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GIFT OF 
Prof. 


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EN AMÉRIQUE 



DE NEW-YORK 

A U 

NOUVELLE-ORLÉANS 



OUVRAGES DE JULES HURET 



enquête sur l'Évolution littéraire (Fasquelie). ... 1 vol. 

Enquête sur la Question sociale en Europe (Préfaces 
de M. Jean Jaurès et de M. Paul Deschanel) 
(Perrin) 1 vol. 

Sarah Bernhardt (Préface de M. Edmond Rostand) 

(Juven) 1 vol. 

Loges et Coulisses (Fasquelie) 1 vol. 

Xes Grèves (Préface de M. Millerand) (Fasquelie). . 1 vol. 

Tout yeux, tout oreilles (Préface de M. Octave 

MiRBEAU) (Fasquelie) 1 vol. 

En Amérique : De New- York à La Nouvelle-Orléans 

(Fasquelie) 1 vol. 

En Amérique : De San Francisco au Canada (Fas- 
quelie) 1 vol. 

En Allemagne : Rhin et Westphalie (Fasquelie) ... 1 vol. 

En Allemagne : De Hambourg aux Marches de Pologne 

(Fasquelie) 1 vol. 

En Allemagne : Berlin (Fasquelie) 1 vol. 



EN PRÉPARATION : 

En Allemagne : Quatrième série. 



12651. — L.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris. 



JULES^I^.RET 



EN AMÉRIQUE 



DE NEW-YORK 

A LA 

NOUVELLE-ORLÉANS 



DIX-NEUYIÈME MILLE 



PARIS 
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 
11, RUE DE GRENELLE, 11 

1909 
Tous droits réservés. 



El ^9 



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CHARLES A KÔEOIO 



1/ « été tiré de cet ouvrage 
25 exemplaires numérotés sur pa^yier du Japon. 



\ 



5 

c 



A mon ami Gaston CALMETTE 



Jules HURET. 



EN AMÉFtïQyÉ' 



Di IW-ÏOM A li NOPllli-ORllAl 



PREMIÈRES IMPRESSIONS 



Arrivée à New-York. — Je manque l'entrée dans le port. 
Brouillard. — Premier confact avec la vie américaine. — 
Fatigue. — Énervement. — Ébranlement général. — Thacke- 
ray et la rue. — Souvenirs de la traversée. — Solidarité 
en mer. — Détachement dès l'arrivée. — Les tramways. 
— Menaces de mort. — Paris est un village paisiijle. — Le 
chemin de fer aérien. — Défense de cracher. — 2500 francs 
d'amende. — Conducteur et contrôleur de tramways se 
pochent les yeux dans la voiture. — Maison de vingt-neuf 
étages. — Central Parksous la neige. — Les traîneaux. — Le 
pont de Brooklyn à 5 heures. — Spectacle effrayant. — Assaut 
des tramways. — Symbole de la lutte pour la vie en Amé- 
rique. — iNew-York s'allume. — Enchantement. 



Voilà des semaines que je me raconte des histoires 
à moi-môme pour ne pas commencer à écrire. Mais la 
vérité vraie, je la connais à présent : je n'ai pas 
encore écrit parce que j'étais trop fatigué. Au com- 
mencement, je ne m'en rendais pas compte; je me 
figurais qu'ayant passé toute la journée dehors, pris 

1 

M169204 



î . . pE NEW-3CQBK A L4*NpUVELLE-0RLÉANS 

coiipsiir coup "des* vdftJure's/des trains, des tramways, 
regardé, écouté, accumulé des notes sur mon carnet, 
je n'avais pas travaillé, et que, le soir venu, je pour- 
rais me mettre à l'ouvrage. Mais pour seulement 
vivre dan^ cette atanosphère violente, dans ce fracas 
gigantesque et continuel de fer retentissant, on est 
soumis à une dépense nerveuse considérable. Quand 
arrivait le soir, j'états fourbu, et malgré mon bon 
vouloir, le mécanisme des formules ne fonctionnait 
pas. 

Tous les étrangers que je vois ici me disent d'ail- 
leurs la même chose : ce climat est dur au nouveau 
venu, Tex citation qu'il procure se paye cher, et il 
faut du temps pour rompre ses nerfs à Tatmosphère 
électrique des États-Unis, pour habituer son orga- 
nisme au froid brutal, et aussi au biuiit, à la fièvre 
forcenée des rues et des gens. Thackeray ne raconte- 
t-il pas dans ses not^s sur TAmériqne qu'à INew-York 
il lui fut impos^ihle, pendant longtemps, de s'asseoir 
devant son bureau et d'écrire? La rue rattirait invin- 
ciblement, il lui fallait y descendre à tout prix. 

Je comprends admirablement cet état d'esprit : la 
vie exaspérée de la grande ville entre avec vous dans 
votre chambre, vous pénètre, vous envahit et vous se- 
coue. En arrivant, ilestimpossiMe, en effet, de prendre 
une plume et d'écrire autre chose qu'une dépêche. 
Quand, d'une ville de province tranquille, on met le 
pied pour la première fois à Paris, c'est la même exci- 
tation qui vous ébranle : les boulevards vous appa- 
raissent agités par une fièvre colossale et aveugle; on 
s'y sent abandonné de tout et de tous, et l'effroi qui 
vous prend est long à se calmer. En venant de Paris 
à Nev^-York, l'impression est identique, avec l'aggra- 



PREMIÈRES IMPRESSIONS 3 

vation de la distance et de rétran^eté. Peu à peu, 
cependant, on se fait à cette excitation, et au bout 
d'un mois on y est brisé, h me promène à présent 
dans Broadway comme sur le boulevard des ItaTiens, 
et hier quelqu'un m'a demandé son chemin que j'ai 
pu lui indiquer sans plus de façon. La force d'absorp- 
tion de ce pays est-elle si grande que je sois déjà en 
train de devenir Américain? En tout cas, il est temps 
de fixer mes premières impressions, si je n^e yeux pas 
qu'elles s'émoussent. 

Que je vous dise d'abord que j'ai raté mon entrée 
à New-York. Il faisait du brouillard et c'était di- 
manche. Je suis donc dispensé de refaire la descrip- 
tion classique du pont de Brooklyn et des milliers de 
bateaux qui s'écrasent dans riludson. Le port était 
bien tranquille, et ce qui me reste de plus net dans 
la mémoire de l'arrivée de la Touraine, c'est le ciel 
gris au-dessus des maisons où je compte vingt-huit 
étages en construction, toute la carcasse de fer de- 
bout, les poutres de fer dessinant les étages, les 
planchers et les murs qu'on remplira de briques 
ensuite. Cela a l'air, de loin, d'une agglomération de 
tours de dominos comme en font les enfants. 

Puis, c'est l'accostage lent du bateau dans une des 
mnombrables dentelures des quais. C'est le matin, 
uîï froid humide vous pénètre. Tout le monde s'est 
précipité à l'avant du bateau par un mouvement ins- 
tinctif. Une sensation assez bizarre vous attend la. 
Vous dites adieu aux passagers que vous avez connus 
durant la traversée, mais le peu d'intimité qui s'était 
créée entre vous pendant ces huit jours de mer a l'air 
de s'envoler soudain, comme par enchantement; on 
se dit au revoir sans conviction. On pense à ses 



i DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

propres affaires et on sent que les autres font comme 
vous. L'espèce de vague solidarité qui venait du dan- 
ger latent, la sympathie poussée de Tennui de la vie 
à bord, la galanterie elle-même s'effacent, on se 
reprend, on se contracte, on est redevenu « chacun 
pour soi ». C'est la terre I 

Les amis qui attendent les passagers sur le quai 
leur font de la main des signes joyeux, et je com- 
prends combien doit être doux à l'expatrié d'être 
ainsi accueilli par des sourires et de la sympathie sur 
une terre lointaine. Presque huit jours de mal de mer 
et de jeûne m'ont peut-être affaibli, car je me sens 
plus sensible que je ne devrais à la tristesse du ciel 
gris, au chaos des bâtisses de brique, et à ces mou- 
choirs qu' jn n'agite pas pour moi. 

Aussi, une fois débarqué, quand je m'entends 
appeler par mon nom et que trois aimables compa- 
triotes, venus chacun pour son compte, m'offrent 
gentiment leurs services, me voilà rasséréné. Je grimpe 
en voiture et je traverse, sur un pavage déplorable, 
des rues droites bordées de façades plates couleur 
rouge sombre ou grises, toutes pareillement précé- 
dées d'un escalier d'une dizaine de marches à rampe 
de fer ou de pierre, et je n'ai jamais mieux compris 
l'ennui de l'uniformité. Ces rues mal pavées sont sil- 
lonnées de rails. C'est dimanche, je Lai dit, il y a peu 
de mouvement dans les rues, on pourrait se croire à 
Londres, car les maisons, quoique beaucoup plus 
hautes, ont un air de famille indiscutable avec celles 
de certains quartiers de la capitale anglaise. 

Je vais à l'hôtel Waldorf où l'on croyait m'avoir 
retenu une chambre depuis cinq jours, mais il n'y en 
avait pas de libre I Les 1,400 chambres étaient occu- 



PREMIÈRES IMPRESSIONS 5 

pées. J'avais couru dans un autre hôtel, défait mes 
malles, pris un bain, changé de vêtements, puis, 
sur un coup de téléphone, refait mes malles, j'étais 
retourné au Waldorf où un vide s'était produit dans 
rintervalle. Je m'étais habillé pour dn]er en ville; 
puis, revenu à l'hôtel vers onze heures, j'avais trouvé 
les couloirs encombrés par plusieurs centaines de 
personnes en toilette de soirée et toutes les salles de 
restaurant, cinq ou six, pleines de mangeurs. C'est, 
paraît-il, tous les jours ainsi. Je fendis la foule, mon- 
tai dans un ascenseur somptueux, où se serraient 
déjà quinze personnes, et en dix-sept secondes je fus 
conduit à mon quatorzième étage. 

Un bruit profond et continu montait de la rue. Je 
regardai par la fenêtre. Je dominais une partie de la 
ville. A l'infmi, des rangées de lumières, des bandes 
de feux, des bouquets multicolores de réclames lumi- 
neuses trouaient l'obscurité. Devant moi, je comptais 
les étages illuminés, douze, quinze, dix-huit, vingt 
étages aux vitres aveuglantes de clarté. Des tour- 
billons de fumée montaient vers le ciel sombre. De 
longs beuglements de sirène venaient de l'Hudson. 
Des tramways électriques filaient tout en bas, sous 
mes fenêtres, avec un grondement tour à tour aflai- 
bli ou grandissant, se mêlant au roulement du che- 
min de fer aérien qui passait comme un éclair à cent 
mètres de l'hôtel, à la hauteur du deuxième étage. 
D'autres bruits s'ajoutaient à ceux-là, venus je 
ne sais d'où, qui paraissaient faire partie de l'hôtel 
lui-même, sortir des murs, des conduites d'eau, 
de vapeur ou d'électricité. J'étais comme enveloppé 
de vibrations, et je regardais et j'écoutais sans 
penser à rien, comme si je plongeais dans un 

1 



6 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

élément inconnu snr lequel je ne pourrais agir. Il 
me semblait, en effet, que je me trouvais encore surl*e 
bateau et qu'une force étranf ère m*opprimait irrésis- 
tiblement. 

Bientôt pourtant je m'^endormi's d'un sommeil 
agité, roulis et tangage mêlés. 

Le lendemain, réveillé tôt, je fu»s de nouveau saisi 
par le bruit de tourbrlion qui montait de la rue. Je 
voulais l'analyser et je descendis. 

Le bruit venait de la quantité phénoménale de 
tramways qui se croisaient en tous sens, en grésillant 
sur les trolleys et en sonnant in^cessamment de la 
cloche ; du chemin de fer aérien bâti sur des plan- 
chers de fer soutenus par des piliers de fer, ce qui 
centuple la résonance des vibrations ; du vacarme 
ordinaire des voitures, des camions et des gens; du 
fracas des marteaux sur la pierre ou sur îe fer, car par- 
tout on construit ou on creuse. Il y a pour goûter ces 
harmonies — m'avait-on dit — un endroit idéal r c'est 
l'intersection de Broadway, de la 6* avenue et de la 
M' rue. Broadway (la voie large) est la plus longue 
rue de New-York. Elle a, paraît-il, avec sa suite qu'on 
appelle le Boulevard, de 18 à 20 kilomètres! En face 
des bureaux du New-Yord Herald (comment fait-on 
pour écrire là le journal de M. Bennctt?), Broadway 
coupe la 6* avenue. Qr ces deux voies ont chacune deux 
lignes de tramways électriques qui se succèdent de 
minute en minute, De plus, transversalement, passe 
la M* rue, également pourvue d'une double ligne de 
tramways clectriques. Au-dessus de cette sexttiple 
ligne de tramways roulent sans cesse les trains du 
chemin de fer aérien. Le pt>nt de fer gronde comme 
un tonnerre au passage des trains ; souvent deux con- 



PREMIÈRES IMPRESSIONS 7 

vois se croisent, les loco^motives crachent leurs 
fumées en haletant; dessous, dans wa enchevêtrement 
incroyable, les tramw^ays tressautent sur les rails des 
aiguilles, les cloches tintent sans discontinuer, et le 
malheureux piéton pris entre toutes ces' menaces de 
mort, assourdi de vacarme, tombe d'un tramway dans 
l'autre, échappe à un cab pour se voir menacé par 
une automobile, un camion ou un landau qui passent. 
Plusieurs hommes spéciaux se tiennent là en perma- 
nence pour aiguiller les tramways, les arrêter au 
besoin dans leur course folle; mais, sans doute bla- 
sés à la longue, on les voit plaisanter avec les conduc- 
teurs comme s'ils ne tenaient pas la vie des hommes 
entre leurs mains. Et tous ces moyens de locomotion 
ne suffisant pas, — sous le chemin de fer aérien, 
sous les tramways électriques, voilà qu'on creuse un 
chemin de fer souterrain. 

Ces tramways, ce chemin de fer aérien, il faut y 
monter. Mais qu'on se dépêche I Le train s'arrête à 
peine quelques secondes; si vous êtes trois pas en 
arrière, le conducteur ne vons attend pas, il ferme sa 
barrière automatique sous votre nez, et le train se 
met à rouler à toute vitesse. Aussi se bouscule-t-on 
pour y entrer. Dans chaqne compartiment, on doit 
pouvoir tenir une cinquantaine de personnes, souvent 
on s'y presse à cent et plus, on s'écrase sur la plate- 
forme, ou l'on se tient debout à l'intérieuT, sur deux 
rangs, devant les gens assis. On y circule comme on 
peut. Les Américains, qui y sont habitués, lisent fort 
bien leur journal debout, en serrant d'une main uii« 
courroie de cuir pendue an plafond. Il n'y a qu'une 
classe, comme d'ailknrs dans tous les chemins de fer 
et tramways en Amérique. Et vous voyez tous les jourg 



8 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

la toilette d'une dame frôlée par le vêtement sale d'un 
terrassier ou d'un maçon. Pour en sortir, qu'on se 
dépêche aussi! Sinon on est poussé, bousculé par ceux 
qui vous suivent. 

Dans les tramways, même système. Les cars électri- 
ques, qui traversent les rues aussi vite que des trains 
express, s'arrêtent à chaque coin de rue, car il n'y a pas 
de bureaux, ni en tête de ligne ni en route. On ne vous 
refuse jamais l'entrée, fussent-ils remplis jusqu'au 
bord de gens debout et de gens assis. Vous vous glis- 
sez à travers les ventres et les pieds, vous écrasez et 
on vous écrase. Ne demandez pas pardon, c'est inutile, 
on ne vous rendrait pas votre politesse. Si vous recevez 
un coup de coude dans la poitrine, rendez-le, froide- 
ment, sans même vous retourner. C'est convenu. Les 
dames restent debout comme les autres. Quelquefois 
un homme plus galant quitte son siège. Mais ce n'est 
pas la coutume générale. 

Sur les parois des tramways vous voyez imprimé un 
avis ainsi conçu : « 11 est défendu de cracher sur le 
plancher des cars, sous peine de 500 dollars d'amende 
ou d'un emprisonnement d'un an, et même de tous les 
deux. — Par ordre du Conseil de salubrité. > C'est 
bref et efficace. En France, on prie respectueusement 
les gens de ne pas cracher, — et on crache tout de 
même. 

Les rapports entre fonctionnaires de tramways sont 
des plus pittoresques. L'autre jour, un contrôleur fait 
le reproche à un conducteur d'avoir omis trois places 
à la sonnerie. Sans perdre de temps, le conducteur 
démolit la mâchoire et poche les yeux de son supé- 
rieur parmi la foule des voyageurs, qui s'intéresse en 
Be garant. 



PREMIÈRES liMPRESSlONS 9 

Donc, du bruit, des allées et venues incessantes et 
innombrables à travers des voies droites, coupées tous 
ies 60 mètres par d'autres voies droites, voilà ce qui 
vous frappe d'abord à New-York. Vous regardez en 
même temps les maisons de vingt étages, qui ne sont 
pas rares, et, en vous extasiant sur leur hauteur dé- 
mesurée, sur le nombre insensé de fenêtres qui les 
percent, vous vous dites tout de suite que vous seriez 
trop triste d'y habiter, et vous pensez à la campagne, 
à îa Loire paisible, ou à la Seine riante. 

En général, ces maisons, serrées les unes contre 
les autres, sont très étroites ; la plupart n'ont pas plus 
de quatre mètres de façade. Car ce qui coûte le plus 
cher ici, c'est la place, et c'est là la raison de ces 
bâtisses menaçantes, hostiles, qui touchent au ciel. 
Elles se ressemblent d'ailleurs presque toutes : façades 
plates ou à window demi-circulaire, fenêtres à guil- 
lotine, pierres rouges devenues presque noires; l'or- 
nement architectural le plus (y)mmun, c'est le petit 
fronton grec reposant sur deux colonnes de pierre ou 
de marbre, ioniques ou corinthiennes, rondes ou 
plates. Pas un arbre, dans aucune rue, sur aucune 
avenue. Des pierres, du fer, des briques. Deux ou trois 
squares où l'on peut compter les arbres, et c'est tout. 

Sur la 5* avenue, la voie la plus élégante et la plus 
riche, c'est un peu différent. Il y a là des maisons 
splendides, d'une grande richesse et d'une beauté 
architecturale admirable qui ne sont, d'ailleurs, que 
des imitations. C'est là en effet que s'étalent les hôtels 
des millionnaires. 

Cette 5* avenue est d'une longueur démesurée : 
«lie a bien 10 kilomètres de long ; comme Broadway, 
elle traverse presque toute la ville. A partir du 



10 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Pare, elle n'a plus qu'un côté de maisons, et là 
toutes les critiques qu'on peut faire sur runiformité 
de New-York, sur son agitation effrénée et fatigante, 
tombent d'elles-mêmes. C'est une « avenue du Bois » 
moins vaste, mais^plus agreste, car c'^est le Bois lui- 
même qu'on a devant soi. Par cette sarsoït d'hiver on 
en peut mal juger, mais j'imagine ici une végétation 
de printemps fastueuse, une campagne à la fois pitto- 
resque et confortable. 

En ce moment, le Parc est sous la neige, et la 
beauté en est spéciale. Des allées très belles, des 
arbres, des pelouses, des vallonneinents, des rochers 
couverts d'une neige immaculée. En tous sens se 
croisent les conpés, les victorias, les traîneau-x, les 
automobiles ; les traîneaux sont en majorité. Ce sont, 
pour la plupart, de petits traîneaux légers à deux 
places, assez haut perchés sut leurs pattes de fer écar- 
tées. Les plus bas et ceux dont l'armature est faite de 
Figues courbes sont les plus jolis et les plus gracieux, 
lis glissent mv la neige avec une vitesse extraordinaire, 
emportés par le trot si'l'encieux de l'atlelage. Pour 
signaler leur préseiiee, au Ifeu de la menace brutale 
des trompes des automobiles, le dos des chevaux est 
muni de petits timbres argentins que frappent, au trot 
des bêtes, de mignonnes boules métalliques; ou bien 
une rangée de ces timbres ou de sonnettes est fixée 
sur le devant du traîneau, ce qui ftiit, pour l'œil et 
pour Toreille, un carillon charmant qui égayé le silence 
de la neige. Ou bien encore, des ceintures de grelots 
sont attachées au ventre des chevaux ou le long des 
brancards. 

Rien n^est plus joli et plus pimpant que îe coup d'oeil 
d'aune allée fréquentée, vers quatre heures de l'après- 



PREMIJËRES IMPRESSIONS il 

midi. Les pompons, lesaigrettes de crins verts, ro^uges, 
bleus, jaunes, blancs et noirs piqués s<ur les harnais, 
aux oreilles des trotteurs et de chaque côté du traîneau, 
à la place des lanternes ; les hommes en casquette de 
loutre, les cochers coiffés, comme nos anciens sapeurs, 
de bonnets de fourrure noire; les femmes en éléganteF 
toiletfcesparisiennes, emmitoufléeset voilées ; lesplaidr; 
de fourruresrares^qui pendent àrarrièredes traîneaux, 
le mouvement et la vitesse, l'air pur et froid, ce dé- 
cor de neige, font un tahleau de plein air délioieiax. 

J'aime les antithèses. Les sensations qu'elles 
donnent sont fortes, et quand il ne s'agit pas de 
choses délicates^ les effets qu'on en tire sont plus 
saisissants sans cesser d'être réels. Or quitter la 
5' avenue un jour d'hiver, traverser la ville entière 
pour aller voir le pont de Brooklyn, ne manque pas 
d'une certaine saveur. 

Je vous ai dit que le brauillard m'avait caché le 
pont de Brooklyn le Jour de m^on arrivée. Mais je 
m'étais promis de le voir sous un autre aspect. Puisque 
je n'avais pu passer dessous, J'ai voulu le traverser 
dans toute sa longueur. Et je crois que cette vision 
doit valoir l'autre. Je l'ai traversé en chemin de fer et 
à pied. 

J'ai beau chercher dans mes souvenirs, jen'y troiive 
rien qui m'ait à la fois plus étonné et plus effrayé. 

Vo«s savez déjà que le pont de fer de Brooklyn a 
2 kilomètres de long, qu'il s'élève à près de ^-O mètres 
au-dessus du fleuve, et qu'il a 26 mètres de large. 
Mais ce ne serait là, après tout, qu'un magnifique 
travail d'ingénieur, s'il ne servait qu'à permettre aux 
bateaux de passer entre ses piles. 



12 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Deux lignes de chemins de fer éleclriques, deus 
lignes de tramways électriques, deux chemins pour 
les voitures et un chemin pour les piétons, voilà ce 
que supporte le pont de Brooklyn. 250,000 personnes 
chaque jour le traversent. 1,200 trains le sillonnent 
en même temps. Autant de tramways. Quand on 
m'avait cité ces chiffres, je n'avais pu y croire. Quelle 
imagination pourrait concevoir une telle fantasma- 
gorie? 

C'est effrayant. Je ne sais positivement comment 
vous expliquer cela. De la rue, on est porté, par un 
Ilot de foule, à travers des escaliers et des couloirs, 
jusqu'au train. Là, on est entraîné, précipité dans un 
wagon au milieu décent personnes assises ou debout, 
serrées comme des harengs dans une boîte. On ne 
peut pas bouger, tout mouvement pour chercher son 
mouchoir de poche est impossible. Le train part. l\ 
passe comme un éclair à travers un emmêlement de 
poutres, defils et de câbles de fer. On ne voitrienquedu 
fer et on n'entend qu'un vacarme defer. Cinq minutes 
après, on est arrivé. Les gens se précipitent comme 
des énergumènes hors du train, courant à travers 
d'autres escaliers et d'autres couloirs, et vous restez 
là, hébété, vous demandant si vous n'êtes pas fou, 
ou si ce sont les autres? 

Mais tout ceci n'est rien encore. 

J'avais voulu aller là seul, car ces sortes de sensa- 
tions ne se goûtent bien que seul. Je cherchais le 
chemin des piétons, pour refaire le trajet à rebours. 
A cette heure, ii était presque solitaire encore. Je me 
mis en roule, et tous les chiffres abstraits des dimen- 
sions et du tralic du pont, quej'avais dans la mémoire, 
se mirent à danser sous mes yeux comme des réalités 



PREMIÈRES IMPRESSIOiNS 1? 

vivantes. De chaque côté du chemin que je suivais, 
des trains volaient en sens inverse, sans interruption,, 
quelquefois à vingt mètres l'un de l'autre. Je n'étais 
séparé d'eux que par des barrières de fer à claire-voie. 
J'avais la sensationtrèsnettedemarchersurunplancher 
roulant, livré sans résistance à la folie de la vitesse. 
Deux mètres en contre-bas des trains, et de chaque 
côté, des tramways électriques fuyaient dans un sen& 
et dans l'autre, et ceux-là aussi sans discontinuer. A 
côté des tramways, dans un espace laissé libre, des 
voitures chargées, des camions énormes passaient, les 
uns se dirigeant vers New-York, les autres sur Broo- 
klyn. Le bruit qui sortait de là est inexprimable. C'était 
un grondement incessant, un ronflement prodigieux, 
venus à la fois du retentissement des planchers de fer, 
des murs de fer, du cliquetis des rails et des aiguilles, 
du déplacement de l'air, du grésillement des trol- 
leys, du pas des chevaux, des échos répétés de tous ces 
bruits, une tempête métallique sortant de l'immense 
ossature suspendue au-dessus de l'abîme. Le plancher 
où je marchais frémissait de saccades menaçantes, et, 
quand j'arrivai au milieu du pont, sous l'architecture 
des piles hautes comme l'Arc de triomphe, je m'assis 
sur un banc couvert de neige et je regardai autour de 
moi. 

J'étais au centre de la rivière. Il n'y a pas de cré- 
puscule dans ce pays, le soir tombe tout d'un coup. 
Déjà les lumières s'allumaient du côté de New-York. 
Je contemplai longtemps les étages qui s'illuminaient 
comme par enchantement. Bientôt un spectacle magni- 
fique s'étala sous mes yeux. Et ce fut la première sen- 
sation de beauté vraie que j'aie trouvée en Amérique, 
mais si puissante et si grandiose ! Voici qu'à ma gauche 



14 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

toute la ville resplendit. Le soir a supprimé les archi- 
tectures; on ne voit plus si les maisons sont laides. 
Seulement, des centaines, des milliers, on dirait des 
raillions de petits carrés de vitres scintillent de la terre 
au ciel. Des vingtaines d'étages de lumières montent 
côte à côte à perte de vue, les plus petites maisons 
dépassées par les plus grandes, elles-mêmes dominées 
par de plus hautes encore qui donnent l'impression 
d'une perspective colossale, comme d'une escalade 
gigantesque vers des monts ioaccessibles. On a la vision 
d'innombrables palais en fêteî Paris vu le soir des 
hauteurs de Montmartre n'est rien en comparaison de 
"^ci. On dirait que toutes les étoiles du ciel, plus 
inteisses, sont venues soudain se grouper symétri- 
quement à trois cents mètres de la main. C'est le colossal 
^t le démesuré qui deviennent de la beauté, une beauté 
énorme, écrasante et splendide. Et cette impression 
profonde de beauté qui surgit du nombre même de 
ces feux, de l'ordre mathématique de leurs lignes, 
s'impose contre toutes les règles de Testhétique et de 
l'art : c'est la force, l'énergie incalculable d'où naît 
une émotion puissante et précieuse. 

Je demeurais stupéfait de surprise et de joie. Et 
quand je sentis le froid qui me glaçait, je partis à regret, 
navré de quitter cette émotion nouvelle que j'avais 
peur de perdre, comme un songe que le réveil va 
chasser. Je voudrais expliquer cela : la mélancolie de 
l'éloignement, le climat hostile, Tétrangeté des mœurs 
et des idées, les sentiments intimes sans écho et sans 
confidents, tous les liens coupés avec les lieux fami- 
liers et les cœurs amis, — et soudain l'oubli qui balaye 
ces choses, durant une heure, sous l'empire irrésistible 
d'un spectacle de féerie.. 



PREMIÈRES IMPRESSIONS 15 

Je continuai mon chemin vers New-York, au milieu 
du bruit des trains, qui ne m'effrayait plus. Sur le 
fleuve, les navires en hurlant circulaient avec leurs 
fanaux verts et rouges. 

Je me retrouvai à mon point de départ, au bas de 
Fescalier, dans la rue. Il était près de six heures du 
soir. Les tramways qui venaient de Brooklyn sortaient 
à gauche du pont, décrivaient un bref demi-cercle et 
repartaient par le côté droit aussitôt. Je sortis de mon 
rêve. Ce qu'on voit là est inimaginable. Dès que le 
tramway s'arrête, avant même qu'il soit arrêté, la foule 
qui attend entre les rails, se précipite, se rue à 
l'assaut de la voiture avec une violence révoltante. Et 
remarquez qu'à se bousculer ainsi on gagne à peine 
deux ou trois minutes, puisque, je le répète, le mou- 
vement des cars est incessant. Sans un cri, sans un 
appel, sans un mot, vingt-cinq personnes empoignent 
en même temps les barres de la plate-forme, vingt-cinq 
autres derrière elles les poussent, les bourrent, se glis- 
sent entre elles; d'autres s'agrippent au plafond de la 
plate-forme, sautent sur le frein, lancent leui^ pieds 
parmi les dos et les jambes, et réussissent à s'insinuer. 
Personne ne se plaint, le conducteur laisse faire, lepoli- 
ceman oblige seulementles gens à se garer de la voie pour 
n'être pas écrasés par la machine; mais pour le reste, 
chacun est libre. Jamais je n'ai vu cela nulle part. 
C'est brutal et bref comme le football. Il y a de pauvres 
femmes au milieu de cette bagarre; personne n'y fait 
attention. Elles grimpentàl'assautcomme des hommes, 
protégeant comme elles peuvent leurs robes et leurs 
chapeaux. Naturellement, elles arrivent souvent trop 
tard, ou bien sont écartées durement par un coup de 
coude ou d'épaule. Mais elles ne protestent pas, s'incli- 



46 DE NEW-YORK A LA iNOUVELLE-ORLÉANS 

nant devant la force des mâles comme devant un élé- 
ment; elles attendent le car suivant, en assujettissant 
les épingles de leurs chapeaux. Aucune vieille femme 
ne se mêle à elles : ce sont surtout des jeunes filles ou 
des jeunes femmes. 

Je suis resté une heure à regarder ce tableau nou- 
veau pour moi. Je me suis m^lé aux assaillants, comme 
si je voulais monter dans une voiture. Je n'ai pas fait 
d'effort, naturellement, pour y monter, vraiment 
dégoûté de cette violence aveugle. Mais dix fois, j'ai 
été repoussé brutalementparlafouleloin du tramway. 
A un moment, une petite femme, toute petite, à peine 
âgée de vingt ans, qui essayait depuis un quart d'heure 
de monter sans y réussir, s'est mise à pleurer et à se 
plaindre : on venait de lui voler le contenu d'un petit 
sac à main qu'elle n'avait pas lâché, mais qu'on avait 
ouvert à l'instant de l'assaut. Elle montrait le sac vide. 
Elle gémissait doucement : « Qu'est-ce que mon mari 
va dire? » C'était samedi. Il y avait dedans l'argent 
d'une semaine de travail, et des papiers. Trois ou quatre 
personnes, parmi lesquelles le voleur peut-être — 
j'en avais comme une idée, — cherchèrent un instant 
entre les rails ; puis, un nouveau tramway arrivant, 
l'effrénée bousculade recommença. Je vis la pauvre 
petite, bousculée, écrasée, saisir malgré tout la barre 
de fer du marchepied, se laisser traîner par la voiture 
encore en marche, et finalement se hisser sur la plate- 
forme, son chapeau de travers, les cheveux défaits, les 
yeux encore en larmes... 



L'HOTEL WALDORF-ASTORIA 



Les restaurants chic de New-York. — Le café Martin. — Un 
café du boulevard sur la 5« avenue. — L'hôtel Waldorf. 
— 17 étages. — 1,500 chambres. — Des bains partout. Luxe 
princier. — Bureaux de Bourse, de télégraphe, de téléphone, 
de pédicure, de manucure, de coiffure, de médecin, de 
théâtre. — Magasins de fleurs, de journaux, de tabac. — - 
Salle de théâtre, d'exposition. — Les ascenseurs. — Les 
salons. — L'économat de l'hôtel. — Les caves. — Les 
cuisines. — Un million et demi de cigares. — Les machines. 
3,000 chevaux-vapeur. — 115 ingénieurs et ouvriers. — La 
lingerie. — 60,000 pièces de linge par jour. — Les conserves. 
L'argenterie. — Ce qu'on use de savon. — 25,000 francs de 
rogatons. — Les employés. — 1,636 domestiques. — Courte 
biographie du directeur. 



On m'avait dit : « Il faut descendre au Waldorf. 
C'est là que vous pourrez le mieux juger la vie amé- 
ricaine. > J*y habite depuis six semaines et je com- 
mence à le connaître. C'est, en effet, l'hôtel à la mode. 
On y voit toutes les sortes de gens imaginables, 
depuis Tarchimillionnaire jusqu'à l'irrégulière, et le 

2. 



18 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

mouvement est là. Mais il n'est pas que là. Il est au 
restaurant Martin, chez Sherry, chez Delmonico, au 
Ilolland House. Sherry est plus solennel, Delmonico 
est chic, mais Martin est à la fois chic et gai. 

Tenu par un Français aimable et charmant, très 
connu et très aimé ici, qui a le génie de ces entre- 
prises, le restaurant Martin est recherché à la fois 
pour sa cuisine française excellente et pour l'atmos- 
phère de gaieté que nos compatriotes savent toujours 
mettre autour d'eux quand ils le veulent. Avec sa 
grande salle Empire, égayée de cuivres, ses bouquets 
de lampes électriques rouges sur les tables, son tapis 
rouge et ses fleurs vivantes, c'est la salle la plus 
animée de New-York. Les maîtres d'hôtel, les garçons 
sont Français pour la plupart, et l'on y respire 
l'atmosphère que le pauvre Parisien désorbité 
cherche en débarquant à New-York. De plus, il y 
trouve un café, un vrai café parisien avec ses tables 
de marbre, ses banquettes, ses glaces, et surtout ses 
consommations accoutumées servies à la mode de 
Paris. 

Mais ce Waldorf-Astoria est l'une de ces institu- 
tions colossales que Ton ne voit qu'en Amérique. 
C'est un monstre qui vaut d'être dépeint. 

Bâti tout en pierre rouge, d'un style épais et solide, 
en pleine 5* avenue, il tient à lui seul tout l'espace — 
le a block », comme on dit ici — compris entre la 
33' et la 34® rue. Il a coûté près de quarante millions 
à construire. 11 renferme 1 7 étages et 1 ,500 chambres, 
dont 1,200 avec bains. 

La véranda qui sert d'entrée principale aux voi- 
tures et aux piétons est faite de douze larges arceaux 
de fer garnis de feuillages, et que dessine, le soir 



L'HOTEL WALDOUF-ASTORLi 19 

venu, une véritable voûle de lumière électrique. Le 
rez-de-chaussée de Thètel est composé de plusieurs 
immenses salles à manger très hautes, décorées 
chacune d'un style différent et garnies seulement de 
petites tables, car la table d'hôte est inconnue ici. 
Les murs sont de pierre sculptée ou de stuc. Du 
stuc dans les vastes couloirs, du stuc dans les 
escahers, du stuc partout, du stuc oraé, doré, 
comme dans une cathédrale byzantine. Partout des 
canapés de velours, des fauteuils de soie, des sofas, 
des chaises de cuir. Dans tous les cauloirs qui font le 
tour de ce caravansérail gigantesque, deux rangées 
de clients ou de passants, assis, causent et fument, 
— car entre ici qui veut : les salons, le» bars, les 
restaurants, les fumoirs, tout e^t public. Un orchestre 
est là, à Tentresol, entre deux couloirs, qui joue du 
matin au soir pour ceux qui veulent l'entendre. Et je 
n'essayerai pas de rendre le mouvement incessant de 
fourmilière qui anime les salles de thé, ïe palmarium, 
le café. Le bar, les salons de réception, fa salle de 
billard, le salon des dames qui est le salon de 
Marie-Antoinette exactement restitué, tout en étoffes 
claires, en meubles délicats et contournés, vernis 
Martin et imitation de Boule. Tous les coins sont 
utilisés ; il y a par ici un bureau loué à une maison 
de banque où se traitent toutes les affaires finan- 
cières comme au Stock Exchange; les cours y sont 
affichés télégraphiquement, en même temps qu'à la 
Bourse même. 

A côté, voici une vitrine de marchande de fleurs, 
l'étalage d'un photographe dont Tatelier est au 
17* étage ; voici un bureau téléphonique pour la ville 
et l'extérieur, un bureau télégraphique, le bureau 



20 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

du médecin (rhôtel en a trois, dont un toujours en 
permanence); voici un magasin de journaux, un 
bureau de location pour les théâtres ; voici le bureau 
de l'hôtel, avec les 1,500 boîtes numérotées des 
chambres, la caisse, les coffres-forts immenses. 
Quand une lettre arrive, elle est aussitôt timbrée de 
l'heure et de la minute de son arrivée et mise dans 
la boîte du destinataire. Si quelqu'un demande un 
client de l'hôtel, la carte du visiteur est envoyée, dans 
les trente secondes, à l'étage indiqué, au moyen de 
tubes pneumatiques — un par étage — sous les yeux 
du visiteur. L'enveloppe qui porte la carte est timbrée 
à la seconde où on la met dans la gueule du tube, et 
timbrée à sa sortie avec la réponse. Si le destinataire 
est absent, la mention : Not in room (Pas dans la 
chambre) est appliquée sur l'enveloppe. 

De larges et luxueux ascenseurs électriques blanc 
et or, de style Louis XV, où quinze personnes peuvent 
tenir très facilement, sont accouplés de place en 
place et font sans cesse la navette. Personne ne monte 
ni ne descend jamais un escalier. Un signal électrique 
indique au groom de l'ascenseur l'étage où on 
l'appelle et où il doit s'arrêter. A chaque étage — il 
y a six ou huit ascenseurs par étage — un cadran 
muni d'une aiguille montre à quel étage se trouve 
r a elevator» qu'on veut prendre. On n'attend jamais 
plus de quelques secondes. 

A l'entresol il n'y a pas de chambres : d'un côté, 
deux grandes salles de bal, de concert ou de théâtre, 
avec loges, scène, vestiaires. Ces salles sont d'un luxe 
inouï : murs de marbre, lourds tapis d'Orient, glaces 
énormes, plafonds peints par les premiers artistes 
d'Amérique. Elles se louent 1,000 dollars par soirée 



L'HOTEL WALDORF-ASTORIA 21 

OU 1,500 dollars par jour. On y fait des expositions 
d'art, des ventes de charité ; on y donne des bals de 
fiançailles ou de mariage. De l'autre côté, c'est une 
infinité de salons et de salles à nnanger de tous styles 
et de toutes dimensions, qu'on loue pour des repas 
de corps ou même que l'on réserve aux clients qui ne 
veulent pas manger dans les salles communes. Mais 
on n'y sert jamais deux personnes seules, à moins 
que ce ne soit un couple descendu à l'hôtel. 
Quelques-uns de ces salons sont d'un goût douteux, 
d'autres sont très beaux ; mais les uns et les autres 
d'un luxe et d'une richesse extraordinaires. Attenant 
à ces salons, des vestibules ornés de plantes et de 
statues de marbre. Après le repas, on peut y recevoir, 
y fumer, y donner à chanter, à danser. Tout est 
disposé pour que tout soit possible et pratique. C'est 
ici que le prince Henri de Prusse, qui était descendu 
au Waldorf, traitait ses invités. 

J'ai visité quelques appartements du 1" étage. Il y 
en a de magnifiques : tentures de soie ou de velours 
broché, sofas, grands fauteuils dorés, lits incrustés 
de cuivre ou d'ivoire, pianos de marqueterie, riches 
tapis, tableaux, vases, petites salles à manger intimes 
très chic, très élégantes, boudoirs, cabinetsde toilette, 
salles de bain. Certains de ces appartements, com- 
prenant plusieurs chambres, sont loués jusqu'à 
500 dollars par jour (2,500 francs). 

A chaque étage, un office avec service complet de 
vaisselle, de linge, d'argenterie, d'armoires chaudes 
et de garde-manger froids. Mais tous les repas 
viennent des cuisines par des ascenseurs spéciaux; 
l'ordre est transmis par des tubes pneumatiques et 
exécuté dans le premier sous-sol. Aussitôt que les 



S2 DE iNEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

mets sont apportés par Fascenseur, ils sont placés 
sur de petites tables préparées d'avance que les 
domestiques portent toutes seryes dans les chambres. 

El c'est ainsi du l"" étage au 16". Au 17% c'est le 
toit de l'hôtel ; on y installe, l'été, sous des tentes, 
parmi les iïeurs, les plantes et les ventilateurs, un 
restaurant en plein air, d'où l'on voit l'Hudson. 

Dans une chambre ordinaire, comme la mienne 
(5 mètres sur 7) il y a dix lampes électriques, trois 
au plafond, deux de chaque côté de la glace, une sur 
la table de nuit, une dans la salle de bain, une dans 
le cabinet-vestiaire. 

Toutes les boiseries sont en acajou, les portes et 
les plinthes, l'encadrement des fenêtres et des che- 
minées. 

Le mobilier d'une chambre se compose d'un 
immense lit de cuivre pour deux personnes, d'une 
table de nuit avec lampe électrique mobile, d'une 
cheminée avec une pendule qui marche^ d'une chaise 
longue, de deux fauteuils, de trois chaises, d'une 
vaste commode à psyché, de doubles rideaux, d'un 
épais tapis, d'un bureau à tiroirs, d'une table. Tous 
les meubles sont en acajou. 

La salle de bain, aux murs de faïence, au carre- 
lage de mosaïque couvert d'un tapis de laine, se 
compose (naturellement) d'une vaste baignoire de 
faïence avec eau chaude et eau froide à volonté et à 
toute heure du jour et de la nuit, d'un lavabo à eau 
chaude et eau froide et d'un cabinet inodore. Douze 
serviettes pendues au mur, appareil électrique à 
chauffer les fers à friser, des listes tout imprimées 
pour le linge à blanchir, qu'on peut avoir le jour 
même. Près de la porte de la chambre, une petite 



L'HOTEL WALDORF-ASTORÎA 23 

trappe d'acajou avec cette inscription : « Mettez ici 
vos chaussures pour être nettoyées. » Vous ouvrez 
cette niche qui est pratiquée dans l'épaisseur du mur, 
et qui s'ouvre aussi sur le couloir : c'est là que le 
valet vient les prendre sans bruit, quand vous 
dormez. 

ïî nous faut maintenant redescendre dans les sous- 
sois, où est la vie même de l'hôtel. 

Le premier sous-sol est occupé, d'un côté par les 
coiffeurs pour hommes et pour dames, les pédicures, 
les manucures, les bains russes, de l'autre par le 
département du steward ou économe de l'hôtel : 
chambres de réception des marchandises, cuisines, 
boulangerie, pâtisserie, dépôt des cigares, caves pour 
le vin en gros et le vin en détail, chambres de 
conserve, lingerie, dépots de bagages, réfectoire pour 
le personnel, que sais-je encore ! Et tout est énorme, 
prend toute l'étendue souterraine de l'hôtel. Rien 
qu'à la lingerie, il y a 95 employées femmes qui ne 
sont occupées toute la journée qu'à plier les nappe- 
rons. 7 employés ne font du matin au soir qu'ouvrir 
des huîtres et des clovisses. Le chef des huîtres a 
500 francs de salaire. La confection du café dans des 
alambics de métal d'un mètre de hauteur, et sa dis- 
tribution dans les cafetières retiennent 6 hommes. 
La vaisselle et Targenterie sont lavées dans d'im- 
menses cuves chauffées à la vapeur : 165 laveurs y 
sont occupés du matin au soir. 

La cave du gros et celle du détail contiennent 
ensemble pour un million de francs de vin I Elles 
occupent 28 employés. 

Le dépôt des cigares renferme pour 300,000 dol- 
lars de cigares, tabac et cigarettes. Les cigares les 



n DE NEW-YORk A LA NOUVELLE-ORLÉAiNS 

plus chers sont de 1 dollar 1/2. Ce dépôt est une 
vaste bibliothèque minutieusement rangée, élégante 
et parfumée, dont la température est soigneusement 
entretenue entre le chaud et le froid pour assurer la 
conservation du tabac. 

Mais il y a un deuxième sous-sol, aussi vaste que le 
premier. Quand vous y arrivez, vous croyez être dans 
une très grande usine. Des machines, des dynamos 
aux roues énormes, des chaudières hautes de 8 mètres 
fabriquent la lumière, la force pour les ascenseurs, 
pour la ventilation, pour le chauffage, pour la pro- 
duction de la glace. Soit 8 machines pouvant produire 
3,000 chevaux-vapeur. 115 ingénieurs, ouvriers élec- 
triciens et mécaniciens sont occupés à ce service de 
force. Sous les trottoirs de la rue, il y a toujours 
20,000 tonnes de charbon en réserve, pour n'être 
pas pris au dépourvu par une grève. 

Plus loin, ce sont des ateliers de menuiserie, de 
serrurerie, de plomberie, de ferblanterie, pour toutes 
les réparations à faire dans l'hôtel. Il y a même un 
atelier d'horlogerie et un atelier pour la réargenture 
des couverts. 

Une insupportable odeur d'ammoniaque vous 
monte au nez tout à coup; elle vient de la fabrique 
de glace. On y fabrique par jour 50 tonnes de glace 
artificielle, plus 100 tonnes de force réfrigérante, 
pour toutes les glacières de l'hôtel. Les 50,000 kilos 
de glace ne sont pas consommés à l'hôtel, naturelle- 
ment; on en vend à différentes industries de la ville. 

La buanderie lave et repasse 60,000 pièces de 
linge par jour. Gomme je m'étonnais tout de même 
un peu de ce chiffre, on me fit remarquer que tout le 
linge de près de 3,000 personnes (voyageurs et per- 



L'HOTEL WALDORF-ASTORL\ Es- 

sonne!) passait là! 3,000 draps par jour, 8,000 ser- 
viettes de toilette, de table, de cuisine, les torchons, 
les rideaux, les tabliers, les nappes et les napperons. 
Chaque fois qu'on demande un verre d'eau, à table 
ou dans une chambre, on vous rapporte sur un pla- 
teau, avec un napperon plié qui ne doit jamais servir 
deux fois. Des douzaines de machines automatiques 
pour le lavage, le séchage et le repassage fonction- 
nent incessamment. 

Dans un coin hermétiquement clos on me montra 
une centaine de grands barils remplis de détritus de 
toute sorte : viandes, poissons, pain, citrons, coquil- 
lages. Ce sont les restes de la veille, qu'un entrepre- 
neur vient prendre tous les jours, d'où on tire la 
graisse, et que Thôtel vend pour 5,000 dollars par 
année. 

Puis ce sont les caves de conserves. Il me semble 
que j'ai bien regardé une cinquantaine de chambres- 
éclairées à l'électricité, hermétiquement closes par 
d'épaisses portes de bois, remplies de victuailles à 
nourrir une ville entière. Des enfilades de jambons 
pendus aux plafonds, d'énormes pièces de bœuf d'un^ 
rouge d'apoplexie, des moutons entiers ouverts, des 
centaines, des milliers de dindes, de poulets, de 
pigeons, de canards, de faisans plumés, de cochons 
de lait et de cochons d'Inde encore roses; une odeur 
fade et désagréable monte de cet amas de bête& 
mortes. Puis ce sont les légumes, haricots, céleris,, 
champignons, pommes de terre, asperges, salades, 
patates, endives, tomates, en quantité incal- 
culable; puis ce sont les fruits aux parfums ^rais, les- 
pommes, les poires, les ananas, les raisins, les 
citrons, les oranges, les grape- fruits. Des tuyaux 

3 



Î6 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

de réfrigération traversent toutes ces chambres, et il 
y fait froid. Ces tuyaux font refroidir l'air par rayon- 
nement. 

L'argent qui entre et qui sort comptant d'une telle 
usine est phénoménal. On a acheté, à Touverlure de 
l'hôtel, pour 250,000 dollars d'argenterie, c'est- 
à-dire pour un million deux cent cinquante mille 
francs. Depuis, on en a renouvelé à peu près la 
moitié. Chaque année, les amateurs de souvenirs, 
les domestiques en escamotent pour 50,000 francs. 

On use par an pour 30,000 dollars de linge 
<150,000 francs). 

Ce mois de décembre — j'ai passé deux heures 
dans le bureau de l'économe de l'hôtel et j'ai vu les 
factures — on a acheté pour 6,000 dollars de vais- 
selle et de verrerie. Le mois précédent — c'était le 
Concours hippique — ces achats s'étaient élevés à 
11,000 dollars ! (55,000 francs). 

En moyenne, on consomme par année un million 
de feuilles de papier à lettres. 

Le savon s'achète à Londres, par 200,000 gâteaux 
à la fois, ce qui fait à peu près la consommation d'une 
année. Car chaque nouveau client qui entre dans une 
chambre trouve deux morceaux de savon neuf, un sur 
son lavabo et un dans sa baignoire. 

On sert au Waldorf, car on y vient manger de la 
ville, une moyenne de 2,000 repas de chaque sorte 
par jour, soit 6,000 repas, sans compter les soupers. 

Les provisions de victuailles sont énormes. Comme 
il faut une cinquantaine d'aloyaux par jour, on tue 
journellement 25 bœufs pour le Waldorf. Ces bœufs, 
d'abord recueillis dans les prairies, mais trop durs 
pour être mangés, sont tenus six semaines dans les 



L^HOTEL WALDORF-ASTORIA 27 

étables de Chicago où on les engraisse, puis amenés 
à New-York et conservés pendant quelques jours 
avant d'être consommés. 

On ne mange presque pas de veaux à New-York. 
En revanche, le Waldorf absorde quotidiennement 
de 20 à 25 agneaux, 25 petits salés, 20 jambons, une 
centaine de perdreaux, 200 cailles, 100 dindes, 
30 douzaines de pigeons, 40 douzaines de canards 
domestiques, pour 175 dollars de lait, pour 500 francs 
de champignons frais, 8,000 petits pains — fa- 
briqués à l'hôtel même — et 5,000 pains tendres 
pour le café au lait du malin. 

Gela fait, en moyenne, un total de 7,500 dollars de 
victuailles par jour (37,500 francs). De plus, chaque 
mois, il entre pour environ 100,000 dollars de con- 
serves de toute espèce. 

On paye à la ville pour l'eau des bains, de la bois- 
son et de la fabrique de glace, une redevance 
annuelle de 50,000 dollars (250,000 francs). Toute 
l'eau est, pour les bains, filtrée avant l'usage, et 
pour la table et la glace, elle est, de plus, dis- 
tillée. 

Le personnel se compose de 1,636 employés mâles 
et femelles de toute sorte : parmi lesquels, 96 cuisi- 
niers et marmitons, 18 boulangers, 165 laveurs de 
vaisselle, 177 pages et grooms, 105 porteurs de 
bagages et balayeurs, 560 garçons, 175 femmes de 
chambre, etc., etc. Ce personnel coûte à peu près 
05,000 dollars par mois (325,000 francs). Les garçons 
de salle sont payés 40 dollars par mois (200 francs) ; 
les garçons d'étage, 50 dollars; les femmes de 
chambre, 18 dollars; les employés des bureaux de 
500 à 1,000 francs, selon leur travail. Tous les 



Î8 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

«mployés sont nourris; les femmes sont, en outre, 
logées et blanchies. 

Et quand je vous aurai dit qu'il y a des jours, 
nombreux dans l'année, où les recettes de l'hôtel 
montent jusqu'à 100,000 francs, vous comprendrez 
comment il se fait que le propriétaire actuel, 
M. Boldt, ancien garçon d'office et, il y a quelques 
années à peine, simple maître d'hôtel, est en train de 
<ievenir l'un des hommes les plus riches et les plus 
<x)nsidérés du commerce de New-York ! 



PETITES NOTES ET CROQUIS 



Déjeuner avec miss Alice Roosevelt. — Le baise-mains rem- 
placé par les tenailles. — Portrait de la fille du Président. — 
Type sympathique de la jeune lilie américaine. — Le Concours 
hippique. — Élégance discutable. — Trop de bijoux et trop 
de plumes. — Ouverture du Metropolitan-Opera. — 
Mme Astor. — Une chambrée de milliardaires. — Une Diane 
chinoise. — Le peintre llelleu admire la plastique des femmes 
américaines. — Le nez des Trusts. — M. Pierpont Morgan. 
— Mmes Eames et Alvarez dans Otello, — Soir de neige. — 
Nostalgie. — Tristesse mystérieuse. 



Déjeuné ce matin au Cercle des gens de Loi, de 
Down Town (la Ville basse) avec un des premiers 
avocats de New-York et sa femme, deux jeunes gens 
très riches et dont le sport est la seule occupation, 
un des plus jeunes et des premiers hommes d'affaires 
de rAmérique, et trois jeunes filles parmi lesquelles 
Mlle Alice Roosevelt, fille du président de la Répu- 
blique. 

On arrive à une heure et demie. Petit salon clair. 
Table couverte de roses. On fait les présentations à la 
bonne franquette : Mr Untel — How do you do ? ^ 



30 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Shake-hand énergique qui me broya un peu les doigts 
et me secoua les articulations du bras. Et on se met 
à table. On cause de n'importe quoi, chacun pour soi, 
guère de conversation générale, et une demi-heure, 
au plus trois quarts d'heure après, le repas est fini. 
Vous vous figurez qu'on va s'asseoir, faire des grâces, 
aiguiser sa langue, essayer de briller? Il y a le Con- 
cours hippique à deux heures, on est en relard, on 
s'en va, sans même se dire au revoir. 

J'avais à peine eu le temps d'entamer un bout de 
conversation avec mes voisines, d'entendre l'une 
d'elles, aux yeux languissants, me dire : 

— Ici, on ne pense qu'à gagner de l'argent, de 
l'argent, toujours de l'argent. A la fin, on finit par 
détester ce mot : money... 

Et je voudrais rendre l'accent et la grimace d^ 
colère et de répulsion qu'elle eut en prononçant ce 
mot. De la seconde de mes voisines, jeune fille de dix- 
huit ans, fraîche, rose, aux dents éclatantes, gaie 
comme un oiseau, j'avais juste appris qu'elle était 
sortie du collège depuis six mois, et qu'elle était si 
heureuse de sa liberté I et qu'elle se promettait de 
s*amuser beaucoup avant son mariage, parce que le 
mariage c'était la fin de tout, et qu'on ne lui avait 
pas encore dit qu'elle était jolie. 

De miss Alice Roosevelt, on m'avait dit qu'elle ne 
savait que quelques mots de français, mais que son 
père le comprenait fort bien; qu'elle n'était jamais 
allée à Paris, et qu'elle espérait y venir au prochain 
printemps. La fille du président Roosevelt est char- 
mante. Les traits ne sont pas réguliers, mais l'ex- 
pression en est si vivace, si énergique et si souriante 
k la fois ! Une sorte de timidité nerveuse se devine 



PETITES NOTES ET GKOQUIS 3i 

malgré ses gestes brusques, son parler net et bref, sa 
poignée de main robuste et rapide, son petit salut 
sec. Ses manières sont d'une simplicité délicieuse. 
Après le déjeuner, au Concours hippique, je me 
trouvai de nouveau avec elle dans la loge de M. J. H. 
Ilyde, et je la voyais se pencher gentiment hors du 
box, serrer les mains d'une quantité déjeunes garçons 
et déjeunes filies, et se mettre aussitôt à rire avec eux 
sans l'ombre de gène ou de retenue, avec cette liberté 
et ce naturel qui sont un des côtés les plus agréables 
el les plus sympathiques du caractère américain. 



6 



Il y a encore beaucoup de monde à la campagne , 
certaines grandes familles y demeurent même tout 
l'hiver, sauf à faire de temps en temps une apparition 
à New-York pour un déjeuner ou un dîner. Les grands 
bals ne commencent qu'en janvier, et les seules 
grandes réunions mondaines de la saison ont été 
jusqu'à présent le Concours hippique (Horse Show) 
et l'ouverture du Metropolitan Opéra. Les hôtels 
débordent, des appartements sont retenus au Waldorf 
depuis l'année dernière pour la Grande Semaine, et 
il ne faut pas songer à trouver une place au café Martin 
pour le lunch, le dîner ou le souper. 

De l'avis même des dames américaines, le Horse 
Show est plutôt un « Dress Show », c'est-à-dire une 
exposition de toilettes. On y vient voir beaucoup moins 
les chevaux que la mode. Tout ce que New-York 
compte de millions et d'élégances est là; et l'on y 
vient aussi de Chicago et de Pittsburg, de Boston et 
de Philadelphie. 



^2 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS j 

Grâce à cette invasion de la « province », on sou- | 

tiendrait difficilement que l'élégance du public est } 

sans mélange. On porte beaucoup de bijoux. Il y a 1 

des plumes trop grandes sur les chapeaux, et toutes i 

les robes ne sortent pas de chez Paquin. Cependant \ 

le coup d'œil du soir est superbe. La vaste salle est '\ 

éclairée par des lignes de lampes électriques qui ] 

suivent le dessin des charpentes du toit. Les loges l 

circulaires et le promenoir sont remplis de toilettes j 

décolletées et d'habits noirs. Et alors les gemmes | 

triomphent 1 Nombre de ces toilettes sont pleines de j 

goût etportces admirablement sur d'admirables corps. ] 

Et jamais de plus riches joyaux n'ont orné de plus ^ 

belles poitrines ; c'est une justice qu'il faut rendre j 

aux unes et aux autres ! \ 

L'assemblée est calme. On s'y agite et Ton y parle \ 

peu. Les gens n'ont pas l'air de se connaître beaucoup. ] 

On se regarde, on se lorgne, et ce qui se passe sur la j 

piste paraît assez indifférent. Les réunions analogues, j 

chez nous, sont plus animées, on se rend beaucoup j 

plus de visites et on manifeste davantage. Les chevaux \ 

y sont plus beaux aussi, les connaisseurs plus nom- ] 

breux. Pourtant, ici, les attelages de coach sont incom- i 

parables et conduits de main de maître par les Moore 1 

^t les Ilyde. Je crois que ce sont à peu près là toutes l 

ies différences qu'on peut noter. i 

i 



L'ouverture du Metropolitan Opéra fut très brillante. 
Il n'y avait pas une place libre dans la superbe salle 
^ont Maurice Grau est le « manager » très aimé. 

On aurait pu se croire à une soirée de gala à 



i 



PETITES NOTES ET CROQUIS 33 

l'Opéra de Paris ! Je ne dis pas cela pour flatter les Amé- 
ricains, mais je n'y vois vraiment aucune différence. 

Il devait y avoir là les plus beaux joyaux du monde 
et les plus belles femmes de la terre. Mais la reine, 
celle vers qui tous les regards étaient sans cesse 
tournés, c'était la belle Mme Astor, l'un des plus 
grands noms d'Amérique, età coup sûr la plus magni- 
fique Diane que puisse rêver un sculpteur, une Diane 
un peu chinoise. 

On me cita aussi, à l'entr'acte, d'autres noms 
célèbres et d'autres beautés. Mais comment les retenir 
tous? C'étaient les Vanderbilt et les Whitney, les 
Gould, les lîyde, les Harriman, les Belmont, les 
Glarke, les Jay, les Sloane, les Emery, les Alexander, 
les Winthrop et les Watson Gérard, tous noms avec 
lesquels nos oreilles européennes sont déjà familia- 
risées, et que nous apprendrons, je crois, à connaître 
mieux encore. Mais Thomme que se disputaient les 
regards des autres hommes était M. J. Pierpont 
Morgan. 

— Voyez-vous cet homme, là-bas, avec ce nez 
énorme? C'est lui. 

Je le suivis du regard de loge en loge, où il allait 
faire visite. Mais il était trop loin de moi pour que 
je pusse l'étudier convenablement : je ne voyais qu'un 
plastron blanc, des cheveux grisonnants, et, depuis 
qu'on me l'avait dit, un nez... gros comme un trust. 

On jouait Otello en italien. Alvarez et Mme Eames 
chantaient. Leur succès fut très grand. On ne peut 
rien rêver de plus dramatique qu'Alvarez dans ce 
rôle, et sa voix ne fut jamais plus éclatante ni plus 
solide. Quant à Mme Eames, Bostonienne de naissance, 
elle est l'enfant gâtée du public américain. Elle 



3i DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

chante Desdémone avec cette voix pure, d'essence si 
noble, qui n'a pas sa pareille. Et sa beauté, qui fut 
ce soir-là mélancolique et touchante, doublait le sen- 
timent dramatique de son chant. Les loges et toute la 
salle firent aux deux artistes de longues ovations. 
Ici on ne se lasse pas d'applaudir. On ne compte pas 
les rappels, comme chez nous. Pour saluer le public, 
les artistes passent devant la rampe, le rideau baissé, 
par de petites portes ménagées à droite et à gauche 
du cadre de la scène. Pendant ce temps, les machi- 
nistes peuvent changer les décors; autrement les 
entr'actes n'en finiraient pas. 

A 

Ce qu'on regarde le plus en arrivant dans un pays 
étranger, c'est naturellement le spectacle de la rue, 
des restaurants et des théâtres. 

Dans les rues élégantes où les femmes vont à pied, 
5* avenue et rues avoisinantes, il n'y a pas beaucoup 
de différence — au premier coup d'œil — avec la 
tournure et l'élégance des promeneuses dans les riches 
quartiers de Paris. Les femmes marchent bien, leurs 
toilettes sont pour la plupart irréprochables. Elles 
n'ont pas, dans la démarche, ce rien gracieux, désin- 
volte et coquet, qui fait le charme des Parisiennes, 
mais elles se rattrapent par quelque chose de plus 
solide et de plus équilibré dans l'allure, qui donne à 
certaines un port de déesse. 

La mode est, en ce moment, aux larges chapeaux 
plats ornés de plumes et de dentelles flottant à l'arrière. 
Cette mode, qui sied surtout aux femmes de grande 
taille, est ravissante ; elle donne aux regards abrités 



PETITES NOTES ET CROQUIS 35 

sous les larges bords du chapeau un air de mystère, 
et encadre admirablement les lourdes chevelures. 



6 



Rencontré le peintre Helleu sur la 5° avenue, avec 
un carton sous son bras. Il vient d'arriver à New- York 
et s'est mis déjà au travail. 

Il s'écrie : 

— C'est ici le pays des belles femmes I Ah ! les 
belles femmes I... 






On voit tout dans ce pays extraordinaire, et les 
Américains s'étonnent difficilement. 

Pourtant, ces jours passés, je vis, de mes propres 
yeux, dans une des salles à manger du Waldorf, quel- 
que chose qui leur paraîtra à eux-mêmes incroyable. 

C'était dimanche, un soir de neige. J'étais descendu 
tard dîner, m' étant oublié à des lectures dans ma 
chambre. Les salles étaient vides. Il ne restait que 
peu de monde aux tables : deux familles en grande 
toilette, deux dames, une brune et une blonde cou- 
vertes de bijoux et de dentelles, coiffées de larges 
chapeaux à plumes, les hommes en habit noir, et une 
petite fille de sept à huit ans, aux yeux éveillés, qui 
regardait et écoutait tout avec curiosité. Dans un 
coin, deux hommes en habit également, l'air sérieux 
et grave, mentons carrés et maxillaires saillants ; deux 
ou trois autres personnes encore, effacées dans des 
coins. Et, à une table voisine de la mienne, un 
hommî seul, d'une quarantaine d'années, à peu près 



36 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

chauve déjà, à la figure bonne et tendre, la bouche 
forte et l'œil bienveillant. Je me disais, en le regar- 
dant, qu'il ne devait pas être Américain ; à côté des 
figures énergiques et fortes dont mon œil est à pré- 
sent repu, celui-ci, malgré sa haute taille et sa forte 
carrure, me faisait TefTet d'une femme. 

Un orchestre jouait, depuis le commencement du 
dîner, et assez mal, des airs de toute sorte, sans in- 
térêt. Tout à coup, l'orchestre s'étant arrêté, une. 
harpe préluda et se mit à jouer en solo un air mélan- 
colique et doux. Les dîneurs se turent, les dames 
battirent gentiment la mesure avec leur couteau et 
leur tête, en fredonnant l'air à mi-voix. Par hasard 
mes yeux se portèrent sur mon voisin, le grand gail- 
lard blanchissant, et je vis des larmes couler de ses 
yeux dans son assiette, des larmes grosses et rapides 
qu'il croyait cacher. Il me tournait le dos à demi, et 
je ne le voyais que de profil, mais je suivais dans une 
glace ses moindres mouvements : il essuyait ses yeux 
du bout de ses doigts, et sa bouche avait une expres- 
sion d'enfantine douleur. 

Si vous pensez au décor et à l'ambiance, il n'y a 
pas de drame au monde plus émouvant que ce simple 
tableau. 



LE FOOTBALL 



Le match entre Harvard et Yale. — Fêle nationale des jambes 
et du muscle. — Rouges et Bleus. — Va morceau de pain 
pour 2 fr. 50. — 40,000 curieux. — Une revanche à prendre. 

— Yale favori. — La mascotte. — Reporters sténographes. 

— On mange, on regarde, on écrit et on télégraphie en 
même temps. — Un jeu pacifique. — Le niilch. — Les faux 
nez. — Les oreillères. — Les jambières. — Les cuirasses. 

— Les casques. — Le chef d'orchestre des acclamations 
et des cris de guerre. — Quelques blessés. — Cris de mort. 

— Tue-le! — Yale vainqueur. 



La plus magnifique partie de football, dans l'Amé- 
rique entière, est paraît-il, celle qui se joue tous les 
ans à la fm de novembre entre les deux vieilles uni- 
versités d'Harvard et de Yale. Elle dépasse même en 
importance et en retentissement celle d'Army and 
Navy (Armée et Marine) qui se dispute vers la même 
époque. Ce match est un événement national, quelque 
chose comme le Grand Prix de Longchamp en France, 
le Derby en Angleterre et fouverture des courses de 
laureauxà Madrid ou à Séville, avec cette différence 

4 



38 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

que, la lulte mettant en présence des hommes, â 
l'attrait du sports'ajoute l'excitation de l'effort humain, 
qui seul réussit à passionner vraiment ce pays. 

Aussi tous les trains qui partaient ce matin-là de 
New-York pour New-Haven, où se trouve l'université 
de Yale, semblaient des trains de plaisir élégants 
emmenant la foule à une partie de fête. Jeunes liiles 
et jeunes gens, hommes et femmes portaient tous à 
la boutonnière des œillets et des roses rouges ou des 
violettes, ou à la main de petits drapeaux écarlates 
ou bleus, selon les préférences de chacun, car Yale 
et Harvard ont leurs couleurs, — rouge pour l'un, 
bleu de roi pour l'autre. 

Il faisait un temps splendide, sec et froid. Les 
hôtels de la petite ville regorgeaient. Des processions 
de gens en quête de nourriture se croisaient sur le 
seuil des restaurants et des auberges. Le:S plus avisés 
avaient apporté des paniers de provisions. Des mar- 
chands criaient du chocolat et des sandvviclies qu'ils 
vendaient à des prix inconcevables. J'ai payé un 
sandwich un demi-dollar, et quel sandwich !... une 
étroite langue de viande blanche et dure entre deux 
feuilles de pain-éponge! 

Et la route de 2 kilomètres qui mène de la gare au 
stand où a lieu la partie est remplie d'un flot inces- 
sant de foule qui se hâte comme un fleuve pressé à 
travers des rangées de villas en bois rouges et jaunes. 
Les tramways électriques sont combles, chaque voiture 
contient bien deux fois plus de gens qu'elle n'a de 
places; cinquante voyageurs accrochés les uns aux 
autresdébordent des marchepieds, vacillent en grappes 
à chaque arrêt et à chaque départ, et les cars se suivent 
sans interruption. 



LE FOOTBALL 39 

Nous voici devant le stand. Imaginez d'immenses 
échafaudages de iO mètres de hauteur, supportant 
d'innombrables gradins qui s'étagent en amphi- 
théâtre sur les quatre côtés d'un rectangle décou- 
vert. Au centre, une pelouse de 60 ou 80 mètres de 
long, large de 20 environ. Quarante mille personnes 
peuvent tenir là! Et pas une place n'est vide. Cet 
amas défoule constitue déjà un spectacle impression- 
nant. 

Deux des côtés du rectangle sont peuplés des étu- 
diants d'Harvard et de leurs invités; ils font face aux 
étudiants de Yale et à leurs partisans. 

Les gradins d'Harvard sont rouges comme un champ 
de trèfle, tant il y a de petits drapeaux qu'on brandit, 
de roses et d'œillets, de rubans, de brassards, même 
de costumes écarlates portés par des dames; les gra- 
dins de Yale sont bleus et violets. 

Le match sera chaud. Depuis trente ans qu'on a 
inauguré cette rencontre annuelle, Yale a presque 
toujours été victorieux. Mais l'année dernière Harvard 
a battu Yale à plates coutures, et Yale veut prendre 
sa revanche. Les paris sont ardents. On a risqué de 
grosses sommes à la Bourse de New- York, tous ces 
jours derniers, sur Tune ou l'autre équipe, — le 
teaîn^ comme on appelle ici l'équipe de chaque camp, 
d'un mot qui a passé du reste en France dans notre 
langage sportif. Mais c'est le team de Yale qui est 
favori. Pourtant ceux de Harvard sont sûrs de la vic- 
toire : ce sera une belle dispute. 

L'heure a sonné, et voici la « mascotte » de Yale 
qui fait son apparition : c'est un chien tenu en laisse 
par un petit groom habillé en costume Louis XV et 
poudré. H fait avec son chien le tour de la pelouse en 



iO DE NEW-YORK A LA NOUVELI.E-ORLÉANS 

courant, aux applaudissements des partisans de Yale : 
il paraît que cela doit porter bonheur au team... 

Je monte à ma place, qui se trouve être du côté de 
Harvard, parmi la presse américaine qui est ici bien 
chez elle, séparée du reste de la foule par des bar- 
rières. Une extraordinaire surprise professionnelle 
m*y attendait. Il y a là une cinquantaine de reporters 
assis à des tables de bois et enveloppés dans leurs 
pelisses. lis sténographient rapidement leurs pre- 
mières notes, tandis qu'à côté d'eux un camarade, qui 
a devant lui un appareil Morse, lit la copie de son col- 
lègue, et aussitôt qu'une phrase est écrite, la répète 
sur son appareil. Les fils télégraphiques passent sous 
les tables et sont reliés par un système central à 
chaque bureau de journal, soit à New-York, soit dans 
les autres grandes villes d'Amérique. De sorte qu'à la 
seconde même où le rédacteur relate un fait, ce fait 
est connu à New-York, à Philadelphie ou à Boston ! 
D'autres ont leur machine à écrire et pianotent inces- 
samment, sans perdre de vue le spectacle. Ils ont 
apporté des provisions sèches et ils mangent en écri- 
vant et en télégraphiant. Je crois que nous voilà loin 
de nos moyens d'information européens ! 

Au milieu de cris et d'applaudissements, les équipes 
font leur entrée, celle de Yale d'abord : onze jeunes 
gens en maillot bleu-marine, pantalon khaki, bas 
b,^us; leurs jambes sont protégées tant bien que mal 
contre les coups de pied par des jambières de cuir; 
certains ont sur la tète une sorte de casque de cuir à 
oreillères; je vois même sur une face un faux nez de 
caoutchouc. Puis voici ceux de Harvard, en rouge 
sombre. Et aussitôt les acclamations commencent. 
Encore un étonnement. Ces acclamations ne sont pas 



LE FOOTBALL 41 

spontanées. Elles sont réglées comme des chants. Au 
bas des estrades, de place en place, se tient une sorte 
de chef d'orchestre qui, muni d'un petit drapeau à 
longue hampe aux couleurs des universités, bat la 
mesure des cris et des chants de chaque camp. Toutes 
les deux minutes, ce maître de l'enthousiasme lève les 
bras, brandit son fanion, et les hurlements partent, 
rhytmiques et disciplinés. Les chants varient. Les cris 
sont toujours les mêmes. Le cri de Yale, par exemple, 
c'est le chœur des Grenouilles d'Aristophane, que 
l'on prononce ainsi, en le scandant comme un cri de- 
guerre : 

Brekekekex ! — Koex I koex! 

Brekekekexl —Koex! koexl 

Ro î up ! Ho ! up ! 

Paraboloo! 

Yai-' 

Tout cela est lancé comme une espèce d'aboiement 
terrible et sauvage, pour finir sur le mot : Yale^ d'un 
ton d'enthousiasme suprême. 

Le cri de Harvard est plus sauvage encore : 

Rah! Rah! Rah! Rah! 

Rah ! Rah 1 Rah ! Rah ! 

Harvard I 

Figurez-vous dix mille, vingt mille gosiers solides 
scandant huit fois ce cri sous le ciel libre, comme des 
roulements de tambour saccadés, en mesure, sous la- 
baguette rythmique d'un chef de chant! C'est effrayant 
de puissance et d'énergie. Et tout le temps que durera 
la partie, ces mêmes cris, échangés d'un bout à l'autre 
du stand, accompagneront les jeux, soutiendront et 

4. 



it DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉAINS 

exciteront de ïeur magnétisme le courage des lut- 
teurs. J'ai eu l'occasion, par la suite, de réentendre 
ceschants. C'était, un soir, aprèsbeaucoupdewhiskies. 
Mes jeunes amis qui les chantaient, avaient les larmes 
aux yeux. J'y découvris, en effet, l'émotion de tout ce 
qui rappelle l'enfance et l'exaltation du jeune âge. 

Les équipes se sont essayées à lancer la balle à des 
hauteurs extraordinaires, les hommes se sont con- 
certés, ont esquissé des répétitions de coups; puis, au 
milieu du silence, le ballon a été jeté. Tout le monde 
connaît aujourd'hui le football : deux camps de onze 
adversaires qui essayent, selon des règles convenues, 
d'envoyer ou de porter un gros ballon de peau dans 
le camp ennemi. Il y a des parties célèbres de foot- 
ball en Angleterre, il y en a même en France de belles 
auxquelles j'ai assisté, mais ce que j'ai vu là dépasse 
comme sensation de brutalité tout ce qu'on peut ima- 
giner. 

Je ne vous décrirai pas la partie, j'en serais d'ail- 
leurs incapable. Car, dès le signal donné, il est impos- 
sible de voir autre chose sur la pelouse que des dos 
courbés, des jambes raidies, des mains tendues et 
crispées comme vers une proie précieuse; puis, quand 
le ballon est lancé, une bousculade effrénée se pro- 
duit, on tire les jambes de l'adversaire qui tombe du- 
rement, se relève aussitôt, à moins qu'il ne soit écrasé 
par la masse de ceux qui se battent sur son corps. Si 
par hasard l'un des champions réussit à se dégager 
avec la balle et à fuir, c'est alors une course effrayante! 
On se jette à terre devant lui, et on le voit trébucher, 
s'abattre, en serrant toujours le ballon dans ses bras 
comme un enfant chéri. Ou bien, s'il échappe à ce 
-grande,[d'autres mains l'agrippent au passage par la 



LE FOOTBALL 43 

tête, par le buste, par les jambes, par les pieds, 
jusqu'à ce qu'il soit étendu sur le sol. Mais pendant 
ce temps, ceux de son camp ne restent pas inactifs : 
ils se précipitent sur ceux qui veulent s'opposer au 
passage du porteur de ballon, les bousculent, les 
repoussent, et c'est alors une m,êlée générale, prodi- 
gieuse, impossible à suivre, tant elle est rapide, ar- 
dente et multiforme. 

L'enthousiasme du public souligne chaque péripétie 
du combat; les cris des étudiants, les koex! les rah! 
puissants et rythmiques emplissent l'air, et je vous 
assure qu'on ne pense pasà rire niàplaisanter. On respire 
une atmosphère électrique, saturée de force et d'é- 
nergie. Et le spectacle de la foule est beau. Tous les 
cous sont tendus vers la pelouse, les yeux brillent d'une 
ardeur de bataille, les doigts se crispent sur les balus- 
trades, les poings se ferment, et j'ai entendu, à un mo- 
ment grave de la lutte, un étudiant crier : « KillhimlTi 
(Tue-le !), et : « Break his neck ! » (Casse-lai le cou!) 
Je me suis retourné et j'ai regardé ce doux apôtre. 
G'étaitun jeune homme de dix-neuf à vingt ans, brun, 
imberbe, correct; ses yeux luisaient d'une flamme 
aiguë entre ses sourcils froncés; ses dents étaient ser- 
rées et ses maxillaires en saillaient davantage. Je sais 
bien que ce n'étaient que des paroles, et qu'il n'était 
pas lui-même un assassin. Mais, tout de même, un jeu 
d'où émane une telle frénésie de lutte brutale ne peut 
pas être bon pour la civilisation. Les avis, du reste, sont 
partagés en Amérique sur la valeur morale du foot- 
ball. Les uns veulent le supprimer, d'autres s'y refu- 
sent. Je crois pourtant que personne ne soutiendra 
qu'il développe la douceur et la bonté. Mais, en re- 
vanche, il cultive prodigieusement la force de résis- 



44 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

tance, le coup d'œil et la combativité. Je ne crois pas 
que la méchanceté y entre pour rien. La partie finie, 
ces jeunes gens restent des amis, comme des escri- 
meurs après un assaut. Môme, au début du jeu, Yale 
salue Harvard, et Harvard salue Yale de trois longs 
cris de bienvenue. 

J'ai pu voir ces lutteurs de près. Avec leurs têtes de 
jeunes Romains ils n'ont certes pas des airs d'agneaux. 
Leurs mentons et leurs maxillaires saillants, leurs 
regards courts et froids, leurs épaules, leurs bras et 
leurs poitrines musclés, leurs mains épaisses ne 
sont point d'évangélistes, et quand ils entreront dans 
la vie, ce seront des concurrents redoutables pour 
l'assaut des tramways de Broadway : mais il y a daas 
^expression de ces têtes de la droiture, du courage et 
du sang-froid. Et si le football est apte à développer 
ces qualités, on peut dire, il me semble, qu'il est dé- 
fendable. 

En tout cas, il passionne éperdument le peuple amé- 
ricain. Il faut voir et entendre la foule quand l'un des 
deux camps est sur le point de gagner! Lorsque le 
coup décisif se prépare, c'est un halètement uni- 
versel et colossal qui, au moindre mouvement en avant 
de l'équipe favorite, fait éclater en trombe formidable 
les applaudissements et les cris. Quarante mille poi- 
trines hurlent ou chantent les cris de guerre des étu- 
diants, les âpres cris rythmiques, alternés de chants 
énergiques, de chants de combat et de victoire, scandés 
avec un ensemble merveilleux qui en augmente l'effet. 
Ceux de Harvard ont mis des couplets de circonstance 
à la Marseillaise que j'entends tout à coup, avec éton- 
jaement, chanter avec des paroles anglaises. 

De temps en temps, on voit l'un des joueurs 



LE FOOTBALL 4S 

tomber et rester à terre : un mauvais coup a été 
donné. On s'empresse autour de lui ; un médecin tra- 
verse la pelouse en courant, un aide apporte un seai> 
d'eau et une éponge; on asperge une figure, le mé- 
decin tire el secoue un bras démis ou masse rapide- 
ment des doigts, et la partie reprend bien vite : le 
blessé a voulu continuer. On en voit qui boitent et 
qui refusent de se laisser remplacer. Après une ba- 
garre plus terrible que les autres, j'aperçois l'un des 
joueurs bleus de Yale qui tombe en se tenant la tête 
à deux mains. Le coup est trop grave sans doute, car 
il se laisse emmener, au milieu d'acclamations fréné- 
tiques. Un autre bleu, un remplaçant tout prêt, accourt 
prendre sa place en piaffant d'allégresse. 

Pendant ce temps, nos confrères américains conti- 
nuent d'écrire et de télégraphier, en mangeant de& 
pâtes de maïs et du chocolat. 

Après trois heures de lutte acharnée, Yale est vain- 
queur : il a gagné par 22 points à 0, ce qui est un^^ 
triomphe. La défaite de Harvard tient à ce que chacun 
veut se distinguer pour son compte, briller, être une 
étoile, tandis qu'à Yale on observe la discipline par- 
faite, et que la règle est re.Tacement de chacun devant 
l'intérêt de l'équipe. 

Je sors du stand au bruit des clameurs farouches, 
qui retentissent encore longte.'nps après dans la nuit 
qui tombe. 



L'EVEIL BELLIQUEUX 



Vn côté de la psychologie du peuple américain. — Guerrier 
comme les autres. — La guerre de Cuba révélatrice. — La 1 
guerre avec l'Allemagne inévitable. — Ses raisons. — Le siège ^ 
de New- York. — La statue de Frédéric et le cheval de Troie, t 

— L'armée de terre américaine. — La marine. — Budget co- i 
iossal. — 20 cuirassés en construction. — Le parti anti-mi- 1 
iitariste. — Pénurie de marins. — Abondance d'officiers. ^ 

— Salaires sérieux. — Un problème stratégique dirigé contre -j 
TAilemagne. — Étonnement de l'ambassadeur allemand. J 



Quand j'ai quitté Paris, je me figurais, dans mon 
ignorance complète du peuple américain, qu'il était, 
je ne savais trop pourquoi, différent des autres 
peuples. Je le croyais démocratique par raison et par 
sentiment; je pense qu'il Test seulement par ses insti- 
tutions qui remontent à cent vingt-cinq ans et parce 
qu'il n'a pas encore eu le temps de se faire, en un 
siècle, une aristocratie assez nombreuse. Je le croyais 
seulement soucieux de sa liberté et à l'abri, pour tou- 
jours, des aventures guerrières. Je suis forcé de voir 
qu'il devient conquérant et que, depuis qu'il a pris 
conscience de sa force, il est à la merci, comme tout ^ 
le monde, des suggestions de la gloire! 



L'ÉVEIL BELLIQUEUX AT 

— C'a été comme un coup de foudre, au moment 
de la guerre de Cuba, me disait un des professeurs de 
la plus grande université des Etats-Unis. Personne ne 
pensait à la faire, mais lorsqu'elle a éclaté par la force 
des choses, el surtout quand nous fûmes triomphants, 
une sorte de courant électrique a traversé le pays de 
haut en bas, et le peuple américain un beau matin 
s'est réveillé guerrier. C'est qu'il y avait en lui des 
germes puissants d'une combativité qui ne s'était 
employée jusqu'alors que dans les affaires, et dont 
une partie s'est soudainement canalisée vers le patrio- 
tisme dominateur et conquérant. Pourquoi serions^ 
nous, en eilet, différents des autres peuples? Les Amé- 
ricains sont des Européens énergiques et robustes 
pour la plupart; en venant ici, ils ne peuvent changer 
leur nature. C'est vrai qu'ils y viennent pour s'enri- 
chir. Mais la puissance et la domination sont les 
conséquences de la richesse. Après s'être enrichie, 
l'Amérique voudra dominer, c'est une conséquence 
inéluctable de notre développement industriel et 
commercial. 

ft El vous verrez que, dans quatre ans, nous aurons 
une guerre avec l'Allemagne. Inévitablement. 

— Pourquoi, avec l'Allemagne? 

— Parce que nous n'aimons pas les Allemands;, 
parce qu'ils nous menacent au Brésil qu'ils ont déjà 
colonisé dans le Nord, au Venezuela; parce qu'ils ont 
voulu acheter les Antilles danoises, parce que, après 
tout, ce sont nos concurrents commerciaux les plus 
sérieux, et enfin, parce que le courant est là. C'est un 
fait. Nous aurons une guerre avec l'Allemagne, voilà 
qui est certain, et ce sera une guerre bien populaire. 

— Pourtant, vous avez une quantité énorme d'Al- 



'1 



iS DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS % 

lemands qui immigrent chez vous chaque année? Une 1 
guerre trouverait de l'opposition dans celte partie del 
la population? | 

— Ahl les Allemands qui viennent aux États-Unis | 
sont, au bout de six mois, plus Américains que les^ 
Yankees... C'est le peuple qui s'assimile le plus facile- 1 
ment. Le Français reste Français, l'Italien reste Italien, l 
l'Anglais même a du mal à oublier sa patrie; l'Aile- \ 
mand, au bout de six mois, vous dis-je, est prêt à1 
^combattre l'Allemagne. | 

— Alors, pourquoi les craignez-vous au Brésil? 1 

— Il y a là, en eiïet, une apparente contradiction, j 
Mais il faut que vous compreniez un phénomène cu-J 
rieux : l'Allemand qui s'absorbe si facilement aux^^ 
Etats-Unis, résiste au Brésil. Là, trop dilïerent, sans | 
doute, des indigènes, il conserve à la fois sa nationa- i 
lité, sa nature et son caractère. C'est un lait, l'Aile- l 
mand du Brésil reste Allemand, et nous ne voulons ] 
pas d'une colonie allemande en Amérique, pas plus, j 
d'ailleurs, que d'aucune colonie européenne. Et, unj 
jour ou l'autre, dans dix ans ou dans cent ans, tous 1 
les Européens auront déguerpi de nos îles améri-j 
caines. C'est tout à fait fatal, vous devez le sentir. | 

— En effet, dis-je, je le sens très bien. Mais, dites- 1 
moi pourquoi cette guerre contre l'Allemagne n'aurai 
lieu que dans quatre ans? | 

— Parce que nous ne sommes pas tout à fait prêts. I 
On construit des bateaux en ce moment. Quand nous 
les aurons, vous verrez cela. 

— Et quand vous aurez fait la guerre à l'Allemagne, 
à qui la ferez-vous ? Car il n'y aura pas de raison 
pour vous arrêter dans cette voie, au contraire. 

— Nous ne voyons pas si loin. Le peuple améri- • 



1 



L'ÉVEIL BELLIQUEUX 49 

cain, quoique très positif, est aussi très impulsif. 
Quant à nos hommes d'Etat, ils n'ont aucun pouvoir, 
ils sont eux-mêmes à la merci de l'opinion. Les actes 
importants de notre vie politique sont dictés au pou- 
voir par l'opinion. Et la foule n'a pas de projets si 
lointains. » 

Ce point de vue d'un homme très distingué, je l'ai 
retrouvé dans tous les milieux où j'ai pu pénétrer. 
Dans les universités elles-mêmes, les jeunes gens 
veulent la guerre à l'Allemagne; des marins se réjouis- 
sent à l'idée de voir la flotte s'augmenter, pour pou- 
voir se mesurer avec la flotte allemande, des officiers 
très sérieux m'ont dit que l'Allemagne avait un plan 
tout prêt pour faire le siège de New-York I 

Je ne crois pas que l'empereur Guillaume 11 songe 
à conquérir l'Amérique I J'ai l'idée, au contraire, 
qu'il a dans ses desseins d'amadouer le Dollar et de 
s'en faire un ami. Il a envoyé son frère baptiser un 
bateau, il va à présent envoyer à TAmérique une 
statue équestre de Frédéric. 

— Nous nous méfions de ses présents, me disait 
un sénateur influent du Congrès. A tort ou à raison, 
le peuple américain, en recevant la statue, pensera au 
cheval de Troie. 

Quoi qu'il en soit, l'Amérique se prépare. Et elle 
se prépare ardemment. 

il n'y a pas de raison pour développer l'armée de 
terre. Et s'il en était un instant question, le Congrès 
mettrait le holà 1 L'armée américaine compte aujour- 
d'hui 50,000 hommes sous les drapeaux. Pendant la 
guerre des Philippines, elle avait été portée à 
75,000 hommes. Une loi votée par le Congrès autorisa 
le Président de la République à élever à 100,000 hom- 

5 



50 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

mes, en cas de besoin, le chiffre des effectifs . Mais 
l'Amérique a surtout confiance dans ses volontaires. 
Elle se souvient que ce sont eux qui l'ont toujours fait 
triompher, et elle n'attache pas une très grande im- 
portance au nombre des soldats en temps de paix. 

Mais pour un pays qui n'a pas d'armée ou du moins 
dont l'armée ne se monte qu'à une cinquantaine de 
mille hommes, l'Amérique a un budget militaire d'un 
milliard et demi de francs ! Plus élevé que celui de la 
France I 

Le budget de la marine se monte à 400 millions. 

Celui de la guerre à 400 — 

Celui des pensions miliiaires à 750 — 

Soit 1,550 millions. 

L'Amérique possède, prêts à entrer en ligne demain : 

11 cuirassés d'escadre, 

2 croiseurs cuirassés, 
10 monitors cuirassés, 
15 croiseurs protégée, 

4 croiseurs non protégés, 
21 canonnières. 

10 destroyers, 
30 torpilleurs, 

3 sous- marins. 

Elle a en construction : 

9 cuirassés d'escadre, de 15 à 16,000 tonnes. 
8 croiseurs euirassés, de 13 à 15,000 tonnes, 

3 croiseurs demi-cuirassés, de 10,600 tonnes, 
6 croiseurs protégés, 

6 destroyers, 

5 torpilleurs, 

4 sous-marins. 



L'ÉVEIL BELLIQUEUX 51 

Ces quarante et un navires seront finis vers la fin 
de 1905. 

Ce n'est pas tout î Les derniers événements du 
Venezuela ont surexcité le zèle militaire du Congrès, 
et on va en profiter pour lui proposer de voter des 
crédits, cette année, pour la construction de trois 
autres cuirassés d'escadre de 16,000 tonnes et d'un 
croiseur cuirassé de 14,500 tonnes. 

Lorsque l'Amérique aura réalisé son plan de cons 
tructions maritimes, elle se trouvera à peu près sur 
le même rang que l'Allemagne, c'est-à-dire qu'elle 
viendra après l'Angleterre, la France et la Russie, au 
point de vue des forces numériques. 

Quelques obstacles se dressent pourtant devant le 
mouvement impérialiste et militaire aux États- 
Unis. 

Un parti d'opposition assez sérieux se forme au 
sein du Congrès, dirigé par le sénateur Haie, prési- 
dent du Comité des affaires navales, qui voudrait mo- 
dérer un peu les ambitions de la marine. Ce parti se 
dit que cent ans de paix ont fait la fortune industrielle 
et commerciale de l'Amérique, et que la guerre pour- 
rait l'anéantir. Mais les dernières affaires du Vene- 
zuela ont remis dan.s l'actualité brûlante la doctrine 
de Monroe, et le parti impérialiste s'en fait un atout 
important pour le voie des quatre cuirassés. Et quand 
l'Amérique aura une flotte imposante qui lui aura 
coûté très cher, l'esprit positif du peuple américain 
n'acceptera pas que ses navires ne soient que des 
bateaux de plaisance. 

Un autre obstacle, assez imprévu celui-là, inquiète 
les partisans de l'armement indéfini : c'est celui du 
recrutement des équipages. On manque de marins. 



52 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Comme il n'y a pas de service obligatoire, comme 
tout le monde gagne si facilement sa vie dans la vie 
civile, on a beau élever la paye du matelot, il se fait 
rare. Le matelot toucbe 5 francs par jour, il est 
naturellement logé et nourri, et reçoit à l'engage- 
ment un sac de vêtements d'une valeur de 225 francs, 
dont il reste propriétaire. Malgré cela, dans la seule 
année 4902, il y a eu 3,500 déserteurs dans la flotte 
américaine. Les recruteurs vont dans les villes indus- 
trielles, dans les campagnes, partout, à la recherche 
des jeunes gens sans emploi, les grisent de promesses, 
comme faisaient les sergents recruteurs sous l'ancien 
régime; on voit des affiches éclatantes avec de joyeux 
marins reluisants de santé, les naïfs se laissent ten- 
ter, s'engagent, et au bout d'un temps plus ou 
moins long, désertent; ils retournent dans l'inté- 
rieur des terres, changent de résidence et môme 
d'Etat, et la police n'essaye même pas de les re- 
prendre 

On se demande donc avec une certaine inquiétude 
dans les sphères où l'on est bien au courant de cette 
situation, comment on arrivera à équiper, en 1905, 
tous les navires en construction. La marine améri- 
caine compte à l'heure qu'il est 31,000 marins et 
1,200 officiers. En 1905, il faudra le double d'offi- 
ciers et au moins 15,000 hommes de plus. 

Le recrutement des officiers est plus facile. Sans 
compter que l'épaulette, ici comme partout, fascine 
la jeunesse bourgeoise, l'Ecole navale d'Annapolis, 
qui compte trois cents élèves, est une pépinière de 
premier ordre qui produit sans cesse. Ajoutez à cela 
qu'ils sont très bien payés. Les simples cadets touchent 
2,950 francs, les lieutenants de vaisseau 9,324 francs, 



L'ÉVEIL BELLIQUEUX 53 

et ainsi du reste (1). Les retraites sont énormes. Un 
capitaine de vaisseau est mis à la retraite non pas 
comme capitaine, mais comme commandant de vais- 
seau, et touclie 20,000 francs de pension, c'est-à-dire 
les trois quarts du traitement de ce grade. 

Ce corps d'officiers de marine serait, de l'avis de 
ceux qui savent, à la hauteur de toui événement qui 
pourrait se produire. Il est jeune, ardent, la guerre 
d'Espagne lui a donné, en même temps que la cons- 
cience de ses capacités, le goût de la victoire, et les 
jeunes lieutenants que j'ai rencontrés ici montrent 
leurs dents joyeuses quand on leur parle de l'escadre 
allemande. 

L'ambassadeur d'Allemagne à Washington disait 
dernièrement dans un cercle diplomatique : 

— C'est curieux, tout a l'air dirigé contre nous 
dans ce pays. 

Il avait raison. 

Le problème stratégique proposé pour les dernières 



(1) Voici, d'ailleurs, le tableau comparaUf des salaires du corps d'of- 
flclers des marines française, allemande, anglaise et américaine : 

États-Unis. France. Angleterre. Allemagn». 

Amiral Fr. 75,000 > 54,750 22,500 

Vice-amiral 45,000 41,600 36,500 16,500 

Conlre-amiraux 38,850 14,400 27,375 12,375 

Capitaines de vaisseau.. 18,130 9,852 10 à 20,000 10,500 
Capitaines de frégate. . . 15,540 8,336 9,125 7,875 

Lieutenants de vaisseau. 9,324 4,000 4,500 3,000 

à 5,000 à 6,375 à 5,625 

Enseignes 7,252 3,031 2,275 1,875 

Aspirants 4,920 985 800 1,000 

à 1,500 

Élèves 2,950 » 450 675 

Mécaniciens chefs 22,000 7,389 7,300 7,500 

à 13,675 

5. 



54 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

manœuvres navales des Antilles était celui-ci, dont 
on saisira tout de suite la portée : 

Une puissance européenne maritime, qui ne pos- 
sède aucun port dans les Antilles ou sur les côtes 
d'Amérique, cherche à s'emparer d'une possession 
coloniale américaine afin d'en faire la hase de ses 
opérations futures contre les côtes des États-Unis. 

Cette puissance envoie dans ce but une escadre des 
mers d Europe et une division stationnée sur les 
côtes sud de V Amérique, qui, après avoir opéré leur 
jonction en un point convenu {La Trinidad), se dirige 
vers le port américain des Antilles dont elles ont 
résolu de s'emparer. 

II ne pouvait s'agir là que de l'Allemagne, car c'est 
la seule puissance maritime européenne qui, en 
même temps ne possède aucun port dans les Antilles 
et qui ait une division stationnée sur les côtes sud de 
l'Amérique I 

Ce qui est curieux, c'est qu'au cours même de ces 
manœuvres, le problème se posait effectivement ainsi 
au Venezuela I 



BOSTON 



Boston. — La capitale puritaine. — Voirie lamentable. — 
L'influence anglaise. — Un port lointain. — Atmosphère 
intellectuelle. La bibliothèque, asile de paix. — Un com- 
merce prospère : la librairie. — Photographies de ruines 
antiques. — Bienfaisance de ce tableau. — Un spectacle 
extraordinaire. — Des Américains qui ne bougent pas. — 
Hôtels inhospitaliers. — Après 11 heures du soir on peut 
mourir de faim. — Un cimetière parmi des banques. — 
Quelques écoles. — Pour gagner sa vie. ~ Élèves de qua- 
rante ans. — Un Institut de cuisine. — Métier fructueux. — 
Fiancées millionnaires devant les fourneaux. — Les chefs 
des transatlantiques français enseignent la cuisine aux jeunes 
Yankees. — Ecoles de langues, de machine à écrire, de sté- 
nographie. — Cours de bactériologie pour ménagères. — 
Femmes aux grands pieds. 



Pour changer un peu de milieu et de point de vue, 
je suis venu passer quelques jours à Boston. 

Ce qui m*y attirait, ou du moins ce qui stimulait 
ma curiosité, c^était ce qu'on m'avait dit de la capitale 
de la Nouvelle-Angleterre : ville anglaise, puritaine, 
intellectuelle et ennuyeuse. 

Je m'imaginais donc échouer dans une ville morte, 



56 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS | 

morne, sévère, religieuse et fermée, et je fus assez i 
surpris d'arriver dans du bruit, des tramways innom- [ 
brables, des maisons de dix ou quinze étages, des^ 
hôtels admirablement agencés, luxueux et grouillants, ' 
tout comme à New-York ou presque. La neige avait ] 
tombé ; le dégel venu, les rues étaient absolument i 
impraticables, et Boston m'apparut d'abord comme: 
un cloaque. Pour traverser les chaussées les plus fré- 
quentées, j'avais de la boue glacée jusqu'aux genoux, 
et cela dura trois jours I 

Je m'étonnais d'une telle incurie municipale. C'est 
qu'il n\ a pas d'ordre en Amérique. Gela est visible 
en tout. Les choses marchent on ne sait comment,^ 
sous l'impulsion d'une énergie éparse et continue ; 
mais d'ordre régulier, de méthode permanente et 
suivie, point de trace. Gomment expliquer autrement 
qu'en plein centre d'une ville de six cent mille âmes. 
les rues restent pendant trois jours pareilles à des 
bourbiers de village abandonné? 

Malgré leur saleté, les rues étaient pleines de| 
monde. Peut-être en effet, selon l'opinion courante, 
voit-on ici plus de types anglais qu'ailleurs. Boston 
passe pour une réduction de Londres. On dit l'accent 
des gens plus recherché, plus proche de l'accent an- 
glais. G'est la ville aristocratique et traditionnelle 
par excellence ! Mais tout cela est bien peu percep- 
tible à l'étranger qui débarque et ne veut pas s'en 
rapporter à son Baedeker. | 

Le commerce du port de Boston est de plus d'uni 
milliard de francs 1 Les maisons de banque sont nom-| 
breuses, les millionnaires abondants. Pourtant, le| 
port est invisible : l'on peut demeurer un mois dans| 
la ville, la traverser en tous sens, on ne l'aperçoit 



BOSTOiN 5*? 

pas. Il faut y aller exprès, et c'est très loin. De sorte 
que les premières choses qu'on vous montre quand 
vous arrivez à Boston, c'est la bibliothèque publique, 
qui est très belle, et les musées. De là sans doute sa 
réputation d'Athènes du Nord I Une justice à rendre 
encore, en passant, à Boston, c'est qu'en effet on 
semble y faire moins de cas de l'argent qu'à New- 
York. Les hommes de valeur, les professeurs distin- 
gués, les artistes, les « intellectuels » pour tout dire, 
y sont plus considérés que partout ailleurs, Washing- 
ton excepté. J'y ai, pour ma part, constaté une curio- 
sité vraie pour les spéculations de l'esprit, du côté 
des hommes comme du côté des femmes. Gela vient-il 
du voisinage de l'université de Harvard, ou vraiment 
de la tendance d'esprits plus affmés?... En tout cas, 
un fait est indiscutable : Boston, c'est la ville d'Amé- 
rique où l'on vend le plus de livres, et les librairies 
y font des affaires d'or. 

La bibliothèque est située sur l'un des côtés d'une 
vaste place carrée entourée de monuments et de mai- 
sons de styles divers d'un effet joli et surprenant. Il 
semble que l'on s'y trouve au milieu d'une exposition 
d'architectures rétrospectives, où Ton aurait mêlé du 
gothique balbutiant, du normand, du roman inachevé, 
de la Renaissance et du moderne de toutes sortes 
d'inspirations. La bibliothèque elle-même, imitée de 
celle de Sainte-Geneviève de Paris, est un peu trop 
basse pour l'emplacement qu'elle occupe, — on la 
dirait inachevée. Mais le vestibule et l'escalier à 
double révolution sont très jolis, tout en marbre 
jaune veiné de noir, — les marches, les colonnes et 
les murs. G'est cet escalier qui fut décoré par Puvis de 
Chavannes d'une dizaine d'allégories nobles et pures. 



58 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

En visitant cette bibliothèque, j'ai goûté mes pre- 
miers moments de paix depuis mon arrivée en Amé- 
rique. Mais Puvis de Ghavannes est presque seul, là. 

J'ai vu encore une reproduction en marbre de la 
f Vénus de Médicis », et, dans une salle, de belles 
photographies des monuments romains de France, 
d'Allemagne, d'Autriche et d'Italie. Gâtés que nous 
sommes par nos musées et nos monuments, nous 
n'en apprécions vraiment la valeur que dans ce pays. 
Le Français le plus insensible à l'art ne résisterait 
pas à la joie qu'on ressent, après deux mois de séjour 
dans le bruit du fer et dans la foule affairée, à en- 
tendre soudain une belle phrase de musique et à con- 
templer des ruines 1 Ces simples photographies de la 
Maison carrée de Nîmes, delà voie Appienne, du Co- 
iisée, du Forum, calment vos nerfs et mettent du soleil 
autour de vous. Quelle sensation délicieuse que de 
retrouver ces ruines inutiles^ thermes de Caracalla, 
aqueduc de Claude, temple de Castor et Pollux! Cas- 
tor et Pollux I... c'est une douceur. Et l'on a envie 
de remercier les gens qui ont pensé à mettre là ces 
choses, — comme dans U désert on sait gré à ceux 
qui abritèrent la source sous les feuilles et les pierres, 
et qui y laissèrent un gobelet de terre pour qu'on 
puisse y boire après eux. 

Quand, depuis deux mois, on passe soi-même son 
temps dans les rues, les wagons, les salons, les bu- 
reaux d'affaires, partout enfin où l'Américain tra- 
vaille, et qu'on arrive dans une bibliothèque, on 
éprouvs une sensation d'imprévu extraordinaire : celle 
d'Américains qui ne bougent pas, qui n'agissent pas. 
Ils sont là, assis tranquillement, comme vous et moi, 
devant des tables, — et lisent. On a envie de leur 



BOSTON 59 

demander s'ils sont bien des Américains et pourquoi 
ils perdent ainsi leur temps. 

Et quelle bonne volonté pour apprendre et com- 
prendre I Dans un couloir, je vois cinq ou six dames 
assises sur des chaises, les yeux fixés sur une corniche 
à fresque de Sargeat, et tenant à la main une longue 
brochure explicative du sens de la peinture et des 
personnages. Et quand je repasse au môme endroit, 
une demi-heure après, elles y sont encore. 

L'hiver est une mauvaise saison pour apprendre à 
aimer les villes américaines. Il y fait si froid, dans ces 
Etats du Nord, le climat y est si hostile, si humide, 
si changeant et si traître, et le seul ornement des 
villes, leurs parcs, est aboli par la neige et le gel. 

Si le vent souffle dans ces longues rues droites, pas 
d'abri miséricordieux, — c'est le froid mortel et cou- 
pant, acide, qui traverse les vêtements les plus chauds 
et vous glace le sang dans les membres. Aussi faut-il 
voir les gens, le soir, se presser, courir, rasant les 
murs, serrés, enfouis dans leurs pardessus. La sortie 
des théâtres est morne. Pas de café où se réfugier et 
se réchauffer avant de rentrer ; car il est défendu de 
servir aucune autre boisson que de l'eau après onze 
heures du soir. Un hôtel ou deux tiennent tout de 
même leur porte ouverte après le théâtre. Mais, si l'on 
entre, il faut manger, et il n'est que dix heures et 
demie ! On se couche tôt en Amérique, et les sou- 
peurs sont rares. 

On ne sait donc où aller le soir, après son dîner, si 
le théâtre ne vous attire pas. Et si le spectacle linit à 
dix heures et demie ou onze heures moins un quart, 
on trouve qu'il est encore trop tôt pour rentrer. Mal- 



I 

60 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS | 

I 
gré le froid, je me promenais donc chaque soir autour | 
d'une espèce d'esplanade immense plantée d'arbres etl 
coupée d'étangs glacés où l'on patine le jour. Ou bien 
je remontais la rue principale, ïremont, jusqu'à un 
cimetière fermé, juste au milieu de la ville, en plein 
cœur de Boston, comme celui de Trinity Ghurch, à 
New- York. Ce cimetière est entouré, au sens étroit I 
du mot, par des maisons de dix ou douze étages, 
et bordé par le trottoir. En face, des magasins de ^ 
toute sorte. Les pauvres morts qu'on a amenés là pour | 
l'inexorable sommeil ne jouissent même pas de leur | 
dernier repos I Les passants jettent, à travers la grille | 
basse, des allumettes et des bouts de cigares. Cet! 
endroit si triste, où les inscriptions parlent d'énergies | 
défuntes et d'béroïsmes, la vie d'aftaires de chaque 
jour le banalise et le trouble. On voudrait conduire 
autre part, dans les champs solitaires, loin des tram- 
ways et de l'électricité, les pauvres morts américains 
qui ont tant peiné pendant leur vie... 

Il y a, à Boston, plus de six cents ecoies, en y com- 
prenant les grandes et les petites, les pauvres et les 
riches. Dans le tas, j'en ai choisi quelques-unes parmi 
celles qui me paraissaient les plus originales, et je 
suis allé les voir. Ces renseignements rapides et frag 
menlairesvous donneront une idée à la fois de l'acti- 
vité des esprits — surtout des esprits des femmes, — 
de l'ingéniosité de la charité et du sens des réalités 
pratiques qui accompagnent toujours chez ce peuple! 
les initiatives les plus désintéressées. î| 

La première école que j'ai vue, c'est une école oùji 






BOSTON 61 

î*on apprend à des femmes de tous âges les moyens 
de gagner leur vie. Elle s'appelle Womeii's Educa- 
liorial and Industrial U^iion, 

Dans une maison quelconque d'une rue centrale 
on a loué quelques pièces, on y a mis des tables et 
des chaises; on a distribué des prospectus, et les 
femmes sont venues. J'en ai vu d'une quarantaine 
d'années qui apprenaient à faire des chapeaux. Une 
négresse s'essayait à reproduire sur une feuille de 
papier des dessins de broderie, une jeune fille de 
quatorze ans étendait des couleurs au lavis sur un 
album. Il y a des cours de couture, de modes et de 
dessin : cela s'appelle le département des « arts indus- 
triels ». Une chose étonne : l'œuvre n'est pas gra- 
tuite. Les femmes qui viennent là doivent payer leur 
apprentissage : 10 dollars par terme de 24 leçons cha- 
cun, soit 150 francs pour obtenir, au bout de Tannée, 
un certificat de bonnes études. 

il y a un deuxième département dans l'institution, 
celui de la « vente des travaux ». Toutes les femmes 
qui travaillent chez elles à des ouvrages de couture, de 
broderie, de modes, de n'importe quoi, peuvent 
les envoyer là; on les expose dans une sorte de 
magasin, et on essaye de les vendre aux clientes qu'on 
y attire. Nous connaissons cela en France. Une excel- 
iente femme, bien regrettée, Mme Louise Koppe, créa 
un comptoir de ce genre à Paris il y a quinze ans. 
Seulement, ici, on retient 10 p. 100 sur le prix de la 
vente. On y reçoit aussi des commandes. 

L'année dernière, l'œuvre a vendu pour plus de 
16,000 dollars de travaux, soit plus de 80,000 francs. 

Le troisième département de VU^iion est celui des 
■c provisions de bouche ». V Union reçoit et vend les 

6 



62 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

confitures, les gâteaux, les conserves de toute sorte 
que lui apportent des femmes qui les ont préparés 
elles-mêmes ou avec l'aide de leurs enfants, La vente 
s'estélevée, en 1902, à 40,000 dollars (200,000 francs). 

Un salon de lunch et un salon de thé sont installés 
dans la maison et tenus par des employées de l'œuvre. 
On y fait par an pour 37,000 dollars d'affaires, près 
de 200,000 francs I 

Le budget total de l'œuvre a monté à 835, 000 francs! 

6 

La deuxième école que j'ai vue, c'est un institut de 
cuisine. Une femme a loué quelques chambres dans 
une maison quelconque, a fait imprimer de luxueux 
prospectus sur un simili-papier de Hollande, et voilà 
un institut fondé. La présidente — miss Farmer — 
est une femme d'une quarantaine d'années, très vive, 
blonde, avec un binocle d'or qui rutile sur son nez, 
un gentil petit bonnet de dentelle sur ses cheveux, 
une veste de piqué blanc et un tablier blanc. Elle 
m'explique son organisation, qui est bien simple. 

Des filles d'Irlande arrivent de leur pays, ne sachant 
rien, et veulent se placer. Moyennant 3 ou 4 dollars, 
miss Farmer les admet à la cuisine pendant une 
douzaine de jours, et elles en sortent cuisinières. Ce 
n'est pas tout, elle leur apprend aussi à servir à table, 
leur enseigne qu'il faut avoir les dents propres, les 
ongles nets, les cheveux soignés, et comment on 
ramasse les miettes, etc., etc.. 

Mais l'institut est fondé pour un autre but : celui 
d'apprendre aux jeunes filles de la bourgeoisie et du 
monde à faire elles-mêmes la cuisine et à tenir une 



BOSTON 63 

maison. Et elles y viennent par groupe de huit, 
chaque groupe constituant une classe. Elles payent 
1 dollar ou 1 dollar i/2 par leçon. 11 y a six cours 
de JO leçons chacun. 

J'ai vu ces jeunes filles avec leur bonnet et leur 
tablier, qu'elles mettent en entrant. Elles parais- 
saient s'amuser énormément à ce petit jeu de 
ménage. 

— Elles viennent ici dès qu'elles sont fiancées, me 
dit miss Farmer. Et, voyez-vous, elles mettent elles- 
mêmes la main à la pâte, se préparent leur lunch, le 
servent à tour de rôle, et le mangent. Il n'y a pas de 
meilleure leçon. 

Je demande à miss Farmer si ses soixante leçons 
sont suivies jusqu'au bout par ses élèves? 

— La plupart les suivent, me répond-elle. C'est 
qu'il y a des choses à apprendre I Dans le premier 
cours on enseigne à faire le feu, à se servir du four- 
neau à gaz, à faire cuire des pommes de terre et des 
œufs, à rôtir du pain, des pommes, à filtrer le café, à 
faire le pain, les soupes simples, quelques puddings. 
Le second et le troisième cours sont pour la cuisine 
plus compliquée. Le quatrième est pour les plats 
friands, les salades et les desserts. Dans le cin- 
quième, on apprend à servir; car pour commander il 
faut savoir exécuter : mes élèves savent donc nettoyer 
les tables, polir les planchers, balayer et épousseter, 
faire les boules de beurre, arranger les plats, les 
tasses, les verres dans les armoires, nettoyer l'argen- 
terie, dresser Tornementation des tables pour tous 
les genres de service, faire le thé russe, le thé 
anglais, le thé glacé, servir les invités, préparer les 
sandwiches, choisir les différents vins et les liqueurs 



ei DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

— en un mot le service à la française. Le sixième 
cours enseigne la cuisine pour les infirmières. Je vais 
avec les élèves dans un hôpital, et je leur fais au 
besoin la démonstration dans les salles de malades. 
Enfin je les habitue à faire le marché, à acheter leurs 
provisions dans les magasins. Elles savent ainsi le 
prix des choses. De temps en temps, des chefs cuisi- 
niers français viennent m'assister : ceux des meilleurs 
hôtels de Boston, et quelquefois le chef d'un transa- 
tlantique français; celui de la Touraine, par exemple^ 
est venu plusieurs fois de New-York, lors de ses 
voyages, donner des leçons à mes jeunes filles. 

6 

Une autre école plus importante, et qui se rapproche 
des deux premières par quelques points, s'appelle le 
Simmons Collège. 

Dans la pensée du fondateur, l'institution est créée 
pour donner aux femmes l'instruction d'art, de science 
ou d'industrie nécessaire pour lui assurer un gagne- 
pain. 

A cet effet, quatre cours ou départements sont pré- 
vus : le département de 1' « économie domestique »^ 
celui des « travaux de secrétariat », celui des « biblio- 
thécaires », enfin le département « scientifique ï. 

Chaque cours doit durer quatre ans. Gela paraît au 
premier abord un peu long... Mais les programmes 
sont chargés ! Jugez-en. 

Pour faire une ménagère, une intendante, une éco- 
nome ou une infirmière, ou un professeur d'économie 
domestique, il faut d'abord se présenter avec des 
certificats d'études préalables sérieuses; puis, suivre 



BOSTON 65 

pendant quatre ans des cours de physique, de cuisine, 
defrançais, d'allemand, d'histoire, de mathématiques, 
de gymnastique, de chimie, de biologie, de physio- 
logie, d'architecture et de décoration, de couture, de 
bactériologie, de chimie alimentaire, de diététique, de 
sociologie, d'hygiène, de comptabilité et de marché I 

Si elle veut se lancer dans la voie du secrétariat, la 
jeune fille devra apprendre pendant quatre ans la 
sténographie, la machine à écrire, l'anglais, le fran- 
çais, l'allemand ou i'espngnol, l'histoire, l'hygiène, la 
gymnastique et la législation des aiïaires. 

' Si c'est bibliothécaire qu elle veut devenir, elle 
prendra des leçons d'écriture, de machine à écrire, de 
cataloguage, d'anglais, de français, d'allemand, d'hy- 
giène, de physique, de gymnastique, de bibliographie, 
d'histoire, d'actualité, de classement de bibliothèque. 
Le prix des leçons, dans chaque cours, est de 
100 dollars par année. Mais si on n'en veut que pour 
8 dollars, on n'assistera aux cours qu'une heure par 
semaine. 

Gomme tout cela est commercialement compris, 

comme c'est pratique 1 

Les élèves n'ont le droit d'habiter que dans des 
locaux acceptés par la doyenne du collège. Et le col- 
lège offre, dans des bâtiments construits exprès, des 
appartements disposés pour deux étudiantes et con- 
sistant en une chambre à coucher, un cabinet de tra- 
vail et une salle de bain. Le prix en varie de 1,200 à 
1,800 francs l'an, selon l'étage et la situation. 

Le collège reçoit déjà 140 élèves. 

Les élèves sont, en général, des filles de commer- 
çants, d'employés de toutes classes, mais il s'y mêle 
des jeunes filles riches : celle du plus riche millionnaire 

6. 



66 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS } 

de Boston, miss Whitney, suit les cours d'économie | 

domestique, | 

L'installation n'a rien de notable. En passant, je l 

vois des jeunes filles en train de tapoter sur des j 

machines Remington, d'autres qui classent soigneu- l 

sèment des fiches de catalogue dans des boîtes. La j 

cuisine seule est amusante. Il y a là une douzaine de \ 

jeunes filles coifïees de bonnets de police en piqué î 

blanc, avec un tablier blanc épingle au haut du cor- j 

sage; elles rient gaiement, de leurs voix claires, en l 

buvant du thé et en suçant des crèmes et des glaces j 
qu'elles viennent de faire elles-mêmes. 

Ce qui me frappe toujours chez les jeunes filles amé- \ 

ricaines, c'est justement cette aisance, ce naturel, cette ] 

absence de timidité, sans pourtant l'ombre d'eiïron- \ 

terie, qui désarment complètementFironie et la blague, i 

On chercherait en vain des créatures d'allure plus libre, \ 

des figures plus fraîches et des manières plus natu- t 

relies. Il est vrai aussi qu'elles ont les pieds grands; j 

mais on m'assure qu'elles sont un peu snobs et que, j 

pour imiter les étudiants mâles, elles se chaussent, J 

par mode, de ces larges et affreuses bottines à semelle l 

débordante, qui donnent une démarche de canard I ^ 



BOSTON 

(8U1T1> 



L'Institut technologiqne. — Un lauréat de PÉco^e des Beaux- 
Arts, professeur d'architecture à Boston. — Cinq écoles dans 
une. — Pédagogie pratique. — L'ingéaieur-ouvrier. — I>e 
Conservatoire de musique le plus grand du monde ! — La leçon 
d'opéra. — Il signor Bimboni. — Dix-liuit classes de piano. 

— Virtuoses accordeurs. — Treize classes d'orgue. — Orgues 
électriques. — Cours de journalisme musical. — Diplômes 
de critique. — La biologie, la trigonométrie, la chimie, le 
droit, l'éthique, etc., nécessaires aux professeurs de chant. 

— Elsas et Carmens surveillées. — École normale de 
gymnastique pour jeunes filles. — La danse esthétique. — 
L'athlétisme. 



J'ai encore visité trais autres écoles à Boston. 

D'abord Tïnstitut technologique, où m'a conduit 
M. Despradelles, jeune architecte français qui y 
enseigne Tarchitecture. C'est un artiste de haute valeur, 
élève renommé de l'Ecole des Beaux -Arts, qui répand 
en Amérique les traditions de notre art national avec 
une autorité, une probité, une compétence que nous 
voudrions trouver chez tous ceux de nos compatriotes 



68 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

qui prétendent représenter la France à l'étranger F 
Pauvre France I 

L'Institut technologique de Boston est une machine 
colossale. Il renferme et résume à lui seul notre Ecole 
des ponts et chaussées, l'Ecole polytechnique (moins 
les militaires), l'Ecole des mines, l'Ecole centrale, le 
Conservatoire des arts et métiers et l'Ecole d'architec- 
ture 1 Ceux qui ont quelque idée de nos écoles spéciales 
françaises, pourront se représenter l'importance d'un 
établissement qui les réunit toutes I Pour moi, je n'ai 
aucune compétence pour les analyser, encore moins 
pour les critiquer. Les programmes qu'on m'a mon- 
trés paraissent très complets. Mais qu'est-ce qu'un pro- 
gramme? Des mots. Ce qu'il conviendrait d'étudier, 
c'est l'application de ces programmes, c'est l'esprit de 
l'enseignement. Et cette étude nous révélerait peut- 
être comment des hommes moins savants que nous, 
et d'une culture en tout cas moins générale et moins 
étendue, arrivent à dépasser de si loin, dans ledomaine 
de Pinvention, les meilleurs de nos ingénieurs et les 
plus industrieux de nos ouvriers. 

11 y a justement un des aspects de l'enseignement 
que l'on donne à l'Institut technologique que j'ai pu 
saisir et qui m'a frappé : c'est le côté pratique des 
études et des expériences. En Amérique, un ingénieur 
n'est pas un ciubman aux mains blanches qui n'a tra- 
vaillé que sur le papier : c'est à la fois un homme qui 
pourrait passer pour un « monsieur x>, et un contre- 
maître. 11 a étudié la science des chiffres et les théories 
scientifiques, mais il a aussi mis la main à la pâte, et, 
aux yeux de ses compatriotes, il ne serait qu'un ingé- 
nieur de carton s'il ne savait pas river un écrouou faire 
tirer un poêle! C'est peut-être dans le caractère à 



BOSTOiN 69 

la fois théorique et pratique de cette éducation qu'est 
le secret qui nous échappe. 

Le professeur de mécanique appliquée m'a fait pra- 
courir tous ses ateliers et m'en a expliqué le fonction- 
nement, dont il est fier. M. Lanza enseigne à ses élèves, 
par exemple, toute la théorie de la résistance des 
corps, il les dresse aux calculs les plus transcendants, 
et, quand ils n'ont plus rien à apprendre de la théorie, 
il les mène devant des machines spéciales, de vraies 
machines, compliquées et coûteuses, qu'il renouvelle 
constamment, qu'il a fait construire en vue des démon- 
strations, et il leur montre la torsion d'une énorme 
barre de fer ou le brisement d'une poutre de bois de 
vingt centimètres d'épaisseur sous la pression effective 
d'un poids. Dans une cour, il a fait bâtir une voûte de 
briques cintrée; puis il a fait installer, à côté et au- 
dessus, une machine à pression de deux cents tonnes, 
qui, depuis deux ans, pèse sur la construction de 
briques. L'expérience doitvérifierbientôtun problème 
compliqué de résistance et de durée. D'autres machines 
encore expérimentent sous les yeux des élèves la force 
de l'air comprimé, la force hydraulique, la résistance 
des courroies de transmission, la pression des gaz. Il y 
adeschaudières qui servent aux expériences d'économie 
de vapeur, il y a d'authentiques freins Westinghouse 
qu'on éprouvera réellement... et j'en oublie certaine- 
ment! Dans toutes les branches de l'enseignement, la 
méthode est la môme. Dans le cours des ingénieurs 
électriciens, il y a une centaine de machines de toute 
sorte, les derniers modèles brevetés dans le monde 
entier, et qui seront remplacées dès que d'autres 
plus perfectionnées les auront détrônées : cela coûte 
par an des centaines de mille francs à l'Institut. Vous 



70 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉAINS 

trouverez la même abondance, le même souci de 
nouveauté dans tous les laboratoires de chimie, de 
physique, de biologie, de géologie, de minéralogie. 

J'aime cet enseignement réaliste. Je le crois plus 
fécond que l'autre. Il ne conduit pas nécessairement 
à de grandes découvertes scientifiques, mais il paraît 
souverain dans les applications. Il y a toute une 
famille d'esprits qui ont besoin de voir pour com- 
prendre, et pour lesquels les chiffres sont de la 
métaphysique, et les théories, de la littérature. Il 
leur faut des abstractions vérifiées par des réalités 
palpables. Ils ne comprennent qu'avec leurs yeux. 
N'est-ce pas là ce qui explique que, même chez nous, 
tant d^inventions industrielles pratiques ont été faites 
par des ouvriers ou des contremaîtres, et non par 
des ingénieurs? 

Quoi qu'il en soit, voilà une école scientifique 
comme j'en eusse souhaité une pour moi-même, au 
temps où, par des méthodes ingrates, on me fit haïr 
les chiffres et les sciences, quand j'aurais pu si bien 
les aimer. 

Nous allons maintenant au Conservatoire de mu- 
sique de la Nouvelle-Angleterre, « le plus grand du 
monde », me dit un fonctionnaire de l'immeuble. 

Il est à deux pas de l'Institut technologique. Et je 
crains, avant d'y entrer, que les méthodes que je 
viens de relater, si vraies pour l'industrie, n'aient 
pénétré ici — où elles deviendraient fausses ! 

En tout cas, ce n'est pas dans la classe d'opéra 
qu'il y aurait quelque danger de les voir s*insinuer. 
Le maître de cette classe est le signor Bimboni, un 



BOSTON 71 

petit homme tout en cheveux éparpillés et dressés sur 
la tête, l'Italien symbolique, exubérant et démons- 
tratif. Quand nous entrons dans sa classe, il est en 
train d'accompagner un élève qui chante un air ita- 
lien; sur le piano, toutes les partitions de Verdi. 
L'élève est blond et porte des lunettes d'or. Le pro- 
fesseur le stimule, essaye de lui infuser de la chaleur. 
Une petite scène se dresse contre le mur, où deux ou 
trois personnages peuvent évoluer. Dessus, il y a un 
casque, un sabre de bois, un tambourin, et, sur une 
chaise, un vieux domino bleu fripé. 

Le signor Oreste Bimboni nous accompagne aima- 
blement à travers les couloirs et les classes. Il nous 
montre avec fierté la quantité vraiment énorme de 
pianos et d'orgues à soufflet que renferme l'établis- 
sement. Il y en a partout, une centaine pour le moins. 
On ne sait où les mettre. Dans chaque détour de 
couloir, j'en vois deux ou trois serrés les uns contre 
les autres, dans les angles, sur les paliers, partout. 
Les classes de pianos sont nombreuses : dix-huit pro- 
fesseurs les dirigent. Dans chaque classe, deux pianos. 
Un peu partout, j'en trouve de démontés, en quan- 
tité. Un immense tas de cordes métalliques, de 
boyaux et de petits marteaux de feutre, s'élève dans 
un coin. Je m'enquiers de leur usage. Ils servent à 
des leçons de choses : les élèves démontent et remon- 
tent les pianos pour bien en connaître la structure 
et apprendre à les accorder eux-mêmes. Les pro- 
grammes d'études comprennent ces exercices obliga- 
toires! Il y a douze orgues à tuyaux dans les classes 
et un grand orgue — « ce qui est plus du double — 
dit la brochure qu'on m'a remise — du nombre 
d'orgues réunis sous n'importe quel autre toit dido* 



72 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

le monde ». Ces orgues marchent à l'électricité, c'est- 
à-dire que l'air introduit dans l'immeuble pour la 
ventilation est repris, au moyen d'appareils ingé- 
nieux, pour actionner les soufflets des instruments. 
Nous ouvrons quelques portes; devant un orgue aux 
longs tuyaux dorés, un jeune nègre s'escrime avec 
ardeur de ses mains et de ses pieds agiles; dans une 
salle à côté, c'est une jeune fille à lunettes qui joue 
un air lent et religieux. 

Le Conservatoire contient 80 professeurs, dont 18 
de piano, 2 d'orgue, 14 de chant, 4 d'opéra, de mi- 
mique, de danse et d'escrime; 3 de langues (italien, 
allemand, français), — le professeur de français est 
naturellement un Allemand, comme presque partout 
en Amérique, — 5 de violon, violoncelle et contre- 
basse; 8 d'instruments à venl; les autres sont des 
professeurs de composition, de solfège, de littéra- 
ture, de rhétorique, d'histoire, d'expression, d'inter- 
prétation artistique, de développement de la voix 
parlée. 

Il y a un cours de journalisme musical, de cri- 
tique et de littérature musicales. Ce cours, dit le pro- 
gramme, comprend la connaissance générale de tous 
les chefs-d'œuvre du répertoire classique, la connais- 
sance pratique des instruments de l'orchestre et de 
leur usage dans les œuvres modernes; la compréhen- 
sion des différentes écoles de composition et la tech- 
nique des exécutions ; des exercices pratiques de cri- 
tique et d'études, et toute la routine du travail jour- 
nalistique. Ce n'est pas pour dire du mal de mes 
confrères européens, mais je crois qu'il y a là une 
idée : l'élaboration des compétences. Devenir com- 
pétent, quel rêve ! Je sais bien qu'il ne suffit pas de 



BOSTON 73 

savoir faire l'anatomie d'un piano pour jouer dans le 
sentiment une sonate de Chopin, ni de savoir lire 
une partition à livre ouvert pour juger de la valeur 
dramatique d'une simple phrase musicale; mais enfin 
ce serait quelque chose, dans l'anarchie où nous 
vivons, que de connaître un tantinet des œuvres du 
passé avant déjuger celles du présent. Et puis, voyez 
quelle autorité ! On sort de là avec un brevet de cri- 
tique, presque de professeur de goût... Et — côté 
pratique — on trouve immédiatement un emploi. 

« Car il y a, dit la brochure, des demandes crois- 
santes de critiques musicaux expérimentés dans 
toutes les villes des États-Unis. Quelques-unes d'entre 
elles, même parmi les plus grandes, sont à présent 
très pauvres à cet égard, les besoins étant beaucoup 
plus grands que les offres. » 

Pour obtenir un diplôme de gradué du Conserva- 
toire, ou de professeur, d'autres cours, outre les 
cours ordinaires, sont ouverts aux postulants, à l'uni- 
versité de Boston. Ce sont ceux de langues modernes 
et anciennes, mathématiques et sciences naturelles, 
géométrie, trigonométrie, physique, chimie, biolo- 
gie, histoire, littérature, droit, économie politique, 
psychologie, logique, théorie de la connaissance, 
principes de métaphysique, éthique. 

Comme on le voit, le programme est assez com- 
plet... Je voudrais bien savoir ce qu'en pensent nos 
professeurs de contre-point I 

Le Conservatoire est très peuplé : 2,000 élèves I 
Parmi ces 2,000 élèves, la plus grande partie n'est 
composée, naturellement, que d'amateurs. Les cours 
sont payants. La moyenne des prix est de 250 dollars 
(1,250 francs) par année, sans compter les leçons 

7 



74 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

particulières. Les femmes sont reçues dans toutes les 
classes : il y en a beaucoup dans les classes de violon. 
Il y en a même dans les classes de piston et de trom- 
bone. 

Le budget du Conservatoire est de 300,000 dollars 
(1,500,000 francs). L'immeuble a coûté 600,000 dol- 
lars (3 millions). Il a été bâti en un an. Il est îort 
bien aménagé, en vérité. Il comprend ua magasin 
d'instruments, et un comptoir de musique. Postes, 
télégraphe et téléphone au rez-de-chaussée I 

A proximité du Conservatoire, trois grands bâti- 
ments ont été construits — à Fépreuve du feu, « fire- 
proof ) — pour loger les élèves femmes dont les 
parents ne résident pas à Boston. Des chambres meu- 
blées, avec salle de bain, sont à leur disposition, à 
raison de 40 à 60 francs par semaine. Les bâtiments 
renferment des salles à manger, des salons de récep- 
tion, une infirmerie. 

Les élèves femmes qui n'habitent pas ces bâtiments 
sont tenues de justifier qu'elles habitent avec leurs 
parents, ou dans des familles strictement « privées », 
où elles sont pourvues du logement et de la table. 

Et c'est ainsi que se forment, pour l'édification de 
la vieille Europe, les pures Elsas américaines I Mais 
où entraîne-t-on Carmen et Aida ? 

6 

L'État a fondé en France, à Joinville, une école de 
gymnastique qui pourvoit l'armée française de pro- 
fesseurs et de moniteurs. Et nous considérons cela 
comme un luxe peut-être inutile. Une dame de Bos- 
ton a fondé toute seule, de sa propre volonté et de 



BOSTON 75 

son initiative, une école normale de gymnastique 
pour jeunes filles. Il y a là quatre-vingts jeunes Amé- 
ricaines, sorties des hautes écoles, âgées par consé- 
quent de dix-neuf à vingt ans, qui ont décidé de 
passer deux ans à apprendre la science des mouve- 
ments et des sports pour aller la répandre à travers 
l'Amérique. Vingt professeurs sont attachés à l'insti- 
tution. Les élèves payent 750 francs par an pour 
l'enseignement seul, plus une centaine de francs pour 
les livres et les instruments de dissection {sic)y 
50 francs de vêlements spéciaux et 11 fr. 25 de chaus- 
sures. 

Je suis arrivé pendant une leçon. Au milieu d'une 
grande salle garnie de tous les appareils possibles de 
gymnastique, une quarantaine de jeunes filles, âgées 
de vingt à vingt-trois ans, habillées d'amples cos- 
tumes de bicyclistes bleu marine, grimpaient à des 
cordes, escaladaient des échelles ou sautaient par- 
dessus des chevaux en bois. Puis, alignées sur deux 
rangs, elles obéissaient à la voix frêle, mais impéra- 
tive, d'une monitrice, levaient les bras, les éten- 
daient, fléchissaient sur leurs genoux, se courbaient, 
se redressaient, tournaient la tête, marchaient au 
pas, d'un pas rigide et net comme celui des soldats 
allemands, et s'arrêtaient court, les pieds joints. 

11 y en avait, parmi elles, de jolies, et toutes étaienl 
fraîches. 

Puis ce fut le cours de « danse esthétique ». Un 
jeune homme se mit au piano sur une estrade et 
joua une sorte de valse lente. La monitrice indiquait 
les mouvements que les élèves imitaient : c'étaient 
des mouvements arrondis des bras, des jambes, en 
avant, en arrière, des ronds de jambes gracieux, des 



76 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

inclinations du buste à la manière des ballerines; une 
danse souple avec des pas de polka très dessinés et des 
gestes en amphore qui semblaient suivre la musique. 
Je demandai si on enseignait la « danse esthé- 
tique » dans les collèges déjeunes filles? 

— Dans tous à présent, me fut-il répondu. 

Je m'informai du sens et de l'utilité de cette classe. 

— C'est une application de la gymnastique, me 
dit-on, pour enseigner la coordination des mouve- 
ments et le sens du rythme. Les mouvements sont 
plus compliqués, moins localisés, plus affmés que 
dans la gymnastique proprement dite. Les résultats 
pratiques obtenus sont la grâce, l'aisance des gestes 
et du port, avec une augmentation considérable de 
l'endurance. 

— Et quel est le programme de vos cours? 
L'aimable dame qui me renseignait envoya cher- 
cher une brochure et me la tendit. J'y lus : 

i" année : Physique, avec démonstrations, 30 heures. — 
Chimie, avec travaux de laboratoire, 45 lieures. — Histologie 
et physiologie, avec laboratoire, 45 heures. — Théorie de la 
gymnastique, iOO heures. — Anatomie descriptive, 86 heures. 

— Accidents, avec instruction pratique de pansement et de 
bandage, 15 heures. —Instruction gymnastique, quotidienne. 

— Cours quotidien d'enseignement. — Gymnastique correc- 
tive et cours de massage, 45 heures. — Jeux gymnastiques, 
45 heures. — Enseignement de la danse esthétique^ 30 heures. 

— Natation, 12 heures. 

Le programme de la deuxième année ne diffère de 
celui de la première année que par la répartition des 
heures et l'addition de quelques cours nouveaux : an- 
thropométrie, symptomatologie, psychologie et es- 
crime. 



BOSTON 77 

Je lus ces programmes avec un peu d'étonnement. 
Était-il possible qu'il fallût étudier tant de choses 
pour enseigner à se mouvoir et à développer les corps? 

— Toutes ces études se justifient fort bien. La 
chimie est une préparation à l'étude de la physiolo- 
gie, et il faut savoir la physiologie en détail si l'on 
veut enseigner intelligemment la gymnastique. Aussi 
nos cours sont-ils très complets. 

Qu'on en juge. 

Dans le laboratoire, on étudie au microscope This- 
tologie de l'épithélium, des cartilages, des tissus et 
des os, les éléments constitutifs du sang et de la lym- 
phe. On dissèque des animaux; on fait l'ostéologicde 
répine dorsale, du crâne, du thorax, des pieds et des 
mains. On étudie le fonctionnement du cœur, des 
artères, des veines, des organes de la nutrition, de la 
digestion, de la respiration, le système nerveux, la 
sécrétion et l'excrétion. 

On estime que les élèves ont besoin de savoir com- 
ment redresser une formation anormale du corps par 
des exercices et des massages, comment l'éviter par 
Tusage exclusif des mouvements naturels; comment 
se comportent les muscles et les organes durant les 
exercices; et c'est pour cela que l'anatomie, l'histolo- 
gie et la physiologie leur sont enseignées. On les con- 
duit dans des hôpitaux d'enfants pour la démonstra- 
tion clinique des difformités et leur traitement. Dans 
les cours d'hygiène, on leur enseigne l'hygiène de 
l'habillement et des bains, les précautions à prendre 
contre les rhumes et autres maladies inflamma- 
toires; on leur parle de la nourriture, de la fatigue, 
du repos et du sommeil. 

li faut aussi que les futurs professeurs soient aptes 

7. 



78 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

à juger rapidement des symptômes de maladie qui 
peuvent atteindre leurs élèves, et même à décider si 
elles doivent ou non se livrer à tel ou tel sport, sauf 
à en référer à un médecin dans les cas douteux. Et 
c'est pourquoi on leur enseigne à distinguer entre les 
maladies aiguës et chroniques, on leur explique les 
maladies constitutionnelles, le rhumatisme chroni- 
que, musculaire, la goutte, le diabète, le rachitisme, 
l'obésité, la tuberculose, les maladies plus communes 
du système respiratoire, digestif, vascuîaire et uri- 
naire, les signes de l'anémie primaire et secondaire, 
les maladies des a pelvic organs ». 

Pour compléter leurs études, elles vont à tour de 
rôle dans les écoles de Boston ou des environs et sur 
les pelouses de jeux, et font les cours elles-mêmes, 
sous la surveillance et la critique pédagogique des 
maîtres. 

L'étude de la psychologie les initiera à la vie men- 
tale, les entraînera à des habitudes d'observation et 
d'analyse, nécessaires à l'art d'enseigner. 

Il y a aussi le cours d'athlétisme, c'est-à-dire de 
sport. On conduit les élèves chaque semaine dans un 
champ de jeux, près d'une rivière, et on les entraîne 
à tous les sports possibles : le canotage, le tennis, le 
hockey, le basket-ball, etc., etc., de façon à les fami- 
liariser d'abord personnellement avec tous ces sports, 
et ensuite à leur permettre de les installer partout où 
elles seront appelées à enseigner. Elles apprendront 
les lois qui régissent les matches intercollégiaux, les 
modes d'entraînement et d'organisation de l'athlétisme 
en général. 

J'ai dit plus haut que, pour être admis à l'École 
normale de gymnastique deBoston, il fallait justifier 



BOSTOiN 79 

d'une éducation générale équivalente à celle qui est 
requise pour la graduation dans les hautes écoles d'où 
on sort généralement à dix-huit ans. De plus, chaque 
postulante doit se soumettre à un examen physique. La 
moindre infirmité, la moindre maladie, le moindre 
désordre de santé est un cas d'exclusion. Enfin , elle doit 
passer au service d'anthropométrie pour y être mensu- 
rée. Les appareils dont on se sert là, comme dans tous 
les gymnases américains, sont des appareils français, 
très ingénieux, inventés et fabriqués par Demény. Ils 
tracent la forme totale du corps humain, depuis la 
tête jusqu'aux pieds; ils mesurent et dessinent laforce 
de respiration et d'inspiration, la largeur et l'épais- 
seur du corps. Les schémas d'entrée sont comparés 
de temps en temps avec les schémas successifs. On y 
voit par conséquent, à un millimètre près, les progrès 
ou les déperditions, ce qui permet d'en rechercher les 
causes et, s'il y a lieu, de les combattre. 

Depuis dix ans, l'école a formé 260 professeurs 
femmes, qui sont aujourd'hui répandues à travers 
tous les États-Unis d'Amérique, où elles enseignent 
la force, l'agilité, la souplesse et la grâce à des milliers 
de jeunes filles. 

Et voilà. 

J'avais épuisé tous les renseignements possibles. 
Les exercices étaient terminés. 

L'œil brillant, la joue en feu, le front mouillé de 
sueur, la bouche entr'ouverte dans un joli sourire de 
contentement et de santé, les jeunes futures maîtresses, 
d*unpas agile, couraient vers la douche, où mes yeux 
les quittèrent. 



BOSTON 

(suite) 



Une maison de correction pour les alcooliques. — A Foxboro. — | 

Cure mentale et cure physique. — La gymnastique suédoise. 1 

— Le théâtre de détenus. — Sourds-muets alcooliques. — i 

Le puritanisme. — La Nouvelle-Angleterre. — Difficulté desc J 

procurer de la bière ou du vin. —Discipline exagérée. — Le ] 

mauvais hôtelier. — Voyageur affamé. — La salle à manger est i 

fermée. — Défense de siffler dans les rues, de parler haut et j 

de rire. — Les lois bleues. — Condamnations invraisem- j 

blables. — L'homme tombé à l'eau. — Défense d'allumer du i 

feu le dimanche. — Détense de fumer dans les rues. — Le [ 

fouet public. — Culte exaspéré de la volonté. — L'œuvre l 

admirable des premiers colons puritains. — Luttons contre ] 

le diable. :i 



Je gagne, à une heure de Boston, une petite bour- 
gade qui s'appelle Foxboro. C'est là que FEtat envoie, 
dans un asile spécial nouvellement installé, les i vigognes 
invétérés, après plusieurs condamnations préalables. 
On les appelle : dipsomaniacs et inebriates. On m'avait 
dit que l'établissement de Foxboro était le plus nou- 
veau, le dernier cri de la correction et du redresse- 
ment scientifique, et j'ai voulu voir Foxboro. 



BOSTON 81 

Au milieu d'une vaste plaine solitaire, maintenant 
couverte de neige, s'élèvent cinq ou six bâtiments de 
briques rouges, précédés d'une construction en bois, 
plus petite, qui renferme les bureaux de l'administra- 
tion. 

L'un des médecins de l'établissement me guide. Il 
me montre d'abord la salle à manger avec ses dix 
longues tables, la boulangerie, la blanchisserie méca- 
nique; dans ce département, les professionnels sont 
aidés par les détenus, que l'on reconnaît tout de suite 
à leur air méfiant et sombre. 

Gomme je n'aperçois ni geôle ni barrière, je m'en 
étonne. 

— Nous ne tenons nos « malades » sous clef que le 
premier mois, me dit mon guide. Passé ce délai, en 
dehors des exercices obligatoires, ils peuvent circuler 
librement dans l'asile et ses dépendances, sur parole. 
Ils nous donnent leur parole d'honneur qu'ils ne 
s'évaderont pas, et cela suffit. 

— Aucun ne s'échappe jamais? 

— Si, quelquefois. Mais souvent ils reviennent 
d'eux-mêmes. On n'envoie ici que les malades qui 
sont susceptibles de guérison. Les autres sont reçus 
dans les asiles d' « insanes ». C'est très utile pour le 
progrès et l'émulation des autres. Autrement, les 
mauvais découragent les bons. 

— Combien de temps les conservez-vous ici? 

— Ils y sont envoyés pour deux ans par les juges. 
Mais si nous constatons qu'après un an, par exemple, 
ils sont guéris ou à peu près, nous pouvons, sur leur 
demande et celle de leur famille, leur donner la liberté 
conditionnelle. A la première faute connue, ils sont 
réintégrés avec augmentation de peine. Nous sommes 



82 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

fréquemment obligés de résister, dans l'intérêt même 
des malades, aux sollicitations quelquefois pathétiques 
de leurs parents ou amis qui demandent prématuré- 
ment leur liberté. Il y a de bonnes natures qu'un très 
court séjour ici, l'hygiène, l'exercice, paraissent avoir 
guéries comme par enchantement. Mais il faut se mé- 
fier, car la cure souvent n'est qu'apparente, et ils per- 
draient bien vite, à l'air libre, tout le bénéfice de 
noire traitement. 

€ Le temps nécessaire pour guérir un dipsomane 
est variable. La volonté l'a quitté, le contrôle sur 
soi-même n'existe plus, et sans doute un contrôle 
étranger est nécessaire. Mais il faut aussi lui laisser 
une certaine liberté. Sa coopération est indispensable 
à la guérison. G*est pour cela que, au bout d'un mois^ 
nous lui donnons le droit de se promener librement 
dans l'asile et à travei^ les pelouses. 

— En somme, quel traitement suivent-ils ? 

— Quand ils arrivent, le premier soin est de leur 
donner un bain et de les mettre au lit. Puis on les 
purge et on leur administre du bromure. Gomme ils 
ont tous reslomac fatigué, nous leur ordonnons la 
diète. Ils ne boivent que du lait pendant deux ou 
quatre semaines, ou même davantage, selon leur 
état, car très souvent, quand nous les recueillons, ils 
n'ont pas mangé depuis quinze jours Ils ne vivaient 
que d'alcool. 

« Le traitement proprement dit commence seule- 
ment lorsque l'appétit leur est revenu et qu'ils sont 
dispos. 

— Mais quel est-il, ce traitement? 

Et le jeune médecin m'explique ceci : l'alcoolique 
est un malade, qui s'est peu à peu empoisonné et qui 



BOSTON 83 

a besoin de remettre soa corps à neuf; mais il est 
aussi un malade qui a perdu le sens de sa volonté, de 
sa dignité et la faculté de l'attention. Il faut donc lui 
faire suivre un double traitement, ou du moins un 
traitement qui le cure mentalement et physiquement. 

Pour le corps, j'ai énoncé les premiers soins qu'on 
lui donne. Sitôt debout, durant les saisons propices, 
il travaille à la ferme de l'hôpital, sous la direction 
d'un surveillant. Il laboure, bêche, apporte le fumier, 
sème, plante, coupe les arbres, sarcle, ratisse, cueille 
les fruits, soigne les étables, ramasse les œufs, etc., etc. 
L'hiver, il travaille à l'intérieur de l'hôpital aux choses 
de son métier, ou bien, s'il n'en a pas, il fabrique des 
balais. Il est tenu de se lever à six heures et demie du 
matin, de prendre ses repas à des heures régulières, 
et de se coucher à neut heures, car à cet instant toutes 
les lumières s'éteignent. De plus, une heure par jour 
on l'oblige à faire de la gymnastique suédoise, systé- 
matique et progressive. Le professeur, M. Ernest Her- 
mann, mensure chaque malade, un médecin l'ausculte, 
une fiche est dressée à son nom. On a l'indication de 
la largeur de sa poitrine, de la dimension de ses 
bras, de ses jambes, de ses muscles, afin de pouvoir 
en suivre les progrès. 

Cette gymnastique suédoise est, en somme, le clou 
du système. On est convaincu, à Foxboro, que reffort 
répété, l'attention soutenue, nécessaire pour les 
exercices, va redonner au malade la volonté, la pré- 
sence d'esprit, la perception nette des choses, le 
contrôle de soi qu'il avait perdus et sans lesquels il 
ne pourrait lutter contre son vice... Et si, peu à peu, 
il redevient fort, adroit, rapide, son orgueil renaîtra, 
la notion de ses devoirs envers soi-même, envers les 



84 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLEANS 

siens, envers la société, sera restaurée en lui. Il aura 
l'énergie d'éviter les mauvaises fréquentations et de 
fuir les tentations. C'est à cela, c'est à l'action de 
l'exercice physique que l'hôpital de Foxboro attribue 
la plus grande part des cures qu'il a faites. 

Quelle est la somme de vérité contenue dans cette 
théorie? La privation de boisson pendant deux ans, 
le plein air, l'hygiène, ne sont-ils pas les facteurs les 
plus importants de la cure ? 

Je livre ce problème intéressant à nos spécialistes 
de Sainte-Anne et de Gharenton, où l'on traite les 
alcooliques comme des fous. 

Mon guide me dit : 

— Si vous voulez assister à un exercice, je vais 
vous conduire dans la salle de gymnastique ; c'est 
l'heure. 

Il me dirige vers une vaste salle remplie d'agrès, de 
cordes, d'échelles, de massues, de tremplins, de saute- 
mouton, de balles, etc. Au fond, une petite scène se 
dresse. C'est là que, de temps en temps, les malades 
jouent des pièces et chantent entre eux, ou bien que 
des personnes dévouées leur font des lectures et des 
conférences. Les décors — il faut les voir ! — ont été 
peints par les alcooliques eux-mêmes. 

Mais voici la classe qui commence. Une trentaine 
d'hommes de tout âge, depuis vingt ans jusqu'à 
soixante, entrent au pas, tête nue, se mettent sur 
trois rangs et demeurent immobiles, ils sont vêtus uni- 
formément d'une vareuse grise et d'un pantalon gri,< 
retenu à la taille par une ceinture noire, et chaussés 
de pantoufles noires à semelles de caoutchouc. 

Pauvres gens ! Je me surprends à les plaindre... Un 
instant je me demande pourquoi — si c'est de les voir 



BOSTON 85^ 

malades, ou de les deviner humiliés. Les voilà qui 
obéissent docilement aux commandements impératifs, 
rapides et entraînants du professeur, les vieux comme 
les jeunes. Ils renversent la tête en arrière, bombent 
la poitrine et respirent largement; ils essayent de se 
tenir sur une jambe, puis sur l'autre; certains n'y 
arrivent qu'au prix de grands efforts qui les essoufflent 
et les font suer tout de suite. Je conserve devant les* 
yeux le portrait d'un homme d'une soixantaine 
d'années, fort, chauve, à la grosse moustache grise, 
et qui peinait consciencieusement : « Une, deux! 
Une, deux ! » Et le médecin me dit que c'est un ancien 
capitaine de pompiers du Massachusetts, tombé là efe 
qui voudrait tant se guérir I 

A côté de lui, un jeune homme de vingt ans peut- 
être, la face rasée, maigre, garde sur les lèvres une 
sorte de vague sourire hébété, et manœuvre avec dif- 
ficulté. 

La plupart sont coiffés correctement, la raie bien 
droite, les cheveux bien aplatis, avec une mine 
sérieuse et grave d'Anglais. L'un surtout, avec sa 
moustache blonde et ses yeux bleus, a un air de dis- 
tinction parfaite. Je demande quel fut l'état social de 
la plupart de ces pauvres gens. Il y a de tout : un 
médecin militaire, des photographes, un clergyman, 
des ingénieur? , des épiciers, des cordonniers, des per- 
ruquiers, des employés, un journaliste, etc., etc. Et 
tous tâchent de leur mieux à obéir aux commande- 
ments. A présent, allongés à terre, ils essayent de 
faire des rétablissements sur les mains ; puis je les vois 
encore qui courent comme des gamins après un ballon 
qu'ils doivent faire passer entre leurs jambes et se 
transmettre de l'un à l'autre pour le conduire le plus 

8 



«6 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

vite possibleàrexlrémitédeLi salle. Etiissedépêchent! 
Et ils s'amusent! Car ici il y a du sport, et, en eux, 
le goût sportif de la race se réveille. 

Bientôt ils n'en peuvent plus, le professeur les arrête 
par ces mots. 

— Thank you very mnch, gentlemen! 

Et les voilà courant, en sueur, vers la douche. Là, 
dans un vestiaire bien aménagé, ils se déshabillent en 
hâte; la piscine s'emplit soudain de vapeur chaude, 
pour éviter les refroidissements, et les trente d ipso- 
maniaques se dressent chacun sous une douche d'eau 
froide qui leur cingle la peau. On entend des cris : 
ce sont les nerveux qui ne peuvent s'habituer à l'eau 
froide. Quelques minutes se passent, et dehors je 
retrouve certains d'entre eux disséminés librement sur 
la pelouse, vêtus de leurs habits de ville, fumant leur 
pipe ou leur cigarette, roses et frais comme de braves 
bourgeois. 

Nous continuons notre visite par les dortoirs de 
quinze lits, de huit lits, les chambres spéciales pour 
un seul malade, car il y a des pensionnaires libres, 
des gens qui demandent spontanément à entrer à 
Foxborol Mais comme on ne peut les y admettre 
qu'après une condamnation, eux ou leurs parents 
vont solliciter du juge compétent un jugement qui 
leur permette de s'y faire recevoir. 

— Ce sont des gens faibles, me dit le docteur, et 
qui n'ont pas assez de volonté pour lutter seuls centre 
leur vice, mais à qui il reste assez de conscience pour 
vouloir s'en défaire et qui ont besoin d'un entraîne- 
ment et d'une surveillance. En entrant, ils versent un 
cautionnement de 500 dollars (2,500 francs) qui est 
perdu pour eux s'ils se sauvent. 



BOSTON 87 

Je m'informe si jamais il entre de Talcool à Foxboro. 

— Il y en a qui réussissent à s'en procurer, je ne 
sais comment. Mais quand on les prend, on les remet 
sous clef et la promenade leur est défendue. 

Les couloirs et toutes les pièces sont chauffés à la 
vapeur sèche. 

Nous traversons des salles de conversation où des 
malades se tiennent assis sur des chaises, causant 
entre eux, jouant aux échecs, aux cartes, ou lisant. 
Sur les murs, on a collé des maximes imprimées en 
gros caractères : 

N'estime jamais comme à ton avantage quelijue chose qui 
te ferait manquer à ta parole et au respect de toi-même. 

Marc-Aurèle. 

Il n y a rien à chercher dans la vie que le caractère et 1* 
probité. CiGÉRON. 

— Malgré ces bons avis, y en a-t-il qui se refusent 
à travailler ou à se plier aux exercices? 

— Gela arrive, mais assez rarement. Quand le cas 
se présente, on met les paresseux à l'infirmerie et on 
leur applique le régime du lait pour toute nourriture. 
Ils ne résistent pas longtemps I 

— Et quel est leur régime ordinaire? 

— L'été, beaucoup de légumes et du lait en abon- 
dance; l'hiver, de la viande, du pain et de l'eau de 
source; du café le matin et du poisson le vendredi. 

— Voilà donc toute la cure? demandai-je au jeune 
docteur. 

— Oui. Il faut y ajouter, pourtant, la lecture. Nous 
avons installé à cette fin des bibliothèques dans chaque 
salle commune. Nous jugeons nécessaire de distraire 



«8 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

ie plus possible les malades de la pensée de leur ancien 
vice, et de leur éviter les conversations dégradantes 
que ces cerveaux affaiblis ne pourraient manquer 
d'avoir entre eux. De plus, l'habitude de lire, si nous 
réussissons à la leur donner, sera une arme puissante 
contre le désir de boire, quand le malade aura quitté 
l'hôpital... 

— Je me permets d'en douter, fis-je. 

— Nous devons l'essayer quand même, répondit 
îe jeune savant. Mais ils ont aussi d'autres distrac- 
tions : leur théâtre, par exemple. Cinq ou six fois par 
mois, il y a des dames de bonne volonté qui viennent 
leur donner des séances musicales de piano, de violon, 
de chant, ou bien leur faire des conférences. L'an 
dernier, une dame leur a fait le récit des beautés de 
FExposilion de Paris en 1900, en l'accompagnant de 
projections; une autre a parlé de son voyage à bicy- 
clette sur les côtes de la Méditerranée et dans la France 
centrale; il vient aussi des mandolinistes, des ventri- 
loques et des escamoteurs. Le dimanche, il y a une 
prédication. 

— Et finalement, quels sont vos résultats? 

— Voici nos statistiques dernières : sur 324 pen- 
sionnaires mis en liberté, nous en avons eu Tannée 
dernière 117 qui paraissaient devenus entièrement 
abstinents, soit 36 p. 100; 129 qui boivent comme 
auparavant, soit 39 p. 100; 36 qui sont en progrès 
et boivent moins, soit 11 p. 100; il y en a 36 dont 
nous avons perdu la trace et 6 qui sont morts dans 
l'année. » 

Notre tournée et mon enquête étaient terminées. 
Mon guide me reconduisait à travers les pelouses cou- 
vertes de neige, dans le froid du crépuscule qui tom- 



BOSTOiN 89 

bait brusquement. Nous croisâmes trois personnes, 
dont l'une portait des lunettes d'or : 

— Celui-ci est un de vos confrères, me dit le 
médecin, un journaliste des environs ; les deux 
autres sont des sourds-muets. Tous trois sont des 
alcooliques. 

Que pouvaient-ils bien se dire? 



D'où vient qu'en un pays neuf comme l'Amérique, 
peuplé de millions de Latins, on soit, malgré tout, 
forcé de convenir que les mœurs et l'esprit général 
ne se sont pas latinisés? M. Cambon, l'ambassadeur 
de France, qui sut faire tant regretter son départ de 
Washington, soutient, et c'est une de ses thèses favo- 
rites, que l'Amérique n'est pas anglo-saxonne, et il 
donne à l'appui dix raisons qui toutes paraissent 
excellentes. Mais soutiendrait-il que la morale et les 
idées des États de l'Est américain, le long de la côte, 
de New- York au Canada, ne sont pas fortement impré- 
gnées de puritanisme? On y trouve, certes, beaucoup 
d'esprits libres; mais, à New-York même, la presse 
critique ne dénonçait-elle pas, il y a quelque temps, 
comme immorale, Magda^ une pièce que jouèrent à 
travers le monde Mme Sarah Bernhardt et Mme Duse, 
et que Paris et Berlin vantèrent, au contraire, comme 
hautement morale et hardiment réformatrice ! 

Parmi les impressions que reçoit l'étranger qui 
parcourt l'Amérique, celles que suscitent en lui les 
mœurs et les idées sont peut-être les plus profondes. 
Il fmira par s'habituer au mouvement et au bruit de 
la rue, à la froideur et à l'indifférence des gens, à la 

8. 



90 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

brutalité des foules, mais il restera plus longtemps en 
arrêt devant les idées et les mœurs. 

Quelle est donc, chez ce peuple indépendant et 
libre, dont les traditions devraient être si multiples 
et si contradictoires, la raison de cette sorte de 
rigueur extérieure, de cette sévérité générale qui pèse 
sur tout ce qui se voit, de cette obéissance à la règle 
qui devient à la longue obsédante et hostile? 

Le voyageur étranger qui arrive dans le Massachu- 
setts, le Coiinecticut ou le Maine, est incapable de 
discerner dès Tabord les traces de Tesprit puritain. 
A part le vin ou la bière qu'on se refuse à lui servir 
le dimanche, ou dans la semaine après onze heures 
du soir, ou même dans la journée si l'endroit où il 
se trouve est situé à moins de cent mètres d'une 
église ou d'une école, à part cette vexation qu'il finit 
par admettre en pensant que c'est une tentative de 
lutte contre l'alcoolisme, il n'aperçoit rien dans les 
mœurs ou dans l'aspect des gens qui choque son sen- 
timent de liberté. Mais s'il fréquente un peu quelques 
milieux locaux, s'il peut causer librement avec des 
gens de souche anglaise, il perçoit peu à peu une 
moralité étrangère à la sienne, une sévérité de paroles 
et d'idées, un rigorisme, demeurés dans son esprit 
comme un souvenir historique ou littéraire d'époques 
abolies... 

J'en avais ressenti pour ma part les premiers effets 
dans une petite ville du Massachusetts, à Nortbamp- 
ton, où l'hôtelier, grave et barbu, s'était inexorable- 
ment reiusé à me donner quoi que ce fut à manger, 
sous prétexte qu'il était neuf heures du soir. 

— La salle à manger est fermée depuis huit heurei, 
se contentait-il de me répondre. 



BOSTON 9t 

— Donnez-moi au moins un peu de viande froide 
et de thé? 

— C'est fermé. 

— Mais j'ai faiml insistais-je, et je vous paye 
30 francs par jour. 

— Si vous avez faim, allez manger dehors, vous 
trouverez peut-être un bar encore ouvert. 

Il neigeait; je fus obligé d'aller, à travers la ville, 
à la recherche du morceau de pain que me refusait 
mon hôtelier, puritain endurci, comme je l'appris 
ensuite et comme je l'avais supposé sans peine. 

Mon deuxième étonnement, c'avait été à Boston, 
quand on me montra, affiché au beau milieu d'une 
avenue, un règlement imprimé de la municipalité, où 
il était défendu de parler haut dans la rue, de rire et 
de siffler ! Je ne pus pas lire jusqu'à la fin, parce que 
le soir tombait, mais les premières lignes signifiaient 
assez l'esprit du document. 

Je m'étais informé de différents côtés des origines 
de cet état d'esprit, et partout on m'avait répondu : 
€ Vous êtes dans la capitale du puritanisme. Le Mas- 
sachusetts a été colonisé par les puritains du York- 
shire. Ce sont les vrais colons anglais. Ils se sont 
répandus dans le Connecticut, le Maine, la Pennsylva- 
nie, New-York, etmêmebeaucoup plus loin, etl'onpeut 
dire que ce sont eux qui ont donné le ton depuis deux 
siècles à l'Amérique entière. Car ce sont eux aussi qui 
sont allés défricher l'Ouest et fonder, avec les capi- 
taux de Boston, les grandes villes et les grandes entre- 
prises de cette partie du continent. Les lois qu'ils ont 
faites ont servi de modèles partout, elles n'ont jamais 
été abrogées, et si aujourd'hui on ne les applique plus, 
en réalité leurs traces subsistent dans les mœurs et 



«2 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

dans les esprits. Et quoique de cerveau étroit, c'étaient 
tout de même de fameux hommes. » 

Les non-puritains de la Nouvelle-Angleterre se 
répètent les interdictions des fameuses « Lois bleues » 
(Blue Laws) qu'implantèrent les passagers du May- 
Flower en débarquant sur le sol américain : 

« Il est défendu de travailler, de faire cuire des vic- 
tuailles, de faire son lit, de se couper les cheveux, de 
se raser le jour du dimanche. 

« L'homme n'embrassera pas sa femme, la femme 
n'embrassera pas son enfant, le dimanche ou les jours 
fériés. 

« On ne montera pas à cheval, on ne se promènera 
ni dans son jardin ni ailleurs, excepté avec dévotion 
pour aller à l'église et en revenir, le jour du 
dimanche. » 

Et Ton cite des jugements rendus par les magistrats 
de la Nouvelle-Angleterre au dix-huitième et même 
au dix-neuvième siècle, en application de ces textes 
de la loi : un homme de Plymouth durement fouetté 
pour avoir chassé un dimanche; un autre condamné 
à 5 shillings d'amende pour avoir abattu des pommes 
un dimanche; une femme, Eîizabeth Eddy, condam- 
née à 10 shillings d'amende pour avoir, le même 
jour, tordu et mis son linge à l'air; un paysan con- 
damné à une amende pour avoir porté un sac de blé 
moulu chez lui, et le meunier également condamné 
pour avoir laissé prendre le sac; deux fiancés sont 
accusés et poursuivis pour s'être assis ensemble un 
dimanche sous un pommier dans le verger des parents 
de la jeune fille; le captain Kemble, de Boston, est 
mis au pilori pendant deux heures pour ses c impu- 
diques et inconvenantes manières ». Or, qu'avait fait 



BOSTOK 93 

le raplain Kemble? Un dimanche, il avait embrasse 
sa femme qui l'attendait sur le pas de sa porte, au 
retour d'un voyage de trois ansi Et le criminel était 
un homme de richesse et d'influence, dit la chronique. 
Des quantités de condamnations sont relevées pour 
avoir circulé « sans nécessité » le dimanche. Un pré- 
venu donne pour excuse qu'il allait visiter un de ses 
parents malade, son excuse n'est pas admise. En 1831, 
à Lebanon, dans le Connecticut, tout près d'ici, une 
dame se rendant chez son père est arrêtée au moment 
où elle allait entrer dans la maison, pour avoir voyagé 
sans nécessité le jour du sabbat. 

Ce n'est pas tout I On était condamné à 5 ou 10 shil- 
lings d'amende, selon les États, pour non-assistance 
aux offices. Un homme condamné pour ce fait plaide 
qu'étant tombé à l'eau le samedi soir très lard, et ne 
pouvant allumer de feu le dimanche pour sécher ses 
habits, il était resté au lit, car il n'avait pas d'autres 
vêtements : en dépit de ces explications plausibles, 
rhomme est condamné à être publiquement fouetté. 

11 était interdit de fumer, le dimanche et, dans 
beaucoup d'endroits, même la semaine. 11 y a quelques 
années à peine, dans de petites villes de l'ouest du 
Massachusetts, il n'était pas permis de fumer dans les 
rues, ni le dimanche ni les autres jours. 

La vie des puritains, on le devine, se ressentait de 
ces coutumes. Ils commençaient à fêter le sabbat dès 
le samedi soir. Après le dernier repas du samedi, le 
puritain catéchisait ses enfants et ses serviteurs, et 
allait prier dans sa chambre. Le matin suivant, après 
les longues prières en commun, il se retirait de nou- 
veau dans sa chambre et lisait la Bible. Il allait 
ensuite au temple, et, au retour, s'enfermait pour la 



94 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

méditation. On lui apportait un léger repas au milieu 
du jour, et il priait jusqu a l'heure de l'office public 
de l'après-midi. Il s'y rendait avec toute sa famille et 
ses serviteurs — comme le matin — et, rentré à la 
maison, recommençait le sermon en famille. On priait. 
Puis, après le souper, on chantait un psaume, et l'on 
allait se coucher, après une dernière prière. 

Qu'on se figure cette existence répétée durant toute 
l'année, pendant toute la vie, reprise et imitée 
ensuite par les enfants, et, sans la comprendre, on 
pourra se figurer un peu la mentalité anormale, en 
marge de l'humanité, de la race puritaine. Avec cela, 
pendant les premières années, le rude travail de 
défrichement, la lutte constante contre les sauvages... 

— Oui (me disait une dame née ici de parents puri- 
tains, descendants des premiers colons du Yorkshire, 
jolie et ardente comme une Florentine), oui, j'ai en 
moi, quoi que je fasse, un instinct de vivre et de 
jouir : cela prouve que je suis une bête. Mais j'ai 
aussi en moi un sentiment plus fort que mon instinct, 
un sentiment de discipline et de devoir qui maîtrise, 
comme avec un mors, ma matérialité. On m'a appris, 
toute jeune, que je ne devais pas faire ce qui me 
donnait trop de plaisir; aussi, quand je m'aperçois 
que je me passionne, je me réfrène et je m'arrête. 

— Si votre instinct était vraiment fort, vous ne 
pourriez pas l'entraver. 

— Je me dis : îl ne fautpaSy voilà tout. 

Les dents serrées, le front plissé, le poing fermé, 
ma belle interlocutrice répétait: 

— Il ne faut pas, il ne faut pas... 

Je lui dis à quel point je trouvais cette morale abo- 
minable, si contraire aux lois naturelles de la vie ! 



BOSTON 95 

— C'est possible, me dit-elle. Et peut-être, à 
mesure que je vieillis, je trouve que vous avez raison. 
Mais elle a été la morale de nos ancêtres, leur force, 
et je peux dire leur gloire. C'est grâce à elle que les 
héroïques émigrants du May-Flower^ qui quittèrent 
au dix-septième siècle l'Angleterre pour leur loi et 
pour la liberté, ont pu fonder l'admirable colonie 
anglaise qui est devenue ensuite TAmérique. Tâchez 
d'imaginer leur situation en débarquant sur le sol 
indien, avec leurs femmes et leurs enfants : des terres 
à défricher, des maisons à bâtir, des ennemis ter- 
ribles à combattre et à surveiller jour et nuit, la vie 
de tous les jours à trouver... Quel stoïcisme et quelle 
énergie ne leur fallut-il pas I Vous vous plaignez que 
vous avez froid... et vous avez une pelisse, et vous 
trouvez dans les hôtels de quoi manger et le Heam 
pour vous chauffer... Eux n'avaient rien... Et ce 
n'étaient pas des paysans endurcis à la fatigue et au 
froid ; c'étaient des hommes bien nés, des gentils- 
hommes pour la plupart, et les femmes ne s'étaient 
jamais servi de leurs mains pour travailler. Et les 
voilà, du jour au lendemain, les hommes occupés à 
bâtir des maisons et des églises, les femmes à faire le 
ménage et à travailler la terre, tout en élevant leurs 
enfants ! Croyez-vous qu'ils eussent pu résister à une 
telle existence sans une foi profonde, une morale 
rigide et une volonté surhumaine? Cette foi, cette 
volonté, cette morale, transmises de génération en 
génération, agrandies et fortifiées, ont donné à notre 
peuple de la Nouvelle-Angleterre une énergie sans 
égale et des reins d'acier... C'est la civilisation qui en 
a profité, et qui en profite encore. 

— Soit, fis-je ; mais à présent qu'il n'y a plus de 



96 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS j 

sauvages et que ce sont les machines qui travaillent S 
pour les hommes, et que vous avez le steam pour j 
vous chaufïer et les produits des quatre coins du J 
monde pour vous nourrir, et des millions qui vous | 
permettent le loisir et la douceur de vivre?... J 

Elle secouait la tête, ne voulant plus raisonner. j 
— Non, non, dit-elle encore, il ne faut pas être i 
des bêles, il faut toujours se posséder pour lutter l 
contre le diable I i 



PHILADELPHIE 



Dîner d'hommes d'affaires. — Le gasconisme américain. — Vw 
cri national. —Thebestin the World t — Les usines Bald- 
win. — Une fabrique de locomotives monstre. — 2,000 loco- 
motives par an. — Description des ateliers. — Les machines 
travaillent. — L'ouvrier fainéant. — Fonderie de cloches. — 
Salaires enviables. — Les meilleurs frappeurs d'enclume. — 
Les nègres à l'index. — Les forgerons les repoussent, îes 
maçons les acceptent. — Le capital s'associe les capacités. — 
60 locomotives fourciies aux Compagnies de chemins de fer 
françaises en un an. 



Un quart d'heure avant d'arriver à Philadelphie, 1» 
ville du fer s'annonce par d'immenses façades éclai- 
rées de mille couleurs par la réverbération des four- 
naises; il y a des rangées de fenêtres bleues, d'un 
bleu idéal de féerie, il y en a de mauves, il y en a de- 
rouges, il y en a de jaunes, et toutes aveuglantes de 
clarté. 

Le soir même de mon arrivée, je dînais, un peu 
dépaysé, chez un des plus gros personnages de la 

9 



•98 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

colossale Compagnie de chemins de fer de Pennsylva- 
nie. Il n'y avait que des hommes à ce dîner, une 
vingtaine, et des hommes d'affaires seulement : 
c'étaient des banquiers puissants de New-York et de 
Philadelphie, un ancien ambassadeur des Etats-Unis, 
des présidents, des vice-présidents de sociétés de 
transports, tous de nombreuses fois millionnaires. 
Le couvert était remarquable. Une massive vaisselle 
de vermeil, style Empire, alternait avec des porce- 
laines rares et compliquées, de toutes couleurs. Un 
jeu d'orgues de verres en cristal taillé étincelait devant 
chaque convive. La table était couverte de bégonias 
roses minuscules. Les vins étaient bons. 

Le repas fut copieux et cordial. C'est ce jour-là 
que je fis la remarque que les Américains finissent 
par prendre le langage de leurs réclames : « Ceci est 
la plus belle, la plus rare, la plus grande chose qu'il 
y ait au monde. » Dans notre pensée à nous, lorsque 
nous disons : « Il n'y a rien de meilleur au monde », 
cela signifie seulement que, pour le moment, c'est la 
chose que nous préférons. Dans la pensée des Amé- 
ricains, celte formule implique l'idée de comparaison 
€t d'écrasement. 

Entraînés, par les besoins colossaux d'un peuple 
sans cesse croissant, à faire grand, démesuré, chacun 
<le leurs efforts produit, en effet, un résultat de 
quantité écrasant pour la vieille Europe. Et ils ont 
sans doute les plus vastes usines, les plus grandes 
raffineries, les plus grands réservoirs de pétrole, les 
plus grandes fabriques de tout 1 Mais pourquoi l'eau 
minérale qui est devant moi serait-elle « la plus pure 
du monde >, comme l'affirme naïvement son éti- 
quette? 



i 



PHILADELPHIE 9t> 

Pourtant, il faut bien se rendre à Tévidence, les 
statistiques sont là, les usines Baldwin que Ton me 
conseilla de voir le lendemain sont bien les plus colos- 
sales usines de locomotives du monde. Vais-je essayer 
de décrire cette chose formidable? Je ne saurais. Je 
n'y ai passé que quelques heures, et il faudrait y vivre 
une semaine pour prendre contact avec le monstre, 
comprendre ses gestes et son vacarme de cataclysme. 

Je vous donnerai seulement les quelques indications 
que je tiens de l'aimable ingénieur français, M. Le- 
febvre, qui guide ma promenade. 

Les usines Baldwin occupent 13,000 ouvriers; les 
ateliers sont ouverts jour et nuit. 

On y fabrique entre 1,500 et 2,000 locomotives par 
an î 

Quand nous entrons dans Tatelier de montage par 
où nous débutons, j'ai la sensation que jamais de rna 
vie je n'ai entendu un tel bruit. Il y a vingt, trente 
chaudières de locomotives dans lesquelles et sur 
lesquelles des centaines d'hommes frappent de terri- 
bles coups de marteau. Mon crâne résonne doulou- 
reusement, comme sous des coups de pierre. Impos- 
sible de dire ni d'entendre un mot. On se contente 
de gestes; encore a-t-on à peine envie d'en faire, 
tantl'énormité du spectacle et du bruit vous opprime. 
Mon guide me fait signe de regarder en l'air : deux 
grues de cinquante et cent tonnes, installées au som- 
met du bâtiment, transportent des locomotives com- 
plètes, d'un bout à l'autre de l'atelier. En voilà une, 
suspendue à 20 mètres au-dessus de nos têtes, avec 
ses roues, qui se balance lourdement en avançant 
avec lenteur. Un seul homme qui presse un bouton 
électrique suffit à cet effort effrayant. On songe 



100 DE NEW-YORK A U NOUVELLE-ORLÉANS 

malgré soi qu'elle pourrait tomber, et on est gêné de 
se sentir dans son plan... 

Nous passons dans l'atelier de perçage. Huit énor- 
mes plaques de tôle sont couchées l'une sur l'autre 
sous une machine. Une sorte de large vrille les mord 
€t les perce en quatre endroits différents. Deux ou- 
vriers sont là qui les regardent, les mains dans les 
poches. De tous côtés, d'autres machines, horizontales, 
verticales, font leur besogne de perceuses, lentement. 
Le sol est jonché de copeaux de fer. Nulle part, l'ou- 
vrier n'a l'air de faire un eObrt. 

Ici, on cintre. Des plaques de tôle, épaisses de 2 cen- 
timètres, passent sous un laminoir gigantesque qui 
les ploie comme du carton. Là, on coupe des feuilles 
de fer comme du beurre. Cinquante, cent tours aux 
roues démesurées tournent, les uns à toute vitesse, 
les autres lentement, creusent des cylindres d'acier, 
scient et grincent. Partout des grues fonctionnent, 
soulèvent et déplacent de lourdes pièces, des pilons 
frappent le fer, partout des forges et des volants qui 
ont le vertige et vous le passent. Et des machines 
silencieuses rabotent de larges surfaces d'acier d'une 
marche continue et automatique. Quand elles ont 
raboté un millimètre ou un demi-millimètre sur 
toute l'étendue de la plaque, le rabot revient de lui- 
même à son point de départ, s'abaisse de la hauteur 
nécessaire et recommence. Un ouvrier les surveille. 

— Il pourrait aussi bien aller se promener, me 
dit l'ingénieur, et revenir dans une heure. La besogne 
serait faite. 

Nous enjambons des tas de bielles et de roues de 
locomotives. Deux ouvriers sont en train de monter 
les bandages d'acier sur les roues. Il reste de petites 



PIIlLADELf^HlE. ; ^ ^ : : ioi 

bavures et de la rouille sur le métal, dont la toilette 
ne me paraît pas achevée. 

— Gela n'a aucune importance, me dit l'ingénieur. 
Je sais bien qu'en France on passerait une journée 
à polir tout cela. En Amérique, on ne finit pas. Ça ne 
se paye pas ! Nous donnons trois couches de peinture 
à nos locomotives au lieu de douze que donnent les 
constructeurs français. Nous pensons que c'est là de 
l'argent mal placé. 

— Pourtant les locomotives françaises ne durent 
elles pas plus longtemps ? 

— Oui. Vos compagnies les font durer vingt e" 
même trente ans. Ici, au bout de douze ans, nous le. 
mettons à la réforme. Et nous préférons en changer. 
C'est ce qui fait qu'en Europe on a de vieux rossignols 
et qu'ici nous pouvons nous perfectionner constam- 
ment. 

— Mais cela vous coûte plus cher? 

— Non, car elles nous reviennent beaucoup meil- 
leur marché que les vôtres, pour les raisons que je 
vous dis et pour d'autres encore. Ainsi, en France, 
on fait le foyer de la chaudière en cuivre, ce qui est 
très coûteux; ici, tout est en acier. Et l'acier rend 
les mêmes services. Et puis, je le répète, vous 
dépensez trois ou quatre fois plus de main-d'œuvre 
sans utilité réelle. ' 

Nous arpentons des ateliers grands comme la 
moitié de la place de la Concorde où des fourmilières 
s'agitent sans hâte au milieu du bruit. Nous traversons 
une rue. 

— C'est une rue que la ville nous a cédée. Nous 
manquions de place, i} fallait nous agrandir, et c'était 

9. 



i02 . DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

le seul moyen. La ville l'a compris et nous a vendu 
la rue. 

Nous voici dans la chaudronnerie. Je croyais tout 
à l'heure que j'allais devenir sourd. A présent je le 
suis réellement. Il n'y a pas de mot qui puisse donner 
ridée du vacarme infernal qui vous assourdit là. Les 
ouvriers eux-mêmes sont forcés de s'exprimer par la 
pantomime. J'ai hâte de sortir. L'atelier est rempli 
par une quarantaine de chaudières en construction. 

A côté, se trouve la forgerie. Il y a quelques mois, 
on y comptait vingt- trois marteaux-pilons, mais, la 
place manquant, on les a transportés à 60 kilomètres, 
dans une autre usine. Il n'en reste ici que deux. Un 
fil téléphonique relie les deux usines, et aussi une voie 
de chemin de fer, de sorte qu'il n'y a jamais de temps 
perdu : les échanges sont incessants entre les autres 
forges et l'usine. 

Dans un coin, sur un tas de cendres, deux nègres 
mangent leur déjeuner. Ils font griller leur pain au 
bout d'une pique, à la chaleur d'une forge. 

Nous grimpons deux hauts étages pour arriver à 
la fonderie de cuivre. Les creusets sont pratiqués 
dans le plafond construit en briques réfractaires I II 
y en a vingt. De leurs gueules ouvertes s'échappent 
d'admirables flammes bleues et vertes. C'est là qu'on 
fabrique les cloches de cuivre des locomotives, car 
vous savez qu'ici chaque train s'annonce sur les voies 
par une sonnerie continue de cloches. Gomme il n'y 
pas de clôture le long des lignes, c'est le moyen un 
peu primitif qu'on a trouvé pour éviter les accidents. 

Il n'y a pas de grève chez Baldwin. Car on n'y 
accepte aucun membre des unions ouvrières. Si on 



PHILADELPHIE 103 

apprend que l'un de ceux qui y travaillent en fait 
partie, on le met à la porte. 

Les fondeurs travaillent six jours par semaine et 
gagnent 150 francs, soit 25 francs par jour. 

Tous les autres salaires sont en proportion de ceux- 
là. Un bon frappeur d'enclume — ce sont les Irlan- 
dais qui frappent le mieux et le plus fort — gagne 
100 francs par semaine. Les simples manœuvres, 
pour la plupart Hongrois et Slaves, touchent 9 dollars 
(45 francs) par semaine. 

Les meilleurs ouvriers mécaniciens sont Améri- 
cains ; les finisseurs sont Français et Allemands. 

Les Irlandais ne consentent pas à travailler avec les 
nègres. Les maçons seuls les acceptent dans leurs 
équipes. En voici trois ou quatre, en effet, habillés 
de coutil bleu, dans un coin, isolés, qui attendent de 
l'ouvrage, avec des yeux peureux de bêtes traquées. 

Sur des longueurs infinies, six étages s'allongent, 
entièrement occupés par des machines-outils. Du 
haut en bas, les machines, mues par l'électricité, 
travaillent pour l'homme. Devant des établis, des 
hommes mangent, surveillant à peine du coin de 
l'œil la marche des engins. C'est le tableau saisissant 
de l'asservissement de la matière par l'ingéniosité de 
l'homme. 

Chemin faisant, mon guide me raconte l'histoire 
et l'organisation de cette colossale entreprise. Il fau- 
drait un volume pour la donner en détail, et ce 
volume serait captivant. 

Les usines occupent près de 8 hectares de terrain, 
et les constructions ont six étages de galeries circu- 
laires I 

En 1834, M. Baldwin fabriquait 5 locomotives; 



1 

i04 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS I 

39 en 1847 ; 70 en 1859 ; 280 en 1870; 437 en 1873; ^ 
946 en 1890 ; 1,217 en 1900 ei 1,531 en 1902 I j 

On consomme plus de 2,000 tonnes de charbon i 
çdiV semaine et 3,500 tonnes de fer. J 

Les bureaux techniques renferment 20 ingénieurs \ 
«t 100 dessinateurs. \ 

Les usines sont éclairées par 4,000 lampes à incan- ! 
-descence et 400 lampes à arc. ] 

En passant devant la dernière machine qu'on vient ] 
de monter, et qui va partir, l'ingénieur me montre \ 
le numéro qu'elle porte : 21,358. j 

Je demande à mon guide les raisons d'une telle 1 
prospérité et de sa continuité ! 

— Je crois qu'elle est due au mode de recrutement | 
ties têtes. Tous les dix ou quinze ans, les chefs de la ^ 
maison choisissent, parmi les contremaîtres et les | 
ingénieurs, celui qui leur paraît le plus méritant, et | 
ils l'associent à leur fortune. C'est ce sang nouveau ! 
que s'infuse la société qui l'empêche de péricliter. ^ 
Le nouveau venu se pique d'émulation et s'ingénie à \ 
trouver des perfectionnemeuts. Une maison concur- \ 
rente, qui, durant de longues années, lutta contre | 
nous, vient de fermer. La direction s'était continuée | 
tle père en fils ; les traditions se transmettaient reli- | 
gieusement, on ne voulait pas voir les progrès des \ 
autres, on s'endormait sur le passé, on a ét?é vaincu... \ 

« Ici, au contraire, grâce à ce recrutement inces- l 
sant de forces vives, nous allons toujours de l'avant, l 
Si on nous commande un travail spécial, nous n'hé- i 
«itons pas à créer les machines nécessaires, au lieu 1 
d'essayer de nous servir des anciennes. Sans cesse, | 
nous innovons, nous améliorons nos machines-outils \ 
^t nos propres locomotives. Et à l'heure qu'il est, je \ 



•I 



PHILADELPHIE i05 

crois bien que nous possédons les plus perfectionnées 
du monde. 

— En quoi vos locomotives sont-elles supérieures 
à celles de la France, par exemple? 

— En ceci qu'une machine que nous livrons, à la 
Compagnie de Pennsylvanie entre autres, peut faire le 
travail "de trois de vos machines françaises. Elles 
charrient des trains beaucoup plus longs, ce qui est 
une économie notable, puisqu'il ne faut qu'un méca- 
nicien et qu'un chauffeur au lieu de trois, mettez 
^5,000 ou 30,000 francs par an. Calculez en outre le 
produit du transport de trois trains réunis en un 
seul... 

Je fis cette question naïve : 

— Pourquoi peuvent-elles transporter les trains 
plus longs? 

— Parce qu'elles sont plus fortes, naturellement, 
me répondit en souriant l'ingénieur. 

— Mais pourquoi, en France, n'en construit-on pas 
de plus fortes? 

— Parce que, en France, le gabarit des tunnels et 
des ponts est plus petit. Voyez ces machines : elles 
ont 5 mètres de hauteur sur rails et elles pèsent près 
de 140,000 kilogrammes avec le tender. Or, vos voies 
n'ont pas la résistance suffisante pour un tel poids, et 
vos tunnels ne laisseraient pas passer nos locomo- 
tives. Ici, quand on en a reconnu l'utilité, on a refait 
les voies, surélevé les tunnels et refait les ponts... 

— Construisez-vous beaucoup pour l'Europe? 

— Pour tous les pays, depuis l'Amérique du Sud 
jusqu'à la Russie. En 1900, nous avons fourni 60 loco- 
motives à la France, dont 30 à l'Orléans, 10 à la Com- 
pagnie de Lyon, 10 à l'Etat. Pour les 30 de l'Orléans, 



106 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ^ 

nous avons commencé nos études en février, et le \ 
30 juin elles partaient tout emballées pour Paris. ] 

— Et combien vendez-vous ces monstres. ^ 

— De 20,000 à 100,000 francs. La moyenne est de \ 
00,000 francs. ] 

-— Et si je vous commandais une locomotive spé- \ 
ciale aujourd'hui, sur un modèle à moi, combien de \ 
temps me demanderiez-vous pour me la livrer ? \ 

— Un mois juste. l 
Un peu moins de temps qu'il n'en faut à un cbau- ] 

dronnier de province pour faire une douzaine de I 
casseroles. j 



LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACÉES 



LÀ SOIE 



La lutte industrielle entre l'Europe et rAmériqne. — Le vin, 
les modes et la soie de France peuvent encore se défendre. 
— La soie menacée. — Statistiques. — Les fabriques se mul- 
tiplient. — La consommation augmente. — New-York, mar- 
ché des soies grèges. — Richesse des pays. — Prospérité 
générale. — Le luxe. — Patrons et domestiques. — Les liées 
de M. Duplan, fabricant lyonnais. — Fabriques françaises en 
Amérique. — Faut-il les encourager? — L'esprit d'entre- 
prise des Lyonnais. 



Dans cette lutte gigantesque entre la vieille Europe 
et la jeune Amérique, qui n'est déjà plus un com- 
bat, mais un massacre, les seules forteresses qui 
n'ont pas été forcées sont — à part le marché des 
ivins qui nous reste acquis, malgré les efforts des 
fabricants de vins allemands et des vignerons de la 
Californie — les productions de la mode française 
et les œuvres d'art françaises. Sur ce double terrain, 
bien étroit quant à la place qu'il occupe dans les 



108 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

totaux fantastiques des échanges, l'Amérique ne pré- 
tend même pas, quant à présent du moins, enga- 
ger la lutte. En cela, elle fait preuve à la fois d'intel- 
ligence et de sens pratique. Les dames élégantes de 
New-York sourient quand on [leur parle de la croi- 
sade entreprise par les couturières locales, qui ont 
essayé là un bluff original, mais un peu naïf. Quanta 
Fart de la peinture, de la sculpture, de l'architec- 
ture, quant aux arts industriels, tout ce que peut 
faire l'Amérique, après avoir à coup de dollars acca- 
paré les chefs-d'œuvre, c'est d'envoyer chez nous les 
mieux doués de ses enlants, et d'attirer chez elle les 
moins nostalgiques des nôtres. 

Ce règne de l'élégance et de l'art français est tout 
ce qui reste debout des anciennes prédominances du 
vieux monde dans le nouveau continent. C'est grâce à 
lui que la jeune et orgueilleuse Amérique s'incline 
encore, dans une expectative étonnée et impatiente, 
devant les acquisitions lentes des siècles passés et la 
force de la culture traditionnelle. Car l'Allemagne et 
l'Angleterre sont, à l'heure qu'il est, battues sur leur 
propre terrain : les machines américaines, les fers et 
les aciers américains pénètrent jusqu'à Manchester et 
jusqu'à Dusseldorfl 

A côté de ces deux domaines — la mode et l'art — 
il restait pourtant encore à l'industrie française deux 
terrains où, il y a quelques années, elle pouvait riva- 
liser avec l'industrie américaine : c'est celle de la 
soierie, où nous étions les maîtres incontestés, et 
celle, plus neuve, de Tautomobilisme, où nous 
sommes encore pour quelques temps sans rivaux. 

Les chiffres qui suivent, pris à une source officielle, 
vous donneront mieux que des phrases, une idée du 



LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACÉES 109 

développement colossal de ce pays depuis trente ans. 
Les États-Unis comptaient : 

— En 1870, 86 fabriques de soie avec un capital 
de 6 millions 285,000 dollars, soit 31 millions et 
demi de francs; 

— En 1900, 483 fabriques, avec un capital de 
81 millions de dollars, soit 405 millions de francs; 

— En 1902, 500 fabriques, avec 100 millions de 
dollars, soit 500 millions de francs. 

A la fin de 1903, il y aura aux États-Unis, 45,000 mé- 
tiers mécaniques en activité. 

La valeur des produits fabriqués s'élevait : 

En 1870, à 60 millions de francs; 

En 1900, à 535 millions; 

En 1902, à 625 millions. 

Phénomène plus extraordinaire encore : pendant 
la même période, la consommation de la soie s'est 
accrue de telle sorte que l'importation des soieries 
d'Europe, loin d'être arrêtée, n'a pas cessé de s' ac- 
croître ! 

Elle était : 

En 1870, de 120 millions de francs; 

En 1900, de 130 millions; 

En 1902, de 150 millions. 

Lyon augmente encore chaque année ses envois 
aux États-Unis, malgré les droits très élevés qui les 
frappent à l'entrée. Si certains commerçants du 
Rhône ont vu leurs affaires diminuer avec l'Amé- 
rique, l'ensemble de l'exportation lyonnaise suit une 
marche ascendante. Les velours noirs, les taffetas 
noirs, les mousselines de provenance lyonnaise sont 
restés, jusqu'à présent, sans rivaux sur le marché. 

Tous ces chiffres dansent devant mes yeux, pen- 

10 



HO DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

dant que j'écris au bruit montant de la rue, de la 
course frénétique et incessante des tramways qui 
grondent comme des monstres lâchés. Pour la pre- 
mière fois, des chiffres de statistique prennent à mes 
yeux un sens et une éloquence. Je les vois grandir et 
monter comme un flot irrésistible. Personne ici ne se 
soucie de ces chiffres : ce sont des totaux provisoires 
qui n^arrêtent pas un instant Tesprit de ce peuple. Il 
est en pleine action, il va devant lui, librement, 
anarchiquement si l'on peut dire, vers le travail et la 
richesse. Il faut aller, il faut marcher, il faut courir, 
voilà ce qu'il sait, ce qu'il sent. Et les lignes de che- 
mins de fer se multiplient à travers le continent, les 
tramways pullulent dans toutes les villes comme des 
express en démence, les fabriques s'élèvent, les immi- 
grants débordent de la vieille Europe sur ce sol pros- 
père, comme autrefois les mercenaires à Garthage. 

New-York est actuellement le premier marché des 
soies grèges du monde. Il achète plus du tiers de la 
production mondiale qui est de 16 millions 700,000 ki- 
logrammes environ, soit 6 millions de kilogrammes. 
New-York est l'arbitre du prix des soies écrues. Avant 
trois ans, si la production américaine suit la progres- 
sion des cinq dernières années, New-York achètera 
la moitié des soies grèges produites dans le monde 
entier I 

Où cela s'arrêtera- t-il? 

En 1860, l'Amérique fabriquait 13 0/0 de sa con- 
sommation; 

En 1880, 38 0/0; 

En 1890, 55 0/0; 

En 1900, 80 0/0; 

En 1902, 85 0/0. 



LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENAGEES lil 

Et quelle consommation! 

Si Ton ajoute aux 625 millions de soieries améri- 
caines les 150 millions de soieries importées, on 
obtient le total formidable de 775 millions de francs, 
soit environ 10 francs par tête d'habitant, alors que 
sur les 500 millions de soie fabriquée en France, 
156 millions à peine restent dans notre pays, ce qui 
fait à peine 3 fr. 50 par tête d'habitant. 

A quoi tient cette consommation colossale d*un 
produit de luxe? On lui trouve, à Fexamen, deux rai- 
sons. 

D'abord, TAméricain travaille, gagne et dépense. 
Il n'y a pas de pays sur la terre ou Ton soit moins 
économe et plus travailleur. En France, par exemple, 
dans toutes les rues, on voit une enseigne ou un 
vitrage où est écrit : « Ici, on répare. » Ici, au con- 
traire, on ne répare pas. Quand un vêtement, des 
chaussures, du linge, des meubles ont ou paraissent 
avoir assez servi, on les jette ; les machines de dix ans 
sont mises à la ferraille, les maisons sont démolies 
pour faire place à d'autres plus modernes et plus 
hautes. 

Le luxe, avec des nuances, naturellement, est 
général. Pas une femme en Amérique qui n'ait une 
voilette, des gants et de la soie en une partie quel- 
conque de sa toilette. De même qu'il n'y a qu'une 
classe dans les chemins de fer et dans les tramways, 
les filles de boutique, les modistes, les bonnes, ont 
les mêmes chapeaux (je veux dire les mêmes formes 
de chapeaux) que les misses et les ladies. Ils coûtent 
moins cher, les gants sont moins frais, mais le jour- 
nal de mode pénètre dans les districts les plus reculés 
et les plus sauvages, et, façon à part, toutes les Améri- 



112 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

caines s'habillent pareillement. Les négresses ne sont 
pas affublées, comme on le croit d'après nos images 
d'Épinal, de turbans jaunes et verts, elles portent 
des chapeaux plus à la mode qu'à Paris, des boas de 
plumes et le corset dernier cri. Au surplus, il n'y a 
plus de négresses dans les États du Nord : il y a des 
€ colored ladies ». Les domestiques sortent en géné- 
ral le dimanche, et souvent durant la semaine. Elles 
sont extrêmement coquettes, et plus d'un riche mar- 
chand de New-York, qui peste contre l'indépendance 
et les exigences de ses servantes, n'aurait qu'à fermer 
boutique si le personnel domestique des villes cessait 
de dépenser en parures des gages qui lui paraissent 
excessifs et qui, cependant, forment le principal élé- 
ment de sa propre fortune. 

La deuxième raison d'une si énorme consommation 
de soie en Amérique est l'augmentation incessante de 
la population, qui est en moyenne de 4,000 indi- 
vidus par jour, dont la moitié provient de l'immi- 
gration, c'est-à-dire d'individus adultes qui gagnent 
et dépensent dès leur arrivée dans le pays. 

Ces chiffres ne sont pas très réjouissants pour les 
fabricants français. Et il s'agit d'une industrie fran- 
çaise qui est encore prospère aux Etats-Unis; que 
serait-ce si nous examinions de près les autres ! Alors, 
il ne s'agirait plus de lutterpour laprépondérance, mais 
seulement de combattre pour la vie... Car c'est jusque 
sur notre sol même que l'Amérique vient nous con- 
currencer. Pour la soie nous n'en sommes pas encore 
là, aujourd'hui, puisque j'ai dit que jusqu'à présent 
l'exportation lyonnaise augmentait chaque année. 
Mais en sera-t-il encore de même dans trois ans, ou 
dans cinq ans, ou dans dix ans? Ne serons-nous pas 



LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACÉES 113^ 

alors, même pour ce produit traditionnel de notre 
industrie, à la merci de l'Amérique triomphante? 

J'ai posé cette question à un jeune et intelligent 
fabricant lyonnais que j'ai eu le plaisir de rencontrer 
ici, M. Duplan. 

Selon lui, les fabricants français ont deux moyens 
de prendre leur part de ce marché merveilleux dès- 
Etats-Unis : 

1° Fabriquer des articles que les Américains ne font 
pas encore et continuent à acheter en Europe; 

2° Installer des fabriques aux États-Unis, comme 
ont fait déjà un grand nombre d'Allemands, de Suisses^ 
et quelques Français, dont lui-même. 

En efîet, avec le développement continuel des che- 
mins de fer, il n'existera bientôt presque plus d'indus- 
trie purement nationale dans aucun pays d'Europe. 
Les manufacturiers qui voudront vivre et prospérer 
seront forcés, s'ils veulent lutter, d'étendre de plus en 
plus leur rayon d'activité en dehors de leurs frontières 
nationales. C'est ce qu'a compris l'homme qui tient la 
tête de l'industrie soyeuse aux Etats-Unis, M. Robert 
Schvvarzenbach, de Zurich, qui a des usines à Zurich, 
à Lyon, en Italie, en Allemagne et aux États-Unis où 
il possède quatre usines de 2,000 métiers ! 

J'ai dit que quelques-uns de nos compatriotes ont 
suivicettevoie. On s'étonneiciqu'unplusgrand nombre 
ne les ait pas imités. Les Lyonnais ont fondé l'industrie 
de la soie en Russie; il est surprenant qu'ils n'aient 
pas profité des grandes facilités offertes aux fabricants 
par les États-Unis. Toutes les villes américaines 
s'imposent j oyeusement des sacrifices pour attirer chez 
elles l'industriel qui apporte à la contrée du travail et 
des salaires, c'est-à-dire la richesse. En France, les 

10. 



iU DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

municipalités font de ces sacrifices pour obtenir une 
garnison dont, en somme, elles ne profitent pas, 
puisque les hommes sont nourris par l'État et qu'ils 
ne dépensent rien. Aux États-Unis, l'industriel qui 
fonde des manufactures est exempté d'impôts pour 
un certain nombre d'années, on lui c^owwe des terrains 
gratis, on établit des routes pour sa commodité, et 
même des chemins de fer! 

Il est bon que les industriels français sachent cela. 
Il n'y aurait pas grand mal à ce que beaucoup d'entre 
eux vinssent ici édifier leur fortune et retremper leur 
activité dans cette colossale activité américaine. Ils y 
verraient un nouvel aspect de la lutte entre les peuples, 
et y apprendraient à se servir des nauvelles armes 
inventées par la jeune tiiompliatrice, je veux parler 
des trusts. 

Déjà d'autres industries, comme la fabrique de gants 
Perrin, deGrenoble; lafabriquedeveloursJ.-B. Martin, 
de Tarare; la maison Lumière, de Lyon; la maison 
Rochet-Schneider, de Lyon (automobiles); M. Duplan 
(soieries), dontjeviensdeparler,ontfaitcommeces tou- 
ristes pressés, qui, dans certains restaurants de cam- 
pagne, vontàlacuisine se servir de leurs propres mains: 
ils n'ont pas attendu que TEurope se liguât pour les 
défendre, ils sont venus au-devant des envahisseurs, 
et les envahisseurs ce seront bientôt eux-mêmes. 



LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENAGEES 

(sum) 
l'automobilïsme 

L'automobilisme français sans concurrence sérieuse jusqu'à 
présent. - Les marques françaises dans es rues de New- 
York - La mécanique américaine peut-elle lutter? -- Con- 
versation avec M. Clément, fabricant et mécanicien français. 
- 11 admire les usines, les ouvriers, la discipline. — Les 
Qn.icialistes — Les Anglais sont inférieurs. — L Amérique 
se défend - Elle s'apprête à lutter. -Tâtonnements. - 
g: q^e nous réserve 'Lvenir. - Timidité des capitaux 
français. - Hardiesse des capitaux américains.— Que faire? 

La France a repris aux yeux du monde industriel 
tout entier une partie de sa vieille renommée depuis 
l'invention de Tautomobile et l'essor qu'ont su donner 
à cette industrie quelques Français actifs et entre- 
prenants. Mais déjà TAllemagne, avec son parti pris 
national d'imitation, court surnos talons; l Angleterre 
et rAmérique s'apprêtent à nous concurrencer dans 



116 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

ce domaine fertile. Allons-nous donc encore nous voir 
retirer celte supériorité qui est bien à nous, et qui, 
en se développant, pourrait atténuer la crise de 
l'industrie du fer en France? 

J'entends tellement répéter par tout le monde depuis 
mon arrivée ici que les Américains ont un génie méca- 
nique supérieur à celui de tous leurs concurrents 
d'Europe, que je m'étonnais de ne voir circuler dans 
les rues de New-York que des machines françaises aux- 
quelles se mêlait par-ci par-là quelque lourde boîte de 
ferraille qui était une machine américaine. J'étais assez 
anxieux d'élucider ce problème quand j'appris que l'un 
de nos plus célèbres mécaniciens français et en même 
temps l'un des industriels parisiens les plus modernes, 
M. Clément, se trouvait justement au Waldorf-Astoria. 
J'avais de la chance, et je ne pouvais mieux tomber, 
car c'est M. Clément, tout le monde le sait, qui a 
donné à l'industrie de la bicyclette son colossal essor. 
Il a, depuis, fondé une usine d'automobiles à Levallois- 
Perret, et il était, hier encore, président du Conseil 
d'administration de la maison Panhard et Levassor. 

M. Clément se prêta spontanément à ma curiosité. 

C'est un homme simple, calme et rond, d'une qua- 
rantaine d'années, à la barbe touffue, aux yeux sou- 
riants. Je passai avec lui une soirée tout entière au 
café Martin, et jamais je ne me suis tant intéressé à la 
mécanique. Il me raconta sa vie, son enfance passionnée 
aux choses de la serrurerie, puis son « tour de France > 
de mécanicien sur un haut vélocipède qu'il avait 
fabriqué de ses mains, au temps où, libre comme 
l'oiseau, il jetait en l'air sa casquette à la sortie des 
villes pour voir dans quelle direction le vent le 
poussait! 



LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACÉES HT 

— Etje n'ai toujours eu qu'une passion, me disait-il, 
la mécanique I Pour moi, visiter une belle usine, bien- 
outillée, bien réglée, voyez-vous, il n'y a pas de jouis- 
sance plus grande au monde. Je préfère cela à l'Opéra, 
je vous assure 1 

Je voudrais vous dire avec quelle ferveur il ajouta : 

— Et que j'ai vu de belles usines dans ce pays I Je 
viens d'acheter pour 500,000 francs de machines. 
Elles sont magnifiques ! Ah I c'est vraiment le pays de 
la machine! Je parle surtout du Gonnecticut, du 
Massachusetts et de Rhode Island. A la bonne heure! 
Voilà de la vraie mécanique ! Dans ces trois États, il y 
a plus d'hommes intelligents que dans tout le reste de 
l'Amérique. C'est là qu'on a fabriqué autrefois les pre- 
mières armes, et un noyau d'ouvriers, on peut dire 
d'artistes de premier ordre, s'y est conservé de père 
en fils. Mais, si vous dépassez Gleveland, ce n'est 
plus grand'chose, et à Chicago, c'est déjà de la fer^ 
raille! 

— Alors, ils sont si forts que cela? fis-je, un peu 
étonné tout de même. En quoi consiste donc exacte- 
ment la supériorité de leurs ouvriers? 

— Ils sont admirables. Ils ne pensent qu'à cela, 
comprenez-vous. Ils adaptent, ils perfectionnent sans 
cesse. Et surtout ils se spécialisent : voilà leur vraie 
force. Et chaque spécialiste, c'est-à-dire chaque ingé- 
nieur, chaque contremaître, chaque ouvrier se 
demande constamment ce qu'il faudrait faire pour 
que sa machine produise mieux et plus vite. Et c'est 
vrai du haut en bas de l'usine, depuis le groom du 
bureau jusqu'au directeur. Chacun ne s'occupe que 
de son affaire et en est responsable. Ils sont extraor- 
dinairement attentifs. En France, le patron passe poug 



118 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS | 

un buveur de sueur du peuple. Ici, employeurs et ] 
employés sont amis, collaborateurs. Les ouvriers ne ; 
comprendraient pas ce que c'est que la haine de | 
classes. Leur notion du devoir est réelle et sérieuse. '] 
Us doivent huit heures de travail, c'est huit ] 
heures qu'ils donnent de travail effectif, et non pas j 
sept heures trois quarts, mais jamais non plus huit ] 
heures et une minute. Voyez-les entrer à l'usine le j 
matin, en un clin d'œil ils sont à l'ouvrage; chez j 
nous, au contraire, nous entrons le plus lentement \ 
possible, nous tirons la jambe pendant dix minutes I 
avant de commencer. Multipliez 10 minutes par les ] 
1000 ouvriers d'une usine, cela vous fait 10,000 mi- 1 
nutes, soit 166 heures de perdues matin et soir, soit i 
332 heures par jour I Comptez la perte totale au bout \ 
du mois. J'entre dans une usine en Amérique, pas un ï 
ouvrier ne lève le nez de sa besogne. Chez moi, quand j 
je fais visiter mon usine, je sais d'avance que ce sont j 
des heures de travail perdues ! | 

« Ainsi, du haut en bas de l'usine, il y a un ordre ] 
merveilleux, une méthode si simplifiée, si pratique, | 
pour toutes les opérations possibles I A Hartford, par ^ 
exemple, le bilan d'une usine de neuf cents ouvriers 1 
peut s'établir en deux heures. En France, il faut , 
quinze jours ! Et c'est ainsi pour tout. Je voudrais que i 
vous vissiez dans quelles conditions d'hygiène vivent 1 
les ouvriers américains, leurs lavabos de faïence aussi \ 
nets, aussi propres, que ceux des hôtels de milliar- ] 
daires, leurs réfectoires qui ont l'air de salles de res- j 
taurants, leurs vestiaires, où chaque ouvrier a son | 
armoire et sa clef, où il pend ses vêtements de ville î 
6t ses vêtements de travail, ce qui lui donne, quand il j 
sort, l'aspect d'un gentleman. j 



LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACEES 11^ 

€ Et puis, continue M. Clément, ce qui nous tue, en 
France, ce sont les marchands de vins ; là, il n'y a pour 
ainsi dire pas de bars et très peu d'ouvriers s'y arrêtent. 
Ils préfèrent rentrer chez eux, puis, s'ils sortent, aller 
lans leurs clubs où ils trouvent des salles de gymnas- 
tique, de billard, des jeux de toute sorte, et aussi des 
cours du soir... 

— On dit que les Anglais aussi sont de bons méca- 
niciens? 

— Les Anglais n'existent pas à côté d'eux! El ils 
sont complètement fichus, s'ils ne renouvellent pa& 
leur matériel. 

Je demandai à M. Clément où en est l'importatiott 
des automobiles françaises en Amérique? 

— L'an dernier, me dit-il, il y avait pour 
400,000 francs d'importation. Aujourd'hui nous arri- 
vons à un million de dollars. 

— Les droits sont-ils très élevés? 

— 45 p. 100 de la valeur. On peut dire que le 
transport et les droits augmentent de 50 p. 100 le 
prix de la marchandise française qui entre en Amé- 
rique. Une Panhard ou une Morse vaut donc de 40, 000 à 
50,000 francs à New-York, une Mercedes 75,000 Francs. 

— La fabrication française a-t-elle à craindre une 
concurrence aux États-Unis de la part des Allemands 
et des Anglais? 

— Non. Nous sommes jusqu'à présent les maîtres 
du marché américain et même du marché anglais, 
car, en Angleterre, comme il n'y a pas de droits 
d'entrée, nous n'avons que les frais de transport, 
150 francs, une bagatelle. Quant à l'Amérique, voici 
le résumé de la situation : 

€ Quand la France a eu lancé l'industrie automobi- 



120 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS j 

liste, les Américains se sont piqués d'originalité et^ 
n'ont pas voulu nous copier. Ils se sont dit que lesj 
moteurs à essence n'avaient pas d'avenir, et ils onti 
essayé des moteurs à vapeur et à électricité. Ils onti 
perdu cinq ans à leurs expériences de vapeur, puis ils i 
les ont abandonnées. Ils sont alors passés à l'électri-- 
cité. Ils y ont assez réussi : leurs petites voitures élec-^ 
triques sont pratiques, mais elles coûtent cher, sil 
cher que le prix annuel de la force et des accumula- 1 
leurs atteint le prix de la machine elle-même. \ 

d Ils sont donc revenus à la machine à pétrole. Ils] 
auraient dû comprendre cela tout de suite, puisque! 
le pétrole est à leur porte, et qu'ils payent trois sousi 
ce que nous payons onze sous. En consentant à se • 
«ervir de pétrole, ils se sont encore entêtés à ne pas] 
nous imiter. Mais une fois de plus, n'ayant rien trouvé | 
de meilleur, ils se sont définitivement décidés à copier l 
les moteurs de nos bonnes voitures françaises. ] 

€ Les Américains en sont là. Comme ils ne fontj 
^ue commencer, ils se trouvent en retard sur nous.| 
Ils copient nos moteurs d'une année, mais nous^ 
sommes en avance de trois ans, et chaque année nous^ 
nous perfectionnons. Il s'agit donc de conserver cettej 
avance le plus longtemps possible. | 

f Pour le présent, nous n'avons contre nous,] 
pour importer les automobiles françaises en Amé- j 
rique, que les énormes droits d'entrée. Pendant] 
trois ou quatre ans encore, nous pourrons, malgré^J 
cela, imposer nos voitures qui sont indiscutablementi 
les meilleures. » \ 

— Mais dans trois ou quatre ans, que se passera-il? j 
M. Clément hocha la tête, et dit : l 

— Je crois qu'ils arriveront à simplifier nosi 



LES INDUSTRIES FRANÇAISES MENACÉES 121 

modèles. Et quand ils connaîtront bien Tapplication 
du pétrole, ils nous dépasseront, car ils sont plus 
forts que nous en mécanique. Et nous les verrons 
inonder le marché d'automobiles comme ils Font 
inondé de bicyclettes. 

— Mais, répliquai-je, puisque nous avons l'avance, 
pourquoi ne la conserverions-nous pas? 

— Parce que les Américains produiront meilleur 
marché que nous au moyen de leurs machines-outils 
perfectionnées, qui fabriqueront mille unités quand 
nous en fabriquerons cent ! 

— Et pourquoi n'aurions-nous pas, comme eux, 
ces machines-outils? 

— Parce qu'en France, on ne peut pas les produire 
à si bon marché. C'est un cercle vicieux. En France, 
les constructeurs font tous les genres de machines, et, 
naturellement, ils ne peuvent pas les produire à si 
bon marché que s'ils n'en fabriquaient que d'un seul 
genre. Ici, au contraire, le constructeur dé tours- 
revolvers, par exemple, ne fait que des tours-revolvers, 
c'est-à-dire un instrument qui comprend dix ou douze 
outils différents; il y a des fabricants de fraiseuses, des 
fabricants de perceuses, des fabricants de foreuses, etc. , 
qui ne vendent que leur seul outil, ce qui leur 
permet d'en jeter par milliers sur l'Angleterre et la 
France et même l'Allemagne, à des prix bien inférieurs 
aux machines similaires construites en Europe. L'usine 
d'horlogerie de Waterbury n'est-elle pas arrivée à 
fabriquer 5,000 montres par jour — des montres qui 
marchent — et qui lui reviennent à 1 fr. 75 tout empa- 
quetées et prêles à partir! 

« Et il y a encore une autre raison à notre infério- 
rité. Les Américains mettent iO, 15 millions dans une 

11 



122 DE NEW-YORK A U NOUVELLE-ORLÉANS 

usine quand, en France, nous y mettons 500,000 francs, 
ou, péniblement, 1 ou 2 millions. Les capitaux français 
sont timides. Les Américains, au contraire, savent 
dépenser. Ils ont mis 5 millions à ma disposition 
pour créer une usine ici, et m'ont offert 100,000 francs 
pour chaque visite que j'y ferais dans l'année. Mais 
j'ai préféré y employer mes propres capitaux et créer 
ici une fabrique française. 

— N'y a-t-il donc pas de moyen de lutter? 

— On lutte avec de l'argent, et nous n'en mettoas 
pas au jeu, me répondit M. Clément. Je ne vois qu'un 
moyen empirique de lutter quand le moment sera 
venu, ce sera d'établir en France un droit protecteur 
sérieux sur les automobiles américaines. A l'heure 
qu'il est, ce droit est dérisoire, c'est un droit de car- 
rosserie, 300 francs par voiture environ. Mais, je vous 
l'ai dit, on n'en importe pas encore ! » 

Par un sentiment assez naturel et assez naïf, je ne 
pouvais me décider à consentir à ce que l'ouvrier 
français fût définitivement inférieur à l'ouvrier amé- 
ricain. I! n'y a aucune raison foncière à cela. L'ou- 
vrier américain est un ouvrier d'Europe, il est d'ori- 
gine française, allemande ou anglaise. S'il dépasse ses 
cousins du vieux monde, ce ne peut être que pour des 
raisons provisoires qu'on devrait pouvoir étudier et 
analyser. Il s'est spécialisé, c'est vrai, et, s'il est plus 
zélé, n'est-ce pas ce que la prospérité de l'industrie 
permet de le mieux rétribuer? 

— Certes, répondit M. Clément à mes objections, 
je ne crois pas qu'il faille désespérer. Nous sommes 
deux générations en retard sur l'Amérique, au point 
de vue mécanique. Il faut nous l'avouer et essayer de 
nous rattraper le plus vite possible. Pour cela, il est 



LES INDUSTRIES FRAiNÇAISES MENACEES 123 

indispensable que nous envoyions en Amérique des 
enfants d'ouvriers bien doués et sérieux qui pren- 
draient dans les usines américaines des goûts et des 
habitudes de travail et d'émulation qu'ils rapporte- 
raient en France. Pour ma part, je vais le faire, en 
commençant par ceux de ma famille. 

a. Mais ce ne sera pas suffisant. Eussions-nous les 
meilleurs ouvriers de la terre, que nous ne pourrions 
pas encore lutter contre la production américaine. Il 
faudrait changer un peu les mœurs générales et les 
usages des pouvoirs publics. Il n'y a pas assez de 
moyens de transports en France, pas assez de canaux, 
pas assez de tramways, ni assez de chemins de fer. 

« Pour aller à leur travail le matin, dsÉis toute la 
France, à Paris comme ailleurs, des milliers d'ouvriers 
marchent une heure ou même une heure et demie. Ils 
y arrivent déjà fatigués. Comment donneraient-ils de 
bon travail, continu et attentif? Ici, il y a partout des 
tramways électriques qui marchent même toute la 
nuit, qui font 40 kilomètres en une heure, ce qui 
permet aux ouvriers d'habiter à la campagne à bon 
compte et dans des logements sains. Et puis, pour 
avoir une ligne de chemin de fer, chez nous, il faut 
des dix-huit mois d'enquêtes et de contre-enquêtes, 
les administrations sont effrayantes sous ce rapport. 
Ici, si vous bâtissez une usine, les directeurs de che- 
mins de fer viennent vous demander quand ils devront 
installer leur ligne, ilslafontpasseraumilieu de votrefa- 
brique, aux endroits que vous choississez vous-même. 
Quand ona su queje voulais installer une usine en Amé- 
rique, une ville m'a écrit pour m'offrir le terrain gratui- 
tement, le dégrèvement des impôts et de la force ! On 
me proposait même de faire des routes dans l'État en 



124 DE NE'W-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

question, pour permettre le développement de Tauto- 
mobilisme. 

— Vous oubliez de me dire, observai-je, quMci les 
ouvriers gagnent 45 et 20 francs par jour, et même 
plus. 

— Tenez, me répondit M. Clément, voici un apho- 
risme économique que je remporterai d'ici : « L'ou- 
vrier le plus cher, c'est le Breton abruti qu'on paye 
1 fr. 50 par jour. » Car il ne mérite pas même ce 
salaire misérable. Ici, quand les ouvriers travaillent 
huit heures, ils produisent plus que chez nous en 
dix heures. On peut les payer. 

— L'Amérique vous apparaît donc, en somme, 
comme le pays idéal de l'industrie? demandai-je en 
finissant à M. Clément. 

— Oh!... me répondit-il, il faudrait voir... Provi- 
soirement, c'est vrai, mais je crois que l'ère des dif- 
cultés va venir. Les trades-unions; et les grèves pour- 
raient bientôt leur donner du fil à retordre. J'ai idée 
qu'une grande crise se prépare. Que sera-t-elle? Com- 
ment finira-t-elle? 

< D'autres que moi pourront peut-être vous le 
dire. > 



AU THEATRE 



Théâtres américains. — Goût discutable de Tornementation. — 
Les pièces. — Peu d'inventions. — Imitations hâtives. — La 
gigue. — Ignorance de l'art du chant. — Public idéal. — 
Le talent des comiques. — Le sens de la musique chez les 
nègres. — Génie du rythme. — La mise en scène. — Quel- 
ques beaux artistes. — Mme Julia Marlowe, M. Mansfield, 
Mme Fisker, Mme Carter. — Les chorus-girls. — Un art 
vraiment national. — Le cake-walk idéalisé.  La mort du 
ballet. — L'avenir est à la danse américaine. 



J'ai voulu voir les théâtres américains el ce qu'était 
Fart théâtral aux États-Unis. Les théâtres sont pour 
la plupart très bien, quoiqu'un peu trop chargés de 
dorures et de cabochons. Mais, vestiaire à part, ils 
ne sont pas plus confortables que les nôtres. Et 
même, ces vestiaires, on aurait du mal à les accepter 
chez nous. Il n'y en a qu'un ou deux par théâtre. De 
sorte qu'à la sortie, il faut faire la queue pendant 
cinq ou dix minutes avant d'avoir son pardessus. 

Les pièces du cru sont d'une naïveté, d'une puéri- 
lité souvent extraordinaires. Le type de la pièce amé- 

11- 



126 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

ricaine est une sorte de vague opérette qui exige une 
demi-douzaine d'intrigues entre fiancés de vingt ans 
qui se brouilleront et se raccommoderont dans le 
mariage final, non sans avoir dansé des gigues h 
propos de tous ies incidents possibles. Car — et ceci 
est très caractéristique — tous les artistes savent 
danser la gigue, hommes et femmes, premiers sujets 
et figurants, et tous, en accompagnant un chœur ou 
en chantant leur solo, doivent danser un pas, au son 
de quelle musique I Les voix sont presque toutes des 
voix de gorge, et peu de femmes savent chanter. Les 
hommes ignorent complètement l'art du chant. 

Quelquefois, les pièces sont faites sur le patron de 
pièces françaises, mais malhabiles et mal travaillées. 
Ce qu'on peut admettre, au besoin, pour une loco- 
motive — la rouille ou les bavures qui n'empêchent 
pas une chaudière de fonctionner —* choque ici notre 
goût du fini et de l'art. Il n'y a pas un petit vaude- 
villiste d'un sou qui, en France, ne se donne la peine 
de composer une anecdote, de la faire progresser, de 
la compliquer et de la dénouer avec tout au moins 
des apparences de logique et de vraisemblance. Nous 
avons aussi le sens de la proportion, le goût de 
l'ordre, de la tenue, et nous les y mettons, chacun 
avec notre talent, dans une œuvre d'art quelle qu'elle 
soit. J'ai été constamment choqué du complet mépris 
que paraissent professer à tous ces égards les auteurs 
américains. Ils ont une éducation complète à faire 
à ce point de vue. Ils devront consentir à travailler 
vraiment, à mettre le temps qu'il faut pour parfaire 
une oeuvre, à s'imposer le devoir de chercher, de 
combiner, de choisir 1 

Y consentiront-ils jamais? Ils se disent que tous 



AU THÉÂTRE iB7 

les théâtres sont pleins chaque soir, que le public 
s'amuse et paye. 

Ce public est, en effet, le public idéal. Je n'en 
connais pas de meilleure humeur, plus complaisant, 
plus patient, plus facile. Comme le public gratuit du 
14- Juillet, il prend ce qu'on lui donne, et s'en régale. 
Les artistes en font ce qu'ils veulent, à la lettre. Les 
comiques surtout, genre Fugère de la Gaîté, et les 
ingénues crânes, sont les maîtres de la salle. Ils n'ont 
pas besoin de jouer la pièce : ils n'ont qu'à dire 
quelque chose, à faire une grimace, une clownerie 
quelconque, un mauvais calembour, et tout le monde 
rit. C'est l'humeur de gens qui auraient été privés de 
plaisir pendant vingt ans et qui, après un bon dîner, 
iraient un soir au spectacle. 

On comprend qu'avec un tel état d'esprit, le public 
ne s'attache pas à la pièce qu'on joue, ni à sa valeur, 
ni à la façon dont elle est montée. J'ai vu des artistes 
rester un quart d'heure à causer tranquillement de 
niaiseries, debout, sans faire un mouvement, sans bou- 
ger de place ! . . . Quand je pense au mal que se donnent 
un Porel ou un Samuel pour faire mouvoir leurs per- 
sonnages, pour préparer leur entrée, leur sortie, leurs 
évolutions sur la scène I Ici, on ignore complètement 
ce que c'est. Et on n'a pas le temps de l'apprendre. 

Dans leurs pièces comiques, il se trouve des inven- 
tions quelquefois drôles, sinon toujours originales. 
Et leurs artistes ont, au milieu des pires folies, un 
flegme, un sang-froid dont je raffole; ils arrivent 
«cuvent ainsi à l'art, et au meilleur. 

Il y a ce qu'on appelle le genre Vaudeville, ou le 
genre Variétés; ce sont des programmes coupés, des 



128 DE NEW-YORK k LA NOUVELLE-ORLÉANS \ 

pièces en un acte, à transformations, avec des hommes] 
qui se déguisent en femmes ; des numéros de café- j 
concert en duos, en trios ou en soli. J'ai entendu àl 
Boston un nègre, ou du moins un homme de couleur,] 
qui jouait sur le piano le Menuet de Paderewski, eti 
parfaitement bien ; son frère chantait des chansons] 
sentimentales, moitié nègres, moitié anglaises, aveci 
une jolie voix vibrante et sonore comme du cuivre \ 
et un peu nasillarde, mais avec une émotion et uni 
sentiment exquis. Je n'avais pas encore vu de ces] 
nègres-là. Ils ont les yeux très bruns, leur nez n'estj 
pas épaté, ni leur bouche épaisse, ni leur peau noire, \ 
elle est seulement dorée. Ils n'ont vraiment rien de j 
répugnant. Au contraire, j'ai trouvé dans leur tenue, 1 
l'aisance de leur allure sous l'habit noir et le linge J 
éclatant, une véritable distinction. Ils ont le génie du j 
rythme etla passion de la musique. Une seule chose doit, ; 
à la fin, fatiguer : leur sourire trop aimable et perpé-j 
tuellement ouvert sur leurs magnifiques dents blanches, j 
Dans les pièces à spectacle, les décors sont dans; 
Tenfance; les costumes sont souvent jolis, mais je les| 
ai vus aux Variétés I Quelques trucs ingénieux : des \ 
drapeaux qui palpitent vraiment, agités par un ven-] 
tilateur électrique caché dans le mât et qui donnent 
rillusion parfaite du plein air. On obtient des effets 
inattendus et souvent très beaux avec les projections 
de lumière électrique changeante; mais ces effets nei 
sont pas ordonnés, ni choisis, ni opportuns. Ils sortent 
au petit bonheur, on dirait selon la fantaisie de 
rélectricien. 

Je n'entends parler, bien entendu, que du théâtre 
national américain, de celui que Ton m'a conseillé 



AU THÉÂTRE 12^ 

de voir pour prendre une idée du véritable goût de 
la foule. Ce goût, je l'ai déjà constaté dans tous les 
théâtres de New-York, de Boston, de Philadelphie, 
de Washington, de Piltsburg. Mais, si j'avais le des- 
sein d'étudier tout le théâtre des États-Unis, il me 
faudrait parler, avec détails, de quelques étoiles 
comme Mme Julia Marlow^e, si belle, si intelligente 
et si pathétique, de Mme Fisker, de Mme Carter et de 
M. Mansfield. Or, je ne les ai vus qu'une fois, et je 
n'oserais m'aventurer à les juger. J'ai pourtant été 
très frappé de la belle et noble figure que M. Mansfield 
a su créer de Brutus dans la Mort de César, de 
Shakspeare : sa mélancolie hautaine, l'héroïsme tran- 
quille et serein de sa mort me restent gravés dans 
l'esprit comme une des plus belles créations d'art que 
j'aie goûtées de ma vie. 

Mais, dans ce tohu-bohu, quelque chose m'a 
frappé comme la création la plus originale et la plus 
délicieuse que j'aie rencontrée aux Etats-Unis : c'est 
la danse des chonis-girls. 

Et j'ai bien peur que, s'il ne se défend pas tout de 
suite et sérieusement, le vieux ballet italo-français 
n'ait bientôt vécu. 

La danse des chorus-girls a ressuscité l'art de se 
mouvoir avec ensemble, d'animer les gestes, de faire 
parler le corps tout entier, et cela avec une grâce, un 
charme, une séduction incomparables. 

Nous avons bien en France, dans nos music-halls, 
quelque chose qui ressemble à cela : des filles en 
jupe courte qui lèvent la jambe et font des pirouettes. 
Cela nous est venu d'Angleterre avec des gestes 
raides, une absence d'expression lamentable. L'Amé- 
rique a pris le pas du vieux cancan français qui 



130 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS \ 

consiste, chez nous, à jeter la jambe en l'air et à faire \ 
le grand écart. Ce simple jeu de clown est brutal et ,| 
sans beauté. L'Amérique y a ajouté le pas delà valse, | 
et surtout elle Ta enrichi de cette danse qui vient \ 
d'arriver à Paris, et qui s'appelle le cake-walk, ' 
inventée par le génie rythmique des nègres. Elle a | 
pris à cette danse nègre le geste ampoulé, contor- i 
sionné, comique et, peu à peu, l'a affinée, élevée ] 
Jusqu'à la plus délicieuse des créations. j 

Un homme qui est un véritable artiste, M. Julian 1 
Mittchell, l'a perfectionnée encore. Il fait accom- l 
pagner les chants des solistes et des chœurs par des ] 
mouvements de corps d'abord discrets et à peine j 
visibles — et si troublants I — puis par de véritables i 
refrains de jambes, qui sont à la fois du chahut, de 1 
la ronde, de la valse, quelque chose de si cocasse et .| 
de si gracieux, de si admirablement rythmique et ] 
varié et juste, qu'il est impossible de rien rêver de I 
plus enivrant. Eve Lavallière, aux Variétés, s'est fait 1 
souvent trisser certains de ses pas dans les ballets de Za ^ 
Belle Hélène, à'Orphée et des revues de fin d'année. \ 
Cette fantaisiste dansait d'instinct, créait, improvisait 
sa danse avec sa grâce personnelle, sur le rythme 
d'occasion que lui fournissait la partition. Qu'on se 
figure trente ou quarante Lavallière, ausf;: jolies 
qu'elle — ma foi tant pis 1 — dansant ensemble avec 
des jambes divines, leurs contorsions harmonieuses et 
légères, dans une discipline inflexible de mouvement 
et de rythme. Et, en même temps, elles chantent 
d'une petite voix pointue à laquelle il faut s'habituer. 

Chez nous, les choristes ont l'air de s'ennuyer et 
d'être lasses infiniment; ce ne sont jamais leurs lèvres 
qui sourient, mais le rouge qu'elles y ont dessiné. | 

•i 

, 

i 



AU THÉÂTRE 13î 

Ici, elles sont toutes jeunes et jolies. Elles sourient 
avec de la joie dans les yeux ; elles jouent, elles 
dansent chacune pour leur compte, comme si toute 
la salle ne regardait qu'elles. Je crois que c'est cette 
discipline qui donne cette vie ardente à leur danse. 
Leur désir de plaire et de charmer, leur propre 
plaisir passent la rampe, et chaque spectateur en 
subit le magnétisme. 

Gela tient peut-être à ce qu'elles ont toutes de dix- 
sept à vingt ans et qu'elles sont très grassement payées. 
Aucune d'elle ne gagne moins de 400 francs par 
mois ; certaines, qu'on emploie dans des bouts de rôle, 
touchent de 700 à 800 et même 1,000 francs. 

Cette combinaison du chant et de la danse fait de 
l'art américain un art nouveau, national, qui réunit 
toutes les conditions voulues pour devenir un an 
classique et remplacer celui que les siècles ont bana- 
lisé. Le ballet solennel et ennuyeux se débat depuis 
longtemps dans la convention et l'imitation de lui- 
même. A Paris, à Milan, à Pétersbourg, à Vienne, on 
essaye à peine de le rajeunir en y insinuant de temps 
en temps les costumes des époques modernes à côté 
des tutus, des jupes de tulle et des maillots roses. 
Mais l'expression en est bannie, les jambes s'agitent 
avec maestria mais sans éloquence, les lignes sont 
jolies, mais la vie est absente. 

Le problème paraît dès à présent résolu. Avant trente 
ans, qui sait si la danse américaine n'aufa pas droit 
de cité dans les académies de danse de la vieille 
Europe? Et vous verrez bientôt un directeur intel- 
ligent et hardi attirer jusqu'au boulevard les chorus- 
girls aux mains souples et aux pieds agiles. 

J'ai vu, dans le Figaro, qu'il avait été question de 



132 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS î 

mettre le cake-walk à la mode dans les salons. C'eût j 
été de la folie. Le cake-walk est une danse pour la i 
campagne ou pour le carnaval. Tel qu'il est dansé par j 
les nègres, il n'est que comique et admirablement j 
rythmique. Mais voyez-le, sur la scène, transformé, \ 
idéalisé par de la grâce féminine, la grâce un peu l 
sournoise et très excitante de ces filles de puritains! ] 

Imaginez une Mariquita prenant la danse des chorus- t 
girlsy l'épurant encore avec le sens qu'elle a de l'art du J 
mouvement. Et il n'y manquera plus rien. Ici on n'aura t 
jamais le temps d'en faire un art parfait. 3 

C'est qu'au théâtre, comme partout en ce pays, tout 1 
se fait trop vite, on ne prend le temps de rien pré- J 
parer, de rien comparer ni choisir. On a l'air de camper .1 
hâtivement devant des spectacles appelés à disparaître | 
demain comme des cirques ambulants. Et la vie totale I 
se ressent de cette précipitation. | 

Je ne me fatigue pas de le répéter, parce que je le 
sens chaque jour davantage. On a la sensation de vivre 
dans des express, et de changer de train dix fois par^ 
jour, en toute hâte. Cette obsession fébrile est la plus 
continue, la plus tyrannique de toutes. Quoi qu'il fasse, - 
l'Américain ne s'attarde pas, ne s'attarde jamais : 
qu'il mange, qu'il cause, qu'il soit en visite, il a l'air 
d'être en rapide et de battre un record. 

Et je songe, avec un peu d'effarement, à l'effet que 
me fera, quand je descendrai de la gare Saint-Lazare, 
le placide : « Hue, Cocotte! » du cocher de fiacre qui 
me ramènera chez moi. 



t 



1 



L'UNIVERSITE D'HARVARD 



Les sports. — Le voyageur ne se soucie pas de pédagogie. 

— Ce qu'il a vu à Harvard. — Un père de famille imbécile. 

— Il faut vaincre. — Tous les sports. — Le football. — Le 
base-bail. — Les ballons sanglants. — Le canotage. — L'entraî- 
nement mécanique en chambre. — Appareils hydrauliques. 
Régime des équipes de matches. — Pas de sucre ! — Pas de 
théâtre. — Le gymnase d'Harvard. — Un temple. — Cent 
exercices différents. — Appareils de torture. — Le Musée des 
Victoires. — La curiosité des jeunes filles blondes. 



Je ne crois pas, a priori, que l'Europe ait quelque 
chose à apprendre des pédagogues américains. Notre 
expérience est plus vieille que la leur, nos méthodes 
sont plus éprouvées, et nos livres sont écrits par Télite 
du personnel enseignant. Aussi, me suis-je tout à 
fait désintéressé du système scolaire proprement dit. 

Les sports m'ont attiré davantage. On leur a souvent 
reproché de prendre en Amérique la place des études 
intellectuelles. Et vraiment, à regarder dans les rues 
de Cambridge ces épaules et ces cous puissants des 

12 



134 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

jeunes hommes qui portent sous le bras une serviette 
bourrée de livres, on fait le rêve de voir leur cerveau 
aussi développé et aussi solide... 

L'université d'Harvard se vante de mener de front 
cette double culture. Elle met, à battre sa rivale d'Yale 
sur le terrain sportif, un zèle souvent malheureux, 
mais ardent et tenace. Elle se venge en battant Yale 
dans les luttes de l'esprit. L'Américain, cependant, 
est plus frappé par les triomphes éclatants du football. 
Un père de famille, que je pourrais citer, disait il y a 
quelques jours à l'un de mes amis d'ici : « Si Harvard 
se fait encore battre Tan prochain au football, je mets 
mon fils à Yale. » 

— C'est un imbécile! s'estécrié un professeur d'Har- 
vard, à qui je racontais le mot. 

Evidemment ! Mais ce cri indique un état d'esprit 
qui doit être assez répandu dans une certaine classa 
de parvenus habitués à triompher et qui mettent leur 
orgueil à ne jamais être vaincus, même au football. 

H faut donc vaincre. Et pour vaincre, il faut tra- 
vailler. Et je vous assure qu'on travaille dur, à Harvard, 
le muscle, le souffle et l'adresse. 

n y a pour cela plusieurs sports principaux que vous 
connaissez déjà : le tennis, le hockey, le football, le 
base-bail, l'aviron et la gymnastique proprement dite, 
sans compter les sports secondaires. 

Mais tous ces sports — la gymnastique et le hockey 
exceptés, — ne se pratiquent pas l'hiver. Je n'ai donc 
pu voir, en fait d'exercices, que ceux de la gymnas- 
tique. 

Auparavant, il m'a fallu admirer l'organisation des 
autres sports. 

J'ai commencé par visiter le champ de football et 



L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 135 

de base-bail (1) qui se trouve de l'autre côté de la 
rivière, et qui est immense. De hautes estrades y sont 
bâties, comme à New-Haven où j'ai assisté au fameux 
match annuel que je vous ai raconté. Un bâtiment-ves- 
tiaire est construit sur le bord du champ, qui ren- 
ferme un millier d'armoires grillées dont les élèves 
ont les clefs. Des douches nombreuses y sont instal- 
lées. Je vois dans un coin une civière qui sert à 
ramener les blessés du champ de bataille. Je regarde 
les gros ballons de cuir : sur l'un d'eux, des traces de 
sang sont très visibles, — un rien, comme vous voyez. 
A quelque distance de là se trouve le hall du cano- 
tage. J'ai compté 60 canots de course étendus sur leurs 
supports; ils sont de 15 à 20 mètres de long et sont 
minces, effilés comme des aiguilles. Dans un bassin 
rempli d'eau, on a installé une sorte de radeau 
plat avec plusieurs sièges mouvants de la même forme 
que ceux des bateaux. C'est sur ce radeau que les 
élèves admis dans une équipe apprennent à ramer 
suivant des règles sévères. Le professeur se promène 
le long du bassin pendant les exercices, surveille, 
critique et rectifie les positions défectueuses et les 
coups d'aviron mal donnés. A l'étage au-dessus, une 
trentaine de sièges de canots sont fixés au ras di 
plancher; de courts bâtons reliés à des appareil 
hydrauliques figurent les avirons : on s'y entraîne seu- 
lement au geste de l'aviron et à l'effort, car les appa- 
reils hydrauliques sont réglés de manière à donner de 



(1) Le base-bail est un jeu de balle qui fait fureur en ce moment 
aux États-Unis. Il est très compliqué et je n'en ai compris que ceci : 
deux camps et une balle très dure qu'on lance en l'air avec une 
longue crosse qui se manie à deux mains. C'est un jeu ardent et 
quelquefois dangereux. 



136 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

la résistance et remplacer Teau absente. Au fond de 
la salle, un grand miroir permet aux rameurs de voir 
et de rectifier leurs mouvements. 

Partout, il y a des douches, des vestiaires indivi- 
duels, des séchoirs à air chaud pour sécher les cos- 
tumes des équipes quand elles reviennent des exer- 
cices. 

Dans un hangar séparé se trouve un canot élec- 
trique qui sert à l'entraîneur pour suivre les équipes 
dans leurs exercices d'entraînement, noter les fautes 
des rameurs et les faire rectifier ensuite. 

Le régime d'entraînement au football et à Taviron 
est des plus sérieux. Il dure généralement de deux à 
trois mois avant les matches intercollégiaux. Pen- 
dant ces trois mois, c'est le carême, ou à peu près, 
pour les membres des équipes; on les soigne et on 
les surveille comme des chevaux de course. On n'a 
pas le droit de fumer, ni de manger de sucre, ni de 
boire de l'alcool sous quelque forme que ce soit; le 
samedi seulement, on permet un peu d'ale. Pas de 
théâtre. On est forcé de se coucher à dix heures du 
soir et de se lever tôt pour les exercices d'entraîne- 
ment qui ne doivent jamais être pris sur les heures 
de cours ou de conférences. Les rameurs sont ceux 
qui perdent le plus de poids à l'entraînement. Dans 
leur course annuelle contre Yale, les rameurs, qui 
ont quatre milles à couvrir en vingt minutes, perdent 
quelquefois neuf livres dans l'épreuve! Aussi, d'après 
les statistiques américaines, les rameurs sont-ils, avec 
les soldats de terre, ceux qui mangent le plus ! 

11 n'y a pas d'exemple que les membres d'une 
équipe aient manqué à la discipline de Tentraîne- 
ment. Si, par impossible, l'un d'eux était rencontré 



L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 137 

avec une femme, ou ivre, un mépris si général et si 
absolu Taccablerait, qu'il serait obligé de quitter 
immédiatement l'université. 

Passons au gymnase. 

Au centre du campus se dresse un vaste bâtiment 
encombré d'entrées et de sorties incessantes, comme 
la porte d'une fourmilière en activité : c'est le gym- 
nase, c'est le laboratoire des muscles de quatre mille 
jeunes Américains âgés de dix-huit à vingt-cinq ans; 
c'est le temple! 

Entrons. 

Au rez-de-chaussée, un grand hall de gymnastique 
dont le sol est recouvert d'un linoléum très épais, 
presque élastique. Partout, des échelles de bois, de 
corde, horizontales, verticales, des tremplins, des 
chevalets, des anneaux, des trapèzes, comme dans 
toutes les salles de gymnastique possibles. Il est cinq 
heures, c'est l'heure de la grande fièvre. Une centaine 
d'élèves sont là qui s'exercent, vêtus de tricots de laine 
oudecotonetdeculottestombantau-dessusdes genoux. 
Les uns sont pendus aux anneaux qui sont tendus dans 
la longueur du hall; ils se lancent de l'un à l'autre par 
un élan des reins et parcourent dix fois, vingt fois, 
aller et retour, la longueur de la salle. 

D'autres, par équipes de cinq ou six, sautent par- 
dessus des cordes tendues et arrivent à franchir des 
hauteurs extraordinaires; ailleurs, d'autres, armés 
d'une longue perche, prennent leur élan et bondissent 
à des hauteurs plus folles encore pour retomber 
de l'autre côté de la corde, sur deux ou trois épais- 
seurs de matelas. Il y en a qui jettent le plus loin 
qu'ils peuvent de lourdes pelotes de fer capitonnées 
de cuir. Voici une classe d'une trentaine d'élèves, 



138 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANB 

SOUS la direction d'un moniteur, qui font des exer- 
cices d'haltères de bois : ce sont des mou\^ments 
dans tous les sens et de tout le corps. Ce qui est par- 
ticulier, c*estla vitesse de ces exercices; pas une seconde 
n'est perdue par le commandement; les élèves 
regardent le moniteur qui, tout en exécutant les mou- 
vements, annonce le suivant, et ils se suivent tous 
sans interruption. Cette gymnastique finie, les élèves 
se précipitent vers des appareils genre Sandow fixés au 
mur et munis de contrepoids qu'on peut rendre à 
volonté plus ou moins lourds, et les voilà tirant avec 
ardeur les cordes dans tous les sens, en haut, en bas, 
de droite à gauche sans s'arrêter, durant deux ou 
trois minutes. Puis ils se débandent et vont en cou- 
rant chacun vers son appareil favori. 

Le long des murs se dressent et s'étalent les instru- 
ments les plus variés et les plus bizarres : des bicy- 
clettes fixes avec appareils enregistreurs pour la 
▼itesse et la durée; des chevalets inclinés où l'on est 
à moitié allongé et où s'exercent seulement les 
muscles latéraux par la traction de contrepoids fixés 
au bout de cordes de fer; des chevalets tout plats où 
Ton emprisonne ses chevilles, avec lesquelles il faut 
soulever des poids; des appareils pour l'exercice 
exclusif des poignets, des appareils pour rexercice 
de la paume et des doigts; des chevalets munis d'une 
couronne de cuir à contrepoids qu'on se serre autour 
de la tête et qu'on tire pour fortifier les muscles 
du cou; des appareils pour les muscles longitudi- 
naux, latéraux, pour les deltoïdes, pour les dorsaux, 
pour Favant-bras, pour les muscles de l'abdomen, 
pour les jambes, tous d'un modèle très pratique ; des 
cordes qu'on tire, des poids qu'on pousse; des bal- 



L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 139 

t^es de tous les poids jusqu'à iOO kilogrammes, des 
massues, des perches, que sais-je encore? 

Et il n'y a pas de poussière sur tout cela! Cent 
jeunes gens, deux cents, trois cents s'emparent de ces 
mécaniques qui ont l'air, les unes d'instruments ara- 
toires, les autres d'instruments de torture, et, isolé- 
ment, froidement, méthodiquement, chacun pour son 
compte, et sans même regarder le voisin, se fatiguent 
avec conscience de l'un à l'autre appareil, avec la 
régularité d'un Chemin de croix. Et c'est cela qui 
fait mon étonnement. Pas de cris, pas de rires, pas 
de conversations : c'est un atelier d'honnêtes travail- 
leurs qui ne veulent pas voler l'argent de leur salaire 
et qui, sans discontinuer, peinent etsuent à l'ouvrage. 
Un bruit pourtant se dégage de ce laboratoire de 
sueur : c'est celui du grincement des poulies, des 
contrepoids, des cordes métalliques, le geignement 
du bois des échelles, le choc sourd des corps qui 
tombent; c'est un bruit d'usine électrique, sans fracas, 
mais profond, continu. 

Sur la galerie du premier étage, on en voit qui, 
de leur pas allongé et élastique, s'entraînent à la 
course. En bas, dans le sous-sol, il y en a qui boxent 
éperdument un ballon pour s'entraîner à la vitesse et 
à la sûreté des coups ; une quinzaine de jeunes gens 
jouent à la « balle à la main », envoient sur un mur 
de faïence une balle de caoutchouc en ne la laissant 
toucher terre qu'une fois : c'est le hand-ball; à côté, 
voici cinq pistes de joueurs de quilles, toutes en acti- 
vité. 

Nons montons à l'étage supérieur ; c'est là qu'est 
la salle de mensuration. Car, pour faire partie d'un 
jeu quelconque, base-bail, football, canotage, course 



140 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS i 

à pied, golf, tennis, hockey, il faut réunir un certain i 

nombre de points anthropométriques, de grosseur, i 

de hauteur et de musculature : pour le base-bail, par 'i 

exemple, c'est 600 points ; pour le football, 700, etc. 'i 

Il y a un mensurateur spécial, et nous sommes dans i 

son bureau, garni d'un somatomètre, pour la taille ; | 

d'une balance, pour le poids; d'un trapèze, pour i 

mesurer la force des muscles élévateurs ; d'un compas , i 

pour mesurer la largeur des membres; d'un appareil j 

pour écouter les battements du cœur ; de rubans gra- l 

dues, pour l'épaisseur des muscles ; d'un appareil à l 

soulever, pour apprécier la force des muscles du dos \ 

et des jambes ; d'un appareil pour mesurer la capa- '' 

cité des poumons — on souffle lentement dans un i 

tuyau relié à un vase gradué contenant de l'eau ; — .; 

d'un appareil pour mesurer la force des poumons — J 

on souffle brusquement dans un autre tuyau correspon- ] 

dant à un cadran où il fautatteindre un certain chiffre. J 

Sur les murs sont piqués des tableaux demensura- i 

tion d'élèves, des photographies de toutes sortes de 1 

sports, lutte, boxe, football. Dans un coin, deux sta- i 

tues de plâtre représentent les dimensions moyennes ; 

du corps de l'homme et de la femme. J 

A côté se trouve « la salle des Trophées >. C'est la i 

collection des drapeaux, des coupes, des vases d'ar- j 

gent, des palmes que les équipes d'Harvard ont rem- i 

portés dans les matches intercoilégiaux, depuis de 1 

nombreuses années. Tous ces souvenirs sont soigneu- j 

sèment abrités dans des vitrines, avec des inscriptions. \ 

Dans une vitrine séparée, une centaine de balles qui \ 

ont servi lors des victoires de base-bail et de football, \ 

avec des notices soigneusement détaillées sur les l 

conditions des triomphes. | 



L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 1^* 

3e ces ieunes gens rasés, au menton proéminent qu, 

srirLs^a^sr^:^:^^^^ 

"Ss exercices f^is, «- f^ r /anfd^'v s- 
ieunes athlètes courent se déshabiller dans des ve 
liaires où chacun a son armoire grillée, et vont a la 
Souch;, dans une vaste piscine contenant pusieu 
douzaines d'appareils. Beaucoup ««j^'^f J^'^'^^^^r 
ment bâtis. Tous leurs muscles sai lent omme sur 

des dessins anatoraiques. En ^^^^^l^f^'^'^ ''suivre 
sur leur chemin une basculeoùilssepesentpoursuivre 

les oroerès de leur entraînement. 

i Smment se fait-il, demandai-je â ™on gmde 
qu'avec des gaillards pareils vous n'ayez pas toujours 
la victoire sur ceux de Yale ? 

Il hocha la tête et soupira : 

_ Nous les battons tout de même dans la course 



ut DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ; 

à pied et dans le saut, quelquefois même au football... ' 
mais rarement, c'est vrai. : 

Et je crus sentir une jalousie réelle dans le ton < 
qu'il mit pour dire encore cette parole, évidemment 1 
injuste : j 

— A Yale, voyez-vous, on sacrifie tout à cela, y ^ 
compris Tintelligence ! 

A la porte d'entrée, derrière les grillages de fer, 
une demi-douzaine de jeunes filles blondes aux 
longues tresses regardent avidement, en se hissant 
«ur la pointe des pieds, les jeunes athlètes et leurs jeux. 



L'UNIVERSITE D'HARVARD 

(SDITB) 



La vie des étadiants. — 4,000 élèves. — Les catégories 
d'élèves. — Les dormitories. — Pas de femmes. — M. Roose- 
velt et la chasteté. — Les clubs. — 135 sociétés d'étudiants. 
— Riches et pauvres. — Aristocratisme et démocratisme. — 
Journaux rédigés, composés et tirés par les étudiants. — 
Débats intercollégiaux. — Harvard triomphe dans les luttes 
de l'esprit. — Conférenciers français. — Louables efforts. — 
Molière, Corneille et Labiche joués en français par les 
élèves. 

Gomment l'étudiant américain passe-t-il sa vie? 
Dans quel milieu, dans quelle atmosphère? J'ai ^sayé 
de m'en rendre compte en venant ici, à quati^e reprises 
différentes, vivre une journée sous la conduite de 
professeurs et d'étudiants. 

On entre à Harvard presque enfant, vers l'âge de 
dix-huit ou dix-neuf ans, et on en sort presque un 
homme, c'est-à-dire vers vingt-trois ou vingt-quatre 
ans, à moins que l'on ne se dirige sur Tune des 



144 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

facultés de droit, de médecine, d'architecture, de 
théologie ou de sciences. 

Il y a à peu près 4,000 élèves à Harvard : 2,000 au 
collège et 2,000 dans les facultés spéciales. La rede- 
vance à payer pour les élèves est de 100 dollars par an 
(500 francs). 

Les élèves du collège se divisent en quatre classes 
ou années : les freshmen (les hleus), les sophomores 
(qui voudraient s'en faire accroire), les junior: (qu'on 
respecte déjà) et les seniors (grognards à qui tout est 
permis). Les freshmen sont tenus à beaucoup de 
considération pour leurs aînés qui, au contraire, 
affectent à leur égard le plus profond mépris. C'est 
ainsi qu'ils leur interdisent de fumer dans les rues, 
de porter un chapeau haut de forme et une canne, 
de c faire l'homme », enfm ! Et les « bleus > obéis- 
sent, sous peine de vexations bien pires 1 

En arrivant à Cambridge, l'éludiant cherche où il 
ira se loger. Il est libre de demander une chambre 
dans un dormitory du yard, ou d'aller en ville (on 
est forcé d'employer ces mots étrangers pour expliquer 
ces choses étrangères). Le dormitory n'est pas, comme 
on pourrait le croire, un dortoir ; c'est un immeuble 
qui a beaucoup d'analogie avec ce que nous appel- 
lerions un hôtel meublé. L'étudiant, en effet, trouve 
sa chambre chauffée et munie d'un bain, mais il l'ha- 
billera lui-même, à sa fantaisie. Il y mettra des tapis, | 
un piano, des photographies, une douzaine de pipesj 
et des rubans de tous ses clubs. I 

Il y a des a dortoirs » de différentes sortes ; ceux 1 
du yard sont sous la surveillance de l'université. (On j 
appelle yard l'ensemble des constructions, des terrains i 
et des pelouses qui appartiennent à l'université.) ' 



L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 145 

Même, dans les grands « dortoirs > bâtis en dehors 
du yard, un professeur a sa chambre et il exerce une 
sorte de surveillance très large sur l'immeuble. Cette 
surveillance, en fait, se borne à intervenir en cas de 
tapage scandaleux — ce qui est rare — ou à empêcher 
l'entrée de femmes sans chaperon dans les chambres 
des étudiants. Car c'est ainsi : un étudiant qui se per- 
mettrait de recevoir une femme douteuse serait à 
l'instant expulsé et du dormitory et de l'université. Et 
celui qui oserait se montrer dans la rue avec elle se 
verrait méprisé de tous ses camarades qui lui tour- 
neraient le dos, ce qui lui rendrait la vie impossible 
désormais. 

D'ailleurs, ces choses n'arrivent pas, n'arrivent 
jamais dan« une université américaine. Je l'ai demandé 
à cent personnes qui toutes m'ont fait la même 
réponse. 

M. Eliott, président de l'université d'Harvard, 
comme M. Roosevelt lui-même, prêche la chasteté 
des jeunes gens jusqu'au mariage, et ils y croient. Le 
plus extraordinaire, c'est qu'ils ont raison d'y croire, 
pour l'immense majorité des cas. Je pourrais citer à 
l'appui de cette affirmation des cas nombreux et des 
conversations significatives, mais le sujet est un peu 
délicat et je ne me sens pas, ici, en possession de péri- 
phrases suffisamment atténuatives pour le traiter. 

J'ai visité plusieurs dormitories. Il y en a de très 
luxueux. L'un des plus « chic » a sa salle de sport, 
où l'on joue à une sorte de tennis de chambre qui 
s'appelle le squach, un gymnase, des salles de bain, 
une piscine d'eau froide, des douches, des salles de 
lecture, un dépôt de bicyclettes, le téléphone! Une 
chambre là dedans, avec salle de bain, se paye de 

13 



m DE NEW-YORK A L\ NOUVELLE-ORLÉANS 

2,000 à 3,000 francspar an. Mais les étudiants pauvres 
trouvent ailleurs des chambres pour 500 francs. 

Il y a donc dortoir et dortoir, comm^ il y a étudiant 
et étudiant et comme il y a club et club. 

La vie de club tient une place prépondérante dans 
l'existence américaine. Les affaires et le club absorbent 
la plus grande partie delà journée de TAméricain, en 
général.Lavie de famille ne vient qu'ensuite. Un Améri- 
cain qui serespectefaitpartie d'au moins trois ou quatre 
clubs. Il prend ce goût et cette habitude dès l'univer- 
sité. A Harvard, par exemple, j'ai compté cent trente- 
cinq clubs ou associations d'étudiants, et j'en ai 
peut-être oublié I Clubs pour s'amuser, clubs pour 
s'instruire, clubs pour se sélectionner, clubs pour 
boire, clubs pour se retrouver entre gens d'une même 
ville ou d'un« même région, clubs allemands, espa- 
gnols, français; clubs de Californie, du Canada, de 
Chicago, de New-York, d'Hawaï et d'Indiana, clubs 
de tous les sports, clubs religieux, clubs politiques, 
clubs de banjo et de mandoline, clubs d'élèves den- 
tistes et d'élèves zoologues, d'étudiants en droit, en 
médecine, en science, en électricité... 

N'exagérons rien, pourtant, et empressons-nous de 
dire que la plupart de ces clubs n'ont d'un club que 
le nom, que leur local n'est souvent que la chambre 
de l'un des membres. Mais le bureau est constitué, 
avec président, vice-président, secrétaire, trésorier et 
membres du comité. 

L'Américain se vante d'appartenir à une nation 
démocratique, et, en fait, sa constitution politique 
et ses mœurs lui donnent jusqu'à présent le droit de 
s'en vanter. Mais combien de temps en sera-t-il encore 
ainsi? Déjà les ,gens qui voyagent se plaignent qu'il 



L'UNIVERSITÉ D'HARVARD HiT 

n'y ait qu'une classe dans les chemins de fer; et les 
wagons Pulmann deviennent assez nombreux dans 
chaque train pour séparer complètement les deux 
publics. Mieux encore! les gens très riches se payent 
même le luxe d'un wagon personnel qui fait honte au 
« compartiment réservé » dont se contentent nos 
pauvres millionnaires d'Europe. 

Le démocratisme est en baisse également dans 
l'université. Les cours sont communs, c'est entendu, 
mais on se rattrape dans les clubs. Ainsi, l'on admet 
bien à l'université les étudiants pauvres qui gagnent 
leur vie comme des garçons de restaurant; quand ils 
servent à table leurs camarades riches, on a pour eux 
des ménagements suffisants, on ne les bouscule pasj 
on ne leur fait pas de reproches, — mais ils ne sont 
pas reçus dans les cercles privés des étudiants. 

Les cinq cents jeunes freshmen qui arrivent à Har- 
vard peuvent, dès leur arrivée, postuler pour le Polo 
Club et le Fencing Club qui seuls leur sont ouverts. 
Mais il n'y en aura que vingt-cinq d'admis, qu'on pas- 
sera à l'alambic. Ces vingt-cinq favorisés, à la fin de 
leur première année, ont le droit de briguer l'honneur 
d'entrer dans le Zeta-Psi, le Porcellian, VA, D. et 
V Alpha-Delta- Phi, clubs qu'on appelle secrets, on ne 
sait pourquoi, et qui sont simplement exclusifs. Et 
cela dure ainsi jusqu'à la fin des études. Les stages, 
les candidatures, les intrigues se continuent d'année 
en année pour passer d'un cluh dans l'autre. 

Ceux qui font partie de ces clubs, dit? secrets, 
peuvent espérer, dans leur deuxième année, entrer 
dans Vbîstitute of 1770, dans le D. K. E. Au cours 
de leur troisième ou de leur quatrième année, avec 
beaucoup de protection, ils arriveront peut-être au 



148 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Hasty-Pudding f ou « Pouding précipité », en souvenir 
du gâteau qu'y mangeaient autrefois, debout, en toute 
hâte, les étudiants en retard. Il date de 1795. Le 
Signet, VAmphadon et le 0. K, sont les plus impor- 
tants des clubs littéraires. Les cotisations y sont assez 
élevées, mais on y admet quatre ou cinq membres 
honoraires tous les ans, pris parmi les élèves les plus 
distingués qui n'ont pas d'argent. 

Dans ces clubs secrets, une seule boule noire 
entraîne l'exclusion. 

Pour être admis au D. K. E. l'étudiant doit passer 
par une initiation fantaisiste et baroque. On fait le 
simulacre de le pendre, de le précipiter dans un trou 
sans fond, les yeux bandés, etc., etc. C'est une sorte 
de parodie de la franc-maçonnerie. L'initiation dure 
trois jours. Pendant ces trois jours, les membres du 
D. K. E. peuvent imposer au postulant les épreuves 
qu'ils veulent. On l'oblige à porter des costumes ridi- 
cules, à délacer ses bottines dans un tramv^^ay, à 
grimper au haut des poteaux télégraphiques, à aller 
saluer une dame qu'il ne connaît pas, à s'asseoir au 
milieu de la chaussée dans la boue, à se raser un côté 
de la moustache. On le fait lever au milieu d'une repré- 
sentation publique, on lui interdit de se déshabiller 
et de se laver pendant plusieurs jours. On l'excède, on 
l'éreinte, on le surmène, à un point tel qu'il est quel- 
quefois longtemps à se remettre de ces folies. 

Le/Tas/y-Pwc^dm^estun club dramatique très fermé, 
puisqu'il ne reçoit que quatre-vingt-dix membres et 
qu'on y paye 50 dollars d'entrée. Les membres y jouent 
chaque année une pièce musicale de l'un ou de plu- 
sieurs d'entre eux. Chacun doit y tenir un rôle ou col- 
laborer d'une façon quelconque à la représentation. 



L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 149 

Le club comprend une assez grande salle avec une 
scène bien agencée, ornée d'une quantité de carica- 
tures dont beaucoup sont, ma foi, très spirituelles et 
pleines de verve. 11 y a aussi une salle commune pour 
fumer et pour boire, une bibliothèque où on ne va 
pas et un billard. 

Les blackboulés du Hasty-Pudding peuvent se 
rejeter sur un autre club également dramatique, le 
Pi'Elay moins recherché et d'accès plus facile. 

Mais le plus fermé de tous est le Zela-Psi, qui ne 
reçoit que trente membres. On y paye 75 dollars 
d'entrée (375 francs) et 10 dollars (50 francs) par 
mois. 

A Harvard, on a vile fondé un club. Gomme je l'ai 
dit tout à l'heure, si l'on n'est pas assez riche, on se 
réunit dans une simple chambre; ou bien, s'il s'agit 
de fils de millionnaires qui veulent s'isoler, on se 
groupe à une dizaine d'amis, on cherche un titre, on 
demande l'autorisation au Conseil de l'université, on 
loue une petite maison en bois avec un office; on y 
met quelques tapis, quelques tables, quelques canapés, 
un billard, une table de jeu, quelquefois des livres; 
on engage un nègre pour faire la cuisine et un domes- 
tique irlandais, et le club est créé. Les amis iront 
prendre là leur lunch et leur dîner, ils y trouveront 
des boissons qu'ils ne trouvent pas partout, et joueront 
leur partie de poker en avalant quelques verres de 
whisky. 

C'est là que l'Américain prend cetle habitude du 
club qui ne le quittera plus. 

A côté de ces petits cercles fermés où se perd le sen- 
timent démocratique qui ne pouvait naturellement 
être que provisoire dans ce pays en formation, il y a 

13. 



150 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 
un grand cercle ouvert, au centre in campus, qui 
s'appelle l'Union, et dont chaque étudiant inscrit à 
l'université peut faire partie, en payant un assez mi- 
nime droit d'entrée (25 francs). Celui-là est un vrai 
cercle, vaste, bien aménagé. Tout le monde en e^t 
ou à peu près. On y déjeune pour 2 fr. 50, mal d ail 
leurs: Et impossible d'y trouver autre chose à boire 
cme de l'eau Une grande bibliothèque au premier; 
dans le sous-sol, une douzaine de billards, une impri- 
merie où s'imprime le Crimson, journal des étudiants, 
quotidien àquatre pages, dont trois pages d annonces 
rédigé par un comité de rédaction nomme par les 
membres du cercle, et qui n'a rien de révolution- 



naire. 



En' outre de ce journal quotidien, les étudiants j, 

publient plusieurs revues hebdomadaires etmen- ! 

suelles, littéraires, juridiques, et même illustrées Le ; 

directeur du premier journal satirique de New-York, ; 

The Life, M. Mitchell, a fait ses débuts dans le Lam- ? 

poon d'Harvard, qu'il avait fonde. , 

^ Une autre institution des plus curieuses est celle . 

des t clubs de débats ». Chaque année d'étudiants a ! 

le sien. On y discute les intérêts de l'université et des j 
étudiants. Celui des c seniors , est organise comme le | 
Sénat des États-Unis. Chaque Élat est, représente par ^ 
un étudiant. Les propositions de loi, les motions, le 
hiterpellations sont présentées, discutées, renvoyées \ 
Ï^Smité, acceptée ou rejetées. Le Sénat est^di^ ^ 
en républicains et en démocrates, et chaque parti | 

''ES Iwafondédes débats intercollégiaux I 
avec ses adversaires de Yale et de Princeton. De j 
^jetsle discussion sont choisispar un Comité spécial | 



L'UNIVERSITÉ D'HARVARD 151 

et les débats ont lieu devant un jury qui rend un ver- 
dict en faveur de la thèse la mieux soutenue. Ici Har- 
vard se venge de Yale ! C'est Harvard qui presque 
toujours triomphe. Les thèmes sont des thèmes de po- 
litique générale, dans ce genre : « L'immigration aux 
États-Unis ne doit pas être restreinte », — « La puis- 
sance des compagnies de chemins de fer devra être ulté- 
rieurement limitée par la législation nationale », — 
€ Le temps est venu pour les États-Unis d'abandonner 
la politique protectionniste », — « Les États-Unis 
devraient annexer les îles Hawaï » ; etc., etc. 

Sur il débats avec Yale, Harvard triomphe 8 fois; 
sur 7 débats avec Princeton, Harvard est vainqueur 
les 7 fois. 

J'ai parlé tout à l'heure des cercles dramatiques où 
se donnent des représentations périodiques. On y joue, 
en effet, des pièces en grec, en latin, en français et 
en allemand. Le Cercle français est le plus ancien et 
le plus important; même, grâce à un jeune financier 
américain amateur de littérature française, qui fut un 
brillant élève d'Harvard, M. J. H. Hyde, bien connu à 
Paris, il est le plus riche des cercles étrangers d'Har- 
vard. M. Hyde l'a en effet doté en 1898 d'un capital 
de 30,000 dollars dont les intérêts sont employés 
chaque année à attirer à Harvard des conférenciers 
français qui doivent y parler littérature. M. René Dou- 
mic, M. Brunetière, M. Edouard Rod, M. Henri de 
Régnier, M. Gaston Deschamps, M. Hugues Le Roux, 
M. Germain Martin et, cette année, M. Màbilleau, y 
passèrent. 

A part ces conférences, lé Cercle français organise 
chaque année des représentations théâtrales en fran- 
çais. Depuis quinze ans on y a joué du Labiche, du 



152 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Racine, du Corneille et du Molière. J'ai assisté à la 
dernière de ces représentations, qui m'a beaucoup 
amusé. On donnait le Menteur. C'étaient les étudiants 
eux-mêmes qui jouaient tous les rôles, même ceux des 
femmes, car sous aucun prétexte on n'admettrait de 
femmes à l'université. Je me demande comment on 
accepteraitcelaen France. . . Ces grands diables de vingl- 
trois ans, bâtis en Hercule, la figure rasée, maquillés, 
habillés de riches robes Louis Xlll, Louis XIV; de 
dentelles et de rubans et coiffés de perruques, minau- 
dant, avec des coups d'éventail et des œillades de Cla- 
risses ! Mais ici cela ne paraît pas extraordinaire. On 
sourit un peu, mais sans étonnement. Les costumes 
sont très beaux, soigneusement ajustés, exacts, les 
décors sont brossés par des élèves et l'orchestre des 
entr'actes est composé d'étudiants. 

Ce qui est amusant, c'est d'entendre ces étrangers 
détailler les vers classiques avec un petit accent amé- 
ricain plein de saveur et un sens parfait des nuances. 
Il y avait même parmi eux un descendant de Cham- 
pollion, dont la famille est en partie américanisée, 
et qui parlait un français excellent et sans accent. 

Entendre réciter du Corneille et du Labiche, en 
plein Massachusetts, par des Américains, je vous 
assure que cela n'est pas banal ! J'ajouterai même 
qu'au point de vue sentimental, c'est très touchant. 
Car ces jeunes gens et leurs familles, qui sont là à les 
écouter et à les applaudir, adorent notre langue. C'est 
pour eux une joie et une fierté de la comprendre et de 
la bien parler. C'est l'œuvre du Cercle français d'Har- 
vard, et on peut lui en avoir quelque reconnais- 
sance. 

Au contraire, à Tuniversité de Pennsylvanie, j'avais 



L'UiNlVERSITE D'HARVARD 153 

été navré, quelque temps auparavant, en assistant à 
une représentation semblable, de comprendre à 
peine le français qu'on y parlait. Que pensez-vous de 
cette idée baroque de faire jouer à des Américains la 
Farce de maître Patelin en vieux français? L'accent 
des professeurs eux-mêmes était redoutable. On m'a 
dit qu'ils venaient de la Suisse allemande. Ils pour- 
raient venir de l'Allemagnemême, comme tantd'autres 
que je sais, et n'en seraient pas plus mauvais. 



PETITES NOTES ET CROQUIS 



Restaurants pour hommes pressés. — Savarin. — Tableau. — 
Un jeune homme sans gêne. — Politesse des domestiques. 
— Les dents en or. — Sang-froid américain. — Pas de par- 
fums. — Abondance de manœuvres. — Time is money. — 
Pas de cannes. — Cuisine américaine. — Thérapine et pa- 
tates. — Les Grecs marchands de fleurs. — Les étalages. — 
Le 31 décembre à New- York. — Le peuple s'amuse comme 
les enfants. — Mon réveil le {"janvier. 



Au restaurant Martin, à déjeuner, j'avais remarqué 
un homme qui se levait de table toutes les deux minutes 
pour aller consulter les cours de la Bourse qui se dé- 
vidaient automatiquement dans un appareil placé 
dans un coin. Un Américain à qui j'avais raconté cela 
me dit: 

— Venez dans Broadway, vous verrez bien autre 
chose. 

J'étais donc allé, un matin, déjeuner au restaurant 
Savarin, dans le sous-sol de c l'Équitable », où se 
trouve le centre même des affaires de la grande ville. 

Une atmosphère enfumée. Pas une place libre. Une 



PETITES NOTES ET CROQUIS 155 

agitation, un mouvement, une fièvre qui sont comme 
un reflet du dehors. De petites tables où mangent pré- 
cipitamment des gens pressés. Pourtant ceux-là m'ap- 
paraissent comme des sybarites et des flâneurs. Car 
voici d'autres mangeurs, le chapeau sur la tête, serrés 
les uns contre les autres et debout devant un long 
comptoir de bois, avec Tair d'entendre le coup de sif- 
flet d'un train qu'ils doivent prendre et qui va partir. 
Ils commandent brièvement, à des garçons vêtus de 
blanc, un mets qui leur est servi à la minute même. Car 
tout est prêt d'avance. Le garçon n'a qu'à plonger sa 
grande cuiller dans une marmite ou sa fourchette dans 
un tas de viandes à portée de sa main, et le client est 
servi. Il faut que cela soit ainsi, car ceux qui déjeu- 
nent ici n'y demeurent jamais plus de dix minutes, 
un quart d'heure au plus. Je fais comme eux : il faut 
bien vivre la vie des pays que l'on visite. Et en un 
quart d'heure j'ai avalé une assiette de hachis de bœuf 
— qui arrive tout préparé de Chicago — un pudding, 
un bout de fromage et une tasse de café. A côté de 
moi, un petit bonhomme mange de sa main droite, 
tient son pardessus sur son bras gauche et, dans sa 
main libre, une liste de chiffres qu'il dévore en même 
temps que son repas. 
Je demande à mon guide : 

— Quand digèrent-ils, ces gens qui travaillent de- 
puis le matin et travaillent encore en mangeant? 

— Ils digèrent en travaillant. Regardez-les fuir 
à pas pressés. Ils remontent à leur bureau et, sans 
s'attarder une seconde à causer ou à flâner sur le 
trottoir, ils vont se remettre avec frénésie à la be- 
sogne jusqu'à six ou sept heures du soir. Après quoi, 
ils passeront à leur club boire un whisky, ou rentreront 



156 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

chez eux, prendront un bain, s'habilleront, dîneront, 
iront sans doute au théâtre, et avant minuit ils seront 
tous couchés. Demain ils recommenceront, et ce sera 
ainsi toute leur vie. 

6 

Tout le monde sait qu'à l'hôtel, le domestique que 
vous appelez siffle en vous servant. 

L'autre matin, la porte de ma chambre s'ouvre 
sans qu'on ait frappé; je vois entrer un long jeune 
homme imberbe, coifl'é d'un chapeau melon, avec une 
serviette noire sous le bras, et un air désagréable, et 
qui, sans dire bonjour et sans ôler son chapeau posé 
en arrière, prononce simplemont : 

— C'est vous qui avez demandé un sténographe? 
Je lui réponds : 

— Non. 

Il n'ajoute pas un mot, ne fait pas un geste, et 
s'en va. 

ù 

Vous connaissez cette habitude des domestiques 
allemands de dire cent fois par jour bonjour, bon- 
soir, au revoir, à chaque entrée, à chaque sortie de 
chaque client d'un hôtel ou d'un café? 

Vous ne vous plaindrez pas de cela ici. On entre, 
on sort, personne ne prend garde à vous. Pas une 
fois, un domestique ne vous saluera du moindre mot 
ni du moindre signe. Le matin, le garçon vous 
apporte votre café au lait dans votre chambre, tire 
les rideaux, vous tend la note de votre consommation 
et un crayon pour la signer, et s'en va comme il est 
entré, sans même vous regarder. 



PETITES NOTES ET CROQUIS 157 

On finit par s'habituer à ces façons. Et, quand on. 
n'est pas de très bonne humeur, c'est même char- 
mant. 

ù 
19 f 

t 

Dans les rues, dans les tramways, quand une 
bouche s'ouvre, vous voyez de l'or. Les premiers 
temps, c'est une continuelle distraction. La bonne 
qui fait ma chambre a deux dents en or. L'autre 
jour, j'ai vu un nègre dont toutes les dents était auri- 
fiées. Tout cet or, dans cette face noire, faisait un 
effet diabolique. Les bouches ont l'air de caisses 
d'épargne. 

ù 

J'adore le sang-froid américain. Au restaurant, un 
client avait demandé deux fois au garçon de balayer 
le contenu d'un plat qu'il venait de répandre sur le 
plancher. Le garçon, occupé ailleurs, ne paraissait 
pas. Le monsieur, figure rasée, les cheveux longs et 
gris, un monocle à l'œil (la tête de Leconte de Lisle), 
se lève, traverse la salle du restaurant, revient au bout 
d'un instant avec un balai à la main, repousse vers la 
table voisine les débris qui le gênaient, et dépose froi- 
dement le balai à côté de lui. 

Je crois que j'ai été le seul à m'amuser de cette 
petite scène. Personne ne l'avait même remarquée^ 
ou n'avait paru la remarquer. 



Les hommes, ici, ne se parfument pas, excepté les 
hommes du peuple. C'est très mal vu. 

u 



158 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Par contre, chez nous, les hommes qui se servent 
de la manucure sont volontiers regardés comme des 
petits-maîtres, ou du moins comme des raffinés. 
A New-York, pas d'usage plus répandu que celui de 
la manucure. Il y en a chez tous les barbiers. J'en ai 
vu qui opéraient pendant que leur client se faisait 
couper les cheveux et qu'un nègre leur cirait les bot- 
tines. Et ces trois opérations simultanées ne se 
gênaient pas Tune l'autre. 






Dans Broadway, si vous voyez passer un homme 
avec une canne à la main, soyez sûr que c'est un 
Français. 

Je regarde les gens manger au restaurant. Il me 
semble qu'on n'y a pas l'appétit splendide qui étonne 
chez les Anglais et surtout chez les Allemands. L'un 
des mets préférés des Américains, c'est la thérapine, 
sorte de tortue de mer qui devient, dit-on, très rare, 
et qu'on ne vous sert que pour vous fêter. C'est le 
mets national, auquel on finit par s'habituer, et dont 
il est aussi défendu de médire que de la bouillabaisse 
à Marseille. On aime aussi beaucoup les sweet pota- 
toes, pommes de terre sucrées, autrement dites : pa- 
tates — mets fade et écœurant, auquel il m'est impos- 
sible de m' accoutumer. 

Les Américains se vantent qu'il n'y a que chez eux 
et à Paris que l'on boive de bon café. Le lait est qu'à 
New-York il est délicieux. 



PETITES NOTES ET CROQUIS 159 

II paraît qu'en Amérique tous les fleuristes sont 
Grecs, et tous les plâtriers, Italiens. 

On pourrait broder là-dessus de beaux développe- 
ments I 

ù 

L'art de l'étalage est inconnu ici. Les cravates, les 
foulards, la soie, les mille bibelots de la toilette des 
femmes et des hommes sont rangés au petit bonheur 
dans les vitrines. On n'a pas le temps et on juge inu- 
tile de faire mieux. Pendant la semaine du Horse 
Show (Concours hippique), je me suis amusé à 
relever les imaginations des étalagistes dans les ma- 
gasins de nouveautés : on voyait, derrière les glaces 
des devantures, des mors, des fers à cheval, des 
fouets, même de la paille, le tout posé n'importe 
comment. C'est là que le moindre trottin parisien se 
rendrait utile ! 

6 

C'est à New-York que j'ai vu pour la première fois 
de ma vie une femme de chambre avec des lunettes 
d'or. Depuis, j'en ai vu beaucoup. 



On n'y rencontre pour ainsi dire pas de mendiants. 
Depuis que je suis arrivé, on m'a demandé l'aumône 
juste deux fois, et c'était le soir, et c'étaient deux Alle- 
mands. On dirait que cette rareté de la mendicité la 
rend plus pénible. Et surtout, ce qui en aggrave la 
tristesse, c'est, je crois, sans compter la dureté du 



160 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLEANS 

climat, la sensation de lutte forcenée, d'impitoyable 
combat qui vous entoure. 



Le 3i décembre à New-York. 

Je suis en train d'écrire le soir dans ma chambre, 
quand, vers onze heures, j'entends soudain monter 
de Broadway, qui passe presque sous mes fenêtres, 
une rumeur grandissante de foule qui s'ajoute au 
fracas coutumier des cloches des tramways, du che- 
min de fer aérien, et des sirènes et des sifflets de 
riludson. 

Je descends dans la rue pour me mêler à cette foule 
dont on m'avait parlé, et qui s'en va, comme c'est 
l'usage, vers l'église de la Trinité, dans le bas de la 
ville, pour saluer par des bruits l'avènement de l'an- 
née nouvelle. 

Presque tous les promeneurs sont munis d'une 
longue trompe de fer-blanc peinte aux couleurs des 
États-Unis, et chacun, hommes et femmes, jeunes 
filles et enfants, souffle là dedans éperdument. Le son 
qui sort d'une de ces trompes ne peut être comparé 
qu'aux beuglements les plus forts des cornes de tram- 
ways de Paris ou des automobiles. Or figurez-vous 
cent mille, deux cent mille personnes, peut-être beau- 
coup plus, je ne sais, qui soufflent sans cesse de tous 
leurs poumons dans ces instruments, essayant d'en 
tirer le plus de bruit possible, et cela le long d'une 
seule rue de vingt kilomètres. Figurez-vous aussi la 
chaussée sillonnée de tramways électriques qui pas- 
sent toutes les minutes dans les deux sens, à toute 
vitesse, en grondant sur les rails et en sonnant de la 
cloche, comme les églises un jour de Pâques. Et, de 



PETITES NOTES ET CROQUIS 161 

place en place, le chemin de fer aérien traversant la 
rue et les avenues avec un bruit assourdissant de fer- 
railles remuées. 

Ceux qui n'ont pas de trompe ont des bruissoires 
de bois, de fortes crécelles, peut-être pires encore 
que les trompes. 

Je me laissai porter par la foule pendant deux ou 
trois kilomètres, assourdi de vacarme, mais enchanté 
du spectacle furieux de ces vagues retentissantes, d'y 
être mêlé et de pouvoir observer cette sorte de plaisir 
du bruit que l'on ne conçoit chez nous que réglé par 
de la musique et des chefs d'orchestre! Celte joie 
est exactement celle des enfants quand on leur met à 
la main pour la première fois une trompette. Les 
gens soufflent le plus fort qu'ils peuvent, s'excitant 
aux bruits voisins, voulant les dépasser : c'est un 
sport. Quand ils sont essoufflés, ils s'arrêtent un ins- 
tant, puis reprennent de plus belle. Ainsi pendant 
des lieues de marche. Et il n'y a pas que les jeunes 
gens qui s'amusent à ce match frénétique. J'ai vu des 
quantités d'hommes faits, d'hommes sérieux, portant 
barbe et lunettes, et des jeunes filles jolies et gra- 
cieuses, enflant leurs joues jusqu'à les crever I J'ai vu 
des nègres et des négresses qui ne se contentaient 
pas d'une seule trompe, qui en avaient deux où ils 
soufflaient à la fois. Il arrivait que des groupes se 
croisaient. Et alors, c'était à celui qui couvrirait le 
vacarme des autres. 

Quand j'eus assez marché, je montai à grand'peine 
dans un tramway qui allait vers l'église de la Trinité. 
Le tramway lui-même était rempli de joueurs de 
trompe 1 Parfois, sur un parcours d'un kilomètre, 
Broadway était désert. Mais à un carrefour quel- 

14. 



162 DE NEW-YORK A LA NOOVELLE-ORLÉANS 

conque, un torrent de foule apparaissait au milieu de 
l'infernal tapage des milliers de trompes, des cré- 
celles, des tramways et des cris. Jusqu'à Trinity 
Ghurch, juste en face des bâtiments de « l'Équi- 
table > , le bruit alla croissant. Là, il atteignait son 
maximum d'intensité : c'étaient tous les braiments, 
tous les barrissements, tous les hurlements, tous les 
mugissements, tous les croassements de la terre I 
Rien n'en peut donner une idée, qu'un cauchemar 
effrayant au milieu d'une forte fièvre. 

J'ai demandé d'où venait cette coutume et à quoi 
elle correspondait dans les mœurs américaines. 

— C'est notre carnaval à nous, me fut-il répondu. 
Nous ne nous amusons qu'une fois par an, mais ce 
iour-là, c'est pour de bon I 

Et la coutume vient des Hollandais, gens de gaieté 
exubérante et bruyante, qui ont fondé New-York. 
A Boston, par exemple, capitale puritaine de la Nou- 
velle-Angleterre, on ne connaît pas ces réjouissances, 
et on ne se les permettrait pas. 

Phénomène à noter : dans cette excitation folle, 
pas une brutalité, pas un geste inconvenant, douteui 
ou querelleur; le plaisir du bruit, du plus de bruit 
possible, voilà tout. C'est comme une sorte de détente 
après des mois d'activité différente et de contrainte 
— retour de grands enfants aux instincts libres et 
innocents de l'adolescence. 

A deux heures du matin, de mon quatorzième étage 
j'entendais encore le son des trompes se mêler au 
bruit des tramways qui circulaient toujours. Et 
même, le lendemain, premier jour de l'an, je fus 
réveillé par mon voisin qui s'amusait à souffler dant 
»on fer-blanc pour faire rire la femme de chambre. 



PETITES NOTES ET CROQUIS 

(SUITE) 



L'instinct de la tradition. — L'orgueil de Mme Alfred Vander- 
bilt. — Un musée curieux à Boston. — Reliques du siècle 
passé. — Catalogue dressé par le voyageur. — Le Français 
ne voyage pas assez. — Le marchand de tabac du train. — 
Sans-gêne exemplaire. — Où l'auteur invoque la philosophie 
d'Alfred Gapus. — Guzraan et son appartement de garçon 
de vingt mètres de façade. — Le pied des femmes. — Sno- 
bisme à rebours. — Un souper de demi-mondaines. — Perlei 
et bijoux. — Orchestre de musiciens d'Hawaï. — Beauté. — 
Les nègres qui chantent. — Vision d'Afrique. 



Comme il est curieux d'observer déjà, dans ce pays 
neuf, l'obsession de l'histoire et du passé I Autant le 
populaire y est indifférent — car on ne peut deman- 
der au million d'Européens qui immigrent chaque 
année en Amérique de se passionner pour les événe- 
ments d'il y a cent ans, — autant la classe cultivée, 
travaillée par l'instinct de la tradition qui sommeille 
au fond de toutes les âmes, s'enorgueillit de la vieil- 
lesse relative des choses. 



164 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Les descendants des passagers du May-Flower, qui 
débarquèrent en 1620, ont la morgue des croisés, et 
j'ai retenu l'accent d'orgueil avec lequel la jeune et 
jolie Mme Alfred Vanderbilt me dit que ses parents 
habitaient l'Amérique depuis 1642. 

Les églises qui remontent à cent ans sont ici des 
monuments historiques, et tout ce qu'on peut sauver 
des reliques de la guerre d'indépendance est recueilli 
pieusement. 

C'est à Boston qu*il faut surtout étudier ce phéno- 
mène. Boston est la capitale de la Nouvelle-Angle- 
terre fondée par les quakers, et c'est le berceau de 
Taristocratisme naissant en Amérique. 

Le musée historique de Boston se trouve dans la 
vieille église du Sud qui fut bâtie en 1729. 

Le long des murs, sous des vitrines, on voit les 
choses les plus invraisemblables, les objets les plus 
inattendus, témoignant d'un culte pour l'histoire, naïf 
et balbutiant, qui fait sourire s'il ne vous attendrit 
pas. Comme il n'y a pas de catalogue, je me suis 
amusé à relever les principaux échantillons des 
vitrines. 

Voyez cela : 

Un morceau de bois de la première maison de pas- 
teur protestant construite à Salem, qui fut la pre- 
mière capitale du Massachusetts. C'est là qu'eut lieu, 
en 1792, le supplice de vingt personnes condamnées 
pour sorcellerie ; 

Un morceau d'orme quelconque qu*on abattit en 
1874 et qui vivait depuis 1762; 

Un fond de chapeau de paille, tressé par une vieille 
femme de quatre-vingts ans ; 



PETITES NOTES ET CROQUIS 165 

Des lettres brodées il y a cent quarante ans sur une 
étoffe quelconque par on ne sait qui; 

Une parcelle du cercueil de Washington, grosse 
comme un haricot; 

Une fiole de thé en feuilles qui surnageait dans le 
port de Boston en 1773, après qu'on eut fait sauter un 
bateau anglais qui en était chargé ; 
I Un simple livre de prière d'il y a cent ans; 
' Un morceau de bois d'un pont qui datait de 1775 
et où avait eu lieu un combat entre Anglais et Amé- 
ricams; 

Une épée de major d'il y a cent ans; 

Quelques numéros de journaux de la même 
époque; 

La photographie du crâne d'un général; 

Des boutons de manchettes et des porle-monnaie 
de la Révolution; 

Des sermons puritains écrits à la main; 

Un livre de 1803 couvert avec des planches de 
bois; 

Une assiette de porcelaine ayxiC le chiffre de Louis- 
Philippe; 

Un morceau de bois de la maison d'un ancien gou- 
verneur de Boston, démolie en 1885; 
j Une vieille malle sans trace d'origine ; 

Une chaise où s'asseyait le prédicateur de l'église; 

Un vieux chapeau de femme en accordéon, qui fut 
porté il y a cent dix ans; 

Des assiettes, des pots quelconques; 

La copie du testament du dernier survivant du May- 
Flower{\Qn)] 

Un vieux rouet, une vieille horloge, une bassi- 
noire; 



166 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Une casserole faite avec le bronze de la cloche de 
la vieille église ; 

Une selle d'officier français en velours cramoisi, 
usée, poussiéreuse, aux clous de cuivre; 

Une claymore (épée écossaise) ; 

Un peigne à lin, des soufflets, un bureau à écrire, 
un vieux clavecin, de vieux bougeoirs. 

Toutes ces pièces n*ont aucune espèce de valeur, 
puisqu'elles sont sans style, sans art, et n'ont pas de 
trace d'origine. On les conserve là simplement parce 
qu'elles sont vieilles. Que quelque chose puisse être 
vieux et subsister en Amérique, voilà qui suffit à éton- 
ner l'Américain. Ainsi on voit là, on ne sait pourquoi, 
cinq petits fragments de mosaïque de Pompéi et des 
Thermes de Caracalla. Je me représente une vierlle 
maniaque chipant ces cailloux derrière les guides de 
Rome et de Pompéi, les rapportant précieusement à 
travers l'Océan et en dotant le musée de sa ville natale 
après sa mort I 

De vieilles monnaies de papier; 

Des autographes de Washington, de La Fayette, et 
des différents présidents des Etats-Unis; 

Une paire de souliers de bal portés lors d'un 
mariage au xviir siècle ; 

Des menottes du siècle dernier;- 

Des boulets de canon sans mention d'origine; 

Un morceau de verre provenant de la première ver- 
rerie fondée en Amérique ; 

Puis quelques pièces indiennes, un tomahawk, des 
colliers de verroterie, des sacs, des calumets, des car- 
quois, une ceinture de jeune guerrier en cuir peint. 



PETITES NOTES ET GR0QUiS 167 

avec son attirail complet : une poche pour le miroir, 
des poches pour les couteaux, des poches pour les 
couleurs à maquillage, la corne à poudre, le carquois 
et les flèches. Il y a aussi un berceau d'enfant por- 
tatif en jais multicolores. La mère attachait le berceau 
sur son dos. 

Voilà à peu près de quoi est constitué le plus impor- 
tant musée historique des États-Unis. Comme on Ta 
vu, ce qui y domine ce sont les vieux morceaux de 
bois, débris d'arbres, de maisons ou de ponts. Gela 
suffit à montrer que la religion du passé commence à 
peine à naître, mais qu'elle naît. Ce qui l'empêchera 
de se développer très vite, c'est le réalisme un peu 
étroit des cerveaux de cette race d'hommes d'affaires, 
pour qui hier n'existe plus et qui ne vit que dans le 
présent, à peine dans l'avenir. 

A. 

Conversation : 

Une des dames les plus connues et les plus intelli- 
gentes de la société de New-¥ork, Mme 0. P. B..., me 
dit: 

— Les Français ne voyagent pas assez : c'est leur 
seul défaut grave, car les autres se corrigeraient 
d'eux-mêmes au contact du reste du monde. Une mère 
trouve toujours que son enfant est parfait, et l'enfant 
lui-même, tant qu'il n'a pas bougé de chez lui, est de 
l'avis de sa mère. Mais s'il va au collège, il s'aperçoit 
qu'il y a d'autres garçons qui le valent, et il devient 
un peu plus modeste. Puis il entre dans le monde, 
son cercle s'élargit, et il voit qu'il est des gens bien 



168 DE NEW-\ORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ï 

i 
supérieurs à lui, et sa vanité étroite s'atténue encore. \ 
il] afin, s'il voyage à travers la terre, son esprit prend ] 
conscience de la vraie relativité des choses humaines, I 
et ce n'est qu'alors qu'il vaut vraiment tout ce qu'il j 
peut valoir. | 

€ Le Français ne voyage pas assez. • i 

Sur certaines lignes de chemins de fer, dans le | 

wagon des fumeurs — un immense car qui contient i 

une centaine de places divisées par rangées de deux j 

places — se trouve un employé qui vend aux voyageurs i 

du tabac, des cigares, des cigarettes, des allumettes, î 

des bonbons, du chocolat, des fruits, des magazines, ! 

des crayons, etc., etc. Il prend un siège ou deux pour j 

y mettre ses marchandises, plus une place pour lui. l 

Quand on est arrivé au terme du voyage, il remet ses i 

corbeilles et ses boîtes dans une malle, et recommence I 

ensuite le trajet inversement. | 

Cet employé est d'un sans façon charmant. Il siffle, j 

il fume, il crache comme père et mère. J'ai même vu \ 

ceci qui ne me scandalisa nullement, j'ai hâte de le i 

dire, mais que j'ai noté scrupuleusement pour bien J 

montrer à mes compatriotes que, comme dit Alfred 1 

Gapus, chaque peuple a ses usages : l'employé est j 

assis sur une banquette, en train de lire son journal, | 

les jambes croisées. Passe un monsieur qui va boire | 

un verre d'eau à la fontaine qui se trouve à l'extré- | 

mité du wagon. L'employé, qui a des boîtes d'allu- 1 

mettes devant lui, dit au monsieur sans même mettre j 

un doigt à la casquette qu'il a sur la tête : c Du feu, ^ 

S. V. P.? » Le monsieur, debout, s'arrête, fait tom- ] 



PETITES NOTES ET CROQUIS 169' 

ber la cendre de son cigare, le tend vers le cigare de 
remployé qui y allume le sien, et qui se remet à lire 
son journal en disant du bout des lèvres, sans lever 
les yeux : c Merci >. 

Les maisons, je Fai dit, sont très étroites à New- 
York. Les pièces sont distribuées en hauteur. Seuls, 
les archimillionnaires peuvent se payer le luxe des 
enfilades de salons. Mais il y a des Guzmans partout. 
Ici voici comment Guzman procède. 

Il a loué, en plein centre mondain, trois apparte- 
ments au même étage, dans trois maisons voisines. 
Il a fait percer des portes dans les murs, et comme 
les étages n'étaient pas exactement de la même hau- 
teur, il y a une marche ou deux pour passer de l'une 
dans l'autre pièce. 

— Ce n'est pas malin, n'est-ce pas? me disait-il en 
me faisant visiter son triptyque, mais il fallait y 
penser. Il n'y a pas beaucoup de monde à New- York 
qui pourrait montrer un appartement de vingt mètres 
de façade I 

Et c'est vrai. 

En Amérique, je n'ai pas remarqué que les femmes 
aient la coquetterie du pied. Dans les rues, si vous 
vous promenez une demi-heure à travers les voies les 
plus fréquentées, et que vous vous attachiez à ne re- 
garder qu'à terre, vous ne voyez, sous les jupes, que 
des chaussures larges et aplaties du même format, à 
peu près, que celles des hommes. 

15 



470 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

C'est ce qui frappe T observateur, ici comme en 
Angleterre. 

Autrefois, les Anglo-Saxons ont dû avoir, comme 
les autres peuples, la coquetterie du pied cambré ; 
ils envièrent sans doute le pied andalou, étroit et 
rassemblé, qui ressemble à un sabot de chèvre. Mais, 
comme ils n'y arrivaient pas facilement, ils se sont 
évidemment résignés, avec leur caractère pratique, à 
abandonner cette ambition et à faire du pied long le 
pied idéal, le pied chici Ils y sont arrivés, et si bien, 
que chez nous la mode est depuis plusieurs années, 
aux chaussures en fuseau, d'autant plus élégantes 
qu'elles sont plus longues. 

Mieux encore! Aujourd'hui, en vertu de la supé- 
riorité reconnue des modes anglo-saxonnes, vous 
voyez les Espagnols, les Espagnols chic^ adopter les 
souliers longs I 

De même encore, les Anglo-Saxons, planches rigides 
€t sans grâce, sont devenus pour eux des colonnes 
majestueuses, types essentiels de dignité froide et de 
tenue. Ils ont fait un chic de leur raideur naturelle 
que les snobs imbéciles de tous les pays tendent à 
imiter, — jusqu'à nouvel ordre! 

* 

Un souper chez M. K..., qui avait réuni « les plus 
belles femmes de New-York », miss R..., l'actrice qui 
passe pour la plus jolie des États-Unis; miss T..., 
entre autres. J'ai vu là les plus beaux joyaux, les 
perles les plus rares, les plus grosses, les plus pures, 
ks plus rondes. Dans des vitrines, des coquilles 
d'huîtres perlières qui ont conservé leurs perles, de 



PETITES NOTES ET CROQUIS ITi 

toutes formes, de toutes dimensions, complétées, 
arrangées avec des peintures qui en font des sujets 
d'ornement : une succession de petites perles forme 
le corps d'une libellule dont les ailes sont la nacre du 
crustacé, d'autres grosses perles doubles sont les seins 
d'une Amphitrite, l'une en a même trois, et d'autres 
<:oquilles encore par douzaines. 

Pendant le souper, un orchestre de naturels d'Hawaï 
joue et chante des airs locaux. Une femme, moitié 
Japonaise, moitié créole, chante, accompagnée par la 
voix de six hommes et le son des guitares. Sa voix 
est pure comme un cuivre et douce comme de l'or 
vierge; elle nous pénètre doucement jusqu'aux fibres 
profondes du cœur; elle a Fair de sortir de ses yeux 
noirs et graves, car la bouche remue à peine et ses 
yeux sont si vivants et si mélancoliques 1 Son chant a 
quelque chose de liturgique, de simple et de pas- 
sionné, si mélodieux, si caressant, si beau. Autour de 
la table du souper, les hommes sont froids, les 
femmes paraissent comprendre. A ces accents, voilà 
des cieux chauds qui se révèlent et des solitudes ar- 
dentes et religieuses. Les voix pleurent et caressent, 
appellent, supplient et adorent. Sensation surpre- 
nante, inattendue et inadéquate de beauté et d'art. 

6 

J'ai, depuis, éprouvé une sensation analogue, le soir 
de mon arrivée à Pittsburg, en Pennsylvanie. C'était 
par une nuit glacée de février. Il était deux heures et 
demie du matin. En attendant mes bagages dans le 
large vestibule d'entrée de la gare, inondée de lu- 
mière électrique, je regardais et j'écoutais trois ou 



172 . DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

quatre nègres en train de laver le carrelage du sol. 
Armés d'une longue lavette, qu'ils promenaient avec 
de lents mouvements rythmiques sur le sol, ils chan- 
taient. Leurs voix étaient sonores et douces. C'étaient 
des airs mélancoliques comme des psaumes de deuil; 
leurs voix, d'une justesse irréprochable, se mariaient 
à la tierce et à la quinte. Elles s'élevaient, rythmiques 
et pures, dans le vaste hall, et les murs de pierre et 
le sol de faïence s'en renvoyaient les échos. Quelque 
chose d'insurmontablement nostalgique émanait de 
ces chants et de ces faces noires. J'avais des visions 
de paillotes au bord de fleuves taris sous des cieux 
brûlants. 
Dehors, une tempête de neige faisait rage. 
Je serais resté là longtemps, mais mes bagages 
arrivèrent, et je dus les suivre dans la rafale glacée... 



PETITES NOTES ET CROQUIS 

(SUITl) 



Ansonia. — - Un immeuble de 300 appartements bâti par un ar- 
chitecte français. — 25 millions de construction. — Des- 
cription. — Plus de domestiques. — Confort et commodité. 
— On trouve tout dans la maison. — L'Aquarium. — Pois- 
sons monstrueux. — La faune aquatique des Bermudes. 



Ansonia. — Vous vous souvenez peut-être de cet 
hôtel Waldorf que j'ai essayé de vous décrire, et de 
ses 1 ,400 chambres. J'ai visité, depuis, un immeuble 
au moins aussi étonnant : c'est une maison de rapport 
qui a 17 étages et qui renferme 2,979 pièces, répar- 
ties entre 300 appartements I 

Cette maison, la plus grande de New-York, s'ap- 
pelle Ansonia. Elle est construite dans le haut de 
Broadway, entre les 73' et 74' rues, et elle occupe, 
à elle seule, la moitié du bloc. Avec les belles façades 
blanches de ses six pavillons en briques de terre cuite, 
aux ornements discrets, et les grilles bleu pâle de ses 
balcons, elle tranche heureusement, par sa hardiesse 

15. 



174 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

et son grand caractère d'harmonie, sur Tuniformité 
triste des immeubles environnants. 

L'architecte, M. Paul-E. Duboy, qui est Français, a 
résolu là le difficile problème de faire de la jolie ar- 
chitecture avec une maison de 17 étages, d'en rendre 
les 3,000 pièces commodes et facilement accessibles, 
de les éclairer et de les orner avec goût, d'en diffé- 
rencier la décoration, de faire, en un mot, de l'art 
avec de l'immense et d'entrer dans l'esprit pratique 
et utilitaire des Américains en conservant ses qualités 
originelles d'élégance et d'harmonie. 

Tout le rez-de-chaussée est occupé par les pièces 
communes de l'habitation : un grand palmarium où 
tous les locataires peuvent se tenir, des boudoirs 
pour les dames, des salons de réception, une salle de 
concerts et de réunions, un restaurant, un grill- 
room, un café, un bar, un magasin froid pour la 
conservation des fourrures, des boutiques de tabac 
et de cigares, de fleuriste, de papeterie, de mercerie, 
un bureau de poste, un pharmacien, un banquier, un 
médecin, un dentiste I Les couloirs, les vestibules 
sont d'une ampleur monumentale et d'un luxe éton- 
nant : boiseries de chêne, murs aux revêtements de 
marbre, escaliers de marbre, tapis épais I Naturelle- 
ment, il y a des ascenseurs partout, dans tous les 
couloirs, dans tous les angles, à toutes les portes de 
toutes les façades. A part les ascenseurs à l'usage des 
habitants et des visiteurs, il y en a huit pour les domes- 
tiques et les fournisseurs et deux pour les meubles, les 
malles, les pianos; même dans une cour, j'en ai vu 
un de dimensions énormes sur le plateau duquel on 
plaçait une automobile et une voiture de déménage- 
ment qu'on descendait dans les sous-sols pour la 



PETITES NOTES ET CROQUIS 175 

décharger I Chaque appartement a son téléphone, 
cela va de soi. 

Au 16' étage, on trouve une autre salle à manger 
pour 450 personnes. Les fenêtres sont de vastes baies 
qui ouvrent sur l'Hudson. Le point de vue est splen- 
dide. Tous les murs, toutes les boiseries sont cou- 
verts de fleurs peintes par un artiste français, 
M. Victor Dangon, dont la modestie égale le talent. 
Il a fait là des merveilles et un miracle I II a peint 
80 mètres de fleurs en guirlandes, en gerbes, en 
bouquets, en parterres, avec un rare bonheur de 
coloris. Toute la flore de Tancien et du nouveau 
monde est là : les roses, les pivoines, les soleils, les 
œillets, les bégonias, les magnolias, les lis, les orchi- 
dées, les marguerites, les chrysanthèmes s'épanouis- 
sent parmi des feuillages élégants et décoratifs. Le 
plafond de la salle est vitré; des palmiers naturels se 
dressent de place en place, et l'on pourrait se croire 
dans une serre magnifique créée par le caprice de 
quelque nabab. Il n'y a rien de semblable dans toute 
l'Amérique. Et, comme on voit, l'art français se 
défend ici, malgré l'écrasante concurrence des archi- 
tectes et des artistes indigènes qui se liguent et se 
serrent les coudes et qui ont naturellement pour eux 
le patriotisme et l'orgueil nationaux. 

On trouve, dans Ansonia, des appartements de 
20 pièces, pour le prix de 25,000 francs, et des appar- 
tements de garçon pour 3,500 ou 4,000 francs : deux 
salons, une chambre à coucher, une salle de bain. La 
moyenne des appartements est de 7,000 à 8,000 francs. 

Ai-je besoin de dire que chaque appartement a 
deux salles de bain : une pour les maîtres et une pour 
les domestiquer? 



176 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

La maison fournit gratuitement le chauffage, Télec- 
tricité, le froid et l'eau distillée. Partout vous trouvez 
des robinets d'eau froide et d'eau chaude. Chaque 
logement est garni d'un buffet fixe, de poêles, de four- 
neaux et de glacières. Il y a des placards tout le long 
des murs des couloirs. 

Dans les sous-sols sont installées des machines 
d'une puissance de 2,000 chevaux-vapeur pour la 
production de la chaleur, de l'électricité, du froid 
et de la force nécessaire au fonctionnement des ascen- 
seurs; il y a aussi une piscine de Sîl mètres de long 
sur 8 mètres de large, à l'usage gratuit des locataires. 
€ette piscine est alimentée d'eau douce, mais des 
conduites spéciales peuvent y amener à volonté l'eau 
de mer! A côté de la piscine, des chambres de repos et 
toute une installation d'hydrothérapie et de massage. 

Pas un mètre de terrain de perdu, ni dans la sur- 
face ni dans la hauteur! On a tout utilisé, et on a 
tout prévu. 

Même, comme le problème des domestiques n'est 
pas encore résolu en Amérique, on a pensé au cas 
fréquent où les mauvais serviteurs abandonneraient 
leurs maîtres à l'improviste (car ici ils sont libres de 
partir d'une heure à l'autre, et, les jours de récep- 
tion, ils ne s'en privent pas!) et on a organisé un ser- 
vice de domestiques ambulants. Au premier signe, 
cuisinières ou valets de chambre passent du service 
général d'Ansonia au service particulier des loca- 
taires. 

Ansonia a coûté 25 millions de frais de construc- 
tion. Commencée en 1899, elle était déjà habitée au 
mois de décembre 19021 

Quelle est la valeur d'une telle spéculation? J'ai 



PETITES NOTES ET CROQUIS 177 

voulu m*en rendre compte en détail. Et j'ai appris 
ceci : que le revenu de la location entière du bâti- 
ment, appartements, magasins, blanchisserie (j'avais 
oublié la blanchisserie du sous-sol), se monte en 
chiffre rond à 850,000 dollars par année, c'est-à-dire 
à 4 milions et demi de francs. 

Il y a naturellement à défalquer de ce chiffre les 
impôts et les salaires des employés. La chambre des 
machines nécessite à elle seule 42 employés. Il y a, 
en plus, le service des cuisines, des restaurants, les 
garçons d'ascenseur, deux femmes de chambre par 
étage, les chasseurs, les teneurs de livres, les cais- 
siers. En plein rapport et le personnel au complet, 
les dépenses d'exploitation ne dépasseront pas 
150,000 dollars. Gela suppose donc, déduction faite 
des frais d'amortissement, un bénéfice annuel de 
^ millions et demi. 



C'est appréciable. 





99 



L'Aquarium. 

Les choses purement jolies, c'est-à-dire jolies en 
elles-mêmes, jolies sans utilité, sans volonté de l'être, 
sont ce qu'il y a de plus rare en Amérique. 

L'Aquarium de New- York est une de ces choses-là. 
Il passe pour posséder des spécimens de poissons 
extraordinaires; il fait l'admiration des étrangers 
curieux, et la foule s'y presse le dimanche; mais je 
crains bien que les quatre cents ne l'ignorent. 

Je suis allé le visiter un dimanche après midi. Il 
est situé sur le bord de l'Hudson, à Battery Place, à 
la pointe extrême de la langue de terre où New- York 
est bâtie. 



178 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS l 

i 

Au milieu de la salle centrale, on a creusé de l 
grands bassins où s'ébattent des otaries et d'autres J 
bêtes sans intérêt. \ 

Tout autour, derrière les vitres glauques, vivent et j 
s'ébattent des poissons de toute espèce qui promènent \ 
à travers les algues l'illusion de leur liberté. | 

Mais on passe rapidement devant ceux-là, pour j 
arriver plus vite au beau spectacle. i 

C'est la section des poissons des Bermudes. 1 

En voici de larges et de plats, avec, au lieu de tête, \ 
une sorte de hure; leur peau, d'un luisant satin, se^ 
zèbre destries d'un bleu azur, d'un bleu idéal et ange- j 
lique, et d'or; leur œil est en diamant noir. En voici, \ 
sabrés de stries vert pâle alternées d'argent mat : on^ 
dirait qu'ils ont au cou un collier de corail et que* 
leur queue est de diamant. Le hog-/ish a aussi un| 
affreux groin au lieu de tête; il est mince comme unej 
limande, mais large de vingt centimètres et très court; i 
c'est une espèce de feuille agile aux yeux de turquoise! 
morte. Puis voici des poissons carrés^ à tête presque] 
humaine, tigrés de tatouages noirs, aux constellations 1 
d'ambre jaune. La crevalleaune queue en sabre double, i 
aux arêtes coupantes, qu'on dirait métalliques. Lei 
spotted-moray ressemble à un serpent d'argent tacheté ] 
de sang noir; il a la tête aplatie et il replie sa queue en J 
multiples nœuds comme une couleuvre effrayée; ilj 
reste la bouche ouverte goulûment et le gosier haletant, j 
comme s*il allait mourir. Le queen triagger a deux ^ 
petites dents, une en haut, l'autre en bas de lai 
bouche; son corps est zébré de larges bandes d'émail! 
bleu, son ventre a l'air d'une gaine d'or flexible et sa| 
queue resplendit comme une plume de paon incrustée! 
de pierreries. Son voisin est encore plus magnifique :| 



PETITES NOTES ET CROQUIS 179 

son corps est une armure d*écailles bleues et vertes, 
ses nageoires et ses ailerons sont de saphir translu- 
cide. Plus loin, il y a un poisson-ange : des ailes, de 
vraies ailes en gaze de nacre légère sont posées 
au-dessus de sa queue. Le moon-fish (le poisson-lune) 
est une bête ronde et plate comme une plaque 
d'argent, ses nageoires et sa queue sont aiguisées et 
coupantes comme des faux, sa tête est un groin plat, 
elle tient la moitié de son corps qui se promène sans 
cesse avec des mouvements convulsifs. A côté de ces 
poissons ronds et carrés, en voici un triangulaire 1 
Son dos est un talus à double pente, et son ventre est 
plat : un petit cochon d'Inde opalin, un rayon de lune 
délayé dans de l'absinthe. 

Il en est d'autres, et d'autres encore, dont les 
formes sontdesimaginationsd'Apocalypseou d'artistes 
japonais : quand ils passent dans la lumière laiteuse 
de l'aquarium, on aperçoit des ventres de soleil et 
des dos qui sont des arabesques de pierreries, des 
toiles d'or et des ailes de scarabées, des moires mou- 
chetées d'émeraudes et des écharpes de l'Inde. Quels 
croisements paradoxaux ont produit dans les eaux 
tièdes des Bermudes ces fabuleuses fleurs marines, 
ces soles monstrueuses qui flamboient comme les cein- 
|tures de gemmes des maharadjahs, ces anguilles aux 
ailes de papilloris bleus, ces maquereaux au pelage 
bouton d'or soutaché d'améthyste l— 



COMMENT LES COMPTES SE REGLENT 
COMMENT ON DÉFEND SON ARGENT 



Un compte de six cents millions réglé en quinze minutes. — 
Pour une erreur d'addition. — 25,000coffres-forts. — Unecave 
qui ne s'ouvre pas facilement. — En cas d'émeute. — La 
vapeur bouillante. — Employés détectives. — Les lingots. — 
Les machines brevetées. — Les coffres-forts de M. Georges 
Gould et de Pieroont-Morgan. 



Le Clearing House. ^ 

On m'a assuré que cette institution financière ne I 
fonctionnait qu'à New- York, et son organisation m'a j 
paru à la fois tellement simple et tellement extraor- 1 
d inaire que je ne peux m'empêcher de vous l'expliquer 1 
en quelques mots. ] 

Le Clearing House est une instUution privée — c'est- i 
à-dire existant sans charte de l'État — dirigée par les | 
banques de New-York pour faciliter leurs transactions. 
On y fait sans peine, en quinze minuieSy ce qui pren- 
drait autrement quatre ou cinq jours! 



COMMENT ON DÉFEND SES CAPITAUX 181 

Toujours la même préoccupation, admirablement 
rationnelle, d'économiser du temps et de simplifier 
l'etTort humain. 

On sait que les chèques tirés sur une banque sont 
souvent payés par d'autres banques avant de parvenir 
à celle sur laquelle ils ont été tirés. Pour régler leurs 
comptes entre elles, ces banques sont donc tenues, 
soit à des correspondances, soit à des courses que 
nécessite le remboursement de l'argent ainsi avancé. 
A New-York plus que partout ailleurs, il se lait un 
échange quotidien énorme de chèques, car il est d'usage 
courant de payer tout avec des chèques, jusqu'à ses 
notes de restaurant. C'est pour faciliter cette compta- 
bilité colossale et éviter la perle de temps qui résul- 
terait du règlement de banque à banque qu'a été créé 
le Clearing House, c'est-à-dire la Chambre des com- 
pensations. 

Dans Wall Street — si je ne me trompe, — une salle 
éclairéeparen haut, meublée d'unesoixantainedepetits 
pupitres derrière lesquels se tiennent les employés des 
soixante banques comprises dans l'association. Les 
employés arrivent un peu avant dix heures du matin. 
Chaque banque a deux employés présents : l'un assis 
derrièresonpupitre, l'autre debout, muni des chèques 
payés la veille par sa banque pour le compte d'autres 
banques. L'employé assis est là pour recevoir, des 
banques qui les ont payés, les chèques tirés sur sa 
i)anque. 

A dix heures précises, le président, qui se tient 
derrière une espèce de haut balcon d'où il domine 
toute la salle, annonce l'ouverture du Clearing House. 
Les employés des différentes banques, attendant 
debout, en ligne, porteurs de liasses de chèques, 

16 



182 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

défilent alors tour à tour devant chacun des pupitres 
et y font la livraison des chèques dontje viens déparier. 
Chaque liasse de chèques est accompagnée d'un relevé 
donnant la somme totale qu'ils représentent. Au fur 
et à mesure que ces liasses sont remises à l'employé 
assis, il les met de côté et en porte le total sur une 
feuille qu'il a devant lui. Quand toutes les livraisons 
sont faites, il additionne les sommes qu'il a inscrites 
et obtient ainsi le total des chèques tirés sur sa banque 
et qui ont été payés la veille par les autres banques 
de la cité. 

Chaque banqueconnaissantaînsi le total des sommes 
payées pour elle la veille, par les autres banques, et 
ayant remis à celles-ci le chiffre des chèques payés par 
elle pour leur compte, se trouve devant sa situation 
exacte de débit et de crédit. Elle sait, ou bien qu'elle 
doit un million de dollars, par exemple, ou bien qu'on 
lui doit un million de dollars. Or, selon les règlements 
de l'institution de New-York, chaque banque débitrice 
doit verser à la caisse du Clearing House, avant une 
heure et quart, le jour même, le million de dollars 
représentant l'excédent payé pour son compte par les 
autres banques de l'Association, faute de quoi elle 
sera aussitôt déclarée en faillite. 

Les relevés de chaque banque sont soumis au clerc 
du Clearing House qui fait lui-même un relevé de leurs 
comptes respectifs. Ces comptes doivent nécessai- 
rement se balancer, et ainsi, sans que la moindre 
petite erreur soit possible, on a réglé, en quinze ou 
vingt minutes, des transactions financières représen- 
tant des sommes immenses. 

Peut-on rien rêver de plus simple que ce système 
et de plus magiquement appliqué? 



COMMENT ON DÉFEND SES CAPITAUX 183 

Détail typique : un employé qui se tromperait une 
seule fois dans ses additions, serait implacablement 
mis à la porte. 

Et le jour où j'assistai aux opérations du Clearing 
House, le total des opérations qui s'y effectuaient se 
montaient à 113 millions 925,479 dollars, soit près 
de 600 millions de francs I 

La Safe Deposit Company est une institution qui, 
depuis sa fondation, fut très imitée en Amérique, et 
qui a son pendant dans les grandes capitales euro- 
péennes. Mais nulle part il ne s'en trouve d'aussi 
importante et d'aussi perfectionnée que celle que j'ai 
visitée dans le bâtiment de VEquitahle, à New-York. 

On descend dans le sous-sol. 

Il y a là 25,000 coffres-forts, enfouis dans un sous- 
sol machiné comme une scène de féerie : c'est une 
bastille de rêve ! On sent partout des yeux autour de 
soi, — et du silence. Dès que vous mettez le pied à 
proximité de la porte d'entrée, sur un tapis de caout- 
chouc, une sonnerie que vous n'entendez pas et dont 
vous ne voyez pas le mécanisme dissimulé sous le 
tapis, avertit aussitôt un gardien qui apparaît trois ou 
quatre secondes après derrière une grille aux barreaux 
énormes. Pour que vous puissiez entrer, il faut que 
la porte s'ouvre, et pour que la porte s'ouvre il faut 
que le dallage de marbre dans lequel la porte est 
encastrée s'abaisse de 30 centimètres au-dessous du 
niveau du sol I La porte elle-même, bardée d'acier, a 
50 centimètres d'épaisseur. 

A l'intérieur, ce sont des petits couloirs bordés de 



184 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE ORLÉANS 

cabines minuscules où Ton s'isole pour vider son coiïre- 
fort — ou l'emplir. Il y a des cabines spéciales pour 
les femmes. Une femme de chambre est à leur dispo- 
sition. 

Avant d'entrer, chaque client doit dire au gardien 
le mot de passe qu'il a choisi et qui se trouve consigné 
sur un registre. Il arrive que des gens perdent leur 
clef ou oublient leur mot de fermeture. Il faut alors 
briser les portes et payer de 25 à 50 francs pour leur 
réparation. 

L'ouverture des colTres-forts nécessite trois clefs 
différentes. En cas de décès des déposants, on trouble 
la combinaison, et le colTre-fort ne peut être forcé 
qu'en présence de tous les héritiers. 

Le prix de la location va de 5 dollars à 800 dollars, 
selon les dimensions du coffre. Des sociétés finan- 
cières ont des coffres personnels, d'une épaisseur 
énorme. Il y en a qui sont des chambres où l'on peut 
se tenir debout et circuler. Voici celui de la famille 
Gould, qui a bien 3 mètres de hauteur. C'est un bloc 
colossal d'acier lisse et luisant comme une plaque de 
blindage, que les obus n'écorcheraient même pas... 

On a pris une série de précautions inouïes pour 
donner confiance aux déposants. Des tournées de sur- 
veillance ont lieu toutes les heures, jour et nuit. Un 
cadran spécial indique et contrôle les heures des 
tournées. 

Je demande au chef des gardiens : 

— S'il y avait une émeute à New-York et qu'une 
troupejde gens voulussent entrer ici, qu'arriverait- il ? 

Le gardien sourit, et, me montrant toute une robi- 
netterie : 

— Vous voyez, au-dessus de la porte, ces tuyaux? 



COMMENT ON DÉFEND SES CAPITAUX 185 

Eh bien, grâce à cela, au premier signal, on peul 
remplir la pièce de jets de vapeurs brûlantes qui 
aveuglerait et brûleraient tous les êtres vivants qui 
s'y seraient aventurés. Ils seraient morts en moins 
d'une minute... 

— Et si on voulait mettre le feu ou inonder vos 
caves ? 

— Quand les portes sont fermées, ni l'eau, ni le 
feu, ne peuvent pénétrer. Nos murs et nos plafonds 
ont un mètre d'épaisseur. Les plafonds sont en acier 
bardé de cuivre. 

— Ne craint-on pas les employés infidèles ? 

— Tous nos employés doivent fournir au moins 
dix ans de références parfaites. Tous sont des détec- 
tives assermentés. 

Et il me montre, sous le revers de son gilet, une 
plaque d'argent qui est le signe de sa fonction et qui 
lui donne le droit d'arrêter des gens et de se faire au 
besoin prêter main-forte. 

En nous promenant à travers le labyrinthe des 
étroits couloirs, nous croisons des déposants qui vont 
ouvrir leurs coffres. Ils ont l'air préoccupé, ils ne 
nous regardent pas. Nous les voyons ensuite dans les 
cabines, penchés sur les tables, dans l'attitude atten- 
tive et classique des avares comptant leur or. 

Le gardien nous montre une boîte ouverte, en fait 
jouer le mécanisme follement compliqué et essaye en 
vain de nous le faire comprendre. J'y renonce tout 
de suite. 

Nous descendons un étage encore, le gardien ferma 
toutes les portes derrière lui. Nous marchons sur 
d'étroits escaliers d'acier, nous frôlons des murs 
d'acier ; on aperçoit d'épaisses grilles de fer, on peut 

16. 



186 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ^ 

se croire dans les sombres oubliettes d'un château l 

fort. On ne voit rien derrière les grilles. Mais le gar- l 

dien presse un bouton et la geôle s'éclaire : les cachots 1 

sont des trésors I Des lingots d'argent qui ont la i 

forme de gueuses de fonte, d'autres lingots qui sont 1 

des poids de 20 kilogrammes sans anneau, d'une l 

blancheur mate, s'entassent contre les murs. Chacun j 

de ces lingots vaut environ trois mille francs et j'en j 

compte, derrière une seule grille, à peu près cinq l 

cents. ] 

Ces lingots sont déposés là par des spéculateurs qui ^ 

attendent que le prix de l'argent monte. l 

Dans d'autres cachots, derrière d'autres grillages, j 
je vois des objets bizarres, des pièces métalliques 

démontées, séparées ou enveloppées. à 

— Qu'est-ce que c'est que cela ? 7, 

— Ce sont des machines brevetées que les inven- l 
leurs ont déposées là pour être sûrs d'être à l'abri des | 
imitateurs. Chez eux, on les volerait trop facilement. | 

J'ai hâte de remonter à la clarté. On étouffe dans | 

ce trou sans air, sans lumière ; on se sent écrasé par j 

quelque chose de lourd, d'insurmontable, qui n'est i 

sans doute que la sensation de cette masse d'acier j 

hermétiquement close qui vous enserre et vous i 

opprime. 1 

Mais là-haut, on tient à nous montrer quelque chose 1 

encore de plus extraordinaire et de plus nouveau. ] 

En effet, la Safe Deposit Company garantit même | 

d'autres coffres-forts placés ailleurs que chez elle, j 

dans les bureaux des grandes banques et des sociétés j 

financières. Ainsi, la Société assure le coffre-fort de 1 

M. J.-P. Pierpont-Morgan, situé à quelque distance j 

de là, au coin de Wall Street. i 



GOMMENT ON DÉFEND SES CAPITAUX 187 

Mais des conditions spéciales sont imposées dans 
ces cas. Ainsi le coffre-fort doit être ouvert et fermé 
tous les jours à l'heure précise fixée par les conven- 
tions. Un représentant de la Société est présent à l'ou- 
verture et à la fermeture. Un système de signal auto- 
matique est installé dans la serrure même du coffre- 
fort de M. Morgan et correspond à un cadran placé 
dans un bureau de la Safe Deposit Company. De sorte 
qu'à la seconde même où le coffre-fort est ouvert 
ou fermé, la Société en est prévenue. M. Morgan 
ouvre son coffre-fort tous les jours, à 10 h. 15. Le 
matin de ma visite, il y avait une minute de retara , 
l'employé me montra que le cadran marquait 10 h. 16. 
A 4 h. 1/2 exactement, le coffre-fort devait être fermé. 
Le samedi seulement, l'heure change, c'est à 2 h. 1/2. 
Le dimanche, il est impossible de Touvrir. 

Si, par un hasard inadmissible, il arrivait que le 
coffre-fort était ouvert par fraude,un système électrique 
en avertirait instantanément le surveillant de la Société 
et le poste de police voisin. 

Et c'est ainsi que savent se défendre les capitaux 
américains. 



LA VIE DE CAMPAGNE 



Le goût du plein air. — Les jeux du samedi. — Les t parties » 
à la campagne. — Les chaperons. — L'hospitalité amé- 
ricaine. — Liberté. — La vie large et abondante. — Chea 
J.-H. Hyde. — Les jeux. — Les chevaux. — Les voitures. — 
Le squach. — La roulette. — Les charades. — Un piqueur 
français. — La Revue des Deux-Mondes dans les écuries.— 
La grande tradition. — Whisky and soda. — Chez M.Cochrane. 

— Banjo et cake-walk. — Chez M. George Gould. — A 
Lakewod. — Le jardin de Versailles. —Fontaines et statues. 

— Les palais italiens démeublés. — Le Court. — Le ma- 
nège. — La piscine. — M. George Gould. — Les affaires et 
l'hygiène. —Le dîner. — Mme George Gould. — L'intérieur 
de la villa. — Richesses. — Chez Mrs Clarence Mackay. 

— Le château de Maisons-Laffitte. — Les tapisseries du prince 
de Sagan. — La bibliothèque. — L'escalier. — Les salons. 

— Les chambres. — Le cabinet de toilette. — La baignoire. 



Nous avons vu les Américains dans la rue, au res- 
taurant, chez eux, il nous reste à les voir au repos, 
— si l'on peut employer ce mot lorsqu'il s'agit des 
gens d'ici, — c'est-à-dire à la campagne. 

Ces terriens d'Europe venus en Amérique avec 
ridée fixe de faire fortune et dont l'activité, sous 



I U VIE DE CAMPAGNE 18* 

rimpulsion première de l'énergie et de l'ambition 
est devenue presque mécanique, n'ont pas perdu 
malgré cela, comme on pourrait le supposer, le goût 
ancestral des arbres et de la verdure. Mais ,1s appo - 
enl dans la nature, au lieu de notre flânene tranquille 
et reposante, la même fièvre de mouvement et de 
bataille qui les énerve à la ville. 

En elîet, dès le samedi, à une heure, tout travail 
étant arrêté dans les bureaux et les magasins, les 
villes se dégorgent dans les banlieues; les équipes de 
p ineurs, de hockey, de football, de base-ba 11, de 
cross, de Coureurs, de cyclistes, emplissent les trains 
en même temps que la foule des spectateurs - des 
jeunes femmes surtout - qui vont assister à leurs 
eux. Et l'on peut dire que c'est, depuis les prair.es 
gelées du Nord et de l'Est, jusqu'aux Eldorados enso- 
leillés de la Louisiane et de la Califorme, une véri- 
table exposition des muscles du nouveau monde. 

Ces jeux publics sont ceux de la classe moyenne et 
de ia classe inférieure. Les riches, eux, passent un 
instant à leur bureau le matin du samedi, et s en vont 
dans leurs propriétés jusqu'au lundi, quelquetois 
jusqu'au mardi matin. 
Qu'y lont-ils? 

Ils organisent ce qu'ils appellent une « party ». M 
Amérique, on s'invite beaucoup et on voisine pas mal. 
On assortit le mieux possible célibataires et gens 
mariés. Comme on ne peut pas se passer de jeunes 
filles et qu'on ne se croit pas obligé d'inviter toute 
1 leur famille, l'usage s'est établi du « chaperon ». Une 
ieune fille peut fort bien répondre à l'invitation d un 
célibataire, jeune ou vieux, même demeurer plusieurs 
jourschezlui, à la condition d'y être «chaperonnée». 



190 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS : 

i 

c'est-à-dire d'y être invitée en même temps qu'une \ 
femme mariée de sa connaissance qui assume le rôle \ 
de « chaperon », rôle purement théorique, car les ] 
hommes sont d'une telle timidité, d'une telle réserve, ! 
qu'il faut qu'ils se sentent pour ainsi dire provoqués j 
pour risquer la moindre attaque. . . Mais nous tenterons ] 
d'expliquer cette psychologie plus tard. 

J'ai visité plusieurs campagnes américaines dans \ 
l'Est, le Sud et l'Ouest. Gomme elles se ressemblent \ 
beaucoup, je ne m'arrêterai qu'à deux ou trois des \ 
plus typiques. \ 

Et d'abord, je voudrais, en lui rendant justice, ] 
payer ma dette à Thospitalité américaine. L'Améri- j 
cain, qui est un homme d'afîaires féroce (les anecdotes I 
qu'il raconte lui-même le prouvent), qui, pendant les ^ 
journées qu'il passe à la ville, se transforme en ma- j 
chine à écraser l'adversaire, quand il devient maître l 
<le maison, s'attache du mieux qu'il peut à sortir de j 
son farouche égoïsme et à rendre à ses semblables les 1 
devoirs de la civilisation. Il est en cela souvent aidé j 
d'ailleurs par des femmes qui bénéficient, ici comme | 
chez nous, des qualités charmantes de bienveillance J 
^t de sociabilité. Mais je connais des célibataires qui | 
savent être pour leurs hôtes les plus délicats, les plus j 
parfaits des maîtres de maison. 

Quand votre hôte est allé ou vous a envoyé chercher j 
à la station la plus proche, en coupé, en coach ou en j 
automobile, et qu'il vous a conduit à votre chambre, \ 
vous n'êtes plus chez lui, vous êtes chez vous. La j 
maison vous appartient (ah ! le prendre au mot, celui j 
que je sais !) Il a l'air de ne plus s'occuper de vous ; 
pour ne pas ofïenser votre liberté, mais son œil ou ! 
son domestique a veillé à tout et tout prévu. Vous \ 



LA VIE DE CAMPAGNE 19i> 

trouvez vos valises vidées, vos affaires rangées dans 
les tiroirs, vos vêtements et votre linge de rechange 
étendus sur le lit; une fleur éclatante avec une épingle 
est posée sur une console. Le bain est prêt. Les 
domestiques sont à vos ordres. Je sais que ces façons 
hospitalières sont imitées de l'aristocratie d'Europe, 
mais j'admire avec quelle rapidité elles furent assi- 
milées par ces nouveaux aristocrates. 

Vous descendez le matin à table pour le premier 
'déjeuner ou bien vous le faites monter dans votre 
chambre. Chaque invité vient à son heure. Il dort 
tant qu'il le veut, aucun cri, aucun bruit ne le réveil- 
lera. 

Veut-il sortir à cheval, ou en voiture? Veut-il 
conduire lui-même ou se faire accompagner. Il va à 
l'écurie, choisit son cheval ou fait atteler le morning- 
phaéton, le dog-cart ou le tandem ou le buggy. Pour 
plus d'exactitude, il a même pu inscrire ses ordres la 
veille sur un tableau d'écurie. 

Je viens de dire qu'on retrouve dans la vie de cam- 
pagne américaine les mêmes signes d'activité morbide 
qu'à la ville. Pendant les jours que j'ai passés, soit à 
Bay-Shore, chez M. J.-II.Hyde, soit à Lakevood, chez 
M. George Gould, soit à Roslyn, chez Mme Clarence 
Mackay, plus curieux de regarder les autres que de 
les imiter, j'ai pu observer les allées et venues des 
invités, jeunes gens et gens mariés. 

Tout est arrangé dans les villas pour pouvoir à 
chaque instant remuer, agir, faire quelque chose, 
pour n'être pas obligé de parler. A côté des Améri- 
cains, nous sommes les pires bavards ! Quand on 
n'est pas dehors, quand onne jouepasauping-pong, 
au squach, à la roulette, on sent très vite naître 



1 



19^ DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 



l'ennui. Aussi, le zèle des maîtres de maison s'ingénie- \ 
l-il à trouver sans cesse des motifs d'aller et devenir, \ 
de remuer, d'agir, pour « tuer le temps ». 

Une jeune fille de dix-sept ans, l'héritière d'un des : 
noms les plus célèbres dans les chemins de fer d'Ame- \ 
rique, enfant charmante et frêle, petite et gracieuse, j 
sortait le matin, après son premier déjeuner, à cheval ; \ 
rentrée vers midi, elle changeait de toilette pour des- 1 
cendre à table. Sitôt le lunch terminé, la voilà en j 
voiture, conduisant elle-même un tandem ou un | 
coach. Six quarts d'heure après, elle était de retour, j 
car il faut cultiver la variété de nos plaisirs. Elle l 
faisait une apparition au salon de repos, etje la voyais j 
mobiliser un jeune homme quelconque, le premier 1 
venu, peu lui importait, pour une course à pied. Mais S 
elle revenait bientôt, une demi-heure ou trois quarts | 
d'heure après, se mettait à la table de ping-pong. l 

Pourtant la journée n'était pas complète I Elle 1 
n'avait pas joué au tennis. Et, pendant une heure, j 
dans le hall grillé attenant au salon de repos, elle | 
jouait ce jeu fatigant de tennis de chambre qu'on ] 
appelle le squach, et qui consiste à lancer avec la \ 
raquette la balle contre un mur, de façon à empêcher | 
l'adversaire de l'attraper au retour. j 

On pouvait supposer qu'après une journée ainsi \ 
remplie la jeune fille voudrait se reposer. Mais, après \ 
le dîner, c'était de nouveau le ping-pong, et même \ 
une fois je la vis s'essayer à jouer du cor de chasse. \ 

— Vous ne lisez donc jamais, mademoiselle? lui \ 
demandai-je. \ 

— Oh! oui, certainement. 

— Mais quand? '^ 

— Quand j'ai le temps. j 



LA VIE DE CAMPAGNE 193 

— Et à quel moment causez-vous? 

— A cheval, en voiture, en coach, v. cable. 

— C'est- à-dire pendant que vous faites autre 
chose... 

Chaque millionnaire a son « dada » préféré. 
M. Rockefeller et M. Carnegie ont dépensé des 
sommes considérables dans l'aménagement de prai- 
ries pour le jeu de golf; M. George Gould met sa 
coquetterie dans son champ de polo et dans son 
« court > de Lakewood; M. James Hyde a un faible 
pour ses écuries. 

C'est à Bay-Shore, près d'une plage triste aux flots 
morts, et dont la mélancolie a de la grandeur, que 
M. Hyde a sa villa, autrefois bâtie par son père, fon- 
dateur de VEquitable. C'est une sorte de vieux châ- 
teau en bois, de style colonial comme tout ce qu'on 
a bâti jusqu'à présent dans ce pays. C'est là que 
M. Hyde a la plus grande partie de ses chevaux. Et 
j'ai souvent entendu répéter que les écuries de Bay- 
Shore sont les plus parfaites de l'Amérique. « C'est 
tenu I » Une salle spéciale pour les harnais luisants 
et nets comme une argenterie de table; dans une 
vitrine, les mors, les gourmettes, les grelots, les 
étriers, les fouets; une autre salle pour les couver- 
tures d'où sort un parfum entêtant de camphre ; une 
autre salle pour le nettoyage des cuirs et des aciers; 
une autre pour le séchage; une autre encore pour la 
maréchalerie, avec forge et enclume; dans la salle 
des selles, des vitrines en bois sculpté contiennent 
un véritable musée de mors, d'étriers, de cors de 
chasse, de vieux fouets de postillons, de vieilles brides 
écussonnées, en cuir rouge fané qui ont l'air un peu 
dépaysés au milieu de cette éclatante et toute neuve 

17 



194 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

élégance; un grand hall pour les voitures; j'en ai 
compté de vingt-huit sortes différentes : coaches, 
breaks, omnibus, victorias, phaétons, cabs, dog-carts, 
tandems, buggies, cutters, traîneaux et d'autres dont 
les noms m'échappent. 

L'écurie elle-même est tenue comme une salle à 
manger, les stalles sont cirées, les mangeoires relui- 
sent, les litières sont fraîches, des ruisseaux en pente 
entraînent les eaux, aucune odeur dans ce sanctuaire. 
A côté de l'écurie, dans une autre petite salle, un 
bassin est creusé, alimenté par de l'eau chaude et de 
l'eau froide où l'on conduit les chevaux qui, ayant 
fourni une longue course, ont besoin d'un bain de 
pieds. Des mécaniques ingénieuses envoient l'avoine 
du grenier dans les mangeoires. 

Le personnel de Técurie, très nombreux, est gou- 
verné par François Guillot, Parisien de Ghaillot, qui 
servit dix ans chez M. W.-K. Vanderbilt et fut le 
piqueur du général de Boisdeffre au couronnement 
de l'empereur Nicolas 11. Il est fier de ses états de 
service. Logé dans l'écurie, ses appartements sont 
d'un luxe à faire envie à de gros bourgeois français: 
la Revue des Deux Mondes est sur la table du salon, 
un piano est ouvert dans un coin. François Guillot 
est dans la grande tradition. Une dame visitant les 
écuries s'extasiait devant lui sur la beauté d'un che- 
val. Il répondit à la dame : 

— Vous n'avez qu'à dire à monsieur qu'il vous 
plaît, je suis sûr qu'il vous le donnera. 

J'entends encore le rire sonore de M. James Hyde 
en me racontant cette anecdote. 

Le maître de céans a son bureau dans l'écurie, un 
bureau rempli de téléphones et de sonneries sans 



LA VIE DE CAMPAGNE 195 

nombre, comme partout dans le reste de la 
villa d'ailleurs. Des tapis sur le sol, des canapés 
et des fauteuils, de vieux cuivres, étains, vieilles 
faïences, meubles d'acajou anciens, photographies 
sportives, cors de chasse, des souvenirs hippiques, 
rubans gagnés aux concours, des itinéraires de 
coach en France, 10,000 kilomètres de routes 
françaises, car M. Hyde vient chaque année chez 
nous et il y exerce son sport favori, le < coa- 
ching 3>, où il est passé maître. A côté du bureau, la 
cuisine : ce qui permet, certains soirs où la veillée 
s'est un peu attardée, de venir souper dans cette 
écurie « modem style >, plus librement et plus gaie- 
ment, grâce au décor, que dans le castel. J'ai sou- 
venir d'un joyeux souper que nous y fîmes, un soir 
où le thermomètre marquait dehors 15° sous zéro; 
les dames, coiffées de vieux chapeaux de postillon ou 
de bonnets de toréador, jouaient du cor de chasse, et 
tout le monde dansait le cake-walk. 

A la campagne, on ne craint pas d'abuser du 
whisky. J'ai vu filer dans une seule soirée quatre- 
vingt-dix bouteilles de soda, et nous n'étions pas 
plus d'une dizaine d'hommes. Le maître de maison, 
pris au dépourvu, en était lui-même un peu étonné. 
C'est qu'à partir de dix heures du soir, le whisky est 
la grande distraction campagnarde. L'Américain est, 
en général, froid. De plus, il est fatigué par la double 
vie d'affaires et de sports qu'il mène. D'autre part, 
il est peu cérébral. C'est un réaliste pratique. Sa 
journée finie, il lui reste peu d'imagination pour 
s'amuser et pour amuser les autres. Il a donc besoin, 
pour s'animer, pour s'exciter, de ce maïs et de cet 
orge fermentes qui lui délient la langue et font sortir 



196 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

un peu de liant et même d'effusion de son âme fer 
mée. 

Les femmes sont plus naturellement gaies. Complè- 
tement dénuées de gêne et d'embarras, d'une simpli- 
cité vraiment idéale dans leurs manières et dans leurs 
paroles, elles sont des compagnes charmantes, tou- 
jours prêtes à se distraire et à rire. Les hommes, plus 
engoncés, plus lourds, s'animent à leur contact et à 
leur exemple, mais ils les suivent et les imitent, plu- 
tôt comme des instruments que comme des parte- 
naires. 

Les charades qu'on joue quelquefois le soir sont 
animées par l'entrain, la vitalité, l'amour du plaisir 
des femmes. On ne perd pas beaucoup de temps à 
choisir des idées ingénieuses ou rares, jolies ou spi- 
rituelles ; on prend au hasard un proverbe, on le met 
en œuvre, à la quatre-six-deux, et on le joue très 
simplement sans que personne songe jamais à se 
moquer ou à blaguer. De là, ce naturel délicieux que 
l'on trouve ici et qu'on ne trouve ailleurs que dans 
les pays du Nord. 

Je me souviens d'une a party » qui avait été orga- 
nisée chez le célèbre avocat Gochrane, dans sa pro- 
priété de Long-Island, le jour du Thanksgiving, qui 
est le jour de la fête nationale américaine. On était 
venu chez lui de tous les coins de l'île, car M. Go- 
chrane est un des hommes les plus aimés des femmes 
d'Amérique. J'ai entendu parler de lui, avec des 
accents qui ne trompent pas, par les plus jolies 
femmes de son pays. Il a des « clientes > dans toutes 
les grandes villes des États-Unis. C'est à celle qui se 
dira sa « plus vieille amie î&. Avec ses yeux voilés et 
sa bouche gourmande, l'illustre orateur sait trouver, 



LA VIE DE CAMPAGNE 197 

par le chemin du cerveau, celui du cœur des belles 
Américaines : il peut se vanter de sa domination, elle 
est réelle. 

Ce jour-là, une aimable dame m'avait conduit 
chez lui où une quarantaine de personnes se trou- 
vaient déjà. Le banjo résonnait dans le salon. La 
guitare nègre rythmait les airs de cake-walk les plus 
populaires. Et des hommes sérieux, des avocats, des 
banquiers, des «[magnats », des magistrats, des méde- 
cins et des littérateurs, cédant à Tirrésistible entrain 
deladanse,battaientleplancherdeleursjambesfolles, 
les bras lâches et les mains mortes, les reins cambrés, 
la bouche souriante : ce fut ma première révélation 
du cake-walk. 

Mais je fis là une autre constatation, plus importante : 
c'est qu'on peut'avoir des occupations graves, manier 
des affaires colossales, être un grand financier, un 
juge, un orateur ^célèbre, un savant, et s'amuser 
comme un homme, sans craindre l'ironie des autres 
et sans démériter à leurs yeux. 

On n'a pas idée de cela en France ! 

Chez M. George Gould, un samedi. 

C'est aussi dans Long-Island, à Lakewood, que se 
trouve la propriété de M. George Gould, le chef de la 
famille Gould, depuis la mort du fondateur de la 
dynastie. 

On croit généralement chez nous, et j'étais allé en 
Amérique avec cette idée, que les fils des grands mil- 
liardaires sont déjà dégénérés, comme ont prouvé 
qu'ils l'étaient certains fils à papa de chez nous, niai 

17. 



198 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

sèment grugés par les filles, escroqués par des bandes 
de parasites. Il est convenu, en effet, en France, qu'un 
homme qui a hérité de quelques millions décherrait 
s'il s'occupait d'affaires, s'il allait à un bureau, si, en 
un mot, il se rendait utile et justifiait sa fortune par 
plus d'initiative, par des idées plus larges et plus 
hardies que les autres. 

Cette idée que j'apportais là-bas devait me mé- 
nager quelques surprises. 

Après avoir traversé pendant une heure un paysage 
monotone et pauvre, semé de maisons de bois, quel- 
ques villages qui n'ont pour gare que des bâtisses 
hâtives n'abritant que les marchandises devant les- 
quelles les gens attendent, les pieds dans la neige, 
l'arrivée du train, on stoppe à Lakewood, station 
d'hiver de New-Jersey, peuplée de maisons élégantes 
et de villas qui bordent de belles avenues. 

La voiture longe une grille qui n'en finit pas, et 
entre par une porte monumentale de pierre et bri- 
ques; à droite, le bâtiment des écuries avec son haut 
clocher arrondi a l'air d'une église de village; devant 
un péristyle couvert, des domestiques en culotte 
courte attendent, prennent vos bagages, et, en attendant 
l'arrivée des hôtes, vous faites le tour du propriétaire. 

On a devant soi un immense jardin français dans le 
goût de Versailles, très joliment dessiné et dont le 
dessin est souligné par de petites haies de verdure qui 
bordent les parterres géométriques et les allées recti- 
lignes. Comme la propriété est toute jeune, les arbres 
du jardin sont bas, ce qui permet d'en embrasser 
l'ensemble d'un coup d'oeil. Au centre, c'est une large 
allée de gravier bleu, encadrée de deux autres petites 
allées parallèles séparées entre elles par des bandes 



LA VIE DE CAMPAGNE 199 

de gazon fin. A l'extrémité où je me trouve de l'allée 
centrale, un grand bassin de marbre est creusé, orné 
d'une fontaine monumentale que je trouve magni- 
fique : deux chevaux de marbre se cabrent éperdu- 
ment sous la lanière d'un jeune demi-dieu de bronze, 
nu et superbe, debout dans une conque à laquelle se 
retiennent deux sirènes de marbre blanc qui soufflent 
dans des coquillages. Tout le long de l'allée, des 
vases de marbre Renaissance, des bancs et des fau- 
teuils de marbre du seizième siècle italien, si nets et 
si blancs, et dont les bras sont des chimères, les pieds 
des lions ailés, les dossiers des armes ducales et des 
fleurs de lis. On aime à se figurer un marquis d'Esté 
ou un cardinal Trivulce, assis sur ces chefs-d'œuvre. 

A chaque angle des parterres, et ils sont nombreux, 
s'élèvent des statues ou des vases sculptés de sujets 
mythologiques. Même sur un socle, j'ai vu VEnlèue- 
ment de Proserpine par PlutoUy de François Girar- 
don, qui vient, dit une pancarte, de Versailles, 
pavillon Montesquieu. 

Il y a de la neige sur tous les parterres : seules les 
allées sont déblayées, et c'est une jolie harmonie que 
celle de cette neige pure, de ce gravier bleu, de ces 
arbustes verts et de ces statues de marbre. Mais il n'y a 
pas que des statues, des bancs et des vases, il y a aussi 
des fontaines et des vasques sculptées, des portiques 
de marbre de douze colonnes placées en demi-cercle, 
de hauts candélabres de bronze qui abritent des 
lampes électriques. Quel chemin ont dû faire ces 
chefs-d'œuvre avant d'arriver là? Des agents sont 
allés les chercher durant de longs mois dans les villas 
de Florence et du Pausilippe, ou dans les vieux 
palais de Rome et de Venise. L'Européen, à regarder 



■200 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-OKLÉANS 

cela, éprouve une sensation que les Américains ne 
peuvent pas comprendre : celle d'une visite chez un 
vainqueur ami des arts et un peu pillard qui 
aurait râflé sans scrupule le mobilier de ses ancêtres. 

Tout autour de ces blancheurs bleutées parle reflet 
du ciel, s'étend la forr3t, jonchée de feuilles mortes, des 
sapins, des jeunes trembles dont les branches fmes 
se dessinent nettement sur le fond limpide de l'air. 

Un grand silence plane sur ce spectacle, seulement 
troublé par le bruit des râteaux que des jardiniers 
promènent dans les allées, et par les sons lointains 
des trompes des coaches. 

C'est la deuxième sensation de beauté que j'ai 
éprouvée en Amérique. 

Tout en haut de ce jardin de Versailles s'élève le 
Court, c'est-à-dire une vaste et large bâtisse de pierre 
dont le toit est vitré et qui abrite tous les sports pos- 
sibles. 

D'abord, une salle de manège grande comme une 
piste de cirque, où peuvent circuler et tourner à 
l'aise deux ou trois attelages de coaches : c'est là 
qu'on dresse les chevaux. Ensuite, une salle de gym- 
nastique où se trouvent tous les instruments et tous les 
agrès inventés par l'ingéniosité maniaque des Améri- 
cains ; une salle de squach (tennis de chambre) pour 
deux joueurs; une autre salle de tennis pour quatre 
joueurs; une salle immense pour le jeu de paume 
avec ses murs garnis d'auvents en pente; une autre 
salle, plus vaste encore, pour un autre jeu de balle 
dont j'ai oublié le nom; un garage pour automobiles, 
où je compte cinq voitures dont une, toute mignonne, 
pour les enfants. Dans un coin, je vois un tas énorme 
de serpents gris enroulés comme une famille de cou- 



LA VIE DE CAMPAGNE 201 

leuvres gigantesques : ce sont des pneus de rechange. 
Une salle de billard, garnie de sofas et de canapés et 
dont les murailles sont couvertes de vieilles gravures 
anglaises coloriées. 

Mais la merveille du lieu est la piscine, un vaste et 
profond bassin de marbre de quinze ou vingt mètres 
de long sur dix de large, où court une eau claire et 
tiède. Des ballons flottent sur l'eau pour les jeux de 
la natation. Pour plonger, on a élevé huit marches de 
marbre au-dessus du bassin. Des bancs de marbre 
contre les murs. Le long des bords de marbre blanc 
sont posés des arbustes en fleur, des azalées, des 
camélias, des orangers avec leurs fruits d'or, des 
palmes. Une natte épaisse de caoutchouc tapisse le 
chemin de circulation. 

A côté de la piscine, les étuves de bains turcs, 
vapeur sèche et vapeur humide toujours prêtes à 
fonctionner, et dont on peut manœuvrer soi-même le 
facile mécanisme en tirant de simples cordons 1 

Ce voisinage de chefs-d'œuvre en plein air, cette 
atmosphère de sports et d'activité physique, ce luxe 
et ce confort balnéaire parmi des fleurs et des plantes 
méridionales, évoque, l'éclair d'un instant, l'idée d'une 
Rome renaissante. 

Au retour de ma promenade, j'avais rencontré 
Mme George Gould, qui revenait d'une course en 
coach; souriante et gracieuse, elle m'avait fait monter 
à côté d'elle et nous étions allés au Coicrt que je viens 
de vous décrire. Là, nous trouvâmes M. George 
Gould — et il s'en excusa — en peignoir de bain. 
Il venait, en effet, de faire sa partie de squach quand 
j'arrivai, et s'était douché ensuite. Ses deux fils aînés, 
en peignoiiT comme lui, étaient à ses côtés. 



202 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

M. Gould est un homme brun d'une quarantaine 
d'années, à la courte moustache noire, à l'œil vif et 
intelligent, au masque sérieux et énergique. Il m'ac- 
cueillit dans un excellent français, avec les plus 
aimables et les plus simples formules d'hospitalité. 

Au cours de ma visite dans le Court, nous nous 
étions un instant arrêtés dans le bureau de M. George 
Gould, car, même à la campagne, il faut que les 
millionnaires travaillent. Ce bureau est relié par des 
fils téléphoniques directs non seulement avec toutes 
les parties de la propriété, mais aussi avec son bureau 
de New-York I De sorte qu'à chaque minute il peut 
être tenu au courant des moindres événements qui 
l'intéressent. Les murs et les tables du petit bureau 
étaient couverts de cartes et de plans. Comme je re- 
gardais curieusement un tracé bleu de plusieurs 
mètres de long qui pendait de la table au plancher, 
M. Gould me dit. 

— Ceci est le plan d'un chemin de fer que nous 
rectifions. Il y avait trop de montées dans le par- 
cours, on allait lentement et on ne pouvait traîner 
que peu de wagons. Nous allons donc faire pour deux 
ou trois cents millions de travaux, percer quelques 
montagnes et aplanir quelques sommets, et, au lieu 
de vingt wagons, nos locomotives pourront en traîner 
soixante. Désormais tout le blé du Centre passera 
par l'Arkansas, pour être embarqué à la Nouvelle- 
Orléans. 

Son doigt fin se promenait le long des lignes blan- 
ches, et je vis qu'il savait profondément les choses 
dont il parlait. 

— Travaillerez- vous donc toujours, monsieur? in- 
terrogeai-je. Et à quel chiffre vous arrêterez-vous? 



LA VIE DE CAMPAGNE 203 

— Je ne travaille pas pour gagner de l'argent, me 
répond mon hôte sur un ton très simple. Je suis en 
effet assez riche pour satisfaire tous mes goûts. Je tra- 
vaille pour agrandir mon pouvoir, pour la satisfaction 
de voir prospérer mes chemins de fer, de voir naître 
des villes le long de mes rails, pour ainsi dire à ma 
volonté, pour voir s'élever, à la place des forêts vierges, 
des champs de coton, et finalement pour envoyer 
beaucoup de coton, beaucoup, beaucoup, sur les 
marchés de Londres, de Liverpool, partout, partout I 

— Et cela vous fait heureux, complètement, jus- 
qu'à ne rien désirer d'autre? 

— Oui. Je suis heureux, je peux le dire. J'aime mes 
affaires, ma maison, mes enfants, ma femme, mes 
amis, le sport. Je suis heureux. 






Ce luxe sportif et ce jardin royal n'étaient rien cepen- 
dant à côté des richesses que je devais contempler le 
soir, dans la grande villa. 

Le dîner, qui eut lieu dans une belle salle à manger 
verte aux tentures de velours couleur de mousse, fut 
splendide et exquis. Aux deux bouts de la table cou- 
verte d'orchidées, M. et Mme George Gould présidaient, 
entourés d'une douzaine de leurs amis. Ma qualité 
d'étranger m'avait valu la place d'honneur à la droite 
de la maîtresse de maison, et je pus, durant tout le 
repas, après m'être surtout promis d'observer, me 
laisser aller tout simplement au charme égoïste de voir 
des gens heureux nager dans un luxe princier avec une 
simplicité bon enfant et le désir évident de faire par- 
tager leur joie autour d'eux. 



204 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Mme George Gould est dans tout l'éclat de la beauté 
épanouie : sa voix douce et musicale, ses longs yeux 
de velours noir, une peau un peu ambrée, d'un ton 
chaud, sur laquelle un collier de perles miraculeuses 

mettait la caresse de ses reflets, ses traits réguliers, 1 

ses attaclifis fines, évoquent je ne sais quoi d'italien i 

qui s'accentue quand on voit de profil son nez et son \ 

menton d'un dessin très pur. J'ai remarqué ce soir- j 

là, en la regardant, que les bijoux très riches ne vont \ 

qu'aux physionomies heureuses et souriantes. l 

La conversation roula en partie sur les trusts, sur I 

les bofis et les mauvais trusts. Le trust des pétroles, l 

parexemple,estunbontrustpuisqu'il profite au public ■ 

qui le paye moins cher; au contraire, le trust de la J 

viande est un mauvais trust, puisque, en trois ans, le l 

prix de la viande a augmenté de 25 p. 100, Mais ces \ 

trusts-là sont des trusts occultes que l'Etat a le droit | 

et le devoir de surveiller. On est, d'ailleurs, en train | 

de les étouffer en ce moment. | 

On discuta aussi sur la sensibilité ou la non-sensi- | 

sibilité des femmes américaines comparées à leurs 1 

soeurs latines. Vaste sujet, et bien délicat, qu'il faudra i 

bien traiter un jour. j 

Un orchestre jouait dans une pièce voisine, qui 1 

dispensait les conversations d'être suivies. Une jeune ^ 

fille superbe fredonnait à l'oreille de son voisin l'air 'i 

fameux du Bamhoo Tree qu'on chante en ce moment j 

dans toute l'Amérique : t If you like me like I like l 

you... », etc. I 

Mme George Gould n'entend pas le français, mais | 

elle a voulu que ses enfants le parlent. \ 

Après le dîner, il vint une liseuse de pensées qui \ 

nous étonna tous par sa lucidité. J 

I 
1 



LA VIE DE CAMPAGNE 205 

On se coucha vers minuit. 

Le lendemain, je pus visiter la maison en détaih 

Je vous ai décrit le jardin merveilleux et le court 
situé à l'extrémité du jardin, comme TOrangerie 
au bout du jardin des Tuileries, auquel on ne peut 
s'empêcher de penser d'ailleurs. Il me resterait à 
vous montrer la villa de George Gould, les salons, les 
corridors et les vestibules peuplés d'œuvres d'art, le 
grand Rembrandt, les Corot, les Lawrence, les Guyper, 
les Van derNeer, les Reynolds, les Rousseau, les Millet, 
lesGreuze, lesFortuny, lesGainsborough, les Watteau, 
les Ghirlandajo, les Franz Hais, les Hobbema, les 
Jacquet, les Fromentin, les Gérard Dow, lesThaulow, 
les Meissonier, les bronzes de Houdon, les Barye, que 
sais-je encore ! Sans compter les deux beaux portraits de 
la maîtresse de maison par Chartran et Garolus Duran. 

Une telle description serait un long catalogue 
d'œuvres d'art avec des chapitres pour les vieux 
livres précieux, les missels enluminés, les collections 
d'estampes rares, les enluminures persanes, les vases 
d'argent et de vieux chine, les coffres de bois sculpté 
àfond doré, les armures florentines, les tapis de Perse. 

Je me contenterai de vous donner une idée de la 
disposition et de la couleur de l'habitation. 

Un grand salon ouvre sur le large vestibule d'entrée 
ile la villa. Des armures Renaissance damasquinées se 
dressent, armées de lances, à la porte. 

Us se taisent, pas un ne bouge, c'est terrible. 

Quatre piliers de porphyre soutiennent un balcon 
de marbre à grille dorée qui court au premier étage 

1» 



206 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLEANS 

et d'où tombent des étoffes rares brodées d'oret d'argent. 
A droite, en entrant, une grande cheminée de marbre 
Italienne, à colonnes, ornée de sculptures dorées, 
surmontée de deux anges de marbre cuirassés d'argent. 
Sur le manteau de la cheminée trois grands vases de 
sèvres bleu et or, deux petites figures de marbre d'une 
telle grâce qu'on les dirait de Falconnet. Autour de la 
pièce, sur la corniche, se développe une fresque de 
Sargent. De la rampe de l'escalier — dorée aussi — 
qui prend sur le salon, pendent encore des étoffes mer- 
veilleuses. A terre, des fourrures de tigre et d'ours 
blanc. La pièce est meublée de hauts et larges fauteuils 
de bois doré, tapissés de velours rouge brodé d'or. 

Une demi-douzaine de salons et un jardin d'hiver 
se succèdent au rez-de-chaussée : Tun est tout en tapis- 
series de Beauvais du dix-huitième siècle; sur les murs 
sont peints des sujets gracieux, des bergerades, des 
femmes en toilettes Louis XV, des motifs du temps, 
légers et badins; — l'autre, toute en tapisseries 
d'Aubusson, est orné d'une cheminée de marbre doré 
surmontée de vases de vieux sèvres; dans des vitrines, 
des tabatières, des statuettes d'ivoire, des éventails, 
des drageoirs à miniature de toute beauté, des étuis 
d'or niellé, des bonbonnières, des cachets, des coupe- 
papier d'ivoire d'un travail merveilleux, des boîtes à 
mouches encadrées de brillants, un petit cabinet de 
saxe, des médailles, de vieilles dentelles, des bro- 
deries, de vieux émaux sans prix... De côté et d'autre, 
sur le cristal des vitrines, des roses languissent dans 
des vases. 

Dans une rotonde, au fond de la villa, se trouve le 
jardin d'hiver dont le toit est vitré. Partout des 
plantes vertes, des palmiers, des orangers; des orchi- 



LA VIE DE CAMPAGNE 207 

dées pendent de la voûte de verre, des roses magni- 
fiques, des violettes parfument délicatement Tatmo- 
sphère tiède; dans un coin, une grotte artificielle, cou- 
verte de mousse et de verdure qu'arrose l'eau mur- 
murante d'une source. Des figures souriantes d'enfants 
de marbre regardent à travers les feuilles. 

Au premier étage sont les appartements. Voici une 
chambre mauve, de style Louis XV; le lit est en mar- 
queterie, un Corot sourit sur la muraille; à côté, une 
autre chambre rose et blanche : le lit doré est sur- 
monté d'un baldaquin couronné de roses en guirlande; 
de larges bandes de dentelle pendent des tentures et 
courent tout le long de la glace à trois comparti- 
ments ; des fourrures blanches tapissent le sol ; dans 
un coin, un paravent de Boule, des sièges bas garnis de 
vieilles étoffes d'un rose délicat. Dans le boudoir voi- 
sin, rose également, mille bibelots de prix sont épar- 
pillés; la garniture de la toilette, tout en or, est un 
chef-d'œuvre de ciselure Louis XV; des tableaux de 
jacquet, des crayons de Millet et de Rousseau voisi- 
nent sur les murs. 

Plus loin, voici les chambres des enfants, toutes 
fraîches, toutes claires, toutes simples. Un petit lit 
de bois, un livre d'heures sur la table de nuit, une 
croix d'ivoire clouée au mur. Des descentes de lit en 
renard blanc. Des photographies du père et de la mère 
sur une console. Dans une pièce voisine, des poupées 
merveilleuses, des jouets de toute sorte. Ces enfants 
— ils sont cinq — sont, d'ailleurs, charmants, par- 
faitement élevés, doux et simples, sans aucune timi- 
dité, mais avec la retenue qui convient. Leur père 
traite les garçons en camarades — l'aîné doit avoir 
quatorze ou quinze ans — et paraît se soucier énorme- 



208 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

ment de leur éducation. Les filles, déjà, ont l'air plus 
décidé que leurs frères, aussi naturelles qu'eux, d'ail- 
leurs, mais plus vives peut-être. 

Pendant ces deux jours que je passai à Lakewood, 
ce fut une vie et un mouvement extraordinaires autour 
et dans la demeure princière. Les équipages allaient 
et venaient par les chemins couverts déneige. Chacun 
et chacune choisissait ses chevaux, ses voitures, sa 
salle de sport et son heure de natation. On joua aux 
cartes, au ping-pong, au hillard, on fit même de l'es- 
crime. Et tout cela librement, gaiement, sans embar- 
ras et sans anicroche. Lesdomes tiques semultipliaient, 
dressés d'ailleurs, à merveille, à obéir aux moindres 
désirs des hôtes. 

Je fis une promenade aiix environs de la propriété. 

L'autre façade du Court donne sur le champ de polo, 
vaste et uni comme une plage couverte de neige et 
borné au loin par des bois qui avaient l'air de nuages 
d'ouate blanche. D'une longue terrasse bordée de ba- 
lustrades de marbre, les invités peuvent assister aux 
ébats de la pelouse. 

La propriété est éclairée à l'électricité. Une usine 
électrique pour la fabrication de la lumière a été bâtie 
à quelque distance de la villa, au milieu des bois. 
On entend à peine, de la route, le bruit des machines. 
Le bâtiment est couvert de lierre et peut ressembler, 
de loin, à un ermitage. 

Et le lundi matin la villa était vide. Tout le monde 
était rentré dans la fournaise, à New-York, pour ses 
affaires, jusqu'au samedi suivant. 

Au déjeuner du lundi, nous étions deux hommes 
seulement, entourés de quatre ou cinq femmes. Et 
bientôt, honteux nous-mêmes de notre désœuvrement, 



LA VIE DE CAMPAGNE 209 



que le silence de la villa soulignait, nous reprîmes le 
premier train pour New-York. 



Chez Mme Macuay. 

Je suis invité à déjeuner à Roslyn, dans Long-Isiand , 
cette longue et étroite bande de terre qui fait face à 
New- York et s'étend parallèlement à la côte atlantique. 
Pour y arriver il faut d'abord traverser l'Hudson en 
ferry-boat et faire une heure de chemin de fer. Le 
train s'arrête à Harbor-Hill. Mme Glarence Mackay a 
pris la peine de venir à la gare au-devant de moi ei 
m'attend dans une Victoria attelée de deux chevaux 
magnifiques. Je suis à la fois flatté de cette attention 
charmante et ravi du trot accéléré des bêtes et du ber- 
cement élastique des ressorts et des pneumatiques. 
Il fait un froid de loup, j'ai beau m'envelopper dans 
ma pelisse et partager avec ma voisine les couver- 
tures de fourrures de la Victoria, je sens mes oreilles 
se recroqueviller et mon nez diminuer de volume. 
Mme Mackay, au contraire, sourit en causant comme 
si elle était au coin du feu. Elle est à peine rose sous 
sa large voilette de dentelle et son vaste chapeau de 
plumes noires. Le Paris mondain connaît bien l'élé- 
gante et si jolie silhouette de Mme Glarence Mackay : 
vingt-deux ou vingt-trois ans, une taille élancée, d'ad- 
mirables cheveux noirs et des yeux d'obsidienne. 
Elle parle français comme une Parisienne, sans aucun 
accent, est au courant de toute notre littérature et écrit 
elle-même en anglais des imaginations d'une philo- 
sophie discuteuse, sentimentale et hardie. 

C'est un repos exquis pour le voyageur étranger 

18. 



210 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

qu'une telle rencontre à quinze cents lieues de son 
pays... Mais ce froid coupant gèle des formules qui 
voudraient être chaudes. Le train rapide des che- 
vaux à travers une véritable forêt que la neige re- 
couvre, me laisse pourtant jouir du joli dessin des che- 
mins en pente qui gravissent, avec de longs méandres 
ondoyants et pittoresques, la côte vallonnée... Il y 
a deux ou trois ans, ce parc immense était une forêt 
vierge. On a coupé une quantité d'arbrisseaux et de 
broussailles, et ne voulant pas attendre vingt ans que 
les chênes grandissent, on en a planté d'énormes ap- 
portés de forêts plus vieilles ! Des hommes travaillent 
dans les taillis ; à notre passage ils saluent. 

— J'ai eu bien du mal à les y décid^^r, me dit 
Mme Mackay. Dans ce pays, les ouvriers n'ont aucune 
politesse. Il m'a fallu plusieurs fois descendre de voi- 
ture, m'approcher d'eux et leur expliquer longuement 
qu'employés dans une maison et bien traités par les 
maîtres, ils leur devaient, ainsi qu'à leurs hôtes, les 
égards ordinaires que se rendent les gens civi- 
lisés. 

Les deux chevaux magnifiques s'arrêtent bientôt 
devant le perron du château monumental. Ce spec- 
tacle d'hiver est d'une tristesse glacée. Les bois cou- 
verts de givre, les pentes environnantes revêtues 
d'une neige immaculée, et tout au loin la mer, l'Océan 
gris, ou peut-être le ciel, car l'horizon, malgré le 
soleil, est noyé sous des vapeurs opaques. 

La façade est d'un style simple et de haut goût, dans 
le genre dix-septième siècle, avec des toits presque 
verticaux couverts d'ardoises. Des bancs de pierre et 
deux lions de marbre jouant avec des sphères ornent 
le large perron. Le château est, paraît-il, construit 



LA VIE DE CAMPAGNE 21 î 

sur le modèle de celui de Maisons-Laffitte, bâti par 
Mansart. 

Un vaste et large corridor de trente mètres de long 
s'étend devant les salons du rez-de-chaussée. Des 
domestiques en livrée se tiennent à la porte. Dans le 
premier salon, où brûlent dans une cheminée des 
arbres entiers, on ne marche que sur d'énormes peaux 
d'ours blancs et bruns; le meuble est en velours rouge 
et les boiseries sont de chêne sombre. Sur les murs, 
j'ai compté trente-trois têtes de cerfs aux ramures 
magnifiques. Plus loin, un vaste hall de la hauteur 
de deux étages , sorte de salle des gardes imposante, aux 
boiseries de chêne, au plafond à caissons, aux hautes 
colonnes de marbre vert, à la cheminée de pierre 
monumentale, admirable morceau de sculpture Re- 
naissance ramené d'Italie ou de France à grands frais. 
Du plafond au plancher pendent quatre merveilleuses 
tapisseries mythologiques qui furent achetées au prince 
de Sagan. On se promène dans cette salle, on regarde 
les murs, comme on se promènerait dans un château 
qui serait un musée. On n'y sent pas d'intimité, ni 
même de vie personnelle. On y souhaite des halle- 
bardiers et des pourpoints de brocart brodé de bla- 
sons, un bruit de bottes et d'aciers, des simarres et 
des frocs de guerre, des fraises goudronnées ou des 
perruques, quelque chose de vivant et d'ornemental, 
de fastueux, de grouillant et de décoratif. Et, en effet, 
les châteaux français ou italiens n'ont-ils pas été con- 
çus pour la vie de gens de loisir qui passaient, en 
nombreuse compagnie, des mois entiers dans leurs 
fiefs? En Amérique, jusqu'à présent, la race des gens 
de loisir n'existe pas. Tout le monde travaille. Il serait 
impossible à une maîtresse de maison américaine 



212 DE NEW-VORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

d'avoir chez elle, à la campagne, une société d'hommes 
au milieu de la semaine; le samedi et le dimanche, 
oui, mais c'est tout. 

Voici, à droite, un salon Louis XV garni de meubles 
en splendides tapisseries de Beauvais — si je ne me 
trompe — avec le portrait de la maîtresse de maison 
par Ghartran; un jardin d'hiver ouvrant sur un por- 
tique qui regarde le parc ; des bancs de bois de style 
grec peints en blanc, d'un effet inattendu et joli; à 
terre, des peaux d'ours encore, et, parmi des pal- 
miers et d'autres plantes vertes, des oiseaux aux mille 
couleurs qui sifflent et volètent dans l'air chaud. A 
travers les vitres on voit un grand bassin de marbre 
blanc gelé, surmonté d'une fontaine silencieuse. Der- 
rière, la forêt à l'infini. 

Attenant au salon Louis XV, se trouve le bureau de 
Mme Mackay : symphonie de vert. A terre, des four- 
rures; sur des socles, des statues. Je coule un regard 
dans la bibliothèque basse, et je retiens les noms de 
Flaubert, de Renan, de Mirbeau, de Musset, de Mae- 
terlinck, deByron, de Taine, de Molière, de d'Annun- 
zio, de Montaigne. 

En revenant vers l'entrée, on trouve un escalier 
monumental dont la rampe de chêne est une véritable 
merveille de sculpture. Nous voici à présent dans les 
appartements privés : il nous y faut passer vite, entre 
des murs tendus de soie mauve, à travers des meubles 
pâles, sur des fourrures de tigres, de lions et d'ours; 
voici le boudoir où s'érige royalement un baldaquin 
de soie mauve brochée artistement drapée, des chaises 
longues, des meubles bas, d'une tonalité adoucie et 
caressante à l'œil; puis des chambres aux tentures et 
aux tapis de rose pâle, de gris rose, de bleu éteint — du 



LA VIE DE CAMPAGNE 213 

moins m'apparurent-elles ainsi dans la lumière du 
soleil couchant, — meublées de meubles d'un goût 
parfait, sobre, harmonieux, où Ton sent le passage 
d'un esprit artiste; puis la chambre de bain, qui est 
la merveille des merveilles. A l'angle d'une pièce 
doucement éclairée, la baignoire : dans un immense 
bloc de marbre blanc, rose et jaune, veiné de noir, on 
a creusé cinq ou six marches et le corps ovoïde de la 
baignoire profonde. A la tête de la baignoire les veines 
sombressepressentplusnombreusesetpluspuissantes, 
et dans l'ellipse qu'elles dessinent elles donnent au 
bassin l'air d'une grande valve d'agate où flotteraient 
ties algues caressées par le flotl Ce bloc colossal a été 
apporté là d'Italie. Mais, auparavant, deux s'étaient 
fendus avant d'arriver ou au cours des travaux, et 
celui-ci est le troisième I Sur des tables couvertes de 
dentelle, les mille bibelots de la toilette féminine, 
en or ou en ivoire. 

Je ne vous parlerai pas des appartements d'amis 
(chambre pour madame, chambre pour monsieur, et 
chambre pour le domestique), ni des écuries, ni des 
cuisines, dirigées par un des premiers chefs pari- 
siens, et je passe mille détails pittoresques ou rares 
qui demanderaient des pages encore. Je vous dirai 
seulement que le château de Roslyn a été offert à sa 
bru par le défunt John-W. Mackay, le fameux créa- 
teur des câbles transatlantiques, qui l'adorait. Sans 
qu'elle se doutât du cadeau royal qu'il lui destinait, 
il lui demandait ses idées et ses goûts, et y faisait 
obéir scrupuleusement par ses architectes. La nature 
artiste de la jeune femme s'exalta à la reconstitution 
de cette belle œuvre architecturale, augmentée de 
richesses sans prix, et elle passa une année à la meubler 



214 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

à son goût... Des millions, des millions encore fon- 
dirent entre ses jolis doigts. Mais, en se promenant avec 
moi tout à rheure dans le parc, elle me conduisit 
devant une petite cabane de bois brut construite sur 
le bord d'une pente à pic, où la solitude est com- 
plète, et elle me dit : 

— C'est là que je viens tous les jours écrire; là seu- 
lement je suis heureuse. 



UN DRAME DE M**' GLARENGE MACKAY 



Une grande dame écrivain. — Philosophie individualiste. — 
Théorie de la liberté. — Héloïse et Abélard. — Développe- 
ment littéraire et philosophique. 



Au cours de ma visite au château de Roslyn, ma 
curiosité avait été vivement éveillée par une confidence 
de la maîtresse du lieu : Mme Glarence Mackay passait 
ses meilleures heures dans une petite cabane de bois, 
pareille à une hutte de garde-chasse, à Tendroit le 
plus solitaire et le plus sauvage de son immense 
parc. 

Et là, elle écrivait. 

Mais que pouvait bien écrire la grande dame amé- 
ricaine? Quelles idées, quels sentiments assez forts 
s'imposaient donc à elle avec assez de violence pour 
la distraire des jouissances de son incalculable for- 
tune, de ces centaines de millions qui lui assuraient 
la satisfaction instantanée de ses fantaisies les plus 
impossibles ? 



Î16 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-OKLÊANS 

Mme Glarence Mackay s'est mariée, il y a peu 
d'années, au jeune fils du vieux W. John Mackay, fon- 
dateur de la dynastie. Absorbé par la gestion d'affaires 
colossales, M. Glarence Mackay est souvent en voyage. 
Quand je passai à Roslyn, il se trouvait dans le Far- 
West où il étudiait la création de nouvelles Compa- 
gnies de télégraphe ou de câbles. 

Par sa propre famille et par celle de son mari, par 
sa beauté, son élégance simple, sa culture, elle tient 
dans la haute société de New-York Tun des tout pre- 
miers rangs. Elle paraît se trouver par conséquent 
dans la situation idéale des êtres privilégiés de la 
vie qui n'ont qu'à en accepter les douceurs et les 
joies. 

Quelle peut donc être la littérature d'une multi 
millionnaire américaine ? 

La conversation de Mme Mackay m'avait séduit par 
l'abondance copieuse de ses idées et par la hardiesse 
de ses observations morales. Elle m'avait paru sur- 
tout profondément individualiste — comme d'ail- 
leurs toutes les femmes américaines — et passionnée 
de la liberté des sentiments et des idées. 

Je lui avais demandé quel était le sujet actuel de 
ses travaux. Elle rr» 'avait répondu que c'était, d'après 
les lettres d'HéloIse et d'Abélard, une sorte de drame 
dialogué sur l'amour. 

Quelque temps après, une importante revue amé- 
ricaine publiait le drame en question. Je le lus avec 
une grande curiosité. 

C'est un thème dd l'amour libre, de la supériorité 
de • l'amour intégral > sur l'amour platonique, mêlé 
de léflexions philosophiques, panthéistes et indivi- 
dualistes d'un modernisme outrancier. Et je pense 



UIN DRAME DE M- CLARENGE MACKAY 217 

que le public français lira avec intérêt l'analyse 
rapide de l'œuvre, 
La voici : 



Pour avoir mis en doate le caractère rationnel de 
la doctrine de la Trinité, Théophile (le héros du drame) 
se trouve en butte aux poursuites de la Cour de 
Rome. Entraîné par la juvénile ardeur de Gabrielle 
(l'héroïne), il se décide à lutter. Mais il ne voudrait 
pas lutter seul. Il veut associer à son œuvre celle 
qu'il aime, celle qui le soutient et l'inspire, et de 
qui, bientôt, doit naître un enfant. 



— Seul, et avec vous, lui dit-il. Car, depuis le jour — il y a 
de cela un an — où je suis venu dans ceUe maison pour être 
votre professeur, j'ai eu deux pensées dans mon esprit, deux 
amours dans mon cœur, deux vérités dans mon âme : mon 
œuvre et vous. Comme ils grandissaient ensemble, j'ai connu 
voire puissance et je l'ai comprise... Je vous aimerai à l'infini 
et j'aurai besoin de vous près de moi. 

c Épousez-moi, laissez-moi vous épargner la honte du sévère 
jugement du monde. Soyez mienne devant tous. Épousez- 
moi pour vous, pour votre enfant. Pour ne pas supporter 
l'amertume de cette question que vous entendrez lorsque deux 
yeux semblables aux miens regarderont les vôtres et diront : 
c Où est mon père? > 



A ces prières, Gabrielle répond par une série 
d'arguments en faveur de la liberté de Tamour : 

— Rappelez-vous ce qu'un sage a dit du mariage. Écoutei 
ce que saint Jérôme écrivit : t Un sage ne devrait jamais se 
marier, car une femme et la philosophie sont un fardeau trop 
lourd pour des épaules humaines >. 

19 



218 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

c L'union est-elle possible entre le livre et le rouet, entre la 
table de travail et le berceau? 

c Y a-t-il un homme qui puisse concentrer les forces de son 
cerveau pendant qu'à ses oreilles résonne le cri d'un enfant 
nouveau-né et le chant de sa mère qui le berce ? Votre philo- 
sophie mourra et notre amour s'écroulera à côté de son cadavre. 
L'obligation, le devoir du mariage, étoufferont nos aspirations 
idéales. Nous ne pourrons plus rêver dans l'inconnu alors 
comme maintenant. Notre libre amour ne peut respirer dans 
la routine ennuyeuse des jours, des années. Non, je ne serai 
pas votre femme légale. 

Théophile. — Pour nous, pour l'amour de notre enfant, 
épousez-moi I 

Gabriellk. — Pour le progrès de la science, pour le main- 
lien de notre amour, non. 

Théophile. — Au nom de la sagesse universelle et de l'expé- 
rience humaine, soyez ma femme. 

Gabrielle {se levant et marchant vers Théophile, puis lut 
parlant, les mains sur les épaules de celui-ci). — Écoutez. Je 
vous aime plus que moi-même, plus que mon passé, plus que 
mon avenir. Vous êtes tout cela pour moi. Je vous aime de 
mon plein gré, pour vous-même. Vous m'avez toujours trouvée 
prête à vous donner ce que vous cherchiez. Je suis et votre 
amie et votre amante. Je sens vivement vos insuffisances et vos 
virtualités. Votre perfection est la fin de mon amour. Déve- 
loppez-vous, vous le devez ; vivez, vous le devez ; et vous rem- 
plirez votre devoir envers la puissance créatrice qui vous donna 
votre génie. Si je vous épousais, l'amour pourrait absorber 
votre personnalité, votre puissance d'action, il pourrait affaiblir 
votre activité, entraver votre pensée. Par la fusion de notre vie 
quotidienne l'inspiration pourrait cesser. Il n'y aurait point de 
léparation entre mon âme et votre cerveau. Le rapprochement 
de notre être affaiblirait la sensation, en anéantissant l'étincelle 
qui donne la vie. Parce que je ne suis pas vôtre entièrement, 
vous craignez de me perdre. Je suis assez loin de vous pour 
TOUS apparaître comme une muse éthérée. Si vous faites de 
moi votre épouse, je ferai bientôt à votre contact un être de 
chair et de sang, et ma lyre inspiratrice s'émiettera pour 
faire place aux préoccupationi vulgaires de l'existence journa- 
lière. 



m DRAME DE M"" GLARENCE MACKAY 219 

Théophile rêve pourtant de 'remmener dans son 
vieux manoir, au sommet de sauvages collines 
battues des flots. Une vision du passé traverse son 
imagination et il l'exprime dans un des passages les 
plus poétiques de la pièce : 

— G*étaient des femmes charmantes, brunes et blondes, qui 
me faisaient penser aux lilas et aux roses blanches, aux mar- 
guerites et à la lourde senteur des hyacinthes. Je touchais la 
tige de chacune d'elles, la prenant dans ma main, mais, tout en 
l'effleurant, je continuai mon chemin sans cueillir une seule 
fleur. Aucune chaleur n'avait pénétré mon cœur, je ne pouvais 
aimer. Oh! comme ma route était solitaire! Gomme j'étais 
hanté par les figures d'amis que j'avais dépassées, par les 
amours que je ne pouvais ressentir. Alors, je vous vis. Vous 
fûtes pour moi comme une gerbe de fleurs variées, et au milieu 
des lilas et des violettes, des orchidées et des pensées, se trou- 
vait une rose écarlate. G'était tout votre être, c'était votre 
cœur brûlant qui tressaillait à mon contact, c'était votre 
amour qui me faisait frissonner. A présent il me faut votre 
cœur pour toute la vie. Donnez-le-moi, ma bien-aimée. Laissez- 
moi vous emmener à mon foyer, 

Gabrielle cède enfin, à une condition, c'est qu'elle 
partira en secret vers cette campagne lointaine, où, 
secrètement elle donnera le jour à son enfant. Et, 
en consentant elle dit ces jolies choses : 

— J'aime cette perspective d'un hiver paisible, et je bénirai 
la neige qui assourdit le bruit et amortit les pas. Si le jour 
vient où vous vous souciez de l'heure, vous ne me verrez 
plus longtemps à vos côtés... J'irai non comme épouse mais 
comme amante, comme la seule fleur que vous désirez enfermer 
dans votre cœur et faire vôtre. Les autres vous donnent peu 
parce qu'ils ne connaissent pas la joie profonde d'aimer leur 
amour plus qu'eux-mêmes. Aussi longtemps que vous aurez 
besoin de moi, je demeurerai avec vous. 



Î20 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Théophile va donc la conduire au château de ses 
pères ; il y demeure vingt jours à ses côtés, puis 
retourne à Paris pour se donner tout entier à la 
science. Il reviendra bientôt. Et l'acte se termine 
par le récit d'un rêve où apparaît la même inspiration 
du début : explication de l'amour par l'attirance 
d'atomes jadis unis qui, précipités du ciel sur la terre, 
doivent s'y réunir de nouveau. 

Voici pour le premier acte. La thèse est posée. Au 
deuxième, les événements ont changé. Seule, sur le 
balcon du château où elle demeure depuis huit mois, 
Gabrielle songe à son ami, à ses travaux, aux lettres 
reçues de lui. Elle lève vers le ciel ses mains sur les- 
quelles brillent les rayons du soleil : 

— Soleil doré, il te faudrait presque toutes les heures de ta 
vie pour éclairer ta route, depuis ce morne rocher jusqu'à sa 
demeure! Porte-lui de ma part un message d'amoureux et 
mes tendres souhaits. Parle-lui du petit inconnu qui repose 
dans ma chambre et qui s'éveilla ce matin sous tes rayons 
indiscrets, 

€ Peut-être, ce soir, s'il se penche à cette fenêtre qui domine 
Paris, il se sentira seul et comprendra le message de ta lueur 
dorée, ô'il s'attarde à son labeur et si ton heure est écoulée, 
dis à l'Etoile du Soir ce que tu vois en ce moment, poui 
qu'elle puisse murmurer à mon amour : < Les vagues se 
brisent sur les rocs, elle vous a attendu pendant de longs et 
nombreux mois 1 > 



Elle tourne les pages d'un livre et lit 

Ne m'engage pas à te quitter 

Et à revenir sur mes pas qui te suivaient, 

Car où que tu iras, j'irai, 



UN DRAME DE M- GLARENCE MACKAY 221 

Où tu demeureras, je demeurerai. 

Ton peuple sera mon peuple 

Et ton Dieu, mon Dieu. 

Où tu mourras, je mourrai, 

Et là, je serai enterrée. 

Le Seigneur fera cela pour moi 

Et plus encore 

Si la mort seule me sépare de toi. 

Gomme elle arrive aux vers c Et ton Dieu mon 
Dieu >, les rideaux de la grosse porte sont tirés len- 
tement par Théophile qui écoute sur le seuil : 

— Viens à moi bientôt, apporte-moi de nouveau tes yeux 
clairs, tes mains vigoureuses, ton cœur tendre. Viens, mon 
amour ! 



Théophile parlant de la porte, dit : 

— Je suis ici. 

Les deux amants reprennent leur discussion sur la 
nature de l'amour. Mais il y a quelque chose de 
changé dans l'âme de Théophile, et Gabrielle le 
sent : 

— Quelque chose que j*aimais en vous a disparu, et une 
étrange iigne barre votre front... Avei-vous trouvé la philo- 
sophie en perdant l'amour? 

— Je n'ai rien perdu. 

— Avez-vous trouvé le bonheur ? 

— Le seul réel bonheur de la vie nous vient des joies intel- 
lectuelles. 

Théophile est devenu l'apôtre de l'idéal mystique 
et platonique. 

1». 



222 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-OULÉANS 

I 
Leur discussion est interrompue par l'arrivée de i 

Grégoire, le père de la jeune fille. Depuis huit mois, j 

il cherchait cette sombre retraite. j 

A ses emportements furieux qui réclament ven- \ 

geance et réparation, l'héroïne appose le calme j 

hautain de ses réponses : j 

s 

— Je Taimais, je lui ai donné tout ce que j'avais. Il n'y a ^ 

pas de péché à donner l'amour. Il n'a pas pris, j'ai donné... :• 

Vous pourez le traquer, le poursuivre, le tuer... Mon amour j 

est plus fort que voire haine. j 

Elle se résigne pourtant, sur les supplications de j 
son père, à épouser Théophile qui le lui demande 1 
aussi, à condition que le mariage ne soit connu que i 
d'eux seuls. ,J 



Le troisième acte nous transporte dans un jardin 
en ruines, près d'un monastère. Théophile rêve sur 
un bano de marbre, près des statues d'Anaxagore 
et d'Empédocle, au milieu des fleurs et des arbres 
dont les branches se reflètent dans les eaux d'un 
i etit lac à demi caché. Il songe à Gabrielle, croit 
entendre sa voix au milieu des fleurs et des eaux. 
Puis le rêve se fait réalité, et la femme, aimée jadis, 
fait place au fantôme évanoui. 

Un double changement a transformé l'âme des 
deux amants. L'amour de Théophile est mort. Sa vie 
se passe désormais en paix dans le royaume de la 
raison. Si Gabrielle l'aime encore, elle doit le lui 
prouver en prononçant ses vœux. Tous deux vivront 
dans ce monastère, marchant la main dans la main, 
dans cette oasis de paix, en attendant FEternité, 



UN DRAME DE M»»* CLARENCE MACKAY 223 

après avoir triomphé de l'Amour par la Science. 

Mais depuis la mort de son enfant (l'enfant a vécu 
quelques mois seulement) la conception de la vie 
s'est transformée chez l'héroïne. Tout ce qui, incons- 
ciemment, satisfaisait sa puissance d'aimer, s'est 
évanoui. Ne peuvent-ils donc tourner une nouvelle 
page du livre de la vie, et y chercher la plénitude de 
l'amour ? Leur vie, avec le printemps, peut être une 
résurrection, ils peuvent aimer encore le soleil qui 
donne la jeunesse, chanter avec les oiseaux et com- 
prendre la gloire de l'éternelle nature... 

Ce rêve d'une existence nouvelle n'a pas d'écho 
dans l'âme refroidie et spiritualisée de Théophile. Et, 
résignée, mais persuadée que l'amour et la jeunesse 
sont assez forts pour conquérir la vie, Gabrielle pré- 
fère à la paix du cloître l'harmonie de la nature et la 
grande voix de l'Humanité. C'est donc vers la porte 
du jardin qui s'ouvre sur la vie qu'elle se dirige, 
après avoir exprimé, dans son dernier adieu, sa foi 
dans la Nature, la Vérité, la Mort : 

— € Je crois dans la Nature, dans le Créateur universel et 
intangible de l'être spirituel et matériel. 

€ Je crois en la Vérité, qui nous montre notre chemin sur 
la terre. 

f Je crois en la Mort, car elle révèle à la raison le mystère 
de l'Infini. 

€ Adieu ! ô Passé 1 Vous m'avez révélé quelle part vous aviex 
dans ma vie. Je vois le soleil briller sur mon chemin ; le 
premier pas que je ferai seule sur cette terre, je le ferai sous 
son ardente chaleur ; tandis que l'hymne glorieux de la Nature 
résonnera à mes oreilles. Adieu, Théophile ! je marche désor- 
mais sur la Grande Route de la Vie, sentant au-dessur de moi 
le bruissement des ailes puissantes de la Vérité dans les vents 
de l'éternelle Liberté ! 



lU DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Telle est la conclusion du drame de Mme Clarence 
Mackay. 

Délibérément dépourvu de péripéties, il n'a pas la 
prétention d'être un drame jouable, excepté peut-être 
devant un public d'amis pour qui les idées comptent 
plus que le reste. Et, en effet, il fut question, je crois, 
de le représenter à Lakewood, chez Mme George 
Gould. 

J'espère que nos lecteurs auront goûté Tanalyse, 
malheureusement trop brève, de cette œuvre au moins 
originale. En dehors de sa valeur littéraire, que je 
ne me permets pas de juger, puisqu'elle est écrite en 
anglais, elle les aura intéressés par la hardiesse éner- 
gique des idées et par l'inattendue curiosité d'esprit 
qu'elle révèle chez son auteur. Et, enfm, n'est-il pas à 
la fois paradoxal et significatif de voir fleurir dans le 
milieu le plus pratique du monde, au sein des sociétés 
de milliardaires, un tel poème de la divinisation de 
l'amour, et, dans une contrée puritaine, éclore des 
théories aussi humaines que celle-ci ; t L'Amour, 
c'est toute la vie de la Femme I » 



IL Y A AUSSI DES PAUVRES 



te, mendiant, sont mes. -Où ^»»\'" *?,V,to.;?,^^-! to- 
tion d'un philanthrope pratique. - Les Mill s hôtels. -Ues 
criotion - Règlements. - La propreté. - La nourri ure. - 
Les cha"mbres - Un bon toqué. - L'apostolat par la boxe. 

J'ai déjà noté la sensation douloureuse qu'on ressent 
à New-York, plus qu'ailleurs il me semble, au spec- 
tacle de la misère. Les mendiants y sont très rares, et 
on dirait que les pauvres se cachent. Un Américain 
orgueilleux m'assure qu'il y a de l'ouvrage pour tout 
le monde en Amérique, que même les bras manquent, 
et il me montre, à l'appui de son dire, les colonnes 
des journaux remplies d'offres d'emplois. Il parait 
avoir raison : les malheureux ne doivent pas s aventu- 
rer dans ce torrent d'énergie qu'est la ville d affaires, 
. où leur faiblesse serait broyée, où leurs plaintes ne 
seraient pas entendues. Le flot d'activité prospère de 
la grande ville porte les misérables vers des golfes 
éloignés connus d'eux seuls. C'est un compatriote qui 



226 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS j 

y a trouvé quelquefois des épaves françaises qui m*a l 
conduit vers un de ces asiles. \ 

C'est un Mill's hôtel. ! 

On appelle ainsi d'immenses hôtels garnis qu'a bâtis 1 
à New- York un millionnaire un peu philanthrope, un | 
peu spéculateur, où Ton reçoit à la nuit, moyennant | 
vingt sous, les hommes sans domicile et d'où les \ 
femmes sont exclues. Vingt sous à Nev^-York, c'est ! 
moins que dix sous en Europe; vingt sous, c'est à peu • 
près l'unité du pourboire, c'est le prix qu'on vou \ 
demande pour blanchir une chemise, ou quatre mou- ] 
choirs, ou quatre faux cols. \ 

On entre dans une vaste maison de huit étages dont ■ 
les portes sont ouvertes. Au rez-de-chaussée, deux ■ 
guichets où Ton délivre les clefs des chambres, j 
moyennant le versement préalable des vingt sous. Une \ 
courcentrale, abritée par une verrière, et qu'enferment i 
les quatre côtés de la construction, sorte de grand \ 
puits très clair, au fond duquel grouille, pendant le j 
jour, la clientèle de Mill's hôtel. i 

Mais j'ai hâle de voir les « chambres ». Il y en a ; 
1,554 qui sont occupées tous les soirs. On en refuse ^ 
même des centaines par jour. 

Des ascenseurs rapides montent et descendent cons- | 
tamment du haut en bas de l'édifice. ] 

Les chambres s'alignent le long de couloirs de ] 
pierre et de fer, étroites comme des cabines, longues j 
de 7 pieds sur 6. Les portes ne touchent ni le sol ni le j 
plafond, elles sont séparées les unes des autres par S 
une cloison de la même hauteur que la porte, de sorte j 
que, pourtant indépendantes, elles communiquent i 
toutes entre elles par le plancher et le plafond. 

Il n\ a personne dans les c chambres > à cette i 



IL Y A AUSSI DES PAUVRES m 

'heure. Elles doivent être évacuées dès le matin neuf 
heures, et restent libres jusqu'à cinq heures du soir. 
Pendant ce temps, on fait les lits, on change les draps 
et on nettoie. 

I — Mais si, un matin, quelqu'un se dit malade? 

f — C'est une affaire de jugement. Nous tâchons de 
voir s'il est sincère ou non. S'il est sincère, nous lui 
conseillons l'hôpital, car nous ne pouvons pas conser- 
ver de malades ici, dans l'intérêt de lasanté des autres. 
On ouvre pour nous quelques cellules : le mur est 
blanchi à la chaux, un lit bas occupe toute la longueur 
du réduit, une carpette au pied du lit, une chaise et 
une petite armoire grillée de 50 centimètres. Rien 
d'autre. Et, d'ailleurs, pas de place pour autre chose. 
D'autres chambres qu'on loue 1 fr. 50 peuvent con- 
tenir une malle, une petite table; une planchette est 
clouée au mur, et elles ont une lampe électrique, 
tandis que les chambres à 1 franc ne sont éclairées 
que par la lumière des couloirs et, dans le jour, par 
une petite fenêtre grillagée percée entre deux cellules. 
A chaque étage, sur un palier central, sont instal- 
lés des lavabos avec serviette et savon gratuits. Sur 
une pancarte est écrit : t II est défendu de laver son 
linge dans les toilettes >. 

Nous descendons dans le sous-sol où sont les 
douches. Cinquante cabines avec appareils automa- 
tiques sont à la disposition gratuite des clients. A côté 
des douches, plusieurs cuves de pierre munies de 
robinets d'eau chaude et d'eau froide servent au 
lavage personnel du linge. Juste à ce moment deux 
gentlemen d'apparence parfaitement correcte, leur 
chapeau de feutre dur sur la tête, en pardessus, sont 
en train de laver un col et une paire de chaussettes 



^28 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORÎ.ÉANS 

qu'ils ont tirés de leur poche ; ils savonnent, ils frottent 
ils rincent, ils tordent sans faire la moindre attention 
àce qui sepasse autourd'eux; puis, ils vontétendre leur 
linge lavé dans un séchoir chaud qui se trouve à proxi- 
mité des cuves, en ferment la porte, et attendent qu'il 
soit sec, en fumant une cigarette. 

Ce qui me frappe le plus, ici comme partout, 
d'ailleurs, en ce pays, c'est l'absence complète de gêne 
et d'embarras. Les gens ne s'aperçoivent même pas 
qu'on les regarde. Ils sortent leurs chaussettes de 
leur poche comme on tire son mouchoir — ce qui 
tendrait à prouver que tout est, en somme, affaire de 
convention. 

On peut manger si l'on veut dans l'hôtel. Mais il n'y 
entre pas une goutte d'alcool. Le déjeuner du matin, 
à six heures, coûte dix sous. Dans une vaste salle à 
manger très propre, toutfe en briques vernissées, on 
peut se faire servir une ou deux saucisses, ou du bœuf 
avec deux petits pains et une tasse de café. Le lunch 
ou second déjeuner coûte quinze sous. Il consiste en 
un plat de viande, un plat de légumes, pain, beurre, 
café, thé ou lait. Le dîner coûte le même prix; on y 
sert une soupe, une viande, deux légumes, un des- 
sert, du thé ou du café. De sorte que pour 2 francs 
par jour, on est suffisamment nourri. C'est bon mar- 
ché pour New-York. 

— Mais beaucoup de gens qui sont là ne font pas 
trois repas, me dit le directeur de l'hôtel qui nous 
conduit. Soixante pour cent de nos clients louent 
leurs chambres à la semaine, au mois et même à 
l'année; quarante pour cent seulement louent à la 
nuit. 

— Quels sont donc vos clients ordinaires? 



IL Y A AUSSI DES PAUVRES 22i^ 

— Des employés, des étudiants, des infirmiers, etc. 
Ils ont ici toutes leurs commodités. Vous avez vu les 
chambres, les douches, le lavoir, le restaurant. De 
plus, on y reçoit leurs lettres, on y garde leurs 
affaires. Pour vingt-cinq sous par mois, nous leur 
donnons dans le sous-sol une boîte grillée qui ferme 
à clef. Venez voir ce vestiaire. 

C'était une espèce de cave entourée de grillages 
derrière lesquels s'empilaient des centaines, des mil- 
liers de valises et de malles et de paquets et de boîtes 
de toutes sortes, des centaines de parapluies, de sacs, 
de portemanteaux, des pardessus râpés et poussié- 
reux, des étuis à violon et à guitare, des enveloppes 
de papier d'où sortaient des chemises sales et de 
vieilles cravates, cinq ou six bicyclettes rouillées, 
tout le bric-à-brac de la misère en chapeau, toute 
la richesse, tout le mobilier de centaines d'hommes 
perdus dans la grande cité tourbillonnante, égoïste et 
brutale. 

Pourtant, à circuler dans les salles de lecture, les 
fumoirs, les couloirs, les vestibules de pierre, garnis 
de bancs, où des centaines d'hommes étaient assis, 
fumant, causant, lisant, ou rêvassant, on n'avait pas 
trop rimpression d'une misère définitive. C'était 
comme une ambulance de blessés convalescents, mais 
non pas de gens frappés à mort. Si, au lieu de les 
voir là, j*avais rencontré dans la rue ces gentlemen en 
chapeau melon, colletés et cravatés à la dernière 
mode, quelques-uns gantés, je n'aurais pas fait de 
différence entre eux et les banquiers du bas de la 
ville. Mais, aperçus ainsi côte à côte avec des gens 
sans linge ou dont le linge était sale, les marques de 
la défaite frappaient davantage dans leurs physiono- 

20 



^30 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

mies fatiguées : la bouche mobile et nerveuse, le 
sourcil un peu froncé, l'œil inquiet. Il y en avait de 
vieux et de jeunes, de très vieux avec des barbes 
grises, l'air résigné, docile et patient, de très jeunes 
la lèvre à peine ombrée de moustache, les traits tirés 
et l'expression dure. Et je ne savais qui je devais 
plaindre davantage de ces vieillards exténués par les 
tramways en démence et les bourrades des concur- 
rents, et qui vont bientôt mourir, ou de ces jeunes 
hommes dont le premier assaut a été repoussé et qui 
venaient ici se recueillir un peu douloureusement, 
avant de se replonger dans la marée qui gronde au 
dehors. 

Il était trois heures après midi. J'étais surpris de 
voir tant de gens inactifs. Que font- ils là? Pourquoi 
ces gens valides ne sont-ils pas dehors, à travailler, à 
chercher un emploi, à se remuer enfin, comme font 
toute leur vie les Américains? 

Le directeur me dit : 

— C'est que beaucaup d'entre eux ne travaillent 
que le soir, et comme il fait très frc»d dehors, ils pré- 
fèreat demeurer ici où ils ont chaud et où ils se 
reposent. D'autres attendent des réponses. Voyez-les, 
ils vont toutes les demi-heures au bureau demander 
s'il n'y a pas de lettre pour eux. D'autres encore, des 
courtiers, ont fini leur besogne dès midi, le reste du 
temps ils fument, écrivent des lettres ou lisent les 
journaux, ou jouent aux échecs ou aux dominos. 

Je voulus voir les chambres des habitués, et nous 
remontâmes dans un ascenseur. 

On nous en montra d'abord uifô qui est habitée 
depuis plusieurs années par un employé : juste la 
pkce d'un lit bas et d'une malle sur laquelle repa- 



IL Y A AUSSI DES PAUVRES 231 

saient deux autres malles. Il y avait pendus au mur 
deux énormes thermomètres à mercure hors d'usage, 
deux photographies de femmes quelconques, trois 
chromos représentant des femmes gracieuses et jolies, 
au teint de dragée, encadrées de roses et de myosotis, 
une brouette de muguets et de roses traînée par un 
enfant nu; dans un coin, deux vieux parapluies; une 
réclame de savon avec une femme et un bébé, nus 
tous deux; un drapeau américain, une glace; accro- 
chée à la porte, une boîte de fer-blanc renfermant 
des brosses; sur Tunique planchette, des fioles, des 
boîtes et une pendule sans aiguilles; coût : 550 francs 
par année. Il y a dix ans que le même locataire 
habite là. 

— C'est un homme très bien, très distingué, me dit 
le directeur de Thôtel. 

J'aurais voulu voir cet original. Il n'était pas là. 

Mais on me conduisit voir une autre chambre, 
habitée par un autre original, depuis plusieurs années. 
C'est un écrivain dont le nom est connu à New-York, 
M. Francis Train, qui vient de publier dernièrement 
l'histoire de sa vie. Il fut autrefois très riche, et ses rela- 
tions étaient des meilleures dans la société américaine. 

On nous prévient. 

— Ne lui tendez pas la main, il refuserait de la 
serrer. C'est un usage qui lui paraît stupide... Et puis, 
ne lui dites pas « Monsieur ». Vous le froisseriez. Si 
vous voulez lui faire plaisir, appelez-le citoyen. 

Le directeur frappe à la porte de M. F. Train et 
s'efface pour nous laisser entrer, car on ne peut tenir 
à plus de trois dans cette cellule, qui n'a pas 2 m. 50 
carrés et qui est encombrée de papiers. L'écrivain, 
étonné de notre visite inattendue, nous fait asseoir 



^232 DE ISEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

sur son lit recouvert d'un tapis algérien. C'est un 
homme de soixante-dix ans, à la moustache blanche, 
aux longs cheveux blancs éparpillés en auréole autour 
de sa face rouge, singulièrement vivace et énergique. 
Ce qui lui donne cet aspect de force, c'est l'éclat 
inquiétant de ses yeux vert-de-gris. 

— J'ai passé pour fou, me dit-il, et même les tri- 
bunaux ont décidé que j'étais fou, en effet. Qu'en 
savent-ils? Qu'ils lisent donc le Deutéronome... 

Aux murs sont piquées une quantité de coupures 
de journaux qui parlent de lui, de ses polémiques, de 
ses aventures. Une illustration le représente en train 
de se livrer à un assaut de boxe. Et je vois, accro- 
chée dans un coin, une paire de gants de boxe. Je lui 
demande ce que cela signifie? 

Il se met à rire violemment et répond : 

— Voici. Il m'arrive de parler quelquefois aux 
habitants de l'hôtel, de tâcher de leur expliquer le 
vrai sens de la vie, et il m'avait paru qu'ils se mo- 
quaient de moi parce que j'étais vieux. Alors j'ai 
voulu leur prouver que je n'étais pas plus sénile men- 
talement que physiquement, et j'ai convoqué ici le 
professeur Donovan, que vous connaissez. Je lui ai 
flanqué une pile très confortable, en bas, devant les 
habitants de l'hôtel. Je n'ai pas voulu abuser de ma 
victoire, parce que c'est un professeur et que cela 
aurait nui à sa réputation à New- York. Mais il a reçu 
tant de coups de poing en quinze secondes qu'il ne 
savait plus où il était. Depuis ce temps, on ne s( 
moque plus de moi. . . La boxe est excellente pour fain 
entrer les idées dans la tête. 

Et il m'allonge sur l'épaule deux coups de poing 
que je ne songe pas à parer. 



IL Y A AUSSI DES PAUVRES 233 

Je vois noué à sa boutonnière un long ruban tri- 
colore, sale. Je le questionne sur cette singulière 
décoration. 

— Ce n'est pas une décoration, me dit-il. C'est un 
ruban qu'un de mes amis m'a donné. 

Je lui demande s'il se trouve bien là? Et pourquoi 
il a choisi un Mill's hôtel ? 

Il me regarde, étonné, et me répond sur un ton 
presque scandalisé : 

— Mais c'est le seul hôtel du monde absolumenl à 
l'abri du fou I le seul endroit vraiment démocratique ! 
et où on ne voit personne, — ce qui est très impor- 
tant dans la vie I 

Sur ces mots, nous nous levâmes et nous prîmes 
respectueusement congé de ce sage, sans lui tendre 
la main, comme il le désirait. 



LA POLICE PRIVEE 

L'AGENCE PINKERTON 



Histoires de voleurs. — Le goût du romaD-feuiUetoa. — L'auteur 
visite la fameuse agence policière Pinkerton, célèbre dans le 
monde entier. — Police en chambre. — Prudence des ban- 
quiers. — Leur abonnement à l'agence. — Un record de 
plus. — Le voleur américain est the best in the worldt — 
Comment on force un coffre-fort. — Le bagage de voleurs. — 
Leur intrépidité. — Le vol aux boîtes à lettres. — Le vol au 
compte ouvert. — Archives de faux. — Les faux du monde 
entier. — Les dossiers des bandes noires. — Éducation des poli- 
ciers. — Les grèves de Pittsburg et l'agence Pinkerton. — Lei 
agents assiégés. — Le bateau en flammes. 



Vous avez dû entendre parler de Tagence Pinkerton. 
C'est une agence policière qui est célèbre dans le 
monde entier. Il en est question quelque part dans 
les œuvres de Jules Verne, et son nom est mêlé à tous 
les graves événements qui se sont passés en Amérique 
depuis un demi-siècle. Elle a joué un rôle de police 
important durant la guerre de Sécession et dans toutes 
les grandes grèves des Etats-Unis, et c'est par elle 



LA POLICE PRIVÉE 235 

qu'a été retrouvé le fameux portrait de la duchesse 
de Devonshire, par Gainsborough, volé à Londres le 
% mai 1876 et repris à Chicago le 28 mars 1901. 

Le goût du roman-feuilleton est un goût très géné- 
ral et souvent très vif. Notre curiosité pour les his- 
toires de voleurs, de fraudes, de contrebandes, pour 
les assassinats, lespillages, les conspirations, neprouve- 
t-elle pas la permanence en nous des traces pro- 
fondes de nos anciens crimes, je veux parler des habi- 
tudes de chasse, de lutte et de violence de nos 
ancêtres? Ne vous êtes-vous pas surpris, dans votre 
enfance, à la lecture des aventures de Cartouche, à 
désirer obscurément qu'il ne fût pris que le plus tard 
possible, et n'avez-vous pas poussé un soupir de sou- 
lagement, quand, une fois de plus, il échappait aux 
mains de ceux qui le poursuivaient? 

De là vient, à coup sûr, en y ajoutant le charme du 
mystère et le goût de la combativité, l'attrait puis- 
sant qu'exercent sur notre imagination les choses 
policières. 

Je sais bien, pour ma part, que je n'ai pu résister au 
désir de visiter cette fameuse agence Pinkerton, que 
l'on m'avait représentée comme ayant des ramifica- 
tions dans toute l'Amérique et même en Europe, en 
Egypte, au Maroc et dans l'Afrique du Sud I 

Que peut bien être une organisation pareille? 
qu'est-ce qui en fait la force et la valeur? de quelle 
série d'inventions ingénieuses, de quel arsenal de 
trucs dispose-t-elle donc pour pouvoir ainsi entrer à 
rimproviste dans les mille drames de la vie d'un si 
immense pays? 

On va voir que c'est beaucoup plus simple qu'on 
ne pense. 



236 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Le bureau central de l'agence Pinkerton est situé 
à New- York, n° 57, Broadway, en plein centre des 
affaires, au milieu de toutes les banques qui sont ses 
meilleurs clients. 

M. Pinkerton, fils du célèbre fondateur de Tagence, 
m'aboucha immédiatement, et le plus aimablement 
du monde, avec son gérant principal, M. Bangs, qui 
voulut bien passer tout un après-midi à me rensei- 
gner sur les méthodes de cette colossale entreprise. 

M. Bangs fut et est encore le policier le plus habile 
de la maison Pinkerton. G*est un h(rmme de cin- 
quante-cinq à soixante ans, de haute taille, à barbe 
poivre et sel, à la figure souriante et fine, à l'œil 
pénétrant. Toute sa personne respire le calme et la 
réflexion. 

Il me fit d*abord visiter les trois étages de ses 
bureaux, des enfilades de petites pièces discrètes et 
silencieuses, où des employés écrivaient sans releyer 
la tête, feuilletaient des fiches, classaient des dos- 
siers. 

Ce qui me frappa le plus, ce fut justement ce tra- 
vail de paperasses et ce silence de bureaux d*hypo- 
théques de province. 

M. Bangs souriait de mon étonnement. 

— Vous serez bien plus étonné encore, me dit-il, 
quand vous saurez que c'est d*ici que, le plus sou- 
vent, nous découvrons les auteurs des vols et dei 
faux... Vous le comprendrez tout à l'heure. 

En attendant, voici ce qu'il m'exposa : 

— L'agence Pinkerton emploie huit cents détec- 
tives. 

€ Elle est subdivisée en trois régions : Est, Centre, 
Ouest. 



I 

f 

LA POLICE PRIVÉE 237 

f La division de TEst comprend les villes de New- 
York, Boston, Philadelphie et Montréal; celle du 
Centre, Saint-Paul, Chicago, Saint-Louis et Kansas 
City; celle de TOuest, Denver, Portland, Seattle et 
San-Francisco. II existe une agence Pinkerton dans 
chacune de ces villes. Les quartiers généraux sont à 
, New- York, Chicago et Denver; l'administration cen- 
trale, à New-York. 

« L'agence s'occupe de la police secrète à Pusage des 
grandes corporations, des compagnies de chemins 
de fer, des banques, des maisons de commerce, des 
avocats et des particuliers. Elle ne fait pas d'espion- 
nage au service des projets de divorce. 

— Pourquoi cela? demandai-je à M. Bangs. 

— Parce qu'il existe en Amérique un très fort pré- 
jugé contre ce genre de police, et nous tenons à 
ce que nos détectives restent en faveur auprès du 
public. 

« L'agence Pinkerton est employée par 1' c Ame- 
rican Bankers' Association », une société fondée 
par des banquiers pour la poursuite et l'arrestation 
des voleurs de banques, et dont font partie la majo- 
rité des institutions financières des Etats-Unis. Elle a 
pour principe de ne jamais lâcher le voleur qui l'a 
volée, et lorsque, faute de preuves suffisantes, il lui a 
été impossible de le faire condamner pour un vol 
dont un de ses membres a souffert, elle le suit, le 
traque, fouille dans son passé et n'a de cesse que 
lorsqu'elle a découvert qu'il est l'auteur de quelque 
autre méfait qui permette de le faire arrêter. Aussi 
les vols dans les banques apparten iLt à cette société 
sont-ils devenus assez rares; les voleurs savent cela, 
et ils préfèrent s'attaquer aux banques qui ne font pas 



238 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

partie du syndicat Pinkerton dont les noms sont 
publiés partout. 

— Et quels sont, à votre avis, les voleurs les plus 
habiles, demandai-je à M. Bangs, les Anglais, les 
Français, les Chinois, les nègres? » 

11 sourit, hocha légèrement la tête, et, sur un toa 
modeste : 

— Je crois que ce sont les Américains... 

— Ths hest in ihe world /... ne pus-je m'empêcher 
de dire en riant : 

Puis il m'expliqua : 

— Les voleurs les plus difficiles à attraper appar- 
tiennent à une classe de bandits qui ne se trouve dans 
aucun autre pays, et qu'on appelle ici c yeggs » ou 
c hobos ». Ce sont des voleurs vagabonds auxquels 
on ne connaît point de résidence permanente, vivant 
tantôt dans une grande ville, tantôt dans une autre, 
toujours dans les quartiers pauvres, où leur pré- 
sence n'est pas remarquée, et qui vont commettre 
leurs vols dans les petites villes de la campagne. Ils ne 
voyagent que la nuit, se cackant dans les wagons vides 
des trains de marchandises, ou allant à pied le long 
des voies de chemin de fer, se blottissant le jour dans 
les bois, dans quelque grange abandonnée, volant leur 
nourriture dans les fermes ou dans les magasins isolés 
qu'ils rencontrent sur leur chemin. Ils n'emportent avec 
eux qu'un petit flacon de nitroglycérine, un peu de 
savon, des capsules et quelques petits coins destinés à 
élargir les fentes laissées par les portes àts coffres- forts 
où ils inlroduisentleur explosif. Les outils encombrants 
dont ils peuvent avoir besoin, marteaux, leviers, barres 
de fer, sont volés dans quelque gare ou quelque forge du 
voisinage, et abandonnés sur place après le vol. Rien, 



LA POLICE PRIVÉE 239 

en un mot, ne les distingue des nombreux vagabonds 
— « tramps i — inolTensifs qui traversent constam- 
ment le pays. 

« Ces bandes s^attaquent invariablement aux ban- 
ques de villages où il n'y a pas de police communale, 
let où il leur est facile de se rendre maîtres du gar- 
dien employé par la banque. Une fois entrés, ils glis- 
sent leur nitroglycérine dans les fentes du coffre-fort, 
les bouchent ensuite hermétiquement avec du savon, 
et en détachent la porte par l'explosion d'une capsule 
qui met le feu à la nitroglycérine. S'ils sont dérangés, 
et au moindre danger, ils n'hésitent pas à se 
servir d'armes à feu; le meurtre ne compte pas pour 
eux. Il leur est ainsi arrivé de tenir toute la popula- 
tion d'une bourgade en échec pendant que le vol de 
la banque s'accomplissait. Puis ils s'enfuient et se 
perdent dans quelques bois des environs, pour s'en 
retourner comme ils sont venus. 

« Dans les grandes villes, les vols les plus com- 
muns sont les vols de boîtes à lettres, les vols commis 
hardiment dans les banques en plein jour et ceux qui 
sont commis à l'aide de faux. 

« Par exemple : on brise pendant la nuit, dans le 
voisinage d'une banque, une boîte à lettres, on prend 
l'empreinte de la sernire, et l'on fait forger des clefs 
lavec lesquelles il devient possible d'ouvrir un grand 
nombre de boîtes qui ont la même fermeture. 

« Ou bien, une personne, dans une banque, 
compte l'argent qu'elle vient de toucher en billets ; 
son attention est distraite un instant par un complice, 
elle tourne la tète : plus de billets ; et ainsi de suite, 
avec des variations à l'infini. 

€ Ou bien encore : X ouvre un compte dans une 



240 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

certaine banque à New-York. Son complice, Z, ouvre 
un compte dans une banque de Chicago. Pendant un 
certain temps ils déposent de l'argent, ils en reti- 
rent : la confiance s'établit dans la banque ; ils sem- 
blent être parfaitement honnêtes et personne ne les 
soupçonne. Un beau jour, X se rend à sa banque à 
New-York, prétendant avoir à faire une remise à un 
créditeur quelconque demeurant à Chicago. Il achète 
une traite de 200 dollars. Cette traite est payable à 
Tordre de Z;elle est tirée par la banque de New- 
York sur ses correspondants de Chicago. X, en 
ajoutant seulement deux zéros, en fait une traite de 
20,000 dollars. Il l'envoie à Z, qui la dépose à sa 
banque, où on le crédite des 20,000 dollars. Un jour 
ou deux se passent; X et Z ferment leurs comptes à 
leurs banques respectives et disparaissent. Le vol 
n'est découvert que lorsque la traite, ayant passé par 
le Clearing Ilouse, est retournée à la banque de New- 
York, qui l'a émise, — et X et Z sont déjà au Canada. » 
M. Bangs me conduit dans un petit bureau spécial, 
le bureau des faux, où il me montre la plus com- 
plète collection de falsifications de chèques et de 
titres qu'il soit possible de voir : des faux complets, 
des faux partiels, les grattages, les peinturages des 
papiers de couleur, les surcharges, les décalquages, 
que sais-je encore ! Il y a là les calques de tous les 
faux que l'agence a pu se procurer, même en dehors 
de sa clientèle. Sitôt qu'un faux est connu, l'agence 
demande à la banque, ou au particulier qui en est la 
victime de lui laisser prendre un calque de la pièce 
falsifiée. Rapporté à l'agence, ce calque est l'objet 
d'une étude approfondie de la part des employés spé- 
cialistes. 



LA POLICE PRIVÉE 24t 

— C*esl ainsi, me dit M. Bangs, que, comme je 
vous le disais tout à l'heure, nous pouvons suivre- 
toutes les pistes des faussaires, et qu'il en est bien 
peu qui nous soient inconnus ici. 

« Ajoutez à cela les photographies, les fiches da 
renseignements sur les mœurs, les goûts, les habi- 
tudes, les relations de six à sept mille criminels, et 
vous comprendrez que le métier de policier n'est pas 
aussi romanesque qu'on le croit généralement dans le 
public, sur la foi des romans-feuilletons. 

« En effet, nos plus importantes découvertes se 
font chez nous, sans même quitter les bureaux de 
l'agence. Avec ces portraits et les signalements qu'ott 
nous envoie, avec les doubles de leurs faux anté- 
rieurs et les nouveaux faux pour lesquels on les re- 
cherche, en étudiant de près leur manière de faire, 
en procédant par comparaison et par analogie, il nous 
devient souvent aisé de dire d'avance qui est ou qui peut 
être l'auteur de tel ou tel faux, de tel vol, de tel crime. 

— Et comment recrutez-vous votre personnel? Il 
doit lui falloir des qualités bien spéciales? 

— Nous trouvons nos hommes dans toutes les 
classes de la société, me répond M. Bangs. Naturelle- 
ment nous choisissons des gens intelligents et dis- 
crets, autant que possible silencieux et réfléchis, 
alertes et décidés. Mais nous n'acceptons que les 
sujets sans expérience, afin de les former nous- 
mêmes. Les chefs doivent tous avoir passé par la 
filière, commençant au bas de l'échelle et avançant 
selon leurs aptitudes et leur mérite. 

Je me souvins de l'histoire de la grève de 
Pittsburg, il y a une dizaine d'années. M. Bangs^ 

21 



242 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

m'en rappela les détails. Les chefs des aciéries du 
Trust de Facier avaient appelé à leur aide Tagence 
Pinkerton pour protéger contre les grévistes les 
ouvriers qui voulaient travailler. Un millier d'hommes 
avaient été envoyés à Pittsburg par l'agence. 
On les avait armés de revolvers et de coups-de-poing 
américains. Le bateau qui les amenait par la 
rivière avait été tenu en échec par les grévistes qui 
s'opposaient à leur débarquement. Comme les agents 
ne se souciaient pas de débarquer devant des hommes 
furieux, ils attendaient à bord un moment favorable. 
Mais les grévistes, impatients d'entamer la lutte, 
s'étaient emparés de centaines de barils de pétrole 
qui stationnaient sur les quais, les avaient vidés dans 
le fleuve, y avaient mis le feu... Bientôt le bateau fut 
environné de flammes et commença à brûler... Les 
policiers durent déguerpir... 

— Depuis cet événement, me dit M. Bangs,nous ne 
nous occupons plus de grèves. » 

En Amérique, on est, avant tout, pratique, — on 
ne s'entête pas. 



UN COLLEGE DE FILLES 

SMITH COLLEGE 



RancuHe du wyageiir contre le mauvais hôte puritain. — Sym- 
pathie pour CromweU. — Smith Collègue. — La prière du 
matin. — Sérénité. — Liberté et règlements. — Programme 
des cours. — Exercices physiques obligatoires. — Leçon 
de littérature. — Alfred de Musset et le hockey. — Succès 
des cours de sciences. — Goût pour la dissection. — La 
blonde miss et le petit chat. — Anna et Réginald. — La vie 
intime. — Les dormitories. — L'auteur est invité à déjeuner 
et à dîner au collège. — Il est puni de sa curiosité, car il 
mange mal. — Le professeur de psychologie sur la glace. 
— Réunions du soir. — Parties de traîneau dans la neige. — 
Les chambres d'élèves. — Les fiancés. — Pipes et photogra- 
phies. — Les carnets de chèques pour toilettes. — Les élèves 
pauvres se font servante!. 



A Northampton, petite ville du Massachusetts, de 
15,000 habitants, entre Albany et Springfîeld, Smith 
Collège a été fondé en 1875 par la philanthropie d'un 
particulier, comme d'ailleurs, la plupart des institu- 
tions utiles des États-Unis. 



tu DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

C'est rhiver, le plein hiver, au milieu de janvier, 
:par un affreux temps glacé, que je suis arrivé à Nor- 
thampton. C'est ce soir-là, que le patron de l'hôtel 
Norwood, le seul convenable de la ville, refusa, — 
malgré les 35 francs qu'il me fit payer par jour — de 
me donner quoi que ce soit à manger, même une sand- 
wich, parce qu'il était plus de huit heures, et que je 
dus, par deux pieds de neige, aller chercher un bout 
de pain et de viande à travers cette ville déjà en- 
dormie que je ne connaissais pas. Je me souviendrai 
longtemps de ce descendant des quakers qui me rendit 
Cromwell encore plus sympathique. 

Le collège est bâti au haut de la principale rue de 
la petite ville ; les bâtiments scolaires, la chapelle, les 
•dormitories, s'espacent à travers de larges pelouses 
plantées de beaux arbres. Ils sont bâtis en briques et 
en bois, d'architecture variée. 

Je désirais beaucoup assister à l'arrivée des élèves 
pour la prière dans la chapelle. Malgré le froid mati- 
nal, j'étais là avant huit heures et demie. Je les vis 
arriver, en effet, alertes et rieuses, rosies par le froid, 
coiffées crânement de bérets à longs poils rouges, 
Terts, blancs, bleus, noirs ou écossais, les pieds 
«haussés de caoutchoucs fourrés, les mains dans les 
poches de leur veste-tailleur, comme des garçons, une 
serviette bourrée sous le bras, ou balançant à la main 
quelques livres attachés par une courroie. C'étaient de 
grandes jeunes filles de dix-huit à vingt-quatre ans, à 
l'œil éveillé, sans aucune gêne, ni l'ombre de timidité 
dans leur allure un peu garçonnière, mais aussi sans 
la moindre effronterie dans le regard. Rien de ce 
trouble un peu inquiétant ou de cette hardiesse 
déconcertante qu'on remarque souvent chez les jeunes 



UN COLLEGE DE FILLES Î45 

filles des pays latins, quand elles se trouvent devant 
les hommes. 

Je me tenais sur le seuil de la chapelle. Elles pas-^ 
saient devant moi en secouant la neige de leurs caout- 
choucs et, cessant de rire, elles entraient, allaient 
prendre place en silence sur des chaises où un livre 
de cantiques était posé. C'était une grande salle nue 
sans aucun appareil de culte. 11 y avait seulement 
dans le fond une large estrade avec un orgue à tuyaux 
contre le mur, et, sur le devant, un prie-Dieu avec 
ime bible. Quand l'heure eut sonné, le président de 
l'université monta sur l'estrade et, soutenu par le 
chant de l'orgue, entonna un cantique que tout le 
monde chanta avec lui, livre ouvert. Le président 
était un homme d'une cinquantaine d'années, habillé 
d'une longue redingote noire; sa figure austère et 
pleine de rides, rasée, s'encadrait d'un collier de poiis 
rares. Je me représente ainsi les passagers puritains 
du May Flower qui fuirent au dix-septième siècle 
l'intolérance de Cromwell. 

Quand le cantique fut achevé, il lut une page ae 
la Bible, puis chanta de nouveau un cantique. Enfin, 
s'agenouillant, il dit tout haut une prière, et il se tut 
en mettant sa tête dans ses mains. Toutes les jeunes 
filles présentes — ai-je dit que j'en comptai huit ou 
neuf cents? — baissèrent comme lui la tête, et, 
pendant une minute ou deux, parurent se recueillir 
dans une méditation profonde. Alors, l'orgue com- 
mença un air de cantique très doux, très lent, que 
tout le monde répéta. Une singulière sérénité planait 
sur la froideur de cette cérémonie. Je regardai avec 
curiosité la salle pleine de ces jeunes filles, tout â 
Theure vivaces et rieuses ; toutes à présent avaieni 

21 



U6 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

une expression grave ; leurs yeux regardaient devant 
elles, sans rien fixer, pas même la figure du président, 
pas un instant elles ne détournèrent la tête ni ne sou- 
rirent, ni n'eurent le moindre signe de distraction. 
Pendant la prière et les lectures, un silence complet 
absolu; pendant les cantiques une immobilité de 
statues. 

Tableau délicieux et rare de fraîcheur et de santé, 
de jeunesse attentive et sérieuse, que je n'oublierai 
jamais. 

Étaient-elles donc toutes des filles de puritains du 
Massachusetts ? Non pas. Il y avait là des protestantes 
de toutes les confessions, des catholiques et des juives. 
Elles venaient de tous les coins de TAmérique, de Tln- 
diana, de la Louisiane, du Texas, du Colorado, de la 
Californie. Les unes étaient blondes comme du lin, 
les autres brunes comme des tsiganes, d'autres d'un 
roux de cuivre. 

D'après les règlements du collège, toutes les élèves 
sont tenues d'assister à la prière du matin, quelle 
que soit leur religion. Pourtant il n'y a pas de contrôle. 
Mais l'élève qui manque aux prières doit chaque 
semaine le consigner sur une feuille, avec l'explication 
de son absence, et envoyer cela au président de l'uni- 
versité. 

J'ai trouvé véritablement extraordinaire cette dis- 
cipline obtenue par une telle liberté. 

Quand la cérémonie fut achevée, la salle se vida 
sans bruit. Dehors, les conversations et les rires 
recommencèrent ; les élèves se dirigèrent séparément 
ou par groupes vers les bâtiments des classes, et je 
les y suivis. 

Je fus assisté dans ma visite par une charmante 



UN COLLÈGE DE FILLES ^"^ 

m,i nrofesse la littérature française en Amérique 
denub onïtemps, et dont l'enseignement est très 
Sté là bas On m'avait parlé d'elle à Brooklyn avec 
rpts grands éloges, et [e fas bien aise de la trouver 
Il nour me guider, pour me renseigner. 

imi h Colfege est un établissement d'enseignemen 
supérieur qui équivaut, par son f^J^^itiZ 
cours secondaires et à nos lycées de fille.. Le but d« 
l'institution n'est pas de préparer les jeunes fille à 
une profession particulière, mais de combiner les 
avant'^ages d'une haute culture intellectuelle avec ceux 
d'une discipline libérale et d'une vie confor uble^ 

L'établissement reçoit les jeunes filles de tous lea 
coins de l'Amérique. La plupart sont originaires des 
comtés de Massachusetts, del'Illinoisetde New-York 
Maï d'autres supportent courageusement un exi plus 
Stain et arrivent un beau jour, seules avec eurs 
Ses, du Texas, de la CaMornie ou du Maryland . 
certaines même, des Bermudes et d Ilawai. 

Toutes les classes de la société américaine y sont 
reprSntée . U fille d'un industriel millionnaire s'y 
rencontre tous les jours avec celle d'un charpentier 
rd'unrservante,'etle caractère ^^-^^^^l^ 
l'institution est tel que les moins favorisées de la 
fortune n'ont à souffrir d'aucune humiliation, de 
nu mépris dédaigneux de la part des privilégiées, 
ta dSnce entre les membres de cette petite cora- 
munauirnese fait remarquer que par les innocents 
Xements de luxe et de confortable que s accord nt 
' les ieunes filles riches. Mais le prestige de 1 intelli- 
gence suffit à rétablir ici l'équilibre détruit par la 
puissance du dollar. 



Î48 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Certains cours sont obligatoires, les autres facul- 
tatifs. Mais le règlement impose aux étudiantes quinze 
heures de cours par semaine. 

Le programme des études littéraires porte sur la 
philosophie, la psychologie, la logique et l'esthétique, 
sur la littérature biblique et la religion comparée. 
Une place importante est laissée à la sociologie et à 
l'histoire : histoire de l'Amérique, histoire de l'Eu- 
rope et particulièrement de la France et de l'Angle- 
terre. Pas de géographie. Mais un soin particulier 
est donné à l'étude des langues et littératures ètran- 
•gères, allemandes et françaises surtout. 

Le programme des sciences théoriques est moins 
Kiéveloppé que celui des lettres. Mais ici, comme en 
Angleterre, le caractère pratique et expérimental des 
études scientifiques triomphe. Les mathématiques 
n'ont qu'une place secondaire. L'étude des sciences 
naturelles se substitue aux spéculations théoriques et 
transcendantes, et les exercices consistent surtout en 
•travaux pratiques : manipulations et dissections. 

Enfin la préoccupation dudéveloppement esthétique 
-se manifeste non seulement par l'étude spéciale du 
dessin d'après nature, de la perspective, de l'art ancien 
«t moderne, de la musique instrumentale et du chant, 
mais encore par l'importance donnée aux exercices 
physiques. Le point de vue hygiénique n'importe pas 
seul et l'intention évidente des éducateurs est de 
donner avec la vigueur physique, la souplesse, l'agi- 
lité et la grâce des mouvements. 

J'ai traversé plusieurs cours, enm'arrêtantun quart 
d'heure dans chacun. 

Le professeur de psychologie, jeune encore, le front 
iarge, la barbe noire en pointe, le nez chaussé de 



LN COLLÈGE DE FILLES 249 

lunettes d'or à la manière allemande (car c est, jus- 
qu'à présent, la mode allemande qui domine dans les 
universités américaines), interrogeait une vingtaine 
d'élèves sur le mécanisme de Tattention, les phéno- 
mènes d'inhibition et de réceptivité, d'après James 
et Spencer. 

Au cour d'italien, j'entendis expliquer un poème 
de Carducci. Une jeune fille italienne, brune et virile, 
aux dents éclatantes, un binocle d'or devant ses yeux 
de flamme, les mains baguées, une voilette brune 
. relevée sur le chapeau et un boa autour du cou, par- 
lait avec rapidité, ponctuait ses explications et ses 
interrogations de va bene incessants. Je l'avais ren- 
contrée la veille chez Mlle Vincens ; elle m'avait eu 
l'air de connaître toute l'Italie et tous les Italiens, 
s'était dite amie intime d'Eleonora Duse, de Mascagni, 
de Marconi, des ministres, des ambassadeurs et 
m'avait raconté qu'elle écrivait des articles dans les 
journaux de Boston et les revues italiennes. 

Dans une classe de français, on expliquait Mlle de 
la Seiglière ; dans une autre, le Souvenir d'Alfred 
de Musset, comparé à la Tristesse d'Olympio d'Hugo 
et au Lac de Lamartine. C'est Mlle Vincens qui faisait 
ce cours. 

— Nous admirons Hugo et nous aimons Lamar- 
tine, disaient les jeunes Américaines à leur profes- 
seur. Quant à Musset, nous ne comprenons pas ses 
sentiments... 

Je goûtai fort cette sincérité. Comment ces intelli- 
gences lucides mais si positives, ces âmes froides et 
ignorantes, ces natures passionnées de sport et de 
mouvement eussent-elles pu comprendre la poésie 
du souvenir, cette analyse subtile des expériences 



250 DE NEW-YORK A U NOUVELLE-ORLÉANS j 

du cœur, les délices du rêve et de ses joies mala- | 
dives : 

Le seul bien qui me reste au monde J 

Est d'avoir quelquefois pleuré... ^ 

Et je ne pouvais m'empêcher de rire à l'idée d'une J 
jeune Américaine, sortant d'une folle partie de ; 
basket-ball ou de hockey sur la glace, et qui se trouve i 
devant ces deux vers I 

Je me rappelle mon étonnement quand j'appris, au î 
Conservatoire de Boston, qu'il y avait des jeunes filles j 
qui jouaient du trombone, et, à l'Institut technolo- \ 
gique, qu'une étudiante suivait les cours de cons- \ 
truction navale. J'ai progressé depuis, et je m'éton- \ 
nerai désormais difficilement. ^ 

Aussi ne suisse pas surpris d'apprendre que les 1 
cours les plus suivis sont ceux de physique et de i 
sciences naturelles. Il y a cent cinquante élèves au j 
laboratoire de physique, une cinquantaine au cours ] 
de géologie et j'en trouve une douzaine au cours ] 
d'anatomie. Quelques-unes étudient l'efïet de la J 
lumière sur le ver de terre, les autres sont en ce ] 
moment acharnées à la dissection de deux chats dont l 
elles se sont partagé les membres. Elles étudient le ] 
système circulatoire, le régime des artères et des \ 
veines. Les unes colorent les artères en bleu et les \ 
veines en rouge. Les autres, armées d'un scalpel j 
et d'une loupe, tranchent minutieusement des mem- \ 
branes délicates, séparent des chairs saignantes, j 
dépiautent et désossent avec une dextérité de gentils ^ 
bouchers fantastiques qu'on imaginerait dans des eau- \ 
chemars. Je leur parle, en feignant d'être émerveillé ] 
qu'elles puissent se livrer sans dégoût à celte besogne j 



8 UN COLLÈGE DE FILLES 251 

à laquelle elles ne sont pas obligées. Elles me 
regardent en riant de leurs bouches roses et de leurs 
yeux bleus qui luisent d'espièglerie. 
^ — Mais j'aime beaucoup les petits chats I me dit 
Tune, la plus jolie, avec un rire charmant. 

--- Alors, répliquai-je, comment faites-vous pour 
avoir tant de plaisir à les tuer et à les couper en petits 
morceaux? 

Elle rit plus fort : 

— Justement I Je les aime beaucoup mieux depuis 
que je sais comment ils sont faits? Ce sont des petits 
chefs-d'œuvre, je vous assure... 

Et elle est très sincère. 

— Tenez, ajoute-t-elle, celle-ci était une jolie 
petite chatte que nous appelions Anna. Voyez-vous ses 
jolies pattes. 

Elle caressait, en parlant, les petites pattes de 
velours noir, mortes, aux griffes rentrées. 

— Celui-ci était un gros chat qui s'appelait Red- 
nald. ^ 

Sa tête était encore là, séparée du reste du corps. 
Avec ses yeux fermés et ses longues moustaches 
blanches, il semblait dormir. 

Par goût, je n'aime pas beaucoup l'anatomie pra- 
tique. La chair vive, le sang, le spectacle de la mort 
m apparaissent plutôt comme des choses terribles. 
Mais je n'étais pas fâché d'avoir vu cela. Je jetai un 
coup d'œil encore aux squelettes, aux bocaux remplis 
de poulets, de grenouilles et autres bêtes conservées 
dans l'alcool, et après avoir dit adieu à ces mignonnes 
« amies des bêtes », je m'en allai à la salle de gymnas- 
tique pour voir fonctionner des anatomies vivantes. 

Dans une vaste salle luxueusement aménagée, une 



252 DE NEW-YORK A Lk NOUVELLE-ORLÉANS 

quarantaine de jeunes filles exécutent avec un 
ensemble remarquable des mouvements rythmiques 
des bras, des jambes, des reins, sous la direction 
d'une petite femme jolie, d'aspect frêle et mignon, 
aux cheveux crépelés, aux grands yeux gris ombrés de 
très longs cils, dont le ton autoritaire de jeune capo- 
ral étonne et ravit. 

Les élèves sont vêtues d'une culotte de serge bleue 
très ample et d'une veste de même couleur serrée à 
la taille et ornée d'un large col marin à raies blanches. 
Les manches relevées jusqu'au coude dégagent les 
bras; les pieds sont chaussés de sandales, les cheveux 
nattés et retenus par un ruban. Toutes ces figures 
sont sérieuses et attentives au commandement. De 
même qu'à la chapelle, le matin, pas une distraction, 
pas un sourire. Certaines portent des lunettes d'or 
aux branches recourbées. 

Sur un geste du petit caporal aux yeux gris, les 
rangs se rompent brusquement et, avec une sou- 
plesse, une agilité de jeunes chats, les élèves se diri- 
gent vers les trapèzes, les échelles, les cordes et les 
mâts. 

Puis le professeur organise une partie de basket- 
bail. C'est un jeu qui consiste, pour deux équipes 
opposées, à s'emparer d'un ballon, à se l'envoyer de 
l'une à l'autre pour arriver à le lancer dans un filet 
qui se trouve à l'extrémité de chaque camp : quelque 
chose comme un football, moins brutal. Ces jeunes 
filles mettent à ce jeu une animation sans pareille, 
une passion, une conviction, un entrain qui éclairent 
soudain des coins cachés de leur psychologie. 

Après ces exercices, la douche. Après la douche, 
vme promenade de récréation. Puis le repas... 



UN COLLÈGE DE FILLES &* 



Je vous ai montré la variété de programmes d'un 
collège de filles américain, l'aspect des cours avec les 
élèves coiffées de bérets multicolores ou de chapeaux 
de feutre à rubans, boas au cou, manchons sur les 
genoux, Tanimation, le grouillement de fourmilière 
des couloirs, que les jeunes filles traversent pour aller 
d'une classe à l'autre en causant, en riant, mais en 
se dépêchant toujours, sans arrêt ni ennui. Un ins- 
tant j'avais eu la sensation de la même activité qui 
me frappa dans les grands immeubles d'affaires de 
New-York. Et à la fin de la journée, je me demandais 
si j'avais eu devant moi douze cents jeunes filles réel- 
lement passionnées de science et de culture, ou bien 
si ces grands enfants ne ressemblaient pas plutôt à 
leurs pères par le goût de l'activité, par l'habitude de 
l'obéissance à une discipline résolue et consentie. 

Je fus moins embarrassé pour juger de leurs vrais 
goûts quand je les observai dans les dormitories et 
dans leurs récréations. Ici, en première ligne, le 
goût du confortable ; là, l'irrésistible besoin de mou- 
vement, qui sont les indiscutables marques du tem- 
pérament américain. 

Pour vous aider à vous faire une opinion à cet 
égard, je vais essayer de reconstituer ici l'emploi des 
journées d'une jeune fille au collège. 

Sa vie se passe, en dehors des heures de cours, 
dans le dormitory ou en plein air. Ces dormitories, 
au nombre de treize à Northampton, ont été bâtis 
soit par les soins du collège, soit par des particuliers 
qui en ont fait don à l'institution. Ce sont des sortes 



Î'U DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

de grandes villas de bois ou de briques, de style colo- 
nial, avec un perron abrité par un portique grec à 
colonnes. Disséminées parmi les pelouses, cachées à 
demi par les grands arbres du parc, elles ont, au lieu 
de fair de casernes moroses de nos lycées français, 
Taspect riant de maisons de campagne. Le lierre et 
les plantes grimpantes encadrent les fenêtres à guil- 
lotine et les Windows, montent jusqu'au faîte des 
pignons et des tourelles. Des vérandas et des balcons 
de bois ajouré, ornés de balustres sculptés, laissent 
pénétrer à flots l'air et la lumière. Chaque habitation 
est organisée autant que possible comme l'est une 
maison particulière. Elle a son salon, sa salle à man- 
ger, ses cuisines, ses chambres chauffées à la vapeur, 
confortablement et agréablement meublées. Chaque 
étudiante a la sienne, qu'elle aménage à sa fantaisie. 

Après avoir, le matin, pris son bain ou son tub vers 
sept heures et demie, fait sa toilette, l'élève de Smilh 
Collège descend à la salle à manger et y prend son 
premier déjeuner, composé de café au lait ou de thé, 
d'œufs et de viande. Puis elle remonte dans sa 
chambre, la range et l'époussète elle-même. A huit 
heures et demie, elle se rend, comme je l'ai dit, à la 
prière, puis aux cours. Ces cours se succèdent jusque 
vers midi. 

A la sortie des cours, elle fait une promenade à pied, 
va en viîle |X)ur ses courses et ses achats. A une heure, 
elle rentre au àormitory pour le lunch. Si elle ne 
rentre pas, si elle déjeune au restaurant ou avec une 
amie dans une autre pension, — elle est absolument 
libre, — ii faut qu'elle prévienne la surveillante. 
Celles qui sont assez riches usent beaucoup du res- 
taurant, caï la cuisine des dormitories laisse plutôt à 



UN COLLÈGE DE FILLES 255 

désirer. Je parle ici en général, bien entendu, car je 
fus, dans deux des principaux dormitories de Smith 
Collège, admis à la table du lunch et du dîner avec 
une bonne grâce hospitalière dont je ne saurais mé- 
dire sans ingratitude. 

Les salles à manger sont garnies de six ou sept 
tables de douze couverts présidées par les surveil- 
lantes ou par les élèves les plus âgées, qu'elles dési- 
gnent elles-mêmes. Avant le repas, tout le monde 
baisse la tête sur son assiette quelques secondes et 
fait une oraison mentale dans un silence absolu. 

Le lunch, ce jour-là, consistait en une soupe aux 
lentilles, un rôti de bœuf, des légumes et un dessert 
qui était une sorte de gelée au café sans grande 
saveur. Le dîner était fait de côtelettes d'agneau 
aux petits pois, de pommes frites, de conserves de 
pêches et d'un gâteau au chocolat. En guise de bois- 
son, je dus me contenter d'eau glacée et de cacao 
léger. 

Malgré cela, ces repas sont charmants. Aussitôt la 
prière finie, les conversations vont leur train, mêlées 
de gentils rires décents et retenus. Toutes ces jeunes 
filles sont d'une fraîcheur agréable et d'une gaieté 
naturelle et saine qui fait plaisir à. voir. Il y en a de 
brunes, mais la plupart sont blondes, de toutes les 
variétés du blond; certaines chevelures sont presqu-e 
blanches, avec des reflets de frisottante et légère 
soie, d'autres ondulées et profond^s,^ ardentes et' 
chaudes comme un miel doré où l'on aurait sculpté 
des volutes; à côté des cheveux pâles comme de la 
cendre, des crinières fauves, rousses, presque rouges, 
mai<s aussi, quoique moins nombreuses, des filles 
brunes aux yeux noirs, à la peau mate, signe visible 



256 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

des extraordinaires mélanges des émigrations Scan- 
dinaves, germaniques, anglaises, slaves, néerlan- 
daises, écossaises, espagnoles, italiennes et françaises, 
qui constituent le tond de la race américaine. 

Après le lunch, les jeunes filles sont libres soit de 
monter dans leur chambre pour travailler, soit d'aller 
se promener. « Libres » est une façon de parler, car, 
au contraire, elles sont termes deprendre qicatrehôures 
d'exercice par semaine. Elles peuvent choisir entre 
la promenade à cheval (ici, les femmes montent à 
califourchon), la promenade à pied, le patinage, le 
golf, le tennis, le hockey, l'aviron, la natation, le 
basket-ball. Même, en première et en deuxième 
année, les exercices gymnastiques, sous la direction 
d'un professeur, sont obligatoires de décembre à 
Pâques. Si quelque raison les empêche de se livrer 
aux exercices prescrits, elles doivent, comme pour 
les manquements à la prière du matin, consigner 
leurs excuses sur une petite carte préparée à cet effet 
qu'elles envoient au président de l'Université. 

J'ai assisté, un après-midi, à un patinage. L'étang 
est situé tout près du collège, dans un bas-fond en- 
touré de vallonnements où s'espacent des villas. Il 
faisait un superbe temps d'hiver. Deux ou trois cents 
jeunes filles et quelques jeunes garçons patinaient 
avec un entrain sérieux et forcené. Je revis là le pro- 
fesseur de psychologie qui, le matin, enseignait le 
mécanisme de l'attention d'après James et Spen- 
cer, et le professeur d'histoire. Ils n'étaient pas les 
moins ardents à tracer des ellipses rigoureuses sur la 
glace. Mais ici, comme partout, comme à la prière du 
matin, comme à la salle de gymnastique, on avait 
surtout l'impression d'un devoir qu'on remplit, d'un 



UN COLLÈGE DE FILLES 257 

entraînement ou d'une discipline qu'on subit. Et 
comment pourrait-il en être autrement, puisque le 
sport est obligatoire ? Ce qui pour nous est un jeu,, 
un amusement, devient ici une habitude, excellente, 
d'ailleurs, utile et saine, puisqu'elle contribue à pro- 
duire ces corps solides et souples et ces visages frais, 
mais d'où l'idée de plaisir, d'expansion joyeuse est 
absente. 

A six heures, le dîner. Après le dîner, on organise 
de petites sauteries qui durent une demi-heure, pour 
la digestion sans doute. Puis, ce sont des auditions 
de lectures à haute voix dans un petit cercle, en fai- 
sant du crochet, ou la préparation des cours dans les 
chambres, ou des représentations dramatiques entre^ 
les élèves, ou des réunions dans les clubs, ou bien 
encore des promenades en voiture ou en traîneau 
jusqu'à dix heures du soir. Ces promenades du soir 
ne sont permises que si l'une des dames commises à 
la surveillance de l'habitation veut bien accompagner 
les promeneuses. J'ai vu, un soir de février, le départ 
d'une de ces excursions nocturnes. On avait com- 
mandé un vaste traîneau à deux banquettes tiré par 
quatre chevaux, où prirent place une vingtaine de 
jeunes filles. Enveloppées de fourrures, elles grim- 
paient lestement dans le traîneau en riant et chaque 
nouvelle arrivante était saluée par un chœur de bien- 
venue à deux voix, que chantaient toutes les autres. 
La neige couvrait les pelouses et les chemins que 
bleuissait la lune. Le ciel, plein d*étoiles, était d'un 
bleu profond et les rires des jeunes filles éclataient 
dans la nuit bleue et blanche. Là, rien de préparé nr 
de réglementaire, La gaieté, toute spontanée et vitale, 
s'aiguisait du demi-mystère de cette belle nuit claire 

22. 



258 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

et frissonnante. Le traîneau s'ébranla au trot rapide 
des quatre chevaux qui secouèrent leurs grelots, 
et ces jolies figures espiègles et ces yeux de jeu- 
nesse s'effacèrent, tandis qu'on entendait encore 
résonner dans l'air sec les cascades de leurs rires 
frais. 

Le jour suivant, je voulus visiter quelques chambres 
de jeunes lilles. Conduit par une respectable dame 
aux cheveux blancs, d'allure noble et sévère, je péné- 
trai dans l'un de ces « home > en miniature. C'était 
une chambre assez vaste, avec une fenêtre en rotonde, 
simplement meublée d'un petit lit recouvert en entier, 
presque caché par une courte-pointe bien blanche. 
Autour de la rotonde, un banc circulaire avec des 
coussins de toutes couleurs; à terre, un tapis. Sur les 
murs, des têtes d'Indiens peintes sur des morceaux 
de cuir brut; un drapeau américain, des pipes tyro- 
liennes, un fleuret, des fouets, des raquettes de 
tennis ; sur une cheminée, des vases avec des fleurs 
artificielles; un buste en plâtre de Paderewski, des 
photographies encadrées, têtes de jeunes gens pour 
la plupart, figures imberbes et énergiques, avec peut- 
être le souci d'être romaines et impassibles, — ce 
qui rendait leur œil un peu vide et leur front sans in- 
térêt. Sur une table, des livres, un lion de Barye, un 
service à thé et une lampe à alcool. Plus tard, j'appris 
qu'on cachait dans les armoires des boîtes de con- 
serves de homard, des bonbons, des fromages, des 
salades, des œufs; on mange cela en cachette, entre 
les repas, les jours fréquents où les menus d'en bas 
se trouvent être par trop maigres. 

Dans une autre chambre, à peu près semblable à 
la première quant au mobilier, rornementation était 



UN COLLÈGE DE FILLES 259 

différente : une affiche de Mucha, des photographies 
de dessins de Burne-Jones et de Rossetti^, des photo- 
graphies d"^athlétes aux bras nus> fortement musclés, 
plusieurs pipes de bruyère liées par un ruban bleu, 
une Vénus de Milo en plâtre,» une casquette d'étudiant 
de Heidelberg, une chope de Nuremberg, une paire 
d'avirons, des banderoles aux couleurs de Harvard ; 
au-dessus du lit, cette épitaphe tombale : « Pour 
l'amour de Jésus, ne touchez pas à la poussière 
étendue ici 1 » , des cartes astronomiques piquées au 
mur avec des observations quotidiennes (nous sommes 
chez une élève de sciences). Je demande à la dame 
qui me conduit d'où viennent ces pipes, cette cas- 
quette et cette chope ? Elle transmet ma question à 
la jeune élève qui nous fait les honneurs de sa 
chambre, et celle-ci se met à rire d'un rire franc et 
gai. Puis, sans rougir et sans aucune gêne, elle me 
montre du doigt une photographie de jeune Amé- 
ricain en tenue d'équipier de football de Harvard : 
c'était l'aveu ingénu et sans phrase. 

— C'est son fiancé, me dit la dame. Beaucoup 
d'entre nos élèves sont fiancées. Elles doivent nous 
le déclarer, et c'est à cette condition que nous les 
autorisons à recevoir les visites des jeunes gens. Ils 
se rencontrent alors, une fois la semaine à peu près, 
dans le salon, ou bien même dans la chambre de la 
jeune fille, en présence d'un chaperon. Plusieurs fois 
par an, nous donnons des bals auxquels les jeunei 
gens présentés sont admis à prendre part. 

Les représentations théâtrales, Les charades, les 
réunions, les conférences d'élèves sont aussi fort en 
honneur à Smith Collège comme dans les universités 
d'hommes. H y a des clubs de toutes sortes, des clubs 



260 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

grec, oriental, français, de botanique, de biologie. 
On organise des Conseils d'élèves qui délèguent des 
envoyés au Conseil des professeurs du collège pour 
réclamer ou protester. Si les leçons sont trop longues, 
protestation ; s'il n'y a pas assez de bals où les jeunes 
gens sont admis, réclamation. 

On voit par ces quelques notes quelle éducation 
libérale et large reçoivent les jeunes filles d'Amérique! 
Elles arrivent seules au collège, et s'en retournent 
seules deux fois par an dans les États lointains où 
demeurent leurs familles. Les parents ne sont en 
rapport avec l'administration que pour régler les 
comptes d'argent. Aucun « bulletin » ne leur est 
envoyé par le président ou les professeurs. Si l'élève 
ne se conduisait pas bien, on la renverrait, et tout 
serait dit. Mais cela n'arrive, paraît-il, jamais. La 
liberté est donc presque absolue, et c'est le sentiment 
que la jeune fille en a qui la rend si sérieuse. Qu'elle 
rentre avant dix beures du soir au dormitory^ qu'elle 
assiste à la prière du matin, qu'elle suive quinze 
heures de cours par semaine, et elle est en règle 
avec la loi du collège. De plus, qu'elle n'aille pas en 
voiture avec un jeune homme seul, excepté avec son 
fiancé, et qu'elle n'aille jamais en voiture le dimanche, 
car elle s'attirerait les foudres du président, qui ne 
manque jamais, à chaque rentrée, d'insister sur cette 
interdiction dans son discours public. 

Je m'informai si toutes les élèves de Smith Collège 
étaient riches. 

Presque toutes disposent de ressources suffisantes 
pour mener une vie à la fois intelligente, agréable et 
facile. Elles ont chacune leur petit carnet de chèques 
et un crédit ouvert dans une banque de Northampton. 



UN COLLÈGE DE FILLES 26t 

Ces crédits varient naturellement d'importance. La 
moyenne de l'argent de poche pour les plus jeunes 
est de 15 dollars par mois, pour les fleurs, les rubans 
et les bonbons. D'autres reçoivent 300 et même 
500 dollars par an pour leurs toilettes et leurs frais 
de concert, de promenade et autres. 

Il y a peu d'exceptions, mais il y en a. Plusieurs 
jeunes filles, trop pauvres pour payer leur redevance 
collégiale et leurs frais d'entretien, viennent pourtant 
à Northampton, y travaillent une partie du jour, 
servent dans les restaurants et les boarding-houses, 
donnent des leçons, et se créent ainsi les ressources 
nécessaires à leurs études. 

J'ai pu causer avec l'une d'elles, une jeune fille de 
vingt-deux ans, en lunettes, pas jolie, mais d'une dou- 
ceur d'expression charmante. 

D'une voix timide elle me raconta que son père 
était charpentier, et avait soixante-douze ans. Il ne 
pouvait donc pas l'aider. 

Voici comment elle s'y prend : 

Elle travaille quatre heures par jour divisées en 
trois séances dans un boarding-house, moyennant 
quoi elle y est nourrie pour rien. Elle sert à table ses 
compagnes qui prennent pension là. Pour payer son 
logement, elle travaille à la bibliothèque du collèi^e 
en qualité d'employée. Mais il lui faut encore de l'ar- 
gent pour payer son entretien. C'est la société de 
secours du collège qui lui prête 100 ou 150 dollars 
qu'elle remboursera en cinq ans dès qu'elle sera 
pourvue d'un emploi de professeur. Elle prépare 
des examens de langues. Elle apprend le latin, le 
grec, le français et l'allemand. 

A ma question : « Ne vous sentez-vous jamais^ 



262 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

humiliée à servir vos compagnes? » elle proteste avec 
étonnement : 

— Ohl non! Pas du tout! Mes compagnes sont 
charmantes, toutes, avec moi. Jamais je n'ai rien 
senti qui pût me blesser. Elles sont pour moi pleines 
d'égards, au contraire. 

— 'Et n'êtes-vous privée de rien? 

— Oui, je m'ennuie quelquefois, loin de mon père. 
Je sais qu'il est triste de n'avoir pu me donner ce 
qu'il me fallait pour m'instruire. Je suis privée aussi 
des choses bien agréables. D'abord, c'est de ne pas 
pouvoir assister à tous les cours, et puis c'est de 
n'aller jamais au concert, parce que cela coûte 
trop cher, et qu'il faut que je compte très stricte- 
ment. Autrement, je n'ai à me plaindre de rien, 
et quand je serai professeur, bientôt j'espère, je 
croiS' que je serai très heureuse... 

Exemple curieux du désir de savoir et d'énergie, 
qui déconcerterait les espritc timorés et les molles 
initiatives de nos jeunes bourgeoises françaises I 



KEELEY INSTITUTE 



Laiigye des anciens ivrognes. — L'auteur rencontre un pochard 
invétéré qui veut guérir. — Confession édifiante. — Ce qu'on 
voit derrière des vitres. — Les femmes morphinomanes. — 
Le D' Boals. — Définition de l'alcoolisme. — C'est une mala- 
die comme une autre. — Remède mystérieux. — Le double 
chlorure d'or. — Piqûres. — Le savant homme d'affaires. — 
Désintéressement du savant européen. — Le traitement. — 
Guérisons. — Clientèle. — 17,000 médecins alcooliques. — 
Rechutes. — L'entraînement. — Le secret du D' Keeley. 



Le Keeley Institute est la plus populaire des insti- 
lions américaines. Depuis vingt ans qu'il existe, plus 
de 300,000 ivrognes y ont passé et s'y guérirent de 
leur passion de boire. Ces anciens malades ont la 
reconnaissance efficace : ils ont fondé une ligue, la 
Keeley League, qui compte 30,000 adhérents; c'est 
la seule société de tempérance du monde entier qui 
ne soit composée que d'anciens ivrognes. Ils font 
autour d'eux une propagande énorme et constante, et 



'264 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

il n*y a pas un Américain qui ne connaisse le nom 
du docteur Keeley. Pourtant, des gens sérieux pré- 
tendent que ce docteur est un fumiste, que ralcoo- 
lisme n'est pas une maladie et qu'on ne peut, par 
conséquent, pas le guérir avec des drogues. 

Qu'est-ce que c'est donc que cette institution natio- 
nale, et quelles sont les théories qu'on y professe? 

Elle est située dans l'Etat de New-York, à White- 
Plains, près du champ de bataille historique. C'est 
une petiie ville quelconque de dix mille habitants; 
l'institut est bâti au milieu d'un parc bien vert, parmi 
des pelouses et des arbres, dans un style agréable. 
Des cottages sont semés le long de routes étroites 
tracées entre les gazons. 

Pour trouver mon chemin, je m'étais adressé à un 
gentleman qui marchait dans la même direction que 
moi. Il avait un gros ventre et le visage couperosé. Il 
me dit : 

— Je vais moi-même à l'Institut, je vous conduirai 
le suis un malade et on m'y soigne. 

Un peu surpris de cette confidence, j'interroge : 

— Vous êtes alcoolique? 
Tranquillement, il me répond : 

— Oui. Je suis ici depuis trois semaines. J'étais un 
sacré ivrogne, déjà je n'ai plus envie de boire et je 
me porte mieux. 

— Que buviez-vous donc? 

— Un litre de whisky par jour, et un demi-litre 
de vermouth. 

— Vous êtes venu ici de votre plein gré? 

— Oui. C'est-à-dire que ma femme et ma fille m'ont 
amené. Si je n'étais pas venu, je serais mort. Je voyais 
des rats et des serpents partout. 



KEELEY INSTITUTE 265 

— Et vous croyez que vous n'aurez plus jamais 
envie de boire? 

— Oui, je le crois. Un de mes amis, un pochard 
comme moi, est sorti d'ici il y a huit ans, et depuis i! 
n'a plus jamais bu. 

— Quel traitement vous fait-on suivre? 

— On me pique au bras quatre fois par jour et on 
me fait une injection de je ne sais quoi. 

— Vous êtes nombreux, ici? 

— Une vingtaine en ce moment. 

Nous passions devant un cottage en bois rouge 
entouré de lierre. 

— Tenez, me dit l'ivrogne, voici une maison où il 
y a cinq ou six femmes, parce que les femmes ne 
demeurent pas dans le même bâtiment que les 
hommes. Ohl celles-là sont très jolies I II y en a de 
très jeunes. Les unes buvaient, les autres se piquaient 
à la morphine. On les soigne. 

Je regardais avec curiosité la villa rouge. Je vis à 
une fenêtre une silhouette élégante et une jolie figure 
pâle avec de grands yeux. J'aurais bien voulu entrer ! 
Mais l'administration oppose, et elle a bien raison, à 
la curiosité qui rôde autour de ses malades une sur- 
veillance rigoureuse. 

— Nous voici arrivés, me dit « l'inébriate », nous 
n'avons qu'à demander le docteur Boals. 

C'était, au milieu de grands arbres, un assez vaste 
bâtiment construit en bois et peint en gris, avec un 
péristyle à colonnes qui tenait toute la façade. Au rez- 
de-chaussée, un bureau avec un employé, des salons 
d'attente, et le cabinet du docteur. 

On me fit visiter ce qu'on appelle pompeusement 
« l'Institut 5. C'est un simple hôtel meublé, avec des 

23 



266 DE NEW-YOKïi a LA NOUVELLE-ORLÉANS 

chambres confortables, propres, claires, des salles de 
bains et des salons de réunion. 
Puis, le docteur Boals me reçut et me dit : 

— Monsieur, l'ivrognerie est une maladie. Ceux 
qui prétendent le contraire ne savent ce qu'ils disent. 
Un homme attaqué par cette maladie ne peut pas 
plus s'en défendre que s'il était atteint de la fièvre 
typhoïde. Il faut qu'il se soigne, qu'il suive un traite- 
ment. Le docteur Keeley a le premier découvert cette 
maladie; il en a aussi découvert le remède. Toute per- 
sonne qui, pour une raison quelconque, par goût, 
par mélancolie, par faiblesse de tempérament, com- 
mence à boire finit inévitablement par devenir 
ivrogne. Gela implique un état de maladie du système 
nerveux. Les cellules nerveuses ne remplissent plus 
leurs fonctioas que sous rinHuenee de l'alcool. De là 
ce besoin impérieux et absolu de spiritueux qui n'avait 
iamais été bien compris auparavant Aussi est-il facile 
de concevoir que, lorsque le système nerveux tout 
entier est tendu vers ce qui est devenu le principe de 
son existence, le patient cède infailliblement à ce 
besoin d'absorber de l'alcool, malgré tous les dis- 
cours qu'on peut lui faire et toutes les résolutions 
qu'il peut prendre. Pour guérir cet homme de l'ivro- 
gnerie, il faut donc rendre à ses organes leur vie 
naturelle. Tout le secret du docteur Keeley est là. 

— Mais, dis-je, si le docteur Keeley a fait cela, 
c'est non seulement un grand savant, mais aussi un 
bienfaiteur de l'humanité ! 

— Il Test, me répondit tranquillement le disciple. 

— Gomment se fait-il, alors, qu'on n'applique pas 
son système dans le monde entier, en Europe, en 
Angleterre, en France même, par exemple, où l'alcoo- 



KEELEY INSTITUTE 267 

iisme finira par devenir aussi grave qu'en Amérique? 

— C'est regrettable, en effet, affirma le docteur Boal s . 

— Aurait-on fait des critiques capitales à la décou- 
verte du docteur Keeley? 

— Seuls les ignorants peuvent en faire. 

— Pourquoi? 

— Parce que ses remèdes ne sont connus de per- 
sonne. Ils sont secrets et patentés. 

Je demeurai un instant abasourdi par cette réponse. 
Il le vit, et insista : 

— Bien entendu. Ils sont fabriqués à Dwight, dans 
rillinois, sous la direction au docteur Keeley lui- 
même, et, de là, envoyés aux différents Keeley Insti- 
tutes établis dans les États-Unis. Une société finan- 
cière puissante s'est formée pour l'exploitation des 
brevets et la fabrication du double chlorure d'or 
Keeley, et je vous réponds que cette société est pros- 
père. Il y a des établissements dans tous les États de 
l'Union. Dans l'État de New-York et dans l'État du 
Massachusetts, il y en a même deux. Les médecins 
qui sont placés à la tête de ces filiales font tous un 
stage à Dwight dans le laboratoire du docteur Keeley. 

Voilà donc de ces choses qu'on ne verrait pas dans 
la vieille Europe I Chez nous, les savants sont des 
apôtres dont la gloire est le seul salaire. Non seule- 
ment, leur unique ambition est de découvrir les 
causes et les remèdes des maux dont souffre l'huma- 
nité, mais encore les voilà qui se mettent à employer 
leurs propres fortunes à l'étude des problèmes I L'ins- 
titut Pasteur de Paris, celui de Lille, en ont donné 
de récentes et d'éclatantes preuves. 

Ici, nous assistons au phénomène opposé : des 



268 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

savants ne consentant à guérir leurs semblables qu'à 
la condition de s'enrichir. Égoïsme excessif, sens 
pratique exagéré, qui tuent jusqu'au germe toute vir- 
tualité noble, tout sentiment du devoir et de la soli- 
darité humaine. 

Aussi, me méfiai-je un peu de la valeur de la 
méthode du docteur Keeley. Je me promis, à mon 
retour à New-York, d'interroger des médecins con- 
nus sur la portée de ses expériences. 

Et je continuai mon enquête. 

— Quel est le prix du traitement? 

— Cent dollars, la pension non comprise. 

— Combien dure-t-il de temps? 

— En général quatre semaines pour l'alcoolisme, 
de quatre à six semaines pour la morphine, le lauda- 
num, et quatre semaines pour le tabac, les cigarettes 
et la neurasthénie. 

— Les gens que vous soignez viennent-ils suivre ce 
traitement volontairement? 

— Gela va de soi. On ne peut pas guérir un ivrogne 
contre son gré. Ceux qui viennent à nous viennent 
parce qu'ils ont horreur de leur condition, des cha- 
grins dont leur vice ou leur maladie est cause, ou 
bien parce qu'ils se sentent un pied dans la tombe, 
parce qu'ils se savent « fichus i s'ils ne cessent pas 
de boire, et parce que, malgré toutes leurs bonnes 
résolutions, leur raison, leur volonté, ils ne peuvent 
pas d'eux-mêmes se soustraire à ce besoin de boire 
qui est passé chez eux à l'état de maladie. Ils viennent 
donc comme un phtisique à un sanatorium, en quête 
d'une guérison. 

— Comment cette guérison s'opère-t-elle? Est-ce 
parla persuasion? 



KEELEY INSTITUTË 269 

— Aucunement. Le traitement est purement médi- 
cal. 

j — Vos patients sont-ils enfermés ? Gomment luttez- 
j vous contre ce besoin de spiritueux dont il s'agit de 
les guérir? 

— Nous ne les privons pas d'alcool. Pendant les 
premiers jours il leur en est donné modérément 
quand ils en demandent. Mais la guérison s'accom- 
plit précisément par la disparition de ce besoin dont 
ils souffrent. Au bout de trois ou quatre jours, il a 
disparu complètement et le malade ne demande plus 
de boissons alcooliques. 

— Mais en quoi consiste le traitement '^ 

— En médecines que nous donnons à boire à nos 
patients et en injections que nous leur faisons. Ils 
prennent de deux heures en deux heures, régulière- 
ment, huit doses de médecines par jour, et reçoivent, 
en outre, quatre injections hypodermiques : à 
huit heures du matin, midi, cinq heures et sept heures 
trente du soir. 

— L'un de vos moyens de guérison n'est-il pas de 
frapper l'imagination de vos malades, de leur faire 
illusion à eux-mêmes? Pour les injections, par 
exemple, vous servez-vous parfois d'eau ou de quelque 
liquide ayant plutôt l'apparence que les propriétés 
d*un médicament? 

— Comme je vous l'ai dit, notre traitement est un 
traitement médical. Nos remèdes sont scientifiques. 
Nous ne sommes pas des c humbugs >. 

— Entendu. Mais vos médicaments, tout en gué- 
rissant un patient de son ivrognerie, ne peuvent-ils 
pas autrement affecter leur santé? 

— Pas le moins du monde, et bien au contraire. 

S3. 



270 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Au bout des quatre semaines de traitement, nos 
patients ne sont pas reconnaissables. Non seulement 
ils n*ont plus de goût pour les boissons forte., mai' 
ils sont fortifiés physiquement; ils ont Tesprit lucide, 
actif et cohérent, bon appétit, bonne digestion, le 
teint frais, le sang pur. Il arrive fréquemment de 
les entendre dire qu'ils se sentent plus jeunes de 
dix ans. 

Ce que m'avait dit au cours de notre promenade le 
pensionnaire du docteur Boals semblait au moins lui 
donner raison sur ce point. 

Je continuai : 

— Quelles sortes de gens viennent suivre votre 
traitement? 

— Ils appartiennent à toutes les classes de la 
société. Nous avons guéri des sénateurs, des congress- 
men, des avocats, des clergymen, des minisires (^ic/), 
des soldats, des hommes d'affaires, des ouvriers... 
au nombre de 300,000. 17,000 étaient des docteurs. 

— Arrive-t-il parfois qu'un ivrogne guéri par votre 
traitement ait une rechute? 

— Certainement. 

— Ce nombre de rechutes est-il grand? 

— Ma foi oui, considérable. Il n'y a rien là qui 
soit au préjudice des remèdes du docteur Keeley. Un 
homme qui a eu une bronchite ou une maladie de 
peau ne peut-il pas avoir une rechute après com- 
plète guérison? Il dépend de vous seul que vous 
n'ayez pas de pareille rechute ; aucun remède ne 
peut vous exempter d'avoir ces maladies une seconde, 
une troisième, une quatrième fois. Il en est de même 
de l'ivrognerie. 

— Alors pour éviter de redevenir ivrogne, il faut 



KEELEY INSTITUTÊ 271 

qu'après sa giiérison, le patient s'abstienne complè- 
tement de boire de l'alcool ? 

— Absolument. C'est unecondition essentielle. Mais 
il n'y a rien là que de fort aisé pour lui. Il n'a plus 
de goût pour la boisson, il n'a plus le besoin, il n'a 
même plus le désir de boire de l'alcool. Au contraire, 
il l'a en horreur, parce qu'il se souvient et qu'il sait 
que l'alcool est un poison pour lui. Aussi toute 
rechute est le résultat d'un entraînement. Un homme 
d'un esprit faible n'aura pas su résister aux invita- 
tions, aux moqueries de ses camarades ; ou bien il 
aura eu un trop grand sentiment de sécurité, se sera 
dit qu'après tout un petit verre ne peut pas lui faire 
de mal, qu'il saura bien s'arrêter à temps. Puis il se 
sera réveillé dans quelque ruisseau, saoul comme 
devant. Le goût revient, la maladie reparaît. 

— Le traitement donne-t-il toujours satisfaction à 
ceux qui le suivent ? 

— Toujours. Je ne sache point qu'il y ait jamais 
eu un de nos patients qui ne soit parti pleinement 
satisfait des résultats obtenus. D'ailleurs, les neuf 
dixièmes de nos patients nous viennent sur la recom- 
mandation d'anciens ivrognes que nous avons guéris. 
Ceux-ci, au nombre de 30,000, ont formé une orga- 
nisation à laquelle ils ont donné le nom de Ligue 
Keeley. C'est notre meilleure publicité. 

— Vous vient-il beaucoup de femmes, parmi vos 
malades ? 

— Oui, mais ce ne sont pas toutes des alcooliques. 
La plupart sont adonnées à l'usage de la morphine 
ou souffrent de la névrose. Nous avons pour ces 
maladies un traitement spécial. Ce sont aussi des 
découvertes du docteur Keeley. 



tn DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 1 

— On dit que vos injections et vos médecines sont j 
à base de quintessence d*alcôol, d'éthers très forts î 
qui saturent d'alcool l'organisme au point de le \ 
dégoûter de ses boissons ordinaires. \ 

Le docteur Boals sourit et répondit : i 

— C'est le secret du docteur Keeley. | 

De retour à New-York, comme je me l'étais ! 

promis, j'interrogeai quelques médecins des plus | 

connus et qui passent pour les plus sérieux. Ils me ] 

dirent qu'en effet la méthode Keeley était la seule qui 1 

eût donné jusqu'à présent des résultats évidents. : 

Aucun d'eux ne songeait à le blâmer du mercanti- \ 
lismo de son entreprise. 



PITTSBURG 



la Ville du Fer. — Panorama vu d'un vingtième étage. — 
Symphonie en noir et blanc. — Bruits qui montent. — Statis- 
tiques émouvantes. — Richesses inépuisables du sol. — Fer, 
houille, pétrole et gaz naturel. — 33 hauts fourneaux. — 
Chemins de fer. — Tramways. — Quartiers pauvres. — Slaves 
émigrés. — Bibliothèques ouvertes et hôpitaux fermés. — 
Visite des grandes usines. — Le beau-frère de M. Schwab. 
— Le petit télégraphiste devenu président du trust de 
l'acier. — Les chantiers. — Passage de trains de feu. — La 
neige s'évapore. — Les hommes au masque de cuir. — 
Machines intelligentes. — Où sont les ouvriers? — Le méca- 
nicien fantôme. — L'enfant qui bâille. — Cinq millions pour 
gagner trente secondes. — La tourelle qui valse. 



J'avais vu le Greusot, Saint-Chamond, Rive-de-Gier, 
j'avais vu les usines Krupp à Essen. J'avais vu Dussel- 
doi-f. Et je savais que j'allais trouver ici la Ville du 
Fer, démesurée et fantastique. 

On ne m'avait pas trompé. Si on les compare à 
l'enfer effrayant que je viens de visiter, Dusseldorf, 
Essen, le Greusot, Rive-de-Gier, Saint-Ghamond sont 



tli DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS '] 

des campagnes tranquilles et parfumées, des séjours ; 

frais et paisibles où fument dans l'air bleu quelques \ 

longues pipes paresseuses. Pussiez-vous même les ) 

réunir ensemble en y ajoutant l'horrible Manchester, j 

que vous n'arriveriez pas encore à produire l'impres- \ 

sion écrasante qui m'a saisi quand, par un matin gris ! 

d'hiver, je montai au vingt et unième étage de la plus \ 

haute maison de la ville, le Frick Building, et que je | 

regardai devant moi. ] 

Qu'on s*imagine une cité de 350,000 habitants, et ] 

d'une vaste étendue dont toutes les maisons, tous les | 

monuments, toutes les cathédrales, toutes les tours, ^ 

ies obélisques, les colonnes seraient couronnés de \ 

cassolettes géantes et immobiles vomissant sur le ciel j 

des fumées de toutes les couleurs; une forêt dont les | 

arbres seraient des tuyaux empanachés d'une mou- | 

vante ouate grise, jaune, rousse, blonde, bleue ou ] 

noire ; une contrée qui s'étend à perte de vue sous un \ 

double ciel, l'un impassible et lointain, à peine visible ^ 

à travers la densité des vapeurs épandues, l'autre tout \ 

proche, toujours en mouvement et sans cesse aug- | 

mente d'autres nuages de cendre et de poussières ; 

saturées d'oxydes allant se rejoindre et se confondre i 

dans les hauteurs de l'air obscurci. ] 

De ce vingt et unième étage, l'œil plonge sur ce \ 

gouffre colossal dont la nature a fait le centre idéal de ] 
l'industrie et du commerce. La ville est, en effet, 
enserrée entre deux larges fleuves, l'Alleghany et le 
Monongahela, qui, en réunissant ici, juste sous 
nos yeux, leurs flots jaunes, forment l'Ohio, — ce 
fleuve gigantesque qui va se fondre lui-même, 
1,200 kilomètres plus loin, avec le Mississipi I 

Une douzaine de ponts sautent de Pittsburg par- 



PITTSBURG 275 

dessus les deux fleuves; treize chemins de fer 
inclinés grimpent le long des collines qui encadrent 
la ville. 

C'est rhiver, sur les monts, et tout au loin, dans 
la campagne, la neige couvre tout d'une blancheur qui 
contraste durement avec l'atmosphère de fumée et de 
cendre qui l'enveloppe. Sur l'eau, entre les rives 
blanches, d'énormes gabares, profondes comme des 
puits — pleines de charbon jusqu'aux bords, circulent^ 
poussées par de grands steamers à vapeur. Un bruit 
de forge colossal, où se mêlent les timbres des 
tramways électriques et les gémissements lugubres 
des trolleys, des sons métalliques et des soupirs 
gigantesques de cheminées, des sonneries de cloches, 
des halètements de locomotives, des roulements de 
wagons sur des rails, des cris et des grincements de 
treuils et de grues, tout un vacarme de ferrailles 
jetées pêle-mêle, et des coups de sifflets montent 
dans l'air, séparés et perceptibles d'abord, puis, 
Toreille s'habituant, se fondent en un grondement 
de mer en fureur. 

Que peuvent bien représenter, comme importance 
de trafic, ces deux fleuves, noirs de bateaux et de cha- 
lands, ces lignes de chemins de fer qui se croisent à 
l'infini, ces centaines, ces milliers de wagons qui arri- 
vent, qui partent sans cesse? 

Je vais à la Chambre de commerce et je demande 
des chiffres. On ne me reprochera pas d'abuser des 
chiffres. Mais ici il vous pousse comme un besoin dô 
formuler, autrement que par des phrases, la formi- 
dable activité qu'on a sous les yeux. 

Je cause avec le président et le secrétaire de cette 
institution. Ils me font connaître leurs statistiques les 



^76 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS ] 

plus récentes. J'en prends note sous leur dictée et je i 
vous les donne dans leur simple éloquence. j 

On estime à 10 milliards de francs le capital indus- ^ 
triel de Pittsburg. \ 

Pittsburg doit sa prospérité à sa situation au centre \ 
d'une région déjà prospère etauxfantastiques richesses | 
de son sous-sol. ] 

Quatorze lignes de chemins de fer y aboutissent; ; 
370 trains en partent et y arrivent chaque jour. L'an j 
dernier, on a envoyé 20 millions de tonnes de charbon \ 
par rails et 5 millions de tonnes par les rivières. Si ; 
on ajoute à ces 25 millions de tonnes les transports \ 
des produits fabriqués, et les envois de pétrole, on \ 
arrive à un total de 75 millions de tonnes de trafic j 
annuel, soit la valeur du transit des quatre plus i 
grands ports français ! \ 

En résumé, on a chargé à Pittsburg, en un an, 1 
2,289,000 wagons de marchandises, sans compter | 
les milliers de gabares et de steamers qui descendi- \ 
rent rOhio et le Mississipi jusqu'à la Nouvelle-Or- \ 
léans. i 

Voilà pour le mouvement. ] 

Les richesses naturelles consistent en des champs l 
infinis de houille à fleur déterre, de minerai de fer et ' 
d'huile de pétrole. i 

La valeur de l'exportation du charbon, qui était ie \ 
55 millions de francs en 1895, s'est élevé à 110 mil- i 
lions en 1901 ! Et chaque année, la production aug- j 
mente dans ces proportions. ] 

On a calculé que le sous-sol de la région pourrait \ 
suffire à cette production durant sept cents ans en- \ 
core ! | 

L'huile de pétrole y est d'une abondance déme-i 



PITTSBURG 277 

surée : 40 millions de barils sont expédiés de Pilts- 
burg chaque année par chemin de fer ou par eau. 

L'industrie du fer atteint des proportions vertigi- 
neuses. On sait que c'est ici qu'est le centre du trust 
de l'acier. 

Trois chiffres qui donneront une idée de l'importance 
de l'industrie du fer ici : 1° 33 hauts fourneaux tra- 
vaillenttouterannéeàPittsburg;2''laproduction totale 
du minerai de fer aux États-Unis est estimée à ^10 mil- 
lions de tonnes par an 1 Or, le quart, soit 4 millions de 
tonnes, est absorbé par les hauts fourneaux de Pitts- 
burg et des environs; 3° la production annuelle de 
fer brut aux États-Unis est de 7 millions de tonnes : 
la moitié, c'est-à-dire 3 milliards de kilogrammes, 
est produite à Pittsburg; le tiers des rails d'acier fa- 
briqué aux États-Unis et le tiers des aciers en lingots 
sortent de Pittsburg I 

On compte 24,000 fours à coke qui produisent 
12 millions de tonnes annuellement, de quoi charger 
600,000 wagons ! 

Il existe, à Pittsburg et dans la région, des quan- 
tités colossales de gaz naturel, c'est-à-dire d'un pro- 
duit qui est une forme gazeuse de la paraffine, quelque 
chose d'analogue au grisou. Ce gaz est inodore. Il 
n'estpasassezpurpourserviràréclairage,maisilaune 
grande puissance calo rique et on l'emploie au chauffage 
des maisons particulières et dans les usines. Comme on 
le dilapidait un peu au début de son utilisation indus- 
trielle et que la consommation en augmente avec la 
prospérité manufacturière , on va à présent en chercher 
même à 150 kilomètres de là; on l'amène de l'ouest 
de la Virginie par des canalisations nombreuses. La 
consommation s'élève à un million de mètres cabes 

24 



278 DE NEW-YORK A U î^OiJVELLE-ORLÉANS 

par jour. li «e mné à raison d'un sou le métro 
cube. 

Voilà dojQsc les richesses natu-relles de Pittsburg : 
ses trois fleuves, sa houille, sou mkierai, sa chaux qui 
vient des monts Alleghanys, son gaz de chauffage, 
c'est-à-dire la matière première et les moyens de 
transport économiques. Grâce à cela, et aussi à un 
machinisme qui atteint les limites de la perfection, 
Pittsburg peut fabriquer des aciers à des conditions 
qui défient la concurrence étrangère, et qui lui per- 
mettent même, malgré les droits protecteurs qui les 
frappent à leur entrée en France, d'entrer chez nous 
et de concurrencer nos produits nationaux. Aussi les 
Anglais qui, jusqu'à présent ouvrent leurs marchés 
sans douane à l'entrée, sont-ils déjà battus par leurs 
cousins transatlantiques. Seule, l'Allemagne arrive à 
se défendre avantageusement contre TAmérique. 
Même, comme la production de l'acier en Amérique, 
si énorme qu'elle soit, ne suffit pas à la consommation 
formidable du pays, l'Allemagne réussit encore à 
vendre ici des rails et des machines. Gela tient à l'a- 
bondance du combustible et au bon marché de la 
main-d'œuvre allemande. 

A côté de l'industrie du fer, Pittsburg a créé d'autres 
industries moins considérables, mais importantes 
quand même. G'est ainsi qu'il existe une fabrique de 
conserves qui occupe 2,800 ouvriers, une fabrique de 
bouchons qui en emploie 1 ,200, et qui transforme 
annuellem^3nt 10 millions de kilogrammes de liège 
en bouchons et en semelles. Les verreries les plus 
importantes d'Amérique avec celles de l'indiana, pro- 
duisent ajinuellement 75 millions de francs de glaces. 
Le total de la consommation de la verrerie aux États- 



PITTSBURG 27» 

Unis est de 600,000 mètres cubes et Pittsburg en ma- 
nufacture plus de la moitié. 

J'allais oublier de dire que c'est ici que se trouve 
la fameuse maison Westinghouse, célèbre dans le 
monde entier, qui emploie des milliers d'ouvriers à 
la fabrication des appareils électriques pneumatiques 
et hydrauliques. 

La prospérité de la ville augmente d'année en année 
dans des proportions fabuleuses. La population s'est 
accrue de 100,000 habitants en dix ans. En 1901, on 
a construit pour 95 millions de francs de maisons et 
d'ateliers. Il y a deux ans une société de tramways 
électriques s'est formée au capital de 25 millions de 
francs, elle a installé 150 lignes et mis en circulation 
750 cars, conduits par 4,000 employés. Ces lignes 
transportent — en circulant jour et nuit — 150 mil- 
lions de voyageurs par an. La ville se vante d'arriver 
septième pourle nombre des lettres envoyées etreçues. 
En un an, de 1901 à 1902, l'accroissement des recettes 
postales a été de 244 p. 100! Le revenu postal est 
actuellement de plus de 5 millions de francs. L'un 
des signes les plus frappants de l'accroissement de la 
richesse est le total des sommes envoyées dans leurs 
familles par les ouvriers étrangers de Pittsburg. Pour 
le seul mois de décembre 1901, le nombre des man- 
dats postaux était de 2,081, représentant près de 
160,000 francs, c'est-à-dire une moyenne de près de 
80 francs par mandat. Un ouvrier qui, vivant à l'étran- 
ger, peut envoyer 80 francs par mois chez lui, mérite 
d'être envié par ses camarades d'Europe. Je ne parle 
pas des affaires des nombreuses banques qui comptent 
parmi les plus solides des États-Unis et dont les trans- 
actions atteignent à des chiffres qu'onne saurait croire. 



Î80 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Je sortis de la Chambre de commerce assez docu- 
menté, comme vous avez pu voir, et me promettant 
de visiter les jours suivants ces usines gigantesques qui 
abritaient tant de travail et d'où sortaient tant de ri- 
chesses. Je descendis dans la rue et me promenai 
longtemps à travers la ville sale et boueuse. Malgré 
le froid intense — le soir, il y avait 20 degrés sous 
zéro — la neige n'avait pas le temps de se fixer sur 
le sol, tant était active la circulation des voitures, des 
camions et des fardiers. Trois mois de séjour à New- 
York, à Philadelphie et à Boston m'avaient déjà un 
peu blasé sur le bruit et l'agitation des villes améri- 
caines. Ici, dans un espace plus restreint, la fièvre 
était la même, plus grande encore peut-être. Mais 
jamais ville ne me parut plus noire ni plus triste; 
nulle part les gens ne me montrèrent des figures plus 
préoccupées, plus étroitement bornées par l'idée fixe 
de l'effort immédiat à accomplir. 

Je visitai les quartiers pauvres avec le consul d'Au- 
triche, homme intelligent et éclairé qui connaissait 
bien la ville. Il me montra, sur les bords des fleuves 
saumâlies, les vieilles masures en ruines où habitent, 
dans une atmosphère irrespirable, parmi les loques 
multicolores et les détritus, les milliers de Slav^es qui, 
chassés de leurs pays par la misère de l'agriculture, 
viennent dépérir ici dans les mines et dans les four- 
naises des usines. Ils ne parlaient pas un mot d'anglais, 
ne comprenant que leurs patois d'origine. Restés un 
peu sauvages, ils nous regardaient d'un air méfiant. 
Les enfants avaient des faces terreuses et des yeux de 
mourants. 

Beaucoup d'entre eux ne réussissent pas à vivre 
sous ce climat glacé. A Pittsburg et dans la région, il 



PITTSBURG 281 

y a 60,000 Italiens et 300,000 Slaves, Slovaques, 
Croates, Hongrois, etc. C'est une véritable folie d'émi- 
gration qui pousse ces races hors de chez elles, atti- 
rées ici par l'appât des deux ou trois dollars par jour 
que paye à leur labeur le trust de l'acier. Mais leur 
organisme, fatigué par les privations antérieures, 
désarmé devant le froid hostile des longs hivers, ne 
supporte pas le dur travail et le vent glacial; ils tom- 
bent vite malades, et meurent sans secours. 

— El l'hôpital? Il n'y a donc pas d'hôpital? 
demandai-je au consul. 

— Il y a des bibliothèques fondées par M. Car- 
negie, où on lit sur le fronton : Free to people, gratis 
au peuple; mais, dans la ville du trust qui gagne par 
an 700 millions de francs, il n'y a que des hôpitaux 
payants.. Il n'y a pas d'hôpital grî^luit... Il y en aura 
un bientôt. 

A la fm on fut frappé de celte honte que les 
malheureux mourussent sans secours devant des 
bibliothèques dont ils n'avaient que faire et des 
musées qu'ils ne fréquentaient pas; une souscription 
s'est ouverte dernièrement pour fonder un asile gra- 
tuit. Nous entrions dans le vingtième siècle. Il était 
temps. 

Après avoir respiré l'atmosphère empestée du 
monstre, entendu mugir, râler, gémir et se plaindre 
ia ville fabuleuse, après avoir supputé les richesses 
qui sortent de ses entrailles de houille, de pétrole t 
de fer, je sentis le désir ardent de pénétrer sa vie 
intime et de la voir à l'œuvre dans son effort surhu- 
main. 

u. 



282 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE -ORLÉANS 

Je visitai les usines Thompson, Homestead, Du- 
qiiesne, Jones et Laughlin, Keystone Bridge, c'est-à- 
dire ce qu'il y a de plus énorme dans l'énormité de 
Pittsburg. 

Je vous parlerai d'abord des usines Homestead. 

La chance me favorisa. Je rencontrai à Homestead 
M. Dinckey, surperinlendant des usines, propre beau- 
frère de M. Schwab, le richissime initiateur du trust 
de l'acier, qui épousa la sœur de M. Dinckey. Celui-ci 
a trente-huit ans à peine (1). 

Comme son beau-frère, il naquit pauvre. H débuta 
comme petit télégraphiste à Homestead, s'intéressa 
à l'électricité, entra résolument comme ouvrier dans 
les usines, peu à peu se distingua, inventa et perfec- 
tionna des outils et des machines et fut appelé, il y a 
deux ans, à diriger cette immense affaire qui est à 
présent englobée dans le trust, 

M. Dinckey est un petit homme châtain, à l'air 
tranquille, aimable, souriant et réfléchi, moustache 
aux pointes frisées et relevées, œil bleu. C'est lui qui 
me servit de guide à travers les usines. 

Nous commençâmes par les chantiers et hauts 
fourneaux. Homestead ne possède que quatre hauts 
fourneaux. Quand il lui manque du fer, elle en prend 
à l'usine Edgar Thomson qui en a onze et qui fait 
partie aussi du trust de l'acier. 

Ces hauts fourneaux sont des tours colossales de cent 
pieds de hauteur et de vingt-cinq pieds de diamètre à 
la base. A côté de chacune de ces tours, il y a quatre 
grands fours à gaz naturel qui, par un système de 



(1) Depuis ma visite, M. Schwab a été renversé de la présidence 
en Trust, et c'est M. Dinckey qui l'a remplacé. 



PITTSBURG 283 

tuyautage, ralimentenl de chaleur. Devant ces tours 
et ces réservoirs, qui élèvent dans le ciel leurs sil- 
houettes nombreuses et crachent sans cesse des tor- 
rents de fumées et de vapeurs, des trains infinis de 
v^^agons trois fois grands comme les nôtres circulent 
chargés de coke et de pierre à chaux. Les wagons, au 
fur et à mesure de leur arrivée, se vident instantané- 
ment par le fond le long de talus élevés de cinq ou six 
mètres au-dessus du sol. 

Pour charger les hauts fourneaux — qui s'alimen- 
tent par le sommet — on a installé de véritables 
chemins de fer sur lesquels des wagonnets de minerai, 
de coke et de chaux grimpent avec rapidité. Arrivés 
au sommet de la tour, ces wagonnets se renversent 
— on dirait d'eux-mêmes, car on ne voit pas trace 
d'intervention humaine — dans la gueule enflammée 
du fourneau. On le charge ainsi toutes les quatre 
heures, et toutes les quatre heures il rend en métal 
le produit de sa digestion. Pour rendre une tonne de 
fer, le fourneau demande 1 tonne 75 de minerai, 
2 tonnes de coke et une demi-tonne de chaux. 

En un an, l'un de ces hauts fourneaux — qui 
détient le record — a produit 206,650 tonnes de fer, 
c'est-à-dire (avec les arrêts) 800 tonnes de fer par 
jour. 

Nous croisons des trains entiers faits de grandes 
cuves emplies de métal bouillant, dont nous sommes 
forcés de nous éloigner d'au moins dix pas, tant la 
chaleur qui s'en dégage est forte. Et c'est le plein 
hiver, nos pieds s'enfoncent dans la neige, et une 
âpre bise pénètre à travers nos fourrures. Les trains 
conduisent ces cuves de fonte au convertisseur 
Bessemer pour en faire de l'acier. 



tu DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-OULÉANS 

iNous croisons d'autres trains qui sont des files de 
lingots de fonte rouge-cerise, encore dans leurs 
moules, hauts d'un mètre et demi et épais de quatre- 
vingts centimètres; des locomotives les portent dans 
les fours pour leur faire subir une deuxième cuisson 
avant le laminage. La neige fond sur leur passage 
comme par enchantement. Celle qui tombe du ciel 
s'évapore instantanément autour d'eux. 

Je demande au superintendant de suivre ce fer 
jusqu'à sa transformation dernière. Il comprend ma 
curiosité et s'y prête de bonne grâce. Nous voilà 
partis à la suite des trains de feu liquide... Mais il 
revient soudain sur ses pas pour me faire observer la 
continuité inouïe du travail. Il m'explique que pas 
une seconde n'est perdue dans les différentes mani- 
pulations : 

— Vous voyez ces trains de minerai et de coke qui 
se dégorgent devant les fours. Vous voyez ces hommes 
recharger aussitôt les wagonnets qui escaladent le 
haut fourneau et l'emplissent; vous voyez la fonte 
qu'on a recueillie dans ces cuves, au pied des hauts 
fourneaux, et les trains aussitôt en marche?... A 
présent suivons-les. 

Nous les suivons. Nulle part les trains ne sont 
arrêtés. Ni désordre, ni encombrement à travers les 
immenses chantiers. Et surtout, pas un cri, pas une 
parole d'homme. De temps en temps, un appel de 
trompe, un son de cloche au passage des aiguilles, et 
c'est tout. Tout a l'air de marcher automatiquement. 

Dans un hall d'au moins deux cents mètres de long, 
je compte vingt-quatre fours sur deux rangs. Devant 
chaque four est aussi un trou, un gouffre plutôt> 
qu'emplit une cuve de la même dimension communi- 



PITTSBURG 285 

quant avec le four. Cette cuve est pleine de fer en 
fusion qui bouillonne à flots splendides et qui dégage 
une chaleur infernale. Des hommes masqués de cuir 
et de lunettes bleues, silhouettes fantomatiques, 
s'empressent à jeter dans le liquide somptueux des 
pelletées de carbone et de manganèse qui le font 
passer du rouge ardent au mauve, puis au blanc 
argenté, puis au rose crépusculaire. Alors, un homme 
juché sur une grue de quinze mètres de haut, s'avance 
sur son appareil, saisit avec des doigts d'acier les 
rebords de la tasse gigantesque, la soulève comme un 
fardeau léger, et, la faisant basculer lentement devant 
des moules alignés, les emplit jusqu'au bord. La tasse 
remplie pèse 150,000 kilogrammes. 

Nous pénétrons à présent dans les ateliers propre- 
ment dits, halls démesurés, sombres, pleins des gron- 
dements des machines en mouvement. Ils ont Tair 
déserts. C'est à peine si, de temps en temps, on aper- 
çoit un homme silencieux etsouvent immobile, attentif 
devant une machine, une grue ou un levier, et que rien 
ne paraît pouvoir distraire de sa besogne. Cette quasi- 
solitude est d'autant plus saisissante que le bruit qui 
vous entoure est très grand et continu. Cette sensa- 
tion devient bientôt plus inquiétante quand nous arri- 
vons devant les fours. C'est là qu'on a mis les lingots 
rouges rencontrés tout à l'heure. Ils ont subi une 
deuxième cuisson et sont prêts maintenant à passer 
au laminoir. Or, ces lingots sont; comme je l'ai dit, 
des blocs de fer d'un poids de 7 tonnes, de 1 m. 50 de 
hauteur et de 80 centimètres d'épaisseur. Et voici 
comment ces choses sont remuées. 

Une douzaine de fours sont alignés le long du hall 
fermé. Deux rails courent parallèlement à ces fours. 



286 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS { 

Soudain, je vois s'approcher, roulant sur ces rails, j 

une espèce de tourelle de fer, munie d'un long et co- \ 

lossal bras de fer horizontal, et au haut de laquelle un 1 

homme se tient, la main droite crispée sur un levier, j 

Cette tourelle marche toute seule. L'homme qui l'ha- i 

bite fait un mouvement, touche un bouton, et la voilà j 

qui s'ébranle. Elle avance, elle recule, s'arrête avec j 

une vivacité, une netteté, une décision tout humaine. • 

La voici devant un four dont la lourde porte s'ouvre \ 

on ne sait comment. L'homme, dont les yeux sont l 

couverts de grandes lunettes bleues et qui mâchonne l 

un cigare, se penche vivement et scrute l'intérieur \ 

du four. On me prête un verre bleu et je regarde avec j 

lui durant quelques secondes la fournaise effrayante l 

d'où me chasse une insupportable chaleur. Mais le | 

mécanicien touche son levier; le bras de fer dont la \ 

tourelle est armée s'enfonce dans la gueule enflam- l 

mée, ouvre, comme des doigts, l'énorme pince qui le | 

termine, s'empare du lingot de 7 tonnes, le soulève; j 

deux autres doigts le mordent brutalement, l'atli- î 

rent hors du four, s'écartent, le laissent tomber sur l 

un wagonnet placé sur deux rails et qui, lui-même, i 

était arrivé, durant ce temps, automatiquement, de ] 

l'extrémité du hall... Sitôt muni de sa charge, le i 

wagonnet s'en retourne seul, comme il est venu, et l 

va porter au laminoir le lingot que deux grands j 

doigts descendus du ciel saisissent, élèvent et ren- j 

versent sur les cylindres. Aussitôt l'énorme bloc \ 

rouge s'ébranle vp' o les moulins cyclopéens qui vont i 
l'écraser commo une pâte molle. 

Pendant cf. temps, l'homme et sa tourelle sont déjà \ 

arrivés devant le four suivant, et recommencent sans \ 

s'arrêter une demi-seconde, la même opération : \ 



PITTSBURG . mi 

l'homme fumant toujours son cigare. En une demi- 
heure, il a ainsi manié 40 tonnes d'acier. 

Dans un coin, un enfant bâillait devant quelques 
leviers. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il se mit à 
rire et, appuyant sur l'un des kviers, me montra que 
c'était lui qui ouvrait ainsi, en bâillant, la lourde 
porte de tous les fours ! 

Tout cela se fait beaucoup plus vite que je ne le dis. 
En une minute à peine. Pas un geste inutile, pas une 
seconde perdue... Je me trompe... car M. Dinckey 
m'explique qu'il va bientôt inaugurer une autre ma- 
chine dans ce genre qui fera gagner à la fabrication 
trois heures et demie. 

— Voyez-vous, me dit-il, ce bras qui s'enfonce dans 
le four, saisit le lingot, le soulève et le tire dehors. Il 
fait donc un mouvement de trop. Il suffirait qu'il tirât 
le lingot directement sans le soulever. On gagnerait 
ainsi trente secondes. 

— Trente secondes... Est-ce bien la peine? 
L'Américain sourit. 

— Ce bras fait quatre cents fois par jour le même 
geste. Il perd donc quotidiennement deux cents mi- 
nutes, soitS heures 1/2. Si nousavons quatre machines 
pareilles, cela fait 14 heures par jour, soit 98 heures 
par semaine, soit 392 heures par mois, — de quoi 
écraser un concurrent. 

Nous passons aux laminoirs. Pour ne pas me faire 
perdre de temps, le superintendant me conduit de 
suite à ce qu'il appelle la plus forte machine du 
monde. Elle a bien 50 mètres de long. Elle est ac- 
tionnée par deux engins de 1,800 chevaux chacun, 
et elle a coûté 1 million de dollars à fabriquer. 

— Vous allez voir comment nous faisons nos tôJeÉj, 



188 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Le laminoir se compose d'une série de cylindres 
placés horizontalement côte à côte, toujours en mou- 
vement, de sorte qu'un objet quelconque qu'on y 
dépose est invinciblement entraîné vers les compres- 
seurs, bobines gigantesques où se centralise toute la 
force de la machine. Les lingots d'acier de 7 tonnes 
que nous avons vus tout à l'heure sortir des fours et 
amener à l'extrémité des laminoirs, arrivent avec de 
petits cahots rapides vers les compresseurs, s'enga- 
gent entre les parois de l'outil avec un vacarme de 
tonnerre décuplé encore par le bruit de canon de la 
déflagration des sels qu'on y jette pour enlever les 
pellicules, les croûtes qu'y produit le laminage. 

Je répète encore que ces lingots pèsent 7,000 kilo- 
grammes et qu'ils ont de 75 à 80 centimètres d'épais- 
seur. Ils passent et repassent ainsi plusieurs fois en 
une minute entre les formidables rouleaux qui les 
aplatissent chaque fois davantage; une main invisible 
les retourne comme une plume après chaque écrase- 
ment; puis, comme ils s'avouaient vaincus, ils s'en 
vont, allongés, à l'autre extrémité du laminoir, où 
des pinces automatiques les saisissent à la seconde 
précise où ils arrivent, les déposent sur un chariot 
qui, lui-même, vient de s'arrêter là et qui les porte 
devant le laminoir suivant, où d'autres bras les étrei- 
gnent et les lancent au galop des cylindres pour être 
aplatis et allongés encore. Pendant ce temps, un 
autre lingot était arrivé au bout du laminoir que nous 
venions de quitter et subissait la même opération que 
le précédent. 

Et c'est ainsi douze heures par jour. Le lingot est 
à présent moitié moins gros, et plus long du double. 
Il a 30 ou 40 ceiiiissiètre.^ d'épaisseur. Je le vois pas- 



PITTSBURG 289 

ser plusieurs fois sous les bobines plus serrées, s'al- 
longer chaque fois à vue d'œil. Quatre minutes après 
il est devenu une feuille de tôle rouge-cerise de 
20 mètres de long, large de plusieurs mètres, ondu- 
lant en petites vagues avec un bruit de tempête sur 
les cylindres comme un tapis roulant de rigide bro- 
cart aux reflets cramoisis. 

Et toujours les ateliers déserts I 

Je cherchais d'où pouvait venir cette force de pro- 
dige qui animait ainsi invisiblement ces monstres 
esclaves, domptait cette matière en fureur... Et je vis 
enfin, perché dans une tourelle placée au centre du 
laminoir, un homme, un seul, placide et noir, jouant 
sur un clavier de boutons et de leviers. C'était lui, 
avec ses gestes tranquilles, qui attirait sur l'immense 
appareil les lingots, les écrasait, les ramenait, les 
retournait, les renvoyait, c'était lui qui donnait l'ordre 
aux chariots automatiques de s'avancer, aux doigts 
de fer de serrer et d'enlever les blocs rouges. Cet 
homme et sa machine, ses camarades aux lunettes 
bleues sur leurs grues dansantes, accomplissaient 
ainsi, sans essoufflement et sans sueur, la besogne de 
trois mille ouvriers ! 

Ébloui par la perfection inimaginable de ces choses, 
je me laissais aller à les admirer sans réserve, quand 
une autre machine plus extraordinaire, plus fantas- 
tique encore, se mit à évoluer devant nous. 

Une tourelle beaucoup plus élevée, mue également 
par un seul homme, animée de bras plus géants 
et d'articulations invisibles, se promenait autour 
d'un vaste carrefour de l'usine. Elle attrapait dans 
des fours des plaques d'acier de 50 centimètres 
d'épaisseur, les élevait, les retournait, les replaçait 

25 



290 DE NEW-YORK A LA NOUVETJ.E-OPJJRANS 

dans d'autres fours ou les portait sur les cylindres 
roulants des laminoirs, faisait mille gestes que je ne 
pouvais suivre tant ils étaient rapides et imprévus, 
glissait, pivotait sur elle-même, virevoltait avec des 
grâces de ballerine. Littéralement, elle valsait I Nous 
faisions des bonds pour la suivre, elle et sa charge; 
mais en une seconde elle nous menaçait de nouveau 
de son grand bras agile et puissant, et nous nous 
bousculions pour l'éviter. Je ne peux pas la dépeindre 
autrement quejenele fais. J'étais opprimé comme par 
un cauchemar et je me demandais si je ne rêvais 
pas. 

Je crois que c'est à propos de cet engin hoff- 
mannesque que l'Américain me dit : 

— Bad! (Mauvaise!) J'ai demandé au con-seil 
d'administration un denai-million de dollars (2 mil- 
lions 500,000 francs) pour en construire une autre 
qui sera deux fois plus pratique. 

— Et que ferez-vous de celle-ci ? Vous la vendrez ? 
Il sourit : 

— Oh I non ! Nous la mettrons à la vieille ferraille. 
On nous demande souvent d'Europe d'acheter nos 
machines, mais nous refusons toujours. Nous n'avons 
pas intérêt à armer nos concurrents avec nos propres 
armes. 



PITTSBURCt 

(SUITI) 



L'organisation des usines américaines. — Génie pratique. — 
Usines grandes ouvertes. — Pas de secret. — Bienvenue au 
visiteur. — Homestead. — Edgar Thomson. — Un ouvrier 
pour un kilomètre de rails. — Laminoirs fantastiques. — 
60 kilomètres de rails par jour. — Deux doigts qui portent 
7,000 kilogrammes. — Salaires d'ouvriers. — 80 francs par 
jour. — Un soir bien froid. — Pittsburg vu la nuit. — 
Féerie. — Nostalgie des lacs italiens. — Chez Jones et 
Laughlin. — Où le voyageur monte sur une locomotive et 
parcourt la ville de feu sous la neige. — Feux d'artifices sur 
le fleuve. — Tasses de feu. — L'enfant aux oreilles de velours. 
— AU right I 



J'ai répété plusieurs fois déjà les raisons — d'ail- 
leurs bien connues — qui assurent le triomphe actuel 
de l'industrie américaine sur l'industrie européenne 
en général et sur l'industrie française en particulier, 
à savoir : les richesses naturelles du sol (houille, 
pétrole et minerai), la supériorité du machinisme, 
l'esprit d'initiative et la bravoure du capital devant 
le risque et l'aventure, bravoure — comme le 



292 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

disait dernièrement M. Carnegie, — qui va même 
90 fois sur 100 jusqu'à la faillite ! 

Mais je voudrais vous faire toucher du doigt — et 
c'est pour cela que j'y insiste tant — l'un des autres 
traits caractéristiques du génie américain. Je veux 
parler de l'admirable don d'organisation de ces gens, 
de Tordre extraordinaire, vraiment parfait, qu'ils 
apportent dans leurs manipulations industrielles, 
assurant par la continuité ininterrompue, absolue, 
mathématique des opérations successives, cette 
incroyable économie de temps et de force qui leur 
permet, malgré les prix si élevés des salaires 
ouvriers, de lutter et de vaincre leurs rivaux. Car ce 
n'est pas seulement à Homestead que j'ai constaté 
celte qualité précieuse, c'est dans toutes les autres 
usines de l'Est et du Nord que j'ai jusqu'à préseat 
visitées. Il s'agit donc là, non pas d'une disposition 
accidentelle, mais d'une qualité organique, constitu- 
tionnelle de la race, qui lui vient à n'en pas douter 
de son esprit essentiellement réaliste et pratique, 
devant lequel, en toutes choses, le problème se pose 
ainsi : « Etant donné qu'il s'agit de gagner de l'argent, 
comment ferons-nous pour en gagner davantage ? i 
Dans cet ordre d'idées, jamais ils ne s'arrêtent. Et, 
pour cela, ils se servent de tous les moyens possibles. 

— Je suis très aise, me disait le superintendant 
de Homestead, de faire visiter mes usines aux étran- 
gers. Une seule remarque que vous pourriez me faire, 
même dans votre ignorance des conditions de notre 
industrie, me mettra peut-être sur la voie d'une 
réforme ou d'un progrès. Tous nos ouvriers, tous nos 
contremaîtres, tous nos ingénieurs cherchent à nous 
proposer des perfectionnements, de petits ou de 



PITTSBURG 29;} 

grands, mais chacun y pense. Il s'agit pour i nomme 
d'accomplir le moindre effort possible et pour la 
machine de produire le plus vite possible. En pensant 
douze heures par jour à la même chose, en se ser- 
vant chaque jour du même outil, en faisant cons- 
tamment le même geste, il serait bien étonnant qu'un 
ouvrier intelligent n'arrivât pas à perfectionner son 
instrument. Il faut profiter de son expérience, et ne 
jamais le décourager. 

Je termine donc ma visite à Pittsburg. 

Les usines d'Homestead emploient 7,200 ouvriers. 
Elles consomment, pour la fabrication des rails et 
des plaques de blindage, près de 2 millions de tonnes 
d'acier et produisent 672,000 tonnes de fonte. Ses 
principales spécialités sonl les charpentes, les tôles 
pour chaudières et les blindages. Il y a, dans les 
ateliers, huit laminoirs semblables à celui que je 
vous ai dépeint et un marteau-pilon d'une force 
de 125,000 kilos. 

La spécialité des usines Edgar Thomson est la 
construction des rails d'acier. C'est là que je voudrais 
vous conduire à présent. 

Tout ce que je savais de Pittsburg avant de partir 
pour l'Amérique, c'était justement ceci : qu'un seul 
ouvrier, assis sur une machine, suffisait pour la 
fabrication d'un kilomètre de rails 1 Présentée ainsi, 
la chose tenait du fantastique, et c'est, en somme, 
pour la vérifier que je m'étais arrêté à Pittsburg. 

Or la vérité est à la fois moins fantastique et beau- 
coup plus incroyable encore, comme on va le voir. 

La production de l'acier est obtenue ici par des 

25. 



-294 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉAINS 

procédés pareils à ceux de Homestead. Ce sont les 
mêmes trains qui se promènent à travers les chan- 
tierC), les mêmes hauts fourneaux et les mêmes che- 
minées. Mais alors qu*à Homestead il n'y a que quatre 
hauts fourneaux, ici il y en a onze î Les ateliers se 
ressemblent, les machines aussi. Toujours les gigan- 
tesques bras de fer, les leviers armés de doigts surhu- 
mains s'ouvrant et se fermant comme des doigts de 
cyclopes, des wagonnets marchant tout seuls, les 
blocs énormes s' allongeant sous les laminoirs. Mais 
ces laminoirs, au lieu d'aplatir finalement l'acier en 
feuilles, lui donnent la forme du rail à onglet que 
vous connaissez bien. Le bloc de fer arrive du four, 
apporté par le v^^agonnet, s'allonge successivement 
sous des pressions différentes, jusqu'à une longueur 
d'une centaine de pieds, passe alors sous une autre 
machine, y prend la forme du rail, et s'en va plus 
loin, seul toujours, emporté par les cylindres roulants 
que j'ai déjà décrits, vers des scies qui le coupent en 
fractions de trente pieds. 

J'ai demandé combien les usines Thomson fabri- 
quaient par jour de ces bouts de rail de trente pieds. 

On m'a répondu : c 6,000 ! » Or, en comptant 
trois pieds par mètre, cela fait 10 mètres par bout 
de rail, c'est-à-dire 6,000x10 = 60,000 mètres, 
60 kilomètres de rails par jour I 

Car, ce que je ne peux pas vous rendre, c'est la 
rapidité inouïe avec laquelle ces milliers de kilo- 
grammes de fer s'étendent sous les laminoirs et l'ordre 
extraordinaire avec lequel ils s'en vont une fois pré- 
parés, et comment ils sont instantanément remplacés 
par d'autres blocs, indéfiniment, sans cesse, pendant 
les douze heures de la journée. 



PITTSBURG ' 295 

Et, pour chaque machine, deux hommes suffisent : 
l*un qui l'actionna, l'autre qui surveille la matière, à 
son arrivée devant la scie automatique. 11 est abrité 
derrière une barrière de bois, pour éviter les éclats 
du feu d'artifice au moment où la scie mord l'acier 
roug:e. 

Pas d'autre homme à l'horizon, le désert ! Sans 
cesse, les barres d'acier rouge passent devant nous, 
prennent la forme du rail sous la machine, et s'en 
vont, sans un arrêt. 

Ces machines ont l'air de penser. C'est saisissant. 
Quand on a bien pris conscience de leur force déme- 
surée, opprimante comme quelque chose d'infini, on 
sent naître une vague peur qu'elles ne se révoltent à 
la fin, qu'elles n'usent, contre les tyrans qui les excè- 
dent, de leur puissance formidable. Ces doigts surtout, 
ces deux doigts humains, intelligents et irrésistibles, 
qui prennent au moment opportun, mathématique, 
un lingot de 7,000 kilogrammes et le soulèvent aussi 
facilement et aussi vite qu'un singe fait d'une noi- 
sette !... 

Les rails, une fois finis, arrivent sur un vaste 
plateau où on les laisse quelques instants refroidir ; 
au-dessus d'eux l'air tout bleu paraît en mouvement; 
on dirait le vol de millions d'éphémères dont les ailes 
palpiteraient : c'est l'éclat et la chaleur du métal qui 
rendent l'air visible et le font vibrer. 

On a vu, autant qu'il est possible de le voir, que, 
jusqu'à présent, pas une minute n'a été perdue par 
la matière dans sa marche, depuis le wagon qui 
l'amenait au haut fourneau jusqu'au parachèvement 
de sa manufacture. 

Il va en être de même dans la suite des manipu- 



296 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

lations. La plaque de tôle de Homestead, sitôt 
refroidie, était dirigée à travers des champs de pieux 
de fer surmontés de roues folles sur lesquelles l'a 
plaque glissait sans effort et sans arrêt, à peine poussée 
par deux ouvriers. Là, d'autres ouvriers la saisis- 
saient, y traçaient à la craie le patron suivant lequel 
elle devait être découpée et la passaient ensuite au 
découpage, toujours sur des champs de pieux. Ce 
travail fait, les plaques étaient aussitôt déposées sur 
des wagons qui les attendaient pour être expédiées 
aux clients. Ce jour-là, on s'occupait d'un client 
anglais, les GhantiersdelaGlyde,qui venaient de com- 
mander au trust 20,000 tonnes de tôle. Elle se vend 
35 dollars la tonne, prise à Pittsburg. 

A Thomson comme à Homestead, des lignes de 
chemins de fer aboutissent. Ces chemins de fer sont 
la propriété du trust de Tacier, — comme ces usines, 
je l'ai déjà dit. Ce trust est propriétaire de beaucoup 
d'autres chemins de fer et de compagnies de navi- 
gation sur les grands lacs. Gela lui permet d'envoyer 
à Pittsburg du minerai du lac Supérieur, c'est-à-dire 
de près de 3,000 kilomètres, sur des bateaux et des 
chemins de fer qui sont tous sa propriété ! 

A HomesteadjChez Thomson,chez Jones et Laughlin, 
les salaires sont à peu près les mêmes. 

Les ouvriers gagnent, en moyenne, 2 dollars 62 cents, 
par jour, soit à peu près 13 fr. 50. 

Les moindres manœuvres gagnent 7 fr. 50. 

Les apprentis gagnent 4 francs. Les chefs de fabri- 
cation, les ouvriers de la chauffe, les premiers 
ouvriers des laminoirs, qui sont payés aux pièces, se 
font de 12 à 15 dollars par jour, soit de 60 à 80 francs. 
Il n'est pas nécessaire de dire qu'ils sont assez rares I 



PITTSBURG 297 

Les mécaniciens de locomotives gagnent 18 fr. 75, 
et leur chauffeur 12 francs. 

J'allais quitter Pittsburg, ayant à peu près terminé 
mes visites. 

C'était un dimanche de février et un dimanche de 
la Pennsylvanie, berceau des quakers, où il est com- 
plètement impossible de trouver même un verre de 
bière les jours fériés et les jours d'élections. La neige 
tombait en abondance, et il faisait un froid de loup. 
J'allais reconduire un de mes amis, un écrivain anglais 
très distingué, M. Bridge, qui avait dîné avec moi, 
quand, des hauteurs de l'hôtel Schenley qui domine 
la ville, je vis, malgré la neige, le ciel éclairé de 
couleurs de fête. Une lueur d'incendie emplissait 
toute la vallée. Je ne sentis plus le froid, je voulus 
voir davantage. Mon compagnon me suivit, nous 
cherchâmes à nous orienter nous-mêmes ; car, à 
cette heure, nous ne rencontrions âme qui vive dans 
ces quartiers éloignés. 

Plusieurs étages d'escaliers de bois sans rampe 
nous conduisent, non sans peine, au bas de la colline, 
dont le flanc est parsemé de masures en ruines, 
toutes blanches. La neige nous cache les marches. 
Nous manquons de nous casser le cou plusieurs fois. 
Mais, devant nous, quel spectacle I Le ciel, illuminé 
des reflets de fournaise, des longues flammes, rouges, 
vertes et bleues, sortant des innombrables cheminées 
et montant vers le ciel; ces cheminées sont sillonnées 
de wagonnets qui les escaladent, se vident dans leurs 
énormes gueules embrasées et dégringolent aussi vite 
qu'ils étaient montés; auras déterre, des incendies 
de brasiers d'où s'élèvent des fumées multicolores, 



298 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

des trains de feu en marche, qui ont l'air de colliers 
fabuleux, au-dessus, les lueurs bleues de mille lampes 
électriques enveloppées de fumée ; puis des portes j 
ouvertes sur des fours incendiés ; des écoulements i 
de lave en fusion le long de talus ardents qui sont ! 
des montagnes de scories fumantes. Des flammes, et | 
des flammes encore, et tout cela vu à travers le voile ] 
troué de la neige qui tombe à gros flocons. 

Ainsi, toute Talfreuse ville grise et fumeuse que j 
j'avais vue l'autre jour se magnifiait dans la nuit. \ 

Les mains gelées, le visage battu par les rafales, \ 
nous nous étions arrêtés, après une glissade dange- ] 
reuse, à l'un des paliers de l'escalier. Un peu haie- j 
tants, nous admirions le beau, l'effrayant tableau qui ] 
s'étalait devant nous. Je ne sais pourquoi, tout d*un \ 
coup je me rappelai un voyage que j'avais fait, l'au- \ 
tomne dernier, aux lacs italiens. L'âpre Mse s'envola, i 
emportant la fumée et le vacarme de ferrailles de ] 
Pittsburg, et je revécus les soirs si doux de Bellagio ] 
et de Pallanza ! Je me rappelai l'air tiède et les par- j 
fums troublants des arbres et des fleurs apportés par 1 
la brise des îles Borromées sous mes fenêtres, l'eau \ 
du lac sous la clarté de la lune et des étoiles, le dessin ; 
élégant des monts dans l'azur nocturne, la romance \ 
d'un batelier attardé, la nuit passée sur le balcon de I 
ma chambre dans le silence devenu absolu... Tout ce 1 
romantisme poitrinaire et réel des lacs italiens me \ 
montait au cœur dans cette atmosphère glacée, devant i 
cette ville de fumée, de flammes et de bruit... j 
Lamartine et Pierpont-Morgan, lord Byron et Car- \ 
negie î \ 

Nous arrivâmes enfin au bas des escaliers. Nous i 
traversâmes des voies ferrées, grimpâmes des talus ; 



PITTSBURG 299 

couverts de neige, et, finalement, entrâmes dans un 
bureau vitré, où un employé nous apprit que nous 
étions chez Jones et Laughlin. 

Je savais que les usines Jones et Laughlin sont 
une des rares aciéries de Pittsburg qui aient résisté 
au trust. J'ai oublié combien de centaines de millions 
de dollars on a offert à ces messieurs pour entrer 
dans la combinaison; ils ont résisté, ne craignant 
rien de M. Morgan, car ils ont, comme le trust lui- 
même, outre leurs usines colossales, leurs propres 
mines de charbon, de minerai, de fer, de chaux, 
leurs propres fours à coke et leurs chemins de fer! 

L'employé se montrant aimable, je lui dis mon 
désir de me promener à travers les usines, la nuit. 

— Vous verriez bien mieux pendant le jour, me 
répondit-il avec son gros bon sens. 

— Certes, lui opposai-je, mais les feux d'artifice 
sont bien plus jolis la nuit ! 

11 comprit, sourit, et nous dit qu'il allait nous 
accompagner. Nous monterions sur la première loco- 
motive qui passerait et nous nous promènerions à 
travers les chantiers et les ateliers tant que cela 
nous ferait plaisir. J'étais ravi I Le hasard, comme 
toujours, me servait. Il téléphona à un de ses cama- 
rades d'un bureau voisin devenir le remplacer, et une 
demi-heure après nous étions, mon ami Bridge, 
l'employé et moi, sur le tandem d'une imposante 
locomotive qui remorquait un train de fonte en fu- 
sion. 

Notre promenade fut féerique. Je n'avais rien ima- 
giné de plus fantastique. Notre propre train était 
composé d'une douzaine d'immenses tasses remplies 
chacune de 25,000 kilogrammes de fonte rouge qui 



300 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

remuait lourdement au mouvement de la marche; 
quelques-unes, trop pleines, laissaient se répandre 
sur le sol des flaques de métal. C'était alors un feu 
d'artifice inouï qui s'élevait très haut dans l'air, écla- 
i3oussait tous les alentours d'étoiles jaunes, bleues, 
rouges, aveuglantes, comme si un morceau de soleil 
liquide était venu s'écraser près de nous. 

La neige, poussée par le vent, tombait et fondait 
autour de nous; nous étions couverts de poussière, 
enveloppés de la fumée de mille cheminées et des 
treize cents fours à coke que nous traversions. Un 
bruit formidable et continu emplissait l'atmosphère, 
bruit de ferrailles, de chutes de minéraux dans les 
fourneaux, de chocs de wagons, de cloches de loco- 
motives. Nous croisions des convois pareils au nôtre. 
Bientôt le train s'accéléra, nous traversions le pont 
de l'Alleghany; la fonte, trop remuée par la vitesse, 
s'écoula à la fois des douze soupières féeriques, et ce 
fut, vous ne pouvez pas assez vous le figurer, une 
vision fulgurante. Au milieu de l'eau, c'étaient comme 
des fontaines jaillissantes de pierreries, des cas- 
cades phosphorescentes s'épanouissant en gerbes de 
millions d'étoiles. Ce feu d'artifice de maharadjah 
avait l'air d'avoir été commandé pour nous ! 

Nous arrivons. Le train s'arrête à l'extrémité d'un 
chantier. Les outres de métal s'inclinent lentement 
une par une, se renversent, l'épais fiot rouge de la 
fonte s'épanche dans un bac énorme, et quand il est 
rempli, il descend automatiquement un étage plus 
cas. C'est comme un large étang orageux où se mire- 
rait un crépuscule magnifique. 

Nous passons ensuite devant trois convertisseurs 
Bessemer qui, la gueule en l'air, exhalaient un 



PITTSBURG 301 

ouragan mugissant de feu et d'étincelles. Bientôt les 
œufs colossaux des convertisseurs se renversèrent et 
vomirent, dans des moules que nous rapportions, des 
cascades de lave aux couleurs magnifiques. 

C'était à la fois violent et doux, menaçant et suave; 
imaginez qu'on ait fondu des plumages d'oiseau- 
mouche, des queues de paon, des corsets de scarabées 
etde libellules, des écailles de poissons des Bermudas^ 
des pellicules de nacre et des fleurs des champs, 
dans des torrents de soufre, d'améthystes, de tur- 
quoises, de rubis, de perles et de diamants! 

Près des chaudières qui s'épanchaient, un enfant 
de seize ans, qui avait des oreilles de velours noir> 
tenait d'une main une torche et de l'autre une 
pomme qu'il mangeait à belles dents. Cet enfant suffi- 
sait à la surveillance de cette opération colossale. 
Quand ce fut fini, il dit : AU right ! et notre train 
repartit avec sa charge de feu. 



CINCINNATI 



€ne plaisanterie vieillie. — L'émigration des cochons. — Une 
ville américaine type. — Les rues. — Les gens. — Les 
tramways. — On ne parle pas. — Des femmes qu'on ne 
regarde pas. — La gomme à claquer. — Epidémie répu- 
gnante. — Le trust de la cliewing-gum. — Le Cercle fran- 
çais de Cincinnati. — Une âme d'apôtre. — Mlle Emma 
Morhard. — Nostalgie. — Les ftibriques. — Machines- 
outils. — Comment on paye les inventeurs. — Fabrique de 
savon. — 300,000 kilogrammes par jour. — Les ouvriers de 
MM. Procter et Gamble. — Solution provisoire de la question 
sociale. 



— Monsieur est marchand de cochons à Gincin- 
îiati! 

L*opérette devra nnettre à jour ses connaissances 
géographiques : il n'y a plus de marchand de cochons 
à Cincinnati. Le centre cochonnier s'est déplacé, il 
est à présent à Chicago, à Kansas-City, à Omaha, à 
Denver. A peine y trouverait-on encore quelques mar- 
chands de conserves. En revanche, la ville n'est peu- 
plée que d'Allemands. Il y a tout un immense quar- 



CINCINNATI 303 

tier qu'on appelle : Outre-Rhin {Over the Rhine). 
On y fabrique surtout à présent de la bière, du 
whisky, du savon, des machines-outils, de la cordon- 
nerie, despianos, des cartesà jouer, que sais-je encore. 

C'est le type accompli de la ville américaine. Je me 
le disais en la parcourant en tous sens, vers le milieu 
de février, et je voudrais vous la donner comme un 
schéma très général et très exact des grandes cités 
des Étals-Unis. 

Les rues sont droites, comme partout dans ce pays. 
C'est réternel damier à angles droits, qui permet, sans 
effort d'imagination, de bâtir le plan d'une ville en cinq 
minutes. Les maisons ont toutes de cinq à vingt étages. 
Rien qui arrête l'œil, à part les enseignes et les affiches 
énormes. Aux carrefours des voies importantes, on voit 
passer en quelques instants, et presque simultanément, 
cinquante tramways qui vont en tous sens, s'arrêtant 
à peine quelques secondes. 

A la hauteur du premier et du second étage, les 
rues sont sillonnées de véritables réseaux de fil de 
fer : trolleys, fils de télégraphe et de téléphone. 
Jamais d'arbres. Partout des constructions s'élèvent; 
on creuse la terre, on démolit ou on bâtit. De la 
fumée épaisse. Des camions, des fardiers qui se 
garent des tramways, mais pas de voitures. Dans ce 
pays, les millionnaires vont en tramway ; il est 
impossible, d'ailleurs, de les distinguer de leurs 
employés ou de leurs domestiques. 

Les hommes sont coiffés de feutres bombés ou 
tyroliens, jamais de hauts de forme ; ils sont com- 
plètement rasés, un certain nombre portent la mous- 
tache, à peine une barbe sur cent figures. Les femmes^ 
les unes fortes, d'aspect rude et hommasse, décidées. 



30i DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

énergiques ; les autres, plus rares, un peu frêles et 
timides ; beaucoup portent des lunettes ou le binocle 
à monture d'or. Les jeunes filles ont des bérets de 
laine à longs poils. Pas d'élégance à proprement 
parler, pas d'étalage de luxe, pas de fourrures, de 
simples boas autour du cou. Une correction géné- 
rale, aucune misère apparente, pas un mendiant. 

Une sensation de liberté complète. Personne ne 
s'occupe ni n'a l'air de s'occuper de vous. Pas de 
conversation dans les tramways, ni dans les rues. 
Jamais un homme ne regarde une femme plus d'une 
seconde. Je l'ai constaté mille fois. C'est le fait qui 
m'a le plus frappé dans le spectacle de la rue et des 
endroits publics. Cette indifférence, cette absence de 
curiosité est absolue. 

Pas d'agents de police, ou peu. Quelques-uns aux 
carrefours très fréquentés, pour assurer l'ordre de la 
circulation. C'est tout. 

Des mentons carrés et proéminents. Des bouches 
qui mâchonnent continuellement la chewmg-gum. 
Cette gomme remplace l'ancien tabac à chiquer, qui 
a passé de mode, et la gomme élastique que les 
enfants mastiquent au collège et qu'ils appellent de 
la gomme à claquer. Ici c'est un composé hétéroclite 
que les réclames des fabricants dotent de vertus mul- 
tiples; la principale est qu'elle aiderait à la digestion 
grâce à la pepsine qu'elle contient. La vérité, c'est 
qu'elle est une occupation qui s'ajoute aux autres. 
L'Américain ne pouvant se passer de mouvement 
s'entraîne à mastiquer pour se faire les mâchoires, 
quand il est dehors, en tramway, en bateau, dans la 
rue, dans les endroits publics où il est obligé de 
demeurer inactif. Comme tous les tics anormaux, 



CliNÇlNNATI 305 

celui-ci est désagréable à observer, et obsédant à 
force d'être général. Un homme sur deux, une femme 
sur cinq, et presque tous les enfants mâchonnent 
ainsi tout le long du jour. La chewing-gum se vend 
par petites tablettes dures et minces chez tous les 
droguistes. On en trouve aussi dans toutes les gares, 
dans les boîtes automatiques. On en mâche deux ou 
trois tablettes à la fois pour que cela fasse corps sous 
la dent. Après les avoir mastiquées pendant une 
heure ou d^w, on les jette, à l'état de bouillie assez 
répu^naate él assot semblable à de la viande coriace 
qu'on a renoncé à avaler. Les enfants hésitent à s'en 
séparer. Ils la conservent en la collant, sous le bois des 
chaises et des fauteuils. Si, pour vous amuser, vous 
relevez l'un après l'autre les sièges d'un salon d'hôtel, 
vous ne devez pas être surpris de la collection de 
pâte mâchée qu'on a oubliée là... 

Ce ne serait encore qu'à moitié mal si la salive que 
les mastiqueurs de gum rejettent n'était noirâtre et 
abondante. Les conducteurs de tramways en inon- 
dent les marchepieds des véhicules; les employés de 
bureau, les parquets des offices. C'est, au total, ma- 
niaque et malpropre. Le goût n'a non plus rien de 
tentant, mélange d'un vague goudron et d'un gros- 
sier parfum quelconque. Et cette guin a déjà une his- 
toire! La consommation en est colossale. Plusieurs 
fabriquesse faisaient concurrence,quelqu'un a eu l'idée 
de faire le trust de la chewing-guniy et il a rapporté 
des millions à l'habile homme qui en a eu l'idée, 
M. Ch. Flintl 

La neige, naturellement, emplissait les rues; un 
froid glacial et coupant me mordait jusqu'aux os k 

26. 



306 DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

travers ma pelisse, et je voyais que j'étais le seul à en 
souffrir. Les indigènes, qui ont pu s* aguerrir contre 
ce climat mortel de l'Amérique du Nord et de l'Est, 
le supportent le sourire sur les lèvres. Comme on 
comprend mieux l'activité débordante de ce peuple, 
le puritanisme et l'alcoolisme, quand on a souffert 
quelques mois de la neige et de l'âpre vent de ces 
contrées hostiles ! 

Aussi, quelle agréable et vivace impression vous 
laisse l'accueil chaud, cordial, spontané et inattendu 
qu'un Français reçoit en arrivant à Giûcinnatil Une 
jeune femme, Mlle Emma Morhard, y fonda, il y a 
cinq ans, le Cercle français, et rend les plus grands 
services à la cause française dans ces régions. Ame 
rayonnante et active d'apôtre, vibrante et sagace, ell 
a su grouper autour d'elle la meilleure partie de l'élé- 
ment français et de l'élément américain favorable à 
la France; et chaque jour, grâce à elle, s'étendent 
l'influence de l'esprit français et l'étude de notre 
langue. 

Je ne saurais trop marquer le charme souverain 
qu'opèrent sur le voyageur solitaire ces mains chau- 
dement tendues vers lui dans ces villes immenses qui 
sont pour nous des déserts, sur le magnétisme de 
cette sympathie qui vous donne la sensation récon- 
fortante d'être de la même race, de la même civilisa- 
tion, de la même humanité. Celui qui n'a pas été plus 
loin que les lacs suisses ou les fjords de Norvège, 
celui qui n'a pas voyagé seul à mille lieues de 
son foyer, ignore la tristesse de l'isolement, del'étran- 
geté, la détresse de l'être abandonné dans du vrai 
lointain. Pourquoi n'avouerais-je pas ce mal qui vous 
prend ici, le vulgaire mal du pays, nostalgie doulou- 



CllNCliNiNAil . 307 

reuse d'un ciel plus chaud et plus clément, d'une vie 
plus gaie et plus insouciante? 

Il y a beaucoup de fabriques à Cincinnati. J'en ai 
visité quelques-unes. Elles se ressemblent. 

L'une d'entre elles m'a pourtant intéressé plus que 
les autres : c'est une fabrique de machines-outils pour 
la menuiserie. La main humaine est devenue presque 
inutile dans le travail du bois : les machines rabotent, 
scient, découpent, tournent, percent, entaillent le 
bois avec une précision parfaite et rapide. Dans les 
ateliers d'essai où je les ai vues fonctionner, je les 
admirai fort. Un seul homme devant sa machine, et 
sans faire aucun effort, abat dans sa journée le tra- 
vail d'au moins 200 ouvriers. J'ai vu aussi le musée 
des échantillons : colonnes à chapiteaux et à mou- 
lures, tenons et mortaises, fabriqués exclusivement 
par des machines. C'est merveilleux. 

Cette usine qui emploie un millier d'ouvriers, pro- 
duit 300 machines-outils par mois en moyenne, soit 
15 par jour. Car vous savez déjà qu'en Amérique on 
ne travaille pas le dimanche, ni l'après-midi du sa- 
medi. Ces machines se vendent, l'une dans l'autre, 
5,000 francs. 

Un inventeur est attaché à l'usine. On lui pro- 
pose des problèmes de mécanique, et il doit les 
résoudre. Ou bien il a des idées personnelles, qu'il 
exécute de concert avec les contremaîtres et les 
patrons. Il est payé 12,000 dollars par an, soit 
60,000 francs. 

L'un des chefs de la maison me raconte que, 
lorsqu'ils lancent une machine nouvelle, ils en ven- 
dent les six premiers exemplaires moitié moins cher 



308 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

qu'elle^neleur coûtent. Après la sixième, ils gagnent 
tout ce qu'ils veulent. 

J'ai vu aussi une fabrique de savon et de bougies. 
Ici l'intérêt n'est pas dans le mode de fabrication, 
qui ressemble aux procédés connus. Peut-être pro- 
duit-on plus que partout ailleurs, comme on me l'a 
affirmé. Il y a 900 ouvriers, dont 200 femmes. On y 
empaquette par jour 10,000 caisses de savon de 
30 kilogrammes chacune, soit 300,000 kilogrammes 
de savon 1 Si ce chiffre est exact, voilà bien de la pro- 
preté assurée. 

J'ai compté, en effet, 64 cuves colossales de 
10 mètres de profondeur et de 5 mètres de diamètre. 
Plusieurs, toutes pleines, bouillonnaient. Le mélange 
de graisse et d'huile brûlantes semblait se rétracter 
sur lui-même comme des intestins géants en travail; 
c'était comme un enchevêtrement d'innombrables 
constrictors qui feraient effort pour se séparer. 
D'autres cuves bouillonnaient plus fort, comme des 
cratères de volcan, et lançaient à un mètre en l'air 
des geysers de saindoux. Des parfums se mélan- 
geaient aux odeurs fades de la graisse et de la potasse. 

Mais j'aurais pu voir tout cela chez nous. Et ee qui 
m'amenait ici, c'était l'organisation économique de 
la fabrique, les rapports entre patrons et ouvriers 
qu'on m'avait cités comme particulièrement intéres- 
sants. 

Et, en effet, les patrons, MM. Procter et Gamble, 
sont des patrons bien intelligents. L'un d'eux me le 
prouve par une série de raisonnements d'une grande 
justesse. 

— Nous avons pour principe, me dit-il, de payer 
cher nos ouvriers et de nous les attacher, non par la 



CINCINNATI 309 

reconnaissance, — cela ne paye pas ! — mais par 
l'intérêt, ce qui est plus sérieux en vérité. 

c Et voici comment nous procédons. 

« Quand la maison se fonda, en 1837, nous prê- 
tâmes de l'argent à nos ouvriers, à 4 0/0 — ce qui 
est peu, vous le savez, en Amérique — pour leur per- 
mettre d'acheter des actions de la fabrique et ainsi 
les intéresser à sa prospérité. Les actions étaient 
alors très bas, puisque nous débutions, et ce fut une 
bonne affaire pour eux. Ils ne risquaient rien, d'ail- 
leurs, car M. Procter leur garantissait personnelle- 
ment pour l'avenir le rachat de ces actions au prix 
qu'ils les avaient payées. 

€ Mais comme, à présent, les actions coûtent trop 
cher, nous avons, depuis seize ans, changé de sys- 
tème : nous faisons participer nos ouvriers à nos 
bénéfices. Tous ceux qui gagnent annuellemeni 
1,500 dollars et au-dessous reçoivent, à lafm de l'an-^ 
née, une part proportionnelle à leur salaire. Le total 
de ces parts équivaut à 20 0/0 des bénéfices de la 
fabrique. 

« Si, pour une raison quelconque, un ouvrier ne 
louche pas sa part de dividende — s'il quitte la fa- 
brique ou s'il meurt, — elle va à la caisse de retraites 
ouvrières que nous avons fondée. 

î Nous avons créé aussi une caisse de secours en 
cas d'accidents. Cette caisse, alimentée par les coti- 
sations ouvrières, paye à l'ouvrier ce que ses res- 
sources lui permettent de payer, et la fabrique y 
ajoute ce qui est nécessaire pour parfaire le salaire 
total de l'ouvrier, durant toute sa vie si le cas l'exige. 
En un mot, un ouvrier victime d'un accident à 
l'usine touche, quoi qu'il arrive, son salaire intégral. 



1 

310 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE^ORLÉANS ] 

par la collaboration de la caisse ouvrière et de la \ 

caisse patronale. » \ 

Je crus devoir féliciter M. Gamble de ses sentiments l 

humanitaires et si pratiques. \ 

Il protesta : \ 

— Pratiques, oui, peut-être; mais pas humani- \ 
taires !... Tout ceci n'est pas de la charité. Nous vou- j 
Ions, au contraire, que lorsqu'un ouvrier reçoit son | 
chèque, il se dise qu'il l'a gagné par les économies j 
qu'il a su apporter dans la fabricai ion, par le soin qu'il \ 
a donné aux machines, par le temps qu'il a économisé J 
dans son travail. Il n'y a pas de meilleure façon d'in- \ 
téresser l'ouvrier à la maison qui l'emploie, ni de le ] 
rendre consciencieux et digne. A présent, si nous ^ 
avions l'air de lui reprocher ou seulement de lui | 
faire sentir ce que vous appelez notre générosité, il re- J 
fuserait d'accepter son chè(|uel 

Le joli flegme, le sang-froid de mon interlocuteur • 

soulignaient le réalisme de ces doctrines. '\ 

— Nous avons encore imaginé autre chose, conti- j 
nua-t-il : c'est une banque, dépendant de la fabrique i 
et qui fait partie de nos bureaux, où les employés et j 
les ouvriers mettent leurs économies pour se faire j 
bâtir de petites maisons. Beaucoup y laissent fructifier | 
leurs dividendes. Songez qu'un ouvrier qui gagne J 
50 francs par semaine louche au bout de l'année un J 
dividende de 300 francs, sur lequels il laisse 10 dol- \ 
lars à la caisse de secours. S'il a été économe, au i 
bout de quelques années, il a de quoi se construire un j 
petit « home d ! i 

— Quel est le salaire moyen de vos ouvriers? \ 

— De 225 à 250 francs par mois. Beaucoup gagnent j 
davantage. Mais des gamins de quatorze ans ont \ 



ClMGlNiNATl 311 

30 francs par semaine, et des fillettes de quinze ans 
touchent 100 francs par mois. Et tout le monde tra- 
vaille dix heures par jour. 

— Je n'ai pas besoin de vous demander si vous 
n'avez jamais eu de grève I 

Il rit, et répondit : 

— Justement ! Tant d'années de tranquillité, de con- 
tentement de ceux qui travaillent autour de vous, cela 
valait la peine de faire ce que vous appelez des sacri- 
fices, et qui n'en sont pas. au contraire f j'insiste; car 
nous avons la preuve que nous y gagnons en économies 
et en production de travail. C'est un simple calcul 
que nous avons fait, — une affaire, pas autre chose! 



COMMENT ON VOYAGE 



'i 



Trains américains. — Les pullmanns ne méritent pas leur répu- 
tation. — Promiscuité choquante. — Le parlor-car, wagon 
idéaL — Le restaurant du pullmann. — Le buckwheat-cake 
et le grape-fruit. — Le filtre des wagons. — Un verre qu'on 
ne lave jamais. — Fraternité exagérée des conducteurs de 
trains. — Le coucher. — Le réveil. — Les nègres. — Poli- 
tesse spéciale. — La casquette de voyage inconvenante. — 
L'ôterou mourir de faim. — Organisation pratique du service 
des bagages. — L'arrivée. 



L'Amérique est le pays du monde où ron voyage le l 
plus. Aussi est-il intéressant de savoir comment ce \ 
peuple pratique entend le confort en voyage. \ 

Vous savez déjà qu'il n'y a qu'une classe de ] 
voyageurs. Mais, grâce aux pullmanns, aux parlor- 1 
cars, aux drawing-rooms, aux state-rooms, les difle- \ 
renls publics tendent à se séparer de plus en plus. | 

Tous les wagons — très longs — sont à couloirs, i 
On peut circuler d'un bout à l'autre de tous les trains. 1 
Les sièges sont des banquettes de velours rouge à \ 



COMMENT ON VOYAGE 3ia< 

dossiers pour deux personnes, alignées de chaque- 
côté d'un passage qui assure la circulation facile. Si 
l'on se trouve à deux sur ces banquettes, on est assez 
mal. Les dossiers sont à renversement, on peut à 
volonté les placer dans le sens de la marche ou à 
l'inverse. 

Un autre système de wagons, qu'on appelle les 
parlor-carsj réalise l'idéal du confortable pour les 
voyages de jour. On y paye naturellement un supplé- 
ment. Ce sont de longs compartiments très luxueux,, 
de 10 ou 12 mètres de long, aux épais tapis, qui con- 
tiennent vingt-quatre moelleux fauteuils de velours^ 
de la couleur des tapis, saphir ou vieil or, placés sur 
deux rangs. Ces fauteuils, qui sont à pivot, permet- 
tent de se retourner dans tous les sens, de suivre la 
vie du wagon et la variété des paysages. 

Puis il y a les wagons Pullmann proprement dits,, 
d'une vingtaine de places chacun. Chaque voyageur 
y a sa banquette de velours à lui, pendant le jour, et 
son lit la nuit. Dans la journée, le lit supérieur s'en- 
castre dans l'épaisseur des parois bombées du wagon, 
et devient complètement invisible, comme dans nos 
wagons-lits français; le lit inférieur est composé des 
deux banquettes qui se font face. 

A côté de ces dortoirs publics que sont les vrais 
pullmanns et qui, il est vrai, ne sont pas très chers, il 
existe quelques compartiments privés pour deux ou 
quatre personnes {siaie-rooms, drawing-rooms), qui 
ressemblent beaucoup à nos wagons-lits, mais sont 
beaucoup plus coûteux. 

Je n'aime pas du tout ces dortoirs ambulants dont 
j*ai parlé plus haut. Les Américains en sont très 
orgueilleux. Je ne conçois pas leur fierté. Nos wagons- 

27 



^14 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉAiNS 

iits sont dix fois plus confortables, plus agréables, 
plus décents, plus hygiéniques que les puilmanns. 

Quand, vers neuf heures du soir, les lits ont été 
préparés par le nègre — car ce sont exclusivement 
des nègres qui sont chargés du service des puilmanns, 
— il accroche à une tringle un long rideau, verdâtre, 
■qui se ferme intérieurement par des boutonnières, et 
qui tombe du plafond sur le plancher. Il s'agit alors 
de se déshabiller I Dur problème. L'espace qui sépare 
le lit inférieur du lit supérieur est si restreint qu'il 
est impossible de s'asseoir sur le lit du bas. Il faut 
donc se dévêtir le plus possible dans le couloir commun, 
sauf à achever le déshabillage, étendu sur sa cou- 
chette. Mais quelle gymnastique, quelle souplesse, 
quelle ingéniosité cela demande I 

Les femmes se trouvent dans la même obligation. 
<3u'on y songe ! Si les hommes ne se gênent pas pour 
se dévêtir jusqu'au tricot, elles sont tenues à plus de 
réserve. Alors, les voilà qui s'enfouissent derrière le 
rideau vert qui se gonfle comme une voile et inter- 
cepte le passage, se déchaussent, retirent leur cor- 
sage, puis, vêtues d'une matinée, se glissent, avec un 
peu de gêne, jusqu'à la toilette d'où on les voit bientôt 
revenir, la natte dans le dos, puis disparaissent défi- 
nitivement derrière le rideau. 

Cette promiscuité, qui ne choque pas autrement 
les hommes, doit, il me semble, gêner énormément 
les femmes. D'autant qu'il arrive souvent qu'un 
homme est placé dans le lit supérieur. 

Chaque lit peut être habité par deux personnes. Tai 
vu un jour deux gros hommes et deux grosses femmes 
trouver moyen de se déshabiller et de se cou- 
cher làl 



COMMENT ON VOYAGE 315 

Le nègre va et vient, monte sur son tabouret, 
voile la lumière des lampes. 

De derrière la toile sortent de vagues murmures; des 
gens sifflent des airs avant de s'endormir; on entend 
encore quelques gloussements, quelques rires étouffés, 
et bientôt il n'y a plus de vivant que les ronflements, 
le roulement du train et les sifflets de la locomotive. 

Dès sept heures du matin, quelquefois plus tôt, les 
gens commencent à se lever. Les uns vont prendre 
leur premier déjeuner dans le wagon-restaurant, les 
autres mangent leurs propres provisions. 

Le déjeuner des pullmanns est recommandable. 
Et, surtout, on y sert ces deux mets délicieux qui^ à 
eux seuls, me font regretter l'Amérique : le grape- 
fruit et le buckwheat-cake. Le grape-fruit est une 
sorte d'énorme orange, un peu amère, à la pelure 
jaune-citron, qu'on coupe en deux, qu'on saupoudre de 
sucre, et qu'on mange, découpée en morceaux, à la 
cuillère. Qu'aimais-jedonc si fort dansle grape-fruit f 
On me l'avait traduit par : pamplemousse, fruit dont 
il diffère très peu. Est-ce le mot français, si joli, qui 
entra dans ma mémoire d'enfant avec les paysages 
ensoleillés des îles tropicales, est-ce le jus bienfai- 
faisant du fruit qui m'avait ravi dès le premier jour? 
mais, en voyage, je demandais au nègre, chaque ma- 
tin, du pamplemousse, et je goûtais le fruit savoureux 
avec une gourmandise d'explorateur au désert. 

Le buckwheat-cake est une sorte de beignet de 
farine de sarrasin, que les cuisiniers nègres réussissent 
jusqu'au chef-d'œuvre. On le sert brûlant, tendre, 
doré, on le couvre de beurre frais, et on le baigne 
dans une mer de sirop d'érable. 



"316 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

Quand je dis tout le mal que je pense et que mon 
estomac m'ordonne de penser de la cuisine améri- 
caine, je me souviens avec miséricorde et reconnais- 
sance de ces deux plats nationaux du Nouveau Monde 
qui me firent oublier bien des maux... 

Ceux qui mangent leurs propres provisions ne con- 
naissent pas ces délices. Dès sept heures du matin, 
ils déballent des viandes copieuses, des fruits. Ceux 
que je rencontre aujourd'hui sont des Allemands 
de Cincinnati. Ils mangent lentement, comme 
chez eux, les femmes faisant tous les frais de 
la conversation, les hommes ne cessant de mastiquer 
et prenant les meilleures parts. Leur panier est 
inépuisable. Tout y est rangé, enveloppé avec un 
soin méticuleux ; les femmes ont tout prévu. Quatre 
personnes mangeront sans cesse, tirant de ce panier 
des trésors intarissables. Mais il leur faut leur bois- 
son ordinaire, du café au lait. Ils ont une marmite 
vide et des tasses. Ils font remplir la marmite de café 
par le nègre et ne manqueront ainsi de rien. Le bruit 
de leur conversation me réveille et, à cette heure 
matinale, l'odeur de leurs victuailles m'écœure. 

Dans chaque voiture de chaque train, il y a un 
filtre avec de l'eau toujours fraîche et même glacée. 
Mais il n'y a qu'un seul verre, qui sert à tout le monde 
et que je n'ai jamais vu rincer. Que de fois pourtant 
je l'ai guetté durant ces longs trajets où l'on n'a rien 
à faire que de regarder autour de soi. Employés, 
nègres, marchands de journaux, voyageurs, tout le 
monde y boit sans dégoût. C'est là de la vraie frater- 
nité. 

D'ailleurs, cette fraternité universelle se complique 



COMMENT ON VOYAGE 317 

d'un véritable sentiment d'égalité quejen'ai vu qu'ici. 
Les employés de chemins de fer, qui sont ceux que j'ai 
le plus souvent observés, ne se considèrent pas du 
tout comme les serviteurs du public, ainsi que cela 
se passe dans notre vieille Europç. Dans les pull- 
manns, par exemple, le matin ils s'emparent les pre- 
miers des lavabos, et vous disent froidement si vous 
arrivez à ce moment : « Attendez un instant I > 

Les conducteurs viennent s'asseoir dans les fau- 
teuils à côté des voyageurs, comme des touristes 
désinvoltes, les mains dans les poches, les jambes 
croisées. Combien de fois ai-je vu des voyageurs 
debout et des employés assis dans le salon des fu- 
meurs ou V observation-car, les pieds sur les ban- 
quettes de velours, mâchonnant leur cure-dent ou 
leur cigare, la casquette en arrière, sans penser un 
instant à se déranger ! 

Au bout de quelques heures de voyage, l'employé 
est en effet devenu l'ami intime de certains voyageurs. 
Même, j'ai cru m' apercevoir que, dans la très grande 
majorité des cas, les Américains étaient flattés des pri- 
vautés que prenaient avec eux les employés. J'en ai 
vu les saisir à bras-le-corps, pour jouer, et s'asseoir 
sur le bras de leur fauteuil. Ils paraissaient consi- 
dérer comme une faveur que le conducteur ou le garde- 
frein vinssent causer ainsi avec eux et plaisanter. Ils 
abandonnaient aussitôt ou leur journal, ou leur 
revue, ou leur conversation. 

Nous sommes loin ici de la morgue anglaise ou de 
la condescendance protectrice des voyageurs français 
de première classe. Je me suis souvent demandé à 
quoi pouvaient tenir ces façons et s'il fallait y voir un 
véritable sentiment égalitaire raisonné. En fait, c'est 

Î7. 



318 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS 

cela. Tous ces gens sont égaux. Ils sortent du même 
monde, ont reçu la même éducation, gagnent plus ou 
moins d'argent, ce qui ne suffit pas à créer entre eux 
une différence. L'Amérique est un pays trop neuf 
pour qu'on puisse comparer ses mœurs à celles de 
nos vieilles contrées d'Europe. Ici, tout est en for- 
mation. C'est un vaste campement de pionniers où 
tous font leur besogne, les uns dans les échoppes, 
les autres dans les magasins, les mines ou les usines. 

Et comment songer à établir une hiérarchie entre 
ces individus ? La fortune américaine est semblable à 
une immense roue, animée d'un perpétuel mouve- 
ment. Tel qui se trouve aujourd'hui au sommet sera 
demain à demi écrasé par son formidable entraîne- 
ment. Le conducteur de train sera dans dix ans le 
millionnaire de Pueblo, tandis que le riche marchand 
àe Denver, ruiné par de malheureuses spéculations, 
réédifiera sa fortune en se livrant à un métier ma- 
nuel. Il n'y a pas et il ne peut y avoir de hiérarchie 
entre ces individus. En fait, tous sont égaux. Ils le 
sentent, ils le savent. Et ils le sont, en général, par 
la force et l'énergie. En tout cas, ils le paraissent à 
Foeil du physionomiste. Qu'ils soient bruns comme 
les Irlandais, ou blonds comme les Danois, c'est la 
même volonté directe et tenace qui est inscrite dans 
leurs têtes osseuses. 

Le matin, au réveil, je m'intéressais à observer les 
physionomies. Encore toutes embarbouillées de som- 
meil, les figures apparaissent plus primitives et plus 
brutales : dans l'œil dur, le menton, les maxillaires 
volontaires, se condensaient l'expression foncière, 
les signes caractéristiques de l