes les mémoi- 
res, il est rare que lorsqu'il dépeint les diverses circonstan- 
ces de cette bataille qui a sauvé la république de Berne de 
l'esclavage , que l'émotion ne s'empare pas de tous les 
cœurs, et ne finisse même par se manifester sur les \ isages. 
L'éloquence populaire a cela de particulier que ses effets 
sont inépuisables, et qu'elle peut impunément revenir sur 
les mêmes sentiments, sans craindre d'épuiser l'attention 
ni de fatiguer les âmes. .Son langage vif et spontané, n'u- 
sant que des moyens les plus directs et des ressorts les plus 
simples, est celui qui se rapproche le plus de la nature. 

Bientôt l'épée de Rodolphe d'Erlach, portée par le chef 
actuel de cette maison illustre, est apportée sur le champ de 
bataille, afin que tous les yeux puissent contempler ce glo- 
rieux instrument de la liberté publique. La main du minis- 
tre couvre cette épée de lauriers, au milieu des acclama- 
tions des assistants. Lorsqu'on entend ces cris de triomphe, 
ces accents d'un peuple qui se glorifie avec tant de raisun 
de son passé, on ne peut se défendre d'un sentiment de 
douleur et de regret, lorsqu'en se retournant vers les sou- 
venirs du passé, on songe en même temps à la fin malheu- 
reuse du héros de la fêle. On sait ()uo ce Rodolf)he d'F.rlach, 
retiré après sa \icloire dans ses foyers, et vivant dans la 
retraite comme les premiers consuls de Rome, fut assassiné 
traîtreusement p:ir son gendre. L'épée qui trancha ses 
jours était précisément celle même qu'il portait à la bataille 
de Laupen, et que nous venons de voir comblée de tant de 
vœux el d'honneurs. 

Après avoir assisté à cette cérémonie intéressante el cu- 
rieuse, qu'il nous soit permis d'user du privilège d'incon- 
stance et de rapidité que s'arrogent volontiers les touristes 
de profession, assez sujets à sauter presque sans transition, 
dans leurs courses comme dans leurs récits, d'un pays à 
un autre. C'est ainsi que nous nous transporterons de Berne 
à Fribourg, en franchissant d'un bond la distance qui sépare 
ces deux villes. S'il est vrai que les rues et les constructions 
de Fribourg ne nous offrent qu'un médiocre intérêt, nous 
serons amplement dédommagés par la position de la ville, 
assise sur un terrain si pittoresque et si varié. Nous trou- 
verons même là un spectacle nouveau, que ne nous ont pas 
encore offert les autres villes de la Suisse ; c'est celui d'une 
cité construite en amphithéâtre, dont toutes les rues sont 
en pente, et où l'on aperçoit des ravins profonds, des jar- 
dins, des prairies, dont la vue forme uu contraste singulier 
avec les clochers, les couvents, la tour gothique de la collé- 
giale, que l'on dislingue au milieu de ces édifices séculaires. 

Mais empressons-nous d'aller admirer les deux merveilles 
de la ville de Fribourg, qui attirent de si loin les étrangers 
dans ses murs, et font succéder à tant d'impressions pro- 
duites par les merveilles de la nature, l'admiration d un 
autre genre que fait naître le spectacle des grands ouvrages 
de l'art. Le premier de ces chefs-d'œuvre est ce fameux 
pont en fil de fer, qui fut inauguré en 1834, et s'élance sii* 
un abime de cent soixante-quatorze pieds de profondeur, 
franchissant avec l'audace d'un géant les montagnes, la 
ville basse tout entière , et arrive sur la roch'e opposée 
après avoir fait un trajet de neuf cent vingt-ciuq pieds, en 
conservant dans toute son étendue une largeur de vingt- 
deux. Pour avoir l'idée de cet ouvrage unique, il f;uit avoir 
vu de près les huit câbles en fil de fer qui le soutiennent 
en l'air avec la grâce el la légèreté de l'aérostat, ces deux 
tours massives adossées au rocher, qui servent de point 
d'appui. Grâce à ce pont, on peut maintenant parcourir en 
cinq minutes un intervalle que l'on mettait autrefois trois 



132 



LECTURES DU SOIR. 



quarls d'heure à Iravcrser. Cependant, comme il ne faut 
pas que les beautés de la Suisse nous empêchent de rendre 
justice à celles de notre France, n'oublions pas notre pont 
de la Roche-Bernard, que l'on voit sur la route de Nantes 
à Brest, et que l'on considère avec raison comme l'émule 



de celui de Fribourg; moins hardi peut-être, moins gigan- 
tesque, mais plus léger, plus gracieux dans ses proportions, 
et qui ressemble véritabrement, vu d'une certaine dislance, 
à une arche jetée au milieu des airs sans attaches et sans 
point d'appui. 




Pont de Fribourg. 



L'autre merveille que l'on vient admirer à Fribourg, est 
cet orgue si célèbre, et que, par une négligence inexplica- 
ble, la plupart des voyageurs qui ont écrit sur la Suisse 
ont omis dans leurs relations. On peut dire cependant, 
sans être taxé d'exagération, qu'il n'est rien de compara- 
ble à cette symphonie merveilleuse qui s'échappe des 
flancs d'un seul instrument, et ferait croire à la présence 
de tout un orchestre. Après avoir fait entendre les plus 
mélodieux accords, les instruments se taisent, un orage 
gronde, le tonnerre tour à tour s'éloigne et se rapproche; 
on ne peut croire que ces éclats terribles sortent de ces 
tuyaux qui ont produit, quelques instants, les accents har- 
monieux de cet orchestre invisible. Mais l'orage s'apaise, 
le grondement s'alTaiblit par degrés, et bientôt s'élève dans 
le lointain un chœur com[iosé de voix d'hommes, de fem- 
mes et d'enfants. D'où viennent ces chants si doux, où sont 
placés ces musiciens qui forment cet hymne mélodieux que 
l'on entend s'affaiblir et se confondre par degrés? On 
éprouve un sentiment inexprimable de surprise et même 
d'incrédulité en apprenant (pie cette réunion de voix, cet 
hymne, ce chœur n'est autre que le son de l'orgue lui- 
même, qui imite la voix humaine au point de faire croire 
qu'une réunion de choristes est cachée derrière le buffet, 
tandis qu'on n'y trouve, en l'examinant, que la plus curieuse 
réunion de rouages et de ressorts qu'ait pu inventer le gé- 
nie delà mécani(|ue, secondé par la connaissance profonde 
de la science musicale. On a comparé l'orgue de Fribourg 
à celui de Harlem en Hollande, qui imite aussi le bruit dis 



vents, du tonnerre et les ensembles de voix. Mais nous 
qui avons entendu les deux instruments , nous pouvons 
assurer qu'il n'y a pas de comparaison à établir, l'orgue 
suisse étant beaucoup plus énergique, plus complet, et en 
même temps plus mélodieux et plus varié que l'orgue hol- 
landais. Celui de Fribourg a d'ailleurs l'avantage d'être 
touché par un organiste très-habile, qui en tire tout le parti 
possible, tandis que celui de Harlem est confié à des mains 
novices, qui n'en tirent que des effets presque toujours 
puérils et vulgaires. 

De Fribourg, nous nous rendrons à ï.ausanne, où nous 
attend sinon une belle ville, du moins une de ces positions 
magnifiques qui valent mieux pour le voyageur et le cu- 
rieux que des rues correctes et des édiliccs bien alignés. 
Comme il faut qu'un peu de critique se mêle toujours ù 
l'admiration, plusieurs personnes blâment, sous certains 
points, la position de quelques villes de Suisse. Berne, aux 
yeux de quelques-uns, a quoique chose de triste et de froid 
qui inspire d'abord des idées de réserve et presque de dé- 
fiance. D'autres trouvent Lucerne plus riante et plus ou- 
verte, tout en regrettant qu'une dévotion outrée ait laissé 
son empreinte dans les vieux quartiers de la ville. Ou vou- 
drait être plus rapproché, à Neufchàtel, de ce magnifique 
rideau des .Mpes, qui est peut-être le premier point de vue 
du monde. Quant à la position de Lausanne, elle n'a jus- 
qu'à présent trouvé que des admirateurs absolus. Le spec- 
tacle dont on jouit du Vevay réalise, en elTet, tout ce que 
l'imagination peut rêver. Le lac, sur lequel la ville est bâtie 



MLSÉE DES FAINIILLES. 



133 



en amphithéâtre, est encadré de rochers plongés à demi 
dans une eau plus calme et plus pure qu'une glace. Sou- 
vent des couches de brouillard s'étendent sur la surface, et 
forment comme une mer de vapeurs dont les vagues aérien- 
nes et légères s'amassent en groupes mobiles, et que la 
brise promène ainsi que des flots de fumée. .Mais qu'un 
rayon de soleil vienne à percer toute cette brume, alors les 
vapeurs se dissipent et s'ouvrent d'elles-mêmes, et l'on 
aperçoit les perspectives du Léman, les villes, les rochers 
et les villages, qui apparaissent comme derrière un rideau 
que l'on voit tour à tour s'ouvrir et tomber. 

Nous emploierons une partie du temps que nous pas- 
serons à Lausanne à visiter la maison pénitentiaire, mieux 
tenue et plus intéressante encore que celle de ïJerne, par 




Costumes bernois. 

la seule raison qu'elle contient cent détenus seulement au 
lieu de trois cents, ce qui rend h surveillance nécessaire- 
ment plus exacte, et les moyens d'aclion sur la moralité des 
prisonniers plus directs et plus sûrs. On remarque l'air de 
cjhuc et de résignation gravé sur les traits de la plupart des 
prisonniers, (|ui occupent cependant des loges entièrement 
séparées, et n'ont jamais la moindre communication les uns 
avec les autres. Leur physionomie seule, et leur genre de 
vie laborieux et régulier, suffiraient pour donner gain de 
cause aux partisans du régime cellulaire. Les étrangers ont 
la faculté de visiter les ateliers, mais sans être vus des pri- 
sonniers. On peut se demander si cette interdiction de l'ap- 
proche de toute personne du dehors, est une mesure bien 
utile et bien profitable, surtout si l'on considère l'avantage 
que l'on a retiré à la prison de la Roquette de la commu- 
nication des jeunes détenus avecles visiteurs, qui, n'étant 



nécessairement introduits dans la prison qu'avec des ga- 
ranties suffisantes, ne peuvent exercer daas l'esprit des 
prisonniers qu'une influence salutaire. On ne saurait trop 
repéter que le but de l'emprisonnement cellulaire est non 
pas d'interdire aux condamnés l'approche des autres hom- 
mes, ce qui serait, comme on le dit fort bien, un châtiment 
pire que la mort pour certaines organisations, mais seule- 
ment celle des autres condamnés, et de les soustraire ainsi 
à ce funeste embauchage de la prison, qui rend presque 
toujours impossible même toute idée de réhabilitation. 

En quittant Lausanne, nous nous rendrons à Bex, pour 
visiter les fameuses salines de Bex, véritables catacombes 
que l'on parcourt avec un sentiment d'épouvante et de 
tristesse. Ou descend par un escalier creusé dans le rnc 
avec un travail infini, et qui n'a pas raoins de sept cent 
trente-trois marches; on s'aventure dans une galerie lon- 
gue de plus de quatre mille pieds; on observe tous les dé- 
tails du travail des mines, les instruments, les machines, 
la fameuse roue de trente-six pieds de diamètre, qui fait 
agir les pompes destinées à extraire l'eau salée d'un puits 
très-profond. Enfin, après avoir passé plusieurs heures à 
accomplir ce voyage qui rappelle un peu celui du pieux 
Énée et de la Sibylle, on aperçoit devant soi un point lumi- 
neux, pareil à une étoile qui s'agrandit et s'éclaire progres- 
sivement. Ce point de lumière est la porte de sortie que 
l'on retrouve avec un véritable plaisir, lorsqu'en plein midi 
et par une belle journée d'août, on est resté un certain 
temps dans les profondeurs de la terre, privé de jour et de 
soleil. Cependant, aucun des visiteurs n'ose se plaindre, 
il songe à ces pauvres mineurs, à ces troglodytes industriels 
que l'on paye trente-trois sous par jour pour demeurer en- 
sevelis dans ces cryptes où la nécessité les enchaîne. Que 
diraient de leur sort ces infortunés manœuvres, s'ils savaient 
que les heureux du monde, les oisifs, les riches, souffrent 
et murmurent pour avoir passé quelques heures seulement 
dans ces sépultures où doit s'écouler leur vie tout entière ? 

IX. 

Après tant de merveilles, tant d'incomparables tableaux 
que nous avons vus se succéder si rapidement, après le Righi, 
la chute du Rhin, l'Oberland, les lacs de Lucerne et de 
Thun, ne serable-t-il pas que tout soit épuisé et que nous 
n'ayons plus rien à attendre de la nature qui nous a fait 
marcher pendant si longtemps de surprise en surprise. 
Mais il n'est pas temps encore de laisser reposer notre ad- 
miraliou. Suivant la roule curieuse qui conduit de Bex à 
Martigny, nous laisserons de tùté un grand nombre d'ob- 
jets intéressants que nous nous promettons de décrire à 
notre prochain voyage, pour nous occuper uniquement de 
l'incomparable cascade de Pisse-Vache, que nous, qui avons 
déjà vu tant de torrents et de chutes d'eau, nous n'hésitons 
pas à considérer comme la naïade la plus hardie, la plus 
violente, la plus impétueuse qui se soit jamais précipitée 
du sommet d'une montagne. 

Il faut avouer d'abord que la tradition eût pu choisir à celle 
chute d'eau un nom plus poétique et même plus bienséant. 
Mais le nom na nui en rien à sa renommée ; on l'oublie en 
contemplant cette pluie magnifique, sonore et violente 
comme un orage qui semble tomber du ciel et éclate en 
flots d'argent ou en fumée jaillissante qui fait souvent son- 
ger au cratère d'un volcan. On ne peut s'empêcher, devant 
celte cascade, de rêver à la destinée souvent étrange des 
grandes choses de la nature. Ne dirait-on pas, en voyant avec 
quelle fougue cette rivière s'élance du haut de la montagne , 
qu'elle va s'étendre sur une vaste étendue de terrain , 
fertiliser les contrées, et mêler fièrement ses eaux à celle* 



\ii 



LECTURES DU SOIR. 



de la mer? Mais il n'en est rien : cet élan superbe, ce départ 
de conquéranie, voilà toute sa destinée ;elle va mourir su- 
bitement dans le Rhône, que l'on voit couler à ses pieds, 
et ne laisse derrière elle d'autre nom que celui de cascade 
de Marligny. 

Nous nous arrêterons peu de temps à Martigny, triste 
village dont les habitants ont pour la plupart Pair ché- 
Uf et malingre. On attribue cette débilité de constitu- 
tion à l'eau des glaciers, puis aussi aux influences maré- 
cageuses qui se font sentir dans ce canton humide. Cepen- 
dant on cite dans le pays fort peu d'émigrations, tant il est 
vrai qu'on tient toujours au sol natal, si ingrat et si triste 
qu'il soit! On observe que les habitants des cantons les plus 
riches et les plus heureux sont généralement les plus dis- 
posés à passer à l'étranger. Au contraire, les enfants de ces 
lieux insalubres les quittent rarement, tant il est vrai que 
le patriotisme n'est pas tout entier dans les questions de 
bien-être et de climat. 

Mais il est temps de faire nos préparatifs pour cette 
charmante excursion qui mérite bien de couronner un si 
beau voyage. La vallée de Chamouny nous attend, et si 
nous disons que celte simple course mériterait bien que 
l'on quittât Paris, ne fût-ce que pour queliiues jours, tous 
ceux qui ont fait cette promenade nous appuieront sans 
doute. Ils s'uniront à nous pour la conseiller de préférence 
à tant de courses insipides et banales vers tel ou tel port 
de mer qu'entreprennent ces pauvres prisonniers citadins 
qui ne peuvent consacrer qu'une semaine ou deux à leur 
escapade voyageuse. 

Nous voilà donc partis avec guides et mulets, cheminant, 
comme toujours en Suisse, avec mille cascades qui nous 
agacent en passant, des montagnes à perle de vue, un tor- 
rent qui nous sert d'escorte, joue, pétille et bondit tout le 
long de la route. Avons-nous, du reste, jamais voyagé au- 
trement depuis que nous sommes en route? Noire pous- 
sière n'a-t-elle |)as été pros(iue |)arlout celle des chutes 
d'eau, nos pavés des rochers humides et glissants, pareils à 
ceux sur lesquels nous posons le pied en ce moment , 
n'ayant |)as trop de rassislance de notre guide et de notre 
bâton ferré pour assurer notre marche et conserver notre 
équilibre? Bientôt nous arrivons à un endroit aride, aban- 
donné, où tout semble annoncer le deuil et la détresse. 
Nous apprenons qu'en 1827 un village, encaissé dans les 
glaciers et les montagnes, a failli être entièrement englouti. 
Un énorme bloc s'élant détaché du glacier, et le torrent qui 
se précipitait de la montagne ayant trouvé devant lui celte 
barrière infranchissable, l'eau s'est iiccumulée et a lini par 
tout entraîner dans son déchaînement. Plus de GO personnes 
ont péri dans celle afTreuse débâcle, et pas une maison 
n'est demeurée debout de cet infortuné village. Voilà de 
ces récits que l'on rencontre en Suisse à chaque pas, ce 
qui n'empêche pas, du reste, de continuer sa route avec 
une intrépidité dont il est juste d'attribuer l'honneur, en 
grande partie, aux guides qui ont tant d'habileté pour raf- 
fermir et distraire à temps, par quelques circonstances 
rassurantes, le voyageur qu'ils viennent de troubler |)ar 
de funestes réminiscences. 

Il semble que l'on jouisse mieux de la vallée de Cha- 
mouny quand on songe (lu'elle est découverte depuis im 
siècle à peine, et n'a pu être encore fatiguée par les vi- 
sites et les descriptions. On la considère, avec raison , 
comme la partie des Alpes la plus imposante et la plus 
belle. Située aux pieds du Monl-lilanc, éloignée de tous les 
grands cliomins, elle semble séparée du reste du monde. 
Nous ncHis bornerons, comme toujours, aux points de vue 
principaux, laissant aux voy.igeuis de profession le hoin 



d'enregistrer toutes les échappées et les merveilles de dé- 
tail. 

Nous visiterons d'abord ce glacier des Bossons, éloigné 
de Chamouny d.'une lieue seulement, admirant le sentier 
charmant qui nous y conduit au milieu d'un bois d'aulne.";, 
le long d'un ruisseau, mobile et capricieux enfant des 
glaciers. Nous admirerons en passant ces belles pyranudes 
de glace que l'on peut appeler la colonnade du palais des 
fées. Il faut voir ces pyramides imposantes quand le soleil 
les colore et y laisse les teintes magiques du jaspe, de l'or 
et du porphyre, Arrivés sur le plateau des Bossons, pou- 
vons-nous retenir un cri de surprise à la vue de ces mille 
ruisseaux si limpides qui se croisent et s'entrelacent comme 
les fils d'un réseau? On découvre au milieu des glaciers 
des chapiteaux, des pilastres, des voCites, des portiques, 
des édifices complets. Il semble que l'on soit dans la ca- 
verne d'Aladin, surtout en songeant qu'un peu de chaleur 
ferait fondre et détruirait toutes ces merveilles avec autant 
de rapidité que les palais construits de la main des songes. 
Suivons maintenant celle forêt de sapins et de mélèzes, 
dont la sombre enceinte ne nous laisse en rien soupçonner 
le spectacle (|ui nous attend. Tout à coup le voile se dé- 
chire, et nous nous trouvons devant un autre de ces ta- 
bleaux uniques que les premiers magiciens du monde, les 
glaciers des Alpes, savent seuls ménager. On aperçoit d'a- 
bord comme une montagne qui semble revêtue de lames 
élincelantes, puis une xéritable ca\erne de glace (pii n'a 
pas moins de cent pieds d'élévation, et d'où sort une ri- 
vière d'écume qui produit . en s'<^coulanl, un bruit i)areil 
à celui d'un torrent déchaîné. Craignons de nous avancer 
sous ces voûtes de glace, et songeons (|ue bientôt l'Avey- 
ron va briser ces obstacles et entraîner ces débris magnili- 
ipies, comparables à des mines d'argent et de pierreries. 
Quelques gens du pays, simples et crédules, vous diront 
même que l'Aveyron charrie dans son cours des paillettes 
d'or, prenant ainsi pour des réalités un phénomène exté- 
rieur (|ui n'est (|ue le résultat des illusions du prisme. 
Mais il y a longtemps que les fleuves ont cessé de rouler de 
l'or dans leurs eaux, et, depuis le fabuleux Pactole, nous 
ne sachons pas qu'aucune rivière ait contenu la moindre 
parcelle de ce précieux métal; non pas que les .Vidas aient 
manqué, mais leur or ne prend pas le chemin des rivières. 
Cependant, comme il est écrit dans notre voyage que 
nous verrous sans cesse les grâces et les riants tableaux 
du printemps succéder aux belles horreurs de l'hiver, nous 
nous transporterons maintenant sur ce pâturage élevé qu'on 
appelle le Monlanverl, où l'on arri\e par un chemin sinet 
facile, au milieu des sapins, des mélèzes et des blocs de 
rochers, nos éternels compagnons de voyage. C'est de ce 
plateau magnifique (jue nous pourrons contempler toutes 
les beautés de la vallée de Chamouny, ces champs si verts, 
ces maisons construites exprès pour former les accidents 
du paysage, celle rivière de l'.Vrve, si fraîche et si pure, 
qui se |)romène au milieu des plaines, et ressemble de loin 
à un émail mobile. Il fait bon nous reposer au Monlan- 
verl pour admirer d'abord cette succession de scènes qui 
changent et se mulliplieiil, suivant que l'on monte ou t}ue 
l'on descend. Nous avions loul à l'heure sous les pieds 
une vallée fertile et profonde, animée des plus heureuses 
couleurs du printemps ; mais, en monlanlde (juclques pas, 
nous nous sommes trouvés au bord d'un précipice entou- 
ré de montagnes immenses, composées de masses nues et 
déchirées. Ce repos sur radmirable pelouse du Monlan- 
verl a eu aussi pour avantage de nous préparera un spec- 
tacle plus magiiili(|ue encore, ou loul au moins plus siii- 
prenanl. Tous ceux qui ont \isilé la vallée de Chamounv 



MLSEK DES FAMILLES. 



135 



nous devinent pnr avance, el ont déjà compris qu'il s'agit 
maintenant de la n)cr de glace. 

Quel nom plus digne et plus juste donner à ce glacier 
qui ressemble de loin à une mer houleuse que l'hiver se- 
rait venu subitement enchaîner au moment où les vagues 
se gonflent et où la (empète se déclare? Ce n'est qu'en 
avançant sur le glacier qu'on peut se faire une idée de la 
l'eaulé des glaciers d'un vert d'émeraude. Lœil parcourt 
graduellement les niasses les plus ra|tprochées, qui ressem- 
blent à des pyramides de cristallisation , pour se perdre 
dans ces belles aiguilles qui se confondent avec l'horizon, et 
ne peuvent mieux se comparer qu'aux flèches innombra- 
liles et aux myriades de dentelures qui couvrent le fameux 
r.'(i»ie de Milan. Jelez au milieu de celte archileclure de 
frêles pyramides plus hardies que toutes celles que les 
mains des hommes ont élevées, des obLlis(|ues gigantes- 
(|iies, d'énormes blocs de granit qui ne reposent souvent 
(|uc sur les pointes aiguës des gla(;ons, et vous n'aurez en- 
core (|u'une faible idée de ce panorama merveilleux (pii 
jt'lli niit dans l'admiration et l'extase même, comme l'a dit 
il. Slapfert, l'ànic la plus britannique. 

Nous prendrons brusquement congé de la vallée de 
Chamouny après avoir vi.sité la nier de glace, el, restant 
sur cette acUiiiration, nous déclarerons n'avoir plus rien à 
conten)pler. ilais, nous diront les voyageurs assez heureux 
pour savoir tout visiter et tout raconter, et tant de curio- 
sités que vous oubliez? Et ces fameuses moraines qui en- 
tourent le glacier des bois, et ce glacier du Lechaud, dont 
l'œd peut à peine supporter l'éclat, et ces pilastres ren- 
versés, ces corniches, ces ponts, ces arcades de glaces qu'il 
semble que la main de l'ouvrier n'ait pas eu le temps d'a- 
chever, que l'on appelle le Chapeau? Oui, sans doute, nous 
omettons tout cela, et beaucoup d'autres choses encore, 
que nous avons négligées sur notre passage. Mais, p;n-don- 
uez-nous encore une fois, el n'oubliez pas ce que nous 
avons dit en partant, que nous n'avons que quelques se- 
maines pour faire notre voyage, et quel(|ues pages pour le 
raconter. Tant d'autres ont employé plusieurs grands mois 
el |)lusieurs gros volumes iu-8" pour accomplir la course 
que nous allons achever ! 



Nous terminerons notre course par où beaucoup d'autres 
la linissenl, par Genève; el déjà nous avons donné lu rai- 
son de la marche (|ue nous avons suivie. Sans céder a une 
vaine ambition de paradoxe, ni au désir de prendre, 
comme on dit, le voyage parla queue, nous nous sonunes 
engagé à ne jamais revenir sur nos i)as, el, à défaut de tout 
autre mérite , on nous accordera du moins celui d'avoir 
tenu parole. 

Notre première promenade dans Genève nous donnera 
l'idée d'une ville, sinon irréprochable dans toutes ses par- 
ties, du moins curieuse, imposante dans son ensemble, 
belle même dans les quartiers qui avoisinent le Rhône. 
Quand le vent agile ce fleuve majestueux, on croirait voir 
la mer elle-même; il en a la couleur et pres(|ue la fierté. 
Les quais de Genève peuvent rivaliser avec ceux de Paris, 
et ou admire surtout l'air de mouvement qui règne dans 
l'intérieur de la ville. € 11 me semble, a dit J.-J. Rousseau, 
que ce qui doit frapper tout étranger entrant dans Genève, 
c'esl l'air de \ieet d'activité qu'il y voit régner. Tout s'oc- 
cupe, tout est en mouvement, tout s'empresse à son travail 
et à ses affaires; je ne crois pas que nulle autre aussi petite 
ville offre un pareil spectacle. » 

Ce qui était vrai du temps de Jean-Jacques l'est encore 
du notre. Genève plail au premier aspect connue toutes les 



villes actives et occupées. Kn faveur de cette agitation com- 
merçante, nous lui pardonnerons volontiers certaines rues 
étroites et tortueuses, de tristes lignes d'échoppes qui se 
pressent sous les arcades des toits et que soutiennent des 
[liliers d'un effet disgracieux. Nous retrouvons d'ailleurs, 
à Genève, ces noms fameux de Calvin, de Jean-Jacques, de 
M"'' de Slaél, même de Voltaire; car bien que Ferney soil 
situé en France, il est si rapproché du sol genevois, (pi'ctn 
peut dire qu'il en fait partie. Quant à cette visite à Ferney, 
nous nous permettrons d'en détouiuer n( s lecteurs ; non 
pas qu'il n'y ait toujours un forlain plaisir à aller honorer 
et saluer les lieux où les grands génies ont vécu, mais ce 
qui reste de Voltaire à Ferney est trop apocryphe ou trop 
défiguré pour qu'on n'ait pas à regretter le voyage. Quel- 
que plaisir que l'on puisse avoir à contempler des portraits 
effacés par le temps, des peintures d'assez mauvais goût 
(pie l'on prétend avoir été insfurécs par Voltaire lui-même, 
ou même les restes de sa garde-robe que le gardien vous 
montre avec tant de scrupule et de religion en vous en ga- 
rantissant l'aiithenlicilé, nous persistons à croire que le 
temps de cette course sera toujours mieux employé à re- 
lire Mérope ou quelques passages de la Correspun'Jance 
générale. 

Mais les curiosités que contient la ville ne nous feront 
pas oublier le lac de Genève, qui mériterait que l'on en- 
treprit le voyage seulement pour se reposer un moment 
sur ses bords, quitte à repartir à l'instant même, comme 
cet .Anglais ipii n'avait fait le voyage d'Italie que pour voir 
.Saint-Pierre de Rome, et repartit aussitôt pour r.Vngleterre, 
après avoir passé un quart d'heure devant la façade. 

Parmi tous ces beaux lacs de Suisse (|ui se disputent la 
prééminence et la méritent peut-être également, i.ous de- 
vons dire que le lac de Genève est celui qui l'a le plus sou- 
vent obtenue. Nul autre, en effet, ne peut lui être comparé 
pour l'aspect des rives bordées de. golfes et de promon- 
toires, la grandeur du bassin, la limpidité des eaux aussi 
claires que le cristal , ce magninque eiicadiemeiit des 
.4lpes qui se déploient à l'Orient et au Midi en am|»hilhéà- 
tre, et ces mille passages qui se réfléchissent comme à plai- 
sir sur celte masse bleue ou verdàtre suivant les teintes 
du ciel. Le lac, que l'on appelle aussi le Léinai>, reçoit le 
tribut de mille ruisseaux et d'un grand nombre de rivières 
qui viennent sans cesse le grossir. 

On a dit avec raison que Genève était une ville française 
pour les arts et le génie. En effet, si l'on considère Vin- 
fluence qu'y exercent nos idées, nos institutions, notre phi- 
losophie, notre littérature, on comprendra sans doute que 
nous ayons quelque droit de la revendiquer. Salut donc à 
ce rejeton séparé de noire chère |»alrie ! l'iiissions-nous 
toujours retrouveràGenève, cette noble indépendance d'es- 
prit, ce savoir profoiul et énergique, cette solidité du juge- 
ment, cette crilicpie toujours droite et sûre, qui souvent 
même apprécie avec m\ peu de rigueur ce qui se fait 
dans notre France, un peu mobile, sans doute, inconstante 
et légère, mais (|ue la censure des autres peuples rpii ne 
cessent de la blâmer depuis si longtemps, tout en l'imitant, 
n'a pu juscju'à ce jour corriger encore de ses défauts. 

A présent que notre course est achevée, nous rentrons 
en France, el nous avouons que, même après les magnifi- 
cences de la Suisse, nous ne revoyons pas sans plaisir nos 
villages si tristes et si malingres, nos grandes routes si 
longues et si plates, nos mIIos de province si uniformes, 
nos larges figures de villageois, tie postillons el d'auber- 
gistes. Ileslsi doux de rentrer chez soi, même après une 
absence de six seniaincs, de si' dire que l'on est revenu sain 
el sauf de tant d'asccusious, d'escalades, de courses à Ira- 



186 



LECTURES DU SOIR. 



vers les forêts, les montagnes à pic, les glaciers et les préci- 
pi(;es!Onjure de ne jamais plus aiïronterbénévolementtous 
ces dangers gratuits ; on fait dans sa tête le calcul des folies 
et des imprudences qu'on a commises en voyageant pour 
son plaisir dans ce pays hérisse de tant de périls. Cepen- 
dant, le printemps revient, le temps des émigrations élé- 
gantes, et l'on se retrouve presque sans y songer sur la 
route de Genève et de Cbamouny. Et voilà comment les 
sites de la Suisse ne sauraient jamais manquer de visiteurs. 
Un premier voyage en Sui.<^se est une fantaisie, le second | 



un besoin, le troisième une habitude; ce qui explique 
comment tant d'Anglais, d'Allemands, même de Français, 
fmissent par être considérés comme de véritables citoyens 
des cantons de Zurich et de Berne. D'autres ont placé leur 
résidence d'été dans les environs de Vienne, de Paris ou de 
Londres ; eux ont choisi pour maison de campagne l'Ober- 
land ou les environs du lac de Thun. Nous qui venons de 
ces lieux-là, avons-nous le courage de les blâmer? 



Arnolld FRÉ.MY. 



FI.>I. 






^■^§1^'=^^ 
^^^x.'^^^^. ■ 



f'ilin-^"^^." 




Chalet. 



LE LEGS DU VIEUX SOLDAT. 

scène: »b IiA vie mii>iTAiiiE. 



La campagne de Hussie, dont le dénoùment devint si 
funeste à la puissance de Napoléon et aux grandeurs de la 
France impériale, ne fut pas, comme on l'a cru longtemps, 
une de ces entreprises périlleuses qui accusent le génie 
ambitieux du chef d'un grand empire. Des causes politi- 
ques irrésistibles déterminèrent cette lutte dans la(|uelle 
s'épuisa le vol de nos aigles. L'avenir, nous ne saurions 
en douter, anéantira successivement les accusations dont 
l'esprit de parti a voulu souiller la gloire de Napoléon. 
L'élalde guerre permanent dans lequel son règne fut en- 
traîné occasionnait au peuple, il faut le dire, des souf- 
frances réelles; mais lu haine aveugle des hommes de 
l'étranger, |)our qui l'ordre n'est autre chose qu'un dos- 
polisnie étroit ci sans gloire, avait saisi avec a\idité ce 



moyen de ruiner une popularité sans exemple dans les an- 
nales du monde. Les droits de la raison méconnus ne peu- 
vent être perdus entièrement sur la terre. Il vient un 
temps où elle impose sa parole souveraine aux sophistes 
qui ont essayé de la pervertir. La puissance de Napoléon, 
comme les lautes qui la brisèrent , ne sont pas encore 
appréciées, et ce n'est pas dans les faits qu'il faut cher- 
cher la main qui le conduisit au pouvoir et qui le renversa 
de son char de victoire, mais bien dans les décrets de la 
Providence, (jue nul ne saurait prévoir. 

J. 

Ou sait quelle fut l'issue déplorable de la campagne d« 



MUSÉE DES FAMILLES. 



137 



Russie; ou sait comment, dans cette fatale retraite, nos 
cohortes repassèrent sur un terrain dépouillé, ravagé, à 
travers des villes incendiées ; on sait, en un mot, comment 
nos soldats, les membres raidis par le froid, se traînèrent 
sur les pas de leur Empereur. Bientôt l'armée ne vit plus 
devant elle qu'un immense tombeau de glaces, et, dès lors, 
le désespoir amena le cbaos. Empereur, généraux et sol- 
dats, étaient plongés dans la même misère ; mais toutes ces 
calamités n'étaient rien encore en comparaison de l'inquié- 
tude du chef suprême, qui n'avait aucune nouvelle de Ney, 
Tun de ses plus intrépides lieutenants. Le maréchal, disait- 
on, s'était égaré avec son corps d'armée ; peut-être même 
avait-il été fait prisonnier! A celte idée, Napoléou serrait 
)es poings convulsivement, et s'écriait: 

— Un de mes maréchaux prisonnier des Russes! un 
maréchal de l'empire contraint de rendre son épée à un 
Miloradowich ou à un Platow! Ney, le brave des braves, 
le héros de la .Moskowa, promené, comme un trophée, dans 
les rues de Saint-Pétersbourg, exposé aux insultes de la 
canaille! Quelle honte pour lui!... ou plutôt quel malheur 
pour nous! 

— Sire, répliquait avec dignité le comte de Lobau, son 
aide de camp, si les Russes ont eu Tépée de Ney, ils ne 
l'ont eue que brisée, soyez-en sûr, je veux dire qu'ils n'au- 
ront que son cadavre! 

— Eh! qu'importe! il sera toujours perdu pour nous! 
Bientôt accoururent des officiers d'état-major, envoyés 

du quartier-général d'Orcha, pour recueillir des renseigne- 
ments sur la position réelle du prince de la Moskowa et 
de ses soldats. Napoléon les pressa de questions, mais 
leurs rapports ne firent qu'augmenter son incertitude, ses 
anxiétés. 

— C'en est fait, général, s'écrie de nouveau Napoléon en 
fixant un regard découragé sur son aide de camp, nous 
ne devons plus revoir le maréchal Ney! 

— Sire, Voire Majesté me permettra de ne pas désespé- 
rer aussi promptement. Si M. le duc d'Elchingen avait suc- 
combé, quelques hommes échappés au désastre nous l'au- 
raient annoncé... L'ennemi lui-même aurait bien trouvé le 
moyen de nous en instruire... 

— Mais, général, songez donc que le maréchal a dû ren- 
contrer à Krasnoè les vingt-cinq mille hommes de Milora- 
dowich. Comment aurait-il pu franchir celte barrière de fer 
et de feu?... Oh! le doute est affreux, et le silence même 
qui règne autour de nous, ce rideau mystérieux que nos 
cclaireurs ne peuvent percer, tout justifie mes appréhen- 
sions. 

En ce moment, le prince Eugène vint annoncer que le 
séjour à Orcha devenait de plus eu plus périlleux et com- 
prometlait le sort de l'armée. Les colonnes deKulusowse 
rapprochaient ; elles menaçaient deuA elopper le quartier- 
général. 

— .\bandonnerous-nous donc le maréchal Ney? s'écria 
Napoléon ; non, je ne le puis, je ne le veux pas. 

— Mais, sire, répliqua le vice-roi, que pouvons-nous faire 
maintenant pour sauver le maréchal? La route pour arri- 
ver jusqu'à lui nous est fermée. 

— Nous l'ouvrirons comme tu l'as ouverte, toi! Allons, 
messieurs, tout le monde à cheval ! 

Napoléon, entraîné par uu élan généreux et par une hé- 
roïque inspiration, quitta brusquement la place qu'il occu- 
pait depuis deux heures, et, suivi de son état-major, hélas! 
bien diminué en nombre, se dirigea vers les ruines qui 
inarquaient encore l'enceinte du vriiage d'Orcha. Alors les 
ténèbres de la nuit avaient remplacé la clarté du jour-, 
çlles étaient encore épaissies par des flocons de neige qui 
rtviuER l&4û. 



couvraient les hommes et les chevaux. L'Empereur, à la 
vue des feux immobiles de Kutusow, s'arrêta, et, se retour- 
nant vers le comte de Narbonne : 

— Pourquoi donc Kutusow n'avance-t-il pas? lui de- 
manda-t-il. .\h! j'ai maintenant la preuve que le prince de 
la Moskowa n'a point succombé; il doit encore occuper 
Miloradowich. 

Et un rayon d'espoir vint tout à coup éclairer la figure 
pâle de l'Empereur : son coup d'œil si sûr avait jugé la 
situation. 

— Non, messieurs, tout n'est pas perdu, ajouta-t-il. Pré- 
parons-nous à passer sur le ventre de Kutusow... Nous 
irons nous-mêmes chercher le maréchal Ney! 

Ces nobles paroles, ce signal d'une nouvelle bataille, ra- 
nimèrent l'énergie des cœurs abattus. 11 y avait dans l'ac- 
cent de l'Empereur un gage de délivrance pour le prince 
de la Moskowa et une promesse de victoire. Le soldat ne 
pensait plus à Wilna, que tout à l'heure ses souffrances et 
ses vœux demandaient avec tant d'impatience, parce qu'il 
espérait y trouver entin des approvisionnements et quel- 
ques jours de repos : « Allons au secours du maréchal Ney ! » 
s'écriait-on au quartier-général d'Orcha. Les blessés, les 
malades, demandaient des armes; ils voulaient affronter le 
canon des Russes. Mais la neige, en tombant, redoublait 
de violence; l'ouragan fouettait les visages et augmentait 
l'obscurité, qui ne permettait plus aux hommes de diriger 
leur marche. 11 fallut donc s'arrêter encore , attendre la fin 
de la tourmente, et peut-être le jour du lendemain. 

Napoléon s'indigne des nouveaux obstacles que lui sus- 
citent les éléments conjurés. Mais il doit céder; il ne peut 
tenter l'impossible, et Ney est encore abandonné à son cou- 
rage et à l'héroïsme de la poignée de braves qu'il a su con- 
server autour de lui. On ranime les feux presque éteints 
des bivouacs ; les faisceaux se reforment, et les soldats, si- 
lencieux, le regard fixé vers la terre, s'abandonnent à leurs 
sombres préoccupations. S'ils relèvent la tétc, ce n'est que 
pour chercher des yeux la place où est l'Empereur; ils le 
voient, et alors ils ont encore foi en son étoile. Tout à coup 
le bruit des pas d'un cheval se fait entendre : un lancier po- 
lonais traverse Orcha et vieut annoncer à Napoléon l'arri- 
vée du maréchal Ney et de sa petite troupe. 

— Ah! s'écrie Napoléon avec l'accent d'une vive satis- 
faction, j'ai deux cents millions dans mes caves des Tuile- 
ries : je les aurais donnés pour sauver le prince de la Mos- 
kowa! 

Malgré lui, il conservait encore quelques doutes; il 
n'osait adopter sans réserve le récit du lancier polonais. 
Cependant des officiers attachés à l'élat-major du maré- 
chal viennent confirmer la nouvelle. Alors Napoléon re- 
monte à cheval ; mais à peine a-t-il fait quelques pas que 
les tambours retentissent... C'est Ney qui vient lui-même 
au-devant de l'Empereur. Le maréchal mit aussitôt pied à 
terre ; Napoléon l'embrassa avec effusion en lui disant : 

— Allons, mon cher maréchal, la fortune ne nous ea 
veut pas encore trop, puisque vous nous êtes rendu. 

Puis, après quelques mots échangés entre eux. Na- 
poléon et le prince de la Moskowa se rendirent dans les 
cantonnements du prince Eugène, où arrivaient successi- 
vement les troupes échappées à Miloradowich. Quand 
celles-ci aperçurent l'Empereur, elles le saluèrent de leurs 
acclamations, et leurs cris, répétés sur toute la ligne fran- 
çaise , apprirent à l'avant-garde russe que Napoléon avait 
encore une armée. 

L'Empereur ne voulut pas s'éloigner aiant d'avoir fait 
les honneurs du quartier-général aux intrépides compa- 
gnons d'armes du maréchal. Il veillait lui-même à la distri- 

— 18 — DCLZ1È.ME VOLUME, 



138 



LECTURES DU SOIR. 



billion des secours si nécessaires à ces braves, qui avaient 
disputé si loiiglemps leur existence à la faim, au froid et à 
la mitraille de l'ennemi. Il f;iisait placer les blessés sur les 
voitures, leur adressait des éloges et des consolations; quel- 
ques-uns d'eux expirèrent devant lui ; mais avant de fermer 
les yeux pour toujours , ils criaient encore : f^ive l'Em- 
pereur! 

Quaiul il se fut acquitté de cette tâche à la fois noble 
ei douloureuse, quand il eut rempli ce devoir de général 
et d'empereur envers les soldats de Ney, Napoléon ro|)rit 
le chemin de son bivouac ; mais au moment où il saluait le 
l)rave colonel du 84', qui, bien (juc blessé grièvement dès 
lej)remier choc de Ney avec Miloradowich devant Krasnoé, 
était resté constamment à cheval, un vieux soldat, dont la 
capote était en lambeaux, se précipita au-devant de lui, te- 
nant à la main le fragment d'un drapeau russe et le pré- 
senta à Napoléon : 

— Que veux-tu, mon brave? lui demanda l'Emperetir. 

— Sire, vous offrir ce que mes m.iins engourdies ont |)U 
conserver d'un étendard... Les Cosaques n'ont voulu m'en 
laisser qu'un morceau. Il y en avait trois, voici celui qui me 
reste. Veuillez le prendre, mon Empereur, car je crains de 
ne pouvoir le conserver plus longtemps. 

— Bien, mon ami ; je te remercie. 

Napoléon prit le lambeau de soie que lui présentait le 
grenadier et le regarda avec attention : 

— Oui, c'était un drapeau russe, dit-il en l'examinant; 
j'y vois encore le double chiffre. 11 vaut autant pour moi 
que s'il était entier; as-tu la croix? 

— Oui, sire, vous me l'avez donnée à Wagram. 

— Eh bien! je te donnerai autre chose. 

— .Merci, mon empereur, je n'ai plus besoin de rien; 
car j'ai là une terrible entaille qui ne rend pas ma tète Irès- 
solide sur mes épaules. 

F.t en disant cela, le vieux soldat écartait une bande de 
chiffon serrée autour de son cou et qui cachait une plaie 
profonde. L'Empereur y porta les yeux : 

— Moi, je veux que tu vives! et tu vivras. Allons, gre- 
nadier, il faut aller se faire soigner à l'ambulance ; je l'exige : 
l'on va t'y condun-e. 

— C'est inutile, mon Empereur, il y a des camarades qui 
sont plus mal hypothécpiés que moi. Mes jambes font en- 
core assez bien le service,' et je ne veux pas abandonner 
mon régiment; je veux suivre mon drapeau; si je reste 
on route, c'est différent, tant pis. 

Napoléon n'insista plus. 

— Eh bien , soit, mauvaise tète! reprit-il ; puisque lu es 
si entêté, reste avec ton régiment :je ne t'oublierai pas. 

— Mauvaise tète est le mot, dit encore le soldat en por- 
tant la main à son bonnet; puis il ht quelques pas pour 
s'éloigner, mais se ra\isaiit aussitôt: 

— A propos! mon Kmpereur, ajouta-l-il, je vous ai dit 
que je n'avais besoin de rien : foi de .Marc Chaussard, je 
suis un menteur. Si vous |>ou\iez me faire donner quei()uc 
vieille capote pour remplacer l'ancienne, (jui ne ligure plus 
(|ue pour mémoire sur mes épaules, je vous en serais infi- 
niment obligé... Je ne vous demande que cela, mon Empe- 
reur, cl nous serons quittes. 

Napoléon ne put s'empêcher de sourire: 

— Une capote! répéta-l-il, je t'en ferai donner une... Tu 
n'as pas le temps d'attendre, n'est-ce pas? 

— Pas trop, mou r.m|»oreiu-, c'est la pure vérité. 
Napoléon portait par-dessus sa polonaise de velours vert 

à fourrures un manteau bleu que Constant, son premier 
\ulet de chambre, avait prudoinuunt jeté sur ses épiulos 
au moment où la neige a\ait commeucc de tomber, l'ar un 



mouvement rapide, il se débarrassa de ce manteau, et le 
jetant sur la tète du grenadier : 

— Tiens, lui dit-il, prends! cela vaudra bien une ca- 
pote... C'est pour loi, je le le donne. 

Le soldat, étonné, regardait alternativement le man- 
teau et l'Empereur. Il se préparait à adresser de nouvelles 
observations, lorsque Napoléon lui ferma la bouche en lui 
disant d'un Ion sévère : 

— Prends , te dis-je , je le veux. 

— Alors, merci, mon Empereur. 

Et Napoléon s'éloigna, tandis que Marc Chaussard, sou- 
levant le manteau de l'Empereur d'une main affaiblie, 
priait un de ses camarades de l'aider à le placer sur ses 
épaules. 

— Il a ma foi raison, le Petit-Caporal, dit le grenadier; 
cela vaut mieux qu'une capote d'ordonnance. En voilà un 
fameux emj)ereur qui se déshabille pour rhabiller un de ses 
soldats! C'est peul-èlre mal à moi d'avoir accepté... Mais, 
chut! le Petil-Caporal a commandé, et le grenadier doit 
obéir au commandement. 

Et Marc Chaussard, relevant fièrement la lête, rejoignit 
le peloton de soldais qui représentait, à lui seul, le 84' de 
ligne. Il ne se souvenait plus de sa blessure, et, malgré les 
instances du chirurgien et de son colonel lui-même, il ne 
voulut jamais quitter le régiment. 

II. 

L'armée française continuait sa retraite en livrant cha- 
que jour des combats partiels où elle soutenait dignement 
l'honneur de ses aigles. Les Russes avaient d'avance mar- 
qué son tombeau au milieu des neiges; leur poursuite de- 
venait de jour en jour plus vive, plus acharnée, et la route 
que suivaient les débris de nos régiments était jonchée de 
cadavres. Dans ce grand désordre, dans cette confusion, 
conséquence inévitable d'un horrible désastre, plusieurs 
corps obéissaient cependant aux lois de la discipline; ils 
avaient conservé leurs cadres, et marchaient comme s'ils eus- 
sent été au grand complet. L'un d'eux, le 84', se distinguait 
par sa constance héroïque, et, dans ses rangs clair-semés, 
un soldat se faisait remarquer par son manteau bleu, dont 
le luxe iranchaii avec le misérable accoutrement de ses ca- 
marades; il était toujours le premier au feu, quoiiju'il ne 
portât (ju'un sabre. Ses doigts, paralysés par le froid, ne 
pouvaient plus manier un fusil ; mais il encourageait ses 
compagnons; il les animait par ses paroles, dirigeait la fu- 
sillade, et plus d'un officier russe, qu'il signala aux balles 
françaises, tomba victime de l'expérience du vieux soldai; 
quanta lui, aucune I aile ne vint ralleindre; il paraissait 
invulnérable, ou plutôt il croyait l'être sous le manteau de 
son Lmpereur. 

Mais il ne le gardait pas toujours, ce manteau protec- 
teur. Quand il voyait un de ses camarades près de succom- 
ber, il allait à lui, se ilépûuillail de son manteau pour l'en 
couvrir, pour réchauffer ses membres engourdis. Il avait 
déclaré d'une manière positive que le manteau de Napo- 
léon api>arlenaitau 81'. 

Ce soldat désintéressé, c'était toujours Marc Chaussard. 

Jusqu'au passage de la Bérésina , les choses allèrent 
assez bien pour lui. Il traversa celle rivière sous la mitraille 
de l'amiral Tchischakovv et du comte Pahlen, et se dirigea, 
avec une Irenlaine d'hommes échappés à celle dernière 
catastrophe, sur Wilna; mais alors l'indiscipline et le dé- 
sespoir achevèrent la désorganisation de presipie tous les 
corjis. Chez bon nombre de soldais, la générosité fut rem- 
placée par l'égoïsmo. Souvent même la propriété n'élait 



MUSEE DES FAMILLES. 



139 



plus respeclée; le soldat isolé qui avait la bonne fortune 
de f|uelf|ucs pommes de terre ou d'un vêlement passable, 
échappait diflioilenient à l'avidité de ces terribles marau- 
deurs, qui dévalisaient indistinclenient les Français et les 
Russes. Malheur au soldat (|ui se trouvait trop éloigné des 
colonnes! il était impitoyablement dépouillé, et quelfiue- 
fois même il payait de sa vie sa résistance à des attaques 
aussi déplorables. 

Or. il arriva souvent ii Marc Chaussard d'êlre retardé 
dans sa marche par des accidents imprévus; le besoin de 
repos le forçait aussi de s'arrèler. Alors il était exposé à 
de fâcheuses rencontres, loin de ses (idèles du St', qui 
échangeaient en ce moment des balles avec les Cosaques; 
son nianleau faillit plus d'une fois lui devenir funeste, car 
il faisait bien des jaloux et tentait l'avidité des officiers, qui, 
pour la plupart, n'étaient pas mieux accoutrés; mais .Marc 
Chaussard était doué d'une singulière croyance : il avait 
foi dans rin\ iolabilité du manteau de l'Empereur, et croyait 
fermement que qui que ce soit ne pouvait porter sur ce 
vêlement une main coiijjable. 

Un jour, entre autres, il fut rencontré par trois cuiras- 
siers saxons, qui, démontés, suivaient la même route que 
lui. .4 la vue de celte agrafe d'argent qui retenait le man- 
teau sur les épaules du vieux grenadier, ces hommes se 
préparèrent à le lui arracher ; déjà leurs mains Pavaient 
saisi : 

— Arrêtez, malheureux! s'écrie en allemand .Marc Chaus- 
sard ; ne touchez pas à ce manteau, il a appartenu à l'Em- 
pereur! 

Ces mots, prononcés avec une singulière énergie, suffi- 
rent pour en imposer aux soldats saxons; il leur sembla 
(piMs commettraient un sacrilège en cherchant à dépouiller 
le grenadier blessé Ces honmies rougirent de leur crimi- 
nelle pensée, et s'offrirent même pour proléger Marc Chaus- 
sard, qui, du reste, avait bien besoin de leur aide, car sa 
blessure s'élait rouverte, et ce ne fut qu'appuyé sur les 
bras des deux cuirassiers saxons qu'il put enlin arriver à 
Uilna. 

Alors le 84*, ou ce qui restait de ce régiment, n'était 
|)lus dans cette vieille capilale de la Liihuanie; la division 
du général Loison , composée de troupes fraîches, l'occu- 
pait. Dès lors, Marc Chaussard crut qu'il pouvait, sans 
manquer à son devoir, s'arrêter dans un des hôpitaux mi- 
litaires qu'on avait établis dans la ville; il se sou\int du 
conseil que ^'aJ)oléon lui avait donné, et ce souvenir lit 
taire les scrupules du blessé. D'ailleurs, il lui eût été im- 
possible d'aller plus loin : les fatigues d'une longue marche, 
les privations de tout genre qu'il avait endurées, avaient 
empiré son état; à peine pouvail-il se soutenir. Le vieux 
soldat vint donc demander un asile dans l'hôpital de Wilna, 
et le chirurgien en chef, prévenu en sa faveur par l'histoire 
bien connue du manteau, s'empressa de lui prodiguer tous 
les secours de son art. Mais il n'était plus temps : Marc 
Chaussard reconnut bientôt qu'il fallait qu'il se résignât à 
quitter à la fois la vie et son manteau ; le sacrifice de Tune 
lui coulait beaucoup moins que l'abandon de l'autre. Il 
avait gardé celui-ci avec lui à l'hôpital malgré l'usage reçu, 
et les règlements avaient élé forcés de transiger avec la 
volonté inébranlable du blessé, qui raenaçail d'en appeler 
à l'Empereur lui-même de l'injure dont son manteau était 
menacé. Marc Chaussard, mourant à trois cents lieues de 
son pays, se consolait en regardant avec amour le gage 
d'estime qu'il avait reçu de son Empereur, étalé au \nç(\ 
de son lit de douleur. 

Cependant une pensée de haute prévoyance le préoccu- 
pait vivement : à qui laissera-t-il ce manteau? à (jui légueia- 



t-il ce trésor?... Encore si le Hi' était la, il choisirait le plus 
brave du régiment, le colonel sans doute, pour son léga- 
taire. Et puis, il connaissait les terribles chances de la 
guerre et les risques que pouvait courir le legs qu'il vou- 
lait faire, s'il ue le confiait pas à un dé|)ositaire fidèle, scru- 
puleux exécuteur de ses dispositions testamentaires. Mais 
il fallait aussi consigner ces dispositions dans un écrit pour 
qu'elles fussent exécutées. Or, Marc Chaussard ne savait pas 
écrire, et force fut à lui de recourir à l'obligeance d'un se- 
crétaire. Telles étaient les idées qu'il roulait dans sa tête, 
lorsqu'un soir il appela [)rès de lui l'aide-major qui lui avait 
constamment témoigné de l'inlérêt. 

— Mon major, lui dit-il, en ai-je encore pour deux jours? 
Le chirurgien hocha la tête et ne répondit pas. Marc 

Chaussard comprit ce silence. 

— C'est bon, dit-il, suffit. Maintenant, mon major, vou- 
lez-vous me rendre un dernier service? 

— Volontiers. De quoi s'agit-il? écrire à ta femme? 

— Mon major, je n'ai jamais voulu me marier, j'ai fait 
comme ma sœur : je suis resté garçon. 

— A ta mère, peut-"ètre? demanda le pralicien. 

— Encore moins, attendu que je ne l'ai jamais connue. 

— A qui donc alors? à ton père, à ton frère , à un de tes 
parents, enfin? 

— Pas précisément, mon major ; mais à la 5« compagnie 
du 2* bataillon du 84' de ligue..., dont j'ai eu l'honneur de 
faire partie, car je vois bien que je ue puis plus figurer sur 
le contrôle de l'effectif des vivants. 

— Eh bien! soit. 

Et l'aide-major alla chercher une plume, un encrier et 
une feuille de papier blanc. 

— Voyons! dit-il en se mettant en mesure d'écouter le 
moribond, je vais écrire. 

Et Marc Chaussard dicta les dispositions suivantes: 

€ J mes amis les grenadiers de la 5* compagnie, etc. 

€ Mes chers camarades, 

«Je reste à NViIna, et pour longtemps... Impossible à 
« voire ancien d'aller i)lus loin. Ilem. Je vous lègue et 
« donne en toute propriété un superbe et magnifi(|ue man- 
« teau bleu, première qualité... lequel nianleau est tout 
« ce que je possède. .. C'est notre Empereur qui me l'a don- 
« né à Orcha... .M. Ossandon, aide-major de l'hôpital, ici 
« présent, est chargé de vous le remetlre... » 

— Un moment, mon brave, dit l'aide-major en inter- 
rompant le testateur, que diable veux-tu que la compagnie 
de ton régiment fasse de ce manteau? 

— -attendez donc, mon major, je n'ai point fini : 

« Jlem. J'entends et je prétends qu'au reçu du susdit 
« manteau , le tailleur du régiment le coupe en portions 
€ égales, suivant l'effectif de la compagnie, de manière 
« que chaque homme puisse avoir un souvenir de son Eni- 
« percur... et aussi de .Marc Chaussard. » 

— Celle relique-là en vaudra bien une autre, dit le chi- 
rurgien en écrivant les derniers mots de cette épitre testa- 
mentaire. 

Marc Chaussard savait à peu près formuler son nom ; il 
le dessina plutôt qu'il ne l'écrivit au bas de la lettre, opé- 
ration dans laquelle il fut puissamment aidé par l'aide- 
major. 

— A présent, dit le moribond, il faut que je m'acquitte 
envers vous. Voici ma croix, ma croix de Wagram! Gar- 
dez-la, c'est pour vous, mon major; elle vous portera bou- 
lieur. 



140 



hECTLlUCS DU SOIU. 



M. Ossaudon reçut la croix , cl pressant la main déjà 
glacée du vieux grenadier, lui dit d'une voix attendrie : 

— Sois tranquille , mou brave , le manteau et la lettre 
iront à leur adresse. 

Deux heures après cette scène , qui avait tant ému le 
malade , et lorscjuc le chirurgien revint pour le visiter, il 
avait cessé de souffrir ; mais ses traits n'offraient aucune 
trace des dernières convulsions de la mort : sa physiono- 
mie avait conservé une douce sérênilé; seulement, ses 



mains crispées serraient encore contre sa poitrine le man- 
teau de l'empereur qui ne l'avait pas quitté un seul ins- 
tant. 

m. 

Le 2 mai 1813, Napoléon, visitant le champ de bataille 
de Lutzen, s'arrêta quelque temps au village de Kaya, qui 
avait été le théâtre d'une lutte acharnée. Il demanda à quel 
régiment appartenaient les soldais qui avaient payé de 




Napoléon visitant le champ de bataille de Lutzen. 



leur vie la conquête des batteries russes et prussiennes; 
il y avait là cent cinquante grenadiers couchés près des 
canons ennemis, qu'ils semblaient garder. 

C'était la 3' compagnie du 2* bataillon du 8i' régmient 
de ligne; chacun des ofTiciers et des soldais qui la com- 



posaient portait sur sa poitrine un petit morceau de drap 
bleu : chacun d'eux était légataire de Marc Chaussard, car 
le testament de Wilna avait été fidèlement exécuté. 

Kmile M.\Rœ DF. SAINT-lllLAMîE. 



MUSÉE DES FAIMILLÊS. 



U\ 



mm^ m^ msum m a^s^mimm ù m mm m msimmw. 



Depuis un temps immémorial, il se fabii(iue des cliàles de 
grand prix dans la vallée de Cachemire. Le commerce les 
a apportés successivement dans les lieux de leur consom- 
mation par des routes qui ont changé de direction selon 
les variations que la politique et la guerre imprimaient 
aux délimitations des divers États. Pour ne parler que de- 
puis l'élévation de la puissance des Afghans, une partie de 
la taxe imposée à la vallée par ce peuple consistait en 
châles, et était transportée à Candahar, leur capitale. I^e 
reste entrait dans le commerce directement et se répandait 
au loin par divers débouchés. L'invasion de Nàdir-Chàh 
dans le Pendj'-àb, les guerres continuelles entre les l'er- 
sans et les Afghanistans, les incursions dos Mahratles, et 
surtout les troubles occasionnés par rélablissetnent des 
Syk'hs, ont (ail abandonner par les marchands l'ancienne 
route de la vallée à travers le défilé de liember, si bien 
décrit jadis par Dernier. Le commerce du Cachemire avec 
l'Inde se dirige maintenant par Jumbo ou Djumoo, dont 
les approches, du côté du Pendj'-àb, sont défendues par 
une chaîne de très-hautes montagnes inaccessibles aux 
animaux de transport. 

Les châles sont donc portés à Jumbo à dos d'homme , 
arrangés en un paquet oblong, composé d'un nombre de 
pièces et d'un poids déterminés. Ce paquet, couvert d'une 
peau de bœuf fortement cousue et serré par des courroies 
de cuir, se nomme un biddery. II est supposé conforme à 
une estimation très-anciennement faite, et le contenu en 
étant d'ailleurs détaillé avec soin dans un bordereau qui 
l'accompagne, il est rare qu'on en ouvre un pour le véri- 
fier avant son arrivée à sa destination. Le porteur cache- 
niirien place sa charge comme nos soldats leur havresac, 
et un bâton façonné en béquille lui sert tantôt à s'en aider 
dans sa marche, et tantôt à se soulager, debout, du poids 
de son biddery. 

Par la route nouvelle de Jumbo, on est plus à l'abri des 
attaques des hommes armés, il est vrai , mais c'est pour 
tomber dans les serres de vautours dévorants nommés 
douaniers. De Sirinagor, capitale du Cachemire, à Laknau, 
grande ville située entre le Gange et le Gogra, il y a envi- 
ron trente stations, à chacune desquelles les marchandises 
sont soumises à des taxes arbitraires, et qui, selon Forster, 
sont quelquefois de trois ou quatre pour cent. Ces exac- 
tions criantes, jointes aux dépenses d'un long et pénible 
transport, augmentent prodigieusement le prix des châles 
dans les contrées inférieures de l'Inde, et en font des ob- 
jets très-chers déjà avant que de Surate ou de Calcutta ils 
parlent pour l'Europe. 

Du côté du nord, Ladak, Gortoppe et Lassa, sont les ca- 
naux par où les châles du Cachemire s'écoulent en Tatarie. 
Ils s'y échangent contre les belles laines des chèvres de 
rOundès, province du petit Tibet, et comme il y vient 
quelquefois des Chinois , vendeurs de thé , ces négociants 
réalisent en châles une partie du produit de leur propre 
marchandise. 

Le débouché du Cachemire vers l'ouest a toujours été 
considérable, puisque les États musulmans de l'Asie occi- 
dentale, où les chàles sont en grande faveur et servent à 
l'usage des hommes, plus peut-être qu'à celui des fem- 



mes, sont, en général, dans celte direction; mais il l'est 
devenu bien plus encore depuis que cette mode a fait 
irruption dans les domaines de la chrétienlé. 

Le premier entrepôt, de ce côté, est Peïchour, ville fon- 
dée à ce dessein par le grand Akbar, empereur niogol, sur 
l'un des affluents et non loin de l'Indus. Comptoir inter- 
médiaire entre la Perse, la Boukharie, l'Afghanistan et 
l'Inde, elle est devenue, par sa position même, une place 
importante. Des négociants très-riches s'y sont établis, 
surtout de ceux qui spéculent sur les chàles, et qui , dé- 
goûtés des dangers de la roule de Sirinagor, veulent pour- 
tant se procurer cet article recherché, à la charge seulement 
d'une légère augmentation de sa valeur primitive. 

De ces précieux tissus, les uns sont consommés dans la 
Perse même, où les besoins en sont grands, puisque tous 
les Persans ont pour ceinture un chàle de Cachemire ou au 
moins du Kerman. Les autres sont portés par les cara- 
vanes de la Perse à Bagdad pour la consommation de l'Asie 
Mineure, de la Turquie et de la Gr«ce. Bassora en reçoit 
aussi, mais c'est par sa navigation directe avec la pres- 
qu'île du Gange par Ormus et le golfe Persique. 

L'Afrique, où les costumes ont ime si grande analogie 
avec ceux de l'Asie, est approvisionnée de chàles par la 
Mecque. A l'époque de l'arrivée des caravanes, l'affluence 
des marchands, des curieux et des dévots est si considé- 
rable, que la ville sainte prend, de la présence de ces mar- 
chands en particulier, l'aspect d'une véritable foire plutôt 
que celui d'un lieu destiné à la prière. Celles de ces cara- 
vanes qui arrivent d'Asie sont chargées des plus précieuses 
productions de cette riche contrée. Épices de Ceylan , du 
Malabar et des Moluques, mousselines du Bengale, toiles 
peintes du Décan, chàles du Cachemire, tout s'y trouve, 
tout y devient l'objet du commerce le plus important. En- 
suite, une partie de ces marchandises, embarquée à Djddah, 
port de la Mecque, remonte le golfe Arabique jusqu'à Suez, 
cl de là est portée au Caire par des chameaux; l'aulre est 
enlevée par les caravanes qui, de la Mecque, s'en retour- 
nent à Alep et à Damas, ou à Tripoli, Tunis, Alger, Fez et 
l'intérieur de l'Afrique. 

Beaucoup de chàles des fabriques du Cachemire partent 
de Peïchour par le nord-ouest, pour la consommation par- 
ticulière de l'Europe, qui, désormais, ne peut plus s'en 
passer. Ils traversent l'Afghanistan, la Perse et le Caucase, 
pour arriver à MacariefT. Moscou, entre autres villes voi- 
sines de l'Asie, et ville en quelque sorte asiatique elle- 
même, Moscou en est toujours abondamment pourvue, et 
les marchands français vont quelquefois y faire leurs achats, 
comme ils vont aux ventes de la Compagnie des Indes à 
Londres , comme ils vont à Constantinople dans le même 
but. Lors de l'incendie de Moscou, une pro'digieuse quan- 
tité de cachemires fut dévorée par les flammes au Kremlin, 
dans les brillantes boutiques de Kitaï-Gorod, ou ville chi- 
noise. Il ne peut être sans intérêt pour personne d'appien- 
dre comment l'antique capitale de la Russie devint un des 
grands entrepôts de cet article de commerce. 

Sur la rive droite du Volga, en face de Liskovo, est un 
village, en apparence le plus chétif du monde, appelé Ma- 
cariefl, du nom de saint Macaire, patron du lieu. Ce village 



142 



LECTURES DU SOIR. 



est devenu célèbre par la foire qui s'y tient chaque année 
au mois de jiiillcl, ou philôl qui s'y tenait, car, depuis peu 
d'années, elle a été transportée à Nijiiei-Novogorod, à cause 
de l'exiguilé de l'ancien emplacement, [.a foire ainsi trans- 
férée de quelques werstcs, étant restée sous la protection 
et s'ouvrant encore le jour de la fête de saint Macaire, en 
a conservé et en conservera sans doute le nom à perpé- 
tuité. On ne saurait trop faire remarquer que, destinée 
d'abord à une simple vente de pain d'épice et de menues 
merceries, elle attire maintenant une si grande aflluence, 
que toutes les autres foires connues et célèbres ne sont , 
en com|)araison , que des réunions insiguinanies. Il faut 
convenir que sa position sur le Volga, presque à la moitié 
de son cours, au centre de l'empire russe, entre l'Europe 
et l'Asie, à distance égale du nord et du sud , offrait bien 
des chances de succès, secondées encore par l'époque où 
elle a lieu, et qui permet aux marchand?, même les plus 
éloignés, de rentrer chez eux avant le retour de la mau- 
vaise saison. Aussi faut-il la voir pour se faire une idée 
juste de la prodigieuse foule d'hommes, de chevaux, de voi- 
tures, d'attirail qui couvre la surface du terrain autour de 
la ville. On y trouve confondus les Russes de toutes les 
provinces, depuis Yakoutsk jusqu'à Wilna, les Talàrs de 
toutes les hordes, lesTchouwaches, les Tchérémisses, les 
Kalmouks, les Kirghiz, les Boukhariens, les Géorgiens, les 
Baschkirs, les Grecs, les Arméniens, les Persans, les Hin- 
dous de la colonie d'Astrakan, les Polonais, les Allemands, 
les Français, etc. Il est très-remarquable que les Anglais, 
t dont on rencontre des multitudes partout où il y a du com- 
'merce à faire, et les Américains, n'y aient été vus encore 
que comme curieux. Il serait instructif de faire untabUau 
de cette foire célèbre : les matériaux ne manqueraient pas 
En attendant , il faut se borner à faire connaître la façon 
dont s'y traite l'importante affaire des cachemires, el, pour 
cela, laisser parler un témoin oculaire, M. Rehman, chirur- 
gien de l'empereur Alexandre. 

« Parmi les objets les plus précieux de l'Asie que l'on 
trouve à Macarieff, les châles de Cachemire tiennent, sans 
contredit, un des premiers rangs. Depuis plusieurs années, 

on les y apporte en gros ballots La conclusion d'un 

marché de châles se fait toujours devant quelques témoins, 
suivant l'usage de ce lieu , qui exige cette formalité pour 
les affaires considérables. Ayant été invité à servir de lé- 
uioin, j'allai à la foire avec l'acheteur, les autres témoins et 
son courtier, qui était Arménien ; car c'est par l'entremise 
de ceux de cette nation que passe le commerce des objets 
précieux de l'.Vsie. Nous nous arrêtâmes devant une maison 
en pierre, sans toit, qui n'était point encore achevée, et 
l'on nous fit entrer dans une espèce de caveau. Quoiqu'il 
fût la demeure d'un Hindou millionnaire, il n'avait d'au- 
tres meubles que quatre-vingts malles élégantes placées 
les unes sur les autres le long des murs. Les parties les 
plus précieuses de châles se vendent sans que l'acheteur 
les voie autrement que par-dessus : il ne les déploie ni ne 
les examine, et pourtant il connaît chaque ihàle de la ma- 
nière la plus détaillée et la phis minutieuse, par le moyen 
d'un catalogue raisonné que le courtier arménien fait venir 
du Cachemire avec beaucoup de difTicullés, el qui, d'après 
la marque tissue dans les châles mêmes, indi<nie, avec 
l'exactitude la plus .scrupuleuse, les qualités el les défauts, 
les beautés et les imperfections de chacun, le nom du fa- 
bricant, celui du maître qui l'a fini, ses dimensions, la na- 
ture el le nombre des fleurs ou des palmes, la couleur, elo. 
Cette pièce officielle dans la porhe, el (juelquefois aussi, 
comme je l'ai vu avec admiration , dans la lêle des mar- 
chands, imc partie de châles se vend sans qu'on la voie. 



Les courtiers, à qui le catalogue a coûté beaucoup de peine 
el d'argent, le font naturellement payer très-cher. Suivant 
le prix de la partie de châles, on donne de 200 à 600 rou- 
bles pour une seule copie du catalogue '2l ou 600 francs). 
« L'acheteur entré, avec ses témoins et ses courtiers, car 
il en a souvent deux, on s'assied. L'acheteur ne dit pas un 
mot, tout se fait par les courtiers, qui vont sans cesse de 
lui au vendeur, leur parlent à l'oreille, et, chaque fois, les 
Cvinduiseul dans le coin de la chambre le plus écarté. L'af- 
fiiire se traite ainsi jusqu'à ce que le prix demandé se trouve 
assez réduit pour que la différence ne soit pas trop grande 
avec celui qui est offert, et que l'on ail l'espérance fondée 
de finir par s'accorder entièrement. Comme les prétentions 
du vendeur sont très-hautes, cette différence est générale- 
ment assez considérable. Alors on apporte les châles, el les 
deux contractants commencent à se parler. Le vendeur 
étale sa marchandise et la prise beaucoup : l'acheleur la 
regarde d'un œil de dédain , et confronte rapidement les 
marques et les numéros. Celte opération terminée, la scène 
s'anime. L'acheteur fait une offre directe, le vendeur se 
lève et s'en va. Les courtiers le suivent en criant, l^ ra- 
mènent avec violence ; on se pousse, on se repousse, on 
se lire mutuellement de côté et d'autre : c'est un tapage, 
une confusion dont il est difficile de se faire une idée. Le 
pauvre Hindou joue le rôle le plus passif: il est en quelque 
sorte maltraité. Quand ce train a duré un certain temps 
et que l'on croit avoir persuadé l'Hindou, on procède au 
troisième acte, qui consiste à se frapper dans la main, et 
qui se passe de la manière la plus grotesque. Les courtiers 
s'emparent du vendeur et cherchent par force à lui faire 
mettre la main dans celle de l'acheteur, qui la lient ouverte 
et qui répète son offre avec de grands cris. L'Hindou se 
défend ; il fait résistance, se dégage, enveloppe sa main 
dans les larges manches de sa robe, el répèle d'une voix 
lamentable son premier prix. Cette comédie dure long- 
temps. Ou se sépare, on fait une pause comme pour pren- 
dre des forces pour un nouveau combat ; le bruit, les chocs 
recommencent : enfin les deux courtiers s'emparent de la 
main du vendeur, et, malgré ses elTorts et ses cris, la lui 
font mettre dans celle de l'acheteur. 

« Le plus grand calme règne tout à coup. L'Hindou se 
met à pleurer, il se plaint fout bas de s'être trop pressé; 
les courtiers félicitent l'acheteur. On s'asseoit pour |)rocé- 
der à la cérémonie finale, à la livraison de la marchandise. 
Tout ce qui s'est passé n'est qu'une comédie. Elle est in- 
dispensable cependant , parce que l'Hindou veut absolu- 
ment avoir l'air d'avoir été séduit el dupé. S'il n'a pas été 
assez ballotté el secoué, s'il n'a pas eu son collet déchiré, 
s'il n'a pas reçu un certain nombre de coups dans les côtes 
et à la tète, si son bras droit n'est pas bleu d'avoir élé serré 
pour frapper dans la main de l'acheteur, il se repenl de 
son marché jusqu'à la foire prochaine , tl alors il est Irès- 
difïîcile de lui faire entendre raison, .\insi, les litres de re- 
commandation pour un bon courtier sont de savoir tenir 
son homme trois heures de temps el de le tourmenter jus- 
qu'à le mettre hors d'haleine pour le faire consentir à ce 
qu'il veut. Au reste, le premier prix demandé éprouve une 
forte réduction. Dans le marché auquel j'assistai comme 
témoin, l'Hindou a\ait demandé 250,000 roubles et se ra- 
battit à 180,000, encore sur celle somme paya-l-il deux 
pour cent aux courtiers. 

«Alors, vendeur, acheteur, courtiers, interprète, témoins, 
nous nous assîmes, les jambes croisées, sur un beau tapis 
à larges franges étendu expK-s. On commença par appor- 
ter des glaces dans de jolies petites jalles de |)orcelaine de 
la riiino ; au lieu de cuillers, nous nous servîmes de uelites 



MUSÉK DES FAIMIM.KS. 



143 



spaliiles de nacre fixées à un nianclie (Varpent par un bou- 
ton en rubis, en émeraude, en turquoises el autres pierres 
précieuses. Quand nous eûmes pris ces rafraîchissements, 
la livraison de la marchandise s'efleclua. 

« Pendant qu'un courtier et Tinlerprèle instruisaient du 
marché, un Hindou apporta de nouveau les ballots, les ou- 
vrit , et présenta chaque châle l'un après l'autre. Quand 
les marques eurent été vérifiées une seconde fois, et quand 
tout eut été trouvé dans l'ordre, commencèrent de nou- 
veaux débals siu' le terme de |)ayement, el lorsque enfin 
tout fut arrangé, l'assemblée se mil à genoux et fit la 
prière. Je suivis l'exemple des aulres, et je ne pus m'em- 
pècher d'être frappé de la diversilé des croyances des hom- 
mes qui se trouvaient réunis en ce heu pour prier. C'é- 
taient des Hindous, adorateurs de Brabma et do nombreuses 
idoles ; des Talàrs, qui s'en rapportent pour leur destin 
à la volonlé d'Allah el de Mahomet, son prophète ; deux 
Parsis, adorateurs du feu ; un ofïicier kalmouk, qui hono- 
rait, dans le Dalai-Lama, l'image de la Divinité; un Maure, 
qui vénérait je ne sais quel être inconnu ; enfin, un Armé- 
nien, un Géorgien el moi, luthérien, tous trois chrétiens, 



mais de trois communions diiïérentes. Exemple remarqua- 
ble de tolérance! 

« Ma prière fut fervente et sincère. J'élevai mon cœur 
il Dieu , et le suppliai de daigner déli\Ter au plus tôt les 
femmes de l'Europe de leur goût pour cet objet de luxe 
damnable. La prière terminée, les châles furent délivrés 
à rachcteur avec quelques cérémonies; l'argent et les lettres 
de change furent remis au vendeur; les dernières, après 
avoir passé l'une après l'autre par les mains de tous les 
assistants. Alors parut un vase énorme en argent, sembla- 
ble à nos grands pots à café. Il avait à peu près deux pieds 
de haut; il était enrichi de pierres précieuses et de perles. 
Une écuelle fut posée devant chacun de nous, et le .Maure, 
qui était une espèce de domestique, la remplit d'un breu- 
vage renfermé dans le grand pot, et composé d'un mé- 
lange d'eau , de sucre , de jus d'oranges douces, de toutes 
sortes d'épiceries et d'un peu de rhum. On se salua réci- 
proquement, et chacun vida son écuelle ; jamais je n'avais 
goûté de boisson plus agréable. Ensuite on se sépara, et 
chacun s'en alla de son cûté. » 

REY. 




SIMPLE CONTE. 



Rlondinelle élail une fraîche et délicate paysanne , blonde 
(il n'est pas besoin de le dire), avec de beaux yeux bleus, 
bien humides et bien doux, qui semblaient demander: 
« Aimez-moi ! » comme s'il était possible qu'il en fût au- 
trement. Elle n'avait cependant rien des bergères d'opéra 
comique; le grand air hàlait quelque peu ses joues écla- 
tantes, et ses bras ronds se montraient brunis par le so- 
leil et la santé. C'élaK une fleur des champs, belle d'inspi- 
ration, franche de couleur, venue naturellement, coquette 
par instinct et gracieuse dans sa simplicité rustique. 

Blondinette, rieuse enfant, avait longtemps fait courir 
sur ses dents, — blanches comme l'ivoire du piano, et que 
la gaieté semblait toucher, — de joyeuses chansons el d'in- 
souciants éclats; mais depuis deux ans, les lèvres de Blon- 
dinette étaient fermées, la jeune fille ne chantait plus. 

Aux jours glacés. Blondinette, assise aux pieds de sa 
grand'mère, tenait la quenouille de lin dans ses doigts, 
mais elle ne filait pas; et la grand'mère lui disail toute la 
journée : 

— Vous êtes distraite. Blondinette, vous ne filez pas ; à 
quoi pensez-vous? 

— A rien, grand'mère, répondait la petite fille. 

Mais la petite fille mentait; à seize ans, fille qui prétend 
ne penser à rien, pense trop à quelque chose. 

Le soir, Gros-Pierre apportait un fagot de bois sec de la 
forêt voisine. Blondinette regardait le bois pétiller dans 
l'àlre, et quand Gros-Pierre lui disait : 

— Blondinette, je l'ai fait tout seul, ce fagot-là ; autre- 
fois nous allions à la forêt ensemble... 

La jeune fille ne répondait |)as, et Gros-Pierre poussait 
un soupir. Alors la grand'mère demandait : 

— Mes enfants, qu'avez-vous donc? 

— Nous n'avons rien, répondaient-ils. 



Mais ils mentaient, car ils avaient fous deux quelque 
chose, el ils le savaient bien. 

A la saison des fleurs, Blondinette ne prenait nul souci 
des roses de sa grand'mère ni des violettes des bois; elle 
ne cueillait qu'une fleur des prés, la petite marguerite au 
cœur d'or, aux pétales blancs. Assise, une jambe pendante, 
au bord du ruisseau jaseur. elle interrogeait la fleur toiii bas. 
Souvent Gros-Pierre (car il la suivait partout) passait furti- 
vement sa tête à travers les branches des arbres, et comme 
la jeune fille, penchée sur l'eau, ne le regardait point r 

— Blondinette, disait-il, montrez-moi votre doux visage, 
et s'il vous faut vous mirer, que ce soit dans mes yeux; 
vous vous y verrez bien belle. 

— Je le sais, Gros-Pierre, je le sais; mais je trouve 
l'eau plus claire. 

Et I31ondinette restait pensive sans se déranger, et Gros- 
Pierre, silencieux, laissait rouler une larme le long de ses 
joues. 

A la moisson. Blondinette marchait la dernière dans les 
sillons, les yeux au ciel, et portant si nonchalamment la 
gerbe sous son bras, que les épis traînaient à terre, et que 
les oiseaux gourmands la suivaient pas à pas, comme l'au- 
raient fait, dans la basse-cour, les petits poulets de sa grand'- 
mère. Gros-Pierre s'arrêtait devant elle, el, tout ému, lui 
disait du fond du cœur : 

— Blondinette, je vous aime bien. 

— Et moi aussi, Gros-Pierre, répondait-elle d'un air si 
distrait el d'un ton si calme, que le petit paysan ne trou- 
vait plus un mol sur ses lèvres strrées. 

A la saison des fruits, un jour (]ue Gros-Pierre revenait 
du pressoir, et que Blondmelte, au milieu des \ ignés, re- 
g.irdait sans y toucher les grappes sur les ceps, ils se ren- 
con lièrent : 



144 



LECTURES DU SOIR. 



— Vous avez du chagrin? dit le garçou. 

— Oui , dit la jeune fille. 

— J'ai du chagrin aussi, Blondinellc. Mais, si vous vou- 
liez, le mien se dissiperait tout de suite, et peut-être le 
vôtre aussi. 

— Que faudrait-il? demanda-l-elle. 

— Soyez ma promise et acceptez-moi pour promis, dit 
Gros-Pierre avec un regard suppliant. 

— Pourquoi faire? demanda-t-elle encore avec des yeux 
étonnés. 

— Pour nous épouser plus tard , répondit-il en baissant 
les siens. 

Blondinette, dédaigneuse, fit « Non» avec sa petite tête 
))loude, et ajouta: 

— Je ne peux pas me marier avec vous. 
Gros-Pierre prit sur lui de se montrer fort; mais, au dé- 
tour du chemin, on le vit tirer son mouchoir... 

Or, Blondinette avait lu un méchant livre, où l'on con- 
tait comment une bergère avait épousé un roi, ou rpielque 
chose approchant. La femme de chambre du château lui 
avait prêté ce livre. Blondinette était allée le lui rendre, et 
comme elle passait par la cour, M"'' de Lussan, la fille du 
maître du ciiàteau, l'avait trouvée jolie, et l'avait dit tout 
haut. M. Ernest, beau sergent-major de Saint-Cyr, qui don- 
nait le bras usa sœur, n'avait rien dit, mais il avaitbeau- 
coiip regardé la jeune paysanne. Le dimanche suivant, il 
fit danser Blondinette; huit jours après, M. Ernest revint 
l'inviter, et ainsi de suite, jusqu'à la fin des vacances, si 
bien qu'elle devenait toute rouge à son approche; et s'il 
lui demandait : 

— Comment vous portez-vous? 
Elle répondait : 

— Je crois que oui. 

Ce qui, chez les jeunes filles, est un signe certain que le 
cœur n'est pas tranquille. 

Depuis cette époque, Blondinette n'était plus Blondinette, 
et ce n'était plus dans ce monde qu'elle vivait ; la pauvre en- 
fant était devenue, dans sa propre imagination, M"'. \man- 
da, l'héroïne du roman de la femme de chambre ; elle pro- 
menait SCS rêveries dans les marges de ce livre, ou bien 
enire les lignes d'impression, comme au milieu d'un chemin 
bordé de buissons épineux où se déchirait sa première robe 
d'enfant. Elle avait tout oublié de son passé, sa vie com- 
mençait à la page 23 du roman. Le héros, on peut se dis- 
penser de le nommer; et comme Gros-Pierre n'avait rien 
de commun avec lui, conmie il n'y avait pas le moindre 
paysan en sabols et en veste grise dans le l)eau livre, nul 
ne doit s'étonner de voir Blondinette si indifférente aux 
propositions du petit villageois. 

A force de rêver, de songer et de disposer toutes ses 
idées de bonheur, d'élévation et de mariage. Blondinette 
en vint à terminer l'exposition de son roman intime, à en- 
trer dans l'action. Un matin, elle embrassa sa grand'mère, 
dit adieu à Gros-Pierre et au village, et partit |)our Paris. 
La femme de chambre lettrée quittait M"" de Lussan; 
Blondinette offrit de la remplacer, on accepta son service, 
et, de ce moment, la pauvre enfant, tout heureuse et se 
félicitant de sa belle é(]uiiu'e, fit partie de la maison où les 
événements de sa vie devaient s'acconiplir, si nos romans 
ont une réalité. 

Blondinette aurait dû comprendre (pic le sien n'en avait 
pas, après une semaine de séjour chez les maîtres iiu'elle 
s'étail donnés; mais elle ne vit, ilans le départ de M. Ernest 
pour son régiment, (lu'une péripétie nécessaire, un inci- 
dent inhérent à la condition d'Iifroïne. D'ailleurs, en mon- 



tant dans la diligence, le nouveau sous-lieutenant n'avait 
point oublié Blondinette dans ses adieux; comme elle lui 
présentait son sac de nuit, ne lui avait-il pas dit : 

— Merci, ma belle. 

Ce € Merci, ma belle », n'était pas grand'chose ; mais les 
expressions n'acquièrent de valeur, n'ont de sens, que par 
la façon dont elles sont dites, et Blondinette n'avait aucuD 
doute sur la façon tendre et profondément sentie avec la- 
quelle M. Ernest avait prononcé ce « Merci, ma belle ». 
Elle l'entendait à chaque instant à son oreille, et elle y fai- 
sait de longs et consolants commentaires. De même qu'un 
biscuit trompe l'estomac jusqu'à l'heure du dîner, une' 
douce parole occupe l'absence jusqu'au retour; c'est avec 
le dernier mot de M. Ernest que le cœur de Blondinette 
vécut longtemps. Les jours où M"* de Lussan recevait des 
lettres du jeune officier étaient des jours de fête pour la 
petite femme de chambre ; elle reconnaissait de loin, dans 
la main du fadeur, le pli et l'écriture de ces lettres; elle 
les portoU elle-même avec empressement, et, à la première 
occasior , elle s'informait près de ses maîtresses des nou- 
velles d I fils de la maison. 

Ceci dura longtemps, bien longtemps, surfout pour 
Blondinette; mais enfin elle entendit un matin, au déjeu- 
ner, M™* de Lussan annoncer l'arrivée de son fils. Blondi- 
nette pensa défaillir d'aise et de crainte; elle ne se remit 
un peu que devant son miroir, qui ne lui dit pas tout ce 
qu'elle aurait voulu qu'il lui dit ; cependant l'historien peut 
avancer que ce qu'il lui disait était déjà fort joli; mais le 
cœur est si craintif quand il s'agit de se faire aimer! 

Lorsque M. Ernest arriva, Blondinette n'eut pas assez 
de tous ses yeux pour l'admirer; elle n'eut pas assez de 
toutes ses forces pour contenir sa joie et les battements de 
son cœur. C'est qu'aussi l'officier dépassait par sa tour- 
nure, sa moustache retroussée et son petit air crâne, toutes 
les perfections qu'elle lui avait prêtées. 

Dans son esprit, son roman avançait; il fit un pas im- 
mense un jour où le sous-lieutenant lui prit la main en pas- 
sant par l'office. 

Un soir, soir bien triste, elle entendit quel(|u'un dire, à 
table, au sous-lieutenant en permission pour le mariage 
de sa sœur : 

— Eh bien ! cher officier, quand suivrez-vous l'exemple 
de mademoiselle? 

— Oh! nous n'y songerons, répondit M™* de Lussan, 
que lorsqu'il sera capitaine, dans quelques années d'ici. 

Après le dîner, M. Ernest rencontra Blondinette : 

— Sais-tu, lui dit-il, que je t'aime à la folie, ma petite? 

— Bien vrai ? demanda-t-clle un peu confuse , mais toute 
tremblante de bonheur et d'espérance. 

— .\ssurément, et je le le prouverai. 

— Oh! moi aussi je vous aime, Ernest, et depuis long- 
temps, reprit-elle en mettant tout son cœur sur ses lèvres. 
Mais votre mère l'a dit, ajouta-t-elle avec un doux sou- 
rire, vous n'êtes pas capitaine, il nous faut attendre quel- 
ques années. 

— Pourquoi faire? lui demanda alors le jeune homme, 
comme elle l'avait demandé jadis à Gros-Pierre. 

— Pour nous épouser, réponilit-elle avec ingénuité, 
comme Gros-Pierre lui avait aussi répondu. Et ce rappro- 
chement lui vint aussitôt à la pensée; elle en eut comme 
\in éhlouissement ; ses yeux se fermèrent, son cœur gros- 
sit, elle avait tout compris avant (|ue le jeune homme eût 
fait entendre les éclats d'un rire moqueur et cruel... 

— Ah ! ah ! s'écria l'officier en s'éloignant et en frap- 
pant bruyamment oans ses mains, voici une aventure 



MiSKi: ors r AMii.i.Ks 



I v» 



comme on n'en vil jamais de mémoire de soldat ! Je donne 
mon épaulelte à qui devinera ce qui m'arrive, reprit-il sur 
la porte du salon. 

L'ironie, le ridicule et le mépris allaient se mettre dans 
le rêve du cœur de Blondinette; c'était trois fois plus qu'il 
n'en fallait pour détruire, pierre à pierre, cet édifice sans 
base. La foudre , l'inondation ou l'incendie, menaçant ses 
jours, auraient moins troublé la pauvre enfant. Dans ce 
bouleversement moral , elle devint folle , et ne vit d'autre 
refuge que la mort pour se soustraire à son malheur. 

Sans larmes et sans cris, mais pâle et désespérée, Blon- 
ilinette descendit tout aussitôt l'escalier. Les bruits mo- 
(pieurs qui lui parvinrent du salon l'épouvantèrent; celui- 
là même à qui elle avait donné son cœur achevait de le 
briser, et son secret, déjà sous la dent railleuse de tous, 
s'en était échappé. Plus tremblante et plus légère à ce bruit 
que l'oiseau qu'efTraye le coup de feu lointain du chasseur, 
elle se précipita hors de la maison. 

Blondinette, l'esprit égaré, courut quelque temps par 
les rues; la rivière, enfin , se présente à sa vue; elle s'a- 
vance sur le pont, met le |)ied sur le parapet et s'élance. 

Dans son trouble, au milieu de sou émotion et de la 
fièvre qui l'éblouissait, la jeune fille ne s'était pas aperçue 
qu'elle était suivie par un garçon modestement vêtu quoi- 
que endimanché, un peu lourd, un peu gauche, mais 
d'allure franche et le visage ouvert. Ce garçon fut son sau- 
veur, sa main ferme sut la retenir au bord de l'abime : 
comme elle était évanouie, il l'emporla dans ses bras. 



Quand Blon;!inelle ouvrit les yeux , elle reconnut Gros- 
Pierre. L'endroit où elle se trouvait élait une boutique 
alors fermée. L'n com|)loir fraîchement peint supportait 
des balances de cuivre brillant ; et des corbeilles pleines 
de légumes frais, des paniers remplis des plus beaux 
fruits se montraient partout en étalage. 

.^près avoir satisfait aux questions de la première sur- 
prise de la jeune fille, Gros-Pierre lui dit : 

— Un jour, Blondinette, vous m'avez répondu que vous 
ne pouviez pas vous marier avec moi. Comme je vous ai- 
mais bien , je ne vous en ai pas voulu; j'ai compris que 
je n'étais pas digne de vous, et que pour devenir votre 
mari, il fallait vous mériter. Là-dessus, j'ai travaillé chez 
M. le maître. Vous êtes alors partie; ça m'a désolé, car 
vous voir, quand bien même vous ne me regardiez pas, 
me donnait du cœur à l'alphabet et à l'écriture. Cepen- 
dant, j'ai pris sur moi de mordre de plus belle au calcul, 
en me disant que tout mon savoir me rapprochait de vous. 
Quand M. le maître m'avertit que j'étais assez savant, je 
inedis : Gros-Pierre, c'est 1res -bien , voilà ton esprit orné, 
— tu tâcheras de prouver que tu possèdes les qualités du 
cœur. — il faut maintenant songera ta dot. Alors je m'em- 
ployai chez les bourgeois; j'ai même tenu les écritures de 
M. le maire; les autres, au village, trouvaient que je fai- 
sais bien mon chemin ; ils appelaient ça de la chance, et 
me disaient que j'étais insensé de m'en aller, quand je pou- 
vais, au pays, parvenir aux premières dignités. C'est vrai, 
j'étais en passe de de\enii l'jplnue chose dans la garde na- 







Blondioette et Gros-Pierre. 



tionale, d'arriver à 1a fabrique, au conseil municipal ; puis, 
ma foi, on ne sait pas, les maires ne sont pas nés prin- 
ces... Mais , bah ! ce n'est pas ça que j'avais dans ma tête. 
Bref, comme je ne dansais point le dimanche, que je ne 
m'arrêtais jamais quand il faisait trop chaud, j'arrondis- 
FI^VRIER 1845. 



sais tous les jours mon boursicot. Bientôt j'allai trouver la 
grand'mère : Grand'mère , lui dis-je , j'ai des écus , vous 
avez un grand jardin avec des fruits et des légumes; mon 
idée serait d'acheter, à Paris, un ionds de fruitier, et de 
vous voir fournir la boutique. Comme un marchand sans 

— l'> — OClZlfcVE VOLUME. 



146 



LECTURES DU SOIR. 



femme n'est ciière qu'une moitié de marchand, je me 
complète, et jVpouse Blondinette, qui ne demandera peut- 
être pas mieux à cette heure ; je deviens ainsi votre fils , 
et nous faisons nos affaires en famille : ça vous va-t-il? 
La grand'mère a répondu oui. Nous nous sommes embras- 
sés. I,a première partie de ce qui fut dit fut faite; voilà 
mon établissement, voilà les fruits de la grand'mère. Et 
ce soir, j'allais voir si vous vouliez accomplir le reste, au 
moment où je vous ai rencontrée. Vous aviez un air si 
pressé que, par un reste de timidité, je n'ai pas osé vous 
arrêter; mais vous éliez.en même temps si paie, avec des 
yeux fixes, que je me suis mis à vous suivre. Blondinette, 
et je crois que je n'ai pas mal fait. A présent, ajouta-t-il, 
un mot. Blondinette: aujourd'hui, suis-je digne de vous? 

— Oh! Gros-Pierre, mon ami, répondit-elle toute con- 
fuse et tout en larmes, c'est au contraire moi qui, main- 
tenant..., si vous .««aviez... 

— Je sais bien des choses, que nous oublierons en n'en 
parlant jamais; aussi, répondez-moi, croyez-vous pou- 
voir m'aimer? 

— -Autant que vous le méritez, Gros-Pierre, je m'ef- 
forcerai, mais je vous aime déjà. 

— Alors, madame Gros-Pierre, embrassez-moi, s'écria 



joyeusement le brave garçon , et permettez que je vous le 
rende. 

Le dimanche suivant, on publia les premiers bans à 
l'église. 

Et trois semaines après, la grand'mère habilla de blanc 
sa petite-fille; les garçons présentèrent un bouquet au 
futur, puis on maria nos deux héros, qui vivront long- 
temps, nous l'espérons, ainsi (jue leurs enfants, car Us 
sont fort heureux; et ce qui le prouve, c'est que lorsqu'ils 
passent le dimanche sur le Pont-Neuf: 

— C'est par là-dessus, dit Blondinette, en serrant le 
bras de son mari, que j'ai jeté toutes mes folles et fatales 
visées. 

— C'est là, reprend Gros-Pierre en répondant à l'é- 
treinte de sa femme, que j'ai rattrapé mon bonheur. 

Or, cette histoire n'est qu'un conte; à ce litre, il lui faut 
une morale, la voici : Lorsque l'imagination guide le cœur, 
nous risquons fort de nous égarer jusqu'à notre perte. Si 
le cœur, au contraire, dirige la tète, il est rare que le bon- 
heur ne soit pas au bout de nos inspirations. Nous ne 
garantissons point la nouveauté de ce précepte, mais nous 
en affirmons la vérité sans peur de nous compromettre. 

Hexri NiCOLLE. 



ZURAPHA L ETHIOPIENNE. 

VÉRIDIQUES RÉCITS DE LA NAISSANCE, DE LA VIE ET DE LA MORT DE CETTE PRINCESSE, 

COLLIGÉS AU DÉSERT DU BAA^DOU SUR UNE FEUILLE DE P.\L.M1ER. 



L — Une naissance au désert, 

11 était une fois un roi et une reine qui n'avaient pas 
d'enlants et se trouvaient fort malheureux de cette stéri- 
lité. Nous nous sommes servi du mot roi et reine, parce 
que généralement il sert à désigner le chef d'im peuple, 
le premier d'une nation; mais nous devons confesser à 
nos lecteurs (|ue, dans l'espèce, celte expression est impro- 
pre, car le lieu de notre scène, comme le désigne le titre 
de ce chapitre, est au se'i^ /d^e l'Afrifiue, au milieu dessa- 
bles brûlants de la noire Ethiopie, là où l'on ne reconnaît 
ni empereurs ni rois,, mais seulement les anciens des fa- 
milles, les chefs de tribus. 

Telle était la patrie des parents de la princesse Zurapha, 
patrie (pi'ils avaient reçue de leurs aïeux, qn'il,s,esi)éraient 
transmettre à leurs descendants, lorsque le Ciel^ exauçant 
ItMirs ardentes prières, daigna, après de longues années 
tl'attente, leur accorder des enfants. 

C'est un grave événement (|ue la venue d'un nouveau- 
né au désert, et quand Zurapha naipiit, ce fut un grand et 
solennel sujet de joie, non-seulement pour les parents de 
cette princesse, chefs de la Irdm, mais encore pour la tribu 
entière. Des jeux furent célébrés; le lendemain on salua 
pieusement le soleil à son apparilinn. comme le dieu créa- 
teur de tout nouvel être et couune roi suprême du désert. 
Zurapha était belle et digne vraiment de naitre fille d'un 
chef; son œil noir, doux comme celui de lu gazelle, relui- 



sait d'un éclat particulier; ses membres étaient souples et 
délicats; ses formes avaient des proportions parfaites, et 
qui promettaient en elle une beauté rare et toute d'excep- 
tion; et au désert, le mot de beauté n'est point comme 
dans nos cités une expression vide et d'un sens de con- 
vention; la beauté, là, n'est point un ornement stérile et 
fugitif, elle consiste dans rex(|uise harmonie de l'ensem- 
ble, dans l'heureux mélange de la grâce et de la force, 
dans l'union intime des charmes, de lu forme et de la vi- 
gueur ou de la secourable souplesse des uuiscles. 

Le dieu invoqué ne se montra point avare; un an nprès 
la naissance de Zurapha, cette tille ainée du chef, cette idole 
de la tribu avait une sœur. 

II. — Orphelines. 

, .Mais lorsque tant de joies arrivent dans une famille, 
les malheurs ne sont pas loin. Le |)lus grand de ces mal- 
heurs est partout la mort d'une mère ; au désert surtout 
cette perte creuse un vule (|ue rien ne peul remplir; Zu- 
rapha en fil la cruelle expérience. Sa mère, (pii s'était 
tant réjouie de la nai.^^sance des deux enfants que le Ciel 
lui avait accordés à un âge où il n'esl plus permis d''en 
espérer, devait payer de sa vie un si grand bonheur. 
.Alors (pi'elle allaitait encore la plus jeune de ses tilles, 
à l'heure où le soleil l'ait rechercher l'ombre avec plus 
d'ardeur que jamais, la mère de Zurapha s'était éloi- 
gnée de la tribu, qui reposait sous les berceaux naturelle- 



MUSKK DES FAIMILLES. 



147 



ment formés par les Itranchos du mimosa, |ilaiite parasite 
qui descend des rochers et crée des voûtes de verdure si 
salutaires en de pareils lieux. Elle avait suivi la ligne 
d'une rivière (on appelle ainsi de Ioniques rangées de pal- 
miers (|ue le Créïteiu' a semés dans les sables pour y pro- 
léger queli|ue vie), lorsque, tout à cou[>, de l'anlractuosité 
d'une roche s'élança sur elle un lion monstrueux, à la cri- 
nière ruisselante et aux dents acérées par un long jeûne. 
Dans ces contrées, où la vie est sans cesse à côté de la 
mort, le courage ne connaît pas de sexe ; la mère de Zu- 
rapha lutta vaillamment contre la liète féroce, mais néan- 
moins elle eût été infailliblement dévorée sans la subite ar- 
rivée d'im éléphant blanc, l'ennemi naturel du lion. Les 
deux terribles adversaires se livrèrent un combat acharné, 
où chacun (if et reçut de cruelles blessures ; la victoire resta 
cependant à l'éléphant, qui ne quitta son ennemi que lors- 
qu'il n'était plus qu'un cadavre presque informe gisant sur 
le sable et devant servir de pâture aux vautours, que l'odeur 
du sang attirait déjà par nuées sur le champ de bataille. 
Ce fut à l'apparition qu'on pourrait appeler miraculeuse de 
l'éléphant blanc que la mère de Zurapha dut de ne point 
périr sous la dent implacable du lion ; mais, hélas ! elle ne 
devait point survivre aux affreuses blessures qu'elle avait 
reçues dans ce combat inégal. Le soir même, au seui de 
la famille éplorée qui s'était rassemblée avec une tendre 
sollicitude autour de sa couche, lui prodiguant les soins 
les plus empressés et les témoignages de la plus vive affec- 
tion, elle expira en donnant un dernier regard d'amour 
et d'éternel regret à son époux , à Zura[)ha et à la jeune 
sœur de celle-ci. 

Zurapha ressentit une profonde douleur à la mort de sa 
mère chérie ; mais l'excès même de cette douleur l'empè- 
cba de prévoir les maux que devait enfanter pour elle et 
pour sa sœur la perte cruelle qu'elles venaient de faire. 
Quand la mère de Zurapha fut morte , suivant l'usage 
du désert, on couvrit son corps de feuilles de mimosa, 
d'acacia rose et de kongkonie, plante vénéneuse qui devait 
la préserver de l'allemie des bêles dévorantes; puis, du 
pied, on poussa le sable de façon à l'en couvrir, et on l'a- 
bandonna. — La même chose se pratique dans notre monde 
dit civilisé, et souvent avec moins de respect et de soins 
religieux. — Zurapha n'aurait point voulu s'éloigner de la 
dépouille de sa mère ; pauvre enfant ! elle ne savait point 
encore ce que c'était que la mort , elle croyait à un sommeil 
prolongé, mais qui ne serait pas sans fin , et ce ne fut que 
lorsque le soir fut venu qu'elle s'éloigna, en versant des 
larmes , pour rejoindre la tribu, de peur des chacals et des 
hyènes, à qui leur instinct annonçait qu'il se trouvait un 
cadavre dans ces parages. 

A la douleur première qu'avait causée dans la tribu la 
mort de la mère de Zurapha, succéda une douleur plus 
calme; vint ensuite un sentiment voisin de l'indifférence, 
puis l'oubli, conséquence naturelle, inévitable, de toutes les 
sensations ici-bas. La jeune sœur de Zurapha trouva bien 
un sein ami pour remplacer celui de sa mère, et l'enfant, 
recevant trois fois par jour un lait aussi abondant, aussi 
salutaire, bien qu'il fût celui de l'aumône, ne demanda pas 
si la mamelle qui le lui fournissait était autre que la ma- 
melle maternelle. Mais Zurapha, elle, ne pouvait être trom- 
pée sur l'absence de celle qui était pour elle une source 
toujours inépuisable de tendresse et de joie. A cette 
époque, une douleur nouvelle vint se joindre à celles qui 
désolaient déjà si cruellement cette vie jeune tl tendre ; le 
père, qui n'avait pu supporter le rude supplice c risolem|nt 
que crée le veuvage, se choisit une nouvelle «:ompagne et 
donna eu elle, à ces pauvres orphelines, une marâtre, 



qui devint bientôt pour elles une ennemie et une persécu- 
trice impitoyable. 

Ce n'était point assez pour ces chères et sensibles enfants 
de voir la place de leur mère occupée par l'étrarigère, il fal- 
lait encore (|u'elles fussent [lour elle des objets d'aversion 
et des plus rudes traitements. Plus de fleurs nouvelles, 
pauvre Zurapha, désormais plus de couche moelleuse sur 
le feuillage fraîchement cueilli, plus de bourgeons, les |)re- 
iniers éclos sur les branches du lolus et du pistachier; ce 
n'est plus toi qui la première l'abreuveras à la source d'eau 
vive découverte dans les sables; la première tu n'auras plus 
les doux fruits du dattier que te réservait ta mère. 

III. — L'emliîvement. 

.Abandonnées enfin par leur père lui-même, Zurapha 
et sa sœur émiiîrèrent pour des déserts nouveaux. La 
lune se levait à l'horizon des sables, (piaiid elles quittèrent 
le camp, protégées par la ligne des palmiers; et lorsque le 
soleil parut sur le désert, il les trouva poursuivant leur 
course rapide, dirigée vers l'occident. Qu'elle était belle 
alors, Zurapha, belle de toute sa beauté hère et sauvage! 
Dans l'ardeur de sa fuite, sa bouche à demi entr'ouverle 
pour aspirer la brise de la nuit laissait apercevoir la double 
rangée de ses dents brillantes et blanches comme les 
perles; son œil noir scintillait d'indignation et de généreux 
espoir, elle portail sa tète haute gracieusement balancée 
sur son cou aux formes délicieuses; ses jambes fines, élé- 
gantes, souples, mais vigoureuses, ressemblaient à desailes, 
car son pied léger laissait à peine son empreinte sur In 
sable qu'il foulait. La gazelle agile, l'autruche qui vole en 
fuyant, la lionne à la poursuite des ravisseurs de ses lion- 
ceaux, ne peuvent èlre comparées à nos deux fugitives pour 
la rapidité. 

Déjà elles avaient franchi l'espace de trois journées de 
caravanes lorsqu'un ennemi aucpiel les imprudentes n'a- 
vaient point songé vint alors fondre sur elles. Cet ennemi 
terrible, et au désert presque toujours mortel, c'est la soif, 
cette soif ardente qui allume dans les entrailles un feu qui 
ne s'éteint qu'avec la vie de ceux qu'il dévore. Où aller, vers 
quel point diriger sa course pour trouver un filet d'eau, un 
peu d'ombre lalraichissante? L'horizon des sables s'élendail 
à l'infini devant elles, derrière elles, de toutes parts; le soleil 
dardait d'aplomb ses rayons qui brillaient d'un éclat sinis- 
trement rougeâtre sur le sol, lequel leur a()paraissait alors 
comme l'immense plateau d'un incendie qui n'avait pas de 
bornes et qui devait les consumer. Epuisées par la fatigue et 
torturées par la soif, elles allaient succomber, et déjà elles 
s'étaient étendues sur le sable pour y attendre la mort, leur 
unique refuge, lorsqu'elles virent venir à elles une troupe 
de chameaux sauvages qui, sans paraître les apercevoir, 
vinrent établir leur campement à quelques pas d'elles. 
C'était un secours inespéré, providentiel, et que Dieu avait 
envoyé à temps, car une heure encore et c'en était fait des 
deux fugitives. Lorsqu'elles virent la troupe des chameaux 
silencieuse et endormie, les deux sœurs se glissèrent san8 
bruit dans leur camp, puisse mêlant aux petits de la fa- 
mille, elles allèreni puiser à la mamelle bénie des mères 
chamelles une vie nouvelle et les forces qui leur étaient 
nécessaires. .Après s'être abreuvées à ces sources fécondes, 
et avoir retrouvé dans le sommeil réparateur leur vigueur 
première, Zurapha et sa sœur se disposaient à reprendre 
leur course, lorsque des cris affreux jetèrent l'épouvante 
et la consternation au milieu du camp paisible. Ces cris 
étaient poussés par une troupe d'.Arabes voyageurs, dont 
l'œil exercé avait découvert dans la nuit transparente du 



r.s 



LKCTLRES DU SOIR. 



désert la troupe de cliameaiix sauvages, et qui venaient les 
attaquer avec furie. 

Dès le premier choc, les deux sœurs prirent la fuite ; 
mais pouvaient-elles échapper, malgré la confusion de la 
mêlée et la nuit, au regard perçant du Numide? Leur vitesse, 
ralentie par la fatigue des marches forcées de la veille, pou- 
vait-elle les soustraire à la poursuite de leurs ardents per- 
sécuteurs , montés sur des chevaux à demi sauvages et 
dont les pieds semblent armés d'ailes, tant leur mouvement 
est rapide? pouvaient-elles surtout échapper aux pièges de 
la ruse et de l'artifice de leurs ennemis? Un lacet chargé à 
son extrémité d'un poids qui le lançait dans l'espace fut 
dirigé avec une habileté maudite contre Zurapha; le traître 
plomb siffla dans l'air en formant autour des jambes de la 
pauvre enfant des contours qu'elle ne devait jamais fran- 
chir. Le coup était bien porté, l'mfernal sourire de l'Arabe 
annonça la défaite de Zurapha ; elle tomba à genoux, elle 
était prisonnière!!! Va hourrah sauvage accompagna sa 
chute , un second hourrah retentit bientôt pour saluer la 
capture de sa sœur, qui voyant Zurapha saisie, était 
accourue pour partager son sort. 

Nous ne pourrions raconter tous les événements de ce 
cruel voyage vers la terre d'exil , les immenses déserts 
traversés, la faim , la soif subies avec toutes leurs angois- 
ses, toutes les humiliations, toutes les douleurs de la capti- 
vité au milieu d'une horde de barbares ; bornons à présent 
notre récit à un simple sommaire, car l'espace nous man- 
ipierait pour les poignants détails de cette triste épopée. 

Les Arabes qui avaient mis eu esclavage Zurapha et sa 
sœur les vendirent moyennant quelques onces d'or au 
liouvernement du Sennaar. Celui-ci, qui avait une faveur à 
demander au pacha d'Egypte, les lui envoya en présent, et 
ce dernier, après les avoir gardées quelque temps dans son 
palais de Siout et dans ses jardins, les plus beaux de l'É- 
1,'vpte, dont elles faisaient l'ornement , les adressa iî son 
lour à un souverain des contrées du nord , qui n'avait ja- 
mais, sous son ciel noir et glacé, vu éclore de beautés pa- 
reilles. 

IV. — L'exil. 

Dans celte longue et lamentable histoire où tout est mal- 
heur, où chaque page s'écrit avec des larmes et du sang, 
nous allions omettre une douleur qui vint briser le cœur 
de la trop infortunée Zurapha. Avant d'aborder à la rive 
étrangère, de poser son pied, libre jusqu'alors, sur la terre 
de l'éternel exil , elle avait encore une perte cruelle à dé- 
plorer : succombant aux fatigues de ce pénible voyage, 
supjiortant moins vaillamment les rudes atteintes d'un cli- 
mat pour lequel elle n'avait point été créée et qu'elle n'a- 
vait pu même soupçonner , la jeune sœur de Zurapha ex- 
pira près de sa sœur désolée , dont le sort allait devenir 
plus triste que jamais, et son cadavre n'eut point les hon- 
neurs que le désert lui eût rendus, on l'abandonna sur la 
grève aride pour y servir de pâture aux oiseaux ou aux 
monstres marins. 

Cependant le navire qui emportait Zurapha continuait sa 
course à travers les mers, laissant loin derrière lui , dans 
sa marche rapide , mille nations diverses et des cieux et 
des climats différents. 

Un jour vint, enfin, où l'on toucha au terme de ce 
long et fatal voyage, et :à peine sur ces bords étrangers, 
la princesse se vit 'l'objet d'une curiosité puérile et in- 
sultante. Elle devint le sujet inévitable de toute con- 
versation parmi ce peuple ignorant qui n'avait jamais vu 
de beauté son égale; elle fut traitée en reine, mais en 
reine sauvage et captive ; elle commanda la mode dans 



ces pays. Mais ces trinmi)lies pouvaient- ils lui don- 
ner de l'orgueil? elle était au sein de peuples sauva- 
ges qui l'admiraient non pour sa beauté en elle-même, 
non pour ses royales infortunes, non pour les précieu- 
ses qualités de son cœur , mais pour l'étrangeté de ses 
formes , de ses habitudes , et la rareté de son espèce. 
.\rrivée dans la capitale de cet empire, elle eut un palais 
somptueux, des serviteurs nombreux et attentifs; des 
ordres furent donnés pour que ses désirs et jusqu'à ses 
moindres caprices fussent satisfaits; mais tous ces soins 
officiels et apprêtés remplaçaient-ils pour elle le frais om- 
brage du lotus et le doux murmure de la source du dé- 
sert? Si Zurapha eût été douée d'une âme moins supé- 
rieure, peut-être eût-elle été touchée des hommages que 
venaient chaque jour déposer à ses pieds les grands de 
l'État, les femmes qui proclamaient sa beauté non pareille, 
tout un peuple qui semblait vouloir en faire une idole ; 
mais Zurapha ne songeait qu'à l'Afrique ; elle regrettait 
ses sables arides, son soleil brûlant ; elle redemandait son 
désert avec ses dangers mortels, mais sa liberté vivifiante. 

Elle subit ainsi sans se plaindre, sans laisser paraître 
un signe de regret, l'éternité d'un exil de dix-huit ans, lors- 
que ses forces physiques, épuisées à la fin par la lutte mo- 
rale, silencieuse et cachée, durent céder à l'effort du mal. 

Zurapha malade reçut les soins les plus assidus, les plus 
empressés; les savants du pays vinrent à l'envi lui offrir 
l'aide de leur art, qu'ils appelaient sauveur : Zurapha souf- 
frit tout avec une sublime abnégation; elle n'espérait plus, 
mais son grand cœur ne faiblissait point, même aux ap- 
proches de la mort. 

La veille de la catastrophe, un mieux inaccoutumé se 
manifesta; Zurapha sentit l'influence d'un doux et bien- 
faisant sommeil , elle y céda comme à une tendre care.-se 
qui venait assoupir ses souffrances ; elle eut alors un songe. 

Elle vit les portes de la prison s'ouvrir, et sa mère, le 
regard consolant et radieux, paraître au milieu des gardes 
endormis. Le fantôme bien-aimé l'engageait d'un geste à se 
lever de sa couche de douleur, et elle obéissait sans peine 
à celle qui lui montrait , dans un coin découvert du ciel , 
l'Orient qui brillait comme une pierre précieuse enchâssée 
dans une voûte grossière. \ la suite de sa mère elle par- 
courait, plus prompte que la pensée, les espaces immenses 
qui la séparaient de son désert; et là elle retrouvait, grou- 
pée sous la rivière des palmiers en fleurs et des verts acacias, 
toute la famille qui l'attendait au bord d'un frais ruisseau: 
son père, redevenu affectueux comme autrefois, sa jeune 
sœur, couchée à ses pieds, les vieux parents, les amis, les 
jeunes compagnes; et tous à son approche faisaient éclater 
par de grands transports la joie que leur causait son re- 
tour... Zurapha s'éveilla: hélas! elle comprit que celle 
apparition lui annonçait sa lin prochaine; en reine ma- 
enanime, elle voulut pardonner à ses ennemis; elle baisa 
les mains de ceux qui la tenaient captive et bénit ses 
bourreaux ; puis tournant ses regards mourants vers l'O- 
rient, elle laissa retomber sa tète affaiblie... Elle avait ce.<sc 
de souffrir. 

l'N PERMF.R MOT. 

Lecteur bienveillant, qui avezdaigné nous suivre jusqu'à 
la fin de ce long et triste récit, une larme, je vous prie, 
cl un souvenir à la pauvre girafe (Zurapha (1)) du Jardin 
des Plantes, car c'est sa lamentable, mais authentique his- 
toire que nous venons de vous raconter. 

Victor IIERBIN. 

(1^ /.urapht, nom .mcion df la pirafi'. 



MLSEt DES FAMILLES. 



H9 



usa um mum mm m mimm. 




M. PIIILAI'.LTI-: CHASLtS, PKOFESStLK AL COLLEGE DE KHANCL. 
(Liltéraluret allemiiiide el anglaise.; 



Depuis que les c|ueslions (renseignement sont à l'ordre 
(lu jour, les cours publics en général, et en particulier 
ceux (le la Sorbonne et du Collège de Erance, ont le privi- 
K'gc de passionner les esprits. Socrale et Platon n'étaient 
pas écoutés et suivis par leurs disciples avec une assiduité 
plus ardente que ne le sont aujourd'hui nos professeurs 
de Faculté. Sans prendre parti dans la lutte universitaire, 
sans sortir de la bienveillante impartialité qui est notre 
devise, nous devons tenir au courant de cet enseignement 
supérieur le grand nombre de nos lecteurs qui ne peuvent 
y assister. Un poète charmant a donné au public Un spec- 
tacle dans un fauteuil ; nous allons tâcher de donner à 
notre tour Un cours complet de Faculté dans un fauteuil; 
en joignant, suivant notre usage, la biographie à l'analyse, 



l'anecdote piquante à la leçon sérieuse , la pliysiononiie 
personnelle à la question générale : utile ditlci , comme 
dit Horace. Aiusi , au lieu de reproduire sèchement les 
éloquentes paroles de nos professeurs , nous les ferons dé- 
filer en personne devant les lecteurs du Musée; nous ra- 
conterons leur vie et leurs doctrines , leurs luîtes et leurs 
succès ; après quoi , nous les laisserons exposer eux-mê- 
mes la fleur de leurs improvisations. 

Nous ouvrirons cette galerie des professeurs au Collège 
de France et à la Sorbonne , par ceux de ces professeurs 
dont l'enseignement est une création nouvelle , entourée 
par conséquent de plus de curiosité, et devant subir une 
appréciation plus attentive; ce sont MM. Mickiewicz, 
chargé du cours de littérature polonaise et en général de 



150 



LECTLRKS DU SOIR. 



toiis les idiomes slaves; M. Edgard Qiiinet, qui professe 
les littéralures méridionales, l'espagnol, ritalien, le portu- 
gais, etc; et M. IMiilarèle Chasies, (pii professe les littéra- 
tures du nord, anglaise, allemande, etc. 

La création de ce nouvel enseignement, si bien en rap- 
port avec les nécessités de Tépocpie et les progrès de IV- 
ducation publique, est un véritable honneur pour M. Vil- 
lemain et Al. de Salvandy, à qui la studieuse jeunesse en 
doit le bienfait. Le mysticisme ardent du noble poêle polo- 
nais Mickiewicz, la parole grave et solennelle de M. Quinet, 
la vive et énergique improvisation de M. Philarète Chas- 
ies, ont excité à divers titres Taltention générale et donné 
des partisans et des adversaires à ces trois i)rofesséurs. 
C'est la religion et la métaphysique qui dominent chez le 
premier, la politique chez le second, la philosophie pure 
et l'amour désintéressé des lettres chez le troisième. La 
vie du Byron polonais, dont nous donnerons plus tard les 
détails, est pleine de péripéties émouvantes el d'incidents 
inattendus. La jeunesse de M. Philarète Chasies, quia tra- 
versé la prison politique et les pays étrangers, n'ollre guère 
moins d'intérêt : nous allons l'esquisser rapidement, avant 
d'analyser le cours du professeur. 

Ficlor-PhUaréle Chnsles est né à Mainvilliers près 
Chartres, le 8 octobre 1799. Son père avait été l'un des 
partisans purs, désintéressés, mais enthousiastes, delà ré- 
publi(pie naissante. Singulier caractère, composé d'incré- 
dulité et d'illusions, d'héroïsme et de philosophie. 

Au moment de la Terreur, et pour ne pas prendre part 
aux supplices commandés et aux vidleuces légales , ce 
père (véritable puritain de Waller Scott) était parti pour 
l'armée. Il avait conduit un cori>s de troupes à Henskonte, 
et s'était fait casser la jambe sur le champ de bataille, en 
restant exposé aux boulets jusqu'à la prise de la redoute. 
Enfermé tour à tour au Château de Ham el au château de 
Sedan, pour cons|)iralions contre le Directoire, il ne re- 
vint à Paris qu'amnistié par iNapolèon. L'Empereur lui 
proposa une sénatorerie (|ue refusa le républicain. 

Il avait épousé, à Sedan, une jeune veuve de vingt ans, 
rejeton de la famille hollandaise des Aon Kahna. 

Le mélange singulier de ces deux races ne sera pas sans 
influence sur le génie de iM. Philarète Chasies, à la fois si 
patient et si hardi, si capricieux eisi sensé. 

Le bisaïeul de M. Chasies a été le premier traducteur de 
Don Quichotte. Le jésuite de Challes ou de Chasies , son 
neveu, lut un des plus savants mathématiciens de son 
temps L'héritier du traducteur, après avoir fait le tour du 
monde comme secrétaire de marine , revint à Paris pour 
être greffier du parlement. Son fils s'assit sur les fleurs de 
lis ; mais il était satirique ; il clian.souna la cour. Il re- 
cueillit aussi el publia les aventures de sou époque les plus 
piquantes elles plus pathétit|ues. Son livre, intitulé les //- 
lustres Françaises, fournit des sujets à beaucoup d'au- 
leuis dramatiipies. Dupui/s et Desroîutis en est tiré. Il y 
a là de l'abbé Prévost el du Balzac. On bannit noire chro- 
niqueur à Chartres, où il fui obligé de se cacher, et où il 
lit souche. 

La famille hollandaise des Halma était toute composée 
d'antiquaires, de |)eiulres et de phdologues; un poème en 
vieux frison, intitulé VArbre de c/e, est d'un ll.ilma. Le 
Grand Dictionnaire hollandais-llamand de llalma esl fort 
connu. 

Chasies le républicain avait acheté, près de Siiinte-f.ene- 
viève, à Paris, une grande maison batie par un courtisan 
de Louis XIV, el dessinée par iMansard,avec un parcel un 
jardin à la fa(;on du grand siècle. Ce fut là qu'il éleva son 
fils aîné, d'après Vt:mile de Housseau. Il l'av.iil nommé 



Philarète, en vertu d'im serment fait avec le républicain 
Goujon , guillotiné sous le Directoire, el qui avait imposé le 
même nom à son (ils. Le jeune Philarète avait à peine huit 
ans, lorsque son père l'enferma dans la vieille maison. Cet 
impitoyable disciple de Jean-Jacques croyait que la jeunesse 
ne |)eut être assez durement élevée. A onze ans, il envoya 
son (ils au Prylanée militaire de Saint-Cyr ; à douze ans, 
au Lycée d'Angers; à quinze ans , quand il eut fini «ses 
études, el très-brillamment, il lui déclara que, selon la doc- 
trine d'/s'/za/e, un métier manuel était nécessaire. Il le 
mit en apprentissage chez un imprimeur ruiné. C'é- 
tait en ]S\i. Cet ituprimeur, nommé Charles, était un 
vieux jacobin (pii composait, dans les caisses de son impri- 
merie déserte, des ouvrages contre les Bourbons. Le jeune 
Chasies l'ignorait parfaitement, et celle fatale coïncidence 
le jeta, à seize ans, innocent el désarmé, dans un de ces 
drames qui sont une leçon pour toute la vie. Lui-même 
a raconté ce touchant épisode ; écoulons ses précieuses 
conlidences. 

« Dans celle imprinieriesans ouvriers, située rue Dau- 
phine, et occupée par trois casses incomplètes, je restais 
seul, je révais, et souvent l'ennui venait me poursuivre; 
les leçons du maître étaient rares, et quand le maniemenldes 
lettres et leur pose dans l'inslrumenl (pu les unit avaient 
fatigué mes doigts, je m'asseyais avec un livre. Qui n'a pas 
connu le décoùl du travail niatériel ne comprendra jamais 
tous les délices de la lecture. Je ne m'étonne point que de 
gra-nds hommes soient nés du sein des métiers mécani- 
ques; pour ceux qui ont été nourris exclusivement dans 
les salons, rintelligence esl un jeu, une parure, un délas- 
sement; pour ceux qui ont poussé la charrue ou agité la 
lime, rintelligence devient une passion, une force, une 
beauté, un culte, un amour divin. C'est de l'échoppe, de 
la boutique, de l'atelier ou du grelTe de notaire (magasin 
d'écritures sans pensée ) , que la plupart des puissants 
esprils ont jailli : Molière, au milieu de la boutique du ta- 
pissier; Burns, chez le métayer; Siiatspeare , (ils d'uu 
marchand de ganrs, -autrefois boucher; Rousseau, fabri- 
quant les rodages de sou père. J'acconqilissais soigneuse- 
menl ma tâche; mais avec cpiel plaisir re\ènais-je à ces 
fades pastol'ales de Salomon Gessner, dont la blafarde mo- 
ralité me paraissait le dernier terme du bon «oui et de 
l'élégance! bergères des idylles, Chloe, Daphué, Leuco- 
thoé! que vous sembliez belles, dans celte salle noire et 
triste, vide dhabilanis et peuplée d'araignées, à petites fe- 
nêtres, à petits carreaux, d'où je n'entendais que le bruil 
discordant de l'orgue! 

€ Lu samedi soir, après avoir commencé de traduire en 
beaux hexamètres à rimes plates le roman de Daphnis, je 
laissai sur la casse ce livre auciuil j'ai dû tant de bonheur, 
el que lout le charme du souvenir ne me permeltrail pas 
même de |)arcourir aujourd'hui. Le lendemain, mon père 
devait me mener à la campagne , à cinq lieues de Paris. 
Le i)remier jet du printemps, le premier sourire du ciel, 
le piemier souffle de l'air embaumé m'atlendaienl ; je ne 
voulais point partir sans Gessner, et à sept heures du ma- 
tin j'étais à ruuprimerie. L'naulre motif se joignait à mon 
amour pour Gessner ; la fenuue du maître élail pauvre el 
malade ; sou fils était eu proie à la plus affreuse des infirmi- 
tés naturelles, Tépilepsie; sou mari, à la plus douloureuse 
des inliriiutés sociales, la misère : l'intérieur de celle niai.sun 
était déplorable; il fallait toute l'insouciance el toute l'illu- 
sion de quinze ans pour y porter des idvlles, et mêler à ce 
(]ue la détresse, la civilisation, la maladie, les révolutions, 
ont de plus douloureux résultats, les fictions d'une mytho- 
logie de boudoir. J'avais quelques secours à donner à la 



MUSEE DES FA3in.LES. 



151 



femme malade de la part de ma mère ; c'étaient, je crois, 
des œufs frais, provision hien cachée dans un panier, et qui 
devait, jointe aux égiogues, m'ouvrir les portes du cachot. 
Tout ce détail puéril était nécessaire pour expliquer par 
quel enchaînement de petites circonstances je tombai, en 
dépit de ma jeunesse et de mon insignifiance, sous les 
voûtes de la Conciergerie. 

€ Quand j'arrivai, deux hommes stationnés au pied de 
l'escalier obscur qui conduisait , en décrivant une spirale 
éiroite, jusqu'au logis du maître, m'examinèrent curieu- 
sement. Je ne fis aucune attention à ces sentinelles en habit 
r.ijté, et, après avoir déposé ma provision sur la table 
d'une petite antichambre, je montai dans l'atelier. Je re- 
descendais, mon livre à la main, quand j'aperçus, à travers 
la porte ouverte, un homme dont une écharpe blanche 
ornait la poitrine, et qui s'appuyait sur une cheminée d'un 
air indolent et plein d'ennui. J'entrai dans le logement du 
maître imprimeur: je voulais savoir comment se portail la 
pauvre femme. J'ignorais toutes les choses de la vie. Plus 
tard, celte écharpe m'eût appris à qui j'allais avoir affaire. 
A peine eus-je pénétré dans la chambre, deux hommes, 
qui s'y trouvaient, me saisirent ; on me fouilla ; j'étais muet 
et glacé d'étonnement. L'œil fixe et perçant de l'adjudant 
de police s'arrêtait sur moi ; un portefeuille, dans lequel 
se trouvait le plan de ma tragédie, l'espérance de mon 
immortalité, fut soigneusement empaqueté, cacheté, éti- 
queté. On me demanda mon nom, mon âge, mes qualités; 
on écrivit ce curieux détail, et, sans daigner me dire ni ce 
(pie l'on voulait faire de moi, ni ce (pie l'on voulait appren- 
dre de moi, l'on m'ordonna de suivre deux de ces hono- 
rables messieurs, vêtus de noir, cravatés de noir, sans col 
de chemise et armés d'un bâton, ils me conduisirent à la 
Police. 

« Je me trouvai dans une salle oblongue, dont Podeur 
me suffoqua... La misère, la crapule, le vice, le malheur 
et le crime , voilà cette salle , placée sous l'invocation de 
saint Martin. Je fondis en larmes et jaliai m'asseoir dans 
une fenêtre : je passai la nuit sur une chaise... La vermine 
couvrait le lit de camp. Le lendemain, le ge(ilier distribua 
des tranches de pain noir et une gamelle aux habitants de 
la salle ; je demandai la permission d'écrire à ma mère, ma- 
lade, souffrante, la plus tendre des mères, et qui n'avait 
aucune nouvelle de moi. On ne voulut pas; toute commu- 
nication entre le monde et moi était tranchée tout à coup; 
point d'interrogatoire; nulle sentence; aucune forme de 
procès. Le dire d'un adjudant de police avait ouvert et 
refermé sur moi ce tombeau impur. 

« Trois jours passés ainsi, le lendemain, à onze heures, 
mon nom retentit à la grille du guichet ; j'allais être 
interrogé. 

«De coi-r\,dor en corridor, de détour en détour, nous 
parslnmes à un greffe situe dans une chambre intérieure. 
J'entendis un cri ; ma mère était sortie de son lit ; elle avait 
obtenu la permission de m'embrasser un moment. Llle 
était là ; son étreinte fut muette ; elle me regarda, et son 
coup d'œil me dit combien j'étais changé ; sa pâleur et ses 
larmes me causèrent une convulsion que je ne puis expri- 
mer. Depuis longtemps ma mère avait été condamnée par 
les médecins. Battue des orages de nos temps , elle 
avait vu mourir son premier mari sur l'échafaud. Cor- 
visart lui avait annoncé que les émotions violentes la tue- 
raient, et elle ne vivait que par artifice. L'indulgence de la 
police n'alla pas plus loin ; on ordonna à ma mère de se 
retirer, et on l'emporta. 

« Devant un bureau chargé de carions soigneusement 
classés et numérotés, se trouvait un homme , dont je n'ai 



point demandé le nom. C'était une figure courte et carrée, 
noire et ridee, grasse et osseuse ; un fnuit bas avec de 
gros sourcils, un œil pli.ssé aux côtés, de larges épaules de 
bourreau et une mine d'inquisiteur. Je restai debout de- 
vant cet homme, qui commença l'interrogatoire. Puisse- 
t-il, s'il croit a Dieu, et s'il parait un jour devant le grand 
Être, ne pas trouver un juge aussi cruel ! 

— .Monsieur, médit abruptement cet homme, vous faites 
partie d'une génération à étouffer ; race de vipères , on ne 
rendra la paix à la France qu'en l'écrasant. 

«Je fus surpris de ces paroles, et réveillant tout ce 
qu'il y avait de calme et de raison en moi , jef répondis : 

— Mais, monsieur, j'ai cru que vous aviez à minter- 
roger sur des faits, et je n'entends que des injures. 

« Le petit homme, que mon vêtement délabré, ma jeu- 
nesse et ma mine chétive avaient encouragé dans son in- 
sulte, bondit sur son fauteuil de cuir noir, et se levant de 
toute sa petitesse, appuyant ses deux poings fermés sur le 
bureau, s'écria : 

— Ah ! vous voulez m'apprendre ce que j'ai à faire ! Vous 
m'en remontrez, monsieur! 

« Je n'ai pas oublié une de ses paroles. 

— Je me contente de vous rappeler, monsieur, repris-je 
froidement, que vous avez atTaire, non à un coupable, ni 
même à un prévenu, mais à un jeune homme fort inno- 
cent, qui ne sait pourquoi il est ici, de quel droit on l'y a 
mené, ni sous quel prétexte on l'y retient. 

— C'est cela , continua l'interrogateur qui s'était rassis, 
vous faites le beau parleur. Vous appartenez , on le voit 
aisément, à la jeunesse libérale. Greffier, écrivez tout ce 
que monsieur dit. 

« Puis s'échaiiffant dans son harnais, à mesure que mou 
calme augmentait sa colère : 

— Raisonneur! savez-vous que je puis, si je le veux, 
vous mettre à l'instant dans un cul de basse-fosse?... 

«Cet estafier supérieur avait à découvrir l'auteur d'une pré- 
tendue proclamation de Marie-Louise; et, après trois jours 
d'inutiles interrogatoires, il commençait à se dépiter de l'in- 
utilité de ses recherches. Lnsuite, à mon aspect, il m'avait 
pris pour un enfant du bas peuple ; l'adjudant de police 
m'avait désigné comme ouvrier ; mes vêtements s'accor- 
daient avec celte désignation ; il ne se gêna pas, me laissa 
debout et m'écrasa de sa petite puissance. 

« Quand ce |taroxysme fut à son comble, il m'ordonna de 
signer une feuille de papier où l'on avait écrit, non tout 
ce que j'avais dit, mais la partie matérielle de toutes mes 
réponses ; et, sur un signe de ce monsieur, le gendarme 
m'emmena. 

« Le soir, deux gendarmes vinrent me prendre ; ils me 
dirent de monter dans un fiacre, où ils se placèrent à mes 
côtés. La voiture s'arrêta de\ant le Palais de Justice. 

«On m'écroua... Ce mot est ignoble et terrible... 

— Voilà votre prison, dit le geôlier, après avoir soulevé 
deux barres de fer et fait crier trois fois l'énorme clef 
dans la serrure. 

«C'étaient environ huit pieds de long sur cinq de large 
et sur douze pieds de haut ; des ténèbres obsciires ; quel- 
ques bottes de vieille paille; au-dessous de la fenêtre, un 
baquet ; près de la porte, à gauche, un autre baquet rempli 
d'eau, et une écuelle de bois. Je tressaillis ; j'avais froid; 
j'avais peur. C'était la prison du condamné, le cachot dans 
toute son horreur, que 1 on me donnait , à cet âge, à moi 
qui n'étais pas même suspect. 

« Je restai là ; un pain me fut apporté, un pain de prison, 
bien noir, et que ma main même n'osait pas entamer, tant 



1;V3 



l,ECTLi\i:S DU SOIR. 



il était lourd, amer, dune odeur et d'une saveur repous- 
tantes! 

« Au bout de quelques jours on m'envoya des livres; je 
pus écrire à mon père, mais non cacheter mes lettres ; mon 
cachot s'égaya un peu, je demandai de \ieux bouquins à 
compulser. 

€ Mon cachot était situé près de la souricière des femmes 
perdues... Un jour, j'entendis une de ce.^ femmes chanter 
la mélodie populaire deCaîruiTo, Pvrlrait charmant, elc, 
mon cœur se serra ; le contraste était trop fort , la disso- 
nance trop pénible, il m'est impossible d'entendre chanter 
cet air. 

« Le cachot triompha, comme on le pense, bien, d'une or- 
ganisation de seize ans, et ces terribles scènes firent sur 
moi une impression ineffaçable. La privation d'air et 
d'exercice, le chagrin de ne pas revoir ceux que j'ai- 
mais, l'atmosphère humide où je vivais, me rendirent ma- 
lade. 

«On me permit la promenade au préau... Puis quand on 
vit ma santé >e rétablir, on me rejeta dans mes ténèbres. 
J'avais respiré l'air trois fois en huit jours; c'était assez. 
Ma solitude se prolongea deux mois. 

« Les infortunés dans la conjuration desquels on préten- 
<1il me confondre furent condamnés à l'exil et à l'écha- 
f.iud. Pour moi, comme un matin, vaincu dans mon stoï- 
lisme puéril , je pleurais étendu sur mon ht . entendant 
les cloches voisines de Notre-Dame, et contemplant avec re- 
gret la ligne oblique et lumineuse d'un rayon de soleil qui 
pénétrait dans mon cachot, des pas lourds et jibis rapides 
<iu'à l'ordinaire frappèrent mon oreille. Tout est ié;.'ulier 
dans une prison ; un geôlier marche comme le balancier 
d'une pendide, sans se presser jamais. Jacijues fit tourner 
assez \ivement la clef dans la serrure et me dit : 

— Vous n'avez qu'à sorlir ; il y a un fiacre en lias. 
«Jacques fit mon petit paquet. Je me laissai conduire; je 

irouvai ma mère dans son lit, fort malade; je me souNieus 
bien de ses baisers et de ses larmes, et de la profonde 
émotion qui s'était emparée de mon père. Je me rap- 
pelle aussi les dernières paroles du \ieillard : 

— Vous n'avez plu^ rien à faire en France ; on aurait 
toujours Tœil sur vous. Il faut partir pour lAngleterre. 
C'était l'application de la seconde partie d'i-'inile : les 
voyages après le travail manuel. » 

Ainsi linit la captivité du jeune Philarète. Son libéra- 
teur était M. de Chateaubriand ; hàtons-nous de le dire, à la 
gloire de l'un et de l'autre. 

M. Chasles passa sept aimées en .Angleterre dans la so- 
ciété des hommes les plus distingués de ce pays et dans 
les études qui l'ont rendu maître do la plus riche litléra- 
lure du Nord. Il visita Ldimbourg et Dublin, et partit 
ensuite pour l'.Mlemagne et la Suisse. .V son retour en 
France, vers 1855, retour provoqué par la santé de plus 
en plus affaiblie d'une mère adorée, il se retrouva comme 
étranger dans son i>a\s, et ne put prendre une part acli^e 
à la querelle des romantiques et des classi-jues, qu'il con- 
damnait également. Deu\ prix remportés à r.\cadémie par 
M. Chasles, ses travaux nombreux aux Débats, à la Revue 
des Deux-Mondes, à la /îevue de faris, à la Revue 
Britannique, \i conscM^ncc philosophique de ses opinions, 
le signalèrent à l'estime et préparèrent son professorat. 
Nous désirons sincèrement qu'il couronne un jour ses 
longs travaux par une histoire qu'il a en portefeuille et 
dont son Charles I" n'est que la préface, et par la publi- 
cation de ses voyages et de ses mémoires si remplis d'épi- 
godes du plus vif intérêt. M. Chasles, quoique jeune en- 



core, a beaucoup vécu par la pensée, l'observation et la 
passion ; il a beaucoup médité , beaucoup souffert : il peut 
enseigner une science supérieure encore à celle des litté- 
ratures , la science humaine par excellence, la science de 
la vie. 

En attendant ces leçons de philosophie pratique, re- 
venons au cours de M. Chasles au Collège de France, et 
reproduisons ici les principaux traits du discours d'ouver- 
ture prononcé dernièrement par le savant et spirituel pro- 
fesseur. 

LES QU.URE HERCEAUX. 

Après avoir, dans le cours des trois dernières années , 
esquissé à grands traits la marche intellectuelle de> peuples 
du Nord pendant les seizième et dix-septième siècles, M. Plu - 
larèle Chasles est p3r\enu à cette époque où l'AllenKignc 
devait trouver ses interprètes littéraires dans Gœthc et 
Schiller, et l'Angleterre dans lord Byron et Walter Scott. 

« Ces quatre grands noms, a-t-ildit, apparaissent lu- 
mineux sur la limite des deux siècles. Ce sont les quatre 
ex|)ressions complètes qui nous révèlent le génie du Nord 
conleinporaiii. Leur naissance est, pour arisi dire, éche- 
lonnée sur les degrés du siècle qui finit : 

Goethe est né en 1745; 

Schiller eu 1755 ; 

Walter Scott eu 1777 ; 

Et lord liyron eu 1705. 

« Approchoiis-iious de ces quatre héroïques berceaux; 
examinons dans quels lieux, sous quelles influences Dieu eu 
avait placé ledépol iacré; à travers quels obstacles ils ont 
grandi; quelles luttes ils ont soutenues; par quels combats 
ils ont acheté le succès et la gloire. 

« Le cauou français du maréchal de Saxe éveille les échos 
des bords du Ilhin ; un grand mouvement de guerre occupe 
les villes de Strasbourg et de Mayence au moment où l'une 
des vieilles familles bourgeoises de Francfort-siir-le-Meiii 
s'enrichit d'un héritier : c'est Goethe. Famille magistrale, 
candide et solennelle, accoutumée à l'ordre et à l'étiquette, 
indépendante par la fortune, aimant les aris et les culti- 
vant, elle élève son dernier rejeton dans 'une régularilc 
pieuse et poétique, avec une sorte de gravité souriante qui 
sera le caractère spécial du poète pendant toute sa vie. lui 
vieille maison est vaste, simple, bien ordonnée. On aperçoit 
partout, suspendues aux murailles, sur les antiques tapis- 
series, les belles gravures de Piranesi, représentant des 
vues de Rome exprimées avec la pureté et la netteté du 
burin italien. La cathédrale gothique et ses mille festons 
projettent leurs ombres dentelées sur la place publique 
couverte d'une foule bigarrée, artisans tyroliens, musiciens 
ambulants, soldats autrichiens , villageois venus d'.\lsace 
et de la Forèt-Noire. Rienîôt les cérémonies antiques de 
l'élection et du co:ironncnicnl, l'eiilrée solennelle du roi des 
Romains, mettent en rumeur toute la \ille de Francfort et 
réveillent pour un moment, avec sa splendeur des anciens 
jours, toute la pompe gothique du mojen âge allemand. 
L'enfant se mêle avec délices à ces groupes variés, à ce 
tumulte splendide et joyeux. Il ne quitte ces fêtes po- 
pulaires que pour aller perdre sa rêverie sur les ri\es 
murmurantes du grand fleuve, s'abreuvant ainsi de |>oésie, 
en recueillant pour ainsi dire toute la sève et toute l'es- 
sence, la demandant à la fois au mouvement animé de la 
vie sociale et au commerce inspirateur des forêts om- 
breuses. La tragédie française, le rhythme si doux et si 
puissant de Racine, concourent à cette éducation du grand 
poète. Une troupe d'acteurs français vient donner de^ re- 
pré.sentations à Francfort, et le petit Cœtlic ne quitte j)as 



IMUSER DES FAMILLES. 



];):i 



iiii instant le parterre ou les coulisses, qui s'ouvrenl à lui 
coiimie fils de magistrat. Il admire cette simplicité, celle 
iioMesse; et, plus tard, il essayera de les mêler à la 
prolundeiir du sentiiiienl germanique cl à la reproduclion 
vivante du moyen âge. 

« Tels sont les commencements significatifs de celui qui, 
plus tard, conservant la gravité cl la dignité du foyer pa- 
ternel, s'élèvera jusqu'au trône de la poésie cl de l'art dans 
son pays, reflétant tous les aspects, écho de tous les sen- 
timents, accusé d'indifférence par quelques-uns, objet 
d'un étonnement mystérieux pour la plupart, et faisant 
planer sur le monde le regard lointain et paisible du Jupiter 
Olympien. 

« Telle n'est pas la naissance de Schiller, son ami, et qui 
devait partager avec lui l'admiration contemporaine: l'en- 
thousiasme et le dévouement avaient signalé la plupart 
des membres de sa race. Sa mère, jeune et belle, d'une 
santé faible, d'une âme délicate et passionnée, le porinil 
dans son sein lorsque, pour aller rejoindre son mari, chi- 
rurgien dans un régiment, elle fit une longue rnulo sciummiI 



à pied ; car la guerre de Sept-Ans dévastait l'Allemagne , 
semait les routes de brigandages et de cadavres, et inler- 
roiii|)ail les communications. Le poêle dramatique ouvrit 
les yeu.\ sous la tente, dans le. drame même de la vie mi- 
litaire, au roulement du tambour, et fui recueilli dans les 
bras d'une mère in(piiètc et courageuse. La résistance 
contre les obstacles, la |)uissance de l'homme dans sa lutte 
morale contre la destinée, se révélèrent comme les premiers 
mobiles de ce grand esprit, qui fil des e.xpériences doulou- 
reuses de son enfance et de sa jeunesse la religion de sa 
vie entière et l'àme de son génie. 

«Traversons l'Océan germanique, franchissons un espace 
de vingt-trois années, et nous retrouverons un spectacle 
qui nous rappellera, dans d'autres proportions et sous 
d'autres nuances, la tranquille naissance de Gœthe et la 
grave maison de Francfort. Il vient de nailre un enfant de 
vieille race, dans une petite maison écossaise toute relui- 
sante de iiropreté.On n'est pas riche, mais on porte un non» 
vénéré, celui niènic de la nationalité écossaise. Un des 
aiicètres, rciioininé par sa sagacité observatrice, a passe 





Gœthe. 



Schiller 




■"■\^ VMM 




Waller Scott, 



Byron.' 



et passe encore pour magicien. La prudence , l'écono- 
mie, rhoonète prévoyance du paysan d'Ecosse régnent 
autour du foyer domesticiue. On élèvera l'enfant pour être 
jiirisconsulle ou avocat ; excellents métiers dans un pays 
où chacun défend àprement son intérêt, où le procès est 
en honneur. Mais Cauthier, ou Waller, est faible de santé, 

KKViui r. ItSio. 



et comme une maladie grave menace sa vie , un oncle , 
gentilhomme et antiquaire, lui donne asile dans son vieux 
manoir; là se trouvent entassés dans une salle gothique 
tous les manuscrits, livres moisis, débris d'armure, por- 
traits des temps passés, qu'il a pu recueillir par amour 
pour l'Kcosse, sa patrie. Là se fait la convalescence de 

~- -iO — UOl /.ib-ViL voi.LMr.. 



154 



l.KCTC RES Dl SOIR. 



l'enfant, au milieu des héros et des siècles disparus ; là se 
développe dans le silence Tinslincl poétique et observateur 
qui l'associent au passé national. Je n"ai pas besoin d'en 
dire davantage , vous avez vu éclore et germer toute la 
vie intellectuelle de Walter Scott. 

« Les années s'écoulent. Gœihe, Schiller, Scott s'élèvent 
dans les diverses directions que nous avons signalées ; la 
France se précipite vers sa révolution : les heures san- 
glantes de 1793 ont sonné. On peut croire que le monde 
moral tonibe en ruine. La terreur et le désespoir régnent, 
et lEurope est frappée de stupeur en face de cette ven- 
geance prévue des populations longtemps écrasées. Dans 
une des rues les plus obscures de Paris, eu 1793, un 
Anglais se cache a\ec sa femme. Écossaise douée de pas- 
sions aussi redoutables que lui , à demi folle d'orgueil , 
de violence et d'amour. Joueur effréné, chassé de Loudres 
par ses dettes, il est le descendant d'une race dont les 
annales sont remplies de duels, de conquêtes, de sang 
versé, d'exils en Sibérie, de captivité dans les cachots, de 
violences de toutes sortes, de voyages autour du monde, 
d'aventures hasardeuses; c'est la race des Biron de Nor- 
mandie, des Buruu de Livonie, des Byron d'Angleterre; 
Tuu a escorté Guillaume le Conquérant; Tautre a porté sa 
tête sur léchafaud ; le commodore Byron a tué de sa maiu 



un matelot réfractaire; le père du joueur a subi devant la 
Chambre de^s pairs un jugement public, comme meurtrier 
dans un duel à huis clos. Au bout de cette liste funèbre, 
sillonnée de courage, de crime et d'héroïsme, mêlée d'om- 
bres sanglantes et d'ardentes lueurs de gloire, vous aper- 
cevez le lils de l'Écossaise, conçu à l'aris pendant la Ter- 
reur, lord Byron, qui sera le poète du désespoir. » 

Ainsi parle et enseigne M. Philarèle Cbasies. Tout son 
cours découle, cette année, del'esorde éloquent qu'on vient 
de lire. Il rattache les produits les plus divers de la litté- 
rature contemporaine du Nord aux berceaux de Goethe, de 
Schiller, de Walter Scott et de Byron ; et il signale l'in- 
fluence de ces quatre génies sur notre littérature française. 
Personne n'est certes plus capable que lui de traiter ces 
questions délicates et palpitantes. M. Chasies esta la fois 
un homme d'imagination vive et d'érudition solide. Il a le 
talent de faire éclore des fleurs dans la poudre des vieux 
livres, de féconder l'aride terrain de la critique, de rendre 
en un mot la science amusante. C'est aujourd'hui le seul 
moyen de la rendre utile. Aussi le cours des littératures al- 
lemande et anglaise est-il un de ceux que la génération 
studieuse suit avec le plus de charme et de profit. 

PITRÉ-CHÉVALIER. 



HISTOmE DES TÉLÉi}^^.\pHES. 



Télégraphes grec», romain», eauloi?. — Miroirs à reflets. — Alphabets lumineui. — Les écoliers-inventeurs. — Télégraphe de Chappe. — Se» 
avaniages et ses inconvénients. — (Inienompiie par le brouillard).— La fille (f un pair de franc*, anecdote. — Télégraphe eteclnque, 
90,000 lieues par seconde. — Appareil de M. Weaihsthone. — Télégraphe de Paris i Rouen. Merveilles à venir. — Anecdotes, etc. 



Le gouvernement et les Chambres, les savants et les 
curieux, les industriels et les cotumerçants, tout le monde, 
en un mot , se préoccupe vivement et à juste titre d'une 
découverte récente et merveilleuse qui est, à la lettre, un 
pas de géant dans les inventions humaines , puisqu'elle 
consiste à imprimer à nos moyens de communication, déjà 
si rapides, une vitesse de près de cent mille lieues par 
seconde. Cette découverte, dont la simple énonciation con- 
fond l'imagination la plus audacieuse, n'est point, comme 
on pourrait le croire, une spéculation de quelque Tilan 
scientifique, mais un fait matériel et avéré, passé à l'état 
d'application pratique et journalière. Nous voulons parler 
des télégraphes électriques, établis en Angleterre, en Al- 
lemagne, eii Italie, en .Amérique, en Russie, et que la 
France perfectionDe à celte heure sur le chemin de fer de 
Pansa Rotien. ' ■ • = 

Avant de définir et d'analyser ces admirables phéno- 
mènes du galvanisme , il convient de jeter un coup d'oeil 
rétrospectif sur la télégraphie , depuis les temps les plus 
reculés jusqu'à nos jours. Quand on aura vu les longs tâ- 
tonnements de cette science à travers les efforts de la ci- 
vilisation , ou sentira mieux l'imiuensité du progrès cpii 
vient de la pousser à son apogée 

Les télégraphes ( I ) ont dti naître le jour où la famille hu- 

(1) De ttlé et graplio ^écriture ou correspuiidancc au loin.'. 



! mai ne s'est dispersée sur la terre, et le feu a été naturelle- 
ment le premier moyen de correspondance lointaine. La 
colonne de flamme ou de fumée que les Hébreux suivaient 
dans le désert n'étail-elle pas un télégraphe? Homère 
nous montre les Grecs et les Ttoyens se transmettant des 
nouvelles ou des ordres par des signaux analogues. On 
voit dans VAgamemnon d'Eschyle, un vieil esclave oc- 
cupé à suetter depuis dix ans les feux qui doivent annon- 
cer à Clytemneslre la prise de Troie, en brillant tourà tour 
sur le mont Ida et sur le mont Athos. 

Les Gaulois, nos aïeux, avaient un système particulier 
de communication , qu'on pourrait appeler le télégraphe 
oral. « Quand il arrive chez eux, dit César, quel<jue événe- 
ment d'importance, les premiei-s q\ii rapprennent le pro- 
clament à grands cris dans la campagne. Ceux qui enten- 
dent ces cris les transmettent à d'autres, et ainsi de suite, 
de village en village ; si bien que la nouvelle traverse la 
Gaule avec la vitesse de l'oiseau.» Le conquérant avoue 
que telle était l'efficacité de cette correspondance, qu'd 
avait beaucoup de peine à tenir secrets les mouvements 
de son armée. 

Chose remarquable! les Vendéens et les Chouans de 
Bretagne observaient encore eu ISOO cet usage de leurs 
premiers ancêtres. On connaît leurs cris de chats-huants 
poussés daus le silence de la mut , et leurs fameux com- 



MUSÉE DES FAMII-I-ES. 



155 



mandements répétés de chêne en chêne, à l'approche des 
Meus : t Rassemblez-vous les gars ; ou égaillez-vous les 
gars. » 

l'ù ancien monument de la télégraphie romaine orne 
le dernier étage de la colonne frajane. C'est une figure de 
guerrier, le casque en lèle et l'épée à la main, faisant exé- 
cuter des signaux avec un (lambeau de poix-résine. Ce 
flambeau, attaché au bout d'une perche, sort ou rentre à 
volonté par la l'enèlre d'une guérite. 

Après ces télégraphes-enfants, vinrent les combinai- 
sons plus ou moins heureuses des miroirs à reflets et des 
alphabets lumineux, qui écrivaient pour ainsi dire les 
nouvelles dans le ciel. Ilooke, StolTman , Amontons, Lin- 
guet, Hergslrasser , avaient successivement perfectionné 
ce système, lorsque l'abbé Chappe, à la fin du dernier siè- 
cle, eut l'honneur de faire adopter à l'Europe le télégraphe 
aciuellement en usage. 

Ici comme partout, la nécessité féconda le génie. Les 
trois frères Chajype, neveux du célèbre voyageur Chajtpe 
d'Ilauteroche, étudiaient, l'un au séminaire d'Angers, les 
deux autres dans un pensionnat éloigné d'une demi-lieue. 
Claude, le séminariste, voulut lriom[)her de cette sépara- 
tion. Il lit jouer sur un pivol une grande règle de bois , et 
aux deux bouts de cette règle des ailes plus petites. 11 ob- 
tint de leurs mouvements cent quatre-vingt-douze figures 
diverses, représentant des lettres ou des syllabes, et dis- 
tinctetnent visibles au télescope. Il prévint ses frères, qui 
liraquèrent leurs longues-vues sur sa machine, et il s'éta- 
blit entre eux une correspondance régulière. 

Le télégraphe moderne était trouvé ; il ne s'agissait plus 
que de l'appliquer en grand. Les frères Chappe y parvin- 
rent, aidés du fameux horloger Brèguet, et i'a|)pareil télé- 
graphi(|ue fut exécuté , tel ou à peu |)rès qu'il est en ce 
moment. 

Celte heureuse invention devait se compléter en famille : 
les frères Chappe composèrent la langue téli'graphique 
avec le concours d'un de leurs parents, Léon Delaunay, 
initié, comme ancien consul, aux chifl'res de la diplomatie. 

La Convention nationale adopta par acclamation la dé- 
couverte de Chappe, en 1795 (1). On établit immédiate- 
ment douze télégraphes , de Lille au parc Saint-Fargeau, 
puis au sniimet du i-ou\re. Les nouvelles machines débu- 
tèrent par l'annonce d'une victoire : la reprise de Coudé sur 
les Autrichiens. « L'armée du iNord a bien mérité de la 
pairie,» répondit la Convention. Celte correspondance fut 
échangée en quelques minutes. 

On sait quelle activité tour à tour glorieuse ou fatale 
la République, l'Empire et la Restauration ont imprimée 
aux télégraphes, multipliés sur tous les points de la France. 
L'histoire de cette machine, à la fois insensible et impi- 
toyable, serait l'histoire ék. toutes nos gloires et de tous 
nos désastres , de toutes nos grandeurs et de toutes nos 
folies, depuis cinquante ans. Et il faudrait la plume d'un 
homme d'Etat, d'uu philosophe et d'un poète pour écrire 
l'adniirable our'age qui s'intitulerait Mémoires du télé- 
graphe. 

Perché plus fièrement que jamais sur nos tours, nos clo- 
chers et nos ruines historiques, ce gesticulateur sourd- 
muet continue de révéler les secrets qu'il ignore et d'ex- 
pliquer les révolutions qu'il ne comprend point, sans se 
douter qu'il va se voir détrôner par celte électricité mysté- 
rieuse, qui brille et gronde au-dessus de lui dans l'éclair et 

^ (I) L'abbé Claude Chappe, mon en 1805, repose au cimetière de 
l'Evi, où 5a tombe esi oruee d'un lelégraphc en bronze. Joseph Chaj.pe 
a écrit un curieux ouvrage dans le but de mellie l'emploi du télé- 
graphe i la portée de loul le monde. 



dans la foudre. Mais avant que son rival lui ait rompu les 
bras, il nous a rendu assez de services pour que nous 
gardions du moins son exacte description, comme on con- 
serve le portrait d'un ami dont on va se séparer pour ja- 
mais. 

Laissons ici parler M. Breton, dont personne ne contes- 
tera la compétence : 

«Le télégraphe de Chappe consiste en un régulateur mo- 
bile sur un axe , et dont les ailes ou petites branches sont 
également mobiles, indépendamment les uns des autres, à 
l'aide de trois cordes sans fin , de trois poulies et de Irois 
pédales. Le régulateur, les branches principales sont suscep- 
tibles de quatre positions: 1" verticale; :2'' horizontale; S'obli- 
que de droite à gauche ; 4" oblique de gauche à droite. Les 
ailes peuvent former des angles droits, aigus ou obtus. On 
trouve dans les cent quatre-vingt-douze combinaisons, pri- 
ses une à une, les vingt-quatre lettres de l'alphabet et les 
signes dits de /'o/?c<!. Ceux-ci , bien connus des slalion- 
na^res, indi(iuent 1 activité, le repos, le brouillard , ou les 
autres obstacles qui inlerrompeut la trausmisbion d'uu 
poste à l'autre. Ce ne serait pas assez pour traduire une 
longue dépèche : On a donc réuni deux à deux les 192 si- 
gnes primitifs, ce qui donne 192 -H 192 ::=: 5(3,864. Un 
>ocabulaire imprimé, et que l'on renouvelle après certains 
intervalles de temps, com|)rend la distribution complète 
de 56,864 signes. Ou eu a affecté un à chacune des syl- 
labes possibles dans notre langue, d'après la combinaison 
des consonnes avec les voyelles et les diphthongues. 11 
reste encore une multitude de signaux pour exprimer des 
phrases convenues à l'avance et annonçant que tel événe- 
ment prévu est ou n'est pas arrivé. » 

On a récemment perfectionné la mécanique de Chappe, 
au moyen d'un pelil télégraphe placé au-dessus du grand, 
en forme deT;commecelase voit sur la tour méridionale de 
Saint-Sulpice. Celte complication apparente est une sim- 
plification réelle , en ce qu'elle produit un jeu plus fa- 
cile et prévient loul fâcheux dérangement. 

La loi de 1854 ne nous permet pas de pousser plus loin 
nos révélations sur le langage télégraphique. 

Depuis longtemps et à mesure (pie la science marchait, 
les avantages de l'ancien système s'elFaçaient devant ses 
inconvénients. D'abord, le télégraphe aérien ne fonc- 
tionne que le jour. Comme le bourgeois du marais, il se 
couche avec le soleil. Et puis, vienne la pluie ou le brouil- 
lard, et adieu les nouvelles. Qui n'a ri de ces fameuses 
plaisanteries du lélégra()he? nNous venons de livrer une 
grande bataille aux Arabes; les ennemis.... (Inter- 
rompue par le brouillard). Une émeute vient d'éclater à 
Lyon: le préfet annonce au gouvernement... (Interrom- 
pue par la nuit.) Et pour peu que la nuit ou le brouillard 
se prolongeât, le télégraphe achevait gravement le lende- 
main la dépèche qui venait d'arriver à chacun par la poste. 

Lu tour plus pi(|uant fut joué, il y a trois ou quatre ans, 
à un prélel célèbre par sa galanterie. La (ille d'un pair de 
France, que nous pourrions très-bien nommer , mais que 
nous intilulerons seulement le comte de"^*, disparut un 
beau jour, ou plutôt une belle nuit, enlevée par sou niailre 
de musique; — on sait que ces messieurs n'enjonl jamais 
d'autres. — Le télégraphe de jouer aussitôt dans toutes les 
directions, et les préfets de nos qualre-vingt-six départe- 
ments de recevoir à la fois la dépêche suivante : La fille 
de M. le comte de *" vient de s'enfuir avec son profes- 
seur de chant. Ordrede les arrêter avec les plus grands 
égards et de les renvoyer à Faris : Signalement de 
Mlle de *'*, vingt-deux ans, taille... (Interrompue par 
le brouillard.) 



I;i6 



LF.Cri liLS DU SOIK. 



M. U.... , le galant préfet, venait à peine de lire 
ce message, qu'on lui annonce l'arrivée de M. et de 
M"" Coniadiui , qui sollicitent la permission de donner un 
concert. 

— Quelle coïncidence ! s'écria l'habile administrateur, 
voilà nos deux fugilifssous un nom d'emprunt. Leur stra- 
tagème est assez adroit; mais le mien sera plus adroit en- 
core. 

Il fait venir les artistes à la préfecture. M. Contadini est 
un Irès-bel homme. M"" Contadini une personne char- 
mante. Tous deux ont bien l'âge indiqué par le télégra- 
phe. La jeune fenmic d'ailleurs se trouble aux questions 
qu'on lui adresse. Plus de doule ! M. 1'..... lient en son pou- 
voir la lille du comte de ***. Il va la sauver du déshon- 
neur et la rendre à son père..., et celui-ci , dans sa recon- 
naissance , lui fera obtenir une préfecture de première 
classe ! Mais comment éviter le bruit et le scandale? C'est 
ici que la galanterie du préfet se surpassa. 

Non-seulement il |)ermet ù M"" Contadini de donner son 
concert; mais il lui offre pour cela les salons de la préfec- 
ture, et il se charge d'y réunir, le jour même, la plus 
brillante société de la ville. M. Contadini accepte avec 
empressement, tandis que sa compagne hésite et rougit. 

— C'est bien cela! se dit M. R.... en se frottant les 
mains... Chez l'un, l'aplomb d'un artiste, et riiez l'autre 
l'embarras d'une femme du monde, (juoi de plus naturel? 
La fille d'un pair de France jouant le rôle de cantatrice 
amliulanle!... M:iis elle se rassurera un milieu d'admi- 
^atcllrs dignes d'elle. Une fois enli'rniée dans ce cercle élé- 
gant, je la fais couvrir d'ap|)laudissemcnts et de bouquets... 
Je la saisis dans un réseau de (leurs et je la renvoie en 
posic à sa famille. l'.llc croira s'cveiller d'un rêve en- 
chanteur, et elle-même sera mon appui près de son père ! 

r.u quelques hemes, les salons sont |»rèts. La foide bril- 
lante arrive... La riiugnificence de l'amphitryon dépas-e 
encore sa galanterie... Les deux artistes oblionneiil un 
succès de fanatisme. 

C'est alors que M. H... prend à part M"" Cmiladini, 
tout émue encore do son triomphe. II s'enferme avec elle 
dans son cabinet, la fait asseoir solennellement, la consi- 
dère les bras croises, et s'écrie après un long silence : 

— Est-ce bien vous , mademoiselle de ***, (pii avez pu 
déroger ainsi, vous la lille d'un gentilhomme, d'un ambas- 
sadeur , d'un jiair de France ! vous destinée à toutes les 
grandeurs qu'on peut ambitionner en ce monde ! vous 
qu'une illustre famille, désolée de voire perte , rap|>olle en 
ce moment par toutes les voix du télégraphe ! etc., etc. 

Le |)réfet continua ainsi peiulant un quart d'heure ei 
s'éleva jusqu'aux transports de l'éloquence. L'artiste le re- 
gardait, tout ébahie, s'agitait dans son fauteuil, et se de- 
mandait si c'était une plaisanlerie, un songe ou une mys- 
tilicalion. Vous jugez d'ici le prodigieux ciïet de celte 
.^cèiiC. Bref, après avoir contenu tour à luur sa surprise et sa 
coin;tassion, sa frayeur et son hilarité, voyant le préfet, 
qu'( Ile croyait gris ou fou , succomber à rémotion (|u'il 
s'cdorçait en vain de lui transmettre , et joindre un ruis- 
seau de larmes au torrent de son éloquence, la jeune 
femme, vaincue par l'irritation de ses nerfs, l'interrompit 
enfin d'un immense éclat de rire... 

Au même instant, on apportait à M. H. le complément 
de la dépèche interrompue par le brouillard ■.*Si(jnalemeiit 
de iVi"' de "•*, taille peltlc, cheveux blonds cendrés...* 

Le préfet n'en lut pas davantage... Madame Contadini 
était une grande femme aux cheveux noirs comme le jais ! 

Si encore il en eût été quitte pour ses frais de réception, 
de compoiirtioii cl d'iinai^iiiation ! .Mais il paya de sa pro- 



pre disgrâce l'ovation d'autrui . Pendant qu'il ii'avail d'yeux 
et d'oreilles que pour la fausse M"' de *"*, la véritable fdle 
du pair de France et .son ravisseur avaient traversé la ville 
à sa barbe ; si bien que, dénoncé au ministre par le comte 
de ***, au lieu d'obtenir une préfecture de première classe, 
il fut exilé en Basse-Bretagne!... 

Combien de mystifications de ce genre, — chronique 
secrète du télégraphe, — formeraient la conlre-parlic des 
graves mémoires dont nous parlions tout à l'heure!. .. 




lélegraphe de Saint Sulpice. 

.Mais il est (emps d'arriver à la télégraphie électrit|uc ou 
plutôt électro-magnétique. 

Cette inestimable invention est réclamée en même temps 
par la France , l'.Angleterre, IWmérique , l'Allemagne et 
presque toutes les nations civilisées; M. Savary croit que 
le célèbre Franklin en avait eu l'idée. Le compositeur Ber- 
lon |)rétendait aussi l'avoir eue , il y a plus de quarante 
ans. .M. Arago vient d'apprendre qu'il existe à labibliolhè- 
i|ue de Genève un mémoire sur la télégraphie électrique, 
rédigé avant la fin du dernier siècle. Ce qui est probable, 
c'est que ce mode de correspondance sera venu en même 
tem|)s à l'esprit de beaucoup do personnes, même étran- 
gères à la scieni'e. 

Quant aux publications, il est facile d'en établir l'ordre. 
La plus ancienne , dil M. Ainyot , parut dans le magasin 
de Voigt, et reniiuiie à 170 L l'.lle csi d'ui Allemand, Rei- 
ser, qui donna un plan complet de corrcH^ndance électri- 
que, au moyen de la machine, seule conuuc alors. Sur une 
table de verre, l'inventeur incrustait un alphabet mélalli- 
(pie ; à cha(|ue lettre aboutissait un lll de fer isolé dans un 
tube de verre , et (jui tirait une étincelle de chaque carac- 
tère, lorsque l'électricité était lancée à l'autre extrémité. 

Quatre ans plus tard, en Espagne, nous voyons UQ télé- 
graphe du même genre, construit |)ar le docteur Salva, et 
au moyen duquel l'infant don .Vntonio fut instruit d'une 
nouvelle importante à une Irè.s-yrande distance. 

La découverte de la pile de Voila, ^n ISOO, devait don- 



AUSKH: DF.S FA.MlLl.KS. 



ir>r 



ner tics aïk-s à la h-lé^Tupliie éloclriqiie. M. Sœnimering 
n'nppliqiia Iniitcfnis r]u'imp;irrailcment la nouvelle piiis- 
sanrc en 181 1 . Mais le grand pas, le progrès décisif, fui le 
peneclionnemcnt indiqué on 18i0, par M. Ampère, aux 
appareils dF.ersted , empruntés à l'artion du fluide électri- 
que sur l'aiguille aimantée. € Autant d'aiguilles aimantées 
que de lettres de Palphabet, qui seraient mises en mouve- 
ment par des conducteurs qu'on ferait communiquer suc- 
cessivement avec la pile à l'aide de touches de clavier 



qu'on baisserait à voldiilé, pouiraitiit d :nntr lieu à une 
correspondance télégraphique qui franchirait toutes les dis- 
tances, et serait aussi prompte que l'écriture cl la parole 
pour transmettre la pensée. » Telles furent les expressions 
prophétiques d'.\mpére ; et toute la télégraphie électrique 
était là! Celte indication si nette el si précise a servi de 
point de départ à toutes les applications qui ont eu lieu 
depuis. On peut donc affirmer que c'est un Français qui a 
le premier résolu de fait cet immense proMcme. 




Gaulois du temps de César proclamant uue nouvelle. 



La \ilcsse prédite par .\mpère est aujourd'hui de 90,000 
lieues par seconde ; — quel progrès depuis ces bons Gaulois 
qui se communiquaient les nouvelles à la force des pou- 
mons! 

La télégraphie électrique repose tout entière sur l'in- 
fluence révolutive du courant électrique à l'égard de l'ai- 
guille aimantée. Détournée de sa direction constante du 
nord au sud, l'aiguille se porte soit adroite, soit à gauche, 
suivant la direction que le courant a reçue lui-même le long 
du conducteur. Tendez un fil de fer de Paris à Rouen ; à 
l'un de ses bouts, placez une pile de Volta, réservoir d'élec- 
tricité, et présentez à l'autre bout des aiguilles aimantées. 
Lancée de la pile aux aiguilles, l'étincelle électrique impri- 
mera à celles-ci des mouvements qui deviendront un langage 
convenu. Voilà le télégraphe électrique dans sa plus simple 
expression. 

Les Anglais n'ont pas manqué, suivant leur usage, d'ex- 
ploiter l'idée d'.Ampère, et de nous précéder dans l'appli- 
cation. En civilisation , c'est toujours la France qui parle 
et l'Angleterre qui agit. Hàtons-uous d'ajouter que le sa- 
vant physicien d'outre-Manche, M. Weathslhone, a per- 
fectionné le télégraphe à aiguilles sous le nom de télégra- 
phe à cadran. 

Voici la description de ce dernier mécanisme : ru lieu 



d'agir sur une aiguille aimantée, le courant électrique agit 
sur un morceau de fer doux , transformé en aimant et 
produisant par attraction un effet mécanique. Les fils 
conducteurs sont mis en contact avec la pile de Volta au 
moyen de touches ou pédales qu'on abaisse à volonté. L'é- 
tincelle, lancée de celte façon d'une extrémité à l'autre, 
va imprimer un mouvement convenu au morceau de fer. Ce 
mouvement se communique à l'une des lettres de l'alphabet 
figurées sur un cadran mobile, assez semblable aux indica- 
teurs de nos omnibus. Chaque lettre indiquée est relevée 
aussitôt par un surveillant, qui compose ainsi, lettre à let- 
tre, tous les mots de la dépèche envoyée. 

X la simplicité seule de cet appareil, on sent combien il 
est admirable et combien ses applications sont infinies! 
Quelques piles et quelques cadrans, et des fils de fer gros 
comme une ficelle, voilà tout ce qu'il faut pour converser 
d'un bout de l'Europe à l'autre! Un homme assis à Paris 
promènera ses doigts sur les pédales électriques, comme 
sur les touches d'un piano; et ses moindres mouvements, 
portés par l'éclair, iront dicter des lettres et des dépèches 
à un autre homme assis à Saint-Pétersbourg. Que dis-je? 
ces lettres et ces phrases s'imprimeront d'elles-mêmes en 
arrivant, et à plusieurs exemplaires; car déjà le télégra- 
phe électrique est devenu télégraphe-imprimeur? Et il a 



158 



LECTURES DU SOIR. 



suffi pour cela de substituer, sur le cadran, aux caractères 
d'écriture des caractères d'imprimerie, qui, poussés par 
un échappement, vout presser une feuille blaucbe contre 
une feuille noire. 

En messager bien appris d'ailleurs, le télégraphe avertit 
d'abord le surveillant par un coup de sonnette; et cet em- 
ployé na plus qu'à se rendre à son poste, où il reçoit les 
dépêches imprimées en partie double (!}. 

La transmission de la pensée peut-elle aller plus vite et 
plus loin? et que nous reste-t-il à faire après cela, si ce 
n'est de voyager en ballon? 

Nous l'avons déjà dit, TAngleterre. rAllemagne. l'Italie, 
la Russie et l'Amérique ont des télégraphes électriques en 
pleine activité. L'Angleterre à elle seule en a deux sur 
les chemins de fer de Londres à Bristol, et de Norwich à Yar- 
mouth. L'un et l'autre sont l'œuvre de M. Weathsthone. 

Ils n'apparaissent aux yeux du voyageur que sous la 
forme de quatre tils d'archal tendus sur des poteaux. C'est 
bien la discrétion en personne, dit M. Pelletan; nul ne 
soupçonnerait, en voyant ces lils immobiles, qu'ils sont 
chargés de messages de toute sorte; que des paroles in- 
visibles et muettes vont et viennent sans cesse, aussitôt 
perçues qu'émises, à quarante kilomètres de distance. 

Espérons que la France , en arrivant la dernière dans 
l'application des télégraphes électriques, saura du moins 
les perfectionner et les étalilir sur de grandes lignes. Déjà 
M. Foy, directeur de nos voies télégraphiques, a vu de ses 
yeux les défauts et les avantages des appareils élraugcrs. 
Une commission , présidée par M. Arago, s'occupe d'un 
essai sur le chemin de fer de Paris à Iloiien. Les Cham- 
bres ont alTeclé 240,000 fr. à cette expérience. Les travaux 
et les recherches les plus actives sont poursuivis en même 
temps v:2., et l'année ue s'achèvera pas saas que nous 
ayons un télégraphe exerçant sur trente lieues. 

Les questions qui divisent encore nos savants sont 
celles-ci: 

1" Einploiera-t-on le fil de fer ouïe fil de cuivre? I-e Gl 
de cuivre est un conducteur pluséocrgique, mais M. Pellier 
affirmait, l'autre jour, à rAcadénii,e,qu'aprèsqueIque temps 
de serNice il devient aigre et cassant; 

2° Quel est le meilleur moyen d'isoler les fils? Sous 
terre, l'humidité les dénature; en l'air, une surveillance 
continuelle est indispensable : voilà pourquoi les clôtures 
des chemins de fer semblent leur assurer le monopole du 
nouveau télégraphe; 

5° Quels seront les frais d'établissement et les frais 
d'exercice? Les premiers seront plus considérables que 
dans l'ancien système , mais les seconds le seront évidem- 
ment beaucoup moins. On croit que l'établissement ne 
coûtera pas plus de J,000 fr. par kilomètre. Les télégra- 
phes de Chappe coûtent la moitié seulement ; mais ils exi- 
gent un stationnaire par myriamèlrc, tandis qu'il suffira 
pour les autres d'une station dans chaque grande ville. 
L'État , d'ailleurs, ne concédera plus de chemin de fer sans 
se réserver le droit d'y établir des télégraphes ; 

•4" Enfin jusqu'à quelle distance pourra-t-on transmettre 
les signaux sans renouveler les fils? Cette question est la 
plus grave et la plus controversée. On espère toutefois 
arriver à une moyenne de quarante à cinquante lieues; 
alors, sur les plus grandes lignes de France, deux ou trois 
stations suffiraient; et de Paris à .Marseille, par exemple, 



(0 Si même lej dép*clies doivcnl rester secrèiet. le léléftraptie »e 
charge eocoredeles «nvciopper «l'uu papier qu'il taui dccliirer pour 
le» lire. 

(1) Aussitôt que les appareils seront détermines et conitruii* , le 
Uiuée des famille. t en donnera 1<'S ilessins :î ,'cs lecteurs. 



la vitesse serait encore, tout retard compris , de deux à 
trois minutes au plus. Celte \itesse serait d'une impercep- 
tible fraction de seconde , si on franchissait la même dis- 
lance avec uu seul conducteur! On voit qu'il sera inutile 
de courir après une parole lâchée. 

Les applications des courants électriques dans l'écono- 
mie publique et privée auront des résultats effrayants pour 
limaginatioa. « Avec quelques millions, dit M. Pelletan, 
on couvrirait lEurope entière d'un vaste système nerveux, 
qui communiquerait la volonté des gouvernements à tous 
les peuples, comme les nerfs communic|uent à tous les 
membres la volonté de l'àme.» Les télégraphes traverseront 
les mers au moyen de poids et de flotteurs combinés. 
M. AVeathsthone propose déjà d'en établir un de Londres 
à Paris. Grâce à cet instrument usuel et infaillible d'admi- 
nistration, ministres, préfets et généraux se concerte- 
ront d'un bout de la France à l'autre , comme s'ils étaient 
réunis dans le même cabinet. Le discours prononcé l'autre 
jour a Londres par la reine d'Angleterre , discours com- 
posé de 5.5()0 lettres, était imprime eldistribué deux heures 
après à Portsmouth.Qued'êcouoraies obtenues, que d'acci- 
dents évités, que de voyageurs arrachés à la mort sur les 
chemins de fer par les avis soudains de l'électricité! Der- 
nièrement une jeune fille, oubliée par sa famille à Padding- 
ton. pleurait à chaudes larmes. Les wagons étaient partis 
depuis longtemps déjà; mais l'avertissement confié au 
télégraphe les dépasse en une seconde, et quelques nuuutes 
après la jeune fille reçoit de ses parents la réponse sui- 
vante : « Prends le premier convoi, nous l'attendons à telle 
station. » 

Un jour viendra , qui n'est pas loin, où le fluide élec- 
trique sera l'agent universel. .\\ec lui «on fera sonner à la 
fois toutes les horloges publiques, et, si l'on veut, toutes 
les horloges particulières; on allumera d'un geste, après 
le coucher du soleil, cent aiille (lambeaux ipu le rempla- 
ceront dans les villes ila campagne seule aura des clairs 
de lune et d'étoiles); on j)ourra scruter le fond des mers 
aux yeux des poissoos épouvantés; la guerre deviendra 
impossible, tant il sera facile de faire sauter à distanre uu 
vaisseau, une forteresse ou une ville ; d'ouvrir une mine 
ou une montagne comme on ouvrirait un melon ! l-a fa- 
meuse invention du capitaine Varner n'est sans doute pas 
autre chose qu'une application du courant galvanique. 

Appliqué au commerce , le télégraphe électrique rendra 
les plus grands services aux négociants et aux banquiers. 
En quelques minutes ils pourront savoir les prix de tous 
les marchés européens, le cours de toutes les bourses, et 
spéculer en conséquence. Ils ^>ourroot encore transmettre 
ainsi leurs lettres de commerce, et remplacer les courriers, 
qu'on accuse de s'entendre aux dépens de leurs patrons. 
Par suite d'une convention tacite entre ces rois des grandes 
routes, toutes les fois, dit-on, que deux d'entre eux ou 
plusieurs se rencontrent , ils doivent poursuivre leur 
course ensemble, relayer en même temps et ne jamais se 
dépasser. Ils économisent ainsi la déj>ense de plusieurs 
postillons, puisqu'un seul leur suffit pour les devancer en 
commun. .Mais cette spéctiLilion ne fait pas les affaires des 
maisons qui les expédient à grands frais, en des circons- 
tances où quelques instants de retard sont une question 
de ruine ou de fortune. 

Les télégraphes électriques seront aussi beaucoup plus 
discrets que les voyageurs du commerce, et ces confidents 
muets et rapides ne seront jamais mystifiés comme di.x 
commis le furent à Hambourg par M. Pourtales. L'aoec- 
docte vaut encore la |>eine d'être racontée. 

C'était au temps du blocus continental. .M. Pourtales, rail- 



MUSEE DES FAMILLES. 



159 



lionnaire audacieux, élail vcini à llainlxiury pour y acca- 
parer toutes les inarclian(Ji.ses coloniales. Déguisant son 
importance pour cadier son jeu , il tlinait nioileslement à 
table d'Iiùle avec des voyageurs arrivés en même temps 
que lui. Il écoutait tout sans rien dire : immense avantage ; 
tandis que nos lieaux parleurs disaient tout, sans rien 
écouter rénorme imprudence! M. Pourlales apprend ainsi, 
en dégustant son potage, que ces commis se sont formés 
en coalition dans un but semblable au sien ; de sorte qu'il 
va se trouver seul contre dix en celte lutte d'accapareurs. 
Tout à coup uu nouveau venu annonce un grand événe- 
ment: 

— M. Pourlales, dit-il, est attendu à Hambourg; hàtons- 
nous donc dedineret prévenons ce terrible rival!... 

Tous nos voyageurs alors de se disputer les entrées et le 



rôli,lesenlre-metset le dessert. Ils ne font que tordre et ava- 
1er pour aller donner leur coup de filet. Mais pendant 
qu'ils se pressent trop tard, comme le lièvre , M. l'ourtales 
se bâte lentement comme la tortue. Profitant de son in- 
cognito, il se lève au i)remier service, il va droit au port 
acbeter toutes les maicliandises, et il revient manger les 
restes de ses commensaux, tandis que ces derniers cher- 
cbent en vain les siens sur la place. Ils le reconnurent à 
ce trait d'habileté, et jurèrent tardivement qu'on ne les y 
prendrait plus. 

Au lieu de ces commis (làneitrs et bavards , figurez- 
vous des correspondants prévenus par Pélincelle électrique, 
et toute l'activité de M. Pourtales eût été en retard de vingt- 
quatre heures. 

C. DE en ATOU VILLE. 



limcniis mm wRAmem, 



(du 12 JANVIER AU, 12 FÉVRIER.) 



Les Académies : Anecdotes sur M. Mollevaut. — M. Mérimée. —Les Livbes: Odes de M. Doulay-Faly. — La Bible en Espagne. — Mistresa Cha- 
pone. — Marie d'Anjou. — Les Arts : Promesses du Salon de 1 845. — Le monde : Bals de la Liste civile, des Polonais. La comédie à l'am- 
bassade d'Angleterre, etc. — M"»» Sand à l'hôtel Lambert. — Polkas el Mazurkas. — Grande nouvelle de l'Abbaye-au-Bois. 



L'Académie des sciences s'est occupée, 
ce mois-ci, de questions tellement trans- 
cendantes, qu'en notre qualité de simple 
curieux, nous n'eussions pu la suivre 
sur ces hauteurs sans y dormir comme 
un pair de France ou comme un jure. 
C'est sans doute une atuntion de la 
docle Académie pour ne pas troubler les 
plaisirs de noire carnaval; nous lui en 
témoignerons notre reconnaissance... le 
mois prochain. 

— L'Académie des inscriptions a enlin 
choisi M. Laboulaye pour succédera M. 
Fauriel, el M. de Lasaussaye pour rem- 
placer M. Mollevaut. M. Mollevaut élail 
un des académiciens nommes |tar ordon- 
nance de Louis XVI II. Celui-ci lui avait 
même promis une place au milieu des 
quarante; mais trouvant à la ivtlexion 
celle promesse trop généreuse, il l'éluda 
avec sa malice ordinaire, en éciivanl 
comme par mégarde : y^cadémie des in- 
scriptions, au lieu d'académie fran- 
çaise. L'ordonnance ainsi pid)liée dans 
le Moniteur, M. Mollevaut dut avaler la 
pilule, mais il ne se consola jamais d'a- 
voir manqué l'immortalité par une faute 
d'impression. Il ne se regardait pas moins 
comme un grand homme, el rappelait, 
l)ar l'audacieuse naïveté de son amour- 
propre, ce pauvre poêle Lemierre qui di- 
sait au buste de Voltaire, eu lui mon- 
trant le poing : « Ah! fripon! tu vou- 
drais bien avoir fait ma tragédie de la 
fleuve du Malabar ! » Nous avons sous 
les yeux deux monuments (jui peignent 
M. Mollevaut tout entier. Le premier est 
sa carte de visite , portant les litres et 
les prix de tous ses ouvrages, avec ces 
mois : Se vendent chez l'auteur, rue 
Saint-Dominique, n°, etc. Le, second 
esl une Ode à Nancy, patrie du poêle, 



dans laquelle il s'écrie : I\'ancy ! pré- 
pare ma statue ! etc. 

— L'Académie française a reçu M . Méri- 
mée, par l'organe de M. Etienne, ou plu- 
tôt de M. Viennel, qui a lu le discours 
de ce dernier. Cette séance a elé tout à 
fait acadéiuique, c'est-à-dire solennelle- 
ment littéraire. M. Mérimée a retracé la 
vie intéressante de Nodier avec ce talent 
de conteur précis el scrupuleux, qui l'a 
placé à la lêie de notre école réaliste. 
Espérons que l'auteur de Colomba, ac- 
cusé de par;!sse par ses lecteurs, ne s'en- 
dormira point dans son fauteuil, el que 
ses émineiits travaux historiciues ne nous 
priveront |)as des contes charmants qu'il 
doit avoir en portefeuille. Les contes de 
M. Mérimée ont tant de naturel t^ lie vé- 
rité (ju'ils sont encore de l'histoire, el de 
l'histoire la plus dilKclle a faire, celle du 
cœur humain. Sa biographie de César, 
fût-elle un chef-d'œuvre (et c'est présu- 
mable), n'effacera jamais à nos yeux Co- 
lomba, Matéo Falcone, le f^ase étrus- 
que, et tant de petits tableaux traces au 
diamant sur im cristal de roche, 

— Nous raconterons à nos lecteurs la 
grande fètc du 26 fevri(;r, qui sera la ré- 
ception de M. Sainte-Beuve, par M. Vic- 
tor Hugo. 

— Puisque le vent souffle à la littéra- 
ture, payons-lui notre arriéré par l'ana- 
lyse de quelques bons ouvrages. 

El d'abord, honneur aux Odes de M. 
Boulay-Paty, le poêle lyrique el national. 
Ou pourmil même dire le poète aniique; 
car l'auteur iV Élie Muria Ker aquelcpie 
chose du souille qui animait Pindare el 
Tyrtèe, ces muses vivantes des jeux olym- 
pi(|ues. Lisez plutôt l'admirable chant de 
V Arc de triomphe de l'Étoile, couronné 



avec tant d'éclat par l'Académie française 
en 1837 : 

Salul, à piédestal de notre renommée! 

Sous (a voûte, où tant ii'air élargit la poitrine. 
Que chacun, même aussi celui que l'âge Incline, 
Se redresse soudain el se >enle plus srand ! 
SI quelqu'un devuntloi porte la tcle hasse. 
On esl bien sur que c'est un etranicor qui passe. 
Pierre éloquente, il te comprend .' 

Ch.^cun do nos exploits se lit sur Ion granit. 
Aux atides regards outre loi. page inimen?e. 
l'a^e immortelle, où gloire est le mol qui'commcncc. 
Uu gloire esl le mol qui nuit.' 

La pièce entière a celle sublime allure; 
el il y en a vingt autres qui la valent 
dans le recueil. A côté, de ces élans pin- 
dariques , M. Boulay-Paly a des re- 
tours d'une mélancolie douloureuse et 
profonde que lui seul peut-être a su mê- 
lera l'Ode, el qui donnent à son livre une 
originalité frapiiante. C'esl là le cachet 
des grands talents. Ajoutons que jamais 
poêle mieux disant ne fut mieux inspiré. 
La pensée est pat tout aussi noble et aussi 
pure que la forme. On aime l'homme au- 
tant qu'on admire l'auteur. 

— Passer des Odes de M. Boulay-Paty à 
la Bible en Espagne de M. Borrow , 
c'est descendre de la poésie la plus 
sévère à la prose la plus amusante. 
Figurez-vous un Gil Blas An-lais et pro- 
testant, commis-voyageur de la société 
biblique en Espagne, tel est M. Borrow ; 
et ce n'est pas exagérer l'intérêt de son 
livre que de le comparer, sous ce rapport, 
au chef-d'œuvre de Le Sage. Aucune'ana- 
lyse ne pourrait donner l'idée des aven- 
tures de cet intrépide marchand de bibles 
calvinistes, au milieu des populations ca- 
Iholiipiesde l'Espagne. L'ensemble forme 
l'élude la plus curieuse sur toutes ces 
basses classes de la société castillane, 



160 



I.FCTL'RES DU SOIR. 



originales et si peu connuesrles gitanos, i core la vieille lierlé romaine. Gravement 
les brigands, \eS' guérilleros, les pèlerins, ' posée sur la base d'une colonne, elle ai- 
les marchands ambulants, etc. Quant aux laile un de ses enfants, tandis que l'au- 
prédicalions de M. Borrow contre Rome tre joue à ses pieds : celle dernière tête 
et le pape, elles sont tellement naïves est parlante. M. Delaroche toutefois hé- 
qu'elles n'ont pas pour un catholique site encore à exposer ces deux tableaux, 
d'autre danger que de le divertir aux dé- M. Eugène Tourneux, ce prince du pas- 
pensde l'auteur. En somme, celle fanlai- tel, achève une Elude de femme juive, une 
sie britannique, dont l'importation ho- ' allégorie de Vyiutomne et un Départ des 
nore le tact de M. Aniyol, obtiendra en j Mois mages, qui sont d'une vigueur de 



France un succès de bon aloi. La traduc- 
tion, d'ailleurs, est parfaite. 



ton et d'une magnificence de couleur 
encore inconnues au pastel. M. J. Gigoux 

— Remonlons «du plaisant au sévère» ! exposera une Manon Lescaut morte. 
pour recommander V Education d'une M. Simard a terminé la statue de la 
jeune personne, par mislressChapone. Ce i Poésie, digne pendant de la Philosophie. 
livre est encore d'une main protestante, i M. Pradier enverra au Louvre une 
mais il édifiera les meilleurs catholiques. Phryné, à laquelle il manque seulement 
Il parait, d'ailleurs , à la librairie reli- j la parole. « Coupez la tête à Pradier, di- 
gieuse de M. Waille, et sous les auspices ; sait M. Ingres, ses mains feront encore 
de M. Ozanam, qui l'analyse dans une des merveilles. » On ne saurait mieux 
/nrroducrion des pi us remarquables. C'est , définir l'habileté matérielle du sculpteur 
un de ces petits chefs-d'œuvre de bon de Phryné. M. Jouffroy vient d'achever 
sens et de morale pratique, que les fem- la hgure du Printemps et travaille à 
mes écrivent sans y songer, qu'on impri- ; celle de V^éutomne. Le Printemps rap- 
me malgré elles, et qui deviennent des ! pelle toute la grâce de h Jeune fille con- 
bienfails pour les mères de famille. | fiant son secret à p'énus, et cette statue 

— N'oublions pas un excellent roman, ] pourrait bien valoir à son modèle la même 



Marie d'Anjou, par M. Mole-Genlilhom 
me. C'est une œuvre de bonne foi, comme 
parlait Montaigne, c'est-à-dire un roman 
historique dans la meilleure acception du 
mot, car il éclaire, à travers mille scènes 
pittoresques, un des épisodes les plus téné- 
breux de l'histoire de Naples au quator- 
zième siècle. L'héroïne est celle du- 
chesse de Duras, que Rainaud de Baux 
maria par force à son fil» Robert, pour 
élever celui-ci au trône, et ((ui ordonna 
le massacre de son époux à Gaële , au 
milieu de la bataille où succomba son 
beau-père. Les autres personnages sont 
celle cruelle Jeanne de Naples, si plai- 
sammeiii jusiiliee par Braniôme du meur- 
tre d'André de Hongrie, la fameuse gou- 
vernante Philippa la Caianaise, le confes- 
seur Robert, que l'auteur appelle frère 
Angel , et presque tous les ambitieux 
qui s'agitaient dans la sanglante révolu- 
lion de Naples. Marie d'Anjou contraste 
honorablement avec la futilité ou la folie 
de tant de romans actuels. Ce livre est de 
ceux qu'on relit avec fruit, après les 
avoir lus avec charme. 

— Les nouveautésdu théâtre sontrCor- 
rado aux Italiens, les danseuses vien- 
noises à l'Opéra, les Talismans au bou- 
levard, et au Vaudeville l'Enfant chéri 
des dames, petite merveille de grâce et 
de gaieté. 

— Le Salon de 18i5 promet de plus en 
plus délie important. Nos grands maîtres 
se décident eniin à replacer leurs toiles 
sous les yeux de la critique et du public. 
On assure même que les scrupules de 
M. Ingres sont vaincus pour cetio année. 
Outre le portrait du pape, M. Paul Dela- 
roche a rapporté de Rome deux loiles 
m.ignifiques, d'abord une Sainte famille 
vgarée, tableau d'un grand sentiment le 



fortune qu'à celui de la première, aujour- 
d'hui vicomtesse avec 30,000 livres de 
rente, pour avoir semblé à un riche 
amaleur supérieure encore à son portrait. 

— Paris s'est livré aux plaisirs du car- 
naval avec d'autant plus d'ardeur que ces 
plaisirs ont été fort courts. Mercure a ses 
tablettes couvertes de notes mondaines, 
comme ces danseuses à la mode qui ne 
peuvent promettre que la vingt-cinquième 
contredanse. 

Le bal de la Liste civile a eu lieu au 
vasle manège de la rue Saint-Lazare. Or- 
dinairement, et même dans les meilleurs 
salons, tout l'espace et toutes les aises 
sont pour les danseurs. Ici la galerie a été 
traitée plus convenablement. Rangés sur 
un amphiihéâlre circulaire, les pères et 
mères ont pu voir, sans faire le coup de 
poing dans les portes, leurs Hls et leurs 
lilles exécuter toutes sortes de polkas et 
de mazurkas, de valses et de contre- 
danses. 

.\u. bal des Polonais, chez les nobles 
amphitryons de l'hôtel Lambert, des pré- 
venances plus délicates encore a valent été 
ménagées aux 3,500 souscripteurs. La 
cour intérieure était devenue salle debal. 
Tout à l'enlour régnaient des tribunes 
pleines de spectateurs et de musiciens. 
Celait comme un splendide theùire, el le 
spectacle a été aussi varié que charmant. 
On ne saurait se figurer sans l'avoir vu 
l'effet de celte salle, de ces galeries, de 
ces lumières, de ces diamants, et surtout 
de celle réunion de célébrités et de beau- 
tés circulant ou dansant pèle-mèle. II a 
fallu fortifier M°" Sand dans une tribune 
pour la défendre du concours indiscret 
de^ curieux. On a surtout admiré, après 
M"» Sand, le jet d'eau qui semblait vo- 
mir des }H?rles et des rubis au milieu de 



Iigieux. Tandis que saint Joseph chenhe la cour, la décoration féerique du grand 



sou chemin, la Vierge assise lient Jésus 
endormi .sur ses genoux. Le paysage est 
une campagne déserte, pleine de calme el 
de silence. L'autre toile représente une de 
ces paysannes d'Italie qui rappellent en- 



escalier, la musique militaire en perma 
nence dans la galerie supérieure, les ri- 
vières de diamants de la célèbre com- 
tesse G les gardes polonais sous 

liiniforuiede mousquolaires rouges, el la 



mazurka nationale exécutée par M"-» 
d'Alesbury, la comtesse Nansouty, de Mac- 
kaii, M"« de Villiers et plusieurs nobles 
étrangères. On dit que la recelie a dé- 
passé 30,000 fr. Une mazurka non moins 
brillante a été exécutée, au bal du minis- 
tère des finances, par huit couples en cos- 
tumes polonais et russes, conduits par le 
célèbre Cellarius habillé en magnai hon- 
grois. 

Ne pouvant faire danser, l'ambassade 
anglaise fait jouer la comédie. School for 
scandai et Charles the second ont été 
représentés deux fois de suite à la fin de 
janvier par des comédiens amateurs qui 
ont étonné Macready, et par des femmes 
du monde dont la beauté surpasse encore 
le talent : ce sont .M""» Dufferin, Seymour, 
de Bonneval, d'Essex et Mactavich, toutes 
anglaises. 

Mentionnons la fèie si galamment im- 
provisée par M"' Rachel à la Comédie- 
Française, el le bal d'enfants de M">« la 
comtesse de Monialivet, bal où il y avait 
tant de grandes personnes charmantes. 

— Puisque nous devons parler de tout 
et d'autre chose encore, terminons par 
une nouvelle qui intéressera vivement 
les habitants du faubourg Saint-Honoré 
et du faubourg du Roule. Le vaste parc 
de Monceaux , aliéné l'an dernier par 
la Liste civile, va, dil-on, se transfor- 
mer en petite ville sous la main des 
spéculateurs. On sait que ces beaux 
jardins avaient été dessinés par Carmon- 
tel. .\rbres séculaires, ruines piliore?- 
ques, obélisques de marbre, étaugs enca- 
drés de feuillages vont céder la place aux 
moellons, à l'asphalte et aux paves. En- 
core une masse d'air qu'on enlève à te 
pauvre Paris déjà étouffe par les maisons! 
— Que vont devenir toutes ces dryades, 
où vont se réfugier ions ces sylvaius? s'e- 
criait M""' de .Sévigne en voyant abattre 
la forêt du Buron. Nous n'avons pas moins 
de pitié pour les sylvains du parc de .Mon- 
ceaux. On affirme cependant qu'on leur 
laissera quelques oasis de verdure et d'eau 
au milieu des construclions projetées; 
que chaque hôtel de te quartier aristo- 
cratique aura son parc et son étang; (|iie 
les poètes cl les philosophes y trouveront 
le coin de lerre ambitionne par Horace, à 
côte de la maison blanche aux vertes per- 
siennes, rêvée par Jean-Jacques Rousseau. 

PITRE-CHEVALÎER 

P. S. Encore une nouvelle, et une nou- 
velle de irès-haut lieu. Tout ce que la di- 
plomatie, la liiiéralure,les arts et le grand 
monde comptent de personnes éminenies 
assistera bientôt, dans le salon de M'"" Re- 
camier (ce salon qui a renii>lace l'an- 
cienne cour), à l'exécution, par l'organe si 
puissant de M"" Eug. Garcia, de deux 
compositions musicales dont les sujets 
sont empruntés aux Martyrs de M. de 
Chateaubriand. L'auteur de celte noble 
musique est un homme du monde, qui. 
sous le nom de Jean Michaëli, commence 
à devenir un célèbre compositeur; quant 
à l'auteur des i^roles. Mercure ne pour- 
rait le nommer qu'à l'oreille, el sous le 
sceau du plus grand secret... 



Imnriinrrie de llF.XNUYEtt cl TUItPIN. rue l.emorcicr. t* BaiicnollM. 



Vf 



MUSÉE DES FAMILLES. 



M'A 







MARS iSiS. 



— ?l — not'/.iî;MF. Vni.lME. 



16-2 



LECTURES DU SOIR. 



OTTS BIT ImAQ 



(1) 



FRAGMENT. 



. . . — Cesse de rugir, implacable vengeance, m'écriai-je 
en descendant des côtes ombragées dfe Sainti-Céngiilpfi an* 
rives du lac de Genève. Celte main, qu'arma la calomnie, 
cette main coupable, je la laverai daris lé iSh|d:du fraitre, 
ou je livrerai à ses coups urle vtctimede plus! Demain, ées 
heureuses et riantes câii1pàgne$ te porteront plus àexix 
assassins! '''-^ î..- l..)r!.ror!l p,..s .I.m,. 

Je passai trois heures debout à regarder le lac, pensant 
que les mariniers gréaient mon esquif; piiis je renTermai 
dans la soute, comtne nous en étiOriS cobvenus dans nos 
lettres, des pistolets, mon poignard, iriôn épée dé hiaribe 
et un grappin d'abdrdagé. Je frappai l'eéli de la rame, et 
le rivage s'enfuit. 

Il était neuf heures du soir : le ciel était couvert de nuages 
lourds et immobiles, que le dernier ira^on du soleil frap- 
pait de teintes bromées. Le jour s'éteignait, et mes yeux, 
tournés vers les parages ddiicement inclinés qui descen- 
dent le plateau de Vevay, éenlandaient impatiemment 
mon ennemi aux feux mourants dii crépuscule. Il ne restait 
plus à l'horizon qu'un rayon fugitif, il vint mourir sur le 
pavillon rouge d'un bateau éloigné, et je compris que mon 
signal avait été reconnu. 

En vain je multipliai les mouvements de la rame dans la 
direction du rendez-vous. Les eaux étaient mornes et fixes 
comme le ciel. L'air reposait sur le lac sans balancemerit, 
.^ans murmure, épais, silencieux, ardent comme la vapeur 
qui dort au fond du cratère des volcans. Les oiseaux noc- 
turnes se taisaient, éperdus de terreur, dans le tronc des 
arbres pourris, et recueillaient avec avidité sur leurs ailes 
desséchées l'humidité fangeuse des feuilles mortes. 

Vers minuit, un vent frais se leva et courut en sifflant à 
la surface du lac; puis, réfléchi par les mbhlagnes, dont il 

(i) M. Nodier apportait à I élude de la nature autant de conscienre 
et de soins qu'à celle des livreict du sljle. Pendant longtemps il s'as- 
treignit à écrire chaque soir tes intéressions qu'il a»»ii reçnrs dans 
la journée, des hommes ou des chose». Ce journal n'avait (tour ))Ut 
que la satisraciion de l'ault.-ur: il le hrù'a tés qu'il sentit sa samé af- 
faiblie, toriqu'il était en vojaite, il appliquait cette méthode i un 
genre de triivail analogue. S'assimilant aux peintres qniftlahenl silr le 
chfmiii des croquis larut-meni ébauché», qu'ils sard'-nt pour les Uii- 
liicr i l'orcaiion, M. Nodier, quand un siie l'àvail frappé, menait ett 
scène un per»onnage propre a foarnir une siliialioB plus ou moins 
dramaiiqne, afin d'animer et de caractériser IVhauche qu'il se pmpo-» 
sait de crayonner. Puis, i l'aide de celle situation qu'il forcau i Jcs- 
scin, afin qu'elle permit d'accuser des relief» plus .«ollrte*. »4 peignait 
a grands coups un tableau ^ai^iisanl ei eMeri(lqU'*nieul colora. 

C'est de la sorte qu'il écrivit, au rciour d'un vojage à Genève, le 
fragment que nous reproiluisons ici II s'oiait propose df rféi'tirc 
les aspects les plus divers elles pins élr.iujies qui se f>euyvnt pré- 
senter sur un lac, en changeant les condiiion* extérieure»; c'^s^-â- 
itire en oboervant tour a tour, pendant la nuit, au lever de fSurùre, 
ilurant le calme et la tempête. 

Ces pages n'ctaieui point destinées* voir le jour; elles ont plus de 
vingt ans de date. Mais iie même que l'on se platl à reehPnhèr le.» 
moindres esquisses des peintres célèbres, arin d'y surprendre le se- 
cret de leur première pensée ri de leurs impr<*ssions les plus fugi- 
tives, de même on accucill'ra sans doute avec intérêt ces lignes qu'a 
laissées courir comme en se jouant, et sans songer au public, l'écrivain 
qui toute sa vie l'a si bien respecté, et a qui la génér.ition des auteurs 
d'aujourd'hui e.«t redevable des plus eicellenies leçons et des plus 
vifs plaisirs de l'intelligeoce. fNote de M. KnvM;is WF.V.) 



avait frappé la base, il revint sur lui-même comme la vague 
portée et rapportée par la imarét; frrilé par la résistance, 
Il redescendit plus impétueux , d cherchant de toutes parts 
une issue que liii fermait la ceinture étroite des Alpes, il 
se déploya en rugi.'Sant sur les eaux furieuses. Bientôt ma 
barque, lancée de flot en flot, ne connut plus d'autre di- 
rection que celle de lorag*. InlitiHement je cherchais à me 
(•onduire, en prêtant l'oreille aux voix de iû tempête, que 
se renvoyaient les échoS, et qtii modulaient sur tous les 
Ions une espèce de plainte sombre é\ traînante comme les 
lamentations d'une femme désolée. Tantôt elle mtigis.sait 
dans les cavernes, tantôt elle retentissait dans les cavités 
sonores des rochers ou expirait lentement sur les grèves. 
Et dans l'intervalle des raffales tumultlieuses, il y avait 
d'affreux silences, au milieu desquels je croyais toujours 
distinguer un nom qu'une bouche invisible jetait à mon 
oreille. 

A peine le («ride l'effraie, qui rejoignait son nid en pleu- 
rant d'inquiétude, se mèlait-il de ternps i autre aux gé- 
missements des ondes et des vent*. La pluie roulait par 
tourbillons sur un ciel noir. Le lac, le firmament et les airs, 
confondus dans un vague horrible , luttaient entre eux 
comme les éléments confus du chaos. La lame montait jus- 
qu'à moi, comme un être animé d'un insiliibt féroce, m'en- 
veloppait de langes humides, et me tei-rassait accablé sous 
le poids de ses eaux. Délaissé du danger, je me roulais sur 
les planches mal unies de la barque , et je demandais au 
Ciel la vengeance ou la niort. 

Cependant la pluie ternibàit avec moins de bruit ; sa chute 
ne frappait phis mon oreille que d'un gémissement long 
et soutenu. .Mon bateau cinglait avec autant de rapidité 
qtie S'if avait suivi une pente siséé sur nn lit de marbre 
poli, soit qu'un air favorable se fût glissé dans mes légers 
agrès, àoil pMtôt qu'un courant rapide eût suivi l'esquif 
égaré; car je n'entendais même pas le claquement démon 
pavillon moiiillé, battu par lei trbitfes brises de la nuit. 

Agifnoiiille Mir le pont, Tdfeff If kehdo sur le lac, j'épiais 
un pavillon , j'espéi-ais iiti bruit ; j'attendais le ballement 
moriblt)rie de h rïime, tiii lie siffleiinertl des eaux fendues 
par une prbtie II rtie sen^btait rjti'à force de regarder le.s 
Jénèbi^ès j'apprendriii^ à y l.il"e des foritij»!? et des couleurs, 
el m effet leur Vivle obscur cb'mttiençàit à dhemr plus dia- 
phatu^. Ltie trah^pareiice, Srirtibré et rôrifiisé comme celle 
dont la vapeur inipénctrable flotte devaht les yeux de l'a- 
A-eiiglip-né, trie phimi'llàit, san? inel'ofîVir, Fàpparence des 
objets. Mais la cuiiositt' de l'aveugle n'est pas secondée 
con^me la haine piir les illusiinns de M mémoire, et son ima- 
gindtinn ne peut rtilarher an vàgite di* ce crépuscule, plus 
dlfflt'ile à (îèllnir que lé néant. l'asjyW't vivant d'un ennemi. 

Cependant le soleil se levait, ou plutôt il roulait sou 
disque éteint dans une nouvelle nuit. Il n'y avait ni ciel, 
ni horizon, ni air, ni lumière; les ténèbres, qui avaient à 
peine blanchi, n'acquéraient point la mobilité des nuages» 
pénétrés par le jour, parce tiu'elles ne flottaient sur rien 
qui ne ftJt ob.«curel ténébreux comme elles. fVii à peu les 



MUSÉE DES FAMII.I.ES. 



16H 



points les plus rapprochés de ma vue se dégagèrent de ce 
chaos du matin. Des fûts noirs, grêles, élancés, se héris- 
saient autour de moi , et balançaient de souples bande- 
roles : c'étaient les joncs pressés d'une crique étroite où 
les courants m'avaient poussé pendant l'incertitude de ma 
navigation nocturne. Le rivage était si vague et si paie, 
qu'on s'en serait cru séparé de toute l'étendue d'un large 
détroit; en cherchant à m"en éloigner, je le repoussai de 
ma rame, et je le vis disparaître tout à fait; bientôt je sen- 
tis se diminuer l'obstacle qui s'opposait à la course de mon 
bateau; les flots qui se brisaient devant lui se divisèrent 
de plus en plus et semblèrent prendre un autre cours. Sa- 
tisfait, je gagnai le large avec plus de plaisir que le pilote 
en péril qui retrouve entin le port; cependant rien ne me 
dirigeait vers les côtes invisibles de l'Ouest... L'obscurité 
avait changé de couleur, mais elle régnait toujours égale- 
ment immense et sur les eaux et dans le ciel. Le ciel même 
n'était distingué des ondes que par son élévation, et rien 
n'y indiquait la place du soleil. 

Celui qui parcourt des mers sans bornes, et dont la fré- 
gate bondit comme un dauphin réveillé par l'aurore au 
sommet d'une vague qui n'a pas touché la terre, et que le 
cours éternel du flux de l'Océan ne rapprochera jamais de 
ses rivages; celui-là conserve encore quelque souvenir de 
sa patrie tant qu'il peut entendre le patient matelot siffler 
les manœuvres ou le mousse étourdi héler dans ses hunes. 
Citoyen d'une ville exilée, il marque à l'horizon le pôle 
espéré du retour; il attend l'aspect d'une voile, le tré- 
moussement de la bonite, l'essor du poisson volant, le cri 
de la vigie ; il attend, il écoute, il prie... 

Mais, seul sur une nacelle appareillée pour la mort et 
pour le néant, chercher sur ces froides eaux le point le 
plus éloigné de leurs bords, afin d'y accomplir un nouveau 
crime et d'y ensevelir ensemble les remords et les meur- 
triers; mais errer dans cette pensée exécrable et légitime, 
dans cette douce et afl'reu.se espérance, au milieu du ciel 
et des eaux, au milieu des nuages si étroitement confon- 
dus que la rame seule peut distinguer des brouillards la 
surface du lac, et que rien ne peut distinguer les brouil- 
lards du ciel abai.<sé sur eux ; mais jouir avec horreur dans 
cette solitude de l'idée qu'elle ne sera plus troublée que 
par le cri de la rage et le sanglot de l'agonie; s'imaginer 
que la vue de l'homme, si chère à l'homme errant sur les 
abîmas, ne réveillera, au fond de ce cœur désespéré, que 
les furies de l'enfer!... Horrible voyage! souvenir cruel et 
implacable! 

Le jeûne, l'insomnie, la fatigue, l'action pénétrante de la 
pluie, l'oppression d'une lourde atmosphère qui me refuse 
l'air comme le jour, la fixité d'un sentiment invariable (]ui 
me tient lieu d'existence et qui est comme le canevas im- 
mobile auquel se rattache le (il de toutes mes idées, la 
volupté qui couronne une longue attente satisfaite, toutes 
ces causes réunies allumaient mon sang et prêtaient aux 
rêves de mon imagination les illusions presque palpables 
de la fièvre. Le batteme»^ ' monotone de mes artères mar- 
quait le bercement cadencé de la barque, mes oreilles sif- 
flaient comme l'air de la nuit dans des cordages saisis par 
les frimas, et des feux bizarres éblouissaient mes yeux. 
Des légions de spectres indistincts, jeu bizarre des vagues, 
se groupaient à mes côtés : le plus obstiné de tous, qui re- 
culait devant ma proue, me présentait sans cesse le corps 
inanimé d'une femme en vêtements blancs, se dressant 
hors du lac et me tendant les bras. .. 

Les esprits auxquels Dieu a confié le soin de sa création 
sont quelquefois trop cruels dans le choix des images qu'ils 
sèment sur la toile obéissante du firmament. On croirait 



qu'ils aiment à épouvanter l'àme de prestiges lugubres qui 
ressemblent à la plus triste de ses pensées. Combien de fois 
ils ont échevelé le nuage errant pour lui donner l'aspect 
d'une tête mourante; combien de fois, plus attentifs à la 
perfection de ce travail, jeu bizarre de leurs caprices, ils 
ont fixé un moment avec des Irails si mobiles des ressem- 
blances fatales!... Et quel homme est assez sûr de sa con- 
science pour rencontrer sans efl'roi dans le ciel l'image des 
morts qu'il a aimés? 

Déjà le soleil a depuis longtemps accompli la moitié de 
sa course, et, semblable à la pensée d'une âme virile qui 
se dégage avec puissance des erreurs du monde pour pren- 
dre enfin possession de sa maturité tardive, il pénètre 
obliquement la mas.se des pâles ténèbres d'un rayon vif et 
pur, dont l'extrémité se brise et rejaillit à la surface du 
lac, comme le fer ardent que le forgeron plonge dans l'eau 
en le tirant de la fournaise. Peu à peu des rayons moins 
assurés blanchissent tous les points de l'horizon , s'éten- 
dent, se déploient et finissent par confondre leurs côtés in- 
décis dans un nuage de lumière qui pèse sur la vapeur 
transparente et qui la fait fuir de toutes parts. Le brouil- 
lard s'agite comme les flots, il prend une existence 
distincte et visible, celle d'un lac aérien qui obéit à l'im- 
pulsion des vents, et qui, à leur gré, roule des vagues me- 
naçantes ou aplanit des lames légères. Je m'étonne que 
ma barque , euchainée aux profondeurs de labime , ne 
s'élève pas avec cette mer subtile aux brillantes régions 
dont elle baigne les rivages. 

Mon horizon est tout entier dans le ciel, ou plutôt il 
semble se refermer autour de moi à mesure qu'il s'étend 
au-dessus de ma tête. Ce n'était d'abord qu'un disque li- 
vide, dont le nimbe plus livide encore s'éteignait en s'a- 
grandissant; c'est maintenant un vaste cercle qui touche 
de tous côtés aux limites du regard, et dont la circonfé- 
rence indécise ne s'évanouit que dans les brumes impéné- 
trables dont je suis envelo[)pé. A peine quelques jets lumi- 
neux, glissés dans leur trame humide, colorent un instant 
le tissu trompeur. Resserrées par le froid élément qui les 
avoisine, elles retombent sur moi, plus épaisses et plus 
obscures, comme un filet insidieux jeté entre la trahison et 
le châtiment. 

L'océan orageux des brouillards commence à reconnaître 
des bornes ; je le vois expirer au loin sur des plnges bleues 
qu'il inondait tout à l'heure du débordement de ses flots 
impalpables et muets. Il descend comme s'il était rapporté 
par le reflux, et se précipite vers moi des extrémités du 
ciel abandonné. Déjà le sommet éblouissant des montagnes 
de neige coupe çà et là sa surface obscure, comme le banc 
d'écume qui court sur l'ardoise polie des mers; des cimes 
lointaines, frappées d'une ombre monotone, s'y prolongent 
en noirs promontoires; des crêtes glacées le hérissent de 
brisants éoailleux; une aiguille de basalte le perce comme 
un màt voyageur qui gravit lentement la courbure insen- 
sible de l'horizon. Un nuage plus éclairé, qui se perd à 
demi dans les feux du soleil, le parcourt comme une voile. 

Enchantement d'une sanglante espérance , ne trompez 
pas mes désirs! Le .soleil descend vers le couchant, mais 
au nord toutes les brumes, chassées par un vent impé- 
tueux, se roulent les unes sur les autres en montagnes 
errantes ; elles s'épaississent, elles s'entassent, elles s'éten- 
dent comme des falaises et bordent le lac de leurs mu- 
railles d'une blancheur uniforme; elles se couronnent de 
forteresses, dressent des tours, arrondissent des donjons, 
dessinent des créneaux, jettent des ponts aventureux sur 
les abîmes de l'air. A peine quelques îles détachées de leu» . 
masses appesanties s'égarent sur le limpide cristal dd 



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LECTURES DU SOIR. 



ciel, el mirent dans sa glace immolule le front riant de ces 
bocages aérie^is qui n'finl jamais été visilés qiip par les 
esprits. Tependant queiffiies vapeurs plus grossières n'ont 
pu parvenir encore à ces hautes régions; les unes ram- 
pent comme de lourds iroupeaux sur la pente des rivages; 
les autres, éparses au revers des p:ilurages rapides, se pres- 
sent vers les chalets élevés comme si elles obéissaient au 
rappel du cornet des patres ; les plus légères pendent au 
roc escarpé, comme la chèvre hasardeu.se qui lutte avec 
elles de hlant heur. 

Il en est quelques-unes qui ont déjà surmonté tous les 
obstacles, et qui ne laissent plus au-dessus d'elles qu'un 
petit nombre de sommets orgueilleux dont les nuages 
n'ont jamais atteint la hauteur; entraînées par une force 
inconnue autour de leur axe immobile, elles se roulent au 
l)ied de la cime inaccessible en replis ondoyants , étendent 
a sa base une aire transparente et lumineuse, comme les 
lapis de diamants qui embrassent le palais des fées, ou se 
pressent d'un balancement régulier semblable à celui des 
vagues dont elles ont reçu leur existence fugitive. C'est un 
autre lac qui porte une autre ntontagne au-dessus de tout 
l'horizon, et qui varie la magnificence de son aspect éter- 
nel en lui prêtant le charme passager de ses baies incon- 
stantes et la fraîcheur imaginaire de ses eaux. Ainsi s'élève 
la vieille forteresse de Saint-Michel de la mer, au milieu de 
ses |)lages blanches eî de ses grèves tremblantes. 

La surlace du lac sera bientôt aussi pure de nuages que 
le ciel qu'elle réfléchit ; un vent du sud, qui présage quel- 
que nouvelle teni|)èio, l'effleure de son haleine tiède , et 
roule en flocons sur ses bords le reste des brouillards pa- 
resseux. Los uns se brisent au-dessous du rivage, les au- 
îres glissent sur l'arène mouvante comme le dernier flux 
(le la ninrée cpii se retire et qui retombe absorbée dans le 
ilcrnier Ilot. A peine les voit-on se suspendre au loin en 
iVèles lambeaux à la pointe d'un rocher, se balancer aux 
branches des buissons épineux comme une toison légère, 
courir entre deux arbres comme la toile éphémère d'un 
insecte, ou animer d'une fumée d'emprunt le toit d'une 
rhaumière déserte. Heureux qui pourrait l'habiter sans re- 
mords et sans souvenirs, ignoré d'un monde inconnu! 



. . . Le soleil s'est depuis loniilemps abaissé sur la mon- 
tagne; il ne la domine plus que dune coupole ardente qui 
s'affaisse comme un brasier privé d'aliment; bientôt ce 
n'est plus qu'un point enflammé qui auemenle d'ardeur 
au moment de s'éteindre, et qu'on prendrait pour un phare 
allumé dans le ciel au commencement d'une tempête. Elle 
n'est pas éloignée. Il y a dans le lac, dans les arbres, dans 
le firmament, une immobilité menaçante qui donne l'idée 
de ce que sera le monde le jour de sa destruction , quand 
la puissance qui entretient dans une perpétuelle harmonie 
le jeu de ses organes se retirera de son cadavre et le lais- 
ji^-ra froid et abandonné dans les déserts de lespace. 

Tout à l'heure le couchant était paré de larges tentures 
de pourpre, diaprées débandes d'un violet foncé, qui ont 
Uni par tout envahir; maintenant, elles se sont étendues 
comme un voile immense d'un noir mat, où s'éteignent cà 
et là quelques reflets cuivreux , semblables à ceux qu'on 
voit briller à la surface à peine fléchie d'une vieille ron- 
dache d'airain. Ils s'obscurcissent, ils meurent. Le dernier 
rayon du jour évanoui éclaire d'une étincelle d'or le point 
le plus élevé du Mont-Blanc, et y repose un instant au 
milieu de l'obscurité universelle comme une étoile incon- 
nue des bergers. 

Que le Silence est irisic lorsqu'on cherche un ennemi? 



Qu'il est affreux de n'être pas averti parle léger frémisse- 
ment de l'air et de l'eau , du sifflement d'une proue ou du 
balancement d'un pavillon! Que les voluptés de la haine 
et de la vengeance paraissent fugitives, quand on les a 
confiées aux hasards de la nuit, et qu'une rencontre inopi- 
née peut dévorer dans une minute si rapide tout l'avenir 
de nos espérances et de nos désirs! 

Les nues sont noires et brûlantes encore comme un mé- 
tal aux couleurs foncées qui se dissout dans la fournaise: 
quand une clarté fugitive se glisse dans les replis du dais 
ténébreux qu'elles suspendent sur les montagnes, on dis- 
tingue, à une ombre plus épaisse, à une obscurité plus im- 
pénétrable, quelques images aux bords frangés, dont la 
figure imite les scories d'un lit de laves éteintes. Le lac ré- 
fléchit l'ardeur de cette atmosphère dévorante, et lorsque 
les feux de la nuit parcourent sa morne surface, la pesante 
immobilité de ses eaux, sans reflets et .«ans murmures, 
donne l'idée d'une mer de plomb fondu, préparée au fond 
de quelque enfer pour l'expiation d'un crime inconnu ù 
tous les peuples et à tous les âges. 

Mes genoux fléchissaient sous moi; mes yeux, brûlés 
comme par un fer chaud, étaient éblouis par des astres 
rouges et bleus qui roulaient sur un fond noir leurs globe.* 
difformes toujours reproduits sous le même aspect et avec 
les mêmes couleurs ; jentendais des bruits bizarres el me- 
naçants, des chants de lerrtur et de fête, des clameurs de 
plainte et de joie, le carillon du clocher paroissial, le lo'-- 
sin de Pincendipet le i;las des mort";... 

riiAKif- .NOIUF.I'.. 




Buste de No.iior. 



MISER DES F.OIILLES. 



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IL33 5Iî3nD]I3â. 




Chinoi» j^laut leurs enfanta dius la uicr. 



— La BtusaMce Ohb fk. — LesrafMUaInadooMèsetlesUMHbe- 
mHX ée rékm. — L'œntre 4e te Saile IfaHTr. — L'«*KalîM M 
le mmiagt. — Lu petits pînti. — L'appaneaMM des fcvMes. — 
PMt-Uocï-Paa.l'ahMireleuree. — Us éewwraéeUf'WT — H»- 
loire de Cimbàe. — CoocAbm*. 



Dira souvenl, ma rèère Eu^ie, tu as dû les rencontrer 
sur loo rbemin, ces timides jeunes allés que Poo voit luar- 
rluBt deux à deux, sous la garde de quek]ues-uoes de ces 
saintes feiMnes qui se sont Touêes en ce monde à l'esprit 
dediariié. 

Sans doute lu as remaniué cooinie moi que les élèves 
de DOS pieuses sœurs tiennent presque loujoiirs leurs re- 
gards attaches sur b terre ; parfois, cepeadaat, elles lèvent 
les yeux vers le ciel , parce qu'elles savent bien que là seu- 
lemeat elles peuvent troi>ver une force ^ un appui contre 
b pensée de leur isolement dans la grande famille des 
boromes. Lear costume, simple et sévère à la fois, s'har- 
monise parfùlemeot avec b teinte de raêbncole rèpan- 
diK sur leur personne : elles sont vêtues d'une rolte de 
■Kriaos de coakur aoirive ; un ruban bleu, symbole de la 
prolectioa de la Tierce, est cn.^isé sur leur poitrine: une 
trande pèlerine t(»ml«e sur leur? ê|»auî'P$. et un petit N^onel 



blanc, à deux hautes iicbes de tulle, encadre leur doux 
et triste ^isaçe. Ace portrait, chère Eugénie, tu as reconnu 
les orphelines. 

Si l'aspect ue ces infortunées pi'oduit une si vive impres- 
sion sur les cœurs, malgré la confiance qu'on doit avoir 
dans les mères providenûelies qui les guident, dans la so- 
ciété qui les protège, combien ne doit-on pas se sentir at- 
tristé à cette désolante idée, qu'il est un pays sur b terre 
où l'abandon des eafanis n'émeut, pour ainsi dire, b com- 
passion de personne, et où ce crime est si bien passé dans 
les mœurs, qu'on le regarde coiume la chose b plus natu- 
relle du monde! Ce pays, c'est b Chine. 

Lorsque de |»ainTes petites créatures naissent de (virents 
déjà chargés d'une nombreuse famille, on sacnlle les der- 
nières venues, soit en les expivsaot sur b voie publique, 
soit en les précipitant dans b mer. Ce qu'il y a d'éirange 
dans cette coutume barl>an?, c'est qu'elle ne s'étend que 
sur les filles. On les rejette sous iwéle^te que leur mauque 
d'intelligence est un obstacle à ce qu'elles puissent se pro- 
curer par eîles-mèntes des moyens d'existence. 

.\ujourd'hiii, grâce au Ciel, ces meurtres ;tlTi-eu,\ se re- 
nouvellent moins souvent qu'autrefois. 



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LECTURES DU SOIR. 



Partout où le christianisme a planté la croix, les ténèbres 
de l'ignorance disparaissent, le cœur s'éclaire, les mœurs 
deviennent plus douce . 

De courageux apôtres, venus dans cette contrée, à tra- 
vers mille périls, pour y répandre la liunière de la foi, ont 
été épouvantés de cet usage cruel, et, dans leur inépuisa- 
ble sollicitude, ils s'empressent, autant qu'il est en leur pou- 
voir, de recueillir ces jeunes victimes pour leur donner le 
baptême, afin d'en faire de saintes femmes ici-bas, et des 
anges dans le ciel. 

Mais quelque immense que soit la charité des mission- 
naires, on conçoit facilement qu'ils ne pourraient, avec 
leurs seules ressources, parvenir à racheter, chaque année, 
de la mort les milliers d'innocentes créatures condamnées 
en naissant. Or, pour accomplir celte grande tache, ils ont 
convié le monde chrétien tout entier à y prendre part, et 
leur zèle ardent pour le salut des âmes a créé cette insti- 
tution si louchante qu'on nomme l'œuvre de la Sainte- 
Enfance. 

Ce que j'avais entendu dire sur la nullité supposée des 
pauvres Chinoises m'inspira le plus vif désir de m'instruire 
amplement de leur malheureuse condition. Aussitôt, je dis 
adieu à mes crayons et à ma broderie, et je courus m'en- 
fermer dans le cabinet de mon père : j4, je bouleversai sans 
pitié tous les livres de sa bibliothèfjue, jusqu'à ce que 
j'eusse trouvé les renseignements que je cherchais. Voici 
ceux que j'ai pu recueillir 

D'abord, je dois te parler du temps où, parmi le peuple 
chinois, commença l'aliaudon des enfants. On prétend que 
ce fut sous le règne d'un certain empereur nommé Chi- 
hoang-ti, le fondateur de la dynastie des Tsin. C'était un 
homme plein d'prgueil et d'inhumanité. Il voulut détruire 
les anciennes coutumes, dont ce peuple a toujours été 
si jaloux; sî |)içn que, pour effacer le souvenir du passé, 
il fit brûler tous les livres de l'antiquité, et, par suite, un 
grand nombre de lettrés qui prétendaient consprvcr reli- 
gieusement les annales de leur pays malgré la volonté du 
souverain. Ainsi, les droits de la nation périrent sous ce 
règne avec les hommes courageux qui s'exposèrent pour 
les défendre. Chi-hoang-li s'empara des terres de l'em- 
pire et les distribua selon son caprice, ruinant de la sorte 
les légitimes possesseurs. 

Le tyran, qui les craignait encore à cause de leur grand 
nombre, les coniraignit à quitter leurs demeures et à tra- 
vailler soit à la grande muraille qu'il faisait bâtir, soit aux 
arcs de triomphe (luo, par son ordre, on élevait à sa gloire, 
qu'il croyait impérissable. 

Ces migrations forcées occasionnèrent des famines hor- 
ribles, qui obligèrent les pères et les mères à abandonner 
ceux de leurs enfants qu'ils ne pouvaient plus nourrir. 

L'infanticide fut ensuite la conséquence des guerres et 
des inondations, causes ordinaires de la misère publique, 
et c'est ainsi qu'il s'est perpétué jusqu'à nos jours. L'aban- 
don des nouveau -nés est encore si considérable, qu'on 
n'en trouve pas moins de dix ou douze cha(iue malin ex- 
posés dans les rues de Pékin. 

Encore un mot, chère amie, sur ce méchant empereur 
Chi-hoang-ti. Tu apprendras avec plaisir que cet orgueil- 
leux , qui s'était llalté de fonder une dynastie éternelle, 
fut trompé dans son espérance ; car son liKs, qui lui succé- 
da , perdit le trône el la vie après quebpies années de règne. 
Cinquante ans ne s'étaient pas écoulés depuis que le 
sceptre était tombé entre les mains des Tsin, qu'une autre 
famille impériale régnait sur la Chine. Klie aba