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Full text of "Nos petits Alsaciens chez eux ; notes et souvenirs d'artiste, par P. Kauffmann ;"

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PETITS ALSACIENS 



CHEZ EUX 



NOS PETITS 



ALSACIENS 



CHEZ EUX 



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NOTES ET SOUVENIRS D'ARTISTE 

PAR 

P. KAUFFMANN 



PREFACE 



PAR 



HENRI WELSCHINGER 

DE l'institut de FRANCE 




LIBRAIRIE GARNIER FRERES 

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 

PARIS 



Je dédie ce livre aux enfants 
du beau pays de Trance pour 
leur faire connaître les enfants 
de r Alsace. 

P. K 



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L est une histoire plus an- 
cienne que l'art d'écrire, 
Sussi; s^nçienne que la pa- 
Vràl,e':> e'èot la tradition. 
;'; ;Pj-pfppdt;nient gravée dans la mé- 
haxyiri. 'Âii. hQmpies, elle a pour conser- 
; vàiéiji-'et.poirti'OKgane le peuple, pour 
i'têiiioîàê. .léè islècles, pour garantie de 
son authenticité son existence même. C'est la voix lointaine des aïeux, le dernier écho du 
passé. Simple, naïve, crédule, éprise du merveilleux comme l'enfance et comme le furent 
tous les peuples en leur jeunesse, elle a puisé ses premières inspirations dans la nature, 
car c'est à la nature qu'elle emprunte sa poésie et sa grandeur. Elle n'est pas l'histoire, 
et pourtant, souvent elle explique la vie d'un peuple mieux que l'histoire. 

Chaque peuple a sa tradition : l'Alsace possède la sienne, qui se perpétue par ses 
légendes et ses coutumes populaires. 

Selon ses vieux récits, cet immense et magnifique bassin, si majestueusement en- 
cadré par l'enceinte granitique des Alpes du Jura, des Vosges et des monts de la Forêt- 
Noire, aurait été une mer immense. Les sommets des montagnes, émergeant des eaux, 
auraient formé une ceinture d'îles peuplées de navigateurs hardis, fils des dieux sans 
doute, qui attachaient leurs nefs grossières à d'énormes anneaux rivés dans le roc ; et 
ces anneaux, derniers vestiges d'un passé fabuleux mais glorieux, des anciens préten- 
daient les avoir vus, ou avoir connu de plus anciens qu'eux-mêmes qui les avaient vus. 

Interrogez les montagnards du Tœnnikel, près de Ribeauvillé, ceux de Barr ou du 
pays de Dabo, les habitants de Gueberschwihr, de Pfaffenheim, de Schauenberg ; fran- 









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chissez le Rhin, questionnez ceux de Brisgau, ils vous indiqueront d'une main ferme 
et d'une voix assurée telle large anfractuosité des Vosges qui servait de havre à leurs 
fabuleuses barques, tel plateau escarpé où ils déposaient leurs marchandises et leurs 
armes. Ils vous raconteront par quel prodige précis les flots furent chassés, et comment, 
là où il y avait une mer, apparut une vallée qui allait devenir l'ime des plus belles, des 
plus fertiles et des plus enviées du monde. 
.>ïi>'S Un de ces hommes préhistoriques, géant de force surhumaine, vaincu et fait pri- 

^^i(!^ sonnier, aurait racheté sa liberté et sa vie en rompant la digue qui, du côté du nord, 

•;^>A>>.::' retenait les eaux. Il se plaça au miheu des rocs ; de ses bras puissants, il les disloqua et 

i;\$^\v. ^^^ rejeta au loin, livrant passage à un courant tumultueux qui, se rétrécissant à mesure 

:"^f.^<.;{<. que l'immense bassin se vidait, serait devenu le Rhin. 

Ainsi seraient sortis des eaux, comme la déesse de la Beauté, la noble et fière Alsace, 
les pittoresques pays de Bade et du Palatinat... Légende qui repose sur un fond de 
L<::-{^:v;' vérité scientifique. Mon éminent et savant ami l'historien Henri Welschinger, vient 

- ■^ de nous en dire le merveilleux ; la géologie confirme l'existence très ancienne, mais 

très certaine, de cette méditerranée alsacienne. 

Des bancs énormes de coquillages et de détritus marins ont été mis au jour par le 
marteau et la pioche des géologues. Un peu partout, à Eguisheim d'abord, puis près 
de Bollwiller, dans une grotte d'Obemai, et ailleurs encore, des ossements et même des 
squelettes entiers ont été exhumés, au milieu de fragments de poteries, de haches en 
silex et de débris d'animaux depuis longtemps disparus. 

Mon but n'est pas de décrire ici la vie historique de l'Alsace : je veux simplement 

•■•?4-^vil essayer de fixer ce qui, de ses antiques traditions, a survécu dans ses couttmies en- 

^}'fA fantines. Je voudrais saisir, afin de les conserver, ces rites populaires, joie de la jeunesse 

qui les prend comme un amusement, alors qu'ils ont pourtant (en tous pays d'ailleurs) 

une signification profonde. Dans ces manifestations juvéniles se révèle déjà l'âme 

d'un peuple... 

Mais avant .dp .commencer jic» .chapitres, je tiens, mes chers amis, à citer dans ce 
recueil, le touchajt^.episdde, U .'prenlteç acte, dirai-je, de la reprise du territoire alsacien 
par nos valeureuses troupes .françaises : c'est la première classe en langue française dans 
l'Alsace. . •; '.■;■:: :'■; 

Elle s'est ouverte, à. Masçe-vawx, chef-heu de canton du Haut-Rhin, à ime cinquan- 
taine de kilomètres de" Çûlmàr^'p.e ïùt.çimple et émouvant. 

Les écohers, vêtus de leurs habits des dimanches, s'étaient placés à leurs pupitres. Le 
maître d'école à la dure allure germanique était remplacé par un soldat-instituteur, im 
sous-officier français en tenue, un vrai fils d'Alsace qui tranquillement prit place à la 
chaire. Il s'adressa en dialecte alsacien à ses élèves ; ce fut im joyeux éclat de rire des 
enfants qui n'entendaient plus l'âpre langage germanique. La première leçon ne porta 
que sur un thème, une phrase d'abord parlée, qu'à tour de rôle sur le tableau noir, puis 
sur les cahiers, les enfants inscrivaient pieusement et avec quel enthousiasme : 

« La France est notre Patrie, vive la France I » 

Pas une faute d'orthographe ! Les petits Alsaciens de Massevaux prouvèrent ainsi 
qu'Us connaissaient par coetu' l'adorable formule. 

Et les grands-pères, aux écoutes eux aussi, aux abords de l'école, se rappelaient avec 
une émotion devenue très douce. Le vieux maître parlant pour la dernière fois en 
français, aux petits Français d'Alsace... 

P. KAUFFMANN. 



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D'après une antique légende du Tœnnikel, près Ribeauvillé, dans la nuit qui 
terminait chaque siècle, le vieillard, le plus sage et le plus pur, était merveilleu- 
sement transporté sur le lac de la vallée, tandis qu'autour de sa barque, sous les 
rayons d'une lune mystérieuse, se pressaient des cygnes nombreux aux plumes de 
neige. 

Ce vieillard entrevoyait, dans le cristal limpide des eaux, la belle Alsace avec 
ses villes et villages, ses églises et ses vieux châteaux, et restait plongé comme en 
extase, dans l'admiration de ce spectacle incomparable. 

S'inspirant de cette belle légende, M. Kauffmann représente le vieillard pensif 
assis dans une barque, entouré de cygnes et voyant dans la claire profondeur des 
eaux, la cathédrale de Strasbourg et celle de Thann, le mont Sainte-Odile, les 



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châteaux de Barr, Ribeauvillé, Hohkœnigsbourg, Dreystein, Birkenfels, Scharrach, 
les sapins gigantesques des Vosges, les rochers, les vallées et les monts de la 
Schlucht, des Trois-Épis, du Dabo, du Hohbarr, du Donon, le ruban d'argent du 
Rhin, les villes d'Alsace avec leurs vieilles maisons et leurs églises au clocher fin 
comme une aiguille, les villages et les bourgs pittoresques. 

Derrière ce vieillard, qui ne peut se lasser d'admirer un tel tableau, se dressent 
d'énormes rocs où sont fixés de grands anneaux de fer auxquels les navigateurs du 
vieux Monde attachaient, dit-on, les câbles de leurs navires. 

Et sur l'horizon, s'élevant doucement, la lune éclaire les montagnes voisines et 
leurs sinuosités charmantes. Paysage de rêve sans doute mais paysage dont cependant 
nous avons connu les attraits enchanteurs ! 

La cathédrale de Strasbourg, le Rhin, les vieux châteaux, les maisons gothiques, 
les villages riants, les bourgs anciens ne sont-ils pas toujours restés dans notre 
mémoire ? 

Or, voici qu'un artiste à l'âme de poète, né dans cette Alsace enchanteresse, en 
fait reparaître à nos yeux les scènes les plus exquises. Il nous décrit la légende du 
Tœnnikel, telle que nous l'ont transmise les vieux livres du pays. 

Dans les diverses localités du Bas et du Haut-Rhin, il nous montre les mœurs 
populaires de la Vie alsacienne où les enfants occupent la première place. Il dépeint, 
en connaisseur et en amateur instruit, leurs divertissements, leurs jeux, leurs joies, 
leurs douleurs, leurs usages et leurs coutumes, depuis les fêtes du jour de l'an jusqu'à 
celles du Christkindel, et n'oublie aucune de leurs traditions. Il y révèle l'âme d'un 
fils d'Alsace et le goût d'un artiste, épris de beauté et respectueux des souvenirs 
d'autrefois. 

Ce ne sont pas seulement les enfants qui se plairont à feuilleter et à lire ces 
pages charmantes, ces dessins si fins, si vrais, si pittoresques ; ce sont leurs parents, 

qui, non sans émotion, verront revivre fout d'un coup ce 
Ci^ qui demeura parmi leurs meilleurs et leurs plus fidèles 

^^^-. souvenirs. 

C'est un nouvel hommage que P. Kauffmann rend 
à notre chère Alsace, à la veille du retour de cette 
province dans le giron français, et cet hommage est 
pour nous une joie sans pareille. 

HENRI WELSCHINGER 

De l'Institut de France. 































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LES BAISERS ET SOUHAITS DE NOUVEL AN DANS LES RUES 
COSTUMES D'OBERSEEBACH 



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E sol est couvert du resplendissant manteau de neige qui ne 
le quitte guère de tout l'hiver. Il fait très froid, mais le petit 
Alsacien n'y prête nulle attention : l'hiver est toujours rude 
dans nos campagnes d'Alsace. Le gel et la neige ont leur 
poésie : ils sont prétextes à des amusements qui, pour être chaque année 
les mêmes, n'en ont pas moins de charmants agréments. Ah ! les boules 
de neige ! les bonshommes de neige !... 




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LES SOUHAITS AUX GRANDS PARENTS (COSTUMES DES ENVIRONS DE STRASBOURG J 



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Le jour n'a pas encore dissipé les brumes argentées de l'aurore du 
premier janvier que, de tous côtés, les volets se sont ouverts plus tôt 
que de coutume, claquant joyeusement contre les murs. Des bambins qui 
n'ont pas beaucoup dormi, franchissent d'un bond le seuil de la porte et 
s'élancent à travers les rues du village. Ils s'ébattent et piaillent comme 
une volée de moineaux. Et partout c'est le même cri. Chacun dans son 
souhait cherche à devancer son voisin : 

— Bonjour, Suzel ; bonne année ! 

— Bonjour, Frantz, et bonne santé, toi aussi ! 

Et les chers petits courent les uns vers les autres, s'embrassc'it "à 
grands bras ", se quittent bien vite, appelés par l'apparition de nouveaux 
amis ; se reprennent joyeux, bruyants, heureux de vivre et de commencer 
dans la gaieté la nouvelle année, dont ils attendent tant de bonnes choses. 

Les grands -parents n'ont pas été oubliés : garçons et fillettes, des 
fleurs sur les bras, les mains chargées de gâteaux, ont devancé leur 
réveil, et le compliment appris avec tant de soin a été débité avec un 
sérieux et une émotion qui touchent vivement " bon papa et bonne 
maman". Ils se revoient, les bons vieux, enfants eux-mêmes, remplissant 
le même pieux devoir envers les parents qui dorment maintenant dans le 
petit cimetière sous la neige. Et ils songent que, bientôt, ils iront les 
rejoindre et que les têtes enfantines grisonneront à leur tour; et ils ont, 
au milieu de leurs sourires, un mot de tendresse et de mélancolie pour 
rappeler les devoirs de la vie à ceux qui, grâce à leur âge, n'en ont encore 
goûté que les douceurs et les réjouissances. 

De bonnes vieilles traditions subsistent, qui rehaussent de leur éclat 
mystérieux ces scènes familiales. Vous avez tous entendu parler de ces 
trois rois mages qui, des profondeurs de l'Orient, guidés par une brillante 
étoile vinrent prosterner leur majesté et déposer leurs présents au pied 
de l'Enfant né sur la paille entre le bœuf et l'âne. Mais vous ignorez 
leurs noms ! Plus heureux que vous, vos frères les connaissent, ce sont : 
Caspar, Melchior, Baltazar^^K On n'en parle jamais qu'avec un grand 
respect, de ces trois puissants monarques, qui eurent la gloire et le 
bonheur de contempler les premiers le sourire du divin Sauveur. 



(1) L'auteur respecte dans son récit l'orthographe alsacienne de certains noms propes; c'est ainsi qu'il écrit Caspar, 
Mtlcbior et Baltazar, au lieu de Gaspard. Melchior et Balthasar, (N. de l'E.) 



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LA COMPLAINTE DES TROIS ROIS MAGES 
COSTUMES DU CANTON DE BRUMATH 









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Lorsque vous irez en Alsace, on vous montrera au-dessus de maintes ?û-^<^ 

portes les trois lettres : C M B ; ce sont les initiales des rois mages, ?'^^$<? 



Chacun d'eux tient dans sa main gauche un long bâton qui re- 



.'T\:.r\r; 



Elles préservent la maison de l'incendie et promettent à ses habitants le 
bonheur. 

Je ne vous dirai pas que la galette qui perpétue le souvenir des rois R^itSs 

mages ne contribue pas à la séculaire popularité des Caspar, Melchior ^^û 

et Baltazar,.. ; l'humanité, même à ses premiers pas, se plaît à rappro- ^^-t^ 

cher le réel du merveilleux. Souvent l'un soutient l'autre dans la mémoire ^î§ 

des hommes. ©>S>>: 

Il faut que cette bienheureuse et succulente galette soit répartie ^^t^$i 

entre tous, puisque Jésus est né pour tous les hommes. Or, il est dans WM^. 

chaque village, hélas ! des pauvres petits qui seraient privés de cette :^i:i?^^ 

friandise ; la date du 6 janvier, l'Epiphanie, loin d'être pour eux un jour liv-.-Àv 

de fête, ne ferait que leur rappeler l'indigence de leurs parents, et la joie ^^^v 

.^„ . ... , 



des autres leur serait un crève-cœur. Pourquoi donc n'auraient-ils pas Sl^^l- 

leur part du gâteau des rois mages ? Parce qu'ils sont pauvres ? Mais -^^ 

l'Enfant de Bethléem ne l'était-il pas plus qu'eux encore, lui qui n'eut pas P^^ 



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même un berceau ?... Ils n'ont pas eu le temps de se poser pareille 

question. La tradition répare cette injustice. [¥•^=^|; 

Le sort va designer parmi eux trois rois mages, et ces trois person- iSv^^; 

nages, affublés de costumes bariolés, qui ne rappellent que de très loin j^i^^H= 

les somptueux vêtements de Caspar, Melchior et Baltazar, iront, de ;Ma<| 

porte en porte, pénétrés de leur importance, escortés de leurs camarades, ::<>.-^ 

solliciter la générosité des riches. ïc^Mi 



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présente le sceptre. Deux de ces bâtons sont surmontés l'un d'une petite '3^: 

étoile, l'autre d'un croissant ; celui du roi d'Orient, le troisième bâton, ?^f^. 

supporte une énorme étoile formant lanterne éclairée à l'intérieur par -sM^ 

une modeste chandelle : ce n'est certainement pas l'éclat inaccoutumé -vltMJ: 

de l'étoile qui entraîna les rois mages vers Bethléem, ^jV^> 

IJ^'^^ Dans certains villages, cette étoile est mobile autour du support qui ^^^l 

fixe la chandelle intérieurement ; elle tourne sur elle-même, au moyen 
d'une petite manivelle, à laquelle s'accroche une ficelle actionnée par 
l'un des rois mages. 

La petite caravane annonce sa venue par des chants : c'est généra- 
lement le roi nègre, nègre grâce à une épaisse couche de suie sur le 






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visage et sur les mains, qui débite la naïve complainte. Suivie des petits 
camarades, réjouis et fiers d'une mascarade dont leur gourmandise 
escompte le profit, la troupe s'arrête de porte en porte et il faut que 
l'habitant soit bien indigent pour que l'huis reste fermé. 

« Voici, dit la complainte qui s'est conservée en dialecte alsacien, 
« voici qu'il vient du fond de l'Orient trois rois mages : Baltazar de la 
« Grèce, Melchior du royaume de l'Est, Caspar du pays des Huns, 

« Dieu veuille nous faire la grâce de vivre la nouvelle année en joie ! 

« Nous sommes les trois saints mages de l'Orient. 

« Nous tenant par la main, nous sommes arrivés devant la maison 
« d'Hérode, qui regardait par la fenêtre'*'. Il nous dit: 

« — Où allez-vous comme ça ? 

« — Nous allons à Bethléem, où doit être né notre Seigneur le 
« Christ. 

« — Et pourquoi le roi du milieu est-il si noir? — Parce que c'est 
« le roi des Mores. 

«. Alors nous montons sur la montagne où l'étoile resplendit dans la 

« maison. Nous entrons dans l'étable et trouvons le Petit Enfant tout 
« nu, couché dans une crèche. Puis Marie le prit sur ses genoux et Joseph 
« se dépouilla de sa chemise dont Marie fit trois langes... 

« Mais l'Étoile tourne, tourne, tourne ! Il faut que nous allions plus 
« loin avant qu'il fasse tout à fait nuit. » 

Et les bonnes gens, à qui ce chant s'adresse comprennent l'invitation. 
Ils déposent leur offrande entre les mains de l'un des rois, ou entre celles 
du camarade que leur majesté dédaigneuse de ce soin vulgaire a chargé 
de recueillir le fruit de la collecte. 

Au début de la tournée, les rois mages gardent un imperturbable 
sérieux. Mais à mesure que leur cortège grossit, que les quolibets des 
camarades chatouillent leurs oreilles, que l'escarcelle se remplit, le royal 
trio oublie sa dignité. Tantôt c'est un bambin goguenard qui a raillé le 



(1) Amusante allusion au passage de l'Évangile selon saint Matthieu où il est dit que les Mages venus à Nazareth 
ne voulurent pas dénoncer au roi de Judée l'Enfant qu'ils venaient d'adorer. 

L'Écriture ne fait aucune mention de ces trois personnages, aussi certains auteurs ont-ils supposé que c'étaient les 
trois rois de l'Arabie Heureuse dont les reliques auraient été transférées à Cologne. 









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costume de l'un ou la face noi- 
râtre du moricaud ; tantôt c'en est 
un autre qui tourne en dérision 
l'accent nasillard du chanteur, et 
parfois après les lazzis, on en 
vient aux coups. La "Marche à 
l'Étoile " dégénère en bataille, au 
grand dommage des couronnes 
en papier doré, des écharpes, 
des manteaux multicolores et, 
d'avance, troués. Les insignes de 
la royauté roulent dans la neige, 
la lanterne s'éteint dans le ruis- 
seau et la quête. est interrompue 
en plein succès... 

Pour les autres jours, restent 
les jeux appropriés à la saison. 




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SORTIE DE CLASSE — LES GLISSADES 






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La glace et la neige en fournissent les seuls éléments. Mais quelles 
bonnes glissades le soir, après l'école, ou le jeudi lorsque les devoirs 
sont terminés et les leçons apprises en hâte, afin de se ménager une 
pleine après-midi de liberté ! 

Quelles enragées batailles à coups de boules de neige, quels magni- 
fiques bonshommes en neige, modelés par des mains inexpérimentées 
peut-être, mais souvent avec un étonnant instinct de la caricature ! 

Les boules de neige durcie pleuvent sur le bonhomme ; quels éclats 
de rire, quels cris de triomphe, lorsque son chapeau, son nez et sa tète 
s'écroulent sous le choc des projectiles !... La nuit met fin à la bataille, 
il ne reste qu'un tronc difforme qui achèvera de fondre aux premiers 
rayons du soleil. 



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,,., ÉVRIER, le mois du carnaval. Partout, dans les villages 
''^' comme à la ville, on le célèbre joyeusement. Les fillettes 
se déguisent en bergères, en amours, en cantinières : les 
garçons en soldats, en pierrots, en diables. On parcourt les 
rues en gambadant autour de la cavalcade. 

Dans certaines villes, à Mulhouse notamment, dans la matinée du 
mardi gras avait lieu le rappel du landsturm. Vous devez tous main- 
tenant savoir ce que c'est que ce landsturm : c'est, pour les Allemands, 
la réserve de l'armée territoriale, qui, en cas de guerre, ramasse tout 
ce qui peut être susceptible de porter les armes depuis l'âge de 17 ans 
jusqu'à 55 ans et même plus loin. En France cela ne se fait pas, mais 
les Boches, pour qui la masse n'est que de la chair à canon peu esti- 
mable, ramassent tout ce qu'ils peuvent.... Alors, par ironie, les Alsaciens 
qui, je vous l'ai dit, sont très frondeurs, imaginèrent un rappel de 









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En bien des localités, le lendemain du mardi gras, jour des Cendres, 
Carnaval, déchu de sa gloire éphémère, est, au milieu d'une ronde, 
incinéré solennellement sur la place publique. 

A Thann, la malheureuse ville bombardée par les Allemands, il y a 
quelques années encore, l'exécution de ce roi d'un jour prenait une forme 
dramatique qui donnait lieu à des accidents si fréquents à cette époque 
de l'année que les autorités durent l'interdire. Les jeunes gens réunis dès 
le matin du mercredi des Cendres, choisissaient celui de leurs compa- 
gnons dont l'air ahuri et déprimé témoignait d'une journée trop copieu- 
sement arrosée. Ils s'emparaient de lui et retendaient sur une échelle 
dont les barreaux étaient garnis de paille. Le pauvre diable, incapable 
de résister, bercé sur les épaules de ses camarades qui lui faisaient faire 
le tour de ville, tombait dans une douce somnolence, d'où le tirait un 
bain, souvent glacé, dans la rivière. Inutile de dire qu'on se contentait de 
l'y plonger rapidement, et qu'on le repêchait au bout de quelques se- 
condes. Rarement il échappait au rhume de cerveau, quelquefois il y 
gagnait une bonne bronchite. En Alsace, comme partout, souvent « cet 
âge est sans pitié ». 









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tambours composé de gamins, de jeunes gens, d'hommes de tout âge 
déguisés de la façon la plus abracadabrante possible, c'était tout ce que 
vous pouvez vous figurer de plus drôle. Ils s'équipaient de tambours ^-î^^ 

réglementaires, de tambours d'enfants, de caisses de bois, de seaux, 
d'arrosoirs, que sais-je, et, groupés, une soixantaine de tapins parcou- 
raient les rues de la ville en battant le rappel réglementaire. C'était \s^t 
l'appel pour la cavalcade qui devait défiler dans l'après-midi. Rien de >C?:' 
plus "tordant" que cette promenade matinale, surtout quand le soleil V^"^ 
voulait bien se mettre de la partie. 



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En certains endroits du Haut-Rhin les gamins vont, comme pour les 
Rois, demander aux habitants le bois nécessaire aux feux de ioie, tou- 
jours avec la petite chanson appropriée à la circonstance ; la voici en >?/<v 

dialecte alsacien avec la traduction : 



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Stroïh, stroïh Paille, paille 

Fer e aile Froïh ; Pour une vieille femme ; 

Stangel, stangel Des tiges, des fagots ~:'-"^~ 

Fer e scheibanger ; Pour notre carriole ; 

Stier, stier Contribuez, Contribuez 

Fer's Fasnachtfier. Au feu du Carnaval. 


















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Carnaval est un prétexte à gourmandise naturellement. Il n'est guère 
de maisons où l'on ne pétrisse et cuise le Fasnachtkiechel, espèce de 
beignet dont les enfants sont très friands, et ceux qui n'ont pas le bon- 
heur de le pouvoir croquer chez eux s'adressent au bon cœur des voisins, 
qu'ils essaient d'attendrir par quelque mélopée dans le genre de celle-ci : 

S'steht e Maidele an der Wand, 

Hett e sakele in der Hand, 

Môcht gem e Kiechele 

Oder e Ziechele. 

Kiechele erûss, Ziechele erûss, 

Oder i schlaa e Loch ins Hûs. 

Une fillette est debout près du mur ; 
Elle tient dans sa main un petit sac, 
Elle a grande envie de manger 
Une crêpe ou un gâteau. 
Donnez la crêpe, donnez le gâteau. 
Sinon je fais un trou dans la maison. 

Durant le carême, dans la vallée de la Bruche, vers Schirmeck et 
Saales, la jeunesse se livre à des exercices d'un charme plus poétique. 

Réunis en groupe sur les coteaux autour de grands feux, les garçons 
frappent sur de vieilles casseroles, de vieux arrosoirs ou soufflent dans 
des trompettes. Puis, après cette étrange aubade, l'un d'eux s'écrie : 

— Je donne, je donne !... 

— Que donnes-tu ? interrogent les autres en chœur. 
Il répond : 

— Je donne une telle à un tel. 

Mais le garçon peut n'être pas satisfait du choix ainsi proposé sans 
son aveu. Alors il manifeste son mécontentement et signifie son refus en 
jetant une poignée de paille dans le brasier. Si, au contraire, il accepte, 
ses camarades saluent son assentiment d'un étourdissant charivari de 
casseroles frappées à tour de bras avec accompagnement de criardes 
sonneries de trompettes. 

Lorsque tous les couples ont été proclamés et que chacun tient à 
son bras celle qu'il désirait, une ronde fantastique se forme autour des 
feux de joie en lançant aux échos les gais refrains de la montagne, 
ponctués des "laoutis" des pâtres. 




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PROCLAMATION DES COUPLES AU JEU DES CURES DE SCHIRMECK 


















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Février est encore le mois des conscrits, le mois du tirage au sort. 
Les enfants imitent les grands frères ; car l'Alsace est un pays non 
seulement très patriote et très français, mais aussi très militaire. La 
scène que représente notre gravure, scène qui vit toujours dans mes 
souvenirs d'enfance, reproduit une coutume que les années d'occupation 
allemande avaient supprimée. Elle va se rétablir maintenant, à la vue 
des pantalons rouges du temps de paix ; et les armées du bon vieux 
temps français revivront avec plus d'intensité et de gaîté. 

Les enfants d'Alsace adorent jouer au soldat, à la bataille, au bri- 
gands ; et ce sont ces jeunes qui leur donnent du cœur, de l'énergie, de 
la vigueur et du courage, et qui font les admirables soldats qu'on a vus 
verser à flots leur sang généreux pour la Patrie française. 



COSTUMES DES ENVIRONS DE BISCHOFSHEIM 



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part la fête des Rameaux et les cérémonies du samedi saint 
qui peuvent d'ailleurs tomber en Avril, ce mois est un des 
plus pauvres en coutumes et traditions. 

Le jour des Rameaux n'est pas toujours pacifique : le petit 
Alsacien est né batailleur. En peut-il être autrement dans ces plaines 
arrosées du sang de toutes les nations ? Donc en ce jour, anniversaire 
pourtant d'un épisode d'amour et de paix, de bonne heure les gamins 
ont envahi les rues, certains offrant pour quelques centimes aux fidèles 
les rameaux de buis ou la branche de houx épineux. 

Le désœuvrement, car le commerce ne va pas toujours au gré de 
leurs désirs, et la concurrence, mauvaise conseillère, réveillent parfois 
leur instinct inné de taquinerie et même de lutte. On s'interpelle, on 







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s'échauffe, les poings se ferment et voilà 
les rameaux transformés en armes de 
combat ; le sang coule sous les dards du 
houx. Il faut l'intervention énergique des 
parents pour ramener la paix parmi les 
belligérants ; la douce voix des cloches 
n'y suffirait pas. Chacun reprend son 
commerce et la chasse aux clients inter- 
rompue de si malencontreuse façon. 

Après la messe, les rameaux bénits 
entrent dans la 
maison où leur 
présence conju- 
rera les accidents 
intérieurs et exté- 
rieurs des pro- 
priétés. 

Les habitants 
de certains villa- 
ges du Haut-Rhin, 
en même temps 
que les rameaux 
de buis ou de 
houx, présentent à 
la bénédiction du 
prêtre des cros- 
settes de coudrier : 
si, plantées en 
terre, ces cros- 
settes prennent 
racine, c'est fâ- 
cheux présage : 
l'année sera mau- 
vaise ou quelqu'un 
mourra dans la 
famille. 















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LA DERNIERE PROCESSION DU PALMESEL D'AMMERSCHWIHR 



Le jeudi saint, les cloches se sont tues. Elles sont parties pour 
Rome, d'où elles rapporteront les œufs de Pâques : qui oserait en 
douter parmi le peuple enfantin ? Comme il faut cependant annoncer 
les offices, les enfants de chœur en groupe agiteront par les rues et les 
chemins du pays, d'énormes crécelles qui appelleront les fidèles aux 
« ténèbres ». 

A Ammerschwihr et à Kaysersberg, près de Colmar, on commé- 
morait l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem ; cette coutume s'est 
éteinte depuis quelques années. 

Le Messie, sur son âne, était représenté, dans chacune de ces 
communes, par une statue en bois datant du XVF siècle ; ces deux 
statues sont encore conservées dans ces églises. Elles étaient montées 







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sur des roulettes, et traînées par des jeunes gens et des jeunes filles, 
précédés de leurs bannières. 

La foule des fidèles les entourait agitant des palmes et des rameaux 
(d'où le nom de Palmesel donné à ce cortège historique) et psalmo- 
diant des cantiques et des litanies. Malheureusement les statues avaient 
fini par s'user ; leur délabrement était tel qu'il ne fallait pas penser à les 
réparer, elles menaçaient ruine.... ; on a dû renoncer à les sortir. Vieilles 
de plusieurs siècles, elles demeurent au fond des hangars d'oîi leur 
valeur artistique ne les tirera jamais, car, naïves dans leur conception, 
elles sont plutôt peu gracieuses dans leur exécution. 

Le samedi saint, dans certaines communes, notamment à Ammers- 
chwihr, à Sufflenheim, on « brûle le Juif »'". 

Sur la place de l'église, au pied du clocher, un bûcher de bois bien 
sec se dresse, auquel chacun tient à honneur de fournir sa bûche. Puis 
les gamins entrent dans l'église, où le sacristain leur donne le restant 
des saintes huiles de l'année passée qui vont être remplacées par celles 
que le prêtre a consacrées le jeudi saint ; il leur donne aussi le sel qui 
avait été offert pour l'eau bénite et n'a pas été employé, les ouates, les 
linges sacrés, tous les menus objets du culte usés ou brisés, voire de 
vieux sièges hors d'usage. Les habitants apportent autour du bûcher 
des seaux pleins d'eau, et enfin, l'étincelle tirée d'un briquet enflamme 
les brindilles de bois. 

Dès que la flamme monte, le curé arrive et bénit le Feu. Ce qui 
suit est d'un symbolisme facile à comprendre : les enfants de chœur 
garnissent l'encensoir de charbons pris dans le bûcher, et à la première 
flamme qui en jaillit, l'un d'eux allume un cierge, avec lequel il court 
allumer aussi tous les autres cierges de l'église et la lampe qui devant le 
maître-autel ne doit jamais s'éteindre. L'eau des seaux est devenue de 
l'eau bénite, que les villageois se partagent et emportent précieusement 
en leurs demeures. Au foyer du bûcher, chacun enflamme la longue 



(1) Les scènes qui vont suivre ne sont ici rappelées qu'à titre de souvenirs. Pieusement conservées, les léêendes 
demeurent vivantes en Alsace, alors que la superstition tend, comme partout ailleurs, à disparaître sous l'influence 
éducative de la science. (N. de l'E.). 



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bûche dont il s'était muni et lorsqu'elle est à moitié incandescente, il 
se hâte de l'emporter chez lui, où elle donnera au foyer familial le feu 
nouveau. Mais on a grand soin de conserver ses charbons et le bout 
de bois qui ne s'est pas consumé : ils seront jusqu'aux Pâques pro- 
chaines de puissants talismans pour la maison ; le brandon placé sur le 
toit, en écartera la foudre, et les charbons semés à travers champs, 
prairies et jardins le jour des Rogations en détourneront la grêle et 
assureront une abondante récolte. 

Au temps des labours, les bûches à demi consumées par le feu 
pascal seront liées à la charrue. Les cendres des palmes bénites du jour 
des Rameaux seront mélangées à la semence afin d'empêcher la germi- 
nation des mauvaises herbes. Les bûches placées dans les étables, pré- 
serveront le bétail des maladies et le lait des sortilèges qui le feraient 
tourner avant l'heure. 

Mais dans tout ceci nous ne voyons pas le Juif. C'est Judas, natu- 
rellement, le traître du Golgotha qui, sous la forme d'un grossier man- 
nequin, est livré aux flammes. Cette coutume tend à disparaître afin de 
ne froisser les consciences de personne. Là où elle se conserve, le feu 
pascal reçoit quelquefois le nom de Feu de Judas et l'on dit : « brûler 
le Juif. » 

Si le fidèle qui sort le dernier de l'Eglise, est un homme, il por- 
tera toute l'année le nom de Palmesel. Ce sobriquet honorifique 
ne s'acquiert d'ailleurs pas sans dam : souvent des amis le guettent 
près de la porte, et lorsqu'il en franchit le seuil le cinglent avec force 
quolibets. Il n'a pas le droit de se fâcher : il faut souffrir mais il doit 
rire, car il faut que la coutume, si désagréable qu'elle lui paraisse, soit 
respectée. 







LA QUETE DES Å’UFS 
DE PAQUES 



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Aïs Pâques ne tombe pas toujours en mars, il vient même 
plus souvent en avril où le ciel est plus clément, où les 
journées sont déjà parfois ensoleillées. 

Les vacances commencent vers le samedi saint. Ce 
jour-là les adolescents du village se réunissent chez celui d'entre 
eux qui possède un âne. L'animal est brossé, étrillé, harnaché de son 
double bât et l'un des gamins se juche à califourchon sur son dos 
gris. Le cavalier brandit fièrement le drapeau national blanc et rouge, 
les camarades lui font une bruyante escorte et leur procession va de 
porte en porte recueillir les œufs de Pâques. L'inévitable complainte 
est de la partie et les villageois, qui d'avance savent ce qu'on 
attend de leur générosité, ont fait durcir des œufs bariolés auxquels 
ils joignent souvent des saucisses, des gâteaux et même — les riches — 
quelques bouteilles de vin. Tous ces dons sont entassés pêle-mêle dans 



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les paniers du bât, d'où à la fin de l'excursion ils sont tirés pour être 
consommés soit chez les parents de l'un des enfants, soit à l'auberge, le 
lendemain, lorsque le joyeux carillon des cloches aura sonné Pâques, 
la grande fête. 

Le matin de ce beau jour, petits et grands, sur le chemin de l'église, 
échangent d'heureux alléluia, comme au premier de l'an. 

L'office sera, par beaucoup peut-être, écouté d'une oreille distraite. 
Les enfants sont impatients d'aller, à travers cours et jardins de la 
demeure paternelle, se livrer à la recherche des œufs de Pâques que le 
lièvre a pondus ; car en Alsace, c'est le lièvre qui pond les œufs 
durs. Mais on se doute bien que les parents ont pu les prendre, les 
barioler ou les enluminer. Jamais, en effet, le plus crédule lui-même 
n'admettrait qu'un lièvre puisse se procurer des couleurs et manier un 
pinceau. 



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La découverte de chaque œuf est le signal de cris d'allégresse. Lors- 
que tous les œufs sont trouvés, « le jeu de casse » commence. L'un des 
enfants serre un œuf dans sa main, de manière à ne laisser apparaître 
que le gros bout. Un camarade s'approche, tenant son œuf de la même 
façon mais le petit bout en dehors, et il frappe... ; il s'agit de savoir lequel 
résistera du gros ou du petit bout, et l'œuf cassé appartiendra à celui qui 
aura réussi à briser la coquille de l'autre. 

La course aux œufs est assez amusante, quoiqu'en certains endroits 
tombée en désuétude. Pendant la quête des œufs de Pâques, dans cer- 
taines communes, au lieu d'œufs durs, les habitants offrent des œufs 
frais, qui sont recueillis avec précaution pour la course du lundi de 
Pâques. Ce jour-là la population juvénile se réunit à l'entrée du pays et 
par un tirage au sort se partage en deux camps. Chacun de ces camps 
choisit son champion parmi les camarades les plus vigoureux et les plus 
agiles. Chaque champion se pare d'une écharpe de couleur différente. 
Ensuite on place sur la route tous les œufs recueillis, espacés de trois à 
quatre mètres chacun ; il y en a souvent plus d'une centaine ainsi 
placés. A un signal donné l'un des champions, muni d'un panier, se 
baisse, et, le plus rapidement possible, doit ramasser tous les œufs et les 
poser précieusement sans en briser, sans en fêler même un seul, dans le 
panier ad hoc. Pendant ce temps l'autre champion s'élance, prend sa 
course et doit parcourir tout un terrain convenu dans l'intérieur de la 



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commune et revenir à son point de départ. Celui des deux champions 
qui a accompli sa tâche le premier est déclaré vainqueur et avec lui tout 
son camp. 

La veille, un grand repas a été commandé par les jeunes gens à la 
principale auberge du pays. Le parti vaincu en paie tous les frais et 
le vainqueur a le droit d'y inviter les couples de fiancés dont le mariage 
est proche. 

En certains villages cette course aux œufs souffre quelques variantes. 
La collecte est faite par les conscrits de l'année, après l'office du jour de 
Pâques. Chaque camp adopte une couleur qu'arborera un champion ; 
la course est précédée d'une promenade à travers les rues du village, 
musique en tête ; puis elle a lieu selon le rite traditionnel. Les œufs sont 
toujours naturellement consommés sous diverses formes au dîner qui 
su't la course. 



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LA COURSE AUX CEUFS 






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L'arrivée des cigognes, vers la fin d'avril est l'occasion d'une autre 
fête, attendue avec impatience par les enfants. Malheureusement le 
nombre des oiseaux au grand bec diminue tous les ans. Strasbourg n'a 
plus que deux ou trois nids, Colmar un ou deux, Mulhouse n'en a plus 
un seul. Les oiseaux migrateurs restent fidèles à quelques villages. Il 
leur est devenu trop difficile de trouver leur nourriture avec ces usines 
qui enserrent les faubourgs des villes démesurément agrandies, et 
d'autre part les marais ont été desséchés. Maintenant est-ce aussi une 
protestation de nos oiseaux-fétiches contre l'occupation naguère alle- 
mande? Peut-être, redevenue française, l'Alsace reverra-t-elle en plus 
grand nombre ses amies fidèles : l'Alsace ne peut se passer de ses 
cigognes ! Et ce serait un grand chagrin pour les vieux Alsaciens de 
se voir abandonner par ces hôtes ailés qui portaient bonheur à la 
maison élue pour le nid !... 












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Le globe doré du soleil vient d'apparaître à l'horizon ; 
ses rayons caressent et vivifient les arbres fleuris du verger. 
Un chant d'amour rompt doucement le silence matinal. C'est le fiancé, 
qui apporte son hommage à la fiancée ! Il a d'abord, faisant le moins 
de bruit possible, planté sous la fenêtre de la bien-aimée, un jeune 
sapin enrubanné de soie blanche. La voix sonore et bien timbrée du 
jeune homme, fait au second couplet, s'entr'ouvrir les volets de l'aimée ; 
une tête de jeune fille s'encadre dans la fenêtre, un sourire récompense 
le chanteur et le troisième couplet est chanté par la jeune fiancée, heu- 
reuse du fidèle témoignage de celui qu'elle aime. 






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Le sapin, choisi et déraciné la veille dans la forêt voisine, restera 
là où il vient d'être planté : il grandira et, plus tard, à l'ombre de ses 
branches, les fiancés devenus de « vieux » mariés, feront jouer les mar- 
mots que la cigogne aura déposés dans le berceau. 

Mais la journée n'est pas terminée : la cloche de l'église va célébrer 
le Renouveau, le gai printemps, le mois de Marie, mois des fillettes ^xW^ 

et des jeunes filles. Dans nombre de villages, elles se réunissent sur 
la place ; beaucoup sont en robes blanches. Celle qui a été proclamée 

MMï^ '-'' Déesse de Mai » se pare de feuillages frais et de fleurs printanières ; 

ses compagnes l'enguirlandent et les voici qui partent le bouquet à la 

s^v/i main. Elles parcourent les rues de la commune, s'arrêtent et chantent 

W^^ des Maïlied devant les portes. Quelques-unes sont munies de paniers 

où s'entassent les offrandes : confitures, gâteaux, fruits secs et sirops qui 
composeront le menu d'un goûter pris en commun, généralement dans 

W^^k une cour ou une grange de ferme, selon le temps. 

Çj^îSS Quelquefois la « Déesse de Mai » porte un jeune sapin enrubanné 

et fleuri, dont les longs rubans flottants sont tenus par ses plus proches 
compagnes. Rien n'est joli et gracieux comme cette célébration du prin- 
temps nouveau ; rien n'est entraînant comme la ronde que les jeunes 

•"l^-?^^ filles dansent autour de la « Déesse de Mai » et de son sapin, accom- 

:î^^?S pagnée de couplets chantés avec une rare connaissance des rythmes 

musicaux. 

A Mulhouse, les enfants, conduits par leurs instituteurs et institu- 'â– ^^k 









trices, vont également, le premier mai fêter le Renouveau en une pro- 
menade classique, dans la jolie forêt, toute proche, du Tannenwald. 

A Osthausen, à Tagolsheim et dans quelques autres localités, c'est 
un petit garçon qui symbolise le mois de mai. Littéralement habillé de 
fleurs et de feuillages, c'est tout juste si son visage perce et sourit à 
travers son poétique costume. On l'appelle le Maïmannel (petit homme 
de mai). 

Mais il n'est guère de coutume, si ancienne et si touchante soit-elle, 
qui ne dégénère quelque part en farce. A Alteckendorf, le lundi de la \M^. 

Pentecôte, les gamins affublent un de leurs camarades de tous les ori- i^/JJ^i: 

peaux qu'ils peuvent réunir : vieux uniformes dépareillés, sacs de toile W0<- 

bourrés de paille, etc. Coiffé d'un tuyau de poêle roussi flanqué d'un W^. 

balai, le visage et les mains barbouillés de suie, la lèvre ornée d'une 
moustache en crin, il s'arme d'un sabre de cavalerie aussi grand que lui 
et, ainsi fagoté, prend la tête et le commandement d'un cortège qui 









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l'acclame. Un des bambins porte derrière lui, son étendard : une branche 
d'arbre enrubannée et fleurie; un autre, un énorme bouquet emmanché 
d'un long bâton. D'autres gamins brandissent de longues fourchettes des- 
tinées à y piquer des morceaux de lard, La troupe leur emboîte le pas, 
balançant sur de longues gaules pelées en spirales, des récipients qui 
disent éloquemment que cette procession n'est pas désintéressée. Et ils 
chantent (dans le dialecte du pays) : 

« Voici venir les pauvres valets de Pentecôte : 

« Ils demandent le tribut de Pentecôte, 

« Ils lèvent les yeux vers les perches 

« Où pendent de longues saucisses ; 

« L'une est trop grande, l'autre trop menue. 

« Donnez -m'en deux plutôt qu'une. 

« Deux douzaines d'œufs, trois livres de lard 

« Coupé au flanc de la truie, 

« Trois mesures de vin 

« Et nous serons tous gais et contents. » 

Les paysans s'exécutent gracieusement, car ils se rappellent le temps 
où c'était eux qui balançaient les longues perches en chantant le même 
refrain : ils bourrent les paniers de victuailles et versent le vin dans les 
baquets. La quête finie, la cuisine commence dans une ferme amie, les 
œufs cuisent, le lard rissole ; on croque les bretzelles, les pfanenkuchs 
et les beignets ; le petit vin mélangé dans les baquets n'en pétille que 
mieux dans les gobelets... les têtes tournent et plus d'un futur soldat se 
voit forcé de déserter le festin et de s'isoler... 

Mais ce n'est pas tout. Il y a des villages qui célèbrent la Pentecôte 
d'une autre façon. On y déguise, par exemple, un jeune garçon en 
l'entourant de cordelettes de paille ou de guirlandes de feuillages ; on le 
monte sur un âne et, sous les quolibets de ses camarades, on le promène 
dans les rues du pays et même dans les communes voisines. On l'appelle 
le Pfingspfiteri. 

A Pfaffenheim, près de Guebwiller, le lundi de Pentecôte, tous 
les conscrits de l'année s'assemblent à cheval, en dehors du bourg. Au 
trot, ils se mettent à la recherche du Pfingspfiteri. Le Pfingspfiteri est 
un personnage grotesque, le plus simple d'esprit du pays généralement, 
que l'on a affublé d'une blouse à culottes, sur laquelle sont cousues 
d'innombrables coquilles d'escargots qui, en s'entrechoquant produisent 
un bruissement des plus drôles. Un ou deux ânes mélancoliques tirent 




le Pfingspfiteri sur une charrette escortée des cavaliers enrubannés et de 
la foule gouailleuse des autres gamins. La promenade se termine auprès 
d'une fontaine où la victime est plongée après avoir subi mille avanies 
qui ne témoignent pas toujours d'une grande humanité, c'est vrai ; mais 
ce bain trouve bonne excuse dans la température relativement élevée de 
la saison. Plus le pauvre diable proteste et se débat et plus l'arrosage est 
prolongé ; mais on le console, on le réchauffe en lui versant force ra- 
sades de vin blanc, en glissant des sous dans sa poche... et cette géné- 
rosité, après la brimade, explique pourquoi l'an prochain, l'on retrouvera 
un Pfingspfiteri. 

Quelquefois on se livre au jeu plus moderne des courses de che- 
vaux, mais de bêtes de labour : un bouquet ou même une prime en 
argent, récompense le gagnant. 

Du côté de Haguenau, ce sont des concours de claquements de 
fouets qu'organisent les jeunes gens. Le vainqueur est celui dont les sé- 
ries sont les plus longues, les plus précipitées et les plus savantes. 






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LE PLONGEON DU PFINGSTPFITERI 
DE PFAFFENHEIM 



En bon nombre d'endroits, subsiste la coutume de planter des arbres 
de mai sur la place publique, devant la maison du maire, du curé, d'un 
bienfaiteur, etc. Les jeunes gens et les jeunes filles dansent leurs rondes 
autour du Maïe, et poussent des vivats en l'honneur des autorités dont 
l'administration ou le sacerdoce fait le bonheur de la commune. 

Mais la principale, la plus populaire de ces fêtes de Pentecôte, est le 
pèlerinage à sainte Odile, patronne de l'Alsace. Les pèlerins précédant 
la théorie des enfants de tout âge, arrivent en longues processions, égre- 
nant leurs chapelets, récitant leurs litanies, chantant des cantiques. Ils 
gravissent la pente en lacets du Mont Sacré. 

Tout le monde connaît la légende de la sainte vénérée : Henri 
"Welschinger, dont vous venez de lire la préface, l'a racontée dans un de 
ses livres. Mais admirons ensemble ce pittoresque pèlerinage : du bas 



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de la montagne jusque au sommet, nous allons coudoyer tous les jolis 
costumes de nos campagnards, plus fidèles aux choses du passé que les 
gens des villes. 

Voici le grand nœud des environs de Strasbourg, et le coquet bonnet 
brodé du Haut-Rhin. Les costumes des femmes et des jeunes filles va- 
rient à l'infini ; celui des hommes est à peu près partout le même, à part 
quelques variantes. Les uns arborent la longue redingote dont les bas- 
ques battent les ipoUets, les autres se contentent de la petite veste aux 
nombreux boutons, ouverte sur des gilets rouges ou de velours noir 
broché. 

L'ascension étant longue et fatigante, quelques minutes de repos au 
bord du chemin ou devant la fontaine miraculeuse avec un léger emprunt 
aux provisions de bouche, ragaillardira les jambes et les estomacs ; et 
ceux qui souffrent des yeux les baigneront dans l'eau miraculeuse, tandis 
que les autres, irrévérencieux, y plongent leurs gourdes et leurs bou- 
teilles afin de les rafraîchir. Après cette halte, la course courageusement 
reprise aboutira au mur païen et au couvent hospitalier qui domine la 
grande plaine d'Alsace. 




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LE SAUT DES FEUX 

DE LA SAINT- JEAN 

(COSTUMES DES ENVIRONS 
DE MUNSTER) 



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N juin, échoit la Fête-Dieu, longtemps à l'avance sujet de 
x^ conversations et de projets. Les fillettes rêvent du joli cos- 
tume qu'elles étrenneront à la procession ; les gamins tra- 
vaillent aux préparatifs des reposoirs qui orneront certains 
carrefours, certaines places, c'est un honneur d'en avoir un devant sa 
maison et il y a rivalité entre ceux qui les établissent. 

La plus renommée de ces processions est celle de Geispolsheim, 
près de Strasbourg. On y vient en foule des villages environnants et 
de Strasbourg ; elle attire même la curiosité des étrangers. 

Toute la population y travaille depuis longtemps : les rues par où 
passera le cortège religieux sont, sur leurs deux côtés, plantées d'arbres 
verts, le sol est jonché de feuilles de maïs ; les murs des maisons sont 
tendus de tapis, de draps de lit ; sur la blanche toile, des mains adroites 



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ont épingle des roses, des bluets, des coquelicots, etc. La Fête-Dieu est 
aussi la fête des enfants, joyeux d'être admis à l'honneur d'orner et de 
fleurir les rues. 

Lorsque la grande porte de l'église s'ouvre, que le dais, la croix 
et les bannières apparaissent sur le fond sombre du temple piqué du 
scintillement des étoiles d'or des cierges, des salves de mousquetterie 
éclatent de toutes parts. La musique municipale attaque la marche la 
plus solennelle. La voix grave des hommes mêlée à celles plus aiguës 
et plus douces des femmes et des enfants entonnent les litanies ; la soie 
multicolore des bannières claque au vent. 

Les jeunes filles sont en robe rouge et le nœud de satin de même 
couleur s'enflamme sur leurs chevelures aux rayons de l'ardent soleil 
d'été. Les corsages pailletés, les châles diaprés de nuances plus fondues, 
les tabliers brodés, d'une blancheur immaculée ou chatoyants de tons 
vifs, réunissent la gamme complète des couleurs. Les petites filles sont 
en blanc, couronnées de roses sur leurs cheveux frisés ; elles portent à 
la main des petites bannières ou des palmes vertes. Çà et là des petites 
bergères Louis XV, la houlette à la main, font joyeusement tinter des 
grelots. La statue de la Vierge ou d'une Sainte, sur un brancard qui 
repose sur les épaules des plus grandes, toutes de rouge habillées, 
domine ce petit peuple endimanché. Puis ce sont les enfants de choeur, 
en soutane rouge, avec le blanc surplis, qui font escorte au dais sous 
lequel est porté le Saint-Sacrement. 

Formant la haie autour de cette procession, passent gravement les 
jeunes gens précédés de leurs bannières et toute la théorie des femmes, 
les jeunes ensemble, les vieilles un peu plus loin, toutes en costumes 
des plus pittoresques, puis les vieux à la démarche lente, cassée, qui 
d'une voix chevrotante, récitent les litanies. 

A chaque reposoir, la procession fait halte. Tous mettent genoux en 
terre : les chants ont cessé. Au milieu d'un silence impressionnant, l'offi- 
ciant, du haut des marches de l'autel de verdure et de fleurs, élevant 
l'ostensoir au-dessus de sa tête, appelle la bénédiction céleste sur les 
fidèles dévotement prosternés, pendant que les tambours et clairons 
battent aux champs. 

Mais les têtes se redressent, un chant d'allégresse monte jusque vers 
les cieux, les bannières se haussent et la procession repart d'un pas 
mesuré... 






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Le 24 juin, c'est la Saint- Jean, fête d'origine païenne, fête du soleil 
et de l'été. La veille, chacun a donné son fagot pour le feu de joie. 

Ces fagots sont recueillis de porte en porte par des jeunes gens qui 
annoncent leur passage par des chants dédiés à la mémoire de divers 
saints, généralement inconnus, mais dont le nom s'est transmis de géné- 
ration en génération. 

Le bûcher se dresse à l'endroit le plus élevé des alentours du village. 
Il faut que, vu de loin, son signal réponde au signal des autres feux. 

La nuit tombée, les flammes montent vers le ciel et donnent aux 
rondes des jeunes garçons et des jeunes filles un aspect fantastique. Le 
crépitement du brasier se mêle aux laoutis montagnards. 

Pour que ces feux soient plus majestueux, on dresse un sapin rési- 
neux au milieu du tas de fagots et on attache à la cime des bourrées de 
bois léger qui, en flambant, couronnent le foyer. Ces flammes gigan- 
tesques produisent dans l'obscurité du soir, un effet impressionnant. Aux 
quatre points de l'horizon, dans la plaine et la montagne, ils brillent 
et crépitent avec accompagnement de chants et de cris de joie. Dans 
certains villages, le curé vient en surplis, avec les enfants de choeur, les 
bénir. 

Les gamins confectionnent des petits balais qu'ils allument au grand 
foyer et les lancent en l'air en les faisant tournoyer, jeu parfois dangereux. 
D'autres, plus grands, emmanchent dans de longues baguettes flexibles, 
des disques de bois ; ils plongent ces disques dans les charbons incandes- 
cents et aussitôt qu'ils les voient bien rouges, ils les font tourner le plus 
rapidement possible, puis d'un coup sur le sol, il les détachent de la 
baguette ; les disques décrivent alors en bondissant des courbes enflam- 
mées jusqu'à d'assez longues distances. Au moment de leur départ, ils 
les dédient à leurs promises, dont ils prononcent le nom en chantant 
ce couplet : 

Schieb e wag, Schieb e wag ! r^ Pars, disque ; pars disque ! 

Die Schieb hab i gerollt, J'ai lancé le disque 

Sie fahrt ewer de Rhin. Qui franchit le Rhin. 

Kommt wieder herin, Venez, rentrons, 

(Ici le nom de la jeune fille) 

In's Ladle rin ! , • Dans notre maisonnette. 

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Inutile de dire que ces feux flambent loin des habitations. Quand ils 
commencent à décroître et que leurs flammes sont presque tombées, les 
jeunes gens, par couples'' les franchissent en se tenant par la main. 



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Autrefois, au moment de leur plus grande intensité, on criait le nom 
d'un jeune garçon ou d'une jeune fille. Le jeune garçon s'empressait de 
rejoindre la jeune fille et ne la quittait plus de la soirée. 

A ce saut par-dessus le feu s'attachait une idée de purification et 
de préservation, puisque dans certains villages on contraignait le bétail 
à franchir le foyer mourant, mais ravivé par une botte de paille, d'oîi 
s'élevait une épaisse fumée. Cela suffisait pour écarter tout danger de 
maladie jusqu'à la prochaine Saint- Jean, 

Dans mon enfance, je me souviens des journées amusantes que nous 
passions au moment des changements de garnison, qui s'opéraient géné- 
ralement dans ce mois. Je parle d'avant la guerre de 1870. 

Lorsque des troupes étaient annoncées de passage dans la commune, 
pour y passer la nuit, nous nous portions sur la route au-devant d'elles 
et lorsqu'elles quittaient la marche à volonté pour se former sur quatre 
rangs et entrer en ville, tambours et clairons sonnants, nous leur emboî- 
tions crânement le pas en prenant l'air le plus martial. Puis quand le 
régiment, après s'être arrêté sur la place, avait reçu les billets de loge- 
ment, nous attendions avec impatience l'ordre de : « Rompez vos rangs, 
marche ! » Alors, c'était la ruée vers les bons troupiers ; des jeunes, des 
W^ vétérans, de vieux briscards à trois, quatre et même cinq chevrons, car 

à cette époque on faisait encore sept ans de service ; et chacun de nous 
s'empressait auprès d'eux pour les débarrasser qui de son fusil, qui de 
son sac, que nous portions fièrement en marchant aux côtés du soldat 
choisi. Alors, nous les accompagnions jusqu'à leur billet de logement où 
nous leur souhaitions bon repos et bon gîte, après nous être bien assurés 
que le maître du logis avait accompli son devoir. 

Devoir bien doux, car en Alsace on aime beaucoup le soldat, on y 
^}M est militaire dans l'âme ; et le soir, à la veillée, c'était avec joie et une 

SMs véritable émotion que nous écoutions raconter les épisodes glorieux de 

f«;Sî^ ceux qui avaient assisté aux batailles et que nous admirions avec respect. 

^^$ Après cette malheureuse et douloureuse période d'occupation alle- 

Ij^ mande, maintenant que nous allons retrouver notre patrie, ah ! combien, 

•^/?v^' vieux et jeunes, allons-nous choyer les héros qui vont revenir. Car 

^/^ les prouesses glorieuses de la nouvelle armée française, non seulement 

fvj>4^ valent celles de leurs aînés, mais leur sont encore supérieures. Ne les 

^f00 oubliez jamais, mes petits amis, et faites le serment de les égaler si 

■^i^^S un jour la France vous réclame... 

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n E Messti, ou la Kilbe, est attendu avec impatience, les petits 
en rêvent longtemps d'avance. C'est la fête patronale célébrée 
le jour du saint qui protège le village. 

La jeunesse ayant au préalable choisi un maître des céré- 
monies, celui-ci s'entoure de lieutenants. Ensemble, ils se mettront à 
la recherche d'une grande salle où ils organiseront un bal et un festin 
accessibles aux bourses les plus modestes. Le premier jour de la fête, le 
garçon d'honneur et ses acolytes s'affublent de petits tabliers blancs 
brodés, se coiffent parfois de bonnets de coton et donnent le signal : un 
cortège magistral se forme, la musique du bal en tête, puis le maître 
des cérémonies, un beau bouquet richement enrubanné sur la poitrine, 
donnant la main à sa fiancée, ou deux demoiselles d'honneur, parées de 
leurs plus jolies toilettes. Les lieutenants le suivent chacun tenant à la 
main une bouteille de vin encapuchonnée d'un verre; quelquefois les 



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demoiselles d'honneur portent une cuiller passée soit dans le corsage, 
soit dans les brides du tablier. Le reste des jeunes gens et des jeunes 
filles leur emboîtent le pas en chantant, criant, gambadant le long des 
rues bordées d'une double haie de parents, d'amis, de curieux, que la 
gravité de leur âge prive du plaisir de se mêler à leurs folies. Il arrive, 
en certaines communes, que ce cortège soit précédé d'un jeune mouton 
enrubanné, tenu en laisse par une bride fleurie ; il sera sacrifié le dernier 
jour et servi tout entier rôti sur la table du festin. 

Cette joyeuse procession rend visite au maire et aux autres autorités 
et leur offre d'énormes galettes fleuries. Devant la porte de la salle 
de bal un maïe ou mât de Cocagne a été planté avec force jambons, 
saucisses, bretzelles, porte -monnaie, chaînes, montres, etc., offerts en 
proie à l'agilité des jeunes garçons. 

La première valse, valse d'honneur, est dansée autour de ce mât 
par le maître des cérémonies et sa promise seuls ; la seconde est réservée 



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aux garçons d'honneur. Après quoi les portes de la salle sont ouvertes : 
les grands s'y précipitent et les petits se répandent sur la place où les 
appellent les manèges de chevaux de bois, les boniments des loteries, 
bazars et marchands de pain d'épice. Ils font parler la poudre en tirant 
des pétards, sautent, rient, chantent et gambadent, attentifs à découvrir 
le grand-père ou le cousin Fritz qui les régaleront d'un verre de bière 
avec quelque morceau de Kugelhopf. 

Le second jour est plus calme, les jambes sont fatiguées, les voix 
enrouées et, souvent, hélas ! le porte-monnaie vide. Il a fallu imaginer un 
divertissement peu coûteux : ce sera un grand mannequin bourré de 
paille qui en fera les frais : on le brûlera au pied du maïe au milieu d'une 
ronde fantastique. Ou bien, comme au lundi de la Pentecôte, on enchaî- 
nera un pauvre innocent dûment rémunéré que l'on douchera à la fon- 
taine et que l'on reconduira se coucher dans son lit. Bonne aubaine pour 
le miséreux qui ne garde rancune à personne, mais compte ses sous en 
regrettant qu'il n'y ait qu'une fête par an. L'Alsacien peut avoir quel- 
quefois l'amusement un peu rude, le cœur reste compatissant et bon. 



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Chaque dimanche d'été, les filles petites et grandes, se reunissent. 
Elles parcourent lentement les rues du village en chantant des lieds, 
promenades d'une grâce charmante. Presque tous ces chants populaires 
sont d'une grande beauté ; la plupart des campagnardes, douées de jolies 
voix, sont musiciennes d'instinct ; elles ont le sens de l'accord et chantent 
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Ces lieds sont d'anciennes chansons que se transmettent les géné- 
rations; ils sont fidèlement répétés d'âge en âge, et n'ont aucun rapport 
avec les insanités des cafés-concerts. 

Ces groupes de chanteuses sont rigoureusement ordonnes par rangs 
d'âge, les plus petites en avant. Attentives à conserver leurs distances, 
elles se tiennent par la main ou par le petit doigt... Et elles vont ainsi, 
posément, modulant leurs airs antiques, dont le rythme dolent fait 
songer au murmure d'un cœur blessé ou à la plainte d'une âme en 
peine. 

D'ordinaire, les petits garçons suivent, marchant bien en ordre; 
mais dès qu'ils ont franchi le cap de la quatorzième ou de la quinzième 
année ils dédaignent ces plaisirs enfantins et se font admettre à ceux 
de la jeunesse. 

C'est en général en juillet que s'ouvre la pèche des truites : les 
gamins l'attendent avec impatience. Ils s'en vont joyeux le long des 
jolis ruisseaux, qui descendent de la montagne et viennent se perdre 
dans les frais vallons. Le pantalon retroussé au-dessus du genou, 
pieds et bras nus, ils entrent dans le courant, soulèvent les blocs de 
pier/e, plongent vivement la main et souvent prennent de superbes 
truites qu'ils jettent dans un petit baquet ; d'autres gamins les pèchent 
à la fourchette. La pêche peut être assez abondante pour qu'ils en 
tirent un appréciable bénéfice soit à l'auberge du Soleil d'Or, soit à 
celle de la Croix d'Argent. Ce sera une aubaine précieuse pour les 
parents peu fortunés. 



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E mois des moissons verra des réjouissances peut-être moins 
bruyantes. Le laboureur reconnaissant d'avoir recueilli le 
fruit de ses travaux si durs et toujours incertains, remercie 
le Ciel qui récompense ses efforts. 

Les cultures d'un même genre étant naturellement réunies dans la 
même région, les paysans se concertent pour moissonner à peu près 
tous ensemble. Et l'on voit les routes se couvrir de travailleurs portant 
leurs outils sur l'épaule à la suite des attelages qu'ils ont ornés de feuil- 
lages et de fleurs des champs. 

L'école, avec l'autorisation de l'instituteur, est désertée ; nous 
sommes d'ailleurs à la veille des vacances, ou même en pleines 
vacances, et si jeune qu'il soit encore, l'enfant saura se rendre utile 
aux champs. Il fera son apprentissage de moissonneur. 



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Au milieu de chaque pièce, les faucheurs ménagent une forte touffe 
de blé à l'endroit où les épis sont les plus beaux. Leur faux les respecte. 
C'est le Gluckshampfel ou gerbe porte-bonheur. On y cache des 
pièces de menue monnaie et des friandises. Lorsque le champ est fauché, 
tous les moissonneurs, patrons, ouvriers, enfants, l'entourent et, à genoux, 
récitent en chœur le Pater. Puis, armé d'une faucille, l'un des enfants 
s'approche de la gerbe porte-bonheur qu'il doit couper en trois coups, en 
l'honneur de la Sainte Trinité. Le jeune garçon rassemble alors le 
Gluckshampfel, dont il lie soigneusement les épis ; il se place devant le 
premier des chars qui sont déjà chargés, et le cortège s'ébranle. On 
rentre au village, on regagne la ferme triomphalement: les femmes et 
les enfants juchés sur les gerbes. Mais avant d'engranger la moisson, 
on ira avec une solennité simple et recueillie, attacher le Gluckshampfel 
à la maîtresse poutre de la grange. Quelques épis qui en ont été 
distraits, seront emportés dans la maison et accrochés aux crucifix et 
bénitiers ou suspendus à la tête des lits. 

Cette gerbe porte-bonheur attirera les bénédictions du Ciel sur la 
famille et sur ses travaux. 

Les baptêmes sont, en Alsace, comme partout ailleurs, l'occasion 
de joyeuses journées. Les parents et les amis qui y ont été conviés, se 
réunissent à la maison des jeunes parents. Tous ont revêtu leurs habits 
des dimanches. Le cortège se forme par couples et se dirige silencieu- 
sement vers l'église. La sage-femme marche en tête, avec sur les bras le WWH 
poupon, emmailloté dans une sorte de portefeuille orné de dentelles. 
Suivent le papa et toute la famille ainsi que les amis. Quelle que soit la 
religion, la cérémonie est toujours la même. Et la sortie de l'église est W<^ 
également partout le signal d'une joyeuse bousculade entre les gamins W^M 
du bourg: les dragées, lancées par les parrains et marraines, volent en \:0^ 
l'air, les enfants les attrapent avec plus ou moins d'adresse, se jettent à 
deux ou trois sur le sol pour saisir celles qui y ont roulé. C'est une 
mêlée, avec de petites batailles, et, la pluie de bonbons finie, chacun 
se retire de son côté en grignotant son butin. 

Cependant le cortège regagne la maison où l'attend un plantureux 
repas. La sage-femme y occupera la place d'honneur, avec le parrain et 
la marraine, et les meilleurs morceaux lui seront réservés. 





















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L est probable, mes chers amis, que quelques-uns parmi vous, 
ont passé leurs grandes vacances en Alsace ou sur ses confins, 
dans les belles montagnes des Vosges, du côté de Gérardmer, 
peut-être, ou à Bussang, ou vers le Donon. Même sans avoir 
franchi les Vosges, vous avez rencontré dans vos courses à travers les 
hautes forêts ces vaillants bûcherons que l'on nomme schlitteurs. Vous 
êtes entrés peut-être dans les huttes qu'ils se sont construites et qu'ils 
n'habitent guère que la nuit. Elles sont, comme vous l'avez pu voir, 
édifiées au moyen de troncs d'arbres et avec des plaques d'écorces 
serrées les unes contre les autres. La porte en est si basse que, pour la 
franchir, les grandes personnes sont forcées de courber la tête ou même 
de plier l'échiné, A l'intérieur, un homme de grande taille peut à peine 
se tenir debout. Autour de la pièce unique, une banquette en planches 









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dégrossies tient lieu de divan rustique. Le foyer, c'est-à-dire quelques 
pierres assemblées, en occupe le milieu et vous avez vu le mince filet 
de fumée qui monte vers le plafond et s'échappe par une ouverture 
circulaire. C'est aussi primitif que le logis des Lapons. 

Cependant certains schlitteurs, plus fortunés que leurs camarades, 
ont pu s'offrir le luxe d'un poêle. Ils sont rares. Et d'ailleurs, d'aucuns 
qui pourraient les imiter, tiennent à rester fidèles aux coutumes de leurs 
pères. Au poêle ils préfèrent le vieux foyer en pierre où la flamme danse 
gaiement, où crépitent librement les étincelles, éclairant la cabane de 
lueurs fantastiques. Le feu est leur compagnon, leur bienfaiteur ; pourquoi 
le cacher dans un vilain appareil de fonte ? L'odeur piquante et saine 
de la résine parfume la hutte. 

Dès que le jour baisse et que les ombres de la nuit commencent 
à descendre sous les arbres le schlitteur abandonne sa tâche. Il vient 
s'asseoir près du foyer où, dans la marmite de terre, mijotent les 
pommes de terre, sa seule nourriture, avec du pain durci, vieux de 
plusieurs jours, voire d'une semaine entière. Les enfants qui sont partis 
à l'aube pour l'école du village, souvent très éloigné, reviennent 
prendre leur part de cette maigre pitance que la mère a préparée. On 
mange en rond autour du feu. Les veillées sont courtes pour qui se lève 
de grand matin. On se couche de bonne heure sur de misérables 
paillasses bourrées de copeaux et de brindilles de sapin. La hutte sert 
à toute la famille de cuisine, de réfectoire et de dortoir. 

Afin de faciliter la descente du haut de la montagne jusque dans le 
fond des vallées, des bûches qu'ils ont coupées, les schlitteurs établissent 
des schlittweg, chemin qui ne sert qu'au transport du bois. La pente de 
cette voie a été très étudiée, de façon qu'elle ne soit ni trop, ni trop peu 
raide. Le schlittweg ressemble à une grande échelle couchée sur la terre 
et dont on ne voit ni le commencement ni la fin. Des troncs d'arbre, de 
médiocre grosseur, en constituent les montants qui sont reliés à égales 
distances par des traverses telles que celles des chemins de fer. Il faut 
que ces traverses soient solidement assujetties dans les entailles pra- 
tiquées sur les montants, car elles auront à soutenir de gros poids. Aussi 
sont-elles encore maintenues par des rangs de piquets profondément 
fichés en terre. 

Les traverses facilitent le glissement du traîneau chargé de bois que 
l'on appelle : schlitte. Le schlitteur assis à l'avant du traîneau arc-boute 
sur elles ses jambes nerveuses et ainsi modère et règle la descente 






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de sa charge. C'est 
un rude métier 
qu'il fait là et sou- 
vent dangereux. 
Aussi les schlit- 
teurs fabriquent- 
ils eux-mêmes 
leurs schlittes. Ils 
en choisissent le 
bois avec grand 
soin, car ils con- 
fieront leur vie à 
leurs lourds far- 
deaux de trois et 
même de quatre 
stères. Néanmoins 
les schlittes doi- 
vent être légères, 
car le schlitteur 
les remonte sur 
ses épaules quand 
il les a déchargées 
au bas de la mon- 
tagne. Le corps en 
est bâti en frêne, 
les brancards en 













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érable. Le tout glisse sur des semelles que le frottement et la chaleur 
usent très vite. Mais ce sont de simples bandes ligneuses qu'il est facile 
de remplacer. En dévalant, la schlitte grince sur ses rails en bois, et 
son grincement est assez fort et perçant pour réveiller les échos de la 
montagne et résonner à travers les vallées. 

Mais nous ne voyons pas ce que fait le petit Alsacien dans le dur 
labeur du schlitteur... Attendez, le voici: les jours de congé, et pendant 
les vacances, il aide à charger les schlittes, il supplée la maman dans les 
soins du ménage, il apporte les provisions de bouche aux hommes qui 
souvent sont retenus loin du logis. Et il se montre fier de son rôle : n'a- 
t-il pas ainsi contribué dans la mesure de ses forces, au gain du salaire 
quotidien ? La chère est maigre dans la montagne ; une miche, des 
pommes de terre, un peu de lard et c'est tout. 

En septembre, l'enfant ajoutera à ce chiche menu des fraises des 
bois, des framboises sauvages, ou la myrtille. En Alsace ce fruit de la 
montagne se nomme brimbelle et en Auvergne et Savoie airelle, dans 
les Vosges blibaco. Vous la connaissez bien cette petite baie bleu noirâtre 
qui croît et mûrit sur un arbrisseau pas plus haut que le genou. Son 
nom lui vient sans doute de ce que ses feuilles rappellent celles 
du myrte. A première vue, on pourrait confondre la myrtille avec 
la prunelle, si elle avait l'âpreté du fruit de l'épine noire ; mais elle 
est douce au goûter avec une saveur sauvage. Ceux qui sont pressés 
par le travail, la mangent crue, et c'est le cas du schlitteur presque 
toujours. Mais quelles délicieuses tartes on en peut faire ! L'Alsacien, 
petit ou grand, les préfère aux plus succulentes prunes, aux plus déli- 
cates cerises ! 

La cueillette des myrtilles est originale ; elle se fait au moyen 
d'une sorte de peigne en bois muni d'une boîte. Les dents du peigne 
arrachent les petites baies le long des brindilles de l'arbrisseau et la 
myrtille glisse dans la boîte. Si elle a été abondante, ce qu'il y aura 
en trop sera vendu trois ou quatre sous la livre. Et dans une journée, 
une myrtilleuse diligente en ramassera six ou sept livres au moins 
qu'il faudra descendre au village pour trouver acquéreurs. La myrtille 
n'est bonne que fraîche ; de là, nécessité de la cueillir de grand matin 
pour la vendre l'après-midi. Les petits marchands, garçon ou fille, 
rentreront à la hutte de la montagne, longtemps après le coucher du 
soleil, en chantant quelque bonne vieille chanson qui raffermit leur 
courage et endort la fatigue. 












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LA FABRICATION DE LA CHOUCROUTE 



La vie du schlitteur est dure, son travail périlleux. Vienne la 
maladie ou un accident, ce sera la misère. Pendant que le père souffrira, 
les enfants seront réduits à mendier. Et qui le soignera ? Qui paiera les 
médicaments ? Si sa schlitte s'emballe, si elle lui passe sur le corps dans 
un faux mouvement, si elle lui froisse ou lui brise un membre, il n'y a pas 
de chirurgien dans la montagne.,. A la grâce de Dieu ! La plaie saignera 
et se cicatrisera toute seule, à moins que la gangrène ne s'y mette ou 
que la fièvre ne vienne miner le malade... Si un malheur arrive, une 
main pieuse plante une croix noire sur le lieu de l'accident ; le fils, s'il 
est assez grand, remplace le père dans la forêt et sur la descente dan- 
gereuse de la schlitte. Puis un soir la croix tombera, la montagne 
oubliera sa victime qui l'avait pourtant bien aimée. 

Le métier de Surkrutschnieder (hacheur de choucroute) vaut 
mieux que celui de schlitteur. 

Entrons ensemble dans un sous-sol. Voyez-vous ce bonhomme vêtu 
d'un costume antique?... Il doit rarement courir les fêtes du village. 



Ne semble-t-il pas voué à quelque rite mystérieux ? Il y a un peu de 
cela, en vérité : la choucroute est un produit d'origine alsacienne, quci 
qu'on en croie généralement. En Allemagne on ne sait pas l'apprêter ; 
elle y est fade, mauvaise et ne se mange guère qu'en hors-d'œuvre. 

Le bonhomme est assis au milieu de choux superbes, pommés et 
dorés. Deux ou trois jeunes filles et des enfants sont là, autour de lui, 
qui procèdent à la toilette des succulents légumes : ils coupent les tro- 
gnons, enlèvent les feuilles vertes, mais c'est lui qui découpera le chou 
en tranches minces avec une sorte de hachoir à plusieurs lames fixées 
à une planchette montée sur un chariot à glissières. Les filaments 
tombent dans un baquet que l'on vide dans les tonneaux. Et c'est la 
fameuse choucroute ! Ou plutôt, ce sera la fameuse choucroute ; ce 
n'est encore que du chou haché, qu'il faut laisser fermenter dans la 
saumure pour qu'il devienne choucroute. Mais les enfants qui n'ont 
jamais le temps d'attendre, se précipitent sur les fins copeaux et les 
dégustent... J'ai fait comme eux et il m'en reste un médiocre souvenir : 
c'est trop fade ainsi... La choucroute cependant, s'entasse dans les 
tonneaux avec force poignées de sel, grains de genièvre, poivre et 
cumin. On la foule, on la serre, on la compresse, et elle va fermenter 
pendant trois semaines ou un mois. Après quoi elle sera à point, 
digne d'un palais gourmet, plat de famille du dimanche et des jours 
de fête avec ses garnitures de lard, de saucisses et de pommes de 
terre ; régal national, que l'on nous envie et que l'on nous emprunte. 

Le hacheur de choucroute est un spécialiste. Il n'y en a jamais 
deux par village. Un seul suffit même souvent pour toute une région. 
On le voit, pendant tout le mois de septembre, se transporter avec 
son chariot-hachoir, offrant ses services de porte en porte, attendu 
par les uns, remercié par les autres : il assure les réjouissances culi- 
naires de tout un hiver. 




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A joie des vendanges ! Par ces dernières belles journées 
d'automne, où le soleil triomphe encore de la brume, grands 
et petits se répandent dans les vignes, le panier au bras, 
le sécateur à la main. De Colmar, voire de Cernay à Obernai, 
les coteaux sont en fête, principalement les fameux coteaux compris 
entre Ribeauvillé et Guebwiller, dont les crus rivalisent supérieurement 
avec les plus célèbres des bords du Rhin. De la grappe dorée sortira 
ce délicieux vin alsacien, pétillant, picotant en certains crus, velouté en 
d'autres, mais clair, parfumé, qui met la joie au cœur et parfois le 
cerveau à l'envers. 

Ah ! les jours de vendange ne sont pas des jours d'école. Toute la 
famille, vieux et jeunes, grands et petits, et maîtres et domestiques, et 
parents et amis, tous sont aux vignes ! Et la vigne est pleine de ris et 
de chants. On travaille avec ardeur certes, les grappes tombent dans 
les paniers, s'entassent dans les hottes, remplissent les tonneaux, mais la 
gaieté ne perd pas ses droits, et l'on savoure avec délices les raisins 
mûrs, dorés, sucrés.... le seul fruit, avec l'olive, qui ait été directement 
donné à l'homme par un dieu ! 









A midi, repas sur l'herbe. L'appétit a été aiguisé par le grand air du 
matin, par le travail acharné ; le soleil a desséché les gosiers, les petits 
tonnelets à vin se vident, les joyeux propos se croisent, l'égalité règne. 

Les enfants sont des travailleurs comme les autres et non les 
moins ardents, ni les moins gourmands. 

Le costume est simple, plus que simple, les mains et les visages 
barbouillés. Le jus des grappes a jailli partout. Les femmes elles- 
mêmes ont abdiqué toute coquetterie : un mauvais foulard sur les 
cheveux, un vieux jupon aux hanches avec un tablier hors d'usage 
devant les genoux. Les hommes ont fourré leurs pantalons dans leurs 
bottes ou dans leurs guêtres ; ils ont ceint le tablier de toile, plus ou 
moins rapiécé, et sur leur échine, une cuirasse matelassée adoucit le 
frottement des lourds tendeler ou hottes, que, pleins de grappes, ils 
vont déverser dans les chars au bord du chemin creux. 

Lorsque le soleil vient de disparaître à l'horizon derrière la cime 
des montagnes, le maître donne le signal du retour au village. La fin 
des vendanges sera l'occasion d'une de ces fêtes symboliques où sur- 
vivent les antiques traditions. 

Tous les vendangeurs se réunissent autour des cuves. On s'empare 
d'un des plus jeunes garçons : on l'enguirlande de feuillages et de fleurs ; 
on le couronne de pampres rougis par l'automne ; on barbouille son 
visage de grains de raisin écrasés ; leur jus gluant lui fait un masque 
coloré. Et le voilà déguisé en Bacchus peu poétique, mais grotesque 
qui excitera la gaieté et les rires, c'est le Herbschtmannele. Les cuveaux 
pleins jusqu'au bord, seront également ornés de branchages enrubannés 
et de fleurs. Chaque vendangeur porte un outil de vendange. Les 
chariots attelés de deux beaux bœufs, au pas lourd et régulier, se mettent 
en marche au crépitement des pistolets et des pétards. Des refrains 
guillerets éclatent de toutes parts. Le Bacchus barbouillé marche en 
tête du cortège, armé, en guise de massue, d'un gros fouloir à raisins 
entouré de pampres, sautant, dansant comme si déjà les fumées du vin, 
encore en grains, grisaient son cerveau, déliaient ses jambes et ses bras. 
Quelquefois aussi le jeune Bacchus se juche sur l'un des premiers chars 
OÙ il trône comme un petit dieu. Debout sur les cuveaux, il brandit 
son fouloir comme si c'était un sceptre, et de jeunes enfants montent 
autour de lui une garde d'honneur, tirant des coups de pistolet, brûlant 
des pétards, pendant qu'un vendangeur, affublé d'un vieux tuyau de 




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poêle et d'un faux nez, taquine de son balai les jeunes personnes qui 
le frôlent de trop près. 

Lorsque les ombres du crépuscule s'étendent sur la montagne, des 
fusées s'élancent vers la nue, des petits feux d'artifice et des flammes de 
Bengale illuminent le vignoble, éclairant la marche triomphale du 
Bacchus. 

Le cortège regagne le pressoir, il s'arrête et le Herbschtmannele se 
livre à une sarabande effrénée pendant qu'une ronde folle s'organise 
autour de lui. C'est l'apothéose et la fin du Bacchus alsacien. 

L'heure du repas de famille a sonné. On se réunit autour de la 
grande table sur laquelle fume le rôti traditionnel, cuit au four du bou- 
langer avec les pommes de terre dorées et rissolées. Le meilleur et le 
plus vieux cru de la cave, celui qu'on ne monte qu'aux occasions solen- 
nelles, arrose le succulent repas. Si la récolte est abondante, les rasades 
succéderont aux rasades, les « santés » aux « g'sundheit » et l'on boira 
au vin nouveau. 

Mais souvent Bacchus et sa garde d'honneur, rompus de fatigue, 
demandent grâce avant la fin du festin. Ils s'esquivent et gagnent en 
tapinois leur «dodo» où un bienfaisant sommeil les retiendra jusqu'au 
matin... 

La récolte du houblon est une autre sorte de vendange dont les 
enfants prennent aussi leur part. Du houblon, mélangé à 1 orge, sortira 
la bonne bière d'Alsace, celle de Schiltigheim, Strasbourg, Colmar, 
Mulhouse. C'est aux environs de Schlestadt que commencent les plus 
belles cultures de houblon ; elles s'étendent jusque dans l'Alsace du Nord 
vers Wissembourg. 

La houblonnière, avec ses longues perches autour desquelles s'en- 
lacent les lianes, ne manque pas d'un certain charme. 

La cueillette, qui coïncide avec la vendange, ne donne pas lieu aux 
mêmes réjouissances. Le retour à la ferme est moins bruyant. Gambrinus 
ne fait pas concurrence à Bacchus. 

La récolte rentrée, on procède, dans la cour de la ferme, à la sépa- 
ration du fruit et de la feuille. Les houblons sont étendus dans leurs 
séchoirs, puis expédiés principalement vers Haguenau, oîi se tiennent les 
plus importants marchés de houblon d'Alsace. 

Les enfants ont prêté un concours assidu à la cueillette et au triage 
des précieux cônes dorés. 




(COSTUMES DE METZERaL} 



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VEC novembre apparaissent les sombres journées. La 
Toussaint et le jour des Morts, fêtes de recueillement et de 
tristesse (surtout actuellement!) annoncent l'hiver. Le froid, 
la pluie, la neige engourdissent la nature et les hommes. 
Dès le matin du 2 novembre, la cloche a invité les vivants à 
venir prier pour les morts. En vêtements de deuil, les campagnards 
s'acheminent vers le bourg. Par petits groupes, ils parcourent les 
chemins et les sentiers dont le sol est tapissé de feuilles jaunies. Ils 
descendent de la montagne sous les sapins qui frissonnent, frôlant les 
gros blocs de pierre qui bordent la route, enjambant le tronc des arbres 
que les premières bourrasques de l'hiver ont jetés à terre. 

Les enfants ouvrent la marche. Ils savent que ce n'est pas un jour 
de réjouissance. On leur a mis leurs vêtements les plus sombres, et ils 



s'étudient à copier la physionomie recueillie de leurs parents. Ils pensent 
à ceux qu'ils ont perdus, à ceux qu'ils ont vus disparaître, à ceux dont 
on leur parle, dont on leur cite la vie en exemple, à ceux enfin qui furent 
les trop nombreuses victimes de cette dernière guerre, la Grande Guerre 
de la délivrance,.. 

Les parents parlent peu ; les enfants se taisent. Les vieux s'ap- 
puient au bras des jeunes. Il en est qui vont seuls, ce sont ceux qui 
n'ont plus personne, ni femme, ni mari, ni enfants, ni neveux. Ceux-là 
on les salue avec respect et on leur adresse un sourire de pitié et de 
sympathie. 

Les petits ont, dans leur mémoire, conservé la vision du convoi d'un 
camarade de leur âge ; triste et touchant tableau que celui d'un petit 
cercueil que l'on porte au cimetière à travers les sentiers de la montagne, 
surtout si la terre est couverte de neige ! Ils voient encore cette bière à 
leur taille à eux, qui s'en va sur un traîneau, cachée sous un vilain drap 
d'un blanc jaunâtre. L'un deux portait la croix de bois noir sur laquelle 
le menuisier avait tracé en lettres blanches le nom et l'âge du mort. Le 
curé suivait tristement, les parents sanglotaient. Et le cimetière est si 
loin, au fond de la vallée, au pied de la vieille église, peuplé de tombes 
ruinées, couvertes d'herbes et de pierres brisées... Il a fallu une bonne 
partie de la journée pour rendre les devoirs funèbres. La mort, pensent- 
ils, est une chose bien triste, à laquelle ils ne comprennent rien. C'est 
un spectacle désolant lorsqu'elle frappe un grand-père, une grand'mère, 
une personne âgée, mais n'a-t-elle pas quelque chose d'injuste quand elle 
s'abat sur un petit enfant ? 

Nous sommes loin des jeux et des joies de l'été ! Et pendant deux 
jours il va falloir vivre au milieu de ces lugubres souvenirs, au milieu 
de ces attristantes cérémonies qui se terminent par une procession à 
travers le cimetière, où il semble que chacun aille encore une fois mettre 
en terre ceux qui lui étaient chers, puisque comme au jour des funé- 
railles on jettera des fleurs et de l'eau bénite. 

Mais ces journées de deuil auront bientôt leur lendemain : le 
22 novembre ce sera la fête de sainte Cécile, patronne de la musique. 
Dans ce pays de bons chanteurs qu'est l'Alsace, les jeunes filles tiennent 
à faire honneur à la douce et noble sainte. Dès la veille, elles se rassem- 
bleront, petites et grandes, et se tenant par la main, iront devant les 
maisons, régaler les notables de leurs plus beaux chœurs, de leurs com- 
plaintes les plus aimées dans le pays. 




LE CHARIVARI DE SAINTE CATHERINE 



Elles ont étudié avec amour, elles savent mettre dans leurs chants 
beaucoup de sentiment ; leurs voix sont fraîches et pures. Il est impos- 
sible de les entendre sans être ému. La voix plus grave des jeunes 
garçons les accompagne quelquefois, et ces petits chanteurs éclairent le 
cortège avec des lanternes vénitiennes accrochées au bout d'un bâton. 
Qui oserait leur refuser une pièce de menue monnaie ? C'est pour un 
pauvre, pour un malade, pour une jeune maman qui n'a pas de quoi 
vêtir son nourrisson, pour un orphelin... On donne et c'est celui qui 
donne qui remercie, car on vient de l'associer à une bonne action et il 
y a pris plaisir. 

Le 25, c'est, hélas! sainte Catherine, sainte Catherine qui fait rire 
celles qui n'ont pas vingt-cinq ans, mais qui fait pleurer celles qui 
viennent de franchir le cap redouté. 

La jeunesse pèche rarement par excès de générosité : à la nuit 
tombante, les garçons se munissent d'instruments bruyants et discor- 
dants, arrosoirs au rebut, vieilles casseroles trouées, tambours et trom- 
pettes enrouées ; et ils iront " sous les balcons " des jeunes " vieilles 
filles " donner une sérénade qui tirera peut-être des larmes à leur 
victime, mais qui peut encore, si elle a bon caractère et l'espoir de trouver 
un mari, provoquer simplement son rire. Aux accents charivaresques de 
leur " musique " se joindra le bruit de pots cassés, d'assiettes brisées, etc. 
Criant, soufflant, tapant, dansant, ils promènent une poupée emmanchée 
au bout d'une longue perche à laquelle ils donnent successivement les 
noms de toutes celles qu'ils ont entrepris de railler. 

Ce même charivari sera exécuté sous les fenêtres de tout vieux qui 
aura eu l'audace d'épouser une jeune fille, ou de la vieille qui aura pris 
un jeune mari. 

Mais avec ces donneurs d'aubades grotesques il est des accommo- 
dements : une amende proportionnée à la fortune des mariés leur assu- 
rera le silence. Cette amende, si elle y suffit, servira à payer un plan- 
tureux repas où l'on boira à la santé et à la prospérité du nouveau 
couple. 






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LES SÉRÉNADES DE LA STE CÉCILE (COSTUMES DU CANTON DE WISSEMBOURG) 



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OICI le vrai mois de 

l'enfance. Saint Nicolas 

puis Christkindel ou 

Noël, ces mots réson- 

'^ nent agréablement aux oreilles 

des enfants de tous les pays. 
A la saint Nicolas, la nuit 
venue, la famille est rassemblée devant le poêle ronflant : les petits 
attendent avec anxiété l'arrivée de leur grand Patron. Ils sont aux 
écoutes : la conversation des parents ne saurait les distraire. Ils s'avan- 
cent jusqu'à la porte, tendent l'oreille... La nuit est glaciale ; par un 
temps pareil, le saint aura-t-il le courage de sortir?... Tout à coup, 
ve-rs neuf heures, des pas résonnent sur le sol glacé. Une clochette 
argentine, le braiment sonore d'un bourriquet, des coups discrets à 
l'huis... c'est lui, enfin ! Oui, ce sont ses trois coups accoutumés et ses 
trois sonneries... 



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SAINT NICOLAS ET HANS TRAPP 



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La maman se dispose à ouvrir, les enfants deviennent muets ; ils 
se blottissent dans le coin le plus reculé, serrés les uns contre les autres : 
la visite d'un saint, c'est toujours une chose importante. 

La porte s'ouvre et la figure de saint Nicolas apparaît sur le seuil. 
Son compagnon, le terrible Hans Trapp, attache à l'anneau extérieur le \0^- 

licol de l'âne chargé de jouets. Tous se lèvent et s'inclinent. Saint Nicolas, •••■••. i 

majestueux et bienveillant, appuie sa main gauche sur sa crosse. De la 
dextre, il bénit avec un petit discours de bienvenue et demande : 

— Où sont les enfants sages ? Ils auront des jouets et des friandises, 
mais les autres... 

Et il montre la porte : 

— ...Hans Trapp apporte pour eux des verges trempées dans du 
vinaigre ; s'ils ne promettent pas d'être meilleurs l'année qui vient, il va 
les jeter dans sa hotte. Il les enfermera dans sa caverne jusqu'à Noël^ 
sans chandelle, sans feu, au pain sec, à l'eau claire ; ils coucheront sur 
des fagots... 

Ce terrible discours fait trembler ceux qui ont quelques peccadilles 
sur la conscience. Mais comme ils se repentent, comme ils sont résolus 
à se corriger ! 

Saint Nicolas lit dans le fond de leurs cœurs. Il leur pardonne, il 
aime tant les enfants ! Et la distribution commence. 

Pourtant il advient parfois qu'un endurci n'a pas mérité l'absolution 
et encore moins les récompenses. Alors Hans Trapp ouvre brusquement 
la porte ; il entre, roulant des gros yeux furieux, son fagot de verges à 
S?!;t:^ ; la main. Un bruit de chaînes accompagne ses mouvements. Il s'élance 

à la poursuite du mauvais sujet qui tremble, pleure, joint les mains, 
se jette à genoux, promet de ne plus recommencer ; et saint Nicolas 
intervient. Mais il est sévère, le bon saint : il consent bien à laisser ce 
vilain garçon, cette méchante petite fille chez leurs parents, mais il se 
contentera, pour cette fois, de les priver de jouets et de friandises. 
Quelques semaines plus tard, Hans Trapp sévira avec Christkindel. Il 
sera impitoyable et les emportera pour toujours enchaînés. La famille 
feint naturellement la plus grande frayeur, la maman pleure à l'idée de 
perdre son petit... Saint Nicolas et Hans Trapp s'éloignent. Ils vont 
exercer leur ministère chez les voisins. 

La neige couvre la terre de son épais manteau blanc. Partout s'ouvre 
la foire aux sapins. Les arbres de Noël descendent de la forêt vosgienne. 
Il y en a pour toutes les bourses, des petits et des grands. Les boutiques 
se sont garnies de bougies ou de lampes, de jouets et ont été bien vite 

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LE DÉPART POUR LA MESSE DE MINUIT 



dévalisées par les parents prévoyants. Le 24 décembre sera jour ou 
plutôt soirée de grande fête. Les baraques foraines encombrent la place 
publique. Elles offrent aux convoitises enfantines cent merveilles, mais 
ce qui par-dessus tout attire les regards des garçons, ce sont les sifflets. 
Quiconque possède deux sous, achète un sifflet, et les rues du pays 
s'emplissent d'une assourdissante cacophonie. D'où vient cette rage de 
sifflets à Noël ? Nul ne le sait et nul n'oserait tenter d'interdire l'infernal 
concert. 

Presque chaque maison a son sapin, et presque chaque mama«i 
prépare son arbre de Noël autour duquel, comme à la saint Nicolas, 
la famille veillera. Les familles se rassemblent, des amis se joignent 
aux parents. Les bougies sont allumées, à la grande joie des bambins ; 
on rit, on chante : les vieux se sentent rajeunir au souvenir des Noëls 
passés ; ils se revoient enfants, ils évoquent dans leur mémoire, l'image 
des chers disparus. 

A neuf ou dix heures, une clochette tinte dans la rue, c'est Christ- 
kindel qui annonce sa venue. La porte s'ouvre, et le voici, de blanc vêtu, 
un voile sur le visage. Mais ce Christkindel, malgré son nom (christ petit 
enfant) est une femme, c'est la Dame de Noël. Couronnée de roses, elle 
entre dans un éblouissement de lumière, sa douce voix chante un allé- 
luia ; c'est un souhait pour tous répété par tous les assistants. Ce pieux 
devoir accompli, elle s'adresse aux enfants, elle questionne les parents : 
. j les petits ont-ils été sages? Si la réponse est satisfaisante, elle prend 

des sucreries dans une corbeille suspendue à son cou et les distribue 
à ceux qui les ont méritées. Pour les méchants, Hans Trapp est encore 
là, plus terrible qu'à la saint Nicolas. Gare à ceux qui avaient promis 
de se corriger et n'ont pas tenu leur promesse!.. Hans Trapp est de- 
venu un colosse effrayant, couvert de peaux de bêtes, coiffé d'une 
énorme toque poilue. Deux cornes longues et pointues surmontent son 
;; j front, sa barbe rouge tombe jusque sur son ventre ; il roule des yeux 

â– ^:i0}\ flamboyants, grince des dents, des dents de croquemitaine, et des 

•:Mfû chaînes s'enroulent autour de ses reins. D'une main il secoue une clo- 

chette ; de l'autre, il brandit une poignée de verges. Ses gros sabots 
de bois claquent sur le plancher. Enfin, d'une voix caverneuse, qui 
fait frissonner les plus braves et les plus innocents, il demande où 
sont les méchants. A grands pas il parcourt la pièce et feint de 
vouloir les prendre. Les enfants fuient, se cachent ; les plus avisés se 
réfugient dans le giron de la Dame de Noël, les autres s'accrochent 
aux jupes de maman ou aux basques de la redingote de grand -père. 



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Parfois on entend des cris, des pleurs, des sanglots sous les tables, 
derrière les bahuts. Mais la Dame de Noël est là pour tout arranger ; 
le calme se rétablit et elle distribue ses joujoux. Hans Trapp s'en va 
en maugréant, jurant qu'il reviendra avant la fin de la semaine, s'il 
apprend que les petits paresseux, les petits gourmands, les petits 
désobéissants ne se sont pas corrigés. Mais la Dame de Noël se re- 
tirant après avoir souhaité à tous une bonne année avec toutes sortes 
de prospérités, Hans Trapp est bien forcé de la suivre. 

Qu'est-ce donc que ce terrible Hans Trapp ? C'est le Croquemitaine 
alsacien. Son nom est la déformation de celui du tout-puissant seigneur 
Hans von Tratt, qui vivait au XV' siècle, dans le château de Ber- 
belstein, près de Wissembourg. Il était d'une férocité renommée. Sa 
méchanceté était telle et il inspirait une si grande terreur à cinquante 
lieues à la ronde, qu'il fut mis au ban de l'Empire. 

L'imagination populaire s'en est emparée et en a fait un cpou- 
vantail pour les enfants que rien ne peut corriger. 

Dès que Christkindel est sorti, la maîtresse de la maison va 
prendre sous le hangar une belle bûche préparée et ornée de branches 
de houx aux rouges baies. Pendant ce temps la famille s'est réunie 
dans la cuisine où se trouve l'ouverture du foyer du poêle ; lorsque 
la maman se présente, l'aïeul se lève, et, une cruche pleine de vin 
en main, il en répand quelques gouttes sur la bûche, la bénit au nom 
du Père, du Fils et du Saint Esprit. Enfin la bûche est mise dans le 
poêle où ne doit se trouver qu'un lit de charbons ardents suffisants 
pour l'allumer, car il faut qu'elle brûle et se consume seule. Les 
cendres seront religieusement recueillies, conservées, et semées dans 
les champs où elles assureront la bonne levée des semences. 

Après cette cérémonie, la maîtresse de la maison se rend dans 
l'écurie, dans l'étable et donne une ration aux bêtes, qui seront ainsi 
associées aux réjouissances de Noël. 

Les bonnes femmes vous diront qu'entrant dans les écuries et les 
étables la nuit de Noël, elles n'y ont jamais trouvé les bêtes couchées. 
Ces animaux se souviennent qu'en cette nuit, le bœuf et l'âne ré- 
chauffaient le petit Jésus. On vous dira enfin qu'il est facile en cette 
soirée de prévoir le temps qu'il fera toute l'année. Pour cela, il suffit 
de prendre douze oignons, de percer chacun d'un trou, de mettre dans 
ce trou des grains de sel et de les ranger. Chaque oignon doit repré- 
senter un mois. Examinez-les dès que minuit sonne : ceux dont le sel 




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aura fondu, représentent les mois humides : 
ceux dont le sel est intact, annoncent les 
mois secs. Autre croyance populaire : cha- 
cun des douzes jours qui suivent Noël re- 
présente un mois. S'il neige le premier, c'est 
qu'il neigera en janvier, si le second est 
beau, février sera beau ; et ainsi de suite... 
Mais voici que s'égrènent les premiers 
tintements des cloches 
qui percent le silence 
nocturne ; c'est pour la 
messe de minuit qu'elles 
chantent si gaîment car 
la voix des cloches n'est 
pas toujours la même : 
elles pleurent pour le 
glas, elles chantent pour 
les fêtes joyeuses. 

Tout le monde s'ap- 
prête. Les chauds vête- 
ments ont été préparés 
dans la journée : la bise 
est rude. On allume la 
lanterne : la nuit est 
sombre ; toutes les pe- 
tites lumières tremblo- 
tantes qui se dirigent 
vers l'église ne sont-ce 
pas les étoiles qui sont 
descendues du ciel, pour guider les humbles chrétiens vers la crèche 
de Jésus, comme la belle étoile d'Orient guida les puissants rois mages 
sur la route de Bethléem ? Le retour de l'office est moins recu'eilli. 
L'église était froide, humide, la messe a été longue, l'air était glacial 
sous la voûte séculaire. Les membres se sont engourdis dans l'immo- 
bilité. Il n'est pas défendu de se réchauffer en courant, en gesticulant, 
en sautant. Une sorte de farandole avec lanternes s'organise, on se 
hâte joyeusement vers le chaud foyer familial où flambe la bûche 
de Noël. Les groupes s'égrènent le long de la route, on se sépare en 
se souhaitant bonne fin d'année. 










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Et le lendemain, jour de Noël, la succulente choucroute, l'oie aux 
marrons, arrosée d'un vieux vin du pays, répareront les pieuses fatigues 
de la veillée. 

Tandis que les parents jasent dans la grande salle en attendant 
la messe de minuit, les jeunes filles les unes après les autres, sortent 
mystérieusement ; elles s'enferment dans la cuisine, où, moitié rieuses, 
moitié sérieuses, elles vont demander à un grand baquet plein d'eau 
quel sera le métier de leur mari. Connaissant le métier, il leur sera 
facile de deviner le mari. 

Deux baguettes sont placées parallèlement au-dessus du baquet, 
sur les deux baguettes on pose une grosse clef de cave. Dans un 
poêlon de fer, elles ont fait fondre du plomb. Chacune d'elles, à tour 
de rôle, puise une cuillerée du métal en fusion qu'elle jette dans le 
baquet en ayant soin de le faire passer par l'anneau de la clef. Le 
plomb brûlant tombe dans l'eau avec un crépitement ; il se solidifie et 
se refroidit au fond. C'est cette masse qu'il faudra examiner. Elle a 
pris la forme bizarre qu'il s'agit d'interpréter : y voit-on quelque chose 
qui ressemble à un marteau, le mari sera forgeron ; à une clef, il sera 
serrurier ; à un rabot, ce sera un menuisier... 

L'imagination et le secret désir de l'intéressée jouent un grand rôle 
dans cette opération. 

Si cette expérience n'a donné aucun résultat, ou si elle n'a pas 
donné le résultat souhaité, il est permis d'en tenter une autre, beaucoup 
plus compliquée. D'abord, la curieuse devra, le soir de Noël, aller 
demander à une veuve de lui faire cadeau d'une pomme. Au retour 
de la messe de minuit, enfermée dans sa chambre, avant de se coucher, 
elle coupera la pomme en quatre quartiers, qu'elle mangera devant 
une image de piété et après avoir récité un pater et un ave. Elle se 
mettra au lit, s'endormira et, dans un rêve, le visage de son seigneur 
et maître lui apparaîtra. 

Sur cette gracieuse tradition, je termine mes notes d'artiste, sou- 
venirs d'enfance ou de maints voyages à travers notre chère Alsace, 
berceau de ma famille et mon pays natal. 

Puissé-je, mes petits amis, vous avoir intéressés en vous amusant ; 
et puisque nous nous séparons à la fin de la veillée de Noël, laissez- 
moi vous souhaiter à tous de bonnes et longues années de joie et de 
prospérité 



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