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Full text of "Notes sur les États-unis: la société--la politique, la diplomatie"

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NOTES 



SUR 



LES ÉTATS-UNIS 



DU MEME AUTEUR 



UUKSTIONS DIPL0MATK1UES DE l'aNiNÉE 1904. — 

(Politique française. — Question d'Orient. — Guerre 
russo-japonaise.) Paris, 1905. Félix Alcan, éditeur. 
Ouvrage couronné par IWcadcmie française. 

LA CONFÉRENCE d'algésiras. (Histoire diploma- 
tique de la crise marocaine), 2« édition, revue. 
Paris, 1907. Félix Alcan, éditeur. 



EN PREPARATION 

LA FRANCE ET LES ALLIANCES : Vingt-cinq aHs d'ac- 
tion diplomatique (cours fait à l'Université Har- 
vard). 



ANDRE TARDIEU 



NOTES 



SUR 



LES ETATS-UNIS 



LA SOCIETE LA POLITIQUE 

LA DIPLOMATIE 




PARIS 

CÂLMÂNN-LËVY, ÉDITEURS 

3, RUE AUBRR, 3 






Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, 
y compris la Hollande, 



'^ 



AVANT-PROPOS 



Les États-Unis, depuis dix ans, ont été sou- 
vent décrits par des voyageurs français, mais 
c'est ou leur aspect extérieur ou leur organisa- 
tion économique qui ont de préférence attiré 
l'attention de nos compatriotes. La société amé- 
ricaine, la politique américaine, la diplomatie 
américaine sont les trois ordres d'idées qui ont 
sollicité la mienne dans les études qu'on va lire. 

C'est faire tort aux Etats-Unis que de ne voir 
en eux qu'une usine gigantesque. Leur activité 
industrielle e^ admirable. Mais leur vie intel- 
lectuelle et morale n'est pas moins intéressante. 
C'est à l'observer que j'ai consacré un séjour 
récent dans l'Est de leur territoire. 

J'ai rapporté de ce séjour l'impression la plus 



II AVANT-l'UOPOS 

favorable. L'ironie facile que nous appliquons 
volontiers aux gens et aux choses du dehors est 
singulièrement déplacée, quand elle s'applique à 
un peuple tel que celui-ci. Les Américains ont 
des défauts ; mais la somme du bien l'emporte 
chez eux sur la somme du mal dans une magni- 
fique proportion. Ils sont une vivante leçon 
d'énergie nationale. 

Quand on parle d'une race étrangère, il con- 
vient de lui demander les exemples qu'elle est à 
même de fournir. La République américaine a 
su concilier la pratique du régime démocratique 
avec le souci de l'action extérieure, la liberté 
avec l'autorité, l'égalité avec l'initiative. Elle a 
résolu plusieurs des problèmes qui nous agitent. 
Sans parti pris d'admiration, mais avec la cons- 
cience des progrès nécessaires, sachons, lors- 
qu'il le faut, nous mettre à son école. Le souci 
de l'intérêt français est le levain qui fait germer 
les observations recueillies hors de France. 

Si j'ai pu suivre de près le fonctionnement de 
la machine politique et m'entretenir avec les 
hommes qui la mènent, je l'ai dû à la courtoisie 
obligeante de l'accueil que j'ai trouvé là-bas. 
Qu'il me soit permis d'exprimer ici ma reconnais- 
sance à ceux qui ont le plus fait pour seconder 



AVANT-PROPOS III 

mon dessein, à M. Théodore Roosevelt, prési- 
dent de la République, à M. Eliliu Root, secré- 
taire d'Etat, à M. le sénateur Cabot Lodge, à 
M. Oscar Straus, ministre du Commerce, à 
M. Jusserand, ambassadeur de France, à 
M. Robert Bacon, sous-secrétaire d'Etat, qui ont 
ouvert toutes les portes à ma curiosité et fourni 
à mes recherches de précieux renseignements. 

Paris, 5 mai 1908. 



PREMIERE PARTIE 
LA SOCIÉTÉ 



CHAPITRE PREMIER 



MAISONS AMERICAINES 



La revanche du home. — Les shy scrapcrs el les bureaux. 
— Le Common de Boston. — Une ville historique. — 
Cambridge et « l'intelligence ». — L'élégance de Wa- 
shington. — Maisons modernes. — Les fautes de goût. — 
Les châteaux de New-York. — Le manque de cadre. — 
Le goût américain. — Le chef-d'œuvre de Boston. 



Dans une société que tout contribue à unifor- 
miser, le home, l'intérieur, est le plus révélateur 
des documents inanimés. « Dis-moi qui tu han- 
tes... », assurait le vieux proverbe. Ne pourrait-on 
pas ajouter : « Montre-moi ta maison, et je te dirai 
qui tu es. » 

La maison américaine, dans l'imagination euro- 
péenne, c'est le sky scraper, l'immeuble à vingt- 
cinq, trente-cinq ou quarante-deux étages, — 
celui de quarante-deux, qu'on construit actuelle- 

302 194 



4 NOTES SUR LES ETATS-UxMS 

ment a NeW-Vb-rk, Madison square, détient le 
record, — le gigantesque « gratte-ciel » dont la 
menaçante silhouette, haut dressée vers la nue, 
précipite les passants dans l'ombre d'une rue 
transformée en cheminée par un formidable appel 
d'air, h^^ sky sci^apei^s sont, à dire vrai, un élé- 
ment notable de la })liysionomie d'une ville améri- 
caine. Mais ce n'est pas le trait principal de cette 
physionomie. On consent, dans les quartiers d'af- 
faires, où le terrain est cher et la place rare, à 
gagner sur le ciel l'espace que le sol refuse. Mais, 
coïncidence ou revanche, l'Américain, chez lui, 
veut avoir 6'« maison, et dès qu'il peut l'avoir, il l'a. 

La « maison d'appartements », dont l'extérieur 
et la disposition rappellent les nôtres, est une 
succursale de l'hôtel : d'ordinaire d'ailleurs on y 
loue en meublé, et l'on ne s'y fixe pas. Dans 
l'Est, le cadre normal de la vie américaine, c'est 
la maison individuelle, petite ou grande, simple 
ou somptueuse, mais où chacun est vraiment 
chez soi, où chaque toit n'abrite qu'une famille, 
legs de « l'époque coloniale », souvenir durable 
d'un temps assez lointain déjà pour avoir créé 
une tradition, assez proche encore pour laisser 
subsister des habitudes. 

Ce contraste est frappant dans le vieux New- 
York, lorsqu'on quitte les buildings monstrueux 
de Broadway pour entrer dans Washington 



LA SOCIETE 



square. Ici les maisons à deux étages sont pareilles 
à celles de Boston et évoquent le xviii" siècle 
britannique. Quelques familles anciennes, les 
Mac Glellan par exemple, habitent encore ce 
quartier et sont lières d'y habiter. Il leur déplai- 
rait de céder au commerce tentateur leur foyer 
pour aller le reconstruire plus haut du côté de 
la 60® rue. C'est comme un îlot d'histoire sor- 
tant des Ilots mouvants de l'actualité. Une dame 
riche et âgée ayant l'autre jour vendu à un prix 
royal une de ces maisons, un mien ami me di- 
sait sa surprise qu'elle eût ainsi sacrifié à l'at- 
trait de l'or le berceau des siens. Cet attache- 
ment aux lares — exceptionnel si l'on considère 
la masse des Etats-Unis — caractérisera sans 
doute de plus en plus ceux qui se flattent de 
constituer « l'aristocratie américaine ». 

C'est à Boston, plus encore qu'à New-York, 
que l'on peut étudier l'intimité du home. Les 
maisons de Boston, les unes plus vastes, les 
autres moins, sont toutes construites sur un plan 
analogue^Le long du Common, naguère pâtu- 
rage communal, aujourd'hui ornement de la 
ville, les plus vieilles d'entre elles sont grou- 
pées. Rien n'attire le regard. Les lignes sont 
basses et arrondies ; nul essai de luxe extérieur, 
de sculpture ou d'ornement. Mais l'ensemble est 
harmonieux. Et le charme dont est si dépour- 



6 NOTES SUll LES ÉTATS-UNIS 

vue à New-York la fastueuse Cinquième Avenue, 
résulte ici de cette harmonie. 

Peut-on parler d'un style? Non. Tout au plus 
est-on en présence d'une architecture d'usage et 
de coutume. Mais tout se tient dans une mesure 
élégante, ofi le temps a mis plus de grâce que 
les constructeurs. On y discerne la trace de la 
vie naturelle et spontanée. Et l'artihciel seul est 
privé de beauté. Çà et là, des vitres dont la lu- 
mière a peu à peu changé le ton, et qui, de 
blanches, sont devenues violettes, mettent une 
note lumineuse dans les façades blanches ou 
rouges. On respecte quasi religieusement ces 
carreaux colorés parle temps, témoins des jours 
passés et qui sont pour les propriétaires comme 
des lettres de noblesse. 

Au dedans, la disposition ne varie guère. Les 
maisons sont étroites et profondes. Le salon 
donne sur la rue. La salle à manger donne sur 
la cour. Nulle porte ne les sépare. De lourds ri- 
deaux, presque toujours ouverts, laissent à l'œil 
toute liberté de traverser la maison. En de cer- 
taines villes, comme Washington, où les im- 
meubles sont accolés dos à dos, les pièces du 
fond sont tristes et sombres. A Boston, il y a 
plus d'espace. Les maisons de Beacon street sur- 
tout sont radieuses de lumière. Car elles plon- 
gent par derrière sur le Charles River, grand 



LA SOCIETE 7 

bras de mer coupé de ponts, où le soleil d'hiver 
se joue sur la glace. Il y a là, pour les hommes 
d'étude, d'admirables (( librairies ». Et j'en sais 
plus d'une où, devant le libre espace, en face du 
ciel américain presque toujours éclatant d'azur, 
des œuvres éminentes — telle Y Histoire des 
Etats-Unis de James Ford Rhodes — ont allô- 
grement pris naissance. 

L'ameublement, en général, est de style mé- 
langé. Je préfère aux maisons modernement 
meublées celles où ce mélange des styles a pu 
se fondre en un tout légèrement suranné. Les 
jeunes Américains « blaguent » volontiers ces 
fauteuils vieux jeu qui tiennent, avec leur soie 
jaune, de l'Empire et du Louis-Philippe. Chez 
eux, on vous montrera avec une nuance de fierté 
un salon où « tout vient de Paris ». Oserai-je 
dire qu'on s'en aperçoit, et que j'aime mieux ce 
qui vient de Boston? Les livres, un des luxes de 
cette ville, qui est de tous les Etats-Unis celle 
où l'on en vend le plus, sont du reste l'orne- 
ment habituel. Et le ton chaud des reliures ré- 
veille les nuances fanées des tentures. Il y a là 
un ensemble, une sorte d'unité morale et maté- 
rielle. On trouve à Boston ce qui manque si sou- 
vent à New-York et à Washington, — de la pa- 
tine, des souvenirs, du passé. 

Le train est assez simple, surtout par compa- 



8 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

raison. Dans nombre de maisons, cependant très 
aisées, pas de maîtres d'hôtel, ni de valets de 
pied. Cela tient à ce que, dans le Nord, on 
n'aime pas les domestiques nègres, qui sont, 
dans la crise des serviteurs, la grande ressource 
du Sud et même de Washington. Gela tient 
aussi à ce que les mœurs sont restées patriar- 
cales. Il y a de grandes fortunes à Boston. Mais 
elles s'étalent moins qu'ailleurs. Les maisons 
même les plus vastes et les plus élégantes, celle 
par exemple de madame S..., dont l'on apprécie 
fort l'hospitalité raffinée, ne sont pas comme à 
New-York l'affirmation d'un chiffre d'affaires. 
Le maximum de confort, quelques beaux ta- 
bleaux suffisent à créer l'agrément du logis, et 
l'on ne pense pas qu'il faille en outre requérir 
par une façade de palais l'admiration des pas- 
sants. Le home est plus intime, comme la so- 
ciété elle-même. 

Cette impression d'intimité s'accroît, si, pas- 
sant sur l'autre rive, on atteint Cambridge, la 
cité intellectuelle, groupée autour de l'univer- 
sité Harvard et toute fière d'être une ville de 
pensée. On appelle Boston l'Atliènes améri- 
caine. Que dira-t-on de Cambridge ? Fort heu- 
reusement l'atticisme ne se traduit pas ici par 
des Parthénons dépaysés, comme ceux où Mu- 
nich et Berlin logent volontiers des corps de 



LA SOCIETE y 

garde. Cambridge a l'aspect d'un gros bourg, 
avec ses maisons en bois, entourées de jardins 
dont les arbres voisinent au-dessus des bar- 
rières basses. C'est là que vivent les professeurs, 
dans une camaraderie scientifique d'excellent 
aloi. Quelques-uns seulement, plus mondains, 
habitent Boston. 

Cambridge donne une impression de détente 
et de sérénité. C'est 'un cadre unique pour une 
vie de travail entre les bibliothèques et les 
champs. Les maisons, parmi beaucoup d'autres, 
du président Eliot, de M. Charles E. Norton, de 
M. William James, expliquent ceux qui les ha- 
bitent. Elles sont l'asile idéal de ces laborieux 
esprits, ouverts à toutes les idées, largement in- 
formés des choses et des hommes d'Europe, — 
un peu étrangers peut-être au mouvement fié- 
vreux qui secoue leur pays, mais conhants, pour 
le maîtriser, dans l'efficacité de l'action morale, 
apôtres de l'idée dans un monde où règne le 
fait. 

Boston charme un Français par ce qu'il y 
trouve d'historique et de traditionnel. Washing- 
ton a sa grâce aussi, dont l'origine est tout 
autre. Ici, rien ou presque rien qui parle d'hier 
à la pensée. Cette ville a été construite pour le 
présent et pour l'avenir, avec un souci unique, 
l'élégance. Je parlerai plus loin des monu- 

1. 



10 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

ments publics. Les maisons particulières, grou- 
pées avec nonchalance le long des rues et des 
avenues qui ignorent l'encombrement, méritent, 
si neuves soient-elles, qu'on s'y arrête d'abord. 
On sait qu'un de nos compatriotes a établi le 
plan de Washington. Il en a fait une ville qui 
paraît tracée au cordeau, comme un jardin à la 
française. 

Les rues se coupent à angle droit, numérotées 
les unes en chiffres, les autres en lettres. Pour 
mettre quelque souplesse dans cette rigide sy- 
métrie, des avenues, rayonnant autour de vastes 
places, sont les verbes irréguliers de cette gram- 
maire sans pièges. Seul, le bas de la ville, 
comme par acquit de conscience, renferme 
quelques buildings, dont aucun d'ailleurs n'at- 
teint, je crois, vingt étages. La raison d'être de 
Washington, ce n'est ni le commerce ni l'indus- 
trie : c'est d'aj)paraître au monde comme la pa- 
rure de l'Union, parure moderne, toute riante 
et ensoleillée, que la politique et la diplomatie 
sont chargées de mettre en valeur. 

On peut classer les maisons de Washington 
en trois catégories : les petites, les moyennes et 
les grandes. Il n'en est guère dont le loyer an- 
nuel soit inférieur à dix mille francs, — j'entends 
de celles qu'on peut habiter quand on occupe 
une situation officielle. Mais qui, en cette ville, 



LA SOCIÉTÉ 11 

n'est pas dans ce cas ? Je disais tout à l'heure le 
vice de la plupart d'entre elles : c'est qu'à chaque 
étage, une pièce sur deux est obscure et sans 
jour. Il y a cependant des exceptions. Et les 
maisons qui, comme celle par exemple du secré- 
taire d'Etat, M. Elihu Root, sont au coin des ave- 
nues et des places, plongent de toutes parts dans 
un bain de lumière. En général, l'ameublement 
n'offre pas d'intérêt. Car tel vit à Washington 
six mois de l'année qui garde ailleurs, à la cam- 
pagne ou dans sa ville d'origine, son home véri- 
table. Le serv ice est plus luxueux qu'à Boston ; 
beaucoup de valets nègres et aussi beaucoup de 
blancs ; une habitude plus grande des réceptions 
d'apparat ; moins d'intimité profonde, par suite 
de la présence de trop d' « oiseaux de passage » , 
congressmen ou diplomates. Les maisons sont 
faites pour y recevoir autant que pour y habiter. 
Si l'on a du terrain et de l'argent, on ne manque 
pas de construire une salle de bal. 

Certains Américains viennent à Washington, 
je ne dirai pas malgré eux, mais pour obéir aux 
circonstances, par ambition ou par intérêt. Il y 
en a d'autres, au contraire, qui aiment cette ville 
et qui s'y fixent. Un sénateur comme M. Lodge, 
qui joue dans la politique de l'Union un rôle 
aussi important, plus actif même que dans celle 
de TEtat qu'il représente, ne peut pas ne pas 



12 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

considérer Washington, centre de toute action 
politique, comme sa seconde patrie. Et l'on sent, 
quand on entre chez lui, qu'en s'y installant il a 
songé à l'avenir. Je cite sa demeure entre toutes : 
car il n'en est pas où, sans nulle prétention au 
luxe, on trouve dans la simplicité plus d'élé- 
gance et d'harmonie. Sa bihliothèque, avec ses 
primitifs, ses vieux meubles, ses livres accumu- 
lés, est une délicieuse retraite, dont la paix doit 
être réconfortante au sortir du Capitole. Ici en- 
core, comme à Boston, les styles sont un peu 
composites, mais ils sont fondus avec goût, et 
l'ensemble est charmant. Je n'en dirai pas autant 
de tel des nouveaux « palais » dont s'enorgueillit 
Washington. 

Comment les juger, ces « palais », sans man- 
quer à la vérité ou à leurs propriétaires? Que 
dire de ces constructions écrasantes où le marbre 
et la pierre semblent n'être intervenus que pour 
rappeler à tous qu'ils coûtent plus cher que la 
brique? Il en est deux ou trois, des plus riches 
et des plus modernes, qui, en vérité, font crier. 
Les salons débordent sur les façades en gros 
ventres pendants. Des petits ifs trop bien taillés 
soulignent de leur silhouette pointue la lourde 
énormité du perron. Les couleurs se heurtent en 
juxtapositions provocantes. Aux meubles et aux 
tableaux, mieux vaut accorder le bénéfice du si- 



LA SOCIETE 

lence. On se demande quel modèle mal compris 
a pu être à ce point trahi, ou quelle imagination 
déréglée a su atteindre d'un seul bond à ce degré 
de laideur. Fortunes récentes, fortunes criantes, 
vous avez trouvé l'architecte qui convenait à 
vos rêves ! Mais comme on regrette, à voir de 
telles splendeurs, les maisons rouges, modestes 
et basses, qui sont à Washington ce qu'est à 
Paris l'ordinaire immeuble à cinq étages ! Ce re- 
gret est le même que celui qu'on éprouve à con- 
sidérer dans les Champs-Elysées les créations 
récentes de certaines mégalomanies. 

Il y a cependant, parmi les maisons nouvelles 
de Washington, des tentatives très réussies de 
restitutions artistiques que complète, au dedans, 
un choix discret, éclairé et souvent magnifique 
d'œuvres d'art européennes. Telle maison, à la 
naissance de laquelle a présidé le goût d'un di- 
plomate européen, bien connu des Parisiens, 
est, à maint égard, admirable. Souhaitons que 
l'ambassade que la France va construire donne 
aux Américains une juste idée de notre art na- 
tional et que l'architecte, quel qu'il soit, n'y cède 
pas, comme quelques-uns de ses confrères, au 
goût de l'inédit en voulant, suivant un mot connu, 
(( faire du Fallières ». Je m'assure que M. le 
président de la République ne tient pas à donner 
son nom à une forme nouvelle d'architecture et 



14 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

qu'il préfère que les maisons de la France à l'é- 
tranger s'inspirent de l'un quelconque des styles 
qui sont la gloire de notre pays. Mais qui peut 
retenir le zèle d'un architecte ? 

Sans faire tort à Washington, il faut avouer 
d'ailleurs que, si l'on aime les copies bien faites, 
c'est à New-York qu'on les doit chercher. C'est à 
New- York, dans la Cinquième Avenue, que vous 
rencontrerez le plus grand nombre de palais de 
la Renaissance française et italienne et que 
vous trouverez, dans chacun d'eux, le plus de 
soin, de conscience et de perfection. Ici, c'est 
Venise. Là, c'est Chenonceaux, Azay ou Blois. 
Comme les marchands d'antiquités ne sont pas 
loin, les tapisseries, les meubles, les tableaux 
n'ont point de peine à être admirables. Un train 
royal, des laquais somptueux, un raffinement 
quintessencié dans le service et dans la table 
complètent cette résurrection de la vie de châ- 
teau. Mais, faut-il l'avouer? si accompli que pa- 
raisse chaque détail, l'ensemble est d'une froi- 
deur navrante. 

C'est l'histoire des contes de fées. La jeune 
princesse, à sa naissance, a été comblée de tous 
les dons de l'esprit, du cœur et de la fortune. 
Mais une méchante magicienne lui a jeté un sort 
qui gâte toufle reste. A ces palais de New-York, 
ce qui manque, c'est le cadre. A cinquante mètres 



LA SOCIÉTÉ 13 

(lu Siihway et de VElevated, h cinq cents mètres 
des bâtisses ignominieuses qui longent cette fas- 
tueuse arête qu'est la Cinquième Avenue, on n'est 
pas prêt à admirer Ghenonceaux. L'art de la Re- 
naissance n'est pas mobilisable comme un corps 
d'armée. Il forme un tout. Il n'est pas à sa place 
partout. Ici, il est perdu, et les cluUeaux déraci- 
nés ont l'air d'avoir le spleen, sous l'œil protec- 
teur du policeman monté qui remplace les 
hommes d'armes d'autrefois. 

Gela dit, il faut rendre hommage au goût qui 
a réuni quelques-unes des collections qu'il m'a 
été donné de visiter. Je ne crois pas qu'il en faille 
attribuer le mérite au hasard ou à de bons con- 
seils. Gar il est aisé de discerner des degrés dans 
la pureté des choix. Ghez certaines personnes, 
vous saisissez d'un coup d'œil des contrastes 
ahurissants. J'ai vu des tableaux merveilleux — 
on comprendra que je ne précise point — dans 
des salons dont la décoration faisait songer à un 
foyer de théâtre ou à un hall d'hôtel. Il est donc 
juste, lorsqu'on rencontre un réel accord entre 
les œuvres d'art et le milieu, d'en laisser l'hon- 
neur aux propriétaires. Plusieurs d'entre eux, 
élevés dans la familiarité du beau, sont réelle- 
ment des connaisseurs. Ils peuvent raisonner la 
mode qui les oblige à être des Mécènes. Ils ne 
sont pas la proie de marchands sans conscience. 



16 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Ils n'achètent pas pour acheter, mais parce qu'ils 
aiment ce qu'ils achètent. Et toutes réserves faites 
sur la discordance irréductihle de leur ville et de 
leurs palais, on ne peut nier qu'à coups de mil- 
lions ils ont su rassembler autour d'eux, en un 
ordre élégant et sur, des merveilles dignes des 
musées. 

Que des Américains cultivés et lettrés puis- 
sent, en ces matières, atteindre à la perfection, 
c'est ce que prouve un exemple, unique il est 
vrai, mais singulièrement frappant, que j'ai ren- 
contré à Boston. Au sud de la ville, sur de vastes 
terrains encore inhabités, à cinq cents mètres au 
delà du nouveau musée des Beaux-Arts, une 
grande maison de style vénitien, et de lignes très 
simples se dresse solitaire. A la porte, deux lions 
rappellent les gloires de la cité des doges. On 
entre : et au lieu du champ de neige traversé 
l'instant d'avant, on aperçoit une cour intérieure 
toute fleurie, dont l'atmosphère attiédie, en plein 
contraste avec le rude climat du Massachusetts, 
semble échauffée de très loin par les rayons d'un 
soleil itahen ; une fontaine vénitienne, des sta- 
tues, des sarcophages qu'on n'a le temps que 
d'entrevoir. Car la créatrice de cette évocation, 
Mme J. G..., vous attend et veut elle-même 
tout montrer à ses hôtes. C'est elle qui a fait le 
plan de cette maison, et qui, un à un, a rapporté, 



LA SOCIÉTÉ 17 

pour les y encadrer, des colonnades, des bal- 
cons, des mosaïques de la Çà Doro et de la villa 
Livia. 

Au premier, deux salles seulement, mais par- 
faites. L'une est consacrée aux Flamands et aux 
Hollandais : Rubens, Rembrandt, Van Dyck y 
sont représentés par une dizaine d'œuvres toutes 
de premier ordre. L'autre est la salle de Ra})haël, 
avec, en outre, un Mantegna etuuRotticelli. Au 
second, salle Véronèse et salle du Titien : c'est là 
qu'est V Enlèvement d'Europe que Rubens appe- 
lait le meilleur tableau du monde. Un buste en 
bronze par Renvenuto est lapins admirable chose 
que j'aie jamais vue. Au troisième, une grande 
galerie de primitifs. Je ne mentionne que pour 
mémoire les Velasquez, un autre Rotticelli, un 
Fourbus, un Van der Meer, un Antonis Moor, 
un Tintoret, sans compter les tableaux modernes. 
C'est un véritable éblouissement. 

Chacun de ces chefs-d'œuvre, et c'est sur quoi 
j'insiste, est mis en valeur avec un art consommé. 
Les boiseries, les tapisseries — il en est trois ou 
quatre, des gothiques surtout, qui sont incompa- 
rables — font ressortir les tableaux dans le cadre 
qui leur convient. La salle hollandaise, avec ses 
étoffes anciennes achetées une à une, patiemment 
clouées les unes à côté des autres jusqu'à couvrir 
tout le mur, avec son plafond d'un ton si chaud 



18 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

et si discret, est d'une tonalité délicieuse. Une 
autre salle est tapissée de cuirs espagnols de toute 
beauté. On se demande comment, en moins de 
vmgt années, une collection de cette ampleur, 
dont la valeur marchande, si énorme soit-elle, est 
peu de chose en regard de son prix artistique, où 
tout se complète et se fond, a pu être rassemblée 
dans ce coin d'Améi'ique : l'intelligence la plus 
clairvoyante, servie par la volonté la plus tenace, 
a obtenu ce résultat. 

Et voilà qui répond à l'ironie facile dont l'Eu- 
rope, a la façon des vieilles gens, se plaît à acca- 
bler la jeune Amérique. Les fautes de goCit sont 
nombreuses. Mais quoi de plus naturel? Les États- 
Unis n'ont pas achevé leur éducation artistique. 
Ils la feront à coup sûr, puisque certains d'entre 
eux déjà sont arrivés à une pleine maîtrise. La 
maison de madame G..., dans sa rare perfection, 
leur ofl're un modèle accompli, dont il leur sera 
loisible de s'inspirer. 



CHAPITRE II 



LES CLUBS 



Le club américain et la société masculine. — Les clul)s de 
New-York. — Du Laivyers club au Knickerbocker . — Les 
clubs de Boston. — Le Tavern club et le club du Mer- 
credi. — La vie au Somerset et à V Union. — Le club et la 
famille. — Les déjeuners de dames. — Washington et 
les diplomates. — La « Table ronde ». — Les clubs et 
l'esprit américain. 



Les clubs américains ont un tout autre carac- 
tère que les clubs français. Chez nous, le club est 
de deux sortes. Élégant et fermé, il est le prolon- 
gement masculin des salons aristocratiques. Ou- 
vert ou d'accès facile, il est simplement un tri- 
pot. Le monde et le jeu, voilà les deux seuls 
sujets d'observation que l'on ait dans les clubs 
français. 

lien va autrement aux États-Unis. Je ne veux 



20 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

pas dire que Ton n'y trouve pas de clubs ana- 
logues aux meilleurs des nôtres, par exemple le 
Somerset de Boston, ou le Knickerbocker de New- 
York, dont le caractère dominant est d'être exclu- 
sifs et limités. Mais même dans ceux-là, qui sont 
les plus mondains d'Amérique, le nombre des 
oisifs est inlime. Et les hommes que j'ai ren- 
contrés dans ces clubs sont presque tous des 
hommes occupés, prenant une part active à la 
vie politique, économique ou intellectuelle du 
pays. 

Je vois deux raisons à cela. La première, c'est 
que, si les Américains emploient volontiers le mot 
aristocratie, ce mot a chez eux un tout autre sens 
que chez nous. L'aristocratie française, liée à un 
long passé d'histoire, a été écartée par l'évolu- 
tion démocratique de la conduite desalîaires. Au 
contraire (( l'aristocratie américaine » est cons- 
tituée en majeure partie par les hommes les plus 
directement mêlés à l'existence nationale. Ces 
hommes ne sont pas nécessairement des milliar- 
daires, ni même des millionnaires. Il y a parmi 
eux des professeurs, des écrivains, des artistes, 
des gens de négoce ou d'industrie dont la fortune 
est moyenne. Si vous les retrouvez dans les clubs 
élégants, c'est que, — et voici la seconde raison 
— le goût et l'instinct du groupement est le trait 
qui caractérise le plus fortement les Américains. 



LA SOCIÉTÉ 21 

Dès l'enfance, ils obéissent à cet instinct. Et 
toute leur vie, ils s'y soumettent. Ils se groupent 
et s'associent pour faire du sport, pour lire, pour 
jouer, pour lunclier, pour souper, pour tout, 
pour rien. Ils sont essentiellement sociables par 
nature et ])ar liabitude. Et comme de juste, ils 
systématisent en un corps de doctrine cette incli- 
nation naturelle. 

A New-York, il existe une première catégorie 
de clubs qui ne répondent qu'à une nécessité 
géographique. La ville basse, la ville des affaires, 
est séparée de la ville haute par une distance 
considérable. On franchit cette distance en vingt 
minutes environ par le Suhway ou VElevated. 
Mais la journée de travail ne se prêterait pas, à 
l'heure du lunch, à ce double trajet. Le banquier, 
qui a ses bureaux dans Broadway ou dans Wall 
Street, n'a pas le temps de rentrer chez lui. Il 
faut donc qu'il trouve à deux pas de son « office » 
ce qu'il ne peut i)as aller chercher plus loin. 
A Paris, les restaurants des boulevards répondent 
à ce besoin. A New-York, si l'on appartient à un 
certain monde, on ne va que dans les restau- 
rants élégants. Or, tous ces restaurants sont 
dans la ville haute. Les (( clubs de déjeuner » 
remplacent donc les restaurants. 

Ces clubs occupent généralement tout un étage 
des immenses buildings qui écrasent la Dowii 



22 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Town. Il en est qui doivent à leur altitude une 
vue merveilleuse sur le port, — vue précaire que 
demain viendra couper un voisin plus haut en- 
core. Ce ne sont pas d'ordinaire des clubs très 
fermés. Ils n'ont point, notamment, à l'égard des 
israélites les règles d'exclusion que l'on applique 
dans les clubs mondains, Knickerhocher, Union 
ou Union league. Le nombre des admissions 
n'est pas non plus limité. L'installation est extrê- 
mement confortable, mais ne comporte guère, 
par exemple au Lawyers club, outre deux ou 
trois vastes salles à manger, qu'un salon, un fu- 
moir et des cabinets de toilette. Ce sont des clubs 
de jour où l'on ne vient i)as le soir, où l'on dé- 
jeune rapidement, entre une heure et deux, sans 
interrom})re les propos d'affaires commencés au 
bureau et continués dans l'ascenseur express qui 
vous porte d'un seul bond au dix-huitième étage. 
A Boston, oii la vie commerciale est moins in- 
tense, la ville plus ramassée, les distances moins 
grandes, les clubs ne sont pas, à l'heure du 
lunch, moins fréquentés que ceux de New- York. 
Au Somerset et à VU^iion, qui sont les plus élé- 
gants, les salles à manger sont pleines, de midi 
et demi à deux heures et demie. Sont-ce seule- 
ment des célibataires qui viennent s'y asseoir? 
Nullement. De nombreux chefs de famille, qui 
habitent à cent mètres du club, y déjeunent au 



LA SOCIÉTÉ 23 

lieu de déjeuner chez eux. Pourquoi? Parce que 
l'assiduité au club est pour les Américains non 
seulement un plaisir, mais un devoir. Ils ont pris 
à l'université l'habitude de la camaraderie mas- 
culine. Ils ont gardé cette habitude et ils y atta- 
chent un prix infini. 

Autour de la table du club, on sait qui l'on peut 
rencontrer sans savoir qui l'on rencontrera. Il y 
a là de l'imprévu et de la cordialité. Les propos 
sont absolument libres et décousus. D'intimes 
adversaires politiques sont sûrs de poursuivre en 
toute sérénité leurs vieilles controverses. Les 
amis et les partisans de M. Roosevelt écrasent 
sous le poids des messages présidentiels les dé- 
mocrates impénitents que Teddy n'a })as ralliés 
et qui apportent à la rescousse les lilets amers 
parus le matin dans le New-York Sim. Rien n'est 
plus attachant pour de vieux amis que ces dis- 
cussions qui durent toute une vie, où l'on con- 
naît d'avance les bottes du contradicteur, comme 
il connaît lui-même les parades qui lui seront 
opposées. On échappe ainsi aux menus soucis de 
la vie domesti([ue en mangeant une demi-douzaine 
d'huîtres, une tranche de roastbeef et un morceau 
de tarte. Si l'on n'est pas pressé, le cigare pro- 
longe la causerie, tandis que les doyens, plus 
maîtres de leur temps, s'attardent autour des 
billards. 



24 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

N'oublions pas d'ailleurs que beaucoup de ces 
clubs sont nés d'une vue politique. Tous les 
Union clubs, si nombreux en Amérique, datent 
de la guerre de Sécession. Leurs fondateurs 
s'étaient donné pour mission de fortifier l'idée 
nationale. L'idée nationale n'est })lus en péril au- 
jourd'hui. Il n'en reste pas moins quelque chose, 
le sentiment vague, mais persistant, que le club 
répond à un besoin, à cette nécessité de groupe- 
ment et de solidarité que je rappelais tout à 
l'heure. Il y a des clubs dont l'inconfort est ab- 
solu et dont l'existence ne s'explique, en môme 
temps que l'attrait, que par cette solidarité pro- 
fonde. Considérez ])ar exemple le Tavern club de 
Boston. C'est une petite bâtisse perdue dans 
l'étroite impasse qui s'appelle Boylston place. 
Un rez-de-chaussée avec des fauteuils de cuir, 
une salle au premier avec trois grandes tables où 
l'on s'assied au hasard de l'arrivée, enfin, tout en 
haut, un dernier étage mansardé avec une scène 
où les membres du club donnent une fois l'an 
la comédie : c'est la simplicité même et c'est 
charmant. 

Je dois une mention aussi au « club du Mer- 
credi », qui, composé de trente membres seule- 
ment, se réunit une fois la semaine, de dix 
heures à minuit, pour un souper amical chez 
l'un des membres à tour de rôle. C'est le jdus 



LA SOCIÉTÉ 25 

vieux des clubs d'Améri([ue. Et un soir notre 
amphitryon, en se reportant au « livre de raison » 
de son grand-père, nous prouvait qu'à pareille 
date, près d'un siècle plus tôt, le club s'était tenu 
dans sa maison. Dans cette assemblée restreinte, 
toutes les professions de Boston sont repré- 
sentées. On y rencontre l'archevêque catho- 
lique O'Connell, des pasteurs protestants, les 
professeurs Barrett Wendell, Stimson et Law- 
rence Lowel, l'historien James Ford Rhodes, des 
médecins, des banquiers, des rentiers. Un mer- 
credi, tout le monde vient. Le suivant, on peut 
n'être que deux ou trois : c'est l'intimité com- 
plète dans la liberté absolue. 

Les grands cercles comme le Somerset et Union 
ont naturellement un tout autre caractère, beau- 
coup plus analogue à celui des clubs fermés de 
Londres ou de Paris. Bien que le nombre des 
membres soit strictement limité, la maison du 
club est assez grande pour offrir i)lace à tous. Il 
y a pour les membres une douzaine de chambres 
tout à fait confortables, au sens le plus améri- 
cain du mot, où l'on trouve, pour un séjour de 
deux semaines, mille agréments que l'hôtel ne 
comporte pas. J'ai passé près d'un mois hY Union 
club et j'ai senti vivement ce charme de camara- 
derie, doublement précieux pour un étranger, 
cette gaieté familière des entretiens masculins 

2 



26 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

OÙ VOUS êtes sur de trouver un interlocuteur, 
professeur, écrivain, homme politique ou d'af- 
faires, en communauté de préoccupations, sinon 
de sentiments avec vous. Il est peut-être inélé- 
gant, après avoir parlé des plaisirs intellectuels, 
de descendre aux soucis matériels. Mais com- 
ment ne pas être sensible à la parfaite entente 
du confort qui caractérise ces clubs, au service 
excellent, à la chère agréable et variée, au silence 
des salles de lecture, à l'agrément des salles de 
jeu et de conversation, oii l'on attend si gaiement, 
en lisant les journaux et en buvant des cocktails, 
l'heure d'aller prendre place à la table servie ? 

Toute médaille a son revers. Et la place que 
tiennent les clubs dans la vie des hommes res- 
treint nécessairement le champ de vie de la fa- 
mille. Tout d'abord, dès qu'un garçon est d'âge 
à entrer à l'université, le club le prend et on ne 
le voit plus guère chez ses parents. J'admire au- 
tant que personne le labeur que fournissent dans 
les universités maîtres et étudiants. Je reviendrai 
d'ailleurs sur ce sujet. Mais on ne peut nier que 
[)our le (( potache » de la veille le grand charme 
de Harvard, c'est le club, — le club où il sera 
chez lui comme son père est chez lui ww Somerset ^ 
le club où il vivra en homme, où il causera poli- 
tique, sport et littérature, où il jouera au bridge 
avec gravité. 



LA SOCIÉTÉ 21 

D'autre part, l'absence des maris au déjeuner 
a pour contre-coup naturel, — surtout à New- 
York et à Washington, — ce qu'on appelle les 
déjeuners de dames : élégantes réunions, qui 
n'ont pas pour effet de retenir les mères près de 
leurs enfants. Enfin certains hommes, non con- 
tents d'avoir été au club à l'iieure du lunch, sont 
toujours pressés d'y retourner le soir. Il y a des 
femmes qui dînent en ville, tandis que leurs 
maris dînent au club. Ce n'est pas un cas très 
fréquent. Mais cela arrive. Entre le club et le 
bureau, que reste-t-il pour le home? Pas grand'- 
chose. « Oi'i peut-on être mieux qu'au sein de sa 
famille? — Partout ailleurs », a dit un mauvais 
plaisant. Il semble que ce soit la devise de cer- 
tains maris américains. Au surplus, cela ne re- 
garde qu'eux. 

A Washington, la présence du corps diplo- 
matique donne au plus élégant des clubs, le Me- 
tropolitan, un caractère un peu particulier. Le 
diplomate habitué à courir le monde dans ce que 
le vicomte de Vogué appelait naguère une rou- 
lotte correcte et distinguée, est international par 
essence. Il suffit qu'il soit quelque part pour 
qu'on ne sache plus dans quel pays on est. La 
conversation diplomatique a son unité comme 
les usages diplomatiques. En rencontrant à 
Washington d'anciens collègues français ou 



28 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

étrangers, j'ai pu me croire rajeuni de dix ans, 
tant les propos étaient les mêmes que ceux que 
nous échangions naguère à Berlin ou à Saint- 
Pétersbourg. Au Metropolitan, le soir, après le 
dîner, l'Amérique est en minorité. Et l'Europe, 
sans oublier l'Asie, — • car les Japonais tiennent 
une honorable partie dans le concert des whisky 
and soda, — prend conscience de ses traditions. 
On se livre au jeu innocent de l'ironie extrater- 
ritoriale. On blague (( le poste » : c'est de règle 
et les Américains savent que, partout ailleurs, ce 
serait la même chose. Ils se résignent donc de 
bonne grâce à entendre leurs hôtes officiels ré- 
futer la théorie nationale du tJie hest in theivorld. 
Qui donc disait qu'il n'y avait plus d'Europe ? Il 
y en a une, de minuit à deux heures, au Metro- 
politan. 

Washington est une ville artificielle. Il est par 
conséquent assez naturel que les clubs y soient 
moins nombreux qu'ailleurs. Comme cependant 
la vie politique y amène nombre d'esprits dis- 
tingués, on y rencontre aussi d'intéressants 
groupements. L'un des plus originaux est celui 
qu'on appelle la « Table ronde ». Cette table se 
dresse chaque jour, à une heure de l'après-midi, 
au dernier étage de cet admirable palais qui 
s'appelle la Bibliothèque du Congrès, en face du 
tapitole. Le distingué bibliothécaire, M. Putnam, 



LA SOCIÉTÉ 29 

y préside. Les membres de Fassociation sont des 
fonctionnaires du Congrès, des hommes de 
science ou de lettres, des savants comme M. New- 
comb, le grand astronome, membre de l'Institut, 
des voyageurs, des chefs de service importants. 
C'est là que j'ai rencontré M. Herbert Knox 
Smith, le chef très actif du bureau des corpora- 
tions, celui-là même dont les enquêtes ont fait 
infliger à la Standard OU Company une amende 
de vingt-neuf millions de dollars ^ Tous les con- 
vives, remarquables ou intéressants à des titres 
divers, se plaisent à échanger leurs idées, à 
mettre en commun leurs informations. Ils cons- 
tituent véritablement un centre intellectuel ; et 
l'heure qu'ils passent ensemble deux ou trois 
fois chaque semaine est prolitable à tous. 

Je n'entends découvrir ici ni l'Amérique, ni les 
clubs d'Amérique. Et je ne professe pas à leur 
égard une admiration de parti pris. Je ne vais 
pas jusqu'à conseiller aux abonnés de l'Opéra de 
constituer un club comme ceux de l'Opéra de 
New-York, encore que les fauteuils y soient fort 
agréables. Les clubs français sont bien tels qu'ils 
sont, et puisqu'ils sont ainsi, c'est qu'ils répon- 
dent à nos besoins : tout est donc pour le mieux. 
Je voudrais cependant, en terminant, indiquer 

1. Voir ci-dessous, p. 185. 

2. 



30 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

brièvement le profit général que la vie de club, 
pratiquée comme elle l'est dans les Etats de l'Est, 
me paraît valoir aux Américains. Cette vie, c'est 
l'essentiel de la vie masculine. Elle commence à 
dix-sept ans. Elle remplit l'âge mûr et la vieil- 
lesse. Ces jeunes gens, ces hommes en désaccord 
sur bien des points, différents les uns des autres 
par la religion, les convictions politiques, le 
tempérament, doivent à ces persistantes rela- 
tions une unité morale dont le pays bénéficie. Il 
ne s'agit pas, je me hâte de l'ajouter, de cette 
unité morale factice et mensongère dont a abusé 
notre langue politique. Ce n'est pas une unité 
imposée, — comme l'ordre, naguère, à Varsovie. 
C'est tout simplement la conscience de l'unité 
réelle qui, en dépit de toutes les divisions, lie les 
uns aux autres les citoyens d'un même pays. 

En Europe, nous poussons à l'extrême tout ce 
qui nous sépare de ceux de nos compatriotes 
qui ne pensent pas comme nous. Il me paraît 
qu'aux Etats-Unis, ces divergences, si vives 
soient-elles dans leurs manifestations, ont une 
limite qu'on pourrait appeler la limite nationale. 
Un Américain est toujours plus proche qu'on ne 
croit d'un contradicteur américain. L'unité de 
sentiment est profonde. Elle fait taire en de cer- 
tains cas les querelles des partis. Supposez par 
hypothèse que le gouvernement français eût pris 



LA SOCIÉTÉ 31 

une décision aussi grave que l'envoi de la flotte 
Evans dans le Pacifique : vous vous représentez 
le beau tapage que c'eût été dans la presse et au 
Parlement. Ici, pas une protestation sérieuse, mais 
un crédit de confiance ouvert au chef de l'Etat, 
responsable des destinées du pays. 

Est-ce à dire que les Américains nous soient 
moralement supérieurs? Non. Mais ils ont de 
meilleures habitudes nationales. Ils se tiennent 
de plus près. Ils se sentent les coudes. Et en 
dépit du temps perdu, la vie de club n'est pas 
étrangère à la naissance de ce sentiment collectif. 
Gela commence par la camaraderie. Cela finit par 
la solidarité. S'il y a un esprit américain, soyez 
assurés que les propos de clubs, auxquels nous 
n'avons pas lieu d'attribuer en France un rôle 
social ou national, contribuent à le former, à le 
fortifier, à le perpétuer. 



CHAPITRE III 



LE MONDE 



L'hospitalité américaine. — Le sens de l'inégalité. — La 
hiérarchie sociale. — Les Assemblies de Boston. — Les 
« quatre cents ». — New-York et Washington. — La 
défense mondaine. -- Les dîners et les thés. — Les clubs 
des champs. — Actrices et femmes du monde. — Le 
dîner de Baltimore. — Le faste et la mesure. — L'en- 
train américain. 



La vie mondaine offre, aux États-Unis, la 
meilleure occasion d'étudier, sinon dans ses dé- 
tails, du moins dans ses traits généraux, le carac- 
tère américain. Elle est, comme ailleurs, factice 
et artificielle pour une part. Elle amortit les ori- 
ginalités. Elle unifie et elle atténue. Mais les en- 
sembles n'en ressortent que mieux. Ce qu'on 
voit par masse est presque toujours juste. Et le 
monde comporte surtout des vues de cette sorte. 



LA SOCIETE 



33 



Il les offre en Amérique avec une abondance 
particulière. Car nul peui)le n'est plus hospita- 
lier, au sens mondain du mot, que le peuple 
américain. Lorsqu'un étranger vient frapper à 
notre porte, muni d'une lettre d'introduction, 
notre premier mouvement est de redouter le 
trouble qu'il apporte dans notre vie. Les uns 
cèdent à ce premier mouvement, et d'un mot 
cordial avertissent le visiteur que le soir même 
un voyage dès longtemps arrêté les entraîne loin 
de Paris, vers le soleil de la Riviera ou les neiges 
de l'Engadine, suivant que la saison prête plus 
de vraisemblance à l'un ou à l'autre de ces 
(( mensonges joyeux ». Les meilleurs d'entre 
nous, ou plus simplement ceux qui, ayant plus 
que d'autres voyagé, ont le souci de réagir 
contre notre réputation nationale d'inliospitalité, 
invitent à dîner 1' « oiseau de passage », le con- 
duisent au théâtre, lui font des offres de service 
dont la généralité n'engage à rien. Et tout est 
dit. Il en va autrement en Amérique. 

L'hospitalité américaine est une hospitalité ac- 
tive. Elle ne se borne pas à accomplir les rites 
extérieurs. Elle cherche à donner à l'étranger 
l'impression du « chez soi », à augmenter pour 
lui l'intérêt de son séjour. La Savoie, à son 
arrivée à New-York, n'avait pas dépassé la 
(( quarantaine », que déjà le courrier m'appor- 



34 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

tait des cartes de membre temporaire de tous les 
clubs de Boston, où je devais arriver deux jours 
plus tard, et que plusieurs invitations à dîner 
comblaient ce vide du lendemain, dont on sent 
si vivement la mélancolie au seuil des pays nou- 
veaux. Est-ce par curiosité, goCit des choses et 
des gens d'Europe, que les Américains pratiquent 
si largement Fart cordial de la bienvenue? Oui, 
sans doute; mais c'est aussi pour d'autres rai- 
sons, qui n'apparaissent pas de i)rime abord et 
qui se précisent avec le temps. 

Les Etats-Unis du xx<^ siècle sont plus jeunes 
que leur âge. J'entends par là qu'ils ne datent 
pas moralement d'aussi loin que leur histoire. 
Sans doute, leurs institutions ont plus d'un 
siècle d'existence. Mais les institutions sont le 
cadre. Le tableau est plus récent. Il a qua- 
rante ans, — h peine. Car c'est après la guerre 
de Sécession que la société américaine, sous 
l'action de causes diverses, géographiques, ethno- 
logiques, économiques et politiques, a pris sa 
forme actuelle. Les Américains s'en rendent 
compte. Ils ont le sentiment très net, parfois 
excessif, de la grandeur du résultat comparée à 
la brièveté de l'effort. Et rien ne leur plaît phis 
que de suivre, sur une inteUigence étrangère, 
l'impression produite par ce résultat. 

Je parlais de leur jeunesse : n'est-ce point en 



LA SOCIETE 35 

' effet le propre des enfants que de vouloir mon- 
trer aux grandes personnes tout ce qu'ils pos- 
sèdent et tout ce qu'ils sont? Il y a, chez les 
Américains, un peu de cette hâte juvénile. Et il 
s'y joint un désir sincère et loyal d'avoir des 
points de comparaison qu'ils puissent opposer à 
leur sentiment personnel. Non pas qu'ils doutent 
de leur supériorité : tous leurs propos expriment 
en effet une sereine confiance en eux-mêmes. 
Mais l'opinion du vieux monde les inquiète et 
l'intérêt qu'ils y attachent va jusqu'à la suscep- 
tibilité. Quand, avec une inlassable bonne grâce, 
ils se préoccupent de savoir qui vous voulez voir, 
quelles questions vous sollicitent, quel est votre 
plan de voyage, ils ont, à coup sûr, le désir de 
vous être utiles et agréables. Mais ils font aussi 
leur métier d'Américains, en ouvrant à l'Euro- 
péen toutes les portes, en lui montrant le Nou- 
veau Monde avec prodigalité et précision, en lui 
disant avec une belle franchise : « Vous voulez 
nous connaître. Nous voici. Voyez et jugez. » 

Dès que l'étranger est présenté, dès qu'il a 
ses parrains mondains, il est admis, sur le pied 
de l'égalité et de la confiance absolues, partout 
où il désire être admis. Ce serait un jeu de dupe 
que de prétendre étudier, sans ces introductions 
nécessaires, la société américaine. Cette société 
est en effet une société fermée et très soucieuse 



S6 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

de se défendre. Ainsi le veut, si paradoxale que 
semble cette affirmation, l'égalité parfaite qui est 
à la base du système politique. L'inégalité est 
un besoin inné de la nature humaine et une 
conséquence inévitable de l'action individuelle. 
Quiconque agit se différencie et tient à ce que, 
de quelque façon, cette différence soit consacrée 
par l'usage, sinon par la loi. On peut dire à cet 
égard que plus l'égalité politique est profonde, 
plus est accusée l'inégalité sociale. C'est le cas 
des Etats-Unis. 

La société a créé la hiérarchie que la Consti- 
tution n'a point prévue. Les citoyens américains 
sont égaux. Mais les Américains ne le sont pas. 
Et le souci des distances sociales est souvent 
poussé chez eux jusqu'au snobisme. Ecoutez-les 
parler de leiu* (( aristocratie » ; entendez les pro- 
pos de salons : vous mesurerez l'inégalité qui 
sépare un homme d'un autre homme, un milieu 
d'un autre milieu. Il y a comme une ligue im- 
plicite de défense mondaine contre les facilités 
d'ascension qu'assurent à tout un chacun les 
conditions politiques, pareilles pour tous, les 
conditions économiques, si favorables à la for- 
mation rapide de fortunes démesurées. 

A Boston, ville aristocratique au sens habi- 
tuel du mot, puisqu'elle contient, plus qu'au- 
cune autre, de vieilles familles, rejetons vigou- 



I 



LA SOCIÉTÉ 37 

reiix des colons d'autre l'ois, on peut noter deux 
sentiments également précis et vivaces. Le pre- 
mier est un sentiment d'orgueil collectif, oppo- 
sant et préférant Boston aux cités de fraîche 
date, opulentes et cosmopolites, New- York, 
Chicago, San-Francisco. Le second, qui dans 
quelque mesure contredit le premier, est un or- 
gueil de clan, qui, entre Bostoniens, distingue 
des degrés, trace des frontières, établit une hié- 
rarchie de (( chic ». Les habitués de tel club ne 
parlent des habitués de tel autre qu'avec condes- 
cendance. Madame X... est le centre d'une coterie 
qui ne fraye pas avec celle dont madame Z... 
est l'âme. Dînez vingt jours de suite dans l'un 
de ces milieux : vous retrouverez les mêmes 
personnes. La ville a 600 000 habitants. Socia- 
lement, elle est composée d'une demi-douzaine 
de petits groupements, qui en temps ordinaire 
ne se mêlent point, et qui, deux fois l'an seule- 
ment, communient en un seul corps pour orga- 
niser un grand bal, qu'on appelle assembly, à la 
fois fermé et payant, où chacun aspire à être 
convié et qui est, si j'ose ainsi dire, la revue, où 
viennent se compter les forces mondaines, dont 
l'effectif total ne dépasse guère cinq cents per- 
sonnes. 

New-York, avec ses trois millions et demi 
d'habitants, a également une société de petite 

3 



38 NOTES SUR LES ETATS-UNIS 

ville, ou mieux plusieurs sociétés, nellemeiit 
séparées les unes des autres et préoccupées 
par-dessus tout de ne se point laisser confondre. 
On connaît les (( quatre cents » et la prétention 
qu'ils ont d'être l'élite de la première ville amé- 
ricaine. Ce qui est curieux, c'est d'étudier, sur 
une période de vingt ans, la formation, ou, si 
vous aimez mieux, le recrutement de ce bataillon 
sacré. Ceux qui en faisaient partie il y a un quart 
de siècle n'ont pas encore désarmé devant les 
nouveaux venus. Quand ils sont en confiance, 
ils parlent de certaines familles, où l'Europe 
verrait volontiers la plus haute expression de la 
société américaine, comme un grand seigneur 
du XV II" siècle aurait parlé de son intendant. 

— Les X...? me disait l'un de ces gardiens du 
temple. Mais ce sont des parvenus! Et c'est vous 
autres, Européens, c'est vous, gens de Londres, 
de Paris et de Rome, qui leur avez donné la va- 
leur mondaine qu'ils ])rétendent aujourd'hui nous 
faire endosser à nous-mêmes. 

Tel est le grief habituel des Américains contre 
le (( monde européen ». Ils nous reprochent de 
nous commettre avec trop de leurs compatriotes, 
qui se servent ensuite de leurs relations euro- 
péennes pour forcer les portes américaines. C'est 
une des joies de Washington que d'y suivre telle 
stratégie mondaine, poursuivie pendant des an- 



LA SOCIÉTÉ 39 

liées, et qui, d'une action concentrique, mène le 
siège en règle des citadelles élégantes. En gé- 
néral, les ambassades caj)itulent les premières, 
parce que la diplomatie ne résiste guère à une in- 
vitation à dîner et aussi parce que les Européens 
de passage sont plus sceptiques que les Améri- 
cains à l'égard de ces querelles intestines. Quand 
on a pris d'assaut le corps diplomatique, on part 
de cette base d'opérations pour acliever la cou- 
quête des salons. Il en est d'irréductiblement 
rebelles. Il en est qui finissent par céder. Mais 
Washington, même conquis, n'est pas tout. Et 
d'ordinaire New-York est le terme de ces sortes 
d'ambitions. La carrière mondaine ainsi com- 
prise est le plus rude des business. 

Dans les trois villes que j'ai tour à tour habi- 
tées; le dîner est, comme en France, le cadre 
habituel des réunions mondaines. A Boston, il 
est i)lus intime. On se reçoit entre amis de longue 
date, en comité restreint : dix ou douze convives 
est le chiffre maximum. On trouve dans ces dî- 
ners fréquemment répétés un charme réel de 
distinction spontanée et de bonne grâce, un goût 
vif pour les idées générales, quelque froideur 
peut-être, qui n'est point synonyme de gène, et 
qui répond simplement à un tempérament moins 
expansif qu'ailleurs. On y rencontre aussi plus 
d'originalité culinaire qu'à New-York et à 



10 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Washington, où beaucouj) de cuisiniers et de cui- 
sinières sont français. Le plat le [)lus en honneur 
est la terrapine, tortue coûteuse qui fait d'excel- 
lent potage, et aussi de petits canards sauvages 
à la chair drue et rouge qu'on sert entiers à 
chaque convive. Il arrive fréquemment à Boston, 
surtout dans les déjeuners, que l'on })résente 
ensemble la salade et le fromage : association 
appréciée, dont je ne goûte point l'attrait. 

A New-York et à Washington, les dîners sont 
plus longs, plus cérémonieux. Le voisinage des 
ambassades a internationalisé les menus. Par- 
tout, ou presque partout, le Champagne domine. 
Si l'on sert d'autres vins de France ou de Mo- 
selle, les verres, d'ordinaire, restent pleins. Dans 
les dîners plus intimes, il est fréquent que le 
whisky and soda apparaisse dès le second ser- 
vice ; mais cela su])pose l'absence de toute céré- 
monie. Au déjeuner, qui se sert tard, à une heure 
et demie en général, et qui empiète fâcheusement 
sur l'après-midi, on donne quelquefois du Cham- 
pagne, mais le plus souvent, par exemple chez 
le président, du xérès et de l'eau glacée. Les vins 
rouges sont à peu près inconnus et ne semblent 
guère appréciés. Il y a, surtout à New-York, et 
aussi dans quelques maisons de Washington, un 
grand luxe de verrerie, de vaisselle et de fleurs, 
une profusion notamment de ces roses éclatantes 



LA SOCIÉTÉ 41 

qu'on nomme american beauties et qui coûtent, 
la douzaine, de seize à vingt dollars. 

Les thés de cinq heures sont fort en honneur. 
Il est des maisons où, à de certains jours, les 
visiteurs sont très nomhreux à l'heure du thé. 
Ce sont véritahlement des salons, au sens où 
l'entendait notre xviii* siècle. Celui de madame 
Cowles, qui est la sœur de M. Roosevelt, est 
l'un des jdus intéressants. La maîtresse de mai- 
son, charmante d'entrain et de finesse, a su 
grouper chez elle le dimanche tout ce qui compte 
à Washington dans la diplomatie, la politique et 
les lettres. Le ton de simplicité cordiale qui règne 
dans ces five o'clock est des plus agréahles. Les 
opinions politiques réagissent peu sur les rela- 
tions de famille et d'amitié. L'unité morale, dont 
je parlais l'autre jour, se retrouve à quelque de- 
gré dans la vie mondaine. Le hridge est le seul 
adversaire que rencontre la liherté des propos. Il 
fait malheureusement autant de ravages qu'à 
Londres et qu'à Paris. Et dans quelques salons, 
il a tué hi conversation. On en est quitte pour se 
consacrer, lorsqu'on ne joue pas, à ceux où l'on 
a gardé le goût de causer. Il en est encore quel- 
ques-uns, en Amérique comme ici. 

Je ne saurais oublier un plaisir qui, même 
pendant l'hiver, tient une grande place dans la 
vie mondaine : je veux parler du club de cam- 



12 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

pagne, le coiuitry club, qui, non loin de la ville, 
offre à ses membres les joies champêtres, pati- 
nage, golf ou polo. Est-il besoin de rappeler que 
cette organisation n'est pas particulière aux Etats- 
Unis? Mais elle y est établie sur de grandes pro- 
portions. Chevy Chase, le club champêtre de 
Washington, à huit ou neuf kilomètres de la 
ville, est beaucoup plus vaste que notre Puteaux. 
Le dimanche, dès le mois de mars, on y orga- 
nise des parties de déjeuner. C'est un coup d'œil 
amusant que de voir vers une heure arriver au- 
tos et voitures. On se reconnaît. On se ques- 
tionne. 

— De quel déjeuner êtes-vous? 

— Moi, je suis invité par les X... 

— Moi aussi. 

— Moi pas. Je déjeune avec les Z... 

Le jour que je fus à Chevy Chase, le déjeuner 
auquel j'étais convié était donné par un membre 
du Congrès en l'honneur d'une charmante ac- 
trice, miss Ethel Barrymore. Il y avait là des 
jeunes femmes et des jeunes hlles du monde. 
Ces rencontres sont très fréquentes. Et bien des 
fois, cet hiver, à New-York, les invitations à 
dîner portaient au-dessous de la formule gravée : 
To meet miss Mary Garde n ou To meet miss 
Cavalieri. 

Ce fut même, un jour, l'occasion d'un piquant 



LA SOCIÉTÉ 43 

incident. Une actrice, que je ne nommerai point, 
et qui avait été très fêtée dans le monde, eut 
l'imprudence de se laisser peindre dans un cos- 
tume des plus légers. Le tableau, une fois 
achevé, fut exposé chez un marchand de la Cin- 
quième Avenue. Et les dames et les jeunes filles 
qui avaient [)ris part aux dîners to meet miss F..., 
purent la considérer, à la vitrine du magasin, 
dans le plus simple appareil : 

— Elle a eu grand tort, me disait une de celles 
qui l'avaient reçue chez elle ; nous l'avions ac- 
cueillie en femme du monde. Elle a manqué de 
tact en se laissant peindre comme cela. Nous ne 
pourrons plus l'inviter. 

Peut-être pourrait-on répondre que le théâtre 
a ses exigences et que les artistes, même traitées 
en femmes du monde, gardent le di'oit de se 
faire peindre en costume de théâtre, — si élé- 
mentaire que soit ce costume. Mais le monde 
aux Etats-Unis a ses conventions, fiit-cedans ses 
audaces. Et il est rare que la fantaisie ne soit 
point bornée par le réveil de quelque tradition. 

Cela n'est pas sans exem})le pourtant. Tel ce 
diner, donné à Baltimore, il y a six semaines, 
où chaque convive représentait une maladie. 
Une femme charmante et de la meilleure société 
hgurait la lière typhoïde : nonchalamment éten- 
due dans un tub, elle occupait, vêtue d'un cos- 



14 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

tume de bain, le milieu de la table. Des visages 
ravissants s'étaient maquillés pour figurer les 
maladies de peau. Enfin, au cours du dîner, une 
dame se leva et se retira dans la j)ièce voisine, 
suivie d'un médecin et de deux nurses. Elle en 
revint quelques instants plus tard, portant dans 
ses bras deux de ces petits ours en laine qu'on 
nomme Tedcly hears en l'honneur des chasses du 
président. La mère et les jumeaux se portaient 
bien... J'ajoute que cette plaisanterie de haut 
goût rendue ])ub]ique par les journaux toujours 
à l'affût de telles anecdotes, produisit une im- 
pression déplorable, et qu'on jugea sévèrement 
dans les salons de Washington les distractions 
de Baltimore. 

Dans son ensemble, la vie mondaine, dans 
l'est des Etats-Unis, est élégante et ])laisante. 
A New-York, elle comporte un faste extérieur 
qui n'est pas sans quelque excès. Je me souviens 
notamment du coup d'œil qu'offrait le restaurant 
Sherry le jour où le duc de Ghaulnes épousa 
miss Shonts. C'était une extraordinaire débau- 
che de toilettes, de perles et de diamants. Et la 
lecture des journaux le lendemain pouvait donner 
à croire que de tels événements occupent dans 
l'opinion américaine plus de place qu'il ne con- 
vient. Il s'en faut cependant que la vie du monde 
soit partout comprise et pratiquée avec ce souci 



LA SOCIÉTÉ 45 

exclusif de la « représentation ». Ce sont des 
Américains que j'ai entendus parler le jdus sé- 
vèrement de certaines fêtes retentissantes qui 
semblaient destinées à afficher une fortune et à 
crier un chiffre de revenus. Les nouveaux riches 
cèdent parfois à l'attrait de cette joie médiocre. 
Mais là encore comment ne pas reconnaître que 
le manque de passé explique ce travers? Pas 
plus pour les peuples que pour les personnes, 
la mesure n'est la verhi de la jeunesse. La dis- 
crétion est le plaisir raffiné de la maturité. 
Beaucoup, en Amérique, sont déjà capables de 
l'apprécier. Et leur exemple sera de plus en plus 
suivi. 

Il y a d'ailleurs dans cette vie élégante plus 
de spontanéité, plus de gaieté franche et prime- 
sautière que dans nos pays d'Europe. Tous ceux, 
hommes et femmes, qui se trouvent ainsi réunis, 
sont contents de se rencontrer et se livrent allè- 
grement au plaisir qui est l'occasion de ces ren- 
contres. J'ai vu des sénateurs à moustache 
blanche valser avec un entrain endiablé. La part 
de l'artificiel et du convenu est moins grande 
que chez nous. On apporte aux relations mon- 
daines plus d'ardeur et de conviction. C'est un 
plaisir plus qu'un devoir. Et les gens qui mas- 
quent leur ennui sous un sourire de rigueur sont 
moins nombreux qu'à Londres ou qu'à Paris. 

3. 



i6 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Pour tout dire, on est moins blasé et on ne tient 
pas à paraître blasé. J'ai signalé le rôle du sno- 
bisme, les cloisons étanclies qui séparent les 
étages sociaux. Il convient d'ajouter qu'à l'inté- 
rieur de ces compartiments distincts régnent une 
réelle simplicité, beaucoup de bonne liumeur et 
de cordialité. On ne prononce pas aisément le 
digniis es intrare. Mais la porte une fois ouverte, 
on est véritablement cbez soi et l'on s'amuse de 
grand cœur, en toute sincérité d'âme. C'est en- 
core une façon de pratiquer la vie intense. 



CHAPITRE IV 



SILHOUETTES FEMININES 



Diversité des types. — Les jeunes filles de Boston. — La 
préoccupation intellectuelle. — Le prestige de Paris. — 
Les États-Unis et Sainte Catherine. — Les raisons du 
célibat féminin. — Les jeunes filles de Washington. — 
Le flirt. — Ménages américains. — Les plaintes des 
maris. — Le divorce et la société. 



Nous disons volontiers en Europe qu'il y a un 
(( type américain )) et surtout un « type améri- 
caine ». Plus on vitaux Etats-Unis, plus on se 
persuade que cette idée générale est, comme la 
plupart de ses pareilles, une idée fausse. La 
diversité est grande chez les hommes. Elle est 
inhnie chez les femmes. Pourquoi d'ailleurs en 
serait-il autrement et d'où viendrait l'unité? De 
la race? Mais elle se renouvelle constamment 
par l'afflux des immigrants. Du milieu? Mais 



48 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

qu'y a-t-il de commun entre Boston et San- 
Francisco, entre New-York et la Nouvelle- 
Orléans? De l'éducation? Mais elle varie elle- 
même, et profondément, suivant les milieux. 
Cette unité n'existe pas. C'est l'Europe qui l'a 
créée par commodité de raisonnement. « L'Amé- 
ricaine » classique de roman et de théâtre est 
un produit européen. Les Américaines chez 
elles n'ont, ni physiquement, ni moralement, 
cette figure conventionnelle. A considérer seule- 
ment les trois villes où j'ai vécu : Boston, Was- 
hington et New-York, ce qui survit de mes im- 
pressions, ce ne sont pas des traits communs, 
ce sont des traits différents. 

Boston, puritaine et intellectuelle, n'a pas sur 
l'éducation des jeunes filles les mêmes idées que 
les autres villes. On trouve là, plus qu'ailleurs, 
cette cohésion familiale qui caractérise si forte- 
ment les Français d'aujourd'hui. Les jeunes 
hlles ont une certaine indépendance, mais non 
une pleine liberté de mouvements. Elles sont 
chez elles et avec leurs parents plus souvent 
qu'au dehors et sans eux. Elles parlent moins, 
elles tranchent moins de tout qu'à New- York et 
à Washington. A leur toilette, à leur allure, 
vous les distinguez des jeunes femmes : ce qui, 
ailleurs, n'est pas toujours aisé. Elles ressem- 
blent plus aux jeunes filles françaises qu'à d'au- 



LA SOCIÉTÉ 49 

très jeunes filles américaines. Elles sont, je ne 
dis pas mieux élevées que celles-ci — car en 
matière d'éducation féminine, qui peut se llatter 
de détenir la vérité? — mais autrement. Elles 
ont leur originalité pourtant. Et cette originalité, 
si je ne m'abuse, est d'abord d'ordre intellectuel. 
Le dîner est annoncé. Le voyageur étranger, 
le voyageur français, a été placé de préférence 
entre deux jeunes filles « qui parlent admirable- 
ment le français » . Elles le parlent en effet presque 
toujours, et fort bien. Mais leur premier mouve- 
ment, qui est de coquetterie, est de s'excuser de 
leur ignorance. Une fois rompue la glace de 
cette précaution oratoire, la conversation s'en- 
gage, et d'ordinaire, sur le terrain des idées 
générales. Au second service, vous savez que 
votre voisine de droite s'intéresse beaucoup à la 
politique, que votre voisine de gauche préfère la 
littérature. C'est par questions qu'elles procè- 
dent. Elles vous parlent du conllit entre les 
États-Unis et le Japon ou des relations de l'Église 
et de l'État, ou des derniers romans de M. Paul 
Bourget. La phrase commence presque toujours 
par un : « Que pensez-vous... » Elles ont cepen- 
dant leur opinion : car elles trouvent souvent 
l'occasion de l'exprimer, ne fût-ce que dans ces 
conférences familières qu'elles se font les unes aux 
autres dans des clubs : car elles ont leurs clubs. 



§0 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

— Moi aussi, me disait Tune d'entre elles, par 
allusion au cours de politique extérieure que je 
venais de faire à l'université Harvard, moi aussi 
je dois parler demain. Je discute la question de 
savoir si le président a eu raison d'envoyer la 
ilotte dans le Pacifique. Je pense que oui. 

Sur elles toutes, les choses de France exercent 
un incroyable attrait. Paris, c'est à leurs yeux 
la liltérature, le tliéàtre, les arts, ]a capitale du 
beau. Bien parler français, c'est un brevet de 
distinction mondaine. Avoir vécu à Paris, c'est 
une certitude de bon goût. Faut-il l'avouer? Il 
m'arriva de constater que nombre de romans et 
de vaudevilles m'avaient depuis dix ans échappé, 
sur lesquels mes voisines possédaient d'abon- 
dants renseignements. Les limites de mon éru- 
dition m'humiliaient : elles voulaient bien, il 
est vrai, m'assurer par un anglicisme qui ne 
laissait pas de me troubler un peu, que la poli- 
tique étrangère est aussi « excitante » que le 
théâtre. Je voudrais le croire. 

Ce qui précède donnera-t-il l'impression que 
ces jeunes filles sont des « bas-bleus »? Ce serait 
une impression fausse. Avec quelque gravité 
qu'elles parlent littérature ou histoire, elles sont 
gaies, essentiellement gaies et généralement fort 
jolies. Le bal leur plaît au moins autant que les 
livres. Gomme d'ailleurs cette culture euro- 



LA SOCIÉTÉ Ol 

péenne et particulièrement française est généra- 
lement répandue, le fait de la posséder ne crée 
ni exception, ni affectation; il y a du naturel 
dans le sérieux des propos féminins. Et par là, 
ces propos échappent au ridicule. 

Il est admis que la jeune lille peut être plus 
instruite que le cavalier qui la fait valser. Soit 
qu'elle ait suivi les cours de l'université, — j'en 
ai rencontré qui, de Washington ou d'ailleurs, 
étaient venues pour plusieurs années s'installer 
à Cambridge dans des familles amies pour ache- 
ver leur éducation et prendre leurs diplômes, 
— soit que, dans la maison paternelle, elle 
ait reçu les leçons d'une bonne institutrice, elle 
sait plus et mieux que beaucoup de jeunes gens 
du même âge. La beauté, la fortune, l'élégance 
ne sont pas tout pour ces demoiselles. Le souci 
intellectuelles tient aussi. Quand elles voyagent, 
elles (( travaillent » leur itinéraire. Quand elles 
reviennent, elles peuvent parler de ce qu'elles 
ont vu. Il en est de plus ou moins séduisantes. 
Mais certaines ont une réelle valeur et une très 
droite sûreté de jugement. 

Beaucoup d'entre elles ne se marient pas. Et 
j'ajoute que le célibat féminin est fort répandu 
dans tout l'Est des Etats-Unis. Vous rencontrez 
une jeune fille qui a passé vingt-cinq ans et qui 
côtoie la trentaine. Elle est jolie. Elle est riche. 



52 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Elle n'est pas mariée. Pourquoi? A cette question 
les réponses sont trop nombreuses pour qu'on 
puisse arriver à une conclusion certaine. Pour 
les uns, Américains orgueilleux et pas fâchés 
d'envoyer un coup de griffe au vieux monde, 
c'est que les mariages américains sont toujours 
des mariages d'amour. On se marie si Ton ren- 
contre son af finit]). Si on ne la rencontre pas, 
on l'attend jusqu'au tombeau. Gela explique tout, 
— et rien. 

Il faudrait s'entendre, en effet, sur le sens de 
ce mot, tant de fois employé dans les conversa- 
tions féminines, affinity. Il y a des affinités sen- 
timentales qui aboutissent au mariage. Il y en a 
d'autres qui aboutissent au divorce. Mais cela 
n'est pas spécial à l'Amérique. A-t-elle du moins 
le privilège du mariage d'amour? On l'assure : 
mais combien parmi les mariages qu'on classe 
dans cette catégorie n'y devraient point figurer ! 
J'en sais plus d'un — que je ne citerai pas — où 
l'affinité s'est établie non entre deux inclinations, 
mais entre une grande vanité et une grande dé- 
tresse fmancière. J'en sais d'autres qui sont sim- 
plement le mariage de raison dans sa terne médio- 
crité. Il y a, à coup sûr, d'autres motifs au célibat 
des jeunes filles. 

Il en est un qui saute aux yeux. La vie de la 
jeune fille est fort agréable. Elle a tous les plai- 



LA SOCIÉTÉ. S3 

sirs que connaissent les jeunes filles françaises. 
Et elle possède, en outre, des avantages qui 
manquent à celles-ci. Chez nous, le mariage, qui 
sera peut-être la servitude de demain, apparaît, 
la veille, comme une libération. De quoi libère- 
t-il une jeune Américaine ? Veut-elle sortir seule? 
Elle le peut. Accepter seule une invitation à dé- 
jeuner ou à dîner? Elle le peut. Donner un thé 
à des invités qui sont ses invités et non ceux de 
ses parents ? Elle le peut encore et d'autant plus 
qu'elle est moins jeune. Elle dispose de la for- 
tune et du luxe des siens. En aurait-elle autant 
une fois mariée? Et je ne veux pas dire que cette 
préoccupation matérielle explique tout. Mais elle 
explique quelque chose. 

Enfin, il y a une dernière raison, la plus forte, 
suivant moi : c'est que le sentiment de l'égalité 
des sexes est plus vif aux États-Unis qu'ailleurs. 
En France une jeune fille qui, à vingt-deux ans, 
n'est pas mariée est comme frappée de disgrâce. 
On admire et on envie le célibataire. On plaint 
au contraire la vierge solitaire qui a « coiffé 
Sainte Catherine » : car la « loi de Fhomme », 
qui préside aux relations sociales comme aux 
relations juridiques, donne comme but à la vie 
féminine le choix masculin. En Amérique, rien 
de tel. La jeune fille se marie parce que c'est la 
coutume. Elle ne se sent pas diminuée de n'être 



04 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

pas mariée. Elle a sa personnalité, ses idées, son 
salon. EJle est un petit monde à elle seule. Elle 
est, moins qu'ailleurs, subalternisée par la ten- 
dresse des siens. Elle a une valeur sociale à la- 
quelle le mariage n'ajoutera rien, à laquelle par- 
fois il enlèvera quelque chose. 

De Boston à Washington, on perçoit un chan- 
gement très net dans la société féminine. Là-bas 
la jeune hlle tenait encore à sa famille par des 
liens visibles. Ici ces liens existent. Mais il 
semble qu'on affecte de les cacher. Il est rare de 
rencontrer une jeune hlle avec ou chez ses pa- 
rents. Il est normal de la rencontrer seule ou 
avec une amie, mariée ou non. L'automobilisme 
a créé un genre spécial en vue de cette virginale 
autonomie. Le matin vers onze heures, si vous 
vous promenez dans les larges avenues toujours 
libres et dégagées, vous croisez tous les cent 
mètres de petites voilures basses sur roues, dont 
le moteur électrique silencieux et discret res- 
semble à un jouetd'enfant. C'est l'auto pour jeunes 
hlles. Il y a deux places, deux toutes i)etites places. 
La voiture se mène par une tige nickelée qui res- 
semble au gouvernail des voitures d'invalides. 
Mais la grâce de la main qui manie la « direction » 
ne permet pas de s'arrôler à cette comparaison 
de peu d'élégance. Où vont les jeunes voyageuses? 
Partout et nulle part ; chez le fleuriste et chez le 



LA SOCIÉTÉ 55 

confiseur. Mais surtout elles connaissent la joie 
(l'afiirmer leur indépendance, de s'arrêter à leur 
gré. Et ce sont, le long des trottoirs, de longues 
causeries, avec le flirt de la saison, qui, debout 
près de la voiture, le pied posé sur le marche- 
pied, se donne des airs d'habitué. 

Il y a entre nos flirts français et le flirt de là- 
bas la mênne différence qu'entre une plante de 
serre et un arbre de pleine terre. Le flirt de 
Washington est une institution organisée, je 
dirai même respectée. La vie est, en somme, une 
vie de loisirs. Washington l'hiver, Newport l'été : 
que faire en de telles villes à moins que l'on ne 
llirte? Le flirt va souvent jusqu'aux hançailles, 
et bien que toutes les fiançailles n'aillent pas jus- 
qu'au mariage, il arrive que le feu de paille du 
début devienne cette <( flamme » dont nos pères 
disaient, en une audacieuse métaphore, que 
l'hymen la doit couronner. Tout cela est admis et 
correct. Ce n'en est pas moins pour un nouveau 
venu la cause de quelque étonnement. Il est 
même arrivé à certains diplomates de fâcheuses 
mésaventures : sans expérience et sans clair- 
voyance, ils s'abusèrent sur la portée de cette 
grande liberté d'allures. On les rappela rude- 
ment à la réalité et à ses devoirs. Et ce fut pour 
eux la fin du flirt. 

Que sont, devenues femmes, ces jeunes filles? 



36 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Cela dépend beaucoup de leur éducation. On as- 
sure que les « Bostoniennes » sont faciles à re- 
connaître entre toutes : on discerne chez elles 
plus de froideur, quelque raideur, plus de dis- 
tinction et de finesse. Parmi les autres, il en est 
de délicieuses aussi, simples, allantes, intelli- 
gentes, qui ont su trouver le mari qui leur con- 
venait et qui sont parfaitement heureuses. C'est, 
je crois, le plus grand nombre. Toutefois les 
Américains nous assurent que le sort des maris 
d'outre-mer n'est pas toujours enviable. Je sais 
un chapitre d'un livre charmant de M. Eliott Gre- 
gory, qui, sous le titre Sonip american hus- 
bands, nous apporte sur leur condition de bien 
précieux renseignements. Le mari travaille ; la 
femme dépense : ainsi pourrait-on résumer ce 
témoignage. Peut-être y a-t-il là queh[ue exagé- 
ration d'humoriste. Mais, surtout à New- York, 
c'est souvent vrai. 

— Voyez-vous, me disait un grand banquier, 
nous autres, maris américains, nous sommes les 
derniers des imbéciles. Nous nous tuons à la 
besogne pour que nos femmes s'amusent. 

En réalité, de même que les peuples ont le 
gouvernement qu'ils méritent, la plupart des 
maris ont la femme ([ii'ils méritent. Les grands 
manieurs d'or, rois récents du dollar, ne sont 
guère faits pour les joies conjugales, car c'est 



LA SOCIETE 



57 



leur métier seul qu'ils aiment. Au contraire, 
dans les vieilles familles, où la culture intellec- 
tuelle et morale est une tradition de race, les 
femmes sont, au sens le plus large du mot, les 
compagnes de leurs maris. Maîtresses de maison 
accomjdies, elles ont une grâce délicieuse pour 
accueillir leurs hôtes, i)Our créer autour d'eux 
une atmosphère plaisante, pour leur faire con- 
naître, dans sa simplicité raffinée, cette vie de 
la Nouvelle-Angleterre dont tant d'Américains 
regrettent la disparition sous Fafllux des mœurs 
modernes. L'élégance tapageuse et frivole qui 
choque à New-York par son excès n'a rien gagné 
sur ce fonds national. Et nomhreuses sont les 
femmes, jeunes ou vieilles, femmes d'hommes 
politiques, d'ofhciers ou de savants, qui jouent 
le rôle important et discret que leur attribuent 
nos idées françaises. 

Puis-je terminer ces noies sans parler du 
divorce? Non, puisque le divorce tient dans la 
société américaine une place de plus en plus 
grande, une place dont beaucoup s'inquiètent. Les 
journaux à scandale, qui traitent ce sujet en ap- 
pelant les choses — et les gens — par leur nom, 
ne laissent ignorer aucune des crises conjugales 
qui méritent d'être divulguées. Et les <( expé- 
riences » — c'est le terme consacré — se succè- 
dent avec rapidité. Il en est que le monde ac- 



58 



NOTES SUR LES ETATS-UNIS 



ceple. Il en est d'autres auxquelles il est rebelle 
et qui pèsent sur la carrière mondaine des « af- 
franchies » de la veille. Le fait est qu'on rompt 
les mariages aussi facilement qu'on les conclut. 
Est-ce à dire que les ménages américains soient 
de mauvais ménages, plus troublés et pires que 
d'autres? Je ne le crois pas: et l'on relève, dans 
les propos de salon, beaucoup moins d'allusions 
à des (( intrigues » que dans les entretiens pari- 
siens. Faut-il penser qu'il y a en Amérique moins 
de patience qu'en Europe pour supporter des situa- 
tions tendues et fausses? Peut-être. Pour être fixé 
là-dessus, ilfaudraitdes mois et desannées d'étude. 
Je me borne donc à constater sans expliquer. 

Notez d'ailleurs ([u'il ne s'agit ici que d'une 
minorité : carie « monde » est resireint et limité. 
Le « Tout New-York » et le « Tout- Washing- 
ton » sont numériquement très inférieurs au 
(( Tout-Paris ». On risque donc, en s'arrètant à 
ces (( potins », de donner une impression fausse. 
La vérité doit être que les gens qui font tran- 
quillement, honnêtement leur métier de maris et 
leur métier de femmes sont l'immense majorité. 
Mais c'est des autres qu'on parle, là-bas comme 
chez nous. Les bons ménages n'ont pas d'his- 
toire : ils sont comme les peuples heureux. C'est 
pourquoi la chronique les ignore : car elle ne se 
plaît qu'aux catastrophes. 



CHAPITRE V 



LA JEUNESSE UNIVERSITAIRE 



L'université Harvard. — Sa ricliesse. — Maîtres et pro- 
grammes. — Le milieu. — Lu Harvard Union. — Les clubs 
fermés. — VAl^'^ha Delta Phi. — Le Cercle français. — 
Les étudiants pauvres. — Le sport. — Les femmes et les 
étudiants. — Le fond américain. — Enseignement supé- 
rieur et enseignement national. 



Les Américains sont fiers de leurs universités. 
Et de toutes leurs universités, il n'en est pas 
dont ils soient plus orgueilleux que de Harvard. 
Orgueil justifié, je me liàte de l'ajouter. Car le 
grand centre intellectuel de Massachusetts laisse 
à qui y a vécu une magnifique impression de 
probité, d'activité et de noblesse. Pour en parler 
congrument, il faudrait y avoir passé de longs 
mois. Un voyageur, après un séjour de quelques 
semaines, ne saurait y prétendre. Et je n'ai 



60 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

point le téméraire dessein de juger l'enseigne- 
ment si vaste et si varié que plusieurs centaines 
de maîtres y donnent à plusieurs milliers de 
disciples. Mais, de même que les individus, les 
collectivités ont leur physionomie qui se fixe 
dans le souvenir en traits simplifiés. Ce sont 
ces traits, ou quelques-uns d'entre eux, que je 
me propose de réunir ici. 

L'université Harvard n'est pas située à Boston 
même, mais de l'autre côté du Charles-River, à 
Cambridge, presque en pleine campagne, à une 
demi-heure en tramway électrique du Common, 
qui est le centre de la ville. Un portail de pierre 
s'ouvre sur la rue. Dans un vaste espace planté 
d'arbres, percé de rues, en hiver toujours cou- 
vert de neige, qui s'étend à perte de vue, une série 
de bâtiments s'élèvent. Les uns sont des maisons 
particulières où liabitent des professeurs. Les 
autres sont des salles de cours. Puis, voici des 
dormitoria, où logent les étudiants. Plus loin, 
c'est le Mémorial Hall et le Sanders Theater, 
L'université, dont la fortune atteint près de cent 
millions, est propriétaire de tout cela. Elle est 
une gigantesque personne morale, sous la haute 
direction de son président M. Charles W. Eliot, 
dont l'éloquence classique et pure est toujours, 
d'où qu'on l'appelle, au service des idées élevées 
et des causes généreuses. Harvard est une ville 



LA SOCIÉTÉ 61 

dans la ville. C'est l'àme même de ce calme et 
gracieux Cambridge groupé autour du « col- 
lège » et lier de lui servir de cadre. 

Lorsque, dans l'annuaire de l'université, on 
parcourt le programme des cours et la liste des 
professeurs, on est d'abord frappé de l'étendue 
et de la variété de l'enseignement. Dans les dif- 
férents « départements », qui correspondent, avec 
une compréhension plus limitée, à nos facultés, 
les étudiants peuvent choisir, et ce choix quel- 
quefois doit les embarrasser. J'ai eu le plaisir de 
voir de près, à des reprises successives, un 
grand nombre de maîtres, dont la valeur morale, 
la scrupuleuse sincérité, la culture générale, en 
même temps que la compétence technique, ne 
sauraient être trop prisées. Pour la philosophie 
M. William James, pour la littérature MiAI. Nor- 
ton, Barrett Wendell, Grandgent, pour le droit 
MM. Stimson et Lawrence Lowel, pour l'histoire 
moderne MM. Thayr et Coolidge —j'en passe et 
des meilleurs — sont des hommes de premier 
ordre, simples autant que savants, épris de leur 
métier, dévoués à leurs élèves, menant de front 
avec un enseignement absorbant des études per- 
sonnelles remarquables. Nos professeurs fran- 
çais peuvent à coup sûr soutenir la comparaison. 
Mais plus on étudie l'université Harvard, plus on 
se convainc que le vieux monde n'a le droit de 

4 



()2 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

revendiquer aucune supériorité, et que c'est sur 
le pied de l'égalité que les Américains participent 
ici à la noble émulation de culture qui est l'hon- 
neur de notre temps. 

Dans l'ensemble, l'université Ilavard est un 
« milieu » incomparable, et c'est là, pour les 
étudiants, indépendamment de la valeur scienti- 
lique des maîtres, un rare bénélice. Nous avons 
essayé en France de créer ce milieu dans quel- 
ques-unes de nos villes d'université. Le résultat 
est atti-istanl, quand on le compare à ce qui existe 
en Amérique. Ce qui domine cette jeunesse 
plus ou moins laborieuse, c'est un vigoureux 
sentiment de solidarité. Et je sais bien que les 
sentiments ne se commandent pas. Mais ils peu- 
vent se dévelo])i)er quand on prend soin de les 
développer. Ici ce souci est partout. Considérez 
la grande majorité des étudiants, ceux qui sont 
pauvres ou peu aisés et qui n'ont pas à leur dis- 
position, sous la forme de clubs fermés, les 
occasions de groupements dont prolitent les étu- 
diants riches. Pour ceux-là, l'université ou de 
riches donateurs ont fait les frais du cadre dont 
on ne veut pas qu'ils soient privés. Dans les bâ- 
timents même de l'université, ils sont, pour un 
prix modique, logés et nourris. Depuis quelques 
années, grâce à un don splendide de M. Higgin- 
son, ils ont, eux aussi, leur cercle, Va Harvard 



LA SOCIÉTÉ 03 

Union, dont Fimmense palais se dresse, en face 
de la petite maison du président Eliot. Moyen- 
nant un droit d'entrée insignifiant, tout étudiant 
peut faire })arUe de Y Union. Il y trouve des 
salons de causerie, des bibliothèques, les revues, 
les journaux, des billards — j'en ai compté qua- 
torze. Il y a l'impression du « chez soi ». Il s'y 
forme à la vie masculine, avec un sérieux spon- 
tané, un respect naturel des idées et des commo- 
dités d'autrui, dans une atmosphère de sociabi- 
lité cordiale et de bon aloi. 

Pour ceux que la fortune a favorisés, cette 
solidarité, si j'ose ainsi dire, se raffine. La vie à 
l'université est organisée pour eux de telle sorte 
qu'elle est le but de leur adolescence et souvent 
le regret de leur âge mûr. Ils y possèdent les 
deux satisfactions les plus précieuses à des Anglo- 
Saxons : le home et le club. Tout autour des 
bâtiments de Harvard, de grandes maisons se 
sont construites, qui n'ont d'autre objet que de 
loger les étudiants. Dans les plus élégantes de 
ces maisons, le ClaverlyHall, le Randolph Hall, 
le Russell Hall, les appartements, qui ne coûtent 
pas en général moins de deux mille ou trois 
mille francs et qui sont aménagés pour recevoir 
deux locataires, comprennent un vestibule, un 
grand salon, deux petites chambres et une salle 
de bain. Il en est de très gracieusement installés. 



64 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

La plus habituelle décoration consiste en photo- 
graphies, qui représentent les équipes de football, 
de baseball, de tennis ou d'aviron. Ici encore, 
l'individu se rattache aux groupements dont il fait 
partie et se plait à s'entourer de tout ce qui l'y 
rattache. Les médailles et les rubans des clubs 
encadrent les photographies sportives. D'un coup 
d'oeil, en s'éveillant, l'étudiant peut embrasser 
l'ensemble de sa vie sociale. 

C'est au club cependant qu'il prend pleine 
conscience de lui-même. Les clubs, pour un 
étudiant élégant, sont une grosse dépense. Un 
sophomore (étudiant de deuxième année) me di- 
sait : 

— J'ai déjà payé pour plusieurs milliers de 
francs de cotisations. 

On n'en est pas surpris, quand on a le plaisir 
d'être reçu dans ces charmants asiles d'une jeu- 
nesse heureuse. Prenez par exemple \ Alpha 
Delta Phi, qui est celui que j'ai le plus fréquenté. 
Au rez-de-chaussée, vous avez un grand salon, 
une bibliothèque, une grande salle à manger; au 
premier, un salon de correspondance, quelques 
chambres de repos; au second, une vaste salle 
où l'on donne des dîners ou des représentations. 
La disposition est la même et le luxe égal ou 
supérieur dans une dizaine d'autres clubs. La 
cotisation annuelle, bien qu'élevée, — elle atteint 



LA SOCIÉTÉ 65 

souvent huit cents ou mille francs, — ne suffirait 
pas, vu le nombre limité des membres, à équili- 
brer le budget, si les anciens n'étaient là pour tout 
remettre d'aplomb. L'undonnela maison; l'autre 
renouvelle le mobilier; un autre fait un don en 
argent. Tous sont heureux de resserrer par une 
intervention matérielle les liens moraux et intel- 
lectuels qui les unissent au « cher vieux club ». 
Certains déjà sont entrés dans l'histoire : leur 
attachement n'en est pas attiédi. Voici, souvenir 
d'un dîner de l'an passé, une photographie signée 
de Théodore Roosevelt, qui fut, lui aussi, étu- 
diant de Harvard et membre du club. D'autres 
portraits évoquent sur les murs la physionomie 
des morts illustres. Des plaques de bronze por- 
tent les noms de ceux qui sont tombés pendant 
la guerre de Sécession ou pendant la guerre es- 
pagnole. Tout est disposé pour entretenir, élargir 
et fortifier le sens collectif. J'ai dit comment la 
vie de club me paraissait être pour les hommes 
un tonique de l'esprit national. C'est dès la dix- 
huitième année qu'elle prend les jeunes gens 
pour les fondre dans le creuset de la tradition 
américaine. 

Cette tendance au groupement ne s'applique 
pas seulement à créer un cadre plaisant à l'exis- 
tence quotidienne. Il y a des clubs qui, sans 
aucun souci de confort matériel, répondent sim- 

4. 



66 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

plement à une idée. C'est le cas, entre beaucoup 
d'autres, du Cercle français. Son siège social est 
constitué par une pièce unique de l'un des clor- 
mitoria. 11 a pour objet de réunir ceux d'entre 
les étudiants qui ont un goût particulièrement 
vif pour les choses de France. Son président est 
M. William Wendell, l'un des fils de l'éminent 
professeur qui a laissé à la Sorbonne de si du- 
rables souvenirs. C'est sous son patronage que 
sont organisées les conférences françaises créées, 
il y a douze ans, par M. James II. Hyde. Les 
membres du cercle parlent tous couramment 
notre langue, et l'on ne peut être insensible à la 
vive sympathie qu'ils marquent à nos idées, 
à notre littérature, à notre caractère national. 
A côté des conférences, le cercle organise des 
représentations de pièces françaises. C'est ainsi 
qu'il a donné déjà, parmi d'autres œuvres de 
moindre importance, les Précieuses, le Bourgeois 
gentilhomme, le Malade imaginaire, les Plai- 
deurs, le Barbier, Gringoire. Les étudiants 
tiennent naturellement tous les rôles, les rôles 
de femmes comme les rôles d'hommes. Je n'ai 
pas eu le plaisir de me trouver à Harvard à l'é- 
poque de la représentation de cette année. Mais 
j'en ai connu k succès et j'ai pu juger par des 
photographies du soin apporté aux costumes et 
à la mise en scène. 



LA SOCIÉTÉ 67 



A quoi rêvent ces jeunes gens? Ou mieux à 
quoi pensent-ils, et de quoi s'occupent-ils? De 
leurs études, oui, sans doute, surtout aux époques 
d'examens. Mais m'en voudront-ils de dire que 
leur existence est trop agréable pour leur donner 
cette ardeur au travail qui naît le plus souvent 
de la nécessité? L'étudiant riche travaille assu- 
rément moins que l'étudiant pauvre qui, dès 
l'université, connaît la lutte pour la vie. Celui-ci 
mène de front ses études, où il voit, avec un bel 
optimisme, la clef de son avenir, et des travaux 
quasi serviles qu'il ne juge pas humiliants quand 
ils lui assurent de quoi vivre. J'ai rencontré des 
étudiants qui remplissaient le rôle d' « ou- 
vreuses » au Symphony Hall avec la plus ai- 
mable aisance. D'autres rendent à leurs cama- 
rades plus fortunés de menus services, font pour 
eux des copies ou des traductions, s'occupent 
des soins du ménage, servant à table au réfec- 
toire, voire cirant les chaussures. L'inégalité 
dans la camaraderie, sans honte d'un côté comme 
sans arrogance de l'autre, prépare à l'inégahté 
dans la vie. La plaie des démocraties euro- 
péennes, je veux dire l'envie niveleuse, n'existe 
pas ici, parce que l'on est trop réahste pour 
croire que l'égalité des droits politiques puisse 
aboutir à l'égalité des ressources, parce que 
chacun se résigne à des différences de niveau 



68 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

qu'il espère n'être pas définitives, parce que tous, 
surtout les jeunes, aspirent à monter plus haut 
plutôt qu'à abaisser les autres. 

Dans les clubs, on cause, on boit des sodas, on 
joue au bridge plus souvent qu'on ne lit. Surtout, 
on parle sport avec gravité. Le sport a pour la 
jeunesse américaine plus d'importance encore que 
pour la jeunesse anglaise. Bien souvent, en me 
présentant un étudiant, on m'a dit : 

— C'est le champion du tennis. 
Ou : 

— C'est le capitaine de l'équipe de football. 

Plus rarement on insiste sur les mérites scien- 
tifiques ou littéraires qui, visiblement, sontmoins 
prisés. Il y a de l'excès dans ce respect de la 
force brutale. En quelque mesure, le pays en bé- 
néficie, puisque la jeunesse universitaire sort 
ainsi de l'école admirablement entraînée à tous 
les exercices violents. Cependant y a-t-il lieu de 
s'enorgueillir d'un bras cassé au football autant 
que d'une victoire gagnée ? Il ne faut pas abuser 
des a. intellectuels » dont la vanité livresque 
risque de devenir parfois un germe de dissocia- 
tion nationale. Mais le culte du sport, au degré 
d'intensité où il se porte en Amérique, est, lui 
aussi, une déviation et un abus. 

Du moins faut-il lui reconnaître une utilité : 
c'est de protéger ceux qui s'y adonnent contre la 



69 

« fête » abêtissante des « quartiers latins » de 
Paris ou d'ailleurs. L' « entraînement » ne sau- 
rait se concilier avec les excès variés que résume 
en soi la vie de café ou de (( bar » , comme on dit 
maintenant. Il en est sans doute, sur les quatre 
mille étudiants de Harvard, qui, le soir venu, 
prennent le car pour Boston et s'en vont retrou- 
ver en cachette des chorus glrls de dernier ordre 
ou des promeneuses de Tremont street. C'est une 
infime minorité. En tout cas l'organisation de la 
vie, les dormitoria, confiés à la surveillance mo- 
rale de professeurs qui y habitent, ne se prêtent 
pas à cette promiscuité de brasserie, dont on ne 
sait s'il en faut plus redouter les risques physiques 
ou le poison moral. Il n'y a pas place pour ces 
« habitudes » paradoxales qui font d'hommes de 
vingt ans, en plein développement intellectuel, 
les sigisbées de filles sur le retour. Les étudiants 
américains n'ont pas de mérite d'ailleurs à résis- 
ter plus que les nôtres à l'attrait de ces plaisirs 
médiocres. Tout contribue à les préserver. Rien 
ne défend l'étudiant français contre la tentation 
d'une indépendance illusoire. Et je ne dis pas 
que plus tard, ces jeunes gens, devenus hommes, 
ne se « rattraperont » pas. Mais du moins sau- 
ront-ils ce qu'ils font au lieu d'offrir à un noc- 
tambuhsme niais la proie de leur inexpérience. 
Gomme l'a fort bien montré M. Paul Bourget, 



70 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

dans son admirable Outre-Mer, les universités 
américaines, même Harvard qui est, de toutes, 
la plus européenne, se sont gardées de l'imitation 
trop servile des choses d'Europe. Harvard n'est 
ni une copie anglaise ni une copie allemande. 
Elle est Harvard. Et chaque université d'Amé- 
rique se glorifie d'avoir sa physionomie propre. 
Sans doute, et cela est naturel, l'étude des litté- 
ratures étrangères tient ici plus de place, une 
place plus générale que chez nous. Il y a à cet 
égard des modes successives. L'Allemagne, pen- 
dant quinze ans, a été investie d'une sorte de 
monopole. Aujourd'hui on revient aux études 
françaises. Et le « déparlement » des langues 
romanes est i)lus en faveur parmi les étudiants 
que le « département » germanique. Mais dans 
ce goût variable pour les choses du dehors le 
fond reste invariable. Et ce fond est américain. 
De même que les ministres des différents cultes 
cherchent d'abord à faire de leurs fidèles de bons 
Américains, de même les universités sont par- 
dessus tout des instruments d'éducation améri- 
caine. C'est en l'honneur des Etats-Unis que 
l'enseignement y est donné. Le travail scienti- 
fique est une sorte d'hommage intellectuel rendu 
à la grandeur de la patrie. C'est elle qui, en der- 
nière analyse, doit bénéhcier de l'effort, si désin- 
téressé soit-il. 



LA SOCIÉTÉ 71 

Entre les mille éléments de la vie nationale et 
cette persévérance, ou mieux ce progrès dans 
l'être qui est la lin des nations, nous ne sentons 
pas en Europe un lien aussi étroit qu'en Amé- 
rique. Chacun travaille dans sa « partie », avec 
conscience souvent, avec succès quelquefois, 
mais rarement avec la préoccupation de coor- 
donner son action avec l'action collective. Les 
Américains, qu'un temps beaucoup moins long 
sépare des origines de leur histoire, sentent 
mieux la nécessité de cette coordination. Peut- 
être aussi la liberté plus grande dont jouissent 
chez eux les individus et les collectivités leur 
rend-elle plus évidente l'obligation de tendre vers 
un but commun. La centralisation des choses 
trouve sa borne dans l'égoïsme des personnes. 
La décentralisation américaine tient au contraire 
en éveil l'esprit de solidarité, parce que cette 
solidarité devient la condition même de l'exis- 
tence de la nation. L'unité se dégage de la diver- 
sité mieux que de l'identité. Cette loi psycholo- 
gique est applicable à l'organisation nationale des 
États-Unis. 

Elle l'est notamment aux universités. Moins 
savants, moins affinés que beaucoup de leurs 
contemporains français ou allemands, les étu- 
diants américains sont, mieux qu'eux, prêts à 
vivre, et comme on chantait sous notre Révolu- 



72 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

tion, à vivre pour la patrie. Ils ont le sens très 
vif d'un devoir à remplir envers elle. La culture 
du moi ne les sollicite pas. C'est en tant qu'Amé- 
ricains qu'ils veulent être plus cultivés, plus 
informés, donc plus armés pour l'existence. Le 
savoir est ici le serviteur de la grandeur améri- 
caine. Il n'a pas en lui-même sa propre lin. Il ne 
tend pas au dilettantisme, mais à l'action. Il se 
sacrifie au besoin à cet objet supérieur, en con- 
sidérant, au delà des examens qui le consacrent, 
le pays quia besoin non de « scbolars », mais de 
citoyens. Les universités d'outre-mer ne sont pas 
seulement des établissements d'enseignement 
supérieur : elles sont des centres d'enseignement 
national. 



CHAPITRE VI 

IMPRESSIONS DE THEATRE 



Le Metropolitan de New- York. — Les loges et leurs pro- 
priétaires. - Le règne de Garuso. — Un succès excessif. 
— La musique. — Le Symphony Hall de Boston. - Le 
goût public et la musical comedy. — Vaudevilles et acro- 
baties. — Les cinématographes. — Le théâtre améri- 
cain et le théâtre français. 



Les Américains aiment le théâtre qui fait chez 
eux, comme ailleurs, « les déhces de la canaille 
elle régal des plus délicats ». Ils connaissent 
les plus luxueux aussi bien que les plus vul- 
gaires. Ils possèdent la gamme entière depuis le 
Metropolitan où Garuso gagne un million en six 
mois jusqu'au cinématographe à dix cents où 
l'on voit rosser le commissaire. 

Le Metropolitan Opéra de New-York a une 
célébrité mondiale. Il la mérite à certains titres. 

5 



74 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

A d'autres, il est inférieur h sa répulalion. La 
vue (le la salle, le lundi soir, est un éblouisse- 
ment. L'immense vaisseau, large et profond, 
ruisselle de lumières. Les loges sont décou- 
vertes. Et elles ne cachent rien de ce qu'elles 
peuvent montrer. Les spectatrices, dont beau- 
coup sont radieuses de beauté, apparaissent en 
pleine clarté. Ai-je besoin d'ajouter que les dia- 
mants et les perles s'inscrivent sur les épaules 
en traits étincelants? L'orchestre, dont les der- 
niers rangs sont, des avant-scènes, à peine visi- 
bles, tant ils se perdent, lointains, dans la buée 
lumineuse, fait alterner l'éclat des toilettes 
féminines avec l'ombre des habits noirs. On ne 
peut rêver exhibition de luxe plus complète et 
plus séduisante. 

Quand on sort dans les larges couloirs d'où 
toute décoration est bannie et qui laissent voir 
dans leur nudité les poutres en fer de la char- 
pente, l'œil est attiré, sur les portes des loges, 
par des plaques de cuivre où sont gravés non 
des numéros comme chez nous, mais des noms. 
Les occupants des premières loges ne sont pas 
en effet abonnés, mais propriétaires. Leur loge 
est à eux. Ils l'ont payée une fois pour toutes. 
Ils peuvent la sous-louer, — sous réserve d'un 
tarif minimum. Et, en la payant, ils sont devenus 
possesseurs partiels de l'édihce, qu'ils donnent 



LA SOCIÉTÉ 75 

à bail à une société d'exploilation, composée, 
elle aussi, de gens du monde, qu'on nomme les 
directeurs et qui traitent avec un imprésario. 

Voici la loge de M. Pierpont Morgan, Faction- 
naire le plus important, celui dont le veto, Fan 
passé, a arrêté les représentations de Salomé^ 
par souci de moralité, au lendemain de la pre- 
mière; plus loin, à gauche, c'est la loge de ma- 
dame Astor : vous retrouvez là tous les « quatre 
cents ». Lors de la construction du théâtre, une 
loge valait de vingt mille à quarante mille dol- 
lars. Aujourd'hui, s'il y en avait une à vendre, 
elle coûterait cent mille dollars. Le métier de 
Mécène n'est pas en Amérique à la portée des 
petites bourses. Pour afhrmer qu'ils sont chez 
eux, les abonnés — je garde ce mot qui répond 
à nos idées françaises, sinon à la réalité locale 
— ont formé un club où ils peuvent, durant les 
entr'actes, fuir le public qui n'a payé que pour 
un soir. La loge à l'Opéra, ainsi comprise, est 
un luxe analogue au luxe des tableaux. On Faf- 
fiche avec superbe. Et elle constitue un brevet 
d'élégance auquel aspirent en vain une légion de 
milliardaires récents, réduits, mais non point 
résignés à la sous-location. 

Le répertoire est varié, la troupe nombreuse. 
On chante en allemand les opéras allemands, en 
italien les opéras italiens, en français les autres. 



76 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

— Nous pouvons dire, sans nous vanter, me 
confiait l'un des habitués, que nous avons en- 
tendu ici les plus belles voix du monde. 

C'est la vérité même. Et cette tradition n'est 
pas perdue. En ce moment, c'est Garuso qui 
règne. Son prestige est incomparable. Il le doit 
d'abord à l'énormité, que je rappelais tout à 
l'heure, de ses appointements ; car au théâtre, le 
public américain n'admire sans réserve que les 
artistes qu'on paye très cher. Il le doit aussi à l'ex- 
traordinaire puissance vocale dont la nature l'a 
doté. Nous ne pouvons pas en juger par les rares 
occasions que nous avons eues de l'entendre à 
Paris. A New-York, au contraire, Caruso chante 
tout, sauf le Wagner. Et il chante tout ce qu'il 
chante avec la môme facilité, la même prodiga- 
lité sonore, — mais aussi avec le même mau- 
vais goût. 

On surprend et on choque les Américains 
lorsqu'on leur avoue cette impression que l'on 
ne peut pas ne pas ressentir. Ils admettent que 
•Garuso ne soit pas « très artiste », mais ils ne 
le jugent pas comme il mérite d'être jugé. Ils 
oublient, en l'écoutant, de le regarder et la 
richesse de sa voix leur sufht. Elle ne saurait 
suffire à un Européen, soucieux de style et de 
tenue artistique. Lorsque Caruso chante une 
musique vulgaire, comme les Paillasses^ on peut 



LA SOCIÉTÉ 77 

passer condamnation sur le convenu de son jeu 
et la médiocrité de son expression dramatique. 
Mais dans Faust, il est proprement effarant : 
c'est un non-sens ininterrompu. Dans le Trou- 
vère, en dépit des ut de poitrine qu'il lance en se 
jouant avec une sûreté admirable, il est supé- 
rieurement comique. Je sais des chanteuses qui 
disent que ce partenaire les glace et les para- 
lyse. Cela se conçoit. Car il est impossible de 
transposer plus éperdument dans un ton de lour- 
deur commune et monotone les idées dramati- 
ques que l'interprète, — quelque excuse que lui 
vaille la splendeur de sa voix, — a reçu de l'au- 
teur mission de traduire aux spectateurs. 

Il est curieux de noter que le public américain 
ne souffre pas de cette lacune, que du moins il 
ne s'y arrête pas, — et qu'en revanche il écoute 
avec une indifférence presque dédaigneuse des 
artistes de second plan, dont plusieurs cependant 
sont de tous points excellents. J'ai été frappé de 
la qualité de quelques-uns d'entre eux. A cet 
égard, et par la valeur d'ensemble de sa troupe, 
le Metropolitan est très supérieur à tous les 
théâtres musicaux d'Europe. Il a sur eux l'avan- 
tage de pouvoir payer, puisque ses opulents 
patrons sont toujours là en fin d'exercice pour 
équilibrer le budget. Mais ceux qui président à 
ses destinées ont aussi un louable souci de la 



78 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

perfection vocale. Les décors en revanche sont 
très médiocres, naïfs, surannés, vieux jeu et 
d'une froideur navrante. Le dernier manager^ 
M. Conried, aujourd'hui remplacé, avait par son 
insouciance de la mise en scène exaspéré les 
(( directeurs » qui sont résolus à tout changer. 
Détail amusant : comme la troupe du Metro- 
politan fait des tournées dans les villes de 
l'Union et que les théâtres de ces villes sont 
sensiblement plus petits que l'Opéra de New- 
York, M. Conried avait construit des décors 
passe-partout, si bien qu'au lieu de proliter de 
l'immensité de la scène du Metropolitan, on y 
joue dans d'étroites « plantations » de l'effet le 
plus pauvre et le moins majestueux. De cela 
encore le public ne paraît pas choqué. Et plus 
d'une fois j'ai été convié à admirer des décors 
qui m'inspiraient un sentiment tout autre. 

Est-ce à dire que le ressort de la vie artistique 
en Amérique soit uniquement le snobisme? Par 
moments, et surtout à New- York, on est tenté 
de le croire. Mais on aurait tort de généraliser. 
Considérez par exemple les concerts qui se don- 
nent à Boston le samedi au Symphony Hall, 
Cette vaste salle, qui compte plusieurs milliers 
de places, est pleine et plus que pleine chaque 
semaine. Snobisme? Non; car les places, ou du 
moins certaines d'entre elles, sont peu coûteuses. 



LA SOCIÉTÉ 79 

Et toutes les fois, il y a dans les couloirs laté- 
raux quelques centaines de personnes qui écou- 
tent debout. Ce public nombreux et attentif n'est 
pas venu là par genre. Le chef d'orchestre, qui 
depuis deux ans est M. Muck, le Kappellmeister 
allemand bien connu, ne fait rien d'ailleurs pour 
attirer une audience frivole. Ses programmes 
sont intéressants, mais austères et lourds. Il 
procède volontiers par « cycles )), comme on 
dit à BerHn. On a un Beeihovenabend, puis 
un Wagnerabend, — plus de Wagner que 
de Beethoven. La musique allemande, avec 
M. Muck, jouit d'ailleurs d'un monopole. Et il 
ne pratique guère à l'égard de l'étranger la poli- 
tique de la (( porte ouverte ». 

Son succès, justifié par ses qualités fines et 
nerveuses de chef comme par la correction, non 
dépourvue de froideur, de son orchestre, a été 
si vif qu'on a demandé à l'empereur Guillaume 
de l'autoriser à prolonger son séjour. J'admets 
que, dans les ovations qui le saluent, il y ait 
une part de convention et que la mode y soit 
pour quelque chose. Mais je n'admets pas qu'on 
trouve chaque semaine trois mille snobs pour 
applaudir de la musique qui les ennuie. Sans 
doute le goût musical n'est i)as encore aussi dé- 
veloppé aux États-Unis que dans d'autres pays. 
Mais quoi de plus naturel? Et croit-on que ce soit 



80 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

là matière à improvisalion? Ce goût se forme peu 
à peu. A Boston, il se manifeste déjà avec sincé- 
rité. Le temps fera le reste. J'ai assisté dans des 
soirées privées à de délicieux concerts. L'un 
notamment, ou un ténor excellent par la voix et 
le style, Charles Gilibert, du Manhattan Opéra 
de New-York, interprétait des œuvres de Rameau 
et de MM. Messager et Pierné, m'a laissé une 
vive impression. On rencontre, dans ces réu- 
nions musicales, des amateurs éclairés. Ils sont 
évidemment moins nombreux qu'à Paris. Mais 
les circonstances n'étaient pas aussi favorables 
que chez nous à l'éclosion de leur vocation. 

Il faut se garder cependant de prendre pour 
une règle ce qui n'est encore qu'une exception. 
Il y a des Américains artistes. Il y en aura sans 
nul doute de plus en plus. Mais la masse du 
public ne l'est pas. Notez que je ne parle pas du 
public populaire, mais du public bourgeois, qui 
se plaît à Paris à payer sa place pour aller aux 
Français, au Vaudeville, au Gymnase entendre 
des pièces « littéraires ». Ce public, aux Etats- 
Unis, n'existe pas. On a pu croire récemment 
que c'était lui qui venait à New-York applaudir 
le Voleur de Bernstein. Mais New- York d'abord 
est une ville internationale et, d'autre part, c'est 
par ses côtés violents et mélodramatiques, plus 
que par ses mérites d'analyse et d'expression, 



LA SOCIÉTÉ 81 

que la pièce, manifestement, plaisait aux spec- 
tateurs. On s'occupe en ce moment de créer un 
théâtre littéraire, qui jouera le classique anglais 
et qui sera conçu sur le même plan fastueux que 
le Metropolitan. Je doute de son succès. Ce qui 
attire et ce qui retient le public américain, c'est 
la musical comedtj. Ce genre est, jusqu'à nouvel 
ordre, le genre national. L'étudiant de Harvard 
y prend autant de plaisir que le petit boutiquier. 
Et je ne discute pas la qualité de ce plaisir. Je 
constate seulement qu'il n'a rien de commun 
avec la littérature et avec l'art. 

Qu'est-ce que la musical comedy ? On serait 
tenté de répondre avec Bossuet que c'est un 
quelque chose qui n'a de nom dans aucune langue. 
Prenez un vaudeville français d'un niveau 
moyen. Enlevez-en tout ce qui, à défaut d'inté- 
rêt psychologique, lui donne un attrait d'in- 
trigue ingénieuse et bien nouée. Compliquez-le 
en ajoutant au roman qui en fait la trame une 
demi-douzaine d'aventures qui n'ont rien à voir 
avec la pièce. Supposez que tous les acteurs 
soient des acrobates et que, à tout propos et 
même hors de propos, ils fassent la culbute, 
sautent par les fenêtres ou dansent la gigue. As- 
saisonnez cela de chansonnettes dépourvues de 
tout lien avec le sujet. Interrompez arbitraire- 
ment le développement de ce sujet par des imi- 

5. 



82 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

talions d'acteurs connus ou de cris d'animaux. 
Répudiez toute notion de sens commun. Pous- 
sez la fantaisie jusqu'à la folie, la folie jusqu'à 
l'absurdité. Emportez le tout dans un mouve- 
ment endiablé de trépidation frénétique : vous 
aurez la musical comedy, telle que l'applaudis- 
sent chaque soir, dans les différentes villes de 
l'Union, des milliers de spectateurs. 

Je me souviens d'une soirée passée dans un 
de ces théâtres où une trou])e de passage, dont 
le séjour plus ou moins long dépend du succès 
de la pièce, donnait une <( comédie » de cette 
sorte. A travers de prodigieuses déformations 
je reconnaissais vaguement un vaudeville na- 
guère entendu à l'Athénée et dont le nom fran- 
çais m'échappe. La pièce américaine s'appelait 
The Hoyden. Chaque fois que j'espérais ressaisir 
le fil et [)réciser mes souvenirs, ce hl se rompait 
sous le poids d'une série d'acrobaties qui dé- 
chaînaient dans la salle un fou rire incoercible. 
Il y avait là une actrice, jeune, mince, souple 
et jolie, qui dans le dialogue était l'insignifiance 
même ; elle parlait bas, négligemment, avec une 
allure parfaitement détachée. Tout à coup, l'in- 
trigue stoppa et (( l'étoile », ayant un instant 
disparu, revint vêtue d'un ha])it noir qu'elle 
portait à merveille : c'était le « numéro » des 
imitations. Elle y dépensa autant de verve et 



LA SOCIÉTÉ 83 

d'éclat qu'elle en avait mis peu à interpréter la 
pièce. Pour elle, c'était le « clou » de la soirée. 
Et elle se fût probablement reproché de se don- 
ner de la peine pour autre chose. Dira-t-on que 
nos music-halls et nos revues de fin d'année nous 
offrent des attractions pareilles? Oui sans doute. 
Mais tout de même nous n'en sommes pas 
encore à les introduire dans une comédie ou 
dans un vaudeville. Cette distinction n'existe pas 
en Amérique. Et la })ièce n'est le plus souvent 
qu'un prétexte à « numéros ». C'est là une con- 
ception discutable, mais dont le public, bon 
public parmi les meilleurs, est visiblement en- 
chanté. 

Je le constate sans ironie et j'ajoute que je 
me l'explique. Prenez au hasard les s])ectateurs 
de l'un de ces théâtres dans l'Est et plus encore 
dans l'Ouest. Ces spectateurs sont un échantillon 
prélevé sur la collectivité américaine, c'est-à-dire 
qu'il y a parmi eux des gens venus de tous les 
points du monde, immigrants d'iiiei* ou d'avant- 
hier, dont les uns sont Russes, les autres Alle- 
mands, d'autres encore Irlandais ou Suédois. 
Entraînés dans la tourmente de la vie laborieuse, 
éreintés depuis l'aube par un dur business, ils 
viennent chercher un plaisir qui soit à tous ac- 
cessible. En admettant, ce qui est improbable, 
qu'ils soient capables de goûter une satisfaction 



84 NOTES SIR LES ÉTATS-UNIS 

artistique ou littéraire, ce qui conviendrait aux 
uns ne conviendrait pas aux autres. 

Au contraire la musical comedy convient à 
tous, est à la portée de tous. Elle réalise un mi- 
nimum et c'est ce qui fait sa force. Ne lui de- 
mandez pas plus qu'elle ne peut donner, plus 
qu'elle ne veut donner. Elle n'est pas le régal 
d'une élite. Elle est la détente d'une masse. Elle 
représente un stade nécessaire dans l'éducation 
nationale. Elle est, dans son genre, une initia- 
trice. Elle accueille les nouveaux venus. Elle les 
héberge pour un temps. Plus tard, ils monte- 
ront plus haut et sans doute chercheront autre 
chose. Mais comme d'autres arrivants les auront 
remplacés, la musical comedy ne cessera point 
de régner, sinon sur les mêmes spectateurs, du 
moins sur le même public. 

Le spectacle populaire est le cinématographe. 
Dans toutes les rues commerçantes de Boston 
ou de New-York, il sollicite les passants par la 
lumière crue de son vestibule et l'énormité de 
ses affiches. Dix cents est le prix habituel pour 
lequel on peut, trois quarts d'heure durant, voir. 
se succéder sur l'écran, au son d'un piano fati- 
gué, des tableaux animés. Les scènes de boxe 
sont les plus appréciées. Chaque fois que le gant 
d'un des adversaires s'abat sur la tête de l'autre^ 
un employé, derrière la toile, assène sur une 



LA SOCIETE 85 

planche de furieux coups de ballon, dont le bruit 
mat scande la lutte avec un réalisme sonore. La 
joie du public touche alors au délire. Il s'émeut 
aussi volontiers à suivre une aventure sentimen- 
tale que le pianiste accompagne de la valse de 
3ïe?Ti/ Widoiv. Il ne dédaigne pas de s'intéres- 
ser aux mésaventures d'un agent de police dupe 
d'un habile pickpocket : l'agent, dans cette cir- 
constance, porte en général l'uniforme du « ser- 
got )) parisien. Il n'y a d'ailleurs en tout cela 
rien de proprement américain. Le cinémato- 
graphe est une institution internationale. Il pro- 
cure sous toutes les latitudes d'identiques satis- 
factions. 

Dans son ensemble le public américain n'est 
pas un public raffiné. Et vous auriez peine à 
trouver parmi ses membres ces auditeurs mo- 
destes et farouches, qui pour cinquante sous 
protestent énergiquement au parterre de la Co- 
médie-Française quand les chuchotements des 
baignoires leur font perdre un vers de Riiy Blas 
ou de MaiHon de Lorme, Je dois ajouter, — et 
ce sera ma conclusion, — que le public lettré, 
infime minorité, se rend compte de cette situa- 
tion et la confesse avec bonne grâce. Que de fois 
m'a-t-on dit : 

— N'allez pas au théâtre. Vous n'avez rien à 
y apprendre. 



80 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

La société cultivée n'aime que notre théâtre. 
Elle l'aime à tel point que, très souvent, à Bos- 
ton, à New-York, à Washington, des groupes 
d'amis se réunissent pour jouer des pièces fran- 
çaises. C'est ainsi que, l'an passé, des étudiants 
de Harvard ont donné une excellente représen- 
tation de Gringoire. Le théâtre américain, au 
sens élevé de ce mot, est encore à naître. Même 
les pièces à prétentions littéraires sont de peu 
d'intérêt. Car, neuf fois sur dix, elles sont un dé- 
marquage plus ou moins habile de pièces euro- 
péennes. L'étude des modèles étrangers n'a en- 
core produit que des imitateurs sans susciter de 
créateurs. Il est trop tôt pour décider s'il en 
sera toujours ainsi. Mais comment méconnaître 
qu'il serait surprenant qu'il en fut autrement? 



CHAPITRE VII 



ES AMERICAINS ET LA FRANCK 



La reconnaissance américaine. — Nature des sympathies 
qui s'adressent à la France. — La France vaincue. — 
Les relations intellectuelles. — Le « naturalisme » et le 
public américain. — L'affaire marocaine et notre action 
militaire. — Les Américains et la politique française. — 
Le mal et le remède. 



Les Américains aiment la France. Us le disent 
et ils sont sincères. La connaissent-ils autant 
qu'ils l'aiment ou, si vous préférez, les raisons 
pour lesquelles ils l'aiment sont-elles précisé- 
ment celles qui devraient nous assurer leur 
estime et leur sympathie? La question est de 
celles qui méritent d'être posées et, s'il se peut, 
d'être résolues. 

Dans l'amitié des Américains pour notre pays, 
l'histoire garde une part prépondérante. Les 



88 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Etats-Unis sont un pays de tradition. Et la tradi- 
tion américaine est, à sa racine, une tradition 
française. Je n'attache pas plus de prix qu'il ne 
convient à la sentimentalité politique. Il serait 
cependant plus fâcheux encore de nier la force 
de certains « impondérahles » que d'exagérer 
cette force. Le sentiment français existe en Amé- 
rique. Et les manifestations dont il a été l'ori- 
gine ne l'ont pas épuisé. Les statues de La 
Fayette et de Rochambeau, qui se dressent en 
face de la Maison-Blanche, leurs portraits placés 
au Capitole dans la salle des séances à droite et 
à gauche du président ne sont pas de simples 
(( marques extérieures » d'attachement. Cet atta- 
chement survit dans les cœurs. Et l'on ne peut 
pas ne pas être frappé de l'unanime spontanéité 
avec laquelle il s'exprime. 

Que ce lut chez M. Roosevelt, que ce fût chez 
l'archevêque Ireland ou chez le secrétaire d'Etat 
Elihu Root, j'ai partout trouvé le désir cordial de 
ne laisser au Français de passage aucune incer- 
titude sur ]a vivacité sincère de l'amitié améri- 
caine. Si l'essor et le progrès des Etats-Unis 
avaient été moindres qu'ils n'ont été, peut-être 
la reconnaissance qu'ils gardent aux amis de la 
première heure se traduirait-elle avec plus de ré- 
serve. Mais dans le plein épanouissement de leur 
puissance, ils n'éprouvent aucune gêne à déclarer 



LA SOCIÉTÉ 89 

très haut leur gratitude. Ils n'ont rien oublié. Et 
c'est eux qui, les premiers, sont toujours disposés 
à évoquer le souvenir des services rendus. 

Toutefois, depuis plus d'un siècle, bien des 
choses se sont modifiées. Et au bout de quelques 
semaines passées en Amérique, on constate sans 
peine que les sentiments historiques, qui s'adres- 
sent à la France d'hier, ont, à l'égard de la 
France d'aujourd'hui, changé de caractère et de 
forme. Les Américains aiment la France. Mais 
cette amitié n'est pas, à mon sens, celle que nous 
devrions souhaiter leur inspirer. Ce qu'ils admi- 
rent en nous, en ce début de siècle, ce n'est plus 
notre force comme au temps de Washington, 
c'est notre charme; ce ne sont pas nos vertus, 
ce sont nos agréments ; ce n'est ni notre poli- 
tique, ni notre capacité d'agir, ni notre faculté 
d'expansion, c'est notre élégance, notre goût, 
nos modes, notre littérature et notre art. Et tout 
cela, c'est dans le passé plus encore que dans le 
présent qu'ils l'admirent. Pour tout dire d'un 
mot, nous exerçons sur eux un vif attrait; mais 
nous manquons de prestige et d'autorité. C'est 
une situation amendable, — je dirai tout à l'heure 
par quels moyens, — mais c'est une situation 
indiscutable, — et c'est cela que j'expliquerai 
d'abord, quoi qu'en puisse souffrir notre amour- 
propre. 



90 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Au regard de l'Amérique, comme du monde 
entier, nous sommes victimes d'un mal redou- 
table : c'est d'être, en Europe, les derniers 
vaincus. Nous pouvons, entre Français, répudier, 
d'un parti à l'autre, les fautes commises et leurs 
conséquences. Pour ceux qui voient du dehors, 
la solidarité nationale ne se dissout pas et c'est 
le pays tout entier qui porte le poids des défaites. 
Sedan domine notre histoire moderne, — comme 
léna domina longtemps celle de la Prusse. Cher- 
chez la cause du respect que tant d'Américains 
éprouvent pour l'Allemagne contemporaine : 
vous la trouverez non dans l'immigration alle- 
mande aux Etats-Unis, non dans les contingences 
politiques des dernières années, mais dans le 
traité de Francfort. Pour avoir, il y a trente- 
sept ans, subi la loi de l'étranger, nous sommes 
demeurés suspects d'anémie nationale. Seule 
l'affirmation énergique de notre vitalité comme 
peuple est de nature à rétablii* notre crédit moral 
à son niveau d'autrefois. 

Est-ce à dire que, depuis nos désastres, nous 
n'ayons pas donné des preuves de notre relève- 
ment? Non, sans doute, mais aux Etats-Unis, et 
peut-être dans d'autres pays aussi, on ne se rend 
pas exactement compte de l'œuvre accomplie. En 
ce qui touche les Américains, on peut admettre 
que l'indifférence très générale que leur inspirent 



LA S OC II': TÉ 91 

les choses d'Europe est pour une part dans cette 
ignorance. Mais nous avons aussi notre respon- 
sabilité. Depuis la guerre, et surtout depuis vingt 
ans, nos rapports avec les Etats-Unis se sont 
multipliés. Beaucoup de nos compatriotes ont 
passé la mer, ont parlé de la France aux Amé- 
ricains ou de l'Amérique aux Français. Mais 
presque toujours, à une ou deux exceptions près, 
c'est sur le terrain littéraire que se sont établis 
ces échanges. Jamais, ou presque jamais, les 
voyageurs français n'ont fait connaître à leurs 
hôtes que la France classique des lettres et des 
arts. Ils ont développé le culte que l'on rend là- 
bas à nos écrivains, a nos poètes, à nos peintres. 
Ils n'ont pas développé le sens critique néces- 
saire à la juste appréciation de la France actuelle 
restée grande malgré ses divisions, ses impru- 
dences et ses erreurs. Ils ont laissé croire aux 
Américains, trop disposés déjà, dans leur immense 
orgueil, à nous juger ainsi, que nous n'étions, 
si j'ose dire, qu'un objet de musée, — au lieu de 
leur montrer en nous un peuple moderne, riche 
d'idées et de capitaux, avec ses aspirations, ses 
ambitions, ses passions et ses ressources. 

Notre littérature elle-même, qui est, de notre 
vie nationale, ce que les Américains connaissent 
le mieux, nous a fait dans leur estime plus de 
mal que de bien. Tels romans, qui se flattent de 



92 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

véridiquement décrire la société française et 
dont le « naturalisme » factice se déguise en 
« témoignage scientifique », ont fourni des ar- 
guments à ceux qui, de bonne foi ou non, an- 
noncent la décadence de la France. Notez en 
effet que l'esprit critique ne peut être à l'étranger 
aussi aiguisé que chez nous. Là où, mieux ren- 
seignés, nous faisons la part de l'artificiel, de la 
convention dans l'outrance, du calcul et du souci 
de réclame, les lecteurs américains ne voient 
qu'une peinture sincère. Ils prennent à la lettre 
ce que nous n'acceptons que sous bénéfice d'in- 
ventaire. Ils admettent comme authentiques les 
fantaisies d'un romancier à systèmes. Ils voient 
un peuple à travers un livre. Ils confondent le 
réalisme avec la réalité. Et la France, matériel- 
lement diminuée par les défaites de ses armes, 
est encore amoindrie par certains succès de sa 
librairie. 

Je n'exprime pas ici un sentiment personnel. 
J'enregistre des témoignages, nombreux et con- 
cordants, dont il faut comprendre la gravité. Si 
nous n'avions dans le monde que des amis, le 
tort que nous nous faisons à nous-mêmes aurait 
des conséquences limitées. Mais on sait que tel 
n'est point le cas. Les armes que nous fournis- 
sons trouvent des mains qui les manient. Et les 
tares de certaine littérature sont toujours mises 



LA SOCIÉTÉ 93 

en pleine lumière. Sans doute, il y a des Amé- 
ricains, et des meilleurs, qui réagissent contre les 
commentaires perfides dont nous offrons à nos 
adversaires la tentante occasion. Dans le livre, 
par exemple, de M. Barrett Wendell, France of 
to day, on trouve de notre pays une vue juste et 
clairvoyante dans sa sympathie. Mais ce livre — 
on me Fa dit souvent — a surpris bien des Amé- 
ricains, qui se sont demandé si l'auteur n'avait 
pas péché par excès d'indulgence. Dans l'ensem- 
ble, on nous juge aimables et frivoles, comme un 
peuple désabusé, résigné au second rang. Et 
tout ce qui contredit cette opinion provoque, 
avant l'admiration, l'étonnement. 

Comme cependant le peuple américain est sin- 
cère et équitable, il ne résiste pas à la leçon des 
événements, même lorsqu'elle heurte l'opinion 
reçue. C'est ainsi que, depuis quelques semaines, 
notre action militaire au Maroc a plus fait pour 
notre renom que vingt ans de travaux pacifiques. 
Comme certains me l'ont ingénument confessé, 
« on ne nous croyait pas capables de tant 
d'énergie ». Et comme les apparences avaient 
d'abord justifié ce scepticisme, on en était venu 
à voir dans le général Drude le type accompli de 
l'officier français. Depuis le mois de janvier, la 
scène a changé. C'est d'abord l'opération, si élé- 
gante dans sa précision, du général Lyautey 



94 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

contre les Beni-Snasseii qui nous a valu les 
suffrages américains. Depuis lors, le général 
d'Amade a su nous les conserver. Partout, chez 
le président, dans les milieux politiques, mon- 
dains, financiers, on m'a parlé des succès de nos 
troupes : 

— Comme nous avons été contents, me disait 
un des membres du gouvernement, de voir que 
les Français se battent toujours comme autrefois! 

Et si je ressentais quelque humiliation des 
doutes antérieurs que dévoilaient ces compli- 
ments, la pensée qu'il dépend de nous de ne mé- 
riter que ceux-ci en dissipant ceux-là était faite 
pour me réconforter. 

Notre politi(|ue extérieure est en Amérique 
mal connue. Appelé à l'exposer dans un cours 
de huit leçons à l'université Harvard, j'ai maintes 
fois constaté qu'on en ignorait l'unité. Montrez 
à un public américain la suite de notre action 
diplomatique dirigée par une demi-douzaine de 
ministres qui ont tous collaboré à l'œuvre com- 
mune sans qu'aucun ait le droit d'en revendiquer 
l'honneur pour lui seul ; évoquez devant ce public 
la France sortant par l'alliance russe de son iso- 
lement, complétant cette alliance par les en- 
tentes occidentales, réparant grâce aux unes et 
aux autres les fautes commises à de certaines 
heures, réconciliant ses alliés et ses amis, don- 



LA SOCIKTK 95 

nant Faccord anglo-russe comme couronnement 
à Tédilice de ses propres combinaisons et deve- 
nant ainsi en Europe un centre d'attraction : 
vous sui-prendrez vos auditeurs, comme les sur- 
prenaient tout à l'heure les vertus guerrières de 
nos troupes. Tant ils ont peu d'accoutumance à 
voir venir de France autre chose que des romans 
à scandale, des tableaux pour milliardaires ou 
des toilettes féminines. 

Il convient d'ajouter que ce qu'on sait de 
notre politique intérieure — et l'on n'en sait pas 
grand'chose — ne nous est pas non plus favo- 
rable. Notre personnel politique est à peu près 
ignoré aux États-Unis. M. Clemenceau est le seul 
de nos ministres d'hier et d'aujourd'hui dont le 
nom soit familier au grand public. On a ratifié 
le jugement favorable porté naguère sur lui par 
Madame Longworth à son passage à Paris. Et, 
comme elle, on lui sait gré « d'avoir une person- 
nalité ». Les Américains, convaincus qu'ils sont 
bien plus que nous démocrates, ne comprennent 
pas notre façon de pratiquer la démocratie. Ils 
sont choqués notamment du caractère imper- 
sonnel qu'affecte chez nous le pouvoir exécutif. 
Et comme ils ignorent les raisons historiques 
qui expliquent cet effacement sans le justifier, ils 
croient volontiers que nous sommes voués aux 
gouvernements « à type flasque ». 



96 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

La politique religieuse nous a également fait 
du tort. Ici encore on ne tient pas compte des 
conditions particulières, de celle-ci notamment 
que l'Eglise a toujours été chez nous mêlée à la 
lutte politique soit pour en bénéficier, soit pour 
en souffrir. Et par un jugement sommaire on 
condamne en bloc « les persécutions et les spo- 
liations ». L'esprit américain, surtout quand il 
s'applique à ce qu'il connaît mal, manque de 
nuances. En matière religieuse, il nous refuse 
jusqu'aux circonstances atténuantes. Et les pro- 
testants ne sont pas moins sévères que les catho- 
liques. Si un jour, — encore inespéré, — la paix 
s'établit entre l'Eglise et l'Etat, nous monterons 
beaucoup dans leur estime. Nous nous l'assure- 
rions aussi en châtiant plus sévèrement ce que 
M. Jaurès appelle « les égarements individuels» 
des antimilitaristes et des antipatriotes. L'indul- 
gence dont ces messieurs ont trop souvent bé- 
néficié donne à croire aux étrangers qu'ils sont 
plus puissants et plus nombreux qu'ils ne sont 
en réalité. Il dépendrait de nous de prouver par 
une répression vigoureuse que le mal n'est ni 
profond, ni durable. 

Les Américains, d'ordinaire, sont mieux ren- 
seignés sur nos faiblesses que sur nos forces. 
Ceux d'entre eux qui viennent le plus chez nous 
y recherchent d'abord des relations aristocra- 



LA SOCIÉTÉ 97 

tiques. Et le plus souvent les propos qu'ils re- 
cueillent sont empreints d'un pessimisme de 
salons, excessif dans son parti pris. Qui ne sait 
d'ailleurs que nous nous parons de nos défauts 
plutôt que de nos vertus? N'est-ce point enfin 
une chose curieuse que ce qui, dans notre vie 
moderne, serait le plus propre à nous mériter 
les suffrages des Américains, soit ce dont nous 
les informons le moins. Il existe aux États-Unis 
de nombreuses institutions qui organisent des 
conférences françaises. Je ne crois pas que, dans 
ces conférences, on ait jamais parlé de nos dé- 
couvertes scientifiques, de leurs applications 
industrielles, de la formation de notre empire 
colonial, de notre puissance financière, — de 
tant d'autres ordres d'idées où la France mo- 
derne occupe dans le monde le premier rang. En 
présence des étrangers, en présence surtout des 
Américains toujours tournés vers l'avenir, nous 
aurions tort de nous retirer dans le passé. Si 
grand que soit ce passé, il lui manque le charme 
de la vie. Et au temps où nous sommes, aux 
Etats-Unis plus qu'ailleurs, on n'a point le goût 
des nécropoles. 

Dira-t-on qu'il est difficile démontrer la France 
d'aujourd'hui sans ses divisions et ses querelles 
intestines? J'estime que mieux vaut avouer ses 
propres fautes que de laisser à d'autres le soin 





98 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

de les dénoncer en les exagérant. Notre pays n'a 
pas à craindre la lumière qui, dans le tableau, 
met les ombres à leur place. Il a le droit, sur la 
plupart des champs de l'activité humaine, d'être 
fier de ce qu'il est autant que de ce qu'il a été. Les 
Américains aiment la France. Ils l'aimeraient da- 
vantage s'ils la connaissaient mieux. Notre 
intérêt est de la leur révéler, en leur montrant, 
à côté de ce qui les choque, ce qui leur inspirera 
l'estime, le respect et l'admiration. 



DEUXIÈME PARTIE 
LA POLITIQUE 



CHAPITRE PREMIER 



LE PRESIDENT ROOSEVELT 



L'optimisme. — L'action. — Le caractère. — Le devoir 
civique. — La jeunesse de M. Roosevelt. — Ses débuts 
politiques. — La lutte pour l'honnêteté. — La vie du 
ranch. — Un préfet de police actif.— Le colonel des Rough 
Riders. — Les honneurs et la présidence. — Politique 
d'union nationale. — La force militaire des États-Unis. 
— L'action mondiale. — La politique financière. — 
Trois conversations avec le président. — L'homme et 
ses idées. — La popularité de M. Roosevelt. — Le « troi- 
sième terme ». — Un chef d'État démocratique. 



M. Théodore Roosevelt, président de la Répu- 
blique des États-Unis d'Amérique , intéresse, 
plus qu'aucun autre chef d'Etat, l'opinion euro- 
péenne. Souvent les jugements sommaires sont 
les meilleurs. L'Europe, qui tient en haute estime 
le président Roosevelt, l'a mieux jugé à dis- 
tance que certains de ses compatriotes. Elle a 

6. 



102 



NOTÉS SUR LES ETATS-UNIS 



VU de lom, en gros traits accusés, les tendances 
et les résultats de son action. Elle a compris que 
les huit années de sa présidence marqueront une 
période capitale de l'histoire américaine. Et elle 
s'est rendu compte aussi que le premier magis- 
trat des Etats-Unis représente avec force le ca- 
ractère de son pays, qu'il est en accord profond 
avec la nation américaine. Tout cela est vrai. Et 
tout cela paraît encore plus vrai, quand on voit 
de près après avoir vu de loin. 

M. Roosevelt est par-dessus tout un optimiste. 
Il croit que chaque génération apporte sa con- 
tribution à l'œuvre du progrès, et qu'un peu 
d'idéal se réalise chaque jour dans les faits. 
Pour lui, « l'école du pessimisme a simplement 
manifesté son incapacité à juger les personnes et 
les événements contemporains M). La vie, dans 
la seconde moitié du xix* siècle, Jui parait « plus^ 
intéressante, plus belle et plus excitante qu'elle 
n'a jamais été... Les hommes n'ont jamais eu 
devant eux un champ d'action aussi magnifique- 
ment ouvert... Nous ne croyons pas au calme 
éternel des siècles futurs. Nous ne croyons pas 
qu'il vienne jamais un temps où les hommes 
n'auront qu'à se laisser vivre... Nous ne croyons 
pas à la prochaine venue d'un jour où les races 

1. L'Idéal américain^ 1897. 



LA POLITIQUE 103 

inférieures prédomineront dans le monde, où les 
races supérieures auront perdu leurs plus nobles 
qualités... Dans l'ensemble nous croyons que les 
plus grandes victoires sont encore à gagner, les 
plus grandes actions encore à faire, et qu'il y a 
en réserve, pour nous et pour les causes que 
nous soutenons, des triomphes plus splendides 
encore que tous ceux remportés jusqu'à ce 
jour ^ ». M. Roosevelt n'a jamais connu le dé- 
senchantement. Il a eu ses ; heures de revers. 
Mais les revers sont pour lui un stimulant. L'op- 
timisme en effet conçoit la vie comme une per- 
pétuelle revanche. C'est une philosophie de l'ac- 
tion. 

La vie étant bonne et le bien résultant de l'ef- 
fort pour les peuples comme pour les individus, 
c'est l'effort, non point l'effort nerveux et sac- 
cadé, mais l'effort continu et régulier qui appa- 
raît au président comme le premier des devoirs. 
Puisque l'action est utile, l'action doit être in- 
tense. « Une vie d'aise fainéante, une vie faite de 
cette paix qui naît seulement du manque de désir 
ou de pouvoir de s'efforcer aux grandes choses, 
est aussi peu digne d'une nation que d'un 
homme ^ ». Ce qu'il faut admirer, ce n'est pas 
« l'homme de la paix timide » , mais « l'homme 

1. TJldéal américain^ 1897. 

2. Discours prononcé à Chicago, le 10 avril 1899. 



104 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

de l'effort victorieux ». On dit que les peuples 
heureux n'ont pas d'histoire. Il faut dénoncer 
cette « basse contre-vérité. Trois fois heureux le 
peuple qui a une glorieuse histoire : car mieux 
vaut oser de puissantes choses, remporter de 
glorieux triomphes, fussent-ils entrecoupés d'é- 
checs, que de prendre rang avec ces pauvres 
esprits qui ne jouissent ni ne souffrent beau- 
coup, parce qu'ils vivent dans le gris crépuscule, 
qui ne connaît ni victoire, ni défaite^ ». Rien 
n'est plus méprisable que « l'ignoble aise » du 
dilettantisme ou du mercantilisme individuel ou 
collectif. Ce que M. Roosevelt appelle le « sur- 
civilisé » est, à son sens, un fléau public. Cha- 
que homme, si modeste que soit le champ de 
son action, doit agir selon ses moyens, parce 
qu'une action bonne n'est jamais stérile. Chaque 
peuple, dans la mesure de ses ressources, doit 
regarder au dehors, agir au dehors. Et plus il 
est puissant, plus il a de devoirs. Il ne faut pas 
se dérober aux « âpres rivalités » . Il ne faut pas 
voir dans la paix le souverain bien ; car la civili- 
sation a plus souffert de certaines paix, — de 
celle par exemple qui a permis les massacres 
d'Arménie, — qu'elle n'aurait souffert d'une 
guerre. Le « mysticisme pacifique » de Tolstoï 

1. V Idéal américain. 



LA POLITIQUE 105 

est « malsain ». Aujourd'hui comme naguère, 
ce sont « les grands peuples expansionnistes qui 
lèguent aux âges futurs les grands souvenirs et 
les résultats matériels de leurs exploits*». Les 
autres ne laissent rien derrière eux. Une philoso- 
phie optimiste implique une morale d'action. 
C'est cette morale qu'a toujours prêchée M. Roo- 
sevelt. 

L'action met en jeu toutes les facultés hu- 
maines ; mais les vertus qu'elle requiert d'abord 
sont les vertus du caractère. « La vigueur corpo- 
relle est bonne et la vigueur intellectuelle est 
meilleure encore, mais bien au-dessus de l'une 
et de l'autre est la vigueur du caractère ^ » Ce 
qui a perdu la Grèce ancienne, c'est l'affaisse- 
ment des caractères. « L'amour de l'ordre, les 
qualités du soldat et celles de l'éducateur, la fa- 
culté de subordonner ses intérêts personnels à 
ceux de la société, ces qualités et d'autres sem- 
blables produisent l'action efficace. La race qui 
les possède supplantera sûrement celle qui se 
compose d'intellectuels brillants, mais froids, 
timides et égoïstes... Pour l'individu comme pour 
la société, l'énergie morale est plus importante 
que l'instruction. » Dans la vie, le principe à 
suivre est le même qu'au football : « Hit the 

1. The Independent, 21 décembre 1899. 

2. The Outlook, 31 mars 1900. 



106 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Une hard. Don't foui and don't shirk^ but hit the 
Une hard K » C'est de quoi doivent se souvenir 
ceux qui ont dans les universités le redoutable 
honneur d'élever la jeunesse. Plutôt des leçons 
de travail que des leçons de critique. Que l'é- 
tudiant soit accoutumé à « l'effort honnête et 
désintéressé : qu'il soit indifférent au succès ou 
à l'échec personnels, sous une forme quelconque; 
qu'il soit tolérant et généreux, mais qu'il pra- 
tique aussi les vertus viriles de courage, de ré- 
solution et d'endurance, décidé à combattre le mal 
avec une énergie infatigable ^ ». 

Optimisme, action, caractère, voilà les trois 
notions qui me paraissent régir la vie intellec- 
tuelle et morale, politique et privée, de M. Roo- 
sevelt. Un financier me disait de lui : « C'est un 
moraliste. Il ne gouverne pas. Il prêche. » Je 
m'assure que le président prendra cette critique 
pour un éloge. Il prêche, en effet, sa théorie de 
l'existence et de là viennent, dans ce qu'il dit, 
dans ce qu'il écrit, des répétitions, des banalités, 
quelque monotonie, dont s'offusquent les « intel- 
lectuels ». Sans discuter leurs conclusions, com- 
ment nier que leur critérium est faux? M. Roo- 
sevelt, qui est le contraire d'un « primaire», qui 
a une culture très étendue, qu/ parle trois lan- 

1. Tlie Outlook, 31 mars iroo. 

2. ibid. 



LA POLITIQUE 107 

gues, qui a beaucoup lu et beaucoup écrit, n'a 
jamais souhaité qu'on le prît pour un homme de 
lettres. S'il écrit et s'il parle, c'est pour agir. L'ar- 
ticle de revue, le livre, le discours sont pour lui 
des instruments d'action. Il tient à répandre ses 
idées, peu lui importe de les exprimer avec art. Il 
se répète, parce que la répétition est le moyen 
le plus propre à convaincre. « Toutes les grandes 
vérités fondamentales risquent de sonjier comme 
des choses rebattues, et pourtant, toutes rebattues 
qu'elles soient, elles ont besoin d'être réitérées 
encore et toujours ^ » 11 ne recherche pas l'effet 
littéraire, mais l'effet pratique. Il n'est pas un 
écrivain de (( tour d'ivoire », mais un homme de 
propagande. Il a, depuis longtemps, un corps de 
principes qu'il travaille à extérioriser. Il croit 
qu'il tient la vérité. C'est un avocat qui veut ga- 
gner son procès et qui plaide suivant les besoins 
de la cause, en tenant compte des préoccupations 
du jury plus que des règles abstraites de l'art. 
C'est un moraliste politique qui remplit depuis 
vingt ans le devoir d'action qu'il définissait tout 
à l'heure. 



1. The Outlook, 28 juillet 1900. 



108 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 



* 
* * 



Théodore Roosevelt est de pure race améri- 
caine. Son père était un riche industriel, très 
estimé à New-York, où Ton appréciait son patrio- 
tisme et ses dons d'organisation. Pendant la 
guerre de Sécession, il arma et équipa plusieurs 
régiments, notamment le premier régiment de 
couleur. C'est lui aussi qui fonda V Union League 
Club, qui fut, durant la crise, un foyer d'améri- 
canisme. Théodore Roosevelt, le père, mourut le 
9 février 1878. Son fils avait alors dix-neuf ans. 
Il était à Harvard, à l'université. 

Le jeune Ted, — c'est ainsi que l'appelaient les 
siens, et non Teddy comme disent aujourd'hui 
les journaux, — s'était fait remarquer dès ses 
premières années par la curiosité de son esprit. 
Quand il était petit garçon, il se promenait tou- 
jours avec un livre sous le hras : c'étaient les 
Voyages de Livingstone et ses recherches dans 
l'Afrique du Sud, Il posait à tout venant des 
questions sur les points que ses lectures laissaient 
obscurs dans sa pensée d'enfant. A Harvard, il 
était dans les vingt premiers d'une classe de cent 
quarante étudiants. Il y a laissé le souvenir d'un 
joyeux compagnon, plein d'une exubérante gaieté. 
Il y fit les beaux jours d'un des clubs les plus 



LA POLITIQUE 109 

fermés, le Pork Club. Il aimait surtout l'histoire 
naturelle et Fliistoire. Les mathématiques le rebu- 
taient. C'était une droite et franche nature, esti- 
mée de tous pour sa parfaite loyauté, pour son 
ardeur à soutenir ses idées, son empressement 
à reconnaître ses torts. La mort de son père fut 
pour lui un coup très douloureux. 

— Je veux en tout, disait-il, essayer d'imiter 
mon père. 

Orphelin, il acheva ses études, prit ses grades 
à vingt-deux ans, passa un an en Europe, en 
Allemagne et en Suisse. Il aurait voulu, à ce mo- 
ment, être naturaliste ou professeur. 

Mais la politicflie le guettait. Il s'y jeta par goût 
et par devoir. En 1881, — il avait vingt-trois 
ans, — il posa sa candidature à la législature de 
l'Etat de New- York. Il résumait son programme 
en demandant que les rues fussent propres, —et 
la politique aussi. 

— Je désirais, confiait-il plus tard à son ami 
M. Riis S être de la classe gouvernante et non 
de la classe gouvernée. Lorsque je déclarai à mes 
relations que je voulais aller à l'Association ré- 
pubhcaine, on me fit observer que j'y rencontre- 
rais des palefreniers et des cabaretiers, que la po- 
litique était chose vile et qu'aucun gentleman 

1. Cf. Jacob A. Riis, Tli, Roosevelt, the citizen. 

7 



MO NOTES SUR LES ÉTATS-UMS 

ne s'en occupait. « Alors, répondis-je, ce sont les 
palefreniers et les cabaretiers qui constituent la 
classe dirigeante. Et vous avouez votre faiblesse. 
Pourtant, vous avez toutes les possibilités de 
réussite, l'instruction et la situation. Et vous 
vous laissez gouverner par eux? C'est donc qu'ils 
valent mieux que vous. » Et je suis allé à l'As- 
sociation. 

C'est le 6 avril 1882 que le jeune député prit 
pour la première fois la parole à l'assemblée 
d'Albany. La question qu'il traitait était une ques- 
tion d'honnêteté. Il s'agissait d'un scandale où 
étaient impliqués des magistrats très haut placés. 
La majorité était disposée à étouffer l'affaire : 
elle avait compté sans Roosevelt. Il dénonça les 
« voleurs » en appelant les choses parleur nom. 
Sa première motion fut rejetée, mais il ht front. 
Pendant plusieurs jours, soit par des discours, 
soit par des interviews, il réclama la lumière. 
L'opinion finit par s'émouvoir. Au bout d'une se- 
maine, l'assemblée, sentant tous les yeux fixés 
sur elle, vota par 104 voix contre 5 l'enquête que 
réclamait le « gêneur ». C'était déjà l'ennemi des 
« malfaiteurs riches », l'homme qui devait écrire 
dix-huit ans plus tard : (( L'honnêteté absolue est 
une fondamentale de la vie politique. Nous pou- 
vons nous permettre de différer sur tout, mais 
non sur la question d'honnêteté... L'honnêteté 



LA POLITIQUE 111 

n'est pas tant une qualité qui distingue un homme 
en particulier qu'une qualité indispensable à qui- 
conque prétend rendre des services publics... ^ 
Nous avons besoin d'une honnêteté absolue dans 
la vie publique et nous ne l'aurons pas tant que 
nous ne nous souviendrons pas qu'il faut que le 
franc-parler marche d'accord avec elle et qu'il est 
tout aussi important de ne pas dire une contre- 
vérité sur le compte d'un galant homme que de 
dire la vérité sur le compte d'un malhonnête 
homme K » 

A vingt-quatre ans, son parti le choisit comme 
candidat à la présidence de l'assemblée. Mais 
comme il était républicain et que la majorité était 
démocrate, il échoua. Après avoir mené activement 
la vie politique, — il fut président de diverses com- 
missions, de celle notamment qui enquêta sur les 
abus commis dans l'administration de la ville de 
New-York, puis délégué de son État à la conven- 
tion nationale de 1884, — il voulut goûter de la 
large existence de l'Ouest et il alla s'installer dans 
un ranch dans le Dakota septentrional. « La pre- 
mière fois, écrit-il, que j'ai travaillé côte à côte 
et que je suis entré en intime camaraderie avec 
des hommes puissants par le travail manuel, ç'a>44-» 
été dans le pays de bétail du Nord-Ouest. J'ar- ^^"*^ 

1. The Outlook, 12 mai 19CÛ. 



112 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

rivai bientôt à avoir un immense respect pour mes 
associés K » Le président a gardé de son temps 
decow-boy un souvenir fidèle. Son plaisir est de 
retrouver, quand il le peut, les impressions vi- 
goureuses et saines de ces deux ans passés — 
trop vite passés ! — dans la prairie sans fin. C'est 
à cette époque qu'il fut le voisin du marquis de 
Mores, avec qui il faillit se battre en duel. Mais 
ses débuts remarqués dans la politique devaient 
bientôt l'y ramener. En 1886, il fut le candidat 
des républicains h la mairie de New-York. En 
1889, il fut appelé par le président Ilarrisson à 
siéger dans la commission des services civils. 
En 1893, il devint président du comité de la 
police de New-York, c'est-à-dire préfet de police 
de l'énorme cité. Il prit à cœur sa lourde tâche. 
On le rencontrait dans les rues aux premières 
lueurs de l'aube, qui inspectait ses agents. On 
l'appelait Ilaroun-al-Roosevelt. Son lorgnon et 
ses dents étaient populaires : 

— Dessinez sur une enveloppe un binocle et 
mettez dessous une mâchoire, disait-on couram- 
ment, votre lettre arrivera le lendemain àM. Roo- 
sevelt. 

Il occupa, deux ans, ce poste, puis devint 
sous-secrétaire d'Etat à la Marine. Depuis long^ 

1. Discours prononcé à Chicago, 3 septembre 1900. 



LA POLITIQUE 113 

temps, il se préoccupait du défaut de préparation 
militaire des Etats-Unis. « Il serait bien à désirer, 
écrivait-il, dans l'intérêt de la justice, que quelque 
historien spécial de la marine tirât des archives 
les votes, et çà et là quelques discours, pour et 
contre les mesures successives, grâce auxquelles 
la marine a été construite. Tout homme qui, par 
ses discours ou par ses votes, a participé aux dé- 
cisions prises pour augmenter notre llotte, mérite 
bien de la nation entière et un souvenir de son 
action devrait être conservé pour que ses enfants 
pussent être fiers de lui. Non moins évidemment, 
nous devrions comprendre que les hommes qui, 
soit par des motifs honnêtes mais mal conçus, 
soit par courte vue, soit par manque de patrio- 
tisme, soit par démagogie, se sont opposés à la 
construction de la flotte, ont mal mérité delà na- 
tion*. » 

Dès ce moment, la guerre avec l'Espagne était 
probable. Roosevelt était de ceux qui la jugeaient 
inévitable. L'incurie administrative dont les auto- 
rités espagnoles faisaient preuve à Cuba et la 
misère qu'elles y laissaient régner étaient son prin- 
cipal grief. Mais il estimait aussi « qu'un 
temps viendrait où aucune puissance européenne 
ne posséderait un pouce du sol américain ^ )).^ 

1. The Centunj, novembre 1839. 
■2. Cf. Riis, Op. cit.. 



114 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

En 1898, la guerre éclata. L'aclioii à distance, de 
son cabinet du Navy department^ ne suffit pas, 
alors, au sous-secrétaire d'Etat. Il démissionne 
et part pour Cuba comme lieutenant-colonel du 
premier régiment volontaire de cavalerie {Rough 
Riders). Au cours de la campagne, il devient co- 
lonel. Il prend part aux combats de Las Guasi- 
mas et de San Juan. La charge de San Juan est 
fameuse aux Etats-Unis... Roosevelt galope à 
trente mètres en avant de son régiment. Son 
cheval est tué sous lui, devantles positions espa- 
gnoles. Il attaque à pied. Les Espagnols se dé- 
bandent. Plus de la moitié des Rough Riders res- 
tent, tués ou blessés, sur le terrain. 

Ce brillant fait d'armes ramena M. Roosevelt 
vers les fonctions publiques : car sa popularité 
s'en était accrue. En novembre 1898, il devenait 
gouverneur de l'Etat de New-York et, chef élu 
de l'Etat-empire, il était désormais au premier 
rang de la politique américaine. Deux ans plus 
tard, en 1900, la Convention nationale républi- 
caine le choisissait à l'unanimité comme candidat 
à la vice-présidence de la République. Il occu- 
pait ce poste plus honorihque qu'actif, lorsque le 
14 septembre 1901 , le président Mac Kinley tomba 
sous les balles d'un anarchiste. Le vice-président 
Roosevelt, en vertu de la Constitution, succéda au 
président assassiné. Réélu président en 1904, 



LA POLITIQUE 115 

M. Roosevelt est, depuis sept ans bientôt, le pre- 
mier magistrat de la République américaine. 



* 



Pour un homme énergique et sincère, est-il 
une joie plus haute que de pouvoir appliquer ses 
idées? Cette joie, M. Roosevelt l'a goûtée avec 
allégresse, car rarement président imprima 
marque aussi forte sur l'histoire de sa magistra- 
ture. 

Ce qui caractérise d'abord sa politique, c'est 
qu'elle est essentiellement et fièrement patrio- 
tique. Faire passer en actes « l'idéal améri- 
cain », voilà le but. Cet idéal, le président l'a 
maintes fois défini : « La grandeur d'une nation, 
ii-t-il dit, réside dans sa faculté d'accomplir 
quelque chose dans le présent et rien ne l'y 
pousse davantage que la conscience d'avoir 
accompli quelque chose dans le passée » L'ar- 
dent amour de la patrie, l'orgueil de ce qu'elle 
est, le souci de ce qu'elle sera, voilà l'instru- 
ment. Pour le manier avec succès, il faut main- 
tenir entre les citoyens une unité morale spon- 
tanée. (( Avant tout, nous devons nous tenir 
épaule contre épaule, sans nous inquiéter des 

1. L'Idéal américain, 1897. 



116 NOTES SUR LES ÉTAÏS-UMS 

aïeux ou de la religion de nos camarades, mais 
seulement de la sincérité de leur américanisme, 
travaillant tous ensemble, de cœur, de tète et de 
mains, à l'honneur et à la puissance de notre 
patrie commune K » Ni les différences de parti, 
ni les différences de religion ne doivent porter 
atteinte à la solidarité nationale. Etre Américain 
avec passion, tel est le devoir commun. « L'Amé- 
rique contre le monde. L'Amérique a tort ou 
a raison. L'Amérique toujours. Nous sommes 
Américains. » 

Pour pratiquer ainsi l'américanisme, il faut 
être fort. Plus qu'aucun de ses prédécesseurs, 
M. Roosevelt s'est préoccupé de développer la 
force des États-Unis. Il y avait, à cet égard, un 
courant à remonter. Longtemps les Américains 
n'ont pas cru à l'existence d'un péril extérieur. 
Pendant les sept années de sa présidence, 
M. Roosevelt a travaillé à éveiller en eux l'ins- 
tinct défensif : « Il y a des gens qui s'opposent à 
l'augmentation de notre Hotte, écrivait-il naguère ,^^^ 
même au renforcement de nos défenses côtières. "^ 
Ils préfèrent que leur pays soit trop faible pour se 
venger d'un affront et que cette faiblesse les 
mette à l'abri de toutes difficultés grâce à la pitié 
méprisante qu'elle doit inspirer aux nations étran- 

1. L'Idéal américain^ 1897. 



LA POLITIQUE 117 

gères. Il n'y a pas un alderman de ïammany, 
pas un législateur vénal, pas un démagogue, pas 
un politicien corrompu qui aient travaillé plus 
effectivement que ces hommes à avilir la nation 
et à nous faire rougir du nom d'Américains ^ » 
L'armée et la marine, tels sont « l'épée et le 
bouclier » que les Etats-Unis doivent porter, s'ils 
veulent faire leur devoir parmi les nations de la 
terre. <( Par-dessus tout, ne reculons devant au- 
cune lutte, morale ou physique, au dedans ou au 
dehors de la nation, pourvu que nous soyons 
certains que la lutte est justifiée. Car c'est seu- 
lement par la lutte, par l'effort âpre et dange- 
reux que nous atteindrons hnalement le terme 
de la vraie grandeur nationale ^ » 

En dépit des résistances d'une partie de l'opi- 
nion, M. Roosevelt a mené ses idées à la vic- 
toire. Je montrerai plus loin comment la politique 
extérieure traditionnelle que résumait la doctrine 
de Monroe s'est insensiblement, mais profondé- 
ment modifiée ^ Ce que je retiens ici, c'est l'ac- 
tion personnelle du président ; c'est la lutte 
tenace, acharnée par laquelle il a obtenu, 
lentement, par morceaux, les crédits nécessaires 
à sa politique navale; c'est l'insistance qu'il a 

1, U Idéal américain, 1897. 

2, Discours prononcé à Ghicago le 10 avril 1899. 

3, Voir ci-dessous, p. 237. 



118 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

mise à soutenir, à imposer, à asséner ses prin- 
cipes. Sa politique a été combative et réaliste. 
Partout où les intérêts américains étaient en- 
gagés, à Porto-Rico, aux Philippines, à Panama, 
à Cuba, il a rappelé à ses com])atriotes l'obliga- 
tion de les protéger : « Nous sommes un grand 
peuple, répétait-il obstinément, et nous devons 
jouer un grand rôle. Nous n'avons pas le choix, 
nous avons à jouer ce grand rôle. Tout ce que 
nous pouvons décider, c'est si nous le jouerons 
bien ou mal^ » Grâce à M. Roosevelt et à ses 
collaborateurs, MM. John Ilay, Elihu Root et 
William Taft, c'est le premier terme de l'alter- 
native qui l'a emporté. Et nul ne peut contester 
que la situation des Etats-Unis dans le monde ne 
soit aujourd'hui plus forte qu'il y a dix ans. Ils 
ont traversé une crise de croissance. Pendant 
cette crise, le président a été leur conscience et 
comme la voix vivante du devoir américain. Sa 
dernière initiative, l'envoi de la flotte dans le 
Pacifique, procède du même esprit. Rarement 
acte politique fut plus opportunément décidé, 
plus énergiquement réalisé. 

M. Roosevelt a mis en pratique ses idées, 
celles-là mêmes qu'il avait maintes fois expri- 
mées avant d'arriver au pouvoir. Son grand 

1. Discours prononcé à Chicago le 10 avril 1899. 



LA POLITIQUE 119 

mérite, abstraction faite de telles erreurs isolées 
qui sont le propre de la nature humaine, c'est 
d'avoir conçu un programme national plus qu'un 
programme de parti. Si l'on cherche à dégager 
le trait caractéristique du dernier quart de siècle, 
on le trouve dans l'intensité chaque jour plus 
grande de la concurrence internationale. C'est ce 
(jue M. Roosevelt a clairement discerné. Et c'est 
pourquoi toute sa politique a tendu à doter la for- 
midable raison sociale que constituent les Etats- 
Unis d'une puissance de premier ordre. Tel est au- 
jourd'lmi le devoir essentiel des chefs d'État. Nul 
plus que lui ne l'a remph avec crânerie et succès. 
Dans l'ordre intérieur, c'est par les mots, si 
abusivement employés parfois, de « justice so- 
ciale )) que se définit son action. M. Roosevelt par 
une originalité curieuse a mis au service d'une 
doctrine de iuste milieu un tempérament de 
lutteur et c^^ntraste explique les malentendus 
dont il a été victime. Il répugne à l'embrigade- 
ment. Il entend rester maître de son opinion, 
même en face de ses amis. Il ne veut pas qu'on 
le mène et n'accepte pas les consignes. Le dé- 
sordre lui fait horreur ainsi que l'utopie : (( Le 
socialisme, qui est en fureur contre l'ordre exis- 
tant, n'est pas capable d'améliorer pratiquement, 
si peu que se soit, les conditions de notre vie 
sociale, pour rendre plus aisé le sort des mal- 



120 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

heureux K » Il ne veut pas du gouvernement 
d'une classe. Car quelle que soit la classe gou- 
vernante « la tyrannie et l'anarchie doivent fata- 
lement alterner^. » L'anarchie est simplement la 
servante et l'avant-courrière de la tyrannie et du 
despotisme. Aussi hien a le plus mauvais capita- 
liste ne fera jamais à l'ouvrier autant de mal que 
le démagogue ^ » M. Roosevelt est donc en droit 
de se tenir pour un conservateur. Mais il n'ad- 
met pas que tout doive être conservé et il reven- 
dique la liberté d'être aussi un réformateur. 

C'est comme réformateur, et réformateur 
moral, qu'il a débuté à la législature d'Albany, 
il y a vingt-sept ans. C'est par une campagne de 
réforme morale qu'il a voulu clore son second 
terme présidentiel. Il y a de mauvais riches, et 
il ne faut pas, sous prétexte de conserver la so- 
ciété, couvrir les abus de la richesse, car c'est 
préparer des représailles désordonnées. Pour 
cela, les pouvoirs publics, gardiens de l'intérêt 
collectif, doivent être vigilants et forts. L'évolu- 
tion économique rend indispensable cette sur- 
veillance. « Les vastes fortunes individuelles et 
corporatives, les vastes combinaisons de capitaux 
qui ont marqué le développement de notre sys- 

1. L'Idéal américain y l?>dl. 

2. Discours prononcé le 2 septembre 1902. 

3. L'Idéal américain, 1897. 



LA POLITIQUE 121 

lème industriel, créent de nouvelles conditions 
et nécessitent un changement dans la vieille atti- 
tude de l'État et de la nation envers la pro- 
priété*... Bon nombre de choses peuvent et 
doivent être faites par la loi. Par exemple l'Etat 
et, si c'est nécessaire, la nation devraient, par la 
loi, assumer un ample pouvoir de surveiller et 
de réglementer les actes de toute corporation... 
et en général de ces immenses entreprises d'af- 
faires qui n'existent que grâce à la sûreté et à la 
protection garanties par notre système de gou- 
vernement... Pourtant, il est également vrai 
que, si cette puissance doit exister, il en faudrait 
user avec parcimonie et modération -. » 

Dans ces paroles prononcées le 20 mai 1901 ne 
trouve-t-on pas résumée toute la politique éco- 
nomique du président? Ici encore ce qui ressort, 
c'est l'unité et la continuité de la pensée. On a 
comparé souvent M. Roosevelt à l'empereur 
Guillaume II. Jamais rapprochement n'a été 
plus arbitraire. L'empereur d'Allemagne est un 
esprit vif et brillant, mais singulièrement mo- 
bile. M. Roosevelt ne vise pas à l'éclat et, depuis 
trente ans bientôt, répète la même chose. 
Guillaume II est un homme d'impressions. 
M. Roosevelt est un homme d'obstination. L'em- 

1. Discours pronoucé à Buffalo le 20 mai 1901. 

2. Discours prononcé à Saint-Paul le 2 septembre 1902. 



122 NOTES SUR LES ÉTAÏS-UMS 

pereur change fréquemment d'idées et de sen- 
timents : son charme est dans sa souplesse. 
M. Roosevelt est rivé à ses principes : sa vertu 
maîtresse est son entêtement. Lisez ses articles 
d'autrefois, vous y trouverez toutes les doctrines 
que soutiennent ses récents messages. Jamais 
carrière ne fut plus cohérente que la sienne. Il 
a été, comme président, ce qu'il a été comme 
homme. Et ses propos privés sont identique- 
ment semblables à ses propos politiques. 



J'ai eu, durant mon séjour à Washington, 
l'honneur d'être reçu plusieurs fois par M. Roose- 
velt et de m'entretenir avec lui. Ma première vi- 
site à White-House eut lieu le lendemain de mon 
arrivée. Notre ambassadeur, M. Jusserand, n'est 
pas seulement pour le président le représentant 
d'une puissance amie : il est un ami, dont la re- 
commandation est pour un nouveau venu la pro- 
messe d'un cordial accueil. M. Roosevelt nous 
reçut, l'ambassadeur et moi, dans l'un de ces 
bureaux qui forment l'aile droite de sa maison 
et qu'on appelle Executive office : réception 
immédiate et simple, le président venant, la main 
tendue, au-devant des visiteurs jusque dans le 



LA POLITIQUE 123 

vestibule et engageant, en riant, un entretien 
sans apprêt. 

Ce qui me frappa d'abord, c'est l'impression d'al- 
lègre vigueur, de jeunesse que donne M. Roose- 
velt. Il est plus jeune que ses portraits, et plus 
jeune que son âge. Il n'a pas loin de cinquante 
ans. Il n'en paraît pas plus de quarante. La figure 
est solide et franche, le cou vigoureux et dégagé 
dansl'échancrure du col bas. Les yeux sont d'une 
mobilité perpétuelle, derrière les lunettes ou le 
binocle. Les traits sont singulièrement animés et 
expressifs : nulle affectation, pas l'ombre de 
« pose » ni de recherche. Le président parle 
français, en s'excusant — à tort — de le mal 
parler : 

— Je le parle, dit-il, comme une langue tou- 
ranienne. 

Touranien ou non, son français dit tout ce 
qu'il veut dire et le dit avec force et couleur. 
M. Roosevelt me questionne sur mon séjour, 
m'entretient d'amis communs : M. James Ford 
Rhodes, l'éminent historien, et M. Barrett Wen- 
dell, qui, de tous les Américains, a le mieux 
compris et jugé notre pays. Puis — par quel dé- 
tour? — c'est sur Taine que vient le propos. 
M. Roosevelt ne semble l'aimer qu'à demi, cri- 
tique ses partis pris, parle de la Révolution. Il 
m'invite à déjeuner pour le lendemain, en me 



124 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

prévenant, avec un sourire, que je rencontrerai 
à sa table un archevêque et deux évoques : car, 
ajoute-l-il, ici, aux Etals-Unis, il n'y a pas de 
question religieuse. 

— Je suis calviniste. Mais je déteste autant 
une tyrannie antireligieuse qu'une tyrannie ecclé- 
siastique. 

Cette idée de l'Eglise libre dans l'Etat libre est 
une de celles auxquelles il est le plus attaché : 
je l'ai constaté à diverses reprises. 

Le lendemain, à une heure et demie, je suis à 
la Maison-Blanche. Parmi les invités, Mgr Ire- 
land, archevêque de Saint-Paul, l'un des plus 
chaleureux amis que la France compte en Amé- 
rique, Mgr O'Gorman, évêque de Sioux-Falls, 
et l'évêque protestant de Boston sont déjà arri- 
vés. Puis, c'est le président de l'université de 
(Californie, l'ambassadeur de France et madame 
Jusserand. Un officier de marine en tenue, aide 
de camp du président, reçoit les convives et les 
présente les uns aux autres. Quand tout le monde 
est réuni, monsieur et madame Roosevelt entrent 
dans le salon et ont pour chacun une parole de 
bienvenue. On passe dans la salle à manger. 
Nous sommes seize. Le président parle d'abord 
à ses deux voisines. Puis, à travers la table, il 
s'adresse à moi et reprend la conversation de la 
veille. 



LA POLITIQUE 125 

Il me fait remarquer la présence de deux 
évèques catholiques et de l'évêque protestant : 

— C'est, dit-il, que l'on est aux États-Unis li- 
béral, mais non anticlérical. Dans mon minis- 
tère, il y a un catholique, un israélite; les autres 
sont protestants. Tout le monde s'accorde le 
mieux du monde. 

Cette afhrmationdehbérahsme, que je retrou- 
verai souvent dans tous les milieux aux Etats- 
Unis, est la seule allusion, indirecte d'ailleurs, 
aux choses du dehors. La pensée du président, 
suivant une voie familière, revient à ce qui est 
depuis plusieurs mois la grande affaire de sa 
vie, et il me dit : 

— Vous savez la croisade que je mène et les 
attaques qu'elle me vaut? Si je lutte contre la 
ploutocratie, c'est que je suis l'ennemi du socia- 
lisme, de l'anarchisme. La ploutocratie est pour 
un peuple le pire des régimes. Il n'en est qu'un 
d'aussi détestable, c'est la démagogie. Règne de 
l'argent, règne de la foule, cela se vaut. Et la 
ploutocratie est le meilleur allié du socialisme 
et de l'anarchisme. Je suis, à ma façon, un con- 
servateur. Et c'est pour cela que je combats les 
abus ploutocratiques. 

M. Roosevelt ne mange plus. Il parle. Il parle 
avec une mimique expressive. Il parle avec sa 
tète, avec ses bras, avec son buste, en y mettant 



126 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

toute son action. Je note surtout un geste de la 
main, coupant, guillotinant au ras du col l'ob- 
jection possible de l'adversaire, — ou encore cet 
autre, les deux mains parallèles canalisant l'ar- 
gument vers l'interlocuteur : 

— Je sais, reprend-il, que des gens de Wall 
Street me dénoncent comme un Judas Iscariote. 
Mais c'est précisément parce que je parle aux 
Américains le langage de la vérité que je pense 
être un bon patriote. Et puis d'ailleurs — et ici 
le rire du président éclate joyeusement et la tête 
s'incline sur l'épaule droite comme pour épauler 
et viser — je ne suis pas un sentimental. On 
peut m'attaquer. Je me défendrai en faisant appel 
à l'esprit de justice du pays. Je rendrai les coups. 

La joie de la lutte respire dans ces propos. 
Mais M. Roosevelt, dont la vigueur est loin de 
ressembler à de l'exaltation, ne s'y abandonne 
pas et revient à ce qui est — toutes ses paroles 
le prouvent — l'idée directrice de sa politique 
intérieure : à savoir qu'en combattant les abus 
de la ploutocratie, il fait œuvre de conservation 
sociale. 

— Qu'est-ce que je dis aux ouvriers? Je leur 
dis que je leur suis favorable, que je fais et que 
je ferai pour eux ce qui dépend de moi. Mais 
pour que des progrès, pour que des réformes 
soient possibles, il y a une condition essentielle : 



LA POLITIOUH 127 

l'ordre. Il faut Tordre. Et un chef d'État a pour 
premier devoir de le garantir. Si on trouble 
l'ordre, on ne peut plus songer aux réformes. 
Si, dans une grève, il y a des menaces de dé- 
sordre, j'envoie des troupes, plus même qu'il n'en 
faut, pour qu'on sache que les soldats seront en 
force. C'est, dans l'intérêt des ouvriers, la meil- 
leure méthode. Car c'est cela qui empêche le dé- 
sordre. Ordre et réformes, pas de réformes sans 
ordre. 

Le président continue : 

— Quant aux ploutocrates, aux gens qui vou- 
(h-aient faire de nous une Tyr ou une Carthage, 
ce sont les fourriers de l'anarchie. Si on les 
laissait faire, ils mèneraient le pays à l'anarchie. 
C'est pour cela que je les combats. 

Dans la conversation plus générale qui s'en- 
gage alors, le président trouve encore l'occasion 
de préciser sa pensée. Pour lui, il y a deux dan- 
gers, Ploutos et Demos. Son idéal, c'est une 
sorte de conjonction des centres, de deux très 
vastes centres, centres de braves gens, dit-il 
avec insistance. Et il ajoute, le déjeuner hni, qu'il 
ne fait pas œuvre de politique seulement, mais 
de morale politique. 

Voici ses derniers mots : 
— La malhonnêteté de quelques riches pré- 
pare les violences des pauvres. Il ne faut pas 



128 NOTES SLR LES ÉTATS-UNIS 

(lire que je suis l'ennemi du peuple. Je suis l'en- 
nemi de la ploutocratie et de l'anarchie. 

Quelques jours après, je me retrouvais à 
White-House, dans le cabinet du président. Il 
me parlait de ce que j'avais vu à Washington ; 
du sénateur Lodge, son ami, dont il louait à 
juste titre la forte volonté et la haute culture ; 
des caractères différents de la démocratie fran- 
çaise et de la démocratie américaine. Comme je 
lui disais qu'à mon avis la France souffrait d'un 
affaiblissement excessif du pouvoir exécutif au 
proht du pouvoir législatif, il reprit : 

— C'est vrai. C'est un risque fréquent pour 
une démocratie. Mais ce n'est pas le seul. Ainsi, 
aux Etats-Unis, ce qui nous a le plus manqué, 
c'est de comprendre que nous avons des intérêts 
dans le monde entier. Je voudrais que tous les 
Américains eussent le sentiment que la politique 
américaine est une politique mondiale ; que nous 
sommes, que nous serons mêlés à toutes les 
grandes questions. 

Je fais alors remarquer au président qu'un de 
ses compatriotes, l'un des professeurs de Har- 
vard, Fa expliqué l'an passé à Paris, à la Sor- 
bonne, très brillamment. 

— Oui, oui, dit-il, je sais que ce fut le 
►sujet du cours de Coolidge, un homme de va- 
leur. Mais il faut que le peuple américain tout 



LA POLITIQUE 



129 



entier s'habitue à cette idée, qu'il gagne le sens 
et l'intelligence de ces intérêts mondiaux. Et, 
tenez, pour la flotte... 

Le président se lève alors et va vers un globe 
terrestre, près de la fenêtre ensoleillée, qui donne 
sur le jardin. Du doigt, il fait tourner le globe 
jusqu'à ce que l'Amérique soit en face de nous. 
Il suit, par delà le cap Ilorn, le parcours de 
l'escadre Evans ; il me dit : 

— Elle était là la semaine passée. Maintenant 
elle est ici. 

Il ajoute : 

— J'ai fait partir la flotte. En avril, elle sera à 
San-Francisco. Après, elle ira aux Ilawaï, puis 
sans doute en Australie et aussi, par Suez, en 
Europe. Pourquoi ai-je fait cela? Pour deux 
raisons. La première, c'est que je veux faire com- 
prendre aux Américains, comme par une illus- 
tration, que leur flotte, que leur marine est une 
chose grande et importante ; qu'ils doivent Tai- 
mer et s'y intéresser. Sans doute, on explique 
cela dans les livres, dans les discours, mais ce 
n'est pas la même chose. L'image, la leçon de 
choses sont plus frappantes, plus saisissantes ; 
c'est cette image navale que je veux faire entrer 
dans les cerveaux américains : voilà ma première 
raison. 

Le président s'arrête un instant. Puis il dit : 



130 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

— La seconde raison, c'est que je veux mon- 
trer aux autres puissances la force des États- 
Unis. 

Je réponds au président (|ue cette double dé- 
monstration paraît déjà avoir produit de Teffet 
et que, notamment, on a été frappé de ce fait 
qu'au lieu d'envoyer seulement deux ou trois 
bateaux, il a fait partir la flotte tout entière. 
M. Roosevelt ne me laisse pas finir, et par une 
mimique qui lui est habituelle, il tape son poing 
droit fermé dans sa main gauche ouverte en 
disant : 

— Envoyer une partie de la flotte ? Ah ! par 
exemple, jamais, jamais je n'aurais fait cela ! 
Toute dans l'Atlantique ou toute dans le Paci- 
fique, mais coupée en deux, jamais ! C'est là une 
méthode que l'expérience a trop souvent con- 
damnée. Sans doute, dans l'avenir, nous aurons 
deux flottes ; mais jusque-là, pas de « petits pa- 
quets -», comme on dit en France. 

Il reprend : 

— En américain, nous disons ; Speak softly 
and carry a big stick. (Parler doucement et por- 
ter un gros gourdin.) C'est la bonne méthode en 
cas de troubles intérieurs. C'est la bonne aussi 
en politique étrangère. Prévenir au lieu de ré- 
primer. 

Le président change alors de sujet et me dit 



LA POLITIQUE 131 

— Il me reste à vous faire tous mes meilleurs 
souhaits d'avenir pour la France. C'est un pro- 
fond sentiment d'amitié que nous avons pour 
elle, et un sentiment durable, que partagent 
les nouveaux citoyens des Etats-Unis comme les 
anciens. Car il ne faut pas croire que l'immi- 
gration change les sentiments du pays. En une 
ou deux générations, les immigrants sont assi- 
milés, et ils pensent comme nous. Nous les as- 
similons complètement. Nous avons un très bon 
estomac. 






Si M. Roosevelt avait voulu être, pour quatre 
ans encore, président de la République, il est 
certain que cela n'eût tenu qu'à lui. Respectueux, 
jusqu'au scrupule, de l'usage, aussi fort qu'une 
loi, qui borne à deux mandats l'exercice de la 
fonction présidentielle, il a nettement déclaré 
qu'il ne serait pas candidat, bien que, n'ayant 
été élu qu'une seule fois, il eût été en droit de 
soutenir que la règle traditionnelle ne s'appli- 
quait pas à lui. 

Cette question du « troisième terme » a pas- 
sionné l'opinion américaine. Au début de la 
campagne présidentielle, on inclinait à penser 
que, en dépit du refus formel de M. Roosevelt, 



132 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

la convention de Chicago le proclamerait d'en- 
thousiasme. Combien de fois, au Capitole, ai-je 
entendu des sénateurs et des députés de l'Ouest 
me dire en secouant la tête : 

— Eh oui ! Taft serait un excellent président, 
mais il ne parle pas à l'imagination populaire, 
tandis que Roosevelt!... Enhn nous verrons 
bien. Mais si un seul délégué se lève et prononce 
son nom, alors, je vous garantis que les autres 
candidatures s'effondreront comme châteaux de 
cartes. 

Dans l'entourage du président, ces propos 
causaient plus de trouble que de plaisir. On con- 
sidère en général, je parle des amis vrais de 
M. Roosevelt, qu'il aura proht à s'effacer pen- 
dant quatre ans. Il est assez jeune pour pouvoir 
ensuite rentrer à la Maison-Blanche. Et après cet 
entracte, les services rendus l'emportant sur les 
griefs passagers, son autorité sera plus grande 
encore qu'aujourd'hui. Cette popularité, et c'est 
de quoi peut-être on ne se rend pas compte en 
Europe, est formidable. Un démocrate de Bos- 
ton me disait : 

— La situation de monsieur Roosevelt est une 
situation plébiscitaire. 

Il est aisé de s'en assurer, quand on se trouve 
en présence des gens modestes, petits commer- 
çants, ouvriers qui font l'opinion américaine. Il 



LA POLITIQUE 133 

n'est pas d'humble boutique de fruitier ou d'épi- 
cier où le portrait du président ne soit épingle 
sur le mur au-dessus du comptoir. Teddy est 
l'Américain représentatif, en qui the man in the 
Street se plaît à mirer ses aspirations impré- 
cises. On aime tout en lui, même ses travers. 
Ses goûts sportifs, ses chasses, ses excursions 
au Parc, ses escalades, ses traversées du Poto- 
mac à la nage en compagnie d'un ambassadeur, 
tout cela amuse un public respectueux de la force 
musculaire. De plus, M. lloosevelt est un brave 
homme et un honnête homme. Sa vie est un 
modèle d'honneur. Et par là encore il répond à 
l'instinct moral des foules, réalité « impondé- 
rable » avec laquelle il faut compter. On sent en 
lui un chef d'Etat probe, volontaire et coura- 
geux. Ces vertus sont plus agréables au peuple 
que les habiletés des politiciens de carrière. 
M. Roosevelt amuse les Etats-Unis et en même 
temps les Etats-Unis le respectent. Ce sont là les 
plus sûres conditions d'une popularité durable. 

Dans les classes riches, il a de nombreux 
adversaires. Les uns ont contre lui les griefs 
du voleur contre le gendarme. C'est à ceux-là 
qu'il pensait lorsqu'il disait : 

— C'est bien curieux ! Toutes les fois que je 
dis : (( Tu ne voleras point », je déchaîne une 
panique à Wall street. 

8 



134 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Les autres, parfaitement honorables, lui en 
veulent de son succès populaire, de son inter- 
vention constante et personnelle dans les af- 
faires du pays, de son ton tranchant et autori- 
taire. Ce sont les esprits d'opposition qui, avec 
un président elï'acé, vanteraient les mérites d'un 
pouvoir fort. D'autres enfm estiment qu'à cer- 
tains égards sa politique est imprudente, qu'il 
ne ménage pas assez les intérêts, que sa diplo- 
matie s'écarte des principes traditionnels, qu'il 
est « nouveau jeu » avec excès. Par contre, le 
président compte dans les milieux intellectuels 
de chauds partisans. 

— Il a rendu à son pays, me disait Téminenl 
philosophe William James, le plus grand service 
qu'un homme d'Etat puisse lui rendre, un ser- 
vice moral. Il a rappelé qu'il n'y a pas de poli- 
tique possible sans honnêteté. Qu'importent à 
côté de cela des erreurs de détail ? 

Si convaincu qu'il soit d'avoir raison, M. Iloo- 
sevelt admettrait du reste qu'il a pu se trompei* 
quelquefois. Je crois cependant que, plus oji 
étudie les problèmes actuels qui se posent aux 
Etats-Unis, plus on est conduit à penser que, 
sur le fond, il a vu juste. Il se peut qu'il ait vu 
juste un peu trop tôt, à une époque où il ne 
pouvait être ni compris, ni suivi. Soit dans 
l'ordre international, soit dans l'ordre écono- 



LA POLITIQUE 135 

mique, l'histoire lui donnera raison, à défaut de 
la politique. Les Etats-Unis sont en pleine trans- 
formation : il a été le président de cette période 
incertaine et trouble. Et comme il n'est point 
dans son caractère de se contenter de demi- 
mesures, un contraste s'est établi entre la dé- 
cision de son attitude et l'indécision de la situa- 
lion. 

Il est en tout cas, avec ses défauts, qui sont 
véniels, et ses qualités, qui sont éminentes, un 
chef d'Etat de premier ordre. Il a la conscience 
morale, sans laquelle l'action devient stérile. Il 
a l'énergie combative, sans laquelle la })ensée 
vacille. Il sait ce qu'il veut et il fait ce qu'il dit. 
Il est profondément sain et ne craint pas l'iro- 
nie. Il a le respect et le courage de ses opinions. 
Il est, comme tout Américain, attaché de cœur à 
l'égalité. Mais son esprit conçoit que l'autorité 
est nécessaire. En dépit des attaques qu'il a pro- 
voquées, il possède la confiance de la nation. 
C'est, pour une démocratie, un meneur d'une 
trempe excellente. 



CHAPITRE II 



UNE CAMPAGNE PRESIDENTIELLE 



L'inlensité du régime électif. — Ses causes. — Le méca- 
nisme de la campagne. — Les Nominating conventions. 

— Leur reci'utement. — Leur réunion. — Le stampedc. 

— La campagne. — Le vote de novembre. — Les diffé- 
rentes sortes de candidats. — « Favoris », « chevaux 
noirs » et « fils favoris ». — Une visite à M. Taft, mi- 
nistre de la Guerre. — Le gouverneur Hughes. — Le 
président Cannon. — Les partis et la campagne. —Ana- 
logie des programmes. — Républicains et démocrates. 

— M. William J. Bryan. — Conversation avec M. W. 
Bourke Gockran, député démocrate de New- York. 



C'est une bonne fortune que de visiter les 
États-Unis une année de campagne présiden- 
tielle. Dans ce pays où !e système électif est plus 
développé que partout ailleurs, on non seule- 
ment les asseml)lées fédérales et locales, mais 
un grand nombre de fonctionnaires sont élus 



LA POLITIQUE 137 

par le peuple, la préparation du scrutin qui dé- 
signe le chef de l'Etat met en jeu toutes les 
forces politiques. Et l'on n'a guère l'idée, dans 
nos pays d'Europe, de l'intensité de cette lutte. 
Les Américains, et il faut les en louer, ont le sens 
très vif de leurs droits civiques. Ils savent aussi, 
et ce second motif, pour être moins élevé que 
le premier, n'est pas moins important, qu'une 
campagne présidentielle bien menée assure au 
parti vainqueur de notables bénélices. Le sys- 
tème «des dépouilles », c'est-à-dire l'attribution, 
non plus de toutes les places comme jadis, mais 
encore d'un grand nombre de places, aux parti- 
sans des vainqueurs, déchaîne les convoitises 
individuelles. Enfin l'organisation locale des par- 
tis est si forte et si ingénieuse, elle joue dans 
l'existence du pays un rôle si décisif et si con- 
tinu, elle l'enserre si fortement dans le réseau 
de ses rings^ de ses bosses, de ses « assemblées 
primaires » et de ses « conventions » que la 
lutte pour la présidence apparaît comme l'épreuve 
capitale du sport politique. Elle est, en son 
genre, pareille à ces retentissantes parties de 
football 011 deux universités, comme Harvard 
et Yale, viennent, chaque année, mesurer leur 
vigueur et leur entraînement. Conscience ci- 
vique, ambitions personnelles, passion sportive, 
il y a de tout cela dans le prodigieux mouve- 



i38 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

ment d'opinion qui prépare et qui caractérise la 
campagne présidentielle. 

Le mécanisme de cette campagne^ ne diffère 
])as de celui de toute autre élection. Aux Etats- 
Unis, en raison môme de l'organisation des 
partis, chaque élection se divise en deux phases. 
Il y a d'ahord la désignation des candidats par 
leurs partis respectifs. Il y a ensuite la lutte des 
candidats des différents partis. Pour la présidence, 
ces deux actes sont distincts. Le premier se dé- 
noue en juin, aux conventions de désignation 
{NomiîiatiiKj conveniions). Le second se dénoue 
en novembre parla nomination des (( électeurs», 
qui auront à opter entre les candidats désignés 
quatre mois plus toi. Dans la première i)ériode, 
la lutte est surtout à l'intérieur de chaque parti. 
Dans la seconde, elle est entre les partis. Dans 
l'une et dans l'autre, on procède, sur un champ 
plus vaste qui embrasse l'Union tout entière, 
suivant la même méthode que pour les élec- 
tions qui ont lieu dans chaque Etat. Les cadres 
restent les mêmes. Le fonctionnement est iden- 
tique. Ce sont les délégations des partis de 
chaque Etat qui, aux conventions nationales, 
procèdent au choix des candidats présidentiels, 
de même que, à l'intérieur de chacun de ces 

1. Cf. l'admirable ouvrage de M. James Bryce, American 
Commoiiiveallh. 



LA POLITIQUE 139 

États, ces partis procèdent au choix des candi- 
dats pour la législature locale, les fonctions de 
gouverneur, de lieutenant-gouverneur, ou même 
de juge. Les candidats à la présidence sont donc 
issus d'une désignation pareille à celle qui s'ap- 
plique aux autres candidats. Seulement, en raison 
de la nature de la fonction, les organisations 
d'État se fédèrent pour les choisir et c'est la re- 
présentation totale des partis qui proclame leur 
candidature. 

Chaque État est autorisé à envoyer à la Nomi- 
nating convention deux fois plus de délégués 
qu'il n'a d'électeurs présidentiels : comme le 
nomhre des électeurs présidentiels est égal à 
celui de ses représentants au congrès, il y a, 
dans les conventions de désignation, deux fois 
plus de délégués qu'il n'y a, pour TenseiTihle de 
rUnion, de sénateurs et de députés. Ces délégués 
sont choisis par les (( conventions » de district 
et d'État, qui sont elles-mêmes composées de re- 
présentants des « assemhlées primaires » , cel- 
lules élémentaires des partis. La Noniinatiny 
convention est, par conséquent, l'émanation 
iidèle des organisations locales. Tantôt les con- 
ventions de district et d'État donnent à leurs 
délégués un mandat impératif. Tantôt ce mandat 
est implicite, le délégué n'étant désigné que 
parce qu'on sait d'avance pour qui il votera. 



140 XOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Tantôt enfin le délégué peut user de sa liberté, 
mais ce dernier cas est de plus en plus rare. 
Notez d'ailleurs qu'à la Nominaiing convention 
le scrutin comporte toujours plusieurs tours. 
Gomme dans un conclave, les candidatures 
naissent et disparaissent. C'est par des combi- 
naisons de séance, par des ralliements imprévus, 
que se forme ]a majorité. Les délégations d'État 
possèdent donc une certaine indépendance de 
manœuvre. C'est à cette liberté même que le 
travail de la convention doit son intérêt i^as- 
sionnant. 

Quelquefois, dès avant la réunion de la Nomi- 
nating convention^ on peut prévoir sa décision. 
Comme on sait d'avance le nombre de suffrages 
qui assurera à un candidat la majorité, il suffit 
de connaître l'opinion des délégations pour en 
déduire l'issue du vote. Souvent en revanche, 
par suite de la multiplicité des candidatures, il 
est impossible de préjuger le résultat. La Nomi- 
nating convention du parti républicain se tient 
ordinairement à Chicago : c'est là que se réunit, 
le 16 juin, celle de 1908, la convention du parti 
républicain, celle du parti démocrate se tenant à 
Denver quelques jours plus tard. Aucun événe- 
ment ne sollicite aussi fortement la curiosité amé- 
ricaine. Pendant les quelques jours que dure une 
convention, elle est le point de mire de tous les 



LA POLITIQIE 141 

regards, le centre de la vie politique. Les délé- 
gués, auxquels s'ajoutent les délégués suppléants, 
sont plus de 800. Joignez à cela un grand nombre 
de sénateurs et de députés, qui viennent suivre 
de près la grande épreuve, les chefs des orga- 
nisations locales, qui souvent, mais non pas tou- 
jours, font partie des délégations, les reporters 
à l'alTiiL des indices qui annoncent les change- 
ments d'opinion d'où sortira la majorité; le public 
enfin, qui se monte à plus de dix mille per- 
sonnes et qui, par sa présence, par ses cris, par 
ses applaudissements, se mêle à la vie de l'assem- 
blée. Les hôtels sont pris d'assaut. Les rues 
sont noires de foule. On ne se couche pas. On 
ne dort pas. On attend. On raisonne. On dis- 
cute. On parie. C'est la démocratie déchaînée, 
fidèle, dans un apparent désordre, à des règles 
très précises, — aux règles du jeu, suivant la spi- 
rituelle formule de M. James Bryce, — discutant 
de ses intérêts dans un vacarme assourdissant 
qui affole un étranger, maîtresse cependant d'elle- 
même, sachant, au milieu de ce tumulte, ce 
qu'elle veut et où elle va, ruche sonore où voi- 
sinent le bourdon stérile et l'abeille laborieuse. 
La convention est réunie. L'élection de son 
président est souvent une indication. Elle vérifie 
avec minutie les pouvoirs des délégués. Elle 
adopte la « plateforme » du parti, son pro- 



ii2 NOTES SUR LES ÉTATS-UMS 

gramme, rédigé non seulement en vue de la 
convention, mais en vue de la campagne qui la 
suivra, de façon à mettre d'accord les diverses 
tendances qui existent au sein de chaque parti et 
à attirer aussi, s'il est possible, une fraction des 
voix du parti adverse en profitant de ses divi- 
sions. Les délégations d'Etats, appelées par ordre 
alphabétique, « présentent » ensuite les candi- 
datures : chacune est appuyée par des discours, 
saluée d'applaudissements ou de sifflets. Enfin 
Ton vote. C'est le président de chaque déléga- 
tion qui répond à Fappel du nom de son État. Et 
ici une première complication. Il y a des États 
où les délégués, après avoir voté entre eux, sont 
censés donner ensuite l'ensemble de leurs voix 
au candidat qui a obtenu la majorité. Il y en a 
d'autres, où les votes sont comptés individuelle- 
ment. Le président de la délégation dit donc, si 
sa délégation compte par hypothèse 18 voix : 
18 voix pour X..., ou, au contraire, 12 voix pour 
X..., 6 pour Y... Si, après le premier tour ainsi 
conduit, un candidat ala majorité, — majorité abso- 
lue dans la convention républicaine, majorité des 
deux tiers dans la convention démocrate, — il 
est désigné (nominaied) . Si la majorité n'est pas 
acquise, on vote et on revote, dans une fièvre 
croissante, tant qu'elle n'est pas obtenue. 

Il est arrivé qu'il y eût cinquante tours de 



LA POLITIQUE 143 

scrutin. Dans ces cas-là, l'agitation montant 
comme une vague se résout parfois en un vote 
(le surprise. C'est le stampede. Cette solution est 
fréquente, lorsque, après plusieurs tours, deux 
candidats restent en présence avec des chances 
à peu près égales. Au printemps de 1908, quand 
vous parliez aux Américains des différentes can- 
didatures à la convention républicaine de Chi- 
cago : 

— Sans doute, disait-on, monsieur Roosevell 
n'est pas candidat, mais si monsieur Taft, après 
cinq ou six tours, n'est pas élu, alors il est bien 
possible qu'il y ait une acclamation sur le nom 
du président et qu'en un mouvement d'enthou- 
siasme, l'union se fasse en sa faveur. Jamais 
stampede n'a été plus vraisemblable. Après tout 
nous verrons bien. 

Autant on dépense d'ardeur dans la bataille, 
autant, le vainqueur proclamé, l'apaisement s'éta- 
blit dans une atmosphère de bonne humeur. Le^? 
Américains ont des défauts : l'aigreur et la rancune 
ne sont pas du nombre. Ils apportent à la lutte 
une résignation spontanée. Il faut que quelqu'un 
l'emporte et tout le monde ne peut pas l'em- 
porter : voilà la formule dont ils s'inspirent. 
Quand le parti a choisi son candidat, il ne reste 
plus qu'à le soutenir. C'est ce qu'on fera, avec 
quel entrain ! pendant la campagne présiden- 



144 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

tielle qui commence dès le lendemain de la 
Nomiiiatmg convention et se poursuit jusqu'à 
l'élection. Cette campagne est une formidable 
dépense de temps, d'activité et d'argent. Pen- 
dant quatre mois ce ne sont que réunions, dis- 
tributions de brocliures, articles, discours, pro- 
cessions et (( parades ». Profitant de l'occasion 
qui s'offre à eux de céder à leur passion de grou- 
pement, les Américains de tout âge et de tout 
rang forment des clubs qui luttent pour le can- 
didat républicain ou pour le candidat démocrate. 
La (( macliine » de cbaque parti, représentée par 
le « comité national » qu'a clioisi la Nomtnatinr/ 
convention, reçoit, sollicite et utilise les concours 
financiers. C'esl là un point délicat; carsouventles 
donateurs estiment que leurs contributions, qui 
s'élèvent pour les gros financiers à plusieurs cen- 
taines de mille francs, leur donnent une hypo- 
thèque sur la politique du futur président. En 
réalité, celui-ci est hors de cause. Ce n'est pas à 
lui, c'est au parti que vont les subventions. Mal- 
gré cela, sa situation en devient souvent diffi- 
cile. L'exemple de M. Roosevelt, dans sa campagne 
contre les /rw.<f/.9, montre jusqu'où peut aller cette 
difficulté. 

Au mois de novembre, c'est-à-dire quatre 
mois et demi après les conventions des deux 
partis, on procède dans les différents Etats à la 



LA POLITIQUE 145 

nomination des électeurs présidentiels, dont le 
nombre, comme je le rappelais plus haut, est 
égal au nombre des représentants que chaque 
Etat compte au congrès. Quelques semaines plus 
tard, les électeurs des Etats votent par écrit pour 
nommer le président et le vice-président de la 
République. Ces votes, cachetés aussitôt, sont 
ouverts par le président du Sénat, les deux 
Chambres étant présentes. Mais cette opération 
n'a point d'intérêt pratique. Le jour où sont élus 
les électeurs dans chaque Etat, on sait qui sera 
président, car on sait pour qui ils voteront. Il 
n'y a donc dans la campagne que deux phases 
capitales : les Nominating conv^entions en juin, 
la désignation des électeurs en novembre. 
Comme ceux-ci sont désignés par le système du 
gênerai ticket^ c'est-à-dire du scrutin de liste, 
c'est la totalité des voix d'un Etat qui est assurée, 
après le vote, au candidat vainqueur. On peut 
critiquer ce procédé qui donne une prime aux 
Etats douteux, qui favorise la corruption et qui 
écrase les minorités, mais il s'est depuis quatre- 
vingts ans généralisé et il répond trop bien à 
l'esprit et à l'organisation des partis pour qu'il 
ait aucune chance d'être amendé. 

Tels étant le mécanisme et le cadre, quels sont 
les hommes? Les Américains, qui classent vo- 
lontiers gens et choses par catégories, distinguent 

9 



116 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

trois sortes de candidats. Les « favoris », comme 
leur nom l'indique, sont des personnages qui 
ont joué un rôle national et que tout le pays 
connaît : tel était M. Roosevelt dans la cam- 
pagne de 1904; tel il aurait été, s'il se fut pré- 
senté en 1908. Les (( chevaux noirs » sont au 
contraire des inconnus, ou du moins leur répu- 
tation est de second ordre et comme effacée. 
Leur insignifiance, sinon personnelle, au moins 
représentative, est le principe d'un succès qui 
n'est qu'une transaction. Enfin les « lils favoris » 
sont de& célébrités locales, dont la candidature 
est posée par un Etat. Leurs chances sont mé- 
diocres, mais ils font le jeu. Ils dispersent les 
voix. Ils barrent la route, pendant les premiers 
tours de scrutin, aux (( favoris ». Dans la cam- 
pagne de 1908, ils sont relativement nombreux. 
Aussi bien cette campagne est-elle intéressante 
par sa « normalité ». Elle a mis en présence les 
divers types de candidats. Elle est, à ce titre, 
bonne à étudier. 

De tous les « favoris », M. William Howard 
Taft, ministre de la Guerre, apparaissait, dès le 
principe, comme le plus distingué. Le jour oi^i 
je lui rendis visite au ministère, je pus juger en 
raccourci de l'existence que mène un candidat 
pendant les mois qui précèdent la réunion de la 
« convention »... Dans le salon d'attente atte- 



LA POLITIQUE 147 

nanl au cabinet du ministre, une soixantaine de 
jeunes garçons dont le plus vieux n'avait pas 
quinze ans, s'ébattaient joyeusement, faisant des 
glissades sur le parquet ou grimpant sur les 
tables. C'était une école de Springfield, dans le 
Massachusetts, qui, se trouvant à Washington à 
l'occasion de je ne sais quel congrès scolaire, 
avait souhaité voir M. Taft. Celui-ci, le sourire 
aux lèvres, sortit de son bureau. Le professeur 
se plaça près de lui et, un à un, tous les petits 
bonshommes furent présentés au ministre de la 
Guerre. 

— How do y ou do^ mister Smith .^ 

— How do y ou do^ mister Jackson ? 

— How do y ou do^ mister Murray? 
Ce fut ainsi pendant dix minutes. 

Puis, l'école de garçons partit. Et bientôt 
arriva une école de jeunes filles. Je ne doute 
point que M. Taft ne l'ait accueillie plus galam- 
ment encore. Mais, introduit dans son cabinet, 
où bientôt il me rejoignit, je n'assistai pas à cette 
seconde réception. 

Les traits de M. Taft ont été popularisés par 
l'image et la caricature. Le ministre de la Guerre 
est en effet d'une imposante stature, et son poids 
est, dit-on, formidable. Haut et large, il respire 
la force et la santé. On le plaisante h ce sujet. 
On dit de lui qu'il est l'homme le plus poli 



148 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

d'Amérique, allendu qu'en tramway, lorsqu'il 
offre sa place à une dame, ce n'est pas à une, 
mais à deux qu'il permet ainsi tle s'asseoir. On 
raconte aussi cette anecdote. Lorsque M. Taft 
gouvernait les Philippines, les journaux annon- 
cèrent un jour qu'il était souffrant. M. Root, 
alors ministre de la Guerre, lui télégraphia aus- 
sitôt : 

— Gomment vous portez-vous? 
M. Taft répondit : 

— Très bien ! J'ai fait ce matin 15 milles à 
cheval. 

Et M. Root de répliquer par une autre dépèche : 

— Gomment se porte votre cheval ? 

A vrai dire, M. Taft représente assez bien le 
bon géant, tel que les imaginations aiment à se 
le figurer. Avec ses cheveux blonds, coupés d'une 
raie au milieu du front, sa forte moustache pâle, 
ses yeux clairs et francs, son air de sérénité et 
de calme, il inspire confiance et attire la sympa- 
thie. Je ne lui connais d'ailleurs pas d'ennemis. 
Et s'il a des adversaires, c'est aux circonstances, 
non pas à lui-même, qu'il les doit. 

Après les propos de bienvenue, je mis l'entre- 
tien sur la campagne présidentielle et je lui 
demandai ses impressions. 

— Vous m'embarrassez beaucoup, me répon- 
dit en riant M. Taft, C'est là une affaire où je 



LA POLITIQUE 149 

suis très intéressé, trop intéressé pour que ma 
réponse puisse avoir pour vous de la valeur. 
C'est à d'autres, plus impartiaux, qu'il faut vous 
adresser. 

Et comme, malgré mon insistance, M. Taft se 
récusait encore, un de ses amis, qui assistait à la 
conversation et qui a occupé aux Etats-Unis 
de hautes fonctions, intervient et me dit : 

— Ce que le ministre ne peut pas vous dire, 
je peux le dire, moi. Nous avons, du début de 
la campagne, la meilleure impression. 

C'était là une transition naturelle pour parler 
du programme présidentiel de M. Taft. Et, cette 
fois, il ne fit nulle difficulté pour s'expliquer. 

— Votre politique, lui dis-je, sera-t-elle, et sur 
quels points, différente de celle de M. Roose- 
velt, notamment (car c'était la grosse question 
du moment) à l'égard des grandes corporations 
financières ? 

M. Taft répondit : 

— Je suis d'accord sur tout avec le président 
actuel. Si je suis élu, ma politique sera absolu- 
ment la même que la sienne. J'approuve cette 
politique comme homme. Je l'approuverais aussi 
comme président. 

Cette solidarité parfaite entre le président et 
M. Taft fut, d'ailleurs, depuis le début de la cam- 
pagne, une arme à deux tranchants. On lui 



loO NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

reprochait d'être « le candidat » de M. Roose- 
velt. Et sans doute cette intimité lui assurait des 
voix, mais de certains côtés, elle lui en enlevait 
aussi. On reconnaissait en général que le ministre 
de la Guerre était d'un autre tempérament que 
le président ; qu'il éviterait les « intempérances » 
de M. Roosevelt; qu'il serait plus prudent, moins 
impulsif, plus juridique. Mais, alors, les jour- 
naux adverses dénonçaient la manœuvre : 

— Démasquez, s'écriaient-ils, le piège que l'on 
vous tend. Pour l'Ouest, c'est Taft, l'homme de 
Roosevelt. Pour l'Est, c'est « le juge » Taft, 
c'est-à-dire un modéré, plein de prudence et de 
circonspection. Le jeu est facile à saisir. Je suis 
oiseau, voyez mes ailes... 

M. Taft, quoi qu'on pût penser' de son avenir, 
pouvait, en tout cas, invoquer son passé. Le 
ministre de la Guerre est un homme de premier 
ordre, qui a réussi dans tout ce qu'il a entrepris. 
De 1880 à 1900, il a fourni une hrillante car- 
rière judiciaire, où il a fait preuve de science et 
d'équité. En 1900, M. Mac Kinley l'a nommé pré- 
sident de la commission des Philippines. Et le 
remarquahle rapport qu'il a rédigé en cette qua- 
lité a eu le rare mérite d'être non seulement un 
exposé critique, mais un programme d'action. 
L'année suivante, en effet, M. Taft fut nommé 
gouverneur civil des Philippines, et les trois ans 



LA POLITIQUE lol 

de son gouvernement eurent une influence déci- 
sive sur la pacification de l'archipel comme sur 
le déveloi)pement de son esprit. 

— C'est là qu'est mon cœur, me disait-il en 
me parlant des îles. 

Il montra, pendant cette période, de brillantes 
qualités d'administrateur. Et il fut diplomate 
aussi par occasion, lorsqu'il fallut régler avec le 
Vatican la situation des ordres religieux, dont la 
présence dans les îles était une cause de graves 
difficultés. Gomme ministre de la Guerre, M. Taft 
a continué l'œuvre organisatrice de M. Root. 
Cela ne l'a pas empêché d'ailleurs de remplir 
d'autres missions — à Panama, à Cuba, au 
Japon — avec un succès que nul ne discute. Il 
est de tous les hommes d'Etat américains celui 
dont la culture politique et l'expérience des 
affaires sont assurément les plus vastes. Dans 
la « course » présidentielle, il était donc, de tous 
les concurrents, celui qui avait le plus de 
(( classe », le plus digne incontestablement de 
jouer le rôle de « favori ». 

M. Hughes, gouverneur del'État de New-York, 
ne répondait exactement, quand sa candidature a 
été posée, à aucune des trois définitions que j'ai 
rappelées tout à l'heure. Il n'était pas un <( fa- 
vori ». Il était plus et mieux qu'un (( cheval 
noir » ou un « fils favori ». M. Charles Evans 



152 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Hughes est né en 1852. Son père, un pasteur, 
était de souche anglaise, sa mère d'origine hol- 
landaise. Dès sa jeunesse, il se révéla comme un 
esprit solide, épris de sciences exactes, des 
mathématiques d'ahord, puis du droit. Après des 
débuts modestes dans les bureaux d'un avocat 
de New-York, il prit au barreau de cette ville 
une place importante. Il fut aussi professeur de 
droit à l'université Gornell. Il parle bien, avec 
autant de facilité que de correction et ses plaidoi- 
l'ies sont célèbres. Sa réputation lui valut de 
présider aux difficiles enquêtes dirigées, il y a 
quelques années, contre l'administration du gaz 
et les compagnies d'assurances. Son tact, sa 
finesse et sa clairvoyance le mirent alors en 
lumière. Et, avec l'appui énergique de M. Roose- 
velt, il fut, peu de mois après, élu gouverneur 
de l'Etat de New-York contre M. Hearst, le mil- 
liardaire démagogue, le grand meneur de la 
« presse jaune ». 

Sa candidature avait été une candidature 
d'honnêteté politique : son administration a pré- 
senté le même caractère. Sans préparation poli- 
tique, M. Hughes a été égal à sa tache par la 
fermeté de ses principes et la probité de ses 
actes. Il a voulu, suivant sa propre expression, 
être le (( serviteur du peuple » et réagir contre 
les politiciens. Il traite le corps qu'il administre 



LA POLITIQUE 153 

à la façon (riiii médecin, en lui rappelant tou- 
jours les règles de l'hygiène, en lui évitant, 
autant que possible, les « excitations du système 
nerveux ». Ses idées sont, sur la plupart des 
questions, analogues à celles de M. Roosevelt, 
notamment en ce qui touche les chemins de fer 
et les trusts. Sa candidature présidentielle a 
cependant, au début, été soutenue par une 
notable partie des financiers de New-York, 
adversaires du président. Est-ce à dire que ces 
partisans inattendus escomptassent de sa part 
des concessions ? Je n'en crois rien : mais la can- 
didature de M. Hughes était un moyen de mettre 
en échec celle de M. Taft, c'est-à-dire M. Roose- 
velt. M. Hughes a les qualités solides d'un homme 
d'Etat, n lui manque l'expérience des affaires 
étrangères et, à cet égard, il est indiscutable- 
ment inférieur à M. Taft. Gomme candidat, on 
lui a reproché son défaut d'entrain, d'être un 
froid et un triste. C'est, en tout cas, un cons- 
ciencieux et un probe, appelé sans aucun doute 
à jouer un rôle, soit plus tôt soit plus tard, dans 
la politique d'un peuple, qui, malgré la corrup- 
tion de sa (( machine » électorale, ou peut-être 
à cause de cette corruption, a le respect de l'hon- 
nêteté dans ses chefs, qu'ils se nomment Roose- 
velt, Taft ou Hughes. 

Où convient-il de classer dans cette campagne 

9. 



lo4 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

présidentielle M. Joseph Gannon, président de 
la Chambre des députés du congrès? Ce vieillard 
de soixante-douze ans est à coup sûr le (( hls 
favori » de l'Illinois qu'il représente au Capitole 
depuis plus de trente ans. Il dispose en outre 
d'une vaste influence en raison de sa fonction. 
Et cependant il n'est pas, il ne sera jamais un 
« favori » parce que sa supériorité, qui s'afhrme 
dans les manœuvres de couloir, est insaisissable 
pour le grand public. Si je cédais à la tentation 
de faire des rapprochements, je le comparerais 
à M. Sarrien. M. Cannon, très fin, très adroit, 
est un silencieux. Quand j'ai eu l'honneur de le 
rencontrer et que je lui ai demandé son senti- 
ment sur la situation politique, il m'a répondu, 
avec le rire muet de Bas-de-Cuir, qu'il n'avait 
rien à en dire. Il a passé sa vie à s'effacer et à 
réussir en s'efîaçant. Il est riche, et, dans sa 
mise, il se donne l'apparence de la modeslie et 
même de la gêne. Il est profondément conserva- 
teur, mais il a les allures d'un démocrate tout 
proche du peuple. Il serait le président idéal des 
grandes puissances financières, un Mac Kinley 
plus subtil. Il représente la droite ploutocratique 
du parti républicain. La gauche, en revanche, 
ne l'aime point et plus d'un député de cette 
nuance m'a dit : 
— Si, par impossible, monsieur Gannon était 



LA POLITIQUE 1S5 

désigné comme candidat par la convention de 
Chicago, nous voterions pour le candidat démo- 
crate plutôt que de lui donner nos voix. 

Dans la campagne de 1908, les « fils favoris» 
ont été, dès le premier jour, abondamment re- 
présentés. Leur valeur était très inégale. Le plus 
remarquable était, à coup sur, M. Philander 
'Chase Knox, sénateur de Pensylvanie et ancien 
attorney général, avocat distingué, cultivé, ingé- 
nieux, dont l'heure sonnera quelque jour. 
M, Charles Warren Fairbanks, vice-président de 
la République, était, avant son élection à ce poste 
honorifique, sénateur deFIndiana. C'est, lui aussi, 
un avocat de valeur, mais dont la carrière poli- 
tique ne semble pas devoir se développer. M. Jo- 
seph Benson Foraker, sénateur delOliio, est mû 
par la haine vigoureuse qu'il porte à M. Roose- 
velt et soutenu par les voix des nègres qu'il a re- 
cherchées par des procédés démagogiques. M.Ro- 
bert Marion La Follette, sénateur duWisconsin, 
dont il a été naguère gouverneur, représente un 
radicalisme extrême, dont la base électorale est 
des plus limitées. 

La campagne présidentielle de 1908, dans ce 
cadre et avec ces acteurs, donne une très exacte 
idée de ce qu'est aux Etats-Unis la lutte pour la 
magistrature suprême. Dans cette lutte, surtout 
dans la première phase, c'est-à-dire pendant les 



156 NOTES SUR LES ÉTATS-UMS 

mois qui précèdent la Kominating convention, 
les questions de personnes priment les questions 
de principes. Il y a des nuances d'opinion que 
j'ai indiquées. Il y a des candidats de droite ou 
des candidats de gauche. En réalité, tout se ré- 
duit à savoir si l'on est pour ou contre quel- 
qu'un. En 1908, c'est la personnalité de M. Roo- 
sevelt qui, dès le premier jour, a dominé le 
débat. Etre pour ou contre une législation ren- 
forcée des trusts, c'était être pour ou contre lui. 
Aussi bien, môme d'un parti à l'autre, les diffé- 
rences doctrinales sont allées s'atténuant. C'est 
de quoi il est aisé de s'assurer, quand, sortant 
des rangs républicains, on se tourne vers les 
démocrates. 

Voilà longtemps qu'on a remarqué qu'entre 
les deux grands partis politiques les différences de 
programme étaient insignifiantes ; mais jamais 
ce trait n'a été plus frappant qu'aujourd'hui. 
Entre les démocrates et les républicains, il y a 
surtout des différences de tempérament et de 
tendances qu'on s'explique si l'on se reporte aux 
origines de l'histoire américaine. Il était inévi- 
table que, dans cet Etat neuf, formé de répu- 
bliques préexistantes, les uns, — ce sont les dé- 
mocrates, — fussent surtout attachés à la dé- 
fense des droits élémentaires des contractants, 
les autres, — ce sont les républicains, — se 



LA POLITIQUE 



157 



préoccupant surtout de créer au centre un pou- 
voir fort, armé pour le développement des 
intérêts généraux et de Ja politique nationale. 
J'ai vu nombre de républicains et de démo- 
crates. J'ai rapporté de mes entretiens avec eux 
l'impression que ce critérium historique est le 
seul qui garde encore de la valeur. Prenez, au 
contra;ire, les questions actuelles, tarif, législa- 
tion industrielle et commerciale, vente des bois- 
sons alcooliques, politique extérieure, vous ne 
déterminez pas un classement net des partis ; vous 
n'apercevez pas la limite exacte où, du programme 
républicain, on passe au programme démocrate. 
La campagne présidentielle de 1908 aura plus 
qu'aucune autre accusé cette indécision. 

Ce phénomène est d'autant plus naturel que 
M. Roosevelt, président républicain, centralisa- 
teur et autoritaire, a été, par certains côtés de 
son caractère et de sa politique, plus démocrate 
que républicain. Les démocrates sont les pre- 
miers à le constater et à en tirer argument. On 
pourrait résumer les récents discours de leur chef 
M. WilUam J. Bryan par ce mot, que M. Cle- 
menceau adressait naguère à M. Jaurès : 

— Votre programme, je le connais bien : car 
c'est le mien et vous me l'avez pris. 

Qu'il s'agisse de la réglementation d'État des 
chemins de fer, des lois contre les trusts, de l'ar- 



158 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

bitrage entre le capital et le travail ou de l'impôt 
sur le revenu, M. Roosevelt, d'après les démo- 
crates, est un républicain repenti. Si l'on consi- 
dère la « plateforme » adoptée le 6 avril 1908 
par l'assemblée des démocrates du Nebraska, qui 
est l'Etat de M. Bryan, on constate que les seuls 
articles originaux sont ceux qui réclament un 
impôt unique sur le revenu, la reconnaissance de 
l'indépendance des Pbilippines sous la protection 
des Etats-Unis jusqu'à la garantie de leur neu- 
tralité par les puissances, enlin l'exclusion des 
Asiatiques ; que, pour tout le resle, il n'y a pas 
de différence sensible entre républicains et dé- 
mocrates. Au cours de cette assemblée, M. Bryan 
a dit : 

— Nous devons nous efforcer de faire accep- 
ter par les républicains les réformes démocrati- 
ques en insistant d'abord sur celles qui concor- 
dent avec les leurs, en abordant ensuite celles 
que, malgré leurs efforts, ils n'arrivent pas à 
s'approprier. 

Dans un autre discours, le candidat démocrate 
a précisé ses griefs contre les républicains. 

— Les républicains, a-t-il dit, admettent le 
renforcement des lois contre les trusts, mais ils ne 
fournissent pas le moyen de Tobtenir. Ils recon- 
naissent que la réforme du tarif est nécessaire ; 
mais ils tenaient le même langage naguère : et 



LA POLITIQUE 159 

cela n'a pas empêché le vote du tarif exorbitant 
actuellement existant. Pour la législation des 
chemins de fer, pour les relations entre le capital 
et le travail, même imprécision des solutions. 
Pour la crise financière elle-même, qu'ont-ils 
fait? Ils ont laissé s'enfuir les financiers coupa- 
bles et n'ont trouvé qu'un remède : faire sou- 
tenir le marché par le Trésor public. Ils n'ont 
ni mis un frein à la spéculation ni protégé les dé- 
posants. En applaudissant aux messages du pré- 
sident, ils se sont condamnés eux-mêmes : car 
tous les abus dénoncés par M. Roosevelt ont 
leur source dans la législation votée par les ré- 
publicains ou dans l'aljsence, à eux imputable, 
de toute législation. 

M. Bryan tirait de ces considérations la conclu- 
sion optimiste <[ue voici : 

— Les démocrates peuvent envisager l'avenir 
avec confiance. Ils sont unis. Les réi)ublicains 
sont divisés. Gomme Jes républicains se sont servis 
d'une fraction du i)arti démocrate pour nous 
battre en 1896, nous allons, pour les vaincre, 
employer la même méthode. 

On aurait pu répondre à M. Bryan que son ar- 
gument était à deux tranchants et que, peut- 
être, beaucoup de démocrates, satisfaits de la 
politique de M. Roosevelt, voteraient pour son 
candidat, M. Taft. Quoi qu'il en soit, il est indis- 



160 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

culable que, sur les grands problèmes de la 
politique américaine, les démocrates ont peine à 
opposer aux républicains une « plateforme » net- 
tement définie. Causant un jour, au congrès, avec 
l'un des plus éloquents d'entre eux, M. William 
Bourke Cockran, député de New- York, je cher- 
chais à lui faire préciser l'attitude propre de son 
parti. C'est par des nuances seulement qu'il put, 
en me répondant, la caractériser : 

— En ce qui concerne, me dit-il, la politique 
extérieure, j'estime que, sauf sur certains points, 
celle du président est approuvée par le pays. Nos 
réserves sont les suivantes : 

» D'abord, pour la doctrine de Monroe, nous 
n'aimons pas la théorie du big stick. Nous vou- 
lons que l'autorité morale des Etats-Unis dans le 
continent américain résulte du libre consente- 
ment des républiques latines et non d'une coer- 
cition. 

» Pour les Philippines, nous considérons leur 
acquisition comme une très mauvaise affaire. Et 
si un gouvernement démocrate était au pouvoir, 
il penserait sans doute qu'il convient de liquider 
cette opération fâcheuse. 

» Pour Cuba, nous sommes partisans de l'in- 
dépendance de l'île. Mais nous ne méconnaissons 
pas les raisons géographiques, économiques, po- 
litiques et militaires qui, surtout après l'ouver- 



LA POLITIQUE 161 

lure du canal de Panama, militeront fatalement 
en faveur de l'union. 

» Nous sommes résolument hostiles à ce qu'on 
appelle la politique mondiale. Les Etats-Unis 
ont tout intérêt à garder leur force concentrée 
au lieu de la disperser. 

» Quant à l'envoi de la flotte dans le Pacifique, 
respectueux de la responsabilité présidentielle, 
nous estimons que, si le président a décidé cet 
envoi, c'est qu'il l'a cru nécessaire. 

» Notre attitude s'inspirera du même principe 
si le président demande la construction de nou- 
veaux cuirassés. C'est lui qui a charge d'assurer 
kl défense du pays. L'opposition ne lui en refu- 
sera pas les moyens, mais pour la défense seu- 
lement, bien entendu. S'il s'agit d'entreprises 
guerrières, le parti démocratique s'y opposera 
résolument. 

Quelques réserves théoriques sur la doctrine 
du big stick, la politique mondiale et les Philip- 
pines, — réserves que des républicains formu- 
lent d'ailleurs également, — voilà donc à quoi se 
bornent les objections des démocrates dans 
l'ordre international. Pour la politique intérieure, 
c'est encore une différence de degré, plus qu'une 
différence de fond, qui se dégageait des paroles 
de M. Bourke Gockran : 

— J'approuve, déclarait-il, et nous approuvons 



162 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

tous les principes dont s'inspirent les derniers 
messages du président. Quant à moi, j'estime 
seulement qu'ils sont venus trop tard, et que les 
remèdes indiqués ne sont pas assez précis. 

)) La panique n'a pas été causée par la décou- 
verte du mal, mais par sa perpétration. Elle a 
été amenée non par ce que le président a dit ou 
fait, mais par les criminelles pratiques de ses 
détracteurs et de ses critiques, non pas que l'on 
eût des craintes sur notre })uissance en numé- 
raire ou sur l'honnêteté du gouvernement, mais 
par les doutes que l'on avait sur l'honnêteté avec 
laquelle les grandes entreprises étaient gérées. 
Et cette méfiance générale était justifiée par une 
série de révélations successives sur la corruption 
de la haute iinance. Gela a commencé avec les 
assurances. Gela a continué iivec les trusts. Et 
personne n'a été ni puni ni poursuivi. Les cou- 
pahles sont restés à la tète des sociétés qu'ils 
avaient pillées. 

» Je le répète : sans méconnaître les (hfli- 
cultés de l'action répressive, en raison de notre 
Constitution et de notre o])inion pul)lique, j'es- 
time que, si le président est coupahle à quelque 
degré de cette panique, ce n'est i)as pour ce 
qu'il a fait, mais pour ce qu'il n'a pas fait. Si la 
critique a prise sur lui, ce n'est pas pour avoir 
montré la corruption qui préside à la direction 



LA POLITIQUE 163 

des trusts, mais pour avoir voulu trop longtemps 
cacher les scandales. S'il avait fait la lumière 
sur la direction des trusts en 1901 au lieu de 
la faire en 19()o, beaucoup des crimes qui leur 
sont imputés n'auraient pas été commis, et la 
panique qui s'est produite aurait été atténuée, 
sinon entièrement évitée. 

De cette analogie entre les programmes, on 
peut, — malgré les sautes rapides et sans grandes 
conséquences pratiques de l'opinion américaine, 
— tirer des conclusions favorables au parti répu- 
blicain, qui est le beatus possidens. Les démo- 
crates, depuis plusieurs années, pâtissent d'ail- 
leurs des défauts de leur chef, M. William Jen- 
nings Bryan. Orateur distingué, admirablement 
entraîné à la lutte par des conférences qui l'ont 
conduit tour à tour dans toutes les villes de 
l'Union, M. Bryan manque d'autorité. C'est un 
désorganisateur éminent. Sa campagne d'il y a 
douze ans en faveur de l'étalon d'argent lui a 
porté préjudice. Ses allures démagogiques déplai- 
sent aux démocrates riches. Ses voyages h tra- 
vers le monde n'ont pas suffi à restaurer son 
crédit. Il a pris figure de candidat perpétuel et 
perpétuellement mallieureux. On a si bien 
compris que sa chance était mauvaise qu'en 1904 
on lui a préféré le juge Parker, qui, après son 
échec, est rentré dans l'obscurité d'où son parti 



164 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

l'avait tiré. En 1908, M. Bryan, dès le mois de 
janvier, a fait acte de candidat. Beaucoup de dé- 
mocrates m'en ont dit leur mauvaise humeur. Les 
uns eussent préféré M. Johnson, gouverneur du 
Minnesota, les autres M. Chauler, lieutenant- 
gouverneur de l'Etat de New-York, ou le juge 
Grey. C'étaient là des personnalités honorables, 
mais de second plan, mal qualifiées, en dépit de 
leurs mérites, pour mener la lutte contre la po- 
litique, si populaire dans les masses, du prési- 
dent sortant. 

Il semble d'ailleurs que toute l'histoire des 
Etats-Unis, depuis dix ans, les oriente vers la 
politique républicaine plutôt que vers la politique 
démocrate. Plus un pays prend d'importance 
mondiale, plus il a besoin d'avoir un gouverne- 
ment fort. Les républicains doivent donc béné- 
ficier de l'évolution économique et diplomatique 
qui a commencé avec M. Mac Kinley et continué 
avec M. Roosevelt. Cela n'exclut pas sans doute, 
pour les années qui viennent, la possibilité d'un 
succès des démocrates. Mais, après ce succès, la 
politique des seconds ne différerait guère, ou je 
me trompe fort, de la politique des premiers. 



CHAPITRE III 



LES AFFAIRES ET LE GOUVERNEMENT 



La crise économique de 1907. — Wall street. — La ville 
de la spéculation. — Les attaques contre M. Roosevelt. 

— Les causes et le développement de la crise. — 

— M. Roosevelt et la crise. — Opinion de M. Vanderlip, 
vice-président de la National City Bank. — Un autre 
son de cloche. — La ploutocratie bienfaisante. — Désac- 
cord entre la nature des affaires et les lois qui les régis- 
sent. — Les trusts et la législation des États. — Les me- 
sures de protection. — Conversation avec M. Oscar 
Straus, ministre du Commerce et du Travail. — Le Bu- 
reau des corporations. — Nécessité d'une législation fédé- 
rale. — Les obstacles. 



La crise économique et financière, qui a secoué 
le marché américain pendant les derniers mois de 

1907, se manifestait encore, au début de janvier 

1908, aux regards du voyageur dès son arrivée à 
New-York. Cette crise, sur les causes de laquelle 



16G NOTES SUR LES ÉTxVTS-UNïS 

on n'est d'accord ni en Amérique, ni en Europe, 
a mis en jeu toutes les forces matérielles et mo- 
rales, commerciales et politiques de l'Union, 
Elle a tenu, dans la lutte des partis, à la veille de 
la campagne présidentielle, une place importante. 
Elle a opposé les uns aux autres les intérêts et 
les principes, les idées et les hommes. Elle a 
provoqué des émotions violentes et d'utiles ré- 
ilexions. Elle procède de raisons durables, qui, 
dans Tavenir, produiront, si l'on n'y prend garde, 
les mêmes effets que dans le passé. 

Qui n'a pas vu Wall street, à l'heure où la 
Bourse bat son plein, ne saurait se représenter 
ce que furent les journées tragiques de Fautomme 
passé. Il est impossible de concevoir, pour Vaurî 
sacra famés, cadre plus sombre, plus hostile, 
plus écrasant. Les rues étroites sont comme pré- 
cipitées dans l'ombre parla hauteur des maisons. 
La foule, — une foule qui court, — se meut au 
sein d'une demi-nuit froide et éventée. Les pre- 
miers pas qu'on fait sur ce terrain sont hésitants 
et chancelants. Il faut se garer des choses et des 
gens, du courant d'air brutal qui fait voler les 
chapeaux, de la cohue effrénée qui vous bous- 
cule et vous enlace. A tout instant, les portes 
tournantes poussent sur le trottoir les commis 
hâtifs qui vont d'une banque à l'autre. Dans le 
vestibule des buildings, dix, quinze, vingt ascen- 



LA POLITIQUE 167 

seurs, énormes trains qui montent, les uns 
« omnibus », les autres « express », emportent 
vers le ciel ou jettent sur le sol des centaines de 
visiteurs. On se heurte, on se cogne. On ne s'ar- 
rête pas. Time is money^ surtout ici. Les bureaux 
bourdonnent d'une rumeur sourde de propos, 
qui se totalisent et se confondent. Les affaires 
s'y traitent avec rapidité, plus vite que chez nous. 
Tout est organisé sur de vastes proportions. Les 
grosses banques ont leurs fils télégraphiques 
spéciaux. Leur personnel est une armée. Leurs 
sièges sociaux sont des palais. Ce sont les monu- 
ments historiques de cette capitale de l'argent. 
Voici la banque J.-P. Morgan, la banque Kuhn, 
Loeb and G*^, Y Equitable^ le Trust Company of 
America, Le Stock exchange est le cœur de ce 
corps linancier. C'est dans son hall que tout 
aboutit. Aucune bourse européenne n'est enca- 
drée comme lui. Tout est tendu vers le gain. Tout 
le monde spécule. Tout le monde joue, le watt- 
man du subway comme les rois des trusts. Une 
panique dans cette ville de jeu est le plus tita- 
nique des spectacles. Elle s'y déchaîne comme 
une tempête, avec le même bruit. La fièvre, qui 
est chronique, se tourne alors en délire... Puis 
l'apaisement se fait. On oublie les noyés. On ré- 
pare les voies d'eau. On recommence... Dès le 
début de mars, la reprise était visible. Il y avait 



168 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

de la confiance dans l'air. La crise était conjurée, 
du moins la crise financière. C'était fini des loi- 
sirs forcés de l'hiver. On pouvait, de nouveau, 
« penser en milliards ». 

Rien n'est plus partial qu'un intérêt menacé. 
En janvier, quand on craignait encore, on avait 
besoin d'un responsable. Ce responsable, c'était 
M. Roosevelt. Je me souviens de l'effet produit 
par son message du 31. Jamais je n'ai vu pareil 
haro poussé sur un seul homme. 

— C'est un malade ! 

— C'est un fou ! D'ailleurs son frère est mort 
fou! 

— Il boit! 

— Il est morphinomane ! 

— Il faille malheur des siens. Sa femme mourra 
de douleur ! 

— C'est un bandit ! c'est un fléau ! Il veut tuer 
le pays. 

Ai-je besoin d'ajouter que, pour l'observateur 
impartial, cette fureur était plutôt favorable à 
celui qui en était l'objet? Il faudrait, au surplus, 
tout ignorer de la situation industrielle et finan- 
cière des Etats-Unis pour admettre que la crise 
pût n'avoir que des causes personnelles. Depuis 
plusieurs mois, les économistes la prévoyaient. 
Dès le mois d'août 1906, malgré la prodigieuse 
prospérité qui régnait alors, il y avait des symp- 



LA POLITIQUE 169 

tomes de dépression prochaine K L'augmenta- 
tion soudaine des dividendes, surtout pour les 
chemins de fer, les appels au crédit que la pro- 
gression des recettes paraissait stimuler loin de 
les contenir, — ces appels atteignirent pour 1907 
le chiffre de 16 milliards de francs, — les projets 
gigantesques de travaux hors de proportion avec 
les disponibilités, tout permettait de prévoir un 
arrêt. Les capitaux coûtaient de jour en jour plus 
cher. La baisse du cuivre, survenant alors, pré- 
cipita les événements. La United Cooper Com- 
pany, qui avait mis la main sur un grand nombre 
de banques de dépôt, les entraîna dans sa chute. 
Ce fut d'abord la Knickerbocker Trust Company 
qui succomba. D'autres suivirent. Le public prit 
peur. Les dépôts dans les banques américaines 
se montent à 60 milliards de francs. Les dépo- 
sants, affolés, firent d'énormes retraits. La Trust 
Company of America remboursa ainsi 200 mil- 
lions. Il fallut réunir en hâte du numéraire. On 
en importa d'Europe et d'Amérique du Sud pour 
6S0 millions de francs. Le Trésor fédéral vint en 
aide aux banquiers. Les Clearing houses multi- 
plièrent leur activité. Les chèques au porteur cir- 
culèrent de mains en mains sans que l'Etat osât 
prélever sur eux l'impôt légal de 10 pour 100. 

1. Cf. Raphaël-Georges Lévy, La Crise économique de 1907, 
Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1907. 

10 



170 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Nombre de transactions furent arrêtées. Des 
travaiix furent suspendus, des mines fermées, des 
ouvriers renvoyés. Les difficultés sociales s'an- 
nonçaient, derrière les difficultés financières. 

De ces difficultés, les gens d'affaires américains 
sont responsables, pour la plus large part. Ce 
n'est pas impunément qu'on multiplie les entre- 
prises avec un capital dix, vingt ou cent fois su- 
périeur à la valeur réelle. Ce n'est pas impuné- 
ment qu'après avoir groupé sous une direction 
unique des fabriques, des voies ferrées, des 
moyens de transport, on donne à ces trusts une 
valeur arbitraire. Si l'on se reporte aux déposi- 
tions recueillies en iS9S \rdvVIndiist7Hal Commis- 
sion, on constate que les taux de capitalisation 
étaient, dès ce moment, excessifs. Joignez à cela 
le pouvoir à peu près absolu conféré par les lois 
d'Etats, celle notamment du New-Jersey, aux 
administrateurs aux dépens des actionnaires, la 
division du capital en actions de préférence et en 
actions ordinaires, les dividendes trop tôt distri- 
bués pour donner à cette seconde catégorie 
d'actions une valeur artificielle ; tenez compte 
enfin du trouble produit par certains (( coups » 
de spéculation que puniraient rigoureusement les 
lois européennes, vous comprendrez combien 
devaient être plus sensibles pour le marché amé- 
ricain que pour tout autre marché les oscilla- 



LA POLITIQUE 171 

lions inévitables, qui aux périodes de développe- 
ment intense font succéder des périodes de 
resserrement et de baisse. Notez de plus que, 
pour résister à ces secousses, les États-Unis 
n'ont pas une bonne organisation de banque. Il 
leur manque l'instrument régulateur que consti- 
tuent la Banque de France ou la Banque d'An- 
gleterre. Les émissions de billets à la fois par 
l'Etat et les « Banques Nationales » , la garantie 
de ces derniers constituée uniquement par des 
fonds publics, devaient aggraver la crise, rendre 
en tout cas plus difficiles les mesures de préser- 
vation et de défense. Ce n'est point « prévoir le 
passé » que de le constater. 

Quelle est, dans ces conditions, la responsabi- 
lité de M. Roosevelt? A cette question, voici ce 
que me répondit un des personnages les plus 
considérables du monde financier américain, 
M. Vanderlip, vice-président de la National City 
Bank, qui équivaut à peu près à notre Crédit 
Lyonnais. M. Vanderlip, qui fut autrefois sous- 
secrétaire d'État au Trésor, a été, pendant la crise, 
le bras droit de M. Pierpont Morgan. Il a donc 
connu non seulement les manifestations exté- 
rieures de cette crise, mais son bistoire secrète. 

— La politique du président a été, m'a-t-il dit, 
une cause seconde et occasionnelle de nos diffi- 
cultés. Ce n'est pas la cause principale. Il est 



172 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

plus injuste encore d'incriminer la prétendue 
malhonnêteté du monde des affaires. Les commer- 
çants américains sont, dans l'ensemble, parfaite- 
ment honnêtes. 11 peut y avoir, comme partout, 
des fautes individuelles. Mais elles ne permettent 
pas de conclure du particulier au général. C'est 
une toute petite tache sur un beau fruit. 

» La cause de la crise est plus universelle. 
D'une part, depuis 1897, l'activité industrielle et 
linancière des Etats-Unis a été prodigieuse et 
presque sans précédents. D'autre part, pendant 
cette même période, il y a eu une grande des- 
truction de capital, guerre du Transvaal, guerre 
russo-japonaise, désastre de San-Francisco : ce 
contraste est la raison profonde de la crise. 

» Ce n'est pas à dire cependant que j'approuve 
l'attitude de M. Roosevelt au cours des derniers 
mois. Nous étions en présence d'une dépres- 
sion qui demandait à être traitée avec méthode 
et compétence. Au lieu de cela, M. Roosevelt a 
fait des discours et des messages qui ont ajouté 
à la crise économique une crise de confiance. 

)) M. Roosevelt n'est pas un financier. C'est un 
prédicateur. Il ne connaît pas les questions de 
crédit, de spéculation. Et il a choisi, pour s'en 
occuper de façon retentissante, le moment où ces 
questions étaient les plus délicates. 11 aurait dû 
s'entourer de spécialistes, prendre leur avis, 



LA POLITIQUE 173 

avoir des conférences avec eux. Mais une confé- 
rence avec M. Rooseveltest presque toujours une 
conférence de M. Roosevelt : il parle trop et fait 
une consommation excessive d'épithètes. 

^ Notez que j'approuve absolument ses prin- 
cipes, ses idées morales. Je dis seulement que sa 
méthode, que sa manière a été mauvaise. Avant 
de faire une leçon de morale à un malade, le 
médecin a un premier devoir : c'est de le guérir. 
M. Roosevelt a négligé cette vérité de sens com- 
mun. C'est là mon sentiment personnel. Si je 
parlais au nom de la finance de Wall street, 
j'emploierais peut-être des termes plus sévères. 
Mais je ne prétends exprimer que mon avis. 

)) Il m'est, d'autre part, impossible d'être d'ac- 
cord avec le président sur la tendance générale 
de sa politique économique, et surtout sur son 
projet d'instituer le contrôle rigoureux et absolu 
de l'État sur ces phénomènes naturels et bien- 
faisants qui s'appellent les trusts. Qu'on punisse 
les délits commis par certains trusts, par exemple 
en matière de chemins de fer, rien de mieux. Il y 
a des lois. On les a longtemps laissées inappli- 
quées. M. Roosevelt a voulu qu'elles fussent 
appliquées. Il a bien fait. Je n'admets pas d'ail- 
leurs qu'en ce qui touche les transports, celui 
qui fait circuler mille wagons ait plus de droits 
que celui qui en fait circuler un. Ce sont des 

10. 



174 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

services publics où Tégalité doit être de règle. 
A cet égard, le président a raison. Il a tort au con- 
traire lorsqu'il songe, comme le bruit en a couru, 
à élaborer une législation qui ferait du gouverne- 
ment fédéral le maître des trusts. Il faut res- 
pecter la liberté des groupements économiques, 
groupements qui résultent d'une loi naturelle et 
saine, de même que la chute des corps résulte 
des lois de la pesanteur. 

» En ce qui concerne l'avenir, je crois qu'on 
peut l'envisager avec plus de confiance. La sécu- 
rité renaît. L'intérêt politique à la veille des élec- 
tions conseille d'ailleurs de ne pas alarmer le 
monde des affaires. J'ajoute, si je considère plus 
spécialement la campagne présidentielle, que la 
personnalité de M. Taft offre des garanties. Sa 
carrière, sa famille, ses idées permettent de le 
tenir pour un homme de tact et de prudence. Il 
dit, je le sais, il vous l'a dit à vous-même, que 
ses idées sont les mêmes que celles de M. Roose- 
velt. Mais son tempérament n'est pas le môme, 
et c'est là l'essentiel. Car ce qui est mauvais, 
dans la politique du président, c'est la forme 
personnelle plus que le fond. 

D'autres financiers sont pour le président plus 
durs que M. Vanderhp. L'un d'entre eux, qui 
est au premier rang de la bataille engagée, m'a 
exposé ce que l'on pourrait appeler la théorie de 



LA POLITIQUE 173 

la ploutocratie bienfaisante. A son avis, c'est 
tout le développement des Etats-Unis qui a été 
compromis par M. Roosevelt dans un dessein de 
réclame politique. 

— Pour comprendre, m'a-t-il dit, la situation 
actuelle, il faut remonter d'une douzaine d'années 
en arrière jusqu'en 1896. A cette époque, l'agri- 
culture de l'Ouest, par suite de la disproportion 
existant entre son extension d'une part, la popu- 
lation et le capital d'autre part, traversait une 
terrible crise. Des gens qui, autrefois, vivaient 
avec cinq hectares, étaient dans la misère avec 
des propriétés de dix ou quinze hectares qu'ils 
ne pouvaient pas cultiver faute d'argent et faute 
de main-d'œuvre. C'est alors que les proprié- 
taires de mines d'argent, qui cherchaient à créer 
un marché pour leur produit en recomman- 
dant l'étalon d'argent qui eût donné au dollar 
argent une valeur factice, obtinrent l'appui des 
agriculteurs de l'Ouest à qui ils faisaient entre- 
voir un moyen radical de payer leurs dettes en 
attribuant à 50 cents la valeur d'un dollar. 
M. Bryan trouva la « plateforme » bonne, et se 
mit à la tète du mouvement. 

» Si cette campagne avait abouti, la ruine eût 
été inévitable, non seulement pour l'Ouest, mais 
pour les Etats-Unis dans leur ensemble. Sur la 
base d'argent qu'on voulait lui imposer, la for- 



176 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

tune américaine aurait pris une valeur artifi- 
cielle et changeante. Au bout de quelques années, 
une catastrophe, singulièrement plus grave et 
plus générale que le malaise dont souffrait l'Ouest, 
s'en serait suivie. C'est à ce moment que les 
capitalistes et les hommes d'affaires, non pas 
seulement dans leur propre intérêt, mais pour le 
bien de la nation entière, se jetèrent dans la poli- 
tique. Le capital, dans un esprit de défense, 
engagea la bataille et il la gagna. Mac Kinley fut 
élu. 

» Sa politique, essentiellement conservatrice, 
fut couronnée par un développement économique 
sans précédent, non seulement ici, mais dans le 
monde entier. Dès que la menace de l'étalon 
d'argent fut écartée, les capitaux étrangers 
affluèrent aux Etats-Unis. Même les vaincus de 
la bataille politique profitèrent de cette prospé- 
rité générale. Capitaux et travailleurs allèrent à 
l'Ouest. Les chemins de fer apportèrent ainsi 
aux agriculteurs ce qui leur manquait. Ce fut un 
magnifique épanouissement national. 

» Depuis lors, on a abandonné la politique de 
Mac Kinley. Aujourd'hui, il semble qu'on ne 
comprenne plus ce que sont les relations entre 
les affaires et le capital. Il est clair que le res- 
serrement des affaires amène dans le monde 
industriel des conditions anti-économiques. 



LA POLITIQUE 177 

Quand les ouvriers travaillent pendant un temps 
limité, avec des restrictions de la durée et des 
conditions du travail, il y a perte de force créa- 
trice et productive. L'industrie se contracte. 
Moins d'argent à dépenser par les employeurs, 
donc moins d'affaires. Une famille se contente 
d'un sac de farine qui naguère en consommait 
deux. On rapièce les vieux vêtements, au lieu 
d'en acheter des neufs. Multipliez cela par quatre- 
vingt-dix millions d'habitants et vous compren- 
drez ce que c'est qu'une nation qui économise. 

» Ajoutez-y le défaut de confiance des gens 
qui ont des fonds à placer. Il en résulte un état 
de choses dont il est malaisé de prévoir la gra- 
vité future. Les revenus diminuent par suite du 
resserrement des affaires. Les capitalistes sont 
timides, l'argent cher, et on manque de res- 
sources pour terminer les travaux commencés. 
La question de savoir si les salaires vont baisser 
ne dépend pas de l'attitude d'un individu, de tel 
ou tel chef d'entreprise. Gela dépend des dispo- 
nibilités que nous aurons pour payer la main- 
d'œuvre nécessaire à l'achèvement de nos tra- 
vaux. 

» Tout ira mieux lejour oùle public se rendra 
compte de cette situation. Mais, pour cela, il 
faut mettre de côté qui poursuit sa propre fin 
{the selfseeker). Ce dont nous avons besoin pour 



178 ?sOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

notre politique et pour nos affaires, c'est d'un 
homme prêt à travailler pour les autres, et non 
pas seulement pour ce qu'il considère son propre 
intérêt. 

Après cette critique directe de la politique du 
président, mon interlocuteur ajouta : 

— En ce qui concerne les chemins de fer,- leur 
réglementation par l'État est bonne, à condition 
que la réglementation n'aille pas sans protection. 
Une réglementation raisonnable, une protection 
contre la concurrence inutile, enfin de la publi- 
cité, voilà les trois choses qui réconcilieront les 
chemins de fer avec le public. Si l'on emploie la 
vraie méthode, les possibilités d'avenir sont aussi 
vastes que jamais pour l'industrie des transports. 
Mais là encore, je le répète, il faut se débar- 
rasser de ceux qui ne pensent qu'à eux seuls et 
mettre l'opinion nationale en mesure de juger par 
elle-même des relations qui existent entre les 
divers termes du problème. 

Cette opinion, particulièrement intéressante en 
raison de la situation prépondérante qu'occupe 
dans le monde des affaires celui de qui elle 
émane, indique avec netteté le point de vue où 
il faut se placer pour juger les actes économiques 
de M. Roosevelt, mais elle tire de ses prémisses 
des conclusions discutables. Il est aisé de sou- 
tenir que le président n'a engagé sa « croisade » 



LA POLITIQUE 179 

contre les « malfaiteurs riches » que dans un 
dessein démagogique et par souci de réclame 
personnelle. Mais cette affirmation n'est pas une 
démonstration. Et plus on étudie la situation des 
grandes entreprises, plus on considère leurs 
rapports avec les lois et la constitution des Etats- 
Unis, plus on se convainc que le chef de FEtat, 
en menant la campagne où il a porté ses qualités 
et ses défauts, n'a pas obéi à un caprice arbi- 
traire, mais à une nécessité dont la politique 
américaine sentira de plus en plus l'empire au 
cours des années qui viennent. 

L'industrie a fait la grandeur des Etats-Unis, 
mais cette grandeur n'a pas été sans comporter 
certains risques. Les capitalistes, qui, comme le 
rappelait mon interlocuteur, se sont, en 1896, jetés 
dans la bataille politique et l'ont gagnée, ont pu 
avoir, à l'origine, un but national. Mais leur vic- 
toire a servi leurs intérêts et a fait d'eux, par la 
puissance de l'argent couplée à la puissance poli- 
tique, un Etat dans l'Etat. Toute l'évolution de 
l'industrie américaine a tendu à la concentration 
des entreprises et des capitaux dans la main de 
quelques-uns. Et cette minorité formidable n'a 
pas tardé à se mettre au-dessus des lois K Quand 
elle dit qu'elle est disposée à admettre une régle- 

1. Voir Achille Viallate, V industrie américaine. 



180 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

mentation, on peut se demander dans quelle me- 
sure elle est sincère. Elle est, en tout cas, par la 
nature même de son organisation, hostile à la 
concurrence. Oii commence, où finit la « concur- 
rence inutile » dont il était question plus haut? 
La concurrence n'est-elle pas indispensable tou- 
jours? Et n'est-elle point, elle aussi, un « bloc », 
qu'il faut accepter tel quel, avec ses inconvé- 
nients et ses mérites? L'histoire de l'induslrie 
américaine, depuis vingt-cinq ans, prouve jusqu'à 
l'évidence que c'est à l'étranglement de la con- 
currence qu'ont travaillé les rois du pétrole, de 
l'acier, des chemins de fer ou des conserves. 
M. Roosevelt s'en préoccupe avec d'autant plus 
de raison que les moyens employés pour édifier 
les grandes fortunes sont souvent dépourvus de 
scrupule.' Il n'est ni le premier ni le dernier à 
éprouver cette préoccupation. 

C'est à M. John D. Rockefeller que revient 
l'honneur d'avoir inventé les trusts. Le mot trust 
qui est juridiquement susceptible de plusieurs 
interprétations, signifie, dans le langage courant, 
une entente, une combinaison de capitaux et 
de personnes auxquelles on attribue, le plus sou- 
vent avec raison, le dessein de monopoliser une 
industrie ou un commerce, en limitant, et même 
en empêchant la concurrence. En 1872, M. Roc- 
kefeller, qui avait modestement débuté dans 



LA POLITIQUE 181 

rindustrie du pétrole, fonda la Central Associa- 
tion of refmers. Dix ans plus tard, le trust du 
pétrole était créé. Puis vinrent une série d'autres 
trusts. Il y en a aujourd'hui plusieurs centaines. 
Dès l'apparition de ces nouvelles formules d'ex- 
ploitation, une campagne s'engagea contre elles. 
Plusieurs États votèrent des lois (antiirust laws) 
contre « tout pool, trust, accord, combinaison, 
confédération ou entente entre toutes sociétés, 
associations de personnes en vue de réglementer 
ou de fixer le prix d'aucun objet manufacturé ». 
Le congrès lui-même adopta une série de bills, 
plus ou moins restrictifs, loi Sherman, loi Fair- 
banks, loi Elkins, loi Hepburn. Mais presque 
toujours, jusqu'à présent, les intéressés ont 
réussi à les tourner. La diversité des législations 
des Etats est, à cet égard, un véritable fléau. 
Par exemple, l'État de New-Jersey a amendé, en 
1889, sa loi sur les sociétés de telle sorte que, 
sans aucune restriction, toutes les opérations en 
vue de monopoliser une entreprise fussent per- 
mises aux sociétés constituées dans cet Étal, 
Le résultat ne s'est pas fait attendre : sur trois 
cent dix-huit trusts industriels existant en 1904, 
cent soixante-dix étaient organisés en vertu des 
lois du New-Jersey, et avaient dans cet État 
leur siège social. 
Avec une ingéniosité prodigieuse les chefs des 

11 



182 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

trusts ont profité de cette diversité légale. No- 
tamment, en ce qui touche les chemins de fer, 
ils ont résisté à toutes les tentatives des pouvoirs 
publies pour assurer la liberté de la concur- 
rence. Tantôt sous forme de pools^ tantôt sous 
forme de holding societies^ ils ont réussi à s'as- 
surer un véritable monopole. \u' Interstate Com- 
merce Commission, créée en 1887, — mais en- 
travée dans son action par la jurisprudence de 
la cour suprême soucieuse de préserver toujours 
les droits des Etats contre les empiétements de 
l'autorité fédérale, — n'a obtenu que de demi- 
résultats. Dès son arrivée au pouvoir, M. Roose- 
velt a affirmé sa volonté d'agir. Dans son pre- 
mier message, au lendemain même de la mort 
de M. Mac Kinley qui avait été à la Maison- 
Blanche, sous l'influence du sénateur Hanna, 
l'instrument des grandes corporations, il a de- 
mandé que les opérations des trusts fussent pu- 
bliques et que le gouvernement fédéral exerçât 
un contrôle sur toute affaire s'étendant à plu- 
sieurs États. Dès ce premier message, il a dé- 
noncé les rebates consentis par certains chemins 
de fer à des trusts, qui, grâce à cet artifice, arri- 
vaient à supprimer la concurrence. Dans sa 
campagne actuelle, le président reste donc fidèle 
à ses idées. 
J'ai longuement causé, pendant mon séjour à 



LA POLITIQUE 183 

Washington, avec celui des membres du cabi- 
net qui est, en cette affaire, le collaborateur 
principal du président, M. Oscar Straus, ministre 
du Commerce et du Travail. Gréé en 1903, le mi- 
nistère du Commerce a d'abord été un organe 
d'information. Mais il est devenu assez vite, non 
sans de nombreuses difficultés qui résultent de 
la constitution même des États-Unis, un organe 
de contrôle. Le Bureau des corporations (c'est-à- 
dire des sociétés industrielles et commerciales 
et des trusts au sens large de ce mot), que diri- 
geait naguère M. Garfield, aujourd'hui ministre 
de l'Intérieur, et dont le chef actuel, homme de 
grande valeur et très jeune, est M. Herbert Knox 
Smith, a joué dans le développement de cette 
poHtique un rôle considérable. C'est de ce rôle 
que j'ai surtout entretenu M. Straus; car c'est 
par l'activité du Bureau des corporations en par- 
ticulier et du ministère du Commerce en général 
que se traduisent en actes les idées de M. Roo- 
sevelt. 

— On a en Europe, m'a dit le ministre, une 
tendance à croire que le contrôle que nous vou- 
lons exercer sur les grandes sociétés industrielles 
est dirigé contre elles. Il serait plus juste de dire 
que ce contrôle est pour ces sociétés une protec- 
tion autant qu'un frein. 

» En effet, tandis que la vie économique des 



184 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Etals-Unis se transformait, leur Constitution de- 
meurait invariable. Quand notre territoire était 
d'une étendue médiocre et notre commerce peu 
important, les affaires ne souffraient pas d'être 
régies par les lois différentes des Etats particu- 
liers. Le commerce moderne s'accommode mal 
au contraire de cette diversité. Il y a contradic- 
tion entre le caractère national des grandes 
affaires et la législation particulière qui continue 
de s'appliquer à elles. Et de là vient, pour le 
gouvernement de l'Union, l'obligation de cher- 
cher, autant que le permettent nos lois, à remé- 
dier à cette situation. 

» L'autre raison, qui justifie et qui exige l'in- 
tervention du gouvernement fédéral, c'est que, 
dans l'énorme développement auquel nous avons 
assisté surtout depuis un quart de siècle, des abus 
ont été commis. Je ne suis pas, tant s'en faut, 
l'ennemi des corporations et des trusts. Ces com- 
binaisons de puissances {coynbinations of power) 
ne sont pas en elles-mêmes un mal. Ce sont les 
méthodes par lesquelles elles se forment et se 
maintiennent qui sont souvent mauvaises, et 
dans ce cas, il faut que ces méthodes soient 
mises en pleine lumière, et sévèrement répri- 
mées, surtout quand elles aboutissent, aux dé- 
pens du public, à supprimer la concurrence. 

)) Il n'est pas au pouvoir du gouvernement 



LA POLITIQUE 183 

d'égaliser les compétitions. Mais c'est son devoir 
d'égaliser les chances de chaque compétiteur et 
de tenir la balance égale pour tous. Comme 
l'écrivait, il y a deux ans, quand il dirigeait 
le Bureau des corporations, mon collègue de 
l'Intérieur, M. Garfield, une puissante société 
industrielle ne peut pas être traitée comme un 
individu. Elle possède de grands pouvoirs qui 
font défaut à un individu ; elle a même parfois 
des attributs de souveraineté, par exemple la 
continuité d'existence, et en certains cas un 
droit de domaine éminent. L'exercice sans con- 
trôle de tels pouvoirs pourrait lui permettre d'in- 
fluer sur la vie politique de l'Etat. Donc, pour 
des raisons de sûreté publique et de propre con- 
servation, le gouvernement doit contrôler les 
opérations de ces sociétés. 

» Telle est la fonction du Bureau des corpora- 
tions. Ce Bureau n'est pas dirigé contre leur ac- 
tivité, mais contre l'abus qu'elles peuvent faire 
de leur puissance au détriment du public comme 
au détriment de l'Etat. 

» Depuis sa création, en 1903, le bureau a 
procédé à de très importantes enquêtes sur cer- 
taines sociétés et sur leurs méthodes. Vous vous 
souvenez du rapport sur l'industrie du bœuf en 
1905 et de celui sur le transport du pétrole en 
1906. Ce dernier a révélé de graves et nom- 



186 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

breuses violations des tarifs de chemins de fer, 
au profit de différents trusts qui jugulaient ainsi 
leurs concurrents. Il a été l'origine de poursuites 
et de condamnations pour infraction aux lois et 
règlements sur le commerce entre Etats. En mai 
1907, M. Knox a soumis au président un rap- 
port sur la situation de ]a Standard OU Company ^ 
et sur les moyens qu'elle a employés pour assu- 
rer et maintenir sa domination dans l'industrie 
du pétrole. Il a fait également diverses enquêtes 
sur l'industrie de l'acier et celle du tabac. 

» A son début, le Bureau des corporations 
avait pu craindre de rencontrer de sérieux obs- 
tacles à son action. J'ai plaisir à constater qu'à 
présent il trouve, en général, auprès des chefs 
d'industrie un concours loyal. Il répond dès 
maintenant à son objet qui est d'assurer aux 
opérations des industries intéressant plusieurs 
Etats une publicité efficace. Il importe, en effet, 
que les renseignements fournis par lui à l'opi- 
nion publique, au congrès et au président met- 
tent en pleine lumière les façons d'opérer de ces 
puissantes compagnies. 

)) Les grands groupements industriels n'ont 
pas seulement pour eux une nécessité écono- 
mique, mais aussi le fait accompli et largement 
accompli. Leur défendre d'exister n'est pas un 
remède possible. Ce n'est pas à l'existence de la 



LA POLITIQUE 187 

puissance industrielle qu'il faut s'en prendre, 
mais au mauvais emploi que l'on fait parfois de 
cette puissance. Une société, de qui la force re- 
pose sur les services qu'elle rend au public par 
des moyens légaux, se justifie d'elle-même. Au 
contraire, celle qui ne vit que de la suppression 
illégale de la concurrence doit être frappée : car 
elle crée à son profit une tyrannie dont le public 
pâtit tout entier. 

» L'expérience du Bureau des corporations a 
prouvé que, lorsque le mal est nettement pré- 
cisé, l'opinion publique est très puissante pour 
y mettre un terme. Cela ressort par exemple des 
rapports sur l'industrie du pétrole, puisqu'il a 
suffi que ces rapports fussent publiés pour que 
les réductions illégales de tarifs dont bénéficiait 
la Standard OU, de la part de certains chemins 
de fer, cessassent aussitôt. 

» Nous avons obtenu par le même moyen des 
résultats analogues pour d'autres industries. 
Toutefois, ces bénéfices sont forcément limités à 
celles que le Bureau a examinées. La conclusion 
des services compétents est qu'il serait néces- 
saire d'assurer, par une loi, un système général 
de contrôle. 

» Que ce système prenne la forme d'une licence 
fédérale, ou qu'on se contente d'exiger que les 
sociétés dont l'action s'étend à différents Etats 



188 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

soient tenues de soumettre leurs livres à un 
bureau fédéral, peu importe, si Ton arrive à 
ceci, que le gouvernement, exiactement renseigné, 
puisse exercer sur elles une surveillance plutôt 
préventive que pénale, continuelle et permanente, 
non plus exceptionnelle, et ce, par une coopéra- 
tion constante avec les chefs d'entreprise. 

» Il ne s'agit pas d'empiéter sur les droits des 
Etats, mais seulement de contrôler dans une 
forme nationale ce qui, dans l'activité des grandes 
sociétés et des trusts, a un caractère national. 

» Il faut que les conditions légales ne soient 
pas en contradiction avec la nature et l'organi- 
sation des affaires. Il faut que les unes et les 
autres aient un même caractère de généralité. 
La première tâche à remplir consistait à centra- 
liser les renseignements. C'est ce qu'a fait et bien 
fait le Bureau des corporations. Il reste à utiliser 
ces données dans une législation d'ensemble. 

» La combinaison et la concentration est une 
loi des affaires aussi bien pour le travail que 
pour le capital. Mais il faut que, dans l'intérêt de 
tous, le gouvernement puisse contrôler les opé- 
rations, les livres et les comptes de ces puissants 
organismes. Il faudrait à cet égard une loi d'une 
extrême clarté, ne laissant place à aucun arbi- 
traire, ni de la part du pouvoir exécutif, ni de la 
part du pouvoir judiciaire. C'est une évolution 



LA POLITIQUE 



189 



pareille qui s'est produite clans notre législation 
à regard des banques nationales : le résultat 
a été excellent pour les banques comme pour le 
public. 

)) Toute tyrannie, qu'elle soit exercée par un 
gouvernement, par une foule, ou par de puis- 
santes et avides sociétés, est un mal qu'il faut 
combattre. Si on laissait régner cette tyrannie, 
on donnerait, comme vous le disait le président, 
des armes aux anarchistes. 

Le désaccord, que me signalait le ministre du 
Commerce entre le caractère des affaires et celui 
de la législation qui les régit, sera, demain 
comme hier, un danger pour les États-Unis en 
raison de l'excessive liberté d'action qui en ré- 
sulte pour les trusts. On s'étonne souvent en 
Europe des tendances « interventionnistes » de 
l'administration fédérale. Ces tendances s'expli- 
quent par l'insuffisance des lois. Il n'y a pas de 
loi fédérale sur les sociétés par actions. On a 
donc été forcé de chercher dans la surveillance 
administrative les garanties qui, en d'autres pays, 
sont assurées au public par les textes légaux. 
Les résultats ainsi obtenus sont d'ailleurs assez 
médiocres. Le président a donc manifestement 
raison, lorsqu'il se déclare, ainsi que M. Oscar 
StrausetM. Herbert Knox Smith, partisan d'une 
unification législative. Mais pour la préparer 

11. 



190 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

que de difficultés à surmonter! La constitution 
américaine, l'indépendance des Etats à« l'égard 
du pouvoir fédéral, la jurisprudence bien connue 
de la cour suprême qui casse toute loi jugée 
par elle contraire à cette indépendance, les rela- 
tions financières existant entre les financiers et 
plusieurs hommes politiques, la multiplicité des 
juridictions, l'infinie lenteur des procès, toutes 
ces circonstances protègent les trusts. D'autre 
part, d'importants financiers, comme M. Van- 
derlip, sont nettement hostiles à toute intrusion 
gouvernementale dans l'existence des sociétés 
industrielles. Enfin, certains sénateurs, amis du 
président, par exemple M. Lodge, ne veulent pas 
de la licence fédérale proposée comme une solu- 
tion satisfaisante par le Bureau des corpora- 
tions. 

En dépit de l'évidente nécessité d'une réforme, 
on est donc divisé sur les moyens à em- 
ployer. Au mois d'octobre 1907, un congrès 
s'est tenu à Chicago, qui a réuni quatre cents 
délégués, venus de quarante Etats. Ce congrès 
a examiné la question des trusts et préconisé 
l'étude, en dehors de tout esprit de parti, de 
mesures législatives propres à « protéger l'ini- 
tiative individuelle, la concurrence et le libre 
exercice de la liberté de contracter, dans toutes 
les relations commerciales et industrielles ». 



LA POLITIQUE 



191 



C'est là, dans ses grandes lignes, la politique 
même du président. Sans doute, on peut pré- 
tendre que M. Roosevelt a soutenu cette poli- 
tique avec quelque brutalité, qu'il a beaucoup 
parlé, et plus parlé qu'agi, dans un temps oii la 
dépression économique, due aux causes que j'ai 
rappelées, aggravait l'effet de toute imprudence 
oratoire. Mais, comment nier, en présence des 
obstacles matériels et moraux, constitutionnels 
et politiques, qui s'opposent aux réformes dési- 
rables, que le chef de l'État, pour soutenir ses 
idées, devait agir sur l'opinion, et qu'il ne pou- 
vait agir sur elle que par des messages et des 
discours? Aurait-il dû contenir son ton, espacer 
ses interventions? Peut-être. Mais ce sont là des 
nuances d'importance secondaire, en regard du 
problème capital qu'il s'agissait de résoudre et 
qu'il faudra résoudre tôt ou tard, je veux dire la 
mise en harmonie des lois applicables aux grandes 
affaires avecla nature etl'extension de ces affaires. 



CHAPITRE IV 



LE POUVOIR EXECUTIF 



L'autorité du président. — Ses origines. — Son irrespon- 
sabilité. — Le veto et les messages. — Présidents de 
France et d'Amérique. — Les ministres secrétaires du 
président. — Le recrutement par la confiance. — Le 
président et les partis. — République et pouvoir per- 
sonnel. — L'équilibre des pouvoirs. 



Le président de la République des États-Unis 
d'Amérique est plus puissant, à divers titres, 
que la plupart des souverains constitutionnels 
d'Europe. Cependant, à l'origine, quand la cons- 
titution de 1788 a créé le pouvoir présidentiel, 
on s'était préoccupé de limiter son action. C'est 
dans l'histoire même de la République qu'il faut 
chercher les causes du développement qu'il a 
pris. Le texte constitutionnel est resté le même. 
Mais les circonstances ont changé. Et c'est ce 



LA POLITIQUE 193 

changement du nnilieii qui a modifié et élargi les 
fonctions du président. 

Le chef de l'État est le maître de la poli- 
tique extérieure. Le rôle des États-Unis comme 
puissance mondiale date de peu. L'importance 
du président a crû en même temps que s'élar- 
gissait le champ des affaires qu'il dirige. 
Le sens des responsabilités et de la sépara- 
tion des pouvoirs est d'ailleurs très vif en 
Amérique. La responsabilité de la politique 
extérieure incombant au président, on est d'ac- 
cord pour lui laisser la liberté dont il a besoin 
pour la mener. Sans doute, cette liberté ne va 
pas jusqu'à lui permettre de déclarer la guerre, 
mais il dépend de lui de rendre la guerre inévi- 
table. Sans doute aussi, il est obligé de sou- 
mettre au Sénat les traités qu'il conclut, mais, 
dans les périodes de crise, il obtient toujours la 
ratification nécessaire. L'origine de son mandat 
lui assure en effet une indépendance effective. Il 
n'est pas l'élu du congrès, mais l'élu du peuple. 
Il n'est pas, vis-à-vis du Parlement dans la situa- 
tion subalterne que crée la désignation par les 
Chambres du chef du pouvoir exécutif. Il est lié 
par la constitution. Il n'est pas, dans le champ 
qu elle lui a fixé, soumis aux injonctions du 
Parlement. 
Cela est si vrai qu'il est doublement armé 



194 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

pour tenir tète à la représentation nationale. 11 
est armé d'abord par l'irresponsabilité dont il 
est investi à son égard. 11 est armé ensuite par 
le droit de veto qu'il peut exercer contre elle. 
Le président et ses ministres, qui sont les col- 
laborateurs de son choix, ne s'expliquent jamais 
ni devant le Sénat ni devant la Chambre des 
représentants. Nul n'a le droit de les inter- 
peller. Le perpétuel dialogue établi au Palais- 
Bourbon entre le ministère et l'opposition serait 
impossible à Washington. On n'admet pas que 
le pouvoir exécutif soit constamment sur la 
sellette. Nos ministres sont des accusés chro- 
niques. Les ministres américains sont des 
agents d'exécution. Leur autonomie n'est limitée 
que par la constitution dont la cour suprême 
assure la sauvegarde et, plus spécialement, par 
les pouvoirs hnanciers des deux Chambres. En 
France, le gouvernement est toujours traité en 
suspect. Et l'exercice même Ae ses droits nor- 
maux apparaît comme une audace. Aux États- 
Unis, c'est l'effacement du gouvernement qui 
choquerait l'opinion publique. Les ministres 
renseignent les Chambres par l'intermédiaire de 
leurs (( comités » K Ils n'ont pas à défendre 
devant elles tous leurs actes et toutes leurs inten- 

1. Voir ci-dessous, p. 211. 



LA POLITIQUE 195 

lions. Ils ont ainsi plus de temps et plus d'au- 
torité. 

Le droit de veto du président n'a pas été, 
comme certaines attributions de notre pouvoir 
exécutif, aboli par l'usage. Du reste, il n'est pas 
un seul des rouages de la constitution améri- 
caine qui se soit laissé « prescrire ». Œuvre 
d'un parlement divisé, la constitution française, 
lorsqu'elle a réglementé les relations des pou- 
voirs publics, a sous-entendu que le législatif 
aurait toujours raison contre l'exécutif. En Amé- 
rique, on admet que l'exécutif puisse avoir rai- 
son contre le législatif et de là vient que le pré- 
sident, usant des moyens d'action qui lui appar- 
tiennent, frappe souvent d'opposition les décisions 
du congrès. Quand un bill voté est soumis à la 
signature du chef de l'État, celui-ci peut refuser 
de le signer. Dans ce cas, il le renvoie à celle 
des deux Chambres qui en a pris l'initiative en 
exposant par écrit pourquoi il le retourne. Une 
nouvelle délibération s'engage alors. Si le bill 
réunit dans chacune des deux Chambres une ma- 
jorité de plus des deux tiers, il devient loi ipso 
facto, sans que le président puisse rien là contre. 
Si cette majorité n'existe pas, le bill devient ca- 
duc et le pouvoir exécutif l'emporte. 

C'est une disposition excellente. La constitu- 
tion française de 1875 autorise le président de 



196 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

la République à demander aux Chambres une 
seconde délibération. Mais comme elle n'a pas 
prévu que, dans ce second débat, la majorité 
devrait être plus forte que dans le premier, il n'y 
a guère lieu d'espérer que les Chambres se déju- 
gent à quelques jours d'intervalle. Et pour évi- 
ter un échec qu'il juge probable, le président, 
même lorsqu'il désapprouve une loi, s'abstient 
d'user de son droit et la promulgue passivement. 
Cela ne suffit pas sans doute à excuser toujours 
cette passivité, mais cela l'explique quelquefois. 
Le système américain est, à tous égards, préfé- 
rable. Il donne au congrès une garantie, puis- 
qu'à la majorité des deux tiers il lui assure le 
dernier mot. Il met en revanche un frein à cer- 
tains votes de surprise, possibles dans tout pays 
parlementaire. Il élève une barrière contre ces 
lois d'occasion, nées de la fièvre électorale, dont 
notre pays a tant de fois pâti. Il accroît la res- 
ponsabilité du président et l'oblige à avoir vme 
opinion sur les questions vitales. Il fait jouer 
simultanément toutes les pièces du mécanisme 
politique au lieu de laisser aune seule d'entre elles 
une liberté de mouvement proche de la licence. 
Un président américain ne pourrait pas pro- 
noncer le mot qu'on attribuait naguère à un 
président français : « Mon inaction est le meil- 
leur gage de mon influence. » C'est en agissant 



LA POLITIQUE 197 

que le président des Étals-Unis devient influent. 
C'est en accusant sa personnalité qu'il conquiert 
de l'autorité. Et M. Bryce ne faisait que consta- 
ter cette vérité d'évidence lorsqu'il écrivait : 
« Au lieu d'exciter le mécontentement du peuple 
en résistant aux décisions de ses représentants, 
un Président conquiert le plus souvent de la po- 
pularité en faisant de son droit de veto un usage 
courageux. Cette attitude dénote chez lui de la 
fermeté, montre qu'il a une ligne de conduite et 
n'hésite pas à l'appliquer. La nation a souvent 
de bonnes raisons de se défier du congrès 
qu'elle sait capable d'obéir aux pires influences 
privées ou de se laisser entraîner par les 
bruyantes factions du dehors. Elle est portée à 
considérer l'homme de son choix comme le gar- 
dien du congrès et approuve l'extension que la 
pratique a donnée à son droit de veto. » En 
d'autres termes, la constitution de 187S enseigne 
explicitement au peuple français qu'il a tout à 
craindre du pouvoir exécutif et rien du législatif. 
La constitution de 1788 enseigne au peuple amé- 
ricain que les deux pouvoirs peuvent également 
se tromper et que, pour le bien du pays, il ne 
faut pas au second immoler le premier. 

Le président n'a pas seulement le devoir de 
lutter pour ses idées. Il a aussi l'obligation de 
les faire connaître. La constitution parle de son 



198 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

(( droit » de message : c'est « devoir » qu'il fau- 
drait dire, car un président qui ne se tiendrait 
pas en contact avec la nation et avec les 
Chambres serait un président impopulaire. On 
pourrait croire, à première vue, que l'exemple 
de M. Roosevelt contredit cette assertion. Nul 
n'a été plus que lui attaqué pour ses messages. 
Mais ces attaques, nées dans un milieu spécial, 
puissant par l'argent, petit par le nombre, ne 
lui ont fait aucun tort dans l'opinion publique. 
On a dit que ses messages étaient démagogiques, 
parce qu'on s'est rendu compte qu'ils portaient 
sur les masses. Et si les adversaires du prési- 
dent avaient pensé qu'ils dussent lui nuire, 
soyez assurés qu'ils se fussent féFicités, loin de 
s'en plaindre, de leur abondance et de leur 
véhémence. Plus le président dit nettement et 
fortement ce qu'il veut, plus il enchante the man 
in the street. Prétendra-t-on que les messages 
sont sans effet pratique? Gela est vrai, si l'on 
parle d'effets immédiats. Mais d'une part le pré- 
sident peut toujours faire reprendre par un dé- 
puté, sous forme de proposition de loi, les idées 
qui lui sont chères. Et, d'autre part, dans un 
pays de suffrage universel, c'est en créant des 
mouvements de masses qu'on prépare les grandes 
réformes. C'est par huit années de messages que 
M. Roosevelt a enlevé de haute lutte la cons- 



LA POLITIQUE 199 

truction de la flotte américaine. C'est par une 
campagne pareille que lui et ses successeurs 
obtiendront, malgré les résistances du congrès, 
la seconde flotte dont la nécessité est chaque 
jour plus évidente. 

Toutefois il ne suffit pas que le droit de mes- 
sage soit inscrit dans une constitution pour qu'un 
président s'en serve : notre pays nous en four- 
nit la preuve. Il faut aussi que le président soit 
moralement disposé à s'en servir. Qui dit action 
dit échec possible. Or chez nous il est admis que 
le président ne doit pas subir d'échec. Il semble 
que plus on annihile la fonction présidentielle, 
plus on l'entoure de majesté. Les rois fainéants, 
eux aussi, étaient portés sur un pavois. En Amé- 
rique, on respecte profondément la présidence. 
Mais on ne mesure pas à son impuissance le res- 
pect dont on l'environne. On admet qu'un pré- 
sident puisse être battu. Comment ne l'admet- 
trait-on pas puisque la constitution l'a prévu ? 

Supposez, par impossible, qu'un président 
français, au cours de la discussion d'une loi im- 
portante, fasse, par un message, connaître aux 
Chambres son opinion. Si, quelques semaines 
après, le vote lui donnait tort, ce serait un dé- 
chaînement féroce et les cris de : « Démission ! 
démission î » retentiraient dans toute la presse, 
sinon dans toutes les rues. En Amérique, rien 



200 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

de tel. Si le congrès, dans l'exercice de ses 
droits constitutionnels, refuse de tenir compte 
des avis du chef de l'Etat, celui-ci s'incline, avec 
une mauvaise humeur souvent visible, mais 
l'idée ne lui vient pas d'abandonner son poste et 
nul ne s'étonne qu'il y reste. Il n'y a point de 
place pour les considérations de vanité qu'ex- 
ploitent chez nous la faiblesse des uns et l'ambi- 
tion des autres. Puisque le président existe, 
puisqu'il est le premier personnage de l'Etat, 
puisqu'il a le moyen de publier ses idées, il doit 
les publier. Si elles ne triomphent pas, il n'en 
sera pas diminué. Il attendra seulement pour 
prendre sa revanche une occasion plus favorable. 
Un des plus hauts personnages d'Amérique, — 
on comprendra que je ne le nomme point, — 
me disait un jour : 

— Ils sont extraordinaires, vos présidents ! 
Quand ils font un message, c'est toujours pour 
dire qu'ils s'en vont ! 

Cette exclamation, — scrupuleusement exacte 
puisque, en dehors du message banal d'entrée 
en fonctions et de fin de mandat, nous n'avons 
connu depuis vingt ans la pensée présidentielle 
que par les manifestes de démission de MM. Jules 
Grévy et Casimir-Perier, — traduit la surprise 
qu'inspire aux Américains l'anéantissement de la 
présidence française. Ils estiment que notre chef 



LA POLITIQUE 201 

d'État n'a pas de pouvoirs suffisants et ils ne 
comprennent pas comment il laisse tomber en 
quenouille ceux que la constitution lui recon- 
naît. Ce jugement, porté sur nous, éclaire leur 
conception du pouvoir exécutif. 

Les ministres sont en France les créatures du 
président dans l'instant qu'il les nomme. Du 
jour où ils sont nommés, ils sont ses égaux, si- 
non ses maîtres, non pas sans doute au regard 
du protocole, mais sur le terrain des réalités. 
Les ministres américains sont, au contraire, au 
sens propre du terme, les « secrétaires » du pré- 
sident. C'est à peine si la constitution les men- 
tionne pour autoriser le chef de l'Etat à « re- 
quérir l'opinion écrite du principal fonctionnaire 
de chacun des départements exécutifs sur toutes 
matières concernant leurs services respectifs ». 
Au début, en 1789, il n'y avait que quatre mi- 
nistres : le secrétaire d'État, le secrétaire du 
Trésor, le secrétaire de la Guerre et l'attorney 
général. On a créé, depuis, le ministère de la 
Marine, le ministère des Postes, le ministère de 
l'Intérieur, le ministère de l'Agriculture, le mi- 
nistère du Commerce et du Travail. Aucun mi- 
nistre ne peut être membre du congrès. Aucun 
n'est responsable devant le congrès. Le secré- 
taire d'État a une primauté de fait, parce qu'il est 
à la fois ministre des Affaires étrangères et garde 



202 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

des Sceaux, mais il n'a rien de l'autorité d'un 
président du conseil. Il est, lui aussi, comme 
ses collègues et sur le même pied, l'homme de 
confiance du président. C'est du président seul 
que relève le cabinet. Il dépend du congrès de 
gêner le fonctionnement d'un ministère en re- 
fusant les crédits qu'il sollicite par l'organe des 
comités. Il ne dépend pas de lui d'obtenir la dé- 
mission d'un ministre pas plus que la démission 
du président. Les ministres sont des chefs de 
service et rien de plus. 

Gela explique qu'on ne discute jamais le choix 
du chef de l'Etat lorsqu'il compose « son » cabi- 
net. En fait, ce choix n'est déterminé que par 
des considérations d'amitié ou par des considé- 
rations de compétence. Prenons par exemple le 
ministère de M. Roosevelt. Dans une des con- 
versations que j'eus l'honneur d'avoir avec lui, 
le président me disait : 

— Dans mon ministère il y a un catholique, 
un juif et des protestants. Tous s'entendent le 
mieux du monde. 

Il aurait pu ajouter que ses ministres, asso- 
ciés par sa volonté, ne différaient pas seulement 
par la religion et que tout, origine, caractère, 
carrière, les séparait jusqu'au jour oii il les at- 
tela à une œuvre commune. M. Root, le secré- 
taire d'Etat, est un homme de soixante-trois ans, 



LA POLITIQUE 203 

avocat illustre, conseil de toutes les grandes af- 
faires, esprit froid, caustique, conservateur, le 
contraire de M. Roosevelt. C'est cependant 
M. Roosevelt qui en a fait un secrétaire d'Etat 
en 1905, parce que les hautes qualités adminis- 
tratives de M. Root n'étaient discutées par per- 
sonne et trouvaient leur emploi au gouvernement. 
Pour M. Root, le pouvoir est une perte d'argent 
et, aux yeux de ses amis, une diminution de si- 
tuation. Pour M. Cortelyou, ministre des Fi- 
nances, le ministère est un couronnement de 
carrière. En 1895, il était sténographe du pré- 
sident Cleveland, en 1900, secrétaire particulier 
de M. Mac Kinley ; en 1903, à quarante et un ans, 
il devenait ministre du Commerce, puis ministre 
des Postes, enhn ministre du Trésor. J'ai rap- 
pelé déjà la carrière judiciaire et politique de 
M. Taft. Son collègue de la Marine, M. Metcalf, 
est un avocat, que le président est allé chercher 
au congrès pour lui confier d'abord le Com- 
merce, ensuite la Marine. M. Charles Bonaparte, 
attorney général, est sorti, comme le président, 
de l'université Harvard ; ce fut entre eux le pre- 
mier lien ; la haine des abus les rapprocha en- 
core; et cet avocat catholique devint en 1905 
ministre de la Marine pour, de là, passer à la 
Justice. De Harvard aussi, où il fut camarade de 
M. Roosevelt, sort M. de Lengerke Meyer, mi- 



204 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

nistre des Postes. Celui-ci fut industriel avant de 
devenir ambassadeur, puis ministre. Le ministre 
de l'Intérieur, M. Garfield, n'a que quarante- 
deux ans ; c'est lui qui a mis en mouvement le 
Bureau des corporations : un portefeuille a ré- 
compensé son zèle. M. Wilson, ministre de 
l'Agriculture, a l'originalité d'avoir travaillé la 
terre avant d'aborder la politique. M. Oscar 
Straus, ministre du Commerce et du Travail, est 
un négociant et un écrivain qui a fait deux in- 
cursions dans la diplomatie. Tous sont d'in- 
times amis du président et c'est ce titre qu'ils 
invoquent de préférence à tout autre. 

Les pouvoirs du président et la composition 
du cabinet étant ainsi définis, il va de soi qu'il 
doit y avoir, en Amérique, une politique prési- 
dentielle. L'histoire de la présidence de M. Roo- 
sevelt montre avec quelle force et quelle conti- 
nuité cette politique peut s'exercer. On s'est 
demandé souvent si ce n'était pas un mal. Le 
président américain, élu par le peuple à la suite 
d'une campagne acharnée qui coûte des millions 
et soulève un tourbillon d'intérêts, n'est-il pas 
forcément le serviteur du parti, voire même de 
la (( machine » , qui l'a conduit au pouvoir, plutôt 
que l'arbitre souverain qu'avait rêvé Washing- 
ton? En fait, il est souvent arrivé que le prési- 
dent ait été un instrument plutôt qu'un moteur. 



LA POLITIQUE 205 

Sans remonter bien loin dans le passé, ce fut le 
cas de M. Mac Kinley par rapport aux gros ca- 
pitalistes républicains. Il est d'ailleurs assez fré- 
quent que les hommes de première valeur ne 
parviennent pas à la présidence, car avant de 
choisir un bon président les partis se préoccu- 
pent d'abord de choisir un bon candidat, et les 
qualités qui sont nécessaires à l'un ne sont pas 
celles qui recommandent l'autre. Il convient ce- 
pendant de remarquer qu'un président honnête 
et courageux n'est pas toujours le prisonnier des 
groupements qui l'ont fait élire. M. Roosevelt, 
président républicain, a prouvé avec trop d'éclat 
son indépendance à l'égard des trusts pour qu'il 
soit nécessaire d'y insister. 

Ce droit h la personnalité chez le chef de l'Etat 
est l'un des traits les plus frappants de la démo- 
cratie américaine et l'un de ceux que nous de- 
vrions lui envier. La fatalité de notre histoire a 
confondu la lutte pour la République avec la lutte 
contre le pouvoir personnel. Or rien ne prouve 
qu'il y ait incompatibilité entre ces deux termes 
et qu'une Répubhque exige, pour vivre en sû- 
reté, l'impersonnalité du pouvoir exécutif, c'est- 
à-dire son annulation au profit du parlement. Si, 
toutes choses égales d'ailleurs et sans reviser la 
constitution, un président français usait de son 
droit de message, comme en use le président 

12 



206 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

américain, on crierait au coup d'Etat. Il en serait 
de même s'il usait du droit qu'il a de dissoudre 
la Chamiîre. Il semble que le 2 décembre et le 
16 mai nous aient, à jamais, privés de cette sé- 
rénité d'âme qui fait la force des Etats-Unis. Là- 
bas, même entre adversaires, la confiance règne. 
Chez nous, c'est la défiance, et, par crainte du 
pouvoir personnel, on glisse à l'anarchie parle- 
mentaire. Après trente-sept ans de République, 
nous vivons moralement dans une sorte de crise 
alarmée. Nous n'osons pas croire que l'équilibre 
soit possible entre les divers organes du corps 
politique et nous souffrons à perpétuité de l'hy- 
pertrophie de l'un aux dépens de tous les autres. 
Est-ce à notre constitution qu'il faut s'en 
prendre? On pourrait le soutenir, si elle avait 
été normalement appliquée, mais elle ne l'a ja- 
mais été que de façon partielle et partiale. C'est 
un jeu vain que de déplorer l'infériorité de nos 
lois par rapport aux lois américaines. Ces lois 
n'ont pas été votées dans des circonstances sem- 
blables. Elles ne peuvent pas être identiques et, 
à bien des égards, il serait mauvais qu'elles le 
fussent. Nous avons, en revanche, une grande 
leçon à recevoir des Etats-Unis, leçon qu'il dé- 
pend de nous de suivre et que nous gagnerions 
à suivre : c'est que tout rouage qui existe doit 
fonctionner et qu'une constitution, si bonne soit- 



LA POLITIQUE 207 

elle, ne résiste pas à Finertie prolongée d'un de 
ses rouages. L'usage négatif ne doit pas préva- 
loir contre la loi positive. Nous avons humilié le 
pouvoir exécutif devant le pouvoir législatif. Gela 
ue saurait durer impunément. La France poli- 
tique est devenue un corps sans tête : les déca- 
|)ités vivants ne fournissent jamais une longue 
carrière. 



CHAPITRE V 



AU CAPITOLE 



Le Capitole. — Le confort parlementaire. — La Chambre 
et les comités. — Les députés et les débats. — Le Sé- 
nat. — Le principe de son autorité. — Une Assemblée 
conservatrice. — Un déjeuner au Sénat. — Une con- 
versation avec M. Lodge. — La Cour Suprême, son pres- 
tige et son rôle. — La Constitution américaine et le 
pouvoir judiciaire. — Pourquoi la Cour suprême n'est 
possible qu'en raison du caractère spécial de la Constitu- 
tion de 1788. 



Le Capitole est le palais fédéral des Étals-Unis. 
C'est là que siègent la Chambre des représen- 
tants, le Sénat et la Cour suprême. C'est là que 
se traitent les affaires extérieures et militaires, 
et celles qui, politiques ou économiques, inté- 
ressent l'ensemble de l'Union et échappent par 
conséquent à la compétence des Législatures — 



LA POLITIQUE 209 

composées, elles aussi, d'une Chambre et d'un 
Sénat — des États particuliers. 

Les Américains ont voulu que leur représen- 
tation nationale eût un cadre digne d'elle. Et ils 
ont réussi à le lui donner. Le Gapitole, tout de 
marbre et de grès blanchi, étale sur une hauteur 
d'où l'œil embrasse Washington sa façade de 
trois cents mètres de long. Au centre une coupole, 
de chaque côté deux ailes allongées, telle est la 
disposition générale de l'édifice. De l'autre côté 
d'une immense place, un autre palais, celui de 
la Bibhothèque nationale, dont le nom, Bibho- 
thèque du Congrès, ne définit qu'une des fonc- 
tions. Sur les deux autres faces de ce vaste 
carré, deux bâtiments, l'un achevé et dont on 
termine en ce moment les aménagements inté- 
rieurs, l'autre encore en construction. Celui de 
gauche, en regardant le Capitole, contient les 
bureaux particuliers des députés, celui de droite 
sera consacré aux sénateurs. Deux longs souter- 
rains éclairés à l'électricité et qui seront munis 
bientôt de tramways électriques rehent ces bu- 
reaux au palais du Congrès. J'ai visité la maison 
des députés. Chacun d'eux y possède un vaste 
cabinet de travail, confortablement meublé, 
muni d'un téléphone, d'une machine à écrire, 
d'une toilette avec eau chaude et eau froide, d'un 
appareil enregistreur où se déroulera — car cet 

12. 



210 NOTES SUR LES ÉTATS-UMS 

ingénieux mécanisme ne fonctionne pas encore 
— le compte rendu des débats. Ni le Luxem- 
bourg ni le Palais-Bourbon n'offrent à nos élus 
de telles commodités. 

Ce qui frappe d'abord le voyageur français, 
c'est la liberté d'accès dont on jouit au Capitole. 
Il n'est guère à Paris que le ministère de la 
guerre qui soit plus hérissé de consignes prohi- 
bitives que la Chambre et le Sénat. Les « collets 
rouges » du Palais-Bourbon sont d'impitoyables 
cerbères. Les nègres du Capitole sont cordiaux 
et bons enfants. Vous entrez dans les couloirs. 
Vous montez dans l'ascenseur. Vous frappez à 
la porte du <( comité » auquel appartient le 
député ou le sénateur que vous désirez voir. Un 
fauteuil profond vous y recueille et souvent le 
nègre obligeant, se saisissant de vos deux 
pieds y assure à vos chaussures l'incomparable 
éclat dont il semble que le cirage américain 
possède le secret merveilleux. Si vos visites se 
renouvellent, vous êtes bientôt un familier 
de la maison. Et la bonne grâce du nègre 
devient quasi paternelle. 

Les couloirs du Capitole présentent une 
grande animation. Il en est ainsi dans tous les 
Parlements. Cette animation est plus tumul- 
tueuse dans l'aile des députés : cela encore est 
fort naturel, car ils sont plus nombreux que les- 



LA POLITIQUE 211 

sénateurs. Tout le long de ces couloirs, s'ouvrent 
les portes des « comités ». A la Chambre, le 
plus important est celui des « voies et moyens » 
(commission du budget). Il y a plus de quarante 
comités. Ces comités sont permanents, leurs 
membres étant désignés au début de la session 
par le président de la Chambre. Ils ont mission 
d'examiner, suivant leur compétence, tous les 
bills qui sont déposés. Ils ont le droit, pour 
s'éclairer, de faire comparaître, d'interroger et 
d'entendre qui il leur plaît. Ils ont surtout pour 
mission d'établir le contact entre le pouvoir 
législatif et le pouvoir exécutif. En effet, les 
ministres ne siègent ni à la Chambre ni au 
Sénat. La Constitution américaine a rendu incom- 
patible l'exercice d'un mandat électif et d'une 
fonction publique. Et bien qu'aucune loi n'inter- 
dise aux ministres de prendre la parole dans les 
deux Assemblées, un usage, aussi fort qu'une 
loi, les en empêche. C'est donc devant les co- 
mités qu'ils viennent exposer leurs vues. 

Les comités font la plus grande partie du tra- 
vail réel de la Chambre. Suivant la formule em- 
ployée par M. Bryce, ambassadeur d'Angleterre 
aux Etats-Unis, dans cette œuvre admirable 
qu'est son American Conimonwealth^ ce sys- 
tème amoindrit la cohésion et l'harmonie de la 
législation. Sauf en de rares occasions, le débat 



212 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

en séance n'intéresse personne. Le centre de 
gravité s'est déplacé. Il a passé de la Chambre 
aux commissions. C'est grâce à cette omnipo- 
tence des comités que l'action des forces exté- 
rieures peut s'exercer si aisément sur certains 
députés dépourvus de scrupules. On ne saurait 
nier d'autre part que, dans bien des cas, les 
affaires sont traitées plus vite et plus à fond dans 
les échanges de vues dont les comités offrent le 
cadre aux ministres et aux députés que dans nos 
débats publics à la tribune. Il est du reste néces- 
saire, étant donné l'absence de relations directes 
entre le gouvernement et les Chambres, étant 
donné d'autre part qu'il n'y a pas de responsa- 
bilité ministérielle, que les députés, dans leurs 
comités, puissent contrôler parleurs enquêtes les 
actes de l'administration. Sans méconnaître les 
inconvénients delà méthode, on doit avouer qu'elle 
répond à un besoin et qu'elle a des mérites sérieux. 
La salle des séances est vaste et claire. Les 
sièges et les pupitres sont disposés concentri- 
quement, face au fauteuil du président. Celui-ci 
a à sa droite un portrait de Washington, à sa 
gauche un portrait de La Fayette. Au lieu d'oc- 
cuper comme chez nous la « haute situation » 
dont parlait un jour un député français, le pré- 
sident est à peu près au même niveau que le 
reste de l'Assemblée. Sur les deux marches qui 



LA POLITIQUE 213 

mènent à son bureau, de petits boys sans uni- 
forme, en veston et culotte courte, alertes et at- 
tentifs, sont assis. Un député frappe dans ses 
mains : en deux bonds, le boy est près de lui et 
fait la commission dont il le cbarge. Au fond de 
la salle, derrière le dernier rang de fauteuils, 
court un long couloir avec des canapés. C'est là 
que les ministres viennent s'asseoir quand ils 
veulent suivre un débat : ils y sont en invités, 
comme les visiteurs étrangers à qui l'on fait les 
honneurs du Capitole. Rien de théâtral dans la 
procédure. Les députés parlent de leur place en 
s'adressant au président. Tous les discours com- 
mencent par « M. le Speaker ». Et quand on 
fait, dans l'argumentation, intervenir un col- 
lègue, au lieu de l'appeler par son nom, on le 
désigne par sa circonscription, « le gentleman de 
rOhio » ou « le gentleman de l'Oregon ». La plu- 
part des discours sont d'ailleurs destinés non à 
convaincre la Chambre, mais à satisfaire les élec- 
teurs à qui ils sont distribués, après leur impres- 
sion dans le Congressional Recoi^d. Il y a peu 
d'orateurs, au sens littéraire que nous donnons 
à ce mot. Le plus éloquent des députés est, pa- 
raît-il, M. William Bourke Cockran, député de 
New-York, dont la parole chaude et vibrante est 
fort appréciée de ses collègues et du public des 
tribunes. 



2ii NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

En général, — je pourrais naturellement citer 
des exceptions, — la situation de député ou, 
comme on dit là-bas, de représentant, n'est 
point l'objet des grandes ambitions. De deux 
choses l'une, ou l'on est député en attendant 
mieux, c'est-à-dire en attendant le Sénat; ou si 
l'on reste député, on n'a pas d'avenir politique. 
La plupart des membres de la Chambre sont ac- 
tifs, intelligents; mais le plus souvent, leur in- 
struction première est primaire ou secondaire 
au plus. Leur situation de fortune est également 
modeste. Et presque tous, ne pouvant pas vivre 
avec leurs 7500 dollars de traitement, continuent 
à exercer leur profession dans leur État d'ori- 
gine. Les avocats constituent l'immense majo- 
rité. C'est à la Chambre qu'on trouve le type 
accompli du « politicien » américain, dont la so- 
ciété parle avec quelque dédain, qui parfois mé- 
rite un jugement sévère, mais qui souvent aussi 
traite les affaires publiques avec une réelle en- 
tente des intérêts et un sens pratique fort aiguisé. 

Nulle pose chez ces parlementaires : ou plutôt 
même une affectation de simplicité. Je me sou- 
viens d'avoir causé avec le président de la Cham- 
bre, M. Cannon, pendant une suspension de 
séance : il descendait du fauteuil, une fleur rouge 
à la boutonnière de sa jaquette, son gilet dé- 
boutonné, allumant en hâte son cigare et ne re- 



LA POLITIQUE 215 

quérant point par son allure les marques exté- 
rieures de respect qui environnent en France nos 
présidents en habit noir. La Chambre des dé- 
putés est une assemblée d'hommes d'affaires, qui 
n'ont à aucun degré le souci de paraître et de 
figurer. Chacun regarde beaucoup dans sa cir- 
conscription : le suffrage universel le veut ainsi. 
Les théories d'ensemble, la doctrine font quelque 
peu défaut. On vote souvent au petit bonheur^ 
Mais est-ce là le propre de l'Amérique? 

Les députés sont élus pour deux ans et leur 
situation électorale n'est pas toujours très stable, 
A peine nommés, ils doivent songer à leur réélec- 
tion. Au surplus, hormis ses pouvoirs financiers, 
la Chambre est sans action directe et continue 
sur la conduite de la politique générale. Elle n'a 
pas le droit d'interpeller et elle n'a pas l'autorité 
executive qui remplace pour le Sénat le droit 
d'interpellation. Son président seul jouit d'une 
action considérable, parce qu'il dépend de lui, 
armé du règlement et maître surtout de la no- 
mination des commissions, de gêner ou d'aider 
puissamment le gouvernement. Il a rang im- 
médiatement après le vice-président de la Répu- 
bhque, président de droit du Sénat, sur le même 
pied que les juges de la Cour suprême. Cette 
prérogative de protocole correspond à une in- 
fluence réelle. Le président actuel, M. Cannon, 



216 NOTES SUR LES ÉTATS-UÎSIS 

est l'un des plus vieux routiers de la politique 
américaine. C'est un silencieux et un rusé. Et on 
le considère, bien que républicain, comme un 
des plus dangereux adversaires de M. Roosevelt. 

Le prestige du Sénat est sensiblement supé- 
rieur à celui de la Chambre des députés. Pour- 
quoi? D'abord assurément parce que k plupart 
de ses membres ont une haute valeur person- 
nelle. Mais si les hommes de valeur aspirent h 
entrer au Sénat, c'est que, par la Constitution et 
par l'usage, la haute Assemblée occupe dans le 
système politique des Etats-Unis une place pré- 
pondérante. L*étendue de ses attributions est 
considérable : elles sont, comme on sait, légis- 
latives, executives et judiciaires. Le Sénat vote 
les lois solidairement avec la Chambre. Il con- 
firme ou désapprouve les nominations faites 
par le président et les traités signés par lui. Il 
peut enfin siéger comme Haute-Cour de justice 
quand la Chambre renvoie devant lui, par une 
mise en accusation, des détenteurs de l'autorité 
publique. 

Historiquement, le Sénat représente les élé' 
ments premiers de la République américaine 
et c'est là, je crois, la source principale de 
son autorité morale. Les deux sénateurs de 
chaque Etat se considèrent et sont en réalité les 
« ambassadeurs î> de leur Etat auprès du gou- 



LA POLITIQUE 217 

vernement fédéral. Pratiquement, grâce à leur 
droit de confirmation, ils prennent une part ac- 
tive à la vie administrative de l'État qu'ils re- 
présentent. Ils s'entendent souvent avec le pré- 
sident pour la nomination des fonctionnaires 
fédéraux. Enfin, par leur commission des af- 
faires extérieures, que préside actuellement un 
vieillard plein d'expérience, M. Gullom, ils par- 
ticipent à la direction de la diplomatie améri- 
caine et sont en quelque façon une succursale 
du Département d'État. Il est superflu de rap- 
peler que leur contrôle s'exerce avec vigilance 
et que, parfois, — par exemple, il y a peu d'an- 
nées, dans l'affaire des traités d'arbitrage, — ils 
mettent en échec la politique du président. 

Les sénateurs sont, de beaucoup, les premiers 
personnages du monde politique américain. Leurs 
délibérations sont majestueuses et amples. Ils 
sont peu nombreux, moins de cent. Et le ton 
des débats s'en trouve simplifié et comme apaisé. 
Les discours sont généralement longs, écoutés 
avec attention, interrompus par des questions 
auxquelles l'orateur répond toujours avec une 
patience inlassable. La salle des séances est plus 
petite que celle de la Chambre. Le vice-prési- 
dent de la République — c'est en ce moment 
M. Fairbanks — est président de droit. Les 
divisions pohtiques laissent subsister une unité 

13 



218 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

morale dont on peut mesurer la profondeur en 
interrogeant tour à tour des républicains et des 
démocrates. Le Sénat, toute question de parti 
mise à part, est une Assemblée conservatrice, qui 
est, dans le fonctionnement de la Constitution, 
un élément de stabilité. Il y a véritablement une 
doctrine sénatoriale, je dirai même un tempéra- 
ment sénatorial. Plus encore que la Chambre, le 
Sénat réagit contre les tendances centralisatrices 
qui résultent nécessairement du développement 
de la politique américaine. Il a conscience de ses 
origines et n'oublie pas qu'il représente auprès 
d'une ré])ublique puînée des républiques naguère 
indépendantes. Dans Tordre diplomatique, il est 
prudent, presque timoré, soucieux, suivant les 
conseils de Washington, de ne pas aliéner la li- 
berté d'action du gouvernement de l'Union, atta- 
ché aux principes, surtout à la doctrine de 
Monroe. Sans doute, au cours des dernières 
années, il a du faire des concessions à la poli- 
tique coloniale, voire à la politique mondiale. Il 
ne s'y est décidé que peu à peu et comme à re- 
gret. Il est traditionaliste avec passion. C'est un 
grand bien pour une démocratie. 

J'ai pu voir de près de nombreux sénateurs. 
Je les ai vus chez eux : car plusieurs, un tiers au 
moins, sont fort riches et pratiquent largement 
la vertu de l'hospitalité. Je les ai vus au Sénat, 



LA POLITIQUE 219 

soit en séance soit dans leurs « comités », qui 
sont naturellement plus influents encore que ceux 
de la Chambre. Je garde notamment un souvenir 
particLilièrement intéressant d'un déjeuner qui me 
fut ofl'ert dans la salle même du comité des Phi- 
lippines, dont il est président, par M. H. Cabot 
Lodge, sénateur du Massachusetts. Dans la 
vaste pièce garnie de bibliothèques d'acajou, 
le couvert avait été dressé sur la table même 
des séances. Les convives étaient le vice-prési- 
dent de la République M. Fairbanks, l'ambassa- 
deur de France M. Jusserand, et une douzaine 
de sénateurs. Parmi eux, M. Allison, le doyen du 
Sénat, dont on fêtait ce jour-là le trente-cin- 
quième anniversaire sénatorial; M. Aldrich, dont 
je venais d'admirer quelques instants plus tôt les 
rares qualités de dehater dans la discussion de 
son bill sur la circulation monétaire; M. Knox, 
l'ancien attorney général, actuellement candidat 
à la présidence de la République, homme de 
grande valeur, vif, alerte et ingénieux ; le colo- 
nel du Pont, un descendant de du Pont de Ne- 
mours, dont la famille tout attachée aux souve- 
nirs français est établie depuis un siècle aux 
Etats-Unis et qui se consacre plus spécialement 
aux questions militaires; M. Wetmore, lui aussi 
grand ami de notre pays ; M. Crâne, sénateur 
du Massachusetts comme M. Lodge ; M. Kean, 



220 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

du New-Jersey. Tous ces messieurs occupent 
au Sénat une situation importante. Je les savais 
en désaccord sur bien des questions. La cor- 
dialité de leurs relations n'en paraissait pas 
diminuée. 

Le déjeuner fut rapide, car le Sénat continuait 
à siéger, les séances durant en général de midi à 
cinq heures. M. Fairbanks, qui avait abandonné 
le fauteuil présidentiel pour nous rejoindre, nous 
quitta avant la fin du repas. M. Aldrich n'arriva 
qu'au dessert. Le Sénat comme la Chambre ayant 
son restaurant, c'est d'ailleurs la coutume de 
prendre le lunch auCapitole. La journée de tra- 
vail est ainsi moins écourtée qu'en France. Les 
Chambres ont voulu donner l'exemple de la so- 
briété, et un texte législatif, incorporé il y a 
([uelques années à une loi sur l'immigration, 
proscrit le vin et l'alcool dans toute l'étendue du 
palais parlementaire. Les mauvaises langues 
assurent que les députés avaient voté cet amen- 
dement, pensant que le Sénat le repousserait. 
Mais le Sénat les prit au mot, et c'est ainsi que, 
depuis lors, on ne boit que de l'eau au Capitole. 

Des opinions émises en ma présence par les 
membres du Sénat, que j'ai l'honneur de con- 
naître, aucune ne m'a paru, par sa généralité et 
par sa précision, plus digne d'être retenue que 
celle de M. Lodge. M. H. Cabot Lodge occupe 



LA POLITIQUE 221 

dans la Chambre haute une situation éminente 
et, à tous égards, justifiée. Il représente le Mas- 
sachusetts. Agé de cinquante-sept ans, il a par- 
tagé sa vie entre l'histoire et la politique. Il a 
publié de nombreux et excellents ouvrages, entre 
autres une Vie d'Alexandre Hamilton, une Vie 
de Daniel Webstei% une Vie de Washington, une 
Histoire de Boston, des Essais d'histoire et de po- 
litique, une Histoire de la Révolution et une His- 
toire de la Guerre espagnole. Il a appartenu à la 
Chambre des députés avant d'entrer au Sénat. Il 
préside la commission des Philippines et joue un 
rôle prépondérant dans la commission des affaires 
extérieures. 

Assuré par son expérience des affaires et sa 
haute culture d'un crédit de premier ordre, il est 
l'ami le plus intime de M. Roosevelt, et cette cir- 
constance ajoute encore à l'autorité dont il jouit 
dans le parti républicain. La maison du sénateur 
du Massachusetts, que madame Lodge sait 
rendre si attrayante, est celle où le président fré- 
quente le plus volontiers. Les deux amis ne sont 
pas toujours du même avis. Et comme M. Lodge 
tient fort à ses idées, il y a parfois entre M. Roo- 
sevelt et lui de vives controverses, où, sans cé- 
der ni l'un ni l'autre, ils réchauffent leur vieille 
amitié au feu de la discussion. 

— Vous savez, m'a dit l'éminent sénateur, 



222 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

quel rôle a joué dans notre histoire la doctrine 
de Monroe. C'est un système politique nécessaire 
à la sécurité des Etats-Unis. Nous ne contestons 
pas la situation acquise de certaines puissances 
européennes dans le Nouveau Monde. Mais nous 
n'admettrions pas qu'elles y fissent de nouvelles 
acquisitions territoriales. 

» Cela nouç entraîne à exercer une sorte de 
contrôle moral, purement moral, sur les événe- 
ments politiques dont notre continent est le 
théâtre. Toutes les républiques américaines poli- 
cées et ordonnées connaissent notre désintéres- 
sement et n'ont contre nous aucune défiance. Je 
n'en dirai pas autant de pays tels que le Ve- 
nezuela, oii le désordre est chronique et qui sont 
les seuls exposés, de ce fait, à se voir rappeler 
leurs devoirs. 

» La doctrine de Monroe n'est contestée par 
personne aux Etats-Unis. Les démocrates — 
Monroe d'ailleurs était démocrate — sont là-des- 
sus d'accord avec les républicains. C'est comme 
notre credo national. 

» En ce qui concerne les relations avec le 
Japon, je ne vois pas ce qui a pu donner nais- 
sance aux rumeurs alarmistes qui ont couru en 
Europe. La question de fimmigration n'est pas, 
ne peut pas être un casus belli. 

)) C'est un droit de souveraineté que celui d'ad- 



LA POLITIQUE 223 

mettre ou de ne pas admettre les étrangers. On 
a dit que le traité de 1894 avec le Japon avait 
limité pour nous ce droit. Ce n'est pas vrai. 

» L'article 2 de ce traité stipule en effet que la 
clause de la nation la i)lus favorisée ne peut pas 
modifier « les lois concernant la réglementation 
)) du commerce, Viminigration des ouvriers et les 
» questions de police ou de sécurité publique ». 
Notre liberté d'action est donc absolue. Notre 
droit est entier. Le récent accord a pour objet 
de le consacrer. 

» J'ajoute que je ne crois pas du tout à ce 
que certaines personnes ont appelé la guei^re 
fatale. Il n'y a pas de guerre fatale. Et il y a 
place dans le Pacifique pour le Japon et les 
États-Unis. 

» Je ne considère pas l'envoi de la flotte de 
l'amiral Evans comme un acte politique, mais 
comme un exercice militaire. Nous sommes cbez 
nous à San-Francisco comme à New-York. Nous 
avons notre flotte là où nous pensons qu'elle est 
le mieux. 

» En ce qui concerne la politique coloniale, 
et d'abord les Philippines, il y a toujours, entre 
républicains et démocrates, une divergence de 
vues théorique. Mais en pratique, nous sommes 
tous à peu près d'accord sur la politique à suivre. 
On a d'ailleurs exagéré les difficultés de cette 



224 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

politique. Les Philippines ne nous coûtent plus 
très cher. Leur hudget se solde en excédent. Il 
est faux de dire qu'elles constituent pour les 
Etats-Unis une charge coûteuse et stérile. 

» A Guha, Tordre est rétabli. Je crois que 
pour le maintenir, nous serons obligés d'exercer 
sur l'île un contrôle, une sorte de protectorat. 
Je ne suis pas partisan de l'annexion. Nous 
n'avons aucun intérêt à faire entrer dans l'Union 
une île qui, au point de vue ethnographique et 
moral, est séparée des Etats-Unis par de nom- 
breuses différences. 

» Quant à ce qu'on appelle souvent la poli- 
tique mondiale des Etats-Unis, il faut s'entendre. 
Notre politique est mondiale en tant que poli- 
tique commerciale. Mais j'estime que nous ne 
devons pas intervenir dans les questions pure- 
ment politiques en dehors de l'Amérique. 

» Nous avons été en Chine, en 1900, parce 
qu'il y avait à accomplir une œuvre de défense 
humaine contre l'anarchie et le meurtre. Nous 
avons participé à la conférence d'Algésiras parce 
que nous avions signé la convention de Madrid 
de 1880, parce qu'il y avait des questions écono- 
miques à résoudre, parce qu'enfm nous pouvions 
aider aux solutions transactionnelles et conci- 
liantes. Nous avons été à la Haye dans l'intérêt 
du droit. Et le Sénat a déjà ratifié six traités 



LA POLITIQUE 223 

d'arbitrage conclus en vertu de l'acte de la 
Haye. 

» En dehors de cela, ni au Maroc, ni en Macé- 
doine, ni ailleurs, nous ne devons faire de la 
politique pure. Ce n'est ni notre tradition ni 
notre intérêt. La doctrine de Washington reste 
la mienne et celle, je puis le dire, du Sénat tout 
entier. 

En ce qui touche la politique intérieure, l'opi- 
nion du Sénat est naturellement plus divisée. 
M. Roosevelt compte dans ses rangs des adver- 
saires acharnés, par exemple M. Foraker. Le 
sentiment, que m'a exprimé M. Lodge, est néan- 
moins partagé par la majorité de ses collègues, 
qui, lorsqu'ils sont en désaccord avec le prési- 
dent, lui reprochent plutôt des défauts de forme 
qu'une erreur sur le fond. 

— Il est, m'a-t-il dit, de la dernière absurdité 
d'imputer au président la responsabilité de la crise. 
» Cette crise s'exphque par des causes géné- 
rales, que l'on retrouve dans les pays d'Europe, 
^t par des causes locales, notamment l'excès de 
certaines entreprises et les abus commis par 
d'autres. Le président a pu surexciter le mal en 
le signalant avec insistance; mais il ne l'a pas 
créé et il a bien fait de le dénoncer. A part les 
hommes de Wall street, l'immense majorité du 
pays l'a approuvé. 

13. 



220 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

» Il y avait urgence à réprimer les abus dont 
je viens de parler : par exemple celui ([ui con- 
sistait dans les tarifs de faveur {rebates) accordés 
à certains trusts par les compagnies de chemins 
de fer, ce qui rendait toute concurrence impos- 
sible, — ou encore les constitutions de sociétés 
avec un capital fictif. Nous avons des lois qui 
punissent ces faits. On ne les appliquait pas. 
M. Roosevelta voulu qu'elles fussent appliquées. 
Et il a eu mille fois raison. 

» Par contre, je ne crois pas que certaines 
mesures dont le président parait partisan soient 
conciliables avec la constitution américaine, qui 
a étroitement limité, comme vous le savez, les 
droits nationaux au profit des droits des États. 
Je ne voudrais pas, par exemple, que le gouver- 
nement fédéral reçût le pouvoir de délivrer aux 
trusts des « certificats » fédéraux ou nationaux 
qui le rendraient maître absolu de leur existence. 
Je ne crois pas non plus possible le vote d'une 
loi fédérale sur les sociétés par actions : cela 
n'est pas de la compétence du congrès. Par 
contre, qu'on se serve des lois existantes, comme 
on le fait depuis quelques mois : c'est juste et 
c'est nécessaire. 

» Parmi les améliorations possibles de notre 
système financier, on a parlé de la reconstitution 
de la Banque centrale, qui a existé jusqu'en 



LA POLITIQUE 221 

1832; je crois que cette reconstitution serait 
possible. 

La dernière partie de cet entretien précise avec 
autant de netteté que de mesure l'état d'esprit 
conservateur que j'indiquais tout à l'heure. La 
crainte des nouveautés est, pour la plupart des 
sénateurs, le commencement de la sagesse. C'est 
ce qu'exprimait l'un d'entre eux en me disant 
avec un sourire : 

— Que voulez-vous? Nous aimons bien le 
Président. Mais nous sommes plus constitution- 
nels que lui. 

Ce respect scrupuleux de la Constitution, res- 
senti par tout le Sénat, est assuré par la Cour 
suprême qui est, de tous les rouages du système 
américain le plus vanté à l'étranger et, d'ordi- 
naire, le plus mal connu. 

Quand on sort de la salle du Sénat et qu'on se 
dirige vers la rotonde, on trouve à gauche une 
salle en forme de demi-lune, de dimensions 
modestes. Le Sénat y siégeait naguère, quand 
les États étaient moins nombreux qu'aujourd'hui. 
C'est à présent la salle de la Cour suprême. Au 
fond, face à la porte, les juges, revêtus d'une 
robe noire, — ils sont en Amérique les seuls 
fonctionnaires portant un uniforme, — sont assis 
derrière une large table surélevée. Ils sont neuf. 
Et pour chaque affaire, ils doivent siéger six au 



228 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

moins. C'est donc la totalité de la Cour qui statue 
sur chaque procès. Tout près des juges, les avo- 
cats ; à leur gauche, le hureau de l'attorney 
général; derrière, quatre ou cinq rangs de hancs 
pour le puhlic. La Cour est présidée par le 
(( chief justice ». Les juges portent le titre de 
« Mr. justice » X ou Y. Nulle fonction n'est plus 
considérée que la leur. Partout, ils ont la place 
d'honneur. Ils sont inamovihles, nommés à vie 
par le président et confirmés par le Sénat, avec 
un traitement de soixante mille francs. Ils sont, 
suivant la formule du droit romain, « la voix 
vivante de la Constitution » . Leur rôle est capi- 
tal dans la vie des États-Unis. 

La Cour suprême, qui est la juridiction fédé- 
rale d'appel, et dont la compétence est la même, 
quant à ses principes, que celle des autres tri- 
bunaux fédéraux, cours fédérales de circuit et 
cours fédérales de district, n'a d'autre mission 
que d'interpréter la loi. Mais cette interprétation 
comporte, en vertu de la Constitution am^éri- 
caine, des initiatives d'une portée considérable, 
que M. James Bryce a parfaitement résumées en 
disant : « Le peuple a, par sa loi suprême, la 
Constitution, donné au congrès un pouvoir 
limité de légiférer. Toute loi votée en vertu de 
ce pouvoir et conformément à la Constitution a 
toute l'autorité de la Constitution qui est derrière 



LA POLITIQUE 229 

elle. Toute loi votée en dehors de ce pouvoir est 
illégale et dépourvue de sanction. Ce n'est pas, 
en fait, une loi, attendu que le congrès, lors- 
qu'il Fa votée, n'était pas en réalité une assem- 
blée législative, mais un simple groupe de per- 
sonnes sans autorité. » En d'autres termes, soit 
vis-à-vis du congrès fédéral, soit vis-à-vis des 
législatures des Etats, les tribunaux, et notam- 
ment le plus haut de tous qui est la Cour 
suprême, sont appelés à assurer le respect de la 
Constitution, loi initiale, votée par le peuple de 
1788 dans des conventions ad hoc, supérieure 
par conséquent à toute loi, loi d'Etat ou loi fédé- 
rale, qui contreviendrait à ses principes. 

La Cour suprême n'a pas — comme on l'a sou- 
vent prétendu, faute d'avoir lu les textes qui la 
régissent — un pouvoir spécial d'annuler les lois 
inconstitutionnelles. Ce pouvoir résulte pour elle 
de l'essence même de l'autorité judiciaire dont 
elle est dépositaire. Elle se borne, comme tout 
autre tribunal, à appliquer la loi en faisant pré- 
valoir une loi supérieure sur une loi inférieure, 
une loi d'autorité plus grande sur une loi d'au- 
torité moindre. C'est donc à l'existence de cette 
loi supérieure, qui est la Constitution, qu'elle 
emprunte son autorité. Elle est appelée, de ce 
fait, à protéger le peuple contre lui-même, en 
sauvegardant la loi permanente qui a fixé les 



230 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

droits de tous et en maintenant chacun dans son 
champ d'action. Elle est la gardienne des prin- 
cipes constitutionnels contre les entraînements 
politiques. Elle rappelle constamment aux 
citoyens, aux Etats, aux Chambres de ces Etats, 
au congrès, qu'il ne dépend pas d'eux de man- 
quer aux règles premières que les Etats-Unis 
naissants ont fixées une fois pour toutes. Elle 
ne donne pas d'avis abstraits, mais statue toujours 
sur des espèces. Elle assure ainsi une protec- 
tion précieuse aux droits de la minorité contre 
les abus éventuels dont peut se rendre coupable 
une majorité trop forte. 

Plus on étudie le fonctionnement de la Cour 
suprême, plus on se convainc qu'elle est pour 
une démocratie un rouage indispensable. Les 
pays qui, comme l'Angleterre, n'ont pas, h pro- 
prement parler, de Gonstitution, où il n'y a pas 
de différence de nature entre une loi et une autre 
loi, où ce qu'on appelle communément les « lois 
constitutionnelles », par exemple la grande 
Charte, le Bill des Droits, VAct of Settlejnent^ 
peuvent être abrogées à tout moment par le 
Parlement, comme n'importe quel autre texte, 
se prêteraient mal au fonctionnement d'une Cour 
suprême. Pour que cette Cour ait, comme aux 
Etats-Unis, sa pleine efficacité, il faut que la 
Constitution soit un instrument spécial, distinct 



LA POLITIQUE 231 

des autres lois, antérieur aux autres lois. En 
France, les lois constitutionnelles ont été votées 
par l'Assemblée nationale. Et pour les reviser, 
il faut que FAssemblée nationale se réunisse. La 
situation n'est donc identique ni à celle de l'Amé- 
rique, ni à celle de l'Angleterre. Et l'on doit se 
demander dans quelle mesure elle pourrait, sans 
modification, faire place à une Cour suprême 
analogue à la Cour américaine. 

Nos lois constitutionnelles de 1873 sont singu- 
lièrement moins amples et moins précises, 
moins riches eh principes et moins intangibles 
par leur origine que la Constitution américaine 
de 1788. On n'y trouve pas, quant aux droits 
des individus et des collectivités, les règles fixes 
qui permettent à la Cour suprême de faire pré- 
valoir sur les lois ultérieures le texte constitu- 
tionnel, et d'accomplir ainsi, sous la forme judi- 
ciaire, une œuvre admirable d'équité politique. 
Elles sont purement formelles et ne fixent que 
des procédures. Plus qu'aucun autre pays, 
cependant, en raison de notre tempérament 
national, de notre intolérance instinctive, de 
notre inclination à tyranniser les minorités, nous 
aurions besoin d'une telle garantie et du frein 
qu'elle apporterait à la passion politique. Mais la 
base nous manque. Et pour avoir une Cour 
suprême qui pût faire la même chose que celle 



232 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

de Washington, il nous faudrait d'abord refaire 
notre Constitution — avoir une Constitution au 
sens américain du mot. Pour ceux qui aiment la 
justice et qu'inquiètent les continuels abus de 
pouvoir commis par le Parlement, la Cour 
suprême américaine apparaît ainsi comme un 
remède décisif et inapplicable. C'est le supplice 
de Tantale. 

Il convient d'ajouter qu'en dépit de l'impopu- 
larité qu'elle a parfois encourue, la Cour suprême 
reste, dans son ensemble comme dans la personne 
de ses membres, entourée d'iui profond respect, 
ïl est rare qu'une démocratie ait le sens des prin- 
cipes. C'est ce sens qu'entretient l'action vigi- 
lante de la Cour. Et d'instinct, sinon par raison, 
l'opinion comprend que c'est là une œuvre néces- 
saire. Chacun à la place et dans le rôle que lui 
a fixés la Constitution, voilà la formule qui 
résume l'esprit politique américain. La tyrannie 
d'un Parlement aussi impossible que la tyrannie 
d'un homme, tel est le résultat admirable que 
l'acte de 1788 a conhé au pouvoir judiciaire le 
soin de préserver des atteintes des partis. C'est 
l'honneur des Etats-Unis d'avoir réussi à assurer 
cette préservation, et par elle, la paix publique. 



CHAPITRE VI 



LE CATHOLICISME AMERICAIN 



La période d'intoléi-ance. — La guerre d'Indépendance et 
la Constitution. — Les émeutes anti-catholiques. — La 
guerre de Sécession et le catholicisme. — Le dévelop- 
pement du droit commun. — L'organisai ion du catholi- 
cisme américain. — Conversation avec Mgr O'Connell, 
archevêque de Boston. — L'administration ecclésias- 
tique. — Les ressources financières — L'Église et la poli- 
tique. — Le caractère national du catholicisme améri- 
cain. — Les laïques et la question des trustées. — Les 
paroisses et les écoles. — Un mot de M. Roosevelt. — 
Les catholiques américains et la France. — Visite chez 
Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul. — Les États- 
Unis et la paix religieuse. 



Dans la lutte religieuse qui, depuis tant d'an- 
nées, divise la France, on a coutume de citer 
les États-Unis comme un exemple, et ce dans 
tous les partis. Les catholiques y voient avec 
envie une république sympathique à l'Eglise. 



234 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Les anticléricaux y ont trouvé un argument 
en faveur de la séparation des Eglises et de 
l'Etat. Il est exact qu'en Amérique cette sépa- 
ration est absolue. Il n'est pas moins exact que 
l'anticléricalisme, dans le sens que la France 
donne à ce mot, y est totalement inconnu. Il 
s'en faut cependant qu'il en ait toujours été 
ainsi et, pour juger avec précision la situation 
présente du catholicisme aux États-Unis, il con- 
vient de rappeler d'abord les difficultés par les- 
quelles il a passé. 

Au début, pendant la période coloniale, il n'y 
avait pas dans la Nouvelle-Angleterre plus de 
liberté religieuse qu'en Europe. Le protestan- 
tisme était religion d'Etat et exerçait son mono- 
pole avec intolérance K Parfois, les sectes pro- 
testantes consentaient à se supporter les unes 
les autres, mais elles étaient d'accord pour ne 
pas supporter le catholicisme. C'est ainsi, pour 
ne citer que les faits les plus connus, qu'une 
loi de l'État de New-York de 1701 privait les 
catholiques du droit de vote; qu'une récom- 
pense de cinq cents dollars était promise par 
une loi de 1718 à quiconque dénoncerait un 
prêtre romain : que les Bine Laivs du Connec- 



1. Cf. G. knàré^ Luttes pour la liberté de l'Église catholique 
aux États-Unis, et surtout rexcellent ouvrage du vicomte de 
Meaux, L'Église calholique et la liberté' aux États-Unis. 



LA POLITIQUE 235 

tient condamnaient à mort tont ministre catlio- 
liqne, résidant dans l'État. C'est an moment de 
la guerre d'Indépendance que les catholiques, 
par la part qu'ils prirent à la lutte natio- 
nale, conquirent droit de cité. Washington leur 
servit de patron. Dès 177i, ayant appris que, 
d'après une vieille coutume anglaise, on allait 
dans son armée, fêter « le jour du Pape », 
c'est-à-dire hrùler le pape en effigie, il publia 
un ordre pour réprouver « ce ri(Hcule et puérije 
usage, cette insulte à des frères d'armes ». 
Quatorze années plus tard, la Constitution, dans 
son article 4, déclarait (( qu'aucune profession 
de foi ne serait jamais requise pour être admis 
à aucun emploi public relevant des Etats- 
Unis ». Et un amendement, du à l'initiative de 
Jefferson, ajoutait : (( Nulle loi ne pourra être 
adoptée par le congrès en ce qui concerne l'éta- 
blissement d'une église et nul empêchement ne 
sera jamais apporté à l'exercice des cultes. » La 
constitution fédérale proclamait par conséquent 
l'égalité religieuse, mais la législation des Etats 
subsistait. C'est sur elle que les catholiques, 
pendant près d'un demi-siècle, devraient con- 
quérir leurs libertés. 

A diverses reprises, la bataille a été rude. 
Malgré le nombre croissant de ses fidèles, à qui 
l'immigration irlandaise apportait sans cesse des 



236 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

recrues nouvelles, à cause même de cette pro- 
gression, le catholicisme restait suspect. Il avait 
à lutter contre la défiance qu'inspiraient sa 
hiérarchie et sa subordination au Saint-Siège, 
contre le vieux sentiment puritain, très vif en- 
core, de la Nouvelle Angleterre. En 1834, il y 
eut de véritables émeutes anticatholiques. En 
1843, à Philadelphie, deux églises et un pen- 
sionnat de jeunes filles furent incendiés. Quel- 
ques années plus tard, à Cincinnati, un prélat 
romain, envoyé en mission par le pape, faillit 
être attaqué dans les rues. Sous la direction d'une 
association antiirlandaise, les Know-NothingSy 
de nombreuses violences furent commises à 
New-York, à Brooklyn, à Saint-Louis, à Bos- 
ton. Il y eut des blessés et des morts : « Nous 
avons passé par un régime de terreur, écri- 
vait Mgr Spalding du Kentucky ; environ cent 
pauvres catholiques ont été massacrés, plus de 
vingt maisons ont été brûlées ; la législation 
nous est profondément hostile. » Des difficultés 
intérieures, provoquées par la prétention de 
laïques, appelés trustées, de se rendre maîtres, 
contre les curés et les évêques, de l'administra- 
tion des paroisses, s'étaient ajoutées aux atta- 
ques du dehors. Les États-Unis ne pouvaient 
pas à cette époque donner à l'Europe des leçons 
de tolérance et le vieux monde, si divisé qu'il 



LA POLITIQUE * 237 

fut du point de vue religieux, n'offrait pas le 
spectacle des violences que déchaînaien| sur leur 
solles passions confessionnelles. 

De même qu'ils avaient bénéficié de la guerre 
d'Indépendance, les catholiques bénéficièrent de 
la guerre de Sécession. La neutralité, prêchée par 
les évoques, les services rendus par les prêtres 
et les religieuses à la cause de l'humanité, 
l'unité conservée par l'organisation catholique, 
alors que le pays était coupé en deux par une 
lutte atroce, fortifièrent moralement le catho- 
licisme. On peut dire que, depuis lors, il a eu 
partie gagnée. Sans doute les législations parti- 
culières sont restées longtemps divergentes, 
mais de plus en plus une tendance s'est mar- 
quée à les uniformiser dans le sens de la 
liberté. Au cours de cette évolution, l'Eglise 
catholique a peu à peu conquis partout la situa- 
tion que lui avait promise la constitution de 1788. 
La neutralité religieuse des autorités lui a assuré 
l'égalité. Le hbéralisme des lois à l'égard des 
associations a garanti son fonctionnement. Elle 
s'est développée dans le droit commun, sans 
privilèges particuliers, ne jouissant que de ceux 
généralement reconnus aux personnes morales 
d'utilité publique, mais y trouvant, grâce à la 
progression des fidèles par suite de l'immigration 
et aux ressources chaque année plus nom- 



238 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

breuses dont elle disposait de ce fait, les élé- 
ments d'une prospérité qui est aujourd'hui in- 
discutable. 

J'ai eu l'honneur, pendant mon séjour aux 
Etats-Unis, de rencontrer plusieurs prélats 
américains et de m'entre tenir avec eux. J'ai 
beaucoup vu notamment Mgr William O'Gon- 
nell, archevêque de Boston. Sa carrière est inté- 
ressante à plus d'un titre. Né de sang irlandais, 
il a modestement débuté comme prêtre de 
paroisse. Vicaire et curé, administrateur distin- 
gué, il a été désigné par ses chefs pour aller à 
Rome au collège américain, séminaire latin des 
prêtres du Nouveau-Monde. D'abord élève de 
cet établissement, il en est devenu le directeur. 
Et pendant plus de dix ans, il a vécu dans la 
curie romaine. On retrouve dans ses manières, 
dans sa façon de discuter, dans ses idées et 
dans ses sentiments la trace de ce long séjour, 
qui lui a valu une connaissance approfondie de 
la politique du Vatican. Depuis son retour de 
Rome, Mgr O'Gonnell a fait un chemin rapide. 
Evèque de Portland, envoyé en mission auprès 
du mikado, il a été nommé, en 1907, arche- 
vêque de Boston. Très accueillant, fort mêlé à 
la vie intellectuelle et mondaine, il a pris, en peu 
de mois, dans « l'Athènes des Etats-Unis », une 
place que n'avaient guère occupée jusqu'alors 



LA POLITIQIE 239 

les prêtres catholiques, éloignés du monde par 
leur célibat et plus mêlés au peuple que les pas- 
teurs protestants. Les renseignements qu'il m'a 
fournis sur l'organisation de l'Eglise aux Etats- 
Unis peuvent se résumer ainsi : 

— Il n'y a rien de commun, m'a-t-il dit, 
entre la séparation de l'Eglise et de l'Etat telle 
que nous la pratiquons et le régime qui, chez 
vous, porte ce nom. Nos institutions garantis- 
sent la séparation. Elles font plus que la ga- 
rantir : elles la protègent. En France, au con- 
traire, la (( séparation » nous paraît être un mot 
destiné à donner le change sur la situation vraie> 
à habiller d'un prétexte la guerre religieuse. 

» Ici, nous sommes sous la sauvegarde de la 
loi au point de vue de notre organisation, de nos 
ressources, de notre administration. L'organisa- 
tion d'abord. Si vous considérez l'archidiocèse de 
Boston, qui a sept évêques suffragants, notre si- 
tuation, à l'égard des lois de l'Etat de Massa- 
chusetts, est la suivante : je suis, comme arche- 
vêque, reconnu par la loi comme constituant à 
moi seul une « corporation » avec tous les privi- 
lèges accordés aux corporations. Si l'archevêque 
meurt, sans même qu'il ait besoin de faire de 
testament, tous les biens de l'Eglise catholique 
dans l'archidiocèse passent de plein droit à son 
successeur. Nous voilà loin, comme vous voyez, 



240 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

de l'ingérence Iracassière du pouvoir civil, qui 
a caractérisé en France la séparation, si loin 
même qu'il n'y a entre les deux situations rien de 
comparable. 

» Toutefois, veuillez remarquer que nous ne 
sommes arrivés à cette position si indépendante 
et si forte qu'à la suite d'une évolution assez 
lente. Dans une première période, les biens de 
l'Eglise appartenaient à une corporation ordi- 
naire, c'est-à-dire constituée de plusieurs mem- 
bres, dont l'archevêque n'était que le président, 
avec privilège d'approuver ou d'écarter les nomi- 
nations. Puis dans une seconde période déjà plus 
satisfaisante, les lois de Massachusetts ont re- 
connu l'archevêque comme propriétaire des biens 
d'Eglise. La transmission de ces biens devait être 
assurée par testament, l'archevêque désignant 
par ce testament deux évêques qui, à sa mort, 
devenaient propriétaires provisoires jusqu'à la 
nomination d'un nouvel archevêque. La troi- 
sième période, qui est le régime actuel, a cou- 
ronné ce progrès en reconnaissant l'archevêque 
comme « corporation ». Tous les actes sont 
valables que je signe de ce sceau : 

Roman Catholic Archbishop of Boston, ^1/-" 
(nom de V archevêque), the présent Archbishop of 
Boston, 

» Je suis, en un mot, comme archevêque, le 



LA POLITIQUE 241 

représentant légal des intérêts catholiques dans 
le diocèse de Boston. Dans d'autres diocèses on 
n'en est encore qu'à la première ou à la deuxième 
période. Mais l'évolution qui s'est produite ici se 
produira partout. Vous voyez en tout cas que même 
aux Etats-Unis, nous ne sommes pas arrivés en 
une seule fois au résultat excellent dont nous nous 
félicitons. Je souhaite à l'Eglise de France une 
évolution semblable vers la liberté nécessaire. 
Quant aux paroisses, je nomme les curés qui les 
administrent sous mon contrôle. Il n'y a nulle 
immixtion laïque dans cette administration, ni 
de la part des fidèles, ni bien entendu de la part 
des autorités. 

» Pour les ressources financières, les fidèles 
subviennent à tout. Nous n'avons comme recettes 
que le prix des chaises et le produit des quêtes. 
Les fidèles ne sont pas taxés et leur concours 
est spontané. Ce sont les petites bourses qui 
soutiennent les églises, le clergé, les écoles. 
Ce que donne chacun est trop peu pour qu'il 
songe à s'en prévaloir et à exercer un droit de 
patronage. Le prêtre est à la fois indépendant de 
qui que ce soit en particulier, et il dépend de ses 
paroissiens auxquels il a ainsi plus de raisons 
d'être attaché et dévoué. Nous voyons arriver 
des Italiens, pour qui la seule idée de donner de 
l'argent aux prêtres, habitués qu'ils étaient à en 

14 



242 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

recevoir, semble une impossibilité. Peu à peu, 
leurs idées se modifient : et la générosité avec 
laquelle ils soutiennent leurs œuvres ne le cède 
en rien à celle des Irlandais et des Allemands. 
Des Canadiens sont aussi venus en grand nombre ; 
dans leur pays, ils versent la dîme, avec ses in- 
convénients. Eux aussi ont changé leur mé- 
thode ; leurs églises et leurs écoles aux Etats- 
Unis sont très prospères. 

» J'ajoute que nul ne songe à inquiéter l'Eglise 
ni dans son culte ni dans ses biens. Le péril de 
la « mainmorte », comme on dit chez vous, ne 
paraît pas menaçant à l'autorité civile. L'Eglise 
est une force immense pour la civilisation. L'Etat 
voit d'un œil complaisant, reconnaissant, tout ce 
que fait l'Eglise — sans pourtant s'immiscer 
jamais dans son action, ni l'entraver, au con- 
traire. Ce n'est pas aux Etats-Unis qu'on aurait 
pu faire le discours fameux sur « le milliard des 
congrégations » , et cela pour deux raisons. La pre- 
mière, c'est que ni l'Église ni les congrégations 
ne sont « milliardaires » et que leurs revenus 
sont chaque année presque intégralement dé- 
pensés. La seconde, c'est que plus l'Eglise est 
puissante et peut étendre par conséquent son 
action éducatrice, plus la société civile la consi- 
dère comme une collaboratrice utile. Chaque 
évêque est dans son diocèse le seul propriétaire 



LA POLITIQUE 243 

de tous les biens immeubles et meubles. Et l'on 
n'y voit pas un danger pour les autorités laïques. 

» En revanche, nous nous abstenons scrupu- 
leusement de prendre i)art aux luttes des partis. 
A aucun degré, sous aucune forme, la religion 
n'est mêlée à la politique. Voyez Boston par 
exemple. Il y a quelques mois, le maire était ca- 
tholique. Aujourd'hui, il est protestant. Croyez- 
vous que la religion ait en quelque façon subi le 
contre-coup de ces vicissitudes politiques? Pas le 
moins du monde. Nous n'avions pas considéré 
l'élection d'un maire catholique comme un succès 
religieux. Nous n'avons pas considéré comme 
une défaite religieuse l'élection d'un maire pro- 
testant. Et nous sommes avec ce maire protes- 
tant en aussi bons termes officiels que nous le 
serions avec un maire catholique. 

» Ce qui est vrai de la politique municipale est 
vrai aussi de la politique générale. Le catholi- 
cisme n'est pas un parti politique, ne vise aucun 
but politique. Par conséquent il ne saurait pro- 
voquer de la part des hommes politiques, quels 
qu'ils soient, de défiance ou d'hostilité. 

» Par contre, toutes les autorités civiles témoi- 
gnent au catholicisme plus que de la tolérance, 
— de la prévenance et de la confiance. Voulez- 
vous un exemple personnel? Quand le pape, 
alors que j'étais évoque de Portland, m'envoya 



244 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

en mission au Japon, le président et le secrétaire 
d'Etat, d'une façon toute spontanée, donnèrent 
aussitôt à notre ambassade l'ordre de faire ce 
qui dépendrait d'elle pour m'être utile et agréable. 
Je vous le répète, nous vivons, vis-à-vis du pou- 
voir civil, sous le régime de la confiance réci- 
proque et réciproquement justifiée. 

C'est, en effet, aussi bien en matière religieuse 
qu'en matière politique, un trait caractéristique 
des Etats-Unis modernes que cette « confiance 
réciproque » dont me parlait l'archevêque. L'idée 
très répandue que l'Etat ne peut pas tout faire 
et que, même, il a profit à limiter son action 
est favorable au catholicisme, capable par sa 
discipline et ses ressources de rendre, soit en 
matière d'assistance, soit en matière d'enseigne- 
ment, des services considérables. Il y a aujour- 
d'hui, sur le territoire de l'Union, treize millions 
de catholiques, avec treize mille églises, seize 
mille prêtres ou évêques. Cette force énorme, en 
dépit de la hiérarchie romaine, n'est pas tenue 
pour une force étrangère, mais pour une force 
nationale. C'est que le catholicisme d'Amérique 
est profondément américain. Il l'est même à ses 
dépens; car, comme on l'ajustement fait remar- 
quer, c'est en américanisant ses fidèles qu'il en 
perd un grand nombre. Si l'on s'en réfère aux 
statistiques de l'immigration, il devrait y avoir 



LA POLITIQUE 245 

aux États-Unis vingt-cinq millions de catho- 
liques. Le déchet ne peut s'expliquer que par des 
conversions que facilite Téducation américaine, 
— langue, mœurs, etc., — que le catholicisme 
donne aux immigrants au lendemain de leur 
arrivée K 

En dépit de ce risque, l'Église affirme sa vo- 
lonté d'être d'abord américaine. A toutes les 
tentatives pour constituer des églises nationales 
qui retiendraient plus fortement leurs fidèles, 
elle répond avec Mgr Ireland, archevêque de 
Saint-Paul : « Nous ne voulons pas plus dans le 
catholicisme américain d'un nationalisme alle- 
mand que d'un nationalisme français ou irlan- 
dais. » C'est Mgr Ireland encore, si profondé- 
ment ami de la France pourtant, qui, par devoir 
américain, supprimait naguère l'enseignement 
du français dans les écoles du Minnesota. Com- 
ment nier que la place donnée par le clergé 
catholique à l'idée nationale, les services quoti- 
diens qu'il rend à cette idée, en encadrant l'immi- 
gration, en lui fournissant, si j'ose ainsi dire, 
les rudiments de l'éducation américaine, n'aient 
largement contribué à assurer à l'Église la neu- 
tralité bienveillante dont elle jouit? Cette neu- 
tralité s'étend aussi bien au clergé régulier qu'au 

1. Voir Henry Bargy, La Religion et la Société aux Êta's- 
TJnis. 

14. 



2i() NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

clergé séculier. Beaucoup de moines sont curés 
de paroisses. Du moment qu'ils sont commis- 
sionnés par Févêque, on n'exige même pas qu'ils 
soient naturalisés. On s'en remet à leur chef 
hiérarchique du soin de garantir leur loyalisme 
et leur prudence. Au centre du gouvernement, à 
Washington, au Gapitole, les chapelains pro- 
testants du Sénat et de la Chambre cèdent, à de 
certains jours, la place à un prêtre catholique 
pour affirmer par là l'égalité des cultes. 

Le catholicisme américain, à l'abri de cette 
tolérance, — et tolérance, comme me le faisait 
remarquer un archevêque, n'est pas le mot juste, 
car il évoque une impression de subalternéité 
dédaigneuse à l'égard du toléré, — se régit avec 
une entière liberté. Les prélats sont libres de se 
réunir en conciles provinciaux ou nationaux. Les 
curés sont maîtres de l'administration de leurs 
paroisses. Chaque année, ils établissent leurs 
comptes, dont ils donnent lecture en chaire et 
qu'ils envoient à l'évêque appelé à les vérilier. 
Les laïques n'interviennent pas dans cette admi- 
nistration. Le conflit avec les trustées, que je 
rappelais tout à l'heure, a rendu le clergé très 
jaloux de ses droits. Dans les États, peu nom- 
breux d'ailleurs, où il s'en rencontre encore, ils 
sont subordonnés à l'autorité ecclésiastique. 

— Les trustées ? me disait Mgr O'Connell, mais 



LA POLITIQUE 247 

ils n'ont rien de commun, quoi qu'on en ait dit, 
avec les associations cultuelles que prévoyait 
votre loi de séparation et que le pape a refusé 
d'accepter. Ils sont nommés par les évêques. Et 
c'est par délégation de l'évêque qu'ils s'occupent 
de l'administration matérielle de certaines pa- 
roisses et de certains diocèses. Ils ne sont pas 
en dehors de la hiérarchie catholique. Ils sont 
des agents de l'autorité épiscopale. J'ajoute que, 
de plus en plus, on tend à confier aux évêques 
et aux prêtres seuls toute l'administration des 
diocèses et des paroisses. Les trustées ne sont pas 
un rouage général ni indispensable. Et parfois 
ils sont gênants. Il n'y en a pas dans le diocèse 
de Boston. Et dans l'ensemble des Etats-Unis ils 
sont de moins en moins nombreux. 

Pour que les prêtres soient capables de gérer 
les biens temporels dont ils sont dépositaires, ils 
reçoivent dans les séminaires des leçons de comp- 
tabilité. On craint de leur part des excès de zèle. 
Beaucoup de paroisses, oii l'église, puis l'école 
ont été bâties trop tôt, se sont lourdement en- 
dettées et c'est cela qu'on veut éviter. On y 
réussit mieux qu'autrefois et les charges sont en 
général aisément supportées. Il n'en est qu'une 
contre laquelle le clergé proteste au nom des 
fidèles, c'est l'obligation de contribuer aux frais 
des écoles communes, même quand ils envoient 



248 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

leurs enfants à l'école professionnelle qu'ils doi- 
vent également entretenir. Les écoles publiques 
sont payées par tous et ne profitent pas à tous. 
Les familles que leur conscience en éloigne paient 
pour autrui ; elles portent double charge, puis- 
qu'après avoir contribué aux écoles publiques, il 
faut encore qu'elles subviennent à leurs écoles 
particulières. Cette protestation, jusqu'ici, n'a 
pas été entendue par les pouvoirs publics. C'est, 
semble-t-il, le seul point sur lequel les catho- 
liques se plaignent de la législation. 

Vis-à-vis des autres confessions, le catholi- 
cisme américain s'inspire des principes dont il 
bénéficie. Il évite de faire de la propagande et fort 
prudemment se borne à bénéficier de l'avantage 
que lui assurent, en face des variations des 
sectes protestantes souvent très voisines d'un 
rationalisme pur et simple, l'unité et la précision 
de son dogme. L'Eglise d'Amérique n'est jamais 
agressive et elle est très peu ultramontaine. Le 
cardinal Gibbons, après avoir voté contre l'infail- 
libilité, n'a pas hésité à condamner la Saint-Bar- 
thélémy et rinquisition : il s'est contenté d'ajouter 
que le Saint-Siège n'avait en rien participé à ces 
événements. Il n'est pas rare d'entendre un 
évêque catholique appeler les protestants « my 
dissenting Brethern ». Quand le cardinal arche- 
vêque de Baltimore est venu apporter \q palliuin 



LA POLITIQUE 249 

à Mgr O'Connell, plusieurs protestants occupaient 
des places d'honneur. Tout cela est le plus na- 
turel du monde. Mais comme un Français se sent 
loin de chez lui! Le président Roosevelt, qui con-* 
naît nos querelles intérieures, me disait, un jour, 
que je déjeunais chez lui avec deux prélats catho- 
liques et un évêque protestant : 

— Nous n'avons pas ici de question religieuse. 
C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire des 
mœurs politiques des États-Unis, surtout lors- 
qu'on se souvient qu'ils ne l'ont pas toujours 
mérité. 

Est-il besoin de rappeler que, durant de longues 
années, le catholicisme a été un lien entre les 
Américains et nous? De nombreux prêtres et re- 
ligieuses, venus de France ou du Canada, gar- 
daient un souvenir fidèle à la métropole. Notre 
politique des dix dernières années a naturelle- 
ment changé ces sentiments. Certains en sont 
attristés. D'autres, la majorité, notamment les 
Irlandais, sont nettement hostiles. Très peu aper- 
çoivent les motifs historiques qui expliquent, 
sans les justifier, les fautes commises. Au pre- 
mier rang de ceux qui se distinguent par cette 
clairvoyance supérieure, il convient de placer 
Mgr Ireland. J'avais rencontré l'archevêque de 
Saint-Paul chez M. Roosevelt. J'ai eu l'heureuse 
fortune de le revoir à deux reprises. Je ne sau- 



250 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

rais (lire le charme infini qui s'attache à sa per- 
sonne et à ses propos. Est-ce la clarté de son re- 
gard ou l'attrait de son sourire qui retiennent 
»d'abordson interlocuteur? Ou encore est-on con- 
quis par la franchise de son langage et la cha- 
leureuse sympathie dont ce langage témoigne 
pour notre pays? Quoi qu'il en soit, un Français 
qui cause avec Mgr Ireland pourrait croire qu'en 
rencontrant ce grand Américain il a en face de 
lui un compatriote. C'est que l'évêque de Saint- 
Paul a été élevé en France, au séminaire de 
Meximieux, dans l'Ain. Il a grandi avec son ami 
Mgr O'Gorman, évêque de Sioux-Falls, sur le 
riant coteau, oii Meximieux dresse, en un grou- 
pement pittoresque, ses vieilles maisons. Et il a 
gardé pour la France une tendresse où se mêle, 
à la reconnaissance filiale, le souvenir ému des 
jeunes années lointaines. 

— Voyez-vous, me disait-il, les Etats-Unis n'ont 
rien oublié. C'est en apprenant l'histoire de son 
pays qu'un Américain apprend à aimer la France. 
Le passé n'a point cessé d'agir sur le présent. Le 
sentiment américain ne saurait se détacher de la 
France. Les immigrants, c'est vrai, arrivent nom- 
breux chaque année sur notre sol. Mais il y a 
dans notre atmosphère je ne sais quoi qui les 
assimile en moins d'une génération. Et les nou- 
veaux venus sont comme les anciens : en appre- 



LA POLITIQUE 251 

nant l'histoire de leur nouvelle patrie, ils appren- 
nent, eux aussi, à aimer la France, la grande 
bienfaitrice de la République. Pendant les cin- 
quante premières années de notre histoire, les 
souvenirs de l'aide, de l'amitié française étaient 
presque contemporains. Ils se sont déhnitivement 
incorporés à nos traditions. 

)) Nous autres catholiques d'Amérique, nous 
devons chérir doublement la France, d'abord 
pour les services qu'elle a rendus aux Etats-Unis, 
ensuite pour ceux qu'elle a, durant des siècles, 
rendus à la religion. Ce passé, nous ne l'oublions 
pas, nous ne l'oublierons jamais. Quelles qu'aient 
pu être les tristesses des dernières années, quels 
qu'aient été les déchirements dont votre pays a 
souffert, — déchirements qui nous ont profon- 
dément attristés, qui ont écarté de la France cer- 
taines sympathies américaines, — j'ai toujours 
dit et je dirai toujours : la France d'aujourd'hui 
tient à la France du passé; n'oublions pas, dans 
la sévérité des critiques passagères, le rôle his- 
torique accompli, — gesta Bei per Francos. 

» J'aime votre pays parce qu'il a été le maître 
de ma jeunesse. Evêque catholique, démocrate 
américain, c'est en France que j'ai appris à chérir 
la religion catholique et à aimer la liberté. C'est 
toute la jeunesse de ma vie et de ma pensée qui 
s'épanouit quand je foule le sol de France : dette 



252 NOTES SUR LES ÉTATS-UMS 

du cœur et dette de l'esprit, qui me lient à ce sol 
d'un lien indissoluble. 

» J'ai souffert de certains événements de votre 
histoire actuelle. Nous autres catholiques améri- 
cains, nous en avons été surpris autant que peines. 
Comment la France chevaleresque a-t-elle pu 
tourner contre des religieuses les rigueurs de ses 
lois ? Comment a-t-on obligé à quitter l'Hôtel- 
Dieu celles que la Révolution même y avait res- 
pectées? Nous ne comprenons pas. 

» Mais, je le dis bien haut, nous avons con- 
fiance dans l'avenir, et nous comptons que la 
France connaîtra un jour ce bienfait inappréciable 
qui s'appelle la paix religieuse. Comme vous le 
disait hier le président Roosevelt, le gouverne- 
ment américain est libéral, il n'est pas anticléri- 
cal. Pourquoi, un jour, n'en serait-il pas de 
même chez vous? Avec la franchise d'un ami vrai 
de la France, je souhaite qu'enfin vous sortiez 
de ces luttes religieuses, qui vous font du mal 
non seulement au dedans, mais au dehors, car 
elles rebutent et irritent l'attention. 

» Sans doute, j'aperçois bien des difficultés qui 
échappent à la masse du public américain : no- 
tamment l'indifférence religieuse et aussi l'intru- 
sion historique de la politique dans la religion. 
Mais un temps ne viendra-t-il pas tout de même 
où vous pratiquerez comme ici la tolérance et la 



LA POLITIQUE 253 

confiance spontanée? De tout mon cœur, j'espère 
que si. Je l'espère et je dis à tous ceux qui n'au- 
raient pas cet espoir : Vous n'avez pas le droit de 
désespérer ni de douter de la France, qui, par 
sa science, sa propagande, sa charité, a tant fait 
pour nous, catholiques d'Amérique, pour le 
catholicisme en général et pour la liberté. 

Je donnerais une impression fausse, si je di- 
sais que les sentiments de Mgr Ireland sont una- 
nimement partagés. La plupart des autres prélats, 
notamment Mgr O'Gonnell, sont, bien que dans 
une forme modérée, sensiblement plus sévères. 
Certains d'entre eux parlent de la France sur un 
ton si vif que, pour peu indulgent qu'on soit à 
l'état d'esprit combiste, on est obligé de pro- 
tester. La France n'est pas responsable de tous 
les actes de ses gouvernants. Il est trop aisé 
d'ailleurs d'admirer la magnifique paix religieuse 
dont jouissent les États-Unis en la comparant à 
nos querelles stériles. Mais comment oublier 
qu'en Amérique l'organisation s'est faite sur une 
table rase, alors que chez nous, depuis Philippe 
le Bel, la religion et la politique ont vécu con- 
fondues, soit alliées, soit ennemies, jamais indé- 
pendantes ? 

C'est là notre excuse — et malheureusement 
une excuse très valable — à ne point connaître 
cette concorde religieuse qui est si profitable aux 

15 



254 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Américains. J'ai éprouvé un grand plaisir à en- 
tendre Mgr Ireland résumer si équitablement le 
pour et le contre de notre débat national. N'y 
aura-t-il pas en France des « politiques » catho- 
liques pour lui reprocher cette équité? Je vou- 
drais le croire, bien que la collaboration des gens 
de droite ait été presque toujours assurée, dans 
notre pays, aux partis d'extrême gauche, et que 
les fautes des premiers n'aient cessé d'apporter 
aux seconds des prétextes, à défaut d'excuses. 



TROISIÈME PARTIE 
LA DIPLOMATIE 



CHAPITRE PREMIER 

LA DOCTRINE DE MOxXROE ET LA 
POLITIQUE MONDIALE 



Le traditionalisme américain. — La doctrine de Monroe et 
son caractère primitif. — Son évolution. — Conversation 
avec M. Richard Olney, ancien secrétaire d'État du prési- 
dent Cleveland. —La théorie du big stick. — La politique 
coloniale. — La politique mondiale. — Son dévelop- 
pement. — La politique navale. — Conversation avec 
M. Metcalf, ministre de la Marine. — Les réformes né- 
cessaires. — La flotte américaine et sa valeur. 



Les Américains sont traditionalistes avec pas- 
sion. Serait-ce parce qu'on préfère toujours ce 
qu'on possède le moins? Et un peuple est-il 
d'autant plus attaché à son passé que ce passé 
est plus court? Quoi qu'il en soit, il n'est pas de 
pays au monde, sauf peut-être l'Angleterre avec 
le two powers standard, où le respect des prin- 



258 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

cipes anciens appliqués à la direction de la vie 
nationale soit plus général. Il n'en est aucun, 
parmi ces principes, auquel l'opinion publique 
tienne plus fortement qu'à la doctrine de 
Monroe*. 

« Les continents américains, vu l'attitude libre 
et indépendante qu'ils ont prise, ne doivent pas 
être considérés par aucune puissance européenne 
comme une terre se prêtant à plus ample co- 
lonisation... Nous devons à la franchise et aux 
rapports amicaux qui existent entre les Etats- 
Unis et les puissances européennes de déclarer 
que nous considérerions comme dangereux pour 
notre paix et notre sécurité toute tentative 
d'extension de leur système à une portion quel- 
conque de cet hémisphère... Nous n'avons jamais 
pris part aux guerres que ces puissances se sont 
livrées sur des questions qui les concernent et il 
n'est pas dans notre politique de le faire. Nous 
ne sommes pas intervenus et nous n'intervien- 
drons pas dans les colonies ou dépendances 
actuelles d'aucune puissance européenne. Mais 
chez les États qui ont proclamé leur indépen- 
dance et l'ont maintenue et dont, après mûre 
considération et suivant les lois de la justice, 



1 . Pour le détail de la politique étrangère des Etats-Unis, 
cf. l'excellent volume de M. A. G. Goolidge, Les États-Unis, 
puissance mondiale. 



LA DIPLOMATIE 259 

nous avons reconnu l'indépendance, nous ne sau- 
rions considérer une intervention d'une puis- 
sance européenne quelconque, pour les opprimer 
ou pour contrôler de quelque autre façon leur 
destinée, que comme une manifestation de senti- 
ments hostiles à l'égard des États-Unis. » 

Ainsi s'exprimait, le 2 décembre 1823, le pré- 
sident James Monroe en énonçant pour la pre- 
mière fois les règles auxquelles il a attaché son 
nom. Il ne prévoyait point sans doute que ces 
règles, apphcables à la situation que venait de 
créer la révolte des colonies espagnoles du Sud 
Amérique, seraient, après lui, considérées par ses 
compatriotes comme l'expression définitive de 
leurs intérêts vitaux. Les hommes et les circons- 
tances ont également contribué à leur donner ce 
caractère. La « doctrine » a d'abord été pour les 
Américains une sorte d'idéal dont ils se sont ins- 
pirés avec plus ou moins de décision. Puis le 
progrès de leur force les a rapprochés de cet 
idéal et le rêve a pris corps dans la réalité. On a 
perdu de vue l'origine historique des règles de 
1823. On leur a prêté la rigidité arbitraire d'un 
principe juridique. Elles sont devenues le pos- 
tulat de la diplomatie américaine. Questionnez un 
Américain de l'Est ou de l'Ouest, il vous dira que 
les Etats-Unis n'admettront pas l'intervention 
d'une puissance européenne dans les affaires d'un 



260 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Etat d'Amérique ; qu'une annexion ou une occu- 
pation territoriale réalisée par une telle puis- 
sance sur le sol du nouveau monde serait un 
casus belli; qu'en revanche les Etats-Unis n'ont 
pas à se mêler des querelles de l'Europe et qu'il 
leur suffit d'exercer, dans leur isolement splen- 
dide, un contrôle moral impartagé sur les af- 
faires d'Amérique. C'est toute la doctrine de 
Monroe. 

Il y avait en 1823 quelque témérité à affirmer 
une telle prétention et les Etats-Unis, avec neuf 
millions et demi d'habitants, n'auraient pas été 
capables de la soutenir, si quelqu'un l'eût con- 
testée. Dans les années mêmes qui suivirent, le 
gouvernement de l'Union, prudent et habile, ne 
se tint pas pour lié par elle et il considéra avec 
raison que ses exigences devaient se mesurer à 
ses ressources. Le traité Glayton-Bulwer de 1839, 
en reconnaissant à l'Angleterre à l'égard du 
futur canal de Panama des droits égaux à ceux 
des Etats-Unis, a été, quoi qu'on en ait dit, un 
abandon pur et simple de la thèse de Monroe. 
Cette thèse était pour la République américaine 
comme un vêtement trop large qu'elle n'a pu 
remplir que peu à peu. Trente-cinq ans après son 
énonciation, la population avait plus que doublé, 
et les forces aussi. Cinquante ans plus tard, la 
rude crise de la guerre civile définitivement 



LA DIPLOMATIE 261 

apaisée, les Etats-Unis étaient mûrs pour re- 
vendiquer la situation que Monroe n'avait pu que 
leur promettre. Jouissant sur le continent amé- 
ricain d'une suprématie indiscutée, ils avaient su, 
dès 1864, l'affirmer victorieusement contre la chi- 
mère mexicaine de Napoléon III. Maîtres désor- 
mais de leur action, assis entre les deux océans, 
ils allaient tirer les conséquences du protectorat 
moral qu'ils avaient entrevu, un demi-siècle plus 
tôt, comme le but de cette action. Le premier 
congrès panaméricain constitua une première 
tentative d'organisation pratique de ce protectorat. 
Le conflit vénézuélien de 189o fut l'occasion de 
sa hautaine proclamation. 

J'ai eu l'honneur de rencontrer à Boston 
l'homme qui, en cette circonstance, fut la voix 
des Etats-Unis et reprit les prétentions de Monroe 
pour les imposer à l'Angleterre. M. Richard 
Olney, secrétaire d'État du président Cleveland, 
est une des plus grandes figures de l'histoire 
contemporaine de l'Amérique du Nord. Avec sa 
forte mâchoire, son regard dur et froid, presque 
bismarckien, sa vigoureuse lucidité, ce vieillard 
alerte et sportif donne bien l'impression du lut- 
teur résolu qu'il fut à la tête du département 
d'Etat. Le conflit qui opposait l'Angleterre à 
l'Union était en lui-même de peu d'importance. 
M. Olney y vit l'occasion de définir une poli- 

15. 



262 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

tique et, parlant à la Grande-Bretagne d'un ton 
qu'elle n'a pas coutume de supporter, il déclara : 
« Les États de l'Amérique du Sud aussi bien que 
ceux du Nord sont, par proximité géographique, 
sympathie naturelle et similitude de constitution, 
les amis elles alliés commerciaux et politiques des 
États-Unis. Aujourd'hui, les États-Unis sont en 
fait supérieurs sur le continent et leur arrêt a 
force de loi dans les matières auxquelles ils 
bornent leur intervention. Il existe donc une 
doctrine du droit public américain, bien fondée 
dans son principe et pleinement sanctionnée par 
des précédents, qui donne aux États-Unis le droit 
et qui leur impose le devoir de traiter comme 
une injure tout acte par lequel une puissance 
européenne prendrait de force un contrôle poli- 
tique sur un État américain. » Quelques jours après 
le président Gleveland ajoutait : « Je suis plei- 
nement conscient de la responsabilité que j'en- 
cours et je me rends compte de toutes les con- 
séquences qu'elle peut entraîner. » Après une 
protestation théorique, lord Salesbury fit le néces- 
saire pour éviter le conflit. La doctrine de 
Monroe avait remporté sa première victoire. 

Depuis lors, vis-à-vis de l'Amérique et vis-à- 
vis de l'Europe, la doctrine s'est élargie et elle 
trouve son expression actuelle dans la théorie du 
big stick. Je sais des Américains qui le regrettent 



LA DIPLOMATIE 263 

et qui redoutent les responsabilités nouvelles 
qu'impose à leur pays le système maintes fois 
exposé par le président Roosevelt et le secrétaire 
d'État Root. Ce système est logique et simple. 
Pour écarter des républiques américaines tout 
risque d'une action militaire européenne, sur- 
tout d'une occupation territoriale, les Etats-Unis 
sont obligés d'exercer sur elles non seulement 
une surveillance morale, mais une sorte de con- 
trôle préventif. Beaucoup, parmi ces républiques, 
sont encore anarchiques et tumultueuses. Beau- 
coup pratiquent, avec cynisme, le mépris de leurs 
obligations internationales. Les Etats-Unis ne 
peuvent pas — M. Roosevelt l'a souvent dé- 
claré — leur permettre d'utiliser la doctrine 
de Monroe comme un « bouclier » grâce auquel 
elles échapperaient aux conséquences de leurs 
méfaits. Ils sont donc amenés à jouer entre elles 
et l'Europe un rôle de garant, à veiller au re- 
dressement des torts subis par les étrangers. Ils 
sont, en quelque mesure, les policiers du nouveau 
monde. C'est dans ce sens qu'ils ont agi à Saint- 
Domingue en se chargeant, si j'ose ainsi dire, 
de désintéresser les demandeurs. Le voyage de 
M. Root à travers l'Amérique du Sud, ses dis- 
cours au congrès panaméricain de Rio de Janeiro, 
les événements de Panama en 1905, les messages 
de M. Roosevelt ont précisé cette extension de la 



264 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

• doctrine de Monroe, qui constitue tout à la fois 
un accroissement d'autorité et une augmentation 
de charges. 

Ce n'est pas d'ailleurs le seul amendement que 
les dix dernières années de l'histoire américaine 
aient apporté aux règles de 1823. La doctrine de 
Monroe s'est fortifiée dans sa partie positive. 
Elle s'est atténuée dans sa partie négative. Elle 
conviait les Américains à exercer leur contrôle 
sur le nouveau monde : ils ont répondu à cet 
appel. Elle leur interdisait toute politique mon- 
diale : ils se sont affranchis de cette défense, 
mondiale, la politique américaine l'est devenue 
et M. Roosevelt m'en a dit toute sa joie K D'autres, 
des démocrates et même des républicains, sont 
moins satisfaits du changement et regrettent 
l'abstention d'antan. Mais est-il rien de si vain 
que le regret quand parlent les lois de l'histoire? 

Si les Etats-Unis sont sortis politiquement des 
étroites limites oi^i, longtemps, ils s'étaient en- 
fermés, c'est un peu le fait du hasard, un peu 
le fait des hommes : c'est surtout le fait des évé- 
nements. Lorsque éclata, en 1898, la guerre avec 
l'Espagne qui les engagea dans les voies de la 
politique coloniale, tout les poussait aux entre- 
prises que la fortune des armes sembla leur 

1. Voir ci-dessus, p. 128. 



LA DIPLOMATIE 263 

imposer par surprise. Leur prospérité économique, 
chaquejour plus brillante, les obligeaità se préoc- 
cuper de la recherche des débouchés. Naguère 
importateurs et débiteurs, les États-Unis deve- 
naient exportateurs et créanciers. Leurs que- 
relles intérieures, question nègre, question de 
l'étalon d'argent, question des tarifs, s'étaient 
apaisées. Leur regard affranchi se portait vers 
l'horizon. La concurrence européenne et japo- 
naise leur fermait bien des avenues. Leur popu- 
lation et leur production avaient besoin d'espace. 
L'affaire de Cuba et l'explosion du iT/^me les je- 
tèrent dans la guerre. Cette guerre leur assura 
des succès faciles. Comment auraient-ils rejeté 
ce qui tombait sous leurs prises ? La volonté de 
M. Mac Kinley n'eût pas suffi à faire d'eux des 
conquérants : la force des choses leur commanda 
de le devenir. 

C'est dans ces conditions, qu'en avril 1899, le 
traité de Paris donna aux États-Unis les Philip- 
pines, l'île de Guam et Porto-Rico. Cuba, indé- 
pendante, venait dans leur orbite. Quelques 
mois plus tôt, pendant la guerre, les îles 
Hawaï avaient été annexées. C'en était fait de la 
politique, étroitement limitée dans son but et 
dans ses moyens, qui avait caractérisé le 
xix' siècle. Le corps américain tressaillait 
d'ivresse impériahste. Sans rival dans l'industria- 



2Q() NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

lisme pacifique, il connaissait désormais les joies 
belliqueuses. Suivant l'heureuse formule de 
M. Goolidge, on se persuadait que les temps 
étaient venus où le pays devait cesser de mener 
une vie solitaire, et qu'il était appelé à jouer un 
rôle dans les grandes affaires de l'humanité, dût- 
il lui en coûter le sacrifice de quelque ancien 
idéal. Nul plus que l'homme qui présidait à ses 
destinées n'était conscient de l'ampleur de ce 
rôle. Il faut avoir entendu M. Roosevelt célé- 
brer d'une voix frémissante d'enthousiasme l'ère 
nouvelle ouverte à la « Plus Grande Amé- 
rique » pour comprendre l'unité de la pensée 
qui a inspiré, depuis huit années, la politique de 
l'Union. Sans doute il y a des résistances : 
(( Nous sommes résolument opposés, me décla- 
rait M. BoLirke Gockran, député de New- York, 
à ce qu'on appelle la politique mondiale. Nous 
voudrions que l'occasion pût s'offrir à nous de 
nous débarrasser des Philippines. » Et M. Lodge, 
lui aussi, l'ami et le confident du président, for- 
mulait des restrictions quand il me disait un jour 
au Sénat : a Lorsqu'on parle de la politique mon- 
diale, il faut s'entendre. Notre politique est mon- 
diale en tant que politique commerciale. Mais 
j'estime que nous ne devons pas intervenir dans 
les questions purement pohtiques en dehors de 
l'Amérique. Ge n'est ni notre tradition, ni notre 



LA DIPLOMATIE 



267 



intérêt. La doctrine de Washington reste la 
mienne et celle du Sénat tout entier. » Malgré 
ces réserves, l'impulsion est donnée. Les Ilawaï 
et Porto-Rico sont définitivement incorporés. 
Les Philippines, en dépit des discussions théo- 
riques dont elles sont l'occasion, ne seront 
jamais abandonnées. Cuba est soumise à un pro-. 
tectorat de fait dont tous les partis reconnaissent 
la nécessité. Les États-Unis sont une puissance 
coloniale. 

Ils sont aussi une puissance mondiale. Je ne 
prétends pas que leur opinion publique s'en 
rende compte avec clarté : « C'est le sens qui 
manque le plus à notre démocratie », me disait 
le président. Rien n'est plus juste. L'Américain 
a le sentiment que son pays est un monde et 
que ce monde peut se suffire à lui seul. Ce qui se 
passe au loin sur le champ rétréci de la vieille 
Europe ne l'intéresse guère. Et cependant com- 
ment la politique de l'Union pourrait-elle s'en 
détach-er? Quand un peuple a partout des intérêts 
commerciaux, il est appelé à se mêler de tout. 
Une nation de quatre-vingt-dix millions d'âmes, 
qui vend à l'univers le blé, le charbon, le fer et 
le coton, ne peut pas s'isoler. Comme l'écrivait 
Boutmy, elle sent que puissance oblige. Sa force 
lui crée un droit. Le droit se mue en préten- 
tion. La prétention se résout en un devoir de se 



268 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

prononcer sur toutes les questions que dénouait 
naguère l'accord des seules puissances euro- 
péennes. Ces puissances elles-mêmes, aux heures 
critiques, se tournent vers les États-Unis, 
anxieuses de connaître leur opinion. Ils se dimi- 
nueraient aux yeux du monde, s'ils s'enfer- 
maient dans une abstention négative. 

En dépit du Sénat grognon, en dépit de l'opi- 
nion distraite, les États-Unis interviennent donc 
dans les affaires de l'univers. Sans doute ils 
trouvent des prétextes pour excuser leurs initia- 
tives au regard de leur traditionalisme. Écoutez 
encore M. Lodge : « Nous avons été en Chine 
en 1900, parce qu'il y avait à accomplir une 
œuvre de défense humaine contre l'anarchie et 
contre le meurtre. Nous avons participé à la con- 
férence d'Algésiras, parce que nous avions signé 
la convention de Madrid de 1880, parce qu'il y 
avait des questions économiques à résoudre, 
parce qu'enfin nous pouvions aider aux solutions 
transactionnelles et conciliantes. Nous avons été 
aux deux conférences de la Haye dans l'intérêt 
du droit, mais jamais ni au IMaroc, ni en Chine, 
ni en Macédoine, ni ailleurs, nous n'avons fait, ni 
nous ne devons faire de politique pure. » L'émi- 
nent sénateur en est-il aussi convaincu qu'il le 
semble? Pour ne citer que deux exemples, n'est- 
ce pas en grande puissance médiatrice que les 



LA DIPLOMATIE 



269 



États-Unis se sont comportés au cours de la crise 
marocaine et à l'issue de la guerre russo-japo- 
naise? Et n'est-ce pas un historien américain qui 
écrivait tout récemment: « Si les massacres d'Ar- 
ménie venaient à se reproduire, les Etats-Unis, 
en dépit des préceptes de Monroe, ne resteraient 
vraisemblablement pas aussi passifs qu'en 1895. 
Même une intervention américaine pour protéger 
les indigènes de l'État libre du Congo n'est pas 
inconcevable. » 

Ce sont là, à n'en point douter, des atteintes 
aux règles intangibles de 1823 et le caractère 
(( juridique » du système s'en trouve sensible- 
ment amoindri. Mais qu'importe? C'est en Amé- 
rique et en Amérique seulement qu'on a prétendu 
attribuer une valeur juridique à la formule em- 
pirique de James Monroe. En réalité, cette for- 
mule n'est pas un principe de droit, mais un pro- 
gramme politique. Elle résume des intérêts vitaux 
que les États-Unis sont devenus capables de faire 
respecter; rien de plus, mais cela suffit. M. Roo- 
sevelt était le premier à en convenir lorsqu'il di- 
sait : (( Un avocat de talent du barreau de New- 
York remarquait un jour qu'il n'avait jamais 
rencontré un homme de loi d'accord avec le se- 
crétaire d'État Olney sur l'interprétation légale 
de la doctrine de Monroe. Cette remarque avait 
pour principal intérêt de démontrer combien l'avo- 



270 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

cat en question avait l'esprit borné. L'avocat 
aurait aussi bien pu dire qu'il n'avait jamais ren- 
contré de dentiste d'accord avec M. Olney. La 
doctrine de Monroe n'est pas une question de loi, 
c'est une question de politique. C'est une question 
qui doit être étudiée non seulement par les 
hommes d'Etat, mais par tous les bons citoyens. 
C'est perdre son temps que de dire que la doc- 
trine de Monroe n'est pas reconnue comme prin- 
cipe de droit international ; personne ne tient à 
savoir si elle est, oui ou non, reconnue ^ » Car, 
à défaut de cette reconnaissance spontanée, les 
Etats-Unis ont une flotte, qui leur assure un con- 
sentement forcé. Bismarck pouvait dire, il y a 
vingt-cinq ans, que la doctrine de Monroe était 
une (( impertinence internationale ». L'imperti- 
nence, aujourd'hui, consisterait à en méconnaître 
la portée. 

N'oublions pas d'ailleurs que, depuis dix ans, 
les Etats-Unis se sont dotés d'une force militaire, 
qui pèsera sur leur histoire : car si la fonction 
crée l'organe, l'organe développe la fonction. Les 
Etats-Unis ne sont pas un peuple militaire. Il 
n'y a pas chez eux d'armée permanente au sens 
européen du mot. Mais ils ont des vertus mili- 
taires, qu'ils ont vaillamment prouvées toutes les 

1. Vldéal américain, 1897. 



LA DlPLOMxVTIE 271 

fois qu'ils se sont battus. Ce n'est que depuis la 
guerre espagnole qu'ils ont, grâce à M. Roose- 
velt et à M. Root, les cadres d'une armée mo- 
derne. Ces cadres ont bien des défauts encore. 
L'avancement à l'ancienneté, corrigé par des 
passe-droits, n'est pas un système défendable. 
Cependant on s'en contente, — « notre armée 
nous suffit, telle qu'elle est », me disait M. Lodge, 

parce que l'on ne redoute aucune agression 

continentale. Considérez au contraire la marine 
dont tous les événements récents ont montré la 
nécessité. Elle est aujourd'hui la seconde du 
monde et cependant le président la juge insuffi- 
sante. Sans doute, le Sénat, récemment encore, 
a refusé deux cuirassés sur quatre à M. Roose- 
velt ; mais tout permet de prévoir que c'est le pou- 
voir exécutif qui l'emportera. Dès maintenant, 
en effet, le pays se passionne pour sa marine où 
il voit sa première, sa principale, disons mieux, 
sa seule ligne de défense. Et la croisière de l'ami- 
ral Evans sur les côtes du Pacifique a déchaîné 
un véritable enthousiasme patriotique . 

Lorsque je suis arrivé à New-York, la flotte 
était encore dans la première partie de son par- 
cours. On suivait sa marche av-ec une attention 
passionnée, où se mêlait, m'a-t-il semblé, quelque 
inquiétude : car c'était une grande épreuve que 
celle qu'imposait aux navires américains la vo- 



272 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

lonté du président. Dans tous les clubs, à New- 
York au Knickerbocker et à V University ^ à Bos- 
ton au Somerset et à V Union, j'ai trouvé dans les 
salles de lecture une collection complète de cartes 
marines, que chacun, à l'heure du cocktail, étu- 
diait avec soin. Les jours passant, les navires 
arrivèrent à Valparaiso. Alors, dans la presse et 
dans les salons, on sentit monter et bouillonner 
l'orgueil national. La partie était gagnée. La 
flotte serait à l'heure dite à San-Francisco. 

Quelques jours plus tard, je me trouvais dans 
le cabinet du ministre de la Marine, M. Metcalf, 
qui me conliait toute sa satisfaction. 

— J'ai plaisir à constater, disait-il, qu'au point 
de vue technique, cette épreuve est pleinement 
satisfaisante. Tous nos vaisseaux ont fait la route 
dans les meilleures conditions. Pas un accident. 
Pas un retard. Le résultat est donc excellent. 

Et comme je lui parlais des projets d'avenir de 
la marine américaine, dont le président m'avait 
entretenu la veille, il ajouta : 

— Nous n'avons pas l'intention de diviser notre 
flotte actuelle pour en faire deux avec une. Nous 
préférons la garder concentrée. 

)) Par contre, nous avons en construction et en 
projet de nouvelles unités. Gomment seront-elles 
réparties une fois achevées, ce n'est pas encore 
décidé. Car lorsque nous demandons au congrès 



LA DIPLOMATIE 



273 



les crédits nécessaires, nous ne spécifions pas 
l'emploi que nous ferons des bâtiments futurs. 

» Quand notre flotte sera plus nombreuse, il 
y a toutes probabilités pour que nous ayons une 
flotte du Pacifique et une flotte de l'Atlantique. 
Mais cela se fera peu à peu et le gouvernement 
sera juge de fopportunité. Il y a beaucoup à faire 
sur la côte du Pacifique. Et par conséquent il est 
très naturel que nous dotions cette côte des res- 
sources qui lui manquent. Mais c'est le résultat 
d'un plan d'ensemble, non de décisions particu- 
lières. 

Il convient de noter cependant que ces travaux 
sont actuellement poussés plus vite qu'ils ne le 
furent au début, et que le voyage de l'amiral 
Evans n'est pas étranger à cette accélération. Car, 
si grand que soit l'effet moral de ce voyage, on 
ne saurait se dissimuler que, faute de points 
d'appui, de ravitaillement et de réparations suffi- 
sants, la valeur combattante de la flotte est sin- 
gulièrement diminuée. Si l'on considère la seule 
question du combustible, on était obligé d'en- 
voyer tous les six jours un gros charbonnier aux 
navires de l'escadre. Les Américains, qui dépen- 
sent cinq cents millions par an pour leur marine, 
se rendent compte qu'il ne servirait à rien d'avoir 
une flotte dans le Pacifique, si cette flotte n'était 
point dotée des ressources nécessaires. 



274 ^•OTES SUR les états-unis 

Ce n'est pas d'ailleurs le seul progrès que 
réclame l'opinion maritime. Pendant tout l'hiver 
de 1908, on s'est occupé à Washington de la 
question des réformes navales et on s'en est 
occupé avec passion. Au début de janvier le Mac 
Clure's Magazine publiait, sous la signature de 
M. Henry Reuterdhal, un article intitulé les Be- 
soins de la marine américaine, qui produisit dans 
les milieux politiques une grande sensation. 
L'auteur, prenant pour épigraphe un mot bien 
connu de M. Roosevelt, disait : « La meilleure 
parade, c'est de cogner... Et notre seule arme 
est notre marine. Il faut construire la flotte et 
l'entraîner en temps de paix. Quand la guerre 
éclate, il est trop tard pour faire quoi que ce 
soit. » Et il ajoutait : « Statistiquement, notre 
flotte est la seconde du monde. Mais cela ne si- 
gnifie rien : car elle n'est pas prête. » 

D'après M. Reuterdhal, le premier défaut des 
cuirassés américains, c'est qu'ils ont tous leur 
ceinture de cuirassement en dessous de la ligne 
de flottaison ; qu'ils sont, en outre, trop bas sur 
l'eau; que les canons sont trop groupés, à la 
merci par conséquent d'un obus qui, en cassant 
un mécanisme, immobiliserait plusieurs pièces ; 
qu'enfin les tourelles de l'artillerie communiquent 
directement avec les soutes au lieu d'être reliées 
à elles comme dans les autres marines par une 



LA DIPLOMATIE 275 

communication condée et à double palier; il en 
résulte des accidents fréquents et les officiers de 
marine s'en rendent si bien compte que lorsque 
le cuirassé Kearsarge se rendit en 1903 en An- 
gleterre et en Allemagne, les officiers du bord 
firent masquer avec des planches peintes couleur 
de fer l'ouverture des tourelles afin de cacher aux 
visiteurs étrangers un défaut trop évident. 

M. Reuterdhal affirmait encore que le ravitail- 
lement des pièces était insuffisant; que les contre- 
torpilleurs étaient trop peu nombreux ; qu'on 
manquait de gros canons, — les seuls, d'après 
f expérience de Tsou-Sima, dont l'effet soit déci- 
sif; qu'on manquait aussi de tubes lance-tor- 
pilles à bord des cuirassés; que les capitaines 
de vaisseau étaient trop âgés (âge moyen cin- 
quante-cinq ans, au lieu de trente-cinq en Angle- 
terre, trente-huit au Japon et quarante-sept en 
France) ; que les amiraux étaient trop vieux 
(soixante et un ans) ; que l'avancement (à l'an- 
cienneté) était mal réglé; que l'administration 
de la marine, les bureaux, ne tenaient pas compte 
de Favis des officiers qui naviguent, et ce parce 
qu'il n'y a ni état-major général, ni conseil supé- 
rieur ; qu'enfin les manœuvres et exercices n'é- 
taient pas assez nombreux. La précision de ces 
critiques donna à penser que M. Reuterdhal avait 
prêté sa signature à un officier de marine. Dans 



276 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

les milieux spéciaux, on m'a affirmé le contraire, 
en ajoutant cependant que l'article du Mac 
Clure's Magaziiie traduisait exactement l'opinion 
de la marine américaine. 

— Monsieur Reuterdhal, m'ont dit des officiers 
fort connus, a trop vécu parmi nous pour ne pas 
savoir ce que nous pensons. La grosse réforme 
à accomplir est une réforme administrative qui 
seule rendra possible une réforme matérielle. Il 
est absurde que notre avis, à nous, officiers 
naviguant, ne puisse jamais parvenir au ministre : 
or telle est la situation. Nos critiques sont arrê- 
tées par les bureaux qui sont omnipotents. Nous 
demandons qu'on fasse pour la marine ce que 
M. Root a fait pour la guerre, qu'on crée un 
état-major général qui profitera de notre expé- 
rience et sera qualilié pour tenir tète aux bureaux. 
Actuellement, nous sommes forcés de recourir 
à des expédients. Pour le tir, par exemple, qui 
naguère, et notamment pendant la guerre contre 
FEspagne, était détestable, à quoi avons-nous dû 
les progrès réalisés? A ce fait que l'un des nôtres, 
le commandant Sims, est devenu aide de camp 
du président et l'a personnellement convaincu 
de la nécessité de changer de méthode. Ce ré- 
gime est illogique et mauvais. Nous sommes le 
seul pays où il subsiste encore. 

Il m'a paru que l'émotion provoquée par 



LA DIPLOMATIE 277 

M. Reuterdhal avait surtout son origine dans les 
circonstances. Au moment où a paru son article, 
la flotte Evans était en marche. On était mécon- 
tent de voir une grande revue diminuer la con- 
fiance du public. D'où une certaine irritation. Mais 
je suis convaincu que les officiers de marine ré- 
formateurs auront le dernier mot, — et ce avec 
l'appui de M. Roosevelt. Je ne suis pas moins 
convaincu que, dans dix ans d'ici, les Améri- 
cains auront une seconde flotte sur le Pacifique. 
Tout le monde le prévoit, même ceux qui chi- 
canent sur le chiffre des crédits. Comme l'a dit 
le président dans ses messages, il n'y a pas de 
raison valable pour qu'un pays qui a des côtes 
sur deux mers ne défende qu'une de ces côtes. 
La flotte sera donc augmentée, jusqu'à ce que 
son importance permette, sans péril, de la cou- 
per en deux. 

J'ajoute, pour répondre à une opinion souvent 
exprimée en Europe, que ceux qui voient de près 
la flotte américaine la tiennent en haute estime. 
J'ai rencontré à Washington la plupart des atta- 
chés navals des ambassades. Tous estiment que 
la flotte américaine est l'une des meilleures du 
monde, au point de vue du matériel et au point 
de vue du personnel. Ils sont d'accord pour louer 
l'excellente éducation technique et morale que 
les officiers reçoivent à l'École navale d'Anna- 

16 



218 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

polis. Ils ne croient pas du tout que les équi- 
pages soient insuffisants en nombre et en qualité. 
Et ils pensent que, sur une population de quatre- 
vingt-dix millions d'habitants, le gouvernement 
de l'Union trouvera toujours autant de marins 
qu'il en voudra. 

A tous ces titres, politiquement et militaire- 
ment, c'est une Amérique nouvelle qui s'offre 
aujourd'hui aux yeux du voyageur. Ni Tocque- 
ville, ni même M. Bryce n'avaient pu, quand ils 
écrivaient, prévoir cette transformation. Les 
Etats-Unis sont sortis du nouveau monde pour 
entrer dans le monde. En 1907, malgré l'opti- 
misme superbe qu'ils ont affiché depuis, ils ont 
cru à la guerre, à la guerre avec le peuple le 
plus militaire qui soit de nos jours et le plus 
orgueilleux de ses victoires. Ils sont désormais 
assis à la table où se joue la partie universelle 
et ils ne peuvent pas la quitter parce que leurs 
enjeux, industrie et commerce, les y retiennent. 
Ils sont au début de l'évolution et certains 
peuvent prétendre encore qu'ils stopperont à mi- 
chemin. Tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai en- 
tendu me porte à croire qu'il n'en est rien. 
L'heure historique a sonné le départ. Allaboard! 
Rien n'arrêtera la marche du colossal convoi, en 
route vers sa destinée. 



CHAPITRE II 



LES ORIGINES DU CONFLIT AVEC LE JAPON 



Un contraste historique. — Les sympathies nippo-améri- 
caines. — Une rivalité inévitable. — Difficultés commer- 
ciales. — La guerre russo-japonaise et les États-Unis. 

— La question californienne. — Le péril économique. 

— Les griefs moraux. — Le « Nouveau Japon ». — La 
question des Hawaï. — Californie contre Japon. 



Le 7 juillet 1833, sous le règne de l'empereur 
Komeï-Tenno, le commodore américain Perry 
arriva, avec quatre vaisseaux, sur les rives japo- 
naises, à Ouraga, en Sagami. Une antique cou- 
tume nationale fermait aux navires étrangers 
l'accès de tous les ports, hormis celui de Naga- 
saki. Les Américains refusèrent de se soumettre 
à la ]oi japonaise, et ils réclamèrent un traité de 
commerce et d'amitié qui leur ouvrit le pays. 
L'année suivante, le Japon cédait et livrait aux 



280 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

étrangers venus sur les (( vaisseaux noirs » le 
droit de débarquer dans ses ports. Un peu plus 
d'un demi-siècle a passé depuis lors, et aujour- 
d'hui ce sont les Américains, ou du moins beau- 
coup d'entre eux, qui rêvent de fermer leur 
territoire à l'immigration japonaise. Entre ces 
termes extrêmes, l'histoire des deux peuples 
s'est développée, modifiant, dans l'ordre poli- 
tique et dans l'ordre économique, la position de 
l'un et de l'autre, réveillant par des intérêts nou- 
veaux les passions anciennes, ranimant, en dépit 
de sympathies politiques, les conflits ataviques, 
posant sous une forme inattendue cette question 
du Pacifique, nœud moderne de l'éternel pro- 
blème qui s'appelle la maîtrise des mers. 

Nulle opinion ne fut, pendant dix-huit mois, 
plus répandue que celle d'une lutte, sinon im- 
médiate, du moins inévitable, entre le Japon et 
les États-Unis. Cette lutte n'a pas éclaté, et cela 
prouve qu'elle était d'une nécessité moins proche 
que l'on ne pensait. Mais des causes de difficultés 
subsistent, dont il convient de préciser l'origine 
et d'apprécier la gravité. Elles sont à la fois ma- 
térielles et morales. Elles plonger.! dans le passé 
et pèseront sur l'avenir. Les polémiques, un 
moment apaisées, peuvent demain se déchaîner 
de nouveau. D'où viennent-elles? Et où vont- 
elles? 



LA DIPLOMATIE 281 

Si l'on considère les vingt années qui ont vu 
s'épanouir à la fois l'industrie américaine et la 
puissance japonaise, une amitié naturelle et sin- 
cère paraît être la loi constante des relations des 
deux peuples. Le Japon admire les Américains 
comme les dépositaires les plus complets et les 
plus audacieux de ce qui, dans la civilisation 
blanche, sollicite son effort. Les États-Unis, c'est 
pour eux le grossissement de l'Europe. Aux 
Etats-Unis, ils trouveront les leçons qu'ils cher- 
chent. Aux Etats-Unis ils demanderont les con- 
tremaîtres de leurs usines et les répétiteurs de 
leur enseignement. Cette période d'adaptation 
est la lune de miel des rapports nippo-américains. 
A la faveur d'une amitié partagée, le commerce 
se développe au profit commun des deux voisins. 
Si l'on étudie les ventes des Etats-Unis au Japon, 
on constate qu'elles ont, en moins de dix ans, 
sextuplé. Elles ont suivi en effet la marche que 
voici : 

1896 16 373 000 yen' 

i897 27 030 000 — 

1898 40 001 000 — 

1899 38 216 000 — 

1900 62 761 000 — 

1901 42 769 000 — 

1902 48 653 000 — 

1. Le yen vaut J fr. 5o. 

16. 



282 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

1903 42 274 000 yen 

1904 58 116 000 — 

1905 104 287 000 — 

Le Japon, de son côté, a vendu de plus en 
plus aux Etats-Unis, c'est à savoir : 

1896 31 532 000 yen 

1897 52 436 000 — 

1898 47 311 000 - 

1899 63 919 000 — 

1900 52 566 000 — 

1901 72 309 000 — 

1902 80 233 000 — 

1903 82 724 000 — 

1904 101 251 000 — 

1905 94 009 000 — 

Le Pacifique, loin de les séparer, rapproche 
l'acheteur et le vendeur. Et le peuple américain 
s'accoutume à ressentir une secrète tendresse 
pour les « chers petits Japs ». Il aime en eux 
des imitateurs de ses propres vertus, — et de 
ses propres défauts, — l'audace, l'énergie, 
l'esprit de suite, le bluff. Il les loue de leur 
passion pour toutes les nouveautés. Il se félicite 
de trouver, par delà l'Océan, pour les produits 
de sa métallurgie, pour ses conserves, pour ses 
tissus, un débouché qui longtemps sera sûr et 
d'où nulle concurrence ne paraît à redouter. 

Cependant, à y regarder de plus près, il y a 
entre les deux pays autant d'intérêts contradic- 



LA DIPLOMATIE 283 

toires que d'intérêts concordants. La loi de leur 
expansion porte les Américains de l'Esl à l'Ouest. 
Du jour où, protégée par de hauts tarifs, leur 
industrie a eu besoin de marchés extérieurs, 
c'est vers le Pacifique, jusqu'en Asie, qu'elle a 
été obligée de les chercher. Et du jour où, vers 
leur côte occidentale, ils ont lancé leurs che- 
mins de fer transcontinentaux, c'est à devenir 
commercialement les maîtres du Pacifique qu'ils 
se sont naturellement appliqués. Ils ont com- 
mencé par peupler la Californie et le Far West, 
Puis, d'un mouvement instinctif, ils ont regardé 
plus loin. Ils ont rêvé d'un Pacifique qui fût 
« une Méditerranée américaine » ^ Et du rêve 
ils ont passé aux actes : « Notre situation géo- 
graphique dans le Pacifique est de nature, disait 
M. Roosevelt en 1903, à assurer dans l'avenir 
notre domination pacihquedans ses eaux, si nous 
saisissons seulement avec une fermeté suffi- 
sante les avantages que comporte cette situa- 
tion. » 

Suffisante ou non au gré du président, cette 
fermeté s'est manifestée déjà. Les Hawaï, les 
Samoa, une partie des Mariannes, les Philippines 
sont dans le Pacifique les jalons de la puissance 
américaine. Et comme <( le fer appelle l'or », le 

1. Vovez La Lutte pour le Pacifique, par M. René Pinon. 



284 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

commerce américain n'a point tardé à se déve- 
lopper à l'abri du pavillon étoile. En Chine 
notamment, les importations des États-Unis ont 
rapidement progressé, puisqu'elles ont été en 
chiffres ronds de 7 millions de dollars en 1896, 
12 millions en 1897, 10 millions en 1898, 14 mil- 
lions et demi en 1899, lo millions en 1900, 
10 millions en 1901, 24 miUions en 1902, 17 mil- 
lions en 1903, 12 millions en 1904, 53 millions 
en 1903. En Corée, l'importation américaine est 
passée de 398 000 dollars en 1903, à 1 823 000 en 
1904, et 1 979 000 en 1905. Au Japon enhn, on 
a vu le progrès du commerce américain, qui, 
dans tous les pays d'Extrême-Orient, vend beau- 
coup plus qu'il n'achète. 

C'est pour cela que le percement du canal de 
Panama prend, au regard des États-Unis, une 
si capitale importance. C'est pour cela que ce 
percement « ne doit être accompli par nulle autre 
nation que par eux-mêmes » ; pour cela enfin, 
qu'après la conclusion des traités qui leur as- 
surent le contrôle du futur canal, M. Shaw, se- 
crétaire à la Trésorerie, s'écriait aux applaudis- 
sements de ses concitoyens : « Nos produits, 
sans égaux, seront transportés à travers toutes 
les mers, et les États-Unis deviendront de fait, 
comme ils le sont par nature, les maîtres du plus 
grand des Océans. » 



LA DIPLOMATIE 



285 



Que ce langage tînt trop peu de compte de la 
puissance japonaise, il suffit de regarder une 
carte pour n'en point douter. Même économi- 
quement, nul ne peut se flatter d'être maître du 
Pacifique que dans la mesure où le Japon le per- 
mettra. Et c'est ce dont les Américains ont dû 
s'apercevoir lorsqu'en 1904, leurs produits ont 
été systématiquement boycottés dans toute la 
Chine, sous l'influence, parfois manifeste, des 
Japonais. Au Japon même la volonté de s'affran- 
chir de l'intervention commerciale des étrangers 
est évidente, incontestable. L'histoire de la Com- 
pagnie américaine pour le Tabac en est la preuve 
éclatante ^ 

Il y a quelques années, cette Compagnie avait 
installé au Japon des factoreries. L'entreprise, 
bien menée, promettait de beaux résultats, quand, 
la guerre avec la Russie ayant éclaté, le gou- 
vernement japonais résolut d'augmenter ses re- 
venus en instituant le monopole de la fabrica- 
tion et de la vente du tabac. Avertie seulement 
deux mois à l'avance, la Compagnie américaine 
fut sommée de vendre ses factoreries au gou- 
vernement japonais à un prix fixé par celui-ci. 
Ce prix était équitable, si l'on considérait la va- 
leur actuelle des manufactures. Il ne constituait 

1. Voyez Th. F. Millard, The New Far East. London, 1906. 



286 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

pas en revanche une suffisante compensation à 
l'abandon d'une entreprise importante, et qui se 
croyait sûre du lendemain. D'autre part, les pro- 
duits des manufactures créés au Japon par la 
Compagnie avaient une large vente en Chine, en 
Corée, au Japon même : l'expropriation empê- 
cha l'exécution des ordres reçus, mettant ainsi 
la société dans une situation inférieure vis-à-vis 
du gouvernement japonais qui, pour un temps, 
ne trouvait point de concurrence en face de lui. 
Le préjudice fut grand pour l'industrie améri- 
caine. 

Ce n'est pas le seul cas du reste ou elle se soit 
plainte du Japon. Tout le monde connaît aux 
Etats-Unis les récriminations provoquées par la 
mauvaise foi des planteurs de thé ou des fabri- 
cants de nattes japonaises ^ De ces incidents na- 
quit une naturelle défiance, qui se manifesta à 
diverses reprises. C'est ainsi, par exemple, que 
les industriels américains refusèrent de partici- 
per à l'Exposition d'Osaka dans la crainte que 
leurs produits ne fussent copiés et contrefaits 
par les fabricants nippons. C'est pour cette même 
raison qu'ils ont coutume d'interdire aux Japo- 
nais l'accès de leurs factoreries. On avait es])éré 
à de certaines heures que les Japs seraient dans 

1. Voyez Félix Martin, Le Japon vrai. 



LA DIPLOMATIE 287 

tout rExtrême-Orient les placiers des produits 
américains, qu'ils joueraient à leur profit, selon 
l'expression habituelle des marchés asiatiques, 
le rôle de compradoi\ c'est-à-dire de courtier. 
Mais on oubliait que les Japonais sont devenus 
et deviendront de plus en plus des concurrents 
pour les Américains et, d'une façon générale, 
pour tous les pays industriels. Cela est d'autant 
plus vrai que, depuis le fiasco de la concession 
du chemin de fer américain-chinois, la diploma- 
tie de l'Union n'a su déployer dans le Céleste 
Empire qu'une médiocre activité et que, tandis 
qu'augmente à Pékin l'influence japonaise, l'in- 
fluence américaine y paraît décliner. 

La guerre russo-japonaise, qui, à son début, 
avait fourni aux sympathies nippo-américaines 
une occasion de s'affirmer, a eu pour effet final 
d'accuser entre les deux pays les antinomies 
d'intérêts. Depuis sa victoire, le Japon est la 
première force morale du Pacifique, comme il 
en est la première force matérielle. Le senti- 
ment de cette supériorité a provoqué chez un 
peuple naturellement orgueilleux un regain 
d'exaltation nationaliste. Dans les hautes classes 
de la société, cette superbe patriotique ne se 
manifeste guère, contenue qu'elle est par une 
extrême courtoisie. Dans les basses classes, chez 
les garçons de café ou les pousse-pousse, elle 



288 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

s'étale impudemment. M. Millard, qui a visité le 
Japon depuis la guerre, a été frappé du change- 
ment. (( Aujourd'hui, dit-il, mieux vaut dans ce 
pays subir, s'il est tolérable, un préjudice causé 
par les indigènes que de recourir aux tribu- 
naux K » Et il ajoute que les résidents étrangers 
répètent couramment : « Il nous faudra partir 
d'ici. » 

N'oublions pas d'ailleurs que, même depuis les 
traités qui ont aboli au Japon l'exterritorialité en 
faveur des étrangers, les droits des Européens 
et des Américains sont restés dans ce pays sen- 
siblement inférieurs à ceux dont les Japonais 
jouissent à l'étranger : le droit de posséder la 
terre, de diriger des exploitations agricoles ou 
minières, ou môme d'y participer leur est no- 
tamment refusé. Enfin, la moralité générale du 
pays aggrave ces inégalités. Sur bien des points, 
les paroles fameuses que prononçait le marquis 
Ito, le 9 décembre 1899, sont restées vraies. Le 
peuple japonais n'attache qu'une médiocre im- 
portance à la pratique de ces « devoirs envers 
les étrangers, » que lui prêchaient alors l'émi- 
nent homme d'État et le mikado lui-même ^ 
Les Américains sont les plus vifs à se plaindre 
de ces défauts nationaux, sans doute parce 

1. Millard, op. cit. 

2. Voyez Henry Dumolard, Le Japon économique et social- 



LA DIPLOMATIE 289 

qu'ils sont plus que d'autres exposés à en 
souffrir. 

Ce n'est point là cependant le vrai, le profond 
grief qu'ils élèvent contre les Japonais. Concur- 
rence japonaise en Chine, nationalisme japonais 
au Japon, contrefaçon et discourtoisie, ils sup- 
porteraient tout cela, s'ils ne rencontraient pas 
les Japonais chez eux, sur le territoire de 
l'Union. Ce n'est pas à la prospérité, ce n'est 
pas à la richesse, ce n'est pas à la puissance ja- 
ponaise qu'ils s'en prennent : c'est à l'immi- 
gration japonaise, chaque année plus importante 
et chaque année plus gênante, c'est à l'intensité, 
à la méthode, aux conséquences de cette immi- 
gration. Les chiffres qui dénombreraient exac- 
tement la population japonaise des États-Unis 
nous manquent actuellement et ne nous seront 
fournis que par le prochain recensement qui 
aura lieu en 1910. Mais, chaque année, le bu- 
reau d'immigration enregistre le nombre des 
arrivants. Il en est venu, en chiffres ronds, 5 000 
en 1901, 14 000 en 1902, 20 000 en 1903. La 
guerre de Mandchourie a, deux ans de suite, 
fait fléchir la courbe : 14 000 en 1904 et 10 000 
en 1905. Mais le progrès s'est manifesté de nou- 
veau dès la conclusion de la paix avec 17 000 im- 
migrés en 1906. La moyenne est supérieure à 
celle de l'immigration annuelle des Chinois avant 

17 



290 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

l'exclusion dont ils ont été atteints, il y a vingt- 
cinq ans. De plus, cette immigration considé- 
rable se concentre sur une terre d'élection, la 
Californie. C'est en Californie que viennent s'ins- 
taller presque tous les Japs. Combien sont-ils 
dans la riche région dont San-Francisco est la 
capitale? 40 000 ou 50 000 au minimum. Ce 
n'est donc point par une simple métaphore que, 
lorsqu'on parle à Tokio de la Californie, on l'ap- 
pelle le «Nouveau Japon ». 

Economiquement, les Japonais immigrés sont 
des concurrents redoutables. Ils ont d'abord 
pour eux la force du nombre, car la densité de 
la population au Japon, est près de quinze fois 
supérieure à celle de la population californienne. 
Cette force se double de la médiocrité des sa- 
laires dans leur pays d'origine. « Le paysan ja- 
ponais ne ménage pas sa peine ni celle de sa 
famille. S'il a besoin d'ouvriers, ils coûtent peu, 
soixante-quatorze centimes en moyenne la jour- 
née pour la culture ordinaire, quatre-vingt-qua- 
torze centimes pour la culture du thé*. » Le sa- 
laire moyen d'un mécanicien japonais varie de 
un franc cinquante à trois francs. Il est rare 
qu'il atteigne six francs. Les Japonais offrent par 
conséquent une main-d'œuvre non seulement 

1. Voj'ez Weulersse, Le Japon cVcmjouriVhu'u 



LA DIPLOMATIE 291 

abondante, mais peu coûteuse, un peu moins 
productive peut-être que la main-d'œuvre blanche 
quant à la quantité et quant à la qualité, mais si 
peu rémunérée, qu'on trouve, quand même, avan- 
tage à l'utiliser. Ils ont un autre mérite encore : 
c'est de ne pas faire partie de ces « unions », de 
ces syndicats tyranniques, qui font régner sur 
la Californie une véritable terreur économique et 
dont les exigences sont devenues légendaires. La 
frugalité, la propreté^ la docilité sont des valeurs 
aussi avec lesquelles il faut compter. Les capi- 
talistes américains qui ont grand'peine à recru- 
ter du travail ne se plaignent pas, — tant s'en 
faut ! — de l'immigration japonaise. Et ils sont 
si suspects de la favoriser que M. Hearst lui- 
même, le meneur de la presse antijaponaise, a 
dû se laver du grief d'employer sur ses terres 
des coolies japonais. 

La haine des ouvriers blancs groupés en puis- 
sants syndicats contre la concurrence des Japo- 
nais immigrés se nourrit d'autres arguments 
encore. Si les Japonais ne se livraient qu'aux 
travaux élémentaires, laissant aux blancs les 
opérations plus compliquées et mieux payées, la 
rancune de ceux-ci serait peut-être moins amère. 
Mais le Jap, d'abord agriculteur, maraîcher, do- 
mestique, ne s'est pas arrêté là. On le rencontre 
maintenant dans le petit commerce. Bien mieux. 



292 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

certains Japonais d'Amérique sont de véritables 
capitalistes qui possèdent et qui dirigent d'im- 
portantes exploitations. La Californie, en 1906, 
comptait près de six cents magasins, près de 
sept cents restaurants ou auberges dirigés par 
des Japonais. On assure qu'ils possèdent déjà 
une étendue de terre considérable. Ceux des 
villes ont leurs clubs où ils se réunissent ^ Cette 
infiltration continue fournit matière à des accu- 
sations de toute sorte. 

On reproche aux Japonais de pratiquer l'es- 
pionnage, espionnage commercial tendant à la 
contrefaçon, espionnage politique aussi ou même 
militaire. On s'étonne de voir beaucoup d'entre 
eux accepter des fonctions manifestement infé- 
rieures à leur culture, de rencontrer des domes- 
tiques dans la chambre desquels on découvre 
par hasard des livres de mathématiques ou d'his- 
toire. Qui ne connaît, à ce sujet, l'anecdote clas- 
sique de l'officier de marine américain retrouvant 
sous les espèces du commandant d'un cuirassé 
japonais son ancien boy? On note d'autre part 
que cette immigration japonaise se poursuit avec 
Taveu et presque sous le contrôle du gouverne- 
ment du mikado : car si, depuis six ans, les 
autorités de Tokio détournent le prolétariat de 

1. Voyez Achille Viallate, Américains, Japonais et Califor- 
niens {Revue Bleue, 16 avril 1907). 



LA DIPLOMATIE 293 

rémigration d'aller aux Etats-Unis, elles laissent 
partir chaque année plusieurs milliers de coolies 
pour les Hawaï^ colonie américaine d'où, sans 
difficulté aucune, ils pénètrent ensuite sur le 
territoire de l'Union. Quelles arrière-pensées, se 
demande-t-on, cache cette invasion pacifique? 
La façon de vivre des Japonais aggrave les 
ressentiments qu'ils inspirent. D'après de nom- 
breux témoignages, il est permis de penser que 
ceux qui passent aux Etats-Unis ne sont pas 
l'élite de leurs compatriotes. Souvent, d'ailleurs, 
le séjour aux Hawaï, sous le dur régime de la 
plantation, corrompt les meilleurs d'entre eux. 
Ceux-là mêmes enfin, contre la probité desquels 
nul reproche ne peut être élevé, ont des allures 
inquiètes, partant suspectes, et cela par la force 
des choses. Ils n'ignorent pas qu'entre les Amé- 
ricains et eux, la fusion est impossible; qu'ils ne 
seront jamais naturalisés. Les Américains assi- 
milent toutes les races d'Europe. Mais la couleur 
est un obstacle sur lequel ils ne passent pas, et 
c'est pourquoi les Japonais sont toujours con- 
sidérés comme des intrus, parfois traités comme 
des ennemis. Sous le poids de cette exclusion 
morale, ils vivent entre eux. Ils forment des 
communautés fermées et leur solidarité est res- 



1. Voyez Aubert, La Maîbnse du Pacifique; les Hawaï [Revue 
de Paris, 1" février 1907). 



294 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

serrée par les vexations qu'ils subissent. Ainsi 
se constitue un bloc japonais qui ne dit rien qui 
vaille, aux Californiens surtout, quand des jour- 
naux nippons formulent ce vœu téméraire : 
« Ah!*quand pourra-t-on fêter l'anniversaire de 
la fondation d'un nouveau Japon? » 

Ce « nouveau Japon », les Américains, — et 
qui les en blâmera? — entendent qu'il reste 
américain. L'aversion qu'inspirait le Chinois, 
qu'il inspire encore, même depuis la loi d'exclu- 
sion, se réveille contre le Japonais. Comme on 
raille le nègre qui s'habille à la mode des blancs, 
on accable de sarcasmes le Jap déguisé en 
Yankee. Les syndicats mènent la partie, et, 
comme ils sont les maîtres de la mairie de San- 
Francisco, ils n'ont point de peine à mettre la loi 
au service de leurs passions. Beaucoup d'ail- 
leurs, sans approuver leur méthode, pensent 
que leur thèse est juste. Pourquoi le travail na- 
tional, pourquoi la main-d'œuvre nationale 
seraient-ils moins protégés que l'industrie na- 
tionale? On a élevé contre les marchandises 
étrangères une barrière de tarifs. Que ne 
dresse-t-on contre les ouvriers étrangers une 
barrière d'exclusion? Pour combattre l'immigra- 
tion japonaise, l'accord est fait du moins en Ca- 
lifornie entre les républicains et les démocrates. 
La Japanese and Corean Exclusion Leagiie réu- 



LA DIPLOMATIE 295 

nit tous les partis. Seuls les gens de l'Ouest, à 
l'époque de l'engouement japonophile, réagis- 
saient contre la tendance générale. Ils déclarent 
aujourd'hui, fidèles à eux-mêmes, que leurs 
pronostics n'étaient que trop justifiés. Et ils in- 
voquent à l'appui de leurs craintes ce qui se 
passe aux Hawaï K 

Ils montrent ces îles envahies par les coolies 
japonais qui, en 1905, constituaient 66 pour 100 
de leur population; l'expropriation progressive 
des blancs par les Japs qui, d'abord concentrés 
dans les plantations, monopolisent maintenant 
tous les métiers tant urbains qu'agricoles, le 
petit commerce et la petite industrie; l'arrivée 
des femmes qui peu à peu transforment en une 
population stable une population jusqu'alors 
toute mobile; l'évolution des écoles presque 
exclusivement fréquentées par des enfants japo- 
nais, qui, nés dans les îles, pourront se faire 
naturaliser; les achats de terre de plus en plus 
nombreux qui fourniront une base aux natu- 
ralisés de la veille pour une action politique, 
dont, à coup sûr, l'Amérique ne sera pas l'ins- 
piratrice. Ils montrent surtout, s' élançant des 
Hawaï, sans limitation et sans contrôle, l'armée 
des Jaunes qui, de là, se répand sur le sol de la 

1. Cf. Aubert, op. cit. 



296 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Californie, où une vie plus douce, des salaires 
plus hauts les attirent. Et ils se demandent avec 
angoisse si la Californie subira q,:elque jour 
le sort des Ilawaï : — américaines en appa- 
rence, japonaises en réalité, « nouveau Japon », 
base stratégique pour de plus ambitieux des- 
seins. 

Une politique d'interdiction, une politique de 
fermeture est la seule qui réponde aux aspira- 
tions de la Californie. Mais le peuple, qu'il s'a- 
girait d'atteindre, est l'un des plus justement 
orgueilleux du monde. Tout son effort, admi- 
rable d'intensité et de suite, a tendu depuis qua- 
rante ans à obtenir droit de cité et traitement 

' égal parmi les nations occidentales. Il a voulu 
s'approprier d'abord de la civilisation euro- 
péenne tout ce qui fait la force. Il a conquis par 

»-une négociation qui a duré un quart de siècle 
sa libération juridique et son assimilation inter- 
nationale aux autres puissances. Il a mérité, 
gagné et conservé l'alliance de l'Angletei-re. Il 
a soutenu contre la Russie avec un plein succès 
une guerre formidable. Il est la seule puissance 
navale de l'Océan Pacifique. Longtemps mé- 
connu, il est doublement susceptible et ne per- 
mettrait pas qu'on lui appliquât les procédés 
sommaires que la Chine est obligée de subir. 
Ce pays, c'est le Japon moderne, prodigieusement 



LA DIPLOMATIE 297 

attentif à la défense de ses droits, singulièrement 
armé pour les soutenir, lié jusqu'ici au gouver- 
nement de l'Union par des relations d'intime 
amitié. 

San-Francisco contre Tokio, — et aussi contre 
Washington, — tels sont les trois termes du dé- 
bat que le monde a suivi avec anxiété depuis 
l'automne de 1906 jusqu'au printemps de 1908. 



17. 



CHAPITRE III 



,E CONFLIT AVEC LE JAPON 



L'affaire des îles Aléoutiennes. —Les écoles de San-Fran- 
cisco. — Le traité de 1894. — L'attitude de M. Roose- 
velt. — Le rapport de ^L Metcalf. — Les craintes de 
rupture. — L'expédient du gouvernement fédéral. — So- 
lution de l'affaire des écoles. — Les troubles antijapo- 
nais de mai 1907. — L'émotion àïokio. — La croisière 
de l'amiral Evans. — Les motifs du Président. — 
M. Taft au Japon. — Négociations en vue d'un accord. 



Les événements politiques ne sont que la tra- 
duction des crises morales dont l'âme humaine 
est le théâtre. Les incidents survenus entre les 
Etats-Unis et le Japon sont la conséquence né- 
cessaire du conflit d'intérêts et de passions dont 
nous venons d'examiner les causes. 

Au début du mois d'août 1906, M. Sims, l'ins- 
pecteur américain chargé d'appliquer la loi qui 



LA DIPLOMATIE 299 

interdit aux étrangers la pêche des phoques à 
fourrure dans les eaux de l'Alaska, informait le 
gouvernement de Washington que le garde-côte 
Mac-Cullock avait surpris, aux îles Aléoutiennes, 
des Japonais qui, montés sur quatre goélettes, 
chassaient les phoques et les écorchaient dans la 
limite des eaux territoriales. Le hraconnage était 
flagrant. Les Américains sommèrent les Japo- 
nais de se rendre. Ceux-ci, au lieu de céder, 
essayèrent de s'enfuir. Les Américains ouvrirent 
alors le feu. Cinq Japonais furent tués, deux 
blessés, vingt-deux faits prisonniers, les goé- 
lettes et la pèche saisies. C'était un délit indiscu- 
table, une violation certaine des règlements in- 
ternationaux qui régissent la pèche des phoques 
à fourrure. Il n'y avait pas dans tout cela matière 
à difficulté. Le secrétaire d'Etat américain ex- 
pliqua au chargé d'alTaires du Ja[)once qui s'était 
passé et que les prisonniers seraient déférés aux 
tribunaux sous l'inculpation de braconnage, vio- 
lation des eaux territoriales et infraction aux 
traités. Le chargé d'affaires reconnut que le cas 
n'était pas douteux. Plusieurs journaux cepen- 
dant donnèrent à l'incident une singulière im- 
portance et si, au même moment, le meurtre de 
M. Stanford White par M. Harry Thaw n'avait 
pas absorbé la presse des Etats-Unis, — et d'ail- 
leurs, — les commentaires auraient à coup sûr 



300 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

aggravé les choses. Déjà, la nervosité sincère ou 
factice s'accumulait ; elle était prête à éclater à 
la première étincelle. 

C'est, comme on pouvait s'y attendre, à San- 
Francisco même que le choc se produisit. Le 
11 octohre, les autorités scolaires de la ville déci- 
daient qu'à partir du 13 octohre suivant, les di- 
recteurs d'écoles devraient envoyer tous les éco- 
liers chinois, coréens ou japonais à « l'école 
orientale puhlique sise entre Powell et Mason 
Street sur la façade Sud de Glay street ». Il est 
superflu de remarquer que la mesure répondait 
au vœu des Californiens. Depuis plusieurs mois, 
la question des écoles était à l'ordre du jour de 
la « ligue antijaponaise ». On invoquait volon- 
tiers, comme le principal argument, l'âge des 
écoliers : il est exact que plusieurs d'entre eux 
d'origine japonaise étaient sensihlementplus âgés 
que leurs camarades américains des mêmes 
cours. Mais la rédaction même de l'arrêté du 
11 octobre prouvait que c'était la race, et non 
point l'âge, que le Board of Education s'était 
proposé d'atteindre *. Cette mesure était injuste : 
car on ne relevait contre les petits Japonais aucun 
fait précis. On pouvait môme penser qu'elle vio- 



1. Dès le mois de mai 190o, le Board of Education avait 
annoncé son intention de créer des écoles spéciales pour les 
Chinois et les Japonais. 



LA DIPLOMATIE 301 

lait le traité nippo-américain du 22 novembre 1894 
qui, fixant les « droits de résidence et de voyage », 
garantissait aux sujets ou citoyens des deux pays 
« les mêmes privilèges, libertés et droits, et les 
mettait à l'abri de tout impôt ou charges plus 
lourdes que ceux imposés aux nationaux, sujets 
ou citoyens delà nation la plus favorisée ^Sans 
doute, en cet article, le régime scolaire n'était 
pas mentionné. Mais comment justifier, au re- 
gard de la clause qu'on vient de lire, les restric- 
tions imposées aux Japonais? En réalité, les au- 
torités de San-Francisco passaient outre au traité 
Gresham-Kurino, d'abord parce que cette viola- 
tion était agréable à la majorité de l'opinion ca- 
lifornienne, — il suffisait, pour s'en assurer, de 
parcourir les journaux, — ensuite, parce que 
c'était une façon d'imposer au gouvernement de 
rUnion l'examen de la question japonaise. L'af- 
faire des écoles, si intéressante qu'elle fût en 
elle-même, était surtout un prétexte, une amorce. 
Elle constituait l'entrée de jeu d'une partie pré- 
parée de longue date et que les Californiens 
allaient diriger de main de maîtres. 

Dès la fin d'octobre, le vicomte Aoki, ambas- 
sadeur du Japon, appela l'attention de M. Root, 
secrétaire d'Etat, sur les événements de San- 
Francisco. Rien de plus naturel. Mais tout de 
suite, la « pressejaune » américaine déclara que 



302 NOTES SUR LES ÉTAÏS-UMS 

le vicomte Aoki avait parlé d'un ton singulière- 
ment vif. Et le ^^me;ç lui-même s'appropria cette 
information inexacte. En réalité, l'ambassadeur 
du Japon s'était borné à résumer des faits et à 
rappeler un texte ; des faits : le boycottage sco- 
laire de San-Francisco et la décision du Board of 
Education; un texte : l'article du traité Gre- 
sham-Kurino qui a été rappelé plus haut. A Tokio, 
le ministère s'employait en même temps à calmer 
l'opinion et à modérer la presse. Le Jipi Shimpo 
publiait un article d'explications, qui excusait 
presque les États-Unis et affirmait que l'incident 
n'avait pas d'importance internationale. Néan- 
moins, la presse d'opposition et une partie du pu- 
blic demeuraient nerveux. Très nettement, mais 
très courtoisement, le vicomte Aoki exposa à 
M. Root cette situation en lui demandant de 
prendre des mesures pour que les autorités sco- 
laires de San-Francisco respectassent les enga- 
gements internationaux qui assuraient aux Ja- 
ponais, sur le sol des États-Unis, l'égalité des 
droits avec la nation la plus favorisée. 

A dire vrai, la démarche de l'ambassadeur était 
presque superflue : car, au même moment, la 
publication de la dépêche envoyée à Tokio par 
M. Root précisait les vues du gouvernement de 
l'Union, et ces vues semblaient faites pour apai- 
ser toutes les craintes du Japon. « Vous pouvez, 



LA DIPLOMATIE 303 

écrivait le secrétaire d'Etat, donner au gouverne- 
ment japonais, dans les termes les plus positifs, 
l'assurance que le gouvernement des Etats-Unis 
ne se proposerait jamais d'appliquer aux Japo- 
nais un traitement autre que celui qui est accordé 
aux nationaux du pays étranger le plus ami, et 
qu'il n'y a nullement lieu de supposer que le 
peuple des Etats-Unis désire voir le gouverne- 
ment adopter une autre politique. Le président a 
invité le ministre de la Justice à procéder immé- 
diatement à une enquête rigoureuse et à prendre 
les mesures qui pourront être nécessaires pour 
assurer le respect de tous les droits acquis par 
traité aux sujets japonais dans l'esprit d'amitié 
et de respect que notre peuple nourrit depuis si 
longtemps pour eux. » En même temps, M. Met- 
calf, ministre du Commerce et du Travail, par- 
tait pour San-Francisco, afin d'y faire une en- 
quête sur l'agitation antijaponaise. 

La bonne volonté du gouvernement de Wa- 
shington était indiscutable. Le respect des traités 
d'abord, ensuite le souci d'éviter soit des repré- 
sailles politiques, soit des rétorsions économiques 
analogues au boycottage des marchandises amé- 
ricaines en Chine, enfin le prix qu'il attachait par 
tradition et par raison à ses bonnes relations 
avec le Japon, tout ^garantissait sa sincérité. Sur' 
un seul point, M. Root se trompait; c'est quand 



304 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

il écrivait : « Il n'y a nul lieu de supposer que le 
peuple des Etats-Unis désire voir le gouverne- 
ment adopter une autre politique. » Cela était vrai 
sans doute des Etats de l'Est et du Centre ; ce ne 
Tétait point delà Californie. Dans l'instant même 
que l'ambassadeur du Japon protestait contre les 
mesures scolaires, il était obligé de signaler 
aussi, toujours à San-Francisco, la mise à l'in- 
dex des restaurants japonais, mise à l'index d'au- 
tant plus intolérable qu'elle était accompagnée 
de menaces de violences contre les biens et contre 
les personnes. 

Sur la question scolaire, les Californiens affir- 
maient très haut leur résolution de ne point 
céder. Ils n'ignoraient pas, disaient-ils, que la 
Constitution fédérale oblige les Etats à respecter 
dans leur législation particulière les traités con- 
clus par l'Union. Mais ils ajoutaient que le traité 
Gresham-Kurino leur accordait précisément la 
liberté dont on prétendait leur enlever le béné- 
fice. En effet, disaient-ils, l'article 2 du traité 
portait : « Il est entendu que les stipulations 
contenues dans cet article et dans le précédent 
(article par lesquels le traitement de la nation la 
plus favorisée est accordé au Japon) ne peuvent 
en aucune manière affecter l'application des lois 
qui ont été votées jusqu'ici ou peuvent être votées 
dorénavant dans les deux pays concernant la 



LA DIPLOMATIE 305 

réglementation du commerce, l'immigration des 
ouvriers et les questions de police et de sécurité 
publique. » D'après eux, la législation scolaire 
pouvait être assimilée à cette réglementation. Ils 
invoquaient ce sens d'autonomie si développé 
dans tous les Etats américains, surtout dans ceux 
de l'Ouest. Et M. Metcalf, dans ses premières 
communications au gouvernement, ne se mon- 
trait pas optimiste. San-Francisco était enfiévré. 
Les protestations des Japonais, résolus à ne pas 
se laisser assimiler aux Chinois et aux Coréens, 
excitaient cette haine de race qui, entre les 
Jaunes, d'où qu'ils viennent, ne veut pas dis- 
tinguer. 

A ce moment, des deux parts, du côté japo- 
nais comme du côté américain, on essaya, dans 
un dessein d'apaisement, de faire appel à l'opi- 
nion. Le 30 octobre, M. Kurino, ambassadeur du 
Japon à Paris, affirma, tout en exposant les re- 
vendications de son pays, que la situation n'était 
point grave. Un mois après, comme une réponse 
à cet appel amical, paraissait le message du Pré- 
sident. Il était impossible de concevoir désaveu 
plus net au fond, dans la forme plus cordial 
pour le Japon, de la politique californienne. « Il 
nous faut spécialement, disait M. Roosevelt, 
nous rappeler nos devoirs envers les étrangers 
qui sont nos hôtes. C'est le signe certain d'une 



306 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

société peu avancée que d'offenser en quelque 
manière que ce soit l'étranger entré aux États- 
Unis sous l'égide de la loi et se conduisant selon 
la loi. Ces devoirs de bonne hospitalité incombent 
à tout citoyen américain et spécialement à tout 
fonctionnaire des Etats-Unis. Je me sens poussé 
à parler ainsi par l'attitude hostile que l'on a 
prise çà et là dans ce pays contre les Japonais. » 
Le Président rappelait ensuite l'amitié du Japon 
et des Etats-Unis ; l'expansion « vraiment for- 
midable » de l'empire du mikado; son glorieux 
passé; son antique civilisation; sa grandeur 
« dans les arts de la guerre et dans les arts de 
la paix » . 

Il ajoutait : « Le fait d'exclure les Japonais 
des écoles américaines est tout à la fois odieux 
et ridicule, quand on considère ([u'il n'est pas 
de collège en Amérique, d'un rang si élevé 
soit-il, et cela même en Californie, 'qui n'ac- 
cueille volontiers les étudiants japonais et à qui 
ces étudiants ne fassent honneur. Nous avons 
autant à apprendre du Japon que le Japon de 
nous... Partout, au Japon, les Américains sont 
bien traités. Si donc nous traitons moins bien 
chez nous les Japonais, ce n'est rien de moins 
qu'un aveu de l'infériorité de notre degré de civi- 
lisation. » Faisant front au préjugé courant, 
M. Roosevelt montrait ensuite que, si les États- 



LA DIPLOMATIE 307 

Unis doivent travaillera jouer « un rôle toujours 
plus important dans le Pacifique », ils doivent, 
pour y compter sur un « développement du- 
rable » , traiter avec bienveillance les nationaux 
des autres pays. Et il concluait avec une singu- 
lière énergie : « Je demande un traitement équi- 
table et convenable pour les Japonais comme je 
le demanderais pour les Allemands, les Anglais, 
les Français, les Russes ou les Italiens. Je de- 
mande que les lois fondamentales de l'Union en 
matière criminelle et civile soient modifiées et 
complétées de façon à permettre au Président, 
agissant au nom du gouvernement des Etats-Unis, 
responsable des relations extérieures du pays, de 
faire respecter les droits consentis par traités à 
des étrangers. Même dans l'état actuel de nos 
lois, le gouvernement peut faire quelque chose 
dans ce sens, et dans le cas qui nous occupe, 
celui des Japonais, tout ce qui est en mon pou- 
voir sera fait; toutes les forces, tant militaires 
que civiles, des Etats-Unis seront employées... ». 
Jamais chef d'Etat n'avait parlé plus franc. 
Le discours du Président devait produire et pro- 
duisit une forte impression. Au Japon, il ren- 
contra, comme on pouvait s'y attendre, le plus 
sympathique accueil et l'on y vit en général la 
promesse d'une prompte solution. A San-Fran- 
cisco, il provoqua de violentes colères qui trou- 



308 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

vèrent leur écho dans la presse et même au con- 
grès. A examiner de plus près les affirmations 
présidentielles, force était cependant de recon- 
naître qu'elles ne changeaient rien à la situation. 
M, Roosevelt donnait aux Japonais une haute 
satisfaction d'amour-propre : mais quoi de plus? 
Il reconnaissait son impuissance en face de l'au- 
tonomie des Etats et il demandait au congrès de 
lui fournir un moyen d'agir. C'était avouer impli- 
citement que ce moyen n'existait pas. Sans doute, 
il ne renonçait pas à l'action; il l'annonçait; il 
parlait même d'employer toutes les forces civiles 
et militaires dont il pourrait « légalement » se 
servir; il promettait de « faire quelque chose ». 
Quoi? Nul ne le savait. Et déjà l'on donnait aux 
députés californiens l'assurance qu'il ne s'agissait 
pas de faire forcer par les troupes les portes des 
écoles. Le Président flétrissait l'attitude des auto- 
rités de San-Francisco au regard de la conscience 
morale. Mais, au moins par prétention, il con- 
fessait ne rien pouvoir contre elles. Il fallait donc, 
si des paroles on voulait passer aux actes, cher- 
cher, par des expédients, à défaut d'une solution 
directe, une solution détournée. 

Cette solution pouvait être d'ordre judiciaire. 
Déjà des enfants japonais avaient formé devant la 
Cour de l'Etat de Californie un recours contre 
l'application qui leur était faite de la décision 



LA DIPLOMATIE 309 

du Board of Education, Déjà le département 
fédéral de la justice avait chargé le juge Wal- 
berton, de la « Cour de circuit » de San-Fran- 
cisco, d'inviter le Board à expliquer les motifs 
de sa décision. M. Roosevelt, dès l'envoi de son 
message, insista pour que ces deux procédures 
suivissent rapidement leur cours. C'était « quel- 
que chose », pour reprendre l'expression du mes- 
sage, ce n'était pas grand'chose. C'était d'autant 
moins que, peu de jours après, en communiquant 
au congrès le rapport de M. Metcalf sur la mis- 
sion dont il l'avait chargé, le Président était 
amené à souligner le caractère rigoureusement 
arbitraire des mesures prises à San-Francisco. 

De ce rapport — d'autant plus critiqué par les 
Californiens que M. Metcalf était Californien lui- 
même, — il résultait que, sur les quatre-vingt- 
quinze Japonais exclus des écoles, douze seule- 
ment avaient plus de dix-sept ans ; que les petits 
Japonais étaient intelligents, propres et de bonne 
conduite; que l'obligation d'aller à une seule 
école était de nature à les gêner gravement 
en raison de leur dispersion dans toute la ville. 
Le rapport citait ensuite nombre d'exemples de 
boycottage ou de mauvais traitements : pierres 
lancées dans les vitres des magasins japonais ou 
même sur un savant japonais, M. Omori, venu 
en Californie pour étudier les causes du tremble- 



310 NOTES SUR LES ÉTATS-UMS 

ment de terre. M. Roosevelt répétait ce qu'il 
avait déjà dit de l'emploi de toutes les forces de 
l'Union pour protéger les Japonais, si la police 
de « Frisco » n'y suffisait pas. Et, au même 
moment, le discours du vicomte Aoki à la So- 
ciété américaine asiatique de New- York dénotait 
de sa part un vif désir de réduire l'incident au 
minimum. Mais il était aisé de constater qu'aucun 
résultat n'était acquis, qu'aucun résultat n'était 
à prévoir. Et tout ce que pouvait le Président, 
c'était d'obtenir d'un des représentants de la Cali- 
fornie, M. Ilayes, qu'il ne déposât pas, au moins 
momentanément, un bill tendant à restreindre 
l'immigration japonaise presque aussi sévèrement 
que l'immigration chinoise. 

Loin de s'apaiser, les gens de l'Ouest étaient 
de plus en plus excités. On signalait à Adler, dans 
l'Etat de Washington, au nord de la Gahfornie, 
des violences commises contre douze Japonais. 
Près de Tacoma, dans le môme Etat, des sévices 
analogues étaient constatés. A San-Franscisco, le 
Board of Education poursuivait son argumenta- 
tion juridique : il exposait notamment que les 
écoles réservées aux Japonais, aux Chinois et 
aux Coréens avaient les mêmes privilèges, les 
mêmes droits, les mêmes avantages que les autres 
écoles publiques ; qu'il n'y avait par conséquent 
pas lieu déparier d'inégalité. Dans les journaux. 



LA DIPLOMATIE 311 

on dénonçait avec colère les « fortunes exces- 
sives » faites par les Japonais depuis le tremble- 
ment de terre. Enlin, sur la foi de personnages 
plus ou moins autorisés, on faisait circuler la 
nouvelle d'un accord nippo-américain, tendant,, 
d'une part, à régler juridiquement la question 
des écoles, d'autre part, à restreindre l'immigra- 
tion japonaise en la dirigeant, non plus sur les 
Hawaï et la Californie, mais sur la Mandchourie» 
Ces rumeurs prêtaient au Japon une résigna- 
tion peu conforme à ses habitudes. Malgré plu- 
sieurs démentis, elles persistèrent. Le 7 dé- 
cembre, le département d'État et le sénateur '" 
Bacon, autorisés par le Président, crurent néces- 
saire d'y couper court. La « Ligue pour l'exclu- 
sion des Japonais et des Coréens » convoqua 
alors un meeting pour protester contre les 
« grossières insultes » dirigées par M. Roose- 
velt contre le peuple californien. Elle envisageait 
de nouvelles interdictions à l'usage des Japonais : 
celle par exemple de voyager, en chemin de fer 
et en tramway, dans les mêmes wagons que les 
blancs. Partout, à Auckland, aux Philippines, 
l'agitation antijaponaise augmentait. Le 8 jan- 
vier 1907, le gouverneur de la Gahfornie, 
dans son message annuel à la législature locale, 
critiquait amèrement le message de M. Roose-^ 
velt. Il reprochait au Président d'ignorer la 



312 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

situation vraie des Etats du Pacifique. Et il 
ajoutait : « Les Japonais ne peuvent pas deve- 
nir de bons citoyens américains. Il est inutile 
d'essayer de les transformer. » Au congrès 
fédéral, un sénateur de l'Orégon demandait la 
fermeture absolue des frontières américaines 
aux coolies japonais, proclamait le droit souve- 
rain des Etats de diriger leurs écoles à leur gré 
et s'écriait : « L'immigration asiatique est une 
malédiction pour le travail américain. » Le séna- 
teur Tillman, ancien gouverneur de la Caroline 
du Sud, disait : « Le niveau intellectuel des Japo- 
nais n'est guère plus élevé que celui des nègres. » 
Le 30 janvier, le Sénat de Californie adoptait à 
l'unanimité une résolution requérant le gouver- 
neur et l'attorney général de « protéger et sauve- 
garder les droits de l'État souverain de Cali- 
fornie ». 

Les députés californiens au congrès, malgré 
plusieurs entrevues avec MM. Roosevelt, Root 
et Metcalf, soutenaient énergiquement la même 
thèse qu'une délégation spéciale était venue 
défendre à Washington. Seul le président de la 
grande université Stanford en Californie osait 
qualifier de « politique d'apaches » l'exclusion 
des Japonais. Cette voix isolée retentissait dans 
le désert, ou, plus exactement, elle était étouffée 
par les clameurs populaires. Même, le commis- 



LA DIPLOMATIE 313 

saire de l'immigration, sur des instructions pro- 
visoires, venues de Washington, empêchait de 
débarquer à San-Francisco deux cents ouvriers 
japonais qui arrivaient des Hawaï. La visite 
annoncée en novembre d'une escadre japonaise 
était décommandée. On assurait enfin que quatre 
cuirassés détachés de l'escadre de l'Atlantique 
seraient à bref délai transférés dans le Pacifique. 
Et pendant ce temps, le Japon consacrait à son 
budget militaire plus de 200 millions de yen. 

Il y eut dans ce mois de janvier 1907 une 
véritable tension, non point, semble-t-il, une 
tension diplomatique : car les deux gouverne- 
ments ne cessèrent pas un instant d'affirmer 
leurs bons rapports, mais cette tension morale 
qui pèse sur les foules, quand leur instinct leur 
révèle l'existence d'une question mal posée, mal 
engagée, mal conduite. L'équivoque, le malen- 
tendu apparaissaient aux yeux les moins exer-^ 
ces, comme aussi l'insuffisance et l'impropriété 
des remèdes appliqués au mal. Le gouvernement 
de l'Union avait mobilisé contre les gens de San- 
Francisco tout un arsenal de moyens judiciaires 
destinés à trancher la question des écoles. Mais 
alors même que ces moyens douteux eussent 
été théoriquement valables, qu'aurait-on gagné 
contre une résistance pour laquelle l'affaire sco- 
laire n'était qu'un prétexte, la haine du travail 

18 



y 



314 NOTES SUR LES ÉTAÏS-UMS 

jaune étant la vraie et profonde raison ? Sans- 
doute il y avait deux procès engagés. Et ces 
procès pouvaient intéresser les jurisconsultes» 
L'un, pendant devant la Cour de l'État de Cali- 
fornie, était ouvert au nom d'un enfant japonais 
pour lequel on réclamait l'admission dans une 
école publique ; l'autre était intenté devant la 
Cour de circuit fédérale par le gouvernement de 
l'Union au Board of Education de San-Fran- 
cisco. Mais les Californiens, battus sur ces deux 
points, — et d'ailleurs seraient-ils battus? — 
s'avoueraient-ils vaincus? On craignait que non. 
Et une sorte d'agacement s'emparait de l'opi- 
nion, favorisant l'éclosion de toutes les légendes, 
de toutes les fantaisies. 

Un jour, c'était le capitaine Richmond Pearson 
Hobson, le héros du Merrimac, (( l'embouteil- 
leur » de Santiago, qui déclarait gravement au 
New-York Herald avoir vu, — mais de ses yeux 
vu, ce qui s'appelle vu, — un ultimatum remis 
à M. Root par le vicomte Aoki. Les intéressés 
démentaient aussitôt. Mais bien des gens ne les 
croyaient pas. On parlait de la guerre « néces- 
saire », de la guerre « fatale ». M. Perkins, séna- 
teur de Californie, la prédisait à brève échéance : 
« Les Japonais, disait-il, sont plus agressifs, 
plus tenaces, plus déterminés que les Chinois. 
Et il ne se passera pas longtemps avant que nous 



LA DIPLOMATIE 315 

ne soyons obligés de régler une fois pour toutes 
nos comptes avec eux. » Les pessimistes n'avaient 
point de peine à découvrir, sous les incidents de 
surface, les motifs graves de conflit : rivalité 
€ntre le travail américain et le travail asiatique, 
lutte pour la maîtrise du Pacifique. La presse 
anglaise, habituellement mieux informée et qui, 
en l'espèce, n'aurait pas dû jouer ce rôle alar- 
miste, se faisait l'écho de ces rumeurs, parlait, 
«lie aussi, d'ultimatum, et, à Paris, l'opinion 
s'accréditait d'une guerre inévitable et proche. 

A distance de perspective, on se prend à douter 
<le l'entière sincérité de cette agitation, à se 
demander si, par une ruse des plus honorables, 
le président Roosevelt et le gouvernement de 
l'Union ne favorisaient pas les bruits alarmistes 
pour avoir vis-à-vis de la Californie, sinon vis- 
à-vis du Japon, une plus large liberté d'action, 
ei une autorité plus grande, pour préparer ainsi 
le mouvement tournant d'où devait sortir la solu-' 
tion. Notez en effet ce singulier contraste : 
presque en même temps, le sénateur Gullom, pré- 
sident de la Commission des Affaires extérieures 
du Sénat, qualifiait d'absurde l'inquiétude géné- 
rale, et le président Roosevelt, d'après le World, 
il est vrai, disait n'être pas certain qu'une rup- 
ture pourrait être évitée avec le Japon, si les 
autorités californiennes ne modifiaient pas leur 



316 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

attitude à Tégard des Japonais. Du côté japonais, 
on ne cessait pas d'être parfaitement calme, 
comme si d'avance on eût prévu l'issue de la 
tempête. La presse répétait qu'elle avait con- 
fiance en M. Roosevelt. Le baron Kaneko, envoyé 
en Amérique pour une enquête économique, par- 
lait avec quelque dédain des « incidents locaux » 
de San-Francisco. 

Tout à coup, — nous sommes le l®*" février, 
— un bruit, d'abord discret, puis plus net, cir- 
cule : les bases de l'entente seraient trouvées ou 
à la veille de l'être. Les Californiens céderaient 
sur la question des écoles, mais, en revanche, 
ils obtiendraient une satisfaction économique 
sous la forme de mesures restrictives de l'immi- 
gration des coolies japonais. C'était enfin poser 
franchement le problème, s'assurer par consé- 
quent des chances de le résoudre. Le président 
Roosevelt et M. Root, dès ce moment, ne cachent 
pas qu'ils n'ont aucune confiance dans la solution 
judiciaire : c'est donc qu'ils comptent sur une 
autre. Leurs entretiens avec le maire de San- 
Francisco et les délégués californiens se multi- 
plient. Enfin, le 12 février, les nouvelles se pré- 
cisent. M. Root, au nom du Président, a proposé 
au speaker de la Chambre des représentants et 
aux présidents des comités d'immigration de la 
Chambre et du Sénat l'insertion dans le bill 



LA DIPLOMATIE 317 

d'immigration à l'étude devant le congrès d'une 
clause restrictive contre la main-d'œuvre des 
coolies japonais aux Etats-Unis. Dès le lende- 
main, M. Schmitz, maire de San-Francisco, 
avec une crâne franchise, déclare, dans une 
interview, que, s'il en est ainsi, peu importe 
l'affaire des écoles : ce qu'on veut, c'est la fer- 
meture de la Californie au travail japonais. 
M. Roosevelt voit, dès lors, nettement le but : 
pour l'atteindre, il faut triompher de deux obs- 
tacles possibles, l'obstacle californien, l'obstacle 
japonais. 

L'obstacle californien d'abord : il ne paraît pas 
très sérieux. Le speaker et les présidents des 
comités d'immigration adoptent l'amendement 
dont le texte est alors rendu public : aux termes 
de cet amendement, les personnes ayant un 
passeport délivré par leur gouvernement pour 
aller dans les îles soumises aux Etats-Unis, la 
zone du canal de Panama ou d'autres pays tels 
que le Mexique, si elles désirent venir aux Etats- 
Unis, pourront s'en voir refuser l'entrée, quand 
leur venue sera jugée nuisible aux travailleurs 
blancs par le président des États-Unis. Le lo fé- 
vrier, les représentants du gouvernement fé- 
déral et la délégation californienne se réunissent 
à la Maison-Blanche et acceptent les bases de 
l'accord. En échange de l'amendement annoncé, 

18. 



318 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

le Board of Education de San-Francisco aban- 
donnera les mesures scolaires auxquelles, la 
veille encore, il tenait si âprement. Il est en- 
tendu que, si la loi sur l'immigration n'est pas 
votée au cours de la session, une session extraor- 
dinaire sera convoquée. Comme les sénateurs 
des Etats du Sud protestent contre le bill au 
nom des régions qu'ils représentent et qui ont 
besoin de l'immigration, M. Roosevelt, qui tient 
sa solution et qui y tient, déclare qu'il fera tout 
pour obtenir le vote de la loi, parce qu'au sort 
de la loi est lié le sort de l'amendement et que 
l'amendement est la seule façon de sortir d'un 
inextricable conflit. 

Le 16 février, le Sénat adopte à mains levées 
la loi et l'amendement. Le 18, la Chambre des 
représentants suit cet exemple. A la suite de ce 
double vote, M. Schmitz télégraphie de Washington 
à ses administrés la note suivante : « Tous les 
enfants de race étrangère âgés de moins de seize 
ans et parlant anglais peuvent être admis dans 
les écoles des blancs de San-Francisco. Des écoles 
spéciales seront créées pour les enfants d'origine 
étrangère qui ne connaîtront pas suffisamment 
l'anglais. » Il refuse d'ailleurs d'admettre que le 
traité Gresham-Kurino ait aucunement été violé 
par les décisions antérieures du Board of Edu- 
cation. Il tient bon sur le principe et transige 



LA DIPLOMATIE 319 

avec un geste d'un hautain opportunisme. N'a- 
t-il pas au surplus toutes raisons de triompher? 
Il a cédé sur le prétexte, mais il l'emporte sur 
le fond. 

Après l'obstacle californien restait l'obstacle 
japonais. Et celui-ci risquait d'être plus malaisé ^ 
que celui-là. La cote mal taillée adoptée par 
M. Roosevelt était loin d'être pour le gouverne- 
ment du mikado aussi satisfaisante que pour les 
Californiens. Dès le lo février, des journaux amé- 
ricains avaient annoncé que le cabinet de Tokio 
acceptait la transaction. Mais deux jours après, 
on avait donné une note contraire. Sans doute 
l'amendement Roosevelt n'était pas directement 
opposé aux désirs du gouvernement japonais, 
puisque, depuis plusieurs années déjà, celui-ci 
refusait à ses coolies des passeports pour le ter- 
ritoire continental des Etats-Unis et ne leur en 
accordaitque pour les Hawaï, les Philippines, la 
zone américaine du canal de Panama, d'où ils 
pouvaient ensuite, il est vrai, entrer librement 
aux États-Unis. Le pouvoir conféré au Président 
de refuser l'accès du territoire continental de 
l'Union aux personnes qui emploieraient, pour y 
entrer, des passeports non destinés à ce terri- 
toire n'avait par conséquent d'autre effet que de 
faire respecter à la lettre, étroitement et rigou- 
reusement, le texte même des passeports délivrés 



320 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

par le Japon. C'était, en somme, théoriquement 
du moins, une mesure intérieure de police amé- 
ricaine, l'exercice strict par les Etats-Unis d'un 
droit que le Japon leur reconnaissait implicite- 
ment, lorsqu'il libellait les passeports des coolies 
« pour les Hawaï » ou « pour les Philippines ». 
Enfin cette solution aurait pour conséquence de 
pousser vers la Corée de nouveaux émigrants. Et 
cela encore était conforme aux vœux du cabinet 
de Tokio. 

Il n'en restait pas moins que, pratiquement, au 
regard de l'opinion, l'entrée des Japonais aux 
Etats-Unis allait se trouver désormais plus dif- 
ficile qu'auparavant. Certes, comme le télégra- 
phiait le correspondant du Times à Tokio, le 
gouvernement japonais n'avait pas eu à sous- 
crire à une restriction de l'immigration japonaise 
aux Etats-Unis. Mais cette restriction, bien que 
se produisant en dehors de lui par le jeu rectifié 
d'une règle antérieure, n'en était pas moins cer- 
taine. Et l'impression, à ce titre, était pénible. 
L'ambassade du Japon à Washington, si prodigue 
jusqu'alors de communiqués rassurants, gardait 
un complet silence. Enfin les Japonais des Hawaï 
protestaient avec violence contre une réglemen- 
tation qui, disaient-ils, faisait d'eux à perpétuité 
les esclaves des capitalistes hawaïens. Depuis 
plusieurs années, les coolies japonais ne faisaient 



LA DIPLOMATIE 321 

que traverser les îles. San-Francisco était le but 
réel (le leur voyage. On les privait donc de leur 
débouché le plus fructueux en les condamnant 
à rester à tout jamais employés dans les planta- 
tions. Néanmoins, le 22 février, on annonçait à 
Washington que le département d'Etat avait reçu, 
— on ne disait pas sous quelle forme, — l'adhé- 
sion du Japon au bill sur l'immigration. Le 
9 mars, un télégramme de Tokio rendait compte 
d'un discours conciliant du vicomte Hayashi, mi- 
nistre des Affaires étrangères. Le 13 du même 
mois, le Boarcl of Education de San-Francisco 
retirait les arrêtés prohibitifs. Les poursuites di- 
rigées contre lui étaient interrompues. Le 15, les 
petits Japs reprenaient leur place dans les écoles. 
Et le 19, M. Roosevelt faisait entrer en vigueur 
l'article fermant l'accès des États-Unis aux coolies 
non munis de passeports pour le territoire con- 
tinental de l'Union. 

C'était la fin de cette grande querelle, querelle 
qui, à dire vrai, avait été moins entre les deux 
puissances intéressées qu'entre le gouvernement 
fédéral et l'État de Californie; querelle qui, ce- 
pendant, avait mis au jour, sous une lumière 
crue, les raisons profondes et durables du conflit 
nippo-américain; querelle enfin dont l'issue était 
pour les Californiens, en dépit de la haute im- 
partialité du président Roosevelt, un encourage- 



322 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

ment à persister dans leur politique d'exclusion. 
M. Roosevelt avait dû le proclamer : il était, de 
par la Constitution, désarmé en face des États 
de l'Ouest. Ceux-ci, à coup sûr, ne l'oublieraient 
pas. 



Le printemps de 1907 marqua cependant un 
effort réciproque vers une politique de bon et 
sincère accord. Au début de mai, le baron Ozawa, 
membre de la Chambre des pairs japonais, alla 
aux Etats-Unis pour se rendre compte des causes 
des difficultés des mois précédents. Sa mission 
avait un caractère officiel : il en profita pour mul- 
tiplier les déclarations rassurantes, pour expri- 
mer même l'opinion que la conclusion d'une 
alliance entre le Japon et les Etats-Unis serait 
infiniment désirable. M. Roosevelt et M. Root 
firent le meilleur accueil à l'envoyé japonais. 
L'ambassadeur du Japon à Washington se prépa- 
rait au même moment à se rendre en Californie, 
où il voulait visiter les sociétés japonaises. Le 
calme paraissait rétabli. 

Cependant, quelques jours après les déclara- 
tions optimistes du baron Ozawa, le 21 mai, trois 
maisons japonaises de San-Francisco, un établis- 
sement de bains et deux restaurants, furent atta- 



LA DIPLOMATIE 323 

qués par la populace. D'après un document offi- 
ciel, les émeutiers étaient au nombre d'une 
cinquantaine environ. A la suite de ce premier 
assaut, des incidents analogues éclatèrent. Et 
d'autres restaurants japonais se virent également 
menacés soit directement, soit dans la personne 
de leurs clients. Les faits furent aussitôt portés 
à la connaissance du gouvernement japonais par 
son consul à San-Francisco, et l'ambassadeur du 
Japon reçut l'ordre de faire à Washington les 
démarches que les circonstances imposaient. 
« Sans perdre un instant », le gouvernement de 
l'Union prescrivit à l'attorney de San-Francisco 
d'ouvrir une enquête. Il prescrivit en même 
temps au gouverneur de la Californie de prendre 
toutes les mesures nécessaires. L'enquête établit 
que les grèves nombreuses par lesquelles San- 
Francisco avait été troublé tout le mois de mai 
avaient absorbé la police urbaine en l'empêchant 
de protéger, comme elle aurait dû le faire, les 
commerçants japonais. 

Ce récit apaisant, communiqué au début de 
juin à la presse par l'ambassade du Japon à 
Londres, reproduisait fidèlement le schéma des 
événements ; il n'en donnait pas la physionomie 
vivante. Sans doute, les bagarres de San-Fran- 
cisco n'avaient pas en elles-mêmes une extrême 
gravité ; mais l'impression produite était consi- 



324 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

dérable. La presse officieuse de Tokio et le gou- 
vernement lui-même continuaient à exprimer 
leur confiance dans le président Roosevelt ; mais 
l'opposition parlait d'un ton plus vif et repro- 
chait au ministère de manquer d'énergie. Une 
dépêche, peut-être exagérée dans ses termes, 
annonçait, le 10 juin, que le vicomte Tani, chef 
de l'opposition à la Chambre des pairs, avait 
dit : « La persécution des Japonais à San-Fran- 
cisco est intolérable. Si la diplomatie ne réussit 
pas à obtenir une solution satisfaisante, le seul 
recours possible sera un appel aux armes. Nous 
y sommes fermement décidés. Il est certain que 
l'Amérique cédera : car elle est une nation de 
sentiments essentiellement commerciaux. » Le 
même jour, la commission executive du parti 
progressiste adoptait la résolution suivante : 
« Les actes antijaponais ne sont pas passagers. 
Le gouvernement de Washington doit être tenu 
pour responsable de ne pas empêcher de pareils 
attentats. L'attitude du gouvernement japonais à 
l'égard du gouvernement américain n'a pas été 
jusqu'ici ce qu'elle aurait dû être. Il est néces- 
saire de prendre des mesures convenables pour 
maintenir la dignité nationale et assurer de façon 
permanente la sauvegarde des droits et des biens 
de nos nationaux en Amérique. » Les journaux 
de l'opposition exprimaient un sentiment pareil 



LA DIPLOMATIE 325 

et disaient qu'il fallait exiger des excuses du 
maire de San-Francisco. Les intellectuels, les 
professeurs qui, à la veille de la guerre contre 
la Russie, avaient mené une ardente campagne 
belliqueuse, étaient de nouveau fort excités. On 
annonçait des conférences, des meetings de pro- 
testation. 

Pour comble de disgrâce, d'autres complica- 
tions surgirent presque aussitôt. A la fin de juin, 
on découvrit, dans six grandes caisses faisant 
partie de la cargaison d'un vapeur qui venait de 
Yokohama, six jeunes Japonaises qu'on essayait 
d'introduire en fraude : ce n'était qu'un fait di- 
vers, mais la presse californienne en mena 
grand tapage. Aux îles Pribiloff, un cutter amé- 
ricain captura vingt-neuf Japonais contreban- 
diers, dans des conditions dont la légalité fut 
discutée. Puis ce fut le refus d'autorisation op- 
posé par la municipalité de San-Francisco à cinq 
bureaux de placement japonais qui demandaient 
simplement le renouvellement de leur licence. 
Ce refus fit à lui seul une impression plus forte 
que tous les incidents précédents. Le comité de 
police de San-Francisco prétendait que, si le 
droit de tenir les bureaux de placement existe 
réellement, il est soumis aux lois et règlements 
de l'Etat comme tout ce qui concerne la police 
et l'hygiène. Les Japonais répliquaient en de- 

19 



326 xNOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

mandant pourquoi, seuls de tous les étrangers, 
ils étaient exclus du bénéfice de ce droit. « Il 
s'agit, disaient-ils, d'empêcher les domestiques 
japonais de se placer en supprimant les bureaux 
de placement de leur nationalité. C'est donc une 
fois de plus une mesure d'exception dirigée 
contre le Japon et contre ses nationaux au mé- 
pris du traité de 1894. » C'était une sorte de ré- 
cidive aggravée de l'affaire des écoles. Et l'émo- 
tion était plus vive encore. 

Peu de jours après, les chambres de commerce 
japonaises adressaient aux principales chambres 
de commerce américaines une circulaire dans 
laquelle elles les priaient de s'employer de tout 
leur pouvoir à faire disparaître les motifs de dis- 
corde qui pesaient sur les bons rapports des 
deux pays : et en Amérique on n'hésitait pas à 
voir, un peu témérairement peut-être, dans cette 
démarche une menace déguisée de boycottage. 
Par action et par réaction, les griefs s'accumu- 
laient. Les représailles commerciales prèchées 
par certains journaux japonais étaient interpré- 
tées à San-Francisco comme une provocation. 
On répandait en même temps la nouvelle que 
quatre mille Japonais, fixés au Mexique, guet- 
taient une occasion de pénétrer aux Etats-Unis : 
et l'on dénonçait une fois de plus la fourberie des 
« singes jaunes ». Sans doute le département 



LA DIPLOMATIE 327 

d'Etat et rambassade du Japon à Washington 
continuaient à déclarer que l'accord était com- 
plet entre les deux gouvernements. On annon- 
çait une prochaine visite au Japon de M. Taft, 
ministre de la Guerre. On fêtait aux États-Unis 
le général Kuroki. ATokio, on remettait au point 
les exagérations de la presse d'opposition. Des,^^ 
deux parts enfin, on s'en prenait aux journaux, 
non sans raison d'ailleurs, de l'excitation crois-] 
santé. Cette excitation n'en existait pas moins, et 
son existence seule constituait un danger. 

Ce danger parut soudain aggravé par une nou- 
velle inattendue, d'abord démentie, puis recti- 
fiée et finalement confirmée, l'envoi dans le Pa- 
cifique de la flotte américaine de l'Atlantique 
composée de seize cuirassés et de nombreux 
croiseurs cuirassés. C'est le P*" juillet que cette 
information, bien faite pour impressionner le pu- 
blic, fit dans la presse son apparition. On assu- 
rait que l'escadre de croiseurs cuirassés, à ce 
moment en croisière dans les eaux asiatiques, et 
composée du West Virginia, du Maryland, du 
Colorado et du Pensylvania, serait rappelée à 
bref délai à San-Francisco où elle serait rejointe 
parle Tennessee qïIq Washington qui se trouvaient 
alors à Bordeaux. Puis les seize cuirassés de 
l'Atlantique, Connecticut, Louisiana^ Maiiie, 
Missouri, Virginia, Georgia, New- Jersey, Ala- 



328 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

hmna, Rhode-Island, Illinois, Kentucky, Kear- 
sarge, Ohio, îndiana, Minnesota, Vermont, par- 
tiraient, — à une date non encore déterminée, 
— de New-York ou de Hampton-Road. Ils con- 
tourneraient l'Amérique du Sud en s'arrêtant 
dans les principaux ports, et ils iraient se con- 
centrer sur la côte californienne avec les deux 
autres groupes. Le contre-amiral Evans aurait 
le commandement de cette énorme force navale. 
Si Ton considérait en elle-même cette « redistri- 
bution » des escadres de l'Union, on n'y pouvait 
opposer aucune objection. Les Etats-Unis ont 
une flotte. Deux océans baignent leurs côtes. 
Gomment leur contester le droit d'employer cette 
flotte dans celui des deux océans qu'il leur con- 
vient de choisir? La « redistribution » de la 
flotte anglaise, en 1904 et 1905, était, elle aussi, 
(le nature à provoquer des inquiétudes dans cer- 
taines capitales. Mais des inquiétudes ne sont 
pas des arguments. Et le Japon ne pouvait pas 
[dus invoquer de raisons valables contre la dé- 
cision de l'amirauté américaine, que l'Allemagne 
n'avait pu en élever trois ans plus tôt contre 
celles de l'amirauté britannique. 

Dans les circonstances où il se produisait, le 
déplacement de la flotte devait apparaître comme 
une mesure de précaution militaire. Mais com- 
ment nier que cette précaution fût légitime ? 



LA DIPLOxMATIE 329 

Les guerres que l'on désire ne sont pas les seules 
auxquelles on doive se préparer. Et comme nul 
ne peut connaître la secrète pensée d'un adver- 
saire éventuel, il est d'une élémentaire pru- 
dence de se préparer, en tout état de cause, en 
vue de l'hypothèse la moins favorable. Comme 
l'observait le Morning Post, la décision du gou- 
vernement des États-Unis était parfaitement na- 
turelle. Et s'il y avait en cette affaire matière à 
s'étonner, c'était que cette décision eût été aussi 
tardive. Etant donné, d'une part, l'importance 
qu'à la suite d'un des auteurs les plus lus des 
Etats-Unis, le capitaine Mahan, l'opinion améri- 
caine attache à la maîtrise du Pacifique ; étant 
donné, d'autre part, le soudain et prodigieux es- 
sor de la puissance navale du Japon, il était aisé 
de prévoir qu'un jour viendrait, à Washington, 
où, de l'Atlantique, on déciderait d'amener tout 
ou partie de la flotte dans le Pacifique. Tant que 
le canal de Panama ne sera pas ouvert, ce dé- 
placement d'une force considérable sera diffi- 
cile : il demandait donc à être étudié. 

Il est probable au^urplus que, malgré l'éner- 
vement qu'entretenaient les journaux, Fenvoi de 
la flotte dans le Pacifique aurait paru moins sus- 
pect au Japon, si, dès le premier jour, M. Roo- 
sevelt avait tenu publiquement le langage plein 
de fermeté et de franchise qu'il devait faire en- 



330 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

tendre quelques semaines plus lard. Malheureu- 
sement, cette affaire de la flotte fut mal engagée. 
Le secrétaire du Président, M. Lœb, commença 
par démentir qu'on eût jamais songé à opérer ce 
transfert, tout en reconnaissant cependant que 
le conseil naval l'avait recommandé. Le minis- 
tère de la Marine publia une note analogue. Mais 
les journaux maintinrent leurs informations. 
Alors parut un communiqué qui disait en subs- 
tance : (( La destination des cuirassés n'est pas 
fixée. Ils peuvent aussi bien aller dans la Médi- 
terranée, ou dans le sud de l'Atlantique, que 
dans le Pacifique. S'ils se rendent dans le Paci- 
fique, ce sera tout simplement pour y faire des 
manœuvres navales. En tout cas, cette croisière 
n'aura aucune signification politique, et il est 
faux que le gouvernement se soit laissé influen- 
cer par la tension survenue entre des particu- 
liers américains et japonais. » Quelques jours 
après, la croisière était officiellement confirmée : 
on la présentait toujours comme une croisière 
d'instruction, absolument pacifique. 

C'est ce que disait avec beaucoup de mesure 
l'amiral Evans, aussitôt interviewé : « Il est 
absurde, déclarait-il, de voir dans le voyage de 
l'escadre une démonstration destinée à peser sur 
un gouvernement ami tel que le gouvernement 
japonais. Le fait que quelques voyous ont sac- 



LA DIPLOMATIE 331 

cagé un reslaiirant japonais à San-Francisco ne 
peut pas être un motif de guerre avec le Japon. 
Des incidents locaux de ce genre et de cette im- 
portance sont toujours faciles à régler. » L'amiral 
Brownson, dans un discours prononcé à Oyster- 
Bay, tenait le même langage : « La marine amé- 
ricaine, disait-il, se propose de donner au monde 
la preuve qu'elle est capable de protéger les deux 
côtes des États-Unis. Mais il ne saurait y avoir, 
pour faire cette démonstration, d'époque plus pro- 
pice que celle où nous sommes, les États-Unis 
étant en paix parfaite avec toutes les nations. »' 
L'amiral Dewey, avec des sous-entendus qui pou- \ 
valent sembler menaçants, déclarait lui aussi que 
lamissionde la flotte était toute pacifique. Il ajou- 
tait seulement : « Alors même que la paix n'est 
pas en danger, il est préférable d'être prêts... La 
présence de notre escadre dans le Pacifique peut 
être utile à tous les points de vue. » Enfin 
M. Metcalf, devenu ministre de la Marine, affir- 
mait que renvoi des cuirassés dans les eaux 
orientales ne se rapportait en aucune manière 
aux questions débattues amicalement entre les 
Etats-Unis et le Japon. 

Malgré certains mouvements de nervosité, ces 
raisons et ces assurances eurent un meilleur effet 
qu'on ne l'avait d'abord espéré. Il y eut bien, 
dans des journaux japonais, des attaques contre 



332 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

la marine (les Etats-Unis, ou contre leur politique. 
Le journal clu marquis Ito notamment publia 
un article assez vif. Mais dans l'ensemble, le 
calme de l'opinion fut vite rétabli, et il est juste 
de reconnaître que le gouvernement japonais ne 
négligea rien pour y contribuer. Pendant un sé- 
jour qu'il fît à New-York à cette époque, l'amiral 
Yamamoto, dans un toast applaudi, s'écria : 
« Les Japonais se rappelleront toujours la sym- 
pathie que leur ont témoignée les Américains 
durant la dernière guerre. Je suis convaincu que 
les relations cordiales existant depuis cinquante 
années entre les deux pays ne peuvent pas être 
ébranlées par des incidents sans importance. » 
Simultanément, le vicomte Aoki faisait publier 
la déclaration suivante : « Entre les gouverne- 
ments japonais et américain n'existent ni que- 
relle ni mauvais sentiments d'aucune sorte : 
tout ce bavardage au sujet d'une lutte possible 
entre deux peuples si dévoués l'un à l'autre n'est 
que l'œuvre d'imaginations déchaînées. Les re- 
lations américano-japonaises ne justifient aucune 
anxiété. Si cette anxiété existe, elle est provoquée 
exclusivement par les propos d'une presse déma- 
gogique qui tend à lancer dans des transports de 
rage les gens les plus pacifiques. » Certains 
journaux anglais ayant de nouveau propagé le 
bruit d'un ultimatum japonais, la nouvelle fut 



LA DIPLOMATIE 333 

démentie par le département d'Etat et Fambas- 
sadejaponaise. Puis le vicomte Hayashi, ministre 
des Affaires étrangères, affirma que les négocia- 
tions engagées entre les deux pays se poursui- 
vaient (( dans un esprit de parfaite concorde ». 
Dans la seconde quinzaine d'août, la première 
division de la flotte américaine du Pacifique, 
composée des croiseurs Pensylvania^ Colorado^ 
Virginia et Maryland^ qui revenait des Philip- 
pines, vint passer six jours à Yokohama et y fut 
très correctement reçue. La(( parfaite concorde » 
dont avait parlé le vicomte Hayashi n'allait pas 
jusqu'à la cordialité. Mais un homme d'Etat amé- 
ricain, dont on s'accorde à reconnaître le sym- 
pathique entrain, M. Taft, allait se charger, en 
se rendant à Tokio, de briser la glace des pré- 
ventions réciproques au milieu de la chaleur, — 
communicative, comme on sait, — des banquets 
officiels. 

M. Taft est un homme de pacifique humeur, 
qui séduit par sa rondeur, sa franchise et sa 
bonne grâce. Il s'en allait aux Philippines, qu'il 
connaît bien pour les avoir naguère administrées. 
Il décida de faire aussi une visite au Japon, 
d'aller voir par lui-même ce qu'on disait là-bas 
des Etats-Unis, et, si possible, ce qu'on en pen- 
sait ; d'expliquer enfin en quelques paroles nettes 
ce que voulait le cabinet de Washington. Arrivé 

19. 



334 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

au Japon à la fin de septembre, il y fut accueilli 
de la façon la plus flatteuse. Une foule respec- 
tueuse le salua, quand il débarqua à Yokohama. 
Et comme il fut accueillant à tous les reporters 
empressés à sa rencontre, il eut une presse ex- 
cellente, qui rendit hommage, en sa personne, à 
la loyauté du gouvernement de l'Union. Il eut 
ensuite une série d'entretiens avec des person- 
nalités notables, d'abord avec son collègue, le 
général Teraoutchi, ministre de la Guerre, puis 
avec le comte Hayashi, ministre des Affaires 
étrangères, enfin avec le mikado. Aussi aimable 
pour les journalistes américains que pour leurs 
confrères japonais, il accorda au New-York He- 
rald une interview qui fit du bruit. Il y disait 
qu'il était criminel de parler d'une guerre entre 
les Etats-Unis et le Japon, et qu'au surplus, il 
traiterait à fond la question dans l'un des ban- 
quets auxquels il devait assister. 

Le l^"" octobre, le télégraphe répandait par le 
monde la parole de M. Taft : « Il n'y a eu, avait- 
il dit, qu'un petit nuage sur notre amitié de cin- 
quante ans. Mais le plus grand tremblement de 
terre du siècle lui-même ne pourrait ébranler 
cette amitié... Les événements de San-Francisco 
peuvent recevoir et recevront de la diplomatie 
une solution honorable. Une guerre entre les 
Etats-Unis et le Japon serait un attentat contre 



LA DIPLOMATIE 335 

la civilisation. Aucun des deux peuples ne la 
désire. Les deux gouvernements feront l'impos- 
sible pour Tempêcher. » Il avait flétri, dans sa 
conclusion, les menées belliqueuses de certains 
journaux et renouvelé à ses auditeurs l'assurance 
de la vive amitié que le Japon inspire aux Amé- 
ricains. Après ce discours retentissant, s'enga- 
gèrent de nouvelles causeries avec le ministre 
des Affaires étrangères. A dire vrai, on ne sait 
guère à quoi elles aboutirent; il est seulement 
indiscutable qu'il y fut question de l'immigra- 
tion et de la naturalisation des Japonais aux 
États-Unis, peut-être de l'éventualité d'un traité 
sur cette matière. Puis ce fut le mikado qui, de 
nouveau, reçut M. Taft et le convia, ainsi que ma- 
dame Taft, à déjeuner. Ce déjeuner, particulière- 
ment solennel, fut suivi d'une dernière entrevue 
avec le comte Hayashi. Le soir même, le mar- 
quis Katsoura, dans une déclaration publique, 
répondit aux politesses de M. Taft : « Rien 
n'est plus absurde, disait-il, que de parler de 
guerre entre les Etats-Unis et le Japon. Rien, 
j'en suis persuadé, ne peut ébranler les relations 
historiques des deux nations. Par son discours, 
M. Taft a scellé d'une manière indélébile les liens 
de cordiale amitié et de parfaite entente qui exis- 
tent entre elles. » C'était, si l'on ose ainsi dire, 
le voyage Lamourette. 



336 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Par une curieuse répercussion, M. Roosevelt, 
au même moment, était vivement pris à partie 
par une fraction de la presse américaine qui lui 
reprochait de « provoquer le Japon » , d'armer les 
Philippines, de faire travailler nuit et jour les 
chantiers, de jouer avec le feu en envoyant l'es- 
cadre dans le Pacifique. Le Président, quand on 
l'attaque, a l'habitude de faire front. Il n'y 
manqua pas, et coup sur coup, prononça deux 
discours, le premier à Saint-Louis, — sous 
une pluie battante, — le second à Cairo, dans 
riUinois. 

Dans l'un comme dans l'autre, il expliqua 
pourquoi le déplacement de la flotte avait été 
décidé et il l'expliqua lumineusement. Il montra 
comment au développement de leur marine étaient 
liés, pour les Etats-Unis, le maintien de leur rang 
de grande puissance, l'intégrité de la doctrine de 
Monroe, l'avenir du canal de Panama. Et il 
ajouta : « Dans quelques mois notre flotte de 
gros navires cuirassés partira pour le Pacifique. 
La Californie, l'Orégon et le Washington ont une 
ligne de côtes qui est nôtre au même titre que 
celle des Etats de New-York et du Maine, de la 
Louisiane et du Texas. Notre flotte va se rendre 
dans nos eaux territoriales du Paciflque et, après 
y avoir séjourné quelque temps, retournera 
dans nos eaux territoriales de l'Atlantique. 



LA DIPLOMATIE 337 

La meilleure place où un ofiicier de marine 
puisse apprendre son métier, c'est la mer... » 
A Gairo, le président alla plus loin et provo- 
qua même, par son ton, quelque inquiétude : 
(( Nous avons, dit-il, sur deux océans des côtes 
très étendues. Pour repousser toute attaque qui 
serait dirigée contre ces côtes, les fortifications, 
non la marine, devraient être employées. Mais 
le meilleur moyen, c'est de parer l'attaque en 
frappant soi-même. Aucun combat ne fut jamais 
gagné sans frapper et nous ne pouvons frapper 
qu'avec notre marine. C'est en temps de paix 
que nous devons construire des vaisseaux et en- 
traîner nos équipages. Une fois que la guerre a 
éclaté, il est trop tard pour rien faire. » De là à 
conclure que l'orateur était partisan d'une poli- 
tique offensive contre le Japon, il n'y avait qu'un 
pas, — surtout pour ses adversaires. Ils ne man- 
quèrent point de le franchir, mais ils trouvèrent 
peu d'écho. A la veille de prendre son comman- 
dement, l'amiral Evans, fêté dans un banquet 
d'adieux par le Lotos Club, répéta ses déclara- 
tions pacifiques. M. Root les confirmait, le 
28 octobre, de la façon la plus nette. Le 5 no- 
vembre, les croiseurs Washington et Tennessee, 
avant-garde de l'escadre, arrivaient à Rio-de- 
Janeiro et informaient le gouvernement brésilien 
que le gros de la flotte passerait dans ce port 



338 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

vers le 10 janvier. Le 16 décembre, la flotte en- 
tière appareillait après avoir été passée en revue 
par le président. Quelques jours avant, le comte 
Hayashi, dans une interview malheureusement 
trop brièvement résumée par le télégraphe, disait 
que la question de l'immigration était « virtuel- 
lement réglée », semblant indiquer que le Japon 
était aussi peu désireux de voir ses nationaux 
partir pour les Etats-Unis que ceux-ci de les 
voir entrer sur leur territoire. 
En quoi consistait cet accord? 



CHAPITRE IV 



LENDEMAIN DE CONFLIT 



Un optimisme artificiel. — La sécm-ité de M. Taft. — Con- 
versation avec l'ambassadeur du Japon et avec le séna- 
teur Lodge. — Désaccord persistant sur la question de 
l'immigration. — Les prétentions des Californiens. — 
L'opinion de M. Kahn, député de San-Francisco. — 
L'avenir probable. — Les raisons de paix. — Les prin- 
cipes de trouble. — Le Pacifique et la Chine. 



Je suis arrivé aux États-Unis à l'époque même 
où le gouvernement américain et le cabinet de 
Tokio négociaient le compromis qui devait 
mettre un terme aux différends des mois précé- 
dents. Je n'avais jamais cru à l'imminence d'une 
guerre entre les États-Unis et le Japon, beau- 
coup moins à coup sûr que nombre d'Améri- 
cains, si j'en juge par les questions fréquentes 
que les reporters me posèrent à ce propos. Et 



340 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

cependant, dès que j'abordai ce sujet qui, pen- 
dant des mois, avait passionné le monde, on me 
répondit par un éclat de rire. 

— Des difficultés? Où? Quand? Un conflit? 
Vous plaisantez! Mais il n'y a rien! Il n'y a 
jamais rien eu ! Rien, vous entendez bien, mais 
rien, ce qui s'appelle rien. 

Cette allégresse dans le démenti ne laissa pas 
que de me surprendre un peu. Quelques semaines 
après, j'étais à Washington, au centre même de 
Faction politique. Et j'y recevais aussi des leçons 
d'optimisme. C'est avec M. Taft, ministre de la 
Guerre, que j'eus pour la première fois l'occa- 
soin de m'entretenir de la question japonaise. 
M. Taft est allé deux fois au Japon. Il a gou- 
verné les Philippines. Il participe depuis plu- 
sieurs années à la direction des afl'aires améri- 
caines. Son opinion était à retenir. 

— Je considère, m'a-t-il répondu, que l'accord 
que nous négocions en ce moment avec le Japon 
et dont les principes sont acquis supprime abso- 
lument toutes les difficultés qu'on a si fort 
exagérées pendant les derniers mois. Je ne crois 
pas, mais pas du tout, que ces difficultés puissent 
renaître. Je connais les Japonais. Tous leurs 
hommes d'Etat sont, comme nous tous ici, pro- 
fondément résolus à ne pas permettre la nais- 
sance d'un conflit entre les deux pays. 



LA DIPLOMATIE 



341 



— Mais en Californie ? 

— En Californie, il y a, je sais bien, des 
jingoes. Des jingoes, il y en a dans tous les 
pays. Il y en a au Japon, en Angleterre, en 
France, en Allemagne, mais ils ne sont pas les 
maîtres. S'il se produit, de leur part, certaines 
excitations, eh bien, on ne s'en exagérera pas 
l'importance. Notez d'ailleurs qu'en ce moment 
le gouverneur de la Californie et le maire de 
San-Francisco adhèrent pleinement aux disposi- 
tions, relatives à l'immigration, que nous avons 
arrêtées d'accord avec le Japon. Donc il n'y a 
aucun incident sérieux à prévoir. 

Deux jours plus tard, les agréables hasards 
de la vie de Washington me valaient l'honneur 
de rencontrer le baron Takahira, ambassadeur 
du Japon. Le baron Kogoro Takahira n'a rejoint 
son poste qu'au début de 1908. Mais il connaît 
à fond la situation ; car il a déjà représenté son 
pays auprès du gouvernement de l'Union en 
qualité de ministre. Tous les diplomates, dont 
M. Takahira a été le collègue, louent sa par- 
faite droiture, sa finesse et sa compétence. C'est 
un homme d'une cinquantaine d'années, un peu 
voûté, à la tète ronde et forte, à la peau plus 
basanée que cuivrée, et dont l'énergique 
visage est éclairé de deux yeux lumineux singu- 
lièrement pénétrants. Il parle l'anglais lente- 



342 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

ment, mais très précisément, d'une voix un 
peu sourde, en martelant les mots. Il n'esquive 
pas les questions et s'attache à exprimer sa 
pensée aussi complètement que possible. 

Gomme je lui demandais, d'abord, si l'opinion 
publique japonaise était satisfaite de l'accord 
intervenu dont la veille se félicitait M. Taft, le 
baron Takahira me répondit : 

— Il faut parler non d'un accord définitif, 
mais de négociations qui ne sont pas terminées 
et se poursuivent à Tokio. Tel qu'il semble de- 
voir être au terme de ces négociations, l'accord 
me paraît appelé à répondre aux désirs des gou- 
vernements. Certains éléments de l'opinion 
japonaise n'en seront peut-être pas contents. 
Mais dans l'ensemble il sera approuvé. 

» Actuellement, mon gouvernement ne désire 
pas que les ouvriers japonais viennent aux 
Etats-Unis. Il souhaite qu'ils restent au Japon 
pour la mise en valeur de notre sol, ou qu'ils 
aillent en Corée ou à Formose. 

— L'accord prochain aura-t-il pour effet de 
diminuer sensiblement l'immigration des coolies 
japonais en Californie ? 

— Je crois qu'il l'arrêtera complètement. 

— Et aux Hawaï? 

— Aux Hawaï aussi, de façon satisfaisante 
pour les deux parties. 



LA DIPLOMATIE 343 

— Plusieurs députés californiens m'ont 
exprimé l'avis que, sans douter de la sincérité 
du gouvernement japonais, ils craignaient que 
les compagnies privées qui organisent au Japon 
l'émigration, ne tournassent la réglementation 
projetée, par exemple en introduisant aux Etats- 
Unis comme étudiants ou négociants, des Japo- 
nais qui seront en réalité des coolies. 

— Il n'y a point de risque de ce genre. Le 
gouvernement japonais est absolument libre 
d'envoyer ses émigrants où il lui plaît. Mais dès 
lors qu'il aura décidé qu'ils n'iront plus aux 
États-Unis, les compagnies d'émigration devront 
se soumettre à cette règle. 

— Les relations entre les États-Unis et le 
Japon ont-elles été affectées de façon durable 
par les incidents des derniers mois? 

Il va de soi que le ton menaçant pris à 

diverses reprises par une partie de la presse 
américaine a produit au Japon une impression 
pénible. Mais cela n'est pas de nature, sauf de 
rares exceptions, à modifier les sentiments tra- 
ditionnels existant entre les deux pays. Ces 
sentiments, très amicaux, restent virtuellement 
les mêmes. 

__ Qu'a-t-on pensé à Tokio de l'envoi de la 
flotte de l'amiral Evans dans le Pacifique? 

— On la considère comme un simple exer- 



344- NOTES SUR LES ÉTATS-Ul^IS 

cice naval. Si d'ailleurs la flotte vient au Japon, 
elle y sera cordialement reçue. 

— N'y a-t-il pas lieu de craindre que les dif- 
ficultés résolues ou à la veille de l'être relative- 
ment à l'immigration ne renaissent quelque 
jour par suite de la concurrence du travail blanc 
et du travail jaune? 

— Vous savez que les diplomates n'aiment 
pas à parler de l'avenir. 

— Pensez-vous qu'éventuellement le Japon 
serait disposé à signer avec les États-Unis un 
accord analogue à celui qu'il a signé avec la 
France, portant garantie mutuelle du statu quo 
territorial pour les possessions des deux pays 
dans le Pacifique? 

— Les États-Unis n'ont pas l'habitude de 
signer des traités de ce genre. La question ne 
se pose donc pas actuellement. Si cependant, à 
Washington, on exprimait le désir d'engager 
des pourparlers dans ce sens, je pense qu'on ne 
refuserait pas à Tokio d'examiner le problème. 
Mais ce n'est là qu'une hypothèse. 

— Le Japon n'a point cependant de vues 
d'expansion dans le Pacifique? 

— Le Japon veut la paix. Mais s'il déclarait offi- 
ciellement qu'il n'a pas les vues que vous dites, il 
aurait l'air de supposer qu'on a pu les lui attribuer. 
Or nul n'a le droit de douter de ses intentions. 



LA DIPLOMATIE 345 

— A-t-on abordé, dans les négociations 
actuelles, la question de la naturalisation des 
Japonais résidant aux Etats-Unis? 

— Non, on ne s'en est pas occupé. 

Le soir du jour où le baron Takahira m'avait 
tenu ce langage je dînais chez le sénateur Lodge. 
Le propos vint, ici encore, sur l'affaire japonaise 
et M. Lodge, de sa voix douce, nous déclara : 

— Je ne vois pas ce qui a pu donner nais- 
sance à tout le bruit qu'on a fait. La question 
de l'immigration n'est pas, ne peut pas être un 
casus belli. C'est un droit de souveraineté que 
celui d'admettre ou de ne pas admettre les 
étrangers. On a dit que le traité de 1894 avec le 
Japon avait limité pour nous ce droit. Ce n'est 
pas vrai. 

» L'article 2 de ce traité stipule en effet que la 
clause de la nation la plus favorisée ne peut pas 
modifier « les lois concernant la réglementa- 
tion du commerce, l'immigration des ouvriers et 
les questions de police ou de sécurité publique ». 
Notre liberté d'action est donc absolue. Notre 
droit est entier. Le récent accord a pour objet de 
le consacrer. J'ajoute que je ne crois pas du 
tout à ce que certaines personnes ont appelé la 
« guerre fatale ». Il n'y a pas de guerre fatale. 
Et il y a place dans le Pacifique pour le Japon 
et pour les Etats-Unis. 



346 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Si j'ai reproduit sans commentaires ces con- 
versations successives, c'est que, dans leur opti- 
misme — sincère, assurément et, quant au pré- 
sent, justifié, — elles mettent en pleine lumière 
la fragilité de l'accord dont tout le monde se dé- 
clare satisfait. Quelles sont les bases de cet 
accord? D'une part la volonté des Américains de 
protéger la Californie contre un péril économique 
dont la gravité n'est pas niable. D'autre part le 
désir du Japon de garder chez lui sa main- 
d'œuvre. Cette volonté et ce désir coïncident 
actuellement et cela suffit. A-t-on la certitude 
qu'ils coïncideront toujours? Nullement. 

Tout au contraire, si l'on rapproche les deux 
thèses, on constate qu'elles s'opposent l'une à 
l'autre. Les Américains disent : « Nous pouvons 
fermer notre territoire à qui nous plaît. Et le 
traité de 1894 n'a pas limité ce droit. » Les Japo- 
nais répondent : « Nous pouvons envoyer nos 
émigrants où il nous plaît. Et le traité de 1894 a 
€onsacré ce droit en ce qui touche les Etats- 
Unis. » Peut-on concevoir antinomie plus nette? 
D'un côté comme de l'autre, on invoque les 
droits naturels et les droits contractuels. D'un 
côté comme de l'autre, on affirme un principe 
et on se réfère à un traité. Le traité est le même, 
mais non le principe. Grâce à une concordance 
momentanée d'intérêts — ou par suite d'un désir 



LA DIPLOMx^.TIE 347 

commun d'éviter les difficultés — on suspend la 
discussion. Mais tous les éléments de la contro- 
verse subsistent. Ni les Américains ni les Japo- 
nais ne reconnaissent qu'ils ont tort. Ils cons- 
tatent simplement qu'ils n'ont pas présentement 
avantage à discuter plus avant. Ils concluent une 
trêve, et rien de plus. 

Notez d'ailleurs que cette trêve ne satisfait pas 
les principaux intéressés, je veux dire les Cali- 
forniens. Au cours de mes visites au Gapitole, 
je me suis entretenu avec plusieurs d'entre eux. 
J'ai eu notamment une longue conversation avec 
un député de San-Francisco, M. Julius Kahn, 
avocat distingué, esprit mesuré, fort estimé de 
ses collègues avec qui il est d'accord. L'exposé 
qu'il m'a fait de la question est singulièrement 
suggestif. 

— L'accord qu'on négocie, m'a-t-il déclaré, est 
suffisamment connu pour que je puisse dire ce 
que j'en pense. Il se borne à préciser le modus 
Vivendi adopté en février 1907, c'est-à-dire que 
le gouvernement de l'Union, au lieu d'agir direc- 
tement contre l'immigration japonaise, s'en rap- 
porte au gouvernement de Tokio du soin 
d'écarter les coolies japonais du territoire amé- 
ricain. C'est là un procédé qui peut faire mo- 
mentanément illusion, mais qui n'aura pas 
d'efficacité durable. Depuis longtemps le gou- 



348 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

vernement japonais déclare qu'il ne désire pas 
que ses coolies viennent aux Etats-Unis et qu'il 
ne leur délivre point de passeports pour notre 
territoire. Cela n'a pas empêché les compagnies 
d'immigration japonaises d'amener chez nous, par 
la voie des Haw^aï, un nombre considérable de 
coolies japonais. Nous n'avons donc pas confiance 
dans un accord où notre seule garantie est l'affir- 
mation du Japon qu'il souhaite arrêter l'immi- 
gration. 

— Quelle serait la solution qui satisferait les 
Californiens? 

— Il n'y a qu'une seule solution efficace : 
c'est une loi américaine prohibant l'immigration 
japonaise. 

— Comme on a prohibé l'immigration chi- 
noise? 

— Absolument. Cette loi est d'autant plus né- 
cessaire que les Japonais — je parle bien en- 
tendu des coolies — sont plus inquiétants que 
les Chinois. Car ils sont économiquement des 
concurrents aussi redoutables, puisqu'ils exigent 
un salaire aussi médiocre qu'eux. Et, morale- 
ment, ils valent beaucoup moins. Les Chinois 
sont gens de parole : les Japonais, non. 

— Ce sentiment est-il général en Californie? 

— En Californie et dans tout l'Ouest. Je sais 
bien qu'ici, dans l'Est, on le trouve exagéré. 



LA DIPLOMATIE 349 

Mais c'est qu'on n'y a pas l'expérience que nous 
avons nous, de ces questions asiatiques dont 
l'immigration n'est qu'une forme. Je tiens 
d'abord à déclarer que le sentiment qui nous 
anime n'est à aucun degré une haine de race. 
On nous accuse d'intolérance, de provincialisme : 
c'est injuste. Nous sommes au contraire le 
peuple le plus tolérant de la terre, comme le 
prouve la naissance même de notre métropole, 
San-Francisco, où l'on coudoie toutes les races 
humaines. Mais nous avons, comme tout le 
monde, le droit de vivre. Et c'est ce droit que 
nous défendons. Il s'agit d'une lutte écono- 
mique, et de rien de plus. Nous n'élevons aucune 
objection contre la présence de négociants, de 
marchands ou d'étudiants japonais; mais nous 
ne voulons pas des coolies. 

» L'Etat de Californie n'était pas constitué de- 
puis plus de deux ou trois ans, lorsque les premiers 
coohes asiatiques firent leur apparition. C'étaient 
des Chinois qui venaient de leur pays avec des 
contrats pour travailler dans les mines d'or. Dès 
le début, leur présence fut considérée comme 
une menace. Leur manière de vivre, les maigres 
salaires dont ils se contentèrent éveillèrent contre 
eux une antipathie de plus en plus forte. Il en 
fut ainsi jusqu'au vote des « lois d'exclusion » 
qui fit diminuer sensiblement, pendant les dix 

20 



330 



NOTES SUR LES ETATS-UNIS 



dernières années, le nombre des coolies chinois. 
Ce n'est pas sans peine que nous avions conquis 
ce résultat. Il avait fallu quatre ans pour obtenir 
le vote du bill contre les Chinois. Il en a fallu dix 
pour assurer Texécution de ce bill. 

» Le péril chinois conjuré, nous avons vu 
naître, surtout depuis la guerre sino-japonaise, 
le danger nippon. Depuis dix ans, l'immigration 
japonaise a continuellement augmenté. L'ouvrier 
japonais n'est pas un travailleur maladroit; à 
peine arrivé, il lutte d'habileté avec le travailleur 
blanc. Il se spécialise et, aussitôt, fait baisser 
les prix. Car, en général il n'a pas de famille 
avec lui : c'est un céhbataire. Ni femmes, ni 
enfants, tandis que les immigrants européens 
sont chargés de famille. Les femmes japonaises 
que l'on voit chez nous sont, pour la plupart, 
des filles de mauvaise vie. Aussi le coolie japo- 
nais, ayant peu de bouches à nourrir, se conten- 
tant d'une poignée de riz, d'un morceau de pois- 
son séché et d'une tasse de thé, vend son tra- 
vail pour la moitié du prix de celui de son voisin 
blanc. Il n'est donc pas étonnant qu'il soulève 
contre lui nos boutiquiers et nos classes labo- 
rieuses. 

» C'est là un phénomène inévitable. Il a pour 
théâtre la Californie, par suite de sa position 
géographique. Mais si cette horde d'Asiatiques 



LA DIPLOMATIE 351 

abordait au rivage de tout autre État, le Massa- 
chusetts ou le New-Jersey, l'irritation n'y serait 
pas moindre et Ton y réclamerait, comme nous 
le faisons nous-mêmes, une protection néces- 
saire. Nous sommes convaincus que, tôt ou tard, 
il faudra qu'on reconnaisse à Washington la 
nécessité d'organiser cette défense. Républicains 
et démocrates, ouvriers et bourgeois, nous 
sommes tous d'accord là-dessus dans les trois 
Etats de Californie, d'Oregon et de Washington, 

— Outre ces inquiétudes économiques, avez- 
vous des appréhensions politiques ou militaires? 
Groit-on en Californie que le Japon ait des in- 
tentions agressives? 

— Actuellement, nous ne le croyons pas. Mais 
les possibilités de l'avenir offrent un champ illi- 
mité. En tout cas, nous sommes enchantés que 
le président, sans aucune pensée agressive, ait 
envoyé la flotte dans le Pacifique. C'était là une 
mesure indispensable que nous réclamions depuis 
longtemps. Je sais bien qu'on nous oppose tou- 
jours « l'amitié traditionnelle » existant entre le 
Japon et les Etats-Unis, mais je ne crois pas, en 
matière internationale, à la valeur pratique de 
ces sortes d'amitiés pour le règlement des litiges 
et le maintien de la paix. Mieux vaut mille fois, 
pour assurer ce maintien, une bonne flotte de 
cuirassés, de croiseurs et de sous-marins du der- 



3o2 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

nier type, soutenue par de bonnes fortifications. 
Voilà le vrai moyen d'éviter la guerre et de 
trancher pacifiquement dans l'avenir cette ques- 
tion de la maîtrise du Pacifique qui met inévita- 
blement en présence les États-Unis et le Japon. 
» Les deux nations, japonaise et américaine, 
sonttoutes deux fîères, susceptibles, ambitieuses, 
patriotes et ardentes. Gomme nous aspirons à 
dominer en Amérique, le Japon veut dominer en 
Asie. Déjà il tire la Chine de sa léthargie sécu- 
laire, et lorsque cette grande masse sera en ac- 
tion, le monde entier sera obligé d'en tenir 
compte. Il y a un fort sentiment xénophobe aussi 
bien en Chine qu'au Japon. On nous dit les 
amis de ces deux pays, c'est un mythe. Les civi- 
lisations occidentale et orientale ne peuvent se 
mêler. Les Chinois et les Japonais resteront 
toujours tels qu'ils sont. En Californie, les villes 
chinoises n'ont pas changé depuis cinquante ans. 
Les blancs, qui habitent l'Extrême Orient, 
vivent en colonies sans se mêler avec les races 
jaunes. Comme l'a dit Henry Norman : « Nous 
pouvons aimer et admirer le Japon et commercer 
avec lui; de son côté le Japon peut nous aimer, 
s'approprier nos connaissances et commercer 
avec nous. Mais l'Anglais, l'Américain, le Fran- 
çais, l'Allemand sont une espèce humaine et le 
Japonais en est une autre. » C'est la vérité même 



LA DIPLOMATIE 353 

et plutôt on s'en convaincra, mieux cela vaudra 
pour tout le monde. Nous n'avons pas d'ani- 
mosité particulière contre les Japonais, que nous 
estimons pour les immenses progrès qu'ils ont 
faits dans toutes les branches de l'activité hu- 
maine et pour leur patriotisme. Mais nous vou- 
drions les admirer à distance. 

— Vous ne pouvez pourtant méconnaître, à 
San-Francisco, que la prétention d'exclure les 
coolies japonais, comme on a exclu les coolies 
chinois, est de nature à créer au gouvernement 
fédéral des difficultés internationales? 

— Il appartient au gouvernement fédéral de 
faire ce qui dépend de lui pour éviter ces diffi- 
cultés. Mais il n'y a pas de considérations qui 
puissent obliger un pays à se livrer sans défense 
à une véritable invasion étrangère. C'est cette 
invasion qui est organisée par les Compagnies 
japonaises d'immigration. Et si le gouvernement 
de Tokio est de bonne foi en répétant, depuis 
deux ans, qu'il ne désire pas que ses coolies 
viennent aux Etats-Unis, alors il est étrange- 
ment désarmé à l'égard de ces compagnies : car 
l'immigration a toujours continué. 

— On dit cependant que les immigrants japo- 
nais ont été sensiblement moins nombreux pen- 
dant les deux premiers mois de 1908 que pen- 
dant les mois correspondants de 1907. 

20. 



3o4 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

— Gela ne prouve rien en faveur des accords 
conclus avec le Japon. Ce sont les conditions 
économiques générales qui ont diminué l'immi- 
gration, non seulement l'immigration japonaise, 
mais l'ensemble de l'immigration. L'argument 
est donc sans valeur. Seul, je vous le répète, 
un exclusion Mil contre les coolies japonais 
répondra aux besoins économiques des Etats de 
l'Ouest ; c'est ce bill que nous réclamons. 

Est-il besoin de faire remarquer que ce bill, 
qui, seul, satisferait les Californiens, est précisé- 
ment la seule solution que le Japon n'acceptera 
jamais? Je sais que, dans les milieux officiels, on 
affirme que les Californiens demandent le plus 
pour avoir le moins. Mais cela est-il sûr? Et peut- 
on nier que la concurrence japonaise, comme 
naguère la concurrence chinoise, ne soit pour 
eux une grave menace? Il y a quelque affectation 
dans la sérénité qu'on affecte à Washington. 
Sans doute, quand on rend visite à M. Root, 
c'est un valet de pied japonais qui ouvre la porte 
du secrétaire d'Etat, ministre des Affaires étran- 
gères : et ce détail domestique a son prix. Mais 
quand on parle au Président de l'envoi de la 
flotte dans le Pacifique, il répond qu'il l'a fait 
partir pour « montrer à toutes les puissances 
la force des Etats-Unis ». L'optimisme est une 
vertu. Mais la clairvoyance a ses droits. Les 



LA DIPLOMATIE 355 

Américains savent mieux que personne que les 
années qui viennent risquent de leur réserver de 
nouveaux incidents nippons. Il peut dépendre 
d'eux de les résoudre. Il ne dépend pas d'eux de 
les éviter. 

Il est évidemment absurde de parler de la 
« guerre fatale » . Il n'y a pas de guerre fatale 
pour qui sait s'y préparer. Une guerre mari- 
time n'eût été favorable au Japon que s'il l'eût 
engagée plus tôt. Cette même guerre j^ sera 
favorable aux Etats-Unis que s'ils l'engagent 
beaucoup plus tard, quand le canal de Panama 
sera creusé et que la seconde flotte sera construite. 
Les Américains d'ailleurs sont pacifiques par 
inclination. Quant au Japon, il est pacifique par 
raison. Il a un intérêt primordial à réduire aussi 
vite que possible sa dette étrangère et à améliorer 
sa balance commerciale. Pour cela, la paix lui 
est nécessaire. Elle lui est nécessaire aussi pour 
réaliser son projet de rachat des chemins de fer, 
pour achever la pacification de Formose, pour 
organiser la Corée, pour transformer les voies 
ferrées d'Antoung à Moukden et de Moukden à 
Sin-Min-toung, pour créer en Mandchourie et en 
Corée de nouvelles voies de communication. La 
guerre contre la Chine n'avait imposé au Japon 
que des charges peu pesantes. Au contraire, la 
guerre contre la Russie a rendu permanents des 



3o6 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

impôts qui devaient être provisoires et a exigé 
d'autres sacrifices encore. Il est impossible que, 
dans ces conditions, les Japonais désirent la 
guerre. Il est improbable qu'ils la provoquent. 

Un conflit armé ne sera pas la conséquence 
nécessaire des difficultés de demain ou d'après- 
demain. Mais ces difficultés se réveilleront et la 
diplomatie devra s'employer à les résoudre. 
Tout prouve que la haine du travail jaune n'a pas, 
en Amérique, dit son dernier mot. A quelques 
mois de distance, la Colombie britannique a 
connu les mômes troubles que la Californie améri- 
caine et toujours pour les mêmes causes. Un jour 
viendra où, le problème se généralisant, c'est 
sur toute l'étendue des deux Amériques que 
l'immigration japonaise inquiétera les États- 
Unis. A l'heure présente, cette immigration dans 
l'Amérique du Sud est encore peu considérable ; 
mais elle commence déjà, repoussée au Nord, à 
prendre cette direction. Au Mexique, dans l'Ar- 
gentine, au Brésil, on manque de main-d'œuvre : 
la main-d'œuvre japonaise s'offrira et on l'accep- 
tera jusqu'au jour où l'on trouvera qu'elle tient 
trop de place *. 

De même aux Hawaï, aux Philippines, dans 
l'Alaska les deux races se heurtent ou se heur- 



1. Voyez Aubert, Le Japon, le Canada et V Amérique du Sud 
[Revue de Paris, 1«' novembre 1907). 



LA DIPLOMATIE 357 

teront. Et ni l'une ni l'autre n'est disposée à 
céder. Les Américains, forts de leurs intérêts 
menacés et de leur orgueil blessé, déclarent 
qu'ils ne se laisseront pas « manger par des 
singes jaunes ». Ils remarquent d'autre part 
que les Japonais sont mal venus à se plaindre 
des précautions que l'on prend contre eux, alors 
qu'eux-mêmes, sur leur propre territoire, don- 
nent l'exemple des mesures prohibitives. Ils 
rappellent le décret du mikado de 1899 qui 
interdit à tout étranger, qu'il soit Européen, 
Américain ou Chinois, de travailler comme 
ouvrier dans l'agriculture, dans les pêche- 
ries, dans les mines, dans les usines, sauf en 
vertu d'une autorisation spéciale des fonction- 
naires locaux, autorisation qui est toujours 
refusée. 

La question de l'immigration n'est pas d'ail- 
leurs la seule qui se pose. Il y a aussi le pro- 
blème, singulièrement plus large, de la naviga- 
tion de commerce dans le Pacifique, les plaintes 
des négociants de l'Ouest, à qui les navires japo- 
nais viennent enlever le fret dans leurs ports. 
Il y a surtout la concurrence économique sur ce 
marché chinois où les Américains voyaient leur 
débouché d'avenir et où les Japonais se préparent 
à exercer un monopole. Plus d'un Américain, lésé 
dans ses intérêts, médite le livre fameux du ca- 



358 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

pitaine Mahan *. « L'apparition, y lit-il, du Japon 
comme un puissant Etat ambitieux reposantsur de 
solides fondations politiques et militaires, mais 
qui a à peine atteint une condition d'équilibre 
sur le terrain international, a joliment secoué 
le monde. Nous nous trouvons à l'ouverture 
d'une période oii la question doit être posée de 
façon décisive, — bien que l'issue en puisse être 
longtemps différée, — celle de savoir si c'est la 
civilisation occidentale qui doit dominer d'un 
bout à l'autre de la terre et en contrôler l'ave- 
nir. » 

Ce « contrôle de l'avenir », sur le terrain des 
idées et sur celui des intérêts, peut mettre un 
jour aux prises Américains et Japonais. Legou- 
vernenient du mikado, dans sa forme actuelle, 
n'est point 'capable d'entraînements et ne fera 
pas de guerres inutiles ou dangereuses. Mais de 
même que s'est transformé l'outillage du Japon, 
de même ses conditions politiques peuvent se 
modifier. L'entraînement irréfléchi des foules 
peut l'emporter sur l'action réfléchie des « An- 
ciens y>. Que la population, d'un progrès colossal 
dans sa continuité, s'accroisse jusqu'à saturer 
les débouchés ouverts par les dernières guerres : 
En faudra-t-il plus pour que les Ilawaï et les 

1. Voyez Mahan, Le Salut de la race blanche et V empire des 
mers (traduction Izoulet). 



LA DIPLOMATIE 359 

Philippines soient convoitées comme l'ont été 
Formose et la Corée ? 

La question reste donc ouverte. Pour le pré- 
sent, point de risque apparent ; pour l'avenir, un 
danger possible, qui pèsera non seulement sur 
les États-Unis et le Japon, mais sur l'ensemble 
des puissances : voilà les probabilités qui se dé- 
gagent. La France, en cette affaire, doit sou- 
haiter et souhaite le triomphe des solutions paci- 
fiques. Elle est unie aux Etats-Unis par des liens 
moraux plus forts que bien des traités, et elle a 
constaté, au cours de la crise marocaine, qu'elle 
pouvait compter à Washington sur une ferme et 
active amitié. Elle entretient avec le Japon des 
relations anciennes qui, inquiétées un moment 
par la guerre de Mandchourie, ont trouvé dans 
l'accord de 1906 une confirmation explicite. Une 
nous appartient pas, dans un débat où sont en 
jeu ces forces delà nature qu'on appelle la nata- 
lité et le travail, de décider qui a tort, qui a 
raison. Nous ne pouvons que désirer l'adoption 
de mesures régulatrices, qui, en corrigeant des 
inégalités trop accusées, faciliteront les réconci- 
liations du lendemain. 



CHAPITRE V 



LES ETATS-UNIS ET L EUROPE 



L'indifférence américaine. — Américains et Anglais. — 
Amitié politique et froideur individuelle. — Les États- 
Unis et l'Allemagne. — Le pédantisme allemand et les 
universités. — Courtoisie politique et concurrence éco- 
nomique.— Les États-Unis etlaRussie. — Un revirement 
récent. — Les Américains et la France. — Amitié sin- 
cère et utilitarisme. — Le Maroc et la doctrine de 
Monroe. — L'égoïsme national des Américains. — L'u- 
nité morale en face des étrangers. 



Je demandais un jour à un homme d'État amé- 
ricain, qui a joué un rôle de premier ordre dans 
l'histoire des quinze dernières années, si le gou- 
vernement de l'Union éprouvait politiquement 
quelque préférence pour une puissance euro- 
péenne. 

— Non, me répondit-il. Notre politique à l'é- 
gard de l'Europe est une politique d'indifférence, 



LA DIPLOMATIE 361 

nuancée, si vous voulez que je sois franc, de 
quelque dédain. 

Il est impossible d'exprimer plus exactement 
l'état d'esprit des hommes politiques d'outre-mer 
à l'égard de l'ancien monde. L'orgueil national 
^explique pour une part ce sentiment. Gomme on 
l'a dit, les États-Unis ne tiennent pas les yeux 
fixés sur l'Europe. Ils ne cherchent pas à la 
prendre pour modèle. Ils sont trop hers pour 
n'être qu'une province ou qu'une colonie intellec- 
tuelle. Ils subissent h coup sûr l'influence euro- 
péenne. Mais ils réagissent contre cette influence. 
De même qu'ils digèrent les immigrants, ils di- 
gèrent les idées. J'ai déjà signalé cette faculté 
d'absorption. Leur politique s'en ressent. Bien 
que de nombreux liens historiques ou actuels, 
moraux ou matériels, les unissent aux principaux 
pays d'Europe, ils sont indifférents à ces liens 
dans l'appréciation de leurs intérêts. Leur poli- 
tique est souverainement et magnifiquement 
égoïste. 

'Il n'est pas dépeuple étranger qui les intéresse 
a un aussi haut degré que le peuple anglais. « Le 
sang, dit-on, est plus épais que l'eau. » Les 
Américains se souviennent avec orgueil que le 
sang anglais, bien mélangé aujourd'hui, coulait 
dans les veines de leurs pères. Cet orgueil est 
d'une nature spéciale. Il est fait d'attachement et 

21 



362 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

de révolte : attachement à la supériorité de la 
race ; révolte aussi : car les hommes de l'Indé- 
pendance ont vaincu l'Angleterre et conquis sur 
elle leurs libertés. La plupart des Américains di- 
raient en modifiant un mot fameux : « Si je n'é- 
tais Américain, je voudrais être Américain. » 
Mais s'ils ne pouvaient pas l'être, c'est pour 
l'Angleterre qu'ils opteraient sans doute. Cepen- 
dant plus on observe les rapports privés et les 
relations publiques, plus on se convainc que les 
Américains n'aiment pas les Anglais, et récipro- 
quement. De tous les Européens établis outre- 
mer, les plus sévères pour le milieu où ils vi- 
vent sont assurément les Anglais. Pour eux, les 
États-Unis, encombrés d'immigrants venus de 
partout, sont un pays parvenu, qu'ils ne peuvent- 
s'abstenir de « blaguer » . Ils « blaguent » l'ac- 
cent américain, les modes américaines, les idées 
américaines et ils répètent couramment qu'ils 
sont, plus que les autres étrangers, lents à s'ac- 
climater sur le territoire de l'Union. Quant aux 
Américains, ils conservent, malgré tout, le sou- 
venir des luttes d'autrefois. Gomme ils en sont 
fiers, ils y pensent toujours et, même lorsqu'ils 
n'en parlent pas, ils ne les oublient jamais. L'a- 
mitié restaurée, affichée depuis quelques années, 
la solidarité même des diplomaties n'y change 
rien. L'Anglais n'est pas pour le citoyen des 



LA DIPLOMATIE 363 

Etats-Unis l'ennemi héréditaire, mais il est l'en- 
nemi historique; et l'histoire nationale, surtout 
dans sa première période, a nourri l'esprit pu- 
blic. 

Notez en outre qu'au xix" siècle la Grande- 
Bretagne et l'Union ont été souvent en conflit. 
Les visées anglaises sur l'isthme de Panama, 
les incidents de neutralité pendant la guerre 
de Sécession, l'affaire du Venezuela en 1895 
ont, à diverses reprises, réveillé les souvenirs 
ataviques. Les nombreux Irlandais établis aux 
Etats-Unis et qui, par leur esprit d'intrigue 
autant que par leur éloquence, jouent dans la 
politique un rôle considérable, sont, d'autre 
part, restés anti-anglais. 11 arrive à certains 
d'entre eux de dissimuler ce sentiment, mais 
quand ils se livrent, on le discerne toujours. 
Je sais bien que, depuis dix ans, une dé- 
tente s'est produite. L'Angleterre s'est vantée 
d'avoir, lors de la guerre espagnole, empêché 
une coalition européenne contre l'Amérique. 
C'est une légende, ou, du moins, une forte exa- 
gération. Les Américains ont cependant été sen- 
sibles à l'intention obligeante. Ils ont été égale- 
ment satisfaits de la reconnaissance de leur 
intérêt spécial à Panama et de la substitution du 
traité Hay-Pauncefote au traité Glayton-Bulwer. 
La politique anglaise, depuis la guerre du 



364 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

Transvaal, s'est orientée du reste dans le sens de 
l'aménité. Les Anglais, comme peuple, sont au- 
jourd'hui plus faciles à vivre qu'il y a vingt ans ; 
les Américains ont constaté le changement et ils 
y ont vu, non sans quelque raison, un hommage 
rendu à leur force récente. Le rapprochement, 
conséquence de ces conditions nouvelles, n'a pas 
été entravé, en dépit de l'alhance anglo-japo- 
naise, parles difficultés nippo-américaines. Enhn 
la Grande-Bretagne a marqué, dans ces derniers 
temps, sa résolution de ne pas contester en fait 
la doctrine de Monroe. Ce sont là des circons- 
tances à retenir. Elles ont une réelle portée di- 
plomatique. Les États-Unis sont flattés des égards 
qu'ils rencontrent à Londres. Ils sont heureux 
d'agir d'accord avec l'Angleterre, quand l'occa- 
sion s'en offre à eux; mais le fond des senti- 
ments n'a pas varié et la bonne entente est de 
raison plus que d'inclination. 

Vis-à-vis de l'Allemagne, les dispositions des 
Etats-Unis sont curieuses à observer surtout 
pour un Français. On a là-bas le respect histo- 
rique de l'Angleterre, on y a le respect présent 
de l'Allemagne. Les Américains n'aiment pas les 
Allemands, mais ils les estiment. Ils les estiment 
pour leur force, que la victoire a consacrée. Ils 
les estiment aussi pour leur sérieux, pour leur 
gravité, même pour ce qu'il y a de poncif dans 



LA DIPLOMATIE 365 

cette gravité. Depuis vingt ans, l'Amérique du 
Nord intellectuelle est à l'école de l'Allemagne. 
Le Herr Prof essor de Leipzig ou d'Iéna a trouvé 
en elle l'élève modèle, prêt à tout admirer du 
maître, jusqu'à ses défauts. Les universités ont 
été envahies par les méthodes allemandes qui ne 
sont pas toutes de bonnes méthodes. Les ma- 
nuels, les traités allemands se sont installés 
despotiquement dans les bibliothèques. La 
science allemande, l'érudition allemande s'est 
sentie chez elle dans les amphithéâtres et elle s'y 
est étalée avec quelque lourdeur. Il y a eu, dans 
cette prise de possession, de l'excès et de l'im- 
prudence. 

Cet hiver, dans une cérémonie universitaire, 
un professeur allemand expliquait à ses audi- 
teurs américains que, aux Etats-Unis ignorants, 
la Providence avait accordé la faveur des leçons 
germaniques. En sortant de là, un Américain 
me disait : 

— Ces gens-là, vraiment, nous croient plus 
bètes que nous ne sommes. 

L'abus engendre la réaction. Cette réaction se 
dessine en ce moment. Je l'ai constaté à Har- 
vard oii les éludes françaises reprennent l'avan- 
tage, où M. William James, l'éminent philo- 
sophe m'a exprimé plus d'une fois sa préférence 
pour l'école française, où l'action, un peu en- 



366 NOTES STR LES ÉTATS-UNIS^i r^'f"^ 

combrante, du personnel allemand agace à flenr 
de peau la fierté nationale. Même chez les natu- 
ralisés, on trouve parfois que l'arrogance teu- 
tonne a fâcheusement persisté : 

— / am a « DeiUsch-american », disent avec 
Uerté les représentants du Deutschthmn. 

Or les Américains estiment qu'une fois entré 
dans rUnion, on n'a que faire d'invoquer, 
comme un titre d'honneur, sa nationalité passée. 
La nationalité acquise leur paraît se suffire à 
elle-même. Ce ne sont que des nuances, mais 
c'est précisément à les sentir que les Allemands 
sont inaptes. 

Dans l'ordre politique, l'amitié germano-alle- 
mande est soigneusement cuhivée. L'activité té- 
légraphique de l'empereur Guillaume II s'adresse 
de préférence aux États-Unis et le voyage de son 
frère, le prince Henri, a laissé dans les clubs de 
durables souvenirs. 

Le baron Speck de Sternburg, ambassadeur 
d'Allemagne à Washington, est un ami per- 
sonnel de M. Roosevelt et, comme c'est son 
devoir, il met son influence personnelle au 
service de son pays. Malgré tout, même dans 
tes relations officielles, il y a des froissements : 
l'incident survenu lors de la nomination de 
M. Hill en qualité d'ambassadeur à Berlin en 
est la preuve. La cordialité de façade est de 



LA DIPLOMATIE 



367 



trop fraîche date pour masquer les dissenti- 
ments de la veille ou de l' avant-veille. Les 
Américains gardent rancune à l'Allemagne d'a- 
voir plus qu'aucune autre puissance affirmé son 
irrespect de la doctrine de Monroe.Ils n'oublient 
ni l'incident des Samoa, en 1888, ni surtout l'ar- 
rivée de la flotte de l'amiral Dietrich aux Philip- 
pines à la suite de la bataille de Cavité. Ils ont 
eu, à cette époque, — non point le grand pu- 
blic, mais les hommes d'État, — l'impression di- 
recte de cette insécurité de la politique alle- 
mande, que d'autres nations, depuis lors, onteu 
l'occasion d'apprécier. C'est enfin à l'Allemagne 
que l'on a attribué à Washington la responsabi- 
lité de la triple action anglo-italo-allemande 
contre le Venezuela en 1901 et ce dernier grief, 
plus récent que les autres, est souvent rappelé 
par les sénateurs, avec qui je me suis entretenu 
de la politique américaine. On estheureux d'être 
aujourd'hui en bons termes avec l'Allemagne, 
mais on garde quelques doutes sur la stabilité 
de cet (( esprit nouveau ». 

On se rend compte d'ailleurs que les Etats- 
Unis et l'empire allemand sont inévitablement 
concurrents et rivaux sur le terrain économique. 
Ils sont tous deux des « raisons sociales » tard 
venues et par suite ils se trouvent en présence 
sur les derniers marchés. Ici encore les Aile- 



368 



NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 



mands n'ont tenu aucun compte de la doctrine de 
Monroe qui résume, comme on sait, des intérêts 
commerciaux en même temps que politiques. 
Notamment au Brésil, ils ont poussé leur pointe 
avec une activité qui leur a fait attribuer parfois 
des convoitises territoriales auxquelles, pour ma 
part, je ne crois pas, mais qui ont provoqué aux 
Etats-Unis une très vive inquiétude. 

Depuis quelques années. Je commerce amé- 
ricain a pris le dessus et les Allemands s'en 
irritent. Il est évident que la collaboration de 
deux diplomaties avisées peut limiter les effets 
de cette concurrence économique. Gela est vrai 
des États-Unis et de l'Allemagne, comme de 
l'Allemagne et de l'Angleterre, comme des États- 
Unis et du Japon. 

En revanche, c'est méconnaître la réalité que 
de parler, comme on le fait parfois à Berlin, de la 
solidarité profonde des intérêts allemands et des 
intérêts américains. Non seulement ces intérêts 
ne sont pas solidaires, mais quand ils se rencon- 
trent, ils sont en général contradictoires. C'est là, 
à Washington, une opinion courante. Nulle anti- 
pathie, mais aucune sympathie; de la correction, 
delà courtoisie, et rien déplus, voilà le sentiment 
dominant à l'égard de l'empire allemand. Les 
Américains jugent de sang-froid la situation, ne 
s'emballent point, sont sensibles aux politesses, 



5^^ 



LA DIPLOMATIE 369 

y répondent volontiers, mais conservent toute 
leur liberté. 

Ils sont portés, depuis quelques mois, depuis 
surtout qu'ont éclaté les difficultés avec le Japon, 
à s'intéresser beaucoup aux choses de Russie. 
Cet intérêt a été parfois contrarié par les événe- 
ments. Il fut un temps où Russes et Américains 
s'appréciaient infiniment. Ils se trouvaient réci- 
proquement simples, bons enfants, buveurs so- 
lides. 

Depuis dix ans, des nuages ont passé dans 
le ciel de cette inclination mutuelle. La crise 
intérieure russe et les rigueurs réactionnaires 
ont choqué le libéralisme américain. Il y a eu 
ensuite le pogrom de Kichinev. Les Américains, 
considérés comme société, sont doucement, mais 
résolument antisémites. Pas un juif, si estimable 
soit-il, n'est reçu dans le monde à New- York et 
à Washington. Toutefois l'antisémitisme san- 
glant, dont les pogroms sont l'expression, a pro- 
voqué une indignation réelle, d'autant plus vive- 
ment exprimée que la plupart des journaux 
d'Amérique sont dans les mains des israélites. 
La pénétration russe en Mandchourie a inquiété 
le commerce américain dans ses visées asia- 
tiques. La guerre russo-japonaise et l'enthou- 
siasme, sans lendemain, éveillé en Amérique par 
les victoires des « chers petits Japs », a eu à 

2i, 



370 NOTES SUR LES ÉTATS-UxMS 

Saint-Pétersbourg un écho désagréable. Depuis 
]a paix, un revirement s'est produit. Les Russes 
ont été reconnaissants à M. Roosevelt de son 
intervention à Portsmouth. Les Américains ont 
changé d'avis sur les victoires japonaises et ont 
pensé que la Russie pourrait, une fois réorga- 
nisée, opposer en Asie un utile contre-poids au 
trop puissant empire du Soleil levant. Il y a eu 
des deux -parts comme un regret réciproque de 
s'être trop négligés. Est-il besoin de noter qu'ici 
encore les États-Unis n'ont été guidés que par 
le légitime souci de leur propre utilité? 

Le sentiment a-t-il plus de part dans la poli- 
tique américaine à l'égard de la France? Sans 
douter de la sincérité d'une amitié dontj'ai essayé 
ci-dessus de préciser le caractère, je ne le crois 
pas. [J'apprécie à leur haute valeur les déclara- 
tions cordiales que j'ai partout recueillies soit 
chez le Président, soit chez le secrétaire d'État. 
Mais je suis convaincu que, dans leur action 
politique, les Américains, si heureux soient-ils 
de pouvoir obliger la France, n'ont en vue, et je 
les en loue, que le bien des États-Unis. Au cours 
du xix"^ siècle, ils ont défendu contre nous leurs 
intérêts soit: dans les questions de pêche à Terre- 
Neuve, soit dans l'affaire du Mexique, soit dans 
celle du Panama, avec l'énergie la plus utihtaire. 
Tout récemment, ils nous ont rendu, dans l'af- 



LA DIPLOMATIE 371 

faire marocaine, un service capital. Leur attitude 
en 1905 et en 1906 nous a été précieuse. A Algé- 
siras, nous avons trouvé en eux de loyaux amis. 
Mais nous nous ferions illusion, si nous pensions 
que le désir de nous servir ait seul inspiré leur 
conduite. Ils voulaient d'abord sauvegarder la 
paix de l'Europe et comme nos propositions 
avaient un caractère modéré, ils les ont soutenues 
pour en faire la base de la transaction qu'ils 
souhaitaient. Peut-être aussi estimaient-ils que 
la prétention de l'Allemagne d'imposer sa loi à 
la France en prenant l'Europe pour complice 
menaçait l'équilibre du monde et qu'il fallait, 
pour maintenir cet équilibre, appuyer la politique 
française. Il y aurait quelque fatuité et beaucoup 
d'aveuglement à méconnaître cette vérité et, pour 
éviter cette erreur, notre reconnaissance n'en 
est pas diminuée. 

Le patriotisme américain est vivace et fier, 
donc égoïste. Les Américains où qu'ils soient 
travaillent pour eux-mêmes. Le culte de la patrie 
est chez eux trop absorbant pour se prêter aux 
engouements internationaux et à la sentimenta- 
lité diplomatique. Ils sont convaincus de leur 
supériorité. Ils ne servent pas les autres, ils se 
servent d'eux. L'Europe, à la vie de laquelle ils 
sont de plus en plus mêlés, leur apparaît comme 
un échiquier, dont il leur est utile de faire mou- 



372 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

voir certaines pièces. Mais, même dans ces inter- 
ventions sur un terrain qui n'est pas le leur, ils 
ne perdent pas de vue leurs fins particulières. 
Dans les circonstances actuelles, ils ont plaisir 
à favoriser, sans s'y engager d'ailleurs, notre poli- 
tique marocaine, parce qu'ils trouvent, non sans 
raison, que nous invoquons pour la justifier, des 
principes analogues à ceux qu'ils invoquent eux- 
mêmes depuis bientôt un siècle. Notre « intérêt 
spécial », notre résolution d'empêcher qu'une 
puissance européenne autre que la France et ses 
alliés viennent s'installer dans l'Empire chérifien, 
qu'est-ce autre chose qu'une doctrine de Monroe 
appliquée à l'Afrique du Nord? 

J'ai constaté, dans nombre de conversations 
avec des sénateurs, des ministres et le secré- 
taire d'Etat lui-même, que cette analogie les 
frappe. Ils se réjouissent d'autre part, dans 
leur sympathie pour notre pays, que notre poli- 
tique soit liée à celle des deux puissances avec 
lesquelles, actuellement, ils sont le plus dési- 
reux d'être en bons termes, l'Angleterre et la 
Russie. 

Il faut avoir vécu aux États-Unis pour com- 
prendre quelle profonde unité morale y a])puie 
le gouvernement dans ses relations avec l'étran- 
ger. En 1896, il suffit que le président Gleve- 
land annonçât comme possible, alors que nul n'y 



LA DIPLOMATIE 



373 



songeait et moins encore la désirait, une guerre 
avec la Grande-Bretagne, pour que l'unanimité 
nationale se formât à l'appel du pouvoir exécutif. 
Il en serait demain comme hier, quel que fût 
l'adversaire éventuel. Les derniers venus ne sont 
pas moins ardents que les anciens, car l'immi- 
grant naturalisé de la veille est, s'il se peut, plus 
orgueilleux de son titre de citoyen que l'Améri- 
cain de naissance. Le ministre à Washington 
d'une puissance européenne me montrait un jour 
une lettre qu'il venait de recevoir d'un, de ses 
ex-nationaux. Il avait écrit à cet individu pour 
lui rappeler que, faute d'avoir accompli cer- 
taine formalité militaire, il ne pourrait rentrer 
dans son pays d'origine sans s'exposer à être 
arrêté et il l'avait invité à se mettre en règle. 
L'autre, sans se troubler, lui répondait par un 
refus et il ajoutait : 

— Je rentrerai s'il me plaît et quand il me 
plaira et si, ce que je ne crois pas, on me faisait 
des difficultés, l'aigle américain saurait bien me 
protéger. 

Confiance naïve et brutale, où s'exprimait crû- 
ment l'intense fierté nationale du peuple améri- 
cain. Cette fierté ne va pas sans défauts. Elle est 
souvent le principe d'un (( jingoïsme » déplai- 
sant. Elle ne connaît point de limites et manque, 
dans les basses classes, de toute pudeur. Mais h 



374 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS 

considérer le résultat, quelle force elle assure 
au pays qu'elle anime ! Et combien ce pays, 
dans la lutte pour la vie dont le monde est le 
théâtre, peut espérer de victoires matérielles et 
morales ! 



FIN 



TABLE 



Avant-Propos 



PREMIERE PARTIE 

LA SOCIÉTÉ 
CHAPITRE PREMIER 

MAISONS A M l': R I C A I X E S 

La revanche du home. — Les sky scrapers et les bu- 
reaux. — Le Common de Boston. — Une ville histo- 
rique. — Cambridge et « l'intelligence ». — L'élégance 
de Washington. — Maisons modernes. — Les fautes 
de goût. — Les châteaux de New- York. — Le manque 
de cadre. — Le goût américain — Le chef-d'œuvre de 
Boston 3 

CHAPITRE II 

LES CLUBS 

Le club américain et la société masculine. — Les clubs 
de New-York. — Du Lawyers Club au Knickerbocker. 
— Les clubs de Boston. — Le Tavern Club et le club 
du Mercredi. — La vie au Somerscl et à VUnion. — Le 
club et la famille. — Les déjeuners de dames. — 
Washington et les diplomates. — La « Table ronde ». 
-- Les clubs et l'esprit américain 19 



►^76 TABLE 

CHAPITRE III 

LE MONDE 

L'hospitalité américaine. — Le sens de l'inégalité. — 
La hiérarchie sociale. — Les Assemblies de Boston. — 
Les « quatre cents ». — New- York et Washington. 
— La défense mondaine. — Les dîners et les thés. — 
Les clubs des champs. — Actrices et femmes du 
monde. -- Le dîner de Baltimore. — Le faste et la 
mesure. -- L'entrain américain 30 

CHAPITRE IV 

SILHOUETTES FÉMININES 

Diversité des types. — Les jeunes filles de Boston. — 
La préoccupation intellectuelle. — Le prestige de 
Paris. — Les États-Unis et Sainte Catherine. — Les 
raisons du célibat féminin. — Les jeunes filles de 
Washington. — Le flirt. — Ménages américains. — 
Les plaintes des maris. — Le divorce et la société. . 47 

CHAPITRE V 

LA JEUNESSE UNI VE H S IT A I H E 

L'Université Harvard. — Sa richesse. — Maîtres et pro- 
grammes. — Le milieu. - La Harvard Union. — Les 
clubs fermés. — V Alpha Delta Phi. — Le cercle fran- 
çais. — Les étudiants pauvres. — Le sport. — Les 
femmes et les étudiants. — Le fonds américain. — 
Enseignement supérieur et enseignement national, . 59 

CHAPITRE VI 

IMPRESSIONS DE THEATRE 

Le Metropolitan de New-York. — Les loges et leurs pro- 
priétaires. -- Le règne de Caruso. — Un succès exces- 
sif. — La musique. — Le Symphony Hall de Boston. 
— Le goût public et la musical comedy. — Vaude- 
vHles et acrobaties. — Les cinématographes. — Le 
théâtre américain et le théâtre français 73 



TABLE 377 

CHAPITRE VII 

LES AMÉRICAINS ET LA FRANCE 

La reconnaissance américaine. — Nature des sympa- 
thies qui s'adressent à la France. — La France vaincue. 
— Les relations intellectuelles. — Le « naturalisme » 
et le public américain. — L'affaire marocaine et notre 
action militaire. — Les Américains et la politique 
française. — Le mal et le remède 87 



DEUXIEME PARTIE 

LA POLITIQUE 
CHAPITRE PREMIER 

LE PRÉSIDENT ROOSEVELT 

L'optimisme. — L'action. — Le caractère. — Le devoir 
civique. — La jeunesse de M. Roosevelt. — Ses débuts 
politiques. — La lutte pour l'honnêteté. — La vie du 
ranch. — Un préfet de police actif. — Le colonel des 
Rough-Riders. — Les honneurs et la présidence. — Po- 
litique d'union nationale. — La force militaire des 
États-Unis. — L'action mondiale. — La politique finan- 
cière. — Trois conversations avec le président. — 
L'homme et ses idées. — La popularité de M. Roose- 
velt. — Le « troisième terme ». — Un chef d'État dé- 
mocratique 101 

CHAPITRE II 

UNE CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE 

L'intensité du régime électif. — Ses causes. — Le mé- 
canisme de la campagne. — Les Nominat'mg conven- 
tions. — Leur recrutement. — Leur réunion. — Le 
stampede. — La campagne. — Le vote de novembre. 
— Les différentes sortes de candidats. — « Favoris », 
« Chevaux noirs » et « Fils favoris ». - Une visite à 



378 TABLE 

M. Taft, ministre de la Guerre. — Le gouverneur 
Hughes. — Le président Cannon. — Les partis et la 
campagne. — Analogie des programmes — Républi- 
cains et démocrates. — M. William J. Bryan — Con- 
versation avec M. W. Bourke Gockran, député démo- 
crate de New-York 130 

CHAPITRE m 

L K s A F F A I It K S ET LE G U V E H N E M E N T 

La crise économique de 1907. — Wall street. — La ville 
de la spéculation, — Les attaques contre M. Roose- 
velt. — Les causes et le dveloppement de la crise. — 
M. Roosevelt et la crise. — Opinion de M. Vanderiip, 
vice-président de la National Cily Bank. — Un autre 
son de cloche. — La ploutocratie bienfaisante. — 
Désaccord entre la nature des atlaires et les lois qui 
les régissent. — Les trusts et la législation des États. 

— Les mesures de protection. — Conversation avec 
M. Oscar Straus, ministre du Commerce et du Travail. 

— Le Bureau des corporations. — Nécessité d'une lé- 
gislation fédérale. — Les obstacles 165 

CHAPITRE IV 

LE POUVOIR EXÉCUTIF 

L'autorité du Président. — Ses origines. — Son irres- 
ponsabilité. — Le veto et les messages. — Présidents 
de France et d'Amérique. — Les ministres secrétaires 
du Président. — Le recrutement par la confiance. — 
Le Président et les partis. — République et pouvoir 
personnel. — L'équilibre des pouvoirs 192 

CHAPITRE V 

AU CA PITOLE 

Le Capitole. — Le confort parlementaire. — La Chambre 
et les comités. — Les députés et les débats. ,'-— Le 
Sénat. — Le principe de son autorité. — Une assem- 
blée conservatrice. — Un déjeuner au Sénat. — Une 



TABLE 



379 



■208 



conversation avec M Lodge. — La Cour suprême, 
son prestige et son rôle. — La constitution améri- 
caine et le pouvoir judiciaire. — Pourquoi la Cour 
suprême n'est possible qu'en raison du caractère 
spécial de la constitution de HSS 

CHAPITRE VI 

L lî G A ï II O L I C I s M E A M ihu CA I N 

La période d'intolérance. — La guerre d'Indépendance 
et la Constitution. — Les émeutes anticatholiques. — 
La guerre de Sécession et le catholicisme. — Le dé- 
veloppement du droit commun. — L'organisation 
du catholicisme américain. — Conversation avec 
Mgr O'Connell, archevêque de Boston. —L'administra- 
tion ecclésiastique. -- Le, ressources financières. — 
L'Église et la politique. — Le caractère national du 
catholicisme américain. — Les laïques et la question 
des trustées — Les paroisses et les écoles. — Un 
mot de M Roosevelt. — Les caliioliques américains 
et la France. — Visite chez Mgr Ireland, archevêque 
de Saint-Paul. — Les États-Unis et la paix religieuse. 



TROISIEME PARTIE 

LA DIPLOMATIE 
CHAPITRE PREMIER 

LA D C T lÙ NE D E M N II E ET LA P L I T I Q U E M N D I A L E 

Le traditionalisme américain. — La doctrine de Monroe 
et son caractère primitif. — Son évolution. — Conver- 
sation avec M. Richard Olney, ancien secrétaire d'État 
du président Cleveland. — La théorie du blg stick. — 
La politique coloniale. — La politique mondiale. — 
Son développement. ~ La politique navale. — Con- 
versation avec M. Metcalf, ministre de la Marine. — 




380 



TABLE 



Les réformes nécessaires. — La flotte américaine et sa 
valeur 257 

CHAPITRE II 

LES ORIGIXES DU CONFLIT AVEC LE J A 1' N 

Un contraste historique. — Les sympathies nippo-amé- 
ricaines. ~ Une rivalité inévitable. — Difficultés 
commerciales. — La guerre russo-japonaise et les 
Etats-Unis. — La question californienne. — Le péril 
économique. — Les griefs moraux. — Le « Nouveau 
Japon ». — La question des Hawaï. — Californie contre 
Japon 279 

CHAPITRE III 

LE CONFLIT AVEC LE JAPON 

L'affaire des îles Aléoutiennes. — Les écoles de San- 
Francisco. — Le traité de 1894. — L'attitude de 
M. Roosevelt. — Le rapport de M. Metcalf. — Les 
craintes de rupture. — L'expédient du gouvernement 
fédéral. — Solution de l'affaire des écoles. — Les 
troubles antijaponais de mai 1907. — L'émotion à 
Tokio. — La croisière de l'amiral Evans. — Les motifs 
du président. — M. Taft au Japon. — Négociations 
eu vue d'un accord 298 

CHAPITRE IV 

LENDEMAIN DE CONFLIT 

Un optimisme artificiel. — La sécurité de M. Taft. — 
Conversation avec l'ambassadeur du Japon et avec le 
sénateur Lodge. — Désaccord persistant sur la ques- 
tion de l'immigration. — Les prétentions des Califor- 
niens. — L'opinion de M. Kahn, député de San- 
Francisco. — L'avenir probable. — Les raisons de 
paix. — Les principes de trouble. — Le Pacifique 
et la Chine 339 



TABLE 381 

CHAPITRE V 

LES ÉTATS-UNIS ET l'eUROPE 

L'indifférence américaine. — Américains et Anglais. — 
Amitié politique et froideur individuelle. — Les États- 
Unis et FAUemagne. — Le pédantisme allemand et les 
universités. — Courtoisie politique et concurrence 
économique. — Les États-Unis et la Russie. — Un 
revirement récent. — Les Américains et la France. — 
Amitié sincère et utilitarisme. — Le Maroc et la doc- 
trine de Monroe. — L'égoïsme national des Améri- 
cains. — L'unité morale en face des étrangers. . . . 360 



EMILE COLIN ET G** — IMPRIMERIE DE LAGNY — 16728- 5-C 
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