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GIFT OF
Prof.
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EN AMÉRIQUE
DE NEW-YORK
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NOUVELLE-ORLÉANS
OUVRAGES DE JULES HURET
enquête sur l'Évolution littéraire (Fasquelie). ... 1 vol.
Enquête sur la Question sociale en Europe (Préfaces
de M. Jean Jaurès et de M. Paul Deschanel)
(Perrin) 1 vol.
Sarah Bernhardt (Préface de M. Edmond Rostand)
(Juven) 1 vol.
Loges et Coulisses (Fasquelie) 1 vol.
Xes Grèves (Préface de M. Millerand) (Fasquelie). . 1 vol.
Tout yeux, tout oreilles (Préface de M. Octave
MiRBEAU) (Fasquelie) 1 vol.
En Amérique : De New- York à La Nouvelle-Orléans
(Fasquelie) 1 vol.
En Amérique : De San Francisco au Canada (Fas-
quelie) 1 vol.
En Allemagne : Rhin et Westphalie (Fasquelie) ... 1 vol.
En Allemagne : De Hambourg aux Marches de Pologne
(Fasquelie) 1 vol.
En Allemagne : Berlin (Fasquelie) 1 vol.
EN PRÉPARATION :
En Allemagne : Quatrième série.
12651. — L.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
JULES^I^.RET
EN AMÉRIQUE
DE NEW-YORK
A LA
NOUVELLE-ORLÉANS
DIX-NEUYIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1909
Tous droits réservés.
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CHARLES A KÔEOIO
1/ « été tiré de cet ouvrage
25 exemplaires numérotés sur pa^yier du Japon.
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5
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A mon ami Gaston CALMETTE
Jules HURET.
EN AMÉFtïQyÉ'
Di IW-ÏOM A li NOPllli-ORllAl
PREMIÈRES IMPRESSIONS
Arrivée à New-York. — Je manque l'entrée dans le port.
Brouillard. — Premier confact avec la vie américaine. —
Fatigue. — Énervement. — Ébranlement général. — Thacke-
ray et la rue. — Souvenirs de la traversée. — Solidarité
en mer. — Détachement dès l'arrivée. — Les tramways.
— Menaces de mort. — Paris est un village paisiijle. — Le
chemin de fer aérien. — Défense de cracher. — 2500 francs
d'amende. — Conducteur et contrôleur de tramways se
pochent les yeux dans la voiture. — Maison de vingt-neuf
étages. — Central Parksous la neige. — Les traîneaux. — Le
pont de Brooklyn à 5 heures. — Spectacle effrayant. — Assaut
des tramways. — Symbole de la lutte pour la vie en Amé-
rique. — iNew-York s'allume. — Enchantement.
Voilà des semaines que je me raconte des histoires
à moi-môme pour ne pas commencer à écrire. Mais la
vérité vraie, je la connais à présent : je n'ai pas
encore écrit parce que j'étais trop fatigué. Au com-
mencement, je ne m'en rendais pas compte; je me
figurais qu'ayant passé toute la journée dehors, pris
1
M169204
î . . pE NEW-3CQBK A L4*NpUVELLE-0RLÉANS
coiipsiir coup "des* vdftJure's/des trains, des tramways,
regardé, écouté, accumulé des notes sur mon carnet,
je n'avais pas travaillé, et que, le soir venu, je pour-
rais me mettre à l'ouvrage. Mais pour seulement
vivre dan^ cette atanosphère violente, dans ce fracas
gigantesque et continuel de fer retentissant, on est
soumis à une dépense nerveuse considérable. Quand
arrivait le soir, j'états fourbu, et malgré mon bon
vouloir, le mécanisme des formules ne fonctionnait
pas.
Tous les étrangers que je vois ici me disent d'ail-
leurs la même chose : ce climat est dur au nouveau
venu, Tex citation qu'il procure se paye cher, et il
faut du temps pour rompre ses nerfs à Tatmosphère
électrique des États-Unis, pour habituer son orga-
nisme au froid brutal, et aussi au biuiit, à la fièvre
forcenée des rues et des gens. Thackeray ne raconte-
t-il pas dans ses not^s sur TAmériqne qu'à INew-York
il lui fut impos^ihle, pendant longtemps, de s'asseoir
devant son bureau et d'écrire? La rue rattirait invin-
ciblement, il lui fallait y descendre à tout prix.
Je comprends admirablement cet état d'esprit : la
vie exaspérée de la grande ville entre avec vous dans
votre chambre, vous pénètre, vous envahit et vous se-
coue. En arrivant, ilestimpossiMe, en effet, de prendre
une plume et d'écrire autre chose qu'une dépêche.
Quand, d'une ville de province tranquille, on met le
pied pour la première fois à Paris, c'est la même exci-
tation qui vous ébranle : les boulevards vous appa-
raissent agités par une fièvre colossale et aveugle; on
s'y sent abandonné de tout et de tous, et l'effroi qui
vous prend est long à se calmer. En venant de Paris
à Nev^-York, l'impression est identique, avec l'aggra-
PREMIÈRES IMPRESSIONS 3
vation de la distance et de rétran^eté. Peu à peu,
cependant, on se fait à cette excitation, et au bout
d'un mois on y est brisé, h me promène à présent
dans Broadway comme sur le boulevard des ItaTiens,
et hier quelqu'un m'a demandé son chemin que j'ai
pu lui indiquer sans plus de façon. La force d'absorp-
tion de ce pays est-elle si grande que je sois déjà en
train de devenir Américain? En tout cas, il est temps
de fixer mes premières impressions, si je n^e yeux pas
qu'elles s'émoussent.
Que je vous dise d'abord que j'ai raté mon entrée
à New-York. Il faisait du brouillard et c'était di-
manche. Je suis donc dispensé de refaire la descrip-
tion classique du pont de Brooklyn et des milliers de
bateaux qui s'écrasent dans riludson. Le port était
bien tranquille, et ce qui me reste de plus net dans
la mémoire de l'arrivée de la Touraine, c'est le ciel
gris au-dessus des maisons où je compte vingt-huit
étages en construction, toute la carcasse de fer de-
bout, les poutres de fer dessinant les étages, les
planchers et les murs qu'on remplira de briques
ensuite. Cela a l'air, de loin, d'une agglomération de
tours de dominos comme en font les enfants.
Puis, c'est l'accostage lent du bateau dans une des
mnombrables dentelures des quais. C'est le matin,
uîï froid humide vous pénètre. Tout le monde s'est
précipité à l'avant du bateau par un mouvement ins-
tinctif. Une sensation assez bizarre vous attend la.
Vous dites adieu aux passagers que vous avez connus
durant la traversée, mais le peu d'intimité qui s'était
créée entre vous pendant ces huit jours de mer a l'air
de s'envoler soudain, comme par enchantement; on
se dit au revoir sans conviction. On pense à ses
i DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
propres affaires et on sent que les autres font comme
vous. L'espèce de vague solidarité qui venait du dan-
ger latent, la sympathie poussée de Tennui de la vie
à bord, la galanterie elle-même s'effacent, on se
reprend, on se contracte, on est redevenu « chacun
pour soi ». C'est la terre I
Les amis qui attendent les passagers sur le quai
leur font de la main des signes joyeux, et je com-
prends combien doit être doux à l'expatrié d'être
ainsi accueilli par des sourires et de la sympathie sur
une terre lointaine. Presque huit jours de mal de mer
et de jeûne m'ont peut-être affaibli, car je me sens
plus sensible que je ne devrais à la tristesse du ciel
gris, au chaos des bâtisses de brique, et à ces mou-
choirs qu' jn n'agite pas pour moi.
Aussi, une fois débarqué, quand je m'entends
appeler par mon nom et que trois aimables compa-
triotes, venus chacun pour son compte, m'offrent
gentiment leurs services, me voilà rasséréné. Je grimpe
en voiture et je traverse, sur un pavage déplorable,
des rues droites bordées de façades plates couleur
rouge sombre ou grises, toutes pareillement précé-
dées d'un escalier d'une dizaine de marches à rampe
de fer ou de pierre, et je n'ai jamais mieux compris
l'ennui de l'uniformité. Ces rues mal pavées sont sil-
lonnées de rails. C'est dimanche, je Lai dit, il y a peu
de mouvement dans les rues, on pourrait se croire à
Londres, car les maisons, quoique beaucoup plus
hautes, ont un air de famille indiscutable avec celles
de certains quartiers de la capitale anglaise.
Je vais à l'hôtel Waldorf où l'on croyait m'avoir
retenu une chambre depuis cinq jours, mais il n'y en
avait pas de libre I Les 1,400 chambres étaient occu-
PREMIÈRES IMPRESSIONS 5
pées. J'avais couru dans un autre hôtel, défait mes
malles, pris un bain, changé de vêtements, puis,
sur un coup de téléphone, refait mes malles, j'étais
retourné au Waldorf où un vide s'était produit dans
rintervalle. Je m'étais habillé pour dn]er en ville;
puis, revenu à l'hôtel vers onze heures, j'avais trouvé
les couloirs encombrés par plusieurs centaines de
personnes en toilette de soirée et toutes les salles de
restaurant, cinq ou six, pleines de mangeurs. C'est,
paraît-il, tous les jours ainsi. Je fendis la foule, mon-
tai dans un ascenseur somptueux, où se serraient
déjà quinze personnes, et en dix-sept secondes je fus
conduit à mon quatorzième étage.
Un bruit profond et continu montait de la rue. Je
regardai par la fenêtre. Je dominais une partie de la
ville. A l'infmi, des rangées de lumières, des bandes
de feux, des bouquets multicolores de réclames lumi-
neuses trouaient l'obscurité. Devant moi, je comptais
les étages illuminés, douze, quinze, dix-huit, vingt
étages aux vitres aveuglantes de clarté. Des tour-
billons de fumée montaient vers le ciel sombre. De
longs beuglements de sirène venaient de l'Hudson.
Des tramways électriques filaient tout en bas, sous
mes fenêtres, avec un grondement tour à tour aflai-
bli ou grandissant, se mêlant au roulement du che-
min de fer aérien qui passait comme un éclair à cent
mètres de l'hôtel, à la hauteur du deuxième étage.
D'autres bruits s'ajoutaient à ceux-là, venus je
ne sais d'où, qui paraissaient faire partie de l'hôtel
lui-même, sortir des murs, des conduites d'eau,
de vapeur ou d'électricité. J'étais comme enveloppé
de vibrations, et je regardais et j'écoutais sans
penser à rien, comme si je plongeais dans un
1
6 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
élément inconnu snr lequel je ne pourrais agir. Il
me semblait, en effet, que je me trouvais encore surl*e
bateau et qu'une force étranf ère m*opprimait irrésis-
tiblement.
Bientôt pourtant je m'^endormi's d'un sommeil
agité, roulis et tangage mêlés.
Le lendemain, réveillé tôt, je fu»s de nouveau saisi
par le bruit de tourbrlion qui montait de la rue. Je
voulais l'analyser et je descendis.
Le bruit venait de la quantité phénoménale de
tramways qui se croisaient en tous sens, en grésillant
sur les trolleys et en sonnant in^cessamment de la
cloche ; du chemin de fer aérien bâti sur des plan-
chers de fer soutenus par des piliers de fer, ce qui
centuple la résonance des vibrations ; du vacarme
ordinaire des voitures, des camions et des gens; du
fracas des marteaux sur la pierre ou sur îe fer, car par-
tout on construit ou on creuse. Il y a pour goûter ces
harmonies — m'avait-on dit — un endroit idéal r c'est
l'intersection de Broadway, de la 6* avenue et de la
M' rue. Broadway (la voie large) est la plus longue
rue de New-York. Elle a, paraît-il, avec sa suite qu'on
appelle le Boulevard, de 18 à 20 kilomètres! En face
des bureaux du New-Yord Herald (comment fait-on
pour écrire là le journal de M. Bennctt?), Broadway
coupe la 6* avenue. Qr ces deux voies ont chacune deux
lignes de tramways électriques qui se succèdent de
minute en minute, De plus, transversalement, passe
la M* rue, également pourvue d'une double ligne de
tramways clectriques. Au-dessus de cette sexttiple
ligne de tramways roulent sans cesse les trains du
chemin de fer aérien. Le pt>nt de fer gronde comme
un tonnerre au passage des trains ; souvent deux con-
PREMIÈRES IMPRESSIONS 7
vois se croisent, les loco^motives crachent leurs
fumées en haletant; dessous, dans wa enchevêtrement
incroyable, les tramw^ays tressautent sur les rails des
aiguilles, les cloches tintent sans discontinuer, et le
malheureux piéton pris entre toutes ces' menaces de
mort, assourdi de vacarme, tombe d'un tramway dans
l'autre, échappe à un cab pour se voir menacé par
une automobile, un camion ou un landau qui passent.
Plusieurs hommes spéciaux se tiennent là en perma-
nence pour aiguiller les tramways, les arrêter au
besoin dans leur course folle; mais, sans doute bla-
sés à la longue, on les voit plaisanter avec les conduc-
teurs comme s'ils ne tenaient pas la vie des hommes
entre leurs mains. Et tous ces moyens de locomotion
ne suffisant pas, — sous le chemin de fer aérien,
sous les tramways électriques, voilà qu'on creuse un
chemin de fer souterrain.
Ces tramways, ce chemin de fer aérien, il faut y
monter. Mais qu'on se dépêche I Le train s'arrête à
peine quelques secondes; si vous êtes trois pas en
arrière, le conducteur ne vons attend pas, il ferme sa
barrière automatique sous votre nez, et le train se
met à rouler à toute vitesse. Aussi se bouscule-t-on
pour y entrer. Dans chaqne compartiment, on doit
pouvoir tenir une cinquantaine de personnes, souvent
on s'y presse à cent et plus, on s'écrase sur la plate-
forme, ou l'on se tient debout à l'intérieuT, sur deux
rangs, devant les gens assis. On y circule comme on
peut. Les Américains, qui y sont habitués, lisent fort
bien leur journal debout, en serrant d'une main uii«
courroie de cuir pendue an plafond. Il n'y a qu'une
classe, comme d'ailknrs dans tous les chemins de fer
et tramways en Amérique. Et vous voyez tous les jourg
8 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
la toilette d'une dame frôlée par le vêtement sale d'un
terrassier ou d'un maçon. Pour en sortir, qu'on se
dépêche aussi! Sinon on est poussé, bousculé par ceux
qui vous suivent.
Dans les tramways, même système. Les cars électri-
ques, qui traversent les rues aussi vite que des trains
express, s'arrêtent à chaque coin de rue, car il n'y a pas
de bureaux, ni en tête de ligne ni en route. On ne vous
refuse jamais l'entrée, fussent-ils remplis jusqu'au
bord de gens debout et de gens assis. Vous vous glis-
sez à travers les ventres et les pieds, vous écrasez et
on vous écrase. Ne demandez pas pardon, c'est inutile,
on ne vous rendrait pas votre politesse. Si vous recevez
un coup de coude dans la poitrine, rendez-le, froide-
ment, sans même vous retourner. C'est convenu. Les
dames restent debout comme les autres. Quelquefois
un homme plus galant quitte son siège. Mais ce n'est
pas la coutume générale.
Sur les parois des tramways vous voyez imprimé un
avis ainsi conçu : « 11 est défendu de cracher sur le
plancher des cars, sous peine de 500 dollars d'amende
ou d'un emprisonnement d'un an, et même de tous les
deux. — Par ordre du Conseil de salubrité. > C'est
bref et efficace. En France, on prie respectueusement
les gens de ne pas cracher, — et on crache tout de
même.
Les rapports entre fonctionnaires de tramways sont
des plus pittoresques. L'autre jour, un contrôleur fait
le reproche à un conducteur d'avoir omis trois places
à la sonnerie. Sans perdre de temps, le conducteur
démolit la mâchoire et poche les yeux de son supé-
rieur parmi la foule des voyageurs, qui s'intéresse en
Be garant.
PREMIÈRES liMPRESSlONS 9
Donc, du bruit, des allées et venues incessantes et
innombrables à travers des voies droites, coupées tous
ies 60 mètres par d'autres voies droites, voilà ce qui
vous frappe d'abord à New-York. Vous regardez en
même temps les maisons de vingt étages, qui ne sont
pas rares, et, en vous extasiant sur leur hauteur dé-
mesurée, sur le nombre insensé de fenêtres qui les
percent, vous vous dites tout de suite que vous seriez
trop triste d'y habiter, et vous pensez à la campagne,
à îa Loire paisible, ou à la Seine riante.
En général, ces maisons, serrées les unes contre
les autres, sont très étroites ; la plupart n'ont pas plus
de quatre mètres de façade. Car ce qui coûte le plus
cher ici, c'est la place, et c'est là la raison de ces
bâtisses menaçantes, hostiles, qui touchent au ciel.
Elles se ressemblent d'ailleurs presque toutes : façades
plates ou à window demi-circulaire, fenêtres à guil-
lotine, pierres rouges devenues presque noires; l'or-
nement architectural le plus (y)mmun, c'est le petit
fronton grec reposant sur deux colonnes de pierre ou
de marbre, ioniques ou corinthiennes, rondes ou
plates. Pas un arbre, dans aucune rue, sur aucune
avenue. Des pierres, du fer, des briques. Deux ou trois
squares où l'on peut compter les arbres, et c'est tout.
Sur la 5* avenue, la voie la plus élégante et la plus
riche, c'est un peu différent. Il y a là des maisons
splendides, d'une grande richesse et d'une beauté
architecturale admirable qui ne sont, d'ailleurs, que
des imitations. C'est là en effet que s'étalent les hôtels
des millionnaires.
Cette 5* avenue est d'une longueur démesurée :
«lie a bien 10 kilomètres de long ; comme Broadway,
elle traverse presque toute la ville. A partir du
10 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Pare, elle n'a plus qu'un côté de maisons, et là
toutes les critiques qu'on peut faire sur runiformité
de New-York, sur son agitation effrénée et fatigante,
tombent d'elles-mêmes. C'est une « avenue du Bois »
moins vaste, mais^plus agreste, car c'^est le Bois lui-
même qu'on a devant soi. Par cette sarsoït d'hiver on
en peut mal juger, mais j'imagine ici une végétation
de printemps fastueuse, une campagne à la fois pitto-
resque et confortable.
En ce moment, le Parc est sous la neige, et la
beauté en est spéciale. Des allées très belles, des
arbres, des pelouses, des vallonneinents, des rochers
couverts d'une neige immaculée. En tous sens se
croisent les conpés, les victorias, les traîneau-x, les
automobiles ; les traîneaux sont en majorité. Ce sont,
pour la plupart, de petits traîneaux légers à deux
places, assez haut perchés sut leurs pattes de fer écar-
tées. Les plus bas et ceux dont l'armature est faite de
Figues courbes sont les plus jolis et les plus gracieux,
lis glissent mv la neige avec une vitesse extraordinaire,
emportés par le trot si'l'encieux de l'atlelage. Pour
signaler leur préseiiee, au Ifeu de la menace brutale
des trompes des automobiles, le dos des chevaux est
muni de petits timbres argentins que frappent, au trot
des bêtes, de mignonnes boules métalliques; ou bien
une rangée de ces timbres ou de sonnettes est fixée
sur le devant du traîneau, ce qui ftiit, pour l'œil et
pour Toreille, un carillon charmant qui égayé le silence
de la neige. Ou bien encore, des ceintures de grelots
sont attachées au ventre des chevaux ou le long des
brancards.
Rien n^est plus joli et plus pimpant que îe coup d'oeil
d'aune allée fréquentée, vers quatre heures de l'après-
PREMIJËRES IMPRESSIONS il
midi. Les pompons, lesaigrettes de crins verts, ro^uges,
bleus, jaunes, blancs et noirs piqués s<ur les harnais,
aux oreilles des trotteurs et de chaque côté du traîneau,
à la place des lanternes ; les hommes en casquette de
loutre, les cochers coiffés, comme nos anciens sapeurs,
de bonnets de fourrure noire; les femmes en éléganteF
toiletfcesparisiennes, emmitoufléeset voilées ; lesplaidr;
de fourruresrares^qui pendent àrarrièredes traîneaux,
le mouvement et la vitesse, l'air pur et froid, ce dé-
cor de neige, font un tahleau de plein air délioieiax.
J'aime les antithèses. Les sensations qu'elles
donnent sont fortes, et quand il ne s'agit pas de
choses délicates^ les effets qu'on en tire sont plus
saisissants sans cesser d'être réels. Or quitter la
5' avenue un jour d'hiver, traverser la ville entière
pour aller voir le pont de Brooklyn, ne manque pas
d'une certaine saveur.
Je vous ai dit que le brauillard m'avait caché le
pont de Brooklyn le Jour de m^on arrivée. Mais je
m'étais promis de le voir sous un autre aspect. Puisque
je n'avais pu passer dessous, J'ai voulu le traverser
dans toute sa longueur. Et je crois que cette vision
doit valoir l'autre. Je l'ai traversé en chemin de fer et
à pied.
J'ai beau chercher dans mes souvenirs, jen'y troiive
rien qui m'ait à la fois plus étonné et plus effrayé.
Vo«s savez déjà que le pont de fer de Brooklyn a
2 kilomètres de long, qu'il s'élève à près de ^-O mètres
au-dessus du fleuve, et qu'il a 26 mètres de large.
Mais ce ne serait là, après tout, qu'un magnifique
travail d'ingénieur, s'il ne servait qu'à permettre aux
bateaux de passer entre ses piles.
12 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Deux lignes de chemins de fer éleclriques, deus
lignes de tramways électriques, deux chemins pour
les voitures et un chemin pour les piétons, voilà ce
que supporte le pont de Brooklyn. 250,000 personnes
chaque jour le traversent. 1,200 trains le sillonnent
en même temps. Autant de tramways. Quand on
m'avait cité ces chiffres, je n'avais pu y croire. Quelle
imagination pourrait concevoir une telle fantasma-
gorie?
C'est effrayant. Je ne sais positivement comment
vous expliquer cela. De la rue, on est porté, par un
Ilot de foule, à travers des escaliers et des couloirs,
jusqu'au train. Là, on est entraîné, précipité dans un
wagon au milieu décent personnes assises ou debout,
serrées comme des harengs dans une boîte. On ne
peut pas bouger, tout mouvement pour chercher son
mouchoir de poche est impossible. Le train part. l\
passe comme un éclair à travers un emmêlement de
poutres, defils et de câbles de fer. On ne voitrienquedu
fer et on n'entend qu'un vacarme defer. Cinq minutes
après, on est arrivé. Les gens se précipitent comme
des énergumènes hors du train, courant à travers
d'autres escaliers et d'autres couloirs, et vous restez
là, hébété, vous demandant si vous n'êtes pas fou,
ou si ce sont les autres?
Mais tout ceci n'est rien encore.
J'avais voulu aller là seul, car ces sortes de sensa-
tions ne se goûtent bien que seul. Je cherchais le
chemin des piétons, pour refaire le trajet à rebours.
A cette heure, ii était presque solitaire encore. Je me
mis en roule, et tous les chiffres abstraits des dimen-
sions et du tralic du pont, quej'avais dans la mémoire,
se mirent à danser sous mes yeux comme des réalités
PREMIÈRES IMPRESSIOiNS 1?
vivantes. De chaque côté du chemin que je suivais,
des trains volaient en sens inverse, sans interruption,,
quelquefois à vingt mètres l'un de l'autre. Je n'étais
séparé d'eux que par des barrières de fer à claire-voie.
J'avais la sensationtrèsnettedemarchersurunplancher
roulant, livré sans résistance à la folie de la vitesse.
Deux mètres en contre-bas des trains, et de chaque
côté, des tramways électriques fuyaient dans un sen&
et dans l'autre, et ceux-là aussi sans discontinuer. A
côté des tramways, dans un espace laissé libre, des
voitures chargées, des camions énormes passaient, les
uns se dirigeant vers New-York, les autres sur Broo-
klyn. Le bruit qui sortait de là est inexprimable. C'était
un grondement incessant, un ronflement prodigieux,
venus à la fois du retentissement des planchers de fer,
des murs de fer, du cliquetis des rails et des aiguilles,
du déplacement de l'air, du grésillement des trol-
leys, du pas des chevaux, des échos répétés de tous ces
bruits, une tempête métallique sortant de l'immense
ossature suspendue au-dessus de l'abîme. Le plancher
où je marchais frémissait de saccades menaçantes, et,
quand j'arrivai au milieu du pont, sous l'architecture
des piles hautes comme l'Arc de triomphe, je m'assis
sur un banc couvert de neige et je regardai autour de
moi.
J'étais au centre de la rivière. Il n'y a pas de cré-
puscule dans ce pays, le soir tombe tout d'un coup.
Déjà les lumières s'allumaient du côté de New-York.
Je contemplai longtemps les étages qui s'illuminaient
comme par enchantement. Bientôt un spectacle magni-
fique s'étala sous mes yeux. Et ce fut la première sen-
sation de beauté vraie que j'aie trouvée en Amérique,
mais si puissante et si grandiose ! Voici qu'à ma gauche
14 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
toute la ville resplendit. Le soir a supprimé les archi-
tectures; on ne voit plus si les maisons sont laides.
Seulement, des centaines, des milliers, on dirait des
raillions de petits carrés de vitres scintillent de la terre
au ciel. Des vingtaines d'étages de lumières montent
côte à côte à perte de vue, les plus petites maisons
dépassées par les plus grandes, elles-mêmes dominées
par de plus hautes encore qui donnent l'impression
d'une perspective colossale, comme d'une escalade
gigantesque vers des monts ioaccessibles. On a la vision
d'innombrables palais en fêteî Paris vu le soir des
hauteurs de Montmartre n'est rien en comparaison de
"^ci. On dirait que toutes les étoiles du ciel, plus
inteisses, sont venues soudain se grouper symétri-
quement à trois cents mètres de la main. C'est le colossal
^t le démesuré qui deviennent de la beauté, une beauté
énorme, écrasante et splendide. Et cette impression
profonde de beauté qui surgit du nombre même de
ces feux, de l'ordre mathématique de leurs lignes,
s'impose contre toutes les règles de Testhétique et de
l'art : c'est la force, l'énergie incalculable d'où naît
une émotion puissante et précieuse.
Je demeurais stupéfait de surprise et de joie. Et
quand je sentis le froid qui me glaçait, je partis à regret,
navré de quitter cette émotion nouvelle que j'avais
peur de perdre, comme un songe que le réveil va
chasser. Je voudrais expliquer cela : la mélancolie de
l'éloignement, le climat hostile, Tétrangeté des mœurs
et des idées, les sentiments intimes sans écho et sans
confidents, tous les liens coupés avec les lieux fami-
liers et les cœurs amis, — et soudain l'oubli qui balaye
ces choses, durant une heure, sous l'empire irrésistible
d'un spectacle de féerie..
PREMIÈRES IMPRESSIONS 15
Je continuai mon chemin vers New-York, au milieu
du bruit des trains, qui ne m'effrayait plus. Sur le
fleuve, les navires en hurlant circulaient avec leurs
fanaux verts et rouges.
Je me retrouvai à mon point de départ, au bas de
Fescalier, dans la rue. Il était près de six heures du
soir. Les tramways qui venaient de Brooklyn sortaient
à gauche du pont, décrivaient un bref demi-cercle et
repartaient par le côté droit aussitôt. Je sortis de mon
rêve. Ce qu'on voit là est inimaginable. Dès que le
tramway s'arrête, avant même qu'il soit arrêté, la foule
qui attend entre les rails, se précipite, se rue à
l'assaut de la voiture avec une violence révoltante. Et
remarquez qu'à se bousculer ainsi on gagne à peine
deux ou trois minutes, puisque, je le répète, le mou-
vement des cars est incessant. Sans un cri, sans un
appel, sans un mot, vingt-cinq personnes empoignent
en même temps les barres de la plate-forme, vingt-cinq
autres derrière elles les poussent, les bourrent, se glis-
sent entre elles; d'autres s'agrippent au plafond de la
plate-forme, sautent sur le frein, lancent leui^ pieds
parmi les dos et les jambes, et réussissent à s'insinuer.
Personne ne se plaint, le conducteur laisse faire, lepoli-
ceman oblige seulementles gens à se garer de la voie pour
n'être pas écrasés par la machine; mais pour le reste,
chacun est libre. Jamais je n'ai vu cela nulle part.
C'est brutal et bref comme le football. Il y a de pauvres
femmes au milieu de cette bagarre; personne n'y fait
attention. Elles grimpentàl'assautcomme des hommes,
protégeant comme elles peuvent leurs robes et leurs
chapeaux. Naturellement, elles arrivent souvent trop
tard, ou bien sont écartées durement par un coup de
coude ou d'épaule. Mais elles ne protestent pas, s'incli-
46 DE NEW-YORK A LA iNOUVELLE-ORLÉANS
nant devant la force des mâles comme devant un élé-
ment; elles attendent le car suivant, en assujettissant
les épingles de leurs chapeaux. Aucune vieille femme
ne se mêle à elles : ce sont surtout des jeunes filles ou
des jeunes femmes.
Je suis resté une heure à regarder ce tableau nou-
veau pour moi. Je me suis m^lé aux assaillants, comme
si je voulais monter dans une voiture. Je n'ai pas fait
d'effort, naturellement, pour y monter, vraiment
dégoûté de cette violence aveugle. Mais dix fois, j'ai
été repoussé brutalementparlafouleloin du tramway.
A un moment, une petite femme, toute petite, à peine
âgée de vingt ans, qui essayait depuis un quart d'heure
de monter sans y réussir, s'est mise à pleurer et à se
plaindre : on venait de lui voler le contenu d'un petit
sac à main qu'elle n'avait pas lâché, mais qu'on avait
ouvert à l'instant de l'assaut. Elle montrait le sac vide.
Elle gémissait doucement : « Qu'est-ce que mon mari
va dire? » C'était samedi. Il y avait dedans l'argent
d'une semaine de travail, et des papiers. Trois ou quatre
personnes, parmi lesquelles le voleur peut-être —
j'en avais comme une idée, — cherchèrent un instant
entre les rails ; puis, un nouveau tramway arrivant,
l'effrénée bousculade recommença. Je vis la pauvre
petite, bousculée, écrasée, saisir malgré tout la barre
de fer du marchepied, se laisser traîner par la voiture
encore en marche, et finalement se hisser sur la plate-
forme, son chapeau de travers, les cheveux défaits, les
yeux encore en larmes...
L'HOTEL WALDORF-ASTORIA
Les restaurants chic de New-York. — Le café Martin. — Un
café du boulevard sur la 5« avenue. — L'hôtel Waldorf.
— 17 étages. — 1,500 chambres. — Des bains partout. Luxe
princier. — Bureaux de Bourse, de télégraphe, de téléphone,
de pédicure, de manucure, de coiffure, de médecin, de
théâtre. — Magasins de fleurs, de journaux, de tabac. — -
Salle de théâtre, d'exposition. — Les ascenseurs. — Les
salons. — L'économat de l'hôtel. — Les caves. — Les
cuisines. — Un million et demi de cigares. — Les machines.
3,000 chevaux-vapeur. — 115 ingénieurs et ouvriers. — La
lingerie. — 60,000 pièces de linge par jour. — Les conserves.
L'argenterie. — Ce qu'on use de savon. — 25,000 francs de
rogatons. — Les employés. — 1,636 domestiques. — Courte
biographie du directeur.
On m'avait dit : « Il faut descendre au Waldorf.
C'est là que vous pourrez le mieux juger la vie amé-
ricaine. > J*y habite depuis six semaines et je com-
mence à le connaître. C'est, en effet, l'hôtel à la mode.
On y voit toutes les sortes de gens imaginables,
depuis Tarchimillionnaire jusqu'à l'irrégulière, et le
2.
18 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
mouvement est là. Mais il n'est pas que là. Il est au
restaurant Martin, chez Sherry, chez Delmonico, au
Ilolland House. Sherry est plus solennel, Delmonico
est chic, mais Martin est à la fois chic et gai.
Tenu par un Français aimable et charmant, très
connu et très aimé ici, qui a le génie de ces entre-
prises, le restaurant Martin est recherché à la fois
pour sa cuisine française excellente et pour l'atmos-
phère de gaieté que nos compatriotes savent toujours
mettre autour d'eux quand ils le veulent. Avec sa
grande salle Empire, égayée de cuivres, ses bouquets
de lampes électriques rouges sur les tables, son tapis
rouge et ses fleurs vivantes, c'est la salle la plus
animée de New-York. Les maîtres d'hôtel, les garçons
sont Français pour la plupart, et l'on y respire
l'atmosphère que le pauvre Parisien désorbité
cherche en débarquant à New-York. De plus, il y
trouve un café, un vrai café parisien avec ses tables
de marbre, ses banquettes, ses glaces, et surtout ses
consommations accoutumées servies à la mode de
Paris.
Mais ce Waldorf-Astoria est l'une de ces institu-
tions colossales que Ton ne voit qu'en Amérique.
C'est un monstre qui vaut d'être dépeint.
Bâti tout en pierre rouge, d'un style épais et solide,
en pleine 5* avenue, il tient à lui seul tout l'espace —
le a block », comme on dit ici — compris entre la
33' et la 34® rue. Il a coûté près de quarante millions
à construire. 11 renferme 1 7 étages et 1 ,500 chambres,
dont 1,200 avec bains.
La véranda qui sert d'entrée principale aux voi-
tures et aux piétons est faite de douze larges arceaux
de fer garnis de feuillages, et que dessine, le soir
L'HOTEL WALDOUF-ASTORLi 19
venu, une véritable voûle de lumière électrique. Le
rez-de-chaussée de Thètel est composé de plusieurs
immenses salles à manger très hautes, décorées
chacune d'un style différent et garnies seulement de
petites tables, car la table d'hôte est inconnue ici.
Les murs sont de pierre sculptée ou de stuc. Du
stuc dans les vastes couloirs, du stuc dans les
escahers, du stuc partout, du stuc oraé, doré,
comme dans une cathédrale byzantine. Partout des
canapés de velours, des fauteuils de soie, des sofas,
des chaises de cuir. Dans tous les cauloirs qui font le
tour de ce caravansérail gigantesque, deux rangées
de clients ou de passants, assis, causent et fument,
— car entre ici qui veut : les salons, le» bars, les
restaurants, les fumoirs, tout e^t public. Un orchestre
est là, à Tentresol, entre deux couloirs, qui joue du
matin au soir pour ceux qui veulent l'entendre. Et je
n'essayerai pas de rendre le mouvement incessant de
fourmilière qui anime les salles de thé, ïe palmarium,
le café. Le bar, les salons de réception, fa salle de
billard, le salon des dames qui est le salon de
Marie-Antoinette exactement restitué, tout en étoffes
claires, en meubles délicats et contournés, vernis
Martin et imitation de Boule. Tous les coins sont
utilisés ; il y a par ici un bureau loué à une maison
de banque où se traitent toutes les affaires finan-
cières comme au Stock Exchange; les cours y sont
affichés télégraphiquement, en même temps qu'à la
Bourse même.
A côté, voici une vitrine de marchande de fleurs,
l'étalage d'un photographe dont Tatelier est au
17* étage ; voici un bureau téléphonique pour la ville
et l'extérieur, un bureau télégraphique, le bureau
20 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
du médecin (rhôtel en a trois, dont un toujours en
permanence); voici un magasin de journaux, un
bureau de location pour les théâtres ; voici le bureau
de l'hôtel, avec les 1,500 boîtes numérotées des
chambres, la caisse, les coffres-forts immenses.
Quand une lettre arrive, elle est aussitôt timbrée de
l'heure et de la minute de son arrivée et mise dans
la boîte du destinataire. Si quelqu'un demande un
client de l'hôtel, la carte du visiteur est envoyée, dans
les trente secondes, à l'étage indiqué, au moyen de
tubes pneumatiques — un par étage — sous les yeux
du visiteur. L'enveloppe qui porte la carte est timbrée
à la seconde où on la met dans la gueule du tube, et
timbrée à sa sortie avec la réponse. Si le destinataire
est absent, la mention : Not in room (Pas dans la
chambre) est appliquée sur l'enveloppe.
De larges et luxueux ascenseurs électriques blanc
et or, de style Louis XV, où quinze personnes peuvent
tenir très facilement, sont accouplés de place en
place et font sans cesse la navette. Personne ne monte
ni ne descend jamais un escalier. Un signal électrique
indique au groom de l'ascenseur l'étage où on
l'appelle et où il doit s'arrêter. A chaque étage — il
y a six ou huit ascenseurs par étage — un cadran
muni d'une aiguille montre à quel étage se trouve
r a elevator» qu'on veut prendre. On n'attend jamais
plus de quelques secondes.
A l'entresol il n'y a pas de chambres : d'un côté,
deux grandes salles de bal, de concert ou de théâtre,
avec loges, scène, vestiaires. Ces salles sont d'un luxe
inouï : murs de marbre, lourds tapis d'Orient, glaces
énormes, plafonds peints par les premiers artistes
d'Amérique. Elles se louent 1,000 dollars par soirée
L'HOTEL WALDORF-ASTORIA 21
OU 1,500 dollars par jour. On y fait des expositions
d'art, des ventes de charité ; on y donne des bals de
fiançailles ou de mariage. De l'autre côté, c'est une
infinité de salons et de salles à nnanger de tous styles
et de toutes dimensions, qu'on loue pour des repas
de corps ou même que l'on réserve aux clients qui ne
veulent pas manger dans les salles communes. Mais
on n'y sert jamais deux personnes seules, à moins
que ce ne soit un couple descendu à l'hôtel.
Quelques-uns de ces salons sont d'un goût douteux,
d'autres sont très beaux ; mais les uns et les autres
d'un luxe et d'une richesse extraordinaires. Attenant
à ces salons, des vestibules ornés de plantes et de
statues de marbre. Après le repas, on peut y recevoir,
y fumer, y donner à chanter, à danser. Tout est
disposé pour que tout soit possible et pratique. C'est
ici que le prince Henri de Prusse, qui était descendu
au Waldorf, traitait ses invités.
J'ai visité quelques appartements du 1" étage. Il y
en a de magnifiques : tentures de soie ou de velours
broché, sofas, grands fauteuils dorés, lits incrustés
de cuivre ou d'ivoire, pianos de marqueterie, riches
tapis, tableaux, vases, petites salles à manger intimes
très chic, très élégantes, boudoirs, cabinetsde toilette,
salles de bain. Certains de ces appartements, com-
prenant plusieurs chambres, sont loués jusqu'à
500 dollars par jour (2,500 francs).
A chaque étage, un office avec service complet de
vaisselle, de linge, d'argenterie, d'armoires chaudes
et de garde-manger froids. Mais tous les repas
viennent des cuisines par des ascenseurs spéciaux;
l'ordre est transmis par des tubes pneumatiques et
exécuté dans le premier sous-sol. Aussitôt que les
S2 DE iNEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
mets sont apportés par Fascenseur, ils sont placés
sur de petites tables préparées d'avance que les
domestiques portent toutes seryes dans les chambres.
El c'est ainsi du l"" étage au 16". Au 17% c'est le
toit de l'hôtel ; on y installe, l'été, sous des tentes,
parmi les iïeurs, les plantes et les ventilateurs, un
restaurant en plein air, d'où l'on voit l'Hudson.
Dans une chambre ordinaire, comme la mienne
(5 mètres sur 7) il y a dix lampes électriques, trois
au plafond, deux de chaque côté de la glace, une sur
la table de nuit, une dans la salle de bain, une dans
le cabinet-vestiaire.
Toutes les boiseries sont en acajou, les portes et
les plinthes, l'encadrement des fenêtres et des che-
minées.
Le mobilier d'une chambre se compose d'un
immense lit de cuivre pour deux personnes, d'une
table de nuit avec lampe électrique mobile, d'une
cheminée avec une pendule qui marche^ d'une chaise
longue, de deux fauteuils, de trois chaises, d'une
vaste commode à psyché, de doubles rideaux, d'un
épais tapis, d'un bureau à tiroirs, d'une table. Tous
les meubles sont en acajou.
La salle de bain, aux murs de faïence, au carre-
lage de mosaïque couvert d'un tapis de laine, se
compose (naturellement) d'une vaste baignoire de
faïence avec eau chaude et eau froide à volonté et à
toute heure du jour et de la nuit, d'un lavabo à eau
chaude et eau froide et d'un cabinet inodore. Douze
serviettes pendues au mur, appareil électrique à
chauffer les fers à friser, des listes tout imprimées
pour le linge à blanchir, qu'on peut avoir le jour
même. Près de la porte de la chambre, une petite
L'HOTEL WALDORF-ASTORÎA 23
trappe d'acajou avec cette inscription : « Mettez ici
vos chaussures pour être nettoyées. » Vous ouvrez
cette niche qui est pratiquée dans l'épaisseur du mur,
et qui s'ouvre aussi sur le couloir : c'est là que le
valet vient les prendre sans bruit, quand vous
dormez.
ïî nous faut maintenant redescendre dans les sous-
sois, où est la vie même de l'hôtel.
Le premier sous-sol est occupé, d'un côté par les
coiffeurs pour hommes et pour dames, les pédicures,
les manucures, les bains russes, de l'autre par le
département du steward ou économe de l'hôtel :
chambres de réception des marchandises, cuisines,
boulangerie, pâtisserie, dépôt des cigares, caves pour
le vin en gros et le vin en détail, chambres de
conserve, lingerie, dépots de bagages, réfectoire pour
le personnel, que sais-je encore ! Et tout est énorme,
prend toute l'étendue souterraine de l'hôtel. Rien
qu'à la lingerie, il y a 95 employées femmes qui ne
sont occupées toute la journée qu'à plier les nappe-
rons. 7 employés ne font du matin au soir qu'ouvrir
des huîtres et des clovisses. Le chef des huîtres a
500 francs de salaire. La confection du café dans des
alambics de métal d'un mètre de hauteur, et sa dis-
tribution dans les cafetières retiennent 6 hommes.
La vaisselle et Targenterie sont lavées dans d'im-
menses cuves chauffées à la vapeur : 165 laveurs y
sont occupés du matin au soir.
La cave du gros et celle du détail contiennent
ensemble pour un million de francs de vin I Elles
occupent 28 employés.
Le dépôt des cigares renferme pour 300,000 dol-
lars de cigares, tabac et cigarettes. Les cigares les
n DE NEW-YORk A LA NOUVELLE-ORLÉAiNS
plus chers sont de 1 dollar 1/2. Ce dépôt est une
vaste bibliothèque minutieusement rangée, élégante
et parfumée, dont la température est soigneusement
entretenue entre le chaud et le froid pour assurer la
conservation du tabac.
Mais il y a un deuxième sous-sol, aussi vaste que le
premier. Quand vous y arrivez, vous croyez être dans
une très grande usine. Des machines, des dynamos
aux roues énormes, des chaudières hautes de 8 mètres
fabriquent la lumière, la force pour les ascenseurs,
pour la ventilation, pour le chauffage, pour la pro-
duction de la glace. Soit 8 machines pouvant produire
3,000 chevaux-vapeur. 115 ingénieurs, ouvriers élec-
triciens et mécaniciens sont occupés à ce service de
force. Sous les trottoirs de la rue, il y a toujours
20,000 tonnes de charbon en réserve, pour n'être
pas pris au dépourvu par une grève.
Plus loin, ce sont des ateliers de menuiserie, de
serrurerie, de plomberie, de ferblanterie, pour toutes
les réparations à faire dans l'hôtel. Il y a même un
atelier d'horlogerie et un atelier pour la réargenture
des couverts.
Une insupportable odeur d'ammoniaque vous
monte au nez tout à coup; elle vient de la fabrique
de glace. On y fabrique par jour 50 tonnes de glace
artificielle, plus 100 tonnes de force réfrigérante,
pour toutes les glacières de l'hôtel. Les 50,000 kilos
de glace ne sont pas consommés à l'hôtel, naturelle-
ment; on en vend à différentes industries de la ville.
La buanderie lave et repasse 60,000 pièces de
linge par jour. Gomme je m'étonnais tout de même
un peu de ce chiffre, on me fit remarquer que tout le
linge de près de 3,000 personnes (voyageurs et per-
L'HOTEL WALDORF-ASTORL\ Es-
sonne!) passait là! 3,000 draps par jour, 8,000 ser-
viettes de toilette, de table, de cuisine, les torchons,
les rideaux, les tabliers, les nappes et les napperons.
Chaque fois qu'on demande un verre d'eau, à table
ou dans une chambre, on vous rapporte sur un pla-
teau, avec un napperon plié qui ne doit jamais servir
deux fois. Des douzaines de machines automatiques
pour le lavage, le séchage et le repassage fonction-
nent incessamment.
Dans un coin hermétiquement clos on me montra
une centaine de grands barils remplis de détritus de
toute sorte : viandes, poissons, pain, citrons, coquil-
lages. Ce sont les restes de la veille, qu'un entrepre-
neur vient prendre tous les jours, d'où on tire la
graisse, et que Thôtel vend pour 5,000 dollars par
année.
Puis ce sont les caves de conserves. Il me semble
que j'ai bien regardé une cinquantaine de chambres-
éclairées à l'électricité, hermétiquement closes par
d'épaisses portes de bois, remplies de victuailles à
nourrir une ville entière. Des enfilades de jambons
pendus aux plafonds, d'énormes pièces de bœuf d'un^
rouge d'apoplexie, des moutons entiers ouverts, des
centaines, des milliers de dindes, de poulets, de
pigeons, de canards, de faisans plumés, de cochons
de lait et de cochons d'Inde encore roses; une odeur
fade et désagréable monte de cet amas de bête&
mortes. Puis ce sont les légumes, haricots, céleris,,
champignons, pommes de terre, asperges, salades,
patates, endives, tomates, en quantité incal-
culable; puis ce sont les fruits aux parfums ^rais, les-
pommes, les poires, les ananas, les raisins, les
citrons, les oranges, les grape- fruits. Des tuyaux
3
Î6 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
de réfrigération traversent toutes ces chambres, et il
y fait froid. Ces tuyaux font refroidir l'air par rayon-
nement.
L'argent qui entre et qui sort comptant d'une telle
usine est phénoménal. On a acheté, à Touverlure de
l'hôtel, pour 250,000 dollars d'argenterie, c'est-
à-dire pour un million deux cent cinquante mille
francs. Depuis, on en a renouvelé à peu près la
moitié. Chaque année, les amateurs de souvenirs,
les domestiques en escamotent pour 50,000 francs.
On use par an pour 30,000 dollars de linge
<150,000 francs).
Ce mois de décembre — j'ai passé deux heures
dans le bureau de l'économe de l'hôtel et j'ai vu les
factures — on a acheté pour 6,000 dollars de vais-
selle et de verrerie. Le mois précédent — c'était le
Concours hippique — ces achats s'étaient élevés à
11,000 dollars ! (55,000 francs).
En moyenne, on consomme par année un million
de feuilles de papier à lettres.
Le savon s'achète à Londres, par 200,000 gâteaux
à la fois, ce qui fait à peu près la consommation d'une
année. Car chaque nouveau client qui entre dans une
chambre trouve deux morceaux de savon neuf, un sur
son lavabo et un dans sa baignoire.
On sert au Waldorf, car on y vient manger de la
ville, une moyenne de 2,000 repas de chaque sorte
par jour, soit 6,000 repas, sans compter les soupers.
Les provisions de victuailles sont énormes. Comme
il faut une cinquantaine d'aloyaux par jour, on tue
journellement 25 bœufs pour le Waldorf. Ces bœufs,
d'abord recueillis dans les prairies, mais trop durs
pour être mangés, sont tenus six semaines dans les
L^HOTEL WALDORF-ASTORIA 27
étables de Chicago où on les engraisse, puis amenés
à New-York et conservés pendant quelques jours
avant d'être consommés.
On ne mange presque pas de veaux à New-York.
En revanche, le Waldorf absorde quotidiennement
de 20 à 25 agneaux, 25 petits salés, 20 jambons, une
centaine de perdreaux, 200 cailles, 100 dindes,
30 douzaines de pigeons, 40 douzaines de canards
domestiques, pour 175 dollars de lait, pour 500 francs
de champignons frais, 8,000 petits pains — fa-
briqués à l'hôtel même — et 5,000 pains tendres
pour le café au lait du malin.
Gela fait, en moyenne, un total de 7,500 dollars de
victuailles par jour (37,500 francs). De plus, chaque
mois, il entre pour environ 100,000 dollars de con-
serves de toute espèce.
On paye à la ville pour l'eau des bains, de la bois-
son et de la fabrique de glace, une redevance
annuelle de 50,000 dollars (250,000 francs). Toute
l'eau est, pour les bains, filtrée avant l'usage, et
pour la table et la glace, elle est, de plus, dis-
tillée.
Le personnel se compose de 1,636 employés mâles
et femelles de toute sorte : parmi lesquels, 96 cuisi-
niers et marmitons, 18 boulangers, 165 laveurs de
vaisselle, 177 pages et grooms, 105 porteurs de
bagages et balayeurs, 560 garçons, 175 femmes de
chambre, etc., etc. Ce personnel coûte à peu près
05,000 dollars par mois (325,000 francs). Les garçons
de salle sont payés 40 dollars par mois (200 francs) ;
les garçons d'étage, 50 dollars; les femmes de
chambre, 18 dollars; les employés des bureaux de
500 à 1,000 francs, selon leur travail. Tous les
Î8 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
«mployés sont nourris; les femmes sont, en outre,
logées et blanchies.
Et quand je vous aurai dit qu'il y a des jours,
nombreux dans l'année, où les recettes de l'hôtel
montent jusqu'à 100,000 francs, vous comprendrez
comment il se fait que le propriétaire actuel,
M. Boldt, ancien garçon d'office et, il y a quelques
années à peine, simple maître d'hôtel, est en train de
<ievenir l'un des hommes les plus riches et les plus
<x)nsidérés du commerce de New-York !
PETITES NOTES ET CROQUIS
Déjeuner avec miss Alice Roosevelt. — Le baise-mains rem-
placé par les tenailles. — Portrait de la fille du Président. —
Type sympathique de la jeune lilie américaine. — Le Concours
hippique. — Élégance discutable. — Trop de bijoux et trop
de plumes. — Ouverture du Metropolitan-Opera. —
Mme Astor. — Une chambrée de milliardaires. — Une Diane
chinoise. — Le peintre llelleu admire la plastique des femmes
américaines. — Le nez des Trusts. — M. Pierpont Morgan.
— Mmes Eames et Alvarez dans Otello, — Soir de neige. —
Nostalgie. — Tristesse mystérieuse.
Déjeuné ce matin au Cercle des gens de Loi, de
Down Town (la Ville basse) avec un des premiers
avocats de New-York et sa femme, deux jeunes gens
très riches et dont le sport est la seule occupation,
un des plus jeunes et des premiers hommes d'affaires
de rAmérique, et trois jeunes filles parmi lesquelles
Mlle Alice Roosevelt, fille du président de la Répu-
blique.
On arrive à une heure et demie. Petit salon clair.
Table couverte de roses. On fait les présentations à la
bonne franquette : Mr Untel — How do you do ? ^
30 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Shake-hand énergique qui me broya un peu les doigts
et me secoua les articulations du bras. Et on se met
à table. On cause de n'importe quoi, chacun pour soi,
guère de conversation générale, et une demi-heure,
au plus trois quarts d'heure après, le repas est fini.
Vous vous figurez qu'on va s'asseoir, faire des grâces,
aiguiser sa langue, essayer de briller? Il y a le Con-
cours hippique à deux heures, on est en relard, on
s'en va, sans même se dire au revoir.
J'avais à peine eu le temps d'entamer un bout de
conversation avec mes voisines, d'entendre l'une
d'elles, aux yeux languissants, me dire :
— Ici, on ne pense qu'à gagner de l'argent, de
l'argent, toujours de l'argent. A la fin, on finit par
détester ce mot : money...
Et je voudrais rendre l'accent et la grimace d^
colère et de répulsion qu'elle eut en prononçant ce
mot. De la seconde de mes voisines, jeune fille de dix-
huit ans, fraîche, rose, aux dents éclatantes, gaie
comme un oiseau, j'avais juste appris qu'elle était
sortie du collège depuis six mois, et qu'elle était si
heureuse de sa liberté I et qu'elle se promettait de
s*amuser beaucoup avant son mariage, parce que le
mariage c'était la fin de tout, et qu'on ne lui avait
pas encore dit qu'elle était jolie.
De miss Alice Roosevelt, on m'avait dit qu'elle ne
savait que quelques mots de français, mais que son
père le comprenait fort bien; qu'elle n'était jamais
allée à Paris, et qu'elle espérait y venir au prochain
printemps. La fille du président Roosevelt est char-
mante. Les traits ne sont pas réguliers, mais l'ex-
pression en est si vivace, si énergique et si souriante
k la fois ! Une sorte de timidité nerveuse se devine
PETITES NOTES ET GKOQUIS 3i
malgré ses gestes brusques, son parler net et bref, sa
poignée de main robuste et rapide, son petit salut
sec. Ses manières sont d'une simplicité délicieuse.
Après le déjeuner, au Concours hippique, je me
trouvai de nouveau avec elle dans la loge de M. J. H.
Ilyde, et je la voyais se pencher gentiment hors du
box, serrer les mains d'une quantité déjeunes garçons
et déjeunes filies, et se mettre aussitôt à rire avec eux
sans l'ombre de gène ou de retenue, avec cette liberté
et ce naturel qui sont un des côtés les plus agréables
el les plus sympathiques du caractère américain.
6
Il y a encore beaucoup de monde à la campagne ,
certaines grandes familles y demeurent même tout
l'hiver, sauf à faire de temps en temps une apparition
à New-York pour un déjeuner ou un dîner. Les grands
bals ne commencent qu'en janvier, et les seules
grandes réunions mondaines de la saison ont été
jusqu'à présent le Concours hippique (Horse Show)
et l'ouverture du Metropolitan Opéra. Les hôtels
débordent, des appartements sont retenus au Waldorf
depuis l'année dernière pour la Grande Semaine, et
il ne faut pas songer à trouver une place au café Martin
pour le lunch, le dîner ou le souper.
De l'avis même des dames américaines, le Horse
Show est plutôt un « Dress Show », c'est-à-dire une
exposition de toilettes. On y vient voir beaucoup moins
les chevaux que la mode. Tout ce que New-York
compte de millions et d'élégances est là; et l'on y
vient aussi de Chicago et de Pittsburg, de Boston et
de Philadelphie.
^2 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS j
Grâce à cette invasion de la « province », on sou- |
tiendrait difficilement que l'élégance du public est }
sans mélange. On porte beaucoup de bijoux. Il y a 1
des plumes trop grandes sur les chapeaux, et toutes i
les robes ne sortent pas de chez Paquin. Cependant \
le coup d'œil du soir est superbe. La vaste salle est '\
éclairée par des lignes de lampes électriques qui ]
suivent le dessin des charpentes du toit. Les loges l
circulaires et le promenoir sont remplis de toilettes j
décolletées et d'habits noirs. Et alors les gemmes |
triomphent 1 Nombre de ces toilettes sont pleines de j
goût etportces admirablement sur d'admirables corps. ]
Et jamais de plus riches joyaux n'ont orné de plus ^
belles poitrines ; c'est une justice qu'il faut rendre j
aux unes et aux autres ! \
L'assemblée est calme. On s'y agite et Ton y parle \
peu. Les gens n'ont pas l'air de se connaître beaucoup. ]
On se regarde, on se lorgne, et ce qui se passe sur la j
piste paraît assez indifférent. Les réunions analogues, j
chez nous, sont plus animées, on se rend beaucoup j
plus de visites et on manifeste davantage. Les chevaux \
y sont plus beaux aussi, les connaisseurs plus nom- ]
breux. Pourtant, ici, les attelages de coach sont incom- i
parables et conduits de main de maître par les Moore 1
^t les Ilyde. Je crois que ce sont à peu près là toutes l
ies différences qu'on peut noter. i
i
L'ouverture du Metropolitan Opéra fut très brillante.
Il n'y avait pas une place libre dans la superbe salle
^ont Maurice Grau est le « manager » très aimé.
On aurait pu se croire à une soirée de gala à
i
PETITES NOTES ET CROQUIS 33
l'Opéra de Paris ! Je ne dis pas cela pour flatter les Amé-
ricains, mais je n'y vois vraiment aucune différence.
Il devait y avoir là les plus beaux joyaux du monde
et les plus belles femmes de la terre. Mais la reine,
celle vers qui tous les regards étaient sans cesse
tournés, c'était la belle Mme Astor, l'un des plus
grands noms d'Amérique, età coup sûr la plus magni-
fique Diane que puisse rêver un sculpteur, une Diane
un peu chinoise.
On me cita aussi, à l'entr'acte, d'autres noms
célèbres et d'autres beautés. Mais comment les retenir
tous? C'étaient les Vanderbilt et les Whitney, les
Gould, les lîyde, les Harriman, les Belmont, les
Glarke, les Jay, les Sloane, les Emery, les Alexander,
les Winthrop et les Watson Gérard, tous noms avec
lesquels nos oreilles européennes sont déjà familia-
risées, et que nous apprendrons, je crois, à connaître
mieux encore. Mais Thomme que se disputaient les
regards des autres hommes était M. J. Pierpont
Morgan.
— Voyez-vous cet homme, là-bas, avec ce nez
énorme? C'est lui.
Je le suivis du regard de loge en loge, où il allait
faire visite. Mais il était trop loin de moi pour que
je pusse l'étudier convenablement : je ne voyais qu'un
plastron blanc, des cheveux grisonnants, et, depuis
qu'on me l'avait dit, un nez... gros comme un trust.
On jouait Otello en italien. Alvarez et Mme Eames
chantaient. Leur succès fut très grand. On ne peut
rien rêver de plus dramatique qu'Alvarez dans ce
rôle, et sa voix ne fut jamais plus éclatante ni plus
solide. Quant à Mme Eames, Bostonienne de naissance,
elle est l'enfant gâtée du public américain. Elle
3i DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
chante Desdémone avec cette voix pure, d'essence si
noble, qui n'a pas sa pareille. Et sa beauté, qui fut
ce soir-là mélancolique et touchante, doublait le sen-
timent dramatique de son chant. Les loges et toute la
salle firent aux deux artistes de longues ovations.
Ici on ne se lasse pas d'applaudir. On ne compte pas
les rappels, comme chez nous. Pour saluer le public,
les artistes passent devant la rampe, le rideau baissé,
par de petites portes ménagées à droite et à gauche
du cadre de la scène. Pendant ce temps, les machi-
nistes peuvent changer les décors; autrement les
entr'actes n'en finiraient pas.
A
Ce qu'on regarde le plus en arrivant dans un pays
étranger, c'est naturellement le spectacle de la rue,
des restaurants et des théâtres.
Dans les rues élégantes où les femmes vont à pied,
5* avenue et rues avoisinantes, il n'y a pas beaucoup
de différence — au premier coup d'œil — avec la
tournure et l'élégance des promeneuses dans les riches
quartiers de Paris. Les femmes marchent bien, leurs
toilettes sont pour la plupart irréprochables. Elles
n'ont pas, dans la démarche, ce rien gracieux, désin-
volte et coquet, qui fait le charme des Parisiennes,
mais elles se rattrapent par quelque chose de plus
solide et de plus équilibré dans l'allure, qui donne à
certaines un port de déesse.
La mode est, en ce moment, aux larges chapeaux
plats ornés de plumes et de dentelles flottant à l'arrière.
Cette mode, qui sied surtout aux femmes de grande
taille, est ravissante ; elle donne aux regards abrités
PETITES NOTES ET CROQUIS 35
sous les larges bords du chapeau un air de mystère,
et encadre admirablement les lourdes chevelures.
6
Rencontré le peintre Helleu sur la 5° avenue, avec
un carton sous son bras. Il vient d'arriver à New- York
et s'est mis déjà au travail.
Il s'écrie :
— C'est ici le pays des belles femmes I Ah ! les
belles femmes I...
On voit tout dans ce pays extraordinaire, et les
Américains s'étonnent difficilement.
Pourtant, ces jours passés, je vis, de mes propres
yeux, dans une des salles à manger du Waldorf, quel-
que chose qui leur paraîtra à eux-mêmes incroyable.
C'était dimanche, un soir de neige. J'étais descendu
tard dîner, m' étant oublié à des lectures dans ma
chambre. Les salles étaient vides. Il ne restait que
peu de monde aux tables : deux familles en grande
toilette, deux dames, une brune et une blonde cou-
vertes de bijoux et de dentelles, coiffées de larges
chapeaux à plumes, les hommes en habit noir, et une
petite fille de sept à huit ans, aux yeux éveillés, qui
regardait et écoutait tout avec curiosité. Dans un
coin, deux hommes en habit également, l'air sérieux
et grave, mentons carrés et maxillaires saillants ; deux
ou trois autres personnes encore, effacées dans des
coins. Et, à une table voisine de la mienne, un
hommî seul, d'une quarantaine d'années, à peu près
36 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
chauve déjà, à la figure bonne et tendre, la bouche
forte et l'œil bienveillant. Je me disais, en le regar-
dant, qu'il ne devait pas être Américain ; à côté des
figures énergiques et fortes dont mon œil est à pré-
sent repu, celui-ci, malgré sa haute taille et sa forte
carrure, me faisait TefTet d'une femme.
Un orchestre jouait, depuis le commencement du
dîner, et assez mal, des airs de toute sorte, sans in-
térêt. Tout à coup, l'orchestre s'étant arrêté, une.
harpe préluda et se mit à jouer en solo un air mélan-
colique et doux. Les dîneurs se turent, les dames
battirent gentiment la mesure avec leur couteau et
leur tête, en fredonnant l'air à mi-voix. Par hasard
mes yeux se portèrent sur mon voisin, le grand gail-
lard blanchissant, et je vis des larmes couler de ses
yeux dans son assiette, des larmes grosses et rapides
qu'il croyait cacher. Il me tournait le dos à demi, et
je ne le voyais que de profil, mais je suivais dans une
glace ses moindres mouvements : il essuyait ses yeux
du bout de ses doigts, et sa bouche avait une expres-
sion d'enfantine douleur.
Si vous pensez au décor et à l'ambiance, il n'y a
pas de drame au monde plus émouvant que ce simple
tableau.
LE FOOTBALL
Le match entre Harvard et Yale. — Fêle nationale des jambes
et du muscle. — Rouges et Bleus. — Va morceau de pain
pour 2 fr. 50. — 40,000 curieux. — Une revanche à prendre.
— Yale favori. — La mascotte. — Reporters sténographes.
— On mange, on regarde, on écrit et on télégraphie en
même temps. — Un jeu pacifique. — Le niilch. — Les faux
nez. — Les oreillères. — Les jambières. — Les cuirasses.
— Les casques. — Le chef d'orchestre des acclamations
et des cris de guerre. — Quelques blessés. — Cris de mort.
— Tue-le! — Yale vainqueur.
La plus magnifique partie de football, dans l'Amé-
rique entière, est paraît-il, celle qui se joue tous les
ans à la fm de novembre entre les deux vieilles uni-
versités d'Harvard et de Yale. Elle dépasse même en
importance et en retentissement celle d'Army and
Navy (Armée et Marine) qui se dispute vers la même
époque. Ce match est un événement national, quelque
chose comme le Grand Prix de Longchamp en France,
le Derby en Angleterre et fouverture des courses de
laureauxà Madrid ou à Séville, avec cette différence
4
38 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
que, la lulte mettant en présence des hommes, â
l'attrait du sports'ajoute l'excitation de l'effort humain,
qui seul réussit à passionner vraiment ce pays.
Aussi tous les trains qui partaient ce matin-là de
New-York pour New-Haven, où se trouve l'université
de Yale, semblaient des trains de plaisir élégants
emmenant la foule à une partie de fête. Jeunes liiles
et jeunes gens, hommes et femmes portaient tous à
la boutonnière des œillets et des roses rouges ou des
violettes, ou à la main de petits drapeaux écarlates
ou bleus, selon les préférences de chacun, car Yale
et Harvard ont leurs couleurs, — rouge pour l'un,
bleu de roi pour l'autre.
Il faisait un temps splendide, sec et froid. Les
hôtels de la petite ville regorgeaient. Des processions
de gens en quête de nourriture se croisaient sur le
seuil des restaurants et des auberges. Le:S plus avisés
avaient apporté des paniers de provisions. Des mar-
chands criaient du chocolat et des sandvviclies qu'ils
vendaient à des prix inconcevables. J'ai payé un
sandwich un demi-dollar, et quel sandwich !... une
étroite langue de viande blanche et dure entre deux
feuilles de pain-éponge!
Et la route de 2 kilomètres qui mène de la gare au
stand où a lieu la partie est remplie d'un flot inces-
sant de foule qui se hâte comme un fleuve pressé à
travers des rangées de villas en bois rouges et jaunes.
Les tramways électriques sont combles, chaque voiture
contient bien deux fois plus de gens qu'elle n'a de
places; cinquante voyageurs accrochés les uns aux
autresdébordent des marchepieds, vacillent en grappes
à chaque arrêt et à chaque départ, et les cars se suivent
sans interruption.
LE FOOTBALL 39
Nous voici devant le stand. Imaginez d'immenses
échafaudages de iO mètres de hauteur, supportant
d'innombrables gradins qui s'étagent en amphi-
théâtre sur les quatre côtés d'un rectangle décou-
vert. Au centre, une pelouse de 60 ou 80 mètres de
long, large de 20 environ. Quarante mille personnes
peuvent tenir là! Et pas une place n'est vide. Cet
amas défoule constitue déjà un spectacle impression-
nant.
Deux des côtés du rectangle sont peuplés des étu-
diants d'Harvard et de leurs invités; ils font face aux
étudiants de Yale et à leurs partisans.
Les gradins d'Harvard sont rouges comme un champ
de trèfle, tant il y a de petits drapeaux qu'on brandit,
de roses et d'œillets, de rubans, de brassards, même
de costumes écarlates portés par des dames; les gra-
dins de Yale sont bleus et violets.
Le match sera chaud. Depuis trente ans qu'on a
inauguré cette rencontre annuelle, Yale a presque
toujours été victorieux. Mais l'année dernière Harvard
a battu Yale à plates coutures, et Yale veut prendre
sa revanche. Les paris sont ardents. On a risqué de
grosses sommes à la Bourse de New- York, tous ces
jours derniers, sur Tune ou l'autre équipe, — le
teaîn^ comme on appelle ici l'équipe de chaque camp,
d'un mot qui a passé du reste en France dans notre
langage sportif. Mais c'est le team de Yale qui est
favori. Pourtant ceux de Harvard sont sûrs de la vic-
toire : ce sera une belle dispute.
L'heure a sonné, et voici la « mascotte » de Yale
qui fait son apparition : c'est un chien tenu en laisse
par un petit groom habillé en costume Louis XV et
poudré. H fait avec son chien le tour de la pelouse en
iO DE NEW-YORK A LA NOUVELI.E-ORLÉANS
courant, aux applaudissements des partisans de Yale :
il paraît que cela doit porter bonheur au team...
Je monte à ma place, qui se trouve être du côté de
Harvard, parmi la presse américaine qui est ici bien
chez elle, séparée du reste de la foule par des bar-
rières. Une extraordinaire surprise professionnelle
m*y attendait. Il y a là une cinquantaine de reporters
assis à des tables de bois et enveloppés dans leurs
pelisses. lis sténographient rapidement leurs pre-
mières notes, tandis qu'à côté d'eux un camarade, qui
a devant lui un appareil Morse, lit la copie de son col-
lègue, et aussitôt qu'une phrase est écrite, la répète
sur son appareil. Les fils télégraphiques passent sous
les tables et sont reliés par un système central à
chaque bureau de journal, soit à New-York, soit dans
les autres grandes villes d'Amérique. De sorte qu'à la
seconde même où le rédacteur relate un fait, ce fait
est connu à New-York, à Philadelphie ou à Boston !
D'autres ont leur machine à écrire et pianotent inces-
samment, sans perdre de vue le spectacle. Ils ont
apporté des provisions sèches et ils mangent en écri-
vant et en télégraphiant. Je crois que nous voilà loin
de nos moyens d'information européens !
Au milieu de cris et d'applaudissements, les équipes
font leur entrée, celle de Yale d'abord : onze jeunes
gens en maillot bleu-marine, pantalon khaki, bas
b,^us; leurs jambes sont protégées tant bien que mal
contre les coups de pied par des jambières de cuir;
certains ont sur la tète une sorte de casque de cuir à
oreillères; je vois même sur une face un faux nez de
caoutchouc. Puis voici ceux de Harvard, en rouge
sombre. Et aussitôt les acclamations commencent.
Encore un étonnement. Ces acclamations ne sont pas
LE FOOTBALL 41
spontanées. Elles sont réglées comme des chants. Au
bas des estrades, de place en place, se tient une sorte
de chef d'orchestre qui, muni d'un petit drapeau à
longue hampe aux couleurs des universités, bat la
mesure des cris et des chants de chaque camp. Toutes
les deux minutes, ce maître de l'enthousiasme lève les
bras, brandit son fanion, et les hurlements partent,
rhytmiques et disciplinés. Les chants varient. Les cris
sont toujours les mêmes. Le cri de Yale, par exemple,
c'est le chœur des Grenouilles d'Aristophane, que
l'on prononce ainsi, en le scandant comme un cri de-
guerre :
Brekekekex ! — Koex I koex!
Brekekekexl —Koex! koexl
Ro î up ! Ho ! up !
Paraboloo!
Yai-'
Tout cela est lancé comme une espèce d'aboiement
terrible et sauvage, pour finir sur le mot : Yale^ d'un
ton d'enthousiasme suprême.
Le cri de Harvard est plus sauvage encore :
Rah! Rah! Rah! Rah!
Rah ! Rah 1 Rah ! Rah !
Harvard I
Figurez-vous dix mille, vingt mille gosiers solides
scandant huit fois ce cri sous le ciel libre, comme des
roulements de tambour saccadés, en mesure, sous la-
baguette rythmique d'un chef de chant! C'est effrayant
de puissance et d'énergie. Et tout le temps que durera
la partie, ces mêmes cris, échangés d'un bout à l'autre
du stand, accompagneront les jeux, soutiendront et
4.
it DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉAINS
exciteront de ïeur magnétisme le courage des lut-
teurs. J'ai eu l'occasion, par la suite, de réentendre
ceschants. C'était, un soir, aprèsbeaucoupdewhiskies.
Mes jeunes amis qui les chantaient, avaient les larmes
aux yeux. J'y découvris, en effet, l'émotion de tout ce
qui rappelle l'enfance et l'exaltation du jeune âge.
Les équipes se sont essayées à lancer la balle à des
hauteurs extraordinaires, les hommes se sont con-
certés, ont esquissé des répétitions de coups; puis, au
milieu du silence, le ballon a été jeté. Tout le monde
connaît aujourd'hui le football : deux camps de onze
adversaires qui essayent, selon des règles convenues,
d'envoyer ou de porter un gros ballon de peau dans
le camp ennemi. Il y a des parties célèbres de foot-
ball en Angleterre, il y en a même en France de belles
auxquelles j'ai assisté, mais ce que j'ai vu là dépasse
comme sensation de brutalité tout ce qu'on peut ima-
giner.
Je ne vous décrirai pas la partie, j'en serais d'ail-
leurs incapable. Car, dès le signal donné, il est impos-
sible de voir autre chose sur la pelouse que des dos
courbés, des jambes raidies, des mains tendues et
crispées comme vers une proie précieuse; puis, quand
le ballon est lancé, une bousculade effrénée se pro-
duit, on tire les jambes de l'adversaire qui tombe du-
rement, se relève aussitôt, à moins qu'il ne soit écrasé
par la masse de ceux qui se battent sur son corps. Si
par hasard l'un des champions réussit à se dégager
avec la balle et à fuir, c'est alors une course effrayante!
On se jette à terre devant lui, et on le voit trébucher,
s'abattre, en serrant toujours le ballon dans ses bras
comme un enfant chéri. Ou bien, s'il échappe à ce
-grande,[d'autres mains l'agrippent au passage par la
LE FOOTBALL 43
tête, par le buste, par les jambes, par les pieds,
jusqu'à ce qu'il soit étendu sur le sol. Mais pendant
ce temps, ceux de son camp ne restent pas inactifs :
ils se précipitent sur ceux qui veulent s'opposer au
passage du porteur de ballon, les bousculent, les
repoussent, et c'est alors une m,êlée générale, prodi-
gieuse, impossible à suivre, tant elle est rapide, ar-
dente et multiforme.
L'enthousiasme du public souligne chaque péripétie
du combat; les cris des étudiants, les koex! les rah!
puissants et rythmiques emplissent l'air, et je vous
assure qu'on ne pense pasà rire niàplaisanter. On respire
une atmosphère électrique, saturée de force et d'é-
nergie. Et le spectacle de la foule est beau. Tous les
cous sont tendus vers la pelouse, les yeux brillent d'une
ardeur de bataille, les doigts se crispent sur les balus-
trades, les poings se ferment, et j'ai entendu, à un mo-
ment grave de la lutte, un étudiant crier : « KillhimlTi
(Tue-le !), et : « Break his neck ! » (Casse-lai le cou!)
Je me suis retourné et j'ai regardé ce doux apôtre.
G'étaitun jeune homme de dix-neuf à vingt ans, brun,
imberbe, correct; ses yeux luisaient d'une flamme
aiguë entre ses sourcils froncés; ses dents étaient ser-
rées et ses maxillaires en saillaient davantage. Je sais
bien que ce n'étaient que des paroles, et qu'il n'était
pas lui-même un assassin. Mais, tout de même, un jeu
d'où émane une telle frénésie de lutte brutale ne peut
pas être bon pour la civilisation. Les avis, du reste, sont
partagés en Amérique sur la valeur morale du foot-
ball. Les uns veulent le supprimer, d'autres s'y refu-
sent. Je crois pourtant que personne ne soutiendra
qu'il développe la douceur et la bonté. Mais, en re-
vanche, il cultive prodigieusement la force de résis-
44 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
tance, le coup d'œil et la combativité. Je ne crois pas
que la méchanceté y entre pour rien. La partie finie,
ces jeunes gens restent des amis, comme des escri-
meurs après un assaut. Môme, au début du jeu, Yale
salue Harvard, et Harvard salue Yale de trois longs
cris de bienvenue.
J'ai pu voir ces lutteurs de près. Avec leurs têtes de
jeunes Romains ils n'ont certes pas des airs d'agneaux.
Leurs mentons et leurs maxillaires saillants, leurs
regards courts et froids, leurs épaules, leurs bras et
leurs poitrines musclés, leurs mains épaisses ne
sont point d'évangélistes, et quand ils entreront dans
la vie, ce seront des concurrents redoutables pour
l'assaut des tramways de Broadway : mais il y a daas
^expression de ces têtes de la droiture, du courage et
du sang-froid. Et si le football est apte à développer
ces qualités, on peut dire, il me semble, qu'il est dé-
fendable.
En tout cas, il passionne éperdument le peuple amé-
ricain. Il faut voir et entendre la foule quand l'un des
deux camps est sur le point de gagner! Lorsque le
coup décisif se prépare, c'est un halètement uni-
versel et colossal qui, au moindre mouvement en avant
de l'équipe favorite, fait éclater en trombe formidable
les applaudissements et les cris. Quarante mille poi-
trines hurlent ou chantent les cris de guerre des étu-
diants, les âpres cris rythmiques, alternés de chants
énergiques, de chants de combat et de victoire, scandés
avec un ensemble merveilleux qui en augmente l'effet.
Ceux de Harvard ont mis des couplets de circonstance
à la Marseillaise que j'entends tout à coup, avec éton-
jaement, chanter avec des paroles anglaises.
De temps en temps, on voit l'un des joueurs
LE FOOTBALL 4S
tomber et rester à terre : un mauvais coup a été
donné. On s'empresse autour de lui ; un médecin tra-
verse la pelouse en courant, un aide apporte un seai>
d'eau et une éponge; on asperge une figure, le mé-
decin tire el secoue un bras démis ou masse rapide-
ment des doigts, et la partie reprend bien vite : le
blessé a voulu continuer. On en voit qui boitent et
qui refusent de se laisser remplacer. Après une ba-
garre plus terrible que les autres, j'aperçois l'un des
joueurs bleus de Yale qui tombe en se tenant la tête
à deux mains. Le coup est trop grave sans doute, car
il se laisse emmener, au milieu d'acclamations fréné-
tiques. Un autre bleu, un remplaçant tout prêt, accourt
prendre sa place en piaffant d'allégresse.
Pendant ce temps, nos confrères américains conti-
nuent d'écrire et de télégraphier, en mangeant de&
pâtes de maïs et du chocolat.
Après trois heures de lutte acharnée, Yale est vain-
queur : il a gagné par 22 points à 0, ce qui est un^^
triomphe. La défaite de Harvard tient à ce que chacun
veut se distinguer pour son compte, briller, être une
étoile, tandis qu'à Yale on observe la discipline par-
faite, et que la règle est re.Tacement de chacun devant
l'intérêt de l'équipe.
Je sors du stand au bruit des clameurs farouches,
qui retentissent encore longte.'nps après dans la nuit
qui tombe.
L'EVEIL BELLIQUEUX
Vn côté de la psychologie du peuple américain. — Guerrier
comme les autres. — La guerre de Cuba révélatrice. — La 1
guerre avec l'Allemagne inévitable. — Ses raisons. — Le siège ^
de New- York. — La statue de Frédéric et le cheval de Troie, t
— L'armée de terre américaine. — La marine. — Budget co- i
iossal. — 20 cuirassés en construction. — Le parti anti-mi- 1
iitariste. — Pénurie de marins. — Abondance d'officiers. ^
— Salaires sérieux. — Un problème stratégique dirigé contre -j
TAilemagne. — Étonnement de l'ambassadeur allemand. J
Quand j'ai quitté Paris, je me figurais, dans mon
ignorance complète du peuple américain, qu'il était,
je ne savais trop pourquoi, différent des autres
peuples. Je le croyais démocratique par raison et par
sentiment; je pense qu'il Test seulement par ses insti-
tutions qui remontent à cent vingt-cinq ans et parce
qu'il n'a pas encore eu le temps de se faire, en un
siècle, une aristocratie assez nombreuse. Je le croyais
seulement soucieux de sa liberté et à l'abri, pour tou-
jours, des aventures guerrières. Je suis forcé de voir
qu'il devient conquérant et que, depuis qu'il a pris
conscience de sa force, il est à la merci, comme tout ^
le monde, des suggestions de la gloire!
L'ÉVEIL BELLIQUEUX AT
— C'a été comme un coup de foudre, au moment
de la guerre de Cuba, me disait un des professeurs de
la plus grande université des Etats-Unis. Personne ne
pensait à la faire, mais lorsqu'elle a éclaté par la force
des choses, el surtout quand nous fûmes triomphants,
une sorte de courant électrique a traversé le pays de
haut en bas, et le peuple américain un beau matin
s'est réveillé guerrier. C'est qu'il y avait en lui des
germes puissants d'une combativité qui ne s'était
employée jusqu'alors que dans les affaires, et dont
une partie s'est soudainement canalisée vers le patrio-
tisme dominateur et conquérant. Pourquoi serions^
nous, en eilet, différents des autres peuples? Les Amé-
ricains sont des Européens énergiques et robustes
pour la plupart; en venant ici, ils ne peuvent changer
leur nature. C'est vrai qu'ils y viennent pour s'enri-
chir. Mais la puissance et la domination sont les
conséquences de la richesse. Après s'être enrichie,
l'Amérique voudra dominer, c'est une conséquence
inéluctable de notre développement industriel et
commercial.
ft El vous verrez que, dans quatre ans, nous aurons
une guerre avec l'Allemagne. Inévitablement.
— Pourquoi, avec l'Allemagne?
— Parce que nous n'aimons pas les Allemands;,
parce qu'ils nous menacent au Brésil qu'ils ont déjà
colonisé dans le Nord, au Venezuela; parce qu'ils ont
voulu acheter les Antilles danoises, parce que, après
tout, ce sont nos concurrents commerciaux les plus
sérieux, et enfin, parce que le courant est là. C'est un
fait. Nous aurons une guerre avec l'Allemagne, voilà
qui est certain, et ce sera une guerre bien populaire.
— Pourtant, vous avez une quantité énorme d'Al-
'1
iS DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS %
lemands qui immigrent chez vous chaque année? Une 1
guerre trouverait de l'opposition dans celte partie del
la population? |
— Ahl les Allemands qui viennent aux États-Unis |
sont, au bout de six mois, plus Américains que les^
Yankees... C'est le peuple qui s'assimile le plus facile- 1
ment. Le Français reste Français, l'Italien reste Italien, l
l'Anglais même a du mal à oublier sa patrie; l'Aile- \
mand, au bout de six mois, vous dis-je, est prêt à1
^combattre l'Allemagne. |
— Alors, pourquoi les craignez-vous au Brésil? 1
— Il y a là, en eiïet, une apparente contradiction, j
Mais il faut que vous compreniez un phénomène cu-J
rieux : l'Allemand qui s'absorbe si facilement aux^^
Etats-Unis, résiste au Brésil. Là, trop dilïerent, sans |
doute, des indigènes, il conserve à la fois sa nationa- i
lité, sa nature et son caractère. C'est un lait, l'Aile- l
mand du Brésil reste Allemand, et nous ne voulons ]
pas d'une colonie allemande en Amérique, pas plus, j
d'ailleurs, que d'aucune colonie européenne. Et, unj
jour ou l'autre, dans dix ans ou dans cent ans, tous 1
les Européens auront déguerpi de nos îles améri-j
caines. C'est tout à fait fatal, vous devez le sentir. |
— En effet, dis-je, je le sens très bien. Mais, dites- 1
moi pourquoi cette guerre contre l'Allemagne n'aurai
lieu que dans quatre ans? |
— Parce que nous ne sommes pas tout à fait prêts. I
On construit des bateaux en ce moment. Quand nous
les aurons, vous verrez cela.
— Et quand vous aurez fait la guerre à l'Allemagne,
à qui la ferez-vous ? Car il n'y aura pas de raison
pour vous arrêter dans cette voie, au contraire.
— Nous ne voyons pas si loin. Le peuple améri- •
1
L'ÉVEIL BELLIQUEUX 49
cain, quoique très positif, est aussi très impulsif.
Quant à nos hommes d'Etat, ils n'ont aucun pouvoir,
ils sont eux-mêmes à la merci de l'opinion. Les actes
importants de notre vie politique sont dictés au pou-
voir par l'opinion. Et la foule n'a pas de projets si
lointains. »
Ce point de vue d'un homme très distingué, je l'ai
retrouvé dans tous les milieux où j'ai pu pénétrer.
Dans les universités elles-mêmes, les jeunes gens
veulent la guerre à l'Allemagne; des marins se réjouis-
sent à l'idée de voir la flotte s'augmenter, pour pou-
voir se mesurer avec la flotte allemande, des officiers
très sérieux m'ont dit que l'Allemagne avait un plan
tout prêt pour faire le siège de New-York I
Je ne crois pas que l'empereur Guillaume 11 songe
à conquérir l'Amérique I J'ai l'idée, au contraire,
qu'il a dans ses desseins d'amadouer le Dollar et de
s'en faire un ami. Il a envoyé son frère baptiser un
bateau, il va à présent envoyer à TAmérique une
statue équestre de Frédéric.
— Nous nous méfions de ses présents, me disait
un sénateur influent du Congrès. A tort ou à raison,
le peuple américain, en recevant la statue, pensera au
cheval de Troie.
Quoi qu'il en soit, l'Amérique se prépare. Et elle
se prépare ardemment.
il n'y a pas de raison pour développer l'armée de
terre. Et s'il en était un instant question, le Congrès
mettrait le holà 1 L'armée américaine compte aujour-
d'hui 50,000 hommes sous les drapeaux. Pendant la
guerre des Philippines, elle avait été portée à
75,000 hommes. Une loi votée par le Congrès autorisa
le Président de la République à élever à 100,000 hom-
5
50 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
mes, en cas de besoin, le chiffre des effectifs . Mais
l'Amérique a surtout confiance dans ses volontaires.
Elle se souvient que ce sont eux qui l'ont toujours fait
triompher, et elle n'attache pas une très grande im-
portance au nombre des soldats en temps de paix.
Mais pour un pays qui n'a pas d'armée ou du moins
dont l'armée ne se monte qu'à une cinquantaine de
mille hommes, l'Amérique a un budget militaire d'un
milliard et demi de francs ! Plus élevé que celui de la
France I
Le budget de la marine se monte à 400 millions.
Celui de la guerre à 400 —
Celui des pensions miliiaires à 750 —
Soit 1,550 millions.
L'Amérique possède, prêts à entrer en ligne demain :
11 cuirassés d'escadre,
2 croiseurs cuirassés,
10 monitors cuirassés,
15 croiseurs protégée,
4 croiseurs non protégés,
21 canonnières.
10 destroyers,
30 torpilleurs,
3 sous- marins.
Elle a en construction :
9 cuirassés d'escadre, de 15 à 16,000 tonnes.
8 croiseurs euirassés, de 13 à 15,000 tonnes,
3 croiseurs demi-cuirassés, de 10,600 tonnes,
6 croiseurs protégés,
6 destroyers,
5 torpilleurs,
4 sous-marins.
L'ÉVEIL BELLIQUEUX 51
Ces quarante et un navires seront finis vers la fin
de 1905.
Ce n'est pas tout î Les derniers événements du
Venezuela ont surexcité le zèle militaire du Congrès,
et on va en profiter pour lui proposer de voter des
crédits, cette année, pour la construction de trois
autres cuirassés d'escadre de 16,000 tonnes et d'un
croiseur cuirassé de 14,500 tonnes.
Lorsque l'Amérique aura réalisé son plan de cons
tructions maritimes, elle se trouvera à peu près sur
le même rang que l'Allemagne, c'est-à-dire qu'elle
viendra après l'Angleterre, la France et la Russie, au
point de vue des forces numériques.
Quelques obstacles se dressent pourtant devant le
mouvement impérialiste et militaire aux États-
Unis.
Un parti d'opposition assez sérieux se forme au
sein du Congrès, dirigé par le sénateur Haie, prési-
dent du Comité des affaires navales, qui voudrait mo-
dérer un peu les ambitions de la marine. Ce parti se
dit que cent ans de paix ont fait la fortune industrielle
et commerciale de l'Amérique, et que la guerre pour-
rait l'anéantir. Mais les dernières affaires du Vene-
zuela ont remis dan.s l'actualité brûlante la doctrine
de Monroe, et le parti impérialiste s'en fait un atout
important pour le voie des quatre cuirassés. Et quand
l'Amérique aura une flotte imposante qui lui aura
coûté très cher, l'esprit positif du peuple américain
n'acceptera pas que ses navires ne soient que des
bateaux de plaisance.
Un autre obstacle, assez imprévu celui-là, inquiète
les partisans de l'armement indéfini : c'est celui du
recrutement des équipages. On manque de marins.
52 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Comme il n'y a pas de service obligatoire, comme
tout le monde gagne si facilement sa vie dans la vie
civile, on a beau élever la paye du matelot, il se fait
rare. Le matelot toucbe 5 francs par jour, il est
naturellement logé et nourri, et reçoit à l'engage-
ment un sac de vêtements d'une valeur de 225 francs,
dont il reste propriétaire. Malgré cela, dans la seule
année 4902, il y a eu 3,500 déserteurs dans la flotte
américaine. Les recruteurs vont dans les villes indus-
trielles, dans les campagnes, partout, à la recherche
des jeunes gens sans emploi, les grisent de promesses,
comme faisaient les sergents recruteurs sous l'ancien
régime; on voit des affiches éclatantes avec de joyeux
marins reluisants de santé, les naïfs se laissent ten-
ter, s'engagent, et au bout d'un temps plus ou
moins long, désertent; ils retournent dans l'inté-
rieur des terres, changent de résidence et môme
d'Etat, et la police n'essaye même pas de les re-
prendre
On se demande donc avec une certaine inquiétude
dans les sphères où l'on est bien au courant de cette
situation, comment on arrivera à équiper, en 1905,
tous les navires en construction. La marine améri-
caine compte à l'heure qu'il est 31,000 marins et
1,200 officiers. En 1905, il faudra le double d'offi-
ciers et au moins 15,000 hommes de plus.
Le recrutement des officiers est plus facile. Sans
compter que l'épaulette, ici comme partout, fascine
la jeunesse bourgeoise, l'Ecole navale d'Annapolis,
qui compte trois cents élèves, est une pépinière de
premier ordre qui produit sans cesse. Ajoutez à cela
qu'ils sont très bien payés. Les simples cadets touchent
2,950 francs, les lieutenants de vaisseau 9,324 francs,
L'ÉVEIL BELLIQUEUX 53
et ainsi du reste (1). Les retraites sont énormes. Un
capitaine de vaisseau est mis à la retraite non pas
comme capitaine, mais comme commandant de vais-
seau, et touclie 20,000 francs de pension, c'est-à-dire
les trois quarts du traitement de ce grade.
Ce corps d'officiers de marine serait, de l'avis de
ceux qui savent, à la hauteur de toui événement qui
pourrait se produire. Il est jeune, ardent, la guerre
d'Espagne lui a donné, en même temps que la cons-
cience de ses capacités, le goût de la victoire, et les
jeunes lieutenants que j'ai rencontrés ici montrent
leurs dents joyeuses quand on leur parle de l'escadre
allemande.
L'ambassadeur d'Allemagne à Washington disait
dernièrement dans un cercle diplomatique :
— C'est curieux, tout a l'air dirigé contre nous
dans ce pays.
Il avait raison.
Le problème stratégique proposé pour les dernières
(1) Voici, d'ailleurs, le tableau comparaUf des salaires du corps d'of-
flclers des marines française, allemande, anglaise et américaine :
États-Unis. France. Angleterre. Allemagn».
Amiral Fr. 75,000 > 54,750 22,500
Vice-amiral 45,000 41,600 36,500 16,500
Conlre-amiraux 38,850 14,400 27,375 12,375
Capitaines de vaisseau.. 18,130 9,852 10 à 20,000 10,500
Capitaines de frégate. . . 15,540 8,336 9,125 7,875
Lieutenants de vaisseau. 9,324 4,000 4,500 3,000
à 5,000 à 6,375 à 5,625
Enseignes 7,252 3,031 2,275 1,875
Aspirants 4,920 985 800 1,000
à 1,500
Élèves 2,950 » 450 675
Mécaniciens chefs 22,000 7,389 7,300 7,500
à 13,675
5.
54 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
manœuvres navales des Antilles était celui-ci, dont
on saisira tout de suite la portée :
Une puissance européenne maritime, qui ne pos-
sède aucun port dans les Antilles ou sur les côtes
d'Amérique, cherche à s'emparer d'une possession
coloniale américaine afin d'en faire la hase de ses
opérations futures contre les côtes des États-Unis.
Cette puissance envoie dans ce but une escadre des
mers d Europe et une division stationnée sur les
côtes sud de V Amérique, qui, après avoir opéré leur
jonction en un point convenu {La Trinidad), se dirige
vers le port américain des Antilles dont elles ont
résolu de s'emparer.
II ne pouvait s'agir là que de l'Allemagne, car c'est
la seule puissance maritime européenne qui, en
même temps ne possède aucun port dans les Antilles
et qui ait une division stationnée sur les côtes sud de
l'Amérique I
Ce qui est curieux, c'est qu'au cours même de ces
manœuvres, le problème se posait effectivement ainsi
au Venezuela I
BOSTON
Boston. — La capitale puritaine. — Voirie lamentable. —
L'influence anglaise. — Un port lointain. — Atmosphère
intellectuelle. La bibliothèque, asile de paix. — Un com-
merce prospère : la librairie. — Photographies de ruines
antiques. — Bienfaisance de ce tableau. — Un spectacle
extraordinaire. — Des Américains qui ne bougent pas. —
Hôtels inhospitaliers. — Après 11 heures du soir on peut
mourir de faim. — Un cimetière parmi des banques. —
Quelques écoles. — Pour gagner sa vie. ~ Élèves de qua-
rante ans. — Un Institut de cuisine. — Métier fructueux. —
Fiancées millionnaires devant les fourneaux. — Les chefs
des transatlantiques français enseignent la cuisine aux jeunes
Yankees. — Ecoles de langues, de machine à écrire, de sté-
nographie. — Cours de bactériologie pour ménagères. —
Femmes aux grands pieds.
Pour changer un peu de milieu et de point de vue,
je suis venu passer quelques jours à Boston.
Ce qui m*y attirait, ou du moins ce qui stimulait
ma curiosité, c^était ce qu'on m'avait dit de la capitale
de la Nouvelle-Angleterre : ville anglaise, puritaine,
intellectuelle et ennuyeuse.
Je m'imaginais donc échouer dans une ville morte,
56 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS |
morne, sévère, religieuse et fermée, et je fus assez i
surpris d'arriver dans du bruit, des tramways innom- [
brables, des maisons de dix ou quinze étages, des^
hôtels admirablement agencés, luxueux et grouillants, '
tout comme à New-York ou presque. La neige avait ]
tombé ; le dégel venu, les rues étaient absolument i
impraticables, et Boston m'apparut d'abord comme:
un cloaque. Pour traverser les chaussées les plus fré-
quentées, j'avais de la boue glacée jusqu'aux genoux,
et cela dura trois jours I
Je m'étonnais d'une telle incurie municipale. C'est
qu'il n\ a pas d'ordre en Amérique. Gela est visible
en tout. Les choses marchent on ne sait comment,^
sous l'impulsion d'une énergie éparse et continue ;
mais d'ordre régulier, de méthode permanente et
suivie, point de trace. Gomment expliquer autrement
qu'en plein centre d'une ville de six cent mille âmes.
les rues restent pendant trois jours pareilles à des
bourbiers de village abandonné?
Malgré leur saleté, les rues étaient pleines de|
monde. Peut-être en effet, selon l'opinion courante,
voit-on ici plus de types anglais qu'ailleurs. Boston
passe pour une réduction de Londres. On dit l'accent
des gens plus recherché, plus proche de l'accent an-
glais. G'est la ville aristocratique et traditionnelle
par excellence ! Mais tout cela est bien peu percep-
tible à l'étranger qui débarque et ne veut pas s'en
rapporter à son Baedeker. |
Le commerce du port de Boston est de plus d'uni
milliard de francs 1 Les maisons de banque sont nom-|
breuses, les millionnaires abondants. Pourtant, le|
port est invisible : l'on peut demeurer un mois dans|
la ville, la traverser en tous sens, on ne l'aperçoit
BOSTOiN 5*?
pas. Il faut y aller exprès, et c'est très loin. De sorte
que les premières choses qu'on vous montre quand
vous arrivez à Boston, c'est la bibliothèque publique,
qui est très belle, et les musées. De là sans doute sa
réputation d'Athènes du Nord I Une justice à rendre
encore, en passant, à Boston, c'est qu'en effet on
semble y faire moins de cas de l'argent qu'à New-
York. Les hommes de valeur, les professeurs distin-
gués, les artistes, les « intellectuels » pour tout dire,
y sont plus considérés que partout ailleurs, Washing-
ton excepté. J'y ai, pour ma part, constaté une curio-
sité vraie pour les spéculations de l'esprit, du côté
des hommes comme du côté des femmes. Gela vient-il
du voisinage de l'université de Harvard, ou vraiment
de la tendance d'esprits plus affmés?... En tout cas,
un fait est indiscutable : Boston, c'est la ville d'Amé-
rique où l'on vend le plus de livres, et les librairies
y font des affaires d'or.
La bibliothèque est située sur l'un des côtés d'une
vaste place carrée entourée de monuments et de mai-
sons de styles divers d'un effet joli et surprenant. Il
semble que l'on s'y trouve au milieu d'une exposition
d'architectures rétrospectives, où Ton aurait mêlé du
gothique balbutiant, du normand, du roman inachevé,
de la Renaissance et du moderne de toutes sortes
d'inspirations. La bibliothèque elle-même, imitée de
celle de Sainte-Geneviève de Paris, est un peu trop
basse pour l'emplacement qu'elle occupe, — on la
dirait inachevée. Mais le vestibule et l'escalier à
double révolution sont très jolis, tout en marbre
jaune veiné de noir, — les marches, les colonnes et
les murs. G'est cet escalier qui fut décoré par Puvis de
Chavannes d'une dizaine d'allégories nobles et pures.
58 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
En visitant cette bibliothèque, j'ai goûté mes pre-
miers moments de paix depuis mon arrivée en Amé-
rique. Mais Puvis de Ghavannes est presque seul, là.
J'ai vu encore une reproduction en marbre de la
f Vénus de Médicis », et, dans une salle, de belles
photographies des monuments romains de France,
d'Allemagne, d'Autriche et d'Italie. Gâtés que nous
sommes par nos musées et nos monuments, nous
n'en apprécions vraiment la valeur que dans ce pays.
Le Français le plus insensible à l'art ne résisterait
pas à la joie qu'on ressent, après deux mois de séjour
dans le bruit du fer et dans la foule affairée, à en-
tendre soudain une belle phrase de musique et à con-
templer des ruines 1 Ces simples photographies de la
Maison carrée de Nîmes, delà voie Appienne, du Co-
iisée, du Forum, calment vos nerfs et mettent du soleil
autour de vous. Quelle sensation délicieuse que de
retrouver ces ruines inutiles^ thermes de Caracalla,
aqueduc de Claude, temple de Castor et Pollux! Cas-
tor et Pollux I... c'est une douceur. Et l'on a envie
de remercier les gens qui ont pensé à mettre là ces
choses, — comme dans U désert on sait gré à ceux
qui abritèrent la source sous les feuilles et les pierres,
et qui y laissèrent un gobelet de terre pour qu'on
puisse y boire après eux.
Quand, depuis deux mois, on passe soi-même son
temps dans les rues, les wagons, les salons, les bu-
reaux d'affaires, partout enfin où l'Américain tra-
vaille, et qu'on arrive dans une bibliothèque, on
éprouvs une sensation d'imprévu extraordinaire : celle
d'Américains qui ne bougent pas, qui n'agissent pas.
Ils sont là, assis tranquillement, comme vous et moi,
devant des tables, — et lisent. On a envie de leur
BOSTON 59
demander s'ils sont bien des Américains et pourquoi
ils perdent ainsi leur temps.
Et quelle bonne volonté pour apprendre et com-
prendre I Dans un couloir, je vois cinq ou six dames
assises sur des chaises, les yeux fixés sur une corniche
à fresque de Sargeat, et tenant à la main une longue
brochure explicative du sens de la peinture et des
personnages. Et quand je repasse au môme endroit,
une demi-heure après, elles y sont encore.
L'hiver est une mauvaise saison pour apprendre à
aimer les villes américaines. Il y fait si froid, dans ces
Etats du Nord, le climat y est si hostile, si humide,
si changeant et si traître, et le seul ornement des
villes, leurs parcs, est aboli par la neige et le gel.
Si le vent souffle dans ces longues rues droites, pas
d'abri miséricordieux, — c'est le froid mortel et cou-
pant, acide, qui traverse les vêtements les plus chauds
et vous glace le sang dans les membres. Aussi faut-il
voir les gens, le soir, se presser, courir, rasant les
murs, serrés, enfouis dans leurs pardessus. La sortie
des théâtres est morne. Pas de café où se réfugier et
se réchauffer avant de rentrer ; car il est défendu de
servir aucune autre boisson que de l'eau après onze
heures du soir. Un hôtel ou deux tiennent tout de
même leur porte ouverte après le théâtre. Mais, si l'on
entre, il faut manger, et il n'est que dix heures et
demie ! On se couche tôt en Amérique, et les sou-
peurs sont rares.
On ne sait donc où aller le soir, après son dîner, si
le théâtre ne vous attire pas. Et si le spectacle linit à
dix heures et demie ou onze heures moins un quart,
on trouve qu'il est encore trop tôt pour rentrer. Mal-
I
60 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS |
I
gré le froid, je me promenais donc chaque soir autour |
d'une espèce d'esplanade immense plantée d'arbres etl
coupée d'étangs glacés où l'on patine le jour. Ou bien
je remontais la rue principale, ïremont, jusqu'à un
cimetière fermé, juste au milieu de la ville, en plein
cœur de Boston, comme celui de Trinity Ghurch, à
New- York. Ce cimetière est entouré, au sens étroit I
du mot, par des maisons de dix ou douze étages,
et bordé par le trottoir. En face, des magasins de ^
toute sorte. Les pauvres morts qu'on a amenés là pour |
l'inexorable sommeil ne jouissent même pas de leur |
dernier repos I Les passants jettent, à travers la grille |
basse, des allumettes et des bouts de cigares. Cet!
endroit si triste, où les inscriptions parlent d'énergies |
défuntes et d'béroïsmes, la vie d'aftaires de chaque
jour le banalise et le trouble. On voudrait conduire
autre part, dans les champs solitaires, loin des tram-
ways et de l'électricité, les pauvres morts américains
qui ont tant peiné pendant leur vie...
Il y a, à Boston, plus de six cents ecoies, en y com-
prenant les grandes et les petites, les pauvres et les
riches. Dans le tas, j'en ai choisi quelques-unes parmi
celles qui me paraissaient les plus originales, et je
suis allé les voir. Ces renseignements rapides et frag
menlairesvous donneront une idée à la fois de l'acti-
vité des esprits — surtout des esprits des femmes, —
de l'ingéniosité de la charité et du sens des réalités
pratiques qui accompagnent toujours chez ce peuple!
les initiatives les plus désintéressées. î|
La première école que j'ai vue, c'est une école oùji
BOSTON 61
î*on apprend à des femmes de tous âges les moyens
de gagner leur vie. Elle s'appelle Womeii's Educa-
liorial and Industrial U^iion,
Dans une maison quelconque d'une rue centrale
on a loué quelques pièces, on y a mis des tables et
des chaises; on a distribué des prospectus, et les
femmes sont venues. J'en ai vu d'une quarantaine
d'années qui apprenaient à faire des chapeaux. Une
négresse s'essayait à reproduire sur une feuille de
papier des dessins de broderie, une jeune fille de
quatorze ans étendait des couleurs au lavis sur un
album. Il y a des cours de couture, de modes et de
dessin : cela s'appelle le département des « arts indus-
triels ». Une chose étonne : l'œuvre n'est pas gra-
tuite. Les femmes qui viennent là doivent payer leur
apprentissage : 10 dollars par terme de 24 leçons cha-
cun, soit 150 francs pour obtenir, au bout de Tannée,
un certificat de bonnes études.
il y a un deuxième département dans l'institution,
celui de la « vente des travaux ». Toutes les femmes
qui travaillent chez elles à des ouvrages de couture, de
broderie, de modes, de n'importe quoi, peuvent
les envoyer là; on les expose dans une sorte de
magasin, et on essaye de les vendre aux clientes qu'on
y attire. Nous connaissons cela en France. Une excel-
iente femme, bien regrettée, Mme Louise Koppe, créa
un comptoir de ce genre à Paris il y a quinze ans.
Seulement, ici, on retient 10 p. 100 sur le prix de la
vente. On y reçoit aussi des commandes.
L'année dernière, l'œuvre a vendu pour plus de
16,000 dollars de travaux, soit plus de 80,000 francs.
Le troisième département de VU^iion est celui des
■c provisions de bouche ». V Union reçoit et vend les
6
62 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
confitures, les gâteaux, les conserves de toute sorte
que lui apportent des femmes qui les ont préparés
elles-mêmes ou avec l'aide de leurs enfants, La vente
s'estélevée, en 1902, à 40,000 dollars (200,000 francs).
Un salon de lunch et un salon de thé sont installés
dans la maison et tenus par des employées de l'œuvre.
On y fait par an pour 37,000 dollars d'affaires, près
de 200,000 francs I
Le budget total de l'œuvre a monté à 835, 000 francs!
6
La deuxième école que j'ai vue, c'est un institut de
cuisine. Une femme a loué quelques chambres dans
une maison quelconque, a fait imprimer de luxueux
prospectus sur un simili-papier de Hollande, et voilà
un institut fondé. La présidente — miss Farmer —
est une femme d'une quarantaine d'années, très vive,
blonde, avec un binocle d'or qui rutile sur son nez,
un gentil petit bonnet de dentelle sur ses cheveux,
une veste de piqué blanc et un tablier blanc. Elle
m'explique son organisation, qui est bien simple.
Des filles d'Irlande arrivent de leur pays, ne sachant
rien, et veulent se placer. Moyennant 3 ou 4 dollars,
miss Farmer les admet à la cuisine pendant une
douzaine de jours, et elles en sortent cuisinières. Ce
n'est pas tout, elle leur apprend aussi à servir à table,
leur enseigne qu'il faut avoir les dents propres, les
ongles nets, les cheveux soignés, et comment on
ramasse les miettes, etc., etc..
Mais l'institut est fondé pour un autre but : celui
d'apprendre aux jeunes filles de la bourgeoisie et du
monde à faire elles-mêmes la cuisine et à tenir une
BOSTON 63
maison. Et elles y viennent par groupe de huit,
chaque groupe constituant une classe. Elles payent
1 dollar ou 1 dollar i/2 par leçon. 11 y a six cours
de JO leçons chacun.
J'ai vu ces jeunes filles avec leur bonnet et leur
tablier, qu'elles mettent en entrant. Elles parais-
saient s'amuser énormément à ce petit jeu de
ménage.
— Elles viennent ici dès qu'elles sont fiancées, me
dit miss Farmer. Et, voyez-vous, elles mettent elles-
mêmes la main à la pâte, se préparent leur lunch, le
servent à tour de rôle, et le mangent. Il n'y a pas de
meilleure leçon.
Je demande à miss Farmer si ses soixante leçons
sont suivies jusqu'au bout par ses élèves?
— La plupart les suivent, me répond-elle. C'est
qu'il y a des choses à apprendre I Dans le premier
cours on enseigne à faire le feu, à se servir du four-
neau à gaz, à faire cuire des pommes de terre et des
œufs, à rôtir du pain, des pommes, à filtrer le café, à
faire le pain, les soupes simples, quelques puddings.
Le second et le troisième cours sont pour la cuisine
plus compliquée. Le quatrième est pour les plats
friands, les salades et les desserts. Dans le cin-
quième, on apprend à servir; car pour commander il
faut savoir exécuter : mes élèves savent donc nettoyer
les tables, polir les planchers, balayer et épousseter,
faire les boules de beurre, arranger les plats, les
tasses, les verres dans les armoires, nettoyer l'argen-
terie, dresser Tornementation des tables pour tous
les genres de service, faire le thé russe, le thé
anglais, le thé glacé, servir les invités, préparer les
sandwiches, choisir les différents vins et les liqueurs
ei DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
— en un mot le service à la française. Le sixième
cours enseigne la cuisine pour les infirmières. Je vais
avec les élèves dans un hôpital, et je leur fais au
besoin la démonstration dans les salles de malades.
Enfin je les habitue à faire le marché, à acheter leurs
provisions dans les magasins. Elles savent ainsi le
prix des choses. De temps en temps, des chefs cuisi-
niers français viennent m'assister : ceux des meilleurs
hôtels de Boston, et quelquefois le chef d'un transa-
tlantique français; celui de la Touraine, par exemple^
est venu plusieurs fois de New-York, lors de ses
voyages, donner des leçons à mes jeunes filles.
6
Une autre école plus importante, et qui se rapproche
des deux premières par quelques points, s'appelle le
Simmons Collège.
Dans la pensée du fondateur, l'institution est créée
pour donner aux femmes l'instruction d'art, de science
ou d'industrie nécessaire pour lui assurer un gagne-
pain.
A cet effet, quatre cours ou départements sont pré-
vus : le département de 1' « économie domestique »^
celui des « travaux de secrétariat », celui des « biblio-
thécaires », enfin le département « scientifique ï.
Chaque cours doit durer quatre ans. Gela paraît au
premier abord un peu long... Mais les programmes
sont chargés ! Jugez-en.
Pour faire une ménagère, une intendante, une éco-
nome ou une infirmière, ou un professeur d'économie
domestique, il faut d'abord se présenter avec des
certificats d'études préalables sérieuses; puis, suivre
BOSTON 65
pendant quatre ans des cours de physique, de cuisine,
defrançais, d'allemand, d'histoire, de mathématiques,
de gymnastique, de chimie, de biologie, de physio-
logie, d'architecture et de décoration, de couture, de
bactériologie, de chimie alimentaire, de diététique, de
sociologie, d'hygiène, de comptabilité et de marché I
Si elle veut se lancer dans la voie du secrétariat, la
jeune fille devra apprendre pendant quatre ans la
sténographie, la machine à écrire, l'anglais, le fran-
çais, l'allemand ou i'espngnol, l'histoire, l'hygiène, la
gymnastique et la législation des aiïaires.
' Si c'est bibliothécaire qu elle veut devenir, elle
prendra des leçons d'écriture, de machine à écrire, de
cataloguage, d'anglais, de français, d'allemand, d'hy-
giène, de physique, de gymnastique, de bibliographie,
d'histoire, d'actualité, de classement de bibliothèque.
Le prix des leçons, dans chaque cours, est de
100 dollars par année. Mais si on n'en veut que pour
8 dollars, on n'assistera aux cours qu'une heure par
semaine.
Gomme tout cela est commercialement compris,
comme c'est pratique 1
Les élèves n'ont le droit d'habiter que dans des
locaux acceptés par la doyenne du collège. Et le col-
lège offre, dans des bâtiments construits exprès, des
appartements disposés pour deux étudiantes et con-
sistant en une chambre à coucher, un cabinet de tra-
vail et une salle de bain. Le prix en varie de 1,200 à
1,800 francs l'an, selon l'étage et la situation.
Le collège reçoit déjà 140 élèves.
Les élèves sont, en général, des filles de commer-
çants, d'employés de toutes classes, mais il s'y mêle
des jeunes filles riches : celle du plus riche millionnaire
6.
66 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS }
de Boston, miss Whitney, suit les cours d'économie |
domestique, |
L'installation n'a rien de notable. En passant, je l
vois des jeunes filles en train de tapoter sur des j
machines Remington, d'autres qui classent soigneu- l
sèment des fiches de catalogue dans des boîtes. La j
cuisine seule est amusante. Il y a là une douzaine de \
jeunes filles coifïees de bonnets de police en piqué î
blanc, avec un tablier blanc épingle au haut du cor- j
sage; elles rient gaiement, de leurs voix claires, en l
buvant du thé et en suçant des crèmes et des glaces j
qu'elles viennent de faire elles-mêmes.
Ce qui me frappe toujours chez les jeunes filles amé- \
ricaines, c'est justement cette aisance, ce naturel, cette ]
absence de timidité, sans pourtant l'ombre d'eiïron- \
terie, qui désarment complètementFironie et la blague, i
On chercherait en vain des créatures d'allure plus libre, \
des figures plus fraîches et des manières plus natu- t
relies. Il est vrai aussi qu'elles ont les pieds grands; j
mais on m'assure qu'elles sont un peu snobs et que, j
pour imiter les étudiants mâles, elles se chaussent, J
par mode, de ces larges et affreuses bottines à semelle l
débordante, qui donnent une démarche de canard I ^
BOSTON
(8U1T1>
L'Institut technologiqne. — Un lauréat de PÉco^e des Beaux-
Arts, professeur d'architecture à Boston. — Cinq écoles dans
une. — Pédagogie pratique. — L'ingéaieur-ouvrier. — I>e
Conservatoire de musique le plus grand du monde ! — La leçon
d'opéra. — Il signor Bimboni. — Dix-liuit classes de piano.
— Virtuoses accordeurs. — Treize classes d'orgue. — Orgues
électriques. — Cours de journalisme musical. — Diplômes
de critique. — La biologie, la trigonométrie, la chimie, le
droit, l'éthique, etc., nécessaires aux professeurs de chant.
— Elsas et Carmens surveillées. — École normale de
gymnastique pour jeunes filles. — La danse esthétique. —
L'athlétisme.
J'ai encore visité trais autres écoles à Boston.
D'abord Tïnstitut technologique, où m'a conduit
M. Despradelles, jeune architecte français qui y
enseigne Tarchitecture. C'est un artiste de haute valeur,
élève renommé de l'Ecole des Beaux -Arts, qui répand
en Amérique les traditions de notre art national avec
une autorité, une probité, une compétence que nous
voudrions trouver chez tous ceux de nos compatriotes
68 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
qui prétendent représenter la France à l'étranger F
Pauvre France I
L'Institut technologique de Boston est une machine
colossale. Il renferme et résume à lui seul notre Ecole
des ponts et chaussées, l'Ecole polytechnique (moins
les militaires), l'Ecole des mines, l'Ecole centrale, le
Conservatoire des arts et métiers et l'Ecole d'architec-
ture 1 Ceux qui ont quelque idée de nos écoles spéciales
françaises, pourront se représenter l'importance d'un
établissement qui les réunit toutes I Pour moi, je n'ai
aucune compétence pour les analyser, encore moins
pour les critiquer. Les programmes qu'on m'a mon-
trés paraissent très complets. Mais qu'est-ce qu'un pro-
gramme? Des mots. Ce qu'il conviendrait d'étudier,
c'est l'application de ces programmes, c'est l'esprit de
l'enseignement. Et cette étude nous révélerait peut-
être comment des hommes moins savants que nous,
et d'une culture en tout cas moins générale et moins
étendue, arrivent à dépasser de si loin, dans ledomaine
de Pinvention, les meilleurs de nos ingénieurs et les
plus industrieux de nos ouvriers.
11 y a justement un des aspects de l'enseignement
que l'on donne à l'Institut technologique que j'ai pu
saisir et qui m'a frappé : c'est le côté pratique des
études et des expériences. En Amérique, un ingénieur
n'est pas un ciubman aux mains blanches qui n'a tra-
vaillé que sur le papier : c'est à la fois un homme qui
pourrait passer pour un « monsieur x>, et un contre-
maître. 11 a étudié la science des chiffres et les théories
scientifiques, mais il a aussi mis la main à la pâte, et,
aux yeux de ses compatriotes, il ne serait qu'un ingé-
nieur de carton s'il ne savait pas river un écrouou faire
tirer un poêle! C'est peut-être dans le caractère à
BOSTOiN 69
la fois théorique et pratique de cette éducation qu'est
le secret qui nous échappe.
Le professeur de mécanique appliquée m'a fait pra-
courir tous ses ateliers et m'en a expliqué le fonction-
nement, dont il est fier. M. Lanza enseigne à ses élèves,
par exemple, toute la théorie de la résistance des
corps, il les dresse aux calculs les plus transcendants,
et, quand ils n'ont plus rien à apprendre de la théorie,
il les mène devant des machines spéciales, de vraies
machines, compliquées et coûteuses, qu'il renouvelle
constamment, qu'il a fait construire en vue des démon-
strations, et il leur montre la torsion d'une énorme
barre de fer ou le brisement d'une poutre de bois de
vingt centimètres d'épaisseur sous la pression effective
d'un poids. Dans une cour, il a fait bâtir une voûte de
briques cintrée; puis il a fait installer, à côté et au-
dessus, une machine à pression de deux cents tonnes,
qui, depuis deux ans, pèse sur la construction de
briques. L'expérience doitvérifierbientôtun problème
compliqué de résistance et de durée. D'autres machines
encore expérimentent sous les yeux des élèves la force
de l'air comprimé, la force hydraulique, la résistance
des courroies de transmission, la pression des gaz. Il y
adeschaudières qui servent aux expériences d'économie
de vapeur, il y a d'authentiques freins Westinghouse
qu'on éprouvera réellement... et j'en oublie certaine-
ment! Dans toutes les branches de l'enseignement, la
méthode est la môme. Dans le cours des ingénieurs
électriciens, il y a une centaine de machines de toute
sorte, les derniers modèles brevetés dans le monde
entier, et qui seront remplacées dès que d'autres
plus perfectionnées les auront détrônées : cela coûte
par an des centaines de mille francs à l'Institut. Vous
70 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉAINS
trouverez la même abondance, le même souci de
nouveauté dans tous les laboratoires de chimie, de
physique, de biologie, de géologie, de minéralogie.
J'aime cet enseignement réaliste. Je le crois plus
fécond que l'autre. Il ne conduit pas nécessairement
à de grandes découvertes scientifiques, mais il paraît
souverain dans les applications. Il y a toute une
famille d'esprits qui ont besoin de voir pour com-
prendre, et pour lesquels les chiffres sont de la
métaphysique, et les théories, de la littérature. Il
leur faut des abstractions vérifiées par des réalités
palpables. Ils ne comprennent qu'avec leurs yeux.
N'est-ce pas là ce qui explique que, même chez nous,
tant d^inventions industrielles pratiques ont été faites
par des ouvriers ou des contremaîtres, et non par
des ingénieurs?
Quoi qu'il en soit, voilà une école scientifique
comme j'en eusse souhaité une pour moi-même, au
temps où, par des méthodes ingrates, on me fit haïr
les chiffres et les sciences, quand j'aurais pu si bien
les aimer.
Nous allons maintenant au Conservatoire de mu-
sique de la Nouvelle-Angleterre, « le plus grand du
monde », me dit un fonctionnaire de l'immeuble.
Il est à deux pas de l'Institut technologique. Et je
crains, avant d'y entrer, que les méthodes que je
viens de relater, si vraies pour l'industrie, n'aient
pénétré ici — où elles deviendraient fausses !
En tout cas, ce n'est pas dans la classe d'opéra
qu'il y aurait quelque danger de les voir s*insinuer.
Le maître de cette classe est le signor Bimboni, un
BOSTON 71
petit homme tout en cheveux éparpillés et dressés sur
la tête, l'Italien symbolique, exubérant et démons-
tratif. Quand nous entrons dans sa classe, il est en
train d'accompagner un élève qui chante un air ita-
lien; sur le piano, toutes les partitions de Verdi.
L'élève est blond et porte des lunettes d'or. Le pro-
fesseur le stimule, essaye de lui infuser de la chaleur.
Une petite scène se dresse contre le mur, où deux ou
trois personnages peuvent évoluer. Dessus, il y a un
casque, un sabre de bois, un tambourin, et, sur une
chaise, un vieux domino bleu fripé.
Le signor Oreste Bimboni nous accompagne aima-
blement à travers les couloirs et les classes. Il nous
montre avec fierté la quantité vraiment énorme de
pianos et d'orgues à soufflet que renferme l'établis-
sement. Il y en a partout, une centaine pour le moins.
On ne sait où les mettre. Dans chaque détour de
couloir, j'en vois deux ou trois serrés les uns contre
les autres, dans les angles, sur les paliers, partout.
Les classes de pianos sont nombreuses : dix-huit pro-
fesseurs les dirigent. Dans chaque classe, deux pianos.
Un peu partout, j'en trouve de démontés, en quan-
tité. Un immense tas de cordes métalliques, de
boyaux et de petits marteaux de feutre, s'élève dans
un coin. Je m'enquiers de leur usage. Ils servent à
des leçons de choses : les élèves démontent et remon-
tent les pianos pour bien en connaître la structure
et apprendre à les accorder eux-mêmes. Les pro-
grammes d'études comprennent ces exercices obliga-
toires! Il y a douze orgues à tuyaux dans les classes
et un grand orgue — « ce qui est plus du double —
dit la brochure qu'on m'a remise — du nombre
d'orgues réunis sous n'importe quel autre toit dido*
72 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
le monde ». Ces orgues marchent à l'électricité, c'est-
à-dire que l'air introduit dans l'immeuble pour la
ventilation est repris, au moyen d'appareils ingé-
nieux, pour actionner les soufflets des instruments.
Nous ouvrons quelques portes; devant un orgue aux
longs tuyaux dorés, un jeune nègre s'escrime avec
ardeur de ses mains et de ses pieds agiles; dans une
salle à côté, c'est une jeune fille à lunettes qui joue
un air lent et religieux.
Le Conservatoire contient 80 professeurs, dont 18
de piano, 2 d'orgue, 14 de chant, 4 d'opéra, de mi-
mique, de danse et d'escrime; 3 de langues (italien,
allemand, français), — le professeur de français est
naturellement un Allemand, comme presque partout
en Amérique, — 5 de violon, violoncelle et contre-
basse; 8 d'instruments à venl; les autres sont des
professeurs de composition, de solfège, de littéra-
ture, de rhétorique, d'histoire, d'expression, d'inter-
prétation artistique, de développement de la voix
parlée.
Il y a un cours de journalisme musical, de cri-
tique et de littérature musicales. Ce cours, dit le pro-
gramme, comprend la connaissance générale de tous
les chefs-d'œuvre du répertoire classique, la connais-
sance pratique des instruments de l'orchestre et de
leur usage dans les œuvres modernes; la compréhen-
sion des différentes écoles de composition et la tech-
nique des exécutions ; des exercices pratiques de cri-
tique et d'études, et toute la routine du travail jour-
nalistique. Ce n'est pas pour dire du mal de mes
confrères européens, mais je crois qu'il y a là une
idée : l'élaboration des compétences. Devenir com-
pétent, quel rêve ! Je sais bien qu'il ne suffit pas de
BOSTON 73
savoir faire l'anatomie d'un piano pour jouer dans le
sentiment une sonate de Chopin, ni de savoir lire
une partition à livre ouvert pour juger de la valeur
dramatique d'une simple phrase musicale; mais enfin
ce serait quelque chose, dans l'anarchie où nous
vivons, que de connaître un tantinet des œuvres du
passé avant déjuger celles du présent. Et puis, voyez
quelle autorité ! On sort de là avec un brevet de cri-
tique, presque de professeur de goût... Et — côté
pratique — on trouve immédiatement un emploi.
« Car il y a, dit la brochure, des demandes crois-
santes de critiques musicaux expérimentés dans
toutes les villes des États-Unis. Quelques-unes d'entre
elles, même parmi les plus grandes, sont à présent
très pauvres à cet égard, les besoins étant beaucoup
plus grands que les offres. »
Pour obtenir un diplôme de gradué du Conserva-
toire, ou de professeur, d'autres cours, outre les
cours ordinaires, sont ouverts aux postulants, à l'uni-
versité de Boston. Ce sont ceux de langues modernes
et anciennes, mathématiques et sciences naturelles,
géométrie, trigonométrie, physique, chimie, biolo-
gie, histoire, littérature, droit, économie politique,
psychologie, logique, théorie de la connaissance,
principes de métaphysique, éthique.
Comme on le voit, le programme est assez com-
plet... Je voudrais bien savoir ce qu'en pensent nos
professeurs de contre-point I
Le Conservatoire est très peuplé : 2,000 élèves I
Parmi ces 2,000 élèves, la plus grande partie n'est
composée, naturellement, que d'amateurs. Les cours
sont payants. La moyenne des prix est de 250 dollars
(1,250 francs) par année, sans compter les leçons
7
74 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
particulières. Les femmes sont reçues dans toutes les
classes : il y en a beaucoup dans les classes de violon.
Il y en a même dans les classes de piston et de trom-
bone.
Le budget du Conservatoire est de 300,000 dollars
(1,500,000 francs). L'immeuble a coûté 600,000 dol-
lars (3 millions). Il a été bâti en un an. Il est îort
bien aménagé, en vérité. Il comprend ua magasin
d'instruments, et un comptoir de musique. Postes,
télégraphe et téléphone au rez-de-chaussée I
A proximité du Conservatoire, trois grands bâti-
ments ont été construits — à Fépreuve du feu, « fire-
proof ) — pour loger les élèves femmes dont les
parents ne résident pas à Boston. Des chambres meu-
blées, avec salle de bain, sont à leur disposition, à
raison de 40 à 60 francs par semaine. Les bâtiments
renferment des salles à manger, des salons de récep-
tion, une infirmerie.
Les élèves femmes qui n'habitent pas ces bâtiments
sont tenues de justifier qu'elles habitent avec leurs
parents, ou dans des familles strictement « privées »,
où elles sont pourvues du logement et de la table.
Et c'est ainsi que se forment, pour l'édification de
la vieille Europe, les pures Elsas américaines I Mais
où entraîne-t-on Carmen et Aida ?
6
L'État a fondé en France, à Joinville, une école de
gymnastique qui pourvoit l'armée française de pro-
fesseurs et de moniteurs. Et nous considérons cela
comme un luxe peut-être inutile. Une dame de Bos-
ton a fondé toute seule, de sa propre volonté et de
BOSTON 75
son initiative, une école normale de gymnastique
pour jeunes filles. Il y a là quatre-vingts jeunes Amé-
ricaines, sorties des hautes écoles, âgées par consé-
quent de dix-neuf à vingt ans, qui ont décidé de
passer deux ans à apprendre la science des mouve-
ments et des sports pour aller la répandre à travers
l'Amérique. Vingt professeurs sont attachés à l'insti-
tution. Les élèves payent 750 francs par an pour
l'enseignement seul, plus une centaine de francs pour
les livres et les instruments de dissection {sic)y
50 francs de vêlements spéciaux et 11 fr. 25 de chaus-
sures.
Je suis arrivé pendant une leçon. Au milieu d'une
grande salle garnie de tous les appareils possibles de
gymnastique, une quarantaine de jeunes filles, âgées
de vingt à vingt-trois ans, habillées d'amples cos-
tumes de bicyclistes bleu marine, grimpaient à des
cordes, escaladaient des échelles ou sautaient par-
dessus des chevaux en bois. Puis, alignées sur deux
rangs, elles obéissaient à la voix frêle, mais impéra-
tive, d'une monitrice, levaient les bras, les éten-
daient, fléchissaient sur leurs genoux, se courbaient,
se redressaient, tournaient la tête, marchaient au
pas, d'un pas rigide et net comme celui des soldats
allemands, et s'arrêtaient court, les pieds joints.
11 y en avait, parmi elles, de jolies, et toutes étaienl
fraîches.
Puis ce fut le cours de « danse esthétique ». Un
jeune homme se mit au piano sur une estrade et
joua une sorte de valse lente. La monitrice indiquait
les mouvements que les élèves imitaient : c'étaient
des mouvements arrondis des bras, des jambes, en
avant, en arrière, des ronds de jambes gracieux, des
76 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
inclinations du buste à la manière des ballerines; une
danse souple avec des pas de polka très dessinés et des
gestes en amphore qui semblaient suivre la musique.
Je demandai si on enseignait la « danse esthé-
tique » dans les collèges déjeunes filles?
— Dans tous à présent, me fut-il répondu.
Je m'informai du sens et de l'utilité de cette classe.
— C'est une application de la gymnastique, me
dit-on, pour enseigner la coordination des mouve-
ments et le sens du rythme. Les mouvements sont
plus compliqués, moins localisés, plus affmés que
dans la gymnastique proprement dite. Les résultats
pratiques obtenus sont la grâce, l'aisance des gestes
et du port, avec une augmentation considérable de
l'endurance.
— Et quel est le programme de vos cours?
L'aimable dame qui me renseignait envoya cher-
cher une brochure et me la tendit. J'y lus :
i" année : Physique, avec démonstrations, 30 heures. —
Chimie, avec travaux de laboratoire, 45 lieures. — Histologie
et physiologie, avec laboratoire, 45 heures. — Théorie de la
gymnastique, iOO heures. — Anatomie descriptive, 86 heures.
— Accidents, avec instruction pratique de pansement et de
bandage, 15 heures. —Instruction gymnastique, quotidienne.
— Cours quotidien d'enseignement. — Gymnastique correc-
tive et cours de massage, 45 heures. — Jeux gymnastiques,
45 heures. — Enseignement de la danse esthétique^ 30 heures.
— Natation, 12 heures.
Le programme de la deuxième année ne diffère de
celui de la première année que par la répartition des
heures et l'addition de quelques cours nouveaux : an-
thropométrie, symptomatologie, psychologie et es-
crime.
BOSTON 77
Je lus ces programmes avec un peu d'étonnement.
Était-il possible qu'il fallût étudier tant de choses
pour enseigner à se mouvoir et à développer les corps?
— Toutes ces études se justifient fort bien. La
chimie est une préparation à l'étude de la physiolo-
gie, et il faut savoir la physiologie en détail si l'on
veut enseigner intelligemment la gymnastique. Aussi
nos cours sont-ils très complets.
Qu'on en juge.
Dans le laboratoire, on étudie au microscope This-
tologie de l'épithélium, des cartilages, des tissus et
des os, les éléments constitutifs du sang et de la lym-
phe. On dissèque des animaux; on fait l'ostéologicde
répine dorsale, du crâne, du thorax, des pieds et des
mains. On étudie le fonctionnement du cœur, des
artères, des veines, des organes de la nutrition, de la
digestion, de la respiration, le système nerveux, la
sécrétion et l'excrétion.
On estime que les élèves ont besoin de savoir com-
ment redresser une formation anormale du corps par
des exercices et des massages, comment l'éviter par
Tusage exclusif des mouvements naturels; comment
se comportent les muscles et les organes durant les
exercices; et c'est pour cela que l'anatomie, l'histolo-
gie et la physiologie leur sont enseignées. On les con-
duit dans des hôpitaux d'enfants pour la démonstra-
tion clinique des difformités et leur traitement. Dans
les cours d'hygiène, on leur enseigne l'hygiène de
l'habillement et des bains, les précautions à prendre
contre les rhumes et autres maladies inflamma-
toires; on leur parle de la nourriture, de la fatigue,
du repos et du sommeil.
li faut aussi que les futurs professeurs soient aptes
7.
78 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
à juger rapidement des symptômes de maladie qui
peuvent atteindre leurs élèves, et même à décider si
elles doivent ou non se livrer à tel ou tel sport, sauf
à en référer à un médecin dans les cas douteux. Et
c'est pourquoi on leur enseigne à distinguer entre les
maladies aiguës et chroniques, on leur explique les
maladies constitutionnelles, le rhumatisme chroni-
que, musculaire, la goutte, le diabète, le rachitisme,
l'obésité, la tuberculose, les maladies plus communes
du système respiratoire, digestif, vascuîaire et uri-
naire, les signes de l'anémie primaire et secondaire,
les maladies des a pelvic organs ».
Pour compléter leurs études, elles vont à tour de
rôle dans les écoles de Boston ou des environs et sur
les pelouses de jeux, et font les cours elles-mêmes,
sous la surveillance et la critique pédagogique des
maîtres.
L'étude de la psychologie les initiera à la vie men-
tale, les entraînera à des habitudes d'observation et
d'analyse, nécessaires à l'art d'enseigner.
Il y a aussi le cours d'athlétisme, c'est-à-dire de
sport. On conduit les élèves chaque semaine dans un
champ de jeux, près d'une rivière, et on les entraîne
à tous les sports possibles : le canotage, le tennis, le
hockey, le basket-ball, etc., etc., de façon à les fami-
liariser d'abord personnellement avec tous ces sports,
et ensuite à leur permettre de les installer partout où
elles seront appelées à enseigner. Elles apprendront
les lois qui régissent les matches intercollégiaux, les
modes d'entraînement et d'organisation de l'athlétisme
en général.
J'ai dit plus haut que, pour être admis à l'École
normale de gymnastique deBoston, il fallait justifier
BOSTOiN 79
d'une éducation générale équivalente à celle qui est
requise pour la graduation dans les hautes écoles d'où
on sort généralement à dix-huit ans. De plus, chaque
postulante doit se soumettre à un examen physique. La
moindre infirmité, la moindre maladie, le moindre
désordre de santé est un cas d'exclusion. Enfin , elle doit
passer au service d'anthropométrie pour y être mensu-
rée. Les appareils dont on se sert là, comme dans tous
les gymnases américains, sont des appareils français,
très ingénieux, inventés et fabriqués par Demény. Ils
tracent la forme totale du corps humain, depuis la
tête jusqu'aux pieds; ils mesurent et dessinent laforce
de respiration et d'inspiration, la largeur et l'épais-
seur du corps. Les schémas d'entrée sont comparés
de temps en temps avec les schémas successifs. On y
voit par conséquent, à un millimètre près, les progrès
ou les déperditions, ce qui permet d'en rechercher les
causes et, s'il y a lieu, de les combattre.
Depuis dix ans, l'école a formé 260 professeurs
femmes, qui sont aujourd'hui répandues à travers
tous les États-Unis d'Amérique, où elles enseignent
la force, l'agilité, la souplesse et la grâce à des milliers
de jeunes filles.
Et voilà.
J'avais épuisé tous les renseignements possibles.
Les exercices étaient terminés.
L'œil brillant, la joue en feu, le front mouillé de
sueur, la bouche entr'ouverte dans un joli sourire de
contentement et de santé, les jeunes futures maîtresses,
d*unpas agile, couraient vers la douche, où mes yeux
les quittèrent.
BOSTON
(suite)
Une maison de correction pour les alcooliques. — A Foxboro. — |
Cure mentale et cure physique. — La gymnastique suédoise. 1
— Le théâtre de détenus. — Sourds-muets alcooliques. — i
Le puritanisme. — La Nouvelle-Angleterre. — Difficulté desc J
procurer de la bière ou du vin. —Discipline exagérée. — Le ]
mauvais hôtelier. — Voyageur affamé. — La salle à manger est i
fermée. — Défense de siffler dans les rues, de parler haut et j
de rire. — Les lois bleues. — Condamnations invraisem- j
blables. — L'homme tombé à l'eau. — Défense d'allumer du i
feu le dimanche. — Détense de fumer dans les rues. — Le [
fouet public. — Culte exaspéré de la volonté. — L'œuvre l
admirable des premiers colons puritains. — Luttons contre ]
le diable. :i
Je gagne, à une heure de Boston, une petite bour-
gade qui s'appelle Foxboro. C'est là que FEtat envoie,
dans un asile spécial nouvellement installé, les i vigognes
invétérés, après plusieurs condamnations préalables.
On les appelle : dipsomaniacs et inebriates. On m'avait
dit que l'établissement de Foxboro était le plus nou-
veau, le dernier cri de la correction et du redresse-
ment scientifique, et j'ai voulu voir Foxboro.
BOSTON 81
Au milieu d'une vaste plaine solitaire, maintenant
couverte de neige, s'élèvent cinq ou six bâtiments de
briques rouges, précédés d'une construction en bois,
plus petite, qui renferme les bureaux de l'administra-
tion.
L'un des médecins de l'établissement me guide. Il
me montre d'abord la salle à manger avec ses dix
longues tables, la boulangerie, la blanchisserie méca-
nique; dans ce département, les professionnels sont
aidés par les détenus, que l'on reconnaît tout de suite
à leur air méfiant et sombre.
Gomme je n'aperçois ni geôle ni barrière, je m'en
étonne.
— Nous ne tenons nos « malades » sous clef que le
premier mois, me dit mon guide. Passé ce délai, en
dehors des exercices obligatoires, ils peuvent circuler
librement dans l'asile et ses dépendances, sur parole.
Ils nous donnent leur parole d'honneur qu'ils ne
s'évaderont pas, et cela suffit.
— Aucun ne s'échappe jamais?
— Si, quelquefois. Mais souvent ils reviennent
d'eux-mêmes. On n'envoie ici que les malades qui
sont susceptibles de guérison. Les autres sont reçus
dans les asiles d' « insanes ». C'est très utile pour le
progrès et l'émulation des autres. Autrement, les
mauvais découragent les bons.
— Combien de temps les conservez-vous ici?
— Ils y sont envoyés pour deux ans par les juges.
Mais si nous constatons qu'après un an, par exemple,
ils sont guéris ou à peu près, nous pouvons, sur leur
demande et celle de leur famille, leur donner la liberté
conditionnelle. A la première faute connue, ils sont
réintégrés avec augmentation de peine. Nous sommes
82 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
fréquemment obligés de résister, dans l'intérêt même
des malades, aux sollicitations quelquefois pathétiques
de leurs parents ou amis qui demandent prématuré-
ment leur liberté. Il y a de bonnes natures qu'un très
court séjour ici, l'hygiène, l'exercice, paraissent avoir
guéries comme par enchantement. Mais il faut se mé-
fier, car la cure souvent n'est qu'apparente, et ils per-
draient bien vite, à l'air libre, tout le bénéfice de
noire traitement.
€ Le temps nécessaire pour guérir un dipsomane
est variable. La volonté l'a quitté, le contrôle sur
soi-même n'existe plus, et sans doute un contrôle
étranger est nécessaire. Mais il faut aussi lui laisser
une certaine liberté. Sa coopération est indispensable
à la guérison. G*est pour cela que, au bout d'un mois^
nous lui donnons le droit de se promener librement
dans l'asile et à travei^ les pelouses.
— En somme, quel traitement suivent-ils ?
— Quand ils arrivent, le premier soin est de leur
donner un bain et de les mettre au lit. Puis on les
purge et on leur administre du bromure. Gomme ils
ont tous reslomac fatigué, nous leur ordonnons la
diète. Ils ne boivent que du lait pendant deux ou
quatre semaines, ou même davantage, selon leur
état, car très souvent, quand nous les recueillons, ils
n'ont pas mangé depuis quinze jours Ils ne vivaient
que d'alcool.
« Le traitement proprement dit commence seule-
ment lorsque l'appétit leur est revenu et qu'ils sont
dispos.
— Mais quel est-il, ce traitement?
Et le jeune médecin m'explique ceci : l'alcoolique
est un malade, qui s'est peu à peu empoisonné et qui
BOSTON 83
a besoin de remettre soa corps à neuf; mais il est
aussi un malade qui a perdu le sens de sa volonté, de
sa dignité et la faculté de l'attention. Il faut donc lui
faire suivre un double traitement, ou du moins un
traitement qui le cure mentalement et physiquement.
Pour le corps, j'ai énoncé les premiers soins qu'on
lui donne. Sitôt debout, durant les saisons propices,
il travaille à la ferme de l'hôpital, sous la direction
d'un surveillant. Il laboure, bêche, apporte le fumier,
sème, plante, coupe les arbres, sarcle, ratisse, cueille
les fruits, soigne les étables, ramasse les œufs, etc., etc.
L'hiver, il travaille à l'intérieur de l'hôpital aux choses
de son métier, ou bien, s'il n'en a pas, il fabrique des
balais. Il est tenu de se lever à six heures et demie du
matin, de prendre ses repas à des heures régulières,
et de se coucher à neut heures, car à cet instant toutes
les lumières s'éteignent. De plus, une heure par jour
on l'oblige à faire de la gymnastique suédoise, systé-
matique et progressive. Le professeur, M. Ernest Her-
mann, mensure chaque malade, un médecin l'ausculte,
une fiche est dressée à son nom. On a l'indication de
la largeur de sa poitrine, de la dimension de ses
bras, de ses jambes, de ses muscles, afin de pouvoir
en suivre les progrès.
Cette gymnastique suédoise est, en somme, le clou
du système. On est convaincu, à Foxboro, que reffort
répété, l'attention soutenue, nécessaire pour les
exercices, va redonner au malade la volonté, la pré-
sence d'esprit, la perception nette des choses, le
contrôle de soi qu'il avait perdus et sans lesquels il
ne pourrait lutter contre son vice... Et si, peu à peu,
il redevient fort, adroit, rapide, son orgueil renaîtra,
la notion de ses devoirs envers soi-même, envers les
84 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLEANS
siens, envers la société, sera restaurée en lui. Il aura
l'énergie d'éviter les mauvaises fréquentations et de
fuir les tentations. C'est à cela, c'est à l'action de
l'exercice physique que l'hôpital de Foxboro attribue
la plus grande part des cures qu'il a faites.
Quelle est la somme de vérité contenue dans cette
théorie? La privation de boisson pendant deux ans,
le plein air, l'hygiène, ne sont-ils pas les facteurs les
plus importants de la cure ?
Je livre ce problème intéressant à nos spécialistes
de Sainte-Anne et de Gharenton, où l'on traite les
alcooliques comme des fous.
Mon guide me dit :
— Si vous voulez assister à un exercice, je vais
vous conduire dans la salle de gymnastique ; c'est
l'heure.
Il me dirige vers une vaste salle remplie d'agrès, de
cordes, d'échelles, de massues, de tremplins, de saute-
mouton, de balles, etc. Au fond, une petite scène se
dresse. C'est là que, de temps en temps, les malades
jouent des pièces et chantent entre eux, ou bien que
des personnes dévouées leur font des lectures et des
conférences. Les décors — il faut les voir ! — ont été
peints par les alcooliques eux-mêmes.
Mais voici la classe qui commence. Une trentaine
d'hommes de tout âge, depuis vingt ans jusqu'à
soixante, entrent au pas, tête nue, se mettent sur
trois rangs et demeurent immobiles, ils sont vêtus uni-
formément d'une vareuse grise et d'un pantalon gri,<
retenu à la taille par une ceinture noire, et chaussés
de pantoufles noires à semelles de caoutchouc.
Pauvres gens ! Je me surprends à les plaindre... Un
instant je me demande pourquoi — si c'est de les voir
BOSTON 85^
malades, ou de les deviner humiliés. Les voilà qui
obéissent docilement aux commandements impératifs,
rapides et entraînants du professeur, les vieux comme
les jeunes. Ils renversent la tête en arrière, bombent
la poitrine et respirent largement; ils essayent de se
tenir sur une jambe, puis sur l'autre; certains n'y
arrivent qu'au prix de grands efforts qui les essoufflent
et les font suer tout de suite. Je conserve devant les*
yeux le portrait d'un homme d'une soixantaine
d'années, fort, chauve, à la grosse moustache grise,
et qui peinait consciencieusement : « Une, deux!
Une, deux ! » Et le médecin me dit que c'est un ancien
capitaine de pompiers du Massachusetts, tombé là efe
qui voudrait tant se guérir I
A côté de lui, un jeune homme de vingt ans peut-
être, la face rasée, maigre, garde sur les lèvres une
sorte de vague sourire hébété, et manœuvre avec dif-
ficulté.
La plupart sont coiffés correctement, la raie bien
droite, les cheveux bien aplatis, avec une mine
sérieuse et grave d'Anglais. L'un surtout, avec sa
moustache blonde et ses yeux bleus, a un air de dis-
tinction parfaite. Je demande quel fut l'état social de
la plupart de ces pauvres gens. Il y a de tout : un
médecin militaire, des photographes, un clergyman,
des ingénieur? , des épiciers, des cordonniers, des per-
ruquiers, des employés, un journaliste, etc., etc. Et
tous tâchent de leur mieux à obéir aux commande-
ments. A présent, allongés à terre, ils essayent de
faire des rétablissements sur les mains ; puis je les vois
encore qui courent comme des gamins après un ballon
qu'ils doivent faire passer entre leurs jambes et se
transmettre de l'un à l'autre pour le conduire le plus
8
«6 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
vite possibleàrexlrémitédeLi salle. Etiissedépêchent!
Et ils s'amusent! Car ici il y a du sport, et, en eux,
le goût sportif de la race se réveille.
Bientôt ils n'en peuvent plus, le professeur les arrête
par ces mots.
— Thank you very mnch, gentlemen!
Et les voilà courant, en sueur, vers la douche. Là,
dans un vestiaire bien aménagé, ils se déshabillent en
hâte; la piscine s'emplit soudain de vapeur chaude,
pour éviter les refroidissements, et les trente d ipso-
maniaques se dressent chacun sous une douche d'eau
froide qui leur cingle la peau. On entend des cris :
ce sont les nerveux qui ne peuvent s'habituer à l'eau
froide. Quelques minutes se passent, et dehors je
retrouve certains d'entre eux disséminés librement sur
la pelouse, vêtus de leurs habits de ville, fumant leur
pipe ou leur cigarette, roses et frais comme de braves
bourgeois.
Nous continuons notre visite par les dortoirs de
quinze lits, de huit lits, les chambres spéciales pour
un seul malade, car il y a des pensionnaires libres,
des gens qui demandent spontanément à entrer à
Foxborol Mais comme on ne peut les y admettre
qu'après une condamnation, eux ou leurs parents
vont solliciter du juge compétent un jugement qui
leur permette de s'y faire recevoir.
— Ce sont des gens faibles, me dit le docteur, et
qui n'ont pas assez de volonté pour lutter seuls centre
leur vice, mais à qui il reste assez de conscience pour
vouloir s'en défaire et qui ont besoin d'un entraîne-
ment et d'une surveillance. En entrant, ils versent un
cautionnement de 500 dollars (2,500 francs) qui est
perdu pour eux s'ils se sauvent.
BOSTON 87
Je m'informe si jamais il entre de Talcool à Foxboro.
— Il y en a qui réussissent à s'en procurer, je ne
sais comment. Mais quand on les prend, on les remet
sous clef et la promenade leur est défendue.
Les couloirs et toutes les pièces sont chauffés à la
vapeur sèche.
Nous traversons des salles de conversation où des
malades se tiennent assis sur des chaises, causant
entre eux, jouant aux échecs, aux cartes, ou lisant.
Sur les murs, on a collé des maximes imprimées en
gros caractères :
N'estime jamais comme à ton avantage quelijue chose qui
te ferait manquer à ta parole et au respect de toi-même.
Marc-Aurèle.
Il n y a rien à chercher dans la vie que le caractère et 1*
probité. CiGÉRON.
— Malgré ces bons avis, y en a-t-il qui se refusent
à travailler ou à se plier aux exercices?
— Gela arrive, mais assez rarement. Quand le cas
se présente, on met les paresseux à l'infirmerie et on
leur applique le régime du lait pour toute nourriture.
Ils ne résistent pas longtemps I
— Et quel est leur régime ordinaire?
— L'été, beaucoup de légumes et du lait en abon-
dance; l'hiver, de la viande, du pain et de l'eau de
source; du café le matin et du poisson le vendredi.
— Voilà donc toute la cure? demandai-je au jeune
docteur.
— Oui. Il faut y ajouter, pourtant, la lecture. Nous
avons installé à cette fin des bibliothèques dans chaque
salle commune. Nous jugeons nécessaire de distraire
«8 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
ie plus possible les malades de la pensée de leur ancien
vice, et de leur éviter les conversations dégradantes
que ces cerveaux affaiblis ne pourraient manquer
d'avoir entre eux. De plus, l'habitude de lire, si nous
réussissons à la leur donner, sera une arme puissante
contre le désir de boire, quand le malade aura quitté
l'hôpital...
— Je me permets d'en douter, fis-je.
— Nous devons l'essayer quand même, répondit
îe jeune savant. Mais ils ont aussi d'autres distrac-
tions : leur théâtre, par exemple. Cinq ou six fois par
mois, il y a des dames de bonne volonté qui viennent
leur donner des séances musicales de piano, de violon,
de chant, ou bien leur faire des conférences. L'an
dernier, une dame leur a fait le récit des beautés de
FExposilion de Paris en 1900, en l'accompagnant de
projections; une autre a parlé de son voyage à bicy-
clette sur les côtes de la Méditerranée et dans la France
centrale; il vient aussi des mandolinistes, des ventri-
loques et des escamoteurs. Le dimanche, il y a une
prédication.
— Et finalement, quels sont vos résultats?
— Voici nos statistiques dernières : sur 324 pen-
sionnaires mis en liberté, nous en avons eu Tannée
dernière 117 qui paraissaient devenus entièrement
abstinents, soit 36 p. 100; 129 qui boivent comme
auparavant, soit 39 p. 100; 36 qui sont en progrès
et boivent moins, soit 11 p. 100; il y en a 36 dont
nous avons perdu la trace et 6 qui sont morts dans
l'année. »
Notre tournée et mon enquête étaient terminées.
Mon guide me reconduisait à travers les pelouses cou-
vertes de neige, dans le froid du crépuscule qui tom-
BOSTOiN 89
bait brusquement. Nous croisâmes trois personnes,
dont l'une portait des lunettes d'or :
— Celui-ci est un de vos confrères, me dit le
médecin, un journaliste des environs ; les deux
autres sont des sourds-muets. Tous trois sont des
alcooliques.
Que pouvaient-ils bien se dire?
D'où vient qu'en un pays neuf comme l'Amérique,
peuplé de millions de Latins, on soit, malgré tout,
forcé de convenir que les mœurs et l'esprit général
ne se sont pas latinisés? M. Cambon, l'ambassadeur
de France, qui sut faire tant regretter son départ de
Washington, soutient, et c'est une de ses thèses favo-
rites, que l'Amérique n'est pas anglo-saxonne, et il
donne à l'appui dix raisons qui toutes paraissent
excellentes. Mais soutiendrait-il que la morale et les
idées des États de l'Est américain, le long de la côte,
de New- York au Canada, ne sont pas fortement impré-
gnées de puritanisme? On y trouve, certes, beaucoup
d'esprits libres; mais, à New-York même, la presse
critique ne dénonçait-elle pas, il y a quelque temps,
comme immorale, Magda^ une pièce que jouèrent à
travers le monde Mme Sarah Bernhardt et Mme Duse,
et que Paris et Berlin vantèrent, au contraire, comme
hautement morale et hardiment réformatrice !
Parmi les impressions que reçoit l'étranger qui
parcourt l'Amérique, celles que suscitent en lui les
mœurs et les idées sont peut-être les plus profondes.
Il fmira par s'habituer au mouvement et au bruit de
la rue, à la froideur et à l'indifférence des gens, à la
8.
90 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
brutalité des foules, mais il restera plus longtemps en
arrêt devant les idées et les mœurs.
Quelle est donc, chez ce peuple indépendant et
libre, dont les traditions devraient être si multiples
et si contradictoires, la raison de cette sorte de
rigueur extérieure, de cette sévérité générale qui pèse
sur tout ce qui se voit, de cette obéissance à la règle
qui devient à la longue obsédante et hostile?
Le voyageur étranger qui arrive dans le Massachu-
setts, le Coiinecticut ou le Maine, est incapable de
discerner dès Tabord les traces de Tesprit puritain.
A part le vin ou la bière qu'on se refuse à lui servir
le dimanche, ou dans la semaine après onze heures
du soir, ou même dans la journée si l'endroit où il
se trouve est situé à moins de cent mètres d'une
église ou d'une école, à part cette vexation qu'il finit
par admettre en pensant que c'est une tentative de
lutte contre l'alcoolisme, il n'aperçoit rien dans les
mœurs ou dans l'aspect des gens qui choque son sen-
timent de liberté. Mais s'il fréquente un peu quelques
milieux locaux, s'il peut causer librement avec des
gens de souche anglaise, il perçoit peu à peu une
moralité étrangère à la sienne, une sévérité de paroles
et d'idées, un rigorisme, demeurés dans son esprit
comme un souvenir historique ou littéraire d'époques
abolies...
J'en avais ressenti pour ma part les premiers effets
dans une petite ville du Massachusetts, à Nortbamp-
ton, où l'hôtelier, grave et barbu, s'était inexorable-
ment reiusé à me donner quoi que ce fut à manger,
sous prétexte qu'il était neuf heures du soir.
— La salle à manger est fermée depuis huit heurei,
se contentait-il de me répondre.
BOSTON 9t
— Donnez-moi au moins un peu de viande froide
et de thé?
— C'est fermé.
— Mais j'ai faiml insistais-je, et je vous paye
30 francs par jour.
— Si vous avez faim, allez manger dehors, vous
trouverez peut-être un bar encore ouvert.
Il neigeait; je fus obligé d'aller, à travers la ville,
à la recherche du morceau de pain que me refusait
mon hôtelier, puritain endurci, comme je l'appris
ensuite et comme je l'avais supposé sans peine.
Mon deuxième étonnement, c'avait été à Boston,
quand on me montra, affiché au beau milieu d'une
avenue, un règlement imprimé de la municipalité, où
il était défendu de parler haut dans la rue, de rire et
de siffler ! Je ne pus pas lire jusqu'à la fin, parce que
le soir tombait, mais les premières lignes signifiaient
assez l'esprit du document.
Je m'étais informé de différents côtés des origines
de cet état d'esprit, et partout on m'avait répondu :
€ Vous êtes dans la capitale du puritanisme. Le Mas-
sachusetts a été colonisé par les puritains du York-
shire. Ce sont les vrais colons anglais. Ils se sont
répandus dans le Connecticut, le Maine, la Pennsylva-
nie, New-York, etmêmebeaucoup plus loin, etl'onpeut
dire que ce sont eux qui ont donné le ton depuis deux
siècles à l'Amérique entière. Car ce sont eux aussi qui
sont allés défricher l'Ouest et fonder, avec les capi-
taux de Boston, les grandes villes et les grandes entre-
prises de cette partie du continent. Les lois qu'ils ont
faites ont servi de modèles partout, elles n'ont jamais
été abrogées, et si aujourd'hui on ne les applique plus,
en réalité leurs traces subsistent dans les mœurs et
«2 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
dans les esprits. Et quoique de cerveau étroit, c'étaient
tout de même de fameux hommes. »
Les non-puritains de la Nouvelle-Angleterre se
répètent les interdictions des fameuses « Lois bleues »
(Blue Laws) qu'implantèrent les passagers du May-
Flower en débarquant sur le sol américain :
« Il est défendu de travailler, de faire cuire des vic-
tuailles, de faire son lit, de se couper les cheveux, de
se raser le jour du dimanche.
« L'homme n'embrassera pas sa femme, la femme
n'embrassera pas son enfant, le dimanche ou les jours
fériés.
« On ne montera pas à cheval, on ne se promènera
ni dans son jardin ni ailleurs, excepté avec dévotion
pour aller à l'église et en revenir, le jour du
dimanche. »
Et Ton cite des jugements rendus par les magistrats
de la Nouvelle-Angleterre au dix-huitième et même
au dix-neuvième siècle, en application de ces textes
de la loi : un homme de Plymouth durement fouetté
pour avoir chassé un dimanche; un autre condamné
à 5 shillings d'amende pour avoir abattu des pommes
un dimanche; une femme, Eîizabeth Eddy, condam-
née à 10 shillings d'amende pour avoir, le même
jour, tordu et mis son linge à l'air; un paysan con-
damné à une amende pour avoir porté un sac de blé
moulu chez lui, et le meunier également condamné
pour avoir laissé prendre le sac; deux fiancés sont
accusés et poursuivis pour s'être assis ensemble un
dimanche sous un pommier dans le verger des parents
de la jeune fille; le captain Kemble, de Boston, est
mis au pilori pendant deux heures pour ses c impu-
diques et inconvenantes manières ». Or, qu'avait fait
BOSTOK 93
le raplain Kemble? Un dimanche, il avait embrasse
sa femme qui l'attendait sur le pas de sa porte, au
retour d'un voyage de trois ansi Et le criminel était
un homme de richesse et d'influence, dit la chronique.
Des quantités de condamnations sont relevées pour
avoir circulé « sans nécessité » le dimanche. Un pré-
venu donne pour excuse qu'il allait visiter un de ses
parents malade, son excuse n'est pas admise. En 1831,
à Lebanon, dans le Connecticut, tout près d'ici, une
dame se rendant chez son père est arrêtée au moment
où elle allait entrer dans la maison, pour avoir voyagé
sans nécessité le jour du sabbat.
Ce n'est pas tout I On était condamné à 5 ou 10 shil-
lings d'amende, selon les États, pour non-assistance
aux offices. Un homme condamné pour ce fait plaide
qu'étant tombé à l'eau le samedi soir très lard, et ne
pouvant allumer de feu le dimanche pour sécher ses
habits, il était resté au lit, car il n'avait pas d'autres
vêtements : en dépit de ces explications plausibles,
rhomme est condamné à être publiquement fouetté.
11 était interdit de fumer, le dimanche et, dans
beaucoup d'endroits, même la semaine. 11 y a quelques
années à peine, dans de petites villes de l'ouest du
Massachusetts, il n'était pas permis de fumer dans les
rues, ni le dimanche ni les autres jours.
La vie des puritains, on le devine, se ressentait de
ces coutumes. Ils commençaient à fêter le sabbat dès
le samedi soir. Après le dernier repas du samedi, le
puritain catéchisait ses enfants et ses serviteurs, et
allait prier dans sa chambre. Le matin suivant, après
les longues prières en commun, il se retirait de nou-
veau dans sa chambre et lisait la Bible. Il allait
ensuite au temple, et, au retour, s'enfermait pour la
94 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
méditation. On lui apportait un léger repas au milieu
du jour, et il priait jusqu a l'heure de l'office public
de l'après-midi. Il s'y rendait avec toute sa famille et
ses serviteurs — comme le matin — et, rentré à la
maison, recommençait le sermon en famille. On priait.
Puis, après le souper, on chantait un psaume, et l'on
allait se coucher, après une dernière prière.
Qu'on se figure cette existence répétée durant toute
l'année, pendant toute la vie, reprise et imitée
ensuite par les enfants, et, sans la comprendre, on
pourra se figurer un peu la mentalité anormale, en
marge de l'humanité, de la race puritaine. Avec cela,
pendant les premières années, le rude travail de
défrichement, la lutte constante contre les sauvages...
— Oui (me disait une dame née ici de parents puri-
tains, descendants des premiers colons du Yorkshire,
jolie et ardente comme une Florentine), oui, j'ai en
moi, quoi que je fasse, un instinct de vivre et de
jouir : cela prouve que je suis une bête. Mais j'ai
aussi en moi un sentiment plus fort que mon instinct,
un sentiment de discipline et de devoir qui maîtrise,
comme avec un mors, ma matérialité. On m'a appris,
toute jeune, que je ne devais pas faire ce qui me
donnait trop de plaisir; aussi, quand je m'aperçois
que je me passionne, je me réfrène et je m'arrête.
— Si votre instinct était vraiment fort, vous ne
pourriez pas l'entraver.
— Je me dis : îl ne fautpaSy voilà tout.
Les dents serrées, le front plissé, le poing fermé,
ma belle interlocutrice répétait:
— Il ne faut pas, il ne faut pas...
Je lui dis à quel point je trouvais cette morale abo-
minable, si contraire aux lois naturelles de la vie !
BOSTON 95
— C'est possible, me dit-elle. Et peut-être, à
mesure que je vieillis, je trouve que vous avez raison.
Mais elle a été la morale de nos ancêtres, leur force,
et je peux dire leur gloire. C'est grâce à elle que les
héroïques émigrants du May-Flower^ qui quittèrent
au dix-septième siècle l'Angleterre pour leur loi et
pour la liberté, ont pu fonder l'admirable colonie
anglaise qui est devenue ensuite TAmérique. Tâchez
d'imaginer leur situation en débarquant sur le sol
indien, avec leurs femmes et leurs enfants : des terres
à défricher, des maisons à bâtir, des ennemis ter-
ribles à combattre et à surveiller jour et nuit, la vie
de tous les jours à trouver... Quel stoïcisme et quelle
énergie ne leur fallut-il pas I Vous vous plaignez que
vous avez froid... et vous avez une pelisse, et vous
trouvez dans les hôtels de quoi manger et le Heam
pour vous chauffer... Eux n'avaient rien... Et ce
n'étaient pas des paysans endurcis à la fatigue et au
froid ; c'étaient des hommes bien nés, des gentils-
hommes pour la plupart, et les femmes ne s'étaient
jamais servi de leurs mains pour travailler. Et les
voilà, du jour au lendemain, les hommes occupés à
bâtir des maisons et des églises, les femmes à faire le
ménage et à travailler la terre, tout en élevant leurs
enfants ! Croyez-vous qu'ils eussent pu résister à une
telle existence sans une foi profonde, une morale
rigide et une volonté surhumaine? Cette foi, cette
volonté, cette morale, transmises de génération en
génération, agrandies et fortifiées, ont donné à notre
peuple de la Nouvelle-Angleterre une énergie sans
égale et des reins d'acier... C'est la civilisation qui en
a profité, et qui en profite encore.
— Soit, fis-je ; mais à présent qu'il n'y a plus de
96 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS j
sauvages et que ce sont les machines qui travaillent S
pour les hommes, et que vous avez le steam pour j
vous chaufïer et les produits des quatre coins du J
monde pour vous nourrir, et des millions qui vous |
permettent le loisir et la douceur de vivre?... J
Elle secouait la tête, ne voulant plus raisonner. j
— Non, non, dit-elle encore, il ne faut pas être i
des bêles, il faut toujours se posséder pour lutter l
contre le diable I i
PHILADELPHIE
Dîner d'hommes d'affaires. — Le gasconisme américain. — Vw
cri national. —Thebestin the World t — Les usines Bald-
win. — Une fabrique de locomotives monstre. — 2,000 loco-
motives par an. — Description des ateliers. — Les machines
travaillent. — L'ouvrier fainéant. — Fonderie de cloches. —
Salaires enviables. — Les meilleurs frappeurs d'enclume. —
Les nègres à l'index. — Les forgerons les repoussent, îes
maçons les acceptent. — Le capital s'associe les capacités. —
60 locomotives fourciies aux Compagnies de chemins de fer
françaises en un an.
Un quart d'heure avant d'arriver à Philadelphie, 1»
ville du fer s'annonce par d'immenses façades éclai-
rées de mille couleurs par la réverbération des four-
naises; il y a des rangées de fenêtres bleues, d'un
bleu idéal de féerie, il y en a de mauves, il y en a de-
rouges, il y en a de jaunes, et toutes aveuglantes de
clarté.
Le soir même de mon arrivée, je dînais, un peu
dépaysé, chez un des plus gros personnages de la
9
•98 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
colossale Compagnie de chemins de fer de Pennsylva-
nie. Il n'y avait que des hommes à ce dîner, une
vingtaine, et des hommes d'affaires seulement :
c'étaient des banquiers puissants de New-York et de
Philadelphie, un ancien ambassadeur des Etats-Unis,
des présidents, des vice-présidents de sociétés de
transports, tous de nombreuses fois millionnaires.
Le couvert était remarquable. Une massive vaisselle
de vermeil, style Empire, alternait avec des porce-
laines rares et compliquées, de toutes couleurs. Un
jeu d'orgues de verres en cristal taillé étincelait devant
chaque convive. La table était couverte de bégonias
roses minuscules. Les vins étaient bons.
Le repas fut copieux et cordial. C'est ce jour-là
que je fis la remarque que les Américains finissent
par prendre le langage de leurs réclames : « Ceci est
la plus belle, la plus rare, la plus grande chose qu'il
y ait au monde. » Dans notre pensée à nous, lorsque
nous disons : « Il n'y a rien de meilleur au monde »,
cela signifie seulement que, pour le moment, c'est la
chose que nous préférons. Dans la pensée des Amé-
ricains, celte formule implique l'idée de comparaison
€t d'écrasement.
Entraînés, par les besoins colossaux d'un peuple
sans cesse croissant, à faire grand, démesuré, chacun
<le leurs efforts produit, en effet, un résultat de
quantité écrasant pour la vieille Europe. Et ils ont
sans doute les plus vastes usines, les plus grandes
raffineries, les plus grands réservoirs de pétrole, les
plus grandes fabriques de tout 1 Mais pourquoi l'eau
minérale qui est devant moi serait-elle « la plus pure
du monde >, comme l'affirme naïvement son éti-
quette?
i
PHILADELPHIE 9t>
Pourtant, il faut bien se rendre à Tévidence, les
statistiques sont là, les usines Baldwin que Ton me
conseilla de voir le lendemain sont bien les plus colos-
sales usines de locomotives du monde. Vais-je essayer
de décrire cette chose formidable? Je ne saurais. Je
n'y ai passé que quelques heures, et il faudrait y vivre
une semaine pour prendre contact avec le monstre,
comprendre ses gestes et son vacarme de cataclysme.
Je vous donnerai seulement les quelques indications
que je tiens de l'aimable ingénieur français, M. Le-
febvre, qui guide ma promenade.
Les usines Baldwin occupent 13,000 ouvriers; les
ateliers sont ouverts jour et nuit.
On y fabrique entre 1,500 et 2,000 locomotives par
an î
Quand nous entrons dans Tatelier de montage par
où nous débutons, j'ai la sensation que jamais de rna
vie je n'ai entendu un tel bruit. Il y a vingt, trente
chaudières de locomotives dans lesquelles et sur
lesquelles des centaines d'hommes frappent de terri-
bles coups de marteau. Mon crâne résonne doulou-
reusement, comme sous des coups de pierre. Impos-
sible de dire ni d'entendre un mot. On se contente
de gestes; encore a-t-on à peine envie d'en faire,
tantl'énormité du spectacle et du bruit vous opprime.
Mon guide me fait signe de regarder en l'air : deux
grues de cinquante et cent tonnes, installées au som-
met du bâtiment, transportent des locomotives com-
plètes, d'un bout à l'autre de l'atelier. En voilà une,
suspendue à 20 mètres au-dessus de nos têtes, avec
ses roues, qui se balance lourdement en avançant
avec lenteur. Un seul homme qui presse un bouton
électrique suffit à cet effort effrayant. On songe
100 DE NEW-YORK A U NOUVELLE-ORLÉANS
malgré soi qu'elle pourrait tomber, et on est gêné de
se sentir dans son plan...
Nous passons dans l'atelier de perçage. Huit énor-
mes plaques de tôle sont couchées l'une sur l'autre
sous une machine. Une sorte de large vrille les mord
€t les perce en quatre endroits différents. Deux ou-
vriers sont là qui les regardent, les mains dans les
poches. De tous côtés, d'autres machines, horizontales,
verticales, font leur besogne de perceuses, lentement.
Le sol est jonché de copeaux de fer. Nulle part, l'ou-
vrier n'a l'air de faire un eObrt.
Ici, on cintre. Des plaques de tôle, épaisses de 2 cen-
timètres, passent sous un laminoir gigantesque qui
les ploie comme du carton. Là, on coupe des feuilles
de fer comme du beurre. Cinquante, cent tours aux
roues démesurées tournent, les uns à toute vitesse,
les autres lentement, creusent des cylindres d'acier,
scient et grincent. Partout des grues fonctionnent,
soulèvent et déplacent de lourdes pièces, des pilons
frappent le fer, partout des forges et des volants qui
ont le vertige et vous le passent. Et des machines
silencieuses rabotent de larges surfaces d'acier d'une
marche continue et automatique. Quand elles ont
raboté un millimètre ou un demi-millimètre sur
toute l'étendue de la plaque, le rabot revient de lui-
même à son point de départ, s'abaisse de la hauteur
nécessaire et recommence. Un ouvrier les surveille.
— Il pourrait aussi bien aller se promener, me
dit l'ingénieur, et revenir dans une heure. La besogne
serait faite.
Nous enjambons des tas de bielles et de roues de
locomotives. Deux ouvriers sont en train de monter
les bandages d'acier sur les roues. Il reste de petites
PIIlLADELf^HlE. ; ^ ^ : : ioi
bavures et de la rouille sur le métal, dont la toilette
ne me paraît pas achevée.
— Gela n'a aucune importance, me dit l'ingénieur.
Je sais bien qu'en France on passerait une journée
à polir tout cela. En Amérique, on ne finit pas. Ça ne
se paye pas ! Nous donnons trois couches de peinture
à nos locomotives au lieu de douze que donnent les
constructeurs français. Nous pensons que c'est là de
l'argent mal placé.
— Pourtant les locomotives françaises ne durent
elles pas plus longtemps ?
— Oui. Vos compagnies les font durer vingt e"
même trente ans. Ici, au bout de douze ans, nous le.
mettons à la réforme. Et nous préférons en changer.
C'est ce qui fait qu'en Europe on a de vieux rossignols
et qu'ici nous pouvons nous perfectionner constam-
ment.
— Mais cela vous coûte plus cher?
— Non, car elles nous reviennent beaucoup meil-
leur marché que les vôtres, pour les raisons que je
vous dis et pour d'autres encore. Ainsi, en France,
on fait le foyer de la chaudière en cuivre, ce qui est
très coûteux; ici, tout est en acier. Et l'acier rend
les mêmes services. Et puis, je le répète, vous
dépensez trois ou quatre fois plus de main-d'œuvre
sans utilité réelle. '
Nous arpentons des ateliers grands comme la
moitié de la place de la Concorde où des fourmilières
s'agitent sans hâte au milieu du bruit. Nous traversons
une rue.
— C'est une rue que la ville nous a cédée. Nous
manquions de place, i} fallait nous agrandir, et c'était
9.
i02 . DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
le seul moyen. La ville l'a compris et nous a vendu
la rue.
Nous voici dans la chaudronnerie. Je croyais tout
à l'heure que j'allais devenir sourd. A présent je le
suis réellement. Il n'y a pas de mot qui puisse donner
ridée du vacarme infernal qui vous assourdit là. Les
ouvriers eux-mêmes sont forcés de s'exprimer par la
pantomime. J'ai hâte de sortir. L'atelier est rempli
par une quarantaine de chaudières en construction.
A côté, se trouve la forgerie. Il y a quelques mois,
on y comptait vingt- trois marteaux-pilons, mais, la
place manquant, on les a transportés à 60 kilomètres,
dans une autre usine. Il n'en reste ici que deux. Un
fil téléphonique relie les deux usines, et aussi une voie
de chemin de fer, de sorte qu'il n'y a jamais de temps
perdu : les échanges sont incessants entre les autres
forges et l'usine.
Dans un coin, sur un tas de cendres, deux nègres
mangent leur déjeuner. Ils font griller leur pain au
bout d'une pique, à la chaleur d'une forge.
Nous grimpons deux hauts étages pour arriver à
la fonderie de cuivre. Les creusets sont pratiqués
dans le plafond construit en briques réfractaires I II
y en a vingt. De leurs gueules ouvertes s'échappent
d'admirables flammes bleues et vertes. C'est là qu'on
fabrique les cloches de cuivre des locomotives, car
vous savez qu'ici chaque train s'annonce sur les voies
par une sonnerie continue de cloches. Gomme il n'y
pas de clôture le long des lignes, c'est le moyen un
peu primitif qu'on a trouvé pour éviter les accidents.
Il n'y a pas de grève chez Baldwin. Car on n'y
accepte aucun membre des unions ouvrières. Si on
PHILADELPHIE 103
apprend que l'un de ceux qui y travaillent en fait
partie, on le met à la porte.
Les fondeurs travaillent six jours par semaine et
gagnent 150 francs, soit 25 francs par jour.
Tous les autres salaires sont en proportion de ceux-
là. Un bon frappeur d'enclume — ce sont les Irlan-
dais qui frappent le mieux et le plus fort — gagne
100 francs par semaine. Les simples manœuvres,
pour la plupart Hongrois et Slaves, touchent 9 dollars
(45 francs) par semaine.
Les meilleurs ouvriers mécaniciens sont Améri-
cains ; les finisseurs sont Français et Allemands.
Les Irlandais ne consentent pas à travailler avec les
nègres. Les maçons seuls les acceptent dans leurs
équipes. En voici trois ou quatre, en effet, habillés
de coutil bleu, dans un coin, isolés, qui attendent de
l'ouvrage, avec des yeux peureux de bêtes traquées.
Sur des longueurs infinies, six étages s'allongent,
entièrement occupés par des machines-outils. Du
haut en bas, les machines, mues par l'électricité,
travaillent pour l'homme. Devant des établis, des
hommes mangent, surveillant à peine du coin de
l'œil la marche des engins. C'est le tableau saisissant
de l'asservissement de la matière par l'ingéniosité de
l'homme.
Chemin faisant, mon guide me raconte l'histoire
et l'organisation de cette colossale entreprise. Il fau-
drait un volume pour la donner en détail, et ce
volume serait captivant.
Les usines occupent près de 8 hectares de terrain,
et les constructions ont six étages de galeries circu-
laires I
En 1834, M. Baldwin fabriquait 5 locomotives;
1
i04 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS I
39 en 1847 ; 70 en 1859 ; 280 en 1870; 437 en 1873; ^
946 en 1890 ; 1,217 en 1900 ei 1,531 en 1902 I j
On consomme plus de 2,000 tonnes de charbon i
çdiV semaine et 3,500 tonnes de fer. J
Les bureaux techniques renferment 20 ingénieurs \
«t 100 dessinateurs. \
Les usines sont éclairées par 4,000 lampes à incan- !
-descence et 400 lampes à arc. ]
En passant devant la dernière machine qu'on vient ]
de monter, et qui va partir, l'ingénieur me montre \
le numéro qu'elle porte : 21,358. j
Je demande à mon guide les raisons d'une telle 1
prospérité et de sa continuité !
— Je crois qu'elle est due au mode de recrutement |
ties têtes. Tous les dix ou quinze ans, les chefs de la ^
maison choisissent, parmi les contremaîtres et les |
ingénieurs, celui qui leur paraît le plus méritant, et |
ils l'associent à leur fortune. C'est ce sang nouveau !
que s'infuse la société qui l'empêche de péricliter. ^
Le nouveau venu se pique d'émulation et s'ingénie à \
trouver des perfectionnemeuts. Une maison concur- \
rente, qui, durant de longues années, lutta contre |
nous, vient de fermer. La direction s'était continuée |
tle père en fils ; les traditions se transmettaient reli- |
gieusement, on ne voulait pas voir les progrès des \
autres, on s'endormait sur le passé, on a ét?é vaincu... \
« Ici, au contraire, grâce à ce recrutement inces- l
sant de forces vives, nous allons toujours de l'avant, l
Si on nous commande un travail spécial, nous n'hé- i
«itons pas à créer les machines nécessaires, au lieu 1
d'essayer de nous servir des anciennes. Sans cesse, |
nous innovons, nous améliorons nos machines-outils \
^t nos propres locomotives. Et à l'heure qu'il est, je \
•I
PHILADELPHIE i05
crois bien que nous possédons les plus perfectionnées
du monde.
— En quoi vos locomotives sont-elles supérieures
à celles de la France, par exemple?
— En ceci qu'une machine que nous livrons, à la
Compagnie de Pennsylvanie entre autres, peut faire le
travail "de trois de vos machines françaises. Elles
charrient des trains beaucoup plus longs, ce qui est
une économie notable, puisqu'il ne faut qu'un méca-
nicien et qu'un chauffeur au lieu de trois, mettez
^5,000 ou 30,000 francs par an. Calculez en outre le
produit du transport de trois trains réunis en un
seul...
Je fis cette question naïve :
— Pourquoi peuvent-elles transporter les trains
plus longs?
— Parce qu'elles sont plus fortes, naturellement,
me répondit en souriant l'ingénieur.
— Mais pourquoi, en France, n'en construit-on pas
de plus fortes?
— Parce que, en France, le gabarit des tunnels et
des ponts est plus petit. Voyez ces machines : elles
ont 5 mètres de hauteur sur rails et elles pèsent près
de 140,000 kilogrammes avec le tender. Or, vos voies
n'ont pas la résistance suffisante pour un tel poids, et
vos tunnels ne laisseraient pas passer nos locomo-
tives. Ici, quand on en a reconnu l'utilité, on a refait
les voies, surélevé les tunnels et refait les ponts...
— Construisez-vous beaucoup pour l'Europe?
— Pour tous les pays, depuis l'Amérique du Sud
jusqu'à la Russie. En 1900, nous avons fourni 60 loco-
motives à la France, dont 30 à l'Orléans, 10 à la Com-
pagnie de Lyon, 10 à l'Etat. Pour les 30 de l'Orléans,
106 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ^
nous avons commencé nos études en février, et le \
30 juin elles partaient tout emballées pour Paris. ]
— Et combien vendez-vous ces monstres. ^
— De 20,000 à 100,000 francs. La moyenne est de \
00,000 francs. ]
-— Et si je vous commandais une locomotive spé- \
ciale aujourd'hui, sur un modèle à moi, combien de \
temps me demanderiez-vous pour me la livrer ? \
— Un mois juste. l
Un peu moins de temps qu'il n'en faut à un cbau- ]
dronnier de province pour faire une douzaine de I
casseroles. j
LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACÉES
LÀ SOIE
La lutte industrielle entre l'Europe et rAmériqne. — Le vin,
les modes et la soie de France peuvent encore se défendre.
— La soie menacée. — Statistiques. — Les fabriques se mul-
tiplient. — La consommation augmente. — New-York, mar-
ché des soies grèges. — Richesse des pays. — Prospérité
générale. — Le luxe. — Patrons et domestiques. — Les liées
de M. Duplan, fabricant lyonnais. — Fabriques françaises en
Amérique. — Faut-il les encourager? — L'esprit d'entre-
prise des Lyonnais.
Dans cette lutte gigantesque entre la vieille Europe
et la jeune Amérique, qui n'est déjà plus un com-
bat, mais un massacre, les seules forteresses qui
n'ont pas été forcées sont — à part le marché des
ivins qui nous reste acquis, malgré les efforts des
fabricants de vins allemands et des vignerons de la
Californie — les productions de la mode française
et les œuvres d'art françaises. Sur ce double terrain,
bien étroit quant à la place qu'il occupe dans les
108 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
totaux fantastiques des échanges, l'Amérique ne pré-
tend même pas, quant à présent du moins, enga-
ger la lutte. En cela, elle fait preuve à la fois d'intel-
ligence et de sens pratique. Les dames élégantes de
New-York sourient quand on [leur parle de la croi-
sade entreprise par les couturières locales, qui ont
essayé là un bluff original, mais un peu naïf. Quanta
Fart de la peinture, de la sculpture, de l'architec-
ture, quant aux arts industriels, tout ce que peut
faire l'Amérique, après avoir à coup de dollars acca-
paré les chefs-d'œuvre, c'est d'envoyer chez nous les
mieux doués de ses enlants, et d'attirer chez elle les
moins nostalgiques des nôtres.
Ce règne de l'élégance et de l'art français est tout
ce qui reste debout des anciennes prédominances du
vieux monde dans le nouveau continent. C'est grâce à
lui que la jeune et orgueilleuse Amérique s'incline
encore, dans une expectative étonnée et impatiente,
devant les acquisitions lentes des siècles passés et la
force de la culture traditionnelle. Car l'Allemagne et
l'Angleterre sont, à l'heure qu'il est, battues sur leur
propre terrain : les machines américaines, les fers et
les aciers américains pénètrent jusqu'à Manchester et
jusqu'à Dusseldorfl
A côté de ces deux domaines — la mode et l'art —
il restait pourtant encore à l'industrie française deux
terrains où, il y a quelques années, elle pouvait riva-
liser avec l'industrie américaine : c'est celle de la
soierie, où nous étions les maîtres incontestés, et
celle, plus neuve, de Tautomobilisme, où nous
sommes encore pour quelques temps sans rivaux.
Les chiffres qui suivent, pris à une source officielle,
vous donneront mieux que des phrases, une idée du
LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACÉES 109
développement colossal de ce pays depuis trente ans.
Les États-Unis comptaient :
— En 1870, 86 fabriques de soie avec un capital
de 6 millions 285,000 dollars, soit 31 millions et
demi de francs;
— En 1900, 483 fabriques, avec un capital de
81 millions de dollars, soit 405 millions de francs;
— En 1902, 500 fabriques, avec 100 millions de
dollars, soit 500 millions de francs.
A la fin de 1903, il y aura aux États-Unis, 45,000 mé-
tiers mécaniques en activité.
La valeur des produits fabriqués s'élevait :
En 1870, à 60 millions de francs;
En 1900, à 535 millions;
En 1902, à 625 millions.
Phénomène plus extraordinaire encore : pendant
la même période, la consommation de la soie s'est
accrue de telle sorte que l'importation des soieries
d'Europe, loin d'être arrêtée, n'a pas cessé de s' ac-
croître !
Elle était :
En 1870, de 120 millions de francs;
En 1900, de 130 millions;
En 1902, de 150 millions.
Lyon augmente encore chaque année ses envois
aux États-Unis, malgré les droits très élevés qui les
frappent à l'entrée. Si certains commerçants du
Rhône ont vu leurs affaires diminuer avec l'Amé-
rique, l'ensemble de l'exportation lyonnaise suit une
marche ascendante. Les velours noirs, les taffetas
noirs, les mousselines de provenance lyonnaise sont
restés, jusqu'à présent, sans rivaux sur le marché.
Tous ces chiffres dansent devant mes yeux, pen-
10
HO DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
dant que j'écris au bruit montant de la rue, de la
course frénétique et incessante des tramways qui
grondent comme des monstres lâchés. Pour la pre-
mière fois, des chiffres de statistique prennent à mes
yeux un sens et une éloquence. Je les vois grandir et
monter comme un flot irrésistible. Personne ici ne se
soucie de ces chiffres : ce sont des totaux provisoires
qui n^arrêtent pas un instant Tesprit de ce peuple. Il
est en pleine action, il va devant lui, librement,
anarchiquement si l'on peut dire, vers le travail et la
richesse. Il faut aller, il faut marcher, il faut courir,
voilà ce qu'il sait, ce qu'il sent. Et les lignes de che-
mins de fer se multiplient à travers le continent, les
tramways pullulent dans toutes les villes comme des
express en démence, les fabriques s'élèvent, les immi-
grants débordent de la vieille Europe sur ce sol pros-
père, comme autrefois les mercenaires à Garthage.
New-York est actuellement le premier marché des
soies grèges du monde. Il achète plus du tiers de la
production mondiale qui est de 16 millions 700,000 ki-
logrammes environ, soit 6 millions de kilogrammes.
New-York est l'arbitre du prix des soies écrues. Avant
trois ans, si la production américaine suit la progres-
sion des cinq dernières années, New-York achètera
la moitié des soies grèges produites dans le monde
entier I
Où cela s'arrêtera- t-il?
En 1860, l'Amérique fabriquait 13 0/0 de sa con-
sommation;
En 1880, 38 0/0;
En 1890, 55 0/0;
En 1900, 80 0/0;
En 1902, 85 0/0.
LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENAGEES lil
Et quelle consommation!
Si Ton ajoute aux 625 millions de soieries améri-
caines les 150 millions de soieries importées, on
obtient le total formidable de 775 millions de francs,
soit environ 10 francs par tête d'habitant, alors que
sur les 500 millions de soie fabriquée en France,
156 millions à peine restent dans notre pays, ce qui
fait à peine 3 fr. 50 par tête d'habitant.
A quoi tient cette consommation colossale d*un
produit de luxe? On lui trouve, à Fexamen, deux rai-
sons.
D'abord, TAméricain travaille, gagne et dépense.
Il n'y a pas de pays sur la terre ou Ton soit moins
économe et plus travailleur. En France, par exemple,
dans toutes les rues, on voit une enseigne ou un
vitrage où est écrit : « Ici, on répare. » Ici, au con-
traire, on ne répare pas. Quand un vêtement, des
chaussures, du linge, des meubles ont ou paraissent
avoir assez servi, on les jette ; les machines de dix ans
sont mises à la ferraille, les maisons sont démolies
pour faire place à d'autres plus modernes et plus
hautes.
Le luxe, avec des nuances, naturellement, est
général. Pas une femme en Amérique qui n'ait une
voilette, des gants et de la soie en une partie quel-
conque de sa toilette. De même qu'il n'y a qu'une
classe dans les chemins de fer et dans les tramways,
les filles de boutique, les modistes, les bonnes, ont
les mêmes chapeaux (je veux dire les mêmes formes
de chapeaux) que les misses et les ladies. Ils coûtent
moins cher, les gants sont moins frais, mais le jour-
nal de mode pénètre dans les districts les plus reculés
et les plus sauvages, et, façon à part, toutes les Améri-
112 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
caines s'habillent pareillement. Les négresses ne sont
pas affublées, comme on le croit d'après nos images
d'Épinal, de turbans jaunes et verts, elles portent
des chapeaux plus à la mode qu'à Paris, des boas de
plumes et le corset dernier cri. Au surplus, il n'y a
plus de négresses dans les États du Nord : il y a des
€ colored ladies ». Les domestiques sortent en géné-
ral le dimanche, et souvent durant la semaine. Elles
sont extrêmement coquettes, et plus d'un riche mar-
chand de New-York, qui peste contre l'indépendance
et les exigences de ses servantes, n'aurait qu'à fermer
boutique si le personnel domestique des villes cessait
de dépenser en parures des gages qui lui paraissent
excessifs et qui, cependant, forment le principal élé-
ment de sa propre fortune.
La deuxième raison d'une si énorme consommation
de soie en Amérique est l'augmentation incessante de
la population, qui est en moyenne de 4,000 indi-
vidus par jour, dont la moitié provient de l'immi-
gration, c'est-à-dire d'individus adultes qui gagnent
et dépensent dès leur arrivée dans le pays.
Ces chiffres ne sont pas très réjouissants pour les
fabricants français. Et il s'agit d'une industrie fran-
çaise qui est encore prospère aux Etats-Unis; que
serait-ce si nous examinions de près les autres ! Alors,
il ne s'agirait plus de lutterpour laprépondérance, mais
seulement de combattre pour la vie... Car c'est jusque
sur notre sol même que l'Amérique vient nous con-
currencer. Pour la soie nous n'en sommes pas encore
là, aujourd'hui, puisque j'ai dit que jusqu'à présent
l'exportation lyonnaise augmentait chaque année.
Mais en sera-t-il encore de même dans trois ans, ou
dans cinq ans, ou dans dix ans? Ne serons-nous pas
LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACÉES 113^
alors, même pour ce produit traditionnel de notre
industrie, à la merci de l'Amérique triomphante?
J'ai posé cette question à un jeune et intelligent
fabricant lyonnais que j'ai eu le plaisir de rencontrer
ici, M. Duplan.
Selon lui, les fabricants français ont deux moyens
de prendre leur part de ce marché merveilleux dès-
Etats-Unis :
1° Fabriquer des articles que les Américains ne font
pas encore et continuent à acheter en Europe;
2° Installer des fabriques aux États-Unis, comme
ont fait déjà un grand nombre d'Allemands, de Suisses^
et quelques Français, dont lui-même.
En efîet, avec le développement continuel des che-
mins de fer, il n'existera bientôt presque plus d'indus-
trie purement nationale dans aucun pays d'Europe.
Les manufacturiers qui voudront vivre et prospérer
seront forcés, s'ils veulent lutter, d'étendre de plus en
plus leur rayon d'activité en dehors de leurs frontières
nationales. C'est ce qu'a compris l'homme qui tient la
tête de l'industrie soyeuse aux Etats-Unis, M. Robert
Schvvarzenbach, de Zurich, qui a des usines à Zurich,
à Lyon, en Italie, en Allemagne et aux États-Unis où
il possède quatre usines de 2,000 métiers !
J'ai dit que quelques-uns de nos compatriotes ont
suivicettevoie. On s'étonneiciqu'unplusgrand nombre
ne les ait pas imités. Les Lyonnais ont fondé l'industrie
de la soie en Russie; il est surprenant qu'ils n'aient
pas profité des grandes facilités offertes aux fabricants
par les États-Unis. Toutes les villes américaines
s'imposent j oyeusement des sacrifices pour attirer chez
elles l'industriel qui apporte à la contrée du travail et
des salaires, c'est-à-dire la richesse. En France, les
10.
iU DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
municipalités font de ces sacrifices pour obtenir une
garnison dont, en somme, elles ne profitent pas,
puisque les hommes sont nourris par l'État et qu'ils
ne dépensent rien. Aux États-Unis, l'industriel qui
fonde des manufactures est exempté d'impôts pour
un certain nombre d'années, on lui c^owwe des terrains
gratis, on établit des routes pour sa commodité, et
même des chemins de fer!
Il est bon que les industriels français sachent cela.
Il n'y aurait pas grand mal à ce que beaucoup d'entre
eux vinssent ici édifier leur fortune et retremper leur
activité dans cette colossale activité américaine. Ils y
verraient un nouvel aspect de la lutte entre les peuples,
et y apprendraient à se servir des nauvelles armes
inventées par la jeune tiiompliatrice, je veux parler
des trusts.
Déjà d'autres industries, comme la fabrique de gants
Perrin, deGrenoble; lafabriquedeveloursJ.-B. Martin,
de Tarare; la maison Lumière, de Lyon; la maison
Rochet-Schneider, de Lyon (automobiles); M. Duplan
(soieries), dontjeviensdeparler,ontfaitcommeces tou-
ristes pressés, qui, dans certains restaurants de cam-
pagne, vontàlacuisine se servir de leurs propres mains:
ils n'ont pas attendu que TEurope se liguât pour les
défendre, ils sont venus au-devant des envahisseurs,
et les envahisseurs ce seront bientôt eux-mêmes.
LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENAGEES
(sum)
l'automobilïsme
L'automobilisme français sans concurrence sérieuse jusqu'à
présent. - Les marques françaises dans es rues de New-
York - La mécanique américaine peut-elle lutter? -- Con-
versation avec M. Clément, fabricant et mécanicien français.
- 11 admire les usines, les ouvriers, la discipline. — Les
Qn.icialistes — Les Anglais sont inférieurs. — L Amérique
se défend - Elle s'apprête à lutter. -Tâtonnements. -
g: q^e nous réserve 'Lvenir. - Timidité des capitaux
français. - Hardiesse des capitaux américains.— Que faire?
La France a repris aux yeux du monde industriel
tout entier une partie de sa vieille renommée depuis
l'invention de Tautomobile et l'essor qu'ont su donner
à cette industrie quelques Français actifs et entre-
prenants. Mais déjà TAllemagne, avec son parti pris
national d'imitation, court surnos talons; l Angleterre
et rAmérique s'apprêtent à nous concurrencer dans
116 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
ce domaine fertile. Allons-nous donc encore nous voir
retirer celte supériorité qui est bien à nous, et qui,
en se développant, pourrait atténuer la crise de
l'industrie du fer en France?
J'entends tellement répéter par tout le monde depuis
mon arrivée ici que les Américains ont un génie méca-
nique supérieur à celui de tous leurs concurrents
d'Europe, que je m'étonnais de ne voir circuler dans
les rues de New-York que des machines françaises aux-
quelles se mêlait par-ci par-là quelque lourde boîte de
ferraille qui était une machine américaine. J'étais assez
anxieux d'élucider ce problème quand j'appris que l'un
de nos plus célèbres mécaniciens français et en même
temps l'un des industriels parisiens les plus modernes,
M. Clément, se trouvait justement au Waldorf-Astoria.
J'avais de la chance, et je ne pouvais mieux tomber,
car c'est M. Clément, tout le monde le sait, qui a
donné à l'industrie de la bicyclette son colossal essor.
Il a, depuis, fondé une usine d'automobiles à Levallois-
Perret, et il était, hier encore, président du Conseil
d'administration de la maison Panhard et Levassor.
M. Clément se prêta spontanément à ma curiosité.
C'est un homme simple, calme et rond, d'une qua-
rantaine d'années, à la barbe touffue, aux yeux sou-
riants. Je passai avec lui une soirée tout entière au
café Martin, et jamais je ne me suis tant intéressé à la
mécanique. Il me raconta sa vie, son enfance passionnée
aux choses de la serrurerie, puis son « tour de France >
de mécanicien sur un haut vélocipède qu'il avait
fabriqué de ses mains, au temps où, libre comme
l'oiseau, il jetait en l'air sa casquette à la sortie des
villes pour voir dans quelle direction le vent le
poussait!
LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACÉES HT
— Etje n'ai toujours eu qu'une passion, me disait-il,
la mécanique I Pour moi, visiter une belle usine, bien-
outillée, bien réglée, voyez-vous, il n'y a pas de jouis-
sance plus grande au monde. Je préfère cela à l'Opéra,
je vous assure 1
Je voudrais vous dire avec quelle ferveur il ajouta :
— Et que j'ai vu de belles usines dans ce pays I Je
viens d'acheter pour 500,000 francs de machines.
Elles sont magnifiques ! Ah I c'est vraiment le pays de
la machine! Je parle surtout du Gonnecticut, du
Massachusetts et de Rhode Island. A la bonne heure!
Voilà de la vraie mécanique ! Dans ces trois États, il y
a plus d'hommes intelligents que dans tout le reste de
l'Amérique. C'est là qu'on a fabriqué autrefois les pre-
mières armes, et un noyau d'ouvriers, on peut dire
d'artistes de premier ordre, s'y est conservé de père
en fils. Mais, si vous dépassez Gleveland, ce n'est
plus grand'chose, et à Chicago, c'est déjà de la fer^
raille!
— Alors, ils sont si forts que cela? fis-je, un peu
étonné tout de même. En quoi consiste donc exacte-
ment la supériorité de leurs ouvriers?
— Ils sont admirables. Ils ne pensent qu'à cela,
comprenez-vous. Ils adaptent, ils perfectionnent sans
cesse. Et surtout ils se spécialisent : voilà leur vraie
force. Et chaque spécialiste, c'est-à-dire chaque ingé-
nieur, chaque contremaître, chaque ouvrier se
demande constamment ce qu'il faudrait faire pour
que sa machine produise mieux et plus vite. Et c'est
vrai du haut en bas de l'usine, depuis le groom du
bureau jusqu'au directeur. Chacun ne s'occupe que
de son affaire et en est responsable. Ils sont extraor-
dinairement attentifs. En France, le patron passe poug
118 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS |
un buveur de sueur du peuple. Ici, employeurs et ]
employés sont amis, collaborateurs. Les ouvriers ne ;
comprendraient pas ce que c'est que la haine de |
classes. Leur notion du devoir est réelle et sérieuse. ']
Us doivent huit heures de travail, c'est huit ]
heures qu'ils donnent de travail effectif, et non pas j
sept heures trois quarts, mais jamais non plus huit ]
heures et une minute. Voyez-les entrer à l'usine le j
matin, en un clin d'œil ils sont à l'ouvrage; chez j
nous, au contraire, nous entrons le plus lentement \
possible, nous tirons la jambe pendant dix minutes I
avant de commencer. Multipliez 10 minutes par les ]
1000 ouvriers d'une usine, cela vous fait 10,000 mi- 1
nutes, soit 166 heures de perdues matin et soir, soit i
332 heures par jour I Comptez la perte totale au bout \
du mois. J'entre dans une usine en Amérique, pas un ï
ouvrier ne lève le nez de sa besogne. Chez moi, quand j
je fais visiter mon usine, je sais d'avance que ce sont j
des heures de travail perdues ! |
« Ainsi, du haut en bas de l'usine, il y a un ordre ]
merveilleux, une méthode si simplifiée, si pratique, |
pour toutes les opérations possibles I A Hartford, par ^
exemple, le bilan d'une usine de neuf cents ouvriers 1
peut s'établir en deux heures. En France, il faut ,
quinze jours ! Et c'est ainsi pour tout. Je voudrais que i
vous vissiez dans quelles conditions d'hygiène vivent 1
les ouvriers américains, leurs lavabos de faïence aussi \
nets, aussi propres, que ceux des hôtels de milliar- ]
daires, leurs réfectoires qui ont l'air de salles de res- j
taurants, leurs vestiaires, où chaque ouvrier a son |
armoire et sa clef, où il pend ses vêtements de ville î
6t ses vêtements de travail, ce qui lui donne, quand il j
sort, l'aspect d'un gentleman. j
LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACEES 11^
€ Et puis, continue M. Clément, ce qui nous tue, en
France, ce sont les marchands de vins ; là, il n'y a pour
ainsi dire pas de bars et très peu d'ouvriers s'y arrêtent.
Ils préfèrent rentrer chez eux, puis, s'ils sortent, aller
lans leurs clubs où ils trouvent des salles de gymnas-
tique, de billard, des jeux de toute sorte, et aussi des
cours du soir...
— On dit que les Anglais aussi sont de bons méca-
niciens?
— Les Anglais n'existent pas à côté d'eux! El ils
sont complètement fichus, s'ils ne renouvellent pa&
leur matériel.
Je demandai à M. Clément où en est l'importatiott
des automobiles françaises en Amérique?
— L'an dernier, me dit-il, il y avait pour
400,000 francs d'importation. Aujourd'hui nous arri-
vons à un million de dollars.
— Les droits sont-ils très élevés?
— 45 p. 100 de la valeur. On peut dire que le
transport et les droits augmentent de 50 p. 100 le
prix de la marchandise française qui entre en Amé-
rique. Une Panhard ou une Morse vaut donc de 40, 000 à
50,000 francs à New-York, une Mercedes 75,000 Francs.
— La fabrication française a-t-elle à craindre une
concurrence aux États-Unis de la part des Allemands
et des Anglais?
— Non. Nous sommes jusqu'à présent les maîtres
du marché américain et même du marché anglais,
car, en Angleterre, comme il n'y a pas de droits
d'entrée, nous n'avons que les frais de transport,
150 francs, une bagatelle. Quant à l'Amérique, voici
le résumé de la situation :
€ Quand la France a eu lancé l'industrie automobi-
120 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS j
liste, les Américains se sont piqués d'originalité et^
n'ont pas voulu nous copier. Ils se sont dit que lesj
moteurs à essence n'avaient pas d'avenir, et ils onti
essayé des moteurs à vapeur et à électricité. Ils onti
perdu cinq ans à leurs expériences de vapeur, puis ils i
les ont abandonnées. Ils sont alors passés à l'électri--
cité. Ils y ont assez réussi : leurs petites voitures élec-^
triques sont pratiques, mais elles coûtent cher, sil
cher que le prix annuel de la force et des accumula- 1
leurs atteint le prix de la machine elle-même. \
d Ils sont donc revenus à la machine à pétrole. Ils]
auraient dû comprendre cela tout de suite, puisque!
le pétrole est à leur porte, et qu'ils payent trois sousi
ce que nous payons onze sous. En consentant à se •
«ervir de pétrole, ils se sont encore entêtés à ne pas]
nous imiter. Mais une fois de plus, n'ayant rien trouvé |
de meilleur, ils se sont définitivement décidés à copier l
les moteurs de nos bonnes voitures françaises. ]
€ Les Américains en sont là. Comme ils ne fontj
^ue commencer, ils se trouvent en retard sur nous.|
Ils copient nos moteurs d'une année, mais nous^
sommes en avance de trois ans, et chaque année nous^
nous perfectionnons. Il s'agit donc de conserver cettej
avance le plus longtemps possible. |
f Pour le présent, nous n'avons contre nous,]
pour importer les automobiles françaises en Amé- j
rique, que les énormes droits d'entrée. Pendant]
trois ou quatre ans encore, nous pourrons, malgré^J
cela, imposer nos voitures qui sont indiscutablementi
les meilleures. » \
— Mais dans trois ou quatre ans, que se passera-il? j
M. Clément hocha la tête, et dit : l
— Je crois qu'ils arriveront à simplifier nosi
LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACÉES 121
modèles. Et quand ils connaîtront bien Tapplication
du pétrole, ils nous dépasseront, car ils sont plus
forts que nous en mécanique. Et nous les verrons
inonder le marché d'automobiles comme ils Font
inondé de bicyclettes.
— Mais, répliquai-je, puisque nous avons l'avance,
pourquoi ne la conserverions-nous pas?
— Parce que les Américains produiront meilleur
marché que nous au moyen de leurs machines-outils
perfectionnées, qui fabriqueront mille unités quand
nous en fabriquerons cent !
— Et pourquoi n'aurions-nous pas, comme eux,
ces machines-outils?
— Parce qu'en France, on ne peut pas les produire
à si bon marché. C'est un cercle vicieux. En France,
les constructeurs font tous les genres de machines, et,
naturellement, ils ne peuvent pas les produire à si
bon marché que s'ils n'en fabriquaient que d'un seul
genre. Ici, au contraire, le constructeur dé tours-
revolvers, par exemple, ne fait que des tours-revolvers,
c'est-à-dire un instrument qui comprend dix ou douze
outils différents; il y a des fabricants de fraiseuses, des
fabricants de perceuses, des fabricants de foreuses, etc. ,
qui ne vendent que leur seul outil, ce qui leur
permet d'en jeter par milliers sur l'Angleterre et la
France et même l'Allemagne, à des prix bien inférieurs
aux machines similaires construites en Europe. L'usine
d'horlogerie de Waterbury n'est-elle pas arrivée à
fabriquer 5,000 montres par jour — des montres qui
marchent — et qui lui reviennent à 1 fr. 75 tout empa-
quetées et prêles à partir!
« Et il y a encore une autre raison à notre infério-
rité. Les Américains mettent iO, 15 millions dans une
11
122 DE NEW-YORK A U NOUVELLE-ORLÉANS
usine quand, en France, nous y mettons 500,000 francs,
ou, péniblement, 1 ou 2 millions. Les capitaux français
sont timides. Les Américains, au contraire, savent
dépenser. Ils ont mis 5 millions à ma disposition
pour créer une usine ici, et m'ont offert 100,000 francs
pour chaque visite que j'y ferais dans l'année. Mais
j'ai préféré y employer mes propres capitaux et créer
ici une fabrique française.
— N'y a-t-il donc pas de moyen de lutter?
— On lutte avec de l'argent, et nous n'en mettoas
pas au jeu, me répondit M. Clément. Je ne vois qu'un
moyen empirique de lutter quand le moment sera
venu, ce sera d'établir en France un droit protecteur
sérieux sur les automobiles américaines. A l'heure
qu'il est, ce droit est dérisoire, c'est un droit de car-
rosserie, 300 francs par voiture environ. Mais, je vous
l'ai dit, on n'en importe pas encore ! »
Par un sentiment assez naturel et assez naïf, je ne
pouvais me décider à consentir à ce que l'ouvrier
français fût définitivement inférieur à l'ouvrier amé-
ricain. I! n'y a aucune raison foncière à cela. L'ou-
vrier américain est un ouvrier d'Europe, il est d'ori-
gine française, allemande ou anglaise. S'il dépasse ses
cousins du vieux monde, ce ne peut être que pour des
raisons provisoires qu'on devrait pouvoir étudier et
analyser. Il s'est spécialisé, c'est vrai, et, s'il est plus
zélé, n'est-ce pas ce que la prospérité de l'industrie
permet de le mieux rétribuer?
— Certes, répondit M. Clément à mes objections,
je ne crois pas qu'il faille désespérer. Nous sommes
deux générations en retard sur l'Amérique, au point
de vue mécanique. Il faut nous l'avouer et essayer de
nous rattraper le plus vite possible. Pour cela, il est
LES INDUSTRIES FRAiNÇAISES MENACEES 123
indispensable que nous envoyions en Amérique des
enfants d'ouvriers bien doués et sérieux qui pren-
draient dans les usines américaines des goûts et des
habitudes de travail et d'émulation qu'ils rapporte-
raient en France. Pour ma part, je vais le faire, en
commençant par ceux de ma famille.
a. Mais ce ne sera pas suffisant. Eussions-nous les
meilleurs ouvriers de la terre, que nous ne pourrions
pas encore lutter contre la production américaine. Il
faudrait changer un peu les mœurs générales et les
usages des pouvoirs publics. Il n'y a pas assez de
moyens de transports en France, pas assez de canaux,
pas assez de tramways, ni assez de chemins de fer.
« Pour aller à leur travail le matin, dsÉis toute la
France, à Paris comme ailleurs, des milliers d'ouvriers
marchent une heure ou même une heure et demie. Ils
y arrivent déjà fatigués. Comment donneraient-ils de
bon travail, continu et attentif? Ici, il y a partout des
tramways électriques qui marchent même toute la
nuit, qui font 40 kilomètres en une heure, ce qui
permet aux ouvriers d'habiter à la campagne à bon
compte et dans des logements sains. Et puis, pour
avoir une ligne de chemin de fer, chez nous, il faut
des dix-huit mois d'enquêtes et de contre-enquêtes,
les administrations sont effrayantes sous ce rapport.
Ici, si vous bâtissez une usine, les directeurs de che-
mins de fer viennent vous demander quand ils devront
installer leur ligne, ilslafontpasseraumilieu de votrefa-
brique, aux endroits que vous choississez vous-même.
Quand ona su queje voulais installer une usine en Amé-
rique, une ville m'a écrit pour m'offrir le terrain gratui-
tement, le dégrèvement des impôts et de la force ! On
me proposait même de faire des routes dans l'État en
124 DE NE'W-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
question, pour permettre le développement de Tauto-
mobilisme.
— Vous oubliez de me dire, observai-je, quMci les
ouvriers gagnent 45 et 20 francs par jour, et même
plus.
— Tenez, me répondit M. Clément, voici un apho-
risme économique que je remporterai d'ici : « L'ou-
vrier le plus cher, c'est le Breton abruti qu'on paye
1 fr. 50 par jour. » Car il ne mérite pas même ce
salaire misérable. Ici, quand les ouvriers travaillent
huit heures, ils produisent plus que chez nous en
dix heures. On peut les payer.
— L'Amérique vous apparaît donc, en somme,
comme le pays idéal de l'industrie? demandai-je en
finissant à M. Clément.
— Oh!... me répondit-il, il faudrait voir... Provi-
soirement, c'est vrai, mais je crois que l'ère des dif-
cultés va venir. Les trades-unions; et les grèves pour-
raient bientôt leur donner du fil à retordre. J'ai idée
qu'une grande crise se prépare. Que sera-t-elle? Com-
ment finira-t-elle?
< D'autres que moi pourront peut-être vous le
dire. >
AU THEATRE
Théâtres américains. — Goût discutable de Tornementation. —
Les pièces. — Peu d'inventions. — Imitations hâtives. — La
gigue. — Ignorance de l'art du chant. — Public idéal. —
Le talent des comiques. — Le sens de la musique chez les
nègres. — Génie du rythme. — La mise en scène. — Quel-
ques beaux artistes. — Mme Julia Marlowe, M. Mansfield,
Mme Fisker, Mme Carter. — Les chorus-girls. — Un art
vraiment national. — Le cake-walk idéalisé. La mort du
ballet. — L'avenir est à la danse américaine.
J'ai voulu voir les théâtres américains el ce qu'était
Fart théâtral aux États-Unis. Les théâtres sont pour
la plupart très bien, quoiqu'un peu trop chargés de
dorures et de cabochons. Mais, vestiaire à part, ils
ne sont pas plus confortables que les nôtres. Et
même, ces vestiaires, on aurait du mal à les accepter
chez nous. Il n'y en a qu'un ou deux par théâtre. De
sorte qu'à la sortie, il faut faire la queue pendant
cinq ou dix minutes avant d'avoir son pardessus.
Les pièces du cru sont d'une naïveté, d'une puéri-
lité souvent extraordinaires. Le type de la pièce amé-
11-
126 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
ricaine est une sorte de vague opérette qui exige une
demi-douzaine d'intrigues entre fiancés de vingt ans
qui se brouilleront et se raccommoderont dans le
mariage final, non sans avoir dansé des gigues h
propos de tous ies incidents possibles. Car — et ceci
est très caractéristique — tous les artistes savent
danser la gigue, hommes et femmes, premiers sujets
et figurants, et tous, en accompagnant un chœur ou
en chantant leur solo, doivent danser un pas, au son
de quelle musique I Les voix sont presque toutes des
voix de gorge, et peu de femmes savent chanter. Les
hommes ignorent complètement l'art du chant.
Quelquefois, les pièces sont faites sur le patron de
pièces françaises, mais malhabiles et mal travaillées.
Ce qu'on peut admettre, au besoin, pour une loco-
motive — la rouille ou les bavures qui n'empêchent
pas une chaudière de fonctionner —* choque ici notre
goût du fini et de l'art. Il n'y a pas un petit vaude-
villiste d'un sou qui, en France, ne se donne la peine
de composer une anecdote, de la faire progresser, de
la compliquer et de la dénouer avec tout au moins
des apparences de logique et de vraisemblance. Nous
avons aussi le sens de la proportion, le goût de
l'ordre, de la tenue, et nous les y mettons, chacun
avec notre talent, dans une œuvre d'art quelle qu'elle
soit. J'ai été constamment choqué du complet mépris
que paraissent professer à tous ces égards les auteurs
américains. Ils ont une éducation complète à faire
à ce point de vue. Ils devront consentir à travailler
vraiment, à mettre le temps qu'il faut pour parfaire
une oeuvre, à s'imposer le devoir de chercher, de
combiner, de choisir 1
Y consentiront-ils jamais? Ils se disent que tous
AU THÉÂTRE iB7
les théâtres sont pleins chaque soir, que le public
s'amuse et paye.
Ce public est, en effet, le public idéal. Je n'en
connais pas de meilleure humeur, plus complaisant,
plus patient, plus facile. Comme le public gratuit du
14- Juillet, il prend ce qu'on lui donne, et s'en régale.
Les artistes en font ce qu'ils veulent, à la lettre. Les
comiques surtout, genre Fugère de la Gaîté, et les
ingénues crânes, sont les maîtres de la salle. Ils n'ont
pas besoin de jouer la pièce : ils n'ont qu'à dire
quelque chose, à faire une grimace, une clownerie
quelconque, un mauvais calembour, et tout le monde
rit. C'est l'humeur de gens qui auraient été privés de
plaisir pendant vingt ans et qui, après un bon dîner,
iraient un soir au spectacle.
On comprend qu'avec un tel état d'esprit, le public
ne s'attache pas à la pièce qu'on joue, ni à sa valeur,
ni à la façon dont elle est montée. J'ai vu des artistes
rester un quart d'heure à causer tranquillement de
niaiseries, debout, sans faire un mouvement, sans bou-
ger de place ! . . . Quand je pense au mal que se donnent
un Porel ou un Samuel pour faire mouvoir leurs per-
sonnages, pour préparer leur entrée, leur sortie, leurs
évolutions sur la scène I Ici, on ignore complètement
ce que c'est. Et on n'a pas le temps de l'apprendre.
Dans leurs pièces comiques, il se trouve des inven-
tions quelquefois drôles, sinon toujours originales.
Et leurs artistes ont, au milieu des pires folies, un
flegme, un sang-froid dont je raffole; ils arrivent
«cuvent ainsi à l'art, et au meilleur.
Il y a ce qu'on appelle le genre Vaudeville, ou le
genre Variétés; ce sont des programmes coupés, des
128 DE NEW-YORK k LA NOUVELLE-ORLÉANS \
pièces en un acte, à transformations, avec des hommes]
qui se déguisent en femmes ; des numéros de café- j
concert en duos, en trios ou en soli. J'ai entendu àl
Boston un nègre, ou du moins un homme de couleur,]
qui jouait sur le piano le Menuet de Paderewski, eti
parfaitement bien ; son frère chantait des chansons]
sentimentales, moitié nègres, moitié anglaises, aveci
une jolie voix vibrante et sonore comme du cuivre \
et un peu nasillarde, mais avec une émotion et uni
sentiment exquis. Je n'avais pas encore vu de ces]
nègres-là. Ils ont les yeux très bruns, leur nez n'estj
pas épaté, ni leur bouche épaisse, ni leur peau noire, \
elle est seulement dorée. Ils n'ont vraiment rien de j
répugnant. Au contraire, j'ai trouvé dans leur tenue, 1
l'aisance de leur allure sous l'habit noir et le linge J
éclatant, une véritable distinction. Ils ont le génie du j
rythme etla passion de la musique. Une seule chose doit, ;
à la fin, fatiguer : leur sourire trop aimable et perpé-j
tuellement ouvert sur leurs magnifiques dents blanches, j
Dans les pièces à spectacle, les décors sont dans;
Tenfance; les costumes sont souvent jolis, mais je les|
ai vus aux Variétés I Quelques trucs ingénieux : des \
drapeaux qui palpitent vraiment, agités par un ven-]
tilateur électrique caché dans le mât et qui donnent
rillusion parfaite du plein air. On obtient des effets
inattendus et souvent très beaux avec les projections
de lumière électrique changeante; mais ces effets nei
sont pas ordonnés, ni choisis, ni opportuns. Ils sortent
au petit bonheur, on dirait selon la fantaisie de
rélectricien.
Je n'entends parler, bien entendu, que du théâtre
national américain, de celui que Ton m'a conseillé
AU THÉÂTRE 12^
de voir pour prendre une idée du véritable goût de
la foule. Ce goût, je l'ai déjà constaté dans tous les
théâtres de New-York, de Boston, de Philadelphie,
de Washington, de Piltsburg. Mais, si j'avais le des-
sein d'étudier tout le théâtre des États-Unis, il me
faudrait parler, avec détails, de quelques étoiles
comme Mme Julia Marlow^e, si belle, si intelligente
et si pathétique, de Mme Fisker, de Mme Carter et de
M. Mansfield. Or, je ne les ai vus qu'une fois, et je
n'oserais m'aventurer à les juger. J'ai pourtant été
très frappé de la belle et noble figure que M. Mansfield
a su créer de Brutus dans la Mort de César, de
Shakspeare : sa mélancolie hautaine, l'héroïsme tran-
quille et serein de sa mort me restent gravés dans
l'esprit comme une des plus belles créations d'art que
j'aie goûtées de ma vie.
Mais, dans ce tohu-bohu, quelque chose m'a
frappé comme la création la plus originale et la plus
délicieuse que j'aie rencontrée aux Etats-Unis : c'est
la danse des chonis-girls.
Et j'ai bien peur que, s'il ne se défend pas tout de
suite et sérieusement, le vieux ballet italo-français
n'ait bientôt vécu.
La danse des chorus-girls a ressuscité l'art de se
mouvoir avec ensemble, d'animer les gestes, de faire
parler le corps tout entier, et cela avec une grâce, un
charme, une séduction incomparables.
Nous avons bien en France, dans nos music-halls,
quelque chose qui ressemble à cela : des filles en
jupe courte qui lèvent la jambe et font des pirouettes.
Cela nous est venu d'Angleterre avec des gestes
raides, une absence d'expression lamentable. L'Amé-
rique a pris le pas du vieux cancan français qui
130 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS \
consiste, chez nous, à jeter la jambe en l'air et à faire \
le grand écart. Ce simple jeu de clown est brutal et ,|
sans beauté. L'Amérique y a ajouté le pas delà valse, |
et surtout elle Ta enrichi de cette danse qui vient \
d'arriver à Paris, et qui s'appelle le cake-walk, '
inventée par le génie rythmique des nègres. Elle a |
pris à cette danse nègre le geste ampoulé, contor- i
sionné, comique et, peu à peu, l'a affinée, élevée ]
Jusqu'à la plus délicieuse des créations. j
Un homme qui est un véritable artiste, M. Julian 1
Mittchell, l'a perfectionnée encore. Il fait accom- l
pagner les chants des solistes et des chœurs par des ]
mouvements de corps d'abord discrets et à peine j
visibles — et si troublants I — puis par de véritables i
refrains de jambes, qui sont à la fois du chahut, de 1
la ronde, de la valse, quelque chose de si cocasse et .|
de si gracieux, de si admirablement rythmique et ]
varié et juste, qu'il est impossible de rien rêver de I
plus enivrant. Eve Lavallière, aux Variétés, s'est fait 1
souvent trisser certains de ses pas dans les ballets de Za ^
Belle Hélène, à'Orphée et des revues de fin d'année. \
Cette fantaisiste dansait d'instinct, créait, improvisait
sa danse avec sa grâce personnelle, sur le rythme
d'occasion que lui fournissait la partition. Qu'on se
figure trente ou quarante Lavallière, ausf;: jolies
qu'elle — ma foi tant pis 1 — dansant ensemble avec
des jambes divines, leurs contorsions harmonieuses et
légères, dans une discipline inflexible de mouvement
et de rythme. Et, en même temps, elles chantent
d'une petite voix pointue à laquelle il faut s'habituer.
Chez nous, les choristes ont l'air de s'ennuyer et
d'être lasses infiniment; ce ne sont jamais leurs lèvres
qui sourient, mais le rouge qu'elles y ont dessiné. |
•i
,
i
AU THÉÂTRE 13î
Ici, elles sont toutes jeunes et jolies. Elles sourient
avec de la joie dans les yeux ; elles jouent, elles
dansent chacune pour leur compte, comme si toute
la salle ne regardait qu'elles. Je crois que c'est cette
discipline qui donne cette vie ardente à leur danse.
Leur désir de plaire et de charmer, leur propre
plaisir passent la rampe, et chaque spectateur en
subit le magnétisme.
Gela tient peut-être à ce qu'elles ont toutes de dix-
sept à vingt ans et qu'elles sont très grassement payées.
Aucune d'elle ne gagne moins de 400 francs par
mois ; certaines, qu'on emploie dans des bouts de rôle,
touchent de 700 à 800 et même 1,000 francs.
Cette combinaison du chant et de la danse fait de
l'art américain un art nouveau, national, qui réunit
toutes les conditions voulues pour devenir un an
classique et remplacer celui que les siècles ont bana-
lisé. Le ballet solennel et ennuyeux se débat depuis
longtemps dans la convention et l'imitation de lui-
même. A Paris, à Milan, à Pétersbourg, à Vienne, on
essaye à peine de le rajeunir en y insinuant de temps
en temps les costumes des époques modernes à côté
des tutus, des jupes de tulle et des maillots roses.
Mais l'expression en est bannie, les jambes s'agitent
avec maestria mais sans éloquence, les lignes sont
jolies, mais la vie est absente.
Le problème paraît dès à présent résolu. Avant trente
ans, qui sait si la danse américaine n'aufa pas droit
de cité dans les académies de danse de la vieille
Europe? Et vous verrez bientôt un directeur intel-
ligent et hardi attirer jusqu'au boulevard les chorus-
girls aux mains souples et aux pieds agiles.
J'ai vu, dans le Figaro, qu'il avait été question de
132 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS î
mettre le cake-walk à la mode dans les salons. C'eût j
été de la folie. Le cake-walk est une danse pour la i
campagne ou pour le carnaval. Tel qu'il est dansé par j
les nègres, il n'est que comique et admirablement j
rythmique. Mais voyez-le, sur la scène, transformé, \
idéalisé par de la grâce féminine, la grâce un peu l
sournoise et très excitante de ces filles de puritains! ]
Imaginez une Mariquita prenant la danse des chorus- t
girlsy l'épurant encore avec le sens qu'elle a de l'art du J
mouvement. Et il n'y manquera plus rien. Ici on n'aura t
jamais le temps d'en faire un art parfait. 3
C'est qu'au théâtre, comme partout en ce pays, tout 1
se fait trop vite, on ne prend le temps de rien pré- J
parer, de rien comparer ni choisir. On a l'air de camper .1
hâtivement devant des spectacles appelés à disparaître |
demain comme des cirques ambulants. Et la vie totale I
se ressent de cette précipitation. |
Je ne me fatigue pas de le répéter, parce que je le
sens chaque jour davantage. On a la sensation de vivre
dans des express, et de changer de train dix fois par^
jour, en toute hâte. Cette obsession fébrile est la plus
continue, la plus tyrannique de toutes. Quoi qu'il fasse, -
l'Américain ne s'attarde pas, ne s'attarde jamais :
qu'il mange, qu'il cause, qu'il soit en visite, il a l'air
d'être en rapide et de battre un record.
Et je songe, avec un peu d'effarement, à l'effet que
me fera, quand je descendrai de la gare Saint-Lazare,
le placide : « Hue, Cocotte! » du cocher de fiacre qui
me ramènera chez moi.
t
1
L'UNIVERSITE D'HARVARD
Les sports. — Le voyageur ne se soucie pas de pédagogie.
— Ce qu'il a vu à Harvard. — Un père de famille imbécile.
— Il faut vaincre. — Tous les sports. — Le football. — Le
base-bail. — Les ballons sanglants. — Le canotage. — L'entraî-
nement mécanique en chambre. — Appareils hydrauliques.
Régime des équipes de matches. — Pas de sucre ! — Pas de
théâtre. — Le gymnase d'Harvard. — Un temple. — Cent
exercices différents. — Appareils de torture. — Le Musée des
Victoires. — La curiosité des jeunes filles blondes.
Je ne crois pas, a priori, que l'Europe ait quelque
chose à apprendre des pédagogues américains. Notre
expérience est plus vieille que la leur, nos méthodes
sont plus éprouvées, et nos livres sont écrits par Télite
du personnel enseignant. Aussi, me suis-je tout à
fait désintéressé du système scolaire proprement dit.
Les sports m'ont attiré davantage. On leur a souvent
reproché de prendre en Amérique la place des études
intellectuelles. Et vraiment, à regarder dans les rues
de Cambridge ces épaules et ces cous puissants des
12
134 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
jeunes hommes qui portent sous le bras une serviette
bourrée de livres, on fait le rêve de voir leur cerveau
aussi développé et aussi solide...
L'université d'Harvard se vante de mener de front
cette double culture. Elle met, à battre sa rivale d'Yale
sur le terrain sportif, un zèle souvent malheureux,
mais ardent et tenace. Elle se venge en battant Yale
dans les luttes de l'esprit. L'Américain, cependant,
est plus frappé par les triomphes éclatants du football.
Un père de famille, que je pourrais citer, disait il y a
quelques jours à l'un de mes amis d'ici : « Si Harvard
se fait encore battre Tan prochain au football, je mets
mon fils à Yale. »
— C'est un imbécile! s'estécrié un professeur d'Har-
vard, à qui je racontais le mot.
Evidemment ! Mais ce cri indique un état d'esprit
qui doit être assez répandu dans une certaine classa
de parvenus habitués à triompher et qui mettent leur
orgueil à ne jamais être vaincus, même au football.
H faut donc vaincre. Et pour vaincre, il faut tra-
vailler. Et je vous assure qu'on travaille dur, à Harvard,
le muscle, le souffle et l'adresse.
n y a pour cela plusieurs sports principaux que vous
connaissez déjà : le tennis, le hockey, le football, le
base-bail, l'aviron et la gymnastique proprement dite,
sans compter les sports secondaires.
Mais tous ces sports — la gymnastique et le hockey
exceptés, — ne se pratiquent pas l'hiver. Je n'ai donc
pu voir, en fait d'exercices, que ceux de la gymnas-
tique.
Auparavant, il m'a fallu admirer l'organisation des
autres sports.
J'ai commencé par visiter le champ de football et
L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 135
de base-bail (1) qui se trouve de l'autre côté de la
rivière, et qui est immense. De hautes estrades y sont
bâties, comme à New-Haven où j'ai assisté au fameux
match annuel que je vous ai raconté. Un bâtiment-ves-
tiaire est construit sur le bord du champ, qui ren-
ferme un millier d'armoires grillées dont les élèves
ont les clefs. Des douches nombreuses y sont instal-
lées. Je vois dans un coin une civière qui sert à
ramener les blessés du champ de bataille. Je regarde
les gros ballons de cuir : sur l'un d'eux, des traces de
sang sont très visibles, — un rien, comme vous voyez.
A quelque distance de là se trouve le hall du cano-
tage. J'ai compté 60 canots de course étendus sur leurs
supports; ils sont de 15 à 20 mètres de long et sont
minces, effilés comme des aiguilles. Dans un bassin
rempli d'eau, on a installé une sorte de radeau
plat avec plusieurs sièges mouvants de la même forme
que ceux des bateaux. C'est sur ce radeau que les
élèves admis dans une équipe apprennent à ramer
suivant des règles sévères. Le professeur se promène
le long du bassin pendant les exercices, surveille,
critique et rectifie les positions défectueuses et les
coups d'aviron mal donnés. A l'étage au-dessus, une
trentaine de sièges de canots sont fixés au ras di
plancher; de courts bâtons reliés à des appareil
hydrauliques figurent les avirons : on s'y entraîne seu-
lement au geste de l'aviron et à l'effort, car les appa-
reils hydrauliques sont réglés de manière à donner de
(1) Le base-bail est un jeu de balle qui fait fureur en ce moment
aux États-Unis. Il est très compliqué et je n'en ai compris que ceci :
deux camps et une balle très dure qu'on lance en l'air avec une
longue crosse qui se manie à deux mains. C'est un jeu ardent et
quelquefois dangereux.
136 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
la résistance et remplacer Teau absente. Au fond de
la salle, un grand miroir permet aux rameurs de voir
et de rectifier leurs mouvements.
Partout, il y a des douches, des vestiaires indivi-
duels, des séchoirs à air chaud pour sécher les cos-
tumes des équipes quand elles reviennent des exer-
cices.
Dans un hangar séparé se trouve un canot élec-
trique qui sert à l'entraîneur pour suivre les équipes
dans leurs exercices d'entraînement, noter les fautes
des rameurs et les faire rectifier ensuite.
Le régime d'entraînement au football et à Taviron
est des plus sérieux. Il dure généralement de deux à
trois mois avant les matches intercollégiaux. Pen-
dant ces trois mois, c'est le carême, ou à peu près,
pour les membres des équipes; on les soigne et on
les surveille comme des chevaux de course. On n'a
pas le droit de fumer, ni de manger de sucre, ni de
boire de l'alcool sous quelque forme que ce soit; le
samedi seulement, on permet un peu d'ale. Pas de
théâtre. On est forcé de se coucher à dix heures du
soir et de se lever tôt pour les exercices d'entraîne-
ment qui ne doivent jamais être pris sur les heures
de cours ou de conférences. Les rameurs sont ceux
qui perdent le plus de poids à l'entraînement. Dans
leur course annuelle contre Yale, les rameurs, qui
ont quatre milles à couvrir en vingt minutes, perdent
quelquefois neuf livres dans l'épreuve! Aussi, d'après
les statistiques américaines, les rameurs sont-ils, avec
les soldats de terre, ceux qui mangent le plus !
11 n'y a pas d'exemple que les membres d'une
équipe aient manqué à la discipline de Tentraîne-
ment. Si, par impossible, l'un d'eux était rencontré
L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 137
avec une femme, ou ivre, un mépris si général et si
absolu Taccablerait, qu'il serait obligé de quitter
immédiatement l'université.
Passons au gymnase.
Au centre du campus se dresse un vaste bâtiment
encombré d'entrées et de sorties incessantes, comme
la porte d'une fourmilière en activité : c'est le gym-
nase, c'est le laboratoire des muscles de quatre mille
jeunes Américains âgés de dix-huit à vingt-cinq ans;
c'est le temple!
Entrons.
Au rez-de-chaussée, un grand hall de gymnastique
dont le sol est recouvert d'un linoléum très épais,
presque élastique. Partout, des échelles de bois, de
corde, horizontales, verticales, des tremplins, des
chevalets, des anneaux, des trapèzes, comme dans
toutes les salles de gymnastique possibles. Il est cinq
heures, c'est l'heure de la grande fièvre. Une centaine
d'élèves sont là qui s'exercent, vêtus de tricots de laine
oudecotonetdeculottestombantau-dessusdes genoux.
Les uns sont pendus aux anneaux qui sont tendus dans
la longueur du hall; ils se lancent de l'un à l'autre par
un élan des reins et parcourent dix fois, vingt fois,
aller et retour, la longueur de la salle.
D'autres, par équipes de cinq ou six, sautent par-
dessus des cordes tendues et arrivent à franchir des
hauteurs extraordinaires; ailleurs, d'autres, armés
d'une longue perche, prennent leur élan et bondissent
à des hauteurs plus folles encore pour retomber
de l'autre côté de la corde, sur deux ou trois épais-
seurs de matelas. Il y en a qui jettent le plus loin
qu'ils peuvent de lourdes pelotes de fer capitonnées
de cuir. Voici une classe d'une trentaine d'élèves,
138 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANB
SOUS la direction d'un moniteur, qui font des exer-
cices d'haltères de bois : ce sont des mou\^ments
dans tous les sens et de tout le corps. Ce qui est par-
ticulier, c*estla vitesse de ces exercices; pas une seconde
n'est perdue par le commandement; les élèves
regardent le moniteur qui, tout en exécutant les mou-
vements, annonce le suivant, et ils se suivent tous
sans interruption. Cette gymnastique finie, les élèves
se précipitent vers des appareils genre Sandow fixés au
mur et munis de contrepoids qu'on peut rendre à
volonté plus ou moins lourds, et les voilà tirant avec
ardeur les cordes dans tous les sens, en haut, en bas,
de droite à gauche sans s'arrêter, durant deux ou
trois minutes. Puis ils se débandent et vont en cou-
rant chacun vers son appareil favori.
Le long des murs se dressent et s'étalent les instru-
ments les plus variés et les plus bizarres : des bicy-
clettes fixes avec appareils enregistreurs pour la
▼itesse et la durée; des chevalets inclinés où l'on est
à moitié allongé et où s'exercent seulement les
muscles latéraux par la traction de contrepoids fixés
au bout de cordes de fer; des chevalets tout plats où
Ton emprisonne ses chevilles, avec lesquelles il faut
soulever des poids; des appareils pour l'exercice
exclusif des poignets, des appareils pour rexercice
de la paume et des doigts; des chevalets munis d'une
couronne de cuir à contrepoids qu'on se serre autour
de la tête et qu'on tire pour fortifier les muscles
du cou; des appareils pour les muscles longitudi-
naux, latéraux, pour les deltoïdes, pour les dorsaux,
pour Favant-bras, pour les muscles de l'abdomen,
pour les jambes, tous d'un modèle très pratique ; des
cordes qu'on tire, des poids qu'on pousse; des bal-
L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 139
t^es de tous les poids jusqu'à iOO kilogrammes, des
massues, des perches, que sais-je encore?
Et il n'y a pas de poussière sur tout cela! Cent
jeunes gens, deux cents, trois cents s'emparent de ces
mécaniques qui ont l'air, les unes d'instruments ara-
toires, les autres d'instruments de torture, et, isolé-
ment, froidement, méthodiquement, chacun pour son
compte, et sans même regarder le voisin, se fatiguent
avec conscience de l'un à l'autre appareil, avec la
régularité d'un Chemin de croix. Et c'est cela qui
fait mon étonnement. Pas de cris, pas de rires, pas
de conversations : c'est un atelier d'honnêtes travail-
leurs qui ne veulent pas voler l'argent de leur salaire
et qui, sans discontinuer, peinent etsuent à l'ouvrage.
Un bruit pourtant se dégage de ce laboratoire de
sueur : c'est celui du grincement des poulies, des
contrepoids, des cordes métalliques, le geignement
du bois des échelles, le choc sourd des corps qui
tombent; c'est un bruit d'usine électrique, sans fracas,
mais profond, continu.
Sur la galerie du premier étage, on en voit qui,
de leur pas allongé et élastique, s'entraînent à la
course. En bas, dans le sous-sol, il y en a qui boxent
éperdument un ballon pour s'entraîner à la vitesse et
à la sûreté des coups ; une quinzaine de jeunes gens
jouent à la « balle à la main », envoient sur un mur
de faïence une balle de caoutchouc en ne la laissant
toucher terre qu'une fois : c'est le hand-ball; à côté,
voici cinq pistes de joueurs de quilles, toutes en acti-
vité.
Nons montons à l'étage supérieur ; c'est là qu'est
la salle de mensuration. Car, pour faire partie d'un
jeu quelconque, base-bail, football, canotage, course
140 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS i
à pied, golf, tennis, hockey, il faut réunir un certain i
nombre de points anthropométriques, de grosseur, i
de hauteur et de musculature : pour le base-bail, par 'i
exemple, c'est 600 points ; pour le football, 700, etc. 'i
Il y a un mensurateur spécial, et nous sommes dans i
son bureau, garni d'un somatomètre, pour la taille ; |
d'une balance, pour le poids; d'un trapèze, pour i
mesurer la force des muscles élévateurs ; d'un compas , i
pour mesurer la largeur des membres; d'un appareil j
pour écouter les battements du cœur ; de rubans gra- l
dues, pour l'épaisseur des muscles ; d'un appareil à l
soulever, pour apprécier la force des muscles du dos \
et des jambes ; d'un appareil pour mesurer la capa- ''
cité des poumons — on souffle lentement dans un i
tuyau relié à un vase gradué contenant de l'eau ; — .;
d'un appareil pour mesurer la force des poumons — J
on souffle brusquement dans un autre tuyau correspon- ]
dant à un cadran où il fautatteindre un certain chiffre. J
Sur les murs sont piqués des tableaux demensura- i
tion d'élèves, des photographies de toutes sortes de 1
sports, lutte, boxe, football. Dans un coin, deux sta- i
tues de plâtre représentent les dimensions moyennes ;
du corps de l'homme et de la femme. J
A côté se trouve « la salle des Trophées >. C'est la i
collection des drapeaux, des coupes, des vases d'ar- j
gent, des palmes que les équipes d'Harvard ont rem- i
portés dans les matches intercoilégiaux, depuis de 1
nombreuses années. Tous ces souvenirs sont soigneu- j
sèment abrités dans des vitrines, avec des inscriptions. \
Dans une vitrine séparée, une centaine de balles qui \
ont servi lors des victoires de base-bail et de football, \
avec des notices soigneusement détaillées sur les l
conditions des triomphes. |
L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 1^*
3e ces ieunes gens rasés, au menton proéminent qu,
srirLs^a^sr^:^:^^^^
"Ss exercices f^is, «- f^ r /anfd^'v s-
ieunes athlètes courent se déshabiller dans des ve
liaires où chacun a son armoire grillée, et vont a la
Souch;, dans une vaste piscine contenant pusieu
douzaines d'appareils. Beaucoup ««j^'^f J^'^'^^^^r
ment bâtis. Tous leurs muscles sai lent omme sur
des dessins anatoraiques. En ^^^^^l^f^'^'^ ''suivre
sur leur chemin une basculeoùilssepesentpoursuivre
les oroerès de leur entraînement.
i Smment se fait-il, demandai-je â ™on gmde
qu'avec des gaillards pareils vous n'ayez pas toujours
la victoire sur ceux de Yale ?
Il hocha la tête et soupira :
_ Nous les battons tout de même dans la course
ut DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ;
à pied et dans le saut, quelquefois même au football... '
mais rarement, c'est vrai. :
Et je crus sentir une jalousie réelle dans le ton <
qu'il mit pour dire encore cette parole, évidemment 1
injuste : j
— A Yale, voyez-vous, on sacrifie tout à cela, y ^
compris Tintelligence !
A la porte d'entrée, derrière les grillages de fer,
une demi-douzaine de jeunes filles blondes aux
longues tresses regardent avidement, en se hissant
«ur la pointe des pieds, les jeunes athlètes et leurs jeux.
L'UNIVERSITE D'HARVARD
(SDITB)
La vie des étadiants. — 4,000 élèves. — Les catégories
d'élèves. — Les dormitories. — Pas de femmes. — M. Roose-
velt et la chasteté. — Les clubs. — 135 sociétés d'étudiants.
— Riches et pauvres. — Aristocratisme et démocratisme. —
Journaux rédigés, composés et tirés par les étudiants. —
Débats intercollégiaux. — Harvard triomphe dans les luttes
de l'esprit. — Conférenciers français. — Louables efforts. —
Molière, Corneille et Labiche joués en français par les
élèves.
Gomment l'étudiant américain passe-t-il sa vie?
Dans quel milieu, dans quelle atmosphère? J'ai ^sayé
de m'en rendre compte en venant ici, à quati^e reprises
différentes, vivre une journée sous la conduite de
professeurs et d'étudiants.
On entre à Harvard presque enfant, vers l'âge de
dix-huit ou dix-neuf ans, et on en sort presque un
homme, c'est-à-dire vers vingt-trois ou vingt-quatre
ans, à moins que l'on ne se dirige sur Tune des
144 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
facultés de droit, de médecine, d'architecture, de
théologie ou de sciences.
Il y a à peu près 4,000 élèves à Harvard : 2,000 au
collège et 2,000 dans les facultés spéciales. La rede-
vance à payer pour les élèves est de 100 dollars par an
(500 francs).
Les élèves du collège se divisent en quatre classes
ou années : les freshmen (les hleus), les sophomores
(qui voudraient s'en faire accroire), les junior: (qu'on
respecte déjà) et les seniors (grognards à qui tout est
permis). Les freshmen sont tenus à beaucoup de
considération pour leurs aînés qui, au contraire,
affectent à leur égard le plus profond mépris. C'est
ainsi qu'ils leur interdisent de fumer dans les rues,
de porter un chapeau haut de forme et une canne,
de c faire l'homme », enfm ! Et les « bleus > obéis-
sent, sous peine de vexations bien pires 1
En arrivant à Cambridge, l'éludiant cherche où il
ira se loger. Il est libre de demander une chambre
dans un dormitory du yard, ou d'aller en ville (on
est forcé d'employer ces mots étrangers pour expliquer
ces choses étrangères). Le dormitory n'est pas, comme
on pourrait le croire, un dortoir ; c'est un immeuble
qui a beaucoup d'analogie avec ce que nous appel-
lerions un hôtel meublé. L'étudiant, en effet, trouve
sa chambre chauffée et munie d'un bain, mais il l'ha-
billera lui-même, à sa fantaisie. Il y mettra des tapis, |
un piano, des photographies, une douzaine de pipesj
et des rubans de tous ses clubs. I
Il y a des a dortoirs » de différentes sortes ; ceux 1
du yard sont sous la surveillance de l'université. (On j
appelle yard l'ensemble des constructions, des terrains i
et des pelouses qui appartiennent à l'université.) '
L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 145
Même, dans les grands « dortoirs > bâtis en dehors
du yard, un professeur a sa chambre et il exerce une
sorte de surveillance très large sur l'immeuble. Cette
surveillance, en fait, se borne à intervenir en cas de
tapage scandaleux — ce qui est rare — ou à empêcher
l'entrée de femmes sans chaperon dans les chambres
des étudiants. Car c'est ainsi : un étudiant qui se per-
mettrait de recevoir une femme douteuse serait à
l'instant expulsé et du dormitory et de l'université. Et
celui qui oserait se montrer dans la rue avec elle se
verrait méprisé de tous ses camarades qui lui tour-
neraient le dos, ce qui lui rendrait la vie impossible
désormais.
D'ailleurs, ces choses n'arrivent pas, n'arrivent
jamais dan« une université américaine. Je l'ai demandé
à cent personnes qui toutes m'ont fait la même
réponse.
M. Eliott, président de l'université d'Harvard,
comme M. Roosevelt lui-même, prêche la chasteté
des jeunes gens jusqu'au mariage, et ils y croient. Le
plus extraordinaire, c'est qu'ils ont raison d'y croire,
pour l'immense majorité des cas. Je pourrais citer à
l'appui de cette affirmation des cas nombreux et des
conversations significatives, mais le sujet est un peu
délicat et je ne me sens pas, ici, en possession de péri-
phrases suffisamment atténuatives pour le traiter.
J'ai visité plusieurs dormitories. Il y en a de très
luxueux. L'un des plus « chic » a sa salle de sport,
où l'on joue à une sorte de tennis de chambre qui
s'appelle le squach, un gymnase, des salles de bain,
une piscine d'eau froide, des douches, des salles de
lecture, un dépôt de bicyclettes, le téléphone! Une
chambre là dedans, avec salle de bain, se paye de
13
m DE NEW-YORK A L\ NOUVELLE-ORLÉANS
2,000 à 3,000 francspar an. Mais les étudiants pauvres
trouvent ailleurs des chambres pour 500 francs.
Il y a donc dortoir et dortoir, comm^ il y a étudiant
et étudiant et comme il y a club et club.
La vie de club tient une place prépondérante dans
l'existence américaine. Les affaires et le club absorbent
la plus grande partie delà journée de TAméricain, en
général.Lavie de famille ne vient qu'ensuite. Un Améri-
cain qui serespectefaitpartie d'au moins trois ou quatre
clubs. Il prend ce goût et cette habitude dès l'univer-
sité. A Harvard, par exemple, j'ai compté cent trente-
cinq clubs ou associations d'étudiants, et j'en ai
peut-être oublié I Clubs pour s'amuser, clubs pour
s'instruire, clubs pour se sélectionner, clubs pour
boire, clubs pour se retrouver entre gens d'une même
ville ou d'un« même région, clubs allemands, espa-
gnols, français; clubs de Californie, du Canada, de
Chicago, de New-York, d'Hawaï et d'Indiana, clubs
de tous les sports, clubs religieux, clubs politiques,
clubs de banjo et de mandoline, clubs d'élèves den-
tistes et d'élèves zoologues, d'étudiants en droit, en
médecine, en science, en électricité...
N'exagérons rien, pourtant, et empressons-nous de
dire que la plupart de ces clubs n'ont d'un club que
le nom, que leur local n'est souvent que la chambre
de l'un des membres. Mais le bureau est constitué,
avec président, vice-président, secrétaire, trésorier et
membres du comité.
L'Américain se vante d'appartenir à une nation
démocratique, et, en fait, sa constitution politique
et ses mœurs lui donnent jusqu'à présent le droit de
s'en vanter. Mais combien de temps en sera-t-il encore
ainsi? Déjà les ,gens qui voyagent se plaignent qu'il
L'UNIVERSITÉ D'HARVARD HiT
n'y ait qu'une classe dans les chemins de fer; et les
wagons Pulmann deviennent assez nombreux dans
chaque train pour séparer complètement les deux
publics. Mieux encore! les gens très riches se payent
même le luxe d'un wagon personnel qui fait honte au
« compartiment réservé » dont se contentent nos
pauvres millionnaires d'Europe.
Le démocratisme est en baisse également dans
l'université. Les cours sont communs, c'est entendu,
mais on se rattrape dans les clubs. Ainsi, l'on admet
bien à l'université les étudiants pauvres qui gagnent
leur vie comme des garçons de restaurant; quand ils
servent à table leurs camarades riches, on a pour eux
des ménagements suffisants, on ne les bouscule pasj
on ne leur fait pas de reproches, — mais ils ne sont
pas reçus dans les cercles privés des étudiants.
Les cinq cents jeunes freshmen qui arrivent à Har-
vard peuvent, dès leur arrivée, postuler pour le Polo
Club et le Fencing Club qui seuls leur sont ouverts.
Mais il n'y en aura que vingt-cinq d'admis, qu'on pas-
sera à l'alambic. Ces vingt-cinq favorisés, à la fin de
leur première année, ont le droit de briguer l'honneur
d'entrer dans le Zeta-Psi, le Porcellian, VA, D. et
V Alpha-Delta- Phi, clubs qu'on appelle secrets, on ne
sait pourquoi, et qui sont simplement exclusifs. Et
cela dure ainsi jusqu'à la fin des études. Les stages,
les candidatures, les intrigues se continuent d'année
en année pour passer d'un cluh dans l'autre.
Ceux qui font partie de ces clubs, dit? secrets,
peuvent espérer, dans leur deuxième année, entrer
dans Vbîstitute of 1770, dans le D. K. E. Au cours
de leur troisième ou de leur quatrième année, avec
beaucoup de protection, ils arriveront peut-être au
148 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Hasty-Pudding f ou « Pouding précipité », en souvenir
du gâteau qu'y mangeaient autrefois, debout, en toute
hâte, les étudiants en retard. Il date de 1795. Le
Signet, VAmphadon et le 0. K, sont les plus impor-
tants des clubs littéraires. Les cotisations y sont assez
élevées, mais on y admet quatre ou cinq membres
honoraires tous les ans, pris parmi les élèves les plus
distingués qui n'ont pas d'argent.
Dans ces clubs secrets, une seule boule noire
entraîne l'exclusion.
Pour être admis au D. K. E. l'étudiant doit passer
par une initiation fantaisiste et baroque. On fait le
simulacre de le pendre, de le précipiter dans un trou
sans fond, les yeux bandés, etc., etc. C'est une sorte
de parodie de la franc-maçonnerie. L'initiation dure
trois jours. Pendant ces trois jours, les membres du
D. K. E. peuvent imposer au postulant les épreuves
qu'ils veulent. On l'oblige à porter des costumes ridi-
cules, à délacer ses bottines dans un tramv^^ay, à
grimper au haut des poteaux télégraphiques, à aller
saluer une dame qu'il ne connaît pas, à s'asseoir au
milieu de la chaussée dans la boue, à se raser un côté
de la moustache. On le fait lever au milieu d'une repré-
sentation publique, on lui interdit de se déshabiller
et de se laver pendant plusieurs jours. On l'excède, on
l'éreinte, on le surmène, à un point tel qu'il est quel-
quefois longtemps à se remettre de ces folies.
Le/Tas/y-Pwc^dm^estun club dramatique très fermé,
puisqu'il ne reçoit que quatre-vingt-dix membres et
qu'on y paye 50 dollars d'entrée. Les membres y jouent
chaque année une pièce musicale de l'un ou de plu-
sieurs d'entre eux. Chacun doit y tenir un rôle ou col-
laborer d'une façon quelconque à la représentation.
L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 149
Le club comprend une assez grande salle avec une
scène bien agencée, ornée d'une quantité de carica-
tures dont beaucoup sont, ma foi, très spirituelles et
pleines de verve. 11 y a aussi une salle commune pour
fumer et pour boire, une bibliothèque où on ne va
pas et un billard.
Les blackboulés du Hasty-Pudding peuvent se
rejeter sur un autre club également dramatique, le
Pi'Elay moins recherché et d'accès plus facile.
Mais le plus fermé de tous est le Zela-Psi, qui ne
reçoit que trente membres. On y paye 75 dollars
d'entrée (375 francs) et 10 dollars (50 francs) par
mois.
A Harvard, on a vile fondé un club. Gomme je l'ai
dit tout à l'heure, si l'on n'est pas assez riche, on se
réunit dans une simple chambre; ou bien, s'il s'agit
de fils de millionnaires qui veulent s'isoler, on se
groupe à une dizaine d'amis, on cherche un titre, on
demande l'autorisation au Conseil de l'université, on
loue une petite maison en bois avec un office; on y
met quelques tapis, quelques tables, quelques canapés,
un billard, une table de jeu, quelquefois des livres;
on engage un nègre pour faire la cuisine et un domes-
tique irlandais, et le club est créé. Les amis iront
prendre là leur lunch et leur dîner, ils y trouveront
des boissons qu'ils ne trouvent pas partout, et joueront
leur partie de poker en avalant quelques verres de
whisky.
C'est là que l'Américain prend cetle habitude du
club qui ne le quittera plus.
A côté de ces petits cercles fermés où se perd le sen-
timent démocratique qui ne pouvait naturellement
être que provisoire dans ce pays en formation, il y a
13.
150 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
un grand cercle ouvert, au centre in campus, qui
s'appelle l'Union, et dont chaque étudiant inscrit à
l'université peut faire partie, en payant un assez mi-
nime droit d'entrée (25 francs). Celui-là est un vrai
cercle, vaste, bien aménagé. Tout le monde en e^t
ou à peu près. On y déjeune pour 2 fr. 50, mal d ail
leurs: Et impossible d'y trouver autre chose à boire
cme de l'eau Une grande bibliothèque au premier;
dans le sous-sol, une douzaine de billards, une impri-
merie où s'imprime le Crimson, journal des étudiants,
quotidien àquatre pages, dont trois pages d annonces
rédigé par un comité de rédaction nomme par les
membres du cercle, et qui n'a rien de révolution-
naire.
En' outre de ce journal quotidien, les étudiants j,
publient plusieurs revues hebdomadaires etmen- !
suelles, littéraires, juridiques, et même illustrées Le ;
directeur du premier journal satirique de New-York, ;
The Life, M. Mitchell, a fait ses débuts dans le Lam- ?
poon d'Harvard, qu'il avait fonde. ,
^ Une autre institution des plus curieuses est celle .
des t clubs de débats ». Chaque année d'étudiants a !
le sien. On y discute les intérêts de l'université et des j
étudiants. Celui des c seniors , est organise comme le |
Sénat des États-Unis. Chaque Élat est, représente par ^
un étudiant. Les propositions de loi, les motions, le
hiterpellations sont présentées, discutées, renvoyées \
Ï^Smité, acceptée ou rejetées. Le Sénat est^di^ ^
en républicains et en démocrates, et chaque parti |
''ES Iwafondédes débats intercollégiaux I
avec ses adversaires de Yale et de Princeton. De j
^jetsle discussion sont choisispar un Comité spécial |
L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 151
et les débats ont lieu devant un jury qui rend un ver-
dict en faveur de la thèse la mieux soutenue. Ici Har-
vard se venge de Yale ! C'est Harvard qui presque
toujours triomphe. Les thèmes sont des thèmes de po-
litique générale, dans ce genre : « L'immigration aux
États-Unis ne doit pas être restreinte », — « La puis-
sance des compagnies de chemins de fer devra être ulté-
rieurement limitée par la législation nationale », —
€ Le temps est venu pour les États-Unis d'abandonner
la politique protectionniste », — « Les États-Unis
devraient annexer les îles Hawaï » ; etc., etc.
Sur il débats avec Yale, Harvard triomphe 8 fois;
sur 7 débats avec Princeton, Harvard est vainqueur
les 7 fois.
J'ai parlé tout à l'heure des cercles dramatiques où
se donnent des représentations périodiques. On y joue,
en effet, des pièces en grec, en latin, en français et
en allemand. Le Cercle français est le plus ancien et
le plus important; même, grâce à un jeune financier
américain amateur de littérature française, qui fut un
brillant élève d'Harvard, M. J. H. Hyde, bien connu à
Paris, il est le plus riche des cercles étrangers d'Har-
vard. M. Hyde l'a en effet doté en 1898 d'un capital
de 30,000 dollars dont les intérêts sont employés
chaque année à attirer à Harvard des conférenciers
français qui doivent y parler littérature. M. René Dou-
mic, M. Brunetière, M. Edouard Rod, M. Henri de
Régnier, M. Gaston Deschamps, M. Hugues Le Roux,
M. Germain Martin et, cette année, M. Màbilleau, y
passèrent.
A part ces conférences, lé Cercle français organise
chaque année des représentations théâtrales en fran-
çais. Depuis quinze ans on y a joué du Labiche, du
152 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Racine, du Corneille et du Molière. J'ai assisté à la
dernière de ces représentations, qui m'a beaucoup
amusé. On donnait le Menteur. C'étaient les étudiants
eux-mêmes qui jouaient tous les rôles, même ceux des
femmes, car sous aucun prétexte on n'admettrait de
femmes à l'université. Je me demande comment on
accepteraitcelaen France. . . Ces grands diables de vingl-
trois ans, bâtis en Hercule, la figure rasée, maquillés,
habillés de riches robes Louis Xlll, Louis XIV; de
dentelles et de rubans et coiffés de perruques, minau-
dant, avec des coups d'éventail et des œillades de Cla-
risses ! Mais ici cela ne paraît pas extraordinaire. On
sourit un peu, mais sans étonnement. Les costumes
sont très beaux, soigneusement ajustés, exacts, les
décors sont brossés par des élèves et l'orchestre des
entr'actes est composé d'étudiants.
Ce qui est amusant, c'est d'entendre ces étrangers
détailler les vers classiques avec un petit accent amé-
ricain plein de saveur et un sens parfait des nuances.
Il y avait même parmi eux un descendant de Cham-
pollion, dont la famille est en partie américanisée,
et qui parlait un français excellent et sans accent.
Entendre réciter du Corneille et du Labiche, en
plein Massachusetts, par des Américains, je vous
assure que cela n'est pas banal ! J'ajouterai même
qu'au point de vue sentimental, c'est très touchant.
Car ces jeunes gens et leurs familles, qui sont là à les
écouter et à les applaudir, adorent notre langue. C'est
pour eux une joie et une fierté de la comprendre et de
la bien parler. C'est l'œuvre du Cercle français d'Har-
vard, et on peut lui en avoir quelque reconnais-
sance.
Au contraire, à Tuniversité de Pennsylvanie, j'avais
L'UiNlVERSITE D'HARVARD 153
été navré, quelque temps auparavant, en assistant à
une représentation semblable, de comprendre à
peine le français qu'on y parlait. Que pensez-vous de
cette idée baroque de faire jouer à des Américains la
Farce de maître Patelin en vieux français? L'accent
des professeurs eux-mêmes était redoutable. On m'a
dit qu'ils venaient de la Suisse allemande. Ils pour-
raient venir de l'Allemagnemême, comme tantd'autres
que je sais, et n'en seraient pas plus mauvais.
PETITES NOTES ET CROQUIS
Restaurants pour hommes pressés. — Savarin. — Tableau. —
Un jeune homme sans gêne. — Politesse des domestiques.
— Les dents en or. — Sang-froid américain. — Pas de par-
fums. — Abondance de manœuvres. — Time is money. —
Pas de cannes. — Cuisine américaine. — Thérapine et pa-
tates. — Les Grecs marchands de fleurs. — Les étalages. —
Le 31 décembre à New- York. — Le peuple s'amuse comme
les enfants. — Mon réveil le {"janvier.
Au restaurant Martin, à déjeuner, j'avais remarqué
un homme qui se levait de table toutes les deux minutes
pour aller consulter les cours de la Bourse qui se dé-
vidaient automatiquement dans un appareil placé
dans un coin. Un Américain à qui j'avais raconté cela
me dit:
— Venez dans Broadway, vous verrez bien autre
chose.
J'étais donc allé, un matin, déjeuner au restaurant
Savarin, dans le sous-sol de c l'Équitable », où se
trouve le centre même des affaires de la grande ville.
Une atmosphère enfumée. Pas une place libre. Une
PETITES NOTES ET CROQUIS 155
agitation, un mouvement, une fièvre qui sont comme
un reflet du dehors. De petites tables où mangent pré-
cipitamment des gens pressés. Pourtant ceux-là m'ap-
paraissent comme des sybarites et des flâneurs. Car
voici d'autres mangeurs, le chapeau sur la tête, serrés
les uns contre les autres et debout devant un long
comptoir de bois, avec Tair d'entendre le coup de sif-
flet d'un train qu'ils doivent prendre et qui va partir.
Ils commandent brièvement, à des garçons vêtus de
blanc, un mets qui leur est servi à la minute même. Car
tout est prêt d'avance. Le garçon n'a qu'à plonger sa
grande cuiller dans une marmite ou sa fourchette dans
un tas de viandes à portée de sa main, et le client est
servi. Il faut que cela soit ainsi, car ceux qui déjeu-
nent ici n'y demeurent jamais plus de dix minutes,
un quart d'heure au plus. Je fais comme eux : il faut
bien vivre la vie des pays que l'on visite. Et en un
quart d'heure j'ai avalé une assiette de hachis de bœuf
— qui arrive tout préparé de Chicago — un pudding,
un bout de fromage et une tasse de café. A côté de
moi, un petit bonhomme mange de sa main droite,
tient son pardessus sur son bras gauche et, dans sa
main libre, une liste de chiffres qu'il dévore en même
temps que son repas.
Je demande à mon guide :
— Quand digèrent-ils, ces gens qui travaillent de-
puis le matin et travaillent encore en mangeant?
— Ils digèrent en travaillant. Regardez-les fuir
à pas pressés. Ils remontent à leur bureau et, sans
s'attarder une seconde à causer ou à flâner sur le
trottoir, ils vont se remettre avec frénésie à la be-
sogne jusqu'à six ou sept heures du soir. Après quoi,
ils passeront à leur club boire un whisky, ou rentreront
156 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
chez eux, prendront un bain, s'habilleront, dîneront,
iront sans doute au théâtre, et avant minuit ils seront
tous couchés. Demain ils recommenceront, et ce sera
ainsi toute leur vie.
6
Tout le monde sait qu'à l'hôtel, le domestique que
vous appelez siffle en vous servant.
L'autre matin, la porte de ma chambre s'ouvre
sans qu'on ait frappé; je vois entrer un long jeune
homme imberbe, coifl'é d'un chapeau melon, avec une
serviette noire sous le bras, et un air désagréable, et
qui, sans dire bonjour et sans ôler son chapeau posé
en arrière, prononce simplemont :
— C'est vous qui avez demandé un sténographe?
Je lui réponds :
— Non.
Il n'ajoute pas un mot, ne fait pas un geste, et
s'en va.
ù
Vous connaissez cette habitude des domestiques
allemands de dire cent fois par jour bonjour, bon-
soir, au revoir, à chaque entrée, à chaque sortie de
chaque client d'un hôtel ou d'un café?
Vous ne vous plaindrez pas de cela ici. On entre,
on sort, personne ne prend garde à vous. Pas une
fois, un domestique ne vous saluera du moindre mot
ni du moindre signe. Le matin, le garçon vous
apporte votre café au lait dans votre chambre, tire
les rideaux, vous tend la note de votre consommation
et un crayon pour la signer, et s'en va comme il est
entré, sans même vous regarder.
PETITES NOTES ET CROQUIS 157
On finit par s'habituer à ces façons. Et, quand on.
n'est pas de très bonne humeur, c'est même char-
mant.
ù
19 f
t
Dans les rues, dans les tramways, quand une
bouche s'ouvre, vous voyez de l'or. Les premiers
temps, c'est une continuelle distraction. La bonne
qui fait ma chambre a deux dents en or. L'autre
jour, j'ai vu un nègre dont toutes les dents était auri-
fiées. Tout cet or, dans cette face noire, faisait un
effet diabolique. Les bouches ont l'air de caisses
d'épargne.
ù
J'adore le sang-froid américain. Au restaurant, un
client avait demandé deux fois au garçon de balayer
le contenu d'un plat qu'il venait de répandre sur le
plancher. Le garçon, occupé ailleurs, ne paraissait
pas. Le monsieur, figure rasée, les cheveux longs et
gris, un monocle à l'œil (la tête de Leconte de Lisle),
se lève, traverse la salle du restaurant, revient au bout
d'un instant avec un balai à la main, repousse vers la
table voisine les débris qui le gênaient, et dépose froi-
dement le balai à côté de lui.
Je crois que j'ai été le seul à m'amuser de cette
petite scène. Personne ne l'avait même remarquée^
ou n'avait paru la remarquer.
Les hommes, ici, ne se parfument pas, excepté les
hommes du peuple. C'est très mal vu.
u
158 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Par contre, chez nous, les hommes qui se servent
de la manucure sont volontiers regardés comme des
petits-maîtres, ou du moins comme des raffinés.
A New-York, pas d'usage plus répandu que celui de
la manucure. Il y en a chez tous les barbiers. J'en ai
vu qui opéraient pendant que leur client se faisait
couper les cheveux et qu'un nègre leur cirait les bot-
tines. Et ces trois opérations simultanées ne se
gênaient pas Tune l'autre.
Dans Broadway, si vous voyez passer un homme
avec une canne à la main, soyez sûr que c'est un
Français.
Je regarde les gens manger au restaurant. Il me
semble qu'on n'y a pas l'appétit splendide qui étonne
chez les Anglais et surtout chez les Allemands. L'un
des mets préférés des Américains, c'est la thérapine,
sorte de tortue de mer qui devient, dit-on, très rare,
et qu'on ne vous sert que pour vous fêter. C'est le
mets national, auquel on finit par s'habituer, et dont
il est aussi défendu de médire que de la bouillabaisse
à Marseille. On aime aussi beaucoup les sweet pota-
toes, pommes de terre sucrées, autrement dites : pa-
tates — mets fade et écœurant, auquel il m'est impos-
sible de m' accoutumer.
Les Américains se vantent qu'il n'y a que chez eux
et à Paris que l'on boive de bon café. Le lait est qu'à
New-York il est délicieux.
PETITES NOTES ET CROQUIS 159
II paraît qu'en Amérique tous les fleuristes sont
Grecs, et tous les plâtriers, Italiens.
On pourrait broder là-dessus de beaux développe-
ments I
ù
L'art de l'étalage est inconnu ici. Les cravates, les
foulards, la soie, les mille bibelots de la toilette des
femmes et des hommes sont rangés au petit bonheur
dans les vitrines. On n'a pas le temps et on juge inu-
tile de faire mieux. Pendant la semaine du Horse
Show (Concours hippique), je me suis amusé à
relever les imaginations des étalagistes dans les ma-
gasins de nouveautés : on voyait, derrière les glaces
des devantures, des mors, des fers à cheval, des
fouets, même de la paille, le tout posé n'importe
comment. C'est là que le moindre trottin parisien se
rendrait utile !
6
C'est à New-York que j'ai vu pour la première fois
de ma vie une femme de chambre avec des lunettes
d'or. Depuis, j'en ai vu beaucoup.
On n'y rencontre pour ainsi dire pas de mendiants.
Depuis que je suis arrivé, on m'a demandé l'aumône
juste deux fois, et c'était le soir, et c'étaient deux Alle-
mands. On dirait que cette rareté de la mendicité la
rend plus pénible. Et surtout, ce qui en aggrave la
tristesse, c'est, je crois, sans compter la dureté du
160 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLEANS
climat, la sensation de lutte forcenée, d'impitoyable
combat qui vous entoure.
Le 3i décembre à New-York.
Je suis en train d'écrire le soir dans ma chambre,
quand, vers onze heures, j'entends soudain monter
de Broadway, qui passe presque sous mes fenêtres,
une rumeur grandissante de foule qui s'ajoute au
fracas coutumier des cloches des tramways, du che-
min de fer aérien, et des sirènes et des sifflets de
riludson.
Je descends dans la rue pour me mêler à cette foule
dont on m'avait parlé, et qui s'en va, comme c'est
l'usage, vers l'église de la Trinité, dans le bas de la
ville, pour saluer par des bruits l'avènement de l'an-
née nouvelle.
Presque tous les promeneurs sont munis d'une
longue trompe de fer-blanc peinte aux couleurs des
États-Unis, et chacun, hommes et femmes, jeunes
filles et enfants, souffle là dedans éperdument. Le son
qui sort d'une de ces trompes ne peut être comparé
qu'aux beuglements les plus forts des cornes de tram-
ways de Paris ou des automobiles. Or figurez-vous
cent mille, deux cent mille personnes, peut-être beau-
coup plus, je ne sais, qui soufflent sans cesse de tous
leurs poumons dans ces instruments, essayant d'en
tirer le plus de bruit possible, et cela le long d'une
seule rue de vingt kilomètres. Figurez-vous aussi la
chaussée sillonnée de tramways électriques qui pas-
sent toutes les minutes dans les deux sens, à toute
vitesse, en grondant sur les rails et en sonnant de la
cloche, comme les églises un jour de Pâques. Et, de
PETITES NOTES ET CROQUIS 161
place en place, le chemin de fer aérien traversant la
rue et les avenues avec un bruit assourdissant de fer-
railles remuées.
Ceux qui n'ont pas de trompe ont des bruissoires
de bois, de fortes crécelles, peut-être pires encore
que les trompes.
Je me laissai porter par la foule pendant deux ou
trois kilomètres, assourdi de vacarme, mais enchanté
du spectacle furieux de ces vagues retentissantes, d'y
être mêlé et de pouvoir observer cette sorte de plaisir
du bruit que l'on ne conçoit chez nous que réglé par
de la musique et des chefs d'orchestre! Celte joie
est exactement celle des enfants quand on leur met à
la main pour la première fois une trompette. Les
gens soufflent le plus fort qu'ils peuvent, s'excitant
aux bruits voisins, voulant les dépasser : c'est un
sport. Quand ils sont essoufflés, ils s'arrêtent un ins-
tant, puis reprennent de plus belle. Ainsi pendant
des lieues de marche. Et il n'y a pas que les jeunes
gens qui s'amusent à ce match frénétique. J'ai vu des
quantités d'hommes faits, d'hommes sérieux, portant
barbe et lunettes, et des jeunes filles jolies et gra-
cieuses, enflant leurs joues jusqu'à les crever I J'ai vu
des nègres et des négresses qui ne se contentaient
pas d'une seule trompe, qui en avaient deux où ils
soufflaient à la fois. Il arrivait que des groupes se
croisaient. Et alors, c'était à celui qui couvrirait le
vacarme des autres.
Quand j'eus assez marché, je montai à grand'peine
dans un tramway qui allait vers l'église de la Trinité.
Le tramway lui-même était rempli de joueurs de
trompe 1 Parfois, sur un parcours d'un kilomètre,
Broadway était désert. Mais à un carrefour quel-
14.
162 DE NEW-YORK A LA NOOVELLE-ORLÉANS
conque, un torrent de foule apparaissait au milieu de
l'infernal tapage des milliers de trompes, des cré-
celles, des tramways et des cris. Jusqu'à Trinity
Ghurch, juste en face des bâtiments de « l'Équi-
table > , le bruit alla croissant. Là, il atteignait son
maximum d'intensité : c'étaient tous les braiments,
tous les barrissements, tous les hurlements, tous les
mugissements, tous les croassements de la terre I
Rien n'en peut donner une idée, qu'un cauchemar
effrayant au milieu d'une forte fièvre.
J'ai demandé d'où venait cette coutume et à quoi
elle correspondait dans les mœurs américaines.
— C'est notre carnaval à nous, me fut-il répondu.
Nous ne nous amusons qu'une fois par an, mais ce
iour-là, c'est pour de bon I
Et la coutume vient des Hollandais, gens de gaieté
exubérante et bruyante, qui ont fondé New-York.
A Boston, par exemple, capitale puritaine de la Nou-
velle-Angleterre, on ne connaît pas ces réjouissances,
et on ne se les permettrait pas.
Phénomène à noter : dans cette excitation folle,
pas une brutalité, pas un geste inconvenant, douteui
ou querelleur; le plaisir du bruit, du plus de bruit
possible, voilà tout. C'est comme une sorte de détente
après des mois d'activité différente et de contrainte
— retour de grands enfants aux instincts libres et
innocents de l'adolescence.
A deux heures du matin, de mon quatorzième étage
j'entendais encore le son des trompes se mêler au
bruit des tramways qui circulaient toujours. Et
même, le lendemain, premier jour de l'an, je fus
réveillé par mon voisin qui s'amusait à souffler dant
»on fer-blanc pour faire rire la femme de chambre.
PETITES NOTES ET CROQUIS
(SUITE)
L'instinct de la tradition. — L'orgueil de Mme Alfred Vander-
bilt. — Un musée curieux à Boston. — Reliques du siècle
passé. — Catalogue dressé par le voyageur. — Le Français
ne voyage pas assez. — Le marchand de tabac du train. —
Sans-gêne exemplaire. — Où l'auteur invoque la philosophie
d'Alfred Gapus. — Guzraan et son appartement de garçon
de vingt mètres de façade. — Le pied des femmes. — Sno-
bisme à rebours. — Un souper de demi-mondaines. — Perlei
et bijoux. — Orchestre de musiciens d'Hawaï. — Beauté. —
Les nègres qui chantent. — Vision d'Afrique.
Comme il est curieux d'observer déjà, dans ce pays
neuf, l'obsession de l'histoire et du passé I Autant le
populaire y est indifférent — car on ne peut deman-
der au million d'Européens qui immigrent chaque
année en Amérique de se passionner pour les événe-
ments d'il y a cent ans, — autant la classe cultivée,
travaillée par l'instinct de la tradition qui sommeille
au fond de toutes les âmes, s'enorgueillit de la vieil-
lesse relative des choses.
164 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Les descendants des passagers du May-Flower, qui
débarquèrent en 1620, ont la morgue des croisés, et
j'ai retenu l'accent d'orgueil avec lequel la jeune et
jolie Mme Alfred Vanderbilt me dit que ses parents
habitaient l'Amérique depuis 1642.
Les églises qui remontent à cent ans sont ici des
monuments historiques, et tout ce qu'on peut sauver
des reliques de la guerre d'indépendance est recueilli
pieusement.
C'est à Boston qu*il faut surtout étudier ce phéno-
mène. Boston est la capitale de la Nouvelle-Angle-
terre fondée par les quakers, et c'est le berceau de
Taristocratisme naissant en Amérique.
Le musée historique de Boston se trouve dans la
vieille église du Sud qui fut bâtie en 1729.
Le long des murs, sous des vitrines, on voit les
choses les plus invraisemblables, les objets les plus
inattendus, témoignant d'un culte pour l'histoire, naïf
et balbutiant, qui fait sourire s'il ne vous attendrit
pas. Comme il n'y a pas de catalogue, je me suis
amusé à relever les principaux échantillons des
vitrines.
Voyez cela :
Un morceau de bois de la première maison de pas-
teur protestant construite à Salem, qui fut la pre-
mière capitale du Massachusetts. C'est là qu'eut lieu,
en 1792, le supplice de vingt personnes condamnées
pour sorcellerie ;
Un morceau d'orme quelconque qu*on abattit en
1874 et qui vivait depuis 1762;
Un fond de chapeau de paille, tressé par une vieille
femme de quatre-vingts ans ;
PETITES NOTES ET CROQUIS 165
Des lettres brodées il y a cent quarante ans sur une
étoffe quelconque par on ne sait qui;
Une parcelle du cercueil de Washington, grosse
comme un haricot;
Une fiole de thé en feuilles qui surnageait dans le
port de Boston en 1773, après qu'on eut fait sauter un
bateau anglais qui en était chargé ;
I Un simple livre de prière d'il y a cent ans;
' Un morceau de bois d'un pont qui datait de 1775
et où avait eu lieu un combat entre Anglais et Amé-
ricams;
Une épée de major d'il y a cent ans;
Quelques numéros de journaux de la même
époque;
La photographie du crâne d'un général;
Des boutons de manchettes et des porle-monnaie
de la Révolution;
Des sermons puritains écrits à la main;
Un livre de 1803 couvert avec des planches de
bois;
Une assiette de porcelaine ayxiC le chiffre de Louis-
Philippe;
Un morceau de bois de la maison d'un ancien gou-
verneur de Boston, démolie en 1885;
j Une vieille malle sans trace d'origine ;
Une chaise où s'asseyait le prédicateur de l'église;
Un vieux chapeau de femme en accordéon, qui fut
porté il y a cent dix ans;
Des assiettes, des pots quelconques;
La copie du testament du dernier survivant du May-
Flower{\Qn)]
Un vieux rouet, une vieille horloge, une bassi-
noire;
166 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Une casserole faite avec le bronze de la cloche de
la vieille église ;
Une selle d'officier français en velours cramoisi,
usée, poussiéreuse, aux clous de cuivre;
Une claymore (épée écossaise) ;
Un peigne à lin, des soufflets, un bureau à écrire,
un vieux clavecin, de vieux bougeoirs.
Toutes ces pièces n*ont aucune espèce de valeur,
puisqu'elles sont sans style, sans art, et n'ont pas de
trace d'origine. On les conserve là simplement parce
qu'elles sont vieilles. Que quelque chose puisse être
vieux et subsister en Amérique, voilà qui suffit à éton-
ner l'Américain. Ainsi on voit là, on ne sait pourquoi,
cinq petits fragments de mosaïque de Pompéi et des
Thermes de Caracalla. Je me représente une vierlle
maniaque chipant ces cailloux derrière les guides de
Rome et de Pompéi, les rapportant précieusement à
travers l'Océan et en dotant le musée de sa ville natale
après sa mort I
De vieilles monnaies de papier;
Des autographes de Washington, de La Fayette, et
des différents présidents des Etats-Unis;
Une paire de souliers de bal portés lors d'un
mariage au xviir siècle ;
Des menottes du siècle dernier;-
Des boulets de canon sans mention d'origine;
Un morceau de verre provenant de la première ver-
rerie fondée en Amérique ;
Puis quelques pièces indiennes, un tomahawk, des
colliers de verroterie, des sacs, des calumets, des car-
quois, une ceinture de jeune guerrier en cuir peint.
PETITES NOTES ET GR0QUiS 167
avec son attirail complet : une poche pour le miroir,
des poches pour les couteaux, des poches pour les
couleurs à maquillage, la corne à poudre, le carquois
et les flèches. Il y a aussi un berceau d'enfant por-
tatif en jais multicolores. La mère attachait le berceau
sur son dos.
Voilà à peu près de quoi est constitué le plus impor-
tant musée historique des États-Unis. Comme on Ta
vu, ce qui y domine ce sont les vieux morceaux de
bois, débris d'arbres, de maisons ou de ponts. Gela
suffit à montrer que la religion du passé commence à
peine à naître, mais qu'elle naît. Ce qui l'empêchera
de se développer très vite, c'est le réalisme un peu
étroit des cerveaux de cette race d'hommes d'affaires,
pour qui hier n'existe plus et qui ne vit que dans le
présent, à peine dans l'avenir.
A.
Conversation :
Une des dames les plus connues et les plus intelli-
gentes de la société de New-¥ork, Mme 0. P. B..., me
dit:
— Les Français ne voyagent pas assez : c'est leur
seul défaut grave, car les autres se corrigeraient
d'eux-mêmes au contact du reste du monde. Une mère
trouve toujours que son enfant est parfait, et l'enfant
lui-même, tant qu'il n'a pas bougé de chez lui, est de
l'avis de sa mère. Mais s'il va au collège, il s'aperçoit
qu'il y a d'autres garçons qui le valent, et il devient
un peu plus modeste. Puis il entre dans le monde,
son cercle s'élargit, et il voit qu'il est des gens bien
168 DE NEW-\ORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ï
i
supérieurs à lui, et sa vanité étroite s'atténue encore. \
il] afin, s'il voyage à travers la terre, son esprit prend ]
conscience de la vraie relativité des choses humaines, I
et ce n'est qu'alors qu'il vaut vraiment tout ce qu'il j
peut valoir. |
€ Le Français ne voyage pas assez. • i
Sur certaines lignes de chemins de fer, dans le |
wagon des fumeurs — un immense car qui contient i
une centaine de places divisées par rangées de deux j
places — se trouve un employé qui vend aux voyageurs i
du tabac, des cigares, des cigarettes, des allumettes, î
des bonbons, du chocolat, des fruits, des magazines, !
des crayons, etc., etc. Il prend un siège ou deux pour j
y mettre ses marchandises, plus une place pour lui. l
Quand on est arrivé au terme du voyage, il remet ses i
corbeilles et ses boîtes dans une malle, et recommence I
ensuite le trajet inversement. |
Cet employé est d'un sans façon charmant. Il siffle, j
il fume, il crache comme père et mère. J'ai même vu \
ceci qui ne me scandalisa nullement, j'ai hâte de le i
dire, mais que j'ai noté scrupuleusement pour bien J
montrer à mes compatriotes que, comme dit Alfred 1
Gapus, chaque peuple a ses usages : l'employé est j
assis sur une banquette, en train de lire son journal, |
les jambes croisées. Passe un monsieur qui va boire |
un verre d'eau à la fontaine qui se trouve à l'extré- |
mité du wagon. L'employé, qui a des boîtes d'allu- 1
mettes devant lui, dit au monsieur sans même mettre j
un doigt à la casquette qu'il a sur la tête : c Du feu, ^
S. V. P.? » Le monsieur, debout, s'arrête, fait tom- ]
PETITES NOTES ET CROQUIS 169'
ber la cendre de son cigare, le tend vers le cigare de
remployé qui y allume le sien, et qui se remet à lire
son journal en disant du bout des lèvres, sans lever
les yeux : c Merci >.
Les maisons, je Fai dit, sont très étroites à New-
York. Les pièces sont distribuées en hauteur. Seuls,
les archimillionnaires peuvent se payer le luxe des
enfilades de salons. Mais il y a des Guzmans partout.
Ici voici comment Guzman procède.
Il a loué, en plein centre mondain, trois apparte-
ments au même étage, dans trois maisons voisines.
Il a fait percer des portes dans les murs, et comme
les étages n'étaient pas exactement de la même hau-
teur, il y a une marche ou deux pour passer de l'une
dans l'autre pièce.
— Ce n'est pas malin, n'est-ce pas? me disait-il en
me faisant visiter son triptyque, mais il fallait y
penser. Il n'y a pas beaucoup de monde à New- York
qui pourrait montrer un appartement de vingt mètres
de façade I
Et c'est vrai.
En Amérique, je n'ai pas remarqué que les femmes
aient la coquetterie du pied. Dans les rues, si vous
vous promenez une demi-heure à travers les voies les
plus fréquentées, et que vous vous attachiez à ne re-
garder qu'à terre, vous ne voyez, sous les jupes, que
des chaussures larges et aplaties du même format, à
peu près, que celles des hommes.
15
470 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
C'est ce qui frappe T observateur, ici comme en
Angleterre.
Autrefois, les Anglo-Saxons ont dû avoir, comme
les autres peuples, la coquetterie du pied cambré ;
ils envièrent sans doute le pied andalou, étroit et
rassemblé, qui ressemble à un sabot de chèvre. Mais,
comme ils n'y arrivaient pas facilement, ils se sont
évidemment résignés, avec leur caractère pratique, à
abandonner cette ambition et à faire du pied long le
pied idéal, le pied chici Ils y sont arrivés, et si bien,
que chez nous la mode est depuis plusieurs années,
aux chaussures en fuseau, d'autant plus élégantes
qu'elles sont plus longues.
Mieux encore! Aujourd'hui, en vertu de la supé-
riorité reconnue des modes anglo-saxonnes, vous
voyez les Espagnols, les Espagnols chic^ adopter les
souliers longs I
De même encore, les Anglo-Saxons, planches rigides
€t sans grâce, sont devenus pour eux des colonnes
majestueuses, types essentiels de dignité froide et de
tenue. Ils ont fait un chic de leur raideur naturelle
que les snobs imbéciles de tous les pays tendent à
imiter, — jusqu'à nouvel ordre!
*
Un souper chez M. K..., qui avait réuni « les plus
belles femmes de New-York », miss R..., l'actrice qui
passe pour la plus jolie des États-Unis; miss T...,
entre autres. J'ai vu là les plus beaux joyaux, les
perles les plus rares, les plus grosses, les plus pures,
ks plus rondes. Dans des vitrines, des coquilles
d'huîtres perlières qui ont conservé leurs perles, de
PETITES NOTES ET CROQUIS ITi
toutes formes, de toutes dimensions, complétées,
arrangées avec des peintures qui en font des sujets
d'ornement : une succession de petites perles forme
le corps d'une libellule dont les ailes sont la nacre du
crustacé, d'autres grosses perles doubles sont les seins
d'une Amphitrite, l'une en a même trois, et d'autres
<:oquilles encore par douzaines.
Pendant le souper, un orchestre de naturels d'Hawaï
joue et chante des airs locaux. Une femme, moitié
Japonaise, moitié créole, chante, accompagnée par la
voix de six hommes et le son des guitares. Sa voix
est pure comme un cuivre et douce comme de l'or
vierge; elle nous pénètre doucement jusqu'aux fibres
profondes du cœur; elle a Fair de sortir de ses yeux
noirs et graves, car la bouche remue à peine et ses
yeux sont si vivants et si mélancoliques 1 Son chant a
quelque chose de liturgique, de simple et de pas-
sionné, si mélodieux, si caressant, si beau. Autour de
la table du souper, les hommes sont froids, les
femmes paraissent comprendre. A ces accents, voilà
des cieux chauds qui se révèlent et des solitudes ar-
dentes et religieuses. Les voix pleurent et caressent,
appellent, supplient et adorent. Sensation surpre-
nante, inattendue et inadéquate de beauté et d'art.
6
J'ai, depuis, éprouvé une sensation analogue, le soir
de mon arrivée à Pittsburg, en Pennsylvanie. C'était
par une nuit glacée de février. Il était deux heures et
demie du matin. En attendant mes bagages dans le
large vestibule d'entrée de la gare, inondée de lu-
mière électrique, je regardais et j'écoutais trois ou
172 . DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
quatre nègres en train de laver le carrelage du sol.
Armés d'une longue lavette, qu'ils promenaient avec
de lents mouvements rythmiques sur le sol, ils chan-
taient. Leurs voix étaient sonores et douces. C'étaient
des airs mélancoliques comme des psaumes de deuil;
leurs voix, d'une justesse irréprochable, se mariaient
à la tierce et à la quinte. Elles s'élevaient, rythmiques
et pures, dans le vaste hall, et les murs de pierre et
le sol de faïence s'en renvoyaient les échos. Quelque
chose d'insurmontablement nostalgique émanait de
ces chants et de ces faces noires. J'avais des visions
de paillotes au bord de fleuves taris sous des cieux
brûlants.
Dehors, une tempête de neige faisait rage.
Je serais resté là longtemps, mais mes bagages
arrivèrent, et je dus les suivre dans la rafale glacée...
PETITES NOTES ET CROQUIS
(SUITl)
Ansonia. — - Un immeuble de 300 appartements bâti par un ar-
chitecte français. — 25 millions de construction. — Des-
cription. — Plus de domestiques. — Confort et commodité.
— On trouve tout dans la maison. — L'Aquarium. — Pois-
sons monstrueux. — La faune aquatique des Bermudes.
Ansonia. — Vous vous souvenez peut-être de cet
hôtel Waldorf que j'ai essayé de vous décrire, et de
ses 1 ,400 chambres. J'ai visité, depuis, un immeuble
au moins aussi étonnant : c'est une maison de rapport
qui a 17 étages et qui renferme 2,979 pièces, répar-
ties entre 300 appartements I
Cette maison, la plus grande de New-York, s'ap-
pelle Ansonia. Elle est construite dans le haut de
Broadway, entre les 73' et 74' rues, et elle occupe,
à elle seule, la moitié du bloc. Avec les belles façades
blanches de ses six pavillons en briques de terre cuite,
aux ornements discrets, et les grilles bleu pâle de ses
balcons, elle tranche heureusement, par sa hardiesse
15.
174 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
et son grand caractère d'harmonie, sur Tuniformité
triste des immeubles environnants.
L'architecte, M. Paul-E. Duboy, qui est Français, a
résolu là le difficile problème de faire de la jolie ar-
chitecture avec une maison de 17 étages, d'en rendre
les 3,000 pièces commodes et facilement accessibles,
de les éclairer et de les orner avec goût, d'en diffé-
rencier la décoration, de faire, en un mot, de l'art
avec de l'immense et d'entrer dans l'esprit pratique
et utilitaire des Américains en conservant ses qualités
originelles d'élégance et d'harmonie.
Tout le rez-de-chaussée est occupé par les pièces
communes de l'habitation : un grand palmarium où
tous les locataires peuvent se tenir, des boudoirs
pour les dames, des salons de réception, une salle de
concerts et de réunions, un restaurant, un grill-
room, un café, un bar, un magasin froid pour la
conservation des fourrures, des boutiques de tabac
et de cigares, de fleuriste, de papeterie, de mercerie,
un bureau de poste, un pharmacien, un banquier, un
médecin, un dentiste I Les couloirs, les vestibules
sont d'une ampleur monumentale et d'un luxe éton-
nant : boiseries de chêne, murs aux revêtements de
marbre, escaliers de marbre, tapis épais I Naturelle-
ment, il y a des ascenseurs partout, dans tous les
couloirs, dans tous les angles, à toutes les portes de
toutes les façades. A part les ascenseurs à l'usage des
habitants et des visiteurs, il y en a huit pour les domes-
tiques et les fournisseurs et deux pour les meubles, les
malles, les pianos; même dans une cour, j'en ai vu
un de dimensions énormes sur le plateau duquel on
plaçait une automobile et une voiture de déménage-
ment qu'on descendait dans les sous-sols pour la
PETITES NOTES ET CROQUIS 175
décharger I Chaque appartement a son téléphone,
cela va de soi.
Au 16' étage, on trouve une autre salle à manger
pour 450 personnes. Les fenêtres sont de vastes baies
qui ouvrent sur l'Hudson. Le point de vue est splen-
dide. Tous les murs, toutes les boiseries sont cou-
verts de fleurs peintes par un artiste français,
M. Victor Dangon, dont la modestie égale le talent.
Il a fait là des merveilles et un miracle I II a peint
80 mètres de fleurs en guirlandes, en gerbes, en
bouquets, en parterres, avec un rare bonheur de
coloris. Toute la flore de Tancien et du nouveau
monde est là : les roses, les pivoines, les soleils, les
œillets, les bégonias, les magnolias, les lis, les orchi-
dées, les marguerites, les chrysanthèmes s'épanouis-
sent parmi des feuillages élégants et décoratifs. Le
plafond de la salle est vitré; des palmiers naturels se
dressent de place en place, et l'on pourrait se croire
dans une serre magnifique créée par le caprice de
quelque nabab. Il n'y a rien de semblable dans toute
l'Amérique. Et, comme on voit, l'art français se
défend ici, malgré l'écrasante concurrence des archi-
tectes et des artistes indigènes qui se liguent et se
serrent les coudes et qui ont naturellement pour eux
le patriotisme et l'orgueil nationaux.
On trouve, dans Ansonia, des appartements de
20 pièces, pour le prix de 25,000 francs, et des appar-
tements de garçon pour 3,500 ou 4,000 francs : deux
salons, une chambre à coucher, une salle de bain. La
moyenne des appartements est de 7,000 à 8,000 francs.
Ai-je besoin de dire que chaque appartement a
deux salles de bain : une pour les maîtres et une pour
les domestiquer?
176 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
La maison fournit gratuitement le chauffage, Télec-
tricité, le froid et l'eau distillée. Partout vous trouvez
des robinets d'eau froide et d'eau chaude. Chaque
logement est garni d'un buffet fixe, de poêles, de four-
neaux et de glacières. Il y a des placards tout le long
des murs des couloirs.
Dans les sous-sols sont installées des machines
d'une puissance de 2,000 chevaux-vapeur pour la
production de la chaleur, de l'électricité, du froid
et de la force nécessaire au fonctionnement des ascen-
seurs; il y a aussi une piscine de Sîl mètres de long
sur 8 mètres de large, à l'usage gratuit des locataires.
€ette piscine est alimentée d'eau douce, mais des
conduites spéciales peuvent y amener à volonté l'eau
de mer! A côté de la piscine, des chambres de repos et
toute une installation d'hydrothérapie et de massage.
Pas un mètre de terrain de perdu, ni dans la sur-
face ni dans la hauteur! On a tout utilisé, et on a
tout prévu.
Même, comme le problème des domestiques n'est
pas encore résolu en Amérique, on a pensé au cas
fréquent où les mauvais serviteurs abandonneraient
leurs maîtres à l'improviste (car ici ils sont libres de
partir d'une heure à l'autre, et, les jours de récep-
tion, ils ne s'en privent pas!) et on a organisé un ser-
vice de domestiques ambulants. Au premier signe,
cuisinières ou valets de chambre passent du service
général d'Ansonia au service particulier des loca-
taires.
Ansonia a coûté 25 millions de frais de construc-
tion. Commencée en 1899, elle était déjà habitée au
mois de décembre 19021
Quelle est la valeur d'une telle spéculation? J'ai
PETITES NOTES ET CROQUIS 177
voulu m*en rendre compte en détail. Et j'ai appris
ceci : que le revenu de la location entière du bâti-
ment, appartements, magasins, blanchisserie (j'avais
oublié la blanchisserie du sous-sol), se monte en
chiffre rond à 850,000 dollars par année, c'est-à-dire
à 4 milions et demi de francs.
Il y a naturellement à défalquer de ce chiffre les
impôts et les salaires des employés. La chambre des
machines nécessite à elle seule 42 employés. Il y a,
en plus, le service des cuisines, des restaurants, les
garçons d'ascenseur, deux femmes de chambre par
étage, les chasseurs, les teneurs de livres, les cais-
siers. En plein rapport et le personnel au complet,
les dépenses d'exploitation ne dépasseront pas
150,000 dollars. Gela suppose donc, déduction faite
des frais d'amortissement, un bénéfice annuel de
^ millions et demi.
C'est appréciable.
99
L'Aquarium.
Les choses purement jolies, c'est-à-dire jolies en
elles-mêmes, jolies sans utilité, sans volonté de l'être,
sont ce qu'il y a de plus rare en Amérique.
L'Aquarium de New- York est une de ces choses-là.
Il passe pour posséder des spécimens de poissons
extraordinaires; il fait l'admiration des étrangers
curieux, et la foule s'y presse le dimanche; mais je
crains bien que les quatre cents ne l'ignorent.
Je suis allé le visiter un dimanche après midi. Il
est situé sur le bord de l'Hudson, à Battery Place, à
la pointe extrême de la langue de terre où New- York
est bâtie.
178 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS l
i
Au milieu de la salle centrale, on a creusé de l
grands bassins où s'ébattent des otaries et d'autres J
bêtes sans intérêt. \
Tout autour, derrière les vitres glauques, vivent et j
s'ébattent des poissons de toute espèce qui promènent \
à travers les algues l'illusion de leur liberté. |
Mais on passe rapidement devant ceux-là, pour j
arriver plus vite au beau spectacle. i
C'est la section des poissons des Bermudes. 1
En voici de larges et de plats, avec, au lieu de tête, \
une sorte de hure; leur peau, d'un luisant satin, se^
zèbre destries d'un bleu azur, d'un bleu idéal et ange- j
lique, et d'or; leur œil est en diamant noir. En voici, \
sabrés de stries vert pâle alternées d'argent mat : on^
dirait qu'ils ont au cou un collier de corail et que*
leur queue est de diamant. Le hog-/ish a aussi un|
affreux groin au lieu de tête; il est mince comme unej
limande, mais large de vingt centimètres et très court; i
c'est une espèce de feuille agile aux yeux de turquoise!
morte. Puis voici des poissons carrés^ à tête presque]
humaine, tigrés de tatouages noirs, aux constellations 1
d'ambre jaune. La crevalleaune queue en sabre double, i
aux arêtes coupantes, qu'on dirait métalliques. Lei
spotted-moray ressemble à un serpent d'argent tacheté ]
de sang noir; il a la tête aplatie et il replie sa queue en J
multiples nœuds comme une couleuvre effrayée; ilj
reste la bouche ouverte goulûment et le gosier haletant, j
comme s*il allait mourir. Le queen triagger a deux ^
petites dents, une en haut, l'autre en bas de lai
bouche; son corps est zébré de larges bandes d'émail!
bleu, son ventre a l'air d'une gaine d'or flexible et sa|
queue resplendit comme une plume de paon incrustée!
de pierreries. Son voisin est encore plus magnifique :|
PETITES NOTES ET CROQUIS 179
son corps est une armure d*écailles bleues et vertes,
ses nageoires et ses ailerons sont de saphir translu-
cide. Plus loin, il y a un poisson-ange : des ailes, de
vraies ailes en gaze de nacre légère sont posées
au-dessus de sa queue. Le moon-fish (le poisson-lune)
est une bête ronde et plate comme une plaque
d'argent, ses nageoires et sa queue sont aiguisées et
coupantes comme des faux, sa tête est un groin plat,
elle tient la moitié de son corps qui se promène sans
cesse avec des mouvements convulsifs. A côté de ces
poissons ronds et carrés, en voici un triangulaire 1
Son dos est un talus à double pente, et son ventre est
plat : un petit cochon d'Inde opalin, un rayon de lune
délayé dans de l'absinthe.
Il en est d'autres, et d'autres encore, dont les
formes sontdesimaginationsd'Apocalypseou d'artistes
japonais : quand ils passent dans la lumière laiteuse
de l'aquarium, on aperçoit des ventres de soleil et
des dos qui sont des arabesques de pierreries, des
toiles d'or et des ailes de scarabées, des moires mou-
chetées d'émeraudes et des écharpes de l'Inde. Quels
croisements paradoxaux ont produit dans les eaux
tièdes des Bermudes ces fabuleuses fleurs marines,
ces soles monstrueuses qui flamboient comme les cein-
|tures de gemmes des maharadjahs, ces anguilles aux
ailes de papilloris bleus, ces maquereaux au pelage
bouton d'or soutaché d'améthyste l—
COMMENT LES COMPTES SE REGLENT
COMMENT ON DÉFEND SON ARGENT
Un compte de six cents millions réglé en quinze minutes. —
Pour une erreur d'addition. — 25,000coffres-forts. — Unecave
qui ne s'ouvre pas facilement. — En cas d'émeute. — La
vapeur bouillante. — Employés détectives. — Les lingots. —
Les machines brevetées. — Les coffres-forts de M. Georges
Gould et de Pieroont-Morgan.
Le Clearing House. ^
On m'a assuré que cette institution financière ne I
fonctionnait qu'à New- York, et son organisation m'a j
paru à la fois tellement simple et tellement extraor- 1
d inaire que je ne peux m'empêcher de vous l'expliquer 1
en quelques mots. ]
Le Clearing House est une instUution privée — c'est- i
à-dire existant sans charte de l'État — dirigée par les |
banques de New-York pour faciliter leurs transactions.
On y fait sans peine, en quinze minuieSy ce qui pren-
drait autrement quatre ou cinq jours!
COMMENT ON DÉFEND SES CAPITAUX 181
Toujours la même préoccupation, admirablement
rationnelle, d'économiser du temps et de simplifier
l'etTort humain.
On sait que les chèques tirés sur une banque sont
souvent payés par d'autres banques avant de parvenir
à celle sur laquelle ils ont été tirés. Pour régler leurs
comptes entre elles, ces banques sont donc tenues,
soit à des correspondances, soit à des courses que
nécessite le remboursement de l'argent ainsi avancé.
A New-York plus que partout ailleurs, il se lait un
échange quotidien énorme de chèques, car il est d'usage
courant de payer tout avec des chèques, jusqu'à ses
notes de restaurant. C'est pour faciliter cette compta-
bilité colossale et éviter la perle de temps qui résul-
terait du règlement de banque à banque qu'a été créé
le Clearing House, c'est-à-dire la Chambre des com-
pensations.
Dans Wall Street — si je ne me trompe, — une salle
éclairéeparen haut, meublée d'unesoixantainedepetits
pupitres derrière lesquels se tiennent les employés des
soixante banques comprises dans l'association. Les
employés arrivent un peu avant dix heures du matin.
Chaque banque a deux employés présents : l'un assis
derrièresonpupitre, l'autre debout, muni des chèques
payés la veille par sa banque pour le compte d'autres
banques. L'employé assis est là pour recevoir, des
banques qui les ont payés, les chèques tirés sur sa
i)anque.
A dix heures précises, le président, qui se tient
derrière une espèce de haut balcon d'où il domine
toute la salle, annonce l'ouverture du Clearing House.
Les employés des différentes banques, attendant
debout, en ligne, porteurs de liasses de chèques,
16
182 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
défilent alors tour à tour devant chacun des pupitres
et y font la livraison des chèques dontje viens déparier.
Chaque liasse de chèques est accompagnée d'un relevé
donnant la somme totale qu'ils représentent. Au fur
et à mesure que ces liasses sont remises à l'employé
assis, il les met de côté et en porte le total sur une
feuille qu'il a devant lui. Quand toutes les livraisons
sont faites, il additionne les sommes qu'il a inscrites
et obtient ainsi le total des chèques tirés sur sa banque
et qui ont été payés la veille par les autres banques
de la cité.
Chaque banqueconnaissantaînsi le total des sommes
payées pour elle la veille, par les autres banques, et
ayant remis à celles-ci le chiffre des chèques payés par
elle pour leur compte, se trouve devant sa situation
exacte de débit et de crédit. Elle sait, ou bien qu'elle
doit un million de dollars, par exemple, ou bien qu'on
lui doit un million de dollars. Or, selon les règlements
de l'institution de New-York, chaque banque débitrice
doit verser à la caisse du Clearing House, avant une
heure et quart, le jour même, le million de dollars
représentant l'excédent payé pour son compte par les
autres banques de l'Association, faute de quoi elle
sera aussitôt déclarée en faillite.
Les relevés de chaque banque sont soumis au clerc
du Clearing House qui fait lui-même un relevé de leurs
comptes respectifs. Ces comptes doivent nécessai-
rement se balancer, et ainsi, sans que la moindre
petite erreur soit possible, on a réglé, en quinze ou
vingt minutes, des transactions financières représen-
tant des sommes immenses.
Peut-on rien rêver de plus simple que ce système
et de plus magiquement appliqué?
COMMENT ON DÉFEND SES CAPITAUX 183
Détail typique : un employé qui se tromperait une
seule fois dans ses additions, serait implacablement
mis à la porte.
Et le jour où j'assistai aux opérations du Clearing
House, le total des opérations qui s'y effectuaient se
montaient à 113 millions 925,479 dollars, soit près
de 600 millions de francs I
La Safe Deposit Company est une institution qui,
depuis sa fondation, fut très imitée en Amérique, et
qui a son pendant dans les grandes capitales euro-
péennes. Mais nulle part il ne s'en trouve d'aussi
importante et d'aussi perfectionnée que celle que j'ai
visitée dans le bâtiment de VEquitahle, à New-York.
On descend dans le sous-sol.
Il y a là 25,000 coffres-forts, enfouis dans un sous-
sol machiné comme une scène de féerie : c'est une
bastille de rêve ! On sent partout des yeux autour de
soi, — et du silence. Dès que vous mettez le pied à
proximité de la porte d'entrée, sur un tapis de caout-
chouc, une sonnerie que vous n'entendez pas et dont
vous ne voyez pas le mécanisme dissimulé sous le
tapis, avertit aussitôt un gardien qui apparaît trois ou
quatre secondes après derrière une grille aux barreaux
énormes. Pour que vous puissiez entrer, il faut que
la porte s'ouvre, et pour que la porte s'ouvre il faut
que le dallage de marbre dans lequel la porte est
encastrée s'abaisse de 30 centimètres au-dessous du
niveau du sol I La porte elle-même, bardée d'acier, a
50 centimètres d'épaisseur.
A l'intérieur, ce sont des petits couloirs bordés de
184 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE ORLÉANS
cabines minuscules où Ton s'isole pour vider son coiïre-
fort — ou l'emplir. Il y a des cabines spéciales pour
les femmes. Une femme de chambre est à leur dispo-
sition.
Avant d'entrer, chaque client doit dire au gardien
le mot de passe qu'il a choisi et qui se trouve consigné
sur un registre. Il arrive que des gens perdent leur
clef ou oublient leur mot de fermeture. Il faut alors
briser les portes et payer de 25 à 50 francs pour leur
réparation.
L'ouverture des colTres-forts nécessite trois clefs
différentes. En cas de décès des déposants, on trouble
la combinaison, et le colTre-fort ne peut être forcé
qu'en présence de tous les héritiers.
Le prix de la location va de 5 dollars à 800 dollars,
selon les dimensions du coffre. Des sociétés finan-
cières ont des coffres personnels, d'une épaisseur
énorme. Il y en a qui sont des chambres où l'on peut
se tenir debout et circuler. Voici celui de la famille
Gould, qui a bien 3 mètres de hauteur. C'est un bloc
colossal d'acier lisse et luisant comme une plaque de
blindage, que les obus n'écorcheraient même pas...
On a pris une série de précautions inouïes pour
donner confiance aux déposants. Des tournées de sur-
veillance ont lieu toutes les heures, jour et nuit. Un
cadran spécial indique et contrôle les heures des
tournées.
Je demande au chef des gardiens :
— S'il y avait une émeute à New-York et qu'une
troupejde gens voulussent entrer ici, qu'arriverait- il ?
Le gardien sourit, et, me montrant toute une robi-
netterie :
— Vous voyez, au-dessus de la porte, ces tuyaux?
COMMENT ON DÉFEND SES CAPITAUX 185
Eh bien, grâce à cela, au premier signal, on peul
remplir la pièce de jets de vapeurs brûlantes qui
aveuglerait et brûleraient tous les êtres vivants qui
s'y seraient aventurés. Ils seraient morts en moins
d'une minute...
— Et si on voulait mettre le feu ou inonder vos
caves ?
— Quand les portes sont fermées, ni l'eau, ni le
feu, ne peuvent pénétrer. Nos murs et nos plafonds
ont un mètre d'épaisseur. Les plafonds sont en acier
bardé de cuivre.
— Ne craint-on pas les employés infidèles ?
— Tous nos employés doivent fournir au moins
dix ans de références parfaites. Tous sont des détec-
tives assermentés.
Et il me montre, sous le revers de son gilet, une
plaque d'argent qui est le signe de sa fonction et qui
lui donne le droit d'arrêter des gens et de se faire au
besoin prêter main-forte.
En nous promenant à travers le labyrinthe des
étroits couloirs, nous croisons des déposants qui vont
ouvrir leurs coffres. Ils ont l'air préoccupé, ils ne
nous regardent pas. Nous les voyons ensuite dans les
cabines, penchés sur les tables, dans l'attitude atten-
tive et classique des avares comptant leur or.
Le gardien nous montre une boîte ouverte, en fait
jouer le mécanisme follement compliqué et essaye en
vain de nous le faire comprendre. J'y renonce tout
de suite.
Nous descendons un étage encore, le gardien ferma
toutes les portes derrière lui. Nous marchons sur
d'étroits escaliers d'acier, nous frôlons des murs
d'acier ; on aperçoit d'épaisses grilles de fer, on peut
16.
186 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ^
se croire dans les sombres oubliettes d'un château l
fort. On ne voit rien derrière les grilles. Mais le gar- l
dien presse un bouton et la geôle s'éclaire : les cachots 1
sont des trésors I Des lingots d'argent qui ont la i
forme de gueuses de fonte, d'autres lingots qui sont 1
des poids de 20 kilogrammes sans anneau, d'une l
blancheur mate, s'entassent contre les murs. Chacun j
de ces lingots vaut environ trois mille francs et j'en j
compte, derrière une seule grille, à peu près cinq l
cents. ]
Ces lingots sont déposés là par des spéculateurs qui ^
attendent que le prix de l'argent monte. l
Dans d'autres cachots, derrière d'autres grillages, j
je vois des objets bizarres, des pièces métalliques
démontées, séparées ou enveloppées. à
— Qu'est-ce que c'est que cela ? 7,
— Ce sont des machines brevetées que les inven- l
leurs ont déposées là pour être sûrs d'être à l'abri des |
imitateurs. Chez eux, on les volerait trop facilement. |
J'ai hâte de remonter à la clarté. On étouffe dans |
ce trou sans air, sans lumière ; on se sent écrasé par j
quelque chose de lourd, d'insurmontable, qui n'est i
sans doute que la sensation de cette masse d'acier j
hermétiquement close qui vous enserre et vous i
opprime. 1
Mais là-haut, on tient à nous montrer quelque chose 1
encore de plus extraordinaire et de plus nouveau. ]
En effet, la Safe Deposit Company garantit même |
d'autres coffres-forts placés ailleurs que chez elle, j
dans les bureaux des grandes banques et des sociétés j
financières. Ainsi, la Société assure le coffre-fort de 1
M. J.-P. Pierpont-Morgan, situé à quelque distance j
de là, au coin de Wall Street. i
GOMMENT ON DÉFEND SES CAPITAUX 187
Mais des conditions spéciales sont imposées dans
ces cas. Ainsi le coffre-fort doit être ouvert et fermé
tous les jours à l'heure précise fixée par les conven-
tions. Un représentant de la Société est présent à l'ou-
verture et à la fermeture. Un système de signal auto-
matique est installé dans la serrure même du coffre-
fort de M. Morgan et correspond à un cadran placé
dans un bureau de la Safe Deposit Company. De sorte
qu'à la seconde même où le coffre-fort est ouvert
ou fermé, la Société en est prévenue. M. Morgan
ouvre son coffre-fort tous les jours, à 10 h. 15. Le
matin de ma visite, il y avait une minute de retara ,
l'employé me montra que le cadran marquait 10 h. 16.
A 4 h. 1/2 exactement, le coffre-fort devait être fermé.
Le samedi seulement, l'heure change, c'est à 2 h. 1/2.
Le dimanche, il est impossible de Touvrir.
Si, par un hasard inadmissible, il arrivait que le
coffre-fort était ouvert par fraude,un système électrique
en avertirait instantanément le surveillant de la Société
et le poste de police voisin.
Et c'est ainsi que savent se défendre les capitaux
américains.
LA VIE DE CAMPAGNE
Le goût du plein air. — Les jeux du samedi. — Les t parties »
à la campagne. — Les chaperons. — L'hospitalité amé-
ricaine. — Liberté. — La vie large et abondante. — Chea
J.-H. Hyde. — Les jeux. — Les chevaux. — Les voitures. —
Le squach. — La roulette. — Les charades. — Un piqueur
français. — La Revue des Deux-Mondes dans les écuries.—
La grande tradition. — Whisky and soda. — Chez M.Cochrane.
— Banjo et cake-walk. — Chez M. George Gould. — A
Lakewod. — Le jardin de Versailles. —Fontaines et statues.
— Les palais italiens démeublés. — Le Court. — Le ma-
nège. — La piscine. — M. George Gould. — Les affaires et
l'hygiène. —Le dîner. — Mme George Gould. — L'intérieur
de la villa. — Richesses. — Chez Mrs Clarence Mackay.
— Le château de Maisons-Laffitte. — Les tapisseries du prince
de Sagan. — La bibliothèque. — L'escalier. — Les salons.
— Les chambres. — Le cabinet de toilette. — La baignoire.
Nous avons vu les Américains dans la rue, au res-
taurant, chez eux, il nous reste à les voir au repos,
— si l'on peut employer ce mot lorsqu'il s'agit des
gens d'ici, — c'est-à-dire à la campagne.
Ces terriens d'Europe venus en Amérique avec
ridée fixe de faire fortune et dont l'activité, sous
I U VIE DE CAMPAGNE 18*
rimpulsion première de l'énergie et de l'ambition
est devenue presque mécanique, n'ont pas perdu
malgré cela, comme on pourrait le supposer, le goût
ancestral des arbres et de la verdure. Mais ,1s appo -
enl dans la nature, au lieu de notre flânene tranquille
et reposante, la même fièvre de mouvement et de
bataille qui les énerve à la ville.
En elîet, dès le samedi, à une heure, tout travail
étant arrêté dans les bureaux et les magasins, les
villes se dégorgent dans les banlieues; les équipes de
p ineurs, de hockey, de football, de base-ba 11, de
cross, de Coureurs, de cyclistes, emplissent les trains
en même temps que la foule des spectateurs - des
jeunes femmes surtout - qui vont assister à leurs
eux. Et l'on peut dire que c'est, depuis les prair.es
gelées du Nord et de l'Est, jusqu'aux Eldorados enso-
leillés de la Louisiane et de la Califorme, une véri-
table exposition des muscles du nouveau monde.
Ces jeux publics sont ceux de la classe moyenne et
de ia classe inférieure. Les riches, eux, passent un
instant à leur bureau le matin du samedi, et s en vont
dans leurs propriétés jusqu'au lundi, quelquetois
jusqu'au mardi matin.
Qu'y lont-ils?
Ils organisent ce qu'ils appellent une « party ». M
Amérique, on s'invite beaucoup et on voisine pas mal.
On assortit le mieux possible célibataires et gens
mariés. Comme on ne peut pas se passer de jeunes
filles et qu'on ne se croit pas obligé d'inviter toute
1 leur famille, l'usage s'est établi du « chaperon ». Une
ieune fille peut fort bien répondre à l'invitation d un
célibataire, jeune ou vieux, même demeurer plusieurs
jourschezlui, à la condition d'y être «chaperonnée».
190 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS :
i
c'est-à-dire d'y être invitée en même temps qu'une \
femme mariée de sa connaissance qui assume le rôle \
de « chaperon », rôle purement théorique, car les ]
hommes sont d'une telle timidité, d'une telle réserve, !
qu'il faut qu'ils se sentent pour ainsi dire provoqués j
pour risquer la moindre attaque. . . Mais nous tenterons ]
d'expliquer cette psychologie plus tard.
J'ai visité plusieurs campagnes américaines dans \
l'Est, le Sud et l'Ouest. Gomme elles se ressemblent \
beaucoup, je ne m'arrêterai qu'à deux ou trois des \
plus typiques. \
Et d'abord, je voudrais, en lui rendant justice, ]
payer ma dette à Thospitalité américaine. L'Améri- j
cain, qui est un homme d'afîaires féroce (les anecdotes I
qu'il raconte lui-même le prouvent), qui, pendant les ^
journées qu'il passe à la ville, se transforme en ma- j
chine à écraser l'adversaire, quand il devient maître l
<le maison, s'attache du mieux qu'il peut à sortir de j
son farouche égoïsme et à rendre à ses semblables les 1
devoirs de la civilisation. Il est en cela souvent aidé j
d'ailleurs par des femmes qui bénéficient, ici comme |
chez nous, des qualités charmantes de bienveillance J
^t de sociabilité. Mais je connais des célibataires qui |
savent être pour leurs hôtes les plus délicats, les plus j
parfaits des maîtres de maison.
Quand votre hôte est allé ou vous a envoyé chercher j
à la station la plus proche, en coupé, en coach ou en j
automobile, et qu'il vous a conduit à votre chambre, \
vous n'êtes plus chez lui, vous êtes chez vous. La j
maison vous appartient (ah ! le prendre au mot, celui j
que je sais !) Il a l'air de ne plus s'occuper de vous ;
pour ne pas ofïenser votre liberté, mais son œil ou !
son domestique a veillé à tout et tout prévu. Vous \
LA VIE DE CAMPAGNE 19i>
trouvez vos valises vidées, vos affaires rangées dans
les tiroirs, vos vêtements et votre linge de rechange
étendus sur le lit; une fleur éclatante avec une épingle
est posée sur une console. Le bain est prêt. Les
domestiques sont à vos ordres. Je sais que ces façons
hospitalières sont imitées de l'aristocratie d'Europe,
mais j'admire avec quelle rapidité elles furent assi-
milées par ces nouveaux aristocrates.
Vous descendez le matin à table pour le premier
'déjeuner ou bien vous le faites monter dans votre
chambre. Chaque invité vient à son heure. Il dort
tant qu'il le veut, aucun cri, aucun bruit ne le réveil-
lera.
Veut-il sortir à cheval, ou en voiture? Veut-il
conduire lui-même ou se faire accompagner. Il va à
l'écurie, choisit son cheval ou fait atteler le morning-
phaéton, le dog-cart ou le tandem ou le buggy. Pour
plus d'exactitude, il a même pu inscrire ses ordres la
veille sur un tableau d'écurie.
Je viens de dire qu'on retrouve dans la vie de cam-
pagne américaine les mêmes signes d'activité morbide
qu'à la ville. Pendant les jours que j'ai passés, soit à
Bay-Shore, chez M. J.-II.Hyde, soit à Lakevood, chez
M. George Gould, soit à Roslyn, chez Mme Clarence
Mackay, plus curieux de regarder les autres que de
les imiter, j'ai pu observer les allées et venues des
invités, jeunes gens et gens mariés.
Tout est arrangé dans les villas pour pouvoir à
chaque instant remuer, agir, faire quelque chose,
pour n'être pas obligé de parler. A côté des Améri-
cains, nous sommes les pires bavards ! Quand on
n'est pas dehors, quand onne jouepasauping-pong,
au squach, à la roulette, on sent très vite naître
1
19^ DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
l'ennui. Aussi, le zèle des maîtres de maison s'ingénie- \
l-il à trouver sans cesse des motifs d'aller et devenir, \
de remuer, d'agir, pour « tuer le temps ».
Une jeune fille de dix-sept ans, l'héritière d'un des :
noms les plus célèbres dans les chemins de fer d'Ame- \
rique, enfant charmante et frêle, petite et gracieuse, j
sortait le matin, après son premier déjeuner, à cheval ; \
rentrée vers midi, elle changeait de toilette pour des- 1
cendre à table. Sitôt le lunch terminé, la voilà en j
voiture, conduisant elle-même un tandem ou un |
coach. Six quarts d'heure après, elle était de retour, j
car il faut cultiver la variété de nos plaisirs. Elle l
faisait une apparition au salon de repos, etje la voyais j
mobiliser un jeune homme quelconque, le premier 1
venu, peu lui importait, pour une course à pied. Mais S
elle revenait bientôt, une demi-heure ou trois quarts |
d'heure après, se mettait à la table de ping-pong. l
Pourtant la journée n'était pas complète I Elle 1
n'avait pas joué au tennis. Et, pendant une heure, j
dans le hall grillé attenant au salon de repos, elle |
jouait ce jeu fatigant de tennis de chambre qu'on ]
appelle le squach, et qui consiste à lancer avec la \
raquette la balle contre un mur, de façon à empêcher |
l'adversaire de l'attraper au retour. j
On pouvait supposer qu'après une journée ainsi \
remplie la jeune fille voudrait se reposer. Mais, après \
le dîner, c'était de nouveau le ping-pong, et même \
une fois je la vis s'essayer à jouer du cor de chasse. \
— Vous ne lisez donc jamais, mademoiselle? lui \
demandai-je. \
— Oh! oui, certainement.
— Mais quand? '^
— Quand j'ai le temps. j
LA VIE DE CAMPAGNE 193
— Et à quel moment causez-vous?
— A cheval, en voiture, en coach, v. cable.
— C'est- à-dire pendant que vous faites autre
chose...
Chaque millionnaire a son « dada » préféré.
M. Rockefeller et M. Carnegie ont dépensé des
sommes considérables dans l'aménagement de prai-
ries pour le jeu de golf; M. George Gould met sa
coquetterie dans son champ de polo et dans son
« court > de Lakewood; M. James Hyde a un faible
pour ses écuries.
C'est à Bay-Shore, près d'une plage triste aux flots
morts, et dont la mélancolie a de la grandeur, que
M. Hyde a sa villa, autrefois bâtie par son père, fon-
dateur de VEquitable. C'est une sorte de vieux châ-
teau en bois, de style colonial comme tout ce qu'on
a bâti jusqu'à présent dans ce pays. C'est là que
M. Hyde a la plus grande partie de ses chevaux. Et
j'ai souvent entendu répéter que les écuries de Bay-
Shore sont les plus parfaites de l'Amérique. « C'est
tenu I » Une salle spéciale pour les harnais luisants
et nets comme une argenterie de table; dans une
vitrine, les mors, les gourmettes, les grelots, les
étriers, les fouets; une autre salle pour les couver-
tures d'où sort un parfum entêtant de camphre ; une
autre salle pour le nettoyage des cuirs et des aciers;
une autre pour le séchage; une autre encore pour la
maréchalerie, avec forge et enclume; dans la salle
des selles, des vitrines en bois sculpté contiennent
un véritable musée de mors, d'étriers, de cors de
chasse, de vieux fouets de postillons, de vieilles brides
écussonnées, en cuir rouge fané qui ont l'air un peu
dépaysés au milieu de cette éclatante et toute neuve
17
194 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
élégance; un grand hall pour les voitures; j'en ai
compté de vingt-huit sortes différentes : coaches,
breaks, omnibus, victorias, phaétons, cabs, dog-carts,
tandems, buggies, cutters, traîneaux et d'autres dont
les noms m'échappent.
L'écurie elle-même est tenue comme une salle à
manger, les stalles sont cirées, les mangeoires relui-
sent, les litières sont fraîches, des ruisseaux en pente
entraînent les eaux, aucune odeur dans ce sanctuaire.
A côté de l'écurie, dans une autre petite salle, un
bassin est creusé, alimenté par de l'eau chaude et de
l'eau froide où l'on conduit les chevaux qui, ayant
fourni une longue course, ont besoin d'un bain de
pieds. Des mécaniques ingénieuses envoient l'avoine
du grenier dans les mangeoires.
Le personnel de Técurie, très nombreux, est gou-
verné par François Guillot, Parisien de Ghaillot, qui
servit dix ans chez M. W.-K. Vanderbilt et fut le
piqueur du général de Boisdeffre au couronnement
de l'empereur Nicolas 11. Il est fier de ses états de
service. Logé dans l'écurie, ses appartements sont
d'un luxe à faire envie à de gros bourgeois français:
la Revue des Deux Mondes est sur la table du salon,
un piano est ouvert dans un coin. François Guillot
est dans la grande tradition. Une dame visitant les
écuries s'extasiait devant lui sur la beauté d'un che-
val. Il répondit à la dame :
— Vous n'avez qu'à dire à monsieur qu'il vous
plaît, je suis sûr qu'il vous le donnera.
J'entends encore le rire sonore de M. James Hyde
en me racontant cette anecdote.
Le maître de céans a son bureau dans l'écurie, un
bureau rempli de téléphones et de sonneries sans
LA VIE DE CAMPAGNE 195
nombre, comme partout dans le reste de la
villa d'ailleurs. Des tapis sur le sol, des canapés
et des fauteuils, de vieux cuivres, étains, vieilles
faïences, meubles d'acajou anciens, photographies
sportives, cors de chasse, des souvenirs hippiques,
rubans gagnés aux concours, des itinéraires de
coach en France, 10,000 kilomètres de routes
françaises, car M. Hyde vient chaque année chez
nous et il y exerce son sport favori, le < coa-
ching 3>, où il est passé maître. A côté du bureau, la
cuisine : ce qui permet, certains soirs où la veillée
s'est un peu attardée, de venir souper dans cette
écurie « modem style >, plus librement et plus gaie-
ment, grâce au décor, que dans le castel. J'ai sou-
venir d'un joyeux souper que nous y fîmes, un soir
où le thermomètre marquait dehors 15° sous zéro;
les dames, coiffées de vieux chapeaux de postillon ou
de bonnets de toréador, jouaient du cor de chasse, et
tout le monde dansait le cake-walk.
A la campagne, on ne craint pas d'abuser du
whisky. J'ai vu filer dans une seule soirée quatre-
vingt-dix bouteilles de soda, et nous n'étions pas
plus d'une dizaine d'hommes. Le maître de maison,
pris au dépourvu, en était lui-même un peu étonné.
C'est qu'à partir de dix heures du soir, le whisky est
la grande distraction campagnarde. L'Américain est,
en général, froid. De plus, il est fatigué par la double
vie d'affaires et de sports qu'il mène. D'autre part,
il est peu cérébral. C'est un réaliste pratique. Sa
journée finie, il lui reste peu d'imagination pour
s'amuser et pour amuser les autres. Il a donc besoin,
pour s'animer, pour s'exciter, de ce maïs et de cet
orge fermentes qui lui délient la langue et font sortir
196 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
un peu de liant et même d'effusion de son âme fer
mée.
Les femmes sont plus naturellement gaies. Complè-
tement dénuées de gêne et d'embarras, d'une simpli-
cité vraiment idéale dans leurs manières et dans leurs
paroles, elles sont des compagnes charmantes, tou-
jours prêtes à se distraire et à rire. Les hommes, plus
engoncés, plus lourds, s'animent à leur contact et à
leur exemple, mais ils les suivent et les imitent, plu-
tôt comme des instruments que comme des parte-
naires.
Les charades qu'on joue quelquefois le soir sont
animées par l'entrain, la vitalité, l'amour du plaisir
des femmes. On ne perd pas beaucoup de temps à
choisir des idées ingénieuses ou rares, jolies ou spi-
rituelles ; on prend au hasard un proverbe, on le met
en œuvre, à la quatre-six-deux, et on le joue très
simplement sans que personne songe jamais à se
moquer ou à blaguer. De là, ce naturel délicieux que
l'on trouve ici et qu'on ne trouve ailleurs que dans
les pays du Nord.
Je me souviens d'une a party » qui avait été orga-
nisée chez le célèbre avocat Gochrane, dans sa pro-
priété de Long-Island, le jour du Thanksgiving, qui
est le jour de la fête nationale américaine. On était
venu chez lui de tous les coins de l'île, car M. Go-
chrane est un des hommes les plus aimés des femmes
d'Amérique. J'ai entendu parler de lui, avec des
accents qui ne trompent pas, par les plus jolies
femmes de son pays. Il a des « clientes > dans toutes
les grandes villes des États-Unis. C'est à celle qui se
dira sa « plus vieille amie î&. Avec ses yeux voilés et
sa bouche gourmande, l'illustre orateur sait trouver,
LA VIE DE CAMPAGNE 197
par le chemin du cerveau, celui du cœur des belles
Américaines : il peut se vanter de sa domination, elle
est réelle.
Ce jour-là, une aimable dame m'avait conduit
chez lui où une quarantaine de personnes se trou-
vaient déjà. Le banjo résonnait dans le salon. La
guitare nègre rythmait les airs de cake-walk les plus
populaires. Et des hommes sérieux, des avocats, des
banquiers, des «[magnats », des magistrats, des méde-
cins et des littérateurs, cédant à Tirrésistible entrain
deladanse,battaientleplancherdeleursjambesfolles,
les bras lâches et les mains mortes, les reins cambrés,
la bouche souriante : ce fut ma première révélation
du cake-walk.
Mais je fis là une autre constatation, plus importante :
c'est qu'on peut'avoir des occupations graves, manier
des affaires colossales, être un grand financier, un
juge, un orateur ^célèbre, un savant, et s'amuser
comme un homme, sans craindre l'ironie des autres
et sans démériter à leurs yeux.
On n'a pas idée de cela en France !
Chez M. George Gould, un samedi.
C'est aussi dans Long-Island, à Lakewood, que se
trouve la propriété de M. George Gould, le chef de la
famille Gould, depuis la mort du fondateur de la
dynastie.
On croit généralement chez nous, et j'étais allé en
Amérique avec cette idée, que les fils des grands mil-
liardaires sont déjà dégénérés, comme ont prouvé
qu'ils l'étaient certains fils à papa de chez nous, niai
17.
198 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
sèment grugés par les filles, escroqués par des bandes
de parasites. Il est convenu, en effet, en France, qu'un
homme qui a hérité de quelques millions décherrait
s'il s'occupait d'affaires, s'il allait à un bureau, si, en
un mot, il se rendait utile et justifiait sa fortune par
plus d'initiative, par des idées plus larges et plus
hardies que les autres.
Cette idée que j'apportais là-bas devait me mé-
nager quelques surprises.
Après avoir traversé pendant une heure un paysage
monotone et pauvre, semé de maisons de bois, quel-
ques villages qui n'ont pour gare que des bâtisses
hâtives n'abritant que les marchandises devant les-
quelles les gens attendent, les pieds dans la neige,
l'arrivée du train, on stoppe à Lakewood, station
d'hiver de New-Jersey, peuplée de maisons élégantes
et de villas qui bordent de belles avenues.
La voiture longe une grille qui n'en finit pas, et
entre par une porte monumentale de pierre et bri-
ques; à droite, le bâtiment des écuries avec son haut
clocher arrondi a l'air d'une église de village; devant
un péristyle couvert, des domestiques en culotte
courte attendent, prennent vos bagages, et, en attendant
l'arrivée des hôtes, vous faites le tour du propriétaire.
On a devant soi un immense jardin français dans le
goût de Versailles, très joliment dessiné et dont le
dessin est souligné par de petites haies de verdure qui
bordent les parterres géométriques et les allées recti-
lignes. Comme la propriété est toute jeune, les arbres
du jardin sont bas, ce qui permet d'en embrasser
l'ensemble d'un coup d'oeil. Au centre, c'est une large
allée de gravier bleu, encadrée de deux autres petites
allées parallèles séparées entre elles par des bandes
LA VIE DE CAMPAGNE 199
de gazon fin. A l'extrémité où je me trouve de l'allée
centrale, un grand bassin de marbre est creusé, orné
d'une fontaine monumentale que je trouve magni-
fique : deux chevaux de marbre se cabrent éperdu-
ment sous la lanière d'un jeune demi-dieu de bronze,
nu et superbe, debout dans une conque à laquelle se
retiennent deux sirènes de marbre blanc qui soufflent
dans des coquillages. Tout le long de l'allée, des
vases de marbre Renaissance, des bancs et des fau-
teuils de marbre du seizième siècle italien, si nets et
si blancs, et dont les bras sont des chimères, les pieds
des lions ailés, les dossiers des armes ducales et des
fleurs de lis. On aime à se figurer un marquis d'Esté
ou un cardinal Trivulce, assis sur ces chefs-d'œuvre.
A chaque angle des parterres, et ils sont nombreux,
s'élèvent des statues ou des vases sculptés de sujets
mythologiques. Même sur un socle, j'ai vu VEnlèue-
ment de Proserpine par PlutoUy de François Girar-
don, qui vient, dit une pancarte, de Versailles,
pavillon Montesquieu.
Il y a de la neige sur tous les parterres : seules les
allées sont déblayées, et c'est une jolie harmonie que
celle de cette neige pure, de ce gravier bleu, de ces
arbustes verts et de ces statues de marbre. Mais il n'y a
pas que des statues, des bancs et des vases, il y a aussi
des fontaines et des vasques sculptées, des portiques
de marbre de douze colonnes placées en demi-cercle,
de hauts candélabres de bronze qui abritent des
lampes électriques. Quel chemin ont dû faire ces
chefs-d'œuvre avant d'arriver là? Des agents sont
allés les chercher durant de longs mois dans les villas
de Florence et du Pausilippe, ou dans les vieux
palais de Rome et de Venise. L'Européen, à regarder
■200 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-OKLÉANS
cela, éprouve une sensation que les Américains ne
peuvent pas comprendre : celle d'une visite chez un
vainqueur ami des arts et un peu pillard qui
aurait râflé sans scrupule le mobilier de ses ancêtres.
Tout autour de ces blancheurs bleutées parle reflet
du ciel, s'étend la forr3t, jonchée de feuilles mortes, des
sapins, des jeunes trembles dont les branches fmes
se dessinent nettement sur le fond limpide de l'air.
Un grand silence plane sur ce spectacle, seulement
troublé par le bruit des râteaux que des jardiniers
promènent dans les allées, et par les sons lointains
des trompes des coaches.
C'est la deuxième sensation de beauté que j'ai
éprouvée en Amérique.
Tout en haut de ce jardin de Versailles s'élève le
Court, c'est-à-dire une vaste et large bâtisse de pierre
dont le toit est vitré et qui abrite tous les sports pos-
sibles.
D'abord, une salle de manège grande comme une
piste de cirque, où peuvent circuler et tourner à
l'aise deux ou trois attelages de coaches : c'est là
qu'on dresse les chevaux. Ensuite, une salle de gym-
nastique où se trouvent tous les instruments et tous les
agrès inventés par l'ingéniosité maniaque des Améri-
cains ; une salle de squach (tennis de chambre) pour
deux joueurs; une autre salle de tennis pour quatre
joueurs; une salle immense pour le jeu de paume
avec ses murs garnis d'auvents en pente; une autre
salle, plus vaste encore, pour un autre jeu de balle
dont j'ai oublié le nom; un garage pour automobiles,
où je compte cinq voitures dont une, toute mignonne,
pour les enfants. Dans un coin, je vois un tas énorme
de serpents gris enroulés comme une famille de cou-
LA VIE DE CAMPAGNE 201
leuvres gigantesques : ce sont des pneus de rechange.
Une salle de billard, garnie de sofas et de canapés et
dont les murailles sont couvertes de vieilles gravures
anglaises coloriées.
Mais la merveille du lieu est la piscine, un vaste et
profond bassin de marbre de quinze ou vingt mètres
de long sur dix de large, où court une eau claire et
tiède. Des ballons flottent sur l'eau pour les jeux de
la natation. Pour plonger, on a élevé huit marches de
marbre au-dessus du bassin. Des bancs de marbre
contre les murs. Le long des bords de marbre blanc
sont posés des arbustes en fleur, des azalées, des
camélias, des orangers avec leurs fruits d'or, des
palmes. Une natte épaisse de caoutchouc tapisse le
chemin de circulation.
A côté de la piscine, les étuves de bains turcs,
vapeur sèche et vapeur humide toujours prêtes à
fonctionner, et dont on peut manœuvrer soi-même le
facile mécanisme en tirant de simples cordons 1
Ce voisinage de chefs-d'œuvre en plein air, cette
atmosphère de sports et d'activité physique, ce luxe
et ce confort balnéaire parmi des fleurs et des plantes
méridionales, évoque, l'éclair d'un instant, l'idée d'une
Rome renaissante.
Au retour de ma promenade, j'avais rencontré
Mme George Gould, qui revenait d'une course en
coach; souriante et gracieuse, elle m'avait fait monter
à côté d'elle et nous étions allés au Coicrt que je viens
de vous décrire. Là, nous trouvâmes M. George
Gould — et il s'en excusa — en peignoir de bain.
Il venait, en effet, de faire sa partie de squach quand
j'arrivai, et s'était douché ensuite. Ses deux fils aînés,
en peignoiiT comme lui, étaient à ses côtés.
202 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
M. Gould est un homme brun d'une quarantaine
d'années, à la courte moustache noire, à l'œil vif et
intelligent, au masque sérieux et énergique. Il m'ac-
cueillit dans un excellent français, avec les plus
aimables et les plus simples formules d'hospitalité.
Au cours de ma visite dans le Court, nous nous
étions un instant arrêtés dans le bureau de M. George
Gould, car, même à la campagne, il faut que les
millionnaires travaillent. Ce bureau est relié par des
fils téléphoniques directs non seulement avec toutes
les parties de la propriété, mais aussi avec son bureau
de New-York I De sorte qu'à chaque minute il peut
être tenu au courant des moindres événements qui
l'intéressent. Les murs et les tables du petit bureau
étaient couverts de cartes et de plans. Comme je re-
gardais curieusement un tracé bleu de plusieurs
mètres de long qui pendait de la table au plancher,
M. Gould me dit.
— Ceci est le plan d'un chemin de fer que nous
rectifions. Il y avait trop de montées dans le par-
cours, on allait lentement et on ne pouvait traîner
que peu de wagons. Nous allons donc faire pour deux
ou trois cents millions de travaux, percer quelques
montagnes et aplanir quelques sommets, et, au lieu
de vingt wagons, nos locomotives pourront en traîner
soixante. Désormais tout le blé du Centre passera
par l'Arkansas, pour être embarqué à la Nouvelle-
Orléans.
Son doigt fin se promenait le long des lignes blan-
ches, et je vis qu'il savait profondément les choses
dont il parlait.
— Travaillerez- vous donc toujours, monsieur? in-
terrogeai-je. Et à quel chiffre vous arrêterez-vous?
LA VIE DE CAMPAGNE 203
— Je ne travaille pas pour gagner de l'argent, me
répond mon hôte sur un ton très simple. Je suis en
effet assez riche pour satisfaire tous mes goûts. Je tra-
vaille pour agrandir mon pouvoir, pour la satisfaction
de voir prospérer mes chemins de fer, de voir naître
des villes le long de mes rails, pour ainsi dire à ma
volonté, pour voir s'élever, à la place des forêts vierges,
des champs de coton, et finalement pour envoyer
beaucoup de coton, beaucoup, beaucoup, sur les
marchés de Londres, de Liverpool, partout, partout I
— Et cela vous fait heureux, complètement, jus-
qu'à ne rien désirer d'autre?
— Oui. Je suis heureux, je peux le dire. J'aime mes
affaires, ma maison, mes enfants, ma femme, mes
amis, le sport. Je suis heureux.
Ce luxe sportif et ce jardin royal n'étaient rien cepen-
dant à côté des richesses que je devais contempler le
soir, dans la grande villa.
Le dîner, qui eut lieu dans une belle salle à manger
verte aux tentures de velours couleur de mousse, fut
splendide et exquis. Aux deux bouts de la table cou-
verte d'orchidées, M. et Mme George Gould présidaient,
entourés d'une douzaine de leurs amis. Ma qualité
d'étranger m'avait valu la place d'honneur à la droite
de la maîtresse de maison, et je pus, durant tout le
repas, après m'être surtout promis d'observer, me
laisser aller tout simplement au charme égoïste de voir
des gens heureux nager dans un luxe princier avec une
simplicité bon enfant et le désir évident de faire par-
tager leur joie autour d'eux.
204 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Mme George Gould est dans tout l'éclat de la beauté
épanouie : sa voix douce et musicale, ses longs yeux
de velours noir, une peau un peu ambrée, d'un ton
chaud, sur laquelle un collier de perles miraculeuses
mettait la caresse de ses reflets, ses traits réguliers, 1
ses attaclifis fines, évoquent je ne sais quoi d'italien i
qui s'accentue quand on voit de profil son nez et son \
menton d'un dessin très pur. J'ai remarqué ce soir- j
là, en la regardant, que les bijoux très riches ne vont \
qu'aux physionomies heureuses et souriantes. l
La conversation roula en partie sur les trusts, sur I
les bofis et les mauvais trusts. Le trust des pétroles, l
parexemple,estunbontrustpuisqu'il profite au public ■
qui le paye moins cher; au contraire, le trust de la J
viande est un mauvais trust, puisque, en trois ans, le l
prix de la viande a augmenté de 25 p. 100, Mais ces \
trusts-là sont des trusts occultes que l'Etat a le droit |
et le devoir de surveiller. On est, d'ailleurs, en train |
de les étouffer en ce moment. |
On discuta aussi sur la sensibilité ou la non-sensi- |
sibilité des femmes américaines comparées à leurs 1
soeurs latines. Vaste sujet, et bien délicat, qu'il faudra i
bien traiter un jour. j
Un orchestre jouait dans une pièce voisine, qui 1
dispensait les conversations d'être suivies. Une jeune ^
fille superbe fredonnait à l'oreille de son voisin l'air 'i
fameux du Bamhoo Tree qu'on chante en ce moment j
dans toute l'Amérique : t If you like me like I like l
you... », etc. I
Mme George Gould n'entend pas le français, mais |
elle a voulu que ses enfants le parlent. \
Après le dîner, il vint une liseuse de pensées qui \
nous étonna tous par sa lucidité. J
I
1
LA VIE DE CAMPAGNE 205
On se coucha vers minuit.
Le lendemain, je pus visiter la maison en détaih
Je vous ai décrit le jardin merveilleux et le court
situé à l'extrémité du jardin, comme TOrangerie
au bout du jardin des Tuileries, auquel on ne peut
s'empêcher de penser d'ailleurs. Il me resterait à
vous montrer la villa de George Gould, les salons, les
corridors et les vestibules peuplés d'œuvres d'art, le
grand Rembrandt, les Corot, les Lawrence, les Guyper,
les Van derNeer, les Reynolds, les Rousseau, les Millet,
lesGreuze, lesFortuny, lesGainsborough, les Watteau,
les Ghirlandajo, les Franz Hais, les Hobbema, les
Jacquet, les Fromentin, les Gérard Dow, lesThaulow,
les Meissonier, les bronzes de Houdon, les Barye, que
sais-je encore ! Sans compter les deux beaux portraits de
la maîtresse de maison par Chartran et Garolus Duran.
Une telle description serait un long catalogue
d'œuvres d'art avec des chapitres pour les vieux
livres précieux, les missels enluminés, les collections
d'estampes rares, les enluminures persanes, les vases
d'argent et de vieux chine, les coffres de bois sculpté
àfond doré, les armures florentines, les tapis de Perse.
Je me contenterai de vous donner une idée de la
disposition et de la couleur de l'habitation.
Un grand salon ouvre sur le large vestibule d'entrée
ile la villa. Des armures Renaissance damasquinées se
dressent, armées de lances, à la porte.
Us se taisent, pas un ne bouge, c'est terrible.
Quatre piliers de porphyre soutiennent un balcon
de marbre à grille dorée qui court au premier étage
1»
206 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLEANS
et d'où tombent des étoffes rares brodées d'oret d'argent.
A droite, en entrant, une grande cheminée de marbre
Italienne, à colonnes, ornée de sculptures dorées,
surmontée de deux anges de marbre cuirassés d'argent.
Sur le manteau de la cheminée trois grands vases de
sèvres bleu et or, deux petites figures de marbre d'une
telle grâce qu'on les dirait de Falconnet. Autour de la
pièce, sur la corniche, se développe une fresque de
Sargent. De la rampe de l'escalier — dorée aussi —
qui prend sur le salon, pendent encore des étoffes mer-
veilleuses. A terre, des fourrures de tigre et d'ours
blanc. La pièce est meublée de hauts et larges fauteuils
de bois doré, tapissés de velours rouge brodé d'or.
Une demi-douzaine de salons et un jardin d'hiver
se succèdent au rez-de-chaussée : Tun est tout en tapis-
series de Beauvais du dix-huitième siècle; sur les murs
sont peints des sujets gracieux, des bergerades, des
femmes en toilettes Louis XV, des motifs du temps,
légers et badins; — l'autre, toute en tapisseries
d'Aubusson, est orné d'une cheminée de marbre doré
surmontée de vases de vieux sèvres; dans des vitrines,
des tabatières, des statuettes d'ivoire, des éventails,
des drageoirs à miniature de toute beauté, des étuis
d'or niellé, des bonbonnières, des cachets, des coupe-
papier d'ivoire d'un travail merveilleux, des boîtes à
mouches encadrées de brillants, un petit cabinet de
saxe, des médailles, de vieilles dentelles, des bro-
deries, de vieux émaux sans prix... De côté et d'autre,
sur le cristal des vitrines, des roses languissent dans
des vases.
Dans une rotonde, au fond de la villa, se trouve le
jardin d'hiver dont le toit est vitré. Partout des
plantes vertes, des palmiers, des orangers; des orchi-
LA VIE DE CAMPAGNE 207
dées pendent de la voûte de verre, des roses magni-
fiques, des violettes parfument délicatement Tatmo-
sphère tiède; dans un coin, une grotte artificielle, cou-
verte de mousse et de verdure qu'arrose l'eau mur-
murante d'une source. Des figures souriantes d'enfants
de marbre regardent à travers les feuilles.
Au premier étage sont les appartements. Voici une
chambre mauve, de style Louis XV; le lit est en mar-
queterie, un Corot sourit sur la muraille; à côté, une
autre chambre rose et blanche : le lit doré est sur-
monté d'un baldaquin couronné de roses en guirlande;
de larges bandes de dentelle pendent des tentures et
courent tout le long de la glace à trois comparti-
ments ; des fourrures blanches tapissent le sol ; dans
un coin, un paravent de Boule, des sièges bas garnis de
vieilles étoffes d'un rose délicat. Dans le boudoir voi-
sin, rose également, mille bibelots de prix sont épar-
pillés; la garniture de la toilette, tout en or, est un
chef-d'œuvre de ciselure Louis XV; des tableaux de
jacquet, des crayons de Millet et de Rousseau voisi-
nent sur les murs.
Plus loin, voici les chambres des enfants, toutes
fraîches, toutes claires, toutes simples. Un petit lit
de bois, un livre d'heures sur la table de nuit, une
croix d'ivoire clouée au mur. Des descentes de lit en
renard blanc. Des photographies du père et de la mère
sur une console. Dans une pièce voisine, des poupées
merveilleuses, des jouets de toute sorte. Ces enfants
— ils sont cinq — sont, d'ailleurs, charmants, par-
faitement élevés, doux et simples, sans aucune timi-
dité, mais avec la retenue qui convient. Leur père
traite les garçons en camarades — l'aîné doit avoir
quatorze ou quinze ans — et paraît se soucier énorme-
208 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
ment de leur éducation. Les filles, déjà, ont l'air plus
décidé que leurs frères, aussi naturelles qu'eux, d'ail-
leurs, mais plus vives peut-être.
Pendant ces deux jours que je passai à Lakewood,
ce fut une vie et un mouvement extraordinaires autour
et dans la demeure princière. Les équipages allaient
et venaient par les chemins couverts déneige. Chacun
et chacune choisissait ses chevaux, ses voitures, sa
salle de sport et son heure de natation. On joua aux
cartes, au ping-pong, au hillard, on fit même de l'es-
crime. Et tout cela librement, gaiement, sans embar-
ras et sans anicroche. Lesdomes tiques semultipliaient,
dressés d'ailleurs, à merveille, à obéir aux moindres
désirs des hôtes.
Je fis une promenade aiix environs de la propriété.
L'autre façade du Court donne sur le champ de polo,
vaste et uni comme une plage couverte de neige et
borné au loin par des bois qui avaient l'air de nuages
d'ouate blanche. D'une longue terrasse bordée de ba-
lustrades de marbre, les invités peuvent assister aux
ébats de la pelouse.
La propriété est éclairée à l'électricité. Une usine
électrique pour la fabrication de la lumière a été bâtie
à quelque distance de la villa, au milieu des bois.
On entend à peine, de la route, le bruit des machines.
Le bâtiment est couvert de lierre et peut ressembler,
de loin, à un ermitage.
Et le lundi matin la villa était vide. Tout le monde
était rentré dans la fournaise, à New-York, pour ses
affaires, jusqu'au samedi suivant.
Au déjeuner du lundi, nous étions deux hommes
seulement, entourés de quatre ou cinq femmes. Et
bientôt, honteux nous-mêmes de notre désœuvrement,
LA VIE DE CAMPAGNE 209
que le silence de la villa soulignait, nous reprîmes le
premier train pour New-York.
Chez Mme Macuay.
Je suis invité à déjeuner à Roslyn, dans Long-Isiand ,
cette longue et étroite bande de terre qui fait face à
New- York et s'étend parallèlement à la côte atlantique.
Pour y arriver il faut d'abord traverser l'Hudson en
ferry-boat et faire une heure de chemin de fer. Le
train s'arrête à Harbor-Hill. Mme Glarence Mackay a
pris la peine de venir à la gare au-devant de moi ei
m'attend dans une Victoria attelée de deux chevaux
magnifiques. Je suis à la fois flatté de cette attention
charmante et ravi du trot accéléré des bêtes et du ber-
cement élastique des ressorts et des pneumatiques.
Il fait un froid de loup, j'ai beau m'envelopper dans
ma pelisse et partager avec ma voisine les couver-
tures de fourrures de la Victoria, je sens mes oreilles
se recroqueviller et mon nez diminuer de volume.
Mme Mackay, au contraire, sourit en causant comme
si elle était au coin du feu. Elle est à peine rose sous
sa large voilette de dentelle et son vaste chapeau de
plumes noires. Le Paris mondain connaît bien l'élé-
gante et si jolie silhouette de Mme Glarence Mackay :
vingt-deux ou vingt-trois ans, une taille élancée, d'ad-
mirables cheveux noirs et des yeux d'obsidienne.
Elle parle français comme une Parisienne, sans aucun
accent, est au courant de toute notre littérature et écrit
elle-même en anglais des imaginations d'une philo-
sophie discuteuse, sentimentale et hardie.
C'est un repos exquis pour le voyageur étranger
18.
210 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
qu'une telle rencontre à quinze cents lieues de son
pays... Mais ce froid coupant gèle des formules qui
voudraient être chaudes. Le train rapide des che-
vaux à travers une véritable forêt que la neige re-
couvre, me laisse pourtant jouir du joli dessin des che-
mins en pente qui gravissent, avec de longs méandres
ondoyants et pittoresques, la côte vallonnée... Il y
a deux ou trois ans, ce parc immense était une forêt
vierge. On a coupé une quantité d'arbrisseaux et de
broussailles, et ne voulant pas attendre vingt ans que
les chênes grandissent, on en a planté d'énormes ap-
portés de forêts plus vieilles ! Des hommes travaillent
dans les taillis ; à notre passage ils saluent.
— J'ai eu bien du mal à les y décid^^r, me dit
Mme Mackay. Dans ce pays, les ouvriers n'ont aucune
politesse. Il m'a fallu plusieurs fois descendre de voi-
ture, m'approcher d'eux et leur expliquer longuement
qu'employés dans une maison et bien traités par les
maîtres, ils leur devaient, ainsi qu'à leurs hôtes, les
égards ordinaires que se rendent les gens civi-
lisés.
Les deux chevaux magnifiques s'arrêtent bientôt
devant le perron du château monumental. Ce spec-
tacle d'hiver est d'une tristesse glacée. Les bois cou-
verts de givre, les pentes environnantes revêtues
d'une neige immaculée, et tout au loin la mer, l'Océan
gris, ou peut-être le ciel, car l'horizon, malgré le
soleil, est noyé sous des vapeurs opaques.
La façade est d'un style simple et de haut goût, dans
le genre dix-septième siècle, avec des toits presque
verticaux couverts d'ardoises. Des bancs de pierre et
deux lions de marbre jouant avec des sphères ornent
le large perron. Le château est, paraît-il, construit
LA VIE DE CAMPAGNE 21 î
sur le modèle de celui de Maisons-Laffitte, bâti par
Mansart.
Un vaste et large corridor de trente mètres de long
s'étend devant les salons du rez-de-chaussée. Des
domestiques en livrée se tiennent à la porte. Dans le
premier salon, où brûlent dans une cheminée des
arbres entiers, on ne marche que sur d'énormes peaux
d'ours blancs et bruns; le meuble est en velours rouge
et les boiseries sont de chêne sombre. Sur les murs,
j'ai compté trente-trois têtes de cerfs aux ramures
magnifiques. Plus loin, un vaste hall de la hauteur
de deux étages , sorte de salle des gardes imposante, aux
boiseries de chêne, au plafond à caissons, aux hautes
colonnes de marbre vert, à la cheminée de pierre
monumentale, admirable morceau de sculpture Re-
naissance ramené d'Italie ou de France à grands frais.
Du plafond au plancher pendent quatre merveilleuses
tapisseries mythologiques qui furent achetées au prince
de Sagan. On se promène dans cette salle, on regarde
les murs, comme on se promènerait dans un château
qui serait un musée. On n'y sent pas d'intimité, ni
même de vie personnelle. On y souhaite des halle-
bardiers et des pourpoints de brocart brodé de bla-
sons, un bruit de bottes et d'aciers, des simarres et
des frocs de guerre, des fraises goudronnées ou des
perruques, quelque chose de vivant et d'ornemental,
de fastueux, de grouillant et de décoratif. Et, en effet,
les châteaux français ou italiens n'ont-ils pas été con-
çus pour la vie de gens de loisir qui passaient, en
nombreuse compagnie, des mois entiers dans leurs
fiefs? En Amérique, jusqu'à présent, la race des gens
de loisir n'existe pas. Tout le monde travaille. Il serait
impossible à une maîtresse de maison américaine
212 DE NEW-VORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
d'avoir chez elle, à la campagne, une société d'hommes
au milieu de la semaine; le samedi et le dimanche,
oui, mais c'est tout.
Voici, à droite, un salon Louis XV garni de meubles
en splendides tapisseries de Beauvais — si je ne me
trompe — avec le portrait de la maîtresse de maison
par Ghartran; un jardin d'hiver ouvrant sur un por-
tique qui regarde le parc ; des bancs de bois de style
grec peints en blanc, d'un effet inattendu et joli; à
terre, des peaux d'ours encore, et, parmi des pal-
miers et d'autres plantes vertes, des oiseaux aux mille
couleurs qui sifflent et volètent dans l'air chaud. A
travers les vitres on voit un grand bassin de marbre
blanc gelé, surmonté d'une fontaine silencieuse. Der-
rière, la forêt à l'infini.
Attenant au salon Louis XV, se trouve le bureau de
Mme Mackay : symphonie de vert. A terre, des four-
rures; sur des socles, des statues. Je coule un regard
dans la bibliothèque basse, et je retiens les noms de
Flaubert, de Renan, de Mirbeau, de Musset, de Mae-
terlinck, deByron, de Taine, de Molière, de d'Annun-
zio, de Montaigne.
En revenant vers l'entrée, on trouve un escalier
monumental dont la rampe de chêne est une véritable
merveille de sculpture. Nous voici à présent dans les
appartements privés : il nous y faut passer vite, entre
des murs tendus de soie mauve, à travers des meubles
pâles, sur des fourrures de tigres, de lions et d'ours;
voici le boudoir où s'érige royalement un baldaquin
de soie mauve brochée artistement drapée, des chaises
longues, des meubles bas, d'une tonalité adoucie et
caressante à l'œil; puis des chambres aux tentures et
aux tapis de rose pâle, de gris rose, de bleu éteint — du
LA VIE DE CAMPAGNE 213
moins m'apparurent-elles ainsi dans la lumière du
soleil couchant, — meublées de meubles d'un goût
parfait, sobre, harmonieux, où Ton sent le passage
d'un esprit artiste; puis la chambre de bain, qui est
la merveille des merveilles. A l'angle d'une pièce
doucement éclairée, la baignoire : dans un immense
bloc de marbre blanc, rose et jaune, veiné de noir, on
a creusé cinq ou six marches et le corps ovoïde de la
baignoire profonde. A la tête de la baignoire les veines
sombressepressentplusnombreusesetpluspuissantes,
et dans l'ellipse qu'elles dessinent elles donnent au
bassin l'air d'une grande valve d'agate où flotteraient
ties algues caressées par le flotl Ce bloc colossal a été
apporté là d'Italie. Mais, auparavant, deux s'étaient
fendus avant d'arriver ou au cours des travaux, et
celui-ci est le troisième I Sur des tables couvertes de
dentelle, les mille bibelots de la toilette féminine,
en or ou en ivoire.
Je ne vous parlerai pas des appartements d'amis
(chambre pour madame, chambre pour monsieur, et
chambre pour le domestique), ni des écuries, ni des
cuisines, dirigées par un des premiers chefs pari-
siens, et je passe mille détails pittoresques ou rares
qui demanderaient des pages encore. Je vous dirai
seulement que le château de Roslyn a été offert à sa
bru par le défunt John-W. Mackay, le fameux créa-
teur des câbles transatlantiques, qui l'adorait. Sans
qu'elle se doutât du cadeau royal qu'il lui destinait,
il lui demandait ses idées et ses goûts, et y faisait
obéir scrupuleusement par ses architectes. La nature
artiste de la jeune femme s'exalta à la reconstitution
de cette belle œuvre architecturale, augmentée de
richesses sans prix, et elle passa une année à la meubler
214 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
à son goût... Des millions, des millions encore fon-
dirent entre ses jolis doigts. Mais, en se promenant avec
moi tout à rheure dans le parc, elle me conduisit
devant une petite cabane de bois brut construite sur
le bord d'une pente à pic, où la solitude est com-
plète, et elle me dit :
— C'est là que je viens tous les jours écrire; là seu-
lement je suis heureuse.
UN DRAME DE M**' GLARENGE MACKAY
Une grande dame écrivain. — Philosophie individualiste. —
Théorie de la liberté. — Héloïse et Abélard. — Développe-
ment littéraire et philosophique.
Au cours de ma visite au château de Roslyn, ma
curiosité avait été vivement éveillée par une confidence
de la maîtresse du lieu : Mme Glarence Mackay passait
ses meilleures heures dans une petite cabane de bois,
pareille à une hutte de garde-chasse, à Tendroit le
plus solitaire et le plus sauvage de son immense
parc.
Et là, elle écrivait.
Mais que pouvait bien écrire la grande dame amé-
ricaine? Quelles idées, quels sentiments assez forts
s'imposaient donc à elle avec assez de violence pour
la distraire des jouissances de son incalculable for-
tune, de ces centaines de millions qui lui assuraient
la satisfaction instantanée de ses fantaisies les plus
impossibles ?
Î16 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-OKLÊANS
Mme Glarence Mackay s'est mariée, il y a peu
d'années, au jeune fils du vieux W. John Mackay, fon-
dateur de la dynastie. Absorbé par la gestion d'affaires
colossales, M. Glarence Mackay est souvent en voyage.
Quand je passai à Roslyn, il se trouvait dans le Far-
West où il étudiait la création de nouvelles Compa-
gnies de télégraphe ou de câbles.
Par sa propre famille et par celle de son mari, par
sa beauté, son élégance simple, sa culture, elle tient
dans la haute société de New-York Tun des tout pre-
miers rangs. Elle paraît se trouver par conséquent
dans la situation idéale des êtres privilégiés de la
vie qui n'ont qu'à en accepter les douceurs et les
joies.
Quelle peut donc être la littérature d'une multi
millionnaire américaine ?
La conversation de Mme Mackay m'avait séduit par
l'abondance copieuse de ses idées et par la hardiesse
de ses observations morales. Elle m'avait paru sur-
tout profondément individualiste — comme d'ail-
leurs toutes les femmes américaines — et passionnée
de la liberté des sentiments et des idées.
Je lui avais demandé quel était le sujet actuel de
ses travaux. Elle rr» 'avait répondu que c'était, d'après
les lettres d'HéloIse et d'Abélard, une sorte de drame
dialogué sur l'amour.
Quelque temps après, une importante revue amé-
ricaine publiait le drame en question. Je le lus avec
une grande curiosité.
C'est un thème dd l'amour libre, de la supériorité
de • l'amour intégral > sur l'amour platonique, mêlé
de léflexions philosophiques, panthéistes et indivi-
dualistes d'un modernisme outrancier. Et je pense
UIN DRAME DE M- CLARENGE MACKAY 217
que le public français lira avec intérêt l'analyse
rapide de l'œuvre,
La voici :
Pour avoir mis en doate le caractère rationnel de
la doctrine de la Trinité, Théophile (le héros du drame)
se trouve en butte aux poursuites de la Cour de
Rome. Entraîné par la juvénile ardeur de Gabrielle
(l'héroïne), il se décide à lutter. Mais il ne voudrait
pas lutter seul. Il veut associer à son œuvre celle
qu'il aime, celle qui le soutient et l'inspire, et de
qui, bientôt, doit naître un enfant.
— Seul, et avec vous, lui dit-il. Car, depuis le jour — il y a
de cela un an — où je suis venu dans ceUe maison pour être
votre professeur, j'ai eu deux pensées dans mon esprit, deux
amours dans mon cœur, deux vérités dans mon âme : mon
œuvre et vous. Comme ils grandissaient ensemble, j'ai connu
voire puissance et je l'ai comprise... Je vous aimerai à l'infini
et j'aurai besoin de vous près de moi.
c Épousez-moi, laissez-moi vous épargner la honte du sévère
jugement du monde. Soyez mienne devant tous. Épousez-
moi pour vous, pour votre enfant. Pour ne pas supporter
l'amertume de cette question que vous entendrez lorsque deux
yeux semblables aux miens regarderont les vôtres et diront :
c Où est mon père? >
A ces prières, Gabrielle répond par une série
d'arguments en faveur de la liberté de Tamour :
— Rappelez-vous ce qu'un sage a dit du mariage. Écoutei
ce que saint Jérôme écrivit : t Un sage ne devrait jamais se
marier, car une femme et la philosophie sont un fardeau trop
lourd pour des épaules humaines >.
19
218 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
c L'union est-elle possible entre le livre et le rouet, entre la
table de travail et le berceau?
c Y a-t-il un homme qui puisse concentrer les forces de son
cerveau pendant qu'à ses oreilles résonne le cri d'un enfant
nouveau-né et le chant de sa mère qui le berce ? Votre philo-
sophie mourra et notre amour s'écroulera à côté de son cadavre.
L'obligation, le devoir du mariage, étoufferont nos aspirations
idéales. Nous ne pourrons plus rêver dans l'inconnu alors
comme maintenant. Notre libre amour ne peut respirer dans
la routine ennuyeuse des jours, des années. Non, je ne serai
pas votre femme légale.
Théophile. — Pour nous, pour l'amour de notre enfant,
épousez-moi I
Gabriellk. — Pour le progrès de la science, pour le main-
lien de notre amour, non.
Théophile. — Au nom de la sagesse universelle et de l'expé-
rience humaine, soyez ma femme.
Gabrielle {se levant et marchant vers Théophile, puis lut
parlant, les mains sur les épaules de celui-ci). — Écoutez. Je
vous aime plus que moi-même, plus que mon passé, plus que
mon avenir. Vous êtes tout cela pour moi. Je vous aime de
mon plein gré, pour vous-même. Vous m'avez toujours trouvée
prête à vous donner ce que vous cherchiez. Je suis et votre
amie et votre amante. Je sens vivement vos insuffisances et vos
virtualités. Votre perfection est la fin de mon amour. Déve-
loppez-vous, vous le devez ; vivez, vous le devez ; et vous rem-
plirez votre devoir envers la puissance créatrice qui vous donna
votre génie. Si je vous épousais, l'amour pourrait absorber
votre personnalité, votre puissance d'action, il pourrait affaiblir
votre activité, entraver votre pensée. Par la fusion de notre vie
quotidienne l'inspiration pourrait cesser. Il n'y aurait point de
léparation entre mon âme et votre cerveau. Le rapprochement
de notre être affaiblirait la sensation, en anéantissant l'étincelle
qui donne la vie. Parce que je ne suis pas vôtre entièrement,
vous craignez de me perdre. Je suis assez loin de vous pour
TOUS apparaître comme une muse éthérée. Si vous faites de
moi votre épouse, je ferai bientôt à votre contact un être de
chair et de sang, et ma lyre inspiratrice s'émiettera pour
faire place aux préoccupationi vulgaires de l'existence journa-
lière.
m DRAME DE M"" GLARENCE MACKAY 219
Théophile rêve pourtant de 'remmener dans son
vieux manoir, au sommet de sauvages collines
battues des flots. Une vision du passé traverse son
imagination et il l'exprime dans un des passages les
plus poétiques de la pièce :
— G*étaient des femmes charmantes, brunes et blondes, qui
me faisaient penser aux lilas et aux roses blanches, aux mar-
guerites et à la lourde senteur des hyacinthes. Je touchais la
tige de chacune d'elles, la prenant dans ma main, mais, tout en
l'effleurant, je continuai mon chemin sans cueillir une seule
fleur. Aucune chaleur n'avait pénétré mon cœur, je ne pouvais
aimer. Oh! comme ma route était solitaire! Gomme j'étais
hanté par les figures d'amis que j'avais dépassées, par les
amours que je ne pouvais ressentir. Alors, je vous vis. Vous
fûtes pour moi comme une gerbe de fleurs variées, et au milieu
des lilas et des violettes, des orchidées et des pensées, se trou-
vait une rose écarlate. G'était tout votre être, c'était votre
cœur brûlant qui tressaillait à mon contact, c'était votre
amour qui me faisait frissonner. A présent il me faut votre
cœur pour toute la vie. Donnez-le-moi, ma bien-aimée. Laissez-
moi vous emmener à mon foyer,
Gabrielle cède enfin, à une condition, c'est qu'elle
partira en secret vers cette campagne lointaine, où,
secrètement elle donnera le jour à son enfant. Et,
en consentant elle dit ces jolies choses :
— J'aime cette perspective d'un hiver paisible, et je bénirai
la neige qui assourdit le bruit et amortit les pas. Si le jour
vient où vous vous souciez de l'heure, vous ne me verrez
plus longtemps à vos côtés... J'irai non comme épouse mais
comme amante, comme la seule fleur que vous désirez enfermer
dans votre cœur et faire vôtre. Les autres vous donnent peu
parce qu'ils ne connaissent pas la joie profonde d'aimer leur
amour plus qu'eux-mêmes. Aussi longtemps que vous aurez
besoin de moi, je demeurerai avec vous.
Î20 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Théophile va donc la conduire au château de ses
pères ; il y demeure vingt jours à ses côtés, puis
retourne à Paris pour se donner tout entier à la
science. Il reviendra bientôt. Et l'acte se termine
par le récit d'un rêve où apparaît la même inspiration
du début : explication de l'amour par l'attirance
d'atomes jadis unis qui, précipités du ciel sur la terre,
doivent s'y réunir de nouveau.
Voici pour le premier acte. La thèse est posée. Au
deuxième, les événements ont changé. Seule, sur le
balcon du château où elle demeure depuis huit mois,
Gabrielle songe à son ami, à ses travaux, aux lettres
reçues de lui. Elle lève vers le ciel ses mains sur les-
quelles brillent les rayons du soleil :
— Soleil doré, il te faudrait presque toutes les heures de ta
vie pour éclairer ta route, depuis ce morne rocher jusqu'à sa
demeure! Porte-lui de ma part un message d'amoureux et
mes tendres souhaits. Parle-lui du petit inconnu qui repose
dans ma chambre et qui s'éveilla ce matin sous tes rayons
indiscrets,
€ Peut-être, ce soir, s'il se penche à cette fenêtre qui domine
Paris, il se sentira seul et comprendra le message de ta lueur
dorée, ô'il s'attarde à son labeur et si ton heure est écoulée,
dis à l'Etoile du Soir ce que tu vois en ce moment, poui
qu'elle puisse murmurer à mon amour : < Les vagues se
brisent sur les rocs, elle vous a attendu pendant de longs et
nombreux mois 1 >
Elle tourne les pages d'un livre et lit
Ne m'engage pas à te quitter
Et à revenir sur mes pas qui te suivaient,
Car où que tu iras, j'irai,
UN DRAME DE M- GLARENCE MACKAY 221
Où tu demeureras, je demeurerai.
Ton peuple sera mon peuple
Et ton Dieu, mon Dieu.
Où tu mourras, je mourrai,
Et là, je serai enterrée.
Le Seigneur fera cela pour moi
Et plus encore
Si la mort seule me sépare de toi.
Gomme elle arrive aux vers c Et ton Dieu mon
Dieu >, les rideaux de la grosse porte sont tirés len-
tement par Théophile qui écoute sur le seuil :
— Viens à moi bientôt, apporte-moi de nouveau tes yeux
clairs, tes mains vigoureuses, ton cœur tendre. Viens, mon
amour !
Théophile parlant de la porte, dit :
— Je suis ici.
Les deux amants reprennent leur discussion sur la
nature de l'amour. Mais il y a quelque chose de
changé dans l'âme de Théophile, et Gabrielle le
sent :
— Quelque chose que j*aimais en vous a disparu, et une
étrange iigne barre votre front... Avei-vous trouvé la philo-
sophie en perdant l'amour?
— Je n'ai rien perdu.
— Avez-vous trouvé le bonheur ?
— Le seul réel bonheur de la vie nous vient des joies intel-
lectuelles.
Théophile est devenu l'apôtre de l'idéal mystique
et platonique.
1».
222 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-OULÉANS
I
Leur discussion est interrompue par l'arrivée de i
Grégoire, le père de la jeune fille. Depuis huit mois, j
il cherchait cette sombre retraite. j
A ses emportements furieux qui réclament ven- \
geance et réparation, l'héroïne appose le calme j
hautain de ses réponses : j
s
— Je Taimais, je lui ai donné tout ce que j'avais. Il n'y a ^
pas de péché à donner l'amour. Il n'a pas pris, j'ai donné... :•
Vous pourez le traquer, le poursuivre, le tuer... Mon amour j
est plus fort que voire haine. j
Elle se résigne pourtant, sur les supplications de j
son père, à épouser Théophile qui le lui demande 1
aussi, à condition que le mariage ne soit connu que i
d'eux seuls. ,J
Le troisième acte nous transporte dans un jardin
en ruines, près d'un monastère. Théophile rêve sur
un bano de marbre, près des statues d'Anaxagore
et d'Empédocle, au milieu des fleurs et des arbres
dont les branches se reflètent dans les eaux d'un
i etit lac à demi caché. Il songe à Gabrielle, croit
entendre sa voix au milieu des fleurs et des eaux.
Puis le rêve se fait réalité, et la femme, aimée jadis,
fait place au fantôme évanoui.
Un double changement a transformé l'âme des
deux amants. L'amour de Théophile est mort. Sa vie
se passe désormais en paix dans le royaume de la
raison. Si Gabrielle l'aime encore, elle doit le lui
prouver en prononçant ses vœux. Tous deux vivront
dans ce monastère, marchant la main dans la main,
dans cette oasis de paix, en attendant FEternité,
UN DRAME DE M»»* CLARENCE MACKAY 223
après avoir triomphé de l'Amour par la Science.
Mais depuis la mort de son enfant (l'enfant a vécu
quelques mois seulement) la conception de la vie
s'est transformée chez l'héroïne. Tout ce qui, incons-
ciemment, satisfaisait sa puissance d'aimer, s'est
évanoui. Ne peuvent-ils donc tourner une nouvelle
page du livre de la vie, et y chercher la plénitude de
l'amour ? Leur vie, avec le printemps, peut être une
résurrection, ils peuvent aimer encore le soleil qui
donne la jeunesse, chanter avec les oiseaux et com-
prendre la gloire de l'éternelle nature...
Ce rêve d'une existence nouvelle n'a pas d'écho
dans l'âme refroidie et spiritualisée de Théophile. Et,
résignée, mais persuadée que l'amour et la jeunesse
sont assez forts pour conquérir la vie, Gabrielle pré-
fère à la paix du cloître l'harmonie de la nature et la
grande voix de l'Humanité. C'est donc vers la porte
du jardin qui s'ouvre sur la vie qu'elle se dirige,
après avoir exprimé, dans son dernier adieu, sa foi
dans la Nature, la Vérité, la Mort :
— € Je crois dans la Nature, dans le Créateur universel et
intangible de l'être spirituel et matériel.
€ Je crois en la Vérité, qui nous montre notre chemin sur
la terre.
f Je crois en la Mort, car elle révèle à la raison le mystère
de l'Infini.
€ Adieu ! ô Passé 1 Vous m'avez révélé quelle part vous aviex
dans ma vie. Je vois le soleil briller sur mon chemin ; le
premier pas que je ferai seule sur cette terre, je le ferai sous
son ardente chaleur ; tandis que l'hymne glorieux de la Nature
résonnera à mes oreilles. Adieu, Théophile ! je marche désor-
mais sur la Grande Route de la Vie, sentant au-dessur de moi
le bruissement des ailes puissantes de la Vérité dans les vents
de l'éternelle Liberté !
lU DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Telle est la conclusion du drame de Mme Clarence
Mackay.
Délibérément dépourvu de péripéties, il n'a pas la
prétention d'être un drame jouable, excepté peut-être
devant un public d'amis pour qui les idées comptent
plus que le reste. Et, en effet, il fut question, je crois,
de le représenter à Lakewood, chez Mme George
Gould.
J'espère que nos lecteurs auront goûté Tanalyse,
malheureusement trop brève, de cette œuvre au moins
originale. En dehors de sa valeur littéraire, que je
ne me permets pas de juger, puisqu'elle est écrite en
anglais, elle les aura intéressés par la hardiesse éner-
gique des idées et par l'inattendue curiosité d'esprit
qu'elle révèle chez son auteur. Et, enfm, n'est-il pas à
la fois paradoxal et significatif de voir fleurir dans le
milieu le plus pratique du monde, au sein des sociétés
de milliardaires, un tel poème de la divinisation de
l'amour, et, dans une contrée puritaine, éclore des
théories aussi humaines que celle-ci ; t L'Amour,
c'est toute la vie de la Femme I »
IL Y A AUSSI DES PAUVRES
te, mendiant, sont mes. -Où ^»»\'" *?,V,to.;?,^^-! to-
tion d'un philanthrope pratique. - Les Mill s hôtels. -Ues
criotion - Règlements. - La propreté. - La nourri ure. -
Les cha"mbres - Un bon toqué. - L'apostolat par la boxe.
J'ai déjà noté la sensation douloureuse qu'on ressent
à New-York, plus qu'ailleurs il me semble, au spec-
tacle de la misère. Les mendiants y sont très rares, et
on dirait que les pauvres se cachent. Un Américain
orgueilleux m'assure qu'il y a de l'ouvrage pour tout
le monde en Amérique, que même les bras manquent,
et il me montre, à l'appui de son dire, les colonnes
des journaux remplies d'offres d'emplois. Il parait
avoir raison : les malheureux ne doivent pas s aventu-
rer dans ce torrent d'énergie qu'est la ville d affaires,
. où leur faiblesse serait broyée, où leurs plaintes ne
seraient pas entendues. Le flot d'activité prospère de
la grande ville porte les misérables vers des golfes
éloignés connus d'eux seuls. C'est un compatriote qui
226 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS j
y a trouvé quelquefois des épaves françaises qui m*a l
conduit vers un de ces asiles. \
C'est un Mill's hôtel. !
On appelle ainsi d'immenses hôtels garnis qu'a bâtis 1
à New- York un millionnaire un peu philanthrope, un |
peu spéculateur, où Ton reçoit à la nuit, moyennant |
vingt sous, les hommes sans domicile et d'où les \
femmes sont exclues. Vingt sous à Nev^-York, c'est !
moins que dix sous en Europe; vingt sous, c'est à peu •
près l'unité du pourboire, c'est le prix qu'on vou \
demande pour blanchir une chemise, ou quatre mou- ]
choirs, ou quatre faux cols. \
On entre dans une vaste maison de huit étages dont ■
les portes sont ouvertes. Au rez-de-chaussée, deux ■
guichets où Ton délivre les clefs des chambres, j
moyennant le versement préalable des vingt sous. Une \
courcentrale, abritée par une verrière, et qu'enferment i
les quatre côtés de la construction, sorte de grand \
puits très clair, au fond duquel grouille, pendant le j
jour, la clientèle de Mill's hôtel. i
Mais j'ai hâle de voir les « chambres ». Il y en a ;
1,554 qui sont occupées tous les soirs. On en refuse ^
même des centaines par jour.
Des ascenseurs rapides montent et descendent cons- |
tamment du haut en bas de l'édifice. ]
Les chambres s'alignent le long de couloirs de ]
pierre et de fer, étroites comme des cabines, longues j
de 7 pieds sur 6. Les portes ne touchent ni le sol ni le j
plafond, elles sont séparées les unes des autres par S
une cloison de la même hauteur que la porte, de sorte j
que, pourtant indépendantes, elles communiquent i
toutes entre elles par le plancher et le plafond.
Il n\ a personne dans les c chambres > à cette i
IL Y A AUSSI DES PAUVRES m
'heure. Elles doivent être évacuées dès le matin neuf
heures, et restent libres jusqu'à cinq heures du soir.
Pendant ce temps, on fait les lits, on change les draps
et on nettoie.
I — Mais si, un matin, quelqu'un se dit malade?
f — C'est une affaire de jugement. Nous tâchons de
voir s'il est sincère ou non. S'il est sincère, nous lui
conseillons l'hôpital, car nous ne pouvons pas conser-
ver de malades ici, dans l'intérêt de lasanté des autres.
On ouvre pour nous quelques cellules : le mur est
blanchi à la chaux, un lit bas occupe toute la longueur
du réduit, une carpette au pied du lit, une chaise et
une petite armoire grillée de 50 centimètres. Rien
d'autre. Et, d'ailleurs, pas de place pour autre chose.
D'autres chambres qu'on loue 1 fr. 50 peuvent con-
tenir une malle, une petite table; une planchette est
clouée au mur, et elles ont une lampe électrique,
tandis que les chambres à 1 franc ne sont éclairées
que par la lumière des couloirs et, dans le jour, par
une petite fenêtre grillagée percée entre deux cellules.
A chaque étage, sur un palier central, sont instal-
lés des lavabos avec serviette et savon gratuits. Sur
une pancarte est écrit : t II est défendu de laver son
linge dans les toilettes >.
Nous descendons dans le sous-sol où sont les
douches. Cinquante cabines avec appareils automa-
tiques sont à la disposition gratuite des clients. A côté
des douches, plusieurs cuves de pierre munies de
robinets d'eau chaude et d'eau froide servent au
lavage personnel du linge. Juste à ce moment deux
gentlemen d'apparence parfaitement correcte, leur
chapeau de feutre dur sur la tête, en pardessus, sont
en train de laver un col et une paire de chaussettes
^28 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORÎ.ÉANS
qu'ils ont tirés de leur poche ; ils savonnent, ils frottent
ils rincent, ils tordent sans faire la moindre attention
àce qui sepasse autourd'eux; puis, ils vontétendre leur
linge lavé dans un séchoir chaud qui se trouve à proxi-
mité des cuves, en ferment la porte, et attendent qu'il
soit sec, en fumant une cigarette.
Ce qui me frappe le plus, ici comme partout,
d'ailleurs, en ce pays, c'est l'absence complète de gêne
et d'embarras. Les gens ne s'aperçoivent même pas
qu'on les regarde. Ils sortent leurs chaussettes de
leur poche comme on tire son mouchoir — ce qui
tendrait à prouver que tout est, en somme, affaire de
convention.
On peut manger si l'on veut dans l'hôtel. Mais il n'y
entre pas une goutte d'alcool. Le déjeuner du matin,
à six heures, coûte dix sous. Dans une vaste salle à
manger très propre, toutfe en briques vernissées, on
peut se faire servir une ou deux saucisses, ou du bœuf
avec deux petits pains et une tasse de café. Le lunch
ou second déjeuner coûte quinze sous. Il consiste en
un plat de viande, un plat de légumes, pain, beurre,
café, thé ou lait. Le dîner coûte le même prix; on y
sert une soupe, une viande, deux légumes, un des-
sert, du thé ou du café. De sorte que pour 2 francs
par jour, on est suffisamment nourri. C'est bon mar-
ché pour New-York.
— Mais beaucoup de gens qui sont là ne font pas
trois repas, me dit le directeur de l'hôtel qui nous
conduit. Soixante pour cent de nos clients louent
leurs chambres à la semaine, au mois et même à
l'année; quarante pour cent seulement louent à la
nuit.
— Quels sont donc vos clients ordinaires?
IL Y A AUSSI DES PAUVRES 22i^
— Des employés, des étudiants, des infirmiers, etc.
Ils ont ici toutes leurs commodités. Vous avez vu les
chambres, les douches, le lavoir, le restaurant. De
plus, on y reçoit leurs lettres, on y garde leurs
affaires. Pour vingt-cinq sous par mois, nous leur
donnons dans le sous-sol une boîte grillée qui ferme
à clef. Venez voir ce vestiaire.
C'était une espèce de cave entourée de grillages
derrière lesquels s'empilaient des centaines, des mil-
liers de valises et de malles et de paquets et de boîtes
de toutes sortes, des centaines de parapluies, de sacs,
de portemanteaux, des pardessus râpés et poussié-
reux, des étuis à violon et à guitare, des enveloppes
de papier d'où sortaient des chemises sales et de
vieilles cravates, cinq ou six bicyclettes rouillées,
tout le bric-à-brac de la misère en chapeau, toute
la richesse, tout le mobilier de centaines d'hommes
perdus dans la grande cité tourbillonnante, égoïste et
brutale.
Pourtant, à circuler dans les salles de lecture, les
fumoirs, les couloirs, les vestibules de pierre, garnis
de bancs, où des centaines d'hommes étaient assis,
fumant, causant, lisant, ou rêvassant, on n'avait pas
trop rimpression d'une misère définitive. C'était
comme une ambulance de blessés convalescents, mais
non pas de gens frappés à mort. Si, au lieu de les
voir là, j*avais rencontré dans la rue ces gentlemen en
chapeau melon, colletés et cravatés à la dernière
mode, quelques-uns gantés, je n'aurais pas fait de
différence entre eux et les banquiers du bas de la
ville. Mais, aperçus ainsi côte à côte avec des gens
sans linge ou dont le linge était sale, les marques de
la défaite frappaient davantage dans leurs physiono-
20
^30 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
mies fatiguées : la bouche mobile et nerveuse, le
sourcil un peu froncé, l'œil inquiet. Il y en avait de
vieux et de jeunes, de très vieux avec des barbes
grises, l'air résigné, docile et patient, de très jeunes
la lèvre à peine ombrée de moustache, les traits tirés
et l'expression dure. Et je ne savais qui je devais
plaindre davantage de ces vieillards exténués par les
tramways en démence et les bourrades des concur-
rents, et qui vont bientôt mourir, ou de ces jeunes
hommes dont le premier assaut a été repoussé et qui
venaient ici se recueillir un peu douloureusement,
avant de se replonger dans la marée qui gronde au
dehors.
Il était trois heures après midi. J'étais surpris de
voir tant de gens inactifs. Que font- ils là? Pourquoi
ces gens valides ne sont-ils pas dehors, à travailler, à
chercher un emploi, à se remuer enfin, comme font
toute leur vie les Américains?
Le directeur me dit :
— C'est que beaucaup d'entre eux ne travaillent
que le soir, et comme il fait très frc»d dehors, ils pré-
fèreat demeurer ici où ils ont chaud et où ils se
reposent. D'autres attendent des réponses. Voyez-les,
ils vont toutes les demi-heures au bureau demander
s'il n'y a pas de lettre pour eux. D'autres encore, des
courtiers, ont fini leur besogne dès midi, le reste du
temps ils fument, écrivent des lettres ou lisent les
journaux, ou jouent aux échecs ou aux dominos.
Je voulus voir les chambres des habitués, et nous
remontâmes dans un ascenseur.
On nous en montra d'abord uifô qui est habitée
depuis plusieurs années par un employé : juste la
pkce d'un lit bas et d'une malle sur laquelle repa-
IL Y A AUSSI DES PAUVRES 231
saient deux autres malles. Il y avait pendus au mur
deux énormes thermomètres à mercure hors d'usage,
deux photographies de femmes quelconques, trois
chromos représentant des femmes gracieuses et jolies,
au teint de dragée, encadrées de roses et de myosotis,
une brouette de muguets et de roses traînée par un
enfant nu; dans un coin, deux vieux parapluies; une
réclame de savon avec une femme et un bébé, nus
tous deux; un drapeau américain, une glace; accro-
chée à la porte, une boîte de fer-blanc renfermant
des brosses; sur Tunique planchette, des fioles, des
boîtes et une pendule sans aiguilles; coût : 550 francs
par année. Il y a dix ans que le même locataire
habite là.
— C'est un homme très bien, très distingué, me dit
le directeur de Thôtel.
J'aurais voulu voir cet original. Il n'était pas là.
Mais on me conduisit voir une autre chambre,
habitée par un autre original, depuis plusieurs années.
C'est un écrivain dont le nom est connu à New-York,
M. Francis Train, qui vient de publier dernièrement
l'histoire de sa vie. Il fut autrefois très riche, et ses rela-
tions étaient des meilleures dans la société américaine.
On nous prévient.
— Ne lui tendez pas la main, il refuserait de la
serrer. C'est un usage qui lui paraît stupide... Et puis,
ne lui dites pas « Monsieur ». Vous le froisseriez. Si
vous voulez lui faire plaisir, appelez-le citoyen.
Le directeur frappe à la porte de M. F. Train et
s'efface pour nous laisser entrer, car on ne peut tenir
à plus de trois dans cette cellule, qui n'a pas 2 m. 50
carrés et qui est encombrée de papiers. L'écrivain,
étonné de notre visite inattendue, nous fait asseoir
^232 DE ISEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
sur son lit recouvert d'un tapis algérien. C'est un
homme de soixante-dix ans, à la moustache blanche,
aux longs cheveux blancs éparpillés en auréole autour
de sa face rouge, singulièrement vivace et énergique.
Ce qui lui donne cet aspect de force, c'est l'éclat
inquiétant de ses yeux vert-de-gris.
— J'ai passé pour fou, me dit-il, et même les tri-
bunaux ont décidé que j'étais fou, en effet. Qu'en
savent-ils? Qu'ils lisent donc le Deutéronome...
Aux murs sont piquées une quantité de coupures
de journaux qui parlent de lui, de ses polémiques, de
ses aventures. Une illustration le représente en train
de se livrer à un assaut de boxe. Et je vois, accro-
chée dans un coin, une paire de gants de boxe. Je lui
demande ce que cela signifie?
Il se met à rire violemment et répond :
— Voici. Il m'arrive de parler quelquefois aux
habitants de l'hôtel, de tâcher de leur expliquer le
vrai sens de la vie, et il m'avait paru qu'ils se mo-
quaient de moi parce que j'étais vieux. Alors j'ai
voulu leur prouver que je n'étais pas plus sénile men-
talement que physiquement, et j'ai convoqué ici le
professeur Donovan, que vous connaissez. Je lui ai
flanqué une pile très confortable, en bas, devant les
habitants de l'hôtel. Je n'ai pas voulu abuser de ma
victoire, parce que c'est un professeur et que cela
aurait nui à sa réputation à New- York. Mais il a reçu
tant de coups de poing en quinze secondes qu'il ne
savait plus où il était. Depuis ce temps, on ne s(
moque plus de moi. . . La boxe est excellente pour fain
entrer les idées dans la tête.
Et il m'allonge sur l'épaule deux coups de poing
que je ne songe pas à parer.
IL Y A AUSSI DES PAUVRES 233
Je vois noué à sa boutonnière un long ruban tri-
colore, sale. Je le questionne sur cette singulière
décoration.
— Ce n'est pas une décoration, me dit-il. C'est un
ruban qu'un de mes amis m'a donné.
Je lui demande s'il se trouve bien là? Et pourquoi
il a choisi un Mill's hôtel ?
Il me regarde, étonné, et me répond sur un ton
presque scandalisé :
— Mais c'est le seul hôtel du monde absolumenl à
l'abri du fou I le seul endroit vraiment démocratique !
et où on ne voit personne, — ce qui est très impor-
tant dans la vie I
Sur ces mots, nous nous levâmes et nous prîmes
respectueusement congé de ce sage, sans lui tendre
la main, comme il le désirait.
LA POLICE PRIVEE
L'AGENCE PINKERTON
Histoires de voleurs. — Le goût du romaD-feuiUetoa. — L'auteur
visite la fameuse agence policière Pinkerton, célèbre dans le
monde entier. — Police en chambre. — Prudence des ban-
quiers. — Leur abonnement à l'agence. — Un record de
plus. — Le voleur américain est the best in the worldt —
Comment on force un coffre-fort. — Le bagage de voleurs. —
Leur intrépidité. — Le vol aux boîtes à lettres. — Le vol au
compte ouvert. — Archives de faux. — Les faux du monde
entier. — Les dossiers des bandes noires. — Éducation des poli-
ciers. — Les grèves de Pittsburg et l'agence Pinkerton. — Lei
agents assiégés. — Le bateau en flammes.
Vous avez dû entendre parler de Tagence Pinkerton.
C'est une agence policière qui est célèbre dans le
monde entier. Il en est question quelque part dans
les œuvres de Jules Verne, et son nom est mêlé à tous
les graves événements qui se sont passés en Amérique
depuis un demi-siècle. Elle a joué un rôle de police
important durant la guerre de Sécession et dans toutes
les grandes grèves des Etats-Unis, et c'est par elle
LA POLICE PRIVÉE 235
qu'a été retrouvé le fameux portrait de la duchesse
de Devonshire, par Gainsborough, volé à Londres le
% mai 1876 et repris à Chicago le 28 mars 1901.
Le goût du roman-feuilleton est un goût très géné-
ral et souvent très vif. Notre curiosité pour les his-
toires de voleurs, de fraudes, de contrebandes, pour
les assassinats, lespillages, les conspirations, neprouve-
t-elle pas la permanence en nous des traces pro-
fondes de nos anciens crimes, je veux parler des habi-
tudes de chasse, de lutte et de violence de nos
ancêtres? Ne vous êtes-vous pas surpris, dans votre
enfance, à la lecture des aventures de Cartouche, à
désirer obscurément qu'il ne fût pris que le plus tard
possible, et n'avez-vous pas poussé un soupir de sou-
lagement, quand, une fois de plus, il échappait aux
mains de ceux qui le poursuivaient?
De là vient, à coup sûr, en y ajoutant le charme du
mystère et le goût de la combativité, l'attrait puis-
sant qu'exercent sur notre imagination les choses
policières.
Je sais bien, pour ma part, que je n'ai pu résister au
désir de visiter cette fameuse agence Pinkerton, que
l'on m'avait représentée comme ayant des ramifica-
tions dans toute l'Amérique et même en Europe, en
Egypte, au Maroc et dans l'Afrique du Sud I
Que peut bien être une organisation pareille?
qu'est-ce qui en fait la force et la valeur? de quelle
série d'inventions ingénieuses, de quel arsenal de
trucs dispose-t-elle donc pour pouvoir ainsi entrer à
rimproviste dans les mille drames de la vie d'un si
immense pays?
On va voir que c'est beaucoup plus simple qu'on
ne pense.
236 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Le bureau central de l'agence Pinkerton est situé
à New- York, n° 57, Broadway, en plein centre des
affaires, au milieu de toutes les banques qui sont ses
meilleurs clients.
M. Pinkerton, fils du célèbre fondateur de Tagence,
m'aboucha immédiatement, et le plus aimablement
du monde, avec son gérant principal, M. Bangs, qui
voulut bien passer tout un après-midi à me rensei-
gner sur les méthodes de cette colossale entreprise.
M. Bangs fut et est encore le policier le plus habile
de la maison Pinkerton. G*est un h(rmme de cin-
quante-cinq à soixante ans, de haute taille, à barbe
poivre et sel, à la figure souriante et fine, à l'œil
pénétrant. Toute sa personne respire le calme et la
réflexion.
Il me fit d*abord visiter les trois étages de ses
bureaux, des enfilades de petites pièces discrètes et
silencieuses, où des employés écrivaient sans releyer
la tête, feuilletaient des fiches, classaient des dos-
siers.
Ce qui me frappa le plus, ce fut justement ce tra-
vail de paperasses et ce silence de bureaux d*hypo-
théques de province.
M. Bangs souriait de mon étonnement.
— Vous serez bien plus étonné encore, me dit-il,
quand vous saurez que c'est d*ici que, le plus sou-
vent, nous découvrons les auteurs des vols et dei
faux... Vous le comprendrez tout à l'heure.
En attendant, voici ce qu'il m'exposa :
— L'agence Pinkerton emploie huit cents détec-
tives.
€ Elle est subdivisée en trois régions : Est, Centre,
Ouest.
I
f
LA POLICE PRIVÉE 237
f La division de TEst comprend les villes de New-
York, Boston, Philadelphie et Montréal; celle du
Centre, Saint-Paul, Chicago, Saint-Louis et Kansas
City; celle de TOuest, Denver, Portland, Seattle et
San-Francisco. II existe une agence Pinkerton dans
chacune de ces villes. Les quartiers généraux sont à
, New- York, Chicago et Denver; l'administration cen-
trale, à New-York.
« L'agence s'occupe de la police secrète à Pusage des
grandes corporations, des compagnies de chemins
de fer, des banques, des maisons de commerce, des
avocats et des particuliers. Elle ne fait pas d'espion-
nage au service des projets de divorce.
— Pourquoi cela? demandai-je à M. Bangs.
— Parce qu'il existe en Amérique un très fort pré-
jugé contre ce genre de police, et nous tenons à
ce que nos détectives restent en faveur auprès du
public.
« L'agence Pinkerton est employée par 1' c Ame-
rican Bankers' Association », une société fondée
par des banquiers pour la poursuite et l'arrestation
des voleurs de banques, et dont font partie la majo-
rité des institutions financières des Etats-Unis. Elle a
pour principe de ne jamais lâcher le voleur qui l'a
volée, et lorsque, faute de preuves suffisantes, il lui a
été impossible de le faire condamner pour un vol
dont un de ses membres a souffert, elle le suit, le
traque, fouille dans son passé et n'a de cesse que
lorsqu'elle a découvert qu'il est l'auteur de quelque
autre méfait qui permette de le faire arrêter. Aussi
les vols dans les banques apparten iLt à cette société
sont-ils devenus assez rares; les voleurs savent cela,
et ils préfèrent s'attaquer aux banques qui ne font pas
238 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
partie du syndicat Pinkerton dont les noms sont
publiés partout.
— Et quels sont, à votre avis, les voleurs les plus
habiles, demandai-je à M. Bangs, les Anglais, les
Français, les Chinois, les nègres? »
11 sourit, hocha légèrement la tête, et, sur un toa
modeste :
— Je crois que ce sont les Américains...
— Ths hest in ihe world /... ne pus-je m'empêcher
de dire en riant :
Puis il m'expliqua :
— Les voleurs les plus difficiles à attraper appar-
tiennent à une classe de bandits qui ne se trouve dans
aucun autre pays, et qu'on appelle ici c yeggs » ou
c hobos ». Ce sont des voleurs vagabonds auxquels
on ne connaît point de résidence permanente, vivant
tantôt dans une grande ville, tantôt dans une autre,
toujours dans les quartiers pauvres, où leur pré-
sence n'est pas remarquée, et qui vont commettre
leurs vols dans les petites villes de la campagne. Ils ne
voyagent que la nuit, se cackant dans les wagons vides
des trains de marchandises, ou allant à pied le long
des voies de chemin de fer, se blottissant le jour dans
les bois, dans quelque grange abandonnée, volant leur
nourriture dans les fermes ou dans les magasins isolés
qu'ils rencontrent sur leur chemin. Ils n'emportent avec
eux qu'un petit flacon de nitroglycérine, un peu de
savon, des capsules et quelques petits coins destinés à
élargir les fentes laissées par les portes àts coffres- forts
où ils inlroduisentleur explosif. Les outils encombrants
dont ils peuvent avoir besoin, marteaux, leviers, barres
de fer, sont volés dans quelque gare ou quelque forge du
voisinage, et abandonnés sur place après le vol. Rien,
LA POLICE PRIVÉE 239
en un mot, ne les distingue des nombreux vagabonds
— « tramps i — inolTensifs qui traversent constam-
ment le pays.
« Ces bandes s^attaquent invariablement aux ban-
ques de villages où il n'y a pas de police communale,
let où il leur est facile de se rendre maîtres du gar-
dien employé par la banque. Une fois entrés, ils glis-
sent leur nitroglycérine dans les fentes du coffre-fort,
les bouchent ensuite hermétiquement avec du savon,
et en détachent la porte par l'explosion d'une capsule
qui met le feu à la nitroglycérine. S'ils sont dérangés,
et au moindre danger, ils n'hésitent pas à se
servir d'armes à feu; le meurtre ne compte pas pour
eux. Il leur est ainsi arrivé de tenir toute la popula-
tion d'une bourgade en échec pendant que le vol de
la banque s'accomplissait. Puis ils s'enfuient et se
perdent dans quelques bois des environs, pour s'en
retourner comme ils sont venus.
« Dans les grandes villes, les vols les plus com-
muns sont les vols de boîtes à lettres, les vols commis
hardiment dans les banques en plein jour et ceux qui
sont commis à l'aide de faux.
« Par exemple : on brise pendant la nuit, dans le
voisinage d'une banque, une boîte à lettres, on prend
l'empreinte de la sernire, et l'on fait forger des clefs
lavec lesquelles il devient possible d'ouvrir un grand
nombre de boîtes qui ont la même fermeture.
« Ou bien, une personne, dans une banque,
compte l'argent qu'elle vient de toucher en billets ;
son attention est distraite un instant par un complice,
elle tourne la tète : plus de billets ; et ainsi de suite,
avec des variations à l'infini.
€ Ou bien encore : X ouvre un compte dans une
240 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
certaine banque à New-York. Son complice, Z, ouvre
un compte dans une banque de Chicago. Pendant un
certain temps ils déposent de l'argent, ils en reti-
rent : la confiance s'établit dans la banque ; ils sem-
blent être parfaitement honnêtes et personne ne les
soupçonne. Un beau jour, X se rend à sa banque à
New-York, prétendant avoir à faire une remise à un
créditeur quelconque demeurant à Chicago. Il achète
une traite de 200 dollars. Cette traite est payable à
Tordre de Z;elle est tirée par la banque de New-
York sur ses correspondants de Chicago. X, en
ajoutant seulement deux zéros, en fait une traite de
20,000 dollars. Il l'envoie à Z, qui la dépose à sa
banque, où on le crédite des 20,000 dollars. Un jour
ou deux se passent; X et Z ferment leurs comptes à
leurs banques respectives et disparaissent. Le vol
n'est découvert que lorsque la traite, ayant passé par
le Clearing Ilouse, est retournée à la banque de New-
York, qui l'a émise, — et X et Z sont déjà au Canada. »
M. Bangs me conduit dans un petit bureau spécial,
le bureau des faux, où il me montre la plus com-
plète collection de falsifications de chèques et de
titres qu'il soit possible de voir : des faux complets,
des faux partiels, les grattages, les peinturages des
papiers de couleur, les surcharges, les décalquages,
que sais-je encore ! Il y a là les calques de tous les
faux que l'agence a pu se procurer, même en dehors
de sa clientèle. Sitôt qu'un faux est connu, l'agence
demande à la banque, ou au particulier qui en est la
victime de lui laisser prendre un calque de la pièce
falsifiée. Rapporté à l'agence, ce calque est l'objet
d'une étude approfondie de la part des employés spé-
cialistes.
LA POLICE PRIVÉE 24t
— C*esl ainsi, me dit M. Bangs, que, comme je
vous le disais tout à l'heure, nous pouvons suivre-
toutes les pistes des faussaires, et qu'il en est bien
peu qui nous soient inconnus ici.
« Ajoutez à cela les photographies, les fiches da
renseignements sur les mœurs, les goûts, les habi-
tudes, les relations de six à sept mille criminels, et
vous comprendrez que le métier de policier n'est pas
aussi romanesque qu'on le croit généralement dans le
public, sur la foi des romans-feuilletons.
« En effet, nos plus importantes découvertes se
font chez nous, sans même quitter les bureaux de
l'agence. Avec ces portraits et les signalements qu'ott
nous envoie, avec les doubles de leurs faux anté-
rieurs et les nouveaux faux pour lesquels on les re-
cherche, en étudiant de près leur manière de faire,
en procédant par comparaison et par analogie, il nous
devient souvent aisé de dire d'avance qui est ou qui peut
être l'auteur de tel ou tel faux, de tel vol, de tel crime.
— Et comment recrutez-vous votre personnel? Il
doit lui falloir des qualités bien spéciales?
— Nous trouvons nos hommes dans toutes les
classes de la société, me répond M. Bangs. Naturelle-
ment nous choisissons des gens intelligents et dis-
crets, autant que possible silencieux et réfléchis,
alertes et décidés. Mais nous n'acceptons que les
sujets sans expérience, afin de les former nous-
mêmes. Les chefs doivent tous avoir passé par la
filière, commençant au bas de l'échelle et avançant
selon leurs aptitudes et leur mérite.
Je me souvins de l'histoire de la grève de
Pittsburg, il y a une dizaine d'années. M. Bangs^
21
242 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
m'en rappela les détails. Les chefs des aciéries du
Trust de Facier avaient appelé à leur aide Tagence
Pinkerton pour protéger contre les grévistes les
ouvriers qui voulaient travailler. Un millier d'hommes
avaient été envoyés à Pittsburg par l'agence.
On les avait armés de revolvers et de coups-de-poing
américains. Le bateau qui les amenait par la
rivière avait été tenu en échec par les grévistes qui
s'opposaient à leur débarquement. Comme les agents
ne se souciaient pas de débarquer devant des hommes
furieux, ils attendaient à bord un moment favorable.
Mais les grévistes, impatients d'entamer la lutte,
s'étaient emparés de centaines de barils de pétrole
qui stationnaient sur les quais, les avaient vidés dans
le fleuve, y avaient mis le feu... Bientôt le bateau fut
environné de flammes et commença à brûler... Les
policiers durent déguerpir...
— Depuis cet événement, me dit M. Bangs,nous ne
nous occupons plus de grèves. »
En Amérique, on est, avant tout, pratique, — on
ne s'entête pas.
UN COLLEGE DE FILLES
SMITH COLLEGE
RancuHe du wyageiir contre le mauvais hôte puritain. — Sym-
pathie pour CromweU. — Smith Collègue. — La prière du
matin. — Sérénité. — Liberté et règlements. — Programme
des cours. — Exercices physiques obligatoires. — Leçon
de littérature. — Alfred de Musset et le hockey. — Succès
des cours de sciences. — Goût pour la dissection. — La
blonde miss et le petit chat. — Anna et Réginald. — La vie
intime. — Les dormitories. — L'auteur est invité à déjeuner
et à dîner au collège. — Il est puni de sa curiosité, car il
mange mal. — Le professeur de psychologie sur la glace.
— Réunions du soir. — Parties de traîneau dans la neige. —
Les chambres d'élèves. — Les fiancés. — Pipes et photogra-
phies. — Les carnets de chèques pour toilettes. — Les élèves
pauvres se font servante!.
A Northampton, petite ville du Massachusetts, de
15,000 habitants, entre Albany et Springfîeld, Smith
Collège a été fondé en 1875 par la philanthropie d'un
particulier, comme d'ailleurs, la plupart des institu-
tions utiles des États-Unis.
tu DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
C'est rhiver, le plein hiver, au milieu de janvier,
:par un affreux temps glacé, que je suis arrivé à Nor-
thampton. C'est ce soir-là, que le patron de l'hôtel
Norwood, le seul convenable de la ville, refusa, —
malgré les 35 francs qu'il me fit payer par jour — de
me donner quoi que ce soit à manger, même une sand-
wich, parce qu'il était plus de huit heures, et que je
dus, par deux pieds de neige, aller chercher un bout
de pain et de viande à travers cette ville déjà en-
dormie que je ne connaissais pas. Je me souviendrai
longtemps de ce descendant des quakers qui me rendit
Cromwell encore plus sympathique.
Le collège est bâti au haut de la principale rue de
la petite ville ; les bâtiments scolaires, la chapelle, les
•dormitories, s'espacent à travers de larges pelouses
plantées de beaux arbres. Ils sont bâtis en briques et
en bois, d'architecture variée.
Je désirais beaucoup assister à l'arrivée des élèves
pour la prière dans la chapelle. Malgré le froid mati-
nal, j'étais là avant huit heures et demie. Je les vis
arriver, en effet, alertes et rieuses, rosies par le froid,
coiffées crânement de bérets à longs poils rouges,
Terts, blancs, bleus, noirs ou écossais, les pieds
«haussés de caoutchoucs fourrés, les mains dans les
poches de leur veste-tailleur, comme des garçons, une
serviette bourrée sous le bras, ou balançant à la main
quelques livres attachés par une courroie. C'étaient de
grandes jeunes filles de dix-huit à vingt-quatre ans, à
l'œil éveillé, sans aucune gêne, ni l'ombre de timidité
dans leur allure un peu garçonnière, mais aussi sans
la moindre effronterie dans le regard. Rien de ce
trouble un peu inquiétant ou de cette hardiesse
déconcertante qu'on remarque souvent chez les jeunes
UN COLLEGE DE FILLES Î45
filles des pays latins, quand elles se trouvent devant
les hommes.
Je me tenais sur le seuil de la chapelle. Elles pas-^
saient devant moi en secouant la neige de leurs caout-
choucs et, cessant de rire, elles entraient, allaient
prendre place en silence sur des chaises où un livre
de cantiques était posé. C'était une grande salle nue
sans aucun appareil de culte. 11 y avait seulement
dans le fond une large estrade avec un orgue à tuyaux
contre le mur, et, sur le devant, un prie-Dieu avec
ime bible. Quand l'heure eut sonné, le président de
l'université monta sur l'estrade et, soutenu par le
chant de l'orgue, entonna un cantique que tout le
monde chanta avec lui, livre ouvert. Le président
était un homme d'une cinquantaine d'années, habillé
d'une longue redingote noire; sa figure austère et
pleine de rides, rasée, s'encadrait d'un collier de poiis
rares. Je me représente ainsi les passagers puritains
du May Flower qui fuirent au dix-septième siècle
l'intolérance de Cromwell.
Quand le cantique fut achevé, il lut une page ae
la Bible, puis chanta de nouveau un cantique. Enfin,
s'agenouillant, il dit tout haut une prière, et il se tut
en mettant sa tête dans ses mains. Toutes les jeunes
filles présentes — ai-je dit que j'en comptai huit ou
neuf cents? — baissèrent comme lui la tête, et,
pendant une minute ou deux, parurent se recueillir
dans une méditation profonde. Alors, l'orgue com-
mença un air de cantique très doux, très lent, que
tout le monde répéta. Une singulière sérénité planait
sur la froideur de cette cérémonie. Je regardai avec
curiosité la salle pleine de ces jeunes filles, tout â
Theure vivaces et rieuses ; toutes à présent avaieni
21
U6 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
une expression grave ; leurs yeux regardaient devant
elles, sans rien fixer, pas même la figure du président,
pas un instant elles ne détournèrent la tête ni ne sou-
rirent, ni n'eurent le moindre signe de distraction.
Pendant la prière et les lectures, un silence complet
absolu; pendant les cantiques une immobilité de
statues.
Tableau délicieux et rare de fraîcheur et de santé,
de jeunesse attentive et sérieuse, que je n'oublierai
jamais.
Étaient-elles donc toutes des filles de puritains du
Massachusetts ? Non pas. Il y avait là des protestantes
de toutes les confessions, des catholiques et des juives.
Elles venaient de tous les coins de TAmérique, de Tln-
diana, de la Louisiane, du Texas, du Colorado, de la
Californie. Les unes étaient blondes comme du lin,
les autres brunes comme des tsiganes, d'autres d'un
roux de cuivre.
D'après les règlements du collège, toutes les élèves
sont tenues d'assister à la prière du matin, quelle
que soit leur religion. Pourtant il n'y a pas de contrôle.
Mais l'élève qui manque aux prières doit chaque
semaine le consigner sur une feuille, avec l'explication
de son absence, et envoyer cela au président de l'uni-
versité.
J'ai trouvé véritablement extraordinaire cette dis-
cipline obtenue par une telle liberté.
Quand la cérémonie fut achevée, la salle se vida
sans bruit. Dehors, les conversations et les rires
recommencèrent ; les élèves se dirigèrent séparément
ou par groupes vers les bâtiments des classes, et je
les y suivis.
Je fus assisté dans ma visite par une charmante
UN COLLÈGE DE FILLES ^"^
m,i nrofesse la littérature française en Amérique
denub onïtemps, et dont l'enseignement est très
Sté là bas On m'avait parlé d'elle à Brooklyn avec
rpts grands éloges, et [e fas bien aise de la trouver
Il nour me guider, pour me renseigner.
imi h Colfege est un établissement d'enseignemen
supérieur qui équivaut, par son f^J^^itiZ
cours secondaires et à nos lycées de fille.. Le but d«
l'institution n'est pas de préparer les jeunes fille à
une profession particulière, mais de combiner les
avant'^ages d'une haute culture intellectuelle avec ceux
d'une discipline libérale et d'une vie confor uble^
L'établissement reçoit les jeunes filles de tous lea
coins de l'Amérique. La plupart sont originaires des
comtés de Massachusetts, del'Illinoisetde New-York
Maï d'autres supportent courageusement un exi plus
Stain et arrivent un beau jour, seules avec eurs
Ses, du Texas, de la CaMornie ou du Maryland .
certaines même, des Bermudes et d Ilawai.
Toutes les classes de la société américaine y sont
reprSntée . U fille d'un industriel millionnaire s'y
rencontre tous les jours avec celle d'un charpentier
rd'unrservante,'etle caractère ^^-^^^^l^
l'institution est tel que les moins favorisées de la
fortune n'ont à souffrir d'aucune humiliation, de
nu mépris dédaigneux de la part des privilégiées,
ta dSnce entre les membres de cette petite cora-
munauirnese fait remarquer que par les innocents
Xements de luxe et de confortable que s accord nt
' les ieunes filles riches. Mais le prestige de 1 intelli-
gence suffit à rétablir ici l'équilibre détruit par la
puissance du dollar.
Î48 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Certains cours sont obligatoires, les autres facul-
tatifs. Mais le règlement impose aux étudiantes quinze
heures de cours par semaine.
Le programme des études littéraires porte sur la
philosophie, la psychologie, la logique et l'esthétique,
sur la littérature biblique et la religion comparée.
Une place importante est laissée à la sociologie et à
l'histoire : histoire de l'Amérique, histoire de l'Eu-
rope et particulièrement de la France et de l'Angle-
terre. Pas de géographie. Mais un soin particulier
est donné à l'étude des langues et littératures ètran-
•gères, allemandes et françaises surtout.
Le programme des sciences théoriques est moins
Kiéveloppé que celui des lettres. Mais ici, comme en
Angleterre, le caractère pratique et expérimental des
études scientifiques triomphe. Les mathématiques
n'ont qu'une place secondaire. L'étude des sciences
naturelles se substitue aux spéculations théoriques et
transcendantes, et les exercices consistent surtout en
•travaux pratiques : manipulations et dissections.
Enfin la préoccupation dudéveloppement esthétique
-se manifeste non seulement par l'étude spéciale du
dessin d'après nature, de la perspective, de l'art ancien
«t moderne, de la musique instrumentale et du chant,
mais encore par l'importance donnée aux exercices
physiques. Le point de vue hygiénique n'importe pas
seul et l'intention évidente des éducateurs est de
donner avec la vigueur physique, la souplesse, l'agi-
lité et la grâce des mouvements.
J'ai traversé plusieurs cours, enm'arrêtantun quart
d'heure dans chacun.
Le professeur de psychologie, jeune encore, le front
iarge, la barbe noire en pointe, le nez chaussé de
LN COLLÈGE DE FILLES 249
lunettes d'or à la manière allemande (car c est, jus-
qu'à présent, la mode allemande qui domine dans les
universités américaines), interrogeait une vingtaine
d'élèves sur le mécanisme de Tattention, les phéno-
mènes d'inhibition et de réceptivité, d'après James
et Spencer.
Au cour d'italien, j'entendis expliquer un poème
de Carducci. Une jeune fille italienne, brune et virile,
aux dents éclatantes, un binocle d'or devant ses yeux
de flamme, les mains baguées, une voilette brune
. relevée sur le chapeau et un boa autour du cou, par-
lait avec rapidité, ponctuait ses explications et ses
interrogations de va bene incessants. Je l'avais ren-
contrée la veille chez Mlle Vincens ; elle m'avait eu
l'air de connaître toute l'Italie et tous les Italiens,
s'était dite amie intime d'Eleonora Duse, de Mascagni,
de Marconi, des ministres, des ambassadeurs et
m'avait raconté qu'elle écrivait des articles dans les
journaux de Boston et les revues italiennes.
Dans une classe de français, on expliquait Mlle de
la Seiglière ; dans une autre, le Souvenir d'Alfred
de Musset, comparé à la Tristesse d'Olympio d'Hugo
et au Lac de Lamartine. C'est Mlle Vincens qui faisait
ce cours.
— Nous admirons Hugo et nous aimons Lamar-
tine, disaient les jeunes Américaines à leur profes-
seur. Quant à Musset, nous ne comprenons pas ses
sentiments...
Je goûtai fort cette sincérité. Comment ces intelli-
gences lucides mais si positives, ces âmes froides et
ignorantes, ces natures passionnées de sport et de
mouvement eussent-elles pu comprendre la poésie
du souvenir, cette analyse subtile des expériences
250 DE NEW-YORK A U NOUVELLE-ORLÉANS j
du cœur, les délices du rêve et de ses joies mala- |
dives :
Le seul bien qui me reste au monde J
Est d'avoir quelquefois pleuré... ^
Et je ne pouvais m'empêcher de rire à l'idée d'une J
jeune Américaine, sortant d'une folle partie de ;
basket-ball ou de hockey sur la glace, et qui se trouve i
devant ces deux vers I
Je me rappelle mon étonnement quand j'appris, au î
Conservatoire de Boston, qu'il y avait des jeunes filles j
qui jouaient du trombone, et, à l'Institut technolo- \
gique, qu'une étudiante suivait les cours de cons- \
truction navale. J'ai progressé depuis, et je m'éton- \
nerai désormais difficilement. ^
Aussi ne suisse pas surpris d'apprendre que les 1
cours les plus suivis sont ceux de physique et de i
sciences naturelles. Il y a cent cinquante élèves au j
laboratoire de physique, une cinquantaine au cours ]
de géologie et j'en trouve une douzaine au cours ]
d'anatomie. Quelques-unes étudient l'efïet de la J
lumière sur le ver de terre, les autres sont en ce ]
moment acharnées à la dissection de deux chats dont l
elles se sont partagé les membres. Elles étudient le ]
système circulatoire, le régime des artères et des \
veines. Les unes colorent les artères en bleu et les \
veines en rouge. Les autres, armées d'un scalpel j
et d'une loupe, tranchent minutieusement des mem- \
branes délicates, séparent des chairs saignantes, j
dépiautent et désossent avec une dextérité de gentils ^
bouchers fantastiques qu'on imaginerait dans des eau- \
chemars. Je leur parle, en feignant d'être émerveillé ]
qu'elles puissent se livrer sans dégoût à celte besogne j
8 UN COLLÈGE DE FILLES 251
à laquelle elles ne sont pas obligées. Elles me
regardent en riant de leurs bouches roses et de leurs
yeux bleus qui luisent d'espièglerie.
^ — Mais j'aime beaucoup les petits chats I me dit
Tune, la plus jolie, avec un rire charmant.
--- Alors, répliquai-je, comment faites-vous pour
avoir tant de plaisir à les tuer et à les couper en petits
morceaux?
Elle rit plus fort :
— Justement I Je les aime beaucoup mieux depuis
que je sais comment ils sont faits? Ce sont des petits
chefs-d'œuvre, je vous assure...
Et elle est très sincère.
— Tenez, ajoute-t-elle, celle-ci était une jolie
petite chatte que nous appelions Anna. Voyez-vous ses
jolies pattes.
Elle caressait, en parlant, les petites pattes de
velours noir, mortes, aux griffes rentrées.
— Celui-ci était un gros chat qui s'appelait Red-
nald. ^
Sa tête était encore là, séparée du reste du corps.
Avec ses yeux fermés et ses longues moustaches
blanches, il semblait dormir.
Par goût, je n'aime pas beaucoup l'anatomie pra-
tique. La chair vive, le sang, le spectacle de la mort
m apparaissent plutôt comme des choses terribles.
Mais je n'étais pas fâché d'avoir vu cela. Je jetai un
coup d'œil encore aux squelettes, aux bocaux remplis
de poulets, de grenouilles et autres bêtes conservées
dans l'alcool, et après avoir dit adieu à ces mignonnes
« amies des bêtes », je m'en allai à la salle de gymnas-
tique pour voir fonctionner des anatomies vivantes.
Dans une vaste salle luxueusement aménagée, une
252 DE NEW-YORK A Lk NOUVELLE-ORLÉANS
quarantaine de jeunes filles exécutent avec un
ensemble remarquable des mouvements rythmiques
des bras, des jambes, des reins, sous la direction
d'une petite femme jolie, d'aspect frêle et mignon,
aux cheveux crépelés, aux grands yeux gris ombrés de
très longs cils, dont le ton autoritaire de jeune capo-
ral étonne et ravit.
Les élèves sont vêtues d'une culotte de serge bleue
très ample et d'une veste de même couleur serrée à
la taille et ornée d'un large col marin à raies blanches.
Les manches relevées jusqu'au coude dégagent les
bras; les pieds sont chaussés de sandales, les cheveux
nattés et retenus par un ruban. Toutes ces figures
sont sérieuses et attentives au commandement. De
même qu'à la chapelle, le matin, pas une distraction,
pas un sourire. Certaines portent des lunettes d'or
aux branches recourbées.
Sur un geste du petit caporal aux yeux gris, les
rangs se rompent brusquement et, avec une sou-
plesse, une agilité de jeunes chats, les élèves se diri-
gent vers les trapèzes, les échelles, les cordes et les
mâts.
Puis le professeur organise une partie de basket-
bail. C'est un jeu qui consiste, pour deux équipes
opposées, à s'emparer d'un ballon, à se l'envoyer de
l'une à l'autre pour arriver à le lancer dans un filet
qui se trouve à l'extrémité de chaque camp : quelque
chose comme un football, moins brutal. Ces jeunes
filles mettent à ce jeu une animation sans pareille,
une passion, une conviction, un entrain qui éclairent
soudain des coins cachés de leur psychologie.
Après ces exercices, la douche. Après la douche,
vme promenade de récréation. Puis le repas...
UN COLLÈGE DE FILLES &*
Je vous ai montré la variété de programmes d'un
collège de filles américain, l'aspect des cours avec les
élèves coiffées de bérets multicolores ou de chapeaux
de feutre à rubans, boas au cou, manchons sur les
genoux, Tanimation, le grouillement de fourmilière
des couloirs, que les jeunes filles traversent pour aller
d'une classe à l'autre en causant, en riant, mais en
se dépêchant toujours, sans arrêt ni ennui. Un ins-
tant j'avais eu la sensation de la même activité qui
me frappa dans les grands immeubles d'affaires de
New-York. Et à la fin de la journée, je me demandais
si j'avais eu devant moi douze cents jeunes filles réel-
lement passionnées de science et de culture, ou bien
si ces grands enfants ne ressemblaient pas plutôt à
leurs pères par le goût de l'activité, par l'habitude de
l'obéissance à une discipline résolue et consentie.
Je fus moins embarrassé pour juger de leurs vrais
goûts quand je les observai dans les dormitories et
dans leurs récréations. Ici, en première ligne, le
goût du confortable ; là, l'irrésistible besoin de mou-
vement, qui sont les indiscutables marques du tem-
pérament américain.
Pour vous aider à vous faire une opinion à cet
égard, je vais essayer de reconstituer ici l'emploi des
journées d'une jeune fille au collège.
Sa vie se passe, en dehors des heures de cours,
dans le dormitory ou en plein air. Ces dormitories,
au nombre de treize à Northampton, ont été bâtis
soit par les soins du collège, soit par des particuliers
qui en ont fait don à l'institution. Ce sont des sortes
Î'U DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
de grandes villas de bois ou de briques, de style colo-
nial, avec un perron abrité par un portique grec à
colonnes. Disséminées parmi les pelouses, cachées à
demi par les grands arbres du parc, elles ont, au lieu
de fair de casernes moroses de nos lycées français,
Taspect riant de maisons de campagne. Le lierre et
les plantes grimpantes encadrent les fenêtres à guil-
lotine et les Windows, montent jusqu'au faîte des
pignons et des tourelles. Des vérandas et des balcons
de bois ajouré, ornés de balustres sculptés, laissent
pénétrer à flots l'air et la lumière. Chaque habitation
est organisée autant que possible comme l'est une
maison particulière. Elle a son salon, sa salle à man-
ger, ses cuisines, ses chambres chauffées à la vapeur,
confortablement et agréablement meublées. Chaque
étudiante a la sienne, qu'elle aménage à sa fantaisie.
Après avoir, le matin, pris son bain ou son tub vers
sept heures et demie, fait sa toilette, l'élève de Smilh
Collège descend à la salle à manger et y prend son
premier déjeuner, composé de café au lait ou de thé,
d'œufs et de viande. Puis elle remonte dans sa
chambre, la range et l'époussète elle-même. A huit
heures et demie, elle se rend, comme je l'ai dit, à la
prière, puis aux cours. Ces cours se succèdent jusque
vers midi.
A la sortie des cours, elle fait une promenade à pied,
va en viîle |X)ur ses courses et ses achats. A une heure,
elle rentre au àormitory pour le lunch. Si elle ne
rentre pas, si elle déjeune au restaurant ou avec une
amie dans une autre pension, — elle est absolument
libre, — ii faut qu'elle prévienne la surveillante.
Celles qui sont assez riches usent beaucoup du res-
taurant, caï la cuisine des dormitories laisse plutôt à
UN COLLÈGE DE FILLES 255
désirer. Je parle ici en général, bien entendu, car je
fus, dans deux des principaux dormitories de Smith
Collège, admis à la table du lunch et du dîner avec
une bonne grâce hospitalière dont je ne saurais mé-
dire sans ingratitude.
Les salles à manger sont garnies de six ou sept
tables de douze couverts présidées par les surveil-
lantes ou par les élèves les plus âgées, qu'elles dési-
gnent elles-mêmes. Avant le repas, tout le monde
baisse la tête sur son assiette quelques secondes et
fait une oraison mentale dans un silence absolu.
Le lunch, ce jour-là, consistait en une soupe aux
lentilles, un rôti de bœuf, des légumes et un dessert
qui était une sorte de gelée au café sans grande
saveur. Le dîner était fait de côtelettes d'agneau
aux petits pois, de pommes frites, de conserves de
pêches et d'un gâteau au chocolat. En guise de bois-
son, je dus me contenter d'eau glacée et de cacao
léger.
Malgré cela, ces repas sont charmants. Aussitôt la
prière finie, les conversations vont leur train, mêlées
de gentils rires décents et retenus. Toutes ces jeunes
filles sont d'une fraîcheur agréable et d'une gaieté
naturelle et saine qui fait plaisir à. voir. Il y en a de
brunes, mais la plupart sont blondes, de toutes les
variétés du blond; certaines chevelures sont presqu-e
blanches, avec des reflets de frisottante et légère
soie, d'autres ondulées et profond^s,^ ardentes et'
chaudes comme un miel doré où l'on aurait sculpté
des volutes; à côté des cheveux pâles comme de la
cendre, des crinières fauves, rousses, presque rouges,
mai<s aussi, quoique moins nombreuses, des filles
brunes aux yeux noirs, à la peau mate, signe visible
256 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
des extraordinaires mélanges des émigrations Scan-
dinaves, germaniques, anglaises, slaves, néerlan-
daises, écossaises, espagnoles, italiennes et françaises,
qui constituent le tond de la race américaine.
Après le lunch, les jeunes filles sont libres soit de
monter dans leur chambre pour travailler, soit d'aller
se promener. « Libres » est une façon de parler, car,
au contraire, elles sont termes deprendre qicatrehôures
d'exercice par semaine. Elles peuvent choisir entre
la promenade à cheval (ici, les femmes montent à
califourchon), la promenade à pied, le patinage, le
golf, le tennis, le hockey, l'aviron, la natation, le
basket-ball. Même, en première et en deuxième
année, les exercices gymnastiques, sous la direction
d'un professeur, sont obligatoires de décembre à
Pâques. Si quelque raison les empêche de se livrer
aux exercices prescrits, elles doivent, comme pour
les manquements à la prière du matin, consigner
leurs excuses sur une petite carte préparée à cet effet
qu'elles envoient au président de l'Université.
J'ai assisté, un après-midi, à un patinage. L'étang
est situé tout près du collège, dans un bas-fond en-
touré de vallonnements où s'espacent des villas. Il
faisait un superbe temps d'hiver. Deux ou trois cents
jeunes filles et quelques jeunes garçons patinaient
avec un entrain sérieux et forcené. Je revis là le pro-
fesseur de psychologie qui, le matin, enseignait le
mécanisme de l'attention d'après James et Spen-
cer, et le professeur d'histoire. Ils n'étaient pas les
moins ardents à tracer des ellipses rigoureuses sur la
glace. Mais ici, comme partout, comme à la prière du
matin, comme à la salle de gymnastique, on avait
surtout l'impression d'un devoir qu'on remplit, d'un
UN COLLÈGE DE FILLES 257
entraînement ou d'une discipline qu'on subit. Et
comment pourrait-il en être autrement, puisque le
sport est obligatoire ? Ce qui pour nous est un jeu,,
un amusement, devient ici une habitude, excellente,
d'ailleurs, utile et saine, puisqu'elle contribue à pro-
duire ces corps solides et souples et ces visages frais,
mais d'où l'idée de plaisir, d'expansion joyeuse est
absente.
A six heures, le dîner. Après le dîner, on organise
de petites sauteries qui durent une demi-heure, pour
la digestion sans doute. Puis, ce sont des auditions
de lectures à haute voix dans un petit cercle, en fai-
sant du crochet, ou la préparation des cours dans les
chambres, ou des représentations dramatiques entre^
les élèves, ou des réunions dans les clubs, ou bien
encore des promenades en voiture ou en traîneau
jusqu'à dix heures du soir. Ces promenades du soir
ne sont permises que si l'une des dames commises à
la surveillance de l'habitation veut bien accompagner
les promeneuses. J'ai vu, un soir de février, le départ
d'une de ces excursions nocturnes. On avait com-
mandé un vaste traîneau à deux banquettes tiré par
quatre chevaux, où prirent place une vingtaine de
jeunes filles. Enveloppées de fourrures, elles grim-
paient lestement dans le traîneau en riant et chaque
nouvelle arrivante était saluée par un chœur de bien-
venue à deux voix, que chantaient toutes les autres.
La neige couvrait les pelouses et les chemins que
bleuissait la lune. Le ciel, plein d*étoiles, était d'un
bleu profond et les rires des jeunes filles éclataient
dans la nuit bleue et blanche. Là, rien de préparé nr
de réglementaire, La gaieté, toute spontanée et vitale,
s'aiguisait du demi-mystère de cette belle nuit claire
22.
258 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
et frissonnante. Le traîneau s'ébranla au trot rapide
des quatre chevaux qui secouèrent leurs grelots,
et ces jolies figures espiègles et ces yeux de jeu-
nesse s'effacèrent, tandis qu'on entendait encore
résonner dans l'air sec les cascades de leurs rires
frais.
Le jour suivant, je voulus visiter quelques chambres
de jeunes lilles. Conduit par une respectable dame
aux cheveux blancs, d'allure noble et sévère, je péné-
trai dans l'un de ces « home > en miniature. C'était
une chambre assez vaste, avec une fenêtre en rotonde,
simplement meublée d'un petit lit recouvert en entier,
presque caché par une courte-pointe bien blanche.
Autour de la rotonde, un banc circulaire avec des
coussins de toutes couleurs; à terre, un tapis. Sur les
murs, des têtes d'Indiens peintes sur des morceaux
de cuir brut; un drapeau américain, des pipes tyro-
liennes, un fleuret, des fouets, des raquettes de
tennis ; sur une cheminée, des vases avec des fleurs
artificielles; un buste en plâtre de Paderewski, des
photographies encadrées, têtes de jeunes gens pour
la plupart, figures imberbes et énergiques, avec peut-
être le souci d'être romaines et impassibles, — ce
qui rendait leur œil un peu vide et leur front sans in-
térêt. Sur une table, des livres, un lion de Barye, un
service à thé et une lampe à alcool. Plus tard, j'appris
qu'on cachait dans les armoires des boîtes de con-
serves de homard, des bonbons, des fromages, des
salades, des œufs; on mange cela en cachette, entre
les repas, les jours fréquents où les menus d'en bas
se trouvent être par trop maigres.
Dans une autre chambre, à peu près semblable à
la première quant au mobilier, rornementation était
UN COLLÈGE DE FILLES 259
différente : une affiche de Mucha, des photographies
de dessins de Burne-Jones et de Rossetti^, des photo-
graphies d"^athlétes aux bras nus> fortement musclés,
plusieurs pipes de bruyère liées par un ruban bleu,
une Vénus de Milo en plâtre,» une casquette d'étudiant
de Heidelberg, une chope de Nuremberg, une paire
d'avirons, des banderoles aux couleurs de Harvard ;
au-dessus du lit, cette épitaphe tombale : « Pour
l'amour de Jésus, ne touchez pas à la poussière
étendue ici 1 » , des cartes astronomiques piquées au
mur avec des observations quotidiennes (nous sommes
chez une élève de sciences). Je demande à la dame
qui me conduit d'où viennent ces pipes, cette cas-
quette et cette chope ? Elle transmet ma question à
la jeune élève qui nous fait les honneurs de sa
chambre, et celle-ci se met à rire d'un rire franc et
gai. Puis, sans rougir et sans aucune gêne, elle me
montre du doigt une photographie de jeune Amé-
ricain en tenue d'équipier de football de Harvard :
c'était l'aveu ingénu et sans phrase.
— C'est son fiancé, me dit la dame. Beaucoup
d'entre nos élèves sont fiancées. Elles doivent nous
le déclarer, et c'est à cette condition que nous les
autorisons à recevoir les visites des jeunes gens. Ils
se rencontrent alors, une fois la semaine à peu près,
dans le salon, ou bien même dans la chambre de la
jeune fille, en présence d'un chaperon. Plusieurs fois
par an, nous donnons des bals auxquels les jeunei
gens présentés sont admis à prendre part.
Les représentations théâtrales, Les charades, les
réunions, les conférences d'élèves sont aussi fort en
honneur à Smith Collège comme dans les universités
d'hommes. H y a des clubs de toutes sortes, des clubs
260 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
grec, oriental, français, de botanique, de biologie.
On organise des Conseils d'élèves qui délèguent des
envoyés au Conseil des professeurs du collège pour
réclamer ou protester. Si les leçons sont trop longues,
protestation ; s'il n'y a pas assez de bals où les jeunes
gens sont admis, réclamation.
On voit par ces quelques notes quelle éducation
libérale et large reçoivent les jeunes filles d'Amérique!
Elles arrivent seules au collège, et s'en retournent
seules deux fois par an dans les États lointains où
demeurent leurs familles. Les parents ne sont en
rapport avec l'administration que pour régler les
comptes d'argent. Aucun « bulletin » ne leur est
envoyé par le président ou les professeurs. Si l'élève
ne se conduisait pas bien, on la renverrait, et tout
serait dit. Mais cela n'arrive, paraît-il, jamais. La
liberté est donc presque absolue, et c'est le sentiment
que la jeune fille en a qui la rend si sérieuse. Qu'elle
rentre avant dix beures du soir au dormitory^ qu'elle
assiste à la prière du matin, qu'elle suive quinze
heures de cours par semaine, et elle est en règle
avec la loi du collège. De plus, qu'elle n'aille pas en
voiture avec un jeune homme seul, excepté avec son
fiancé, et qu'elle n'aille jamais en voiture le dimanche,
car elle s'attirerait les foudres du président, qui ne
manque jamais, à chaque rentrée, d'insister sur cette
interdiction dans son discours public.
Je m'informai si toutes les élèves de Smith Collège
étaient riches.
Presque toutes disposent de ressources suffisantes
pour mener une vie à la fois intelligente, agréable et
facile. Elles ont chacune leur petit carnet de chèques
et un crédit ouvert dans une banque de Northampton.
UN COLLÈGE DE FILLES 26t
Ces crédits varient naturellement d'importance. La
moyenne de l'argent de poche pour les plus jeunes
est de 15 dollars par mois, pour les fleurs, les rubans
et les bonbons. D'autres reçoivent 300 et même
500 dollars par an pour leurs toilettes et leurs frais
de concert, de promenade et autres.
Il y a peu d'exceptions, mais il y en a. Plusieurs
jeunes filles, trop pauvres pour payer leur redevance
collégiale et leurs frais d'entretien, viennent pourtant
à Northampton, y travaillent une partie du jour,
servent dans les restaurants et les boarding-houses,
donnent des leçons, et se créent ainsi les ressources
nécessaires à leurs études.
J'ai pu causer avec l'une d'elles, une jeune fille de
vingt-deux ans, en lunettes, pas jolie, mais d'une dou-
ceur d'expression charmante.
D'une voix timide elle me raconta que son père
était charpentier, et avait soixante-douze ans. Il ne
pouvait donc pas l'aider.
Voici comment elle s'y prend :
Elle travaille quatre heures par jour divisées en
trois séances dans un boarding-house, moyennant
quoi elle y est nourrie pour rien. Elle sert à table ses
compagnes qui prennent pension là. Pour payer son
logement, elle travaille à la bibliothèque du collèi^e
en qualité d'employée. Mais il lui faut encore de l'ar-
gent pour payer son entretien. C'est la société de
secours du collège qui lui prête 100 ou 150 dollars
qu'elle remboursera en cinq ans dès qu'elle sera
pourvue d'un emploi de professeur. Elle prépare
des examens de langues. Elle apprend le latin, le
grec, le français et l'allemand.
A ma question : « Ne vous sentez-vous jamais^
262 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
humiliée à servir vos compagnes? » elle proteste avec
étonnement :
— Ohl non! Pas du tout! Mes compagnes sont
charmantes, toutes, avec moi. Jamais je n'ai rien
senti qui pût me blesser. Elles sont pour moi pleines
d'égards, au contraire.
— 'Et n'êtes-vous privée de rien?
— Oui, je m'ennuie quelquefois, loin de mon père.
Je sais qu'il est triste de n'avoir pu me donner ce
qu'il me fallait pour m'instruire. Je suis privée aussi
des choses bien agréables. D'abord, c'est de ne pas
pouvoir assister à tous les cours, et puis c'est de
n'aller jamais au concert, parce que cela coûte
trop cher, et qu'il faut que je compte très stricte-
ment. Autrement, je n'ai à me plaindre de rien,
et quand je serai professeur, bientôt j'espère, je
croiS' que je serai très heureuse...
Exemple curieux du désir de savoir et d'énergie,
qui déconcerterait les espritc timorés et les molles
initiatives de nos jeunes bourgeoises françaises I
KEELEY INSTITUTE
Laiigye des anciens ivrognes. — L'auteur rencontre un pochard
invétéré qui veut guérir. — Confession édifiante. — Ce qu'on
voit derrière des vitres. — Les femmes morphinomanes. —
Le D' Boals. — Définition de l'alcoolisme. — C'est une mala-
die comme une autre. — Remède mystérieux. — Le double
chlorure d'or. — Piqûres. — Le savant homme d'affaires. —
Désintéressement du savant européen. — Le traitement. —
Guérisons. — Clientèle. — 17,000 médecins alcooliques. —
Rechutes. — L'entraînement. — Le secret du D' Keeley.
Le Keeley Institute est la plus populaire des insti-
lions américaines. Depuis vingt ans qu'il existe, plus
de 300,000 ivrognes y ont passé et s'y guérirent de
leur passion de boire. Ces anciens malades ont la
reconnaissance efficace : ils ont fondé une ligue, la
Keeley League, qui compte 30,000 adhérents; c'est
la seule société de tempérance du monde entier qui
ne soit composée que d'anciens ivrognes. Ils font
autour d'eux une propagande énorme et constante, et
'264 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
il n*y a pas un Américain qui ne connaisse le nom
du docteur Keeley. Pourtant, des gens sérieux pré-
tendent que ce docteur est un fumiste, que ralcoo-
lisme n'est pas une maladie et qu'on ne peut, par
conséquent, pas le guérir avec des drogues.
Qu'est-ce que c'est donc que cette institution natio-
nale, et quelles sont les théories qu'on y professe?
Elle est située dans l'Etat de New-York, à White-
Plains, près du champ de bataille historique. C'est
une petiie ville quelconque de dix mille habitants;
l'institut est bâti au milieu d'un parc bien vert, parmi
des pelouses et des arbres, dans un style agréable.
Des cottages sont semés le long de routes étroites
tracées entre les gazons.
Pour trouver mon chemin, je m'étais adressé à un
gentleman qui marchait dans la même direction que
moi. Il avait un gros ventre et le visage couperosé. Il
me dit :
— Je vais moi-même à l'Institut, je vous conduirai
le suis un malade et on m'y soigne.
Un peu surpris de cette confidence, j'interroge :
— Vous êtes alcoolique?
Tranquillement, il me répond :
— Oui. Je suis ici depuis trois semaines. J'étais un
sacré ivrogne, déjà je n'ai plus envie de boire et je
me porte mieux.
— Que buviez-vous donc?
— Un litre de whisky par jour, et un demi-litre
de vermouth.
— Vous êtes venu ici de votre plein gré?
— Oui. C'est-à-dire que ma femme et ma fille m'ont
amené. Si je n'étais pas venu, je serais mort. Je voyais
des rats et des serpents partout.
KEELEY INSTITUTE 265
— Et vous croyez que vous n'aurez plus jamais
envie de boire?
— Oui, je le crois. Un de mes amis, un pochard
comme moi, est sorti d'ici il y a huit ans, et depuis i!
n'a plus jamais bu.
— Quel traitement vous fait-on suivre?
— On me pique au bras quatre fois par jour et on
me fait une injection de je ne sais quoi.
— Vous êtes nombreux, ici?
— Une vingtaine en ce moment.
Nous passions devant un cottage en bois rouge
entouré de lierre.
— Tenez, me dit l'ivrogne, voici une maison où il
y a cinq ou six femmes, parce que les femmes ne
demeurent pas dans le même bâtiment que les
hommes. Ohl celles-là sont très jolies I II y en a de
très jeunes. Les unes buvaient, les autres se piquaient
à la morphine. On les soigne.
Je regardais avec curiosité la villa rouge. Je vis à
une fenêtre une silhouette élégante et une jolie figure
pâle avec de grands yeux. J'aurais bien voulu entrer !
Mais l'administration oppose, et elle a bien raison, à
la curiosité qui rôde autour de ses malades une sur-
veillance rigoureuse.
— Nous voici arrivés, me dit « l'inébriate », nous
n'avons qu'à demander le docteur Boals.
C'était, au milieu de grands arbres, un assez vaste
bâtiment construit en bois et peint en gris, avec un
péristyle à colonnes qui tenait toute la façade. Au rez-
de-chaussée, un bureau avec un employé, des salons
d'attente, et le cabinet du docteur.
On me fit visiter ce qu'on appelle pompeusement
« l'Institut 5. C'est un simple hôtel meublé, avec des
23
266 DE NEW-YOKïi a LA NOUVELLE-ORLÉANS
chambres confortables, propres, claires, des salles de
bains et des salons de réunion.
Puis, le docteur Boals me reçut et me dit :
— Monsieur, l'ivrognerie est une maladie. Ceux
qui prétendent le contraire ne savent ce qu'ils disent.
Un homme attaqué par cette maladie ne peut pas
plus s'en défendre que s'il était atteint de la fièvre
typhoïde. Il faut qu'il se soigne, qu'il suive un traite-
ment. Le docteur Keeley a le premier découvert cette
maladie; il en a aussi découvert le remède. Toute per-
sonne qui, pour une raison quelconque, par goût,
par mélancolie, par faiblesse de tempérament, com-
mence à boire finit inévitablement par devenir
ivrogne. Gela implique un état de maladie du système
nerveux. Les cellules nerveuses ne remplissent plus
leurs fonctioas que sous rinHuenee de l'alcool. De là
ce besoin impérieux et absolu de spiritueux qui n'avait
iamais été bien compris auparavant Aussi est-il facile
de concevoir que, lorsque le système nerveux tout
entier est tendu vers ce qui est devenu le principe de
son existence, le patient cède infailliblement à ce
besoin d'absorber de l'alcool, malgré tous les dis-
cours qu'on peut lui faire et toutes les résolutions
qu'il peut prendre. Pour guérir cet homme de l'ivro-
gnerie, il faut donc rendre à ses organes leur vie
naturelle. Tout le secret du docteur Keeley est là.
— Mais, dis-je, si le docteur Keeley a fait cela,
c'est non seulement un grand savant, mais aussi un
bienfaiteur de l'humanité !
— Il Test, me répondit tranquillement le disciple.
— Gomment se fait-il, alors, qu'on n'applique pas
son système dans le monde entier, en Europe, en
Angleterre, en France même, par exemple, où l'alcoo-
KEELEY INSTITUTE 267
iisme finira par devenir aussi grave qu'en Amérique?
— C'est regrettable, en effet, affirma le docteur Boal s .
— Aurait-on fait des critiques capitales à la décou-
verte du docteur Keeley?
— Seuls les ignorants peuvent en faire.
— Pourquoi?
— Parce que ses remèdes ne sont connus de per-
sonne. Ils sont secrets et patentés.
Je demeurai un instant abasourdi par cette réponse.
Il le vit, et insista :
— Bien entendu. Ils sont fabriqués à Dwight, dans
rillinois, sous la direction au docteur Keeley lui-
même, et, de là, envoyés aux différents Keeley Insti-
tutes établis dans les États-Unis. Une société finan-
cière puissante s'est formée pour l'exploitation des
brevets et la fabrication du double chlorure d'or
Keeley, et je vous réponds que cette société est pros-
père. Il y a des établissements dans tous les États de
l'Union. Dans l'État de New-York et dans l'État du
Massachusetts, il y en a même deux. Les médecins
qui sont placés à la tête de ces filiales font tous un
stage à Dwight dans le laboratoire du docteur Keeley.
Voilà donc de ces choses qu'on ne verrait pas dans
la vieille Europe I Chez nous, les savants sont des
apôtres dont la gloire est le seul salaire. Non seule-
ment, leur unique ambition est de découvrir les
causes et les remèdes des maux dont souffre l'huma-
nité, mais encore les voilà qui se mettent à employer
leurs propres fortunes à l'étude des problèmes I L'ins-
titut Pasteur de Paris, celui de Lille, en ont donné
de récentes et d'éclatantes preuves.
Ici, nous assistons au phénomène opposé : des
268 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
savants ne consentant à guérir leurs semblables qu'à
la condition de s'enrichir. Égoïsme excessif, sens
pratique exagéré, qui tuent jusqu'au germe toute vir-
tualité noble, tout sentiment du devoir et de la soli-
darité humaine.
Aussi, me méfiai-je un peu de la valeur de la
méthode du docteur Keeley. Je me promis, à mon
retour à New-York, d'interroger des médecins con-
nus sur la portée de ses expériences.
Et je continuai mon enquête.
— Quel est le prix du traitement?
— Cent dollars, la pension non comprise.
— Combien dure-t-il de temps?
— En général quatre semaines pour l'alcoolisme,
de quatre à six semaines pour la morphine, le lauda-
num, et quatre semaines pour le tabac, les cigarettes
et la neurasthénie.
— Les gens que vous soignez viennent-ils suivre ce
traitement volontairement?
— Gela va de soi. On ne peut pas guérir un ivrogne
contre son gré. Ceux qui viennent à nous viennent
parce qu'ils ont horreur de leur condition, des cha-
grins dont leur vice ou leur maladie est cause, ou
bien parce qu'ils se sentent un pied dans la tombe,
parce qu'ils se savent « fichus i s'ils ne cessent pas
de boire, et parce que, malgré toutes leurs bonnes
résolutions, leur raison, leur volonté, ils ne peuvent
pas d'eux-mêmes se soustraire à ce besoin de boire
qui est passé chez eux à l'état de maladie. Ils viennent
donc comme un phtisique à un sanatorium, en quête
d'une guérison.
— Comment cette guérison s'opère-t-elle? Est-ce
parla persuasion?
KEELEY INSTITUTË 269
— Aucunement. Le traitement est purement médi-
cal.
j — Vos patients sont-ils enfermés ? Gomment luttez-
j vous contre ce besoin de spiritueux dont il s'agit de
les guérir?
— Nous ne les privons pas d'alcool. Pendant les
premiers jours il leur en est donné modérément
quand ils en demandent. Mais la guérison s'accom-
plit précisément par la disparition de ce besoin dont
ils souffrent. Au bout de trois ou quatre jours, il a
disparu complètement et le malade ne demande plus
de boissons alcooliques.
— Mais en quoi consiste le traitement '^
— En médecines que nous donnons à boire à nos
patients et en injections que nous leur faisons. Ils
prennent de deux heures en deux heures, régulière-
ment, huit doses de médecines par jour, et reçoivent,
en outre, quatre injections hypodermiques : à
huit heures du matin, midi, cinq heures et sept heures
trente du soir.
— L'un de vos moyens de guérison n'est-il pas de
frapper l'imagination de vos malades, de leur faire
illusion à eux-mêmes? Pour les injections, par
exemple, vous servez-vous parfois d'eau ou de quelque
liquide ayant plutôt l'apparence que les propriétés
d*un médicament?
— Comme je vous l'ai dit, notre traitement est un
traitement médical. Nos remèdes sont scientifiques.
Nous ne sommes pas des c humbugs >.
— Entendu. Mais vos médicaments, tout en gué-
rissant un patient de son ivrognerie, ne peuvent-ils
pas autrement affecter leur santé?
— Pas le moins du monde, et bien au contraire.
S3.
270 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Au bout des quatre semaines de traitement, nos
patients ne sont pas reconnaissables. Non seulement
ils n*ont plus de goût pour les boissons forte., mai'
ils sont fortifiés physiquement; ils ont Tesprit lucide,
actif et cohérent, bon appétit, bonne digestion, le
teint frais, le sang pur. Il arrive fréquemment de
les entendre dire qu'ils se sentent plus jeunes de
dix ans.
Ce que m'avait dit au cours de notre promenade le
pensionnaire du docteur Boals semblait au moins lui
donner raison sur ce point.
Je continuai :
— Quelles sortes de gens viennent suivre votre
traitement?
— Ils appartiennent à toutes les classes de la
société. Nous avons guéri des sénateurs, des congress-
men, des avocats, des clergymen, des minisires (^ic/),
des soldats, des hommes d'affaires, des ouvriers...
au nombre de 300,000. 17,000 étaient des docteurs.
— Arrive-t-il parfois qu'un ivrogne guéri par votre
traitement ait une rechute?
— Certainement.
— Ce nombre de rechutes est-il grand?
— Ma foi oui, considérable. Il n'y a rien là qui
soit au préjudice des remèdes du docteur Keeley. Un
homme qui a eu une bronchite ou une maladie de
peau ne peut-il pas avoir une rechute après com-
plète guérison? Il dépend de vous seul que vous
n'ayez pas de pareille rechute ; aucun remède ne
peut vous exempter d'avoir ces maladies une seconde,
une troisième, une quatrième fois. Il en est de même
de l'ivrognerie.
— Alors pour éviter de redevenir ivrogne, il faut
KEELEY INSTITUTÊ 271
qu'après sa giiérison, le patient s'abstienne complè-
tement de boire de l'alcool ?
— Absolument. C'est unecondition essentielle. Mais
il n'y a rien là que de fort aisé pour lui. Il n'a plus
de goût pour la boisson, il n'a plus le besoin, il n'a
même plus le désir de boire de l'alcool. Au contraire,
il l'a en horreur, parce qu'il se souvient et qu'il sait
que l'alcool est un poison pour lui. Aussi toute
rechute est le résultat d'un entraînement. Un homme
d'un esprit faible n'aura pas su résister aux invita-
tions, aux moqueries de ses camarades ; ou bien il
aura eu un trop grand sentiment de sécurité, se sera
dit qu'après tout un petit verre ne peut pas lui faire
de mal, qu'il saura bien s'arrêter à temps. Puis il se
sera réveillé dans quelque ruisseau, saoul comme
devant. Le goût revient, la maladie reparaît.
— Le traitement donne-t-il toujours satisfaction à
ceux qui le suivent ?
— Toujours. Je ne sache point qu'il y ait jamais
eu un de nos patients qui ne soit parti pleinement
satisfait des résultats obtenus. D'ailleurs, les neuf
dixièmes de nos patients nous viennent sur la recom-
mandation d'anciens ivrognes que nous avons guéris.
Ceux-ci, au nombre de 30,000, ont formé une orga-
nisation à laquelle ils ont donné le nom de Ligue
Keeley. C'est notre meilleure publicité.
— Vous vient-il beaucoup de femmes, parmi vos
malades ?
— Oui, mais ce ne sont pas toutes des alcooliques.
La plupart sont adonnées à l'usage de la morphine
ou souffrent de la névrose. Nous avons pour ces
maladies un traitement spécial. Ce sont aussi des
découvertes du docteur Keeley.
tn DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 1
— On dit que vos injections et vos médecines sont j
à base de quintessence d*alcôol, d'éthers très forts î
qui saturent d'alcool l'organisme au point de le \
dégoûter de ses boissons ordinaires. \
Le docteur Boals sourit et répondit : i
— C'est le secret du docteur Keeley. |
De retour à New-York, comme je me l'étais !
promis, j'interrogeai quelques médecins des plus |
connus et qui passent pour les plus sérieux. Ils me ]
dirent qu'en effet la méthode Keeley était la seule qui 1
eût donné jusqu'à présent des résultats évidents. :
Aucun d'eux ne songeait à le blâmer du mercanti- \
lismo de son entreprise.
PITTSBURG
la Ville du Fer. — Panorama vu d'un vingtième étage. —
Symphonie en noir et blanc. — Bruits qui montent. — Statis-
tiques émouvantes. — Richesses inépuisables du sol. — Fer,
houille, pétrole et gaz naturel. — 33 hauts fourneaux. —
Chemins de fer. — Tramways. — Quartiers pauvres. — Slaves
émigrés. — Bibliothèques ouvertes et hôpitaux fermés. —
Visite des grandes usines. — Le beau-frère de M. Schwab.
— Le petit télégraphiste devenu président du trust de
l'acier. — Les chantiers. — Passage de trains de feu. — La
neige s'évapore. — Les hommes au masque de cuir. —
Machines intelligentes. — Où sont les ouvriers? — Le méca-
nicien fantôme. — L'enfant qui bâille. — Cinq millions pour
gagner trente secondes. — La tourelle qui valse.
J'avais vu le Greusot, Saint-Chamond, Rive-de-Gier,
j'avais vu les usines Krupp à Essen. J'avais vu Dussel-
doi-f. Et je savais que j'allais trouver ici la Ville du
Fer, démesurée et fantastique.
On ne m'avait pas trompé. Si on les compare à
l'enfer effrayant que je viens de visiter, Dusseldorf,
Essen, le Greusot, Rive-de-Gier, Saint-Ghamond sont
tli DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ']
des campagnes tranquilles et parfumées, des séjours ;
frais et paisibles où fument dans l'air bleu quelques \
longues pipes paresseuses. Pussiez-vous même les )
réunir ensemble en y ajoutant l'horrible Manchester, j
que vous n'arriveriez pas encore à produire l'impres- \
sion écrasante qui m'a saisi quand, par un matin gris !
d'hiver, je montai au vingt et unième étage de la plus \
haute maison de la ville, le Frick Building, et que je |
regardai devant moi. ]
Qu'on s*imagine une cité de 350,000 habitants, et ]
d'une vaste étendue dont toutes les maisons, tous les |
monuments, toutes les cathédrales, toutes les tours, ^
ies obélisques, les colonnes seraient couronnés de \
cassolettes géantes et immobiles vomissant sur le ciel j
des fumées de toutes les couleurs; une forêt dont les |
arbres seraient des tuyaux empanachés d'une mou- |
vante ouate grise, jaune, rousse, blonde, bleue ou ]
noire ; une contrée qui s'étend à perte de vue sous un \
double ciel, l'un impassible et lointain, à peine visible ^
à travers la densité des vapeurs épandues, l'autre tout \
proche, toujours en mouvement et sans cesse aug- |
mente d'autres nuages de cendre et de poussières ;
saturées d'oxydes allant se rejoindre et se confondre i
dans les hauteurs de l'air obscurci. ]
De ce vingt et unième étage, l'œil plonge sur ce \
gouffre colossal dont la nature a fait le centre idéal de ]
l'industrie et du commerce. La ville est, en effet,
enserrée entre deux larges fleuves, l'Alleghany et le
Monongahela, qui, en réunissant ici, juste sous
nos yeux, leurs flots jaunes, forment l'Ohio, — ce
fleuve gigantesque qui va se fondre lui-même,
1,200 kilomètres plus loin, avec le Mississipi I
Une douzaine de ponts sautent de Pittsburg par-
PITTSBURG 275
dessus les deux fleuves; treize chemins de fer
inclinés grimpent le long des collines qui encadrent
la ville.
C'est rhiver, sur les monts, et tout au loin, dans
la campagne, la neige couvre tout d'une blancheur qui
contraste durement avec l'atmosphère de fumée et de
cendre qui l'enveloppe. Sur l'eau, entre les rives
blanches, d'énormes gabares, profondes comme des
puits — pleines de charbon jusqu'aux bords, circulent^
poussées par de grands steamers à vapeur. Un bruit
de forge colossal, où se mêlent les timbres des
tramways électriques et les gémissements lugubres
des trolleys, des sons métalliques et des soupirs
gigantesques de cheminées, des sonneries de cloches,
des halètements de locomotives, des roulements de
wagons sur des rails, des cris et des grincements de
treuils et de grues, tout un vacarme de ferrailles
jetées pêle-mêle, et des coups de sifflets montent
dans l'air, séparés et perceptibles d'abord, puis,
Toreille s'habituant, se fondent en un grondement
de mer en fureur.
Que peuvent bien représenter, comme importance
de trafic, ces deux fleuves, noirs de bateaux et de cha-
lands, ces lignes de chemins de fer qui se croisent à
l'infini, ces centaines, ces milliers de wagons qui arri-
vent, qui partent sans cesse?
Je vais à la Chambre de commerce et je demande
des chiffres. On ne me reprochera pas d'abuser des
chiffres. Mais ici il vous pousse comme un besoin dô
formuler, autrement que par des phrases, la formi-
dable activité qu'on a sous les yeux.
Je cause avec le président et le secrétaire de cette
institution. Ils me font connaître leurs statistiques les
^76 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ]
plus récentes. J'en prends note sous leur dictée et je i
vous les donne dans leur simple éloquence. j
On estime à 10 milliards de francs le capital indus- ^
triel de Pittsburg. \
Pittsburg doit sa prospérité à sa situation au centre \
d'une région déjà prospère etauxfantastiques richesses |
de son sous-sol. ]
Quatorze lignes de chemins de fer y aboutissent; ;
370 trains en partent et y arrivent chaque jour. L'an j
dernier, on a envoyé 20 millions de tonnes de charbon \
par rails et 5 millions de tonnes par les rivières. Si ;
on ajoute à ces 25 millions de tonnes les transports \
des produits fabriqués, et les envois de pétrole, on \
arrive à un total de 75 millions de tonnes de trafic j
annuel, soit la valeur du transit des quatre plus i
grands ports français ! \
En résumé, on a chargé à Pittsburg, en un an, 1
2,289,000 wagons de marchandises, sans compter |
les milliers de gabares et de steamers qui descendi- \
rent rOhio et le Mississipi jusqu'à la Nouvelle-Or- \
léans. i
Voilà pour le mouvement. ]
Les richesses naturelles consistent en des champs l
infinis de houille à fleur déterre, de minerai de fer et '
d'huile de pétrole. i
La valeur de l'exportation du charbon, qui était ie \
55 millions de francs en 1895, s'est élevé à 110 mil- i
lions en 1901 ! Et chaque année, la production aug- j
mente dans ces proportions. ]
On a calculé que le sous-sol de la région pourrait \
suffire à cette production durant sept cents ans en- \
core ! |
L'huile de pétrole y est d'une abondance déme-i
PITTSBURG 277
surée : 40 millions de barils sont expédiés de Pilts-
burg chaque année par chemin de fer ou par eau.
L'industrie du fer atteint des proportions vertigi-
neuses. On sait que c'est ici qu'est le centre du trust
de l'acier.
Trois chiffres qui donneront une idée de l'importance
de l'industrie du fer ici : 1° 33 hauts fourneaux tra-
vaillenttouterannéeàPittsburg;2''laproduction totale
du minerai de fer aux États-Unis est estimée à ^10 mil-
lions de tonnes par an 1 Or, le quart, soit 4 millions de
tonnes, est absorbé par les hauts fourneaux de Pitts-
burg et des environs; 3° la production annuelle de
fer brut aux États-Unis est de 7 millions de tonnes :
la moitié, c'est-à-dire 3 milliards de kilogrammes,
est produite à Pittsburg; le tiers des rails d'acier fa-
briqué aux États-Unis et le tiers des aciers en lingots
sortent de Pittsburg I
On compte 24,000 fours à coke qui produisent
12 millions de tonnes annuellement, de quoi charger
600,000 wagons !
Il existe, à Pittsburg et dans la région, des quan-
tités colossales de gaz naturel, c'est-à-dire d'un pro-
duit qui est une forme gazeuse de la paraffine, quelque
chose d'analogue au grisou. Ce gaz est inodore. Il
n'estpasassezpurpourserviràréclairage,maisilaune
grande puissance calo rique et on l'emploie au chauffage
des maisons particulières et dans les usines. Comme on
le dilapidait un peu au début de son utilisation indus-
trielle et que la consommation en augmente avec la
prospérité manufacturière , on va à présent en chercher
même à 150 kilomètres de là; on l'amène de l'ouest
de la Virginie par des canalisations nombreuses. La
consommation s'élève à un million de mètres cabes
24
278 DE NEW-YORK A U î^OiJVELLE-ORLÉANS
par jour. li «e mné à raison d'un sou le métro
cube.
Voilà dojQsc les richesses natu-relles de Pittsburg :
ses trois fleuves, sa houille, sou mkierai, sa chaux qui
vient des monts Alleghanys, son gaz de chauffage,
c'est-à-dire la matière première et les moyens de
transport économiques. Grâce à cela, et aussi à un
machinisme qui atteint les limites de la perfection,
Pittsburg peut fabriquer des aciers à des conditions
qui défient la concurrence étrangère, et qui lui per-
mettent même, malgré les droits protecteurs qui les
frappent à leur entrée en France, d'entrer chez nous
et de concurrencer nos produits nationaux. Aussi les
Anglais qui, jusqu'à présent ouvrent leurs marchés
sans douane à l'entrée, sont-ils déjà battus par leurs
cousins transatlantiques. Seule, l'Allemagne arrive à
se défendre avantageusement contre TAmérique.
Même, comme la production de l'acier en Amérique,
si énorme qu'elle soit, ne suffit pas à la consommation
formidable du pays, l'Allemagne réussit encore à
vendre ici des rails et des machines. Gela tient à l'a-
bondance du combustible et au bon marché de la
main-d'œuvre allemande.
A côté de l'industrie du fer, Pittsburg a créé d'autres
industries moins considérables, mais importantes
quand même. G'est ainsi qu'il existe une fabrique de
conserves qui occupe 2,800 ouvriers, une fabrique de
bouchons qui en emploie 1 ,200, et qui transforme
annuellem^3nt 10 millions de kilogrammes de liège
en bouchons et en semelles. Les verreries les plus
importantes d'Amérique avec celles de l'indiana, pro-
duisent ajinuellement 75 millions de francs de glaces.
Le total de la consommation de la verrerie aux États-
PITTSBURG 27»
Unis est de 600,000 mètres cubes et Pittsburg en ma-
nufacture plus de la moitié.
J'allais oublier de dire que c'est ici que se trouve
la fameuse maison Westinghouse, célèbre dans le
monde entier, qui emploie des milliers d'ouvriers à
la fabrication des appareils électriques pneumatiques
et hydrauliques.
La prospérité de la ville augmente d'année en année
dans des proportions fabuleuses. La population s'est
accrue de 100,000 habitants en dix ans. En 1901, on
a construit pour 95 millions de francs de maisons et
d'ateliers. Il y a deux ans une société de tramways
électriques s'est formée au capital de 25 millions de
francs, elle a installé 150 lignes et mis en circulation
750 cars, conduits par 4,000 employés. Ces lignes
transportent — en circulant jour et nuit — 150 mil-
lions de voyageurs par an. La ville se vante d'arriver
septième pourle nombre des lettres envoyées etreçues.
En un an, de 1901 à 1902, l'accroissement des recettes
postales a été de 244 p. 100! Le revenu postal est
actuellement de plus de 5 millions de francs. L'un
des signes les plus frappants de l'accroissement de la
richesse est le total des sommes envoyées dans leurs
familles par les ouvriers étrangers de Pittsburg. Pour
le seul mois de décembre 1901, le nombre des man-
dats postaux était de 2,081, représentant près de
160,000 francs, c'est-à-dire une moyenne de près de
80 francs par mandat. Un ouvrier qui, vivant à l'étran-
ger, peut envoyer 80 francs par mois chez lui, mérite
d'être envié par ses camarades d'Europe. Je ne parle
pas des affaires des nombreuses banques qui comptent
parmi les plus solides des États-Unis et dont les trans-
actions atteignent à des chiffres qu'onne saurait croire.
Î80 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Je sortis de la Chambre de commerce assez docu-
menté, comme vous avez pu voir, et me promettant
de visiter les jours suivants ces usines gigantesques qui
abritaient tant de travail et d'où sortaient tant de ri-
chesses. Je descendis dans la rue et me promenai
longtemps à travers la ville sale et boueuse. Malgré
le froid intense — le soir, il y avait 20 degrés sous
zéro — la neige n'avait pas le temps de se fixer sur
le sol, tant était active la circulation des voitures, des
camions et des fardiers. Trois mois de séjour à New-
York, à Philadelphie et à Boston m'avaient déjà un
peu blasé sur le bruit et l'agitation des villes améri-
caines. Ici, dans un espace plus restreint, la fièvre
était la même, plus grande encore peut-être. Mais
jamais ville ne me parut plus noire ni plus triste;
nulle part les gens ne me montrèrent des figures plus
préoccupées, plus étroitement bornées par l'idée fixe
de l'effort immédiat à accomplir.
Je visitai les quartiers pauvres avec le consul d'Au-
triche, homme intelligent et éclairé qui connaissait
bien la ville. Il me montra, sur les bords des fleuves
saumâlies, les vieilles masures en ruines où habitent,
dans une atmosphère irrespirable, parmi les loques
multicolores et les détritus, les milliers de Slav^es qui,
chassés de leurs pays par la misère de l'agriculture,
viennent dépérir ici dans les mines et dans les four-
naises des usines. Ils ne parlaient pas un mot d'anglais,
ne comprenant que leurs patois d'origine. Restés un
peu sauvages, ils nous regardaient d'un air méfiant.
Les enfants avaient des faces terreuses et des yeux de
mourants.
Beaucoup d'entre eux ne réussissent pas à vivre
sous ce climat glacé. A Pittsburg et dans la région, il
PITTSBURG 281
y a 60,000 Italiens et 300,000 Slaves, Slovaques,
Croates, Hongrois, etc. C'est une véritable folie d'émi-
gration qui pousse ces races hors de chez elles, atti-
rées ici par l'appât des deux ou trois dollars par jour
que paye à leur labeur le trust de l'acier. Mais leur
organisme, fatigué par les privations antérieures,
désarmé devant le froid hostile des longs hivers, ne
supporte pas le dur travail et le vent glacial; ils tom-
bent vite malades, et meurent sans secours.
— El l'hôpital? Il n'y a donc pas d'hôpital?
demandai-je au consul.
— Il y a des bibliothèques fondées par M. Car-
negie, où on lit sur le fronton : Free to people, gratis
au peuple; mais, dans la ville du trust qui gagne par
an 700 millions de francs, il n'y a que des hôpitaux
payants.. Il n'y a pas d'hôpital grî^luit... Il y en aura
un bientôt.
A la fm on fut frappé de celte honte que les
malheureux mourussent sans secours devant des
bibliothèques dont ils n'avaient que faire et des
musées qu'ils ne fréquentaient pas; une souscription
s'est ouverte dernièrement pour fonder un asile gra-
tuit. Nous entrions dans le vingtième siècle. Il était
temps.
Après avoir respiré l'atmosphère empestée du
monstre, entendu mugir, râler, gémir et se plaindre
ia ville fabuleuse, après avoir supputé les richesses
qui sortent de ses entrailles de houille, de pétrole t
de fer, je sentis le désir ardent de pénétrer sa vie
intime et de la voir à l'œuvre dans son effort surhu-
main.
u.
282 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE -ORLÉANS
Je visitai les usines Thompson, Homestead, Du-
qiiesne, Jones et Laughlin, Keystone Bridge, c'est-à-
dire ce qu'il y a de plus énorme dans l'énormité de
Pittsburg.
Je vous parlerai d'abord des usines Homestead.
La chance me favorisa. Je rencontrai à Homestead
M. Dinckey, surperinlendant des usines, propre beau-
frère de M. Schwab, le richissime initiateur du trust
de l'acier, qui épousa la sœur de M. Dinckey. Celui-ci
a trente-huit ans à peine (1).
Comme son beau-frère, il naquit pauvre. H débuta
comme petit télégraphiste à Homestead, s'intéressa
à l'électricité, entra résolument comme ouvrier dans
les usines, peu à peu se distingua, inventa et perfec-
tionna des outils et des machines et fut appelé, il y a
deux ans, à diriger cette immense affaire qui est à
présent englobée dans le trust,
M. Dinckey est un petit homme châtain, à l'air
tranquille, aimable, souriant et réfléchi, moustache
aux pointes frisées et relevées, œil bleu. C'est lui qui
me servit de guide à travers les usines.
Nous commençâmes par les chantiers et hauts
fourneaux. Homestead ne possède que quatre hauts
fourneaux. Quand il lui manque du fer, elle en prend
à l'usine Edgar Thomson qui en a onze et qui fait
partie aussi du trust de l'acier.
Ces hauts fourneaux sont des tours colossales de cent
pieds de hauteur et de vingt-cinq pieds de diamètre à
la base. A côté de chacune de ces tours, il y a quatre
grands fours à gaz naturel qui, par un système de
(1) Depuis ma visite, M. Schwab a été renversé de la présidence
en Trust, et c'est M. Dinckey qui l'a remplacé.
PITTSBURG 283
tuyautage, ralimentenl de chaleur. Devant ces tours
et ces réservoirs, qui élèvent dans le ciel leurs sil-
houettes nombreuses et crachent sans cesse des tor-
rents de fumées et de vapeurs, des trains infinis de
v^^agons trois fois grands comme les nôtres circulent
chargés de coke et de pierre à chaux. Les wagons, au
fur et à mesure de leur arrivée, se vident instantané-
ment par le fond le long de talus élevés de cinq ou six
mètres au-dessus du sol.
Pour charger les hauts fourneaux — qui s'alimen-
tent par le sommet — on a installé de véritables
chemins de fer sur lesquels des wagonnets de minerai,
de coke et de chaux grimpent avec rapidité. Arrivés
au sommet de la tour, ces wagonnets se renversent
— on dirait d'eux-mêmes, car on ne voit pas trace
d'intervention humaine — dans la gueule enflammée
du fourneau. On le charge ainsi toutes les quatre
heures, et toutes les quatre heures il rend en métal
le produit de sa digestion. Pour rendre une tonne de
fer, le fourneau demande 1 tonne 75 de minerai,
2 tonnes de coke et une demi-tonne de chaux.
En un an, l'un de ces hauts fourneaux — qui
détient le record — a produit 206,650 tonnes de fer,
c'est-à-dire (avec les arrêts) 800 tonnes de fer par
jour.
Nous croisons des trains entiers faits de grandes
cuves emplies de métal bouillant, dont nous sommes
forcés de nous éloigner d'au moins dix pas, tant la
chaleur qui s'en dégage est forte. Et c'est le plein
hiver, nos pieds s'enfoncent dans la neige, et une
âpre bise pénètre à travers nos fourrures. Les trains
conduisent ces cuves de fonte au convertisseur
Bessemer pour en faire de l'acier.
tu DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-OULÉANS
iNous croisons d'autres trains qui sont des files de
lingots de fonte rouge-cerise, encore dans leurs
moules, hauts d'un mètre et demi et épais de quatre-
vingts centimètres; des locomotives les portent dans
les fours pour leur faire subir une deuxième cuisson
avant le laminage. La neige fond sur leur passage
comme par enchantement. Celle qui tombe du ciel
s'évapore instantanément autour d'eux.
Je demande au superintendant de suivre ce fer
jusqu'à sa transformation dernière. Il comprend ma
curiosité et s'y prête de bonne grâce. Nous voilà
partis à la suite des trains de feu liquide... Mais il
revient soudain sur ses pas pour me faire observer la
continuité inouïe du travail. Il m'explique que pas
une seconde n'est perdue dans les différentes mani-
pulations :
— Vous voyez ces trains de minerai et de coke qui
se dégorgent devant les fours. Vous voyez ces hommes
recharger aussitôt les wagonnets qui escaladent le
haut fourneau et l'emplissent; vous voyez la fonte
qu'on a recueillie dans ces cuves, au pied des hauts
fourneaux, et les trains aussitôt en marche?... A
présent suivons-les.
Nous les suivons. Nulle part les trains ne sont
arrêtés. Ni désordre, ni encombrement à travers les
immenses chantiers. Et surtout, pas un cri, pas une
parole d'homme. De temps en temps, un appel de
trompe, un son de cloche au passage des aiguilles, et
c'est tout. Tout a l'air de marcher automatiquement.
Dans un hall d'au moins deux cents mètres de long,
je compte vingt-quatre fours sur deux rangs. Devant
chaque four est aussi un trou, un gouffre plutôt>
qu'emplit une cuve de la même dimension communi-
PITTSBURG 285
quant avec le four. Cette cuve est pleine de fer en
fusion qui bouillonne à flots splendides et qui dégage
une chaleur infernale. Des hommes masqués de cuir
et de lunettes bleues, silhouettes fantomatiques,
s'empressent à jeter dans le liquide somptueux des
pelletées de carbone et de manganèse qui le font
passer du rouge ardent au mauve, puis au blanc
argenté, puis au rose crépusculaire. Alors, un homme
juché sur une grue de quinze mètres de haut, s'avance
sur son appareil, saisit avec des doigts d'acier les
rebords de la tasse gigantesque, la soulève comme un
fardeau léger, et, la faisant basculer lentement devant
des moules alignés, les emplit jusqu'au bord. La tasse
remplie pèse 150,000 kilogrammes.
Nous pénétrons à présent dans les ateliers propre-
ment dits, halls démesurés, sombres, pleins des gron-
dements des machines en mouvement. Ils ont Tair
déserts. C'est à peine si, de temps en temps, on aper-
çoit un homme silencieux etsouvent immobile, attentif
devant une machine, une grue ou un levier, et que rien
ne paraît pouvoir distraire de sa besogne. Cette quasi-
solitude est d'autant plus saisissante que le bruit qui
vous entoure est très grand et continu. Cette sensa-
tion devient bientôt plus inquiétante quand nous arri-
vons devant les fours. C'est là qu'on a mis les lingots
rouges rencontrés tout à l'heure. Ils ont subi une
deuxième cuisson et sont prêts maintenant à passer
au laminoir. Or, ces lingots sont; comme je l'ai dit,
des blocs de fer d'un poids de 7 tonnes, de 1 m. 50 de
hauteur et de 80 centimètres d'épaisseur. Et voici
comment ces choses sont remuées.
Une douzaine de fours sont alignés le long du hall
fermé. Deux rails courent parallèlement à ces fours.
286 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS {
Soudain, je vois s'approcher, roulant sur ces rails, j
une espèce de tourelle de fer, munie d'un long et co- \
lossal bras de fer horizontal, et au haut de laquelle un 1
homme se tient, la main droite crispée sur un levier, j
Cette tourelle marche toute seule. L'homme qui l'ha- i
bite fait un mouvement, touche un bouton, et la voilà j
qui s'ébranle. Elle avance, elle recule, s'arrête avec j
une vivacité, une netteté, une décision tout humaine. •
La voici devant un four dont la lourde porte s'ouvre \
on ne sait comment. L'homme, dont les yeux sont l
couverts de grandes lunettes bleues et qui mâchonne l
un cigare, se penche vivement et scrute l'intérieur \
du four. On me prête un verre bleu et je regarde avec j
lui durant quelques secondes la fournaise effrayante l
d'où me chasse une insupportable chaleur. Mais le |
mécanicien touche son levier; le bras de fer dont la \
tourelle est armée s'enfonce dans la gueule enflam- l
mée, ouvre, comme des doigts, l'énorme pince qui le |
termine, s'empare du lingot de 7 tonnes, le soulève; j
deux autres doigts le mordent brutalement, l'atli- î
rent hors du four, s'écartent, le laissent tomber sur l
un wagonnet placé sur deux rails et qui, lui-même, i
était arrivé, durant ce temps, automatiquement, de ]
l'extrémité du hall... Sitôt muni de sa charge, le i
wagonnet s'en retourne seul, comme il est venu, et l
va porter au laminoir le lingot que deux grands j
doigts descendus du ciel saisissent, élèvent et ren- j
versent sur les cylindres. Aussitôt l'énorme bloc \
rouge s'ébranle vp' o les moulins cyclopéens qui vont i
l'écraser commo une pâte molle.
Pendant cf. temps, l'homme et sa tourelle sont déjà \
arrivés devant le four suivant, et recommencent sans \
s'arrêter une demi-seconde, la même opération : \
PITTSBURG . mi
l'homme fumant toujours son cigare. En une demi-
heure, il a ainsi manié 40 tonnes d'acier.
Dans un coin, un enfant bâillait devant quelques
leviers. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il se mit à
rire et, appuyant sur l'un des kviers, me montra que
c'était lui qui ouvrait ainsi, en bâillant, la lourde
porte de tous les fours !
Tout cela se fait beaucoup plus vite que je ne le dis.
En une minute à peine. Pas un geste inutile, pas une
seconde perdue... Je me trompe... car M. Dinckey
m'explique qu'il va bientôt inaugurer une autre ma-
chine dans ce genre qui fera gagner à la fabrication
trois heures et demie.
— Voyez-vous, me dit-il, ce bras qui s'enfonce dans
le four, saisit le lingot, le soulève et le tire dehors. Il
fait donc un mouvement de trop. Il suffirait qu'il tirât
le lingot directement sans le soulever. On gagnerait
ainsi trente secondes.
— Trente secondes... Est-ce bien la peine?
L'Américain sourit.
— Ce bras fait quatre cents fois par jour le même
geste. Il perd donc quotidiennement deux cents mi-
nutes, soitS heures 1/2. Si nousavons quatre machines
pareilles, cela fait 14 heures par jour, soit 98 heures
par semaine, soit 392 heures par mois, — de quoi
écraser un concurrent.
Nous passons aux laminoirs. Pour ne pas me faire
perdre de temps, le superintendant me conduit de
suite à ce qu'il appelle la plus forte machine du
monde. Elle a bien 50 mètres de long. Elle est ac-
tionnée par deux engins de 1,800 chevaux chacun,
et elle a coûté 1 million de dollars à fabriquer.
— Vous allez voir comment nous faisons nos tôJeÉj,
188 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Le laminoir se compose d'une série de cylindres
placés horizontalement côte à côte, toujours en mou-
vement, de sorte qu'un objet quelconque qu'on y
dépose est invinciblement entraîné vers les compres-
seurs, bobines gigantesques où se centralise toute la
force de la machine. Les lingots d'acier de 7 tonnes
que nous avons vus tout à l'heure sortir des fours et
amener à l'extrémité des laminoirs, arrivent avec de
petits cahots rapides vers les compresseurs, s'enga-
gent entre les parois de l'outil avec un vacarme de
tonnerre décuplé encore par le bruit de canon de la
déflagration des sels qu'on y jette pour enlever les
pellicules, les croûtes qu'y produit le laminage.
Je répète encore que ces lingots pèsent 7,000 kilo-
grammes et qu'ils ont de 75 à 80 centimètres d'épais-
seur. Ils passent et repassent ainsi plusieurs fois en
une minute entre les formidables rouleaux qui les
aplatissent chaque fois davantage; une main invisible
les retourne comme une plume après chaque écrase-
ment; puis, comme ils s'avouaient vaincus, ils s'en
vont, allongés, à l'autre extrémité du laminoir, où
des pinces automatiques les saisissent à la seconde
précise où ils arrivent, les déposent sur un chariot
qui, lui-même, vient de s'arrêter là et qui les porte
devant le laminoir suivant, où d'autres bras les étrei-
gnent et les lancent au galop des cylindres pour être
aplatis et allongés encore. Pendant ce temps, un
autre lingot était arrivé au bout du laminoir que nous
venions de quitter et subissait la même opération que
le précédent.
Et c'est ainsi douze heures par jour. Le lingot est
à présent moitié moins gros, et plus long du double.
Il a 30 ou 40 ceiiiissiètre.^ d'épaisseur. Je le vois pas-
PITTSBURG 289
ser plusieurs fois sous les bobines plus serrées, s'al-
longer chaque fois à vue d'œil. Quatre minutes après
il est devenu une feuille de tôle rouge-cerise de
20 mètres de long, large de plusieurs mètres, ondu-
lant en petites vagues avec un bruit de tempête sur
les cylindres comme un tapis roulant de rigide bro-
cart aux reflets cramoisis.
Et toujours les ateliers déserts I
Je cherchais d'où pouvait venir cette force de pro-
dige qui animait ainsi invisiblement ces monstres
esclaves, domptait cette matière en fureur... Et je vis
enfin, perché dans une tourelle placée au centre du
laminoir, un homme, un seul, placide et noir, jouant
sur un clavier de boutons et de leviers. C'était lui,
avec ses gestes tranquilles, qui attirait sur l'immense
appareil les lingots, les écrasait, les ramenait, les
retournait, les renvoyait, c'était lui qui donnait l'ordre
aux chariots automatiques de s'avancer, aux doigts
de fer de serrer et d'enlever les blocs rouges. Cet
homme et sa machine, ses camarades aux lunettes
bleues sur leurs grues dansantes, accomplissaient
ainsi, sans essoufflement et sans sueur, la besogne de
trois mille ouvriers !
Ébloui par la perfection inimaginable de ces choses,
je me laissais aller à les admirer sans réserve, quand
une autre machine plus extraordinaire, plus fantas-
tique encore, se mit à évoluer devant nous.
Une tourelle beaucoup plus élevée, mue également
par un seul homme, animée de bras plus géants
et d'articulations invisibles, se promenait autour
d'un vaste carrefour de l'usine. Elle attrapait dans
des fours des plaques d'acier de 50 centimètres
d'épaisseur, les élevait, les retournait, les replaçait
25
290 DE NEW-YORK A LA NOUVETJ.E-OPJJRANS
dans d'autres fours ou les portait sur les cylindres
roulants des laminoirs, faisait mille gestes que je ne
pouvais suivre tant ils étaient rapides et imprévus,
glissait, pivotait sur elle-même, virevoltait avec des
grâces de ballerine. Littéralement, elle valsait I Nous
faisions des bonds pour la suivre, elle et sa charge;
mais en une seconde elle nous menaçait de nouveau
de son grand bras agile et puissant, et nous nous
bousculions pour l'éviter. Je ne peux pas la dépeindre
autrement quejenele fais. J'étais opprimé comme par
un cauchemar et je me demandais si je ne rêvais
pas.
Je crois que c'est à propos de cet engin hoff-
mannesque que l'Américain me dit :
— Bad! (Mauvaise!) J'ai demandé au con-seil
d'administration un denai-million de dollars (2 mil-
lions 500,000 francs) pour en construire une autre
qui sera deux fois plus pratique.
— Et que ferez-vous de celle-ci ? Vous la vendrez ?
Il sourit :
— Oh I non ! Nous la mettrons à la vieille ferraille.
On nous demande souvent d'Europe d'acheter nos
machines, mais nous refusons toujours. Nous n'avons
pas intérêt à armer nos concurrents avec nos propres
armes.
PITTSBURCt
(SUITI)
L'organisation des usines américaines. — Génie pratique. —
Usines grandes ouvertes. — Pas de secret. — Bienvenue au
visiteur. — Homestead. — Edgar Thomson. — Un ouvrier
pour un kilomètre de rails. — Laminoirs fantastiques. —
60 kilomètres de rails par jour. — Deux doigts qui portent
7,000 kilogrammes. — Salaires d'ouvriers. — 80 francs par
jour. — Un soir bien froid. — Pittsburg vu la nuit. —
Féerie. — Nostalgie des lacs italiens. — Chez Jones et
Laughlin. — Où le voyageur monte sur une locomotive et
parcourt la ville de feu sous la neige. — Feux d'artifices sur
le fleuve. — Tasses de feu. — L'enfant aux oreilles de velours.
— AU right I
J'ai répété plusieurs fois déjà les raisons — d'ail-
leurs bien connues — qui assurent le triomphe actuel
de l'industrie américaine sur l'industrie européenne
en général et sur l'industrie française en particulier,
à savoir : les richesses naturelles du sol (houille,
pétrole et minerai), la supériorité du machinisme,
l'esprit d'initiative et la bravoure du capital devant
le risque et l'aventure, bravoure — comme le
292 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
disait dernièrement M. Carnegie, — qui va même
90 fois sur 100 jusqu'à la faillite !
Mais je voudrais vous faire toucher du doigt — et
c'est pour cela que j'y insiste tant — l'un des autres
traits caractéristiques du génie américain. Je veux
parler de l'admirable don d'organisation de ces gens,
de Tordre extraordinaire, vraiment parfait, qu'ils
apportent dans leurs manipulations industrielles,
assurant par la continuité ininterrompue, absolue,
mathématique des opérations successives, cette
incroyable économie de temps et de force qui leur
permet, malgré les prix si élevés des salaires
ouvriers, de lutter et de vaincre leurs rivaux. Car ce
n'est pas seulement à Homestead que j'ai constaté
celte qualité précieuse, c'est dans toutes les autres
usines de l'Est et du Nord que j'ai jusqu'à préseat
visitées. Il s'agit donc là, non pas d'une disposition
accidentelle, mais d'une qualité organique, constitu-
tionnelle de la race, qui lui vient à n'en pas douter
de son esprit essentiellement réaliste et pratique,
devant lequel, en toutes choses, le problème se pose
ainsi : « Etant donné qu'il s'agit de gagner de l'argent,
comment ferons-nous pour en gagner davantage ? i
Dans cet ordre d'idées, jamais ils ne s'arrêtent. Et,
pour cela, ils se servent de tous les moyens possibles.
— Je suis très aise, me disait le superintendant
de Homestead, de faire visiter mes usines aux étran-
gers. Une seule remarque que vous pourriez me faire,
même dans votre ignorance des conditions de notre
industrie, me mettra peut-être sur la voie d'une
réforme ou d'un progrès. Tous nos ouvriers, tous nos
contremaîtres, tous nos ingénieurs cherchent à nous
proposer des perfectionnements, de petits ou de
PITTSBURG 29;}
grands, mais chacun y pense. Il s'agit pour i nomme
d'accomplir le moindre effort possible et pour la
machine de produire le plus vite possible. En pensant
douze heures par jour à la même chose, en se ser-
vant chaque jour du même outil, en faisant cons-
tamment le même geste, il serait bien étonnant qu'un
ouvrier intelligent n'arrivât pas à perfectionner son
instrument. Il faut profiter de son expérience, et ne
jamais le décourager.
Je termine donc ma visite à Pittsburg.
Les usines d'Homestead emploient 7,200 ouvriers.
Elles consomment, pour la fabrication des rails et
des plaques de blindage, près de 2 millions de tonnes
d'acier et produisent 672,000 tonnes de fonte. Ses
principales spécialités sonl les charpentes, les tôles
pour chaudières et les blindages. Il y a, dans les
ateliers, huit laminoirs semblables à celui que je
vous ai dépeint et un marteau-pilon d'une force
de 125,000 kilos.
La spécialité des usines Edgar Thomson est la
construction des rails d'acier. C'est là que je voudrais
vous conduire à présent.
Tout ce que je savais de Pittsburg avant de partir
pour l'Amérique, c'était justement ceci : qu'un seul
ouvrier, assis sur une machine, suffisait pour la
fabrication d'un kilomètre de rails 1 Présentée ainsi,
la chose tenait du fantastique, et c'est, en somme,
pour la vérifier que je m'étais arrêté à Pittsburg.
Or la vérité est à la fois moins fantastique et beau-
coup plus incroyable encore, comme on va le voir.
La production de l'acier est obtenue ici par des
25.
-294 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉAINS
procédés pareils à ceux de Homestead. Ce sont les
mêmes trains qui se promènent à travers les chan-
tierC), les mêmes hauts fourneaux et les mêmes che-
minées. Mais alors qu*à Homestead il n'y a que quatre
hauts fourneaux, ici il y en a onze î Les ateliers se
ressemblent, les machines aussi. Toujours les gigan-
tesques bras de fer, les leviers armés de doigts surhu-
mains s'ouvrant et se fermant comme des doigts de
cyclopes, des wagonnets marchant tout seuls, les
blocs énormes s' allongeant sous les laminoirs. Mais
ces laminoirs, au lieu d'aplatir finalement l'acier en
feuilles, lui donnent la forme du rail à onglet que
vous connaissez bien. Le bloc de fer arrive du four,
apporté par le v^^agonnet, s'allonge successivement
sous des pressions différentes, jusqu'à une longueur
d'une centaine de pieds, passe alors sous une autre
machine, y prend la forme du rail, et s'en va plus
loin, seul toujours, emporté par les cylindres roulants
que j'ai déjà décrits, vers des scies qui le coupent en
fractions de trente pieds.
J'ai demandé combien les usines Thomson fabri-
quaient par jour de ces bouts de rail de trente pieds.
On m'a répondu : c 6,000 ! » Or, en comptant
trois pieds par mètre, cela fait 10 mètres par bout
de rail, c'est-à-dire 6,000x10 = 60,000 mètres,
60 kilomètres de rails par jour I
Car, ce que je ne peux pas vous rendre, c'est la
rapidité inouïe avec laquelle ces milliers de kilo-
grammes de fer s'étendent sous les laminoirs et l'ordre
extraordinaire avec lequel ils s'en vont une fois pré-
parés, et comment ils sont instantanément remplacés
par d'autres blocs, indéfiniment, sans cesse, pendant
les douze heures de la journée.
PITTSBURG ' 295
Et, pour chaque machine, deux hommes suffisent :
l*un qui l'actionna, l'autre qui surveille la matière, à
son arrivée devant la scie automatique. 11 est abrité
derrière une barrière de bois, pour éviter les éclats
du feu d'artifice au moment où la scie mord l'acier
roug:e.
Pas d'autre homme à l'horizon, le désert ! Sans
cesse, les barres d'acier rouge passent devant nous,
prennent la forme du rail sous la machine, et s'en
vont, sans un arrêt.
Ces machines ont l'air de penser. C'est saisissant.
Quand on a bien pris conscience de leur force déme-
surée, opprimante comme quelque chose d'infini, on
sent naître une vague peur qu'elles ne se révoltent à
la fin, qu'elles n'usent, contre les tyrans qui les excè-
dent, de leur puissance formidable. Ces doigts surtout,
ces deux doigts humains, intelligents et irrésistibles,
qui prennent au moment opportun, mathématique,
un lingot de 7,000 kilogrammes et le soulèvent aussi
facilement et aussi vite qu'un singe fait d'une noi-
sette !...
Les rails, une fois finis, arrivent sur un vaste
plateau où on les laisse quelques instants refroidir ;
au-dessus d'eux l'air tout bleu paraît en mouvement;
on dirait le vol de millions d'éphémères dont les ailes
palpiteraient : c'est l'éclat et la chaleur du métal qui
rendent l'air visible et le font vibrer.
On a vu, autant qu'il est possible de le voir, que,
jusqu'à présent, pas une minute n'a été perdue par
la matière dans sa marche, depuis le wagon qui
l'amenait au haut fourneau jusqu'au parachèvement
de sa manufacture.
Il va en être de même dans la suite des manipu-
296 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
lations. La plaque de tôle de Homestead, sitôt
refroidie, était dirigée à travers des champs de pieux
de fer surmontés de roues folles sur lesquelles l'a
plaque glissait sans effort et sans arrêt, à peine poussée
par deux ouvriers. Là, d'autres ouvriers la saisis-
saient, y traçaient à la craie le patron suivant lequel
elle devait être découpée et la passaient ensuite au
découpage, toujours sur des champs de pieux. Ce
travail fait, les plaques étaient aussitôt déposées sur
des wagons qui les attendaient pour être expédiées
aux clients. Ce jour-là, on s'occupait d'un client
anglais, les GhantiersdelaGlyde,qui venaient de com-
mander au trust 20,000 tonnes de tôle. Elle se vend
35 dollars la tonne, prise à Pittsburg.
A Thomson comme à Homestead, des lignes de
chemins de fer aboutissent. Ces chemins de fer sont
la propriété du trust de Tacier, — comme ces usines,
je l'ai déjà dit. Ce trust est propriétaire de beaucoup
d'autres chemins de fer et de compagnies de navi-
gation sur les grands lacs. Gela lui permet d'envoyer
à Pittsburg du minerai du lac Supérieur, c'est-à-dire
de près de 3,000 kilomètres, sur des bateaux et des
chemins de fer qui sont tous sa propriété !
A HomesteadjChez Thomson,chez Jones et Laughlin,
les salaires sont à peu près les mêmes.
Les ouvriers gagnent, en moyenne, 2 dollars 62 cents,
par jour, soit à peu près 13 fr. 50.
Les moindres manœuvres gagnent 7 fr. 50.
Les apprentis gagnent 4 francs. Les chefs de fabri-
cation, les ouvriers de la chauffe, les premiers
ouvriers des laminoirs, qui sont payés aux pièces, se
font de 12 à 15 dollars par jour, soit de 60 à 80 francs.
Il n'est pas nécessaire de dire qu'ils sont assez rares I
PITTSBURG 297
Les mécaniciens de locomotives gagnent 18 fr. 75,
et leur chauffeur 12 francs.
J'allais quitter Pittsburg, ayant à peu près terminé
mes visites.
C'était un dimanche de février et un dimanche de
la Pennsylvanie, berceau des quakers, où il est com-
plètement impossible de trouver même un verre de
bière les jours fériés et les jours d'élections. La neige
tombait en abondance, et il faisait un froid de loup.
J'allais reconduire un de mes amis, un écrivain anglais
très distingué, M. Bridge, qui avait dîné avec moi,
quand, des hauteurs de l'hôtel Schenley qui domine
la ville, je vis, malgré la neige, le ciel éclairé de
couleurs de fête. Une lueur d'incendie emplissait
toute la vallée. Je ne sentis plus le froid, je voulus
voir davantage. Mon compagnon me suivit, nous
cherchâmes à nous orienter nous-mêmes ; car, à
cette heure, nous ne rencontrions âme qui vive dans
ces quartiers éloignés.
Plusieurs étages d'escaliers de bois sans rampe
nous conduisent, non sans peine, au bas de la colline,
dont le flanc est parsemé de masures en ruines,
toutes blanches. La neige nous cache les marches.
Nous manquons de nous casser le cou plusieurs fois.
Mais, devant nous, quel spectacle I Le ciel, illuminé
des reflets de fournaise, des longues flammes, rouges,
vertes et bleues, sortant des innombrables cheminées
et montant vers le ciel; ces cheminées sont sillonnées
de wagonnets qui les escaladent, se vident dans leurs
énormes gueules embrasées et dégringolent aussi vite
qu'ils étaient montés; auras déterre, des incendies
de brasiers d'où s'élèvent des fumées multicolores,
298 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
des trains de feu en marche, qui ont l'air de colliers
fabuleux, au-dessus, les lueurs bleues de mille lampes
électriques enveloppées de fumée ; puis des portes j
ouvertes sur des fours incendiés ; des écoulements i
de lave en fusion le long de talus ardents qui sont !
des montagnes de scories fumantes. Des flammes, et |
des flammes encore, et tout cela vu à travers le voile ]
troué de la neige qui tombe à gros flocons.
Ainsi, toute Talfreuse ville grise et fumeuse que j
j'avais vue l'autre jour se magnifiait dans la nuit. \
Les mains gelées, le visage battu par les rafales, \
nous nous étions arrêtés, après une glissade dange- ]
reuse, à l'un des paliers de l'escalier. Un peu haie- j
tants, nous admirions le beau, l'effrayant tableau qui ]
s'étalait devant nous. Je ne sais pourquoi, tout d*un \
coup je me rappelai un voyage que j'avais fait, l'au- \
tomne dernier, aux lacs italiens. L'âpre Mse s'envola, i
emportant la fumée et le vacarme de ferrailles de ]
Pittsburg, et je revécus les soirs si doux de Bellagio ]
et de Pallanza ! Je me rappelai l'air tiède et les par- j
fums troublants des arbres et des fleurs apportés par 1
la brise des îles Borromées sous mes fenêtres, l'eau \
du lac sous la clarté de la lune et des étoiles, le dessin ;
élégant des monts dans l'azur nocturne, la romance \
d'un batelier attardé, la nuit passée sur le balcon de I
ma chambre dans le silence devenu absolu... Tout ce 1
romantisme poitrinaire et réel des lacs italiens me \
montait au cœur dans cette atmosphère glacée, devant i
cette ville de fumée, de flammes et de bruit... j
Lamartine et Pierpont-Morgan, lord Byron et Car- \
negie î \
Nous arrivâmes enfin au bas des escaliers. Nous i
traversâmes des voies ferrées, grimpâmes des talus ;
PITTSBURG 299
couverts de neige, et, finalement, entrâmes dans un
bureau vitré, où un employé nous apprit que nous
étions chez Jones et Laughlin.
Je savais que les usines Jones et Laughlin sont
une des rares aciéries de Pittsburg qui aient résisté
au trust. J'ai oublié combien de centaines de millions
de dollars on a offert à ces messieurs pour entrer
dans la combinaison; ils ont résisté, ne craignant
rien de M. Morgan, car ils ont, comme le trust lui-
même, outre leurs usines colossales, leurs propres
mines de charbon, de minerai, de fer, de chaux,
leurs propres fours à coke et leurs chemins de fer!
L'employé se montrant aimable, je lui dis mon
désir de me promener à travers les usines, la nuit.
— Vous verriez bien mieux pendant le jour, me
répondit-il avec son gros bon sens.
— Certes, lui opposai-je, mais les feux d'artifice
sont bien plus jolis la nuit !
11 comprit, sourit, et nous dit qu'il allait nous
accompagner. Nous monterions sur la première loco-
motive qui passerait et nous nous promènerions à
travers les chantiers et les ateliers tant que cela
nous ferait plaisir. J'étais ravi I Le hasard, comme
toujours, me servait. Il téléphona à un de ses cama-
rades d'un bureau voisin devenir le remplacer, et une
demi-heure après nous étions, mon ami Bridge,
l'employé et moi, sur le tandem d'une imposante
locomotive qui remorquait un train de fonte en fu-
sion.
Notre promenade fut féerique. Je n'avais rien ima-
giné de plus fantastique. Notre propre train était
composé d'une douzaine d'immenses tasses remplies
chacune de 25,000 kilogrammes de fonte rouge qui
300 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
remuait lourdement au mouvement de la marche;
quelques-unes, trop pleines, laissaient se répandre
sur le sol des flaques de métal. C'était alors un feu
d'artifice inouï qui s'élevait très haut dans l'air, écla-
i3oussait tous les alentours d'étoiles jaunes, bleues,
rouges, aveuglantes, comme si un morceau de soleil
liquide était venu s'écraser près de nous.
La neige, poussée par le vent, tombait et fondait
autour de nous; nous étions couverts de poussière,
enveloppés de la fumée de mille cheminées et des
treize cents fours à coke que nous traversions. Un
bruit formidable et continu emplissait l'atmosphère,
bruit de ferrailles, de chutes de minéraux dans les
fourneaux, de chocs de wagons, de cloches de loco-
motives. Nous croisions des convois pareils au nôtre.
Bientôt le train s'accéléra, nous traversions le pont
de l'Alleghany; la fonte, trop remuée par la vitesse,
s'écoula à la fois des douze soupières féeriques, et ce
fut, vous ne pouvez pas assez vous le figurer, une
vision fulgurante. Au milieu de l'eau, c'étaient comme
des fontaines jaillissantes de pierreries, des cas-
cades phosphorescentes s'épanouissant en gerbes de
millions d'étoiles. Ce feu d'artifice de maharadjah
avait l'air d'avoir été commandé pour nous !
Nous arrivons. Le train s'arrête à l'extrémité d'un
chantier. Les outres de métal s'inclinent lentement
une par une, se renversent, l'épais fiot rouge de la
fonte s'épanche dans un bac énorme, et quand il est
rempli, il descend automatiquement un étage plus
cas. C'est comme un large étang orageux où se mire-
rait un crépuscule magnifique.
Nous passons ensuite devant trois convertisseurs
Bessemer qui, la gueule en l'air, exhalaient un
PITTSBURG 301
ouragan mugissant de feu et d'étincelles. Bientôt les
œufs colossaux des convertisseurs se renversèrent et
vomirent, dans des moules que nous rapportions, des
cascades de lave aux couleurs magnifiques.
C'était à la fois violent et doux, menaçant et suave;
imaginez qu'on ait fondu des plumages d'oiseau-
mouche, des queues de paon, des corsets de scarabées
etde libellules, des écailles de poissons des Bermudas^
des pellicules de nacre et des fleurs des champs,
dans des torrents de soufre, d'améthystes, de tur-
quoises, de rubis, de perles et de diamants!
Près des chaudières qui s'épanchaient, un enfant
de seize ans, qui avait des oreilles de velours noir>
tenait d'une main une torche et de l'autre une
pomme qu'il mangeait à belles dents. Cet enfant suffi-
sait à la surveillance de cette opération colossale.
Quand ce fut fini, il dit : AU right ! et notre train
repartit avec sa charge de feu.
CINCINNATI
€ne plaisanterie vieillie. — L'émigration des cochons. — Une
ville américaine type. — Les rues. — Les gens. — Les
tramways. — On ne parle pas. — Des femmes qu'on ne
regarde pas. — La gomme à claquer. — Epidémie répu-
gnante. — Le trust de la cliewing-gum. — Le Cercle fran-
çais de Cincinnati. — Une âme d'apôtre. — Mlle Emma
Morhard. — Nostalgie. — Les ftibriques. — Machines-
outils. — Comment on paye les inventeurs. — Fabrique de
savon. — 300,000 kilogrammes par jour. — Les ouvriers de
MM. Procter et Gamble. — Solution provisoire de la question
sociale.
— Monsieur est marchand de cochons à Gincin-
îiati!
L*opérette devra nnettre à jour ses connaissances
géographiques : il n'y a plus de marchand de cochons
à Cincinnati. Le centre cochonnier s'est déplacé, il
est à présent à Chicago, à Kansas-City, à Omaha, à
Denver. A peine y trouverait-on encore quelques mar-
chands de conserves. En revanche, la ville n'est peu-
plée que d'Allemands. Il y a tout un immense quar-
CINCINNATI 303
tier qu'on appelle : Outre-Rhin {Over the Rhine).
On y fabrique surtout à présent de la bière, du
whisky, du savon, des machines-outils, de la cordon-
nerie, despianos, des cartesà jouer, que sais-je encore.
C'est le type accompli de la ville américaine. Je me
le disais en la parcourant en tous sens, vers le milieu
de février, et je voudrais vous la donner comme un
schéma très général et très exact des grandes cités
des Étals-Unis.
Les rues sont droites, comme partout dans ce pays.
C'est réternel damier à angles droits, qui permet, sans
effort d'imagination, de bâtir le plan d'une ville en cinq
minutes. Les maisons ont toutes de cinq à vingt étages.
Rien qui arrête l'œil, à part les enseignes et les affiches
énormes. Aux carrefours des voies importantes, on voit
passer en quelques instants, et presque simultanément,
cinquante tramways qui vont en tous sens, s'arrêtant
à peine quelques secondes.
A la hauteur du premier et du second étage, les
rues sont sillonnées de véritables réseaux de fil de
fer : trolleys, fils de télégraphe et de téléphone.
Jamais d'arbres. Partout des constructions s'élèvent;
on creuse la terre, on démolit ou on bâtit. De la
fumée épaisse. Des camions, des fardiers qui se
garent des tramways, mais pas de voitures. Dans ce
pays, les millionnaires vont en tramway ; il est
impossible, d'ailleurs, de les distinguer de leurs
employés ou de leurs domestiques.
Les hommes sont coiffés de feutres bombés ou
tyroliens, jamais de hauts de forme ; ils sont com-
plètement rasés, un certain nombre portent la mous-
tache, à peine une barbe sur cent figures. Les femmes^
les unes fortes, d'aspect rude et hommasse, décidées.
30i DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
énergiques ; les autres, plus rares, un peu frêles et
timides ; beaucoup portent des lunettes ou le binocle
à monture d'or. Les jeunes filles ont des bérets de
laine à longs poils. Pas d'élégance à proprement
parler, pas d'étalage de luxe, pas de fourrures, de
simples boas autour du cou. Une correction géné-
rale, aucune misère apparente, pas un mendiant.
Une sensation de liberté complète. Personne ne
s'occupe ni n'a l'air de s'occuper de vous. Pas de
conversation dans les tramways, ni dans les rues.
Jamais un homme ne regarde une femme plus d'une
seconde. Je l'ai constaté mille fois. C'est le fait qui
m'a le plus frappé dans le spectacle de la rue et des
endroits publics. Cette indifférence, cette absence de
curiosité est absolue.
Pas d'agents de police, ou peu. Quelques-uns aux
carrefours très fréquentés, pour assurer l'ordre de la
circulation. C'est tout.
Des mentons carrés et proéminents. Des bouches
qui mâchonnent continuellement la chewmg-gum.
Cette gomme remplace l'ancien tabac à chiquer, qui
a passé de mode, et la gomme élastique que les
enfants mastiquent au collège et qu'ils appellent de
la gomme à claquer. Ici c'est un composé hétéroclite
que les réclames des fabricants dotent de vertus mul-
tiples; la principale est qu'elle aiderait à la digestion
grâce à la pepsine qu'elle contient. La vérité, c'est
qu'elle est une occupation qui s'ajoute aux autres.
L'Américain ne pouvant se passer de mouvement
s'entraîne à mastiquer pour se faire les mâchoires,
quand il est dehors, en tramway, en bateau, dans la
rue, dans les endroits publics où il est obligé de
demeurer inactif. Comme tous les tics anormaux,
CliNÇlNNATI 305
celui-ci est désagréable à observer, et obsédant à
force d'être général. Un homme sur deux, une femme
sur cinq, et presque tous les enfants mâchonnent
ainsi tout le long du jour. La chewing-gum se vend
par petites tablettes dures et minces chez tous les
droguistes. On en trouve aussi dans toutes les gares,
dans les boîtes automatiques. On en mâche deux ou
trois tablettes à la fois pour que cela fasse corps sous
la dent. Après les avoir mastiquées pendant une
heure ou d^w, on les jette, à l'état de bouillie assez
répu^naate él assot semblable à de la viande coriace
qu'on a renoncé à avaler. Les enfants hésitent à s'en
séparer. Ils la conservent en la collant, sous le bois des
chaises et des fauteuils. Si, pour vous amuser, vous
relevez l'un après l'autre les sièges d'un salon d'hôtel,
vous ne devez pas être surpris de la collection de
pâte mâchée qu'on a oubliée là...
Ce ne serait encore qu'à moitié mal si la salive que
les mastiqueurs de gum rejettent n'était noirâtre et
abondante. Les conducteurs de tramways en inon-
dent les marchepieds des véhicules; les employés de
bureau, les parquets des offices. C'est, au total, ma-
niaque et malpropre. Le goût n'a non plus rien de
tentant, mélange d'un vague goudron et d'un gros-
sier parfum quelconque. Et cette guin a déjà une his-
toire! La consommation en est colossale. Plusieurs
fabriquesse faisaient concurrence,quelqu'un a eu l'idée
de faire le trust de la chewing-guniy et il a rapporté
des millions à l'habile homme qui en a eu l'idée,
M. Ch. Flintl
La neige, naturellement, emplissait les rues; un
froid glacial et coupant me mordait jusqu'aux os k
26.
306 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
travers ma pelisse, et je voyais que j'étais le seul à en
souffrir. Les indigènes, qui ont pu s* aguerrir contre
ce climat mortel de l'Amérique du Nord et de l'Est,
le supportent le sourire sur les lèvres. Comme on
comprend mieux l'activité débordante de ce peuple,
le puritanisme et l'alcoolisme, quand on a souffert
quelques mois de la neige et de l'âpre vent de ces
contrées hostiles !
Aussi, quelle agréable et vivace impression vous
laisse l'accueil chaud, cordial, spontané et inattendu
qu'un Français reçoit en arrivant à Giûcinnatil Une
jeune femme, Mlle Emma Morhard, y fonda, il y a
cinq ans, le Cercle français, et rend les plus grands
services à la cause française dans ces régions. Ame
rayonnante et active d'apôtre, vibrante et sagace, ell
a su grouper autour d'elle la meilleure partie de l'élé-
ment français et de l'élément américain favorable à
la France; et chaque jour, grâce à elle, s'étendent
l'influence de l'esprit français et l'étude de notre
langue.
Je ne saurais trop marquer le charme souverain
qu'opèrent sur le voyageur solitaire ces mains chau-
dement tendues vers lui dans ces villes immenses qui
sont pour nous des déserts, sur le magnétisme de
cette sympathie qui vous donne la sensation récon-
fortante d'être de la même race, de la même civilisa-
tion, de la même humanité. Celui qui n'a pas été plus
loin que les lacs suisses ou les fjords de Norvège,
celui qui n'a pas voyagé seul à mille lieues de
son foyer, ignore la tristesse de l'isolement, del'étran-
geté, la détresse de l'être abandonné dans du vrai
lointain. Pourquoi n'avouerais-je pas ce mal qui vous
prend ici, le vulgaire mal du pays, nostalgie doulou-
CllNCliNiNAil . 307
reuse d'un ciel plus chaud et plus clément, d'une vie
plus gaie et plus insouciante?
Il y a beaucoup de fabriques à Cincinnati. J'en ai
visité quelques-unes. Elles se ressemblent.
L'une d'entre elles m'a pourtant intéressé plus que
les autres : c'est une fabrique de machines-outils pour
la menuiserie. La main humaine est devenue presque
inutile dans le travail du bois : les machines rabotent,
scient, découpent, tournent, percent, entaillent le
bois avec une précision parfaite et rapide. Dans les
ateliers d'essai où je les ai vues fonctionner, je les
admirai fort. Un seul homme devant sa machine, et
sans faire aucun effort, abat dans sa journée le tra-
vail d'au moins 200 ouvriers. J'ai vu aussi le musée
des échantillons : colonnes à chapiteaux et à mou-
lures, tenons et mortaises, fabriqués exclusivement
par des machines. C'est merveilleux.
Cette usine qui emploie un millier d'ouvriers, pro-
duit 300 machines-outils par mois en moyenne, soit
15 par jour. Car vous savez déjà qu'en Amérique on
ne travaille pas le dimanche, ni l'après-midi du sa-
medi. Ces machines se vendent, l'une dans l'autre,
5,000 francs.
Un inventeur est attaché à l'usine. On lui pro-
pose des problèmes de mécanique, et il doit les
résoudre. Ou bien il a des idées personnelles, qu'il
exécute de concert avec les contremaîtres et les
patrons. Il est payé 12,000 dollars par an, soit
60,000 francs.
L'un des chefs de la maison me raconte que,
lorsqu'ils lancent une machine nouvelle, ils en ven-
dent les six premiers exemplaires moitié moins cher
308 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
qu'elle^neleur coûtent. Après la sixième, ils gagnent
tout ce qu'ils veulent.
J'ai vu aussi une fabrique de savon et de bougies.
Ici l'intérêt n'est pas dans le mode de fabrication,
qui ressemble aux procédés connus. Peut-être pro-
duit-on plus que partout ailleurs, comme on me l'a
affirmé. Il y a 900 ouvriers, dont 200 femmes. On y
empaquette par jour 10,000 caisses de savon de
30 kilogrammes chacune, soit 300,000 kilogrammes
de savon 1 Si ce chiffre est exact, voilà bien de la pro-
preté assurée.
J'ai compté, en effet, 64 cuves colossales de
10 mètres de profondeur et de 5 mètres de diamètre.
Plusieurs, toutes pleines, bouillonnaient. Le mélange
de graisse et d'huile brûlantes semblait se rétracter
sur lui-même comme des intestins géants en travail;
c'était comme un enchevêtrement d'innombrables
constrictors qui feraient effort pour se séparer.
D'autres cuves bouillonnaient plus fort, comme des
cratères de volcan, et lançaient à un mètre en l'air
des geysers de saindoux. Des parfums se mélan-
geaient aux odeurs fades de la graisse et de la potasse.
Mais j'aurais pu voir tout cela chez nous. Et ee qui
m'amenait ici, c'était l'organisation économique de
la fabrique, les rapports entre patrons et ouvriers
qu'on m'avait cités comme particulièrement intéres-
sants.
Et, en effet, les patrons, MM. Procter et Gamble,
sont des patrons bien intelligents. L'un d'eux me le
prouve par une série de raisonnements d'une grande
justesse.
— Nous avons pour principe, me dit-il, de payer
cher nos ouvriers et de nous les attacher, non par la
CINCINNATI 309
reconnaissance, — cela ne paye pas ! — mais par
l'intérêt, ce qui est plus sérieux en vérité.
c Et voici comment nous procédons.
« Quand la maison se fonda, en 1837, nous prê-
tâmes de l'argent à nos ouvriers, à 4 0/0 — ce qui
est peu, vous le savez, en Amérique — pour leur per-
mettre d'acheter des actions de la fabrique et ainsi
les intéresser à sa prospérité. Les actions étaient
alors très bas, puisque nous débutions, et ce fut une
bonne affaire pour eux. Ils ne risquaient rien, d'ail-
leurs, car M. Procter leur garantissait personnelle-
ment pour l'avenir le rachat de ces actions au prix
qu'ils les avaient payées.
€ Mais comme, à présent, les actions coûtent trop
cher, nous avons, depuis seize ans, changé de sys-
tème : nous faisons participer nos ouvriers à nos
bénéfices. Tous ceux qui gagnent annuellemeni
1,500 dollars et au-dessous reçoivent, à lafm de l'an-^
née, une part proportionnelle à leur salaire. Le total
de ces parts équivaut à 20 0/0 des bénéfices de la
fabrique.
« Si, pour une raison quelconque, un ouvrier ne
louche pas sa part de dividende — s'il quitte la fa-
brique ou s'il meurt, — elle va à la caisse de retraites
ouvrières que nous avons fondée.
î Nous avons créé aussi une caisse de secours en
cas d'accidents. Cette caisse, alimentée par les coti-
sations ouvrières, paye à l'ouvrier ce que ses res-
sources lui permettent de payer, et la fabrique y
ajoute ce qui est nécessaire pour parfaire le salaire
total de l'ouvrier, durant toute sa vie si le cas l'exige.
En un mot, un ouvrier victime d'un accident à
l'usine touche, quoi qu'il arrive, son salaire intégral.
1
310 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE^ORLÉANS ]
par la collaboration de la caisse ouvrière et de la \
caisse patronale. » \
Je crus devoir féliciter M. Gamble de ses sentiments l
humanitaires et si pratiques. \
Il protesta : \
— Pratiques, oui, peut-être; mais pas humani- \
taires !... Tout ceci n'est pas de la charité. Nous vou- j
Ions, au contraire, que lorsqu'un ouvrier reçoit son |
chèque, il se dise qu'il l'a gagné par les économies j
qu'il a su apporter dans la fabricai ion, par le soin qu'il \
a donné aux machines, par le temps qu'il a économisé J
dans son travail. Il n'y a pas de meilleure façon d'in- \
téresser l'ouvrier à la maison qui l'emploie, ni de le ]
rendre consciencieux et digne. A présent, si nous ^
avions l'air de lui reprocher ou seulement de lui |
faire sentir ce que vous appelez notre générosité, il re- J
fuserait d'accepter son chè(|uel
Le joli flegme, le sang-froid de mon interlocuteur •
soulignaient le réalisme de ces doctrines. '\
— Nous avons encore imaginé autre chose, conti- j
nua-t-il : c'est une banque, dépendant de la fabrique i
et qui fait partie de nos bureaux, où les employés et j
les ouvriers mettent leurs économies pour se faire j
bâtir de petites maisons. Beaucoup y laissent fructifier |
leurs dividendes. Songez qu'un ouvrier qui gagne J
50 francs par semaine louche au bout de l'année un J
dividende de 300 francs, sur lequels il laisse 10 dol- \
lars à la caisse de secours. S'il a été économe, au i
bout de quelques années, il a de quoi se construire un j
petit « home d ! i
— Quel est le salaire moyen de vos ouvriers? \
— De 225 à 250 francs par mois. Beaucoup gagnent j
davantage. Mais des gamins de quatorze ans ont \
ClMGlNiNATl 311
30 francs par semaine, et des fillettes de quinze ans
touchent 100 francs par mois. Et tout le monde tra-
vaille dix heures par jour.
— Je n'ai pas besoin de vous demander si vous
n'avez jamais eu de grève I
Il rit, et répondit :
— Justement ! Tant d'années de tranquillité, de con-
tentement de ceux qui travaillent autour de vous, cela
valait la peine de faire ce que vous appelez des sacri-
fices, et qui n'en sont pas. au contraire f j'insiste; car
nous avons la preuve que nous y gagnons en économies
et en production de travail. C'est un simple calcul
que nous avons fait, — une affaire, pas autre chose!
COMMENT ON VOYAGE
'i
Trains américains. — Les pullmanns ne méritent pas leur répu-
tation. — Promiscuité choquante. — Le parlor-car, wagon
idéaL — Le restaurant du pullmann. — Le buckwheat-cake
et le grape-fruit. — Le filtre des wagons. — Un verre qu'on
ne lave jamais. — Fraternité exagérée des conducteurs de
trains. — Le coucher. — Le réveil. — Les nègres. — Poli-
tesse spéciale. — La casquette de voyage inconvenante. —
L'ôterou mourir de faim. — Organisation pratique du service
des bagages. — L'arrivée.
L'Amérique est le pays du monde où ron voyage le l
plus. Aussi est-il intéressant de savoir comment ce \
peuple pratique entend le confort en voyage. \
Vous savez déjà qu'il n'y a qu'une classe de ]
voyageurs. Mais, grâce aux pullmanns, aux parlor- 1
cars, aux drawing-rooms, aux state-rooms, les difle- \
renls publics tendent à se séparer de plus en plus. |
Tous les wagons — très longs — sont à couloirs, i
On peut circuler d'un bout à l'autre de tous les trains. 1
Les sièges sont des banquettes de velours rouge à \
COMMENT ON VOYAGE 3ia<
dossiers pour deux personnes, alignées de chaque-
côté d'un passage qui assure la circulation facile. Si
l'on se trouve à deux sur ces banquettes, on est assez
mal. Les dossiers sont à renversement, on peut à
volonté les placer dans le sens de la marche ou à
l'inverse.
Un autre système de wagons, qu'on appelle les
parlor-carsj réalise l'idéal du confortable pour les
voyages de jour. On y paye naturellement un supplé-
ment. Ce sont de longs compartiments très luxueux,,
de 10 ou 12 mètres de long, aux épais tapis, qui con-
tiennent vingt-quatre moelleux fauteuils de velours^
de la couleur des tapis, saphir ou vieil or, placés sur
deux rangs. Ces fauteuils, qui sont à pivot, permet-
tent de se retourner dans tous les sens, de suivre la
vie du wagon et la variété des paysages.
Puis il y a les wagons Pullmann proprement dits,,
d'une vingtaine de places chacun. Chaque voyageur
y a sa banquette de velours à lui, pendant le jour, et
son lit la nuit. Dans la journée, le lit supérieur s'en-
castre dans l'épaisseur des parois bombées du wagon,
et devient complètement invisible, comme dans nos
wagons-lits français; le lit inférieur est composé des
deux banquettes qui se font face.
A côté de ces dortoirs publics que sont les vrais
pullmanns et qui, il est vrai, ne sont pas très chers, il
existe quelques compartiments privés pour deux ou
quatre personnes {siaie-rooms, drawing-rooms), qui
ressemblent beaucoup à nos wagons-lits, mais sont
beaucoup plus coûteux.
Je n'aime pas du tout ces dortoirs ambulants dont
j*ai parlé plus haut. Les Américains en sont très
orgueilleux. Je ne conçois pas leur fierté. Nos wagons-
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^14 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉAiNS
iits sont dix fois plus confortables, plus agréables,
plus décents, plus hygiéniques que les puilmanns.
Quand, vers neuf heures du soir, les lits ont été
préparés par le nègre — car ce sont exclusivement
des nègres qui sont chargés du service des puilmanns,
— il accroche à une tringle un long rideau, verdâtre,
■qui se ferme intérieurement par des boutonnières, et
qui tombe du plafond sur le plancher. Il s'agit alors
de se déshabiller I Dur problème. L'espace qui sépare
le lit inférieur du lit supérieur est si restreint qu'il
est impossible de s'asseoir sur le lit du bas. Il faut
donc se dévêtir le plus possible dans le couloir commun,
sauf à achever le déshabillage, étendu sur sa cou-
chette. Mais quelle gymnastique, quelle souplesse,
quelle ingéniosité cela demande I
Les femmes se trouvent dans la même obligation.
<3u'on y songe ! Si les hommes ne se gênent pas pour
se dévêtir jusqu'au tricot, elles sont tenues à plus de
réserve. Alors, les voilà qui s'enfouissent derrière le
rideau vert qui se gonfle comme une voile et inter-
cepte le passage, se déchaussent, retirent leur cor-
sage, puis, vêtues d'une matinée, se glissent, avec un
peu de gêne, jusqu'à la toilette d'où on les voit bientôt
revenir, la natte dans le dos, puis disparaissent défi-
nitivement derrière le rideau.
Cette promiscuité, qui ne choque pas autrement
les hommes, doit, il me semble, gêner énormément
les femmes. D'autant qu'il arrive souvent qu'un
homme est placé dans le lit supérieur.
Chaque lit peut être habité par deux personnes. Tai
vu un jour deux gros hommes et deux grosses femmes
trouver moyen de se déshabiller et de se cou-
cher làl
COMMENT ON VOYAGE 315
Le nègre va et vient, monte sur son tabouret,
voile la lumière des lampes.
De derrière la toile sortent de vagues murmures; des
gens sifflent des airs avant de s'endormir; on entend
encore quelques gloussements, quelques rires étouffés,
et bientôt il n'y a plus de vivant que les ronflements,
le roulement du train et les sifflets de la locomotive.
Dès sept heures du matin, quelquefois plus tôt, les
gens commencent à se lever. Les uns vont prendre
leur premier déjeuner dans le wagon-restaurant, les
autres mangent leurs propres provisions.
Le déjeuner des pullmanns est recommandable.
Et, surtout, on y sert ces deux mets délicieux qui^ à
eux seuls, me font regretter l'Amérique : le grape-
fruit et le buckwheat-cake. Le grape-fruit est une
sorte d'énorme orange, un peu amère, à la pelure
jaune-citron, qu'on coupe en deux, qu'on saupoudre de
sucre, et qu'on mange, découpée en morceaux, à la
cuillère. Qu'aimais-jedonc si fort dansle grape-fruit f
On me l'avait traduit par : pamplemousse, fruit dont
il diffère très peu. Est-ce le mot français, si joli, qui
entra dans ma mémoire d'enfant avec les paysages
ensoleillés des îles tropicales, est-ce le jus bienfai-
faisant du fruit qui m'avait ravi dès le premier jour?
mais, en voyage, je demandais au nègre, chaque ma-
tin, du pamplemousse, et je goûtais le fruit savoureux
avec une gourmandise d'explorateur au désert.
Le buckwheat-cake est une sorte de beignet de
farine de sarrasin, que les cuisiniers nègres réussissent
jusqu'au chef-d'œuvre. On le sert brûlant, tendre,
doré, on le couvre de beurre frais, et on le baigne
dans une mer de sirop d'érable.
"316 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
Quand je dis tout le mal que je pense et que mon
estomac m'ordonne de penser de la cuisine améri-
caine, je me souviens avec miséricorde et reconnais-
sance de ces deux plats nationaux du Nouveau Monde
qui me firent oublier bien des maux...
Ceux qui mangent leurs propres provisions ne con-
naissent pas ces délices. Dès sept heures du matin,
ils déballent des viandes copieuses, des fruits. Ceux
que je rencontre aujourd'hui sont des Allemands
de Cincinnati. Ils mangent lentement, comme
chez eux, les femmes faisant tous les frais de
la conversation, les hommes ne cessant de mastiquer
et prenant les meilleures parts. Leur panier est
inépuisable. Tout y est rangé, enveloppé avec un
soin méticuleux ; les femmes ont tout prévu. Quatre
personnes mangeront sans cesse, tirant de ce panier
des trésors intarissables. Mais il leur faut leur bois-
son ordinaire, du café au lait. Ils ont une marmite
vide et des tasses. Ils font remplir la marmite de café
par le nègre et ne manqueront ainsi de rien. Le bruit
de leur conversation me réveille et, à cette heure
matinale, l'odeur de leurs victuailles m'écœure.
Dans chaque voiture de chaque train, il y a un
filtre avec de l'eau toujours fraîche et même glacée.
Mais il n'y a qu'un seul verre, qui sert à tout le monde
et que je n'ai jamais vu rincer. Que de fois pourtant
je l'ai guetté durant ces longs trajets où l'on n'a rien
à faire que de regarder autour de soi. Employés,
nègres, marchands de journaux, voyageurs, tout le
monde y boit sans dégoût. C'est là de la vraie frater-
nité.
D'ailleurs, cette fraternité universelle se complique
COMMENT ON VOYAGE 317
d'un véritable sentiment d'égalité quejen'ai vu qu'ici.
Les employés de chemins de fer, qui sont ceux que j'ai
le plus souvent observés, ne se considèrent pas du
tout comme les serviteurs du public, ainsi que cela
se passe dans notre vieille Europç. Dans les pull-
manns, par exemple, le matin ils s'emparent les pre-
miers des lavabos, et vous disent froidement si vous
arrivez à ce moment : « Attendez un instant I >
Les conducteurs viennent s'asseoir dans les fau-
teuils à côté des voyageurs, comme des touristes
désinvoltes, les mains dans les poches, les jambes
croisées. Combien de fois ai-je vu des voyageurs
debout et des employés assis dans le salon des fu-
meurs ou V observation-car, les pieds sur les ban-
quettes de velours, mâchonnant leur cure-dent ou
leur cigare, la casquette en arrière, sans penser un
instant à se déranger !
Au bout de quelques heures de voyage, l'employé
est en effet devenu l'ami intime de certains voyageurs.
Même, j'ai cru m' apercevoir que, dans la très grande
majorité des cas, les Américains étaient flattés des pri-
vautés que prenaient avec eux les employés. J'en ai
vu les saisir à bras-le-corps, pour jouer, et s'asseoir
sur le bras de leur fauteuil. Ils paraissaient consi-
dérer comme une faveur que le conducteur ou le garde-
frein vinssent causer ainsi avec eux et plaisanter. Ils
abandonnaient aussitôt ou leur journal, ou leur
revue, ou leur conversation.
Nous sommes loin ici de la morgue anglaise ou de
la condescendance protectrice des voyageurs français
de première classe. Je me suis souvent demandé à
quoi pouvaient tenir ces façons et s'il fallait y voir un
véritable sentiment égalitaire raisonné. En fait, c'est
Î7.
318 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
cela. Tous ces gens sont égaux. Ils sortent du même
monde, ont reçu la même éducation, gagnent plus ou
moins d'argent, ce qui ne suffit pas à créer entre eux
une différence. L'Amérique est un pays trop neuf
pour qu'on puisse comparer ses mœurs à celles de
nos vieilles contrées d'Europe. Ici, tout est en for-
mation. C'est un vaste campement de pionniers où
tous font leur besogne, les uns dans les échoppes,
les autres dans les magasins, les mines ou les usines.
Et comment songer à établir une hiérarchie entre
ces individus ? La fortune américaine est semblable à
une immense roue, animée d'un perpétuel mouve-
ment. Tel qui se trouve aujourd'hui au sommet sera
demain à demi écrasé par son formidable entraîne-
ment. Le conducteur de train sera dans dix ans le
millionnaire de Pueblo, tandis que le riche marchand
àe Denver, ruiné par de malheureuses spéculations,
réédifiera sa fortune en se livrant à un métier ma-
nuel. Il n'y a pas et il ne peut y avoir de hiérarchie
entre ces individus. En fait, tous sont égaux. Ils le
sentent, ils le savent. Et ils le sont, en général, par
la force et l'énergie. En tout cas, ils le paraissent à
Foeil du physionomiste. Qu'ils soient bruns comme
les Irlandais, ou blonds comme les Danois, c'est la
même volonté directe et tenace qui est inscrite dans
leurs têtes osseuses.
Le matin, au réveil, je m'intéressais à observer les
physionomies. Encore toutes embarbouillées de som-
meil, les figures apparaissent plus primitives et plus
brutales : dans l'œil dur, le menton, les maxillaires
volontaires, se condensaient l'expression foncière,
les signes caractéristiques de l