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NOS
PETITS ALSACIENS
CHEZ EUX
NOS PETITS
ALSACIENS
CHEZ EUX
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NOTES ET SOUVENIRS D'ARTISTE
PAR
P. KAUFFMANN
PREFACE
PAR
HENRI WELSCHINGER
DE l'institut de FRANCE
LIBRAIRIE GARNIER FRERES
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
PARIS
Je dédie ce livre aux enfants
du beau pays de Trance pour
leur faire connaître les enfants
de r Alsace.
P. K
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! PUBLIC LIBRARY
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L est une histoire plus an-
cienne que l'art d'écrire,
Sussi; s^nçienne que la pa-
Vrà l,e':> e'èot la tradition.
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haxyiri. 'Âii. hQmpies, elle a pour conser-
; và iéiji-'et.poirti'OKgane le peuple, pour
i'têiiioîà ê. .léè islècles, pour garantie de
son authenticité son existence même. C'est la voix lointaine des aïeux, le dernier écho du
passé. Simple, naïve, crédule, éprise du merveilleux comme l'enfance et comme le furent
tous les peuples en leur jeunesse, elle a puisé ses premières inspirations dans la nature,
car c'est à la nature qu'elle emprunte sa poésie et sa grandeur. Elle n'est pas l'histoire,
et pourtant, souvent elle explique la vie d'un peuple mieux que l'histoire.
Chaque peuple a sa tradition : l'Alsace possède la sienne, qui se perpétue par ses
légendes et ses coutumes populaires.
Selon ses vieux récits, cet immense et magnifique bassin, si majestueusement en-
cadré par l'enceinte granitique des Alpes du Jura, des Vosges et des monts de la Forêt-
Noire, aurait été une mer immense. Les sommets des montagnes, émergeant des eaux,
auraient formé une ceinture d'îles peuplées de navigateurs hardis, fils des dieux sans
doute, qui attachaient leurs nefs grossières à d'énormes anneaux rivés dans le roc ; et
ces anneaux, derniers vestiges d'un passé fabuleux mais glorieux, des anciens préten-
daient les avoir vus, ou avoir connu de plus anciens qu'eux-mêmes qui les avaient vus.
Interrogez les montagnards du Tœnnikel, près de Ribeauvillé, ceux de Barr ou du
pays de Dabo, les habitants de Gueberschwihr, de Pfaffenheim, de Schauenberg ; fran-
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chissez le Rhin, questionnez ceux de Brisgau, ils vous indiqueront d'une main ferme
et d'une voix assurée telle large anfractuosité des Vosges qui servait de havre à leurs
fabuleuses barques, tel plateau escarpé où ils déposaient leurs marchandises et leurs
armes. Ils vous raconteront par quel prodige précis les flots furent chassés, et comment,
là où il y avait une mer, apparut une vallée qui allait devenir l'ime des plus belles, des
plus fertiles et des plus enviées du monde.
.>ïi>'S Un de ces hommes préhistoriques, géant de force surhumaine, vaincu et fait pri-
^^i(!^ sonnier, aurait racheté sa liberté et sa vie en rompant la digue qui, du côté du nord,
•;^>A>>.::' retenait les eaux. Il se plaça au miheu des rocs ; de ses bras puissants, il les disloqua et
i;\$^\v. ^^^ rejeta au loin, livrant passage à un courant tumultueux qui, se rétrécissant à mesure
:"^f.^<.;{<. que l'immense bassin se vidait, serait devenu le Rhin.
Ainsi seraient sortis des eaux, comme la déesse de la Beauté, la noble et fière Alsace,
les pittoresques pays de Bade et du Palatinat... Légende qui repose sur un fond de
L<::-{^:v;' vérité scientifique. Mon éminent et savant ami l'historien Henri Welschinger, vient
- ■^ de nous en dire le merveilleux ; la géologie confirme l'existence très ancienne, mais
très certaine, de cette méditerranée alsacienne.
Des bancs énormes de coquillages et de détritus marins ont été mis au jour par le
marteau et la pioche des géologues. Un peu partout, à Eguisheim d'abord, puis près
de Bollwiller, dans une grotte d'Obemai, et ailleurs encore, des ossements et même des
squelettes entiers ont été exhumés, au milieu de fragments de poteries, de haches en
silex et de débris d'animaux depuis longtemps disparus.
Mon but n'est pas de décrire ici la vie historique de l'Alsace : je veux simplement
•■•?4-^vil essayer de fixer ce qui, de ses antiques traditions, a survécu dans ses couttmies en-
^}'fA fantines. Je voudrais saisir, afin de les conserver, ces rites populaires, joie de la jeunesse
qui les prend comme un amusement, alors qu'ils ont pourtant (en tous pays d'ailleurs)
une signification profonde. Dans ces manifestations juvéniles se révèle déjà l'âme
d'un peuple...
Mais avant .dp .commencer jic» .chapitres, je tiens, mes chers amis, à citer dans ce
recueil, le touchajt^.episdde, U .'prenlteç acte, dirai-je, de la reprise du territoire alsacien
par nos valeureuses troupes .françaises : c'est la première classe en langue française dans
l'Alsace. . •; '.■;■:: :'■;
Elle s'est ouverte, à . Masçe-vawx, chef-heu de canton du Haut-Rhin, à ime cinquan-
taine de kilomètres de" Çûlmà r^'p.e ïùt.çimple et émouvant.
Les écohers, vêtus de leurs habits des dimanches, s'étaient placés à leurs pupitres. Le
maître d'école à la dure allure germanique était remplacé par un soldat-instituteur, im
sous-officier français en tenue, un vrai fils d'Alsace qui tranquillement prit place à la
chaire. Il s'adressa en dialecte alsacien à ses élèves ; ce fut im joyeux éclat de rire des
enfants qui n'entendaient plus l'âpre langage germanique. La première leçon ne porta
que sur un thème, une phrase d'abord parlée, qu'à tour de rôle sur le tableau noir, puis
sur les cahiers, les enfants inscrivaient pieusement et avec quel enthousiasme :
« La France est notre Patrie, vive la France I »
Pas une faute d'orthographe ! Les petits Alsaciens de Massevaux prouvèrent ainsi
qu'Us connaissaient par coetu' l'adorable formule.
Et les grands-pères, aux écoutes eux aussi, aux abords de l'école, se rappelaient avec
une émotion devenue très douce. Le vieux maître parlant pour la dernière fois en
français, aux petits Français d'Alsace...
P. KAUFFMANN.
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D'après une antique légende du Tœnnikel, près Ribeauvillé, dans la nuit qui
terminait chaque siècle, le vieillard, le plus sage et le plus pur, était merveilleu-
sement transporté sur le lac de la vallée, tandis qu'autour de sa barque, sous les
rayons d'une lune mystérieuse, se pressaient des cygnes nombreux aux plumes de
neige.
Ce vieillard entrevoyait, dans le cristal limpide des eaux, la belle Alsace avec
ses villes et villages, ses églises et ses vieux châteaux, et restait plongé comme en
extase, dans l'admiration de ce spectacle incomparable.
S'inspirant de cette belle légende, M. Kauffmann représente le vieillard pensif
assis dans une barque, entouré de cygnes et voyant dans la claire profondeur des
eaux, la cathédrale de Strasbourg et celle de Thann, le mont Sainte-Odile, les
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châteaux de Barr, Ribeauvillé, Hohkœnigsbourg, Dreystein, Birkenfels, Scharrach,
les sapins gigantesques des Vosges, les rochers, les vallées et les monts de la
Schlucht, des Trois-Épis, du Dabo, du Hohbarr, du Donon, le ruban d'argent du
Rhin, les villes d'Alsace avec leurs vieilles maisons et leurs églises au clocher fin
comme une aiguille, les villages et les bourgs pittoresques.
Derrière ce vieillard, qui ne peut se lasser d'admirer un tel tableau, se dressent
d'énormes rocs où sont fixés de grands anneaux de fer auxquels les navigateurs du
vieux Monde attachaient, dit-on, les câbles de leurs navires.
Et sur l'horizon, s'élevant doucement, la lune éclaire les montagnes voisines et
leurs sinuosités charmantes. Paysage de rêve sans doute mais paysage dont cependant
nous avons connu les attraits enchanteurs !
La cathédrale de Strasbourg, le Rhin, les vieux châteaux, les maisons gothiques,
les villages riants, les bourgs anciens ne sont-ils pas toujours restés dans notre
mémoire ?
Or, voici qu'un artiste à l'âme de poète, né dans cette Alsace enchanteresse, en
fait reparaître à nos yeux les scènes les plus exquises. Il nous décrit la légende du
Tœnnikel, telle que nous l'ont transmise les vieux livres du pays.
Dans les diverses localités du Bas et du Haut-Rhin, il nous montre les mœurs
populaires de la Vie alsacienne où les enfants occupent la première place. Il dépeint,
en connaisseur et en amateur instruit, leurs divertissements, leurs jeux, leurs joies,
leurs douleurs, leurs usages et leurs coutumes, depuis les fêtes du jour de l'an jusqu'Ã
celles du Christkindel, et n'oublie aucune de leurs traditions. Il y révèle l'âme d'un
fils d'Alsace et le goût d'un artiste, épris de beauté et respectueux des souvenirs
d'autrefois.
Ce ne sont pas seulement les enfants qui se plairont à feuilleter et à lire ces
pages charmantes, ces dessins si fins, si vrais, si pittoresques ; ce sont leurs parents,
qui, non sans émotion, verront revivre fout d'un coup ce
Ci^ qui demeura parmi leurs meilleurs et leurs plus fidèles
^^^-. souvenirs.
C'est un nouvel hommage que P. Kauffmann rend
à notre chère Alsace, à la veille du retour de cette
province dans le giron français, et cet hommage est
pour nous une joie sans pareille.
HENRI WELSCHINGER
De l'Institut de France.
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LES BAISERS ET SOUHAITS DE NOUVEL AN DANS LES RUES
COSTUMES D'OBERSEEBACH
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E sol est couvert du resplendissant manteau de neige qui ne
le quitte guère de tout l'hiver. Il fait très froid, mais le petit
Alsacien n'y prête nulle attention : l'hiver est toujours rude
dans nos campagnes d'Alsace. Le gel et la neige ont leur
poésie : ils sont prétextes à des amusements qui, pour être chaque année
les mêmes, n'en ont pas moins de charmants agréments. Ah ! les boules
de neige ! les bonshommes de neige !...
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LES SOUHAITS AUX GRANDS PARENTS (COSTUMES DES ENVIRONS DE STRASBOURG J
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Le jour n'a pas encore dissipé les brumes argentées de l'aurore du
premier janvier que, de tous côtés, les volets se sont ouverts plus tôt
que de coutume, claquant joyeusement contre les murs. Des bambins qui
n'ont pas beaucoup dormi, franchissent d'un bond le seuil de la porte et
s'élancent à travers les rues du village. Ils s'ébattent et piaillent comme
une volée de moineaux. Et partout c'est le même cri. Chacun dans son
souhait cherche à devancer son voisin :
— Bonjour, Suzel ; bonne année !
— Bonjour, Frantz, et bonne santé, toi aussi !
Et les chers petits courent les uns vers les autres, s'embrassc'it "Ã
grands bras ", se quittent bien vite, appelés par l'apparition de nouveaux
amis ; se reprennent joyeux, bruyants, heureux de vivre et de commencer
dans la gaieté la nouvelle année, dont ils attendent tant de bonnes choses.
Les grands -parents n'ont pas été oubliés : garçons et fillettes, des
fleurs sur les bras, les mains chargées de gâteaux, ont devancé leur
réveil, et le compliment appris avec tant de soin a été débité avec un
sérieux et une émotion qui touchent vivement " bon papa et bonne
maman". Ils se revoient, les bons vieux, enfants eux-mêmes, remplissant
le même pieux devoir envers les parents qui dorment maintenant dans le
petit cimetière sous la neige. Et ils songent que, bientôt, ils iront les
rejoindre et que les têtes enfantines grisonneront à leur tour; et ils ont,
au milieu de leurs sourires, un mot de tendresse et de mélancolie pour
rappeler les devoirs de la vie à ceux qui, grâce à leur âge, n'en ont encore
goûté que les douceurs et les réjouissances.
De bonnes vieilles traditions subsistent, qui rehaussent de leur éclat
mystérieux ces scènes familiales. Vous avez tous entendu parler de ces
trois rois mages qui, des profondeurs de l'Orient, guidés par une brillante
étoile vinrent prosterner leur majesté et déposer leurs présents au pied
de l'Enfant né sur la paille entre le bœuf et l'âne. Mais vous ignorez
leurs noms ! Plus heureux que vous, vos frères les connaissent, ce sont :
Caspar, Melchior, Baltazar^^K On n'en parle jamais qu'avec un grand
respect, de ces trois puissants monarques, qui eurent la gloire et le
bonheur de contempler les premiers le sourire du divin Sauveur.
(1) L'auteur respecte dans son récit l'orthographe alsacienne de certains noms propes; c'est ainsi qu'il écrit Caspar,
Mtlcbior et Baltazar, au lieu de Gaspard. Melchior et Balthasar, (N. de l'E.)
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LA COMPLAINTE DES TROIS ROIS MAGES
COSTUMES DU CANTON DE BRUMATH
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Lorsque vous irez en Alsace, on vous montrera au-dessus de maintes ?û-^<^
portes les trois lettres : C M B ; ce sont les initiales des rois mages, ?'^^$<?
Chacun d'eux tient dans sa main gauche un long bâton qui re-
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Elles préservent la maison de l'incendie et promettent à ses habitants le
bonheur.
Je ne vous dirai pas que la galette qui perpétue le souvenir des rois R^itSs
mages ne contribue pas à la séculaire popularité des Caspar, Melchior ^^û
et Baltazar,.. ; l'humanité, même à ses premiers pas, se plaît à rappro- ^^-t^
cher le réel du merveilleux. Souvent l'un soutient l'autre dans la mémoire ^î§
des hommes. ©>S>>:
Il faut que cette bienheureuse et succulente galette soit répartie ^^t^$i
entre tous, puisque Jésus est né pour tous les hommes. Or, il est dans WM^.
chaque village, hélas ! des pauvres petits qui seraient privés de cette :^i:i?^^
friandise ; la date du 6 janvier, l'Epiphanie, loin d'être pour eux un jour liv-.-Àv
de fête, ne ferait que leur rappeler l'indigence de leurs parents, et la joie ^^^v
.^„ . ... ,
des autres leur serait un crève-cœur. Pourquoi donc n'auraient-ils pas Sl^^l-
leur part du gâteau des rois mages ? Parce qu'ils sont pauvres ? Mais -^^
l'Enfant de Bethléem ne l'était-il pas plus qu'eux encore, lui qui n'eut pas P^^
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même un berceau ?... Ils n'ont pas eu le temps de se poser pareille
question. La tradition répare cette injustice. [¥•^=^|;
Le sort va designer parmi eux trois rois mages, et ces trois person- iSv^^;
nages, affublés de costumes bariolés, qui ne rappellent que de très loin j^i^^H=
les somptueux vêtements de Caspar, Melchior et Baltazar, iront, de ;Ma<|
porte en porte, pénétrés de leur importance, escortés de leurs camarades, ::<>.-^
solliciter la générosité des riches. ïc^Mi
vc.vjr.
présente le sceptre. Deux de ces bâtons sont surmontés l'un d'une petite '3^:
étoile, l'autre d'un croissant ; celui du roi d'Orient, le troisième bâton, ?^f^.
supporte une énorme étoile formant lanterne éclairée à l'intérieur par -sM^
une modeste chandelle : ce n'est certainement pas l'éclat inaccoutumé -vltMJ:
de l'étoile qui entraîna les rois mages vers Bethléem, ^jV^>
IJ^'^^ Dans certains villages, cette étoile est mobile autour du support qui ^^^l
fixe la chandelle intérieurement ; elle tourne sur elle-même, au moyen
d'une petite manivelle, à laquelle s'accroche une ficelle actionnée par
l'un des rois mages.
La petite caravane annonce sa venue par des chants : c'est généra-
lement le roi nègre, nègre grâce à une épaisse couche de suie sur le
., ...■■.... ,:iS>i^-ï0ir.-»:&A<iS}rsi^^
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visage et sur les mains, qui débite la naïve complainte. Suivie des petits
camarades, réjouis et fiers d'une mascarade dont leur gourmandise
escompte le profit, la troupe s'arrête de porte en porte et il faut que
l'habitant soit bien indigent pour que l'huis reste fermé.
« Voici, dit la complainte qui s'est conservée en dialecte alsacien,
« voici qu'il vient du fond de l'Orient trois rois mages : Baltazar de la
« Grèce, Melchior du royaume de l'Est, Caspar du pays des Huns,
« Dieu veuille nous faire la grâce de vivre la nouvelle année en joie !
« Nous sommes les trois saints mages de l'Orient.
« Nous tenant par la main, nous sommes arrivés devant la maison
« d'Hérode, qui regardait par la fenêtre'*'. Il nous dit:
« — Où allez-vous comme ça ?
« — Nous allons à Bethléem, où doit être né notre Seigneur le
« Christ.
« — Et pourquoi le roi du milieu est-il si noir? — Parce que c'est
« le roi des Mores.
«. Alors nous montons sur la montagne où l'étoile resplendit dans la
« maison. Nous entrons dans l'étable et trouvons le Petit Enfant tout
« nu, couché dans une crèche. Puis Marie le prit sur ses genoux et Joseph
« se dépouilla de sa chemise dont Marie fit trois langes...
« Mais l'Étoile tourne, tourne, tourne ! Il faut que nous allions plus
« loin avant qu'il fasse tout à fait nuit. »
Et les bonnes gens, Ã qui ce chant s'adresse comprennent l'invitation.
Ils déposent leur offrande entre les mains de l'un des rois, ou entre celles
du camarade que leur majesté dédaigneuse de ce soin vulgaire a chargé
de recueillir le fruit de la collecte.
Au début de la tournée, les rois mages gardent un imperturbable
sérieux. Mais à mesure que leur cortège grossit, que les quolibets des
camarades chatouillent leurs oreilles, que l'escarcelle se remplit, le royal
trio oublie sa dignité. Tantôt c'est un bambin goguenard qui a raillé le
(1) Amusante allusion au passage de l'Évangile selon saint Matthieu où il est dit que les Mages venus à Nazareth
ne voulurent pas dénoncer au roi de Judée l'Enfant qu'ils venaient d'adorer.
L'Écriture ne fait aucune mention de ces trois personnages, aussi certains auteurs ont-ils supposé que c'étaient les
trois rois de l'Arabie Heureuse dont les reliques auraient été transférées à Cologne.
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costume de l'un ou la face noi-
râtre du moricaud ; tantôt c'en est
un autre qui tourne en dérision
l'accent nasillard du chanteur, et
parfois après les lazzis, on en
vient aux coups. La "Marche Ã
l'Étoile " dégénère en bataille, au
grand dommage des couronnes
en papier doré, des écharpes,
des manteaux multicolores et,
d'avance, troués. Les insignes de
la royauté roulent dans la neige,
la lanterne s'éteint dans le ruis-
seau et la quête. est interrompue
en plein succès...
Pour les autres jours, restent
les jeux appropriés à la saison.
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SORTIE DE CLASSE — LES GLISSADES
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La glace et la neige en fournissent les seuls éléments. Mais quelles
bonnes glissades le soir, après l'école, ou le jeudi lorsque les devoirs
sont terminés et les leçons apprises en hâte, afin de se ménager une
pleine après-midi de liberté !
Quelles enragées batailles à coups de boules de neige, quels magni-
fiques bonshommes en neige, modelés par des mains inexpérimentées
peut-être, mais souvent avec un étonnant instinct de la caricature !
Les boules de neige durcie pleuvent sur le bonhomme ; quels éclats
de rire, quels cris de triomphe, lorsque son chapeau, son nez et sa tète
s'écroulent sous le choc des projectiles !... La nuit met fin à la bataille,
il ne reste qu'un tronc difforme qui achèvera de fondre aux premiers
rayons du soleil.
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,,., ÉVRIER, le mois du carnaval. Partout, dans les villages
''^' comme à la ville, on le célèbre joyeusement. Les fillettes
se déguisent en bergères, en amours, en cantinières : les
garçons en soldats, en pierrots, en diables. On parcourt les
rues en gambadant autour de la cavalcade.
Dans certaines villes, à Mulhouse notamment, dans la matinée du
mardi gras avait lieu le rappel du landsturm. Vous devez tous main-
tenant savoir ce que c'est que ce landsturm : c'est, pour les Allemands,
la réserve de l'armée territoriale, qui, en cas de guerre, ramasse tout
ce qui peut être susceptible de porter les armes depuis l'âge de 17 ans
jusqu'à 55 ans et même plus loin. En France cela ne se fait pas, mais
les Boches, pour qui la masse n'est que de la chair à canon peu esti-
mable, ramassent tout ce qu'ils peuvent.... Alors, par ironie, les Alsaciens
qui, je vous l'ai dit, sont très frondeurs, imaginèrent un rappel de
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En bien des localités, le lendemain du mardi gras, jour des Cendres,
Carnaval, déchu de sa gloire éphémère, est, au milieu d'une ronde,
incinéré solennellement sur la place publique.
A Thann, la malheureuse ville bombardée par les Allemands, il y a
quelques années encore, l'exécution de ce roi d'un jour prenait une forme
dramatique qui donnait lieu à des accidents si fréquents à cette époque
de l'année que les autorités durent l'interdire. Les jeunes gens réunis dès
le matin du mercredi des Cendres, choisissaient celui de leurs compa-
gnons dont l'air ahuri et déprimé témoignait d'une journée trop copieu-
sement arrosée. Ils s'emparaient de lui et retendaient sur une échelle
dont les barreaux étaient garnis de paille. Le pauvre diable, incapable
de résister, bercé sur les épaules de ses camarades qui lui faisaient faire
le tour de ville, tombait dans une douce somnolence, d'où le tirait un
bain, souvent glacé, dans la rivière. Inutile de dire qu'on se contentait de
l'y plonger rapidement, et qu'on le repêchait au bout de quelques se-
condes. Rarement il échappait au rhume de cerveau, quelquefois il y
gagnait une bonne bronchite. En Alsace, comme partout, souvent « cet
âge est sans pitié ».
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tambours composé de gamins, de jeunes gens, d'hommes de tout âge
déguisés de la façon la plus abracadabrante possible, c'était tout ce que
vous pouvez vous figurer de plus drôle. Ils s'équipaient de tambours ^-î^^
réglementaires, de tambours d'enfants, de caisses de bois, de seaux,
d'arrosoirs, que sais-je, et, groupés, une soixantaine de tapins parcou-
raient les rues de la ville en battant le rappel réglementaire. C'était \s^t
l'appel pour la cavalcade qui devait défiler dans l'après-midi. Rien de >C?:'
plus "tordant" que cette promenade matinale, surtout quand le soleil V^"^
voulait bien se mettre de la partie.
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En certains endroits du Haut-Rhin les gamins vont, comme pour les
Rois, demander aux habitants le bois nécessaire aux feux de ioie, tou-
jours avec la petite chanson appropriée à la circonstance ; la voici en >?/<v
dialecte alsacien avec la traduction :
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Stroïh, stroïh Paille, paille
Fer e aile Froïh ; Pour une vieille femme ;
Stangel, stangel Des tiges, des fagots ~:'-"^~
Fer e scheibanger ; Pour notre carriole ;
Stier, stier Contribuez, Contribuez
Fer's Fasnachtfier. Au feu du Carnaval.
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Carnaval est un prétexte à gourmandise naturellement. Il n'est guère
de maisons où l'on ne pétrisse et cuise le Fasnachtkiechel, espèce de
beignet dont les enfants sont très friands, et ceux qui n'ont pas le bon-
heur de le pouvoir croquer chez eux s'adressent au bon cœur des voisins,
qu'ils essaient d'attendrir par quelque mélopée dans le genre de celle-ci :
S'steht e Maidele an der Wand,
Hett e sakele in der Hand,
Môcht gem e Kiechele
Oder e Ziechele.
Kiechele erûss, Ziechele erûss,
Oder i schlaa e Loch ins Hûs.
Une fillette est debout près du mur ;
Elle tient dans sa main un petit sac,
Elle a grande envie de manger
Une crêpe ou un gâteau.
Donnez la crêpe, donnez le gâteau.
Sinon je fais un trou dans la maison.
Durant le carême, dans la vallée de la Bruche, vers Schirmeck et
Saales, la jeunesse se livre à des exercices d'un charme plus poétique.
Réunis en groupe sur les coteaux autour de grands feux, les garçons
frappent sur de vieilles casseroles, de vieux arrosoirs ou soufflent dans
des trompettes. Puis, après cette étrange aubade, l'un d'eux s'écrie :
— Je donne, je donne !...
— Que donnes-tu ? interrogent les autres en chœur.
Il répond :
— Je donne une telle à un tel.
Mais le garçon peut n'être pas satisfait du choix ainsi proposé sans
son aveu. Alors il manifeste son mécontentement et signifie son refus en
jetant une poignée de paille dans le brasier. Si, au contraire, il accepte,
ses camarades saluent son assentiment d'un étourdissant charivari de
casseroles frappées à tour de bras avec accompagnement de criardes
sonneries de trompettes.
Lorsque tous les couples ont été proclamés et que chacun tient Ã
son bras celle qu'il désirait, une ronde fantastique se forme autour des
feux de joie en lançant aux échos les gais refrains de la montagne,
ponctués des "laoutis" des pâtres.
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PROCLAMATION DES COUPLES AU JEU DES CURES DE SCHIRMECK
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Février est encore le mois des conscrits, le mois du tirage au sort.
Les enfants imitent les grands frères ; car l'Alsace est un pays non
seulement très patriote et très français, mais aussi très militaire. La
scène que représente notre gravure, scène qui vit toujours dans mes
souvenirs d'enfance, reproduit une coutume que les années d'occupation
allemande avaient supprimée. Elle va se rétablir maintenant, à la vue
des pantalons rouges du temps de paix ; et les armées du bon vieux
temps français revivront avec plus d'intensité et de gaîté.
Les enfants d'Alsace adorent jouer au soldat, Ã la bataille, au bri-
gands ; et ce sont ces jeunes qui leur donnent du cœur, de l'énergie, de
la vigueur et du courage, et qui font les admirables soldats qu'on a vus
verser à flots leur sang généreux pour la Patrie française.
COSTUMES DES ENVIRONS DE BISCHOFSHEIM
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Se
part la fête des Rameaux et les cérémonies du samedi saint
qui peuvent d'ailleurs tomber en Avril, ce mois est un des
plus pauvres en coutumes et traditions.
Le jour des Rameaux n'est pas toujours pacifique : le petit
Alsacien est né batailleur. En peut-il être autrement dans ces plaines
arrosées du sang de toutes les nations ? Donc en ce jour, anniversaire
pourtant d'un épisode d'amour et de paix, de bonne heure les gamins
ont envahi les rues, certains offrant pour quelques centimes aux fidèles
les rameaux de buis ou la branche de houx épineux.
Le désœuvrement, car le commerce ne va pas toujours au gré de
leurs désirs, et la concurrence, mauvaise conseillère, réveillent parfois
leur instinct inné de taquinerie et même de lutte. On s'interpelle, on
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s'échauffe, les poings se ferment et voilÃ
les rameaux transformés en armes de
combat ; le sang coule sous les dards du
houx. Il faut l'intervention énergique des
parents pour ramener la paix parmi les
belligérants ; la douce voix des cloches
n'y suffirait pas. Chacun reprend son
commerce et la chasse aux clients inter-
rompue de si malencontreuse façon.
Après la messe, les rameaux bénits
entrent dans la
maison où leur
présence conju-
rera les accidents
intérieurs et exté-
rieurs des pro-
priétés.
Les habitants
de certains villa-
ges du Haut-Rhin,
en même temps
que les rameaux
de buis ou de
houx, présentent Ã
la bénédiction du
prêtre des cros-
settes de coudrier :
si, plantées en
terre, ces cros-
settes prennent
racine, c'est fâ-
cheux présage :
l'année sera mau-
vaise ou quelqu'un
mourra dans la
famille.
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LA DERNIERE PROCESSION DU PALMESEL D'AMMERSCHWIHR
Le jeudi saint, les cloches se sont tues. Elles sont parties pour
Rome, d'où elles rapporteront les œufs de Pâques : qui oserait en
douter parmi le peuple enfantin ? Comme il faut cependant annoncer
les offices, les enfants de chœur en groupe agiteront par les rues et les
chemins du pays, d'énormes crécelles qui appelleront les fidèles aux
« ténèbres ».
A Ammerschwihr et à Kaysersberg, près de Colmar, on commé-
morait l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem ; cette coutume s'est
éteinte depuis quelques années.
Le Messie, sur son âne, était représenté, dans chacune de ces
communes, par une statue en bois datant du XVF siècle ; ces deux
statues sont encore conservées dans ces églises. Elles étaient montées
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sur des roulettes, et traînées par des jeunes gens et des jeunes filles,
précédés de leurs bannières.
La foule des fidèles les entourait agitant des palmes et des rameaux
(d'où le nom de Palmesel donné à ce cortège historique) et psalmo-
diant des cantiques et des litanies. Malheureusement les statues avaient
fini par s'user ; leur délabrement était tel qu'il ne fallait pas penser à les
réparer, elles menaçaient ruine.... ; on a dû renoncer à les sortir. Vieilles
de plusieurs siècles, elles demeurent au fond des hangars d'oîi leur
valeur artistique ne les tirera jamais, car, naïves dans leur conception,
elles sont plutôt peu gracieuses dans leur exécution.
Le samedi saint, dans certaines communes, notamment à Ammers-
chwihr, à Sufflenheim, on « brûle le Juif »'".
Sur la place de l'église, au pied du clocher, un bûcher de bois bien
sec se dresse, auquel chacun tient à honneur de fournir sa bûche. Puis
les gamins entrent dans l'église, où le sacristain leur donne le restant
des saintes huiles de l'année passée qui vont être remplacées par celles
que le prêtre a consacrées le jeudi saint ; il leur donne aussi le sel qui
avait été offert pour l'eau bénite et n'a pas été employé, les ouates, les
linges sacrés, tous les menus objets du culte usés ou brisés, voire de
vieux sièges hors d'usage. Les habitants apportent autour du bûcher
des seaux pleins d'eau, et enfin, l'étincelle tirée d'un briquet enflamme
les brindilles de bois.
Dès que la flamme monte, le curé arrive et bénit le Feu. Ce qui
suit est d'un symbolisme facile à comprendre : les enfants de chœur
garnissent l'encensoir de charbons pris dans le bûcher, et à la première
flamme qui en jaillit, l'un d'eux allume un cierge, avec lequel il court
allumer aussi tous les autres cierges de l'église et la lampe qui devant le
maître-autel ne doit jamais s'éteindre. L'eau des seaux est devenue de
l'eau bénite, que les villageois se partagent et emportent précieusement
en leurs demeures. Au foyer du bûcher, chacun enflamme la longue
(1) Les scènes qui vont suivre ne sont ici rappelées qu'à titre de souvenirs. Pieusement conservées, les léêendes
demeurent vivantes en Alsace, alors que la superstition tend, comme partout ailleurs, à disparaître sous l'influence
éducative de la science. (N. de l'E.).
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bûche dont il s'était muni et lorsqu'elle est à moitié incandescente, il
se hâte de l'emporter chez lui, où elle donnera au foyer familial le feu
nouveau. Mais on a grand soin de conserver ses charbons et le bout
de bois qui ne s'est pas consumé : ils seront jusqu'aux Pâques pro-
chaines de puissants talismans pour la maison ; le brandon placé sur le
toit, en écartera la foudre, et les charbons semés à travers champs,
prairies et jardins le jour des Rogations en détourneront la grêle et
assureront une abondante récolte.
Au temps des labours, les bûches à demi consumées par le feu
pascal seront liées à la charrue. Les cendres des palmes bénites du jour
des Rameaux seront mélangées à la semence afin d'empêcher la germi-
nation des mauvaises herbes. Les bûches placées dans les étables, pré-
serveront le bétail des maladies et le lait des sortilèges qui le feraient
tourner avant l'heure.
Mais dans tout ceci nous ne voyons pas le Juif. C'est Judas, natu-
rellement, le traître du Golgotha qui, sous la forme d'un grossier man-
nequin, est livré aux flammes. Cette coutume tend à disparaître afin de
ne froisser les consciences de personne. Là où elle se conserve, le feu
pascal reçoit quelquefois le nom de Feu de Judas et l'on dit : « brûler
le Juif. »
Si le fidèle qui sort le dernier de l'Eglise, est un homme, il por-
tera toute l'année le nom de Palmesel. Ce sobriquet honorifique
ne s'acquiert d'ailleurs pas sans dam : souvent des amis le guettent
près de la porte, et lorsqu'il en franchit le seuil le cinglent avec force
quolibets. Il n'a pas le droit de se fâcher : il faut souffrir mais il doit
rire, car il faut que la coutume, si désagréable qu'elle lui paraisse, soit
respectée.
LA QUETE DES Å’UFS
DE PAQUES
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Aïs Pâques ne tombe pas toujours en mars, il vient même
plus souvent en avril où le ciel est plus clément, où les
journées sont déjà parfois ensoleillées.
Les vacances commencent vers le samedi saint. Ce
jour-là les adolescents du village se réunissent chez celui d'entre
eux qui possède un âne. L'animal est brossé, étrillé, harnaché de son
double bât et l'un des gamins se juche à califourchon sur son dos
gris. Le cavalier brandit fièrement le drapeau national blanc et rouge,
les camarades lui font une bruyante escorte et leur procession va de
porte en porte recueillir les œufs de Pâques. L'inévitable complainte
est de la partie et les villageois, qui d'avance savent ce qu'on
attend de leur générosité, ont fait durcir des œufs bariolés auxquels
ils joignent souvent des saucisses, des gâteaux et même — les riches —
quelques bouteilles de vin. Tous ces dons sont entassés pêle-mêle dans
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les paniers du bât, d'où à la fin de l'excursion ils sont tirés pour être
consommés soit chez les parents de l'un des enfants, soit à l'auberge, le
lendemain, lorsque le joyeux carillon des cloches aura sonné Pâques,
la grande fête.
Le matin de ce beau jour, petits et grands, sur le chemin de l'église,
échangent d'heureux alléluia, comme au premier de l'an.
L'office sera, par beaucoup peut-être, écouté d'une oreille distraite.
Les enfants sont impatients d'aller, Ã travers cours et jardins de la
demeure paternelle, se livrer à la recherche des œufs de Pâques que le
lièvre a pondus ; car en Alsace, c'est le lièvre qui pond les œufs
durs. Mais on se doute bien que les parents ont pu les prendre, les
barioler ou les enluminer. Jamais, en effet, le plus crédule lui-même
n'admettrait qu'un lièvre puisse se procurer des couleurs et manier un
pinceau.
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La découverte de chaque œuf est le signal de cris d'allégresse. Lors-
que tous les œufs sont trouvés, « le jeu de casse » commence. L'un des
enfants serre un œuf dans sa main, de manière à ne laisser apparaître
que le gros bout. Un camarade s'approche, tenant son œuf de la même
façon mais le petit bout en dehors, et il frappe... ; il s'agit de savoir lequel
résistera du gros ou du petit bout, et l'œuf cassé appartiendra à celui qui
aura réussi à briser la coquille de l'autre.
La course aux œufs est assez amusante, quoiqu'en certains endroits
tombée en désuétude. Pendant la quête des œufs de Pâques, dans cer-
taines communes, au lieu d'œufs durs, les habitants offrent des œufs
frais, qui sont recueillis avec précaution pour la course du lundi de
Pâques. Ce jour-là la population juvénile se réunit à l'entrée du pays et
par un tirage au sort se partage en deux camps. Chacun de ces camps
choisit son champion parmi les camarades les plus vigoureux et les plus
agiles. Chaque champion se pare d'une écharpe de couleur différente.
Ensuite on place sur la route tous les Å“ufs recueillis, espacés de trois Ã
quatre mètres chacun ; il y en a souvent plus d'une centaine ainsi
placés. A un signal donné l'un des champions, muni d'un panier, se
baisse, et, le plus rapidement possible, doit ramasser tous les œufs et les
poser précieusement sans en briser, sans en fêler même un seul, dans le
panier ad hoc. Pendant ce temps l'autre champion s'élance, prend sa
course et doit parcourir tout un terrain convenu dans l'intérieur de la
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commune et revenir à son point de départ. Celui des deux champions
qui a accompli sa tâche le premier est déclaré vainqueur et avec lui tout
son camp.
La veille, un grand repas a été commandé par les jeunes gens à la
principale auberge du pays. Le parti vaincu en paie tous les frais et
le vainqueur a le droit d'y inviter les couples de fiancés dont le mariage
est proche.
En certains villages cette course aux œufs souffre quelques variantes.
La collecte est faite par les conscrits de l'année, après l'office du jour de
Pâques. Chaque camp adopte une couleur qu'arborera un champion ;
la course est précédée d'une promenade à travers les rues du village,
musique en tête ; puis elle a lieu selon le rite traditionnel. Les œufs sont
toujours naturellement consommés sous diverses formes au dîner qui
su't la course.
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LA COURSE AUX CEUFS
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L'arrivée des cigognes, vers la fin d'avril est l'occasion d'une autre
fête, attendue avec impatience par les enfants. Malheureusement le
nombre des oiseaux au grand bec diminue tous les ans. Strasbourg n'a
plus que deux ou trois nids, Colmar un ou deux, Mulhouse n'en a plus
un seul. Les oiseaux migrateurs restent fidèles à quelques villages. Il
leur est devenu trop difficile de trouver leur nourriture avec ces usines
qui enserrent les faubourgs des villes démesurément agrandies, et
d'autre part les marais ont été desséchés. Maintenant est-ce aussi une
protestation de nos oiseaux-fétiches contre l'occupation naguère alle-
mande? Peut-être, redevenue française, l'Alsace reverra-t-elle en plus
grand nombre ses amies fidèles : l'Alsace ne peut se passer de ses
cigognes ! Et ce serait un grand chagrin pour les vieux Alsaciens de
se voir abandonner par ces hôtes ailés qui portaient bonheur à la
maison élue pour le nid !...
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Le globe doré du soleil vient d'apparaître à l'horizon ;
ses rayons caressent et vivifient les arbres fleuris du verger.
Un chant d'amour rompt doucement le silence matinal. C'est le fiancé,
qui apporte son hommage à la fiancée ! Il a d'abord, faisant le moins
de bruit possible, planté sous la fenêtre de la bien-aimée, un jeune
sapin enrubanné de soie blanche. La voix sonore et bien timbrée du
jeune homme, fait au second couplet, s'entr'ouvrir les volets de l'aimée ;
une tête de jeune fille s'encadre dans la fenêtre, un sourire récompense
le chanteur et le troisième couplet est chanté par la jeune fiancée, heu-
reuse du fidèle témoignage de celui qu'elle aime.
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Le sapin, choisi et déraciné la veille dans la forêt voisine, restera
là où il vient d'être planté : il grandira et, plus tard, à l'ombre de ses
branches, les fiancés devenus de « vieux » mariés, feront jouer les mar-
mots que la cigogne aura déposés dans le berceau.
Mais la journée n'est pas terminée : la cloche de l'église va célébrer
le Renouveau, le gai printemps, le mois de Marie, mois des fillettes ^xW^
et des jeunes filles. Dans nombre de villages, elles se réunissent sur
la place ; beaucoup sont en robes blanches. Celle qui a été proclamée
MMï^ '-'' Déesse de Mai » se pare de feuillages frais et de fleurs printanières ;
ses compagnes l'enguirlandent et les voici qui partent le bouquet à la
s^v/i main. Elles parcourent les rues de la commune, s'arrêtent et chantent
W^^ des Maïlied devant les portes. Quelques-unes sont munies de paniers
où s'entassent les offrandes : confitures, gâteaux, fruits secs et sirops qui
composeront le menu d'un goûter pris en commun, généralement dans
W^^k une cour ou une grange de ferme, selon le temps.
Çj^îSS Quelquefois la « Déesse de Mai » porte un jeune sapin enrubanné
et fleuri, dont les longs rubans flottants sont tenus par ses plus proches
compagnes. Rien n'est joli et gracieux comme cette célébration du prin-
temps nouveau ; rien n'est entraînant comme la ronde que les jeunes
•"l^-?^^ filles dansent autour de la « Déesse de Mai » et de son sapin, accom-
:î^^?S pagnée de couplets chantés avec une rare connaissance des rythmes
musicaux.
A Mulhouse, les enfants, conduits par leurs instituteurs et institu- 'â– ^^k
trices, vont également, le premier mai fêter le Renouveau en une pro-
menade classique, dans la jolie forêt, toute proche, du Tannenwald.
A Osthausen, à Tagolsheim et dans quelques autres localités, c'est
un petit garçon qui symbolise le mois de mai. Littéralement habillé de
fleurs et de feuillages, c'est tout juste si son visage perce et sourit Ã
travers son poétique costume. On l'appelle le Maïmannel (petit homme
de mai).
Mais il n'est guère de coutume, si ancienne et si touchante soit-elle,
qui ne dégénère quelque part en farce. A Alteckendorf, le lundi de la \M^.
Pentecôte, les gamins affublent un de leurs camarades de tous les ori- i^/JJ^i:
peaux qu'ils peuvent réunir : vieux uniformes dépareillés, sacs de toile W0<-
bourrés de paille, etc. Coiffé d'un tuyau de poêle roussi flanqué d'un W^.
balai, le visage et les mains barbouillés de suie, la lèvre ornée d'une
moustache en crin, il s'arme d'un sabre de cavalerie aussi grand que lui
et, ainsi fagoté, prend la tête et le commandement d'un cortège qui
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l'acclame. Un des bambins porte derrière lui, son étendard : une branche
d'arbre enrubannée et fleurie; un autre, un énorme bouquet emmanché
d'un long bâton. D'autres gamins brandissent de longues fourchettes des-
tinées à y piquer des morceaux de lard, La troupe leur emboîte le pas,
balançant sur de longues gaules pelées en spirales, des récipients qui
disent éloquemment que cette procession n'est pas désintéressée. Et ils
chantent (dans le dialecte du pays) :
« Voici venir les pauvres valets de Pentecôte :
« Ils demandent le tribut de Pentecôte,
« Ils lèvent les yeux vers les perches
« Où pendent de longues saucisses ;
« L'une est trop grande, l'autre trop menue.
« Donnez -m'en deux plutôt qu'une.
« Deux douzaines d'œufs, trois livres de lard
« Coupé au flanc de la truie,
« Trois mesures de vin
« Et nous serons tous gais et contents. »
Les paysans s'exécutent gracieusement, car ils se rappellent le temps
où c'était eux qui balançaient les longues perches en chantant le même
refrain : ils bourrent les paniers de victuailles et versent le vin dans les
baquets. La quête finie, la cuisine commence dans une ferme amie, les
œufs cuisent, le lard rissole ; on croque les bretzelles, les pfanenkuchs
et les beignets ; le petit vin mélangé dans les baquets n'en pétille que
mieux dans les gobelets... les têtes tournent et plus d'un futur soldat se
voit forcé de déserter le festin et de s'isoler...
Mais ce n'est pas tout. Il y a des villages qui célèbrent la Pentecôte
d'une autre façon. On y déguise, par exemple, un jeune garçon en
l'entourant de cordelettes de paille ou de guirlandes de feuillages ; on le
monte sur un âne et, sous les quolibets de ses camarades, on le promène
dans les rues du pays et même dans les communes voisines. On l'appelle
le Pfingspfiteri.
A Pfaffenheim, près de Guebwiller, le lundi de Pentecôte, tous
les conscrits de l'année s'assemblent à cheval, en dehors du bourg. Au
trot, ils se mettent à la recherche du Pfingspfiteri. Le Pfingspfiteri est
un personnage grotesque, le plus simple d'esprit du pays généralement,
que l'on a affublé d'une blouse à culottes, sur laquelle sont cousues
d'innombrables coquilles d'escargots qui, en s'entrechoquant produisent
un bruissement des plus drôles. Un ou deux ânes mélancoliques tirent
le Pfingspfiteri sur une charrette escortée des cavaliers enrubannés et de
la foule gouailleuse des autres gamins. La promenade se termine auprès
d'une fontaine où la victime est plongée après avoir subi mille avanies
qui ne témoignent pas toujours d'une grande humanité, c'est vrai ; mais
ce bain trouve bonne excuse dans la température relativement élevée de
la saison. Plus le pauvre diable proteste et se débat et plus l'arrosage est
prolongé ; mais on le console, on le réchauffe en lui versant force ra-
sades de vin blanc, en glissant des sous dans sa poche... et cette géné-
rosité, après la brimade, explique pourquoi l'an prochain, l'on retrouvera
un Pfingspfiteri.
Quelquefois on se livre au jeu plus moderne des courses de che-
vaux, mais de bêtes de labour : un bouquet ou même une prime en
argent, récompense le gagnant.
Du côté de Haguenau, ce sont des concours de claquements de
fouets qu'organisent les jeunes gens. Le vainqueur est celui dont les sé-
ries sont les plus longues, les plus précipitées et les plus savantes.
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LE PLONGEON DU PFINGSTPFITERI
DE PFAFFENHEIM
En bon nombre d'endroits, subsiste la coutume de planter des arbres
de mai sur la place publique, devant la maison du maire, du curé, d'un
bienfaiteur, etc. Les jeunes gens et les jeunes filles dansent leurs rondes
autour du Maïe, et poussent des vivats en l'honneur des autorités dont
l'administration ou le sacerdoce fait le bonheur de la commune.
Mais la principale, la plus populaire de ces fêtes de Pentecôte, est le
pèlerinage à sainte Odile, patronne de l'Alsace. Les pèlerins précédant
la théorie des enfants de tout âge, arrivent en longues processions, égre-
nant leurs chapelets, récitant leurs litanies, chantant des cantiques. Ils
gravissent la pente en lacets du Mont Sacré.
Tout le monde connaît la légende de la sainte vénérée : Henri
"Welschinger, dont vous venez de lire la préface, l'a racontée dans un de
ses livres. Mais admirons ensemble ce pittoresque pèlerinage : du bas
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de la montagne jusque au sommet, nous allons coudoyer tous les jolis
costumes de nos campagnards, plus fidèles aux choses du passé que les
gens des villes.
Voici le grand nœud des environs de Strasbourg, et le coquet bonnet
brodé du Haut-Rhin. Les costumes des femmes et des jeunes filles va-
rient à l'infini ; celui des hommes est à peu près partout le même, à part
quelques variantes. Les uns arborent la longue redingote dont les bas-
ques battent les ipoUets, les autres se contentent de la petite veste aux
nombreux boutons, ouverte sur des gilets rouges ou de velours noir
broché.
L'ascension étant longue et fatigante, quelques minutes de repos au
bord du chemin ou devant la fontaine miraculeuse avec un léger emprunt
aux provisions de bouche, ragaillardira les jambes et les estomacs ; et
ceux qui souffrent des yeux les baigneront dans l'eau miraculeuse, tandis
que les autres, irrévérencieux, y plongent leurs gourdes et leurs bou-
teilles afin de les rafraîchir. Après cette halte, la course courageusement
reprise aboutira au mur païen et au couvent hospitalier qui domine la
grande plaine d'Alsace.
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LE SAUT DES FEUX
DE LA SAINT- JEAN
(COSTUMES DES ENVIRONS
DE MUNSTER)
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N juin, échoit la Fête-Dieu, longtemps à l'avance sujet de
x^ conversations et de projets. Les fillettes rêvent du joli cos-
tume qu'elles étrenneront à la procession ; les gamins tra-
vaillent aux préparatifs des reposoirs qui orneront certains
carrefours, certaines places, c'est un honneur d'en avoir un devant sa
maison et il y a rivalité entre ceux qui les établissent.
La plus renommée de ces processions est celle de Geispolsheim,
près de Strasbourg. On y vient en foule des villages environnants et
de Strasbourg ; elle attire même la curiosité des étrangers.
Toute la population y travaille depuis longtemps : les rues par où
passera le cortège religieux sont, sur leurs deux côtés, plantées d'arbres
verts, le sol est jonché de feuilles de maïs ; les murs des maisons sont
tendus de tapis, de draps de lit ; sur la blanche toile, des mains adroites
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ont épingle des roses, des bluets, des coquelicots, etc. La Fête-Dieu est
aussi la fête des enfants, joyeux d'être admis à l'honneur d'orner et de
fleurir les rues.
Lorsque la grande porte de l'église s'ouvre, que le dais, la croix
et les bannières apparaissent sur le fond sombre du temple piqué du
scintillement des étoiles d'or des cierges, des salves de mousquetterie
éclatent de toutes parts. La musique municipale attaque la marche la
plus solennelle. La voix grave des hommes mêlée à celles plus aiguës
et plus douces des femmes et des enfants entonnent les litanies ; la soie
multicolore des bannières claque au vent.
Les jeunes filles sont en robe rouge et le nœud de satin de même
couleur s'enflamme sur leurs chevelures aux rayons de l'ardent soleil
d'été. Les corsages pailletés, les châles diaprés de nuances plus fondues,
les tabliers brodés, d'une blancheur immaculée ou chatoyants de tons
vifs, réunissent la gamme complète des couleurs. Les petites filles sont
en blanc, couronnées de roses sur leurs cheveux frisés ; elles portent Ã
la main des petites bannières ou des palmes vertes. Çà et là des petites
bergères Louis XV, la houlette à la main, font joyeusement tinter des
grelots. La statue de la Vierge ou d'une Sainte, sur un brancard qui
repose sur les épaules des plus grandes, toutes de rouge habillées,
domine ce petit peuple endimanché. Puis ce sont les enfants de choeur,
en soutane rouge, avec le blanc surplis, qui font escorte au dais sous
lequel est porté le Saint-Sacrement.
Formant la haie autour de cette procession, passent gravement les
jeunes gens précédés de leurs bannières et toute la théorie des femmes,
les jeunes ensemble, les vieilles un peu plus loin, toutes en costumes
des plus pittoresques, puis les vieux à la démarche lente, cassée, qui
d'une voix chevrotante, récitent les litanies.
A chaque reposoir, la procession fait halte. Tous mettent genoux en
terre : les chants ont cessé. Au milieu d'un silence impressionnant, l'offi-
ciant, du haut des marches de l'autel de verdure et de fleurs, élevant
l'ostensoir au-dessus de sa tête, appelle la bénédiction céleste sur les
fidèles dévotement prosternés, pendant que les tambours et clairons
battent aux champs.
Mais les têtes se redressent, un chant d'allégresse monte jusque vers
les cieux, les bannières se haussent et la procession repart d'un pas
mesuré...
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Le 24 juin, c'est la Saint- Jean, fête d'origine païenne, fête du soleil
et de l'été. La veille, chacun a donné son fagot pour le feu de joie.
Ces fagots sont recueillis de porte en porte par des jeunes gens qui
annoncent leur passage par des chants dédiés à la mémoire de divers
saints, généralement inconnus, mais dont le nom s'est transmis de géné-
ration en génération.
Le bûcher se dresse à l'endroit le plus élevé des alentours du village.
Il faut que, vu de loin, son signal réponde au signal des autres feux.
La nuit tombée, les flammes montent vers le ciel et donnent aux
rondes des jeunes garçons et des jeunes filles un aspect fantastique. Le
crépitement du brasier se mêle aux laoutis montagnards.
Pour que ces feux soient plus majestueux, on dresse un sapin rési-
neux au milieu du tas de fagots et on attache à la cime des bourrées de
bois léger qui, en flambant, couronnent le foyer. Ces flammes gigan-
tesques produisent dans l'obscurité du soir, un effet impressionnant. Aux
quatre points de l'horizon, dans la plaine et la montagne, ils brillent
et crépitent avec accompagnement de chants et de cris de joie. Dans
certains villages, le curé vient en surplis, avec les enfants de choeur, les
bénir.
Les gamins confectionnent des petits balais qu'ils allument au grand
foyer et les lancent en l'air en les faisant tournoyer, jeu parfois dangereux.
D'autres, plus grands, emmanchent dans de longues baguettes flexibles,
des disques de bois ; ils plongent ces disques dans les charbons incandes-
cents et aussitôt qu'ils les voient bien rouges, ils les font tourner le plus
rapidement possible, puis d'un coup sur le sol, il les détachent de la
baguette ; les disques décrivent alors en bondissant des courbes enflam-
mées jusqu'à d'assez longues distances. Au moment de leur départ, ils
les dédient à leurs promises, dont ils prononcent le nom en chantant
ce couplet :
Schieb e wag, Schieb e wag ! r^ Pars, disque ; pars disque !
Die Schieb hab i gerollt, J'ai lancé le disque
Sie fahrt ewer de Rhin. Qui franchit le Rhin.
Kommt wieder herin, Venez, rentrons,
(Ici le nom de la jeune fille)
In's Ladle rin ! , • Dans notre maisonnette.
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Inutile de dire que ces feux flambent loin des habitations. Quand ils
commencent à décroître et que leurs flammes sont presque tombées, les
jeunes gens, par couples'' les franchissent en se tenant par la main.
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Autrefois, au moment de leur plus grande intensité, on criait le nom
d'un jeune garçon ou d'une jeune fille. Le jeune garçon s'empressait de
rejoindre la jeune fille et ne la quittait plus de la soirée.
A ce saut par-dessus le feu s'attachait une idée de purification et
de préservation, puisque dans certains villages on contraignait le bétail
à franchir le foyer mourant, mais ravivé par une botte de paille, d'oîi
s'élevait une épaisse fumée. Cela suffisait pour écarter tout danger de
maladie jusqu'Ã la prochaine Saint- Jean,
Dans mon enfance, je me souviens des journées amusantes que nous
passions au moment des changements de garnison, qui s'opéraient géné-
ralement dans ce mois. Je parle d'avant la guerre de 1870.
Lorsque des troupes étaient annoncà ©es de passage dans la commune,
pour y passer la nuit, nous nous portions sur la route au-devant d'elles
et lorsqu'elles quittaient la marche à volonté pour se former sur quatre
rangs et entrer en ville, tambours et clairons sonnants, nous leur emboî-
tions crânement le pas en prenant l'air le plus martial. Puis quand le
régiment, après s'être arrêté sur la place, avait reçu les billets de loge-
ment, nous attendions avec impatience l'ordre de : « Rompez vos rangs,
marche ! » Alors, c'était la ruée vers les bons troupiers ; des jeunes, des
W^ vétérans, de vieux briscards à trois, quatre et même cinq chevrons, car
à cette époque on faisait encore sept ans de service ; et chacun de nous
s'empressait auprès d'eux pour les débarrasser qui de son fusil, qui de
son sac, que nous portions fièrement en marchant aux côtés du soldat
choisi. Alors, nous les accompagnions jusqu'à leur billet de logement où
nous leur souhaitions bon repos et bon gîte, après nous être bien assurés
que le maître du logis avait accompli son devoir.
Devoir bien doux, car en Alsace on aime beaucoup le soldat, on y
^}M est militaire dans l'âme ; et le soir, à la veillée, c'était avec joie et une
SMs véritable émotion que nous écoutions raconter les épisodes glorieux de
f«;Sî^ ceux qui avaient assisté aux batailles et que nous admirions avec respect.
^^$ Après cette malheureuse et douloureuse période d'occupation alle-
Ij^ mande, maintenant que nous allons retrouver notre patrie, ah ! combien,
•^/?v^' vieux et jeunes, allons-nous choyer les héros qui vont revenir. Car
^/^ les prouesses glorieuses de la nouvelle armée française, non seulement
fvj>4^ valent celles de leurs aînés, mais leur sont encore supérieures. Ne les
^f00 oubliez jamais, mes petits amis, et faites le serment de les égaler si
■^i^^S un jour la France vous réclame...
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n E Messti, ou la Kilbe, est attendu avec impatience, les petits
en rêvent longtemps d'avance. C'est la fête patronale célébrée
le jour du saint qui protège le village.
La jeunesse ayant au préalable choisi un maître des céré-
monies, celui-ci s'entoure de lieutenants. Ensemble, ils se mettront Ã
la recherche d'une grande salle où ils organiseront un bal et un festin
accessibles aux bourses les plus modestes. Le premier jour de la fête, le
garçon d'honneur et ses acolytes s'affublent de petits tabliers blancs
brodés, se coiffent parfois de bonnets de coton et donnent le signal : un
cortège magistral se forme, la musique du bal en tête, puis le maître
des cérémonies, un beau bouquet richement enrubanné sur la poitrine,
donnant la main à sa fiancée, ou deux demoiselles d'honneur, parées de
leurs plus jolies toilettes. Les lieutenants le suivent chacun tenant à la
main une bouteille de vin encapuchonnée d'un verre; quelquefois les
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demoiselles d'honneur portent une cuiller passée soit dans le corsage,
soit dans les brides du tablier. Le reste des jeunes gens et des jeunes
filles leur emboîtent le pas en chantant, criant, gambadant le long des
rues bordées d'une double haie de parents, d'amis, de curieux, que la
gravité de leur âge prive du plaisir de se mêler à leurs folies. Il arrive,
en certaines communes, que ce cortège soit précédé d'un jeune mouton
enrubanné, tenu en laisse par une bride fleurie ; il sera sacrifié le dernier
jour et servi tout entier rôti sur la table du festin.
Cette joyeuse procession rend visite au maire et aux autres autorités
et leur offre d'énormes galettes fleuries. Devant la porte de la salle
de bal un maïe ou mât de Cocagne a été planté avec force jambons,
saucisses, bretzelles, porte -monnaie, chaînes, montres, etc., offerts en
proie à l'agilité des jeunes garçons.
La première valse, valse d'honneur, est dansée autour de ce mât
par le maître des cérémonies et sa promise seuls ; la seconde est réservée
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aux garçons d'honneur. Après quoi les portes de la salle sont ouvertes :
les grands s'y précipitent et les petits se répandent sur la place où les
appellent les manèges de chevaux de bois, les boniments des loteries,
bazars et marchands de pain d'épice. Ils font parler la poudre en tirant
des pétards, sautent, rient, chantent et gambadent, attentifs à découvrir
le grand-père ou le cousin Fritz qui les régaleront d'un verre de bière
avec quelque morceau de Kugelhopf.
Le second jour est plus calme, les jambes sont fatiguées, les voix
enrouées et, souvent, hélas ! le porte-monnaie vide. Il a fallu imaginer un
divertissement peu coûteux : ce sera un grand mannequin bourré de
paille qui en fera les frais : on le brûlera au pied du maïe au milieu d'une
ronde fantastique. Ou bien, comme au lundi de la Pentecôte, on enchaî-
nera un pauvre innocent dûment rémunéré que l'on douchera à la fon-
taine et que l'on reconduira se coucher dans son lit. Bonne aubaine pour
le miséreux qui ne garde rancune à personne, mais compte ses sous en
regrettant qu'il n'y ait qu'une fête par an. L'Alsacien peut avoir quel-
quefois l'amusement un peu rude, le cœur reste compatissant et bon.
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Chaque dimanche d'été, les filles petites et grandes, se reunissent.
Elles parcourent lentement les rues du village en chantant des lieds,
promenades d'une grâce charmante. Presque tous ces chants populaires
sont d'une grande beauté ; la plupart des campagnardes, douées de jolies
voix, sont musiciennes d'instinct ; elles ont le sens de l'accord et chantent
î^J à plusieurs parties.
Ces lieds sont d'anciennes chansons que se transmettent les géné-
rations; ils sont fidèlement répétés d'âge en âge, et n'ont aucun rapport
avec les insanités des cafés-concerts.
Ces groupes de chanteuses sont rigoureusement ordonnes par rangs
d'âge, les plus petites en avant. Attentives à conserver leurs distances,
elles se tiennent par la main ou par le petit doigt... Et elles vont ainsi,
posément, modulant leurs airs antiques, dont le rythme dolent fait
songer au murmure d'un cœur blessé ou à la plainte d'une âme en
peine.
D'ordinaire, les petits garçons suivent, marchant bien en ordre;
mais dès qu'ils ont franchi le cap de la quatorzième ou de la quinzième
année ils dédaignent ces plaisirs enfantins et se font admettre à ceux
de la jeunesse.
C'est en général en juillet que s'ouvre la pèche des truites : les
gamins l'attendent avec impatience. Ils s'en vont joyeux le long des
jolis ruisseaux, qui descendent de la montagne et viennent se perdre
dans les frais vallons. Le pantalon retroussé au-dessus du genou,
pieds et bras nus, ils entrent dans le courant, soulèvent les blocs de
pier/e, plongent vivement la main et souvent prennent de superbes
truites qu'ils jettent dans un petit baquet ; d'autres gamins les pèchent
à la fourchette. La pêche peut être assez abondante pour qu'ils en
tirent un appréciable bénéfice soit à l'auberge du Soleil d'Or, soit Ã
celle de la Croix d'Argent. Ce sera une aubaine précieuse pour les
parents peu fortunés.
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E mois des moissons verra des réjouissances peut-être moins
bruyantes. Le laboureur reconnaissant d'avoir recueilli le
fruit de ses travaux si durs et toujours incertains, remercie
le Ciel qui récompense ses efforts.
Les cultures d'un même genre étant naturellement réunies dans la
même région, les paysans se concertent pour moissonner à peu près
tous ensemble. Et l'on voit les routes se couvrir de travailleurs portant
leurs outils sur l'épaule à la suite des attelages qu'ils ont ornés de feuil-
lages et de fleurs des champs.
L'école, avec l'autorisation de l'instituteur, est désertée ; nous
sommes d'ailleurs à la veille des vacances, ou même en pleines
vacances, et si jeune qu'il soit encore, l'enfant saura se rendre utile
aux champs. Il fera son apprentissage de moissonneur.
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Au milieu de chaque pièce, les faucheurs ménagent une forte touffe
de blé à l'endroit où les épis sont les plus beaux. Leur faux les respecte.
C'est le Gluckshampfel ou gerbe porte-bonheur. On y cache des
pièces de menue monnaie et des friandises. Lorsque le champ est fauché,
tous les moissonneurs, patrons, ouvriers, enfants, l'entourent et, Ã genoux,
récitent en chœur le Pater. Puis, armé d'une faucille, l'un des enfants
s'approche de la gerbe porte-bonheur qu'il doit couper en trois coups, en
l'honneur de la Sainte Trinité. Le jeune garçon rassemble alors le
Gluckshampfel, dont il lie soigneusement les épis ; il se place devant le
premier des chars qui sont déjà chargés, et le cortège s'ébranle. On
rentre au village, on regagne la ferme triomphalement: les femmes et
les enfants juchés sur les gerbes. Mais avant d'engranger la moisson,
on ira avec une solennité simple et recueillie, attacher le Gluckshampfel
à la maîtresse poutre de la grange. Quelques épis qui en ont été
distraits, seront emportés dans la maison et accrochés aux crucifix et
bénitiers ou suspendus à la tête des lits.
Cette gerbe porte-bonheur attirera les bénédictions du Ciel sur la
famille et sur ses travaux.
Les baptêmes sont, en Alsace, comme partout ailleurs, l'occasion
de joyeuses journées. Les parents et les amis qui y ont été conviés, se
réunissent à la maison des jeunes parents. Tous ont revêtu leurs habits
des dimanches. Le cortège se forme par couples et se dirige silencieu-
sement vers l'église. La sage-femme marche en tête, avec sur les bras le WWH
poupon, emmailloté dans une sorte de portefeuille orné de dentelles.
Suivent le papa et toute la famille ainsi que les amis. Quelle que soit la
religion, la cérémonie est toujours la même. Et la sortie de l'église est W<^
également partout le signal d'une joyeuse bousculade entre les gamins W^M
du bourg: les dragées, lancées par les parrains et marraines, volent en \:0^
l'air, les enfants les attrapent avec plus ou moins d'adresse, se jettent Ã
deux ou trois sur le sol pour saisir celles qui y ont roulé. C'est une
mêlée, avec de petites batailles, et, la pluie de bonbons finie, chacun
se retire de son côté en grignotant son butin.
Cependant le cortège regagne la maison où l'attend un plantureux
repas. La sage-femme y occupera la place d'honneur, avec le parrain et
la marraine, et les meilleurs morceaux lui seront réservés.
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L est probable, mes chers amis, que quelques-uns parmi vous,
ont passé leurs grandes vacances en Alsace ou sur ses confins,
dans les belles montagnes des Vosges, du côté de Gérardmer,
peut-être, ou à Bussang, ou vers le Donon. Même sans avoir
franchi les Vosges, vous avez rencontré dans vos courses à travers les
hautes forêts ces vaillants bûcherons que l'on nomme schlitteurs. Vous
êtes entrés peut-être dans les huttes qu'ils se sont construites et qu'ils
n'habitent guère que la nuit. Elles sont, comme vous l'avez pu voir,
édifiées au moyen de troncs d'arbres et avec des plaques d'écorces
serrées les unes contre les autres. La porte en est si basse que, pour la
franchir, les grandes personnes sont forcées de courber la tête ou même
de plier l'échiné, A l'intérieur, un homme de grande taille peut à peine
se tenir debout. Autour de la pièce unique, une banquette en planches
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dégrossies tient lieu de divan rustique. Le foyer, c'est-à -dire quelques
pierres assemblées, en occupe le milieu et vous avez vu le mince filet
de fumée qui monte vers le plafond et s'échappe par une ouverture
circulaire. C'est aussi primitif que le logis des Lapons.
Cependant certains schlitteurs, plus fortunés que leurs camarades,
ont pu s'offrir le luxe d'un poêle. Ils sont rares. Et d'ailleurs, d'aucuns
qui pourraient les imiter, tiennent à rester fidèles aux coutumes de leurs
pères. Au poêle ils préfèrent le vieux foyer en pierre où la flamme danse
gaiement, où crépitent librement les étincelles, éclairant la cabane de
lueurs fantastiques. Le feu est leur compagnon, leur bienfaiteur ; pourquoi
le cacher dans un vilain appareil de fonte ? L'odeur piquante et saine
de la résine parfume la hutte.
Dès que le jour baisse et que les ombres de la nuit commencent
à descendre sous les arbres le schlitteur abandonne sa tâche. Il vient
s'asseoir près du foyer où, dans la marmite de terre, mijotent les
pommes de terre, sa seule nourriture, avec du pain durci, vieux de
plusieurs jours, voire d'une semaine entière. Les enfants qui sont partis
à l'aube pour l'école du village, souvent très éloigné, reviennent
prendre leur part de cette maigre pitance que la mère a préparée. On
mange en rond autour du feu. Les veillées sont courtes pour qui se lève
de grand matin. On se couche de bonne heure sur de misérables
paillasses bourrées de copeaux et de brindilles de sapin. La hutte sert
à toute la famille de cuisine, de réfectoire et de dortoir.
Afin de faciliter la descente du haut de la montagne jusque dans le
fond des vallées, des bûches qu'ils ont coupées, les schlitteurs établissent
des schlittweg, chemin qui ne sert qu'au transport du bois. La pente de
cette voie a été très étudiée, de façon qu'elle ne soit ni trop, ni trop peu
raide. Le schlittweg ressemble à une grande échelle couchée sur la terre
et dont on ne voit ni le commencement ni la fin. Des troncs d'arbre, de
médiocre grosseur, en constituent les montants qui sont reliés à égales
distances par des traverses telles que celles des chemins de fer. Il faut
que ces traverses soient solidement assujetties dans les entailles pra-
tiquées sur les montants, car elles auront à soutenir de gros poids. Aussi
sont-elles encore maintenues par des rangs de piquets profondément
fichés en terre.
Les traverses facilitent le glissement du traîneau chargé de bois que
l'on appelle : schlitte. Le schlitteur assis à l'avant du traîneau arc-boute
sur elles ses jambes nerveuses et ainsi modère et règle la descente
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de sa charge. C'est
un rude métier
qu'il fait là et sou-
vent dangereux.
Aussi les schlit-
teurs fabriquent-
ils eux-mêmes
leurs schlittes. Ils
en choisissent le
bois avec grand
soin, car ils con-
fieront leur vie Ã
leurs lourds far-
deaux de trois et
même de quatre
stères. Néanmoins
les schlittes doi-
vent être légères,
car le schlitteur
les remonte sur
ses épaules quand
il les a déchargées
au bas de la mon-
tagne. Le corps en
est bâti en frêne,
les brancards en
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érable. Le tout glisse sur des semelles que le frottement et la chaleur
usent très vite. Mais ce sont de simples bandes ligneuses qu'il est facile
de remplacer. En dévalant, la schlitte grince sur ses rails en bois, et
son grincement est assez fort et perçant pour réveiller les échos de la
montagne et résonner à travers les vallées.
Mais nous ne voyons pas ce que fait le petit Alsacien dans le dur
labeur du schlitteur... Attendez, le voici: les jours de congé, et pendant
les vacances, il aide à charger les schlittes, il supplée la maman dans les
soins du ménage, il apporte les provisions de bouche aux hommes qui
souvent sont retenus loin du logis. Et il se montre fier de son rôle : n'a-
t-il pas ainsi contribué dans la mesure de ses forces, au gain du salaire
quotidien ? La chère est maigre dans la montagne ; une miche, des
pommes de terre, un peu de lard et c'est tout.
En septembre, l'enfant ajoutera à ce chiche menu des fraises des
bois, des framboises sauvages, ou la myrtille. En Alsace ce fruit de la
montagne se nomme brimbelle et en Auvergne et Savoie airelle, dans
les Vosges blibaco. Vous la connaissez bien cette petite baie bleu noirâtre
qui croît et mûrit sur un arbrisseau pas plus haut que le genou. Son
nom lui vient sans doute de ce que ses feuilles rappellent celles
du myrte. A première vue, on pourrait confondre la myrtille avec
la prunelle, si elle avait l'âpreté du fruit de l'épine noire ; mais elle
est douce au goûter avec une saveur sauvage. Ceux qui sont pressés
par le travail, la mangent crue, et c'est le cas du schlitteur presque
toujours. Mais quelles délicieuses tartes on en peut faire ! L'Alsacien,
petit ou grand, les préfère aux plus succulentes prunes, aux plus déli-
cates cerises !
La cueillette des myrtilles est originale ; elle se fait au moyen
d'une sorte de peigne en bois muni d'une boîte. Les dents du peigne
arrachent les petites baies le long des brindilles de l'arbrisseau et la
myrtille glisse dans la boîte. Si elle a été abondante, ce qu'il y aura
en trop sera vendu trois ou quatre sous la livre. Et dans une journée,
une myrtilleuse diligente en ramassera six ou sept livres au moins
qu'il faudra descendre au village pour trouver acquéreurs. La myrtille
n'est bonne que fraîche ; de là , nécessité de la cueillir de grand matin
pour la vendre l'après-midi. Les petits marchands, garçon ou fille,
rentreront à la hutte de la montagne, longtemps après le coucher du
soleil, en chantant quelque bonne vieille chanson qui raffermit leur
courage et endort la fatigue.
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LA FABRICATION DE LA CHOUCROUTE
La vie du schlitteur est dure, son travail périlleux. Vienne la
maladie ou un accident, ce sera la misère. Pendant que le père souffrira,
les enfants seront réduits à mendier. Et qui le soignera ? Qui paiera les
médicaments ? Si sa schlitte s'emballe, si elle lui passe sur le corps dans
un faux mouvement, si elle lui froisse ou lui brise un membre, il n'y a pas
de chirurgien dans la montagne.,. A la grâce de Dieu ! La plaie saignera
et se cicatrisera toute seule, à moins que la gangrène ne s'y mette ou
que la fièvre ne vienne miner le malade... Si un malheur arrive, une
main pieuse plante une croix noire sur le lieu de l'accident ; le fils, s'il
est assez grand, remplace le père dans la forêt et sur la descente dan-
gereuse de la schlitte. Puis un soir la croix tombera, la montagne
oubliera sa victime qui l'avait pourtant bien aimée.
Le métier de Surkrutschnieder (hacheur de choucroute) vaut
mieux que celui de schlitteur.
Entrons ensemble dans un sous-sol. Voyez-vous ce bonhomme vêtu
d'un costume antique?... Il doit rarement courir les fêtes du village.
Ne semble-t-il pas voué à quelque rite mystérieux ? Il y a un peu de
cela, en vérité : la choucroute est un produit d'origine alsacienne, quci
qu'on en croie généralement. En Allemagne on ne sait pas l'apprêter ;
elle y est fade, mauvaise et ne se mange guère qu'en hors-d'œuvre.
Le bonhomme est assis au milieu de choux superbes, pommés et
dorés. Deux ou trois jeunes filles et des enfants sont là , autour de lui,
qui procèdent à la toilette des succulents légumes : ils coupent les tro-
gnons, enlèvent les feuilles vertes, mais c'est lui qui découpera le chou
en tranches minces avec une sorte de hachoir à plusieurs lames fixées
à une planchette montée sur un chariot à glissières. Les filaments
tombent dans un baquet que l'on vide dans les tonneaux. Et c'est la
fameuse choucroute ! Ou plutôt, ce sera la fameuse choucroute ; ce
n'est encore que du chou haché, qu'il faut laisser fermenter dans la
saumure pour qu'il devienne choucroute. Mais les enfants qui n'ont
jamais le temps d'attendre, se précipitent sur les fins copeaux et les
dégustent... J'ai fait comme eux et il m'en reste un médiocre souvenir :
c'est trop fade ainsi... La choucroute cependant, s'entasse dans les
tonneaux avec force poignées de sel, grains de genièvre, poivre et
cumin. On la foule, on la serre, on la compresse, et elle va fermenter
pendant trois semaines ou un mois. Après quoi elle sera à point,
digne d'un palais gourmet, plat de famille du dimanche et des jours
de fête avec ses garnitures de lard, de saucisses et de pommes de
terre ; régal national, que l'on nous envie et que l'on nous emprunte.
Le hacheur de choucroute est un spécialiste. Il n'y en a jamais
deux par village. Un seul suffit même souvent pour toute une région.
On le voit, pendant tout le mois de septembre, se transporter avec
son chariot-hachoir, offrant ses services de porte en porte, attendu
par les uns, remercié par les autres : il assure les réjouissances culi-
naires de tout un hiver.
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A joie des vendanges ! Par ces dernières belles journées
d'automne, où le soleil triomphe encore de la brume, grands
et petits se répandent dans les vignes, le panier au bras,
le sécateur à la main. De Colmar, voire de Cernay à Obernai,
les coteaux sont en fête, principalement les fameux coteaux compris
entre Ribeauvillé et Guebwiller, dont les crus rivalisent supérieurement
avec les plus célèbres des bords du Rhin. De la grappe dorée sortira
ce délicieux vin alsacien, pétillant, picotant en certains crus, velouté en
d'autres, mais clair, parfumé, qui met la joie au cœur et parfois le
cerveau à l'envers.
Ah ! les jours de vendange ne sont pas des jours d'école. Toute la
famille, vieux et jeunes, grands et petits, et maîtres et domestiques, et
parents et amis, tous sont aux vignes ! Et la vigne est pleine de ris et
de chants. On travaille avec ardeur certes, les grappes tombent dans
les paniers, s'entassent dans les hottes, remplissent les tonneaux, mais la
gaieté ne perd pas ses droits, et l'on savoure avec délices les raisins
mûrs, dorés, sucrés.... le seul fruit, avec l'olive, qui ait été directement
donné à l'homme par un dieu !
A midi, repas sur l'herbe. L'appétit a été aiguisé par le grand air du
matin, par le travail acharné ; le soleil a desséché les gosiers, les petits
tonnelets à vin se vident, les joyeux propos se croisent, l'égalité règne.
Les enfants sont des travailleurs comme les autres et non les
moins ardents, ni les moins gourmands.
Le costume est simple, plus que simple, les mains et les visages
barbouillés. Le jus des grappes a jailli partout. Les femmes elles-
mêmes ont abdiqué toute coquetterie : un mauvais foulard sur les
cheveux, un vieux jupon aux hanches avec un tablier hors d'usage
devant les genoux. Les hommes ont fourré leurs pantalons dans leurs
bottes ou dans leurs guêtres ; ils ont ceint le tablier de toile, plus ou
moins rapiécé, et sur leur échine, une cuirasse matelassée adoucit le
frottement des lourds tendeler ou hottes, que, pleins de grappes, ils
vont déverser dans les chars au bord du chemin creux.
Lorsque le soleil vient de disparaître à l'horizon derrière la cime
des montagnes, le maître donne le signal du retour au village. La fin
des vendanges sera l'occasion d'une de ces fêtes symboliques où sur-
vivent les antiques traditions.
Tous les vendangeurs se réunissent autour des cuves. On s'empare
d'un des plus jeunes garçons : on l'enguirlande de feuillages et de fleurs ;
on le couronne de pampres rougis par l'automne ; on barbouille son
visage de grains de raisin écrasés ; leur jus gluant lui fait un masque
coloré. Et le voilà déguisé en Bacchus peu poétique, mais grotesque
qui excitera la gaieté et les rires, c'est le Herbschtmannele. Les cuveaux
pleins jusqu'au bord, seront également ornés de branchages enrubannés
et de fleurs. Chaque vendangeur porte un outil de vendange. Les
chariots attelés de deux beaux bœufs, au pas lourd et régulier, se mettent
en marche au crépitement des pistolets et des pétards. Des refrains
guillerets éclatent de toutes parts. Le Bacchus barbouillé marche en
tête du cortège, armé, en guise de massue, d'un gros fouloir à raisins
entouré de pampres, sautant, dansant comme si déjà les fumées du vin,
encore en grains, grisaient son cerveau, déliaient ses jambes et ses bras.
Quelquefois aussi le jeune Bacchus se juche sur l'un des premiers chars
OÙ il trône comme un petit dieu. Debout sur les cuveaux, il brandit
son fouloir comme si c'était un sceptre, et de jeunes enfants montent
autour de lui une garde d'honneur, tirant des coups de pistolet, brûlant
des pétards, pendant qu'un vendangeur, affublé d'un vieux tuyau de
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poêle et d'un faux nez, taquine de son balai les jeunes personnes qui
le frôlent de trop près.
Lorsque les ombres du crépuscule s'étendent sur la montagne, des
fusées s'élancent vers la nue, des petits feux d'artifice et des flammes de
Bengale illuminent le vignoble, éclairant la marche triomphale du
Bacchus.
Le cortège regagne le pressoir, il s'arrête et le Herbschtmannele se
livre à une sarabande effrénée pendant qu'une ronde folle s'organise
autour de lui. C'est l'apothéose et la fin du Bacchus alsacien.
L'heure du repas de famille a sonné. On se réunit autour de la
grande table sur laquelle fume le rôti traditionnel, cuit au four du bou-
langer avec les pommes de terre dorées et rissolées. Le meilleur et le
plus vieux cru de la cave, celui qu'on ne monte qu'aux occasions solen-
nelles, arrose le succulent repas. Si la récolte est abondante, les rasades
succéderont aux rasades, les « santés » aux « g'sundheit » et l'on boira
au vin nouveau.
Mais souvent Bacchus et sa garde d'honneur, rompus de fatigue,
demandent grâce avant la fin du festin. Ils s'esquivent et gagnent en
tapinois leur «dodo» où un bienfaisant sommeil les retiendra jusqu'au
matin...
La récolte du houblon est une autre sorte de vendange dont les
enfants prennent aussi leur part. Du houblon, mélangé à 1 orge, sortira
la bonne bière d'Alsace, celle de Schiltigheim, Strasbourg, Colmar,
Mulhouse. C'est aux environs de Schlestadt que commencent les plus
belles cultures de houblon ; elles s'étendent jusque dans l'Alsace du Nord
vers Wissembourg.
La houblonnière, avec ses longues perches autour desquelles s'en-
lacent les lianes, ne manque pas d'un certain charme.
La cueillette, qui coïncide avec la vendange, ne donne pas lieu aux
mêmes réjouissances. Le retour à la ferme est moins bruyant. Gambrinus
ne fait pas concurrence à Bacchus.
La récolte rentrée, on procède, dans la cour de la ferme, à la sépa-
ration du fruit et de la feuille. Les houblons sont étendus dans leurs
séchoirs, puis expédiés principalement vers Haguenau, oîi se tiennent les
plus importants marchés de houblon d'Alsace.
Les enfants ont prêté un concours assidu à la cueillette et au triage
des précieux cônes dorés.
(COSTUMES DE METZERaL}
!MI@Vi
VEC novembre apparaissent les sombres journées. La
Toussaint et le jour des Morts, fêtes de recueillement et de
tristesse (surtout actuellement!) annoncent l'hiver. Le froid,
la pluie, la neige engourdissent la nature et les hommes.
Dès le matin du 2 novembre, la cloche a invité les vivants Ã
venir prier pour les morts. En vêtements de deuil, les campagnards
s'acheminent vers le bourg. Par petits groupes, ils parcourent les
chemins et les sentiers dont le sol est tapissé de feuilles jaunies. Ils
descendent de la montagne sous les sapins qui frissonnent, frôlant les
gros blocs de pierre qui bordent la route, enjambant le tronc des arbres
que les premières bourrasques de l'hiver ont jetés à terre.
Les enfants ouvrent la marche. Ils savent que ce n'est pas un jour
de réjouissance. On leur a mis leurs vêtements les plus sombres, et ils
s'étudient à copier la physionomie recueillie de leurs parents. Ils pensent
à ceux qu'ils ont perdus, à ceux qu'ils ont vus disparaître, à ceux dont
on leur parle, dont on leur cite la vie en exemple, Ã ceux enfin qui furent
les trop nombreuses victimes de cette dernière guerre, la Grande Guerre
de la délivrance,..
Les parents parlent peu ; les enfants se taisent. Les vieux s'ap-
puient au bras des jeunes. Il en est qui vont seuls, ce sont ceux qui
n'ont plus personne, ni femme, ni mari, ni enfants, ni neveux. Ceux-lÃ
on les salue avec respect et on leur adresse un sourire de pitié et de
sympathie.
Les petits ont, dans leur mémoire, conservé la vision du convoi d'un
camarade de leur âge ; triste et touchant tableau que celui d'un petit
cercueil que l'on porte au cimetière à travers les sentiers de la montagne,
surtout si la terre est couverte de neige ! Ils voient encore cette bière Ã
leur taille à eux, qui s'en va sur un traîneau, cachée sous un vilain drap
d'un blanc jaunâtre. L'un deux portait la croix de bois noir sur laquelle
le menuisier avait tracé en lettres blanches le nom et l'âge du mort. Le
curé suivait tristement, les parents sanglotaient. Et le cimetière est si
loin, au fond de la vallée, au pied de la vieille église, peuplé de tombes
ruinées, couvertes d'herbes et de pierres brisées... Il a fallu une bonne
partie de la journée pour rendre les devoirs funèbres. La mort, pensent-
ils, est une chose bien triste, Ã laquelle ils ne comprennent rien. C'est
un spectacle désolant lorsqu'elle frappe un grand-père, une grand'mère,
une personne âgée, mais n'a-t-elle pas quelque chose d'injuste quand elle
s'abat sur un petit enfant ?
Nous sommes loin des jeux et des joies de l'été ! Et pendant deux
jours il va falloir vivre au milieu de ces lugubres souvenirs, au milieu
de ces attristantes cérémonies qui se terminent par une procession Ã
travers le cimetière, où il semble que chacun aille encore une fois mettre
en terre ceux qui lui étaient chers, puisque comme au jour des funé-
railles on jettera des fleurs et de l'eau bénite.
Mais ces journées de deuil auront bientôt leur lendemain : le
22 novembre ce sera la fête de sainte Cécile, patronne de la musique.
Dans ce pays de bons chanteurs qu'est l'Alsace, les jeunes filles tiennent
à faire honneur à la douce et noble sainte. Dès la veille, elles se rassem-
bleront, petites et grandes, et se tenant par la main, iront devant les
maisons, régaler les notables de leurs plus beaux chœurs, de leurs com-
plaintes les plus aimées dans le pays.
LE CHARIVARI DE SAINTE CATHERINE
Elles ont étudié avec amour, elles savent mettre dans leurs chants
beaucoup de sentiment ; leurs voix sont fraîches et pures. Il est impos-
sible de les entendre sans être ému. La voix plus grave des jeunes
garçons les accompagne quelquefois, et ces petits chanteurs éclairent le
cortège avec des lanternes vénitiennes accrochées au bout d'un bâton.
Qui oserait leur refuser une pièce de menue monnaie ? C'est pour un
pauvre, pour un malade, pour une jeune maman qui n'a pas de quoi
vêtir son nourrisson, pour un orphelin... On donne et c'est celui qui
donne qui remercie, car on vient de l'associer à une bonne action et il
y a pris plaisir.
Le 25, c'est, hélas! sainte Catherine, sainte Catherine qui fait rire
celles qui n'ont pas vingt-cinq ans, mais qui fait pleurer celles qui
viennent de franchir le cap redouté.
La jeunesse pèche rarement par excès de générosité : à la nuit
tombante, les garçons se munissent d'instruments bruyants et discor-
dants, arrosoirs au rebut, vieilles casseroles trouées, tambours et trom-
pettes enrouées ; et ils iront " sous les balcons " des jeunes " vieilles
filles " donner une sérénade qui tirera peut-être des larmes à leur
victime, mais qui peut encore, si elle a bon caractère et l'espoir de trouver
un mari, provoquer simplement son rire. Aux accents charivaresques de
leur " musique " se joindra le bruit de pots cassés, d'assiettes brisées, etc.
Criant, soufflant, tapant, dansant, ils promènent une poupée emmanchée
au bout d'une longue perche à laquelle ils donnent successivement les
noms de toutes celles qu'ils ont entrepris de railler.
Ce même charivari sera exécuté sous les fenêtres de tout vieux qui
aura eu l'audace d'épouser une jeune fille, ou de la vieille qui aura pris
un jeune mari.
Mais avec ces donneurs d'aubades grotesques il est des accommo-
dements : une amende proportionnée à la fortune des mariés leur assu-
rera le silence. Cette amende, si elle y suffit, servira à payer un plan-
tureux repas où l'on boira à la santé et à la prospérité du nouveau
couple.
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LES SÉRÉNADES DE LA STE CÉCILE (COSTUMES DU CANTON DE WISSEMBOURG)
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OICI le vrai mois de
l'enfance. Saint Nicolas
puis Christkindel ou
Noël, ces mots réson-
'^ nent agréablement aux oreilles
des enfants de tous les pays.
A la saint Nicolas, la nuit
venue, la famille est rassemblée devant le poêle ronflant : les petits
attendent avec anxiété l'arrivée de leur grand Patron. Ils sont aux
écoutes : la conversation des parents ne saurait les distraire. Ils s'avan-
cent jusqu'Ã la porte, tendent l'oreille... La nuit est glaciale ; par un
temps pareil, le saint aura-t-il le courage de sortir?... Tout à coup,
ve-rs neuf heures, des pas résonnent sur le sol glacé. Une clochette
argentine, le braiment sonore d'un bourriquet, des coups discrets Ã
l'huis... c'est lui, enfin ! Oui, ce sont ses trois coups accoutumés et ses
trois sonneries...
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SAINT NICOLAS ET HANS TRAPP
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La maman se dispose à ouvrir, les enfants deviennent muets ; ils
se blottissent dans le coin le plus reculé, serrés les uns contre les autres :
la visite d'un saint, c'est toujours une chose importante.
La porte s'ouvre et la figure de saint Nicolas apparaît sur le seuil.
Son compagnon, le terrible Hans Trapp, attache à l'anneau extérieur le \0^-
licol de l'âne chargé de jouets. Tous se lèvent et s'inclinent. Saint Nicolas, •••■••. i
majestueux et bienveillant, appuie sa main gauche sur sa crosse. De la
dextre, il bénit avec un petit discours de bienvenue et demande :
— Où sont les enfants sages ? Ils auront des jouets et des friandises,
mais les autres...
Et il montre la porte :
— ...Hans Trapp apporte pour eux des verges trempées dans du
vinaigre ; s'ils ne promettent pas d'être meilleurs l'année qui vient, il va
les jeter dans sa hotte. Il les enfermera dans sa caverne jusqu'à Noël^
sans chandelle, sans feu, au pain sec, Ã l'eau claire ; ils coucheront sur
des fagots...
Ce terrible discours fait trembler ceux qui ont quelques peccadilles
sur la conscience. Mais comme ils se repentent, comme ils sont résolus
à se corriger !
Saint Nicolas lit dans le fond de leurs cœurs. Il leur pardonne, il
aime tant les enfants ! Et la distribution commence.
Pourtant il advient parfois qu'un endurci n'a pas mérité l'absolution
et encore moins les récompenses. Alors Hans Trapp ouvre brusquement
la porte ; il entre, roulant des gros yeux furieux, son fagot de verges Ã
S?!;t:^ ; la main. Un bruit de chaînes accompagne ses mouvements. Il s'élance
à la poursuite du mauvais sujet qui tremble, pleure, joint les mains,
se jette à genoux, promet de ne plus recommencer ; et saint Nicolas
intervient. Mais il est sévère, le bon saint : il consent bien à laisser ce
vilain garçon, cette méchante petite fille chez leurs parents, mais il se
contentera, pour cette fois, de les priver de jouets et de friandises.
Quelques semaines plus tard, Hans Trapp sévira avec Christkindel. Il
sera impitoyable et les emportera pour toujours enchaînés. La famille
feint naturellement la plus grande frayeur, la maman pleure à l'idée de
perdre son petit... Saint Nicolas et Hans Trapp s'éloignent. Ils vont
exercer leur ministère chez les voisins.
La neige couvre la terre de son épais manteau blanc. Partout s'ouvre
la foire aux sapins. Les arbres de Noël descendent de la forêt vosgienne.
Il y en a pour toutes les bourses, des petits et des grands. Les boutiques
se sont garnies de bougies ou de lampes, de jouets et ont été bien vite
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LE DÉPART POUR LA MESSE DE MINUIT
dévalisées par les parents prévoyants. Le 24 décembre sera jour ou
plutôt soirée de grande fête. Les baraques foraines encombrent la place
publique. Elles offrent aux convoitises enfantines cent merveilles, mais
ce qui par-dessus tout attire les regards des garçons, ce sont les sifflets.
Quiconque possède deux sous, achète un sifflet, et les rues du pays
s'emplissent d'une assourdissante cacophonie. D'où vient cette rage de
sifflets à Noël ? Nul ne le sait et nul n'oserait tenter d'interdire l'infernal
concert.
Presque chaque maison a son sapin, et presque chaque mama«i
prépare son arbre de Noël autour duquel, comme à la saint Nicolas,
la famille veillera. Les familles se rassemblent, des amis se joignent
aux parents. Les bougies sont allumées, à la grande joie des bambins ;
on rit, on chante : les vieux se sentent rajeunir au souvenir des Noëls
passés ; ils se revoient enfants, ils évoquent dans leur mémoire, l'image
des chers disparus.
A neuf ou dix heures, une clochette tinte dans la rue, c'est Christ-
kindel qui annonce sa venue. La porte s'ouvre, et le voici, de blanc vêtu,
un voile sur le visage. Mais ce Christkindel, malgré son nom (christ petit
enfant) est une femme, c'est la Dame de Noël. Couronnée de roses, elle
entre dans un éblouissement de lumière, sa douce voix chante un allé-
luia ; c'est un souhait pour tous répété par tous les assistants. Ce pieux
devoir accompli, elle s'adresse aux enfants, elle questionne les parents :
. j les petits ont-ils été sages? Si la réponse est satisfaisante, elle prend
des sucreries dans une corbeille suspendue à son cou et les distribue
à ceux qui les ont méritées. Pour les méchants, Hans Trapp est encore
là , plus terrible qu'à la saint Nicolas. Gare à ceux qui avaient promis
de se corriger et n'ont pas tenu leur promesse!.. Hans Trapp est de-
venu un colosse effrayant, couvert de peaux de bêtes, coiffé d'une
énorme toque poilue. Deux cornes longues et pointues surmontent son
;; j front, sa barbe rouge tombe jusque sur son ventre ; il roule des yeux
â– ^:i0}\ flamboyants, grince des dents, des dents de croquemitaine, et des
•:Mfû chaînes s'enroulent autour de ses reins. D'une main il secoue une clo-
chette ; de l'autre, il brandit une poignée de verges. Ses gros sabots
de bois claquent sur le plancher. Enfin, d'une voix caverneuse, qui
fait frissonner les plus braves et les plus innocents, il demande où
sont les méchants. A grands pas il parcourt la pièce et feint de
vouloir les prendre. Les enfants fuient, se cachent ; les plus avisés se
réfugient dans le giron de la Dame de Noël, les autres s'accrochent
aux jupes de maman ou aux basques de la redingote de grand -père.
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Parfois on entend des cris, des pleurs, des sanglots sous les tables,
derrière les bahuts. Mais la Dame de Noël est là pour tout arranger ;
le calme se rétablit et elle distribue ses joujoux. Hans Trapp s'en va
en maugréant, jurant qu'il reviendra avant la fin de la semaine, s'il
apprend que les petits paresseux, les petits gourmands, les petits
désobéissants ne se sont pas corrigés. Mais la Dame de Noël se re-
tirant après avoir souhaité à tous une bonne année avec toutes sortes
de prospérités, Hans Trapp est bien forcé de la suivre.
Qu'est-ce donc que ce terrible Hans Trapp ? C'est le Croquemitaine
alsacien. Son nom est la déformation de celui du tout-puissant seigneur
Hans von Tratt, qui vivait au XV' siècle, dans le château de Ber-
belstein, près de Wissembourg. Il était d'une férocité renommée. Sa
méchanceté était telle et il inspirait une si grande terreur à cinquante
lieues à la ronde, qu'il fut mis au ban de l'Empire.
L'imagination populaire s'en est emparée et en a fait un cpou-
vantail pour les enfants que rien ne peut corriger.
Dès que Christkindel est sorti, la maîtresse de la maison va
prendre sous le hangar une belle bûche préparée et ornée de branches
de houx aux rouges baies. Pendant ce temps la famille s'est réunie
dans la cuisine où se trouve l'ouverture du foyer du poêle ; lorsque
la maman se présente, l'aïeul se lève, et, une cruche pleine de vin
en main, il en répand quelques gouttes sur la bûche, la bénit au nom
du Père, du Fils et du Saint Esprit. Enfin la bûche est mise dans le
poêle où ne doit se trouver qu'un lit de charbons ardents suffisants
pour l'allumer, car il faut qu'elle brûle et se consume seule. Les
cendres seront religieusement recueillies, conservées, et semées dans
les champs où elles assureront la bonne levée des semences.
Après cette cérémonie, la maîtresse de la maison se rend dans
l'écurie, dans l'étable et donne une ration aux bêtes, qui seront ainsi
associées aux réjouissances de Noël.
Les bonnes femmes vous diront qu'entrant dans les écuries et les
étables la nuit de Noël, elles n'y ont jamais trouvé les bêtes couchées.
Ces animaux se souviennent qu'en cette nuit, le bœuf et l'âne ré-
chauffaient le petit Jésus. On vous dira enfin qu'il est facile en cette
soirée de prévoir le temps qu'il fera toute l'année. Pour cela, il suffit
de prendre douze oignons, de percer chacun d'un trou, de mettre dans
ce trou des grains de sel et de les ranger. Chaque oignon doit repré-
senter un mois. Examinez-les dès que minuit sonne : ceux dont le sel
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aura fondu, représentent les mois humides :
ceux dont le sel est intact, annoncent les
mois secs. Autre croyance populaire : cha-
cun des douzes jours qui suivent Noël re-
présente un mois. S'il neige le premier, c'est
qu'il neigera en janvier, si le second est
beau, février sera beau ; et ainsi de suite...
Mais voici que s'égrènent les premiers
tintements des cloches
qui percent le silence
nocturne ; c'est pour la
messe de minuit qu'elles
chantent si gaîment car
la voix des cloches n'est
pas toujours la même :
elles pleurent pour le
glas, elles chantent pour
les fêtes joyeuses.
Tout le monde s'ap-
prête. Les chauds vête-
ments ont été préparés
dans la journée : la bise
est rude. On allume la
lanterne : la nuit est
sombre ; toutes les pe-
tites lumières tremblo-
tantes qui se dirigent
vers l'église ne sont-ce
pas les étoiles qui sont
descendues du ciel, pour guider les humbles chrétiens vers la crèche
de Jésus, comme la belle étoile d'Orient guida les puissants rois mages
sur la route de Bethléem ? Le retour de l'office est moins recu'eilli.
L'église était froide, humide, la messe a été longue, l'air était glacial
sous la voûte séculaire. Les membres se sont engourdis dans l'immo-
bilité. Il n'est pas défendu de se réchauffer en courant, en gesticulant,
en sautant. Une sorte de farandole avec lanternes s'organise, on se
hâte joyeusement vers le chaud foyer familial où flambe la bûche
de Noël. Les groupes s'égrènent le long de la route, on se sépare en
se souhaitant bonne fin d'année.
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Et le lendemain, jour de Noël, la succulente choucroute, l'oie aux
marrons, arrosée d'un vieux vin du pays, répareront les pieuses fatigues
de la veillée.
Tandis que les parents jasent dans la grande salle en attendant
la messe de minuit, les jeunes filles les unes après les autres, sortent
mystérieusement ; elles s'enferment dans la cuisine, où, moitié rieuses,
moitié sérieuses, elles vont demander à un grand baquet plein d'eau
quel sera le métier de leur mari. Connaissant le métier, il leur sera
facile de deviner le mari.
Deux baguettes sont placées parallèlement au-dessus du baquet,
sur les deux baguettes on pose une grosse clef de cave. Dans un
poêlon de fer, elles ont fait fondre du plomb. Chacune d'elles, à tour
de rôle, puise une cuillerée du métal en fusion qu'elle jette dans le
baquet en ayant soin de le faire passer par l'anneau de la clef. Le
plomb brûlant tombe dans l'eau avec un crépitement ; il se solidifie et
se refroidit au fond. C'est cette masse qu'il faudra examiner. Elle a
pris la forme bizarre qu'il s'agit d'interpréter : y voit-on quelque chose
qui ressemble à un marteau, le mari sera forgeron ; à une clef, il sera
serrurier ; Ã un rabot, ce sera un menuisier...
L'imagination et le secret désir de l'intéressée jouent un grand rôle
dans cette opération.
Si cette expérience n'a donné aucun résultat, ou si elle n'a pas
donné le résultat souhaité, il est permis d'en tenter une autre, beaucoup
plus compliquée. D'abord, la curieuse devra, le soir de Noël, aller
demander à une veuve de lui faire cadeau d'une pomme. Au retour
de la messe de minuit, enfermée dans sa chambre, avant de se coucher,
elle coupera la pomme en quatre quartiers, qu'elle mangera devant
une image de piété et après avoir récité un pater et un ave. Elle se
mettra au lit, s'endormira et, dans un rêve, le visage de son seigneur
et maître lui apparaîtra.
Sur cette gracieuse tradition, je termine mes notes d'artiste, sou-
venirs d'enfance ou de maints voyages à travers notre chère Alsace,
berceau de ma famille et mon pays natal.
Puissé-je, mes petits amis, vous avoir intéressés en vous amusant ;
et puisque nous nous séparons à la fin de la veillée de Noël, laissez-
moi vous souhaiter à tous de bonnes et longues années de joie et de
prospérité
mi
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