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NOTES
SUR
LES ÉTATS-UNIS
DU MEME AUTEUR
UUKSTIONS DIPL0MATK1UES DE l'aNiNÉE 1904. —
(Politique française. — Question d'Orient. — Guerre
russo-japonaise.) Paris, 1905. Félix Alcan, éditeur.
Ouvrage couronné par IWcadcmie française.
LA CONFÉRENCE d'algésiras. (Histoire diploma-
tique de la crise marocaine), 2« édition, revue.
Paris, 1907. Félix Alcan, éditeur.
EN PREPARATION
LA FRANCE ET LES ALLIANCES : Vingt-cinq aHs d'ac-
tion diplomatique (cours fait à l'Université Har-
vard).
ANDRE TARDIEU
NOTES
SUR
LES ETATS-UNIS
LA SOCIETE LA POLITIQUE
LA DIPLOMATIE
PARIS
CÂLMÂNN-LËVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBRR, 3
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays,
y compris la Hollande,
'^
AVANT-PROPOS
Les États-Unis, depuis dix ans, ont été sou-
vent décrits par des voyageurs français, mais
c'est ou leur aspect extérieur ou leur organisa-
tion économique qui ont de préférence attiré
l'attention de nos compatriotes. La société amé-
ricaine, la politique américaine, la diplomatie
américaine sont les trois ordres d'idées qui ont
sollicité la mienne dans les études qu'on va lire.
C'est faire tort aux Etats-Unis que de ne voir
en eux qu'une usine gigantesque. Leur activité
industrielle e^ admirable. Mais leur vie intel-
lectuelle et morale n'est pas moins intéressante.
C'est à l'observer que j'ai consacré un séjour
récent dans l'Est de leur territoire.
J'ai rapporté de ce séjour l'impression la plus
II AVANT-l'UOPOS
favorable. L'ironie facile que nous appliquons
volontiers aux gens et aux choses du dehors est
singulièrement déplacée, quand elle s'applique à
un peuple tel que celui-ci. Les Américains ont
des défauts ; mais la somme du bien l'emporte
chez eux sur la somme du mal dans une magni-
fique proportion. Ils sont une vivante leçon
d'énergie nationale.
Quand on parle d'une race étrangère, il con-
vient de lui demander les exemples qu'elle est à
même de fournir. La République américaine a
su concilier la pratique du régime démocratique
avec le souci de l'action extérieure, la liberté
avec l'autorité, l'égalité avec l'initiative. Elle a
résolu plusieurs des problèmes qui nous agitent.
Sans parti pris d'admiration, mais avec la cons-
cience des progrès nécessaires, sachons, lors-
qu'il le faut, nous mettre à son école. Le souci
de l'intérêt français est le levain qui fait germer
les observations recueillies hors de France.
Si j'ai pu suivre de près le fonctionnement de
la machine politique et m'entretenir avec les
hommes qui la mènent, je l'ai dû à la courtoisie
obligeante de l'accueil que j'ai trouvé là-bas.
Qu'il me soit permis d'exprimer ici ma reconnais-
sance à ceux qui ont le plus fait pour seconder
AVANT-PROPOS III
mon dessein, à M. Théodore Roosevelt, prési-
dent de la République, à M. Eliliu Root, secré-
taire d'Etat, à M. le sénateur Cabot Lodge, à
M. Oscar Straus, ministre du Commerce, à
M. Jusserand, ambassadeur de France, à
M. Robert Bacon, sous-secrétaire d'Etat, qui ont
ouvert toutes les portes à ma curiosité et fourni
à mes recherches de précieux renseignements.
Paris, 5 mai 1908.
PREMIERE PARTIE
LA SOCIÉTÉ
CHAPITRE PREMIER
MAISONS AMERICAINES
La revanche du home. — Les shy scrapcrs el les bureaux.
— Le Common de Boston. — Une ville historique. —
Cambridge et « l'intelligence ». — L'élégance de Wa-
shington. — Maisons modernes. — Les fautes de goût. —
Les châteaux de New-York. — Le manque de cadre. —
Le goût américain. — Le chef-d'œuvre de Boston.
Dans une société que tout contribue à unifor-
miser, le home, l'intérieur, est le plus révélateur
des documents inanimés. « Dis-moi qui tu han-
tes... », assurait le vieux proverbe. Ne pourrait-on
pas ajouter : « Montre-moi ta maison, et je te dirai
qui tu es. »
La maison américaine, dans l'imagination euro-
péenne, c'est le sky scraper, l'immeuble à vingt-
cinq, trente-cinq ou quarante-deux étages, —
celui de quarante-deux, qu'on construit actuelle-
302 194
4 NOTES SUR LES ETATS-UxMS
ment a NeW-Vb-rk, Madison square, détient le
record, — le gigantesque « gratte-ciel » dont la
menaçante silhouette, haut dressée vers la nue,
précipite les passants dans l'ombre d'une rue
transformée en cheminée par un formidable appel
d'air, h^^ sky sci^apei^s sont, à dire vrai, un élé-
ment notable de la })liysionomie d'une ville améri-
caine. Mais ce n'est pas le trait principal de cette
physionomie. On consent, dans les quartiers d'af-
faires, où le terrain est cher et la place rare, à
gagner sur le ciel l'espace que le sol refuse. Mais,
coïncidence ou revanche, l'Américain, chez lui,
veut avoir 6'« maison, et dès qu'il peut l'avoir, il l'a.
La « maison d'appartements », dont l'extérieur
et la disposition rappellent les nôtres, est une
succursale de l'hôtel : d'ordinaire d'ailleurs on y
loue en meublé, et l'on ne s'y fixe pas. Dans
l'Est, le cadre normal de la vie américaine, c'est
la maison individuelle, petite ou grande, simple
ou somptueuse, mais où chacun est vraiment
chez soi, où chaque toit n'abrite qu'une famille,
legs de « l'époque coloniale », souvenir durable
d'un temps assez lointain déjà pour avoir créé
une tradition, assez proche encore pour laisser
subsister des habitudes.
Ce contraste est frappant dans le vieux New-
York, lorsqu'on quitte les buildings monstrueux
de Broadway pour entrer dans Washington
LA SOCIETE
square. Ici les maisons à deux étages sont pareilles
à celles de Boston et évoquent le xviii" siècle
britannique. Quelques familles anciennes, les
Mac Glellan par exemple, habitent encore ce
quartier et sont lières d'y habiter. Il leur déplai-
rait de céder au commerce tentateur leur foyer
pour aller le reconstruire plus haut du côté de
la 60® rue. C'est comme un îlot d'histoire sor-
tant des Ilots mouvants de l'actualité. Une dame
riche et âgée ayant l'autre jour vendu à un prix
royal une de ces maisons, un mien ami me di-
sait sa surprise qu'elle eût ainsi sacrifié à l'at-
trait de l'or le berceau des siens. Cet attache-
ment aux lares — exceptionnel si l'on considère
la masse des Etats-Unis — caractérisera sans
doute de plus en plus ceux qui se flattent de
constituer « l'aristocratie américaine ».
C'est à Boston, plus encore qu'à New-York,
que l'on peut étudier l'intimité du home. Les
maisons de Boston, les unes plus vastes, les
autres moins, sont toutes construites sur un plan
analogue^Le long du Common, naguère pâtu-
rage communal, aujourd'hui ornement de la
ville, les plus vieilles d'entre elles sont grou-
pées. Rien n'attire le regard. Les lignes sont
basses et arrondies ; nul essai de luxe extérieur,
de sculpture ou d'ornement. Mais l'ensemble est
harmonieux. Et le charme dont est si dépour-
6 NOTES SUll LES ÉTATS-UNIS
vue à New-York la fastueuse Cinquième Avenue,
résulte ici de cette harmonie.
Peut-on parler d'un style? Non. Tout au plus
est-on en présence d'une architecture d'usage et
de coutume. Mais tout se tient dans une mesure
élégante, ofi le temps a mis plus de grâce que
les constructeurs. On y discerne la trace de la
vie naturelle et spontanée. Et l'artihciel seul est
privé de beauté. Çà et là, des vitres dont la lu-
mière a peu à peu changé le ton, et qui, de
blanches, sont devenues violettes, mettent une
note lumineuse dans les façades blanches ou
rouges. On respecte quasi religieusement ces
carreaux colorés parle temps, témoins des jours
passés et qui sont pour les propriétaires comme
des lettres de noblesse.
Au dedans, la disposition ne varie guère. Les
maisons sont étroites et profondes. Le salon
donne sur la rue. La salle à manger donne sur
la cour. Nulle porte ne les sépare. De lourds ri-
deaux, presque toujours ouverts, laissent à l'œil
toute liberté de traverser la maison. En de cer-
taines villes, comme Washington, où les im-
meubles sont accolés dos à dos, les pièces du
fond sont tristes et sombres. A Boston, il y a
plus d'espace. Les maisons de Beacon street sur-
tout sont radieuses de lumière. Car elles plon-
gent par derrière sur le Charles River, grand
LA SOCIETE 7
bras de mer coupé de ponts, où le soleil d'hiver
se joue sur la glace. Il y a là, pour les hommes
d'étude, d'admirables (( librairies ». Et j'en sais
plus d'une où, devant le libre espace, en face du
ciel américain presque toujours éclatant d'azur,
des œuvres éminentes — telle Y Histoire des
Etats-Unis de James Ford Rhodes — ont allô-
grement pris naissance.
L'ameublement, en général, est de style mé-
langé. Je préfère aux maisons modernement
meublées celles où ce mélange des styles a pu
se fondre en un tout légèrement suranné. Les
jeunes Américains « blaguent » volontiers ces
fauteuils vieux jeu qui tiennent, avec leur soie
jaune, de l'Empire et du Louis-Philippe. Chez
eux, on vous montrera avec une nuance de fierté
un salon où « tout vient de Paris ». Oserai-je
dire qu'on s'en aperçoit, et que j'aime mieux ce
qui vient de Boston? Les livres, un des luxes de
cette ville, qui est de tous les Etats-Unis celle
où l'on en vend le plus, sont du reste l'orne-
ment habituel. Et le ton chaud des reliures ré-
veille les nuances fanées des tentures. Il y a là
un ensemble, une sorte d'unité morale et maté-
rielle. On trouve à Boston ce qui manque si sou-
vent à New-York et à Washington, — de la pa-
tine, des souvenirs, du passé.
Le train est assez simple, surtout par compa-
8 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
raison. Dans nombre de maisons, cependant très
aisées, pas de maîtres d'hôtel, ni de valets de
pied. Cela tient à ce que, dans le Nord, on
n'aime pas les domestiques nègres, qui sont,
dans la crise des serviteurs, la grande ressource
du Sud et même de Washington. Gela tient
aussi à ce que les mœurs sont restées patriar-
cales. Il y a de grandes fortunes à Boston. Mais
elles s'étalent moins qu'ailleurs. Les maisons
même les plus vastes et les plus élégantes, celle
par exemple de madame S..., dont l'on apprécie
fort l'hospitalité raffinée, ne sont pas comme à
New-York l'affirmation d'un chiffre d'affaires.
Le maximum de confort, quelques beaux ta-
bleaux suffisent à créer l'agrément du logis, et
l'on ne pense pas qu'il faille en outre requérir
par une façade de palais l'admiration des pas-
sants. Le home est plus intime, comme la so-
ciété elle-même.
Cette impression d'intimité s'accroît, si, pas-
sant sur l'autre rive, on atteint Cambridge, la
cité intellectuelle, groupée autour de l'univer-
sité Harvard et toute fière d'être une ville de
pensée. On appelle Boston l'Atliènes améri-
caine. Que dira-t-on de Cambridge ? Fort heu-
reusement l'atticisme ne se traduit pas ici par
des Parthénons dépaysés, comme ceux où Mu-
nich et Berlin logent volontiers des corps de
LA SOCIETE y
garde. Cambridge a l'aspect d'un gros bourg,
avec ses maisons en bois, entourées de jardins
dont les arbres voisinent au-dessus des bar-
rières basses. C'est là que vivent les professeurs,
dans une camaraderie scientifique d'excellent
aloi. Quelques-uns seulement, plus mondains,
habitent Boston.
Cambridge donne une impression de détente
et de sérénité. C'est 'un cadre unique pour une
vie de travail entre les bibliothèques et les
champs. Les maisons, parmi beaucoup d'autres,
du président Eliot, de M. Charles E. Norton, de
M. William James, expliquent ceux qui les ha-
bitent. Elles sont l'asile idéal de ces laborieux
esprits, ouverts à toutes les idées, largement in-
formés des choses et des hommes d'Europe, —
un peu étrangers peut-être au mouvement fié-
vreux qui secoue leur pays, mais conhants, pour
le maîtriser, dans l'efficacité de l'action morale,
apôtres de l'idée dans un monde où règne le
fait.
Boston charme un Français par ce qu'il y
trouve d'historique et de traditionnel. Washing-
ton a sa grâce aussi, dont l'origine est tout
autre. Ici, rien ou presque rien qui parle d'hier
à la pensée. Cette ville a été construite pour le
présent et pour l'avenir, avec un souci unique,
l'élégance. Je parlerai plus loin des monu-
1.
10 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
ments publics. Les maisons particulières, grou-
pées avec nonchalance le long des rues et des
avenues qui ignorent l'encombrement, méritent,
si neuves soient-elles, qu'on s'y arrête d'abord.
On sait qu'un de nos compatriotes a établi le
plan de Washington. Il en a fait une ville qui
paraît tracée au cordeau, comme un jardin à la
française.
Les rues se coupent à angle droit, numérotées
les unes en chiffres, les autres en lettres. Pour
mettre quelque souplesse dans cette rigide sy-
métrie, des avenues, rayonnant autour de vastes
places, sont les verbes irréguliers de cette gram-
maire sans pièges. Seul, le bas de la ville,
comme par acquit de conscience, renferme
quelques buildings, dont aucun d'ailleurs n'at-
teint, je crois, vingt étages. La raison d'être de
Washington, ce n'est ni le commerce ni l'indus-
trie : c'est d'aj)paraître au monde comme la pa-
rure de l'Union, parure moderne, toute riante
et ensoleillée, que la politique et la diplomatie
sont chargées de mettre en valeur.
On peut classer les maisons de Washington
en trois catégories : les petites, les moyennes et
les grandes. Il n'en est guère dont le loyer an-
nuel soit inférieur à dix mille francs, — j'entends
de celles qu'on peut habiter quand on occupe
une situation officielle. Mais qui, en cette ville,
LA SOCIÉTÉ 11
n'est pas dans ce cas ? Je disais tout à l'heure le
vice de la plupart d'entre elles : c'est qu'à chaque
étage, une pièce sur deux est obscure et sans
jour. Il y a cependant des exceptions. Et les
maisons qui, comme celle par exemple du secré-
taire d'Etat, M. Elihu Root, sont au coin des ave-
nues et des places, plongent de toutes parts dans
un bain de lumière. En général, l'ameublement
n'offre pas d'intérêt. Car tel vit à Washington
six mois de l'année qui garde ailleurs, à la cam-
pagne ou dans sa ville d'origine, son home véri-
table. Le serv ice est plus luxueux qu'à Boston ;
beaucoup de valets nègres et aussi beaucoup de
blancs ; une habitude plus grande des réceptions
d'apparat ; moins d'intimité profonde, par suite
de la présence de trop d' « oiseaux de passage » ,
congressmen ou diplomates. Les maisons sont
faites pour y recevoir autant que pour y habiter.
Si l'on a du terrain et de l'argent, on ne manque
pas de construire une salle de bal.
Certains Américains viennent à Washington,
je ne dirai pas malgré eux, mais pour obéir aux
circonstances, par ambition ou par intérêt. Il y
en a d'autres, au contraire, qui aiment cette ville
et qui s'y fixent. Un sénateur comme M. Lodge,
qui joue dans la politique de l'Union un rôle
aussi important, plus actif même que dans celle
de TEtat qu'il représente, ne peut pas ne pas
12 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
considérer Washington, centre de toute action
politique, comme sa seconde patrie. Et l'on sent,
quand on entre chez lui, qu'en s'y installant il a
songé à l'avenir. Je cite sa demeure entre toutes :
car il n'en est pas où, sans nulle prétention au
luxe, on trouve dans la simplicité plus d'élé-
gance et d'harmonie. Sa bihliothèque, avec ses
primitifs, ses vieux meubles, ses livres accumu-
lés, est une délicieuse retraite, dont la paix doit
être réconfortante au sortir du Capitole. Ici en-
core, comme à Boston, les styles sont un peu
composites, mais ils sont fondus avec goût, et
l'ensemble est charmant. Je n'en dirai pas autant
de tel des nouveaux « palais » dont s'enorgueillit
Washington.
Comment les juger, ces « palais », sans man-
quer à la vérité ou à leurs propriétaires? Que
dire de ces constructions écrasantes où le marbre
et la pierre semblent n'être intervenus que pour
rappeler à tous qu'ils coûtent plus cher que la
brique? Il en est deux ou trois, des plus riches
et des plus modernes, qui, en vérité, font crier.
Les salons débordent sur les façades en gros
ventres pendants. Des petits ifs trop bien taillés
soulignent de leur silhouette pointue la lourde
énormité du perron. Les couleurs se heurtent en
juxtapositions provocantes. Aux meubles et aux
tableaux, mieux vaut accorder le bénéfice du si-
LA SOCIETE
lence. On se demande quel modèle mal compris
a pu être à ce point trahi, ou quelle imagination
déréglée a su atteindre d'un seul bond à ce degré
de laideur. Fortunes récentes, fortunes criantes,
vous avez trouvé l'architecte qui convenait à
vos rêves ! Mais comme on regrette, à voir de
telles splendeurs, les maisons rouges, modestes
et basses, qui sont à Washington ce qu'est à
Paris l'ordinaire immeuble à cinq étages ! Ce re-
gret est le même que celui qu'on éprouve à con-
sidérer dans les Champs-Elysées les créations
récentes de certaines mégalomanies.
Il y a cependant, parmi les maisons nouvelles
de Washington, des tentatives très réussies de
restitutions artistiques que complète, au dedans,
un choix discret, éclairé et souvent magnifique
d'œuvres d'art européennes. Telle maison, à la
naissance de laquelle a présidé le goût d'un di-
plomate européen, bien connu des Parisiens,
est, à maint égard, admirable. Souhaitons que
l'ambassade que la France va construire donne
aux Américains une juste idée de notre art na-
tional et que l'architecte, quel qu'il soit, n'y cède
pas, comme quelques-uns de ses confrères, au
goût de l'inédit en voulant, suivant un mot connu,
(( faire du Fallières ». Je m'assure que M. le
président de la République ne tient pas à donner
son nom à une forme nouvelle d'architecture et
14 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
qu'il préfère que les maisons de la France à l'é-
tranger s'inspirent de l'un quelconque des styles
qui sont la gloire de notre pays. Mais qui peut
retenir le zèle d'un architecte ?
Sans faire tort à Washington, il faut avouer
d'ailleurs que, si l'on aime les copies bien faites,
c'est à New-York qu'on les doit chercher. C'est à
New- York, dans la Cinquième Avenue, que vous
rencontrerez le plus grand nombre de palais de
la Renaissance française et italienne et que
vous trouverez, dans chacun d'eux, le plus de
soin, de conscience et de perfection. Ici, c'est
Venise. Là, c'est Chenonceaux, Azay ou Blois.
Comme les marchands d'antiquités ne sont pas
loin, les tapisseries, les meubles, les tableaux
n'ont point de peine à être admirables. Un train
royal, des laquais somptueux, un raffinement
quintessencié dans le service et dans la table
complètent cette résurrection de la vie de châ-
teau. Mais, faut-il l'avouer? si accompli que pa-
raisse chaque détail, l'ensemble est d'une froi-
deur navrante.
C'est l'histoire des contes de fées. La jeune
princesse, à sa naissance, a été comblée de tous
les dons de l'esprit, du cœur et de la fortune.
Mais une méchante magicienne lui a jeté un sort
qui gâte toufle reste. A ces palais de New-York,
ce qui manque, c'est le cadre. A cinquante mètres
LA SOCIÉTÉ 13
(lu Siihway et de VElevated, h cinq cents mètres
des bâtisses ignominieuses qui longent cette fas-
tueuse arête qu'est la Cinquième Avenue, on n'est
pas prêt à admirer Ghenonceaux. L'art de la Re-
naissance n'est pas mobilisable comme un corps
d'armée. Il forme un tout. Il n'est pas à sa place
partout. Ici, il est perdu, et les cluUeaux déraci-
nés ont l'air d'avoir le spleen, sous l'œil protec-
teur du policeman monté qui remplace les
hommes d'armes d'autrefois.
Gela dit, il faut rendre hommage au goût qui
a réuni quelques-unes des collections qu'il m'a
été donné de visiter. Je ne crois pas qu'il en faille
attribuer le mérite au hasard ou à de bons con-
seils. Gar il est aisé de discerner des degrés dans
la pureté des choix. Ghez certaines personnes,
vous saisissez d'un coup d'œil des contrastes
ahurissants. J'ai vu des tableaux merveilleux —
on comprendra que je ne précise point — dans
des salons dont la décoration faisait songer à un
foyer de théâtre ou à un hall d'hôtel. Il est donc
juste, lorsqu'on rencontre un réel accord entre
les œuvres d'art et le milieu, d'en laisser l'hon-
neur aux propriétaires. Plusieurs d'entre eux,
élevés dans la familiarité du beau, sont réelle-
ment des connaisseurs. Ils peuvent raisonner la
mode qui les oblige à être des Mécènes. Ils ne
sont pas la proie de marchands sans conscience.
16 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Ils n'achètent pas pour acheter, mais parce qu'ils
aiment ce qu'ils achètent. Et toutes réserves faites
sur la discordance irréductihle de leur ville et de
leurs palais, on ne peut nier qu'à coups de mil-
lions ils ont su rassembler autour d'eux, en un
ordre élégant et sur, des merveilles dignes des
musées.
Que des Américains cultivés et lettrés puis-
sent, en ces matières, atteindre à la perfection,
c'est ce que prouve un exemple, unique il est
vrai, mais singulièrement frappant, que j'ai ren-
contré à Boston. Au sud de la ville, sur de vastes
terrains encore inhabités, à cinq cents mètres au
delà du nouveau musée des Beaux-Arts, une
grande maison de style vénitien, et de lignes très
simples se dresse solitaire. A la porte, deux lions
rappellent les gloires de la cité des doges. On
entre : et au lieu du champ de neige traversé
l'instant d'avant, on aperçoit une cour intérieure
toute fleurie, dont l'atmosphère attiédie, en plein
contraste avec le rude climat du Massachusetts,
semble échauffée de très loin par les rayons d'un
soleil itahen ; une fontaine vénitienne, des sta-
tues, des sarcophages qu'on n'a le temps que
d'entrevoir. Car la créatrice de cette évocation,
Mme J. G..., vous attend et veut elle-même
tout montrer à ses hôtes. C'est elle qui a fait le
plan de cette maison, et qui, un à un, a rapporté,
LA SOCIÉTÉ 17
pour les y encadrer, des colonnades, des bal-
cons, des mosaïques de la Çà Doro et de la villa
Livia.
Au premier, deux salles seulement, mais par-
faites. L'une est consacrée aux Flamands et aux
Hollandais : Rubens, Rembrandt, Van Dyck y
sont représentés par une dizaine d'œuvres toutes
de premier ordre. L'autre est la salle de Ra})haël,
avec, en outre, un Mantegna etuuRotticelli. Au
second, salle Véronèse et salle du Titien : c'est là
qu'est V Enlèvement d'Europe que Rubens appe-
lait le meilleur tableau du monde. Un buste en
bronze par Renvenuto est lapins admirable chose
que j'aie jamais vue. Au troisième, une grande
galerie de primitifs. Je ne mentionne que pour
mémoire les Velasquez, un autre Rotticelli, un
Fourbus, un Van der Meer, un Antonis Moor,
un Tintoret, sans compter les tableaux modernes.
C'est un véritable éblouissement.
Chacun de ces chefs-d'œuvre, et c'est sur quoi
j'insiste, est mis en valeur avec un art consommé.
Les boiseries, les tapisseries — il en est trois ou
quatre, des gothiques surtout, qui sont incompa-
rables — font ressortir les tableaux dans le cadre
qui leur convient. La salle hollandaise, avec ses
étoffes anciennes achetées une à une, patiemment
clouées les unes à côté des autres jusqu'à couvrir
tout le mur, avec son plafond d'un ton si chaud
18 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
et si discret, est d'une tonalité délicieuse. Une
autre salle est tapissée de cuirs espagnols de toute
beauté. On se demande comment, en moins de
vmgt années, une collection de cette ampleur,
dont la valeur marchande, si énorme soit-elle, est
peu de chose en regard de son prix artistique, où
tout se complète et se fond, a pu être rassemblée
dans ce coin d'Améi'ique : l'intelligence la plus
clairvoyante, servie par la volonté la plus tenace,
a obtenu ce résultat.
Et voilà qui répond à l'ironie facile dont l'Eu-
rope, a la façon des vieilles gens, se plaît à acca-
bler la jeune Amérique. Les fautes de goCit sont
nombreuses. Mais quoi de plus naturel? Les États-
Unis n'ont pas achevé leur éducation artistique.
Ils la feront à coup sûr, puisque certains d'entre
eux déjà sont arrivés à une pleine maîtrise. La
maison de madame G..., dans sa rare perfection,
leur ofl're un modèle accompli, dont il leur sera
loisible de s'inspirer.
CHAPITRE II
LES CLUBS
Le club américain et la société masculine. — Les clul)s de
New-York. — Du Laivyers club au Knickerbocker . — Les
clubs de Boston. — Le Tavern club et le club du Mer-
credi. — La vie au Somerset et à V Union. — Le club et la
famille. — Les déjeuners de dames. — Washington et
les diplomates. — La « Table ronde ». — Les clubs et
l'esprit américain.
Les clubs américains ont un tout autre carac-
tère que les clubs français. Chez nous, le club est
de deux sortes. Élégant et fermé, il est le prolon-
gement masculin des salons aristocratiques. Ou-
vert ou d'accès facile, il est simplement un tri-
pot. Le monde et le jeu, voilà les deux seuls
sujets d'observation que l'on ait dans les clubs
français.
lien va autrement aux États-Unis. Je ne veux
20 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
pas dire que Ton n'y trouve pas de clubs ana-
logues aux meilleurs des nôtres, par exemple le
Somerset de Boston, ou le Knickerbocker de New-
York, dont le caractère dominant est d'être exclu-
sifs et limités. Mais même dans ceux-là, qui sont
les plus mondains d'Amérique, le nombre des
oisifs est inlime. Et les hommes que j'ai ren-
contrés dans ces clubs sont presque tous des
hommes occupés, prenant une part active à la
vie politique, économique ou intellectuelle du
pays.
Je vois deux raisons à cela. La première, c'est
que, si les Américains emploient volontiers le mot
aristocratie, ce mot a chez eux un tout autre sens
que chez nous. L'aristocratie française, liée à un
long passé d'histoire, a été écartée par l'évolu-
tion démocratique de la conduite desalîaires. Au
contraire (( l'aristocratie américaine » est cons-
tituée en majeure partie par les hommes les plus
directement mêlés à l'existence nationale. Ces
hommes ne sont pas nécessairement des milliar-
daires, ni même des millionnaires. Il y a parmi
eux des professeurs, des écrivains, des artistes,
des gens de négoce ou d'industrie dont la fortune
est moyenne. Si vous les retrouvez dans les clubs
élégants, c'est que, — et voici la seconde raison
— le goût et l'instinct du groupement est le trait
qui caractérise le plus fortement les Américains.
LA SOCIÉTÉ 21
Dès l'enfance, ils obéissent à cet instinct. Et
toute leur vie, ils s'y soumettent. Ils se groupent
et s'associent pour faire du sport, pour lire, pour
jouer, pour lunclier, pour souper, pour tout,
pour rien. Ils sont essentiellement sociables par
nature et ])ar liabitude. Et comme de juste, ils
systématisent en un corps de doctrine cette incli-
nation naturelle.
A New-York, il existe une première catégorie
de clubs qui ne répondent qu'à une nécessité
géographique. La ville basse, la ville des affaires,
est séparée de la ville haute par une distance
considérable. On franchit cette distance en vingt
minutes environ par le Suhway ou VElevated.
Mais la journée de travail ne se prêterait pas, à
l'heure du lunch, à ce double trajet. Le banquier,
qui a ses bureaux dans Broadway ou dans Wall
Street, n'a pas le temps de rentrer chez lui. Il
faut donc qu'il trouve à deux pas de son « office »
ce qu'il ne peut i)as aller chercher plus loin.
A Paris, les restaurants des boulevards répondent
à ce besoin. A New-York, si l'on appartient à un
certain monde, on ne va que dans les restau-
rants élégants. Or, tous ces restaurants sont
dans la ville haute. Les (( clubs de déjeuner »
remplacent donc les restaurants.
Ces clubs occupent généralement tout un étage
des immenses buildings qui écrasent la Dowii
22 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Town. Il en est qui doivent à leur altitude une
vue merveilleuse sur le port, — vue précaire que
demain viendra couper un voisin plus haut en-
core. Ce ne sont pas d'ordinaire des clubs très
fermés. Ils n'ont point, notamment, à l'égard des
israélites les règles d'exclusion que l'on applique
dans les clubs mondains, Knickerhocher, Union
ou Union league. Le nombre des admissions
n'est pas non plus limité. L'installation est extrê-
mement confortable, mais ne comporte guère,
par exemple au Lawyers club, outre deux ou
trois vastes salles à manger, qu'un salon, un fu-
moir et des cabinets de toilette. Ce sont des clubs
de jour où l'on ne vient i)as le soir, où l'on dé-
jeune rapidement, entre une heure et deux, sans
interrom})re les propos d'affaires commencés au
bureau et continués dans l'ascenseur express qui
vous porte d'un seul bond au dix-huitième étage.
A Boston, oii la vie commerciale est moins in-
tense, la ville plus ramassée, les distances moins
grandes, les clubs ne sont pas, à l'heure du
lunch, moins fréquentés que ceux de New- York.
Au Somerset et à VU^iion, qui sont les plus élé-
gants, les salles à manger sont pleines, de midi
et demi à deux heures et demie. Sont-ce seule-
ment des célibataires qui viennent s'y asseoir?
Nullement. De nombreux chefs de famille, qui
habitent à cent mètres du club, y déjeunent au
LA SOCIÉTÉ 23
lieu de déjeuner chez eux. Pourquoi? Parce que
l'assiduité au club est pour les Américains non
seulement un plaisir, mais un devoir. Ils ont pris
à l'université l'habitude de la camaraderie mas-
culine. Ils ont gardé cette habitude et ils y atta-
chent un prix infini.
Autour de la table du club, on sait qui l'on peut
rencontrer sans savoir qui l'on rencontrera. Il y
a là de l'imprévu et de la cordialité. Les propos
sont absolument libres et décousus. D'intimes
adversaires politiques sont sûrs de poursuivre en
toute sérénité leurs vieilles controverses. Les
amis et les partisans de M. Roosevelt écrasent
sous le poids des messages présidentiels les dé-
mocrates impénitents que Teddy n'a })as ralliés
et qui apportent à la rescousse les lilets amers
parus le matin dans le New-York Sim. Rien n'est
plus attachant pour de vieux amis que ces dis-
cussions qui durent toute une vie, où l'on con-
naît d'avance les bottes du contradicteur, comme
il connaît lui-même les parades qui lui seront
opposées. On échappe ainsi aux menus soucis de
la vie domesti([ue en mangeant une demi-douzaine
d'huîtres, une tranche de roastbeef et un morceau
de tarte. Si l'on n'est pas pressé, le cigare pro-
longe la causerie, tandis que les doyens, plus
maîtres de leur temps, s'attardent autour des
billards.
24 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
N'oublions pas d'ailleurs que beaucoup de ces
clubs sont nés d'une vue politique. Tous les
Union clubs, si nombreux en Amérique, datent
de la guerre de Sécession. Leurs fondateurs
s'étaient donné pour mission de fortifier l'idée
nationale. L'idée nationale n'est })lus en péril au-
jourd'hui. Il n'en reste pas moins quelque chose,
le sentiment vague, mais persistant, que le club
répond à un besoin, à cette nécessité de groupe-
ment et de solidarité que je rappelais tout à
l'heure. Il y a des clubs dont l'inconfort est ab-
solu et dont l'existence ne s'explique, en môme
temps que l'attrait, que par cette solidarité pro-
fonde. Considérez ])ar exemple le Tavern club de
Boston. C'est une petite bâtisse perdue dans
l'étroite impasse qui s'appelle Boylston place.
Un rez-de-chaussée avec des fauteuils de cuir,
une salle au premier avec trois grandes tables où
l'on s'assied au hasard de l'arrivée, enfin, tout en
haut, un dernier étage mansardé avec une scène
où les membres du club donnent une fois l'an
la comédie : c'est la simplicité même et c'est
charmant.
Je dois une mention aussi au « club du Mer-
credi », qui, composé de trente membres seule-
ment, se réunit une fois la semaine, de dix
heures à minuit, pour un souper amical chez
l'un des membres à tour de rôle. C'est le jdus
LA SOCIÉTÉ 25
vieux des clubs d'Améri([ue. Et un soir notre
amphitryon, en se reportant au « livre de raison »
de son grand-père, nous prouvait qu'à pareille
date, près d'un siècle plus tôt, le club s'était tenu
dans sa maison. Dans cette assemblée restreinte,
toutes les professions de Boston sont repré-
sentées. On y rencontre l'archevêque catho-
lique O'Connell, des pasteurs protestants, les
professeurs Barrett Wendell, Stimson et Law-
rence Lowel, l'historien James Ford Rhodes, des
médecins, des banquiers, des rentiers. Un mer-
credi, tout le monde vient. Le suivant, on peut
n'être que deux ou trois : c'est l'intimité com-
plète dans la liberté absolue.
Les grands cercles comme le Somerset et Union
ont naturellement un tout autre caractère, beau-
coup plus analogue à celui des clubs fermés de
Londres ou de Paris. Bien que le nombre des
membres soit strictement limité, la maison du
club est assez grande pour offrir i)lace à tous. Il
y a pour les membres une douzaine de chambres
tout à fait confortables, au sens le plus améri-
cain du mot, où l'on trouve, pour un séjour de
deux semaines, mille agréments que l'hôtel ne
comporte pas. J'ai passé près d'un mois hY Union
club et j'ai senti vivement ce charme de camara-
derie, doublement précieux pour un étranger,
cette gaieté familière des entretiens masculins
2
26 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
OÙ VOUS êtes sur de trouver un interlocuteur,
professeur, écrivain, homme politique ou d'af-
faires, en communauté de préoccupations, sinon
de sentiments avec vous. Il est peut-être inélé-
gant, après avoir parlé des plaisirs intellectuels,
de descendre aux soucis matériels. Mais com-
ment ne pas être sensible à la parfaite entente
du confort qui caractérise ces clubs, au service
excellent, à la chère agréable et variée, au silence
des salles de lecture, à l'agrément des salles de
jeu et de conversation, oii l'on attend si gaiement,
en lisant les journaux et en buvant des cocktails,
l'heure d'aller prendre place à la table servie ?
Toute médaille a son revers. Et la place que
tiennent les clubs dans la vie des hommes res-
treint nécessairement le champ de vie de la fa-
mille. Tout d'abord, dès qu'un garçon est d'âge
à entrer à l'université, le club le prend et on ne
le voit plus guère chez ses parents. J'admire au-
tant que personne le labeur que fournissent dans
les universités maîtres et étudiants. Je reviendrai
d'ailleurs sur ce sujet. Mais on ne peut nier que
[)our le (( potache » de la veille le grand charme
de Harvard, c'est le club, — le club où il sera
chez lui comme son père est chez lui ww Somerset ^
le club où il vivra en homme, où il causera poli-
tique, sport et littérature, où il jouera au bridge
avec gravité.
LA SOCIÉTÉ 21
D'autre part, l'absence des maris au déjeuner
a pour contre-coup naturel, — surtout à New-
York et à Washington, — ce qu'on appelle les
déjeuners de dames : élégantes réunions, qui
n'ont pas pour effet de retenir les mères près de
leurs enfants. Enfin certains hommes, non con-
tents d'avoir été au club à l'iieure du lunch, sont
toujours pressés d'y retourner le soir. Il y a des
femmes qui dînent en ville, tandis que leurs
maris dînent au club. Ce n'est pas un cas très
fréquent. Mais cela arrive. Entre le club et le
bureau, que reste-t-il pour le home? Pas grand'-
chose. « Oi'i peut-on être mieux qu'au sein de sa
famille? — Partout ailleurs », a dit un mauvais
plaisant. Il semble que ce soit la devise de cer-
tains maris américains. Au surplus, cela ne re-
garde qu'eux.
A Washington, la présence du corps diplo-
matique donne au plus élégant des clubs, le Me-
tropolitan, un caractère un peu particulier. Le
diplomate habitué à courir le monde dans ce que
le vicomte de Vogué appelait naguère une rou-
lotte correcte et distinguée, est international par
essence. Il suffit qu'il soit quelque part pour
qu'on ne sache plus dans quel pays on est. La
conversation diplomatique a son unité comme
les usages diplomatiques. En rencontrant à
Washington d'anciens collègues français ou
28 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
étrangers, j'ai pu me croire rajeuni de dix ans,
tant les propos étaient les mêmes que ceux que
nous échangions naguère à Berlin ou à Saint-
Pétersbourg. Au Metropolitan, le soir, après le
dîner, l'Amérique est en minorité. Et l'Europe,
sans oublier l'Asie, — • car les Japonais tiennent
une honorable partie dans le concert des whisky
and soda, — prend conscience de ses traditions.
On se livre au jeu innocent de l'ironie extrater-
ritoriale. On blague (( le poste » : c'est de règle
et les Américains savent que, partout ailleurs, ce
serait la même chose. Ils se résignent donc de
bonne grâce à entendre leurs hôtes officiels ré-
futer la théorie nationale du tJie hest in theivorld.
Qui donc disait qu'il n'y avait plus d'Europe ? Il
y en a une, de minuit à deux heures, au Metro-
politan.
Washington est une ville artificielle. Il est par
conséquent assez naturel que les clubs y soient
moins nombreux qu'ailleurs. Comme cependant
la vie politique y amène nombre d'esprits dis-
tingués, on y rencontre aussi d'intéressants
groupements. L'un des plus originaux est celui
qu'on appelle la « Table ronde ». Cette table se
dresse chaque jour, à une heure de l'après-midi,
au dernier étage de cet admirable palais qui
s'appelle la Bibliothèque du Congrès, en face du
tapitole. Le distingué bibliothécaire, M. Putnam,
LA SOCIÉTÉ 29
y préside. Les membres de Fassociation sont des
fonctionnaires du Congrès, des hommes de
science ou de lettres, des savants comme M. New-
comb, le grand astronome, membre de l'Institut,
des voyageurs, des chefs de service importants.
C'est là que j'ai rencontré M. Herbert Knox
Smith, le chef très actif du bureau des corpora-
tions, celui-là même dont les enquêtes ont fait
infliger à la Standard OU Company une amende
de vingt-neuf millions de dollars ^ Tous les con-
vives, remarquables ou intéressants à des titres
divers, se plaisent à échanger leurs idées, à
mettre en commun leurs informations. Ils cons-
tituent véritablement un centre intellectuel ; et
l'heure qu'ils passent ensemble deux ou trois
fois chaque semaine est prolitable à tous.
Je n'entends découvrir ici ni l'Amérique, ni les
clubs d'Amérique. Et je ne professe pas à leur
égard une admiration de parti pris. Je ne vais
pas jusqu'à conseiller aux abonnés de l'Opéra de
constituer un club comme ceux de l'Opéra de
New-York, encore que les fauteuils y soient fort
agréables. Les clubs français sont bien tels qu'ils
sont, et puisqu'ils sont ainsi, c'est qu'ils répon-
dent à nos besoins : tout est donc pour le mieux.
Je voudrais cependant, en terminant, indiquer
1. Voir ci-dessous, p. 185.
2.
30 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
brièvement le profit général que la vie de club,
pratiquée comme elle l'est dans les Etats de l'Est,
me paraît valoir aux Américains. Cette vie, c'est
l'essentiel de la vie masculine. Elle commence à
dix-sept ans. Elle remplit l'âge mûr et la vieil-
lesse. Ces jeunes gens, ces hommes en désaccord
sur bien des points, différents les uns des autres
par la religion, les convictions politiques, le
tempérament, doivent à ces persistantes rela-
tions une unité morale dont le pays bénéficie. Il
ne s'agit pas, je me hâte de l'ajouter, de cette
unité morale factice et mensongère dont a abusé
notre langue politique. Ce n'est pas une unité
imposée, — comme l'ordre, naguère, à Varsovie.
C'est tout simplement la conscience de l'unité
réelle qui, en dépit de toutes les divisions, lie les
uns aux autres les citoyens d'un même pays.
En Europe, nous poussons à l'extrême tout ce
qui nous sépare de ceux de nos compatriotes
qui ne pensent pas comme nous. Il me paraît
qu'aux Etats-Unis, ces divergences, si vives
soient-elles dans leurs manifestations, ont une
limite qu'on pourrait appeler la limite nationale.
Un Américain est toujours plus proche qu'on ne
croit d'un contradicteur américain. L'unité de
sentiment est profonde. Elle fait taire en de cer-
tains cas les querelles des partis. Supposez par
hypothèse que le gouvernement français eût pris
LA SOCIÉTÉ 31
une décision aussi grave que l'envoi de la flotte
Evans dans le Pacifique : vous vous représentez
le beau tapage que c'eût été dans la presse et au
Parlement. Ici, pas une protestation sérieuse, mais
un crédit de confiance ouvert au chef de l'Etat,
responsable des destinées du pays.
Est-ce à dire que les Américains nous soient
moralement supérieurs? Non. Mais ils ont de
meilleures habitudes nationales. Ils se tiennent
de plus près. Ils se sentent les coudes. Et en
dépit du temps perdu, la vie de club n'est pas
étrangère à la naissance de ce sentiment collectif.
Gela commence par la camaraderie. Cela finit par
la solidarité. S'il y a un esprit américain, soyez
assurés que les propos de clubs, auxquels nous
n'avons pas lieu d'attribuer en France un rôle
social ou national, contribuent à le former, à le
fortifier, à le perpétuer.
CHAPITRE III
LE MONDE
L'hospitalité américaine. — Le sens de l'inégalité. — La
hiérarchie sociale. — Les Assemblies de Boston. — Les
« quatre cents ». — New-York et Washington. — La
défense mondaine. -- Les dîners et les thés. — Les clubs
des champs. — Actrices et femmes du monde. — Le
dîner de Baltimore. — Le faste et la mesure. — L'en-
train américain.
La vie mondaine offre, aux États-Unis, la
meilleure occasion d'étudier, sinon dans ses dé-
tails, du moins dans ses traits généraux, le carac-
tère américain. Elle est, comme ailleurs, factice
et artificielle pour une part. Elle amortit les ori-
ginalités. Elle unifie et elle atténue. Mais les en-
sembles n'en ressortent que mieux. Ce qu'on
voit par masse est presque toujours juste. Et le
monde comporte surtout des vues de cette sorte.
LA SOCIETE
33
Il les offre en Amérique avec une abondance
particulière. Car nul peui)le n'est plus hospita-
lier, au sens mondain du mot, que le peuple
américain. Lorsqu'un étranger vient frapper à
notre porte, muni d'une lettre d'introduction,
notre premier mouvement est de redouter le
trouble qu'il apporte dans notre vie. Les uns
cèdent à ce premier mouvement, et d'un mot
cordial avertissent le visiteur que le soir même
un voyage dès longtemps arrêté les entraîne loin
de Paris, vers le soleil de la Riviera ou les neiges
de l'Engadine, suivant que la saison prête plus
de vraisemblance à l'un ou à l'autre de ces
(( mensonges joyeux ». Les meilleurs d'entre
nous, ou plus simplement ceux qui, ayant plus
que d'autres voyagé, ont le souci de réagir
contre notre réputation nationale d'inliospitalité,
invitent à dîner 1' « oiseau de passage », le con-
duisent au théâtre, lui font des offres de service
dont la généralité n'engage à rien. Et tout est
dit. Il en va autrement en Amérique.
L'hospitalité américaine est une hospitalité ac-
tive. Elle ne se borne pas à accomplir les rites
extérieurs. Elle cherche à donner à l'étranger
l'impression du « chez soi », à augmenter pour
lui l'intérêt de son séjour. La Savoie, à son
arrivée à New-York, n'avait pas dépassé la
(( quarantaine », que déjà le courrier m'appor-
34 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
tait des cartes de membre temporaire de tous les
clubs de Boston, où je devais arriver deux jours
plus tard, et que plusieurs invitations à dîner
comblaient ce vide du lendemain, dont on sent
si vivement la mélancolie au seuil des pays nou-
veaux. Est-ce par curiosité, goCit des choses et
des gens d'Europe, que les Américains pratiquent
si largement Fart cordial de la bienvenue? Oui,
sans doute; mais c'est aussi pour d'autres rai-
sons, qui n'apparaissent pas de i)rime abord et
qui se précisent avec le temps.
Les Etats-Unis du xx<^ siècle sont plus jeunes
que leur âge. J'entends par là qu'ils ne datent
pas moralement d'aussi loin que leur histoire.
Sans doute, leurs institutions ont plus d'un
siècle d'existence. Mais les institutions sont le
cadre. Le tableau est plus récent. Il a qua-
rante ans, — h peine. Car c'est après la guerre
de Sécession que la société américaine, sous
l'action de causes diverses, géographiques, ethno-
logiques, économiques et politiques, a pris sa
forme actuelle. Les Américains s'en rendent
compte. Ils ont le sentiment très net, parfois
excessif, de la grandeur du résultat comparée à
la brièveté de l'effort. Et rien ne leur plaît phis
que de suivre, sur une inteUigence étrangère,
l'impression produite par ce résultat.
Je parlais de leur jeunesse : n'est-ce point en
LA SOCIETE 35
' effet le propre des enfants que de vouloir mon-
trer aux grandes personnes tout ce qu'ils pos-
sèdent et tout ce qu'ils sont? Il y a, chez les
Américains, un peu de cette hâte juvénile. Et il
s'y joint un désir sincère et loyal d'avoir des
points de comparaison qu'ils puissent opposer à
leur sentiment personnel. Non pas qu'ils doutent
de leur supériorité : tous leurs propos expriment
en effet une sereine confiance en eux-mêmes.
Mais l'opinion du vieux monde les inquiète et
l'intérêt qu'ils y attachent va jusqu'à la suscep-
tibilité. Quand, avec une inlassable bonne grâce,
ils se préoccupent de savoir qui vous voulez voir,
quelles questions vous sollicitent, quel est votre
plan de voyage, ils ont, à coup sûr, le désir de
vous être utiles et agréables. Mais ils font aussi
leur métier d'Américains, en ouvrant à l'Euro-
péen toutes les portes, en lui montrant le Nou-
veau Monde avec prodigalité et précision, en lui
disant avec une belle franchise : « Vous voulez
nous connaître. Nous voici. Voyez et jugez. »
Dès que l'étranger est présenté, dès qu'il a
ses parrains mondains, il est admis, sur le pied
de l'égalité et de la confiance absolues, partout
où il désire être admis. Ce serait un jeu de dupe
que de prétendre étudier, sans ces introductions
nécessaires, la société américaine. Cette société
est en effet une société fermée et très soucieuse
S6 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
de se défendre. Ainsi le veut, si paradoxale que
semble cette affirmation, l'égalité parfaite qui est
à la base du système politique. L'inégalité est
un besoin inné de la nature humaine et une
conséquence inévitable de l'action individuelle.
Quiconque agit se différencie et tient à ce que,
de quelque façon, cette différence soit consacrée
par l'usage, sinon par la loi. On peut dire à cet
égard que plus l'égalité politique est profonde,
plus est accusée l'inégalité sociale. C'est le cas
des Etats-Unis.
La société a créé la hiérarchie que la Consti-
tution n'a point prévue. Les citoyens américains
sont égaux. Mais les Américains ne le sont pas.
Et le souci des distances sociales est souvent
poussé chez eux jusqu'au snobisme. Ecoutez-les
parler de leiu* (( aristocratie » ; entendez les pro-
pos de salons : vous mesurerez l'inégalité qui
sépare un homme d'un autre homme, un milieu
d'un autre milieu. Il y a comme une ligue im-
plicite de défense mondaine contre les facilités
d'ascension qu'assurent à tout un chacun les
conditions politiques, pareilles pour tous, les
conditions économiques, si favorables à la for-
mation rapide de fortunes démesurées.
A Boston, ville aristocratique au sens habi-
tuel du mot, puisqu'elle contient, plus qu'au-
cune autre, de vieilles familles, rejetons vigou-
I
LA SOCIÉTÉ 37
reiix des colons d'autre l'ois, on peut noter deux
sentiments également précis et vivaces. Le pre-
mier est un sentiment d'orgueil collectif, oppo-
sant et préférant Boston aux cités de fraîche
date, opulentes et cosmopolites, New- York,
Chicago, San-Francisco. Le second, qui dans
quelque mesure contredit le premier, est un or-
gueil de clan, qui, entre Bostoniens, distingue
des degrés, trace des frontières, établit une hié-
rarchie de (( chic ». Les habitués de tel club ne
parlent des habitués de tel autre qu'avec condes-
cendance. Madame X... est le centre d'une coterie
qui ne fraye pas avec celle dont madame Z...
est l'âme. Dînez vingt jours de suite dans l'un
de ces milieux : vous retrouverez les mêmes
personnes. La ville a 600 000 habitants. Socia-
lement, elle est composée d'une demi-douzaine
de petits groupements, qui en temps ordinaire
ne se mêlent point, et qui, deux fois l'an seule-
ment, communient en un seul corps pour orga-
niser un grand bal, qu'on appelle assembly, à la
fois fermé et payant, où chacun aspire à être
convié et qui est, si j'ose ainsi dire, la revue, où
viennent se compter les forces mondaines, dont
l'effectif total ne dépasse guère cinq cents per-
sonnes.
New-York, avec ses trois millions et demi
d'habitants, a également une société de petite
3
38 NOTES SUR LES ETATS-UNIS
ville, ou mieux plusieurs sociétés, nellemeiit
séparées les unes des autres et préoccupées
par-dessus tout de ne se point laisser confondre.
On connaît les (( quatre cents » et la prétention
qu'ils ont d'être l'élite de la première ville amé-
ricaine. Ce qui est curieux, c'est d'étudier, sur
une période de vingt ans, la formation, ou, si
vous aimez mieux, le recrutement de ce bataillon
sacré. Ceux qui en faisaient partie il y a un quart
de siècle n'ont pas encore désarmé devant les
nouveaux venus. Quand ils sont en confiance,
ils parlent de certaines familles, où l'Europe
verrait volontiers la plus haute expression de la
société américaine, comme un grand seigneur
du XV II" siècle aurait parlé de son intendant.
— Les X...? me disait l'un de ces gardiens du
temple. Mais ce sont des parvenus! Et c'est vous
autres, Européens, c'est vous, gens de Londres,
de Paris et de Rome, qui leur avez donné la va-
leur mondaine qu'ils ])rétendent aujourd'hui nous
faire endosser à nous-mêmes.
Tel est le grief habituel des Américains contre
le (( monde européen ». Ils nous reprochent de
nous commettre avec trop de leurs compatriotes,
qui se servent ensuite de leurs relations euro-
péennes pour forcer les portes américaines. C'est
une des joies de Washington que d'y suivre telle
stratégie mondaine, poursuivie pendant des an-
LA SOCIÉTÉ 39
liées, et qui, d'une action concentrique, mène le
siège en règle des citadelles élégantes. En gé-
néral, les ambassades caj)itulent les premières,
parce que la diplomatie ne résiste guère à une in-
vitation à dîner et aussi parce que les Européens
de passage sont plus sceptiques que les Améri-
cains à l'égard de ces querelles intestines. Quand
on a pris d'assaut le corps diplomatique, on part
de cette base d'opérations pour acliever la cou-
quête des salons. Il en est d'irréductiblement
rebelles. Il en est qui finissent par céder. Mais
Washington, même conquis, n'est pas tout. Et
d'ordinaire New-York est le terme de ces sortes
d'ambitions. La carrière mondaine ainsi com-
prise est le plus rude des business.
Dans les trois villes que j'ai tour à tour habi-
tées; le dîner est, comme en France, le cadre
habituel des réunions mondaines. A Boston, il
est i)lus intime. On se reçoit entre amis de longue
date, en comité restreint : dix ou douze convives
est le chiffre maximum. On trouve dans ces dî-
ners fréquemment répétés un charme réel de
distinction spontanée et de bonne grâce, un goût
vif pour les idées générales, quelque froideur
peut-être, qui n'est point synonyme de gène, et
qui répond simplement à un tempérament moins
expansif qu'ailleurs. On y rencontre aussi plus
d'originalité culinaire qu'à New-York et à
10 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Washington, où beaucouj) de cuisiniers et de cui-
sinières sont français. Le plat le [)lus en honneur
est la terrapine, tortue coûteuse qui fait d'excel-
lent potage, et aussi de petits canards sauvages
à la chair drue et rouge qu'on sert entiers à
chaque convive. Il arrive fréquemment à Boston,
surtout dans les déjeuners, que l'on })résente
ensemble la salade et le fromage : association
appréciée, dont je ne goûte point l'attrait.
A New-York et à Washington, les dîners sont
plus longs, plus cérémonieux. Le voisinage des
ambassades a internationalisé les menus. Par-
tout, ou presque partout, le Champagne domine.
Si l'on sert d'autres vins de France ou de Mo-
selle, les verres, d'ordinaire, restent pleins. Dans
les dîners plus intimes, il est fréquent que le
whisky and soda apparaisse dès le second ser-
vice ; mais cela su])pose l'absence de toute céré-
monie. Au déjeuner, qui se sert tard, à une heure
et demie en général, et qui empiète fâcheusement
sur l'après-midi, on donne quelquefois du Cham-
pagne, mais le plus souvent, par exemple chez
le président, du xérès et de l'eau glacée. Les vins
rouges sont à peu près inconnus et ne semblent
guère appréciés. Il y a, surtout à New-York, et
aussi dans quelques maisons de Washington, un
grand luxe de verrerie, de vaisselle et de fleurs,
une profusion notamment de ces roses éclatantes
LA SOCIÉTÉ 41
qu'on nomme american beauties et qui coûtent,
la douzaine, de seize à vingt dollars.
Les thés de cinq heures sont fort en honneur.
Il est des maisons où, à de certains jours, les
visiteurs sont très nomhreux à l'heure du thé.
Ce sont véritahlement des salons, au sens où
l'entendait notre xviii* siècle. Celui de madame
Cowles, qui est la sœur de M. Roosevelt, est
l'un des jdus intéressants. La maîtresse de mai-
son, charmante d'entrain et de finesse, a su
grouper chez elle le dimanche tout ce qui compte
à Washington dans la diplomatie, la politique et
les lettres. Le ton de simplicité cordiale qui règne
dans ces five o'clock est des plus agréahles. Les
opinions politiques réagissent peu sur les rela-
tions de famille et d'amitié. L'unité morale, dont
je parlais l'autre jour, se retrouve à quelque de-
gré dans la vie mondaine. Le hridge est le seul
adversaire que rencontre la liherté des propos. Il
fait malheureusement autant de ravages qu'à
Londres et qu'à Paris. Et dans quelques salons,
il a tué hi conversation. On en est quitte pour se
consacrer, lorsqu'on ne joue pas, à ceux où l'on
a gardé le goût de causer. Il en est encore quel-
ques-uns, en Amérique comme ici.
Je ne saurais oublier un plaisir qui, même
pendant l'hiver, tient une grande place dans la
vie mondaine : je veux parler du club de cam-
12 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
pagne, le coiuitry club, qui, non loin de la ville,
offre à ses membres les joies champêtres, pati-
nage, golf ou polo. Est-il besoin de rappeler que
cette organisation n'est pas particulière aux Etats-
Unis? Mais elle y est établie sur de grandes pro-
portions. Chevy Chase, le club champêtre de
Washington, à huit ou neuf kilomètres de la
ville, est beaucoup plus vaste que notre Puteaux.
Le dimanche, dès le mois de mars, on y orga-
nise des parties de déjeuner. C'est un coup d'œil
amusant que de voir vers une heure arriver au-
tos et voitures. On se reconnaît. On se ques-
tionne.
— De quel déjeuner êtes-vous?
— Moi, je suis invité par les X...
— Moi aussi.
— Moi pas. Je déjeune avec les Z...
Le jour que je fus à Chevy Chase, le déjeuner
auquel j'étais convié était donné par un membre
du Congrès en l'honneur d'une charmante ac-
trice, miss Ethel Barrymore. Il y avait là des
jeunes femmes et des jeunes hlles du monde.
Ces rencontres sont très fréquentes. Et bien des
fois, cet hiver, à New-York, les invitations à
dîner portaient au-dessous de la formule gravée :
To meet miss Mary Garde n ou To meet miss
Cavalieri.
Ce fut même, un jour, l'occasion d'un piquant
LA SOCIÉTÉ 43
incident. Une actrice, que je ne nommerai point,
et qui avait été très fêtée dans le monde, eut
l'imprudence de se laisser peindre dans un cos-
tume des plus légers. Le tableau, une fois
achevé, fut exposé chez un marchand de la Cin-
quième Avenue. Et les dames et les jeunes filles
qui avaient [)ris part aux dîners to meet miss F...,
purent la considérer, à la vitrine du magasin,
dans le plus simple appareil :
— Elle a eu grand tort, me disait une de celles
qui l'avaient reçue chez elle ; nous l'avions ac-
cueillie en femme du monde. Elle a manqué de
tact en se laissant peindre comme cela. Nous ne
pourrons plus l'inviter.
Peut-être pourrait-on répondre que le théâtre
a ses exigences et que les artistes, même traitées
en femmes du monde, gardent le di'oit de se
faire peindre en costume de théâtre, — si élé-
mentaire que soit ce costume. Mais le monde
aux Etats-Unis a ses conventions, fiit-cedans ses
audaces. Et il est rare que la fantaisie ne soit
point bornée par le réveil de quelque tradition.
Cela n'est pas sans exem})le pourtant. Tel ce
diner, donné à Baltimore, il y a six semaines,
où chaque convive représentait une maladie.
Une femme charmante et de la meilleure société
hgurait la lière typhoïde : nonchalamment éten-
due dans un tub, elle occupait, vêtue d'un cos-
14 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
tume de bain, le milieu de la table. Des visages
ravissants s'étaient maquillés pour figurer les
maladies de peau. Enfin, au cours du dîner, une
dame se leva et se retira dans la j)ièce voisine,
suivie d'un médecin et de deux nurses. Elle en
revint quelques instants plus tard, portant dans
ses bras deux de ces petits ours en laine qu'on
nomme Tedcly hears en l'honneur des chasses du
président. La mère et les jumeaux se portaient
bien... J'ajoute que cette plaisanterie de haut
goût rendue ])ub]ique par les journaux toujours
à l'affût de telles anecdotes, produisit une im-
pression déplorable, et qu'on jugea sévèrement
dans les salons de Washington les distractions
de Baltimore.
Dans son ensemble, la vie mondaine, dans
l'est des Etats-Unis, est élégante et ])laisante.
A New-York, elle comporte un faste extérieur
qui n'est pas sans quelque excès. Je me souviens
notamment du coup d'œil qu'offrait le restaurant
Sherry le jour où le duc de Ghaulnes épousa
miss Shonts. C'était une extraordinaire débau-
che de toilettes, de perles et de diamants. Et la
lecture des journaux le lendemain pouvait donner
à croire que de tels événements occupent dans
l'opinion américaine plus de place qu'il ne con-
vient. Il s'en faut cependant que la vie du monde
soit partout comprise et pratiquée avec ce souci
LA SOCIÉTÉ 45
exclusif de la « représentation ». Ce sont des
Américains que j'ai entendus parler le jdus sé-
vèrement de certaines fêtes retentissantes qui
semblaient destinées à afficher une fortune et à
crier un chiffre de revenus. Les nouveaux riches
cèdent parfois à l'attrait de cette joie médiocre.
Mais là encore comment ne pas reconnaître que
le manque de passé explique ce travers? Pas
plus pour les peuples que pour les personnes,
la mesure n'est la verhi de la jeunesse. La dis-
crétion est le plaisir raffiné de la maturité.
Beaucoup, en Amérique, sont déjà capables de
l'apprécier. Et leur exemple sera de plus en plus
suivi.
Il y a d'ailleurs dans cette vie élégante plus
de spontanéité, plus de gaieté franche et prime-
sautière que dans nos pays d'Europe. Tous ceux,
hommes et femmes, qui se trouvent ainsi réunis,
sont contents de se rencontrer et se livrent allè-
grement au plaisir qui est l'occasion de ces ren-
contres. J'ai vu des sénateurs à moustache
blanche valser avec un entrain endiablé. La part
de l'artificiel et du convenu est moins grande
que chez nous. On apporte aux relations mon-
daines plus d'ardeur et de conviction. C'est un
plaisir plus qu'un devoir. Et les gens qui mas-
quent leur ennui sous un sourire de rigueur sont
moins nombreux qu'à Londres ou qu'à Paris.
3.
i6 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Pour tout dire, on est moins blasé et on ne tient
pas à paraître blasé. J'ai signalé le rôle du sno-
bisme, les cloisons étanclies qui séparent les
étages sociaux. Il convient d'ajouter qu'à l'inté-
rieur de ces compartiments distincts régnent une
réelle simplicité, beaucoup de bonne liumeur et
de cordialité. On ne prononce pas aisément le
digniis es intrare. Mais la porte une fois ouverte,
on est véritablement cbez soi et l'on s'amuse de
grand cœur, en toute sincérité d'âme. C'est en-
core une façon de pratiquer la vie intense.
CHAPITRE IV
SILHOUETTES FEMININES
Diversité des types. — Les jeunes filles de Boston. — La
préoccupation intellectuelle. — Le prestige de Paris. —
Les États-Unis et Sainte Catherine. — Les raisons du
célibat féminin. — Les jeunes filles de Washington. —
Le flirt. — Ménages américains. — Les plaintes des
maris. — Le divorce et la société.
Nous disons volontiers en Europe qu'il y a un
(( type américain )) et surtout un « type améri-
caine ». Plus on vitaux Etats-Unis, plus on se
persuade que cette idée générale est, comme la
plupart de ses pareilles, une idée fausse. La
diversité est grande chez les hommes. Elle est
inhnie chez les femmes. Pourquoi d'ailleurs en
serait-il autrement et d'où viendrait l'unité? De
la race? Mais elle se renouvelle constamment
par l'afflux des immigrants. Du milieu? Mais
48 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
qu'y a-t-il de commun entre Boston et San-
Francisco, entre New-York et la Nouvelle-
Orléans? De l'éducation? Mais elle varie elle-
même, et profondément, suivant les milieux.
Cette unité n'existe pas. C'est l'Europe qui l'a
créée par commodité de raisonnement. « L'Amé-
ricaine » classique de roman et de théâtre est
un produit européen. Les Américaines chez
elles n'ont, ni physiquement, ni moralement,
cette figure conventionnelle. A considérer seule-
ment les trois villes où j'ai vécu : Boston, Was-
hington et New-York, ce qui survit de mes im-
pressions, ce ne sont pas des traits communs,
ce sont des traits différents.
Boston, puritaine et intellectuelle, n'a pas sur
l'éducation des jeunes filles les mêmes idées que
les autres villes. On trouve là, plus qu'ailleurs,
cette cohésion familiale qui caractérise si forte-
ment les Français d'aujourd'hui. Les jeunes
hlles ont une certaine indépendance, mais non
une pleine liberté de mouvements. Elles sont
chez elles et avec leurs parents plus souvent
qu'au dehors et sans eux. Elles parlent moins,
elles tranchent moins de tout qu'à New- York et
à Washington. A leur toilette, à leur allure,
vous les distinguez des jeunes femmes : ce qui,
ailleurs, n'est pas toujours aisé. Elles ressem-
blent plus aux jeunes filles françaises qu'à d'au-
LA SOCIÉTÉ 49
très jeunes filles américaines. Elles sont, je ne
dis pas mieux élevées que celles-ci — car en
matière d'éducation féminine, qui peut se llatter
de détenir la vérité? — mais autrement. Elles
ont leur originalité pourtant. Et cette originalité,
si je ne m'abuse, est d'abord d'ordre intellectuel.
Le dîner est annoncé. Le voyageur étranger,
le voyageur français, a été placé de préférence
entre deux jeunes filles « qui parlent admirable-
ment le français » . Elles le parlent en effet presque
toujours, et fort bien. Mais leur premier mouve-
ment, qui est de coquetterie, est de s'excuser de
leur ignorance. Une fois rompue la glace de
cette précaution oratoire, la conversation s'en-
gage, et d'ordinaire, sur le terrain des idées
générales. Au second service, vous savez que
votre voisine de droite s'intéresse beaucoup à la
politique, que votre voisine de gauche préfère la
littérature. C'est par questions qu'elles procè-
dent. Elles vous parlent du conllit entre les
États-Unis et le Japon ou des relations de l'Église
et de l'État, ou des derniers romans de M. Paul
Bourget. La phrase commence presque toujours
par un : « Que pensez-vous... » Elles ont cepen-
dant leur opinion : car elles trouvent souvent
l'occasion de l'exprimer, ne fût-ce que dans ces
conférences familières qu'elles se font les unes aux
autres dans des clubs : car elles ont leurs clubs.
§0 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
— Moi aussi, me disait Tune d'entre elles, par
allusion au cours de politique extérieure que je
venais de faire à l'université Harvard, moi aussi
je dois parler demain. Je discute la question de
savoir si le président a eu raison d'envoyer la
ilotte dans le Pacifique. Je pense que oui.
Sur elles toutes, les choses de France exercent
un incroyable attrait. Paris, c'est à leurs yeux
la liltérature, le tliéàtre, les arts, ]a capitale du
beau. Bien parler français, c'est un brevet de
distinction mondaine. Avoir vécu à Paris, c'est
une certitude de bon goût. Faut-il l'avouer? Il
m'arriva de constater que nombre de romans et
de vaudevilles m'avaient depuis dix ans échappé,
sur lesquels mes voisines possédaient d'abon-
dants renseignements. Les limites de mon éru-
dition m'humiliaient : elles voulaient bien, il
est vrai, m'assurer par un anglicisme qui ne
laissait pas de me troubler un peu, que la poli-
tique étrangère est aussi « excitante » que le
théâtre. Je voudrais le croire.
Ce qui précède donnera-t-il l'impression que
ces jeunes filles sont des « bas-bleus »? Ce serait
une impression fausse. Avec quelque gravité
qu'elles parlent littérature ou histoire, elles sont
gaies, essentiellement gaies et généralement fort
jolies. Le bal leur plaît au moins autant que les
livres. Gomme d'ailleurs cette culture euro-
LA SOCIÉTÉ Ol
péenne et particulièrement française est généra-
lement répandue, le fait de la posséder ne crée
ni exception, ni affectation; il y a du naturel
dans le sérieux des propos féminins. Et par là,
ces propos échappent au ridicule.
Il est admis que la jeune lille peut être plus
instruite que le cavalier qui la fait valser. Soit
qu'elle ait suivi les cours de l'université, — j'en
ai rencontré qui, de Washington ou d'ailleurs,
étaient venues pour plusieurs années s'installer
à Cambridge dans des familles amies pour ache-
ver leur éducation et prendre leurs diplômes,
— soit que, dans la maison paternelle, elle
ait reçu les leçons d'une bonne institutrice, elle
sait plus et mieux que beaucoup de jeunes gens
du même âge. La beauté, la fortune, l'élégance
ne sont pas tout pour ces demoiselles. Le souci
intellectuelles tient aussi. Quand elles voyagent,
elles (( travaillent » leur itinéraire. Quand elles
reviennent, elles peuvent parler de ce qu'elles
ont vu. Il en est de plus ou moins séduisantes.
Mais certaines ont une réelle valeur et une très
droite sûreté de jugement.
Beaucoup d'entre elles ne se marient pas. Et
j'ajoute que le célibat féminin est fort répandu
dans tout l'Est des Etats-Unis. Vous rencontrez
une jeune fille qui a passé vingt-cinq ans et qui
côtoie la trentaine. Elle est jolie. Elle est riche.
52 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Elle n'est pas mariée. Pourquoi? A cette question
les réponses sont trop nombreuses pour qu'on
puisse arriver à une conclusion certaine. Pour
les uns, Américains orgueilleux et pas fâchés
d'envoyer un coup de griffe au vieux monde,
c'est que les mariages américains sont toujours
des mariages d'amour. On se marie si Ton ren-
contre son af finit]). Si on ne la rencontre pas,
on l'attend jusqu'au tombeau. Gela explique tout,
— et rien.
Il faudrait s'entendre, en effet, sur le sens de
ce mot, tant de fois employé dans les conversa-
tions féminines, affinity. Il y a des affinités sen-
timentales qui aboutissent au mariage. Il y en a
d'autres qui aboutissent au divorce. Mais cela
n'est pas spécial à l'Amérique. A-t-elle du moins
le privilège du mariage d'amour? On l'assure :
mais combien parmi les mariages qu'on classe
dans cette catégorie n'y devraient point figurer !
J'en sais plus d'un — que je ne citerai pas — où
l'affinité s'est établie non entre deux inclinations,
mais entre une grande vanité et une grande dé-
tresse fmancière. J'en sais d'autres qui sont sim-
plement le mariage de raison dans sa terne médio-
crité. Il y a, à coup sûr, d'autres motifs au célibat
des jeunes filles.
Il en est un qui saute aux yeux. La vie de la
jeune fille est fort agréable. Elle a tous les plai-
LA SOCIÉTÉ. S3
sirs que connaissent les jeunes filles françaises.
Et elle possède, en outre, des avantages qui
manquent à celles-ci. Chez nous, le mariage, qui
sera peut-être la servitude de demain, apparaît,
la veille, comme une libération. De quoi libère-
t-il une jeune Américaine ? Veut-elle sortir seule?
Elle le peut. Accepter seule une invitation à dé-
jeuner ou à dîner? Elle le peut. Donner un thé
à des invités qui sont ses invités et non ceux de
ses parents ? Elle le peut encore et d'autant plus
qu'elle est moins jeune. Elle dispose de la for-
tune et du luxe des siens. En aurait-elle autant
une fois mariée? Et je ne veux pas dire que cette
préoccupation matérielle explique tout. Mais elle
explique quelque chose.
Enfin, il y a une dernière raison, la plus forte,
suivant moi : c'est que le sentiment de l'égalité
des sexes est plus vif aux États-Unis qu'ailleurs.
En France une jeune fille qui, à vingt-deux ans,
n'est pas mariée est comme frappée de disgrâce.
On admire et on envie le célibataire. On plaint
au contraire la vierge solitaire qui a « coiffé
Sainte Catherine » : car la « loi de Fhomme »,
qui préside aux relations sociales comme aux
relations juridiques, donne comme but à la vie
féminine le choix masculin. En Amérique, rien
de tel. La jeune fille se marie parce que c'est la
coutume. Elle ne se sent pas diminuée de n'être
04 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
pas mariée. Elle a sa personnalité, ses idées, son
salon. EJle est un petit monde à elle seule. Elle
est, moins qu'ailleurs, subalternisée par la ten-
dresse des siens. Elle a une valeur sociale à la-
quelle le mariage n'ajoutera rien, à laquelle par-
fois il enlèvera quelque chose.
De Boston à Washington, on perçoit un chan-
gement très net dans la société féminine. Là-bas
la jeune hlle tenait encore à sa famille par des
liens visibles. Ici ces liens existent. Mais il
semble qu'on affecte de les cacher. Il est rare de
rencontrer une jeune hlle avec ou chez ses pa-
rents. Il est normal de la rencontrer seule ou
avec une amie, mariée ou non. L'automobilisme
a créé un genre spécial en vue de cette virginale
autonomie. Le matin vers onze heures, si vous
vous promenez dans les larges avenues toujours
libres et dégagées, vous croisez tous les cent
mètres de petites voilures basses sur roues, dont
le moteur électrique silencieux et discret res-
semble à un jouetd'enfant. C'est l'auto pour jeunes
hlles. Il y a deux places, deux toutes i)etites places.
La voiture se mène par une tige nickelée qui res-
semble au gouvernail des voitures d'invalides.
Mais la grâce de la main qui manie la « direction »
ne permet pas de s'arrôler à cette comparaison
de peu d'élégance. Où vont les jeunes voyageuses?
Partout et nulle part ; chez le fleuriste et chez le
LA SOCIÉTÉ 55
confiseur. Mais surtout elles connaissent la joie
(l'afiirmer leur indépendance, de s'arrêter à leur
gré. Et ce sont, le long des trottoirs, de longues
causeries, avec le flirt de la saison, qui, debout
près de la voiture, le pied posé sur le marche-
pied, se donne des airs d'habitué.
Il y a entre nos flirts français et le flirt de là-
bas la mênne différence qu'entre une plante de
serre et un arbre de pleine terre. Le flirt de
Washington est une institution organisée, je
dirai même respectée. La vie est, en somme, une
vie de loisirs. Washington l'hiver, Newport l'été :
que faire en de telles villes à moins que l'on ne
llirte? Le flirt va souvent jusqu'aux hançailles,
et bien que toutes les fiançailles n'aillent pas jus-
qu'au mariage, il arrive que le feu de paille du
début devienne cette <( flamme » dont nos pères
disaient, en une audacieuse métaphore, que
l'hymen la doit couronner. Tout cela est admis et
correct. Ce n'en est pas moins pour un nouveau
venu la cause de quelque étonnement. Il est
même arrivé à certains diplomates de fâcheuses
mésaventures : sans expérience et sans clair-
voyance, ils s'abusèrent sur la portée de cette
grande liberté d'allures. On les rappela rude-
ment à la réalité et à ses devoirs. Et ce fut pour
eux la fin du flirt.
Que sont, devenues femmes, ces jeunes filles?
36 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Cela dépend beaucoup de leur éducation. On as-
sure que les « Bostoniennes » sont faciles à re-
connaître entre toutes : on discerne chez elles
plus de froideur, quelque raideur, plus de dis-
tinction et de finesse. Parmi les autres, il en est
de délicieuses aussi, simples, allantes, intelli-
gentes, qui ont su trouver le mari qui leur con-
venait et qui sont parfaitement heureuses. C'est,
je crois, le plus grand nombre. Toutefois les
Américains nous assurent que le sort des maris
d'outre-mer n'est pas toujours enviable. Je sais
un chapitre d'un livre charmant de M. Eliott Gre-
gory, qui, sous le titre Sonip american hus-
bands, nous apporte sur leur condition de bien
précieux renseignements. Le mari travaille ; la
femme dépense : ainsi pourrait-on résumer ce
témoignage. Peut-être y a-t-il là queh[ue exagé-
ration d'humoriste. Mais, surtout à New- York,
c'est souvent vrai.
— Voyez-vous, me disait un grand banquier,
nous autres, maris américains, nous sommes les
derniers des imbéciles. Nous nous tuons à la
besogne pour que nos femmes s'amusent.
En réalité, de même que les peuples ont le
gouvernement qu'ils méritent, la plupart des
maris ont la femme ([ii'ils méritent. Les grands
manieurs d'or, rois récents du dollar, ne sont
guère faits pour les joies conjugales, car c'est
LA SOCIETE
57
leur métier seul qu'ils aiment. Au contraire,
dans les vieilles familles, où la culture intellec-
tuelle et morale est une tradition de race, les
femmes sont, au sens le plus large du mot, les
compagnes de leurs maris. Maîtresses de maison
accomjdies, elles ont une grâce délicieuse pour
accueillir leurs hôtes, i)Our créer autour d'eux
une atmosphère plaisante, pour leur faire con-
naître, dans sa simplicité raffinée, cette vie de
la Nouvelle-Angleterre dont tant d'Américains
regrettent la disparition sous Fafllux des mœurs
modernes. L'élégance tapageuse et frivole qui
choque à New-York par son excès n'a rien gagné
sur ce fonds national. Et nomhreuses sont les
femmes, jeunes ou vieilles, femmes d'hommes
politiques, d'ofhciers ou de savants, qui jouent
le rôle important et discret que leur attribuent
nos idées françaises.
Puis-je terminer ces noies sans parler du
divorce? Non, puisque le divorce tient dans la
société américaine une place de plus en plus
grande, une place dont beaucoup s'inquiètent. Les
journaux à scandale, qui traitent ce sujet en ap-
pelant les choses — et les gens — par leur nom,
ne laissent ignorer aucune des crises conjugales
qui méritent d'être divulguées. Et les <( expé-
riences » — c'est le terme consacré — se succè-
dent avec rapidité. Il en est que le monde ac-
58
NOTES SUR LES ETATS-UNIS
ceple. Il en est d'autres auxquelles il est rebelle
et qui pèsent sur la carrière mondaine des « af-
franchies » de la veille. Le fait est qu'on rompt
les mariages aussi facilement qu'on les conclut.
Est-ce à dire que les ménages américains soient
de mauvais ménages, plus troublés et pires que
d'autres? Je ne le crois pas: et l'on relève, dans
les propos de salon, beaucoup moins d'allusions
à des (( intrigues » que dans les entretiens pari-
siens. Faut-il penser qu'il y a en Amérique moins
de patience qu'en Europe pour supporter des situa-
tions tendues et fausses? Peut-être. Pour être fixé
là-dessus, ilfaudraitdes mois et desannées d'étude.
Je me borne donc à constater sans expliquer.
Notez d'ailleurs ([u'il ne s'agit ici que d'une
minorité : carie « monde » est resireint et limité.
Le « Tout New-York » et le « Tout- Washing-
ton » sont numériquement très inférieurs au
(( Tout-Paris ». On risque donc, en s'arrètant à
ces (( potins », de donner une impression fausse.
La vérité doit être que les gens qui font tran-
quillement, honnêtement leur métier de maris et
leur métier de femmes sont l'immense majorité.
Mais c'est des autres qu'on parle, là-bas comme
chez nous. Les bons ménages n'ont pas d'his-
toire : ils sont comme les peuples heureux. C'est
pourquoi la chronique les ignore : car elle ne se
plaît qu'aux catastrophes.
CHAPITRE V
LA JEUNESSE UNIVERSITAIRE
L'université Harvard. — Sa ricliesse. — Maîtres et pro-
grammes. — Le milieu. — Lu Harvard Union. — Les clubs
fermés. — VAl^'^ha Delta Phi. — Le Cercle français. —
Les étudiants pauvres. — Le sport. — Les femmes et les
étudiants. — Le fond américain. — Enseignement supé-
rieur et enseignement national.
Les Américains sont fiers de leurs universités.
Et de toutes leurs universités, il n'en est pas
dont ils soient plus orgueilleux que de Harvard.
Orgueil justifié, je me liàte de l'ajouter. Car le
grand centre intellectuel de Massachusetts laisse
à qui y a vécu une magnifique impression de
probité, d'activité et de noblesse. Pour en parler
congrument, il faudrait y avoir passé de longs
mois. Un voyageur, après un séjour de quelques
semaines, ne saurait y prétendre. Et je n'ai
60 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
point le téméraire dessein de juger l'enseigne-
ment si vaste et si varié que plusieurs centaines
de maîtres y donnent à plusieurs milliers de
disciples. Mais, de même que les individus, les
collectivités ont leur physionomie qui se fixe
dans le souvenir en traits simplifiés. Ce sont
ces traits, ou quelques-uns d'entre eux, que je
me propose de réunir ici.
L'université Harvard n'est pas située à Boston
même, mais de l'autre côté du Charles-River, à
Cambridge, presque en pleine campagne, à une
demi-heure en tramway électrique du Common,
qui est le centre de la ville. Un portail de pierre
s'ouvre sur la rue. Dans un vaste espace planté
d'arbres, percé de rues, en hiver toujours cou-
vert de neige, qui s'étend à perte de vue, une série
de bâtiments s'élèvent. Les uns sont des maisons
particulières où liabitent des professeurs. Les
autres sont des salles de cours. Puis, voici des
dormitoria, où logent les étudiants. Plus loin,
c'est le Mémorial Hall et le Sanders Theater,
L'université, dont la fortune atteint près de cent
millions, est propriétaire de tout cela. Elle est
une gigantesque personne morale, sous la haute
direction de son président M. Charles W. Eliot,
dont l'éloquence classique et pure est toujours,
d'où qu'on l'appelle, au service des idées élevées
et des causes généreuses. Harvard est une ville
LA SOCIÉTÉ 61
dans la ville. C'est l'àme même de ce calme et
gracieux Cambridge groupé autour du « col-
lège » et lier de lui servir de cadre.
Lorsque, dans l'annuaire de l'université, on
parcourt le programme des cours et la liste des
professeurs, on est d'abord frappé de l'étendue
et de la variété de l'enseignement. Dans les dif-
férents « départements », qui correspondent, avec
une compréhension plus limitée, à nos facultés,
les étudiants peuvent choisir, et ce choix quel-
quefois doit les embarrasser. J'ai eu le plaisir de
voir de près, à des reprises successives, un
grand nombre de maîtres, dont la valeur morale,
la scrupuleuse sincérité, la culture générale, en
même temps que la compétence technique, ne
sauraient être trop prisées. Pour la philosophie
M. William James, pour la littérature MiAI. Nor-
ton, Barrett Wendell, Grandgent, pour le droit
MM. Stimson et Lawrence Lowel, pour l'histoire
moderne MM. Thayr et Coolidge —j'en passe et
des meilleurs — sont des hommes de premier
ordre, simples autant que savants, épris de leur
métier, dévoués à leurs élèves, menant de front
avec un enseignement absorbant des études per-
sonnelles remarquables. Nos professeurs fran-
çais peuvent à coup sûr soutenir la comparaison.
Mais plus on étudie l'université Harvard, plus on
se convainc que le vieux monde n'a le droit de
4
()2 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
revendiquer aucune supériorité, et que c'est sur
le pied de l'égalité que les Américains participent
ici à la noble émulation de culture qui est l'hon-
neur de notre temps.
Dans l'ensemble, l'université Ilavard est un
« milieu » incomparable, et c'est là, pour les
étudiants, indépendamment de la valeur scienti-
lique des maîtres, un rare bénélice. Nous avons
essayé en France de créer ce milieu dans quel-
ques-unes de nos villes d'université. Le résultat
est atti-istanl, quand on le compare à ce qui existe
en Amérique. Ce qui domine cette jeunesse
plus ou moins laborieuse, c'est un vigoureux
sentiment de solidarité. Et je sais bien que les
sentiments ne se commandent pas. Mais ils peu-
vent se dévelo])i)er quand on prend soin de les
développer. Ici ce souci est partout. Considérez
la grande majorité des étudiants, ceux qui sont
pauvres ou peu aisés et qui n'ont pas à leur dis-
position, sous la forme de clubs fermés, les
occasions de groupements dont prolitent les étu-
diants riches. Pour ceux-là, l'université ou de
riches donateurs ont fait les frais du cadre dont
on ne veut pas qu'ils soient privés. Dans les bâ-
timents même de l'université, ils sont, pour un
prix modique, logés et nourris. Depuis quelques
années, grâce à un don splendide de M. Higgin-
son, ils ont, eux aussi, leur cercle, Va Harvard
LA SOCIÉTÉ 03
Union, dont Fimmense palais se dresse, en face
de la petite maison du président Eliot. Moyen-
nant un droit d'entrée insignifiant, tout étudiant
peut faire })arUe de Y Union. Il y trouve des
salons de causerie, des bibliothèques, les revues,
les journaux, des billards — j'en ai compté qua-
torze. Il y a l'impression du « chez soi ». Il s'y
forme à la vie masculine, avec un sérieux spon-
tané, un respect naturel des idées et des commo-
dités d'autrui, dans une atmosphère de sociabi-
lité cordiale et de bon aloi.
Pour ceux que la fortune a favorisés, cette
solidarité, si j'ose ainsi dire, se raffine. La vie à
l'université est organisée pour eux de telle sorte
qu'elle est le but de leur adolescence et souvent
le regret de leur âge mûr. Ils y possèdent les
deux satisfactions les plus précieuses à des Anglo-
Saxons : le home et le club. Tout autour des
bâtiments de Harvard, de grandes maisons se
sont construites, qui n'ont d'autre objet que de
loger les étudiants. Dans les plus élégantes de
ces maisons, le ClaverlyHall, le Randolph Hall,
le Russell Hall, les appartements, qui ne coûtent
pas en général moins de deux mille ou trois
mille francs et qui sont aménagés pour recevoir
deux locataires, comprennent un vestibule, un
grand salon, deux petites chambres et une salle
de bain. Il en est de très gracieusement installés.
64 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
La plus habituelle décoration consiste en photo-
graphies, qui représentent les équipes de football,
de baseball, de tennis ou d'aviron. Ici encore,
l'individu se rattache aux groupements dont il fait
partie et se plait à s'entourer de tout ce qui l'y
rattache. Les médailles et les rubans des clubs
encadrent les photographies sportives. D'un coup
d'oeil, en s'éveillant, l'étudiant peut embrasser
l'ensemble de sa vie sociale.
C'est au club cependant qu'il prend pleine
conscience de lui-même. Les clubs, pour un
étudiant élégant, sont une grosse dépense. Un
sophomore (étudiant de deuxième année) me di-
sait :
— J'ai déjà payé pour plusieurs milliers de
francs de cotisations.
On n'en est pas surpris, quand on a le plaisir
d'être reçu dans ces charmants asiles d'une jeu-
nesse heureuse. Prenez par exemple \ Alpha
Delta Phi, qui est celui que j'ai le plus fréquenté.
Au rez-de-chaussée, vous avez un grand salon,
une bibliothèque, une grande salle à manger; au
premier, un salon de correspondance, quelques
chambres de repos; au second, une vaste salle
où l'on donne des dîners ou des représentations.
La disposition est la même et le luxe égal ou
supérieur dans une dizaine d'autres clubs. La
cotisation annuelle, bien qu'élevée, — elle atteint
LA SOCIÉTÉ 65
souvent huit cents ou mille francs, — ne suffirait
pas, vu le nombre limité des membres, à équili-
brer le budget, si les anciens n'étaient là pour tout
remettre d'aplomb. L'undonnela maison; l'autre
renouvelle le mobilier; un autre fait un don en
argent. Tous sont heureux de resserrer par une
intervention matérielle les liens moraux et intel-
lectuels qui les unissent au « cher vieux club ».
Certains déjà sont entrés dans l'histoire : leur
attachement n'en est pas attiédi. Voici, souvenir
d'un dîner de l'an passé, une photographie signée
de Théodore Roosevelt, qui fut, lui aussi, étu-
diant de Harvard et membre du club. D'autres
portraits évoquent sur les murs la physionomie
des morts illustres. Des plaques de bronze por-
tent les noms de ceux qui sont tombés pendant
la guerre de Sécession ou pendant la guerre es-
pagnole. Tout est disposé pour entretenir, élargir
et fortifier le sens collectif. J'ai dit comment la
vie de club me paraissait être pour les hommes
un tonique de l'esprit national. C'est dès la dix-
huitième année qu'elle prend les jeunes gens
pour les fondre dans le creuset de la tradition
américaine.
Cette tendance au groupement ne s'applique
pas seulement à créer un cadre plaisant à l'exis-
tence quotidienne. Il y a des clubs qui, sans
aucun souci de confort matériel, répondent sim-
4.
66 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
plement à une idée. C'est le cas, entre beaucoup
d'autres, du Cercle français. Son siège social est
constitué par une pièce unique de l'un des clor-
mitoria. 11 a pour objet de réunir ceux d'entre
les étudiants qui ont un goût particulièrement
vif pour les choses de France. Son président est
M. William Wendell, l'un des fils de l'éminent
professeur qui a laissé à la Sorbonne de si du-
rables souvenirs. C'est sous son patronage que
sont organisées les conférences françaises créées,
il y a douze ans, par M. James II. Hyde. Les
membres du cercle parlent tous couramment
notre langue, et l'on ne peut être insensible à la
vive sympathie qu'ils marquent à nos idées,
à notre littérature, à notre caractère national.
A côté des conférences, le cercle organise des
représentations de pièces françaises. C'est ainsi
qu'il a donné déjà, parmi d'autres œuvres de
moindre importance, les Précieuses, le Bourgeois
gentilhomme, le Malade imaginaire, les Plai-
deurs, le Barbier, Gringoire. Les étudiants
tiennent naturellement tous les rôles, les rôles
de femmes comme les rôles d'hommes. Je n'ai
pas eu le plaisir de me trouver à Harvard à l'é-
poque de la représentation de cette année. Mais
j'en ai connu k succès et j'ai pu juger par des
photographies du soin apporté aux costumes et
à la mise en scène.
LA SOCIÉTÉ 67
A quoi rêvent ces jeunes gens? Ou mieux à
quoi pensent-ils, et de quoi s'occupent-ils? De
leurs études, oui, sans doute, surtout aux époques
d'examens. Mais m'en voudront-ils de dire que
leur existence est trop agréable pour leur donner
cette ardeur au travail qui naît le plus souvent
de la nécessité? L'étudiant riche travaille assu-
rément moins que l'étudiant pauvre qui, dès
l'université, connaît la lutte pour la vie. Celui-ci
mène de front ses études, où il voit, avec un bel
optimisme, la clef de son avenir, et des travaux
quasi serviles qu'il ne juge pas humiliants quand
ils lui assurent de quoi vivre. J'ai rencontré des
étudiants qui remplissaient le rôle d' « ou-
vreuses » au Symphony Hall avec la plus ai-
mable aisance. D'autres rendent à leurs cama-
rades plus fortunés de menus services, font pour
eux des copies ou des traductions, s'occupent
des soins du ménage, servant à table au réfec-
toire, voire cirant les chaussures. L'inégalité
dans la camaraderie, sans honte d'un côté comme
sans arrogance de l'autre, prépare à l'inégahté
dans la vie. La plaie des démocraties euro-
péennes, je veux dire l'envie niveleuse, n'existe
pas ici, parce que l'on est trop réahste pour
croire que l'égalité des droits politiques puisse
aboutir à l'égalité des ressources, parce que
chacun se résigne à des différences de niveau
68 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
qu'il espère n'être pas définitives, parce que tous,
surtout les jeunes, aspirent à monter plus haut
plutôt qu'à abaisser les autres.
Dans les clubs, on cause, on boit des sodas, on
joue au bridge plus souvent qu'on ne lit. Surtout,
on parle sport avec gravité. Le sport a pour la
jeunesse américaine plus d'importance encore que
pour la jeunesse anglaise. Bien souvent, en me
présentant un étudiant, on m'a dit :
— C'est le champion du tennis.
Ou :
— C'est le capitaine de l'équipe de football.
Plus rarement on insiste sur les mérites scien-
tifiques ou littéraires qui, visiblement, sontmoins
prisés. Il y a de l'excès dans ce respect de la
force brutale. En quelque mesure, le pays en bé-
néficie, puisque la jeunesse universitaire sort
ainsi de l'école admirablement entraînée à tous
les exercices violents. Cependant y a-t-il lieu de
s'enorgueillir d'un bras cassé au football autant
que d'une victoire gagnée ? Il ne faut pas abuser
des a. intellectuels » dont la vanité livresque
risque de devenir parfois un germe de dissocia-
tion nationale. Mais le culte du sport, au degré
d'intensité où il se porte en Amérique, est, lui
aussi, une déviation et un abus.
Du moins faut-il lui reconnaître une utilité :
c'est de protéger ceux qui s'y adonnent contre la
69
« fête » abêtissante des « quartiers latins » de
Paris ou d'ailleurs. L' « entraînement » ne sau-
rait se concilier avec les excès variés que résume
en soi la vie de café ou de (( bar » , comme on dit
maintenant. Il en est sans doute, sur les quatre
mille étudiants de Harvard, qui, le soir venu,
prennent le car pour Boston et s'en vont retrou-
ver en cachette des chorus glrls de dernier ordre
ou des promeneuses de Tremont street. C'est une
infime minorité. En tout cas l'organisation de la
vie, les dormitoria, confiés à la surveillance mo-
rale de professeurs qui y habitent, ne se prêtent
pas à cette promiscuité de brasserie, dont on ne
sait s'il en faut plus redouter les risques physiques
ou le poison moral. Il n'y a pas place pour ces
« habitudes » paradoxales qui font d'hommes de
vingt ans, en plein développement intellectuel,
les sigisbées de filles sur le retour. Les étudiants
américains n'ont pas de mérite d'ailleurs à résis-
ter plus que les nôtres à l'attrait de ces plaisirs
médiocres. Tout contribue à les préserver. Rien
ne défend l'étudiant français contre la tentation
d'une indépendance illusoire. Et je ne dis pas
que plus tard, ces jeunes gens, devenus hommes,
ne se « rattraperont » pas. Mais du moins sau-
ront-ils ce qu'ils font au lieu d'offrir à un noc-
tambuhsme niais la proie de leur inexpérience.
Gomme l'a fort bien montré M. Paul Bourget,
70 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
dans son admirable Outre-Mer, les universités
américaines, même Harvard qui est, de toutes,
la plus européenne, se sont gardées de l'imitation
trop servile des choses d'Europe. Harvard n'est
ni une copie anglaise ni une copie allemande.
Elle est Harvard. Et chaque université d'Amé-
rique se glorifie d'avoir sa physionomie propre.
Sans doute, et cela est naturel, l'étude des litté-
ratures étrangères tient ici plus de place, une
place plus générale que chez nous. Il y a à cet
égard des modes successives. L'Allemagne, pen-
dant quinze ans, a été investie d'une sorte de
monopole. Aujourd'hui on revient aux études
françaises. Et le « déparlement » des langues
romanes est i)lus en faveur parmi les étudiants
que le « département » germanique. Mais dans
ce goût variable pour les choses du dehors le
fond reste invariable. Et ce fond est américain.
De même que les ministres des différents cultes
cherchent d'abord à faire de leurs fidèles de bons
Américains, de même les universités sont par-
dessus tout des instruments d'éducation améri-
caine. C'est en l'honneur des Etats-Unis que
l'enseignement y est donné. Le travail scienti-
fique est une sorte d'hommage intellectuel rendu
à la grandeur de la patrie. C'est elle qui, en der-
nière analyse, doit bénéhcier de l'effort, si désin-
téressé soit-il.
LA SOCIÉTÉ 71
Entre les mille éléments de la vie nationale et
cette persévérance, ou mieux ce progrès dans
l'être qui est la lin des nations, nous ne sentons
pas en Europe un lien aussi étroit qu'en Amé-
rique. Chacun travaille dans sa « partie », avec
conscience souvent, avec succès quelquefois,
mais rarement avec la préoccupation de coor-
donner son action avec l'action collective. Les
Américains, qu'un temps beaucoup moins long
sépare des origines de leur histoire, sentent
mieux la nécessité de cette coordination. Peut-
être aussi la liberté plus grande dont jouissent
chez eux les individus et les collectivités leur
rend-elle plus évidente l'obligation de tendre vers
un but commun. La centralisation des choses
trouve sa borne dans l'égoïsme des personnes.
La décentralisation américaine tient au contraire
en éveil l'esprit de solidarité, parce que cette
solidarité devient la condition même de l'exis-
tence de la nation. L'unité se dégage de la diver-
sité mieux que de l'identité. Cette loi psycholo-
gique est applicable à l'organisation nationale des
États-Unis.
Elle l'est notamment aux universités. Moins
savants, moins affinés que beaucoup de leurs
contemporains français ou allemands, les étu-
diants américains sont, mieux qu'eux, prêts à
vivre, et comme on chantait sous notre Révolu-
72 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
tion, à vivre pour la patrie. Ils ont le sens très
vif d'un devoir à remplir envers elle. La culture
du moi ne les sollicite pas. C'est en tant qu'Amé-
ricains qu'ils veulent être plus cultivés, plus
informés, donc plus armés pour l'existence. Le
savoir est ici le serviteur de la grandeur améri-
caine. Il n'a pas en lui-même sa propre lin. Il ne
tend pas au dilettantisme, mais à l'action. Il se
sacrifie au besoin à cet objet supérieur, en con-
sidérant, au delà des examens qui le consacrent,
le pays quia besoin non de « scbolars », mais de
citoyens. Les universités d'outre-mer ne sont pas
seulement des établissements d'enseignement
supérieur : elles sont des centres d'enseignement
national.
CHAPITRE VI
IMPRESSIONS DE THEATRE
Le Metropolitan de New- York. — Les loges et leurs pro-
priétaires. - Le règne de Garuso. — Un succès excessif.
— La musique. — Le Symphony Hall de Boston. - Le
goût public et la musical comedy. — Vaudevilles et acro-
baties. — Les cinématographes. — Le théâtre améri-
cain et le théâtre français.
Les Américains aiment le théâtre qui fait chez
eux, comme ailleurs, « les déhces de la canaille
elle régal des plus délicats ». Ils connaissent
les plus luxueux aussi bien que les plus vul-
gaires. Ils possèdent la gamme entière depuis le
Metropolitan où Garuso gagne un million en six
mois jusqu'au cinématographe à dix cents où
l'on voit rosser le commissaire.
Le Metropolitan Opéra de New-York a une
célébrité mondiale. Il la mérite à certains titres.
5
74 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
A d'autres, il est inférieur h sa répulalion. La
vue (le la salle, le lundi soir, est un éblouisse-
ment. L'immense vaisseau, large et profond,
ruisselle de lumières. Les loges sont décou-
vertes. Et elles ne cachent rien de ce qu'elles
peuvent montrer. Les spectatrices, dont beau-
coup sont radieuses de beauté, apparaissent en
pleine clarté. Ai-je besoin d'ajouter que les dia-
mants et les perles s'inscrivent sur les épaules
en traits étincelants? L'orchestre, dont les der-
niers rangs sont, des avant-scènes, à peine visi-
bles, tant ils se perdent, lointains, dans la buée
lumineuse, fait alterner l'éclat des toilettes
féminines avec l'ombre des habits noirs. On ne
peut rêver exhibition de luxe plus complète et
plus séduisante.
Quand on sort dans les larges couloirs d'où
toute décoration est bannie et qui laissent voir
dans leur nudité les poutres en fer de la char-
pente, l'œil est attiré, sur les portes des loges,
par des plaques de cuivre où sont gravés non
des numéros comme chez nous, mais des noms.
Les occupants des premières loges ne sont pas
en effet abonnés, mais propriétaires. Leur loge
est à eux. Ils l'ont payée une fois pour toutes.
Ils peuvent la sous-louer, — sous réserve d'un
tarif minimum. Et, en la payant, ils sont devenus
possesseurs partiels de l'édihce, qu'ils donnent
LA SOCIÉTÉ 75
à bail à une société d'exploilation, composée,
elle aussi, de gens du monde, qu'on nomme les
directeurs et qui traitent avec un imprésario.
Voici la loge de M. Pierpont Morgan, Faction-
naire le plus important, celui dont le veto, Fan
passé, a arrêté les représentations de Salomé^
par souci de moralité, au lendemain de la pre-
mière; plus loin, à gauche, c'est la loge de ma-
dame Astor : vous retrouvez là tous les « quatre
cents ». Lors de la construction du théâtre, une
loge valait de vingt mille à quarante mille dol-
lars. Aujourd'hui, s'il y en avait une à vendre,
elle coûterait cent mille dollars. Le métier de
Mécène n'est pas en Amérique à la portée des
petites bourses. Pour afhrmer qu'ils sont chez
eux, les abonnés — je garde ce mot qui répond
à nos idées françaises, sinon à la réalité locale
— ont formé un club où ils peuvent, durant les
entr'actes, fuir le public qui n'a payé que pour
un soir. La loge à l'Opéra, ainsi comprise, est
un luxe analogue au luxe des tableaux. On Faf-
fiche avec superbe. Et elle constitue un brevet
d'élégance auquel aspirent en vain une légion de
milliardaires récents, réduits, mais non point
résignés à la sous-location.
Le répertoire est varié, la troupe nombreuse.
On chante en allemand les opéras allemands, en
italien les opéras italiens, en français les autres.
76 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
— Nous pouvons dire, sans nous vanter, me
confiait l'un des habitués, que nous avons en-
tendu ici les plus belles voix du monde.
C'est la vérité même. Et cette tradition n'est
pas perdue. En ce moment, c'est Garuso qui
règne. Son prestige est incomparable. Il le doit
d'abord à l'énormité, que je rappelais tout à
l'heure, de ses appointements ; car au théâtre, le
public américain n'admire sans réserve que les
artistes qu'on paye très cher. Il le doit aussi à l'ex-
traordinaire puissance vocale dont la nature l'a
doté. Nous ne pouvons pas en juger par les rares
occasions que nous avons eues de l'entendre à
Paris. A New-York, au contraire, Caruso chante
tout, sauf le Wagner. Et il chante tout ce qu'il
chante avec la môme facilité, la même prodiga-
lité sonore, — mais aussi avec le même mau-
vais goût.
On surprend et on choque les Américains
lorsqu'on leur avoue cette impression que l'on
ne peut pas ne pas ressentir. Ils admettent que
•Garuso ne soit pas « très artiste », mais ils ne
le jugent pas comme il mérite d'être jugé. Ils
oublient, en l'écoutant, de le regarder et la
richesse de sa voix leur sufht. Elle ne saurait
suffire à un Européen, soucieux de style et de
tenue artistique. Lorsque Caruso chante une
musique vulgaire, comme les Paillasses^ on peut
LA SOCIÉTÉ 77
passer condamnation sur le convenu de son jeu
et la médiocrité de son expression dramatique.
Mais dans Faust, il est proprement effarant :
c'est un non-sens ininterrompu. Dans le Trou-
vère, en dépit des ut de poitrine qu'il lance en se
jouant avec une sûreté admirable, il est supé-
rieurement comique. Je sais des chanteuses qui
disent que ce partenaire les glace et les para-
lyse. Cela se conçoit. Car il est impossible de
transposer plus éperdument dans un ton de lour-
deur commune et monotone les idées dramati-
ques que l'interprète, — quelque excuse que lui
vaille la splendeur de sa voix, — a reçu de l'au-
teur mission de traduire aux spectateurs.
Il est curieux de noter que le public américain
ne souffre pas de cette lacune, que du moins il
ne s'y arrête pas, — et qu'en revanche il écoute
avec une indifférence presque dédaigneuse des
artistes de second plan, dont plusieurs cependant
sont de tous points excellents. J'ai été frappé de
la qualité de quelques-uns d'entre eux. A cet
égard, et par la valeur d'ensemble de sa troupe,
le Metropolitan est très supérieur à tous les
théâtres musicaux d'Europe. Il a sur eux l'avan-
tage de pouvoir payer, puisque ses opulents
patrons sont toujours là en fin d'exercice pour
équilibrer le budget. Mais ceux qui président à
ses destinées ont aussi un louable souci de la
78 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
perfection vocale. Les décors en revanche sont
très médiocres, naïfs, surannés, vieux jeu et
d'une froideur navrante. Le dernier manager^
M. Conried, aujourd'hui remplacé, avait par son
insouciance de la mise en scène exaspéré les
(( directeurs » qui sont résolus à tout changer.
Détail amusant : comme la troupe du Metro-
politan fait des tournées dans les villes de
l'Union et que les théâtres de ces villes sont
sensiblement plus petits que l'Opéra de New-
York, M. Conried avait construit des décors
passe-partout, si bien qu'au lieu de proliter de
l'immensité de la scène du Metropolitan, on y
joue dans d'étroites « plantations » de l'effet le
plus pauvre et le moins majestueux. De cela
encore le public ne paraît pas choqué. Et plus
d'une fois j'ai été convié à admirer des décors
qui m'inspiraient un sentiment tout autre.
Est-ce à dire que le ressort de la vie artistique
en Amérique soit uniquement le snobisme? Par
moments, et surtout à New- York, on est tenté
de le croire. Mais on aurait tort de généraliser.
Considérez par exemple les concerts qui se don-
nent à Boston le samedi au Symphony Hall,
Cette vaste salle, qui compte plusieurs milliers
de places, est pleine et plus que pleine chaque
semaine. Snobisme? Non; car les places, ou du
moins certaines d'entre elles, sont peu coûteuses.
LA SOCIÉTÉ 79
Et toutes les fois, il y a dans les couloirs laté-
raux quelques centaines de personnes qui écou-
tent debout. Ce public nombreux et attentif n'est
pas venu là par genre. Le chef d'orchestre, qui
depuis deux ans est M. Muck, le Kappellmeister
allemand bien connu, ne fait rien d'ailleurs pour
attirer une audience frivole. Ses programmes
sont intéressants, mais austères et lourds. Il
procède volontiers par « cycles )), comme on
dit à BerHn. On a un Beeihovenabend, puis
un Wagnerabend, — plus de Wagner que
de Beethoven. La musique allemande, avec
M. Muck, jouit d'ailleurs d'un monopole. Et il
ne pratique guère à l'égard de l'étranger la poli-
tique de la (( porte ouverte ».
Son succès, justifié par ses qualités fines et
nerveuses de chef comme par la correction, non
dépourvue de froideur, de son orchestre, a été
si vif qu'on a demandé à l'empereur Guillaume
de l'autoriser à prolonger son séjour. J'admets
que, dans les ovations qui le saluent, il y ait
une part de convention et que la mode y soit
pour quelque chose. Mais je n'admets pas qu'on
trouve chaque semaine trois mille snobs pour
applaudir de la musique qui les ennuie. Sans
doute le goût musical n'est i)as encore aussi dé-
veloppé aux États-Unis que dans d'autres pays.
Mais quoi de plus naturel? Et croit-on que ce soit
80 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
là matière à improvisalion? Ce goût se forme peu
à peu. A Boston, il se manifeste déjà avec sincé-
rité. Le temps fera le reste. J'ai assisté dans des
soirées privées à de délicieux concerts. L'un
notamment, ou un ténor excellent par la voix et
le style, Charles Gilibert, du Manhattan Opéra
de New-York, interprétait des œuvres de Rameau
et de MM. Messager et Pierné, m'a laissé une
vive impression. On rencontre, dans ces réu-
nions musicales, des amateurs éclairés. Ils sont
évidemment moins nombreux qu'à Paris. Mais
les circonstances n'étaient pas aussi favorables
que chez nous à l'éclosion de leur vocation.
Il faut se garder cependant de prendre pour
une règle ce qui n'est encore qu'une exception.
Il y a des Américains artistes. Il y en aura sans
nul doute de plus en plus. Mais la masse du
public ne l'est pas. Notez que je ne parle pas du
public populaire, mais du public bourgeois, qui
se plaît à Paris à payer sa place pour aller aux
Français, au Vaudeville, au Gymnase entendre
des pièces « littéraires ». Ce public, aux Etats-
Unis, n'existe pas. On a pu croire récemment
que c'était lui qui venait à New-York applaudir
le Voleur de Bernstein. Mais New- York d'abord
est une ville internationale et, d'autre part, c'est
par ses côtés violents et mélodramatiques, plus
que par ses mérites d'analyse et d'expression,
LA SOCIÉTÉ 81
que la pièce, manifestement, plaisait aux spec-
tateurs. On s'occupe en ce moment de créer un
théâtre littéraire, qui jouera le classique anglais
et qui sera conçu sur le même plan fastueux que
le Metropolitan. Je doute de son succès. Ce qui
attire et ce qui retient le public américain, c'est
la musical comedtj. Ce genre est, jusqu'à nouvel
ordre, le genre national. L'étudiant de Harvard
y prend autant de plaisir que le petit boutiquier.
Et je ne discute pas la qualité de ce plaisir. Je
constate seulement qu'il n'a rien de commun
avec la littérature et avec l'art.
Qu'est-ce que la musical comedy ? On serait
tenté de répondre avec Bossuet que c'est un
quelque chose qui n'a de nom dans aucune langue.
Prenez un vaudeville français d'un niveau
moyen. Enlevez-en tout ce qui, à défaut d'inté-
rêt psychologique, lui donne un attrait d'in-
trigue ingénieuse et bien nouée. Compliquez-le
en ajoutant au roman qui en fait la trame une
demi-douzaine d'aventures qui n'ont rien à voir
avec la pièce. Supposez que tous les acteurs
soient des acrobates et que, à tout propos et
même hors de propos, ils fassent la culbute,
sautent par les fenêtres ou dansent la gigue. As-
saisonnez cela de chansonnettes dépourvues de
tout lien avec le sujet. Interrompez arbitraire-
ment le développement de ce sujet par des imi-
5.
82 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
talions d'acteurs connus ou de cris d'animaux.
Répudiez toute notion de sens commun. Pous-
sez la fantaisie jusqu'à la folie, la folie jusqu'à
l'absurdité. Emportez le tout dans un mouve-
ment endiablé de trépidation frénétique : vous
aurez la musical comedy, telle que l'applaudis-
sent chaque soir, dans les différentes villes de
l'Union, des milliers de spectateurs.
Je me souviens d'une soirée passée dans un
de ces théâtres où une trou])e de passage, dont
le séjour plus ou moins long dépend du succès
de la pièce, donnait une <( comédie » de cette
sorte. A travers de prodigieuses déformations
je reconnaissais vaguement un vaudeville na-
guère entendu à l'Athénée et dont le nom fran-
çais m'échappe. La pièce américaine s'appelait
The Hoyden. Chaque fois que j'espérais ressaisir
le fil et [)réciser mes souvenirs, ce hl se rompait
sous le poids d'une série d'acrobaties qui dé-
chaînaient dans la salle un fou rire incoercible.
Il y avait là une actrice, jeune, mince, souple
et jolie, qui dans le dialogue était l'insignifiance
même ; elle parlait bas, négligemment, avec une
allure parfaitement détachée. Tout à coup, l'in-
trigue stoppa et (( l'étoile », ayant un instant
disparu, revint vêtue d'un ha])it noir qu'elle
portait à merveille : c'était le « numéro » des
imitations. Elle y dépensa autant de verve et
LA SOCIÉTÉ 83
d'éclat qu'elle en avait mis peu à interpréter la
pièce. Pour elle, c'était le « clou » de la soirée.
Et elle se fût probablement reproché de se don-
ner de la peine pour autre chose. Dira-t-on que
nos music-halls et nos revues de fin d'année nous
offrent des attractions pareilles? Oui sans doute.
Mais tout de même nous n'en sommes pas
encore à les introduire dans une comédie ou
dans un vaudeville. Cette distinction n'existe pas
en Amérique. Et la })ièce n'est le plus souvent
qu'un prétexte à « numéros ». C'est là une con-
ception discutable, mais dont le public, bon
public parmi les meilleurs, est visiblement en-
chanté.
Je le constate sans ironie et j'ajoute que je
me l'explique. Prenez au hasard les s])ectateurs
de l'un de ces théâtres dans l'Est et plus encore
dans l'Ouest. Ces spectateurs sont un échantillon
prélevé sur la collectivité américaine, c'est-à-dire
qu'il y a parmi eux des gens venus de tous les
points du monde, immigrants d'iiiei* ou d'avant-
hier, dont les uns sont Russes, les autres Alle-
mands, d'autres encore Irlandais ou Suédois.
Entraînés dans la tourmente de la vie laborieuse,
éreintés depuis l'aube par un dur business, ils
viennent chercher un plaisir qui soit à tous ac-
cessible. En admettant, ce qui est improbable,
qu'ils soient capables de goûter une satisfaction
84 NOTES SIR LES ÉTATS-UNIS
artistique ou littéraire, ce qui conviendrait aux
uns ne conviendrait pas aux autres.
Au contraire la musical comedy convient à
tous, est à la portée de tous. Elle réalise un mi-
nimum et c'est ce qui fait sa force. Ne lui de-
mandez pas plus qu'elle ne peut donner, plus
qu'elle ne veut donner. Elle n'est pas le régal
d'une élite. Elle est la détente d'une masse. Elle
représente un stade nécessaire dans l'éducation
nationale. Elle est, dans son genre, une initia-
trice. Elle accueille les nouveaux venus. Elle les
héberge pour un temps. Plus tard, ils monte-
ront plus haut et sans doute chercheront autre
chose. Mais comme d'autres arrivants les auront
remplacés, la musical comedy ne cessera point
de régner, sinon sur les mêmes spectateurs, du
moins sur le même public.
Le spectacle populaire est le cinématographe.
Dans toutes les rues commerçantes de Boston
ou de New-York, il sollicite les passants par la
lumière crue de son vestibule et l'énormité de
ses affiches. Dix cents est le prix habituel pour
lequel on peut, trois quarts d'heure durant, voir.
se succéder sur l'écran, au son d'un piano fati-
gué, des tableaux animés. Les scènes de boxe
sont les plus appréciées. Chaque fois que le gant
d'un des adversaires s'abat sur la tête de l'autre^
un employé, derrière la toile, assène sur une
LA SOCIETE 85
planche de furieux coups de ballon, dont le bruit
mat scande la lutte avec un réalisme sonore. La
joie du public touche alors au délire. Il s'émeut
aussi volontiers à suivre une aventure sentimen-
tale que le pianiste accompagne de la valse de
3ïe?Ti/ Widoiv. Il ne dédaigne pas de s'intéres-
ser aux mésaventures d'un agent de police dupe
d'un habile pickpocket : l'agent, dans cette cir-
constance, porte en général l'uniforme du « ser-
got )) parisien. Il n'y a d'ailleurs en tout cela
rien de proprement américain. Le cinémato-
graphe est une institution internationale. Il pro-
cure sous toutes les latitudes d'identiques satis-
factions.
Dans son ensemble le public américain n'est
pas un public raffiné. Et vous auriez peine à
trouver parmi ses membres ces auditeurs mo-
destes et farouches, qui pour cinquante sous
protestent énergiquement au parterre de la Co-
médie-Française quand les chuchotements des
baignoires leur font perdre un vers de Riiy Blas
ou de MaiHon de Lorme, Je dois ajouter, — et
ce sera ma conclusion, — que le public lettré,
infime minorité, se rend compte de cette situa-
tion et la confesse avec bonne grâce. Que de fois
m'a-t-on dit :
— N'allez pas au théâtre. Vous n'avez rien à
y apprendre.
80 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
La société cultivée n'aime que notre théâtre.
Elle l'aime à tel point que, très souvent, à Bos-
ton, à New-York, à Washington, des groupes
d'amis se réunissent pour jouer des pièces fran-
çaises. C'est ainsi que, l'an passé, des étudiants
de Harvard ont donné une excellente représen-
tation de Gringoire. Le théâtre américain, au
sens élevé de ce mot, est encore à naître. Même
les pièces à prétentions littéraires sont de peu
d'intérêt. Car, neuf fois sur dix, elles sont un dé-
marquage plus ou moins habile de pièces euro-
péennes. L'étude des modèles étrangers n'a en-
core produit que des imitateurs sans susciter de
créateurs. Il est trop tôt pour décider s'il en
sera toujours ainsi. Mais comment méconnaître
qu'il serait surprenant qu'il en fut autrement?
CHAPITRE VII
ES AMERICAINS ET LA FRANCK
La reconnaissance américaine. — Nature des sympathies
qui s'adressent à la France. — La France vaincue. —
Les relations intellectuelles. — Le « naturalisme » et le
public américain. — L'affaire marocaine et notre action
militaire. — Les Américains et la politique française. —
Le mal et le remède.
Les Américains aiment la France. Us le disent
et ils sont sincères. La connaissent-ils autant
qu'ils l'aiment ou, si vous préférez, les raisons
pour lesquelles ils l'aiment sont-elles précisé-
ment celles qui devraient nous assurer leur
estime et leur sympathie? La question est de
celles qui méritent d'être posées et, s'il se peut,
d'être résolues.
Dans l'amitié des Américains pour notre pays,
l'histoire garde une part prépondérante. Les
88 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Etats-Unis sont un pays de tradition. Et la tradi-
tion américaine est, à sa racine, une tradition
française. Je n'attache pas plus de prix qu'il ne
convient à la sentimentalité politique. Il serait
cependant plus fâcheux encore de nier la force
de certains « impondérahles » que d'exagérer
cette force. Le sentiment français existe en Amé-
rique. Et les manifestations dont il a été l'ori-
gine ne l'ont pas épuisé. Les statues de La
Fayette et de Rochambeau, qui se dressent en
face de la Maison-Blanche, leurs portraits placés
au Capitole dans la salle des séances à droite et
à gauche du président ne sont pas de simples
(( marques extérieures » d'attachement. Cet atta-
chement survit dans les cœurs. Et l'on ne peut
pas ne pas être frappé de l'unanime spontanéité
avec laquelle il s'exprime.
Que ce lut chez M. Roosevelt, que ce fût chez
l'archevêque Ireland ou chez le secrétaire d'Etat
Elihu Root, j'ai partout trouvé le désir cordial de
ne laisser au Français de passage aucune incer-
titude sur ]a vivacité sincère de l'amitié améri-
caine. Si l'essor et le progrès des Etats-Unis
avaient été moindres qu'ils n'ont été, peut-être
la reconnaissance qu'ils gardent aux amis de la
première heure se traduirait-elle avec plus de ré-
serve. Mais dans le plein épanouissement de leur
puissance, ils n'éprouvent aucune gêne à déclarer
LA SOCIÉTÉ 89
très haut leur gratitude. Ils n'ont rien oublié. Et
c'est eux qui, les premiers, sont toujours disposés
à évoquer le souvenir des services rendus.
Toutefois, depuis plus d'un siècle, bien des
choses se sont modifiées. Et au bout de quelques
semaines passées en Amérique, on constate sans
peine que les sentiments historiques, qui s'adres-
sent à la France d'hier, ont, à l'égard de la
France d'aujourd'hui, changé de caractère et de
forme. Les Américains aiment la France. Mais
cette amitié n'est pas, à mon sens, celle que nous
devrions souhaiter leur inspirer. Ce qu'ils admi-
rent en nous, en ce début de siècle, ce n'est plus
notre force comme au temps de Washington,
c'est notre charme; ce ne sont pas nos vertus,
ce sont nos agréments ; ce n'est ni notre poli-
tique, ni notre capacité d'agir, ni notre faculté
d'expansion, c'est notre élégance, notre goût,
nos modes, notre littérature et notre art. Et tout
cela, c'est dans le passé plus encore que dans le
présent qu'ils l'admirent. Pour tout dire d'un
mot, nous exerçons sur eux un vif attrait; mais
nous manquons de prestige et d'autorité. C'est
une situation amendable, — je dirai tout à l'heure
par quels moyens, — mais c'est une situation
indiscutable, — et c'est cela que j'expliquerai
d'abord, quoi qu'en puisse souffrir notre amour-
propre.
90 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Au regard de l'Amérique, comme du monde
entier, nous sommes victimes d'un mal redou-
table : c'est d'être, en Europe, les derniers
vaincus. Nous pouvons, entre Français, répudier,
d'un parti à l'autre, les fautes commises et leurs
conséquences. Pour ceux qui voient du dehors,
la solidarité nationale ne se dissout pas et c'est
le pays tout entier qui porte le poids des défaites.
Sedan domine notre histoire moderne, — comme
léna domina longtemps celle de la Prusse. Cher-
chez la cause du respect que tant d'Américains
éprouvent pour l'Allemagne contemporaine :
vous la trouverez non dans l'immigration alle-
mande aux Etats-Unis, non dans les contingences
politiques des dernières années, mais dans le
traité de Francfort. Pour avoir, il y a trente-
sept ans, subi la loi de l'étranger, nous sommes
demeurés suspects d'anémie nationale. Seule
l'affirmation énergique de notre vitalité comme
peuple est de nature à rétablii* notre crédit moral
à son niveau d'autrefois.
Est-ce à dire que, depuis nos désastres, nous
n'ayons pas donné des preuves de notre relève-
ment? Non, sans doute, mais aux Etats-Unis, et
peut-être dans d'autres pays aussi, on ne se rend
pas exactement compte de l'œuvre accomplie. En
ce qui touche les Américains, on peut admettre
que l'indifférence très générale que leur inspirent
LA S OC II': TÉ 91
les choses d'Europe est pour une part dans cette
ignorance. Mais nous avons aussi notre respon-
sabilité. Depuis la guerre, et surtout depuis vingt
ans, nos rapports avec les Etats-Unis se sont
multipliés. Beaucoup de nos compatriotes ont
passé la mer, ont parlé de la France aux Amé-
ricains ou de l'Amérique aux Français. Mais
presque toujours, à une ou deux exceptions près,
c'est sur le terrain littéraire que se sont établis
ces échanges. Jamais, ou presque jamais, les
voyageurs français n'ont fait connaître à leurs
hôtes que la France classique des lettres et des
arts. Ils ont développé le culte que l'on rend là-
bas à nos écrivains, a nos poètes, à nos peintres.
Ils n'ont pas développé le sens critique néces-
saire à la juste appréciation de la France actuelle
restée grande malgré ses divisions, ses impru-
dences et ses erreurs. Ils ont laissé croire aux
Américains, trop disposés déjà, dans leur immense
orgueil, à nous juger ainsi, que nous n'étions,
si j'ose dire, qu'un objet de musée, — au lieu de
leur montrer en nous un peuple moderne, riche
d'idées et de capitaux, avec ses aspirations, ses
ambitions, ses passions et ses ressources.
Notre littérature elle-même, qui est, de notre
vie nationale, ce que les Américains connaissent
le mieux, nous a fait dans leur estime plus de
mal que de bien. Tels romans, qui se flattent de
92 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
véridiquement décrire la société française et
dont le « naturalisme » factice se déguise en
« témoignage scientifique », ont fourni des ar-
guments à ceux qui, de bonne foi ou non, an-
noncent la décadence de la France. Notez en
effet que l'esprit critique ne peut être à l'étranger
aussi aiguisé que chez nous. Là où, mieux ren-
seignés, nous faisons la part de l'artificiel, de la
convention dans l'outrance, du calcul et du souci
de réclame, les lecteurs américains ne voient
qu'une peinture sincère. Ils prennent à la lettre
ce que nous n'acceptons que sous bénéfice d'in-
ventaire. Ils admettent comme authentiques les
fantaisies d'un romancier à systèmes. Ils voient
un peuple à travers un livre. Ils confondent le
réalisme avec la réalité. Et la France, matériel-
lement diminuée par les défaites de ses armes,
est encore amoindrie par certains succès de sa
librairie.
Je n'exprime pas ici un sentiment personnel.
J'enregistre des témoignages, nombreux et con-
cordants, dont il faut comprendre la gravité. Si
nous n'avions dans le monde que des amis, le
tort que nous nous faisons à nous-mêmes aurait
des conséquences limitées. Mais on sait que tel
n'est point le cas. Les armes que nous fournis-
sons trouvent des mains qui les manient. Et les
tares de certaine littérature sont toujours mises
LA SOCIÉTÉ 93
en pleine lumière. Sans doute, il y a des Amé-
ricains, et des meilleurs, qui réagissent contre les
commentaires perfides dont nous offrons à nos
adversaires la tentante occasion. Dans le livre,
par exemple, de M. Barrett Wendell, France of
to day, on trouve de notre pays une vue juste et
clairvoyante dans sa sympathie. Mais ce livre —
on me Fa dit souvent — a surpris bien des Amé-
ricains, qui se sont demandé si l'auteur n'avait
pas péché par excès d'indulgence. Dans l'ensem-
ble, on nous juge aimables et frivoles, comme un
peuple désabusé, résigné au second rang. Et
tout ce qui contredit cette opinion provoque,
avant l'admiration, l'étonnement.
Comme cependant le peuple américain est sin-
cère et équitable, il ne résiste pas à la leçon des
événements, même lorsqu'elle heurte l'opinion
reçue. C'est ainsi que, depuis quelques semaines,
notre action militaire au Maroc a plus fait pour
notre renom que vingt ans de travaux pacifiques.
Comme certains me l'ont ingénument confessé,
« on ne nous croyait pas capables de tant
d'énergie ». Et comme les apparences avaient
d'abord justifié ce scepticisme, on en était venu
à voir dans le général Drude le type accompli de
l'officier français. Depuis le mois de janvier, la
scène a changé. C'est d'abord l'opération, si élé-
gante dans sa précision, du général Lyautey
94 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
contre les Beni-Snasseii qui nous a valu les
suffrages américains. Depuis lors, le général
d'Amade a su nous les conserver. Partout, chez
le président, dans les milieux politiques, mon-
dains, financiers, on m'a parlé des succès de nos
troupes :
— Comme nous avons été contents, me disait
un des membres du gouvernement, de voir que
les Français se battent toujours comme autrefois!
Et si je ressentais quelque humiliation des
doutes antérieurs que dévoilaient ces compli-
ments, la pensée qu'il dépend de nous de ne mé-
riter que ceux-ci en dissipant ceux-là était faite
pour me réconforter.
Notre politi(|ue extérieure est en Amérique
mal connue. Appelé à l'exposer dans un cours
de huit leçons à l'université Harvard, j'ai maintes
fois constaté qu'on en ignorait l'unité. Montrez
à un public américain la suite de notre action
diplomatique dirigée par une demi-douzaine de
ministres qui ont tous collaboré à l'œuvre com-
mune sans qu'aucun ait le droit d'en revendiquer
l'honneur pour lui seul ; évoquez devant ce public
la France sortant par l'alliance russe de son iso-
lement, complétant cette alliance par les en-
tentes occidentales, réparant grâce aux unes et
aux autres les fautes commises à de certaines
heures, réconciliant ses alliés et ses amis, don-
LA SOCIKTK 95
nant Faccord anglo-russe comme couronnement
à Tédilice de ses propres combinaisons et deve-
nant ainsi en Europe un centre d'attraction :
vous sui-prendrez vos auditeurs, comme les sur-
prenaient tout à l'heure les vertus guerrières de
nos troupes. Tant ils ont peu d'accoutumance à
voir venir de France autre chose que des romans
à scandale, des tableaux pour milliardaires ou
des toilettes féminines.
Il convient d'ajouter que ce qu'on sait de
notre politique intérieure — et l'on n'en sait pas
grand'chose — ne nous est pas non plus favo-
rable. Notre personnel politique est à peu près
ignoré aux États-Unis. M. Clemenceau est le seul
de nos ministres d'hier et d'aujourd'hui dont le
nom soit familier au grand public. On a ratifié
le jugement favorable porté naguère sur lui par
Madame Longworth à son passage à Paris. Et,
comme elle, on lui sait gré « d'avoir une person-
nalité ». Les Américains, convaincus qu'ils sont
bien plus que nous démocrates, ne comprennent
pas notre façon de pratiquer la démocratie. Ils
sont choqués notamment du caractère imper-
sonnel qu'affecte chez nous le pouvoir exécutif.
Et comme ils ignorent les raisons historiques
qui expliquent cet effacement sans le justifier, ils
croient volontiers que nous sommes voués aux
gouvernements « à type flasque ».
96 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
La politique religieuse nous a également fait
du tort. Ici encore on ne tient pas compte des
conditions particulières, de celle-ci notamment
que l'Eglise a toujours été chez nous mêlée à la
lutte politique soit pour en bénéficier, soit pour
en souffrir. Et par un jugement sommaire on
condamne en bloc « les persécutions et les spo-
liations ». L'esprit américain, surtout quand il
s'applique à ce qu'il connaît mal, manque de
nuances. En matière religieuse, il nous refuse
jusqu'aux circonstances atténuantes. Et les pro-
testants ne sont pas moins sévères que les catho-
liques. Si un jour, — encore inespéré, — la paix
s'établit entre l'Eglise et l'Etat, nous monterons
beaucoup dans leur estime. Nous nous l'assure-
rions aussi en châtiant plus sévèrement ce que
M. Jaurès appelle « les égarements individuels»
des antimilitaristes et des antipatriotes. L'indul-
gence dont ces messieurs ont trop souvent bé-
néficié donne à croire aux étrangers qu'ils sont
plus puissants et plus nombreux qu'ils ne sont
en réalité. Il dépendrait de nous de prouver par
une répression vigoureuse que le mal n'est ni
profond, ni durable.
Les Américains, d'ordinaire, sont mieux ren-
seignés sur nos faiblesses que sur nos forces.
Ceux d'entre eux qui viennent le plus chez nous
y recherchent d'abord des relations aristocra-
LA SOCIÉTÉ 97
tiques. Et le plus souvent les propos qu'ils re-
cueillent sont empreints d'un pessimisme de
salons, excessif dans son parti pris. Qui ne sait
d'ailleurs que nous nous parons de nos défauts
plutôt que de nos vertus? N'est-ce point enfin
une chose curieuse que ce qui, dans notre vie
moderne, serait le plus propre à nous mériter
les suffrages des Américains, soit ce dont nous
les informons le moins. Il existe aux États-Unis
de nombreuses institutions qui organisent des
conférences françaises. Je ne crois pas que, dans
ces conférences, on ait jamais parlé de nos dé-
couvertes scientifiques, de leurs applications
industrielles, de la formation de notre empire
colonial, de notre puissance financière, — de
tant d'autres ordres d'idées où la France mo-
derne occupe dans le monde le premier rang. En
présence des étrangers, en présence surtout des
Américains toujours tournés vers l'avenir, nous
aurions tort de nous retirer dans le passé. Si
grand que soit ce passé, il lui manque le charme
de la vie. Et au temps où nous sommes, aux
Etats-Unis plus qu'ailleurs, on n'a point le goût
des nécropoles.
Dira-t-on qu'il est difficile démontrer la France
d'aujourd'hui sans ses divisions et ses querelles
intestines? J'estime que mieux vaut avouer ses
propres fautes que de laisser à d'autres le soin
98 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
de les dénoncer en les exagérant. Notre pays n'a
pas à craindre la lumière qui, dans le tableau,
met les ombres à leur place. Il a le droit, sur la
plupart des champs de l'activité humaine, d'être
fier de ce qu'il est autant que de ce qu'il a été. Les
Américains aiment la France. Ils l'aimeraient da-
vantage s'ils la connaissaient mieux. Notre
intérêt est de la leur révéler, en leur montrant,
à côté de ce qui les choque, ce qui leur inspirera
l'estime, le respect et l'admiration.
DEUXIÈME PARTIE
LA POLITIQUE
CHAPITRE PREMIER
LE PRESIDENT ROOSEVELT
L'optimisme. — L'action. — Le caractère. — Le devoir
civique. — La jeunesse de M. Roosevelt. — Ses débuts
politiques. — La lutte pour l'honnêteté. — La vie du
ranch. — Un préfet de police actif.— Le colonel des Rough
Riders. — Les honneurs et la présidence. — Politique
d'union nationale. — La force militaire des États-Unis.
— L'action mondiale. — La politique financière. —
Trois conversations avec le président. — L'homme et
ses idées. — La popularité de M. Roosevelt. — Le « troi-
sième terme ». — Un chef d'État démocratique.
M. Théodore Roosevelt, président de la Répu-
blique des États-Unis d'Amérique , intéresse,
plus qu'aucun autre chef d'Etat, l'opinion euro-
péenne. Souvent les jugements sommaires sont
les meilleurs. L'Europe, qui tient en haute estime
le président Roosevelt, l'a mieux jugé à dis-
tance que certains de ses compatriotes. Elle a
6.
102
NOTÉS SUR LES ETATS-UNIS
VU de lom, en gros traits accusés, les tendances
et les résultats de son action. Elle a compris que
les huit années de sa présidence marqueront une
période capitale de l'histoire américaine. Et elle
s'est rendu compte aussi que le premier magis-
trat des Etats-Unis représente avec force le ca-
ractère de son pays, qu'il est en accord profond
avec la nation américaine. Tout cela est vrai. Et
tout cela paraît encore plus vrai, quand on voit
de près après avoir vu de loin.
M. Roosevelt est par-dessus tout un optimiste.
Il croit que chaque génération apporte sa con-
tribution à l'œuvre du progrès, et qu'un peu
d'idéal se réalise chaque jour dans les faits.
Pour lui, « l'école du pessimisme a simplement
manifesté son incapacité à juger les personnes et
les événements contemporains M). La vie, dans
la seconde moitié du xix* siècle, Jui parait « plus^
intéressante, plus belle et plus excitante qu'elle
n'a jamais été... Les hommes n'ont jamais eu
devant eux un champ d'action aussi magnifique-
ment ouvert... Nous ne croyons pas au calme
éternel des siècles futurs. Nous ne croyons pas
qu'il vienne jamais un temps où les hommes
n'auront qu'à se laisser vivre... Nous ne croyons
pas à la prochaine venue d'un jour où les races
1. L'Idéal américain^ 1897.
LA POLITIQUE 103
inférieures prédomineront dans le monde, où les
races supérieures auront perdu leurs plus nobles
qualités... Dans l'ensemble nous croyons que les
plus grandes victoires sont encore à gagner, les
plus grandes actions encore à faire, et qu'il y a
en réserve, pour nous et pour les causes que
nous soutenons, des triomphes plus splendides
encore que tous ceux remportés jusqu'à ce
jour ^ ». M. Roosevelt n'a jamais connu le dé-
senchantement. Il a eu ses ; heures de revers.
Mais les revers sont pour lui un stimulant. L'op-
timisme en effet conçoit la vie comme une per-
pétuelle revanche. C'est une philosophie de l'ac-
tion.
La vie étant bonne et le bien résultant de l'ef-
fort pour les peuples comme pour les individus,
c'est l'effort, non point l'effort nerveux et sac-
cadé, mais l'effort continu et régulier qui appa-
raît au président comme le premier des devoirs.
Puisque l'action est utile, l'action doit être in-
tense. « Une vie d'aise fainéante, une vie faite de
cette paix qui naît seulement du manque de désir
ou de pouvoir de s'efforcer aux grandes choses,
est aussi peu digne d'une nation que d'un
homme ^ ». Ce qu'il faut admirer, ce n'est pas
« l'homme de la paix timide » , mais « l'homme
1. TJldéal américain^ 1897.
2. Discours prononcé à Chicago, le 10 avril 1899.
104 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
de l'effort victorieux ». On dit que les peuples
heureux n'ont pas d'histoire. Il faut dénoncer
cette « basse contre-vérité. Trois fois heureux le
peuple qui a une glorieuse histoire : car mieux
vaut oser de puissantes choses, remporter de
glorieux triomphes, fussent-ils entrecoupés d'é-
checs, que de prendre rang avec ces pauvres
esprits qui ne jouissent ni ne souffrent beau-
coup, parce qu'ils vivent dans le gris crépuscule,
qui ne connaît ni victoire, ni défaite^ ». Rien
n'est plus méprisable que « l'ignoble aise » du
dilettantisme ou du mercantilisme individuel ou
collectif. Ce que M. Roosevelt appelle le « sur-
civilisé » est, à son sens, un fléau public. Cha-
que homme, si modeste que soit le champ de
son action, doit agir selon ses moyens, parce
qu'une action bonne n'est jamais stérile. Chaque
peuple, dans la mesure de ses ressources, doit
regarder au dehors, agir au dehors. Et plus il
est puissant, plus il a de devoirs. Il ne faut pas
se dérober aux « âpres rivalités » . Il ne faut pas
voir dans la paix le souverain bien ; car la civili-
sation a plus souffert de certaines paix, — de
celle par exemple qui a permis les massacres
d'Arménie, — qu'elle n'aurait souffert d'une
guerre. Le « mysticisme pacifique » de Tolstoï
1. V Idéal américain.
LA POLITIQUE 105
est « malsain ». Aujourd'hui comme naguère,
ce sont « les grands peuples expansionnistes qui
lèguent aux âges futurs les grands souvenirs et
les résultats matériels de leurs exploits*». Les
autres ne laissent rien derrière eux. Une philoso-
phie optimiste implique une morale d'action.
C'est cette morale qu'a toujours prêchée M. Roo-
sevelt.
L'action met en jeu toutes les facultés hu-
maines ; mais les vertus qu'elle requiert d'abord
sont les vertus du caractère. « La vigueur corpo-
relle est bonne et la vigueur intellectuelle est
meilleure encore, mais bien au-dessus de l'une
et de l'autre est la vigueur du caractère ^ » Ce
qui a perdu la Grèce ancienne, c'est l'affaisse-
ment des caractères. « L'amour de l'ordre, les
qualités du soldat et celles de l'éducateur, la fa-
culté de subordonner ses intérêts personnels à
ceux de la société, ces qualités et d'autres sem-
blables produisent l'action efficace. La race qui
les possède supplantera sûrement celle qui se
compose d'intellectuels brillants, mais froids,
timides et égoïstes... Pour l'individu comme pour
la société, l'énergie morale est plus importante
que l'instruction. » Dans la vie, le principe à
suivre est le même qu'au football : « Hit the
1. The Independent, 21 décembre 1899.
2. The Outlook, 31 mars 1900.
106 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Une hard. Don't foui and don't shirk^ but hit the
Une hard K » C'est de quoi doivent se souvenir
ceux qui ont dans les universités le redoutable
honneur d'élever la jeunesse. Plutôt des leçons
de travail que des leçons de critique. Que l'é-
tudiant soit accoutumé à « l'effort honnête et
désintéressé : qu'il soit indifférent au succès ou
à l'échec personnels, sous une forme quelconque;
qu'il soit tolérant et généreux, mais qu'il pra-
tique aussi les vertus viriles de courage, de ré-
solution et d'endurance, décidé à combattre le mal
avec une énergie infatigable ^ ».
Optimisme, action, caractère, voilà les trois
notions qui me paraissent régir la vie intellec-
tuelle et morale, politique et privée, de M. Roo-
sevelt. Un financier me disait de lui : « C'est un
moraliste. Il ne gouverne pas. Il prêche. » Je
m'assure que le président prendra cette critique
pour un éloge. Il prêche, en effet, sa théorie de
l'existence et de là viennent, dans ce qu'il dit,
dans ce qu'il écrit, des répétitions, des banalités,
quelque monotonie, dont s'offusquent les « intel-
lectuels ». Sans discuter leurs conclusions, com-
ment nier que leur critérium est faux? M. Roo-
sevelt, qui est le contraire d'un « primaire», qui
a une culture très étendue, qu/ parle trois lan-
1. Tlie Outlook, 31 mars iroo.
2. ibid.
LA POLITIQUE 107
gues, qui a beaucoup lu et beaucoup écrit, n'a
jamais souhaité qu'on le prît pour un homme de
lettres. S'il écrit et s'il parle, c'est pour agir. L'ar-
ticle de revue, le livre, le discours sont pour lui
des instruments d'action. Il tient à répandre ses
idées, peu lui importe de les exprimer avec art. Il
se répète, parce que la répétition est le moyen
le plus propre à convaincre. « Toutes les grandes
vérités fondamentales risquent de sonjier comme
des choses rebattues, et pourtant, toutes rebattues
qu'elles soient, elles ont besoin d'être réitérées
encore et toujours ^ » 11 ne recherche pas l'effet
littéraire, mais l'effet pratique. Il n'est pas un
écrivain de (( tour d'ivoire », mais un homme de
propagande. Il a, depuis longtemps, un corps de
principes qu'il travaille à extérioriser. Il croit
qu'il tient la vérité. C'est un avocat qui veut ga-
gner son procès et qui plaide suivant les besoins
de la cause, en tenant compte des préoccupations
du jury plus que des règles abstraites de l'art.
C'est un moraliste politique qui remplit depuis
vingt ans le devoir d'action qu'il définissait tout
à l'heure.
1. The Outlook, 28 juillet 1900.
108 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
*
* *
Théodore Roosevelt est de pure race améri-
caine. Son père était un riche industriel, très
estimé à New-York, où Ton appréciait son patrio-
tisme et ses dons d'organisation. Pendant la
guerre de Sécession, il arma et équipa plusieurs
régiments, notamment le premier régiment de
couleur. C'est lui aussi qui fonda V Union League
Club, qui fut, durant la crise, un foyer d'améri-
canisme. Théodore Roosevelt, le père, mourut le
9 février 1878. Son fils avait alors dix-neuf ans.
Il était à Harvard, à l'université.
Le jeune Ted, — c'est ainsi que l'appelaient les
siens, et non Teddy comme disent aujourd'hui
les journaux, — s'était fait remarquer dès ses
premières années par la curiosité de son esprit.
Quand il était petit garçon, il se promenait tou-
jours avec un livre sous le hras : c'étaient les
Voyages de Livingstone et ses recherches dans
l'Afrique du Sud, Il posait à tout venant des
questions sur les points que ses lectures laissaient
obscurs dans sa pensée d'enfant. A Harvard, il
était dans les vingt premiers d'une classe de cent
quarante étudiants. Il y a laissé le souvenir d'un
joyeux compagnon, plein d'une exubérante gaieté.
Il y fit les beaux jours d'un des clubs les plus
LA POLITIQUE 109
fermés, le Pork Club. Il aimait surtout l'histoire
naturelle et Fliistoire. Les mathématiques le rebu-
taient. C'était une droite et franche nature, esti-
mée de tous pour sa parfaite loyauté, pour son
ardeur à soutenir ses idées, son empressement
à reconnaître ses torts. La mort de son père fut
pour lui un coup très douloureux.
— Je veux en tout, disait-il, essayer d'imiter
mon père.
Orphelin, il acheva ses études, prit ses grades
à vingt-deux ans, passa un an en Europe, en
Allemagne et en Suisse. Il aurait voulu, à ce mo-
ment, être naturaliste ou professeur.
Mais la politicflie le guettait. Il s'y jeta par goût
et par devoir. En 1881, — il avait vingt-trois
ans, — il posa sa candidature à la législature de
l'Etat de New- York. Il résumait son programme
en demandant que les rues fussent propres, —et
la politique aussi.
— Je désirais, confiait-il plus tard à son ami
M. Riis S être de la classe gouvernante et non
de la classe gouvernée. Lorsque je déclarai à mes
relations que je voulais aller à l'Association ré-
pubhcaine, on me fit observer que j'y rencontre-
rais des palefreniers et des cabaretiers, que la po-
litique était chose vile et qu'aucun gentleman
1. Cf. Jacob A. Riis, Tli, Roosevelt, the citizen.
7
MO NOTES SUR LES ÉTATS-UMS
ne s'en occupait. « Alors, répondis-je, ce sont les
palefreniers et les cabaretiers qui constituent la
classe dirigeante. Et vous avouez votre faiblesse.
Pourtant, vous avez toutes les possibilités de
réussite, l'instruction et la situation. Et vous
vous laissez gouverner par eux? C'est donc qu'ils
valent mieux que vous. » Et je suis allé à l'As-
sociation.
C'est le 6 avril 1882 que le jeune député prit
pour la première fois la parole à l'assemblée
d'Albany. La question qu'il traitait était une ques-
tion d'honnêteté. Il s'agissait d'un scandale où
étaient impliqués des magistrats très haut placés.
La majorité était disposée à étouffer l'affaire :
elle avait compté sans Roosevelt. Il dénonça les
« voleurs » en appelant les choses parleur nom.
Sa première motion fut rejetée, mais il ht front.
Pendant plusieurs jours, soit par des discours,
soit par des interviews, il réclama la lumière.
L'opinion finit par s'émouvoir. Au bout d'une se-
maine, l'assemblée, sentant tous les yeux fixés
sur elle, vota par 104 voix contre 5 l'enquête que
réclamait le « gêneur ». C'était déjà l'ennemi des
« malfaiteurs riches », l'homme qui devait écrire
dix-huit ans plus tard : (( L'honnêteté absolue est
une fondamentale de la vie politique. Nous pou-
vons nous permettre de différer sur tout, mais
non sur la question d'honnêteté... L'honnêteté
LA POLITIQUE 111
n'est pas tant une qualité qui distingue un homme
en particulier qu'une qualité indispensable à qui-
conque prétend rendre des services publics... ^
Nous avons besoin d'une honnêteté absolue dans
la vie publique et nous ne l'aurons pas tant que
nous ne nous souviendrons pas qu'il faut que le
franc-parler marche d'accord avec elle et qu'il est
tout aussi important de ne pas dire une contre-
vérité sur le compte d'un galant homme que de
dire la vérité sur le compte d'un malhonnête
homme K »
A vingt-quatre ans, son parti le choisit comme
candidat à la présidence de l'assemblée. Mais
comme il était républicain et que la majorité était
démocrate, il échoua. Après avoir mené activement
la vie politique, — il fut président de diverses com-
missions, de celle notamment qui enquêta sur les
abus commis dans l'administration de la ville de
New-York, puis délégué de son État à la conven-
tion nationale de 1884, — il voulut goûter de la
large existence de l'Ouest et il alla s'installer dans
un ranch dans le Dakota septentrional. « La pre-
mière fois, écrit-il, que j'ai travaillé côte à côte
et que je suis entré en intime camaraderie avec
des hommes puissants par le travail manuel, ç'a>44-»
été dans le pays de bétail du Nord-Ouest. J'ar- ^^"*^
1. The Outlook, 12 mai 19CÛ.
112 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
rivai bientôt à avoir un immense respect pour mes
associés K » Le président a gardé de son temps
decow-boy un souvenir fidèle. Son plaisir est de
retrouver, quand il le peut, les impressions vi-
goureuses et saines de ces deux ans passés —
trop vite passés ! — dans la prairie sans fin. C'est
à cette époque qu'il fut le voisin du marquis de
Mores, avec qui il faillit se battre en duel. Mais
ses débuts remarqués dans la politique devaient
bientôt l'y ramener. En 1886, il fut le candidat
des républicains h la mairie de New-York. En
1889, il fut appelé par le président Ilarrisson à
siéger dans la commission des services civils.
En 1893, il devint président du comité de la
police de New-York, c'est-à-dire préfet de police
de l'énorme cité. Il prit à cœur sa lourde tâche.
On le rencontrait dans les rues aux premières
lueurs de l'aube, qui inspectait ses agents. On
l'appelait Ilaroun-al-Roosevelt. Son lorgnon et
ses dents étaient populaires :
— Dessinez sur une enveloppe un binocle et
mettez dessous une mâchoire, disait-on couram-
ment, votre lettre arrivera le lendemain àM. Roo-
sevelt.
Il occupa, deux ans, ce poste, puis devint
sous-secrétaire d'Etat à la Marine. Depuis long^
1. Discours prononcé à Chicago, 3 septembre 1900.
LA POLITIQUE 113
temps, il se préoccupait du défaut de préparation
militaire des Etats-Unis. « Il serait bien à désirer,
écrivait-il, dans l'intérêt de la justice, que quelque
historien spécial de la marine tirât des archives
les votes, et çà et là quelques discours, pour et
contre les mesures successives, grâce auxquelles
la marine a été construite. Tout homme qui, par
ses discours ou par ses votes, a participé aux dé-
cisions prises pour augmenter notre llotte, mérite
bien de la nation entière et un souvenir de son
action devrait être conservé pour que ses enfants
pussent être fiers de lui. Non moins évidemment,
nous devrions comprendre que les hommes qui,
soit par des motifs honnêtes mais mal conçus,
soit par courte vue, soit par manque de patrio-
tisme, soit par démagogie, se sont opposés à la
construction de la flotte, ont mal mérité delà na-
tion*. »
Dès ce moment, la guerre avec l'Espagne était
probable. Roosevelt était de ceux qui la jugeaient
inévitable. L'incurie administrative dont les auto-
rités espagnoles faisaient preuve à Cuba et la
misère qu'elles y laissaient régner étaient son prin-
cipal grief. Mais il estimait aussi « qu'un
temps viendrait où aucune puissance européenne
ne posséderait un pouce du sol américain ^ )).^
1. The Centunj, novembre 1839.
■2. Cf. Riis, Op. cit..
114 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
En 1898, la guerre éclata. L'aclioii à distance, de
son cabinet du Navy department^ ne suffit pas,
alors, au sous-secrétaire d'Etat. Il démissionne
et part pour Cuba comme lieutenant-colonel du
premier régiment volontaire de cavalerie {Rough
Riders). Au cours de la campagne, il devient co-
lonel. Il prend part aux combats de Las Guasi-
mas et de San Juan. La charge de San Juan est
fameuse aux Etats-Unis... Roosevelt galope à
trente mètres en avant de son régiment. Son
cheval est tué sous lui, devantles positions espa-
gnoles. Il attaque à pied. Les Espagnols se dé-
bandent. Plus de la moitié des Rough Riders res-
tent, tués ou blessés, sur le terrain.
Ce brillant fait d'armes ramena M. Roosevelt
vers les fonctions publiques : car sa popularité
s'en était accrue. En novembre 1898, il devenait
gouverneur de l'Etat de New-York et, chef élu
de l'Etat-empire, il était désormais au premier
rang de la politique américaine. Deux ans plus
tard, en 1900, la Convention nationale républi-
caine le choisissait à l'unanimité comme candidat
à la vice-présidence de la République. Il occu-
pait ce poste plus honorihque qu'actif, lorsque le
14 septembre 1901 , le président Mac Kinley tomba
sous les balles d'un anarchiste. Le vice-président
Roosevelt, en vertu de la Constitution, succéda au
président assassiné. Réélu président en 1904,
LA POLITIQUE 115
M. Roosevelt est, depuis sept ans bientôt, le pre-
mier magistrat de la République américaine.
*
Pour un homme énergique et sincère, est-il
une joie plus haute que de pouvoir appliquer ses
idées? Cette joie, M. Roosevelt l'a goûtée avec
allégresse, car rarement président imprima
marque aussi forte sur l'histoire de sa magistra-
ture.
Ce qui caractérise d'abord sa politique, c'est
qu'elle est essentiellement et fièrement patrio-
tique. Faire passer en actes « l'idéal améri-
cain », voilà le but. Cet idéal, le président l'a
maintes fois défini : « La grandeur d'une nation,
ii-t-il dit, réside dans sa faculté d'accomplir
quelque chose dans le présent et rien ne l'y
pousse davantage que la conscience d'avoir
accompli quelque chose dans le passée » L'ar-
dent amour de la patrie, l'orgueil de ce qu'elle
est, le souci de ce qu'elle sera, voilà l'instru-
ment. Pour le manier avec succès, il faut main-
tenir entre les citoyens une unité morale spon-
tanée. (( Avant tout, nous devons nous tenir
épaule contre épaule, sans nous inquiéter des
1. L'Idéal américain, 1897.
116 NOTES SUR LES ÉTAÏS-UMS
aïeux ou de la religion de nos camarades, mais
seulement de la sincérité de leur américanisme,
travaillant tous ensemble, de cœur, de tète et de
mains, à l'honneur et à la puissance de notre
patrie commune K » Ni les différences de parti,
ni les différences de religion ne doivent porter
atteinte à la solidarité nationale. Etre Américain
avec passion, tel est le devoir commun. « L'Amé-
rique contre le monde. L'Amérique a tort ou
a raison. L'Amérique toujours. Nous sommes
Américains. »
Pour pratiquer ainsi l'américanisme, il faut
être fort. Plus qu'aucun de ses prédécesseurs,
M. Roosevelt s'est préoccupé de développer la
force des États-Unis. Il y avait, à cet égard, un
courant à remonter. Longtemps les Américains
n'ont pas cru à l'existence d'un péril extérieur.
Pendant les sept années de sa présidence,
M. Roosevelt a travaillé à éveiller en eux l'ins-
tinct défensif : « Il y a des gens qui s'opposent à
l'augmentation de notre Hotte, écrivait-il naguère ,^^^
même au renforcement de nos défenses côtières. "^
Ils préfèrent que leur pays soit trop faible pour se
venger d'un affront et que cette faiblesse les
mette à l'abri de toutes difficultés grâce à la pitié
méprisante qu'elle doit inspirer aux nations étran-
1. L'Idéal américain^ 1897.
LA POLITIQUE 117
gères. Il n'y a pas un alderman de ïammany,
pas un législateur vénal, pas un démagogue, pas
un politicien corrompu qui aient travaillé plus
effectivement que ces hommes à avilir la nation
et à nous faire rougir du nom d'Américains ^ »
L'armée et la marine, tels sont « l'épée et le
bouclier » que les Etats-Unis doivent porter, s'ils
veulent faire leur devoir parmi les nations de la
terre. <( Par-dessus tout, ne reculons devant au-
cune lutte, morale ou physique, au dedans ou au
dehors de la nation, pourvu que nous soyons
certains que la lutte est justifiée. Car c'est seu-
lement par la lutte, par l'effort âpre et dange-
reux que nous atteindrons hnalement le terme
de la vraie grandeur nationale ^ »
En dépit des résistances d'une partie de l'opi-
nion, M. Roosevelt a mené ses idées à la vic-
toire. Je montrerai plus loin comment la politique
extérieure traditionnelle que résumait la doctrine
de Monroe s'est insensiblement, mais profondé-
ment modifiée ^ Ce que je retiens ici, c'est l'ac-
tion personnelle du président ; c'est la lutte
tenace, acharnée par laquelle il a obtenu,
lentement, par morceaux, les crédits nécessaires
à sa politique navale; c'est l'insistance qu'il a
1, U Idéal américain, 1897.
2, Discours prononcé à Ghicago le 10 avril 1899.
3, Voir ci-dessous, p. 237.
118 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
mise à soutenir, à imposer, à asséner ses prin-
cipes. Sa politique a été combative et réaliste.
Partout où les intérêts américains étaient en-
gagés, à Porto-Rico, aux Philippines, à Panama,
à Cuba, il a rappelé à ses com])atriotes l'obliga-
tion de les protéger : « Nous sommes un grand
peuple, répétait-il obstinément, et nous devons
jouer un grand rôle. Nous n'avons pas le choix,
nous avons à jouer ce grand rôle. Tout ce que
nous pouvons décider, c'est si nous le jouerons
bien ou mal^ » Grâce à M. Roosevelt et à ses
collaborateurs, MM. John Ilay, Elihu Root et
William Taft, c'est le premier terme de l'alter-
native qui l'a emporté. Et nul ne peut contester
que la situation des Etats-Unis dans le monde ne
soit aujourd'hui plus forte qu'il y a dix ans. Ils
ont traversé une crise de croissance. Pendant
cette crise, le président a été leur conscience et
comme la voix vivante du devoir américain. Sa
dernière initiative, l'envoi de la flotte dans le
Pacifique, procède du même esprit. Rarement
acte politique fut plus opportunément décidé,
plus énergiquement réalisé.
M. Roosevelt a mis en pratique ses idées,
celles-là mêmes qu'il avait maintes fois expri-
mées avant d'arriver au pouvoir. Son grand
1. Discours prononcé à Chicago le 10 avril 1899.
LA POLITIQUE 119
mérite, abstraction faite de telles erreurs isolées
qui sont le propre de la nature humaine, c'est
d'avoir conçu un programme national plus qu'un
programme de parti. Si l'on cherche à dégager
le trait caractéristique du dernier quart de siècle,
on le trouve dans l'intensité chaque jour plus
grande de la concurrence internationale. C'est ce
(jue M. Roosevelt a clairement discerné. Et c'est
pourquoi toute sa politique a tendu à doter la for-
midable raison sociale que constituent les Etats-
Unis d'une puissance de premier ordre. Tel est au-
jourd'lmi le devoir essentiel des chefs d'État. Nul
plus que lui ne l'a remph avec crânerie et succès.
Dans l'ordre intérieur, c'est par les mots, si
abusivement employés parfois, de « justice so-
ciale )) que se définit son action. M. Roosevelt par
une originalité curieuse a mis au service d'une
doctrine de iuste milieu un tempérament de
lutteur et c^^ntraste explique les malentendus
dont il a été victime. Il répugne à l'embrigade-
ment. Il entend rester maître de son opinion,
même en face de ses amis. Il ne veut pas qu'on
le mène et n'accepte pas les consignes. Le dé-
sordre lui fait horreur ainsi que l'utopie : (( Le
socialisme, qui est en fureur contre l'ordre exis-
tant, n'est pas capable d'améliorer pratiquement,
si peu que se soit, les conditions de notre vie
sociale, pour rendre plus aisé le sort des mal-
120 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
heureux K » Il ne veut pas du gouvernement
d'une classe. Car quelle que soit la classe gou-
vernante « la tyrannie et l'anarchie doivent fata-
lement alterner^. » L'anarchie est simplement la
servante et l'avant-courrière de la tyrannie et du
despotisme. Aussi hien a le plus mauvais capita-
liste ne fera jamais à l'ouvrier autant de mal que
le démagogue ^ » M. Roosevelt est donc en droit
de se tenir pour un conservateur. Mais il n'ad-
met pas que tout doive être conservé et il reven-
dique la liberté d'être aussi un réformateur.
C'est comme réformateur, et réformateur
moral, qu'il a débuté à la législature d'Albany,
il y a vingt-sept ans. C'est par une campagne de
réforme morale qu'il a voulu clore son second
terme présidentiel. Il y a de mauvais riches, et
il ne faut pas, sous prétexte de conserver la so-
ciété, couvrir les abus de la richesse, car c'est
préparer des représailles désordonnées. Pour
cela, les pouvoirs publics, gardiens de l'intérêt
collectif, doivent être vigilants et forts. L'évolu-
tion économique rend indispensable cette sur-
veillance. « Les vastes fortunes individuelles et
corporatives, les vastes combinaisons de capitaux
qui ont marqué le développement de notre sys-
1. L'Idéal américain y l?>dl.
2. Discours prononcé le 2 septembre 1902.
3. L'Idéal américain, 1897.
LA POLITIQUE 121
lème industriel, créent de nouvelles conditions
et nécessitent un changement dans la vieille atti-
tude de l'État et de la nation envers la pro-
priété*... Bon nombre de choses peuvent et
doivent être faites par la loi. Par exemple l'Etat
et, si c'est nécessaire, la nation devraient, par la
loi, assumer un ample pouvoir de surveiller et
de réglementer les actes de toute corporation...
et en général de ces immenses entreprises d'af-
faires qui n'existent que grâce à la sûreté et à la
protection garanties par notre système de gou-
vernement... Pourtant, il est également vrai
que, si cette puissance doit exister, il en faudrait
user avec parcimonie et modération -. »
Dans ces paroles prononcées le 20 mai 1901 ne
trouve-t-on pas résumée toute la politique éco-
nomique du président? Ici encore ce qui ressort,
c'est l'unité et la continuité de la pensée. On a
comparé souvent M. Roosevelt à l'empereur
Guillaume II. Jamais rapprochement n'a été
plus arbitraire. L'empereur d'Allemagne est un
esprit vif et brillant, mais singulièrement mo-
bile. M. Roosevelt ne vise pas à l'éclat et, depuis
trente ans bientôt, répète la même chose.
Guillaume II est un homme d'impressions.
M. Roosevelt est un homme d'obstination. L'em-
1. Discours pronoucé à Buffalo le 20 mai 1901.
2. Discours prononcé à Saint-Paul le 2 septembre 1902.
122 NOTES SUR LES ÉTAÏS-UMS
pereur change fréquemment d'idées et de sen-
timents : son charme est dans sa souplesse.
M. Roosevelt est rivé à ses principes : sa vertu
maîtresse est son entêtement. Lisez ses articles
d'autrefois, vous y trouverez toutes les doctrines
que soutiennent ses récents messages. Jamais
carrière ne fut plus cohérente que la sienne. Il
a été, comme président, ce qu'il a été comme
homme. Et ses propos privés sont identique-
ment semblables à ses propos politiques.
J'ai eu, durant mon séjour à Washington,
l'honneur d'être reçu plusieurs fois par M. Roose-
velt et de m'entretenir avec lui. Ma première vi-
site à White-House eut lieu le lendemain de mon
arrivée. Notre ambassadeur, M. Jusserand, n'est
pas seulement pour le président le représentant
d'une puissance amie : il est un ami, dont la re-
commandation est pour un nouveau venu la pro-
messe d'un cordial accueil. M. Roosevelt nous
reçut, l'ambassadeur et moi, dans l'un de ces
bureaux qui forment l'aile droite de sa maison
et qu'on appelle Executive office : réception
immédiate et simple, le président venant, la main
tendue, au-devant des visiteurs jusque dans le
LA POLITIQUE 123
vestibule et engageant, en riant, un entretien
sans apprêt.
Ce qui me frappa d'abord, c'est l'impression d'al-
lègre vigueur, de jeunesse que donne M. Roose-
velt. Il est plus jeune que ses portraits, et plus
jeune que son âge. Il n'a pas loin de cinquante
ans. Il n'en paraît pas plus de quarante. La figure
est solide et franche, le cou vigoureux et dégagé
dansl'échancrure du col bas. Les yeux sont d'une
mobilité perpétuelle, derrière les lunettes ou le
binocle. Les traits sont singulièrement animés et
expressifs : nulle affectation, pas l'ombre de
« pose » ni de recherche. Le président parle
français, en s'excusant — à tort — de le mal
parler :
— Je le parle, dit-il, comme une langue tou-
ranienne.
Touranien ou non, son français dit tout ce
qu'il veut dire et le dit avec force et couleur.
M. Roosevelt me questionne sur mon séjour,
m'entretient d'amis communs : M. James Ford
Rhodes, l'éminent historien, et M. Barrett Wen-
dell, qui, de tous les Américains, a le mieux
compris et jugé notre pays. Puis — par quel dé-
tour? — c'est sur Taine que vient le propos.
M. Roosevelt ne semble l'aimer qu'à demi, cri-
tique ses partis pris, parle de la Révolution. Il
m'invite à déjeuner pour le lendemain, en me
124 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
prévenant, avec un sourire, que je rencontrerai
à sa table un archevêque et deux évoques : car,
ajoute-l-il, ici, aux Etals-Unis, il n'y a pas de
question religieuse.
— Je suis calviniste. Mais je déteste autant
une tyrannie antireligieuse qu'une tyrannie ecclé-
siastique.
Cette idée de l'Eglise libre dans l'Etat libre est
une de celles auxquelles il est le plus attaché :
je l'ai constaté à diverses reprises.
Le lendemain, à une heure et demie, je suis à
la Maison-Blanche. Parmi les invités, Mgr Ire-
land, archevêque de Saint-Paul, l'un des plus
chaleureux amis que la France compte en Amé-
rique, Mgr O'Gorman, évêque de Sioux-Falls,
et l'évêque protestant de Boston sont déjà arri-
vés. Puis, c'est le président de l'université de
(Californie, l'ambassadeur de France et madame
Jusserand. Un officier de marine en tenue, aide
de camp du président, reçoit les convives et les
présente les uns aux autres. Quand tout le monde
est réuni, monsieur et madame Roosevelt entrent
dans le salon et ont pour chacun une parole de
bienvenue. On passe dans la salle à manger.
Nous sommes seize. Le président parle d'abord
à ses deux voisines. Puis, à travers la table, il
s'adresse à moi et reprend la conversation de la
veille.
LA POLITIQUE 125
Il me fait remarquer la présence de deux
évèques catholiques et de l'évêque protestant :
— C'est, dit-il, que l'on est aux États-Unis li-
béral, mais non anticlérical. Dans mon minis-
tère, il y a un catholique, un israélite; les autres
sont protestants. Tout le monde s'accorde le
mieux du monde.
Cette afhrmationdehbérahsme, que je retrou-
verai souvent dans tous les milieux aux Etats-
Unis, est la seule allusion, indirecte d'ailleurs,
aux choses du dehors. La pensée du président,
suivant une voie familière, revient à ce qui est
depuis plusieurs mois la grande affaire de sa
vie, et il me dit :
— Vous savez la croisade que je mène et les
attaques qu'elle me vaut? Si je lutte contre la
ploutocratie, c'est que je suis l'ennemi du socia-
lisme, de l'anarchisme. La ploutocratie est pour
un peuple le pire des régimes. Il n'en est qu'un
d'aussi détestable, c'est la démagogie. Règne de
l'argent, règne de la foule, cela se vaut. Et la
ploutocratie est le meilleur allié du socialisme
et de l'anarchisme. Je suis, à ma façon, un con-
servateur. Et c'est pour cela que je combats les
abus ploutocratiques.
M. Roosevelt ne mange plus. Il parle. Il parle
avec une mimique expressive. Il parle avec sa
tète, avec ses bras, avec son buste, en y mettant
126 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
toute son action. Je note surtout un geste de la
main, coupant, guillotinant au ras du col l'ob-
jection possible de l'adversaire, — ou encore cet
autre, les deux mains parallèles canalisant l'ar-
gument vers l'interlocuteur :
— Je sais, reprend-il, que des gens de Wall
Street me dénoncent comme un Judas Iscariote.
Mais c'est précisément parce que je parle aux
Américains le langage de la vérité que je pense
être un bon patriote. Et puis d'ailleurs — et ici
le rire du président éclate joyeusement et la tête
s'incline sur l'épaule droite comme pour épauler
et viser — je ne suis pas un sentimental. On
peut m'attaquer. Je me défendrai en faisant appel
à l'esprit de justice du pays. Je rendrai les coups.
La joie de la lutte respire dans ces propos.
Mais M. Roosevelt, dont la vigueur est loin de
ressembler à de l'exaltation, ne s'y abandonne
pas et revient à ce qui est — toutes ses paroles
le prouvent — l'idée directrice de sa politique
intérieure : à savoir qu'en combattant les abus
de la ploutocratie, il fait œuvre de conservation
sociale.
— Qu'est-ce que je dis aux ouvriers? Je leur
dis que je leur suis favorable, que je fais et que
je ferai pour eux ce qui dépend de moi. Mais
pour que des progrès, pour que des réformes
soient possibles, il y a une condition essentielle :
LA POLITIOUH 127
l'ordre. Il faut Tordre. Et un chef d'État a pour
premier devoir de le garantir. Si on trouble
l'ordre, on ne peut plus songer aux réformes.
Si, dans une grève, il y a des menaces de dé-
sordre, j'envoie des troupes, plus même qu'il n'en
faut, pour qu'on sache que les soldats seront en
force. C'est, dans l'intérêt des ouvriers, la meil-
leure méthode. Car c'est cela qui empêche le dé-
sordre. Ordre et réformes, pas de réformes sans
ordre.
Le président continue :
— Quant aux ploutocrates, aux gens qui vou-
(h-aient faire de nous une Tyr ou une Carthage,
ce sont les fourriers de l'anarchie. Si on les
laissait faire, ils mèneraient le pays à l'anarchie.
C'est pour cela que je les combats.
Dans la conversation plus générale qui s'en-
gage alors, le président trouve encore l'occasion
de préciser sa pensée. Pour lui, il y a deux dan-
gers, Ploutos et Demos. Son idéal, c'est une
sorte de conjonction des centres, de deux très
vastes centres, centres de braves gens, dit-il
avec insistance. Et il ajoute, le déjeuner hni, qu'il
ne fait pas œuvre de politique seulement, mais
de morale politique.
Voici ses derniers mots :
— La malhonnêteté de quelques riches pré-
pare les violences des pauvres. Il ne faut pas
128 NOTES SLR LES ÉTATS-UNIS
(lire que je suis l'ennemi du peuple. Je suis l'en-
nemi de la ploutocratie et de l'anarchie.
Quelques jours après, je me retrouvais à
White-House, dans le cabinet du président. Il
me parlait de ce que j'avais vu à Washington ;
du sénateur Lodge, son ami, dont il louait à
juste titre la forte volonté et la haute culture ;
des caractères différents de la démocratie fran-
çaise et de la démocratie américaine. Comme je
lui disais qu'à mon avis la France souffrait d'un
affaiblissement excessif du pouvoir exécutif au
proht du pouvoir législatif, il reprit :
— C'est vrai. C'est un risque fréquent pour
une démocratie. Mais ce n'est pas le seul. Ainsi,
aux Etats-Unis, ce qui nous a le plus manqué,
c'est de comprendre que nous avons des intérêts
dans le monde entier. Je voudrais que tous les
Américains eussent le sentiment que la politique
américaine est une politique mondiale ; que nous
sommes, que nous serons mêlés à toutes les
grandes questions.
Je fais alors remarquer au président qu'un de
ses compatriotes, l'un des professeurs de Har-
vard, Fa expliqué l'an passé à Paris, à la Sor-
bonne, très brillamment.
— Oui, oui, dit-il, je sais que ce fut le
►sujet du cours de Coolidge, un homme de va-
leur. Mais il faut que le peuple américain tout
LA POLITIQUE
129
entier s'habitue à cette idée, qu'il gagne le sens
et l'intelligence de ces intérêts mondiaux. Et,
tenez, pour la flotte...
Le président se lève alors et va vers un globe
terrestre, près de la fenêtre ensoleillée, qui donne
sur le jardin. Du doigt, il fait tourner le globe
jusqu'à ce que l'Amérique soit en face de nous.
Il suit, par delà le cap Ilorn, le parcours de
l'escadre Evans ; il me dit :
— Elle était là la semaine passée. Maintenant
elle est ici.
Il ajoute :
— J'ai fait partir la flotte. En avril, elle sera à
San-Francisco. Après, elle ira aux Ilawaï, puis
sans doute en Australie et aussi, par Suez, en
Europe. Pourquoi ai-je fait cela? Pour deux
raisons. La première, c'est que je veux faire com-
prendre aux Américains, comme par une illus-
tration, que leur flotte, que leur marine est une
chose grande et importante ; qu'ils doivent Tai-
mer et s'y intéresser. Sans doute, on explique
cela dans les livres, dans les discours, mais ce
n'est pas la même chose. L'image, la leçon de
choses sont plus frappantes, plus saisissantes ;
c'est cette image navale que je veux faire entrer
dans les cerveaux américains : voilà ma première
raison.
Le président s'arrête un instant. Puis il dit :
130 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
— La seconde raison, c'est que je veux mon-
trer aux autres puissances la force des États-
Unis.
Je réponds au président (|ue cette double dé-
monstration paraît déjà avoir produit de Teffet
et que, notamment, on a été frappé de ce fait
qu'au lieu d'envoyer seulement deux ou trois
bateaux, il a fait partir la flotte tout entière.
M. Roosevelt ne me laisse pas finir, et par une
mimique qui lui est habituelle, il tape son poing
droit fermé dans sa main gauche ouverte en
disant :
— Envoyer une partie de la flotte ? Ah ! par
exemple, jamais, jamais je n'aurais fait cela !
Toute dans l'Atlantique ou toute dans le Paci-
fique, mais coupée en deux, jamais ! C'est là une
méthode que l'expérience a trop souvent con-
damnée. Sans doute, dans l'avenir, nous aurons
deux flottes ; mais jusque-là, pas de « petits pa-
quets -», comme on dit en France.
Il reprend :
— En américain, nous disons ; Speak softly
and carry a big stick. (Parler doucement et por-
ter un gros gourdin.) C'est la bonne méthode en
cas de troubles intérieurs. C'est la bonne aussi
en politique étrangère. Prévenir au lieu de ré-
primer.
Le président change alors de sujet et me dit
LA POLITIQUE 131
— Il me reste à vous faire tous mes meilleurs
souhaits d'avenir pour la France. C'est un pro-
fond sentiment d'amitié que nous avons pour
elle, et un sentiment durable, que partagent
les nouveaux citoyens des Etats-Unis comme les
anciens. Car il ne faut pas croire que l'immi-
gration change les sentiments du pays. En une
ou deux générations, les immigrants sont assi-
milés, et ils pensent comme nous. Nous les as-
similons complètement. Nous avons un très bon
estomac.
Si M. Roosevelt avait voulu être, pour quatre
ans encore, président de la République, il est
certain que cela n'eût tenu qu'à lui. Respectueux,
jusqu'au scrupule, de l'usage, aussi fort qu'une
loi, qui borne à deux mandats l'exercice de la
fonction présidentielle, il a nettement déclaré
qu'il ne serait pas candidat, bien que, n'ayant
été élu qu'une seule fois, il eût été en droit de
soutenir que la règle traditionnelle ne s'appli-
quait pas à lui.
Cette question du « troisième terme » a pas-
sionné l'opinion américaine. Au début de la
campagne présidentielle, on inclinait à penser
que, en dépit du refus formel de M. Roosevelt,
132 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
la convention de Chicago le proclamerait d'en-
thousiasme. Combien de fois, au Capitole, ai-je
entendu des sénateurs et des députés de l'Ouest
me dire en secouant la tête :
— Eh oui ! Taft serait un excellent président,
mais il ne parle pas à l'imagination populaire,
tandis que Roosevelt!... Enhn nous verrons
bien. Mais si un seul délégué se lève et prononce
son nom, alors, je vous garantis que les autres
candidatures s'effondreront comme châteaux de
cartes.
Dans l'entourage du président, ces propos
causaient plus de trouble que de plaisir. On con-
sidère en général, je parle des amis vrais de
M. Roosevelt, qu'il aura proht à s'effacer pen-
dant quatre ans. Il est assez jeune pour pouvoir
ensuite rentrer à la Maison-Blanche. Et après cet
entracte, les services rendus l'emportant sur les
griefs passagers, son autorité sera plus grande
encore qu'aujourd'hui. Cette popularité, et c'est
de quoi peut-être on ne se rend pas compte en
Europe, est formidable. Un démocrate de Bos-
ton me disait :
— La situation de monsieur Roosevelt est une
situation plébiscitaire.
Il est aisé de s'en assurer, quand on se trouve
en présence des gens modestes, petits commer-
çants, ouvriers qui font l'opinion américaine. Il
LA POLITIQUE 133
n'est pas d'humble boutique de fruitier ou d'épi-
cier où le portrait du président ne soit épingle
sur le mur au-dessus du comptoir. Teddy est
l'Américain représentatif, en qui the man in the
Street se plaît à mirer ses aspirations impré-
cises. On aime tout en lui, même ses travers.
Ses goûts sportifs, ses chasses, ses excursions
au Parc, ses escalades, ses traversées du Poto-
mac à la nage en compagnie d'un ambassadeur,
tout cela amuse un public respectueux de la force
musculaire. De plus, M. lloosevelt est un brave
homme et un honnête homme. Sa vie est un
modèle d'honneur. Et par là encore il répond à
l'instinct moral des foules, réalité « impondé-
rable » avec laquelle il faut compter. On sent en
lui un chef d'Etat probe, volontaire et coura-
geux. Ces vertus sont plus agréables au peuple
que les habiletés des politiciens de carrière.
M. Roosevelt amuse les Etats-Unis et en même
temps les Etats-Unis le respectent. Ce sont là les
plus sûres conditions d'une popularité durable.
Dans les classes riches, il a de nombreux
adversaires. Les uns ont contre lui les griefs
du voleur contre le gendarme. C'est à ceux-là
qu'il pensait lorsqu'il disait :
— C'est bien curieux ! Toutes les fois que je
dis : (( Tu ne voleras point », je déchaîne une
panique à Wall street.
8
134 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Les autres, parfaitement honorables, lui en
veulent de son succès populaire, de son inter-
vention constante et personnelle dans les af-
faires du pays, de son ton tranchant et autori-
taire. Ce sont les esprits d'opposition qui, avec
un président elï'acé, vanteraient les mérites d'un
pouvoir fort. D'autres enfm estiment qu'à cer-
tains égards sa politique est imprudente, qu'il
ne ménage pas assez les intérêts, que sa diplo-
matie s'écarte des principes traditionnels, qu'il
est « nouveau jeu » avec excès. Par contre, le
président compte dans les milieux intellectuels
de chauds partisans.
— Il a rendu à son pays, me disait Téminenl
philosophe William James, le plus grand service
qu'un homme d'Etat puisse lui rendre, un ser-
vice moral. Il a rappelé qu'il n'y a pas de poli-
tique possible sans honnêteté. Qu'importent à
côté de cela des erreurs de détail ?
Si convaincu qu'il soit d'avoir raison, M. Iloo-
sevelt admettrait du reste qu'il a pu se trompei*
quelquefois. Je crois cependant que, plus oji
étudie les problèmes actuels qui se posent aux
Etats-Unis, plus on est conduit à penser que,
sur le fond, il a vu juste. Il se peut qu'il ait vu
juste un peu trop tôt, à une époque où il ne
pouvait être ni compris, ni suivi. Soit dans
l'ordre international, soit dans l'ordre écono-
LA POLITIQUE 135
mique, l'histoire lui donnera raison, à défaut de
la politique. Les Etats-Unis sont en pleine trans-
formation : il a été le président de cette période
incertaine et trouble. Et comme il n'est point
dans son caractère de se contenter de demi-
mesures, un contraste s'est établi entre la dé-
cision de son attitude et l'indécision de la situa-
lion.
Il est en tout cas, avec ses défauts, qui sont
véniels, et ses qualités, qui sont éminentes, un
chef d'Etat de premier ordre. Il a la conscience
morale, sans laquelle l'action devient stérile. Il
a l'énergie combative, sans laquelle la })ensée
vacille. Il sait ce qu'il veut et il fait ce qu'il dit.
Il est profondément sain et ne craint pas l'iro-
nie. Il a le respect et le courage de ses opinions.
Il est, comme tout Américain, attaché de cœur à
l'égalité. Mais son esprit conçoit que l'autorité
est nécessaire. En dépit des attaques qu'il a pro-
voquées, il possède la confiance de la nation.
C'est, pour une démocratie, un meneur d'une
trempe excellente.
CHAPITRE II
UNE CAMPAGNE PRESIDENTIELLE
L'inlensité du régime électif. — Ses causes. — Le méca-
nisme de la campagne. — Les Nominating conventions.
— Leur reci'utement. — Leur réunion. — Le stampedc.
— La campagne. — Le vote de novembre. — Les diffé-
rentes sortes de candidats. — « Favoris », « chevaux
noirs » et « fils favoris ». — Une visite à M. Taft, mi-
nistre de la Guerre. — Le gouverneur Hughes. — Le
président Cannon. — Les partis et la campagne. —Ana-
logie des programmes. — Républicains et démocrates.
— M. William J. Bryan. — Conversation avec M. W.
Bourke Gockran, député démocrate de New- York.
C'est une bonne fortune que de visiter les
États-Unis une année de campagne présiden-
tielle. Dans ce pays où !e système électif est plus
développé que partout ailleurs, on non seule-
ment les asseml)lées fédérales et locales, mais
un grand nombre de fonctionnaires sont élus
LA POLITIQUE 137
par le peuple, la préparation du scrutin qui dé-
signe le chef de l'Etat met en jeu toutes les
forces politiques. Et l'on n'a guère l'idée, dans
nos pays d'Europe, de l'intensité de cette lutte.
Les Américains, et il faut les en louer, ont le sens
très vif de leurs droits civiques. Ils savent aussi,
et ce second motif, pour être moins élevé que
le premier, n'est pas moins important, qu'une
campagne présidentielle bien menée assure au
parti vainqueur de notables bénélices. Le sys-
tème «des dépouilles », c'est-à-dire l'attribution,
non plus de toutes les places comme jadis, mais
encore d'un grand nombre de places, aux parti-
sans des vainqueurs, déchaîne les convoitises
individuelles. Enfin l'organisation locale des par-
tis est si forte et si ingénieuse, elle joue dans
l'existence du pays un rôle si décisif et si con-
tinu, elle l'enserre si fortement dans le réseau
de ses rings^ de ses bosses, de ses « assemblées
primaires » et de ses « conventions » que la
lutte pour la présidence apparaît comme l'épreuve
capitale du sport politique. Elle est, en son
genre, pareille à ces retentissantes parties de
football 011 deux universités, comme Harvard
et Yale, viennent, chaque année, mesurer leur
vigueur et leur entraînement. Conscience ci-
vique, ambitions personnelles, passion sportive,
il y a de tout cela dans le prodigieux mouve-
i38 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
ment d'opinion qui prépare et qui caractérise la
campagne présidentielle.
Le mécanisme de cette campagne^ ne diffère
])as de celui de toute autre élection. Aux Etats-
Unis, en raison môme de l'organisation des
partis, chaque élection se divise en deux phases.
Il y a d'ahord la désignation des candidats par
leurs partis respectifs. Il y a ensuite la lutte des
candidats des différents partis. Pour la présidence,
ces deux actes sont distincts. Le premier se dé-
noue en juin, aux conventions de désignation
{NomiîiatiiKj conveniions). Le second se dénoue
en novembre parla nomination des (( électeurs»,
qui auront à opter entre les candidats désignés
quatre mois plus toi. Dans la première i)ériode,
la lutte est surtout à l'intérieur de chaque parti.
Dans la seconde, elle est entre les partis. Dans
l'une et dans l'autre, on procède, sur un champ
plus vaste qui embrasse l'Union tout entière,
suivant la même méthode que pour les élec-
tions qui ont lieu dans chaque Etat. Les cadres
restent les mêmes. Le fonctionnement est iden-
tique. Ce sont les délégations des partis de
chaque Etat qui, aux conventions nationales,
procèdent au choix des candidats présidentiels,
de même que, à l'intérieur de chacun de ces
1. Cf. l'admirable ouvrage de M. James Bryce, American
Commoiiiveallh.
LA POLITIQUE 139
États, ces partis procèdent au choix des candi-
dats pour la législature locale, les fonctions de
gouverneur, de lieutenant-gouverneur, ou même
de juge. Les candidats à la présidence sont donc
issus d'une désignation pareille à celle qui s'ap-
plique aux autres candidats. Seulement, en raison
de la nature de la fonction, les organisations
d'État se fédèrent pour les choisir et c'est la re-
présentation totale des partis qui proclame leur
candidature.
Chaque État est autorisé à envoyer à la Nomi-
nating convention deux fois plus de délégués
qu'il n'a d'électeurs présidentiels : comme le
nomhre des électeurs présidentiels est égal à
celui de ses représentants au congrès, il y a,
dans les conventions de désignation, deux fois
plus de délégués qu'il n'y a, pour TenseiTihle de
rUnion, de sénateurs et de députés. Ces délégués
sont choisis par les (( conventions » de district
et d'État, qui sont elles-mêmes composées de re-
présentants des « assemhlées primaires » , cel-
lules élémentaires des partis. La Noniinatiny
convention est, par conséquent, l'émanation
iidèle des organisations locales. Tantôt les con-
ventions de district et d'État donnent à leurs
délégués un mandat impératif. Tantôt ce mandat
est implicite, le délégué n'étant désigné que
parce qu'on sait d'avance pour qui il votera.
140 XOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Tantôt enfin le délégué peut user de sa liberté,
mais ce dernier cas est de plus en plus rare.
Notez d'ailleurs qu'à la Nominaiing convention
le scrutin comporte toujours plusieurs tours.
Gomme dans un conclave, les candidatures
naissent et disparaissent. C'est par des combi-
naisons de séance, par des ralliements imprévus,
que se forme ]a majorité. Les délégations d'État
possèdent donc une certaine indépendance de
manœuvre. C'est à cette liberté même que le
travail de la convention doit son intérêt i^as-
sionnant.
Quelquefois, dès avant la réunion de la Nomi-
nating convention^ on peut prévoir sa décision.
Comme on sait d'avance le nombre de suffrages
qui assurera à un candidat la majorité, il suffit
de connaître l'opinion des délégations pour en
déduire l'issue du vote. Souvent en revanche,
par suite de la multiplicité des candidatures, il
est impossible de préjuger le résultat. La Nomi-
nating convention du parti républicain se tient
ordinairement à Chicago : c'est là que se réunit,
le 16 juin, celle de 1908, la convention du parti
républicain, celle du parti démocrate se tenant à
Denver quelques jours plus tard. Aucun événe-
ment ne sollicite aussi fortement la curiosité amé-
ricaine. Pendant les quelques jours que dure une
convention, elle est le point de mire de tous les
LA POLITIQIE 141
regards, le centre de la vie politique. Les délé-
gués, auxquels s'ajoutent les délégués suppléants,
sont plus de 800. Joignez à cela un grand nombre
de sénateurs et de députés, qui viennent suivre
de près la grande épreuve, les chefs des orga-
nisations locales, qui souvent, mais non pas tou-
jours, font partie des délégations, les reporters
à l'alTiiL des indices qui annoncent les change-
ments d'opinion d'où sortira la majorité; le public
enfin, qui se monte à plus de dix mille per-
sonnes et qui, par sa présence, par ses cris, par
ses applaudissements, se mêle à la vie de l'assem-
blée. Les hôtels sont pris d'assaut. Les rues
sont noires de foule. On ne se couche pas. On
ne dort pas. On attend. On raisonne. On dis-
cute. On parie. C'est la démocratie déchaînée,
fidèle, dans un apparent désordre, à des règles
très précises, — aux règles du jeu, suivant la spi-
rituelle formule de M. James Bryce, — discutant
de ses intérêts dans un vacarme assourdissant
qui affole un étranger, maîtresse cependant d'elle-
même, sachant, au milieu de ce tumulte, ce
qu'elle veut et où elle va, ruche sonore où voi-
sinent le bourdon stérile et l'abeille laborieuse.
La convention est réunie. L'élection de son
président est souvent une indication. Elle vérifie
avec minutie les pouvoirs des délégués. Elle
adopte la « plateforme » du parti, son pro-
ii2 NOTES SUR LES ÉTATS-UMS
gramme, rédigé non seulement en vue de la
convention, mais en vue de la campagne qui la
suivra, de façon à mettre d'accord les diverses
tendances qui existent au sein de chaque parti et
à attirer aussi, s'il est possible, une fraction des
voix du parti adverse en profitant de ses divi-
sions. Les délégations d'Etats, appelées par ordre
alphabétique, « présentent » ensuite les candi-
datures : chacune est appuyée par des discours,
saluée d'applaudissements ou de sifflets. Enfin
Ton vote. C'est le président de chaque déléga-
tion qui répond à Fappel du nom de son État. Et
ici une première complication. Il y a des États
où les délégués, après avoir voté entre eux, sont
censés donner ensuite l'ensemble de leurs voix
au candidat qui a obtenu la majorité. Il y en a
d'autres, où les votes sont comptés individuelle-
ment. Le président de la délégation dit donc, si
sa délégation compte par hypothèse 18 voix :
18 voix pour X..., ou, au contraire, 12 voix pour
X..., 6 pour Y... Si, après le premier tour ainsi
conduit, un candidat ala majorité, — majorité abso-
lue dans la convention républicaine, majorité des
deux tiers dans la convention démocrate, — il
est désigné (nominaied) . Si la majorité n'est pas
acquise, on vote et on revote, dans une fièvre
croissante, tant qu'elle n'est pas obtenue.
Il est arrivé qu'il y eût cinquante tours de
LA POLITIQUE 143
scrutin. Dans ces cas-là, l'agitation montant
comme une vague se résout parfois en un vote
(le surprise. C'est le stampede. Cette solution est
fréquente, lorsque, après plusieurs tours, deux
candidats restent en présence avec des chances
à peu près égales. Au printemps de 1908, quand
vous parliez aux Américains des différentes can-
didatures à la convention républicaine de Chi-
cago :
— Sans doute, disait-on, monsieur Roosevell
n'est pas candidat, mais si monsieur Taft, après
cinq ou six tours, n'est pas élu, alors il est bien
possible qu'il y ait une acclamation sur le nom
du président et qu'en un mouvement d'enthou-
siasme, l'union se fasse en sa faveur. Jamais
stampede n'a été plus vraisemblable. Après tout
nous verrons bien.
Autant on dépense d'ardeur dans la bataille,
autant, le vainqueur proclamé, l'apaisement s'éta-
blit dans une atmosphère de bonne humeur. Le^?
Américains ont des défauts : l'aigreur et la rancune
ne sont pas du nombre. Ils apportent à la lutte
une résignation spontanée. Il faut que quelqu'un
l'emporte et tout le monde ne peut pas l'em-
porter : voilà la formule dont ils s'inspirent.
Quand le parti a choisi son candidat, il ne reste
plus qu'à le soutenir. C'est ce qu'on fera, avec
quel entrain ! pendant la campagne présiden-
144 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
tielle qui commence dès le lendemain de la
Nomiiiatmg convention et se poursuit jusqu'à
l'élection. Cette campagne est une formidable
dépense de temps, d'activité et d'argent. Pen-
dant quatre mois ce ne sont que réunions, dis-
tributions de brocliures, articles, discours, pro-
cessions et (( parades ». Profitant de l'occasion
qui s'offre à eux de céder à leur passion de grou-
pement, les Américains de tout âge et de tout
rang forment des clubs qui luttent pour le can-
didat républicain ou pour le candidat démocrate.
La (( macliine » de cbaque parti, représentée par
le « comité national » qu'a clioisi la Nomtnatinr/
convention, reçoit, sollicite et utilise les concours
financiers. C'esl là un point délicat; carsouventles
donateurs estiment que leurs contributions, qui
s'élèvent pour les gros financiers à plusieurs cen-
taines de mille francs, leur donnent une hypo-
thèque sur la politique du futur président. En
réalité, celui-ci est hors de cause. Ce n'est pas à
lui, c'est au parti que vont les subventions. Mal-
gré cela, sa situation en devient souvent diffi-
cile. L'exemple de M. Roosevelt, dans sa campagne
contre les /rw.<f/.9, montre jusqu'où peut aller cette
difficulté.
Au mois de novembre, c'est-à-dire quatre
mois et demi après les conventions des deux
partis, on procède dans les différents Etats à la
LA POLITIQUE 145
nomination des électeurs présidentiels, dont le
nombre, comme je le rappelais plus haut, est
égal au nombre des représentants que chaque
Etat compte au congrès. Quelques semaines plus
tard, les électeurs des Etats votent par écrit pour
nommer le président et le vice-président de la
République. Ces votes, cachetés aussitôt, sont
ouverts par le président du Sénat, les deux
Chambres étant présentes. Mais cette opération
n'a point d'intérêt pratique. Le jour où sont élus
les électeurs dans chaque Etat, on sait qui sera
président, car on sait pour qui ils voteront. Il
n'y a donc dans la campagne que deux phases
capitales : les Nominating conv^entions en juin,
la désignation des électeurs en novembre.
Comme ceux-ci sont désignés par le système du
gênerai ticket^ c'est-à-dire du scrutin de liste,
c'est la totalité des voix d'un Etat qui est assurée,
après le vote, au candidat vainqueur. On peut
critiquer ce procédé qui donne une prime aux
Etats douteux, qui favorise la corruption et qui
écrase les minorités, mais il s'est depuis quatre-
vingts ans généralisé et il répond trop bien à
l'esprit et à l'organisation des partis pour qu'il
ait aucune chance d'être amendé.
Tels étant le mécanisme et le cadre, quels sont
les hommes? Les Américains, qui classent vo-
lontiers gens et choses par catégories, distinguent
9
116 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
trois sortes de candidats. Les « favoris », comme
leur nom l'indique, sont des personnages qui
ont joué un rôle national et que tout le pays
connaît : tel était M. Roosevelt dans la cam-
pagne de 1904; tel il aurait été, s'il se fut pré-
senté en 1908. Les (( chevaux noirs » sont au
contraire des inconnus, ou du moins leur répu-
tation est de second ordre et comme effacée.
Leur insignifiance, sinon personnelle, au moins
représentative, est le principe d'un succès qui
n'est qu'une transaction. Enfin les « lils favoris »
sont de& célébrités locales, dont la candidature
est posée par un Etat. Leurs chances sont mé-
diocres, mais ils font le jeu. Ils dispersent les
voix. Ils barrent la route, pendant les premiers
tours de scrutin, aux (( favoris ». Dans la cam-
pagne de 1908, ils sont relativement nombreux.
Aussi bien cette campagne est-elle intéressante
par sa « normalité ». Elle a mis en présence les
divers types de candidats. Elle est, à ce titre,
bonne à étudier.
De tous les « favoris », M. William Howard
Taft, ministre de la Guerre, apparaissait, dès le
principe, comme le plus distingué. Le jour oi^i
je lui rendis visite au ministère, je pus juger en
raccourci de l'existence que mène un candidat
pendant les mois qui précèdent la réunion de la
« convention »... Dans le salon d'attente atte-
LA POLITIQUE 147
nanl au cabinet du ministre, une soixantaine de
jeunes garçons dont le plus vieux n'avait pas
quinze ans, s'ébattaient joyeusement, faisant des
glissades sur le parquet ou grimpant sur les
tables. C'était une école de Springfield, dans le
Massachusetts, qui, se trouvant à Washington à
l'occasion de je ne sais quel congrès scolaire,
avait souhaité voir M. Taft. Celui-ci, le sourire
aux lèvres, sortit de son bureau. Le professeur
se plaça près de lui et, un à un, tous les petits
bonshommes furent présentés au ministre de la
Guerre.
— How do y ou do^ mister Smith .^
— How do y ou do^ mister Jackson ?
— How do y ou do^ mister Murray?
Ce fut ainsi pendant dix minutes.
Puis, l'école de garçons partit. Et bientôt
arriva une école de jeunes filles. Je ne doute
point que M. Taft ne l'ait accueillie plus galam-
ment encore. Mais, introduit dans son cabinet,
où bientôt il me rejoignit, je n'assistai pas à cette
seconde réception.
Les traits de M. Taft ont été popularisés par
l'image et la caricature. Le ministre de la Guerre
est en effet d'une imposante stature, et son poids
est, dit-on, formidable. Haut et large, il respire
la force et la santé. On le plaisante h ce sujet.
On dit de lui qu'il est l'homme le plus poli
148 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
d'Amérique, allendu qu'en tramway, lorsqu'il
offre sa place à une dame, ce n'est pas à une,
mais à deux qu'il permet ainsi tle s'asseoir. On
raconte aussi cette anecdote. Lorsque M. Taft
gouvernait les Philippines, les journaux annon-
cèrent un jour qu'il était souffrant. M. Root,
alors ministre de la Guerre, lui télégraphia aus-
sitôt :
— Gomment vous portez-vous?
M. Taft répondit :
— Très bien ! J'ai fait ce matin 15 milles à
cheval.
Et M. Root de répliquer par une autre dépèche :
— Gomment se porte votre cheval ?
A vrai dire, M. Taft représente assez bien le
bon géant, tel que les imaginations aiment à se
le figurer. Avec ses cheveux blonds, coupés d'une
raie au milieu du front, sa forte moustache pâle,
ses yeux clairs et francs, son air de sérénité et
de calme, il inspire confiance et attire la sympa-
thie. Je ne lui connais d'ailleurs pas d'ennemis.
Et s'il a des adversaires, c'est aux circonstances,
non pas à lui-même, qu'il les doit.
Après les propos de bienvenue, je mis l'entre-
tien sur la campagne présidentielle et je lui
demandai ses impressions.
— Vous m'embarrassez beaucoup, me répon-
dit en riant M. Taft, C'est là une affaire où je
LA POLITIQUE 149
suis très intéressé, trop intéressé pour que ma
réponse puisse avoir pour vous de la valeur.
C'est à d'autres, plus impartiaux, qu'il faut vous
adresser.
Et comme, malgré mon insistance, M. Taft se
récusait encore, un de ses amis, qui assistait à la
conversation et qui a occupé aux Etats-Unis
de hautes fonctions, intervient et me dit :
— Ce que le ministre ne peut pas vous dire,
je peux le dire, moi. Nous avons, du début de
la campagne, la meilleure impression.
C'était là une transition naturelle pour parler
du programme présidentiel de M. Taft. Et, cette
fois, il ne fit nulle difficulté pour s'expliquer.
— Votre politique, lui dis-je, sera-t-elle, et sur
quels points, différente de celle de M. Roose-
velt, notamment (car c'était la grosse question
du moment) à l'égard des grandes corporations
financières ?
M. Taft répondit :
— Je suis d'accord sur tout avec le président
actuel. Si je suis élu, ma politique sera absolu-
ment la même que la sienne. J'approuve cette
politique comme homme. Je l'approuverais aussi
comme président.
Cette solidarité parfaite entre le président et
M. Taft fut, d'ailleurs, depuis le début de la cam-
pagne, une arme à deux tranchants. On lui
loO NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
reprochait d'être « le candidat » de M. Roose-
velt. Et sans doute cette intimité lui assurait des
voix, mais de certains côtés, elle lui en enlevait
aussi. On reconnaissait en général que le ministre
de la Guerre était d'un autre tempérament que
le président ; qu'il éviterait les « intempérances »
de M. Roosevelt; qu'il serait plus prudent, moins
impulsif, plus juridique. Mais, alors, les jour-
naux adverses dénonçaient la manœuvre :
— Démasquez, s'écriaient-ils, le piège que l'on
vous tend. Pour l'Ouest, c'est Taft, l'homme de
Roosevelt. Pour l'Est, c'est « le juge » Taft,
c'est-à-dire un modéré, plein de prudence et de
circonspection. Le jeu est facile à saisir. Je suis
oiseau, voyez mes ailes...
M. Taft, quoi qu'on pût penser' de son avenir,
pouvait, en tout cas, invoquer son passé. Le
ministre de la Guerre est un homme de premier
ordre, qui a réussi dans tout ce qu'il a entrepris.
De 1880 à 1900, il a fourni une hrillante car-
rière judiciaire, où il a fait preuve de science et
d'équité. En 1900, M. Mac Kinley l'a nommé pré-
sident de la commission des Philippines. Et le
remarquahle rapport qu'il a rédigé en cette qua-
lité a eu le rare mérite d'être non seulement un
exposé critique, mais un programme d'action.
L'année suivante, en effet, M. Taft fut nommé
gouverneur civil des Philippines, et les trois ans
LA POLITIQUE lol
de son gouvernement eurent une influence déci-
sive sur la pacification de l'archipel comme sur
le déveloi)pement de son esprit.
— C'est là qu'est mon cœur, me disait-il en
me parlant des îles.
Il montra, pendant cette période, de brillantes
qualités d'administrateur. Et il fut diplomate
aussi par occasion, lorsqu'il fallut régler avec le
Vatican la situation des ordres religieux, dont la
présence dans les îles était une cause de graves
difficultés. Gomme ministre de la Guerre, M. Taft
a continué l'œuvre organisatrice de M. Root.
Cela ne l'a pas empêché d'ailleurs de remplir
d'autres missions — à Panama, à Cuba, au
Japon — avec un succès que nul ne discute. Il
est de tous les hommes d'Etat américains celui
dont la culture politique et l'expérience des
affaires sont assurément les plus vastes. Dans
la « course » présidentielle, il était donc, de tous
les concurrents, celui qui avait le plus de
(( classe », le plus digne incontestablement de
jouer le rôle de « favori ».
M. Hughes, gouverneur del'État de New-York,
ne répondait exactement, quand sa candidature a
été posée, à aucune des trois définitions que j'ai
rappelées tout à l'heure. Il n'était pas un <( fa-
vori ». Il était plus et mieux qu'un (( cheval
noir » ou un « fils favori ». M. Charles Evans
152 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Hughes est né en 1852. Son père, un pasteur,
était de souche anglaise, sa mère d'origine hol-
landaise. Dès sa jeunesse, il se révéla comme un
esprit solide, épris de sciences exactes, des
mathématiques d'ahord, puis du droit. Après des
débuts modestes dans les bureaux d'un avocat
de New-York, il prit au barreau de cette ville
une place importante. Il fut aussi professeur de
droit à l'université Gornell. Il parle bien, avec
autant de facilité que de correction et ses plaidoi-
l'ies sont célèbres. Sa réputation lui valut de
présider aux difficiles enquêtes dirigées, il y a
quelques années, contre l'administration du gaz
et les compagnies d'assurances. Son tact, sa
finesse et sa clairvoyance le mirent alors en
lumière. Et, avec l'appui énergique de M. Roose-
velt, il fut, peu de mois après, élu gouverneur
de l'Etat de New-York contre M. Hearst, le mil-
liardaire démagogue, le grand meneur de la
« presse jaune ».
Sa candidature avait été une candidature
d'honnêteté politique : son administration a pré-
senté le même caractère. Sans préparation poli-
tique, M. Hughes a été égal à sa tache par la
fermeté de ses principes et la probité de ses
actes. Il a voulu, suivant sa propre expression,
être le (( serviteur du peuple » et réagir contre
les politiciens. Il traite le corps qu'il administre
LA POLITIQUE 153
à la façon (riiii médecin, en lui rappelant tou-
jours les règles de l'hygiène, en lui évitant,
autant que possible, les « excitations du système
nerveux ». Ses idées sont, sur la plupart des
questions, analogues à celles de M. Roosevelt,
notamment en ce qui touche les chemins de fer
et les trusts. Sa candidature présidentielle a
cependant, au début, été soutenue par une
notable partie des financiers de New-York,
adversaires du président. Est-ce à dire que ces
partisans inattendus escomptassent de sa part
des concessions ? Je n'en crois rien : mais la can-
didature de M. Hughes était un moyen de mettre
en échec celle de M. Taft, c'est-à-dire M. Roose-
velt. M. Hughes a les qualités solides d'un homme
d'Etat, n lui manque l'expérience des affaires
étrangères et, à cet égard, il est indiscutable-
ment inférieur à M. Taft. Gomme candidat, on
lui a reproché son défaut d'entrain, d'être un
froid et un triste. C'est, en tout cas, un cons-
ciencieux et un probe, appelé sans aucun doute
à jouer un rôle, soit plus tôt soit plus tard, dans
la politique d'un peuple, qui, malgré la corrup-
tion de sa (( machine » électorale, ou peut-être
à cause de cette corruption, a le respect de l'hon-
nêteté dans ses chefs, qu'ils se nomment Roose-
velt, Taft ou Hughes.
Où convient-il de classer dans cette campagne
9.
lo4 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
présidentielle M. Joseph Gannon, président de
la Chambre des députés du congrès? Ce vieillard
de soixante-douze ans est à coup sûr le (( hls
favori » de l'Illinois qu'il représente au Capitole
depuis plus de trente ans. Il dispose en outre
d'une vaste influence en raison de sa fonction.
Et cependant il n'est pas, il ne sera jamais un
« favori » parce que sa supériorité, qui s'afhrme
dans les manœuvres de couloir, est insaisissable
pour le grand public. Si je cédais à la tentation
de faire des rapprochements, je le comparerais
à M. Sarrien. M. Cannon, très fin, très adroit,
est un silencieux. Quand j'ai eu l'honneur de le
rencontrer et que je lui ai demandé son senti-
ment sur la situation politique, il m'a répondu,
avec le rire muet de Bas-de-Cuir, qu'il n'avait
rien à en dire. Il a passé sa vie à s'effacer et à
réussir en s'efîaçant. Il est riche, et, dans sa
mise, il se donne l'apparence de la modeslie et
même de la gêne. Il est profondément conserva-
teur, mais il a les allures d'un démocrate tout
proche du peuple. Il serait le président idéal des
grandes puissances financières, un Mac Kinley
plus subtil. Il représente la droite ploutocratique
du parti républicain. La gauche, en revanche,
ne l'aime point et plus d'un député de cette
nuance m'a dit :
— Si, par impossible, monsieur Gannon était
LA POLITIQUE 1S5
désigné comme candidat par la convention de
Chicago, nous voterions pour le candidat démo-
crate plutôt que de lui donner nos voix.
Dans la campagne de 1908, les « fils favoris»
ont été, dès le premier jour, abondamment re-
présentés. Leur valeur était très inégale. Le plus
remarquable était, à coup sur, M. Philander
'Chase Knox, sénateur de Pensylvanie et ancien
attorney général, avocat distingué, cultivé, ingé-
nieux, dont l'heure sonnera quelque jour.
M, Charles Warren Fairbanks, vice-président de
la République, était, avant son élection à ce poste
honorifique, sénateur deFIndiana. C'est, lui aussi,
un avocat de valeur, mais dont la carrière poli-
tique ne semble pas devoir se développer. M. Jo-
seph Benson Foraker, sénateur delOliio, est mû
par la haine vigoureuse qu'il porte à M. Roose-
velt et soutenu par les voix des nègres qu'il a re-
cherchées par des procédés démagogiques. M.Ro-
bert Marion La Follette, sénateur duWisconsin,
dont il a été naguère gouverneur, représente un
radicalisme extrême, dont la base électorale est
des plus limitées.
La campagne présidentielle de 1908, dans ce
cadre et avec ces acteurs, donne une très exacte
idée de ce qu'est aux Etats-Unis la lutte pour la
magistrature suprême. Dans cette lutte, surtout
dans la première phase, c'est-à-dire pendant les
156 NOTES SUR LES ÉTATS-UMS
mois qui précèdent la Kominating convention,
les questions de personnes priment les questions
de principes. Il y a des nuances d'opinion que
j'ai indiquées. Il y a des candidats de droite ou
des candidats de gauche. En réalité, tout se ré-
duit à savoir si l'on est pour ou contre quel-
qu'un. En 1908, c'est la personnalité de M. Roo-
sevelt qui, dès le premier jour, a dominé le
débat. Etre pour ou contre une législation ren-
forcée des trusts, c'était être pour ou contre lui.
Aussi bien, môme d'un parti à l'autre, les diffé-
rences doctrinales sont allées s'atténuant. C'est
de quoi il est aisé de s'assurer, quand, sortant
des rangs républicains, on se tourne vers les
démocrates.
Voilà longtemps qu'on a remarqué qu'entre
les deux grands partis politiques les différences de
programme étaient insignifiantes ; mais jamais
ce trait n'a été plus frappant qu'aujourd'hui.
Entre les démocrates et les républicains, il y a
surtout des différences de tempérament et de
tendances qu'on s'explique si l'on se reporte aux
origines de l'histoire américaine. Il était inévi-
table que, dans cet Etat neuf, formé de répu-
bliques préexistantes, les uns, — ce sont les dé-
mocrates, — fussent surtout attachés à la dé-
fense des droits élémentaires des contractants,
les autres, — ce sont les républicains, — se
LA POLITIQUE
157
préoccupant surtout de créer au centre un pou-
voir fort, armé pour le développement des
intérêts généraux et de Ja politique nationale.
J'ai vu nombre de républicains et de démo-
crates. J'ai rapporté de mes entretiens avec eux
l'impression que ce critérium historique est le
seul qui garde encore de la valeur. Prenez, au
contra;ire, les questions actuelles, tarif, législa-
tion industrielle et commerciale, vente des bois-
sons alcooliques, politique extérieure, vous ne
déterminez pas un classement net des partis ; vous
n'apercevez pas la limite exacte où, du programme
républicain, on passe au programme démocrate.
La campagne présidentielle de 1908 aura plus
qu'aucune autre accusé cette indécision.
Ce phénomène est d'autant plus naturel que
M. Roosevelt, président républicain, centralisa-
teur et autoritaire, a été, par certains côtés de
son caractère et de sa politique, plus démocrate
que républicain. Les démocrates sont les pre-
miers à le constater et à en tirer argument. On
pourrait résumer les récents discours de leur chef
M. WilUam J. Bryan par ce mot, que M. Cle-
menceau adressait naguère à M. Jaurès :
— Votre programme, je le connais bien : car
c'est le mien et vous me l'avez pris.
Qu'il s'agisse de la réglementation d'État des
chemins de fer, des lois contre les trusts, de l'ar-
158 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
bitrage entre le capital et le travail ou de l'impôt
sur le revenu, M. Roosevelt, d'après les démo-
crates, est un républicain repenti. Si l'on consi-
dère la « plateforme » adoptée le 6 avril 1908
par l'assemblée des démocrates du Nebraska, qui
est l'Etat de M. Bryan, on constate que les seuls
articles originaux sont ceux qui réclament un
impôt unique sur le revenu, la reconnaissance de
l'indépendance des Pbilippines sous la protection
des Etats-Unis jusqu'à la garantie de leur neu-
tralité par les puissances, enlin l'exclusion des
Asiatiques ; que, pour tout le resle, il n'y a pas
de différence sensible entre républicains et dé-
mocrates. Au cours de cette assemblée, M. Bryan
a dit :
— Nous devons nous efforcer de faire accep-
ter par les républicains les réformes démocrati-
ques en insistant d'abord sur celles qui concor-
dent avec les leurs, en abordant ensuite celles
que, malgré leurs efforts, ils n'arrivent pas à
s'approprier.
Dans un autre discours, le candidat démocrate
a précisé ses griefs contre les républicains.
— Les républicains, a-t-il dit, admettent le
renforcement des lois contre les trusts, mais ils ne
fournissent pas le moyen de Tobtenir. Ils recon-
naissent que la réforme du tarif est nécessaire ;
mais ils tenaient le même langage naguère : et
LA POLITIQUE 159
cela n'a pas empêché le vote du tarif exorbitant
actuellement existant. Pour la législation des
chemins de fer, pour les relations entre le capital
et le travail, même imprécision des solutions.
Pour la crise financière elle-même, qu'ont-ils
fait? Ils ont laissé s'enfuir les financiers coupa-
bles et n'ont trouvé qu'un remède : faire sou-
tenir le marché par le Trésor public. Ils n'ont
ni mis un frein à la spéculation ni protégé les dé-
posants. En applaudissant aux messages du pré-
sident, ils se sont condamnés eux-mêmes : car
tous les abus dénoncés par M. Roosevelt ont
leur source dans la législation votée par les ré-
publicains ou dans l'aljsence, à eux imputable,
de toute législation.
M. Bryan tirait de ces considérations la conclu-
sion optimiste <[ue voici :
— Les démocrates peuvent envisager l'avenir
avec confiance. Ils sont unis. Les réi)ublicains
sont divisés. Gomme Jes républicains se sont servis
d'une fraction du i)arti démocrate pour nous
battre en 1896, nous allons, pour les vaincre,
employer la même méthode.
On aurait pu répondre à M. Bryan que son ar-
gument était à deux tranchants et que, peut-
être, beaucoup de démocrates, satisfaits de la
politique de M. Roosevelt, voteraient pour son
candidat, M. Taft. Quoi qu'il en soit, il est indis-
160 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
culable que, sur les grands problèmes de la
politique américaine, les démocrates ont peine à
opposer aux républicains une « plateforme » net-
tement définie. Causant un jour, au congrès, avec
l'un des plus éloquents d'entre eux, M. William
Bourke Cockran, député de New- York, je cher-
chais à lui faire préciser l'attitude propre de son
parti. C'est par des nuances seulement qu'il put,
en me répondant, la caractériser :
— En ce qui concerne, me dit-il, la politique
extérieure, j'estime que, sauf sur certains points,
celle du président est approuvée par le pays. Nos
réserves sont les suivantes :
» D'abord, pour la doctrine de Monroe, nous
n'aimons pas la théorie du big stick. Nous vou-
lons que l'autorité morale des Etats-Unis dans le
continent américain résulte du libre consente-
ment des républiques latines et non d'une coer-
cition.
» Pour les Philippines, nous considérons leur
acquisition comme une très mauvaise affaire. Et
si un gouvernement démocrate était au pouvoir,
il penserait sans doute qu'il convient de liquider
cette opération fâcheuse.
» Pour Cuba, nous sommes partisans de l'in-
dépendance de l'île. Mais nous ne méconnaissons
pas les raisons géographiques, économiques, po-
litiques et militaires qui, surtout après l'ouver-
LA POLITIQUE 161
lure du canal de Panama, militeront fatalement
en faveur de l'union.
» Nous sommes résolument hostiles à ce qu'on
appelle la politique mondiale. Les Etats-Unis
ont tout intérêt à garder leur force concentrée
au lieu de la disperser.
» Quant à l'envoi de la flotte dans le Pacifique,
respectueux de la responsabilité présidentielle,
nous estimons que, si le président a décidé cet
envoi, c'est qu'il l'a cru nécessaire.
» Notre attitude s'inspirera du même principe
si le président demande la construction de nou-
veaux cuirassés. C'est lui qui a charge d'assurer
kl défense du pays. L'opposition ne lui en refu-
sera pas les moyens, mais pour la défense seu-
lement, bien entendu. S'il s'agit d'entreprises
guerrières, le parti démocratique s'y opposera
résolument.
Quelques réserves théoriques sur la doctrine
du big stick, la politique mondiale et les Philip-
pines, — réserves que des républicains formu-
lent d'ailleurs également, — voilà donc à quoi se
bornent les objections des démocrates dans
l'ordre international. Pour la politique intérieure,
c'est encore une différence de degré, plus qu'une
différence de fond, qui se dégageait des paroles
de M. Bourke Gockran :
— J'approuve, déclarait-il, et nous approuvons
162 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
tous les principes dont s'inspirent les derniers
messages du président. Quant à moi, j'estime
seulement qu'ils sont venus trop tard, et que les
remèdes indiqués ne sont pas assez précis.
)) La panique n'a pas été causée par la décou-
verte du mal, mais par sa perpétration. Elle a
été amenée non par ce que le président a dit ou
fait, mais par les criminelles pratiques de ses
détracteurs et de ses critiques, non pas que l'on
eût des craintes sur notre })uissance en numé-
raire ou sur l'honnêteté du gouvernement, mais
par les doutes que l'on avait sur l'honnêteté avec
laquelle les grandes entreprises étaient gérées.
Et cette méfiance générale était justifiée par une
série de révélations successives sur la corruption
de la haute iinance. Gela a commencé avec les
assurances. Gela a continué iivec les trusts. Et
personne n'a été ni puni ni poursuivi. Les cou-
pahles sont restés à la tète des sociétés qu'ils
avaient pillées.
» Je le répète : sans méconnaître les (hfli-
cultés de l'action répressive, en raison de notre
Constitution et de notre o])inion pul)lique, j'es-
time que, si le président est coupahle à quelque
degré de cette panique, ce n'est i)as pour ce
qu'il a fait, mais pour ce qu'il n'a pas fait. Si la
critique a prise sur lui, ce n'est pas pour avoir
montré la corruption qui préside à la direction
LA POLITIQUE 163
des trusts, mais pour avoir voulu trop longtemps
cacher les scandales. S'il avait fait la lumière
sur la direction des trusts en 1901 au lieu de
la faire en 19()o, beaucoup des crimes qui leur
sont imputés n'auraient pas été commis, et la
panique qui s'est produite aurait été atténuée,
sinon entièrement évitée.
De cette analogie entre les programmes, on
peut, — malgré les sautes rapides et sans grandes
conséquences pratiques de l'opinion américaine,
— tirer des conclusions favorables au parti répu-
blicain, qui est le beatus possidens. Les démo-
crates, depuis plusieurs années, pâtissent d'ail-
leurs des défauts de leur chef, M. William Jen-
nings Bryan. Orateur distingué, admirablement
entraîné à la lutte par des conférences qui l'ont
conduit tour à tour dans toutes les villes de
l'Union, M. Bryan manque d'autorité. C'est un
désorganisateur éminent. Sa campagne d'il y a
douze ans en faveur de l'étalon d'argent lui a
porté préjudice. Ses allures démagogiques déplai-
sent aux démocrates riches. Ses voyages h tra-
vers le monde n'ont pas suffi à restaurer son
crédit. Il a pris figure de candidat perpétuel et
perpétuellement mallieureux. On a si bien
compris que sa chance était mauvaise qu'en 1904
on lui a préféré le juge Parker, qui, après son
échec, est rentré dans l'obscurité d'où son parti
164 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
l'avait tiré. En 1908, M. Bryan, dès le mois de
janvier, a fait acte de candidat. Beaucoup de dé-
mocrates m'en ont dit leur mauvaise humeur. Les
uns eussent préféré M. Johnson, gouverneur du
Minnesota, les autres M. Chauler, lieutenant-
gouverneur de l'Etat de New-York, ou le juge
Grey. C'étaient là des personnalités honorables,
mais de second plan, mal qualifiées, en dépit de
leurs mérites, pour mener la lutte contre la po-
litique, si populaire dans les masses, du prési-
dent sortant.
Il semble d'ailleurs que toute l'histoire des
Etats-Unis, depuis dix ans, les oriente vers la
politique républicaine plutôt que vers la politique
démocrate. Plus un pays prend d'importance
mondiale, plus il a besoin d'avoir un gouverne-
ment fort. Les républicains doivent donc béné-
ficier de l'évolution économique et diplomatique
qui a commencé avec M. Mac Kinley et continué
avec M. Roosevelt. Cela n'exclut pas sans doute,
pour les années qui viennent, la possibilité d'un
succès des démocrates. Mais, après ce succès, la
politique des seconds ne différerait guère, ou je
me trompe fort, de la politique des premiers.
CHAPITRE III
LES AFFAIRES ET LE GOUVERNEMENT
La crise économique de 1907. — Wall street. — La ville
de la spéculation. — Les attaques contre M. Roosevelt.
— Les causes et le développement de la crise. —
— M. Roosevelt et la crise. — Opinion de M. Vanderlip,
vice-président de la National City Bank. — Un autre
son de cloche. — La ploutocratie bienfaisante. — Désac-
cord entre la nature des affaires et les lois qui les régis-
sent. — Les trusts et la législation des États. — Les me-
sures de protection. — Conversation avec M. Oscar
Straus, ministre du Commerce et du Travail. — Le Bu-
reau des corporations. — Nécessité d'une législation fédé-
rale. — Les obstacles.
La crise économique et financière, qui a secoué
le marché américain pendant les derniers mois de
1907, se manifestait encore, au début de janvier
1908, aux regards du voyageur dès son arrivée à
New-York. Cette crise, sur les causes de laquelle
16G NOTES SUR LES ÉTxVTS-UNïS
on n'est d'accord ni en Amérique, ni en Europe,
a mis en jeu toutes les forces matérielles et mo-
rales, commerciales et politiques de l'Union,
Elle a tenu, dans la lutte des partis, à la veille de
la campagne présidentielle, une place importante.
Elle a opposé les uns aux autres les intérêts et
les principes, les idées et les hommes. Elle a
provoqué des émotions violentes et d'utiles ré-
ilexions. Elle procède de raisons durables, qui,
dans Tavenir, produiront, si l'on n'y prend garde,
les mêmes effets que dans le passé.
Qui n'a pas vu Wall street, à l'heure où la
Bourse bat son plein, ne saurait se représenter
ce que furent les journées tragiques de Fautomme
passé. Il est impossible de concevoir, pour Vaurî
sacra famés, cadre plus sombre, plus hostile,
plus écrasant. Les rues étroites sont comme pré-
cipitées dans l'ombre parla hauteur des maisons.
La foule, — une foule qui court, — se meut au
sein d'une demi-nuit froide et éventée. Les pre-
miers pas qu'on fait sur ce terrain sont hésitants
et chancelants. Il faut se garer des choses et des
gens, du courant d'air brutal qui fait voler les
chapeaux, de la cohue effrénée qui vous bous-
cule et vous enlace. A tout instant, les portes
tournantes poussent sur le trottoir les commis
hâtifs qui vont d'une banque à l'autre. Dans le
vestibule des buildings, dix, quinze, vingt ascen-
LA POLITIQUE 167
seurs, énormes trains qui montent, les uns
« omnibus », les autres « express », emportent
vers le ciel ou jettent sur le sol des centaines de
visiteurs. On se heurte, on se cogne. On ne s'ar-
rête pas. Time is money^ surtout ici. Les bureaux
bourdonnent d'une rumeur sourde de propos,
qui se totalisent et se confondent. Les affaires
s'y traitent avec rapidité, plus vite que chez nous.
Tout est organisé sur de vastes proportions. Les
grosses banques ont leurs fils télégraphiques
spéciaux. Leur personnel est une armée. Leurs
sièges sociaux sont des palais. Ce sont les monu-
ments historiques de cette capitale de l'argent.
Voici la banque J.-P. Morgan, la banque Kuhn,
Loeb and G*^, Y Equitable^ le Trust Company of
America, Le Stock exchange est le cœur de ce
corps linancier. C'est dans son hall que tout
aboutit. Aucune bourse européenne n'est enca-
drée comme lui. Tout est tendu vers le gain. Tout
le monde spécule. Tout le monde joue, le watt-
man du subway comme les rois des trusts. Une
panique dans cette ville de jeu est le plus tita-
nique des spectacles. Elle s'y déchaîne comme
une tempête, avec le même bruit. La fièvre, qui
est chronique, se tourne alors en délire... Puis
l'apaisement se fait. On oublie les noyés. On ré-
pare les voies d'eau. On recommence... Dès le
début de mars, la reprise était visible. Il y avait
168 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
de la confiance dans l'air. La crise était conjurée,
du moins la crise financière. C'était fini des loi-
sirs forcés de l'hiver. On pouvait, de nouveau,
« penser en milliards ».
Rien n'est plus partial qu'un intérêt menacé.
En janvier, quand on craignait encore, on avait
besoin d'un responsable. Ce responsable, c'était
M. Roosevelt. Je me souviens de l'effet produit
par son message du 31. Jamais je n'ai vu pareil
haro poussé sur un seul homme.
— C'est un malade !
— C'est un fou ! D'ailleurs son frère est mort
fou!
— Il boit!
— Il est morphinomane !
— Il faille malheur des siens. Sa femme mourra
de douleur !
— C'est un bandit ! c'est un fléau ! Il veut tuer
le pays.
Ai-je besoin d'ajouter que, pour l'observateur
impartial, cette fureur était plutôt favorable à
celui qui en était l'objet? Il faudrait, au surplus,
tout ignorer de la situation industrielle et finan-
cière des Etats-Unis pour admettre que la crise
pût n'avoir que des causes personnelles. Depuis
plusieurs mois, les économistes la prévoyaient.
Dès le mois d'août 1906, malgré la prodigieuse
prospérité qui régnait alors, il y avait des symp-
LA POLITIQUE 169
tomes de dépression prochaine K L'augmenta-
tion soudaine des dividendes, surtout pour les
chemins de fer, les appels au crédit que la pro-
gression des recettes paraissait stimuler loin de
les contenir, — ces appels atteignirent pour 1907
le chiffre de 16 milliards de francs, — les projets
gigantesques de travaux hors de proportion avec
les disponibilités, tout permettait de prévoir un
arrêt. Les capitaux coûtaient de jour en jour plus
cher. La baisse du cuivre, survenant alors, pré-
cipita les événements. La United Cooper Com-
pany, qui avait mis la main sur un grand nombre
de banques de dépôt, les entraîna dans sa chute.
Ce fut d'abord la Knickerbocker Trust Company
qui succomba. D'autres suivirent. Le public prit
peur. Les dépôts dans les banques américaines
se montent à 60 milliards de francs. Les dépo-
sants, affolés, firent d'énormes retraits. La Trust
Company of America remboursa ainsi 200 mil-
lions. Il fallut réunir en hâte du numéraire. On
en importa d'Europe et d'Amérique du Sud pour
6S0 millions de francs. Le Trésor fédéral vint en
aide aux banquiers. Les Clearing houses multi-
plièrent leur activité. Les chèques au porteur cir-
culèrent de mains en mains sans que l'Etat osât
prélever sur eux l'impôt légal de 10 pour 100.
1. Cf. Raphaël-Georges Lévy, La Crise économique de 1907,
Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1907.
10
170 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Nombre de transactions furent arrêtées. Des
travaiix furent suspendus, des mines fermées, des
ouvriers renvoyés. Les difficultés sociales s'an-
nonçaient, derrière les difficultés financières.
De ces difficultés, les gens d'affaires américains
sont responsables, pour la plus large part. Ce
n'est pas impunément qu'on multiplie les entre-
prises avec un capital dix, vingt ou cent fois su-
périeur à la valeur réelle. Ce n'est pas impuné-
ment qu'après avoir groupé sous une direction
unique des fabriques, des voies ferrées, des
moyens de transport, on donne à ces trusts une
valeur arbitraire. Si l'on se reporte aux déposi-
tions recueillies en iS9S \rdvVIndiist7Hal Commis-
sion, on constate que les taux de capitalisation
étaient, dès ce moment, excessifs. Joignez à cela
le pouvoir à peu près absolu conféré par les lois
d'Etats, celle notamment du New-Jersey, aux
administrateurs aux dépens des actionnaires, la
division du capital en actions de préférence et en
actions ordinaires, les dividendes trop tôt distri-
bués pour donner à cette seconde catégorie
d'actions une valeur artificielle ; tenez compte
enfin du trouble produit par certains (( coups »
de spéculation que puniraient rigoureusement les
lois européennes, vous comprendrez combien
devaient être plus sensibles pour le marché amé-
ricain que pour tout autre marché les oscilla-
LA POLITIQUE 171
lions inévitables, qui aux périodes de développe-
ment intense font succéder des périodes de
resserrement et de baisse. Notez de plus que,
pour résister à ces secousses, les États-Unis
n'ont pas une bonne organisation de banque. Il
leur manque l'instrument régulateur que consti-
tuent la Banque de France ou la Banque d'An-
gleterre. Les émissions de billets à la fois par
l'Etat et les « Banques Nationales » , la garantie
de ces derniers constituée uniquement par des
fonds publics, devaient aggraver la crise, rendre
en tout cas plus difficiles les mesures de préser-
vation et de défense. Ce n'est point « prévoir le
passé » que de le constater.
Quelle est, dans ces conditions, la responsabi-
lité de M. Roosevelt? A cette question, voici ce
que me répondit un des personnages les plus
considérables du monde financier américain,
M. Vanderlip, vice-président de la National City
Bank, qui équivaut à peu près à notre Crédit
Lyonnais. M. Vanderlip, qui fut autrefois sous-
secrétaire d'État au Trésor, a été, pendant la crise,
le bras droit de M. Pierpont Morgan. Il a donc
connu non seulement les manifestations exté-
rieures de cette crise, mais son bistoire secrète.
— La politique du président a été, m'a-t-il dit,
une cause seconde et occasionnelle de nos diffi-
cultés. Ce n'est pas la cause principale. Il est
172 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
plus injuste encore d'incriminer la prétendue
malhonnêteté du monde des affaires. Les commer-
çants américains sont, dans l'ensemble, parfaite-
ment honnêtes. 11 peut y avoir, comme partout,
des fautes individuelles. Mais elles ne permettent
pas de conclure du particulier au général. C'est
une toute petite tache sur un beau fruit.
» La cause de la crise est plus universelle.
D'une part, depuis 1897, l'activité industrielle et
linancière des Etats-Unis a été prodigieuse et
presque sans précédents. D'autre part, pendant
cette même période, il y a eu une grande des-
truction de capital, guerre du Transvaal, guerre
russo-japonaise, désastre de San-Francisco : ce
contraste est la raison profonde de la crise.
» Ce n'est pas à dire cependant que j'approuve
l'attitude de M. Roosevelt au cours des derniers
mois. Nous étions en présence d'une dépres-
sion qui demandait à être traitée avec méthode
et compétence. Au lieu de cela, M. Roosevelt a
fait des discours et des messages qui ont ajouté
à la crise économique une crise de confiance.
)) M. Roosevelt n'est pas un financier. C'est un
prédicateur. Il ne connaît pas les questions de
crédit, de spéculation. Et il a choisi, pour s'en
occuper de façon retentissante, le moment où ces
questions étaient les plus délicates. 11 aurait dû
s'entourer de spécialistes, prendre leur avis,
LA POLITIQUE 173
avoir des conférences avec eux. Mais une confé-
rence avec M. Rooseveltest presque toujours une
conférence de M. Roosevelt : il parle trop et fait
une consommation excessive d'épithètes.
^ Notez que j'approuve absolument ses prin-
cipes, ses idées morales. Je dis seulement que sa
méthode, que sa manière a été mauvaise. Avant
de faire une leçon de morale à un malade, le
médecin a un premier devoir : c'est de le guérir.
M. Roosevelt a négligé cette vérité de sens com-
mun. C'est là mon sentiment personnel. Si je
parlais au nom de la finance de Wall street,
j'emploierais peut-être des termes plus sévères.
Mais je ne prétends exprimer que mon avis.
)) Il m'est, d'autre part, impossible d'être d'ac-
cord avec le président sur la tendance générale
de sa politique économique, et surtout sur son
projet d'instituer le contrôle rigoureux et absolu
de l'État sur ces phénomènes naturels et bien-
faisants qui s'appellent les trusts. Qu'on punisse
les délits commis par certains trusts, par exemple
en matière de chemins de fer, rien de mieux. Il y
a des lois. On les a longtemps laissées inappli-
quées. M. Roosevelt a voulu qu'elles fussent
appliquées. Il a bien fait. Je n'admets pas d'ail-
leurs qu'en ce qui touche les transports, celui
qui fait circuler mille wagons ait plus de droits
que celui qui en fait circuler un. Ce sont des
10.
174 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
services publics où Tégalité doit être de règle.
A cet égard, le président a raison. Il a tort au con-
traire lorsqu'il songe, comme le bruit en a couru,
à élaborer une législation qui ferait du gouverne-
ment fédéral le maître des trusts. Il faut res-
pecter la liberté des groupements économiques,
groupements qui résultent d'une loi naturelle et
saine, de même que la chute des corps résulte
des lois de la pesanteur.
» En ce qui concerne l'avenir, je crois qu'on
peut l'envisager avec plus de confiance. La sécu-
rité renaît. L'intérêt politique à la veille des élec-
tions conseille d'ailleurs de ne pas alarmer le
monde des affaires. J'ajoute, si je considère plus
spécialement la campagne présidentielle, que la
personnalité de M. Taft offre des garanties. Sa
carrière, sa famille, ses idées permettent de le
tenir pour un homme de tact et de prudence. Il
dit, je le sais, il vous l'a dit à vous-même, que
ses idées sont les mêmes que celles de M. Roose-
velt. Mais son tempérament n'est pas le môme,
et c'est là l'essentiel. Car ce qui est mauvais,
dans la politique du président, c'est la forme
personnelle plus que le fond.
D'autres financiers sont pour le président plus
durs que M. Vanderhp. L'un d'entre eux, qui
est au premier rang de la bataille engagée, m'a
exposé ce que l'on pourrait appeler la théorie de
LA POLITIQUE 173
la ploutocratie bienfaisante. A son avis, c'est
tout le développement des Etats-Unis qui a été
compromis par M. Roosevelt dans un dessein de
réclame politique.
— Pour comprendre, m'a-t-il dit, la situation
actuelle, il faut remonter d'une douzaine d'années
en arrière jusqu'en 1896. A cette époque, l'agri-
culture de l'Ouest, par suite de la disproportion
existant entre son extension d'une part, la popu-
lation et le capital d'autre part, traversait une
terrible crise. Des gens qui, autrefois, vivaient
avec cinq hectares, étaient dans la misère avec
des propriétés de dix ou quinze hectares qu'ils
ne pouvaient pas cultiver faute d'argent et faute
de main-d'œuvre. C'est alors que les proprié-
taires de mines d'argent, qui cherchaient à créer
un marché pour leur produit en recomman-
dant l'étalon d'argent qui eût donné au dollar
argent une valeur factice, obtinrent l'appui des
agriculteurs de l'Ouest à qui ils faisaient entre-
voir un moyen radical de payer leurs dettes en
attribuant à 50 cents la valeur d'un dollar.
M. Bryan trouva la « plateforme » bonne, et se
mit à la tète du mouvement.
» Si cette campagne avait abouti, la ruine eût
été inévitable, non seulement pour l'Ouest, mais
pour les Etats-Unis dans leur ensemble. Sur la
base d'argent qu'on voulait lui imposer, la for-
176 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
tune américaine aurait pris une valeur artifi-
cielle et changeante. Au bout de quelques années,
une catastrophe, singulièrement plus grave et
plus générale que le malaise dont souffrait l'Ouest,
s'en serait suivie. C'est à ce moment que les
capitalistes et les hommes d'affaires, non pas
seulement dans leur propre intérêt, mais pour le
bien de la nation entière, se jetèrent dans la poli-
tique. Le capital, dans un esprit de défense,
engagea la bataille et il la gagna. Mac Kinley fut
élu.
» Sa politique, essentiellement conservatrice,
fut couronnée par un développement économique
sans précédent, non seulement ici, mais dans le
monde entier. Dès que la menace de l'étalon
d'argent fut écartée, les capitaux étrangers
affluèrent aux Etats-Unis. Même les vaincus de
la bataille politique profitèrent de cette prospé-
rité générale. Capitaux et travailleurs allèrent à
l'Ouest. Les chemins de fer apportèrent ainsi
aux agriculteurs ce qui leur manquait. Ce fut un
magnifique épanouissement national.
» Depuis lors, on a abandonné la politique de
Mac Kinley. Aujourd'hui, il semble qu'on ne
comprenne plus ce que sont les relations entre
les affaires et le capital. Il est clair que le res-
serrement des affaires amène dans le monde
industriel des conditions anti-économiques.
LA POLITIQUE 177
Quand les ouvriers travaillent pendant un temps
limité, avec des restrictions de la durée et des
conditions du travail, il y a perte de force créa-
trice et productive. L'industrie se contracte.
Moins d'argent à dépenser par les employeurs,
donc moins d'affaires. Une famille se contente
d'un sac de farine qui naguère en consommait
deux. On rapièce les vieux vêtements, au lieu
d'en acheter des neufs. Multipliez cela par quatre-
vingt-dix millions d'habitants et vous compren-
drez ce que c'est qu'une nation qui économise.
» Ajoutez-y le défaut de confiance des gens
qui ont des fonds à placer. Il en résulte un état
de choses dont il est malaisé de prévoir la gra-
vité future. Les revenus diminuent par suite du
resserrement des affaires. Les capitalistes sont
timides, l'argent cher, et on manque de res-
sources pour terminer les travaux commencés.
La question de savoir si les salaires vont baisser
ne dépend pas de l'attitude d'un individu, de tel
ou tel chef d'entreprise. Gela dépend des dispo-
nibilités que nous aurons pour payer la main-
d'œuvre nécessaire à l'achèvement de nos tra-
vaux.
» Tout ira mieux lejour oùle public se rendra
compte de cette situation. Mais, pour cela, il
faut mettre de côté qui poursuit sa propre fin
{the selfseeker). Ce dont nous avons besoin pour
178 ?sOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
notre politique et pour nos affaires, c'est d'un
homme prêt à travailler pour les autres, et non
pas seulement pour ce qu'il considère son propre
intérêt.
Après cette critique directe de la politique du
président, mon interlocuteur ajouta :
— En ce qui concerne les chemins de fer,- leur
réglementation par l'État est bonne, à condition
que la réglementation n'aille pas sans protection.
Une réglementation raisonnable, une protection
contre la concurrence inutile, enfin de la publi-
cité, voilà les trois choses qui réconcilieront les
chemins de fer avec le public. Si l'on emploie la
vraie méthode, les possibilités d'avenir sont aussi
vastes que jamais pour l'industrie des transports.
Mais là encore, je le répète, il faut se débar-
rasser de ceux qui ne pensent qu'à eux seuls et
mettre l'opinion nationale en mesure de juger par
elle-même des relations qui existent entre les
divers termes du problème.
Cette opinion, particulièrement intéressante en
raison de la situation prépondérante qu'occupe
dans le monde des affaires celui de qui elle
émane, indique avec netteté le point de vue où
il faut se placer pour juger les actes économiques
de M. Roosevelt, mais elle tire de ses prémisses
des conclusions discutables. Il est aisé de sou-
tenir que le président n'a engagé sa « croisade »
LA POLITIQUE 179
contre les « malfaiteurs riches » que dans un
dessein démagogique et par souci de réclame
personnelle. Mais cette affirmation n'est pas une
démonstration. Et plus on étudie la situation des
grandes entreprises, plus on considère leurs
rapports avec les lois et la constitution des Etats-
Unis, plus on se convainc que le chef de FEtat,
en menant la campagne où il a porté ses qualités
et ses défauts, n'a pas obéi à un caprice arbi-
traire, mais à une nécessité dont la politique
américaine sentira de plus en plus l'empire au
cours des années qui viennent.
L'industrie a fait la grandeur des Etats-Unis,
mais cette grandeur n'a pas été sans comporter
certains risques. Les capitalistes, qui, comme le
rappelait mon interlocuteur, se sont, en 1896, jetés
dans la bataille politique et l'ont gagnée, ont pu
avoir, à l'origine, un but national. Mais leur vic-
toire a servi leurs intérêts et a fait d'eux, par la
puissance de l'argent couplée à la puissance poli-
tique, un Etat dans l'Etat. Toute l'évolution de
l'industrie américaine a tendu à la concentration
des entreprises et des capitaux dans la main de
quelques-uns. Et cette minorité formidable n'a
pas tardé à se mettre au-dessus des lois K Quand
elle dit qu'elle est disposée à admettre une régle-
1. Voir Achille Viallate, V industrie américaine.
180 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
mentation, on peut se demander dans quelle me-
sure elle est sincère. Elle est, en tout cas, par la
nature même de son organisation, hostile à la
concurrence. Oii commence, où finit la « concur-
rence inutile » dont il était question plus haut?
La concurrence n'est-elle pas indispensable tou-
jours? Et n'est-elle point, elle aussi, un « bloc »,
qu'il faut accepter tel quel, avec ses inconvé-
nients et ses mérites? L'histoire de l'induslrie
américaine, depuis vingt-cinq ans, prouve jusqu'à
l'évidence que c'est à l'étranglement de la con-
currence qu'ont travaillé les rois du pétrole, de
l'acier, des chemins de fer ou des conserves.
M. Roosevelt s'en préoccupe avec d'autant plus
de raison que les moyens employés pour édifier
les grandes fortunes sont souvent dépourvus de
scrupule.' Il n'est ni le premier ni le dernier à
éprouver cette préoccupation.
C'est à M. John D. Rockefeller que revient
l'honneur d'avoir inventé les trusts. Le mot trust
qui est juridiquement susceptible de plusieurs
interprétations, signifie, dans le langage courant,
une entente, une combinaison de capitaux et
de personnes auxquelles on attribue, le plus sou-
vent avec raison, le dessein de monopoliser une
industrie ou un commerce, en limitant, et même
en empêchant la concurrence. En 1872, M. Roc-
kefeller, qui avait modestement débuté dans
LA POLITIQUE 181
rindustrie du pétrole, fonda la Central Associa-
tion of refmers. Dix ans plus tard, le trust du
pétrole était créé. Puis vinrent une série d'autres
trusts. Il y en a aujourd'hui plusieurs centaines.
Dès l'apparition de ces nouvelles formules d'ex-
ploitation, une campagne s'engagea contre elles.
Plusieurs États votèrent des lois (antiirust laws)
contre « tout pool, trust, accord, combinaison,
confédération ou entente entre toutes sociétés,
associations de personnes en vue de réglementer
ou de fixer le prix d'aucun objet manufacturé ».
Le congrès lui-même adopta une série de bills,
plus ou moins restrictifs, loi Sherman, loi Fair-
banks, loi Elkins, loi Hepburn. Mais presque
toujours, jusqu'à présent, les intéressés ont
réussi à les tourner. La diversité des législations
des Etats est, à cet égard, un véritable fléau.
Par exemple, l'État de New-Jersey a amendé, en
1889, sa loi sur les sociétés de telle sorte que,
sans aucune restriction, toutes les opérations en
vue de monopoliser une entreprise fussent per-
mises aux sociétés constituées dans cet Étal,
Le résultat ne s'est pas fait attendre : sur trois
cent dix-huit trusts industriels existant en 1904,
cent soixante-dix étaient organisés en vertu des
lois du New-Jersey, et avaient dans cet État
leur siège social.
Avec une ingéniosité prodigieuse les chefs des
11
182 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
trusts ont profité de cette diversité légale. No-
tamment, en ce qui touche les chemins de fer,
ils ont résisté à toutes les tentatives des pouvoirs
publies pour assurer la liberté de la concur-
rence. Tantôt sous forme de pools^ tantôt sous
forme de holding societies^ ils ont réussi à s'as-
surer un véritable monopole. \u' Interstate Com-
merce Commission, créée en 1887, — mais en-
travée dans son action par la jurisprudence de
la cour suprême soucieuse de préserver toujours
les droits des Etats contre les empiétements de
l'autorité fédérale, — n'a obtenu que de demi-
résultats. Dès son arrivée au pouvoir, M. Roose-
velt a affirmé sa volonté d'agir. Dans son pre-
mier message, au lendemain même de la mort
de M. Mac Kinley qui avait été à la Maison-
Blanche, sous l'influence du sénateur Hanna,
l'instrument des grandes corporations, il a de-
mandé que les opérations des trusts fussent pu-
bliques et que le gouvernement fédéral exerçât
un contrôle sur toute affaire s'étendant à plu-
sieurs États. Dès ce premier message, il a dé-
noncé les rebates consentis par certains chemins
de fer à des trusts, qui, grâce à cet artifice, arri-
vaient à supprimer la concurrence. Dans sa
campagne actuelle, le président reste donc fidèle
à ses idées.
J'ai longuement causé, pendant mon séjour à
LA POLITIQUE 183
Washington, avec celui des membres du cabi-
net qui est, en cette affaire, le collaborateur
principal du président, M. Oscar Straus, ministre
du Commerce et du Travail. Gréé en 1903, le mi-
nistère du Commerce a d'abord été un organe
d'information. Mais il est devenu assez vite, non
sans de nombreuses difficultés qui résultent de
la constitution même des États-Unis, un organe
de contrôle. Le Bureau des corporations (c'est-à-
dire des sociétés industrielles et commerciales
et des trusts au sens large de ce mot), que diri-
geait naguère M. Garfield, aujourd'hui ministre
de l'Intérieur, et dont le chef actuel, homme de
grande valeur et très jeune, est M. Herbert Knox
Smith, a joué dans le développement de cette
poHtique un rôle considérable. C'est de ce rôle
que j'ai surtout entretenu M. Straus; car c'est
par l'activité du Bureau des corporations en par-
ticulier et du ministère du Commerce en général
que se traduisent en actes les idées de M. Roo-
sevelt.
— On a en Europe, m'a dit le ministre, une
tendance à croire que le contrôle que nous vou-
lons exercer sur les grandes sociétés industrielles
est dirigé contre elles. Il serait plus juste de dire
que ce contrôle est pour ces sociétés une protec-
tion autant qu'un frein.
» En effet, tandis que la vie économique des
184 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Etals-Unis se transformait, leur Constitution de-
meurait invariable. Quand notre territoire était
d'une étendue médiocre et notre commerce peu
important, les affaires ne souffraient pas d'être
régies par les lois différentes des Etats particu-
liers. Le commerce moderne s'accommode mal
au contraire de cette diversité. Il y a contradic-
tion entre le caractère national des grandes
affaires et la législation particulière qui continue
de s'appliquer à elles. Et de là vient, pour le
gouvernement de l'Union, l'obligation de cher-
cher, autant que le permettent nos lois, à remé-
dier à cette situation.
» L'autre raison, qui justifie et qui exige l'in-
tervention du gouvernement fédéral, c'est que,
dans l'énorme développement auquel nous avons
assisté surtout depuis un quart de siècle, des abus
ont été commis. Je ne suis pas, tant s'en faut,
l'ennemi des corporations et des trusts. Ces com-
binaisons de puissances {coynbinations of power)
ne sont pas en elles-mêmes un mal. Ce sont les
méthodes par lesquelles elles se forment et se
maintiennent qui sont souvent mauvaises, et
dans ce cas, il faut que ces méthodes soient
mises en pleine lumière, et sévèrement répri-
mées, surtout quand elles aboutissent, aux dé-
pens du public, à supprimer la concurrence.
)) Il n'est pas au pouvoir du gouvernement
LA POLITIQUE 183
d'égaliser les compétitions. Mais c'est son devoir
d'égaliser les chances de chaque compétiteur et
de tenir la balance égale pour tous. Comme
l'écrivait, il y a deux ans, quand il dirigeait
le Bureau des corporations, mon collègue de
l'Intérieur, M. Garfield, une puissante société
industrielle ne peut pas être traitée comme un
individu. Elle possède de grands pouvoirs qui
font défaut à un individu ; elle a même parfois
des attributs de souveraineté, par exemple la
continuité d'existence, et en certains cas un
droit de domaine éminent. L'exercice sans con-
trôle de tels pouvoirs pourrait lui permettre d'in-
fluer sur la vie politique de l'Etat. Donc, pour
des raisons de sûreté publique et de propre con-
servation, le gouvernement doit contrôler les
opérations de ces sociétés.
» Telle est la fonction du Bureau des corpora-
tions. Ce Bureau n'est pas dirigé contre leur ac-
tivité, mais contre l'abus qu'elles peuvent faire
de leur puissance au détriment du public comme
au détriment de l'Etat.
» Depuis sa création, en 1903, le bureau a
procédé à de très importantes enquêtes sur cer-
taines sociétés et sur leurs méthodes. Vous vous
souvenez du rapport sur l'industrie du bœuf en
1905 et de celui sur le transport du pétrole en
1906. Ce dernier a révélé de graves et nom-
186 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
breuses violations des tarifs de chemins de fer,
au profit de différents trusts qui jugulaient ainsi
leurs concurrents. Il a été l'origine de poursuites
et de condamnations pour infraction aux lois et
règlements sur le commerce entre Etats. En mai
1907, M. Knox a soumis au président un rap-
port sur la situation de ]a Standard OU Company ^
et sur les moyens qu'elle a employés pour assu-
rer et maintenir sa domination dans l'industrie
du pétrole. Il a fait également diverses enquêtes
sur l'industrie de l'acier et celle du tabac.
» A son début, le Bureau des corporations
avait pu craindre de rencontrer de sérieux obs-
tacles à son action. J'ai plaisir à constater qu'à
présent il trouve, en général, auprès des chefs
d'industrie un concours loyal. Il répond dès
maintenant à son objet qui est d'assurer aux
opérations des industries intéressant plusieurs
Etats une publicité efficace. Il importe, en effet,
que les renseignements fournis par lui à l'opi-
nion publique, au congrès et au président met-
tent en pleine lumière les façons d'opérer de ces
puissantes compagnies.
)) Les grands groupements industriels n'ont
pas seulement pour eux une nécessité écono-
mique, mais aussi le fait accompli et largement
accompli. Leur défendre d'exister n'est pas un
remède possible. Ce n'est pas à l'existence de la
LA POLITIQUE 187
puissance industrielle qu'il faut s'en prendre,
mais au mauvais emploi que l'on fait parfois de
cette puissance. Une société, de qui la force re-
pose sur les services qu'elle rend au public par
des moyens légaux, se justifie d'elle-même. Au
contraire, celle qui ne vit que de la suppression
illégale de la concurrence doit être frappée : car
elle crée à son profit une tyrannie dont le public
pâtit tout entier.
» L'expérience du Bureau des corporations a
prouvé que, lorsque le mal est nettement pré-
cisé, l'opinion publique est très puissante pour
y mettre un terme. Cela ressort par exemple des
rapports sur l'industrie du pétrole, puisqu'il a
suffi que ces rapports fussent publiés pour que
les réductions illégales de tarifs dont bénéficiait
la Standard OU, de la part de certains chemins
de fer, cessassent aussitôt.
» Nous avons obtenu par le même moyen des
résultats analogues pour d'autres industries.
Toutefois, ces bénéfices sont forcément limités à
celles que le Bureau a examinées. La conclusion
des services compétents est qu'il serait néces-
saire d'assurer, par une loi, un système général
de contrôle.
» Que ce système prenne la forme d'une licence
fédérale, ou qu'on se contente d'exiger que les
sociétés dont l'action s'étend à différents Etats
188 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
soient tenues de soumettre leurs livres à un
bureau fédéral, peu importe, si Ton arrive à
ceci, que le gouvernement, exiactement renseigné,
puisse exercer sur elles une surveillance plutôt
préventive que pénale, continuelle et permanente,
non plus exceptionnelle, et ce, par une coopéra-
tion constante avec les chefs d'entreprise.
» Il ne s'agit pas d'empiéter sur les droits des
Etats, mais seulement de contrôler dans une
forme nationale ce qui, dans l'activité des grandes
sociétés et des trusts, a un caractère national.
» Il faut que les conditions légales ne soient
pas en contradiction avec la nature et l'organi-
sation des affaires. Il faut que les unes et les
autres aient un même caractère de généralité.
La première tâche à remplir consistait à centra-
liser les renseignements. C'est ce qu'a fait et bien
fait le Bureau des corporations. Il reste à utiliser
ces données dans une législation d'ensemble.
» La combinaison et la concentration est une
loi des affaires aussi bien pour le travail que
pour le capital. Mais il faut que, dans l'intérêt de
tous, le gouvernement puisse contrôler les opé-
rations, les livres et les comptes de ces puissants
organismes. Il faudrait à cet égard une loi d'une
extrême clarté, ne laissant place à aucun arbi-
traire, ni de la part du pouvoir exécutif, ni de la
part du pouvoir judiciaire. C'est une évolution
LA POLITIQUE
189
pareille qui s'est produite clans notre législation
à regard des banques nationales : le résultat
a été excellent pour les banques comme pour le
public.
)) Toute tyrannie, qu'elle soit exercée par un
gouvernement, par une foule, ou par de puis-
santes et avides sociétés, est un mal qu'il faut
combattre. Si on laissait régner cette tyrannie,
on donnerait, comme vous le disait le président,
des armes aux anarchistes.
Le désaccord, que me signalait le ministre du
Commerce entre le caractère des affaires et celui
de la législation qui les régit, sera, demain
comme hier, un danger pour les États-Unis en
raison de l'excessive liberté d'action qui en ré-
sulte pour les trusts. On s'étonne souvent en
Europe des tendances « interventionnistes » de
l'administration fédérale. Ces tendances s'expli-
quent par l'insuffisance des lois. Il n'y a pas de
loi fédérale sur les sociétés par actions. On a
donc été forcé de chercher dans la surveillance
administrative les garanties qui, en d'autres pays,
sont assurées au public par les textes légaux.
Les résultats ainsi obtenus sont d'ailleurs assez
médiocres. Le président a donc manifestement
raison, lorsqu'il se déclare, ainsi que M. Oscar
StrausetM. Herbert Knox Smith, partisan d'une
unification législative. Mais pour la préparer
11.
190 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
que de difficultés à surmonter! La constitution
américaine, l'indépendance des Etats à« l'égard
du pouvoir fédéral, la jurisprudence bien connue
de la cour suprême qui casse toute loi jugée
par elle contraire à cette indépendance, les rela-
tions financières existant entre les financiers et
plusieurs hommes politiques, la multiplicité des
juridictions, l'infinie lenteur des procès, toutes
ces circonstances protègent les trusts. D'autre
part, d'importants financiers, comme M. Van-
derlip, sont nettement hostiles à toute intrusion
gouvernementale dans l'existence des sociétés
industrielles. Enfin, certains sénateurs, amis du
président, par exemple M. Lodge, ne veulent pas
de la licence fédérale proposée comme une solu-
tion satisfaisante par le Bureau des corpora-
tions.
En dépit de l'évidente nécessité d'une réforme,
on est donc divisé sur les moyens à em-
ployer. Au mois d'octobre 1907, un congrès
s'est tenu à Chicago, qui a réuni quatre cents
délégués, venus de quarante Etats. Ce congrès
a examiné la question des trusts et préconisé
l'étude, en dehors de tout esprit de parti, de
mesures législatives propres à « protéger l'ini-
tiative individuelle, la concurrence et le libre
exercice de la liberté de contracter, dans toutes
les relations commerciales et industrielles ».
LA POLITIQUE
191
C'est là, dans ses grandes lignes, la politique
même du président. Sans doute, on peut pré-
tendre que M. Roosevelt a soutenu cette poli-
tique avec quelque brutalité, qu'il a beaucoup
parlé, et plus parlé qu'agi, dans un temps oii la
dépression économique, due aux causes que j'ai
rappelées, aggravait l'effet de toute imprudence
oratoire. Mais, comment nier, en présence des
obstacles matériels et moraux, constitutionnels
et politiques, qui s'opposent aux réformes dési-
rables, que le chef de l'État, pour soutenir ses
idées, devait agir sur l'opinion, et qu'il ne pou-
vait agir sur elle que par des messages et des
discours? Aurait-il dû contenir son ton, espacer
ses interventions? Peut-être. Mais ce sont là des
nuances d'importance secondaire, en regard du
problème capital qu'il s'agissait de résoudre et
qu'il faudra résoudre tôt ou tard, je veux dire la
mise en harmonie des lois applicables aux grandes
affaires avecla nature etl'extension de ces affaires.
CHAPITRE IV
LE POUVOIR EXECUTIF
L'autorité du président. — Ses origines. — Son irrespon-
sabilité. — Le veto et les messages. — Présidents de
France et d'Amérique. — Les ministres secrétaires du
président. — Le recrutement par la confiance. — Le
président et les partis. — République et pouvoir per-
sonnel. — L'équilibre des pouvoirs.
Le président de la République des États-Unis
d'Amérique est plus puissant, à divers titres,
que la plupart des souverains constitutionnels
d'Europe. Cependant, à l'origine, quand la cons-
titution de 1788 a créé le pouvoir présidentiel,
on s'était préoccupé de limiter son action. C'est
dans l'histoire même de la République qu'il faut
chercher les causes du développement qu'il a
pris. Le texte constitutionnel est resté le même.
Mais les circonstances ont changé. Et c'est ce
LA POLITIQUE 193
changement du nnilieii qui a modifié et élargi les
fonctions du président.
Le chef de l'État est le maître de la poli-
tique extérieure. Le rôle des États-Unis comme
puissance mondiale date de peu. L'importance
du président a crû en même temps que s'élar-
gissait le champ des affaires qu'il dirige.
Le sens des responsabilités et de la sépara-
tion des pouvoirs est d'ailleurs très vif en
Amérique. La responsabilité de la politique
extérieure incombant au président, on est d'ac-
cord pour lui laisser la liberté dont il a besoin
pour la mener. Sans doute, cette liberté ne va
pas jusqu'à lui permettre de déclarer la guerre,
mais il dépend de lui de rendre la guerre inévi-
table. Sans doute aussi, il est obligé de sou-
mettre au Sénat les traités qu'il conclut, mais,
dans les périodes de crise, il obtient toujours la
ratification nécessaire. L'origine de son mandat
lui assure en effet une indépendance effective. Il
n'est pas l'élu du congrès, mais l'élu du peuple.
Il n'est pas, vis-à-vis du Parlement dans la situa-
tion subalterne que crée la désignation par les
Chambres du chef du pouvoir exécutif. Il est lié
par la constitution. Il n'est pas, dans le champ
qu elle lui a fixé, soumis aux injonctions du
Parlement.
Cela est si vrai qu'il est doublement armé
194 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
pour tenir tète à la représentation nationale. 11
est armé d'abord par l'irresponsabilité dont il
est investi à son égard. 11 est armé ensuite par
le droit de veto qu'il peut exercer contre elle.
Le président et ses ministres, qui sont les col-
laborateurs de son choix, ne s'expliquent jamais
ni devant le Sénat ni devant la Chambre des
représentants. Nul n'a le droit de les inter-
peller. Le perpétuel dialogue établi au Palais-
Bourbon entre le ministère et l'opposition serait
impossible à Washington. On n'admet pas que
le pouvoir exécutif soit constamment sur la
sellette. Nos ministres sont des accusés chro-
niques. Les ministres américains sont des
agents d'exécution. Leur autonomie n'est limitée
que par la constitution dont la cour suprême
assure la sauvegarde et, plus spécialement, par
les pouvoirs hnanciers des deux Chambres. En
France, le gouvernement est toujours traité en
suspect. Et l'exercice même Ae ses droits nor-
maux apparaît comme une audace. Aux États-
Unis, c'est l'effacement du gouvernement qui
choquerait l'opinion publique. Les ministres
renseignent les Chambres par l'intermédiaire de
leurs (( comités » K Ils n'ont pas à défendre
devant elles tous leurs actes et toutes leurs inten-
1. Voir ci-dessous, p. 211.
LA POLITIQUE 195
lions. Ils ont ainsi plus de temps et plus d'au-
torité.
Le droit de veto du président n'a pas été,
comme certaines attributions de notre pouvoir
exécutif, aboli par l'usage. Du reste, il n'est pas
un seul des rouages de la constitution améri-
caine qui se soit laissé « prescrire ». Œuvre
d'un parlement divisé, la constitution française,
lorsqu'elle a réglementé les relations des pou-
voirs publics, a sous-entendu que le législatif
aurait toujours raison contre l'exécutif. En Amé-
rique, on admet que l'exécutif puisse avoir rai-
son contre le législatif et de là vient que le pré-
sident, usant des moyens d'action qui lui appar-
tiennent, frappe souvent d'opposition les décisions
du congrès. Quand un bill voté est soumis à la
signature du chef de l'État, celui-ci peut refuser
de le signer. Dans ce cas, il le renvoie à celle
des deux Chambres qui en a pris l'initiative en
exposant par écrit pourquoi il le retourne. Une
nouvelle délibération s'engage alors. Si le bill
réunit dans chacune des deux Chambres une ma-
jorité de plus des deux tiers, il devient loi ipso
facto, sans que le président puisse rien là contre.
Si cette majorité n'existe pas, le bill devient ca-
duc et le pouvoir exécutif l'emporte.
C'est une disposition excellente. La constitu-
tion française de 1875 autorise le président de
196 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
la République à demander aux Chambres une
seconde délibération. Mais comme elle n'a pas
prévu que, dans ce second débat, la majorité
devrait être plus forte que dans le premier, il n'y
a guère lieu d'espérer que les Chambres se déju-
gent à quelques jours d'intervalle. Et pour évi-
ter un échec qu'il juge probable, le président,
même lorsqu'il désapprouve une loi, s'abstient
d'user de son droit et la promulgue passivement.
Cela ne suffit pas sans doute à excuser toujours
cette passivité, mais cela l'explique quelquefois.
Le système américain est, à tous égards, préfé-
rable. Il donne au congrès une garantie, puis-
qu'à la majorité des deux tiers il lui assure le
dernier mot. Il met en revanche un frein à cer-
tains votes de surprise, possibles dans tout pays
parlementaire. Il élève une barrière contre ces
lois d'occasion, nées de la fièvre électorale, dont
notre pays a tant de fois pâti. Il accroît la res-
ponsabilité du président et l'oblige à avoir vme
opinion sur les questions vitales. Il fait jouer
simultanément toutes les pièces du mécanisme
politique au lieu de laisser aune seule d'entre elles
une liberté de mouvement proche de la licence.
Un président américain ne pourrait pas pro-
noncer le mot qu'on attribuait naguère à un
président français : « Mon inaction est le meil-
leur gage de mon influence. » C'est en agissant
LA POLITIQUE 197
que le président des Étals-Unis devient influent.
C'est en accusant sa personnalité qu'il conquiert
de l'autorité. Et M. Bryce ne faisait que consta-
ter cette vérité d'évidence lorsqu'il écrivait :
« Au lieu d'exciter le mécontentement du peuple
en résistant aux décisions de ses représentants,
un Président conquiert le plus souvent de la po-
pularité en faisant de son droit de veto un usage
courageux. Cette attitude dénote chez lui de la
fermeté, montre qu'il a une ligne de conduite et
n'hésite pas à l'appliquer. La nation a souvent
de bonnes raisons de se défier du congrès
qu'elle sait capable d'obéir aux pires influences
privées ou de se laisser entraîner par les
bruyantes factions du dehors. Elle est portée à
considérer l'homme de son choix comme le gar-
dien du congrès et approuve l'extension que la
pratique a donnée à son droit de veto. » En
d'autres termes, la constitution de 187S enseigne
explicitement au peuple français qu'il a tout à
craindre du pouvoir exécutif et rien du législatif.
La constitution de 1788 enseigne au peuple amé-
ricain que les deux pouvoirs peuvent également
se tromper et que, pour le bien du pays, il ne
faut pas au second immoler le premier.
Le président n'a pas seulement le devoir de
lutter pour ses idées. Il a aussi l'obligation de
les faire connaître. La constitution parle de son
198 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
(( droit » de message : c'est « devoir » qu'il fau-
drait dire, car un président qui ne se tiendrait
pas en contact avec la nation et avec les
Chambres serait un président impopulaire. On
pourrait croire, à première vue, que l'exemple
de M. Roosevelt contredit cette assertion. Nul
n'a été plus que lui attaqué pour ses messages.
Mais ces attaques, nées dans un milieu spécial,
puissant par l'argent, petit par le nombre, ne
lui ont fait aucun tort dans l'opinion publique.
On a dit que ses messages étaient démagogiques,
parce qu'on s'est rendu compte qu'ils portaient
sur les masses. Et si les adversaires du prési-
dent avaient pensé qu'ils dussent lui nuire,
soyez assurés qu'ils se fussent féFicités, loin de
s'en plaindre, de leur abondance et de leur
véhémence. Plus le président dit nettement et
fortement ce qu'il veut, plus il enchante the man
in the street. Prétendra-t-on que les messages
sont sans effet pratique? Gela est vrai, si l'on
parle d'effets immédiats. Mais d'une part le pré-
sident peut toujours faire reprendre par un dé-
puté, sous forme de proposition de loi, les idées
qui lui sont chères. Et, d'autre part, dans un
pays de suffrage universel, c'est en créant des
mouvements de masses qu'on prépare les grandes
réformes. C'est par huit années de messages que
M. Roosevelt a enlevé de haute lutte la cons-
LA POLITIQUE 199
truction de la flotte américaine. C'est par une
campagne pareille que lui et ses successeurs
obtiendront, malgré les résistances du congrès,
la seconde flotte dont la nécessité est chaque
jour plus évidente.
Toutefois il ne suffit pas que le droit de mes-
sage soit inscrit dans une constitution pour qu'un
président s'en serve : notre pays nous en four-
nit la preuve. Il faut aussi que le président soit
moralement disposé à s'en servir. Qui dit action
dit échec possible. Or chez nous il est admis que
le président ne doit pas subir d'échec. Il semble
que plus on annihile la fonction présidentielle,
plus on l'entoure de majesté. Les rois fainéants,
eux aussi, étaient portés sur un pavois. En Amé-
rique, on respecte profondément la présidence.
Mais on ne mesure pas à son impuissance le res-
pect dont on l'environne. On admet qu'un pré-
sident puisse être battu. Comment ne l'admet-
trait-on pas puisque la constitution l'a prévu ?
Supposez, par impossible, qu'un président
français, au cours de la discussion d'une loi im-
portante, fasse, par un message, connaître aux
Chambres son opinion. Si, quelques semaines
après, le vote lui donnait tort, ce serait un dé-
chaînement féroce et les cris de : « Démission !
démission î » retentiraient dans toute la presse,
sinon dans toutes les rues. En Amérique, rien
200 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
de tel. Si le congrès, dans l'exercice de ses
droits constitutionnels, refuse de tenir compte
des avis du chef de l'Etat, celui-ci s'incline, avec
une mauvaise humeur souvent visible, mais
l'idée ne lui vient pas d'abandonner son poste et
nul ne s'étonne qu'il y reste. Il n'y a point de
place pour les considérations de vanité qu'ex-
ploitent chez nous la faiblesse des uns et l'ambi-
tion des autres. Puisque le président existe,
puisqu'il est le premier personnage de l'Etat,
puisqu'il a le moyen de publier ses idées, il doit
les publier. Si elles ne triomphent pas, il n'en
sera pas diminué. Il attendra seulement pour
prendre sa revanche une occasion plus favorable.
Un des plus hauts personnages d'Amérique, —
on comprendra que je ne le nomme point, —
me disait un jour :
— Ils sont extraordinaires, vos présidents !
Quand ils font un message, c'est toujours pour
dire qu'ils s'en vont !
Cette exclamation, — scrupuleusement exacte
puisque, en dehors du message banal d'entrée
en fonctions et de fin de mandat, nous n'avons
connu depuis vingt ans la pensée présidentielle
que par les manifestes de démission de MM. Jules
Grévy et Casimir-Perier, — traduit la surprise
qu'inspire aux Américains l'anéantissement de la
présidence française. Ils estiment que notre chef
LA POLITIQUE 201
d'État n'a pas de pouvoirs suffisants et ils ne
comprennent pas comment il laisse tomber en
quenouille ceux que la constitution lui recon-
naît. Ce jugement, porté sur nous, éclaire leur
conception du pouvoir exécutif.
Les ministres sont en France les créatures du
président dans l'instant qu'il les nomme. Du
jour où ils sont nommés, ils sont ses égaux, si-
non ses maîtres, non pas sans doute au regard
du protocole, mais sur le terrain des réalités.
Les ministres américains sont, au contraire, au
sens propre du terme, les « secrétaires » du pré-
sident. C'est à peine si la constitution les men-
tionne pour autoriser le chef de l'Etat à « re-
quérir l'opinion écrite du principal fonctionnaire
de chacun des départements exécutifs sur toutes
matières concernant leurs services respectifs ».
Au début, en 1789, il n'y avait que quatre mi-
nistres : le secrétaire d'État, le secrétaire du
Trésor, le secrétaire de la Guerre et l'attorney
général. On a créé, depuis, le ministère de la
Marine, le ministère des Postes, le ministère de
l'Intérieur, le ministère de l'Agriculture, le mi-
nistère du Commerce et du Travail. Aucun mi-
nistre ne peut être membre du congrès. Aucun
n'est responsable devant le congrès. Le secré-
taire d'État a une primauté de fait, parce qu'il est
à la fois ministre des Affaires étrangères et garde
202 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
des Sceaux, mais il n'a rien de l'autorité d'un
président du conseil. Il est, lui aussi, comme
ses collègues et sur le même pied, l'homme de
confiance du président. C'est du président seul
que relève le cabinet. Il dépend du congrès de
gêner le fonctionnement d'un ministère en re-
fusant les crédits qu'il sollicite par l'organe des
comités. Il ne dépend pas de lui d'obtenir la dé-
mission d'un ministre pas plus que la démission
du président. Les ministres sont des chefs de
service et rien de plus.
Gela explique qu'on ne discute jamais le choix
du chef de l'Etat lorsqu'il compose « son » cabi-
net. En fait, ce choix n'est déterminé que par
des considérations d'amitié ou par des considé-
rations de compétence. Prenons par exemple le
ministère de M. Roosevelt. Dans une des con-
versations que j'eus l'honneur d'avoir avec lui,
le président me disait :
— Dans mon ministère il y a un catholique,
un juif et des protestants. Tous s'entendent le
mieux du monde.
Il aurait pu ajouter que ses ministres, asso-
ciés par sa volonté, ne différaient pas seulement
par la religion et que tout, origine, caractère,
carrière, les séparait jusqu'au jour oii il les at-
tela à une œuvre commune. M. Root, le secré-
taire d'Etat, est un homme de soixante-trois ans,
LA POLITIQUE 203
avocat illustre, conseil de toutes les grandes af-
faires, esprit froid, caustique, conservateur, le
contraire de M. Roosevelt. C'est cependant
M. Roosevelt qui en a fait un secrétaire d'Etat
en 1905, parce que les hautes qualités adminis-
tratives de M. Root n'étaient discutées par per-
sonne et trouvaient leur emploi au gouvernement.
Pour M. Root, le pouvoir est une perte d'argent
et, aux yeux de ses amis, une diminution de si-
tuation. Pour M. Cortelyou, ministre des Fi-
nances, le ministère est un couronnement de
carrière. En 1895, il était sténographe du pré-
sident Cleveland, en 1900, secrétaire particulier
de M. Mac Kinley ; en 1903, à quarante et un ans,
il devenait ministre du Commerce, puis ministre
des Postes, enhn ministre du Trésor. J'ai rap-
pelé déjà la carrière judiciaire et politique de
M. Taft. Son collègue de la Marine, M. Metcalf,
est un avocat, que le président est allé chercher
au congrès pour lui confier d'abord le Com-
merce, ensuite la Marine. M. Charles Bonaparte,
attorney général, est sorti, comme le président,
de l'université Harvard ; ce fut entre eux le pre-
mier lien ; la haine des abus les rapprocha en-
core; et cet avocat catholique devint en 1905
ministre de la Marine pour, de là, passer à la
Justice. De Harvard aussi, où il fut camarade de
M. Roosevelt, sort M. de Lengerke Meyer, mi-
204 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
nistre des Postes. Celui-ci fut industriel avant de
devenir ambassadeur, puis ministre. Le ministre
de l'Intérieur, M. Garfield, n'a que quarante-
deux ans ; c'est lui qui a mis en mouvement le
Bureau des corporations : un portefeuille a ré-
compensé son zèle. M. Wilson, ministre de
l'Agriculture, a l'originalité d'avoir travaillé la
terre avant d'aborder la politique. M. Oscar
Straus, ministre du Commerce et du Travail, est
un négociant et un écrivain qui a fait deux in-
cursions dans la diplomatie. Tous sont d'in-
times amis du président et c'est ce titre qu'ils
invoquent de préférence à tout autre.
Les pouvoirs du président et la composition
du cabinet étant ainsi définis, il va de soi qu'il
doit y avoir, en Amérique, une politique prési-
dentielle. L'histoire de la présidence de M. Roo-
sevelt montre avec quelle force et quelle conti-
nuité cette politique peut s'exercer. On s'est
demandé souvent si ce n'était pas un mal. Le
président américain, élu par le peuple à la suite
d'une campagne acharnée qui coûte des millions
et soulève un tourbillon d'intérêts, n'est-il pas
forcément le serviteur du parti, voire même de
la (( machine » , qui l'a conduit au pouvoir, plutôt
que l'arbitre souverain qu'avait rêvé Washing-
ton? En fait, il est souvent arrivé que le prési-
dent ait été un instrument plutôt qu'un moteur.
LA POLITIQUE 205
Sans remonter bien loin dans le passé, ce fut le
cas de M. Mac Kinley par rapport aux gros ca-
pitalistes républicains. Il est d'ailleurs assez fré-
quent que les hommes de première valeur ne
parviennent pas à la présidence, car avant de
choisir un bon président les partis se préoccu-
pent d'abord de choisir un bon candidat, et les
qualités qui sont nécessaires à l'un ne sont pas
celles qui recommandent l'autre. Il convient ce-
pendant de remarquer qu'un président honnête
et courageux n'est pas toujours le prisonnier des
groupements qui l'ont fait élire. M. Roosevelt,
président républicain, a prouvé avec trop d'éclat
son indépendance à l'égard des trusts pour qu'il
soit nécessaire d'y insister.
Ce droit h la personnalité chez le chef de l'Etat
est l'un des traits les plus frappants de la démo-
cratie américaine et l'un de ceux que nous de-
vrions lui envier. La fatalité de notre histoire a
confondu la lutte pour la République avec la lutte
contre le pouvoir personnel. Or rien ne prouve
qu'il y ait incompatibilité entre ces deux termes
et qu'une Répubhque exige, pour vivre en sû-
reté, l'impersonnalité du pouvoir exécutif, c'est-
à-dire son annulation au profit du parlement. Si,
toutes choses égales d'ailleurs et sans reviser la
constitution, un président français usait de son
droit de message, comme en use le président
12
206 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
américain, on crierait au coup d'Etat. Il en serait
de même s'il usait du droit qu'il a de dissoudre
la Chamiîre. Il semble que le 2 décembre et le
16 mai nous aient, à jamais, privés de cette sé-
rénité d'âme qui fait la force des Etats-Unis. Là-
bas, même entre adversaires, la confiance règne.
Chez nous, c'est la défiance, et, par crainte du
pouvoir personnel, on glisse à l'anarchie parle-
mentaire. Après trente-sept ans de République,
nous vivons moralement dans une sorte de crise
alarmée. Nous n'osons pas croire que l'équilibre
soit possible entre les divers organes du corps
politique et nous souffrons à perpétuité de l'hy-
pertrophie de l'un aux dépens de tous les autres.
Est-ce à notre constitution qu'il faut s'en
prendre? On pourrait le soutenir, si elle avait
été normalement appliquée, mais elle ne l'a ja-
mais été que de façon partielle et partiale. C'est
un jeu vain que de déplorer l'infériorité de nos
lois par rapport aux lois américaines. Ces lois
n'ont pas été votées dans des circonstances sem-
blables. Elles ne peuvent pas être identiques et,
à bien des égards, il serait mauvais qu'elles le
fussent. Nous avons, en revanche, une grande
leçon à recevoir des Etats-Unis, leçon qu'il dé-
pend de nous de suivre et que nous gagnerions
à suivre : c'est que tout rouage qui existe doit
fonctionner et qu'une constitution, si bonne soit-
LA POLITIQUE 207
elle, ne résiste pas à Finertie prolongée d'un de
ses rouages. L'usage négatif ne doit pas préva-
loir contre la loi positive. Nous avons humilié le
pouvoir exécutif devant le pouvoir législatif. Gela
ue saurait durer impunément. La France poli-
tique est devenue un corps sans tête : les déca-
|)ités vivants ne fournissent jamais une longue
carrière.
CHAPITRE V
AU CAPITOLE
Le Capitole. — Le confort parlementaire. — La Chambre
et les comités. — Les députés et les débats. — Le Sé-
nat. — Le principe de son autorité. — Une Assemblée
conservatrice. — Un déjeuner au Sénat. — Une con-
versation avec M. Lodge. — La Cour Suprême, son pres-
tige et son rôle. — La Constitution américaine et le
pouvoir judiciaire. — Pourquoi la Cour suprême n'est
possible qu'en raison du caractère spécial de la Constitu-
tion de 1788.
Le Capitole est le palais fédéral des Étals-Unis.
C'est là que siègent la Chambre des représen-
tants, le Sénat et la Cour suprême. C'est là que
se traitent les affaires extérieures et militaires,
et celles qui, politiques ou économiques, inté-
ressent l'ensemble de l'Union et échappent par
conséquent à la compétence des Législatures —
LA POLITIQUE 209
composées, elles aussi, d'une Chambre et d'un
Sénat — des États particuliers.
Les Américains ont voulu que leur représen-
tation nationale eût un cadre digne d'elle. Et ils
ont réussi à le lui donner. Le Gapitole, tout de
marbre et de grès blanchi, étale sur une hauteur
d'où l'œil embrasse Washington sa façade de
trois cents mètres de long. Au centre une coupole,
de chaque côté deux ailes allongées, telle est la
disposition générale de l'édifice. De l'autre côté
d'une immense place, un autre palais, celui de
la Bibhothèque nationale, dont le nom, Bibho-
thèque du Congrès, ne définit qu'une des fonc-
tions. Sur les deux autres faces de ce vaste
carré, deux bâtiments, l'un achevé et dont on
termine en ce moment les aménagements inté-
rieurs, l'autre encore en construction. Celui de
gauche, en regardant le Capitole, contient les
bureaux particuliers des députés, celui de droite
sera consacré aux sénateurs. Deux longs souter-
rains éclairés à l'électricité et qui seront munis
bientôt de tramways électriques rehent ces bu-
reaux au palais du Congrès. J'ai visité la maison
des députés. Chacun d'eux y possède un vaste
cabinet de travail, confortablement meublé,
muni d'un téléphone, d'une machine à écrire,
d'une toilette avec eau chaude et eau froide, d'un
appareil enregistreur où se déroulera — car cet
12.
210 NOTES SUR LES ÉTATS-UMS
ingénieux mécanisme ne fonctionne pas encore
— le compte rendu des débats. Ni le Luxem-
bourg ni le Palais-Bourbon n'offrent à nos élus
de telles commodités.
Ce qui frappe d'abord le voyageur français,
c'est la liberté d'accès dont on jouit au Capitole.
Il n'est guère à Paris que le ministère de la
guerre qui soit plus hérissé de consignes prohi-
bitives que la Chambre et le Sénat. Les « collets
rouges » du Palais-Bourbon sont d'impitoyables
cerbères. Les nègres du Capitole sont cordiaux
et bons enfants. Vous entrez dans les couloirs.
Vous montez dans l'ascenseur. Vous frappez à
la porte du <( comité » auquel appartient le
député ou le sénateur que vous désirez voir. Un
fauteuil profond vous y recueille et souvent le
nègre obligeant, se saisissant de vos deux
pieds y assure à vos chaussures l'incomparable
éclat dont il semble que le cirage américain
possède le secret merveilleux. Si vos visites se
renouvellent, vous êtes bientôt un familier
de la maison. Et la bonne grâce du nègre
devient quasi paternelle.
Les couloirs du Capitole présentent une
grande animation. Il en est ainsi dans tous les
Parlements. Cette animation est plus tumul-
tueuse dans l'aile des députés : cela encore est
fort naturel, car ils sont plus nombreux que les-
LA POLITIQUE 211
sénateurs. Tout le long de ces couloirs, s'ouvrent
les portes des « comités ». A la Chambre, le
plus important est celui des « voies et moyens »
(commission du budget). Il y a plus de quarante
comités. Ces comités sont permanents, leurs
membres étant désignés au début de la session
par le président de la Chambre. Ils ont mission
d'examiner, suivant leur compétence, tous les
bills qui sont déposés. Ils ont le droit, pour
s'éclairer, de faire comparaître, d'interroger et
d'entendre qui il leur plaît. Ils ont surtout pour
mission d'établir le contact entre le pouvoir
législatif et le pouvoir exécutif. En effet, les
ministres ne siègent ni à la Chambre ni au
Sénat. La Constitution américaine a rendu incom-
patible l'exercice d'un mandat électif et d'une
fonction publique. Et bien qu'aucune loi n'inter-
dise aux ministres de prendre la parole dans les
deux Assemblées, un usage, aussi fort qu'une
loi, les en empêche. C'est donc devant les co-
mités qu'ils viennent exposer leurs vues.
Les comités font la plus grande partie du tra-
vail réel de la Chambre. Suivant la formule em-
ployée par M. Bryce, ambassadeur d'Angleterre
aux Etats-Unis, dans cette œuvre admirable
qu'est son American Conimonwealth^ ce sys-
tème amoindrit la cohésion et l'harmonie de la
législation. Sauf en de rares occasions, le débat
212 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
en séance n'intéresse personne. Le centre de
gravité s'est déplacé. Il a passé de la Chambre
aux commissions. C'est grâce à cette omnipo-
tence des comités que l'action des forces exté-
rieures peut s'exercer si aisément sur certains
députés dépourvus de scrupules. On ne saurait
nier d'autre part que, dans bien des cas, les
affaires sont traitées plus vite et plus à fond dans
les échanges de vues dont les comités offrent le
cadre aux ministres et aux députés que dans nos
débats publics à la tribune. Il est du reste néces-
saire, étant donné l'absence de relations directes
entre le gouvernement et les Chambres, étant
donné d'autre part qu'il n'y a pas de responsa-
bilité ministérielle, que les députés, dans leurs
comités, puissent contrôler parleurs enquêtes les
actes de l'administration. Sans méconnaître les
inconvénients delà méthode, on doit avouer qu'elle
répond à un besoin et qu'elle a des mérites sérieux.
La salle des séances est vaste et claire. Les
sièges et les pupitres sont disposés concentri-
quement, face au fauteuil du président. Celui-ci
a à sa droite un portrait de Washington, à sa
gauche un portrait de La Fayette. Au lieu d'oc-
cuper comme chez nous la « haute situation »
dont parlait un jour un député français, le pré-
sident est à peu près au même niveau que le
reste de l'Assemblée. Sur les deux marches qui
LA POLITIQUE 213
mènent à son bureau, de petits boys sans uni-
forme, en veston et culotte courte, alertes et at-
tentifs, sont assis. Un député frappe dans ses
mains : en deux bonds, le boy est près de lui et
fait la commission dont il le cbarge. Au fond de
la salle, derrière le dernier rang de fauteuils,
court un long couloir avec des canapés. C'est là
que les ministres viennent s'asseoir quand ils
veulent suivre un débat : ils y sont en invités,
comme les visiteurs étrangers à qui l'on fait les
honneurs du Capitole. Rien de théâtral dans la
procédure. Les députés parlent de leur place en
s'adressant au président. Tous les discours com-
mencent par « M. le Speaker ». Et quand on
fait, dans l'argumentation, intervenir un col-
lègue, au lieu de l'appeler par son nom, on le
désigne par sa circonscription, « le gentleman de
rOhio » ou « le gentleman de l'Oregon ». La plu-
part des discours sont d'ailleurs destinés non à
convaincre la Chambre, mais à satisfaire les élec-
teurs à qui ils sont distribués, après leur impres-
sion dans le Congressional Recoi^d. Il y a peu
d'orateurs, au sens littéraire que nous donnons
à ce mot. Le plus éloquent des députés est, pa-
raît-il, M. William Bourke Cockran, député de
New-York, dont la parole chaude et vibrante est
fort appréciée de ses collègues et du public des
tribunes.
2ii NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
En général, — je pourrais naturellement citer
des exceptions, — la situation de député ou,
comme on dit là-bas, de représentant, n'est
point l'objet des grandes ambitions. De deux
choses l'une, ou l'on est député en attendant
mieux, c'est-à-dire en attendant le Sénat; ou si
l'on reste député, on n'a pas d'avenir politique.
La plupart des membres de la Chambre sont ac-
tifs, intelligents; mais le plus souvent, leur in-
struction première est primaire ou secondaire
au plus. Leur situation de fortune est également
modeste. Et presque tous, ne pouvant pas vivre
avec leurs 7500 dollars de traitement, continuent
à exercer leur profession dans leur État d'ori-
gine. Les avocats constituent l'immense majo-
rité. C'est à la Chambre qu'on trouve le type
accompli du « politicien » américain, dont la so-
ciété parle avec quelque dédain, qui parfois mé-
rite un jugement sévère, mais qui souvent aussi
traite les affaires publiques avec une réelle en-
tente des intérêts et un sens pratique fort aiguisé.
Nulle pose chez ces parlementaires : ou plutôt
même une affectation de simplicité. Je me sou-
viens d'avoir causé avec le président de la Cham-
bre, M. Cannon, pendant une suspension de
séance : il descendait du fauteuil, une fleur rouge
à la boutonnière de sa jaquette, son gilet dé-
boutonné, allumant en hâte son cigare et ne re-
LA POLITIQUE 215
quérant point par son allure les marques exté-
rieures de respect qui environnent en France nos
présidents en habit noir. La Chambre des dé-
putés est une assemblée d'hommes d'affaires, qui
n'ont à aucun degré le souci de paraître et de
figurer. Chacun regarde beaucoup dans sa cir-
conscription : le suffrage universel le veut ainsi.
Les théories d'ensemble, la doctrine font quelque
peu défaut. On vote souvent au petit bonheur^
Mais est-ce là le propre de l'Amérique?
Les députés sont élus pour deux ans et leur
situation électorale n'est pas toujours très stable,
A peine nommés, ils doivent songer à leur réélec-
tion. Au surplus, hormis ses pouvoirs financiers,
la Chambre est sans action directe et continue
sur la conduite de la politique générale. Elle n'a
pas le droit d'interpeller et elle n'a pas l'autorité
executive qui remplace pour le Sénat le droit
d'interpellation. Son président seul jouit d'une
action considérable, parce qu'il dépend de lui,
armé du règlement et maître surtout de la no-
mination des commissions, de gêner ou d'aider
puissamment le gouvernement. Il a rang im-
médiatement après le vice-président de la Répu-
bhque, président de droit du Sénat, sur le même
pied que les juges de la Cour suprême. Cette
prérogative de protocole correspond à une in-
fluence réelle. Le président actuel, M. Cannon,
216 NOTES SUR LES ÉTATS-UÎSIS
est l'un des plus vieux routiers de la politique
américaine. C'est un silencieux et un rusé. Et on
le considère, bien que républicain, comme un
des plus dangereux adversaires de M. Roosevelt.
Le prestige du Sénat est sensiblement supé-
rieur à celui de la Chambre des députés. Pour-
quoi? D'abord assurément parce que k plupart
de ses membres ont une haute valeur person-
nelle. Mais si les hommes de valeur aspirent h
entrer au Sénat, c'est que, par la Constitution et
par l'usage, la haute Assemblée occupe dans le
système politique des Etats-Unis une place pré-
pondérante. L*étendue de ses attributions est
considérable : elles sont, comme on sait, légis-
latives, executives et judiciaires. Le Sénat vote
les lois solidairement avec la Chambre. Il con-
firme ou désapprouve les nominations faites
par le président et les traités signés par lui. Il
peut enfin siéger comme Haute-Cour de justice
quand la Chambre renvoie devant lui, par une
mise en accusation, des détenteurs de l'autorité
publique.
Historiquement, le Sénat représente les élé'
ments premiers de la République américaine
et c'est là, je crois, la source principale de
son autorité morale. Les deux sénateurs de
chaque Etat se considèrent et sont en réalité les
« ambassadeurs î> de leur Etat auprès du gou-
LA POLITIQUE 217
vernement fédéral. Pratiquement, grâce à leur
droit de confirmation, ils prennent une part ac-
tive à la vie administrative de l'État qu'ils re-
présentent. Ils s'entendent souvent avec le pré-
sident pour la nomination des fonctionnaires
fédéraux. Enfin, par leur commission des af-
faires extérieures, que préside actuellement un
vieillard plein d'expérience, M. Gullom, ils par-
ticipent à la direction de la diplomatie améri-
caine et sont en quelque façon une succursale
du Département d'État. Il est superflu de rap-
peler que leur contrôle s'exerce avec vigilance
et que, parfois, — par exemple, il y a peu d'an-
nées, dans l'affaire des traités d'arbitrage, — ils
mettent en échec la politique du président.
Les sénateurs sont, de beaucoup, les premiers
personnages du monde politique américain. Leurs
délibérations sont majestueuses et amples. Ils
sont peu nombreux, moins de cent. Et le ton
des débats s'en trouve simplifié et comme apaisé.
Les discours sont généralement longs, écoutés
avec attention, interrompus par des questions
auxquelles l'orateur répond toujours avec une
patience inlassable. La salle des séances est plus
petite que celle de la Chambre. Le vice-prési-
dent de la République — c'est en ce moment
M. Fairbanks — est président de droit. Les
divisions pohtiques laissent subsister une unité
13
218 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
morale dont on peut mesurer la profondeur en
interrogeant tour à tour des républicains et des
démocrates. Le Sénat, toute question de parti
mise à part, est une Assemblée conservatrice, qui
est, dans le fonctionnement de la Constitution,
un élément de stabilité. Il y a véritablement une
doctrine sénatoriale, je dirai même un tempéra-
ment sénatorial. Plus encore que la Chambre, le
Sénat réagit contre les tendances centralisatrices
qui résultent nécessairement du développement
de la politique américaine. Il a conscience de ses
origines et n'oublie pas qu'il représente auprès
d'une ré])ublique puînée des républiques naguère
indépendantes. Dans Tordre diplomatique, il est
prudent, presque timoré, soucieux, suivant les
conseils de Washington, de ne pas aliéner la li-
berté d'action du gouvernement de l'Union, atta-
ché aux principes, surtout à la doctrine de
Monroe. Sans doute, au cours des dernières
années, il a du faire des concessions à la poli-
tique coloniale, voire à la politique mondiale. Il
ne s'y est décidé que peu à peu et comme à re-
gret. Il est traditionaliste avec passion. C'est un
grand bien pour une démocratie.
J'ai pu voir de près de nombreux sénateurs.
Je les ai vus chez eux : car plusieurs, un tiers au
moins, sont fort riches et pratiquent largement
la vertu de l'hospitalité. Je les ai vus au Sénat,
LA POLITIQUE 219
soit en séance soit dans leurs « comités », qui
sont naturellement plus influents encore que ceux
de la Chambre. Je garde notamment un souvenir
particLilièrement intéressant d'un déjeuner qui me
fut ofl'ert dans la salle même du comité des Phi-
lippines, dont il est président, par M. H. Cabot
Lodge, sénateur du Massachusetts. Dans la
vaste pièce garnie de bibliothèques d'acajou,
le couvert avait été dressé sur la table même
des séances. Les convives étaient le vice-prési-
dent de la République M. Fairbanks, l'ambassa-
deur de France M. Jusserand, et une douzaine
de sénateurs. Parmi eux, M. Allison, le doyen du
Sénat, dont on fêtait ce jour-là le trente-cin-
quième anniversaire sénatorial; M. Aldrich, dont
je venais d'admirer quelques instants plus tôt les
rares qualités de dehater dans la discussion de
son bill sur la circulation monétaire; M. Knox,
l'ancien attorney général, actuellement candidat
à la présidence de la République, homme de
grande valeur, vif, alerte et ingénieux ; le colo-
nel du Pont, un descendant de du Pont de Ne-
mours, dont la famille tout attachée aux souve-
nirs français est établie depuis un siècle aux
Etats-Unis et qui se consacre plus spécialement
aux questions militaires; M. Wetmore, lui aussi
grand ami de notre pays ; M. Crâne, sénateur
du Massachusetts comme M. Lodge ; M. Kean,
220 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
du New-Jersey. Tous ces messieurs occupent
au Sénat une situation importante. Je les savais
en désaccord sur bien des questions. La cor-
dialité de leurs relations n'en paraissait pas
diminuée.
Le déjeuner fut rapide, car le Sénat continuait
à siéger, les séances durant en général de midi à
cinq heures. M. Fairbanks, qui avait abandonné
le fauteuil présidentiel pour nous rejoindre, nous
quitta avant la fin du repas. M. Aldrich n'arriva
qu'au dessert. Le Sénat comme la Chambre ayant
son restaurant, c'est d'ailleurs la coutume de
prendre le lunch auCapitole. La journée de tra-
vail est ainsi moins écourtée qu'en France. Les
Chambres ont voulu donner l'exemple de la so-
briété, et un texte législatif, incorporé il y a
([uelques années à une loi sur l'immigration,
proscrit le vin et l'alcool dans toute l'étendue du
palais parlementaire. Les mauvaises langues
assurent que les députés avaient voté cet amen-
dement, pensant que le Sénat le repousserait.
Mais le Sénat les prit au mot, et c'est ainsi que,
depuis lors, on ne boit que de l'eau au Capitole.
Des opinions émises en ma présence par les
membres du Sénat, que j'ai l'honneur de con-
naître, aucune ne m'a paru, par sa généralité et
par sa précision, plus digne d'être retenue que
celle de M. Lodge. M. H. Cabot Lodge occupe
LA POLITIQUE 221
dans la Chambre haute une situation éminente
et, à tous égards, justifiée. Il représente le Mas-
sachusetts. Agé de cinquante-sept ans, il a par-
tagé sa vie entre l'histoire et la politique. Il a
publié de nombreux et excellents ouvrages, entre
autres une Vie d'Alexandre Hamilton, une Vie
de Daniel Webstei% une Vie de Washington, une
Histoire de Boston, des Essais d'histoire et de po-
litique, une Histoire de la Révolution et une His-
toire de la Guerre espagnole. Il a appartenu à la
Chambre des députés avant d'entrer au Sénat. Il
préside la commission des Philippines et joue un
rôle prépondérant dans la commission des affaires
extérieures.
Assuré par son expérience des affaires et sa
haute culture d'un crédit de premier ordre, il est
l'ami le plus intime de M. Roosevelt, et cette cir-
constance ajoute encore à l'autorité dont il jouit
dans le parti républicain. La maison du sénateur
du Massachusetts, que madame Lodge sait
rendre si attrayante, est celle où le président fré-
quente le plus volontiers. Les deux amis ne sont
pas toujours du même avis. Et comme M. Lodge
tient fort à ses idées, il y a parfois entre M. Roo-
sevelt et lui de vives controverses, où, sans cé-
der ni l'un ni l'autre, ils réchauffent leur vieille
amitié au feu de la discussion.
— Vous savez, m'a dit l'éminent sénateur,
222 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
quel rôle a joué dans notre histoire la doctrine
de Monroe. C'est un système politique nécessaire
à la sécurité des Etats-Unis. Nous ne contestons
pas la situation acquise de certaines puissances
européennes dans le Nouveau Monde. Mais nous
n'admettrions pas qu'elles y fissent de nouvelles
acquisitions territoriales.
» Cela nouç entraîne à exercer une sorte de
contrôle moral, purement moral, sur les événe-
ments politiques dont notre continent est le
théâtre. Toutes les républiques américaines poli-
cées et ordonnées connaissent notre désintéres-
sement et n'ont contre nous aucune défiance. Je
n'en dirai pas autant de pays tels que le Ve-
nezuela, oii le désordre est chronique et qui sont
les seuls exposés, de ce fait, à se voir rappeler
leurs devoirs.
» La doctrine de Monroe n'est contestée par
personne aux Etats-Unis. Les démocrates —
Monroe d'ailleurs était démocrate — sont là-des-
sus d'accord avec les républicains. C'est comme
notre credo national.
» En ce qui concerne les relations avec le
Japon, je ne vois pas ce qui a pu donner nais-
sance aux rumeurs alarmistes qui ont couru en
Europe. La question de fimmigration n'est pas,
ne peut pas être un casus belli.
)) C'est un droit de souveraineté que celui d'ad-
LA POLITIQUE 223
mettre ou de ne pas admettre les étrangers. On
a dit que le traité de 1894 avec le Japon avait
limité pour nous ce droit. Ce n'est pas vrai.
» L'article 2 de ce traité stipule en effet que la
clause de la nation la i)lus favorisée ne peut pas
modifier « les lois concernant la réglementation
)) du commerce, Viminigration des ouvriers et les
» questions de police ou de sécurité publique ».
Notre liberté d'action est donc absolue. Notre
droit est entier. Le récent accord a pour objet
de le consacrer.
» J'ajoute que je ne crois pas du tout à ce
que certaines personnes ont appelé la guei^re
fatale. Il n'y a pas de guerre fatale. Et il y a
place dans le Pacifique pour le Japon et les
États-Unis.
» Je ne considère pas l'envoi de la flotte de
l'amiral Evans comme un acte politique, mais
comme un exercice militaire. Nous sommes cbez
nous à San-Francisco comme à New-York. Nous
avons notre flotte là où nous pensons qu'elle est
le mieux.
» En ce qui concerne la politique coloniale,
et d'abord les Philippines, il y a toujours, entre
républicains et démocrates, une divergence de
vues théorique. Mais en pratique, nous sommes
tous à peu près d'accord sur la politique à suivre.
On a d'ailleurs exagéré les difficultés de cette
224 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
politique. Les Philippines ne nous coûtent plus
très cher. Leur hudget se solde en excédent. Il
est faux de dire qu'elles constituent pour les
Etats-Unis une charge coûteuse et stérile.
» A Guha, Tordre est rétabli. Je crois que
pour le maintenir, nous serons obligés d'exercer
sur l'île un contrôle, une sorte de protectorat.
Je ne suis pas partisan de l'annexion. Nous
n'avons aucun intérêt à faire entrer dans l'Union
une île qui, au point de vue ethnographique et
moral, est séparée des Etats-Unis par de nom-
breuses différences.
» Quant à ce qu'on appelle souvent la poli-
tique mondiale des Etats-Unis, il faut s'entendre.
Notre politique est mondiale en tant que poli-
tique commerciale. Mais j'estime que nous ne
devons pas intervenir dans les questions pure-
ment politiques en dehors de l'Amérique.
» Nous avons été en Chine, en 1900, parce
qu'il y avait à accomplir une œuvre de défense
humaine contre l'anarchie et le meurtre. Nous
avons participé à la conférence d'Algésiras parce
que nous avions signé la convention de Madrid
de 1880, parce qu'il y avait des questions écono-
miques à résoudre, parce qu'enfm nous pouvions
aider aux solutions transactionnelles et conci-
liantes. Nous avons été à la Haye dans l'intérêt
du droit. Et le Sénat a déjà ratifié six traités
LA POLITIQUE 223
d'arbitrage conclus en vertu de l'acte de la
Haye.
» En dehors de cela, ni au Maroc, ni en Macé-
doine, ni ailleurs, nous ne devons faire de la
politique pure. Ce n'est ni notre tradition ni
notre intérêt. La doctrine de Washington reste
la mienne et celle, je puis le dire, du Sénat tout
entier.
En ce qui touche la politique intérieure, l'opi-
nion du Sénat est naturellement plus divisée.
M. Roosevelt compte dans ses rangs des adver-
saires acharnés, par exemple M. Foraker. Le
sentiment, que m'a exprimé M. Lodge, est néan-
moins partagé par la majorité de ses collègues,
qui, lorsqu'ils sont en désaccord avec le prési-
dent, lui reprochent plutôt des défauts de forme
qu'une erreur sur le fond.
— Il est, m'a-t-il dit, de la dernière absurdité
d'imputer au président la responsabilité de la crise.
» Cette crise s'exphque par des causes géné-
rales, que l'on retrouve dans les pays d'Europe,
^t par des causes locales, notamment l'excès de
certaines entreprises et les abus commis par
d'autres. Le président a pu surexciter le mal en
le signalant avec insistance; mais il ne l'a pas
créé et il a bien fait de le dénoncer. A part les
hommes de Wall street, l'immense majorité du
pays l'a approuvé.
13.
220 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
» Il y avait urgence à réprimer les abus dont
je viens de parler : par exemple celui ([ui con-
sistait dans les tarifs de faveur {rebates) accordés
à certains trusts par les compagnies de chemins
de fer, ce qui rendait toute concurrence impos-
sible, — ou encore les constitutions de sociétés
avec un capital fictif. Nous avons des lois qui
punissent ces faits. On ne les appliquait pas.
M. Roosevelta voulu qu'elles fussent appliquées.
Et il a eu mille fois raison.
» Par contre, je ne crois pas que certaines
mesures dont le président parait partisan soient
conciliables avec la constitution américaine, qui
a étroitement limité, comme vous le savez, les
droits nationaux au profit des droits des États.
Je ne voudrais pas, par exemple, que le gouver-
nement fédéral reçût le pouvoir de délivrer aux
trusts des « certificats » fédéraux ou nationaux
qui le rendraient maître absolu de leur existence.
Je ne crois pas non plus possible le vote d'une
loi fédérale sur les sociétés par actions : cela
n'est pas de la compétence du congrès. Par
contre, qu'on se serve des lois existantes, comme
on le fait depuis quelques mois : c'est juste et
c'est nécessaire.
» Parmi les améliorations possibles de notre
système financier, on a parlé de la reconstitution
de la Banque centrale, qui a existé jusqu'en
LA POLITIQUE 221
1832; je crois que cette reconstitution serait
possible.
La dernière partie de cet entretien précise avec
autant de netteté que de mesure l'état d'esprit
conservateur que j'indiquais tout à l'heure. La
crainte des nouveautés est, pour la plupart des
sénateurs, le commencement de la sagesse. C'est
ce qu'exprimait l'un d'entre eux en me disant
avec un sourire :
— Que voulez-vous? Nous aimons bien le
Président. Mais nous sommes plus constitution-
nels que lui.
Ce respect scrupuleux de la Constitution, res-
senti par tout le Sénat, est assuré par la Cour
suprême qui est, de tous les rouages du système
américain le plus vanté à l'étranger et, d'ordi-
naire, le plus mal connu.
Quand on sort de la salle du Sénat et qu'on se
dirige vers la rotonde, on trouve à gauche une
salle en forme de demi-lune, de dimensions
modestes. Le Sénat y siégeait naguère, quand
les États étaient moins nombreux qu'aujourd'hui.
C'est à présent la salle de la Cour suprême. Au
fond, face à la porte, les juges, revêtus d'une
robe noire, — ils sont en Amérique les seuls
fonctionnaires portant un uniforme, — sont assis
derrière une large table surélevée. Ils sont neuf.
Et pour chaque affaire, ils doivent siéger six au
228 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
moins. C'est donc la totalité de la Cour qui statue
sur chaque procès. Tout près des juges, les avo-
cats ; à leur gauche, le hureau de l'attorney
général; derrière, quatre ou cinq rangs de hancs
pour le puhlic. La Cour est présidée par le
(( chief justice ». Les juges portent le titre de
« Mr. justice » X ou Y. Nulle fonction n'est plus
considérée que la leur. Partout, ils ont la place
d'honneur. Ils sont inamovihles, nommés à vie
par le président et confirmés par le Sénat, avec
un traitement de soixante mille francs. Ils sont,
suivant la formule du droit romain, « la voix
vivante de la Constitution » . Leur rôle est capi-
tal dans la vie des États-Unis.
La Cour suprême, qui est la juridiction fédé-
rale d'appel, et dont la compétence est la même,
quant à ses principes, que celle des autres tri-
bunaux fédéraux, cours fédérales de circuit et
cours fédérales de district, n'a d'autre mission
que d'interpréter la loi. Mais cette interprétation
comporte, en vertu de la Constitution am^éri-
caine, des initiatives d'une portée considérable,
que M. James Bryce a parfaitement résumées en
disant : « Le peuple a, par sa loi suprême, la
Constitution, donné au congrès un pouvoir
limité de légiférer. Toute loi votée en vertu de
ce pouvoir et conformément à la Constitution a
toute l'autorité de la Constitution qui est derrière
LA POLITIQUE 229
elle. Toute loi votée en dehors de ce pouvoir est
illégale et dépourvue de sanction. Ce n'est pas,
en fait, une loi, attendu que le congrès, lors-
qu'il Fa votée, n'était pas en réalité une assem-
blée législative, mais un simple groupe de per-
sonnes sans autorité. » En d'autres termes, soit
vis-à-vis du congrès fédéral, soit vis-à-vis des
législatures des Etats, les tribunaux, et notam-
ment le plus haut de tous qui est la Cour
suprême, sont appelés à assurer le respect de la
Constitution, loi initiale, votée par le peuple de
1788 dans des conventions ad hoc, supérieure
par conséquent à toute loi, loi d'Etat ou loi fédé-
rale, qui contreviendrait à ses principes.
La Cour suprême n'a pas — comme on l'a sou-
vent prétendu, faute d'avoir lu les textes qui la
régissent — un pouvoir spécial d'annuler les lois
inconstitutionnelles. Ce pouvoir résulte pour elle
de l'essence même de l'autorité judiciaire dont
elle est dépositaire. Elle se borne, comme tout
autre tribunal, à appliquer la loi en faisant pré-
valoir une loi supérieure sur une loi inférieure,
une loi d'autorité plus grande sur une loi d'au-
torité moindre. C'est donc à l'existence de cette
loi supérieure, qui est la Constitution, qu'elle
emprunte son autorité. Elle est appelée, de ce
fait, à protéger le peuple contre lui-même, en
sauvegardant la loi permanente qui a fixé les
230 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
droits de tous et en maintenant chacun dans son
champ d'action. Elle est la gardienne des prin-
cipes constitutionnels contre les entraînements
politiques. Elle rappelle constamment aux
citoyens, aux Etats, aux Chambres de ces Etats,
au congrès, qu'il ne dépend pas d'eux de man-
quer aux règles premières que les Etats-Unis
naissants ont fixées une fois pour toutes. Elle
ne donne pas d'avis abstraits, mais statue toujours
sur des espèces. Elle assure ainsi une protec-
tion précieuse aux droits de la minorité contre
les abus éventuels dont peut se rendre coupable
une majorité trop forte.
Plus on étudie le fonctionnement de la Cour
suprême, plus on se convainc qu'elle est pour
une démocratie un rouage indispensable. Les
pays qui, comme l'Angleterre, n'ont pas, h pro-
prement parler, de Gonstitution, où il n'y a pas
de différence de nature entre une loi et une autre
loi, où ce qu'on appelle communément les « lois
constitutionnelles », par exemple la grande
Charte, le Bill des Droits, VAct of Settlejnent^
peuvent être abrogées à tout moment par le
Parlement, comme n'importe quel autre texte,
se prêteraient mal au fonctionnement d'une Cour
suprême. Pour que cette Cour ait, comme aux
Etats-Unis, sa pleine efficacité, il faut que la
Constitution soit un instrument spécial, distinct
LA POLITIQUE 231
des autres lois, antérieur aux autres lois. En
France, les lois constitutionnelles ont été votées
par l'Assemblée nationale. Et pour les reviser,
il faut que FAssemblée nationale se réunisse. La
situation n'est donc identique ni à celle de l'Amé-
rique, ni à celle de l'Angleterre. Et l'on doit se
demander dans quelle mesure elle pourrait, sans
modification, faire place à une Cour suprême
analogue à la Cour américaine.
Nos lois constitutionnelles de 1873 sont singu-
lièrement moins amples et moins précises,
moins riches eh principes et moins intangibles
par leur origine que la Constitution américaine
de 1788. On n'y trouve pas, quant aux droits
des individus et des collectivités, les règles fixes
qui permettent à la Cour suprême de faire pré-
valoir sur les lois ultérieures le texte constitu-
tionnel, et d'accomplir ainsi, sous la forme judi-
ciaire, une œuvre admirable d'équité politique.
Elles sont purement formelles et ne fixent que
des procédures. Plus qu'aucun autre pays,
cependant, en raison de notre tempérament
national, de notre intolérance instinctive, de
notre inclination à tyranniser les minorités, nous
aurions besoin d'une telle garantie et du frein
qu'elle apporterait à la passion politique. Mais la
base nous manque. Et pour avoir une Cour
suprême qui pût faire la même chose que celle
232 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
de Washington, il nous faudrait d'abord refaire
notre Constitution — avoir une Constitution au
sens américain du mot. Pour ceux qui aiment la
justice et qu'inquiètent les continuels abus de
pouvoir commis par le Parlement, la Cour
suprême américaine apparaît ainsi comme un
remède décisif et inapplicable. C'est le supplice
de Tantale.
Il convient d'ajouter qu'en dépit de l'impopu-
larité qu'elle a parfois encourue, la Cour suprême
reste, dans son ensemble comme dans la personne
de ses membres, entourée d'iui profond respect,
ïl est rare qu'une démocratie ait le sens des prin-
cipes. C'est ce sens qu'entretient l'action vigi-
lante de la Cour. Et d'instinct, sinon par raison,
l'opinion comprend que c'est là une œuvre néces-
saire. Chacun à la place et dans le rôle que lui
a fixés la Constitution, voilà la formule qui
résume l'esprit politique américain. La tyrannie
d'un Parlement aussi impossible que la tyrannie
d'un homme, tel est le résultat admirable que
l'acte de 1788 a conhé au pouvoir judiciaire le
soin de préserver des atteintes des partis. C'est
l'honneur des Etats-Unis d'avoir réussi à assurer
cette préservation, et par elle, la paix publique.
CHAPITRE VI
LE CATHOLICISME AMERICAIN
La période d'intoléi-ance. — La guerre d'Indépendance et
la Constitution. — Les émeutes anti-catholiques. — La
guerre de Sécession et le catholicisme. — Le dévelop-
pement du droit commun. — L'organisai ion du catholi-
cisme américain. — Conversation avec Mgr O'Connell,
archevêque de Boston. — L'administration ecclésias-
tique. — Les ressources financières — L'Église et la poli-
tique. — Le caractère national du catholicisme améri-
cain. — Les laïques et la question des trustées. — Les
paroisses et les écoles. — Un mot de M. Roosevelt. —
Les catholiques américains et la France. — Visite chez
Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul. — Les États-
Unis et la paix religieuse.
Dans la lutte religieuse qui, depuis tant d'an-
nées, divise la France, on a coutume de citer
les États-Unis comme un exemple, et ce dans
tous les partis. Les catholiques y voient avec
envie une république sympathique à l'Eglise.
234 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Les anticléricaux y ont trouvé un argument
en faveur de la séparation des Eglises et de
l'Etat. Il est exact qu'en Amérique cette sépa-
ration est absolue. Il n'est pas moins exact que
l'anticléricalisme, dans le sens que la France
donne à ce mot, y est totalement inconnu. Il
s'en faut cependant qu'il en ait toujours été
ainsi et, pour juger avec précision la situation
présente du catholicisme aux États-Unis, il con-
vient de rappeler d'abord les difficultés par les-
quelles il a passé.
Au début, pendant la période coloniale, il n'y
avait pas dans la Nouvelle-Angleterre plus de
liberté religieuse qu'en Europe. Le protestan-
tisme était religion d'Etat et exerçait son mono-
pole avec intolérance K Parfois, les sectes pro-
testantes consentaient à se supporter les unes
les autres, mais elles étaient d'accord pour ne
pas supporter le catholicisme. C'est ainsi, pour
ne citer que les faits les plus connus, qu'une
loi de l'État de New-York de 1701 privait les
catholiques du droit de vote; qu'une récom-
pense de cinq cents dollars était promise par
une loi de 1718 à quiconque dénoncerait un
prêtre romain : que les Bine Laivs du Connec-
1. Cf. G. knàré^ Luttes pour la liberté de l'Église catholique
aux États-Unis, et surtout rexcellent ouvrage du vicomte de
Meaux, L'Église calholique et la liberté' aux États-Unis.
LA POLITIQUE 235
tient condamnaient à mort tont ministre catlio-
liqne, résidant dans l'État. C'est an moment de
la guerre d'Indépendance que les catholiques,
par la part qu'ils prirent à la lutte natio-
nale, conquirent droit de cité. Washington leur
servit de patron. Dès 177i, ayant appris que,
d'après une vieille coutume anglaise, on allait
dans son armée, fêter « le jour du Pape »,
c'est-à-dire hrùler le pape en effigie, il publia
un ordre pour réprouver « ce ri(Hcule et puérije
usage, cette insulte à des frères d'armes ».
Quatorze années plus tard, la Constitution, dans
son article 4, déclarait (( qu'aucune profession
de foi ne serait jamais requise pour être admis
à aucun emploi public relevant des Etats-
Unis ». Et un amendement, du à l'initiative de
Jefferson, ajoutait : (( Nulle loi ne pourra être
adoptée par le congrès en ce qui concerne l'éta-
blissement d'une église et nul empêchement ne
sera jamais apporté à l'exercice des cultes. » La
constitution fédérale proclamait par conséquent
l'égalité religieuse, mais la législation des Etats
subsistait. C'est sur elle que les catholiques,
pendant près d'un demi-siècle, devraient con-
quérir leurs libertés.
A diverses reprises, la bataille a été rude.
Malgré le nombre croissant de ses fidèles, à qui
l'immigration irlandaise apportait sans cesse des
236 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
recrues nouvelles, à cause même de cette pro-
gression, le catholicisme restait suspect. Il avait
à lutter contre la défiance qu'inspiraient sa
hiérarchie et sa subordination au Saint-Siège,
contre le vieux sentiment puritain, très vif en-
core, de la Nouvelle Angleterre. En 1834, il y
eut de véritables émeutes anticatholiques. En
1843, à Philadelphie, deux églises et un pen-
sionnat de jeunes filles furent incendiés. Quel-
ques années plus tard, à Cincinnati, un prélat
romain, envoyé en mission par le pape, faillit
être attaqué dans les rues. Sous la direction d'une
association antiirlandaise, les Know-NothingSy
de nombreuses violences furent commises à
New-York, à Brooklyn, à Saint-Louis, à Bos-
ton. Il y eut des blessés et des morts : « Nous
avons passé par un régime de terreur, écri-
vait Mgr Spalding du Kentucky ; environ cent
pauvres catholiques ont été massacrés, plus de
vingt maisons ont été brûlées ; la législation
nous est profondément hostile. » Des difficultés
intérieures, provoquées par la prétention de
laïques, appelés trustées, de se rendre maîtres,
contre les curés et les évêques, de l'administra-
tion des paroisses, s'étaient ajoutées aux atta-
ques du dehors. Les États-Unis ne pouvaient
pas à cette époque donner à l'Europe des leçons
de tolérance et le vieux monde, si divisé qu'il
LA POLITIQUE * 237
fut du point de vue religieux, n'offrait pas le
spectacle des violences que déchaînaien| sur leur
solles passions confessionnelles.
De même qu'ils avaient bénéficié de la guerre
d'Indépendance, les catholiques bénéficièrent de
la guerre de Sécession. La neutralité, prêchée par
les évoques, les services rendus par les prêtres
et les religieuses à la cause de l'humanité,
l'unité conservée par l'organisation catholique,
alors que le pays était coupé en deux par une
lutte atroce, fortifièrent moralement le catho-
licisme. On peut dire que, depuis lors, il a eu
partie gagnée. Sans doute les législations parti-
culières sont restées longtemps divergentes,
mais de plus en plus une tendance s'est mar-
quée à les uniformiser dans le sens de la
liberté. Au cours de cette évolution, l'Eglise
catholique a peu à peu conquis partout la situa-
tion que lui avait promise la constitution de 1788.
La neutralité religieuse des autorités lui a assuré
l'égalité. Le hbéralisme des lois à l'égard des
associations a garanti son fonctionnement. Elle
s'est développée dans le droit commun, sans
privilèges particuliers, ne jouissant que de ceux
généralement reconnus aux personnes morales
d'utilité publique, mais y trouvant, grâce à la
progression des fidèles par suite de l'immigration
et aux ressources chaque année plus nom-
238 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
breuses dont elle disposait de ce fait, les élé-
ments d'une prospérité qui est aujourd'hui in-
discutable.
J'ai eu l'honneur, pendant mon séjour aux
Etats-Unis, de rencontrer plusieurs prélats
américains et de m'entre tenir avec eux. J'ai
beaucoup vu notamment Mgr William O'Gon-
nell, archevêque de Boston. Sa carrière est inté-
ressante à plus d'un titre. Né de sang irlandais,
il a modestement débuté comme prêtre de
paroisse. Vicaire et curé, administrateur distin-
gué, il a été désigné par ses chefs pour aller à
Rome au collège américain, séminaire latin des
prêtres du Nouveau-Monde. D'abord élève de
cet établissement, il en est devenu le directeur.
Et pendant plus de dix ans, il a vécu dans la
curie romaine. On retrouve dans ses manières,
dans sa façon de discuter, dans ses idées et
dans ses sentiments la trace de ce long séjour,
qui lui a valu une connaissance approfondie de
la politique du Vatican. Depuis son retour de
Rome, Mgr O'Gonnell a fait un chemin rapide.
Evèque de Portland, envoyé en mission auprès
du mikado, il a été nommé, en 1907, arche-
vêque de Boston. Très accueillant, fort mêlé à
la vie intellectuelle et mondaine, il a pris, en peu
de mois, dans « l'Athènes des Etats-Unis », une
place que n'avaient guère occupée jusqu'alors
LA POLITIQIE 239
les prêtres catholiques, éloignés du monde par
leur célibat et plus mêlés au peuple que les pas-
teurs protestants. Les renseignements qu'il m'a
fournis sur l'organisation de l'Eglise aux Etats-
Unis peuvent se résumer ainsi :
— Il n'y a rien de commun, m'a-t-il dit,
entre la séparation de l'Eglise et de l'Etat telle
que nous la pratiquons et le régime qui, chez
vous, porte ce nom. Nos institutions garantis-
sent la séparation. Elles font plus que la ga-
rantir : elles la protègent. En France, au con-
traire, la (( séparation » nous paraît être un mot
destiné à donner le change sur la situation vraie>
à habiller d'un prétexte la guerre religieuse.
» Ici, nous sommes sous la sauvegarde de la
loi au point de vue de notre organisation, de nos
ressources, de notre administration. L'organisa-
tion d'abord. Si vous considérez l'archidiocèse de
Boston, qui a sept évêques suffragants, notre si-
tuation, à l'égard des lois de l'Etat de Massa-
chusetts, est la suivante : je suis, comme arche-
vêque, reconnu par la loi comme constituant à
moi seul une « corporation » avec tous les privi-
lèges accordés aux corporations. Si l'archevêque
meurt, sans même qu'il ait besoin de faire de
testament, tous les biens de l'Eglise catholique
dans l'archidiocèse passent de plein droit à son
successeur. Nous voilà loin, comme vous voyez,
240 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
de l'ingérence Iracassière du pouvoir civil, qui
a caractérisé en France la séparation, si loin
même qu'il n'y a entre les deux situations rien de
comparable.
» Toutefois, veuillez remarquer que nous ne
sommes arrivés à cette position si indépendante
et si forte qu'à la suite d'une évolution assez
lente. Dans une première période, les biens de
l'Eglise appartenaient à une corporation ordi-
naire, c'est-à-dire constituée de plusieurs mem-
bres, dont l'archevêque n'était que le président,
avec privilège d'approuver ou d'écarter les nomi-
nations. Puis dans une seconde période déjà plus
satisfaisante, les lois de Massachusetts ont re-
connu l'archevêque comme propriétaire des biens
d'Eglise. La transmission de ces biens devait être
assurée par testament, l'archevêque désignant
par ce testament deux évêques qui, à sa mort,
devenaient propriétaires provisoires jusqu'à la
nomination d'un nouvel archevêque. La troi-
sième période, qui est le régime actuel, a cou-
ronné ce progrès en reconnaissant l'archevêque
comme « corporation ». Tous les actes sont
valables que je signe de ce sceau :
Roman Catholic Archbishop of Boston, ^1/-"
(nom de V archevêque), the présent Archbishop of
Boston,
» Je suis, en un mot, comme archevêque, le
LA POLITIQUE 241
représentant légal des intérêts catholiques dans
le diocèse de Boston. Dans d'autres diocèses on
n'en est encore qu'à la première ou à la deuxième
période. Mais l'évolution qui s'est produite ici se
produira partout. Vous voyez en tout cas que même
aux Etats-Unis, nous ne sommes pas arrivés en
une seule fois au résultat excellent dont nous nous
félicitons. Je souhaite à l'Eglise de France une
évolution semblable vers la liberté nécessaire.
Quant aux paroisses, je nomme les curés qui les
administrent sous mon contrôle. Il n'y a nulle
immixtion laïque dans cette administration, ni
de la part des fidèles, ni bien entendu de la part
des autorités.
» Pour les ressources financières, les fidèles
subviennent à tout. Nous n'avons comme recettes
que le prix des chaises et le produit des quêtes.
Les fidèles ne sont pas taxés et leur concours
est spontané. Ce sont les petites bourses qui
soutiennent les églises, le clergé, les écoles.
Ce que donne chacun est trop peu pour qu'il
songe à s'en prévaloir et à exercer un droit de
patronage. Le prêtre est à la fois indépendant de
qui que ce soit en particulier, et il dépend de ses
paroissiens auxquels il a ainsi plus de raisons
d'être attaché et dévoué. Nous voyons arriver
des Italiens, pour qui la seule idée de donner de
l'argent aux prêtres, habitués qu'ils étaient à en
14
242 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
recevoir, semble une impossibilité. Peu à peu,
leurs idées se modifient : et la générosité avec
laquelle ils soutiennent leurs œuvres ne le cède
en rien à celle des Irlandais et des Allemands.
Des Canadiens sont aussi venus en grand nombre ;
dans leur pays, ils versent la dîme, avec ses in-
convénients. Eux aussi ont changé leur mé-
thode ; leurs églises et leurs écoles aux Etats-
Unis sont très prospères.
» J'ajoute que nul ne songe à inquiéter l'Eglise
ni dans son culte ni dans ses biens. Le péril de
la « mainmorte », comme on dit chez vous, ne
paraît pas menaçant à l'autorité civile. L'Eglise
est une force immense pour la civilisation. L'Etat
voit d'un œil complaisant, reconnaissant, tout ce
que fait l'Eglise — sans pourtant s'immiscer
jamais dans son action, ni l'entraver, au con-
traire. Ce n'est pas aux Etats-Unis qu'on aurait
pu faire le discours fameux sur « le milliard des
congrégations » , et cela pour deux raisons. La pre-
mière, c'est que ni l'Église ni les congrégations
ne sont « milliardaires » et que leurs revenus
sont chaque année presque intégralement dé-
pensés. La seconde, c'est que plus l'Eglise est
puissante et peut étendre par conséquent son
action éducatrice, plus la société civile la consi-
dère comme une collaboratrice utile. Chaque
évêque est dans son diocèse le seul propriétaire
LA POLITIQUE 243
de tous les biens immeubles et meubles. Et l'on
n'y voit pas un danger pour les autorités laïques.
» En revanche, nous nous abstenons scrupu-
leusement de prendre i)art aux luttes des partis.
A aucun degré, sous aucune forme, la religion
n'est mêlée à la politique. Voyez Boston par
exemple. Il y a quelques mois, le maire était ca-
tholique. Aujourd'hui, il est protestant. Croyez-
vous que la religion ait en quelque façon subi le
contre-coup de ces vicissitudes politiques? Pas le
moins du monde. Nous n'avions pas considéré
l'élection d'un maire catholique comme un succès
religieux. Nous n'avons pas considéré comme
une défaite religieuse l'élection d'un maire pro-
testant. Et nous sommes avec ce maire protes-
tant en aussi bons termes officiels que nous le
serions avec un maire catholique.
» Ce qui est vrai de la politique municipale est
vrai aussi de la politique générale. Le catholi-
cisme n'est pas un parti politique, ne vise aucun
but politique. Par conséquent il ne saurait pro-
voquer de la part des hommes politiques, quels
qu'ils soient, de défiance ou d'hostilité.
» Par contre, toutes les autorités civiles témoi-
gnent au catholicisme plus que de la tolérance,
— de la prévenance et de la confiance. Voulez-
vous un exemple personnel? Quand le pape,
alors que j'étais évoque de Portland, m'envoya
244 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
en mission au Japon, le président et le secrétaire
d'Etat, d'une façon toute spontanée, donnèrent
aussitôt à notre ambassade l'ordre de faire ce
qui dépendrait d'elle pour m'être utile et agréable.
Je vous le répète, nous vivons, vis-à-vis du pou-
voir civil, sous le régime de la confiance réci-
proque et réciproquement justifiée.
C'est, en effet, aussi bien en matière religieuse
qu'en matière politique, un trait caractéristique
des Etats-Unis modernes que cette « confiance
réciproque » dont me parlait l'archevêque. L'idée
très répandue que l'Etat ne peut pas tout faire
et que, même, il a profit à limiter son action
est favorable au catholicisme, capable par sa
discipline et ses ressources de rendre, soit en
matière d'assistance, soit en matière d'enseigne-
ment, des services considérables. Il y a aujour-
d'hui, sur le territoire de l'Union, treize millions
de catholiques, avec treize mille églises, seize
mille prêtres ou évêques. Cette force énorme, en
dépit de la hiérarchie romaine, n'est pas tenue
pour une force étrangère, mais pour une force
nationale. C'est que le catholicisme d'Amérique
est profondément américain. Il l'est même à ses
dépens; car, comme on l'ajustement fait remar-
quer, c'est en américanisant ses fidèles qu'il en
perd un grand nombre. Si l'on s'en réfère aux
statistiques de l'immigration, il devrait y avoir
LA POLITIQUE 245
aux États-Unis vingt-cinq millions de catho-
liques. Le déchet ne peut s'expliquer que par des
conversions que facilite Téducation américaine,
— langue, mœurs, etc., — que le catholicisme
donne aux immigrants au lendemain de leur
arrivée K
En dépit de ce risque, l'Église affirme sa vo-
lonté d'être d'abord américaine. A toutes les
tentatives pour constituer des églises nationales
qui retiendraient plus fortement leurs fidèles,
elle répond avec Mgr Ireland, archevêque de
Saint-Paul : « Nous ne voulons pas plus dans le
catholicisme américain d'un nationalisme alle-
mand que d'un nationalisme français ou irlan-
dais. » C'est Mgr Ireland encore, si profondé-
ment ami de la France pourtant, qui, par devoir
américain, supprimait naguère l'enseignement
du français dans les écoles du Minnesota. Com-
ment nier que la place donnée par le clergé
catholique à l'idée nationale, les services quoti-
diens qu'il rend à cette idée, en encadrant l'immi-
gration, en lui fournissant, si j'ose ainsi dire,
les rudiments de l'éducation américaine, n'aient
largement contribué à assurer à l'Église la neu-
tralité bienveillante dont elle jouit? Cette neu-
tralité s'étend aussi bien au clergé régulier qu'au
1. Voir Henry Bargy, La Religion et la Société aux Êta's-
TJnis.
14.
2i() NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
clergé séculier. Beaucoup de moines sont curés
de paroisses. Du moment qu'ils sont commis-
sionnés par Févêque, on n'exige même pas qu'ils
soient naturalisés. On s'en remet à leur chef
hiérarchique du soin de garantir leur loyalisme
et leur prudence. Au centre du gouvernement, à
Washington, au Gapitole, les chapelains pro-
testants du Sénat et de la Chambre cèdent, à de
certains jours, la place à un prêtre catholique
pour affirmer par là l'égalité des cultes.
Le catholicisme américain, à l'abri de cette
tolérance, — et tolérance, comme me le faisait
remarquer un archevêque, n'est pas le mot juste,
car il évoque une impression de subalternéité
dédaigneuse à l'égard du toléré, — se régit avec
une entière liberté. Les prélats sont libres de se
réunir en conciles provinciaux ou nationaux. Les
curés sont maîtres de l'administration de leurs
paroisses. Chaque année, ils établissent leurs
comptes, dont ils donnent lecture en chaire et
qu'ils envoient à l'évêque appelé à les vérilier.
Les laïques n'interviennent pas dans cette admi-
nistration. Le conflit avec les trustées, que je
rappelais tout à l'heure, a rendu le clergé très
jaloux de ses droits. Dans les États, peu nom-
breux d'ailleurs, où il s'en rencontre encore, ils
sont subordonnés à l'autorité ecclésiastique.
— Les trustées ? me disait Mgr O'Connell, mais
LA POLITIQUE 247
ils n'ont rien de commun, quoi qu'on en ait dit,
avec les associations cultuelles que prévoyait
votre loi de séparation et que le pape a refusé
d'accepter. Ils sont nommés par les évêques. Et
c'est par délégation de l'évêque qu'ils s'occupent
de l'administration matérielle de certaines pa-
roisses et de certains diocèses. Ils ne sont pas
en dehors de la hiérarchie catholique. Ils sont
des agents de l'autorité épiscopale. J'ajoute que,
de plus en plus, on tend à confier aux évêques
et aux prêtres seuls toute l'administration des
diocèses et des paroisses. Les trustées ne sont pas
un rouage général ni indispensable. Et parfois
ils sont gênants. Il n'y en a pas dans le diocèse
de Boston. Et dans l'ensemble des Etats-Unis ils
sont de moins en moins nombreux.
Pour que les prêtres soient capables de gérer
les biens temporels dont ils sont dépositaires, ils
reçoivent dans les séminaires des leçons de comp-
tabilité. On craint de leur part des excès de zèle.
Beaucoup de paroisses, oii l'église, puis l'école
ont été bâties trop tôt, se sont lourdement en-
dettées et c'est cela qu'on veut éviter. On y
réussit mieux qu'autrefois et les charges sont en
général aisément supportées. Il n'en est qu'une
contre laquelle le clergé proteste au nom des
fidèles, c'est l'obligation de contribuer aux frais
des écoles communes, même quand ils envoient
248 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
leurs enfants à l'école professionnelle qu'ils doi-
vent également entretenir. Les écoles publiques
sont payées par tous et ne profitent pas à tous.
Les familles que leur conscience en éloigne paient
pour autrui ; elles portent double charge, puis-
qu'après avoir contribué aux écoles publiques, il
faut encore qu'elles subviennent à leurs écoles
particulières. Cette protestation, jusqu'ici, n'a
pas été entendue par les pouvoirs publics. C'est,
semble-t-il, le seul point sur lequel les catho-
liques se plaignent de la législation.
Vis-à-vis des autres confessions, le catholi-
cisme américain s'inspire des principes dont il
bénéficie. Il évite de faire de la propagande et fort
prudemment se borne à bénéficier de l'avantage
que lui assurent, en face des variations des
sectes protestantes souvent très voisines d'un
rationalisme pur et simple, l'unité et la précision
de son dogme. L'Eglise d'Amérique n'est jamais
agressive et elle est très peu ultramontaine. Le
cardinal Gibbons, après avoir voté contre l'infail-
libilité, n'a pas hésité à condamner la Saint-Bar-
thélémy et rinquisition : il s'est contenté d'ajouter
que le Saint-Siège n'avait en rien participé à ces
événements. Il n'est pas rare d'entendre un
évêque catholique appeler les protestants « my
dissenting Brethern ». Quand le cardinal arche-
vêque de Baltimore est venu apporter \q palliuin
LA POLITIQUE 249
à Mgr O'Connell, plusieurs protestants occupaient
des places d'honneur. Tout cela est le plus na-
turel du monde. Mais comme un Français se sent
loin de chez lui! Le président Roosevelt, qui con-*
naît nos querelles intérieures, me disait, un jour,
que je déjeunais chez lui avec deux prélats catho-
liques et un évêque protestant :
— Nous n'avons pas ici de question religieuse.
C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire des
mœurs politiques des États-Unis, surtout lors-
qu'on se souvient qu'ils ne l'ont pas toujours
mérité.
Est-il besoin de rappeler que, durant de longues
années, le catholicisme a été un lien entre les
Américains et nous? De nombreux prêtres et re-
ligieuses, venus de France ou du Canada, gar-
daient un souvenir fidèle à la métropole. Notre
politique des dix dernières années a naturelle-
ment changé ces sentiments. Certains en sont
attristés. D'autres, la majorité, notamment les
Irlandais, sont nettement hostiles. Très peu aper-
çoivent les motifs historiques qui expliquent,
sans les justifier, les fautes commises. Au pre-
mier rang de ceux qui se distinguent par cette
clairvoyance supérieure, il convient de placer
Mgr Ireland. J'avais rencontré l'archevêque de
Saint-Paul chez M. Roosevelt. J'ai eu l'heureuse
fortune de le revoir à deux reprises. Je ne sau-
250 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
rais (lire le charme infini qui s'attache à sa per-
sonne et à ses propos. Est-ce la clarté de son re-
gard ou l'attrait de son sourire qui retiennent
»d'abordson interlocuteur? Ou encore est-on con-
quis par la franchise de son langage et la cha-
leureuse sympathie dont ce langage témoigne
pour notre pays? Quoi qu'il en soit, un Français
qui cause avec Mgr Ireland pourrait croire qu'en
rencontrant ce grand Américain il a en face de
lui un compatriote. C'est que l'évêque de Saint-
Paul a été élevé en France, au séminaire de
Meximieux, dans l'Ain. Il a grandi avec son ami
Mgr O'Gorman, évêque de Sioux-Falls, sur le
riant coteau, oii Meximieux dresse, en un grou-
pement pittoresque, ses vieilles maisons. Et il a
gardé pour la France une tendresse où se mêle,
à la reconnaissance filiale, le souvenir ému des
jeunes années lointaines.
— Voyez-vous, me disait-il, les Etats-Unis n'ont
rien oublié. C'est en apprenant l'histoire de son
pays qu'un Américain apprend à aimer la France.
Le passé n'a point cessé d'agir sur le présent. Le
sentiment américain ne saurait se détacher de la
France. Les immigrants, c'est vrai, arrivent nom-
breux chaque année sur notre sol. Mais il y a
dans notre atmosphère je ne sais quoi qui les
assimile en moins d'une génération. Et les nou-
veaux venus sont comme les anciens : en appre-
LA POLITIQUE 251
nant l'histoire de leur nouvelle patrie, ils appren-
nent, eux aussi, à aimer la France, la grande
bienfaitrice de la République. Pendant les cin-
quante premières années de notre histoire, les
souvenirs de l'aide, de l'amitié française étaient
presque contemporains. Ils se sont déhnitivement
incorporés à nos traditions.
)) Nous autres catholiques d'Amérique, nous
devons chérir doublement la France, d'abord
pour les services qu'elle a rendus aux Etats-Unis,
ensuite pour ceux qu'elle a, durant des siècles,
rendus à la religion. Ce passé, nous ne l'oublions
pas, nous ne l'oublierons jamais. Quelles qu'aient
pu être les tristesses des dernières années, quels
qu'aient été les déchirements dont votre pays a
souffert, — déchirements qui nous ont profon-
dément attristés, qui ont écarté de la France cer-
taines sympathies américaines, — j'ai toujours
dit et je dirai toujours : la France d'aujourd'hui
tient à la France du passé; n'oublions pas, dans
la sévérité des critiques passagères, le rôle his-
torique accompli, — gesta Bei per Francos.
» J'aime votre pays parce qu'il a été le maître
de ma jeunesse. Evêque catholique, démocrate
américain, c'est en France que j'ai appris à chérir
la religion catholique et à aimer la liberté. C'est
toute la jeunesse de ma vie et de ma pensée qui
s'épanouit quand je foule le sol de France : dette
252 NOTES SUR LES ÉTATS-UMS
du cœur et dette de l'esprit, qui me lient à ce sol
d'un lien indissoluble.
» J'ai souffert de certains événements de votre
histoire actuelle. Nous autres catholiques améri-
cains, nous en avons été surpris autant que peines.
Comment la France chevaleresque a-t-elle pu
tourner contre des religieuses les rigueurs de ses
lois ? Comment a-t-on obligé à quitter l'Hôtel-
Dieu celles que la Révolution même y avait res-
pectées? Nous ne comprenons pas.
» Mais, je le dis bien haut, nous avons con-
fiance dans l'avenir, et nous comptons que la
France connaîtra un jour ce bienfait inappréciable
qui s'appelle la paix religieuse. Comme vous le
disait hier le président Roosevelt, le gouverne-
ment américain est libéral, il n'est pas anticléri-
cal. Pourquoi, un jour, n'en serait-il pas de
même chez vous? Avec la franchise d'un ami vrai
de la France, je souhaite qu'enfin vous sortiez
de ces luttes religieuses, qui vous font du mal
non seulement au dedans, mais au dehors, car
elles rebutent et irritent l'attention.
» Sans doute, j'aperçois bien des difficultés qui
échappent à la masse du public américain : no-
tamment l'indifférence religieuse et aussi l'intru-
sion historique de la politique dans la religion.
Mais un temps ne viendra-t-il pas tout de même
où vous pratiquerez comme ici la tolérance et la
LA POLITIQUE 253
confiance spontanée? De tout mon cœur, j'espère
que si. Je l'espère et je dis à tous ceux qui n'au-
raient pas cet espoir : Vous n'avez pas le droit de
désespérer ni de douter de la France, qui, par
sa science, sa propagande, sa charité, a tant fait
pour nous, catholiques d'Amérique, pour le
catholicisme en général et pour la liberté.
Je donnerais une impression fausse, si je di-
sais que les sentiments de Mgr Ireland sont una-
nimement partagés. La plupart des autres prélats,
notamment Mgr O'Gonnell, sont, bien que dans
une forme modérée, sensiblement plus sévères.
Certains d'entre eux parlent de la France sur un
ton si vif que, pour peu indulgent qu'on soit à
l'état d'esprit combiste, on est obligé de pro-
tester. La France n'est pas responsable de tous
les actes de ses gouvernants. Il est trop aisé
d'ailleurs d'admirer la magnifique paix religieuse
dont jouissent les États-Unis en la comparant à
nos querelles stériles. Mais comment oublier
qu'en Amérique l'organisation s'est faite sur une
table rase, alors que chez nous, depuis Philippe
le Bel, la religion et la politique ont vécu con-
fondues, soit alliées, soit ennemies, jamais indé-
pendantes ?
C'est là notre excuse — et malheureusement
une excuse très valable — à ne point connaître
cette concorde religieuse qui est si profitable aux
15
254 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Américains. J'ai éprouvé un grand plaisir à en-
tendre Mgr Ireland résumer si équitablement le
pour et le contre de notre débat national. N'y
aura-t-il pas en France des « politiques » catho-
liques pour lui reprocher cette équité? Je vou-
drais le croire, bien que la collaboration des gens
de droite ait été presque toujours assurée, dans
notre pays, aux partis d'extrême gauche, et que
les fautes des premiers n'aient cessé d'apporter
aux seconds des prétextes, à défaut d'excuses.
TROISIÈME PARTIE
LA DIPLOMATIE
CHAPITRE PREMIER
LA DOCTRINE DE MOxXROE ET LA
POLITIQUE MONDIALE
Le traditionalisme américain. — La doctrine de Monroe et
son caractère primitif. — Son évolution. — Conversation
avec M. Richard Olney, ancien secrétaire d'État du prési-
dent Cleveland. —La théorie du big stick. — La politique
coloniale. — La politique mondiale. — Son dévelop-
pement. — La politique navale. — Conversation avec
M. Metcalf, ministre de la Marine. — Les réformes né-
cessaires. — La flotte américaine et sa valeur.
Les Américains sont traditionalistes avec pas-
sion. Serait-ce parce qu'on préfère toujours ce
qu'on possède le moins? Et un peuple est-il
d'autant plus attaché à son passé que ce passé
est plus court? Quoi qu'il en soit, il n'est pas de
pays au monde, sauf peut-être l'Angleterre avec
le two powers standard, où le respect des prin-
258 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
cipes anciens appliqués à la direction de la vie
nationale soit plus général. Il n'en est aucun,
parmi ces principes, auquel l'opinion publique
tienne plus fortement qu'à la doctrine de
Monroe*.
« Les continents américains, vu l'attitude libre
et indépendante qu'ils ont prise, ne doivent pas
être considérés par aucune puissance européenne
comme une terre se prêtant à plus ample co-
lonisation... Nous devons à la franchise et aux
rapports amicaux qui existent entre les Etats-
Unis et les puissances européennes de déclarer
que nous considérerions comme dangereux pour
notre paix et notre sécurité toute tentative
d'extension de leur système à une portion quel-
conque de cet hémisphère... Nous n'avons jamais
pris part aux guerres que ces puissances se sont
livrées sur des questions qui les concernent et il
n'est pas dans notre politique de le faire. Nous
ne sommes pas intervenus et nous n'intervien-
drons pas dans les colonies ou dépendances
actuelles d'aucune puissance européenne. Mais
chez les États qui ont proclamé leur indépen-
dance et l'ont maintenue et dont, après mûre
considération et suivant les lois de la justice,
1 . Pour le détail de la politique étrangère des Etats-Unis,
cf. l'excellent volume de M. A. G. Goolidge, Les États-Unis,
puissance mondiale.
LA DIPLOMATIE 259
nous avons reconnu l'indépendance, nous ne sau-
rions considérer une intervention d'une puis-
sance européenne quelconque, pour les opprimer
ou pour contrôler de quelque autre façon leur
destinée, que comme une manifestation de senti-
ments hostiles à l'égard des États-Unis. »
Ainsi s'exprimait, le 2 décembre 1823, le pré-
sident James Monroe en énonçant pour la pre-
mière fois les règles auxquelles il a attaché son
nom. Il ne prévoyait point sans doute que ces
règles, apphcables à la situation que venait de
créer la révolte des colonies espagnoles du Sud
Amérique, seraient, après lui, considérées par ses
compatriotes comme l'expression définitive de
leurs intérêts vitaux. Les hommes et les circons-
tances ont également contribué à leur donner ce
caractère. La « doctrine » a d'abord été pour les
Américains une sorte d'idéal dont ils se sont ins-
pirés avec plus ou moins de décision. Puis le
progrès de leur force les a rapprochés de cet
idéal et le rêve a pris corps dans la réalité. On a
perdu de vue l'origine historique des règles de
1823. On leur a prêté la rigidité arbitraire d'un
principe juridique. Elles sont devenues le pos-
tulat de la diplomatie américaine. Questionnez un
Américain de l'Est ou de l'Ouest, il vous dira que
les Etats-Unis n'admettront pas l'intervention
d'une puissance européenne dans les affaires d'un
260 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Etat d'Amérique ; qu'une annexion ou une occu-
pation territoriale réalisée par une telle puis-
sance sur le sol du nouveau monde serait un
casus belli; qu'en revanche les Etats-Unis n'ont
pas à se mêler des querelles de l'Europe et qu'il
leur suffit d'exercer, dans leur isolement splen-
dide, un contrôle moral impartagé sur les af-
faires d'Amérique. C'est toute la doctrine de
Monroe.
Il y avait en 1823 quelque témérité à affirmer
une telle prétention et les Etats-Unis, avec neuf
millions et demi d'habitants, n'auraient pas été
capables de la soutenir, si quelqu'un l'eût con-
testée. Dans les années mêmes qui suivirent, le
gouvernement de l'Union, prudent et habile, ne
se tint pas pour lié par elle et il considéra avec
raison que ses exigences devaient se mesurer à
ses ressources. Le traité Glayton-Bulwer de 1839,
en reconnaissant à l'Angleterre à l'égard du
futur canal de Panama des droits égaux à ceux
des Etats-Unis, a été, quoi qu'on en ait dit, un
abandon pur et simple de la thèse de Monroe.
Cette thèse était pour la République américaine
comme un vêtement trop large qu'elle n'a pu
remplir que peu à peu. Trente-cinq ans après son
énonciation, la population avait plus que doublé,
et les forces aussi. Cinquante ans plus tard, la
rude crise de la guerre civile définitivement
LA DIPLOMATIE 261
apaisée, les Etats-Unis étaient mûrs pour re-
vendiquer la situation que Monroe n'avait pu que
leur promettre. Jouissant sur le continent amé-
ricain d'une suprématie indiscutée, ils avaient su,
dès 1864, l'affirmer victorieusement contre la chi-
mère mexicaine de Napoléon III. Maîtres désor-
mais de leur action, assis entre les deux océans,
ils allaient tirer les conséquences du protectorat
moral qu'ils avaient entrevu, un demi-siècle plus
tôt, comme le but de cette action. Le premier
congrès panaméricain constitua une première
tentative d'organisation pratique de ce protectorat.
Le conflit vénézuélien de 189o fut l'occasion de
sa hautaine proclamation.
J'ai eu l'honneur de rencontrer à Boston
l'homme qui, en cette circonstance, fut la voix
des Etats-Unis et reprit les prétentions de Monroe
pour les imposer à l'Angleterre. M. Richard
Olney, secrétaire d'État du président Cleveland,
est une des plus grandes figures de l'histoire
contemporaine de l'Amérique du Nord. Avec sa
forte mâchoire, son regard dur et froid, presque
bismarckien, sa vigoureuse lucidité, ce vieillard
alerte et sportif donne bien l'impression du lut-
teur résolu qu'il fut à la tête du département
d'Etat. Le conflit qui opposait l'Angleterre à
l'Union était en lui-même de peu d'importance.
M. Olney y vit l'occasion de définir une poli-
15.
262 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
tique et, parlant à la Grande-Bretagne d'un ton
qu'elle n'a pas coutume de supporter, il déclara :
« Les États de l'Amérique du Sud aussi bien que
ceux du Nord sont, par proximité géographique,
sympathie naturelle et similitude de constitution,
les amis elles alliés commerciaux et politiques des
États-Unis. Aujourd'hui, les États-Unis sont en
fait supérieurs sur le continent et leur arrêt a
force de loi dans les matières auxquelles ils
bornent leur intervention. Il existe donc une
doctrine du droit public américain, bien fondée
dans son principe et pleinement sanctionnée par
des précédents, qui donne aux États-Unis le droit
et qui leur impose le devoir de traiter comme
une injure tout acte par lequel une puissance
européenne prendrait de force un contrôle poli-
tique sur un État américain. » Quelques jours après
le président Gleveland ajoutait : « Je suis plei-
nement conscient de la responsabilité que j'en-
cours et je me rends compte de toutes les con-
séquences qu'elle peut entraîner. » Après une
protestation théorique, lord Salesbury fit le néces-
saire pour éviter le conflit. La doctrine de
Monroe avait remporté sa première victoire.
Depuis lors, vis-à-vis de l'Amérique et vis-à-
vis de l'Europe, la doctrine s'est élargie et elle
trouve son expression actuelle dans la théorie du
big stick. Je sais des Américains qui le regrettent
LA DIPLOMATIE 263
et qui redoutent les responsabilités nouvelles
qu'impose à leur pays le système maintes fois
exposé par le président Roosevelt et le secrétaire
d'État Root. Ce système est logique et simple.
Pour écarter des républiques américaines tout
risque d'une action militaire européenne, sur-
tout d'une occupation territoriale, les Etats-Unis
sont obligés d'exercer sur elles non seulement
une surveillance morale, mais une sorte de con-
trôle préventif. Beaucoup, parmi ces républiques,
sont encore anarchiques et tumultueuses. Beau-
coup pratiquent, avec cynisme, le mépris de leurs
obligations internationales. Les Etats-Unis ne
peuvent pas — M. Roosevelt l'a souvent dé-
claré — leur permettre d'utiliser la doctrine
de Monroe comme un « bouclier » grâce auquel
elles échapperaient aux conséquences de leurs
méfaits. Ils sont donc amenés à jouer entre elles
et l'Europe un rôle de garant, à veiller au re-
dressement des torts subis par les étrangers. Ils
sont, en quelque mesure, les policiers du nouveau
monde. C'est dans ce sens qu'ils ont agi à Saint-
Domingue en se chargeant, si j'ose ainsi dire,
de désintéresser les demandeurs. Le voyage de
M. Root à travers l'Amérique du Sud, ses dis-
cours au congrès panaméricain de Rio de Janeiro,
les événements de Panama en 1905, les messages
de M. Roosevelt ont précisé cette extension de la
264 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
• doctrine de Monroe, qui constitue tout à la fois
un accroissement d'autorité et une augmentation
de charges.
Ce n'est pas d'ailleurs le seul amendement que
les dix dernières années de l'histoire américaine
aient apporté aux règles de 1823. La doctrine de
Monroe s'est fortifiée dans sa partie positive.
Elle s'est atténuée dans sa partie négative. Elle
conviait les Américains à exercer leur contrôle
sur le nouveau monde : ils ont répondu à cet
appel. Elle leur interdisait toute politique mon-
diale : ils se sont affranchis de cette défense,
mondiale, la politique américaine l'est devenue
et M. Roosevelt m'en a dit toute sa joie K D'autres,
des démocrates et même des républicains, sont
moins satisfaits du changement et regrettent
l'abstention d'antan. Mais est-il rien de si vain
que le regret quand parlent les lois de l'histoire?
Si les Etats-Unis sont sortis politiquement des
étroites limites oi^i, longtemps, ils s'étaient en-
fermés, c'est un peu le fait du hasard, un peu
le fait des hommes : c'est surtout le fait des évé-
nements. Lorsque éclata, en 1898, la guerre avec
l'Espagne qui les engagea dans les voies de la
politique coloniale, tout les poussait aux entre-
prises que la fortune des armes sembla leur
1. Voir ci-dessus, p. 128.
LA DIPLOMATIE 263
imposer par surprise. Leur prospérité économique,
chaquejour plus brillante, les obligeaità se préoc-
cuper de la recherche des débouchés. Naguère
importateurs et débiteurs, les États-Unis deve-
naient exportateurs et créanciers. Leurs que-
relles intérieures, question nègre, question de
l'étalon d'argent, question des tarifs, s'étaient
apaisées. Leur regard affranchi se portait vers
l'horizon. La concurrence européenne et japo-
naise leur fermait bien des avenues. Leur popu-
lation et leur production avaient besoin d'espace.
L'affaire de Cuba et l'explosion du iT/^me les je-
tèrent dans la guerre. Cette guerre leur assura
des succès faciles. Comment auraient-ils rejeté
ce qui tombait sous leurs prises ? La volonté de
M. Mac Kinley n'eût pas suffi à faire d'eux des
conquérants : la force des choses leur commanda
de le devenir.
C'est dans ces conditions, qu'en avril 1899, le
traité de Paris donna aux États-Unis les Philip-
pines, l'île de Guam et Porto-Rico. Cuba, indé-
pendante, venait dans leur orbite. Quelques
mois plus tôt, pendant la guerre, les îles
Hawaï avaient été annexées. C'en était fait de la
politique, étroitement limitée dans son but et
dans ses moyens, qui avait caractérisé le
xix' siècle. Le corps américain tressaillait
d'ivresse impériahste. Sans rival dans l'industria-
2Q() NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
lisme pacifique, il connaissait désormais les joies
belliqueuses. Suivant l'heureuse formule de
M. Goolidge, on se persuadait que les temps
étaient venus où le pays devait cesser de mener
une vie solitaire, et qu'il était appelé à jouer un
rôle dans les grandes affaires de l'humanité, dût-
il lui en coûter le sacrifice de quelque ancien
idéal. Nul plus que l'homme qui présidait à ses
destinées n'était conscient de l'ampleur de ce
rôle. Il faut avoir entendu M. Roosevelt célé-
brer d'une voix frémissante d'enthousiasme l'ère
nouvelle ouverte à la « Plus Grande Amé-
rique » pour comprendre l'unité de la pensée
qui a inspiré, depuis huit années, la politique de
l'Union. Sans doute il y a des résistances :
(( Nous sommes résolument opposés, me décla-
rait M. BoLirke Gockran, député de New- York,
à ce qu'on appelle la politique mondiale. Nous
voudrions que l'occasion pût s'offrir à nous de
nous débarrasser des Philippines. » Et M. Lodge,
lui aussi, l'ami et le confident du président, for-
mulait des restrictions quand il me disait un jour
au Sénat : a Lorsqu'on parle de la politique mon-
diale, il faut s'entendre. Notre politique est mon-
diale en tant que politique commerciale. Mais
j'estime que nous ne devons pas intervenir dans
les questions purement pohtiques en dehors de
l'Amérique. Ge n'est ni notre tradition, ni notre
LA DIPLOMATIE
267
intérêt. La doctrine de Washington reste la
mienne et celle du Sénat tout entier. » Malgré
ces réserves, l'impulsion est donnée. Les Ilawaï
et Porto-Rico sont définitivement incorporés.
Les Philippines, en dépit des discussions théo-
riques dont elles sont l'occasion, ne seront
jamais abandonnées. Cuba est soumise à un pro-.
tectorat de fait dont tous les partis reconnaissent
la nécessité. Les États-Unis sont une puissance
coloniale.
Ils sont aussi une puissance mondiale. Je ne
prétends pas que leur opinion publique s'en
rende compte avec clarté : « C'est le sens qui
manque le plus à notre démocratie », me disait
le président. Rien n'est plus juste. L'Américain
a le sentiment que son pays est un monde et
que ce monde peut se suffire à lui seul. Ce qui se
passe au loin sur le champ rétréci de la vieille
Europe ne l'intéresse guère. Et cependant com-
ment la politique de l'Union pourrait-elle s'en
détach-er? Quand un peuple a partout des intérêts
commerciaux, il est appelé à se mêler de tout.
Une nation de quatre-vingt-dix millions d'âmes,
qui vend à l'univers le blé, le charbon, le fer et
le coton, ne peut pas s'isoler. Comme l'écrivait
Boutmy, elle sent que puissance oblige. Sa force
lui crée un droit. Le droit se mue en préten-
tion. La prétention se résout en un devoir de se
268 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
prononcer sur toutes les questions que dénouait
naguère l'accord des seules puissances euro-
péennes. Ces puissances elles-mêmes, aux heures
critiques, se tournent vers les États-Unis,
anxieuses de connaître leur opinion. Ils se dimi-
nueraient aux yeux du monde, s'ils s'enfer-
maient dans une abstention négative.
En dépit du Sénat grognon, en dépit de l'opi-
nion distraite, les États-Unis interviennent donc
dans les affaires de l'univers. Sans doute ils
trouvent des prétextes pour excuser leurs initia-
tives au regard de leur traditionalisme. Écoutez
encore M. Lodge : « Nous avons été en Chine
en 1900, parce qu'il y avait à accomplir une
œuvre de défense humaine contre l'anarchie et
contre le meurtre. Nous avons participé à la con-
férence d'Algésiras, parce que nous avions signé
la convention de Madrid de 1880, parce qu'il y
avait des questions économiques à résoudre,
parce qu'enfin nous pouvions aider aux solutions
transactionnelles et conciliantes. Nous avons été
aux deux conférences de la Haye dans l'intérêt
du droit, mais jamais ni au IMaroc, ni en Chine,
ni en Macédoine, ni ailleurs, nous n'avons fait, ni
nous ne devons faire de politique pure. » L'émi-
nent sénateur en est-il aussi convaincu qu'il le
semble? Pour ne citer que deux exemples, n'est-
ce pas en grande puissance médiatrice que les
LA DIPLOMATIE
269
États-Unis se sont comportés au cours de la crise
marocaine et à l'issue de la guerre russo-japo-
naise? Et n'est-ce pas un historien américain qui
écrivait tout récemment: « Si les massacres d'Ar-
ménie venaient à se reproduire, les Etats-Unis,
en dépit des préceptes de Monroe, ne resteraient
vraisemblablement pas aussi passifs qu'en 1895.
Même une intervention américaine pour protéger
les indigènes de l'État libre du Congo n'est pas
inconcevable. »
Ce sont là, à n'en point douter, des atteintes
aux règles intangibles de 1823 et le caractère
(( juridique » du système s'en trouve sensible-
ment amoindri. Mais qu'importe? C'est en Amé-
rique et en Amérique seulement qu'on a prétendu
attribuer une valeur juridique à la formule em-
pirique de James Monroe. En réalité, cette for-
mule n'est pas un principe de droit, mais un pro-
gramme politique. Elle résume des intérêts vitaux
que les États-Unis sont devenus capables de faire
respecter; rien de plus, mais cela suffit. M. Roo-
sevelt était le premier à en convenir lorsqu'il di-
sait : (( Un avocat de talent du barreau de New-
York remarquait un jour qu'il n'avait jamais
rencontré un homme de loi d'accord avec le se-
crétaire d'État Olney sur l'interprétation légale
de la doctrine de Monroe. Cette remarque avait
pour principal intérêt de démontrer combien l'avo-
270 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
cat en question avait l'esprit borné. L'avocat
aurait aussi bien pu dire qu'il n'avait jamais ren-
contré de dentiste d'accord avec M. Olney. La
doctrine de Monroe n'est pas une question de loi,
c'est une question de politique. C'est une question
qui doit être étudiée non seulement par les
hommes d'Etat, mais par tous les bons citoyens.
C'est perdre son temps que de dire que la doc-
trine de Monroe n'est pas reconnue comme prin-
cipe de droit international ; personne ne tient à
savoir si elle est, oui ou non, reconnue ^ » Car,
à défaut de cette reconnaissance spontanée, les
Etats-Unis ont une flotte, qui leur assure un con-
sentement forcé. Bismarck pouvait dire, il y a
vingt-cinq ans, que la doctrine de Monroe était
une (( impertinence internationale ». L'imperti-
nence, aujourd'hui, consisterait à en méconnaître
la portée.
N'oublions pas d'ailleurs que, depuis dix ans,
les Etats-Unis se sont dotés d'une force militaire,
qui pèsera sur leur histoire : car si la fonction
crée l'organe, l'organe développe la fonction. Les
Etats-Unis ne sont pas un peuple militaire. Il
n'y a pas chez eux d'armée permanente au sens
européen du mot. Mais ils ont des vertus mili-
taires, qu'ils ont vaillamment prouvées toutes les
1. Vldéal américain, 1897.
LA DlPLOMxVTIE 271
fois qu'ils se sont battus. Ce n'est que depuis la
guerre espagnole qu'ils ont, grâce à M. Roose-
velt et à M. Root, les cadres d'une armée mo-
derne. Ces cadres ont bien des défauts encore.
L'avancement à l'ancienneté, corrigé par des
passe-droits, n'est pas un système défendable.
Cependant on s'en contente, — « notre armée
nous suffit, telle qu'elle est », me disait M. Lodge,
parce que l'on ne redoute aucune agression
continentale. Considérez au contraire la marine
dont tous les événements récents ont montré la
nécessité. Elle est aujourd'hui la seconde du
monde et cependant le président la juge insuffi-
sante. Sans doute, le Sénat, récemment encore,
a refusé deux cuirassés sur quatre à M. Roose-
velt ; mais tout permet de prévoir que c'est le pou-
voir exécutif qui l'emportera. Dès maintenant,
en effet, le pays se passionne pour sa marine où
il voit sa première, sa principale, disons mieux,
sa seule ligne de défense. Et la croisière de l'ami-
ral Evans sur les côtes du Pacifique a déchaîné
un véritable enthousiasme patriotique .
Lorsque je suis arrivé à New-York, la flotte
était encore dans la première partie de son par-
cours. On suivait sa marche av-ec une attention
passionnée, où se mêlait, m'a-t-il semblé, quelque
inquiétude : car c'était une grande épreuve que
celle qu'imposait aux navires américains la vo-
272 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
lonté du président. Dans tous les clubs, à New-
York au Knickerbocker et à V University ^ à Bos-
ton au Somerset et à V Union, j'ai trouvé dans les
salles de lecture une collection complète de cartes
marines, que chacun, à l'heure du cocktail, étu-
diait avec soin. Les jours passant, les navires
arrivèrent à Valparaiso. Alors, dans la presse et
dans les salons, on sentit monter et bouillonner
l'orgueil national. La partie était gagnée. La
flotte serait à l'heure dite à San-Francisco.
Quelques jours plus tard, je me trouvais dans
le cabinet du ministre de la Marine, M. Metcalf,
qui me conliait toute sa satisfaction.
— J'ai plaisir à constater, disait-il, qu'au point
de vue technique, cette épreuve est pleinement
satisfaisante. Tous nos vaisseaux ont fait la route
dans les meilleures conditions. Pas un accident.
Pas un retard. Le résultat est donc excellent.
Et comme je lui parlais des projets d'avenir de
la marine américaine, dont le président m'avait
entretenu la veille, il ajouta :
— Nous n'avons pas l'intention de diviser notre
flotte actuelle pour en faire deux avec une. Nous
préférons la garder concentrée.
)) Par contre, nous avons en construction et en
projet de nouvelles unités. Gomment seront-elles
réparties une fois achevées, ce n'est pas encore
décidé. Car lorsque nous demandons au congrès
LA DIPLOMATIE
273
les crédits nécessaires, nous ne spécifions pas
l'emploi que nous ferons des bâtiments futurs.
» Quand notre flotte sera plus nombreuse, il
y a toutes probabilités pour que nous ayons une
flotte du Pacifique et une flotte de l'Atlantique.
Mais cela se fera peu à peu et le gouvernement
sera juge de fopportunité. Il y a beaucoup à faire
sur la côte du Pacifique. Et par conséquent il est
très naturel que nous dotions cette côte des res-
sources qui lui manquent. Mais c'est le résultat
d'un plan d'ensemble, non de décisions particu-
lières.
Il convient de noter cependant que ces travaux
sont actuellement poussés plus vite qu'ils ne le
furent au début, et que le voyage de l'amiral
Evans n'est pas étranger à cette accélération. Car,
si grand que soit l'effet moral de ce voyage, on
ne saurait se dissimuler que, faute de points
d'appui, de ravitaillement et de réparations suffi-
sants, la valeur combattante de la flotte est sin-
gulièrement diminuée. Si l'on considère la seule
question du combustible, on était obligé d'en-
voyer tous les six jours un gros charbonnier aux
navires de l'escadre. Les Américains, qui dépen-
sent cinq cents millions par an pour leur marine,
se rendent compte qu'il ne servirait à rien d'avoir
une flotte dans le Pacifique, si cette flotte n'était
point dotée des ressources nécessaires.
274 ^•OTES SUR les états-unis
Ce n'est pas d'ailleurs le seul progrès que
réclame l'opinion maritime. Pendant tout l'hiver
de 1908, on s'est occupé à Washington de la
question des réformes navales et on s'en est
occupé avec passion. Au début de janvier le Mac
Clure's Magazine publiait, sous la signature de
M. Henry Reuterdhal, un article intitulé les Be-
soins de la marine américaine, qui produisit dans
les milieux politiques une grande sensation.
L'auteur, prenant pour épigraphe un mot bien
connu de M. Roosevelt, disait : « La meilleure
parade, c'est de cogner... Et notre seule arme
est notre marine. Il faut construire la flotte et
l'entraîner en temps de paix. Quand la guerre
éclate, il est trop tard pour faire quoi que ce
soit. » Et il ajoutait : « Statistiquement, notre
flotte est la seconde du monde. Mais cela ne si-
gnifie rien : car elle n'est pas prête. »
D'après M. Reuterdhal, le premier défaut des
cuirassés américains, c'est qu'ils ont tous leur
ceinture de cuirassement en dessous de la ligne
de flottaison ; qu'ils sont, en outre, trop bas sur
l'eau; que les canons sont trop groupés, à la
merci par conséquent d'un obus qui, en cassant
un mécanisme, immobiliserait plusieurs pièces ;
qu'enfin les tourelles de l'artillerie communiquent
directement avec les soutes au lieu d'être reliées
à elles comme dans les autres marines par une
LA DIPLOMATIE 275
communication condée et à double palier; il en
résulte des accidents fréquents et les officiers de
marine s'en rendent si bien compte que lorsque
le cuirassé Kearsarge se rendit en 1903 en An-
gleterre et en Allemagne, les officiers du bord
firent masquer avec des planches peintes couleur
de fer l'ouverture des tourelles afin de cacher aux
visiteurs étrangers un défaut trop évident.
M. Reuterdhal affirmait encore que le ravitail-
lement des pièces était insuffisant; que les contre-
torpilleurs étaient trop peu nombreux ; qu'on
manquait de gros canons, — les seuls, d'après
f expérience de Tsou-Sima, dont l'effet soit déci-
sif; qu'on manquait aussi de tubes lance-tor-
pilles à bord des cuirassés; que les capitaines
de vaisseau étaient trop âgés (âge moyen cin-
quante-cinq ans, au lieu de trente-cinq en Angle-
terre, trente-huit au Japon et quarante-sept en
France) ; que les amiraux étaient trop vieux
(soixante et un ans) ; que l'avancement (à l'an-
cienneté) était mal réglé; que l'administration
de la marine, les bureaux, ne tenaient pas compte
de Favis des officiers qui naviguent, et ce parce
qu'il n'y a ni état-major général, ni conseil supé-
rieur ; qu'enfin les manœuvres et exercices n'é-
taient pas assez nombreux. La précision de ces
critiques donna à penser que M. Reuterdhal avait
prêté sa signature à un officier de marine. Dans
276 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
les milieux spéciaux, on m'a affirmé le contraire,
en ajoutant cependant que l'article du Mac
Clure's Magaziiie traduisait exactement l'opinion
de la marine américaine.
— Monsieur Reuterdhal, m'ont dit des officiers
fort connus, a trop vécu parmi nous pour ne pas
savoir ce que nous pensons. La grosse réforme
à accomplir est une réforme administrative qui
seule rendra possible une réforme matérielle. Il
est absurde que notre avis, à nous, officiers
naviguant, ne puisse jamais parvenir au ministre :
or telle est la situation. Nos critiques sont arrê-
tées par les bureaux qui sont omnipotents. Nous
demandons qu'on fasse pour la marine ce que
M. Root a fait pour la guerre, qu'on crée un
état-major général qui profitera de notre expé-
rience et sera qualilié pour tenir tète aux bureaux.
Actuellement, nous sommes forcés de recourir
à des expédients. Pour le tir, par exemple, qui
naguère, et notamment pendant la guerre contre
FEspagne, était détestable, à quoi avons-nous dû
les progrès réalisés? A ce fait que l'un des nôtres,
le commandant Sims, est devenu aide de camp
du président et l'a personnellement convaincu
de la nécessité de changer de méthode. Ce ré-
gime est illogique et mauvais. Nous sommes le
seul pays où il subsiste encore.
Il m'a paru que l'émotion provoquée par
LA DIPLOMATIE 277
M. Reuterdhal avait surtout son origine dans les
circonstances. Au moment où a paru son article,
la flotte Evans était en marche. On était mécon-
tent de voir une grande revue diminuer la con-
fiance du public. D'où une certaine irritation. Mais
je suis convaincu que les officiers de marine ré-
formateurs auront le dernier mot, — et ce avec
l'appui de M. Roosevelt. Je ne suis pas moins
convaincu que, dans dix ans d'ici, les Améri-
cains auront une seconde flotte sur le Pacifique.
Tout le monde le prévoit, même ceux qui chi-
canent sur le chiffre des crédits. Comme l'a dit
le président dans ses messages, il n'y a pas de
raison valable pour qu'un pays qui a des côtes
sur deux mers ne défende qu'une de ces côtes.
La flotte sera donc augmentée, jusqu'à ce que
son importance permette, sans péril, de la cou-
per en deux.
J'ajoute, pour répondre à une opinion souvent
exprimée en Europe, que ceux qui voient de près
la flotte américaine la tiennent en haute estime.
J'ai rencontré à Washington la plupart des atta-
chés navals des ambassades. Tous estiment que
la flotte américaine est l'une des meilleures du
monde, au point de vue du matériel et au point
de vue du personnel. Ils sont d'accord pour louer
l'excellente éducation technique et morale que
les officiers reçoivent à l'École navale d'Anna-
16
218 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
polis. Ils ne croient pas du tout que les équi-
pages soient insuffisants en nombre et en qualité.
Et ils pensent que, sur une population de quatre-
vingt-dix millions d'habitants, le gouvernement
de l'Union trouvera toujours autant de marins
qu'il en voudra.
A tous ces titres, politiquement et militaire-
ment, c'est une Amérique nouvelle qui s'offre
aujourd'hui aux yeux du voyageur. Ni Tocque-
ville, ni même M. Bryce n'avaient pu, quand ils
écrivaient, prévoir cette transformation. Les
Etats-Unis sont sortis du nouveau monde pour
entrer dans le monde. En 1907, malgré l'opti-
misme superbe qu'ils ont affiché depuis, ils ont
cru à la guerre, à la guerre avec le peuple le
plus militaire qui soit de nos jours et le plus
orgueilleux de ses victoires. Ils sont désormais
assis à la table où se joue la partie universelle
et ils ne peuvent pas la quitter parce que leurs
enjeux, industrie et commerce, les y retiennent.
Ils sont au début de l'évolution et certains
peuvent prétendre encore qu'ils stopperont à mi-
chemin. Tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai en-
tendu me porte à croire qu'il n'en est rien.
L'heure historique a sonné le départ. Allaboard!
Rien n'arrêtera la marche du colossal convoi, en
route vers sa destinée.
CHAPITRE II
LES ORIGINES DU CONFLIT AVEC LE JAPON
Un contraste historique. — Les sympathies nippo-améri-
caines. — Une rivalité inévitable. — Difficultés commer-
ciales. — La guerre russo-japonaise et les États-Unis.
— La question californienne. — Le péril économique.
— Les griefs moraux. — Le « Nouveau Japon ». — La
question des Hawaï. — Californie contre Japon.
Le 7 juillet 1833, sous le règne de l'empereur
Komeï-Tenno, le commodore américain Perry
arriva, avec quatre vaisseaux, sur les rives japo-
naises, à Ouraga, en Sagami. Une antique cou-
tume nationale fermait aux navires étrangers
l'accès de tous les ports, hormis celui de Naga-
saki. Les Américains refusèrent de se soumettre
à la ]oi japonaise, et ils réclamèrent un traité de
commerce et d'amitié qui leur ouvrit le pays.
L'année suivante, le Japon cédait et livrait aux
280 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
étrangers venus sur les (( vaisseaux noirs » le
droit de débarquer dans ses ports. Un peu plus
d'un demi-siècle a passé depuis lors, et aujour-
d'hui ce sont les Américains, ou du moins beau-
coup d'entre eux, qui rêvent de fermer leur
territoire à l'immigration japonaise. Entre ces
termes extrêmes, l'histoire des deux peuples
s'est développée, modifiant, dans l'ordre poli-
tique et dans l'ordre économique, la position de
l'un et de l'autre, réveillant par des intérêts nou-
veaux les passions anciennes, ranimant, en dépit
de sympathies politiques, les conflits ataviques,
posant sous une forme inattendue cette question
du Pacifique, nœud moderne de l'éternel pro-
blème qui s'appelle la maîtrise des mers.
Nulle opinion ne fut, pendant dix-huit mois,
plus répandue que celle d'une lutte, sinon im-
médiate, du moins inévitable, entre le Japon et
les États-Unis. Cette lutte n'a pas éclaté, et cela
prouve qu'elle était d'une nécessité moins proche
que l'on ne pensait. Mais des causes de difficultés
subsistent, dont il convient de préciser l'origine
et d'apprécier la gravité. Elles sont à la fois ma-
térielles et morales. Elles plonger.! dans le passé
et pèseront sur l'avenir. Les polémiques, un
moment apaisées, peuvent demain se déchaîner
de nouveau. D'où viennent-elles? Et où vont-
elles?
LA DIPLOMATIE 281
Si l'on considère les vingt années qui ont vu
s'épanouir à la fois l'industrie américaine et la
puissance japonaise, une amitié naturelle et sin-
cère paraît être la loi constante des relations des
deux peuples. Le Japon admire les Américains
comme les dépositaires les plus complets et les
plus audacieux de ce qui, dans la civilisation
blanche, sollicite son effort. Les États-Unis, c'est
pour eux le grossissement de l'Europe. Aux
Etats-Unis, ils trouveront les leçons qu'ils cher-
chent. Aux Etats-Unis ils demanderont les con-
tremaîtres de leurs usines et les répétiteurs de
leur enseignement. Cette période d'adaptation
est la lune de miel des rapports nippo-américains.
A la faveur d'une amitié partagée, le commerce
se développe au profit commun des deux voisins.
Si l'on étudie les ventes des Etats-Unis au Japon,
on constate qu'elles ont, en moins de dix ans,
sextuplé. Elles ont suivi en effet la marche que
voici :
1896 16 373 000 yen'
i897 27 030 000 —
1898 40 001 000 —
1899 38 216 000 —
1900 62 761 000 —
1901 42 769 000 —
1902 48 653 000 —
1. Le yen vaut J fr. 5o.
16.
282 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
1903 42 274 000 yen
1904 58 116 000 —
1905 104 287 000 —
Le Japon, de son côté, a vendu de plus en
plus aux Etats-Unis, c'est à savoir :
1896 31 532 000 yen
1897 52 436 000 —
1898 47 311 000 -
1899 63 919 000 —
1900 52 566 000 —
1901 72 309 000 —
1902 80 233 000 —
1903 82 724 000 —
1904 101 251 000 —
1905 94 009 000 —
Le Pacifique, loin de les séparer, rapproche
l'acheteur et le vendeur. Et le peuple américain
s'accoutume à ressentir une secrète tendresse
pour les « chers petits Japs ». Il aime en eux
des imitateurs de ses propres vertus, — et de
ses propres défauts, — l'audace, l'énergie,
l'esprit de suite, le bluff. Il les loue de leur
passion pour toutes les nouveautés. Il se félicite
de trouver, par delà l'Océan, pour les produits
de sa métallurgie, pour ses conserves, pour ses
tissus, un débouché qui longtemps sera sûr et
d'où nulle concurrence ne paraît à redouter.
Cependant, à y regarder de plus près, il y a
entre les deux pays autant d'intérêts contradic-
LA DIPLOMATIE 283
toires que d'intérêts concordants. La loi de leur
expansion porte les Américains de l'Esl à l'Ouest.
Du jour où, protégée par de hauts tarifs, leur
industrie a eu besoin de marchés extérieurs,
c'est vers le Pacifique, jusqu'en Asie, qu'elle a
été obligée de les chercher. Et du jour où, vers
leur côte occidentale, ils ont lancé leurs che-
mins de fer transcontinentaux, c'est à devenir
commercialement les maîtres du Pacifique qu'ils
se sont naturellement appliqués. Ils ont com-
mencé par peupler la Californie et le Far West,
Puis, d'un mouvement instinctif, ils ont regardé
plus loin. Ils ont rêvé d'un Pacifique qui fût
« une Méditerranée américaine » ^ Et du rêve
ils ont passé aux actes : « Notre situation géo-
graphique dans le Pacifique est de nature, disait
M. Roosevelt en 1903, à assurer dans l'avenir
notre domination pacihquedans ses eaux, si nous
saisissons seulement avec une fermeté suffi-
sante les avantages que comporte cette situa-
tion. »
Suffisante ou non au gré du président, cette
fermeté s'est manifestée déjà. Les Hawaï, les
Samoa, une partie des Mariannes, les Philippines
sont dans le Pacifique les jalons de la puissance
américaine. Et comme <( le fer appelle l'or », le
1. Vovez La Lutte pour le Pacifique, par M. René Pinon.
284 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
commerce américain n'a point tardé à se déve-
lopper à l'abri du pavillon étoile. En Chine
notamment, les importations des États-Unis ont
rapidement progressé, puisqu'elles ont été en
chiffres ronds de 7 millions de dollars en 1896,
12 millions en 1897, 10 millions en 1898, 14 mil-
lions et demi en 1899, lo millions en 1900,
10 millions en 1901, 24 miUions en 1902, 17 mil-
lions en 1903, 12 millions en 1904, 53 millions
en 1903. En Corée, l'importation américaine est
passée de 398 000 dollars en 1903, à 1 823 000 en
1904, et 1 979 000 en 1905. Au Japon enhn, on
a vu le progrès du commerce américain, qui,
dans tous les pays d'Extrême-Orient, vend beau-
coup plus qu'il n'achète.
C'est pour cela que le percement du canal de
Panama prend, au regard des États-Unis, une
si capitale importance. C'est pour cela que ce
percement « ne doit être accompli par nulle autre
nation que par eux-mêmes » ; pour cela enfin,
qu'après la conclusion des traités qui leur as-
surent le contrôle du futur canal, M. Shaw, se-
crétaire à la Trésorerie, s'écriait aux applaudis-
sements de ses concitoyens : « Nos produits,
sans égaux, seront transportés à travers toutes
les mers, et les États-Unis deviendront de fait,
comme ils le sont par nature, les maîtres du plus
grand des Océans. »
LA DIPLOMATIE
285
Que ce langage tînt trop peu de compte de la
puissance japonaise, il suffit de regarder une
carte pour n'en point douter. Même économi-
quement, nul ne peut se flatter d'être maître du
Pacifique que dans la mesure où le Japon le per-
mettra. Et c'est ce dont les Américains ont dû
s'apercevoir lorsqu'en 1904, leurs produits ont
été systématiquement boycottés dans toute la
Chine, sous l'influence, parfois manifeste, des
Japonais. Au Japon même la volonté de s'affran-
chir de l'intervention commerciale des étrangers
est évidente, incontestable. L'histoire de la Com-
pagnie américaine pour le Tabac en est la preuve
éclatante ^
Il y a quelques années, cette Compagnie avait
installé au Japon des factoreries. L'entreprise,
bien menée, promettait de beaux résultats, quand,
la guerre avec la Russie ayant éclaté, le gou-
vernement japonais résolut d'augmenter ses re-
venus en instituant le monopole de la fabrica-
tion et de la vente du tabac. Avertie seulement
deux mois à l'avance, la Compagnie américaine
fut sommée de vendre ses factoreries au gou-
vernement japonais à un prix fixé par celui-ci.
Ce prix était équitable, si l'on considérait la va-
leur actuelle des manufactures. Il ne constituait
1. Voyez Th. F. Millard, The New Far East. London, 1906.
286 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
pas en revanche une suffisante compensation à
l'abandon d'une entreprise importante, et qui se
croyait sûre du lendemain. D'autre part, les pro-
duits des manufactures créés au Japon par la
Compagnie avaient une large vente en Chine, en
Corée, au Japon même : l'expropriation empê-
cha l'exécution des ordres reçus, mettant ainsi
la société dans une situation inférieure vis-à-vis
du gouvernement japonais qui, pour un temps,
ne trouvait point de concurrence en face de lui.
Le préjudice fut grand pour l'industrie améri-
caine.
Ce n'est pas le seul cas du reste ou elle se soit
plainte du Japon. Tout le monde connaît aux
Etats-Unis les récriminations provoquées par la
mauvaise foi des planteurs de thé ou des fabri-
cants de nattes japonaises ^ De ces incidents na-
quit une naturelle défiance, qui se manifesta à
diverses reprises. C'est ainsi, par exemple, que
les industriels américains refusèrent de partici-
per à l'Exposition d'Osaka dans la crainte que
leurs produits ne fussent copiés et contrefaits
par les fabricants nippons. C'est pour cette même
raison qu'ils ont coutume d'interdire aux Japo-
nais l'accès de leurs factoreries. On avait es])éré
à de certaines heures que les Japs seraient dans
1. Voyez Félix Martin, Le Japon vrai.
LA DIPLOMATIE 287
tout rExtrême-Orient les placiers des produits
américains, qu'ils joueraient à leur profit, selon
l'expression habituelle des marchés asiatiques,
le rôle de compradoi\ c'est-à-dire de courtier.
Mais on oubliait que les Japonais sont devenus
et deviendront de plus en plus des concurrents
pour les Américains et, d'une façon générale,
pour tous les pays industriels. Cela est d'autant
plus vrai que, depuis le fiasco de la concession
du chemin de fer américain-chinois, la diploma-
tie de l'Union n'a su déployer dans le Céleste
Empire qu'une médiocre activité et que, tandis
qu'augmente à Pékin l'influence japonaise, l'in-
fluence américaine y paraît décliner.
La guerre russo-japonaise, qui, à son début,
avait fourni aux sympathies nippo-américaines
une occasion de s'affirmer, a eu pour effet final
d'accuser entre les deux pays les antinomies
d'intérêts. Depuis sa victoire, le Japon est la
première force morale du Pacifique, comme il
en est la première force matérielle. Le senti-
ment de cette supériorité a provoqué chez un
peuple naturellement orgueilleux un regain
d'exaltation nationaliste. Dans les hautes classes
de la société, cette superbe patriotique ne se
manifeste guère, contenue qu'elle est par une
extrême courtoisie. Dans les basses classes, chez
les garçons de café ou les pousse-pousse, elle
288 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
s'étale impudemment. M. Millard, qui a visité le
Japon depuis la guerre, a été frappé du change-
ment. (( Aujourd'hui, dit-il, mieux vaut dans ce
pays subir, s'il est tolérable, un préjudice causé
par les indigènes que de recourir aux tribu-
naux K » Et il ajoute que les résidents étrangers
répètent couramment : « Il nous faudra partir
d'ici. »
N'oublions pas d'ailleurs que, même depuis les
traités qui ont aboli au Japon l'exterritorialité en
faveur des étrangers, les droits des Européens
et des Américains sont restés dans ce pays sen-
siblement inférieurs à ceux dont les Japonais
jouissent à l'étranger : le droit de posséder la
terre, de diriger des exploitations agricoles ou
minières, ou môme d'y participer leur est no-
tamment refusé. Enfin, la moralité générale du
pays aggrave ces inégalités. Sur bien des points,
les paroles fameuses que prononçait le marquis
Ito, le 9 décembre 1899, sont restées vraies. Le
peuple japonais n'attache qu'une médiocre im-
portance à la pratique de ces « devoirs envers
les étrangers, » que lui prêchaient alors l'émi-
nent homme d'État et le mikado lui-même ^
Les Américains sont les plus vifs à se plaindre
de ces défauts nationaux, sans doute parce
1. Millard, op. cit.
2. Voyez Henry Dumolard, Le Japon économique et social-
LA DIPLOMATIE 289
qu'ils sont plus que d'autres exposés à en
souffrir.
Ce n'est point là cependant le vrai, le profond
grief qu'ils élèvent contre les Japonais. Concur-
rence japonaise en Chine, nationalisme japonais
au Japon, contrefaçon et discourtoisie, ils sup-
porteraient tout cela, s'ils ne rencontraient pas
les Japonais chez eux, sur le territoire de
l'Union. Ce n'est pas à la prospérité, ce n'est
pas à la richesse, ce n'est pas à la puissance ja-
ponaise qu'ils s'en prennent : c'est à l'immi-
gration japonaise, chaque année plus importante
et chaque année plus gênante, c'est à l'intensité,
à la méthode, aux conséquences de cette immi-
gration. Les chiffres qui dénombreraient exac-
tement la population japonaise des États-Unis
nous manquent actuellement et ne nous seront
fournis que par le prochain recensement qui
aura lieu en 1910. Mais, chaque année, le bu-
reau d'immigration enregistre le nombre des
arrivants. Il en est venu, en chiffres ronds, 5 000
en 1901, 14 000 en 1902, 20 000 en 1903. La
guerre de Mandchourie a, deux ans de suite,
fait fléchir la courbe : 14 000 en 1904 et 10 000
en 1905. Mais le progrès s'est manifesté de nou-
veau dès la conclusion de la paix avec 17 000 im-
migrés en 1906. La moyenne est supérieure à
celle de l'immigration annuelle des Chinois avant
17
290 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
l'exclusion dont ils ont été atteints, il y a vingt-
cinq ans. De plus, cette immigration considé-
rable se concentre sur une terre d'élection, la
Californie. C'est en Californie que viennent s'ins-
taller presque tous les Japs. Combien sont-ils
dans la riche région dont San-Francisco est la
capitale? 40 000 ou 50 000 au minimum. Ce
n'est donc point par une simple métaphore que,
lorsqu'on parle à Tokio de la Californie, on l'ap-
pelle le «Nouveau Japon ».
Economiquement, les Japonais immigrés sont
des concurrents redoutables. Ils ont d'abord
pour eux la force du nombre, car la densité de
la population au Japon, est près de quinze fois
supérieure à celle de la population californienne.
Cette force se double de la médiocrité des sa-
laires dans leur pays d'origine. « Le paysan ja-
ponais ne ménage pas sa peine ni celle de sa
famille. S'il a besoin d'ouvriers, ils coûtent peu,
soixante-quatorze centimes en moyenne la jour-
née pour la culture ordinaire, quatre-vingt-qua-
torze centimes pour la culture du thé*. » Le sa-
laire moyen d'un mécanicien japonais varie de
un franc cinquante à trois francs. Il est rare
qu'il atteigne six francs. Les Japonais offrent par
conséquent une main-d'œuvre non seulement
1. Voj'ez Weulersse, Le Japon cVcmjouriVhu'u
LA DIPLOMATIE 291
abondante, mais peu coûteuse, un peu moins
productive peut-être que la main-d'œuvre blanche
quant à la quantité et quant à la qualité, mais si
peu rémunérée, qu'on trouve, quand même, avan-
tage à l'utiliser. Ils ont un autre mérite encore :
c'est de ne pas faire partie de ces « unions », de
ces syndicats tyranniques, qui font régner sur
la Californie une véritable terreur économique et
dont les exigences sont devenues légendaires. La
frugalité, la propreté^ la docilité sont des valeurs
aussi avec lesquelles il faut compter. Les capi-
talistes américains qui ont grand'peine à recru-
ter du travail ne se plaignent pas, — tant s'en
faut ! — de l'immigration japonaise. Et ils sont
si suspects de la favoriser que M. Hearst lui-
même, le meneur de la presse antijaponaise, a
dû se laver du grief d'employer sur ses terres
des coolies japonais.
La haine des ouvriers blancs groupés en puis-
sants syndicats contre la concurrence des Japo-
nais immigrés se nourrit d'autres arguments
encore. Si les Japonais ne se livraient qu'aux
travaux élémentaires, laissant aux blancs les
opérations plus compliquées et mieux payées, la
rancune de ceux-ci serait peut-être moins amère.
Mais le Jap, d'abord agriculteur, maraîcher, do-
mestique, ne s'est pas arrêté là. On le rencontre
maintenant dans le petit commerce. Bien mieux.
292 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
certains Japonais d'Amérique sont de véritables
capitalistes qui possèdent et qui dirigent d'im-
portantes exploitations. La Californie, en 1906,
comptait près de six cents magasins, près de
sept cents restaurants ou auberges dirigés par
des Japonais. On assure qu'ils possèdent déjà
une étendue de terre considérable. Ceux des
villes ont leurs clubs où ils se réunissent ^ Cette
infiltration continue fournit matière à des accu-
sations de toute sorte.
On reproche aux Japonais de pratiquer l'es-
pionnage, espionnage commercial tendant à la
contrefaçon, espionnage politique aussi ou même
militaire. On s'étonne de voir beaucoup d'entre
eux accepter des fonctions manifestement infé-
rieures à leur culture, de rencontrer des domes-
tiques dans la chambre desquels on découvre
par hasard des livres de mathématiques ou d'his-
toire. Qui ne connaît, à ce sujet, l'anecdote clas-
sique de l'officier de marine américain retrouvant
sous les espèces du commandant d'un cuirassé
japonais son ancien boy? On note d'autre part
que cette immigration japonaise se poursuit avec
Taveu et presque sous le contrôle du gouverne-
ment du mikado : car si, depuis six ans, les
autorités de Tokio détournent le prolétariat de
1. Voyez Achille Viallate, Américains, Japonais et Califor-
niens {Revue Bleue, 16 avril 1907).
LA DIPLOMATIE 293
rémigration d'aller aux Etats-Unis, elles laissent
partir chaque année plusieurs milliers de coolies
pour les Hawaï^ colonie américaine d'où, sans
difficulté aucune, ils pénètrent ensuite sur le
territoire de l'Union. Quelles arrière-pensées, se
demande-t-on, cache cette invasion pacifique?
La façon de vivre des Japonais aggrave les
ressentiments qu'ils inspirent. D'après de nom-
breux témoignages, il est permis de penser que
ceux qui passent aux Etats-Unis ne sont pas
l'élite de leurs compatriotes. Souvent, d'ailleurs,
le séjour aux Hawaï, sous le dur régime de la
plantation, corrompt les meilleurs d'entre eux.
Ceux-là mêmes enfin, contre la probité desquels
nul reproche ne peut être élevé, ont des allures
inquiètes, partant suspectes, et cela par la force
des choses. Ils n'ignorent pas qu'entre les Amé-
ricains et eux, la fusion est impossible; qu'ils ne
seront jamais naturalisés. Les Américains assi-
milent toutes les races d'Europe. Mais la couleur
est un obstacle sur lequel ils ne passent pas, et
c'est pourquoi les Japonais sont toujours con-
sidérés comme des intrus, parfois traités comme
des ennemis. Sous le poids de cette exclusion
morale, ils vivent entre eux. Ils forment des
communautés fermées et leur solidarité est res-
1. Voyez Aubert, La Maîbnse du Pacifique; les Hawaï [Revue
de Paris, 1" février 1907).
294 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
serrée par les vexations qu'ils subissent. Ainsi
se constitue un bloc japonais qui ne dit rien qui
vaille, aux Californiens surtout, quand des jour-
naux nippons formulent ce vœu téméraire :
« Ah!*quand pourra-t-on fêter l'anniversaire de
la fondation d'un nouveau Japon? »
Ce « nouveau Japon », les Américains, — et
qui les en blâmera? — entendent qu'il reste
américain. L'aversion qu'inspirait le Chinois,
qu'il inspire encore, même depuis la loi d'exclu-
sion, se réveille contre le Japonais. Comme on
raille le nègre qui s'habille à la mode des blancs,
on accable de sarcasmes le Jap déguisé en
Yankee. Les syndicats mènent la partie, et,
comme ils sont les maîtres de la mairie de San-
Francisco, ils n'ont point de peine à mettre la loi
au service de leurs passions. Beaucoup d'ail-
leurs, sans approuver leur méthode, pensent
que leur thèse est juste. Pourquoi le travail na-
tional, pourquoi la main-d'œuvre nationale
seraient-ils moins protégés que l'industrie na-
tionale? On a élevé contre les marchandises
étrangères une barrière de tarifs. Que ne
dresse-t-on contre les ouvriers étrangers une
barrière d'exclusion? Pour combattre l'immigra-
tion japonaise, l'accord est fait du moins en Ca-
lifornie entre les républicains et les démocrates.
La Japanese and Corean Exclusion Leagiie réu-
LA DIPLOMATIE 295
nit tous les partis. Seuls les gens de l'Ouest, à
l'époque de l'engouement japonophile, réagis-
saient contre la tendance générale. Ils déclarent
aujourd'hui, fidèles à eux-mêmes, que leurs
pronostics n'étaient que trop justifiés. Et ils in-
voquent à l'appui de leurs craintes ce qui se
passe aux Hawaï K
Ils montrent ces îles envahies par les coolies
japonais qui, en 1905, constituaient 66 pour 100
de leur population; l'expropriation progressive
des blancs par les Japs qui, d'abord concentrés
dans les plantations, monopolisent maintenant
tous les métiers tant urbains qu'agricoles, le
petit commerce et la petite industrie; l'arrivée
des femmes qui peu à peu transforment en une
population stable une population jusqu'alors
toute mobile; l'évolution des écoles presque
exclusivement fréquentées par des enfants japo-
nais, qui, nés dans les îles, pourront se faire
naturaliser; les achats de terre de plus en plus
nombreux qui fourniront une base aux natu-
ralisés de la veille pour une action politique,
dont, à coup sûr, l'Amérique ne sera pas l'ins-
piratrice. Ils montrent surtout, s' élançant des
Hawaï, sans limitation et sans contrôle, l'armée
des Jaunes qui, de là, se répand sur le sol de la
1. Cf. Aubert, op. cit.
296 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Californie, où une vie plus douce, des salaires
plus hauts les attirent. Et ils se demandent avec
angoisse si la Californie subira q,:elque jour
le sort des Ilawaï : — américaines en appa-
rence, japonaises en réalité, « nouveau Japon »,
base stratégique pour de plus ambitieux des-
seins.
Une politique d'interdiction, une politique de
fermeture est la seule qui réponde aux aspira-
tions de la Californie. Mais le peuple, qu'il s'a-
girait d'atteindre, est l'un des plus justement
orgueilleux du monde. Tout son effort, admi-
rable d'intensité et de suite, a tendu depuis qua-
rante ans à obtenir droit de cité et traitement
' égal parmi les nations occidentales. Il a voulu
s'approprier d'abord de la civilisation euro-
péenne tout ce qui fait la force. Il a conquis par
»-une négociation qui a duré un quart de siècle
sa libération juridique et son assimilation inter-
nationale aux autres puissances. Il a mérité,
gagné et conservé l'alliance de l'Angletei-re. Il
a soutenu contre la Russie avec un plein succès
une guerre formidable. Il est la seule puissance
navale de l'Océan Pacifique. Longtemps mé-
connu, il est doublement susceptible et ne per-
mettrait pas qu'on lui appliquât les procédés
sommaires que la Chine est obligée de subir.
Ce pays, c'est le Japon moderne, prodigieusement
LA DIPLOMATIE 297
attentif à la défense de ses droits, singulièrement
armé pour les soutenir, lié jusqu'ici au gouver-
nement de l'Union par des relations d'intime
amitié.
San-Francisco contre Tokio, — et aussi contre
Washington, — tels sont les trois termes du dé-
bat que le monde a suivi avec anxiété depuis
l'automne de 1906 jusqu'au printemps de 1908.
17.
CHAPITRE III
,E CONFLIT AVEC LE JAPON
L'affaire des îles Aléoutiennes. —Les écoles de San-Fran-
cisco. — Le traité de 1894. — L'attitude de M. Roose-
velt. — Le rapport de ^L Metcalf. — Les craintes de
rupture. — L'expédient du gouvernement fédéral. — So-
lution de l'affaire des écoles. — Les troubles antijapo-
nais de mai 1907. — L'émotion àïokio. — La croisière
de l'amiral Evans. — Les motifs du Président. —
M. Taft au Japon. — Négociations en vue d'un accord.
Les événements politiques ne sont que la tra-
duction des crises morales dont l'âme humaine
est le théâtre. Les incidents survenus entre les
Etats-Unis et le Japon sont la conséquence né-
cessaire du conflit d'intérêts et de passions dont
nous venons d'examiner les causes.
Au début du mois d'août 1906, M. Sims, l'ins-
pecteur américain chargé d'appliquer la loi qui
LA DIPLOMATIE 299
interdit aux étrangers la pêche des phoques à
fourrure dans les eaux de l'Alaska, informait le
gouvernement de Washington que le garde-côte
Mac-Cullock avait surpris, aux îles Aléoutiennes,
des Japonais qui, montés sur quatre goélettes,
chassaient les phoques et les écorchaient dans la
limite des eaux territoriales. Le hraconnage était
flagrant. Les Américains sommèrent les Japo-
nais de se rendre. Ceux-ci, au lieu de céder,
essayèrent de s'enfuir. Les Américains ouvrirent
alors le feu. Cinq Japonais furent tués, deux
blessés, vingt-deux faits prisonniers, les goé-
lettes et la pèche saisies. C'était un délit indiscu-
table, une violation certaine des règlements in-
ternationaux qui régissent la pèche des phoques
à fourrure. Il n'y avait pas dans tout cela matière
à difficulté. Le secrétaire d'Etat américain ex-
pliqua au chargé d'alTaires du Ja[)once qui s'était
passé et que les prisonniers seraient déférés aux
tribunaux sous l'inculpation de braconnage, vio-
lation des eaux territoriales et infraction aux
traités. Le chargé d'affaires reconnut que le cas
n'était pas douteux. Plusieurs journaux cepen-
dant donnèrent à l'incident une singulière im-
portance et si, au même moment, le meurtre de
M. Stanford White par M. Harry Thaw n'avait
pas absorbé la presse des Etats-Unis, — et d'ail-
leurs, — les commentaires auraient à coup sûr
300 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
aggravé les choses. Déjà, la nervosité sincère ou
factice s'accumulait ; elle était prête à éclater à
la première étincelle.
C'est, comme on pouvait s'y attendre, à San-
Francisco même que le choc se produisit. Le
11 octohre, les autorités scolaires de la ville déci-
daient qu'à partir du 13 octohre suivant, les di-
recteurs d'écoles devraient envoyer tous les éco-
liers chinois, coréens ou japonais à « l'école
orientale puhlique sise entre Powell et Mason
Street sur la façade Sud de Glay street ». Il est
superflu de remarquer que la mesure répondait
au vœu des Californiens. Depuis plusieurs mois,
la question des écoles était à l'ordre du jour de
la « ligue antijaponaise ». On invoquait volon-
tiers, comme le principal argument, l'âge des
écoliers : il est exact que plusieurs d'entre eux
d'origine japonaise étaient sensihlementplus âgés
que leurs camarades américains des mêmes
cours. Mais la rédaction même de l'arrêté du
11 octobre prouvait que c'était la race, et non
point l'âge, que le Board of Education s'était
proposé d'atteindre *. Cette mesure était injuste :
car on ne relevait contre les petits Japonais aucun
fait précis. On pouvait môme penser qu'elle vio-
1. Dès le mois de mai 190o, le Board of Education avait
annoncé son intention de créer des écoles spéciales pour les
Chinois et les Japonais.
LA DIPLOMATIE 301
lait le traité nippo-américain du 22 novembre 1894
qui, fixant les « droits de résidence et de voyage »,
garantissait aux sujets ou citoyens des deux pays
« les mêmes privilèges, libertés et droits, et les
mettait à l'abri de tout impôt ou charges plus
lourdes que ceux imposés aux nationaux, sujets
ou citoyens delà nation la plus favorisée ^Sans
doute, en cet article, le régime scolaire n'était
pas mentionné. Mais comment justifier, au re-
gard de la clause qu'on vient de lire, les restric-
tions imposées aux Japonais? En réalité, les au-
torités de San-Francisco passaient outre au traité
Gresham-Kurino, d'abord parce que cette viola-
tion était agréable à la majorité de l'opinion ca-
lifornienne, — il suffisait, pour s'en assurer, de
parcourir les journaux, — ensuite, parce que
c'était une façon d'imposer au gouvernement de
rUnion l'examen de la question japonaise. L'af-
faire des écoles, si intéressante qu'elle fût en
elle-même, était surtout un prétexte, une amorce.
Elle constituait l'entrée de jeu d'une partie pré-
parée de longue date et que les Californiens
allaient diriger de main de maîtres.
Dès la fin d'octobre, le vicomte Aoki, ambas-
sadeur du Japon, appela l'attention de M. Root,
secrétaire d'Etat, sur les événements de San-
Francisco. Rien de plus naturel. Mais tout de
suite, la « pressejaune » américaine déclara que
302 NOTES SUR LES ÉTAÏS-UMS
le vicomte Aoki avait parlé d'un ton singulière-
ment vif. Et le ^^me;ç lui-même s'appropria cette
information inexacte. En réalité, l'ambassadeur
du Japon s'était borné à résumer des faits et à
rappeler un texte ; des faits : le boycottage sco-
laire de San-Francisco et la décision du Board of
Education; un texte : l'article du traité Gre-
sham-Kurino qui a été rappelé plus haut. A Tokio,
le ministère s'employait en même temps à calmer
l'opinion et à modérer la presse. Le Jipi Shimpo
publiait un article d'explications, qui excusait
presque les États-Unis et affirmait que l'incident
n'avait pas d'importance internationale. Néan-
moins, la presse d'opposition et une partie du pu-
blic demeuraient nerveux. Très nettement, mais
très courtoisement, le vicomte Aoki exposa à
M. Root cette situation en lui demandant de
prendre des mesures pour que les autorités sco-
laires de San-Francisco respectassent les enga-
gements internationaux qui assuraient aux Ja-
ponais, sur le sol des États-Unis, l'égalité des
droits avec la nation la plus favorisée.
A dire vrai, la démarche de l'ambassadeur était
presque superflue : car, au même moment, la
publication de la dépêche envoyée à Tokio par
M. Root précisait les vues du gouvernement de
l'Union, et ces vues semblaient faites pour apai-
ser toutes les craintes du Japon. « Vous pouvez,
LA DIPLOMATIE 303
écrivait le secrétaire d'Etat, donner au gouverne-
ment japonais, dans les termes les plus positifs,
l'assurance que le gouvernement des Etats-Unis
ne se proposerait jamais d'appliquer aux Japo-
nais un traitement autre que celui qui est accordé
aux nationaux du pays étranger le plus ami, et
qu'il n'y a nullement lieu de supposer que le
peuple des Etats-Unis désire voir le gouverne-
ment adopter une autre politique. Le président a
invité le ministre de la Justice à procéder immé-
diatement à une enquête rigoureuse et à prendre
les mesures qui pourront être nécessaires pour
assurer le respect de tous les droits acquis par
traité aux sujets japonais dans l'esprit d'amitié
et de respect que notre peuple nourrit depuis si
longtemps pour eux. » En même temps, M. Met-
calf, ministre du Commerce et du Travail, par-
tait pour San-Francisco, afin d'y faire une en-
quête sur l'agitation antijaponaise.
La bonne volonté du gouvernement de Wa-
shington était indiscutable. Le respect des traités
d'abord, ensuite le souci d'éviter soit des repré-
sailles politiques, soit des rétorsions économiques
analogues au boycottage des marchandises amé-
ricaines en Chine, enfin le prix qu'il attachait par
tradition et par raison à ses bonnes relations
avec le Japon, tout ^garantissait sa sincérité. Sur'
un seul point, M. Root se trompait; c'est quand
304 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
il écrivait : « Il n'y a nul lieu de supposer que le
peuple des Etats-Unis désire voir le gouverne-
ment adopter une autre politique. » Cela était vrai
sans doute des Etats de l'Est et du Centre ; ce ne
Tétait point delà Californie. Dans l'instant même
que l'ambassadeur du Japon protestait contre les
mesures scolaires, il était obligé de signaler
aussi, toujours à San-Francisco, la mise à l'in-
dex des restaurants japonais, mise à l'index d'au-
tant plus intolérable qu'elle était accompagnée
de menaces de violences contre les biens et contre
les personnes.
Sur la question scolaire, les Californiens affir-
maient très haut leur résolution de ne point
céder. Ils n'ignoraient pas, disaient-ils, que la
Constitution fédérale oblige les Etats à respecter
dans leur législation particulière les traités con-
clus par l'Union. Mais ils ajoutaient que le traité
Gresham-Kurino leur accordait précisément la
liberté dont on prétendait leur enlever le béné-
fice. En effet, disaient-ils, l'article 2 du traité
portait : « Il est entendu que les stipulations
contenues dans cet article et dans le précédent
(article par lesquels le traitement de la nation la
plus favorisée est accordé au Japon) ne peuvent
en aucune manière affecter l'application des lois
qui ont été votées jusqu'ici ou peuvent être votées
dorénavant dans les deux pays concernant la
LA DIPLOMATIE 305
réglementation du commerce, l'immigration des
ouvriers et les questions de police et de sécurité
publique. » D'après eux, la législation scolaire
pouvait être assimilée à cette réglementation. Ils
invoquaient ce sens d'autonomie si développé
dans tous les Etats américains, surtout dans ceux
de l'Ouest. Et M. Metcalf, dans ses premières
communications au gouvernement, ne se mon-
trait pas optimiste. San-Francisco était enfiévré.
Les protestations des Japonais, résolus à ne pas
se laisser assimiler aux Chinois et aux Coréens,
excitaient cette haine de race qui, entre les
Jaunes, d'où qu'ils viennent, ne veut pas dis-
tinguer.
A ce moment, des deux parts, du côté japo-
nais comme du côté américain, on essaya, dans
un dessein d'apaisement, de faire appel à l'opi-
nion. Le 30 octobre, M. Kurino, ambassadeur du
Japon à Paris, affirma, tout en exposant les re-
vendications de son pays, que la situation n'était
point grave. Un mois après, comme une réponse
à cet appel amical, paraissait le message du Pré-
sident. Il était impossible de concevoir désaveu
plus net au fond, dans la forme plus cordial
pour le Japon, de la politique californienne. « Il
nous faut spécialement, disait M. Roosevelt,
nous rappeler nos devoirs envers les étrangers
qui sont nos hôtes. C'est le signe certain d'une
306 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
société peu avancée que d'offenser en quelque
manière que ce soit l'étranger entré aux États-
Unis sous l'égide de la loi et se conduisant selon
la loi. Ces devoirs de bonne hospitalité incombent
à tout citoyen américain et spécialement à tout
fonctionnaire des Etats-Unis. Je me sens poussé
à parler ainsi par l'attitude hostile que l'on a
prise çà et là dans ce pays contre les Japonais. »
Le Président rappelait ensuite l'amitié du Japon
et des Etats-Unis ; l'expansion « vraiment for-
midable » de l'empire du mikado; son glorieux
passé; son antique civilisation; sa grandeur
« dans les arts de la guerre et dans les arts de
la paix » .
Il ajoutait : « Le fait d'exclure les Japonais
des écoles américaines est tout à la fois odieux
et ridicule, quand on considère ([u'il n'est pas
de collège en Amérique, d'un rang si élevé
soit-il, et cela même en Californie, 'qui n'ac-
cueille volontiers les étudiants japonais et à qui
ces étudiants ne fassent honneur. Nous avons
autant à apprendre du Japon que le Japon de
nous... Partout, au Japon, les Américains sont
bien traités. Si donc nous traitons moins bien
chez nous les Japonais, ce n'est rien de moins
qu'un aveu de l'infériorité de notre degré de civi-
lisation. » Faisant front au préjugé courant,
M. Roosevelt montrait ensuite que, si les États-
LA DIPLOMATIE 307
Unis doivent travaillera jouer « un rôle toujours
plus important dans le Pacifique », ils doivent,
pour y compter sur un « développement du-
rable » , traiter avec bienveillance les nationaux
des autres pays. Et il concluait avec une singu-
lière énergie : « Je demande un traitement équi-
table et convenable pour les Japonais comme je
le demanderais pour les Allemands, les Anglais,
les Français, les Russes ou les Italiens. Je de-
mande que les lois fondamentales de l'Union en
matière criminelle et civile soient modifiées et
complétées de façon à permettre au Président,
agissant au nom du gouvernement des Etats-Unis,
responsable des relations extérieures du pays, de
faire respecter les droits consentis par traités à
des étrangers. Même dans l'état actuel de nos
lois, le gouvernement peut faire quelque chose
dans ce sens, et dans le cas qui nous occupe,
celui des Japonais, tout ce qui est en mon pou-
voir sera fait; toutes les forces, tant militaires
que civiles, des Etats-Unis seront employées... ».
Jamais chef d'Etat n'avait parlé plus franc.
Le discours du Président devait produire et pro-
duisit une forte impression. Au Japon, il ren-
contra, comme on pouvait s'y attendre, le plus
sympathique accueil et l'on y vit en général la
promesse d'une prompte solution. A San-Fran-
cisco, il provoqua de violentes colères qui trou-
308 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
vèrent leur écho dans la presse et même au con-
grès. A examiner de plus près les affirmations
présidentielles, force était cependant de recon-
naître qu'elles ne changeaient rien à la situation.
M, Roosevelt donnait aux Japonais une haute
satisfaction d'amour-propre : mais quoi de plus?
Il reconnaissait son impuissance en face de l'au-
tonomie des Etats et il demandait au congrès de
lui fournir un moyen d'agir. C'était avouer impli-
citement que ce moyen n'existait pas. Sans doute,
il ne renonçait pas à l'action; il l'annonçait; il
parlait même d'employer toutes les forces civiles
et militaires dont il pourrait « légalement » se
servir; il promettait de « faire quelque chose ».
Quoi? Nul ne le savait. Et déjà l'on donnait aux
députés californiens l'assurance qu'il ne s'agissait
pas de faire forcer par les troupes les portes des
écoles. Le Président flétrissait l'attitude des auto-
rités de San-Francisco au regard de la conscience
morale. Mais, au moins par prétention, il con-
fessait ne rien pouvoir contre elles. Il fallait donc,
si des paroles on voulait passer aux actes, cher-
cher, par des expédients, à défaut d'une solution
directe, une solution détournée.
Cette solution pouvait être d'ordre judiciaire.
Déjà des enfants japonais avaient formé devant la
Cour de l'Etat de Californie un recours contre
l'application qui leur était faite de la décision
LA DIPLOMATIE 309
du Board of Education, Déjà le département
fédéral de la justice avait chargé le juge Wal-
berton, de la « Cour de circuit » de San-Fran-
cisco, d'inviter le Board à expliquer les motifs
de sa décision. M. Roosevelt, dès l'envoi de son
message, insista pour que ces deux procédures
suivissent rapidement leur cours. C'était « quel-
que chose », pour reprendre l'expression du mes-
sage, ce n'était pas grand'chose. C'était d'autant
moins que, peu de jours après, en communiquant
au congrès le rapport de M. Metcalf sur la mis-
sion dont il l'avait chargé, le Président était
amené à souligner le caractère rigoureusement
arbitraire des mesures prises à San-Francisco.
De ce rapport — d'autant plus critiqué par les
Californiens que M. Metcalf était Californien lui-
même, — il résultait que, sur les quatre-vingt-
quinze Japonais exclus des écoles, douze seule-
ment avaient plus de dix-sept ans ; que les petits
Japonais étaient intelligents, propres et de bonne
conduite; que l'obligation d'aller à une seule
école était de nature à les gêner gravement
en raison de leur dispersion dans toute la ville.
Le rapport citait ensuite nombre d'exemples de
boycottage ou de mauvais traitements : pierres
lancées dans les vitres des magasins japonais ou
même sur un savant japonais, M. Omori, venu
en Californie pour étudier les causes du tremble-
310 NOTES SUR LES ÉTATS-UMS
ment de terre. M. Roosevelt répétait ce qu'il
avait déjà dit de l'emploi de toutes les forces de
l'Union pour protéger les Japonais, si la police
de « Frisco » n'y suffisait pas. Et, au même
moment, le discours du vicomte Aoki à la So-
ciété américaine asiatique de New- York dénotait
de sa part un vif désir de réduire l'incident au
minimum. Mais il était aisé de constater qu'aucun
résultat n'était acquis, qu'aucun résultat n'était
à prévoir. Et tout ce que pouvait le Président,
c'était d'obtenir d'un des représentants de la Cali-
fornie, M. Ilayes, qu'il ne déposât pas, au moins
momentanément, un bill tendant à restreindre
l'immigration japonaise presque aussi sévèrement
que l'immigration chinoise.
Loin de s'apaiser, les gens de l'Ouest étaient
de plus en plus excités. On signalait à Adler, dans
l'Etat de Washington, au nord de la Gahfornie,
des violences commises contre douze Japonais.
Près de Tacoma, dans le môme Etat, des sévices
analogues étaient constatés. A San-Franscisco, le
Board of Education poursuivait son argumenta-
tion juridique : il exposait notamment que les
écoles réservées aux Japonais, aux Chinois et
aux Coréens avaient les mêmes privilèges, les
mêmes droits, les mêmes avantages que les autres
écoles publiques ; qu'il n'y avait par conséquent
pas lieu déparier d'inégalité. Dans les journaux.
LA DIPLOMATIE 311
on dénonçait avec colère les « fortunes exces-
sives » faites par les Japonais depuis le tremble-
ment de terre. Enlin, sur la foi de personnages
plus ou moins autorisés, on faisait circuler la
nouvelle d'un accord nippo-américain, tendant,,
d'une part, à régler juridiquement la question
des écoles, d'autre part, à restreindre l'immigra-
tion japonaise en la dirigeant, non plus sur les
Hawaï et la Californie, mais sur la Mandchourie»
Ces rumeurs prêtaient au Japon une résigna-
tion peu conforme à ses habitudes. Malgré plu-
sieurs démentis, elles persistèrent. Le 7 dé-
cembre, le département d'État et le sénateur '"
Bacon, autorisés par le Président, crurent néces-
saire d'y couper court. La « Ligue pour l'exclu-
sion des Japonais et des Coréens » convoqua
alors un meeting pour protester contre les
« grossières insultes » dirigées par M. Roose-
velt contre le peuple californien. Elle envisageait
de nouvelles interdictions à l'usage des Japonais :
celle par exemple de voyager, en chemin de fer
et en tramway, dans les mêmes wagons que les
blancs. Partout, à Auckland, aux Philippines,
l'agitation antijaponaise augmentait. Le 8 jan-
vier 1907, le gouverneur de la Gahfornie,
dans son message annuel à la législature locale,
critiquait amèrement le message de M. Roose-^
velt. Il reprochait au Président d'ignorer la
312 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
situation vraie des Etats du Pacifique. Et il
ajoutait : « Les Japonais ne peuvent pas deve-
nir de bons citoyens américains. Il est inutile
d'essayer de les transformer. » Au congrès
fédéral, un sénateur de l'Orégon demandait la
fermeture absolue des frontières américaines
aux coolies japonais, proclamait le droit souve-
rain des Etats de diriger leurs écoles à leur gré
et s'écriait : « L'immigration asiatique est une
malédiction pour le travail américain. » Le séna-
teur Tillman, ancien gouverneur de la Caroline
du Sud, disait : « Le niveau intellectuel des Japo-
nais n'est guère plus élevé que celui des nègres. »
Le 30 janvier, le Sénat de Californie adoptait à
l'unanimité une résolution requérant le gouver-
neur et l'attorney général de « protéger et sauve-
garder les droits de l'État souverain de Cali-
fornie ».
Les députés californiens au congrès, malgré
plusieurs entrevues avec MM. Roosevelt, Root
et Metcalf, soutenaient énergiquement la même
thèse qu'une délégation spéciale était venue
défendre à Washington. Seul le président de la
grande université Stanford en Californie osait
qualifier de « politique d'apaches » l'exclusion
des Japonais. Cette voix isolée retentissait dans
le désert, ou, plus exactement, elle était étouffée
par les clameurs populaires. Même, le commis-
LA DIPLOMATIE 313
saire de l'immigration, sur des instructions pro-
visoires, venues de Washington, empêchait de
débarquer à San-Francisco deux cents ouvriers
japonais qui arrivaient des Hawaï. La visite
annoncée en novembre d'une escadre japonaise
était décommandée. On assurait enfin que quatre
cuirassés détachés de l'escadre de l'Atlantique
seraient à bref délai transférés dans le Pacifique.
Et pendant ce temps, le Japon consacrait à son
budget militaire plus de 200 millions de yen.
Il y eut dans ce mois de janvier 1907 une
véritable tension, non point, semble-t-il, une
tension diplomatique : car les deux gouverne-
ments ne cessèrent pas un instant d'affirmer
leurs bons rapports, mais cette tension morale
qui pèse sur les foules, quand leur instinct leur
révèle l'existence d'une question mal posée, mal
engagée, mal conduite. L'équivoque, le malen-
tendu apparaissaient aux yeux les moins exer-^
ces, comme aussi l'insuffisance et l'impropriété
des remèdes appliqués au mal. Le gouvernement
de l'Union avait mobilisé contre les gens de San-
Francisco tout un arsenal de moyens judiciaires
destinés à trancher la question des écoles. Mais
alors même que ces moyens douteux eussent
été théoriquement valables, qu'aurait-on gagné
contre une résistance pour laquelle l'affaire sco-
laire n'était qu'un prétexte, la haine du travail
18
y
314 NOTES SUR LES ÉTAÏS-UMS
jaune étant la vraie et profonde raison ? Sans-
doute il y avait deux procès engagés. Et ces
procès pouvaient intéresser les jurisconsultes»
L'un, pendant devant la Cour de l'État de Cali-
fornie, était ouvert au nom d'un enfant japonais
pour lequel on réclamait l'admission dans une
école publique ; l'autre était intenté devant la
Cour de circuit fédérale par le gouvernement de
l'Union au Board of Education de San-Fran-
cisco. Mais les Californiens, battus sur ces deux
points, — et d'ailleurs seraient-ils battus? —
s'avoueraient-ils vaincus? On craignait que non.
Et une sorte d'agacement s'emparait de l'opi-
nion, favorisant l'éclosion de toutes les légendes,
de toutes les fantaisies.
Un jour, c'était le capitaine Richmond Pearson
Hobson, le héros du Merrimac, (( l'embouteil-
leur » de Santiago, qui déclarait gravement au
New-York Herald avoir vu, — mais de ses yeux
vu, ce qui s'appelle vu, — un ultimatum remis
à M. Root par le vicomte Aoki. Les intéressés
démentaient aussitôt. Mais bien des gens ne les
croyaient pas. On parlait de la guerre « néces-
saire », de la guerre « fatale ». M. Perkins, séna-
teur de Californie, la prédisait à brève échéance :
« Les Japonais, disait-il, sont plus agressifs,
plus tenaces, plus déterminés que les Chinois.
Et il ne se passera pas longtemps avant que nous
LA DIPLOMATIE 315
ne soyons obligés de régler une fois pour toutes
nos comptes avec eux. » Les pessimistes n'avaient
point de peine à découvrir, sous les incidents de
surface, les motifs graves de conflit : rivalité
€ntre le travail américain et le travail asiatique,
lutte pour la maîtrise du Pacifique. La presse
anglaise, habituellement mieux informée et qui,
en l'espèce, n'aurait pas dû jouer ce rôle alar-
miste, se faisait l'écho de ces rumeurs, parlait,
«lie aussi, d'ultimatum, et, à Paris, l'opinion
s'accréditait d'une guerre inévitable et proche.
A distance de perspective, on se prend à douter
<le l'entière sincérité de cette agitation, à se
demander si, par une ruse des plus honorables,
le président Roosevelt et le gouvernement de
l'Union ne favorisaient pas les bruits alarmistes
pour avoir vis-à-vis de la Californie, sinon vis-
à-vis du Japon, une plus large liberté d'action,
ei une autorité plus grande, pour préparer ainsi
le mouvement tournant d'où devait sortir la solu-'
tion. Notez en effet ce singulier contraste :
presque en même temps, le sénateur Gullom, pré-
sident de la Commission des Affaires extérieures
du Sénat, qualifiait d'absurde l'inquiétude géné-
rale, et le président Roosevelt, d'après le World,
il est vrai, disait n'être pas certain qu'une rup-
ture pourrait être évitée avec le Japon, si les
autorités californiennes ne modifiaient pas leur
316 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
attitude à Tégard des Japonais. Du côté japonais,
on ne cessait pas d'être parfaitement calme,
comme si d'avance on eût prévu l'issue de la
tempête. La presse répétait qu'elle avait con-
fiance en M. Roosevelt. Le baron Kaneko, envoyé
en Amérique pour une enquête économique, par-
lait avec quelque dédain des « incidents locaux »
de San-Francisco.
Tout à coup, — nous sommes le l®*" février,
— un bruit, d'abord discret, puis plus net, cir-
cule : les bases de l'entente seraient trouvées ou
à la veille de l'être. Les Californiens céderaient
sur la question des écoles, mais, en revanche,
ils obtiendraient une satisfaction économique
sous la forme de mesures restrictives de l'immi-
gration des coolies japonais. C'était enfin poser
franchement le problème, s'assurer par consé-
quent des chances de le résoudre. Le président
Roosevelt et M. Root, dès ce moment, ne cachent
pas qu'ils n'ont aucune confiance dans la solution
judiciaire : c'est donc qu'ils comptent sur une
autre. Leurs entretiens avec le maire de San-
Francisco et les délégués californiens se multi-
plient. Enfin, le 12 février, les nouvelles se pré-
cisent. M. Root, au nom du Président, a proposé
au speaker de la Chambre des représentants et
aux présidents des comités d'immigration de la
Chambre et du Sénat l'insertion dans le bill
LA DIPLOMATIE 317
d'immigration à l'étude devant le congrès d'une
clause restrictive contre la main-d'œuvre des
coolies japonais aux Etats-Unis. Dès le lende-
main, M. Schmitz, maire de San-Francisco,
avec une crâne franchise, déclare, dans une
interview, que, s'il en est ainsi, peu importe
l'affaire des écoles : ce qu'on veut, c'est la fer-
meture de la Californie au travail japonais.
M. Roosevelt voit, dès lors, nettement le but :
pour l'atteindre, il faut triompher de deux obs-
tacles possibles, l'obstacle californien, l'obstacle
japonais.
L'obstacle californien d'abord : il ne paraît pas
très sérieux. Le speaker et les présidents des
comités d'immigration adoptent l'amendement
dont le texte est alors rendu public : aux termes
de cet amendement, les personnes ayant un
passeport délivré par leur gouvernement pour
aller dans les îles soumises aux Etats-Unis, la
zone du canal de Panama ou d'autres pays tels
que le Mexique, si elles désirent venir aux Etats-
Unis, pourront s'en voir refuser l'entrée, quand
leur venue sera jugée nuisible aux travailleurs
blancs par le président des États-Unis. Le lo fé-
vrier, les représentants du gouvernement fé-
déral et la délégation californienne se réunissent
à la Maison-Blanche et acceptent les bases de
l'accord. En échange de l'amendement annoncé,
18.
318 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
le Board of Education de San-Francisco aban-
donnera les mesures scolaires auxquelles, la
veille encore, il tenait si âprement. Il est en-
tendu que, si la loi sur l'immigration n'est pas
votée au cours de la session, une session extraor-
dinaire sera convoquée. Comme les sénateurs
des Etats du Sud protestent contre le bill au
nom des régions qu'ils représentent et qui ont
besoin de l'immigration, M. Roosevelt, qui tient
sa solution et qui y tient, déclare qu'il fera tout
pour obtenir le vote de la loi, parce qu'au sort
de la loi est lié le sort de l'amendement et que
l'amendement est la seule façon de sortir d'un
inextricable conflit.
Le 16 février, le Sénat adopte à mains levées
la loi et l'amendement. Le 18, la Chambre des
représentants suit cet exemple. A la suite de ce
double vote, M. Schmitz télégraphie de Washington
à ses administrés la note suivante : « Tous les
enfants de race étrangère âgés de moins de seize
ans et parlant anglais peuvent être admis dans
les écoles des blancs de San-Francisco. Des écoles
spéciales seront créées pour les enfants d'origine
étrangère qui ne connaîtront pas suffisamment
l'anglais. » Il refuse d'ailleurs d'admettre que le
traité Gresham-Kurino ait aucunement été violé
par les décisions antérieures du Board of Edu-
cation. Il tient bon sur le principe et transige
LA DIPLOMATIE 319
avec un geste d'un hautain opportunisme. N'a-
t-il pas au surplus toutes raisons de triompher?
Il a cédé sur le prétexte, mais il l'emporte sur
le fond.
Après l'obstacle californien restait l'obstacle
japonais. Et celui-ci risquait d'être plus malaisé ^
que celui-là. La cote mal taillée adoptée par
M. Roosevelt était loin d'être pour le gouverne-
ment du mikado aussi satisfaisante que pour les
Californiens. Dès le lo février, des journaux amé-
ricains avaient annoncé que le cabinet de Tokio
acceptait la transaction. Mais deux jours après,
on avait donné une note contraire. Sans doute
l'amendement Roosevelt n'était pas directement
opposé aux désirs du gouvernement japonais,
puisque, depuis plusieurs années déjà, celui-ci
refusait à ses coolies des passeports pour le ter-
ritoire continental des Etats-Unis et ne leur en
accordaitque pour les Hawaï, les Philippines, la
zone américaine du canal de Panama, d'où ils
pouvaient ensuite, il est vrai, entrer librement
aux États-Unis. Le pouvoir conféré au Président
de refuser l'accès du territoire continental de
l'Union aux personnes qui emploieraient, pour y
entrer, des passeports non destinés à ce terri-
toire n'avait par conséquent d'autre effet que de
faire respecter à la lettre, étroitement et rigou-
reusement, le texte même des passeports délivrés
320 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
par le Japon. C'était, en somme, théoriquement
du moins, une mesure intérieure de police amé-
ricaine, l'exercice strict par les Etats-Unis d'un
droit que le Japon leur reconnaissait implicite-
ment, lorsqu'il libellait les passeports des coolies
« pour les Hawaï » ou « pour les Philippines ».
Enfin cette solution aurait pour conséquence de
pousser vers la Corée de nouveaux émigrants. Et
cela encore était conforme aux vœux du cabinet
de Tokio.
Il n'en restait pas moins que, pratiquement, au
regard de l'opinion, l'entrée des Japonais aux
Etats-Unis allait se trouver désormais plus dif-
ficile qu'auparavant. Certes, comme le télégra-
phiait le correspondant du Times à Tokio, le
gouvernement japonais n'avait pas eu à sous-
crire à une restriction de l'immigration japonaise
aux Etats-Unis. Mais cette restriction, bien que
se produisant en dehors de lui par le jeu rectifié
d'une règle antérieure, n'en était pas moins cer-
taine. Et l'impression, à ce titre, était pénible.
L'ambassade du Japon à Washington, si prodigue
jusqu'alors de communiqués rassurants, gardait
un complet silence. Enfin les Japonais des Hawaï
protestaient avec violence contre une réglemen-
tation qui, disaient-ils, faisait d'eux à perpétuité
les esclaves des capitalistes hawaïens. Depuis
plusieurs années, les coolies japonais ne faisaient
LA DIPLOMATIE 321
que traverser les îles. San-Francisco était le but
réel (le leur voyage. On les privait donc de leur
débouché le plus fructueux en les condamnant
à rester à tout jamais employés dans les planta-
tions. Néanmoins, le 22 février, on annonçait à
Washington que le département d'Etat avait reçu,
— on ne disait pas sous quelle forme, — l'adhé-
sion du Japon au bill sur l'immigration. Le
9 mars, un télégramme de Tokio rendait compte
d'un discours conciliant du vicomte Hayashi, mi-
nistre des Affaires étrangères. Le 13 du même
mois, le Boarcl of Education de San-Francisco
retirait les arrêtés prohibitifs. Les poursuites di-
rigées contre lui étaient interrompues. Le 15, les
petits Japs reprenaient leur place dans les écoles.
Et le 19, M. Roosevelt faisait entrer en vigueur
l'article fermant l'accès des États-Unis aux coolies
non munis de passeports pour le territoire con-
tinental de l'Union.
C'était la fin de cette grande querelle, querelle
qui, à dire vrai, avait été moins entre les deux
puissances intéressées qu'entre le gouvernement
fédéral et l'État de Californie; querelle qui, ce-
pendant, avait mis au jour, sous une lumière
crue, les raisons profondes et durables du conflit
nippo-américain; querelle enfin dont l'issue était
pour les Californiens, en dépit de la haute im-
partialité du président Roosevelt, un encourage-
322 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
ment à persister dans leur politique d'exclusion.
M. Roosevelt avait dû le proclamer : il était, de
par la Constitution, désarmé en face des États
de l'Ouest. Ceux-ci, à coup sûr, ne l'oublieraient
pas.
Le printemps de 1907 marqua cependant un
effort réciproque vers une politique de bon et
sincère accord. Au début de mai, le baron Ozawa,
membre de la Chambre des pairs japonais, alla
aux Etats-Unis pour se rendre compte des causes
des difficultés des mois précédents. Sa mission
avait un caractère officiel : il en profita pour mul-
tiplier les déclarations rassurantes, pour expri-
mer même l'opinion que la conclusion d'une
alliance entre le Japon et les Etats-Unis serait
infiniment désirable. M. Roosevelt et M. Root
firent le meilleur accueil à l'envoyé japonais.
L'ambassadeur du Japon à Washington se prépa-
rait au même moment à se rendre en Californie,
où il voulait visiter les sociétés japonaises. Le
calme paraissait rétabli.
Cependant, quelques jours après les déclara-
tions optimistes du baron Ozawa, le 21 mai, trois
maisons japonaises de San-Francisco, un établis-
sement de bains et deux restaurants, furent atta-
LA DIPLOMATIE 323
qués par la populace. D'après un document offi-
ciel, les émeutiers étaient au nombre d'une
cinquantaine environ. A la suite de ce premier
assaut, des incidents analogues éclatèrent. Et
d'autres restaurants japonais se virent également
menacés soit directement, soit dans la personne
de leurs clients. Les faits furent aussitôt portés
à la connaissance du gouvernement japonais par
son consul à San-Francisco, et l'ambassadeur du
Japon reçut l'ordre de faire à Washington les
démarches que les circonstances imposaient.
« Sans perdre un instant », le gouvernement de
l'Union prescrivit à l'attorney de San-Francisco
d'ouvrir une enquête. Il prescrivit en même
temps au gouverneur de la Californie de prendre
toutes les mesures nécessaires. L'enquête établit
que les grèves nombreuses par lesquelles San-
Francisco avait été troublé tout le mois de mai
avaient absorbé la police urbaine en l'empêchant
de protéger, comme elle aurait dû le faire, les
commerçants japonais.
Ce récit apaisant, communiqué au début de
juin à la presse par l'ambassade du Japon à
Londres, reproduisait fidèlement le schéma des
événements ; il n'en donnait pas la physionomie
vivante. Sans doute, les bagarres de San-Fran-
cisco n'avaient pas en elles-mêmes une extrême
gravité ; mais l'impression produite était consi-
324 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
dérable. La presse officieuse de Tokio et le gou-
vernement lui-même continuaient à exprimer
leur confiance dans le président Roosevelt ; mais
l'opposition parlait d'un ton plus vif et repro-
chait au ministère de manquer d'énergie. Une
dépêche, peut-être exagérée dans ses termes,
annonçait, le 10 juin, que le vicomte Tani, chef
de l'opposition à la Chambre des pairs, avait
dit : « La persécution des Japonais à San-Fran-
cisco est intolérable. Si la diplomatie ne réussit
pas à obtenir une solution satisfaisante, le seul
recours possible sera un appel aux armes. Nous
y sommes fermement décidés. Il est certain que
l'Amérique cédera : car elle est une nation de
sentiments essentiellement commerciaux. » Le
même jour, la commission executive du parti
progressiste adoptait la résolution suivante :
« Les actes antijaponais ne sont pas passagers.
Le gouvernement de Washington doit être tenu
pour responsable de ne pas empêcher de pareils
attentats. L'attitude du gouvernement japonais à
l'égard du gouvernement américain n'a pas été
jusqu'ici ce qu'elle aurait dû être. Il est néces-
saire de prendre des mesures convenables pour
maintenir la dignité nationale et assurer de façon
permanente la sauvegarde des droits et des biens
de nos nationaux en Amérique. » Les journaux
de l'opposition exprimaient un sentiment pareil
LA DIPLOMATIE 325
et disaient qu'il fallait exiger des excuses du
maire de San-Francisco. Les intellectuels, les
professeurs qui, à la veille de la guerre contre
la Russie, avaient mené une ardente campagne
belliqueuse, étaient de nouveau fort excités. On
annonçait des conférences, des meetings de pro-
testation.
Pour comble de disgrâce, d'autres complica-
tions surgirent presque aussitôt. A la fin de juin,
on découvrit, dans six grandes caisses faisant
partie de la cargaison d'un vapeur qui venait de
Yokohama, six jeunes Japonaises qu'on essayait
d'introduire en fraude : ce n'était qu'un fait di-
vers, mais la presse californienne en mena
grand tapage. Aux îles Pribiloff, un cutter amé-
ricain captura vingt-neuf Japonais contreban-
diers, dans des conditions dont la légalité fut
discutée. Puis ce fut le refus d'autorisation op-
posé par la municipalité de San-Francisco à cinq
bureaux de placement japonais qui demandaient
simplement le renouvellement de leur licence.
Ce refus fit à lui seul une impression plus forte
que tous les incidents précédents. Le comité de
police de San-Francisco prétendait que, si le
droit de tenir les bureaux de placement existe
réellement, il est soumis aux lois et règlements
de l'Etat comme tout ce qui concerne la police
et l'hygiène. Les Japonais répliquaient en de-
19
326 xNOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
mandant pourquoi, seuls de tous les étrangers,
ils étaient exclus du bénéfice de ce droit. « Il
s'agit, disaient-ils, d'empêcher les domestiques
japonais de se placer en supprimant les bureaux
de placement de leur nationalité. C'est donc une
fois de plus une mesure d'exception dirigée
contre le Japon et contre ses nationaux au mé-
pris du traité de 1894. » C'était une sorte de ré-
cidive aggravée de l'affaire des écoles. Et l'émo-
tion était plus vive encore.
Peu de jours après, les chambres de commerce
japonaises adressaient aux principales chambres
de commerce américaines une circulaire dans
laquelle elles les priaient de s'employer de tout
leur pouvoir à faire disparaître les motifs de dis-
corde qui pesaient sur les bons rapports des
deux pays : et en Amérique on n'hésitait pas à
voir, un peu témérairement peut-être, dans cette
démarche une menace déguisée de boycottage.
Par action et par réaction, les griefs s'accumu-
laient. Les représailles commerciales prèchées
par certains journaux japonais étaient interpré-
tées à San-Francisco comme une provocation.
On répandait en même temps la nouvelle que
quatre mille Japonais, fixés au Mexique, guet-
taient une occasion de pénétrer aux Etats-Unis :
et l'on dénonçait une fois de plus la fourberie des
« singes jaunes ». Sans doute le département
LA DIPLOMATIE 327
d'Etat et rambassade du Japon à Washington
continuaient à déclarer que l'accord était com-
plet entre les deux gouvernements. On annon-
çait une prochaine visite au Japon de M. Taft,
ministre de la Guerre. On fêtait aux États-Unis
le général Kuroki. ATokio, on remettait au point
les exagérations de la presse d'opposition. Des,^^
deux parts enfin, on s'en prenait aux journaux,
non sans raison d'ailleurs, de l'excitation crois-]
santé. Cette excitation n'en existait pas moins, et
son existence seule constituait un danger.
Ce danger parut soudain aggravé par une nou-
velle inattendue, d'abord démentie, puis recti-
fiée et finalement confirmée, l'envoi dans le Pa-
cifique de la flotte américaine de l'Atlantique
composée de seize cuirassés et de nombreux
croiseurs cuirassés. C'est le P*" juillet que cette
information, bien faite pour impressionner le pu-
blic, fit dans la presse son apparition. On assu-
rait que l'escadre de croiseurs cuirassés, à ce
moment en croisière dans les eaux asiatiques, et
composée du West Virginia, du Maryland, du
Colorado et du Pensylvania, serait rappelée à
bref délai à San-Francisco où elle serait rejointe
parle Tennessee qïIq Washington qui se trouvaient
alors à Bordeaux. Puis les seize cuirassés de
l'Atlantique, Connecticut, Louisiana^ Maiiie,
Missouri, Virginia, Georgia, New- Jersey, Ala-
328 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
hmna, Rhode-Island, Illinois, Kentucky, Kear-
sarge, Ohio, îndiana, Minnesota, Vermont, par-
tiraient, — à une date non encore déterminée,
— de New-York ou de Hampton-Road. Ils con-
tourneraient l'Amérique du Sud en s'arrêtant
dans les principaux ports, et ils iraient se con-
centrer sur la côte californienne avec les deux
autres groupes. Le contre-amiral Evans aurait
le commandement de cette énorme force navale.
Si Ton considérait en elle-même cette « redistri-
bution » des escadres de l'Union, on n'y pouvait
opposer aucune objection. Les Etats-Unis ont
une flotte. Deux océans baignent leurs côtes.
Gomment leur contester le droit d'employer cette
flotte dans celui des deux océans qu'il leur con-
vient de choisir? La « redistribution » de la
flotte anglaise, en 1904 et 1905, était, elle aussi,
(le nature à provoquer des inquiétudes dans cer-
taines capitales. Mais des inquiétudes ne sont
pas des arguments. Et le Japon ne pouvait pas
[dus invoquer de raisons valables contre la dé-
cision de l'amirauté américaine, que l'Allemagne
n'avait pu en élever trois ans plus tôt contre
celles de l'amirauté britannique.
Dans les circonstances où il se produisait, le
déplacement de la flotte devait apparaître comme
une mesure de précaution militaire. Mais com-
ment nier que cette précaution fût légitime ?
LA DIPLOxMATIE 329
Les guerres que l'on désire ne sont pas les seules
auxquelles on doive se préparer. Et comme nul
ne peut connaître la secrète pensée d'un adver-
saire éventuel, il est d'une élémentaire pru-
dence de se préparer, en tout état de cause, en
vue de l'hypothèse la moins favorable. Comme
l'observait le Morning Post, la décision du gou-
vernement des États-Unis était parfaitement na-
turelle. Et s'il y avait en cette affaire matière à
s'étonner, c'était que cette décision eût été aussi
tardive. Etant donné, d'une part, l'importance
qu'à la suite d'un des auteurs les plus lus des
Etats-Unis, le capitaine Mahan, l'opinion améri-
caine attache à la maîtrise du Pacifique ; étant
donné, d'autre part, le soudain et prodigieux es-
sor de la puissance navale du Japon, il était aisé
de prévoir qu'un jour viendrait, à Washington,
où, de l'Atlantique, on déciderait d'amener tout
ou partie de la flotte dans le Pacifique. Tant que
le canal de Panama ne sera pas ouvert, ce dé-
placement d'une force considérable sera diffi-
cile : il demandait donc à être étudié.
Il est probable au^urplus que, malgré l'éner-
vement qu'entretenaient les journaux, Fenvoi de
la flotte dans le Pacifique aurait paru moins sus-
pect au Japon, si, dès le premier jour, M. Roo-
sevelt avait tenu publiquement le langage plein
de fermeté et de franchise qu'il devait faire en-
330 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
tendre quelques semaines plus lard. Malheureu-
sement, cette affaire de la flotte fut mal engagée.
Le secrétaire du Président, M. Lœb, commença
par démentir qu'on eût jamais songé à opérer ce
transfert, tout en reconnaissant cependant que
le conseil naval l'avait recommandé. Le minis-
tère de la Marine publia une note analogue. Mais
les journaux maintinrent leurs informations.
Alors parut un communiqué qui disait en subs-
tance : (( La destination des cuirassés n'est pas
fixée. Ils peuvent aussi bien aller dans la Médi-
terranée, ou dans le sud de l'Atlantique, que
dans le Pacifique. S'ils se rendent dans le Paci-
fique, ce sera tout simplement pour y faire des
manœuvres navales. En tout cas, cette croisière
n'aura aucune signification politique, et il est
faux que le gouvernement se soit laissé influen-
cer par la tension survenue entre des particu-
liers américains et japonais. » Quelques jours
après, la croisière était officiellement confirmée :
on la présentait toujours comme une croisière
d'instruction, absolument pacifique.
C'est ce que disait avec beaucoup de mesure
l'amiral Evans, aussitôt interviewé : « Il est
absurde, déclarait-il, de voir dans le voyage de
l'escadre une démonstration destinée à peser sur
un gouvernement ami tel que le gouvernement
japonais. Le fait que quelques voyous ont sac-
LA DIPLOMATIE 331
cagé un reslaiirant japonais à San-Francisco ne
peut pas être un motif de guerre avec le Japon.
Des incidents locaux de ce genre et de cette im-
portance sont toujours faciles à régler. » L'amiral
Brownson, dans un discours prononcé à Oyster-
Bay, tenait le même langage : « La marine amé-
ricaine, disait-il, se propose de donner au monde
la preuve qu'elle est capable de protéger les deux
côtes des États-Unis. Mais il ne saurait y avoir,
pour faire cette démonstration, d'époque plus pro-
pice que celle où nous sommes, les États-Unis
étant en paix parfaite avec toutes les nations. »'
L'amiral Dewey, avec des sous-entendus qui pou- \
valent sembler menaçants, déclarait lui aussi que
lamissionde la flotte était toute pacifique. Il ajou-
tait seulement : « Alors même que la paix n'est
pas en danger, il est préférable d'être prêts... La
présence de notre escadre dans le Pacifique peut
être utile à tous les points de vue. » Enfin
M. Metcalf, devenu ministre de la Marine, affir-
mait que renvoi des cuirassés dans les eaux
orientales ne se rapportait en aucune manière
aux questions débattues amicalement entre les
Etats-Unis et le Japon.
Malgré certains mouvements de nervosité, ces
raisons et ces assurances eurent un meilleur effet
qu'on ne l'avait d'abord espéré. Il y eut bien,
dans des journaux japonais, des attaques contre
332 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
la marine (les Etats-Unis, ou contre leur politique.
Le journal clu marquis Ito notamment publia
un article assez vif. Mais dans l'ensemble, le
calme de l'opinion fut vite rétabli, et il est juste
de reconnaître que le gouvernement japonais ne
négligea rien pour y contribuer. Pendant un sé-
jour qu'il fît à New-York à cette époque, l'amiral
Yamamoto, dans un toast applaudi, s'écria :
« Les Japonais se rappelleront toujours la sym-
pathie que leur ont témoignée les Américains
durant la dernière guerre. Je suis convaincu que
les relations cordiales existant depuis cinquante
années entre les deux pays ne peuvent pas être
ébranlées par des incidents sans importance. »
Simultanément, le vicomte Aoki faisait publier
la déclaration suivante : « Entre les gouverne-
ments japonais et américain n'existent ni que-
relle ni mauvais sentiments d'aucune sorte :
tout ce bavardage au sujet d'une lutte possible
entre deux peuples si dévoués l'un à l'autre n'est
que l'œuvre d'imaginations déchaînées. Les re-
lations américano-japonaises ne justifient aucune
anxiété. Si cette anxiété existe, elle est provoquée
exclusivement par les propos d'une presse déma-
gogique qui tend à lancer dans des transports de
rage les gens les plus pacifiques. » Certains
journaux anglais ayant de nouveau propagé le
bruit d'un ultimatum japonais, la nouvelle fut
LA DIPLOMATIE 333
démentie par le département d'Etat et Fambas-
sadejaponaise. Puis le vicomte Hayashi, ministre
des Affaires étrangères, affirma que les négocia-
tions engagées entre les deux pays se poursui-
vaient (( dans un esprit de parfaite concorde ».
Dans la seconde quinzaine d'août, la première
division de la flotte américaine du Pacifique,
composée des croiseurs Pensylvania^ Colorado^
Virginia et Maryland^ qui revenait des Philip-
pines, vint passer six jours à Yokohama et y fut
très correctement reçue. La(( parfaite concorde »
dont avait parlé le vicomte Hayashi n'allait pas
jusqu'à la cordialité. Mais un homme d'Etat amé-
ricain, dont on s'accorde à reconnaître le sym-
pathique entrain, M. Taft, allait se charger, en
se rendant à Tokio, de briser la glace des pré-
ventions réciproques au milieu de la chaleur, —
communicative, comme on sait, — des banquets
officiels.
M. Taft est un homme de pacifique humeur,
qui séduit par sa rondeur, sa franchise et sa
bonne grâce. Il s'en allait aux Philippines, qu'il
connaît bien pour les avoir naguère administrées.
Il décida de faire aussi une visite au Japon,
d'aller voir par lui-même ce qu'on disait là-bas
des Etats-Unis, et, si possible, ce qu'on en pen-
sait ; d'expliquer enfin en quelques paroles nettes
ce que voulait le cabinet de Washington. Arrivé
19.
334 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
au Japon à la fin de septembre, il y fut accueilli
de la façon la plus flatteuse. Une foule respec-
tueuse le salua, quand il débarqua à Yokohama.
Et comme il fut accueillant à tous les reporters
empressés à sa rencontre, il eut une presse ex-
cellente, qui rendit hommage, en sa personne, à
la loyauté du gouvernement de l'Union. Il eut
ensuite une série d'entretiens avec des person-
nalités notables, d'abord avec son collègue, le
général Teraoutchi, ministre de la Guerre, puis
avec le comte Hayashi, ministre des Affaires
étrangères, enfin avec le mikado. Aussi aimable
pour les journalistes américains que pour leurs
confrères japonais, il accorda au New-York He-
rald une interview qui fit du bruit. Il y disait
qu'il était criminel de parler d'une guerre entre
les Etats-Unis et le Japon, et qu'au surplus, il
traiterait à fond la question dans l'un des ban-
quets auxquels il devait assister.
Le l^"" octobre, le télégraphe répandait par le
monde la parole de M. Taft : « Il n'y a eu, avait-
il dit, qu'un petit nuage sur notre amitié de cin-
quante ans. Mais le plus grand tremblement de
terre du siècle lui-même ne pourrait ébranler
cette amitié... Les événements de San-Francisco
peuvent recevoir et recevront de la diplomatie
une solution honorable. Une guerre entre les
Etats-Unis et le Japon serait un attentat contre
LA DIPLOMATIE 335
la civilisation. Aucun des deux peuples ne la
désire. Les deux gouvernements feront l'impos-
sible pour Tempêcher. » Il avait flétri, dans sa
conclusion, les menées belliqueuses de certains
journaux et renouvelé à ses auditeurs l'assurance
de la vive amitié que le Japon inspire aux Amé-
ricains. Après ce discours retentissant, s'enga-
gèrent de nouvelles causeries avec le ministre
des Affaires étrangères. A dire vrai, on ne sait
guère à quoi elles aboutirent; il est seulement
indiscutable qu'il y fut question de l'immigra-
tion et de la naturalisation des Japonais aux
États-Unis, peut-être de l'éventualité d'un traité
sur cette matière. Puis ce fut le mikado qui, de
nouveau, reçut M. Taft et le convia, ainsi que ma-
dame Taft, à déjeuner. Ce déjeuner, particulière-
ment solennel, fut suivi d'une dernière entrevue
avec le comte Hayashi. Le soir même, le mar-
quis Katsoura, dans une déclaration publique,
répondit aux politesses de M. Taft : « Rien
n'est plus absurde, disait-il, que de parler de
guerre entre les Etats-Unis et le Japon. Rien,
j'en suis persuadé, ne peut ébranler les relations
historiques des deux nations. Par son discours,
M. Taft a scellé d'une manière indélébile les liens
de cordiale amitié et de parfaite entente qui exis-
tent entre elles. » C'était, si l'on ose ainsi dire,
le voyage Lamourette.
336 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Par une curieuse répercussion, M. Roosevelt,
au même moment, était vivement pris à partie
par une fraction de la presse américaine qui lui
reprochait de « provoquer le Japon » , d'armer les
Philippines, de faire travailler nuit et jour les
chantiers, de jouer avec le feu en envoyant l'es-
cadre dans le Pacifique. Le Président, quand on
l'attaque, a l'habitude de faire front. Il n'y
manqua pas, et coup sur coup, prononça deux
discours, le premier à Saint-Louis, — sous
une pluie battante, — le second à Cairo, dans
riUinois.
Dans l'un comme dans l'autre, il expliqua
pourquoi le déplacement de la flotte avait été
décidé et il l'expliqua lumineusement. Il montra
comment au développement de leur marine étaient
liés, pour les Etats-Unis, le maintien de leur rang
de grande puissance, l'intégrité de la doctrine de
Monroe, l'avenir du canal de Panama. Et il
ajouta : « Dans quelques mois notre flotte de
gros navires cuirassés partira pour le Pacifique.
La Californie, l'Orégon et le Washington ont une
ligne de côtes qui est nôtre au même titre que
celle des Etats de New-York et du Maine, de la
Louisiane et du Texas. Notre flotte va se rendre
dans nos eaux territoriales du Paciflque et, après
y avoir séjourné quelque temps, retournera
dans nos eaux territoriales de l'Atlantique.
LA DIPLOMATIE 337
La meilleure place où un ofiicier de marine
puisse apprendre son métier, c'est la mer... »
A Gairo, le président alla plus loin et provo-
qua même, par son ton, quelque inquiétude :
(( Nous avons, dit-il, sur deux océans des côtes
très étendues. Pour repousser toute attaque qui
serait dirigée contre ces côtes, les fortifications,
non la marine, devraient être employées. Mais
le meilleur moyen, c'est de parer l'attaque en
frappant soi-même. Aucun combat ne fut jamais
gagné sans frapper et nous ne pouvons frapper
qu'avec notre marine. C'est en temps de paix
que nous devons construire des vaisseaux et en-
traîner nos équipages. Une fois que la guerre a
éclaté, il est trop tard pour rien faire. » De là à
conclure que l'orateur était partisan d'une poli-
tique offensive contre le Japon, il n'y avait qu'un
pas, — surtout pour ses adversaires. Ils ne man-
quèrent point de le franchir, mais ils trouvèrent
peu d'écho. A la veille de prendre son comman-
dement, l'amiral Evans, fêté dans un banquet
d'adieux par le Lotos Club, répéta ses déclara-
tions pacifiques. M. Root les confirmait, le
28 octobre, de la façon la plus nette. Le 5 no-
vembre, les croiseurs Washington et Tennessee,
avant-garde de l'escadre, arrivaient à Rio-de-
Janeiro et informaient le gouvernement brésilien
que le gros de la flotte passerait dans ce port
338 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
vers le 10 janvier. Le 16 décembre, la flotte en-
tière appareillait après avoir été passée en revue
par le président. Quelques jours avant, le comte
Hayashi, dans une interview malheureusement
trop brièvement résumée par le télégraphe, disait
que la question de l'immigration était « virtuel-
lement réglée », semblant indiquer que le Japon
était aussi peu désireux de voir ses nationaux
partir pour les Etats-Unis que ceux-ci de les
voir entrer sur leur territoire.
En quoi consistait cet accord?
CHAPITRE IV
LENDEMAIN DE CONFLIT
Un optimisme artificiel. — La sécm-ité de M. Taft. — Con-
versation avec l'ambassadeur du Japon et avec le séna-
teur Lodge. — Désaccord persistant sur la question de
l'immigration. — Les prétentions des Californiens. —
L'opinion de M. Kahn, député de San-Francisco. —
L'avenir probable. — Les raisons de paix. — Les prin-
cipes de trouble. — Le Pacifique et la Chine.
Je suis arrivé aux États-Unis à l'époque même
où le gouvernement américain et le cabinet de
Tokio négociaient le compromis qui devait
mettre un terme aux différends des mois précé-
dents. Je n'avais jamais cru à l'imminence d'une
guerre entre les États-Unis et le Japon, beau-
coup moins à coup sûr que nombre d'Améri-
cains, si j'en juge par les questions fréquentes
que les reporters me posèrent à ce propos. Et
340 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
cependant, dès que j'abordai ce sujet qui, pen-
dant des mois, avait passionné le monde, on me
répondit par un éclat de rire.
— Des difficultés? Où? Quand? Un conflit?
Vous plaisantez! Mais il n'y a rien! Il n'y a
jamais rien eu ! Rien, vous entendez bien, mais
rien, ce qui s'appelle rien.
Cette allégresse dans le démenti ne laissa pas
que de me surprendre un peu. Quelques semaines
après, j'étais à Washington, au centre même de
Faction politique. Et j'y recevais aussi des leçons
d'optimisme. C'est avec M. Taft, ministre de la
Guerre, que j'eus pour la première fois l'occa-
soin de m'entretenir de la question japonaise.
M. Taft est allé deux fois au Japon. Il a gou-
verné les Philippines. Il participe depuis plu-
sieurs années à la direction des afl'aires améri-
caines. Son opinion était à retenir.
— Je considère, m'a-t-il répondu, que l'accord
que nous négocions en ce moment avec le Japon
et dont les principes sont acquis supprime abso-
lument toutes les difficultés qu'on a si fort
exagérées pendant les derniers mois. Je ne crois
pas, mais pas du tout, que ces difficultés puissent
renaître. Je connais les Japonais. Tous leurs
hommes d'Etat sont, comme nous tous ici, pro-
fondément résolus à ne pas permettre la nais-
sance d'un conflit entre les deux pays.
LA DIPLOMATIE
341
— Mais en Californie ?
— En Californie, il y a, je sais bien, des
jingoes. Des jingoes, il y en a dans tous les
pays. Il y en a au Japon, en Angleterre, en
France, en Allemagne, mais ils ne sont pas les
maîtres. S'il se produit, de leur part, certaines
excitations, eh bien, on ne s'en exagérera pas
l'importance. Notez d'ailleurs qu'en ce moment
le gouverneur de la Californie et le maire de
San-Francisco adhèrent pleinement aux disposi-
tions, relatives à l'immigration, que nous avons
arrêtées d'accord avec le Japon. Donc il n'y a
aucun incident sérieux à prévoir.
Deux jours plus tard, les agréables hasards
de la vie de Washington me valaient l'honneur
de rencontrer le baron Takahira, ambassadeur
du Japon. Le baron Kogoro Takahira n'a rejoint
son poste qu'au début de 1908. Mais il connaît
à fond la situation ; car il a déjà représenté son
pays auprès du gouvernement de l'Union en
qualité de ministre. Tous les diplomates, dont
M. Takahira a été le collègue, louent sa par-
faite droiture, sa finesse et sa compétence. C'est
un homme d'une cinquantaine d'années, un peu
voûté, à la tète ronde et forte, à la peau plus
basanée que cuivrée, et dont l'énergique
visage est éclairé de deux yeux lumineux singu-
lièrement pénétrants. Il parle l'anglais lente-
342 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
ment, mais très précisément, d'une voix un
peu sourde, en martelant les mots. Il n'esquive
pas les questions et s'attache à exprimer sa
pensée aussi complètement que possible.
Gomme je lui demandais, d'abord, si l'opinion
publique japonaise était satisfaite de l'accord
intervenu dont la veille se félicitait M. Taft, le
baron Takahira me répondit :
— Il faut parler non d'un accord définitif,
mais de négociations qui ne sont pas terminées
et se poursuivent à Tokio. Tel qu'il semble de-
voir être au terme de ces négociations, l'accord
me paraît appelé à répondre aux désirs des gou-
vernements. Certains éléments de l'opinion
japonaise n'en seront peut-être pas contents.
Mais dans l'ensemble il sera approuvé.
» Actuellement, mon gouvernement ne désire
pas que les ouvriers japonais viennent aux
Etats-Unis. Il souhaite qu'ils restent au Japon
pour la mise en valeur de notre sol, ou qu'ils
aillent en Corée ou à Formose.
— L'accord prochain aura-t-il pour effet de
diminuer sensiblement l'immigration des coolies
japonais en Californie ?
— Je crois qu'il l'arrêtera complètement.
— Et aux Hawaï?
— Aux Hawaï aussi, de façon satisfaisante
pour les deux parties.
LA DIPLOMATIE 343
— Plusieurs députés californiens m'ont
exprimé l'avis que, sans douter de la sincérité
du gouvernement japonais, ils craignaient que
les compagnies privées qui organisent au Japon
l'émigration, ne tournassent la réglementation
projetée, par exemple en introduisant aux Etats-
Unis comme étudiants ou négociants, des Japo-
nais qui seront en réalité des coolies.
— Il n'y a point de risque de ce genre. Le
gouvernement japonais est absolument libre
d'envoyer ses émigrants où il lui plaît. Mais dès
lors qu'il aura décidé qu'ils n'iront plus aux
États-Unis, les compagnies d'émigration devront
se soumettre à cette règle.
— Les relations entre les États-Unis et le
Japon ont-elles été affectées de façon durable
par les incidents des derniers mois?
Il va de soi que le ton menaçant pris à
diverses reprises par une partie de la presse
américaine a produit au Japon une impression
pénible. Mais cela n'est pas de nature, sauf de
rares exceptions, à modifier les sentiments tra-
ditionnels existant entre les deux pays. Ces
sentiments, très amicaux, restent virtuellement
les mêmes.
__ Qu'a-t-on pensé à Tokio de l'envoi de la
flotte de l'amiral Evans dans le Pacifique?
— On la considère comme un simple exer-
344- NOTES SUR LES ÉTATS-Ul^IS
cice naval. Si d'ailleurs la flotte vient au Japon,
elle y sera cordialement reçue.
— N'y a-t-il pas lieu de craindre que les dif-
ficultés résolues ou à la veille de l'être relative-
ment à l'immigration ne renaissent quelque
jour par suite de la concurrence du travail blanc
et du travail jaune?
— Vous savez que les diplomates n'aiment
pas à parler de l'avenir.
— Pensez-vous qu'éventuellement le Japon
serait disposé à signer avec les États-Unis un
accord analogue à celui qu'il a signé avec la
France, portant garantie mutuelle du statu quo
territorial pour les possessions des deux pays
dans le Pacifique?
— Les États-Unis n'ont pas l'habitude de
signer des traités de ce genre. La question ne
se pose donc pas actuellement. Si cependant, à
Washington, on exprimait le désir d'engager
des pourparlers dans ce sens, je pense qu'on ne
refuserait pas à Tokio d'examiner le problème.
Mais ce n'est là qu'une hypothèse.
— Le Japon n'a point cependant de vues
d'expansion dans le Pacifique?
— Le Japon veut la paix. Mais s'il déclarait offi-
ciellement qu'il n'a pas les vues que vous dites, il
aurait l'air de supposer qu'on a pu les lui attribuer.
Or nul n'a le droit de douter de ses intentions.
LA DIPLOMATIE 345
— A-t-on abordé, dans les négociations
actuelles, la question de la naturalisation des
Japonais résidant aux Etats-Unis?
— Non, on ne s'en est pas occupé.
Le soir du jour où le baron Takahira m'avait
tenu ce langage je dînais chez le sénateur Lodge.
Le propos vint, ici encore, sur l'affaire japonaise
et M. Lodge, de sa voix douce, nous déclara :
— Je ne vois pas ce qui a pu donner nais-
sance à tout le bruit qu'on a fait. La question
de l'immigration n'est pas, ne peut pas être un
casus belli. C'est un droit de souveraineté que
celui d'admettre ou de ne pas admettre les
étrangers. On a dit que le traité de 1894 avec le
Japon avait limité pour nous ce droit. Ce n'est
pas vrai.
» L'article 2 de ce traité stipule en effet que la
clause de la nation la plus favorisée ne peut pas
modifier « les lois concernant la réglementa-
tion du commerce, l'immigration des ouvriers et
les questions de police ou de sécurité publique ».
Notre liberté d'action est donc absolue. Notre
droit est entier. Le récent accord a pour objet de
le consacrer. J'ajoute que je ne crois pas du
tout à ce que certaines personnes ont appelé la
« guerre fatale ». Il n'y a pas de guerre fatale.
Et il y a place dans le Pacifique pour le Japon
et pour les Etats-Unis.
346 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Si j'ai reproduit sans commentaires ces con-
versations successives, c'est que, dans leur opti-
misme — sincère, assurément et, quant au pré-
sent, justifié, — elles mettent en pleine lumière
la fragilité de l'accord dont tout le monde se dé-
clare satisfait. Quelles sont les bases de cet
accord? D'une part la volonté des Américains de
protéger la Californie contre un péril économique
dont la gravité n'est pas niable. D'autre part le
désir du Japon de garder chez lui sa main-
d'œuvre. Cette volonté et ce désir coïncident
actuellement et cela suffit. A-t-on la certitude
qu'ils coïncideront toujours? Nullement.
Tout au contraire, si l'on rapproche les deux
thèses, on constate qu'elles s'opposent l'une à
l'autre. Les Américains disent : « Nous pouvons
fermer notre territoire à qui nous plaît. Et le
traité de 1894 n'a pas limité ce droit. » Les Japo-
nais répondent : « Nous pouvons envoyer nos
émigrants où il nous plaît. Et le traité de 1894 a
€onsacré ce droit en ce qui touche les Etats-
Unis. » Peut-on concevoir antinomie plus nette?
D'un côté comme de l'autre, on invoque les
droits naturels et les droits contractuels. D'un
côté comme de l'autre, on affirme un principe
et on se réfère à un traité. Le traité est le même,
mais non le principe. Grâce à une concordance
momentanée d'intérêts — ou par suite d'un désir
LA DIPLOMx^.TIE 347
commun d'éviter les difficultés — on suspend la
discussion. Mais tous les éléments de la contro-
verse subsistent. Ni les Américains ni les Japo-
nais ne reconnaissent qu'ils ont tort. Ils cons-
tatent simplement qu'ils n'ont pas présentement
avantage à discuter plus avant. Ils concluent une
trêve, et rien de plus.
Notez d'ailleurs que cette trêve ne satisfait pas
les principaux intéressés, je veux dire les Cali-
forniens. Au cours de mes visites au Gapitole,
je me suis entretenu avec plusieurs d'entre eux.
J'ai eu notamment une longue conversation avec
un député de San-Francisco, M. Julius Kahn,
avocat distingué, esprit mesuré, fort estimé de
ses collègues avec qui il est d'accord. L'exposé
qu'il m'a fait de la question est singulièrement
suggestif.
— L'accord qu'on négocie, m'a-t-il déclaré, est
suffisamment connu pour que je puisse dire ce
que j'en pense. Il se borne à préciser le modus
Vivendi adopté en février 1907, c'est-à-dire que
le gouvernement de l'Union, au lieu d'agir direc-
tement contre l'immigration japonaise, s'en rap-
porte au gouvernement de Tokio du soin
d'écarter les coolies japonais du territoire amé-
ricain. C'est là un procédé qui peut faire mo-
mentanément illusion, mais qui n'aura pas
d'efficacité durable. Depuis longtemps le gou-
348 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
vernement japonais déclare qu'il ne désire pas
que ses coolies viennent aux Etats-Unis et qu'il
ne leur délivre point de passeports pour notre
territoire. Cela n'a pas empêché les compagnies
d'immigration japonaises d'amener chez nous, par
la voie des Haw^aï, un nombre considérable de
coolies japonais. Nous n'avons donc pas confiance
dans un accord où notre seule garantie est l'affir-
mation du Japon qu'il souhaite arrêter l'immi-
gration.
— Quelle serait la solution qui satisferait les
Californiens?
— Il n'y a qu'une seule solution efficace :
c'est une loi américaine prohibant l'immigration
japonaise.
— Comme on a prohibé l'immigration chi-
noise?
— Absolument. Cette loi est d'autant plus né-
cessaire que les Japonais — je parle bien en-
tendu des coolies — sont plus inquiétants que
les Chinois. Car ils sont économiquement des
concurrents aussi redoutables, puisqu'ils exigent
un salaire aussi médiocre qu'eux. Et, morale-
ment, ils valent beaucoup moins. Les Chinois
sont gens de parole : les Japonais, non.
— Ce sentiment est-il général en Californie?
— En Californie et dans tout l'Ouest. Je sais
bien qu'ici, dans l'Est, on le trouve exagéré.
LA DIPLOMATIE 349
Mais c'est qu'on n'y a pas l'expérience que nous
avons nous, de ces questions asiatiques dont
l'immigration n'est qu'une forme. Je tiens
d'abord à déclarer que le sentiment qui nous
anime n'est à aucun degré une haine de race.
On nous accuse d'intolérance, de provincialisme :
c'est injuste. Nous sommes au contraire le
peuple le plus tolérant de la terre, comme le
prouve la naissance même de notre métropole,
San-Francisco, où l'on coudoie toutes les races
humaines. Mais nous avons, comme tout le
monde, le droit de vivre. Et c'est ce droit que
nous défendons. Il s'agit d'une lutte écono-
mique, et de rien de plus. Nous n'élevons aucune
objection contre la présence de négociants, de
marchands ou d'étudiants japonais; mais nous
ne voulons pas des coolies.
» L'Etat de Californie n'était pas constitué de-
puis plus de deux ou trois ans, lorsque les premiers
coohes asiatiques firent leur apparition. C'étaient
des Chinois qui venaient de leur pays avec des
contrats pour travailler dans les mines d'or. Dès
le début, leur présence fut considérée comme
une menace. Leur manière de vivre, les maigres
salaires dont ils se contentèrent éveillèrent contre
eux une antipathie de plus en plus forte. Il en
fut ainsi jusqu'au vote des « lois d'exclusion »
qui fit diminuer sensiblement, pendant les dix
20
330
NOTES SUR LES ETATS-UNIS
dernières années, le nombre des coolies chinois.
Ce n'est pas sans peine que nous avions conquis
ce résultat. Il avait fallu quatre ans pour obtenir
le vote du bill contre les Chinois. Il en a fallu dix
pour assurer Texécution de ce bill.
» Le péril chinois conjuré, nous avons vu
naître, surtout depuis la guerre sino-japonaise,
le danger nippon. Depuis dix ans, l'immigration
japonaise a continuellement augmenté. L'ouvrier
japonais n'est pas un travailleur maladroit; à
peine arrivé, il lutte d'habileté avec le travailleur
blanc. Il se spécialise et, aussitôt, fait baisser
les prix. Car, en général il n'a pas de famille
avec lui : c'est un céhbataire. Ni femmes, ni
enfants, tandis que les immigrants européens
sont chargés de famille. Les femmes japonaises
que l'on voit chez nous sont, pour la plupart,
des filles de mauvaise vie. Aussi le coolie japo-
nais, ayant peu de bouches à nourrir, se conten-
tant d'une poignée de riz, d'un morceau de pois-
son séché et d'une tasse de thé, vend son tra-
vail pour la moitié du prix de celui de son voisin
blanc. Il n'est donc pas étonnant qu'il soulève
contre lui nos boutiquiers et nos classes labo-
rieuses.
» C'est là un phénomène inévitable. Il a pour
théâtre la Californie, par suite de sa position
géographique. Mais si cette horde d'Asiatiques
LA DIPLOMATIE 351
abordait au rivage de tout autre État, le Massa-
chusetts ou le New-Jersey, l'irritation n'y serait
pas moindre et Ton y réclamerait, comme nous
le faisons nous-mêmes, une protection néces-
saire. Nous sommes convaincus que, tôt ou tard,
il faudra qu'on reconnaisse à Washington la
nécessité d'organiser cette défense. Républicains
et démocrates, ouvriers et bourgeois, nous
sommes tous d'accord là-dessus dans les trois
Etats de Californie, d'Oregon et de Washington,
— Outre ces inquiétudes économiques, avez-
vous des appréhensions politiques ou militaires?
Groit-on en Californie que le Japon ait des in-
tentions agressives?
— Actuellement, nous ne le croyons pas. Mais
les possibilités de l'avenir offrent un champ illi-
mité. En tout cas, nous sommes enchantés que
le président, sans aucune pensée agressive, ait
envoyé la flotte dans le Pacifique. C'était là une
mesure indispensable que nous réclamions depuis
longtemps. Je sais bien qu'on nous oppose tou-
jours « l'amitié traditionnelle » existant entre le
Japon et les Etats-Unis, mais je ne crois pas, en
matière internationale, à la valeur pratique de
ces sortes d'amitiés pour le règlement des litiges
et le maintien de la paix. Mieux vaut mille fois,
pour assurer ce maintien, une bonne flotte de
cuirassés, de croiseurs et de sous-marins du der-
3o2 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
nier type, soutenue par de bonnes fortifications.
Voilà le vrai moyen d'éviter la guerre et de
trancher pacifiquement dans l'avenir cette ques-
tion de la maîtrise du Pacifique qui met inévita-
blement en présence les États-Unis et le Japon.
» Les deux nations, japonaise et américaine,
sonttoutes deux fîères, susceptibles, ambitieuses,
patriotes et ardentes. Gomme nous aspirons à
dominer en Amérique, le Japon veut dominer en
Asie. Déjà il tire la Chine de sa léthargie sécu-
laire, et lorsque cette grande masse sera en ac-
tion, le monde entier sera obligé d'en tenir
compte. Il y a un fort sentiment xénophobe aussi
bien en Chine qu'au Japon. On nous dit les
amis de ces deux pays, c'est un mythe. Les civi-
lisations occidentale et orientale ne peuvent se
mêler. Les Chinois et les Japonais resteront
toujours tels qu'ils sont. En Californie, les villes
chinoises n'ont pas changé depuis cinquante ans.
Les blancs, qui habitent l'Extrême Orient,
vivent en colonies sans se mêler avec les races
jaunes. Comme l'a dit Henry Norman : « Nous
pouvons aimer et admirer le Japon et commercer
avec lui; de son côté le Japon peut nous aimer,
s'approprier nos connaissances et commercer
avec nous. Mais l'Anglais, l'Américain, le Fran-
çais, l'Allemand sont une espèce humaine et le
Japonais en est une autre. » C'est la vérité même
LA DIPLOMATIE 353
et plutôt on s'en convaincra, mieux cela vaudra
pour tout le monde. Nous n'avons pas d'ani-
mosité particulière contre les Japonais, que nous
estimons pour les immenses progrès qu'ils ont
faits dans toutes les branches de l'activité hu-
maine et pour leur patriotisme. Mais nous vou-
drions les admirer à distance.
— Vous ne pouvez pourtant méconnaître, à
San-Francisco, que la prétention d'exclure les
coolies japonais, comme on a exclu les coolies
chinois, est de nature à créer au gouvernement
fédéral des difficultés internationales?
— Il appartient au gouvernement fédéral de
faire ce qui dépend de lui pour éviter ces diffi-
cultés. Mais il n'y a pas de considérations qui
puissent obliger un pays à se livrer sans défense
à une véritable invasion étrangère. C'est cette
invasion qui est organisée par les Compagnies
japonaises d'immigration. Et si le gouvernement
de Tokio est de bonne foi en répétant, depuis
deux ans, qu'il ne désire pas que ses coolies
viennent aux Etats-Unis, alors il est étrange-
ment désarmé à l'égard de ces compagnies : car
l'immigration a toujours continué.
— On dit cependant que les immigrants japo-
nais ont été sensiblement moins nombreux pen-
dant les deux premiers mois de 1908 que pen-
dant les mois correspondants de 1907.
20.
3o4 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
— Gela ne prouve rien en faveur des accords
conclus avec le Japon. Ce sont les conditions
économiques générales qui ont diminué l'immi-
gration, non seulement l'immigration japonaise,
mais l'ensemble de l'immigration. L'argument
est donc sans valeur. Seul, je vous le répète,
un exclusion Mil contre les coolies japonais
répondra aux besoins économiques des Etats de
l'Ouest ; c'est ce bill que nous réclamons.
Est-il besoin de faire remarquer que ce bill,
qui, seul, satisferait les Californiens, est précisé-
ment la seule solution que le Japon n'acceptera
jamais? Je sais que, dans les milieux officiels, on
affirme que les Californiens demandent le plus
pour avoir le moins. Mais cela est-il sûr? Et peut-
on nier que la concurrence japonaise, comme
naguère la concurrence chinoise, ne soit pour
eux une grave menace? Il y a quelque affectation
dans la sérénité qu'on affecte à Washington.
Sans doute, quand on rend visite à M. Root,
c'est un valet de pied japonais qui ouvre la porte
du secrétaire d'Etat, ministre des Affaires étran-
gères : et ce détail domestique a son prix. Mais
quand on parle au Président de l'envoi de la
flotte dans le Pacifique, il répond qu'il l'a fait
partir pour « montrer à toutes les puissances
la force des Etats-Unis ». L'optimisme est une
vertu. Mais la clairvoyance a ses droits. Les
LA DIPLOMATIE 355
Américains savent mieux que personne que les
années qui viennent risquent de leur réserver de
nouveaux incidents nippons. Il peut dépendre
d'eux de les résoudre. Il ne dépend pas d'eux de
les éviter.
Il est évidemment absurde de parler de la
« guerre fatale » . Il n'y a pas de guerre fatale
pour qui sait s'y préparer. Une guerre mari-
time n'eût été favorable au Japon que s'il l'eût
engagée plus tôt. Cette même guerre j^ sera
favorable aux Etats-Unis que s'ils l'engagent
beaucoup plus tard, quand le canal de Panama
sera creusé et que la seconde flotte sera construite.
Les Américains d'ailleurs sont pacifiques par
inclination. Quant au Japon, il est pacifique par
raison. Il a un intérêt primordial à réduire aussi
vite que possible sa dette étrangère et à améliorer
sa balance commerciale. Pour cela, la paix lui
est nécessaire. Elle lui est nécessaire aussi pour
réaliser son projet de rachat des chemins de fer,
pour achever la pacification de Formose, pour
organiser la Corée, pour transformer les voies
ferrées d'Antoung à Moukden et de Moukden à
Sin-Min-toung, pour créer en Mandchourie et en
Corée de nouvelles voies de communication. La
guerre contre la Chine n'avait imposé au Japon
que des charges peu pesantes. Au contraire, la
guerre contre la Russie a rendu permanents des
3o6 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
impôts qui devaient être provisoires et a exigé
d'autres sacrifices encore. Il est impossible que,
dans ces conditions, les Japonais désirent la
guerre. Il est improbable qu'ils la provoquent.
Un conflit armé ne sera pas la conséquence
nécessaire des difficultés de demain ou d'après-
demain. Mais ces difficultés se réveilleront et la
diplomatie devra s'employer à les résoudre.
Tout prouve que la haine du travail jaune n'a pas,
en Amérique, dit son dernier mot. A quelques
mois de distance, la Colombie britannique a
connu les mômes troubles que la Californie améri-
caine et toujours pour les mêmes causes. Un jour
viendra où, le problème se généralisant, c'est
sur toute l'étendue des deux Amériques que
l'immigration japonaise inquiétera les États-
Unis. A l'heure présente, cette immigration dans
l'Amérique du Sud est encore peu considérable ;
mais elle commence déjà, repoussée au Nord, à
prendre cette direction. Au Mexique, dans l'Ar-
gentine, au Brésil, on manque de main-d'œuvre :
la main-d'œuvre japonaise s'offrira et on l'accep-
tera jusqu'au jour où l'on trouvera qu'elle tient
trop de place *.
De même aux Hawaï, aux Philippines, dans
l'Alaska les deux races se heurtent ou se heur-
1. Voyez Aubert, Le Japon, le Canada et V Amérique du Sud
[Revue de Paris, 1«' novembre 1907).
LA DIPLOMATIE 357
teront. Et ni l'une ni l'autre n'est disposée à
céder. Les Américains, forts de leurs intérêts
menacés et de leur orgueil blessé, déclarent
qu'ils ne se laisseront pas « manger par des
singes jaunes ». Ils remarquent d'autre part
que les Japonais sont mal venus à se plaindre
des précautions que l'on prend contre eux, alors
qu'eux-mêmes, sur leur propre territoire, don-
nent l'exemple des mesures prohibitives. Ils
rappellent le décret du mikado de 1899 qui
interdit à tout étranger, qu'il soit Européen,
Américain ou Chinois, de travailler comme
ouvrier dans l'agriculture, dans les pêche-
ries, dans les mines, dans les usines, sauf en
vertu d'une autorisation spéciale des fonction-
naires locaux, autorisation qui est toujours
refusée.
La question de l'immigration n'est pas d'ail-
leurs la seule qui se pose. Il y a aussi le pro-
blème, singulièrement plus large, de la naviga-
tion de commerce dans le Pacifique, les plaintes
des négociants de l'Ouest, à qui les navires japo-
nais viennent enlever le fret dans leurs ports.
Il y a surtout la concurrence économique sur ce
marché chinois où les Américains voyaient leur
débouché d'avenir et où les Japonais se préparent
à exercer un monopole. Plus d'un Américain, lésé
dans ses intérêts, médite le livre fameux du ca-
358 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
pitaine Mahan *. « L'apparition, y lit-il, du Japon
comme un puissant Etat ambitieux reposantsur de
solides fondations politiques et militaires, mais
qui a à peine atteint une condition d'équilibre
sur le terrain international, a joliment secoué
le monde. Nous nous trouvons à l'ouverture
d'une période oii la question doit être posée de
façon décisive, — bien que l'issue en puisse être
longtemps différée, — celle de savoir si c'est la
civilisation occidentale qui doit dominer d'un
bout à l'autre de la terre et en contrôler l'ave-
nir. »
Ce « contrôle de l'avenir », sur le terrain des
idées et sur celui des intérêts, peut mettre un
jour aux prises Américains et Japonais. Legou-
vernenient du mikado, dans sa forme actuelle,
n'est point 'capable d'entraînements et ne fera
pas de guerres inutiles ou dangereuses. Mais de
même que s'est transformé l'outillage du Japon,
de même ses conditions politiques peuvent se
modifier. L'entraînement irréfléchi des foules
peut l'emporter sur l'action réfléchie des « An-
ciens y>. Que la population, d'un progrès colossal
dans sa continuité, s'accroisse jusqu'à saturer
les débouchés ouverts par les dernières guerres :
En faudra-t-il plus pour que les Ilawaï et les
1. Voyez Mahan, Le Salut de la race blanche et V empire des
mers (traduction Izoulet).
LA DIPLOMATIE 359
Philippines soient convoitées comme l'ont été
Formose et la Corée ?
La question reste donc ouverte. Pour le pré-
sent, point de risque apparent ; pour l'avenir, un
danger possible, qui pèsera non seulement sur
les États-Unis et le Japon, mais sur l'ensemble
des puissances : voilà les probabilités qui se dé-
gagent. La France, en cette affaire, doit sou-
haiter et souhaite le triomphe des solutions paci-
fiques. Elle est unie aux Etats-Unis par des liens
moraux plus forts que bien des traités, et elle a
constaté, au cours de la crise marocaine, qu'elle
pouvait compter à Washington sur une ferme et
active amitié. Elle entretient avec le Japon des
relations anciennes qui, inquiétées un moment
par la guerre de Mandchourie, ont trouvé dans
l'accord de 1906 une confirmation explicite. Une
nous appartient pas, dans un débat où sont en
jeu ces forces delà nature qu'on appelle la nata-
lité et le travail, de décider qui a tort, qui a
raison. Nous ne pouvons que désirer l'adoption
de mesures régulatrices, qui, en corrigeant des
inégalités trop accusées, faciliteront les réconci-
liations du lendemain.
CHAPITRE V
LES ETATS-UNIS ET L EUROPE
L'indifférence américaine. — Américains et Anglais. —
Amitié politique et froideur individuelle. — Les États-
Unis et l'Allemagne. — Le pédantisme allemand et les
universités. — Courtoisie politique et concurrence éco-
nomique.— Les États-Unis etlaRussie. — Un revirement
récent. — Les Américains et la France. — Amitié sin-
cère et utilitarisme. — Le Maroc et la doctrine de
Monroe. — L'égoïsme national des Américains. — L'u-
nité morale en face des étrangers.
Je demandais un jour à un homme d'État amé-
ricain, qui a joué un rôle de premier ordre dans
l'histoire des quinze dernières années, si le gou-
vernement de l'Union éprouvait politiquement
quelque préférence pour une puissance euro-
péenne.
— Non, me répondit-il. Notre politique à l'é-
gard de l'Europe est une politique d'indifférence,
LA DIPLOMATIE 361
nuancée, si vous voulez que je sois franc, de
quelque dédain.
Il est impossible d'exprimer plus exactement
l'état d'esprit des hommes politiques d'outre-mer
à l'égard de l'ancien monde. L'orgueil national
^explique pour une part ce sentiment. Gomme on
l'a dit, les États-Unis ne tiennent pas les yeux
fixés sur l'Europe. Ils ne cherchent pas à la
prendre pour modèle. Ils sont trop hers pour
n'être qu'une province ou qu'une colonie intellec-
tuelle. Ils subissent h coup sûr l'influence euro-
péenne. Mais ils réagissent contre cette influence.
De même qu'ils digèrent les immigrants, ils di-
gèrent les idées. J'ai déjà signalé cette faculté
d'absorption. Leur politique s'en ressent. Bien
que de nombreux liens historiques ou actuels,
moraux ou matériels, les unissent aux principaux
pays d'Europe, ils sont indifférents à ces liens
dans l'appréciation de leurs intérêts. Leur poli-
tique est souverainement et magnifiquement
égoïste.
'Il n'est pas dépeuple étranger qui les intéresse
a un aussi haut degré que le peuple anglais. « Le
sang, dit-on, est plus épais que l'eau. » Les
Américains se souviennent avec orgueil que le
sang anglais, bien mélangé aujourd'hui, coulait
dans les veines de leurs pères. Cet orgueil est
d'une nature spéciale. Il est fait d'attachement et
21
362 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
de révolte : attachement à la supériorité de la
race ; révolte aussi : car les hommes de l'Indé-
pendance ont vaincu l'Angleterre et conquis sur
elle leurs libertés. La plupart des Américains di-
raient en modifiant un mot fameux : « Si je n'é-
tais Américain, je voudrais être Américain. »
Mais s'ils ne pouvaient pas l'être, c'est pour
l'Angleterre qu'ils opteraient sans doute. Cepen-
dant plus on observe les rapports privés et les
relations publiques, plus on se convainc que les
Américains n'aiment pas les Anglais, et récipro-
quement. De tous les Européens établis outre-
mer, les plus sévères pour le milieu où ils vi-
vent sont assurément les Anglais. Pour eux, les
États-Unis, encombrés d'immigrants venus de
partout, sont un pays parvenu, qu'ils ne peuvent-
s'abstenir de « blaguer » . Ils « blaguent » l'ac-
cent américain, les modes américaines, les idées
américaines et ils répètent couramment qu'ils
sont, plus que les autres étrangers, lents à s'ac-
climater sur le territoire de l'Union. Quant aux
Américains, ils conservent, malgré tout, le sou-
venir des luttes d'autrefois. Gomme ils en sont
fiers, ils y pensent toujours et, même lorsqu'ils
n'en parlent pas, ils ne les oublient jamais. L'a-
mitié restaurée, affichée depuis quelques années,
la solidarité même des diplomaties n'y change
rien. L'Anglais n'est pas pour le citoyen des
LA DIPLOMATIE 363
Etats-Unis l'ennemi héréditaire, mais il est l'en-
nemi historique; et l'histoire nationale, surtout
dans sa première période, a nourri l'esprit pu-
blic.
Notez en outre qu'au xix" siècle la Grande-
Bretagne et l'Union ont été souvent en conflit.
Les visées anglaises sur l'isthme de Panama,
les incidents de neutralité pendant la guerre
de Sécession, l'affaire du Venezuela en 1895
ont, à diverses reprises, réveillé les souvenirs
ataviques. Les nombreux Irlandais établis aux
Etats-Unis et qui, par leur esprit d'intrigue
autant que par leur éloquence, jouent dans la
politique un rôle considérable, sont, d'autre
part, restés anti-anglais. 11 arrive à certains
d'entre eux de dissimuler ce sentiment, mais
quand ils se livrent, on le discerne toujours.
Je sais bien que, depuis dix ans, une dé-
tente s'est produite. L'Angleterre s'est vantée
d'avoir, lors de la guerre espagnole, empêché
une coalition européenne contre l'Amérique.
C'est une légende, ou, du moins, une forte exa-
gération. Les Américains ont cependant été sen-
sibles à l'intention obligeante. Ils ont été égale-
ment satisfaits de la reconnaissance de leur
intérêt spécial à Panama et de la substitution du
traité Hay-Pauncefote au traité Glayton-Bulwer.
La politique anglaise, depuis la guerre du
364 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
Transvaal, s'est orientée du reste dans le sens de
l'aménité. Les Anglais, comme peuple, sont au-
jourd'hui plus faciles à vivre qu'il y a vingt ans ;
les Américains ont constaté le changement et ils
y ont vu, non sans quelque raison, un hommage
rendu à leur force récente. Le rapprochement,
conséquence de ces conditions nouvelles, n'a pas
été entravé, en dépit de l'alhance anglo-japo-
naise, parles difficultés nippo-américaines. Enhn
la Grande-Bretagne a marqué, dans ces derniers
temps, sa résolution de ne pas contester en fait
la doctrine de Monroe. Ce sont là des circons-
tances à retenir. Elles ont une réelle portée di-
plomatique. Les États-Unis sont flattés des égards
qu'ils rencontrent à Londres. Ils sont heureux
d'agir d'accord avec l'Angleterre, quand l'occa-
sion s'en offre à eux; mais le fond des senti-
ments n'a pas varié et la bonne entente est de
raison plus que d'inclination.
Vis-à-vis de l'Allemagne, les dispositions des
Etats-Unis sont curieuses à observer surtout
pour un Français. On a là-bas le respect histo-
rique de l'Angleterre, on y a le respect présent
de l'Allemagne. Les Américains n'aiment pas les
Allemands, mais ils les estiment. Ils les estiment
pour leur force, que la victoire a consacrée. Ils
les estiment aussi pour leur sérieux, pour leur
gravité, même pour ce qu'il y a de poncif dans
LA DIPLOMATIE 365
cette gravité. Depuis vingt ans, l'Amérique du
Nord intellectuelle est à l'école de l'Allemagne.
Le Herr Prof essor de Leipzig ou d'Iéna a trouvé
en elle l'élève modèle, prêt à tout admirer du
maître, jusqu'à ses défauts. Les universités ont
été envahies par les méthodes allemandes qui ne
sont pas toutes de bonnes méthodes. Les ma-
nuels, les traités allemands se sont installés
despotiquement dans les bibliothèques. La
science allemande, l'érudition allemande s'est
sentie chez elle dans les amphithéâtres et elle s'y
est étalée avec quelque lourdeur. Il y a eu, dans
cette prise de possession, de l'excès et de l'im-
prudence.
Cet hiver, dans une cérémonie universitaire,
un professeur allemand expliquait à ses audi-
teurs américains que, aux Etats-Unis ignorants,
la Providence avait accordé la faveur des leçons
germaniques. En sortant de là, un Américain
me disait :
— Ces gens-là, vraiment, nous croient plus
bètes que nous ne sommes.
L'abus engendre la réaction. Cette réaction se
dessine en ce moment. Je l'ai constaté à Har-
vard oii les éludes françaises reprennent l'avan-
tage, où M. William James, l'éminent philo-
sophe m'a exprimé plus d'une fois sa préférence
pour l'école française, où l'action, un peu en-
366 NOTES STR LES ÉTATS-UNIS^i r^'f"^
combrante, du personnel allemand agace à flenr
de peau la fierté nationale. Même chez les natu-
ralisés, on trouve parfois que l'arrogance teu-
tonne a fâcheusement persisté :
— / am a « DeiUsch-american », disent avec
Uerté les représentants du Deutschthmn.
Or les Américains estiment qu'une fois entré
dans rUnion, on n'a que faire d'invoquer,
comme un titre d'honneur, sa nationalité passée.
La nationalité acquise leur paraît se suffire à
elle-même. Ce ne sont que des nuances, mais
c'est précisément à les sentir que les Allemands
sont inaptes.
Dans l'ordre politique, l'amitié germano-alle-
mande est soigneusement cuhivée. L'activité té-
légraphique de l'empereur Guillaume II s'adresse
de préférence aux États-Unis et le voyage de son
frère, le prince Henri, a laissé dans les clubs de
durables souvenirs.
Le baron Speck de Sternburg, ambassadeur
d'Allemagne à Washington, est un ami per-
sonnel de M. Roosevelt et, comme c'est son
devoir, il met son influence personnelle au
service de son pays. Malgré tout, même dans
tes relations officielles, il y a des froissements :
l'incident survenu lors de la nomination de
M. Hill en qualité d'ambassadeur à Berlin en
est la preuve. La cordialité de façade est de
LA DIPLOMATIE
367
trop fraîche date pour masquer les dissenti-
ments de la veille ou de l' avant-veille. Les
Américains gardent rancune à l'Allemagne d'a-
voir plus qu'aucune autre puissance affirmé son
irrespect de la doctrine de Monroe.Ils n'oublient
ni l'incident des Samoa, en 1888, ni surtout l'ar-
rivée de la flotte de l'amiral Dietrich aux Philip-
pines à la suite de la bataille de Cavité. Ils ont
eu, à cette époque, — non point le grand pu-
blic, mais les hommes d'État, — l'impression di-
recte de cette insécurité de la politique alle-
mande, que d'autres nations, depuis lors, onteu
l'occasion d'apprécier. C'est enfin à l'Allemagne
que l'on a attribué à Washington la responsabi-
lité de la triple action anglo-italo-allemande
contre le Venezuela en 1901 et ce dernier grief,
plus récent que les autres, est souvent rappelé
par les sénateurs, avec qui je me suis entretenu
de la politique américaine. On estheureux d'être
aujourd'hui en bons termes avec l'Allemagne,
mais on garde quelques doutes sur la stabilité
de cet (( esprit nouveau ».
On se rend compte d'ailleurs que les Etats-
Unis et l'empire allemand sont inévitablement
concurrents et rivaux sur le terrain économique.
Ils sont tous deux des « raisons sociales » tard
venues et par suite ils se trouvent en présence
sur les derniers marchés. Ici encore les Aile-
368
NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
mands n'ont tenu aucun compte de la doctrine de
Monroe qui résume, comme on sait, des intérêts
commerciaux en même temps que politiques.
Notamment au Brésil, ils ont poussé leur pointe
avec une activité qui leur a fait attribuer parfois
des convoitises territoriales auxquelles, pour ma
part, je ne crois pas, mais qui ont provoqué aux
Etats-Unis une très vive inquiétude.
Depuis quelques années. Je commerce amé-
ricain a pris le dessus et les Allemands s'en
irritent. Il est évident que la collaboration de
deux diplomaties avisées peut limiter les effets
de cette concurrence économique. Gela est vrai
des États-Unis et de l'Allemagne, comme de
l'Allemagne et de l'Angleterre, comme des États-
Unis et du Japon.
En revanche, c'est méconnaître la réalité que
de parler, comme on le fait parfois à Berlin, de la
solidarité profonde des intérêts allemands et des
intérêts américains. Non seulement ces intérêts
ne sont pas solidaires, mais quand ils se rencon-
trent, ils sont en général contradictoires. C'est là,
à Washington, une opinion courante. Nulle anti-
pathie, mais aucune sympathie; de la correction,
delà courtoisie, et rien déplus, voilà le sentiment
dominant à l'égard de l'empire allemand. Les
Américains jugent de sang-froid la situation, ne
s'emballent point, sont sensibles aux politesses,
5^^
LA DIPLOMATIE 369
y répondent volontiers, mais conservent toute
leur liberté.
Ils sont portés, depuis quelques mois, depuis
surtout qu'ont éclaté les difficultés avec le Japon,
à s'intéresser beaucoup aux choses de Russie.
Cet intérêt a été parfois contrarié par les événe-
ments. Il fut un temps où Russes et Américains
s'appréciaient infiniment. Ils se trouvaient réci-
proquement simples, bons enfants, buveurs so-
lides.
Depuis dix ans, des nuages ont passé dans
le ciel de cette inclination mutuelle. La crise
intérieure russe et les rigueurs réactionnaires
ont choqué le libéralisme américain. Il y a eu
ensuite le pogrom de Kichinev. Les Américains,
considérés comme société, sont doucement, mais
résolument antisémites. Pas un juif, si estimable
soit-il, n'est reçu dans le monde à New- York et
à Washington. Toutefois l'antisémitisme san-
glant, dont les pogroms sont l'expression, a pro-
voqué une indignation réelle, d'autant plus vive-
ment exprimée que la plupart des journaux
d'Amérique sont dans les mains des israélites.
La pénétration russe en Mandchourie a inquiété
le commerce américain dans ses visées asia-
tiques. La guerre russo-japonaise et l'enthou-
siasme, sans lendemain, éveillé en Amérique par
les victoires des « chers petits Japs », a eu à
2i,
370 NOTES SUR LES ÉTATS-UxMS
Saint-Pétersbourg un écho désagréable. Depuis
]a paix, un revirement s'est produit. Les Russes
ont été reconnaissants à M. Roosevelt de son
intervention à Portsmouth. Les Américains ont
changé d'avis sur les victoires japonaises et ont
pensé que la Russie pourrait, une fois réorga-
nisée, opposer en Asie un utile contre-poids au
trop puissant empire du Soleil levant. Il y a eu
des deux -parts comme un regret réciproque de
s'être trop négligés. Est-il besoin de noter qu'ici
encore les États-Unis n'ont été guidés que par
le légitime souci de leur propre utilité?
Le sentiment a-t-il plus de part dans la poli-
tique américaine à l'égard de la France? Sans
douter de la sincérité d'une amitié dontj'ai essayé
ci-dessus de préciser le caractère, je ne le crois
pas. [J'apprécie à leur haute valeur les déclara-
tions cordiales que j'ai partout recueillies soit
chez le Président, soit chez le secrétaire d'État.
Mais je suis convaincu que, dans leur action
politique, les Américains, si heureux soient-ils
de pouvoir obliger la France, n'ont en vue, et je
les en loue, que le bien des États-Unis. Au cours
du xix"^ siècle, ils ont défendu contre nous leurs
intérêts soit: dans les questions de pêche à Terre-
Neuve, soit dans l'affaire du Mexique, soit dans
celle du Panama, avec l'énergie la plus utihtaire.
Tout récemment, ils nous ont rendu, dans l'af-
LA DIPLOMATIE 371
faire marocaine, un service capital. Leur attitude
en 1905 et en 1906 nous a été précieuse. A Algé-
siras, nous avons trouvé en eux de loyaux amis.
Mais nous nous ferions illusion, si nous pensions
que le désir de nous servir ait seul inspiré leur
conduite. Ils voulaient d'abord sauvegarder la
paix de l'Europe et comme nos propositions
avaient un caractère modéré, ils les ont soutenues
pour en faire la base de la transaction qu'ils
souhaitaient. Peut-être aussi estimaient-ils que
la prétention de l'Allemagne d'imposer sa loi à
la France en prenant l'Europe pour complice
menaçait l'équilibre du monde et qu'il fallait,
pour maintenir cet équilibre, appuyer la politique
française. Il y aurait quelque fatuité et beaucoup
d'aveuglement à méconnaître cette vérité et, pour
éviter cette erreur, notre reconnaissance n'en
est pas diminuée.
Le patriotisme américain est vivace et fier,
donc égoïste. Les Américains où qu'ils soient
travaillent pour eux-mêmes. Le culte de la patrie
est chez eux trop absorbant pour se prêter aux
engouements internationaux et à la sentimenta-
lité diplomatique. Ils sont convaincus de leur
supériorité. Ils ne servent pas les autres, ils se
servent d'eux. L'Europe, à la vie de laquelle ils
sont de plus en plus mêlés, leur apparaît comme
un échiquier, dont il leur est utile de faire mou-
372 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
voir certaines pièces. Mais, même dans ces inter-
ventions sur un terrain qui n'est pas le leur, ils
ne perdent pas de vue leurs fins particulières.
Dans les circonstances actuelles, ils ont plaisir
à favoriser, sans s'y engager d'ailleurs, notre poli-
tique marocaine, parce qu'ils trouvent, non sans
raison, que nous invoquons pour la justifier, des
principes analogues à ceux qu'ils invoquent eux-
mêmes depuis bientôt un siècle. Notre « intérêt
spécial », notre résolution d'empêcher qu'une
puissance européenne autre que la France et ses
alliés viennent s'installer dans l'Empire chérifien,
qu'est-ce autre chose qu'une doctrine de Monroe
appliquée à l'Afrique du Nord?
J'ai constaté, dans nombre de conversations
avec des sénateurs, des ministres et le secré-
taire d'Etat lui-même, que cette analogie les
frappe. Ils se réjouissent d'autre part, dans
leur sympathie pour notre pays, que notre poli-
tique soit liée à celle des deux puissances avec
lesquelles, actuellement, ils sont le plus dési-
reux d'être en bons termes, l'Angleterre et la
Russie.
Il faut avoir vécu aux États-Unis pour com-
prendre quelle profonde unité morale y a])puie
le gouvernement dans ses relations avec l'étran-
ger. En 1896, il suffit que le président Gleve-
land annonçât comme possible, alors que nul n'y
LA DIPLOMATIE
373
songeait et moins encore la désirait, une guerre
avec la Grande-Bretagne, pour que l'unanimité
nationale se formât à l'appel du pouvoir exécutif.
Il en serait demain comme hier, quel que fût
l'adversaire éventuel. Les derniers venus ne sont
pas moins ardents que les anciens, car l'immi-
grant naturalisé de la veille est, s'il se peut, plus
orgueilleux de son titre de citoyen que l'Améri-
cain de naissance. Le ministre à Washington
d'une puissance européenne me montrait un jour
une lettre qu'il venait de recevoir d'un, de ses
ex-nationaux. Il avait écrit à cet individu pour
lui rappeler que, faute d'avoir accompli cer-
taine formalité militaire, il ne pourrait rentrer
dans son pays d'origine sans s'exposer à être
arrêté et il l'avait invité à se mettre en règle.
L'autre, sans se troubler, lui répondait par un
refus et il ajoutait :
— Je rentrerai s'il me plaît et quand il me
plaira et si, ce que je ne crois pas, on me faisait
des difficultés, l'aigle américain saurait bien me
protéger.
Confiance naïve et brutale, où s'exprimait crû-
ment l'intense fierté nationale du peuple améri-
cain. Cette fierté ne va pas sans défauts. Elle est
souvent le principe d'un (( jingoïsme » déplai-
sant. Elle ne connaît point de limites et manque,
dans les basses classes, de toute pudeur. Mais h
374 NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
considérer le résultat, quelle force elle assure
au pays qu'elle anime ! Et combien ce pays,
dans la lutte pour la vie dont le monde est le
théâtre, peut espérer de victoires matérielles et
morales !
FIN
TABLE
Avant-Propos
PREMIERE PARTIE
LA SOCIÉTÉ
CHAPITRE PREMIER
MAISONS A M l': R I C A I X E S
La revanche du home. — Les sky scrapers et les bu-
reaux. — Le Common de Boston. — Une ville histo-
rique. — Cambridge et « l'intelligence ». — L'élégance
de Washington. — Maisons modernes. — Les fautes
de goût. — Les châteaux de New- York. — Le manque
de cadre. — Le goût américain — Le chef-d'œuvre de
Boston 3
CHAPITRE II
LES CLUBS
Le club américain et la société masculine. — Les clubs
de New-York. — Du Lawyers Club au Knickerbocker.
— Les clubs de Boston. — Le Tavern Club et le club
du Mercredi. — La vie au Somerscl et à VUnion. — Le
club et la famille. — Les déjeuners de dames. —
Washington et les diplomates. — La « Table ronde ».
-- Les clubs et l'esprit américain 19
►^76 TABLE
CHAPITRE III
LE MONDE
L'hospitalité américaine. — Le sens de l'inégalité. —
La hiérarchie sociale. — Les Assemblies de Boston. —
Les « quatre cents ». — New- York et Washington.
— La défense mondaine. — Les dîners et les thés. —
Les clubs des champs. — Actrices et femmes du
monde. -- Le dîner de Baltimore. — Le faste et la
mesure. -- L'entrain américain 30
CHAPITRE IV
SILHOUETTES FÉMININES
Diversité des types. — Les jeunes filles de Boston. —
La préoccupation intellectuelle. — Le prestige de
Paris. — Les États-Unis et Sainte Catherine. — Les
raisons du célibat féminin. — Les jeunes filles de
Washington. — Le flirt. — Ménages américains. —
Les plaintes des maris. — Le divorce et la société. . 47
CHAPITRE V
LA JEUNESSE UNI VE H S IT A I H E
L'Université Harvard. — Sa richesse. — Maîtres et pro-
grammes. — Le milieu. - La Harvard Union. — Les
clubs fermés. — V Alpha Delta Phi. — Le cercle fran-
çais. — Les étudiants pauvres. — Le sport. — Les
femmes et les étudiants. — Le fonds américain. —
Enseignement supérieur et enseignement national, . 59
CHAPITRE VI
IMPRESSIONS DE THEATRE
Le Metropolitan de New-York. — Les loges et leurs pro-
priétaires. -- Le règne de Caruso. — Un succès exces-
sif. — La musique. — Le Symphony Hall de Boston.
— Le goût public et la musical comedy. — Vaude-
vHles et acrobaties. — Les cinématographes. — Le
théâtre américain et le théâtre français 73
TABLE 377
CHAPITRE VII
LES AMÉRICAINS ET LA FRANCE
La reconnaissance américaine. — Nature des sympa-
thies qui s'adressent à la France. — La France vaincue.
— Les relations intellectuelles. — Le « naturalisme »
et le public américain. — L'affaire marocaine et notre
action militaire. — Les Américains et la politique
française. — Le mal et le remède 87
DEUXIEME PARTIE
LA POLITIQUE
CHAPITRE PREMIER
LE PRÉSIDENT ROOSEVELT
L'optimisme. — L'action. — Le caractère. — Le devoir
civique. — La jeunesse de M. Roosevelt. — Ses débuts
politiques. — La lutte pour l'honnêteté. — La vie du
ranch. — Un préfet de police actif. — Le colonel des
Rough-Riders. — Les honneurs et la présidence. — Po-
litique d'union nationale. — La force militaire des
États-Unis. — L'action mondiale. — La politique finan-
cière. — Trois conversations avec le président. —
L'homme et ses idées. — La popularité de M. Roose-
velt. — Le « troisième terme ». — Un chef d'État dé-
mocratique 101
CHAPITRE II
UNE CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE
L'intensité du régime électif. — Ses causes. — Le mé-
canisme de la campagne. — Les Nominat'mg conven-
tions. — Leur recrutement. — Leur réunion. — Le
stampede. — La campagne. — Le vote de novembre.
— Les différentes sortes de candidats. — « Favoris »,
« Chevaux noirs » et « Fils favoris ». - Une visite à
378 TABLE
M. Taft, ministre de la Guerre. — Le gouverneur
Hughes. — Le président Cannon. — Les partis et la
campagne. — Analogie des programmes — Républi-
cains et démocrates. — M. William J. Bryan — Con-
versation avec M. W. Bourke Gockran, député démo-
crate de New-York 130
CHAPITRE m
L K s A F F A I It K S ET LE G U V E H N E M E N T
La crise économique de 1907. — Wall street. — La ville
de la spéculation, — Les attaques contre M. Roose-
velt. — Les causes et le d veloppement de la crise. —
M. Roosevelt et la crise. — Opinion de M. Vanderiip,
vice-président de la National Cily Bank. — Un autre
son de cloche. — La ploutocratie bienfaisante. —
Désaccord entre la nature des atlaires et les lois qui
les régissent. — Les trusts et la législation des États.
— Les mesures de protection. — Conversation avec
M. Oscar Straus, ministre du Commerce et du Travail.
— Le Bureau des corporations. — Nécessité d'une lé-
gislation fédérale. — Les obstacles 165
CHAPITRE IV
LE POUVOIR EXÉCUTIF
L'autorité du Président. — Ses origines. — Son irres-
ponsabilité. — Le veto et les messages. — Présidents
de France et d'Amérique. — Les ministres secrétaires
du Président. — Le recrutement par la confiance. —
Le Président et les partis. — République et pouvoir
personnel. — L'équilibre des pouvoirs 192
CHAPITRE V
AU CA PITOLE
Le Capitole. — Le confort parlementaire. — La Chambre
et les comités. — Les députés et les débats. ,'-— Le
Sénat. — Le principe de son autorité. — Une assem-
blée conservatrice. — Un déjeuner au Sénat. — Une
TABLE
379
■208
conversation avec M Lodge. — La Cour suprême,
son prestige et son rôle. — La constitution améri-
caine et le pouvoir judiciaire. — Pourquoi la Cour
suprême n'est possible qu'en raison du caractère
spécial de la constitution de HSS
CHAPITRE VI
L lî G A ï II O L I C I s M E A M ihu CA I N
La période d'intolérance. — La guerre d'Indépendance
et la Constitution. — Les émeutes anticatholiques. —
La guerre de Sécession et le catholicisme. — Le dé-
veloppement du droit commun. — L'organisation
du catholicisme américain. — Conversation avec
Mgr O'Connell, archevêque de Boston. —L'administra-
tion ecclésiastique. -- Le, ressources financières. —
L'Église et la politique. — Le caractère national du
catholicisme américain. — Les laïques et la question
des trustées — Les paroisses et les écoles. — Un
mot de M Roosevelt. — Les caliioliques américains
et la France. — Visite chez Mgr Ireland, archevêque
de Saint-Paul. — Les États-Unis et la paix religieuse.
TROISIEME PARTIE
LA DIPLOMATIE
CHAPITRE PREMIER
LA D C T lÙ NE D E M N II E ET LA P L I T I Q U E M N D I A L E
Le traditionalisme américain. — La doctrine de Monroe
et son caractère primitif. — Son évolution. — Conver-
sation avec M. Richard Olney, ancien secrétaire d'État
du président Cleveland. — La théorie du blg stick. —
La politique coloniale. — La politique mondiale. —
Son développement. ~ La politique navale. — Con-
versation avec M. Metcalf, ministre de la Marine. —
380
TABLE
Les réformes nécessaires. — La flotte américaine et sa
valeur 257
CHAPITRE II
LES ORIGIXES DU CONFLIT AVEC LE J A 1' N
Un contraste historique. — Les sympathies nippo-amé-
ricaines. ~ Une rivalité inévitable. — Difficultés
commerciales. — La guerre russo-japonaise et les
Etats-Unis. — La question californienne. — Le péril
économique. — Les griefs moraux. — Le « Nouveau
Japon ». — La question des Hawaï. — Californie contre
Japon 279
CHAPITRE III
LE CONFLIT AVEC LE JAPON
L'affaire des îles Aléoutiennes. — Les écoles de San-
Francisco. — Le traité de 1894. — L'attitude de
M. Roosevelt. — Le rapport de M. Metcalf. — Les
craintes de rupture. — L'expédient du gouvernement
fédéral. — Solution de l'affaire des écoles. — Les
troubles antijaponais de mai 1907. — L'émotion à
Tokio. — La croisière de l'amiral Evans. — Les motifs
du président. — M. Taft au Japon. — Négociations
eu vue d'un accord 298
CHAPITRE IV
LENDEMAIN DE CONFLIT
Un optimisme artificiel. — La sécurité de M. Taft. —
Conversation avec l'ambassadeur du Japon et avec le
sénateur Lodge. — Désaccord persistant sur la ques-
tion de l'immigration. — Les prétentions des Califor-
niens. — L'opinion de M. Kahn, député de San-
Francisco. — L'avenir probable. — Les raisons de
paix. — Les principes de trouble. — Le Pacifique
et la Chine 339
TABLE 381
CHAPITRE V
LES ÉTATS-UNIS ET l'eUROPE
L'indifférence américaine. — Américains et Anglais. —
Amitié politique et froideur individuelle. — Les États-
Unis et FAUemagne. — Le pédantisme allemand et les
universités. — Courtoisie politique et concurrence
économique. — Les États-Unis et la Russie. — Un
revirement récent. — Les Américains et la France. —
Amitié sincère et utilitarisme. — Le Maroc et la doc-
trine de Monroe. — L'égoïsme national des Améri-
cains. — L'unité morale en face des étrangers. . . . 360
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