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Full text of "Nouveau recueil: ou, Mélange littéraire, historique, dramatique, et poétique, a l'usage des ..."

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GENERAL UfiRÀRY 

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University of Michigan 



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,^ MELANGE LITTERAIRE, 

"^n'J^ HISTORI QJ^ E, 



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DRAMATIQUE et POETIQUE, 

A L'USA G^E DES ECOLES, 

ET I>ES 

AMATEURS oi la LANGUE^WàNCOISE. 



*^.'~*r*«'• 



LE TOUT RE U>ï I S S A N T 
JL*A0R£ABL£, LE CURIEUX, ET L'UTILT 




■nr 






Par a. BCOT, A. M. 

MXMB&K DR L^UnIVXSIT£' D£ PAaik. 



QUATRIEME EDlflfcfc^ 

S0IGNEUS£M£N'Ç;. RJEVUE £T COmiG 



IGE'£. 



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Fhrifiris ut apet infaltlhus omnia îllant^ 
Onrnia nos. 



ALONDRES: 

Imprimé pour THO. KAY, 332, dans le Straad* 

& GUIL. CREECH, 
à EDINBOURG. 



1798. 



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^f^ïïum ini^mm» ta». 






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AVIS 

. . . - » 

Sûr utie Nouvelle Edition.- 

T 'ACUEIL favorable que le Public à fait 
"^"■^ à-trcMS- Imprdfions de cet ^Ouvrage, ^ 
engagé les Editeurs à lui en prcfenter une 
Quatrième. 

On a lu et corrigé avec toute l'cxaôîtudc 
pbflible cette Nouvelle Edition ; ainfi, on a lieu 
de préfumer qu^ellc fera trquvéc plus ^ cor- 
rêâe^que les précédentes, dans Icfquelles plu» 
ficurs fautes s'etoîent glifées. 



♦ • 



J Edinbourg^ 
h I Awt 






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^/••^rmmr-^ 



PRE F A G E. 



9 

Ç« I le dcfirtlc plaire au Public, en iâcha!|t- 
*^ de rendre quelque fervice à la Jeunclle, . 
eft un titre pour mériter ibs fuffragesy P£di« 
TEU& de ce Recueil ôfe fe flatter de n'être' 
pas tout à fait indigQe de fou Approbatiçk^^^. 



TABLE 

DES 

MATIERES 

CONTENUES dahs lm RECUEIL. 

Histoire Jkjxaefk. Tirée des Beller Lettres, 

par M. Rollin, • -. . r 

fUJUire de Cyrut. Ttrée du dit livre, - 8 

Sfgondt Guerre Pmmqut^ Ibîd» - - 25 

Du Luxe de ta Table. Ibicf, • • • 3^ 

Xc Diable Bekeux^ - - - 35 
Les Deux Premiers Livres des Aoantures de Télé» 

maque^ - - - - 38- 

L£5 AVANTDRES de GIL BLAS. 
PREMIER LIVRE. 

CHAR L 
De lm uaifim^^Gil Bios et drjkn Alacatmv^ ^ 8g 

C H A P. IL 
Des aUarmes qu^'d eut eu étant à P^fmiflor ; de ce çu^U 
Jk emufrrmea^dtmiutu^hf §( mon gÊsd^ bmÊne it 
finpa^ - - - - 90 

CHAP m- 

De la MWÊakom çm^eim le nuJeàerfite' lm HSâ^ ; qaeUe 
etsfut lafiàu / et comment Gil Bios ktmha dam 
Carybde en voulant éviter Scyila, - • gS 

C H A P. IV. 

Defcriptkn et S&uierminy ei quelles cbafes y vit Gil 

CHAF. V. 
De t* arrivée de pbijîeurs autres P' ôleurs dans le Sauter^' 
rain^ et de PagréàbU convetfaïion quHls eurent em- 
/efttèle, - • . lOU^ 

CHAP. Vt. 
De la tentativ* que Jit Cil Blas pour/e/auver^ et quel 
en fut lefucch^ - - icS' 

CHAP. VIL 
De ee que fi Gil Blas^ ne pouvant faire meux^ 11.0 

CHAP. 



fur Ut Grmd^^tiètànf^'- V. w.--^-:^ ,;, ^;:^ v> v.ua^xa 

C H A P» jX« ^^--vci 

Dr t^EvinemeM firitui gmtjuM ^ttè Avantun^ tlj 

• C H^A-B.*^^X.*-^"'-r*.'^ :• .lue 
IV queffe firânÙfé h$ WktÈrt en infrriîrîrtrrr ^nr iDïMtf^, 
Du grand Jeffein fue for)»u^Oil BUu^ it quel enfui 
i êvinttntnt^ ■ ••• ''-^x »* ^«c*.-- "^',«*\i^7^ 

^C ri A P« ' Xl«- "\/-\, ' '^w.'. t-u 
Hiftoirt df Donna tÊntcta dk MQfyiha^ « 1 22 

^GHAP- XÎL i^v^x^^^ 

De (piiiie maniire dtJnfréaBk Cil Bios tt la Damtfiâ* " 
r£ni\nÏ9r¥impût^ ' • . ^ «v^ ^ iOl^O 

far quihhpssàri QitBlasfrnk m^jm de^ft^bm^ ^'^M^ 
aUa^ - - - - - T^z 

' • • •• - ChAÏ^ XIV- ■ • ••;••; ..'t.I 
De /a réciûiwn qiie Dottnn Menàa Ini^'à JSlm^ .-i Xjc 

C H A P. XV. 
De quelle façon t^hahiffù GilSlaf, DntMmnmft^^X 
, fetit quW refut dé la Dafne. SfdktÊf ^t^ftufajrgs^l 
dpartùdi Burgot^^ - . nru \ jag 

CHAP. XVL "^0 ... .y.t'' 

^ifait voir qu^an nf diàifas trtf c^ffterJit^'ktfrnjH 

CHAP. XVII. 
^uel partUftit Cil Blaf oprh l^avaniwtê d$ Pininf^! 



».r > .' V - ,.;<^ 



. LIVRE SECOND* ^ . 

C H A P» r.' ' ' "^ *'^ 

« f^rtce miat èfjhtt recevoir Cil Bios ch% ^e^LtûiniU 
Sédilio, Dans quti éiûiéîoii ce' ChanOhie, Fot^. 
irait di/a GouvernatJej "- ^' * ^ -' "*^ ''''iÇT 

en h p. ïir Y :■'-• '^-•■'^.- 

.D/ fi/^/& manière le Chanoiniy /tant tàmè^iTntiadt^r^^if^ 
traités a qu^ii en arriva ; jt ce- qu^iliai^ }>àr 
tejlatncnf^à GdBIai, '- ^ >-^^.- > ^vô -wjgj 

CHAP. HT. - ;v- — ^ 
(ji/ B/01 *^engage anftrvùe du Do&tue Sangrado^ tt 
devient un cfUire M/dedn, • • < i6^ 

CHAP. 



^^^. -\.uv . c^OKAPt. yi* ^ ', 

r JQtf& fMite î/ /riir M ^itfitf it Valladoûd^ t.qm 
hummt Ujuigwk eà dmlt, ^ « • • x8j 

•^^^ zCHAtLVllt , . .. . ^,< . 

JS/hin 4b Garfom Bêriiirp » • ' 188 

w\ :-- : CHAP, Vill. 
^^t U remcmtrt fu Gil Bios iifon comf0^nof^reit 
d^mm bêt mmê qmltrgfipoâ éri €rmtejt Jêfam Mai Me 
Jf^ mmm frWt 4k nmintie m if^ili ttmm fjg bd^ . 209 

CHAP. IX. 
Dans quêi éisi Di^o niratitta/ufimillÊ^ H afrh qiùU 

» . 
ILoL MffmMfi-Mkr» Cmtf ltf>nd. Par Mcrmontel, 2 1 7 

Xuhi^é^l^^ikf dU^u Coou Morah Far le môme' - 
^fi Auteor, - - - * • ,. ^28 

imY^IXti^. - -, ^48 

» ^Voysge dt VAnàrd jÉièfim cutàur du Ghhi. Târ le 

même, -• «* ^ t % - 261 

Ckn^'i^^^dyu Cmtit^. Par MoUere» - ^68 
^ %d£ Mikriûgi Forci, Comédie, Par le roêine, "3^9 

Macbeth. Conie Moraf. Tiré de Shakefpeare. ' Psir 

M. Perrirty' V i . . ; - 33a 

Sur let SpcQaclet dec Aitgîms. .^ LeHre '^du Bûr<m de 
JUm^^^ M^k:B^ron'K^**à Bcrim, 544 

-,^ur le Commerce.^ Parlé mêînê, - • i* ' . ' 3S^ 
Fortrmt de CromweU. par VolXalre,^ ^ ^ • " 367 
^Dikot^Jje^Jdk dey.\lt0^relàfa retepûon à Ï^Acndewùe 

-^'•^'««52'r.. .;/-,>;, . -. : . -' - -* '-372 

x>iiJiiboHe. tragédie. Par'M. Racmc^- * - ^' 383 
Le Coeu Imagùutitr* Cofedie^, Pàf Ql^ Molière^' - 439 

U r.. . -.' - .Â' . *' ' '. CHAP. 



« « . 






•-•*.. 



viii TA&LE DBS MATIERES. 

EXTRAITS DES VARIE'TE'S HISTORIQUES.^ 

Chartes XII. Roi de Suède ^ . . 462 

Stan^as /. Roi dk Pologne^ . - 467. 
Pierre ^lexiovàisSf C%ar .de Ma^vie^ furnomme le 

Grande . .... 473 

Catherine ^exo-^na, Epoufo dé Pierre le Grànd^ 48 1 

Lettres de Madame du Bocage %fnr t*[taUiy 48 J 

Chant Premier Des Jardine. 2ûi M. L'Abbé d« 

Lille, - • - ' i. 495 

EGLOGUES DE VIRGILE. Par M. G&tsset. 

Eglog. I. Tityre^ - • - ' 507 

,,.,,, M . Il, Irie^. - - '• 5»0 

' ■ , m. PeJetmn. Comtai FqPoral<^ - J'5 

Satyre. Par BoHeau^ - • • 5^9 

Epure. Pkr le ukimt^ » - • f^S-- 

FABLES par La FONTAINE. 

VHirondeile et les petifs OtfeauXy - - 529--* 

Le Rai de yyie e^ le Ra$^ dct Cbast^i - - 531 

Le Lwfie^^.^igMaff - - - «: Uii» 

ODES par ROUSSEAU 

A k Fortune^ - . - - 532 

A M. le Conte de ^insmdorf, . » • J3(5 

€^ Sacrée,'-^lùée du Pfeaume Ti\v^ . . 539 

I' Tirfif A Pfiaume »»îîr. - - 540- 

M>YLLES DE THE'OCRITE, . 54a 



RECUEIL 



A L'USAGE D£S 



Ecoles Françoise s. 



jgBaaHaBapBBHBBaBBKSiesaaaatBsaBsaHXBa^assBEaBasBsasBqsaBasaitaaEs: 



HISTOIRE i>E JOSEÎP.H» 



Jo^h vendu parfit Frères : Caidnit en Egyf^te che% Pur 
t^éir : Mutnprifin, G^ni, tua p. 57,^^9, et 40. 



JACOB avoh doaze «Khms. i-ort Joseph f.t Berjji^ 
mmétoïent.lcs p'!us jciincî : 5' avoit ea ces deuv 
derniers de Kachel. f/rrr.ï'jir f.îii-ici.lier tjc I'îcoU 
tèinoignoit à Joseph, !a t-jtriJ f '.c celui-c i p'U ^-'ac- 
<mfor devsmt luîfts fr**.c5 c*\iii f ••.'i: vue rKcriture ne 
jiomme point, et L-ïï i\v!: f:u'li i. iir iit des (^ingcs qui 
jnarquoieut fa fiatiue.gc:.;.u;-v..*, c.\caiiiciU leur jaloulie 
et leur haine. 

Un jour qu'ils le virent \ ir.it r euv dansla campsgiié 
où ils paifibient leurs troupe ^s:, ;!â ie dirent l'un à Fautrei 
Voici notre fongeur qui vient > aijons, tuons-ie, et Je jet- 
ions dans une vieille citerne : après cela on verra à quoi 
*iui auront l'crvi fe« fonges. Sur la remontrance de Ru- 
ben, ils le contentèrent de le jetter dans la citerne, aprè« 
lui avoir ôtc fa robe. Bientôt même ils l'en retitèren;, 
pour le vendre à des Marchands Ifmaélttes qui alloient 
en Egypte, à qui en effet ils le vendirent vingt pièces 
xl'argeot Après cela ils prirent fa robe, et l'ayant 
trempée dans U fang d'un chevreau, iîs l'envoyèrent à 
Jacôb, et lui firent dire: Voici une robe que nous, avons 
trouvée ; «voyez G ce n'eft pas celle de vc*tre fils. 11 la 
reconnut, et dit : C'eft la robe de mon fils. Une béte 
cruelle l'a dévoré, une bcté a dévoie Joseph. 11 déchira 



ft HISTOIRE DB JOSEPH. 

iti vête^ens \ et s^étant couvert d^un cUice, il pleuia 
foD fils fort longtcms. 

Les Ifmaéjites amenèrent Joseph en Egypte, où ils 
le vendirent à un des premiers Officiers de la Coar de 
Pharaon nommé Putiphar. Le Seigneur ^ dit PËcriture, 
éioù avec Joùpb^ et tout lui rèujpjfoit heureufement. Son 
Maître, qui vojoit bien que Dieu étoit avec lui, le prît 
en afFeflion. 11 le fît intendant de fa maifon, et il fe repofa 
abfolument fur lui du foin de toutes fes affaires. Auflt 
I3îeu bénît la raaifon de Putiphar, et il multiplia fes 
biens de tous côtés à caufe de Joseph. 

il y âvoit déjà lon|;tems qu'il étoit dans cette maîfon, 
lorfque fa MaîtreiTe Payant regardé avec un mauvais dé^ 
fîr, le follîcita en Pabfènce de fon mari à commettre le 
crime. Mais Joseph en eut horreur, et lui dit : Com« 
ment ferois-je aifez malheureux, pour abufer de la con- 
fiance que mon Maître a en moi, et pour pécher contre 
mon Dieu ? Elle continua ainfî pendant plufîeurs jours à 
Je folHclter^ fans pouvoir rien obtenir. £nfîn, un jour 
que Joseph étoit feul, elle le prit par le manteau, et le 
preflbît de confentir à fon mauvais defir. Alors Joseph, 
lui laiflant le manteau entre les mains, s^enfuit. Cette 
femme, outrée de dépit, jetta un grand cri, et ayant 
appelle les gens de fa maifon, elle leur dit que Joseph 
a voit voulu lut faire violence, et qu'il avoit pris la fuite' 
suffitôt qu'il Tavoît entendue crier. Lorfque fon mari 
fut de retour,^ elle lui perfua'da la même chôfe, en lut 
iTiOntrant le manteau comme une preuve de ce qu^elle 
difoit. Putiphar, trop crédule aux paroles de fa femme, 
entra dans une grande colère, et le fit enfermer dans la 
prifon, où étoieot ceux que le Roi fcfoit arrêter. Mais - 
le Seigneur fat avec Joseph : 11 en eut compaffion, et il 
lui fit trouver grâce devant le Gouverneur, , 

Pendant que Joseph étoit en Prifon, deux des grands 
Officiers de la Cour de Pharaon, favoir le grand Echan- 
fon et le grand Pannetîer, y furent' conduits par ordre 
du Roi. Le Gouverneur en confia le foin" à Joseph, 
comme de tous les autres prîfonnîers. Quelque tems 
après ils eurent tous deux dans la même nuit un fonge 
qui les jetta dans de grandes inquiétudes. Joseph leur 
en donna Texplication. Il prédit à l'Echanfon, que 
dans trois jours il feroit^écabli dans ■ l'exercife de fa- 

charge) 



HISTOIRE DE JOSEPH. 3 

cbarge \ et au ^and Pânnetîer, que dans ^trois jours 
Pharaon le feroît attacher à une croix, où fa chair lerolt 
dschlrée par k$ oifeauxt Les chofes arrivèrent, comme 
U Tavoit dit. Le grand Pannetier fut mis à mort, et 
i'autte rétabli. Joseph avait prié r£chanfon de fe fou- 
venir de lui, et d'obtenir du Roi (on élargiHeroent : car 
j^ai été enlevé, dit-il, par fraude et par vioknce du pnys 
des Hébreux^ et j^ai été renfermé dans cette prifpn, fan»^ 
être coupable». Mais cet Officier étant rentré en faveur' 
ne penfa plus à foa Interprète. 

Ekvaiîon de^o^eph. Premier Voyage de fes Ftircs e/r 
Egy/>ie - Gcn. ch. 4r, & 42. 

Dsox. ans fe pafsèrent depuis que PKchanfon eut 
été rétabli, après lefqucls Pharaon eut deux fonges en- 
^ae même nuit.' Dans l'un, il vit fept vaches çràlTe» qui 
*&rtoîeat du Nil, et qui furent dévorées par iept autres 
vaches maigres forttes après elles du même fleuve. Dans 
le fécond, U vit fept épis plein»^ qui furent audl dévores 
par fept autres épis fort maigres. Aucun des Sages de 
l'Egypte n'ayant pu expliquer ces fonges, l'Echanfon fe 
fouvint de Joseph^ et eu parla au Rt)i, qui le fit aufli-tôt 
fortir de prifon, et lui raconta fes fonges. Joseph ré- 
pondit, que les fept vaches gra(l*es et les fept épis pleins 
%ni€oient fept années d'abondance f et que les vaches- 
et les épis maigres marquoicnt fept années de (lérilité et 
àe famine qui viendroient enfuite. Il coofcilla au Roi 
d^étabiir un homme fage et habile,, qui eût foin, pen- 
dant les fept années d'abondance, de faire ferrer une par- 
tie des grains dans des greniers publics, a fin quePEgypte 
y trouvCit une reffourcc pendant la Aéiillté, Ce conceil 
• plut à Pharaon, et il dit à Joseph: C*ell vous même que 
j'établis aujourd'hui pour commander à toute l'Egypte-: 
tout le monde vous obéira, et il n'y aura que moi au- 
defîus de vous. Ko même tems il ôta fa bague de foa 
"^oigt, et le mit au doigt de Joseph : il le fit monter fur 
fon fécond char, et fit crier par un héraut, que tout le 
Hjoiidc fléchît le genou devant lui. 11 changea auITi foa 
^om, et lui en donna un qui fignifioit Sauveur du Monde^ 
^tz fept années d*abondance arrivèrent, comme Joseph. 
Pavoit prédit. Pendant ce tems, îl fit mettre en léferv^ 
une grande quantité de blé dans les greniers du Roi. 

A Z La 



4 HISTOIRE BS JOSEPH. 

*La flcnlité vînt ébruite, et la famine éîoit dans tom Tes 
3&nys : maïs îl y avôit du blé en £g;ypte. Le peuple 
vvé-ié de la faîm, demanda à Pharaon de quoi vivre. 
il kar dît : AWct à Joseph, et faites tout ce qu'il vous 
dira, Joseph donc, ouvrant tous les greniers, vendoit du 
blé aux Egyptiens et aux autres peuples. 

Jacob Payant appris, commanda à Tes enfàns d'y aller. • 
J4s partirent au nombre de dix : car Jacob avoit retena 
Benjamin auprès de lui, de peur qu'il ne lui arrivât queU 
que accident dans le chemin. £tant arrivés enî Egypte, 
ils parurent devant Joseph, et l'adorèrent. Joseph les 
reconnut d'abord; et en les voyant proHeiné» devant lui, 
il fe fou vint des fonges qu'il avoit eiïs autrefois : mais il 
ne fe fît point connaître à eux. Il leur parlimème fort 
durement, et les traita d'cfpions qui ven<!>ient pour ex^* 
aminer le pays. Ils • Inî repartirent : Seig^neor, nous 
iommes venus ici pour acheter du blé* Kuus femmes 
douze frères, tous enfans d'un même homme, qui demeure 
dans le pays de Chanaan. Le dernier de tous efl de« 
meure avec notre père, et l'autre n'eft plus au monde» 
Hé bien, reprit Joseph, je m'en vais éprouver fi vous 
dites la vérité. Envoyée l'un de vous, pour amener ici 
l^B plus jeune de vos frères : et cependant les autres de* 
xhcureront en prifon. 11 fe contenta néanmoins dVn re- 
tenir un feul. Pénétrés de frayeur et de regret, ils le 
difoient l'un à l'autre en leur langue ; C'cft avec ju- 
flice que nous fouifrons tout ceci, parce que nous avons 
péché contre notre frère. Nous le voyions accablé de 
douleur, îôrrqu'il'taous prîoît d'avoir pitié de lui ; mais* 
nous ne voulûmes pas l'écouter. C'eft pour cela que ce 
malheur nous eft arrive. Ruberl, l'un d'entre eux, leur 
difoit : Ne vous le dis-je pas ^lors, de ne point corn» 
mettre un fi grand crime contre cet enfant ? Cependant 
vous ne m'écoutates point. C'cft fon fang maintenant 
que Dieu vous redemande. Joseph, qui les entendoif^. 
l'ans qu'ils le fûifent, ne put retenir fes larmes.^ Il fe te- 
tîra pour un moment, et revin;t cnfuite kur parler. 'Alors 
il fit prendre Simeon, et le 6t lier devant eux : puis il 
cômmand*! fécrètteraent à fcs OfHclers de remettre leur 
argent dans leurs facs. ils partirent donc avec leurs 
&nes chargés de blé. 

2. Second 



HISTOIRE DK JOSEPH. 5 

Second Ff^agf ia Enfiau de Jaccb en EiypU. yoièph 
' reconnu- Jtarjes Frères. Oen. ch. 43, 44, 45* 

I^oasQUE lea eiifans, de Jacob, rji retour de leur 
?o}rage, lui eurent raconté, tout ce qui leur étoit ar«* 
livé, remprifonnement de bimeon, et Tordre exprès 
qu'ils avoient reçu de mener Benjamin en Egypte^ cette ' 
trifte nouvelle le perça de douleur, et renouvella celle 
qu9 la perte de Joseph lui avoit caufée.' Il refufa long- 
tems de Uiâer partir fon cher Benjamûii' qui feul fefoit 
toute fa confolation. Mais-enôn^ voyant que c'étoit 
une. nécefSîé) et qu!autrement il le vérroit périr de faim 
avec lui, il con&ntit à fon départ fur les alTurances 
réitérées que lui dçnnèrent fes autres- enfans de le lui 
ramener. Ils partirent donc tous cnfemble avec des 
piéfens pour Joseph, et le double de. Pargcot qu'ils 
^voient trouvé dans leurs facs. 

Etant arrivés en- Egypte, ils fe préfcutèrent devant 
Josèpb. Loriqu^il • les eut ' aperçus, et Eenjaroin avec 
eux, il dk à fon intendant: Faites entrer ces gens-là chez ^ 
jBoi^ et préparez un.Te(lin,' parce qu'ails mangeront à midi 
avec'moi^ LUntendant exécuta l'ordre, et les fît entrer. 
Eux, tout furpris' d^un - tel traitement, s'iroaginoient 
qu'on alloit lcur> faire un crime de l'argent qui s^étoît 
trouvédans leurs fac».- Ils commeocèrent donc par fe 
jiiftiôer auprès, de l'intendant, difant Qu'ils ne favoiect 
pas comment cela étoit arrivé^ et que, pour preuve de 
leur bonne -foi, ils leportoient cet argent, L'intcndact 
les raiTura, en leur difant : Ne craignez rien : c'eft votre 
X>ieu çt-leDieu de votre père q^i vous a fait- trouver 
I^^rgent dans vos. facs : Car pour moi, j'ai reçu celui que 
vous avez donné* Auflîlct aprc?, iMeur amena SiiTieoii 
leur frère. On leur appotta de Peau : ils fs lavèrent Its 
pies, et attendirent l'anivée de Joseph»'. 

Des qu'41 parut, ils fe profternèccnt devant lui, et lui 
offrirent leurs prélcDS. Jobcpb, après les avoir falués avec 
bonté, leur dit ; Votre fère,xe bon vieillard dont vous 
xn-'avîez parlé, vit-il encore ? Comment fe pprte-t4î ? lïs^ 
répondirent : Notre père, votre ferviteur, eft encore en 
vie, et il fe porte bien. En même tems ils fe profter* 
Itèrent de nouveau. Joseph ayant aperçu Bcnjaruin : Eft- 
OC là, leur dit-il, votre jeune fière, dont vous in'avitx 



6 HISTOIRE DE JOSÉ ÈH. 

parlé ? Mon fils, ajouta-l-îl, je ptîe Dîetx qfù'îi Vdtli be- 
niiTc. Et il fc bâta de fortrr, parcfe qnt k we de-fon 
frère rattendriffoit fi fort, qu'il ne pouvoît plu» retenir 
fes larmes. Quelques tnomens après îl Vint retrouver fes 
frères, et ajant commandé qu'on fervît à manger, îl fe 
mit à table avec eux. 

Après que Joseph eut mang;é avec fcs frères, il donna 
fécrèttement cet ordre à foo IntendMit : Mettez du h\ë 
dans les facs de ces gens-là, et l'argent de chacun d'yeux 
à l'entrée de leurs facs 5 et mettez ma coupe d'argent 
dans le fac du plus jeune. L'Intendant fit ce qui lui 
ctoit ordonné. Le lendemain matin ils partirent avec 
leurs ânes chargés de blé. Mais à pcînc étoic:nt-îIs fortîs 
de la ville, que Joseph envx)ya fon in tenxtafit auprès eu3r, 
pour leur faire des reproches de ce qu'ils avoîent volé fa 
coupe. Ils furent fort furpris de fe voir accufés dHinè 
aélion fi noire, à laquelle ils n'avoient pas feulement 
, penfé. Nous vous avons reporté, dirent-ils, Pargent que 
nous avions trouvé ^ l'entrée de nos faCs : comment fe 
pourroit-il fa?re que nous euâîons dérobé dans la maifon 
de votre Maître de l'or ou de l'argent ? Que celui qui fe 
trouvera coupable de ce vôl, meure; et nous demeurerons 
tous cfclaves de votre Maître. L'Intendant les prîtira 
Tnot. On les fouilla tous en commençant par les plus 
^gés ; et enfin la coupe fut trouvée dans le fac de Ben*; 
jamin. 

Ils retournèrent à la ville fort afflfgés, et allèrent fe 
jet ter aux pies de Joseph. Après quelques reproches, il 
leur déclara que celui, dans le fac de qui on avoît trouvé 
la coupe, dcmeureroît fon efclavtf. Alors Juda aérant 
demandé permidion déparier, repréfenta^ Joseph que 
s''ils retournoient vers leur père fans irriener avec eux 
ce hls qu'il aimcic tendrement, ils le fercîcr.': mourir de 
chagrin, C'eft moi, ajouta-t-il, qui ai répondu de Inî 
à mon père : que ce ioit moi, s'il vous plart, qui de- 
meure efclave en fa place. Car je ne puis retourner fans 
lui, de peur d'être témuin de l'extrême afflidlion qui ac* 
câblera notre père. 

A ces paroles, Joseph ne put plus fe retenir. Il com- 
manda qu'an fît ibrtir tout le monde. Alors, les larmes 
lui tombant des yeux, il jetta un grand cri, et dit h Cts 
frères ; Je fuis Joseph. Mon père vît-il encore ? Aucun 

d'eux 



■ <i-' 



HISTOIRE B« JOSEPH. -j 

\ 

dVax ne lui répondit, tant ils éoient faifis d'étonnement. 

Jl Jeur ptftla iiyéc ioineur,. et Unt Ht : A4>prochez« 

vous de moi. Lorfqu'ils fe furent approchés/ il dit : Je 

fais Joseph Totre fé^c^ que vou« avenz vend a pour être 

amené en Egrypte. Ne crai|3rnez point, et ne vous- 

afilTgez f oint de ce que woni m^avez^iriiîlédift^: car c^e(k 

DteiA t}ui m'a 'envoyé îcidevant tous pôtlr vous «onferver 

1m vie. Ce a^efl pokic car i^tre eootdil que cçla «il ar« 

nipé^ mkis ftar la vcilotilié de Dieu. -Alke dird Vipoa 

père que Dieum^a établi fur toute VEgffU- .Qu^ilie 

kâ.te de ircAîr. Il.demea^ra aoprès de moi ; et je le Bouff<« 

wai, kii» /et tooite fa fanmile t «car il refte eacoré oinqi 

années de lamim. VoosToyea deinos yeux que cVii mm 

qnî -vous parle. Anmmcea à «on pèje le kawt rang où 

je fus élevé, et tout ce que voua avez vu dans VE^gjptëê 

Hâtez vous de me ra me ner.. Après leur arcHr parlé 

ciofi, il ie jetta an cou de Benjamin, et l'embraflài en- 

|>ieurant3 il embra&i de même totts fes antres frères^ ^t 

sprès cela ils fe xaflorèrent pour lui parler. ' ^ 

' Cette nouvelle fe répandit au(fit6tdans toute la Coi 

Pharaon en témoigna & joîe à Joseph, et lul.dîttle faire 

Tenir au plutôt tonte fa famille «n Egypte. Jjîosèph fit 

partir fes frères avec des vhrnes pour le voyage, et dra 

Toitarts paur tranfporter leur père, leurs femmes, et leura 

enfans. LorfqtiHh dorent arnivés daos le pays de Cha* 

naen. Ha dirent à Jacob : Votre fils Joseph eft vivant, et 

il a aotorité dans tcute Pflgypte. A ces mots, Jacob 

£s léwilla comme d^ua profond fommell ; et il n'en vou« 

loh rien croire. Mais enfisi, ayant enteodu le récit de 

tout' ce qui s^étôit pafie, et voyant , les chariots et les 

antres choies que ion fih lui euvoyoît, il dît : je n'ai 

plus rien à ibuhaiter, puifque mon fils Joseph vit encore : 

j^^iraî, et je le verrai avant jqu« dé mourir. Jl partit 

bientôt après iivec toute fa famille, et arriva en Ilgypte* 

i^près qu'il eut falué le Roi, Joseph rétablit dans le 

pày« de Gcflcn 4e plus fertile de l'Egypte, où Jacob vé* 

«at «ncore dix'fept am« 



m Si 



c -8. y 



• :■■■■ H I S T O I R. E on C Y A US» - . 

** ' * Education dir Çytitsi. ' - . 

CY RUS étoîj fih ât Càmbyfe Ror dePérfe et de Mail*- 
danc fille df Aftyag c Roi des Mèdcs, Il étoît bien faîtr 
^e= corps, «t encore' pltiseiHiiniblê paT.les qaalités'de- 
P^fyvk t p!tf!wdc douceur- et d^'humaaié:/ de deiir 4'ap-* 
éprendre, d^ardeur poar làgloirë.^ Il- ne fat jamais ef« 
rayé d^aùcun péril^ ni r^baté d'aucim travail, qaand iL 
^^agiâlbit d'acquérir de Thooneur. : IKfufétev^ ftlôn 1* 
èo&ttnae des' Perfes^ q\ii pour lors éioit exeeilentev- • 
i-h^ bien public,- PotiHté commune, étoit le-princîpe- 
êt le but de toutes leuis loix. L'éducatton^des enfans • 
étoit règttvdée comme le. devoir le plus important, et la 
partie la pluk efiesifliélle du gouvernements « Qn ne s'ri»% 
îepofoit pîis fur Pattention des-pères et des mères, qu'- ' 
non^^'^gie citoollç tetodreiljB rend fou vent incapables d& ' 
4 ^n: l'Etat s-eii chargeoit-- Ils étoîent ék^'és^en; 
co*ntnun d'aune manière uniforme» Tout y étoît réglé >.> 
le lieu et la durée des exercices,- le tems des repà», ht' 
^qualité du boire et du -manger^ le: nombre des -Ma itree^. 
les différentes, fortes de châtimens^. Toute leur nourri-p 
ture, auifi^-bien pour les enfans que pour les jeunes gens/, 
étoit du pain, . du crefibn, et de i'cau : car on.vouioit de- 
bonne heure les actoiatumer à la tempérance et à la fo'^ 
briécé; et d'*aillèurs celte forte de noBrritureiimpîe et 
frugale, fans ajicun mélange de fautes ni de ragoûts/ , 
leur fortifîoit le corps, et leur préparoît un fond de Tante» 
capable de foutenir les plus dures fatigues de la «guerre,, 
jufque dans l'âge le plus avancé, comme on le reraar— - 
que de CyfUs^ qui dans la vieilleife fe-trouvâ auffi fort- 
ct auffi roboite qu'il ravoît été dans fes premières an-» 
Bées. Ils aîloîcnt aux écoles pour y. apprendre la Juf- 
tict, comine ai.Ueurs; on y..va pour y appvendre les Let- 
tres : et le crime qu'on y puniflait le plns/évèremeQtf- 
étoit l' ingratitude. 

La vue des Ferfes, dans tous ces fages établiffcmenv 
4<oit dVller au devant du mal, perfuadcs qu'il vaiit bien 
fiîîeux 5'appliquer à prévenir les fautes qi^'à les punir : et 
au lieu que|dans les autres Etats on fe contenté d'établir. 

des 



HISTOIRE M CYHUS. f 

à& punitions contre les méchants, ils tftchoient de faire 
en lortç que parmi eux il n'y eût'point ^ méchants. 

-On étoit dans la clafle drs enfans jnfqu'h ieize ou dix* 
fe^ tas: apiès cela on entroit dans celle des jeunes g^ens. 
€'eft alors qu*on les tenoit de plus court, parce que cet 
âge en a plos de befoîn. lis étoient dix^annérs dans 
cette claSe et paflbient toutes les nuits dans les corps de 
garde, tant pour la fûrêté de la ville, que pour les ac- 
coutumer à û fati^e« Pendant le jour ils venoîent re« 
ccToir les ordres de leurs gouverneurs, accompagnoient 
le Roi lorfquHl alloit'i la chafle, ou fe perfeéHoonoieat 
dans les exeitnces. 

La troifième clafle étoit compofée des hommes faits \ 
tx ils j demeuroîent vingt-cinq ans. Od de là qu^on 
tîroit tous les Officiers qtti dévoient commander dans let 
troupes, et remplir les différents pofles 'de l'Etat, les 
Charges, les Dignités. Enfin ils pafibient dans U der- 
nière claffe, où l'on choîfifibit les plu» feges et les plus 
expérimentés pour former le confeil public. 

Par-là tous les Citoyens pouvotent afpirer aux premi- 

ères Charges, de l'Etat: mais aucun a^y pou voit arriver 

qu''après avoir paffé par ces différenteè elafies, et s*en être 

rendn capable par tous ces exercices. - • • 

' Cyras fut élevé de la forte jufqu'a ^ge de douae ans, 

et furpafia toii^urs fes égaux^ foit par la fadlité à ap» 

prendre, (bit pac le courage, ou par l'addreâe à exécuter 

tout ce qu'il entreprenoit. Alors ià mère Maâdane le 

inena en Médie chez ÂHyage fon grand- père, ^ qui tout 

le bien qu'il entendoit dire de ce jeune Prince aroît donné 

une grande envie de le voir. 11 trouva dans cette Cour 

àcs mœurs bien ' différentes de celles de (on pays. Le 

fàâe, Iç luxe, la magnificence y régnoî^nt partout, il 

n*ea fut point ébloui, et fans rien critiquer ni condam«« 

ner, il fut fe maintenir dans* les pri^iéi^ies qu*tl avoit re<^ 

çus dès fon enfance. 11 charYnoit fon graad*père par des 

faillies pleines d'cfj^rit et de vivacité, et gagnoit tous leà 

cœurs p^r fes manières nobles et engageantes. J'en ra* 

jiorterai nn.feul trait qui pourra flaire juger du refte. 

* Aftyage, Voulant faire perdre à fon petît-fils Tenyie de 

retourner en fon pays, £t préparer un repas Ibmptueux, 

dans lequel tout fot prodigué, foit ^our Èi qu^atitéy foit 

pttur'h qualité et la déiicatcâe des mètsi Cytus regard 

doit 



i« HISTOIRE DB CYRUS. 

4ott avec des yeux aiTex Sodlfférents tout ce fafteeux ap<-k 
pareil. Et comme Ailyage en paroiûbit furprîs : Li^s- 
Perfes, ditiU au lieu de tant de détou-rs et de circuits pour 
appaifer la faim, prennent un chemin bien plus court 
pour arriver au même but : un peti de. pain et de crelTofl 
]es y conduifent. Son grand-père lui ayant permis de 
dirpofer à fon gré de tous les mets qu'on avoit fervisj-il 
les di()ribua fur le champ aux Officiers du Roi qui fe. 
trouvèrent préfents : a l'un^ parce quHls lui apprenoit à. 
monter à cheval ; à l'autre, parce qu'il fer voit bien Afty-^ 
âge ; à un autre, parce qu'il prenoit grand Coin dç- ùt 
xnère. Sacas, Echanfon d'Aftyage, fut le feul à^quiil ne 
donna rien. Cet Officier, outre fa charge d'Echanfon, 
avoit celle d'introduire chezie Roi ceux qui dévoient étr-« ^ 
admis à fon audience î comme il ne lui étoit pas |>o$ble 
d'accorder cette faveur à Cyrus aiuffi fouvejit q'^'il la de* 
mauduit, il eut le malheur de déplaire à ce^eune Prince|. 
qui lui marqua dans cette occaûonfon reiT^^^imçnt.. Alli- 
age fémoignafit quelque peine qu'on eut fait cet affront ^ 
un Officier pour-qui il avoit une confédération particulière, 
et qui la méritoit par l'adreite merveilleafe avec laquelle 
il lui fervoit à.bgire : Ne faut-il que cela, mon Papa,reprit- 
Cyrus, pour mériter VOS, bon neSi. grâces fje les aurai bâça-» 
tôt gagnéfes r.carj^ me fais fort de. vous fcryir mieux que 
lui. Auffit!5ton équipe le petit Cyrus en Ecbanfon. 11» 
s'avance gravement d'un air férieux, la fccviètte fur l'e- 
peule, et itenant la coupiC délicatement des trois doigts. 11* 
la préfe ntîi au Roi avec une dextérité et une grâce quL ' 
charmèrent Afiyage et Mandane. Quand cela fut fait, 
îl fe jetta au cou de fon gran'd-pere^et en le baifant il 
s'écria plein de joie : O Sacas, pauvre Sacas, te voilai 
perd ui ? j'aurai ta charge. Aflyage lui témoigna beau- 
coupe d^amitié. Je fuis très^cpatent, mon fils, lui dit-il : 
an ne peut pa3 ini^u^i fervin Vous avez cependant ou« 
fclié une.cérén^aie.qui eft elTentièlle : c'eft défaire l'ef, 
faî. £n enet l'Ëchanf^^n avx^it coutume de verfer de la 
liqueur daus^f^ main gauçh.e^ et 4^cn goûter avant que de 
préfenter la coupe.au Prince. Ce n'efl point du tout 
par oubli; reprit Cjtrus, que j'en ai ufé ainfi. Et pour-; 
{juoi dcmc^ dit Ai^yage ? G'cft quç j'ai a|)p^:èheud4 quç 
jpette Jiqaeu.r T>e fût duippifon. Du poifon î et.comipe/^. 
ptlz^^Û^lyigpiQx^J^^^J^^ÇsiX iLti'Y a pas longten^ s. qvie:- , 

<Ian$i 



HISTOIRE PK CYRUS. i» 

^^ "-dans Un repas que vous donniez aux grands Seigneurs 

^ de votre Cour, je ni'apperças qu^àprâ qu^on eut uti 

peu bu de cette liqueur, la tête tourna à tous les cou* 

▼ires. On crîoit, on chantoit, on parloit à tort et à tra* 

Ters. Vous paroîflîez avoir oublié, vous, que vous étiez 

^Roi, et eux qu'ils étoient vos fujets. Enfin, quand vous 

Toulîèz, vous mettre à danfer, vous ne pouviez pas vous 

foutenir. Comment, reprit Aflyage, n*arrîve-t-il pas la 

' même chofe à votre père î Jamais, re pondit Cyrus». £t 

quoi donc ? Quand il a bu, H ceffe d'avour foif ^ et voilà 

tout ce qui lui en arrive* 

Sa mère Mandane étant fur le point de returner ea 
Perfe, il fe rendit avec joie aux inilances réitérées que 
lui fit fon grand-père de reâer en Médic j Afin, difoit-il, 
que ne fâchant pas encore bien monter à cheval, il eût le 
teoîs'de fe perfe6lîoûner dans 'cet exercice, inconnu en 
Perfe, où la fécherefie et la fitoation du pays, coupé par 
des montagnes, ne permettpient pas de nourir des che- 
vaux. 

Pendant cet intervalle de tems qu'il pafla à la Cour, il 
s'y fit infiniment eftimer et aimer. Il étoît doux, affable, 
officieux, bîenfaifant, libéral. Si les jeunes Seigneurs 
avoient quelque grâce h demander au Prince, c'étoit lui 
qui la foUicitoit pour eux. Quand il y avoit'contfe eux 
quelque fujet de plainte, il fe readoît leur médiateur au* 
près du Roi. Leurs affaires devenoient les fiènnes, et 
il s'y prenoit toujours fi bien, qu'il obtenoit tout ce 
qu*il vouloit. 

Cambyfe ayant rappelle Cyrus pour lui faire achever 
fon tems dans les exercices des Perfcs, il pirtit fur le 
champ, pour ne donner par fon retardement aucun lieu 
de plainte contre lui, ni à fon Père, ni à fa Patrie. Ce fut 
. alors qu'on connut combien il étoit tendrement aimé. 
A fon départ tont le monde l'accompagna, ceux de 
fon âge, les jeunes gens, les vieillards : Aftyage même le 
conduifît à cheval affez loin ; et quand il fallut fe féparer, 
il n'y eut perfonne qui ne verfât des larmes. 

Ainfi Cyrus repaffa en Perfe, où il demeura encore un 
an au nombre des eufans. Ses compagnons, après le fé- 
jour qu'il avoit fait dans une Cour aufll voluptucufe et 
remplie de fafte qu' étoit celle des Mèdes, s'attendoient 
à voir un grand changement dans fes mœurs. Mais 

quand 



,t2 HISTOIRE Di ÇYR US; 

quand ils virent quUl fe contieotoit de leur table .oxdîoaii^ 
et qae s*il fe rencontroit dans quelque felUn, il ctQÎt plt^s 
fobre et plus retenu que les auties, ils le reg^i4^rent av^c 
un^ nouvelle admiration. 

Il pafla de cette première clafle dans la ièconde^ qw 
cft celle des jeunes gens ^ où il £t voir quUl 4>'av«î£ 
point (on pareil en adre^ei en patiepq^ en obciflÀoce» 

Fremiret Campagnes et Confites de Cyrus: 

AsTTAGE Roi des B^èdes étant mort, Cyaxar« fon fil^, 
frère de la mère de Cyrus, lui fuccéda. A peine fut-il mo9* 
té fur le trôoei qu'ail eut une rude guerre à foutenir. ,11 ap- 
prit que le Roi des Afîyriens armoit puiSkmmer^t contre 
lui, et qu'il avoit déjà eng^gé daps fa quéfèlle piufîeufs 
Princes, entre autres Créfus Roi de^ Lydie. Aufll-t^t 
ildépêcha vers Cambyfe pour lui demander du fecouxs^ 
et chargea fes députés de faire en ibrte que Cyrus eut le 
commandement de Parmée qu^on lui envcrroit. IJs 
n^eurent point de peine à Pobtenir. Ce jeune Prince -éto^t 
alors dans Tordre des bomme« faits après avoir pafie dis 
années dans la féconde claiTe. La joie fut. univerfeile 
quand on fut que Cyrus marcb<er9Xt à la tcte de l'ar* 
mée. £lle étoît de trente mille hommes d'infanterie 
feulement : car les Perfes n^avoient point encore de ca- 
valerk. Dans ce r^ombre a'étoient point compris mille 
jeunes oÔiciers, rélite de la nation^ tous attachés ^ 
Cyrus d'une manière particulière* 

il partit, fans perdre de tems: maïs ce ne fut qu^apr^s 
avoir invoqué les Dieux. Car fa grande maxime^ et il la 
tenoit de fon père, étoit, qu'on ne tlevoit jamais former 
aucune entreprife, foit,> .'ai^ie^ foit [:ccite, fans confulterles 
Dieux. Cambyfe lui ai oîi (• . C\ ;'t i\ : « cpr/érenté que la pru- 
dance des hommes eftfon c..".!..?, 1 urs vues fort bornée^*, 
qu'ils ne peuvent pénétrer iï^.-.-:. i\.Viiiiir, et que fc^vtrenC 
ce qu'ils croient devoir te ...<r ii ko.t; :.«ar.t. . c, (lf:;:..ût 
la caufe ce leur ruine : ai; !■• -. c;.-.; îN.à L':Ov:.w J'.-!.lU citi- 
nels favent tout, l'av-enir c^':...i>o Ij paiTé, t\ aii'.;i:fîot .à 
ceux qu*iis aiment, ce qu'il ..••»: I: ivopos.d'ei-.u prendre: 
protection qu'ili: ne doivent à p:.i;oiinc, et ijuMs u'ac*- 
cordent qu^à cçux qui les invoque. it et les cct.iVjittnt. 

CamDyfe voulut accompagner fon fils juiques aux 
ironticre s de la Feife. Dans le cheœia il lui donoa 

d'ex- 



HISTOIRE DE CYRUS, 13 

dVzceUeates idftraâîoas fur les devoirs d^un Général 
d'Armée. Cyrus, qui croyoit n'ignorer rien de tout ce 
^uî regarde le métier de la guerre après les longues le- 
^ns qu'il en^avoit reçues des maîtres les plus habiles 
qui fuflent de fou tems, reconnut pour lors qu'il igno« 
lOft abfolumcDt tout ce qu'il y a de plus effentiel dans 
4'art militaire, mais qu'il en fut parfaitement inAruit 
dans cet entretien familier, qui mérite bien d'être la 
avec foin, et d'être férieufement médité par quiconque 
eft deftiné à la profe(fion des armes. Je n*efk rapoite- 
xai qu'un feul trak, par lequel on pourra juger des au- 
tres. 

11 s'agifibit de fa voir comment on pouvoit rendre les 
ibldats foumfi et obéiiTants. Le moyen m'en pafoît 
bien facile et bien iûr, dit Cyrus : il ne faut que louer 
et récompenfer ceux qui obéîffent, punir et noter d'in- 
iamie ceux qui refufent de ]e faire. Cela e(l bon, re- 
prit Cambyfe, pour fe faire obéir par force : mais IHln- 
portant cft de fe faire obeïrvolontaîremeDt. Or, le moyeti 
le plus fur d'y téuffir, c'eft de bien convaincre ceux % 
qui l'on commande qu'on fait mieux ce qui leur eit utile 
qu'eux-mêmes: car tous les hommes obéiifent fans peine 
à ceux dont ils ont cette opinion. C'eft de ce principe 
que part la foomiûlon aveugle des malades pour le Mé- 
decin, des Voyageurs pour un guide, de ceux qui Ibnt 
dans un vaîffeau pour le pilote. Leur obéiffance n'eft 
fondée que fur la perfuafîon où ils font que le Médecin, 
le guide, le pilote font plus habiles et plus prudent* 
qu'eux. Mais que faut-il faire, demande Cyrus à fou 
père, pooT parxïitre plus habile et plus prudent que les 
autres? il faut, reprit Cambyfe, l'être efFeélivemcut : et 
pour l'être, il faut fe bien appliquer à fa pfofeflîon, eu 
étudier férieufement toutes les règles, confulter avec foin 
et avec docilitp le* plu's habiles Maîtres, ne rien négliger 
de ce qui peut faire téuffir nos entreprifes, et fur-tout 
implorer le fecours des Dieux, qui feuls dominent la pru- 
-dencc et le fuccès. - • 

Qnand Cyrus fut arrivé en Médîe près 'de Cyaxare,1a 
'première ehofe qu'il fit après les compliments ordinaires^, 
fut de s'inf>rmer de la qualité et àa nombre des troupjes 
de part et d'autre, il le trouva, par le^ticnombrcmcpt 
^''ou en fit, que Tarmée des ennemis montoit à foîxantc 

B mille 



14 HISTOIRE D» CYR.U3. 

milU chevaux, et à deux cent mille homhies dft pté ; et 
que par coaféquent il s'en falloît plus des deux tiers que 
les Mèdes et les Perfes joints enfemble n'euiTent autant 
de cavalerie qu*eux, et qu'à peine avoient-ils la moitic 
d'infanterie. Une û grande inégalité jetta Cjaxare dans 
un grand embarras et une grande crainte» Il n'txnagi- 
noit point d'autre expédient que de faire vonir de nou- 
velles troupes de Perfe, en plus grand nombre encore que 
les premières* Mais, outre que le remède auroît été 
fort lent, il paroifioit impraticable^ Cjrus fur le cbamp 
propcfa un moyen plus fur et plus court : ce fut de faire 
changer d'armes *aux Perfes ^ et au lieu que la plupart 
ne fe fer voient prefque que de l'arc et du. javelot, et ne 
combattoîent par conféquent que deloin,^enre de com- 
bat où le grand nombre l'emporte facilement fur le petit, 
îl fut d'avis de les armer de telle forte qu'ils 'puiTent tout 
d'un coup combattre de près, et en venir aux mains avec 
les ennemis, et rendre ainû inutile la. multitude de leurs 
groupes. On goûta fort cet avis, et il fut exécuté fur le 
champ. 

Un jour que Cyrus fefoit la revue de fon Armée, il 
lai vint un courier de la part de Cyaxare l'avertir qu'il 
lui étoît arrivé des ambafTadeurs du Roi des Indes, et 
qu'il le prioit de le venir trouver premptement. Pour ce 
fujet, dit-il, je vous, apporte un riche %'êtement ; car il 
fouhaîte que vous paroi(îiez fuperbement vêtu devant les 
Indiens, afin de faire honneur à la nation. Cyrus ne 
perdit point de tems : il partit fur le champ avec fes 
troupes pour aller trouver le Roi, fans avoir d'autre ha« 
bit que le fien, qui étoît fort iirople à la manière des 
Perfes* ILt comme Cyaxare en parut d'abord un peu 
mécontent : Vous auroîs-je fait plus d'honneur, reprit 
Cyrus, fi je m'étois habillé de pourpre, fi je m'étois chargé 
de brafi'tlets et de chaioes d'or, et qu'avec tout cela 
j'eufie tardé plus longteros à venir, que je ne vous en 
fais maintenant par la fueur de mon vifage et par ma di- 
ligence, en montrant à tout le monde avec quelle prom« 
titude on exécute vos ordres ?' 

La grande attention de Cyrus étoît de s'attacher les 
troupes, de gagner le cœur des oIHciers, de fe faire 
aimer et eilimcr des foldats. Pour cela il les traitoit 
tous avec bonté et douceur, fc rendoit populaire et a£Fable, 

les 



HISTOIRE M CYRUS. 15 

les învhôit fouve&t à manger avec 1h!, fortoiit ceux qui 
ie diflingaoîent parmi leurs égaux. 11 ne fefoit aucun 
cas de Targeat <jue pour le donner. Il diftribucit avec 
larj^efle des préfens à chacun felon Ton méike et fa coa« 
dition. A Tun c^étoit un bouclier, à l'autre -une épée, 
où quelque cbofe de pareil, C'étoît par cette graodeuY 
d'ânae^ cette générofitéi et ce penchant à faire du bien^ 
qu'il croyoit qu^ua Géaéral de voit fe didinguer, et non 
par le luxe de la table, ou par la magnificence des ht« 
bits et des équipages, et encore moins par la hauteur, et 
la fierté. 

Voyaot toutes fes troup<*s pleines d'ardeur et de bonne 
TOÎonté, il propofa à Cyaxarc de les mener contre l'en- 
nemi. On fe mit donc en marche, après avoir oiîért des 
^crifices aux Dieux. Quand les armées furent ?i la vue 
l'une de l'autre, on fe prépara au combat. Les Affyri« 
cas s'étoient campés en rafe campai^ne : Cyrus, au con- 
traire, s'étoit couvert de quelqujss villages et de quelques 
petites collines. On fut de part et d'autre quelques 
jours à fe regarder. £nfin, les AiTyriens étant îbrtis les 
premiers de leur camp en fort grand nombre, Cyrus fît 
avancer fes troupes.~^ Avant qu'elles fuSent à la portée 
du trait, il donna le mot de guet, qui fut, ^MpUer/tf' 
eourabU ti cotiduBeur* Il fit entonner l'hymne ordi* 
naire en l'honneur de Caftor et de Pollux, et les fol* 
dats pleins d'une teligieufe ardeur y répondirent à 
haute voix. Ce .n'étoit dans toute l'armée de Cyrus 
qu'allégreffe^ qu'émulation^ que courage, qu'exhorta- 
lions mutuelles, que prudence, qu'obéififance, ce qui 
jcttoit une étrange frayeur dans le cgsur des ennemi8.r 
Car, dit ici l'biftorien, on a remarqué qu'en ces occa* 
dons ceux qui- craignent plus les Dieux, ont moins de 
peur des hommes. Du côté des Afly riens les archers,, 
les frondeurs, et ceux qui lançoient des javelots, firent 
Xeurs décharges avaiit que l'ennemi fût à portée. Mai» 
les Perfes, animés. par la préfence et l'exemple de Cyrus, 
eu vinrent tout d'un coup aux mains, et enfoncèrent les 
premiers batsiillons. Les Afîyriens ne purent foutenir un 
choc fi ];ude, et prirent tous la fuite. La cavalerie des 
Mèdes s'ébranla ea même tems pour attaquer celle des 
ennemis, qui. fut aufli bientôt mife en déroute. Ils fu* 
scDt vivement pptufuivis jufques dans leur camp. 11 

S- % s'ea 



J* HISTOIRE M CYRUS. 

•Vn fit un effroyable carnage, et le Roî des Affyrîcns j 
perdit la vie. Cyrus ne fe crut pas en état de les forcer 
îians leurs retranchements, et il fit fonner la retraite. 
' Cependant les AfTyriens après la mort de leur Roi, 
et la perte des plus braves gens de PArméc, étoient dans 
une étrange confternatîon. Créfus, et tous les autres 
filliés, (Perdirent auflî toute efpérance. Aînfi ils ne pen« 
sèrent plus qu^à fe fauver à la faveur de la nuit. 

Cyrus Ta voit bien prévu, et îl fe préparoit à les pour» 
j(uÎTE£ vivement. Mais îl avott befoîn pour cela de Ca- 
valerie, et comme on l'a déjli remarqué, les Pcrfes n'en- 
avoient point. 11 alla donc trouver Cyaxare, et lui pro- 
pofa fon deffeln. Cyaxare Timprouva fort, et lui rcpré« 
fenta le danger qu'il y avoît de pouficr à bout des enne- 
mis fi puiiTants, à qui Ton infpireroit peut être du courage 
en les réduifant au dcfefpoir : qu^il étoit de la fagêflfe 
d'ufer modérément de la fortune, et de ne pas perdre le 
fruit de la viâoire par trop de vivacité: que d'ailleurs W 
ne vouloit pas contraindre les Mèdes, ni les empêcher 
de prendre un repos qu'ils avoient fi juilement mérité» 
Cyius fe réduifit à lui demandet la peimKTion d'ame- 
ner ceux qui vcudroicnt bien le fuivre, s^quoi Cyaxare 
confentit fans peine \ et il ne fongea. plus qu'à pafier le 
tems en iMvk et en joie avec fes OfEciers, et à jouir de 
la vi£loîre qu'il veuoit de remporter. 

Prefqne tous ks Mèdes fuivirent Cyrus, qui fe mît en 
marche pour pourfuivre les ennemis. 11 rencontra en 
chemin des couriers qui venolent de la part des Hyrca- 
niens qui fervoient dans l'armée ennemie, lui déclarer 
que dès qu'il paroîtroit ils fe rendroient à lui» et en effet 
ils le firent, il^ne perdit point de tems, et ayant marché 
toute Ja nuit, il ai riva près des AfTyriens. Créfus avoit 
iait partir les femmes durant la nuit pour prendre le frais; 
car c'étoit en Eté, et il les fuivoit avec quelque cavale* 
île. La défolation iut extrême parmi les Aifyriens, 
quand iis virent l'ennemi fi près d'eux. Plufieurs furent 
tués dans la fuite : tous ceux qui étoient demeurés dans 
1^ camp fe rendirent : la viéloire fut complette, et le butin 
îmmenfe. Cyrus fe réferva tous les chevaux qui fe trou- 
Tètent dans le camp, fongeant dès iocs à former parmi 
les Perfes un corps de cavalerie, c» qui leur avoit man- 
,qué jufqaeslà. 11 fit mettre ^part pour Cyaxare tout 



Hr&TOÏBLË Dt CVHUS/ if 

ae qnHl j tvoh de pins précieux» Quatid les Mèdei et 
lits Hyrcaniens furent revenus de la pourfuîte des enne<« 
mis, il leur fit prendre le repasquî leur avoit été préparé» 
CD Jes avértHTant d'énToyer feulement du pain aux Perfes, 
qui avoient d'ailleors^ iott pour les ragoûts, foit pour la 
boi&n» tout ce qui leu^ étott néceffaire« Leut râgout 
^t<Mt la -faim» et leur boifibn Peau de la rivière-. C'étoit 
la manière de vivre àlarquelle ils étoteot accoutumés dès- 
leur enfance. 

La nuit mêaiequer Cyros étoît parti pour aller à la 
pourfiike des^ ennemis, Cyaxare Tavoit pafiee dans la joie 
et dan^ les feftîas, el s^étoit enyvré avec fes principaux 
Officiers. Le lendemain à (on réveil il fut étrangement 
^otmé dèTe v4Hr prelquefeulr Plein de xolère et de 
{cireur îl^épècfaa fuc le champ un Couder à P Armée avec 
ifrfdse défaire de 'violents réproclfes à Gyrus, et de faire 
Kvenirtou^ les Mèdes fans aucun délai. Cynis ne sVf- 
€raj« point d^nn commandement fi injufte. 11 lui écrivit 
pne lettre refpeélueufe, mais pleine d'une généreufc li- 
berté, où il juftifîoit fa conduite, et le fefoit reiTouvenir 
de la permiflion qu'il lui avoit donnée d^amener tous 
cetix des Mèfks qui voudroientbicn le fuivre. 11 en- 
voya en même tems en Pcrfe pour faire venir de nouvel- 
les troupes, dans le de llein qu'il avoit de poufler plus 
ibin fes conquêtes. 

Parmi les prifonniers dé \guèrre qtji'on avoit faits, il 
ft trouva» une jeune Prîncefîfe d'une rare beauté, qu*on 
«voit réfcrvée pour Cyrws. . Elle fe nommoit Panthée, 
^t étoit femme d'Abradate Roi delà Sufiane; Sur le 
-récit qu'on lit â Cyrus de fa beauté, il refufa de la voir ; 
dans la crainte, difoit-il, qu'un tel objet ne l'attachât 
plus qu'il ne voudroit, et ne le détournât diîs grands 
■defléins qu*ii avôit formés. A rafpe, jeune Seigneur de; 
•Mèdie, qui l 'avoit en garcje; ne fe défioit pas tant dis fa 
-fûiblèfîe, et prétendoit qu'on cft toujours maître de foi- 
•même. Cyrus lui- donna de i'flgcs avis, en lui coiifi?int' 
*.de nouveau le foin de cette Princcfife. Ne craignez rein, 
^reprit Atafpe j je fui« fur de moi, et je vous réponds fur' 
.^ma vie que je ne ferai rien de contiaîrc à: mon devoir. 
Cependant f^ paffion pour cette jeune Princefîc s'alluma 
;peu à peu jufqu'à un tel, point» que la trouvant invinci- 
blement Oppolée à fes defirs, il ©toit près de lai faire 

£.3; violence. 



i8 HISTOIRE DE CYRUS, 

violence. La pnnccffe enfin en donna aTÎs à Cyrus, qyS 
chargea auiTitôt Artabaze d'aller trouver Arafpfc de f» 
part. Cet Officier lai pgrla arec la dernière dureté, et 
lui reprocha fa faute d^une manière propre à le jctter 
dans le dcfefpoir. Arafpe, outré de doulçur, ne' puir 
retenir fes larmes, et demeura interdit de honPtc et de 
crainte. Quelques jours après Cyrtis le manda. Il ynixt 
tout tremblant. Cyrus le prît à part, et «u lieu de» 
violents reproches auxquels il s'attendoit, il lui parla avecr 
la dernière douceur, reconnoiffant que lui-même a voit 
eu tort de Tavoir imprudemment enfermé avec une en* 
|lemie û redoubtable. Une bonté fî inefpérée rendit la 
vie ,à ce jeune Seigneur. La confûiion, la joie, la re- 
connoiffance^ firent couler de fes yeux une abondance 
de larmes. Ah ! je me connoîs maintenant, dît-il, et 
j'éprouve fenfîblemcnt' que j'ai deux âmes, Tune qui me 
porte au bien, l'autre qui m'entraîne vers, le mal. L» 
première l'emporte, quand vous venez à mon fccours, et 
que vous me parlez j je cède à l'autre, et je fiws vaincu j 
quand je fuis feul. Il répara avaiitageufement fa fautes 
et rendit un fervice confidécable à Cyrus, en fe retirai*» 
comme efpion chez les Affyriens fou« prétexte d'uo 
prétendu mécontentement. 

Cependant Cyrus fe préparoît à avancer dans le payr 
ennemi. Aucun des Mèdes ne voulut le qtùtter, ni re^- 
tourner fans lai vers Cyaxare, dont ils traignoîent la 
cojère et la cruauté. L'Armée fe mit en marche. L,é 
bon tr»itement que Cyrus avoit fait aux prtfonniers de 
guerre, en les renvoyant libres chacun dan^ fon pays^. 
avoit répandu partout le bruit de fa clémencç. Beau»- 
coup de peuples fe rendirent à lui, et grôfTirent le nom» 
bre de fes troupes. »Vétant approché de Babjlône, il- 
fit faire au Roi des Affyriens un défi de terminer leur 
querelle par un combat -fingulier/ Son défi ne fut p»5«, 
accepté. Maisj pour mettre fes Alliés en fureté; pen- 
dant fou abfcncô, il fit avec lui une efpèce de tvève et de 
traité par lequel on convint de part et d'autre de ne 
point inquiéter les laboureurs, et de leur laiffer cultiver 
les terres avec une pleine liberté,. Après avoi^r reconnu 
le pays, examiné la fituation de Babyîone, et s*être fait 
un grand nombre d'amis tt d'alliés, il reprit le chemin 

rfelaMèdie. 

Quand 



HISTOIRE DE ÇYRU.S. i^ 

QuÀBd il fut près de la frontière, il députa auffitôt 
tF«rs Cyaxare, pour lui doimer avis de Ton arrivée, et pour 
recevoii: fès ordres» Celui-ci ne jugea pas à propos de 
roDevoir dans fon pays une Armée II cdnlidérable, et qui 
ailoxt encore être augmentée de quarante mille hommes 
Bouvellement arrivés de Perfe* Le lendemain il fe mit 
ea chemin avec ce qui Im étoit reflé de Cavalerie. Cy- 
rus alla au devant de lui avec la iienne, qui étoit fort 
nombreuse et fort lefle* A cette vue la jaloufîe et le 
mécontentement de Cyaxare fe reveillèrent * 11 fit un 
accueil très froid k fon neveu, détourna fcn vîfage poui^ 
ne ■pqkit recevoir fon baifer, et laifla mcme couler quel^ 
.ques larmes- Cyxus commanda à tout le monde de s^éi- 
ifoigner» et entra avec lui en éclaircifleftient. 11 lui par- 
ia avec tant de douceur, de foumîdiôn, de raifon ', lui 
4onoa de û fortes preuves de la droiture de fon cœur, de 
fon refpeâ, et d^un inviolable attacheibent à fa perfonne 
«t à fes> intérêts, quHl diflipa en un moment tous fes 
ipupçonsy et rentra parfaitement dans fes bonnes grâces» 
.lu s^embraf&èrent mutuellement, en répandant des larmes 
^4e part et d'autre. On ne peut exprimer quelle fut la 
Joie des Perfcs et des Mèdes, qui attendoient avec 21^ 
quiétude et tremblement de quelle façon fe terrûiaeroit 
;«ette entrevue. A l'inBaht Cyaxâre et Cyrus remonté- 
;peQt à cbeval : et alors tous les Mèdes fe rangèrent h I91 
. Alite de Cyaxare^ comme Cyrus leur en avoit fait iigne. 
. iéts Periês fuiviient Cyrus, et les autres Nations leur 
Prince particulier. Q^and ils furent arrivés au camp, ils 
conduiiîrent Cyaxare dans la tente qu'on lui avoit drtfîee* 
11 fut auilitôt viiité de la plupai^t des Mèdes, qui vinrent 
Je faluer, et luifaire des préieusf, les uns de leur propre 
* mouvement, les autres par ordre de Cyrus. Cyaxare tti 
. lut extrêmement touché^ et commença à reconnoître que 
Cyrus ne lui avoit point débauché fes fujets, et que les 
Mèdes ne luir étolent pas moiob â^béclionnés qu^aupara* 
•van t. 

Cfiniinmtîpn de la Guerre, Prife de Bchykne^ nouvel/es 

Conquêtes. Monde Cyrus^ 

Dans le confeil qui fe tînt en préfence de Cyaxare, îl 
tut réfoluMe continuer la guerre. On travailla aux pté« 
|iaratifs avec une ardeur infatigable. L* Armée des 

ennemis 



» HISTOIRE Ds GYRUS. 

enDeiots étoît encore plus oombreufe quMle ne l'àvoic^ 
été dans la première campagae, et l'£gypte feule leur 
Rvoit fourni plu» de iîx vingts mille hommes. IJ^eur 
irendeKWOs étoit à Thymbrée, ville de Ljéie. Oyxias^ 
après avoir pris toutes les précautions néoef&tres pour que- 
ion Armée ne manquât de rien,: et après être defcesdci 
dans ua' détail rurprenant, que Xenopbon. rapocte fort att> 
Iong,ibngea 11 fe mettre en marcbe» Cyaxare ne le fuîvit 
pofnty et demeura avec la traiiième partie ét% Mèdes feu» 
letnënt, t>our ne pas laîfler fon pays eatièrement degrami* 

Abfadate, Roi de la Sufiane, fe préparant à^prendr**^ 

(on armure, Panthée fa feronre lut vint prefenter 4n cai^ 

^ue, des brafiars, et des brafielets, tout cela d^or inaâlf, 

iEivec une cotte dermes de fa hauteur plîffée pax» eu bans^- 

^t im grand panache couleur de potirppe, £lle ararit' 

iait k plupart de cea ouvrages elle-même à-rînfçu dcfon* 

^tfri, pour lui ménager le plaifir de la furprîTe. Qoei^ 

-que tendreffe qu'elle eût pour lui, eUe Texl^ta à mourir' 

plutôt les armes à la main,<]^ue de ne pasfe iîgnaler d'une 

manière digne de fa naîfiknce et digne de IHdée qu'elle 

avbit tâchée de donner de lui à Cyrus» Nous loi :avons^ 

dtt-^lte) dès oyigations infinies. J>î étéfa prifenuière,. 

-et oemme tifclie deUînée pour lui: mais je ne me fuis poin& 

trouvée delavt enti^e fes mainS) nr ne mt fuis point Toe 

•livrée lldeâ conditions hontieufes. U m'a -gardée comme 

Il aurait gardé la fen^ne de fon propre- frère ; et je lui ai 

bien promis que vous fauriez reconnbîfrre une telle grâce* - 

Ne l'oubliez point.* O Jupiter, s'écria Abradate, et le- 

"vant les yeux vers le Ciel^ fa>ts que je paroiflè aujourd^kfti* 

digne mari do Panthée,- et digne ami d'un fi gé^féreu^c 

bienfaiteur. Cela dit^ il montai fur fon char. Panthée 

ne pouvant plus l'embrafTer,. voulut encore baifer le char' 

où il etoit, et le fuivlt quelque tenis i> pié^ après- quoi 

elle fe retira. * 

Quand les Armées furent en préfence^tout fe prépara^ 
pour le c^ombat. Après les prières publiques et générales,- 
Cyrus fit des libations en particulier, et pria encore. de 
nouveau le Dieu de fes pères de vouloir être fon guide, 
et de venir à fon fecours. Ayant entendu tin coup de 
tonnere^ Nous ie Juivonty fQuvet^m 5^«^flrfr,'s'écria-t il; 
et ^ l'inilant même s'avança vers les eniKmis. Comsïc 
le froat de leur bataille forpaflbit de beaucoup cialle éts^ 

Pcrfcj, 



HISTOIRE Di CYRUS. 21 

ferki^ ils firent ferme dans le milieu, tandis que les deux 
ailes s^avancèrent en fe courbant à droite et à gauche dans 
le deffeind*enveloperrArmée de.CjruSy et de raffailliren 
même teras par plufieurs endroits. Il s^y attendoit, et 
v^ fut pas furpris. IKparcourut tous les rani^s pour 
animer fes troupe» ^ et lui qui en toute autre occafioa 
étoît fi modefte» et fi éloigné de tout air de. vanité, aa 
moment du combat parloit d^un ton ferme et décifif : 
Suivez-moi, leur, difoit-il, à une -viéloire aflurée *, les 
Dieux font pour nous. Après avoir donné tous les ordres 
neceâaires,^ et fiiît cantonner par toute P Armée Phymne 
du combat, il donna le fignal. 

Cyrus commença par attaquer Paile des ennemis qui 
s'étoit avancée furie flanc droit de fon Armée ^ et Payant 
prîie elle même en flanc, la mit en defordre. On en fit 
autant de Pautre c6té, où Pon fit d^abord avancer PEfca- 
dron destchameaux. La Cavalerie ennemie nel^atteodit 
pas, et de fi* loin que les chevaux Papperçurcot ils fe ren» 
versèrent les uns ïur les autres, et pluSeurs k cabrant 
jcttèrent par terre ceux qui les montoient. Les cha- 
riots armées de faulx achevèrent d*y mettre la confufion* 
Cependant Abradate* qui commandoit les chariots plâ<- 
eési. à la tête de PArmée, les fit avancer à toute bride» 
Ceux des ennemis ne purent ibutenir un choc fi rude, et 
furent rais en delbrdre. Abradate les ayant percés, vkit 
aux bataillons des Egyptiens. Mais fon char s^étant 
malbeureufement renverfé, il fut tué avec leS'fiens, après 
avoir fait des efforts extraordinaires de courage. Le 
combat fut violent de ce cèté-là» et les Perfcs furent 
contraints de reculer juiqn*à leurs machines. Là Ua 
égyptiens fe trouvèrent fort incommodés des flèches 
«qu'on leur tiroit de ces tours roulantes et les battoillons 
(le Parrière -garde des Perfes s^avançant Pépée à la main, 
empêchèrent les gens de trait de paiTer plus avant, et les. 
contraignirent de retourner à la charge. Alors on ne 
vit plus que des ruiiTeaux de fang couler de tous côtés» 
Sur ces entrefaites Cyrus arrive, après avoir mis en fuite 
tout ce qui s'étoit préfentédevant lui. 11 vit avec douleur 
que les Perfes avoient lâché le pié, et jugeant bien que les 
Egyptiens ne ceiTèroiçnt de gagner toujours du terrain, il 
léfolut de les aller prendre par derrière, et en un iu fiant 
ayant pafle avec fa troupe à la queue de leurs battaillons,. 

il 



a2 HISTOIRE Dï CYRUS. 

îl let.cliàrgea îudemeat. La' Ca^krîe furvint efl nêfloe 
tems, et pouiTa vivemeot les ennemis. Les Ëg^^ptietis at- 
taqués de tous côtés fefoient face partout, et fe dtffen* 
doîeat avec un cojrage merveilleux. A la fin Cyrus ad- 
mirant leur valeur, et ayant peine à laifîer périr de & bra- 
ve» gens, leur £t offrir des conditions honnêtes, leur re» 
prefeotant que tous leurs Alliés les avoient abandcinnés. 
Ils les acceptèrent, et fervirent depuis dans (es troupea 
avec ude fidélité inviolable. 

Après la perte delà bataille, Créfus s^enfuit en diligence 
avec (es troupes % Sardes, où Cyrus le fuivît dés le len- 
demain, et fe rendit maître de la ville fans y trouver 
aucune réflDance. 

De là il marcba droit vers Babylone, et iubjugua en 
pafiant la grande Phrygie et la Cappadoce. Quand il 
fut arrivé devant celte ville, et qu'il en eut examiné 
avec foin la (itualion, les murailles, les fortification s, 
chacun jugea qu'il étoit inspoûTible de s'en reridre maître 
par la force* il parut donc fe déterminer au deSeiil de 
la prendre par famine. Pour cela îl fit creufer tout 
autour de la ville des foffés fort larges et fort profonds» 
pour empêcher, difoit-il, que rien ne pût y entrer ou tn- 
fortir. Ceux de la ville ne pouvoient s'empêcher de rire 
du deiïein qu'il avoit formé de les afiîéger ^ et comme 
ils fe voy oient des vivres pour plus de vingt ans, ils fe 
mocquoient de toute la peine qu'il fe donnoit. Tous ceS' 
travaux étant achevés, Cyrus apprit que bientôt on de« 
voit célébrer une grande folemnité,'dans laquelle tous les- 
Babyloniens paUoient la huit entière à boire et à fe re- 
jouir. Cette fête étant arrivée, et la nuit commençant 
de bonne heure, il fit ouvrir l'embouchure de la tran- 
chée qui aboutifibit au fleuve, à l'inilant même l'eau 
entrant avec impétuofité dans ce nouveau canal, laiifa à 
fec fou ancien lit, et ouvtitvà Cyrus un pafiage libre dans- 
la ville- Ses troupes y entrèrent donc fans trouver au« 
cun obftacle. £lles pénétrèrent jufques dans le Palais^ 
où le Roi fut tué. Dès la pointe du jour la Citadelle 
fe rendit, far les nouvelles de la prife de la ville et 
de la mort du Roi. Cyrus fit publier dans tous les^ 
quartiers que ceux qui voudroient avoir la vie fauve, dé« 
xneuraifent dans leurs maifons, et lui envoyaiTent leurs 
armes : ce qui fut fait fur le champ» Voilà ce que coûta 



HISTOIRZ DK CYRUS. aj 

^ ce Prince la priis de la Ville la |ilii8 riche et la plut 
&ite qui fut alors dans l'univcrs. 

Cyros commença par remercter les Dieux de l'be u« 
reax fuccès qu'ils yenoîent de lui accorder ; il aiTembla 
la principaux Officiers, dont tl loua publiquement le 
courage y la fagefle, le zèle et rattachement pour fa per- 
fonne» et deilribua des récompenfes dans toute PArmée. 
Il Içur cemotttra enfuîte que Punique moyen de confer- 
ver ce qu'ils avoient acquis, étoit de perfévérer dan« 
leur ancienne yertu : Que le fruit de la riél^ire n 'étoit 
pas de s'abandonner aux délices et à l'oifîveté : 
Qu'après avoir vainca les ennemis par la force des 
armes, il feroit honteux de fe laiiTer vaincte par les 
attraits de la volupté : Qu'enfin, pour conferver leur 
ancienne gloire, il falloit tnaintenîr à Babylone parmi 
les Perfes la roême difcîpline qui étoit obfervée dana 
leur pays, et pour cela donner leurs principaux foins à 
la bonne éducation des enfans*. Par-là, dit-il, nous 
deviendrons nous-mêmes plus vertueux de jour en jour, 
en noas efforçant de leur donner de bons exemples, et 
il fera bien difficile qu'ils fe corr<fmpent, lorfque parmi 
nous ils ne verront et n'entendront rien qui ne les porte 
à la Vertu, et qu'ils feront continuellement dans une 
pratique d'exercices louables et honnêtes. 

Cyrus confia à différentes perfonnes, félon les taleoB 
qu'il leur coonoiffoît, différentes parties et différents foins 
du Gouvernement : mais il fe réferva à lui feul celui de 
former des Généraux, des Gouverneurs de Province*», 
des Minières, des Ambaffadeurs, perfuadé que c'étoît 
proprement le devoir et l'occupation d'un Rôi, et que 
de là dépendoit la gloire, le fuccès de toutes les affaires, 
le repos et le bonheur de l'Empire. Il établit un ordre 
merveilleux pour la guerre, pour les finances, pour la po* 
lice. Il avoit daas toutes les Provinces des perfonnes 
d'une probité reconnue, qui lui rendoient compte de tout 
ce qui s'y paffolt, on les appeI}oit les yeux et les oreilles 
du Prioce. 11 étoit attentif à honorer et à recompenfer 
tous ceux qui,fe diftinguoîent par leur mérite, et qui cx- 
celloient en quelque chofe que ce fût. 11 préféroit in« 
finiment la clémence au courage guerrier, parce que 
celui-ci -entraine fouvent la ruine et la défolatîon des 
Peuples, au lieu que l'autre eft toujours bienfaifante et 

{a- 



M HISTOIRE DE CYRUS. 

falutaire. Ilfavoit que les loix peuvent beaucoup coa* 
tribuer au règlement des mœurs : mais, félon lui, le 
JPrince devoit être par fon exemple une loi vivante ; et il 
ne croyoît pas qu'il fût digne de commander aux autres» 
s^il n^avoit plus de l\jmières et plu dés vertu que fes fu- 
jèts. La libéralité lui paroiflbit aine vertu véritablement 
Koyale ; mais il fefoit encore plu^ de cas de la bonté^ 
de l'affabilité, de rhumanité, qualités>propres à gn^ner 
les coeurs et à fe faire aimer du Peuple, ce qui eft pro- 
prement régner^ outre que» d'aimer plus que les autres % 
donner quand on cfi io&niment plus riche quVux, e(t 
une chofe moins furprenante,- que de deCcendre en quel • 
que forte du trône pour s'égaler à fes fujets» Mais c« 
qu'il préféroit à tout, étoit le culte des Dieux, et le re« 
fpefl pour la Religion \ perfuadé que quiconque étoît 
fincérement religieux et craignant Dieu, ëtoit en roême 
tems bon et fi^lèîe ferviteur des Rois, et inviolablemenC 
attaché il leur perfonne et au bien de l'£tat. 

Quand Cyrus crut avoir fùiîifamfnt donné ordre aux 
Affaires de Babylone, il fongea à faire un voyage en 
Perfe. Il paifi par*la Médie pour y faluer Cyaxare, à 
qui il fît de grands préfens, et lui marqua quUl trouve- 
roit à Babylone un Palais magnifique tout préparé quand 
il voudroit y aller, et qu'il devoit regarder cette ville 
comme lui appartenant en propre. Cyaxare, qui n'avoit 
point d'enfant mâle, lui offrit fa fîUe en mariage, et la Mé^ 
die pour dot. il fut foirt fenfible à une offre ii avantageufe^ 
tuais il ne crut pas devoir l'accepter avant que d'avoir eu 
le confentemeot de fon père et de fa mère ; laiffaot-pour 
tous les iiècles un rare exemple de la rerpe(^ueufe foumif" 
iion, et de l'entière dépendance que doivent montrer en 
pareille occafîon % l'égard des pères et des mènes tous les 
en Fan s, quelque âge qu'ils puiffcnt avoir, et à quelque 
degré de puiîfance et de grandeur qu'ils foîcnt parvenus. 
Gyius éjKjufa donc cette Priwccfie à fon retour de Perfe; 
et ramena avec lui h Babylone, où il avoit établi le ûhgQ 
de fon Empirer 

Il y allembla fes^ troupes. On dit qu'il s'y trouva fîx 
vingts mille chtvaiix, deux mille chariots armés de 
faujx, et fiK cent mille hommes de pié. 11 fe mit en 
campagne avec cette Armée nombreufe, et fubjugua 
toutes les Nations qui font depuis la Syri.e jufqu'à la mcjr 

des 



r 



SECONDE GUERRE PUNIQUE. 25 



ûcs Indes : Après quoi îl tourna vers Vl^gyptCf et U 
-Tangea pareillement feus fa domination* 

Il établît fa demeure au mîHeu de tous fes pays, paf- 

tant ordinairement fept mois tlBabylone pendant4^yver, 

carcequele cflimat y cft diaud y tr«s mois à Sufe, pen- 

-^dant le printems ; et deux mois à Echataoe, durant les 

fraudés tbaleurf de Tété. 

Plufîeurs années s^étant aînfi .écoulées, Cyrus vint en 
"Perfe poiir la feptfême fois depuis rétablîflement de fa 
monarchie. Cambyfé et Mandane étoient morts il y 
avoît déjà lengtem«, et lui même étoît fort ^îeux. Sen« 
tant approcher fa fin, il a£remblaie& enfans, et les grands 
de Pempire ; et après avoir remercié les Dieux de toutes 
'ies faveurs qu'ails lui avoient accordées pendant fa vie, eÇ 
ieur avdir demandé une pareille 4>rote6lion pour fes en- 
fans, pour Ass amis, et pour fa patrie, il déclara Cambyfe 
ion fils aine fan (ucceffeur, et laiflaf^ l'autre plufieurs 
j;ouveFnements fortconiidérables. Il leur donna à Tua 
et à l'autre d'excellente avis, en leurfefant entendre que 
le plus ferme appui des trônes étoît le refpeék pour le:; 
Dîenx, Ja bonne intelligence entre les frères, et le foin de 
ie faire et de Te conferver de ^dèles amis. 11 mourut^ 
également regretté de tous les peuples. 



SECONDE GUERRE P U N I QJLJ E.^»4^4^ 

Commencement deJagiùrre^xt heureux Jucch i^Antiibaî. 



T E commencement de la féconde guerre Punique, \ 

' % J ne la conGcîércr qu'à b date xles tcms, fut la priCe de 

SHgonte pax Annibal, et l'irruption qu^'il ït fur les terres 

des peuples (îtués au-delà de l'Ebrc, et alliés du peupîs 

*Romaîn : Mais U véritable caufe de cette guerre fu» le 

dépit des Cartliaginpis de s'être vu enlever la tiîcile et la 

'^.irdaigne par dc« traités auxquels la feule néctfîiîé deis 

-teins tt le mauvais état, de leurs affairjes les avoîcnt fait 

•confentir. La mojt préuiaturte'd*Amîkar Tenipécha 

d'exécuter le defîein qu'il avoit fdrmé depuis longtenrs 

de fe venger de ces injures. Son fils Annibal, à qui, 

lorfqu'il n'ayoit encore que neuf av.», il avoit fait jurer 

kir les Autel-s qu^il fe dtclareroit ernemi du peuple Ro- 

C main 



SUj 



a.6 SECQNDl^ GUERRE PDNIQP&. 

r 

«main dès quHl feroit en l^^e de le fajir^ et^^a da|i^t^a,tcj[i 

fes vues, et fut Phéntier de fa haine contre les Romain^ 

. aufll bien q«e de foo courage, Il prçp^rst tQU.t 4e loin 

Î^our ce grand dcfleinf: £t qu9n4 il (e crut e? état d^ 
exécuter, il le fit eclore par le fiége de S^gqntç,. Soi^ 
parefie et lenteur, foit prudence et Ulgefle, le? Rç^njaii» 
confunièrent le tems en différentes ai^baSad^s^ tX \si\r 
sèrent k Annibal celui de prendre I4 vlllç. 

Pour lui, il fut bien mettre le tenct9 ^ profit* Apr^ 
avoir donné ordr^ à tout, et laifle.fou frèi;e Afdrub^l e^ 
Efpagne pour défendre* le pays, il partit pour l'Italif 
avec une arnaée de quatre- vingt dix mille hompgieç de 
pié, et dix ou douze mille de cfivàlo^ie* X*^^ plus 
^grands obftacles ne furent point capables de Peffr^yç^y 
iii de Parrêter. Les Pyrénées, le Rhône, ane loqgue 
Tnarche au travers des Gaules, le pacage des Alpe? tem- 
pli de tant de difiicultés, tout céda à fon ardeur et ^ fa 
confiance infatigable. Vainqueur des Alpes, et en quel- 
que forte de la nature même, il entra doipc eu Italie» 
qu'il avoît réfolu de rendre le théat.re de la guerre. Ses* 
troupes étoient extrêmement' diminuées pour le noipbre, 
ne montant plus qu^ à vingt mille hommes de pié, et fix 
mille chevaux j mais elles étoient pleines de courage et 
de confiance. 

Une rapidité fi inconcevable étonna et déconcerta les 
Romains. Ils avoient compté de faire la guerre au-de- 
" ïibrs, et qu'un de leurs Confuls tiendroît tête â Annibal 
en £fpagne, pendant que Paître iroit droit en Afriq^ue 
pour attaquer Carthage. Il falut changer de mefures» 
et fonger à défendre leur propre pays. Publius Scipîon 
,Conful, <iui croyoit Annibal encore dans les Pyrénées, 
Jorfqu'il avoit déjà paffé le Khone, n'ayant pu l'atteindre, 
fut obligé de revenir fur fes pas pour l'attendre, et Pa^- 
taquer ^ la defcente des Alpes j et cependant il envoya 
. fon frère Cneius Scipion en Ëfpagne contre Afdrubal. . 

La première bataille fe donna auprès de la petite rivière 
du Tefîn. Les Carthaginois remportèrent la viéloire. 
Le conful Romain fut bleffé dans/ le combat 5 et fon fils, 
âgé pour lors à peine de dix fept ans, lui fauvala vie. C'eft 
le même qui vainquit dans la fuite Annibal, ejt qui fut 
{urnommé l'Africain* 

Sur 



SECCnïÔK GUERRE PUNiQyE. 17 

Sur la première nouveUe àe cette défaite, Sempronîus 

Fautre coafol, qui'étbît en Sicile, accourut, prointempnt 

psit r^rdre du féiiat au fecours de fon coîlèjrue, qui 

la^étoît pas encore bieft remis de fa bleflure. Ce fut poar 

lui une taifou de hâter le combat contre le fentîment de 

Sicipton, parce qu^il efpéroit en avoir feul toute la gloîie . 

Aïknîbal, bien* informé de tout ce qui fe paffoit dans le 

cariDp des Roraâios) et ayant exprès l^iifie emporter un 

lei^er avantage à'SÎsmproiiius, pour amorcer fa témérité, 

hn donna fi<u d^engagei; la bataille près de la rivière de 

Trébie. Il avoît placé fon frère Magon en embufcade 

ëan» un lieu ibrt fftTOrable-, et avoît fait prendre à fon 

année toutes ies^ précautions néccilaîrrs contre la faim 

at contre le froid, qui étoit alors extrême^ On n'avoît 

fongé à rien de tout cela chez les Romains. , Leurs- 

ttotipee furent donc bientôt rertverfées, et mifes en fuite ; 

et Magoa étant forti de fon embufcade en €t un grand 

carnage. 

Anaibal, polir profiter du tcms tt de fcs premières vie* 
toires» alloit toujours en avant, et s^approchoit de plus 
an plus du centre de l'Italie. Pour arriver plus prorople- 
meat auprès de Pennemi, il falut paiTer un marais^- 
•ù fon armée cfTuya des fatigues incroyableii, et où lui- 
xaéme perdit ua oti!. FlaTmimtSj l*un des* deux ConfuTr 
^u'on avoit' nommés depuis peu étoit parti de Rome» 
C'étoit ua/homme vain, temérairei entreprenant, plein 
de lui-même, et dont la fierté naturelle s'étoit beau- 
coup accirue par les heureux fuccès de fon premier 
confulat, et par la faveur déclarée du peuple. Ou 
jugeoit aiféinent qu'il fe laifTeroit aller à fon génie im- 
pétueux et bouillant y et Annibal, pour féconder en* 
eore fon penchant, ne manqua pas de piquer et d'irriter 
ta témérité par les dégpits et les ravages qu'il fit faire à; 
£sL vue dans toutes les campagnest 11 n^en falat pas da- 
vantagepour déterminer le Conful au combat, malgré les 
xemontrances de tous les officiers, qui le prioient d'at- 
tendre fon collègue.- Le fuccès fut 'tel qu'ils a voient ^ 
]^évu. Quinze mille Romains demeurèrent fur la place 
avec leiir chef, et rendirent célèbre à jamais par leur 
fiiDglaste défaite le 'Lac de Thrafymène, ^ 



^ SECONDE GUERRE PUNIQyE. 

lahlut "DlBateur^ 

Cbttjs trîfle nouvelle, quand ^on Peut appnfis à 
Rome, y jetta uoe grande aîanne* On s'attendoit ^ 
tout moment d^y sovc arriver Annibal. Fabius Maxî- 
znus fgt nommé Diâateur. Après avoir donné le9 
ordres néceSaires pour la fureté de la vîUe, il fe renr 
dit à l'armée, bien* réfolu de ne pokit bazarder de 
combat fans y être forcé, ou faas être bien- afluré. da 
fucc^. 11 conduifoit fes troupes par des hauteurs, 
fans perdre de vue Anoibal, ne s^approchant jamais 
aflfez , de Pennemi pour en venir aux mains ; mais no 
s*en éloignant pas non plus tellement, qu^il put lui é« 
chapper.. 11 tenoit axaâiement fes foldats dans fon camp^ 
ne les laiflanljauMiis forty: que pour les fourages^ où il 
ne les envoyoit qu'avec de fortes eicortes. 11 n'eng^a* 
geoit que de légères efcar mouches, et avec tant de 
précaution, que fes troupes y avoîent toujours l'avantage» 
]^ar ce moyen il rendoit inCenfiblement au foldat la con* 
fîanee que la perte de trois batailles- lui avoit ôtée, et le 
mettoit eu état de compter comme autrefois fur ion 
courage et fur fon bonheur. L'ennemi s*apperçut bien- 
tôt que les Romains, inilruits par leurs défaites, avolent . 
enitn irouvé un chef capable de tenir tête ^ Annibal ,. 
et celui-ci comprit dès-lors qu'il n'auroit point à craindre 
de la part du Diétateur des attaques vives et hardies^ 
mais une conduite prudente et mefurée* 

Minuciu5) général de la cavalerie des Romains, fouf«» 
Croit avec plus d?impatîence encore qu' Annibal même 1^ 
fage conduite de Fabius. Emporté et violent dans fes 
difcûurs comme dans fes defîieins, iJ ne ceiïuit de décrier 
le diâateur : 11 le txaitoit d'homme irréfolu et timide, au. 
lieu de prudent et de circon(pie£l qu^il étoit, donnant à. 
fes, vertus le nom dçs vices qui en approcboient le plus^ 
et par un artifice qui ne réuflit que trop Couvent, il éta- 
blifloit fa réputation en ruinant celle d& fon fupérieur.. 
£nfln,. par fes intrigues et Tes cabals auprès du peuple- 
il vint à bout dé faire égaler fon autorité à celle du die* 
tateur, ce .qui étoit fans exenxplè.- Fabius bien perfuadé 
que le peuple, en les égalant dansle commandement, ne^ 
Iqs égaloit pas de même dans l'art de commander, fouf« 
if\K ente injure avec UQç «oderatioPé qui fit bien voir 

quiL 



- SECONDE GCERÏCÏ PUfîtQpK, 39 

^^ h^étoit pat nitMttt intincible à fts cottchoyens, qu'à 

MliiBcifit8,en côA^tfoeiice de l'égarHté do pouvoir qu^on 
^^enoit de mettfe entre !c» et Fabius, lui propofadecom- 
tomnéer ehacon leur jour, ou- même un plus long efpace. 
^e teiBs. Eabms refu& te pwcti^ qui expofott toute l'ar- 
mée au danger, pendant le teass qu'elle Csroît commaa« 
dée par MinuctuB } et il aima mieux partager les troupes 
pour' fe mettre en état de conferver au moins la partie 
qm lui feroit échne. 

Ce qae Fabius aroif prévu, arriva bientôt* Son collé* 
g^e, avide et in^altent de conrbattre, avoit donné tête 
fci&iffé dans des* embuehes que lui a voit dreffé Antiibal, et 
Im armée alloit être entîèremient défaite. Le dtélateur, 
f*Bs perdre- du tem^ en- d^nutiles treprocbes ; ^* Mar« 
^ cAôîw,*' cKt-îl à fes foldats, " au fecours de MinucîUs, et 
** arrachons -aux ennemis la vi^oîre, et à nos eohcitoyens 
♦• ^rcu'dé'lcur faute." Il arriva fort à propos, et ob^ 
îîgca^ Anntbal de ionner la retraite. Ce dernier en fe 
retirant difoît, •* que cette nuée, qui depuis longteins 
•* paroiffbit fur le haut des montagnes, avoit enfin crevé 
•* avec un grand fracas j et cauféuTi grand orage." 
-, Un ferTÎce fi important, et placé dans une telle acon» 
jÂpéture, ouvrît lés ycua à Minucitisy et lui fit recon- 
noître fa faute. Pour la réparer fans délais îl alla dans 
le moment même arec fon armée à la tente de Fabins, et 
Pappellant fon père et fon libératcttr, lui déclara qu'il ve* 
non îe remettre fou* fon obériTâncei et qu'il caflbtt lui- 
même un décret dont il fe trouvolt plus chargé qu' ho-- 
àoré. Les Soldats de leiir côté en firent autant, et ce n'e 
&t plus de-part et d'acitre qu'cmbrafiements et mar- 
ques. de la reconnoifiWnce îa plus vive ; et le verte de ce 
jour, qui avoit penfé être fi funefte à la république, ic 
paSa dans la joie et les divprti'fiements, 

BûtailU (le CanmsJ' 

• L*ACTiOîl la jpUis célèbre d'Annibaî, et'qni devoit, ce - 
fexobley renverfer pour toujours la puiâance Romaine, 
ÂttT Ja • bataiUe de Cinees. On avoit nommé à Rome 
pour confals L» .^Unilius Paulus, et C. Terentius Varron. 
Ce dernier d'une baffe et vil« naiffaivce, par lef grands . 
biens qi^e fon père lui avoir laifféis, et par fon adrefie à . 

C 3. gî^gncf 



SECONDÉ GtJ£RR£ PUNIQyB* 



j^agner les bonnes grâces du peuple en/c 6écltam^n% eoii«^ 
tre les grands, a voit trouvé le mojei^ de pprveokTati coa-^ 
fulat fans y jporter d'autre mérite ^jw celui (^!uae mm^ 
bition dém^furée et d'une eftîme de> lui même Cips boc^ 
lies. Il difoit hautemfnty ** que }e jaoyeo de pierpétaev- 
** la guerre» étoit de mettre des* Fabius à 1% téte^dfit 
'' armées 1 Que pour lui, dès. le^ premier jpur ^t^U jrér^ 
'' roit rennemif il fauroit bien k term^er..'' «Son . col* 
lègue, qui £avoit que la témérité, outre cfu'elle e(t d«^ 
ilituée de raiOon, avolt toujours été juTques-là très<v 
malheureufe, penfoit biea autrement. Fabiusiie Foyant' 
près de partir pour la campagne^ le ^oofirm»» encore. 
dans ces« fentimentSy et lui répéta biea des fois que le 
feul moyen de vaincre Annibal étoit- , de* ten^pprifer» et do 
traîner la guerre en longueur. . *' MftîSt'^ liiLditoîl» rf ^ le» 
*^ citoyens,, encore plus que les ennemisi trA^^î^i^croat à: 
^* vous rendre ce moyen impraticable. Vosfoldats ea 
V cela confj^reront avec ceux desCartbagînoift^: V»itoh 
*^ et Annibal penferont de même (ur ce points II Êiut. 
*^ que vous feul teniez, tête et réfiûiez à ces deux chefs* 
*^ Le moyen de, le fsire, c?eft deLdemeuper ferme contre 
** les bruits et les<lifcours populairest et -de ne vous laif« 
*^ fef ébranler ni par la fauiTe gloire de votre collègvte* nî^ 
*' par la faufle bonté dont on tàcbera de vous' couvrir» 
'* Souffrez qu'au Heu d'homme .précautîonné».€irconfpeâ, 
**^ et habile d^s le méiiec de la guerre, on vouft fafle pa£* 
*^ fer pour un^chef^timide, lenti^fanscoonoifiance de l'art 
- *^ militaire. J^^aiae mieux vous^>voir. craint par un en* 
*^ nemi fage, qi^e loué, par des citoyens imprudents^" 

Chez les Romains^ en. tem^ de, guerre,. . on levoit' 
chaque année qpatre légions^ dont cbacune étoit coiuf 
pofée de quatre mille, hommes^de p,Ié^ et de trois cena 
cavaliers.. Le& alliés^ c*eiîL à^ire les peuples voiilns d& 
Rome, fournifibient un.pftreil aombse de fantaSins^ avec 
le double et quelquefois le triple de cavalerie. £t pour 
rordixiaire. OR partageoît ces-troupes^ entre. les deux con— 
iuls, qui f^foient la guerre féparétn^nt, et.en dii£érenU 
pays. Ici,' comme l'affaire étoit dcclûve, les ^ux con^ 
&]& marchèxent enfemble, et le nombre def troupes, tant^ 
Romaines que Latines fut doublé^et les légions augmeo*»^^ 
tées chacune de mille hommes de pié^ tt.de cent de ca^ 
valrrie.. 

.14 



SÊCÔOTfiE <ÎUEltltE PONIQUE. 3^ 

Le fiiH de Famée dP Airtiibal ëtoît.dans 1» cavidefie t 
C^mà potnquoi Li Paolus vouloît éviter de combattre et» 
rafe -campagne. D's^lkim les Cattha^iaots manquoient 
abfelumeUt^ vmes^ et ne poiivoient pas encore fubfiflet 
féix - jonrs' d*iis le pays, de forte que les troupes Efpag- 
Aoles étoteat près de (c débander. Les armées furent 
qaek|'y«^ joots-ife regarder : Enfîo^ après divers mouva«^ 
meata^.Varron, malgré les remomtrances de foft colique,. 
^o^S^a 'lu -battaâle près d» petit village de Canoës. Le 
terrain- étoH fort favorable aux Carthaginois v et Annibal, 
qui fa vok 'profiter de tout^ avoit rangé Tes troupes de 
forte qmt le vent Vokprae, qui fe lève dans un certain 
tema. réglé, dèvoit fooffler «Hreâement contre le vîfage 
des Romains pendant le combat, et les inonder de- 
poufiière^' La viâef re fut longtems difpoiée, et tournis 
enfin pieineiBenl du côté des Carthaginois^ Le conful* 
L.^Faolns fut bleflîé^ à mort, et plus de cinquante mille 
bomnies deniënrèrent fiir la place, parmi lefquels étoit 
4'^te de^- officiers* Varron l'autre conful, fe retir» 
li.Venottfeav^c foixante et dix cavaliers feulement. 

Ms^ârbaJj t^o-des généraux Carthaginois, vouloir 
que (ans perdre de ^ems l'on marchât droit 1^ Rome^ 
promettant à A-nnibalde le faire fouper à cinq jours de- 
là dans'le capitole;. Et* (us ce que cfelui-ci répliqua qu'ili 
faloît prendre du temS'pour délibérer fur cette propofi- . 
tîon : -* Ja vois bien,. ^ dit Maharbal;' ^ que les DieuXi 
"n'ont pas donné au même homme ^us les talens à la^ 
V'fbis. Vous favez vaincre^ An»ibal, mais^ vous n» 
*^ favcz pas profiter de la vtâoSre." £n effets plufieurs*^ 
croyent que ce délai fauva Rome, et l'£mptre. 

Il eâ-aifé de comprendre quelle fut la confternattoi»; 
à Rome^ quand cette funefte nouvelle s'y fut répandue; 
Cependant on n'y perdil point courage. Après- avoir 
im^oré le fecoursdcs Dieux par des prières publiqne^t^ 
et par des fa^ifioes^les Magiilrats,^rafiurés par les iages^ 
confeils» etpar la ferme contenance de Fabius^ donnèrent 
ordre a. tout, et pourvurent à la fureté: de là ville. On^ 
leva -fur^ le champ quatre légions^ et mille cavaliers,.cn 
accorda At<.difpenre d^âge à plulleurs^ qui n'a^^oient paS' 
d^s-reptansv' Les alliés firent aàdî de nouvelles levées^ 
I^ix Officiers Romains, qu'Ânnibal avoit laifie. (ojrtir fur 
]e4c parole^ arrivèrent h Rome, pour demander qu^on 

racbetâf 



iZ SECONDS COOLKI l'ONfOyE. 



rachetât les prHbmnevs. Qotiqttr'liefirift t(uVA% là ré- 
publk|tte de iolAatt, elle vtéHm 'COftftamdieftt «le rsclietet 
rettz«-d, pour ne pomt diMièer d^Éttdinte à lé difeiplin* 
Ronaine, qui panifibit &»»• pitié qoîeon^oe fe rend oit 
^roloiitaircnciit à ren^w ; et «lie Mnnt miettx amer des - 
tSdMV)c9 ^'ellc «chet6L4 det perticoUers jeifqu'aa nombre 
de huit mttie, ce diês prtlbniiief s ont étaieiit srrètés pour 
dettes «a po«r crisDeii qui «nontereiit joiiqa*à ûx aitlle | 
/'âoruAf, dit l^Uftorien^ cédaat ài*aitolSf'di»9<»e» trifte^- 
coojmâunsî 

A Rome, le cèle dés perticoHcn eti^aifioar da biens 
pvblic éclatèrent «lors d'ùoe manière «Mrteilleitfci. 11 - 
B*^ fut pes eiall dee aUfét. Les défaites précédentes - 
avivaient pu ébranler Jeiir fidélité f mais- ce derttier coup» . 
^ui feloa eax devait «battre l^£Bifjire^ les renvetfiiy et 
pittfieitrs fe rangèrent du côté do ^foiofveur, Cepen^ 
dant, m la perte de tant de troupes, ni la défeâi on d^ 
tant d'alliés, ne purent*' porter le peuplé Ronmîn à en-* - 
tendre parier d'acoommodemenU ■ Loin de perdre cou** • 
jage, jamais il ne iit paroitre tant" de- grandeur d^ftnè^ • 
et lodque le Confui, aprè« une fî grande défaite dont il • 
avoft été la principale cauie, revint à 'Rome, tous les • 
eorps de TËtttt allèrent au. devant de lui, et lui rendirent 
grâces dè^'^èè qu'il n^avùû peint dejrfpéré éi la Rtfith* - 
. ^fi^ ; au'. 'lieu qu'à Carthage, après une telle <dirgrace, 
il n'y ayoît point de fnpplice auquel un généra} n'eût dû ' 
s'attendre. »^ 

' Capoue fut uqe der villes-alliées t}uS le rendît à Annl« - 
luL Maïs le (cjour quV firent ies troupe^ pendant les * 
quartiers d'Jbyvèr, leur devint bien funefle. Ce courage 
xnàlc, que nub aâux, nulles fatigues n'avoient pu vaincre, . 
fut entièrement énéi?vé par les -délices de' Capoue ; où les? 
foldats fe plongèrent avecd'autant plu& ^'avidité, qu'ils 
y étoient moins accoutunoés. Cette faute d'Anniba), • 
félon les connoiâ'eurs, fut plus grande que' celle qu'il a- 
voit commife, en: ne marchant pas droit contre Rome a- 
près la bataille de Cannes. - Car ce délai pouvoit pa- 
rcitre n'avoir qlie différé. la vidoire : Au lieu que cette ' 
dernière faute le mit abfolumeot hors d'état de vaincre. 
Ainfi Capoue fut pour Annibal, ce que Cannes a voit été 
pour les Romains 



< '33 ) 

* • • 

Du LUXE DE LA Table. 

Y L &t porté à Rome dans les derniers tems de la té^ 
1 poblique à un excès qui paroit à peine croyable : Et 
nus les Empereurs on enchérit encore fur ce qui s^étoit 
pratiqué jafques-là. 

Ltuculle, qui d^ailleurs ayoît dVxcellentes qualité9, 
crut au retour de fes campagnes devoir fubûituer îl la 
gloire des armes et des combats celle de la magnificence, 
et il tourna tout fon efprit de ce côté-là. 11 employa 
des iommes îmmenfes pour fes bâtimens et pour fes jar- 
dins : 11 fit .encore de plus grandes dépenfes pour fa ta- 
ble. Il rottloit que chaque jour elle fût fervie avec la 
snênM fomptuofîté, n'y eût il perfonne de dehors. Com- 
me fon maître d^bôtel s*excufoit un jour de la modicité 
à^ixn rçpas fur ce quSl n*y avoit point de compagnie : 
** Ne favois-tu pas,'' lui dit- il, " que LucuUe de voit man* 
** gtt aujourd'hui chez Luculle V^ Cicéron et Pompéei 
ne pouvant croire ce qu'on difoit de la magnificence or- 
dinaire de fes repaSy voulurent un jour le furprendre, et 
f'aflurer par eux-mêmes de ce qui en étoit. • L'ayant 
rencontré dans la place publique, ils lui demandèrent à 
diner, et ne Cbufifrirent pas qu'il donnât pour cela auCun 
ordre à (es gens» il fe contenta donc, d'ordonner qu'oa 
les fît manger c^s ^a fale d'Apollon. Le repatfut fer*. 
vl avec une promptitude, une opulence qui furprlt et 
effraya les conviés. Ils ne fa voient pas que la fait d*A'* 
poilon étoit le mot de guet, et figolfioit que le feflin de* 
voit monter à cinquante mille drachmes* 

Si la bonne chère et le luxe de la table peuvent pro-' 
curer quelque folide gloire, Luculle étoit le. plus grand 
homme de fon tems. Mais qui ne voit quelle petiteiïc 
d'efprit, et même quelle folie il y avait à. faire conûftee 
fon honneur et fa réputation à perfuaderle public que 
tous les jours il ftfoit pour lui feul des dépenfes énormei 
et infen^es P Voila pourtant de quoi il fe repaiifoit. 

Voici une autre. efpèce^de folie. Une perfonne en* 
trant dan& la cuifine d'Antoine, fut furprife d'y voir huit 
faogliers qu'on fefoit rôtir en même tems. Elle crut 
que le nombre des convives devoit être fort grand ; ce 
n'en étoit point là la raifon. C'èft que chez Antoine,, 
pendant qu'il écpit 1^ Alexandrie, il falloit que vers 

l'heure 



34 I>ir LUXE tz hi TABLE. 

rbeure du fouper il yièûttaqoôct nti ttpbis magnifique 
prêt à fervir, afin qu'au moment qu'il plaîroît au msiîcre 
4t la ifaaifeto de.fe mettre à taîrléy il trout^âl tés ^andft»- 
ks plus e^^miès, cultes Tk propcs-. 

]t ne parle peint éé ce« dépetifes poufféef juiqu^à Pet« 
travagance et à la fureur : Un plat cGMpofé de langues 
d€S oifeaux les plus raines qui fntiient dans Tunivers^ plu- 
fienrs perks d'un prix infini f>nduês, et infufées âààs 
une liqueur, p^or avok le plaifit d'aval«f en un féal 
coup un millîofi, 

A ces monl^rta de fefte et de Inxe, qui delbon^rent 
Phumanité, oppofons la modêftie et la frogftliré d'un 
Caton, llionncmr de fon fiècle et de fa i<épublique : Je 
parle de Tancien, fumommé ordrnafrement le Cetiieur* 
Il fc gioritoit de n-'avoîr jamais bu d'autte vki ^uie celui 
de fcs ouvriers et de fes domefliques,- de n'avoir jamais 
hH acbetcr de viande pour fon (^upec qui fnrfsât trente 
feilercesy de n'arott jamais porté de robe qui eûtr coûté' 
plus de cent drachmes d'argent. Il a voit appris; difo,it« 
itf à vivre aiiifi, par Pexample du célèbre Curius» ce 
grand homme qui cbafla Pyrrbus d'Italie^ et qui rem- 
porta trois fols l'honneur du tridGbpbe* La nlaffon qu'il 
«voit habitée dans le pajs des Sabins, éteit voifine de 
eelle de Ca.ton,. et par cette rai&n il le regardait C0«^ 
me un modèle que le tîtttt du voifitvage ^vott eneore lui 
tendre plus refpeâabte, C'eft ce Curîus que les am* 
baflsrdeurs des Samnrtes trouvèrent dans une maifoa* 
petite et pauvre aflis an coin de fen feu où il fefint 
cuire des racines \ et qui refufa avec hauteur leurs prév- 
iens, ajoutant que quiconque fe penvok contenter d'un 
tel repas, n'avoit pas befoin d'or; et que pour lui,, 
il edimoit plus honorable de commander à ceux qui a* 
irotent de l'or, que de l'avoir foi même. 

Ces exeàiples, comme trop anciens, pourront faire 
peu d'impreâion fur la plupart des hommes de notre 
fiècle : Mais ils en fefoient une fi profonde fur.plufieurs. 
des plus grands Empereurs Romafns, que quoiqu'ils fu fu- 
ient au comble des rîcheâes et de la pui&nce, qu'ils duf* 
fent fouteoir la majeflé d'un vafte empire, et qu'ils euf* 
fent devant les y eux les profufions en tout genre de leurs 
prédécéffcttrs > ils croyoient ne pouvoir afpirer à devenu* 
Véritablement granids, qu'MHnnt que «'éievani; au defltH 

de 



LE 9|49S'l^ ?plTEUXk 35 

40 U cocTuptÎQQ i» Ifiur fi^kf ib & raproçhcroient dtw 
c§a^ vépéfaUès madc^ de VantîqyaUé* focipés fur Ict 
il^gl^ d« U r^oa la plu9. pujrcy et £uc Iç. goût le plus 
jp5ç. de b ibUde gloiiie. ^ > 

C^eft e9- étudiant ce& gpuida Qiîgia«ttx quc V^rpaiiefii 
(À dé<^9i:a,rei9ii«aûdtt fade» des d^^ces, de la bo^«e chèrei 
et qu^il voulut daos tpttt fosi extérieuc imiter la modeftî^ 
et W frugalité des ^ncieuau C^eft pv Tes^ vertus qu^ii ar« 
rêt^ le cours àfx Ivt^xc public et des déneofesi exceffives» 
fur-tout celles de la ta.ble« ï^t ce defordre^ qui a.vQit 
p^a k Tibère aurdeflus des ren^èdes, q^i s^étoit tnfini* 
9içQt ^ccTu depuis ipus, les mauvais prîjuccs, et que Icf 
loix a.i;0iées de tqute la terceur dçs peines n^avoieat pi» 
l^çpnmei', céda ^ Te^emple l«uL de ffi fobriété et de fa 
£9g^plî<;it£ çjt HU defir q^^Qu ejut dç lui plaire en l'imir 
tant. Il dégrada de. ipéme . et deflictoora le luxe et 1^ 
ipAUeSe en ôtaQt.le brevet d'une charge à Un jeune 
hoipipe qui étoit vCnn tout parfumé pour Peu remercier^ 
et ei) ajoutant^: J'a^pnerou mieux que vfmsfontiffie^ taîL 



tjç d.iasi-ï: boiteux. 

ITNE nuÂt du mois d'Oflobce couyroit d'épaiifes té- 
} nebres la célèbre Ville de Madrid : Déjà le peuple 
retiré ch^z l^i, laiâbît les rues Ubr^s aux ayants qui vou« 
loient chanter ]^uts peîf^es ou leur« plaifîrs fous les baU 
cons de leurs niaitfe;fl^& : Déjà le fçn des guitarçs caufoit 
de rinqui/çtudje aux pères^ et a]arm<;^it les m^ris jaloux 3 
£nfi|;i il étoit près de minuit^ Iprfque J^ç^n Cléof»s Lé. 
^fidro Pércz Za^mbuUo, geôlier d'Â^Icala, ibrtit brufque* 
ment par une lucane dHine maifon, où le fils indifcret de 
la D^eHe de Citbere Tavoît fait entrer. Il tâchoit de 
coin&rver fa vie et fon hon/ieur» en sVffbrçant d'échapper 
à trois ou quatre fpadaffins qui le fui voient de près 
pour le tuer, ou pour lui faire époufer par force une 
Dame avec laquelle ils venoieot de le furprendre. 

Quoique feul contf:e eux il s^toit défendu vaillament, 
et il n'avoit pris la fuite que parce qu^ils lui avoient en. 
levé îoxk épée dans le combat. Ils le pourfuivir^t quel- 
que temps fur les toks ; mais il trompa leur pourfuite à 
la faveur de Tobfcurité. Il maicha vers une lumière 

qu'il 



,§6 LE BIABiE BOITEUX. 

qu^n apperçttt de loin» et qui» totite fbibk qtiMIe êHAtf 
lui fervit de faoal dans une conjotoéinre fi^ ^étlïtetfe» 
Après avoir plus d^une fois -couru rifqut de fe rompre le 
cou, U arriva près d'un grenier d'où fertoient les riayons 
de cette lumière, et il entra dedans par la feixêtre, auffi 
tranfporté de joie quSin pilote qui ?r«il^lieureixfe aient 
furgir au port fon vaifleau menacé de naufrage; 

11 regarda d'aboxd de touteapafts,- et fort etdtiné de 
ne trouver perfonne dans ce galetas, qui lui parut un ap* 
parteihent affez iîngulî«r, il fe mit à le confîdérer avec 
beaucoup d'attention; H vit une lampe de cuivre at- 
tachée au plafond) des livres et des papiers en confofîon 
lur une table» une fphére et des compas d^n côté, des 
phioles et des cadrans de Pautre : Ce qui lui" fît jtig^t 
quMI demeuroît arutleifous quelqite Afirélogoe, qui venolt 
^ire fes olfervations dans ce réduit* 

11 revoit au péril que fon bonheur lui avoit fait éviter, 
et délîbérott en4ui-raême s^îl demeureroit làjufqu^aulen- 
dtmain, ou s^il prendroit un autre parti, quand il entend- 
, dit poufier uo long kJj^r auprès de lut. Il s^imagina 
d^abord que t^étoit quelque fantôme de fon efprit agité, 
une illufion de la tiuit 5 cVft ^pourquoi, fans ^7/ arrêter, 
il continua toutes fes réfleélions. 

Mais ayant oui foupirer pour la féconde fois, îl ne 
douta plus que ce ne fût une chofe réel^ ; et bien qu^ 
ne vit perfonne dans la chambre, il ne laifia pas dé 
s'écrier : Qui diable foupire ici ^ C'eft ifioi, Seîgneuè 
écolier, lui répondît auffi-tôt un^ voix qui àvoît quelque 
chofe d'extraordinaire. Je (vis, depuis ûk mois, dans 
une de ces phiolet^ bouchées. Il loge iérif c^te rûnîhh 
,4in favant Aftrologue, qui eft Magicien* '*C*&ftî\aî quf, 
par le pouvoir de fon art, me tient ettfcfritté dans cttte 
étroite prifon. Vous çtes done un efprit, dit Don Cleo- 
fas un peu troublé de la nouvesuté de Pavanturc. Je fufs 
un Démon, répartit k voix. Vous vcnct ici fort "à propos 
pour me tirer a'efclayage. Je languis dans IVifivétié -, car 
je fuis le Diable de iVnfer le plus vif et le plus^borîeux* 

Ces paroles causèrent quelque frayeur au' Seigneur 
Zambullo ; mais, ccmme il étoit naturellement couraV 
geux, iUe raâjura, et dit d'un tun ferme à PËfprit : Seig- 
neur D.ablc, apprenez moi, s'il vous p'àît, quel rang 
vous te lez-parœi vos Confrères,- ù vous êtes un J^çitaorC 
noble ^j roturier* Je fuis un piable d'impçrtance, ré« 

peu 



LE DIABLE BOITEUX. 37 

^pondit la vmn^ et cèltii de totxs qui a le plus de répota* 
fjon dMH Ton et Pautre Monde. Serîez-vous par ha- 
sard, v^fiqaa Boa Cfêofas, le Démon qu^on ' appelle 
Jiocifer ? Non, rep&rtit TEfprit : C'eft le Diable des 
Cbarlatatts. Etes-'VOQS Vdel ? i^prit PecoHer. FI donc, 
Mttevroflipît krafqueoiçBt la roix, c*eft le Patron det 
MarchMMky des Taillears, des Bouchers, des Boulan- 
gers, et des autres ^rolcsifs du Tiers- Etat. Vous êtes 
peat-ètre fielaebut, dit Léandro. Vous moquiez- vous, 
«époadft PEfprit ? C'eft le Démon des Duègnes et det 
Ecujers. Cela m^étonne, dît Zaœbullo ; je croyoîs Bel-' 
sébptufl des plus grands perfonnages de rotre conpag* 
BÎe. C'eft un de fies moindres fujets, repartit le Dé- 
SBOB. Vous fi*aTeK pas des idées juftes de notre Enfer. 

11 hmt donc, reprit Don Ciéofas, qne voCks foye z Lé- 
^tlitn, Belphégor ou Afiarot. Oh ! pour ces trois-là, 
idit la ym%f ce font des' Diables du premier ordre ce font 
des Efprits de Coor. Ils entrent dans les confeils des 
Piinces, animent les MiniRres, forment les ligues, exci« 
teut les foulevements dans les Etats, et alument le^ flam« 
beaux de la guerre* Ce ne font pas-l?i cfès maroufles^ 
comme les^ premiers que vous avez nommés. Eh ! dîteS'* 
moi, je vou^ prie, répliqua Tecolier, quelles font ^les fane* 
rions de Flagel f il eft Pâme de la Chicane et Pefprît du 
Barreau, repartil le Démon. C'eii lui qui a compofé le 
Protocole des Huiffîers et des Notai re?/ II infpirelea 
Plaider», poflede les Avocats, et obfede les Juges. 

Pour moi, j*ajvd 'autres occupations ; je fais des ma-* 
liages ridicules : J'unis des barbons avec des mineures, 
des aialMi avec leurs fervantes, et des filles mal do* 
aées aveo de aradfes Amants qui n'ont point de fortune^' 
iC*eftmoi qtJt ai tuttoduit dans le monde le luxe, la dé- 
bauche, les jeux de haicard et la Chymîe, Je fuis Tin- " 
menteur de 4a Danfe, de la Mu(îque, de la Comédie, et 
4ic toutes les modes nouvelles dé France. En un mot» 
Je m^appelle Aimodée, furnommé le Diable lioiteux. 

Hé q«« î sMcria Don Clcofas, vous ferirz ce fa- 
meux Afaaedée, dont Û Vit fifit uœ (i glorieufe men- 
tioa dams Agrippa ? Ah! vraiment vous ne m'avez 
pas dit tous vos amufements. Vous avez oublié le 
meilleur. Je fais que vous vous dîvertiiïez quelque^ 
iiûéi i»'fi)rulager les Amants malheureux. A telles en. 

D f-igntfS 



58 L£ DIABLE BOIT£U!3C 

'fiûgnet que, l'année paflKe, i» Biidielier de .mt» ««[!• 
obtint, par votre fecours^-dansla Ville d^.Alcahi,]M.hfui« 
fies grâces de la femme d'un Doébear àe l'Unniesfitéri 
Cela eft vrai| dlt*Pefprlt.- Je tous gardois ceiui*là pour 
le dernier. Je fais le .Dieu Capîdoo, car les Poëtea 
m^ont donné ce joli nom, <et ces MeÛieurs sae peig« 
nent fort avantageuCsment. Il dîfeat^ que j'ai 4es tâïtê. 
dorées, un bandeau furies yeux, un Aiac à la aaatn, im 
carquois plein fie flèches (ur les épaules, et /arec cola uae 
•beauté raviflante. Vous ailes voir toute/àPhèttie oc 
qui en eft, û vous voulez me mettre tn liberté. 

Seigneur Afmodée, répliqua Léaadro Ferez ^ il y» 
long-temps^ comme vous ÎWvez« que je vous fuis entière^ 
ment dévoué. Le péril - que. je vien« -de couiir ea peut 
faire foi. Je fuis bien aife de troav«r Poceaâon de vous 
fervir* Mais le vafe qui vous> recèle eft uns doute nit 
vafe enchanté. Je tenterois vainement de le déboucher» 
Qu de le brifer^ Ainfî je ne fais pas trop' bien de q«^e 
inanière je pourrois vous délivrer de prifon. .Je n'ai pat 
un grand ufage de ces fortes de délivrances : et entre 
nous, fi tout Un Diable que vous êtes,, vous ne faurics^ 
vous tirer d'affaire, comment, un chetif mortel en pour* 
•ra*t'il venir à bout^ Le& hommes ont c^ pouvoir, répons- 
dit le Démon. La phiole où je fuis retenu n'eil qu'une 
iîraple bouteille de verre, facile à brifes» Vous agaves 
^qu^à la prendre, et qu'à la jetter par terre ; j^'apparoitrat 
•tout auâi-t6t en forme humaine. Sur ce pied-1^ dit l'e- 
coUer, la chofe eft plus aifée que je ne penfois. iVppre* 
nez-moi donc dans quelle phiole vous êtes î J'en vois-un 
aiTez grand nombre- de pareilles, et je ne puis la démêler» 
C'eft la quatrième du côté de la fenêtre, répliqua IVfprit* 
C^oique l'empreinte d'un cachet magique foit fur le 
bouchon, la bouteille ne laiffera pas de fe cafler. - 

Cela fufHt, reprit Don Cléofas. Je fuis prêt à faire ce 
que vous fouhaitez. Il n'y a plus qu'une petite difficul- 
té qui m'arrête. Quand je vous aurai rendu le fervice 
dont il s'agit, je crains de payer les pots cafTés. Jl ne 
vous arrivera aucun malheur, répartit le Démon. Au 
contraire, vous ferez content de ma reconnoiffance. Je 
vous apprendrai tout ce que vous voudrez favoir. Je 
vous inftruirai de tout ce qui .fe palTe dans le monde. 
Je V9US découvrirai les défauts des hommes, Je ferai 

votre 



LK DIABLE BOITEU32. 99 

voÉn&Dosmn.tQtél^re'; et .plus éoiaifé qve le Gétnt âé' 
âorzaitav jiâ ipnaleods vous: renéœ eooore plos favaot que- 
ces gcaod Phikfophe. £n un tssutf je me doiMie à- vour 
jureo nics:beiiftefi«t irumMBtfes quelitéâ ; elles ne vous fe« 
vont pas noms utiles les unes. que* lés autres. 

Voilà) . de- beiieVipnxQeficF,. eefliqua l'eooiter. Maïs 

«tios aBiusi Meffieftss les Diable»^ on vou»" accufe de 

A?être pas foit rdigîeusL â^^teoir fe que vous nous pro* 

«Mttexi C«tte*acoiièrstloii*n'èd pus fans, fondement, ré« 

fBKÎt' A'finodée. * I»» plupart de mes confrères ne f^ 

font pa»>ua ienipoiede vous:TOanq«ieT de parole. Pour 

sioiy. outre que jetnerpnî^ trop.payev Lefervice que j'at« 

%oaàA de ^iwus^ j& fiiis>«iiclave de mes fennecs^ et je youf 

jure par 'tout c^ qai-Jee rend kivîolables^ que je ne vouf 

tronaperal point. Conirter far > l'ffffùrance que je vous 

en donner Mt ce qui doit vous 6tre bien agréable, j^ 

jn'éfire sbvous Tfingeo dès cette miit'de Donna Thomoui 

Ae cfitte perfide Dame qui avoit cacbé chez elle quatre 

^lérats peur mous furprendre et vous forcer à Tépoufen 

îte jeune ZonibuUor: fut» particulièrèmcat charmé de 

«ettc:(feniîere:pnHDeffe* ^ Pouren avancera 'aacomplifle* 

mettt^il ie. bâtarde prendre? 1« phîoie où éttHt l-erplit, et 

iaoe sfembfltrradTer davantage de ce qu-il en pourroit ar» 

«tver^ il la laiila tomber rudement» £lle fe brifa en mille 

^eesv et^'XA<>nd» le plan%)tei' d'une4iqueur noirâtre^ qui 

fi^évapAnif peu à.' peu,, et fe convertît en une- fumée, la« 

^elle venant à fe diffîper leut-à coupv fit voir à l'écolier 

iàrprifi une figure d^homme en- manteau^ de la hauteur 

jâ^enairea deux:. pieds et demi, appuyéfur deuK béquilles* 

£e petit .menâre boiteux avait des jambes de bouc, le' 

^tfageJong, le menton pointu^ le teînt jaune et noîr^ le 

nez fort écrafé } le8<ye&x qui paroifibient très-petits, ref- 

fembl<Hent à deux charbons:' allumés-^ fa bouche excei^ 

âvement fendue, étoit iurmohtée de deux croc» de mouf'» 

4acbe roufie, et bordée de deuaL Upes fans pareilles. 

- Ce gracieux^ Cupidon a-voit la tête envelopée d'une 

^péce de turban de crépon rougé, relevé d'un bouquet^ 

«le plumes- de coq, et de- paoïié 11 portoit.au cou- un 

Jarge collet de toile jaune, fur lequel étoient deffinés dî» 

vers modèles de colliers et de pendans d'ûteilles. Il 

^oit revêtu d*4Uie robe courte de fatin blanc, ceinte par 

Je milliea d'une- largue bande de parchemin' vier^ toute 

. . jy Z marquée 



^o LE DIABLE BOITEUX. 

marquée de Caraâeres Tftlifinsmtqiies* On TOjrmt peinty 
fur cette robe pluficurs corps à Vu&gt des Dîmes, très 
avantageux pour la gorge i des écharpesy- éts tabliers 
Inganés et des coiffures nouvclleSi toutes plus extncva- 
gantes les unes que les autres. 

Mais tout cela n'étoit rie» en comparaifon- de ion 
auateau, dont le fond étoit auffi de iàtin blanc. Il j 
a voit deflus une infinité de figm'es peintes à Pencce de ht 
.Cbine» avec une fi grande liberté de pinceau, et des ex* 
preflîoas fi fortes, qu^on jug^eoit bien qu*tl ffiUoit que le 
Diable s'en fût mêlé. On y remarquoit d'un c6té une 
Dame Efpagnole couverte de fa mante, qni agaçoit um 
étranger à la promenade > et de Pantre une Dame 
Fran^oife qui ctudioit dans un miroir de nouveaux airs de 
vifage, pour les effayer fur un jeune Abbé, qui paroîflbit 
à la portière de fa cbambre avec des mouches et du 
rouge. Ici des Cavaliers Italiens cbaotoient et jouoient 
de la guitare fous les balcons de leurs mahreffes ; et là^ 
des Allemands déboutonnés, tout en défordre, plus pris 
de vin et plus barbouillés de tabac que des Petits- Mai« 
très François, entouroient une table inondée des débris 
de leur débauche. Oo appercevoit dans un endroit uu 
Seigneur Mufulman ibrtant du bain, et environné de 
toutes les femtàes de fon Serrail^ qui s'emprcfloient à 
lui rendre leurs fervices. On découvroit dans un antre 
un Gentilhomme Anglots, qui préfentmt galaœœDt à fa 
Dame une pipe et de la bière. 

On y démêloit audi des joueurs nxerveilleulemeot bien 
repréientés: les uns, animés d'une joie vive, remplifiibieoft 
leurs chapeaux de pièces d^or et d^argent ; et les autres 
ne jouafit plus que fur leur parole, lançoient au Ciel dts 
regards facriléges, en mangeant leurs cartes de défefpoîr. 
Enfin, Poa y voyoit autant de choies curieufes, que fur 
Padmirable Bouclier que le Dieu Yukain fit à la prier* 
de Thétis. Mais il y avoit cette différence entre les 
ouvrages de. ces deux Boiteux, que les figures du Bouc» ' 
lier n^avoient aucun rapport aux exploits d'Acbile, et 
qu^au contraire, ceUes du manteau éioicnt autant de vi« 
ves images de tout ce qui fe fait dans le monde par Ut 
fuggedioa d'Afmodée. 

Ce Démon, s'appercevaot que fa vue ne prévenoit pas 
eu fa faveur PecoUer^ lui dit eu fouriant; Hé bien, Seig^ 

neur 



WBm-ï^mm&éoÙLS LhadtaFétet ZatAbuSioT, vont yfoytz 
]^«hanaa«^tf Dkixdes Ammvn, ce foo^tain Mitti^e deii 
«ewr&p. Qoe tw^s^fenibis d« inofiai» et ée ma beauté ? 
Lea Poctes nje fcnt-ils pas d^excellents' Peintrei^ ^ Ftah« - 
c^em«Dty répoadit Don Cléoân^ Us^font ufpptu âatteors. 
Jq onair ^ixe-voat ne pamteer paa fdut ces traits devant • 
Wfyché,' Qh! fQ«rT»la'iieo>tlrpartit le Diaible. J'em- 
{Tuatat cèajt d*â« petit Màr^câs François, pour me fair^' 
amer brorqaeaacBt, W frat bien» couvrir le vice d'unb"* 
«l^pairenec agréàbber ; - anlttimcut îl oe pkriroît pas. Je 
pneads toattfales'fonatr queje veux, et j'aurois pu tae.- 
ttootrér d'VoayeuotibiiS'UtrplM be«u corps fantaAique y • 
puifi|oe je )BB(e &u> doavé tOiit à vous, et que j^ 
de ne v«ia4ritii déguîfev, j-ai voulu que vous me - 
finm là Ûgatt la-plias convenable ^ PopîniOD qu^oa > 
a-Kle'Bioi et'de mes exercices. 

-■ Je n« faifpas farpris, dit Léandro,<pie vousfoyez ua ' 
ffaa laiJ,>pardonn<z, s^il «vous pMt^ le'terme: le corn- - 
ttercè- que nous allons avoir enfemble demande de la 
' ^ncbife; Vos tnnts s'aceordefat fort avec Pidée que 
î^avois de vous. Mais- appreneVriULOî,.^de.gT|K;e, ppur^- 
^(À jfous êtes boiteux ^ 

* C'eft, répondît le Démon, poûf -avoir eu autrefois en ' 
Rranceun différend avec Pillâiidoc, le Diable de Pintérêt. 
il'sVgtfibit de-fslvolr qui' de nous- pofledtroit urï jeune 
Mancearu^' qui^venoit à'Patts-tslieffcher fortune.' • Comme ^ 
c'étoît êa excellent fuj<t,-Uff gatçon qui a voit de graiidiJ" 
talen^^^ sens nous en difputsimes vivement < la pofl*e{Hon« - 

'_Nous. nouf battimeS-dafnfs- I»- raoyenite^région de l'air. 
Fillardo^' fct le plus fort,' et *ne jetta fur k terre, de H 
H^ême -façon quo Jupiter, !l te que difent les >Poëres, cul- 
buta Vulcaîo. - L^- conformité <le ces a van turcs- fut caufe ' 
<ju€ mes camarades nie fumommèreutle.'Diable Boiteuse» 
Us me donnèrent en raiHant te fobriquef, qui m'eft rcftè 
depui* •ce's t««ips4à-" Néiin moins,, tcut eftropié qt^e je 
fuis, je ne laiff« pas d'aller bon train. Vous ferez témoia 
de mon agiKté, 

• MttiSj ajouta- t'>^l,-fîmflbns cet entretien. Hâtons-nous* 
éi fortk de ce galetas. Le Magicien y va bientôt mon* 
ffr, pour travailler à Timmortalité^d'uue belle Sylphide,. 
^i le- vient «trouver ici toutes les nuits. S'il nous fur- 
prcn<»it) il njs man^aeroit pas de me remettre en bouteille, . 

D 3^ etr. 



4à LE DIABLE BOITEUX. 

et îl pourroic bien vous j mettre auffi. Jettons aupa- 
ravant par la fenêtre les morceaux de la phiole brifée^ 
afin que PEnclianteQr ne s^apperçoive pas de mon élar--^ 
glfiement* 

Qaand il s'en appcrceTrott aprè» notre départ, dît 
ZambuUo, qu^n arriveroit-il ? Ce qu'il en arriveroit,. 
repondit. le Boiteux. 11 paroit bien que rous n'avez pas- 
lu le Livre de la Contrainie. Quand j'irois me cacher 
aux extrémités de la Terre, ou de la Région qu'habitent 
les Salamandres enflammées y quand je deCbendroia c^es» 
les Gnomes, ou dans les plus profonds abymes des Mers^- 
je n'y ferois point à couvert de fou rcflcnliaent; Il fe-^ 
joit des conjurations fi .fortes, que tout l'enfer ea trente 
bieroit. J'aurois beau vouloir hii défobéir, je leroia- 
obligé de paroitre^ malgré moi, devant lui, pour fubir 1» 
peine qu'il voudroit m'impoier. 

Cola étant, re^it I'eci>lier, je crains-fort que notre* 
lîaifon ne foit pas de longue durée. Ce redoutable Né^ 
gromancier découvrira bientôt votre fuite. Ceil ce que^ 
je ne iais poipt, répliqua t'efprît, parce que nous neiia*< 
von>. pas ce qui doit arriver. Comment, sMcria L6ér« 
dro Pérez, les Démons ignorent l'avenir î Affurémëot^ 
départit le Diable *, lesperfonnes qui fe fient à nbu^ là^ 
deiTus font- de grandes dupes. C'eft ce qui fak que le» 
I>evins< et les Devinereflcs dUènt tant de Ibtiife», et eoi 
font tant faire aux femmes de qualité qui vont les eotlw 
imiter fUr les événemens futur»» Nous ne favon^ que le 
paffé et le préfent^ J.^ignore donc fi le Magicien s'a ppeN- 
cevfa bieqtêt de mon abience ;.mais j'efpere que non. * 11^ 
a plufieurs pbioles fiemblables à celle où j^étois en^mé| 
il ne foupçannera pas qu'elle y manque. Je vùU^ dirai 
de pluS| qu'il ne penfe point à. moi) et quand {ly-penfe» 
roit^ il ne me fait jamais l'honneur de m'entreteair -, c'eft> 
le plus fier Enchanteur que je connoifle. Depuis le 
temps qu'il me tient prifonoier, il n'a» pas daigné, me par^ 
1er une iî&uU fois.. 

(^el homme • dit Don Cléofas. Qu''ave»-i^oûS- ddilb 
fait pour vous attirer fa haine ? pai uavërO^uhdè fès 
dcfieins, repartit Afmodée. 11 y avott une place'va^ante 
dans une certaine Académie : il prétendoit qu'un de (èa 
amis Ttùt \ je voulois la faire donner à un autre. Le 
nSagicicn fit un Talifinau compofé des pltis puifiants ea^ 

raâeré 



1 



LE DIABLE BOITEUX. 4| 

ndeits de la cabale ^ mci^yt mis mon homme au fenrîee 
d'un grand MiniHrey dqnt le nom l>mporta fur le TaliTt 



Après avoir ÎMrlë de cette (orte, le Démon rimaflk 
toutes les pièces de la phiole caffée, et les jetta par la fe- 
nêtre. * 

Seigneur Zambullo» dît-il enfoîte ^ l'ecdlier, fauvoos» 
Boos au plut vite > prenez le bout de mon manteau, et 
Be cra^nez. rien. C^eique périlleux que parût ce parti 
à . I>oa CléofaSy. il aima mieux Taccepter, que de de* 
sneurer expofê au refleotlment du Magicien, et il s^accro* 
cIhi le rnieu^ qu^il put au IHable, qui l'emporta dans lu 
ni^ment^ ... 

- A(modée. ji?ayQit pas vanté fans ratfon fon agilités B 
ft^dk rair, comme une 6éche décochée avec violence, et 
s*alla percher for la. Tour de San Sahador* Dès qu^il yf' 
eut pris fâed, il dit à fon Compagnon : VHp bien, Seig^ 
nfffix Iféandro, quand on dit d^uue rude voiture, que c*elt 
Ufie voiture de Diable, n^eft il pas vrai que cette façoa* 
de p$^fle^.eft £^uflie ? Je viens d^en vérifier la fauSeté, ré* 
Wfh^\ poliment Z^buUo. Je puis aiOturer que c'eft une 
^ft' ^M .' yi P^M.doucc qu^uue litière, et avec cela iS diligentei 
q}l?oa.o\ pas. le .temps de s'ennuyer fuf la route. 
.r ,Pji.ça, tt^tit le Démon, vous ne favez pas pourquoi 
^- vous :améne ici. Je prétends vou» montrer tout ce 
qilè-f^^l^aSe dans Madrid* £t comme je veux débuter 
^arçe quartier-ci, je ne pouvofs choiâr un endroit plus 
^q^t'% .Pexéctilion de mon defièin. Je vais, ^r mon 
fqi) voir, .4i9^U<^c>^^^^ varies toits des roaîfons, et maK 
g$ç-^ )e8^ tçoebres de la nuit, le dedans va fe découvrir it 
HP^ je^^ A ces mots, il ne- fit llcnplemént 4u^étendre 
J4; bcasjdroit, et aufl^-tôt tous les toits difparurent. Alors 
1^'ecolier vit comme en plein midi Pin térirur des maifons-^ 
^ même, qu!oa voit le dedans d'un pâté dont on vient 
A^.Çt^jn la. croûte. 

Le fpeâacle étoît tr<ïp nouveau,, pour ne pas attirer 
lie^^jfitjtj^nliQA toi^te entière. 11 promena fa vue detoutet 
^ai4f^,/^tùfdiyevûté4eschorerqui renvironttoieat, eut de 
jllfQi^ occuper, 4pug.-tems fa curiofité Seigneur Don 
.Çléç^^a^ \}^\ ^le Piable, cette confuiion d^objets que 
.ITDUs i;^g4fdeZs avec tant de plaiflr,. èft, ^1a vérité, très* 
-9gté^!ible, % cQUtcuij^ler ; mais ce n'c& qu'un amufemeat 
-i. . "" . - '. frivole» 



4t. LZ BIAJBXE BOiTE 

fcivok. Il Iftiit ^vc je vons' k rende i^ileii et ^^onr roiw 
dônoer une parfake canaoîffanee ile.la vie faumaine je 
▼eux 1F0US expliquer ce que font toutes ce$ perfoonesi^iiur 
yous voyez; Je vab^ vous découviit kir notîfs de leurs 
ftftions^ et VGU8 révélez jttiq^^ letx^.pltt» {ecrèeesr peiu- 
fées ? * . ^ , 

' .]Paf où eoixiœe'îàc^n»i5*noUsl Obferrans d'i^ovd, daaa^ 
«ette maifon^ ^ main droite, ce vieillard qui compte da 
Por et de l?ai;|^t«^ C'eâ ua Bourg^eots avave«, Son - 
carrofle, qu^il a eu prefque pour rien à l'iaventaire cUuh*' 
tjikade de CûttCj eft tînS par jden» OMuvai&s mu Les qui < 
font dans fon écttrie^ et qa^il noaavît fiiivant la Im de#' 
douze Tables, c*efl-à-dire, qu^il Uur donne tous lers joiirS'> 
lu chacune un lî-Tte d'orge.^ ^1 ks^ traàu comme les Ho-- 
siains traitoicnt^ leturs £{ekTes4 II y ar deux. an» qu'il éA^ 
vev«nu dcrs Indes, cbargé- d'une grande quantité de 1ki- - 
gotSy qiiSl a changés e» eCpeces.- Admirez ^e vieux, fou4 
Avac quelle 4ti8fa61ion^ parcourt dés yeux iesrkke&sl- 
Il ne peut sVn rafiaû^* Mais prenex garde, en nêttie- 
temps, a ce qui Tepefiedans une petite (aile de la même- 
naifon. Y remarquez* vous deux jimnes - garçon »¥pt' 
ime vieille fem«le^ Oui, répondît Don Cléofa». • Ce 
font apparemment Tes enfans ? Non, reprit-k Diable, ce-' 
font ies neveux- qui doivent eo^ hériter et qui dsii» IHm- - 
patiente où ils font de partager fes dépouilles, ont fai't'- 
ycmr fecrètementune Sorcière, pour favei^ d^lk quâcid - 
il mcHurra^ 

J-apperçois daos:là maîTan voiiiâe deux'^taMeattxafiec*' 
plaifants. L^un ett une Coquette furanée, que fe C4>ueh#- 
* après avoir laifl&fes chèveuxi fes foutfcilsi et ies dents fur 
fà tsoilette^ L'autre, un Galant fexagéaaire, qui revieot- 
d^ faire Pamour. 11 a déjà ôté fon oail et fa mouAacbe' 
poâiche» avec fa perruque qui oaehoit une tête cbairve« - 
il attend c^e fon vakt^ lui ôite fon bras et fa jambe de 
bois pour le mettre au lit avec. le rede. 

Si je m'en fie à: mes yeux, dit ZambuUo, je vois dans^ • 
cette maifoti une grande et jeune fille, faite à- peindrew 
Qu'elle a Tair mignon I Hé bien, reprit le Boiteux, cette 
jeune beauté qui vous frappe, eu fœur aînée de ce galant^ 
q>ui va fè coucher. On peut- dire qu'elle» fait^ la paire 
avec la vieille coquette qui loge avec elle. Sa taîMeque-' 
vpufi admirez^e^ une machine qui aicpiûfé les jnéehaoi'*' 



LE DIABLE BOITEUX. 4J 

4ues. Sa pirgt et fes hanches font artificielles, et il n*f 
a pas long-temps qa^étant allée mu Sermon, elle laiffa 
tomber fes fcffes dans l'Auditoire. Néanmoins, conune 
elle (e donne un air de Mineure, il 3^ a deux jeunes Cava* 
Irers qui fe dlfputent fes bonnes grâces. Ils en font 
même venus aux mains pour elle. Les enragés ! Il me 
femble que je vois deux chiens qui fe battent pour un 
05. 

Jettez les jeux fur cet Hôtel magnifique, pourfuiyit le 
I>émon } TOUS y yérrez un Seigneur couché dans un fu<- 
perbe appartement. lia près de lui une caflette remplie 
de billets doux. Il les lit pont s*endormir voluptueufe- 
aient ; car ils font d'une Thme qu'il adore, et qui lui 
fait faire tant de dépenfe, qu'il iera bientôt réduit à foU 
Uciter une Vice- Royauté. 

Si tout repofe dans cet Hôtel, ii tout y eft tranquille, 
en réeompenfe on fe donne bien du mouvement dans la 
s&aifen prochaine, à main gauche. Y démêlez-vous une 
Dame dans un lit de Damas rouge ? C'eft une peribnne 
de condition. CTefk Donna Fabula qoi vient d'envoyer 
chercher un Sage-femme, et qui va donner un héritier 
ati VitvOi Don Torribto fon mart, que vous voyez auprèir 
d'elle. N'êtes-vous pas charmé du bon naturel de cet 
Epotix ? Les cris de ta chère moitié lui pereent Itme. 
IL efl pénétré de douleur. Il fouffre autant qu'elle» 
Avec quel foin et quelle ardeur il s'emprefie à la fe* 
courir 1 ££Feâivement, dît Léandro, voilà un hommo 
bien agité. Mais j'en apperçois un autre qui me paroit 
dormir d'un profond fommeil dans la même maiibn, 
fans fe foncier du fuecès de l'affaire. La chofe doit pour« 
tant l'intéreflcr. reprit le Boiteux, puifque c'eft un do« 
meiiique qui eft la caufe première des douleurs de fil 
Maitrefie. 

Ezaminoiis, dit Don Cléofias, ce qui fe préfente à no« 
tre vue* Que fignifient ces éiinceiles de feu qui fortent 
de cette cave ? C'eft une des plus folles occupations des 
hommeSf répondit le Diable. Ce perfonnage qui, dans 
cette cave^ eft auprès de èe fourneau embrafé, eft uÀ 
Souffleur. Le feu eonfnme peu- à- peu fon riche patrî* 
moine, et il ne' trouvera jamais ce qu'il cherche. Entre 
nous, la pierre philofbphale n'eft qu'une belle chimère', 
que j'ai moi-même forgée pour me jouerde l'efprit hu» 

maiay 



L£ DIABLE BOITEUX. 
Bitîiiy qui veut paflw l^^bomes quilm oat été' prefii 

tVB» .... 

J.'apperçois daix la m^iha qoi fftît face & ceile d?tt» 
Apothicaire^ dît ZtmbullOf lui homme qui Oe levte eC 
«^habille à la hâte. Malepefle, répondit Teiprît $> c'eil 
un Médecin qu^o» appelle pour un affairebiea'pce&atc*. 
Ou vient le chef cher de la part d'un Prékty qui dcpiiis 
une heure qu'il eft i^u lit a touffe deux ou trois fois. 
' Porter le.vue-flu-delà'iur ladroîte, el tâcher de dé- 
couvrir dans un ^enter) uft hotniDe qui'ié promené mtk' 
chemife, à Ift fombre clsM>té d?u(ie lampe. J'y- fuis^. s^«« 
cria l'ecoHer,-à telles efifeignes, que jeferois l'inventairo 
des meubles qui font dans ce galetas. Il n?y a^qtt'utr 
grabat^ un ploceti et une table, et les murs me paroiûcnt 
tout barbouillés de noir. Le perfonoage qullogo il haat 
eA un Poète,. reprit Afmodétf, et ce qui voaspacoît noir, 
ce font' de» vers tragiques de fa fisçon^ dont H a. tapiiie' 
ia chambre, étant obligé^ faute de papier^ d'éerircs fe» 
Poàmetf fur le mur. 

A le voir s*agiter et fe démener comme il le fait en & 
prome-ivanti, dit Don Cléofa», je juge> qu'il compefe ({ueU- 
que ouvrage d'importance. Vous n?avez pas tort d'a« 
voir cette penfée^ répliqua le Botteaux : II mit hier la^ 
dernière main à une tragédie intitulée, .LrD«/f(^«firerr* 
J^/. Oii:.Bf £uireft kit reprocher cpi'il«n'à point ob^èrvé^ 
l'Unité de lieu, puifque toikte Paââeafe paJQTe dans PAxn 
ehe de ^ioé.. 

Je vousaOTure que c'ed- une Pièce excellente-; toutes 
le^ Bâtes y parlent comme des Doâeurs. Il a deileiii: 
de le dédier : il y a.ûx heures cpi'il travailla à l'Ëpître 
I^édicaitoire. Il en efl à la dernière phrefe en ce mo4^ 
mentk Oft peut dire que c'eH ua chef-d^œuvre, que- 
cette Dédicace : toutes les vertus morales et poUtiques» 
teutes les louanges qn^oa peut dooiier à un homme il-r 
luftre parce» Ancêtres et par lui-même, n'y font poiat 
épargnées : jamais Auteur n'a tant, prodigué l'eactne» 
A qui prétend-il adrefier un éloge fi magnifiquo^ repiit 
l'écolier ? Il n'en fait rien encore^ repartit le Diable ; iib 
^ latAé le nom t% blatie. Il chercbt quelque riche Se^* 
seuri qui feit plus libéral que ceux à qui il' a déjà dédié 
d'autres livres. Maia les gêna qui payent des Epîtret' 
jDédicatoires, fon^ biea vares aujpusd'hni* C'eil un dé^ 

fauti 



I>IA3I.£^ JIOIT<£U0C iifp 

« 

£raft fhmt lu iSeîgpunrs fe ibat cerrigis ; et 'par 1^ Hr 
ont rendu un grand fervice au public, qui étbit accabla 
de ftftayables prodnâioo» d'èfprit, attendu que la plupart 
ÔAS îAvxtA ne-fe Sefoint «utreféis que pour le produit 
4es X>édieacc8* 

. A pjapoatl'£pkreiJ>édiGatoires, ajouta le Démon, îl^ 

fa»t fpie je vjousL rapporte im trût atte» finguHer. Une 

^Bmaae de la Cour ayant permis qu!on loi d^dîàt un- 

<»ftvr?9e,«n Toukit voir la Dédioace -avoRt qu^on l'îni' 

pEsm^ ; et ne .%*y taouvant pat «ffez bien louée à (on 

Igné, elle prit la peane d^ea compofer une de fa façon, et 

<ks renvoyer ^ TAuteisr pour la lacCtrei à la tête de fon* 

Ouvrage. , ^ • 

s ILaefemble, a^éoria Léatidro, que voilà des v^ieur» 

:qui s^întroduilent dan» une maiibn, par un baloon^ Vous* 

ne Toua trompez point, dit A6auiéée \ ce ibnr de« vôleurr 

^ nuit, ils entrent ckex un Banquier. Suivons-les de- 

IteîL Voyons ce qu'ils feront. Ils vUiteat le comptoir» 

Ils fouillent partout. Mais le Banquier les a préveoos:^ 

li partit hier pour la Hollande, avec tout ce qu^il avoit 

4?argenil dans ît^ coffres. 

' ConfidéoBz dans cette maîfon bourgeoife ce gros fia* 
^e^elîer. Il n\i pas.ibn pareil au monde pour plaiianter. 
Volumnitts, (I vanté {lar Ciceron pour fcs traits piquant» 
et pleins de fel, n^étoit pas 6 fin railleur. Ce baobeHer,* 
sommé pat excellence dans Madrid le Bachelier Dtmùfo^ 
«Â recherché de toutes les perfonnes de la Cour et de la 
Ville qui donnent à mangcn CVft à qui Paura. Il a- 
m étalent tout particulier pour réjouir les Convives. Il* 
fait les délices d'une table. Aufii va>t-il tous les joues- 
dîner dans quelque bonne maifon, dWi il ne revient qu'^ 
deux heures après*mxnuit. Il • eft aujourd'hui chez le* 
Marquis d^Alcanizas, où il n^eft allé que par hazard. 
Comment, par hazard, interrompit LéandFO ^ Je vais^ 
sn'expUquer* plus clairement, repartit le Diable. Il y 
avoit ce matin fur le midi, à la porte du Bachelier, cinq 
oa fir carrofies, qui venoient le chercher de la part de 
différents Seigneurs. Il a fait monter leur& pages ■ dan» 
fon appartement, et leur a dit, en prenant un jeu de 
oaTtQ4 Mes amis, comme je tae puis contenter tous vos' 
Maîtres à la ^is^ et que je n^en veux point préférer uit' 

au» 



|8 X£ DIA|(L£ MOITEVX. 

wa% autres, cm cutet en fffit décider. JPmdîMr' 

le Roi de trèfle. ' ^ 

Q^el deffeini dit Don Cléofi»», .peut •voir, d»I%Mt*e 
côté de la rue, ceitain Cavalier f ni fe tient «& rttr4e 
feuil d^uae porte : Atteadril qi^Juiiff SqijJmmti vietatam, 
^introduire dans la «naifon i Non, non, 
dée. CVfl un jeune CaûiUan qui fil^ Tanooc 
H veut par pure galanterie, à Pexaiafile des Aamto <ie 
rAntîquitét paffer la nuit à la porte de (a Mater^ffie« 11 
racle de temps en temps une guitarre, en chantant- des 
iComances de fa compoGtion ^ mais fon In&nte» ooiicfaée~ 
au fécond étage, pleure^ en Pécoutunt, Vabhoec de fian 
rival. 

Venons ^ ce bâtiment neuf, qui contient deux cœ^ 
de logis séparés. L'un eft occupé par le peopi^tatic, 
qui elt çç vieux Cavalier, qui tantôt ie promené dantfca 
appartement, et tantôt fe laifle tomber dans un £aut«iaiL 
J^ i^g^9 dit ZambuUo, qu'il roule dans fa tête quelque 
grand projet. Q^i eil cet homme-là ? Si l'on s'en rap- 
porte à la ricbeiïe qui brille dans fa mas(bn, ce doit énm 
un grand de la première clafTe. Ce n'eA pourtant^n'im 
Contador, répondit le Démon. Il à vieiUj dans des em- 
plois très lucratiEs. 11 % quatre millioi^ de bien. Cosi- 
me il n'eft pas fans inquiétude fur les mojrens dont il 
s'eft fervi pour les amaifer, et qu'il fe voit fur le point 
d^aller rendre fes comptes dans l'autre monde, il elt de- 
venu fcrupuleux. Il fonge à bâtir un Monaûeie. il fe 
flatte qu'après une fi bonne oeuvre, il aura la confcieace 
en repos. 11 a déjà obtenu la permiffion de. fonder un* 
Couvent : tnais il n'y veut mettre que des Religieux qui 
foîent tout enfemblechafies, fobres, et d'un extrême hu- 
milité. 11 eft fort embarreffé fur le choix. 

Oh ! oh ! sMcria l'écolier, j^entends retentir l'air de 
cris et de lamentations. Viendroit-il d'arriver quelque 
malheur ? Voici ce que c^eft, dit l'efprit : deii:| jeunes 
Cavaliers jouoient enfemble aux cartes, dans ce tripot 
où vous voyez tant de lampes et de chandelles allumées^ 
Ils fe font échauffés fur un coup, ont mis l*épée à la main, 
et fe font blefies tous deux mortellement. X^ plus îgé 
eft marié, et le plus jeune efl fils unique. Ils voft^jreii- 
dre l'âme. La femme de ^un, et le père de Pautre, 
jiyertis de ce f^neâe accident, viennent d'arriver. Ils 

jiempliiTeQt 



L£ DIABLE lOITEUX. 49 

i|IM«nt^tlecsbt<H^ le v^ttifinage. Marlfaeuréux tm^ 
fMit, dit le père en apoftropiiant fon fils, qui ne faurôît 
P<nBt«odre,'C(Mnbiendeibhi*a].je exhorté -à renoncer au 
yen? ^OMsbkm àt fmê t*ai*je priédit -qu'il te coûteroît la 
9» ^ f e déelave que oe n'eit pas ma faute û tu pcrit 

- De ion côté, !a femme fe défefpere. 
le fan époim ait pordu an jeu toot ce quelle lui a 
wipf&néèrï marine, qnotqnHl ait vendu tontes les pier« 
vexîes qiiVlle «voit et jttfqû^â fes habits, elle tû inconfol- 
wkfie é»À perte. Elhs aaiidit leY cartes qui en font la 
«aofe z elle maudit celtâ qui les -a in^^ntées > die mau« 
ék letrifot, et tous ceux qin Phabîttnt. 

Je plains fort les gens que la fureur du jeu poiïede, 
àkt Don Ciéofas: ih ont fouvent Teiprit dans une ter» 
vible ^liMtîoâ* Graceaati Ciel, |e ne fuis point adonne 
il ee vîce-Ift. Vous en *vtz un autre qui le vaut bien, 
«c^t k I>é«Bon. £â-il plus raifon«able/ à votre avis, 
lè^asflDer les courtifanes ? Et n^avez-vous pas ce foir 
cottm rifqtte d'être tué par des fpadâfîins ? J'admire 
Aledieurs les'bocnmes 1 Leurs propres défauts leur pa> 
roiifMkt des mîntttids, au Ueu qu'ils regar-deat ceux dyu« 
ttrui avec un mîerofcope, 

• Il fent encore, t^^mla-t-il, que je vous prcfente des 
«mages trifiesi . Voyez dans une maifpn à deux pas du 
trtp^, ce gros homme éteridn fu Ain' lit. C'eft un mal- 
keuretiK Chanoîme, qui vient de tomber en apoplexie. 
Sjn valet et fa petite nîece, bien loin de lui donner du 
feoouiv, le îaiffeiît mourir, et fe faififfent^de fes mtillciiri 
«ffetlH*- qi^iJs vofti? porter cher, des reccle«rs ) après 
^\Xoky ilà ^éiiËcmi tout* le loifir de pleû/c^r et Ut*îainèiv 

ter,..^ '■'•—•■• '■ :•■ • ""'■].,, ' ' ., 

Remarqnez-'vous près de Th deuTt hotaàîes que Toa 
«nfévelit # Ge font' deux frères. Ils étoîent malades de 
ia^lbéiiie iMladîe 5 mais ils fe gouvernoieht diiTércmment : 
IHmavôk Or^e eonfîànce aveugle *n fon médecin y l'au- 
tiPA^a^vouln kiûeir agir la natufe. Ils fant morts tous les 
dcux'-î ccîoi'lày pcu^ avoir prîfe tous les remcdcs de foi 
l^tit^Hi-*^ €lici;lui<f, pour n'avoir rien voulu prendrv-, 
Ceia-eâ: 'foit embarsfiaat, dît Léandr.>. Lb ! qui 
ftut-îV=donc que fafie un pauvre malade ? C'eft ce que je 
lîc fiiis vous apprc-adre, répondit le Diable. Je fais bica 

. . •- ' • .. , E ■ qv'il 



S« LE DIABLE BOITEUX^ 

^qu^fl y a de bons remèdes ) mais je ne fins t*û ]ra ^ b^n« 

médecins. 

Changeons de fpeâacle9'pourfitivIt41. JVn «t de fkéB 
^ivertîffants à vous montrer. Entendez* vova dano la rue 
iin Charivari i Une veuve de foixante ans a épouft C9 
matin un CavaHer de dix-fiept* Tons ke riftoss' da 
quartier fe font ameutés pour célébrer ^eesnecee pania 
jconcert bruyant de ba€ins, de pœks et- de chaudiEpos;» 
Vous m'avez dit, thterromint IVcolier, ^oe c'étoit troua 
iqui fêliez les mariages ridkuleafi dépendant voaa n^a* 
vez point de part à celni-là. Non yraiment, repartit le 
Boiteux j je n'avois garde de le faire, puifi|ne je o^étoia 
'pas libre, Msxs quand je ranrds été, je ne m^ea ferois 
pss mêlé, -Cette femme eft icrupukofe.- £Ue ne s^eib 
remariée, que pour pouvoir goûter fiins remords des 
plaifîrs qu'elle aime. Je ne forme point de parciitea 
unions. Je me pkis iMen davantage à troobler les coa« 
fciences^ qu*à ks rendre tranquilles. 

Malgré le bruit de cette buTlefque férénade, dit Zam^ 
buUo, un autre, ce me fembk, frappe mon oreille. Ce- 
lui que vous entendez en dépit du Charivari, répondit 
le Boiteux, part d'un cabaret, ou il y a cm gros Capi« 
taine Flamand, un Chantre François, et un Officier de 
}a Garde Allemande, qui chantent en irw* Ils font 
à table depuis huit heures du matin ; et chacun d'euië 
s'imagine qu'il y va de l'4ioneur de fa nation d'enivrer 
)es deux autres. 

Arrêtez vos regards fur cette maifon ifolée vis -à -via 
celle du Chanoine ; vous verrez trois fameufes Gallicien^i* . 
nés, qui font la débauchîe avec trois hommes de la Coun 
Ah i qu'elles me jjaroiffcnt jolies ! s'écria Don Çléofas^ 
Je ne m'fetonne pas fi'lcs Gens de qualité les conrent* 
(!^'elIcS font bien amoureufes d'eux ! C|ue vons êtea 
jtutîe^Tcpîîqua l'Efprit ! vous ne connoiiTez gueres ces 
^orteVde Dame?. Elles ont le cœur encore plus fardé 
que k vifage. Quelques démonftrations qu'elles faflenr, 
elles n'ont pas la moindre amitié pour ces Seîgn^cs» 
Elles en ménagent un pour avoir fa proteéiion, e4 ks 
deux autres pour en tirer des contrats de rente. Il en 
efl de même de toutes les coquettes. I^es hommes ont 
beau fe ruiner pour elles, ils n'en font pas plus aimés» 
Au contraire, tout payeur eft traité comme un mari, 

C'eft 



JLE NIABLE BOITSUX. 51 

Ccft ime cegfafi que j'«i étuWvs d»ii9 k9 inkrigutB amou- 
rcuics. M«M laàG»a9 ce» Seigneurs f^vourer des plaifirs- 
«fu'tk ftokefeenft il ch«c;s, pcod^ot qu« levrs i^kt^, qui Us 
»ttQiid«ift daaa la Tilffi ïp'Qpn&lcat daof la douce efpc* 
Bvio« de les avotf graiù* 

. Chaiigeoat d« ijpcâacle» dit Âfmodéc. Toumoos^ 
«OBSr d»vooiia^s p«îA>9$9 wjl y a UA grand nombre do 
cof^ftbles et-^d'îaooctfiiaa» il fa))i, que je vous montra 
ijiielquct iMrifoaiMffM.dt ces deAut efpèees^ et que je vou3* 
Âfe pourquoi «n ks relKxil dans les.ferA» 
' Frimèccaiom» il y. o dans, celte grande cl^ambre ^ 
diotte» q,uiice faoauAes couchés d^nsce?, deux mauvais 
HUë' 1/uo eâ ifD eabftfif ûer,* acouAf d'avoir empoifonnié 
ao étranger qui creva l'amro joue dans b taverne. Oa 
prétcttdqué'latqufdito du via a fiiit mourir le défunt^ 
PMâÊe (bùtkai q^c <o'efl U quajititi v. «t il («ra cru ea 
juâûse^ cosr l^eUtaiiges .é^ok «AHemaud» £h ! qui a rai* 
iof^ du Csbacetiei QVL.à/i tea accu&teuis» dit Don Cléo'* 
£9$^ i^a cbofe eft problématique» répondit le Diable. Il 
•ft blea vrai que le via otoît frélai^é i mab ma foi» le 
Seigneur >ftilcsnaod eu a taM bu, qiue les ju^s peuvent 
•o confciienpe,rei»et:t(re eu libexté^ le cabaxetiei?. 
. Le Second paifoufijef eft un aflafliQ de profeffioni ua 
df ce»icelof tits qu'on appelle V0ëf9fcs^ et qui, pour quatre 
n» cinq, p^les, prêtent obligeamment leur mîoiftere è' 
lotts^ €eu« qiMr vpaÏGa^ faire cecie dopenfe pour fe débsr* 
raffer de quelqu'un fecrètemeat. Le troiâems uu Maî« 
tie à daai«r, qui s^faabille comme un Petit^Maîtro, et qui 
a £ait fa^reun mauvais pas à une da £bs ecoliçres* £t le 
quatrième» Un galant qpï a été furpris la lemaioe pafféo 
par la Roml^^ dans le temps q,u*il montoit par un balcon 
à raparleoient d'uçe. femiixe qu^il conaplt^ al dont le 
nafi eft abfenl. 11 ne. tient qu^à lui de fe tiror d'affsiire^ 
ea déclar^at fon commerce amoureux j mais, il aime 
-mieux pa&r pour un voleur, et s'expofer à perdre la vie^ 
que de cQm|)renieltre rhoaneur de fa Dame, 

Voilà un Amant bien difcret, dit PecoJier I II faut 
avouer q.ue notre Nation remporte fur les autres, en fsit^ 
de galantecie« Je vai» parier qu^un Français, par ex* 
empiae^ae fcroit pas. capable, comme nous, de fe laiflef * 
^eudce |iar dticretioa. Non, je voue affitre,.- dit le Dia-^ 

£^ ^ ble; 



SZ LE DIABLE BOITEUX. 

hk 'r tl «onterott plutôt exprSt ^ «» bttlc^n, fmxt dciC* 
koQorei: uac famine qui aoi-oît dei boatés pour lui»-. 

. Dana ua cabinet auprès de ces %aatre komae»* pQUr^ 
faîvît-il, eft tuM fameufe f<K€Îer«, qui » 1» xéputatipp d^ 
favoir fatcc des cbc^es Iipippffiblefi Pat le. pouiK>ir da 
fon art, de vieilles Douairières troay#iitf^dit-^y.Aiejc)ii)^ 
geas qui les aiment but à but f le»; maos devieaii|ent 
£deles à hurs femmes, -et les ^MqoetUt véritable^pcM 
amoureafes des riches cavaliers qui 8*attàcl»eAt ^' |el|«% 
Mais il n^y a .rien de plus faa& que tout cela* £lle n^ 
pofliede point d^autre Tecret,qu««el«i de periuadf:r ^ii*«lle 
eoaretd'a vivre cdi;AmodémeDt df celte oj^ion. I»« 
3aiot QiBce réclame cette créature<piày qui.poarroit hiefk 
«tre brûlée au premier A£fae de Foi. ^ • -, 

Au defibus du cabinet, il y a un ca^«t jadr, 4|yi;'j&rt 
de gîte Ik uo jeiinj& cabaretien Encorf un H6te del ta^ 
iècx«e, s^écria Léandro l Ces (brtes de ge0s4à veulant-îls 
donc empolfonner tout le moQde ? Celui*ci, reput AC» 
modéé, n'eft pas dans le même cas. On arrêta <^e xoî- 
férable avant hier, et rinquifitian le réclame auffi. Je 
vais en peu de mots vous dire le fojet de fa détention. 

Un vieux Soldat, parvenu par fon courte,., ou plutôt 
par fa pam'ence» à Pemplot de Sergest dansia cômpag^ 
nie, vint faire des recrues à Madrid. |i alla demwdnt 
un logement dans un cabaret. On lui dit qu'il y avoir 
à la vérité des chambres vuides, mais qa*on ne pouvolt 
lui en donner aucune^ parc equ^il reveu4>it toutes les 
nuits dans la maiibn un eiprit qui malt;rait04t fort Us 
étrangers, quand ils ^voient la témérité d'y vouloir cou* 
cher. Cette nouvelle ne rebiita point le Sergent ; Que 
Von me mette, dit-il, dans la chambre q^'on voddra. 
Donnez-mot de la lumière, du vin, une pipe ^t du ta,» 
bac, et foyez fans inquiétude fur le re(lev Les- efprita 
ont de la coniidération pour les gens de guèsxe, qui ont 
blanehi fous le harnois« . . ^ 

On menli le Sergent dans une chambre, puifquUl pa?« 
r/oiiToît fi réfolu, et on lui porta tout ce qu'il a voit^de^ 
mandé. • 11 fe mit à boire et H- f4m)Kr. , Il étoit déjà*p]tt. 
jic minuit, que r£i*prit n'avoit point encore troublé le 
^profond fîlençe qui regnoit dans la maifon.^ On^eût dit 
quVifeélivemctttil refpeâoit ce nouvel hôte. ^M en^ 
Ue une heure et deux, le grivois entend^jt tout-â cQUp un 

bruit 



'Mh koflnblt; c^mme die IbnUlef, et vit bi«ntAt entier 
étmà & chambre ub futtttec épouTantiible; vètii de drtp ' 
iM^^ et teM'efetertHlé de ckaîne» defen ' *Not#e fueaeur 
Wtm ^t tndteiBeirt teu^de cette* epjMirftIoR* 11 tire ion 
épécy yfcvança ^efs l'écrit, et hii ea déchargea du plat 
Air "lA^ttit^tm afec^tndé^coup* 

fi&'ftiitôttfeV pe«' aocoofwtté à' trocrtev dee Hôte^ fi 
liAtdic,- it M cHy «t*reinftffq»anfi que lé- foldat fe prépa* 
xtiic è r eeoa Uft efacef, Il fe prc^ènia trds huaiblemént de* 
v^uat hiff enf difitti; De|(«iee, Seifriieur Sergent, tto^ 
wk^n doteév' |>si^' dàvaniige. Ayea pitié dH» pauvre ' 
ékble, qttè-fis jette irVoe^*piâ»'poor implorer votre clé- 
fliteee; Je' vôttt en con^îre par Saint Jacques, qui étoir» 
eomme' vovt» oo^ gftsd ' beroa. Si |a ireiix cenferver 
là 'vie, répondit le foMttt; il'£M2t que to ne diTes qui tu ' 
CB» etqtiettafne^rle» fins déguifenseat: Ouf bien, je 
vt^s te fendre e» deuy, comme les Chevaliers du temps 
p^K^ fcmlàîént' les Géaas qu'ils^rencontNnent. A ces 
rtota, réfpritj voyaat à. qpi ilavoit affaise, pnt le pa4i' 
d'avoQtt^'t^ilt. 

Je fuis, dit-ilau Sergent, le Mâitffé garçon de^e ca« 
baret % je m^appellie Gnittaome^' * J*aime Juanilla, qui efl -' 
là fiHe unique du^ogis, et je lae* lui déplais pas/ Mais ' 
BOmme fisa pèos et^a mère.cnt en vue uue^alliante plus ^ 
fèkvée que la miemM, p9Ut( les obliger â^me-^boifîr pour 
fietidre, noue &miiieexoavettuaj là petite fille eltuôi, que ' 
je* feroîs ^ toutes 'les nuits le- perfenilage que je fiis.^ Je 
sé^envéloppe M^ corps -d'un loag mïimeara noir, rct je ihc 
pends iluxau^ une chaîne de tourne^roehé, avec laquelle * 
je benrs-toute la maif<hi,* depuis >f a ciye jufqu'au grenier, 
en feûint tout le^breit que vtm» a^rea entendu. - Quand • 
ji^ fuis à la porte de la chanubredu- Maître et de la Maî^ 
treflfc, je m^rôte, et m'écfrk : N^efpérâ% pat çveje vous 
iâ^e en rt^ty tjfuê voui- u-ayf&^narié JuwiiUa 4tvéc votre ' 
j£n^e*gttrppnf 

Après avoir ptottoncé-ces "ptârolcs -d'une* voix -que j'âf- 
£tôe grofie et eafiee, je continue .mon carrillon, et j'entre 
en fuite par une fertétre dans- div cabinet où Juanilîa» 
ebuche- feule, et j^ - la» rends xonvpte de ce «que j'ai fait* 
Seigneur Sergent, continuia Guillaume, vous jugez bien - 
que je vous dis la vérité." Je fais qu^ap'rës cet aveu, tou s 
Ipuvcz^me pprdre; en apprenant à mon Maître ce qi^i le 



M -LE DIABLE BOITEUX. 

p^fle ; nais & vout voulez ràt femr^ an lieu^de me' mq^ 
4re ce mauvais office, je tous jure -qne ma Te9QWltoi(^ 
fançe— £b ! quel ferviee. peux-«tu attei^e d«Mftai£^^'iiite«« 
xoropît le foJdat. Vousn^avez, reprit, le jéi^^ bommé» 
^if à ^ixt demain, que vous avez vu l^efjirtt» et qu^Ml-iEotis 
a fait il grande peur^-rCoininent, VeQtrfVlcu«'|^^il|i^ P^ix^t 
interroropît encore le'grivoîs ! Vous vouUà <|9e',hsr4Sf»^ 
gent Annibal Antonio Quebrantadoc ailie dir^^u/ifi>a eu 
Î3eur î J'aimeroti nûeux que £eot mille dîaMea «i-^^isC- 
fent — Cela n'eft pas a^Cblu ment néceflaircv'iatc^TOfltpiC 
.à fon tour Guillaume; et après tout, il m*iq^p€Hrt«.pea 
de quelle façon vous parliez, |>ourvu que^ vous i<ecQttfÛ«£ 
mon deffeîn. Lodque j^aurai époifdev Juanilkii cttJ^Jfet /js 

. ferai établi, je promets de vous régpaler. tous les joues 
pour rien, vous et tous vos a«û». Voua ^«s^cSédoiâ^st^ 
Moufîeur Guillaume, s'écria le grivoi» L. Vous^pae-pfe^ 
pofez d'appuyer une fourberâe ; Taffaîre .n^ IhkŒp pas 
d'être férieufe; mais vous vous y preojez.dVo^ mmrfest 
qui m^étourdit Air les conféquences» ^ All^^ ^i^n^kiuest'. 
de faire du bruit, et d'en rendre compte à JuaiûUflu.^j Jicr 
me charge du refle«. . ? r. « .». .f 'iJ 

. £n effet, dès U .Jtendtmaiii .matin ^l<>r$9l9e€|t nBtjà- 
rbàte et à l'bôtefle : J'ai vu Pe^it^. J^Vdi^oottcteaOé 
Il eil très ralTonnablc^ Je fui^ m«'af4-i!l dit»^lè bMa^^ul- 
du Maître de ce cabaret. J*avois uAofiUe que je'proaais ^ 
au père du grand père de fon garçon. Néaomokis^ au 
mépris de mf ipi,. je la mariai à un autr* ^ ett Je iiioums 
peu dç temps après» J^ (oufiEre depuis -ce.tempt^fô.^ Re- 
porte la peine de . mon parjure^ et je ne (erat point e|^ 
repos que quelqu'un de ma race n'ait • épot^ie^unerpterdani 
ne de la fam>U^ de Guillaume^ C'eft> pourquoi j«.reiâens 
toutes- les nuits^ dans cttxe maîfon. Cependant j?at «bewa - 
dire que l?on marie enfeinbl^^ Juanillà et le Mal^rer^ar» 
fon^ le fils de mon petiti^âls-fait la fourde oreiUe^ auffi 
bien que fa femme. Mais diteS-leur, s'il vousi plaaf^ 
Seigneur Sergent,. que s'ils- ne faut 8U-p)utàt oe que j;e 
délire, j'en viendrai avec eux ai>x voies • de f<ak. Je 1^ 
lourmfnterRi l'un et l'autre d'une étrange &^n!4>; , 

L'hôte étoit un homme aff<^z fimple, il fut ébranlé* de 
ce diicours ; et l'hoteiTe encore plus foible q^e fbn ma- 
ri, croyant déjà voir le Revenant à.fes trouffes, confentit 

'^ ce mariage, qui ie Et dès le jour fui-vant^ GuiUaumt 

peu 



t£ DIABLE BOITEU3d .fj 

pm ^ tilitft>^%fiï^9'1s*éb!3^ dâtis' un autre quâttier fy 
Ii»>l^tlse;{ "t^e 'Serg^ent Qoebrantador' né manqua pas de 
ieJA€ttfi'fré^ûétenieDt ; ti le nouveau cabarecSer, par re» 
«cnflOîffsMvj kii^ donna d*abord da^in à dKcrétion : ce 
^^^lalfek^fi^rt au ^fîvûi^y qu*il menoit tous ïtt araiV 
àii%«^è«ibtfm4 irjf'feiott même Tes enrôlements^ et y 
etAmitH féèirtte. - •• ' - • 

'.Mik^tâti, t»H6(éfelaSaâ*abrecnrer taàt dé gofiérè 
«kér^/'f'll'ditfur cela fa penfée au Soldat, t{ui, fans'fon» 
gfr-qu^^e^^vemetit SI pafibit la convention,- fut "aflcz in'- 
2tkû& pmr traiter Guillatime * de petit ingrat. Célui-d 
répondît^: f*autt« repHquÂ, et hr cofirerfation, finit pat 
çtml^es i^l«||i^'du {^at d¥péé, que le-Cabaretièr reçùtv 
Fliiicms' tmàMs votilûreot prendre le partie dû bour« 
g9éU\^ <^èbrahht^r eti hleffa trois oh quatre, e^t\t'eil 
ieroit<fa« demeuré 1^ fi'tout-à coup iluVût'été affailli 
par Txtm fotile ^'ilrcheirs qui Par réfèrent conne-'un per« 
awbat^ur en repos pub!ie.^ ils le conduifirent en ptifôn^ 
•à^â^a déclaré tout ce que je viens de vous dire ; et ftur 
h déj^fitio»^ kt> JoAice 9^'*eft aufli emparée de GuîUauiae* 
Xe beau'pere demande que le mariage A»ît 'caffê-, et le 
Safiiitt>te6iBft»rmé,'qtte Guilîàume a de bons effet», veut 
mcoBl^hr^àé cette sti^âtt. 

1 Vm Keuf (^ Don Cléefa» la feinte Inquifition eA 
Ira» alerta ^Sitét-qu\Ue voit le moindre jour à tirejT 
quelque prefit— Doucement, interrompit leBoiteuk) gar* 
ëezivoû^bîèa ^ vous lâcher contre ce Trtbudak lia 
&s eipidtts^^r'tout; On lut rapporte jufqu^^ de^ chofes 
quiin^int Jamfe^ éié <fites» Je n^ôle ea parler moi<* 
âéme qu^n «remblant; •' • 

• AiMdtfiiit de l'iâfortuné Guillaume, dàn» la première 
a^^mbre à ^Utibe; il f-deua hommes- dignes de votr^ 
^tféi L.^un êk un jevne valet de chambre,^ que la femme 
de ibo^maiiTe traitoir en particulier comme un amante 
Un jour le mari les iurprit cnfemble. L» femme auâ[î<« 
tot>re'met-k»erter'au- fecour^, et dit que le valet d^ ebam* 
tHTc lui a lait videncer On-arrêta ce pauvre malheureux-, 
qui, félon toutes les apparences, feraiacaaBé à laréputa» 
tion de ià maitreflè. 

Le eompagnoB du valet de ehambre, encore moins 
coupable qut^ïuî, eft fur le point de perdre auffi la vie* 
il eft Ecuycr d'une Duchcffc à qui l*on a volé, un prro» 

diamant} 



^ LE BIA&LE BOITEU:^. 

dBamaot. On Paoctsie de Vmrmt pris» Il Mim étmmfi 
la queftion, où il (en totir«iefité jûfqjii'è ce qu^I coôlefle' 
«Toir fak le toI ;. et toutefois la pcifimne qeJ es eflPaa- 
teuT^ eil tUM femme de cba»bre £iTorite qii^dn n'^ferokr 
&ttpçMiDer. 

Ah I Setgbesr Afinodée, dit L^mdro, resdex, je voud • 
prie, fervice K cet Ecuyer. Son mnoeettce lÀ'iniféreflB ' 
{lout hit* Déirobex-lèy ^r votre peilTbiry aux ÎBJttftè^* 
et eruels fîippHce» qui k atebaceiit» Il tûéûtt^nt^*^^ 
Yoos n'y peniez pat, Seigneur Ecolier^ krterromptt iç * 
Diable : pouvez-ifcms demander que j^ m'oppefe ^ une 
sftion inique,, et que j'enipécbe ua innoeeUt de périt ? 
Ceâ prier ua procureur de ne pat ruiner titte TCfire €m - 
«a orpheUn. ,.*-,'* 

Oh f »S1 vous plsdt, ajdttta-t-i}y. il^esîg^pat de nx>f ^ 
40e je fifle quelque ckofe qtrî foit contraire â^ nerioté-* 
rets, à moânt qUe vous n'en tiriez un avantaf e coofiden» - 
able. IX'aiUeursi quand jà voudrob «^MvrelFee'p^^oa«-- 
1lier. le pourroi«*je ^ Comment donc, rrplîqtia-Zâmbullo^ 
cfUce que vous' n'avez pat la pux&nce d'enlever tin bomw> 
ne de la prifon ?^Non certainement^ repartit le Boitèuar* - 
Si vous avîez'ltt l'Enchtridion, ou Albert le Grand, vous «^ 
auriez que ^ ne puisi non plusqne mes conireres; met* - 
re un prifoonier en libertés- Moi-^éme  j'avoie le' 
«lalheur d'être entte léi griffes dé'la Juftice, je nrponr*' 
rois m'en tirer qu'en finançant. 

Dans là^' chambre predmine^ du nêae cèté; loge^uti^ 
Chirurgien convaincu d?av6if^ p;ir jaloufie,..&f4 à &' 
femme une faignée conime ceDe de âéneqùe. Il'a eu^ 
aujourdurla ci^eftioR^ et après avenir confefiS- le' crime ' 
dont on Paccufoit, il a déclarértjise deputs'dix ans, ils^if);^ 
fervi d'un moyen - a&Zt nouxrcau pous fè £liré< des 'pràtiÀ^ 
ques; 11 :ble£bit -la'nutt les paffînts avec une bayonnette^ • 
ct^ie fauvott chez loi -par une-^ petite pixte de derrière*- 
Cependdnt^ le blefle^ pouffoit des oris,. quf atttroient les-^ 
voifins ^ Ton fècous* Le Chirurgien yaccouroit ]ui« 
même comme les' autres, et trouvant u« homme noyé • 
dans Ton iang., il le feibit porter dans'^fa boutîqttey où îl/ 
le panfoit de là. même main dont il l'avoit frappé» 

Quoique ce Chirugien cruel ait fait cette déclaration; < 
et qu'il mérite mille morts, il ne laifie pas^de fe âatfer 
qu'on lui fera g^ace^ et .c'eft ce qui pourra fort bien ar<*- 
' V river,,. 



LE DIABLE BOITEUX. 57 



riYCTy jiarce qa*U eft parent.de Madame le Remuieufe de 
VSn&Lnt* Outre cela, Je vous dirai qa^il a chez lui 
une eau qui a la .vertu ae blaochir la peau, et de faire 
d'un vîfage décrépit une face enfantine : et cette eau in* 
comparable fert de fontaine de jouvence ^ trois .Dames 
du, ^al^is,r^ui fe fpnt joiatea eofeinble peur le fauver. Il 
compie fi fort for leur crédit, ou fi vous voulez, fur foa 
ea», QU^il s;*çft endormi tranquillement, dans refpéraQce 
qu\à foa réveil, il receyra Tagréable nouvelle de Ton élar* 
giSemest. 

Jlappcxçois fur 110 grabat,, dans .la même cbambre, âtt 

l'ecpUer^. un autre bomme. qui jdort» ce me femble« aulQ 

dt^un^fofiunetl paifible. Il faut que fon affaire ne foit paa 

bten mauvaife. Llle eÛ fort délicate, répondit, le Dé- 

moa. , Ce Cavalier eft un Gentilhomme Blfca^ren, qui 

s^e&^oxiclii d^un coup.d*e^copette^: et voici coiiiment. 

Il y a quinze. jottr5 que, eb^fiani^ dans upe forêt av.ec (ou 

frère aîné, qui jouiubit d'un revenu .confidérable, il le 

ttta^t»ar malheur, en ùrai^ fur des perdreaux. L'heurea^c 

quîpr^oquo pour un Cadet, s^écrla Don Cléofas en rîant î 

O^î^ .repsit^^modé^ \ mais les Collatéraux, qui voudroi« 

eut l;iieQ,4!appi;,oprier ]a fuccelfion du défunt, pourfuivenC 

.en, Jlf d^ce JGhi ise^Ctrier^ qu^ils accufent .d^avoir fait le 

cou|i ^Qur. djÇVçjQiii unique héritier^ àp, fa famille. 11 s^eil 

deXui.m^e con()itué prifonnier ) et ilparoît fi affligé de 

la mort de foi^ frère, qu'on ne fauroit. imaginer qu'il ait 

eu û^tfunaa de lui-ôter la vie. £t.n'a-t il effedivement 

rien, à (e reprocher làdeiTus, que Ton peu d^adrefle, replî-^ 

qu| Léandrq ? Non repartit le Boiteux : il n*a pas eu 

unçt mau vaif(B vploQté. Mais lorfqu'un Hlsainé poâfeda 

iQut je bien d'une maifoa, je ne lui confeille pas d« c1ia£r 

fer avec fou cadet. 



AVANTITRES 



■ \ 



AVENTURES DE TEI-EMÀQJJE^ 

F I L S B*U LYS S B, 

LIVRE PREMIER. 

T^éUmaquê cénduùpar Mineme^ fm$U J^ti^ de MenUr^ 
^fèùrje^ apn^h un naufrage^ iens^ i*tk de la Déefiè Ûa» 
fypfo^ qui rêgreiiwt encort /e^ dépëfi d^lRs^^ l^ lÀé-^ 
ijfe le reçoit favorablemeni^ conçoit de la fnjj^n f^ur M^ 
Imc^e i'^imm&rfaKté^ ei Itu demande fés afwmtur<fi. Il 
lui rœonPe^fif^ voyage a Bjips^ êi^ù Laiedêmcme ; fùn^mm» 
frage fur la cote de Sicile s lepêrileèiljv^d^etrê #«i* 
moiâûux'mami d^Anchife ; le Jecomr^ qm iâmiom ei-dm 
doim}rêntà Actflè dans tme hwmpjkn d^ harharni et ée 
foin que ce Roi eut di reeonnoitre ce firifice^ m^leun don^ 
nant un 'oaiffiau Tyrien fiour^ retourjtep^m iàêr ft^u 

CALYPSO t »« potiVok fe eonfofor A* é^pwt 
d^Ul^F^ X. Dans fa douleur elle h fti^uyain 
malhaureufe d'être îmmorteile.* Ss grotte «le- téfon^r 
aoit pli» de foti ehaiit. Lc« nyrof>he»^ qoi la» fer- 
i^oient, n*ôfeleiit Itri parler. EUe tt |>nH0tfioH' (ouvert 
feule fur les gazons âeuris, dont uii prkrteâM éte^ptiei' 



'■ ■ - .{ i. 



t Calypib, déeffe, fille d» Atlas et de Tbais, étoît 
Rcifle, de l'ilè Ogygîe, où elle reçut Ulyffb après îoït 
naufrage. Son nom vient âa verbe ««Xv^rruy, cacher, c^ 
£gnîfie Dëeffe duficrtt \ ce qui marque, ou qu'^Ulyffc, s'eft- 
e«core pêrfeé^tonn^ chez Calypfe da^s Tait de dUTimuIer^ 

, qu^il pafièdoitdèjà \ ou fimplement, qu'il y eâ defueur4 
caché long-teros» fans qu'on fût ce quHl etoît devenu. 
X Ulytte iîls de Laerte et d'Anticlée, étoh Roi d'I« 

^ tbaque. Il époufa Pénélope fille d'Icare, dont il eut l'é« 
lémaqoe. Après le fiége de Troie, il erra dix ans fur 
jes merSj avant que de revoir fa patrie \ et ce fut dans- 
ée voyage qu'une tempête le jetta contre les rochers de 
l'île Ogygie. Calypfo l'y retint fept ans, foubaitant de 
Pavoir pour mari \ maïs' un ordre fupérieur l'ayant o* 
bligée de le renvoyer, elle ne pou voit le confoler de fon 
départ, dont elle attribuoît l'ordre à la jaloufic des au*.- 
très Dieux* Homcr^ Odiffl liv. 5. 



T EX El! A QJJ E, Ltv, ^I. 59 



r 

Il iKirioil fou Ue *, Mais ces beaux Utox, loia àe mo* 
m dérer (a douleur, loi fefoieiit rafipelter le trifte fotivenit 
I d*lHyfie, qu^dk, y avoit mi tbnt de Ibis auprès d'elle; 
' Souvent elle deflieuroît immobile for le rivage de la mer, 
^*«lle mnabik de fiis lanoee, et elle étoit fans eéilib 
totfmée Tefs le côté où le vai&aa d'Ulyfe, fendant lee 
ondes, avMt difparu à fes yeux» Tout à «eup -elle «p* 
perçut ks défaiis d*on navire qui venoit de faire aau* 
ficage, des bance de -rameurs m» en pteoes, des ntmes é* 
cartée»ça et la fur le fable, ua gonverBaîl^ un mât, dH 
cordages flotant far la eôte. Puis elle découvrit de loiâ 
deux-bommes, dont l'un patoiflbit âgé^ l'aide quoique 
jeutte^-reffemUoit à Ulyfi^ Il av^eic fa douceur et fa fi» 
érté, avec fa taille et h démarche maje(lueu(e« La Dé- 
cffe comprit que «^étoît Télémaque fils de ce héros | 
mau quoique les Dieux furpafieat de Imn en connoif* 
iaoce tous les hommes, elle ne put découvrir qui étoit 
«et bomme vénémble, dont Télémaque étoit aceom- 
pagnéb C'eft que les Dieux fupéHeurs cachent tLWx in* 
férieurs tout ce qu'il leur plait ; et Minerve, quî accom» 
pagn^t Télémaque fous la figure de Mentor f, ne wn* 
loit pas être connue de Calypfo. Cependant Calypfo fe 
séjouifloit d'un naufrage, qui mettoit dans fon île le fils 

d'Ulyffè 

< ' I ■ ' I ■ ■ ■ I I J I»l. I .1 !■ I ■ , I Il I >' 

* L'Île Ogygic, appellée auiîi Gaté/oj^ tfl un peu au^ 
defîus de Malîte ou Malte, entre lej-ivage d'Afrique et le 
promontoire de Sicile appellée Pacbme. Il ne faut pas la 
confondre avec File de Caude ou Goude, qui eft voifîne 
de Crète.' 

"i* Mentor étoit un des amis d'Homère, quî, pour éter- 
nifer fon nom, l'a placé dans l'Odyflee par reconnolf* 
fance, parce qu'ctant abordé à Ithaque à fon retour d'Ëf- 
pfigiie, et fe trouvant fort incommodé d'une fluxion fur 
lés yeux, qui l'empêcha de continuer fon voyage, il fut 
reçu chez ce Mentor qui prît beaucoup de foin de lui, 
Homère en fait un des plus fidèles amis d'Ulyfiis, et ce- 
lui à qui, en s'embarquant pour Troie, il avoit confié 
le foin de fa maifon. L'auteur de Télémaque continue 
la i^ême fidion^ et comme cet ouvrage étoit deftiné à i*in* 
(lru6lîon du Duc de Bourgogne, dont il étoît précepteur, 
il dit f^ue Mentor étoît Minerve elle mcme, deguîfée fous 
la forme de ce vieillard, pour donner plus de poids à fe$ 
f rcceptcs, quî font dignes en cfFct de la plus haute fageffc. 



tfo AVANT U RE s DE 

d*U1jffe fi femUaUe à foo père. Elle t'avance Tm lu? 
et laos faire femblaot de favoîr- qui il eft : D^oà vous 
yieat lui dit elle, cette témérité, d^aboirder eo 1000 ile ? 
Saches, jeune étranger, qu'on ne vient point impuné* 
ment dans mon empire. Elle tâchoit dé couvrir, fous 
CCS paroles menaçantes, la joie de ion coeur, qui éclatoit 
malgré .elle fur fan vifage. 

Télémaque lui repondit : O vous ! qui que vous hytZt 
mortelle ou DécAe, (quoiqu'à vous voir on ne puifle 
vous prendre que pour une Divinité) , feriez vous iofen* 
iible au malheur d'un fils, qui, chercliant fon père à la 
merci des venti et des ilôts, a vu brifer fon navire contre 
vos rochers ? Quel eft donc votre père que vous cher* 
chez ? reprit la DéeiTe. Il fe nomme Ul^fie, dit Télé* 
maque. C>(1 un des rpls qui ont, après un fiége de dix 
ans, revetfé la famcufe Troie. Son nom fut célèbre 
dans toute la Grèce et dans toute l'Afîe par fa valeur 
dans les combats, et plus encore par fa fagefie dans 
les confeils. Maintenant errant dans Tétondue des 
mers, il parcourt tous les éeueils les plus terribles. Sa 
patrie femble fuir devant lui. Pénélope fa femliae, et 
moi qui fuis /on fils, nous avons perdu l'efpérance de le 
revoir. Je cours avec les mêmes dangers que lui, pour 
apprendre où il eft : mats, que dis- je 1 peut-être qu'il eA 
maintenant enfeveli dans les profonds abymes de la mer. 
, Ayez pitié de nos malheurs ^ et fi vous favez, ô Détffc^ 
ce que lesdeilinées ont fait pour fauver ou pour perdre 
Ulfïe, daignez en infl foire fon fils Télémaque. 

Calypfo étonnée et attendrie de voir dans une (i vive 
Jeunfiîe tant de {agcffc et dVloquence, ne pouvoit raf- 
iafi<r ces yeux en le regardant, et elle demcuroit en fi- 
Jence. Enfin elle lui dit : Télémaque, nous vous'ap- 
prendrons ce qui ed arrivé à votre père j mais Phidoire 
en cil longue.. Il eft tems de vous délaffer de tous voS 
travaux. Venez dans ma demeure, où je vous recevrai 
coQane mon fils. Venez, vous ferez ma confolation dans 
cet|« folitude, et je ferai votre bonheur, pourvu que vous 
iachiea en jouir. 

1 élémaque fuivit la DéefTc environnée d'une foule 
4c jeunes nymphes^ au defîus defquelles elle s'élevoit de 
toute la tête, comme vtn grand chêne dans une forêt é- 
le^e fes branches épaiffes au dcffus de toas les arbres qui 
l'cnvironncxU, il admiroit Téclat de fa beauté^ la riche 

pour- 



T s L E M A QJJ E, Ur. L 6i 

|w>U f y e ^ fiiirabc ktogue e^ flotante, fcs cheveux noiiés 
l»as derrière tiégligemeot, «nais avec grâce } le feu qoi 
fiwtoil-de £i8 yeux^ et la douceur qui tempéroît cette 
vivacité. IVfentor les 3^ecix baiffiés, gardant un filence 
iDodeûe, ./oîvoit Télémaque^ 

Ob arriva à. èa porte de la grotte de CalypTo, où Té<* 
lémaque fut furprU de voir, avec une apparence de fim- 
plîcîlé riiûîi^uey tout ce qui peut charmer les y«ux . 11 
.eft vraî qa^oo a^ vojoit ni or, ni argent, ni marbre» 
ni coloooes, ni tableaux, ut. Aatues: mais cette grotte* 
«toit^aîli^e dans le roc en voûtes pleines de rocailles et 
de coquilles* £.llo étoit tapiflee d^-une jeune vigne, qui 
ét^doit également fes branches (bup les de tous côtés* 
Les' doux zéphyrs confervoient en ce lieu, malgré les 
ardeura^ dur foieil, une délîcieufe fraîcheur. Des fon* 
taines coulant avec un doux murmure fur *des prés fe* 
mes d'amarantes et--de violettes, formoient en divers 
lieux des bains auGTi purs et au!!i clairs que le crydaU 
l^lille fleurs naiflantes émaîlloient les tapis v.erds dont la 
grotte étoit aa^ironnée» Là, on trouvuit un bois de ces 
srbri^ touffus qui portent des pommes d^or, et dont la 
âeur, qui k renouvelle dans toutes les faifons, répand 
le plus.doux de t<|as les parfums. Ce bois fembloic 
couronner cts belles prairies, et formoît.une nuit t{ue 
les rayons dq ^ieîl ne pouvoîent percer. Lîi on n^en- 
tên doit jamais que le chant des oifeaux, ou le bruit d'un 
roi^Teau, qu», £e précipitant du haut d'an rocher, toinboit 
à gros bouillons pleins d^écume, et s'enfuyoit au tratr'ers 
de la prairie* ' * 

• La grotte de la DédTe étoit fur le penchant d^uns 
colline. De là on découvroit la mer quelquefois «^hr^ 
ex unie comme une giace, quelquefois follement irritée 
contre les r^) chers, où elle iè brifoit en gémiff'int,"€T^- 
levant Tes vagues comme des montagnes. D'un alitre 
côté on voyoit ûne.rivierc, où fe formoient des îl^ bor- 
dées M tilleuls fleuris, et de ^ hauts peupliers, quf ^or^ 
toient leurs tctes fuperbe« jufques dans les nues.^ ^.es 
divers canaux, que formoient les îles, fembloîent^fe jjt|[(. 
er dans la campagne. Les uns rouloient leurs eaux 
claires avec rapidité ^ d'autres avoient une eaa paifibfs 
et dormante^ d'autres, par de longs d itou s, levenof. 
C0t fur leurs pas, comme pour remonter vers leur fourr^^ 



6z AVANTURESDE 

et fembloUnt ne po\ivolr quitter ces hord$ eockantés^ 
Oa apperceroît de loin des collines et. des montagnes, 
.qui fe perdoient dans ks nues» et dont la fiqure bizarre 
formoit un horizon à fouk9it pour le pkîiir des yeux» 
Les montagnes voifînes étoient couvertes de pampres 
Terds, qui {>endoient en feAons. ht railin, plut ccla- 
*tant que la pourpre^ ne pouvoit fe cacher fous les feu* 
illes, et la vigne étoit accftblce fous Ton fruit. Le figuier, 
Tolivier» le grenadier, et tous les autres arbres, couvroi- 
«nt la campagne, et en fefoieQt un grand jardin. 

Calypfo ayant montré à' Télémaquc toutes ces beau- 
tés naturelles, lui dît : Repo&z-yous > vos habits fout 
xnouiirés 9 il.efttems que vous en changiez. • Ëufuite 
nOQS vous revérrons, et je vous raconterai des hidoires 
dopt votre coçur fera touché. £o même tems elle le fit 
entrer, avec Mentor, dans le lieu le plus fecret et le 
plus rçculc dVne grotte voifine de celle où la Déefîe 
demeuroit. Les n jmphcft avoîent eu foin d'allumer eu 
ce lieu un grand feu de bois de cèdre, dont la bonne 
odeur fe répandott de tous côtés, et elles y avoient lai^Té 
des habits pour les nouveaux hôtes. Télémaque voyant 
qu'on lui atoît dcflinc une tunique d'une laine âne, 
dont la blancheur éffaç oit celle de la neige, et une robe de 
pourpre avec une broderie d'or, prit le plaifîr qui efV natu- 
rel à un jeune homme en coniiderant cette magnificence. 

Mentor lui dit, d'un ton grave : Eft-ce donc là, ô Té- 
limaque, les pénfées qui doivent occuper le cœur du £ls 
d'Ulyâe ? Sofigez plutôt à fouteair la réputation de vo- 
tre père, et à vaincre la fortune qui vous perfécute* 
Un jeune homme qui aime ^ fe parer vainement comme 
une femme, e(l indigne de la fageiïe et de la gloire. La 
gloire n'eft due qu'à, un cœur, qui fait fouffiir la peine, 
et fouler aux pieds les plaifîrs. 

Télémaque répondit en foupirant : Que les Dieux me 
faûent périr, plutôt que de fouffrir que la moleife et la 
volupté s'emparent de mon cœur. Non, non, le fils 
d.'Ulyife ne fera jamais vaincu par les charmes d'une vie 
lâche et eâferoinée : mais quelle faveur du Ciel nons a 
fait trouver, après notre naufrage, cette I>éefle, ou 
cette moitelle, qui nous comble de biens ^ 

Craignez^ répartit Mentor, qu'elle ne vous accable 

âe-xaiûiL, Craignez fes tcorapeufes douceurs plus que 

^ les 



TELEMAQUE, Lîr. I. €3 

les ccueils qnî ont brîTé Votre navire. Le naufrage et 
2a mort font motts funelies que les plaifirs qui atta- 
quent la Terta. Gardez- vous bien de croire ce qu^ellb 
vous raeontert. La jennefTe eft préfomptuetife. Elle. 
fe promet tout d'elle-même* Quoique fragile, ell^ croit 
pouvoir toùty et n'avoir jamais rien ^ craindre. Elle fe 
confie légèrement et fané précaution. Gardez- vous d'c« 
Goruter les paroles douces et flateufes de Calypfo, qui h 
grHfTerodt comme mm ferpent foiis les fleurs. Craignes 
ce poifon caché. De£ez-tous de vous-même, et âtten-« 
dex toujours mes c-pnfeîU. 

nnfuke ils retournèrent auprès de Calypfo, qui les 
atteiidoît. Les nymphes, avec leuri cheveux trèfles et 
des habits blancs, (ervirent d'abord un repas fimple, 
nais exquis pour le ^ovt et pour la propreté. On n'y 
voyoit aucune autre viande que celle des oifeaux quel- 
les «voient pris dans les filets, bu des bêtes qu'elles a« 
voient pencées de leurs Eechts â la chs%. Un vin plus 
doux ^|ae le neâar couloit de» grands vafts d'argent 
dans les taffes d'or couronnées de fleurs. -On apport» 
dans des corbeilies tous les fruits que le printems pru^ 
xnet^ et que Tautomiie répand fur la terre. ÏLti tùùmc 
teitrs quatre jeunes nymphes fe mirebt à chanter. D\t« 
bord elles chantèrent le combat des Dieux contre lei 
géants^ puis les amours de Jupiter et de Semété, la naif- 
fàneie de BacchUs, et fon éducation conduite par le vieux 
Sikhe, Ta coutfe d'Atalante et de ilippomene, qui fut 
tuinqueur par le xhoyen des pommes d'or cueillies' au 
jardih dés Hefpérides, Enfiu la guêtre de Troie fut 
■ufli chantée •, les côtnbati d'Ulyffe et fâ fâgèffe furent 
élevés j'ufqu'ank cienx. La première des nymphes, qui 
s'appëiloh LeucotHoé, joignît les aiqpords de fa lyre aux 
douces vohc de toutes les autres. Quand Télémaque 
éntendk le ndm de fbh père, les larihes, qui couler edt 
le lohg dfe f«j(>ue$i donnèrent un ttouveâu luftre à fa 
beauté. Mais cbmme Caîyfo apperçut qu'il ne pou- 
voit raahger, et qu'il étoit faifi de douleur, elle fît fignc 
aux nytinphfcs. A lUndant on chanta le combat des 
Cetttâurés avec ks Lapithes, et la defcente d'Orphée 
aux enfers jpo^r tn retirer Eurydice. 

Quand le'repasfut fini, la Dé'efFe prit Télémaque, et 
itti parla àiiift : Vous voyez, fils du grand Ulyffe, avec 

F 2 quclliai 



y^jf^u^îs. "avantures de 

qu«lle faveur je vous reçois. Je fuis immortelle. _ Nul 
mortel ne peut eutrer dans cette Me, fans .être puni de ùl 
témérité ; et votre naufrage même ne vous gavantiroit 
pas de mon indignation fi d^aiUeurs je ne vous aimoi»» 
Votre père a eu le même bonheur que vous. Mais hé* 
las ! il n'a pas fu enr profiter. Je Pai gardé lon^-tems 
datis cette âe. Il n'a tenu qu'à lui d'y vivre avec moi 
dans un état immortel. Mais l'aveugle paffian de re« 
tourner dans fa miférable patrie, lui fit rejetter tous ces 
^avantages *. Vous yoyez tout ce qu'il a perdu pour Ith* 
aque, qu'il n'a pu revoir. Il voulut me quitter, il par- 
tit, et je fus vengée par la tempère. Son vaifieau, au- 
près avoir été loog-tems le jouet des vents, fut énfeveH 
dansJes pndcs. . Profitez d'un fi triile exemple. Après 
ion naufrage vous n'avez plus rien à efpérer, ni pour le 
-revoir, ni pour régner jamais dans l'île d'Ithaque après 
, lui. Confolez<vous de l'avoir perdu, puifque vous trou« 
vcz une Divinité prête à vous rendre heureux, et un. 
royaume qu'elle vous offre. La Déefie ajouta à ces pa^ ^ 
Toles de longs difcours, pour montrer combien Ulyfle a- ' 
voit été heureux auprès d'elle. £lle raconta fes avan« 
tures dans la caverne du Cyclope Polypheme f, et chez 
Antiphates Roi des LeDrigons %. £lle n'oublia pas ce 

qui 

* La caufe de. fon impatience étolt fon amour pour fa 
femme Penrlope, dont l'image l'occupoit nuit et jour. H 
I*aimoit fi éperdument, qu'il contrefit l'infenfé, pour ne - 
pas aller au fiege de Troie j mais fa rufe fut découverte» 

f Ou peut voir dans le pme livre de l'Odyfîee la dtC' 
cription de cette caverne, qui étoic dans la Sicile : Conif 
ment Ulyfie et fes campagnons s'y trouvèrent enfermés : 
De quelle manière ils crevèrent l'oeil au géant PoIy« 
pbeme, après avoir lié fes forces par le vin ; et corne 
ment ils en fortirent, en fe liant eux*mêmes fous le ven* 
tre des plus forts béliers de fon troupeau. 

j: Les Lefirigons fèfoient leur demeure dans la ville 
de Lamus, anciennement Formies, fur la côte de la 
Campanie ^ on croit qu'ils avoietit auparavant habité la 
Sicile. Leur nom figliifie dé^rateur^ étant tiré de laha^ 
ma, qui veut dire dévorer. Ulyfie perdit chez eux quel- 
ques uns de fes compagnons, qui kirent dévorés par ces . 
peuples. Od^/f, liv, lo. 




TELEMACLÛÉ, tAv.L 

qtà lui .étmt artivé dans Tile de CÎTcé fiUe du Soleil •; 
et les dangers qa?ii ayoit covrus entre Scylle et Charyb* 
de *{-. Elle repréfenta la dernière tempête que Neptune 
avoit excitée contré lai, quand il partit d^auprès d^elle. 
£lie Toulùt faire entendre qu'il étoit péri dans ce nau- 
frage, et elle fupprtifaa fon arrivée dans l^ile des Phéa- 
cieas j:. 

Téiédiaqae, qui Vétoit d'abord abandonné trop promp* 
tement à la jme d*etre fi bien traité de Calypfo, Recon- 
nut enfin finr artifice^ et la' faiçefife d€5 conieils que Men- 
tor vènott db loi donner. Il répondit en peu de mots : 
O. Déeffe, pardonnes à- idadbttleur.^ Maintenant je ne 
pois que ni^affliger* Peut-être qurdans la fuite j*aural 
plus de force pour goûter la fortune que vou9'niV>ftrez.' 
Laîflez-moi en ce moment pleurer ztion père: Vous fa« 
rez mieux que ihoi combieir il mérhè d^étre pleuré. 

Calypfo n'ofa* d^abotd' le' prefier davantage. Elle 
fergoît même, d^êntrer daUs- fa douleui-, et de s'attendrit 
pour UfyEe;* Ilidis pour intènjc connokrê les moyens de 
toucher le cdStir du jeune hdtnme, elle lui demanda com- 
ment il av^oit fait naufrage, et par quelles ava»tu,Fes il 
étott fur fc s côtes. Lé récit ('* mes malheurs; dit-il, fç- 
pok trop long. Non, non, tépondit-ellej il- me tardé 

F 3 de 



• Lnie de Giréé s'iippelloît JEœa on C^teij qui efti 
tfne montagne fort voifîhede Fdrmies ; Hbmere l'appelle 
ùh île, parce que la: mer et ks marciis qui- l'environnett-t 
fcn fcJnt une prefquc ile. Les coitjpagnons^d*Ulyffe y*fu* 
rent changés en' pourceaux". lèid, /ivi 12» 

•f Scylle et Gharybde font deux roches pUcés à: l'entrée 
dxl détroit de là Sicile, du càté de Pelore j la î. fur la- 
côte d'Italie, et h 2; fur celle de Sicile^ Cétoicnt aa- 
tredrtcm^ot dés ëcuciîs fort dangereux à caotc de la 
qualité des vaifîeaux qu'on avoît alors, mais on s'en mo- 
ulue aujourd'hui que la navîgiation efl beaucoup plus per- 
feâionée. Ulyffe y perdit* encore fix de ces eompàgûoas. 

- J L'île des- Phéacièns eft GorCyre ou Corfou, appellée 
sÀciennement Scberte, Elle eft vis-à-vis du continent 
d'Epi re. Les Phehiciens l'avoitnt nomriiée Schârie de 
Jcharay qui fignifie Heu de négoce. 



66 " ~ AVANTURES DE. 

ie Us fa voir, hâtez- vons de inc le» raconter. Elle le 
prefTa long-tems. En&a il ne put lui réfidec, et xi {mrl» 
ainfl : 

. J^étois^arti d^Ithaque poar aller demander aux^utres» 
Rois revenus du fiége de Troie, des nouvelles de motx. 
père. Les aroaats^ de ma mère Pénélope furent^ furprisi 
de mon départ *. J*avois pris foin de le leur cacher, con* 
nojffant leur perfidie. Neftor fi que jr vis à Pylo»^ m 
Mèneras j:, qui me reçut avec amitié1dan« Lacedenaone^ 
ne purent ra'apprendre fi. mon père étoit encore en vie» 
Lafle de vivre toujours en furpens et dans IHneertitude^ 
je roerefolus d^aller dans la Sicile, oùj*avoi»oui dire 
que mon père avoit été. jette par les vents. Mats le fâge 
Mentor, que vous voyez ici préfent, s'bppofoit à ce té* 
xnéraire deflein. Il me repréfentoit d'un coté les Cj-^ 
clopcs, géants monilreux qui dévorent les homAieS ; de 
l'autre la flotte d'£née et des Trqyens, qui étoient fur- 
ces côtes. Ces Troyens, difoit-il, font animés contre 
tous les Grecs : maïs furtout ils répandroient avec plaifîv- 
le faog du £]s d'Ulyfle. Retournez, conttnuoit-il, en 
Ithaque; peut-être que votre père, aimé des Dieux, y 
£trB. audîtôt que vous. Mais û les Dieux ont réfolu fa 
perte, s'il ne doit jamais revoir fa patrie, du. moins il 
£aut que vous alliez le venger, délivrer votre mère,, 
montrer votre fagefle à tous les peuplés, et faire voir en 
vous à toute la Grèce un Roi au (11 digne de régner, que 
le fut jamais UiyiTe lui-même. Ces paroles -étoient ralù*-- 
taires ; mais je n'étois pas aflez prudent pour les écou» 
ter. Je nMcouiai que ma piidion. Le fage Mentoc 
m*ainia jufqu^à me fuivre dans un voyage téméraire que ' 
jVntreprenois contre fes confeilsj et les Dieux permi» 

sent 

* L'Extrême beauté de Pénélope avoit attiré* auprès 
d^elIe pluQeurs princes, qui prétendoient l'epoufer,. croy- 
ant ULyfTe mort. 

f Nelior, fils de Nelée et de Chloride, fut un des 
Rois qui allèrent au fiége de Troie y il y mena une flotte 
de XC vaiflèaux. 

i Menchs étoit fils d*A.trée et d'iEurope :• il. avoit 
cpoufé Hélène, fille de Jupiter et de Lcda, doût Vea^ 
levcmcnt fut caufe de la guèrtc de Troie, 



vmt <fM je fifle une ùute, qm devoit femr h me corri* 
^er de ma préfomption* 

Pendant que Télémaque parlott, Çaljpfa regardoît 
Mentor. £lle étoit étôonée : elle croyoit fentir en lui 
«luelqne cfaqfe de^ divin : nais elle ne pouv-oit démêler 
les penfées confîifes. Aînû elle demeuroit pleine de 
crainte et de défiance à la vue de cet inconnu. Alote 
elle appréhenda de lâfier voir Ton trouble. Continueaw 
^it-elle à Télémaquei et fatisfaites- ma curiofité* Télé- 
maque tef^it aînii : 

Noos eûmes aflez Ibng-tems un vent favorable pour 
ftUer en Sicile ; mais enfulte une noire tempête déroba 
le ciel tt nos yeux, et nous fumes enveloppés dans une 
profonde nuît»^ A la. lueur des éclairs nous^ apperçumee • 
4'autres vaiff«auz expofés au même péril, et nous recon- 
xnimes^ bientôt que c'étoicnt les vaiflèaux d*£oée. lia 
B^étoient pas moins ^ craindre pour nous que les ro- 
chers. Alors je comftt'îs, mais tr<^ tard, ce que Ta»- 
deos d'une jeuneffie imprudente m^avoit empêché de cox»« 
fidérer attentivement. Mentor parut dans ce danger, non 
feulement ferme et intrépide, mais encore plus gai q\x%' 
Vordinaire. C'étoit lui qui m'^eocouiageoit. Je lentois 
qu'il m'iorpiroit une force invincible. 11 donnoit tran« 
quillement tous les ordres, pendant que le pilote étoîc 
troublé* Je lui diCbi» : Mon cher Mentor, pourquoi ai* 
je refufé de fuivre. vos confeils ? Ne fuîs-je pas malheu* 
leox d'avoir voulu me croire moioroeme dans un âge où 
l'on n'a ni prévoyance de l'avenir, ni expérience du- 
paiTé, ni modération pour ménager le préCent ? 0>! fi j»« 
mais nous échappons de cette tempête je me défierai de 
moi-même comme de mon plus dangereux ennemi» C'eil 
vous, Mentor, que je croirai toujours^ 

Mentor en fouriant me répondit : Je n'ai garde de 
vous- reprocher la faute que vous avez faite, il fufEt 
que vous la fentiea, et qu'elle vous fcrve à être une autre 
~ ^is plus modelé dan^ vos defirs \ mai$ qiaand le pétil 
fera pafTé, la prefomption reviendra peut-être. Mainte- 
nant, il faut fe foutenir par te courage. Avant que de 
fc jetter dans le péril, îl faut le prévoir et le craindre. 
Mais quand ou y eft, il ne rede plus qu'à le méprifer* 
Soyez donc le digne fils d^Ulyfie, uiontrez un coeur plas 
grand que tous les maux qui vous menacent. 

La 



68 . AVANTU'RES BÊ 

La doacèizr et le cwiitLg^ du fagé.Meiitôt me cfa»r mér^ 
ent. Maïs je fus encore bien plus furprîs, quand jer 
tis avec quelle adJreffe il nous délivra des ^^ïoyéas^ 
Da^s le moment où le ciel commençott à s'éclaircxr, et 
DÛ les Troyens nous voyant de près^ n'aiiroient pas 
manqué de nous reconnokre, il remarqua: un de iearè 
vaifleauxt qui était prefqoe ^mblable. au nôtre, et quer 
ItL tempête a voit écarté \ la poupe en et oit couronnée" 
«de certaines âeturs. Il fe hâta de mettre fnc notre poUf c^ 
des couronnes de fleurs feroblables. Il les attacha lui- 
même avec des bandelettes de la même coolenr que 
celles des Troyens. Il ordonna à tous nos rameucs de^ 
le baiiTér le plus quHh poûrroient k long de leurs bancS| 
pour n^être point reconnus de» ennemis* £1) cet état noua^^ 
paffames au milieu de leur âotte» il»poufsèrent des crl&^ 
-de joie en non's voyant, comme en voyant les compag^'* 
nôns qu'ils avoient cru perdus. Nous fàmes mâdK con- 
-traints par la vîblence de la mer d'aller afiez loojç-tem» 
avec eux. Ënlin nous demeurâmes un peu derviete ^ et 
pendant que les vents impétueux les pouflbient ver^ 
l'Afrique^ nous fîmes les derniers efforts poo^r aborder à^ 
force jde rames fur la c6te voifiiie de Sicile. ' 

Nous y arrivâmes en effet. Mais ce que now? cher- 
chions n^étoit guères moins funeile que la fk>tte qui notK* 
fcfoit fuir. Nous trouvâmes fur cette tôte de Sicile 
d'autres Troyens ennemis des Grecs ; c'étoit-1^ qmc 
regnoit le vieux Acefte f forti de Troie. A peine fiitties- 
nous arrivés fur ce rivage, que les habitants crurent que' 
^nous étions, ou d'autres peuples de l'île armés pour 
les fiirprendre, ou des. étrangers qui venoient s'emparer 
de leurs terres, lia brurent notre vaifleau dans le pre- 
mier emportement, ils égorgent tous nos compagnons >- 
ris ne refervtnt que Mentor et moi^ pour noua pré£eoter 
% Aceile, aÊn qu'il pût fa voir de nous quels, étoient nds^ 
'deiTeins, et d où nous venions. Nous entrons dans k^ 
ville les mains liées derrière le dos^* et notre mort n'é» 

toit 



f Acelle fils de Crinîfe, fleuve de Sicile, et d'Egefte, 
Dame Tro^ennc. 11 re^ut chez lui Anchife et £«éc 
loirqu^ils allaient en Italie. Vir^ii^ Eneùi. liv* 5. 



T E L E M A Q^U E, LÎ7. 1. €9 

tcnt retardée que pour nous faire fervir de fpeé^acle li un 
peaple cruel, quand on fauroît que nous étions Grecs. 

On nous préfenta d'abord 1^ Acefte, qui, tenant foa 

Sceptre d'or en naîo, jugeoît les peuples, et fe prépa« 

roît à un grand facriSce. 11 nous demanda d'un ton 

ievere quel étôit notre pays, et le fujet de notre voyage. 

Mentor fe bâta de répondre, et lui dit : Nous venons 

des côtes de la grande Hefperie, et notre patrie nVil pas 

loin de là. Ainii il évita de dire que nous étions Grecs. 

Maïs Acefie/fans ré.couter d'avantage, et nous prenant 

pour des étrangers qui cachoient leur deCein, ordonna 

qu'on nous envoyât dans une. furet voifîne, où nous fer« 

virions en efclaves fous ceux qui gouvernoient fes trou* 

peaux. Cette condition me parut plus dure que la mort. 

Je m'écriai : O Roi ! faites nous mourir plutôt que de 

nous traiter fi indignement. Sachez <que je fuis Télé- 

maque fils du fage Ulyfie Rot dti Ithaciens : je cherche 

mon père dans toutes les mers $ fi je ne puis le trouver, 

ni retourner dans ma patrie, ni éviter la fervitude, ôlez 

.moi la vie que je ne faurois fupporter. 

A peine eus-je prononcé ces-4Qaots, que tout le peuple, 
ému s'ecrîa quUl faloit faire périme fils de ce cruel U- 
lyâe, dont les artifices avoient renverfé ia ville de Troie. 
O fils d'Ulyfle ! médit Acefte, je ne puis refufer votre 
fdog aux mânes de tant de Troycns que votre père a 
précipités ûir les rivages du noir Cocyte ^ vous, et ce- 
lui qui vous mené, vous périrez. En même-tcms^ un 
vieillard de la troupe profofa au Roi de nous immoler 
fur le tombeau d'Anclïife f . Leur fang, difoit-il, fera 
agréable à Tômbre de ce héros : Enée même, qu-and il 
faura un tel fàcrifîce, fera touché de voir combien vous 
aimez ce qu'il âvoit de plus cher au monde. Tout le 
peuple applaudît à cette propofition, et on ne (bnirea 
plus qu^à nous immoler. Déjà on nous menoit fur le 
tombeau d'Anchife : on y avoit drefifé deux autels^ où 
le feu facré étoit devant nos yeux ^ on nous avott cou- 
ronnes de âeurs^ et ni^le coœpafiioa ne pouvoit garantir 

nottx 



f Le tombeau d'Anchife étoit fur le Mont Eryce> cet 
furent Acede ttt Enée qui l'y enfevelirent. 



^9 AVANTURESDE 

notre m« G*étoît fah dé bou»^ quand Medfor tietn^ir* 
dant tranquillement à parler au Rcâ, fut dit, 

O Aceàe 2 file malheur du jeune Télémaque, qui n'a 
jamais porté les armes contre les Troyens^ ne peut vous 
toucher, du moins que votre propre intérêt vous 
touche. La fcîence que j^ai acquîfe des {tréfages c:t de 
la volonté des Dieux, me fait coUBoilre qu^avant que 
trois jours foieut écoulés» vous ferez, attaqué pur dea 
peuples barbares^ que viennent comme un torrent du 
haut des montagnes * pouc inoqder vbtre ville, et pour 
ravager tout Votre pay». Hâtez-Vous de les prévenir s 
mettez vo^ peuples fous ks armes» et ne perdes p«4 uts 
momeAt pour retirer au-dedaus de vos murailles le» 
fiches troupeaux que vous avez dani la campagne. Si 
ma prédié^îon eft faufîe, vous ferez libre de nous immo- 
ler dans trois jours ^ fi au contraire elle eft véritsible-, 
fouvenez-vous qu'on ne doit pat ôter ki vie à ceux de 
qui on la tient. 

AceAe fut étonné de ces paroles, que Mentor lui dî^ 
foit avec une aiTurance qu^il h^avoit jamais trouvée es 
aucun homme. Je vois bien, répondit- il, ô étranger, 
que les Dieux qui vous ont d mal partagé pour tous les 
dons de la fortune^ vous ont accordé une fageffe qui eft 
plus eillmable que toutes les profperités. £n même-tems 
il retarda le facrifîce, et donna avec diligence les ordres^ 
néceffaires pour prévenir Pattaque, dont Mentor l'avoit 
menacé. On ne voyoit de tous cotés que des femmes 
tremblantes, des . vieillards êourbés, de petits enfants- 
les larmes aux yeux, qui fe retirotent dans la ville. Les 
bœuffs mugiflants et les brebis bêlantes venoieUt en 
foule, quittant les gras pâturages, et ne pouvant trouver 
afTez d^étables pour être mis à couvert. C'étoit de toutes 
parts des bruits confus de gens, qui (e po^fibient les uns 
les autres, qui ne pouvoient s'entendre, qui prenoient 
dans ce trouble un inconnu pour leur ami, et qui conroient 
fans favoir où tendoient leurs pas. Mais les principaux 
de la viile^ fe croyant plus fages que les autres, s4magi^ 
noient que Mentor étoit un-impoticur, qui avoû fait une 
faufle prédîétion pour fauver fa vie. 

Avant la fin dû troifîemé jour, pendant qu'ils é« 
loient pleins de ces penfées, on vit fur le penchant des 
montagnes voifines un tourbillon de pôuffiere > puis -on 

apperçut 



T E L E M A QJJ E, LIv. I. ft 

appetçBt une troupe kinombrable de barbares armés; 
C'étoîent les Hîménens *, peuples féroees, avec les na- 
tions qui habitent far les monta Nebsodes, et fur le fom-i 
taet d*Jigng^s, où règne un hjrer que kg Zepliyrs n'ont 
}aixiaîs ailoucî. Ceux qui avotent foéprifé la prédi|B]on 
de Mentor, perdirent leure elclaves et leurs troupeaux. 
Le Roi dît à Mentor, J ^oublie que ¥ous êtes des Grecs ; 
nos ennemis deviennent nos amis fidèles; les Dieux vous 
ont envoyés pour nous fauver : je nVttendi pas moins de 
votre valeur oue de la fagefie de vos oooCeils \ hàcez« 
vous de nous iecourir* 

IkCentor montre (hms fes yeux une audace qui étonne 
les plus fiers combatants. 11 prend un boucUer, on caf* 
que, une épée, une lance : il range les foldats d'Acefte : 
11 marche à leur tête, et s'avance en bon ordre vers les 
enj^emis. Aceile, quoique plein de 'courajge, ne peut dans 
{a vieîlleffe le fuivre que de loin. Je le mis de plus près s 
Biais je ne puis égaler fa valeur. Sa cuiralTe refembloit 
dans le combat à l'immortelle £gide f • La mort cou* 
roit de rang en rang par-tout fous les coups. Sem- 
blable à un lion de Numidie que la cruelle fa^ime dévore, 
et quj entre dans un troupeau de £oîbles brebis, il de« 
chire, il -égorge, il nage dans le iang } et les bergers, 
loin de fecourir le troupeau, fuyent tremblants, pour fe 
dérober à fa ÎFureur. 

Ces barbares, qui cfpéroîent de furprendre la ville, 
furent eux-mêmes furpris et déconcertés. Les fujets 
d* Aceile, amenés par l'example et par les paroles de 
Mentor, eurent une vigueur dont ils ne fe croyoîent 

point 



* La Ville d'Himere étoît en Sicile, au couchant du 
fleuve de même nom. Elle fut très HorifTante pendant 
cent quarante ans, au bout defquels elle fut • ruinée par 
les Carthaginois fous la conduite d^Annibal, environ 
quatre cents ans avant J. C. 

f L'Egide étoit le bouclier de Jupiter, ainfi nomme 
d'un mot Grec, qui flgnifie chèvre^ parce que ce Dieu fut 
nourri par la chèvre Amalthée, et qu'il couvrit cnfuite 
fon bouclier de- fa peau. 11 le 'donna depuis à Pallas, 
qui y attacha la tête de Medufe, dont le fcul afpc6l mé- 
tamorphofoit les hommes en rochers, 



»j2 AVANTURES DE 

point capables. De ma la^e je renverfai le fiTs du Roî 
de ce peuple ennemi : îl écoit de mon %gt^ mais il et oit 
plus grand que moi, car ce peuple Tenoit d^une race de 
géants, qui etoient de la même origine quje les Cyclopes. 
Jl méprifoit un ennemi auffi foible que moi : mais fans 
m^étonher de fa force prodigieufe» ni de fon air fauvage 
et brutal, je pouffai ma lance contre fa poitrine, et je lui 
fit vomir en expirant des torrents d^un fang noir. Il 
penfa m'écrafer dans fa chute. Le bruit de fes armes 
retentit jufquVux montagnes. Je pris fes dépouilles, et 
je revins trouver AceQe. Mentor ayant achevé de mettre 
ks ennemis en défordre, les tailla en pièces, et pouiTa les 
fuyards jufque dans les forêts. 

Un fuccès fi inefperé fit regarder Mentor comme ua 
bomme chéri et infpiré des Dieux. Acefle touché de 
reconnoiifance nous avertit, qu'il craignoit tout pour 
nous, fi les vaifleaux d^Enée revenoient en Sicile. 11 
nous en donna un pour retourner fai!s retardement en 
notre pays, nous combla de préfents, et nous prefia de 
partir pour prévenir tous ks malheurs qu'il prévoyolt» 
Mais il ne voulut nous donner ni un pilote ni des ra- 
meurs de fa nation, de peur qu'ils ne fuifent'trop expo- 
fés fur ks côtes de la Grèce. Il nous donna des mar- 
chands Phéniciens, qui étant en commerce avec tous les 
peuples du monde, n'avoient rien h. craindre, et qui dé- 
voient ramener le vaiiTeau à Acede, quand ils nous au- 
rolent laides en Ithaque : maïs Itis Dieux, qui fe jouent 
des dt (Teins des hommes, nous réfervoîent à d^iuirov 
dangers. 

Fin du Premier Livre, 



LIVRE 



TELEMAQJJE. Lîv. IL - 73 

LIVRE SECOND, 

Télemaque raconte^ ^qu*'ti fut. pris dans le vciffhau Tyriett 

:/»ar ia Jlotte dt Sefoftris^ et emmené captif en Egyi'fe. 

Il dépeint la teavté de ce pays^ et la faf^ejjc du ir-uvcr- 

fument de fin Rot, Il ajoute ^ que Mentor fut envoyé 

efcloroe en Ethiopie ; que lui-même Télemaque fiât réJuli 

à conduire un troupeau dans le defert dH)ajis ; que Ter^ 

mofirts prêtre d^Apolloti le confola^ en lui apprenant à 

imiter J^poUon^ qui avoit été autrefois berger cke% le Rot 

^dmete ; que Sefoflris avoit enfin apris tout ce qu'ail 

fefoît de merveilleux parmi les bergers; qu'ail l^avcit 

rapelléy étant perfuadé de fon innocence ^ et lui avoit 

promis de le renvoyer à Ithaque : mars que la mort de ce 

Roi l^cpooit replongé dans de nouveaux malheurs : qu'ion 

le mit en prifon dans vne tour fur le lord de la mer^ 

"d^où i/ vit h nouveau Roi Bocbons- qui périt dans wt 

combat contre frs ftfjets révoltés et fe courus par les Ty^ 

riens* 

LESTyricns, par leur fierté, avoicnt irrité contre eux 
le Roi SefoÂris, qui regnoit en Eo;ypie, et qui avoîc 
conquis tant^de royaumes. Les rîcheffc» qu'ils ont ac- 
qui.fes par le commerce, et la force de l'imprenable ville 
de Tyr, iîtuée dans la mer, avoient enflé le cœur de ce.i 
peuples. Ils avoient refulé de payer à Sefoftris le tribut 
qu"*!! leur avoît impoic en revenant de Tes conquêtes ; et 
ils avoient fourni des troupes à Ton frère, qui avoit youlii 
le maffacrer à fon retour, au milieu des réjou ffanccs 
d'un grand feilin. 

Selbftris avoit réfolu, pour abattre leur orgutîl, de 
troubler leur commerce dans toutes'les mers. Ses v.îif- 
fcaux al'oieut de tous cô.és cherchant les Phenicicni. 
Une flotte Egyptienne rods rencontra, comme noui» 
commencions^ p^rdre.de vue les montagnes de la S:c!l . 
Le port et la terre fcmbloient fuir derrière nous, e: fc 
perdre dans les nues. En Tnêm-e-tcms nous voyons ap- 
procher les navires des Egyptiens feaiTalables à une vliii 
tlotante. Les l"heni(-icns*ies reconnurens, et v^ u'urent 
s'tn éloigner :. mais il n'étoit plus tcms, L urs vo îfs 
•cuieiit meilleures que les p^'^TeS; le vent ks favoriloit ; 

G ' ' ie-u-ts 



74 AVANTURES DE 

leurs rameurs étoient en plus grand nombre. Ils nous 
abordent, nous prennent, et nous emmènent prifonniers 
eu Egypte. 

En vain je leur repréfentai, que nons n^étions pas 
Phéniciens : à peine daignèrent ils ra^écouter. Ils nous 
regardèrent comme des efclaves dont les Phéniciens tra- 
fquoient, et ils ne fongerent qu^au profit d^une telle prife. 
Déjà nous remarquons les eaux de la mer qui blanchif- 
ff nt par le mélange de celles du Nil, et npus voyons la 
côte d^Egypte prefqùe aufll bafle que la mer. Enfuîte 
nous arrivons à Hle de Pharos, voiine de la ville de No. 
De là nous remontons le Nil jufqu^^ Memphis. 

Si la douleur de notre. captivité ne nous eût rendus in* 
fenfibles à tous les plaifîrs, nos yeux auroient été charmés 
de voit' cette fertile terre d'Egypte femblable à un jardin 
délicieux arrofé dVn nombre infini de canaux. Nous 
ne pouvions jetter les yeux fur les deux rivages, fans 
appercevoir des villes opulentes, des maifons de cam- 
pagne agréablement fituées, des terres qui fe couvroiedt 
tous Us ans d^une moliTon dorée fans fe répofer jamais, 
des prairies pleines de troupeaux, des laboureurs qui, 
étoint accablés fous le poids des fruits que la terre épan* 
choit de fon fein, des bergers qui fefoient répéter les 
doux fons de leurs flûtes, et de leurs chalumeaux à (ous 
les échos d'alentour. 

Heureux, difoit Mentor, le peuple qui e(l conduit par^ 
un fage Roi ! il eft dans Pabondance ; il vit heureux, et 
liime celui à qui il doit tout fon bonheur. C^elt ainfi, . 
:ijoutoit-il, ô Télémaque, que vous devez régner, et 
faire la joie de vos peuples, ù jamais les Dieux vous 
font pofieder le royaume de votre père. Aimez vos 
peuples comme vos enfants, goûtez le plaiilr d'être aimé 
d'eux, et faites qu'ils ne puiflent jamais fentir la paix et 
la joie, fans fe rcflbuverir que c'eft un bon Roi qui leur 
a fait CCS riches préfents. Les Rois qui ne fongent qu'à 
fe faire craindre, et qu*à abattre leurs fujcts pour Its 
rendre plus fournis, font les fléaux du genre humain. Ils 
font craints comme ils le veulent être \ mais ils font haïs, 
détedés V et ils ont encore plif» à craindre de leurs fujets, 
que leurs fujets n'ont à craindre d'eux. 

Je rèpondois à Mentor, Hélas I il n'eft pas quefiicn 
de k>nger aux maximes fulvant Icfquelles on doit reg« 

ncr. 



TELEMAQJJE. Lîr, II. 75 

ner. Il n^y a plus d^hbaque pour iious> nous ne re« 
verrons jamais ni notre patrie ni Pénélope : et -quand 
même Ulyfîe retourneroit plein de gloire dans Ton roj« 
aoxne, il n'aura jamais la joie de m'y Toir ; jamais je 
n'aurai celle de lui obéir pour apprendre à commander. 
MauTons, men cher Mentor, nulle autre penfée ne nou» ' 
eéi plus pcrmife ; mourons» puîique les *Dîeux n'ont au- 
cune pitié de nous, 
. £n ferlant aiafi, de profonds (aupirs entrecoupoient 
ttutes mes paroles. Mais Meo^or, qui craïu^noit les maux 
avant qu'ils arrivaSent, ne favoit plus ce que c'étoit que . 
de les craiodre dès qu'ils étoîcnt arrivés. Indigne iils 
du faige UlySe, s'écrioit-il i Qnoî donc, vous vous laiilez 
vaincre à votre malheur ! Sachez que vous revérrez un 
jour Pile d'Ithaque et Pénélope : voua verrez même dans 
h première gloire celui que vous n'avez janws connu, 
l'i&vincihle Ulyfle, que la fortune ne peut abatre» et qui, 
dans fes malheurs encore plus grands que les vôtres, voua 
apprend à ne vous décourager jamais. O ! s^il pouvoit 
apprendre dans les terres éloignées où la tempête Ta jette,- 
que £00 fils ne fait imiter ni fa patience ni fon courage, 
cette nouvelle l'accableroit de honte, et lui feroit plus 
rude que tons les malheurs qu'il foufiro depuis û long<- 
teœa. 

. Ktifuite Mentor me fefoit remarqner la joie et l'abon* 
dance répandue dans toute la 'campagne d'£gypte, où 
l'on comptoit jufqu'à vingt-deux mille villes^ li admi* 
mt la bonne police de ces villes, la juftice exercée en 
faveur du pauvre contre le riche» la bonne éducation 
des enfants qu'on accoûtumoit à l'obeifTance, au travail^ 
à la fobrieté, ^ l'amour des arts ou des lettres y l'exaâi- 
tude potfr toutes les cérémonies de la religion, le defin- 
térefleroent, le deûr de l'honneur, la* fidélité pour les- 
hommes, et la crainte pour les Dieux, que chaque père 
înfpiroit à- fes. enfants. 11 ne fe lafibit point d'admirer 
ce bel ordre. Heureux, me dif<ùt-il fans ceCe, le peupla 
qu'on fage Roi conduit ainû ! mais encore plus heureux: 
le^ Rci qui fait le bonheur de tant de peuples, et qui 
trouve le fien dans fa ver^u ! Il tient les hommes par un 
Hen cent fois plus fort que celui de lacrainte y c'e celui 
de l'amonr. Non feulement on lui obéit ^ mais encore 
•n aime à loi obéir» Il règne da^^s tous les cœors > cha- 

G 2. cun* 



J6 AVANTURES DE 

cun, bien loîn de vouloir it^en déFairCt cïaint de le per-« 
^re, et donneront fa vie {x>ur lui. 

' Je remarquois ce que difoit Mentor, et je fentoîs re« 
naître mon courage au fond de mon cœur, à méfurc que 
ce fage ami me parloit. AttlH^tôt que nous fumes str» 
xhfés à Mcmphis, ville opulente et magnifique, le gouver- 
neur ordonna que nous irions jufques à Thebes, pour 
être préfentés au Roi Sefoflrîs, qui vouloit cxanâiner les 
cbx)fes par lui-même, et qui étoit fort animé contre les 
Ty riens. Nous remontâmes donc encore le long- du 
Nil, jufqu'à cette fameufe Thebcs à cent portes, où>ha^ 
bitoît ce grand Roi. Cette ville nous parut d^une éten- 
due immenfe, et plus peuplée que le» plus fiorîflantes 
villes de h Grèce. La police y eft parfaite pour la pro- 
preté des rues, pour le cours, des eaux, pour la commo- 
dité des bains, pour la culture des arts et .pour la fureté 
publique. Les places font ornées de fontaines et d^obe- 
lifques y les temples font de marbre, et d'une architeâure 
fircplt, mais xnajeilueûfe. Le palais du Prince ell lui feul 
.comme une grande ville : on n'y voit que colomnes de 
marbre, que pyramides et obelifques, que ilatues colofla-^ 
les, que meubles xi'or et d'argent mafiîfs. 

Ceux, qui- nous avoient pris dirent au Roi, que nous 
avions été trouvés dans un navire Phénicien. 11 écou-^ 
toit chaque jour, à certaines heures réglées, tous ceux 
de fes fujets qui avoient ou des plaintes à lui faire, oa 
des avis à lui donner^ 11 ne méprifoit ni ne rebutoit 
perfonne, et ne croyoit être Roi que pour faire du bien 
^>fes fujets, qu^il aimoit comme fes enfants. Pour les 
étrangers, il les recevoit avec bonté, et vouloit les voir^ 
.parce qu'il croyoit qu'on apprenoit toujours quelque 
chofe d'utile, en s'indruifant des mœurs et des manières • 
des peuples éloignés. Cette curiofité du Roi fit qu'on 
nous prefepta à lui. 11 étok fur un trône d'y voire, te« 
nant en main un iceptre d'or ^ il étoit déjà vieux, mais 
agréable, plein de douceur et de majeflé. 11 jugeoit 
tous les jours les peuples avec une patience et une fa- 
gefîe qu on admiroit fans ilaterie. Après avoit travaillé-, 
toute la journée à< régler les ^ffiaires, et à rendre une 
exacte judice, il fe délaffoit le foîr à écouter des hommes 
f»vants, ou à ct>nverfer avec lés plus honnêtes gens, qu'il 
idrVQÏt bien clioifir pour If^ admettre dans fa familiarité. 

Oa 



TELEMAQJJE. LW.IT. 77 

€>a ne pouvoit lui reprocher en toute fa vie, que d^avolr 
tTMiaphé avec trop de fafte des Roii qu^il avoit vaincus^ 
et de s'être confié à un de fcs fujett que je vous dépein- 
drai tout- à l'heure. 

Quand il me vit, il fut touché de ma jeuneffe et de 
ma douleur. 11 me demanda ma patrie et mon nom ; 
nous fumes étonnés de la fageffe qui parloit par fa bouche. - 
Je lui répondis: Og^andRoi! vous nMgnorez pas le 
iiég^e de Troie, qui a duré dix ana^ et fa ruine, qui a 
eouté tant de fang à toute la Grèce : UljriTc mon pt re a 
été un dct principaux Rois qui ont ruiné cette ville. 11 
erre . lîir toutçs les mers, fans pouvoir retrouver Pile 
d'Ithaque, qui eft fon royaume : je le cherche j et un ' 
malheur, femblable au fien, fait* que }'ai été priSé Ren- 
dez-moi à mon père et ^ ma patrie. Ainfi putflent les 
X>îeux- vous conferver à vos enfanti^ et leur faire fentir 
la joie de vivre fous un û bon père. 

Seibdrts continuoit 2^ me regarder d*ùn œil de com- 
padion : mais voulant favoir fi« ce qvye jç difois étoit 
▼rai, il nous renvaya 2k un de fes ofBeiers^ qui fut chargé- 
de s^informer de ceux qui avoient pris notre vaiffeau^ - 
fi nous étions effedivement* ou Grecs ou Phéniciens* 
S'ils font. Phéniciens, dit le Roi, il faut doublement les 
punir ; pour être nos ennemis, et plus encore pour a*- 
Yoir roula nous tromper par un lâche menfonge • Si, 
au contriare, ils font Grecs^ je Veux qu^on les traite fa- 
"Kïrablement,. et qu'on les renvoie dans leur pays fur un 
de mes vaifleaux; car j^aime la Grèce ) plufîeurs £gyp« 
tiens y ont donné des ]oix *, je cotiaok la vertu d'Her- 
eule 'y la gloire d'Achille e(l parvenue jufqu'à nous, et- 
j^admire ce qu'on m'a raconté- de la fageflie du malheu- 
reux Ulyfle.' Mou plaiûr eH ae fecourîr la vertu mal- 
beureufe. 

L-.ofEcier auquel le Roi renvoya l'examen de notre 
affaire, avoit Pâroe aufli corrompue et auili arti6cieufe,. 
que Sefùilrts étoit fincere et généreux. Cet officier fe 
nommoit Mctophis. 11 nous-interrogea, ' pour tâcher de 
BOUS furprendre, et conune il vit que Mentor répondoit 
avec plusde fagefle que moi, il le regarda av<c averfîon 
et avec défiance ; car les méchants s'irritent contre les 
bons. 11 nous fépara, et depuis ce tems-là je ne fus 
goint ce qu'étçit devenu Mentor. Cette féparation fuc 

G 3 ua 



7» AV AN TU RE S DE 

un coup de foudre pour rapi. Metophîs erpéroît ton^ 
jours, qu^en nous queftionuant féparémcnty Û pourroie 
nous faire dire des chofes contraires ^ fur-tout, il croyoît 
xn^éblouir par Tes promtfiTes flateufes, et me faire avouep 
CG que Mentor lui nuroit caché. Enfin il ne cherchoîc 
pas de bonne foi la vérité : mais .il vouloît trouver 
quelque prétexte de dire au Rot, que nuQs étions de» 
Phéniciens, pour nous faire fes efclavcs. En effets mal- 
gré notre innocence, et malgré la fagcfie du Roi, il trou- 
va le moyen de le tromper. Hélas l à quoi les rois font-» 
ils expofés ? Les plus fages mêmes font fouvent farprîs** 
Des hommes artificieux et intéreffés les environnent f 
les bons fe retirent, parce qu^ils ne font ni emprefTé» 
iii flateurs : les bons attendent qu^on les chsiche, et le» 
princes ne fa vent gueres les aller chercher. Au cpn« 
traire, les méchants font hardis, trompeurs, empr-eilés X 
s'infinuer et à plaire, adroits à diflimuler, prêts à tout 
faire contre Phonneur et la confcience, pour contenter 
Jes paffions de Cflui qui règne. O ! qu'un roi eft raal-»- 
beùreux d'être expofé aux artifices des méchants ! il e(t 
perdu s'il ne repouflc la flaterie, et s'il n'aime ceux qui* 
dâfent hardiment la vérité. Voilà les réflexions que je- 
lefois dans mon malheur, et je rappellois tout ce que^ 
j*avois oui dire à- Mentor. 

Cependant Metophis m'envoya vers les zDontaG:nes dur 
d^fcrt d^Oafis avec fes éfclaves, afin- que je ferviïïe avec* 
eux à conduire fes grands troupeaux. £a cet endroit* 
Calypfo interrompît Télémaquc, diiant,. Eh^ bien ! que» 
fîtes vous alors, vous qui aviez préféré: en Sicile Ift" 
mort à la fervitude ? 'l'élémaque répondit, Mon mal- 
Iveur croififoit toujours : je n'avois plus la miferable eon* 
f^latîon de choifir entre^la fervitude et la moxt *, il falut^* 
Être eiclave, et épuifer, pour ainfi dire, toutes les rî-i 
loueurs de la fortune*, il ne me redoit^ plusiaocuue efpé- 
ij»Dce, et je ne pouvots pas même dire un mot pour tra^i 
vaiiler à me délivrer. Meqtcr m'a dit depuis, qu'on Va^ 
irait vendu i^ des Ethiopiens)^ tt qu'îLles avoit fuivis en^ 
iËlhiopie. 

Pour Rxoi, j 'arrivai dafls dts defcrts aSVeux. On y: 
voit des fables brûlants au milieu des plaines, des niâ£es> 
qui ne fondent jamais^ et .qui font un hyver perpétuel 
&r le fomiç-e-t cle5 montagnes ; tt on .trouve feulement,^ 

£pur 



- » 



TELEMAQJ/E, Liv; II. ?<) 

pour nourîr les troupeaux, des pâturag;es parmi des ro- 
ebers. Vers le milieu du penchant de ces monta çnc» 
efcarpées, les vallées font fî profondes, qu'à peine le fo* 
icil y peut faire luire fes rayons. 

Je ne trouvai d'autres hommes dans ce pfly«, que des» 
bergers auffî fauvages que le pays m>ôme. Là je pafîbi» 
les nuits à déplorer mon malheur, et les jours- à* fui vre un» 
troupeau, pour émcr la fureur brutale d*un^ premier 
-efclave, qui, éfperant d'obtenir fa liberté, accufoit fans* 
oeffie .les autres, pour faire valoir à* fon^ maître fon zèle- 
et fbo~ attachement â hs intérêts. Cet efclave fe nom- 
aïoît iButfs. Je devois fuccomber dans cette occafion. 
La douleur me prefïknt, j*6ubliai un jour mon troupeau,. 
et je ffn 'étendis fur l'herbe auprès d'une caverne, où j'at- 
tendois la mort, ne pouvant plus fupporter mes peincs.i 
£a ce moment je remarquai que toute la montagne trem« 
blolt^ les chênes et les pins fembloient defcendre du^ 
&minet de- la montagne ; les vents retenoient leurs ha- 
leines-^ une voix mugiilante fortit de la caverne, et me^ 
fit entendre ces paroles : Fils du fage Ulyffe, il faUt quê- 
ta devieniie», cpmme lui, grand par la patience. Les» 
princes» qui ont toujours été heureu», ne iont guères 
dignes de l'être*; la molefftf les corrompt, rorgueiljes»' 
enyvre. Que tu feras-heureux, fi tu furmontcs te» maU 
heurs, et fi tu ne les oublies jaçiais ! Tu reyérras Itha-^ 
que, et ta gloire montera jufqu'au» aftres. Quand tu fe- 
^s le maître des autres hommes, fouviens^toi que tu ass^* 
«té foible, pauvre, et fouffrant comme eux ; prens plailîr 
nies fauîager, aime ton peuple, détefte la^ flaterie, et' 
fâche que tu ne feras grand qu'autant que tu feras mo- 
déré et courageux pour vaincre tes paHions». 
- Ces garoles' divines entrèrent jufqu'aa fond de mon* 
»cceuT ; elJef y firent renakre la j\aic et le courage : je*^ 
ne fentis* point cette horreur qui glace le fang dans leS' 
veines, quand les Dieu^c fe communiquent aux mortels*- 
Je me levai tranquille, j'adorai à genoux, les'maios le« 
\jécs vers le ciel, Minerve, à qui je crus devoir cet ota»- 
€3e. En mô ne-tems je me trouvai un nouvel homme, 
la Ç^gtSe éclairoit mon crprit, je fentois une douce force - 
pour modérer toutes mts p-^flîons, et pourarrêtcr ^ira-• 
pécuo£té de ma jeuneiTe. Je me fis aimer de tous les 
/ largers div dciert 5 ma douceur, -ma patience, -mon lex- 

adiitude 



«o AVANTURESDÊ 

aâttuile appaiferent enfin lé cruel Btttis, qui étoit en atT# 
tûrîté fur les autres enclaves, et qui avoit voulu d'abord^' 
me tourmenter. 

Pour mieux, fupporter Pennui de la captivité et de la 
folitudei je cherchai des livres, car j^étoîs accablé de 
triilefie» faute de quelque inftruâion qui pût nourir- 
mon efprit et le fou tenir. Heureux, difois-je, ceux qui 
fe dégoûtent des plaifirs violents, et qui favent fe con*^- 
tenter dés douceurs d'une vie innocente ! Heureux cear 
qui fe divertiffent en s'in Wuifant, et qui fe plai&nt à«. 
cultiver leur efprit par les fciences ! £n quelque endroit, 
que la fortune ennemie les jette, ils portent toujoura 
avec eux de quoi s'entretenir, et Tennui qui dévore les- 
autres hommes^ au milieu même des détices, eil inconnu 
à ceux qui favent s'occuper par quelque leâure. Heu- 
reux ceux qui aiment % lire j et qui ne font point comme 
moi privés de la leélure ! Pendant que ces penfées rou- 
loîent dans mon efprit, je m'enfonçai dans une fombre^ 
forêt où j'apperçus tout à coup un vkillard qui tenoir. 
un livre à la main. 

Ce vieillard avoit un grand front chauve, et un peu> 
vidé ^ une barbe blanche pendoit jufqu'à fa ceinture > fa* 
taille étoit haute et mftjeflueufe, fon teint étoit encore, 
iî-ais et vermeil, fes yeux vifs et perçants, fa voix douce,, 
fes p'aroles ^impies et anpables. Jamais je n'ai vu un fi 
vénérable vieillard : il s'appelloît Termofiris, il était: 
prêtre d'Apollon, qu'il fervoit dan» un temple de marbre^ 
que les rois d'Egypte avoient confacré au Dieudans^cette- 
forêt. Le livre qu'il tenoit étoit un recueil d'hymnes à>^ 
l'honneur des Dieux, Il m'aborde avec amitié; nous^ 
nous entretenons *, il racentoit fi bien les chofes paSi^es, 
qu'on croyoit les voir ^ mais il les racontoit cour^ement, 
et jamais fes hifioire» ne m'ont laiTé. 11 prevoyoit l'ave»- 
liîr par la profonde fagefle qui lui fefoit conaoître les> 
hommes, et les d6fi]ein& dont ils font capables. Avec: 
tant de prudence, il étoit gai, complaifant, et la jeunefle- 
la plus enjouée n'a pas tant de grâce qu'en avoit cet 
homme dans une vieilleâe fi avancée : aufil aimuit^il les 
jeunes gens, lorfqu'ils étoit dociles-, et qu'ils avoient le 
goût de la vertu. 

fiien-tôt il m'aima tendrement, et me donna^deslivres' 
pour me confoler i il m'appelloit fan fils. Je lui difoit' 

fou vent,. 



T E L E M A QJJ E, Lnr. IL h 

fouveot. Mon père» les Dîeuîc qui m^ont ôté Mentor, 
ont ea pitié de mot ^ ils m^ont donné en vous un autre 
foutîen. Cet homme, femblable à Orphée * ou à Li« 
nus -f-y ctoit fans doute infpiré des Dieux. 11 me récî» 
toit les vers qu'il avolt faits, et me donuolt ceux de plu- 
fieurs excellents poètes ^favorîfés des Mufes. LorfquUi 
ctoit revêtu de fa longue robe d'une éclatante blancheur, 
et qu'ail prenoit en main fa lyre d'y voire, les tigres, les 
cHirSy les lions, venoient le flater et lécher fes pieds. Les 
fatyres fortoient des forets pour danfer autour de lui, 
les arbres mêmes paroifToient émus ; et vous auriez cru 
que les rochers attendris alloient defcendre du haut des 
montag^nes aux charmes de fes doux accents 11 ne chan* 
toit que la grandeur des Dieux, la vertu des héros, et la 
Sage€Ïe des hommes qui préfèrent la gloire aux plailirs. 

11 me difoit fouvent, que je devois prendre courage, 
et que les Dieux n'abandonn croient ni Ûlyfle ni fon Âls. 
£nfia, il m'afîura que je devois, à l'examplè d'ApoU 
loQ, enfeigner aux bergers à cultiver les Mufes. Apol- 
lon, difoit'il, indigné que Jupiter par fes foudres trou* 
bloit le ciel dans, les plus beaux jours, voulut s'en ven- 
ger fur les Cyclopes, qui forgeoient les foudres, et 
il les perça de fes flèches. Auffitôt le Mont Etna celTa 
de vomir des tourbillons de âames : on n'entendoit plus 
les coups des terribles marteaux qui frappant Tcnclume 
fefoient gémir les profondes cavernes de la terre, et les 
abymes de la mer. Le fer et l'airain, n'étant plus polis 
par les Cyclopes, coinmençoient^à fe rouiller. Vulcaîn 
furieux fort de (a fournaife v quoique boiteux, il monte 
en diligence vers l'Olympe 5 il arrive fuant et couvert 
de pouifiere dans l'affemblée des Dieux : il fait des 
plaintes ameres. Jupiter, s'irritant contre Apollon, le 
chaiïe dit ciel, et le précipite fur la terre. Son char vuide 

fefoit 



* Orphée étoit fils d'Apollon et de Calliope une , des-* 
Mufes. il excella dans l'art de jouer de la lyre. 

f Linus étoit aufli fils d^ApoUon et de Terpfichore.. 
Il furpaffa encore Orphée dans la, fcience de la mufique^ 
puifqu'il lui donna des leçons. On dit que s'étant mpqué 
d?Hercule, à qui il enfeignoità jouer de la lyre, parce qu'il 
en jou'oit mal, ce héros lulcaffa la têteavcccct inftrumcnt* 



«y A V A N T U R E 5 D E 

fefoit de loi^mièflcie (on cour» ovdinairev pouf dfinQCf avtx 
hommes les jours et les nuits avec Ic^clûiDgement fé^u*» 
lier des Tufons* Apollon dépouillé d« tous Ces ttyoïM» 
fut contraint de fe faire berger, et de' garder les trou* 
peaux du Roi Admete. Il jouoit de la flûte» et tous les 
autres bergers veaoieat à Pombre des ormeaux fur 1« 
bord d'une claire fontaine écouter fes ebanfons. Jufques- 
là ils avoient mené une vie fauvage et brutale^ Us ne fa- 
voient que conduire leurs brebis, les tondie, traire leur 
lait, et faire àt% fromage ; toute la campagne étoit com- 
me un defert affreux. 

Bien-tôt Apollon montra à tous les bergers les arts qui . 
peuvent rendre leur vie agréable* il chantoit les fleurs 
dont le printems fe couronne, les. parfums qu'il ré{>a9d» 
et la verdure qiû naît fous fes pas : puis il chantoit les 
délicieufes nuits de r£té, où les zepbyrs rafraichiSent les 
hommes, et cù la rofée déUtere la terre. Il mêlcit 
aufli dans fes chaiifoos les fruits dorés dont TAutomn^ 
récompenle les travaux des laboureurs, et le repos do 
rH^rver, pendant lequel la jeuneilè folâtre danfe auprès 
du feu. Enfin, il repréfentoit les forêts f&mbres, qut 
couvrent les montagnes, et les creux vallons, où les rt« - 
vieres, par mille détours, femblent fe jouer au milieu. 
des riantes prairies. Il apprit ainô aux bergers quels 
font les charmes de la vie champêtre, quand on fait 
goûter ce que la fimple nature a de gracieux. Bien-tôt 
les bergertf avec leurs flûtes f^ virent plus heureux que 
les rois, e: leurs cabans attiroîent en foule les* plaifirs 
purs qui fuyent les palais dorés : les jeux, les ris, les 
grâces, fuivolent par tout les innocentes bergères. Tous 
les jours étoient des fêtes* On n^entendoit plus que le 
gazouillement des oifeaux, ou la douce baleine des ze« 
phyrs, qui fe jouoient dans les rameaux des ^ 6res, ou 
le murmure d^uae onde claire qui tomboit de quelque 
rocher, ou les cbanfons que les Mufes infprroient aux 
bergers qui fuivoient Apollon. Ce Dieu leur enfeignoit 
à remporter le prix de la courfe, et à percer de âéches 
les daims et les cerfs. Les Çîcux mêmes devinrent ja- 
loux des bergers ; cette vie leur parut plus douce que 
toute leur gloire, et Us rapelkrent Apollon dans rO«- 
lympe. 

Mon. 



» 1 
/ 



TELE MA QJtJ E, Lîv. IL 83 

Mon fils, cette liiftoire doit tous iaXtraîre» puîfque 
vous êtes dans l^état où fut Apollon ; défrichez cette 
terre iativag^e^ faites fleurir comme lui le defert ^ appre- 
nez à tous ces bergers quels font les charmes de Thar* 
monie > adoocîfiez les cœurs farouches $ montrez leur 
Pai niable venu ; faites leur fentir combien il eft doux de 
jouir, dans la folitude, des plaifirs innocents que rien 
ne peut ôter aux bergers. Un jour, mon 61s, un jour, 
les peines et les foucîs cruels qui environnent les rois, 
vous feront regretter fut le trône là vît paftorale. 

A.yant ainfî parlé, Termofiris me donna une flûte il 
douche, que les échos de ces taontagnes, qoi la firent en- 
tendre de tous côtés, attirèrent bien-tôt autour de moi 
tous les bergers voifios. Ma voix avott une harmonie 
divine ^ je me fentots ému et comme hors de moi*même 
pour chanter les grâces dont la nature a orné la cam- 
pagrne. Nous paflîons les jours entiers, et une partie 
des nuits, à cbantet enfemble. Tous les bergers ou- 
bliant leurs cabanes et leurs troupeaux, étoient fufpen- 
dus et immobiles autour de moi pendant que je leur don- 
nots des leçons* 11 fembloit que ces deferts nVuflent 
plus rien de fauvage *, tout y.étoit doux et riant : la po- 
litefle des habitants fembloit adoucir la terré. 

Nous nous aâemblions fou v^eni pour offrir des facrifi- 
ces dans ce temple d^ApoUon, où Termofiris étoit prêtre. 
Les bergers y alloient couronnés de lauriers en Phon- 
neur du Dieu. Les bergères y alloient aufli en danfant 
'avec des couronnes de fleurs, et portant fur leur tête^ 
dans des corbeilles, les dons facrés. Après le facrifice, 
nous feiions un feiHn champêtre. Nos plus doux mets 
étoient le lait de nos chèvres et de nos brebis, que nous 
avions foin de traire nous-mêmes, avec les fruits fraîche* 
•ment cueillis de nos propres mains, tels que les dattes, 
les figues, et les raiûns : nos fiéges étoient les gazons ; 
les arbres toufiis nous donnoîent une ombre plus agré* 
able que les lambris dorés des palais des rois. 

Mais ce qui acheva de me rendre fameux parmi nos 
bergers, c'eft qu'un jour un lion affamé vint fe jetter 
■ iur mon troupeau ; déjà il commençoit un carnage af- 
freux, je n'avois en main que ma houlette, je m'avance 
hardiment. Le lion hériffe fa crinière, me montre fes 

dents et fes griffes^ ouvre uue gueule feche et enfiâmée ; 

Us 



% _ 



A V AjNi T U> R-jES f Bf B 

fes ycvLK paroiflbient pUîos^ile bng t% de l'eu ^.ilrttMit- (es 
Hancs avec fa longue queue ; je le terraiTe^ «{«^flefttee 
cotte de mailles donc j'écois ^evêtU| 'felps la- oputucne 
. des bergers d*£gypte, Tempê^ha de me déchûrrtv Xrcûs 
fois je Tabatis^ trois fois il fe jpeleva : il pou&î^. ^en^ r«« 
. gîiTeiiients qi^.i fefoient ret^tir toutes les içKèt»^ JtjMéoéitx 
je rétoulFai entre m£s bras v^ 9^ ^^ berjgjiK^ .téotdÎQs^e 
ma viéloire voulurent que je me f^ypûiS^ ^eUa rpémi de 
ce terrible animal. «.'.-. • ^Z 

Le bruit de cette'aélion, et jK^eUii du beau cbaog^^cneat 
de tous nos bergers fe répandit da^f t«ute i'Ëf^ypte^ ^ >il 
parvint même jufqu^aux oreilles de Séibftsb.» IL.-iDt 
qu^ua de. cçs deuijL captifs» qu^on av&it. 'pris 'po«u^«ties 
Pheulcîens, ^volt ramené Tâge, d'às dan^ ota dvfioKts 
prefque inhabitables • 11 voulut me voir^ çiï il aûnoit 
les Mufes ^ et tout ce qui peutlaiUuice.les, bcMonies 1mki« 
choit ion grand cœur. 11 me vit/il m^éc^uta avec plai&r, 
et découvrit que Metopbis l'a voit tronipé par> zvsuficm : 
il le condamna à une prifon. perpétuelle, crt lut 6^ .toutes 
les richeife qu'il poiTédoit injuÛement.r O !- qu'^â e/l 
malheureux, difolt-il, quand on eft au deffus- du «-eue 
des hommes ! fouvent oj\ ne peut voir l», y^rk^rpAsfes 
propres yeux ^ on ed environné, de gens qui l^'mpeobeflit 
d'arriver jufqu'à celui qui commande i^ chacun ^11 ia- 
téreâe à le tromper ; chacun , fous une appnt ence de 
zèle, cache fou ambition. On fait remblantd'aiiner. le 
Roi, et on n'aime que les rîcheiTes qu'il donne ; &n 
l'aime (i peu, (}ue, pour obtenir fes faveufs,.»oiLie Ûatté 
et on le trahit. ♦ , . 

lùnfuite Sefoiiri» me traita aj^ec un<e tendre amitié^ et 
rérolut de me renvoyer en Ithaquç avec des vaiireauH>'et 
. des troupes pour délivrer Pénélope de tou3 fes amant*. 
La tlote étoit déjà prête, nous ne iungioas qu^à nous 
embarquer. J'admirois les coups de la forUiue, quire- 
levq tout-à coup ceux qu'elle .«Je plus abaiffési. -Cette 
expérience me fcfoit cfpércr, qu'Ulyffe pourrolt bien re- 
venir enfin dans fon Royaume après quelque longue fouf- 
francé. Je penibis aulll en moi-mêmç^ que^je pourroîs 
encore revoir Mentor, quoiqu'il eut éié emmené dans 
les pays les plus inconnus de l'Ethiopie. Pend^^t que 
je retardois un peu mon départ, pour tâcher d'tn la- 
voir des nouvelles, Seforfris, qui éïoit fort âgé, OiOirut 

fub.'t.msnt, 



TELEMAQJÏE, Liv. ir. 8; 

MS^tVMut^ et fa |iort me replongea dans de nouveaux 
matheorf. 

Toute l'Egypte parut îivconfblablc de cette perte. 
diaqnc famine croyoit avoir perdu foo meilleur ami, 
ion protcAeury fon père. Les vieillards, levant les 
giiii i a au ciel, s^écrfoient, Jamais TËgypte n^eut un ii 
tNm Roi, jamais elle n'en aura de fcmblable. O Dieux ! 
il fal.oit au ne le point montrer aux hommes, ou ne le 
leor ôter jamais i pourquoi faut-îl que nous furvivions 
an ^rand Sefoftris î Les jeunes gens difoient, L^efpé* 
tance de r£gyptè eft détruite, nos pères ont été heu'« 
rcnx de pafier leur tîe fous un (i bon Roi ; pour nous, 
nom ne Pavons vu <jue poUr feotîr fa perte* Ses do- 
iBeiltques pleuraient nuit et jour. Quand on fit les fu* 
nemiles du Roi, pendant quarante jours, les peuples 
les plus teculés y accouroient en foule. Chacun vou- 
loît voir encore une fois le corps de Sefoftris : chacun 
▼ouloit en conferver Tîmage : pluficiiVs vouloîent ctrc 
mis avec lui dans le tombeau. 

Ce qui augmenta encore la douleur de fa perte, cVft 

que (on fils Boccliorts n^avoît ni humanité pour les é- 

trangers, ni curiofité pour les fciences, ni eftime pour les 

hommes vertueux, ni amour pour la gloire. La grandeur 

de fbn père avoît contribué à le rendre fi indigne de reg- 

tier. Il avoft été nourri dans la moleffe et dans une 

fierté brutale. Il comptoît pour rien les hommes, croyant 

qu'ils n'étôtent feîts que pouV lui, et qu'il éto-t d'une 

autre nature qu'eux. Il ne fôngeoît qu'à contenter fcs 

pidions, qu'à dîflîper les fréfors imnoeufes, que fon peie 

a voit ména<»és avec laftt de foin, qu'^ tonnpenter les 

l^eupîes, et qu'à fucer le fang des malheureux ', enfin, 

qu à fuivre les confeils flatteurs des jeunes infenfés qui 

Peivironrtoîent, pendai^t qu'il écartoit avec mépris tons 

isî fages vrelUardJ qui avolent eu la confi;ince de foa 

p^re. C'étoit un roonftre et non pas un Roi. Toute 

l'iigypte gérariffoit ; et quoique le nom de SsfoftMs. li 

cher aux Egyptiens, leur fît fopporter \h conduite lach<: 

et cruelle de fon fils, le fils couroit à fa perte, et ui 

prince fi indigne du trône ne pouvoit long-tcms régner. 

il ne me fut plus permis d'ef|)érer mou Tttour en 

lihaqne. Je demeurai dans une tour fur le bord âf ^a 

mer auprès de Peiufe, cii notre embarquemnt devnt \<s. 

H faii*, 



86 AVANTURKS PE, 

faire, fi SefoRrls oe fût psis mort. . Met^bis^ ^.voit ei| 
raddreffe de fortîr de prifon, et de fe Kftablir ao|u:es du 
nouveau Roi : il m'avoît fait renfermer, dans cette tour 
pour Te venger de la difgrace q^ue je lui Avolis cauiee. Jfo 
pafiois les jours et les nuits dans nne profanée triftefle* 
Tous ce que Terpaofiris mVvoit prédit» et tout ce que 
j^avois entendu dans, la ça:verne, oe me paroiSbît plus 
qu^un fonge. J^étois abymé dans la plus amece. dout 
leur : je voyoîs les vagues qui venaient battre. Iç^ pied 
de la tour où j^étois prifonnier. Souyeat. je m.^occU'* 
pois à confidérer des vaifleaux agitéç par . la tempête^ 
qui étoiient en danger d'être brifés contre lesTXUifaera fuV 
lefquels la tour étoit bâtie. Loin de.plaindre ces liommcs 
menacés du naufrage, j^enviois leur- fort. 3î<3nttiâ^« 
difois-^e à moi même, ils finiront les. maUieuia de; iear 
vie, ou ils arriveront en leur pays: bêlas 1 je.hepttls 
cfpérer ni l'un ni l'autre. 

Pendant que je nie confumois ainfi en regrets iuutileSf 
j^àpperçus comme une forêt de mâts de vaiffeanx, . J»ii 
mex étoit couverte de voiles que les vents eoâmeitt': 
l'onde étoit écumante fous des rames incombxsibles^ 
J'entendois de toutes .parts des cris confus r j'appevee* 
vois fur le rivage une partie des £gyptmns effrayéa qui 
couroient aux armes, et d'autres qui fembloient aller afi 
devant de cette flote qu'on yoyoit arriver.: Bien^tôt^ je 
reconnus, que ces vaifleaux étrangers étoie&t les uas..de 
Phenicie, et les autres de l'île de Cypre ; car mes mal- 
heurs commençoient à .me rendre expetimenté fur ce-qul 
regarde la navigation. Les Egyptiens me parnccot di« 
vifés entre eux. Je n'eus aucune peine -à croire tpM 
rinfenfé Bocchoris avoit, par fes violence», cauie une 
révolte de fes fujets, et allumé la guerre civile. Je iuA 
du haut de cette toor fpeâateur.d^un fanglant combat.. 

Les Egyptiens, qui avoient apellé à leur fecours des 
étrangers, après avoir favorifé leur defçeate, attaquereat 
les autres Egyptiens qui avoient le Roi il leur tête. Je 
voyois ce Rot qui animoit les fiens par Ion exemple, il 
patoiffoit comme le Dieu Mars j des miâeau;x de lang 
couloient autour de lui, les roues de fon char étoient 
*tein.te8 d'un fang noir, épais, et â:umant, à peine pou- 
voient-ellcs paffer fur des tas de corps morts écrafés. 

Ce jeune Roi bien fait, vigoureuxi d'une mine « haute 
"^ et 



T E L E M A QJ7 E, Lîv. II. 87 

et fiere, «voitoitfns Tes ytux la &u«ur et le^dcfefpoir. Il 

était comme un beau cheiral qaî n^a point dç bouche ^ 

ion- coorage U pûiaSàit mvl hnzârd, et la fagclTe ne ino« 

déroit point h ynleun II ne favoit ni réparer Tes fautes, 

ni donner écs ordres- préds, ni prévoir les maux qui le 

nenaçotent, ni ménager ïts gens dont il avoit le plus 

grand bcùntu Ce a'âdbt pas qu'à manquât de génie, 

les lummres é^loient fon courage : mais il n^avoit ja- 

nw^ iété mânât pav l^.maÙTâire ^tuite. Sts maîtres 

BToient empoifonné, par la âaterie, fon beau naturel. 

Il -étjaH. tmyj^i de ifk puiffimQC et de Fon bonheur 5 il 

fLC03Kiit.qveiaat,fib«ait céder à fes- defirs fougueux ; la 

voioifid?» ré6Aa0oe>£nflÂmoit£i coilere. Alars il ne rai» 

£Ml9^ût 'Jplus 1 ii ét»\t mmmo hors de lui-.même*, l'on 

9Cf^a^ aimax :én ieibît u«e béte fiafouche ^ fa bontd 

f^;ajM^iacd)e:ei>4JijdfQite. raî£sa r«bâadoAnôîent en sm in* 

ftaAt : £^ pli}4 fidèles £rcviteurs . étoient redukt à s'eti« 

» faille il n'«i90tt phut qsierceuji tfpi ilatoieot iêi pafTions. 

Aij»fi>ilL(irçiml ttittjoiirs des partis «xtrèmes contre. 

SeetvésâlaÛf s intérêts, d il îor^it toms-les gtm de bien 

à. -délHEftcr fa folk icooduite. Long-tems fa vakur le 

iMifiiii. contre l|ijiimltkude de fes «menas*» mats en« 

fiaiL^aeeayé. Je le vis périr : le dard d'«n Fhenî« 

•ievs pATÇA. fa.^itriise^ les rèoes lui échappèrent des 

«MtkiiE }.il tomba Jie û>n char fous les pieds dee «hevauz* 

Uq fbtdaid^ i?ikjde€cfpre lui coupa la tète ^ et la f^e- 

9»Pt4»£jce.Éh€ffieus» i} la montra^ iconune en triomphe^ 

à toute Tarmés viâorieufe* 

.Je:a»c fett«ic«dm toitfe ma. vie d'avoir vu cette tète^ 
%m ftagiioit dan^ le fang^ les yeux fermés et étients, ce 
vi£ig« pile et défiguré, cette bouche eutr^oaverte, qui 
iwbloit.ffOttlotf eseosB Achever des parokacd^umencées^ 
€«friaîr:(iifMxfae etnienajçant, que. la mort mênîe n'avoit 
pu . tStfO^f* . Tourte ma vie il &m peîmt devant mes 
y»iS]c$ :Qt & ^MPaîs Ici Dieux me. font régner, je 
n'oubliems jpointy après un fi funede exemple, qu^un 
xoirn'ieft digftt et commander, et n'eft kenreux dansia 
pttî&ace^ qaVmtaa* qu-îl Ja Caumet à la^raifon. He ! 
qudl malheur ^iw un homme defitné à faire le bonheur 
publifi» 4e A^être le dsiakcè de ^taae d'hoaitn«S que pour 
les ireodre malbieareux ! 

Fia 4ù Sùtênd Liyne^ ». 

H 2 - LES 



.»> 



( 88 .) 
LES AVANTURE5 

D £ G I L B L AS. 

LIVRE PREMIER. - 

CHAPITRE L 
De k' Naifanci de OIL £LA8^ itiefin Edaemhtt. 

• f * 

B LA S de Santtllanè, non père, «pfès avoir loti|f* 
tems porté les arinéft pour le ferfke de hr noMitckie 
£ljpagnole, fe retira dans la ville où il avoît^rîê naîâkftetê 
Il 7 épouia une peUte boof^eoife ^ut i»*ét4it plus- ^hitMi 
& première jeuneile, et je vins- au mpode-dfji'moiv^Iirrès 
leur mariage. Ils allèrent eftAiîte de»e«*er àJOtiido^ 
QÙ ma mère fe fit femme de ckaaibte et mo» père ^écuTe»» 
Comme ils n'avoient pour tout bien que ieors ^agee^, 
yanrois couru rifqtied^être afles m»I él^ré^ fi jcu^ettâé 
pas eu dans la ville un oncle Cbanoiae. il i^ iMmHiM 
Gii Pérez. il étoit frère aîné de ma mè^e, «et awapar* 
zeîn, Reprèfentex-vous un petit liOflMtte iiaat «Icbtrob 
pies et denM, extraordinairement gros, a«Eec>iaBee^e eiap* 
foncée entre les deuj& épaules ; voilà i»o»on^*'i A« 
leile^ c'étoit «n. eccllfiaâk|ue qui n« feng^oit ^u'àbiea 
vivre, c*e(l-à-dire» qu'à faire booifte clwre ) et.& ^éc 
bende^ qui nMtok pas Baauvaife^ lai cn.&mrmSok'les 
xnoyens. . . • 

11 me prit ckez lui dès mon ««faneeV et^fit«lMigcm lie 
mon éducatios; Je lui parus fi éveillé, qtt^l réiî»fttttf.(i& 
Cjutltiver mon efput^i il m^acketa nn alplMtet^cKOt^entrè* 
prit d^m'apprendre lui*même àlii«t ce qsi ne'hii'fuCpOB 
lonoins utile qu'à mot \ car en me {efant cooaokra mes 
lettres, il £e lemtt à la leâure,- qu^il avoit tofujeuis^ fort 
négligée-: et à force de i*j aplîquer il parvint!^ lire cou- 
lamment Tons Bréviaire, ce qoUl n*avoit jamais ^it au» 
paravant. 11 auroit encore bien vouks m^enfeigoer ia 
langue . Latine, cVût été autant d'angent d^épai gîté 
pour lui : mais, hélas, le pautre Gil Pérès i il n'en avoît 
de fa, vie fu les premiers principes^} c'étoit peut-ctte 
(car je n'avance pas cela comme :u» fait certain) 1^ 
Cbanoine du Chamtce le plus ignorftnt»^ Auffij'aîoui 

dU» 



BZ Olh HLAS. 89 

dîre^uHl tk^zreH {KMfit«obft€É9 ion btnrfiœ par.fon éru« 
ditîoa : Si le devoît uvîquciMtQt à la reconnoiffance de 
quelles faoîmer. J^itgiieafes,. dent il »voit été le difcvet* 
ccdmaifficHuÛFe, et qui avaient en k. crédit de lui faire 
donnée r.ocdf» de ftf^iiieians esèintn. 

Il fat donc obligé de me mettJW fous la férule d^m» 
maître : il mVnvoya cbéa- le Doreur Gordînez, qui paC- 
foit pour le plus habile p édant-d^Ovîédo. Je profitai (t 
bien dea.^nfttuâiofis. q^'oh jtne donn^, quSiu bput de 
çin<{ à %ïi années j'entendais un peu les auteurs Grircs, 
et dfeZ'^lqn les poètes -^LatiftS. Je m'apHqoai anfli | la 
}^îq4»e^ «qui iti^apfirîl à rmfonner beaucoup. J^aimo!» 
tMit iirÀifi^leiiq^e J?acr^9i« }e« p^^ts » coniiu^ o» îo- 
«tl9il«r'cjp9ttie leur pr^9^i(F. des w^^çiOf^. Jp m'adref- 

(^9[ÉfldqiK^ii§ixi^4m^ï^^^^^^^i^ qui »« çiepuan* 

â«)t>Âii)p49:r9iiiWMc« fl il fuloit alpss imos v«iHr difpuuir; 
Qtldt^fftsffi.jq^lU^l^i^faacefi» qnc^lles contorfions I aos 
^ux jéifml plein» 4^ ^reiir^ et nqs bnaf hes écuipantesv 
ià»:Mm dieyo»^ -piDy^t. peadre {>o^ des^ ppS^ésr <l<ie 

« - Jerflttlftcqxûslipgtc;^^^ pai>1â dat^s la ville la répiitatiom 
doii^a»9ti^.. iliù»-md^P^ ^^ r>v^i P&r<tO qu'il ât rérï«- 
«^«^qveî^GfiScr^iirbîemât de lui être à; cbarge. Ho ça, 
£K1 Bteséi: «EUS jiiik*ii «n jçiu^ )e temsdetoA aniance'eft 
jfptâé^ Tu aibdéji^ dii^-'ftpt ^n«, et te yoili devcpti jbabiie 
jgnvçQa. ,Al tl^i fonger à tç pauQery je fuif d^avis de 
^efmki^cur:^ l'Dfiêrei^é de jS^al^x^anque^ .avec TeTpHiqui^ 
je te.vQÎs^.tjU ne . manque ras pas de trouver un bon'pofte* 
Jle iii^0ÉlMaS:<{^elqiie3'.ducats f<>\if fatce ton voyage, a* 
9tf C4ttal»uli^^i vai^t biea dix. à duni^ piOiolca ; ta la sren- 
«^la^^^SalafltfMuitie,. et tu en employérat l'aj^gent à tVa- 
ttaftaifiîr îufqu^à'Ce qae>t» fota placé. ^ 
v^ /lililie.'pousipît rien «e -proftofer qui me.fi^ plus agré* 
jaUc^ «or je mousois dVnviè de voir le pays'. Cependant 
>j?e99& afltz. .ide ^cce fur »pi p.ot>r cadier ma jqie ^ et 
•iiir&)tili):£giJHat, partir, nev pafoifiantiènûble.qu^ la; douleur 
j^dQi|uittea.«un aflcirà^qtiiif j'aaoisj taittidlobligafiioa, j/at- 
ac^dxis le boa homme v^qut roe^onna plus 4?argeQt qu?il 
::!!£•. •jns's H} an roitwddnné^ s^il.ciat.pu lise ^it.£und de mon 
tàme; sAvant mou dppa«t»j '«liai embcafliec mon pèie.'et 
^4 4a9ière^7qui .ne .m'épargnèrent pas les. remontrances,, 
' Il aft'exhoflèreiit àçprier Dîeu pour mo<) onck» à vivre eu 

H 3 bcu-^ 



l»9Aii4te*ho«meVà mt me pomt cngisgor iliinv^cr jiiianitiaSB 
ik& Afaîr«^, «t fav to«i»cholr àtsepjit^liseddTele biendtei^ 
Vut* Âpre» qu^ilrm'ciipeat tcei lQii^p.SéiABJuiniiig««f ili» 
xm £rcAt préfettt.de lieur bâiédiabn, <|in clidt: k fcnib 
lt>i«ia qn« j.'aUcndoî» d^éuxw Jku&tck: îc Àoèin fimuift 



9101^ f t ron» de Im ville* 



E' j ,î. 



CHAPITRE ES, : - > 






- n 




i>« akrnut fu^il eui (iialkin^.à Pfinnûjôri,dâ cà qfà!il 
. ^/ ^m arrivant dam cetu vi&p €i ayeçquel ho^^ il' 
. foupa^ * ...... 

£ Tdfô d(»fie 1M« dt>tiétftf jT ftiv l^ndu^tBiH^dë^i^llii 
n»â^) «a MHSêu d^ltf€aliflpaglK^i^txMKtré^ë'tii4i# 
eélkins, d^uâe mativàiie nitile^ «tdc^i^ariillfé l4»ttî^d>«(««^ 
Ms corepuerqueliquès réaux, qbe j*««»oié ^»Vtéls^nft»l tf^ 
fondre oiicfe. La pcf mîeve chëfé que je fis, lto4e4eiÂt 
stia iBUle alltr ddifcréticm^ e*«ft^à dk«;a«i p«tit^#« -J«r 
loi mis k bride for fe eou, e% tiMAt m#» 4écacv d» !»# 
poche, je commençai aies compter et reé^mi^r^dli^ 
moft chapeau. Je n^éiois pas maitie d%«i» jôîé. «^'^ 
li^avois j^ktttâs'vu tant d'argetit., Jf^ Ae péMWhfttlé'fiffei» 
d« le regarder et de le marner. jiele>coiftpi<^)Mife^tréi^ 
pour la vingtième fois, quand tottt-^-eo«ip taa'miftb^è^ 
i^ant'la tête et les oreilfo», s^artéta au tifiiîêU'dii' gffâb^ 
chemin.. Jpé jugeai qoe quelquechofe V-nfitij^x yyètt^ 
reganiat ee que ce pouvoit être» Jffcppereus^*ftrrtii*tefr^ 
ua chapeau renverfé; fur lequel Rr 7 avoir ua^' ¥ëfdlw^ tr? 
gro9 ^in^v et en mime tems j'eBtc«dîë.tin^'%^:^nM^ 
table, qui pirotooflç» ces paroles'? 8étgiK&iir -pafibnt^ 4t 
grâce ayciB* pitié d*Un pauvre foldat aftropii^' jpHtet^/Vii 
vous plait, qùelquespleces d^irgentdan»c« tbape^ |'VOtf»> 
en feres' rccompenfé dans ràutre moade^ Jè'toarniift 
«uflitAt les yeux- du e-ôté-qu'e-pattoitrla^vtfîx; J^^i auFî 
pféd d^uh butffoii, î %4ffgt o«r trente pfl»de liioi^4lne efpèoii 
de foldat^ qui fur deux bftons^erotfids-oppiftyOTiljB boni:, 
d^une eftopete,. qui me parut plus-IbogUe^j^^oiM^'piqttie^^ 
et a4^c laqViellè 11 tWe ccttchoit^e» jduet ' À«^«« ^ii«y 
qui me 'fit tfembli^r ( ourle bieti de l'JKgliôf) je^ao^r^^iiii 
teut court, je fcrtai proratemeot m>ee dttoata, je lîm» 
quelques îéaux^.etin^aptochant ducbapéau dii*pofô^ àrt'^ 
«.vair la. charitiJ des fidelet affrlky<s, je le« y jtttal Tudn 

a£rèsi 



.n£h G II; Bi^'AS; f« 



UanBotjr' lbiit*iatifMt de m» Kénévoité, tt ttra domit* 
«at«t : de. îbéatfnltfliifi «^ je*deflmat de cewps de- piée 
éane iés;flttict;4e. mUetolei pour tn^oifnerpr<niiU«iftit 
âB«itxti|^ eMf>lm mciidke Mte^ tfoiiipantlxneii iaspetience,' 
n*en aâa pas plus vite : la longue: iiaUtiid»qo*èH« a^oit 
de mareher pat à pas feue mon oacle^ lut avMt fiiit pen> 
dUe IWai^ du gakip> ~ 

Je ne ikai paa de cette avanture un augure trop hrot» 
yaâé^ pour mon To^age. Je mereprefeotai.qne te n.'^éton 
. ^as ^idicorc* 'à« Sàlafnâa^e, et que je pourrbis bien faire 
une plus mauvaife rencontre- Mon oncle me parut très- 
hmti^i^i^ydf^m m^aviik pa» mk eiitreJesijnMitiia^d'vii 
9Hà^Mi%i i.C^loil S$m d«tit<!^ ce «ya'ii autok dû. friff «; 
mmilb^imii fiNiffé.^Vm me^doonaàtira mule, mon rofm 
9^1 moi^wtcfeit.moiiif I et il avott pluf pen(«è ^ ccte» 
^?^|E<^p4rib qvm je poûvoît^ counr en ohenrin. AinS^ 
^ pour réf af ea. fa . faute, ^ je téfoku, fi j^avoif Le b«»lieur 

4^^9Î?er^JEViMiaflQV ^^y v^ndi^ ma mule» et dé preodi« 
Airff^i^-cfaKavrieti^rpttur aller h Aftocga, dVù je me ren* 
4l!ois|^.Sfilftma9(|U« pa# l» mâne ^îture.. Qj^oique je 
Mâfe4^â>^mii% fqfAî 4H3viedo, je ji^îgnaroii («la k aem 
4f9àJ9il^'|iaff;/iH!kje defois- ;paàer : je mVn «tcisfait ift^» 

JVNrrivuliiirUBéufemeftt à» Penoaflor» je m^anietai 1^ ia 

f9ft«.d!u|ie;)iâr(eHeMe d^aflez bonne apparence. Je n'eus 

faS' mi^ gi^ à^ 't^^ree, «yyie Tbôle vint me recevoir foft 

«^EÎli;m^t^ : lV4^taeba kiirmème m»VAlif<r, la ohargea' 

fiK^ftm^ffbdefi) et^tt^.f^isdujik ?Uuni» cbambrcj^ pendaat 

ff^^u^i-dl^ies* valeta menek mA miUe à recucîe* .Qet Mxpt 

if /^h^:gfaod .b^WUi^it des^ iUturies, et auliî prorat.à> 

f09(er (iiMM' ae«eflîté' frs- |fr<3ipres affaires que curieux de 

t^PoiriCeUes^ d^autruî^ m'apprit quUlfe nommoit Andfé 

Cowaéâa : qu?il' a.voil {tml lông-trms dans- les armées du 

. SLot 'ei^ qiuîiâf de (ergcnt, et que- depuis quinaernois-ii^ 

avoit (fuiltttrk JÎRrvioe p0U|^^p^^cr une fille de Caûiopoli 

^tttf>ibieA< (^-itant^feit peu bafiwée^. ne laî.fibft.pas de 

&ife ^dMv'.lt' bvuehaab,. vU <»e dit encore une inanité 

d^Mitire^icliorQa^.qae je roeTerQi& fort Uen pafied ^entent 

dfCk) Api:&h0ette*eonfidençe, fe croyant en droit de tout 

•aig^rdemoî^U me demanda d'où je venoîs, oùj'allois. 

Ci qjii ^^oi^ A quoi ÎL me. falut. répondre aitîcle par. 

V article :> 



99' LE.S\A-VArICTUJt£S 

«rtiele ; parée ^vlH aocoiofMjgfMk iHttfle (wrfasâK lévA ' 
req^ cha^qvut qaeH^àa ^o^l me fcftitv ^^a issiecprûiiitidStMi 
ftir fî r«fpe4Sbiettx é^cuccufer &<8»o6té, ifBe ffe »einKiiro«» 

joniir lentretiëii ayec tifif-et Inecéftiimi'liLeîiddi^parier du 
4]«ffbtii"et ^t«' ralfeti» o^pic jHiVoBd* né<;d飻nardr OMl 
nulle, ^oiir^ piibiidte ia rdue d* oiulHfar. .' iGft «qtt-^ii aip* 
prouva fort, non fuccintement ; dar iîrtiKe^ttpnMBiftariki^ 
•ddKis itovs le«^â«ndei» 'fM)ibwiv't{tH tfMkvoîeoit ftf*axriv«r 
^ar 1a iùutp. Il tv^ vapotta ntéme plufievrslifilotfei^ 
^fmffires^e TO^Agpars. Je xïioypit ^fiï ««/fittiisok poiMfw^ 
Jl -fiitit powttaot^ iêfi tff&nt, «^n^fi^e Toalak 9tiiAie<M' 
^mAe, il eomKfi&it «ir lici|ii}ètC'nui^«t^iM>B nfoi Vudkd-^ 
tcrbit. J4 lut «éflftoigaaixpi^ aneferoît pàiàtiéi^l^Mf^ 
•Toyer dlefclk^t* f il y feAlaf ' â» le «x^Mp l^é^Qiéaii «t<c 

Am|»Xie&iMpt; ♦ ,»r a^^i^-^utuioC 

Il rei^fat bieii-tât acco«Bpaçiié4c'fo>k^)M>llitMV^«lf&l^ii|ir 
préfimtâ, «t dtfnt il louafoirt la pràbité. Mo«iii 4il|tr««É0# 
tous troî» dans la cour, où l'on ^mtvtk mtt iftul^t Oliki 
lit paffer et repaffer devant le «aâqttign^ff^^qui: lft> «mil ^ 
Pékamiiier depti.ts les pies jufqu^à la lète; 'Ik '4t# ««MM 
pat d^cn dîre beaucoup de itodt. JV'«oUtt>^\]^itonuW 
pou9oit pas dn-'e beaucoup de bien ^ '>tà^ ^uand-^VliAMit 
été la tnule du Pape, il y aurott trouvera rèdii^. ' ftsoi^ 
iupdit doiic qu^elle aV'On tous lea d^UU^du «l<Mi4e'$ et 
pbUr ùie le luieux -perfuader, il en Mtell#it I*ii6f«) <|fl 
' fans' dottt4s avoit ces raifons pour eii convenir; Hé Metf, 
xpc dit froidement le maquifuen, coiiil4eUf(irél««d#t-«9t)a» 
vendre ce vilain aniniai-l>à ? Aptèai'él^e qu^H^ efr'a^C 
Ikit, et Taiteftatron du Setgtie>iT Corouéloi, qn't j^ efdj^ib 
I)T>tâmfe£iicère et-bon cotincfffeurvj^rittl-eis'difnoé fua«l4l« 
pour ri^fi ; c*eft pourquoi je dtn au ma^dhatid,- <p3Pe te 
m'en rapportois ^i-fa ))onne-foi ; quHI n'avôit qu^^prvwr 
labéte en confcience, et -que je m*en tiendrais i H-fitifé^, 
Al<]rrs fêlant Phomme d^bouneur, il ulie tépooi^t q<u^èt^ 
întereiTant ià confeience, je -le- prenoîs^ ^par 'fou- foibie. 
Ce n'étoit pas efibétivement par foulofl f <ar«u4i)iu^de 
faire monter l'èfliniation àdix^ou douae ,pf ftolt^, eoulniè 
mon oncle, il n'eut pas bonté de la ûx^r à troiiï-dtiPcan^ 
que je reçus avec autant de joie "que fi 'j'eufiî^ga|^né à ce 
marcbé-i^. ■ ' 

Après m-étr< & avautageufeo^enl défait dt na mule^ 

rh6tc 



lliôta mo- m/^oà^ahm un muletier qui devait partir le 
loBidefluiisi pour Aftorga. Ce muletier me dit qu'il par-» 
tkoit -^vft»! le jotM^, et qu^il auroit foin de me veorr ré^ 
veiller* . Non» lOPiiviiimes du prix, taat pour le lottagç: 
dîum^mulo»: que 1 pour 19a a^atriture; et quand tout fut 
resléftQtbfie âoua^je m>B reiouraaiverf rhôfielerie arec 
C^naiolfs i<|\jâ chraiio.fefaBt I4 mit . à. me «acooter Vhiù 
toiir» 4^ «ejnMilfliscr. Il m'i^ppnt tout ce qu^oa ^n difoit 
d(Mif "la ▼illeé- £#fin il alloii'de nouveau m'étourdir de 
fiMlbabii knporten,' fi.par boaheur «a homme affez biea 
fait oip £ut .veau'PÎQterromprc, en Pabordant avec. beau<* 
cmijb'de €xvïlit(^' Je lea laifiai eofemble, et continuai mon 
^i^MMii^ .fprfi$ .feupçooaec que î^ufle la moiadre part k 

^Jfi émùmiM l^ifiMi^r.dèa qvtftyt fus dans rhôtelerÎQ^ 

C*étoit un jour ma^re» On m'accommoda des oeufs. Pea« 

évw iqah^a •me-lcstapr^toitt je liai conreifation avec l^âàv 

HttCy-qiieîe4»'avob:piûat encore vue. Elle me partit 

tfes Joli«y et je trouvai fes allures fi vives, que j'aarois 

b^^ji^^f'qnand Ton aiari ne me rauroxt pas dit» que ce 

ci^lN<ia|' ài^W être £091% achalandé. Lorlque romelette 

4)l^otiraM>fei^«>fct en éiat de m'<kre fervie^ je m'ai&s 

lQlN|;&|lltà4ine table, je a?a vois pas. encore mangé le 

Pl^liiier norcegtt, que l'hôte «ntra, fuîvi de l'homme qu» 

IVi «oit «fi^té* dans la sue» Ce Cavalier portoit une loogqc 

^piècei et ppuvoit biea avoir trente ans. II s'aproch» 

4ttiflaqîi4^ttO>air empreffé;. Seigneur £colier, me dit-il^ 

jo^ie$i«4'4ipfeB4rft^%ae>votts ctcs le Seigneur. G il Blas de 

ifaotiU^n^y l'ofuement. d*Oviedo, et le flambeau de la 

jPiûlofophie» £Aril bien poflible que vous foyez .ce fa» 

vvuûflltma^ €Ctl>4l efprity doat la réputation êft â grande 

«U'^e paysrci 2 .Vous ne favcz pas, continua-t-il en s'a- 

dcefiaat à PhôteCcf et ^ l'hôtf, vous ne favez pas ce que 

vous pofledeaf Voua avea v^n treiôr dans votre maifon* 

VcAis Toyc9.daas ce jeune gentilhoouae la huitième mer- 

irtàUe du mo^de*- - Puis k tournant de mo<t cûté^ et me 

jettant^lff br^ au cou ; Ëxçulê? met tianfports, ajouta-^ 

Util j« nf .&i$ poiat maître d« la joîc que votre, préfencc 

. Jo ne pur lui répondre fur le chaipp, parce quSl me 
tenoit il ferré, que je n'a vois pas la refpiration libre } et 
ce oe fiu qji'apfès fue j^eus la t6te dégagée de i'embra£* 

fade>, 



$4 LES AYANTUmiES 

U4tt <lttie jft kû dis : Sdgnetir Cavtlitr, je «e € « « y 4jii» pàif 
mon nom connu à Penaâor* Comment coonu-^ vmptit» 
ilTurle^nême ton: Nous tenoos ccgtio'e de tmtutéBê 
grands perfo«i»tges qui Sont i vinft . limes à la ^ roode; 
Vous paSÎNS^pdur ua .prodî^, et je ne douts |ms' jqiu» 
r£if a^ne ne fe trouve un joor aufii v«lae de tous avoir 
pzoduit, que la Grèce :di^a voir vu :aaitve fes Sages^ ■ C>e4 
paroles furent fuîvîes d'un nmivelle -moooiadei qivir'H ^tné 
£alut encore eiTuyer^ au. baetcd 'd'avoir :1e ibrtd^Âatlféir*> 
Pour peu.que j'ie4i£re eu i^tmpérwn^é^ je a^ums p«i»^ié ia 
dupe de les desaoïiftratîan^ m defst b^perbobes ^ j^uiloié 
Igîea connu à fe» ^teries eutiaéeSr ^^ aUyàt. tt»vde ceê 
parafî^es que IW tzxiUve daaf tentes ks.9t21e»y)etq4iè<tèe 
qu'un étranger arrive, s'introduifcnt auprès <dr loi pour 
rempilir leur ventre à ie3jdépei»$ ; avais ma jcnafifie^ct tmz 
vanité m'en £r€nt juges tant autsenwatrf .J)lo|i>adaiirai 
teuf me pftrtrtpn ^ort lsMmfiê5e:'faottft^^;et4< IfiiMritai d 
(ouper avtec moi. Ah i .très vx>lôa|iaisv ^!éedia*:^<4L: ; tie 
&i trop bon gf4 à moa jétoile de an'aaoir fiik rentooflÉBsee 



rilluAre Gil Blas deSanlilkne^fiaua ne pas jouir da 

bonne fortuae le plus longtems qae jepQunmi, fm. Jtkk 

pas grand appétit, pourfuivit-îl, je aaisrjttO.Dieltffcriàtalsii» 

pour vous tenir x:aaiipagBÎe feiilemeiut) ei. J^e loastgaaai 

quelques œorœauac p^r coœplalfanea. . ^. .« ?: :i.> 

£n parlant Ataû, mon pajiagjsjâe i?aflit. vis'ià'ivîe de 

moi. *On lui apporta un ooua^it* Il fe jetta d^abcfid 

fori^omdLette tvtc tant d'avidité, 4|a'îj[»reasbèkùt- nWûiv 

xnaagé de trois }^ujFe« . A i'atr ^cayplnjfmt dont il. s!y 

pienoit, je via bien qa'^le ferait bieajfcâi expedjéc^ J'e» 

ordonnai une feconde, >qui &ii faite 4 pKoaateaiuaiity ^qa^b» 

BOUS la lervit .comme nous achevions», ou fdntàt; coaome 

il achevait de noao^r la pcemiere. il y allait pouftaoe 

d'une vilefle to§oart «gale, ox trouvoi^t noo^en, Taas. pe;s« 

dre ua caup.de dent, de .me doaacr louaages fur louants* 

ce qui jne rendoit fort oontent de ma peâ;ite per fonnis» U 

buvoit auffi fort ibuveat ^ tantôt cMtojt à ma fiuiit^i . et 

tantôt à celle de moa père et, de aoa mi^Ai, dai«t il .'ii<a. 

pouvait affez. aantefr le. i>oabiau; d'avoir aa fils lel que 

moi. En même tems il verfoit du via dans mon vfirfa^ 

et m?excitQst^ lui faLoe •raifoQ> .Je .ne ireptondpis point 

mal aux fautes qpa^il me pos^teii : ce qui, a^çc fiss^ 6ate£ie9#^ 

me mit bièafiblpmeut jde fi battf hameur, i|ue Toy^a^ 

notre 



niÉ^fe £icon4f 9«^ette àaioitîé smmfrét, je* deitandsi à 

Pift^e »'il a'atoît poa de poiffoo à nous donner. Le 

Scigrueur Corcnélo, qoî feW toutes les appttceocés s'en-* 

teodott avec le pmraâte» me répondît : J'aî une truiteex* 

6ç,l^i>tc^ mais eUe eoi^tera <^ker à ce«x qui la mangeront» 

€^c£t ua ssorosam uep friand peiHr ve^s. Qn^sippeller» 

▼»ils tr»p friand ? dà fllcv» mon fiaCew d^nn ton de w>ix 

41evé : voua n'y pen£» foa^ mon amL Aprener que 

vwsjs n'avez rien- de trop bon^|K)mi Iç; Seigoeirr Gil JBàas 

db -Saatîlkiie, qtii mérite d'^éâre tvake coatme un^Prinee* 

« Je.fîis biea'-aife ^u^U eât relevé lea derniers paroles 

dri^bôtr^ et U'Oe -fit en !Bela'4{|ie me prévenir^ Je m'en 

fefitîa offenfé^ etrjedia fiéteitient à €e]icnélo : App<H;tez« 

nous votce truiley et* ne veur embarrafies pas du refïe« 

It%ote| ^.«e dmaadoit.pQf mieux» £e mit à Papprêter^ 

et tie< tarda gueaec ^'Doe^ la ièrvif • A la vue de or nou* 

vea& piat,.i je vk briller une- grande joie dans les yeux du 

parafite» qai fit paraître une nouvelle complaifence, c^cft 

a-<firey qu'il donna Hir le poiflon comme il a voit fait fur 

lea^œufs. il fut pourtant obligé de fe rendre, de peur 

d^Cféentf car il en «voit jufqlî'il la gorge. £nfin, à- 

psic8^a9<Âf imet maxig^é tout fon iaool, il voulut finir la 

camojiiev Sei§nei»r 'Gil Blas, me «fit- il en fe levant de 

table^ je fuis trop Qonteât de la bonne chère que vous 

m.'^vi^ fake, pour vous quitter (ans vbus donner un avis 

importanti dont vous me paroifiez avoir befoin. Soyez 

dtéormaîs en garde- contre les louange». . Defkz vous 

d^s gens que vous ne connokrez point. Vous en pour- 

tea rencontrer- d^autr es « qui voudront comme moi fe dî- 

votts de votre- crédulité, et - peut-être poufier les cbofes 

encore plus -loin* ^ Wen (oytz point la dupe, et ne*vous 

croffezpoint, fur leur parole,!» huitième mer veille du mon* 

de. <£n achevant fes mots, il me rk au nez, et sVn alla. 

Je fus-auâi f^nfible à cette'baje, que je Pai été dans 

la-îuke aux plus grandes dii'graces qui me font arrivées. 

Jene pouvots me oonfoler de m^être laifi<E tromper fi. 

gz«(3îèremeAt) ou, pour mieux dire, de fentirmon orgu. 

fil butoriliéi Hé^oi, dis-je, le traître s'eft tlonc joué 

de moi ? Il n'a tantôt abordé mon hôte que pour loi tirer 

les vers du- nez, ou plutôt ils étoient d'intelligeiure tous 

àfiû% I -Ah ! pauvre Gî\ £hs, meurs de honte d*avoir 

doQué à crfr fripoiïs un jude fujet de te tourner en ridi- 

* culc. 



LES AVA^fT0RES 

cule» II9 vont compdfer de tout ceci une belle hîâ^ihri 
qui pourra bien âller jufqu^à Oviédo, et qui t'y fera beau- 
coup d'^honneur* Tes paréns fe repentiront fans doute 
d'avoir tant harangué un fot. Loin de m'eaborter à ne 
troniper perfonne, ils dévoient me recommender de ne 
roe pas laîfler duper. ^ Ag^té de ces penféei mortifiantes, 
et eafiammé de dépit, je mVnfermai dans ma chàmbrt, 
et me mis au lit : mats je ne puç dormir, et je n*avoîs pas 
encore fermé l'oeil^ lorfque le muletier me vint avertir 
qu'il n^attendoit plus que moi pour partir. Je me levai 
auffitot *f et pendant que je m'habilloîs, Corcuélo arriva 
avec un mémoire de la dépenfe, où la truite n^étoit pas 
oubliée : et non feulement il m*en falut pafler par où S{ 
voulut, jVus même le chagrin, en lui livrant mon argent, 
de m'appercevoir que le bourreau fe reffôuvenott de mon 
avantvire* Aprèa avoir bien payé un fouper dont j'avois 
fait fi defagréablemeqt la dî^eftion, je me rendis chez le 
muletier avec ma valtfe, en donnant à tous les diables, le 
parafite, Phôte, et Thôtelerie. 

CHAPITRE III. 

r 

Dâ la ienlafion qu'eut h muletier fur ia route i qu^'elh en 
fut la fuite ; et comment Cil Blas tomba dans CaryMe 
en voulant éviter Scyila^ 

JE ne me trouvoî pas fcul avec îc muletier. Il y avok 
deux enfans de famille de Pennaflor, un petit Chan- 
tre de Mondonédo qui couroit le pays, et un jeune bour- 
geois d'Âûorga qui s'en retournoit chez lui avec ure 
jeune perfonne qu'il vepoît d'époufcr à Verco. Noi s 
fîmes tous connoiûance en peu de tems, et chacun eut 
bientôt dit d'où il venoit et où il alloif . La nouvelle 
mariée, quoique jeune, étoit fi noire et ^ peu 'piquante, 
que je ne prenois pas grand plaifîr î\ la regarder ; cepen- 
dint fa jeuneiTe et Ton embonpoint donnèrent dans la vue 
du muletier, qui réfolut de faire une tentative pour ob- 
tenir fes bonnes grâces. Il paifa la j.ournée à méditer ce 
beau defî*ein, et il en remit Inexécution à la dernière 
couchée. Ce fut à Cacabélos. Il nous fit defcendre h 
la première hôtelerie en entrant. Cette 'maîfon étoit 
plus dans la campagne que dans le boarg, et il en con- 

noiffoit 



I> E G.I L vB L A S. 97 



r ■ 

■ ' eiiti^io de i^ous fair-e conduire dans une chambre éear- 

■ «t^c^l^QÙ il DQUS laifla ipupcr tranquillement ; mais fur la 
I ^£ivdurep^Sy nous le vîmes eotrer d^un air furieux. Par 
f JlL mort, $!^f ia-tôl, ' on m% volé ! J'avois dans un hc 




vpu&,9]^f3^ c^nfe£Si k crime et rendu Pargent. Kn diianc 
,(;el^ d^ooair fort oaturej, il fartit, et bous dejnccrames 
^d^p^ un extiênie ^lonnement» 

^. [H {Le nouf vint pas dans reiprlt que ce pouFroit être 
i^Qe.feîqt emparée que, nous, ne doms connoiffions point les 
vv§ les Au\r6«,^ . Je ioupçoDAai même le petit Chantre 
4X^*^¥f ^^1^ ^^*W"p^**®* *^ ^*** pcut-étr^ de moi la 
méxpQ .oej^Té^v B'diJleura nous . étions tous de jeunes 
içi§,^ : .Nou$,nc favions pas queliey formalttés s'obfcrvent 
pa papeilcas! xk>us crûmes de bonne foi qu'on commen- 
ceroit par nous mettre à la gcne. Ainfi, cédant h notre 
frayeur, nous fortimes de la chambre fort brufquemcnt. 
Les uns f^agnent la rue^ les autres le jardin, chacun 
cherche fon falut dans la fuite.^ jet ]e jeune bourgeois 
4IAftp^a, aufllt^ublé que nous de Pidée de la queiiion, 
^ fauv^ COpame un autre Ënée, lans s'embarrafler de £a 
lemme. Alors le muletier, à ce que j'appris dans la faite, 
plus incontinent que fes raulets^ravi de voir que fon âra- 
tag^me produifoit l?eSet qu'il,en a voit attend o, alla vaO- 
ter cette rufe iogénieufe à la bourgeoife, et tâcher de 
profîteç.dc Poccafion y mais cette Lucrèce des Alhiries, 
à qui la rûîipvaire,m.iue.dc fon tentateur prêtort de nou- 
velle^ iorc^f fit une vi^puucufe rélirtance, et pouflW dt 
g^rands eus. .JL.a patrouille, qui par hazard en ce mo- 
xnunt fe trouva pics de Phutelctie, qu^ll% connoKToit pour 
un lieu digne de ^on attention, y. entra, et demanda U 
ciufe de ct$ cris. L'hôte, qui chantoit dans fi Cui*finc, 
et qui fçiçnoit de ne rien ei^tendre, fut obligé de conduire 
le Co99]9a3n4dnt ti fes Archers h la chambre de l.i jwrfoa- 
ne qui çriojt. Ils arrivèrent bieu à propos,- PAU u rien 13 f 
n^çnpouvoit plus- Le Commandant, homme groHieret 
brutal, ne .vit pas plMtôt de -quoi il s'agiflbit, qu'il donna 
cinq ou fix coups du bois de fa halebarde à Pamoureu:c 
O^ûletier, et Papogroph? danjs des tctmes dont Iji pu«. 

1 de ti 



$8 LES AVANTURES 

deur n*étoît guères moins bleffée, que de Pa^ion mêtue 
t}uî les lui fiiggéroît. Ce Be fut pas tput* 11 fe faîfît 
du coupable, et le xoena devant le Juge avec raccufatrîcey 
qui, malgré le difordre où elle étoit»' voulut aller elle- 
même demander juûice de cet attentat. Le Juge Tccouo 
ta, et Payant attentivement cooiidérée, jugea que raccufé 
étoit indigne de pardon. Il le fît dépouiller fur le champ, 
et fuilîger en fa préfence : puis il ordonna que le lende- 
main, û le mari de PAllurienne ne paroiflbit point, deux 
Archers, ^ux'frais et dépens du délinquant, efcorteroient 
ia complaignante jufqu^à la ville d'Aftorga. 

Pour moi, plus épouvanté peut-être que tous les autres, 
je gagnât la campagne. Je traverfai je ne fai combien 
de champs et de bruyères -j et fautant tous les foffés que 
je trouvois fur mon paffage, j^arrivai enfin auprès d'une 
forêt. J'aliois m'yjetter, et me cacher dans le plus 
épais halller, lorfque deux hommes ^ cheval s'ofiTrirent 
tout-àcoqp au devant de mes pas. Ils crièrent, Qui va<- 
là ï et comme ma furprife ne me permit pas de répondre 
fur le champ, ils s^àprochérent de moi» et me mettant 
chacun le piftolet fur la gorge, ils me fommèrent de leur 
appfendre qui j'étoîs, d'où je venois, ce que je voulois al- 
ler faite dans cette forêt, et fur-tout de ne leur rien de- 
guiffsr. A cette manière d'interroger, qui me parut bien 
valoir la queiiion dont le muletier nous avoit fait fête, 
je leur répondis que j'étois un jeune homme d'Oviéda qui 
alloit à, Salamanque : je leur contai même Pallarme 
qu'on venoît de nous donner, et j'avouai que la crainte 
d^être apliqué à la torture m'a voit fait prendre la 
fuite. Ils firent un éclat de rire à ce difcours, qui mar- 
quoit ma fimplicité, et l'un des deux me dit : Raifure- 
toi, mou ami : viens avec nous, et ne crains rien, nous 
allons te mettre en fureté. A ces roots, il me fit monter 
en croupe fur fon cheval, et nous nous enfonçâmes dans 
la forêt. 

Je ne favoîs ce que je devoîs penfer de cette rencontre. 
Je n'en r.ugurois pourtant rien de linillre. Si ces gens- 
ci, difois je en mt>î-mêmc, étoient des voleurs, ils m'au- 
Toient volé et peut-être affafliné. 11 faut que ce foit de 
bons gentilshommes de ces pais- ci, qui me voyant effrayé, 
ont pitié de moi, et m'emmènent chez eux par charité. 

Je ne fus pas long-teras dans l'incertitude. Ajptès quel- 
ques 



DEGILBLAS. 99 

«fties détours, que nous fîmes dans un grand filence, qou9 
TOUS trouvâmes au pîé d^une colline, où nous defccn* 
dfmcs de cheval. CVll ici que nous demeurons, me die 
un des Cavaliers. J'avois beau regarder de tous côté», je 
n^appercevois ni mi'ifon, ni cabane, pas la moindre ap* 
parence d'habitation. Cependant ces deux hommes le- 
"«èrent une grande trape de boiv couverte de terre et de 
broflailles, qui cachoit l'entrée d'une longue allée en 
pente et fouterraine, où Its chevaux fe jcttèrent d'eux- 
mêmes, comme des animaux qui j étoient accoutumés. 
Les Cavaliers m*y firent entrer avec eux \ puis baiffant 
la trape avec des cordes qui y étoient attachées pour cet 
tffety voilà le digne reveu de mon oncle Pétez pci» 
comme un rat dans une ratière. 

CHAPITRE ;V. 

. JDtfiription du Souterrain^ et quilles eho/èt j vit Gii Blar» 

JE connus alors avec quelle (brte de gens j'étois, et Ton 
doit bien juger que cette comioiffance m'ôta ma pre- 
mière crainte. Une frayeur plus grande et plus jufte vint. 
6''empafer de m/es fens. Je crus que j'allois perdre la vie 
itvec mt% ducats. Ainfî, me regardant comme une vic- 
time qu'on .conduit â l'autel, je marchois déjà plus mort 
que vif entre rares deux cooduéteurs, qui fcntant bien que 
je trembloî«, m'exhortoîeotÎQutilement à ne rien craindre •- 
Qiiand nous eûmes fait environ, deux cens pat en tour- 
nant et en defcendant toujours» nous entrâmes dans une 
écurie, qu'éclairoient deux gro&s lampes de fer pendues 
à là voûte. 11 y avoit une bonne provifion de paille, etr 
pluileurs tonneaux remplis d'orge. Vingt chevaux y 
pou voient être à Paife, mais il n'y avxHt alors que les* 
«ieux qui venoient d'arriver. Un vieux Nègre, qui pa« 
KoifToit pourtant encore aflez vigoureux, s'occupoit à les 
attacher au râtelier. Nous fortimeS de l'écurie, et à la 
trille lueur de quelques autres lampes^ qui fembloient 
n^éclairer ces lieux que pour en montrer l'horreur, nous 
parvînmes à une cuiûne, où une vieille femme fefoît rôtir 
4ies viandes fur des braziers, et preparoit le (buper. La 
cuifine étoit ornée des utenfilesnéceffaires, et tout auprès 
on voyoit une ofBce pourvue de toutes - fortes de previ- 
£ons« La cuifiniere (il faut que j'en £afie le portrait) 
étok une peribn&e de foixantt et quelques années. Elle 

X- 2 avcit 






loo LES AVANTURES 

avoît eu dans fa jeuneiTe les cheveux d^un blond très ar« 
dcDt ; car le tetns ne les avoit pas^fi bien blanchis, qu^ils 
/iVuiTent encore quelques nuances de leur première cou- 
leur. Outre un teint* olivâtre, elle avoit un menton 
pointu et relevé avec des lèvres fort enfoncées ^ un grand 
nez aquilin lui defcendoit fur la bouche, et fes yeux pa- 
ToiiToient d^un très beau rouge pourpré. 

Tenez, Dame Léonarda, dît un des cavaliers en me 
préfentant à ce bel Ange de ténèbres, voici un jeune 
garçon que nous vous amenons. Puis il fe tourna de 
mon côté, et remarquant que j^étois pâle et défait : Mon 
âmî, me dit-il, reviens de ta frayeur, on ne te veut faire 
aucun mal. Nous avions befoin djun valet pour foulager 
notre cuilînicre. Nous.t'avons rencontré, cela eà heu- 
reux pour toi. Tu tiendras ici la place d^un garçon qui 
s'eft laiffé mourir depuis quinze jours. C'étoit un 
jeune homme d^une complexion très délicate. Tu me 
parois ploi robufle que lui, tu ne mourras pas fltôt. 
Véritablement tu ne revérras plus le Soleil, mais en ré- 
compeofe tu feras, bonne chère et bon feu. Tu pafleras 
tes jours avec Léonarda, qui efi une créature fort hu« 
maine. Tu auras toutes tes petites commodités. Je 
veux te faire voir, ajouta-t-il, que tu n'es pas ici avec 
des gueux* En même tems il prit un flambeau, et m'or- 
donna de le fuivre. 11 me mena dans une cave^où je vis 
une infinité de bouteilles et de pots de terre bien bouchés, 
^ui étoient pleins, difoit il, d'une vin excellent. Enfuîtc 
il me fit traverfer plulîeurs chambres. Dans les unes il 
y itvoît des pièces de toile, dans les autres des étoffes de 
laine et de foie^ J'apperçus dans une autre de l'or et de 
l'argent, et beaucolip^de vaiiTelIe à diverfes armoiries* 
Après cela je le fuivis dans un grand falon, que trois lu- 
flres de cuivre éclairoient^et qui fervoit de communication 
à d'autres chambres. Jl me iît là de nouvelles quedions» 
11 roc demanda comment je me nommois ; pourquoi j'é- 
tois forti d'Oviédo; et lorfque j'eus fatisfak fa curiolité. 
Mé bien, Gil JBlas, me dit-il, puifque tu n'as quitté ta 
paiiifc que pour chercher quelque bon poûe, il faut que 
tu fois né coefTé pour être tombé entre nos mains. Je te 
l'ai déjà dit, tu vivras ici dans l'abondance, et rouleras 
fur Tor et fur l'argent. D'ailleurs, tu y feras en fureté. 
Tel cû ce foutcrrain, que les Officiers de la Sainte Her- 

maudad 



DE GTi; lîtAS, ict 

tsandâd inendroient cent fois dans cette forêt fans le dc« 
eouvrir. L'entrée n'e» èft connue que de moi feul et de 
mes camaradei. Peut-être me demander«s«tu tomraent - 
nous l'avons pu faire, fans que les habitans des environs 
9'en foient apperçus : mais apprends» non âmi, que ce 
si'eft point notre ouvrage,, et qu'il eu fait depuis long« 
tenus. Après que les Maures £e fxirent rendus maîtres de 
là Orensde, de l'Arragon^ etde prefque toute TEfpsgne^ 
les Chrétiens qui ne voulurent point fubir le joug des 
Infidèles, prirent la> fuite, et vinrent fe cacher dans ce 
pays-ci, dans la Bifcaje, et danS' les A*ilu ries, où le Vail« 
lânt Don Pelage s*étoit retiré. " Fugitifs et difperfés par 
pelotons, il vivoîent dans les montagnes eu dans* les bois» 
Les uns dcœeuroient dans des cavernes, et les autres firent 
plulreurs fouterrains-, du* nombre defqueis eil celui-ci.- 
Ayant enfuke eu le bonheur de chafl*er d'Efpagne leurs 
•nnemis, ils retournèrent dans les villcsi Depuis ce tems^ 
là. leurs retraites ont fervi- d^afyle aux*- gens de notre 
profeffion* Il èd vrai que la Siiînte Hernrindad en a 
découvert et détruit quelques-unes v mais il en refte 
encore, et grâces au Ciel ii y auprès de qaînze ans que 
j'habite impunément celle-ci« Je m'appelle le Capitaine - 
Rolande, je fuis Chef de ia Compagnie, et l'homn^ q^e- 
to as vu avec moi eft un de mes cavaliers.. 

e» A. PITRE v;. 

J^â I^arnrvée de fxhtfieurs auitfs Voleurs d^m h SôutétTain^ , 
et de PagréabUcomierfation qu'ils eurent enfembie^ 

COMME le Seigneur Rolando achevoit.de parler de 
cette férte, il parut dans le falon fix nouveaux vi*- 
fâges. C'écoit le^ Lieutenant avec cinq hommes, de.la: 
troupe, qui rcvenoiènt chargés de butin, llsapportoi- 
ent deux manequins remplis de fucre, de canelle, dé poi- 
vre,^ de figues, d'amandes, et de^ railins fccs* Lç Lieu- 
tenant adreifa la parole au Capitaine,, et lui dit qu'il -y^»- 
noit d'enlever ces maneq\iins à> un Epicier de Bénévemc,. 
dont iî avoit auDi pris le mulet. Après qu'il eut rcndut 
oompte de fun expédition a\i Bureau, les dépouilles de- 
PEpicier furent portées dans l'oiîioe. Alors il ne fut plus- 
^ueÛion que dîe fé rejouir.. On drtfla dans le falon un^^ 
grande table, et l'on me renvoya dans, la cniûne, o«^/a 

I a ' ^ ^ûame 



»a4 XES AVANTURES 

«aces de mon précepteur, ou bien les larmes *ux yèuvy^. 
j^allois m^en plaindre à ma mère ou S mon ayeul, et je- 
leur dtfoîs quHl m^avoit maltraité. Le pauvre diable a« 
▼oit beau venir me démentir^ il paffoît pour uti brutal, et 
l?bn me crûyoit toujours plutôt que lui. Il arriva mê«- 
xae u^ jour que je m^^ratîgnai moi-même, puis je me 
mis à crier comm« fi l^bn mîeut écorché;. Ma mère acs> 
courut, et chafla le makre fur le champ, quoiqu'il pro*- 
UÛât et prît le Ciel à témoin qiki^l ne m'avoit pas touché. . 

Je me àeûs aînd de tous mes précepteurs, juCqu'^ ce^ 
qu^'l vînt s'en préfenter un tel i^^iï me le falott. C'é^ 
toit un Bachelier d' Alcaîa. L'excellent maître pour ua. 
enfant de famille 1 il aimoit les femmes, le jeu et le ca« 
baret ; je ne pouvoîs être en meilleure main. II s'atta- 
cha d'abord à gagner mon éfprit par la douceur. 11 j 
reuflit,' et par-là fe fit aimer de mes parens, qui m'aban» 
donnèrent k fa conduite. I]s< n'^eurent pas fujet de s'en 
ïepentîr. Il me perfeélionna de bont^ heure dans la. 
iciencedu monde.- A força de me mener avec lui daur 
tous les lieux qu'il aimoit, il m'en iofpira û bien le goût^ . 
qu'au Latin près je devin» un garçon univerfel. Dès>^ 
qu^il vit que je u^avois plus befotn de fespréceptei»^ il al« 
la les offrir ailleurs*. 

Si dans mon enfance jWois vécu au- logis fort. libre* 
ment, ce fut bien autre c1iofe« quand je commençai à de- 
venir maître de mes aâiofis. Je me moquois à tous nK)^ 
ments de mon père et de ma mère. Ils ne fefolent que 
rire de mes faillies -, et plus elles étoient vives, plus ils let- 
tTOuVoient agréables» Cependant je ^fois toutes fortes 
de débatiches avec de Jeunes gens de mon humeur; et: 
comme nos parents ne nous don noient point afl*ez d'ar« 
vgent pour cohtînuer une vit fi déiicieufe, chacun deroboit: 
^liea lut ce qu'il pouvoit prendre, et cela ne fuiEfantt 
point encore, nous commençâmes à voler la nuit. Malr 
beureufement le Corrégidor apprit de nos nouvelles. Il: 
voulut nous faire arrêter, mais on nous avertit' de fon- 
mauvais de iïèin. Nous eûmes recours à la fuite, et^rtious 
nous mimes à. ex^ploiter fur les grands chemins. JDepuis' 
ce tems-la, Mefficurs^ Dieu m'a fait la grâce de vieillir 
dans U'profeiTion, malgré les périls -qui j font attachés^ 

Le Capitaine cefla déparier en cet. endroit, et le Lieu^ 
tenant prit ainû la parole» Meffieurs Une éducation 

tout 






D E G I L B L A s. 105 

tout oppofée ^ celle du Seigneur Rolando a produit le 
même e£Fet. Mon père étoit un boucher de Tolède. 
Il pafibit avec juûice pour le plus grand brutal de la vil- 
le, et ma mère n^avoit pas un naturel plus doux, lis 
rae fouettoîeot dans mon enfance, comme à IVnvî Tun de 
Tautre. J'en recevois tous Its jours mille coups. Ls 
moindre faute que je commettois, étoit fuivie des plus 
xudes châtîmens. pavois beau demander grâce, les lar« 
mes aux yeux, et protefler que je me répentois de ce que 
j 'a vois fait, on ne me pardon n oit rien, et le plus fou vent 
on me frappoit fans raifon. Quand mon père me bat- 
toit, ma mère, comme s'il ne s'en fut pas bien acquitté^ 
fe mettoit de la partie, au lieu ^ d'intercéder pour moi. 
Ces traitements m'infpirèrent tant d'averûon pour la mai* 
fon paternelle, que je la quittai avant que j'eufle atteint 
sua quatorzième année. Je pris le chemin d'Arragon^ 
et me rendis à Saragoce en demandant l'aumône. Là 
je 4ne faufilai avec des gueux, qui menoient une vie afiez 
heureufe. Ils m'apprirent à contrefaire l'aveugle, à pa- 
xoitre eflropié, à mettre fur les jambes des ulcères poti- 
ches, <t catera* Le matin t comme des adleurs qui (e ' 
préparent à Jouer une comédie, nous nous difpofions à 
faire nos perlonnages, chacun couroit à Ton poAe \ et le 
foir, nous réuniffant tous, nous nous réjouiilions pendant 
la nuit aux dépens de ceux qui a voient 'eu pitié de nous 
pendant le jour. Je m'ennuyai pourtant d'être avec ces 
miférables, et voulant vivre avec de plus honnêtes-gens, 
je m'aflbciai avec des Chevaliers d'Induflrie. *Ils m'ap- 
prirent à faire de bons tours \ mais il ngus falut bientôt 
fortir de Saragoce, parce que nous nous brouillâmes avec 
un homme de jaûice qui nous avoit toujours protégés. 
Chacun prit fon parti. Pour moi» j'entrai dans uud 
troupe d*homme$ courageux qui fefoient contribuer les 
voyageurs i et je me fuis (i bien trouvé de leur façon de 
vivre, que je n'en ai pas voulu chercher d'autre depuis , 
ce tems-Ià. Je fai donc, MeflTieucs, très bon gré à mes 
parents de m'avoir û maltraité j car s'ils m'avoiciit élevé 
un peu plus doucement, je ne ferois préfentement (ans- 
doute qu'un malheureux boucher, au lieu que j'ai l'hon- 
neur d'être votre Lieutenant. c. 

Mefiieurs, dit alors un jeune voleur qui étoit aills entre 
U Capitaine et le Lieutenant^ les hlAoires que nous 

" venons» 



io6 LESAVANTURES 

venons dVnteî^dre, ne font pas fi corapofées riî fi curieu* 
fes que la mienne. Je dois le jour à une payfanne dea 
environs de Séville. Trois fematnes après qu^elle m'eut 
mis au monde (elle étoît encore jeune, propre, et bonne 
nourrice), on lui propofa un nourrtffon. C'ctoit un en- 
fant de qualité, un fils unie^ue qui venoit de naître dan4 
Séville. Ma mère accepta volontiers la proportion, et 
alla" chercher Penfant. On le lui confia, et elle ne Teat 
pas fitôt apporté dans fon village, que trouvant quelque 
refiemblance entre nous^ cela lui inipira le defiein de me 
faire pafler pour Tenfant de qualité, dans refpérance 
qu'un jour je reconnoitrois lûen ce bon ofike. Mon 
père, qui a^étoît pas plus fcrupuleux qu'un autre payfan, 
aprouva la fupercherîe. Deforte qu'après nous avoir fait 
changer de langes, le fils de Don Roderigue de Herréra 
fut envoyé fous mon nom à une autre noarricç, et ma 
mère me nourrit fous le fien. 

Malgré tout ce qu'on peut dire de l'inftinét et de la 
force du fang, les parents du pptit gentilhomme prirent 
aifément le change, ils n'eurent pas le moindre foup« 
çon du tour qu'on leur avoit joué, et jufqa'à l'âge de^ 
iept ans je fus toujours dans leurs brar. Leur intentioa 
étant de me rendre un cavalier parfait, ils me donnèrent 
toutes fortes, de maîtres ^ mais j 'a vois peti de difpolîtioit 
pour les exercices qu'on m'apprenoit, et encore moins de- 
goût pour les fciences qu-'on vouloit m'enieîgner. J'ai* . 
mois beaucoup mieux jouer avec les valets, que j'allots 
chercher à tous moments dans les curfînes ou dans les. 
écuries. Le jeu ne fiit pas toutefois longtems ma paf^ 
£on dominante; Je n'a vois pas dix fept ans que je* 
xn'envyrois tous les jours. J'aga^pis auffi toutes les fem- 
mes du logis. Je m'attachai principalement à une fer* 
vante de cuifîne, qui me parut mériter mes premiers foins»^ 
C'étoit une grofie jouffluot dont l'enjouement et Tembon- 
point me plaifoient fort. Je lui i'efois l'amour avec A 
peu de circonfpeétioa, que Don Rodrigue même s'en 
apperçut. 11 m'en reprit aigrement j me reprocha la 
bafieile de mts inclinations ; et de peur que la vue de 
l'objet aimé ne rendit fes remontrances inutiles il mit 
ma princeffe à la porte. 

Ce procédé me déplut. Je refolus de m'en venger. 
Je volai les pierreries de 1» ^cnuM de Dom Rodrigue -, et 

couranfr 



DE G IL Bt AS. 107 

courant cliercber ma belle Hélène, qui t'étoit retirée 

chez un blanchîfleufe de fes amies, je ^enlevai en plein 

xnidiy afin que perfonne n'en ignor&t* Je paâai plus 

avant. Je la menai dans fon pays, où je Pépoufai folem- 

nellement, tant pour faire plus de dépit aux Herréras^ 

que pour laiffer aux enfants de famille un û bel exemple 

8 fut vre. Trois mois après ce mariaf^, j^apris que Don 

Koderigue étoit mort. Je ne fus pas infenfîble H cette 

nouvelle, Je me rendis promptement à Sevîlle, pour de* 

laauder fon bien j mais j^ trouvai du changement. Ma 

mère n^étoit plus, et en inourant elle a voit eu Tindifcre- 

tîon d^'avouer tout en préfence du Curé de fon village et 

d^autres bons témoins : Le fils de Don Rodrigue te- 

noît ^éjà ma place, ou plutôt la iienne ; et il venoît 

d^ètre reconnu avec d'autant plus de joie, qu'on étoit 

moins fatisfait de moi. De manière que n'ayant rien à 

efpérer de ce côté-là, et ne me Tentant plus de goût pour 

ma grofle femme, je me joignis à des Chevaliers de for-* 

.tune, avec qui je commençai mes caravanes. J 

L«e jeune voleur ayant achevé fon hifloire, un autre 

dit qu'il étoit fils d'un marchand de Burgos ^ que dans 

fa jeuneffe, poufiTé d'une dévotion indifcrétte, il a voit pris 

l'habit et fait profeifion dans un ordre fort auftere, et 

que quelques années après il avoit apoftafié. Enfin,, les 

lâuit voleurs parlèrent tour à tour, et lorfque je les eus 

tous entendus, je ne fus pa&furprîs de les voir cnfemble. 

Ils changèrent enfuite de difcours» Ils mirent fur le 

tapis divers projets pour la campagne prochaine: et 

après avoir formé une réfolution, ils le levèrent de table 

pour s'aller coucher. Ils allumèrent des bougies, et fe 

retirèrent dans leurs chambres. Je fuivis le Capitaine 

Rolando dans la fiènne, où pendaiic que je l'aidois à fe 

déshabiller, He bien, Gîl Bîas, me dit- il, tu vois de 

quelle manière npus vivons. Nous fommes toujours dans 

la joie. La haine ni Tenvîe ne fe gb'fient point parmi 

nous. Nous n'avons jamais le moindre démêlé enfemble^ . 

Nous ipmmes plus unis que des Moines, Tu vas, mon 

enfant, pourfuivitJl, mener ici une vie bien agréable j 

car je ne te crois pas afTez fot pour te Êiire une peine 

d'être avec des voleurs. Hé ) voit>on d'autres gens 

dans le monde ? Non, mon ami, tous les hommes ai*. 

ment à s'approprier le bien d'autrui* C'èH un fentiment 

geaéiaL 



io8 LES AVANTURES 

général* La manîefe feule en è(l dîfierente» Les Cou* 
(]uérantSy par exemple, s^emparent des états de leurs 
Toinns. Les perfonnes de qualité empruntent et ne 
rendent point. Les banquiers, Treforîers, Agcns de 
Change, Commis et tous les Marchands, tant gros que 
petits, ne font pas fort fcrupuleux. Pour les Gens de. 
Juftice, je n^en parlerai point, on n^lgnore pas ce 'qu^lls 
favent faire. 11 faut pourtant avouer qu?îls font plus 
humains que nous ; car fouvent nous ôtonsla vie aux in- 
nocents, et eux la (auvent quelquefois aux coupables. 

CHAPITRE VI. 

Dt la tentative que fit GU Blas 'pour Je fawoer^ et quel en 

fui Ufuccès. 

APRES que le Capitaine des .voleurs eut fait aînfi 
Papologie de fa profeAion, il fe mit au lit ; et moî^ 
je retournai dans le falon, où je deffervis et remis tout 
en ordre. J'allai enfuite à la çuifine, où Domingo (c^é« 
toit le nom du vieux Nègre) et la Dame Léonarda fou* 
poient et m'attendoient. Quoique je n'euife point d^ap* 
.petit, je ne laiiTai pas de m'affeoir auprès dVux. Je ne 
pouvois manger ; et comme je paroiflois auifi trifte que 
j'avoîs fujet de l'être, ces deux figures équivalentes entre- 
prirent de me confoler. Pourquoi vous affligez-vous, 
mon fîls \ me dît la vieille \ vous devez plutôt vous ré- 
jouir de vous voir ici. Vous êtes jeune, et vous paroiifez 
j&cîle. Vous vous feriez bientôt perdu dans le monde. 
Vous y auriez rencontré des libertins, qui vous auroient 
engagé dans toutes fortes de débauches \ au lieu que vo- 
tre innocence fe trouve ici dans un port afîuré. La Dame 
Léonarda a raifon, dit gravement à fon tour le vieux 
Nègre, et l'on peut ajouter à cela qu'il n'y a que des 
peines dans le monde. Rendez grâces au Ciel, 'mon 
ami, d'être tout d'un coup délivré des pérîles, des em- 
barras, et des affljéUons de la vie. 

J'effuyai tranquillement ce difcours, parce qu'il ne 
m'eut' fervi de rien de m'en fâcher. Enfin Domingo, 
après avoir bien bu et bien mangé, -fe retira dans fon 
écurie. Léonarda prit aufïitôt une lampe, et me con« 
duifît dans un caveau qui fervojt de cimetière aux vô- 
leurs qui mouroienl de leur mort naturelle, et cù je vis 
un grabat qui avoit plus Pair d'un tombeau que d'un lit. 

Voilà 



r 



i 



t> £ G I L B L A S. 109 

Voilîk Vôtre chambre, me dît.elle. Le garçon dont vous 
■avez le bonheur d^occuper la place, y a couché tant qu^il 
a vécu parmi nous, et il y repôfe encore après fa mort. 
Il s'^e^ laifie mourir à la fleur de foa âge. Ne foyez 
pas afTez firople pour fuivre fon exemple. £n achevant 
ces paroles, elle me donna la hmpe, et retourna dans fa 
cuîfine. Je pofai la lampe' à terre, et me jettai fur le 
grabat, moins pour prendre du repos, que pour me liv- 
rer tout entier à mes réfleâions. O Ciel I m*écriaje, • 
cft-il une deilinée auflii affreufe que la mienne ! On veut 
que je renonce à la vue du foleil ; et comme (i ce, n'étoit 
pas afiez d'être enterré tout vif à dix-huit ans, il faut 
encore que je fojs réduit à fervir des voleurs, à pafler le 
jour avec des brigands, et la nuit avec des morts ! Ces 
penfées, qui me fembloient très mortifiantes, et qui 
Pétoient en effet, me fefoient pleurer amèrement. Je 
maudis cent fois l*envie que mon oncle avoit eue de m*en- 
voyer à Salamanque. Je me repentis d'avoir craint U 
jufttcé de Cacabélos. J'aurois voulu être à la queflion. 
Mais coniîderant que je me confumois en plaintes vaines^ 
je me mis à rêver aux moyens de me fauver. lié quoi, 
dis- je, e(l-11 donc impofltble de me tirer d'ici ? les vô« 
leurs dorment. La Cuilinère et le Nègre en feront bi- 
entôt autant* Pendant qu'ils feront tous endormis, ne 
puis-je avec cette lampe trouver l'allée par où je fuis de* 
fcendu dans cet enfer ! Il eft vrai que je ne me croîi; 
point affez fort pour lever la trape qui eR à l'entrée. 
Cependant voyons. Je ne veux rien avoir ?r me repro- 
cher. Mon deféfpoîr me' prêtera des forces, et j'en vi»- 
endrai peut-être à bout. 

Je formai donc ce grand delTein. Je me levai, quand 
• 3^ j^S^^^ 9°^ Léonarda et Domingo rcpôfoient. Je pris 
la lampe et fortis du caveau, en me recommandant ^ tous 
les Saints du Paradis. Ce ne fut pas fans peine que je 
démêlai ks détours de ce nouveau labyrinthe, j'arrivai 
pourtant à la porte de l'écurie, et j'apperçus entin Pal- 
îée que je cberchois. Je marche, je m'avance vers la 
trape avec autant dé légèreté que de joie : mais, héhs ! 
au milieu de l'allée je rencontrai une maudite grille de 
fer bien fermée, et dont les barreaux «étoient fî près Pun 
de l'autre, qu'on y pouvoit à peine pâfler la main, j e 
me trouvai bienfôt à la vue de ce ftouvel obflacle, dont 

K je 



xio LES'AVANTURES 

je ne m'étois point apperçu en entra nt, parce que la 
grille étoît alors ouverte. Je ne laiffai pas ppiirtaiit de 
tâter les barreaux. J^examiflai la ferrure. Je tâcboîs 
même de la forcer, lorfque tout-à-coup je me fentis ap- 
liquer entrer les deux épaules cinq Ou ûk bons coups 
fie fouet. Je pouflài un cri fi perçant, que le fou- 
terrain en retentit ^ et regardant aum»tôt derrière moi, 
je vis le vieux Nègre en chemiiê, qui d^une main tenoîc 
une lanterne fourde, et de l'autre l'inflrunent de mon fu- 
plice. Ab, ab, dît-îl, petit drôle, vous voulez vous fau- 
ver ! bo i ne peufez pas que vous puîflkz me furprendre. 
Je vous ai bien entendu. Vous avez cru la grille ou- 
verte, n^efl«ce pas ! Aprénez, mon ami, que vous la 
trouverez déformais toujours fermée. Quand nous rete- 
nons ici quelqu'un malgré lui, il faut qu'il foit plus fin 
que vous s'il nous écbappe. 

Cependant au cri queJ'avMS f«it, deux ou trois vô- 
fleurs fe réveillèrent ^en ftiifaut; et ne facbant fi c^étoit 
la Sainte Hermandad qui venoit fondre fur eux, ils fe 
levèrent et appellèrent leurs camarades. Dans un in- 
ilant ils font tous fur pié. Ils prennent leurs epées et 
leurs carabines, et s'avancent prefque nods jufqu'à l'en* 
droit, où j*étois avec Domingo. Mais fitôt qu'ils furent 
la caufè du bruit qu'ils avoiént entendu, leur inquiétude 
fe convertit en éclats de rire. Comment donc, G il 
Blas, me dit le voleur apofiat, il n'y a pas fix heures que 
tu es avec nous,, et tu veux déjà t'en aller ? Il faut que 
tu ajes .bien de Paverfion pour la retraite. He ! que 
feroîs-tu donc fi tu étois Chartreux ? Va te coucher, tu 
en feras quite cette fois-ci pour les coups que Domingo 
t'a donnés ^ mais s'il t'arrive jamais de faire un nouvel 
effort pour te fauver, par Saint Bartjbéléroi! nous t*é- 
corcberons tout vif. A c^s mots il fe retira. Les autres 
voleurs s'en retournèrent aufTi dans leurs chambres. Le 
vieux Nègre, fort fatisfait de fon expédition, rentra dans 
fon écurie > et je regagnai mon cimetière, où je pafiai le 
reile de la uuit à foupirer et à pleurer. 

CHAPITRE VIT. 
De ce que fit GU Bias^ ne pouvant faire mieux, 

JE penfai fuccomber les premiers jours au chagrin qui 
me dévoroit. Je ne fefois que traîner une vie mou- 
rante ) 



i 

f DE GIL BLAS. in 

rante ; maû enfin tnon bon gétiie xn^infpîra la peafée de 
di/Hnialer. J^afFe^lai de paroître mqîns triftc. Je corn* 
meoçai à rîrc et à chanter, quoique je BVn- eulTc aucune 
envie. £n un mot, je me contraîjjfnîs fl bien, que Léo* 
Barda et Domingo y f^rent trompes. Us crurent qus 
Poifeau s'^accoutumoît à la cage. Les voleurs s'inutgi* 
nèx:eB,t la même chofe. Je prcnoîs un air gai en leur 
verfant à boire, et je me mêlais à leur entrcticui quan4 
je trouvais occafîon d'y placer quelque plai(antcrîe. Mar 
liberté, loin de leur déplaire, les divertiâfoit. Gil Blas^. 
me dit le Capitaine un foir que je fefois le plaifant, tu 
as bien fait, mon ami, de baiinir la mélançboHe. Je fuii 
charmé de ton humeur et ds ton efprjt. On ne connoit 
pas d^abord les gens. Je ne te crovois pas ii Jpirituel ni il 
enjoué. 

Les autres me donnèrent attfli mille louanges* Ils m 3 

parurent û contents de moi, que proiîtant d'une Ci bonne 

dîfpofitîon 5 Meffi€ur5,lcur dis-je, permettez que je vou$ 

découvre mes fentimcns. Depuis que je demeure ici, 

^, je me fens tout autre que je n'étois auparavant. Vous 

X m'avez défait ,(^es préjugés de mon éducation. J'ai 

J?"' pris înfeniïblcmerit vot-re efprit. J'ai du goût p9ur votre 

profeffion. Je meurs d'envie d'avoir *i>b|»|?g)^W^j[|'j^j|;e'^^''?T:i 
-un de vos confrère», et de partager avec vôîis les périls 
de vos expéditions. Toute 1» compagnie applaudit à ce 
difcouTS. On loua: ma bonne volonté. Puis il fut ré« 
iolu tout d'une voix, qu'on me laiiïèroit fervir encore 
quelque tems pour éprouver ma vocation ^ qu'enfuit e oa 
me ferQÎt faire mes caravanes ^ après quoi on m'accorde* 
roit la place honorable que je demandois. 

II falut donc continuer de me contraindre, et d'exer- 
cer ,mon emploi d'echanfon. J'en fus très mortifié ; 
car je u'afpirois à devenir voleur, que pour avoir la li- 
berté de fortijr comme les autres y et j'efpéroîs qu'en fe- 
fant des courfes avec eux, je leur écbapperois auelque 
jour. Cette feule efpéranCe foutenoit ma vie. L attente 
néanmoins me paroifToit longue, et je ne lai^aî pas d'ef- 
fayer plus d'une fois de furprendre la vigilance de Dg« 
mingo, mais il n'y eut pa^ moycos. 11 étoit trop fur fcs i 

gardes. J'aurois défié cent Orphées de chariper ce Cer* l 

bere. Il eil vrai auHli que de peur de me rendre fufpeé^, 
|b ne fçfois pas tout ce que j'aurois pu faire pour le 

K a tromper. 



"*i2 LESAVANTURES 

tromper. Il m'obfervoît, et j'étois obligé d*agir avec 
beaucoup de oircoQfpeâion pour ne pas me trahir. . Je 
m^en remettois donc au tems que les voleurs m'a voient 
prcfcrît, pour me recevoir dans leur troupe 9 et je rat-i* 
tendois avec autant d'impatience, qute û j*cuffe dû entrer 
dans une compagnie de Traitans. 

Grâces au Ciel, ce tems arriva fix mois après. L.e Sei- 
gneur Rolando dit à fes Cavaliers : Meffieurs, il faut 
tenir la parole que nous avons donnée à Gil filas. Je 
n'ai pas mauvaife opinion de ce garçon-lik ; je cjoîs que 
nous en ferons quelque chofe. Je fuis d'avis que nous 
le menions demain avec nous, cueillir des lauriers fur les 
grandscbemÎDS. Prenons foin nous-mêmes de le drefier 
ft la gloire. Les voleurs furent tous du feniiment de 
leur Capitaine ^ et pour me faire voir qu'ils me regar- 
doient déjà comme un de leurs compagnons, dés ce mo« 
ment ilr me difpensèrent de les fervir. Ik rétablirent la 
Dame Léonardu dans l'emploi qu'on lui a voit ôté pour 
m'en charger. Ils me firent quitter mon habillement, 
qui couiiftoit en une fimple foutanelle fort ufée, et ils me 
parèrent de toute la dépouille d'un Gentilhomme nouvel- 
lement volé. Après cela, je mje difpofai h faire ma pte» 
. mière campagne. 

CHAPITRE VIII. 

GilBIasaceompagneles Vôleuru ^el escpkît il faît fu/f 

les Grands -chemins. 

CE fut fur la fin d'une nuit du. mois de Septembre, 
que je fortis du fouterraîa- avec les voleurs. J'étois 
armé comme eux d'une carabine» de deux piftolèts, d'une 
épée, et d'une bayonette •, et je montois un affez bon 
cheval; qu'on avoit pris au mêine Gentilhomme dont je 
portois les habits. Il y avoit ^ longtéms que je vivois 
dans les ténèbres, que le jour naiffant, ne manqua pas de 
m'éblouir \ mais peu à peu mes yeux s'accoutumèrent à 
le foufPrir. 

Nous paflames auprès de Ponferradà, et. nous allâmes 
nous mettre en ambofcade dans un petit bois, qui bor- 
doit le grand chemin de Léon. Là. nous attendions 
que la fortune nous oflFtit quelque bon coup à faire^ 
quand nons appcrçumes un religieux de Tordre de Saint 
■* ' Dominique»; 



DE Gît 6tAS. 113 

It^oviûiquey mont^, contre l'ordinaire de ces bons pères' 
&r une mauvaife ni]ale« Dfeu foît loué, a^écria le Ca« 
pîtaînfi en riant, voici k chef-d'œuvre de Gil Blas. U 
£ittt qu'il aille détroufler ce Moioe, voyons comment il 
a*7 prendra. Tous les voleurs jugèrent qu'efFcftîve- 
ment cette comcniffion me convenoit, et ils m^exbortè- 
rent à m'en bien acquitter. Meffieurs, leur dis-je, vous 
fierez coatens* Je vais mettre ce père nud comme la 
main« et vous amener ici fa mule; Non, non, dit Ro- 
lando, elle n'en vaut pas la peijir.^ Apporte rous feule* 
ment la bo^rfe de fa Révérence^ c'èd tout ce que bous 
ciLÎgeoiis de toi. L^'»defius je fprtis du bois, et pouffai' 
vers le Religieux, en priant le Ciel de me pardonner 
Talion que j^allois faire; J*ai^oîs bien v«oulu m'échap* 
per dès ce moment*!^^ mais la plupart dès vôKurs étoi'^ 
eut encore mieux montés que mot^ S^ils m'eufiVnt vu' 
fuir, ils fe feroient nûs à mes troufliesy et m'auroicnt 
bientôt ratrapé ; ou' peut-être aurofent-ils^ fait fur moi^ 
une décbarg-e de leurs* carabines, dont je me Geroîs fort 
mal trouvé. Je n^ôfai donc bazarder une démarche iî>' 
délicate. J^ joignis le père» et lui demandai la bourfe- 
en lui pré£entant le bout d^un ptftoleti- U s'arrêta tout 
court pour me confiderer, et fans paroitre fort >e£Prayés' 
Mon enfant-, me dit-il^ vous êtes bien jeu oe^^ vous faites^ 
de bonne beure un vilain métier. Mon Pare, -lui ^epon- 
dis-je, tout'viiain qu'il e A ,. je voudroisPavoir commencé 
plutôt. Ab ! mon fils^ répliqua le boa Religieux, qui 
n'avoit garde de comprendre le vrai fens de mes paroles^^ 
que dites vous ? quel avei^lement ! fouffrea que je vous 
repr^fente Pétat malbeureox. ■ O n, mon Père, inter^i 
rompis-je* avec précipttatsoa, ttêve de morale, s'il vous* 
plait.' Je se viens pasfurles grands-^cbeminspour en* 
tendre des fermons, jç veux de Tardent.' De l'argent !• 
me dit il d'un air étonné: vour jugez bien mal de la 
cbarité des £fpagiiols, fi vous croyez que les perfonnes 
de mon caractère ayent bcfoin d argent pour voya>;v^r en 
£fpagoe; Détrompça^vous» On nous reçoit agréable* 
ment par-tout \ on nous loge, on nous nourrit, et 1 on ne 
aous* demande que des prières. Enfin, nous ne portons 
print d^rgent fur la route, nous nous abondonnons à la 
Providence. Hé! non, non. lui repartis-je, vous ne vous 
y abandonnea^ pas. Vous avez toujours de bonnes pif- 

K 3 tôles, 



fi4 LES AVANTURES^ 

tôles, pour être plus fûrs de la Providence; Mait^ mon^ 
père, ajoutai -je. finirons. Mes camarades, qurfonidan^ 
ce bois, s'impatrentent. Jettertout à l^eme votre bourfe 
à terre, ou bien je vous tue. 

A CCS mots, que je prooonçii d^ûn aîr menaçant, le 
Helrgieux fembla craindre pour fa vie : Attendez, me* 
dit-il^ je vais donc vous fatisfanre^ put^u'îl le faut abfo- 
himent : Je voi» bien qu'avec vobs autres* les figures de 
rhétorique font inutile^. En difa^t cela, il tira de def- 




répéter. 11 preflar les ^nçs'de fa mole, qui démentant 
Poplnion que j'avois dMle, c«r je ne la croyois pas meil*- 
leure que celle de mon oncïe« prit tout-à^coup un affea 
bon train. Tandis qu^l ft'é)oig;noîty jt mis pié à terre* 
Jt ramaifai là bourfe quvme parut pefante. Je remontai 

' lur ma bête, et regagna promtemenrt le bois, où les vô* 
leurs m'attendoient avec impatience; pour me ftHciter 
de ma viâoire. A peine me donnèrent*îls le tems de 
defcendre de cheval, tant ris s^empreflbient de m'èmbraf- 
^r. Courage; Gîl filas, me dit Rolando, tu viens dé- 
faire des merveilles. J'ai eu Tes yeux fur t«>i pendant* 
ton expédition) j^*ài obiervérta contenance, je te prédit^ 
que tu deviendras un excellent voleur de grands chemins^ 
Xe Lieutenant et les autres applaudirent k la prédiâion^ 
et m'aflùrèrent que je ne pouvois manquer die raccom- 
plir quelque' jpur. Je les remerciai de îir haute idée 
qu'ils avoîent de moi, et leur promis de faire tous- me» 
efforts pour la foutenir. 

Après qa'iis m'eurent d'autant plus- loué, que je nié» 
rîtois moins de l'être, il leur prit envie d^examiner le bu* 

' tin dont je revenoi» chargé. Va3rons, dirent -ils, voyons- 
ce qu'il y a dans la. bourfe du Religieux. Llk doi^t être 
bien garnie, continua l'un d'entre eux, car ers bons 
pères ne voyagent pas en pèlerins. Ee Capitaine délra- 
la bouife, l'ouvrit y, et eh tira deux ou trois poignées de- 
petites médailles de cuivre, entte-mélées d'Agnus Dci 

Jhà^vec quelques Scapulaires.. A la vue- d un larrcia-fi nou- 
veau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés. Vive 
pieu ! s'écria le Lieutenant, nous avons bien de l'bbh- 
fcatioa ^ Gil filas» H vient, pour fon coup d^cffai, de 

&ire 



DE GIL BLAS. 



itj 



faire un vôl fort falutaîre à la compagoîe. Cette plat^ 
isnterie en attira d'autres. Ces fcékmts, et parties* 
lièrement celât qui avoît apoflafié, commencèrent à 8^6* 
gajtr fur la matière. Il leur échappa mille traits, qui 
siarquotent bien le dérèglement de leurs mœurs. Mci 
feul, je ne rioxs poîat. Il eft vrai que les railleurs m>a 
ôtoient l'envie, en fe r^ouiflant ainfi à mea dépena. 
Chacun me lança fon trait, et le Capitaine me dit : M«. 
fi>î, Gil BlaSy j« te confeille en ami ;de ne te pllis jouer 
aux Moines» ce font des gens trop fias et trop rufés pour 
toi. 

CHAPITRE IX. 

Z7<r. t Evénement ferteux qmfuruU cett9 Jhanture» 

* 9 

NOUS demeurâmes! dans le bots Ta plus grande partie 
de la journée, fafbs a pperce voir aucun voyageur qui 
fût payer pour le Religieux. Enfin nous en foriîmeS' 
four retoorncr au fouterraÂn^ bornant nos exploits t C€ 
lifible événement, qui feibit encore le fujèt de notre eai- 
tretîen, lorfqrue nous découvrîmes de loin un carofle. àL 
quatre mules. Il venoit k nous au grand trot, et il étoit 
accompagné de trois hommes à cheval; qui nous paru* 
leot bien armées. Rolande- fit faire halte à la troupe^ 
pour tenir confeil la defibs, et le réfultat fut qu^on atta- 
queroit. Anffitôt il nous rangea de la manière qu^il^ vou«» 
hit, et nous marchâmes en bataille au devant du carofie*. 
Malgré les applaudifiiementsque j'avois reçus dans le bois»- 
je me fehtis failir d'un grand trerableroenit, et bientôt il 
fortit de tout mon corps une fueur froide, qui ne me 
f réfageoit rien de bon* Pour furcroit de bonheur, j'é*^ 
tois au front de la bataille entre lé Capitaine et le Lieu- 
tenant, qui m^avoient placé là pour m'accoutumer au fea 
tout d*VLï^ coup. Rolando remarquant jjafqu'à quel point 
nature pâti&it chez moi, me regarda de travers, et me 
dit d'un air brufque, EIccoute, Gil Blas, fonge à faire 
ton devoir» }c t'averti«, que fi tu recules, je te cafierai 
la tête d'nn coup de piitolet. J'étois trop perfuadé qu'il 
le feroit comme il le difoit, pour négliger l'avertiâemcnt»^ - 
C'eil pourquoi je A penfai plus qu'à recommander roe 
ame à Dieu. 

Pendant ce tcms-là le carofle -et les Cavaliers s'apro* 

choient» 



11(5 LÇS AVANTURES 

xslioienté Ils connurent qjuejle forte de gens ooas étioas ^ 
.et <)^vînant notre deifeîn à notre cooten^Mace, ils 5*arrS<^- 
tèrept % k portét* <l*une efcopete. ils avoîent aufli-bîciir' 
que nous dea carabinier et <}es piftolfcts. Ts^ndis qu'ils fe 
préparpîent ^ cous receiroîr, il fortit d^ çarojQTe tui hon^jpic ' 
bien fait et i^îchemçio^ vétu^ H monta ft^r ^n cheval de 
9iain dont un des Cavaliers tenoit ^a b^ride, et il fe mit ^ : 
1^ tête des autres. 1:1 n'a.voit pour armes qju« Ton épée- 
' iCt 4eui!C piAplets, encore qyi^ils ae fufleat que quatr^^ 
contre oeuff çajr le cppher dcmejura fur fou fiege» Hs A'iar' 
vancèrent vers nous avec une audace qui redoubla mgn 
effroi. Je ne laîiTai pas pourtant, quoique tremblant de ' 
tous «tnes membres, de me tenir prêt à tirer mon coup : 
mais pQur dire les çboCes comme elles font, je fermai les - 
yeux, et tournai la tête en déchargeant ma carabine : et^ 
de la maotère i|ue je tirai, je n^ doi$ point $iyoir ce coup«- 
H fur la conCcîence. « 

Je ne ferai point un détail d.e Faâion. Qlioîqtie pr^-^- 
fent, îe ue Toyois rien ; et mapeur, en me troublant l*i«- 
roa^ination, me cachoit Thorreur du (peétaclc même^ 
qui m*effrayoit. Tout ce que je faîs, c^eftv q^r^après ua^ 
grand bruit de mouiquetades, j'entendis mes^oompagnon» 
crier à pleine tête, ViBoire f viéfaire l^ A> cette accla* 
mation, la terreur qui s^étoit emparée de mes fens fe diiV 
(ipa, et j^apperçuâ fur le champ de batïdlle'les quatre Ca- 
valiers étendus fans vie. De notre oâté, nous nVâme»^ 
qu'un homme de tué. Ce fut l'apoftat, qui n^eut en 
cette occaiibn ^que ce qu^H mérîloît pour fon apoltafîe^ 
et pour fes mauvaifes plaifan taries &t le» Scapulaires» 
Le Lieutenant reçut au bras une bleSure ; mais elle fe 
trouva très légère, le coup n^ayànt fait qu'effleuier la> 
peau. 

Le Seigneur Rolando courut d'abord à la portière du- 
caroiTe. Il y a voit dedans une Dame de vingt quatre à- 
vingt-cinq ans, iqui lui parut très 'belle, malgré le triâe 
état où il la voyoit. Elle s'étpit évanouie pendant le 
combat, et fon évanouiflement dareit encore. Tandis 
qu il s'occupoit à la regarder, nous fongeames nous au- 
tres au butin Nous coromençnmes par nou^ aflurer des^ 
chevaux des Cavaliers tués; car cestlnîmaux, épouvantée- 
du bruit des coups, s'étoient un peu écartés, après avoir 
perdu leurs guides. . Pour les mules^ elles n'avoient pas- 

branlé,. 



DE GIL BLA8. 117 

branlé, quoiqoe doraot Taâion Ih cocher eût quitté foa 
Cège pour fc fauver^ Nous mîmes pîé à terre pour les 
dételer, et nous les chargeâmes de plufîeurs malles, que 
nous trouvâmes attachées devant et derrière le carofTe. 
Cela fait, on prit, par ordre du Capitaine, la Dame qut 
n'avoit point encore rapellé fes efprits, et on la mit si 
cheval entre les mains d'un voleur des mieux montés } 
puis laiflant fur les grands-chemins lecaroffe et les morts 
dépouillés, nous emmenâmes avec nous la Dame^ les 
mules, et les chevaux. 

CHAPITRE X. 

De quelle manière les voleurs en usèrent a^ec la Dame, Du 
grand dejfsin que forma Gil Blas^ et quel en fut revenez 
meni» 

IL y avoit déjà plus d'une heure qu'il étoit nuit, quand 
nous arrivâmes au fouterrain. Nous menâmes d'a- 
bord les bêtes li l'écurie, où nous fumes obligés de les 
attacher nous-mêmes au râtelier et d'en avoir foin, paice 
que le vieux Nègre étoit au lit depuis trois jours. Outre 
que la goûte l'avoit pris violemment, un rhumattfme le 
tenoit entrepris de tous fes membres. 11 ne lui relloit 
rien de libre que la langue, qu'il employoit à témoignée 
• fon impatience par d'horribles blafphêmes. Nous lai& 
famés ce miferable jurer et blafphémer, et nous allâmes 
a la cuifîne, où nous donnâmes toute notre attention à la 
Dame. Nous fîmes û bien, que nous vinxhes à bout de 
la tirer de fon évanouiifement. Mais quand elle eut re- 
pris l'ufage de fes fcns, et qu'elle fe vit entre Us bras 
de plufîeurs hommes qui lui étoient inconnus, elle fentit 
- fon malheur, elle en frémit. Tout ce que la douleur et 
le défefpoir enfemble peuvent avoir de plus affreux, pa- 
rut peint dans fes yeux, qu'elle leva au Ciel, comnre 
pou'r lui reprocher les indignités dont elle étoit menacée. 
Puis cédant tout-à.coup à ces images épouvantables, 
elle retombe en défaillatce, fa paupière fe referme, et 
les voleurs s'imaginent que la mort va leur enlever leur 
proie. Alors le Capitaine, jugeant plus à propos de 
l'abandonner à elle-même que de la tourmenter par d^ 
nouveaux fecours, la tt porter fur le lit de Léonarda, oà 

oa 



xiS LES AVANTURES 

on la laî£& toute feule au hazdrd de ce qu!ll eq pouvait 
arrirer. 

Nous paflames dans le falon, où un des voleurs, qui 
avoit été Chirurgien, vilîta le bras du Licutenarit» et Iç 
frotta de baume. L'opération faite, on voulut voir ce 
qu^il y avoit dans les malles. Les unes fe trouvèrent 
remplies de dentelles et de linges, les autres d'habits ; 
mais la dernière qu'on ouvrit renfermoit quelques facf 
pleins de piiloles, ce qui réjouit infiniment Meflfîeurs le$ 
mtérefles. Après cet examen, la Cuifinière dreiTa le 
buffet, mît le. couvert et fervit. Nous-nous entretinmes 
d^abord de la grande vi^oire qvie nous avions remportée, 
fur quoi Rolando m'adrefTant la parole : Avoue, Gll 
Blas, me dit-il, avoue que tu as eu grand peur. Je ré« 
pondis, que j'en demeurois d'accord de bonne foi ; maïs 
qu<ï je* me battrois comme un Paladin, quand i'àuroîs 
fait feulement deux ou trois campagnes. Là deiîus toute 
la compagnie prit mon parti, en difant qu'on devoit me 
le pardonner j que l'âélion avoit été vive ; et que pour 
un jeune homme, q«i n'avoit jamais vu le feu, je ne m'é- 
tois point mal tiré d'affaire. 

La converfation toinba enfuîte fur les milles et les che« 
vaux que nous venions d'amener au fouterraîn. I^^ fu|; 
arrêté que le leifdemain avant le jour nous partitions ^ous^ 
pour les aller veiidre à Manfîlla, où probablement on- 
n'auroit point encore entendu parler de notre expédition» 
Cette refoltttion prife,' nous achevâmes de fouper, puis 
nous retpurnames à la cuifîne pour voir la Dame. Noua 
la trouvâmes dans la même fîtuation* Néanmoins, 
quoiqu'elle parût à peine jquir d'un refte de vie, quelques 
voleurs ne laiffèrent pas de jctter fur elle un œil pro- 
fane, et de témoigner une brutale envie qu'ils auraient 
fatisfaite, fi Rolando ne les en ei^t empêchés, en leur 
repréfentant qu'ils devoiejit du-moins attendre que 1^ 
Dame fût foxtie de cet accablement de triileffe qui Iiit 
ôtoit tout fentiment. Le refpe^ qu'ils ^voient pour leur 
Capitaine^ retint leur incontinence. Sans ce!?, rien nc- 
pouvoit fauver h, Dame > fa lïîort même u'auroit peut- 
être pas mis fon honneur en furetjé. 

Nous laiffames encore cette malbeureufe femme dàns^ 
J'état où elle étoit. Rolando" fe content^ de cba^gCjr . 
Léonard» d^eo avpir foio^ et çh^fi^iit fe reûra dans fa^ 

chambre^ 



i^»^ 



DE GlI, BLAS. tté 

eYiatobte,. Pour moî, lorfque je fa* couché, au-Iî<u de 
me livrer au fommeil, je ne £s que m^occuper du mal- 
beur de la Dame. Je ne doutois point que ce ne fut 
une perfonne de qualité, et j'en trouvois fon fort plus 
déplorable. Je ne pouvoîs, fans frémir, me peindre Its 
horreurs qui Pattendoient \ et je m'en fentois auffi vive- 
ment touché, que fi le fang ou Pamitié m'euflent attaché 
^ elle. Bnfin, aprè^. avoir bien plaint fa deftinée, je re. 
^aî aux moyens de prèfervrr fon honneur du péni où il 
^toit, et de me tirer en même tems du fouterraîn. ^ Je 
fongcaî que le vieux Nègre ne pouvoit fe remuer, et que 
depuis fon zndifpofîfion, la ' Cuifiniere avoit la clé de' la 
grille. Cette penfée m'echauffa l'imagination, et me 
fit concevoir un projet que je digérai bien j puis j'en 
commençai fur le champ l'exécution, de la manière fui- ys 
vante. ^ ..L 

Je feignis d'avoir la colique. Je pouflai d'abord àt% <v 
plaintes et des géroifiemens. Enfuite, élevant la voix, 
je jettai de grands cris. Les voleurs fe réveilleat,^ et 
font bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui 
m'oblige à crier ainfi. Je répondis que j*avois une co- 
lique horrible \ et pour Te leur mieux pe^fuader, je me 
mis à grincer les dents, à faire des grimaces et des con- 
torfioos effroyableSt et à m'agiter d'un étrange façon. 
Après cela je devins tout-à-coup tranquille comme lî 
mes douleurs m'eufTent donné quelque relâche. Un in- 
i^ant après, je me remis à faire des bonds^ fur mon gra-' 
bat, et à me tordis les bras. £n uii mot, je jouai' fi 
bien mon rôle, que les voleurs, tout fins qu'ils étoient, 
s'y kifsèrent tromper, et crurent qu'en eifet je fentois 
des tranchées violentes. ' Aufli-tôt ils s'empreffcnt tous à 
me foulager. L'un m'apporte une buuteille d'eau 'de 
vie, et m'en fait avaler la moitié; l'autre me donne mal« ^ 
gré moi un lavement d'huile d'amandes douces ; un autre 
va chauffer une ferviette, et vient me Tapliquer toute 
brûlante fur le ventre. J'avoîs beau crier miiéricorde ; 
ils imputoient mes cris à ma colique^ et continuoient 
à me faire fouffrîr des maux véritables, en voulant m^en 
ôter un que je n'avois point. Enfin, ne pouvant plus y 
fefifter, je fus obligé de leur dire que je ne fent«)is plus 
de tranchées; et que je les conjurois de me donner quar^ 
tiçr. Ils cefîerent de me fatiguer de leurs renolèdesj^^t 

je 



120 LES AVANTU|LÈS 

je me gardai bien de me . plaindrez 4^i^ptage, de^e«r 
d^éprouvcr encore leur fécpurs, , . , a 

Cette fcèoe dura près de trois bfures» après quoi le% 
v61curs, jugeant que le . jour ne dcvpit pas être fort 
éloigné, le' préparèrent à partir pourMan^la. -Je voulus 
me lever, pour leur faire croire que j^aypîs j^f^tnlft envie 
de les accompagner. Mais ils m^en emp^^rcja^ s Non, 
non, Gil filas, me dit le Seigneur Rol^dq^ demeure 
ici, mon fils ; ta colique pourroit te reprendre, ,tu vien* 
dras une autre fois avec nous, pour aujourd^iui tu Xk^es 
pas en état de nous fuivre. Je ne crus pa^ devoir in- 
fiiler fort fur cela, de crainte qu^on ne fe pendit à mes 
inftances. Je parus feulement très mortifié de «e'poti* 
voir être de la partie : ce que je fis dUu) aiir fi nsHiusel, 
qu'ils fortirent tous du foutterraîn, fans a^oir le moindre 
foupçon de mon projet. Après leur départ, que- j^avois 
tâché de hâter par mes vœux, je me dis à moi-même; 
Oh ça, Gil Blas, c'eft à prefent qu'il faut avoir de la 
refolutlon. Arme-toi de courage, pour ce que tu as il 
heureuferoent commencé : Domingo nVft poiat- çn état 
de s^oppofer à ton entreprife, et Léonarda ne pQU^ (lem- 
pêcher de Pexécuter : Saîfîs cette occafion de t'éc.htppec, 
tu n'en trouveras jamais peut-être une plus favorable. 
Ces réflexions me remplirent de confiance. Je me levai, 
je pris mon épée et mes pîftolets, et j^allai d^abord à la 
cuiiine ; mais avant que <l^y entrer, comme j^entendis 
parler Léonarda, je m'arrêtai pour l'écouter.' Elle par- 
loit à la Dame inconnue, qui a voit repris fes efprits, et 
qui confideraht toute fon infortune, pleuroit alors et Ce 
defeipéroit : Pleurez, ma fille, lui dlfoit-elle, fondez en 
larmes. N'épargnez point les foupirs, cela vous foula* 
géra. Votre fainffement étoit dangereux ; mais il n^y 
a plus rien à craindre, puifque vous verfez des pleurs. 
Votre douleur s'appaifera peu à peu, et vous vous ac- 
coutumerez à vivre ici avec nos Meflîcurs qui font d'hon- 
nêtes gens» Vous ferez mieux traitée qu'une PrinceiTe» 
Ils auront pour vous mille complaifances, et vous. te« 
moigneront tous les jours de l'affeélion. . Il y a bien jics 
femmes qui voudroient être à votre place. 

Je ne donnai pas le tems à Léonarda' d'en dire d'avianf 
.tage. JVntrai, et lui mettant un piilolet fur la go^gft 
J^ la preSai d'un air menaçant de me remettre la clé de^ 

la 



I 



DE GIL BLAS. 121 

'la gnlle^ £Ue (ut troublée de mon aélîon, et quoique 
" très avancée dans fa carrière, elle fe feutit encore aUez 
attachée à la vie pour ^fcr me refufer ce qae je lui de- 
» niaodois. Lorfque j'eus la clé, j^adreiTii la parole ^ U 
Dame affligée : Madame, lui dis-je, le Ciel vous envoie ■ 
UQ libérateur, levez-vous pour me fuivre, je vais vuu.s 
mener où il vous plaira que je vo^s conduife^ La Dame 
ne fat pas'fourde à ma voix ; mes paroles firent tant 
•4Mmpre(&oo fur foiL efprit, que rapellant tout ce qui lui 
reftoit de -force, elle fe leva, vint fe jetter h mes pîés, et 
-me. conjura de conferver fou honneur. Je la relevai, et 
Pafiurai qu'elle pouvoit compter fur moi. £nfulteje 
pris des cordes, que j'apperçues dans la cuifine 3 et à 
4'aide de la Dame, je liai Léonarda aux pîés d'une f^roITc 
4able, en lui pioteftant que je la tuerois li elle pouffoit le 
jnoiodre cri. Après cela jMlumai une bougie, et j'allai 
avec l'Inconnue à la chambre où étoient les efpèces d'or 
-et d'argent. Je tah dans mes poches autant de pidoies 
et de double-piftolcs, qu*il y en put tenir : et pour obli- 
ger la Dame à s'en charger auffi, je lui repréfentai qu'elle 
Jie fcfoit^ju;; reprendre fon bien. Quand nous en eûmes 
une bonne provxûon, nous marchâmes vers Tccurie, où 
j'entrai feul avec mes piltolcts en état. Je comptois bien 
que le vieux Nègre, mslgré fa goûte et fon rhumaiifme, 
ne me laifîVroit pas tranquillement feller et brider mon 
cheval ; et j'étois dans la réfoîution de le guérir pour 
jamais de fes maux, sM s'avifoit de voaiair faire le mé- 
chant j mais par bonheur il éroit alors il accablé des dou- 
leurs qu'il avoît fouffertes, et de celles qu'il fuffroit en- 
core, que je tirai mon cheval dv: Técuiie, fans même 
qu'il parût s'en apperccvoir. La Dame m'aUcndoit U 
la porte. Nous eaniaincs proniptemcnt i'aUée par oii 
l'on fortolt dii fuuterrain. Nous arrivons à la grille, nous 
rouvrons, et nous parvcn«ins enfin .à la trape. Nous 
tumts beaucoup de peirc à L» lever, ou pluiùr, pour en 
venir }l bout, nouî. eûmes befoin de ia force nouvelle que 
n^us prêta l'ciîvie de nous fauvtr. 

Le jour coramsnç )it à paroitrc, lorfque nous nous 
vîmes hors de cet abîme. Nuus forgeâmes auifnôt ù 
nous en éloigner. Je me jettaî en fellc, la Dame monia 
derrière moi, et fuîvant au gnlop le premier fcniicr qui fc 
préfcnta, nous fortimes bîen»-qt de la fqiCt. Nous tn. 
-^ ' Xj t» u ^:. es 



I 



Î22 LES AVANTURES 

trames dans une plaine coupée de plu fiecrsrout^ft. Nous 
en primes un au hazàrd. Je mourois de peur ^^^lle ne 
nous conduiilt à MaofUla, et que nous ne rencontraffioÏM 
Rolando et fes camarades^ Heoreufement nsa crainte 
fut vaine* Nous arrivâmes n la ville d^AAorga, Air les 
deux heures après midi. J'apperços des gens qui nous 
re^rdoîent avec n^e eytrênpe attentîoti, comme û cVût 
été pour eux un fpeé^açle nouveau de voir une femme à 
cheval derrière- un homme. Nous defce&dimes à la pro» 
mîère hôtellerie. J'ordonnai d^abord qu^on mit à- la 
broche une perdrix et un lapreau. Pendant qu'on exé- 
cutoit mon ordre» je conduits la Dame à une chambre 
joà nous commençâmes à nous entretenir j ce qux noua 
n'avions pu faire en chemin, parce que noua étions v&* 
nus trop vite. Elle me témo%«a combien elle é^t feo->^ 
£ble au fervice.que je venois de lui rendre; et me dit, 
qu'après une aAion fi généreufe, elle ne pou voit fe per-* 
fuadet que je fufie un compagnon des brigands à qui je 
l'avois arrachée* Je lui contai mon faîAoîre, pour con- 
firmer la bonne opinion qu'elle avoit conçue de mos^ 
Par-]à je l'engageai à me donner Ai confiance, et àfn'dp«n 
prendre fes malheurs, qu'elle me ranconfa comme je yais^ 
}e dire dans le chapitre iuivant. 

CHAPITRE Xr. 
Hf/ioîre de Donna Mencia de Mofquêra* 

JE fuis née à ValladoHd, et je m'appelle Donna Mencia 
de Mofquéra. Don 'Martin mon père, api es avoir 
confumé prcfque tout fon natrimoîne dans le fcrvice, fot 
tué en Portugal îi la tête oHin Régiment qu'il comman- 
''Joit. U me laiifa iî peu de bien, que j'étois un aifez ' 
mauvais parti, quoique je fuffe fille uniquCé Je ne man* 
quai pas toutefois d'amants, malgré la médiocrité de ma ' 
fortune. Plufîeurs CavaUers des plus coufidérables à!*^" 
ijpagne me recherchèrent en mariage. Celui qui s'attira 
mon attention, fut Don Aîvar de Mello. Véritablif-'' 
ment H ctoit mieux fait que fes rivaux, mais des qualités * 
plus foîides me déterminèrent en fa faveur, Il avoit de' 
i'efptît, de U difcréiion, de la valeur, et de la probité. 
D'ailleurs, il pou voit pâfler pour l'homme du monde le 
plus galant. Faloit il donner une fête ? rien n'étoît 

jiiicu:: entendu \ et s'il paroiflbit dans des joules, il y 

fefail 



Û E G 1 L » L A S. i2f3 

lefb!t tonjbtir^adAiîfcr Ar (ôrtfi et Ton addfelTé* Je le 
préfërat donc ik Wus les autres, et je Pépoufai. 

Peo de' jours après notre raariaj^e, il reireontra daùs 
im endrett écarté Don André de Baâa» qui aroit été un 
de fet rWa^uki Ils fè pfquèretie Tan' Tautre, et mirent 
i'épée^la laeiiT. Il* en coûta \tt vie à Don André. 
Coîntne iiétotf neveu du Cor/égtdor de Valhdolid, homme 
vîolboty- et mortel ennemr dé la IVIaifon de Mello; Don' 
ATHrar, c^ot ne pouvoir fortîf aflez lot de ISi ville, II re» 
vint pronptement au logis, oià-, pendant qu^on lui prépa- 
roit un chevat, îl me conta ce qui venoit de lui arViver. 
Ma èftere Mencki-, ine dicil enfuite, ii faut nous fepa- 
ret^. Voii^ coiinoii&sï le Corrégvdor. Ne nous f^âtons 
poîtit/ H' va t»e porfuivre vivement". Vous n^ignorcr 
pas quel hft fon^éiédrt ; }t tte ieraf pas en fux^té dans le 
xtijraittne. H étoir € pénétré' de fadouleur, et de celle" 
ddnt tl-me' voyoit ftfiûe,. qu^il nVn put- dire davantage. 
Je Tqî fis prendre de Tor, et quelques pierreries-. Puis il 
m^ tendît les- bras, et nous ne fîmes pendant un quart- 
fl*heBFe qoe confondre nos foupirs et -nos larmes-. Enfin, 
en* viht l^ertk que Ife dlevnl étoît prêt. Il s^arrache 
d*iaipf^s>de moi, îl part, et me ïaiffe dans un état qu^on 
ne fautoit représenter^ Heureufe 1 fi l^excès de mon âf« 
fliéHon m'eût alors fait mourir. Que ma mort m^au- 
roît épargné de peines et d'ennuisT (piques heures* 
après que J3on AÎvar fut p«rti« le Corrégidor apprit fa 
fuite. Il le fit pourfuivre, et n^épargna rien pour l'a-- 
voir en fa putiTance. Mon époux toutefoit trompa fa 
pooHuite^ et fut fe mettre en fureté. De manière que 
le ju^e fe voyant réduit à borner fa vengfeaoce à la feule 
f;a^fa£lk>n d'âcec les biens à un homme dont il auroit 
voulu verfer le fang, il n'y travailla pas en vain. Tout ce 
que Don Alvar pouvoit avoir de fortune fut confilqué. 

Je demeurai dans une fituàtion très affligeante > j'a-- 
vois à peint de quoi fabiider. Je commençai à mener 
vmfi vie seUrée, n'ayant qu'une femme pour tout dome-^ 
^iquf.. Je paSbis les jours à pleurer, non u^ie indigence 

ri jeXupportOis patiemment^ mais l'abfence d'un époux- 
ri dont je ne recevois point de nouvelles. Il m^avoit 
pourtant pomls dans nos triftes adieux, qu'il aoroit foin- 
de m'înfofmer de fon ibrt^ dans quelque endroit du 
n^adcoù fa^mauvajjCe étoile pût le cood^ire^ Cepen* 



i24 LES AVANT'UkES 

cîant frpt années s'écoulèrcrft,.fan«que j»eniei5dîffe Wleir 
He loi. L'incertitude où j'étois de fa dcftiné*, me eau- 
foit Hne profonde trîftirffe. Eafin^ j'appns, qû^en com- 
battant pour le Roi de Portugal dans le royaume de Fez^ 
il avoît perdu la vie dans une bataîlje. Un homme fe-^ 
venu depuis peu de T Afrique me fit ce rapport j erMïi'af-^ 
mrant, quM avoit parfaitement connu Dàtï Alvaf de 
McUo, qu'il avdît fervidans l'armée Portugaîfc avec !uî,> 
et qu'il l'avoit vu périr dans Tâélion. Il ajoutoit à Cela 
d'autres circonftances^ encore, qui achevèrent de me per- 
suader que mon époux n'étoit plus. 

pans ce tems-la Don Ambrofio Méfia Carillo Ma r*' 
q^is de la Guardia vint à Valladolid. C'étoit un de 
ces vieux Seigneurs^ qui par leurs manières ^alafiteà et 
polier font oublier leur âge, et fàvent encore pjaîre aux 
icmmes. Un jour, on lui conta par hazard î*hirtoîte de 
Bon Alvar ;, et fur le portrait qu'on Iw fit de moi, il 
eut envie de me voir. Pour fatisfaire fa curio(?té, il 
gagna vme de mes parentes qui m'attira chez elle. 11 
&'j trouva, me vît, et je lui plus, malgré î'impreflïon de 
douleur qu'on remarquoit fur mon vifage'. Mais que 
dis jetnalgré ? peut-être ne fot-îl touché quê de moh 
aîr triOe et languiffant, qui le pré v^ oit en Faveuf' de ma 
fidélité. Ma mélancolie peut-être fit uaitre fon amour» 
AulTï me dit-il plus d.^une fois qu'il me rcgardoît c6mme 
\in prodige de conûance, et même qu*il envîoit le fort? 
tie mon mari, quelque déplorable qu'il fût d'ailleurs. Ea 
lip mot, il fut frappé de ma VAie, et îl n'eut pas befoîn de 
ïtifi voir une féconde fois pour preûdrc la refolùtion de 
m'é^oufer. ' * ' ^ 

.11 choifît l'entrcmife de ma parente, pour, me faire 
hgrécr fon deffein. Elle me vint trouver, et nae repré» 
fenia que mon époux ayant achevé fon dMn dans le roy-*- 
îiumc de Fez, comme on nous l'a voit rapporté, il n'é- 
t6it pas raifonnable d'enfevelir plus lon^tems mes chaf- 
ixics : que j'avoïs aflc» pleuré un homme avec qui je n'a* 
Tiîis été unie que quelques momens, et que je devoîs pfo-^ 
Ùitt de l'occaûon qui fe préfentoit '^ que je ferois la pluf 
heurenfe femme du nionde. La defilis elle me vanta la 
îîoblelfe du vieux Marquis, fes grands biens, et fcn bon 
caractère. Mais elle eut beau s'étendre avec élôquencîs^ 
fîjr tous les avantag.cs. qtt*il. poffédoit, elle ne put »« 

. perfuadcr. 



PS G ri. Bi^As: tâjv 

H^iiSidcv. Cf n^ift pa$ quf je d^uttiiTé 4e là mon de' 
I>on Alvat» m que la crainte de le scToit tout-à-coup,' 
lâriqiie yj penfetoU 1« mains, m^ariêtât. Le peu cU 
penchants on pluiôt la répugnance que je xne fentaîs 
poi}F un ftcond reartace, après tous les malheurs du pre« 
nicr« kioit le feul onftacle qaa ma parente eut ^ lever. 
AuSi ne je relmta-treUe point. Au oontrairci Ton zèle- 
INHir^Do&.Ambrfiifio en- re4aiubla, £lie engagea toute 
n^ fam^e. dan» les^intér^s de c^ vîçux Seigneur* Mes 
jlaitents. commencèrent à me prafiéc d^aocepter un parti 
5 avantageox. J^en étoîs )ltoi>t moment obfedée, impor* 
tiuYft, tourmentée. 11 «fi vrai que ma mîfere, qui de-- 
Venoît.de.jour en jour pliia grande^ ne contribua pas peu-^ 
^ laifleiT vaincre n^ xédâaace. 

• le s^ pua.ckitBo n^^en détcodre, je cédai à Jeurs pref^ 
Àntcs înAano^ t% j'épouiai. le Marquis de la Guardia, 
qui dès le lendemain de mes nôees mVnunena à ut^' 
très k^U châteauf qo^ll araUjItèf dt Burgos entre Gra^ 
j^ et Rpdillaa» 11 çofiçut pour moi un amour violent. 
J<^ rçiparquo^s dans tpuies fj^s aérions une envie de m« 
|]tlaire. Il s^ftudioit ^^pi^eveuir mas mi4)îndres' deiîr$. 
J^^fii^. éfo}ix a'a eu tant d^égards pour une f^mïne, cti 
jamais amantt n^a fail voir tant de complai{ance' pour une 
aiaîtreflé.. j!auroîs paffiokinément aimé Don Ambroiîo, 
nalgré la disproportion de nos âges, fi j^eufle été ca« 
fiable d'akper' quelqu'un après Don Alv^r.^ Ma's les 
cœurs c<>nftanta^ ne faurotent av^ir qnVne pafHon. Le ' 
feu venir dé mon premier époux rendoit inuiâes tous lea^ 
feias qiii^ le (tçonch prenoh pour me plaire, je ne pou- 
vois doi)€.pay«i-fa.tendri£Ce que de purs fentinnns de re- 
^anoj^fici;* • 

pétois. daA& efttiî dîfpo6tïon, quand preirant Pair un 
Jour à-uoe feqêtre de mjo app^^rtexnent, j'apperçus dant; 
le jardin une manière de payfan, qpi me regardoit avec 
nitention* Je cru? qfie c'était un garçpn jardinier, jç 
pris peu garde à lui ; mais le lendemain m'étant re- 
mife à la fenêtre, je le vis au même eridroit, et il me 
parut encore fort attaché^ à me cqnHdér.er. Ceja me 
frappa. Je l'envifageai à -mon tour j et après l'avoir ob- 
servé quelque tcm?, il me fenrbla leconnoitre les traits du- 
malheureux Don Alvar. Cette apparition excita dans 
|Ous mes fcBS ,un trojiblc inconcevable, je pouiTai un 

L 3 ^ grand 



ii6 LES AVAtO^TUllîS 

gtfinà cru Par boirliedr j[¥toîs alôrt -fcrië avtt<^îftl«?^ 

celle de toutes mes femmes qtn àvott le p\\ii dt pàtt U^ 

nia confiance. Je lui dis lie fcWpçon quî 'agkok mes 

efprits. Elle. ne fit quVn rire, et s*ima:g^*na*qtf*ûnc-Ws-- 

j;jere refTemblance avoit trompé^ iflés yeux. Raffiniez*- 

vous, Madame, me dît-elle, et ne penfez^pal q«« vètfSi 

ayez' vu votre premier époux. Qheîlea^p^t*cnt:feya-tS'î^ 

qu'il foit ici fous une forittc de p^yfift ?' Êft^îl ài^ftftf 

croyable qu'il vive encore ? Je vais, aj<>tft airelle, «de-*' 

icendre au jardin, et parler à ce vîlî^geoî^. ]c ftmtê^ 

quel homme c'èft, et je reviendrai vbu% en iuftttiifc'^ëli^^ 

un moment. Inès alla donc au j&rdf!j,et pctrde t«nâ«' 

après je la vis* rentrer fort émue dans mon* appartcmeift"f 

Madame, dît elle, votre foupçon n'èiî que tffop'^Stfft' 

^clarrci. Cèft Don Alvar luiihème q^e vôu» vwne± dô 

voir. Il s'èrt découvert d'abord, et il'voinrdeman<kUtt< 

entretien fécrèt. * » - : .! 

' Comme je pouvoîs' â l'heure mt^me neccvoîr '^oA A!^ 

var, parce que le Marqtiis étoit à Burgos, Je chargjéât 

rha foivante de rhe Tanwncr dans mon cabitieC par uo 

efcalîer dérobé. Vous juger bien que j^étoîs dan* tt«*r 

terrible agitation. Je ne pus foutetatrla vuédSin Ifbftt^de 

^jUi et oit en droit de m'accabler de reproches. Je ùt^ê^--^ 

inouïs dès qu'il fe préfenta devant n^i. Ils me fecourli- 

icnt proTPptement Inès et' lui, et quand ils m'eurent f*ît 

te venir de mon évanoarflement, Don- Alvar me! 'dit x 

Madame, remettez^ vous de gTace. Que ma préfertce n* 

foit pas un lupplice por.f vous Je n'ar pa« defftîn d* 

.vous faire la moindre peine. Je ne vrens pdint es é^ctlst 

fmîcux vous demander compte de la foi jurée, étT'voôs 

faire un crime du fécond engagement que troui avea 

irontradlé. Je n'ignore pas que c'èft ^'ouvrage de vôtre 

famille. Toutes. les pcrféfeutions que vous avez fouffertes 

^ ce fujêt, me font connues. D'ai^leur^, on a répandu 

dans Valîadolîd le bruit de ma mort ; et vous l'avet cru 

avec d'autant plus de fondement, qu'a«cune lettre de ma 

part ne vous affuroit du contraire./ Enfrii, je fais de 

quelle rtaniere vqus avez vécu depuis nowe cruelle ir- 

Tjaratioo, et que la nécelïïté plutôt que ramour-T^oas^ a 

ejstîée dans les bras. — Ma, Seigneur î interrompis-jcen 

pleurant j et pourquoi voulei-voùs excufcr votre épôu"fe;> 

tlle èft coupable, puifque veus vivez. Quetie fui^i* 

encore 



D £ rO I L* B?LA 8. nj. 

eiit0f6r4;^BS la mifémble fitoation w j*étms avant que 
àiépQv:^ Don AmbirôÛQ ? Faocde. bjjneoée ? HéUs l 
jUiiKM^ <^ moins dans ma miferé 1» confolation àc rout, 
cevoîffiap s rougir. .. ... 

.- M^- cjière Muici^ reprît Don Alyar, d'an air qui 
Bftp^qu^f jtL(qu*>& ^el^poiot ilitoit p^n^tré dé vit^Urm. 
9fei^: ji^ 4K- me plain» pat de vous 'p et bien. loin de voua 
j^dfffpfiber IVtat briilant où je vous retrouve» Je jure.que 
y^aà rends gvaces au. Ciel» Pépuis le.triâe jour de taotk 
départ de ValladoUdt j^aî toujours eu la fortune coa* 
, tcaûrey.ma vie n'a été qu'un eacb^inement d'infortunes^ 
% ^^pour comble de malheurs, je n'ai pu voua donner de 
mesA nouvelles. Trop fur de. votre amour^ je me repré- 
ieqtois fàns^ceffe la fituation . ou ma fatale tendrefie ?ou» 
avoit jrédutte» Je me peîgnois Donna Mcnciâ dans les 
^ears.;: Voua fefiez^ le plus grand de m^s maux. , Quel^ 
qncfois, je l'avoneraf, je me furs reproché, comme un 
mimef îk bonheur de vous avmr plu. J'ai foubaité que- 
^osus eui^ez penché vers qaeiqu^un de mes rivaux^ pul£> 
t^uc la préférence que vous ro'aviez^ donnée fur eux, vont' 
•e^utoit À cher. Cependant après fcpt années ^e ibuf^ 
£raaces, j)b;is épris dîe vous que }amais« j'ai voulu vous 
jrevoir. ..<Je a'ai pu réfîûer à cette envie i et la fin d'un 
Jfong elclavage m'a)rant permis de la fatisfaîré, j'ai été 
£»Bs (Ct àéguj^mtnt à Valladolid, au hazard d'être dé- 
couvert. Là j'ai tout apris, je fms venu enfuite à ce 
~ «bateau, «et j'ai trouvé moyen de ro'introduire chez le 
jrardinier, qui n>'a retçnu pour travailler dans. les jardins* 
>yoilà de quelle manière je me fuis condi^it pour parvenir 
à'Vous parler fécrèttement. . Mais ne vous imaginez pas 
«qUf j^^ye deflcin de troubler, pa*r mon féjour ici, la fe- 
•licite. dont vous jouîlTez. Je vous airac plus que moi* 
^«l^e» J-c refpeâe votre repos î et je vais,, après cet en* 
tr^tien, achever loin de. vous de triiies jours que je.*vou$ 

, .r Non,^ Don Alvar, non ! m'éoriiti- je à ces paroles : 
nje>ne fonfFârai pas que vous me quittiez une féconds fois, 

je jreult par^r a\wc vous, il n'y a que lu mort qui puifTe 
vdéformaUr noms .fé parer. Croyez moi, rcpiit-il, vivez 

av<c 'Doo Aoibrofio, ne vous alTociez point à jnaes mil- 
, bçurf, iaifl'çz..^m'en fouteuir tout le pL;ids. îi me dit 
-encore d'autres cbofcs fcmbk.bîcs : mais plus il paroilToît 

voulaîr 



n8 LES AVANTURa>S 



TOttloir »*nimioIér à-raon benheiir'^ àioînS'je «lefOstitoi» 
difpofiâe à y coftfeotir. Lorfqa'îl n» vk ferme dan» la, 
réfohitioa de le fvÀvrtf ri cBa&^Bft' touK-st cotip dé> tda^ et 
prenant lin air plUs content : Madamei me dit*U, puHqu« 
vous tàmtz encore aflez Don Ahaar pom préférer fi^ tAî- 
feie à la» profpertté ou voua êtes^ alla«3 dttnc demeurer à;- 
Bétaoeos, dant le ionà du loyanme de Galke. J^*ai ll^« 
tmeretarabc afiir^. Si a^s difffcacc4l»'o6t^t(é^la«••i 
nMa bteaa, elles ne m^oat point tait perdre t^^tts r^eâ, 
ftmis. Il rn^a refte.eaopre de fldele^i qiû.io^oct mb en 
cM de TOUS, enlever, pai lait fme un carrofie t^Za^BMrjarr 
par leor (eocurs* Pai acheté des malea cl dei cheraaxt 
•fe fois, aocoflopagné de trota Galteiens de» pkta réjbluau 
lia fiukt 9smi$' de carabiitea et de piflidl^a^^i ils titeii;^ 
dent mesordirea dan» le village de B:acfilla9« Ero^tooa, 
ajxmla^t-îly de Fab&ace de Doa Ambro^e^ Je ùaJb;- 
faire lEcoir le oaro& jufqa^s la porte de Cftckâ^eaiUy et- 
nous paitsTons dans le momeàit^ J^j confeatii^ , «Daar, 
Alvar yok vers Rodillas, et revint en peut' de tcms.aveçp- 
fea trcûa Cavaliers m ^enlever au aaillieu de mes femmeS|K^ 
qui me làchaat gqe penfer de cet eole^^nteot, & fai^vèç^ 
ent fort effraya. Inès fetde éioit au <£iit .;, ^ïfâ$ tîHcf 
sefufa de lier hn fort au mien^ parce qu^eile auuGtit.uA' 
^et dfî chambre de Don Ambrt^iio» 

Je moulai donc eu caroâi^ avec Don Alvar, nVmriiQiH- 
taut que mes hardec^et* quelques- pierreries que. j!ay.c(is^ 
avant mou fécond mariage ; car je ne voulus rien ^srendce 
de tout, oe q>ue le. Marquis m^àvoit donné en m^époufant.^ 
Mous primes la route da ro; aume de- Galice, faos^favoir- 
fi nous-ferionsalTeZ' heureux pour y arriver. Nousaviopa 
iujet de craindre que*lJ|OQ Ambroikk, à^oa re.tpur^ ne 
i# mit'f^r nos traces avec uu graud nombre de perfoane$»^ 
et ne nous .joignit. Cependant nous marchâmes- peu-* 
dant deux jours^, fans voir paroître à oostrouffesaucuo^ 
Cavalier. Nous efpérions que la troifieme journée {& 
j^fierott de même, et déjà nous nous entretenioiis £prt 
Uauqui lie ment.. Dén Alvar me contoit la triâe avan*- 
turc qui a voit donné lieu au bruit de fa mort et cpcn* 
xnervt, après cinq années dVCclavage, il avoit recouvra la 
.liberté, quand nous rencontrâmes hier fur It chemin de-, 
Léon les. valeurs avec qui vous étie;u C^hSL lui qu'ils-- 

006 



yf -^ 



* ff 



Ï>E Gît BtAS. ■ 129- 

•nt tué arec totas fcs gens, et c'èft luî qu! fait couler Icf ' 
pleucs que vous me voyez répandre en ce moment. 

CHAPITRE XU: 

Dét qutlk nùmuri de/agréaVe G'd Bl^i et U D^mf furent , 
. " iruerrùfnfius. 

DOÏÎNA llf encia fondit en larme» après avoîf acheva 
ce récit. Je la laîffai donner un libre c ouïs h ftrt^ 
fpupîrsl\ Jfc pleurai mime aûffi : .tant il èft natarel de • 
'sfnlefê'ffer pour le^ malheureux, et partîcuUèrcment pour 
uife belle pcrfonne affligée, j'allois lui demander quel 
paHt ellè'veuloît prendre dans la conjon^uré où elle fe 
trouvoît; et peut-être alloît-cUe me confuher là-deffu!l, ' 
fi- 'notre donvetfation n*cut pas été interrompue:' c«t. 
DOiiif entendîmes dans l*bôtellexie un grand bruit, quiat«' 
tnrâ n'ûti'e attention malgré nous. Ce br»it étoit caufé- 
pit farrî^ée^du Corrégidor, fiiivî de dkux Alguazils et 
de plusieurs Archers. Ils vinrent âans la chambre où- 
ndus étions. Un je^ne Cavalier qui les accompagnoil^ - 
s^approcbià de moi le premier, et -le mit à regarder -moHii^ 
hàbre de près. Vt n'ait pas bcfoin de ^examiner long- 
tcttir. ' Pïr Saint Jaques, s'écrta-t-il, vbilîk mofi pour-» 
point, c'èft lui même, il nVft pas plus difficile à reco»-* 
ndftre que mon cheval. Vou^ ppuyez a):rêter ce giilant, - 
for ma parole. C'èil un de ces voleurs, qui ont tine re- 
traite inconnue eti ce pays- ci. . * • 

- À ce difcours, qui ro'apprenok que ce Cavalier ^étolk^ 
le gémilhomme volé dont j'avois par malheur toute la 
dépouille, je demeurai fijrpris, confus, déconcerté- Le' 
CôrréÉJÎdor, que fa charge obligeoit plutôt è tirer iiile^' 
mauvàitê confequence de mon embarras, qti'à Pexpliqttcif' 
favorablement, jugea que l'aceufation n'çtoit point ma^ 
fondée : et prél'umant que la Dame pouvoit être com- 
plice, il nous fit emprifonner tous deux féparément. Ce^ 
Jugfe n'^étoît pas de ceux ^ qui ont. le rejg^atd terrible, il 
avoit Pair dotix et riant Dieu fait s^il en valoit mieux' 
priûur cèh. Sitôt que je fus en prifon, W vint avec fe*. 
deux furets, c^èft-à dire fés. Alguazils. Ils n'oublièrent 
pas leur bonne coutume, îls commencèrent par me foutl« 
îei*. ' Qjrelle aubaine pour ces. Mcflicursl jamais peut- 
^re ils n'avfiteut fait ua û beau coup* A chaque poig« 

... - ' née 



t^ô, LES AVANTURES 

née de pîftoles qu'ils titptent, je voyoii Icufs yeûr étin^ 
celer de joie^ Le Coriégîdor fux*tout paF&îfîblt lu>rs> de 
]uî-méme. Mon enfant, me difoît-tl dVn ton de voix 
plein de douceur, nous fefoni notre churge^ niais ne 
crains rien. Si tu n'es pas coupable, on ne te fera point 
de ma!. Cependant ils vuidèrent tout doucement met 
poches, et prirent ce que les voleurs mêmes avoient re« 
îpeétë, je veux dire les quarante ducats de toûn Onélê^ 
lu nVn <if nenrèrent pas là. Leurs mains avides et iaf^^ 
tv^ables me parcourtirent éepiùs la tête juiqu^aux pies. 
Ik me toiurnèrent de.^tous côtés, et irie depotnllèrènt 
pour voir (i je n^avois pc^nt d'argent entre la peau et Is. 
cbemife. Après qu'ils eurent il bien fait leur charge, 1« 
Corrégidor m'interrogea. Je loi contai iagétiumènt tblit 
ce qui m'-étost ftrt>ivé. Il fit écrive tma 'dcpdfît^ti^ *p4it^ 
il fortit avec fes gens et mes efpèces, et me latffii' t6Ut 
Bud fur la paille. 

O vie humaine 1 ni'écfîai-je qoànd je me vfsieûl trt 
dans cet état : que tu es remplie d'av*3ntu4^es bizarres, et 
de cootretems 1 Depuis que je fois fortl d^Ov^édo; je. 
n'éptxïure que des diigraces* A peine fok-jé hors dHiiV^ 
péril, que je retombe dans un autre. En arrivant datis- 
cette vÂlé^yi^i bieft éloigné de penfer-^ftie fy htdit'' 
blenrtôt con^otflanee avre le Corrégidor. En fehnrt ce^* 
réâexîon» inutiles^ je remis le maudît pOttrpoixït,. et le 
irefte de l'habiilonéat qui m'avoit porté maÔieur ^ piii» 
m'exhortant moi-même à preodrc courais, Allons, dis^ 
je, Gîl Blas, ay^ de h lerœeté. Te fiedil bien de te^ 
dtfefpérer dans uœ prâibn ordioaiiDe, après avoîr«faic «tt- 
û pénible eâaî de putience dans le footevntin ? M»îs,. 
hélas \ ajoutai-^je triâeinent, je m'abufe* Comment 
p^unat^je fortlr dSei l oa vient de m'e» ôter les moy- 
em^ £.n efiet^ j'avois taiion de parler ain£: ttii pri* 
fonnier fans argetit èft un câfeao à qui l'oft a coupé les 
ailes. 

Au lien de la perdrix^ et du lapreau que J^sTois fait 
mettre à- la broche, un m'appocta un petit pain bili aTec 
u«e cruche' d^eau, et^on me laifia ronger mon frein dans- 
mon cachot. J^y demeurai cpin^se jours emiess ian»-^ 
voir perienne <fue le Concâerge,. qui a voit feân de venir 
teus les mâtins reiio«veUer ma pravifion. Dès que je le 
^joivj'^^&^oû de kl» panier, jetâ(ctots. de lier coo— 

verCitioiii 



DE GIL BLAS. 151 

^perMoQ vnc lui pour me defeniMiyer un peaa j mma 
ce periboaage ne répoodott rien ' à tout ce qoe je lui 
clHbîs; 11 ne me ^fut pas pofllble 4^en 4Îrer une parole» 
Il entroît mène et fortoit le plus fouvent fans roi regar* 
•dcr* ' ÎJf Cetz^eoBe joai^ le Corrégidor panit, et «ae 41% : 
Tju peut. t'atMindonaer à la joie, je viens t^aononcer 
une agréable nouvelle. J^ai fait conduire à Burgot 
la Dame qm 4toit avec toi. Je l'ai interrogée avant 
ion d^art, et (es réponfes vont à ta décharge. Tu 
feras élargi dh^ aujourd'hui, pouvu que le ronletitr 
avec qui tu es venu de Peqnaflor \i Cacabélos, comme 
tu me l*as dit, confirme ta dêpofition. Il è(l dans Aftorga, - 
je Taî envoyé chercher, je Tattens. S'il convient de l'avan- 
tttre de la quefUon, je te mettrai fur le champ en liberté» 
Cts paroles me réjouirent. Des ce moment je me crus 
liora d*afFaire. Te remerciai le juge de la bonne et 
brieve-juftice quM vouloit me rendre» et je n'a vois pas 
encore achevé mon compliment, que le muletier,. con« 
duit par deux Archers, arriva. Je le reconnus auffi*tôt ; 
mais le muletier,, qui fans doute avoit vendu ma valiTe, 
avec tout ce qui étoit dedans, craigpsant d'être obligé àt 
reftituer l'argpnt qu'il en avoit touché, s'il avouoit qu'il 
me recoonoiflak, dît effrontément qu'il ne favoit qui j'é« 
toîs, et qu'il ne m'avoit jamais vu. Ah traître I m'o* 
criai-je, confefîie plutôt que tu as vendu mes bardes, et 
rends témoignage à la vérité. Regarde-moi bien. Je 
fois un de ces jeunes gens que tu menaças de 'la quef« 
tion dan« le bourg de Cacabélos, et à qui tu £s grande 
peur* Le muletier répondit d'un air froid, que je lui 
parlpîs d'une chofe dont il n'avoit aucune connoif^ 
fance } et coiQme il foutint jufqu^au bout que je lui étois 
inconnu, mon élargifîemtnent fut remis à une autre fois. 
Il falut m'armer d'une nouvelle patience, metéfoudre à 
être encore au pain et à l'eau, et ^ voir le 'ûJentieux 
concierge. Quand je fongeois que je ne pouvois me ti- 
rer des gKJffes de la Juâice, quoique je n'euiTe pas corn* 
mis- le moindre crime, cette peafée me mettoit au defef;. 
poir^ Je tégrèttois le fou terrain; Dans le fond, difois- 
je^ j'y a vois moins de defagrément que dans ce cachot. 
Je hicMS bonne chère avec les voleurs. Je m'entrete-* ^ 
nois avec eux, et je vivois dans la. douce efpérance de 
m^échapper ^ au lieu qoe, malgré mon innocence, je fe- 
rai 



xjz LES AVANJURES 

rai peut.iêtre trop heureux de fortir 4^ici.pauc allek^SMx 

galères. 

CHAPITRE XÎII. 

I^ar quel haTSMril GU Bios fortk Mnfk de pr^fty et où il 

alla, ' *• 

TANDIS que jepâflbis les jours à m^égayer daos mes 
réflexions, mes avantures, telles que je les- avo!s 

diélées dans ma dépoiitloD, fe répandireiit çans la vil If. 
Plufieurs peifonnes me voulurent voir par curiofité. - Us 

«venoient Tun après Tautre fe préfenter ù une petite fenê- 
tre, par où le jour éotroit dans ma prifon \ et lorfqu'Us 

. xn^avoient conlldéré quelque tems, ils s'en alloieDt. Je 
fus furpris de cette nouveauté. Depuis que j^étois pii- 

fonnîer, je n'a vois pas vu'^un feul homme fe montrer à 
cette fenêtre,, qui donnoit fur une cour où regnoicnt le û- 
lence et l'horreur.. Je compris par-là que je fcfoîs du 
bruit dans la ville, et je ne favois fi j'en devois cooi^evoir 
un bon ou un mauvais prcfage. 

Un de ceux qui s'offrirent des pr«mîers à ma vue, fut 
le petit Chantre de Mondonnédoj qui auflî-bien que moi 
a voit craint la quefiion et pris la fuite. Je le reconnus, 

'et il ne feignit point de me méconnoitre. Nous nous 
faluames de part et d'autre, puis nous nous engageâmes 
dans un long entretien. J-e fus obligé de faire un nouveau 
détail de mes avantures. De Ton côte, le chantre me con- 
ta ce qui s'étoit pafle dans l'hôtelcrîc de Cacabélos entre 
le muletier et la jeune femme, après qu'une terreur pa- 
nique nous en eut écartés. En un mot, il m'apprit tuut 
ce que j*cn ai dit ci-devant. Enfuite, prenant congé de 
moi, il me promit que fans perdre de tems il alloit travail- 
ler à ma déliverance. Alors, toutes If s perfonnes qufé- 
toient venues là, comme lui par curiofité, me témoignè- 
rent que mon malheur excitoit leur compaflîon. 11^ lo'af- 
furèrent même qu'ils fe joindroient au pttit cliantre, 
et qu'ils feroieirt tout leur pofTible pour me procurer U 
liberté. 

Ils tinrent effeâîvemcnt leur promefle. Ils par'èrert 
en ma faveur au Corrégîdor, q.ui ne doutant plus de mon 
innocence, fur-tout lorfquo le chantre lui eut co^té ce 
qu'il fa voit, vînt trois fcmaines apiès dans ma piifou.: 

Cil 



DE6ILBLAS. 153 

^tl'^Bbt; fnt dît-it, je ne veux pas traîner les cKoics en 
longueur. Va, tu es libre» tu peus fortir quand SI te plaira* 
Mais dis-moi, pourfutTÎt-îl, fi Ton te menoit dans la fo- 
rét où èft le fouterrain, ne pourrois-tu pas le découvrir ! 
Nonr Seigneur, li^t répondîs-je : comme je n'y fuis en- 
tré que la nuit, et que j'en fuis fortt avant le jour il me. 
ierott impoflîble de' reconnoitre Peadroit où il eft. L^. 
clefifus le Juge fe retira, en difint qu'il alloit ordonner au 
^conci^rgfe de m^'ouvrir les portes. En rffet, un moment 
après, le géoHer vint dans mon cachot avec un de Tes 
ffuichetiers, qui portoit un paquet de toile, Ils m'ô* 
tèrenf tous deux, d'^uo air grave, et fans me dire un feuL 
ttiot mon pourpoint et mon haut de chauffes, qui étoi« 
ent d^un drap Bn et prefque neuf; puis m'ayant revèta 
d\iiie vieille fouquenîUe, ils me mirent dehors par' le» 
épaulés. 

La confdfion que j -avoit de me voir fi mal équipé, mo« 
déroît la joie auront ordinairement les prifonnièrs de re- 
couvrer leur lioerté. J*étots tenté de fortij: de la ville à 
l'heure même, pour me fouftraire aux yeux du peuple, 
dont je ne foutenois les regards qa^avec peine. Ma re- 
connoiffance remporta pourtant fur ma honte. J'allai 
remerciée le petit chantre à qui j'avois tant d^obligation. 
f\ ne put sVmpêcher de rire lorfqu*il m^apperçut. Cora« 
me vous voilà 1 me ' dit- il ^ la JulHce, à ce que je vois, 
vous en a donné de toutes les façons. Je ne me plains 
^as de la Jultice, lui répondis je, elle èft très équitable. 
Je voudroîs feulement que tous fes officiers fufient d*bon- 
fiâtes gens. Ils dévoient du moins me laiffer mon ha- 
bit, î] me femblc que je ne l*avdis pas mal payé. J'en 
conviens, reprit-il ; mais on v^ous dira nue ce font des 
formalités qui s*obfcrvent. Hé ! vous imigincz-vou?, 
pîir exemple, que votre cheval -ait été rendu à fon pre- 
mier maicre ? Non pas, s^il vous plait. Il èft adluelle- 
ment dans les écuries du GrefHsr, où il a été dépofé 
comme une preuve du vôi. Je ne crois pas que le pauvre 
gentilhomme en rétire feulement la croupière. Mais 
changeons de difcours, continua-t il. Quel eft- votre def- 
fein, que prétendez- vous faire préfentennent ? ].Wi envîc, 
lui dis-je, de prendre le cheitiîn de'Barg6s. J'irai trou- 
ver la I)ame dont je fuis le libérateur, elle me donnera 
que^ucs piâoles, j'achèterai une foatancllc neuve, et 

.M roc 



4 34 L i: S A V A N T U R E S 

tne rendrai ^ Salamaoque, où je tâcherai de ttettns ittôA 
Latîa à profit,. Tout ce qui m^embarafle, c*e(l que je 
ne fuis point encore ù Burgos ^ il faut vivre fur la route. 
Je vous entends, repliqua*t-il, et je vous o£Fre ma bourieb 
£11% è(l un peu platte à la vérité, mais vous favez qu^uli 
chantre n^èd pas un Evèque. £n naéme teias il la tira^ 
et me la mit entre les mains de fi bonne grâce, que je ne 
pus me défendre de la retenir telle quelle étoit. Je le 
remerciai comme s^il xhVut donné tout Tor du monde^ et 
lui fis mille proteAations de fervice qui n^ont jj(mais ea. 
d^effet. Après cela je le qnittai et fortis de la ville iàns 
ttller voir les autres perfonnes qui avoient contribué à 
m'en élargiifement. Je me contentai de leur donner ea 
moi-même mille bénédiâions. 

Le petit chantre avoit eu ralfon de ne me pas vanter 
fa bourfe, j'y trouvai fort peu d'argent. Par bonbeu^^ 
j^étois aceoutumé depuis deux mois à U4ie vie très fru- 
gale, et il me reltoit encore quelques r^aux^ lorfque j'aN 
livai au bourg de Ponte de Mula, qui n'èit pas éloigné 

^de Burgos. Je m'y arrêtai pour demander des nouveUes 
de Donna Mencia. J'entrai dans une hôtellerie, doitt 
l'bôtefTe ctolt une petite femme fort fec^e, vive* et ha- 
garde. Je m'apperçus d'abord, Il la mauvaife imne 
qu'elle me fît, qae ma iouqucnille n'étoit goères de fdn 
goût ce que je lui pardonnai volontiers. Je m'adis à 
une table, je mangeai du* pain et du ff-oeaage, et bus 
quelques coups d'un vin detedable qu^on tn'ap]k>rtaw 
Pendant ce repas, qui i^accordoit afifezavec mon habille- 
ment, je voulus entrer en converfation avec l'hèteffe. Je 
la priai de me dire fi elle connoiflbit le Marquis de )a 
Guardia, fi fon château étoit éloigné du bourg, et 
fuTtout, fi elle favoit ce que la Marquife (à feitme p«u- 
^voît être devenue. Vous demander bien des chofes, me 

• répondit-elle d'un air dédaigneux, iille m'apprît pour- 
tant quoique de fort mauvaife grâce, que le château de 
Don Àmbrofio n'étoit qu'à une petite lieue de Ponte de 
Mula. 

Après que j^eus achevé de boire et de m ange r^ comme 
il étoit nuit, je témoignai que. je fouhaitois de me repo» 
fer, et jê demandai «uq. ch^bçe. ^Vî^,,yo[i% ^ui^e cham- 
bre ! me dit rhOreil'e en me lançant up regard plein de 
mépris cl de ficné ; je n'ai polat de chambre pour 1^*^ 

gens 



DE GIL BL AS. 133* 

^ens qui font leur fooper d^un morceau de fromage. 
Xous mes Hts font reteaus. patte»s des C.ivallers d^im" 
portnoce qui doivcst Tenir loger ui ce foîr. Tout ce* 
que je pois faire pour votre fervice, c^èft de vous mettre^ 
dans ma grange. Ce a« f^ra p«6, je poafe, la première 
fois que vous aurez couché fur t^ paille. £lle ne croy- 
oit pas fi bien dire qu*elle difolt. Je ae répliquai point 
à -Ton difcDurs, et pris fagcment le parti de gagner lef 
pailler, où je m*eQdormis bieniôt, comme un homme qu^ 
depuis longtems étoît fait à la fatigue.* 

CHAPITRE XïV. 

De la réctphan que pomia tiUncia lui fit à Bifrgos. 

J£ ne fus pas pareffeux à me lever le lendemain mt^tm, 
jyilai compter avec l'hôteffe, qui étoit déjji fur plé,- 
et qui me p»irut on peu laoins fièré et de meilleure hu- 
meur que le foir précédent. Ce que j'attribuai à la pre- 
&oce de trois hoaiiôtes Arcbers de la Saint» Herman- 
dibd, qui s'entrelenoient avec elle d^une façon très farni« 
Hère., ils avaient couché dans l'kateUer,ie, et c^étoit 
. IdAi-doute pouf ces Cavaliers d'importance que tous let 
lits avaient é\é retenus. 

Je demandai dans le boorg le clumin du château ou 
je voolois me rendre.' Je m^addrefiai' par hazai'd n un 
boforoe da caraélère- de mon hôte de Pennaflor. ^ Il nd 
ie contenta pas de répondre à It- queflion que je lui fe->- 
fois. Il m*apprit que Don Ambiofio jétoit mort députât 
trots demaines, et que la Marquife fi femme avoit pfis le 
parti de fe retirer dans un couvent de Burgos qu^il me 
nomma. ' Je marchai aufl[U6t vers cette ville, au-Heu de 
fyûvre la route du château, comme j^en avois deffein au- 
p«ravant^ et je volai d^abord- au Monaflere où demcu<. 
roit ûoona Mencia. Je priai la Tourière de dire h 
cette JDame, qu^ua jeune^hamme nouvellement forti des' 
prifons d^Aflorga foubaitoit de lui parler.. La Tourière 
alla fur le champ faire c« que je d'eiirois. Elle revint et 
lae fit entrer daxts un parloir, où je ne fus pas longtems 
fans voir .paroi Cfe en grand deuil à la grille la veuve de 
JDon. Amb^ofio. 

Soyez le biçn<venu, me dit cette Dame. Il y a quat- 
jse jours que '^,2k écrit. à ene perfonne d** Aftorga. Je lui 

M 2 maniois 



136 LES AVANT UR ES 

inandois de tous aller trouver de ma part, et de tous 
dire que je vous prioîs luftammciit de me venir chercher 
au fortit de votre prifon. Je ne doutois p«s qu'on ne 
vous élargit bientôt. Les chofes que j^avois dites au 
Corrégidor à votre décharge, fuffifoient pour cela. Auf- 
û m*a-t-on fait réponfe que vous aviez recouvré la liber* 
té, mais qu'on ne fa voit ce que vous étiez devenu. Je 
craignois de ne vous plus revoir, et d'être privée du plai- 
ûr de vous témoigner ma reconnoiflance. Confblez- 
vous, ajouta-t-elle, en remarquant la honte que j'avoîs 
de tne préfenter à fes yeux fous un miferable habille- 
ment. Que l'état où je vous vois, ne vous fafle point de 
peine. Après le fervice important que vons m'avez ren- 
du je ferois la plus ingrate de toutes les femmes, fi je 
ne fefois rien pour vous. Je prétcns vous tirer de la 
mauvaife fituatîon où vous êtes. Je le dois, et je le puis.. 
J'ai d«s biens aflez confidérables pour pouvoir m'aquiler 
envers vous fans m'incoromoder. 

Vous favez, continua t elle, mes avantures jufqu'aor 
jour où nous fumes emprîfonoés tous deux ; je vais vous 
conter ce qui m'èil arrivé depuis. Lorfque le Corrégidor 
d'AAorga m'eut fait conduire ^ Burgos, après avoir en- 
tendu de ma bouche un fidèle récit de mon hifioire, je 
sue rendis au château d'Ambrofîo* Mon retour y eau fa 

* une extrême furprife, mais on me dit que je revenois trop 
tard } que le Marquis, frappé de ma fuite comme d'un 
coup de foudre, étoit tombé malade, et que les Méde- 
cins defefpéroient de fa vie. Ce fut pour moi un nou» 
veau fujet de me plaindre de la rigueur de ma dcftinée» 
Cependant je le fis avertir que je venois d'arriver, puia 
j'entrai dans ia chambre et courus me jet ter à genoux au 
chevet de fon lit, le vifage couvert de larmes, et le cœut 
prefie de ta plus vive douleur. Qui vous ramené ici, me 
dît*il, dès qu'il m'appercut i venez vous contempler 

* votre ouvrage ? ne vous fuflit-il pas de m'ôter la vie ; 

faut- il, pour vous contenter, que vos yeux fuient té^ 

moins de ma mort ? Seigneur, lui répondis je^ Inès a 

dû vous dire que je,fuyois avec mon premier époux ^ et 

fans le trîde accideiit qui me l'a fait perdre, vous o» 

m'auriez jamais revue. £n même tems je lui apris que 

I>on Alvar avoit été tué par des voleurs, qu'enfuîte oti 

m'avoit menée dans un fouterrain. Je racontai toujt le 

refte y 



DE GIL BLA.S. 137 

tE£be;ct lotfque j'eus achevé dep^kr, Don Ambrofio 
me tendk la main. Cèû aiïtSf me d\t/û tCRdrement, je 
ce£e dems plaiftdre de Vous* lié ! dois- je en effet vous 
faire d«t 7«pEr.ochc&^ Vcuis retrouvez un époux chéri, vous 
m'abandonnez pour le âtivre \. puis- je biamer cette con« • 
dulte; Non, Madame, j'àurois tort d^en murmorer, au(ll 
jcL n'ai point voulu qu^on vous pourfuivit. je rcfpeâoU 
dans vdtse raviffeur fies. droits facr.és^, et le penchant mè« 
mej(}U£ TOUS aviez pour kÉi« iln£n je vous rends juiHce, 
et par vo|oe retour ici vous vegagaez toute ma teodreiTe. 
Oui, ma okoae Menda, irotre preCence me comble de 
joie. Mais hâasi }e n'en jouira? pas longtems. Je feas 
appCDchser ma. dernière lieuiifp* A peine m'êtes- vous ren<- 
due, (pi'iLfaut vous dire on éternel adieu. Mes pleurs 
redoublèrent à ces paroles tovchaates* Je reffentis et ^s^ 
•clatecuae affîéUon immodérée. J« doute auela mort 
de Dca AWar que j'adoceâ», m'ait feît vcrter plus d^ 
larmes. 'Dou Ambrofio: ni'avott pa^ un |aa¥ prfâeati« 
ment de fa mpit. 11 mourut dès le lendemain, et jc.de-^ 
meurai maltrefTâ du bien confidérahle dont il ui^avoit a- ' 
vantagée en m'epoufant. Je n en prétetîds pas faire un 
mauv^is^uf^gCî. Qn ne m^e verra point., quQi4:il^e je fpiif 
jeune encore, pai]^r d^ns les bras d'ijip troifîèine époux. 
Outre que cela ne convient ;. ce roc Tembiç, qu'à des 
femmes fans pudeur et faus délicatefTe, je vous dirai que 
îe 'o'ai plus de, goût «pour le monde» Je wux &nir me^ 
jaurs dans ce cooveot, et en deveair mie bienfaitrice. 

T«l fut le difceurs que mrtint DoAna Mencia^ p.uî» 
elletin^; dedefibiM fa cèbe^uœ bourle, q^*^«Jle.me fiut 
entre le» main%, en me dîfant y Vaila een«ts ducats q^ je 
vou$ domine, feulement pour vous faire habiller u reveuec 
-soe, v<yr a|irès cela^ je n^ai pis deiieia de borner ma re« 
•connoHance à. fî ppu de x^b'^îe.- Je- rei|4ts^ mille grâces à 
la Pâme, et lui jur»i que je ne foriirois point deâivcgo» 
.fana prendre xougé d^êlle. • ILo fuite de eeCermeiit, qae 
je n'a^iKÛs pa^ envie de vialef^ j^allai^cIfterGhex une bckeU 
lerie. • J'enti^ai dans la^em^cre que je refwxmtrai, . Je 
4ic mandai, une çbambref-.et pour prévenir la mau^aiie 
opinion que ma fonquenilU pouvoit encore: doaoeir tlè 
moi, je dis è l^iôte ,que tel qu^il me vnyoit j'iéwis eo 
..état <Jc bien payer mon gîte.. A ces mots, l'hùte, ?pei- 
-ié Majt^ia^^e^ gf^Çc^ cwlleur^^eâ}» natujrfi^ ma parcp^^. 
— ^ M 3 rânt 



^S^ LES AVAN:TU*j;S 

rant des yeux depuis le haut jufqu^en.ba»» mer répondit 
d'un air froid et malin, quUI aVvoil pas beibia de cetW^ 
alTuraiice pour être perfuadé que je ferais • beanconp dcr 
d^pcniè chez lui : qu'au travers de mon liabilleiiieDt^.îl 
démêloit m moi quelque cbofe de noble ^ et qu^etifiii %k 
né doutoit pas que je, ne fufle un- gentilhomme Art aiféi 
Je vis bien que le traitro me raîlloit ^ et ponrmettnrfin 
tout-â-coup à Tes pkifanterie»» je loi montrai ma bonsfifié 
Je comptai m^me devant Inf mes ducats fur une table, ee 
je m'aperçus que mes efpêces le difpo&irnt à joger de 
moi plus favorablemeot. Je le priai de me iWire venir itor 
tailleur. Il vaut mieux , me dit-il» envoyer ckercher oi» 
fripier. 11 vous appottera toute fotte d'babila, et von» 
fcre* habillé fur le champ. J'approuvai ce conleil, etm^ 
fi>lus de le fuivre j mais comme le jour étoit prêt à le 
fermer^ je. remis l'emplette au lendemain, At je ne fon^ 
geai qu'à bien fouper, pour me dédommager dca mau^ 
vais repas que j'avois fait» depuis^oa» ibrtic du ib«ttec4 
rain. **" 

CHAPITRE XV, 

'Dû qttttte façon s*hàbiUa Gii Bhs, Du nouveau présent 
qu^il reçut de la Dame. Et dam quel equij>age U parlîi 
de Burgosm 

ON me fervit noe copieufe fricaffée de pîés de mpoutoo, 
que je mangeai prefque tout entière. Je bus ^ pro» 
portion ; puis je me. couchai. J'avots un aflez bon- lit^ 
et j^e%éroî& qu'un profond femmeil ne taideroit guères <à 
s^emparer de mes feos. Je ne pus toutefoi» feimerl'cjeik 
Je ne fis. que rêver à l'habit que je devols prendre., Qge 
faut-il que je fafle, difois-je^ Suivrai-jcmon prea^^erdeK' 
&in ? ' Acheterai-jè une fontanelle, peur aller à Sala^ 
manque chercher une place. de précepteur! Pourquoi 
m'habille r un Lt«entîé? Ai>je envio de me confacser & 
l'£tat «Ëcc^fîaâique î Y fuis je entnâcé par mon pen« 
^haot î Nou. Je me feas même des indÎAa^îoBf trèsiopii> 
pofcea il ce patti-la* Je veus porter i'épée^ et tacher de 
ikire fortune dans le mtttide. ^ . . . 

Je me réfolus à prendre un babîtde Cavalîei. J'attèi»» 
dis le jour ayec.la dermère impatience, et fts premieis 
layoas oe ii^pjièreat pas jpluiot. oks fcvuL^ xffut je me le* 

vai» 



Z>£ CIL BLAS. tj^ 

u Je fil tant de bnut daos PfaÔteltcrie, que je rémP 
l^^oiM oeox qot donttoieDt. J'appeUai les valets, qui 
étoieat %ocote aRtUt, et qui ne répondirent à ma vxA% 
^!«a me elattgetmt de «laiédiélioirs. lia Ibréot pour* 
tant oblrgés^de felei«r, et Je ne leur donnai point de'rt^ 
pm q&*ib »e aa'^adfent mt Tenir nnr fripier. jVn via 
lncntôt«fai«iitfe tm q«^bn «(l'amena. Il étoltfuividt 
dsax gffçons, qui portoieac chacnn nn gr6s paqnet dé 
toile verte. 11 me fidua fort* civilement» et me dtt« 
Scîgnenr Gawaliery votM êtet bienkeuMuz qu*ôa fefoit 
wAàxeÊé à moi plutôt qu'à un autre. Je ne veux point 
décner-iei mec confrères. A I^e» ne^plaife que je 
liaffs lei moindae ton à leur réputation I Mais, entre 
Bfiiia, Jl a^' en-» pas un qui ait de la confcience, île 
ibnt tous ^01 durs' que des juifs. Je fuis lé feul friplef 
^ui ait de k moeale. Je me borne à un profit rai^i»^ 
^iAùi Je:me>eontente de la livre pour fol, je veux dire du 
ibl.pàer livrew Crtaoés au Ciel, j'ex^ce rondement ma 
profeffion» 

Le fripier, après ce préambule, que je pris forte« ^ 
.ment au pié de U lettre, dit à ie9 garçons de défaire 
)ettrs . paquets. , On me montra des habits de toute .fort* 
,|de couleurs. On m'en fit voir plufîeurs de drap tout 
uni. ' Je les rejettai avec mépris, parce que je les trbu« 
vai trop modeftes : mab ils m'en fixent eâayer un qui 
feinbloît avoir été faîtexprè» pour ma taille, et qui m*é* 
blouit» quoiqu'il fât un peu paifé. C'âx>tt un pour- 
^int^à manches tailladées, avec uuh baut^de cbaoÂes et 
«n 'numteaor le tout de velours Ueis et bvodé d'or. > Je 
m^tcadmi ^à «elui-là^ et je le marcbandaî. Le fripier, 
'qtti>s'4sippefj^Ut^<|o*il me plaSfoit, nie dit que j'avois le 
goût déiixsit.^ Vive I>icu ! s^ecria^iK on voit bien que 
^oua vous j conuoiflex. Apprenez que cet habit- a été 
fait pour un des pkts grands SeigneorS' du Royaume, 
qui no l'a pat-pocté- trois ieis^ iLalàolmez-ea le velours, 
Û '^n'y .>ea a. peint de plus boa» ; et^ pour la^^broderie, - a« 
viiuex que ruu» a Vâhxmeiix travaillé.. Combien, lui di»> 
je^ ' voaiezHVOUS < le: vendire^ disante ^ucat» répondit,'- 
il ; je les . ai refufés, ou je ne .fuis paSibonnÔto ^bofflmO* 
l:»^hernatjve .^étoit convaincante. ; J^cn ol^ris quarante* 
cinq, il ea>Valoitf>0Uti4tre la moitié. . Seigneur Géfitii- 
jEMimme}',]»|^iL*&oîdemKot Ifi fripseri je ce fttr£RÎs.poiat, 
. > je 



<4* LES AVANT,URëS 

t 

je n'ai qu^un mot. Tcfics, «ootioo«»t il t» ne* préfcn^ 
tant Ids h^biu ^ne j^avois rcètutéa, pefoe^deovxoc^ ym 
TOUS en ferai meiUenr marché. Xi wm Msk qa^irikcr 
pOTrlà PcDTÎe que j'avoit d'acbeterisfiliii.qoe'jo match^ 
«ndeia ; et comme je n^tnaa^nai qn^R nVa "vosiidroît rian 
nabattie, je ivi .coin^tafr foixant» littCBla. Qttami.il rh 
que je les donnoîs fi-finciiemMit, je croâaqne toal^é iiiai 
snorale îi fut bien laebé de -n'en «voir pai demandé da» 
viiotag». A&x'fattaSût pauttant d^oir ga^é la Uvrtr 
.pour. (bi, il i'oDtk:.«9oà 6» •garfon.que je.'nVi«oi9 pa» 
JDubljés, 

J'ayoat idono mv taanfeeau, «n pooapoisfty ftiun hoot* 
:ide-c)iaii&» fort ptopinat. . il falot fonder «« refte Ats 
IHiabrUemeat, ce qiii iD*4M;ciipa t«tite:l«inatinât, J?a^ 
«bctaî dn ItfigVy un chapeau, dat Ims de fais^ des fbulieia^ 
^t une épée, après quoi je m^habiUai* Quel plaifir j'a- 
vais de ne vcnr (i bien équipé I Mes yeux ne p04| voient, 
pour ainfi •dire, ie. mflWier ^e mon a|arfteoieat« Jamaia 
prion n'a jegardé fon plumage avec plus de cooaplaî- 
-fknce. Dés ce joui:4^ je as une Seconde vifite à Donna 
Mencta, qui me reçut cocorc d*un air très gracieux» 
£lle me remercia de na«rreau du fenriee que je lui a^ois- 
xendu. Là defius, grands compHsiens de part et d'autre. 
Puis me ibuhaitant toute forte de pra(périié8,.eUe m.e4it 
adieu et fe retira, fans .me donner autre xhoCe qu'uoe 
bague de trente psitoles, qu'elle matpria de gacder pour 
ne fou venir d'elle.. 

Je demeurai bien iot avec ma bague» j'avoîs- comp^ 

iur un préTent plus co(i£dérable«. • Ainii^.pciuciuitent4e 

.la genéirofité deiaxiame, je regagnai aiou hèulkrie en 

élevant; mais eomme.j'y entrais, il y arriva ^n homme' 

qui marchoit itir mes pas, et qui lia débara%Bt tout-.^« 

coup de'^fon ma-nteau 'qu^l avoit (ar ila nea, laifla voir un 

. grâsi^c qu'il psrtoit fou» l'iiiirelle. ,A l'apparttioa«du: 

iâc qui avoit ta<tt.LHû&d*étie pkio dT^fp^ces^ j^'ouvris de 

grands yeuic^ auffiibien fque* quelques periooars qai«écoi« 

cnt pré^ailes,' et je.xni9 «atendKela voix d'un Séraphin, 

borique ctt homaae me. dit, en porantlefâc fur ^oe 

table : Seigneur ïGU £Iasv .^vx^H^ ce .que. Mgdanie la 

Marquife vous envoie.* Je ira de profondes, léyéfe ace s au 

•porteur, je l'accablai de.cWilités»etidès qu.'il fux bç^rsde 

i'bôielladai je me.jettai^ûu: leia&t^aauna v^f^ucaB^fur 

fa 



DE GIL BLAS, 141 

& proie, et l^empoitai dans mm cbambre. Je le déUai 
faos perdre de tems, et jY trouvai mille ducats. JV 
chevoîs de les compter, quand Thôte, qui avoît «nten- 
da les paroles du porteur, entra pour favoir ce qu'il 7 
avoit dans le fac. La vue de mes efpèces étalées fur une 
table le -frappa vivement. Comment diable, s'écria-t-il,. 
voilà bieu de l'argent ! 11 faut, poorfuivit-il en fouriint 
d'un air mallcieujr, que vous iachiez tirer bon parti de» 
fetnmes. Il n'y a pas vingt quatre heures que vous 
êtes à finrgos. et l'ous avez déjà des Marquifes fous con* 
tnbotton. 

- Ce ^icours ne me déplut point. Je fus tenté de laiC- 
ier Majuélo dans fon erreur, je featois qu'elle me fefoit 
plaifir. Je ne m'étonne pas fi les jeunes-gens aiment à 
pa&r pour hommes à bonnes fortunes. Cependant l'in* 
nocence de mes moeurs l'emporta (îir ma vanité. Je de* 
fabulai mon hôte. Je lui contai l'hiftoire de Donna 
Mencia, qu'il écouta fort attentivement. Je lui dis eu- 
fuite l'état de mes affaires ; et comme il paroiflbit entrer 
dans mes intérêts, je le priai de m'aider de fes confeils. 
Il rêva quelque tems, puis il me dit d'un air féricux : 
Seigneur Giî Blas, j'ai de l'inclination pour vous \ et 
puîique vous avea *anez de con6ance en moi pour me 
parler à cœur ouvert, je vais vous dire fans flaterie à 
quoi je vous crois propre. Vous me (emblez né pour la 
CoDr. Je vous eoofeîlle d'y aller, et de vous attacher à 
quelque grand Seigneur. Mais tâchez de vous mêler de 
fes a&ires, ou d'entrer dans fes plaiôrs, autrement vous 
perdrez votre tems chez lui.. Je connois les grands. 
Ils comptent pour rien le zèle et l'attachement d'un 
bonoête homme. Ils ne fe fûucient que' des perfonnes 
qur leur font néceffaires« Vous avez encore une ref- 
iburce, cotttioua.t-il : vous, êtes jeune, bien fait *, et 
quand vous n'auriez pas de l'efprit, c'èft plus qu'il n'ea 
faut pour entêter une riche veuve, ou quelque jolie fem* 
me mal mariée. Si Tamour ruine des hommes qui ont 
du bien, il en fait fou vent fiibfifter d'autres qui n'en ont 
point. Je fuis donc d'avis que vous alliez à. Madrid, joais 
il ne faut pas que vous y pasoiffiez fans fuite. «On juge* 
là comme ailleurs fur les apparances, et vous n'y feres 
confidéré qu^è proportion de la figure qu'on vous vétxm 
£M^e* Je veux vous donner Min valet» un domefiique &• 

dcle^ 



-144 LES AVANTURES 

bougies éclaîrotent. Il j tvoit-là plufîcurs domeftiqimy 
à qui la Dame demanda d^abord fi Don Raphaël et oit 
arrivé. Ils répondirent que non. Alors m^addreflant la 
parole: Seigneur Gil Blas, me dit*elle, j^attens moti 
frère, qui doit revenir ce foir d'un cbàteao que nou9 
avons à deux lieues d^ici. Quelle agréable furprife pour 
lui de trouver dans fa maifon un homme à qui toute 
notre famille è(l fi redeval^e ! Dans le moment qu*ei1e 
achevolt de par|er ainfî, nous entendîmes du ' bruit, et 
nous apprîmes en même tems qu^il étoit caufé par Parri- 
vée de Don RaphaeL Ce Cavalier ' parut bientôt* Je 
vis un jeune homme de belle taille et de fort bon air. Je 
fuis ravie de votre retour, mon frère, lui dit la X>ame* 
Vous m^aiderez à bien recevoir le Seigneur Gil Blas de 
Santillane. N4>us ne faurions afîcz reconnoitre ce qu^il 
a fait pour Donna Mencia notre parente. Tenez, ajcHitaf>- 
t^elle, en lui préCentant une lettre, lifez ce qu'elle m'é- 
crit. Don Raphaël ouvrît le billet, et lut tout haut ces 
mots. **• Ma chère CâtoîUe, le Seigneur Gil Blas de 
** Santillane; qui m'a fauve Phonneur et la vie, vient de 
*' partir pour la Cour. 11 pafiera fans-doute par Vall'a- 
** dolid. Je vous conjure par le fang, et plus encore 
^ par Pamitié qui nous unit, de le régaler et de le rete- 
** nir quelque tems chez- vous. Je me fiate que vous me 
^* donnerez cette fatisfaâion, et que mon libérateur res- 
'* cevra de vous et de Don Raphaël mon coufin toute 
** forte de bons traitements. Votre alFcélionée coufine, 
-• Donna Mjsncia.*' A BURGOS, &c. 

Comment, s'écria Don Raphaël, après avoir lu la let- 
tre ; c*è(l à ce Cavalier que ma parente doit Phonneur 
et la vie! Ah ! je rends grâces au Ciel de cette heureule 
rencontre. En parlant de cette forte, il s^approcha de 
:inoi, et me ferrant étroitement entre fes bras \ Qu'elle 
joie, pour fui vit'^il, j'ai de voir ici le Seigneur Gil Blas 
de Santillane ! Il n'étoit pas befoin que ma coufîne ia 
Marquife nous recommandât de vous régaler. Elle n'a- 
voit feulement qu'à nous mander que vous deviez pafier 
par ValladoUd, cela fuflifoit. Nous . favoOs bien, ma 
îceur Camille et moi, comme il en faut ufer avec un 
homme qui a rendu le plus. grand fervîce du monde à la 
perfoone de notre famille que noufii aimonsde pltts itendt »- 
ment. Je répondis le mieux qu'il me fut foffible à ces 

difcouri 



• BE 6IL BLÀS. 145 

'fllCcourSy qm furent fuivîs de beaucoup à^autres Terabla. 
bifs, et entremêlés de mille careflès. Après quoi, s'ap- 
percevant que j^ayois encore mes bottines, il me les fit 
ôter par fes valets. 

' Nous paffames enfuite dans une chambre où Ton avolt 
*4ervL , Nous nous mimes à table, le Cavalier, la Dame, 
et inoî. lis me dirent cent chofes obligeantes pendant 
' Ic^ ibuperV II me m'échappoit pas un mot qu'ils ne le re« 
levaflérit comme un trait admirable^ et il £alloit voir Tat» 
tention qu^ils avoient tous deux à me prefenter de tous 
les mets. l3on Raphaël bouvoit fouvent à. la fanté de 
Donna Mencia. Je fuivois Ton exemple. £t il me 
Tembloît quelquefois que Camille, qui trinquoit avec 
ilour^ me lançoit des regards qui fîgnifioient quelque 
«hofé. Je crus même remarquer quMle prencit fon 
tems pour cela, comme (i elle eut craint que fon frère ne 
s^en apperçût. II nVn fallut pas davantage pour me per- 
fuader que la Dame en tenoit, et je me ilatai de proBtcr 
de cette découverte, pour peu que je demeuraffe à Val- 
ladolîd. ' Cette efpérance fut caufe que je me rendis fans 
peine à la prière qu^ils mè firent, de vouloir bien paf- 
f^r quelques jours chez eux. Ils me remercicrer»! de ma 
complaifancè. £t la joie qu'en féoioigna Camille, coq- 
fîrma fopinîon que j'avpis quelle me trou volt fort a foa 
gré. 

Don Raphaël, me voyant déterminé h faire quelque 
féjoiir chez lui, me propofa de me mener à fon château. 
irm^en fit une defcription mngniGque, et me, parla dts 
y plaiûrs qu'il- prétendoit m'y donner. Tantôt, difoitii, 
^ nous prendrons le divertifiement de la chafie^ tantôt ce- 
i lui de la pêche: et fi vous aimez la promenade, nous 
I avons des bois et des jardins délicieux. D'ailleurs nous 
aurons bonne coropagoie, j'e{j;ière que vous ne vous en- 
nuyerez point. J'acceptai la propofîtron, et il fut réfolu 
que nous irions |i ce beau château dès le jour fuivant» 
Noui nous levâmes de table, en fbrniaDt un li agréable 
"^ deflein.' Don Raphaël en p^rut tranfporté de joie. Sei- 
gneur Gil Blas, dit-il en m'embraflant, je vous laiffe avec 
ma foéur. Je vais de ce pas donner les ordres neceiTaifcs, 
et faire avertir toutes les perfonnes que je veux mettre 
de la partie. A ces paroles il fortit de la chambre où 
hitts étioc, et je continuai tic m'entretcJr avec 1^ 

N Dam^ 



146 LESAVANTURES 

'Dame, qui ne démentît poin^ par fes dîfcouxs les douces 
œilades qu'elle m^âvoit jettécs. Elle me prit la maîq, 
et regardant ma bague : Vous avez 1^, dit-elle, un dia- 
mant affez joli, mais il èfk bien petit. • Vous connoîfiez- 
vous en pîçrreriesj? Je repondis que non. J'en fuis fâ- 
chée, reprit elle, car vous mç diriez ce que vaut celle-cii« 
En achevant ces mots, elle me montra un gros rubis 
qu'elle avoît au doigt» et pendant que je, le confîdérois elle 
me dit : Un de mes oncles, qui à été gouverfieur dans 
les habitations que les Efpagnols ont aux lies Philip* 
pines, m'a donné ce rubis. Les jouailliers (te Valladoli4 
l'eftiment trois cens piftolés. Jfe le croirois bien, lui dis- 
je ; je le trouve parfaitement beau. Puifqu'il vous plaî^ 
repliqua-t-elle, je veux faire un^ troc avec vous. Aufli- 
tôt elle, prit ma bague, et me mit la Henné au petit doig^* 
Aprèç ce troc, qui me parût une manière galante dç faire 
un préfent, Camille me ferra la main, et me regarda 
d'un avr tendre : puis rompant tout- a-cou jp l'entretien^ 
elle me donna le bon foir, et fe retira toute confufe, 
comme û elle eut eu honte de me faire trop connoître 
fes fentiVnents. 

Quoique galant des plus novices, je fehtis tout ce que 
cette retraite précipitée avoit d^obligeant pour moi, et 
je jugeai que je ne paflerois point mal le tems à la cam^ 
pagne. Plein de cette idée flateufe, et de Tétat brillant 
de mes affaires, j« m'enfermai dans 1^ chambre où je de- 
Yois me coucher, après avoir dit à mon valet de me venir 
réveiller de bonne heure le lendemain. Au-lieu de fon« 
ger à me repofer, je m'abandonnai aux réfleâions agré- 
ables, que m'a valife, qui étoit fur une table, et mon ru-^ 
bis m'infpifèrent. Grâces au Ciel, difois-je, fi j-ai été 
malheureux^ je ne le fuis plus. Mille ducats d'un côté, 
une bague de trois cens piûoles de l'autre, me voUà pour 
longtems en fonds. Majuélo ne m'a point flatté« je le 
vois bien. J'enflammerai mille femmes à Madrid, puif- 
que j'ai plu û facilement à Camille» Les bontés de cette 
généreufe Dame fe préfentoient à mon efprit avec tous 
leurs charmes, et je goutois au(ïï par avance les dîvertif- 
fements que Don Raphaël me préparoit dans fon château. 
Cependant, parmi tant d'images de plailir, le fomroeil 
se laiiTa pas de venir répandre furxQoi fes pavots. Des 

que 



D Ê G I L B L A s. 147 

qîie je me fentis afibupir, je lâe de(habUlâî et me cou* 
chai. 

JLe lendemain matin, lorfque je me réveillai, je m^ap- 
perçus qu^il étoît déjà tard» Je fus alTtz furprîs de ne 
pas voir paroitre mon valet, après l'ordre qu'il avoit reçu 
de moi. Ambioife, dis-je en moi mêmr, mon Hdele 
Ambrolfe èft à l'cjjlîfe, ou bien il èft aujourd'hui fort 
pareficux. Mais je perdis bientôt cette opinion de lui, 
pour en prendre une plus mauvaife ^ car m'écant levé, et 
^ ne voyant plus ma Valîfe, je le rounçonnai de l'avoir vo- 
lé^ pendant la nuit. Pour écîaircir mes foupçons, j'ou- 
vris la porte de ma chambre, et j'appclhi Tliypocrite à 
pluHeurs reprife». Il vînt à ma voix un vieillard, qui me 
dît : Que louhaitez vous, Seigneur ? tous vos gens font 
fortis de ma maifoa avant le jour,. Comment de votre 
maifon ! m'écriai-je. £{l-ce que je ne fuis pas ici ches^ 
Don Rapbael ? Je ne fais ce que c'èfl que ce Cavalier, 
dit- il. Vous êtes dans un hôtel garni, et j^en fuis l'Hôte 
Hier au foir, une heure avant votre arrivée, la Dame 
qui a foQpé avec vous vint ici| et arrêta cet, appartement 
pour un grand Seigneur, difoît-el)e, qui voyage incognitg 
elle m'a même payé d'avance. 

Je fus alors au fait. Je fus ce que je devois penfer de 
Camille et de Don Raphaël : et je compris que mon va- 
let, ayant une entière counoiflance de mes affaire»^ m'a- 
voit vendu à ces fourbes. Au-lieu de n'imputer qu'à 
mot ce trlHe incident, et de (bnger qu'il ne me feroit 
point arrivé fî je n^eufîe pas eu Tindifcretion de m'ouvrir 
à Majuéio fans neçe(rité> je m'en pris à }a fortune inno« 
cente, et maudis cent fois mon étoile. Le maître de 
ITiôtel garni, à ^^ui je contai Pavanture, qu'il favoit 
peut-être aufli bien que môî, fe montra fenil'ble à ma 
douleur. Il me plaignit, et me témoigna qu'il étoic 
très mortifié que cette fcene fe fût pafiee chez lui \ mais 
je crois, malgré fes démonftratlons, qull n'avoit pas 
moins de part à cette fourberie que mon hôte de Burg0S| 
à qui j'ai toujours attribué l'hooneur de Finvention. 



M il C H À. 



j.^S LES AVANTURES 

CHAPITRE XVn. 

^tei partit prit Gil Bios après tavanture de Vlitel garni. 

LORS»QTJ£ j>U8 bien déploré moo malheur, je fis ré- 
flexion qu^au-lieu de céder à mon chagrin, je devois 
plutôt me rôîdir contre mon mauvais fort. Je rapellai 
mon courage, et pour me confoler je difois e(i m'habil- 
la nt : Je fuis encore trop heureux, que les fripons n'aj- 
ent pas emporté mes habits, et quelques ducats que j'ai 
dans mes poches. Je leur tenois compte de cette difcré- 
tîon. Ils avotent même été affcz généreux pour me laif- 
fer mes bottines, que je donnai^ Thôte pour un tiers de 
ce qu'elles m'avoient. coûté. £nfin, je fortis de l'bôtel 
garni, fans avoir, Dieu merci, befoîn de perfonne pour 
porter mes bardes. La première chofe que je £s, fiis- 
d'aller voir fî mes mules ne feroient pas dans l'hôtellerie 
cm J'étoi» defcendu le jour précédent. J^jugeois bîea 
qu^ Ambroîfe ne Ves y a voit pas laiffées j et plût au Ciel 
que j'euflfe toujours jugé auffi fainement de lui ! J'appris 
que dès le foir même il avott eu foin de les en retirer» 
Ainfî, comptant de ne les plus revoir, non plus que ma 
valile^ je marchoîs triftement dans les rues en rêvant ait 
parti que je dfvoîs prendre. Je fus tenté de retournée 
H Burgos, pour avoir encore une fois recours à Donna 
Iviencia , mais eonfidérant que ce feroit abufer des bon- 
tés de. cette Dame, et que d'ailleurs je pafferois pour 
une bête, j'abandannai cette pcnfée. Je Jurai bien aufli 
que dans la fuite je ferois en garde contre les femmes. 
JB me ferois alors défié de la chafte Suzanne. Je jettois 
ce tems en tems les yeux fur riia bague ; et quand je ve- 
nais à fonger que c'éloit un préfent de Camille,^ j'en fou- 
pirois de douleur. Hélas ! difob-je en moi-même, Je 
ne me connois point en rubiis"» mais Je connois les gens 
qui les troquent. Je ne crois- pas qu'il foit néccflaîre 
que j'aille chez un jouaillîer, pour être perfuadé que je 
fuis un fot. 

Je ne ferffai pas toutefois de vouloir m'écîaîrcîr de ce 
que valoit ma bague, et j'allai la montrer à un lapidaire, 
qui Teftima trois ducats. A cette edimation, q.uoiq,u'elIe 
ne m'étonnat point, je donnai au diable la nièce du gou* 
yerneur des lus PhilippineS| ^ou. plutôt je ne fis que lui 

ea 



I> Ë G I L B L A 6. - f 49 

(i!k tUnM^èllei' k dofi» Comièe je fortois déceliez le k« 
f^àûhtf il piafla prè^ de iftoi cm jettùc-bomifoe qui s^arrê-* 
ta poUr Ihè t^tiùàéttf. Je ne me le remis pM ii'abord, 
quoique je ' le côdftirfê j^arfftuetnent. Comiùent donc, 
Gîl Bîaé, ibé dU-U) fcigntt-voui d*f|;notef qtei je fuis ? 
<îù éc\xx aittiéês ùnt-tWti û fort châtf^ le fils du barbier 
l^urtYtet^ qoe vdûs le méédnnoUfiez ? ReAbovenez-vou»- 
de FabHcê, thttë coitttmnote et votre cddpagnon d^é- 
odIè« Nous avob^ fi feaveiit 4îfpttté chut le Docteur 
Goàttkt'z fut Us ùivi^«rfauj[ et Ui degi^s tttétapbyâquts. . 
]'é le tiÊÇoWtiiii» àvaftt qà^il eût achevé ces paroles, et 
méùi inyuê ëMbmS^tbep tous deux «Ve6 tranfpOTt« Hé,. 
Abtt Qfbi» Tèpflt-il enfuite, <jiaé je fais t^avi de te ren- 
contre^ ! je ne puii ^Wpriftlt^ U joie que j'en reffeDs, 
Mai^, p^Hiffuivil-il d'titl ^if fitrptîs, dafis qubl état t'of« 
hts^ïVL h iniL Vue ? Vive Dieu, te voilî^ Vêtu comme utt 
^ocèl One belle épée, des ba^ de foie, un |M«irpotf)t 
et nn tûanteau de velours relevé d*uiie broderie d'ar- 
£e^t. Malepèlte ! cela fent dIabkmeAt les bonnes for- 
tubes* Je l^iâ papier qtie quelque vieiUfe femiAe libérale 
te hik part de fes largiffes, Tû le trompes, lut dis-je > 
me^ adirés ne (otft pas fi fic^fiWntes que tii te Pitnaj^ihel» 
A d^a^tre», repliqiMr't-il^ à d^afutres ^ tu veux faire le 
difcrèt. £t ee beaâ r^bis que je Vous vois ati doigta 
Môtifieur Gil Blas, d'où Vous vietît-it, sSl vous plait f 
U ttie~ vient, lui repaitVje, d'une (i'^aebe iFriponne* Fa- 
brice, mon cher Fabrice, bien loin d'être la cocluch# 
. des femmes dé ValladoKd^ ap))rens, to'on ami, que j'eil 
fuis W du^e. 

Je pr<>honçaî ces dernîèVcs pttroles û trîftement que 
Fabrice vit bien qu'on m'avait joué quelque tour. Il . 
toit prrefla de loi dire pourquoi je me plaignois aînfî du 
beau-fexe. Je me refolus tans peine à contenter fa eu* 
tïoïîté : maïs comme j'avois un aifcz long récit à faire, ^^ 
et que d'ailicurs nèivs u^ Voulions p»s nous féparer fitôt, 
n<mi eUtYataes dans un cabaret pcnir nous entretenir plus 
tommodértient. Là, je lui contai en déjeunant tout ce 
qui m'étoit arrivé depati ma fortie d'Oviédo. Il trouva 
ifaes aventures affct bizarres j et après m'avoir témoigné 
qu'il prenoît beaucoup de paît à h f^cheulc fituation oà 
j'étois, il me dit : Il faut fe confoler, mon enfant, de 
Xou% les malheurs de la vie. Un homme d'eCp rit èll4l / 

N 3 dans 



X50 L'ES -«VA NT ORES 

dans la misère? Il attend avec patience «n* temt pli^ 

heureux. ** Jamais,** cmnme dit Cicérone ** it ne doîtr- 

^' fe laîiTer abattre jufqu'à ne fé plus fouvenir ^}sM\ è(t 

** homme/' Pour moi, yt fuis de ce caraâère-lSt, Met > 

difgracesne m^^ccablenf point* Je fais -toujours au^'defibt- 

de la mauvaîfe fortune. Par exemple, j^^aixlioîs une fille 

-de famille d'Oviédo, jVn étois aimé;, je la demandai en' 

mariage à fon père ! il me la refufa, un autre .eiFferoifr< 

mort de douleur. Moi, admire la force de mon^ efprît,. 

j'enlevai la petite perfonne. Elle étoit vive, étourdie^ 

coquette > le plaiiîr par confé<}uent la determinoît tou* 

jours au préjudice do devoir. Je la promenai pendant. 

iix mt>ts dans le royaume de- Gatîoe ; de-là^ comme jer-^ 

l'avoir mife dans le goût de voyager, elle eut envie d'al«^ 

1er en Portugal^ mais elle prit un autre compagnon de* 

voyage^ Autre fujèt de defefpoirr Je no fuccombal^ 

poiQt encore fous le poids de ce nouveau malheur ^ et; 

plus fage que Ménélas, au- lieu de m^armer- contre le F»* 

lis qui m'a voir fouiié mon Hélène, je lui fui bon gré de? 

mVn avoir défait. Après cela, ne voulant plus retour» 

ner dans les Aduries^pour éviter toute dtfcufTion avec \» 

Judice, je ra*avanç:ai dans le royaume de Léont-depea- 

iant de vlUe eiv vijle l^argent qui me refloit de Penleve- 

ment ds mon- enfante: ear nous avion s-tous'* deux fait 

notre main en partant d'Oviédo. J^arrivat âPalcnciar 

avec un feul ducat, fur quoi je fus obligé d'acheter uner 

paire de fouliert* Le relie ne me mena «pas bien loin.- 

Ma (ituatîon devint embarraffante. Je cpmmençof» même 

déjà a faire diète. Il fallut prorote ment prendre un partir 

Jc^réfolus de miB mettre dan y le Cerviee. ; Je me plaçai' 

d^abprd chez un gros n^rcbaod de drap, qui avoit uiT 

Ws libertin. J'y trouvai un-afile contre l'abftioenGc, et 

mn même tcros un grand embarras. Le père m-'ordonn4 

d'épier fon fiîr. Le fiîs me pria de l'aider â tromper fon 

père; Il falloit opter. Je préférai la- prière au côra» 

i»ai) dément, et cette préfère r>€e me ht don>uer mon coQ« 

fié». Je paifai cnfutte au fcrvice d*un vieux peintre, qui 

voulut par amitié m'enfeigner ks princip<fs de fon art y 

«iiTiis tn me les montrant, il me laiiToît mourir de faim]» 

Cela me léjçouta de la peinture et du féjour de Palcncia, 

Je vins à Valîadolid, où par le plus grand bonheur du 

>inoBde,. yentriû dans la maifon d^un adminiQrateur de 

.. > ^ l'hdpital. 



9E GIL BLA9» F^t 

Fliôfntal. J'y d«ttear€'eile«re^ &'je fuis charmé ée tiia- 
condîtion. Le Seigneur MaoUel OrdoipieBy mon tnaitre^, 
è£t VM iioinme d^tme piété profonde. 11 marche toujottrt 
les yeux baiffës avec no gros rofaire à la main. On dhp 
<]ttè dès (à jevAeffe,. n^lya1lt en- vue qoe le bte» de» pan* 
vresy il s*y èft attaché avec un zèle infatigable. AnA 
fes foin» se font^ila pas demeurés fan» récompenfe, tout 
loi a profpéré. Quelle béoédiôion' ! il 9l*hÙ, caricht e». 
fefant les afl^ires des pauvres. 

Quand Fabrice n^iBot tenu ce dîfcoufs^ je lut dits. 
Je f«ûs lMien*aile que tu fois (atîsfait de ton fort ; mais^ 
entre nous, tu pourroisy ce me fiemble, faire un plus 
beau rôle dens^ le monde. ^ T» ji'y peafes pas, Gil Bks^ 
me répondk-iL $acbe c{ue pour un homme de mon bu,, 
meor, il i>*y » point de fitoation plus agréable que 1». 
aienae. Le métier de laquaie e(t pénible, je rkvooe^- 
pour un iiaabecille ; maïs il n'a que des. charmes pour wt' 
garçon d^efprît. Un génie fttpérieur qui fe met en con* 
dîtion,; ne fait pas. foo- fer vice matériellement comme un 
i^îgaud. . XI entre dans one maîibn, pour oommander 
plutôt <{ue pour fervir. 11 commence par étudier- foiv 
Maître. 11 fe prête àfes de&uts, gagne fa confiance, et 
le mené enfuite par le nez. CèA aînfi que je n»e fuia^ 
conduit chez mon Admioiftrateur. Je connus d^abord 
k pèlerin. Je mVipperçu^ qju^il voiuloit pafler poue oou 
&int perfoftoage. Je feignis d^enétre Udupe, cela ne 
coûte rien. Je &s plus» Je le copiai, et jouant devant 
lui le mè^ie r4le q^a'tl &ît devant les atitres, j.e trOmpiii^ 
le tronapeiK» tt je fut» devenu peu » peu feA fa3otUfttn 
J'efpèxe que quelque jour jjC pourrai, Tous (es auTpicesf 
lie mêler des affaires des pauvres. Peut-être ferat-jer 
auilî fortune, car ^e me'fens autant d'amour que lui pour 
Isur bien. 

VoiÙà de bellea efpéraoce», repris- je, mon cher Fa» 
brice, et je t'en félicite. Pour moi, j^e reviens à morf 
prenâer deffein. Je vais convertir mon babit brodé ea 
ibutaoelie, me rendre à Salamanque, et là, roe rae^geant^ 
ibus les diapeaux de rUaiverûté> remplir Pemploi de 
précepteur. J^au projet, s'écria Fabrice ! Taiçrcable i» 
matçlnation ! Quelle folie de vouloir sV ton âge te fatre 
pédant 1 S^iis-tu bien, malheureux l à quoi tu t'engages 
en prenant ce^pasti^ Sitôt que tu ferais placée toute la 

- roaifon 



is^ LES AVAKTUUÏS 

fâtKott t^obfcrvftm. Ttes ittottixlrci «éHoAs ferolit lèta^ 
poleufenieitt etattiiâét^ Il fftudfâ <|^ttt ttt t)e coattftSf^tt^» 
filas cefibf qu« tu te ftrè« d*an Isîtfefhnif k^|K9^ite, «t 
pardifles poffédér toUtH iH venosi Tu &*aurti8 pttefquê 
pas un inoMèiit & d»Qii«lr à tes plftififlt. CHlféur éte)rAèl 
de ton £eolfeir, tu |)ii«ta!l l€é jcfvLPnéit^ ^ loi eiifti^ncr I^ 
Lttib, et il le rèi^reïKlré qulilld il dira' du feta tfcl chofi» 
cofitre la brèfiféatioeb A^rè» tatit dte peifM et de eon- 
traînte, quel fera le fruît de tes Mtis f Si U j^etit geâtiU 
hominb èft un inaiavals fùjèt, oA d'im qoé ta Tantes Mal 
élevé; et le» patènti te renvérrètit (htift rétoflapenfe^ fMàut^. 
éire mètnfe (âta té payeit tcè a|)poiiit^lkiétitsi Me iti<$' 
pa^e doikic poiilt d'un pofte de préc^^tfUr^ è*èft uli bé^-- 
néfict ^ ehafgt; d^âilifcâ. Mail )Mirl^niet de lVlbph>l 
d*un laqnais. C^éft ta6 béùéHcè iiAipte, qui n'eilgagt % 
n«a% Un Maître é-'t^il dés tict^l f le gétitfe (Upérieur qui 
le feit, les flatê, et fouVfcnl teètne lès feit tôUi*Aei- ?k ibil 
p«i>fit. Un valet tk fans inquiétude dà^s ube boim^ itoaf* 
fnn. Après avôir bu et mangé tout ftm faool, î4 %'ehdott 
tiranquillenTent cémtiie un enfant de la faMille> faitis 
ft^ertibarairev du boudier ni du boulanger. 

Je ne ififtiroîs point, mon tnfant, po^rfuftît-U|- fi jt 
youlois dire tous lés iiVaYitaf ès dès vttléts. Crbîs<-«io{, 
Gil Bias^ perds p6ar jamais Penvie d*6tt^ précepteur, tt 
Aiîs mon exemple^ Oui ; niais, Fabrice, loi repaitîs<>je, 
on ne trouve' pas tbus lès jours des admioiftfiiteat'Sy et Û 
j« me réfol^is à fèrVir, je voudrais du in<»ins ft^étrè pai 
HmiI plaèé. Ob l tu as k'aiibn, ikie dit>-îl, et jVn fais mon 
«ftaîre^ Je tè répondis d^une bonne condition, qUand ce 
ne fisroit que 'pour arracber un galant hôiAfllki à PUâi 
v'erfîté. 

La 'mirèlrè prochaine dont j'écoîs (UéAaeé, et Pair fii* 
tisfait qu'a voit Fabrice, me perfuadant plus que fes ni^ 
fbns« je me déterminfcl 9 nie mettre datïs le ferviee. Lh* 
deffus nous fortiAit^s du (Cabaret, et mon compàt^i^fcè me 
dit : Je vais de dé pas te conduite chez un hoftime-lqui 
a^adre&nt la plupart dès làcquais qui font fur ïe pavé. Il 
a des grifofis, qui i^nforment de tout ce qui iepaife 
dans les familles. 11 fait où Ton à befoin de valets, ef 
il tie'nt un régit re exaéi, non feulement des places va-r 
cantes, mais mélue des bonnes et des mauvaifcs qualités 
des mnîtires. C^ uu bo&nne qui ^ été. frère dans je? 

ne 



\ 



D £ G I L B L A s. 153 

ne fats quel couvent de religieux* Enfin^^^cèft lui qiû 
m'a placé. 

Ea noua entretenant d'un bureau d'adreiTe fi fingulier, 
le fils di. Barbier Nunucz me mena dans un cul de-fac.^ 
Nous entrâmes dans une petite maifon, où nous trouvâ- 
mes un homme de cinquante ans, qui êcrivoit fur une 
table. Nous le fàluames affez refpeéiueufement ; maîa 
foît qu^il fût fier de fon naturel, foit que n'ayant cou* 
tume de voir que des laquais et des cochers, il eut pris 
l'habitude de recevoir fon monde cavalièrement, il ne fe 
leva point* Il fe contenta de nous faire une légère in« 
clinatioxL de tête. Il me regarda pourtant avec attention. 
Je vis bien qu'il étoit furpris qu^un jeune homme, ea 
habit de velours brodé, voulut devenir laquais. • 11 avoît 
plutôt lieu de penfer que je venoîs lui en demander un* 
Il ne put toutefois douter longtems de mon intention, 
puifque Fabrice lui dit d'abord : Seigneur Arias de 
Itondonna, vous voulez bien que je vous préCente le 
meilleur de mes amis. Ç'èll un garçon de famille que fes 
malheurs réduifent à la néceifilé de fervir. Enfeignez* 
lui, de grâce, une bonne condition, et comptez fur fa 
reconnoifiance. Meflieurs, répondit froidement Arias^ 
voilà comme vous êtes tous. Avant qu^on vous place, 
vous faites les plus belles promeiTes du monde. £tes- 
vous placés ? vous ne vous en fouvenez plus. Comment 
donc, reprit Fabrice ? vous plaignez-vous de moi ! n'ai* 
je pas bien fait les chofes ? Vous auriez pu les faire 
encore mieux, repartit Arias. Votre condition vaut un 
emploi de coromîs, et vous mHivez payé comme ii je 
vous euffe ipis chez un auteur. Je pris alors la parole,^ 
et dis au Seigneur Arias, que pour lui faire connoitre 
que je n'étais pas un ingrat, je voulois que la reconnoif- 
fance précédât le fervice. £n même tems je tirai de mea 
poches deux ducats que je lui donnai, avec promeâfe de 
n'en pas demeuter-là, fi je me voyois dans une bonne 
maifon. 

Il parut content de mes manières. J'aime,, dit-il, qu'oa 
enufe de la forte avec moi. Il y a^ cominua-t-îl 
d'excellens poftes vacants. Je vais vous les nommer, et 
vous choifirez celui qu'il vous, plaira. £n achevant ces. 
f arolesy il mit (es lunettes^ ouvrit un régitre qui étoit 

fvir 



154 LES AVANTUlttS 

fur fâ tablé, toama qaelqu«s feuillets, et* toifirmenÇà \ 
lire dans ces termes : 11 faut un laquais au Capitaine 
Torbcllino, hotntne empotté, btutàl, fatitafque. Il 
gronde (ans teffe, juré, frappe, tt le plus fouVcnt eftro- 
ph {ti dôtncftîqdcs. Paffons à un autre, itt'ettiaî-je à 
ce portrait, ce Capitaine n*èft pà« de taoti gôut. Ma 
vivacité fit foutire Arias, qui ponrfuîvît ainfî fâ levure. 
Dontia' Mïinuélà d'e 8andoval, doùairiète furànnée, baf* 
gnetife et bifarre, eft aAuellemeklt faiis laquais. Elle 
n'en a qu'un d*ordiuàîi^, cticôre hc k petit^elle garder 
un jour entier. Il y n dans fa i/iaifon, depuis di^ ans, 
un btibit qui fert à tous Us valets qui entrent chtt elle, 
àe quelque taille qu'ils foient. On peut dire qu'ils ne 

, font que IVffayer ; car il èft encore tout neuf, quoique 
deux mille laijuais Payent porté. Il manque un valet &u 
Doélcur Alvar Fannez. Cèft un Médecin Chyniifte. II 
nourrit bien fes domeftiqUeS, les entretient proprement, 
leur donne même de gr6s - gages ; mzh il fait fur eux 
Pépreuve de fes Vetftedcs, il y a fouveût des plates de 
l&quats à remplir cbcz tet bomme-là. 

Oh ! je le crois bien, interrompit Fabrice en riant. 
Vive Dieu ! vous nous enfeignet-là de bonnes condî« 
tion^. Patietice, dit Ariâs de Londonna, nous ne fôm- 
ilies pas au bout, il y a dé quoi vous eontenter. Là-' 
defluï, il tontinua de lire de cette fotte : Donna Al- 
fbnfa de Solis, vieille dévote, qui pafie les deuit tiers 
de la journée dans Péglife, et qui veut que fdn valet y 
foit toujours auprès d^elle,' n*a point de laquâîs depuiis 
trois femaines^ Le Lictntié Sédillo, vieux Cbanoine 
du Chapitre de cette ville, cbaffâ bier àu fôîr fûn valet 
'■ • '-- 'Alte l?i, Seigneur Arias de Londonna, s'écria Fa- 
brice en eet endroit, nous nouS en teAôns à ce dernier 
pt)fte. Le Licentié Sédillo èît des amis de mon maître, 
et je le coonoîs parfaîtetnent. Je fais qu'il a pour gou- 
vernante une vieille Béate, qu'ott nottitne la Dame Ja- 
cinte, et qui difpofe de tout chez lui. C*é{ï une des 
lâeillêures maiibns de Valladôlid, on y vit doucement, 
et l^od y fàît'très boirnr chère. D^ailltUins, le Cbanoini; 
èft un homme infirme, uii vieux goûteux, qui fera bien- 
tôt fort teftafbettt, il ' y a un legs à efpérer : La thar- 
mante perfpeâive pour un valet! Gîl Blas, ajouta-t-il, 

'eti fe tournant de mon côté^^ ne perdons point de tems 

mon 



t 

qM>9 tmu A3lon$. ton! ^ Tbeure cliiez Ifi làccntié, j# 
vçuic te prcreatçr çioi-ioâme» et te Cprvir de xépoAdaQt* 
A ces ipotff, êc ctainte du nuQ<)uer uae & beUe occar 
£oQ^ odas prtuoes bruTquemeat congé du Seigneur Ariac, 
qui m^afluru^ pour «M'Jft fugeot que ii eet(^ çoudîtion 
Jii^écb^ppoît, iç pouvoU oQiuft^r <}U^il yi^a feroît Xxqmt 
▼er u^^p fiujQl Goaue^ 

^SS AVAMTURES 

DE O I L B L A S. 

LIVRE SECOND. 

CHAPITRE I. 

Rfirice trine^ et fait recevoir GU Bhs cbesp U IkentU 
BédiUo, Dan^ quel êjai é:où ce Ci^ifoine^ foriraii dç 
fa GouvernanU* 

NOUS savions fî grand' peur d'arriver trop tard chez 
le vîçux Lîcentîé, que nous ne fimes qu'un faut du 
cul-de-fac à fa maifoi^ Nous «n trouvaoïjes la porte 
fermée^ nQ,u$ frappâmes. Une fille de dix ans, que la 
Çouveraante £efoit paiTer pour fa nieçe en depît de la 
médifance, vîat ouvrir \ et comme nous lui demandions 
£ Pojo pouvoit parler au Chanoine, la Dame Jacinte pa<» 
rut. C'étolt une perfonne déjà parvenue à Tâge de dif< 
crétion» mais belle encore, et j'admirai particulièxement 
la fraîcheur dp fou teint. Elle porteit une longue robe 
d'une étoffe de laine la plus commune, avec une large 
ceinture de cuir, d'où pendait d'un côté nn trouflieau de 
clés, et de l'autre un chapelet à gros grains. D'abord 
^ue nous l'apperçuraes, nous la faluaraes avec beaucoup 
de refpei^, £lle.Rpus rendit le falut fort civilement, maia 
d'un air modeUe et les yeux baiifés. 

J'ai apprît, lui dit mon caup^arade, qu'il faut un hon- 
nête garçon au Seigneur Licêntié SédiUo^ je viens lui 
en pi;efentèr un dont j'efpère qu'il fera content* La 
Sourecnante leva le^ yeux à cçs paicoIeSy me regarda 

fixement. 



«i6 LESAVANTURES 

fixement, et ne pouvant accorder ma broderie avet l«s 
difcours de Fabrice, elle demanda û c^étoit moi 4)ui re- 
cherchoîs la place vacante. Oui, lui dit le fils de Nan- 
nezy c*hà ce jeune-homme* lel que vous le vojez, il 
lui èft arrivé des difgraces qui ^obligent à fe mettre en 
condition. Il fe confolera-de Tes malheurS| ajouta-t-il 
d^un ton doucereux» s^il a le bonbeift d'entrer dans cette 
maifon, et de vivre avec la vertueufe Jacinte, qui ώri- , 
teroit d'être la' gouvernante du Patriardie des Indes. A 
ces mots, la vieille Béate cefia de ma regarder, pour con- 
fidérer le gracieux peribnnage qui lui parloit j et £rap« 
pée de fes triûts, qu'elle crut ne lui être pas inconnus ; 
J^ai une idée confufe de vous avoir vu, lui dit-elle, aidez- 
moi à la débrouiller. Chaile Jacinte, lui répondit Fa- 
brice, il m'en bien glorieux de m'étre attiré vos regards. 
Je fuis venu deux fois dans cette maifon, *avec mon 
Maître le Seigneur Manuel Ordognez, adminiftrateur de 
rhôfpital. Hé jugement, répliqua la gouvernante, je 
m'en fouviens, et je vous remets. Ab ! puifque vous ap- - 
parte^ez au Seigçeur Ordognez, il faut que vous {oyez 
un garçon de bien et d'honneur. Votre conditioii faît- 
votre éloge, et ce jeune-bomme ne fauroit avoit un meil- 
leur répondant que vous. Venez, pourfuivit-elle,Je vais 
•vous faire parler au Seigneur SédiÛo, je crois qu'il fera 
bien-aife d'avoir un garçon de votre main. 

Nous fuivimes la Dame Jacinte. Le Chanoine étoîc 
logé en-bas, et fon appartement confiHoît en quatre piè- 
ces de plein pie bien boîfées. Elle nous pria d'attendre 
un moment dans la première, et nous y laîfla pour pafler 
dans la féconde, où étoit Iç Licentié. Après y avoir de- 
meuré quelque tems en particulier avec lui pour le mettre 
au fait, elle vint nous dire que nous pouvions entfen 
Nous apperçumes le vieux podagre enfoncé dans un fau- 
teuil, un oreiller fous la tête, des couflins fous les bras, 
et les jambes appuyées fur un gros carreau plein de du- 
vet. Nous nous approchâmes de lui fans ménager les 
révérences ^ et Fabrice portant encore îa parole, ne fe 
contenta pas de redire ce qu*il avoit dit à la gouver* 
nante : il fe mit à vanter mon mérite, et s'étendit prin- 
cipalement fur l'honneur que je m'étois acquis chez le 
Doéleur Godinez dans les difputes de philofuphie,. com* 
me i^à eut falu que je fuffe un grand philoli>j[*he pour 

ct:e 



D E G Ile B L A s. 157 

être 'Videt d*oii Chanoine. * Cependant, par le bel éloge 
qu^ fit- de moi, il ne laiffa pas de jetter de la poudre aux 
yeux du Lîcenlié, qnt remarquaut d^ailleurs que je ne 
âéplailbis pas \ la Dame Jacinte, dit à mou répondant : 
I«*amî, je reçois à mon (èrYÎce le garçon que tu m'amè- 
nes. Il me revient aflez, et je juge favorablement de 
fes moeurs, puîfqu'tl m*eft préfenté par un domeftique du 
Seigneur Ordognez. 

I)ès que Fabrice vit que j'étois arrêté, il fît une grande 
révérence au Chanoine, un autre encore plus profonde 
\ la gouvernante, et (e retira fort (atisfait, après m'a- 
▼oir dit tout bas que nous nous revérrions, et que je 
n'avoîs qu^à reâer-là, Après qu'il fut forti, le Liceotié 
me demanda comment je m'appellois, pour quoi j^avois 
quitté ma patrie, et par {t% queftîons il m'engagea devant 
la Dame Jacinte à raconter mon hiftoire. Je les diver- 
tis tous deux, fur-tout par le récit de ma dernière avan« 
ture. Camille et Don Raphaël leur donnèrent une (i 
forte envie de rire, qu'il en penfa coûter la vie au vieux 
goûteux \ car comme il rioit de toute fa force, il lui prit 
une toux fi violente, que je crus qu'il alloit trépafler. 11 
n'avoit pas encore fait fon teftameot. Jugez li la gou- 
vernante fut allarroée. Je la vis tremblante, éperdue;' 
courir au fécours du bon homme, et fefant ce ^u'oii 
fait pour foulager les. enfants qui touffeot, lui frotter le 
front et lui taper le dos. Ce ne fut pourtant qu'une 
faufie allarme. Le vieillard cefia de toufler, et fa gou- 
vernante de le tourmenter. Alors je voulus achever 
tnon récit : mais la Dame Jacinte^ craignant une féconde 
toux, s'y oppofa* £lle m*emmena même de la cham<* 
bre du Chanoine dans une garderobe, où parmi plufîeurs 
habits étoit celui de mon , prédécefleur. £lle me le 
fit prendre, et mit \ fa place le mien, que je n'étoik 
pas fâché de conferver, dans l'éfperance qu'il me fervi« 
roit encore. Nous allâmes enfuite tous deux pf éparer le 
dîner. ,. ^ 

Je ne parus pas neuf dans l'art de èiirc la cuifioe. U 
è(l vrai que j'en avoîs fait l'heureux apprentiflage feus la 
Dame Léonsrda, qui pouvoit paflçr pour une bonne 
cuifîoîère. Elle n'étoit pas toutefois comparable à la 
Dame Jacinte. Celle-ci l'emportoit peu- être fur le 
cuifînîer même de l'Archevêque de Tolède. £Ue ex. 

O celloît 



^58 LES AVANT UR ES 

cellolt en tout. On trouvôit Tes bîfquc^ txqûîfts, tant 
elle îévbit bien bboîfir et taèltt les fucs des viandes J)uVll« 
y fefoît entrer ; et fcs hachis étoîent àffarfenhés d^nnfc 
inànièrb qui les rbndoit très agréables au gb&. Quand 
le diner fut prêt, nous retourniiniies dans la chambre dii 
Chanoine, où pendant que je drèflbis une table auprèà 
de Ton fauteuil, la gouvernante paffa fous le xnentoh du 
vieillard une ferviette, et la lui attacha aux épaules. U'â 
inoment après je ftrvîs'un potage, qu*»n auroît pu pré- 
lénter au plus Fameux Dircélêur dé Madrid, et deux 
entrées qui auroient eu de quai plqiier la fenfualîté d^uh 
Viceroî, û \\à Dame Jâcinte n'y eut pas épargné lès epî- 
icesç de peur 'd*irritcr la goûte du Lîccntié. A là vue de 
ces bons plats, mon vieux maître, que je c'rèjôis perclus 
de tous fes membres me montra qu'il n'avoit pas en- 
core entièrement perdu l'ufàge de fes bras. Il s'en àiâa 
pour fe débaraÏÏVr de fon otenler et de fès ébuffins, et fe 
difpofa gayètilent à manger. Quoique la main lui trem- 
blât, elle ne fcfùfa pas le .fer^cé. il là fefôît aller et 
venir aSez librement, de façon pourtant qu'il répandbh^ 
fur la nape et fur fa ferVîette, la moitié de ce qu'il por- 
toit à la bouche.; J'ôtai la tifqtte lorfqu'il n^cn voulut 
plu9, et j'apportai une përdris flanquée de deux cailles 
rôties que la Dame Jàcînte lui dépeça. Elle avoît autÇ 
foin de lui faire boire de tèms en tëms de grands coups 
de vïn un peu trempé,' dans une coupe à'argent large et 
profonde, qu'elle lui tenoit comme 'à un enfant de quinze 
mois. Il s'acharna fur les ;entrées, et tit fit pas moins 
d'honneur aux petits liîés. Quand fl fè fut bien empî- 
fré, la Béate loi détacha fa ferviette, lui remit fon ore- 
iller et fes couflins ^ puis le laiflaot dans fon fautueil goû- 
ter tranquillement le repos qu'on prend d'ordinaire après 
le diner, nous defietvimes, 4t nous allâmes manger à no- 
tre tour. ■ '' ■ 

Voiiâ de qùtlle manière* dînôit tôiis les jours noire 
Chanoine, qui é(oit peut-être le plus g^rand inangeur du 
chapitre. Mais A foupoit plus légèrement. Il fe con- 
tentoi^ d'un- poulet et de quelques compotes de fruits. 
Je fefois bon rie chère dans cette maifon; j'y mehois une 
vîe très doucei ^Je n'y avoîs qu'un defagrément : c'êlt 
qu'il me faloil veiller mônulaîtrc, et paflcr la nuit corn- 
wc une garde-malade) 'oùtte une recèntidft d*urine qui Tb- 
* ' ; blîgeoit 






n E G I L B L A s. xjji 

blΣ^eojt \ demander dix fois par heurf fpo pot de cham- 
bre, i\ étoit fujêc à fuar \ et cjuand cela airivoît, je lut 
chang;eoîs de chemife. Gil Bhs, me dît-il dès la fé- 
conde nuit, tu as de TaddreiTe et de l'aélîvité. Je 
prévois <juc je m^accomrooderaî bien de ton fervîce. J« 
te recommande feulemtnt d'avoir de la compiaifanca 
pour la Dame Jacinte. C'èO une 611e qui me fçrt depuia 
quinze années, arqc un zèle tout partiçitlier. £lle a un 
fbîn de mi perfonne, que je ne puis iiiïez 'reconnoitre« 
A,u(îî je te l'avoue elle m'èft p!u8 chère que toute ma fa- 
ir.îllc. J*ai'chaffé de cîicz moi, pour Tamour d'elle, mon ^ 
neveu, le fils de ma propre fueur. II n'a voit aucune con- 
fideration pour cette pauvre fîlle, et bien loin de rendrtf 
juflicc à rattacîicment fincere qj'clle a pour moi, Tinfo» 
lent la traîtoît de fauffe dévote \ car aujourd'hui la ver- 
Xyx ne parôrt qu' hjp<:)crine aux jeunes gens. Grâces au. 
Ciel, je me fuis défait de ce maraud- ià, Je préfère au 
droit du fang Taffcélion qu'un me témoigne, et je ne me 
Ija^lTé prendre que par le bfen .qu'on me fait. Vous 
avez rarfon, Monlîear, dis je alors au Licentiét La 
i^econnoiffance doit avoir plus de force fur nous que les 
loix de la Nature. Sans doute^ reprîtol et mon teAa« 
ment fera bien Toîr'que je ne me fpucîe guères de mes 
parents. Ma g^ouvernante y aura bonne part ^ et tu 
n'y feras point oublié, Il tu cQ|[vtinues comme tu com- 
mences à me fc>vîr. Le valet que j'ai mis hier dc- 
l^orsy a perdu, par fa faute, un bon legs» Si ce mife- 
rable ne m'eut pas obligé par fes manières à lui donner 
fon con6;é, je l'aurois enrichi ; mais c'étoit un orgueil* 
leux qui manquoit de refpeâ à la Dame Jacinte, un paref. 
- feux qui craignoit la peinç. 11 n'aimoit point à me veil- 
ler, et c'ctoît pc^ur lui une chofe bien fatigante, que de 
paiTcr les nuits à me foulager. Ah le malheureux, m'é- 
criai- je, comràe fi le génie de Fabrice m'eut înfpiré ! il 
ne méritoit pas d'être auprès d'un auflTi honnète-homme 
que vous. Un garçon qui a le bonheur de voi^s appar- 
tenir, doit avoir un zèle infatigable. Il doit fe faire U9 
plaifîr de fon devoir, et ne le pas croire occupé, lors 
même qu'il fue fang et eau pour vous. 

Je m'apperçus que ces paroles plurent fort au Licentîé* 
Il ne fut pas moins content de l^aflurance que je luf don- 
nai d'êtj:e toujours parfaitement fournis aux volontés de 
* O * 1* 



i6o L£S AVANTUS.es 

la Dame Jacînte. Voulant donc pafler pour un valet que 
la fatigue ne pouToit rebuter, je fefoîs mon fervice de 
la meîljeure grâce qu^îl n'étoit pofiîble. Je ne me plaig- 
nois point d'être toutes les nuits fur pié. Je ne laiiToi» 
pas pourtant de trouver cela très défagréable y et fans le 
legs dont ye repaiflbis mon e/pérance je me îérois bien- 
tôt dégoûté de ma condition. Je me repofois, à la vé* 
rite, quelques beures pendant le jour* La gouvernante^, 
je lur dois cette juflice, avott beaucoup d'égards pour 
moi ; ce quMl falloit attribuer au foin que je prcnois de 
gagner fes bonnes grâces par des manières complaifantes 
et refpeélueufes. Ëtois-je à table avec elle et fa nièce,, 
qu-on appelloit Inéfîlle ? je leur cbangeoîs d'aâîéttes, je 
leur ver foi s à boire, j*avob uoe attention toute partica* 
lière à les fervir. Je m'infinuai par*là dans leur amitié^i 
Un jour que la Dame Jacînte étiHt fortie pour aller à. 
la provifion, me voyant feul avec InéfîUe, je commen* 
f ai à Pentreteoir. Je lui demandai ù fon père et f» 
mère vivoient encore ? Oh que non, me repondit-elle. It 
j a bien longtems, bien longteras, qu'ils font morts ^ 
car ma bonne tante me l'a dit, et je ne ks ai jamais vus» 
Je crus pieufement la petite fiUe, quoique fa réponfe ne 
fut pas catégorique ; et je la mis fi bien en train de par* 
1er, qu'elle m'en dit plus que je n'en voulois favoîrw 
£lle m'apprit, ou plutôt je compris par les naïvetés qui' 
lui échappèrent, que fa bonne tante avok un bon ami^ 
qui demeuroit aum auprès d'un vieux Chanoine, dont ïî 
adminiilroit le temporel j et que ces heureux domefiique» 
comptoient d'afîenîblejr les dépouilles de leurs maîtres^ 
par un hyroenée dont ils groutoient lesdouceurs par a« 
vaoce. J'ai déjà dit que la Dame Jaciate, quoiqu'un, 
peu furannée, avolt encore de la fraîcheur. 11 èil vrai 
qu'elle n'épargnoît rien pour fe confervcr. Outre qu'- 
elle prenoit tous les matins un clîdère, elle avaloit pen- 
dant le jour et rn fe couchant d^excellents coulis. De 
plus, elle dormoit tranquillement la nuit, tandis que je 
veilloîs mon maître. Mais^ ce qui peut-être contribuoit 
cncore^plus que toutes ces chofes à lui rendce le teint 
frais; c'étoit à ce que me dit InéfiUe, * une fontaine qu'- 
elle avoir à chaque jambe. 



0E CXC tt.A^.- itt 



CHAPITRi IL 



Jpê qufUç manière le Cbahoii^t^ étant tomii malade^ fat ' 
trfiùi i ce qu^îl e^ atrfïvà / et ce qu^ilîaijja par ttftamen^' 
mGtlBlat. 

TE fervîs pcndSint tîoî^ mpîs le Lîctntîé'SédîlIoy fan«' 
J[ jo^ plaindre de« noAUvaifes nuits* qu^il me fefbît pa{* 
Alçr. Au bout d;e ce tepas 4a il tomba malade.' L'a fièvre 

tppjit : .et ave.c le m^L^uMIe lui caufuit» il fcntit irriter 
gp^tç. Pour la première fois de ia vie, qui avoit été 
longue» il eut.rêcour^ aux Médecins, li demanda Iç 
jD.o^euT S^gr^do» que tout Valladôlid regardoit comme 
un Htpp9çrate. La Dame J^icinte auroit mieux aimé 
S{Kip lé Chanoine eût commencépar faire ïoxx teftament» 
elle \yX en toucha meci^e quelques mots \ imis outre qûMl 
ne fc croyolt pas encore prqcKe de £a fin, il a volt de 
yopiniitrçt,é en certaines chofcs. J^allaî donc chercher le - 
^>pft^^r .Sa» ' adà, j^ ramenai au logis. CTétoit; ua» 
j(£^4,h(>{iin|.e (èc çt pale, et qui depuis quarante' ans- 
Ipçu^ le .inoia$ oçcupoit le ciseau des Parques. Ce fa van t 
Médecin avoit ^^exterieur gi^àue. 11 pefbit fes difcour^^.. 
..et. 40Bnpit de la çioblçflè ^ fês expreilions. Ses- l'aifonne- 
j|]^nt9,p^f9ifl'oieot ;B[é9,métr|^es, et les opinions fort' fin- 
:\g^îé.réjr. ^ ' *, . ; . 

.^^pres avoir pbferyé mon maître, il lui dit d'^un aîr" 
(do^oraU H^^'azit Ici de fupîéer au défaut de la tranfpîra- 
tipn arrêté?, Ô^autres^ ^ m<i place, ordonnerotent fans— 
, dou^e des remèdes falins, urlneux; volatils, et qui pour 
]e plupart participeai du. fouÔVe et du mercure.' Mais 
lés p^fgatlfs et les fudorifiques font des. drogues perni^ 
lyieîifes. Toutes Içk préparations 'oHyj^niques ne femblenti 
fajtçs.qyé ppùjr nuire. '^J'^era ploie' des moyens plus-fimples^ 
et plu^ ïjjri,, ^'quelle nourriture, coritînua-t-îl, êtes vou8« 
àdtioutui^é'^ Jem,ange or dînai renient, ré^okdltleChanoiney, 
dcshifqu^s et des viand-s fucculentcs. Des bifqaes et deg 
vîandes.fucçulentes, s'écria le Do6teuravec fururife! Ah^ 
vr^inxent je ne m'^étonnc jibint û vdus-êtés malade ! Les. 
mets délicieux font de^ pUiiîrs.empoifonnéi, ce font dej 
pièges que l,a volupté tend aux hommes pour les faire 
£jériJr plus fajt^meùt* V\ faut (^ue- vous renonciez aux. 
'O3 • '• ' ' ' âfii^eiits 



Ï8z LES AVANTURES 

aliments de boo goût. Les plut fades font lès meîlîetir^ 
pour la fanté. Comme le fang èft ihfîpidc, il veut des* 
mêtJt qui tiennent de (à nature.- Et buvêx-TOUs du via» 
ajoutât il? Oui, dît Ik Licentié, du vin trempe. Oh 
trempé, tant qu*il %'ous plaira, reprît lie Médecb !' Quel- 
dérèglement! Voil^ un régime épourantable! Iljrlougr 
tems.que vous devriez être mort. Quel âge avea-votts t 
jVhtre dans ma foixante et neuvième année, répondit le 
Chanoine. Jullement, reliqua Te Médecin»' une vieil- 
lefle anticipée èil toujours le &uît de rintempérance. Siv 
vous n^euffiez bu que de Teair claire toote votre vie, et 
que vous vous fuffiez contenté d''une nourriture finple,. 
des pommes cuites par exemple, vous ne férier pas pré- 
fentement tourmenté de k. goutte, et tous vos membrer^ 
feroîent encore facilement leurs Ibnélions. Je ne dé& 
efpére pas toutefois de vous remettre fur pié, pourvu qtie^ 
vous- vous abaiidonniez à mes ordonnances. Le Lîcentîë' 
promit de lui obéir en toute» chofés. 

Alors Sangrado m Vnvoya chercher un Jiihirgiên qu^ 
me nomma ^ et fit tirer à mon maitre fîx bonnes pahrttea 
de fang, pour commencer ^ fupléer au défaut de là ttao» 
fpiration.. Puis il dit au chirurgien : Maître Martlit: 
On nez, revenez dians trois heures* en faire autant, et de- 
main vous recommencerez. C^hû tmc erreur de penfër 
que le (ang fott nécéflaire Si la confervàtion de Ta vfe. Ob 
. ne peut trop (a^ner un malade. Comme il n^èll obligé^ 
'â aucun mouvement ou exercice confidérable, et qu'il n'a- 
lien â faire que de ne point mourir, iPne lui famt pas plu». 
de fang pour vivre qu^S un &omme endormi. La vie 
dans tous les deux ne eoniî(!e que dan» le pouh et dans la< 
jefpiratîon. Lorfque le Doéleixr eut orcfunné de hé* 
qucntes et copTeufes fasgnés, il dit qull falToit auffî doD« 
per'au Cbarolne de Feau chaude à tout moment \ aflu- 
ranc que Peau bue en abondance pou voit paiTer pour le 
véritable fpécifîque contre toute» (ortet de mahidies. li 
{oTÛt enfuite, en drfant d^un air de confiance % la Dame 
Jacinte et ^ moi, qu^il répondoît de la vie du malade, fi 
on le traitoit de la manière qu^l vcnoit de preferire.. La 
gouvernante, qui jugcoit peut être autrement que lui de 
fa méthode, proie (la qu'on la fuivrbit avec exa^Htude* 
!£n tfiet, nous mlroés promtcment de l'eau à chanfTer \ 
et çominç le Médecin nous avoit recommandé far toutes 

cbt>fcs 



DE 6IL BLAS. 16$ 

idKrfétf de nela tK)i&t épsTgaêr, nous en fimes dVH^rd 
boire a mon nmitre deox ou tfob pinte» à long»' traits; 
Une iMure a|>rèsf lions Tétterame»^ pnis retournant' en«i 
cote de tcms en* tems & la charge, nons verfamet dans fi>ti^ 
êftomac un déluge dVao* 0^un autre côté» le chirUr« 
^ien ncnis Secondant par Ta quantité ic fang qu^l tiroît^ 
aott* rédvif îmes ea moîtts de deux jonrs le vienx Chanoine / 
à reatrémité. V 

Ce bon e6clci!aftïq[iie s^en pouvant pTtr», comme je 

vouloîs loi faire avaler encore nn grand verre dû fpéci» 

-Êqnvt me dit d^one Voix foiUe: Arrête^ Git^Blas, ne 

m*ea dbnne pas davantage^ mon a^. Je vois bien qu*i{ 

faut iBOorir, midgré la vertu* de Peau > et quoîqnll me 

xefté à pmm une goutte dé fiing, je ne me porte pat 

snîeux pour cela; Ce q^i prouve bien qoe le pins habite 

Médecin du monde ne fiinroit prolonger nos jpur», quand 

leur terme fatal' èft arrivé. Va me chercher mr Notaire, 

je veux ùm mou teftàment* A ces derniers mots, que 

§e a'étois pas flkfaé d'^ntendre^ j*affeSai de paroitre fort 

trifhr, et cachant Penvie que j'avots de m^acquiter de le 

commtffion qu'il me donnoit ; Hé ! mais^ Monfieur, lui 

•dU'jei veiis n'êtes pas fi bat» IMtu merci, que vous 

Be poiffiez- vous relever. Non non, rep^rtit-il, mon est* 

rfiint, c'en èû hïu Je feat que la goutte remonte, et que 

la moit s*approche^ hâte-tor d^alkr où je t^ai dît. Jb 

>m^apperçus efieélivement qu'il changeoit à vue d'oeil, et 

la chofe me parut fi preflante que je fortis vite pour faire 

ce qu'il .m'^urdonpoîty laîffant auptès de lui FaDîime Ja- 

cinte, qur cra%noit encore {dus que moi^u'il ne mourût 

fans, teller. J'entrai dans la manbn du premier Notaire 

dont on. m'enfeigna la demeure, et le trouvant cher lui : 

Monficur, im dis-je, le lâceutié SédîUo mon maître tire 

S fa fin, il veut faire écrire fes dernières volontés, il n'ja 

. pas un moment âr perdre. Le Notaire et oit un- petit 

vieillard gai qui fe pkîfoît à railler. 11 me demanda 

quel Médecin voyoit le Chanoine. Je lui répondis que 

c'étoît le Do^eor San>grado. A ce nom, prenant bruf- 

^ement fon manteau et Ton chapeau ^ Vive Dieu ! s'é« 

cria«-t-il, partons donc en diligence ^ car ce Doéleur èft 

fi expédîtif) qu'il ne donne pas le tems à fes malades 

d'appeller des Notaires. Cet hommb-là m*a fouilé bien 

dea teûamens. 

En 



tiA tES AVANTURES 

En yatUnt dc.cetU fotu^ H s^cmisf^$%dp fqstîr .*y»ç 
TÇkoif cl pendant que nQu^ ff^arctlo^» tou5 deux ^^randf 
pa$ pour pré^jCnir Vagonie, je lui ils : Monfkur^ vpu^ 
îave;^ qu^un tçilatpur mourant manque, fg^vcnt ^le me* 
;iioire. Si pat hazard moa matxrfi vîcot ^ oa^oubUer, jç 
vous prie de le faire lôuvesir de mpii zçlp. Je le veu^ 
bien, mon cnfatUi, me répoudit U pc^ît Notaire, tu peux 
compter lll-deflus. Je l'exborterai même 11 te .donipe^* 
igiuelquc choJft de cQnfidcraj;Ugy, ppur-peu q^\\% &it dif- 
poiié à xqcoaop/tre tes (er.vLces« ^e I^iceaûc^ quaod nou^ 
ÀcrîvaixKcsidanSria chambrerS-Toit encgix tou^foo bonfenau- 
l*a DaJDoie Jacluilse, le vUage hsâffiâ de ^urs de x:.9«v- 
laande,, éto^t auprès de lui. Ëlle^yenoit. de jou^ ibo 
xâle, et de préparer le ^ata-Homme ^ lui faire beaui^up 
fie bien. Nous lalfiEu&es le Notaire feul avec mon «taZ- 
tj^y et pafiàmc:& elle et mpi dans PaAtichiMEÙbi^e, où iv>«rs 
xeocoiUrames-le Chir^gien, que ItMé^cijx en voyoix pour 
^ire^ UQC nouvelle et deroière faignicr . Nous Ps^iç> 
Xam^i. . AttendeZi Maîtne Martin, lui dît. la. gqaveiy 
Aante, tous ne faurîex.entter préTenteqient dan^ la ci^a9EV-~_ 
bre du Se^neur Sédillo. Il va diplex fes deriwbrcs .yjû^, 
ioatés à un Notaire qui èHavec lui. . Vous jle faig;nere^ 
quand il aura fait foU' teiUn^nt. 

Nqus avions gran4* p^u^» l^ Béat( et mqi» que le Xa«- 
xentié ne mourût en. tei^ant; mais par bonheur, raâe- 
.qui caufoit notre inquiétude, fe Et.. Nqut v'm^ fprtir 1^ 
Notaice, qui me trou)/ant. fur Ton paflage,. me frappa fu^- 
répaule, et me d^t çn fouriant, on n^a point oublid Q\l 
3las* A ces mo^, je reffentisune joie toute des plus- 
viveSi ^t je ,fus û bon gré ^ mon maître de s^être fouvenvi' 
de moi, que je me promis de bien prier Dieu pour li^i 
après Ta 9iort, qui ne mapqua j^as d'arrivé;: bieiuot ; car 
Je chirurgien l'ayant encpre faigné, le pa^vr^ vIcDlard, 
qpi nVtoit déj!k..q)ie ttopi aiFoibli, ex.pira prefqAe di^ns 1^ 
jnomen^. Comme il rendqitles derniers Joupirs, le Mé* 
^ecin parut et (demeura un peu fot, mjilgr^é l'habitude 
qu^il avoit de dépêcher Tes malades. Cependant, loi(\ . 
d^tmputer la mort du-Chanoine à la boiiI»n et aux faig- 
jiées, îl'fortiten difant d'un air froid, qu-on ne lui avoit" 
j^as tire HÛ*ez de fan g, ni fait boire a fiez d Vau chaude* 
L^executeur. de ]a kh^ inéd^ci^e^ j^; i^u^ .diire le Chi-- 



DE G IL B las; 165 

nirgien, vojaat suffi qu^on n^avoit plus befoia de fo|i 
minîfière, fuîvit le Doâear Sangrado. 

Sitôt que nous vîmes le patron fans vie, nous fimes. 
Dame Jacinte, Inéfille, et moi, un concert de cris fo* 
aèbres, qui fut entendu de tout le voifînage. La Béate 
fur tout, qui avoit le plus grand fujèt de fe réjouir, pouf* 
foit des accents û plaintifs, qu^elle fembloit être la per« 
foone du monde la plus touchée. I>ans un inftant la 
chambre fie remplit de gens, moins attirés par la corn- 
paffioa que par la curiofîté. Les parents du défunt n^eu- 
lent pas phitôc veut de fa mort, qu'ils vinrent fondre au 
logis, et faire mettre le (celle par- tout, lis trouvèrent 
la gouvernante fi affligée, qu^ils crurent d'abord que la 
Chanoine n'avoit point fait de teftament. Mais ils ap- 
prirent bientôt qu'il y en a voit un, revêtu de toutes les 
fernulités né^cfiaires ) et lorfqu'on vint à l'ouvrir, et 
quils virent que le teftateur avoit difpofé de fes meiU 
leurs effets en faveur de la Dame Jacinte et de la petite 
£lle, ils firent fon oraifon funèbre dans des termes peu 
honorables à fa mémoire. Ils apofirophèrent en même 
tems la Béate, et me donnèrent auifi quelques louanges. 
Il faut avouer que' je les tneritois bien. Le Licentié^ 
devant Dieu foit ion âme, pour m'engagei* ^ me fouve-; 
nir de lui toute ma . vie, s>xpliquoit ainfî pour mon 
copuptc, par ûa artjcie de fon tefiament,: Jkemy putfque 
Gil Blas efl un garpon ^1 a dej^ de ta Lîttéraiurt^ pour* 
achever de le rendre Javant^ je ht iaiffe ma BibâQtbeque^ totiê 
met livres ^ et mes manufcrits fans aucune exception* 

J'ignorois où pouvoit être cefte prétendue Biblîotbe» 
^ue, je ne m'étots point apperçu qu'il y en eut nae dans 
la maifoii. Je favois feulement qu'il y avpît quelques pa* 
pîers avec cinq ou fix volumes fiir deux petits ais de fa» 
pin, dans le cabinet de mon maître. C'étoit.Ià mon lèg^,. 
Encore les livres ne pouvoient-ils xn^être d'une grande 
utilité. L'un avoit pour titre, Le Cuifinier Parfait i 
Pautre tr^itoit de V Indtgefiion^ et de la Manière de la gué^ 
fir; et les autres étolent les quatre parties dii Bréviaire^ 
que les vers avoient rongés à demi. A l'égard des ma* 
nufcrits, le plus curieux, contenoit toutes les pièces d'un 
procès que le Chanoine àvoît eu autrefois pour fa Pre« 
»ende. Après avoir et.aaûné mon legs avec plus d'iat- 

tentioa 



i66 LESAYANTURES 

I - 

tentiop qttUl nVn m'éritoit, je l'abandono ai aux parants, 
qui me l'avoient tant envie. Je leur remis même Tha- 
bit dont j^étois revêtu, et je repris le raieoi born^»t à 
mes gages le fruit de mes Services, pallai chercher eiw 
fuite une autre maifun. Pour la Dame Jacinte, outre 
les fommes qui lui avolent été léguées, elle eut encore de 
bonnes nippes, qu^ Palde de fon bon ami elle a voit 4ç- 
tournées pendant la maladie du Llcentiè. 

CH APIT RE m. 

viait un. eékhrje Médpçiu», 

JE réfolus d'aller trouver îe Seigneur Arîaç de Loa- 
donna, et de choîHr dans fon t^itre une nouvelle 
condition : maïs comme j'étoîs prêt d'entrer dans le cul- 
<fe-.fac où & .demeuroit, je repcontrai le Doétcur San^ 
grado, que je n'avois point vu depuis le jour de la mort 
de rooii maître» et je pns la liberté de le'faluer. .11 m^ 
remit* dans le moment, qu^oîque j'eurfc changé ditabltn 
et témoignant quelque joie de me voir : Hç ! te voi]?^,^ 
mon enfant, me ditril, je penfois à toî tout-à-l^heure, 
J*aî befoîn d'un bon garçon pour me fervir^ et je fon- 
eeoîs que tu Jetoîs bieri mon fak^ 1? tû iavoîs Iirç et écrire^ 
MonCi 




je te traiterai avec diftmdlion, je ne te donrterai poiat de 
gages, mais rien ne te manquera. J'aurai foin de t'^n^ 
tretenir proprement, et je t'cnfeignerai le grand art de 
guérir toutes les maladies. £n. un mot, tu feras plutôt 
mon élevé que mon valtt» 

J'acceptai la propoiïtiôn du Doélcur, dans l'efpérance 
que je pourrois, fous uq fî'favant maître, me rendre îl- 
Aiilre dans la médëc^inel 11 me mena chez lui fur le 
champ, pour m'îaiialler dans Remploi qu'il me dedînoit \ 
et cet emploi condftoît 11 écrire le nom et la demeure des 
malades, qui l'envoyoieat chercher, pendant qu'il étoit 
en ville. Il y avoit.pour cet eflPet au logis un régitré, 
dans lequel une vieille fervante, qu'il awît pour tout do- 
ineflique» marquoit les adrefies \ mais outre qu'elle ne 
&voit point l'ortographe, elle écrîvoit fi mal qu'on ne 

pouToit 



D £ C I L fi L A s. 16:7 

pôUT&tt le |3tu) ferrent âééhïfrer ton écriture. Il me 
châtgea chl foin âe tenir ce liVre, qu^on pou voit juRe« 
Vient appellér un régître fkiôrtuaire, puKquc les gens 
ïlôÀt je prehôîsiès noms mouroient prefque tous, pîp^ 
fctivôby ^dùr kinfi parlet, ies pérfonnes qui voulolent 
partir pour l^àutre monde, comme un cdromis dans un 
Duréàû de voiture put)nqûe' écrit' le irom de ceux, qui re« 
tiennent dès places. J'avôis fouvent la plutqe à la main 
Jarcé qu^îl n'y javôît podnt eh ^e tems-]^ de Médecine 
VaUaâoiid plus accrëdite que le l3e^eûr fiangrado. Il 
s^étoit tels en réputation dans' le public par ua verbiage 
TpécieuxTckitënu d'un /air Impolant., .et par quelques 
cuf es heiireufes qui loi âvbiènt fait j>Iù> d^lionneur, qu^U 
hVh 'méntbit. 

Il . ne inanquoit pas de pratique, ni ,par conséquent de 
bien, il n'en féfoit pas touteiois meilleure cbère. On 
vivbît chez lui très frugalement. Nous ne mangions 
d^ordinairç que dès pois, des feve^, dès pommes. cuites^ 
ou du fromage. Il difoit que ces aliments etoient les plus 
convenables. » l^eilomac» comme étant les plus proprel 
\l la trituration, c^èft à-dire» à être broyés plus àilément. 
Néanmoins, qubiqu^il les crût de facile degeilion, il ne 
voulbit point qu^oh s'en raflaCât, en quoi certes il ^e 
montrait fort raifonnable.. Mais s'il nous d«fendoit, à^Ia 
fervante et à moi, de ms^ngçr beaucoup, en tiécompenfe 
il nous permettoit de boire de l'eau à diTcrétion. , l&ietk 
loin de nous prefcrirê des bornes là-deSus, il nqus difoit 
quelquefois : Buvez,, mes enfants* La fanfé conûlle dans 
la foupleife et l'hnmedlation des p^irtlesi Buvez de l'eau 
abondaàiment, . c'èfl un diffolFant ûnîverfel, l^e&u fond 
tous les féls« Le cours du fahg éil-il ralenti ? elle le 
précipite. Xft-il trop rapide ? elle en arrête l'impétuo- 
fité.' Notre Doéleur'étoît de fi bonne fol là«deffus, qu'il 
ne buvoit jamaxi lui*mênie que de TeaUj quoiq^u'îi fût 
dans un âge a^nce. Il definifloit la vieiile^e, une 
phtifîe naturelle, qui nous defleche et nous confuine ; et 
iur cette définition, il d^ploroit l^îgnorance de ceux 
qui nomment le vin le lait des vieillards^. •Il.fbuto 
hoît que le vin les ufe et les détruit ^ et diroit fort élo* 
qu^eoiment, que cette liqueur,f une lie èftpôur eux, coin, me 
pour loutle monde, un ami qui traliit, et i^p plaiiir qui 
trompe. 

' ' Malgré 



U6i LES AVANTURES 

Malgré ces beaux raifonnciifeiif, après avoir été luit 
Jours dans cette maîron, il me prit un cours de ventre, et 
je commençai à fentir de grands maux d'eftomac» que 
jVus la té'mérité d^attribuer au diflblvant univerfel, et à 
la mauvaife nourriture que je prenois. Je m^en plaignis 
^ mon maître, dans la penfée qu^il pourroit fe relâcher, 
et me donner un peu. de vin à mes repas.^ mais il étoît 
trop ennemi de cette liqueur pour me Paccorder»^ Si ttt 
te fens, me dit^ii' quelque dégoût pour Teau pure, il 7 
ft des fécours innocents pour foutenir Peftomac contre 
la fadeur des boifllbns aqueufes. Là fat:^e, par ex- 
emple, et la véronique, leur donnent un goût délec- 
table ; et fi tu veujc les rendre encore plus délicieufes, tu 
n^ks qu^H y mêler de la fleur d^œîllet, du romarin, ou du 
coquelicot. 

11 avoit beau vanter Peau, et m'enfeigner le 'fécrèt^ 
dVn compofer des bruvages exquis, j'en buvois avec tant 
de modération que s^en étant apperçu il me dit z Hé 
vraiment, Gil Blas, je ne m^étonne point fi tu ne jouis 
pas d'une parfaite fanté. Tu ne bois pas afiez, mon 
ami. '^ L'eau prife en petite quantité ne fert qu'à deve* 
]opper les parties de la bille, et qu'à leur donner plus 
d'aétivité ; au lieu qu'il les faut noyer par un délayant co* 
pieux. Ne crains pas, mon enfant, que l'abondance de 
l'eau affbiblîfie ou refroidifie ton efiomac. Loin de toi 
irehe terreur panique, que tu te fais peut-être de la 
boiflbn fréquente. Je te garantis de l'événement ; et & 
tu ne me trouves pas ,bon pour t'en irépondre, Celfe même 
t'en fera garant. Cet Oracle *LatSh fait un éloge admi- 
rable de l'eau. £nfuité il dit en termes exprès, que ceux 
qui pour boire du vin s'excufent fur la foîblefie de leitr 
edomac, font une injufiice manifefte à ce vifcère, et 
cberchent à couvrir leur fenfuaHté. 

Comme j'aurois eu mauvaife grâce de me montrer in- 
docile en entrant dans la carrière de la ^^nédecine, je pa- 
ras perfuadé qu'il avoit raifon. J'avouerai même que je 
le crus efieâivement. Je continuai donc à boire de l'eau 
fur la garantie de Celfe. Ou plutôt je con^mençai à 
noyer la bile, en buvant copiéufement de cette liqueur ; 
et quoique de jour en jour je m'en fentiffe plus incom- 
modé, le préjugé l'emportoit fur l'expériente. J'avoîs, 
comme on voit, une hcureufe difpoûtion à devenir mé- 
decin. 



D £ 6 I L B L A s. 169 

dccîii. Je ne pus pourtant réfifler toujours à la vio* 
lenee de mes maux, qui s^acc'rurent à un point, que je 
pris enfin la Téfolution de fortir de chez le Doâeur San» 
grado. Mais il me chargea d'an nouvel emploi, qui «e 
^tcbangerde fentiment. Ecoute, mon enfant, me dit« 
il on jour, je ne fiiis point de ces maîtres durs et ingrats, 
qui haSfmt viciUîr leurs domeftiques dans la fervitude, 
•vant, que de les récompenfer. Je fuis content de toi. 
Je t^aîme ^ et fans' attendre que tu m^ayes fervi plus long- 
tenas, je ^ais faire ton bonheur. Je veux tout-à-Pheure 
te découvrir le fin de l'art falutaire que je profeffc de- 
puis tant d^années. Les autres médecins en font con- 
finer la connoifiance dans mille fcîences pénibles \ et moi, 
je prétends, t'abréger un chemin fi long, et t ^épargner 
la peine d^étudier la phyfique, la pharmacie, la botani- 
que, et Tanatomie. Sache, mon ami, qu^il ne faut que 
faîgner, et fa^re boire de Peau chande. Voilà le fécrèt de 
guérir toutes les maladies du monde. Ouï, ce merveil- 
leux fécrèt qtK je te révèle, et que la Nature, impéné- 
trable à mes confrèrea, n'a pu dérober à mes obf<;rva« 
tiens, èlt renfermé dans ces deux points, dans la faîgnée 
et dans la boifibn fréquente. Je n*ai plus rien h t'^ap- 
prendre. Tu fais la médecine à fond j et profitant du 
fruit de ma longue expérience, tu deviens tout d'un coup 
sufiî habile que mot-. Ta peox, continua-t-il, me fou- 
lager piéfentement. Tu tiendras le matin notre regitre, 
et l'après-midi tu fqrtiras pour aller voir une partie de 
mes malades. Tandis que j'aurai foin de la Noblefle et 
du Clergé, tu iras pour moi dans les maifons du tiers 
^tat où l'on m'appellera ^ et lorfque tu auras travaillé 
quelque tems, je te ferai, agréger à notre corps. Tu es 
£ivant, Gil Blas, avant que d'être médecin; au4ieu que 
les jBUtres font longtems médecins^ et 1< plupart toute leur 
vit, avant que d'être favants« 

Je remerciai le, Doâeur de m.'avoir ù prompteroent 
sendu capable de lui fervir de fubûitut j et pour^^^recon- 
aoître les bontés qu'il avoit pour moi, je l'aflurai que je 
(iiivrois toute ma vie fes opisiions, quand, elles feroient 
contraires à celles d'^ippocrate. Cette afiurance pour- 
tant n'étoit pas tout à-fait fincere« Je dcfapprouvois fon 
fentiment fur l'eau,. et je me propofots de boire- tous l«s 
jours du via en allant voir mes ma.ades. Je pendi5 au 

P croc 



( 



ijo JLESAVAMTURES 

croc une {ÎBcande fois mon btUt^ pour en prendre tin et 
non noaitre, et , me donner l'aû: d^un MédQctn^ i^près 
quoi je me difpofai h exercer la médecine aux dépens de 
qui il appartiendroit. Je débutai par un Alg^uazil, qui 
avoit une pleureiie. j'ordonnai qu^on le faignât latis 
miféricorde^ et qu'on ne loi fdaignit point Pieau. J'en- 
trai enfuitechez un pâiîlEer, à qui la goutte fefoit pouffier 
de grands cris. Je ne ménageai pas plus Ton fang que. eeloi 
de l'Alguazil, et je ne loi défendis point la boi&m. Je 
reçus douze seaux pour mes ordonnances-^ ce qui me fit 
prendre tant de goût à la profeâton, que je ne deasandai 
plus que plaif et boSe, £n fortant de la maifon du 
pàtidîer, je rencontrai Fabrice, que je n'ayois point va 
depuis la mort du Lîcentié SédîHo. XI me regarda pea* 
dant quelques moments avec furprife, puis il ie mirltrire 
de toute fa force en fe tenant les côtés. Ce n'étoii pas 
fans raîfon. J'avois un manteau qui tralnoit à terre, avec 
un pourpoint et nn haut-dc-cbanfle quatuefois plus longs 
et plus larges qu'il be falloit. Je pouvois paffer pour une 
£gure originale. Je le laîâiêii^ s'épanouir ia rate^^non fans 
être tenté de fuivre fon eaLjNmple ^ mais je me confraignts, 
pour garder le iiecorum dans la rue, et mieux contrefaire 
le Médecin, qui n'èft pas an animal rifible. Si mon air 
ridicule avoit excité les ris de Fabrice, UM^n ferievx l«s 
redoubla, et lorfqu'il s^en fat bien donné:. Vive Dieu, 
. Gil Blas, me dit-il^ te voilà plaifamment éqoipé I Qui 
diable t'a deguifé de la forte ? Tout beau, won ami^ lui 
répondis-je, tout beau,, refpèéle un nouvel Hîppocrale» 
Apprends que je fuis le fubâitut du Doâeur Sangrado, 
qui èfl le plus fameux Médecin de Valladolîd. Je de- 
meure chez lui depuis trois femaincs. 11 m'a montré la 
médecina à fond ; et comme il ne peut 'fournir à tous les 
malades qui le deaUandent, j'en vois une partie pOurie 
foulager. Il va dans les grandes maifons, et moi dans 
les petites. Fort. bien, reprit Fabrice : c'èil^à-^îre, ^n'il 
t'abandonne le fiung du peuple, et fe referve celui des 
pecfonnes de qualité» Je te félicite de ton partage. 11 
vaut micu^ avoir affaixe à la populace qu'au grand* 
monde. Vive un Médecin de faux-bourg ! {%s fautes 
font moins en vue, et fes aûa&nats n>e font point de bruit. 
Oui, mon enfant, ajquta^t-il, ton fort nïe'paroit digne 

î d'envie > 



D £ G I L B L A s. 171 

^^envSe ; et pour pnrler comme Alexandre, fi je n^étoîs 
pas Fabfîc*, je voodrow ètfc Gil Bios. 

Pour fiiire voir «u fiU diEi bsrbîer Nufinez qu^ll nVvoit 
pas ton de vanter le bonheur de m» condition préfente, 
je Itiî montrai les réaux de P Alguazil et du pàtifBer ; puis 
BOUS entrâmes dans un cabaret, pour en boire une partie. 
On nous apporta d'affez boti vin, que l'en fie dVn goû- 
ter me #t trouver encore merlleur qu'il n'étoit. J'en bus* 
à kvwjî? traits, et n'en crjr-^ife îH l'Oracle Latin, à me- 
fareque j*en verfois dans rftoti «ftomac, JA fentots que 
ce vffcère ne me fa voit pas mauvais gré des injuîrict-ft. 
que je lui fcfois. Noirs demeurâmes longtems dans ce 
cabaret, Fabrice et moi. Nous y rimes bien aux dé« 
-pens-de nos makfvSy comme cela fe pratiqua entre ks 
vakts. Ënfuite, voyant qœ la nuit approchoit, nous 
nous {^parâmes, api^s nous être promis mutuellement 
-qoc Paprès-dînéa du jour fuivant nous nous retrouverions 
Wi^ même ^it^u» 

CHAPITRE IV. 

dV Blés ctmtimit d* exercer la Médecine avec autant defuc» 
ces que d^ capacité. Jhiomure de ia Bague retrouvée^ 

J£ ne fus pas fitôt an logi»^ que le Do£leur Sangrado 
y -avrif*. Je Xxà piarlaî des malades que j'avois vus,< 
et lui remis entre les mains huit réaox, qui me reftoient 
des douée qoe j^avoîs reçus ponr mes ordonnances. Huit 
réanx ! me dit-il, après les avoir comptés, c'èft peu de 
chofe pour deux viâtes \ mais il faut tout prendre, auiU 
les prft*il prefque tous* Il en garda iix, et me donnant 
les deux autres: Tiens, Gil Hlas, pourfuivit-il, voilà 
pour ccmmencer à-te faire un fond, je t'abandonne le 
quart de ce que tu m'apporteras. Tu feras bientôt riche, 
tnoa ami \ car il y aura, s'il plaît à Dieu, bien des ma- 
iadies cette année^ 

J'avois lieu d'être content de mon partage, puifqu-ay- 
ant deflein de retesir toujours le quart de ce que je re- 
eevrois en ville, et touchant encore le quart du refte ; 
c'étoit, fi l'Arithmétique èft une Science certaine, la 
moitié do tout qui me rerenoit. Cela m'infpira une uou« 
-«elle ardeur pour la médecine. Le lendemain, dès que 
j'élis diaéy je leprû ia%n habit de fubftituty et me remis 

P2 eu 



17* LES AVANTURES 

en canpag^ne. Je vifitai plufieurs malades quej*aroî« 
inicritSy et je (es traitai tous de la même maDière, quoi* 
qu'ils euffeot des maux différents. ^ Jùfqttes^à les chofes 
j'étoîeot paffées faos bruit, et perfonne, grâces au Ciel, 
ne s'étoit encore révolté contre mes ordonnances. Mais 
quelque excellente que foit la pratique d^un Médecii^ 
•lie ne fauroit manquer de ccnfeurs. J'entrai chez ua 
marchand épicier, qui avoit uo fils bjdropique. J'y 
trouvai un petit Médecin brun, qu^on nommotl le Doc* 
teur CuchiUo. et qo*un parent du maître de la maifei» 
venoit d'amener. Je fis de profondes révérences à tout 
le monde^ et particulièrement au perfonnage que je ju- 
geai qu'on avoit appelle pour le oonfulter fur la maladie 
dont il s'agiffoit. 11 me falua d'un air grave, puis m'ay- 
»nt en vifagé quelques moments avec beaucoup d'attention-. 
Seigneur Doâeur, me dit-il, je vous prie d'excufer ma 
curîofité : je croyois connokre tous les Médecins de VaU 
ladolid mes confrères, et je vous avoue que vos traits m% 
font inconnus : il faut que voUs foyez venu voUs établir 
dans cette ville depuis très peu de tems. Je répondis- 
que j'étois un jeune praticien, et que je ne travailloîs 
encore que fous les aufpîces du Doâeur Sangrado. Je 
vous félicite, reprit-il poliment, d'avoir embraffé la mé^ 
thode d'un ù grand homme. Je ne doute point que 
vousi ne foyez déjà très habile, quoique vous parmffiex 
fort jeune. U dit cela d'un aix û naturel, que je ne fa^ 
vois s'il avoit parlé férif ufenoent^ ou s'il s'ét6it moqué de 
moi i et je revois à ce que je de vois lui répliquer, lorfque: 
l'epîcler prenant ce moment pour parler, nous dit : Mef* 
fieurs, je fuis perfuadé que vous faveac parfaitement l'ua. 
et l'autre l' Art de la Médecine.. Examinez, s'il vous. 
' plait, mon fils, et ordonnez ce q.ue vous jugerez, à propos- 
qu'on fafle pour le guérir* 

Là deiTua Le petit Médecin fe mît à oblerver le malade, 
et après ro'*avoir fait remarquer tous les fymtomes qui 
découvroient la nature de la maladie, il me demanda de 
quelle manière je penfuis qu'on dût le traiter. Je fuir 
d'avis, répondis-je, qu'on le faigne tous les jours, et 
.qu'on lui fafie boire de l'eau: chaude abondatnment* A 
ces paroles, le pelit Médecin me dit, en fouxiant d'un air 
plein de malice, Et vous croyez que ces remèdes lui* 
iauveront la vie l N7ea doutet paS| m'écxiaije d'un toat 

fexme ;;. 



DE G IL B LAS. 173 

lerae : ik dokeiA produi«e <ret effet» fuifquo ce (ont des 
^çifiques contre toutes fortes de maladies; demander- 
le au Se%neur Sa^j^rado. Sor ce pié-là, reprît- il, Celfe 
a gniod tort d^aflUrer que p04ir |;aerir plus facilement 
Uft h^dropîque, îl.èH à propos de l^î faire fouffrir la foif 
et la faim. Ok ! Celfe, loi repartis-jet n^èft pas raoa 
ocaçle. Il fe troaapoit comme on autre, et qu^lquefoie- 
je me fait bon gré d'aller contre fée opinions* Je recon«i 
noie à vos difeonrs» ine dit Cucbillo» la pratique fure et' 
fatisfatiante dont* le Do^Ekar Sangrado veut inûnuer fa 
sttéthode aux jeunes- pratieîenfi^ La (àignée et la boif- 
ibn font (a médecine univerfeUe^ je ne fuis pas furpris il 
Claat d*boBa^tes genf péfîlfeat entre fes mains. — N'en 
tenons point aux inve^ivcs, interrompis, je aâez bruf- 
^nement. Un homme de votre- profeffîîm a bonne grâce : 
4e faire de pareils reproches.- Allez^ Alhzr, Moniieur 
Je Doéieur, fane £»igBer et fans faîre> boire de Teau 
eba4id«, on envoie bien des malades en IWtre monde, et 
xT009 en a^X' peut* étc>e vous-même expédia plus qu'un' 
stnire. Si v4>ueea voule« au Seigneur S^iogrado^- écri^ 
▼ex contre lui, il vous répotvdra, et nous verrons ^e quel' 
oôté feront les rieurs; Par Saint Jaques et>par Saint 
l>enis ! interrompit-il à fon touF avec- emportement, 
vous ne connoi&X'guères le Doreur Cuchiilo^ Sachez, - 
aaon ami, que j!a* bec et ongles, et que je ne crain« nul- 
.Icment Sangrado^ qui, malgpré^fa préibmptioo ' et fa va«- 
silé, n*è^ qu^un oei^ÎMkL La fif^ure du petit Médecin • 
me fit mépriier fa colore. Je lui répliquai avec aigreur. 
Il me repartit de aèoie» et- bientôb nous en vinooes aux 
goarmades. Nous eûmes le tems de nous donner 
quelques coups de poing« et de nous arracber^run à 
Pavtre oae poignée de- cheveux, .avant q^e Pepicier et. 
fbn parent puffent nous- ie^arer. Lorfqu'ils^eo- furent- 
i^nus à IkiiU, ils me payèrent ma vlâte, et retinrenc 
aaanantaganifte,:quiJkurpai ut. apparemment plus habile 
que mou 

Après cette avanture, pru sVn filfut quM ne m'en' 
arrivât uae autre. J'ailai voir un giôs Cban're, qui avoit 
la fièvre. Sitôt qu'il m^'entendtt parler d'eau chaude, il 
le montrai récalcitrant contre ce spécifique, qu'iH^: mit 
abjurer. 11 me dit un million d'injures, et me menaça 
aaéme.de ntejettcr paf It^s fecêtres. }^ fortis de cb«z. 

P 3 lui 



174 LES AVANTUKES 

lai plus vite que je ii*y étoit entré. Je ne voulor plcrf^ 
voir de malades ce jùur-là, et je g^agoai l^ôtellerie où- 
j*avoîs donné renfde£-vou9^ à Fabrice.^ Il y étoît déjà*- 
Comme nous nous tfonvames en hameur ëeboire^ nous- 
fîmes la débaucBe, et nous nous eir retournâmes cheA- 
nos maîtres en Bon état, c^j^ft à-dire entre deuxTÎps.- Le 
Seigneur Sangrado ne s^apperçvt point de mon yTreffe,, 
parce que je lui racontai' avec tant d^iâion le démêlé que 
j*avoîs eu avec le pefit Doél^eur, qu'il prît ma vivacité 
pour un effet de Témotion qui me reftok cnc6i* de mon 
combat. D'aillenrs^, U entroit pour foii' compte dans le 
'rapport que je lui fefois, et fe Tentant piqué contre Cvh 
chtiloy Tu as bien fait, GH Blas^ me dit-il^ de dâFendrè 
rhonireur de nos remèdes contre ce petit avorton de lft« 
faculté. 11 prétend donc quf*oii ne doit pas permettre les 
boiflbns aqueufes aux hydropiques -^ Ir^g^orant ! Je foi»- 
tiens, moi, qu'il faut leur en accorder Ihdage. Ouï, 
^ Teau, pourfbivit-il, peut guérir toute ferte d^bydropifies,. 
comme elle eft bonne pour les-rhumatHmes et pour !«»- 
pâles couleurs. £lle eft encore exeellente dans ces fièvres- 
ou Ton brûle et glace tout à la fois*, et'mcrveilleufe mém« 
dans ces iiiala<lies qu^on impute à des- humeurs froides, 
féreufes, phkgmatiques, et pîtuiteufes. Cette opinion 
• paroit étrange aux jeunes médecins tels que CuchillOy. - 
mais elle eft très foutenable en bonne médecine y et û ees 
gens-là' étoient capables de raifcjnner en philofophes, au. 
'lieu qu'il» me décrient, ile>.devieBdroient mes plus zélés 
partifans. 

Il ne me fbupçonna donc point d^avoir bv, tant il étoît 
en colère ; car pour Paigrir encore davantage contre le' 
petit doâeur, j^àvois mis dans mon rapport quelques cir*^ . 
con (tances de mon crâi. Cependant, tout occupé qu^ii 
étoît de ce que je venois de lu» dire, il n^ laifla pas de 
s'appcrcetioîc qtie je buvots ce foir^là^plus d'eau qu'à Por- 
dinctire. £ffedîvemeot, le vin m^avoit fort altéré. Tout 
autre que Sangrado fe feroît défié de la foif qui me preT- 
foît, et des grands coups que j'avalob. Mais lui, il s*K 
magtva bonnement que je commençois à prendre goût 
aux boiff:)rjS aqueufes. A ce que je vois, Gil fila», me 
d)t il en fouriant, tu n^as plus tant d^averfion pour l'eati. 
Vive Dieu ! tu la bois comme du ncâar : cela ne m bé- 
tonne point, mon ami, je favoîs bien que tu t'acoouiu, 

merois 



SEGILBLAS. tjf 

mttoU & eett'e lîiqaeiin Monfievr^ loi repondîs-je, chtqu« 
thoie a (on temt y je donneroîs^ à Theure qii^il èi^ ui^ 
nuid et rin poiir une pinte d^e«u» Cette réponfe «faar^ 
ram, le Doâeur, qui ne perdit par une & belle œcaiion de 
relever Ter^ellenoe de Teau, Il entreprit dVa faire ua 
nouvel éloge, non en orateur froid, maïs- en* enthoufiaftei 
Mille fois, s'écria^t-il, mille et mille fols plus eftimables 
et plus innocents que les cabaxets de nos jours-, cet Tlier« 
mopoles des fiècles- paffés, oà l'on n^auoit pas hontenfe*- 
ment proÛitner iba bien .et fa vie en fe gorgeant de vin^ 
mais où Ton s'àfiembloit pour s^amufev honnêtement^ et 
£ins rilque l^ boire de l'eair chaude. On ne peut trop 
admirer la (âge prévoyance de ces anciens- maitrer de la 
vie civile, qui avoient établi des lieux publics- où Von 
donnoit de Peau à boire à tout venant, et qui reofermof^i 
ent les vin dans les boutiques des apotîcaires, pour nVa 
permettre Pcrfagè c^e par ordonnance des Médecins» 
Quel trait de fagefle l Cèà fans doute, ajouta-t-il, par 
BU heureus refte de cette ancienne frugalité, digne du 
fiècle d^or, qu'il fe trouve encore aujourd'hui desvper- 
feones qui, comme toi et moi, ne boivent que de Teatv 
et qui croient fe piéferverou £t guérir de tous maux, en 
buvant de Peaa chaude qui n*à pas bouilli ^ car j?ai ob* 
fervé que Peau, quand elle a bouilli, èft plus pefante, et 
moins commode à Pe&omac. 

Tandis quHl ttnoit ce difeours bloquent, je penfai plus 
d^une fois éclater de rire^ je gardai pourtant mon feri* 
eux. Je hs plus. J'entrar dans lesfentiments du Dodleur. 
Je bl^nai Pufage du vin, et plaignis le»^ hommes d'avoir 
malheureuferoent ptts golk à une boiilbn fi peraicieufe» 
Sufaite, comme fi je ne me fentois pas encore bien defaU 
téré, je remplis il'eau un grand gobelet, et après avoir 
bu à longs traits : Allons, Monficur, dis je h mon ma:-- 
tre, abrei»vons nous de cette liqueur bienfaifante, fefons 
revivre dans votre maifon ces anciens Thermopoles que 
vous regrette:^ fi fort*. Il applaudit h ces paroles, et 
m'exhorta pendant une heure entière à ne boire jamais 
que de Peau. Pour m 'accoutumer à cette boifibn, je 
lui promis d'en boire une grande quantité tous les foirs : 
. et pour tenir plus facilement ma promefie, je me couchai 
dnos Ta réfolution d'aller tous les jours au cabaret. 
IaC defagrénent que j 'a vois eu chez l'Epicier, ne 

m'etnr 



W1« LES" ATANTUlR.ES 

m'emipéofaa paa dVwdôntttr dès le hoà^takMi' d%s fatgaée^- 
et de Vewt chaixle. Au foctif d'une ixMitioQ/où je venw 
de voir an poète qui avoit la phséné&t, je reocontraji 
dans la rne ope vletile femme, qot m^aborda pMar mt àe-r 
mander fî j*étois nédccîà. Je lui répondu q^t'out» CeU 
étante reprit-elle, j.e toos iupplte très btimbleaaeot de 
venir avec mai ; m» oîèce eft malade depulii'Jiîcry.el j^ig^ 
note qAelle èft fa maladie. Je fuîv» la; TÎeiUe, qui me- 
condikifit à & roaifoB, et imefit entrer dans, uae cbiuBbffe 

- affez propre, oà je vis une perfbnne. alitée^ Je m'a^ 
prochai d'elle pôar l'ob&rTer* D'abofd (ea traîcs- me 
frappèrent ; et après Kavoir eoviiagée (^èlques momenta,. 
je recoanus^ à- n'en poctroir douter, que c'étoit Pavantu» 
rière qui avoit & bien £att le râle de Camille. Poarelle,^ 
il ne. me parut ■ point quelle me remit, ibît qu'elle fur 
accablée de fou- mal, £ftît qt^e mon habit de' médecin me 
vendit reéconnotâabîe ii fe9 yeux. Je laîpeis le braapf»u: 
loi tâter le pou^ et j'apperçus ma bague h Ton doi|;e.. - 
Je fus Jterriblement ému à ht vue d'un bien dont j^étoês-^ 
en droit de me faifir,. et j'eus grande envie de £itre un 
effort pour le reprendre ; m«s conôdérant que ces fiena- 
œes fe mettroient à crier, et que Don Raphaël, ou^ 
^queJq^i'autre défendeur du beau^féxe, pourroît accourir à 
leurs cris, je me gardai de céder a la tentation. Je fon* 
gcàl qu'il valoit mieux dHUmuler, et coniulter là^deâoa- 
Fabrice. Je to'arrètài^ à ce dernier psrd» Cependant 
la vieille me preâbit de lui apprendre de quel mal fa nièoe 
étoît atteinte. Je ne £d« pas- affisz. iat pour avouer- 

' que je n'en favois rien. Au contraire, je fis. le capable y^ 
et copiant mon maître, je dis gravemeot que le mal pre- 
venoit^dè ce que la maîade ne tranfpiroit point ^ qu'il> 
falloit par conféquent fe hâter de la faii^ner^ parce que 
la faignée étoit le fubditut naturel de la tranfptration ; 
et j^ordonnai aoiTi de- Teau «haudé, pour faire les chofes • 
fuivant nos^^regles. 

J'abrégeai ma vi^te lé plu^^qu^fl me. fût poffible, et je 
courus chez le fils de Naon-ez, que je rencontrai comme 
il fortoit pour aller ^ire ime commitlion dont fou maître 
v^noit de le charger. Je lui contai ma nouvelle avaa* 
ture, et lui demandai s'il jogeoit à propos que je fiâfe ar«. 
rêter Camille par des gens de judice. Ué non, me repon* 
dit'il) ce ne fej»>it>£a«'le.moj,ea4e ravotf ta iMijSuc*^ Ces^ 

gens* 



D £ G I L B L À s. 177 

gens-là B^aûiomt point à Caire des redit utions^ Souvieof • 

toi de ta priibn d'Aflorg^. Ton cheval, ton argent, 

juiqtt^il ton habit, tout n^èû il pas demeuré entre leurs 

mains ? Il faut plutôt nous fervir de notre induitrie pour 

mtrapper ton diamant. Je me charge du foin de trouver 

quelque rnfe pour cet effet. Je vais y rêver en allant à 

Phôpitaly où j'ai deux mots à dire au pourvoyeur de la 

part de mon maître. Toi, va m'attendre ) notre cabaret^ 

et ne t'impatiente point, je t'y joindrai dans peu de tems« 

11 y a voit poiutant déjà plus de trois heures que j'és- 

tois au f endex- vous, quand il y arriva. Je ne le recon- 

nos pas d'abord. Outre qu'il avoit changé d'habit, et 

natté Tes cheveux, une mouftache pofticbe lui couvrait 

la moitié du vifage. 11 portoit une grande épée, dont 

la garde avoit pour le moins trois pies de circonférence, 

et marchoît à la tête de cinq hommes, qni avoient comme 

lui l*air d^erminé, des mouftaches épaiffes avec de loa« 

gués rafûères» Serviteur au Seigneur G il Blas, dit-il 

en m'abordant. Il voit en moi -un Alguazirde nouvelle 

^ fabrique, et dans ces braves gens qui m^accompagnent^ 

des archers de la même trempe. Il n'a qu'à nous menés 

chez la femme qui lui a volé un diamant, et nous le lui 

ferpns rendre fur ma parole. J'embraflai Fabrice à ce 

diicours, qui me fefoit connoitre le (Iratageme qu'il pré* ' 

tendoi» employer pour moi, et je kii témoignai que j'àp« 

prouvois fort Téxpédient (}u'il avoit imaginé. Je faluai 

atiffi les faux afcbers. C'étoient trots dumefliques et 

deux garçous barbiers de fes amis, qu'il àvoit engagés à 

^Eiire CCS perfoonages. J'ordonnai qu'on apportât du via 

pour abreuver la brigade, et nous allâmes tous enfemble 

chez Camille à l'entrée de la nuit. Nous frappâmes ^ 

la porte, que nous trouvâmes fermée. La vieille vint ou* 

vrîr ^ et prenant les peribnnes qui étoient avec moi pour 

des lévriers de judice, qui n'entroient pas dans cette 

maifon fans fujèt, elle fut effrayée. Raflurez vous, ma 

bonne mère, lut dit Fabrice, i)ou8 ne venons* ici que 

pour une petite affaire, qui fera bientôt terminée. A ces 

mots nous nous avançâmes, et gagnâmes la chambre de la 

malade, conduits par la vieille qui marchoit devant nous^ 

et à la faveur d'une bougie qu'elle teaoit dan» un flam* 

beau d'aigent. Je pris ce flambeau, je m^approchai da 

lît^ et feiaot remarquer mes tçaits à Camille : Perfide^ 

lui 



t78 LES AV ANTURES 

lui cEis^j«, reconttoîffez ce trop crédule Gôl Blat qae vfm* 
avei: trofD)3é ? Ah fcélérate ! je tous rencontre enfin •- 
Le Corrégidor a reçu ma plainte^ et il a chargé cet AU 
guazil de tous arrêter* AHoai, Mowfiear l'officier, dis^ 
je à Fabrice, faites votre charge. 11 n^èft pas befaûiy 
répondît- il en grôfitflànt la voix, de m'exhorter % rem» 
plir mon deroir. Je me reanets cette creature-Ët. Il y 
a longtenis qu'elle èft marquée 'en lettres rouges fttr me» 
tablettes. LeTcai-vous, ma prinCeffe, 4r^outa*t41. Ha^ 
biUez-vous pron^tement. Je vais toos fervir d'écuyer, et 
vous condetre aux prîfoiis de cefte ville, fi'voas l'avex 
pour agrédble. 

A ces paroles, Cammille, toute roakde qu'elle étoît^ 
tVppercevant qae deux archers à gcandes moudaches fe 
piéparoient à la tirer de fon lit par force, ie mit d'elle-- 
méme fur fon féant, joignit les :a9:rinfi d'une manière &ip*- 
pliaiit€^ et me regardant at«o de» y^cux où la fmfeur 
étoit pei«Me : Seigiseur Gîl Bhis, nyd dit elle, a^eK pitié 
de moi. Je vou5 en congiare p$r talbhaile mère à qui 
vo«»8 devcK le jour, Qjoique je ibis très cbupable, je ^a 
encore plus malheuireule. Je vais vous rendre votre dta»> 
mant, et ne me perdez point. £n parlant de cette forte^ 
elle tira de fon doigt ma bague, et me la doasnaw Mâia 
je lui répondis que ntoa dB^ansant ' n« Ydf&foit point, et 
que je voak»is qu'on me reftrtuât encwre iee.iiaiiieduc&tt- 
qui m'avoient été violés dansTh^tel ga[ral. Oli! pour vos 
ducats^ Seigneur, repliqua-t-ellci ne me les demander 
point. Le tf&itre Don Raphaël, q)>e jts n'ai pas vu de«> 
puis ce tems-là, les emporta dès la nuit même. Hé,, 
petite mignonne, dit alors Fabrice, n*y a-t-il qu'^ dire^ 
pour vous tirer d'intrigue, que vous n'avez pas en de 
part au gâteau^ Vous n'en (evt^ pas^. quitte à fi bon 
marché. C'èil aiSèz que vous (ojevàts oompitces de 
Don Raphaël, pour n»é citer qu'on voua demande compte 
de votre vie pafiee. Vous devez avoir bien dc9 cho^a 
fur la confcience. Vous viendrez, s'il vous plait, en prî- 
fon, faire une confelEoo générale. J'y veux mener auffi,. 
continua-t.il, cette bonne vieille*, je juge qu-'elle fait 
une infinité d'biftoices cvrieufes, quo Monfieor k Cott- 
ségidor ne icra pas faehé d'eptendite. 

Ltê deux femmes, à ces mots, mirent tout «il' niage 
pour nous atteiidtlrr £Ues remplirent, la. chambre de 

cri^ 



DE GIL BLAS. tjf 

ctîst de phiiitcty et de laoïeiitatioos. Tané» qee la 
tneilie ^genoox, Uiatôt devant VAlgxsatW et tantôt de* 
yant les.«vdler«, tâchok d^exeilier leur oompaffioo, Ca- 
mille me prîoit,^ /df la maoière du monde la plus tou- 
chante, de la iauyei: des mains de la ju(lice« Je feignit 
de me laifier fléchir» MonGeur POmcier, dîs-je au fils 
de Nunnez, puifque j^aî mon diamant, je me confole du 
refte. Je ne foubeke pas qu'en fafle de la peine à cette 
pafoi^e femme, je ne veux pcnnt la mért du pécheur*. 
Fi denc, i^ponélt-il, tou9 avez de Thumanîté, vous 
ne ieriet pas bon h être exempt. Il faut» pourfuivît* 
ily que je m'acquitte de ma commfffion, il m'èft exprel^ 
lement ordonné d^arrêter ces Infantes, Monfîeur le Cor- 
ridor en veut faire un exemple. Hé de grâce, repris* 
je, ayec quelque regard à ma prière, et relâchez- vous 
«n peu de votre devoir, en faveur du préfent que ces. 
Dnmesvont vous offrir. Oh$ c'èft une autre a£Faire, 
repartit-fl, voilli ce qui s'appelle une figure de rhétorique 
biea placée : ça, voyons. Qu'on t^elles à me donner ? 
J'ai un collier de perles, lui dit camîUe, et des peadans 
d'oretlles d'un prix conlîdéralxle. Oui : mais, interrom- 
pit-tl brufquementy û cela vrent des Iles Philippines, je 
n'en veux point. Vous pouvez les prendre en aÀTuranjce, 
leprit-elle, je vous les garantis fines. En même tems 
elle fe ût apporter par la vieille une petite boète, d'où 
elle tira le collier et les pendans, qu'elle mit entre les 
mains de Monfieur l'Alguazil. Quoiqu'il ne fe connût 
guères mieux que moi en pierreries, il ne douta pas que 
oeHes qui compofotent les pendans ne fufTent fines, auffi« 
bien que les perles. Ces bijoux, dit-il, après les avoir 
confidérés attentivement, me parotfTent de bon alloi ; et 
fi Ton iijoute à cela le fiambeau d'argent que tient le 
Seigneur Gil filas, je ne réponds plus de ma fidélité. Je 
ne crois pas, drs-je alors à Camille, que vous vouliez 
pour une bagatelle rompre un accomodement fi avan- 
tageux pour vous. £n prononçant ces dernières paroles, 
j'dtai la bougie, que je remis à la vieille, et livrai le 
flambeau à Fabrice, qui s'en tenant là, peut-être parce 
qu'il n'appercevoit plus rien dans la chambre qui fe pût 
tfifément emporter, dit aux deux femmes : Adieu^ mes 
princeffès, demeurez tranquilles. Je vais -parler à Mon- 
fieurle Corrégidor; et vous rendre i^las blanches que la 

oeige. 



ï8o LES AVANTORES 

fieîge. Nous favons lu! tourner les cbofes comme 11 nous 
plaît, et nous ne lui fefons des rapports fidèles» que 
quand rien ne nous oblige à lui en £ure de faux. 

CHAPITRE V. 

iSttiie df l^j^vanture de la Bague retrouvée. GU Blas 
abandonne la Médecine^ et le/ijour de Valladoîid. 

APRES avoir exécuté de cette munière le projet de 
Fabrice, nous fortimes de chez Camille, en nous 
applaudîflant d*un fuccés qui furpaflbit notre attente ; 
car nous n^avions compté que fur la bague. Nous enn* 
portions fans façon tout le ce de. Bien loin de nous faire 
un fcrupule d*avoir volé des courtifanes, nous. nous Jnig- 
ginions avoir fait une aôion méritoire. MelSeurs, nous 
dit Fabtice, lorfque nous fumes dans la rue, je fuis d^a- 
vis que nous regagnions notre cabaret, ou nous paflèrons 
la nuit à nous rejouir* Demain nOus vendrons le âam- 
beau, le collier, les pendans-d^orcilles, et nous en par- 
tagerons Targent en frères ) après quoi chacun repren** 
dra le chemin de fa roalfon, et sVxcufera du mieux qu'il 
lui fera podible auprès de fon maître, I.a penfée de 
Monfieur PAlguazil nous parut très judicieufe. Nous re« 
tournâmes tous au cabaret, les uns jugeant qu'ils trou- 
veroient facilement une excufe pour avoir découché^ et 
les autres ne fe fouciant guères d'être chaffés de chez eux. 
Nous fîmes apprêter un bon fouper, et nous nous mi- 
mes à table avec autant d'appétit que de gayeté. Le repas 
fut aâaifonné de mille difcours agréables. Fabrice fur- 
tout, qui fa voit donner de l'enjouement à la converfatioo, 
divertit fort la compagnie. 11 lui échappa je ne fais com- ' 
bien de traits pleins de fel Caftlllan, qui vaut bien le fel 
Attique. Dans le tems que nous étions le plus en train 
de rire, notre joie fut tout-à>coup troublée par un évé- 
nement imprévu. 11 entra dans la chambre où nous fou*- 
pîons un bomme afîez bien fait, fuivi de deux autres de 
très mauvaife mine. Après ceux-là trois autres paru- 
rent, et nous en comptâmes jufqu'à douze, qui furvinrent 
aind trois à trois. Ils portoient des carabines avec des 
épées et des bayonnettes. Nous vimes bien qui c'étotênt 
àts archers de la patrouille, et il ne nous fut pas diffi- 
cile de juger de leur intention. Nous eûmes d'abord 
quelque envie deréfifteri zp^is ils nous envelopèrent dans 

' ua 



DE iGIL fi LAS. i8i 

^n V^ant^^t nous tinrent .eiijR«rp€A,:tant {mr ienr nom« 
b^ç.q^ par leius «fines à. feu. dM^eflîeui^, .nous dk le 
1 .QMnmfindapt.(Pttn ai^cxtiMtut^ je:ûibipaik-><pel ingénieux 
nrtiQoc jrpjis Tencc de «tîfer Aine 'bague des mains de cer- 
- taîne avsm&uctère. Gestes le trait èH .excellent, et mé. 
^rile bien .une irécompenfe .publique, auiii ne peut-elle 
.!r0USi4cfaapppr. X«a Juftioe, qui vous deftine chez elle 
>ttiiik>gflnient« ne .suuiqueia .pas.de reconooltre un û bel 
-<ff(}rttdeigé««e. Toutes les ^pecfonnes à ()ui ^edifcours 
)sVidd«effpit, ieaiurent déconoertéss. i^Inus cbangeames 
^âe Qontfiuanoe, ct^fentîmes. à notce tour (la même fray- 
' coa que nous tavions ânfptrée .cbee Camille. Fabrice 
Mpouatant, .quoique pâle et.déffth, .voulut nous jutlifier. 
. Seigneur, (Ût-il, nous n'avons .pas -eu une mauvaife in- 
dication, et 'par oonféquent on doit nous pardonner cette 
Apcâite fttpercbecie. Comment diable ! répliqua le Corn- 
.mandant avec colère, vous appeliez cela une petite fuper- 
.chenerf .-Savezwous bien quHl jr va de la*corde'? 'Outre 
.qa'ilii!èftpaS;pe*mis de^fe xendce.juftice ibi-mém«, vous 
-Mee.émpmrté un ilaipbeau, un collier, et des pendans- 
•d^OfieiUes i et qui pis èft, pour faire ce -vôl vous vous 
rêtes tiaweflis en e^rcbers. ï^s .miférables fe déguifer en 
jbcmnêtes.gens pour. mal faice ! Je vous trouverai trop 
-heureux, ffi: Ton n^ vous. condamne qu'à faucber le grand 
.pié.. LodquHl nous eut fiait 4;omprendre que lacbofe 
»-étoit encore.pUis CirieuTe que pous ne l'avions penfée d'à* 
(bord, nous^nous «jettames tous à 'Tes pies, et le priâmes 
,d!avoir.iRtié de. notre jeunefie^ mais nos piîères furent 
(inutiles.- IL rcjetta de plusla propqfîtion que nous fîmes 
de lui abandonner le collier, les-pendans, et leflambeau. 
ill,teSa£à même ma bague, parce .que je la lui offroîs^ 
;peut-êto'e, en^tFppbonne compagnie. 'Enân^il fe mon- 
ftra inexorable, il 'ât d^fanner mes compagnons, et 
.BOus;emniena;tous.<çs^nible.^ux' pfKbns de la ville. 
^Comase: onnous y-^conduifoit, un des archers ,m^apprit 
.que :1a .vieille. qui demeuroit avec Camille, nous ayant 
ioupçona^..de>n'4tFe-pa4i de véritables valets de pié .de la 
.Juftice,«Ue.nous.avoit:ruivis jufqu'au cabaret ; et que ]à< 
.fes foupçoQs &'étant tournés en certitude, elle en avoit 
Averti la.patTotiille.pour ie venger de nous. 

.Qn .nons..£ouiUa{id^abord par^tout. On nous ôta le 
<oollier,.lespe<idans,.etj«iiaaibeau. On mVracha pa- 

Q^ reilkxncat 



ïfa LES AVANT URES 

reUlemetot ma bague, avec le rubis des Iles PhîIippîiieSf 
que j'aveîs par malheur dans mes poches. On ne t&e 
laifla pas feulement les réaux que j'avois reçus ce jour-là 
pour mes ordonnances. Ce qui me prouva que les gens 
de juftîce de ValladoUd favoîent auflî-bien faire leur 
charge que ceux d'AHorga, et que tous ces Meflieurs 
avoient des manières uniformes. Tandis qu^on me fpO« 
lioit de mes bijoux et de mes efp^ces, ^officier de la pa- 
trouille qui étoît préfenti contoit notre avanture aux nn- 
:i[iîftres de la fpoliation. Le fait leur parut û grave que 
, la plupart d^entre eux nous trouvoîent dignes du dernier 
fupplice. Les autres, moins féveres, difeient que nous 
pourrions en être quitte pour chacun deux cens coups de 
fouet, avec quelques années de fervice fur mer en at- 
tendant la décifion de Monfieur de Corrégidor, on nous 
enferma dans un cachot, où nous pous couchâmes fur la 
paille, dont il étoit prefque aufli jonché qu'une écurie 
où Ton a fait^la litière aux chevaux* Ncus aurions pu 
y demeurer longtems, et nVn fortir que pour a}ler aux 
galères, fi dès le lendemain le Seigneur Manuel Ordog- 
. nez nVut entendu parler de notre affaire, et réColut de 
tirer Fabrice de prifon, ce quUl ne pou voit faire fans 
i^ous délivrer tous, avec lui.. C^étoct . un homme fort 
^ftimé dans la ville. Il n'épargna point les foDicita- 
tions p et tant par fon crédit que par celui de ces amis, 
il obtint au bout de Uois jours notre élargiflem^t. Mais 
nous ne fortîmes point de ce lieu-là comme nous j étions 
entrés. Le dambeau, le collier, les pendans, ma bague,^ 
et le rubis, tout y reila. Cela me fit fouvenir de ces vers 
de Virgile, Sic ms non vobù^ &c. 

D'abord que nous fumes en liberté, nous retournâmes 
chez nos maîtres. . Le Doâeur i>angrado me reçut 
bien. Mon pauvre Gil Blas, me dit-il, je n'ai fu ta 
difgrace que ce matin. Je me préparois à foUiciter for- ^ 
tement pour toi. 11 faut te confoler de cet accident,, 
mon ami, et t'attacher plus que jamais à la médecine. 
Je répondis que j^étois dans ce defiein, et véritablement 
je m'y donnai tout entier. Bien loin de manquer d'oc« 
cupatiôn, il arriva, comme mon maître Pavoît fi heu- 
' reufement prédît, qu'il y eut bien des maladies. La pe- 
tite-vérole et des fièvresmalignes commencèrent à régner 
(dans la ville et dans lc% fauxbourgs. Tous les Médecins 

'de 



DE GIL BLAS. ,183 

de Valladolîd eurent de ]& pratique, ef nous particulière* * 
ment. Il ne fe paflbît point de jour que nous ne vif* 
fions chacun huit on dix malades, ce qui fuppofe bien de 
IVau bue et du fang répandu. Mais je ne fais comment 
cela fe fefoit. Ils mouroient tou$« foit que nous les 
tiattaâîons fort mal, fnt que leurs maladies fofîent in- 
curables. Nous fefioas rarement trois vifîtes à un une* 
me malade. . Dès la féconde, ou nous apprenions qu'il 
▼enoit d'être enterré^ ou nous le trouvions à l'agonie* 
Comme je n'étoi? qu'un, jeune Médecin, qui n'avoit pas 
encore eu le temsde s'endurcir au nneurtre, je m'afHîgeois 
des éveoemens funeiles qu'on pouvoit m'impnter. Mon* 
iîeuT, dis'je un foir au Doâeur Sangrado, j'attefïe ici 
le Ciel que je fuis exaÛement votre méthode. Cepen- 
dant tous mes malades voiit en l'autre monde. On di* - 
rpit qu'ils prei^nent plaiiir à mourir pour décréditer notre 
médecine. J'en ai rencontré aujourd'hui deux qu'on- 
por toit en terre» Mon enfant, me répondit-il, je pour* 
rpîs te dire \ peu près la même ' chofc. Je n'ai pas 
fouvent la fatisfaâion de guérir les perfonnes qoi tom* 
beat entre mes mains ; et fi je n'étois pas auflî fur de 
Ts^% principes que je le fuis, je croirois mes remèdes con- 
traires à preique toutes les maladies que je traite, bi 
vous m'en voulez croire, Monfîeur, repris-je, nous chan* 
^ gérons de pratique. Donnons par curiofité des prépa« 
rations chymiques \ nos malades. Le pis qu'il en puifier • 
arriver, c'èil qu'elles produisent le même eâet que notre 
cgu chaude et nos faignées. Je feroîs volontiers cet efiai, 
repliqua-til, iî cela ne tiroit point à cooléquetice ; mai« - 
j'iii publié un livre où je vante la fréquente faignée et 
l'ufage de la boiflbn ? veux-tu que j'aille décrier mon 
' ouvrage \ Oh ! vous avez raîlbn, lui repartis-je, il ne 
faut point accorder ce triomphe à vos ennemis. Ils 
diroîent que vous vous laifTez defabufer, ils vous perdroi* 
ent de réputation. Périment plutôt le Peuple, la NobleiTe 
et le Clergé. Allons donc toujours notre train., Après . 
t9ut, nos confrères, malgré l'averfion qu'ils ont pour la 
faignée, ne favent pas faire de plus grands miracles que 
nous ; et je crois que leurs drogues valent bien nos fpé* 
ci6que5» 

Nous continuâmes \ travailler fur nouveaux ft-ais, et 
nous j proccdavies de manière qu'en moin», de Gx fe* « 

Qjj naines 



a 

»! 



it4 LESAVANTURES 

maiiMs- nous fiôw* autant de veuves- et d'orpHelins^que'le 
iîege de Troye. IV fembloit que la peAe fût daûf Valla-* 
delid*, tatit on y Mmt de fànerailks. Il vetiôk tou6 ks 
jours au li^gl» quelque père nous demander compte d'un 
£lf que ttû\» lui avions enlevé, ou bien quelque oincle 
qui noua risprochoit la mort de foa neveu. Pour les no«» 
veUjret les fils dont 1er oncles et les pères s'étoîent mai" 
trouvés» de nos remèdes, ils ne paroiflbient point cbes 
nousb Lef maris étoient auffi* fort dirctèts, ils ne noua 
cbîcanoient point fur lia perte de leur» femmes. Les 
perfonnes aéRîfées dont il nous fblloit eflbyer les re- 
proches, a voient qaieiquefois- une douleur brutale. lia 
BOUS appelloient, ignorante, aflafiinf. lia rte raénag^eoient 
peint les termes. J'étois ému de leurs éf^tbeter*, ms&s^ 
mon mdjtrey qui étoit fait ^ cela, le^ écoutoit de fà^' 
£roîd. Jaurois pu comme lui- m^accoutumnr aux injures^' 
û- le CieV, p6ur 6ter iant^ioàte aux malades de Varlladolid' 
un de leurs âéauxv »Vut fait naître une ocôaâom de Ai€' 
dégoûter de la médecine,' que je pratiquoia tv€c fi pCli 
de-^uccés. 

Il y avoît dans notre voîiioage un jcuf de paume^ e^'à^ 
les faînéans de 1» vi^e s'aflembloient tou» les^ jfeurs.- On- 
j voyoit nif de ces bravea ée profefiMw qui: 4'éri^nt ett 
niii^kt'es et décident les dîfiétends d«ns Ids trîpotlSr lit é* 
toit de Bîfeaye> et fe fefbit appeller I>on Rodrtgi^ dé 
Mondrag^A. Il paroifibit avoir trente an^Sr GMtdh utf 
bonune d*and taille orditiaiee,. maie feo et nervetnté 
Outre deux peths yeux-étindelants qui lui iNDilkiieitt dant 
la tête, et qui femblorent ' menoâer t«o^ deux qu^il re-^ 
gardbit, un nez fort épatté lui tombott fur une mou« 
fiache rooiTey^qui s^élevoit en esoC' jùfqu^à k ten^ple. II 
avoit la parole fi riade et fi- brinfque, qu'il n'avoit qu^à 
parler pour infpirer de IVfi&oiv Ce^ cafieuT de i<aqaiet(efS' 
s'étoft rendu le tiran du' jeu de paun^e. Il jugeoit ittt* 
périelafemertt lea cont^ation» qui Ayrve noient entré lea 
J9aeu/s, ea il ne falk>h point qu'on ^ppellôt de Ces ju^e* 
nmnts, à moins- que PappeUairt ne Voalû% fe refondre à 
^recevoir de bii le lendemiaî» un cartel: dé déû* Tel qoe 
je viena de re|>rérénter le Sei^rneur Don R<i^#}gtte, que 
le Don qu'il mettoit à la tête de fon nom n'empêcbott 
pM d^être roturier ,i il fit' ulvtf ttfAd^é kàpté^tc (ut la 
«aaitreffe du* tripet^ C'cwit UM fUMM de quarante 

anst 



-. I*" 



B£ GIL BL AS; iSj 

ttâs, riclie, aSet tgréMt^- et weïtrt depuis quinze mois* 
J'^ignore comment il put lut plaira. Ce ne fut pti fsnv 
doute fovLT fa beauté. Ce fut- apparemment par ce je ne 
fats quoi qu'on ne fauroît dire. QuoiqaHl en foit, elle 
eut de gont pour lui, et forma le deflein de Pépoufer ; 
mais dans le temt qu^^eiTe fe pr^paroit à confommee cetto ^ 
affaire, elle tomba malade, et malheureufement pour elle 
je divins fon Médeein. Quand fa maladie n'aurok pas 
été une fièvre maligne, mes remèdes Tuffifoient pour la 
rendre dangereuCe. Au bout de quatre jours je remplis 
de deuil le tripoT. La paumière alla où j'enyoyots touii» 
mes malades^ et Tes parents s'emparèrent de (on bien* 
Don Rodrigue, au défefpoir d'avoir perdu fa maltreffe, . 
ott plutôt Péfpérance d'un mariage tit^ avantageux pour 
kii, ne fe contenta pas de jetter feu et flamme cootro 
mot y il jura qu'il me pa&roit fon épée au travers dok' 
corps, et m'extermtneroit à- la première vue. Un voifià 
diaritable m^vertit de ce ferment, et me confeilla de ne 
point fortir do logis, de peur de- rencontrer ce diablo 
d'homme. Cet avis, quoique je n'eufle. pas envie de )e^ 
■églfger, me remplit de trouble et de frayeur» Je»rm'i<» 
maginois fans cefle que je voy ois entrer dans notre mai* 
(fon le Biicayea furieux, je ne poov<^s goûter un mo<' 
siçnt de reposa Cela me détacha de' la médecine, et j^ ■ 
tie fongeaî plus- qu'à m'affrancbir de mon inquiétude. Jo- 
repris mon habit brodé, et après ^ avoir dît adieu à' mon - 
maître qui ne put me retenir, je fortis de la^ ville à la 
pointe du jour, noaians crainte de troa ver Don -Rodrigue, 
en mon chemm% 

CHAPITRE VL 

^ueile^rwteUprit cm fbrta^t de Valladdii^ et quei îhmme 

lejoignùeaehemh* 

JE marcbois fort vite, et regardais de téms en tems 
derrière moi, pour voir fi' ce redoutable Bifcayen ne 
fui voie point mes pHS. pavois l'imagination fi remplie 
de cet homme-là, que je prenois pour lui tous les arbres 
et les b^iil&ns. Je fentàis à tout moment mon cœur - 
treflaiilir d'effroi. Je me raflùrai pourtant après avoir 
fait tt^e baiiivi lieue, et je coutinuaiplu^ doucement moa. 

0^3 chemia 



j8« les AVANTUJtES 

ckemîft vers M«drid^<rà je me pfopefois é^^ïitr» Jeqah^ 
tois fim» peine le féjotif de Valladolld. Tout mon vew 
gret étott de. me fépdrer de Fabrice, mon cbere Pj^làde^ 
à qui je n'avois fin même faire mes adieux* Jo a'éloi^ 
nuileraeDi fâché ^'avoir renoHoé ^ 1» m6dciniic ^ ao c<m* 
tfaire^. je demandoîs^ p^rcloD à Dieu de Tauroir exercée^ 
Je ne laifiaî pas de compter vvec plii&r Tardent qnc j Pa- 
vois dans mes pocbes, quoique ce fût le faiairc d« mes 
stfiTaf&fiats. Je refieic^lMS aux femmes qm ce&nt d^ècr^ 
Hbertines, mais qdi gsitdent t«UJour<s à bon compte la 
f toiit de Irar UbUfimatge. J^aroU en réanx à peu près 
iarvalear de cîtiq dvicats, e^étoil-Uk tout mon bien. Je 
me promettois arec cela ât vue féùàta à Madtid, oà je 




Tabrégé de tovites les merveilles dU monde* 

Tandis que je me rap6lloistout ce que jVnavoisouîdiref 
et quie je jouiflbis par avance des plaiôrs qu'on y preii<d^ 
J'entendis lar vtnx d'un bomme qui marcboît fur mes pas^ 
et quF ehautoit II pltfai goÂer. li afoit fur U dos tin fM 
éa eurr, «ne gukaTtt pendue du toù, et il povtoit une al^ 
ièz lofigui épée>. Ila^loît fi boâ train, qu^il me joignit eti 
ftxt de tems. C'étoit uft des deux gar^on^ batbiers av«o 
qtû j*avotf été en pyifon pour Pavubture de la bftgui»^ 
Nous nous recontiûmes d'abord, Quoique nous eu(rion$ 
changé d'b&bit, et ftous denféufâmes hft etcmnôs de UDUtf 
imncotittût inopinément fur un grand ebemitf* Si je M 
témoignai qoe j'étois ravi de l'avoîi: pour tiompagnon dé 
voyage, il me parut de fon côté fentir une extrême joîe^ 
de me revoir. Je luix^outai pourquoi j'abasdonnois Val- 
ladolid y et lui, pour me faire la même confidence, m'ap- 
prit qu^il avott ^u du bruit avec fou ma!«r<^ «t qu'ils s'é« 
toient dit tous deux-^ileiproi^emcntun éternel adîeu. Si 
j'euiTe voulu, aJQuù^t-^l, demeurer plus longtems à Valla- 
dolîd, J'y anirois trouvé dix boutiques peur un^^ ear^&as 
Tanite^ j*o& dire Jqu^il n'èft point de barbier en Ëfpagn# 
qui fâche mieUx que moi raferà poil' et" à» CofiU'e-poii, et ^ 
jcettre une mouilache en papillote. Mtfis je n'ai pu ré« 
liRer davantage au violent delir que J'at de retourner daua^ 
ma patrie, d^où il y a dix années entières que je fui» focf i. 
Je t«ox rcfpii«t un: ptu^rair dup^y^i^at^fevakdansqueUe 
V •■ .. - iituatioix^ 



DEGILBLAS. iSy 

fitoadoii (àvt ttti paittntê. Je ferai chtz eux sprSs de« 
naio, puifque l'endroit qu'ils habitent, et qu'on appçll0 
Olmédo, eft un gros village en deçà de Ségovîe. 

Je réfolus d'accdmpagner le barbiet jofques chez lu!» 

et d'aller à Ségovit chercher . quçlque commodité pour 

Madrid. Nous commençâmes à nous entretenir de chofes 

hkâîMirëti^tÉ, en poutfutt^nt notre route. Ce jeune 

h^Êome éteit de bonne hameur, tt avoit l'efprit agréable» 

Au bètit d^uire heure de converfiition, il me demanda û 

j€ me fentois de* l^appétit. Je lut repondis qu'il leTerroit 

à la pren^ere hdteOefie* En attendant que nous y zxrU 

▼ioiiSy me dit-il, nous nouons faire une pau£s. J'ai 

^ftis mon (ad de quoi déjeuner. Quand je voyage» j'ai 

tOQJoan §tÂn déporter des prdvifiofis. Je ne me charge 

p^nt d'habits, delingfe, ni d^utres bardes inutiles; je na 

veox rien de fuperflu $ }t ne mets dans mon fac que d«$ 

inanitions de bouche, avec mesrafoirs et une favonnette* 

Je louai fa prudence, et confentis de bon coBurà la paufe 

qu'il propofoît. J^vois faim, et je me préparoii à faire 

SB bon tepas. Après ce qu'il venoit de dire, je m'y at« 

teodoif. Nous nous détournâmes un peu du grand che« 

ttki, pdur nous affeoir fur l'herbe. ' Ld, mon garçon* 

bftfbiér étala fes vivres, qui coniiftoient en cinq ou fiic 

^ngnons, avec quelques morceaux 'de pain et de fromage;^ 

ttftis ce qu^il produifit comme la meilleure pièce du (ac, 

tat une petite outré remplie» cËfoit-il^ d'un vin délicat 

et friand. Quoique les mets ne fuffent pas bien favour* 

eux, là fsim, qui nous preiToît l'un et Tautre, ne nous per- 

aift pas de les ttouver ntiiuvais ; et* nous vuidames auds 

Poutre, où il y avoit envîrdn deux pintes d'un vin qu'il 

ie feroit fort bien pafié de me vanter. Nous nous le-> 

Vsmes après cela, et nous nous remîmes en marche avec 

beaucoup de gaieté. Le barbier, à qui Fabrice avoit 

dit qu'il m'étoit arrive des avantures très particulières, 

Bie pria de les lui appirendrèf xÂoi-méme. Je crus ne pou» 

voir rieii refufer à un homme qui m'avott û bien régalé* 

Je lui donnai la fattsfaôion qu'il demandoît. Enfuiteje 

lut dis qoe, pour rcconno^tre ma complaifance^ il falloit 

qu'il me contât- auffi l'htftoire de fa vie. Oh ! pour mon 

hifloire, s'écria-tôl, die ne mérite guères d'être entendue» 

elle ne contient que de fimplés faits. Néanmoins» ajouta. 

t<il| pttifiliie ifOttS'tt'avottS riett et meilleur à faire^ je vais 

- vous 



i88 LES AVAN.TURES 

TOUS la raconter tellç qu'elle eft. £n nême tema E cK 
fit le lécît à peu près de cette forte. 

CHAPITRE VIU 

t 

tljftùirt du Garçon Barèier». 

FERNAND Perés de la Fuente non ^and-pere, jè- 
prends la cbûfe de loin^ après a?oîr été pandanti 
cinquante ans barbier du village d'Olmodo, mottrut, et 
IniOa quatre fils. L^ainé, noînme Nicolas, s'empara- de' 
fa boutique, et lui fuccéda dans la profeflîon. Bertrand^- 
k puiné» Ce mettant le cooMueree on- tête, devînt mar- 
chand mercier. Thomas, qui étoit le troifieme,. fe fit 
maître d'école. Pojir le quatrième, qu'on àppelloit Pe- 
dro, comme il fe featoit né pour les bel) es- lettres, il 
Tendit une petite portion de terre qu^l avoit eue pour foiv 
partage, et alla demeurer à Madrid, où il efpérott qu'un 
jour il fe feroit difttn^uer par fon fa voir et par (on efprît. 
Ses trois autres frère», ne fe féparèrent point .- Ils s'éta«^ 
blireot à Olmédo, en fe mariant avec des filles de la- 
boureurs, qui leur apportèrent en mariai^e peu de bien,, 
mais en rpcompenfe une grande fécondité. Elle» firent 
des enfans comme Si l'envi l'une de l'autre. Ma tdere,. 
femme du barbier, en- mit au monde fix pour fa part dana^ 
les cinq premières années de fon mariage. Je fus do^ 
nombre de ceux là. Mon. père m'apprit de très bonne 
heure à rafer ; et lorfqu'il me vit parvenu à l'âge de 
quinze ans, il me cbaigça les épaules dé ce fae que vous- 
voyez, me ceignit d'une longue épée, et me dit. Va, 
Diego, tu es en état piéfenteroent de gagner ta vie, va 
courir le pays. Tu as befoin de vo;^ager, pour te dé- 
gourdir, et te perfe^ionner dans ton art. Pars, et ne 
reviens à Olméda qu'après avoir fait le tour de i'Efpagne. 
Q^e je n'entende point parler de toi avant ce tems-là. 
En achevant ces paroles, il m'embrafla de bonne amitié,- 
cyt me pouiTa hors du logis. 

Tels furent les adieux de mon père. Pour ma mère,- 
qui avoit moins de rudrfle dans fes inœurs, elle parut 
plus fenfible à mon départ. Elle laifla couler quelques 
larmes, et miQ glîiïa même dans la main un ducat à la 
dérobée. Je forlis donc ainfi d'Olmédo, et pris le che- 
min de Ségovie. Jo n'eus pas fait deux cens pas, quc; j®; 

in^ictai 



i 



DX: GIL BLAS. lêy 

in^aD^fttai pour vîfiter mon fne» J>*eus* envie- de* voir oe 
qa'fi )r avok dedans,' et de counoStre pTéc H ^ wern ce que 
jepoffédok^ Pf trouvai» utra trôtiffe où édâeta tdmi sff t^Ax r», • 
<^ fimiilbientarroîr rafé dnc généraLtront,. tantîU étoient 
ufé), avec une bandelette. de cm pour ks repafièr, et un 
zoorceaa de&fvn.' Oatri ceU, unrcheiuife^de cbaa'vrre 
toote neu^e^ oor vietlk paire de fauUers» de^ mon père, 
et oe q^i me réjouil! plus cfit tout le refte, ime vingtaino 
de réaujc enveloppé» dâirs un ciiiiiea de Itngec^ Voîiài 
^ptUûs èteôent mes faealc^s.^ Voofi jifg^ bie» par^^^^ 
que Mâkre Nicolas^ le barbier, cemptok beaucoup fuv' 
noe âfyottf<'fiEih:(e, puî%tt^ll^ ftfé hMok piartîr aii^eo* ft pea> 
dfc' clioiW Cependant la^ poffeiliQa d\in dvcat et de vligt- 
réauat, ne nuanqua pais t^'ébiduir unr jtfuwe homme qui 
m^atvoit ja'aifâis en d^arg^ent. Je cvus' mesfinawcies' iivépttf*' 
fable^r et traiurporté de joie je contitluaf mon cfavxnm, e« 
regardant dé momewt en msomtnt la garde de m» raj^ie^e, 
dont la lame me battok à cllaqoe pas le mollet^ ou sVm- 
bnrrbColv danf mes. jsiraibesl, 

J^r-ivarî fuY le foîr au vUkge^^Âtaquityés, avec im 
très ^ikle appétit $ }*aliai loge): à Phôtellene : et ctMttm<^ 
ù jeufie* été eA étal de fat«e de la' dépenfe, je demandai 
d'^un ton haut à- fouper^ L'hète me confidér» quelque 
teiBSy e8 toyant ?ï qiâfi ii a^oitàâblpe, H me dit d^im atff 
d^ttt : ç^r ^>)^M geiitîlke«ii&e» vous<' feret^ fatitffsnc;. oa 
V» vous tvaileï eomiÀe U4l prince. En pariant de cettw 
fort^ îl me meào-daAf une petite ohambfe, o^<il tn^tp« 
pKArtSa, uff quart d^b;eute a^èsy tfir clvé de matou, qiïe je 
lâangeai àvee 14 même arvidîté quer $'il eût ^é de ii<Bvre 
ovdehipîn. il dcoompagitaï cet excellent ragoût d^ua 
vin qui étiéh & bon^, d^foit-îH que le Roi n^en bÂi^oit paa 
de meifMe«ir« Je mt^ap^ev^us pourtant qtie ê^étoit div vîa 
gâté, jriafe cela ne la'efflpêrba pa$ d^ faire autant 
d'bOAifeur qu^aru matou. 11 falut enfuîte, pour «chtirtt 
d*être trarifé comnle un prince, que je me eouchaiTe dan» 
un Ik plt3rt propre à caufer ^inibmnie ?{ft^» Pètc^r. Peig'* 
ireï*vous lio gïabat fort étroit, et fi court que je ne pou^ 
voi» étendre les- jjambes, tout p«trt que j^étof»* D'aile 
leuris^ il n^ftvoh pcMir msieelars et Ht de phime, qu'une 
fimplé {iaî^tla& piquée^- et couverte d'un drap mie ea 
doiiible>. qui depuis k éettàtt bkiscfaiflflge »voit fervî peiit«i» 
^ . ■ être 



190 LES AVANTURES 

■ 

être à cents voyageurs. Néanmoins, dans ce lit qiie je 
viens de repréfenter, Peftomac jplcin du civé et de ce vin 
délicieux que Pbôte m^avoit donné, grâces â ma jeuncfle 
et à mon tempérament, je dormis d^un profond fomsacil,^ 
et paflaî la nuit fans indigeAlon. 

X»e jour fuivanty^rfque j*eu8 déjeuné et bien payé la 
bonne chère qu'on m'avoit faite, je me rendis tout d'une 
traite à Ségovie. Je n'y fiis pas fîtôt, que j'eus le bon- 
heur de trouver une boutique, où Ton me reçut pour ma 
nourrit are et mon entretien» mais je n^y demeurai que 
itx mois. Un garçon barbier avec qui j'avois fait ccm- 
noiflance, et qui vouloît aller à Madrid, me débaucba,r 
et .je partis pour cette ville ^vec lui. Je me plaçai là 
fans peine fur le même pied qu'à Ségovie. J'entrai dans 
une boutique des plus achalandées. II èft vrai qu'elle 
é^oît auprès de régliTe de Sainte Croix, et que la proxi- 
mité du Théâtre, du Prince y attirott bien de la pratique» 
Mon maître, deux grands garçons et moi, nous ne pou« 
vions prefque fulTire à rafcr. J'en voyois de toutes for« 
tes de conditions, mais ei^tre autres de.^ comédieos^ et 
des aut.«urs. Un jour deux petfonnages de cette demi* 
ère efpeceh'y trouvèrent enfemble. ils commencèrent \ 
s'entretenir des poètes et des poélles du tems, et je leur 
entendis prononcer, le nom de mon onele« Cela me 
rendit; plus attentif à leur çliicours que je ne Pavois, été» 
Don Juan de Zavaléta, difoit l'un, èd un auteur fur le- 
quel il. me paroit que le pubUe ne doit pas* compter* 
C'èil un efprit froid, uo^ homme (ans imagination ^ (à 
dernière pièce Pa furieufement décrié. £t Louis Vêles 
de Guévara, difoit l'autre, ne vient-il pas de donner un 
bel ouvrage au public l A-ton jamais rien vu de plus 
ipiferable \ Ils nommèrent encore je ne fais combien d'au*- 
très poètes dont j'ai oublié les noms \ je me fou viens 
feulement qu'ils en dirent beaucoup de mal. -Pour mon 
Qocle, ils en firent une mention plus honorable, lis 
convinrent toua deux que c'étoit un gai çon de mérite* 
Oui, dit l'un. Don Pedro de la Fuente eft un auteur ex- 
cellent. Il y a dans fes livres une fine plaifanterie n^lée 
d'érudition, qui les rend piquants et pleins de fel. Je ne 
fuis p&s furpris s'il^èft eAimé de la cour et de la ville, et 
fi pluûeuis grands lui font des peniions. 11 y a déjà b^ea 
•/ / " • dci 



D E G I L B L A s. iji 

éts aaoées, dît l'autre, qa'il jouit d'un aflez g^ros reve- 
nu. 11 a fi nourriture et fon lo^einent chez le Duc de 
Médina Céli, îl ne fait point de dépenfe, il doit être fort 
bien dans fes affaires. 

Je ne perdis pas un mot de tout ee que ces poètes di« 
rent de mon oncle. Nous avions appris dans la Camille 
^a'il fefoît du bruit' ^ Madrid par Tes ouvrages. Quel* 
qoes perfonnes, en paiTant par Olmédo» nous* Tavoient 
dit ; nais comme il oégUgeoit de nous donner de fes 
nouvelles, et quHl parroiiToît fort détaefaé de nous, de no* 
tre cOté nous vivions dans une très grande indifférence^ 
pour lui. Bon iang toutefois ne peut mentir. Dès que 
j^entendis dire qu'il étoit dans une belle paffe, et que je 
fus où il demeuToity je fus tenté de l'aller trouver. Une. 
cbofe-m'embarraffuit, le^ auteurs Tavoienl appelle Don 
, Pedro. Ce Don me fit quelque peine, et je craignis que 
ce ne fut un autre poète que mon oncle. Cette crainte 
pourtant ne m'arrêta point. Je crûs qu'il pouvoît être 
devenu noble ainfî que bel-efprit, et je réfolus de lavoir» 
pour cet effet, avec la permtâion de mon maître, je m'a- ^ 
jttûai un matin le mieux que je pus, et je fortis de notre 
bqutique« un peu fier d'être neveu d'un homme qui s'é- 
toit acquis tant de réputation par fon génie. Les b»r« 
blers.ne font pas les gens du monde les moins fufceptibles 
de vanité. • Je commençai à concevoir une grande opi- 
nion de moi, et marchant d'un air préfomptueux, je me fis 
enfeigner l'Hôtel du Duc de MédinaCéli. Je me pré- 
fentois à }a porte, et dis que je fouhaitois de parler au Sei- 
gneur Don Pedro de la Fuente. Le portier me montra 
du doigt, au fond d'une cour, un petit efcalier, et me ré* 
pondit ; Montez par là, puis frappez à la première porte 
que vous rencontrerez à main droite. Je fis ce qu'il me 
dit* Je frappai à une porte. Une jeune homme vint od- 
vrir, et je lui demandai fi c'étoit là que,logeoît le Sei- 
gneur Don Pedro de la Fuente. Oui, me répondit- il, 
inais vous ne fauriez lui parler préfentement. Je fercds 

. bien aife, lui dis*je, de l'entretenir, je viens lui apprendre 
des nouvelles de fa fanîiille. Quand vous auriez, repar- 
tit-il, des nouvelles du Pape à lui dire, je ne vous intrp- 

. duirois pas dans fa chambre en ce moment. Il compofe» 
«t lorfqu'ii travaille) il faut biea fe garder de le diûrai^e* 

de 



'4ic foncAiiyflRge* J1>ne fera'l^i^leiqu^ lîirje^.wtft Al- 

• kz iauit uiifUur, («t ^vonczjdaA^ice tem^-ll^. . . 

J« fodjb|)et q^epiom^nni iiWi^ la jruftlînep 4^9 dà .ville; 
en fongeant fans-cefTe à la rëceptiop qur laPU .Ql\c]ie;iQie 

• fcroit. Je -crois, >diibb«j$ eainoÂimmc» jqu^til.fe» ravi 
•dé ne voir. Je^iigcolB 4e d^ fantinifiM pftr J4fijiPÂm<9 

• Jet je me pfépocois à une iveiQQnQoiflaiiOf ifort tORcb^l^* 
Je vetoutDai chez hSx ttk^^WigKMifi ^rbfittro.qu^ooiiiia- 

: voit marquée. V!OUA>am«ec 'à-propos^ rmeniïtlfM y^Iot. 

JMon maître .ira > bientôt fortir,.aU0m)e9i iQijttninftftyit, je 

•vais vous i annoncée ^jAioos mQl$,il|i>e lalflii>iltsi<i T^li- 

• chambre. 11 tyire.vmt <un>mom^t c^rà» et Joe fit:f|i- 
- trer >dans ila chambteide libnimaitrc, 4oAjt Je :yifag^:ipe 
' frappa id^bord par iuii }aK ide fomillç. Il:Qie .feo^blacque 
' c^étoit rffion .oode Xhomafi* :tfint îk fej^efiembloienttQiis 
.deu-x. Je le :raliiai «vep^uo profond ffe(iie&i et^iuidîs 
que j^étois 'iils.de MRitfe-J!))ic olas.de. la .JËaent.e, bvbier 

-^d^Ohnédo. ije lui appris: aufTt que jîe^fticois -à: Mndrid ^de- 
puis trois liîsmainesile vnéiKx de, mon pereicniquaUi^ de 
:gaTçon,7et(qtK.3'avois.deffeln4e fatre.le v>ur de TtËfpagne 
pour me peifeâÎDnr>er. Tai^dis que je parloit, je m'ap- 
.. perçus que :mon oncle ,r]êyoit. JLdoutoît appMremineiit 
s^il me.de(asroûeioit:pour ton n«««n, ,QÛ s?il fe àébtolt 
adroitement de .moi. .IlcQboifîttce dernier parti, ll.df- 
ffifla de. prendre un jair triant, et-.meidit, Hé.biea, • mon 
ami, comment (e .portent !ton pere^et :le54 0i)cks'? ;^ans 
quel état font leurs affaire & ? Je commençai ila^deffus- à 
lui repréfenter la propagation copieufe-de notre Emilie. 
Je lui en. nommai tous Içs .enfants^ mâles .et fendilles, :et je 
compris dans £ettelifte.ju(qu'à.kui;s.j>auiins 4t leurs «u- 
raines. Il ne parut pas s7intéréiler inénisnent.^ cedétajl, 
' et venant à fes fins : I)iégQ^repritfil,ij^appri9U>?e.fQrtq^e 
tu cours lot pa^s pour ^te rendre. parfait jdaasc ton avt, et.je 
-teconfeille de.ne pOint tfarrêter.plus.longtems à.Madiid 
C'èftnnfcjour pernicieux pour laj^uneffe, tu,t*y perdrpis, 
fnpn enfant.. Tu feras mieux.d'àUer dans les- autres ..villes 
-duroyaume, les mœurs: n^y.foiit pasi û cortomp,ueA« -.Va* 
t*en, pourfuivit:il, etquand tu feras, prêt àj partir, viei^s 
-lae revoir, Je te donnecai une piitole pour t'taider affaire 
|« tour de PËfpftgne. (£n di&ntiC^s paroiks, il^me mit 
doucement bois delà chanibie^ et ^e.reavoya. 



D £ G I L B L A s. 193 

• 

Je nVus pas l'erprit de m'appercevoîr qu^îl ne cherchoit 
"qu^ m^éloigner de lui. Je regagnai notre boutique, et 
rendis compte ii mon maître de la vîfîte que je venois de 
faire* 11 ne pénétra pas mieux que moi Pintentit>n du 
^Seigneur Don Pedro, et il me dît : Je ne fuis pas du fen- 
timcnt de votre oncle. Au lieu de vous exhorter à cou- 
rir le pays, il devoit plutôt, ce me femble, vous engager 
à demeurer dans cette ville. Il voit tant de perfonnes 
de qualité, il peut aifément vous placer dans une grande 
maîfbn, et vous mettre en état de faire peu à peu une 
^offe fortune. Frappé de ce difcours, qui me préfentoîc 
de fiatteufes images, j^allai deux jours apr^s retrouver 
mon oncle, et je lui propofai d'^em ployer (on crédit pour 
me faire 'entrer chez quelque Seigneur -de la Cour. Mais 
la proportion ne fut pas de fon goût. Un homme vain» 
qui entroit librement chez les grands, «t qui mangeoit 
tous les jours avec eux, n^toit pas bien-aife, pendant qu'il 
feroit à la tablé des maîtres, qu^on vît fon neveu à celle 
des valets. Le petit Diego auroit fait rougir le Seigneur 
Don Pédi'o* 11 ne manqua donc pas de m'éconduire, et 
même très rudement. Comment, petit libertin» me dit^îl 
d*un -sur furieux, tu veux quitter ta profeflion ! Va, je t'a- 
bandonne aux gens qui te donnent de €1 pernicieux con- 
feils. Sors de mon appartement, ^ n^y remets jamais le 
pied, autrement je te ferai châtier comme tu le mérites. Je 
iuis bien^étouFdi de ces paroles, et plut encore du ton fur 
le quel mon oncle le prenoit. Je me retirai les larmes aux 
yeux, et fort -touché de la dureté qu*il avoît pour moi. 
Cependant, comme j^ai toujours été vif et fier de mon na- 
turel, j^effuyai bientôt mes pleurs. Je paffat même de la 
douleur à l'indignation, et je refolus de kilTer-là ce mau» 
vais parent, dont je m'étois bien paffé jufqu'à ce jour. * 
'. Je ne penfai plus qu^à cultiver mon telent. Je m'at- 
tachai au travail. Je rafoîs toute là journée ^ et le foir, 
pour donner quelque récréation à mon efpiit, j'apprcnois 
à jouer de la guitarre. J'avois pour maître de xet in- 
irburoent un vieux Segnor Efiudéro^ à -qui je fefoîs la 
barbe. 11 me montroit auâl la mufîque, qu'il favoit par* 
faiiement. H èd vrai qu'autrefois il avoît été chantre 
dans une cathédrale. 11 fe nommoit Marcos d'Obré- . 
gon; C'^loit une homme fage, qui avoît autant d'cfprit 
^ue. d'expérience, et qui m'aimoit comme fî j'eufl'c été foa 



>^6 LES AVANT URE s 

manque de refpeô. Enfin, il lui écbappa tant d^imper** 
tinenccs, que je ne pus mVmpècher de lui dire tout ce.^* 
que je penfoi», au hazard de lui déplaîre. Je lui repré- 
kntai, avec le plus de ménagement toutefois qu^tl me fut 
polfible, qu'elle fefoit tort à la nature» et gâtoit mille 
bonnes qualités par fon humeur fauvage 9 qu^uoe femme 
douce, et polie pou voit fe faire aimer fan&le fécours de la 
beauté, au Heu qu'une belle perfonne fans la douceur et 
la politefle dei^noit un objet de méprit. J'ajoutai à ces 
ralfcnnements je ne fais combien d'autres femblables, qui 
a voient tous pour but la correélion de fes rooiurs* Après 
^voir bien moralifé, je craignis que ma francHifé n'excitât 
\sL colère de ma maîtrefle, et ne m'attirât quèlqpe défa« 
gréible repartie } néanmoins elle ne fe révolta pas contre, 
ma remontrance, elle fe contenta, de la rendre inutile, 
de même que celles qu'il me prit ibttement envie de luL 
faire les jours fuivants. 

Je me laifai de l'avertir «n vaîù dr £cs défauts, et je 
l'abandonnai à- la- férocité de fon natureL Cependant 
le. croiriez- vous ? cet efprit farouche, cette orgttciUeuiÎEi 
femme èil depuis deux nbiois entièrement changée d'hu- 
meur. Elle a de Thonnêteté pour tout le monde, et deau 
manières très agréables. Ce n^èâ plus cette même Mer* 
gélina, qui ne répondoit qpe des fottifes aux hommes qui 
lui tenaient des dlfcours obligeants. Elle ell devenue fen* 
iible aux louanges qu'on lui donne« Elle aime qu'on, 
lui dife qu'elle è(l belle, qu'uo homme ne peut la voir, 
impunément. Les Ealteries lui plaifent ^ elle èll préfente- 
ment.comme une autre feinme. Ce changement èfl ^ 
peine concevable ; et ce qui doit encore vous étonner 
davantage, c'èxt d'apprendre que vous êtes l'auteur d'un. 
il grand miracle. Oui, n)on cher Diego, continua l'écuj. 
er. c'èit vous qui. avez ainii métamocphofé Donna Mer- 
gélina ^ vous^ave^ fait une brebis de cette tig^elfe. £a 
un mot, vous vous êtes attiré fon attention 'y je m'en fuis 
apperçu plus .d'une fois, et je meconnois mal en femmes,^ 
ou bien elle a Conçu pour vous un amour très violent* 
Voilà, mon fils, la trifte nouvelle que j'av<ys à vous an- 
noncer, et la fâcheufe conjonâure où jious nous trouvons. 

Je ne vois pas, dis-je alors au vieillard, qu'il j ait là.- 
dedans un û. grand fujet d'affliction pour nouS} ni que ce. 

foiti 



DE Gît fit A& 1^7 

k\t uft malheur pour mol d^étre aimé d'îsne jolie dame; 
Ah Diego ! repliqua*t*il, vous raiibnBe2 en jeune hom« 
ibe. Vous ne voyez que l'appât^ tous ne prenez point 
l^arde à l'hanieçon« Vous ne reg;9rdez que le plaifir, et 
fiioi j^envifa^e tous les défagréments qui le fui vent. Tout 
éclate à la 6n. Si vou»^ eominuez de Tenir chanter %- 
notre porte» vous irr itérer la pafHon de M ergélîna, qui 
perdant peut-être tout' retenue, laifiera voir fa foibleiTs 
au Doâeur Olorofo Ton mari ; et ce mari qui fe montre 
aujourd'hui û oomplaifant, parce qu^il ne croit pas avoir 
fujet d'être j^Tôux, deviendra furieux, fe vengera dVlle, 
et pourra nous faire à vous et 3 moi' un fort mauvais- 
parti. Hé bien, repris-je. Seigneur Marcos, je me rends - 
ft VOS" raifons, et m'abandonne !k vo^'confeils. Prefcri* 
T^es'-moi la conduite qne je dois tenir; pour prévenir tout 
fidiilre accident. Nous^ n'avons qu*k ne plus faire de 
concerts, repartft.il. Ceflez de parohre devant ma maî<- 
f^clfe. Quand «lie ne vous* verra plu^s, tçllè reprendra fa 
tranqi:^!itc. Demeurez chez vtïtre maître; j'irai- vou«* 
f trouver, et nous jouerotis-lâ'de la guîtarre fans péril. 
J*y Confens, lui dis-je, et je vous promets de ne pluS' 
«ttettrè 1% pfcd ehez vous; Effeftîve^ent je réfolus de ttè ■ 
plus aller chanter à la porte du*médecin, et de mr tenir ' 
déformais renfermé dans ma boutiq\>e, puifque j'étois aa* 
homme £i dangereux à voir. 

Cependant le bon écuyer Marcos, avec toute ia pru- 
dence, é|>rouva peu de jours après, que le moyen qu'il' 
avmt imaginé pour éteindre les feux* de Donna Mergéli* 
îia, prodttifoit un^ effet totrt contraire. La dame, dès» 
la féconde nuit, ne m'tntend«nt point chanter, lui de» 
manda pourquoi nous avions* difcontinué nos concerts,- 
erpour quelle raifon elle ne me vojoit plus. Il lépon- 
dit que j'étois- fi occupé; que je n'avois pas un moment' 
il donner à mes plaifirs; £He parut fe contenter de cette^^ 
excufe, et pendant trois autres jours encore elle foutint 
mou abfeiice ave« afifez de fermeté*, mais au bout de ce 
tems-là ma princefie perdit patience, et dit I^Ton écuy- 
er. Vous me trompez, Marcos. Dîégo n^a pas ceffé- 
fans fujet de venir ici ; il y a là deffous'un myiîere que 
Je veux éclaircîr. Parlez, je vous l'ordonne, ne me ca« 
ohez rien. Madame, lui^ répondit-il en la payant d'une 
autre défaite, puifque vous fouhaitez de favoir les-chofes, 

R 3 j^ 



joo LES AVANTURES 

fa maitreflV. D^abofé qu« cette dzrat fut mon atftifw 
ture, et me vit tel que j^'étois, e^le tne i^ij^nk autctnt que 
fi les plus grandi maibeuts me fuileiit arrivés ; ptattipoCm 
tropbant la perfonne qut n^avoît ttccommadé de eetfe* 
roaniere, elle lui dônntr nitllt aialédi^ioda. Hé, f^a- 
dame! Jur dhr Mareds, modère* vos trafifp^nt», ooitfidé. 
rez que cet événement èft ua pur e^ du^ hgLtstrd^ il nVn 
faut point avoir un reflentimeiit fi vif. Pourquoi ne vou- 
lez vous pas que je teifenté vivêvmit roffeofe qu'en a- 
imite à ce petH agneau, à cette colombe fans fiel, qui ne» 
fe pliiint feuleBMnt pas de routrttg^e quHl à ^u f Ah !' 
que ne fuîs*je homme en ee moment po»r le ¥ehger ! 

£lle dît une infinité d'autre^ cbtffes tpà marquoient bi« 
en Pexcès de fon amour, qu'elle ne fit pas moins éclatei»' 
par ces a^ion» : Cfrr tandis que Mtoeoa s\)tcnpoit k m*ef« 
fuyet avec une ferviette^ elle coiirut dan^ fa t;batnbre, et 
en apporta une botte remplie de toutes forte» de parfumsi- 
£lle brûla des drof «es odoriférante», et en ^rfuma me^^ 
habitSY après quoi elle répandit fur eux des effenoe^eti'aw- 
bondance, La fumig^atiotl et Pafptfrfion finies-, cette cbaJ- 
rîtàble femme- alla- chercher elle-même daAs là emime,, 
du pain, du vin, et quelques robreeanx de mouton rfttt^. 
qu'elfe avoît mis X part pour moi* Elle m'obligea de 
manger; et prenant plaifir ^ me ferrir, tantôt elle me* 
cou poit ma viande^ et tantôt elle me verfoît à boire,, 
malgré tout ce que nous pouvions faire»- Marcos et moi, 
pour IVn empêcher. Quand j*eiss foùpé, me(?îeurs de Isi" 
fymphonie fe préparèrent à^bien accorder leurs Toijt avec 
Bîurs guitarres -y nous fîmes un concert qui charma Mer- 
gélina. tl èft vrai que nous affe^ions de chanter def- 
airs dont les paroles flattoient fon amour, et il faut re* 
marquer quVn chantant je la regardois- quelquefois du- 
com de l'osi], d'une manière qui mettoit le feu au^ é^^ 
toupc»; car le jeu oommençoit à me plaire. Le concert^ 
quoiqu'il durât depuis longtems, ne m'ennu)rott point; 
Pour la dlime, à qui lès^ heures paroiiToient des* moments^- 
eller-auroit volomîcrs paffé la nuit à nous entrndre, fi le 
vieil écuyer, à qui les moments paroi&ient des* heures^ 
ne l'eût fait fouvcnir qu'il étoit déjà. tard. £llè lui don*. 
na bien dix foi» la peine de répéter cela : mais elle avoit 
affaire à un homme rnfatigable là^delTus, il ne la laifî^ 
point en repos que je né &fle fort!» Comme il étoit fage 

et 



I>E GIL BL AS. ooi 

et prudent, et qu^îl voyoit fa maltrefle abandonne à 
Vne folle paffîon, ,îl craignit qu^il ne nous arrivât quel* 
que traverfe. Sa crainte fut bientôt juilifîée. Le mé- 
decln, foit qu^l fe doutât de quelque intrigue feccete, 
fbit que le démon de la jalouse, que Tavoit refpeélé juT- 
qu'alors, voulût Pagiter, fr^avifa de blâmer nos concert^» 
11 fît plus y il les défendit ^n maître, et fans dire les rai* 
fons qu^il avoit d'en ^fer de cette forte,, il déclara, qu^il 
ne fouffiriroit pas davantage qu'on reçut des étrange rs^ 
cbez lui. 

Marcos me iîgniôa cette déckration,^ qui me.regardoit 
pariculieremeut, «et dont je fus très mortifié, pavois 
conçu des afpécanpes que j'étots jBsché de perdre. Néao- 
n}oins,pour rapporter lescbofes^cn fidèle luftorien, je vous, 
avouerai que je pris mon mulhaux ei^ patience. .11 n^en- 
fat pas de même de Mergélioa, fes fentiments en devin- 
rent plus vifs. IVIon cher Marcos, dit -elle à fon écuj^er^i 
c^èd de vous feul que j ^attends du fécours. Faites en forte,, 
je vous prie, que je puiffe voir fecretement I>iégo. Qup 
me demandez- vous, répondit le vieiHard avec colère t 
Je n^ai eu que. trop de complaifance pour vous. Je na 
prétends point, pour Satisfaire votre ardeur infenfée, con^ 
trîbuer à deshonorer mon maître, à. vpus perdre de ré* 
putation, et à me couvrir d'infamie, mfii qui ai toujours 
paâié pour un dom^ique d'une conduite irréprochable.. 
J'aime inieux fortir^e votre maifon, que d'y fervir d^une 
manière fi; ho nteufe. , Ah, MarcpsJ interrompit la dame 
toute effrayée de ces dernières- paroles^ vous me percez. 
le cœur quand vous mé parlez de vous retirer. Cruel l 
v<ous fongez à m?abandpnner, après m'^avoir réduite dans 
Vétat où je fuis ! Rendez>moî donc auparavant mon or- 
gueil, et cet efprit fauvage que voas m^avéz ôté ! Que. 
n'ai'je encore ces heureux défauts ! Je ferois aujourd'hui 
tranquille, au lieu que vos remontrances indifcrettes 
m'ont ravi le repos dont je jouiffois. Vous avez corrom* 
pu mes mœurs, ei^ voulant les corriger. — Mais, pour* 
fuivit-elle en pleurant, que dis-je malhcureufe ! pour*. 
quoi vous faire d'injufUs reproches? Non, mon père, 
vous n''êtes point l'auteur de mon infortune, c'èÛ mon. 
mauvais (brt.qui me préparoit tant d'eunui. Ne prenez 
point garde, je vous en conjure, ^ux difcpurs extra va-, 
gaùts imi m'échappent. Helas i ma pailîon m^e trouble^ 

l'efpritj,. 



âo» LES AVANTURES 

r 

refpînt ^ ayez pitié de ma fbtbleffe, vous êtes toute ma 
confolatîon > et fi ma vie vous eft cfaere, ne me refufez 
point votre adîftance. 

Ses pleurs redoublèrent à ces mots, de forte qu'elle ne 
put continuer. Elle tîrti fon mouchoir, et s'en couvrant 
le vifage, elle fe laifia tomber fur une cbaife, comme une 
perfonne qui fuccombe à fon affliâion. Le vieux Mar- 
cos, qui étoit peut-être la meilleure pâte d'écuyer qu'on 
vit jamais, ne réfifta pe^nt à un ipe^aele fi teuchsrnt. lit 
en fut vivement pénétré *, il confondit même Tes larme» 
avec celles de fa. maîtrefie, et lui dit d'un air attendri, 
Ab, Madame, que vous ^ètés féduif^nte 1 je ne puis tenir 
contre votre douleur, elle vient de vaiiicre ma vertu, je 
vous promets mon fécoars. Je ne m'étonne plus fi l'a« 
mcur a la force de vous faire oublier votre devoir, puis- 
que la coropaflion feule eft capable de m'^écarter du mien. 
Afnfi donc Pécuyer, nralgré fà conduite irréprochable^ 
fe dévoua fort obligeamment à la p^rdîon de Mergélîna. 
11 vint un matin m'indruîre de touT cela, et il roe dit ea 
me quittant, qu'il concertait déjà dans fon efprit ce qu'il 
avoit à faire pour me procurer une lecrete entervue avec 
la dame. Il ranima par -là mou efpérance ) mai^, deux 
heures après, j'apris une trè^mauvaife nouvelle. Un 
garçon apoticaire du quartier, une de nos pratiques, entra 
pour fe faire faire la barbe. Tandis que je me difp^foîs à 
le rafer, il me dit, Seigneu^ I^iégo, comment gouvernez'* 
vous le vieil écuyer Marcos d'Obregon votre ami ? Sa- 
VC2-VOU8 qu'il va fortir de chez le Doâeur Olorofo ? Je 
répandis que non. C'èft une chofe certaine, reprit-iL 
On doit aujourd'hui loi donner fon congé. Son maître 
et le mien vietment, toutà-l'hcure, de s'entretenir de- 
vant moi i ce fujet, et voici, ^pouffuitrit- il, quelle a été 
leurconverfation. Seigneur Apuntador, a dit le méde- 
cin, j'ai une prière ^ vous faire : je nre fuis pas content 
d'un vieil écuyer que j'ai dans ma maifon, et je voudrois 
bien mettre ma femme fous la conduite d'une duègne fi- 
dèle, févere, et vigilante. Je vous entends, a intcrompu 
mon maître. Vous auriez befoin de Ta Dame Méhmcia» 
qui a fcrvi de gouvernante à mon époufe, et qui depuis 
fix fématnes que je fuis veuf, demeure encore chez moi. 
Quoiïju'elle me foit utile dans mon ménage, je vous Ja 
cède, à caufe de l^érct paiticulxtr que je prends à' votre 

honneur* 



. DEGILBLAS, ^o$ 

faoniiear. Vous pourrez vous f epofcr fur elle de U fureté 
àe votre front. C*èft la perle des dueg«es, un vrai dran 
£oa pour garder la pudîcîté du fexe* Pendant doU2« 
années entières qu'elle a été auprès de ma femaoe, qui 
comme vous favez avMt de la jeuaefle et de la beauté je 
n'ai pas vu Pombre d'un galant dans ma raaifon. Oby' 
vive I>iett9 il ne falloit pas s'y jouer ! Je vous dirai même 
que la.défunte avoit dans les commencements une grande 
propenfion à U coquetterie ; mais la Dame Mélancla la 
refendît bientôt, et lui infpÎFa 4u goût pour la vertu* 
£nfin c'èfl un tréfor que eett« gouvernante, et vous me 
remercierez plus d'une fois de vous avoir fait ce pxéfent. 
Là-deflus le Doâeur a témoigné que cedîfcours lui don- 
noit bien de la j<Me, et ils font convenus, le Seigneur A* 
puatador et lui, que la duègne iroît dès ce jour remplir 
la place du vieil écuyer. 

Cetle nouvelle, que je crus véritable, et qui Pétoit en 
effet, troubla les idées de plaiiir dont je recommençois à 
me repaître ; et Marcos, Tapirès dinée, acheva de les 
coa fendre, en confirmant le raport du garçon apotioaire* 
Mon cher Diego, me dit le bon écuyer, je fuis ravi que 
le Doékeur Olorofe m'ait chafîé de fa maifou ^ il m'épar« 
gne par-là bien des peines. Outre que je me voyots h 
regret chargé d'un vilain emploi, il m'auroit fallu ima* 
gioer des rufes et des détours pour vous feire parler en 
fecret à Mergélina. Quel embarras ! grâces au Ciel, je 
fuis délivré de ces foins fâcheux» et du danger qui les 
accômpagnott» De votre côté, mon fils, vous devez vous 
Goofoler de la perte de quelques doux moments qui auroi* 
eut pu être fuivis de mille chagrins. Je gontai la morale 
de MarcoSy parce que je n'eipérois plus rien, et je quittai 
la partie. Je n'étois pas, je l'avoue, de ces amants opi- 
niâtres qui fe roidifTeot contre les obClacles ; mais quand 
Je l'aurois été, la Dame Mélancia m'eut fait lâcher ptife. 
Le caraâere qu'on donnoit tl cette duègne, me paroifibit 
capable de de&fpérer tous les galants. Cependant, a* 
vec quelques couleurs qu'on me l'eût peinte, je ne laîflai 
pas, deux ou trois jours après, d'apprendre que la femme 
do médecin avoit endormi cet Argus, ou corrompu fa fi- 
délité. Comme Je fortois pour aller rafer un de nos voi- 
fins, une bonne vieille m'arrêta dans la rue, et me de* 
manda û je ni^ppellois Diego de la Fuente* Je rép on« 

dis 



ip4 LESAVANTURES 

dis qu^ou!. Cela étant» reprit» elle, c*èft à tous que j>ai 
affaire. Trouvez-vous c€tt« nuit à la porte de Donna 
Mergélrna, et quand vous j ferez, faîtes le connoîtrepar 
<]uelqtie fignal, et Ton vous introduira dans la maifon. 
Hé bien, lui dis-je, il faut couvenir du fîgne que je don*^ 
nerai. Je fais contrefaire le chat à ravir je miaulerai à 
diverfes reprtfes. C*èft aflez, répliqua la n^eflagere de 
galanterie, je vais porter votre réponie. Votre iervante, 
Sçigneur Diego, que le Ciel vous conferve !, Ab que vous 
êtes gentil ! Par Sainte Agnès, je -voudrois ii*avoîr que 
quinze ans, je ne vous chercberois pas pour les autres ! 
À ces paroles, PofRcieufe vieille s'éloigna de moi. 

Vous vous imaginez bien que ce mefiage m^gita fu- 
rieufement.^ Adieu la morale de Marcos. J^attendis la 
Duît avec impatience, et quand je jugeai que le Doéieur 
Olorofo repofoit, je me rendis à fa porte. Là je me mis 
^ faire des miaulements qu'on de voit entendre de loin, et 
qui fans doute fefoient honneur au maître qui m'avott 
enfeigné un iibel art. Un moment après, Mergéliba vint 
elle-même ouvrir doucement la porte, et la referma àhs 
que je fus dans la maifon. Nous gagnâmes la ialie où 
notre dernier concert avolt été fait, et qu'une petite lampe^ 
qui bruloît dans la cheminée, éclairoit foîblement. Nous 
nous afsîmes à côté l'un de l'autre pour nous entretenir, 
tous deux fort émus ^ avec cette différence, que le plai/îr 
feul caufoit toute fon émotion, et qu'il entroit un peu de 
frayeur dans la mienne. Ma princeiTe m'affuroit vaine* 
^ent que nous n'avions rien à craindre de la part de fon 
mari, je fentoîs un friffon qui troubloit ma joie. Madame, 
lui dis-je, comment avez- vous pu tromper la vigilance de 
votre gouvernante ! Après ce que j'ai oui dire de la Dame 
Mélancia, je ne croyois pas qu'il vous fût poflîble de trou* 
ver les moyens de me donner de vos nouvelles, encoremoins 
de me voir en particulier. Donna Mergélîna fourit à ce^ 
difcours, et me répondit : Vous cefferex d'être furpris de 
\'A fecrete cniervue que nous avons cette nuit enfcmble, 
lorfque je vcus aurai conté ce qui s'èfl paffé entre ma 
duègne et moi. Lorfqu'ellc entra dans cette maifon, 
mon mari lui fit mille careflcs, et me iit, Mcrgélina, je 
vous abandonne à la conduite de cett\^difcrette dame, 
qui èft un précis de toutes les vertus, (l'èû un miroir 
que vous aurez inceflammeut devant vota, pour vous 

foriaçr 



• I>B Gît BtAS. ^3j 

'Ibmerlila fagcffle. Cette admîr^fble perfonné a gon* 
-vemé, pendant douze années, la femtne d'un apottcaire 
•de mes amis, mais gouverné comme on ne gouverne 
{KHirt, elle en ^a fût tine efpece de faînte. 

Cet élog^, <)ue la 4nf ne févere de la Dame Mélancia 
ne'démentdit point, me coûta bien ^es pleurs et me mh 
-^u défefpoir. Je me repréfentaî les leçons quMl me fau- 
^foît écouter depuis le matin jufqù'au foir, et les répri* 
•mandes que j^auroîs à ei&jyer tous les jour^. Eufin, je 
n'attendois à devenir la femme du monde la plus mal* 
lieureufe. TIt ménageant rien dans une fi cruelle atten- 
te, je dis à^vm air brulque à la duègne, d'abord que je 
tne Vis feule avec elle, Vous vous prépares fans doute à 
«le bien faire fooffrir, mais je ne fuis pas fort patiente, 
je vous en avertis. Je vous donnerai de mon côté toutes 
ies mortifications poâîbles. Je vous déclare que j'ai dans 
le coeur «ne paffion que vos remontrances n'en arracbe- 
Tont pas, TOUS pouvez prendre vos méfures làdefTus. Re- 
•doublez V09 foins vigilants, je vous avoue que je n'épar« 
fanerai rien pour les tromper. A ce« mots, la duègne 
^efrognée (je crus qu^elîe -m^alloît bien haranguer pour 
fon coup d'efifaî) fe dérida le front, et me dit d'un air 
riant, VouS'étes d'ooe humeur qui me charme, et votre 
•franchife excite la mienne ) je vois que nous fommes faites 
l'une pour l'autre. Ah, belle Mergélina, que vous m^ 
connoiflez mal, û vous jugez de moi par le bien que' le 
Do61eur votre époux vous en a. dît, ou fur ma vue re« 
barbaratîve ! je ne fuis rien moins qu'une ennemie des 
plaifirs, et je ne mie sends mtniflre de la jalouiîe des 
maris, que pour fervîr les jolies femmes. Il y a long- 
tems que je poUede le grand'art de me mafquer ; et je 
puis dire que je fuis doublement heurenfe, puifque je 
jouis tout enfemble de la commodité du vice, et de la ié- 
putation que donne. la vertu. Kntre noos, le monde n'èit 
guères vertueux que ide cette façon, il en coûte trop 
fiour acquérir le fondées vertus, on. fe contente aujourd'- 
bui.dVn avoir les apparences* 

Laiffez mol vous conduire, pourfuivit la gouvernante, 
nous allons bien en faire accroire au vieux Doéleur OIo« 
rofo. Il aura, par ma foi,4e même dcilin que le Seigneur 
Apuntador. Le front d'un médecin ne me paroit pas 
plus re/peâable .que jCelui d^un apoticaîre. Le pauvre 

S ApuQ- 






so6 LZS AVANTURXS 

Apuotador, gue nous lui stoos joué de tours fii Cennift 
«t moi ! Qoe cette dame étoit aimable ! Le bon petit 
naturel ! le Ciel lui -faSe paix. Je wmm réponds qu^dile 
a bien paffé & jeuneflTe. £lle a eu je ne fids combiew 
d'amants que j^i introduits dans fa maifoot iaas que foa 
mari s*ea foit jamais apperçu* Regardes^moi dooc. Ma» 
dame^ d'un oeil plus ÂToraUe, et Ibjes perfiiadée, qud* 
•que talent quVût le vieil écvjer qui vous terroitt que voas 
jie perdrez rien au change. Je iFOOS ferai peut-^tre en- 
core plus utile que lut. 

Je TOUS laifle à penfer» Diego» continua Mergélina, fi 
je fus bon gré à la duègne de fe découvrir ^ moi fi franche* 
ment. Je la crojots d'une vertu anftere* Voilà comme 
on juge mal des fenunes* Elle me gagna 4^bord par ce 
caraâere de fincérité. Je TembraCai avec im tranfport 
de joie, qui lui marqua d!avance que j'étois- chacmée de 
l'aVoir pour gouvernante. Je hù fis enfuîte une confi- 
dence entière de mes fentiments ; et je la priai de me mé- 
nager au-plutôt un entretien fecret avec vous. Elle n*y 
a pas manqué. Dès ce matin elle a mis en campagpe 
cette vieille qui vous a parlé, et qui eft «ne intriguante 
qu'elle a fouvent employée pour la femme de I^apotî- 
Caire. Mais ce qu'il y a de plus plaibnt dans cette a* 
vaoture» ajouta-t-elle en riant, c'eft que Mélaocia, fiif 
le rapport que je lui sd fait de l'habitude que mon époux 
a de pafler la nuit fort tranquiUeasentt 4'èft couchée au* 
près de lui, et tient ma place en ce moment. Tant pist 
Madame, dis-je alors à Mergélina, je n'applaudis point 
^ l'invention. Votre mari peut fort bien fe réveiller, 
et s'appercevQÎr de la fiiperchene. Il ne ^'en appercevra 
point, répondi^elle avec précipitation. Soyez fur cela 
fans inquiétude, et qu'une vaine crainte n'cmpoifonoe 
pas le plaifir que vous devez avoir d'être avec une jeune 
dame qui vous veut du bien. 

La femme du vieux Doâeur remarquant que ce difcours 
ne m'empêchoit pas de craindre, n'^oublia rien de tout ce 
qu'elle crut capable de me raflurer } et elle s'y prit de 
tant de façons qu'elle en vint a bout. Je ne penfai plus 
qu'à profiter de l'occafion : Mais dans le tems que le Dieu 
Cupidon, fuivi des ris et des jeux, fe difpofott à foire mon 
bonheur, nous entendîmes frapper rudement à la porte de 

la rue. AuOîtôt l'Amour et la fuite s'envolèrenti ainfi 

q,ue 



BEGILBLAS» aoy 

qiredcs oiCnntz timides quitta grand bruit effarouche 
toat-a-coup. Mergélina me ciacfaa promptement fous 
«ilc table <{tti étoît dans la ialle ; elle fouffla la lampe, 
comme elle en étoît convenue avec fa gouvernante, en 
caa que ce contre*tems arrivâty et elle fe rendît à la porte 
de la chambre où repofoit (bn mari. Cependant on con- 
timott de fopper à grands coups redoublés, qui fefoient 
X!et«ntîr toute la matfon. l«e médecin sVveîlle en furfaut, 
et appelle Mélancia« La duègne sMlance hors, du lit, 
^oîque le Doéieur, qui la prenoît pour fa femme, lut 
criât de ne ie point lever* Elle joignit fa maîtrefie, qui 
la fentant à fes c6tés appelle aufû Mélancia, et lui dit 
dédier voir qui frappe h la porte.. Madame, lui répoud 
la gouvernante, me voici \ recoiidiei-vous, sUl vous 
plah, je vais faveur ce que c^èil. Fendant ce tems-lâ, 
Mergélina, s'étaot deshabilée, ît mit au lit aupriès du* 
X>oâeua, qui n^eut pas le moindre foupçon qu^on le trom- 
pât* 11 èft vrai <|ue cette iceae venoit d^étre jouée dans 
VcAiictttité par deox aéWces, dont l'une étott incompara^ 
ble, et Pautie avoit beaucoup de dtfpofition à le devenir. 
La duègne, couverte d*uim robe de chambre, parut 
bientôt après, tenant uci âambeau àla main : Seigneur 
Doâeur, dk<dllc h (bn maître, pa?eoez la peine de vous 
iever.. Ze fibraire Femandea de Bocndia, notre voifin, 
èft tombé on apoplexie ^ oa v<ms demande de £i part ; 
courez à fim wcoars* Le médecin s'babîUa le plutôt qaHl 
lui fut poffible, et ibrtit. ' Sa femme en robe de cham- 
bre vint avec U duègne dans la falle où j'étMs« £lles me 
retirèrent de deffous la table plus mort que vif. Vous 
a*afez rien -à» craindre, Diego, me dit Mergélina, remet- 
tes vous* £n même tems elle ro'aprit en deux mots 
ooiament les cho&s s'étoient pafiees. £lle voulut enfuite 
renouer avec moi Tentretten qui avoit été interrompu^ 
mais la gouvernante s'y oppofa. Madame, lui dit-elle,, 
votre époux trouvera peut être le libraire mort, et re- 
viendra fur fes pas*. D'ailleurs, ajouta*t-elle en me voy- 
aat tranfi de peur, que feriez-vous de ce pauvre garçon- 
Hl? Il n'eft pas en état de ibuteair la converfaticn. Il 
vaut mieux le renvoyer, et remettre la partie à demain. 
X>(»iaa Mergélina n'y con£entit qu'à regret, tant elle ai- 
moit le préfeot) et je crois qu'elle fut bien mortifiée, 

S 4 de 



aoi LESAVANTURES 

I 
I 

de n'avoir pu faire pttnàte à foQ Doâeur le nouTectt 
bonnet qu'elle lui deàiooit. 

Pour moîy moins affligé d^avotr manqué les plus pré^ 
cîeufes faveurs de Tamour, que bien aife d'être bors de 
péril, je retournai chez mon maître, où je paiïai le reAe 
de la nuîtà faire des réfleâions fur mon avanture $^ je dou- 
tai quelque tems fi j'irois au rendez- vous la nuit fuivante,. 
je n'avois pas meilleure opinion de cette féconde équipée- 
que de l'autre. Mats le diable, qui nous obfede toujours,, 
ou plutôt nous poflède dans de pareilles conjonâures, me^ 
repréfenta que je ferois un grand fot d'en demeurer en fl 
beau chemin. Il offrit même à mon efprit Mergélina avec 
de nouveaux charmes, et léleva le prix des plaifiis qui 
m'attendoit. Je réfolos de pourfuivre mon point, et me- 
promettant bien d'avoir, plus de fermeté, je me rendis le* 
lendemain dans cette belle difpofitton à la porte du Doc*' 
teur entre onze heures et minttît. Le Ciel étoit très ob^ 
fcur ; je n'y voyois pas briller une étoile. Je miaulai- 
deux ou trois fois, pour avertir que j.'étots dans la rue v 
et comme perfonne ne vcnoit ouvrir, je ne me contentai^ 
pas de recommencer, je me mis à; contre faire tous les dif- 
férents cris de chat qu'un berger d'Olmédo m'avoit appris,. 
«t je m'en acquittai fi bien, qu'un voifin qui rentroitchez 
3iii, me prenant pour un de ces animaux dont j'imitois^ 
le» miaulements, ramafia.un caillou qui fe trouva fous fes' 
pieds, et me le jelta de toute fa force, en difant, Maudit 
loit le matou 1 Je refus le coup à la tête, et j'en fus fi é- 
tourdi dans le moment, que je penfai tomber à la renverfe.. 
Je fentis que j'étois bieiS' blefîe. Il ne m'en falut pas. 
davantage pour me dégoûxer de lar galanterie, et per- 
dant moa amour avec mon fang, je regagnai notre mai- 
loo, où je reveillai et fis^ lever tout le mondée Moq> 
xyiaitre vifita et panfa ma bkffure, qu'il jugea daagereufe*. 
f.lle n'eut pas pourtant de mauvaises fuites, et i) n'y pa- 
roiflbit plus trois femaines^après. - Pendant tout ce tems*^ 
1^ je nVntendis point paxlei^de Mergélina. Il èft à croire 
que la Dame Mélancia, pour la détacher de moi, lui fit 
fjHire quelque bonne connoiSance^ Mais c'èH de quoi je 
De m'embarraffuis guères, puifque je fortis de Madrid,, 
pour continuer mon toux. d*£fppgne, d^abord que je m^ 
\k parfaitement guéri.. 



DE GrI L BI« AS. 90^ 

CHAPITRE vril. 

tk U rmieontre qut Gii Bios et fmt com^ûinon Jurent d^un 
bommê qui $ran^t dts croutts tU pain dtmune fufOûine^ 
§t de iUmreiien ^iU eureiu ûvec /ui» 

LE Seigneur Diego de la Faente me raconta encore 
d^autre» avantureft qui lut étoieat arrivée» depuisr|f 
mais elle me femblcnt fi peu^ dignes^ d'être rapportées» 
^ue je les pafferai four filence* Je fus pourtant obligé 
d^en entendre le récit; qui ne laiffapas d^être fort long. 
Il nous mena jiilqu*à P«A/#'Dff/rD. Nons nous arrêtâmes- 
dans ce bourg le reile de la journée. Nous* fimes faire 
dans Phôtellerie une loupe au» ckonx> et mettre à la 
broche une lièvre» que nous eumes^grand foin de vérifier» 
Nous pourfiHvimes notre chemin dès la' point du jour 
fuivanty. après avoir rempli- notre outre d^un vin aflez 
bon,, et notre fac de quelques -morceaux de pain, avec la 
flioitié du lièvre qui nous reftoit db notre foupen- 

Lorfque nous eûmes fait environ deox lieoes, nous- 
ttOtts fentimes^de l'appétit ; et comme nous appeiçumes» 
Jk deux cens pas du grand chemin^ plufieurs gros arbres 
^ui formoient dans la campagne un ombrage très agré* 
»ble, nour allâmes finre halte en cet endroit» Nous y 
rencontrâmes une homme de vtngt-fept à vingt^hiiit ans» 
^ui trempoit des croûtes* de pain dans une fontaine. Il 
•voit auprès de lui une longue rapière étendue fur l'herbe^ 
ftvec un havrefac dont il s'éioit déchargé les épaules. Il 
sottspart^ mal vêtu, mais bienfait et de bonne mine* 
Nous l'abordâmes civilement-; il nous falua de même. 
Enfttite il nous préfénta de fes-croutes^ et nous demanda ' 
d'un air riante nous voulions être de la partie. Noua^ 
hn répondîmes qu'ouij pourvu qu'il trouvât bon, que pour 
tendre le repas plus folide, nous joigniilions notre déjeu^ 
oéau fien* U j confentit fort volontiers, et nous exhi* 
bames auffitôt nos denrées ; ceqiki ne déplut point à l'in« 
connu. Gomment dotic MefiWurs; s'écria t-il tout tran* 
fporté de joie, voilà bien' des raunitioas f Vous êtes, à ce- 
q|ie je vois, (ks gens de prévoyance. Je ne voyage pas 
avec tant dé précaution, moi. Je donne be^ceup au 
hazard. Cependant, malgré Tétat où vuus me trouvez». 
^t puis dire fans vanité que je fais quelquefois une figure 

S 3 . affc:^ 



jtio t E s A V A N T U R'E S 

aflez brillante* Sayez*vous bien qa^oa ne traite ordî^- 
nairemcnt dé prince, et que j^i des gardes à ma fuite i' 
Je vous entendsi dit -Diego ^ vous Toukz-noas faire comv 
prendre par-la que vous êtes comédien» Vous l'ayez de- 
viné, répoûdit Tautre. Je fais la comédie depuis quinze - 
sinnées pour le moins. Je n^étois encore qn^un enfant, 
que je jouoîs déjà de petits rôks. Francbement^ répliqua 
] * barbier en branlant la tête, jVii delafjeine à vous croire. 
Je connoic les comédiens». Ces rae(Ikurs*là ne font- 
pas, comme vous^ à^z voyages- à pied,, nv des repas de 
Saint Antoine \ je doute- mâne que vousmoucluez les • 
c()andellesé Vou» pouvez^ repartit Tbilirion, pcnfcr demoi * 
tout ce qu'il vous plaira, maïs je ne laifle pas de joues, 
les premiers rôles, je faia«]es amoureux. Cela étante dit 
mon camarade, j& vous en félicite^ . et fuis ravi que lor 
Seigneur Gil filas et moi nous ayons Ubonneur dedejea*- 
ncr s^vec un perfonnage d'une fi grande importance» 

Nous coounen cames alors à' ronger no^-girignons et le» 
relies précieux du lièvre, en donnant ài'outre.< de fi rude» 
accolades, que nous l'eûmes -bien tût vuidée. Nous étions - 
ix occupés tou& troîshde ce que nous fefîons^ que nous no 
parlâmes prefque point pendant ce tems^à \ mais après 
^voir mangé^ nous reprimes ainfi ia converfation. Je 
Cuis furpris^ dit le barbier aucomédien^ que vous paroif^ 
fiez fi mal dans vos a&ires* . Boux. un héros de théâtre^ 
vous, avez:raîrbiei) indigent. P^rdonnez^ ik je vous dis fi 
librement ma penfée. Si librement^ s'écria. l'auteur! ah* 
vraiment! vous-necûfinoifiez guères Melchior ZLapata* 
Grâces, à Dieu^ je n'ai pxûnt un efprit àx:ontre.ppil. Vous 
me faites pUifir de me' parler avec. tant de fcaDchifei car 
jVime àjdire; aufil tout ce que, j'ai fur le cœur.« J'avoue. 
d« bonne foi.,queje ne fuis-pas licbe^ Tencz^ pourfuivit'» 
il, éo nous icfaot remacquer que fon pourpoint étoit 
^ doublé d*afEcbes de corr.édiej voilà TétofFe ordinaire qui ; 
nie ftrt de dou'&lurev^ et fi. vous êtes curieux de^voir m^ 
g^ai dérobe, j^ vais fatrsfaite vat^e cuiiofité* £.n rocnae. 
lems il tira de fon havre fac. un habit couvert de>vieux paf* 
fcmens d'brgcut^fauK, une roauv&ife . cape li ne* avec qutU 
qucs vieilles plumes, des bas^de ibie tous {pleins de trous^ 
et dts fouJiers de maroquin rougefort ufés. Vous voyez, , 
fUQUs dit-il cnfuite, qjieje fui^ paffablc ment .gueux • Celai 
«j'étonne, répliqua Diégp, vous n'avez. donc ni femme, 
ni.iille.? J'ai jiné femme belle .et jsune, repartit Zapata,.^ 

et^ 



D-E ffIL B'IiAîS. r&ir 

irtjenVn fuis pas* plus avaacé. Admire^ la- fatalké de 
non étoile; J'époufc une aimable aârice, dans- l'efpé- 
zmçe qu^èlk ne me laificra pas mourir de faim, et pour 
mon malheur elle a une fageffe incorruptible. Qui diable 
n*y auroit pas été trompé comoie moi ! II faut que parmi* 
les comédienne» de campagne il »*en trouve une vertueufe» 
et qu^elle me tombe en partage. C^èd affurément jouer 
de malheur, dit le barbier. Aulli, que ne preniez^, vous 
une aftricedela grande, troupe de IVladri.d ^ vous auriez. 
éié fur de votre fait. J*e» demeure d'accord^ reprit^ 
l!hiftrîon; mais^ malpej^e! il n^èft pa$ permis h un pe- 
tit comédien. de campagne- d^éle ver fa penfée jufqu^à ces^ 
&meufes héroïne»* Oèft. tout ce que pourroit faire un. 
aiéteur même de la troupe du prinee, encore y^ en. a«t-ii. 
^tti font obligé» de fe pourvoh: eH ville. Heureufement^ 
]W>ur eux la ville èd bonne, et Ton y rencontre fouvent. 
des fujets qui valent bien les princefies de coulilfes. 

Hé ! n^ave2-vous jamais fongé, lui dit mon compag*- 
XKHEiy à vous introduire dan» cette troupe? è(l-il befoîn 
d!un mérite infini pour j entrer ? Bon, répondit Melchior^ 
vous. moquez vous avec votre mérite infini ! il'y a-vingt»* 
aâeurs. Demandez, dt leurs nouvelles au public, vous 
en entendrez parler dans de-jolis termes. 11 y en a plu» 
de la moitié qui mèriteroîent de porter encore le havre<- 
iac. Malgré tout cela néanmoins, il n^èll pas aifé d'être 
^ reçu parmi eux. Il faut des efpeces, ou de puiSants amis, 
ppur fuppléer à la médiocrité du talent. Je dais le fa voir, 
puifque jç .viens de débuter à. Madrid, où j'ai été hué et 
jGriQé comme tous les diables, quoique je dulTe être fort 
applaudi y car. j^ai cxié, j'ai pris des tons extravagants, et 
je fuis forti cent fois de la nature. De plus, j'ai mis en 
déclamant le poing fous le menton de ma princeife.^ £a 
un mot, j'ai joué dans le goût des grands a éleurs de ce 
pays-ià> et cependant le même public qui trouve en eux. 
ces manières fort agréables, ohi pu* les fouffrir en moi« 
Voyez ce que c'èii que la prévention. Ainii donc, ,ne 
pouvant plaice par mon jeu, ei n^ayant pas de quoi me 
fàise recevoir en dépit de ceux qui m'ont ûfHé, je m^en 
retourne à Zamora. J'y vais rejoindre ma femme et mes 
camarades, qui n'y font pas trop bien leurs aifaires. Puif-. 
ÛDns-nous n.'êtire pas obligés d'y qdêter» pournous mettre 
en état de nous reodre dans une autre ville, comme cela 
mus èll aittivé plus d'une. fois. . 

A 



«S^ LES AVATUTVJLZS; 

A CM mots,. !• pribce dranatique & levs^ reprît Taife 
btvrefac et Ton épée^ et nous dit d*un air grave, en nouai 
quittant, Adieu, M^Reurs* puiflent Ici Dieux épnifer fiir 
irou« leurs fiivears! Et vous, lui rendit Dîéga du même 
ton, pui(fiez*voua retrouva à ZaacioT»Totre femme clian* 
fée et bien établie ! Dès que le Seigneur Zapata noua* 
eut tourné les talon«, il fe mit 2L.geâicu]er et à déclameff 
en marchant. Auffitôt le barbier et moi neua conmen» 
çàmes à le fiflTer, pour lui rapeller foa début. Nos ûf* 
lemeas frappèrent fes oretlks, il^eiut entendre encore le» 
fifHeurs de Madrid.. 11 regarda 4<rnere lui, et voyant 
que nous prenions pluftr & noos égaj^er à^cei'<lépens^lotfi- 
de s'offenter de ce trait bo^bo, ilratrm de bonne graoe> 
dans la plaifantcrie, et eontinua foo cbemia en fefanfe 
et grands éclata^de rire. De noire côté^ noue nous eut 
donnâmes à cœur joie» pui» nous legagiiamer le grand»- 
oheaÛDi et pourfuivimes notre route. 

CH.APITRS IX, 

jOam qiêelhat Dhgo retrouva fa fomllt^ et afirèf çue/l^tf 
réJQUtffancti Gil Blat et îukjefeparermt^ 

NOUS allâmes Ce jôur-1^ concHer entre M eyados eV 
Valpuefta» dans- un petit village dont jVi oublié le^ 
nom ; et le lendemain* nous arrtvames-fur lès onze heures* 
du Matin dans la plaine d^ltnedo^ Seigneur Gil Blas^ 
me dit mon camarade, voicile lieu de ma-naiffance. Je 
ne puis le|revoîr fans tranfport, tant il èR naturel d^aimer 
£i patrie. Seigneur Diego, lui répondis^je, un homme- 
qui témoigne tant d'amour pour fon pays^ ea devoit par« 
1er, ce me femble, un peu plus avantageuiement que vou»« 
n'avez fait. Olmédo me paroît une ville, et vous m'^a^ 
▼ez dit que c'étoit un village. Il fallott du moins le trai# 
ter de gros bourg. Je lui fais réparation d'honneur, re- 
prit le barbier ; mais je vous dirai, qu^après avoir vu 
Madrid, Tolède, Saragofie, et toutes les autres grandes 
villes où j'ai demeuié en fefantle tour de l'Ëfpagne, je 
regarde les petites comme des villages. A méfure que 
nous avancions dans la plaine, il nous paroifibit que noua^ 
appercevîons beaucoup de monde auprès d*01médo ; et 
lorfque nous fumes plus à portée de difcemer les objets, 
nous trouvâmes de quoi occuper tkos regards. 
II y avoit trois piivillons tendus à quelque diflance Tun 

de 



DE GIL BLAS. aij 

ûe Vautre, et tout auprès un grand nombre de tuifînier» 
et de notarmitons qui préparoitnt un fellin. Ceux-ci met- 
trient des couverts fur de longues table» drefiees fous le» 
tentes ; ceux-là rempltfibknt de vin de» ctuches de terre ^ 
les autres fefoient bouillir des marmites, et les autres en* 
ûa tournoient des brbcbes où il y avoit toules fortes de- 
mandes. Mais je confidérai plus attentivement que tout 
le refte, un grand théâtre qu^on avoit 'élevé. Il étoit orné, 
d'une décoration de carton peint de diver&s couleurs, et 
chargé de devifes Grecques et Latines. Le barbier n'eut 
pas plutôt vu ces in&rîptions, quMl me dit. Tous ces 
mots Grecs ienlent' fuxieulemcist mon oncle Thomas, je 
vais parier qu*il y aura mi» la maio ^ car entre nous c'èft 
uo habile homme, îl fait par coeur une infinité de livres^ 
de collège. Tout ce «qui me fâch«, c'èft qu'il en rap«- 
|K>rtc fans ceffe de» paflages dans la converfation, ce qui- 
ne plaît pas à tout le motilde. Outre cek. continua-t-il, 
mon oncle a. traduit des poète» Latins et des auteurs. 
Grecs. 11 poiTede Pantiquité, comme on le peut voir par 
les belles remarques qu'il a faites. Sans lui nous ne 
faurions pas que dans la ville d^Athènes, les enfants pieu*- 
7oient quand on leur donnôit le fouet. Nous devons 
cette découverte à fa profonde éruditiod; 

Après que mon^ camarade et moi; nous eûmes fegardd 
toutes les' choies dont je viens de parler, il nous prit en- 
vie d'apprendre pourquoi l'on fcfoit de pareils préparatifs^ 
Nous allions nous en informer, lorfque dans un homme 
^ui àvoit l'air de l'ordonnateur de la (ëte, Diego recQn<» 
nut le Seigneur Thomas de la Fuente, que nous joignî<- 
nes avec empreffement. Le maître d'école ne remit pas 
d'abord le jeune barbier, tant il le trouva changé depuis/ 
"dix années. Ne pouvant toutefois le méconnoître, il 
l'embrafla cordialement, et lui dit d'un air affeâueux^. 
Hé ! te voil^ Diego, mon cher neveu, te voilà donc de 
retour dans, la ville qui t'a vanaitre l Tu viens revoir 
tes dieux pénates, et le Ciel te rend fain et fauf à ta fa- 
mille. O jour trois et quatre fols heureux ! jour digne 
d'être marqué d'une pierre blanche ! 11 y a bien des nou* 
yelles, mon tm^ pourfuîvit-il ; ton oncle Pedro le bel- 
efprit èlt devenu la viétioie de Pluton, il y a trois mois 
fu'il èit mort. Cet avare, pendant fa vie, craigjnoit de 
inanquet des. e hofas le^ pl^is nécefiaiies, argenti paîlebâi 



ar4 LES AVANTÙEES 

mtiore. Outre les gro&s penfions que quelques [^aiid» 
lui fefdetit, il ae d^ofoit pas dix piftoles chaque âaoé« 
pour fon entretien. Il étoh même fervi par ua.Talet 
qu'il ne nourrîffoit point. Ce fou, plus infenfé que le 
Grec Ariftippe, quifit jetter au milieu de la Lybtte toute» 
les richeflcs que portoient fes elclaTes, comme un fardeaii 
qui les incommodmt dans leur marche, entaflbit tout l^or' 
et Pargent qu'il pouvoit amaffer. Hé pour qui ^ pou«r 
des hériticïs quMi ne Toulmt point voir. Il étoit riche de 
trente mille ducats, que ton père, ton oncle Bertrand^et 
moi, nous avons partagés. Nous femmes en état de bie^ 
établir nos enfants. Mon frère Nicolas a déjà difpofé de 
ta foeur Thérefe. Il vient de la marier avec le fils d'ui» 
de nos Alcades. ConnuhioJuttHitJlabiRj frtpntmque Mca'^ 
mi. C'èft cet hymen, formé feus les plus heureux aulpi^ 
ces, que nous célébrons depuis deux jours avec tant d'ap* 
pareil. Nous avons fait drefier ces pavillons dans 1» 
phiae. Les trois héritiers de Pedro onj^ diacun le icn, 
et font tour à tour la dépenfe d'une jeumée. Je voudroi» 
que tu fufies arrivé plutôt, tu aurois vu le c^umnence^ 
ment de nos r^oui&nces. Avant-hier, jour du mariage^ 
ton père fefett les frais. Il donna tm fefiin fuperbe, qu» 
fut fuivi d'une courfie de bague* ' Ton oncle le mercier 
mit hier la nape^ et nous régala d'une fête paftorale.. 
11 habilla en bergers dix garçons des mieux faits et dizî 
jeunes tlles. Il employa tous les rubans et toutes le» 
sngniUettes de fa boutique à les parer. Cette brillante 
jeunefle forma diverfes danfes, et chanta mille ehanfon* 
nettes tendres et légères. NéanraoiiM, quoique rien n'aîft 
jiimais été plus galant, cela ne fit pas un grand effet. Ilr 
£iut qu'on n'àîme plus la pailorale» 

Pour aujourd'hui, continuait*!!, tout roule fur mûo^ 
compte, et je dois fournir aux bourgeois d'Olmédo un» 
fpeâacle de mon inve»tion,,/înRr# corotmlnt ofês* l'ai fait 
élever un théâtre, fur lequel, Dieu mdant^ je Mrai re-^ 
préfenter par mes difciples une pièce que j'ai compofée.. 
Elle a pour titre, Ln j^mufemenU de Mulei Rtigtntuf^ Roi 
de Maroc. Elle fera parfaitement bien jouée, parce que 
j'ai des écoliers qui déclament comme les comédiens de 
Madrid. Ce font des enfants de famille de Pennafiel et 
de Ségovie, que j'ai- en penfîon chez moi. Les exceUent»^ 
aâeurs ! Il ift vrai (jue je ki ai exercés. Leur déclama*» 

tto» 



DX GIL BLAS. itg 

m 

tkm pnoitni frappée au coin da maître» ui àa Scêm. A 
r^ird de la pièce» je ne t'en parlerai point» je veux te 
lai&r le plaifir de la fnrprifie j je dirai amplement qoVUe 
4<nt enlever tons les fpeâateurs* C*èft un de ces ibjetf 
tragiques qui remuent rftme, par les ima|*es de m<nt 
qu^s offrent I Pefprit. Je fuis du fentiment d'Ariftoto» 
â faut exciter la terreur. Ah ! fi je m*étois attaclié au 
tliéatre, je n'aurois jamais mis fur la fcene que des prin* 
ces faoguinaires, que des héros affiiflîns» Je me ferom 
hsâgo^ cfoss le îmg* On aormt toujours tu périr dana 
mes tragédies, non fimlement les principaux perfonnages^ 
maïs les gardes mêmes. J*aur<Ms>égorgéjufqu^au foufieur. 
£nfin je n^aime que l'effîroyable» c'èft mon goût. Auffi 
ces foctes de poèmes entraînent la* multitude» entretien* 
sent le luice des comédiens» et font rouler tout douces 
ment les auteurs. 

Dans le tems qu*U achevott ces paroles» nous vimes for* 
tir du viUage, et entrer dans la plaine, un grand concours 
ût perfonnes de l'un et de Pautre fexe. C'étoient lés deux 
•époux accompagnés de leurs parents et de leurs amis, et 
précédés de dix -à douze joueurs d'inftrnmènts, qui jouant 
tous enlèmble formoient un concert très bruyant. Nous 
allâmes au devant d'eux, et Diego k fit connoître. 

Des cris de joie sMlevèrent auflîtât dans Paflemblée, 
«t chacun s^emprefla de courir à lui. Il n*eut pas peu 
•d'affiiirçs à' recevoir tous les témoignages d'amitié qu'on 
hn donna. Toute fa fiimille, et tous ceux même qui é* 
toient prefents» l'accablèrent d'embraiTades, après quoi 
ion père lui dit» Sois le bien venu» Diego. Tu retrouves 
tts parents un peu engraiffés, mon ami. Je ne t'en dis. 
|>iS davantage préfentement, je t'expliquerai cela tantôt 
par le menu. Cependant tout le monde s'avaoça dans 
la plaine, fe rendît (bus les tentes» et s'affit autour des 
tables qu'on y avoît dreffées. Je ne quittai pas mon 
compagnon» et nous dinames tous deux avec les nou* 
veaux mariés, qui me parurent bien afibrtis. Le repas 
£it aflez long, parce que le maître d'école eut la vanité 
de le vouloir donner à trois feryices,pour l'emporter fur fes 
frères, qui n'avoîent pas fait les choies fi magnifiquement* 

Après le fefiîn, tous les convives témoignèrent une 
grand impatience de voir repréfenter la fuece du Seigneur 
Thomas } ne doutant pas, difoient-ils, ^ue la produâîon 
ià'unauflî b^tt génie que le fien nemén^t d'être enten* 

^ duc. 



^i< LES AVANT URES 

due. Nous nous approchâmes du théâtre^ au devant ém^ 
«juel tous les joueurs dMnftr^aoents sVtoient.déjà plae^ 
pour jouer dans les entr^aâes. Comme chacun, dam jufi 
^rand filence,atteadoit qu^on commençât, les a£Uurs pa.. 
Turent fur la fcene ^ et l'auteur, le poëme à la ,maîn,, s'aîCt 
dans les couliflies à portée de foufflor* Il avolt eu raîiaii 
de nous dire que la pièce étcût tragique ;.car daoa le |;r^ 
mier aôe, le Roi de Maroc> par manière de récréation^ 
tua cents efclaves Mores à coups de fléchas f ijaa^.le fe^ 
condy ii coupa la tète à trente officiers Portugais, qu'un 
de Tes capitaines avoit £ait prifoaaîera de guerre ^ etdana 
Je troifieme enfin, ce monarque» faoul de fes femmes, mît 
lui>mêmele feuànn palais tfelé où elles étolent enfermées, 
et le réduîfit en cendres avec eUes. . Les efclaves .Mores, 
de- même que les officiers Portugais» étoient des figures 
d^ofier faîtes avec beaucoup d'art j et le palak, otHnpole 
de carton, parut tout embraie, par uu feu d'artifice» Cet 
embrafejiient, accompagné de mille cris plaintifs, qui fem«i 
bloient fortîr du milieu des flammes, dénoua la pièce, et 
ferma le théâtre d'une façOn très divertiflante., Toute 
la plaine retentit du bruit des applaudifl*ements que reçut 
une fi belle tragédie. Ce qui juflifia le bon goût du poëU:, 
et fit connoître qu'il favoit bien choifir fes fujets. 

Je m'imaginois qu'il n'y avoit plus rien à voir après 
[Les amufem^nts de Muléi Bugentuf^ mais je me trompois» 
Des tymbales et des trompettes nous annoncèrent ua 
nouveau fpeétacle. C'étoit la diftributîon des prix ; cac 
l'homas de la Fuente, pour rendre la fête plus folemne}le, 
avoit fait compofer tous ces écoliers, tant externes, que 
peniionnaires : et il devoit ce jour-la donner à ceux qui 
avotent le mieux reuffi, des livres achetés de fes propres 
deniers à Ségovie* On apporta donc tout à coup fur le^ 
théâtre deux longs bancs d^école, avec une aripoire à 
livres remplie de bouquins proprement reliés. Alors tous 
les aé^eurs revinrent fur la fcene, et fe rangèrent tout aur 
tour du Seigneur Thomas, qui tenoit aufli bi<n fa morgue 
qu'un préfet de collège. Il avoit à la main une feuills 
de papier ou étoieot écrits les noms de ceux qui devoi'*. 
ent remqorter des prix. 11 la donna au Roi de Maroc, 
qui commença de la lire à haute v.oix. Chaque écolier 
qu'on noromoit, alloit refpeélueufemeut recevoir un livri» 
des mains du pédant : Puis il étoit couronné de laurier^ 
et çn le fefoit affeoir fur un des deux bancs pour Te^f^* 

fer 



DE GIL BLAS. 217 

i^r «nx regards de Taffiftance adxnîrative. Quelque en« 
vre toutefois qu'eut le maître d'école de renvoyer les 
fpeélateurs contents , il ne put en venir à bout *, parce 
qu'ayant diftribué prefque tous les prix aux peniion- 
naîres, aînfi que cela fe pratique, les mères de quelques 
externes prirent feu là-defias, et acculèrent le pédant de 
partialité. De forte que cette fêtCi qui, jusqu'à ce mo- 
mtnty avoit été û. glorieufe pour lui, penfa finir auQi mal 
que le feftio des Lapithes* 

Fin du Second Livre. 



LA MAUVAISE MERE. Cùnle Moral. 

PARMI les produéHonsmon(lrueures de la Nature^on 
peut compter le cœur d'une Mère qui aime l'un de 
fes enfantSf à l'exclufion de tous les autres. Je ne parle 
point d^uné tendreue éclairée qui diflingue entre ces je- 
Bncs plantes qu'elle cultive, celle qui répond le mieux h 
fes premiers foins ; je parle d'une tendrcife avcuf>,]e, fou* 
▼enV cxclufîve, quelquefois jaloufc,' qui fe chorfit une 
idole et des viétimes parmi ces petits innocents qu'on a 
înis au monde, et pour qui l'on èft également obligé d'a- 
éoucir le fardeau de la vie. C'èil de cet égarement (i 
commun et fi honteux'^pour l'humanité, que Je vais don« 
fier un exemple. 

Dans l'une de nos Provinces maritimes, un irrtendant 
qui s'étoit rendu recommandable par fa févérité à repri* 
mer les vexations de toute efpêce, ayant pour principe 
d'appliquer la favenr au foible, et la rigueur au fort : cet 
homme de bien, appelle M de Carandon, mourut pauvre 
et prefque infolvable. Il avoit laiifé une fille que per« 
fonne n'époufoit, parce qu'elle avoit beaucoup d'orgueil,, 
peu d'agréments, €t point de fortune. Un ricfee et hon- 
nête Négociant la rechercha par confideration pour la 
mémoire de fon père. Il nous a fait tant de bien, di» 
foît le bonhomme Coréâl (c'étoit le nom du Négociant) 
il «ft bien jufte que quelqu'un de nous le rende à fa fiUe^ 
Corée fe propofa donc humblement, et Mademoifelle de 
Carandon, avec beaucoup -de répugnance, confentit "^ 
Wi donner la main, bien entendu qu'elle aurait dans fa 
SBftîfoa «kne autorité abfolue. Le refpeô du bon-homme 

T pour 



ai8 LA MAUVAISE MJÎRE, 

pour la mémoîro du père s^étendott ju(quei fiir ]a fiUe : 
îl la cohfultoit comme Ton oracle j et fi quelque Ibis il 
lui arrivoit d^avoîr ua oyîs diiTérent du fîen« elle n'avoit 
qu'à proférer ces paroles impofantes : feu M» de Caimn- 
don mon père. . • Corée n'attendolt pas qu^elle acliev-it» 
pour avouer qu'il avoit tort. 

11 mourut aâfez jeune, et lui lailTa d'eux eofantf» dont 
elle avoit bien vquIu lui permettre d'être le père. £a 
mourant il croyoit devoir régler le partage de Tes bieii9 ; 
mais M. de Carandon avoit pour maxime, lui dit-elle» 
qu'afin de retenir les enfants fous la dépendance d'une 
mère, il falloit la rendre dirpenfatrice des biens qui leur 
ctoient deftinés. Cette loi fut la règle du teilament de 
Corée» et fon héritage fut mis en dépôt dans les mains 
de ia femme, avec le droit fatal de le diftribuer à fes 
enfants comme bon lui fembleroit. De ces deux en* 
fants Tainé fefoit fes délices } non qu'il fût plus beau, 
plus heureufement né que le cadet, mais elle avoit cou« 
ra le dang^er de la vie en le mettant au monde y il lut 
avoit fait éprouver le premier les douceurs et la joie de 
l'enfantement ; il s'étoit emparé de fa tendrefle qu'il 
fembloit avoir epuiii^e ; elle avoit enfin, pour l'aimer u« 
niquement, toutes lies mauvaifes raifoos que peut avoir 
une mauvaife mère. 

Le petit Jacquaut étoît l'enfant de rebut : (a mère ne 
daignoit prcfque pas le voir, et ne lui parloit que pour 
le gronder. Cet enfant intimidé n'ôfoit lever les yeux 
devant elle, et ne lui répondoit qu'en tremblant. Il 
avoit, difoit^elle, le naturel de fon père, une âme du 
peuple, et ce qu'on appelle l'air de cei gens-là. 
' Pour l'ainé, qu'on avoit pris foin de rendre aufli vo- 
lontaire, atidi mutin, au(li capricieux qu'il étoit po& 
flble, c'étoit la gentileffe même : fon indocilité s'appel* 
loit hauteur de caraélere ; fon humeur, excès de îen* 
iibilité. On s'applaudififoit de voir qu'il ne cédoit ja* 
mais quand il avoit raifon : or il faut favoir qu'il n'a« 
voit jamais tort. On ne ceifoit de dire qu'il fentoit 
fon bien, et qu'il avoit l'honneur de reffembler à Madaîifc 
(a mère. Cet aine, appelle M. de l'£tang, (car on ne 
crut pas qu'il fût convenable de lui laiffer le nom de 
Corée) cet sine, dis-je, eut des maîtres de toute efpèce : 
les l^çSs ctoient pour lui fcul, et le petit Jacquaut en 
A recutilloit 



m 

tWtfêînolt îft ftoit ; d< tBRmcre qu'au bout de quelques 
mii}é«s, jac^oaut favoît tout ce qu^)û avoît enfeîgné à 
M. de rEtaftg, qui en revanche ne fa voit rien. 

Les bc^neB, qui fbnt dans l'ufage d'attribuer aux eii- 
fM^s tout le peu d'efprit qu'èllts ont, et qui rêvant tout le 
matin aux gemilefles qu'ils doivent dire dans la journée v 
ies bonutà avoiënt fait croire à Madatne, dont elles con« 
xioiffoient le foible, que foa aîné -étott un prodige. Les 
tnatires tt(»Mls âOmplatft^ntSf eu plus mal adroits, en fe 
Iplftigitant de ^indocilité, de 1 inattention de cet enfant 
cbérij ne tal-?flbîent point fur les louanges de Jacqunùt : 
ils ne diroîe-nl pfts précrfémcrnt que M. de l*Etang fût ua 
£at j- mkis^ils difoicnt que le petit Jacquaut avait de Véi'^ 
prit comme un ange. La vanitié de la mère en fut bler- 
fée} cft pilt une inju()icé qu^ôn ne croiroit pas être dans 
kl nature^ û ce vice à^s mètes étoit mains à la mode, 
elle- redo&bia d^âvetfîoii pour ce petit malheureux, devint 
jalotife de fes progiès, et réfolut d'ôter à foû enfant gâté 
l'humiliation du partillele. « '\ 

«fhUne avaature bien touchante réveilla cependant en elle 
les fentimetits tie la âature-, mais ce retour fur elle même 
rhtnaîiiaiinis la ee^rriger. Jacquaut a voit dix ans, de VE^ 
iv&g en avoit près de quinac, lorfqu'*elle tomba ferieufc- 
lïieftt malade. L^aihé s'occupoit de fes plailîrs, et fort peu 
de la hxtité de fa mère. C^èll la punition des mères folles 
d^atmerdeseafant» dénaturés. Cependant on commençoit 
à s'inquiéter y Jaequaut s'en apperçut, et voilà fon petit 
cœur iaifi de douleur et de crainte : l'impatience de voir 
fa mèr« ne lui permet plus de fe cacher. On Pavoit ac« 
coutume h ne paraître que lorsqu'il étoît appelle -, mais 
enfin fa teadretife lui donna du eourage. 11 faiiît l'inûant 
où la porte de îa chambre èft cnlr'ouverte, il entre fans 
bruit tt à pas tremblants, il s'approche du lit de fa mère. 
Eft ce vous, mon fils ? demanda-t-elle. Non, ma mère, . 
c'eft Jacquaut. Cette rép on fe naïve et accablai)j:e péné. 
Ua de honte ft de douleur l'âme de cette femme injuile ; 
suais quelque» carefles de fon mauvais fils lui rendirent 
bientôt tout ion afeeodantj et Jacquaut n'en fut dans la 
fuite ni mieux aimé ni tnoins digne de l'être. 

A peine Madame Corée fut-elle rétablie, jnu'elle re- 
pfit le «kffcitt et i,éloigner de la maifon : folr^rétexte 
Âtt, que de l'£tang, naturellement vif^ étoit trop fuf- 

T Z yceptible 



Mt 



<5< 



120 LA MAUVAISE MERE, 

ceptible de dîffipation pour a^oir tui com{>agnon d^étude, 
et que les impertinentes prédileâions des maîtres pour 
Tenfaot qui étoit le plus humble ou le plus careflant avec 
eux^ pouvoient fort bien décourager celui dont le carac» 
tère plus baut et moins flexible exigeoit plus de mê^ 
na^ement : elle voulut donc que PÊtang fût Panique 
objet de leurs foins, et fe défit du malheureux Jacquaat 
en Pexilant dans un collège* 

A feîze ans TEtang quitta fes maîtres de matbéma* 
tjque, de phyfîque, de mufique, &c* comme il les avoît 
pris 'y il commença fes exercices, qu^il fit à-peu près 
comme fes études } et à vingt ans il parut dans le monde 
avec la fuffifance d'un ibt qui a entendu parler de tout, 
et qui n^a réfléchi fur rien. 

De Ton côté Jacquaut avoît fait fes humanités, et fil 
mère étoit ennujée dts éloges qu^on lui donnoit. Hé 
bien, dit-elle,'puirqu'il èil fi fage, il réuf&ra dans P£* 
glife, il n'a jqu à prendre ce parti. 
^ Par malheur Jacquaut n'avoit aucune inclination pont 
Tçiat ecléfiadique ^ il vint fupplier fa mère de Pendit* 
penfer. Vous croyez donc, lui dit-elle avec une hauteur 
froide et fevère, que j'ai de quoi vous foutenir dans le^ 
inonde ^ Je vous déclare qu'il n'en è(l rien. La fortune 
de votre père n^étoît pas auffi considérable qu'on l'ima» 
gine 9 à peine fuffîra-t-elle à l'établiffement de votre aîné. 
Pour vous, Monfieur, vous n*avez qu'à voir fi vous vou- 
lez courir la carrière des bénéfices ou celle des armes, 
vous faire tonfurer ou cafler la tête, accepter, en un mot^ 
un petit collet ou une lieutenance d'infanterie ; c'è(b 
tout ce que ie puis faire pour vous. Jacquaut lui répon- 
dit avec rcfpèét, qu'il y avoit des partis moins violents ^ 
prendre pour le fils d'un négociant. A ces mots Made* 
xnoiielle de Carandon-faillit à mourir de douleur d'avoir 
icîs au monde un fils fi peu digne d'elle, et lui défendit 
de paroître à fes yeux. Le jeune Corée, défolé d'avoir 
encouru* Tindignation de fa mère, fe retira enfoupirant^ 
et réfoluf de tenter ii la fortune lui ferûit moins cruelle 
que la nature. 11 apprit qu'un vaifieau étoit fur le point 
de faire voile pour Us Antilles, où il avoit deffieîn de fe 
lenJre. 11 écrivit ^. fa mère pour lui demander fon aveu» 
fa bqnédiâionyCt une pacotille. Les deux, premiers ar« 

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ticfes lat furent tmpkmeBt mccotâés } mais lé dernier 
«rec économie* 

Sa xnère, trop h^ureafe <î*#n ôtrd délivrée,' voulut le 
Voir avant toit départ, et ca PembrafTant Im donna queU 
que» kifn^es.' Son frère rut au(iî la bonté de lui fouhai* 
ter un heureux voyage. C'étoîént les premières carefîes- 
qu'il aroit reçues de fes p^refita *, fon cœur fenflble en fut 
pénétré : cependant il n'àfa leur demander de lut écrire ^ 
itms il avoii uo camarade de collège dont il étoît tendre- 
ment aimé : il le conjura eu partant de lui donner queU 
quefoii des nouvelles de fa mère; 

Gelie-cî ne fut plus oeçupée que du fom d^établir font 
enfant cbérî. Il fe décWra^ pour la robe : on lui obtînt: 
des difpenfes d^études : 6t bientôt» il fut' admis dans le 
&néluaire des loÎJd> Il ne fallôit plus q^'un mariage 
mvantsgeux : on propofa ui^ riche héritière ^ mais o^' 
e-xigep de la veuve la donation dei fes biens.' £Ile eut la' 
liDÎblefle d'y confentir, en^fc réfi*rvant ii- peine de quoi/ 
vivre décemment; bien afUirée que la lo rtuoe de fon fils • 
feroit toujours en fa .difpoôiionr ^« - - ^ - 

\A'^ A l'âge dcf vingt»cinq ausy M* de l'Etang' fe trouva i 
donc un petit ctonfeiller tout-'rondi- négligeant fa femme' 
autant que (a^ nrère ayant grand foin de faperfonne, 
et fort peu d^ fotiei des adirés d^i Pakîs. Comme 
U étoit an bon atv qu'un itiari eut qtaelqu'une qui «ne 
fttt pas fil femme, l'Etang crut devoif s'afivjher pour 
homme Ul bonne fortune. Une jeune perfonne qu'il ' 
lorgna au fpeélacle répondit à fes agaeeries^ le re^ut- 
chez elle avec beaucoup de poI>t<?iré, raâurn qu^il é* 
toit charmant, ee qa:'il n'e«^ point de> peine à croire, 
et dans* peu* de temps le débarrafla d'un porte- feuille 
de dijt' mille écas.- Mais comme il n'y* a point d'a- 
litotfFs éternelles, cette beauté parjure le quitta au bout 

* dt trots nrc^is pour un jeune L-ord- Anglois au'li lot 
ét^ pliis magnifique. L'Etang, qui ne conocvoit pas * 
comment on^ renvoyoit un homme comme lui réla- 
latde<s'en> venger en nrenani; une raaitrefle plus fa- 
meufe encore^, et en' la rcomblant de bién^its. Sa nou« 
velle conquête lui- fefoit mi41e jaloux ; et q'>and 4I fe 
eompar(Mi à cette foule d'«doraU"urs qui foupiroicnt en 
vaio pour elle, il avo'vt le {ii-ailir de fc cruii c pms aimable 
ootame il fc tfeuvoit plu6 iieureux. v Cependant la Dame 

T3 s'éiant 



9ii LA MAUVAISE MERE, 

f*étftiitâpperçiiequHl n*étott pas fan» ioquiétttde^voiilttthS 
prouver qu^il n'étoit rien au monde qu'elle ne fàt ^Or 
lue à quitter pour lui, et pr6pofa pour fiiîr l«t lfi9<u> 
tuns, de venir enfemble à Paris, oublier tout Puolvers, et 
▼ivre uniquement l'un pour l'autre. L'£tas|r fut tranf- 
porté de cette marque de teodreile. Tout oe prépare* 
pobr le voyage $ ils partent, ils arrivent^ et duâfiflcnt 
leur retraite aux environs du Palais Royal, Fatime (c'é- 
toit le nom de cette beauté) demanda, et obtint fiias 
peine, un carofie pour prendre l'ah>^ L'£tatng fut fur«^ 
pris du nombre d'amis qu'il trouva^ dans la bonne ville.. 
Ces amis ne l'avoient jamais vu ^ mais fian .mérbe les at« 
tiroit en foule. Fatime ne recevort cfaes^elle que la f(^ 
ciété de l'£tang, et il étoit bien sûr de ce^ amis et d'elle^ 
Cette femme charmante avoit cependant une £Ditileffie : 
' elle croyoit aux longes. Une nuit elle en a«oit fait ua^ 
qui ne pouvolt, difoit-elle, s'e&cer de (baeipiît« . L'E»- 
tang voulut favoîr quel étoit ee fonge qui î'occttpoît fr 
férieufement. J.'ai lâvç, lui dit- elle,., que j'étois dans 
un appartement délicieux ; c'étoit un^ lit de damas dt 
trois couleurs^ UM tapififerie et des Tophas- aflbrtis à ce- 
]it fuperbe-, des trumeaux cblouiiTanta de dorure^ des ca»- 
bîoet& de boule, des porcelaines du Japon, des-mag^s de 
la Chine les plus jplis d^ monde ^ mai» tout cela n'èfl 
TÎett. Une toilette étoit dreffée,. je la'appioche ^ qu'ai* 
je apperçu ! le eœur m'aa palpite :. un écrin de dia« 
mans j et quels diamans encore ! Paigrette la- mieux deA 
iînée, les boucles d'oreille lesplos bnllantes^ le plus bel: 
efclavage, une rivière qui ne finiflbit pas. Oui» Mon* 
iieur, je vous le dis, il m'arriTera q^el^oe cbofe de iin« 
gulier. Ce fonge m'a^ taop vivement frajipée,. et mes^ 
fonges ne me trompent jamais.. 

M. de l'Etang eut beau emploj^, toute fotv éloquence^ 
h lui perfuader q^e ies. fanges ne fignifioient rien j elio 
Iqi foutint que celui-lli devoit ôgniâer quelque dioie» et 
il finit par craindre que quelqu'unde fes rivavucne pro- 
posât de Peffeâuer. il fallut donc capituler, et auquel* 
j^ues cîrconftances près, fe réfb'udre à^ i'accon^pHr lui* 
même, L'an juge bien que^ cette épreuve ne la suèrit 
pas de l'habitude de fonger: elle y prit goût, et (ongea 
tant, que la fortune du bon^hotnme Cotée n'écoit pref* 
\ae plus elle-même qu'un fonge. }^a jeune époufe de. 

M- 



ige avoit d^u, deaiandR 
ici qui rabandonnoit ; et 
it eocoïc plus mal à Ton 

'Etuig pf£t«ndoit exctU 
Efoient bourfe commune, 
]ue 1*UD deus'jouoît con- 
tre.- A'CbaqtLefcnS' qu'il écartott, M» fi», difoît l'un 
dea pericnn, c'èft biwv Jouer ! On- ne joae pu mieux| 
«Uroit l'autrt. £»6a, M. de l'Etang jouoit le mieux dy 
monde ; mùi il n'avoit janiRis lei M. Tandis qu'on 
l'eipédimt inleoribleBirDt, lafidelle FatimCi qui s'appei- 
çut de la dicidence, râva-une nuit qu'elle le quittoit, et 
le quitta le Icadeiaain : cependant comme il \â bumili- 
ant de il6oheoir, il lie piqua d'hoooeur, et ne voulut riea 
rabattre de fou &Ae, en forte que dam quelques année» 
il fe trouva qu'il étoit ruiné. 

Il en Btoît aux eupédiens, lorlque Madame fa mire, 
qm n'avait pa»naieuK ménagé fa téférve, lui écrivit pour- 
hii demander de l'aigejit. 11 lui répondit qu'il étoit défe» 
Spété, mais que loin de pouviur luhenTojerdetleciHirs, il 
■oarait btloio-lui-mâme. Déjà l'alarraes'étoii répandue 
parmi l*iu& créancier», et c'était & qui fe faifiroit le pte> 
saier des débris de leur fortune. Q^'ai-je fait ! (tifoit 
cette mère déiolée: je me fuis dépouillée d» tout pour 
nn.fils qui ■ tout dimpé.- 

Cependant qu'éuit devenu l'rafortané Jacquaut ! Jac- 
. quaut arec de l'efp[it,.la meillure âme, la plus jolie 6- 
.."'ffU'^ du monde, et fa petite pacotille, étoit arrivé heu- 
leitfement ît Siint Demiogue. On fait combien un 
Français de- bonnes ma»irs et de. bonne mine trouve aifé- 
ment it s'établir dam les Idei. ,Le nom de Corée, fou 
intelUgenee et fa figefle, lui acquirent bicntât la confi* ' 
ance des hilpitaotii Avec les lécour; qui lui furent of- 
fertt, il acquit luî-mËme une habitatioii, la cultiva, la 
'' rendit floriSaaic.i le commerce, qui étoit en vigueur, 
L'eniicbit en- peu de tompi ; et dans l'cfpacedécinq ans, 
U étoit devenu l'objîf de la jalouHe des veuves et des 
fillei les plus beUcs et ks plus licbcs de la Colonie'. 
Mais, hélaj ! (on camarade de collège, qui jufquc&'là ne 
lui avoit donné que des nouvelles fatîifaifjntcs, lui écri- 
vit que Ton fièic étoit ruiué, et que fa mère, iibiadoanc>i 



i 



Z2Si LA MAUVAISE MERE, 

de foot le monde, éisok têiuht swc pks. id&ètfTvt ^xtté^ 
tnîtés. C«tte lettre faitftlé futr arrMée du ^^»^« Akv- 
m» pawre »ère ! »^éci:i«-t«}],( j'irii v«»â {«wurln II- 
ne voulut sVn fier à perfonneii Un accident, |Ae in6dé» 
lité, ]» néj^Ugeilice ou la lenteBr d'une ttaîo ârrao^ère,^ 
pouvoîeât la prfi^r des fecours d^ foa fils« it la laiîfier 
mourir dass- Pindig^enee et \é àeSafpoit, Rietv ae deit j 

retenir un ôlSf fe dtfott-il li< lu^niêtôey q^naiidil j va d«' 
l%anitear et de la vie d\ine nkère^j^ 
^ Avco de tels fentimtota, Corée rt^ fut plus occupé - 
qu^ du Ço'm de rendre fe» rîcheffes portative». Il vendit 
tout ce qu'il pofl'édeit, e% ce facrifictf ne eouta rka â fou 
coeur ; maïs tl ne put refufer des régrèt» 21 uiY tréW plu«- 
I»<éci(tux qu'il li^îâoit en Aa^^rtqse* Lncelle^ jeune 
iwfive d'un vieux colon, qui lui avok laiâï dc^ biens im»- 
mtnké, avoft jttté far Corée Uf» de ce^ regard» qui icmm. 
blent pénétrer jofqu'au fond de râsaé et en déméléf It* 
caradère -y Tun de cas regafd» qtii decideitt rôpinion» 
qjii déterminent le peirchant, et dont re#èt ê^bit et^cOà*- 
^8 èft pris le plus ibutent pour- un mouvement fyinpsi^ 
tbiqiie. £]le a voit cru voit dans ce jeune homme tout 
ce qui peut rendte heureufe une femme honnête et fen« 
iible ; et fon amour pour lui n'avoit pa» attendu la ré^ 
flexion peur naître et fe développer. Corée de fûàr tàté' 
l'avoit diftinguée entre fe» rivales^ cchnme la plus dig:ne' 
de captiver le ccsor d'un bomme fage et vertueux. Lu>' 
celle, avec la figure la plus noble et la plus intéfefiantCi» 
Pair le plus animé, et cependant le plu^ modefte^n tein 
bru», maiir plus frais que les^rofes, des cbeveux d'u 
noir dtébène, et des dents d'une blancheur et d'un émail 
^ ôblouK, la taille et'la démarche des Nymphes de Diane, . 
le fourire et le regard des- compag^ses de Vénus ; Lucclle 
avec tous ce» charmes étoît^ douée de ce courage d'^fprit" 
de Cette élévation de caraétère, de celte jufteffe dans le»- 
idées, de cette, droiture d^ns les ftintiments, qui nour 
font dire aSt2& mal à-propos q^'une femme a l'âme dVa^ 
"^bomme. 41 n'étoit pas^dans les principes de Lucelte de 
rougir d'une inclination vertueufe.1lt*A peine Corée lui 
cujfrïil avoué le choix de fdn cœur, qu'il obtint d'elle 
fans détour un pareil aveu pour réponfe j ttieur incH-- 
•nation mutuelle deVe nue plus» tendre à. mcfute qu'elle* 
étoit plus réâécbte^ tvWpiroit plu» qu'au moment d'être - 

' confacréc 



;efeHanTC|» 

eux d'ui^VMl 

».,-. Â ZV; ^T 



\y tune. 



Conte Moral. 22; 

eon&crée au pied des autels. Qir^lques démêlés far 
Vhéritzg^ de Tépoux de Lucelle a voient retardé leur 
boaheor. Ces démêlés alloient finir lorfque la lettré de 
Pami de Corée vtât tout- à-coup l'arracher à ce qu'il 
avoit de plus cher au monde, après fa mère. Il fe reiv« 
dit chez la belle veuve, lui o^ntra la lettre de Ton ami, 
et lai demanda coufeil. Je me flatte, lai dit-ellei que 
vous n'en avez pas befoin. Fon^jBZ votre bien en effets 
commerçableSy allez au fecdlilrs* de votre mère, hhcs 
honneur à tout, et revenez, ma fortune vous attend. ""Si 
je meurs, mon teftameut vous l'afiurera ^ û je vis, au-lteu 
d'un teâament, vous favez quels feront vos titres. Co- 
rée pénétré de reconnaiffance et d\idmtration, faiât les 
mains de cette femme généreuie, et les arrôfa de fea 
pleurs. Mais comme il fe répandoit en «loges, Allez, loi 
dit-elle, vous êtes un enfant : n'ayez donc pas les pré- 
jugés de l'Europe. Dès qu'une feo^me fait quelque 
cfaofe de pafiablement honnête, 011 crie au prodige^ 
comme û la nature ne nous avoit pas donné une âme. A 
ma place (erîez*vous bien fkté de me voir d»as l'étonné* 
ment, regarder en vous comme un phénomène le pue 
iBoavemfiiit d'un boa cœur l Pardon, lui dit Corée je dé- 
vots m'y attendre ^ mais vos principes, vos fenttmeois^ 
l'aifance, le naturel de vos vertus m'enchantent ; je les 
admire fans en ^tre furpris. Va, mon enfant, lui dit*' 
elle en le baifant fur les deux- joues, je fuis à toi telle 
ue Dieu m'a fiûte* Remplis tes devoirs, et reviens au 
tôt.,^1^ 
s'enmarque, et avec lui il embarque toute fa for- 
tune. XtC trajet fut afiez heureu^i; jufques vers les Cana* 
ries; mats là, leur vaifieau poorfuivi par uacorfaire de 
Maroc, fut obligé de chercher foa falut dans fes voiles. 
Le Cor faire qui le chaflbit étoit fur le point de le join- 
dre ', et le Capitaine, e&ayé du dac^er de Tabordage,. 
alloit iè livrer au pirate. Ah ma^Kvremère! s^écria. 
Corée en embrasant la-caiTette ou^toit reirfermée toute 
£on efpérance ; et puis s^arrachant les cheveux d»\ dbu» 
leur et de rage, Not^ dit-il, ce barbare Afriquata me 
dévorera plutôt le cœur. Alors s'addreflant au Capi- 
taine, à l'équipage, et aux paifagtrs cooileui^s, fÀi quoi^ 
mes amb, leur dit-il^ nous rendronsAtrafT Ifichement f 
Sottffcirons-nous que ce brigand nous mhas à Maîroc 

chargés 



y. v^*•*5^*» 



lit. Un étranger» dltMl» demande à voir Madtme.-— 
Uélas ! et quel èft cet étranger ?— Il dit» qu^il s^apprlle 
> AMcquaat. A ce non fes entrailles furent û violemment 
r^muest qu'elle faillit à expirer. Ah, mon fils ! dît-elle 
d'une voix*éteinte et en levant fur lui fa mourante pau^ 
pierei Ah> mon fils ! dans quel moment vtnez«vou8 re- 
voir votre mire i votre main va lui fermer les yeux» 
Qiiellc fut la douleur de cet enfant fî bon, fi pieux, 
de voir cette mère qu'il avoit laiffée au fein du luxe et 
de Topulence, de la voir dans (un lit étouré de lam- 
1»eanx, et doat l'image attendriroit le cœur le plus ia- 
fenfible : O ma mère ! s'écria- t>il en fe précipitant fur 
ce lit de douleurs : fes fanglots étouffèrent fa voix, et 
les f ttifleaux de larmes dont il inondoit le fein de fa mère 
expirante, furent longteme la feule exprefiîon de fa dou« 
leur et de fon amour. Le Ciel me punit, reprit* elle» 
d'avoir trop aimé un fils dénaturé ; d'avoir-— -**I1 l'inter- 
rompit : Tout è(l réparé, ma mère, lui dit ce vertueux 
jeune. .homme, vivez : la fortune m'a comblé de biens ^ je 
vient les répandre au fein de la nature : c'èil pour vous 
qu'ils me iont donnés. Vivez : i'al de quoi vous iaire 
aimer la vie.-— Ah ! mon cher enfant, fi je défire de vi* 
vre, c'èft pour expier mon injuftice, c'en pour aimer un 
6h dont je n'étois pas digne, un fils que j'ar déshérité. 
A ces mots elle fe couvroit le vifage, comme indigne de 
Toir le jour. Ah, Madame ! s'écria*t-il en la prefiant 
'dans fes bras, ne me dérobez point la vue de ma tohrcwJI^ ^ 
^^■^ viens^'à travers les mers la chercher et la fécourir» 
^^^ans ce moment le Prêtre et le Médecin arrivent. Voi- 
là, dit-elle, mon enfant, les ieules confolations que le 
Ciel m'a laififées ; fans leur charité, je ne fecois plus. 
Corée les embrailè en fondant en larmes. Mes amis ! 
leur dit-il, mes.bienfaîteurs ! que ne vous doîs-je pas ^ 
Sans vous je n'aurois plus de mère : achevez de la rap- 
peller à la vie. Je fuis riche, je viens la rendre heureufe* 
Kedoublez-vos foins, vos conlblations, vos fécours ) ren- 
dez*la moi. Le Médecin vit prudemment que cette fî- 
tuatton étoit trop violente pour la malade. Allez, Mon- 
iieur, dit'âl à ^Corée; repofez vous fur notre zèle, et 
-n'ayez plus d'autre foin que de faire préparer un loge- 
ment coounode et faln. Ce foir, Madame y fera tranf- 
portée. 

Le 



^ii LA BERGERE DES ALPES. 

t 

Le changement d^str, la bonne nourriture, on pkitAt 
la révolution qu*aT<Nt £aite la joie, et le calsae qui lui fam 
cédai ranimerait ipfenfiblenient en elle let organes de li^ 
yie. Un chaif in. profond avoit été le f»incîpe du .mal y ** 
la confolation en fut le remède* Corée appfit quefen 
malheureux frère Tenoit de périr miférablemeot. Je tire 
le rideau fur le tableau effrayant de cette.mort ^#p mé» 
TÎtée. On en déroba la connoiflance à une mère fenfiMe^ 
et trop foible encore pour foutenir fans expirer un nouyel 
accès de douleur. £lle l'apprit enfin lorfque Ùl fanté 
fut plus affermie. Toutes les plaies de ton cœur s^ouvri-* 
rent, et les larmes maternelles coulèrent de fea yeuxt 
Mais le Ciel, en lui ôtant un fils indigne de fa tendreffe, 
lui en rendoit un qui Tavoit méritée par tout ce que la 
Bature a de plus fenfible, et la vertu de plua touchant. 
Il lui confia les défirs de fon âme : c'étoit de pouvoir •ré'- 
unir dans fes-bras fa mère et fon époufe. Madame Co« 
rée faîfit avec joie le protêt de paffer avec fon fils en A- 
mérique. Une viUe remplie de its folies et de (es mal- . 
heurs, étoit pour elle un «féjour odieux ^ et Tinilant où 
elle s'embarqua, lui rendit une nouvelle vie. - L/t Cièl| 
qui protège la piété, leur accorda des vents favorables* 
Lucelle reçut la mère de fon amant, comme elle auroîf 
reçu fa mère« L^hymèn fit de ces amants les époux les 
plus fortunés, et leurs jours coulent encore dans c:ette 
paix inaltérable, dans ces plaifiis'purs et ferct0S| qui font 
^le partage de la vertu. 



LA BERG£R£ D£S ALPES. Cont^ Moral. 

DANS les montagnes de Savoye, non loin de la route 
de Briançon à Modane, è(l une vallée folitaîre, doist 
l'afpeâ înfpire aux voyageurs une douce mélancolie. 
Trois collines en amphithéâtre où font répandues de loin 
en loin quelques cabanes de pafteuri, des torrents qui 
tombent des montagnes, des bouquets d^arbres plantés 
ça et là, des pâturages toujours verds,font Pomement de 
ce lieu champêtre. 

La Marquife de Fonrofe retournott de France en I- 

talie 






C O (« T 1 M O R A !.• 229 

% 

tftlîe zwtc ion épovx. LVffieu d€ leur voiture fe rom- 
fâc; et icomme ]« jour étoit fur Ton déclin, il fallut cher* 
cher <fans cette tuïïét un afyle où paffer la nuit. Com- 
tne il éHivan^oient vers l\ine des cabases qu^ils avoient 
«^|>erçue^, îls virent un troupeau qui en prenoit la route, 
conduit par «ine bergère dont !a démarche les étonna, 
lu approchent encore, et ils entendent une voix célèfte 
^oot \t% accents pkintifiFs et touchants fefoient gémir les 
échos. 

*• Q«€ le foleîl couchant brilîe d^une douce lumière î 
** C'èft ahîij (dtfoit elle) qu'au terme d'une carrière pé- 
^^ nible, Fàme ^puîiee va fe rajeunir dans la fdurce 
** pure de rimnortalfté. Mais hélas, gue k terme èft 
•* loîa, et que la vie èfV lente !" En difant ces mots 
la bergère siéloignoit, la tête inclinée ! mais la né* 
gligence de fon attitude fembloit donner encore à fa 
taille et è fa démarche plus de hobleiTe et de ma« 
jefté. 

Frappés de ce qu'ils voyoîent, et plus encore de ce 
qu'ils venoient d'entendre, le Marquis et la Marquife do 
Fonrofe doublèrent le pas pour atteindre cette bergère 
^Hls admîroient. Mais' quelle fut leur furprife, lorfque 
fous la coéffure la pkis fimpk, fous les plus humbles vé'* 
tements, iis virent toutes les grâces, toutes les beautés re- 
«nîes ! ma fille, lui dit la Marquife, en voyant qu'elle les 
évîtoit, ne craignez rien ^ nous fommes des voyageurs 
GU?un accident oblige à chercher dans ces cabanes un re- 
«dfage pour attendre le jour*?ifoulezvous bien nous fcrvîr 
de guide ? Je vous plains, Madame» lui dit la bergère 
en baiflant les yeux et en rougîffaat j ces cabanes font 
habitées, par des malheureux, et vous y ferez mal logée. 
Vous y log«z fan« doute vous-même, reprit la Marquife ; 
et je puis bien fiipporter une nuit les incommodités que 
vous fOuffrez toujours. Je fuj« faite pour cela, dit la 
bergère avec une modeftie charmi2inte.^:Npn, certaine- 
ment, dit Monf. de Fonrofe, qui ne put difflmulcr plus 
longtems, l'émotion qu'elle Jui.caufoit y non, vous n'ê. 
tes pas lîaite pour fou^rir, et la fortune èfl bien injude i 
£(i>il poflîble, aimable perfonne, que tant de charmes 
(oient enfcvelis dans ce défert, fous ces habits? La fur- 
tune, Monficur, reprit Adélaïde (c'étoît le nom de Ja 
bergère,) la fortancr n'èft cruelle que loriqu'cllc nous 

U 4 ^ta 



230 LA BERGERE DES ALPES, 

ôte et qu^elU nous a don&«4 Mon étftt a (ûs douceur k 
pour qui n'en connoit point d^autr^, o^ Û'babîtvd* voua 
fait des befoîns que n'éprouvent pa» les paâeurs^ Cela 
peut ètrel dît le Marquis, pour ceux que le Ciel a fait 
naître dans cette condition obfcute; .mais vous, 61le éton- 
nante, vous que j ^admire, vous qui la^chantes, vcmt 
n^êtes pas née ce que vous êtes ; cet ain cctttf dém^rcbe^ 
cette voix, ce laog^age, tout vous tra.bit« " Deux mots 
que vous venez de dire, annoncent un efprit cjultivé, un« 
âme nob]e.{ Achevez^ appreoe^-nottt cuel malbcttr a pu 
vous réduire à cet étrange abaiffement^^Ppur un homme 
dans- riufortune, répondit Adélaïde, ii y a milje moy* 
cns (d'en fortir : pour une femme, vous le &ves, il-n'y a 
de reiburce honnête que dans la fervitade ^ et dans le 
choix des maîtres on tait bien, je croîs, de piéfércr les 
bonnes gens. Vous ailea voir les mteds *^ vous feres^ 
charmés 4^ Tinnocençe: de. leur vie, de la candctkr, de la 
iimpllcîté, de Phonnêteté de leurs mœurs. 
1 Comme elle p^irloit ain(i, on arrive à la cabane» Elle 
étoit réparée par une cloifon de Tétable où Tineonue fit 
entrer its moutons, en les comptant, avec Tattention la 
plus férieufè, et fans daigner s^occuper davantage des é^* 
trangers qui la contemploient» Un vieillard et fa feiii« 
me,^tels qu^on npus peiot Philemon et Baucîs, vinrent; 
av^evant de leurs hôtes avec cette honnêteté villagcoîro 
qui, nous rapelle Tàge d'or» *. Nous n'avons à vous, offrir, 
dit la bonne femme que de la paille fraîche pour lit, du> 
laitage, du fruit et du pailt^Alê feîglé pour nourtkur.e ; 
mais le peu qac le Ciel nous donne, nous le partagerons 
avec vous de bon^ coeur/ Les' voyageur», en entrant dans^ 
la cabane, furent furpris de Talr d'arrangement que t«ut 
y refpiroit. La table étoit d'une feule planche de noyer 
le mieux poli ; on'fe miroit dans l'émail des vafes de 
terre deftinés au laitagc^aTout préfentpit l'image d'une 
pauvreté riante,, siEt dès premiers befoins de la nature a« 
gréablemçnt fatisfaits. C'cft notre chère fille, dit la. 
bonne femme, qui prend foin du ménage. Le matin 
avant que fon troupeau s'éloigne dans la compagne, et 
tandis qu^il commence à paître autour de la maifon 
rhcrbe couverte de roféo, elle lave, nettoie, arrange 
tout avec une addreffe qui nous enchante. Quoi! dit 
la Marquife, ceUc bergère èfl votre ûllc ? A)î, Ma-. 
; i- daioc ! 



C N T E M O R A L. ij t 

dame ! P!ût nu Ciel, s'écrik la bowne vfeille ! C-èft mon 
cetjt qui la nomme ainfî, car j^ïR pouf elle Pamour d^ane 
nèré': snatsje né fuîs pas sflVz heureufe pour l'avoiï" 
portée dans mon iein ; nous ne femmes pas dignes de l*a« 
Wf -fait naître.—- Qin èft-clle donc ? d'où vient elle ? et 
euel malheur l'a «éduite à la condition des bergers :— * 
Tout cela nous èll inconnu. Il y a quatie ans cn^elle 
vint en habit de payfaniji s'off^ pour garder nos trou- 
peaux : ndus Saurions prife pour nen, tant in bonus 
mine et la douceur de fa parole nous ga^noient le cœur 
à l'o» et ^l'autre. Nous nous dcuturaes Qu'elle n'éujitf 
pas une villageoire j mais nos quellioris l'alHigeoient, et 
nous crurats devoir nous en abilcnir.*NCe rcfpci^^ n'a lait 
qu'itugnrïenter h^tnefure (juc nous avons mieux connu 
ùa âme \ maii^ plus nous voulons nous a.baiiïer de.» 
irant elle, plus elle s'humilie devant nous» Jamais frU 
li: n'a eu pour Ton père et fa mère dès attentions 
plus foutenue», ni d«s etnprefieiuents plus^ tendres. #* Kl- 
le n« peut nous obéir» car nous n'avons garde de lui 
«anaxnatuler ^ mats il ièmble qu'elle nous devine, et 
-tout ce que nous pouvons fouhaiter èfl .fait avant que 
irons noua appcrce^vions qu'elle y penfe^ C'èft un Ange 
de(cendu p«rai nous pour confoler notre vielllefTe. Kt 
que fait-elle aâuelUmrnt dans l'étal^le, demanda* la 
Mat-qui& f-i^Ëlle donne au troupeau .une litière fraîche y 
elle trftit le lait des brebis c%àc& c&èvfes..^ll femble que 
ce laîtagr^ prefTé de fa tilain, en deviemie plus délicat ; 
mol qui vais Le vendre» k la ville, je^ife^pu^s fuffîre au dé- 
bit : on le trouve délicieux. Ce tlè chère enfant s'occupe 
en gardant fon troupeau^ à des pii^rages de paille et* 
d'oMMv q^p.to^^triJ'é^nnoim' admire,%».Je voudrois que 
vous viâiez avec quelle addrefTe elle eotrelrxe le jonc 
âéxible. Tout devient précieux fous fes doigts. Vous 
voyez, Madame, pourfuivit la bonnè^vieille, vous voyez 
-ici l'image d'une vie aifée et tranquille : c'èll elle qui 
nous la procure. Cette fille céîfefte li'èîl occupée qu'à 
nous rendue heureux. ^£ft*elle hcureufe elle même, de- 
-manda Monf. de Fonrofe ? Elle tâche de nous le perluader, 
reprit le vieillard ^ mais j'ai fait fouvjnt appercevoir à 
npa femme qu'en revenant du pâturage elle avoit les yeux 
mouillés de larmes, et l'air du monde le plus afHigé. Dès 
qu'elle oou$ vdit, elle affefte de fourire-j mai^ nous voy% 

U 2 on» 



23» L.\ BERGERE DES ALPES. 

i 

ons bien qu'elle a quelque perae, qui la confame : non» 
ii'ôfons la lui demander)!}^ A& Madarae ! dit la vieille 
femme, quelle pitié me fait K||f en&nt lorfquVlle s^ob» 
iline à mener paître fes troupBrex malgré la pluie et' la 
gelée ! Cent ïpîs je me fuis mife à genoux pour obtenir 
qu'elle me laîoat prendre (aolace : ma prière a été inu« 
tile.|^ £lle s'en va au lejÉr du foleil, et revient le foir 
tranfîe de froid.' Jugesa^ne difèlle avec tendrcfie, ii je 
vous laiâerai quitter votre fover» et vous cxpofer à votre 
âge aux rigû^rs de la fatroi|.|dA peicie y puîs-je r^fifter 
2noi-méme. ' Cependant elDe apporte fous fon bras le boîs' 
dont nous nous chauffons; et quand je me plains de la fa*- 
tigue quMle fe donne :X laitfez, laiflez, dit-rlJe, m»~ 
bonne mère»- c'èft.par rexercj|iie, que je me garantis dtt> 
froid : le travail èft fait pour Alon âge.|i(Ln&n, Madame,, 
elle èd bonne autant quelle âfV belle, et mon mari et 
moi nous ^en parlons jamaîâpyQe les larmes aux yeux. £t- 
fi on .vous renlevoit î demaMfla.Marquife. Nousper^» 
drions, interrompit le jneillipa^ tout ce que nous avons« 
de. plus cher au mondé' ; mais û elle deifpit être faeii- 
reufe, nous mourrions contents avec cette confolatiori^ 
Mêlas ! oui» reprît la viaîlle en. verfant des pleurs, qu^ 
le Ciel lui acoérde une fortune Signe dMle, s'il èH pof- 
/ibie L M9n efpérance étoit que cette main fi cbère nïe- 
ieimeroit les y^xi, mais je Taime plus que iq|i vie. Soiv 
arrivée les interrompit. f"^- • » r • 

Elle parut av«Q un féau de lait d'une maih^ 4lp;rautre:' 
un panier Je-frftifç ^ et après les^^ofr falvés avec uhe 
grâce charmAte, e)le ft mît S'Vacqûer'aU fuin du mé* 
nage, comm^fi perÇ>nne ne s'occupoît d'elle. Vous* 
vous donnez^^eT) ^ê la peÎ0^,nna cher e»e/i fan t^ luL^t la 
Marquife. Jjjj^ tâcnc^ Madatûi;, répondit-elle, de rem*- 
plir l'intention de mes makra^: qui délirent vous recé« 
'Voir de leur mîeux.-r'Vous ïtuz, pourfuivit-elle ;cn dé- 
ployant fur la table uu. lingdigrôJier, mais d'une ex« 
trame biancbeur, vous f^rez un repas frugal et champê- 
tre. Ce pain n'èft pas le plus bMu du monde, mais il 
a beaucoup de faveur; les œufs font frais, le. laitage èft 
bon, et les fruits que je viens de cueillir font tels rque la 
faifon les donne^ La diligence, l'attention, les grâces, 
uobles et décentes avec les- quelles cette bergère misr«- 
Ycilleufe leur rendoittous les devoic&de i'bofpitalité^ le 



CoitT£ MoRÀt. '. Û33 

refpeé! qa^èllc ma^quoit à tes maîtres, foit quVlle Uut 
jaàdrthkt Im parole. Toit qu^elle cherchât à lire dans leurs 
yeux ce qu^ib déilroient qu^cllc fît, tout ceU pénétroit 
d'étonné ment et d'admiration Monf. et Madame de I'^on« 
rof«."5MLlès qu'ils furent couchés fur le lit de paille 
fraîche qu'elle avoit préparé elle-même. Notre avanture 
tient cki prodr|^e« fe direat^Us Tun à l'autre. Il faut c- 
clsiroir ce mydère, il faut amener avec nous cet enfantai 
Au point do jour, l'an> des gens qui a voient paiTé la 
naît à faire réparer leur voiture^^ vint les avertir qu'elle 
vtoAt en état. ^ Madame de Fonrofe, avant de partir, iît 
sipprfler la bergère.^ Sans vouloir pénétrer, lui dit-elle, 
3e fénèt de votre haiiTance ,- et la çaufe de votre in for- . 
. tune, tout ce que je vois, tout ce que j*enten<Js m'inté» 
*^ffe à vousé Je vois que votre courage vous a élevée au« 
defîas^du &i;alheor,.. et que vou» vous ttes fait des fenti« 
i&ents conforme» à volr^ condition préfeiHe : vos charmes 
et vos vertus la rendent refpeâablcy mais eHe èfl indigne ' 
•de vous. Je puis, aimabler-inoonnu|5;irouf» faire un meil- • 
leur ^rt ; les iatcntions de n}#n <nari s'accordent parfai- 
temeiït avcc.les mteanes^Je tkns à Turia un état confia 
dérable 9 il aofe manque une amie, et je croîm/empor-^^^ 
ter àp ces lieux an* tcéttôr ineClimable, fi vous vouliez - * 
:aa' accompagner. £cartez-de la propoiition, de la prière' 
(fue je vous fats.: touite idée defervit]^e : je -ne vous ctois^ 
pas Faite pour cet état ; ma^is quand ma prévention me 
trOmpermt, jVime mieux vous q|^ve^u defTas de votre 
BaîiTAnce, que de vous laii&r au dej^sf^ Je vous le ré- 
pète, c'èli une amie que je veux m*'àttacher. Du refte 
*»e foycz pas en- peine du' fort de» ces bonnes gens : il 
n'èft rien q|ie je ne faffe pour les dédommager de votre 
perte;^ au moiasaîiiroat-ils de quoi fi«ir doucement leui?' 
•état, et c'èft de vos itwins qu'ils- recevront les bienfaits^ 

iuurs, 
à fes 
genoux, oonjuroient la j.^une Inconnue d'accepter ces of- 
fres génère u fes •,. lui^ rcpréfentoieîit, en verfant des 
larmes, qu'ils étoieot au powi du tp;nbeau, qu'elle n'a- 
voit autrt: confolation que de les rendre heureux dans 
-leur vi€tUcirr,,et qu'à kur mort, livrée? à elle- même, leur 
^icmeure.dcviendioit pour eïle une elFiayante ioîitilde, 
JLa bergère, en les cmbiaiTant^ mê4 a fes larmes avec les 



«./ 



?/ ?. 



quA je-ieur deftine.4jLes vitrillards-préfents à cedîfcu 
baiUot les m^ins de la Marquife et le proftetnant à 







234 LA BERGERE DES ALPES, 

leurs ; elle readU glaces aux bontés de Moof. et de Ma4 
dame de Fonrdfe, avec une ieiifibtitté qui l'embeUîffoitr 
encore. Je ne puis, dit elle, accepter vos bien faits. L»- 
jhClèl a marqué ma place, et fa volonté s'aecomplitv mai» 
J^vos bontlç? ont gravé dans mon âme des^ traits qiit.'ifé »*ea 
F effaceront^ros^is. Le nom' refpeâablo-de Fonrofe fera 
v4 fans ceiTé pl||fent à mon erpnt.)^ H ne me reiU tqu*im8 
^^ grâce à TOu^|eTnander; dit-el]e-en rottgiffaot et en baif« 
iant les yeux,v^(l de- vouloir bien renfermer cette avan* 
ture dans un éKrnel fileoce^ etiafffer à jamair ignorer au 
monde le fort «ineJnconmne qui iwut vivre cr mourir 
dans Poubl^f W^^* «t Madame de Fonrof», attendris et 
affligés, red<^ubj^cnt mille foh leurs indanees; elle fut in^ 
^ «branlable, et les vieîlisrrds^ 1er voyageurs et li^^rgè 
■ r £t réparèrent leS' larme» aux yeu 

^ *» Pendant la routes Mbnf. et MaSame de<^OBrdlê^ne 
. Ç «'occupèrent que de cette avanture. llsr croyoient avoir 
\^ fait u» fotïge, L^imagioatîon rempliede cette efpècc de 
S roman, ils ariîvenr à Turin; On fe doute bien que le 
fîlence ne fut pas gardé, et ce fnt uff fojèt iaéfnairable 
de réflexions et de conjeéture^f- I^e jeune Footuie, fré^ 
0ji^ lent Mi^Ant retien s, n^en^ perdît pas ume^ciscooftance^ii 
étoit dans l'âge où l'imagtuatiott èft la plus^ vive, et le 
«œur le plus fufceptible d^attendriilement -, mais c'étoic 
un de ces caraéfère» dont la feBfibilité ne & manifefte 
point au'dthors, d^autant plus violemment agités, quanif 
ils viennent h Pâtre, qi|e le ieotiment qukks affeé^e ne 
^'aifoiblit par aeeuife efpèce de difllipation;' Tout^ce que 
Fourofe entend raconter des charreesi des- vertu» «t des 
ir.alheurs de la bergère de Savoye» allome dans (on àme 
le plus ardent dé6r delà valrj|(il.s-^en èflfak une image 
'^ qui lui è(t fansctffe préfente*, îMui compare tout cequ^il 
^ voit, et tout ce qu'il voit sVfiace auptès dVlle. M«is pltt* 
fi)n impatience redouble, plus il a (oin de la diffimukr. Le 
féjour de Turin lui è(i odieuJt. La vallée qui caehe aa 
X monde Ton plus bel ornement, attire fen âme toute entière^ 
G'èft là que le bonheur l'attend<jjj( Mais li foff projet èft 
connu, il y voit les plus grands obAacles: on ne Goafciuira/ 
jamais au voyage qu^il médite; c^èfl une "folie déjeune 
homme dont on appréhendera les conféquences \ ]a> ber- 
gère elle-même e£Fra3rée de fes pourfuites, ne manquera 
|)as de s^y dérober ) il la perd s'il en èA ccnnu. A- 

t y près 



^ 



•^^: 



Coirrs MoKAL» 23} 

f rès toutes ces téû6xkm% qui Tocttipotent depuis trois 
fllioîs, il prend . ia^ râblutîoa- de to«t quitter pour elle» 
d'aller, fous Phabit de padeur, la* chercher dans fa folU 
tilde, et d'y mourir, ou de l'en tirer. 

Il difparoitv on ne le rerM point* Ses ftorents qui 

^attendent, en ont d'«bord de l'inquiétude : leur crainte 

augmente chaqœ jour* 4^ewc attente trompée jetta la' 

dé£blatîon dans la famille }, l'inutilité des recherches met 

le comble àleoar défefpoir. Une querelle, un aflaffinat^ 

tout ce qu'il^y a def^us fîniftre fe préfente à leur penféef 

ot œs-parents infortunés fintffent par pleurer la mort de ce 

i|lsy4ettr voiquo efpéranee.-f^Tandis que fa famille èft 

d^s le deuil, Fonrofe, fous^Phahît d'ufv. pfttfe, 1é pré* 

fente aux habitants dcsjiameauxvoifins de la^vallée qu^a 

ne. lui avoit que tr<^ bien d^nte. ^^ScSi^juxibition èfk 

xcmplie i: on lui eonfie le foin dhin troupcHp» "^ 

V JLcs premiers jours il- le latfie errer à l'avanture, uni* 

9aenient attentil à découvrir les lieux où. la bergère me* 

iM>itlefien. Ménageons,- difott*tl, la timidité de cette 

belle £alîtaire': û elle èit malbeureufe, Çf^a cœt\r a befoin 

de qonfolaâton : fi elle n'sC que de l'éloignement pour le 

monétr et que le^^gout d'une vie tranquille et innocente 

lu retitBiie dan3 ces lieisz, elle y doit éprouver des mo* 

anents .d'ennui, et déârer une focieté qui.l'amufe ou qui la 

«anible : laifîofls lui rechercher la mienne A Si je par- 

mos à là liû rendre ak^éable, ce fera. bientôt pour elle 

un befoin > alors je prendrai confeil de la (îtuatior)->de foa 

âcae. Après tout^ nous voilà feuls dans^ l'univers, et 

nous ferons tout l'un pour l'autre. De la confiance ?k 

llamitiéil n'y a pas loin, et de l'amitié à l'amour le pas 

èft encore plus gliiTant U notre âge. £t quel âge avolc 

Fonrofe quand il raifonnoit ainfî? Fonrofc a voit dix^huit 

aios *f mais trois mois de rédéjiion fiir le même objet, dé« 

\ieloppent bien des id^ks idu^ndis quHl Çq livroit h fes 

penfées, les yeux errrants (&ns la compagne, il entend de 

l^n cette voix- dont on lui avoit vanté les^ charmes. L^é« 

aàotion quelle lui caufa, fut aulTi^ vive que fi elle avqit 

é;é imprévue. '* C'èft ici/' difoit la bergère dans fes 



'vbicn qui lui reileJ^^Ma douleur a des délices pour mun 



ohants plaintifs, *' c'èft ici qiie mon cœur jouit de Tunique 

JrMa dm 
âme y je préfère ^n^ amertume aux douceurs trompe< 
^* ufes de la joie.^' Ces accents déchiroient 1^ cœur fcn^. 

fibie 



53^ ^ LA BERGERE DES ALPES, 

fible de Fonrofe» Qwelle peut «trà, dirpit-îl^lst catCife 
du chagrni qui la c«i&ime î Qu^îl frrett doux de la ccamr 
Met l Un cfpoîr plgs doux encore ôfoit à . peîifê , fkttec 
fes déHrs. Il craignit d^aHarmer la beigète s'il fe ILvroit 
imprudemment ^ rimpAtieace de la voie d( pràs^ et pour 
lia première fois c'était afTez de Pairoir enteiHdue.J[l«e len- 
demain il fe rendit au paturag^v et après avoir oblervé la 
toute qu'elle avoit prifte, il fut ie placer au pied d^un ro« 
cher, qui le jour précédent lui répétoit les é>û» de cette 
voix touchante. J'ai oublié de dire que Fonrofe» à la plus 
jolie ftgMTt du monde, joigrnoit des talents que ne négiigtr 
. pas la jeune nobieâe d^ltalicf^'lljouoitdttbautboîs oOmitie 
Befm^s%iy àwM il avait pria les leçons, et qui fe&it alors les 
plaifirs de l'Europe» Adélaïde, plus profondément en» 
fevelie dans fes sfBigeantes idées, nHrrttt point encore 
fait enter) dn^ fa voix, et les échos gardolent le filencc« 
Toutra-coup ce (Uence fut îotexrompu par les ions plain- 
tifs du hautbois de Fonrofe. >Ces fous inconnus ex* 
citèrent dans PâYne d'Adélaïde une furprife mêlée de 
trouble. Les gardiens des troupeux errants foc ces coU- 
line»,, ne lui avoient jamais fait enteodre que les fons à%M 
trompes ruftiques. immobile et attentive, elle çhefcb'e 
des yeux qui peut former de ii doux accords. Elle ap^ 
perçoit de loi» un jeune pâtre aflis dans le creux d'un ra<- 
cher, au pied duquel paifibit fou troupeau;, elle ap« 
proche pour le mieusc 6mcndre«Myoye^,^it-eHe, ce quc^ 
peut le feul inflifrâ de la natureT^ L'oreille indique à ce 
berger toutes les fiîieiTes de l'art. ^ Peul'-oo donner des 
fons plus purs ? Quelle delicatefle dans les inBexions ! 
Quelle variété dans les nuances 1 Que l'on dife après ce- 
la que le goût n'èil pas un don naturel. Depuis qa^A^ 
delà ï Je babitoit celle (blitucie, c'ètoit la première fois- 
que fa douleur fufpendue pair une difiraélion r^gréable, 
livroit fon âme ?k la douce potion du plaiiir. Eonrofe 
qui l'avoit vu s^appxocher et s'èiffeoir aupied d'une faule 
pour l'entendre, n-avoit paî fait femblanrt de s'en ap# 
percevoir. il fa^fît fans affedation le moment de 
fa retraite, et mesura la marche de fon trpupe^u de^ 
manière » à' la renco^itrer far la p^tc de la colline 
ou fe croifoient leurs chemins'. M ne fit qjie jettex'^ 
un regard fur elle, et continua fa route comme n'étant 
occupé que du foin de fon tro»peau. Misii que de 
beautés ce regard avoit parcourues !, Quels ycuji ! quelle 

bcuehc; 



CoNTJc Moral* - 237 

boncbe divine! que ces tniîts fi nobles- et fi touchants 
dans leur langueur, feroient plus ravifi^nts, fi l'amour les 
ranimoit ! On voyoit bien que la douleur feule a voit terni 
dans leur printemps les rofes de Tes belles joues ; mais de, 
tant de charmes celui .qui Tavoit le plus vivement ému^ 
étoît rélégance noble de fa taille et de fa démarche : h la 
foupleffe de fes mouvements, on croyoit voir on jeune cè- 
dre dont la tige droite tt ilexible cède mollement aux zé« 
phyrs. Cette image, que l'amour venoit de graver ea 
traits de flamme dans fa mémoire, s'empara de tous fes 
efprits. Qu'ils me l'ont peinte foiBlement, difoit-il, 
cette beauté inconnue à la terre, dont elle mérite les a* 
dorations ! et c^èd un defert qu'elle habite ! et c'èft le 
chaume qui la couvre : elle qui devroit voir les Rois à 
fes- genoux, s'occupe du foin d'un vil troupeau ! Sous- 
quels vêtements s*èft*elle o£Ferte à ma - vue ! £lle em<- 
bellit tout, etiien ne la dépare. Cependant quel genre 
de vie pour un corps aufii délicat ! des aliments greffiers, 
un climat &uvagè, de la paille pour lit, grands Dieux ! et 
pour qui fotit faites les rofes ? Oui, je veux la tirer de 
cette condition trop malheureufe et trop indigne d'elle*. 
l»e fommeil interrompit fes réflexions ; mais n'effitça. 
point cette image. Adélaïde de fon côté, fenfiblemcot 
frappée de la jeunefle, de la beauté de Fonrofe, ne cef- 
foît d'admirer les caprices de la fortune. La nature où 
va-t-elle rafiembler, difoit-eUe, tant de takns et tant de 
grâces ! Mais, hélas ! ces dons qui ne lui font qu'inu- 
tiles, feroient peut-être fon malheur dans un état plu» 
élevé. Quels maux la beauté ne caufet-elle pas dans le 
inonde ! malheureufe ! hà-ct à moi d'y attacher quelque 
prix > La rédéxion défolante vint eropoifonner dans fon 
âme le plaifir qu'elle avait goûté 5 elle fe reprocha d'y 
avoir été fenûble, et réfolut de s'y refufer à l'avenir. 
Le lendemain Fonrofe crut s'appercevoir qu'elle éritoit 
fon approche ; il tomba dans une triilefie mopl^Ue. Se 
douteroît-elle de mon déguifemcnt, difoit-il, ne ferois- 
je trahi moi-même^ C^^tte inquiétude l'occupa tout le 
long du jour, et fon hautbois fut négligé. Adélaïde a 

n'étoit pas fi loin qu'elle ne put bien l'entendre, et for> ^ 
filence l'étoona. Elle fe mit à chanter elle-même. *^ Il 
" femblc," difoit fa chanfon, ** que tout ce qui m'en- 
" vironne partage mes ennuis ; les oiieaux ne font en- 

" tendre 



/ 



238 LA BERGERE DES ALPES, 

** tendre que de trifie$.aoceots, Técho tnt rcpood par 
*^ des plaintes, les zéphyrs géltaîûeii-t paraû cet feii« 
'* îUaSts« le bruit des rui£reaux imite mes fbapris, on^ 
** diroit qu'ils roulent des pleurs." Fonrafe, attendri: 
par ces chants, ne put sVmpéchei:; d^ répondre. Jamais 
Qoncert ne fut plus touchant que ««loi de fan hautbota 
avec la voix d'Adelalkie. O Ciel ! dit-elle, «ft-ce u» 
enchantement ? je n'ôfe en croire non oreille : ce n'èil 
pas un berger,» c'èéi im Dieu' quA je viens d'^entesdre» 
Le featrment naturel de l'harmonie peut^l itifpirer cci» 
accords ? Copum^ elle parloît ainiî, une mélodie cham- 
pêtre, ou plutôt céieâe, fit retentir le vallon. Adélaïde 
crut voir réalifer les prodiges que la Poefîe attribue à la 
Mufique, fa brillante fœur* ConfiïTe, interdite, elle se 
fa voit ù elle de voit fe dérober ou fe livrer à cet énchMi" 
tement. Mais elle apperçut le berger quVlle venoît 
d'entendre, raffemUànt foo troupeau pour rrgafpaèr fa 
cabane* 11 ignore, dit-elle,, le charme qu'il répand auf 
tour de lui ; fon âme Simple n'en èil pas .plus vaine; il 
n'attend pas même les» éloges que je loi dois. ' Tel èft le 
pouvoir de la mulique : c'èd le i^ul des talents qui jouifie 
de lui-même tous les autres veulent des témoin». Ce 
don du Ciel fut accordé à l'homme, dans l'innocence^^ 
c'èft le plus pour de tous les plaiiirs. Hélas ! c'èft le 
feul que je goûte encore, et je regarde ce berger coiœme 
un nouvel écho qui vient répondre à ma douleur» 

Les jours fuivants Fonrofe affeé^a de s'éloigner a fan. 
tour: Adélaïde en fut affligée. Le fort, dit- elle, fem- 
bloit m'avoir ménagé cette foible coniolation ; je m'7 
fuîs livrée trop aiféiitent, et pour me punir il m'en prive 
Un jour, enfin, qu'ils le rencontrèrent fur le penchant de 
la colline, berger, lui dit-elle, mèiiet*vous bien loin vos 
troupeaux ^ Ces premières paroles d'Adélaïde causèrent 
à Fonrofe un faiflifement qui lui 6ta prefque Tufage de 
la voix.^^e ne fais, dit-il en hefîtant \ ce n'èR pas moi 
qui conduis mon troupeau, c'èd mon troupeau qui me 
conduit moi-même ; ces lieux lui font plus connus qu'à 
moi : je lui laiâe le choix des meilleurs pâturages. D'où 
êtes vous donc ? lui demanda la bergère. J'ai vu le jour 
^U'delà des Alpes, répondit Fonrofe. Etes-vous né par^ 
roi les payeurs, pourfuivit-clle ? Puifque je fuis paâeur; 
dil-il en baiffant ks yeux^ il faut bien que je fois né pour 

. l'être.. 



CoNTxMaiiAL* * ' 239 

Pètre» C'èl^ de qwn je cbcmte, repftt Adélaïde, et) I*o!y« 
fiérvtnt avec sttenfi*». Vôt talents, votre langaeis, Totrè 
air mette, tOBt m^nnonce que le ibrt vous avilit mieux 
placé* Vous ête& bien bonne, rerprît Fonrofe ; mais èft*. 
ce 3i voua de croire qiie Ja nature réfute toet au^ ber- 
gers ^ £tee.voiis aée pour être Reine ? Adélaïde roug^ît 
h cette réi^ofife } et cban^ant de propos» L^autre jour, 
dit-«lle, aip (ea du hautboè»^^ vou» aves^ accompagné mes 
chants avez un art qui feroit Un prodige dans un f!mpl6 
^edien âe'''troupeauoc« C*èft votre Voix qui en èfl un, re- 
prit Foorefe, daas Unrfimpk bergère.— Af aïs perfonne 
ne voua a-t-il iaflniit ?î— Je n*ai, comme vou», d'^autres 
guides (qat mon cœur et mon- oreille. Vous chantiez. 
j'étoit attendri ; ce que mon cœur lent, mon hautbois 
l'exprime \ je lut în(pke nion âme ; voilà tout mon fé- 
erèt; riett au monde n^èft plus facile. Cela èft incroy- 
able^ dit Adélaïde. - C*è(l ce que j'ai dit en vous écou- 
tatity ref^rtt Fonrol^ \ cependant il a bien fallu le croire. 
Que voules-TOus f la nature et Vamour fe font un jeu 
quelquefois de reunir tout ce qu^il^ ont de plus précieux 
dam la. plat humble fcirttine, pour faire voir qu'il n^y 
a point d'état qu'ils ne puifi^nt ennoblir. Pendant cet 
entretien ils avançoientdans la vallée^ et Fonrofe, qu'un 
rayon d'efpérance linimoît, fe mit à faire éclater dans 
iea airs les foni brillants que le plaifir infpire. Ah ! de 
^race, dit Adélaïde, épargnez à- mon âme Pimage im- 
portune d\in fentiment qu'elle ne peutgoutier. Cette fo« 
litude èft confacrée à la douleur ^ ces échos ne font point 
accoutumés à répéter les accent» d^une joie profane ; ici 
tout gémit avec mot, ' J'ai de quoi m'y plaindre, reprit 
le jeune homme *, et ces nK>ts prononeés avec un foupir, 
furent futvis d'un long filence. Vous avez à vous plain- 
dre, reprît Addaïde ! Efl-ce des hommes î £(i^ce dU 
fort! Je ne fais^ dit-il, mais je ne fuis pas heureux : ne 
m'en demandez pas davantage* Ecoutez, dit Adélaïde -, 
le Ciel nous donne à l'un et à l'autre une confolatîoa 
dans nos peines *, les miennes font comme un poids acca- 
blant dont mon cœur cil opprimé. Qui que vous foyez, 
fi vous connoiffez le malheur, vous devez être compatif- 
fant, et je vous crois digne de ma conBance ; mais pro- 
mettez-moi qu'elle fera mutuelle. Hélas ! dit Fonroie, 
mes maux font tels que je ferai peut-être condamne ki\c 
les révéler jamais. Ce myllère ne fit que redoubler la 

curiofité 



N 



£40 LA BE&GERE DES ALPES. 

curioifité d'Adélaïde. Rendec-vous demsia^ lut dît*el]e, 
au pied de cette colline fouf ce vkiix cbêoe -tpoffu, où 
vous iD^avez entendu gémir. Là je vous apprendm des 
cbofes qui exciteront votre pitié. Fonrofe pafla la nuit 
dans une agitation mortelle. Son Ibrt dépendait de ce 
qu^il alloit apprendre. Mille penfécs effrayantes yenoîcnt 
Pagiter tour à tour. 11 appreliendoit fur- tout la confi- 
dence défefpérante d^un amour malheureux et fidèle. Si 
elle aime, dit-il, je fuis^ perdu. 

11 fe rendit -au lieu indiqué. Il vit arriver Adélaïde, 
Le jour étoit couvert de nuages, et la nature en deuil 
fembloit préfager la trifteffe de leur entretien. J)è$ qnSIs 
furent afiis an pied du cbêne. Adélaïde parla ainfi x 
*^ Vous voyez ces pierres, que Pberbe commence à cou» 
** vrir 'y c^èîl le tombeau du plus tendre, du plus vertu* 
«« eux des hommes, à qui mon amour et mon impru* 
** dence ont coûté la vie. Je fuis Françoife, dhiae fm« 
*' mille distinguée et trop riche pour mon malheur. Le 
'* Comte d^OreiUn conçut pour mm l^amour le plus ten- 
'* dre ; j^y fus fenfible : je le fus à Pexcès. Mes parentt 
** s'oppofèrent au penchant de nos cœurs, et ma paiTion 
** infenfée me fit confèntir à un hymen facré pour les 
** âmes vertueufes, mais défavoué par les loix. L^I* 
" talîe étoit alors le théâtre de la guerre. Mon époux y 
*' alloit joindre le corps qu^il dcvoit commander : je le 
^* fuivis jufqu^à firiançon : ma folle tendreffe Py retint 
'^ deux jours malgré lui. Ce jeune homme plein d*hon- 
** ncur n'y prolongea fon fejour j^u'avcc une extrême 
** répugnance. 11 me facrifioit fdn devoir ; mais que ne 
*^ lui avois-je pas facriéé moi-même ? En un mot, je 
^ Pexigeai,, il ne put réfifler à mes larmes. 11 partit a- 
*^ vec un prciTentîment dont je fus moi-même effrayée : 
** je raccompagnai jufques daas cette vallée où je reçus 
'* fes adieux *, et pour attendre de fes nouvelles, je re- 
** tournai à £riançon. Peu de jours après fe répandît 
** le bruit d'une bataille, je doutois fi d'Oreftan s'y et' 
** toit trouvé •, je le fouhaitois pour fa gloire, je le craigi» 
*' nois pour mon amour, quand je reçus de lui une let^ 
** tre que je croyois bien confoknte 1 Je ferai tel jour à 
** telle heure, me difoit il, dans la vallée et fous le chê- 
*^ ne où nous nous fommes féparés : je m'y rendrai feu); 
" je vous conjure d*allcr m'y attendre feule j je ne ris 

♦'encore 



encore <|u« pour yoas. ,Q(iel étoît tnon égartment l 




^ et après le plus tendre acoueii : Vous Vttvcz voulu/ 
^ laa chère Adélaïde, me dît«îl, j*ai manqué h mon de« 
^ Toîr dans le moment le plus important de ma vie. Ce 
** que je cnd^noît' èft atrîfé. La bataille t*èft donnée ; 
** mon régiment a chargée } il a fait des prodiges de va* 
'^ lexir^ et je n^y étoî^ pas. Je fuis deshonoré, perdu 
^^fans refiiorce. Je ne vons rtprocfae pas mon malheur ; 
^ maïs je n'ai i^t^» qu^on iàccifice à vous f»ref et mou 
^ ceeuv vient le conibmraer. A ce dîfcours, pâle, trem- 
** blante, et cdfpirante à peine, y reçus mon époux dans 
'* BDkes hras. Je fentis oion iaog le glacer dans mes 
** veines^ mes genouK plièrent ib os root, et je tombai 
**, fans connoiflance. Il profita de mon évanouifTement 
** pour s*arracher de mon feîn, et bientôt je fus rappellée 
** h la vie par le bnait du coup qui lut donna la moit« 
V Je ne vous peindrai point la fitnatton où je roe trou- 
^ vai, elle èft inexprimable ^ et les larmes -que vous 
*' voyez, couler, les fânglots qui étouffent ma voîx, ca 
^ font une trop foîble image. Après avoir paifé une 
" nuit entière auprès de ce corps fanglant, dans un 5 
** douleur ftupîde, mon premier^bin fut d^enfévelir avec 
^ lut noa honte ', mes mains creusèrent fon tombeau. Je 
^ ne cherche point à vous attendrir ; maïs le moment 
^ où. il fallut que la terre me féparât des trilles redes de 
^ mon époux, fut mille fois plus affreux pour moi que 
** ne peut l'être celui qui fèparera mon corps de mon 
** âme. £put(ee de douleur et privée de nourriture, mes 
" défaillantes mains employèrent deux jours à creufer ce 
'* tombeau, avec des peines inconcevables. Quand mes 
•* forces m'abandonnotent, je me repô(bis fur le fem li- 
" vide et glacé de mon époux. £nfîn) je lui rendis les 
^ devoirs de la fépuUnre, et mon cœur lui promit d^at* 
** tendre en ces lieux que le trépas nous réunît. Cepen- 
•^ dant la faim cruelle commençoit à dévorer mes en* 
" t railles deiféchéés. Je me fis un crime de rcfii fer à la 
^* nature les foutiens dVne vie plus doulaurçufe <]ue la 
*^ mort. Je changeai mes. vêtemens en un fimple habit 
** de bergère, et j'en ^mbraifal l^état comme mon vn« 

X , *• îquc 



242 LA BE11G£R;E 'DES. ALPES, 



< 






f 



* îque refuge* Depuis er temps^ toute.- ma confolattùtr 
V èitde venir pleurer fus ce tombeau <}ui (ent le miem 
*' Voos voyez, po^rfuivit-eile» arec' ^[ueUe fineérité je 

vous ouvre mon âme. Je puis - avec vous déibrmais 

pleurer en liberté*: c'èft. ua ioulagjMiictKi dont j^avoîs 
*t befoia ; maîsj^attftndsdc-viottfla même'confiancei Ne 
'^ croyez paa m^a voir abufée. Je. vots^ clairement que 
** Veux de pafteur vous . è(l auffi étranger et^ plâ» noa« 
** veau qu*à. moi., Vons^ète» jeune, peat-éirefcafibie; 
** et fî j*en crok mea coDJedlores, nos malbeursont eu là' 
*' même^ fource^^ et comme moi vous avez^ BÎmé, Nous 
'' n!*eiii ferons que'pluy-cojispâtiflajits Tua pour i'âatrc^. Je 
'* vous regarda comme un .am que le Ciel,. touché de 
^^ mts roauxi daig^M mVïivoyar duns ma iblitudei Re« 
*^ gardez moi comme une amie capable de vous donner^ 
*^ ii non des conieîls falutaires^. au moins des exemples 
** confolants.2^ 

Vons mp pénétrez, lut dit FonroTe» accablé de ce:quMl 
▼enoîtd^entendre: et quelque fenâbilité que vousmeTup* 
poûez,. Yous êtes- bien loin dUmaginer rirapredion que 
m'a fait le récit de. vos malheurs^ Hélas ! que ne puîs-je 
y répondre avec ceHe confiance que vous me témoignez, 
et dont vous êtes H dtgpe ! Mais je vous Tai dit^ je Pavoi? 
prévu : telle èft la nature de mes peines, qu'un filence ' 
éternel doit les renfer rogp au fonâ de mon cœur; Vous 
êtes bien malbeureuCe, ajouta-t-il avec un profond foU'' 
pir ! Je fois enoore plas malheureux : c'èft tout ce que 
je puis vous dire. Ne vous offenfez pas de mon (ilence : 
il m'en afixeux d'y ^tre^condamné. Compagnon a ffîda. de 
tous vos pas, j'adoucirai vos travaux, je partagerai xtoute? 
vos peines : je vous verrai pleurer fur cette tombe : j'y 
mêlerai mes larmes à vos pleius. Vous ne vous repen- 
tirez point d'avoir dépoîe vos- ennuis dans un cœur, hé- 
las ! trop fenfl^ble.v Je m'en repens dès*à-preft^nt, dit-elle 
avec confufion y et tous Us deux, les yeux batfTés, fe re- 
tirèrent en fîleuce* Adélaïde, en quittant Fonroie, crut 
voir fur Ton vjfage l'empreinte d'une ' douleur profonde. 
J'ai ret|ouvellé, difoit-elle, le fentiment de Tes peines; et 
quelle en doit être Thorreur, puifqu'il fe croit encore plus 
malheureux que moi ! 

Dès ce jour, plus de chant, plui d'entretien fuivî en- 
tre Fonrofe et Adélaïde* Ils ne fe cherchoient ni ne s'é- 

vito* 



iC O N T £ IfffiH.A L. 24} 

^vkiOÎcxit l'jUQ Tauti»:: ides itegards où la conflernttîon é- 
tqit peifirte, fefpKDt prcrque^lexir uoK^tte langage ^ s^il 
.la tcoiivojt ^l^umot farletombeui de ion i poux, le. cœur 
faifî de .pttté, de jaloufie «et .de douleur, il la jcantemplpit 
«n iîleaocyje^ r^p^jadoit à Tes f;inglQ(ts par de profonds 
géwifkxQitviU. 

J3.cuK.:inQiss^.^ oient écoulés dans jctttK iîtuation pc« 
iilbicy et Adelatde vo^ott k jcunelTe de Fonrofe ie Bs- 
}U'kr comfoe une ikiir. X>e chugrin: qin le .<coa(bm&it 
Pa(Higeoit;cUe>i9émed^atitantpâtts vivement que la caufe 
:IU!i fe.n était incpRnoe. £llie.ctai.t bien éloignée de foup-* 
çonaer qu*«Ue en fàt Tobjet. Ceptndsot, conaxx il èd 
naturel que deux feutimeets qui part»genl..une â^ne ^^af* 
foiibliiT^t l'ujQ VAUtse^ les regrètJ d'Aâfilfe'ûlc ùxr la mort 
de d^Oxeflflin deirenoteut jaaoinsYJfs ebu^ue^ur, à inefuror 
^ul-elle :i*e..b^J9Ît dsKanta^erà la ^tîé que lui tnfptroit 
Fonrofe. Elle étoit'hjtn sûxe^ueœtteipitién'aroit rien 
^i^ jd^ipaocènt 4 il ne lui viat pas «aéme dans Pidée de 
ft^er» défendre ; et l'job|et de .oe ^fn timon t g^oépeux, f^fis^ 
cetie pr^feo^ ji fa vue» le rév«îlk>it' à chajque iailant.' La 
langueur où étoit .tombé ce jeune homme devînt telle, 
qu' Adelaà'de ne crut pas .devoir le laifler plus longtems 
}>vfé ^ JiH'»xi%ême« Vous.pérîffes, ^i^dit-elie, et :vous it* 
jpmfei: .à mC9 douleur. celle de vous voûr coofumer d'en- 
nui fous mes yeux, fans pouvoir y .apporter remède. Si 
le r<écit d^ ifloprudeoces jdè ma Jeuoc£e ne vous a pas 
înj^piré ipoiif m^i du tpoprîs^ fi l*aiaitié.la plus pure etia 
plus tendre vous èft chère > enâu fi vous ne vouler pas 
me Ttndzç plus malbeurettfe que je ne l'étols avant J 
vous avoir conau» confiez snoi la caufe de vos pehies : 
vous n'a%'eK quéc moi dans le tni>adepour vous aider à les 
fovitisAir. Votre .fécrèt fût il plus important que le mien, 
ne craignez point que jse le répande. . La mort de tuoa 
épouic a mis un aby mie .entre Je: jnonde, et moi et la con« 
^dence que j^xig.e iera bientôt enfévelie dans cette tombe 
où la douleur mue ciMiduit à pas lents. JVfpère vous y . 
préc^ejy dit Fonroiè ea iondaat en lannes. Laîflez- 
imoi finir ma dépiotable vie ians arous lai flêr après moi le 
reproche d'en - avoir abrégé le cours,*v^O Ûel, qu'eo- 
ieads'ie i ^^écna^t-elle éperdue ! Qui^.moi! j'aoroiscan* 
-. tr^bu^ aux maux qui vous aceisblent'^^Acheyci, vous me 
P^ixcx b cœur. . QgVi*jé fak ^ (^''ai'j& dît î :Hélas, je 

> X 2 tremble 1 



2^6 LA. BERGERE BES ALPES. 

chaffîînt qne nous a donnés ce jeune fou.- Oui, Motf-^ 
ileur, je Tai été, dit Fonrofe à foa père qui le menoît 
par la main. 11 ne falloit pas moins que ré^arement de 
nia raifon pour fufpendre dans mon cœur les mouvements 
de la nature, poor me faire oublier les devoirs les plus 
facrès, pour me détacher enfin de tout ce que j^avois de 
plus cher au monde ; mais cette folie, tous Pavez fait 
naître, et jVo fuis trop puni. J^aime fans efpoir ce qu^il 
y a de plus accompli fur la terre : vous ne voyez rien^ 
vous ne connoiiTez rien de cette femme incomparable : 
c'èft rbonnéteté, là fcnfîbilité, la vertu même : je Taime 
. jalqu^à l'idolatrtc, je ne puis être heureux fans elle, et je 
fais qu'elle ne peut être à moi. Vous a- 1- elle confié, de- 
jnanda le Marquis, le fécrèt de (â naifTance ? J^en ai ap« 
pris aflez, dit Fonrofe, pour vous aflixrer qu^clle ne le 
cède eu rien à la mienne, elle a même renoncé à une for* 
tune confidérable pour sVnfévelir dans ce défert.— £t 
favez.vous ce qui l'y a engagée ? ■ Oui, mon père, 
niiiîs c'èA un fécret qu'elle feulé peut vous révéler. — ■ 
l«He èft mariée peut être ? Elle èft veuve, mais fon 
cœur n'en èil pas plus libre -, fes liens n'en font que plus 
forts. Ma fille, dit le Marquis en entrant dans la ca* 
bane, vous voyez que vous faites tourner la tête à tout 
ce qui s'appelle Fonrofe. La paffion extravagante de ce 
jeune bomme ne.peut-^tre juftifiée que par un objet aufii 
prodigieux que vous. Tous les vœux de ma femme fc bor« 
noient à vous avoiç pour compagne et pour amieî cet en« 
fant ne veut plus vivr< s'il ne;Xo#s obtient pour époufe^ 
je ne deûre pas moins de vous a>^oir pour fille ; voyex 
combien de malheureux vous feriez avec un refus. Ah l 
MonCeur, dît elle, vos bontés me confonde nt ; mais é» 
coûtez tt jugczmpit Alors en préleace du vieillard et 
de fa femme, Adélaïde leur fit le jécit de fa déplorable 
avaoture. Elle y ajouta le nom de fa famille, qui h'é« 
toit pas inconnu à M. de Fonrofe, cjt finit par le pren- 
die ^témuin lui-icême de la fidélité inviolable q^u^elle 
devoitàfon époux, A ces mots, la confternation fe 
lépaodit fur tous les vifages. Le jeune Fonrofe que le» 
Ir laoglots étou£FoicDt, fe précipita d»ns un coin de la ca- 

bane pour leur donner un libre cours. Le (ère a*tendiîi 
I vola au fécours de fon enfant: Voyez,. difoit- il, ma chère 

I AdeUxdC| dans (^uel étal vous l'avez mis. Madame de 



C0NTK MoHALt 247 

Fonrofe» qui étoit auprès d^^delaïde, la preffoit dans fes 

bras en la btîgDiat de Tes larmes. £h quoi, ma fille, 

dît-elle, nous ferez- vous pleurer une féconde fois la mort 

de notre cher enfant ? lie vieillard et fa femme, les ycox 

remplis de pleurs, et attachés fur Adélaïde» att^doîent 

qu^elle prît la parole. Le ciel m*è(l témoin, dit Ade« 

ûïde en fe levant, que je donnerois ma vie pour recon- 

noître tant de bontés. Ce feroit mettre le comble à met 

malheura que d'avoir à me reprocher le v6tre ^ mais je 

veua que Fonrofe lui-même foit mon juge : Uîflez-mot 

de grâce lui parler un moment. Alors fe retirant feule 

avee lui, E^utez, lui dit-elle, Fonrofe, vous favez quels 

liens facréa me retiennent dans ces lieux. Si je pouvois^ 

cefler de chérir et de pleurer un époux qui ne m'a que 

trop aimée, je férois la plus méprifable des femmes. L*é* 

■ fiime, Tamitié, la reconnoifllance, (ont des fentiments que 

je vous dois ; mais rien de toot cela ne tient lieu d'a« 

mour : plus vous en ayez conçu pour mot, plus vous avez 

droit d*en attendre : c'èil TimpoiEbilicé de remplir ce 

devoir qui m'empêche de me Timpofer. Cependant je 

vous vois dans une fituation qui attendriroît le cœur le 

moins feoûble ; il m^èft affreux d'en être U caufcf, il m« 

feroit plus affreux d'entendre vos parents m'accufer de 

TOUS avoir perdu. Je veux donc bien m'oublier dans ce 

moment, et vous laiffer, autant qu'il èft en mot, l'arbitre 

de notre deflinée. C'èli à vous de choifir celle des 

deux fituàtions qui vous pardlt la moins pénible, où de 

renoncer à moi, de vous vaincre et de m'oublie r, ou de 

poflejer une femme qui» le cœur ^ein d'un autre objet» 

ne pourroit vous accorder que des fentiments trop foibles 

pour remplir les vceux d^un amant. C'en èi\ afftz, s'é* 

cria Fonrofe, et d'une âme comme la votre l'amitié doit 

tenir lieu d'amour. Je ferai jaloux fans doute des pleurs 

que vous donnerez a la méihoire d'uii autre époux ^ mai$ 

la caufe de cette jaloufie, en vous rendant plus rcfpec* 

table, vous rendra plus chère à mes yeux. 

Elle ètt à mot, dit-il, en venant fe jetter dans les bras 
de fes parents ; c'èA à fon refpeét pour vous, à vos bontés 
que je la dois, et c'èil vous devoir une féconde vie. Dès 
ce moment leurs bras furent des chaînes dont Adélaïde 
ne put fe dégager. 
Ne céda-telle qu'îi la pitié, % la reconcoiSance ? Je 

veux 



048 BATAILLE DE FONtENOY. 

«▼eux le créirepour Vsdmwet encore: Addaide le etefdk 
eUe-tnêine î C^KÛquUl «n foît, aYtotiie pirtir elle iitoa- 
Jttt revoir ce tombean xpi^elle ne ^okt«it ^'àregset. O 
«don cher d'OoéftMi« lUt-elle» £ do feki 4ies inoits tu 
.peux lire au fond de non âine« :taa jenbre n<*a point ^* 
murmurer du iàcnôce que je -fus :. je le dois aux fènti- 
ments ginoreux de «cette 'wrtueMfc fMuUle ; mais moa 
«esiur te reûe à jmaBÎs. |e vais taches de feure dee lieu- 
yeux» fans aucun . e%ojx. d'être heureufe. On pe l^asraoiia 
de ce tieu qu^atcc une .«%èce de violeiice ; mats elle exi- 
gea qu'on y .élevât un monument à la suémbîre de ibo 
4poiix, et qae la. cabane de fes vieuoi nsattaes, qui la fuîvi-- 
. lent k Turin, fût ohnngée en une mai&n de 4:a«kpajg^, 
Muffi 'Smple que folitatre, où- çtie. le popofo'it de venic 
•quelqneioîs pkorer ks éfarenienta et le» malkenrs de & 
jeuneffe. Le temps, les ioins «Ifidus do FeoiGkfe, les 
frurits de fan fooond ihyunènv ont depuis onvert fim âiae 
«ux împrc^fion» dHine noa^peile- tendrefie \ et on ia cite 
poux exemple d'un femme iatereiIaa4o et x«rpedl»Ue- 
jurques dans (en înôdcdité. 

aiEGE DE TOURNAT, BATAILLÉ DE 

JFONTENOY. 



L 



£ Mvéqkftl de Sexe éttût en Flandre i la tAte de 
Ta^mâe compofoe de cem fix b^^iilons oomplets^ 
et de cent fc^ixajite et douze efcadroDS. Tonmaf, cet« 
te aopienne capitale de la doimoatiofl Fraaçoifie, ^toit' 
înv,e{lî. Oitoit la plus.foite pUice de la .barri«2*e« La 
ville et la citadelle étoieot «ncore un dts chefs d'œuvre 
du Maréchal de Vaubati ; cariLo^y avoiit guèrcs de place 
en Fl^pdre doot Loub J£IV. n^€Ûi fait coollrttîre les 
fortifications. 

Dès que les Etats Généraux des Sept ProTÎxiort apprîs' 

rent que Tournaj étoit.tn danger, ils mandèrent, ^'il 

£alloit has^arder une bataille pour féeourir la ville. Ces 

républicains malgré leur" circonfpeâLoo tareat alors les 

\. premiers à prendre des sélolutions hardits* Au ii Mai 

t 1745 les alliés avanctreut à Cambron, à fept Jieui^s de 

f . Tourna/. 



._,-•*< 



BATAILLE DE FONTENOY- 249 

Tournay* Le Roi (Kirtît le 6 de Paris avec le Dauphfn. 
X»es Aides-de-caiDp du Roi, les Méains du Dauphin les 
accompagooteot. 

I^a principale force de l'armée ennemie confiftoît en 
TÎngt bataillons, et vingt*fîx efcadrons Angloit, fous le 
jeaae Duc de Camberland, qui a voit gagné avec le Roi 
fon père la bataille de Dettingue : cinq bataillons et 
feize efcadrons Hanovriens étoient joints aux Angloîs. 
Le Prince de Valdeck, à peu-près de Tâge du Duc de 
Cumberland, impatient de fe fignaler, étoit à la tète de 
quarante eficadrons HoUandois, et de vingt- fîa bataillons» 
Les Autrichiens n'avoient dans cette armée que huit ef- 
cadrons. On feibit la guerre pour eux dans la Flandre, 
qui a été fi long tems défendue par les armes et par Tar* 
gent de l'Angleterre et de la Hollande : mais à la tête 
de ce petit nombre d'Autrichiens étoit le vieux Général 
. Konigîecky. qui avoit commandé contre les Turcs en 
Hongrie^ et contre les François en Italie et en Allemagne. 
Ses confeils dévoient aider l'ardeur du Duc de Cumber- 
land, et du Prince de Valdeck. On comptoit dans leur 
armée au delà de cinquantccinq mille combatants. Le 
Roi laifia devant Tournay environ dix-huit mille hommes, 
qui étoient poâés en échelle jufqu'au champ de bataille; 
iix mille pour garder les ponts fur PEfcaut, et les com* 
moaications. 

L'armée étoit foos les ordres d'un General en qui on 
àyoit la plus jufte confiance. Le Comte de Saxe avoit 
d^ mérité fa grande réputation, par de favantes re- 
traites en Allemagne, et par fa campagne 1744 ; il joig« 
Doit une théorie profonde à la pratique. La vigilance, 
le fécrét, Tatt de favoir différer à propos un projet et 
celui de l'exécuter rapidement, le coup d'oeil, les reflbur- 
ces, la prévoyance étoient fes talens^ de Taveu de tous 
les Officiers: mais alors ce Géoéral confumé d'une ma- 
ladie de langueur étoit prefque mourant. Jl étoit parti 
de Paris très malade pour i*arnr.ée. L'auteur de cette 
hilloire l'ayant même rencontré avant fon départ, et 
n'ayant pu s'empêcher de lui demander c(^mment il poùr« 
roit faire dans cet état de foiblefle, le Maréchal lui répon» 
dit : // m t*éigû pat de uvn, mais Je partir» 

Le Roi étant arrivé le 9 à Douai, fe rendit le lende- 
main ^ Pontachin auprès de l'Êfcaut, à portée des tran- 
chées 



^50 BATA}«-l-ï PS F0NTÎS;NPY. 

cbiéir« de To^raty. 'Pe ]à il alla reciMiji^oître le tevrain 
qui jdevoit fçryîr 4^ cba<x\p de bAUÎUc* T^irtc r*»wéc«<ii 
voyant le Roi et le Dauphin fit entendi^e jdes ^e<jUifnsi- 
tion« de joie. {,if8 alliés paffièrcBt Ifi iio,.et la nuk du 1 1, 
k faire leurs liermèices difpoûtloiD^. Jamais le Kqî iie 
marqua plus :(lc j^ayeté .que la ineiUe ilu combat. !•» 
eonverfatÎQn roula &r )<s bfit^lle^ où Us iRois •s^étK>iei>t 
trouvés en peifonne. ^ Jloi dit j^ue idepiiis la bataille 
de Poitiers, ;aucun.R(M d^ .Fx:8«ce.'nl4yott eoixihatt.a avec 
£oii Hls, et q.tt'ajicvnDVvolit gagné .^ viâçÂre figpnftlée 
P0i>tre les A.Xig\ai» : «qu!!! f fpéroit.âtre le ppejnîer. Jil &t 
iéveiJlé le premier^ le jour^e Talion ; 11 léi^ilU lul-fnto^ 
^ qUfitce heuxos le Cosete d^Âr^nroo Riiniil£e «le la 
guerre, qpi daiQS rinftant envoya •deœasijder au Maréchal 
de S^xe Tes dejnî^jrs or.di;es. Qn iroovg le MarécJi^ 
jiatvs une i^oiture .d'qzier, :qulIuJ.fci-vott.de.lîty <et .dstn^ 
laquelle il ie fQTpît irauKr quand. Tes forces épui^s ^ne 
]<;ki peiiiiettoi«iit iiIusd^^U-^ i ^eral* ht Roi et fon ê\»^ 
s^ypusnt ;déjà :paffé an :p90t /ur i^££:aj»t.à •Calonne, .Us air 
Içren^ prendre lejir jpoifle .par-delà '^t*fi%çfi Idâ JN.aîre'^Dame*^ 
iit4pc bois à mille icû&s .de ce p.Qnt« et f técifémeot à l'en^ 
tr«e du cj^anop de b^itaille;. 

. La fuïte du Koi.et d« Paupbû), qui cinnpofolt une 
ttPApe noxnbreub» é.tQÎjt fuivie- d!une jFtmle 4e perfofi&es 
de toute efpèce qu^attiroit cette jourr«ée, et.dont <|AK^ 
quGSMiïs inâaie 'étaient «Qontés (ur dés arbaesLpjour voir 
la Cpeâacle d^u^e bataille. 

En jtttant les ye\4X f^ir les , captes /)ixt î&nX. fort coflv 
munes, on voit d^un coup d^oeil la diîporitîon Ât% .d«;UX 
armées. - Un rcmatque Antoin aflez près de FEfcflut ^ 
ja droite de r armée Frai) çpl Ce, àneufcenJt to;fes de ce 
pont de Colonne, par où le Roi et le Dauphin s'étoienjt 
avancés. Le yillege de Fontcnoy pax^delà Antolpprefque 
i'ur la même lîgi>e, An e^ace éuoit de qnatre cent cin- 
quaivte toif^s de Urge, entre Fanteooy et un petit boi$ 
:qu'on appelle le bois fie BerrL Ce ,bois, ces yUlages, 
«toient garnis de canons conune ua camp r^tranoibé. X^e 
JVIaréchal de Saxe avoit établi des re.dontes cntte Antoia 
.et iFootânoy : d'autses redoutes auxezttâpailés du boi^ 
deËarri, fortiâoien.t cette>enaeinte« Le phsuaap dehat^iUe 
Jo!avait pas plus deicinqxcn^ toi&s àa longueur depuis 

.rciwlrQifc 



BATAittE DE FOîiTtKN'OtY. ajt 

I 

Veaégoit oàr- ét(Atld'R«>i auprès de Ebntetfoy, jufqu^à ce 
bois de Barri, et. tï^avoit guèr«^- pilo»: ({•* rieuf cent tôîfM 
ècrUwge'y d* {bft« qnePotfallok^eoàibattrtefiehatiQtpclos 
«omrae à DettiogtMi ttokU dand uiieJ6UA)<6â pluaxnéAô» 
sable; 

Le Général de Uarmè» fi^ançdfe avèît pourvu à la 
▼i£h>isie, et à' la défsiM, Le pont* de Calonne lAoni dé 
canon, foitifié de retramctements; et défendu' paï* queU 
qaes bataiiloire^ devtfit (tt^h de'retilihfc au Roi et au 
Daupbitt< en ca» de malbeur. * Le téÛ^ dt Ihtttiée du^cîf 
dégié alcïv par d^àutrea ponts fur le Bas^Ëfcaut par-delli 
Toumay»- 

On' prit toutes les^ ffiéfures qui fe'ptétoient un ré<îdurs 
mutuel fana qu^'eilei pufl^nt fe tranrverfer* L^armée de 
France femblott inabordable ; ear le îtix croifé qUt par« 
toît des redoutes dU' bois de Battif et du villa^^e d(^ Fon- 
tenov^défeiidoit toute approche. Outre ces précautions 
on airKîr encore phcé fisc' canon s^d 6 feize livre!» d^â bblle 
au-docà de TËfeaut pour JFoudrojer le» troupe» qui àtta- 
>queroient le village d* Antoîrt. 

On ooiwmençoit à le cànonnei* dé paft et d'^aùtre à fix 
heures du matin» Le Marcthal de Noailletf étoit alofa 
siaprès de-* Fontenoy, et- rendoit comte aU Marétb'al de 
Saxe d'un ouvrage quHl avoit fait à l'eïitrée dé la nuit 
pour joindre le vliUge de Fbntenoy àla pr6<nièfe des 
trois redoutes, entre' Fontenoy et Antôin : il lui fervoit de 
premier aide-de^camp, faorî€ant lajalOûfîé'du comman- 
dcmant au biea de Pétar^ et s'oubliant foi-uiôiiie pour uit 
Général étranger et ntoins ancii^n. Le Maréchal de Saxe 
fentoit tout le prix de cette magnanimité, et jamais on 
ne vit une union- fi grande entre deux hommes que la 
fotblefTe ordinaire du ctttfr humain pouvoît éloigner Tun 
dc'l»a«tre. 

- Le Maréchal de Noailles embrafia le Duc de Gràm« 
mont foin neveu \ et ils fe TépaToient, l'un pour retour* 
aer auprès du Roij l^autrepOUr aller à fon pofle, lorf* 
qu?uii boulet de canon vint frapper le Duc de Graminont 
' à mort : il fut la première viétime de cette journée. 
Les Anglois attaquèrent trois fois Fontenoy, et les 
Hollandois fe? préfentèrent à deux reprîtes devant An« 
toin. A leur féconde attàqUe, on vit un efcadron Hbl* 
Jandois emporté prefque tout entier par le canon d'Ani 

toin ^ 



f 5* BATAILLE DE FONTENOY. 

toîn ', îl nVn rcfia que quinze henuncty et les HolIandoU 
ne fe préfentèrent plus dès ce moment. 
. Alors le Duc de Cumberland prit une réfolutîon qui 
pouv-oit lui affurer le fuccès de cette journée. Il ordon- 
na à un Major 'Général, nommé Ingoljhi^ dVntrer dans le 
bois de Barri, de pénétrer jalqu'à la redoute de ce boîs 
vis-à-vil Fontenoy, et dé remporter. IngoUbi marche 
avec les meilleures troupes pour exécuter cet ordre- : il 
trouve dans le bois de Barri un bataillon du régiment 
d*nn partifan : c^étoit ce qu^on appellbit les Gr^fffins^ du 
pom de celui qui les avoit formés. Ces foldats ét(4eot 
en avant dans le bois par-delà la redoute, couchés- par 
terre. Ingolibi crut que c'étoit un corps confidérabîe : 
il retourne auprès du Duc de Cumberlandi et demande 
du canon. Le temt fe perdott. Le Ppnce étoit au de- 
fefpoir d*une défobéîfiance qui dérangeoit toutes les me- 
fures, et qu'il fit enfuite punir à Londres par un colifeîi 
de guerre qu'on appelle Court martiol en Aoglois.)Ç 
. Il fe détermina lur le champ à pafler entre cette re- 
doute et Fontenoy. Le terrain étoit efcarpé *, il â^Tloit 
francbir un ravin profond, il falloit eflujcr tout le feu de 
ïonteooy et de là redoute. L^entreprife étoit audaci- 
cufe ; mais il étoit réduit alors ou à ne point combattre 
pu à tenter ce paiTage. 

Les Anglois et les Hahoyrîens s^svancent avec loi 
fans prefqtte déranger leurs rangs, traînant leurs canons 
à bras par les fentiers: il les forme fur trois lignes afiez 
preflees, et de quatre de hauteur chacune, avançant entre 
]es batteries de canon qui les foudroyoient dans un ter* 
rain dVnvirons quatre cent toifes de large. Des rangs 
entiers tomboient morts à droite et à gauche; ils étoi« 
ent remplacés auilî-tôt ; et les canons quHls amenoient 
à bras vîs-à'vis Fontenoy, et devant les redoutes, répon* 
doient à Partillerie Françoife» £n cet état ils marchoî- 
cnt fièrement précédés de iîx pièces d^artiilerie, et en 
ayant encore fix autres au milieu de leurs lignes. 

Vis à- vis d^ax fe trouvèrent quatre bataillons dtt 
Gardes- Françoîfcs, ayant deux bataillons des Gardef^ 
SuilTes à leur gauche, le régiment de Courten à leur 
droite, enfuite celui d'Aubeterre et plus )oîn le régi«> 
ment du Roi bordoit Fontenoy le long d-'un chemin 
creux. 

Le 



BATAILLE DE FONTENOY. 233 

Le temija s^éleTait à Pendroit où étoient les Gardes- 
Françoifes jufqu'^ celui où les Anjçlois fe forraoient. 
* Les Officiers des Gardes-Françoifes fe dirent alors les 
uns au< autres ; il faut aller prendre le canon des Âng« 
lotst Ils y montèrent rapidement avec leurs grenadiers ; 
mais ils furent bien 'étonnés de trouver une armée devant 

^ eus. L'^artilierie et la moufqueterie en coucha par terre 

-près de foixante, et le rede fut obligé de revenir dans 
îes rangs. 

Cependant les Anglois avançoient ; et cette ligne d^în- 
fanterie compofée des Gardes- Fra^oifes et Suifles et de 
Courten^ ayant encore fur leur droite Aubeterce et ua 
bataillon du régiment du Roi» s*appr^choit de rennemi* 

^ Oq étoit à cinquante pas de diftance. Un régiment des 
Gardes- Angloifes, celui de Campbel et b Royal-£coflbis 
étoient les premiers : Monfieur de Campbel étoit leur 
Lieutenant-général j le Comte de Albemarle leur Ma- 
jor-Général 'f et Monfîeur de Churchij, petit-fils naturel 
du grand Duc de Marlboroug, Brigadier : Les Officiers 
Attfflois faluèrent les François en ôtant leurs chapeaux* 
LeT^omte de Chabanne^ le Duc de Biron, qui s'étoîetit 
avancés, et tous les Officiers des Gardes- Françoifes, 
leur rendirent le falut. My lord Charles Hay, Capitaine 
aux Gardes Aogloifes, crîai Mejj^urt des Gardes- tran* 
colfes tire». 

Le Comte d'A'nteroche, alors Lieutenant de Grena- 
diers^ et depuis Capitaine, leur dit à voix haute : Me/- 
fieurSf nous ne tirons jamais les premiers^ tire% vous- 

' mêmes. Les Anglois firent un ^eu roulant, c^èfl-àdire 
quUls tiroient par dtvifions ; de forte que le frontd^uQ ba- 
taillon iur quatre hommes de hauteur ayant tiré, un au- 
tre bataillon fefoit fa décharge, et enfuUe un troifième 
tandis que les premiers rechargoîent. La ligne d^infan- 
terie Françoife ne tira point ainfi : elle étoit feule fur 
* quatre de hauteur, les rangs alfez éloignés, n^étaut 
foutenue par aucune autre troupe d^infanterie. Dix-neuf 
Officiers des Gardes tombèrent blefies à cette feule 
^^#sharge. Meffieurs de Cliifon, de Langey, de la Peyre^ 
y perdirent la vie \ quatre-vingt-quinze foldats demeu- 
rèrent ùf la place, deux cent quatre^* vingt cinq y reçu- 
rent des bleiïures; onze Officiers SuiiTestombèrent blef- 
£isy aiofi que deux cent neuf de leurs foldats, parmi lef- 

Y quels 



i254 BATAILLE DE EONTENOY. 

quels foîxante et quatre farent tuéi. Le Colonel de Cour« 
ten, Ton Lieutenant-Colonel, quatre OiHcîers, foîxante 
et quinze foldats tombèrent morts : quatorze Officiers, 
et deux cens foldats bleffés dangereu&ment. Le premier 
rang ainfî emporté, les trois autres regardèrent derrière 
eux ; et ne voyant qu'une cavalerie à plus de trois cens 
toifes, ils fe difpersèrent. Le Duc de Grammont leur 
Colonel et premier Lieutenant Général, qui auroit pu 
les faire foutenir, étoit tué. Monfieur de Luttaux, fé- 
cond Lieutenant Général, n'arriva que («ans^ leur déroute. 
Les Anglois avançoîent à pas lents, comme fefant Pex- 
crclce. On voyoit les^ajors appuyer leurs cannes for 
les ful61s des foldats pour les faire tirer bas etdroit. Ils 
débordèrent Fontenoy et la redoute. Ce corps qui au- 
j^'aravant étoit en trois di vidons, fe pre fiant par la nature 
de terrain, devint une colonne longue et épaifle prefque 
inébranlable par fa maiTe et plus encore par fon courage ; 
elle s^avança vers le régiment d'Aubeterre. Monfieur 
de Luttaux, premier Lieutenant- Général de Parmée, à 
la nouvelle de ce danger, accourut de Fontenoy, où il 
venojt d'être bleflié dangereufement. Son Aide-de-camp 
le fupplioit de commencer par faire mettre le premier 
appareil à fa blefiure : Le fervice du Roi ^ lui répondit 
Monfieur de Luttaux, m^çfl plus cbèr quê ma vie. Il sV 
vançoit avec le Duc de Biron à la tête du régiment d' Au^* 
beterre, que conduifoit fon Colonel de ce nom. Lut« 
taux reçoit en arrivant deux coups mortels. Le Pue de 
Biron a un cheval tué fous lui. Le régiment d'Aubeterre 
perd beaucoup de foldats et d'Officiers. Le Duc de Biron 
arrête alors avec le régiment du Roi qu'il commandoit, 
la marche de la colonne par fon flanc gauche* Un ba- 
taillon des Gardes-Angloifes fe détache, avance quelques 
pas à lui, fait une décharge très meurtrière, et revient 
au petit pas, fe replacer h la tête de la colonne, qui 
avance toujours lentement, fans jamais fe déranger, re- 
pouflant tous les régimens qui vienneat Tun après l'autre 
îc prefentcr devant elle. 

Ce corps gagnoit du terrain, toujours ferré, toujours «%V 
ferme. Le Maréchal. de Saxe, qui voyoit de fang-froid 
combien TafFaire étoit périlleufe, fît dire au Roi par le 
Marquis de Mcuze, qu'il le conjuroit de rcpafier le pont 
avec le Dauphin, qu'il fcroit ce qu'il pourroit pour re- 

mediei: 



BATAILLE DE FONTENOY. 255 

iBcdîer au défordre. Oh je fuîs bien fur quUl fera ce 
qu^il &udra, repondît le Roi, maïs je referai où je fuis. 

il y avoitde rétonncinent et de la confuilon dahs Tar- 
irée depuis ]e moment de la déroute des Gardes-Fran« 
coites et Suifles. Le Maréchal de Saxe veut que la Ca- 
valerie fonde fur la colonne Angloiffe. Le Comte d*£^ 
tiécs y court. Mais les efFotts de celte Cavalerie étoient 
peu de chofe contre une niaiTe d'infanterie <î réunie, fi 
difciplinée, et û iiitrépide. dont le feu toujours roulant 
et footcnu écartoit néceffairement de petits corps fépa- 
rés. On fait d'ailleurs que la Cavalerie ne peut guèto 
entamer feule une infanterie ferée. Le Maréchal do 
Saxe étoit au milieu de c« fi^u : fa maladie nç lui laiiïbit 
pas la force de. porter une cuirafTe \ il portoit une efpèce 
de bouclier de pluûeurs doubles de tafifctas piqué qui re- 
pôfoit fur l'arçon de fa felle. Il j^rtta fon bouclier, et 
courut faire avancer la féconde ligne d« Cavalerie contre 
la colonne. 

Tout l'Etat-Major étoit en mouvement. Monlîeur 
de • Vaudreuil, Major-Génèral de l'armée, alloit de la 
droite à la gauche. Monfîeur de Puifégur, ^fe(Ceur9 
de Saint Saveur, de Saint George, de Mezières; Aide» 
Marécbaux-de-logis, foirt tous bleiTé». Le Comte de 
Longatmac^y Aide Major- General, ëft tu^. Ce fut dans 
ces attaques que le Chevalier d'Aché, Lieutenant-Gc« 
fierai, eut le piedfracaflfé. H vint enfuite rendre conte 
au Roi, et lui parla longtems fans donner le moindre 
figne des douleurs quHI refieutoit, jufqu'à ce qu'enfin il 
tombe évanoui*. 

Plus la colonne Angloife s'avançoît, plus elle devenoît 
profonde, et en état de réparer les pertes continuelles que' 
lui caufoient tant d'attaques réitérées. Elle marchoit 
feréa au travers des morts et des blcifés des deux partis, 
et paroifToit former un feul corps d'environ quatorze mille 
hommes. 

Un très grand nombre de cavaliers furent poufîes en 
défordre juiqu'à l'endroit où étoit le Roi avec fon fils. 
Ces deux Princes furent féparés par la foule des fuyards 
qui fe précipitoient entre eux. Pendant ce défordre, les 
brigades des Gardes -du- corps qui étoient en réferve, s'a- 
vancèrent d'elles-mêmes aux ennemis. Les Chevaliers 
de Suzi,''et de Saumeri j furent blefTés ^ mort. Quatre 

Y 2 cfcadrons 



2j6 BATAILLE DE FONTENOY. 

efcadrons de la Gen^anDcrie arrivoient prefque en ce 
moment de Douai 5 et malgré la fatigue d'une marche 
de fept lîeuet , ils coururent aux ennemis. Tous ces 
^ corps furent reçus comme les autres, avec cette nnéme 
intrépidité et ce même feu roulant. Le jeune Comte de 
Chevrier guidon fut tué. C^étoît le jour même qu'il 
avoit été reçu à fa troupe. Le Chevalier de Monaco, fils 
du- Duc de valentinois, y eut la jambe percée. Monfîeur 
du Gueiclin reçut une bleflure dangereufe. Les carabi- 
niers donnèrent \ Ils eurent fîx Officiers renvcfrfés morts^ 
et vingt et un de blefifés. 

Le Maréchal de Saxe dans le dernier épuifement étoît 
toujours à cheval fe promenant au pas au milieu du feu. 
n pa0a fous le front de la colonne Angloife, pour voir 
tout de fes yeux auprès du bois de Barri vers la gauche* 
On j fefoit les mêmes manœuvres qu'à la drpite. Ou 
tâcboit en vain d'ébranler cette colonne. Les régimens 
fe préfentpient les uns après les autres ; et la mafle An- 
gloife fefant face de tous côtés, plaçant à propos Ton canon 
et tirant toujours par dîvifion, nourriflbit ce feu continu^ 
quand elle écoit attaquée, et après l'attaque elle reiloit 
immobile, et ne tiroit plus. Quelques régimens d'Infan^ 
terie vinrent encore affronter cette colonne par les ordres 
£buls d« leurs^ commandans. Le Maréchal de Saxe ea 
vit un dont les rangs entiers tomboient, etqui ne fe,de«' 
rangeoit pas. On lui dit que c'étoit le régiment de 
Vaiiteaux, que commandoit Monfîeur de Guerchi. Com* 
nunl/e peut il faire^ s'écria-t-il, f^e de telles troupes ne 
foiènt pas vîBorieufei , P 

Hajnxiult ne fouffrit pas moins; il avoit pour Colo- 
nel le fils du Prince de Craon, gouverneur de Tofcane. 
Le père fer voit le Grand Duc, les enfans fervoient le 
Roi de France. Ce jeune homme d'une très, grande 
efpérance fut tué à la tête de fa troupe ; fon Lieutenant;* 
Coionel bkifé à mort auprès de luL Normandie avança ^ 
il eut aT3.tan,t d'OfBcievs et de foldats hors de combat,^ 
que celui de Haiiiault \ il étolt mené par fon Lieutenant«>' 
Colonel MoiUieur de Solenci, dont le Roi loua la bra- 
voure fur le champ de bataille, et qu'il récompenfa en- 
fuite en le fefant Brigadier. Des. bataillons Irlandois 
coururent au Hanc de cette, colonne ; le Colonel Dîllon 
tombe mort ; aiafl aucua corpSi^ aucune attaque n'avoit 



BATAILLE DE TONTENOY. sj^ 

jm entamer la colonne, parce que nen ne s*étoit fait de 
concert et à la fois. 

Le Maréchal de Saxe repalTe par le front de la co« 
lonne, quî s^^olt déjà avancée pluide trois cens pas au- 
delà de k uedoute d^£u et de Fontenoj. Il va voir û 
Fonteooy tenoit encore : on n^y a voit plus de boulets, 
on ne répondoît à ceux des ennemis quVvec de la poudre. 

Monfieur dn Brocard, Lieutenant-Général d'Artille- 
rie, et plulieurs Officiers d^Artillerie, étotent tués. Le 
Marécbal prit alors le -Duc d^Harconrt qu'il rencontra 
d'afler conjurer le Roi de s^éloîgner, et il envoya ordre 
au Comte de la Mark qui gardoit Antoin dVn fortir avec 
le -régiment de Piémont^ la bataille parut perdue fans ref« 
Iburce. On ramenoit de tous côtés les canons de cam* 
pagne ; on étoit prêt de faire partir celui du village de 
Fontenoy, quoique des boulet» fu-Ûfent arrivés. L'intea* 
tien du Marécbal de Saxe étoit de faire fi on peu voit unr 
dernier effort mieux dirigé 'et plus plein contre la co- 
lonne Angloîfe. Cette ms(& d'infanterie avoit été eii- 
donimagée, quoique fa profondeur parut toujours égale ^ 
elle même étoit étonnée de fe trouver au militu des Fran- 
çois fans avoir de- Cavalerie; la colonne étoit immobile, et 
fembloit ne recevoir phis d^ordre ^ mais elle gardoit une 
contenance fière, et paroiflait être maftreilfe du champ de 
bataille. Si les HoUandois avoient paffé entre les re- 
doutes qui étoient vers Fontenoy et Aotoin, s^ils étoient 
venus donner la main aux Anglois, il n'y avoit plus de 
reflburces, plus de retraite même, ni pour l'armée Fran- 
çoife ni probablement pour le Roi et fon fils. Le fuc- 
cès d'une dernière attaque étoit incertain. Le Maré- 
cbal de Saxe, qui voyoit la victoire ou Tentière défaite dé- 
pendre de cette dernière attaque^ fongeoit à préparer une 
retraite fûre : il envoya un lecond ordre au Comte de la 
Mark d'évacuer Anloin et de venir vers le pont de Ca- 
lonne pour favorifer cette retraite, en cas d^un dernier 
malheur. 11 fait fignific?' un troiâéme ordre au Comte 
depuis Duc de Lorgea, en le rendant rcfponfable de l'ex- 
écution ; le Comte de Lor/i^es obéit à- régrèt. On dcfer* 
péroit alors du fuccè« de la journée. 

Un confcil affez tumultDtitx fe tenoit auprès du Rorj 
on Je preffoit de la part du Général .et au nom de la 
Fiance de ne pas s^expofer davantage. 

Y 3 Le 



2sS BATAILLE DE FONTENOY. 

« 

Le Duc de Richelieu Lieutenant-Général, et que 
fervoit en qualité d* Aide. de-camp du Roi, arriva en 
ce moment. Il venoit de reconiroUre 1» colonne près 
de FoDtenojr. Ayant ainfi couru de tous côtés fans 
être blefféy il fe préfente hors d^haletne Tépée à la 
main et couvert de pouflTière. Quelle nouvelle âppor- 
tez*vou8 ? lui dit le Maréchal ^ quel èft votre avis ? 
Ma nouvellcy dit le Duc de Richelieu, èft que la ba^ 
taille èd gagnée fi on le veut, et mon avis è(V qu^en faffe 
Kvancrr dans Pinftant quatre canons centre le front de la 
colonne ; pendant que cette artillerie Pébranlera, la Mai- 
fon du Roi et les autres troupes Pentoureront ; ii faui 
tontherfur elle comtfi^ Jet fourageurê. Le Rot fe rendit 
le ptemier à cette idée. 

Vingt perfonncs fe détachent. Le Duc de Péquigni,. 
appelle depuis le Duc de Chaulnes, va faire pointer ces 
quatre pièces ; on les place vis-à-vis la cplonne Angloifo* 
I.e Duc de Richelieu court à bride abattue au nom du 
Roi faire marcher fa Maifon, il annonce cette nouvelle à 
Monfieur de Montefibn qui la commandoit. Le Prince 
de Soubîfe rafiemble fcs gendarnseS| le Duc de Chaulnes 
fes chevaux légers, tout fe forme et marche \ quatre 
efcadrons de la Gendarmerie avancent àr la droite dé 
la Maifon du Roi, les gtènadiers à. chenal font à la 
tête fous Monâeur de Grille leur Capitaine ; les mou& 
quetaires/comroandés par Monfîcur de Jumillac (e précis 
pitent. ■X^ 

Dans ce même moment important le Comte d^Eu et 
le Duc de Bîron à la. droite voyoient avec douleur lej 
troupes d^Antoîn quitter leur poAe, fclbn l'ordre pofittf 
du Maréchal de Sa&e. Je prends fur moi la défobéiC- 
fance, leur dit le Duc de Biron n je fuis fur que le Roi 
Papprouvera, d^ns un iol^ant où tout va changer de 
face 'y je réponds que Moafîeur le Maréchal de Saxe le 
trouvera bon. Le Maréchal, qui arrivoit dans cet endroit, 
infornQé de la réfolution du I^oi et de la bonne volonté 
écs troupes, n^eut pas de peine à fe rendre \ il'changea 
de fentiroent lorfqu'il en falloit changer, et fît rentrer le 
régiment de Piémont dans Antoin ^ il fe porta rapide- 
ment malgré i*a foiblefTe de,la droite à la gauche vers la 
bi ig ade des IrlandoiS| recommandant à toutes les trouj^s 

qu'il' 



BATAILLE Dfi FONTENOY. 25 y 

iqa^ll renconttok en clMmia de . ne plus faire de fauflef 
charge» et d^agir de concert. 

Le Due de Biron» le Comte d'Etrées. le Marquîa 
de Croifli, le Comte de I«OTendhal, Lieutenant-Gé<- 
néraux, dirigent cette attaque nouvelle. Cinq efca» 
drons de Penthièvre fuirent Monfîeur de Croiflî. Les 
régiments de Clibbxillant, de Braiicas, de Brionne, Au* 
betcrre, Courten^ accoururent guidés par leurs Colonek^ 
le régiment de Normandie, les Carabiniers entrent dans 
les premiers rangs de la colonne» et vengent leurs cam- 
arades tués dans leur première charge. Lt^s Iriandois 
les fecondentr La colonne étoit' attaquée à la fois de 
front, et par les deujt ftancs. 

En fept ou huit minutes tout ce corps formidable èffc 
ouvert de tous c6tés } le Général Pofomby, le frère du 
Comte S^Albemarle, cinq capitaines aux Gardes, ua 
nombre prodigieux dV>fiîciers étoient renverfés morts. 
Les Anglois fe raillièrent, mais ils cédèrent ^;ils quitté* 
rent le champ de bataille fans tumulte, fans confiiûoni et 
furent vaincus avec honneur. , 

Le Roi de France alloit de régiment en régiment ^let 
cris de Viâoire et de Vive le Roi, les chapeaux en Pair, 
les étendarts et les drapeaux percés de balles, les félict'- 
tations réciproques des Oâiciera qui s'embraflbiçnt, «for- 
moient un fpeâacle dont tout le monde jouiflbît avec une 
joie tumultueufe. Le Roi étoit tranquille, témoignant 
fa fatisfEiâion et {à recoanoîfiance à tous l^^yf£cier&« 
Généraux et à tous les Commandants des corps ; il or* 
donna qu'on eût foin des bleifés, et qu'on traitât les enne- 
mis comme fes propres fujets.. 

Le Maréchal de Saxe, au miljeu de ce triomphe, fe fit 
porter vers le Roi *, il retrouva un refte de force pour 
embraser fes genoux, et pour lui dire ces propres paroles, 
SirCy fai qffèpi vécu^ je nefoubaitoit dg vivre aujourd'hui 
que pour voir votre Majefté vlBorieufe, Vous VQye% a* 
jouta-t-il énfuite, à quoi tiennent les batailles» Le Roi 
le releva, et l'embraila tendrement.;)^ 

Il dit au Duc de Richelieu, Je ^'oublierai jamais le 
fervice important que vous m'avez rendue il parla de 
même au Duc de Biron. Le Maréchal de Saxe dit au 
Koi, Sire, il faut que j'avoue que je me reproche une 
faute* J'aurois dû mettre une redoute de plus entre les 

bois 



à€o BATAILLE DE FONTENOY. 

boîs de Barri et de Fonienoy v i&ftîs je ji^aî pas cru qu^ît 
y eût des Généraux afîez hardis pour bazarder de paâier 
CD cet endroit. 

Les -Alliés avaient perdu neuf mille homme»; parmi 
lefqaels il y ayoit environ deux mille prlfooiûets. Ils n'eft 
firent prefqite a^cun fur lés François. 

Pair le c a Stf c xaétement rendu au KTajor-Général de 
.rinfanterîe Françoife, fl°c^^>^<^u^2<l^c (eïz-e cent quatre- 
vingt-un foldats ou ièrgens dUnfanterte tués far la plac^, 
et trois mille deux cent quatre-vingt-deux blefles. Pkr- 
mi les OiBders cinquante trois feulement étoient mert^ 
fur le champ de bataille, trois cent vingt-trois étoîent en 
danger de mort par leurs bleffures. La Cavalerie perdit 
environ dix huit cens hommes* 

Jamais depuis qu^on fait la guerre on n^avott pourvtt 
avec plus de foin à foulage r les maux attachés à ce iîéau; 
JI y avoit des hôpitaux préparés dans toutes les villes* 
voifines, et furtout à Lille y les églifes mêmes étoitnt em« 
ployécs à cet ufage digne d'elles ; non feulemeltkt aucun 
fécours, mais encore aucune commodité ne manqua, ni 
aux François, ni à leurs prifonniers bleffés. Le zèle mê« 
me des citoyens alla trop loin : on ne ce&)it d'appottet 
de tous côtés aux malades des altmens délicats : et les- 
médecins ^d^s ^hôpitaux furent obligés ^e mettre Man 
frein à cet excès dangereux de s^onae volonté En- 
fin les hôpitaux étoient fi i>ien fervis^ que preique 
tou» les Officiers , aimoieot mieux y être traités que 
chez des particuliers ^ et c'èft ce qu'on n^avoit point va 
encore. 

On hA entré dans les détails fur cette feule bataille àt 
Fontenoy. Son importance, te danger du Roi et du 
Dauphin, IVxîgeoicnt. Cette aâion décida du fort de 
la guerre, prépara la conquête des Pays-Bas, et fervit de 
contrepoids à tous les événement malheureux. Ce qui 
rendencorecettebataille h jamais mémorable", c'èil qu'elle 
fut gagnée lorfque le Général aiîoibli et preique expi- 
rant ne pouvoit plus agir. Le Maréchal de Saxe avoit 
fait la difpoficion, et les Ofhciers François remportèrent 
la viéicire. jr 

VOY. 



VOYAGE Di L'AMIRAL ANSON. 261 



VOYAGE j>E L'AMIRAL ANSON 
AUTOUR, pu Globe, 

LA Frasce ni l'Efpagne ne peuvent être en guerre 
avec PAngleterre, que cette fecoufle donnée à l'Eu- 
rope ne fe faâfe fentir aux extrémités du inonde. Si 
rinduftrîe et l'audace de nos nations modernes ont un 
avantage fur le refte de la terre, et fur tout Tantiquité, 
c'èfl par nos expéditions maritimes. On n'èft pas affez 
étonné peut-être de voir fortir des ports de quelques pc- ' 
tttes provinces inconnues autrefois aux anciennes nations 
^ civilifécs, des flottes dont un féul vaîâeau eût détruit 
tous les navires des anciens Grecs et des Romains. D'ua 
côté ces flottes vont au-delà du Gange fe livrer 'des com- 
bats à la vue des plus puifiants empires, fpeâateurs tran« 
quilles d'un art et d'une fureur qui n'ont point encore 
paâfé jufqu^à eux. De l'autre elles vont au-delà de l'A* 
xnerique fe difputer des efclaves dans un nouveau monde; 

Rarement le fuccès èfl-il proportionné à ces entre» 
prifes, non feulement parce qu'on ne peut prévoir toua 
les obftacles, mais parce qu*oa n'emplQyeprefque jamais 
d'aiïez grands moyens. 

LVxpéditioo de l'Amiral Anfon èfl une preuve de ce . 
que peut un homme intelligent et ferme, malgré la foi* 
blefTe des préparatifs et la grandeur des dangers. 

Toiit le monde fait que, quand l'Angleterre déclara la 
guerre à l'Efpagne en 1739, le miniftère de Londres 
envoya l'Amiral Vernon vers le Mexique, qu'il y détru« 
ifît Porto- Bello, et qu'il manqua Carthagène. On de» 
flînoit dans le même tems George Aiifon à faire une ir- 
ruption dans le Pérou, par la roèr du Sud, afin de ruiner 
& on pou voit, ou du moins d'affoiblir par les deux extré- 
mités le vafle empire que l'Efpagne a conquis dans cette ' 
partie du monde. On fit Anfon Commodore, c'èll-îl dire 
Chef d'efcadre ; on lui donna cinq vailTeaux, une efpèce 
de petite frégate de huit canons, portant environs cent 
hommes, et deux navires chargés de provilions et de 
inarchandifes : ces deux navires étoient ^^eflinés à faire 
le commerce à la faveur de cette entreprife ; car c'èll le 
propre des Anglois de mêler le négoce à la guerre. 

L'efcadre 



262 VOYAGE DE l^AMIRAL ANSON. 

L'efcadre portoit quatorze cens hommes d'équipage, par- 
mi lefquels il y avoît de vieux tovalides, et deux cens 
jeunes gens de recrue ; c^étolt trop peu de forces» et ou 
les fit encore partir trop tard. Cet armement ne fut en 
haute mèfy qu*à la fin de Septembre 1740. Il prend fa 
route par J^lHe de Madère, qui appartient au PortagftL 
11 s^avance aux liles du Cape-Verd, et range tes côtes 
du firefil. On fe repôfa dans une petite ifle nommée 
Sainte Catherine, couverte en tout tems de verdure et dé 
fruits, à vingt-lept degrés de latitude auArale -, et après 
avoir enfuite côtoyé le pays froid et inculte des Pata- 
gODs, fur lequel on a débité tant de fables, le Commo- 
dore entra fur la fin de Février 1741 dans le détroit de 
le Maire, ce ^ui fait plus de cent degrés de latitude, 
franchis en moins de cinq mots. La petite chaloupe de 
huit canons, nommée the Trwl^ (J* Epreuve j') fut le pre- 
mier navire de cette efpèce, qui ôfa doubler lecapHom» 
iLlle s^empara depuis dans la mer du Sud, d'un bâtiment 
Efpagnol de fix cens tonneaux, doirt Téquipage ne pou- 
voir comprendre, comment il avoit été pris par une^barque 
venue d'Angleterre dans POcean Pacifique. 

Cependant en doublant le Cap-Horn, après avoir pafTé 
le détioit de le Maire, des tempêtes extraordinaires bat* 
tent les vaifleaux d'Anfon, «t les difperfent. Un (cor* 
but d*une nature aifreufe fait périr la moitié de IMqui- 
page ', le feul vaifleau du Commodore aborde dans rific 
déferte de Fernandez, dans la mer du Sud, en remon*^ 
tant vers k tropique du Capricorne. 

On le6leur raifonnable, qui voit avec quelque horreur 
ces foinr prodigieux que prennent les hommes pour fe 
rendre malheureux eux et leurs femblablcs, apprendra 
peut-être avec fatisfaètion, que George Anfon trouvant 
dans cette lile déferle le climat le plus doux, et le terrain 
le plus fertile, y fema des légumes et des fruits, dont il 
avoit apporté les femences, et les noyaux, et qui bien- 
tôt couvrirent Tifle entière. Des £fpagnols qui y relâ- 
chèrent quelques ^nées après, ayant été faits depuis* 
prifonniers par les Anglots, jugèrent qu'il n'y avoit qu 'An- 
fon qui eût pu réparer, par cette attention génèreufe; le 
mal que fait la guerre \ et ils le remercièrent comme leur 
bienfaiteur. V^ 

On trouva (ur la côte beaucoup de lions de mer, dont 

les^ 



VOYAGE OK i^AMIRAL ANSON. 263 

l«s m&les fe .battent e&tre eux pour les fetHAlles ; et on 
fut jétonnéd'y voir daas les plaines des clièv;i«s, qui avoU 
eût les oreilles coupées^ et qui par là fervirent de preuve 
aux avaotiures d^an Eçoffois, nommé Selkirè^ quîy ahaa* 
donné dans cette ifle, y avoît vécu feul plufieurs années. 
Qu'il (bit permis d'adoucir par ces petites cireonsftances 
la iiriAeâe d'une kiftoire qui n'èft qu'un récit de meur- 
tres et de calamités. Une obTervation plus intérefiante 
fut celle de la. variatien de la bouitiale, qu'on trouva con- 
forme air fynêœe de Hallej. L'aiguille aima«itée fui- 
voit exaéleraent la route que ce grand aftronome lui avoit 
tracée. Il donna des loix à la matière magnétique, 
comme Newton en donna à toute la nuture. Cette 
petite efcadre, qui n'allott franchir des mers inconmies 
que dans l'efpéraace du pillage, fer voit la pbîlofopfaie 
fans le favoir, 

Anfon, que montoît un vaifleau de foîxante canons, 
ayant été rejoint par un autre vatfleau de guerre et par 
cette chaloupe nommé. l'Epreuve ^ fit en croifant vers 
cette lile de Fernandez, plufieurs prifes aflez conildé. 
râbles. Mais bientôt après s'étant avancé jufques vers 
là ligne équinoxiale, il ôfa attaquer la ville de Paita, iur 
cette même cote de l'Amérique. 11 ne fe fervit ni de 
fes vaifièaux de guerre, ni de tout ce qui lui reftoit 
d'hommes pour tenter ce coup hardi. Cinquante foldats 
dans une chaloupe à rames firent l'expédition ; ils abor« 
dent pend«int la nuit ; cette furprife fubite, la confufîon 
et le defordre, que l'obfcurité redouble, multiplient et 
augmentent le danger. Le Gouverneur, la garnifon, les 
habitants fuient de tous côtés. Le Gouverneur va dans 
le^ terres rafTembler trois cens hommes de cavalerie, et 
}a milice des environs. Les cinquante Angldis cepen« 
dant font tranfporter paifîblement pendant trois jours, 
les tré(brs qu^îls trouvent dans la douane et dans les mai* 
fons. Des efcUvcs nègres qui n'avoient pas fui, efpèce 
d'animaux appartenant au premier qui s'en faifit, aident 
à enlever les ricbefTes de leurs anciens maîtres. Les vaif- 
feaux de guerre abordent. Le Gouverneur n'eut ni la 
hardielTe de redefc^ndre dans la ville et d'y combatte, ni 
la prudence de traiter avec les vainqueurs pour le rachat 
de la ville et des effets qui revoient encore, Anfoh fit 
jreduire Paita en cendre et partit, ayant ^jépouillé audl 
^i{émeot les Lfpagnols que c^iix-ci avoieut autrefois di- 

\ pouillé 



i64 VOYAGE n t*ÂMIRAL ANSON. 

pouîUé les AnéricatOf • Lt perte pour rEfptgoe &t àe 
plut de quinze cent mille pîaftres ; le gain pour les An- 
glois, d^Dviron cent quatre- vingt mille. Ce qiû joint 
aux prifes précédentes enricbifibit déjà Tefcadre. Le 
grand nombre enlevé par le fcorbut, laiflbit encore une 
plus grande part aux furvivans* Cette petite efcadre re- 
monta enfulte vis- à* vis Panama, fur la côte où l'on pécbe 
les perles, et s^avança devant Acapulcoi au revers du 
Mexique. Le gouvernement de Madrid ne fa voit «pas 
alors le danger qu^il couroh j e p erdre cette grande pajUe 
du monde. |C. ^^.^""^ 3 — * -**""' "^"^ 

Si l'Amiral Ver non, qui a voit affiégé Cartbagène fur 
la mer oppofée, eût réuffi, il pouvoit donner la inain au 
Commodore Anfon. L'iftbme de Panama étoit pris à 
droite et à gauohe par les Anglois, et le centre de la 
domination £fpagnole perdu* Le miniftère de Madrid 
averti longtems auparavant, avoit pris des prccautiosa» 
qu^un malbeur prefque fans example rendoit inutiles, 
Jl prévint Pefcadre d'Anfon par une flotte plus nom- 
breufe, plus forte d'bommes et d'artillerie, fous le com« 
mandement de Don Jofepb J^izarro. Les mêmes tem« 
pétes qui avoient afTailli les A^lois, difpersèrent les Ef- 
pagnols avant qu'ils puficpt atteindre le détroit de le 
Maire. Non feulement le fcorout qui fit périr la moitié 
des Anglois, attaqua les £fpagnols avec la même furie ; 
mais des provifions qu*on attendoit de Beunos- Aires 
n'étant point venues, la faim fe joignit au fcorbut. 
Deux vaiiTeux £fpagnols qui ne porioient que des mou« 
rants, furent fracafles fur les côtés, .deux autres échouè- 
rent. Le commandant fut obligé dé laiffer fon vaiffeau 
amiral à Buenos- Aires ^ il n'y avoit plus aflez de mains 
pour le gouverner, et ce vaiffeau ne put être réparé qu'au 
bout de trois années \ de forte que le commandant de 
cette flotte retourna en. £fpagne en 1746, avec moins 
de cents hommes, qui refloient de deux mille fept cent 
dont fa flotte étoit montée \ événement funeUe qui liert 
à faire voir que la guerre fur mèr cH plus dangereqfe 
que fur terre, puifque fans combattre on efTuie prefque 
totijours les dangers et le s ^extrémités ks plus, horribles. 

Les malheurs de Pizarro laifsèrent Anlbn en pleine 
Jiberté dans la mèr du Sud \ niais les pertes qu'Anfon 
avoit faites de fon côté, le mettoîent hors d'état de faire 
de grandes entreprifes fur les terres, et furtout depuis 

qu'il 



VOYAGE D« L'AMIRAL ANSON. 265 

^uHl eut appris par les prifonniers le mauvais fuccès du 
, fiège de Cartbag;ène, et que le Mexique étoit raflTuré. 
• Anibo réduîfit donc Tes 'enterprîfes et Tes grandes ef- 
pérancés à fe faifir d^un galion immenfe, que le Mexî« 
que envoyé tous les ans dans les mers de la Chine àPlUe 
de manille capitale des Philippines,' ainfî nommées parce 
quMles furent découvertes fous le régne de Philippe 11, 
i. Ce galion chargé d'argent ne feroit poiot parti, ù on 
avoit Tù les Anglois fur les côtes, et il ne devoit mettre 
à la vcale, que long tems après leur départ. Le Com- 
modore va donc travcrfer l'Océan Pacifiiq'ûe et tous les 
climats oppoCés à TAfrique, entre xuotre tropique et 
l^quateur. L'avarice devenue honorable par la fatiguç 
et le danger, lui fait parcourir le globe avec deux vaif- 
iieaux de guerre. Le fcorbut pourfuît encore l'équipage 
ftirces mers, et l'un des deux vaiiTeaux fefant rau de tous 
côtés, on èft obligé de l'abandonner, et de le brûler au 
milieu de la mèr, de peur que fes débris ne foient portés 
dans quelques Ifles des Ëfpagnols, et ne leur deviennent 
utiles. Ce qui rcftoit de matelots et de foldats fur ce 
vaiiTeau, paffe dans celui d' Anfon ; et le Commodore n'a 
plus de fon efcadre que fon feul vaifTeau» nommé le Cen- 
turion, monté de foixante canons fuivi de deux efpèces 
de chaloupes. Le Centurion échappé feul à tant de 
dangers, mais délabré lui-même, et ne portant que des 
naalades, relâche pout fon.bonheur dans une des Ifl:s Ma- 
riannes, qu'on nomme Tinian, alors prefque entièrement 
défertc ; peuplée n'agu^res dé trente mille âmes, mais 
'dont la plupart des habitants avoient péri par une mala- 
die épidémique, et dont le r^fte avolt été tranfporté dans 
une autre lÛe par les Lfpagnols. 

Le féjour de Tinian fauva l'équipage. Cette Ifle plus 
fertile que celle de Fernandez, offroit de tous côtés en 
bois, en eau pure, en animaux domt^iliqùcs, en fruits en 
-légumes, tout ce qui peut fervir à la nourriture, aux 
commodités de la vie, et au radoub d'un vaiiTeau. Ce 
qu'on trouva de plus fuigulier, èft un arbre dont le fiuit 
• r^flembV pour le goût au meilleur pain, tréfor rcel qui 
tranfpknté, s'il fe pouvoit, dans nos climats, feroit bien 
préTcrable à ces richclTes de convention, qu'on va ravir 
j^arnii tant de périls au bout de la terre. De cette liîe 
<iu raogcoit celle de Formofe : On cingle vers la Chint- k 

Z Macoa,* 



266 VOYAGE vt l'AMIRAL ANSON. 

Macoa^ à Pcntrée.de lariviire 4c CantoOi pcoir radoiu 
ber le fcul vtUftau qui rcfter^ >[ 

Macao appartient depuis éaot^inqaaate aos aux Por- 
tugais. L^Éflapereur de. la Chino leur permit de bâtir 
Mne ville dans cette petite ifle qui n'èft qaHin rocher, maia 
qui leur étoi^néceffaîre pour leur commerce. Les Chi* 
nois, o^ont jamais violé depuis ce tems les privilégea 
accordées aux Portugais» Cette fidélité devroit, ce me 
femble délarmer Pauteur Aogloîs, qui a donné au pu- 
blie Pbifloîre de' Texpédîtion de P Amiral Anfoa» Cet 
hidoriea, d'ailleurs judicieux, inâruâif^ et bon. citoyen, 
ne parle des Chinois que comme d'un peuple mépiiiable, 
fans foi, et fans induftrie. Quant à leur induftrie, elle 
n'èft en rien de la nature de la nôtre j quant à leurs 
moeurs, je crois quUl faut plutôt juger d'une puiflante 
nation, par ceux qui font à la tête, que. par la populace 
des extrémités d^uoe province. Il me paroit que la foi 
des traités, gardée parle Gouvernement pendant un. ijè« 
' cle et demi, fait plus d?honneur aux Chinois, qu'ils ne 
reçoivent de honte de Tavidité et de via fourberie d'un 
vil peuple d'une côte de ce vafle £mpire. Faut* il in* 
fulter à la nation la plus ancienne et. la plus policée de la 
terre^ parce que quelques malheureux ont voulu dérober 
à des Anglois, par des larcins et par des gains illicites, la 
vingt millième partie tout au plus de ce que les Anglois 
allaient voler par force aux £fp3gnols dans la m/èr de la 
Cbine ^ Il n'y a pas long*tems que les voyageurs éprou- 
voient des vexations beaucoup plus grandes dans ploa 
d'un pays de r£urope« Qu'auroit dit un Chinois, fi 
ayant fait naufrage lur les côtes de PAngleterre, il avoit 
vu les habitants courir en foule s'emparer avidement à 
fes yeux de tous fes e£Fets nauffragés ? 

île Commodore ayant mis fon vaifleau en très bon 
état à Macao, par le^iécours des Chinois, et ayant reçu 
fur fon bord quelques matelots Indiens, et quelques Hol* 
landoîs qui lui parurent des hommes de fervîce î il remet 
à la voile, feignant d'aller à Batavia, le difant même à 
foa équipage, mais n'ayant en efifet d'autre objet que de 
tetourner vers les Philippines, à la pourfuite de ce galion, 
qu'il préfumoit être alors dans ces parages. Uès qu'il 
èd en pleine mèr, il fait part de fon projet à tout fon 
monde. L'idée, d'une, fi riche prife les remplit de joie 
«|r d'eipérance, et redoubla leur courage* 

Enfin, 



VOYAGE BE L'AMIRAL ANSON 267 

Enfin, le 6 Juin 1 743, on découvre ce vnîfleau tant 
deiiré; il a vaiLÇoit vers Manille, monté de foixante et 
quatre canons, dont vingt-huit ji^étoient que de quatre 
livres de balle à cartouche. Cinq cent cinquante hom- 
mes de combat compofoient réquipage« Le tréfor qu^il 
port oit. û'étoît que -dViiViron quinze cent mi He t)ia(lres en 
argent avec de la cochenille, parce que tout le tréfor 
qui èft d'ordinaire le double, ayant été partagé, la moi* 
tié avoit été portée fur un autre galion. 

Le Cdoithodore n^aVoit fur fon vàifleou le Centurion, 
que deux cent quarante hommes. Le Capitaine du ga- 
lion ayant apperçu Perinemr, ^irlià inieux bazarder le 
tréfor, que perdre fa gloire en fuyant devant un Anglois, 
et" fît force de voiles hardiment 'pour ie vchîr combattre. 

La fureur de ravir des richeires, plus forte que le de«» 
Toirdc les conferver pour fon Roi, IViperiêtice des An- 
glois, et les maoieuvres fairantes du Comknodore, lui don- 
nèreat la viâoire. 11 n*eut que' deux hommes de tués dans 
le combat ; le galion perdit foixante et fept hommes tués 
fur les ponts, et ileut quaire-^ringt quatre de blcITés. Il' 
lui refloit encore plus de monde qu'au Commodore. Ce 
pendant il fe rendit. Le vainqueur retôUrtia à Cantoa 
avec cette riche prîfe. il y fbuttot Thotineur de fa na- 
tion en refttFaût de payer à P Empereur de la Chine les 
impôts que doivent tous' les étrangers, il prétendoit 
qu^n vaiiTcâU de. guerre n^én devoit pas : Sa conduite eii 
impofa. Le Go\;^rneur de Canton lui donna une au- 
dience, à laquelle il fut conduit à travers deux bayes de 
foldats, au fiombr<K de dix mlHe ^ après quoi il retourna 
dans fa patrie par les lOes de la Sonde, çt par le Cap de 
Bonne Ëfpérancne. Ayant ainfi fait le tour du monde 
en victorieux, il aborda en Angleterre le 4 Juin 17441 
après un voyage de troi» ans et demi» ^ 

Il &t porter à Londres en triomphe fur trentfe-deux 
chariots, au fon des tambours et des tfompettes, et des 
«cclamatioBS de la multitude, les rtclieffes qu'il avoit 
eonquifes* Ses prifes fe montoienft, en argent et en or, 
è dix millioii monnoie de France, qui furent le prix du 
Cpfnmodofe, de ces Officiers, des matelots et des foldats, 
fans que le Roi éiHTât en partage du fruit de leurs fati- 
gues, et de leur valeur. Ge^ ricbefles circulant bientôt 
dans la nation •contribuèrent à lui £atcc fapporter les frai'x 
mmenfes de la guerre» Z z G£OR.G£ 



268 



GEORGE DANDIN. 



Ac 

IZOKS, 



GEORGE D AND IN, 

i 

o u 

LE MARI CONFONDU. 

COMEDIE. 



"Georgb Dândin, riche payfaiii mari d'An- 
gélique. 

AhG£LiQi9i, femme de George Dandin, et 
£21e de M. de Sontenville. » 

MoNsi£UK DK SoT£NViLLE, gentilhoi&me 
cempagnard, père d'Angélique. 

Madame de Sontenville. 

Clit ANDRE, amant d'Angélique. 

Claudine^ fulvante d'Angélique. 

LuBiN, payfan, fecrant Clitandre* 
.Colin, valet de George Dandin. 



La font ejî devant la malfon de George Dandm^ à la 

campagne. 

ACTE PREMIER. 
SCEÎ^E PREMIERE. 

George Dandin. 

AH. qu'une femme Dcmoîfèllc èft une étrange af- 
faire, et que mon marrîage è(l une leçon bien par- 
lante à tous les payfans qui veulent s'élever au-defius de* 
leur condition, et s^allier, comme j'ai fait, àlamaifoii 
d'un Gentilhomme ! La NobleiTe de foi èft benne, c'èfl 
une chofe confidérable apurement ; mais elle èft accom- 
pagnée de tant de mauvaifes circonftances, xyi^il èft très- 
bon de ne s'y point frotter. Je fuis devenu là-deflus favant 
a mes dépens» et coanois k ûyle des bobles, lors qu'ils. 



C M £ & I & . sèg 

nous font, nous autres, entret énns leur fatnîUe. L^al- 
Ikocc quHfe font èft fifetîlte ttv(ïC nos perfocmes, c^fl no- 
tre bien féal qu^ils époufent ; «t j^aurois bien mieux fait, . 
•retft riche que j« fuis, de m^^ilie^r en bonne et fraache 
payfannerie^ que de prendre une femme qui fe tient au« 
deflus de moi, s^ofienfe de porter mon nom \ et pcnfe 
iqu^avee tout ikïon bieïr, je n'ai pas aifez aobeté la qualitii 
et ion iroarî. George Dandîn, George Dandîn, vous 
avez fait une fottife la phA i^rande du monde. Ma mar« 
ion m'èft efiirojable maintenant, et je ti^7 i^ntre point 
&bs y tromrer quelque chagrin r 

SCENE IL 

Ga^aoK Da«dii«, Lubim* 

<T, Dandifî^ (S pan, voyant Jbniir Lubin de ché% lui) 
Que diantre ce drôle-I^ vient-tl faire chez mot ? 

Lulnn, (à part^ apperccDanf Gearge DaniRn.) Vtti% 
un iiotnme qui me regarder 

G> Dandin (à part,) il ne me connoSt pas. 

Lubin (à fin») 11 fe doutîe de quelque chofe. 

G. Dandin^ (à part,) Ouais ! Il a grand* peine à fa«^ 
luer. 

Lnhtn, (à part.) paî peur qtiHî tt'ailk dîrcf qu'il mV 
TU fortîr de la dedans. 

G. Dandin^ Bon jour» 

Lubin, Serviteur. 

G, Dandin, Vous n'êtes pas d*îcî, que je croîs ? 

LuSin, Non, je n^y fuis venu que pour voir la fête de 
demain» 

G. Dandm» Ile ! Dites*tiibî un peu, s'il vous plait, 
TOUS venez de là-dedans î 

Lubin. Chut. 
- G, Dandtn. Comment ? 

Lubm, Paix. 

G, Dandin, Q^oi donc ? 
' Lubin, Motus, il ne faut pas dire que vous m^ayet vu 
fortir de là. 

G, Dahdin^ Pourquoi ? 

Lubin, Mon dieu î Parce— 

G, Dandin. Mais encore ? 

Lubin. Dottcemeat^ J^aî peur qu'on ne nous écoute* 

Z3 G. 



-70 GEORGE 1>ANDIN. 

' G. DanAn, Point, point. 

Lubtn. C'èft que je ▼î«os de parler â la maîtrefle dit 
logis, de la part d^un certain Monfîeur qui lui fait Ics^ 
doux yeux, et il ne faut pas qu'on fadie cela* Entent 
dez-vous ? 

G, DanJin^ Oui. 

Lubin. Voilà la raifon. On m'a chargé de prendre 
^arde que perfonne ne me vît; et je vous prie^ au moins, 
de ne pas dire que vous m'ayex vu. 

G. Danditi. Je n'ai garde. 

Lutin, Je fuis bien-aife de faire le» chofes fécrètte« 
ment ^ comme on m'a recommandé. 

G. Dandin. C'èA bien fait. 

Luhin, Le rnarî, à ce qu'ils difènt, èll un' jaloux qui 
ne veut pas qu'on fafie l'amour ^ fa femme ; et il le- 
Toit le diable à quatre^ fi cela v^noit à fe& oreille*-. Vous 
comprenez bien. 

G. DaruBn. Fort bien. 

jLubin, Il ne faut pas qu^i fâche rie a de tout ceci* 

G, Dandhu Sans doute* 

Lubin, On le veut tromper tout douceaoent, Vou&> 
entendez i)]eA ? 

G, Dandin. Le mieux du monde. 

Luhln. Si vous alliez* dire que vous m^avez vu fortir de 
chez lui, vous gâteriez toute ^affaire. Vous comprenez, 
bien ? 

G. Dtmdin, Affurément. Hé, comment nommez* 
vous celui qui vou& à envoyé là dedans ? 

Lubin, C'cft le Seigneur de notre pays^ Moniieur le' 
Vicomte de chofc — Foin, je ne me fou viens jamais conf- 
inent diantre ils baragouinent ce nom la^ Monfîeur Cli— 
Clitandre. 

G, Dandîn, £(l ce ce jeune coartlfan, q^i demeure ? 

Lubin, Oui, aupiès de ces arbres*. 




ce 

bon 

quelque foupçon, 

Lub'm>, Teiligué, c'feft le pLus honnête homme que 




COMEDIE. 27t 

Toyez s^îl y a là une fi grande fatigue pour me payer £ 
bien ^ et ce qu'èft, au prix de cela, une journée de tra^ 
.▼ail, où je ne gagne que dix fols. 

G, Da/u^tt, Hé bien, avez vous fait votre meflage ? 

Lubin, Oui. J^ai trouvé là-dedans une certaine Clau- 
.dine ^ qui, tout du prèn^er coup, a compris ce que je 
.Toulois, et qui m'a fait parler à fa. mahrefîe* 

G. fiandim^ (à port,^ Ah, coquine de fer van te ! 

Lubin. Morguienne, cette Claudine-la èd tout-à^falt 
jollie, elle a gagné mon amitié, et il ne tiendra qu^à elle 
^ue nous ne foyons mariés enferoble* 

G. DûfuTm^ Mais quelle répdnfe a fiait la maîtreffe à ce. 
Monfîeur le courtifan ? 

Lubin. Elle m'a dit de lui dire Attendes, je ne 
fais ii je me fbuvîendrai bien de tout cela, qu'elle lui èft 
tout-à-fait obligée de l'afiFeétton qu'il a pour elle, et qu'il 
caufe de fon mari qui èft fantaique, il fe garde d'en rien faire 
paroitre \ et qu'il faudra fonger à chercher, quelque in- 
Tcntion pour îe pouvoir entretenir tous- deux. 

G. Dandm^ (à part,) Ab, pendarde de femme ! 

Lu^. Tediguiènne, ceU fera drôle; car .le mari ne 
fe doutera point de la manigance,, voila ce qui èll de 
bon.; et il aura un pied de nez avec fa jalouiie.- Elt* 
ce pas ? « 

G. Doadim Cela èd'vrai» 

Lubin, Adieu. Bouche coufiie au moins» Gardes 
bien le fécrèt, afin que le mari ne le fâche pas.. 

G. Dandtn, Qui, oui. , ^ 

Lulnn^ Pour moi, je vais faire femblànt de rian. Jo 
&is un fin matois, et l?on ne dira pas que j'y touche^. 

aC E NE IIK. 

G£.ORGE DanDIN, ^^/.. 

Hé bien, George Dandin, vous voyez de quel air vo- 
tre femme vous traite. Voilà ce que c'èft d'avoir voulu 
érppufér une DemoifcHe. \J}oyk vous accommode de 
toutes pièces, fans que vou& pui(fîez vous venger,, et la 
' gentiihommerie vous tient le* bras lié». li'égaîîté de 
, condition laiiFe du moins à l'honneur d'un mari liberté du 
reffentimcnt; et, li c^étoit une payfanne, vous auriez 
maintenant toutes vos coudéçs franches à vous en faire 

là 



27i G£ORG£ D ANODIN. 

la jttfticé % bons coofH'^e bâton. Iftir^rous avez V'talif 
lâter de h noiblëfficy et îl Voras'CfrBiifok tf'étre nïkré chec 
vous. Ah, j^eilrage de tout iabn cèeor, «t je wt -^n« 
nerok vdlontters des fovfflets ? Quoi, Ecouter, impo- 
demtnetit IHnnour d*cm DamoifeaUt et lui {nfbmettre en 
luéme temps de la correfpondance ! Moifbku, je ne v«iMc 
point laiffer -paÏÏertine occsrfion de la forte. Il tne fmit^ 
de ce pas, Mtt tkire loes -plaintes 'au «pèrt» et li 'H mère } 
«t les rendre témoins des Tujèts de x^gnn cft et Tef« 
fenttmefit que leur fille me donne. Mais les voici IHil^ 
et Taotre fort à propos. 

SCENE !V. 

KoNSiEVu DE S0TXNVILX.E, Madame de ^tenvzlle^ 

George Dandin. 

if. *A SèimnHfft. Qo'Àft ce, «k» gendi^, t»o«s «ne pa^ 
Toiflèz t«Qt troublé ? 

G. Dandin. AtHB en aî-je du fujèt, et-— >^ 

Madame de Soêetiviiie^ Mon Dieu, notre cendre, «que 
vous avez peu de ciTÎlité, de ne pas faloer les gens quand 
vous les appToebez ! 

G. Dandin. Ma fst, ma beHe-mère, «^ft que j^^i 
4*autres cbofes en tète \ et 

Madame de Sotenwile. Encore ? EAôl poffible, notre 
gendre, que vous facbîet fi peu votre monde : £t <{u4l 
tk^j ait pas moyen de vous ififtmîre de la manière qu'il 
faut vivre parmi lés perfonnes de qualité ? 

G. Danain. Comment ! 

Madame de SoUnvii/e. Ne vous déferez vous jamnî», 
avec moi, de )a familiarité de ce mot de, ma belle* 
mère, et ne fauriez vous vous accoutumer à me dire, 
Madame ? 

G. Dandin, Parbleu, fi vous m^appellez votre gen- 
dre, il me femble que je puis vous appeller ma belle- 
mère. 

Madame de SoteitùiUe, 11 7 a fort à dire, et les chofés 
ne font pas égales. Apprenez, s^il vous plaît, que ce 
n'en pas à vous k vous fervir de ce mot-là aVec une per- 
fonne de ma condition ; que, tout notre gendre que vous 
êtes, il y a grande différence de vous à nous, et que 
vous devez vous connoîue» 

M. de 



COMEDIE 273 

M, de Sotenville, Otn éft aflez, in^aroour, laiflbns 
cela. 

Madame de Sotenvîlk, Mon Dieu, Mon Heur de Soten- 
viHe, vous avez des indulgences qui n'appartiennent qu^2t 
vousy et vous ne favez pas vous faire rendre, par les geRs^ 
cç qui vous èft dû, ^ 

M. de Soùnviiie. Carbleu, pardonnez-moi, on ne peut 
point me faire de leçons là-defîus, et j'ai fa montrer en 
ma vie, par vingt aélions de vigueur, que je ne fuis 
point homme à démordre jamais d*une partie de mes 
prétentions y mais il fufBt de lui avoir d^né un petit a« 
vcrtifleroent. Sachons un peu, mon gendre, ce que vous 
avez dans Pefprit. 

G. Dandin. Puîfqu^îl faut donc parheï catégorique- 
xnent, je vous dirai, Moniieur de Sôtenville, que j'ai 
lieu de— - 

M. de Sotenvîile, Doucement, mon gendre. Appre- 
nez qu'il n'èll pas refpeâueux d'appeller les gtM par 
leur nom ; et qu'à ceux qui (ont audeflCis de nous il faut 
dire, Moniieur, tout court. 

G. Dandin. Hé bien, Monfienr Tout court, et non plus 
Moniieur de Sotenville, j'ai à vous dtre.que ma femme 
zne donne 

M, de SotenwHe, Tout beau. Apprenez auffi que 
vous ne devez pas ^ixt ma femme, quand vous parlez de 
notre -fille. 

G. pandin. J'enrage. Comment, ma femiâe n'èd pas 
ma femme ? 

Madame de Sotenvil/e, Oui, notre gendre, elle èft votre 
femme ^ mais il ne vous èft pas permis de l'appeller air\(>, 
et c'èd tout ce que vous pourriez 'faire, û vous aviez é- 
poufé une de vos pareilles. 

G, Danditt, (a part,) Ah, George Dandin, où t'és- 
tu fourré l — (Haut.) Hé, de grâce, mettez, pour un mo- 
ment, votre gentilhommerie à côté, cffouffrez que je 
vous parle maintenant comme je pourrai — (a part.) Au 
diantre foit la tyrannie de toute ces hiûoires \^-^(à M, 
de Sotenville,) Je vous dis donc que je fuis mal fatistait 
de mon mariage, 
r M. de Sotenville, Et la r^ifon» mon gendre l 

Madame de Sotenville. Quoi, parler aioii d'une choie 
dont vous, avez tiré de û grands avantages ! 
.1 G». 



274 cJEOR^GE D&N'DIN. 



&• iDoHdm. -St tpibis avantages, IVIacdame, .piufque 
Madame y a? L'avanture n'a pas été mauvaîfe pour voirs^^ 
car, 6o8 moi, vos affaires, »vec vbtre permi^îon, étbient 
fort ééhbféas, et mon argent a ferri ^ Tefoondier û^f^ 
fez 4>oos trous : Mats, moi, de quoi ai je profité, je Toa» 
prie, que d'un allongement de nom, et au Ireu de George 
Dandio, d'avoir reçu ptor "voiis le titre de Monûeur ée la 
Dafidinière ? 

M, de SolenviUê» Ne comptez'Vons -pour Tien, vaiaa 
gendre, l^vamtage d^tre allié ù' la maifon de Sotenvillc ? 
Mékiétme de SotetiviUe. IHt à celle de la Prudoterie^ 
dont j^ai rhonneur d'être tflTue^ tnaifon où le ventre -en«- 
noblît, et qui par ce beau privilège Rendra vos -enfeas 
gentilshommes ? 

G, DandU, Ouî,'vofUi qui èfl èîea, mes eo^nts feront 
gentilshommes ) mais je ferai cocu, moi, il l'on n'y met 
ordre. 

ta 

AL de SohnviSe.Qwt vent dire cela, mon gendre V 

G, Dnndm^ Cela veut dire que votre-fiilene vit pas 
comnle il faut qu'une femme vive^et qu^Ue £dt des c^o* 
les qni font contre -Phonn«ùr. 

Madame de SoteHW&. Tout beau. Ppenez garde à oè 
que vous dîtes.. Ma fille èll d'une race trop pleine de 
vertu, pour fe porter januiis à faire aucune ohofe dont 
l'honnêteté foit blefiee.; vt, de la ma ^n de la Prado» 
tede, il y a plus de trois cens ans qu'on n'a point 're* 
marqué qu^ily astSeu uneiemmef Dieu merci, qui 'ait 
fait parler d'elle. 

M. de SoienvUIe. Cerbleu, daQ« la «laifon de Soten- 
ville, on n'a jamab vu de «coquette^ et la bravoui>e n'.y 
èit.pas :pltts iiéreditoâre aux mâles, que la chaAeté aux 
femelles. 

Mad&nu de Sétenvdle, Nous avons eu une Jacqueline 
de la prudoterie, *qui *ne voulut jamais être la -ihaîtreffe 
d'un duc et pair,;gouvecncuf demotre ;province. 

M* de SotenwUe. 11 y a eu une MatHurinede Soten- 
ville, qui refufa vingt mille écos d'un favori du roi, qui 
ne lui «tenundoit {eulenient que la faveur de lui parier. 

G. Dandin. Oh bien, votre fille n'èfl: pas (i difficile 
que cela > et lelk l'èâ apprivotfée depuis qu'cUe èft cher 
moi. 

M* de SotennàUe» £spliqtte&>vouSf taon gendre* Nons^ 

ne 



276 GEORGE DANDIN. 

,S C E N E V. 

Monsieur, ds Sotbnville, Clit André, Gsorgi 

Dandin. 

M. de SotenvUîc, Menfleur, fuîs*je connu de vous l 

Clàandre, Non pas, que je fâche, Monfieur. 

M, Je Sottiwil/e. Je m'appelle le Baron de Sotenvilk. 

Cluandre. Je mVn réjouis fort. 

M, de Sotenvïlle, Mon nom èft connu à la cour ^ et 
j'eus rhonneur, dans ma jeunefle, de me figcialer, des 
premiers, à l'arrière ban de Nanc^t 

Clitandre, A la bonne heure» 

M, de Soienvîlle, Mon (leur mon père» Jean Gilles de 
Sotenville, eut la gloire d'^alMer, en perfonne, au grand 
iiége de Montauban. 

Clitandre, J'en fuis ravî. 

M, de SotenvMe. lu j'ai eu un ayeul, Bertrand de So« 
ten ville, qui fut fi confîdérc, eu fon temps, que d'avoir 
permiflTion de vendre tout Ton bien pour le voyage d'ou- 
tre-mer. 

Clitandre, Je le veux croire, 

M, de Sotenvi/Ie^ 11 m'a été rapporté, Monfieur, que 
vous aimiez et pourfuîvîez une jeune perfonne, qui èd 
ma fille, pour laquelle je m'intérelTe : et pour l'homme 
que vous voyez, (Montrant George Dandin,^ qui a l'hon- 
neur d^être mon gendre. 

Clitandre. Qui, moi l 

M* de Sotenville, Oui ; et je fuis bien -ailé de vous 
pjirler, pour tirer de vous, s'il vous plait,' un éclairciiTe- 
ment de cette aiTairc. 

Clitandre, Voilà une étrange médifance ! Qui vous a 
dit cela, Monflcur \ 

M, de ^oteifoille. Quelqu'un qui croit le bien favoir. 

Ciiiandre, Ce quelqu*un-là en a menti. Je fuis hon« 
nète homme. Me croyez vous capable, Moufieur, d^une 
adion aufTi lâche que celle-là ? Moi aimer une jeune et 
belle perfouce, qui a rhonneur d^ctre la fïlle de Mon- 
licur le Baron de Sotenville ! Je vous révère trop pour 
cela, et fuis trop volie f«fi viteur. Quiconque vous l'a 
dit èll un fot. 

M, de Sotenville, Allons, mon gendre. 

G. 



COMEDIE. 277 

C DanJin. Quoi > 

Clitandre. C'èft un coquin et un maraud . 

M, de Sotenvilie. (à George Dandin.) Répondez. 

G. Danditt, Réppndcz vous-même. 

Ciitandre, Si je favois qui ce peut être, je lui donne* 
roîs en votre préfence, de répée dans le ventre. 
- M. de Sotenvi/ie, (à George Dandin,) Soutenez donc 
la cbofe. 

G. Dandin. Elle èft toute foutenue. Cela èft vrai. 

Ciitandre. Eft-ce votre gendre, MonGeur, qui ? 

M. de Sùtenvdie. Oui, c'èll lui- môme- qui s'en èll 
plaint à moi. 

-Cùiandre. Certes, il peut remercier l'avantage qu'il 
a de vous appartenir \ et, iâns cela, je lui apptendroîs 
bfen à tenir de pareils drTcours d^uoe pcifonne commie 
moi. 

/S C E N E VI. 

M0N$IEt7R DE SôTENV.iLLE, MaDAME DE SoTENVILLK, 

. Angélique, Clitandrb, Geokog Danx>in, Clau- 
dine. 

Madame de Sofenvi/Ie, Pour ce qui èft de cela, la ja- 
ioîifie èft une étrange chofe ! J*amcne ici ma Elle pour 
èclaîrcir raiTaire en piéfencc de tout le monde. 

yCruandre. (à Angélique.^ Eft-ce donc \6us, Madame, 
^ui avez dit à votre niari, que je fuis amoureux de vous ? 

Angélique. Moi ! Hé, comment le lui aurois-je dît ? £ft» 
ce que ceta èft ? Je voudrois bien le voir, vraiment, que 
vous fuflîez amoureux de moi. Jouez-vou5-y, je voi.s 
en prie, vous trouverez à qui parkr; c'èft une chofe que 
yc vous confcille de faire." Ayez recours, pour voir, à' 
tops les détours des amants -, effayez un peu, par plaifîr, 
à*'m'enyoyer des ambaffades, à m écrire fécrèttemcnt de 
petits billets-doux-, à épier les moments que mon maiT 
n'y fera pas, ou le temps que je foitirai, pour me parler 
de votre amour j vous n'avez qu'î^ y venir, je vous 
paoïr.ècs que vous- ferez rcçU comme il faut. 

'Ciitandre. Hé, là, là, Madame, tout doucement. Il 
n'èiè pas néctffaire de me faire tant de îeçf;ns, et de 
vous taat Ccandalifer. Qui vous dit que je longe à vo-us 



a^mcir ? 



A a ^n. 



278 G£ORG£ DANDIN. 

Angélique* Que iais-je» moi, ce qa^oa «e mat coBter 
ICI r 

Ctttanèpe. On dira ce que Ton vopdra; mtis voai 
favez fi je vous ai parlé d'amour, lorfque je ¥opa ^ ren- 
contrée. 

jingeRque. Vous n'iriez qn*à le iairç, vous auriez ^ 
bien veou« 

Gitandre. Je vous affare qu^avec moi tous n^vTtsL nei| 
à craindre, que je ne fuis point homme à donaer da 
chagrin aux belles ; et que je vous rcfpeâe trop, «t ^oasy 
et Meffieurs vos parents, pour avoir la peniée ii!étrc i- 
moureux de vous. 

Madame de SoteamUk^ Ci GiorgM lûmdin.) Hé Ueo, 
TOUS le voyez* 

jlf . de Sotemklle. Vous voilà fatisfiûti mon |fendffe« 
fQue dites-vous \ cela ? . ^ 

G. Dandin, Je dis que ce font là ^t% contes à dor- 
mir debout ; que je fait bien ce que "je fais : et que tan- 
•tôty puifqu'il faut parler net, elle a reçu une ambaflade 
.de fa part. 

Angélique^ Moi? JHii reiçu «ne ambafladef 
' Ciiiandre, J'ai envoyé une ambaffade ? 

jingeiiouem Claudine. 

CRtandre. Ça JÊngeUfue ) £ft-il vrai? 

Claudine» Par ma foi, voilà une étrange faufleté. 

Cr. Dané&H, Taifez-vous,^ carogne que vous êtes. Je 
^îm de vos nouvelles \ et c'^Il yous qui, tantâ^ avez ioi>» 
t réduit le courier. 

Ctauâme. Qui, moi I 

G. Dandtu. Oui, vous. Ne faites pçHot tant la Cdcrée. 
Claudîni* Hélas, que le monde aujourd'hui èâ rempli 
de méchanceté, de m'aller foupçonaer ainii, moi que fiais 
l'innocence même I 

G, Dandin, Taifcz* vous, bonne pièce« Vous faites la 
fournûife, mais je voui» connois il y a long-tems ) et vous 
êtes une deffalé^. 

/ Claudine, (à j^ngeUque,) Madame, ^ft ce quci- i ■ 

G. Dandm. TalFez-vous, vous dis-je^ vous pourriez 
bien porter la folle enchère de tous les autres, et vous 
\ n'avez point de pire gentilhomme. 

jlngeUquè. C'èft une impoAure fî grande, et qui me 
touche il fort au coeur, que je ne puis pas même avoir la 



COMEDIE. 279 



irct'é^f répondre; Cela èrft bien horrible, d*étt€ accu- 
h par un mari, lorfqu^on ne lui fait rien qui ne foit à 



^1 

fée ^ 

faire. HéUs,'^fi. je fuis blâmable, de quelque chofc, c^cH 
dl^en ufef ttop bien av«c lui ! 
Claudine, Affurétnent. 

^gehqué. Tout mon malbeur èft de le trop confiderer ; 

et plftt au cîelqu0 je fuffe capable de joufFrir, comnie il 

dit, les galanteries de f^uelqu^un, je ne ferais pas tant à 

^plaindre ! Adieu, je me retire, je ne puis plus endurer 

qà'ofl m'ont rage de cette forte. 

SCENE vir. 

Monsieur de Sot,enville, Madame i^f Sotbnvilll, 

CUTANORE^ GraORGK DANj>fN, ClAUDINS* 

Madame de^ $9ten^/e (à George Dùndm,) Allez; 
rbus tie méritez pas rhi>n«cte femme qu^on vous a 
donnée. 

Ciaudifii, Far ma fol, îl meriterort quVlle lui fît dire 
vrai ; et, fi j^âtois en fa place, je n^y marcbanderois pas. 
(à C&tandre,) Oui, Mônlîeur, vous devez, pour le punir, 
faire Pamour à ma maîtreffe. Poufiez, c^èil mol qui vous 
lè dî», ce fêta- bbn employé j et je m*offre avons y fervîr, 
ptttfquHl mVn a d^ taxée. (Claudine fort.) 

M, de SofenviBe, Vous méritez, mon gendre, qu*oa 
TOUS dtfe ces chofes-là, et votre procédé met tout le 
xnonde contre vous. 

Madame de Sounvtlle. Allez, fongez }i mieuit traiter 
tme Denraifelle bien née, et prenez' garde déformai^ à ne 
plus faije de pareilles bévues. ^ 

G* Dandin. (^ part.) J'enrage de bon coeur d'avoir 
tort, lorfque j'ai raifon. 

SCENE VIII. 

M^MSIRUR' DE SeTIMVILLE, CLXTAlfZ>iLK; GbORGÏ 

Danoim. 

CHiandre^ (à M. de Sotenw'iJe.) Mon^cut^ vous voy tt 
eomnae j'ai été fauffement accufé, vous êtes bomme qui 
fàvez les maximes du point d'honneur, et je vous de- 
HMnde raifon de l'affirônt qui m*a été fait. 

M, de Sotenville. Cela èH jufte, et c'èft Pordre des 



28o GEORGE ÛANDIN. 

procédés. Allons, mon gendre, faites fatisfaélion à 
iWonficur. 

G. DanJin. Comment fatisftâion ? 

M. de Sotenville. Ouï, cela iè doit dans les règles» 
pour Pavoir à tort accufé. 

G, Dandln. C^èd une chofe, moî, dont je ne demeure 
pas dHiccord, de Tavoir à tort accufé \ et je fais bien ce 
que j'en peofe. 

M, de SotenwlU, Il n^împorte. Quelque penfée qui 
vojt puiiTe refler, il a nié, c^èd fatisfaire les perlbnnes,^ 
et roQ n^a nul droit de fe plaindre de tout homme qui fe 
dédit. 

G. Dandin, Si bien donc que, fî je le trouvois couché 
ayec ma femme, il en feroît quitte poiK fe dédire. 

M. de SotewoilU, Point de raifonnement. Faites-lui 
les excufes que je vous dis. 

G, Dandin. Moi! Je lui ferai encore desezcufes a<» 
prés 

M. de Sotenville^ Allons vous dis-je, il n^y a rien à 
balancer, et vou& n'avez que faire d'avoir peur d'en tro£^ 
faire, puifque c'èil moi qui vous conduis. 

G. Dandin. Je ne faujois ■■ 

M. de Sohnvdie. Corbleu, mon gendre, ne m^échauffes 
pas la bile, je me mettrai avec lui contre vous. Allons,, 
laiiT^'z-vous gouverner par moi. 

G. Dandiny (à part,y^ Ah, George Daodln ! 

M, de SotenvU/e^ Votre bonnet à la main, le premier ^ 
Monfieur èil Gentilhamme, et vous^ne l'êtes pas. 

G. Dandm. (à pari le bonnet à la main.J J'enrage. 
' M.%/e SotenviUe. Répétez après moi. Monûeur. 

O. Dandin, Monfieur. 

M. de Siotinvi/le, Je vous demande pardon. (Voyant 
que Gcirge Dandin fait difficulté de lui obéir :)' Ah ! 

G. Dandin, Je vous^d^niaode pa-tdon. 

M^ de Sotenvil/e, Des mauvaifcs penfées que j'ai eues 
de vous ; 

G. Dandin. Des mauvaîfes peufées que j'ai eues de 
vous. 

A/, de Sotenville, CTèfl. que je n'avoîs pas l'honneur do. 
vous connoitre. 

G. Dandin. C'èl!l q/ie j^e n?avois pas l'honneur de vous« 
coonoîtfe. 



COMEDIE. âSi 

Ml dt'SotenvUkm Et je vous prie de croire. 

G. Dandht, £t je tous prie de croire. 

Médf SoitnviUré Que j« fuis votre ferviteur* ^ 

Gi Dtfiu/m. . Voulez- vous que je ibis ferviteur d*uii 
homme qui me veut faire cocu ? 

AT. A Souttvilie (k menaçant entwi.) Ah ! 

Cliiandri. II fuffit, Monfieur. , 

M. de SvtemnUe. Non'^ je veut quUl achève, ^t que 
tout aille dans les formes. Que je fuis votre ferviteur. 

G. Dàndin. Que je fuis votre ferviteur.' 

Ciitandrt^ (à Cêorge Dandin^y* Monfieur; je fuis le 
vôtre de tout mon cœur, et je ne fonge plus à^ce qui s^èft 
paffé. (à M* de Stàemnlle,) , Pour vous, Monfieur, je* vous 
donne le bon jour, et fuis fâché 4a petit chagrin que vous 
avez eu. 

M* de SotewoUk» Je vçus i>aife lés màins^j et»'quafldll 
▼ous plaira, je vous donnvrai le divertiiTemedt de courre 
un lièvre. 

C/ùandre, C*hà trop: de grtiCes que vous. ^ me < faites. - 

ÇCiàandrefari,). 

M» dé S^eamMê* VoiUî mon gendre, connie il faut 
poufler les chofes.^ Adieu. Sachez que vous êtes entré * 
dans une famille qui vous donnera de l*appui| et ne ibuf* 
frira point-qiss i'oii vou» fafle au^im «front. 

se E NE IX.- 

Ah, que je— -Vous IVyez voulu, vous -l'ayez voula 
GjTorge Dan4in,'v0us Pavez voulu \ cela vous iied fort 
bien, et vous -voilà -ajunévcbmme il firot, Vous avezjuôe- 
naent ce que- vous méritez/ Allbnsv 11 s'agit feulement - 
de delabufer le père et la mère ; et je pourrai trouver^ > 
pfsut-^tfe, quelque moyen d^y réuflîr. • 

A C TE II. 
se ENTE PR BMI E Rv 

CfaudMe. Oui, j'ai bien deviné qu'il falloîi que celai 
vint deto), et que tu reuffcsdit à quelqu'un qui Paît /ap* 
porté à notre maStre. 

A a 3 Itfiirf, 



482 GEORGE DAN^DIN. 

Luhin, Par ma foi, je n*cn ai toocbé qu^un petîf^Qnot 
f n paflaivt à un homme, afin qu'il ne dît point qu^îl m'a 
voit vu. fortir \ et il faut que les gens, en ce pay«-ci, 
fotent de grands babillards. 

Claudine, Vraiment, ce Monteur le Vicomte a biet 
choîd Ton monde, que de te prendre pour Ton ambafladeurv 
et il s^èd allé fcrvîr 11^ d'mi homme .bien chanceux. 

Lubln. Va, une autrefois je ferai plus fiS) et j^ prea«' 
d/al mieux garde à moir 

Claudine, Oui, oui, il iêratems. 

Lub'mJ Ne parlons plus de ctla. Ecoute. 

Claudine, Que veux -tu que j'écoute ? 

Lubin. Tourne un peu ton vifage devers moi. 

Claudine, Hé bien, qu'èft ce l 

I.ub'n, Claudine. 

Claudine. Quoi ? 

Lub.n, Hé, là, ne fais>tu pas bien ce que je veux dire? 

Claudine, Non. 

Lubin, Morgue, je t'aime. 

Claudine, Tout de bon ? 

Lt^in. Oui, le di«bl« m'emporte \ ta me peu» croire, 
puifque j'en jure. 

Claudine. A la bonne heure. 

Liàb'in, Je me fens tout trsbouiller le cœur quand je te 
regarde. 

Claudine, Je m^co' réjoui».. 

Lubin, Comment èftce que tu fais pour être fi jolie l 

Claudine. Je fais comme font le» autres. 

Lubin. Vois tu, il ne faut point tant de beurre pour 
faite un quarteron. Si lu veux, tu feras ma femtDe, 
je ferai ton mari ^ et nous ferons tous deux mari et 
femme. 

Claudine. Tu Itrcis^ peut être jaloux comme notre 
maître. 

Lub'n, Point. 

Claudme, Paur moi, je Lais les maris fouf^onneux 5 et 
j'en veux urr qui ne s'épouvante de rien,, un ^ plein de 
coniiaiice, et ii lûr de ma chafteté, qu'il me vit, fans id* 
quiétude, an milieu de trente homme«. 

Luhin Hé bien, je ferai tout comme cela. 

Claudine. C'èd la plus fotte chofe du monde que de fe 
dêHer d-une femme, et de la tourmenter. La vérité de 

l'affaire 



Cr O M E D I E. 2% 

I^affiiire èft qu'on n'y S^ag^ne rien de boo, cela nous fait 
forcer à mal 9 et ce font fouvent les msrs» qui avet 
inirs vacarmes, fe font eux-mêmes ce quUls font. 

Luhin. Hé bien, je te donnerai la liberté de faire tout 
ce qu'il te plaira^* 

Ciaufiae, Voilà comme il faut faire pour n^étre point 
trompé. Lorfqu-^un mari fe met ^' notre difcrétion, nous 
»e prenons de liberté que ce qu'il nous en faut \ et il e« 
èit, comme avec ceux qui nous ouvrent leur bourfe». ot 
nous difent, Prenez. Nous en ufons honnêtement ; et 
nous nous contentooe de la raifom Mais ceux qui nous 
chicanent, nous nous efforçons de les tondre, et nous ne 
les épargnons point. 

Lubin, Va, je ferai de ceux qui ouvrent leur bourfe, 
et tu n'as qu'à- te maxier avec moi. 

ClaudiM, Hé bien, nous verrons. 

Lubin, Viçns donc ici, Claudine* 

Claudine» Que veux -tu? 

Luhin, Viens, te dis-je. 

Claudine* Âb, doucement. -Je n^aime pas les {atl^ 
neurs. 

Lubin. Hé ! Un petit brin d'amitié. 
, ~ Claudine, Laiffe-moi-là, te dis j,r, je n'entens pas ^ail* 
lerie. 

Lubin. Claudine. 

Claudine. (ref>oujffani Luhin.) Haï f 

Lubin. Ab, que tu es rude à pauvres gène ! Fi,, que 
cela è!l maillon nête de reiufer les perfonnes ! N'as-tu 
poÎQt de honte d'être belle, et de ne vouloir pas qu'on 
te carciTe ? Hé, là. 
' Claudine. Je te donnerai fur le nez. 

Lubin. Oh ! La farouche l La lauvage ! Fi, pouas, 
la vilaine qui èi cruelle P 

Claud.ne. Tu t'énfi<)ncipes trop. 

Lubin, Qu'èd ce que cela te coûteroît de m e 

Claudine. Il faut que tu te donnes patience. 

Luhin, Un petit baifer feulement, en rabattant far 
cotre mariage. 

Claudine, Je fuis votre fer vante. 

Lulin. Claudine, je t'en prie, je t*en prie. 

Claudine. Hé, que neuni 1 J'y ai déjà été attrapée. 

Adieu. 



•% 



\ 



2»4 GEORGE DANDIN. 

Adiea. Va«t.eii| et dk à Monfteiiff le Vicomte qttt f aonl: 
fera de rendfe foa billet. 

Lttèin* Adltvtf beauté rodaiiière/ 
' CUntdmf, Le mot èil atfMMireux^ 

Liiàm, Adîeu, rocher, caillou, pierre^ de taBle^ «t.toilt 
ce qu*il y a de plus dur au iftonde. 

Clawéimei (feule.) Je mis remettre aox nnns de n«^ 
maîtreffe.*-— Mms la voici avec fott mwi, <MgBotiOi' 
nous } et aitendoBs quMle feîi feule. 

S C £ N £ IL 

GÎDiioa Dandin, AnoiLimi. 

G, Dûniin-, Non, ooti^on ne m'abufe potnt'aveé lanf^^ 
de fiicîlité^ et jç ne fois que trop certain qoe le rapport* 
que Ton m^a fait èft véritable, pei de meîltèars yeux' 
^'on- ne penTci et votre gaHmatias ne m'a poiot tantôt' 
ébloui. 

SCENE IIL 

CLiTAHDiur^ ANe£u<^t, Gioaoa Dahooi» 

Cîiiê9uh0^ (àf^rîdàtu lefindésthiétrij Ah, la voi*- 
Vk% mais le mari eft avec elle. 

G, Ddndtfif (fi^ voir CRuuuin.y^ Au^ travers de 
toutes vous grimaces, i^ai vu la vérité de ce que l*on m^a * 
dit et le peu de re(jpeâ que vous avec pour le noend qui - 
nous joint. ÇCUtundre et yiàgeii^fui fi fakent.). Mon - 
Dieu ^ Laiflei là * votre révérence ; ce n'èft pas dé ces - 
fortes de refpeéls dont je vou9 parlci'et vous* nVvez-que' 
faire de vous moquer. 

jfagelique» Moi, me moquer! En 'aucune fsçon. 

G Dandin. Je (àis votre penféé, et connois. ' ■ ÇCtf* 
tondre ei jidgèhqm fi fêktent encore.): Encfore ? Ah, ne^ 
ratUonii pas davantage ! Je n'ignore pas quHi caufe de^ 
votre noblefle, vous me tenez fort au defious de vou»; et 
le reipeâ que je vona veux dire, ne "regarde point ma 
perfonoe. J'entens parler de celui que vous devex^à des 
noeuds auili vénérables que le font ceux du mariage. (An* 
gelique fait figne à Clàûndre,) Il ne^fsut point lever les- 
épaules, et je ne dis point de fotttfes. 

^fygelique. Qui fonge à lever les' épaules ^ 

G. 






C O'.M E D I E 285 

G, DanJm, Mon Dieu, nous voyons clair. Je vous 
dis encore une fois, que le mariage éà une chaîne à la- 
quelle on doit porter toute forte de refpeâ : et que c^èd 
fort mal fait à vous d^en ufer comme vous faites, fj^/t- 
geRque fait figne de la tête à Clitandre,) Oui, oui, mal 
fait à vottSy et vous n'avez que faire de hocher la tète, et 
de me faire la grimace. 

Angehque. Moi ! Je ne fais ce que vou4 voulez dire. 

G. Dandin, Je le fais fort bien» moi ; et vos mépris 
me font connus. Si je ne fuis pas né noble, au moins 
fuis-je d'une race où il n'y a point de reproche \ et la fa- 
mille des Dandins. 1 

Clitandre, (derrière j^ngeRçue^ fans être appercu de 
Xx. Dandin,) Un moment d'entretien. 

G, Dandin, (fans voir Clitandre. J Hé ? 

y^ngeliçue Quoi ? Je ne dis mot. 
(^George Dandtn tourne autour de fa femme ; et Chtandre 

fe retire^ en fefant une grande révérence à Géorgie 

Dandin.y 

SCENE IV. 

CSOKGE DanDIN, AnO£LI(^. 

G» Dandin* Le voilà qui vient roder autour de vous.* 

jltÊgeiiçue, Hé bien» èftce ma faute ! Que voulez- vous 
que j'y fafle l 

G. Dandm, Je veux que vous y Aflîez ce qoe fait une 
femme qui ne veut plaire qu^àfon mari. Quoi qu'on et> 
puifie dire, les gabnts n'obfedent jamais que quand on 
ht veut bien : il y a un certaio air doucereux qui les at« 
tire, ainfi que le miel fait les mouches ; et les honnêtes 
femmes ont des manières qui les favent chafler d'abord. 

j^ngelique. Moi, les chaâer > £t par quelle raifon ! Je 
ne me fcandalife point qu'on me trouve bien faite, et ce« 
la me fait du plaiiir. 

G. Dandin-, Oui \ Mais quel perfonnage voulez-vous 
que joue un mari pendant cette galanterie ^ 

Angélique, Le perfonnages d'un honnête homme, qui 
«û bien-aife de voir fa femme conGderée. 

D,. Dandtn, Je fui» votre valet. Ce n'èfl pas 11k mea 
conte,, et ks Dandins ne font point accoutumés à cette 
mode-là. 

An*» 



aS6 GEORGE DAIfOIIT: 

j^gdique* 0\ les Dandins s*y aecoutumeront» s*îlir 
veulent \ car^ poar mot» je voas déclare q^t ttOQ dtflein 
n^èft pas de renoaeer au monde^ et de m'enterter teute- 
▼îve dans un marû Goanment! Paroe qu^uo hetnaie 
s'avife de nous, épaiiier> il- faut d'abord' que toutes ohofe» 
ibîent Bnieapour nous^ et qvc noua xxMnpi0asjtOBt eo«i-' 
merce avec tes vivants ? C'èft unecbofemetveîHeUitîqUê 
cette tyrannie de Meffieurs les mari»^ et je les troami boas 
do vouloir qu'on foît morte à tous les< dtverlifiementSi et 
qu'on Bc vive q]at pour eux. J)s Mt moque de cela, et 
ne veux point mourir û jeuite. 

G, Dandin, C'èft ainfî que vous facisfeftes aux en^^ 
fçAgements de la foi que vous m'avex dùiinée publique-- 
ment. * 

Angélique. Met ? Je ne vous l'ai point donnée de bon 
coeur, et vous me l'aves arracbée. M^avet vouVi avanr 
le mariage» demandé mon cotifeotemeiit, et i jj^ voiiloîe 
bien de voua? Vous n'avoir eoafulté pouf celk que oion* 
père et ma mère ; ce (ont eux, proprement, qui tous ont 
époufé ; et c'èft pourquoi vous ferez bien de vous plain*^ 
dre toujours à eux des torts que l'on pourra vous faire* 
Pour moi, qui ne vous ai point, dit de voiis marier avec 
moi^ et que vous ave^ prife fans^confulter mes fenttments,' 
je prétens n'être point bbUgée i^me foumettre en^ efel^ve 
à vos volontés ^ ejt je veuy jo.uïr> s'il vott$ plaît; de quel- 
que nombre de beaux jours que m'o^ffre la jéuotfie^ pren^ 
dre les douces libertés que l'âge mc^ permet, voir uapeu-^ 
le beau monde, et goûter le plàifir de mWir dire dea- 
douceurs* Préparez^vousoj pour votre punition ; et ren^ 
dee grâces au Cîèl de ce que je ne fais pas capable de- 
quelque chofe de pis. 

Gm Ddtkdin, Oui! C'èft âinfi que vobsle prcnex"? Je 
fuis votre mari, et je vous dis que je n'entens pas cela. 

Angélique, Moi, je- fuis votre femme, .et je vous dis que ■ 
j^e l'ente ns. 

Cr. Dantlku (àfiari,).. Il me prend des tentations d'ac*^ 
coromoder tout fon vi(àge à. la compote, et lar mettre en 
état de ne plaire de fa vie aux-difeuvs de fleurettes. Ab i 
Allons. George Daodin, je ne pottxross me retenir, et iU 
vaut mieux quitter la place. • 



C O M ES I E. aSy 



SCENE V. 

ANGXLiqoB, Claudine* 

O/fMffiM. |'avm«, Madane, isipstîenoc qa*U 8l*cn al« 
l&t pour vous rendre ce mot de la part' que vous favee^ 

Jlngil^. Voyons/ 

CUwÂm^ (àp^^.y A ce que je pvis remarquer, ce 
-qu^on l«i éctît no lui déplaît pas trop. 

Angélique, Ah! ClaudioCy que ce Ulet sVxplique 

^hine £»gan galante ? Que, dans tons leorv difeoursi et 

idaas toutes leurs aâions, les gens de cour ont un air 

agréable! £t qu'èft-ce que «^ift, auprès 4*enx, que nos 

^ens de proTÎnce ? 

Claudine. Je crois qu'après, les {ivQlr ^rus, les Dandint 
«e vous piaifent guères. 

Angélique. Demeure ici» je a^en vais faire la réponfe 

Claudine^ (feule,') Je n'ai pas befoin, que je penfe, de 
loi recommander de la fsire agréable* Mais voici-— 

jBCENE VL 

CuTAmNlBf Ll7BIN, ClAODINK* 

ClmuTme. Vraiment, Monsieur, vous avez pris là uir 
liftbile'mèffager. 

CUtandre. Je n'ai pas 6fé envojer de mes gens \ mais, 
ma pauvre Claudine» il &ut que je te récompenfe des bons 
-^ïfiîces que je &is que tu m'as rendus. (U fouille dans fa 
focbe.) 

Clcmimi. Hé !' Monfieur, tl n'èft pas nécefiaire. Non^ 
MoDÛeur» vous n'avez que faire de vous donner cette 
;peine-là \ et je vous rends fervice» parce que vous le mè« 
rttèZy et que je me fens au coeur de Pinclinatioa pour 
urous. 

CRtaudre^ (donnarU deVargentù Claudine») Je te fuis 
'Obligé. 

£Mif (à Claudine,) Puiique nous ferons mariés^ 
donne-moi ce^a que je le mette avec le mien« 

Claudine, Je te le earde auffi-bien que le baifer. 

Cliiandre. (à Claudine.) Dis moi» as-tu rèndU mon bil- 
let à ta belle maîtreffe ? 

Claudm Oui. £llc èft allée y répondre. 

CR* 



2S8 GEORGE DANDIN. 

C/itandrâ, Maïs, Qaudioe, n^y a*t-il pas moyen que 
je la poiffe cotretenir ? 

Claudine, Oui, venez avec moi, je vous ferai parler à 
elle. 

Ciitandre, Mats le trouveca-t elle bon, et n V ^-t-il rien 
^ rifquer ? 

Claudine, Non, non. Son mari n^èfl par au logis ; et, 
puis, ce n'èâ pas lui qu'elle a le plus ^ ménager ^ c^èft 
fon père et fa mère ^ et pourvu qu'i^ foîent prévenus, 
tout le refte n^èft pas à craindre. 

Clâandre. Je m'abandonne à ta conduite. 

Luînn^ (feuL) Teftiguenne, que j'aurai4à une habile 
femme ! £lle a de refprit comme quatre. 

SCENE VIL 

George Danbin, Lubin. 

G. Dandîn, (bas à part.) Vpici mon bomme de tatt« 
t6t. FWt au ciel qu'il pût fe réfoudre à vouloir rendre 
témoignage au père et à ]a mère de ce qu'ils ne veulent 
point croire ! 

Luhin. Ab, vvous voilà, Monfléur le babillard, ?i qui 
j'avois tant recommandé de ne point parler et qui me 
Taviez tant promis. Vous êtes donc un çaufepr, et vous 
allez redire ce que l'on vous dit en fécrèt. 

G, Dandin, Moi? 

Luhin, Oui. Vous avez été tout rapporter au mari, et 
vous êtes caufe qu'il a fait du vacarme. Je. fuis bien-aife 
de fa voir que vous avez de la langue, et cela m^appren- 
dra à ne vous plus rien dire. 

G, Dandin, £coute, mon ami. 

Lubin, Si vous n'aviez point babillé, je vous aurois 
conté ce qui fe paiTe à cette heure j mais, pour votre pu* 
lûtton, vous ne faurez rien du tcut. 

G, Dandin. Comment ; qu'cftce qui fe paffe ? 

X^ubin, Rien, rjcn. Voilà ce que c'èft que d'avoir 
cau^é i vous n'en taterez plus, tt je vous laiffe fur la bon- 
ne boucha, y . 
. G, DanJîn. Arrête un peu. 

Lubin, Point, 

G. Dandin, jt ne te veux diic qu'un mot. 

Lu* 



COMEDIE. 2^9 

Lutm. N/snoio, nennin. Vous avex envie de me 
tîrei! ]es vers du née. 

(?. Ijfm4in, Noo, ce H^èfl p^B cela. 

Lubtn^ Hé, quel fot. Je vous vois venir/ 

G, Daadà^ C'èd autre chofe. Ecoute. 

Lîtlnn, Point d'affaire. Vous voudriez que je vous 
dife que MonCeur le Vicomte vient de donner de Par« 
gen't à Claudine» et qu'elle l*a mené chez fa maîtrefife. 
Mais je ne fiâs pa« fi bête. 

G, Dandin» ^ De grace< 

Lubin, Non. 

G, Dandin» Je te donnerai.- 

Lubiu^ Tarare* 

se E N E VIIL 

< 

" Je n'ai pu me fervir, avçc cet innocent, de la penf^e 
que j^avois. Mais le nou^el:avis qui lui è() échappé fe- 
roit la même chofe ; et, (i le galant èH chez moi, ce fr-/ 
roit pour avoir raifon aux yeux du père et de la mère, et 
les convaincre pleinement de TefFrontefie de leur fille. Le 
aal.de tout ceci, c'èft que je ne fais comoïent faire pour 
profiter de cet avis. Di je rentre chez nioi, je ferai éva« 
der le drôle i et quelque chofe. que je puiiTe voir moi- 
même, de mon déshonneur, je nVn ferai point cru à mon 
ferment, et Ton me dira que je lêve. Si d^autre part, 
je vais quérir beau père et belle-mère, fans être fur de 
trouver chez moi le galant, ce fera la même chofe > et jâ 
retomberai dans l'inconvénient de tantôt. Pourrois-je 
point m'éclaircir doucement, s'il y èft encore ? ÇAprèf 
^voirtté regardtr par le trou de ia ferrure.) Ah, ciel î il 
n'en faut plus douter, et je viens de l'appercevoîr par le 
trou de la porte. Le fort me donne ici de quoi confon- 
dre ma partie ; et, pour achever l'avanture, il fait venir, 
à point *hommé, les juges dont j'avois befoin. 

SCENE IX, 

MoNSIEUa Dfe SoTËNVILLEj MaDAME BK SOTENVILLE, 

George Danbin. * 

G, Dandln, Enfin, vous ne m'avez pas voulu croire tan- 

B b tôt, 



i^o GEORGE D^NOIN. 

ioty et votre fille Ta emporté fsr moi : Mas j^ai en maîn de 
quoi vous faire voir comme elle m*accommode ; et, Dieu 
merci, mon déshonneur èft fi claâr maintenant, que vous 
nVn pourrez plut douter. 

AL de SotenviÛe. Commenti mod gendre vous en èkt% 
encore là 4eflu4 ? 

G. Dandin. Oui, j^j fuis ^ et jamais je n^eua tant de 
fujèt d'y être. 

Madame de Soienville. Vous nous venez encore étour* 
dir là tête. 

G, Dottdln, .Oui| Madame \ et Ton fait bien pis à la 
mîeune. 

Jlf. de Sotemnile, Ne vous laflez^voua pcûnt de vous 
rendre importun ? 

George Dandin, Non. Mais je me laflè fort d'être pris 
pour dupe. 

Madame de Soiemtlle. Ne voulez-vous point vous dé- 
lire de vos penfées extravagantes f 

G, Dandin* Non madame \ mais je voudrois bien me 
défaire d'une femme qui me deshonore. 

Madame de SotetiviUe. Jour de Dieu, notre gendre^ 
apprenez à parler. 

M. de SoUnviUe. G>rbleu, cherchez des termes moîn!; 
offenfans que ceux-là. 

G. Dandin, Marchand ^tli perd, ne peut rire. 
. Madame de Soienville, .Souvenez vous que vous avez 
époufé une Demoifelle. 

<r. Dandin, Je m'en fouviens aflez» et ne mVn fouvi« 
epdrai que trop. 

M, de Sotenvïîle, Si vous vous en fouvenez, fonge^ 
donc a parler d'elle avec plus de refpeâ. 

G. Dandin^^ Mais que ne fonge-t-elle plutôt à roe trai* 
ter plu9 honnêtement ^ Q^oi, parce qu'elle èil Demoi- 
felle, il faut qu'elle ait la liberté de me faire ce qu'il lui 
plaît, fans que j'ôfe fouffler ? 

M, de Sotenviile, Qu'avez- vous donc, et que pouvez- 
vous dire ? N'avezvous pas vu ce m^tîn qu'elle s'cft dé- 
fendue de connoîire celui don.t vous m'étiez venu parler? 

G. Dandin. Oui. Mais, vous, que pourrez- vous dire, 
fi je vous fais voir maintenant que le galant èll avec elle? 

Madame de Sof!enviI/e, Avec elle î i 

P. 



COMEDIE. ip 

O, Dcndtn^ Oui, arec elle, et dan» tira maifon« 

M, éiê Sofethfiilt. Dans votre maifon ? 

G, Dandin. Ouï, dans ma propre roaifon. 

Madame de Sotenviile» Si cela èrit, nous ferons poui? 
TOUS contre elle. 

M, de Sotenville, Ouï, L^honneur de notre famille 
BOUS è(l plus cher que toute chofe ; et fi vous dites vrai, 
nous la renoncerons pour DOtre faag, et Tabandonnerond 
à votre colère. 

G. Dandin, Vous n'^avcz qu'^ me fgîvre. 

Madame di Sotefeuiile, GsKÎrdez de vous tromper. 

M* de SotetiviUi, N^allez pas faîre comme tantôt. 

Q. Dandm. Mon Dieu ; vous allez voir ! Ç Mont font 
Cliiûndre qui fort avec ^geUquc^y Tenez. Ai-je menti ? 

S C E N E X. 

Al7GELI(^£, ClITANXMLE, ClAUDINE, M'oNSIZUR DB SoT£lf-i 

VILLE, ET Madame oe Soten ville, avec George 
Dandin, dans le fond du théâtre, 

AngeVtqnep KàClitandre^ Adieu. J'ai peur qu'on ne 
vffus forprènne iei ; et j'ai q^ielqties mefurcs à garder. 

Cfiiandre. Promettez-moi donc, Madame, c^ue jo 
pourrai vous parler cette nuît. 

Angélique. J'y ferai mes efiTorts. 

G, Dandin, (à M, et -ù Madame [de Sotenfvtlle*') Ap* 
procbons doucement par derrière ^ et tâchons de n'être 
point vus. 

C/audinc. Ah, Madame, tout èft perdu î Voilà votre 
p^re et votre mère accompagnés de votre mari. 

Clitandre. Ah, Ciel ? 

Jingeliquê^ {bas à CRtandre et à Claudine,^ Ne faites 
pas femblant de rien, et me laiifez faire tous deux. {Haut 
à Câtandre,^ Quoi, vous Ôfez en ufer de la forte, après 
l'affaire de tantôt, et c'èâ ainfi que vous diilimulez vo^ 
fcnttments ? On me vient rapporter que vous avez de l'a^ 
mour pour moi, et que l'ous faites des deffeins de me fol- 
liciter \ j'en témoigne mon dépit, et m'explique à vous 
clairement en préfence de tout le monde \ vous niez 
hautement la chofe, et me donnez parole de n'avoir au- 
cune penfée de m'ofifenfer \ et cependant, le même jour 
Yous prenez la hardiéfie de venir chez moi me rendre vi- 






59a GEORGE D A N D 1 N. 

£tey et de tôt, dire que vous m'tiîmet» deme fiiirr^nt fbts 
contes, pour me peHiiftder de répondre à Tosextnry^gftn- 
ces, comme fi j'étois femme à violer hi foi que j^âi doa- 
née à un mari, et m?éloigner jamMs de la ^rtu que mes^ 
parents m^ont enfeignée ? Si mon père favoit ceU, il vous 
appi'endroît bien à tenter de ces entreprtfes ; âiais une 
honnête femme n'aime point les* éclats, je n^ai g^rde de 
lui en rien dire : (û^it ûvoir Jaii^gm v Claudine d^àpm 
forter un hdton,) et je veux vous mont Ver, que toute fem- 
me que je fuis, j'ai afles de courage pour me venger moi* 
même éts offenfrs que Ton me fait. L'aélion que vous 
avez faite n'éft pas d'un gentilhomme ^ et ce n'èft par 
en gentilhomme auflî que je veux vous traiter. 
{^^ngelique prend ie haten^ tt le ihxe fur CVttandre^ qui fe 

range de façon que les coups tondent fur George Dan>' 

din. 

Cittandre^ {criant comme til avpit ité fiappé^ Ah» 
^1i, afay ahy ahy doucement 1 

SCENE XL 

Monsieur, os Sotsk ville. Madame de Sotkmville^ 
Ang£liqi7s, GeobcGE Danoin, CLAimiNE. 

Claudine, Fort, Madame, frappez comme il faut. 

Angélique y {fefant fèmBIant de parler v ClitondreJ) S'il 
vous demeure quelque chofe furie coeur, je fuis pourvous^ 
icpondre. 

Claudine. A pprenez à qui vous vous jouez. 

Ang^ique^ (jefant P étonnée J) Ah,' mon père, vous- 
êtes là ? 

M. de Sùtenriîle. Oui, ma fille *, et je vois qu'en fageflô 
et en courage tu te montres un digne rejetton de Ta mai»» 
ion de SotenTÎHe. Vicns-çà, approche toi que je t'cra- 
br a iTe. 

Madame de Sôtenville. Bmbraffe-moi auffi, ma fille. 
Las ; je pleure de joie, et reconnôis mon fang aux chofes 
qire tu viens de faire. * 

M. de Sotenville, Mdn gendre, que vous devez être 
lavf, et que cette avaoture èft pour vous pleine de dou- 
ceurs ! Vobs aviez un juflc fujét de vous allarmer ; mais 
lîos foupçonsfe trouvcnt-difligésleplus ayantageufcment 
dumo^dp , 

Mor 



COMEDIE. â93 

Muldme A SotemÀlit. Sans doute, notre gmàtt^ vou» 
devez maintenant être le plus content des hommes. 

Claudine. Aflurément. Voilà une femme celle-là,- 
TOUS êtes trop heureux de Tavoir \ et vous devriez bai» 
(er les pas par où elle paâe. 

G. Dandin (à pari.) Hé, trakreffc F 

M, de Sotenvilie. Qu^èft-ce, mon gendre ? Qie ne re- 
merciez-vous un peu votre femme de ^amitié que vous 
voyez qu'elle montre pour vous l 

jh^ehtpie. Non, non, mon père, il n^èi^ pas néceflarrc» 
Il ne m*a aucune obligation de ce qu?il vientde voir^ et 
tout ce que j'en fais, n'èft que pour l'amour de moi- 
même. 

M^ de SoiermUe. Ou allez -vous,, ma fille? 

j^ge&gue. Je me retire, mon père, pour ne me point 
voir obligée à recevoir Tes compliments. 

Ckudinè^ (à G, Dandin,) Elle a raifon d'être en^ 
colère. C'èft une femme qui mérite d'être adorée, et 
vous oe là traitez pas comme vous devriez. 
^ G. Dandin (à part,) Scélérate !• 

S CE N E XII. 

MoKSIEUR I» SOTSN VILLE, MadAME DE SoTEKVILLS,< 

George Dandin.- 

M, dé SotenvUie. C'èd mv petit relTentiment de l'a£Faire ' 
de tantôt, et cela fe paiïcra avec un peu de careiFe que 
Vous lui ferez. Adien, mon gendre, ■ tous voilà en état 
de ne vous plus inqui^er*- Allez vous en faire la paix 
enfemble,- et' tâcher de l'appai&r par des excufes, de 
Votre emportement. 

Mndamt de Sotenvdte, Vous 'devez confidérer que c'èfl^ 
ttne jeune fille élevée à la vertu, et qui n'è(l point ac- 
coutumée à Te voir foupçonner d-aucune vilaine aâion# 
Adieu. Je fuis ravie de voir vos defordres finis, et deS' 
t):&t)rports de joie qu^ vous» doit- donner f^ conduke. 

S.C E NE Xîlh 

George Dàndïn, y2W.- 

Je ne dis mot •, car i> ne gagncroîs rien à p-^rler. Ji* 
■*»is îLnc s'èilrîén vu d? :gal à ma difgrace. Oui, j'ad- 

B b 3^ mirfi' 



t94 GEORGE DANDIN; 

mire mon malheur, et la fubtlle addrcfie^ ma carogiie de 
femme pour fe donner toujours raifoo, et me faire avmr 
tort. £(b-îl poflîble que toujours j^aurai du deS^as avec 
elle, qoe les apparences toujours tourneront contre moi l 
et que je ne parvîenfirai point à convaincre mon effron- 
tée^? O Ciel, féconde mei defleins, et m*accorde la gracc: 
de faire Totr aux gens que Ton me déshonore ^ 

ACTE IIL 
SCENE PREMIERE. 

CLITAMOaE, LUBIN. 

CHtandre. La nuit èft avancée, j'ai peur qu*tl ne feît. 
trop tard. Je ne vois point àme conduire^ Labio. 

Lulnn, Monfîeur. 

Clîtandre» Eft-ce par ici ? 

Lubin. Je penfe qu*oui« Morgue voilà une fotte nuit,, 
d^être fi noire que cela. 

Ctuaadre, Elle a tort affu rément; mais^ fi d^un côté* 
elle nous empêche de voir, elle empêche de l'autre' que- 
nous ne fojons vas. 

Lub'm, Vous av^z^ raifon, elle n^à paa tant de tort. Je 
voudroîs bien favoir, Monfieur, vous qui êtes favant, 
pbur-qaoi il ne fait point jour la nuit. 

CÏHandr^, C'èfl une gtande question, et qui èdft difii* 
cite. Tu es curieux, Lubin. 

Lulnn, X)ui. Si j^avois étudié, j^aurois été fonger à. 
des chofes où Ton o*a jamais fongé. 

CUtandre, Je le crois. Tu as la mine d^avoir Tefpnt 
fublil et pénétrant. 

Luhin* Cela cft vjraî*. Tenct^ J'explique du Latin,. 
quoique jamais je ne l'aye appris ; et voyant l'autre jour 
écrit fur une grande porte, colltgium^ je devinai que cela 
vouloît dire collège. 

Chancre, Cela èll admirable ! Tu fais donc lire, Lc- 
bîn ? 

Luhtn. Ouï je fais lire la lettre moulée \ mais je n^ai> 
jamais fu apprendre à lire l'écriture. 

Clitandre^ (après avoir frappé dans f es mains.) Nous 
voici contre la maifon. C'èit le Cgnal que m'a donné 
Claudine*. 

£ttp 



COMEDIE. agp 

Latm. Par n» £m, c!èft «ne £lle <iui vaot 4e Parant y 
«t je Taîme de tout mon cœur. 

4 CSkutéfre^ Auffi t*ai je aaaené avec moi pour, l^nttre• 
tenir. 
. JLmèm. MoniieuTi je vous fni i ' i ■ 

Ciûandre* Chut, penteiu quelque bruit. 

SCENE IL 

Angeliqpb, Claudins, Clitandre, LufilN. 

Angélique» Claudine. 

Claudine» He bien l 

Angélique, Laifie la porte eatr^buverte. 

CUué&ne» Voilà cpû èft fait.. 

(Scène Je nmi. Les aQeurtJe cberdietU la tau les outra ^^ 
dant l'obfcurité* 

CTttandre^ (à LâMn ^ Ce font elles». St. 

Angélique, St.. 

Lâthitt, St. 

Claudine, St. 

Clitundre^ (â Claue&ne^ qu*3 prend pour Angetique.y. 
Madame. 

Angélique^ {à Lubin^ qt^e/k prend pour CRtandre,) 
Quoi ? 

LubtUy {à Angélique^ qu^fl prend pour Claudine*^ Clau- 
dine ? 

Claudine f (jà Ciitandre^ qu^elk prend pour Luùin*) 
' Qu'èftHîc ? 

C/iiandre, («. Claudine^ croyant parler à Angélique.^ 
Ah, Madame, que j*ai de joie ? 

Lutin ^ (^ Angeliquey croyant parler â Claudine,) Clau^ 
d:ine, ma pauvre Claudine ? 

Claudine^ {à Clitundrè) Doucement, Monfieur. 

Angélique^ (à Luiin,) Tout beau, Lubin. 

Cliêandre, Èft-ce toi, Claudine ? 

Claudine, Oui. 

Lubin, Ëil-ce vouf. Madame \ 

Angélique, OuL 

Claudine [à Clïtandrt^ Vous avez prfs Pune pour 
i?àutre. 

Lub\n (à Angeftque) Ma foi| la nuit on D*y voit 
goutte.. 

Ah- 



2^6 GEORGE DANDIl^. 

j^nge/iqve, NVft-ce pas vouj-, Clkandse ? 

Ciitandre, Oui, Madame. 

Angeli^. Man masî Moufle comme il faut, ef j'a! prin- 
ce temps pour nous entretenir ici. 

Clitandre. Cherchons quelque Heu pour nooi^ afleoîr» 

Claudine^ C'èil fort bien avîfé. 
{Angélique^ CVitandrCy et Claudine vont f^qffeohr dans le' 

fond du théâtre» 

Luhin^ (cberebatU C/audine,), Claudine, où èft-ce quc^ 
ta ès«. 

S c E îf E nr. 

Ang£liqj7I, CbiTANDUE, et Claudinx, o/^i OU fôid' i» 
théâtre^ George J^ih^ik^ à moitié df/haàiliéf Lubin* 

G* Dandin, (japart) paî entendu defeendrc ma f^m- 
me, et je me fuîâ vite habillé pour defcendre après elle*- 
Où peut-clle.étre allée ? Seroit elfe fortie ? 

Lubin cherchant Claudine^ (^prenant George Dandin^ 
pour ClaudifieJ) Où- ès-tu donc, Claudine l Ah; te vot- 
là* Par ma foi, ton maître èft plaifamment attrapé, et 
je trouve ceci au flî drôle q^e les coups de bâton de tan« 
tôt, dont on m^a fait récit. Ta maitretTe dît quUl ronile- 
à cette heure, comme tous les diantres ; et il ne- fait pas 
quQ Monfîèur le Vicomte et elle font enfemblé pendant 
qu^il dort. Je voudrois bien favoir quel fonge il fait 
maintenant. Cela èfl tout-à-fait rîiible. De quoi s'a» 
vife-t-il aufli dîêtre j.aloux de fa femme, et de vouloir 
qu'elle Toit à lui tout fcul? C'èft un impertinent; et Moa- 
fieur le Vicomte lui fait trop d'honneur. Tu. ne dis mot^ 
Claudine. Allons, fuivons les, et me donne ta petitç 
menotte q;^e je la baife.- Ah, que cela èft doux *, il me 
femble que je mange des confitures ! (ja George Dandin^- 
quUi prend toujours pôuf Claudine^ et qui le repoujfe ru* 
dément,^ Tu Dieu, comme vous y allez ? Voilà uiM- 
petite menotte qui éft un peu bren- rude.' 

G. Dandin Qui va là \ 
. Lubin» Pcrfonne. 

G. Dandin. IL fuît, et me laiffe informé dé la nou* 
velle perfidie de ma coquine. Allons, il faut que, fans 
tarder, j'envoie appeJler foa pè^e et fa mère, et que cette 

avaa»- 



COMEDIE. 297 

avaotttte me ferre ^ me faire féparer dVlle. Holla, Coliiv, 
Colin • 

SCENE IV. 

Angblîq^ et Ci,rTANi>AE, anyec Claudine et Lubin, q/Jtsatt 
fùHddu théâtre^ George Dandin, Colin» 

€din. (à iaf/nêtre,) MottCttVkt. 

O, ÙaïuHn. Allons, vite ici bas. 

Colin^ (/autant pur la fenêtre.) Wj Toîlà, otl n« peut 
pas plus vite* 

G. Dandin. Tu es là ? 

Cofm. Ouï Bjjonfîeuf. {^Pendant que George Dandin 
va chercher Colin dû coté où il a entendu fa voixf Colin 
paffe de tautre, et t^endort.) 
G, Dandin, (fe tournant du coté où il croit qt^èfl Cotin?) 

Doucement» Parle ba«» Ecoute. Va-t-en chez qioa 
beau père^ et ma belle mère, et dis que je les prie tràs« 
indamment de venir tout-à rhcure ici» Enteoi^ tu ï Hé ? 
Colin, Colin. ^ 

Cohn^ (jk Vautre câté^^fe réveillent.) Monfieur» 

G, Dandin. Où, dia:ble, èstu l 

CoSft, Ici* 

G. Dandin, Pefte fôît du marouffe^ qu! s'éloigne dé 
mdî. (^Pendant que George Dandin retourne du côté oH 
if croit que Colin efl re/le^ Colin^ à fnottie endormiypaffh de 
Vautre^ et fe rendort,") Je te dis que tu ailles de ce pas 
trouver mon beau-père, et ma belle-mère, et leur dire 
^e je les Conjure de fe rendre ici tout-à^l'hcure. M'cri?» 
lendstu bien \ Réponds. Colin, Colin. 

Colin ^ {de Vautre cote ^fe réveillant,) JVfoniîcur. 
' G, Dandin. Voilà un pendard qui me fera cnragef. 
Vîens.t-en à moi, {^l^ fi rencontrent^ ^et tombent tout 
deux. Ah, le traître ! Il m*a cftropié. Où èlt-ce que 
tu es ? Approche ^ue je te donne mille coups. Je penfe- 
^0*11 me fuit. 
- CoRn, AiTurément. 

G. Dandin, Veux, tu venir ^ 

Colin. Nenni, ma foi. 

G. Dandin., Viens, te dis je, 

Cpiin. Point, Vous me voulez, battre» 



%' 



298 GEORGE D A ND IN. 

(r. DauAn. Hé bien» noa» Je ne te ferai rien. 

Co!tn. Apurement ? 

G, Dandin^ {à Colmqu'il tient par U brasJ) Ooû 
Aproche, Bon. Tu es bien beureux de ce que j^ai be<" 
foin de toi. Va-t-en vite, de ma part, prier mon beau- 
père et ma belle>mère de fe rendre ici le plutôt qu^ik 
pourront, et leur dis que c*è(l pour une affaire de la der- 
nière conféquence ! et, s'ils fefoient quelque difficulté^ 
à caafe de l'heure, ne manque pas de les prefler, et de 
leur bien faire entendre qu'il èft très- important qu'ils 
viennent, en quelque état (j^u'ils fuient* Tu m'enrens 
bien maintenant. 

Colin, Oui. Monfieur. 

G. Danditt^ (^fe croyant feul,) Va vite, et reviens de 
même. Et moi, je vais rentrer dans ma maiibn, atten- 
dant que— -Mais j'entens quelqu'un. Ne feroit^ce point 
ma femme ? Il faut que j'écoute, et me ferve de l'ob- 
fcurité qu'il fait. {G. Dandmfe range prh de ia porte 
de fa rnaifon) 

SCENE V. 

* 

Angelk^s^ Clitand&i, ClaudimEi LuBiNy G. Danmn.^ 

Angélique^ [à Ctitandre^ Adieu» Il èd temps de 6 
retirer. 

Clitandre, Quoi, fî-tôt ? 

jittgettque. Nous nous fommes aOez entretenus* 

Clitandre^ Ah, Madame, puis je aiTez vous entretenir, 
et trouver en fi peu de tems, toutes les paroles- dont j'ai 
befoin ? 11 me faudroit des journées entières pour me 
bien expliquer à vous de tout ce que je fens ; et je ne 
ou s ai pas dit encore la moindre paaie de ce que j'ai à 
vous dire. 

jdngelique. Nous en écouterons une autre fois davaft'* 
tage. 

£îitandre. Hélas» de quel coup me percez-vous l'âme^ 
lorfque vous me parlez de vous retirer, et avec combien 
de chagrin m'allez^vous laiiTer maintenant. 

Angélique, Nous ttouverons moyen de nous revoir. 

Clitandre, Oui \ mais je fonge qu'en me quittant, vqus 
allezi trouver un œaii. Cette penfée m'affalTme y et les> 

pri* 



COMEDIE 299 

privilèges qu'ont les maris, font d^s chofes cruelles pour 
ua amant qui aime bien» 

Angélique, Serez-vous affez foible pour avoir cette in* 
quiétude, et pènfez-vous qu'on foit capable d'aimer de 
ce'rtains maris quUl y a ? On les prend parce qu'on ne 
s'en peut défendre, et que l'on dépend de parents qui 
n'ont des yeux que pour le bien, mais on fait leur rendre 
jndice, et Ton fe moque fort de les confîdérer au delà de 
ce qu'ils méritent. 

G, Daadin^ (à pari.) Voilà nos carognes de fem« 
mes» 

Clùandren Ah, qu'il faut avouer que celui qu'on vous 

A donné étoit peu digne de l'honneur qu'il a reçu, et 

.qpe c^èH une étrange chofe que l'aiTemblage qu'on a 

&it, d'une perfonne comme vous, avec un homme corn* 

me lui ! 

G. IkauRn^ (à part,) Faùvres maris ^ voilà comme on 
vous traite l 

CRtandre. Vous méritez, fans doute, une toute autre 
deftinée \ et le Ciel ne vous a point faite pour être la 
femme d'un payfan, 

G. Dandin, Plût au ciel, fut-elle la tienne \ tu chan- 
gcrois bien de langage ! Rentrons c'en èH aflez, 
^tQrge Dandin étant rentré ^ firme la porte en-deians,) 

SCENE VI. 

Amgilique, Clitanor.e, Claudine, Lubtn» 

Claudme, Madame, iî vous avez du mal à dire de vo» 
tre mari, dépéchez vîte, car il èû tard. 

Cliiandre, Ah, Claudine, que tu es cruelle ? 

Angeliçuef (à Clitandre.) Elle a raifon. Séparons- 
nous. 

Clilandre, Il faut donc s^y refondre, pnifque vous le 
voulez. Mais, au moins, je vous conjure de me plaindre, 
un peu, des méchans moments que je vais paiTer. 

Angélique, Adieu. 

Luhin.OxjL ès-tu, Claudine, que je te donne le bon foir ? 
. Claudine, Va, va, je le reçois de loin, et je t'en ren- 
irole autant. 

SCENE 






300 GSORGE DANDIN* 

5ÇUNII VU- 

Anoij.i()!>c, Clacoini. 

jfti^iCçvf* RmljTonf (ans faîr« du boiîu 
C/audÎM, La parte s*èft ftrmèeé 
jiiù e/ioue* J'ai le pafle-par-tottt* 
Claudmié Ouvres donc dovcemeoti 
jUgiliqti9* Oo. a fariné en dedam, et je ne faîa coiiK 
ment nous ferons. 

Claudifie, .Af^peUea le garçon qui ceiiche iSu 
uifigeliquf. Colini Colin, Colin. 

SCENE viii: 

G. DanJîny f â /û fenêtre, J Colin, Colîp? Ah, je vous 
y prens dbnc» Madame, ma femme ^ et vous faîtes des 
tfcampatpoet pendant que je dprs. Je fuis bicn-aife de ce- 
la, et de vous voir dehors à l'heure qu'il èft. 

Angtiique, Hé bien ? Quel grand mal èft ce qu'il y a 
^ prendre le frais de la nuit ? 

G. Dandin. Oui oui. L'heure èft bonne 11 prendre le 
frais. C'èll bien plutôt le chaud, Madame la coquine ; 
et nous favon» toute l'intrigue du rendez -vous, et du Da- 
moifeau. Nous avons entendu votre galant entretien, et 
les beaux vers h ma louange que vous avez dits l'un et 
l'autre. Mais ma confolation c'èft que je vais être ven- 
gé ; et que Votre père et votre mère feront convaincus 
maintenant ile li) juftîce de mes plaintes, et du dérègle- 
ment de votre conduite. Je les ai envoyé quérir, et ils 
vont être ici dans un moment. 

j^ngeiique. (à part,) Ah ciel ! 

Ciaudine, Madame. 

G. Daftdtn. Voilà un coup, fans doUte, où vous ne 
TOUS attendiez jpas. C'èft maintenant que je triomphe, 
et j'ai de quoi mettre à bas votre orgueil, et détruire vos 
« artifices. Jufques ici vous avez joué mes accufatîons, e- 
blouî vos parents, et plûtré vosmalvcrfatîons. J*ai eu beau 
voir et beau dire, votre addreflc toujours l'a emporté fur 
mon bon droit, et toiyours vous avez trouvé moyen 
d'avoir raiibn ) mais, à cette fois^ dieu metci; les chofes 

vont 



COMEDIE. 301 

;font être-é(laircks, et votre effronterie fera pleinement 
confondu. ' 

Angelqui, Hé, je vous prie, {aîtes-moî ouvrir la porte. 

G, Dan£n, Non, non, il faut attendre la venue de 
ceux que j'ai mandés, et je veux <|uUls vous trou* 
vent dehors à la belle heure qu^îl èft. £n attendant 
quUls viennent, iongez, fi vous voulez, à chercher dans 
votre tète quelque nouveau détour pour vous tirer dp 
cette affaire \ à inventer quelque naoyen de rabiller 
votre efcapade ; a.trouver quelque belle rufe pour éluder 
ici les gens et paroître innocente, quelque prétexte fpé- 
cîeux de pèlerinage nodurne, ou d*amie en travail d^en^ 
fant que vous venez qe fécourir. 

jùigiltqùe. Non. Mon inten|ion n^èft pas de vous rien 
déguifer. Je ne.prétens point me défendre, ni vous ni- 
er les chofes, puifque vous les (avez. 

G« Dandin. C^èH que vous voyez bien que tous les 
moyens vous en font fermés ^ et que,' dans cette affaire, 
vous ne fauriez inventer d^excufe, qu^il ne me foit facile 
de convaincra de fauffeté. 

Angélique, Oui, je confeffe que j^ai tort^ et ^ue vous 
avez fujèt.de vous plaindre. Mais je vous demande, par 
grâce, de ne m'expofer point maintenant à la mau- 
vaife humeur de mes parents^ et de me faire prompte- 
ment ouvrir. 

G\ Dandm. Je vous baife ks mains^ 

Angélique. Hé, mon pauvre petit mari,, je vous en 
conjure. 

G. Dandin, Hé» mon pauvre petit mari ! Je fuis votre 
petit mari, maintenant, parce que vous vous Tentez prîfe. 
Je Uiis bien aife de cela ; et vous ne vous étiez jarosls 
avifée de me dire ces douceurs. 

Angélique. Tenez je vous promets de ne vous plus 
donner aucun fujèt de déplaifir \ et de me ■ ■ ' > 

G. Dundin, Tout cela n^èft rien. Je ne veux point 
perdre cette avanture \ et il m'importe qu^on foit une 
fois écalirci à fond de vos dèportements. 

Angélique. De grâce, laiiTez-moi vous dire. Je vous 
demande un mome^nt d'audience. 

G., Dendin, lié bien, (|uoi ? 

Angélique. Il èft vrai que j'ai failli, je vous Tavoue en- 
coi;e une fpis, que votre reiïcntimebt cl) juile, que j'ai pris 

Ce 1(3 



302 GEORGE DAND1N. 

le temps de fortÎT' pendant qne vtnis dcmniès, êtx[iie cettb 
fortie èft un rendez-yeus que j^avois donné à la perlbnne 
que TOUS dites* Mab enfin ce ibnt dès aâfîons qae vous 
devez pardonner à moh âge, des emportements d^nne 
jeune perfonne qui n*a encore rien vu, et nv fait qtte 
d^entrer au monde \ des libestés, où l^on s'abandinrae, 
fans y penfer de mal, et qui ikns doute, dans te fofidi 
n'ont rien d e ^ 

G, Datu&n. Oui, vous le dites, et ce fout des cliXJiftl 
qui ont befoin qu^on les croie pteofement. 

j^ngelique^ Je ne veux point m^ârcufer par là d'être 
coupable envers vous, et je vous prie feaiement d'ôtt^ 
blîer une offence dont je vous demande pardon de tOfit 
mon coeur \ et de m'épargner, en cette -rencontre, le dé* 
plaîfir que me pourroient caufer les reprochPes fftchetiSc de 
mon père et de ma mère. Si vous m*accordez géné- 
reufement la grâce que je vous demande, ce-procéde oblî« 
géant, cette bonté que vous ihe fere? voir we gsrgaeta 
entièrement ; cÂle touchera toùt-à*fait mon' coeuv, et f 
fera naître pour vous ce que tout le pôuvroir de mes pa* 
rents, et les liens dix ' mariage n^avoient pu y jetter. £n 
un mot, elle fera caufe que je renoneerai à totrtes îeS 
galanteries, et n'aurai de Rattachement que pour vous« 
Oui, je vous donne ma parole que vous m'allex voir dé- 
formais la meilleure femme du monde \ et que je VOUS 
témoignerai tant d'amitié, que voa;is en feree fatîsfait* 

G, Dandin* Ah, crocodile, qui flatte les gei^s pour les 
étrangler ! 

Angei*que^ Accordez mot cette faveur. 

G. Dandin. Point d'affaires. Je fuis inexorable. 

Angélique. Montrez vous généreux. 

G. Dandtn, Non. 

Angtlique, De grâce. 

G. Danditt. Point. 

AngeTiqiu. Je vous en conjure de tout mon coeur. 

G. Dcmdin, Non, non, non. Je veux qu'on foit dé- 
trompé de vous, et que votre confufîon éclate. 

Angélique, Hé, bien, (i vous me réduifez au deferpoîr, 
je vous avertis qu'une femnie en cet état èft capable de 
tout, et que je IJprai quelque chofe ici dont vous vous re^ 
pentîrez. 

G. 



C O M £ D I £• 303 

.0.* Bandk. Et que ittt% \tou9, '»^îl vous pkît ? 

JÎngeliqw. Mon coeur fe portera jufqu^aux extrêmes 
lélblutions > et de ce couteau que voici, je me tuerai fut 
la place. 

(?. Dandin, Ah, ah ! A la honne heure 

^ngeiiqoe. Pas tant à l^i bonne heure pour vous que 
vous vous imaginez. On fait de tous cotés nos différends 
et les chagrins perpétueUque vous concevez contte moîé 
Lorfqu'on me trouvera morte, il tCy aura perfonne qui 
mette çn doute que ce ne foit vous qui m^aurez tuée ^ et 
Vie% parenjts ne font pas gens, afîurement, à laiffer cette 
mort impunie, ct'ils en feront, fur votre perfonne, toute 
}a punition que leur pourront offrir et les puurfuites dô 
la Jutilice, ^t la Chaleur de leur reffentiment. C'èft par \^ 
que je trouverai moyen de me venger de vous > et je n^ fui^ 
pas la première qui ait fu recourir à de pareilles ven« 
geances, qui n'ait pas fait difficulté de fe donner la mort, 
pour perdre ceux qui ont la cruauté de nous pouffer à la 
dernière extrémité. 

G. D'anditim Je fuis votre valet. On ne s'avife plus ' 
de fe tuç^ foi-memje y et ls( n\ode en è(t paffée il y a long-» 
tcms; 

^f^gfiMquc» C'èâ une chcie dont vous pouvez vous. te- 
i)U ïfxx\ et S vous perfiftez dans votre refus, â vo^8 ne 
me faites o^uvrir, je vaus iive quc^ tout-à- l'heure, je yaîs 
vous faire voir jufques ou peut aller là refolution d'una 
perfonne qu^o^ met au defefpoir. 

Cr, pandin. Bagatelles, bagatelles, c'èjft pour me faire, 
peur. 

AngeTtquen Hé bien, puifqu'tl le faut voici qui nous 
çQdtentera tous deux, et montrera û je me moque.— ^C^- 
prêt avoir fait jemblant de fe tuer :J Ah, c'en èft fait ! 
Faffe le ciel que ma mort foit vengée comme je le fou- 
haite, et que celui qui en è(l la caufe, reçoive un ju(id 
châtiment de la dureté qifjl a eue pour moi ! 

G, Dandin, Ouais ! Seroit elle bien il malicieufe, que 
de s'être tuée pour me faire pendric ! Prenons un bout 
ëe çh«ndellç .pour aller voir. 

SCENE IX. 

Angeliqjjb, Claudini, 

AMgel$qui^ (à Claudine.) St. Paix» Rangeons-nous 

C t% chacune 



304 GEORGE D AND IN. 

chacaoe immédiatement contre un des côtés de It jiorte» 1 

' .1 

s C E N E X. 

• ■ . • • - . -- . -1 

^NGBLiqus et ChAsnivit entrent dont la mat/on^ au m*itmiU 

. que Geougb Danpin en fort^ et ferment la porte en» \ 

dedans Gzokqï Dulndin un^ chandelle à la maiué ^ , 

• * 

G. Dandîn, La méchanceté d^une femme Iroit-elle bien 
.jufques là ? (fi^l après avoir regardé par tout.) Il n'y 
a perfounc. Hé, je m'en étois bien douté, et la pen- 
darde s'èft retiiée, voyant qu'elle ne gagnoit rien auprès 
de moi, nî par prières, ni par menaces. Tant mieuxf cela 
rendra, fes affaires encore plus mauvaifes ^ et te père et 
la mère qui vont venir, en verront mieux fon cr,ime# 
(-^;r^/ avoir été à /a porte de fa* maifSon pour rentrer. y 
Ah, ah ! La porte s'èd fermée. Hola^ oh| quel<|a^uO|. 
qu'on m'ouvre promtement. 

' ' » SCENE XL. 

'Angeli^k et Claudine à la fenêtre^ Geokgs Dandîn» 

Angélique, Comment | C*è{l toi ? D'où viens- tu, boa 
pcndard ? Eft il Vhcurc de revenir chez foi, quand le jour 
èfl prêt â paroiître, et cette manière de vie èil-elte celle 
que doîtTfiivrc un honnête mari ? \ ' 

- Claudine, Cela èft-il beau d'aller yvrogncr toute la 
nuîtj et de'laiiler ainfî toute feule $lne pauvre jeune fcm- 
xne^dans la maifon ? * ^ 

G. Dandin. Comment î Vous avez ' 

Angélique. Va, va traître, je fuis laifle de tes déporte- 
mens; et je veux m'en plaindre, fans plus tarder, à moft 
père et à ma' mère. * 

G. Dapdin. Quoi î C'cfl ainfî que vous ôfe z" ■ 

SCENE xn. 

Monsieur de Sotenvills, er Madame de Sotenvzlle, eip 
de/hahillé de nuit^ Cchiv portant unelanterneyAnGEhïQ^ft 
et Claudine à la fenêtre, George Dandîn. 

Angfi&que* \à M. et Madame de S(afnviUe,y. Ajppro- 

chca; 



p 



COMEDIE. 30J 

cfaerds frace, «t vcoea me faûre tutut d« Pinfolencv Ift 
plus grande du inonde, d'un mari à qw le via et la j^^ 
loufie ont tconUéi de ti^e (ôrtet la cervelle^ qu'il ne &it 
plus ni ce quUl dit; ni ce qu'il fait > et vous a, lui-même» f 
envoyé q^cnt poutvqus iairâ témoins de ^extravagance 
la plus étrange dont on ait jamais ouï parler. Le voilà 
qui revient, comme vous voyez, après s'être fait atten- 
dra tout 1b nuit 'y et, fi vous voulez l'écouter, il voua . 
dira quHl a les plus grai^des plaintes du monde â vous 
faire de moi ; que, durant qu'il dohnoit, je me fuis dé^i 
robée d'auprès de lui pour m'en aller courir, et ceût au* ' 
trfs contes de même nature qu'il èit allé rêver» 
- G, Dam/ÙÊf (à part.) VoiU une méchante carogne* 

Qaudwk* Oui, ii nous a voulu faire accroire qu'il é« 
toit dans la maifon, et que nous étions dehors ; et c'èCk 
une folie qu'il n'y a pas moyen de lui ôter de la tête. 

M. dt SotewoUk^ Comment ! Qu'èft.ce à dire cela ? 

Madame de SoienviUe, Voilà une fùrieufe impudence 
que de nous envoyer quérir. 

G. pandin. Jamai s ■ ■ ■ 

Ange^ue. Non, m<)n père, je ne ^uis plus foufFrir un 
mari de la forte, ma patience èd pouffée à bout î et 
vient de me dire Cf nt paroles injurieufes. a 

M. de Sôienvd/e, (à George Dandin.) Corbleu, vous 
êtes un mal honnête honune. 

Claudine, C'èft une confcience de voir une pauvre 
jeune femme traitée de la façon, et cela crie vengeance 
au ciel. 

G. Dandtn. Peut- on l-p—— 

M. de Sotemnlle. Allez, vous devriez mourir de honte* 

G. Oatu&i, Laiflez moi vous dire deux mots. 

jingelique. Vàus n'avez qu'à l'écouter > il va voul en 
conter de belles. 

G. Dandêfty Je l'efpère. 

Claudine. 11 a tant bu, que je ne penfe pas qu'on puifle 
durer contre lui ^ l'odeur du vin qu'il fouffle èft montée 
jufqu'à nous. 

G. Dan£u* Monfieur, mon .beau-père, je vous con- 
jure—*-^ 

M, de 'Sotenvtl/é^ Retirez-vous, vous puez le vin % 
pleine bouche. 

G. Dandin» Madame, je vous prie*— «> 

C c 3 . jMtf- 



3o6 Gt'Ë O R G E D A N D IN. 

Madame di SàUmnik. H^ ne n^approchez pat, voir» 
haleine èft empeftée. 

G, DatuStt* (à 31; di S^enmile^) Souffrex que je^ 
, vous— «^ 

AL de SotennfSie. Retires^vouv» vtnit dis-je^ on ne 
peut vous fouft-îr. 

G. DundiHy (à Madame' de SoteiewUe,y Permettex-a&oîf. 
de grâce, que. 

Madame de SoteuvUIe. Pouas, vous m^engloutifiez le 
coeur. Parlez de loin, fi vous voulez. 

^ G. Dandtn. Hé bien, oui, je parle de loin^ Je voosr 
jure que je n^ai bougé de chez mot, et que c'èft elle qui 
èft fortie. . 

jingel.'que- Ne Toîlâ pas ce que je voua ai dît. 

Claudine, Vous voyez quelle apparence il y a^ 

M. de SotenviUty (à G/ Danàin,) Allez, vous vous 
noqoez des gêna. Deftendez, ma fille, et venez icL 

SCENE XIII. 

'MoNStSVH DB SOTENVILLX, /MaPAMB DB SoTINVILLTy 

Gborgi Dandin, Colin. 

n G. Dandftu J^attefte le eièL que j'étois dans la mai* 

Ibn, et que ■ — 

. M, de SotenviUe. Taifez-veus, c'èft une e&travaganct 
qui n^èft pas fupportable. 
' . (r. Dandin. Qpe.la foudre m^écrafe tout-àPhenre, fi-— 
M. de Sotenvtliey Ne nous rompez pas davantage -la 
ttte, et fongez à demander pardon à votre femme. 
G, Dandin. Moi, demander pardon ? 
M. de SoienvU/e, Oui, pardon ^ et fur le obarap. 
G^ Dandin. Quoi ! Je ■ 

M, de StninviUe, Cgrblc.u, î\ vous me répliquez, .jj5 
vous apprendrai ce que c'èd de vous jouer à nous. • 
6'. Dàmiin', Ah, George Dandin. 

SCENE XIV. 

MoNsiiTiR D« SoTENViLLE, Madame d« Sotenville, Air 
L GELic^E, George Dandin, Claudine, Cot.iN. 

• * 

' M, de Sôtenville, Allons,, venez, ma fille, que votre 
mari vous demande pardon. 
. An» 



COMEDIE^ So^f 

jt^eSque. Mo!, loi pardonner tout ce qu'il ni*a dît ? 
Non, non, mon père, il m'èft îropoâîble de m^ ré* 
foudre ; et je .vous prie de me fépaier d'on mari avec 
lequel je ne fauroîs plus vivre. 

Cioiuiine* Le moj^en d'j rtfifter i 

M, de Sotemnlle^ Ma fille, de femblablei fôptratlofift^ 
Be fe font. point &ns grand feandaleç «et vous devez vous 
montrer plus fage que lui, et patienter encore cette fois» 

Angeaque. Comment patienter- après de telles iodig- 
nîtés ? Non^ mon père, c'èft une chofe où je ne puis 
eonfentir. . . 

M* dt SoteHviUe» Il le faut, ma fille, et c'èft moi qui 
vous le comm9nder 

jingeUque. Ce mot me ferme la bouche \ et vous* avez 
fur moi une puiffimce nbfolne» 
' Claudine^, Quelle douceur ! 

ÀngeUque, 11 èft fâcheux d*étre contrainte d'oublîeir 
de telles injtrres'; mais, quelque violence que je me faffc) 
c'en à moi de vous obéir» 

Claudine, Pauvre mouton ? 

M. de SotermlU^ (à j^hgeRque.) Approchez* 

Angélique. Tout ce que vous me faites faire ne fer« 
vira de rica ; vous verrez que ce fera dés demain \ 
recommencer. 

- ML de SotenvUki (a George Dândin.) Nous 7 donne* 
roBs ordre. Allons, mettez-vous à genoux. 

G, Dandin, A genoux \ 

M, de SotenviUè. Oui» à genoux, et fans tarder. 

G. Dandin à genoux^ ane cbandellt à la main, (à pari) 
O Ciel » (à M. de Scient. Ile,) Que faut-il dire ? 

M. de Soienville* Madame, je vous prie de mè par- 
donner. 

G. DandiH» Madame je vous prie de me pardonner. 

M, de Sotenville, L^extravagance que j'ai faite. 

G, Dandin. L'extravagance que j'ai faite (à part ) de 
^ous époufer. 

M. de SoUni^aie. Et je vous promets de mieux "^Ivxq 
à l'avenir. 

G. Dandin, ". Et je vous promets de mieux vivre h 
l'avenir 

M, de SatetwUle^ (à George Dandta.) Prenez-7 garde, 

et 



\ 



So8 



GEORGE DANDIN. 



et fiiehaz que c*èft ici la deniiire de vos jn^ierttaaiicer 
que «ous (ooffrîrons. 

Madùou de Sotêttwfii* Jour de Dieu I Si voms y rè« 
tournez, on vous apj^endsa le rdpeft que rois devez 1 
votre femme, et a ceux de qui el\c fort* 

M. de Soûtmûe^ VoiUl le jour qui va paroître. A- 
dieu (à Cteorge Dandm i) Rentrez chez vouf, et fongect 
bien à 6tre fiige. (à Madame de Satmtnik :J Et nous, 
m'amour, allons nous mettre M^ Ut. 

SCENEDERNIERE. 

GlORGS DANDIN,y^. 

Ah ! Je le quitte maint.e^int, et je n^ vois plus de 
remède. Lorfqu*on a» conime moi^ ^pf¥fé une mé« 
chante Cemme, le meilleur parti qu'oin puifle prendre, 
c*ift 4ç ^VliejT jetlei; imai V^?u la tête ^ preoûèxe. 



X« 



( 3^9 ) 

■ "^i— *— ^— Il III ■ I —^^l» ^— .— — —— .^M ,1,1 , 

* 

MARIAGE 
' F O R C E'. 

COMEDIE. 

''SoANAREtLB, amant dc Dorîioèae* 
Geronimo,^ ami de Sganarelle. 
Do&iMENE, jeune coquette promife 2l Sganai»^ 
relie. 

P^MO- i Alcantor» père de Dorimène. 
MA6£s. ] Alcidâs, frère de Dorixi^ène. 
Lycaste, amant de Darinène. 
PAMC&ACEy Doâeur.Ariftotelicien* 
Marpbuhius, Doâeur Pyrrhoai«n» 

DlUX BOBXMIXNNBS* 

SCENE PREMIERE. 
S6AMAUEU.I9 f/trlant à ceux qui/ont dam fa mat/m» 

JE fuis de retour dans un motnent. Que Pon ait bien 
foin du logîsy et que tout aille comme il faut^ St 
Ton m^apporte de l'argent, que Ton me vienne querîc 
vîtc chez le Seigneur Geronimo, et fi Ton vient m'en , 
demander, qu^on dife que je fuis forti^ et que je ne dois 
revenir de toute la journée. 

SCENE IL 

Sganarelle, Geronimo» 

GerommOf f ayant entendu ht dernièret paroUs de Sga» 
narelle,) Voilà ua ordre fort prudent. 

Sganarelle* Ah, Seigneur Geronimo, je vous trouva 
^ propos, et j^allois chez- vous vous chercher. 

GsrùHmo. Et pour quel fujèt, s'il vous plaît \\ 

SganareÛe» Pour vous communiquer une affaire que 

jf'ai en tête^ et vous prier de m'ea dire votre avis. 

Gim 



Al» LE MARIAGE FORCE'. 

1 

' S^4mantte», C'èft une fille, qui me plait» et que- j?aime 
de tout mon coeur* 

Geronimo, Vous l'aimez ëe tout votre coeur î 

Sganarelîe, Sans doute ; et je l'ai demandé à ion p^re. 

Cer(immo\ Vous Pavez demandée ? 

Sganareile. Oui, C^èft un mariage qtfi fe.doit conclure 
K% fo ; et j'ai donné ma parole* • 

Cerommo. Oh! Mariez- vous, donc* Je' ne dis plus 
mot. 

Sgauraelle. Je quitterois le deffein que j'ai fait ? Vous 
semble-t-iU Seigneur Geronîmo, que je ne fois plus 
propre ^ fonger à une femme ? Ne parlons point de Tâge 
que je puia avoir ^ mais regardons feulement les cho&s. 
Y^a-t-îl homme de trente ans qui paroifle plus frais. et 
plus vigoureux que vouf me voyez l N*ai-je pas tous les 
mouvements de mon corps aufli bons que jamais, et voit« 
on que j V hefoin' de carofle ou. de cbaife ! N'ai-je pas 
encore toutes meis dents l^es meilleures ÇUfwmire/ei dents) 
du mjoj^de ^ Ne fais-je pas vigoureufement mes quatre 
repas par- jour, et peut-on voir un eftomac qui ait plus 
de (il toyjffe) force que le mien ? Hem, bem, hem» Héi 
Qu^en dites vous ? 

Geronimo. Vous avez raifon, je m'étois trompé. Vous 
ferez bien de vous marier. 

SgatatreiU, Vj ai répugné autrefois : Mais j'ai main* 
tenant de puiUantes raifons pour cela» Outre la joye que 
j^aurai de pofféder une belle femme qui me dorlotera, et 
me viendra frotter loi:fque'je ferai las ^ outre cette joye^ 
dis-Je, je confidère, qu'en demeurant comme je fui?, je 
laiiie périr dans le monde la race des Sganarelles \ et, 
qu'en me mariant, je pdurraiis^e vT>ir revivre en d'autres 
moi mêmes ? que j'aurai le pljiifîr de voir des créatures, 
que feront forties de moi, de petites figures qui me ref- 
fembleront comme deux goûtes d'eau, qui fe joueront 
continuellement dans la maifon, qui m'appelleront leur 
papa quand je reviendrai de la Ville, et me diront de pe- 
tites folies les plus agréables du monde. Tenez, il me 
femble déjà que j'y fuis, et que j'en vois une demi- 
douzaine autour de moi. 

Geronimo, Il n'y a rien de plus agréable que cela 5 et 
je -vous confeille de vous marier le plus vite que votts 
pourrez. 

* .Sga- 



.'N 



COMEDIE. 313 

SganareUe* Tout de bon ? Vous me le conftfîllez i 

Geronlmo. Aflurément. Vous ne f^uriez mieux faîte. 

Sgatiarelie. Vraiment, je fais ravi que vous me don« 
niez ce conltil en véritable amL 

Geronimo» Hé quelle èft la perfonhei s^il vous plaît, 
avec qui vous allez vous marier ? 

Sga^ardk. Dorîmène. 

Gertmimo, Cette jeune Dorimène, fi galante, et fi 
bien paré^ ! . 
' Sgmariile, Oui. . 

Ger^ttimo. Fille du Seigneur Alcantor ? 

Sgonarelk, Jiiftement. 

G^rêmmo^ Et foeur d'un certain Aicidas, qui fe mêle 
de f ofter Tépée ? 

SganattlU, C^èft cela. 

Geranwio» Vertu de ma vie I 

Sganare/ie. QuVn dites vous ? ' 

Gerommo^ Bon parti ! mariez -vous prompt em'ent. 

Sgafiarel/e. N'ai-je pas raifon d^avoir fait ce choix ? 

Gerommo, Sans doute. Ah ! Que vous ferez bien 
B»sirié t Dépêchez- vous de Têtre. 

Sganareiie, Vous me comblez de joye, de me dire ce- 
la. Je vous remercie de votre conieH, et je vqus invite 
ce loir à mes nôces. 

Geronim».' Je n^y manquerai pas ; et je veux 7 aller 
en mafque, afin de les mieux honorer. 
Sgéntarê^, Serviteur* 

Ggronimo^ {à part.) La jeune Dorîmène, fille da 
Seigneur Alcantor, avec le Seigneur Sganarelle, qui n^a 
^ue cinquante-trois ans \ O le beau, mariage ! O le beau 
mariage ! (^Ce qu'il rifiite fiuficurs fois s^en aJIant,) 



SCENE iil. 

V 

ScANAiiXLLS, /euL 

Ce mariage do't être heureux, car U donne de \% 
jcyc à tout le moidc j et je fais rire touî ceux à qui 
jVn parle. Me voilà maintenant le plus content des 
hommes. 

Dd SCENE 



•• * 



314 I<K MAKRIAGB FORCE'. 

SCÈNE IV. 

Dorimeru^ (dans Ufind du Théàu^^ à tm pHi"^ hfomi 
cm k' fuU*) Allons, petit gâr^N^ qa^te tWMe^ Meta 
nu queue, et qu'on ne s^amufe pai à badiner. 

SgQnarelk^ (à part^ ûf^ereewtm DoriMené^) Voici 
at miitrefle» qui vienu Ah I Quelle tinMe I PAf^a j 
avoir un hommey- qui n'ait, en la- TOfaui, dvs éemm* 
geaiiiHit de fe marier ? . fjf JXoth$iè»ê) Oà ^ttefM^û&s» 
belle mîgnone, chère époufe future de yntte'éj^t 
futur ? 

Dormunê. Je vait faire quelques 'emplettes. 

Sgtinarelle. Hé bien, ma belle, c^H maintenant que 
nous allons être heuceux l\in et )^tfe. Vonn ^ al^ 
être à moi/cmi tous allez être à noi \ «A je fêtai ittiritre 
de vos petite yeux éveillée, de votre fetit nec ffipeif, de 
vos lèvres appertifiantes, de vos oreilles amoureuies, et 
de votre petit menton joli, et je fersi ^ inémrei pour 
vous careffer comme je voudrai* N'êtes voos pas bicat 
aife de ce mariage, mon aimable pouponne ? 

Don'mene^ Tout-à-feit aîlè, je vous jure. Car en£n la 
févérité do mon pêrc m'a tenue juiqaes-ici dans une fu* 
jel^ion la plus fâcheûfe du monde. 11 y a yint fais 
combien que j'enrage dn peu dé liberté q«f'il ifift'dofine^ 
et j'ai cent fois foubaité qu^il mè' mariât, 'pour fonir 
promptemeot de la contrainte où j'étois ff^ee'lÉ»,^ er me 
voir en état de faire ce que je voudrai* I^îeumercf, votis 
êtes venu heureuferoent pour cels/^et je me prépare dé- 
formais à me donner du divertiflement, et i réparer, 
comme il faut, le tenis quej'ul perdu. "^ Comme vousl êtes 
un fort galant homme et que vqus favez camYne il faut 
vivre, je crois que nous ftkQ09 le meilleur ménage du 
monde enfemble ^ et que vous ne rere2 point de ces ma- 
ris incommodes, qui veuUat quo leur-s iemnles vivetit' 
comme des loups^garout. Je- vous avoue que je ne-m'ac-' 
commoderois pas de cela, et que la folitude'tfie dê^perel 
J^aîme le jeu, les viiites, les affemblécs, les cadaHx, et 
les promenades ', en un mot, toutes lés cbofcs de plaifir ; 

Et 



e M E D î 3E. 315 

.£t MOtt« devez êti» ravi d^«vojiff vtat femine de moa hu- 
meur. Nous n'aurons jamais aucun démêlé enCemble, et 
je lue ^rous casatcaindrai poiat idans y«s aâîons, ooinme 
JVfpèce ^ue de votre côté vou» neflie contraindrez point 
dans le^ mtennes > car, peur nu», je iiens qù*îl faut avoir 
,u^e -<of9^kiGw>c« mu^^Ue, jU qu^on «le Ce «doit point ma« 
xjeç ,p9u,r fc fair^ enrugtv Tuo l'attfre. JUnfiti^ notiff viv« 
j^c^ifi éM9t loairîéff C9i»nic deux .ptarfpafies qui faveiM 
Jkur moade. Aucun feupçaa j^l^vx ot nous trottbkrala 
jQCi^viûlt'y €.t -c!àil .aflc« <^ vo«t# ferezaSucé.dema £dé* 
. lité, comme je ferai pçrfjAadée de la v^otre. Mais >qu^avee« 
TOUS r J>e vo^>s •vois tsout changée de vifinge. 

Sganorelk' Ce fpot j%u«lqur s .vapeurs qui me viennent 
de monter à la tête. 

Dorimene. C^èîl un mal aujoiurd'hui qui attaque beau- 
coup de gens > mais notre mariage vous didipera tout 
cela. Adieu. Il me tariJe dcjà que je n^aye des habiis 
râifonnables^ pour quitter vite ces guenilles. Je m^ea 
vais de ce pas achever d ^acheter toute» les cboû« qu'il 
snp fa^t^ et je vous enverrai ks macchjiads. 



SCÈNE V, 

Xxerùmmo. Ah ! Seigneur Sganai^lle» je fois ^ravi de 
TOUS trouver encore ici, et j'ai rencontré un orfèvre qui, 
fur4e.hruit.que vau3 cherclûez qpelqve beau diamant ert 
bague pour faire un préfent ^ votre époufe^ m^iort prié 
>de vous renir. parler p0ur lui^ ^ de vqii» dire qm^ii en a 
un a vendre^ le ^1^3 par&it du mopde» 

Sg4inareUe. Mon Dieu ! Cela n'èd pas preffé. 

Geronw^ Comment ï Que. vent dire cela ? Où èit 
Tardeur que vous montriez tout-à- l'heure ? 

SgQaaréH^» li ot'èâ venu, depuis uii momeatt^ de pe- 
tit^ forupuJ^» fur le 49»ri^e. Avant qu£ de paffer Jilns 
avant je voudrois^ bien agiter à fond cette matière, et que 
J'oa. m'èxpUqi}^ un <£ong6,que j'ai fait cette nuit, etqut 
vient tout à Tbetfre de me revenir dans l'efprit» Vous 
ifticez q^e les {ooges ipnt comme des aaîroirs, oà lV>n dé- 
couvre quelquefois tout ce*qui nous doit amideT» H me 

D d 2 fem* 



3i6 LE MARIAGE FORCE'. 

I 

fcmbhlU qut fêtots dans un vaîjjeau^fur une mir Hen agi^ 
iéts et qu e 

Geronimo. Seigneur Sganarelle, j^ti maintenant quel- 
que petite affaire, qui mVinpêche de vous ouir. Je 
nVntends ritn du tout aux fonges ; et, qnant au raîfon- 
nement du'marîage^ voua avez deux Savants, deux Pkîlo* 
fopbeê vos voîfins^ qui font gens ^ vous débiter tout ce 
qu'on peut dire for ce fujèt. Comme ils' font de iééles 
différentes, vous pouvez examiner leurs diverfes opfitions 
làdcffus. Pour moi, je me contente de ce que je vous ai 
dit tantôt, et demeure votre ferviteur. 

SganareHe,y {feul) Il a raifon. Il faut que je confulte 

«n peu ces gens-là fur l'ince^itude où je fuis. 

. > 

SCENE yr. 

Pancrace, Scanaulle» 

Paneraee^ {fe tournant du côté par où ii èft entrée ei 
fans voir Sganarelle.) Ailes,; vous êtes un impertinent, 
mon ami, un homme ignare de toute bonne difclfdine^ 
banniffable de' la république des iettfes. 

Sganarelle» Abl fion. £n voici un fort à propos. 

Pancracel {de même, fans voir SganareUe,) Oui, je te 
foutiendrai* par vives raisons, jeté montrerai par Ari- 
ftote, le Philofophe des Philofophes, que tu es un igno- 
rant, ignorantîfiime, igaorantîfiant, et ignorantifîé par 
tous les cas et modes imaginables. 

Sgonarelhy {à part,) Il a pris querelle contre quel- 
qu'un. — (j^ Pancrace,) Seigneur——— 

Pancrace (de même fans voir SganarelkJ) Tu te veux 
mêler de raifonner, et tu ne fais pas feulement les élé- 
ments de la raifon. 

Sgonarefie^ {è part,) La colère Pemf^êchc de tnè voir. 
•^{y^ Pancrace.) Seigneur— 

Pancrace {tfe mente, fans voir SganareBe) C*èft une 
propofîtion condamnable dans toutes les terres de la: phi- 
lofophie. • 

Sganareliey (à part.) Il feut qu'on Pait fort irrîtc.— 
(^ Pancrace,) Je 

Pancrace, (de même^ fans voir SganareBe,) T^tà tcdo^ 
iota via ahcrras 

Sga^ 



M'eiJ Stiiîsitii/bimxe que tu as fi^ît l Un fyliogifaie i/i 

Sjjranarçlle, Je vou» 

jpmfrmtt {de mêm.) Xa jn?|euti5 icn èft.Jttcpte, la 
mineure impertinentCi et la conclufîon ridicule» 
[Sgofmtth. Je - " ■ ■ 

Pancrac4>(Jà mémf,} Je.creveroîs plaitôt que d!avouçr 
.ce que tu dis \ et je footiendr^i iiyioa-oftmoa ^A^^u'à la. 
derniève^goulte de.mon.eAQfe» . r. 

Sganaretîe. Riis-jc— — 
Pûncrace^Çdemimi.) Ouj,.je;dié&ndm «et-te {MTOpo* 

Sgo/MPéik. Seigneur Ariftotè, peut»on favoir ce .qQï 
vous met û fort en colète-? 

!iPmfrm:e^ Un iftijèt i le {dus j^fte 4» nondcr 

. $gfinareJIe, £t quoiencdre ^ 
... Pancrace, Un ignorant ^m^a , vo]i||)i fournir îiîie prppo-' 
' f tkm «rroaée^ une ^p)?ap0fitioo> 4|>Qi^anta^le, /es^^yable, 

. i%|i>wv^<!E* Pbit-jei4«m9nder ce que c^M.^ 

.fPimctraeé. Ah! Seigneur ^gianarelle» tojiit.è(lxç9Ycrr<^ 

, ftujeosd'iioî,. et le mo^e èd tombé' dans jui^e corriiptiaa 

^ Ipéoénale. Une licence, ^ouvantable regoe, par tout.^ ^et 

ks M^tftratSy qtti .fbnt établis rpour maintenir 1-ordre 

«dans cet étàty.devroient meiKir de ho^ie, ^n Toi^Srant 

un ican^ie auffi intoléf a^e que! celui jdoni j^ veux p^- 

. 'lier. ','.-• . • • #' 

. Sgantetnslfe^ Q^uh donc ? , 

.PoherêCt» N'èft-ce.pas uoë cWehtrriWe, m^ cliofe 
qui crie, vengeance au Ciel, que dVndUrer qu'on .dite pu* 
h\\^i»vanrit h forme J\un ehnffieau ^ 
àgoMmreUe, Comment \ 

Pancrace. Je fautieps qu'il faut dîfe \^ Jîguré tf^un 
^tapmui^ -et n<Mk pas la firme. D'autant qu il y a «cette 
dt0âri;nee entre, la ^/foi»B« et. la figure^ que la firtJ^ èft la 
jdifpofition extérieuce des corps qui font anim^» el ]a^» 
gure la difpoiitian «xté^rieure des corps qui font jjnani. 
-mes ; et, puifque le chapeau èil un corps inanimé^ il faut 

D d 3 dire 



!"» 



3i8 ££ MARIA6£ FORCIX 

dire la ^rt Jhifi dd^am^ét non pas la>3ri9ir, fSéhre-^ 
tournant encore du cité par où il èft entré. )^ Oar, ign o wiit t 
que vous êtes, c^èft ainfi qu'il- ^t p»rler, et ce font les. 
termes exprès d'AriOote dans )e chapitre de- lu qaàlké^. 

SganareUe^ (à port^). je penfoîs q«te tout fttb pexdin 
(à Pancrace.) âeigaeuf Doâeur^ ae feagez plmrà lout 
cela. J e ■ 

Pancrace. Je fois, dans une colère que je ntne fem 
pas. 

Sganercffe, Laiflez \z forme et le cbapea» en paix» J'at^ 
quelque ohofe 91 vous communiquée, fc ■ ' 
• Pancrace^ Impertinent 1 

Sganartlle* De grâce, remettes^-vous» Je ■ ■ ■- 

Pancrace. Ignorant i 

SganarelU, Hé, mon Ûieu !' Je 

Pancrace, Me vouloir foutenfr une fropofittoa. de I&. 
forte? 

Sganarette. Il a tort. Tb ■ 

Pancrace. Une proportion condannée par. Artftotc ? 

SganareUe. Cela èft vrai. Je ' ■ 

Pancrace. £n ternies exprès? 

SgananelU, (fe tournant du cité par où Pttnetaca efl- 
entré.) Vous aves raifon. Oui, vous ^tes uo fWt, et un 
impudent, de vouloir difputer contre un Doâeor-qnl fait 
lire et écrire. Voilà qui èft fait. Je vous- prie <k m'é* 
coûter. Je viens vous confulter Air une affiiire qui m*em« 
barrafle. J*ai defiein de prendre une femme, pour me 
' tenir compagnie dans raon^ ménage. La per&mne èd 
belle et bien faite; elle nre plaît beaucoup^ et«ft ravie- 
* de m'épou&n Son père me Pa accordée: Mais.je crains^ 
un peu. ce que vous favez, la difgrace dont on ne pkiat 
perfonne 9 et je voudrois bien vous prier,* comme pbiloo.. 
fophe, de me dire votre fentimont.. Hé ? quel èft irotre 
avis là diffus V 

Pancrace. Plutôt que d'accordor qu^il faille dire As 
forme •d^un chapeau^ j'accordcrois que datmr tfocuttm itt,^ 
rtrum naturâ, et que j« ne fuis qu^une béte.~ 

Sganarelky (-aparté) La pelle fdit ée l^bemme.— f^r 
/ Pancrace.) Hérl Mônfieur le Doôeur, écoute» on peu. 
- lès gens. On vous parle une beure durant, et vous 
ue ié;^ondez point 1^ ce qu'on vous- dit» 

Pam$ 



\ 



"JNnirracer J0 twu.itmsmèc ^^ùn.' Une jafte*«ol«r^ 
ai^icciipe l'efprit, 

SgBmar^ilê. He, kiffev* tout àslh^ ^ pfeocx -k^^ine 

, . .^SsoAhftv. /Soiu Qae wa\tz*^ans nie dite f • 
'^ Sganatdht Je veux voos parlerde qaeique ciiofe.' 
Fancract. £t de <}uélle laagne ¥Oiile2«vous. TOUSwièr> 

SgpfÊoreBt^ De queUe langue ^ 
. Pancnui. Oui* 

Sganarelle, Parbleui de h langue' qui .j'ai éw pft 
bouche* Je arcdt que. je n'irai paa* tat^ruiiter celle de 
mon voîfia. - 

Pafuroct^ Je tous dis, de quel idldne^ .ée queiiaxw 

gage? " .'■ ' • "' 

Sgaimrdie. Ah ! c'èil nue autfe aSaire^. .. 

Paturace. Voulez vous me parler Italien ï 

Sganarelli. Non. ' 

Pmtcrace. £fpagnol ^ ■■ - 

SganarfUe* Non; 

Pancrace, Alleroand'fv 
'. ^anaroBt, Non^. 

pancrace^ Angloisf i 

. Bgtmarelh. Non. 

Paàeràcc. ÏMÛul. 
^ SgûnareiU* Non 

Pnùuracci' Gt^l^. - ■■\i 

SganartUe, Non. • 

PahcrafiCi, Hébreu T 
, SganareUê^ Non. 

Pancrace^ Syriaque ^ 

Sganarellc* Non. 

Pancrace Turc*f 

Sganarelle, Non. 

Pancr-ùce. Arabe ?" 

Sganarelle* Non, non^ François, François^ Fiaaçpisk. 

Pancrace^ Ahi Françoia. 

Sganareih* Fort bi eu. 

Pancrace^ Pâflezdooc de Tautret^ôte ;- Gar cette ore- 
ille-ci èd deilinée pour les langues fcienttfiqueaet ctran« 
gères j et l'autre M pour la vulgaire et la. matera elle. \ 

Sgana^ 



^0 LE MARIAGE TOaCEf. 

ces fortes de gens-ci. 

J'isarrAetf, 'Que^TcnâcK-voii» ? 

Sgûnarelle* Vous confuUer fur une petite dî&uUé. 

Pancract. Aki «h ! fiirtnedlSeuké4lefIiîJbDfi9phtey 
£ins.daute? 
.Sg99tttmlêm < HudamesHBot* ■ . J e ■■ ■!■ 

Pancrace^ Vous roulez peut-être faToîr, fi.bi &d»âail«c 
et Paoeident fcMit tenikei'1^aoiignB*f^'Ji^ équivoqpics à^ 
regard de l'être ? 

^jWHffV/Kr, iPoint.da tout. J e ^' n »» 

'Pmetaee. 6t la logiqoe«M «n «rt» emoue: fdencft ^ 

SimuureRe. Ce n^èft pu cela» Je ■ 

lAMp-^nr. <Sf elle « %four}obfet lcs>traî» opénfetoAs de 
refpiity on la troiffème feulement ? 

SgamardU* H»a«^ : fe ii« n. 

Pancrace^ ^It j %idk( «arégoBcs^ <jao «41 .i^ -ta » 
qu'ose l 

SganardU. Point* Je-— 

Puneract. Si la candufion èft de refiaaeda'fîidtagHiDi^ 

SganareUe. Nenai* J««— — ' 

Pûncrû€t. Sr refience du bien èfttasBkdana.lifqpéti* 
bîlité» ou dan» fa convenance ? 

SganerelU. Non. J e 

PûmcrBct^ SI le bien fie réc^>roqxse:^vae l»^^^ 

SganareHê. Hé^ non 1 Je— — «^ 

Pancracr. Si la fin; nous peut êttumvèinpar^fiMk. être 
réel, ou par fon être intentionnel ? . 

Sganarelli, Non, non, non, non, nati,^ de par tous les 
diables, non. 

Pancrace. Expliquer donc votre penfér, xar je ne 
puis pas la deviner. 

h Sganareile* Je vous- la veux expliquer atbffi ; mais ti' 

• faut mVcouter. (Pendant que Sgauardie dû :) U^àixc 

que j'ai à vous dire, c'èâ que j^i:eovie rie'^niegnarier 

*aveciiae'fille qui è'ft jeune «tbdle* Je Paime ;lbrt, et 

Fai demandée à fon père ; .Mais^rcomme j^appréhcade — ^^ 

^ Pancrace^ (dit en mêtne^ tcmpi^ fitnt 'écouter SgamfrdUJ^ 

La parole- a été donnée à Hhoinme, pour arpi^uec ^ies 

penfét»^ et, tout'.aini> que ks penfées (ont les.p«rti:aî^ des 

chofes, de aaftmc nos pacoles i£aat*eUefi: ki .portraits ^dc 

aos- penféc9«- 

Sgjam 



COMEDIE. 32X 

' (SganariUe mtpaîimté ferme la bouche du DoShur avec 
Ja main à pîufieurs re^rtfeSy et le DoQeur continue de 
parler dÇ abord que SganateUe 6tefa main,) 
Mais ces portraits différent des «utres portrt^îts en ce 
qtre les autres portraits font dfftingués par tous de leurs 
originaux, et que la parole enferme en foi fon original, 
puifqu'elle n^èft autre cliofe que la penféj expliquée par 
un fîgne extérieur^ d^où vient que ceux qui penfent 
biert (bnt aufli ceux qui parlent le mieux; Expliqirez-moi 
donc votre penfée par la parole, qui èfl le plus intellrgi» 
ble de tous les figues. 

Sganareile^ (pouffe le Do&ew dans fa matfon^ et tire la 
porte pour Penitêcber defortirS\ Pefte de Phomme* 

- Paner acCy {^au 'dedans de fa ma^on.) (^i,'.la parole 
éft animt inde:c et Jpeculam. C'èft le truchement du 
coeur, c'èft l'image de l'âme* (// motke à kfenétrt^ et 
continue A C'èd un xalroir qui nous repréfeùte nâîvemept 
les fécrets les plus arcanes de nos individus ; et puifque 
vous avez la faculté de ratiociner, et de parler tout en- 
femblé, ^. quoi tîent-il que vous ne vous ferviez de la pai* 
rôle pour me^faire entendre votre penfée ? 
^ SganareHe. C^èft ce que je veux &ire % nuit vous ne 
voulez pas m'écouter, 
' Pancrace, Je vous écoute, parlez, 

Sganarette, Je dis donc, Monfieur le Doâeur^ que— - 

Pancrace. Mais, fur^tout, foyez bref* 

SganareUe Je le ferai. 

Pancrace. Evitez la prolixité. 

SganartHe Hé \ Monfi-- — 

Pancrace. Tranchez- moi votre difcours d'un apoph* 

♦ , '^^gtnjc ^ I3 Laconienne. 
Sganàrelle Je vous— — 

. Pancracetf Point d'ambages, de circonlocution. {Sga" 
nareile de défit de ne pouvoir parler^ ramaffe des ^rrei 
pour en cajfer la tête du Do&eur.) Hé', quoi ? Vous vous 
emportez au lieu' devons expliquera AUex-, vous êtes 
plus impertinent que celui qui m'a voulu foatenir qu'il 
faut dire Informe d^un chapUu / et je vou» prouverai e«r 
tbute rencontrei par raifons démdnftratives et convain- 
cantes, et par arguments in Barbara ; que vous n'êtes et 
ne ferez jamais qu'une pécore, et que je Aiis» et ferai 
loxQovLxt, in tttroquejure^ le Dodeur Panerace 

Sga^ 



522 LE MARIAGE VOBJCW, 

i t 

^anMreUt. Quel jdUble de b8bUlj9x4 ! - 

Pancrace^ (m revirani Jur k tbâtlr^.^ KonKoe de 
lettre, homme d^éruditioa. 

SganarelU» Encore ? 

Pancrace, Homme de fudlGMice, bomme de capacité-, 
'(iS'itfii allant :) Homme coafommé dans toutes Ic^ Scien- 
ces, luttKelléf, morales» ci politk^xus*. (;R^V0nfiii :) Hqx|^- 
zne favant^ favantiflime, fier fmnes .mc^oi ^.caufiu* S'*.en 
allant : Homme qui .po9edc« Juftrlûtivi^. bA^lt^ mjthQ- 
lo^es, et hifloires, (revenant) grammaire» 4)péûe^ rbéu>- 
rique, dialeélique, et fophiftique, (.iV^ ^»*^) xn^Ltkéma- 
tîque, aritbmeûque, optîqixe, onirocrilique, pbyfîqiie et 
mathématique, (revenant) 'coimommétfie, géométrie, ar« 
chlLt£^ure, fpéculojre, et (péculaloire^, (/V/ijaZi!e7a/) oné- 
decîne, agronomie, aArologie, ph/iiQOoinle, melOf ofco- 
pie^ chii»i^ftiicie> iiéomancie, &c. 

SCmNE VIT. . ' 

Sganarelle, (feuh) 

Au diable les favant^, qui ne teukat petiot écouter Icts 
^ nsJ On ,me Ta^oit ,bien ^ît, que Ton niaUre AriHote 
n*étaît rien qu'un bavard. Il faiit que j^ailk^roaver Tai^- 
tre, peut-être qu^il Xeia x)i^s,na£é, i^t.pli^s raironpatbîe» 

^tlolà. \ - . 

SCENE vtir. 

MaRPHDKIUS, ^OikNAR£Ll.e. . 

Marphwxm, Qoe voolc^z-vous de moi,- Seigneur Sga-r. 
narellc ? . ' . ^^ 

Sganarelh, Seigneur Douleur, j'auroîs befoin de vo- 
.tce confieil.iur une p^ tlle affaire dont il s^^git, et je fuîs 
venu ici, pour cela. (-^/><ir/) Ah! Voilà qui va bien. J^J 
jécoute le monde» celui*ci. 

, Marpuriui. Seigneur S^ganarelie, changez, s^!l vous 
plaît, cette façon fit parler. Notre .pbilofc^hie ordpnn^ 
^ ne point énoncer de prapioiitian dédfive, çte narler de 
tout avec .incertitude, de fufprendre toiJQ\irs fon J.uge- 
•ment > et par cette raifQn,^ous«ne.devçz pAS ixrtfjejuis 
venu^mzh.il me/embU queje/uu venu» 

Sganarelle^ Il jqe JCemUe ? 

Mot* 



:S"s 



C O M E D I E. 523 

• . • - " • 

Marphnriur. Ôo!. 

8j[âmweik. Pnblem, 3 hwt bien qu^ tôt femUe, pu« 
ifque cela èll. 

Marpburius. Ce n'èft pas vae conleqtreocre ^ et il peut 
vous le femUer, ikifs que la dïbfe fott reritable. 

SganareUe. Comment? Il tr^èft pas vrai que je fuis 
T^nu ? 

MarpUmrÎHs* Cela èfi mcerttua; et nou^devoùât douter 

àt tout. 

Sganatelie. Quoi! Je ne fuis pars ici^. et vous ne me 
parlez pas ? 

' MarfhéiTÎttf. H me paroît que vous ête^ là, et il me 
femble que je vous parle; mais il u^il. pas affiuré que 
cela foît. 

SgafiarMf. HTé, que iÏMc f Vous vous moquez. Me 
voilà, et vous voilà bien nettement, et il n^y a point.de 
il itie femble- à tout celSb Laiffbns des fubtilités; je yous 
pite^ et parlons démon affidre. Je viens vous dire que 
j'ai envie de me marier* 

Marphariiis* Se n'en (aïs rien. 

Sganûreîle, Je vous le dis. 

j&ar^i&z/ri^x. H fe peut faire. 

Sganar fille, La fille que je veux prendre) èft fbrtf jeune 
et forte belle. 

Marphunus, Il n^èft pas impoflible. 

Sganarelle, Ferai je bien ou mal de T^poufèr l ' 

'M.afpburius. L'un ou* l'autre. 

Sgënarelle^ (à part,) Ab ! ah ! Vofci une autre mu« 
£què. (^ Matplmrius.) Je vous demande, £ je ferai bien 
xi^époufer la fille dont je vous parle. 

Marpburtu*. Selon la rencontre» 

SgMnarelh, Fairc-je mal ? 

Starphutws, Par avanture. 

Sganarelle, Ds gra^ce, répondez-mot comme il faut* 

Marpburms, C'èil mon déflcin, 

Sganarelle, J'ai une grande inclination pour la fille. 

Marphurtus, Cela/peut être» 

Sganarellt. Le pèrç n^ Ta accordée* 

Marpburijft, Il fe pourroît.^ 

Sganarelle, Mais en répoufant, je crains d'être cocu. 

Marphurms. La cbofe èft fefàble* 

S^gattcrclk. Qu'en pcnfcz vous ? • 



324 LE^ MARRI AGE FORCE . 

MarphtÊrmtm II n'y a point dMmpoflîbiBté* 

SganânUe,, Mais que {erî€z>\rouS| fi vous étiez à ma 
place? 

Marfburf4t» Je ne fais. . 

Sgnanûrette* C^e me confeillez-vous de faire ? 

Marphurius, Ce qu^il vous plaira. 

Sganarelie. J^enrage* 

Marpburlui, Je mVn lave les mains. 

SgëfiarelU. Au diable foit le rêveur ! 

marfburius» 11 en fera ce qui pourra. 

SganarelU, ,(^à paru) La pcfle du bourreau ! Je te fe- 
rai changer de note, chien de Philofophc enragé. (Il 
donne des coupt de bâion à Marpburius.) 

Marphurîus. Ah, Ah, Ah ! 

Sganorelie. Te vpilà payé de ton galimathias, et me 
voilà coQteot. 

Marpburius. Comment ! Quelle infolence ! M^out- 
rager de la forte ! Avoir eu Paudace de battre un Phîlo- 
fuphe comme moi ? 

Sganarelie, Corrigez, s*il vous plaît, cette manière de ' 
parler. Il faut douter de toutes chofes 'y et vous ne de- 
vez pas dire <\}xtje %ous ai battu^ja^ls qu^il vous femùle 
gueje vous ai battu, 

Marpburius, Ah ! Je m^en vais faire ma plainte au 
CommiiTaire du quartier des coups que j^ai reçus. 

Sganartlle, Je m^en lave les mains. 

Marpburius, J'en ai les marques fur ma perfonnc» 

Sganareile. Il fe peut faire. 

Marpburius. C'èft toi qui m^as traité ainii. 

Sganareile, Il n'y a point d'iropofTibîHté. -■ 

Marpburius. J'aurai un décret contre toi. 

Sganareile, Je n'en fais rien. 

Marpburius, £t tu feras condamné en juftice. 

Sganareile, 11 en fera ce qui pourra* 

Marpburius. Lalfie moi faire. 

SCENE IX. 

Sganauelle, feuU 

Comment î On ne fauroit tirer une parole de ce chîèn 

• d'homme là, et l'on èft auflî favant â la fin qu'au com. 

fuencement* Que doîs-je faire dans l'incertitude des 

fuites 



C O M E D I E; 325 

fuites de mon mariage ? Jatnats hoinni« ne fut plus em* 
baraffî que je fuis* Ab i Voici des Bohémiennes : Il 
faat que je xne&ffe dire par elles ma bonne a^anture. 

SCENE X-. 

Deux Bohémiennes, Sganarelle. 

Les Jeux Bobèmùfmet^ ûv£t Ifurs tambour t de bûfftte^ entrent 

en chantant et en danfant* 

Sganareiie. Elles font -jg^aillardes. Ecoutez, vous 
autres, 7 a«t-îl moyen de me dire ma bonne fortune ? 

1 Bohémienne, Oui, mon beau Monfîeur, nous voici 
deux qui te la dirons. 

2 Bohem/ennâ, Tanças feulement qu^^ nous donner ta 
inain, avec la croix dedans ) et nous te dirons quelque 
cbofe pour ton bon profit. 

' Sganare/U, Tenez., Les voilà' toutes deux avec ce que 
TOUS demandez. 

I BohemrettBf, Tu as 4ine bonne pbyfionomie *, mon 
bon Monfieur, une bonne pbyfionomie; 

^ Bohémienne, Oui, une bonne pb'yfîonomie, pbyfio- 
jiomîe d'un bomme qui fera un jour quelque cbofe. 

1 Bohermenne. Tu fer<i$ marié, avant qu^il foît peu^ 
mon bon Monfieur, tu feras marié, avant qu*îl foit peu« 

2 Bohémienne, Tu épou feras une femme gentille, une 
fcTrime gcntiHe. "* . _ 

1 Bohémienne, Oui, une femme qui ferachcrle et aimce 
<de tout le monde. 

2 Bohémienne, Une femme qui te fera beaucoup d'a- 
mis, mon bon Monfîeùr, qui te fera beaucoup d*amis. ^ 

1 Bohemiennei Une femme qui fera venir l'abondance 
cbez toi. ■' 

2 Bohémienne, Une femme qui te donnera une granic 
réputation. ' ^ - . 

1 Bohémienne, Tu fçras confîdei^Vp'àr elle mon boa 
Monfieur, tu feras confidéré par elle. 

Sganareile, Vo\W qui èft bien. Mais dites moi un peu j 
fois je menacé d'être cocu ? 

2 Bohémienne, Cocu ? 
Sz^narelle, Oui. 

I Boh:mienne, Cjcn f 

E e Sga. 



326 LB MARRIAGX FOKCSf. 

SgafiéVêlb. Oui) fi je fuit menacé «Tâlffecoeu» (Lé§ 
Jkux Bohtwdnims cbéuUHH H 4a*ffini.J ,Q^ ëwbk ! Ce 
n^èâ pM là me ré|>oo4re. Vcnec-fAt )fi Viou» demaïKk 
à toutes deux .fi je ferai cocu. 

2 Boèéfttùttne. Coca ^ Vour ? 

Sganarelîe, Oui, fi je ferai cocu ^ 

I Bohémienne. Vous cocu ? 

SgaHoreile. Oui, fi je le ferai, ou noo. ^Zr/ deux Bê* 
iemennes/àrieni ea toantûtU et em danpÊté.y 

SCENE XI. 

SGANARJEU.X, ftfJ* 

Pefle foit des c^rognes, qui me laiiêot- dans Fiu^uîé* 
tude ! il faut abSoliimeât tjue je fa«he la deftioee de mon 
mariage ; et, pour cela, je reux aller trouver ce grand 
Magicien dont tout le monde parle ta»f > et qui par foo 
art admirable iv^ voir tout ce eue Ton IbuKaite. Ma 
foi, je crois que je n^ai que faire d^alier au Magicien-i et 
voici qui me inontf e toot ce que je puis deaaa&der. 

SCENE xir. 

DoiUM£N&y LtCASTX. 

(Sganartlîe^ retiré dans un coin du théâtre fans élre vu-) 

Lycajîe. Quoi I belle Dorimèoe, c^èll faas raillerie 
que vous parlez \ 

Dorimme. Sans raillerie. 

Lycqfte, Vous vous mariez tout de bon l 

Dorinune^ Tout de bon, 

Lycqfle. Et voB noces fe feront dès ce foir > 

Dorimene. Dès ce foir. 

Lycqfte. Et vous pouvez, cruelle que vous êtes, oublier 
de la forte Tamour que j*aî pour vous, et les obligeantes 
paroles que vtfus pi'avlriz données l 

Dorimene, Moi ? Point du tout. Je vous confidère 
toujours de même ; et ce mariage ne doit point vous in- 
quiéter. C^èil un homme que je n^époufe point par a- 
mour, et fa feule richefie me fait léioudre à Paccepter. 
Je n'ai point de bien, vous n'en avez point auffi, et vous 
favez que fans cela on pafFe mal le tems au œo;ide ^ et, 

qu'à 



COMEDIE. 327 

qn^qoclif^w |mv q«e ecifok, it fuit *tAcbeT dVn avoir. 
J'ai embraffé cette occ8fîofi>ci de me mettre^ mon aife } 
et je IHiî fait iur réfpenmce de me voir bien-tôt délivrée 
eu ^rbon q«e jt prends. C'èil xiù homme rjaî moarraC 
avant quSl îbit peu et qui n^a, tout au pluï, que fin mois 
dans le ventre'. Je vous le grarantis défunt dans )e tems 
que je dis ; et je n*auraî pas long tcms à drmandcr pour 
moi au Ciel rhenfeitfc état de v^xxyt, ÇA Sgnnarâïie qu^lk 
tippercott.^ A& ! Nous parlions de vous» et nous en difîr 
«mtMU le bien qu^on en ftoroit dire. 

Lycqfie. Eftcc là Monlîeur— — 

Dorinunt* Oui, c^jbft Moaûcur qui me -prend pour 
femme. 

Lycqfte, Agréez, Moniteur, que je vous félicite de 
%Gtre m«ri4g«, .et vonsr préfente en même tems mes très* 
kumbles fervices. Je vou« aifirre que vous époofez Xk une 
Hès boaiiête^r^nne \ et tous, MademorfeÛe, je me ré- 
jouis, avec vou» aufli, de Pbeureux choix que vous avez 
fait. Vous oe poqviez pas.mtetix trouver, et Monfîeur a 
toute la mine d*être un fovt bon mari. Oui» Monfienr, 
j« veux faire amitié avec vous, et lier enfcmble un petit 
commerce de vifites êt^de divertiffements. 

Dorimefu. C*è(t trop d^honneur que vous nous faites 
2^ tous deux. Mais allons, le tems me prefle, et nous au- 
rons tout le loifîr'^de nous entretenir cnfemble. 

SCENE XIIL 

r Scan AR ELLE, feuU 

Me voilà tout à fait dégoûté de mon mariage \ et je 
crois que je r^e ferai pas mal de m'aller dégager de ma pa- 
role, il mVn a coûté quelque argent ; mais il vaut mieux 
encore perdre cela, que de m^expofer à quelque cbofe de 
pis Tâchons adroitement de nous débaraiTer de cette af- 
&îre. Holài (Il frappe à la porie de la mai/on d'A/cantor,) 

SCENE XIV. 

Alcantor, Sganar.elle. 

Alcantor, Ah ! mon gendre, foyez le bien vçou* 
SganareÛe, Monlîeur, votre ferviteur. 
Âtcantor. Vous «bnez pour conclure le mariage \ 
Sganarelk* Eseufiez-moî. 

£ e z Jt' 



328 , LE MARIAGE FORCE'. 

Alcanior. Je tous pramets quie j^en ai autant dUmpa- 

tience que vous. 

Sganarelle, Je viens ici pour un autf e fpjèt* * 

Alcantor, J'ai donué ordre à toutes les chofes aécer. 
iàires pour celte fête. 

Sganarelle, Il n'èft pas queftioo de cela. 

Alcautor, Les violons. font retenus, le iieftin èû corn* 
xcaadé et ma fille èft paréct pour vous recevoir. 

Sanarelle, Ce nid pas ce qui m'amène. 

Alcantor. Eofin, vous allez êtrç fatisfait \ et rien ne 
peut retarder votre contentement. 

Sganarellti. Mon Dieu? C^èil autre choie. 

jîlcantar. Allons. Entrez donc, mon gendre 

SganartUe* J'ai un petit mot X vous dke. . 

Alcantor^ Ah^ mon Dieu ! Ne fefonS' point dé oéré-* 
monie. £ntre;i vite, s**!! vous plait. 

Sganarellt, Non, vous dis je. Je veux vous paxier au«> 
parivant. 

Akanlor. Vous voulez me dire quelque chofe l 

S^anarelîe^ Oui. 

A/cantor, Et quoi ? 

b'gnnarel/e. Seigneur Alcantor. *j -ai demandé votse 
fille en mariage, il è(l vrai, et vous me Ta vez. accordée \ 
mais je me trouve Uji peu nvancé en âge pour, elle, et je: 
conHdère que je ne fuis point du tout fon fait, 

AUantor, Pardonnez-moi. Ma fille vous trouve bien 
comme vous êtes,. et je fuis fur qu*eHe vivra fort con- 
tente avec vous, 

Sganarelle. Point. J'ai par fois des bizarreries épou- 
vantables, et elle auroit trop à. foufFrir de ma mauvaife 
iiumeur. 

Alcantor. Ma fille a delà comp1aîfance,.et vous vér- 
jcz qu'elle s'accommodera entièrement àvouSé 

Sganarelle, J'ai quelques infirmités fur mon corps, qui. 
pburroient la dégoûter. 

Alcantor, Cela n'èllrien. Ui^honnite femme ne fc 
dégoûte jamais de Ton mari 

Sganarelle. Enfin, voulez- vous que je vous dife ? Je 
ne vous confeille point dé me la donner. 

Aicantor, Vous moqucz/vous ? J'aimeroîs mieux mou* 
^ir, que d'avoir manqué^ ma parole. ^ 

Sganarelle* Mon Dieu! je vous eQ-drTpenfe, et je-— - 

Ai* 



COMEDIE. 329 

jtkaHi^r. Point do tout* Je vou» l'ai promife ; et 
YODS Paurez, en dépit de tous ceux qvà j préteDdent. 

Sgimûreilêj (^àpart,) Que diable i 

Ahi^mor. Voyez*Tous? J*ai une eftime, et une «mitîé 
pour vous toaie particulière \ et je refuferoîs ma filW à 
un Prince, pour voui la donner. 

SgtmttrtiU, Seigneur Alcantor, je vous fuis obligé dé 
riloooeiir que tous me faîceSj mais je vous déclare que 
je ne veus point me marien 

Akûntori Qni ? Vons i 

Sganarflk, Oui, moi. 

Alcantor. £t la raiibn ? 

SganërelU, La raiP)o ? C*^ que je ne me fens p^int 
propre pour le mariag«» et que je veux imiter mon père^ 
et tous ceux de ma race, qni ae fe font jamais voulu* 
marier. 

yîîcantor. Ecoute»; Les volontos^fent libres \ et je 
fuis liomme à ne contraindre jamais perfonoe. Vous vous 
êtes engsgé avec moi, pour épouler ma fillet ^t tout è(l 
préparé pour cela-: Mais, putique vous voulez retirer vo« 
Ire paroj^^ Je vaia voir ce qo-il y a àr faire >< et vous au* 
xez^bien^tôt de mes nouvelle». 

S C E N E XV; 

Sganarslls, fetii. 

Encore èft-îr plus raifonnable que je lïr pen(bîs; et je 
croyois avoir bien plus de peine à m'en dégagçr. Ma fot, 
quand j^y fonge, j'ai fait fort fagenicrit de me tirer de. 
cette aîFaîre; et j'allois- faire un pas, dont je me feroia 
pent-être long, tems repentie Maisvotcile fils qui me vient 
rendre réponfe. 

se E N E XVI. 

Alcioas, Sganarsllb. 

Alcidaiy (parlant d^un ion doucereux.) Monfîcur, je 
fuis votre fervîttur très humble. 

Sg^nanil^, Monlieur, je fuis le vôtre de tout rooa 
coeur, 

Aîddas, (iotfioua 0vec le même i^n,) Mon père m'a 

£. e 3 dit 



J 



l 



536 LE MAKIA'GE FORCI?: 

dît, Monficur, qu«i vôu» voul' étiez venu votM'dcgager 
de la parole que vous aviez donnée. 

Sganarelle. Oui, Monfieur. Oèft aVfecrégrè:t ; "mars— 

y^lcidas. Oh ! Mqniîeur, îl rf'y pa$ de mal à» cela., 

Sganareile, J'en •fuis fâché, je toujfuffure \ - et }c fou* 
balte roîs ' ^ ■/ . 

jikidas. Cela n'èft rien, vous dis je. ( Alât£ai préfif^e 
à ^gftnûrelU deux épées,) MonHeuf, prenez" là peiné de 
choifîr de ces deux épées, laquelle vous Votdczv 

SgonareUe. De ces deux épées \ 

Jficiefat. Ouï, s^il vous plaît. 

Sganarei/e, A quoi bon ? 

ytlàdàs, Monlieur, comme vous refufez d'époufcr m* 
foeur après la parole domiée, je crois que vous ne trou- 
verez pas mauvais le petit cofiiplîment que je viens vous 
faire. 

Sgarmrelle, Contmcnt ? ' 

Alcidas, D'autres gens feroient plus de bruît, et s'em* 
porteroîent contre vous ; mais nous fommes perfonnes à 
traiter les chofes dans la douceur, et je viens vous dire 
civilement qu'il faut, fi vous le trouvez bon, que nous 
nous coupions la jijorge enfemblc. 

SganartUe, Voilà, un compliment fort mal tourné. 

Àicïdas, Alldns-, Monâeur, chof(i0<frz, je vous prie. 

Sganareîîe. Je fuis votre valet, je n'ai point de gorgé à 
couper.— ('tf port.y La vilaine façon de parler que voilà l 

Àlcidas, Monfieur, il faut que cela foît, s^il vous 
plaît. 

Sganarelle, Hé, MonGeur, rengainez ce compliment, 
je vous prie. 

Alàdas^ Dépêchons vke, Monfieur. pài une petite 
affaire qul/m'attepd. 4 

Sgarsarelîe, Je ne veux point dexelâ, vous dîs-je. 

j^lcidas. Vous ne voulez pasïftous battre ?. 

S^ûncre/ie, Nenni, ma ^o\,Jfm 

Alcidas, Tout de bon ? ^\ 

Sganarelie, Tout de bon. 

Alctdas^ (atrès lut avoir dchpe des roufs de hdton ) 
Au moins, Monfieur, vous n'avez pas lieu de vous 
plaindre ; vous voyez que je fais les chofes dans l^ordre. 
Vous nous manquez de parùle, je me veux battre contre 
vous, vous refufez de vous battre, je vous donne des 

coups 



COMEDIE. jjf 

eopps be bâtoii^ tout cela èft dant les formes \ et vou9 
êtes trop honDete homme, pour ne pas approuver mon 
procédé. 

SganarelU^ (à part.) Q^el diable d'homme èft ceci ? 
Aicidas^ (lui firéfente encore les deux êpéee,) Allonf, 
Moniieur, faites les- chofes galantmeut, et fans vous faire 
tir^r l'oreille. 

Sganarelle. Encore ? 

Jllcidas* Monfieur, je ne contrains peribnne*, mais x{' 
faut que vous vous battiez, ou que vous époufiez ma fœur. 
Sganarelle, Monfieur^ je ne puis fake ni Pub, ni 
l'autre, je vou» aflure* 

j^lcidas. Afitiréipent? 
* SgtmarelU, Affu rément. 

Alctdas, Avec vptre permiflioa donc. ■ (jtlcldaf 
hit donne encore des an^s de bâion,^ 
Sganartlle. Air t Ah! Ah P 

Atcidas. Monfieur, j'ai tous les regrets du monde 
d'être obligé d'en ufer aînii avec vous \ mats je ne cefie* 
rai point, s'il vous plaît, que vous n^yez promis de vous 
i>attre.ou d'époufer ma fœur. ÇS ieve le bâton'. y 
Sganarelle, Hé bien, j^épouferai, j'épouferai. 
Âlcidas. Ah ! Monfieur, je fuis ravi que vous vous 
mettiez à la raifon, et que les chofes fe paflcnt douce- 
ment. Car enfin, vons êtes rhomme du monde que 
j.'eftime le plus, je vous jure ; et j*auroîs été au AéM-> 
poir, que vous m'eufliez contraint h, vous maltraiter. 
Je vais appeller mon père, pour lui dire que tout èlt 
4*acord. (Il 'ya frapper à la porte d'^Alcant^r,) 

SCENE DERNIERE. 

ÂLCANTOR, DOMMENE, AlCIDAS, ScANÂKELLE. 

Aictdas. Mon père ; voîîà Moniîcur qui èft tout a-faît 
raîfonnable. Il a voulu faire les chofes de bonne grâce, 
et vous pouvez lui donner ma fœur. 

jilcantor. Monfieur, voilà fa main, vous n^avez qu'à 
donner la vôtre. Loué foit le Ciel ! M'en> voilà dé- 
chargé, et c'èil.vous déformais que regarde le foin de fa 
conduite. Allons nous réjouir, et célébrer cet heureux 
mariage. 

MAC- 



( 33» > 

M A C B E T H î 

CoNT£ Moral, tiré de Suaskspbai^e* . 

SoMMAllE. 

MACBETH, GoftvMiettr <}« Gbnî^en £cQflf,s^é^ 
toit diftingué dans un cottbat contre les Norvégieii' 
ailîftés par le Gouverneur de Cador, qui* s^étoit révolte 
contre Duacan, fea légitime Souveram. Daps le ipo- 
ment quUl rcveooît du champ 4c batailW, acpomjpagfié de 
Baoquo, pour readre comité au Roi de foo Aiccèi» il 
rencontra dans des près trois forcières, qui lui prédirent, 
qu^l feroit Gouverneur de Cador, et enfiike Roi d'£« 
cofle. Elles prédirent à Banquo, qu^îl j auroit des Rois 
de fa- race, quoique lui-même ne le fat pas. 

La première prédiâîon ff^accoroplit. Dancan nommik 
Macbeth, Gouverneur de Cador. Voyant que leç Tôt' 
cières avoîent fi bi^n prédit, et de peur qpe la féconde' 
prédiction ne s'accomplit pa^, à rio^igatioa de foo é^ 
poufe, femaae cruelle, fanguinaire, et ambitieufe^ il aflaf« 
£na Buncao pendant (bo fommcil. Un crime eu attire 
un autre. Il y avott dans* la chambre, où le Roi ct>u« 
choit, deux chambellans. Le meurtrier Macbeth, frotta - 
leurs mains, et leurs vîfaget de fang » et pour couvrir fou 
meurtre, il les affaffina, et dit qu^il Tavôît lait , parce 
qu^ils avoient aifaflTiné leur makre et leur Roi. 

Malcolm et Donalbain; fils de Duncao, après la mort 
de leur père, craignant le mâme fort, fe réfugièreot, le 
premier en Angleterre, et Pautre en Irlande. Le fidèle 
Macdufi^, Gouverneur de Fife, et attaché à la famille 
royale, ne tarda pas à fuivre le premier : Ils furent bien 
accueillis par le Roi Edouard. 

Après leur départ, Macbeth fut élu Roi. Pour em- 
pêcher, que la prédiâion, que les foi cières avoient faite 
k Banquo et à fa poilérité, ne s^accomplît, il Tinvita avec 
fon fils Fléance ^ louper, et eng^agca des meurtriers à les 
affainner Pun et Tautre à Centrée de la nuit, quand ils- 
viendroient au palais. Ses ordres fan^uinaircs furent 
exécutés fur le père y mais le fils eut le bonheur d'écha- 
per des rotins des meartjuTS. 

Après tant de crimes et de meurtres, lies remords eom-. 
mencèreot à bouneler Tâme du meurtrier Macbeth ^ ils 

î'ac. 



\ 
\ 



MACBETH. 333 

l'accompagnoîent paf tout. Ne fâchant que faire, pour 
fe rcneltte Téfprit en repos, il alla confulter les forciè- 
res : Elles firent paroitre devant fes yeux trois différentes 
8p[Mintk>09. 

L^une lui dît de prendre garde à Macduff ; la (econde, 
d'être fanguinaîre, hardi, et dérerroiné *, et la troifiénoe, 
d'avoir un coeur de Hon, elle ajouta qu'il ne feroît jamais 
vaincu, que quand la grande forêt de Bîrnam viendroit 
joindre la haute montagne de Dunfinane« Après avoir 
dit ces mots, les foncières et les apparitions difparurent. 
Le Roi fangoinàire jura vengeance contre MacdufE^ et 
crut qu'il ne feroit jamais vaincu, parce qu'il étoit im-r 
poffible qu'une forêt fe joignît à une montagne à quel- 
que diDance. 

Dans le temps qu'il fe préparoît à mettre ^ mort le 
Gouverneur de Fife, on vînt lui dire, qu'il a voit pris la^ 
fuite, et quSl s'étoit réfugié en Angleterre. Ne pouvant 
verfer le fang du père, Macbeth prit la réfolution diabo- 
lique de détruire le château de Fife, de faire mourir par 
le glaive là femme de MacdufF, eci enfants, et tous fes 
inrortunés parents. 11 députa potir cet effet des meur* 
triers, qui poignardèrent le jeune Macduff et fa mère. 

Sur ces entrefaites, Malcolm et Macduff fe prépa« 
rèrent à venir aflièger, avec une armée Angloife, l'ufur- 
pateuretle meurtrier, et à tirer une vengeance écla- 
tante de tous fes crimes. Ils parlent bientôt devant 
le château de Dunfinane avec des rameaux coupés dans» 
la. forêt de- fiirnam, qurétoît fur leur paflWefe ; ce qui 
vérifia la prédiélion. Macduff attaqua avec fon épée le 
Meurtrier Macbeth j il lui perça le coeur, et lui ayant 
coUpé la tête, il la montra à toute l'armée viélorieufe, et 
proclama Malcolm, Roi d'Ecoffe à la place de PuTùrpa- 
tcur. 



<».-- 



Lb Roi Ducnan s'entretenoit de la guerre avec Mal* 
colm et Donalbain, fe^deux fils, lorfqu'un OfBcier vint 
lui dire, que le rebelle Màcdonel avoit été défait et tué 
par le brave Macbeth, et que S wenâ Roi de Norvège, avec 
dts armes reluifantes, et renforcé d'un nouveau fécour» 
d'hommes, avoit commencé une nouvelle attaque. A 
.peine avoit-il fini de parltr,.quc le Gouverneur de Rofie 
^«t iàitc foà rapport au Roi, qu^ ks Norvégiens, aP» 

fiftcf 



S54 MACBETH. 

Mé9 par le Gouviemeur de Cador« «▼cnent ^élé deliits, et 
^tie l'en avait xempoisté une viâetre complètte. Le Roi, 
ponr fécompcnfer fon .btave géaénJy k aoroa^ fur k 
champ Go^rerneur de Cador, et ordonna qac £cm pé- 
d^ocfleor fût mk i mort. 

Macbeth, qui étoh en efaeanUi avec fi^sqi» ffiur lake 
fi>n rapport en propre perfonne, rencontra tcDis loixicm« 
La première le ialna par Smi ncm^ et PappeU* ^zonver* 
neur de Glamis, ce qu^îl étoh ^ la fecoMlePappclla GtMu 
vernviir de Ctdor, ce qn^H ne crojrok |iat être j et ktro^ 
iiîème ioi préiKt,q»Sl ferait Roi^xe ^u^ ne pôui«ât pat 
crpérer d'être. 

il fut £ort fiirprit de s'cMeadne appellev Gouverneur 
de Cador ^ parce qu'il favoit, que ce Gouverneur étoit 
en yîe ^ nuk il ignosoît, que le Rm lui avok .d^noé ce 
gouvernement. Ëanqno^ qui aceompa^oît Madbeehr 
entendant que ks fbficières a^roicnt fak une prédîôion & 
agréable et û eatraordînaire, ks prk de lui dti« & boiar 
avamtvre au£. 

** V<ous Cerez snotna ^ne Macbctli,'''' Im dirent-cliea 
dans Un entonfia&ne prophétique*, ** nais voas feres. 
plus grand q»e ltti.«*-Vou8 ne fenez pas fi li^reua } ce-^ 
pendant vo»» fevtm pkis kenrcux, >■>■ D es &oîa fertiront 
de votre race, quoique voos ne k fojex pas." 

A ces mots îea forctèces «'év^nakent, et les dsux Oé» 
néraiix dcflae«irè»Bt ioct furpris de œ qu^ asioknt «n«r 
tendu. 

^ Vos enfants^feront Rok,'^ dît Mocbetk ^ Eanquo. 

** Vous ferez Roi voas. même," lui répliqjua l'iiutre. 

Sur ces entreâisl>e« le Gouverneur de Rofle vînt dàxe: 
'h Macbeth, que le Roi avtnt <été ia^vah de ies ùiccés. 

** Je fuis envoyé par lui, pour vous rendre gr^wea,'* 
ajouta-t-il, ^*^ et pour vous introduire en fa prefence. 
Pour gage d'un plus gjpand hfoane u T, H m'a ordonné de 
vous donner le tkre de Gouvemei;rr de Cadoir. 

*^ Quoi !" s'écria BanquOi ** le diaMe pents^il dire lap^ 
vérité r 

** Le Gouverneur de Cador èll en vie," âk Macbetk 
ai^ec furprik au aaefl&ger^ ^ PburqiUM me xknae^votn 
ce titre ?" 

" Celui qui était Gouverneur,'^ répondit-ii, " èft en« 

core V4«am } maïs il médite ^c perdre la vk.* Dca 

trahirons^ 



M A C B 1 T h; 331 

irahS&iif» «fiMéci et ptoairées Vc^t culbuté dé fett ^ùû^ 

*' N^èfpÀeai-routf (ms,*' ddONiiKk Mftâbetky tn k tbur» 
nant du côté de Banquo, " qu;ei Wê ea&fis deviendront 
Eoîs ? Gelley qui mie doûnèrèiM le lidni de Gdu^roeuc 
ie Cador, fle Iciur pAMmtt {«si itirâff /^ 

Dès ce moment, pour s'affurer' la cofironne^ il cOBÇttt 
liMyrrible ^effen» d^affitfBntfV le Roi. Cependant lui et 
Banque fe rttifdiveot tfU pahâi». Ditf quel Dunean les vit, 
B addhefti 1« j^eoie ^ Maebeih. 

*' O iftois trèi digne tionfin^! Le péthéde^Trag^i-àthude 
dôMûiençoif à me dt^mk j^farot 2 Votts me devance^ 
avec tant de célérité^ que ja plus grande vîteiTe de tû^ 
reconnotfiance me pam« lente. Je ▼^udroitf prefque, 
que T^dttNf tsai&ët tùémé mdnsy afitf qtie'1a>(ifo;^tti<>n des 
«emerctmeats ec dtt payment eût été de mon c6té. Il 
ne me refte €fa^ dire» que vous iBAétkei même plus que 
^mtt ce que }e pttis payer/* 

" Le iervice, et la loyauté q«e_je vous doîs# fe pay- 
ent d^eux-mêmes tn YChx% ksfipbndaiit. Cèft à votre Ma- 
jefté à reoevcvr me» devoirs, et mes devoirs s'étendent 
Jnfqu^à votre tr^e, votre goùvernémeAt^ et Vos enfants* 
Vos fujèts, ta lîriknt tottt ce qu'ils peuvent, ne fbnt que 
«e qu'ils doivent." 

*' Soyez le biea venu ici,'' dit enfnit^e h Roi, addreC 
fant l^pài«>ie ^ B^mquo* ; ** vbus n'avez^pas mérité moins, 
et ne devez pas être moins connu." 

Le Roi, pour témoigner de plvts en pl'u? fa reconnoif- 
famee à fon Général Macbeth, lui- promît et fe rendre à 
fon cèâteaa d'Invemefs dès le ibir même, d'y fouper,tt 
d'y eottcher. Le malheureux Prince ne favoit pat, que 
^'étoie alkr à fa deftruôiort. 

" JLrorks î" s'écria le fangutnaire Macbeth, en allant 
avertir fa femme de la vifîce du Roi, ** étoiles î cachez 
vos fetfx ! Qg» la lumière ne voye pas mes noirs defle« 



las !» 



Quoiqu'il fût fort réfolu à commettre le régicide, 
quand iï arriva au logis, les remords commentèrent i 
s'emparer de fa confcience ; mais fa femme, à qui il avott 
communiqué fon deâein, le raffura. 

" La belle efpérance," lui damattda t elîp,** que vous 
iWfiez conçue d'être Roi, èft elle endormie i Avez voua 

peur 



1 



ii6 MACBETH. 

peur d^ètre le même dans cvo» aÔipn^. et 4aM votie v^ 
leur, que vous êtes dans vos déûrs ? voudrîe2>*vo|ia avoir 
ce fuie V9US regardez comioe l'ornement de la v^j a 
vJÎto comme un poltron J" ., t ■ 

^jpc grâce," lui i=époixdîl-îU " taifcz^vous. J*6fe 6ke 
tout ce qui convient à un komme j celui qui ô(e faUt 
davantage, ne Tèft pas/' *...,.».. 

** Quelle bète yous a donc engagé h me çommupiqueif 
votre entcrprtfe i Quand vpus ôfîex la mettre en e^^çpur 
tlon, vous étiez bomme. Ni temps ni place. ne ^'oppp- 
foit alors à votre deffein ; Tun et l'autre fe préfieQt^t 
à préfent; cependant celle occafion favorable xeticat 
votre bras." ^ 

** Mais û nous manquions notre coup ?'? 

*^ Manquer ! Soyez courageux, et nous ne naaiiqu£« 
rons pas« Pendant que Duncan fera endormi» j'eny^re- 
rai Tes deux Cbambellans de vin, de telle manière, qu'ils 
perdront la mémoire et Ja raifon ; quand ils (eront.e^* 
fevelis dans le fommeîl comme dans la mort, que ne 
pourrons-nous pas, vous et. moi, entreprendre furJDuo* 
can fans garde» et jetter le, blâme fur Tes officiers yvses? 
Ne croira-t'On pas, quand nous aurons marqué ces deux 
dormeurs de fang, et que nous nous ferons feivis de Jeuis 
dagues, que ce font eux qui ont commis le.QxurU^e ^" 

*' Allons^ je fuis déterminé Eaveloppoos l'^ccafion 
de la plus belle apparence. Il faut qu'un vifage faux ca- 
che ce que fait un coeur faux." 

Cependant à l'apparence d'un poignard qM'il crut voir 
par bafard^. il s'arrête, les remords fe faiiîflent de lui, 
Ion coût âge l'abandonne, il cbancèle, .il è(l in^folu. 

'* £ft ce une dsgue," dit il, *' que Je vois ici devant 
moi, dont la poignée èft vers ma. main ? Vifns^ que je 
t'eropoignC'-^Je nç t'ai pas, cependant je te vois encore. 
N'cs-tu pas, fatale viâqn, fentible au IslOl commiQ à la 
vue ? Ou ii'ès-tu qu'uue dague imaginairei ou un ctre 
faux, qui procède d'un cerveau échauffé ^^ Je te vojs en- 
core dans une forme auiTi palpable, que cellqque jp lire 

î) préfent. Tu me guides dans le chemin, que j^aUoif» 

fuivre, et îoe dis que je dois me fervir d'un tfl ini^inr 
ment. Mes yeux font les dvipes àts autres fenj, ou les 
valent tous. ; - Je te vois encore, et ûix tji lame des 

gouues 



MACBETH. 337 

goutttt de'firtÉg, ce qui n*étoît pas tinfî auparavant.——-* 
Il ti*y a rien de réel en cela. ■iC*è(l Tentreprife fan* 
^uîoair^ qui fe préfente ainfi à mes yeux.-^-— l|^'f(é« 
fent la nature femble être morte daos la moitié du rnowe, 
et les mauvais rêves interrompent le ibmmeil. A pré- 
feift h forcèiefte célèbre les facrifices de la pâle Héca\e } 
et le meurtre avec fes pas fécrèts, comme ceux de Tar* 
qi^n le raviffeur, roarcbe comme une apparition pour ac- 
complir foA de&in. ' ■ T erre, n^entends point, où ten- 
dent mes pas, de crainte que les pierres mêmes ne dé- 
couvrent où je fats» et ne privent de la prèfente hori;eur ce 
tempSt qii> ^^^ ^ convenable. Pendant que je menace» 
il vit.— -Je Tais et c'eft fait.— Une clochette m^'nvite : 
ne l*cntends pas, Duncau -, c^èft un figne, qui te fomme 
de comparohre au ciel ou en enfer. 

Il dit, et dés le moment il entra fécrèttement dans la 
chambre où couchoit le Roi, et lui enfonça un poignard 
dans le fein. Macduff, que avoit ordre de venir joindre 
fon Prince le lendemain matin, furpris de ne le pas voir 
parohre, en demanda la raifon : le meurtrier prétendit 
ne pas fàvoir pourquoi fon maître n^étoit pas levé. Mac- 
daff alla à la chambre, et le trouva nageant dans fon 
fang, et étendu fans vie dans fon lit. 

Màlcolm et Donalbain, les deux fils du Roi affafTiqé ' 
craignant le même fort, pensèrent, que le meilleur moyeu 
de mettre leurs vies en fureté étoit de prendre la fuite : 
ils la prirent : le premier fe retira en Angleterre, et Tau- 
tre en Irlande. Le fidèle Macduff ne tarda pas à fuivre 
Malcolm. Ain 6 débarraffé de fon Prince, et des héri- 
tiers de la couronne, le régicide v parvint au fommèt de 
fon ftlkl^tion, et fut élu Roi. 

• Ses cfîmes n^étoient pas encore à leur comble : il fe 
fouvenoît de la prophétie des forcières, que la poftérîté. 
de Ban'quo monteroit fur le trône. Pour lui en fermer 
le paflage, il conçut nu autre deflein diabolique, qui 
éjoit de rinvîter à un fouper avec (on fils Fléancç, et de 
l^s faire aflaffiner à leur entrée au palais. 

^nquo, ne foupçoanant aucun complot contre fa vie, 
accepta Pinvîtationr, et il fut convenu qaUl fe rendroit 
chez le Roi à fept heures du foir. Cependant Macbeth 
etoit agité ide ©ijdl^ craintes, de peur que fon "projet n'è. 

F f chouât ; 



SjS M A G B £ T 

cbouât : îl envoya un domeftiqueftree ordre de^ulj 
ner deux meurtriers. Pendant que fonmeffigeriStok.oc^ 
cupé }k la recherche des- deux bommes dont (bn^maîtce 
avok beibin, il s^abandonna à fes fombrei réflexions ; car 
il n'y a point de paix: pour ceux. .qui afpkent à remfMres 

^* Mes raiibnâ de craindre Banquo font '.gravées dans, 
mon âme/^ dit-iU ** il J adins(a nactuee oe qui devtok étn» 
craint : il èlt entreprenant. Au tempéament îodempt'^ 
ablede fon efprit, fe joint la {nrudence, qui guide fa valrâc* 
pour agir en fureté» Je n^apprehende perfonne que lui ; 
en fa préfence mon génie fe plie^ oomaae on dir.qœ le 
fefoit celui d'Antoine devant Cèfar* 11 tribut a les, forci* 
ères quand elles me dcmnèrent le titre de Roi, et leur 
qrdonna de lui parler. Alois, comnio des'prophéteffes, 
elles l'appellèrent pèred'oneracedé Rois. SUes'oot im» 
fur ma tête une courronne^et entre mes maîns'unfâieptre 
ilérile. Si la cho(<i arrive ainfi, c'èftr pour 'fes ;en£sn% que- 
j'ai alTafTuié Duncan, et* ce n^èft- que pour evX'qtie'j'ai 
troublé ma paix.— Quoi ! les enfaos-de Banquo^Rôîs i^ 

Dans ce moment J es 'deux meurtries» qu?il'avoît' en- 
voyé chercher, fe prefen.temnt à lui : et les ^afyasitrtrowrés 
difpbfés à exécuter fes ordres fangvtinaires, îMenr dk : 

^* Je \^us informerai, où • vous devez l'attendre ; ne 
manquez pas votre coup* Poor ne pdinttlaifier do vnide 
dans votre adion, il faut^ que Fdéance fon fils, dontla' 
deâruâion m^èil aufll neceffiitre que celle' de fon père, 
partage fon fort." 

*' Nous ferer.s ce que vous commandez,*' lui 'rcpon* 
dirent les meurtriers. 

Ih ne perdirent pas un moment; et 'allèrent fé placer 
ù Tufurpateur leur aveit dit que dévoient pafiier Banquo 
et fon fih : ils pâturent bientôt. j les meurtriers fe jettéteiit 
d'abord, fur .le père et le percèrent de coups : ils ne pu- 
rent atteindre je fils, qui s'apperçut' de ia trahifon, et 
prit la fnke. Cependant le cruel et fanguinaire Macbeth 
et oit déchiré dé remords le foir même qii'ii attcndoit com- 
pagnie. La Retn<) aulii cruelle, auIRiangoinaire que fon 
mari, fit des efforts pour nwttre fon efprit en repos. 
i "Pourquoi, lui demanda- telle," reftei'.vous fetfl 

^ abandonne à vos fombres idécsi tjui devroicnt être éva- 

nouies nvcc cenxqut en fom les. objets ? Les chofcs, qui 

font 



ou 






. M A e B E T p. I3J 

£»at9faiisîei|Qiède,'dcvroîeBt'êt£e oubliées. Ce qui éû fait 

• *' 'NouS;avQas,'Muî répondît le mari, '* ècorché k cou- 
leuvre: 'ikQusi[ie.l?a>voBs..{ia$ tuée -, tuais que le monde 
tombe ;en ckaosy pki(ôt que bous * mangions nés repas"^ 
en x;ratnte, et .que nous dormions dans ces terribles rh' 
ves' qi^i .uous agitent - peodant la nuit.— '**-*-Duncan è(l 
dans foQ togabçau } il dort (ans înterraption. Ni le 
^:lai4re, îsi^le pwfon, Tienne fniuroit le toucher." 

*'* AUoBs, aHons, adouciiïez vos regards farouebes: 
fo^z gaiet jovial .ce ioir parmi vos convives." 

**^ Je le ferai ; foyez-le aufii.: fefpos de nos vïfagfes 
des maries .pour nos cûcuis^.ftDur dégutrer-ceqti^ns' 
font." 

, tiVprcSiOette converfation, ns fe rendirent dans la falle, 
oàiletellin'etoit préparé.^ pendant que chacun prévoit fa 
place, .Pf pparf ti9t><de .fiaoqao prit .celle, du JRoi. A cette 
vue Je jregtcide fe tf emouSa, |i»r«bt . commt hors de lul« 
Bteme^-iet Bc-pcit j?a&oir. Lol con^agnie crutd'abord- 
qu?il ne Je'portoU pas bien : la ^femme entreprit de faire 
iiQe:^p(443gfe, en dîÊ&ntf qaie. cela lui ariivoit fouvent, et 
SDcnie dès fa jeuntefîè ^ q^icPaccès n!etoit que momeivta^ 
xvéy et qufU.Ëe ttouiremit mieux dans Pin liant. 

.,A la. difpiffitioQ ^de JBasquo, le meurtrir reprit fes 
feos^ demanda un verre de vin, et but à lafanté de toute 
la table, etiâ eeliedefoQ^.dbèr ami Banque. A cies mots,- 
lWpritTeparizt,ret plongea le Roi dans fa première mé* 
laocholte ; .laxttttleur.'de fon vtfage fe changea ; il de- 
vînt pâle etftfeemblaot^ comme ii une fièvre Pavolt faiii* 
Tout le B>Qnde futdâns le plus graudétonnemeo^t : per- 
iidnaejie tB.volt.que:peafer. 

La Rieine, pour ôter toute^occaâan de ibupçon, fou- 
baitA le bon foir à la compagnie, et fe. retira »vec £dn 
mari. Ils fe couchèrent > mais le malheureux Prince ne 
put prouver du repos enti» les bras du fommeil. 11 ré- 
fplut d'aller .le kndamain trouver ks^forcières :pour fe 
tra.nquillifer Pefprit : il les trouvia dans un Jombre caveau, 
autour d'un xhaudtoa bouillaBt,^où elles avoient jette plu-* 
Jieurs iogrédiens, qui devotent iiervlr .à leur .fbctilège. 
J&l les ne firent point de reponfe à fes . queilions j maïs 
^lles fisedt paroitre devant .lui :pluâeurs aptparîtiims. La 
||i^emière qui fe préfenta, fut une tête : il voulut lui faire 

rf2 une 



340 , M A C B E T H. 

une que A Son : maïs une Ibrcîère ]oi dît, qu^ cela n'^t^ît 
pas néce flaire ', que l^apparition fa voit fes peofées. 

** Macbeth, Macbeth, Macbeth! prenez- garde à Mac- 
duff, Gouverneur de Fife.** Elle dit, et dîfparut. 

La féconde apparition fut uu enfant eofanglan^é. 
^' Macbeth, Macbeth,** lui dit-elle,'' fojez fangutnaire, 
hardi et déterminé : moquex vous du ^pouvoir def hom- 
mes." Elle dît, «t dîfparut. 

La troifième apparition fut un enfant couronné, avec 
un arbtîfleau à la main. '* Ayez le coeur d'ua lion } 
foyez fier» et ne prenez garde à rien, Macbeth ne fera 
jamais vaincu, que quand la grande forêt de Birnam 
viendra à la haute montagne de Dunfinane contre loi.** 
Elle dit, et dîfparut. 

*' Je ne ferai donc jamais vaincu,*' dit Macbeth, ua 
peu fatisfait. ** Qui peut donner du mouvement à la forât ? 
commander aux arbres de ce déraciner ? Doux préfagt ! 
Placé au foœmet des grandeurs, Macbeth n'aura rien à 
craindre d'une faâion rcbtDe : il finira le bail de la na« 
ture, et rendra fon dernier foupir au temps et à la covh 
tume. Cependant mon cœur poufle des fanglots, pour 
favoir une chofe. Dites n>oi, fceurs iofpiséeai tes enlants 
de Banquo regneront-iU jamais dans ce loyfiume î' . 

** Ne cherchez pas," lui répondirent- elle s, *' ^ en ik-. 
YoLr davantage," . 

A rinAant le chaudron s'e9fonce en terre* Le R^i 
déconcerté aux paroles ambiguës qu'il avoit entendues, 
ne favoît pas s'il devoit en tirer ua. bon ou un mai^va^ 
augure. Une conicîeiice gangrenée, comme la £^nnc, 
le rendojt; trifie, méfiant, et mélancolique. Tout^e qvi 
l'envîronnoit lui portoit ombrage ; fon ombre l'efir,a]r- 
oit. Pendant^qu'il étott d«n» les plus violentos agjtatiojBi), 
Lénox vînt lui dire,- que Macduff s'étoît retiré en A^ 
glcterxe. 

'* £n Angleterre," s'écria le Roi furieux ! O tejap^ 
tu anticipes mes fuaeiies explpttsi P^ur joindra maa peu* 
fées à mes allions, je vais, dès ce aornén^^ allai; fui?* 
prendre le château de |4acduff| ma.&îfir de Fifo, et fisire 
\ pâfier au fil de l'epécfa femme, iès enfants» e^i^u^ xei^^ 
de fa race." .^ . • , 

De fon côté la femme^ 4e Macduff, fui|)cife 4e la f«îte 



:M a «C 13 £ T H. -3j|ï 

jAè'^fH) fiiarj, eh -dômAndR k raifon au Gouverneur de 
'RoiTe ; fNa ^k'd'ftvoir patience. 

•♦' ILn^en arott point,*^ s.'écrîa*t-elle 5 ** fa fufte «ft une 
fdlie. Quand nos adiîons ne nous rendent pas traîtres, 
afescwkitfcs ile iqnr fouvem." 
. .*» Vottô^'jie favez'pas, iî o'étoît -fogeffc ou crainte." 

^•^S^geffe.l tkiâer- fa fcroine, .laiffer fes enfants «fa -maî- 
:fôn et fes titres dans une place^ d*où -il -s^enfuit ! Il n« 
-nous aifûepas-: il ti^a pas la peeuve, qae.Ia nature même 
.foumit) car le ^uvre roitelet, le plus petit des oifeaux, • 
-o^fend ^jeunes dans fon nid contre le^hilj#u—— -Tout - 
èft crainte dans fa fiiîte, ricmj'èft athour.'* 

'^ Ma èhère coiiiîi>e,'de grâce -tnoralife2:*vous Vous- 

.vaètttû. Quant à votre mari, il èft Ao^fle^fage, judt- 

-eteuliffet'COnnoît mieux que vous les oeeaiiolis favorables* • 

jfe^tr^Àfe ^as eii dîve davantage j mais les temps (ont 

' G#ùels,' qisiâd -'-nous -fommes des - ira htes;- Nous ne npu s - 

coiiPAoîilbns pas notis -même*, quand nouS écoutons les - 

• biruîès'de'Ce-que'îious craignons.. ■■ ■ J e ptens congé de ' 

A J)etQëfiïMl parti, qti^ *m«Ffla^er'vint à la hâte a- - 
:ivt n ii la^mtiie de Macdu£F de fou danger,^ de s^loig- 
.ner avet'Coii'fils,' le plus pnMBtement^ qu^il l&t'frroilpof<* 

•' Où ftiirai.je ?«^ s'oeria-t^elle. " Je aVl poîftt fak^ 
^taélS «lais'je'mèfouviensll préfént, qoe-jefuis 'dans ce 

siioi^de; où Ml è(l fouvent louable dfe fafre-4u -âiali et 
H^ueiquefoistt^anget^ux de 'faire du bien. '^ ' - • '- 

* •EU«'ii'eut'*f)â4 plutôt acbevé ceè ta«t5, qùMle vit en- 
.^rer deux meurtiCicrs/ qui s'inforiùèreiït «d^abèrd où ^tôit 
'fon^Trfari^'ct^'ayant appris qu'ita'ctoit pas au lo^is, l'uti 
i^é^éVLX fê jétia for 1er fils et le tua. La ooère n'eut que le 
.*feâip9 3de sUa^tt<4r Lcs'theti««ferf la pourfut^rifent, Pat- 

téignirent, et la firent tomber fous leur coups. Le Go^^. 

• irtrti«iir.de 'Raffe, ayant appris tant d'b^nwrts, fe hâta 
de iê- rertdre -en A ngîeterf e* pdur en c^lnmUnlqi^r 4k ' 
-nOuvéUfe- à î^ftfortàaé'Maoduiffv- 

•»♦ Votre ch!lt€aU'*f!priif,«** Itrî^dîtMl, *'^^tre fttAifae et 
••^^i^^eiifai^fis iMtiî-été tti^;tcrés d'une matiî et e fafuvag^j"*' 

** Quoi ! ma femme et mes cnfans !" 
"' ** Femmes, Jénfants, di>me4iique«, tout ce qli'on a pu ' 



tfouvci/' 



^Ff3 " Lfr 



S4^ M A C B E T HJ 

'^ Le barbare n'a point d^enfînitg. ■ ■ T oiis mes betuv 

enfants l ■■ Avez vous dît/ow / - » Q uci»!' 4«at^K)bê 

tifon d'enfer! Tous ? Quoi I T<Hu-ines beaisx enfastoy 
inêroe leur mère enlevée T' 

*^ Confolez-vous,*' dît Màlcolai ^'^ft notre gr^wàm 
vengeance nous prépare de»- remèdes- pour gué^r ce c!ïa« 
grin mortel ! Allons^ partons' d)ias TivAunt. «L-* Angle* 
terre nous- prête le bon Général Siward avec ëcx jniUe 
hommes. L'aniversne nous fournît pas un metHenr ioh 
dat, ni plus^ expérimenté. Combattes- le tiraniiiQ» titre, 
avec un feejftre enfanglanté/ comme ii coavteat à u» 
homme de le fairo»," 

*^ Je le ferai ^ mais il faut au(fi« que je fente/ comme 
ua bomme« . Je^ne- faurok m'empéchcr de 19e ibuvcnîri. 
que c'èil par rapport ^ moi, qu'ils^ firent /totta> mal!^ 
faorés. Ce ne demi pas leurs propret, démérites* ce font 
les miens, qui les ont f|it tomber fous les poignardasdc» 
meurtrier»^ 

'^ Que cette confîdéradoD foit uite pieire poUf aiguii* 
fer votre épée. Changez le chagrin en courroux^ a'»i 
moufiez'pas votre valeur ^ augmentea^en la ragé.'* ... 

'' Oh i je po\irroîs^ rcpré&nter le .rôle d'iniei femme 
avec mes yeux^ et faire le fanfaron avec m»Jangue« Mass^ 
ô Dieux ! abrégez toute interruption. Faite» paroitm 
cet ennemi' de TËcoffe et le mien^faceàface^ MettezJe* 
à la diilance de mou épée *y s^il échappe» que le Ciel, alois' 
hii pardonne*" 

** Voilà un difcours' maie et ncrv^x. AlloBs^fans âé« 
I2Î trouver le Roi d^Angleterre : Nbs£ar ces- font prêtes;, 
Nous n'avons befoin de rieu, que de prendre «oogé de 
lui. Macbeth' a nus le comble à (escrimes.^ il chasi* 
cèle; il èfVfur le point d^être ébranlé, Pabifne èâ ceebie 
fous hs pies, et^ les< puîâaoces d^eni>h2ut nous; founùflent 
les «05^ ens^ de l'y faire tomber,'* .... ?i 

Ils né petdirent pa^ un nioment de temps ] Uufofpaii 
leur fut fort furpris, quaikl oa vint laL dbe quales An< 
glois avancoient avec dix. mille Jiommcst: . li^oa- fut'|xà» 
eSmyé de leur appsocbe ; H* & fdi^f&t de; lai piredii^a^ 
qu^il ne (tfoïXr pas vaincu, X jnotns que;laioi^ètMe Au^ 
nam ne vint à Dunfin'ane. •. .- . . :*, :.^ 

Cependant ks Anglois. f^^foîani desr progrès.dâns , leui^ 
flaacche, et arrivèrent dans la forêt. de Birttaqsu ^i*« 
brave Malcolm ordonna à chaque foldat de couper un e 

l^ancbey 



Macbeth. 3^ 

Iremetie, et ide la p€Mrter devant lai, pour cather le nom«- 
bre des tfoopet, et peur fatre prendre le change à Pen» 
nemù Macbetb, fâchant \ n?en pouvoir pas douter 
que rennemi approchoit, prit Ton confeil dans le défeC* 
potr^ e| fomfia à la hâte le châteaa de Dunfinane. 

** Que l'on* déployé," $*écrrs-t-ir, *• nos drapeaux^ for 
les murs extérieurs. Le bmk court encore, fis wntient ; 
maîsia Ibrce du ébfttcan peut braves un êhge* Que le» 
Anglott k préièntent ici, et qnlils y reftent, ju^u^à ce 
que h ^nnîne ks ait fait périr/* 

c pans le temps qu'il parloit avec tant d'intrépidité^ 
Seyton, un de cet officiers,, vint lui dire,, que la Reine é- 
tint morte.^^ Pour fiircroit de mauvaife nouvelle, un mef* 
fàgtr Jui aanonça» que regardant, ver» Birnam, il lut 
fembloit que la^ forêt étpit en mouvement* ' Le régicide 
commença à entrevoir i4 vrai liens des paroles de Pappa« 
ntion* et devint furieux* 

** Aux armes, aux armes !*^ s'écria* t-tl > **^ fi ce que 
dit l e me fla ger èSL vrai, je ne faurois prendre la fuite, ni 
iir*arrêtcr ici. Je (buiiaiterois, que l'univers fût un 
chaos. — Q^ Vùn fonne la trompctte.-^Vents l foufHex* 
I>eftnB(lMiit' venez«^— An moins mourrai- j,e avec fer« 



Cependant Macdufi^ Malcoîm et leur armée avançaient^. 
avec:d^ branches à la mais, vers le château du Dunfi-' 
nane ^ et quand ikfiitnettt plu^ pi^Sy Malcolm ordonna 
aux ' foldats de les jetter à terre,^ et de fe montrer tels 
qo'iUétoicnt. Macbeth, voyant q^'sl ne pourroit pas 
f aise tête à. tant de fosces réunies,, ne voulut pas attendre' 
Hiflue.d'un 'fiège :«- Il foi^tit dé (on château^ et réfolut 
4HrtC9quer le plus brave, qui^fe préfentecoit. ^ 

Lie vaillant Macdu£de Ton côté fut impatient. de reQ« 
cSontRcrJe meuj^rier de?& femme: et de (es enfants. Ils (e 
vencantrèrent bientôt : L^WEt et l'autre,, également furieux 
rasent- Tépée ^ia; mainv Macbeth, le cruel Macbeth, 
péstt. *'Ainûyûtnt£at vie,, tîflued^ crimes les plus hos*^ 
iâb^es.4. dîgacuchâitimentid'un.monâr&ea fqpne humaine y. 
ft^i:£em|>loSt>bravsc;le Gièi et bi Tcisse. Macduff^ le 
bstàce jÉlaedijEfï^'loi jpoupa.isi iête^. la. montra à toute l'ar« 
snée, et proclama Malcolm Roi d'Ëcofle* La proclamar. 
tîoQi psfkai^de r;^og. en rang ; L^atr rçtcâtlt de cris de: joie: 

V4irjs uc Roi MALcabitt-l * .on 



^ < * ^ •* 



344 LETTRE»» 



. A M* le BarçndeX »^» * VBefirn; 



AIMABLE Âmif ybu« iïïc flattez bien agréAlcrtcnt' 
en me dUaot <]ixe mes lettres ne vous i>ar<»flènt 
pAs trop longues, et' rnr-mVn demandant la; continua-^ 
tioo. Je .fatîsferai à Vos d^firs, aidant quc*^ lés affaire? fç- 
lieufes que j'aî à' traiter ici nie Jb^ pcrmt^tront. ' Tous- mes - 
moments de loifir vous feront eonfacrés. 

La nation Angloife a b^^uço»^ de €onf6nnitê< a verdies 

.anciens Komgins. Ceuxrci tie^déinsu'ddient qùt du pain 
etdesJpeBaçUsj îï femble qve les; Angloîs né fdrincnt 

• dVutres voeux* C^èft» pour Te; praç^urer le pâîtt'^et les be- 

' foins d'une vieaifée qu'ails perftâionncntTindoflrî'e^ qu'ils^ 
font avec tant de chaleur le tonimerce^èt Isi navîgâlîbn, 
qu'ils nouriflent un petit fond d^ayarSce qui leur fait' 

^ aimer lejlc», et lespûns* Les arts et les Icîences tnéfnes 
ne font cultivés ici. que dan» un point de vu^ d^ntc- 
rét. Le fécond objet ctpital des-Ànglôîs 'c'èft IcsYpcç- 
tacles.- Ih ne peuvent affèz les varier, nî en mûltîpFîer 
affez les efpèces. Indépendaroment de ceux -dont je vour 
ai fait la defcription dans une. autre- Lettre, if ^ a du* 
rant l'Eté par toute l'Angleterre des coiiffes de che- 
vaux, cfpèce de di vertifle ment public qui réunit le J^f- 
fatf^e ti]€pan\ et pour lequel par confequent le goût de 
la- nation ne s'emouffera jamais, pai vu pendant nron 
premier voyage ces courfes h îièwnwrhet auffî* bien*' qu'à 

''Torck\ex je vous avoue que. le coup d'oeil m'en à frappé. 
J'admire moÎQs la ehofc même, le légèreté, la force et- 
la vélocité des chevaux', que l'appareil dont elle èft ac- 
compagnée ^ la foule innombrable de fpeélâteurs^ la quan- 
tité d'équipages à fîx, à quaire,àdcux chcraux, Te nombre 
de domeftiques laplupait à cheval, des chevauxde maios, 
des cavaliers, &c. les tribunes remplies de daméV palmés 
f de leurs plus beaux habits et de leur splus magnifiques 

dia- 



i 



.* 



BA RON DK BIÉLFIELD. 



34i 



^iatnans,^jit en ad mot tout ce qui peut rendre un pareil 
fj p eftacle éclatante . ^. 

Je ne vous parlerai point des combats de bêtes féroces^ 
de dogues, et de toutes fortes d'autres animaux qu*oti voit 
Mm Ces .combats k doiuient afliez fréquemment ait 
peuple, qui ta èft fort avide, mais je ne puis me difpen- 
fer d« vous dire quelques mots des combats que les honr- 
xnes font entre eux % la bonté de Thumanité. Tantôt ce 
ibnt des lutteurs nuds jufqu^à la ceinture, qui s^attaquent 
-à coups de poing, que fe portent des coups affreux, qui 
fe jettent à terre, que leurs fecondans relèvent, efiuyent, 
excitent de nouveau au combat comme des dogues, et 
qui quelquefois s'étouffent ou s'étranglent ; tantôt ce 
font des e^donneors qui fe battent a coups de fabre, 
mais auxquels on a foin d'enfermer les pîés dans des fan* 
dales attachées au plancher, de mainère qu'ils ne peuvent 
bouger de leur placer Leurs fabres font extraordinaire* 
ment affilés et fort légers vers la pointe, de manière que 
Its bleffurcs qu'ils fe Mot ne f6&t jamais bien profondes ; 
mais le fang ruiffele bâtntôt, et le peuple bat des mains« 
Tantôt, enfin, ce font d'autres gladiateurs, armés de bâ« 
tons ferrés par les bouts, qui s'afibmment on fe font des 
copta^ons énormes* Ce qu'il y a, t^ mon fens de fcanda- 
leux, c^èd que ces combats fe font fous l'autorté du G on* 
vernementy fous les yeux d^un officier de hi police, fur 
un théâtre public, oà rentrée fe paye, où le parterre, et 
qui plus èft les loges fopt remplies d'honnêtes gens corn- 
me elles pourroient Pctre à l'opéra. On m'a mené l'ao- 
tre jopr à une pareille fcène au petit théâtre du ffay" 
mûrket. Jamais je né vis un fpeclacle fl dégoûtant, ni 
fi honteux pour l'efprit et le coeur humain. Mes conduc- 
teurs me donnèrent quelques mauvaifes raifons pour ex- 
cufer une férocité ù, barbare ^ mais elles font iifoibles^ 
quVlles ne valent pas la peine d'être ni rapportées ni re« 
futées^ 

On diroit que les combats des coq9 apartiennent au 
g;enrededivert^fiementqoi èil refervépour l'enfance \ mais 
}c\ c'éft un fpfpâapl^ férieux, qui a fes théâtres, et dont 
des perfpnnes coniïdé râbles dans r£tat s'amufent quelque^ 
fois. Comme il donne lieu à des paris, il a beaucoup de 
jHUtifans. Plufieurs particuliers élèvent et entretiennent 
ces fortes de coqs, et les partent dans les arènes publiques 

pour 



f 



94d X lE T iT S. £ a>D 

pour les fabfeeomhsttrt coàti3t.d^aitlres:iittie«rs fanUft* 
blés, pai été furpris de ^ valeur «de. cc«.aiiij»flax» A 
petite les a»t-on lâcliés faarj de Jeucs facs, t^Wils is^laa- 
cent fiiujdaineinent.runiàir Factitre, «t fe iiattcnt fiiiis>%tt« 
cua ohfj^hl^ jufqu^à ce que le pla$ foihlii;«oâe élesdu.^ 
la place. . Avaat .le combat les coBnoî&ur» jvgeot de la 
force et de la raiOanoeiics coqsrpar leur^rcaups^ xyoeil,'et 
examineût pour cet.cffet:fortattcntiv:eaieBt UauiB-yeiucf 
apfès quoi, les pacis fe font, 'et la:bataiUe'GOQanncnc9C* :K^ 
tiré l'autre joue par U curtofité à unif)ar«»Ue fpeétaclc,^ 
tenols en main oioe joraoge, lors qutto.'desroo(|s>terrsu- 
faut fon advcrfaîre retendit far. le carreau, où il refta ua 
-moment fans donner figne de- vie. Un volfio inconnu xstt 
dit alors avec vivsLc\té,.AhnJiettr Je fiarie ^atre guméet 
contre votre orange.pour Je .caq tmunletmnPwiéhrjetéX» je 
iuî répondis, 'Mon/iettr^ vaHà qui èfi^fiit, , Le coqJterraSe 
ramafiîe fes forces, remaote iur fes ergots» et remporte 
la viâoire. Je . gardai :jnoa :oras»ge, mais ; je * xdEuiai de 
prendre 1 es quatre, gain ées.dupaiièur>jqiii m« pacutégak- 
ment fenfible à.fa perte eti^ jna.|^erQfité. 

On m*a raconté qaVn .Italien iadu Au eux s'^i&de 
donner il y a cpielquesiannées-un fpeébacle fis^ulierfà 
Londres. C'étoit d^abord un.OLiicert<.iifi chaCs.qa'il^a- 
voit. rangés icloa leur âge, ieur.;groireur et. leur, voix plus 
ou rnoin^ forte, fur.dea graûiiBs, en>focœed!aa:ipbitb«atr6. 
Tqas \t% chats . étqteat ' ajuâes :de*frax(es-:et:dc mmichettes 
de papier. Ils a<Toieatdevaxit:eiix des ipupi très ou. leurs 
pattes étdent attschées. Ckaque cbat .avoit devant fioi 
une feuille de muiique et deux bougies* L'cin.jmia âffaié 
que cette aifemblée dé mirtuofes: tniftigr'u fiotmoît un coup 
d'oeil bien comique au moment quluu le^oit la tcâle, qu'ii 
y.avoit parmi ces chats des. phyûonomies' fort plaifanteSi 
que chacun d'eux ffembloit rouler. les yeux d'une manière 
différente ; qu.e la mufîque;et les iniiruments doot.oivac* 
Goropagnoit leur voix» étoient également bizarres \.%\.f^t 
toutes leurs queues étaRt-^nêiéesdans des.7pinaes^ le^m^î* 
ti'e .de cette chapelle /Ingulière n^ayoit qu'à, ferrer ees- 
pinces pour faire^niauler. et crier iés;cbanteuxs;^U^ en- 
droits où il en a^oit helbio'. 

La féconde partie, de ce fpedacle .b^ldque;étoit,|bro 
mée par des coqsd^lnde qu^ôn fefoit.jnMrcher.dans des 
«fpèces At. ipnUciics idaatjL» ibnd jétoit de . fer ou laUan 

batto^ 



B A R'O N d;r »1 EL F l^E L D. 347 

ê • 
battn* ^ On plsçoîr finis ces gallvries des brafier» allu* 
mes, qui éekatt&ient'peu à peu le fèr. Les coqs> d^Iode 
xBaichoîcnt d'afaotd à 'pas graves et mefurés aa fon d^ûne 
mafiquèqui jotioit desTarabaDdes^ des Idures, &c. A. 
TÊcSnte que te- parquet s'échaofibît, les coqs d'Inde dou<* 
bloieat le<pas, et la mulîqiie alloit plus vite } jufi^u*à ce 
quVnfiir le fèr- venant' prefque 3tfe rougir» ces pauvres 
aaimaoX'fte feTôîent-i^tiS' que fauter^ cabrioler et faire 
des contorfion« qui- fepMent- pâmer de rire les: badauta 
Anglois. On prétend que cet Italien s^èft enrichi à Lon- 
joxc9f par cette inTention comique* 

Mais que dtrezvvous de lafougue d'un peuple qui, fe- 
duit par fa'paffibnpourle fpeéhtcle et pour le fingulier, 
/e laîfla periSiHer par un mauvais plaifant, qui a voit fait 
afficher aux coins d(s rues de- Londres» ^^à tel jour, à 
teih^ heurt i et ' à Jgl thiatfây un homme fauteroit dimt une 
àùutèilk cm fut eôntenir urte pinte» Ottt, moniieur, les 
jslttS honnêtes' gens d^ÀCtiglet^rrefe rendirent à ce fpec- 
trclev payèscof l'entrée, là fallè étoît remplie comnae un- 
oeuf: Mais tous furent- attrapés ; car ap bout d'une heure 
d'atterite^ le mauvais^ pliifânt fé prefenta fur le bord du 
théatre,-'et^t qu'on-n^'àvoit pu trouver dans' tous les ca« 
barets deLondres^ua& bouteille qui contint' IVxade me« 
ùtré d'Une pinte, qu'àinU on demandait* pardèn aux fpec- 
-tatetrrsi et qu'on étoit prêt ^leur' rendre l'argent à la 
potte^s^ls l'exigeoient. 11 difparut au même ihlTànt. Le 
parterre fer voyant atnfi leurre entra en fureur, fititapage» 
brifales bancs, les décorations ^ etil^ eut un tumulte fi* 
grand, que ^s> uns -y- perdirent- leurs épées, d'autres les 
perruques, -îelirs chapeaux, ^Ci. maïs Targent - ne peut- 
,être rettdô, 'etle fburbeavoit trouvé moyen de- s'évader 
fâhs qu'on ait jamais pu le découvrir. 

Je ne vous raconte ces babioles que pour vous faire 
connoître le génie du peuple Anglois, et fon goûtdécicîé 
pour tout ce qui s'appelle fpeéliacle. Il me femblc que 
leur trop grande multiplicité caufé trop de dîflra^îon'à 
la nation, et enlèvetrop de tcms à nnduftrie.' Les cour* 
fes de bhevaux fourtout font d'une dangereufé confé- 
quencç, parce qu'elles occupent trop la multitude et 
donnent anx* Grands' tomme au peuple un certain ton d^ 
libertinage, et Mû élorgnement pour la vie fédentaîre et* 
^our l'^ppUcattcm aux principaux objets de hur devoir. 



j4S S U* R LA MARIN£« 

• 
Je se fais» cbèr Ami, fi m» lettre rom reneotitren em* 
^core à Berlift. Vom êtes fans doute ^arti avec le Roi 
pour la Silcfie ; et Je croit que vous futvm feu ^aaèt 
blanc dans la route de rhonoeor et de la gloire* PiMiêc- 
votts y cueillir des laoriera qui ne foieni pas ttinta de vokte 
propre fang. J*élevei«iy comatic Moileî mes imôtta «èts 
le Ciel fur Ta plus haute montagne d'Angleterre, et je 
ferai des voeux pour votre confervatiôn, tandis que vous 
jouerez des conteaox dans les plaines de Sîlefie. 



^mm 



SUR LA MARINE. 

LES ^Anciens noua ont tranfmîs prefque tous les arts, 
qui font refluicités avec les lettres j mais nous Tem* 
portons fur eux dans la marine militaire. Tyr et Sydon, 
Carthage et Rome, n*ont prefque vu que la Méditerranée ; 
et pour courir cette mèr, il ne falloit que des radeaux, des 
gajères, et des rameurs. Les combats alors pouvdient être 
fanglants ; mais Tart de la conftruéHon et de ^armement 
des flottes ne devoit pas être favant. Pour -traverfer de 
l^£urope en Afrique, il ne falloir, pour ainfi dire, que 
des batteaux plats, qui débarquoient des Carthaginois ou 
des Romains : Car ce furent prefque les fculs peuples 
qui rougirent la mèr de leur fang. Les Athéniens et les 
républiques de l'Aûe, firent hcurcufement plus de com- 
merce que de carnage. 

Après que ces nations fameufes eurent laiffé la terre et 
la mèr à des brigands et à des pîratej» la marine refla do- 
>rant douze fiècùs dans le néant on étoient tombés tous 
les autres arts. Ces afiaims de barbares, qui dévorèrent 
le cadavre et le fquélettede Reine, vinrent de la mèr fiai- 
tique fur des racieaux ou des pirogues, ravager et piller 
nos côtes de roc éan, mais fans s*écarter du continent. 
Ce n'étoient point des voyages, mais des defcentes qui 
fe renouvelloient chaque jour. Les Danois et les Nor- 
mands n'etoient point armés en coùrfe, et ne favotent 
guerres fe battre que fur terre. 

Enfin, le hafard ou la Chine donna fa bouifole ^ 
r£urOpe, et la boufîble lui donna TAmérique. L'ai- 
guille aifflar,tée montrant aux navigateurs de combien ils 

s'pa- 



s tJ R LA M A R I N £. "^519 



. s\t^proe1st»«iit en t^âoigfioîent du Nord, les raiiardît à 
€«ittMr Imphst longues contTes» à perdre 1 a terre de vue 
'dvrmt des mais entiers. La géométrie et ratlronomie 
^pprirant d fiieforer la marche des aflres, h fixer par eux 
an kligitadesy et à eftimer à-peu près de combien on 
- svmoçost à F£ft ou ti POoeft-. Dès lors on devoit fa voir 
•à ^nette ^atiteur Ik quelle didance on fe trou voit de 
«tptttes les côtes de la terre. QucHque la connotffance des 
iongittidei foît beauoimp plus.iuexaâe que celle des Ia< 
titudes, Tune et Pautre eurent bientôt afîez hâté les pFO« 
^vès4c kl navigation, pour faire éclorre Part de la guerre 
navale. Cependant elle débuta par des gallères qui éto- 
î«nt e^ poieifion de la Méditerranée. La plus fameufe 
bataille de la marine moderne fut celle.de Lepante, qui 
ftxjivrèe il y a deux cents ans, entre deux tent cinq ga- 
lères des Chrétiens, et deux cent foixante des Turcs. 
I^^Italie qui a tout trouvé et n^a rien gardé, Pltalie feule 
âvok 0D«i4lruit ce prodigieux armement i mats alors elle 
aipoit le double du commerce, des richeiTeSi de la popo- 
latioa qui lui redent ajourd'hui. D^aillcurs, ces ga- 
•lè^res n^étoient ni- fi longues, ni fi larges, que celles de nos 
jours, comme Tattefient encore d'anciennes carcaôes qui 
4e cooiervent dans Parfenal de Venife. La chiourn^e 
«oonfiâoit en cent cinquante rameurs, "^t les troupes n^é- 
4Qient que dé quatre-vingts honnmes paV bâtiment* Au- 
jourd'hui -Venife a de plus belles galères, et moins de pu^ 
i&oce fur cette mèr, qu'elle époufe^ et que d'autres fil* 
lonnent et labourent. 

Mais les galères étoient bonnes pour des forçats : îl 
fialloit de plus forts vaiiTeaux pour à^^ foldats. L'art de 
ia^oniirué^iofl sViccrut avec celui de la navigation. Pht*^ 
lippe IL Roi de toutes les Efpagnes et des deux Indes, 
employa tous les chantiers d'£fpagne et de Portugal, de 
Na[4es et de Sicile, qu^il pofTédoit aloi^, à conflruire 
<|6S navires d'une g^raudeur, d'une force extraordinaires ; 
^t fa iioite prit le jîom de Vlmmcilde Armada, Elle 
etoit compoféii *de cent trente vaiiTeaux, dopt près de ccnc 
4toi^ot les plus gros qu'on eût encore vus fur l'Océan. 
Vingt caravelles, ou petits bâtiments, fuivoient cette 
flotte) vogudent et combattoietit fous fes ailes, L^enOure 
JBfpagnole dutfei^ieme £ècU s'èft prodigieufement ap- 
pvlàutie fur une defcription exagérée et pooipeufe de cet 

G g ar- 



350 SUR LA MARINE. 

armement fi formidable. Mais ce qui répandit la terreur 
et Padmîration il y a deux fiècles^ fervîrott de rîfée au- 
jourd'hui. Les plus grands de ces yaifleaux ne feroîcat 
que du troîfieme rang dans nos efcadres. Ils étoient fi pe- 
famment armés et fi mal gouvernés, qu'ils ne pouvoîent 
prefque fe remuer, ni prendre le vent, ni venir à l'abor- 
dage, ni obéir, à la manoeuvre dans des temps orageox* 
Les matelots étoient auflî lourds que les vai&aux^ é- 
toîent mafTifsy les pilotes prefqu'auiû îgnoranls que les 
matelots. 

Les Anglois. qui connoîSbient déjli toute la foîblefle 
et le peu d'habileté de leurs ennemis fur la mèr, ie repo« 
•sèrent du foin de leur défaite fur leur inexpérience. Con- 
tents d'éviter Tabordage de ces pefantes machines, ils en 
brûlèrent une partie. Quelques-uns de ces énormes ga- 
lions furent pris, d'autres defemparés. Une tempête fur- 
vint. La plupart avoient perdu leurs ancres } ils furent 
abandonnés par l'équipage à la fureur des vagues, et jet- 
tés, les uns fur les cotes occidentales de l'£cofle, les au- 
tres fur les côtes d'Irlande. A peine la moitié de cette 
invincible flotte peut retourner en Efpagne, où fon déla- 
brement, joint à l'eiFroi des matelots, répandit uoe-con- 
iternatîon dont la nation ne fe releva plus ^ abattue è ja- 
mais par la perte d'un armement qui lui avoit coutétrois 
ans de préparatifs où fes forces et fes revenus s'étoient 
comme épuifés. 

La chute de la marine Efpagnole fît paiFer le fceptre 
de la mèr aux maiiis des HoUandois. L'orgueil de leurs 
anciens tyrans ne pouvoit être mieux puni, que par la 
profpérité d'un peuple forcé, par l'oppre^Eon, à brifer le 
joug des Rois. Lorfque cette République le voit la tête 
hors de ces marais, le relie de l'Europe étoit plongé dads 
les guerres civiles par le fanatifme» Dans tous les^tats, 
la periécution lui préparoît des citoyens. L'inquîfîtion, 
que la Maifon d'Autriche vouloit étendre dans les pays 
de (a domination; les bûchers, que Henri IL allumoit en 
France ; tout concourut à donner à la. Hollande un 
peuple immenfe de réfugiés. Elle n'avoit ni terres, ni 
m ifloQS pour les nourrir. Il leur fallut chercher une 
fuLiiflance par mèr, dans le monde entier; Liibonne, 
Cadi? et Anvers, fefoieni prefque tout le commerce de 

r Europe 



SOR LA MARINE;- 351^ 

I*Europc fôui «n même Souverain, que fa puîiTance et 
fan ambition wndoient l'oljjèt de la haine et de l'envie. 
Jjes nouveaux Répabitcatns, échappés à fa tyrannie, ex- 
cités par le reffèntiment et le befoin, fc firent corfaires, 
et fe JFormèrent une marine aux dépens des Ëfpagnols et 
àes Portugal*, qu'ils détcftoient. La France et l'Au" 
gleterre, qui ne voyoient que rhumfîiation de la MaifonT 
d'Autriche dans lc« progrès de la république naiiTante^ 
l'aîdércnt à garder des conquêtes et des dépouilles, dont 
elles ne connoiiïbicnt pas encore tout le prix. Ainfî les 
Hollandois s'aflurèrent des étab^iiTtments par tout où ils 
voulurent porter leurs armes ) î^'a (Fer mirent dans leurs 
aequifions, avant qu'on pût en être jaloux 5 et fe rendirent 
inreniiblement les maîtres de tout le commerce par leui' 
i»du(lrie, et de toutes l«s*mèrs. par la force de leurs ef- 
cadres. 

• L.CS troubles d©me(lîques de TAngleterfe favorisèrent 
quelque temps cette- pFor{)éri té, fourdement acquife dans 
des pays éloignés^ Mais enfin Cromwel éveilla dans fa 
patrie la jaloufie du commerce. £lle étoit naturelle îl 
un peuple iofiilaire. Partager l'empire çle la mer, c'étoit 
la céder. Les Hollandois réfolurent de le garder. Au« 
lî«u des'ftllîcf avec l'Angleterre, ils s'exposèrent coura- 
^ufement àr la guerre* Ils combattirent long-temps avec 
des forces inégales , et cette opiniâtreté contre les revers, 
leur conferva, du moins, une honorable rivalité. La 
fupériorité dans la conllrué^lon, dans la forme des varT- 
feaux, donna fouvent la vif^oire ?l leurs ennemis \ roaîs' 
lâs vaincus ne firent point de pertes déciGves. 

Cependant, ces longs et tciribles combats avolent e- 
puifé du moins rallentî, la vigueur des deux nations, 
lorfque Louis XIV. voulant profiter de leur afFoibliffs- 
meut réciproque>4kfpiraikvrémpîrc des mers. En prenant 
les rênes de fon Royaume,\e prince n'avoit trouvé dans^ 
fes ports que huit ou neuf va^ffcaux demi pourris j en- 
core n'étorent ils ni du'prena^er, ni du fécond rang. Rî« 
clielieuavoit, f» jett«r une digue devant la Rochelle, mais 
Bon créer une marine, do^t Henri IV. et fon ami tiuUy 
devpient pourtant avoir c4smçu le projet ; mais tout ne 
pouvoit aattrc à la fois que dans le beau fiècle de la na- 
tion* Fracçoife* Louis, qui faifiSbit, du moins, toutes 

G g a - le» 



352 SUR LA MARINE. 

hs Idées de grtodeiir quHl n^enÀatoit {MM^ -établit im 
confeil de conAruétion dans chaéttn des cîaq pocU'qu*»! 
ouvrît à la marine royale ou mtHtalre* il créa des ckaa-' 
fiers et des arfeoaux. £n moins de vin^t ans^ la S'rance 
eut cent vaîflèaux de ligne. 

Ses forces sVfiayèrent d'abord contre les Barbarefqnefy 
qui furent châtiés. Ënfuite elles firetit baiffer le pavillon 
à l*£rpagne. Delà, fe mefurant avec les âottes, tantôt 
feparées, tantôt combîoées, de P Angleterre et ût la 
Hollande, prefque toujours elles emportèrent Phonneuf 
et Tavantage du combat. La première défaîte mémo* 
rable qu'eiîuya la marine Françoife, fat en 1692, lorf* 
qu'avec quarante vaîlfeaux elle attaqua vis^-à-vis de la' 
Hogue quatre- vingt dix vaifleaux Anglois et Hollao* 
dois, pour donner à l'Angleterre ua Roi qa'elle ne vou* 
loît pas. Le parti le plus nombreux eut la vi61otrc«, 
Jacques II. feutit un phiifir in volontaire 1 en voyant tri- 
ompher le peuple qui le repoufioit > comme li, dans ce 
moment, Ta mou r aveugle de la patrie l'eût emporté coar* 
tre lui dans fon cceur, fur l'ambition dû trèoe. Depuîa 
cette journée, la France vit décliner fes force» n»val«s. 

L'Angleterre prit dès-lors une fupétiofité, qui l'a- 
portétr au comble de la proTpérité^ - Une nation, qui As 
voit aujourd'hui la preraièM iur toutes les ttèrs« s'hanglne 
\ aifément qu'eÛe y a eu toujours l'empire. TaatM elle 

' fait remonter (a puiianee maritioie jufqu'au temps de 

Céfar -, tantôt elle veut avoir régné fur l'Océan, du miMirs 
s}u neuvième iiècle. Peut-être un jour, les Cories, qui 
ne font rieo, quand ils feront^devenus un peuple mariti* 
me, écriront et liront dans leurs falles, qu'ils ont toa« 
jours dominé iur la Méditerranée, Telle èil la. vanité 
de rhorome , il a befoin d'aggrandir fon néjot dans le 
palTé comme dans l'avenir. La vérité feule, qui vit a* 
vaot et après les nations, dit qu'il n'y a point eu<te m»^ 
TÎne en £urope depuis l'ère Chrétienne jeifqii'au fcistème 
fiècle. Les Anglois eux-mêmes n'en avoient pas be^ 
loin, tant qu'ils furent ks maîtres de la Nonnandte et 
des côtes die la France. 

Loifque Henri VI IL voulut éqi^per ime ft^tte, il fut 
obligé de louer des yaiffeaux de Hamboiùrg, de Lurbeek, 
de. DanuicKi mais fur«tout de Gênes et de V^nife, qui 

fa>' oient 



SUR LA MARINE. 35J 

&vo'eat feules coDftruire - et conduire une marine ; qui' 
fEMinûffoient les navigateurs et les Amiraux 'y qui don«r 
noient à P Europe un Colomb, un Améric, un Cabot, 
une Verezani, ces hommes divins^ par qui le monde èit 
devenu fi. g^and. £Ufabeth eut befoln d^une force na- 
vale contre l*£fpagne« Elle permit à des citoyens d^ar« 
mer des vaifTeaux pour courir fur les ennemis de i^Etat. 
Cette permtifion forma des foldats matelots. La Reine 
alla voir un vaiiTeau qui avoit fait le tour du monde; ello 
y embraiïa Drake, en le créant Chevalier. Elle lallfa 
quarante- deux- vaââeaux de guerre à fes fuccefleurs. Jac- 
ques I. et Charles I. ajoutèrent quelques navires aux 
forces navales qu-*ils avoient reçues avec le trône *, mati 
les Commandants de cette marine étoient pris dans U 
Boblefie qui, contente des honneurs*, laiflbît les travaux 
à des pilotes. L^art ne fefoit point de progrès. 

Lt parti qui détrôna les-Stuarts, avoit peu de Nobles* 
Les vaiiïieaux.de ligne furent donnés à des Capitaines 
d'une naiifance commune, mais d^une habileté rare dans 
la navigation. lU pexfeâionèrent, ils illudrèreiit la ma« 
Tin« Angloife. 

Charles 11, im remontant, fur lé trône, la trouva forte- 
éc cinqaante-fix vaiiTeaux» Elle s'augmenta fous* foa^ 
regqe, jufqu'au^nombre de quatre vingt trois' bruiment*', 
dont cinquante-huit 6toient de ligne. Cependant elle 
déclina vers les derniers jours de ce Prince. Mais Jac- 
ques II. fon frère, la i établît dans fon premier éclat, Té- 
IfVâ même àplus de fplendeur. Grand Amiral, avant 
d^être Roi, il avoit inventé Tart de commander la ma- 
noeuvre fur les flottes, par les (ignaux des pavillons. 
Quand le Prince d Orange^ fon gendre, prit fa Couronne, 
la marine Angloife étoit compofée de cent foixante et 
ti-ois vaiiTeauxde tou^ grandeur, armés de fept mille ca« 
Dons, et montés par quarante deux mille hommes d'é- 
quipage. Cette force donbla p,sndant la guerre pour 
ia fucccdîon d^Efpagne. Elle a fait depuis des pi ogres 
t«ls, que l'Angleterre fc croit en état de balancer feuk, 
par fcs forces navales, toute la marine de l'Univers. Cet- 
te puiiTance èii fuft mèr, ce qvt'étoit Rome fur la 1er te 
quand elle tomba de fa grandeur. 

r La nation Angloiie regarde fa marine comme le rem- 

G g 3 pa-t 



J54 SUR tA KARIWEL 

part de fa fureté, comme k fource^e fei riobcflcs» OèH 
dans la paix, comme ëtB§ la «guerre, ie fitTOt ^ les «1^ 
pérances. Auffi Icve-t-eHe, et plus Totootièrs, et plu» 
promptem«nt, ime ilotte qu^uo batatUon.- £ile n'épargne 
aucun moyen de dèpenfe, aucune rtSbufee de politique, 
pour avoir des homlncs de mèr« / . . , 

Elle y employé d^abord Tattrait éK fécompen^. Le 
Parlemeut, en 1744, déclara ^oe tonte* ieeiprifês ^e 
ferolt un vaifleeo de .^oèrre, appaTtiendvmcBt.BUx.Oâ»*- 
ciers et h l*équipage du navke vainqueur. Il accorda de 
plus cinq livres Sterling de grati£caties à «haqne Afi* 
glois qui, dans le combat, fe fereît élancé fBr^exevtre 
ennemi^ pris on coulé à fond. A l^^appât du gato« ie 
Gouvernement ajoute les voie» de k force, û la «eceffité 
Texige. Dans les temps- de giièrs:ey on enlevé* lea mdte* 
lots de la marine marchande* 

Rien n^ll plus eontraire en apparenee ^ la Hbefté na*- 

tionale, que oes coups d^autorké qui firsppeat à àa Soi^- 

fiir les hommes et êat le commerce. Cependant qnasd 

ces aâes de violence n^nt Iku- quVn eoi^éqi;»noe' 

des befoins de Tetat, on ne peut les regarder xaomaae 

des attentats contre la liberté^ ipaiee qu'ils ont pont obw 

jet la fureté publique, Pintérêt pm'ticuWer de «ceus «méaw 

qui parotflent en i^re les viâimes y et qne IVtat de fe» 

^ ciété exige que chaque volonté pnrtîcolière feit ^uaîib 

i « la volonté générale. D'ailleurs, le matelot \n'èâ à la 

I charge du public, que locfqn'il le fcrt» Les expéditions 

en font plus -féeries et pins promptes y les éfpiîpages 

ne font jamais olAfs» iËnfin, -f^it-ce un Jnconveniecn» 

eft-il pire que la fervitisde perpétuelle oià les claflès tî^- 

ennent les matelots de tonte l'Europe f 

La marine èà ua nouveau genrre de puiflance, quidoîit 
•changer la fece du monde. £Ile a^ fait tomber l'ancien fyf>- 
t^êm^ d^équîlibre. L''Alleinagney qui tenoît la balance- 
entre les Maifûns d'Autriche et de Bourbon, l'a cédée A 
PAngleterfe. C'«il cette iâe qui difpofe aujouird'hui du 
contiuent> Comme elleèfl voifine, par ces va>fieaux,.de 
tous les pay^ qui tiennent à la mèr, elle peut faire dia. 
bien et du mal àplus d'un Etat. £lie a donc plus d'alliés, 
plus de confidéxation et d'infiuenceé C'èï^ elle qui.do^ 
mine en Axnéfique, parce qu'elle y poffede des hommes - 
et dt^s artS; au lieu d'or et de matières de luxe* £ilo feule 

èii 



. S'Jfm t& MARINE. ssS. 

^ » 

èA de levier da monde*. Voye» comme elle prépare les 
irévol«lMMM4 -oomBe elle pcomeoe fur fea flottes le deâiyi 
des nations l On TRCcufe de vouloir être feule maitrelTe 
de la.mèf et du commerce. Cet empire, dont elle 
pourcoit '»'èm|»rer pour un moment ipeut^re, entrai» 
neroît fa perte. La monarchie nniverfelle des mèrs^ 
B?èft pas fi# «{MO^èt aiomt viam que aelte de la terre. 
} |«a FnHSœ crie et répète ^Ul faut établir un équilibre 
de. pttiffikBoe fur mèr:: Mais on la ibupçonne de n'y vou- 
loir 4p0int.de «mahres, pour n*avmr plus de rivaux fur le 
«ofi(tîneot; iâu moins elle iiVrf»érfuadéjur<|u'àpréfeot que 
F£fpagne. C^l>un /bonheur pour l'£urope^ que les for* 
oc» de la màr fafftat une diverfion à celles de la terre. 
XJttit puîâance qoî a des câtea à garder, ne peut aifément 
&«nofair les barrières de iês voifins. 11 lui faut des{>re-i^ 
por^ifs immenfes ^ da troupes innombrables ^ dts .aric« 
naux de tïout« e^ièce ^ «n doiible pnyvifion de moyens- 
Ot de reflburces* pour ciéotfter dca projets <de conquête* 
Depuis 'que l'«£urope oavigosr elle 'jouit d^une plus 
grande £écurité au-dedans, d'une înâuence prépondé* 
ffuite au dehors. Ses guerres ne font peut-être, ni mo» 
îns fréquentes, ni moios dsinglantes ; mais elle en^èfl mo« 
ios^ ravagée^ «soins affaiblie. Les qperatîoas y font cou» 
disitce aved .plus de caacert> 4e çombinaiion, et moina 
de ces gronda, effets qui d^aogent tous ks fyÀémes. 14 
f aiph» d*effbrt8i^ et moins: de fécou^ôs. Toute)» les paf* 
iions dfcs hommes foat entrai nées vers on certain bien 
géaéraly un grand but apolitique, un heureux «emploi de 
toutes les fatuiltés phyfîques^t morales. Qoel èft-U^ Le 
oommerce* 



SUR 



35^^ SUR LB COMMERCE. 



•^^mmm,mmm 



SUR lE COMMERCE. 



S 



1 la navigation èft née de la pëthe^ comnm* la 'guerre 
de la cbafie, la marine è(l fortîe du eommcrce. On a 
d^abord voyagé fur mèr, pour pofféder ; on aconqBktin> 
ifaonde, pour enrichir l^autre, Cer objet de conquête 
a fondé le commerce ', et pour fouttnîr le commerce, il a 
fallu des forces navales, qui font elles-mêmes le produit 
de la navigation marchande. Les Phéatciensv fitu^s fur 
Tes bords de la mèr, aux confins de PAfie et de TA- 
frîque, pour recevoir et répandre toutes les richeffes de 
l'ancien monde; les Phéniciens tie fondèrent àes eolooies^ 
lie bâtirent des villes, que^ourle comffirerce. A Tyr, ils 
étoient les- maîtres de là Méditerranée; à Canhage, 
ilsr jettèrent les fondements d*une République qiri com* 
merça par l'Océan fur les meilleures côtes de l'Europe. 
• Les Grecs fuccédèrent aux Phéniciens 5 It^ Romains 
aux Carthaginois et aux Grecs : Us furent les maîtres de 
la mèr comme delà terre; mais ils ne firent d^mitTecom* 
merce que celui d^apperter pour eux en Italie* tootes Itr 
richeffes de l'Afrique, de l'Àfîe, et du monde conquis 
Quand Rome eut tout envahi, tout perdu, le commerce 
retourna, pour ainfi; dire, à fa fouree vers l'Orient. 
G'èd -là qu'il fe fixa, tandis que les Barbares inondoient 
l'Europe; L?£mpire fut devifé : Les armes et la guerre 
refièrent dans l'Occident ; mais l'Italie conferva du'œo« 
1^ inS' une communication avec le Levant, où couloient 

toujours les tréfôvs de l'Inde. 

Les Crorf^des épuisèrent en Afie toutes les ftireurs de- 
zèle et d'ambition, de guerre et de fanatiûne, qui circu» 
loient dans les veines des Européen^ : Mais elles rappor- 
tèrent en Lurope le goût du luxe Afiatique-; et elles ra^^ 
chcièrent par un germe de commecce et d'induflrie, le 
fang et la population qu.'ellts avoîent coûtée Trois 
iiècles de guerre et de voyages en Orient» donnèrent 
I à l'inquiétude de l^£urope, un aliment dont elle avoit 

j befoin pour ne pas périr d'une fortû de confomption in» 

[ terne: Ils préparèrent cette cffervcrceoce de génie et d'ac- 

livité, 



su R i,« C O M M E R C E. 357, 

tWtté, qui, dèputSy sVxhala çt fe déploya dans la con- 
quête et 4e ceflMBerce des Indes orîeû taies et de PA- 
mérique. 

Xes Portugais tentèrent de doubler PAfrîque, mais' 
pas à pas. lll s^Etnpà^èf*ent facceOivement de toutes les 
pointes, de tous les ports qui dévoient les conduire au 
Cap de Bilmie«>£rpéFanCe. ils employèrent quatre-vingts 
ans à fe readre maîtres de (onte la côte occidentale où 
finit ee grand' Cap. En 1497, Vafco de Gamà franchît 
cette -barrière ^ et remontant la côte orientale de T Afrî- 
€^e, il: alla, par un trajet de douze cents lieues, aboutir 
à' ia côte de Malabar, où dévoient fondre les tréfôrs des 
plus riches pays de PAlle. Ce fat-là le théâtre des con- 
quêtes des Portugais. 

' Tandis que cette nation avoit les marchandifes, PEf- 
pagae s'emparait de <ee qui les acheté, des mines d'or et 
d*arg^n!t. Ces métaux devinrent non feulement un véhî^ 
cale, mais encore one matière de commerce, ils atti- 
rèrent d'abord tout le refte, et comme ligne, et comme 
maTchandire. Tootes les nations en «voient befoin pour 
faciliter* l'échange de lears denrées, pour s'approprier les 
jauffance» qui leur manquoient. L'épanchement du \\x\6 
et de Kargent du Midi de l'Europe, changea la face et 
la dif e^lît>fî du comaierce^ en même-temps qu'il en éten- 
dit ks limites. 

Cependant, le» dénie nations 'conquérantes des deux 
Indes, négligèrent les arts et la culture. Pcnfant que 
I^r d«voit tout lenr donner fans fonger au travail qui 
feul attire l'or, elles apprirent ùn^peu tard, mais à leurs 
dépens, qae l'in^uftrie qu'elles perdoîeot valoit mieux 
que les riclwffcs qu^'elles acquéroient : Et ce fut la Hol- 
lande qui leur fit cette dure leçon. 

Les Efpagnols devinrent ou reftèrent pauvres avec. 
tant l^or du monde *y les Hollandais furent bientôt ri- 
ches, fans terres et fans mines. C'èft une nation au fer- 
vice de toutes les autres, mais qui s'èft louée 'à très haut 
prix. Dès qu*elle fe fut réfugiée au fein de la mer, aveu 
l'induilrie et la liberté, qui îont fes Dieux tutélaires, elle 
s^pperçut, qu'elle n'avoit pas même aifez.de terre pour 
nourrir le fîxième de fa population. Alors elle jetta les 
yeux fur la face du glob«, et fc dît t\ elle-même : " Mon 

^' domaine. 



338 S UR LE COMMERCE. 

" comajne èd le monde entier; j'etijouirnî par ma na^ 
** vtgation et mon commerce. Toutesles terres fourniront 
'* à ma fubliûence ; tous les peuples à mon aifance.?' 
Entre le Nord et le Midi de TEurope, elle prit la place 
de la Flandre dont elle s'étoît détachée, pour n^appar*» 
tenir qu^à elle-même. Bruges et Anvers a voient attiré 
ritalic et P Allemagne dans leurs ports ; la Hollapde de- 
vint à fon tour l'entrepôt de toutes les PuîiTances, riches 
ou pauvres, mais commerçantes. Non contente d*appel< 
1er le!i auttes nations, elle alla chez ellez acheter de Tune 
ce qui manquoit à Tautre ; apporter au Nord les fub- 
(illances du Midi ; vendre aux Efpagnols des nawes 
pour des cargaiibns *, échanger fur la Baltique du vin pour 
du bois. Elle imita les intendants et les fermiers des< 
grandes maifoos, qui, par le gaid et les profits qu^ils y 
font, fe mettent en état de les acheter tèt ou tard. C'èt)^ 
pour ainfi dire, aux fraix de rEfpagne et du Portugal, 
que la Hollande vint à bout dVnlever ^ ces Putfiances 
une partie de leurs conquêtes dans les deux Indes, et 
piefque tout le profit de leurs colonies. Elle fut endor- 
mir la pareiFe de ces conquérants fuperbes ; et par fon 
adivité, fa vigilance, fuprendrc le clef de leurs tréfôrs 
doiit elle ne leur laiffoît que la câffctte, qu'elle avoîtfoin 
de vuider à méfure quUls la rempUfioient^ ' C'èll ainli. 
qu^un peuple retùrier, ruina des peuples gentilshommes ^.. 
mais au jeu le plus honnête et le plus légitime qui foit 
dans les conibiaalfons de la fortune. 

l'out favorifa la naifiance et les progrès du commerce 
de la République : Sa poûtion fur les bords de la mèr, à> 
^embouchure de plufteurs grandes rcvières *, fa proximité 
d^s terres les plus abondantes ou les mieux cultivées de 
l'Europe j fes liaifons naturelles avec V Angleterre ctTAI- 
Icmagne, qui la défendoient contre la France *, te peu 
d'étendue et de fertilité de fon terrein, qui forçoit fes 
habitants à devenir pêcheurs, navigateurs, courtiers, 
banquiers, voituriers, commidlonaires > à vivre, en un 
mot, d'induilrie, au défaut de doroaiiie. Les caufes 
morales fe joignirent à celles du climat et du fol pour 
établir et hâter fa proipérité : La liberté de fon Gou- 
vernement, qui ouvrit un afyle à tous les étrangers mé- 
coAteras da leur > la liberté de fa religion, qui laiffoit t 

toutes 



SUR LB COMMERCE. 359 

toutes les autres un exercice pub&c et tranquille, c'èil- 
à dire raccord du cri de la nature avec celui de la con- 
fcience, des intérêts avec les' devoirs, en un mot, la tolé« 
rance, cette Religion univer felle de toutes les âmes ju« 
il'es et éclairées, amies du Ciel et de la terre, de Dieu 
comme leur père, des hommes comme leurs frères. £n- 
£n, la République commerçante fut tourner à fon profit 
tous les événements, et faire concourir à fon bonheur les 
-calamités et les vices des autres nations. 

Cette indnllrie de la Hollande, où fe mêla beaucoup 
de cette finelTe politique qui feroe la jaloufie et les diffé- 
rends entre les nations, ouvrit enfin les yeux à d^autres 
Puiflances. L^Angleterre fut la première à s^apperce- 
voir qu'on n^avoit pas befoin de rmtreraife des Hollan- 
dois pour trafiquer. Cette nation, chez qui les attentats 
du defpotifme avoient enfanté la liberté, parce qu'ils pré- 
cédèrent la corruption et la moleffe, voulut acheter les 
richeâes par le travail qui en èil le contrepoifon. Ce fat 
elle qui, la première, envifagea le commerce, comme la 
fciencie et le foutien d'un peuple éclairé, puiiTant et même 
vertueux. Elle y vit moins une acquifition de jouiiïan* 
ces, qu'une angmentation d'induilrie » plus d'encourage- 
ment d'aâivité pour la population, que de luxe et de 
magnificence pour la tepréfentation. Appellée à com- 
merce par fa fîtuatîon, ce fut-là Vefprit de fon Gouver- 
nement, et le le^ttr àt fon ambition. Tous fes refforts 
tendirent à ce grand objet. Mais dans les autres monar- 
chies, c'èft le peuple qui fait le commerce ; dans cette 
heureufe conftitution, c'èR l'Etat ou la nation entière : 
toujours fans doute avec le defîr de dominer, qui renferme 
celui d'affervir, mais du moins avec des moyens qui font 
le honneur du monde, avant de le foumettre. Par la 
guerre, le vainqueur n'èft guère plus heureux que le vain- 
cu, puifqu'il ne s'agit entre eux que de fang et de plaies : 
Mais par le commerce, le peuple conquérant introduit 
néceffaireraent Tindulirie dans un pays qu'il n'auroit pas 
conquis fi' elle y avoit été, ou qu'il ne garderoit pas, fi 
elle ia'y étoit point entrée avec lui. C'cit fur ces princi- 
pes que l'Angleterre a fondé fon commerce et fa domi- 
nation, et qu'elle a réciproquement, et tour-à-tour, éten- 
du l'un par 1 autre. 

jLcs François, fitué^ fous un Ciel et fur un fol égalc- 

meuC 



36p SURx.«COMM£RC£. 

neot beureux, fe font long fempi. flattés d*<voîr b«a«^ 
coup à donner aux autres nations, et prfeqve lien à l^irr 
demander. Mais Colbert fentit que, dans la fenaettCt- 
tîon où fe trouvoft de fon temps toute l'Europe, il y nu- 
roît un gain évident pour la culture et les pnidaélioiisd'ttn 
pays qui travaîlleroit fur celles du monde entter* 11 ou« 
vrit des manufaâures à tous les arts. Les laines, les iîs- 
îeries, les teintures, les brodericSi les étoffes^ d*or et d'ar 
gent, acquirent dans les mains des François une raffine- 
ment de luxe. et de goût, qui les fit recbercber par tout 
de cette noblefle qui poflede les plus riches fonds de terre. 
Pour augmenter le produit des arts, il fallut pofféder les 
matières premières, et le commerce dtreâ pouvoit icul 
les fournir. Les hafards de la navigation avoient donné 
des poSedions à la France dans le nouveatt-mond«« com- 
me à tous les brigands qui avoient couru la roèr. L'am- 
bition de quelques particuliers y avoit formé des colo» 
nîesy qui s'étoîent nourries d'abord et même agrandies 
par le commerce des HoUandois et des Anglois. Une 
marine nationale devoit rendre à la métropole cett« lial<- 
fon naturelle avec fes colons. Le Gouvernement éleva 
donc fes forces navales à l'appui de fa navigation com* 
merçante. La nation dut faire alùrs un double profit fur 
la matière et l'art de fes manufactures. £lle pouffa cette 
branche précaire et momentanée avec une. vigueur, une 
émulation qui devoit laiilèr long-temps fes rivaux en 
arrière ^ et la France jouit encore de la fupériorité far les 
autres nations, dans tous les arts de luxe et de décora* 
tîon qui attirent les richeffes à l'înduilric. 

,La mobilité naturelle du caraâère national, fa frivo* 
lité même, a valu des tréfors ^ l'£tat, par l'heuivuia con- 
tagion de fes modes. Semblable à ce fexe delleat et lé<' 
ger, qui nous montre et nous infpire le goût de la parure, 
le François domine dans les Cours, au moins par Ja tM* 
Ictte : et fon art de plaire èfl un des fécrèts de fa for* 
tune et de. fa puifTance. D'autres peuples ont inaitrifé le 
inonde par fes lAoeurs fimples et tufiîquesy qui font les 
vertus guerrières > lui fcul y devoit régner par (et vices* 
Son empire durera, jufqa'à ce qu'avili fous les pieds de 
(t» maîtres par âts coups d'autorité iàns principes et fatia 
bornes, il devienne meprifable à fes propres- yeux. Alors 
avec la confiance en lui-même, -il ^perdxa cette ioduHrie, 

qui 



SUR LE COMMERCE. 36c 

qui èft uneMet fources de fou opulMice et des reilbrts de 
fun aéHvité, Bientôt il n^aara plus ni manufadvtres, ni 
colonies, 01 commerce. 

Cette nouvelle âme dtt monde moral s'èft inflnuée de 
proche en proche, jufqu^à devenir comme eflenti#ie à 
t^ifganifatioo 00 <i t*exiftence des corps politiques. Le 
gOQt du *tuxe et des commodités a donné l'amour du tra- 
Tsdl, qui fait aujourd'hui la principale force des Etats. A 
la Térilé, les occupations fédentaires des arts mécha« 
niques, rendent les hommes plus fenfîbles aux injures des 
faifons, moins propres au grand air, qui èft le premier 
aliment de la vie. Mais enfin, on éft encore plus heu. 
Yeux d'énerver refpèce humaine fous les toits des attelie^^, 
que de Tagucrrir fous les tentes, puifque la guerre dé- 
truit quand le commerce crée. Par cette utile révolu- 
tion dans les moeurs, les maximes générales de la poli- 
tique ont changé l'Europe; Ce n'èft plus un peuj>]e pau- 
vre qui devient redoutable à une nation riche. La force 
è(l aujourd'hui du côté des richefîes, parce qu'elles ne 
font plus le fruit de la conquête, mats l'ouvrage des tra- 
vaux alTidus et d'une vie entièrement occupée. L'or et 
l'argent ne corrompent que les âmes oifives, qui jouiiTent 
des délices du luxe, au fejour des intrigues et des baâef- 
fes, qu'on appelle grandeur. Mais ces métaux occupent 
les bras et les doigts du peuple ; mais ils excitent dans 

. les campagnes àréproduîre ; dans les villes maritimes, à 
naviguer ; dans le centre d'un Etat, à fabriquer des ar- 
mes, des habits, des meubles, des édifices. L^homme èll 

^ aux prifes avec la nature : fans cefiTe il la modifie, et fans 
ceflie il en èft modifie. Les peuples font tailVés et fa- 
çonnés par les arts qu'ils exercent. Si quelques métiets 
amoUiflent et dégradent l'efpèce, elle s'endurcit et fe re- 
pare dans d'autres. S'il èd vrai que l'art la dénature, du 
moins elle ne fe repeuple pas pour fe détruire, comme 
chez les nations barbares, des temps héroïques. Sans 
doute, il ètl facile, il èâ beau de peindre les Romains, 
avec le feul art de la guerre, fubjugant tous les autres 
arts, toutes les nations oifives ou commerçantes, poli- 
cées ou féroces ^ brifant ou méprifant les vafes de Co- 
rinthe, plus heureux 'fous fes Dieux d^argille qu'a\fcc 
les ilalues d'or de leurs Empereurs : Mais il èfl en- 
core plus doux, et plus beau peut être, de voir* tojce 
l^Europe peuplée de nations larborieufes, qui roulent (uns 

Hh ceii'- 



36a SUR LK COMME RC£« 

cefle autour du globe, pour le défricher et l'approprier î 
rhoœme ^ agiter par le fouffle vivifiant de Pinduilrîei 
tous les germes réproduâîfs de la nature ^ demander aux 
abymes de l'Océan^auz entrailles des rochers, ou de nou- 
veau)^ foutîens, ou de nouvelles jouiffances 5 remuer et 
fottlever la terre avec tous les leviers du génie } établir 
entre les deux hémîrpheres, par les progrès heureux de 
Part de naviguer, comme des ponts volants de communi* 
cation, qui rejoignent un continent à l'autre ; iuivre tou« 
tes les routes du foleil j franchir les barrières annuelles, 
et pafler des tropiques aux pôles (bus les ailes des vents i 
ouvrir, en un mot, toutes les fources de la population et 
de la volupté, pour les verfer par mille canaux fur la fac« 
du monde. C^èd alors, peut-être, que la Divimté cpi&« 
temple avec plaifir Ton ouvrage, et ne fe repent pas d'à* 
yoîr fait l'homme. 

Telle èfl rimage du commerce, Admirez ici le gên» 
du négociant. Le même efprit qu'avoit Newton pour 
calculer, la marche des aftres, il l'employé à fuivre la mar« 
che des peuples commerçants qui fécondent la terre. Ses 
problêmes font d'autant plus difficiles à réfoudre, quje les 
conditions n'en font pas prifes dans les loix invariable» 
de la nature, comme les hypothefes du géomètre \ mais 
dépendent des caprices des hommes et de l'inftabilité de 
mille événements. Cette juftefiè de combinaiions que 
dévoient avoir Cromvrel et Richelieu, l'un pour détruire, 
l'autre pour cimenter le difpotifme des Rois» il la jK>f<- 
fede et va plus loin ; Car il embrafle les deux mondes dans 
fon .coup d'ceil, et dirige fes opérations fur une infinité 
de rapports qui n'èft donné que rarement à Thomme 
d'£tat, ou même au philofophe, de failir et d'apprécier* 
Rien ne doit échapper à fa vue* Il doit prévoir TioBu* 
ence des faifons, fur l'abondance, la difette, la qualité des 
denrées, fur le départ ou le retour des vaifleaux ^ l'in- 
âuence des affaires politiques (ur celles du commerce > 
les révolutions que la guerre ou la paix doivent opérer 
dans le prix et le cours its roerchandiies, dans la mafie 
et le choix des approvLSonéments dans, la fortune des 
places et des ports du monde entier ^ les fuites que peut 
avoir (eus la Zone Toride l'alliance de deux nations du 
Nord *, les 'progrès, foit de grandeur ou de décadence, 
des différentes compagnieide commerce ^ le contre-coup 

qac 



s U R LE C O M M E R C E. 363 

que portera fur l'Afrique et fur PAmérîque, la chute 
d'une Puîflancc d'Europe dans Tlnde; les Ôagnations 
que produira dans certains pays l'engorgement de quel- 
ques canaux d*îndulhie ; la dépendance réciproque eiltre 
la plupart des branciies de commerce, et le fécours qu'el- 
les fe prêtent par les torts paffagers qu'elles femblent fc 
faire ; le moment de commencer, et celui de s'arrêter dans 
toutes les ente rprifes nouveUes; en un mot, Tart de rendre 
toutes les nations tributaires de la Tienne, et de faire ia 
fortune avec celle de fa patrie, ou plutôt de s'curichîr, 
en étendant la profpérité générale des hommes. Tels 
fon\ les objets qu'cmbrafle la profeflion de négociant. 
' C'ért à fui, fur-tout, qu'il appartient d'approfondir le 
coeur humain, et de traiter avec les égaux, en apparence, 
comme sMls étoient de bonne foi, niais au fond, comme 
s'ils n'avotent point de probité. Le commerce èft une 
fcience qui demande ?^ la fois la connoiffance des hom- 
lues et des chofes. ' La difficulté de la fcience vient, il 
faut Tavoucr, moins encore de la multiplicité des objètf^ 
qile de l'avidité de ceux qui la pratiquent. Si l'emulatioti 
augmeate le concours des efforts, la jaloufîe en arrêté le 
fuccès. Si l'Intérêt' èft le vice rongeur des profelfions^ 
que doît-il être pour celle qu'il enfante ? Sa propre faim 
le dévore lui-même. La pailion de l'argent répand dans 
le commerce une avarice qui rétrécit tout, jufqu'aux: 
moyens d'amafler. 

Faut-il accufer ici les commerçants de cette rivalité, 
des Gouvernements, qui gêne l'induftrie générale par des 
prohibitions réciproques ^ ou la tyrannie de l'autorité, 
qui, pour gagner fans commerce, gêne toutes les clafTes 
de l'induflrie par des corporations ? Oui, toutes ces corps 
étouffent l'àme du commerce; la iiherlê ! Ordonnera 
l'homme indigent de payer pour travailler, c'èft le con- 
damner en même-temps à l'oifîveté par l'indigence, à l'In- 
digence par l'oifîveté 5 c'èft diminuer la mafîe du travail 
national ) c'èft appauvrir le peuple pour enrichir le fifc j 
c'èft les anéantir l'un et l'autre. 

La jaloofîe du commerce n'èft entre les Etats, qu'une 
confpiration fécrète de fe ruiner tous, fans qu'aucun s'en- 
richifle. Ceux qui gouvernent les peuples, mettent la 
même addreife à fe défendre de l'induftrie des nations, 
qu'à fe garantir des foupleftes des Grands. Un feùl 

U h z hommey 



3^4 SUR LE COMMERCE. 



\ 






bommey bas et méchant, faffit p«ar întroduire cens cou* 
traiotes ^n Earope. Les cb aines s*j nmltlplient, com- 
me 1er armes dcftmélives. L*art des prohibitions dans 
le commerce, Part des extorfiont de la finance, ont fait 
les coBtrebandicrs et 1rs forçats, les douanes et les mo- 
nopoles, les corfaires et les roaltotiers. La terre et Peaa 
font couvertes de guérites et de barrières. Le vôjageur 
n^a pomt de repos, le marchand point de propriété f 
Tan et Tautre font expofés à tous les pièg^^s cruDe légî- 
flation artificieufe, qui sème les crimes avec les défenfes, 
les peines avec les crimes. On fe trouve coupable, fans 
le favoir ni le vouloir : on èft arrêié, dépouillé, taxé, 
fans cefler d*étre innocent. Le droit des gens èd violé 
par fes protecteurs ; le droit du citoyen par le citoyen } 
ï^bommedu Prince ne cefle de tourmenter lliomme de 
r£tat, et «le traitant vexe le négociant. Tel pft le com- 
merce en temps de paix. Qne relier t-il à dire des guèrres^ 
de commerce ? 

Qu^uD peuple eonfine^ dans- les glaces de POurfe, arri\» 
rhe le f èr aux entrailles de la terre, qui lui refufe la fubr 
Êdance, et qu^l aiUe le glaive à la main couper les molf? 
fons d'un autre peuple j la faim, qiiî n^ayant point de 
loîx, n'en peut violer aucune, femble excufer fes hoflilî-^ 
tés. il faut bien qu'il vive de carnage, lorfqull n'a point, 
de grail^s. Mais quand" une nation jouit d'un grand com-. 
nierce, et peut faire fubfiHer plufîeurs £tats du fuperSu 
de ces richefles, qael intérêt l'excite à déclarer la guerre, 
à d'autres nations induflrieufes ^ à les empêcher de na^ 
viguer et de travailler : en un mot, â leur défendre de 
vivre fous peine de m.ort ? Pourquoi s'afroge-t-elle y ne. 
branche exclufive de commerce, iin druit de pêcTie et 
de navigation à titre de propriété, comme Ç la mer de-, 
voit être divifée en arpents de même que la terre ? Sar.s 
doute, on voit le motif de ces guerres j ou fait que la 
jaloufie de commerce n'èft qu'une jalouile* de puilTauce. 
Mais une nation a-t-elle droit d'empêcher le travail qu'- 
elle ne peut faire elle-même, et d'en condamner une au- 
tre à l'oîfiveté, parce qu'elle s'y dévoue î ^ 

Des guerres de commerce : quel mot contre nature !. 
Le commerce alimente^ et la guerre détruit. Le com- 
merce peut bien enfanter et nourrir la guerre ^ mais la 
guerre coupe toutes les veines du commerce. Tout ç& 

qu'une 



StJK LK COMMERCE. 3^5 




pilla^i^ , „ , _„ 

res, ni les hommes. LeS' guerre» de coiomerce font d^au* 
tant plus funeftev que par TlniïueQce aôuèllo de la mèr 
fur la terre, et de l'EuTopc fur les trois autres parties du 
mondé, reo^rafement devient général ; et que les d^. 
fentîon^ ât deux peuples maritimes répandent la difcorde 
chez tous leurs alliés, et Pinertic darks le parti même de 
la neutralité. 

Toutes les côtes et toutes les mers rougîes de fang et 
couvertes de cadavres j les foudres, de la guerre tonnant 
d'un poîeâ l'autre, entre l*Afrique, l'Afîe, et l'Amérique, 
fur rOcéan qui nous fépare du nouveau monde, fur I». 
vafte étendue de la mèr Pacifique :. Voilà ce qu'oaa vu 
dans les deux dernières guerres, où toutes les FuifSinces 
de l'Europe ont tour-à-tour éprouvé de&' fecqufîjes et 
frappé de grands coups. Cependant la terre fe-dépeu-» 
ploît de foldats, et le commerce ne la rcpeuploit pas ^ 
les campagnes étoîcnt deîTéchées par les irapdtSi, et les 
canaux de la navigation n'arrofoient. pas IWricuJture. 
Les emprunts de l'Etat ruinoient d^avance la fortune des- 
citoyens par les bénéfice» ufuraïres, proc^âics des ban? 
qucroutes. Les nations même viâorîeafes fuccoroboient 
fous le faix dés conquêtes 5 ets'emparant de plus de pays 
cju'elles n'en pouvoicnt g^det ou cultiver, s^anéantif- 
foient, pout ainfi dire, dans la ruine de leurs ennemis. 
JLts nations neutres^ qui vouloient ^enrichir en paix 
au milieu de ttt incendie, recevoient et fpuffroicnt des 
incultes plus flétiiiEintcs qui les défaites d'une guerre 
ouverte. 

Quel fyflême înfenfé que ces guerres de commerce,, 
également nuifibles à toutes les PuifTances qui les font, 
fans être avantageufes aux Etats qui n'y fqni point 
compris • que ces gucTres, ou- les matelots font chan- 
gés en foldats, «t hs vaiffeaux maichands en corfaires : 
où les métropoles et les colonies. fouEent de l'intcrrup- 
tion de leurs échanges, et de la cherté réciproque de 
leurs denrées ! 

Quelle fource d*abus politiques, que ce» traités de 
commerce qui deviennent autant de femenccs de guerre! 

Hh3 .c^.s 



366^ SUR LB COMMERCE. 



CCS privilèges cxclufifs qu'une nation obtient cfccx nne 
autre pour un trafïîc de luye, on pour tin aproTifimmei^ 
ment de fûbfîftance t La liberté générale de Plnduf^rîe 
et du commerce : Voilà le feul traité quVne nation m*a- 
ritime devroît établir chez elle, et négocier Atz lés «u* 
très. Ce peuple feroit'le bienfaiteur du genre Eutnain» 
Plus il y aurelt de travail fur la terre, de vaiffeaux (iir la 
inèr« plus il lui reviendroit de ces jouiiTances qu'il recher- 
che et par des traités et par des guerres. Car il n'y a 
poÎQt de progrès de richeffes dans un pays» s'il n^y a 
point d'indu flrie chez fes voifîns. Ceux-ci ne peuvent les 
acquérir que par des matières d'échange, ou qu'avec de 
VoT et de l'argent. Mais on n'a ni métaux, ni ouvrages 
précieax, fans commerce et fans tndullrîe ; ni ces detfx 
fources de richefles, fans liberté. L^oîfiveté d'une tm- 
tion nuit à toutes les autres, ou parce quVUe les con- 
damne à plus de travail, ou parce quMIe les prive 4cs 
produélîons d'un pays. L*ordre èft inverti par le (y- 
ilême aélucl du commerce et de l'induftrie. 

On retrouve les belles laines d'Efpagne dans les trov* 
peaux de l'Angleterre, et les foteries d'Italie font culti- 
vées jufques dans l'Allemagne. Le Portugal peurroit 
perfedionner fes vins, fans le commerce exclufif qu'il en 
donne à une compagnie protégée. Les montagnes du 
Nord et du Midi fuâîroient pour àpprovifîonner l'Eu- 
rope de bois ou de métaux, et les plaines en prèduhaient 
plus de grains et de fruits. Les manufaé^ures s-'ékt^e- 
roient dans les terres arides, fi la circulation y verfott' l'a*- 
"bondance des chofes communes. On ne laiSeroit pas- 
dès Provinces incultes au milieu d*un Ëfat, ^ur fertîUi* 
fer des marais mal-fains, où, quand la terre v«as («b- 
ffante, Tair et la met vous con fument. On ne vérroit 
pas toutes les^icheffes du commerce dans qu^qiïes vî^es 
d'un grand Royaume, comme on y voit tons les droits et 
tous les biens du peuple dans quelques familles. La cir- 
culation fcroit plus vive, et la confommatioti plus abon* 
dantc. Chaque Province cultiveroil fa prodt^krn fa» 
vorite, et chaque famille fon petit chitnp. Soos chaque 
toit, il naitroit un enfant de plus pour la navigation et 
pour les arts. L'^Europe devicndroît, comme la Cinn^ 
un edaim innombrable de population et d'induilfie# En- 
fin, la liberté du commerce amènerait infenfibletaent 

cette 



PORTRAIT ojE CROMWELL. 3^^ 

cette paix uahrerfelle, qu*un Ro! gyèrrier, luaîs humain^ 
ne crpj^t pas dûmérique. L^efpnt de calcul et d^iil- 
térét fondecoît le f^ftême du bonheur des nations fur le 
dêv.elQPptçnient de la raifon, qui feroit une belle et glo- 
xUufe'^.uvfr-garde de nioeurs. 



. t , 




■PORTRAIT DE CROMWELL» 

NptlntCromweir comme un nomme qui a été fourbe 
(QU^ fa vie, JVi de la^ieine à le croire* Je penfci 
i|uHl fiit d'abord éntouiialle^ et.qu^enfuite il fit (ervir fon 
£iRatirm«.méme à fa. grandeur. Va novice fervent ^ 
▼tngt ans devient fouvent un ^fripon habile à quarante* 
On coQ^mence par être dupe, et on finit par être fripon, 
dans le grand jeu de la vie humaine* Un hpmme d'état 
ftrend pour aumônier un mobe tout paît ri des petitçfies 
dft ion cof vçnt» dévot, crédule» gauche^ tout neuf pour 
>p: monde V le moine s'inllruit, fo forme, s^lntrigué, et 
fupplante Cba maître^. 

Cron^well ne favoit d'abord s'il fe feroît ecctéfîaflîqae 
oufoldat» Il fut l'un et l'autre. Il ikr en 1622 une 
campago^: dans^ l'armée du pçinçe d'Orange rrederic'- 
Henrir grand homme» frère de deux grands homme ; et 
quand il revint ea Angif terre» il fe mit au £erviee de 
« V-évêque Williams» et fut le théologien de ihonfeîgr 
Djeur, . l£34|dis que mouie jgiieur paffoit pour l'amant de 
b femme* Ses principes étoient ççux des Puritains ; 
RÎnii il devoit haïr de tout fon cçeur \\n évêque, et ne 
. )pA» aimer les rois» On le chaffa d^ la maifon de 
l'4vêque Williams» parce qu'il étoit^ Puritain ^ et. voilà 
l'origine de fa fortune. L^ Parlement d'Angleterre fe 
déclara cçptr^ la Royautéet contre l'Epifcopat ^ quelques 
;ami$ qtt'il avoit danj^ <;j5 ParlcDwnl lui procurèrent la 
npmiaaûon d'un ^onrg. Il ne commença à exiger que 
dati^e^^t^ms'l^.etil avpit plus de quarante ans fans qîTil 
:eut jatnais fait parler de lui. Il avoit beau polTéder l'E- 
criture faint^^ difputer fur les droits des prêtres et des 
' 4itaçr6S| faire quelq'&es mauvais fermons et quelques H- 

belles. 



i69 PORTRAIT DE CROMWELX, 

belles, il étoit ignoré, J^a! ^ndt loi en fertnan qui èfl 
fort ioiîpîde, et qui reiTemble a&s atix prédications des 
Quakers ; on n*7 découvre afsûrément aucune trace de 
cette éloquence perfuafive avec laquelle il cntraina depuis 
les Parlements. C'èft quVn eflfet il étoît beaucoup plu» 
propre aux affaires qu'à reglife. C'étoît fartout dans (on 
ton et dftns fnn air que confîâoit fou éloqnence; un geile 
de cette main qui avoît gagné tant de batailles, et tué 
tant dé royaliftes, perfuadoit plus que les périodes de 
Ciceron. 11 fant avoixer, qne ^t fut fa valeur incooipa- 
rable qui le fit connoive, et qui le mena par degr^ aa 
faite de la grandeur.^i 

Il commença p^r k jetter en volontaire qut voaloit 
faire fortune, dans la ville de HuU affiégée plkr le Roi. Il- 
y fit de belles et d^heureufes aéHons, pour lefquelles il 
reçut une gratification d'environ ûz mille francs du Par* 
lement. Ce préfent ^it par le Parlement à un avacto- 
rîer, fait voir que le parti rebelle dévoit prévaloir. Le 
Roi n^toit pas en état de donner à fes Odrcièrs Gène» 
reaux ce que le Parlement donnoit à des volontaires. A<k 
vec de ^argent et du fanatiTme on doit à la longue être 
maître de tout. On fit Cromwell Colonel. Alors fea 
grands talents pour la guerre fe développèrent au point 
que lorfque le Parlement créa le Comte àe Mancbeiler 
Général de ces armées, il fit Cromwell Lieutenant Gé^ 
néral, fans qu^il eût pa(fô par les autres grades. Jamais 
liomme ne parut plus digne de commander $ jamais oii^ 
ne vît plus d'aé^ivité et de prudence, plus d^andace et 
plus de reflburces que dans Cromwell. Il èii blefie ^ l^ 
bataille d'York $ et tandis que Ton met le premier ap» 
pareil à fa playe, il apprend que fun Général Manchefter 
fe retire,* et que la bataîHe èft perdue. Il court à Man-- 
chefter; il le trouve fuyant avec quelques Oâ^ciers^ il le 
prend par le bras, et lui dit avec un air de confiance et 
de grandeur, F^out vous méprene%^ tnylorâ^ ce n^è^ pat 
de ce côié'Ct que /uni les ennemis. Il le ramène près du^ 
champ de bataille, rallie pendant la nuit plus de douze 
mille honimes, leur parle au nom de Di£u, cite'Moiie, 
Gédéon et Joiué, recommence la bataille, au point i\k 
jour contre l'armée royale vîétorieufe, et la défait entière- 
ment. Il falloit qaS^n tel bomme périt ou fût le maî« 

tr« 



PORTRAIT DE CROMWELL. 369 

* \ 

^e« Prefque tous les Officiers de fon armée étoient des 
eotoufiailesy qui portoieot la Bible à ParçoQ de leur 
felle : On ae parloît à Parmée, comme daos le Parle- 
jnent, que de perdre Babîlooe, d'étahltr le culte dans 
Jèruialemi de brifer le coloiTe, Çromwell paixiM^ tant 
de four cefla de TètrCf et penfa quMl valoit mieux lesi 
gouverner^ que d^être gouverné par eux. L'kabitode 
de pcâcher en inrpir4.1ui reftoit. Figurez «vous un far 
quir, qui s!*hQ. mis aux. reins une ceinture de fèr par pé- 
nitence^ et qui enfuite détache (a ceinture pour en don- 
ner fur les oreilles aux^^uires faauirs» Voilà CromwelL 
Il devient iàûffi intriguait qu^il etoit intrépide y il-s^aflb- 
cie avec fous les ^Colonels de l'armée, et forme ainfi dan& 
les troupes une republique, qui force le Géoéraliflime i^ fe 
démettre. Un autre GénéraliiRme.èit nommé, et 'ûH 
dégoûte. Il gouverne Parmée, et par elle il gouverne le 
Parlement; U met. ce Parlement dans la néceiïïté de le 
faire enfixTCréaéraliiiinae. Tout cela èft beaucoup ^ mais 
ce qui èft^ilenHèly c'èil quHl gagne toutes les batailles 
qu^il donne en Angle te ne, en ËcoiTe, en Irlande ; et ii 
les gagne, non en voyant combattre, et en fe ménage* 
ant, mais toujours en çlwrgeant Teonemif r^l liant iès 
troupes, courant partouty iouvent bleflé, tuant de f* 
main pluileurs Officiers royalifUs, coipme un grenadier 
furieux et acharné. •• ..^~ 

Au milieu de cetfi guerre afifreufe Cromwell £efoit l'a- 

' mour > il alloit, la Bible fous le bras^ faire (a cour à la fem< 
me de fon Major général Lambert. Elle aimoit le Com^^e 
de Holland, qui fervoit dans. Tarmée du Kui« Cromwell 
lefirend priibnnier dans une bataille, et jouit du plaîûr de 
faire trancher la tête à Ton rival. 3a maxime étoit de ved> 
fer le fang de tout ennemi important, ou fur le champ 
de bataille, ou par la main des bourreaux. Il augmenta 
toujours fon pouvoir, en ofant toujours en abufer ; la 
profondeur de fes.defleins n^ôtoit rien à fon împetuo* 
iit^ féroce. Il entre dans la chambre du Parlement, et 
prenant fa montre^, qu^il jette à terre, et quHl brife en 
morceaux i Je vousicaiferai, dit-il, comme cette montre* 
Il y revient qudque tems après^ chaffe tous les membres: 
Pun après Pautre, en les fefant défiler devant lui.^ Cha- 

. cua d'eux è(i obligé en paflant de lui faire une profonde 
révérence. Un d'eu2 paiïe le chapeau fur la tête ^ Cronv 

wcll 



37b PORTRAIT DB CROMWELL. 

y^tll luî prend fou cliapeau, et le jette par terre : Âppce* 
nés, dit- il, à me refpeÂ^er. 

Qu^nd il eut outragé tous les Rois en fefant couper k 
tête à Ton Roî légitime^ et qu^îl commença luî même % 
régner, il envoya Ton pSVtratt I une tête couronnée, c^é* 
tort à la Reine de Suède Cbrlflîne. Marvel, fameux 
poète Angloîs, qui {efoit fort bien des vers Latins» ac» 
compa^na ce portrait de ûx vers, où il fait parler Crom- 
"well lut-meme. Cromwell corrigea les deux dernicTSi 
ç][ue voici : ' - 

y^/ tthî fuhmUlet frontem rev^renAor vm^ra, 
Nonfunt Aï n)uUut regibus ufque iruces. 

Le fens hardi des fix vers peut fe Tendre alE^û : 

Les armes à la main j*ai défendu les loix ; 
D'un peuple audacieux j'ai vengé la querelle* 
Regardez fans frémir cette iiinare Bdelle ; 
Mon froin n*èft pas toujours repliante des Rois«J 

Cette Reine fut la première à le reconn!9lfec|B dès qu^il 
fut proteétcur des trois royanœes. Prefque lûUS les Soa- 
verains de TËuiûpe envoTèrcnt des Ambafiadeurs à leur 
frire Crûfnwel!^ à ce don^eflique d'u|i évèquc, qui veooit 
de faire périr par les mains du bourreau un Souverain 
leur parent. Ils briguèrent à Penvi fon alliance. Le 
cardinal Mazarin, pour lui plaire, chafîa de France les 
deux fils de Charles 1. les detix petits fils de Henri IV. 
les deux coufins germains de Louis XIV. La France 
conquit Dunkerque pour lui, et on lui en remit les clefs. 
Après fa mort Louis XIV. et toute fa cour portèrent U 
deuil, excepté Mademoifelle, qui eut le courage de ve- 
nir au cercle en habit de couleur, et foutint feule PhoO' 
neur de fa race. 

Jamais Roi ne fut plus abfolu que luî. Il difoit, qu*il 
avoit mieux aimé gouvexner fous le nom de Proteâeur 
que fous celui de Roi, parce que les Angloîs favoieot 
jufqu'où sVtend la prérogative d'un Roî d'Angleterre, et 
ne favoient pas jufqu'où celle d'un Protefteur pouvoît al- 
ler. C'étoit connoître les hommes, que l'opinion gou» 
Terne, et dont Poptnion dépend d'un nom* 11 avoit con- 



PORTRAIT»» CROMWELL. 871 

Î'u un profond mépris pour la religion, qui aVoit fervi à 
a fbrtane» Il y & utie anecdote certaine conferrée dans 
la maifon de St Jean, qui prouve afl*ez le peu de cas que 
Ctoton^èU fefoit de cet inftrumeot, qui avoit opéré de (1 
grands effets dans Tes mains. 11 buvoit un jour avec Ire« 
ton, Fletwood» et St Jean^ bifayeul du célèbre Milord 
BoKngbrooke ^ on voulût déboucber une bouteille, et 
le tîreboucbon tomba fous la table j ils le cfaerchoient 
tous, et ne le trouvoient pas. Cependant une députation 
des églifes Prefbytériennes atteadoit dans l'antichambre, 
et un huiffier vint les annoncer. Qu'on leur difê que je 
fuis retiré, dit Cromwell, et que jf cherche le Seigneur. 
C'étoit Tcxpreflion dont £e fervoîent les fanatiquesi 
quand ils fefoîent leurs prières. LorfqnUl eut ainfi con- 
gédié la bende de miniilres, il dit à Tes confidents ces 
propres paroles \ Cet faquïm^là cràyent que nous cher» 
cbons te Seigneur^ et nOui ne cherchons que le tirehoucbonm 

11 n'y a guères d'example en Europe d'aucun homme, 
qui Tenu de fi bas, fe foit élevé fi haut. Mais que lui fa* 
loit-il abfolument avec tous Tes grands talents ? La for- 
tune* Il Peut cette fortune \ mais fut-il heureux ? 11 
vécut pauvre et inquiet jufqu'à quarante trois ans ) il fe 
baigna depuis dans le fang, paffa fa vie dans le trouble, 
et mourut avant le tems à cinquante fept ans. Que l'on 
compare à cette vie celle d'un Newton, qui a vécu 
quatre-vingt-quatre années, toujours tranquille, tou- 
jours honoré, toujours la lumière de tous les êtres pen- 
fants, voyant augmenter chaque jour fa renommée, ia ré- 
putation, la fortune, fans avoir jamais ni foins ni re« 
mords ; et qu'on juge leqimel a été le mieux partagé. 

O curas bominum^ o quantum èQ m rébus inang ! 



DIS. 



372 DISCOURS Ds 



.^ ; 

DISCOURS DE M DE VOLTAIREf 

A'^ SA Rkciption a L^ACADEMIE FRANÇOISE. 
Prononcé le lundi 9 Mai I746« 

McssisuM, 

VOTRE fondateur mît dans votre étabUffement toute 
la nobleffe et la grandeur de Ton âme : Il voulut que 
vous fulTiez toujours libres et égaux. En effet, il dut 
élever au defius de la dépendance, des hommes ^ui éto^ 
ient au-deflus de Pintérêt, et qui auffi généreux que lui, 
{efolent aux lettres Thonneur qu^elles méritent, de lescul* 
tîver pour elles-mêmes. Il étoit peu^être Ik craindre 
qu^un jour des travaux fi honorables ne fe rallenti&ot. 
Ce fut poi^r les confervèr dans leur vigueur, que vous 
vous fites une lègle de n^admettre aucun académicien 
qui ne réiîdât dans Paris. Vous vous êtes écartés fage« 
ment de cette loi, quand vous avez reçu de ces génies 
rares que leurs dignités . appelloient ailleurs, mais que 
leurs ouvrages touchants ou fublimes rendoient toujours 
préfents parmi vous : Car ce feroit violer Pefprit d'une 
loi, que de n'en pas tranfgreiTer la lettre en faveur des 
grands hommes. Si feu Mr le prêûdtnt Bouhîer, après 
s'être flatté de vous confacrer fes jours, fut obligé de les 
pafier loin de vous, Pacadémie et lui fe confolèrent, 
parce qu'il n'en cultiva pas vK^ins voa fciencea dans la 
ville de Dijon, qui a produit' ftnt d'hommes de lettres, 
et où le mérite de Pefprit femble être un des- caraélères 
des citoyens. 

11 fefoit refouvenir la France de ces tems où les plus 
auHères magiftrats, confommés comme lui dans l'étude 
des loix, fe déladoient des fatigues de leur état dans les 
travaux de la litérature. Que ceux qui méprifent ces 
travaux aimables, que ceux qui mettent je ne fais quelle 
mîferable grandeur à fe renfermer dans le cercle étroit de 
leurs emplois, font à plâinire ! Ignorent-ils que Cicéron, 
après avoir rempli la première place du monde^ phaidoit 

encore 



M. »« VOLTAIRE. 373 

«ncore lès caufc» des cÂtoyens, écrivoh for la nature des 
Dieuj(, conférait avec des philofophes ; qaMl alloît au 
•thé&tre ; qa*U daignoit cultiver ramitié d^Ëfopus et de 
R<»(cms, et laxfibît aux petits efprits leur coftfbinte gra« 
^îté, qui n^èft que le mafque de la niéiiocrité. y 

Monficur le Préûdent BouHier étoit trèsfavant $ mais il 
4ie refiembloit pasti ces favants infocîables et inutiles, qui 
x^égligent Pétude de leur propre langue pou^ fa voir im-i 
fiaifaitement des langue« anciennes ; qui fe croyent ea 
droit dt méprifer leur fiècle, parce qu'ils fe dattent d^a- 
vmi qùelquef connoiffaoces des iîecles paffés ; qui fe ré- 
•crient fur un paffage d^Efeb^^le, et n^ont jamais eu le 
plaifir de verfer des larmes à nos ^eflacles. Il traduifit 
le poème de Pétrone fur la guerre dviie, non qu^il pen- 
sât que cette déclamation pleine de penfées faufies, ap« 
•prochât de la fage <t élégante noblcffe de Virgile : H 
Jatroit que la fatyre de Pétrone, quoique femée de traits 
charmansy n^èft que le caprice d^ua jeurfe homme obfcar, 
4]ui n*eut de frein ni dans fes mœurs, ni dans fon flile* 
I>es hommes qui fe font donnés pour des maîtres dé goût 
et de volupté eftiment tout dans Pétrone -, et Mr Bou- 
hier plus éclairé, n^eftîme pas même tout ce qu^il a tra- 
duit : c*èft un des progrés de la raifon humaine dans ce 
fiécle, qu'un tradttâeur ne foit plus idolâtre de fon au- 
teur, «t qtt*il faohe lui rendre juAice comme à un contem- 
porain, il exerça fes talents fur ce poème, fur Phymne 
i Vénus, fur Anactéon, pour montrer que les poètes 
doivent ètie traduits en vers : c'ètoit une opinion qu'il 
défendoit avec chaleur, et on ne fera pas étonné que je 
me range à fon fentimentV 

Qu'il me foit permb, rKèOieurs, d'entrer ici avec vous 
dan& ces- difeuflions itttéraîres ; mes doutes me vaudront 
de vous des décrions. C'èft ainfi que je pourrai contri- 
buer au progrès des arts ; et j'aimerois mieux prononcer 
devant vous un difcours utile, qukm difcours éloquent* 

Pourquoi Homère, Théocrite, Xiucrèce, Virgile, Ho- 
race, font-ils heu reufe ment traduits chez les Italiens et 
chez les Anglois, pourquoi ces nations n'ont-elles aucun 
grand poète de l'antiquité en profe» et pourquoi n'en a- 
vons-nous encore vu aucun en vers ^ ^ vais tâcher d'eu 
démêler la raifon. 

X*a difficulté furmontçe dans . queL<|ue gelire que ce 

1 i puifi^ 



374 msCOVRS DE 

fj^UTe être» £ttt wsm gnnje partie du nérile* Pomt de 
gcmndes chofes (kas de grandes peioes : et il n'y a ppuit 
de aation au moiidey cbec laquelle il foit plus difficile 
4iue chez la noue de rendre une véritable mie à. la poeôe 
aneieune* 1m premieri foctea fermèrent le génie de 
leur langue j les Grèct et X«atint employèrent d'abord 
la poefîe à peindre les objets fenfiblea de toute la. nature. 
Homère exprime tout ce qui fra^e lea yeux : k» Frmi>« 
çois qui n'ont guerres commencé à porCeâionner le 
grande poefie qu!au théâtre, n'ont pu et* n'ont du ex* 
primer alors que ce qiù peut toucher IMune* Nous nous 
îbmmes interdits nous-mêmes infeafiblement prelquetoue 
les objets que d'autres nations ont àtè peindre. Il n^ft 
rien que le Dante n'exprimât, à l'exemple des anciens 2 
Il accoutuma lés ItaKens^^ tout dire ; mais nous, coaa*- 
nent poorions-nous aujourd'hui imiter Fauteur des Géor^ 
giques, qui nomme fans d^étour tous les inArumeats de 
l'ajçricultuse ? A peine les conno^ns-nous, et notre nOf 
lefle orgueilleufe daj^ le feia du repos et du.hixe de nos 
vîileSy attache malheureufement une idée baffe à ces tr»* 
vaux champêtres, et au détail de ces arts utiles, que les 
maîtres et les légiflateurs de la terre «ultivoient de leura 
mains viâorieufcs. Si nos bons poètes avoient fu expri* 
xner heureufement les petites chofes» notre langue ajou* 
teroît aujourd'hui ce mérite, qui èft tsès grand, à, l'a* 
vantage d'être devenue la première langue du monde < 
pour les charmes.de la converfation, et pour l'expreffioa 
du fentiment. Le langage du coeur et le il«le du théâtre 
ont entièrement prévalu : Ils ont embelli la langiue Fnm^ 
çoife ; mais ils enontrefferré les agréments dans des bornes 
un peu trop étroites.^ 

£t quand je .dis ict, Meffieurs, que ce font les grands 
poètes qui ont déterminé le génie des langues, je n^'avance 
rien qui ne foit connu de vous* Les Grecs n'écrivirent 
l'hiftoire que quatre cens ans après Homère. La langue 
Grecque reçut de ce grand peintre de la nature la fupé- 
rioiité qu'elle prit che2 tous les peuples de l'Aiie et de 
l'Europe : CVft T.érence qui chez les Romains parla le 
premier avec une pureté toujours iiégante :'c'èft Pé- 
trarque qui après le Dante «donna à la langue Italienne 
' cette aménité et cette grâce qu'elle a toujours confervécs. 
C'èft à Lofiès de Vega, que r£Cpagiu>I doit fa nobleffe et 

^ la 



M.; »B VOLTAIRE. J75 

ik. |Mrai|)e ; c^èft Sbttkefpeur» qui tout bwbare qu^il ^oit, 
uît dans PAnglois cette force et cette énergie qu'on n'a 
jamais pu augmenter depuis, fan« l'outrer, et par conie» 
quent fans l'affoiblir« D'où vient ce grand effet de la 
poefîe, de former et fixer enfin le génie des peuples et de 
leurs langues? La.caufe en è(l bien fenfible : les premiers 
bons versy ceux-mêmes qui n^en ont que l'apparence^ 
»^imprii!Vent dans la mémoire à l'aide de rharmonie^' 
i^eurs tours naturels et hardis deviennent familiers \ le» 
hommes qui font;tous nés imitateurs, prennent infenfible« 
ment la* manière de s^xprimer, et même de penfer, des 
premiers dont l'imagination a fubjugué celle des autres^ 
Me défa vouerez- vous donc» Meilleurs, quand je dîrar, 
que le vrai mérite et la réputattxui de notre langue ont 
commencé à l'auteur du Cid et de Cinna.?>ik 

Montagne avant lui étoit le feul livre quiattirâtl'atten** 
tîon in j^tit nombre d'étrangers qui pouvoient favoir le 
l'rançois; n»ais Jç iiîle de Montagnea'èH ni pur ni correét,» 
si précis, ni noble. 11 éft énergique et familier) il exprime 
naïvement de grandes chofes ^ e^^ft cette nsuveté qui 
plait 'y on aime le caraéière de l'auteur ^ on fe plaît à fc 
tetrouver dans ce ^u'il dit de lui-même, à cou ver fer, ^ 
ckanger de difcours et d'opinion avec lui. J'entens fou* 
vent regrettes ic langage de Montagne, ç'èfl fon imagi- 
nation qu'il faut regretter : £lle étoit forte et hardie ^ 
mais fa langue étoit bien loin de l'êtlre.' 
' Marot qui avoit formé le langage de Montagne, n'a 
prefque jamais été connu horsde fa patrie j il a étié goûté 
parmi noua pour quelques contes na^s, pour quelques é«* 
pigrammes licentieufes, dont le fuccès èft prefque toujours 
dans le fujèt j mais c'éft par ce petit mérite même que 
la langue fut longtems avilie : On*écrivit dans ce Hile leS' 
tragédies, les poèmes, l'hiûoire, les livres de morale. Le 
judicieux Defpréaust à dit i ImiUz de Marat VéUgant 
hadinagt. J'ofe croire qu'il auroit dit le naif hadtnage^ 
fi.ce mot plus vrai n'eût rendu fon vers moins coulant.' 
Il n'y a de véritablement bons ouvrages, que ceux qui 
paflent chez les nations étrangères, qu'on y apprend^ 
qu'on 7 traduit et chez quel peuple a-t-on jamais traduit 
Mafot. 

Notre langue ne fut longtems après lui qu^un jargoa 



37C DISCOURS »B 

fiiniliery daoi leqiMl od réoffiffciit qoelqucfins à &lfr 
d'heureufes plaifaotriet : Mais quand on n'éft que plaU 
fanty on n'éft point admiré des autres nations. 

Enfin Malberîe vint, a le fremier en France 
Fafenùr dant hs vers unejufie caJance^ 
D*Mn mot nui en fa fdace tn/eigna le pouvoir. 

Si Malherbe montra le premier ce ^e peut lé grand 
art des ezpreflions placées, il éft dene le premier qui fut 
élégant. Mats quelques fiances hannonieufes fuffifoient^ 
elles pour engager les étrangers ï cultiver notre lan* 
gage? Ils lifoirnt le poème admirable de la Jérufalem,. 
POrlaDdo, le PaAor Fido, les beaux morceaux de Pé- 
trarque. PouToit-on aflbcier ^ ces thèfs dœurre un- 
très petit nombre de vers François, bien écrits à la vé*^ 
rîtéy mais foîblcs et prefque fans imagination. 

^ La langue Françoift refloit donc il jamais dans la mé- 
diocrité, fans un de ces génies faits pour changer et pour 
élever réfpril de toute une nation. C*èft le plus grand- 
de vos premiers accadémicicns, t*h9t Corneille feu!, qui* 
commença à faire refpefler notre langue des étrangeTS^' 
précifémcnt dana le tems que le Cardinal de Richelieu^ 
commençoit à faire refpeflcr la^ couronne. L*un «% Tau--- 
tre portèrent notre gloire dans l'Europe. Après Corneille 
font venus, je ne dis pas de plus grands génies, mais de' 
meilleurs écrivains. Un homme s^éleva, qui fut à la fois- 
plus padionné et plus correâ ; moin» varié, mais moins 
inégal ; auffi fublime quelquefois, et toujours noble fans^ 
enflure ; jamais déclaroateur parlant au cœur avec plosr 
de vérité, et plus de charmes. 

Un de leurs contemporains, incapable peut être dû fu- 
blime qui é'ève Pâme, et du fentiment qui Pattendrit» 
mais fait pour éclairer ceux à qui la nature accorda Fun-^ 
et Tautre, laborieux, févère, preci»; pur, harmonieux, 
qui devint enfin le poète de la raifon, commei^ça mal- 
Leureufcment par écrire des fatyres, mais bientôt après 
il égala et furpaflfa peut être Horace dans la morale et 
dans Part poétique: 11 donna les préceptes et lésez** 
emples ; il vit qu'à la longue Part dMoUruire, quand il ' 
«Q parfait, reuflit mieux que Part de médire, parce que-' 
îa fatyre meurt avec ceux qui en font les viéiimes, et que • 
la raifon et la vertu font éternelles. Vous eûtes en tous 

les 



M. OB voit AIRE. jn, 

"im georef «étte foule 4c grands liomiiles, que la nature 
tt naître, comme 4aBS le fiècle ^le Léon X« et d^Auw 
gufte. C^èft aWt que 1er autter peuples ont cherché a^- 
videment dans vos auteur» de quoiVkiftruire : £t grâces 
en partie aux foins du Cardinal de Rtchelîeuy ils ont a-^ 
dopté votre langue ; comme ils fe ^ont^ emprefles de fe 
parer des travaux de nos ingénieux artiHes^. grâces auic 
foins du grand Cblhert» 

. Un Mojiafque illaftre^hee tous les Hdmmes par cîna 
viâoiresy et plus encore ches les feges par Tes tailes con. 
^oifiances, fait de notre langue la fîenn^ propre,^ celle de' 
ta fxiur et de ces états î il la parle avec cette force et 
cette fine^ que la feule étude ne donne jamais, et qui 
èd le' caraâère du génie : Non- feulement il la cultive, 
mats il Pembellit quelquefois^ pvree que lès âmes fupé* 
fleures faîfiflènt toujours cer tours et ces expreflions dig- 
ses d'elle», qui ne fe préfentent point aux âmes foifoles* 
Il èR. dan» Stockholm une nouvelle Chriftine, égale à la 
première en efprit, fupérieure dans le refte ; elle fait le 
même honneur à notre langue* Le François èd cultivé 
dans Home, où il étoît dédaigné autrefois ; il è(l aulli' 
&iBÛlier au SojBverain Pontife, que les langues fa vantes 
éans leiquelles il écrivoit, quand il infbruiiit le monder 
Chrétien qu'il gouverner Plus d'un Cardinal Italien écrit 
en Franco!» dans le Vatican, comme s^il étoit né a Ver- 
fouies. Vo» ouvrages» Meffieur», ont pénétré jufqu'à^ 
^ette capitale de l'empire le plus reculé de l'Europe et 
de P Afie^ et le plus va(le de l'univers : Dans cette ville,. 
qui n'étoît,' il y a quarante ans, qu'un* défert habité par 
4fs bêtes fauvages : On y repréfente vos pièces drama- 
tiques ; et le même goût naturel qui fait recevoir dans 
]a ville de Pierre le grand, et de fa digne fille, la mud- 
que des italiens, y>fait aimer votre éloquence. 

Cet honneur qu'ont £att tant de peuplés ^ nos excel- 
lents écrivain», èll un avertiû'emcnt que l'Europe nous 
donne d« ne pas dé;;éaerer. Je ne dirai pas que tout fe 
prçcîpite vers une honteufe décadifncr,- comme le crient 
fi fouvent des fatyriques qui prétendent en fécrèt, julii- 
fier leur propre foibUffè, par celle «ju'îls imputent en^ 
public à leur iiècle. J'avoutrque la g^loric de nos armes 
fe fouticnt mieux que celle de nos lettres: Mais le fca- 
^i nous éclairoit, n'è.t pas encore éliect. Cc^s^der* 

113. , mèxcs 



37» DISCOURS»* 

nîères années o*on{-dks pas prodmt le feUl If^ré dti ctiroa^ 
Dologi^y dans lequel on n*a jamais mieux peint les noeur»- 
^es hommes, le caraôèrc des court, et êts fîècles ? Ôuir- 
rage^ qui, s'il étolt féchement inftruAif, comme tanr 
d'autres, feroît le meilleur dt tou», et dans lequel Tau* 
teur a trouvé encore le fécrèt de plaire ^ partage t^fer- 
vé au très petit nombre d'hommes qui font fupérieurs ^ 
leurs ouvrages. . 

On a montré- la caufe du progrès et de la chute de 
Tempire Romain dans un livre encore plus - court, écrit 
par une génie n&ït et rapide, qui approfondit tout eri 
paroifiaut tout effleurer. Jamais nous n'avons en de tra- 
duâeurs plus élégants et plus fidèles* De vrais philoib- 
phes ont enfin écrit l'hiftoire. Un homme éloquent ^r 
profond s'èft formé dans le tumulte des. armes. Il hft 
plus d^un de ces efprits^ aimables, que Tlbulle et Ovide 
cuflent regardés comme leurs drfciples, et dont ils euf- 
fent voulu être les ami». Le théâtre, je l'avoue, éû me- 
nacé d'une chute prochaine; mais au moins je vois ici 
ce génie véritablement tragique qui m'a fervt de maître, 
quand j^ai fait quelques pas dans la même carrière ; je le 
regarde avec une fiitisfaâion mêlée de douleur; cdmme 
on voit fur les débri» de fa patrie un héros-qui l'a défend- 
due» Je compte parmi vous oeux qui ont après le grand" 
Molière achevé de rendre la comédie une école de mœ- 
urs et de bienféànce : école qui méritOft chez les Frad- 
çois la confidération qu'un théâtre moins* épuré eut dans 
Athènes. Si l'homme . célèbre, qui le premier orna I3 
pLilorophie des grâce» de l'imagination, appartient à un 
tems plus reculé, il èft encore l'honneur et III confolatioit 
du vôtrCi 

Les grands talents font toujours neceflairement rares ;- 
furiout quand le goût et l'efprît d'une nation font formés* 
Il en èft alors des efprits cultivés^ comme de ce| foiêts,. 
où les arbres preffés et élevés ne iouffrent pas qu'aucunr 
porte fa tête trop audefius des autres. Quand le com- 
merce èd eu peu de mains, on voit quelques fortunes 
prodigieufes^tt beaucoup de misère; lorlqii'enfin il èft 
plus étendu, Topulence èil géiiérale, les grandes fortune» 
rares. C'éft précifcraent, MeHieuis, parce quHl y » 
beaucoup d'efprit tn France qu'on y trouvera dorénavant 
moins de gérâes fupéiieurs. 

Mais 



I 



M. •« V O t T A I R E. jy^ 

Maiff enfin, malgré cette culture anivcrfeBe de la na* 
lioD» je ne nierai pas que cette langue devenue ii belle; 
et qui doit être fixée par tant de bons ouvrages^ peut fe 
corrompre aifément. On doit avertir les- étrangers, 
quVlle perd déjà beaucoup de fa pureté dans prefque tous 
les livres compofés dans cette- célèbre république, fi long- 
tems notre alÛée, ou le François èft la langue dominante, 
au milieu des faÔions contraires à la France. Mais fi ' 
elle s^altère dans ce pays par le mélange des idiomes^, 
elle èft prête a fe gâtée parmi nous par le inélange di s- 
ililes* Ce qui déprave le goût, déprave enfin le langage* 
Souvent on a&âe d'égayer des* ouvrages ferieux et în* 
Uruâifs par les exprefiions^ familières de la converfation» 
-Souvent on introduit le ftile marotique dans les fujèts lis> 
plus nobles ; c'èfl revêtir un prince des babits d^un far- 
ceur. On fe fert de terme» nouveaux, qui font inutiles, 
et qu'on ne doit bazarder que quand ils font néccifaires. 
Il-èft d'autres défauts, dont je fuis encore plus frappé, 
parce que j'y fuis tombé plus d'une fois. Je trouverai 
parmi vous, Mefiieurs, pour m'en garantir, les fecours 
que Pbomme éclairé à: qui je fuccéde, s^étoît donne par* 
fcs études. Plein de la levure de Cicéron, il en avoit tiré 
ce fruit de s^étudier à> parler (a langue, comme ce conful 
parloit la fienne. Mais c'èft furtout à celui qui a £»'^ 
ibn étude particulière des ouvrages de ce grand orateur, 
et qui étoit Tamie de Mr le Préfîdent Boubîer, à faire re- 
vivre ici l'éloquence de l'un, et à vous parler du roérîte 
de l'autre. 11 a aujourd'hui à la fois un ami à regretter 
et à célébrer, un ami à recevoir et à encourager. 11 peut 
vous dire avec plus d'éloquence, mais non avec plus de 
fenfibilité que moi, quels cbarmes l'amitié cépand fur les 
travaux des bommcs coniàcrés aux lettres, combien elle 
fert à les conduire, h les coniger, à les exciter, à les con- 
foler ; combien elle infpir.e à l'âme cette joie douce et re- 
cueillie, fa os laquelle on n'èfi jamais le maître de ces idées» 

C^èft ainfi que cette académie fut d'abord formée. 
KUe a une origine encore plus noble que celle qu'elle re- 
çiit du Cardinal de Richelieu même^ c'èft dans le fein de 
1 aflQÎtié qu'elle prit naifl*ance. Des hommes unis en* 
tie eux par ce lien refpeélable et par le goût des beaux 
arts, s^aâeràbloient fans fe montrer à la renommée j ils 
furent moins brillans que leurs fuccefieurs, et non moins 

hcurèu^. 



3»<» DISCOURS mm 

keorevz. Li bienfibnce» rnmoii, kcandetsr, là ftine 
critique û o^ipotèt à la fatyre, fermèrent leuis afièn^ées.^ 
£lles animeroot toujours les TÔtict, eUcaièropt Téteruft 
exemple des gent de lettres, et ferviroot peut- être à cor- 
riger ceux qui 'ce rendent indignes de ce nom. Les vrai» 
amateurs de» arts font amis. Qui hù plus que moi en 
droit de le dire? J'ôfèroî» m^etendre, MeiSeurs, fur les- 
bontés dont la plupart d^enlre tous m^onorent, fî je oc 
derois ra^oubKer ponr ne vous parler que du grand ob^ 
jet de vos travaux, des intérêts devant qui tous les au^ 
très s'évanoutffenty de la gloire de 1» nation. 

Je fais combien Pefpiit fe dégoûte aifément des éloges? 
Je fais que le public, toujours avide de nonreautés, penic 
que tout èft épuifé ûac votre fbndatcsuc et fur vo» protec*^ 
tears; mais pourrois-je refnfer le tribut que je dois, parcer 
que ceux qui l'ont pajré avant moi« ne m*ont latffé riei» 
de nouveau à vous dire ? li en èû de ces éloges qu^oo' 
xépètei comme de ces folemnités qui font toujburs Us- 
mêmes, et qui réveillent la mémoire des erênemcnts ebèr% 
à an peuple entier ^ eUcs ibnt néceflàires. Célébrer dc»^ 
liommes tels que le Cardinal de Richelieu» et Loub XIV* 
tui SegoîeTi un Colbert, un Turenne, un Coudé : C^èft 
dire à^haute voix, Roù^ mimfireSf généraux i vemty im»^ 
êe% as grands bwtmes. Ignore-t-on que le panégjrîque 
de Trajan anima Antonin à la vertn ? et Marc-Aurâe, 
le premitr des empereurs et de» bomnses, n^avoit^ii pa» 
dans iês écrits, Peinulation que lui* infpirèrent les vertu» 
d'Antootn ? Loriqu^Henri iV. entendit dans le parle- 
ment nommer Louis XII. le Père du peuple, il fe îca* 
tit pénétré du délir de l'imiter, ettl le furpafla. 

Penfez-vous, Meflîeursi que les honncu<» rendus par- 
tant de bouches à la mémoire de Louis XIV. ne fe Po^ 
ieot pas fiait entendre au coeur de fon fucceflèur, dès fa 
première enfance? On dira un jour que tous deux ont été^ 
à l'immortalité, tantôt par les mêmes chemins^ tantôt 
pav de» routes différente». L'un et Tautre feront fem- 
blablc», en ce qu'ils a'ont diâeié tlfe charger du poids 
des affaires que par reconnoiiTauce ; et peut être ç^èii en 
cela qu'il» ont été plus grands. La poflérité dira qur 
tous deux ont aimé la juiiice, et ont commandé leurs a/- 
inécs. L'un recherchoît avec éclat la gloriç qu'il méri« 
toit ; il Tappelloit à lui du haut de fon trône \ il en fy 
toit fuivi dans fes conquêtes, dans £es entreprifes ; il en 

r^mpiiiïoit 



M. M VOLTAIRE. 383c 

jremplîSbit lemond« \ il déployoit une âme fubllme daos 
le boaheur et dans i'advcrfité> dans Tes camps, dans Tes 
palais, dans le» cours de l'Europe et de l*A6e : le» terres 
et les mers rendoient témoignage à fa munificence, et le» 
plus petits objets^ fi-tôt qu^ils a voient è lui quelque rap* 
port, prenoient un nouveau cara^ère, et recevoîent l'em*- 
preinte de ia grandeur* L^autre protège des empereur»* 
et des rois, fubjuguedes provinces, interrompt le cours da^ 
fes conquêtes pour aller fécourir fes fujèts et y vole dur 
lein de la mort, dont il é(l à peine échappé. It remporte 
des vidoires \ îl fait les plus grandes ehofes avec une fim*' 
plicité^ qui feroit penfer que ce qui étonne le rede de» 
hommes, èil pour lui dans Perdre le plus commun et Xt,- 
plus ordinaire. 11 cache ht hauteur de fon àme, fans 
s^etudîer même à la cacher \ et il ne peut en aflFoiblir lea 
rayons, qui en perçant malgré lui le voile de fa modeflîe, 
j prennent un éclat plus durable. 

Louis XIV. fe fîgnala par des monuments admirables^. 
par l'amour de tous les arts, par les encouragements qu'il 
leur prodiguoît : O vous, son Auguste Suocessevr,» 
voits l^avez déjà imité, et vous n'atrendez que cette paix 
Que vous cherchez par des^^viéloires, pour remplir tous vos 
projets bienfe&nts, qui demandent des jours tranquilles. 

Vous avez commencé vos triomphes daiis la même pro 
TÎnce où commencèrent ceux de votre bifayeul, et vou» 
les avez étendus plus loin* Il regretta de n'avoir pu» 
dans le cours de fes glorieufes campagnes forcer un en- 
nemi digne de lui, à mefurer fes armes avec les fîennes ei» 
bataille rangée. Cette gloire qu'il déûra, vous en avez 
joui. Plus heureux que le grand Henri, qui ne ramporta 
presque de vi^oires que fur fa propre nation, vous avez 
vaincu les éternels et intrépides ennemis de la votre. 

Votre fils après vous, l'objet de nos voeux et de notre 
crainte apprit à vos côtés à voir le danger et le malheur 
même fans- être troublé^ et le plus beau triomphe fan» 
être ébloui. Lorfque nous tremblions pour vous dan» 
Paris, vous étiez au milieu d'un champ de carnage^ 
tranquille dans les moments d'horreur et de confiifion^ 
tranquille dans la joie tumultueufe de vos foldats viétori* 
eux : vous émbraiuez ce Général qui n'avoit fouhaîtédet 
vivre que pour vous voir triompher ; cet homme que vos 
vertus et les Sennes ont fait votre, fujét^ que la France 

comptera 



1 



3ta DISCOURS, 9u. 

comptcn toujours parmi (et cnÊmts les phts cUrs et le» 
plut iUuftret. Vout récompenficz d^i pur irotre témoig- 
nage et par vot éloget tous eeux qui avoient contribué à 
la viôoire ; et cette lécompenfe èft la plut belle pour 
des François. 

Mait ce qui fera eonferve à jamait dant kt fefies de 
PAcadémie» ce qui èft précieux à clmcoii de vous. Mef- 
£eur8, ce fut Tua de vos confrères qui (ervit le plus ? o- 
tre proteéleur et la France dans cette journée : ce fut 
lui, qui, après avoir volé ds brigade en brigade, apré» 
avoir combattuen tant d'endroits différents, courut don« 
ucr et estécuter ce con&il fi protnpt, fi ialutaire, fi avi- 
dement reçu par le Roi, dont là vue difcernoit tout dans 
des moments où elle peut s'égarer fi aifément. Jouiffc^i 
Meflieurs, du plaifir d'entendre dant cette aflémblée ces 
propres paroles, que votre proteé^eur dit au neveu de 
votre fondateur fur le champ de bataille : Je n^o&Uhrai 
janms Ufirntice important que vous m^avem rendu. Mais 
fi cette gloire particulière vous èft c^ère, combien 
font chères à toute la France, combien -le feront un jour 
à l'Europe, ces démarches pacifiques que fit Louis XV« 
après fes viâoires ! 11 les fait encore» il ne court à fis» 
ennemis que pour les défarmer, il ae veut les vaincre que 
pour les fléchir. Slb pouvoieut connottrele fond de fou 
cotur, ils le feroient leur arbitre aulieu de le combattre ; 
et ce feroit peut-être le feul moveu d'obtenir fiir-lui dea 
avantages. Lt» vertus qui le rout craindre, leur ont été 
connues^ dès qu'il a commandé j celles qui doivent ra- 
mener leur confiance, qui doîveat être le lien des nati- 
ons, demandent plui de tems pour être approfondies par 
des ennemis. 

Nous plus heureux, nous avons connu fon âme dès qu'il 
a régné* Nous avons penfé, comme penferont tous les 
peuples et tous les fiècles : jamais amour ne fut ci 
plus vrai, ni mieux exprimé : Tous nos coeurs le fentent, et 
vos bouches éloquentes en font les interprètes. I)è» 
médailles dignes des plus beaux tems de la Grèce, éter* 
nifent fes triomphes et notre bonheur* Puifiai-je voir dans 
nos places publiques, ce Monarque humain, fculpté des 
mains de nos Praxitèlcs, environné de tous les fymbolea 
ée la félicité publique ! Puifiai-je lire aux piedsde (a fiatur 
cet mots qui font dans nos cœurs. Jim pin de iafiairu! 

A T H A- 



A T H A L I E. 



sh 



mm 



"/*• 



A T H A L I E. 



Pf^-mt/k 



TXVUS. 



T R A G E D I E. 

f JoAs, roi de Joda, fils d*Ocofiaâ. 
An»W4«, itcwrc djc Joram^ ajeiile d^ JfMS. 
Jo4i>, auUrmem Jqiapa, Grand^Prétre, 
JosABiT, taate de Joas, femme du Grand" 

Prêtre 
Zachaius. fib de Joad et de Jo&bet. 
SALOMrm, ibeur de Zacbarîe. 
4BiaK, l^ttu des principaux Officiers des Rph 
de Juda»' 

AZARIAS» 
4lSHASL« 

£t \^^ trois autres Chefs des Prêtres et des 
Lévites. 

Matbaw» Piètre Apofiat, Sacrificateur de 

Baal. 
.Nab^l» confident de Mathan. 
AoAa, femme dc^ la fuite d^Athalie* 
Troupe de Prêtres et de Lévites. 
Suite d'ATHAUx. 
La NouiuucE de Joâs» 

Cvojtmi de jeunes filles de la tribu.de Lérl. 
JUa fient ift dans le Vemplé de Jêrufalemdims un v^ikile 
dePaf^artemerA du Grand Frétre. 

A C T E P R E M 1 E R E. 
SCENE PREMrSRE. 

JoAD, Asi«Ell« 

ABNÈa. 

OUI, je viens dans fon temple adorer PEtemel. ' 
Je viens, fclpu Pufage antique et folemoei^ 
Célébrer avec vous* la fameufe journéci 

OA 



.1194 A T 'H A L I E. 

Gà fur le mont Stna la loi iioiit'fut donnée» 
Que les temps font changés I fi-tôt que de ce joar 
La trompette fwxée.amiooçoit le feloor. 
Du temple orné par tout de fefions magmfi<|aeS| 
Le peuple faint en fbttle ioOQdoit les pocliqnet } 
£t tous devant l'autel avec ordre inUdduks» : 
Se leurs champs dans lenri mains poitaat lea nouTtaux ; 
fruité ' ' î 

Au Dieu de l^nivers conracat>ie«t ces pr émicos* 
Les prêtres ne pouvoiènt fùSire aux facrîficct. . 
L^audace d'une femme arrêtant ce coneoors, 
£n des jours ténébreux a changé ces beux^uft. 
D'adorateors' zélés i peine un petit nombre - 
Ofe des premiers temps nous retracer «quelque ombre t 
Le Relie pour foa Dieu naontre «n oubU fatal, ~ 
Ou même s^empreflànt aux autds de Bad, 
Se fait initier à fes honteux myilères, • j 

£t blafphême le nom qu^ont invoqué leurs pètes* ' 

Je tremble, qu*Athalie, il ne vous rien caeher, < 

Vous même de l'autel vous fefant pracher^- 
N'acheye enfin fur-voos fes vengeances fnnefles, 
£t d'un refpcâ forcé ne dépouille les reftcs. 
^<Mu/« D'où vous vienr. aujourd'hui ce noir preffentî- 

ment i 
Abner» Penfez^vous être iàint et juile impasément \ 
Dès longtcms elle hait cette fermeté rare j 

Qui rehaufie en Joad l'éclat de la tiare. 
Des longtems votre amour pour la religion { 

£{l traité de révolte et de fédition. . 
Du mérite éclatant cette Reine jaloufe^- 
Hait fur-tout Jofabet votre fidelle époufi». 
Si du grand ^être Aaron Joad èft fiicceflear, . 
De notre dernier roi Jofabet èft la ibeor* 
Mathan» d'ailleurs* . Mathan, ce prêtre facrill^e, 
Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'affiege, 
Mathan de nos autel» inâLme défendeur, 
£t de toute vertu zélé periecuteur. 
C^èil peu que le front ceint xi'une mitre étrangère^ 
Ce Lévite à Baal prête fon mini Aère. 
Ce temple l'importune, et fon impiété 
Voudroit anéantir le Dieu qu'il a quitlé» 

Pour 



TRAGEDIE. ^«5 

Pour Totis p«idre, îl n^èfl point de reflbm qvL*tl n^n* .1 

T«atc \ 
<^e1qaefois H vous plaint» fouvent mcme £1 vous vante, 
11 affeâe pour vous mie fauffe douceur i 
"Et par-là de fou fiel colorant la noirceur, 
Tantôt à cette Reine il vous peint redoutable*, 
Tantôt, vojrint pour Tor fa foif iofaftbble. 
Il lui feint quVn un lieu, que vous feul eonnoiflet. 
Vous caches dts tréfors par Oavid amaffés. 
jEnfin depuis deux jours la fuperbe Athalie 
'iDans un (ombre chagrin paroit enfévelie« 
Je Pobfervois likr, et je voyoîs fes yeux 
Ijancer fiir le lieu faiat des regards furieux ^ 
-Comme fi, dans le fond de ce vafte édifice, 
Dieu -cachott on vengeur zrmé pour fon fupplice* 
Croyez-moi, plus j'y penfe, et moins je puis douter 
-Que fur vous fon courroux ne foit prêt d^éclater ^ 
Et que de^Jezabel la fille fanguinaire, 
Ne vienne attaquer Dieu juiqu^n fon fanéliiaîre. 

Joad. Celui qui oset un freki ^ la fàreur des ûois^ 
Sait auffi det méchants arrêter les complots. 
-Soumis avec refpeék h fa volont^-fainte, 
Je crains Dieu, cher Abner, et n^ai point diantre craîate* 
Cependant je rends grâce au zèle officieux 
Qui fut tous mes périls vous fait ouvrir les. jeux. 
Je vois que llnjuÂice en fécrèt vous irrite, 
Que vous avez encore le coeur Ifraelîte. 
Le Ciel en foît béni. Mais ce fécrèt courroux, 
Cette oifive vertu, vous en contentez- vous ^ 
La foî qui n^agit point^ è^-ce une foi fincère ? 
Huit ans déjà paffés, une impie étrangère 
Du fceptre de David ufurpe tous les droits, 
&t baigne impunément dans le fang de nos rois. 
Des enfants de fon fils déteilables homicide» 
£t même contre Dieu lève ion bras perfide. 
Et vous l*ùn des foutieni de ce tremblant état. 
Vous, nourri dans les camps du Saint Rot Jofapbat^ 
Qui fous fon fils Joram commandiez nos armées. 
Qui raflurates feul nos Villes allarmées, 
l-orfqae d^Ocofias ie trépas imprévu • 
Di/perfa tout fon camp ?^ Tafpeâ de Jébu^ 
, . Kk Je 



SW A T H A L I E, 

Te cnôai Dtcu^ dhes-youi,,!» TÛité i^c toadier . 
Voici comme ce Dieu vous répond pai ma hoodit i 
Du zèle de ma lot que Cext de vous p^J^cr P 
Par de ilériles vœux |»eiife^*vous m^bpa^rer i 
Quel fruit me xevient-il de tous vos facrifices ? . • 
Ai-je befoin du (ang des boucs et de^ géni&s ? 
Le fang du vos ftois crkf et m'èft poiat éçp«té« 
Rompez, rompez tout paâe avec lUmplété. 
Du milieu de mon peuple eaiterminez les^^rimen 
£t vous viendrez alors m^immokv vo^ viftimes, 

jibner» Hé que puts*je au miUeu de ce^ipfle iiballil| 
Benjamin ^ft fans force, et Juda faos vestu» 
Le jour qui de leurs Rois vit é(^eindi£ la race, 
Eteignît tout le feu de leur antique, asdai^c» 
Dieu même, difcnt*ils, s^èâ retiré de noiMU 
De rbonneur des Hébreux. autrefois fi ialouK» 
Il voit fans intéfêt leur grwdeur terra^ee» 
£t fa mîfcrîcorde à la fin s'èft laflfée* 
Oa ne voit plus pour nous £» redoubtables maiaf» 
De merveilles fans nomj^re effrajer;les.btti»ainf. . 
L'Arcbe fainte èil muette et ne. rend plus d'oracles* 
, Joad. £t quel temps fut jamais pl^s fîertile ea a&r 

racles ? 
Quand Dieu par plus d'effets montra«t-U (ou pouvalr? 
Auras-tu donc toujours des yeux pour uc; point vWt 
Peuple ingrat? Qioi toujours les plus grande^ mer- 
veilles, 
Sans ébranler ton coeur, frapperont tes oreilles i , 
Faut-11, Abner, faut>il vous rappeller le cours -, . .. ' 
lÙts prodiges fameux accomplis, em nos joura: . , ^, 
Des tyrans d'Ifrael, les célèbres, di^raçes» , 
!Et Dieu trouvé, fidelle eu toutes fes menaces l . . 
L'impie Acbab détruit, et de fon fang trempé 
Le cnamp que par le meurtre il avoit ufucpé \ 
Près de ce champ fatal Jézabel immolée, 
Sous les pieds d.es chet^s^ux cette reine foulée j . 
Dans [on fang inhumain le.S chiens défiJtéré^ .... 
£t de (on corps ^ideux.lès. n^embxes déchûrés., ... 
Des prophètes menteurs la troupe confondue^ . 
£t la flamme du Ciel fur l'autel deic^ue j 
£lie aux éléments parlant en fouvçrain. 
Les deux par lui fermés et. devenus .d>irajm^ 

fit 



T * A G E © I E. ^ 

t 

Jlt la tcprt'fytifs atfl^ fiins ploîe et fans rofét \ 

Les morts ie ràiiînisaiit %^ la voix d*£ltfée ? 

RecoTinoiffez', Abner, H? cei^ traits éclatans^ 

Un Dieu, tel aujtE^ttydHiui qu'il fut danstous les temps« 

11 lait» quand il lu! plak, faire éclater fa gloîre, ' 

£t fon peuple èft tchijours prèfent ^ far mémoire^* 

j^bfur, "NLm où font ces bonneûrs ^ Oavid tant pFO'« 
mis, 
£t prédits «uême tncore^ â* Suloakm <bn 'firls ? 
Hélas t nous efpérîons que de leur race heurcufe 
De voit ftfrtif dSe Rdis une fuite notiibrcufe ? 
Que fur toute tribu, fur toute lïation, 
JL^un d'eux étabiiroit fà domrnation, 
Feroit ceflfer par-tout la dîfcorde et la guerre, 
lit vérroit à fcs pfeds toui les rois de la terre. 
. Joad. Au* profsé^fe» du Ciel pbuTqiîoî renoncez* vous l 

jibner» Ce Roi, fils de David, où te chefchero&S'* 

BOUS f 

Le CiM même peut*n répafer ksr ruines 

De cet arbre fecbé juiques dans fes racines ? 

Athalie étouffa l^eofant zn^me au berceau. 

Les morts, après btik aiAs^ fiorte-nt-îh du tonskbeau } 

Ah ! fi ddas & fureur elle s'éroît trompée \ 

Si dtt fang^detios Rois quelque goûte échappée 

Joad. Hé Ken, xçit fet'xex-vous > 

j^mr.' Ojour heureux moi ? 

De quelle ardeur j'irois recennoitre mon Roi ! 
Doutez vous qu'à fes pieds nos tribus empréffee s >■■■ ■ 
Mais pourquoi me flatter de ces vaines peoffées l 
Déplorable héritier de C^^s Rois tiiomphantSj; 
Ocofîas reftoit feul avec fes enfants. 
Par lés traits de Jéhu je vis percer le père j ' 
Vous avez vu les fih maSacrés par la fnèré* ' 

Joad» Je ne m'explique poiiic. Mais quand l'adre du» 

Aura fur rbonrîfon fait le tier«.de fon tour, 
Lorfque la ttoifi'ème heure îfcuX prières rappelle, 
Retrouves-vous au temple avec ce mêtné zèle^ 
Dieu pourra- vous montrer, par d'importants bienfaits. 
Que fa parole ^ ihible, et ne trompe jamais» 
Allez, pour ce grand jour, il £aùt 4ùe je m^apprête, 
£t du lempk di^l l*aube blancliit U &it^ -^ 



9» A T H A L I £. 

Abner. Qod fera ce bienfait que je ne comprends pas ^ 
X«^îllufire JoTabet porte vers vous^ les pas* 
Je fors, et vâh me joindre !k la troupe fidelle 
Qu'attire de ce jour la pompe folomnelle* 

SCENE II. 

JOAiai, JOSABIET. 

Joaih Les temps fon aecomplis, Princefièy il faut pa^ 
ler. 

Et votre heureux larcin ne fe peut plus celer. 
Yit% ennemis de Dieu la coupable in faïence, 
Abufant contre lui de ce profond filence, 
Accufcnt trop longtems^fes promeffes d'erreur. 
Que disje ? Le fuccès anÎJiAant leur fureur, 
jufques fur notre autel, votre injufte marâtre, 
Yeut offrir \ Ba^l un encens idolâtre. 
Montrons ce jeune Roi, que v6s mains otX fauvé^,. 
Sous Taile du Seigneur, dans le tem'ple étev6. 
De nos princes Hébreux il aura le çourage„ 
£t déjll fbn efprit a devancé fon Ige. 
Avant que fon deflia sVxpliqUi^ plar i;i69(.votXi 
Je vais l'offrir au Dieu par <^i^egnént les Rois. 
Aufli-tôt affeaûblant nos Lévites, nos prêtres, 
Je leur déclartraî rhéritîcr de leurs> maîtré's. 

Jofahet. Sait-îl déjà fon nom,. et fon'noble deftîn t 

joad, II ne répond encore qu^aunom d'Eliacin^ 
Et fç. croit quelque enfant rejette par fa mère ^ 
A qui j'ai par pitié daigné fervir de père. 

Jofabk. Hélas ! de quel pcrîl je PaVdîi fu' tirer ! 
Dans quel péril encore èft-il prêt de rentrer ! 

Joad. Quoi, déjà votre foi s^affoîblît et s'étonne ? 

Jojabtt. A. vos. (âges confeils, Seigneur, je m'aban* 
donne 
De jour-que j'arracbai cet enfant a la mort^ 
Je remis en vos main tout le foin de fon fort. 
Même de mon amour cra)^nant la violence, 
Autant que je le puis, j'évite fa préfence. 
De pciit qu'^a la voyant, quelque trouble indifctèt. 
Ne faife avec mes pleurs échapper mon fécrèt. 
v>ur-tout j^ai crii devoir aux larmes, aux prières 
Confacrei; ces', trois jours et ces trois nuits entières* 

Ce.r> 



T «L AiG Z ï} ï £. 3JB9 

C^fNtndant ^joiurd*)iui puis«je.yous demander 
Quels amis vou!| jiye» prdta à vo4$ féconder ? 
Abner, le brave Abn^r, vieadra*t-Il nous défendre î 
A-t-il, près de fidû Hoi^ int-fermeot de fe rendre ? 

Joad, Abner, quoiqti^on fe pût aflurer fur fa foî. 
Ne fait pas même encore fi nous avons un Roi. 

JofaSef. Mais à qui de Joas confiez-vous la garde ? 
£ft-ce Obede, èû-ce Antaion q«e cet honneur regarde f 
De. mon père for .ea;c les bien&îts répandus... -p 

yoaJ. A rinjùfte Athalie ils fe font tous vendue. 

Jofabet. QjAi donc oppofe^^vous contre fes fatellites ? 

Joad* Ne vous Tat-je pa« dit i Nos prêtres^ noi Le», 
vîtes» 

Jofabet. Je fais qtse prés de vous en I^crèt aflejnb]^ 
Par vos foins prévoyants leur nombre éft redoublé \^ 
Qiie plein d'amour pour vous» d^horreur pour Athalie» 
Un ferment folemnel par avance les lie 
A ce fils de David qo^on leur doit révéler. 
Mais qnelque noble ardeur dont \\t puifient brûler. 
Peuvent' ils de leuy Roi venger feuls la quérqlle ? 
Pour un fi grand ouvrage èft-ce aSi^z de leur zèle i 
I>outez- vous qo'Athalie au premier br»it femé . 
Qu'un fils d^Ôcpfias èft ici rçnfçrmé. 
De fes fiers étrangers aSem^Un^ les cobortes. 
N'environné le temple et n'en brife les portes.?- 
Snffira-t-fl contr'eux de vos minières faints^ 
Qui levant au Seigneur leurs innocentes mains,- 
Ne favent q^ gémiri et prier pour nos crimésy 
£t n'ont jamais verfç que lefang de^ viâimes ? 
Peut-êti;e d?«* leurs, bras Joas percé de coups 

Joad, £t comptez vous potK Hen Dieu q^ui comba$; 
pour nous ? . . 

Dieu qui de l'orpheliof protège l'innocence, 
£t.fait dans^ ta foiblefie éclater fa puifiance \ 
Dieu, qui baittcs tyrans, et qui dans Ifraêl " 
Jura d'exterminer Achab et Jé^abcl *, 
Dieu, qui frappant Joram» le mari de leur fille^ 
A juiques fur foQ fils, pourfuivi leur famille j 
Dieu, dont Ic.bta^ vçagcur, pour un temps fulpèpdu, 
Sur cette race, impie èit toujours étendu. 

Jofabet. Et c'èÙTur tous ces Rois fa juÛice févèrc 
Que je crains pour le fils de mon malheureux frère. 

Kk3 Qui 



3^ ATHALIE. 

Qaî fait fi cet enfant, par leur cri Ae entratoe^'. 

Avec cuXy en naiifiint» ne fût pas-condamné l' 

Si Dieu, le féparant d'une odieufe race, 

£n faveur de David voudra lur faire jjfrace f 

Hélas, r£tàt fanrrible on lé Ciel me Toffrit, 

Revient à tout moment effirayer mon ^prk ! 

De princes éfçorgéi^ la chambre étoit remplie» 

Un poignard à k-maih Timplacable Atlialie 

Au carnage antmoit fes barbares foldats. 

Et pourfuîvoit le cours de fes ai&(finats« 

Joas, laiffé pour mort; frappa foudain ma vûe.- 

Je^ mè 6^f e encore fa nourrice éperdue, 

Qui devint les "bonreaux s'étoît Jcttée en vaîn,^ 

Kt foîble le tenoit renverfé fur fon fein. 

Je le pris tout faAj^artt. £tt bâi|j;nant fon vîfage,. 

Met pleurs du fentiment lui rendirent l'ùlâge^- 

£t foit friijeur eBCore, ou pour me carefler,. 

De fes bras Innocents je me IcntîrpreSen 

Grand Dieu, que mon amour ne lui foit point funeftol^ 

Du fidelle- David c^èft le précieux leile. 

Nourrr'dans ta maîfon en l^amour de ta loî|. 

11 ne connoii' encore d^àutre pète que toi.- 

Sur le point.d'attaquer une Reine homicide,. 

A Tàfpeâ du péril fi ma foi s'intimide, 

Si la chairerle (àng le troublant aujourd'hui^ 

Ont trop de part aux- pleurs que je répands pour lui ! 

Conferve rhérîtier de tes: faintes promeffes^ 

£t ne puoîs-que moi de toutes mes foi'bUflfés^ 

^oai^ Voslapmes, Jtfabet, n'ont rien- de criminel -; ■ 
Mais Dieu veut qu'on efpère en ion foin paternel,. 
14 ne rechefche poin^, aveugle en fa colère^ 
Sur le fils qui le craint, Plmpiété du père« 
Tout ce qui reile enepre' de fidelle» Hébreuxv 
Lui viendront aujourd'hui renouveller leurs vœuK.. 
Autant que de David lâ-race c^ refpeâéè, 
Autant de Jéxabel la fille éà déteiiée» 
Joas les touchera par fa noble pudeur, 
Où femble de fon fanj^ reluire là fplendetir.- 
Et Dit'U, par fa voix même appuyant notre exemple,^. 
De plus près à leur cœur parlera dans fon temple* 
Deux infidclles Rois tour autour Pont bravée 
Il faut que fur le trône un Rai foit élevé, 

Qai 



T.R A G EDI £. 35^ 

Qui fe fouvieiuie m jour qu^au rang de et» ancêtre»^ 

X)iett Ta fait remonUr par la mam de (es prêtres^ 

XJ'a tiré par leur main d^ l'oubli du tombeaui 

£t de David éteint rallumé le flambeau. 

Grand Dieu, G. ta prévois qn'bdigne.de fa race^ 

Il doit de David abandonner la ^raca ^ 

Qu'il foit coiame le fr^ôt en naii&uit arraché; . 

OU qu'un fouffle ennemi dans fa fleur a feché» 

Mais û ce même enfant à %er ordres docile^ * 

Doit être à tes defléîns un inflrument utile,. 

!Fais qu'au jufte héritier le fceptre foit remî^» 

Iiîvre en mes foibles mains /es puifiants ennemis; 

Confonds dans fts con&ilè une Reipe cruelle. 

Daigne^ daigne, mon Dieu, fur Mathan et fiir elle 

Répandre cet efprit d'imprudence et d'erreur. 

De la chute àts Rois funeile avant çoùreun 

L'heure me preffe- Adieu. Dea plus Iftîntes familles 
Votre fils et fa foeur vous .amènent, les ftlljBS». 

5 C.E.N E: lil. 

JbSABBTy ZACHARtB^ SAl^OMrTil, Lf ChOKVK^- 

Jofabet, Cher Zaèliarie, allez^ ne vous arrêtezrpas^. 
De votre augufle père accompagnez les p%s.. 

O fiUes de Lévl, troupe jeune et fidelle^ 
Que dqà le Seigneur embraie de fon zèle. 
Qui venez fi fouvent partager mes foupirs^ 
Knfants, ma feule joie en- mes longs déplaifîrs ; 
Ce feitons^dans vos mains, et cés^ fleurs fur vos tê'ies^ 
Autrefois- con venoient k nos pompeufes f ètes« 
Maisv hélas ! en ce temps d'opprobre et de douleurs, . 
^Qnelle offrande lied mieux, que celle de nos pleurs ^ 
pentends déjà; j'entends la troÀpette facrée». 
Et du temple bientôt 'on permettra l'entrée.- 
Tandis que je me vais préparer â marcher, 
CbanteZ| louez le Oieii que vous venez chercher; 



SCENE 






3(;3 A T H A L X E, . 

SCENE IV. ' 

Zf CaosuRr 

Toirf le Cboeur. 
Tout Puniven èft pleia de fa magnificence. 

Qu'on Padore ce Dieu. qn*on rinvoqm* I jamais. 
Spn empire a des temps précédé la naiffaoce. 
ChantOQSi publions (es bienfaits* 

Une Fohc feule. 
En vain IHnjufte TÎalence 
Au peuple qui le loue, tmpoferoit filence» 

Son npm ne périra jamais. 
Le jour announce au jour fa gloire et îk puifiaoce.^ 
Tout Tunivers èft plein de fa magnificence. 
Chantons, publions fes bienfiaits^ 
Toêd le Choeur répète. 
Tout Tunivers èft plein de fa magaificcnce. 
Chantons, publions fes bienfaits. 
l/iu Poiùc feule. 
Il donne aux fleurs leur aimabie peinture» 
Il fait naître et meurir les fruits. 
11 leur difpettfe avec méfure, 
Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits tr 
Le champ qui les reçut, les rend avec ufure; 

Vmt JÎtOrt, 
Il commande au Ibleil d'animer la nature \ 

Et la lumière èft un don de fes mains. 
Mais fa loi fadnte, fa loi pure, 
EU le plus riche don qu^il ait fait aux humains. 

Une j^utre. 
O mont de Sinai, conferre la mémotre 
De ce jour à jamais augure et renommé, 

Quand fur ton fommet enflammé 
Dans un nuage épais le Seigneur renfermé. 
Fit luire aux yeux mortels un rayon de fa gloire. 
Dis nous pourquoi ces feux et ces éclftirs. 
Ces torrents de fumée, et ce bruit dans les airs, 

Ces trompettes et ce tonnerre ? 
Venoit-il renverfer l'ordre des éléments î 
Sur fes antiques fondements, 
Venoit-il ébranler la terre i 

Vn9 



TRAGEDIE. 393 

Une Antre • 
If venoît révéler aux enfants des Hébreux 
De ces préceptes faints la lumière tmnu>rtelle. 

Il venoit à ce peuple heureux 
Ordonner de Taimcr d'une amour éternelle* 

7ô<r/ le Choeur. 
O divine, 6 charmante loi I 
^ O juftice ! 6 bonté fopréme ! 
Que de raifons, qu'elle douceur extrême. 
D'engager à ce Dieu fon amour et fa foi 1 

Vnt Voix feule* 
D'un joug cruel il fauva nos ayeux \ 
X.es nourrit au defert d'un pain délicieux. 
11 nous donne fes loix, ô bonté fuprême ! 

Pour tant de biens, il commande qu'on l'aîme* 

Le Choeur. 
O justice I 6 bonté fuprême ! 
Le Même Voix. 
Des mers pour eux il entr'ouvrxt les eaux \ 
D'un aride rocher fit fortir des ruifieaux. 
Il nous donne fes loix, ô bonté fuprême ! • 

Pour tant de biens^ il commande qu'on l'aime». 

Le Choeur. 
O divine, ô charmante loi \, 
Que de raifons, queUe douceur extrême. 
D'engager à ce Dieu fon amour et fa foi t 

Une Autre Voix feule. 
Vous, qui ne connoiilez qu'une crainte fervîle, 
Ingrats, un Dieu (i bon ne peut -il vos charmer ^ 
Ed-il dottc à vos coeurs, ètt-il (î difficile 
£t fi pénible de l'aimer \ 
L'efclave craint le tyran qui l'outrage. 
Mais des enfants l'amour èft le paitage» 

tout le Choeur.. 
O divine, ô charmante \<A \ 
Que de raifons, quelle douceur extrême^ 
D'engager sLce Dieu fon. amour et ia foi? 



9$6 A T H A L I £, 



Ici tout les objtef ▼««• bMIkte/voa» Srfkette. 
Abandooacx ce toople mis prèttet ^ l%ahfiait* ^ 
Fujcz toutce tiHD«h0| «t itaiii-i^lre^pftl*!^ 
A Yosfesstgités ^e«€S rendre l»^je» •«• -^' « 
jiibJiê» Noo, je ne puti, tu voit mon «rottUe» et ma 
foifa^fiê* 1 

Vi dire \ Matban ^«^ WeMM, ^irtlfe prcft; 
Heureufe, fi je puit trourer par m fl^nHi < '- j • 
Cette paix que je ckccchret qui «m iAt totâonra ! ' 



il * 



8 C £ N E IV.' 

Ahner. Madame, pardonnez fi j^Orp le -^élebdriB. 
Le zèle de Joad n*a point dû vous fyrprendrf • \ , 
Du Dieu que nous fervoQs'tel eft l^ordre éj^eriv^L 
Lui-même il nous traça fou teçiple^ et fon autel, . 
Aux feuls enfants -d.'Aaron commit (es iâcrîfÎG^s, ' ^ ^ 
Aux Lévites marqua lèur^ placés rt,lei^,:çs office^^. ^ 
Et fur-tout défcDdîi \ %r poftétî.é;^ ,V,. ' „ ' ^ „ 
Avec tout autre Diça to,utç locKîfç. , ; 




3ns» 



Voîcî votre Matban» je vous iRiffc avec i^«^ V^' j^ - 

j^tbaUe* Votre préièncç, Abncr» ^èft ici.^ec^^îre^ 
Laifibns-là de îoad ^audace téméraire, , T \'S*. . 
Kt tout ce vam amas de luperUitions,, , .^ ^^ 
Qui ferment votre temple aux,4Utrês^i^à.tiQl}S)> 
Un fujèt plus prciTant excite i^es. âllarmesV 
Je fais que, dès enfance, élcve dans les armes,' , ^ , 
Abner a le coeur noble, et 'qu*II rend à là fois , 
Ce qu^îl doit à fon Dîeu« ce qù'U doit à ici. Rois. ^ 
Demeurez. 

Mathan, Athalie, AbnA, yî/.V^ d^^hqtît^ 

Maihan. Grande Rcioe, èft ccîcî v^tre-îifilré ^ • ^^ 
Quel trouble vous agite, et quel ciFroî vont glace ? 

Parmi 



TRAGEDIE. ^97 

Patmi vosenneiaif ^t vtuurrQiÊi chescher ? 
De çt temiplr fif^&ae ôfeK^voui aprocker ? : 

A vtZ'YQx» dépOitiiUé crt|e hûac ii vire 

AtbgË0* Prêtes liftai l'a^ ei l'autre une oreille •tteli'^ 

Je ne veux point ici nppeller le paffi« > 
Ni vous rendre raifon du (ang que j'ai veri&' 
Ge que j'ai failp Abnêr^ j'ai eni le devoir faire. 
Je ne prends, foinc pour juge ufi peuple témécaire« 
Qlioiqne ^ 4of<4eoce ait 6(é publier, 
L.e Ciel même a pris foin de me judifier. 
Sur d'eclatjints fuccèi roi| pniflance établie, 
A fait jufau'aux deux roèrs refpeâer Athalie* 
Far moi Jerufalem goiUe un cainie probnd*; 
Le Jourdain ne voit .plus l'Arabe vagabond. 
Ni l'altîer Philiâin par d'étiernels ravages. 
Comme au temps de vos Rois, défoler fes r!vagcs« 
L.e Sjrieà me traita «t de reine et de fœur» 
Enfin de ma uaasfon le perfide on preifeury . 
Qui devt^it jufqu' à moî poufîer ta barbarie, 
Jéhu, le fier Jébu, tremble dansSamarie. ^ 
De toutes parts preffé par un puiffant voiliQ, 
QQt j'ai fu Soulever contve cet iKOafîn, 
Il me Uffe en ces lieux fouveraine maîtrefle. 
Je jouiflbis en paix du fruit de ma fagefle. 
Mais un trouble imnortun vient, depuis quelque jaur^ 
De met pr^fpérités interrompre le cours. 
Un fonge (me devrois je inquiéter d'un fonge i) ^ 
Entretient dans mon coeur un cbagrin qui le ronge. 
Je résrite par-tout, par -tout il me pourmit» 

C\étmt pendant l^iorreur d'une profonde nuit, 
Ma 'mère Jézàbel devant moi s^èft montrée, 
Comme au jour de fa mort, pompeufement parée, 
Ses malbeurs n'ament point abattu fa fierté. 
Même elleavoit encore cet éd^ emprunté, %, 

Dont elle eut foin de peindre et d^orner fon vifage. 
Pour réparer des ans l'irréparable outrage» 
Tremble, «i'a*t-olle dit, fille digne de moi» 
Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aufli fur toi* 
Je te plabs de tomber dans (es mains redoutables, 
Jtfn fiUe* En afiheiant ces mots éponvanubic», 

' L 1 Son 



39> A T H A L I S. 

Son ombre ven «Mm Ut t pftm ie btifler ^ 
Et moi je loi tendoit le« imiioe pour l'enliniCHr* 
Mais je ii*ai phu trauré <{0*im h at iibit aïolki^^, 
D^os et de chût meuftm» et traÎBédsaa fai fcnse. 
Des lambeaux pleins de &ng;,' et dei Membres affreux 
Que des chiens déférants fe dif|mloifeBt ^atse muu ' 

Abnèr. Grand Dieu ! . ; 

AthàHe. Dans ce dllbrdve, à moi ]r«ix iè ftéfcnte 
Un jeune enfimt convert d\iae fobe édat«iite. 
Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtos* 
Sa vue a ranimé mes esprits abattna* 
Mais» lorfque revenant de mon trouble junefte^ 
J*admirois fa 4ouee«lr| fou air noMe et moMut^ 
J'ai fenti tout-l coup «m homicide adcr. 
Que le traître en mon^fein a plongé toiit entier. 
De tant d'objets divers le^ bixaive aflemUage, 
Peut-être du baxard vous ^roit un ouvrage 
Moi-même quelque-temps kootenfe et ma peutf 
Je. Uai pris pour Pefet d'fime fombre "wapeur» 
Mats de ce fouvenir lÉon ftlne fwffédéé^ 
A deux fois en donnant revu \k même idée. 
Deux fms mes liiftes ^ux ib foift Vu retsacei^ 
Ce même enfant toujours tbut prétà«vpevter»~' 
XafH^ 'enfin des horreurs dont J'etois pourfuivîef 
J'allois prier Baal de veiller mr ma "viey 
£t chercher tn, repos «ux pieds de fes auteb» 
Que ne peut4a frayeur fur l'efprit des mortels ! 
Dans le temple des Juifs un iniliii6t m^a ebufle, . 
£t d'appaifer leur Dieu j'ai «onçu la pwilee, 
Jai cru que des -prefetils calmeroient foncourroiix^ 
Que ce Dieu, quel qu'il foh, en deviendrait plus douit. 
Pontife de Baal, excufefe ma (bîblefib. 
J'entre; Le peuple fcdt. Le fiicrîlîce eefle. 
Le grand-prêtte vers moi s'avance aif«c fureur. 
Pendant quHl me parloit, h furprife I ^ terreur ! 
J'ai vu ce même enfant dont y^ fuis aoenacée, 
Tel qu'ui^ Fonge affrayant l'a peint à ma penfée. 
Je l'ai vu. Son même air, fon même babit de lin, 
Sa démarche, fes yeux, et tous fes traits enfin. 
C'èlt lui même. Il m«rchrà \ c6té-du grand^prêtre* 
Mais bientôt 3l ma vue on Ta fait dffpafottre/ 

Voilîk 



i; R A G E D I E. 

Voilà qacl tfoulde ici m'oblige à m'anéter, 

£t fur qttol j^tf» vouKi tous deux- vous confalter. 

Que préfiig<c,' Mai)u»|^t ptcMiigc tsccoyable î ^ 

jMatbmu C% feogi», et ce rapport» toikt me.feoible ef« 
ft^«bk« 

j4ibê6ê. Makvet ettiast fatal, Abner, vcos Pavez vu. 
Quel èft.a ? De quel fang l £t de facile tribu 7 

Mêèré J>iDoa- venlRot» à l'autel pcétoieot leor mim- 

Li'un èft fil« de Joad, Jofabet «â fa flM^re. 

L'autre m'èft iuconail.. 

Maibw^ : Poiftr quoi deUbérer 2 . 

' Se tous les deox, Madame^ W ù: faut afiJûver 

Voas favez poujr. Joad mes i^^rdâ» cm«« méfures ; 

Que je ne checokr poiet à vengèr^iReP ioj^ws, 

C^e la feolejéqubéiégoe-ett^ tiAis me>ayîs. .. 

Mais Ini-mênie après touty fû$-eefeii prppre fiU, 

Voudroit-il liomoeieel Jaiflcr YÎ,v»et m^ coupable ? 
Aimer. Deqpi|ri<cmie*tilie«jfoit<p#tttrUâtxecap8Ue^ 
Bîatban. Le Cièirttsoit Jk feU: vpii^ ,HP po^aard âi la 
matmr. ■). , •. ^ -, ; . 

Le Cièl ^jafttt^.ei&fiige.eliifi!p^^j^:fU.vi|4i^ . 

Que cherefa»>t9O0a. défaut j: 

Abnerp w v.. Jifaîf. fur la fQÎ d*uo fange. 

Dans le faog d'i» cafimtvoiilez^vout qu'on fe ploogei 
Vous ne favcx-eiuDose de.i|ttel père U ^iin^ r 
Quelilèft* . . . 

Matban. Qvt le cnûi^t tout èft czamîoé. 
A d 'illu (Iret paccets .9ri\ doit fou- 9$îgînf t - ■ 
La fptendeur de ion &ct dojt hAter fa ruine* 
Dan» k vulgaire ôbfcur.^ W fo>t Pa placé» m, ^ ^ - v 
Qu^uaporte qu'au hazavd un fsMEig vil foit.Tfrie i^r ' ^ 
Ld-ce aux R.of s. à garder eette^ lente juiUcei!* ^^. . 
Leur fureté fouvviit dépend d'uu pso^opt fuppllce^l 
N'allons ponit les géoef d'un (oj»cmbaftauknt.. '; 
Dès qn'on kur èA fu|peâ< oiv n'èft plus. inu<>cent« . 

Abner, Hé quoi^ Atatl^ia D'uo prêtre cftrce;!^ te 
^ .-. ^ .langage»' ■ t ...,-. ^ •'.,.. p 

Moi nourri. dans le-guèrse* ^ux bortcurs du carn^^ei^; 
Des VeniteaiieeflL de» IUîs.mkiiî(bi^e rigouràix» ; . / - 
C'èft moi qui prête ici mavoia «aximaUieareÙK* ^ 



400 A T H A L I E, 

■ 

£t vous, qui leur devez des entrftiltcs de père ^ 
Vous, miûîffre de paix dans les tenps de colère, 
Couvrant d'un zèle faux votre reffentiment. 
Le fang à votre gré coule trop îeDiemeDt ^ ' 

Vous in^avez commandé de vous parler fans feiDt^y 
Madame. Qtfel hfk donc ce grand fujèt de' crainte ^ 
Un foDge, un folMe enfant que Votre oeil prévenut 
^ut être, fans raifon, croit avoir reconnu. 

JÎtbarie Je te veux crotte, Abner, -je puis m*4tre 
trompée. 
Peut-ctre un fonge vain m'a trop préoccupée, 
lié bien, il faut revoir cet enfant de plus près } 
II en faut ^ loifîr eitamîner les traits^ 
Qu^on les fafle too'i deux paroitrê e» ma préfeuce. 

jîtner. Je crain s ■ 

jtitbaltf. Ma n <|^ueroît- ou poux moi de coxb- 

pHifance ? 
De ce refus bizarre où ieroient les raifons ? 
Il* pourroit me jetter en d'étranges foupçons ? 
Que Jofabet, vous dîs.je/où Joad les amené. 
Je puis, quand je voudrai, parler en fooveraine. 
Vcs prêtres, je veu;c biçi\, Abner» vous Tavottcry. . 
JDcs bontés d'Âthalie ont Heu de k louer. 
Je -fais. Air ma conduite et contre ma puiffance^ 
JufquVù de leurs difcours ils portent hi licence. 
Ils vivent cependant, et leur temple èft debout. 
Mais je fens que bientôt ma douceur èft à Bout.. ^ 

Que Joad mette un frein' à fon zèle fauvage, 
ht ût m^iirite poiut par un fecood outrage. 
Allez. 

..SCENE Vî. 

AxHAiiB, Mathan, /uiig if^yffbalie* 

Mûthan, Enfin jo puis parler en liberté. 
Je puis dans tout ion Jour mettre la vérité. 
Quelque monflre nainant dans le temple s'élève^. 
Reine. N'attendez pas que le nuage crève. 
Abner chez le grand- prêtre a devancé le jour. 
Pour le fang de fcs Rois vous fàvez Ton amour. 



Et qui fait Ôl Joad ne veut point en leur place» 
iSubRîtuer Tenfaut dont k Ciel vous menace/ 



&iiti 



T K A Ô K Ii\ I Ê. 4<ir 

Soît fon fils^ folt quçk|ii*aiitrc-*-*-« 

Aihûli0. V . Oui, vous m'ouvrez les yeux. 

Je commence à voir clair dans cet «vis* desr CieuXè 
Mais je veux de mon doute être 4ébarraflee, 
Un enfant èft peu propre a trahir fa penfée. 
Souvent d'un grand defieln un mot nous fait jugcf^ " 
Xi^iflez-moi, cher Mathan, le voir, Pinterroger. 
Vous cependant, allez, et, (ans jetter d'allaroieS|« 
A tous mês>T]friens fartes prendre les armes^ 

SCENE t^II. 

JbAS} JosAiiT, ArRaLiE, .Zacharie»- Abnkk, SALOMfnr; 
D£dx LsviTxSy Le Choeur, Jmte d'Atbalû. 

Jofabet^ (amx deux Levùèi.}' O Vous, fur ces epfants fi 
cbèrsy ii précieux, 
Minières du Seigneur, ayez toinours les yeux» 

j^tner^ (à Ji^bet.y Princeue, aSurez vous, je les • 

prends fous ma garde. 
jAbidù. OCxèl ! plus j*e)^amine, et plu$ je le re- 
garde î 
G'èft lui! B'borretir encore tbus mes lens (ont faiiis. 

ÇMontrant Joasty 
Epoufe de Joad, èft.ce là votre fils ¥•' 
JofiAet. Qui ? Lui, Madame \ 
Atbalie. JELu!.- 

y^faket. Je ne luis' point fa mère.- 

Voilà mon 'fils. (MontrarU TSûcbarie.Jt 

j^baliâ, (à ^OM./ Et vous, quel èit donc votre père 3' 
Jeune enfant, répondez. 

yofalfet. Le Cièî jofqu^aujourdbu t 

jiibalie^ (à^Jo/abet.} Pourquc4 vous pj:eflèz-vous dcp^ 
répondre pour lui b 
C^èft à-lm de parler» ... 

Jofabci, Dtens^ un âge fi tendre. 

Quel éclaircifltment en pouvez-vous. atténd^'e ^ . .^ 

Atbalii, Cet âge èft innocent. Son iugenulté 
N-^altère point encore la (impie vérjtél 
Laîffèz le s'expliquer far tout ce qui le tpuche. 

Jofabet^ (bqi àj>art,)^ Daigne mettre, grand Dieu, ta 
fag^efle en fa bouche. 

L 1 3 Atbùlic* 



492 A T tt, A^ L' I E. 

j^tbaUe, CommfBt f^iM «MMBai^vous 1 

Joat, J*aî nom 

jltbaRt. Votre pêrc ? v 

Jms^ Je Grfs, dit-on. Un orpfaelîni- 

Entre les brai- de Dieu jetlé d^ m«r naîffaiioey :j ^ 
£t qoî de noes p^ronl» n'tus^^nBab cnnnnifftnccrf. 

Aibaùe. Vq9 êUfl f»ns parents ^ 

^o<i/. ^Is tti'ont'nbBndoiMiBé. 

jithalie. Comment ? £t depuis quand: \ 

Joat, Depuis .^oe je faîs ném 

jiltbûlii. Ne faxt-on , pas au moins -(^uel pajs èft le 
vôtre ? 

Jaas» Ce temple èft mon pa js^ je ii^âi coanots point 
d^autre. 

j/^ibalie. Où dit-on que le fort tous a* fait fonoon- 
trer ! • ' • 

Joas, Parmi des loups^ oruels pr^ arme dévorer. 

jithûÏK, Qui vous mit dans ce temple ? * 

Joas. Ufieiemme<tncoamie, 

Qui ne dit point ion nomr<^ ^^'on n*a point revue. 

jitbalie. Mais de vos premiers^ ans quelles mains ont 
pus foin } 

Joas. Dieu Hiâai*il jamais fes,enl!uits au^beibin >' - 
Aux* petits des oifi^ux il donne leur pàtuve» 
Et ia bonté s'étend {or toute la nature/ 
Tous les jours je Tinvoque, et d^un foin paternel' 
11 me nourrit des dons offerts fur ion autel* 

j^bufîe. Quel prodige-nouveau mê trouble, et m^«m*^ 
barrai. , ' . 
La douceur de fa voix^ fon cn£anc0y h- gtaer, 
Font infenfîblement à mon inimitié 
Suc< éder Je ferois fen&ble à la ^tié • 

^^ner. Madame, voilà donc cet ennemi terrîbler - 
De vos fonges menteurs Timpoilurt.^ vifible,- 
1% moins que la pitié qui femble voustroublery 
N.e foît ce coup fatal qui vous MoxX trembler. 

^thalie^ (à Joa4 ^P à jQfibHw) VoUs fi>rtea > 

JofabeL Vous avez entendu fa fortune, 

S.i préfence à la fin pourreit être imp(^UAe. v 

^Itbaiie, Non. Revenu. Quel èft tous les jours votre* - 
emploie 

^ûs. J'adore la Seigneur^ Oa m'^pliquc fa loi;» 

Dans 



T R A G S D* I E. 4^ 

Bans fou livre dlm^ on n/éfprtué à ia Ure, 
«£l défà de jna loain je commence-à récrire. 

j^tlahe. Que vous dit cette loi ^ 

Joas* ' •■ -■•• Que Dieu veut être aîmé^j^ 

Qu^il venge tôt ou tard: fbn^ faillit* nom bhfphliDé. 
Qu'il èftie diiNi&ot del^orpfa«lhi timîdd ^ 
Qu'il léfifte au fuperbe, et pmiit Phonnetdfr. 

^«6aâr»^JVi^efid9« : Mais tout ce peuple enferaoé dani 
ce lîeo, 
A quoi s'occupe-tbil î 

Joas. ' Il loue, il bédii Dieu. 

jitba/ie» Dieu veut-il qu'à^ toute heure oh prie, on U 
coa^enijfrie ? 

^oas. Tout profane exercice èft banni de fon temple* 

j^ài«//>. Quels ibot donc vos phiSrs i- 

yotfx. Quelquefois lif Tautcl ^ 

Je préfente W grand^préttie l»ti* l'en^ns,-ou- lé- sèl». 
Pentends chanter de Dieu lés grandeurs- infinies. 
Je voit l'ârdre^ompeux de fes cérémonies^ 

j^tbûSé^ Hé qiM>i^.vou« n^aves point de jpaffe-temp$' 

t/iJ .. plutdoirx^ ' 

Je plains le trifte fort d'un enfant tel que vous. 
Vene^idans mon |Nilait, vous y vérres'^ma'gioire. 

J^aat. Moi dtfs^bien^Mt^ de Dlifu je pe^droislamémoiref 

jAba&i. Non, je ne vous veux pas contraindl-e ^ l'otU 
blicr. 

yoat, Vom n^ le pnes poiîitv 

^balii» ' ' Vous potirrea' le ptfer.-^^ 

Joas. Je vérrois cependant en invoquer un autre. 

AtbaUi. J'ai mon Dieu <|ue je (ors. Voos ^Érvirez Iç 
votre. 
Ce. font deux puiflants DieusTr 

^oàg. 11 faut oraindre le mien }: 

Xui feul èdDieu, Ma<^me, et le v5tre n'èû rien. 

jùbalic, he^ pkifirs près de moi vous chercheront en 
. foiile« i * 

yôûfi. Lé bônbeui!^ des i6é«lialits- domm'e un torrent 

-.. :î ^ i »%eoiilé. V 

Jtbaliê, Ces fbéÊhatKs, qjui (bnt-»ls ^ 

JofabeL \ «^ Hé, Madame! excufcz, 

Un enfant—-— 

j^^iaUe^ (à Jt^n.) J'ainM:> voircomme vous Pin* 
flruifez» En. 



\ 



4S4 A T H A L I E, 

Enfiiit Eliacitt^ vout tvoz fa ne pkrrCw: 

Vous n^étes poidt«^ Cutis dome^ mfeafiibt orâlâufr. 

Vous voycs, je fttîs Reine, et n^ei point ë^béiriticàr;' 

Laiflirt-lIlP cet bsbit, qvittev ce vil métier* 

Je veux r»n« fcire psît de toute» mes rfcliWes. >^ 

Eflayex dès ce jotiri*eAc de itter ptetileffesw 

A ma table, par-teot, il mes c6tés aâis, 

Je préttodir TOUS traiter comme mott propre fi^s^ ' 

yoM. Comme votre ûUl 

JÛbatie. Ouï, Vont Vois mi&zf ' 

Je quitterotsf Et poo t wi » ■ ' 
jitMie. Hé bien > ' : ^ 

Jooi. PborQueffi^mère^'^ ^ 

Aibalh, (àjqfiièrt.y 9« mâlMire èft U^Vky ttUm 
tottt ce qixHI dît, 
De vous et de Jo»d je recotsaeis Pefpfic; 
Voil& comme iiifeâliftt cette fimple jeu ne&. 
Vous employés tous deuoc le calioe où -je vous laiffr. 
Vou» cultives dé^à'leur kaidc et leur tereur. 
Vous ne leur prononcez mon nomi qu'avec borreun 
J^fiAîU Peut^ofi de nas malhevir»( leur, dérobée F}û^ 
Adîte? 
Tout Tunivers le fait. Vous>'méffie enfaîtcr]^i^^..f. ^ 

jfAab't. Oui, ma jttfte ftircurvet j'en fais^vaoitéjt^ ^ 
A vengé mes parents» fur ma poftérîté; . /, . /■ \ 
paurofs vu maflacrer et mon pière et^ mon -ft^e^ , . 
Da haut de fon palavs précipiter ma mère. 
Et danr un mtoe jour 4gor^r> la fois* . , ^ 

(Quel fpcôacle- d'horreur* \) quatrtfwvii»gt fijs de JUisf , 
Et pourquoi ? Pour venger je ne fars quekProjphètés^ . 
X><>nt elle avoit puni les fureurs indîfeiettcs* 
Et moij Reine fan) Cùt^t^ filte fans amitié^ 
Efclave à'^ixxie lâche et frivole pitié. 1 
Je n^auroî» pas-, du moinfty \k ceUe, aveugle rage. 
Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage |- 
£t dé votre Dïtvid traité tous les neveu x> 
Comme on traitoit d'Achab les reftes malheureuz'^ 
Où (ieroîs Je aujourd'hui, ii domptant ma>fbiblei&^ 
Je n'eufife d'une mère étoufifé la tendrefle ,, 
Si de mon propre fang ma main verlan t des ilbt), 
N'eût, par ce couf^bàrdi^ réprkné vos complots t 



TRAGEDIE. 40^/ 

Enfin, de votre Dieu Hiaplacable vengeance 
Entre nos deux maifons rompit toute alliance. 
David m'èft en horreur ; et les fils de ce Roi» ^ 

Quoique nés de 1^91^ ^^S* font étrangers pourxnoî. 
Jofûhtt. Tout vous a réttfli^ . (^e JDleu voie» et nous 

j^bam» Ce Diei^ depuis loi^gtems, votre unique xe< 

Que deviendra Teffet de Tes prédiâions l 

Qu^il vous donne ce Roi promis aux nations. 

Cet enfant de David, votre éfpoir, votre attente—— 

Mais nous nous reyérrpns. Adieu,, je for s^ contente» 

J'ai voulu içoir. J'ai vu. 

-^^herf {à JoJûêfâiJ Jt. vou* l'avpîs promis ;. 
Je vous rends le dépôt que vous m^ave^ cpimnis. 

S'è E NÉ VUL 

JOÂDÎ JoSÂBtTy TOAS, ZuiCBAKlEf AbI9£R| SaLO^TB)^ 

'^^ £evites, k Chozvr. 

Jôfab^f (à Jàaâ,) Avez- vous' entendu cette ûperbe 
Rein*, ■ ' 

Seigneur? 

' Joad. pentendoiij, et plaîgnois votre peine : 
Ces Lévites et moi prêts \ vous fécourir, ^ 
Nous étions avec vous refolus de périr. 

[àjoas en Vtmbrojfanf.y 
Que pieu veille fur vous, enfant, dont le courage 
Vient de rendre à Ton nom ce noble témoignage. 
Je reç.Qnnojs, Abner, ce fervice impartant. 
Souvenez- vous de Theure où. Joad vous attend. 
Et nous, dont cette femme impie et meurtrière, 
A fouillé les regards et troublé la prière, 
Rentrons, et qu^un fang pur par mes mains épanché^ 
Lave x^fques auk marbres où fes pas ont touché. 

S C E N'- %. 



4«â ATHALIE» 

S C EN E IX 

Li Ci«}XUll« 
Viu de FiBii ivL €bontr. 

Quel aftrt à dm jeux vient de luire ? 

Quel fera quelque jour cet eirfiiit Memeinfax > 

Il brave le fafte orgueilleux, 

£t ne ie laifle point fiéduîre 

A tout fet sttraits périlleuxc 

Pendant que du Dîcn d* Atfaalie 
Chacun court enccnfer Tautel, 
Un enfiint courageux publie 
Que Dieu lui feul èft èttriiel, 
Et parle comme, un autre £lîe«^ 
Devant cette autre JéaabeL 

Uiu, Autre. 
Qui nous révélera ta naiflaorce fécr^tte» . 
Cher eo£ant ? £s«ta fih de qoelqne faînt prophète \ 

Une Autre. 

Ainii Ton vît raimable Samuâ 

Croître à Tombre du tabernacle. 

Il devint des Hébreux refpéranjce et Poracle» | 

Pttifle*tU|t comme lui, coefoler Ifracl f \ 

Une Autre chante. 
O bienheureux mille fois 
L^enfant que le Seigneur aime. 
Qui de bonne heure entend fa voix. 
Et que ce Dieu daigne indruire lui-même ! 
Loin du monde éleyé> de tous les dons des Cieux 
Il èft orné dès fa naiflance ; 
Et du méchant l'abord contagieux 
N^altère point fon innocence^ 
T^ft/ le Chœur, 
Heureufe, heureufe Tenfance 
Que If^ Seigneur ladruit et prend fous fa défenfe \ 

Xj9u Même Voin feule. 
Tel en un fécrèt vallon. 
Sur le bord d^une onde purci 
Croît, à. Pabri de TAquilon, 
Une jeune Lys, Tamour de la nature. 

I«oi& 



TRAGEDIE. 4fi7 

do monde élcv^, de tout les dons des Cieux 
11 èà orné dès fa uuiffance, 
£t du méchant Tabprd cantagieuz 
N^altère point (on innocence. 
To&i le Cbomrm 
Heureux, heureux nulle fois 
LVnfimt que le Seigneur rend docile i oes loix ! 

Onè F&è6 fenk. 
Mon Dieu, qn^une vertu naMBinte 
Parmi tant de périls marche i paf incertains ! 
Qu'une ftme qui te eherdic, et veut être innocente. 
Trouve d^obftacles à ces deffeins ! 
Que d'enfiemts lui font la guerre I 
Ou fe peuvent cacher tes laints ? 
Les pécheurs couvrent la terre. 

O palais de David, et fa chère cité. 
Mont £imeux» que Dieu même a longtems habité. 
Comment as tu du Gèl attiré hc colère f 
Sion, cher Ston, que dis- tu quand tu vois 
Une impie étrangère 
AflîTe, hélas ! au trône de tes Rois î 
Tout le Choeur, 
Sion, cher Sion, que £s-tu quaAd tu vois 
Une impie étrangère 
Affife, hélas ! au trône de tes Rois? 

La Même Voix continue, 
Au lieu des cantiques charmants. 
Où David t^exprimpit Tes faints ravifiements, 
£t Béniflbît fon Dieu, fon Seigneur et foh Père ; 
Sion, cher Sion,' que dis-tu quand tu vois 
Louer le Dieu de Pimpie étrangère, 
Et Blafphémer le nom qu'ont adoré te^ Rois ? 

Une Vcix fenle. 
Combien de temps, Seigneur, cembien de temps en« 

corc 
Verrons- nous contre toi les méchants s^élever \ 
Jufques dans ton falnt temple ils viennent te braver. 
Ils traitent d^tnfenle le peuple qui t'adore. 
Combien de temps, Seigneut, combien de temps encore 
Vérrons-notts contre toi les médiaats s^éUvcc ! 



408 A T H A , Lj^ I ^. • 

knÊi Jtmtriit ., » .1 ' *u 
Que vous fert, dîfentoli, crtie vertu ftuvagft- . 

De tsat de pUifirs & doux ^ " ^ 

Pourquoi fuyez vous Tùfage ? . . . . 
Votre Dieu ne fait rien pour trous. 

Um jiiitre. 
Riots, chtntotiSy dit cftte troupe impie. 
De fleurs en fleurs» de plaifirt en plaifirs 

Promenons nos défirs ) - 
Sur Pavenir, infenK qui Ce fie* 
De nos ans pafiiigers le nombre èft toctrtm y ,. . 
Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la yiej . ^ 

Q\xi fait il nous ferons demfûa ^ / 
Sout U Cbfeur. . 
Qu'ils pUurent, ômoo Dieu ! qu'ils fremi2eM4e crainte^ 
Ces malheureux, qui de Xa^ cité fainte ' 
Ne verront point .Pçteroelle fptendcuc. ; 

C'èft à nous de chanter, nous, \ qui tu révèles 

Tes clartés immortelles, - 
C^éft à nous de chanter tes dons et ta grandeur. 

Une Voix feule* 
De tous ces vains plaifirs où leur âme fe plonge^ 
Que leur reftera-t-il ! Ce qui refie d^un fonge 
Dont on a reccHWti l'erreor. 
A leur réveil, Cô réveil plein d%orreur ?) 
Pendant que le pauvre à ta table 
Croutera de ta paix la douceur ineffable ; 
Ils boiront dans la coupe affreufe, inépuifable^ 
Que tu préfenteras au jour de ta fureur 

A toute la race coupable. '.^ . 

Tout le Choeur. ^ ^ 

O réveil plein d'horreur! 
O fonge peu durable ! 
O dangereuiè erreur \ 

ACTE III. 

SCÈNE PREMIERE.- 

MiTRuir, Nabal, Le Cnosmcs 



Matban Jennes filles allez. Qu^on diie è Jolkbet 
Que|Mathan veut ici lui parler ea féciot. 



Uit£ 



TRAGEDIE. 409 

CW dfi FUfei du Choiur. MaAui 1 6 Ditu du Ciel, 
miifles-tu le confondre ! 
Uèku, Hé quoi| tout fe difpeî& et fuit fiins tous ré- 

pondre? 
Uaibam. Approchons. 

SCENE II. 

Zachaux, Mathak, Nabal. 

Zêcbêrîê. Téméraire, où Toulez-vouii paffer ! . 
Au delà de ce lieu gardez. vous d*ayancer. 
C^^ft des nsiniflres laints la demeure facrée. 
I*es loix à tout profiint en défendent l'entrée. 
Qui cherchéz-vous ? Mon père, en ce jour folemnely 
De rîdolÂtre impur fuit rafpeâ criminel. 
£t devant le Seigneur* maintenant prodemée. 
Ma mère en ce devoir craint d^être détournée. 

MéUlkm, Mon fils, nous attendrons, ceiTez de vous 
troubler. 
C'èft votre illuftre mèrc'ti qui je veux parler. 
Je viens ici chargé d^un ordre de 1^ Reine. 

S CE NE lîL 

Matban, Nabal. 

Nêhai» Leurs enfants ont déjà leur audace hautaine. 
Mais que veut Athalie en cette occalion f ' 
I>*où nait dans £ts confeils cette coofufion ? 
Far l^niblent Joad ce matin offenfée. 
Et d^un enfant fatal en fonge menacée, 
Elle alloie immoler joad à Ion courroux. 
Et dans ce temple enfin placer Baal et vous. 
Vous m^en aviez déjà confié votre joie, 
Et j'efpérm ma part d Vne fi riche proie. 
Que (ait changer ainfi fes voeux irréfolua ? 

Matban, Aaà^ depuis deux jours, je ne la connoîs phis, 
Ce n*èft plus cette x<eiiie écktrée, intféfide. 
Elevée au defliis de fon fexe timide, 
Qui d'abwd acoahloit fes ennemis fttrpvts, ^ 
£t d^un inâmt pétrin connoîâiaittoùt le prix. 

Mm La 



4it A T H A L I E, 

La peur d^oa yaÎD rcAOi;dt trpuUc cette f x|«d« ^fiik/e-v 

Elle flotte, elle héfite, en un. 9»%^ olU èft £im9ie. 
J'avoia tantôt rempli d*a«a«rtiu)»q «t dc^ fi«l 
Son coeur déjà faifi des menaces du Cièl« 
Elle-même à mes foîns confiant (a venj^^aase» 
M'avoît dit d^affcmbler £a garde en diligence. 
Mais, foît que cet en&nt devant elh amène, 
De ces parents, dit-on, rebut infortuné, 
Eût d^un fonge cfifrajant dimimié TsUWme, 
Soit qu'elle eût même en lui vu je ne fais quel çliasme;^ 
J'ai trouvé foo courroux chaotelant, inciurtaîn, 
Jît déjà remettant (a. vengeance à dem^ûoi* 
Tous fes projets fembkôeiit TuA Pautrc ie d^mci. 
Du fort de cet enfant je va» fiiia failt iaOrutre, 
Ai-je diu Ou cogmience à vantcar £b^ a^<u«i» 
Joad de temps en temps le ipontre aux f;^ieu^ 
^ Le fait attendre aux juifs çommp auue MoïlÀ, 
£t d^orlcl es menteurs «'^pujflB^ et Vautoxi&». 
Ces mots ont fait montier la roi^eur bx bm front* 
Jamais menfonge heureux n'itût un effet S prompt. 

£ftce à moi de languir dMs.cotte incertitude l . < . ; 
Sortons, a*t-elle dit, forloiia d'iu^vi^tWi;* .% 
Vous-même à Jofabet prononcez cet arrêt. . 
Les feux vont s'allomur, et le far èft tout prêt» . . - v 
Kien ne peut de leur temple empêcher le ravage. 
Si je n'ai de leur foi cet enfast pour otage. 

I^abaL Hé bien, pour un enfant qi^'ils n& cojanoiflei^ 

Que le hasard peut-être, a jette dans leurs bc«s, . -<. • ,s 
Voudront-ils que leur temple, enfévcli fo.ua Ul^bf;. my^^ 
Matban, Ah ! de to^f les ifmteU çonf oî^ le.ipjl^sj fli^ 
perbe. . . ., ^ . 

Plutôt que dans mes mains cet,epfantibîf; livré,!^., ..^^ 
Un enfant qu'à Cou Dieu Joad a qoqfaqré^^, ^ i<^ ,jt/. 
Tu lui verras fubir la mort la plus terrible* - . « . ^ L 
D'ailleurs pour cet eo£aut leur attache èft vi(îb]ç*,; t, 
Si j'ai bien de la Reine entendu le técit|^ . ^ • :^m( 
Joad fur fa naiiTauce eu {^ plus qu'il fM^^dit- ' ^ 
Quel qu'il foit« je. prévois qu'il ieur fiçra.^oefte. , .^ , 
lis le refuferont. Je prends fur moi le rei^e* 
Et j'efpère qu''eii£io.de ce temple odieux,^ 
"Sx la flamme et le Qx vont délivrer me^ ye^x» . ' 



T R A G E' D I 'E. ^^t, 

NûbaL Qttî peut vous rnfjpîter ntie liaîne fi fotte ? 
£ft-ce que 'de Èaa! le ^ek ^ous tratifijot^c ? 
Pour mùî, VOU5 le favfez, 'ëdTctttdu d^finaël, 
Je ne fçre ni Baal, ni te Dieu d'irraël. 

Àlûiban, Atnî, peux^tu pc*i'fcr <ju« d'un tèlc frivK>lc,. 
Je me laifle aîreogler pour une v^ine iàbïe, 
Pour un fragile bois, que malgré mon fécoun. 
Lies vers fur Ton autel confumeut tous les joufs ? 
Né^mîniftre du Diieu qu'en ce temple on adore. 
Peut-être qoe Mathan le fcrvuett encore^ 
Si Pamour des grandeurs, la folf de commander, 
Avec ion joug'étrdîtpDovoîent s^accommoder. 

Qa'èft'înje^foîn, Nabaî,qu'3i tes veux je rappelle 
De Joad et'dt moi la fameufe-qucrdle, 
Quand j'ôfaî cOhtre* lot difput^r renccnfoîr, 
Mes brigttes, mes cbmbats, tnrs pleurs, tnon défefpoî»' 
Vaincu par iui/j'cottai d^ns «lît autre câmèfc, 
£t mon ame à la cour s'attacha toute entière, 
J'approchai par degrés de i%3iieillc des rois, 
Ht bientôt en oracle on érig-ea-jna voix. 
J'étudîaî leur coeur, jcjflattai leurs caprices. 
Je leur femai de fleurs 1« bord dts précipices. 
Près de leurs paffions, rten nt me Ait facté, 
De méfure et de poids je ehen^ois-à leur gré. 
Autant que de Joad ^nflexiblie rndefie 
De leur ftipext>e oreille ofi^foît hi mollefie. 
Autant je les cbatttiois par ma dextérité, 
Dérobant à leurs yeux la trifte vérité. 
Prêtant à letirs ftwretrts destouleurs favorables, 
Et prodigue 'loT-tptit du' fang des tniférabks. 
- Enfin, au Dièti nouveau qu'elle 'avoit introduit, 
Par les mains d^Àthalie un temple fut conÛiuit. 
Jérufalem pleuta de 'fe voir profanée. 
Des «ftfanti de Lévi la troupe confternée, •» 
JUn pouffa vers le Ciel des hurlements afiteux. 
Moi feul'daftnint Pextfmpléimx timides Hébreux, 
Déferteur de leur Roi, j'approuvai î'cntcrprifc, 
Et pair-là éer *aal tOétftaf la trêtrîfe. 
Par-là je ^c rendis terriWt*^ mon TÎvai, 
Je ceignis la tiare, et taanchài tah "égal. 
Toutefois je l'a^foue, en ce comble de gloire, 
Du Die» que j'ai iquîttc-Ktnp6tftme mémoire; '' 

M » z Jett^ 



4U A T H A I. I E, 

1 

Jeite tmcùit en nifto. â«« un Mâe de Uponur. < - 

£t c'èft ce qui redouble et nourrit ma lai(»r. 

Heureux ! fi fur feu temple acbeiaut.m» «ep|eflMic^ 

Je puif convaincre cofia îa bame d^mpuiflançc > 

Et parmi les débris, le ravage» et. les «aorts, 

A force d^atteatâts perdre tous mes refiMrds*: 

Mail voici Joiabet. t.:.,' 

S C E N E IV^ 

JOSABETy MiLTHANi NàBAL. 

Mathan. Envoyé par la Rcinc^ 

Pour cétablir U ealme et dîflîpcr la hapne ; 
Prinçeffet en qui le Ciel mit w efprît & doux» 
Ne vous étonne;» pas fi je m*adrefle 2b vous» 
Un bruit» que j'ai pourtant foi/ipçoi|i|é.de éoienlbBgc'^ 
Appuyant les avis qu Vile a. rr^us en fongé^ 
Sur Joad accufé de dangereiHL complots» 
Alloit de fa colore attirer tons les âoti» . 
5e ne veux point ici vous vaiUer mes CgtinGfilë - 
De Joad contjre i^oi jis fais Le» ittj)iâiçes« 
Maici il faut à roffenfe opposer les. bien AiitSt 
Enfin, je viens chargé de pari6les de paix^ . 
Vivez, fblemài^ea vos lètca faas ombrage. 
De votre, obélfiance, elle no veut qu?tto gaf e. 
C*èn» pour Ten détourner» j Vi fait ce que j?ai pu^ 
Cet enfant fans parents» q)iVUe dil; qu'elle a vu» 

yiifiiôet, Eliacin ! t - 

matban,. , J'en ai pour eUe quel<|ue honte*. 
D'un vain fonge peut être eÛe fail.ti^jp de conte ^ 
îi^lais VQUS.xion^ déclare» fes murte^Is CAiiainis^ . 
Si cet infant fur l'houre en mes, mains n^èft remis. 
La R.cina impatiente attend votre réponfe. 

^b/aheU £t voili de fa part la paix qu'on nous an» 
nonce ? : 

Matha». Pourriez>vous. ua moment douter de Taccep^ 

ter?.' ' • •/ ^- • • 

D'un peu de «ompldi&oce èll-ctf arop l^echetef» t. 

Jo/ahet'. J'admicerois fi Matban^ dépouillant l'artifice». 
Avoit pu de fon coeur &trmonteri'injufUçe»^ 
Et & de tant de, maux le funeâe inventeur, 
De quelque QmbseLde>bftea pouvoltêue.rauletir.. 



■-AHîè--' • -■- ' ^ . • - • ■ 

Quel èft . oèt' ^râCce^^tifiiTvt' ^ ebèr 'i^^oti^e «ttour ? 

Ce ^and attactitiilBnt-i^iUr^elKl à «Km tooré- 

JBft.ce un tré&rf^iii^'imiis fi |}«âcieii«^ 

EH-ce on libérateur que le Ciel voin »p|téf«re f 

Songez*!^. ^^^ i*^^ poimToi^nt me confirmer ^ ; 

Un bruit (oTurd, qiiç déjà Vùù, AÔmtQence à femer, 

.Ti^ânfot. Qvel btmt l 

Matban, Que ttt en£a»t vient jdHlkifire t>rigî«e^ 

Qii'à quelque ^âiHl ^ôjèt votre «pouK le d£fi>ike. - 
' Jofolet. £t Malfba» piir«fe bi^t^quî ^attte f&lureo^^-^ 

Matban. V^tk^it, e^éft à^^rUtif à^iAe «èt^f ii^efTt«r« ' 
Je fais que du «a^&«gé inlpkcqibhtecikiieiaie/ * 

6'it faUwt^&^iéià fiiikc^rtté, : 
Coùtât4e moindt^ mot coni«»4a4^it>é; 
Du fort de cet enfàiVf on nSà-^Orfic il«lWltP»c6^ 
Un profoiide^fM»9Mi«l!lii|ye^^ad^e? : '< 

Xt vous même i|;arMi« {ité mel]^ parrùili' ^!ti. 
De quelle|^iiftflfi8;!j<ad ^^69 im^^lV^eçu'i -- 
Parlez, je vou.» éèout^ «t fak^prôt ^ Vous xîtoire. ^ 

AttvDieu que vt»tts?forve2^:^t^é(re,>reâde£ gtoife. '* 
Jofahet. Médidfit^'ô^ bitfn à'vouê d^fét fltnfi àomv 
V- : .^-miîr" ' - '' •^^■" •• •" • • ' -' 

Un Dicu^qfu^ trôtrer boucla» enObîgné â^^blarphètnék ' * 
Sa vérité par vous prat-elle èm attèlMe.v ~^ ' 
Vous;iiktAh«V«<hiy. "i^dtMis ift ekains empeflé^ ' 
Où le^ilMMfon|^««^ièt»opaillifoïlfpt>%flf '^ ' ''•■ -^ 
Vous, nouitf»4»l^ia'#feiUiëi ftt'dtttyS'k trablfbnf^' < . ^: 

c. «. ;..-.' 'Ctp x.iî; i: ^'.:~\ *; .*..i. y .* r.'i-'-... * 
JOAIV, JoftABET, MatHANJ^N^ÂBAL^ 

Joad. Oàfuis je l De Baal ne voîa-^e pas le prêtre T 
Quoi, fifieadôiiElscvtcipitoM J«rteit<tJ*r;tïsaàri^^i • ^ -i 
■%>A;faiii&a»iqu^4ll)uic^efel^/>£t^«i«.tt«.ciaî^^ 
C^ du foQdsdcr.i^M'm«y':feaiU?o«i^tn^<fou>9^e$ipaSy * " *'^ 
Il ne forte à lU«â«atée&ti4OiiK.qtiÎ4Uitti!ë0iilii#dA;iW; '' ^-^ 
Ou, qu^(iai9lUB!)«cn0iac'Jiiif:>f oa^attuté^ tv«'iv4Ms^'é^a^nt ^ 
?i^t M 01.3 . Quç' 



4X4 "JL l T ht: AS LA r ;ïE.T 

Qvie vent-tl ? De ^el éttit-^*ean«fea|3e B&or 2?l> )\ 
Vient-il ia^râtt Tsif t|Q?«tiief|^iMr ce oe^fiftf 1^: lo i&^ 

Maihan. On fepoM»ii Jô>é<rce tt» <F Î itoic«gib^\i ^ri 
Toutefois il detnNt.«Doat*er ^i^ide.fniA0ete^ceb !£i'' [ 
Refpeâertin* Reiae, et atriar wi t n i gm c a ^i^«/;;7dd3 j«ï 
Celui, que de fe« ciéte eHè m diîg»^ èl n tt| ft « :/ i> biTsCI 

7mm^ Hébien,xm.noiirliât«ctte^mM«net<dè4Mi^^ 
Q^el fera Pordrowneux qtt* ^|nw > ilg eartelottiaifti»^^^'^ 

Maiban. J*ai Sûrà Joftbet fMkt4ê^spii^aa$Si ' :^' >/ 9l[ 

7(uu/. Sort donc de devaneaoi, tnMiAsr d^im^iétâ^ i 
X)e toutes tes hortenriy va^ comblé lnp«iéfiir«r j ^tv^ « 
Dieu s^ap^âte àte joindre ft IJkraenpnrjiireîv:: a:^ si ?^ 
Abirouy e( Dathan^Jdœfy A ofait D ylitL >; :' ^ »^i i^r-è^ 
Le» chiens, à qnl-iasi^Mia^livflér^JéUiel^ /: :i'<>3\l ^(1 
Attendant que raftMrfcAtienriedéfdoaBi. : hS - ilVùA 
Déi^ font ft ta pottc, «i dtnhwdwrtjleèg' f tbtep * ^ït-n A 

Matban, (tnkUkJh Afnnt la:fin^dnjmt gr .i t a g 'iy<|0: 
. qui ^ mot»"' ^ ' ■ *'; '- ' * ^^hb^ lC 

Dott<i^*^ii*lilaît^ Jottois, Nabnl; :• .v ^'^'^K, 

fie vioe£mr.éCkmtfé^qMttMMiib«%«q^^ ^^<^^^^lK. 
Voilà, voti^ obeitmK - • m. *? ->; 3.i r? loj-r'^asBo'I bK 

^' . 'î8:*6':E W-'''E'"'^i- -^ ''^ îs^ ii-î «'^* 

Athalie. en .forcui àcxmBàé Wpmké^L r^ t «à >î /csb ùuà 
Déjà^d^ & iiB3fla«iceieriâeoKOtrei4e|pSa«.:^h v^iQ iîv vil \ 
On commence, :SeigOaBi9 k fieccerik nqiâèjnBl il^ udè\ I 
Peu 9 Va fetà qoe MfiHian lielœ^it 'noaméifiu^pârajU 

STmi'. Air < perftdr Matfcan jfçà. Psucdiic séeiléJ^ q , s' W 
Votre t rouble >.M«tlinanVi-il'p0iBt!iiaD^>paiàé3^ »1 ill 

JoJkéeL J^ai ^k xe 'qi|B i|*ai^;/pi^ip6i^>'m2èiiflrfadlrfc^^ 

Cependant. croji«>aKnioi(:âeîgîit«lv^l^f^û^^bnffi.iib s^ l 
^ liéfer van» çer enfant: {)OUciiR>Aëbipafèttabfiaârcu^ f 

Tatvdi» que4«rinéfchftoCS|lttkii>èdenfeieiiâ(l^ebxv:/p ta£vA 
Ay^int (ju/on renvironne, avant qn^oo nous rarvache^ 
.0n^ ficofiiie fois fouffrez que je- le cache. 
. Les poxtcs, les chemins lui font encove ouvèrtsw. 
iFàm-il Is txaDfportec aux plua affreux defexu • 

h 



v> ) . ; - * ' J' 



Je fats ffèSL ^fitAkmnt^UniAMi^y:^ V :>- ^ -^^ >. V; 
]rar où* &bft^^if*«o ki wiçV^&kisrêtrr apfétfgaa^^i :. '^ • 
De CëdrQKiBvlttJm.tsaWiâl«of kâotn»! i :' i 

£t chercluint coiBf^iiQiiti£m:ftittt^B&s:l»im 

IXurîd d^2aE^âvtt»dle^;étitAlaçe«ÉfiHteu. * u^. ..lî^j 

Mail fiÉÛc^iioitider |éiiu .^^c^fer b iS^âm» ? : 
Je TOtts oinartt;}»Bitf^tre «îi am fiiliitaitt»^^. , 
Fefei»'4fi9ÊrfrâGw. j^o d^pofi^m . 
Oa peot dsiof (&a»«Ufta»]e :coa<}ak^ aNfonnlliiî; 
£t le chcfniftoàft cMiift^uiim^ jiili|»^diit« .. a /. 
Jéhtt n'a pQÎot iiiikCiKpDEisdr#|iç|ievili^aoml»I* |;> ^ ' uA 
De David à fe^fiÉxJejioiii jèiL£dir«aaUbp ; ,^^^^.1.^ . . kI 
Hélas! èft4l|acI^&U«f9et£«ènMljL.) . v;' : ;r:.; o?A 
A moins qii?ïyaAt;pnitpnèceaiiie.»st0q |éfiibe}^ «; v.- 
Qttd'mM^li&fipUaMfMK^liis^ Hi^^ ^ ' ^ ' • 
Sa çaofe à tous les Rois n^èA^eHe.paa «îDaunuoe ? 

yàoii. Q^ls timides- €oifMlj|'ln^âfesr««piia:ly|g^<f«rèJ 
Xn Vàippviémj]€kmif9ikmic»'iK»à efyéxtt l M:^'A 

Ne roftofe-l-on point par trop de toÉdbdce;è^ >v <(;^v. V 
A Ces deâeins^ facréS' employant des humains. 
N*a t-il pas de J^il iuiiiiételf rSté^Jcs maias ^ 
Joad. Jiéha q!».'avoit choifi fa. fageffe profonde». 
Jéfci, fur qui j^ vois qt|ai««ire<. fi^ir fe fonde,. 
D*un oubli trop ingrat a pa jfé fes bienfaits. 
Jéku laifle d' Ackab .]hgxtMf9m^ enpatx ; .... X 
Suit des Rois d'Ifraëllni^o&tecSieÉevpiesi^n? .s:..^iA 
Du vil J^eufdo^lE^ylitetaûqoB&tvé^ilesctèapInsi^L h.;" x 
Jéba (ur iailiiii|tt HèuB^nfir^lknt;^BSHr,;) .Tj.arr^ ^ ./> 
Un lâqesairêieKens qtfcirDteir /nè^ut^Xouf&â'yr! ^ ^ i. ^^ 
N'a, pdurlImDffx&dQauiefiniîven^ fèsUn^sc]^ ^...V 
Ni le ooftOKf&i» dtfoiri'. ili-let maia^ aSes: piicas. : ^ > ? 7 
fdbnqmoD^iO'èii %Eé^:£^ ^^ nous Jaol |U$e]«r^; 
. Montron» filiaoio v^ et loitv de le caâies)^. ^ 
Q^e du. iâMd}Bàn îr^^l,f» ié)|è.t&îtt œnoe.^ :^ -: ? K ^ o : ? q 3 *! 
Je veu»;mâBi«i avaçoqr. i-tkcurc .i^tormlnée 1 ^n ^1 il .^ >f 
Avant quo'.d9MaiAan:i«PGOàipio^foit &»nac«<^.p ^ ibT 

..^tf ;2TZ4; r ':C'~ ' i>v'-"";> J-'cvù ."'.T.:- î-.' ->"] n '... j .y A 



4\S , A T h: a- L^ I ^. i 



SCENE VIL ,:'^i» 

: ' "' * 'j'îï 3; Jw 

LÉVYTtos: ''^- -• '2^ ••> se î£ 

^Mu/. Hé bien, A«ftrm, l^t^ttfAê M Usfiévé^ >\ 

j^zariasm JVn ai ùAt devant moi fermer tontes k» 
portes» 

yoaii, N*7 refte*t«ll q«re vo«r« et ivo» fiantes «olurtes ? 

./hutrias. De les ^^irn% ^rés jf*sî detfx^ 4bts fut le toor.- 
Tout a fui. Tous lê4oitCïé|)ftrés^fiMiv7ecloarr j^ 
Miférablc^t f o n pg afr, *qny»di^[tfféfii^'Cwtnte*^: . 1^ ; 
£t Dtcn tt^ètl<p}ifs^ftn^^etd«iisljt«i«|M4'^^ >.< '9 ' 
Depuis qu^à P1»A6« ce ti^« ^ft éeliayp^ . : .r^rfr^ "I 
Une égale terreur ne Paiwit point frappé. 

Joékf. Fetei>t<e'HkiW'«tt'éiiBt;^et*4iie«pnU«4^ef^ 
Hardi contre Dieu ieul ! pouifuivoos notre ouvrage. 
Mais, que 'retient encore ibi^' enliMîis ^armi nnuf 4^ -^ t. -. 

Une des fUfri^^ûkMr»* ilé ! f<iiMiâoQ»^«9i^i£ti^ 

enr, neHsr i f fepa ge r de-^?^<» fr.î • ' C l» ; :j [ î5tu3 .SI 

Bans le temple* ée^DievIbaaaeii^nnnâiétlMgèi^ 29a 

Vous avc« pT«è« <le vonsnc^' pères 'et tm»^ffècdl& .n&j sQ 

r/iff Autre. Hâas1'*fi ^nr tenge»lfnpp«$»bi9^|frtël]f 
Nos mains ne paivent pas9.cotnmestttiKibi9:.jîiîlld^rO 
Des ennemis de Dieu f^recr 4a 4êt«{snD|ae^ -rtinnfdS ^j 
Nous lui pouvons liu motn^icunoinr^tfeHîrte^T-rèiq i^c 
Quand Vos bvfts t:ombsfttTOat'pone'lon^inpie3«t%iq«o^Q 
Par nos lârFkhes/dû mdki9, ii -^ut-êtiênaWaiVM? t^lqn^T 

Joad. Voîlà d^HKi''<}to«â» ftkgetxie ^Si^néSlciitl^pour ta 

Des p?êtTès, éèsv#nf»tHft^'6^fiig«ai éter«dl«tl^%;fifir^.. iip 
Mais fi tu les foutiei»s,jqui'pcutleB*^iaffafik». ?•. ^ 

Du tombeau quand tu veux'td fats^miiis: t^ppcike^K 
Tu Frappes, et çuérîs; tttt'pès<kî et reffufoitcs, Vv'^i^.Ç 
l(s'ne-8''affurenl«p6lltt'en leurs propres mérites^O,;\ ^Ji^ 
Mais en ton*oWiW'^tAt'lffeécfiiot«btîliorfw»^iI? .-^ 
En tes ferincnts jurés au plus faint de Icufs Rois, 
En ee tèft)plié*»d ttf 'fats ^taNie nT e o ae; >fa w^, v r^yli^^r- ^\^ ^1 
Et qui doit du foleil'^^ler^ia.duré^ 

j^Mais d'où vient que mon éœur frémit d'un feint effroi? 

'tSÛ-cc l'cfprit divin qui s'empare de moi l 

C'èft 



T R; A*^ G; E: DIE. 417 

C'èft lui^méine. Il m'échauffe. II parle. Mes yeux s'oo- 

▼reiit j 
Et les fièclet obfcurs devant moi fe découvrent^ 
-L^rilcSyds 1N>» foui pr^ez-moi les accords, 
£t de ces mouvements téiOOQiez les tranfports. 

Le CbomrtitinU mf9h4i t^ufw lAjympbonu. des kfirumenUé 

Que du Seigneur la voix fe faflis entendre^ 
£t qu'à. Dot coeurs fon oracle dÎTin, 

. Soit ce qu^à Pherbe tendre 
£ft au priûtems la fraîcheur. du matin» 
Joad. Cieoxy écoutez ma voix» Terre, pr,ète l'oreille» 
NiB dis plus^' 6 Jacoh» ^m ton Seigneur fommellle. 
Pécheurs, difparoiffeZy le Seigneur fe léveîUe» 

I^ rêeùmmmi kfjmfhaùe^ètjaai mtffkii rffnndtû paraît^ 

Comment en un plomb vil lH»r pur s'è(l*il changé ? 
Qocl^ éa«9 «c Ûeu ialnt ce pontife égorgé ! 
Pleure^ Jérufalem, pleore^ cité pci£de« 
JOes pr<^)lièt0i^divinifmaHiCttrenie homicide. . 
De Ton aÉtour.pour tm ton Dieu t^èH dépouillé» 
Tout cttcttftS à fesyeux èft on encens fouillé» 

OàtMnez^iNn» ces enfants, et fes femmes 2^ 
Le Seigneur a détruit la reine des cités. 
Ses prêtret ibat captife, fe» rois font rejettes. 
Die«.tte^^ttt:pkis qu*on vienne à fes folemnités» 
Temple reniferfe toi» Cèdres ^Uez des fiâmes. 

4 JtoiUem, objet de mndoulcurt 
Quelle main en un jour t'a ravi toua les^ charmes %. 
Qui changent mes yeux* en deux fourocs de larmes 
Pourplextrcy ton -malheuf. 

A&&nttt^ O iatnt temple ! 

JofiUt. ODavid i' 

Le Cimur. Diev dr Sion, rappelle, 

Rappelle «H notre fiiveuf tes antiques bontés. 

La fynfbanU' re^^ m metue' ettewre ; eà Jimi^ si» moment 

àfrh^ tmUvromfU 



i(ta À T H A L I ï: 

Quelle Jérufalem nouvelle 
Sort du îonà do ëéfcit btvtlBiitte de ctftfiés* 
£c porte fur le iwm, une mafr^ue immoneOte î 

Peuples Ât U ttttve, ^^bànttfz. 
Jérufalem * renaît plus charmante, et plus belle. 

D'où inî vîeiNieiit de touv câtés 
Ces f enfants qu'en fop fein elle n'a point portés ? 
Lève, Jéraffrlem, lève ta tâte altière. 
Regarde tous ces Rois de ta §W)ire «étacwésy 
Les Rois des nattoos devant toi proâernés, 

De Vt% ineds bn^nt la pouffièiie. 
Les peuples à l'cnvi mardrent à ta fattsièse. 
Heureux 1 qai po«T 'Srîon dlHttie fftint<e fctveur 

Sortira fou âitte «ttbtafée. 

deux, répandes votre rofée, 
£t que la tefw enfante foa Sauveur. 
jfofabet. Hélas ! d'où nous viendra cette infîgne f»' 
veut, 
Si les Roîs de qtû ^àcik. 4elcesdfe ce Siiiveo r i ■ *■ - 

Joad, Préparez, Jofabet, 1^ riche diadêine. 
Que fur fon front /aci^ David- porta luvAiême. 

(jiux LeviiesX 
£t vous, pour vous MfMfi Atîvcfe-ovoî dtns* ocs iieux 
Où fe garde cacké, loin des ^ofanes yeux. 
Ce formidable anMs da Isanoes et d^épées• 
Qui du fang PbtUAtn jadis iurent trempées, 
£t que David vainqueur, d'an» et *d'bottfrtass -diei^gé. 
Fit confacrer au Dieu qui l'avoît protégé* 
Peut-on les emploij^erpour un plus noble ufagef 
VeneSy je veux moi même-en- ùârc le partage. 

SCENE VIII. 

SALONTCi^ Jr ChOXUR. 

[ue de craintes, mes foeurs, que de troubles mortels ! 
Dieu tout-fnjdfiÎMt ibtft-^ce li lt« ^p«éiiîces> 
Les parfums, et' foa Tacrtfi^es 
Qu'ott devoit en ce jour oflFrir fur tes autels l 

Une 
• L'Eglife. f Les Gentiles; 



T R A 6 £ D I *£. «xj| 

Vm des lUkt Al Ckoeur. 
Qoel fpfiâack; à not yotu liaU^f ! 
Qui Peut cstt ^*o« dftt voir Jamais 
I^ies glaives meurtriers, les lances.' hall rtdcsy 
Briller dans la mm^m^ àa. paix l 

Une ji^ére» 
D^où vient que, pouc ioa Dteu^ pleine d^indiSerencei 
Jêrufalem fe tait en ce preffant dsi^erî 

D^où vient, mes (bttursi, .quA peur nous protège r^ 
3Le brave Abocr.att»moîas ne sompc j^as le fUence l ^ 

}]£ba ! dass^une cour où Fou ik'4^ d^autres luis 

Que la £mvq«: et 1» yi okacc^ 

Où les hoaxkenf s el les .emplois 
:Sont le prix d^une avQugie'.et l>aifle ohéîfhnctp 

Ma foeur, poua la ttifte âoneeence, 

Qui voudroît ^kv«tr fa voîx ? 

DanS'OS pérsl,. dana ee dé&rdfre c^cUAiiie) 
Four quipiépanB^lKoa le fiiciaévdîadêfAc ^ 

SaJmnkfK 
Le.ScigiuHic a dasgné pai^eie. 
JMais ce qu^ bit psbpbète U vient de sévéler, 
Qui p<^ttrca jmx» Im iair e-^ntcndre, 
S'arnie»t-il pour nous défendre î ^ 

S'arroert'îli jpoiir noiis accabkr î 
Tout le Choeur chante 
O pi«»nefie 1; ô spipqaee 1 6 ^ésiébrsfttx m^Bèv* ! 
Que de maux, que de biens font prédits tour à tOur ! 
Cofi(imeDgt p^ut*OA avec tant 4o colct«t 
Accorder tant d^amoui ^ 
Z7ff^ ^(îlv fcul. 
JSioa ne Ceva plus. Une â^oTinte cruelle 

Ditruira tou:i fes ornaments« 
Une: j(Uure, Voix. 
Pieu protège Sion. Elle a poi^r fondements 

Sa parole éternelle. 
JLa Première, 
Je vois tout Ton éclat diipaikQÎ^i:<^ à mes yçu^. 

La Seconde, 
Je vois de toutes parts fa clarté répandue. 

La Première, 

Bans un gouffre profond Slon èH defcenduf . 

Le 



"H 



|29 A T H A L I r, > 

Sioa ft fi» fciot dMft Im citnx* 

Qael triAe abuffonMit I 

QmIW wiMorltUe claire S 

Qoe de cris de doolear! 

Qgc de cheotf de YÎAeife 1 

Ccffont de aovs IravAikr. Netre IKto, gmlgui joar| ^ 
Déretieni ce fpraad «yftèie* 
TmI^ TWfir. 
Rêveront fii colère, 
£fpéroiis en £mi unoar*. 
Um Autn^ 
D*un coeur qui traîne, 
• Mon Dieu, qui peut troubler la |»lix.^ 
Il cherdieett tout ta volonlé feftéÎBey 
£t ne fe cheiche jasais. 
Sur la terre, dans le ci^ SBème, 
£ft»il d'autie bonheorigoe la tn^nquille pns 

D*ttn coeur qui-t*aine ? 

ACTE IV. 

SCENE PHEMIERE. 

JOAS, JoSAlETy ZACRARte; SALOMlTBy Ml LtoT% 

Ir C&osvR. 

Sûkmài. D*ttii pasms^floeoxy It c&té de ma nère. 
Le jeune Efiacin s!*avaiice avec UKm frère. 
Dans ces voiles, mes foeers, que porteut-ils tous deux, 
Quel hà ce gisrve eofin qui marche devant eus ? 

JqfiièH^ (à Zoeèêtrip.) Bfon fils, avec refpefi, pofcz fur 
cette table 
De notre falnte loi le Hvre redoutable. 
£t>ous auflî, pofcz, aimable Eliacio, 
Cet angufie baudeau près du livre divso. 

Le- 



T IR A >G>^ E D I E. 42a 

Lévite» n faat -placer, Jcmd fttiili râ^doone, 
lie glaive de Davié^imprè^ éê^fa côofonlie. 

yoai, Princeflei quel èft dolic ce fpéAacle nouveau ? 
Pourquoi ce livre (aint, ce glaive, ce bKâdotfu ^ 
I>epaÎA que le Seigneur 'iw*» reçu -dans fon temple, 
D'u n fe mblablc aj^f ètl^- n*t4 pofiift vu d V x e mple . 

yp/abeî. Tous. VM dotîéi% mcm fils, bientôt s^éclaîr* 
ciront. 

JiMs. Vous voulez eSk^er ce bandeau fur mon front? 
Ab, princefiel gardez d'eu profaner la gloire. 
Du Roi qui Ta porté refpeékcz la mémoire. 
Un maUicttraux leaftiit mis ours abandonné ; ■■ ■ 

Laifîez, mon fils, je fais be qui m^èâ ordonné, 
^oas^ Mais j^entends les fangiots fortir de votre 
- bouchei . . 

Prînceffe, vous pleurez ? Quaik pitié vous touche ? 
-£ft<e quVa holpcaofte aijJQurd'bui prefenté 
Je dois, comme aJa^e£ois4a fîUe de J^pbté, . 
JDu Seignewr i^r aasittoirt appaifer la colère > 
Hélas ! un fils n*a rîii» qui »e ibit à (on père, 

Jùfabet. Voîeî qu& vons^dita^ les ^'olontés'des Cîeus, 
Ke craignez mu. n Etamss^r&r^ns ious.de>ce& lieux* 

se ENE IL 

JOAS, J'ÔAD. 

Joa^^ (couroMi Sans h* (ff^u Eu Grand Pnitre.) 
Mon père ! 

Jout^.u , Hé bien, mon ijls ? *. ^■. 

Joas. Qu'plt c^.^nc qu*on prépare ? 

Joad, Il èft jufte, mou âls, que je vous le déclare, 
\ 11 faut que vous £»yez iiillrttif,<jnêAç avan|;^tous,: ^ 
Des grands defîeios de DicM fur fon peuple et fur vous* 
Armez vousd*ua.ppurage.et d!ans.foi Aouye^le», 
il èd temps de montrer cettç ardeuç et c^ .zèle,j . . 
Qu'au fond 4ç ^otrc coeur mes foins ont çultîyév. . 
, Et de payer à Dîeù cc*que vous liiî devez* -,,, 

Vous fcntez-vous cette noblç et gpncréufê eny^.?,* ,- 

Joas, Je me fcns prêt, sUl veut,.cte lui donner ma^vie» 

Joad. On vous a lu fouvcnt \'bjftciîre de fios i8.pi|^. , 
li^qiM £qu vient-il, mon fils, quelles étroites îoijc 

N A Doit 



1. 

4i% A T H A L I I, 

I 
I 

Doit s'HDpoTev ttd ftoi dîgtte èû êhâémt ? 1 

yooi. Un Rot fikgf, aôifi Dîea Vx pnmoncc 1«k 1 



Sur la ricBeffie et l*or n« ttèt point fan aplNÛf 
Craint Ifc Seigneur Ton Dien, eus ceft a devant In 
Ses préceptesi fes loix, jagements fiévèrei, 
£t d'iBJaftes fardeaux n'accable poîM fes frcrea. 

yosX Mais far Pan de ces Rois s^il £illdit voos régler^ 
A* qui ehoifiriez-voos, mon fils, de réfiêmblet ? 

Joiu. Davîdy pour k Seigneur pleîft d*an' attour fi« 
deUe, 
Me pannt ées grands Rois le pins parftit iflodelle* 

^oad^ Ainfi dans ledrs excès vona n^niteriez pas 
L'infidelle Joraip, t*injpie Oeoiîas. 
' y^ài, O inon père ! 

J^oaJ, Acbevex, dites, que vous en fêmble i 

Joat. Puifle périt coâiiliê ciâ qtlîcohcpie. leur rie£- 
fen^le. (^Jif&éfi fitôfierke m fis pitih^J 

Mon père, en qoél état vous ▼bk'.je devant moi \ I 

Joadn Je votis rends lë refpeâf, qne je dots ft itton Rdu ^ 
De votre ayeul David, Joas, rendez-vbua <figne« 

ytit^. Joas ! Moi ? 

jf^. (fi rekwnt.) Vous (kmet par qâeite grâce iû* 
*figne, 
D^nne mère en fureur Dien trompant le deflein, 
Quand déjfi fon poignard étoit dans votre feîn. 
Vous choiilt, vous faova du milieu du carnage. 
Vou5 n'êtes par eneôre éc1iapt)é et (a ^gt. 
Avec la même ardeur qu'elle voulut jadis 
Perdre en vois le dernier dies etifants de feofih, 
A vdus faire pénr fa cruautiS s*attacbe, 
Et vous pourfuit encore fous le tfom qui vous cache» 
Mais fous vos étendants j'ai déjà fù ranger 
Un- peuple obéiflant et prompt à vous venget, 
Entrez, généreux chefs des familles facrési 
Du minilij^re faint tour à (out honotééSé 



SCENE 



TRAGEDIE. 423 

S Ç JE NE m. 

JoAS, ■ JoAJû, A^AicriVSi IsMÀELj tt^ts /ititret Cbèfi des 

Joad, Jtt^i, vqU^ jrps .wengcurs .contre vas' ennemis. 
Prêtres, voil^ le Rot que ]« vous ^1 procnis. 

IJmaeL Quoi ! cet enfant {ilmiabh 

Joad. Eft de« Rois de Juda .l'héritier véritable; 
IDernier né àt& en&nts flu Trifte Opofids, 
l<Joj[irri^ vous le favez, fojas le nom do Joâs* 
I>e cette fleur fi tendre et Si6t moîfIbiTée, 
Tout Juda commç vou^, pl^tgn^uit la de^née. 
Avec Tes fribr^s sports. le cnxX enveloppé* 
Du perfide çeute{>tt çpm^ipe eux il ^X frappé. 
Mais Dieu du coup mpstel Tut détourner l^tteînte,- 
Conferv^ 4£U)s fons coeur \à chaleur prefq.ue étçinte y 
Permit que des baurêaux trompant r.oeil vigilant, 
Jolabet d^ns fçnyfein l^^&portât tout £inglant \ 
£t n'ayant de {an vôl que' moi/eul pour complice. 
Dans le temple cacha Penfatvt et la nounice. 

Joas, Hélas ! de tant d^amour et de tant 4<: bienfaits^' 
Mon père^ quel ineyen de m^.acquitter jamais ? 

Joa^* Gar.deiK pour d'autres tempr-cettereconnoiffanci»» 
Voilà donc votre Roi» votre unique efpérance* 
J'ai pfîs (oln jufqu'içi de vous \t, conferver. 
Minières du Seigneur, c'èfi à vous d'acKever* , 

£ientôt ({e Jézabel la fille meurtrière, 
Inttniitc qye ^s vok^ fi^si^o^^ Ja luiuièjE^f 
jD^ns l'-borpeur du tofnbeau yÎQn.dfîi le replonger,- 
Déjà fans le connoitre, elle veut l'égorger. 
Pr^tres.C^iiitSj ^?è;(l à vous de prévenir (a. rage. 
Il faut finir des Ju^fs le honteux efcUvage, 
Venger vos prinoes motttS, rel^ev^er votre loi, 
£t faire aux 4euy ^l'ibùs reconnoîtxe kur Roi. 
L'enterptife, .f?tivs doute^ lèû grande «t -périlleufe. 
J'attaque iur (on tr6;>e Uine Reine orgueilleufe. 
Qui voit fous £es^9pejauic4nsirçhef .U9 Q^p nombreux^- 
De. hardis otraiigersi d'ija$d€)«s fieferc^t^* 
Mais ma fbcc^ èll au DieUi 4ont l'intéf ^ me guide. 
Songez q^!<B9 Gfjt M&Qt jtout J,fr^l xéfiAe* 



4H A T H A L I £/ 

Déjà ce Dtco vcnfçtur conincocc à I« troubler. 
D^à trompant (et foins» j'ai fu vous raflcmblef i 
Zlle nous croit ici fans armes, fans défenfe ; 
Couronnons, proclamons Joas en dilif;ence. 
De lày du nouveau prince intrépides foldats ; 
Marchons, en invoquant Parbitre des combat*^ 
£t réveillant la foi dans les coeurs cndormiéy 
Jufques dans fon palais cherchons tfotre ennemie. 

£t quels coeurs fi plongés dans un lâche fommeif^ 
Nous voyant avancer dans ce faim appareil, 
Ne sVmprefleront pas à fuîvre notre exemple î 
Un Rq}, que Dîtu lui-même a nourri dans fon temple^ 
Le fuccclTeur d*Aaron de fes prêtres fuivi, 
Conduifant au combat les enfants de Lévî, 
£t dans ces mêmes mains des peuples révérées,. 
Les armes au Seigneur par David confacrées. 
Dieu fur fc$ ennemis répandra fa terreur. 
Dans l'inFdelle fang baigncz-vous fans horreur; 
Frappez et Tj riens, et même Ifraélites, I 

Ne defcendez-vous pas de ces famcoz LéviteSt ^ 

Qui lorfqu'au Dieu du Nil le volage Ifra^,. 
Rendît dans le desèrt un culte criminel. 
De leurs plus chèrs parents faintement homieides, 
Confacrèrent leurs mains dans le fang des perfides p 
Et par ce noble exploit, vous acquirent Thonneur 
DYtre feuh employés aux autels du Seigneur ? 

Mais je vo^8 que dé^^ vous bt&lez de me fuivre. 
Jurez donc> avant- tout, ftir cet augufte livre, 
A ce Roi, que le Ctèl vous redonne ajourd^huî, 
IH rfirrr, de combattre, et de mouTTr pour lui. 

j^zarias^ (^u bùut àt la tahle^ ayant la main fur ie lî^>rtt 
JàintJ 
Oui, nous jurons ici pour nous, pour tous nos frères^ 
De rétablir Joas au tiône de fes pères. 
De ne pôfer le fèr entre nos mains rerois, 
Qu^après Tavoir vengé de tous (es ennemis. 
Si quelque tranfgTefiVur enfremt cette promefi«y 
Qu^il éprouve, Graivd Bieu, ta fureur vengerefie : 
Qu^avec lui, ^ts enflants de ton partage exclus, 
Soient au rang de ces mcrts, que tu ne connois plus. 

yoaJ, Et vOBSi ^ cette loi^ votre règle. éternelle, 
Koi, ne jures*«(^us^ gas d^être toujouri ôdelle f 



T R A O Ç D I E. 4^ 

^fr. IPocrcoîs-^e à QOtt^ loi i>« œe p^s Gonfoyxavxf ' 
Joad, O moB fils, de ce oetm j^ôfe Aikoore vous aooH 



.mer) 



^Qu&ez:cette tendreffe^ etpaJvioiiti^eK aux Urme^, 
Que ra^arracbeiit . pouy vdus < de trop juftes cilarmes» - 
JLoin du ttofié oMam^.dcjoe fatal boa neuf 9 
Kélas ! vous ignorez le charme empoii^atteuf* 
X)e 11abf(^ pouvoiff .V0114 • igm»ei( i^YreSe, 
JEt.iiesJâchftsâatteurs'la/V.QÎx poGh0<kteve&«, ^ 

£îen-tôt ils vous diront, que les plus feîoles l^jr^ - 
Maîtrefifes iia^U peopk, ol]eetfient «ox Aejs ; 
Qu^uft roi Q^a d'autre frein >(|aejGi vqloftré itiéme; ^ 
<^*il doît'tmmoler' tout à fa grandeur fuprême; 
f^^«uic IftTBOjss^sjaxivtravaîl le peuple èft condamnéf^ 
Et d'un fceptre de fèr veut être gouverné v 
Q^e s'il n'èâ op|>niDé| tôt ou tard.il opprime. 
Amfi de piège en piège, 'et* d'abîme «en-abîmei / 
Corrompant de vos mceurs l'aimable purelé, • 
Z-ls "VOUS ?&xmit «enfin 4mr :1a «éiitév' 
Vxius petndaottt laiveittt ,£aua -mii^ asSipeufe JmvgtC - 
Hélas ! ils ont des Rois égaré le plus fage. 

rPr^ojgietteïTur ce Xvrvç^ e| àcil^nt ^isa^ t^pif)«| 1 
Que Dieu' fera toujours lepremief 'de vOI./bins» - 
Que (evère;ftux vmeçlwMit^ f 1 4es i^on* le ^ref^ig^v ^ ' ^ 
£ntre le^pauvse-et vous, veua^ prendrez-iDieu pour J«ge^>^ 
Vous fou vçnant,'rooti^s,.qu0 caché ^Ous^ ce liq. 
Gomme eux .>v0tus .fûtes pauvre, et cOmrae eux or.pbeUu. 

Joùê^ (au fmliiu ^/k^îh- ' uAU^ 4^(tnit la^molm Jur k iivrc 

Jç pr4>mèts .d'obfervKt ee^ûe la ieÎTinj2;ord0Di)e:k ; > • - ' 
Mon Dieu, punlflez-moiv fî-je vo^ .abandonne.; 

3ïWi/ Venez;, de Diuile lainte ilfaut vousscon&cfen - 
Biroifleiij j9iab9t,i.vO)US';pQuvez voiis^moBtrerv v-r < 

, ♦ . . . ■ ■ 

• •-'■- 

JjiAS> JÔA9; fàMMMX^ZAISAÂKÎ^ SAL^mWr A&ÂKXAÎjJs*- 

MABL, roÂr tffi//'^ 6%^ </!?# iiiSvi'Ras;. U Ghoeuiç. 

3fqfiiéir{^i^aMt^oa^rM ^« 4e David ? 

Joas. . . Q mon .unique mèfe ?. 

'V^nez^ cher Zaduori^^ eiBtbr^fler.Yo^je.&èjrc. 

■Mn ^ ' JpfyhiU- 



' .'j 



1 

■H 



426 A T » A L I E;- 

Jofabei^ (à Zacbarie.). A«ui pieds de voXm ^Roî, [fro^ 
ileraoK-vous, smii 61stf 

(Z0€beriefo jetée énfiffùdê- de Jeas»)- 

Joady (pendant qu'oui j^embraffii^O £ofiints| atsâ tou- 
jours pttîffie^vooàf' être unis 1 

Jofûhtt (à J9ae*y Vous- iavc»' donc ^tt«l iang vous a 
mnoé la'-vie ^ 

7(7ir/. Et je fais quell^maio fuit vous me Peut rarie. 

JofabeL De voUe qoib^ J<mw^ J€ puis doao^vout oom»- 
mer ? • 

^oiTf. Joas ne ceffera jamais d4»iro«s aimer4 

Le Choeur. Qqoi|.C*èft4» " ' «t.; 

JnfabeU . ÇcA Joas* 

Jca(/. ' ^ Ecoutant ce Lévite;- 

, S C E N *Ë 'V.. 

J0AS9 JOSABBT, JoAI>,ZACBAftiJS,3ALOBfia^ AXARUS, IstfAKI,,. 

trait autres Chefs des Lsvtlms, «aLkvi'Es, ^Cboeur. 



I 



£/« Lévite, ptgnore contre ^cu quel projet on me^ 

dite. /.' 

MaM l'aîraînineDaçant frémît de tentes parts»- 
On voit luire des feux 'parmi d^s étehdarts,- 
Et faos doute, Atballe afibmble fon- armée. 
Déjà même au fécours, toute vote èft fermée*. 
Déjà le facré moat, oùle temple «A^bâtî» 
D^nfolents Tyriens èll par- tout invefli. | 

L\in d'eux en bkifphëmant^ vient de nous^ faire en« 

tendre, « S 

i^u^Abner èO dans le» fers, et ne peut nous défendre. 
Jefabet^ (à Joas^J Cbcr cn&nt, que le Ciel en vaîir 

m'avoit rendu. 
Hélas ! pour vous iâuver^- j'ai^ fait oe que j^ai pu* 
pieu ne fe fouvient plus. de David votre père. 

yoad^ (à "Jofkbet.y^X^^ ! Vous^ne craigne» pas d^àt» 1 

tirer fa coière 
Sur vous, et fur ce Roi fi cbèr à votre amour ?" 
"^i qtiand Dieu de vos bras l'arraobant Î8Lm retour^ 
Voudroit que de David la maifon fût éteinte,. 
N'êtes vous pas ici fur la montagne fainte^ 

' i 



X R A G E & I E. 4^Tr 

0£^ k père des Juifs )ur lUi- fib innocent 

Xicva fans inurmurer un b^as obéifltnt) ' 

£t mît fur un- bucber ce fruit de {» vieilleffe, 

JLaIffaDt à^Dieu le roîa* d'accomplir fa prômefle^. 

^t lui facrifiant, avec ce fils aimé^ 

"Tout Pèfpoir de fa race en lui feule renfermé ï 

Amis, partageoDS*nous. Qu'lfmaëlenfa garde 
I^nne tout le côté que l'értent regarde. 
Vous le côté, de l?ounê|.et vou» de Toccident 
Vous le mî<y. QgHracun^par un zèle imprudent» 
I^écouvrant me» deffeinS) folt prêtre, foît Lévite y 
Ne forte avant le temps» et ne fe précipite ; ' 
£t que chacun enfin d\ui même eiprit pouffé^^ ' 
Garde en mourant le pofte où. je Taurai placé* 
L'ennemi nous regarde en- (on aveugle rage 
Comme de vils troupeaux réfervés au carnage, 
£t croît ne rencontrer que défordre et qu'effroû 
Qu'Azarîas par-tout accompagne le Roi. 
. V«oeZy cbèc - rcjetf oa* d'usé vai llairt e race, C^ J^as.y 
Remplir vos défenieurs d'une B^uveUe audace. * 
Venez du diadème à leurs yeux^ vous couvrir, 
£t périffiez du moins en IkA s'il faut périr.. * 
Suivez le, Jofabet. Vous, donnez%>moi ces armes. 

(^àun Leviti,): 
Enfants, offre» à Dieu* vos innocentes larmes.* 

Çjéi Chœur.) 

S- G E N E VF. 
SalomctHi U Guosur.^ 

Le Gboeurtiiwcitt. 
]Partes, enfants d'Aaron, paUer,. 
Jamais plus illuftre querelle,; 
De vos aycux n'arma le zèle, 
Partez, enfants d'Aaron, partez, 
C^èd votre Roi, c'èft Dieu, pour qui vous colid)attez« 

Uni' Voix feule. 
Où font les- traits qqe tu lances, 
Grand Dieu, dans ton jufle courroux I 
N'es tu plus le Dieu des vengeaifcer \ 

♦ Abiiaitam; 



41211 'A T H A t I R^ 

OùTont, Dieu d«' Jàcwb, tt» «atiqQes àont^^ ' 
DansPimMur ^uino» «nviraonei > 
NVntend^^o ^«e la V9kxr4trmm kiiqiméf i 
N'ès-tu plu»le Dfeu qoiTiaràoflfief- 

Où foat^Divu de Jacdb, tdi antiques ^bonlés/^ 

Oèft Ik toi que dent'Ccttt^g^èa»^ 
Les fiidies des'Médhttnts'pvétendeiitQ^iddréflBar.' 
'FeANi«, dîfent ilf, ceffer/ 

Les «ftiet^. IDîett 4«r4a ^erre^ 
I>e fon jong îfliport<sii>déiivi«ns«lès mortels. 
MaflkcroDS'tèttsfts'fakits. Rèiii9e»lbos4faftj«ittls^ 

Q^e de 'ion' nom, que dé^ fa^gtoney • 

Il -ne >fefte {dtrs 'de^tdéinBm; 
Qj^e ni M; ïm lôn>C^îft 'ne-ref aeufe plnrfnr uoaar - 

Où -feot les: tntft'S'iqitte* Ut-^knccii,' 
'Grand Bieo/thios'ton jtfftecouvreuK ? ' 

l^ès^nr'pln^^e'^Dnn jalooK *? - 
N*^s^lu4)lttsle S^îeii'des ^ogoanoes^* 
•^dip-^tfiV'feule. 
'TrfiVê refte de nosTois,^' 
Cbire et demtère ^èém <Puae t^e û bèllei 
Hélas ! Tous lé coûteao d*une'ntère crnelley 
Te vérron s -ti ous -tomber ' un e féconde foî$ ? 
Prince aimable, dis^nous^fi quelque ange au^idrceaiç. 
Contre tes aiHlâins'prH loin de te défendre > ^ 

Oo ' Ç dans 'la 'nuit du >to tobeau ^^ 
La voix du Dieu vivant a ranixné-ta cendrer - 

Une AàiPi. 
D*un père et "d'un'tiyeni contre toi-réTohés;-- 
Grand Dieu; les attentais- luKiîtfnt-tWJmputés^'. 
JEUl-ce que fans retour taf»Hte l*ttbaiido0ne^ - 

htCbêeur.' 
OùTont, Dieu de Jacobj'tes notiques bontés ? 
N'es tu plus 4e Dîeu^qùî pardonne ? ^ 
Vn€ dès Fihét^M €hù9ur»^ âms xbanCfer.^ ^ 
Chè res fdc nrs, n^«nlendez-vous pas, 
JDes cruels 'TjTiaïs )a.:trompette qui fonae l 



TRAGEDIE. 4Z9 

< 

Sêhmithm 
J*eotcnds néme les cris des barbares feMats, 
£t d*horreur j*co frifibnne. 
Courons, fuyons ; retîroas»BOu» 

A Pombre falutaire 
Du redoutable fauéhiaire» 

ACTE V. 

SCENE PREMFERE. 

Zacrakik» Salomit», h Choeur» 

Sahmth. Cbêr Ziscbarie, hé bien ? Que nous atipre* 
nez vous ? • 

Zacharie. Redoublez au Seigneur votre ardente prière» 
Peut-être, nous touchons à notre heure dernière* 
Pour l^horribfe eotebat, ma foeur, l'ordre èft donnée 

Sahmth. Qie £att Joaa } 

Ztictûrie, Jbas vient d'être couronné* 

Le grand prêtre a fur îut répanda Thuile fain-te. 
O Ciel ! dans tous les yeux, quelle joie étoit peinte 
A Pafpe^ de œ Roi, racheté du tombeau ! 
Ma foeur, on voit encore ia marque du couteau» 
On voit paroStre auili fa fideHe nourrice. 
Qui, cachée en un coin de ce vafte édifice, 
Gardoit ce cher dépôt, et n^avott de ces foins, 
Que les yeux de ma mère,, et que Dieu pour t^moins^ 
Nos Lévites plettroivot de joie et de tetidi>eâe,. 
Et mêloient leurs fanglots à leurs cris d'allegrefle ^ 
Lui, parmi ces tranfports, affable, et fans orgueil, 
A l'un tendoit la main, flattoit l'autre de Toeil,. 
Juroit de fe régler par leurs avis fincères, 
11 les appelioit tous fes pères ou fes frères. 

Saiomitb. Ce fécrèt au dehors èft-il audî feroé ? 

Zacbarie. Ce fécrèt^ dane le temple^ èll encore rtW' 
fermé. 
.Des enfants de Lévi, la troupe partagée, 
Dans un profond filence, aux p'ortes s'è(l rangée* 
Tous doivent à la fois précipter leurs pas, 
£t crier pour fîgnal ;. ** Vive le Roi Joas.7' 



430 A T H A L I £,^ 

Mais noii père dâSend que le JLoi fe Inizarde»^ 
£t veat, qu^Azamsy deineiive pour fa g»r4e» 
Cependant i^thalîe» impoignaid à U.inaiii, 
Rit des foîblet sampartf de noapoxde» d'uirain; 
Four les rompre, elle attend ka fatale»' maçhiact^. 
£t ne refpire enfin qiie<fang tat que rmot^i 
Quelques prêtres, bm fœur, ont d^abord propofé^ 
Qp^en un Heu fouteirtaini |»at nos pères creufé^ 
On renfermât du moins notre arche précieufe, 
O crainte, a ditaDApère^ iodignCy'îojufîeïkfa l 
L^arcbe, qui fit tomber tant de fiiperbes tours, 
£t força le Joutdam de rébrouffer fpn x:outs. 
Des dieux des nations tant de fois triomphante, > 
Fuirait donc h Palpée d'une faouae iafolonte t 
Ma mère, auprès du Itoi, dans- un trouble mortel^ 
.L'oeîl tantôt fur ce pnnoe, ettantdtvcrrs Taiïtel, 
Mueate, et fuccombant fous Je poîfls drs allarmea^ 
Aui^ yeun des.plus orufls, arrachcsoît des lanpesk 
Le Roi de temps en temps la preile «ntre iea b^as^ 
La flatte«*««-^faètes ibeurs, fui vez toutes- mes .paa ; 
£t s'il faut aujourd'hui que notre JLoi pjéviffe, 
Allons, qu^on même ibrt Avec lut-^QQUs.uoîfle* 

SalomUb. Quelle tofoleate v^aîn frappe ^COU^a ro* 
:doublés ^ 
Que fait courir aiofi ces Lévites tnoubl^ ? 
Quelle précaution leur isit cacher leurs armes î 
Le temple èft^L^.foi>Gé ? 

Jimbatie. J>tQipez vos alliuiiies*- 

Sien nous envofe iUmen 

SCENE IL 

fl 

AbnKR^ JoAD| JbWFBT, ZaCHARTE, SALOMfTH, TsMAXI^ 

'Deux Lévites, le Choeuh* 

'y^od. En croirai; je mes yeux» ' 

€her Abner ^ Q^el chemin a pu julqu^èn «ces lieux 
Vous conduire eau -travers d'^vn camp qui ^nous affiège l ' 
On difeit.que d^Acbabla fille facrilège, 
Avott pour aflurer les projets inhun^aios, 
Chargod^indignes tiers ^os «énéreufes mains. 



T R A. G R D- I £• 43h 



Ahner. Oiif^ Stf^iiicus^eSiemtccMflt monxèle et Okoa 
éoiinige $ 
Mais c^èft \t moitidre ytm C|oe aie g-atrdoit & rage« 
Dans rhorreur .ilii cadiot^ par. foa onbre en£enné| 
J^attcndots que le tct»^ en cè&dres eonfiimé» 
De tant de â^ôtsiiB là»g^ non ene^^re aiiouviey 
Elle viot m?»ffiranalfeir d'un impditiHie vie^ 
£t retrancher des joifet», ({aHmreft dâ^ mille loi» 
Terminer la doukiiK de fertiTit à* me^ Koss* 

y^a^. Par qtieliliiitecle »*l«oft obtenu votre i^rfacr 

Abner. Dieu dans eeeoearcraelAttt Seul ee>quîie paffe» 
Elle xii(?a iait vienic, et d'un air égihré^ • 

Tu Tois de mes fddats^ t»u)t ce teml^kentoinrop 
Dît-elle. Unieu veofear va lé râiuite ^ ctndsts 
£t ton Dieu contsts moi ne le faisroie déftndxe*. 
Ses prêtres toutefois» mais il faut fe hâter, 
A. deux conditions peuvent fe racheter. 
Qu'avec, £liacia on mette en ntepviffance 
Un tréfor, dont je £ik qu'ils ont la oon»aiffam:e^ 
Par votre Roi Duvidi autrefbb amaffé, 
Sods^^ le ficeau' do féo^ a« grand prêtre laiffé,. 
Va, dît-lectfj qu^ ce prix je leUrpécmèts de -vivre* 

Joad. Quel confeiiy cher A^oer, croyez vou9 qa.'oti 
dottâuivi>ef 

jUner. £t tout Tor de David, s'il èft vrai qu'en effet 
Vous gardiez de David quelque' tréibr fécrèt, 
£t tout ce que des maius de cette Reine avare 
Vous avea pu ibuver et de riche et de rare. 
Donnez le. Voulez«.vous que d'impures afiàffins 
Viennent brîfeY l'aotel, brûler les Obèrùbins, 
£t portant fur -notre ardhe une main téméraire^ 
De votre propre Cang fouiller le fanâuaire l 

Joad, Mais fieroit-il, Abner, à ces cœurs généreuat 
„De livrer »u fuppHce un enfant malheureux. 
Un enfant que Dieu même à ma garde confie, 
£t de nous racheter aux dépens de fa vie ? 

Abner. Hélas ! Dlta voit mon cœur. Plût à ce Dieu 
puiflant, 
Qtt'Âthalie oubliât un eafant iniuicetit, 
£t que du faag d' Abner fa auauté contet^te, 
Crûtoaflmcr par ma morti It Ciel qui la louràente. 

Mais 



J. 



44a A TvH A> L I E, 

Ma» qae peuvent pour lui woampiilp^-Saliiiêill «r ^\)nV 

Outnd yotts périrez tous, en périra-t-ilk «M» ^ 

i>ieu xros oidoiiiiê-t*il de tenter lUmpoffibû ? 

Pour obéir eux loix d^on.tyraa ioflexiblcw *-. » ^ U 

Moïfe, par fa mère, au Nil abandonné,. i» 

Se vity prefque en naiffant, à périr condamné. 

Mais Dieu le confervant, contre tonte efpéradcoit ■* «1 

Fit par le tyran même élever ion içnfance» 

Qui fait ce quSl réferve ?l notre ËiiacÎD. .... n >. \ 

£t fi, lui préparant un ièmbkble defUn, « 

U n*a point de pitié déjà reodu capable, . ^ . } 

De nos malheureux Roîs, rhomicide implacable 2 

Du moins, et Joiabet» comme moi. Ta pu votr^ 

Tantôt à Ton afpeft, |e l'ai vu s^émouvoic. 

J^ai vu de Ton courroux tomber la violence. . . 

Princefle, en ce péril vous gardez le filencc ? 

Hé quoi ? pour un enfant qui vous ett étranger. 
Souffrez-vous que fans fruit, Joad laiile égorgejTg. 
Vous, fon fils, tout ce peuple, et que le feu dév#cc# . ? 
Le feul lieu fur la terre, où Dieu .veut <)tt^onriKl#rei -. 
Que feriez-vous de plus, fi des JRois yot jyeuxy ... ^i 
Ce jeune enfant étoit un reile précieux t 
Jofaiet^ (ha* à Joad,) Pour le iang de fes Roif^ TOUf 
voyez fa tendrefle. 
Que ne lui parlez vous ï 

iJoad, Iln^èft pas temps, Princefle* 

jibner* Le temps èft cher, Seigneur, plus que vous ne 
penfez. .' .- 

Tandis qu^à me répondre ici vous balancez, 
Matluin p(ès.d*Athalie étxQcelanjt dci^gei . . .* «: ' 
Demande le fignal, et preiTe le carnage. 
Faut-il que je me jette à vos facrés genoux ? 
Au nom du lieu fi fatnt qui n*èû ouvèft qu^à Spus^ , . 
Lieu terrible, ou de Ôieu la majeHé repoîe. 
Quelque dure que foit la loi qu^ojEi'VOUS impofct > >• . 
De ce coup imprévu fongeons à nous parer. . ..vi'f* 
Donnez-moi feulement le temps de refpirer* » 
Demain, dès cette nuit, je prendrai des méjurc^ . . r 
Pour aiTurer le temple, et vengei; fes in^res. 
Mais je vois que mes pleurs et que mes jirain|^|iiJcO]||:f, 
f^our vous peifuadcr (ont un foible £ecburs« 

Votre 



TRAGEDIE. 433 

Votfe aiiftèfH ^ertU «Va fenk être frappëe* 
Hé bien, tÊpnPtt^mdi donc quelque arme, quelque éçée^ 
£t qu*aux p«rte) du temple, où l^ennemi m^attead, 
Abner puiffe, 4ix ftioins, mourir en combattant. 

JoaJ, Je me retuls. Vous m^ouvrez un avit que 

j^tmbffafie. 
|>e âant de mat», Abner/détournons la menace. 
11 èft vrai, de David un trefor èft itM, 
XêM gatde en fut commife ^ ma fidélité. 
C'étoit des trifles Juifs Pefpérance detnière. 
Que met foins vigUaots cacborent à la lutnicre. 
Mais putfque .à votre Reine' il hut le découvrir. 
Je vaii la «contenter^ nos portes vont s'ouvrir j 
De fes plus braves chefs qu'elle entre dccompagrée ^ 
Mais de nos faînts autels quVIle tienne éloignée, 
D^un ramas d'étrangers Pindifcrétte fureur. 
Du pelage du temple épargnez.moi rborrcur. 
Des prêtres^ des épiants lui feront iU quelque ombre f 
De la fuite avec vous qu'elle régie ]e nombre, 
lit quant à cet cttfant fi craint, lî rêd';uté. 
De voUre cotur,' Ahntr, je Connofs Péquité, 
Je vous veux devant Y^lle expliquer fa naiiTànce, 
Vous verrez, s^il le fan t remettre en & puiffance* 
£t je vous ferai jugi: entre AthaUe et lui. 
. -l^JMT. Ah^! je le prends déjà, Seigneur, fous mon 

appui. 
Ne craignez rien. Je cours vers celle qui m'envoie. 

SCENE III. 

JOM, JOSABCT, . ZLlCHAUrg, SâLOMITH, , IsMAEL, DkvjL 

Lévites, U Cboeiàr. 

, ^oad^ Grand Dieu, voici ton leure, on t^amène t» 

proie. ' • > 

1 fraël, écoutet;. (^H lui parte bas.) 

J^fàhet, PuiCiiit maître des d'eux, 

]^eœèt8-luî le bandeau dont tu couvris fes yeux, 
Loifque lui dérobant tout le fruit de fon crime, 
l'u cachas dans mon fein cette tendre viorne» 

Ji»d. Alkz, h^t Ifraël, ne perdez point dé tcnps. , 
Suivez (|t} point en point ces ordres im^ortant$. 

Oo Sur 



•^^^^^i^^-^i^^-^rï^-^^^^i»-:- 



434 AT H A-L' I ï, 

» 

Sur-tout, qu'à ion entrée, et que fur ion psAge, 
Tout d^un caUne profond Ini piéiènle l'image. 
Vou$, enfantff préparez un trône pour Joat« 
Qu'il s^avance fnîri de nos facréf fcddan, 
Faites venir aofiî fa édeUe nourrice^ • 
f rinceffe, et de vos pleurs que la (burcc tarifle. 

fjî un Le^ke.) 
Vous, dès que éette Reine ywe d^un Morgnetl^ ^ 

De la porte du temple aura paffS k feoîl, 
Qu^clle ne pourra plus retourner «n arrîèl<e, 
Prenez foin qu^3i Ticiftant la tiompette gncrfièv*. 
Dans le camp ennemi jette v« fubit cfffroî. 
Appeliez tout le penple au fécoora de fott lUâ» 
Ht faites retentir jufquesJt fon oreille, ' 
De Joas con&nré Tétoimante mervctllê. 
11 vient. 

s C E N E IV. 

JoASy/JoAD, |0SAB£T. ZaCBAIUX, Sa^OMITB, AzA^IAff 

Trou/iu de Pket&es tt dt Lévites, U Cuo£ua. 

'Joad. Lévites faîttts, pt>êtrea ^ nctffe i^os/ 

Par-tout, fans vous montrer, environnez ce lieu. - 
Pour paroitre, attendes que 4Ba voia vous appelle. 

/lu Je cûcbeut tùui,J 

Roi, je crois qu^à vos vœux cet elpoir èft permis». 
Venez voir à vos pieds tomber vos ennemis.. 
Celle dont la fureur pourfuivît votre enfance. 
Vers ces lîeux It "grisAds pas pour votis perdre s^avance* 
IVIais nela craignez point. Songez qu^autour^le voua 
li^Ange exttroûaareur èil debout avec nous. 
Montez fur votre ttône, et ■ ■ i» nM aiè la porte s^ouvre 
Permettez un moment que ce voile vous couvre. 

^H être tm ridnttt.) 
Vous changez de couleur, Ptinceffe > 

Jofahet. Akî fans! pâlîr, ' • 

Puîs-je voir d*afla(fnis le temple fe remplir ?- 
Quoi î Ne voyez -vous pas quelle nombrcufe cfcorté— i— • 

'Joad, Je vois que dtt faint ttmplt on renferme là porte^ 
Tout èft en foretié. 

SCENE 



T :ai:A^G/ K D I E. ^3| 

' S-CENE V. 

Athalix^ Joas ipaché derrière le rideau^ Joad, JosAnny 

A^tfZKj fuite d'^j^ba&e, 

\ JêbëT», {â Joad,') Te voîlà, féduaeur. 

De ligues, de. complots pemicleus auteur, . 

Qui dans le trouble feulas mis tes efpéraQces^ 

Eternel ennemi des iuprêmes puiiTances. 

En Tappuideton Dieu tu.t^étois repofé. 

De too éfpoir frivole es-tu defabufé ? 

Il laîfle en mon pouvoir et Ton temple et ta vîe# 

Je dcvrois fur Tautel, où ta main facrîBe, 

Te ■ ■ Mais du-piî» qu'on ro ofifre, il faut Te contenter» 

Ce que tu m^as promis, fonge à Pexécutcr. 

Cet enfant, ce tréfor^qu'it faut qu^on me remette, 

Où font-ils? 

\ ^ad* Sur le cliamp tu feras fatisfalte. 

j^e té les vais montrer 1*uq et l'autre à la fois. 

(Le • rideau Je tire.} 
Paroiflez» çlièr e^fitint, digoe fang^ de nos Roi?.- « 

fLe rideau étant tiré, onvoUJoaffar/ôn trône ; fa nour' 
rice èfl à genoux àfh drinie ; Azarîas, Vépée à la main^ 
eft debout à fa gauche ; et prh de lui Zacharie et Sah^ 
mitb font à genoux Jïtr les degrés -du trône ; plu/teurs 
Lévites f Vépée à la main^fonf rangés dans les côtés») 

Connoi^tu l'héritier du plus faint desjnonarqucs, 
Reine? De ton poignard connois, du moîns^ ces marqiies» 
Voilà ton Roi, too fils, le fils d'Ocofîas. 
Peuples, et vous, Abnar^econnoiflez Joas» 

j^ner. Ciel î 
, ^ibalie, (à Joad.) Pcîfidei 

Joad. ^ ' Vois tu cette Juive fidclle, , 

Dont tu fais bien qvt'alors il fuçoit la mamelle ? 
Il fut par JoQ»bet à ta tage enlevé^ 
-Ge temple le reçut* et Dieu Ta confervé. 
^ Des trefprs de David voilà ce qni me refie. 

Athalie. Ta fourbe à cet enfant, traître^ fera, funeftç. 
D'un fantôme odieux ,.foldats, délivrez moi. 
Joùd^ Soldats du Dieu vivant, défendez votre Roi. - 

O 2 (Ici 



^$ A T H A ,LvI /I,r 

Ici le fond 4» ihééirê #*tf«ir#« 0« «a/ï Ir 4b4fa«r dâ 
tempU^ ei ki Lévite* mrmi4 enùiMi ilê t9w €9tii iScr 
la fcine,) 
Abalk, Où fuis je ! O trabifoo ! & Rme B|ifitflo»«»! 
Drames et d'eoQtiDis je io% voit» e^v^rénaée I 

Joad, Tes yeux chercheAl en vain» tu ne peux €• 
chappti» 
Et Dieu de toutes paits a fu iVnvelopper,. 
Ce Dieu qgc tu bravois eo nos mains t*a liviée. 
Rends-lui conte du fang dont tu t^ès eo^r^. 

^thal.$. Quoi,^ La peur-a* glacé mes indignes foldata ? 
Lâche Aboer, dans quel pi«ge as*tu conduit mes pa»^ l 
Ahner, Reine, Dieu la^M témoin**— ^ 
JÊthaiie. L«iffis-là ton IKea, traktc \ 

£t vcoge-œoi. 

Abner^ (fejMant au» pieJi dt Jeës^y S«r i|ut ? Sur 
Joas ? Sur mon maître ? 
' jitbaîle. Lui Joas ? Lui ton Roi ? Songez^ mccbaots, 
iongcz. 
Que mes arma encore vous- tiennent afii^és. • 
3*eDtend» à haute voix tout mon camp (|ui m*appelle. 
On vient à mon fécourSf» Tremble^, troupe xebelle. 

S C E N E VL 

IsuASL, Joas, Joad, Athalib, et iaïuUsaBmri dé U fient 

précùltntt. 

Jtfmaéi^ (â Joad.) Seigneur, le temple èft libre, eVn'a 
plus* d'ennemis. 
L'étranger cil en fuite, et le Juif èft fournis. 
Comme ]e vent dans Pair diflîpe la funoée, 
La voix de Tout-PuiiTant a chaifê cette armée*. 
Nos Lévites, du haut de nos facrés parvis, 
D*Ocofias au peuple ont annoncé le fils. 
Ont conté fon enfance au glaive dérobée, 
lit la fille d'^Achab dans le piège tombée. 
Par-tout en mênxe temps la trompette a fodné ; 
Et ces fons, et leurs cris dans fon camp étonné, 
Ont répandu le trouble et la terreur fubite, 
Dont Gédéon frappa le fier Madlanite. 
Les Tyricnsjettant armet-et boucliers, 
Ont par divers chemins difparu. lés premiers. 

QucU 



'l 



• xi 



l 



V. 



'iîs^t6''Di«tf lâc|oi« adfflirtintlacenâtiît^, . ;" 
Lc-refte à haate voix s'èft pour lui déclaré y 
£tftotd^Wie lOèiB^lciprife tout le peuple infpîré, ' 
Femmes, v\d\Uvds^ enfants, s^einforafieiit aVet jbtç^ 
BéDi&m ltti6eigiM\ir; et ëd«ii qu^l ^lii^ie. ' 
Tons chantent de David le fils refiuficitâ» ^ 
Baal èll en horvetic llftitâ la foinU dté, - 
De Ton temf^le profane on ib btîCé l-es portes. 
Mathan èft égorger^ 

' Jithalk* Dieu des Jut£i^ tif Pemportes ! 

Coi, d^ J<Mr<» j<e ebercbe e& vain à me tromper. 
Je reconnois l'endroit OÙ je lé fi^ fra{>ptr« 
Je vois d^Oo^b^ (H lo piott^^t le gefte^ 
Tout me trace enfin un (f ng que )e détefte* ' ^ 
Datid; Dayid triob{A^ Acka.lE»ferul èft detmîè.' 
Impitoyable Dieu^ toi ienl as tout conéuit. 
C^â^toi qui,, nte âattant d'^Oie vengesincè aSfée, ' 

M'as, vingt fol& en. un jour, à moi-n>êaie oppoféei > 
l^antôt pour en enfant excitant mes remords, 
Tantôt m*éblomi|n^t.de«e« ridhejttéfdis, -■ ' 
Que j!cii caaint.de li vnev &<ix' flammés, an pillage. 
Qa'il cegne donc ce fils, ton ^jn^. et ton ouvragew- 
£t que pour fignaler fèn emprf^ nouveau, 
On lut faiïie en mon fein enfoncer le couteau« 
Voiiâ oeM^^c»naoittant lui foulisriOefa.âAère.. • ^^ 

Que dis'je, fouhaiter ? Je me' âatta^ j^efpère, 
<i^'in4<'cBe Mon joiig;,»fatigaé de.ta lol^ . ^' ^ 
Fidelle au fang d'Ac&b, qu'il à j:eçn d« moi,*. 
Conforme à fou 9.yeul« à^on pcre £eI^UUb]e,^ . ^^ 
On verra de David rtéjiiticr déccftabicj. , - * i -i 

Abolir tes' honneurs, proEaner ton aatet, • 
Et venger Athalic, Acbab, ei Jéfabel. 

ÇAthalicJr*rty les Levius Îafu}vier4:')^ » 
'jcrad, Qu'àl'înUant hors du temple elle, foi^ emmené»,, 
Et que la faintcié n'en foit point profanée. , V 

Allez, facrés vengeurs de VQu^princies meurtris, 
De leur fang par fa mort faire celTer l<s cris. 
. Si quelque audacieux ensbr^iTe fa querelle, 
Qu'Sila fureur du glaive on le livre avec elle. 

O03. SCENE 



438 A T H A* L I E, 



SCENE vir. 

JoAS| JpAO, JosABST, Abnsk, et touf Ut AS^etÊTs de lajhène 

frécéàemc. 

jfoas, Çdefcendu de fan iront,) Dieu, qui Toycz moir 
trouble et mon affiAio», 
Détournez lom de moi fa malédiâioii, 
lit oe fouffrez jamais quelle (bit accomplie. 
Faîtes que Joa» tdeui^ avant qu^il vous oublie. 

yoad* faux L/vites,} Appelles, tout le peuple^etmon^ 
trons lui fon Roi,. 
Qu^il lui vienne en fes mains renoore^Fer fa foi. 
Roîy prêtres, peuple, nllonv, pleins de recoaootfliuice. 
De Jacob avec Dieu confirmer lUilHance ^ 
Et (aintement confus de nos ^^rements. 
Nous regagner à lui par de nouveaux ferments* 
Abner^ auprès du Roi reptenex votre place. 

SCEIi^E DERNIERE. 

U» Lévite, Joas, Jioad, et t^us kt jlQeure de la fciae 

frécidtnie, 

Joad^ (au Levîtê,): He bien > De cette impie a-t-oz^ 
puni Taudace l 

Vn Levke, Le fèr a de ià vie ex^é les horreurs^ 
Jéfufakm t'onirtems en proie ll-fes fureur». 
De fon joug odieux ^ la (in foulagée, 
Avec joie en fon fang la reg^ardé plongée. 

Jûad. Par celte fin terrible* et due îl les for&it?,. 
Apprenez, Roi des Juif^ et n*o)^Iiez jamais, ' / 
Que les Rois dans le Clèl ont un Juge févère,' / ':, . 
L*iQB'JcenGe un vengeur,, et TorphcUa un père* 



ILE 



C 439^ 



•««■«■*4m 



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LE COCU IMAGINAIRE. 



C O M E D I E. 



jfCTEfJRSL 

.. . ■ ^ . , 

Go&GiBTJS» Bourgeois de Patîs- 
• ■•CELrE/faïTîTe. .. :'\ ^ ["[ 
Lelie, Amàht de Çeîfé.' ' ' ' ^ 

Gros- Renb', Valet de Lcïie. 
ScANAiLEtLEy 'Boargeor^, de Pan$, et Cocu Ain^gpEf 

naîre.. ^ 

Sa Femme. 

ViLLEBUEqpiN, Pète Se Vakrer 
Là Suivante de Celle. 
Un Parent de Sganarellë. 

La Scène èft à Partie 

JSCENE PREMIERE. 

••-♦-■.- 1 . - . -^ - ■ . 

GoROi0<»/;C(^d%,^. Sa SUIVANTE. . 

Civtt/ottani.ipttie éfihré^ytt fin JP^re iafuwanfér. 

AH ! iiVrpeKez: jai^^s que isipn coeur j xionfent*. 
Gargibuf^, (^fi. màrxqQt^ez-^vou9 1^ (.petite imper* 

Vous pretéodcx choquer ce que j^ai rcfolu > 
Je n'aurai pas fur vous un pouvoir abfblu ^ 
l£t par fottes raifons- votre jeune cervelle 
Voudrolt régler ici la raîfon paternelle ? 
Qui de nous deux à. Tautre a droit de faire loi l 
A votre avis, qui mieux, ou' de vous, ou de moi^ 
O fotte; peut juger ce qui vous èA utile l 

Pat 



Par le corbleu, ^rd«z 4!é^ks»ufft<^ tji;op^n,a ]bi!^f> mp il 
.Vqqs pQuaie£:é{u:aav£jr».li|ip8.b€%itC/»up^ l^iOgMftSfii •. .V 
' ' Si mon bras fait encore niontrer quelque riguMir. .r/ 
Votre plus court fera'i Madame lanuitUie» ... ; ; 
B^accepter faQS.^ ii^çoosk V£9<9!^ qi^^^n, V9U^ 4!&âM^r i:i 
y ignore^ dhes^veus, Je ^dklmmfurjï f^f .;.-,. i . al ". 
i?/ é/oi/ aufaratwU c9t^u(t€r^ ■ s*il vtmsflaîK . _ .• .. ^. . , -.{, ; .; 
Informé du gi;%|)d l^iea qui.^ tomhf «QJN^^s^L^r ' _ 1 
Doîs-je prendre le foin d*ea (iiToîr davantage r . -, 
£t cet Époux ayant vingt mille bons ducats, 
Pour être aimé de voua doit*il manquei: d^appas ?• 
Allez, tel qu^il puifle êftre,.avecque cette fpmme, * ^ 
Je vous fuis caxttion qu!*!! èft tres-bonnête bomine* ■,' ^ 

Celle. Hélas! ^* 

GorgUnu^ Ha bien lielas {• que veut dire ceci ?' 

Voyez le bel Hélas quMle nous donne ici ! 
Hé \ que fî la colère une fois me tti^nl^rtei 
Je vous ferai cbantér hélas» de belle forte, 
voîl^, voilà le fruît de ces emprefiements; \ . 
Qu^oo vous voit nuit ft jour à lire vos Romans. \^ 
De quolibets d^amour Votre tête. è(i i;empli|B^ 
£t vous parlez de Dieu» bien moins que de CleUe* . . 
Jettcz-moi dans le feu tous ces mécHanta écrits. 
Qui gâtent tous les jours tant de jeunes èfprits \ 
Lifez-moi comitoe il faut, an lieu de ces fornettes^ 
Les Quatrains de Fibrac» et les do£)es Tablettes 
Du confeiller Mattbieuy ouvrage de valeur, 
£t plein de beaux dré^ona % rocher par co^ur, 
La Guide dçs Pécheurs ètl encore un bon livre; 
C^èll-la qu*en- peu de tems on apprend à bien vivre': 
Et fi vous n^aviez lu que ces Moralités,, ^ 
Vous fauiiez un peumieu» fuivte mes volontés. 

Cettû^ Quoi, vous prétendez donci mon Père, que Uou» 
blie 
La confiante amitif que je dois ^ Lclîe ! 
J'aurois tort, fi fans. vous je difpofoi^ de moi; 
Mais vous-même à fes voeux engageâtes ma foi. 

Gorg'ibuf. Lui fui elle engagé encore divantagei- 
Un autre èft furvenu dont le bien l'en dégage : 
Lelie èft fort bienfait^ mais apprens qu'il n'èlt rien 
Qui ne doive céder au loin d'avoir du bien : 
Que l'ox donne aux plus ùids certain charme pour plaîre,- 

. Et 



i 



I Wr A G f N.A I R E. 44t 

Et que fans loi !e Tcftecft une trîfte affaire, 

Valere, je croîs bien, n*èil pas de toi chérir^ 

Mais s'il ne l'èfl Amant, il le fera Mari. 

Plus que Ton ne le croît, ce nom d^Epoux e»gage^ 

£t TamOttr èti Ibarcnt un fruit du mariage. 

Mais fuis-je pas bien fat de vouloir rdfonner. 

Où de droit abfolu j*ai pouvoir d^ordonner ? 

Trêve donc, je vou^frlc, à vos^impertinencer^' 

Que je n^entende plus vos fûttes doléances. 

Ce Gendre doit venir vous vi5ter ce fbir, 

Manquez un peu, manquer à le bien recevoir ^ 

Si je ne vous lui vois faire fort bon vifage, . ' ' - 

Je vou5*-je ne veux pas en dire davantage. 

SCENE II. 

Cttit, Sa SoivANTE. 

Sa Suivante. Quoi rcfufer, Madame, avec cette f îgueiir. 
Ce que tant d^autres gens voudroieiÀ de tout leur coeur t 
A des offres d*Hymen répondre par des larmes î 
£t larder tant à dire un oui fi plein de charmes î 
Hélas ! que ne veut on aulH me marier ! 
Ce ne feroft pas moi qui fi: feroit prier ', 
£t loin qu'un pareil oui me donnât de pei'ne. 
Croyez que j^en diroîs bien vite une douzaine» 
Le précepteur, qui fait repeter la leçon 
A votre jeune frère, a fort bonne raifon, 
Lors que nous difcourant des cbofes de la terre, 
11 dit que la femelle è(l ainQ que le Lierre, 
Qui croît fceau tant qu'à IVtre il fe tient bien ferré^\ 
Kt ne profite point, s'il en èll feparé. 
Il n'èft rien de plus vrai, ma très cbere Maîtreffc^ 
Et je l'éprouve en moi cbetivc pechereife, 
Le bon Dieu faile paix à mon pauvre Martin ; 
Mais j'avois, lui vivant, le teint d*un Chérubin, 
L'embonpoint merveilleux, VotW gai, l*âme contente ; 
Et maintenant je fuis ma Commère dolente. 
Pendant cet heureux te m s pafle comme un éclair,. 
Je me couchoîs fans feu dane le fort de THyver 
àecher même les draps me fembloit ridicule : 

Et je tremble à prefent dedans la Canicule. 

Xxsfîtt 



44* L Ê ,C O C U 

fnfin il n^èft mn te]« Madame^ ero^cK-inoi, 
Que d'avoir un mari la nuit aupré» de (bi. 
Ne fût*ce que pour Vhextt d*avoir qui vous fakre, 
JDVff Z)«rir wmi/on eu aide^ alors qt^on éteftiue. 

Celte, Peux tu me confeiller de coiçmcttre un fotfût, 
D'abandonocr Lelie, et prendre et maî fàîit ? 

La Suivante, Votre Ldie auffi n^èff ma foi qo^une bêUy. 
Paifque fi hors de ttm» fbir voya^ l^arréte ; 
£t la grande longoeor de foo éloignement 
Me le fait foupçonner de quelque ckangemenN ^ -^ 

Çelie fkti montrant le PûTtràii de- Lcik.) - 
Ah ! ne m'accafole point par ce triftc préfag^ *y 
Vois attentivement les traits de ^e viiage, 
ils jurent à mon coeur d^éternelles ardeurs f 
Je veux croire après tiout qu^ls ut font pas menteur»! 
Et que, comme c'èft lut que l'art y reprefente, * ^ 

Il conCcrve à mes feux une ainSlideonîtante. 

La Suivante, H èû vrai que ces- trahi marquent m» 
digne Amant, 
£l que vous ave« lieu de l'aimer tendrement. . 

Celte. £t cependant il faut— -ah! fouliens' moi, \ 

(lajffinl Umber ie Portrait de Leiie.J 

La Suivante. Madame, . 

D'où vous pourroit venir— *ah ! bona Dieux ! elle pâme* 
Hé ? vîtei hol^ quelqu'un. 

S C E w E nu 

s 

CXLR, Sït^ SUTVANTB, ScANAftlLlr*» 

SganarelU, Qu'èft-cc dorrc F me voîlft. 

La Suiifantt. Ma Maîtrefle fe roeuttw 

S^anareUe, Q««i ? n*èft ce que cela ? 

Je croyois t(nit perdu, de crier de laforie : 
Mais approchons pourtant : Mad»r<re, êtes-vous morte f 
Ouais !' elle ne dit fhot. - 

La Suivantes Héla^l' <laîgne:8 ttié IVpptJrter, 
tl lui faut du vinaigre, et L'en cours appréte^r. * 

• SCENK . 



1 



IMAGINAIRE. 44) 

S C E N E IV. 
: Cklïz^' Sgawahsixb» Sa Fxmmx. 

Sganârefkf {en luj fqffml h.m^^n fitr te fetn.") 
Silo èd froidt par KDUt, et je nt fais qu'en dire. 
Approcbons-QOils pour voir û fa bouche refpîre ; 
Ma foi je ne fats pas ; mais^ j^ trouve ettcore mot 
Quelque figne de vie 

'-^Za Femme de Sgûmfrelle freg^irJaot fior UJenAn.') 

Ah î qu'cft-cc que je vois ? 
Mon Mari dans ces bras-*Mais je mVn vais defcendre^ 
lime trahit fansâoute, et je.yeux lefurpreûdre. 

Sgatiarftie, 11 faut fe dépêcher de Paljet fécourir. 
Certes elle aiiroh tort de fe laifier aoiDrir ^ 
Aller en Tautre ssondeèft très grande fottife, 
7^91 ^ae daftscelttl-ci Pon peut être de mife. 

(Il remporte.") 

$ c E N E V. 

La Vemmé de Sganaii£lls, feui. 

m 

11 s'èft fdAement éloigné de ces lieux, " - 
%t fa fuite^ trompé mon defir -curieux : 
Mais de fa trahifon je ne fuis plus en doiute, 
£t le peu que j'ai vu me la découvre toute. 
Je ne m*étqiuie i).)p$ oe Tétrange froid t ur. 
Dont je le vois réponire à ma pudique ardeur \ 
Il refervc, l'ingrat, fes careffes à d'autres, 
£t riourrit leurs plaiius par le jeûne des nôtres*. 
Voilà de nos maris le procédé commun ; 
Ce qui leur èft peroais leur devient importun* 
J^ans les commencements ce fg^nt toutes merveilles» 
Us témoignent pour nous des ardeurs non pareilles \ 
Mais les traîtres bien tôtfelafleut de nosieux, . 
Et portent autre part ce qu!il^ doivei^t chez eux* 
Ah ! que j'af de dé;)it« que la loi n'autorife 
A changer de mari comtnê on fait de chemifè* 
Cela feroit commode^ et j^en fais telle ici 

Qui 



.^ Ir £ G :0 Ç Vi 



Qui cofliiDeiBoi, nu foi, le voudmt !»•• aiiSi. • ^ 
{£n ramaffont U Portrait fut CelU avoii \aiffi «Bnrftn) 
S4»is quel èft ccbîjon que leibrt ne pceientel 
LVn ail en cftfon béaUr k gn^^^ ^f^l¥>tc> 
OaTroos. . . , 

s C^ HE VI. 

ScAKJi&xLLs. #1 Sa Fmaui* . "< 

r 

SgMërelle. On la czo^roit aïoitc, et et n^^uit licft^ 
Il n*en faut plus qu^autapt, «llc-fc porte bien* 
I\ilats,Vapperçoi9ma Femme: 

Sa Femme. . ^ O Cia) 1 c^èft ont nûgfMlQrey 

Et Toilà d*un bfl hoipinç une vi?e pcintnre. 

Sganareie Ça part et regardant fur t épaule Je/a FemmeJ) 
Q^ e confidere-telle avec atteatfMii 
Ce portrait, non honneur» ne nous dit rien de bon* 
jD^un fort vilain foupçon je ne fens Tame émue* f 

Sa Femme^ (fane tafpereewàr ttmtmaa,) 
Jamais rien de plus beau Qc. a^ôffrît 2^ ma vue ; j^ 

Le travail plus que Tor s^en doit encore prifec t 

Ho que cela fent bon ! 

SganareUe, (à part») Quoi, pefiti le bnifer !. 
Ha ! j'enAiiens. 

Sa Femme^ ipour/mt,') Avouons qu'on doit être Mvio^ 
Quand d'un homme ainli fait on fe peut voir icrvici 
Lt que s'il en contoit avec attention. 
Le* penchant ferait grand à la tentation. 
Ab ! que n'ai-je un Mari d*nn auflî bonno mine. 
Au lieu de mon pelé, de moo rudre.-*- 

Sganareib^ (hi arracèaai le Portraif.) Ab ! m%ûti% 
Nous vous j furprenons en f^utc contve .oone» 
£t diffamant rbonneur de votre eber £pot}x \ 
Donc Si votre calcul, 6 ma trop digne Femme 1 
Moniieuf , tout bien compté, ne vaut pas bien Mndbnif î 
£t de par Belzebut qui voua poiffe emporter» 
Quel plus rare parti pourriez- vona (buhalter t 
Qgi peut trouver en moi qi^lque cbofe % tedîre l 
Cette taille* ce port qne tout le monde «dm^re,. 
Ce vifage fi propre % donner de i*«mp^r. 
Pour qui miÛe beautés foupirent nuit et joor ; 

Bref. 



l 



Bref eti'*^^ €t ^A tout, ma prrfotme cliarmdiSftè* ^ • 
(t^^êttâoiit "^a^ùn morceàt» donc vous'foyez dôntentë ?. 
£t pourVafifîei^^ôlTe appétit "gourmand, 
11 faut ijéiiMr«-é« Mari lii «à^Out d'ûn^fatid f 

Sa Femme. JVnteads à demi mot -ou va la raillerie^ 
Ttt croi» par ^e moye n i 

Sgtmarelli. •-'* ' A d^Anires^ je vous prie, 

La chofe èft avetée, et je tiens dans m^ss mains 
Un bon certificit da mal dont je iÀ« plains. 

Sa Femme, Mon courroux n^a déjà que tropde^iolence, 
SM^Ic «liiM'ger eaeor d'une nonvtlle offenfe* 
£coute, «0 cfoîf pte HBlonir mfon -bijoui 
£t fonge un peu—* 

* ' AfmqiMKrw ^ ' je Tbn^ % te rompre le cou* 
(^e ne puivje» au A bien que je tiem Ir copie. 
Tenir l'origîoàl ^ . 

Sa Femme. Pourquoi? 

Sgemêreêk. Four rien^mamicy 

Doux objet de mes voeux, j^ai grand tort de crier, 
£t mon front de vos dons vous doit remercier. 

(Regardant le Portrait de LeSeJ 
Le voiHl le beau ihf le naigeon de couchettci 
Le malheureux tifon de ta flamme fecrette, 
Le drdie avec leque l ■■ ■ 

Sa Femme. Avec lequel i pourfuis. 

^4tgâiutrei/éà^v^ lequel, te dis-je et jVn crève dVnnms. 

Sa Femme* Que me viéltt donc -compter par là ce mai. 
trc y*rre^te' > 

Sgaaareile. Tu ne mVnteods qse trop, Madame la C<ù 

Sganarelle ■èft un "ttoati ^*oft ne tne dira p?ds : 
£^ IW via m^apjieUef, txlgHeor Coroêliits : 
J'en fuis poer mon^Mmoeur, mais k toi ^oi mre Tôtes, 
Je t'en ferai du' moîiv^ fcnet im^as o« denx côte-s. 

Sa Fefrtme*Extii «eWeeféufr de iemi^lablts difcours ? 
^:ggahae!elia,Jin^tn m^^es joeèt de ces diables de toar^ ? 

Sa Femme, fil^qiteklftiiblea de ceurs-f- parlé donc fans 
* .?#ian^ii4N«s ^^^'' 

SgaaareUe^ Ab! >^i^'rt^ y*im^i/îl1^ peîrt« de fe plaindre, 
I»Ba paa«ebe^de»CetlfaHef4Soeriné 'pourvoit» -' 
Hélas! voilà vraiwamHm feeàtt wntfja^jr wir/ • * ^ 






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Vilx. 



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Sa Fmme. Bonc^prèt «i%woxr>£ût b {dut icnlMje o& 
ficjifc 
Qui puîfle d'ane Femnie cxctter -la veuftaBçe^ ' ~. 
Tu prens d Va feint courroux ie ▼ain amufement, ^ 
F4uf [)réveiitf kVfieC 4e mon ocfiniMKSt? 
D*un pareil procédé rîik(blen«e«ièâ'B«tt«ril9« 
Celui qui fait roffea(è èû cekà qui quereUe.' 

SganariUfi, £ii U faofuic «ffrontiéei % roir ce ikr neift» 
iieo» • 
^e U croifoît^oci pM une Eemme de -bien ^ 

Sa Femme. V^, va, fui t«a ehcimn|XaJ9le*trt siastrcflSef^ 
Addrtfie4eur tes vo^x^etfais feu» dieticaccflec» 
jÙais rends-moi mon Portrait, fans te j^ttfr de moi« 

- /;^J/# ivkstmt^tieht lie Fûrirml «e 4^ntfià.J 

SgananUe. Oui« tu cnMS ftt;^du|f)srv|e.iîti«nai onUgr^ 



' X 



SCEN'^B VU. 
•JLftciCyGiaisSi^lUMib' * . v . :. 
GinoinReni'%x^^9 oottsjf «Aïoi ;* Mftîfl^ ]UbHifi«Br>£jft 

l'ofe. 
Je voudrois vous prier de me dire une cbofe. 

Xf//>. Hé bîeDy pafle* . 

ûros Ren/. Avez-vouf le D)EA>k dana k o»r|^^ 

Pour ne pas fuccomber â dep^K^ls «Âorts ? 
Depuis huit jours entiers, avec vos iongues traites, 
' Nous rpai««& à pi^uerdei chiennes. de.|Bd(i£tte»y 
Dont ]e train araudit nous a tan^ icconéaf 
Que jerm'en fins» pour moi twsikaanejnbies toiiés^ 
Sons préjudice encor d^un accident bien pire, 
Qui m'a%i^;e un endroit que j.e ne v^ux pas dire ', 
Cependant arrivé, vous foPtez Jbîien. et beau^ 
Sans prendre du. sepcisr^t manger. un roorcean, 

Le/ie, Ce grand empreffement n^èft pfrs digne de blâme, 
'_ Cte PHjm«n de Çelîe iHi.^Urjne mon 4m»| 
Tu fais q^eje Padore, et je veux 4tre tnlkait 
Avant tout autvc ibin de ce funefte bruit» 

Grùj'Reui, OvLÎf mais un bon repas vo^ns ferait nece&i 
faire. 
Poux s'aller cçlair.cîr, Monficur, de cette affaire ) 



I M AGI N. A I H £. 4ta 

£t votre coeur, (aas deutev ctt.ëevîcEtËdroil plas dbtt» 

Pour pouvoir refîftcr aux attaques du fort. 

j('«« jtt^ pm.WfAfWêiat et ki moindse dirgnbc«^ . 

Lorfque je fuis ^jeoo, me &iât, me terrace ; 

Mais ^«and 'f^i hk»maa^é mon^ Ime M farine à toi^^ 

£t les plus gMMiis Mr«f«'0^en viendroîent pas à bout. '. 

Çro]rez<>iiiovbo»rrezrV<9M>etiWa« tefecve aucaae^ : 

Contre les coups que peut vous pqrtev la^For tuue, 

£t potar £i^mec cke» v^his l'entrée à lflr<douleuri ^ 

De vingt verrçr die v^ineatonifea: votM «QijWfi^. 

JLeiie, Je ae f^uroia manger* • . , ■ , t 

Gros-René, (^à part té dnm th^r/ .) Si fait bieSi nai,.|cr 
iatuffe,> • 
Votre diaé povitaftt fercÀ prêt tout-à l^heure^ 

LeHf* Tftt«t^j«-te'l^daQoe. 

GrasmR^n^* Ab ! quel ordre inhumaia ! 

Letie^ J*aî de rioquiefudé, et non pas de la fjiiro* 

Gr^s^Reni. Et moi j'ai de la faioi^et de Tinquietude, 
De voir qa'un fot amour fait toute votre étude. 

Leiie^ l.àiffe^m«à mUofQri^er de Tobjet de mes voeux» 
£t fans mUmportuaer» va naQger & tu veux» 

Grêt^MmL Je nenepilque potnt à ce qu'un Makie or* 
denae* 

S C E N m VilL 

Non, non^à trop de peur moa am«.£:abiindQO!ie, 

l*e Père m'a psomîs, et la fille a fait voir 

J}ts preuves d'un aiaouf qui.foutie&ti moa éipok. 

5 C m N 10 IX. 

Seâlf AMELIE, Lsusu 
SganareUâ.iiQVis l'avonsi, et je puis voir k l'aiic b trogne 



Sganarellc (continue,) Ahi pauvre Sgaaarelle, à quelle 
deûiaée. * 

P p 2 Ta 



44$ X. £ C O C U 



»■« 



Ta repoution èll*eUe condunoéc f 
Faut — 

^jifpercivçm Le!ie qui le T0^trig^ tijk ntaurtui d'm sMit^ 

cot/.J 

J^Iie (àpéH^y C» gaj^ oe peut pts. fim» atannct «»£oî 
EtTc forti des mains qui le tenotent -ëe mm. 

Sj'ttnûreHe. Faut-il que déformai» ) dcwidMsCt aa te 
maotre. 
Qu^on te mette en cVanfbos, et qu^n toata reiKODtze, 
On te rejette au nea le fcaudaleua affront, 
Qu'une Femme mal née imprime lur ton fîroBt h 

Leiie. (à part,') Me trompai^je? 

Sganarelie. Ab ! Truande, as-tu bien le conia^ 

De m'avoir fait Cocudans^U âîrar de mon ftgc l 
£t feo^me d'un msri qui peut paSer-poturbeau, • 
Faut- il qa'uo Marmouset-, un maudit Etourneat»-^ 
LeJie, (à pw^^ eirtgardimt emortf&n Pmtrmi^) 

Je ne m'abufe point, c^è(l mon Fortvaît lut méracé 
Sganarelie^ {lui ffwme h ii^i,) Cet &ommc èft curieux» 

JLciie^ (à part.) • Ma-furprifeèft^vstréae. 

i^ganortlie^ A qui donc en a*t iW' 

Lclie (à part.y • Je l» v#o3i aocofier. 

(//au/)— huis je — be î dé grâce un mou 

Sganarelie {^lefuït encore ) Que me veut-îl conter t 

Lelie,. Puis je obtenir de vous^ de/atoir Pavaotuxe, 
Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture? 
Sganarelie^ (àfart^ et exëmiimni h PortrMÙ qu^il tiett^ de 
Ltli't») 

D'où' lui vient ce defir ornais je ra'àvîfe îcî— ^ 
Ab ! ma foi me voilà de fon trouble éclairci, 
Sa furprHè h prefent n'étonne pins mon âme, 
C'èR mon bomme, ou plutôt c'èft celui de ma femme. 

Le/t'e, Retirez-moi de peine, et éitas d'où vou» vient— -^ 
Sganarelie, Nousfavons, Dieumerci^lefouciqui vous tient* 
Ce portrait ^i vous fiche èft votre -i>effemblance| 
Il étoit en. des mains de votre coonoifiiince. . 
ï'.t ce n'èft pas un fait qui' (bit fecret pour nous* 
Que les douces ardeurs de la Dame et de vous. 
Je ne fais pas fî j'ai, dans fa galanterie, ^ 
L'honneur d'être connu de votre Seigneurie y 
IVIais faites moi eelui de cciFer déformais 
Un amour qu'un Mari peut trouver fortmauvaisi 



I M M (SI K A^I K £. ^ 

£t Çongez qu« les noeud» ^'feeré v^âriàge*^ ■ ' 

Le/ifi^ Quoi, celle, dites* vot»^ govcoitTervoît ce gagc-^ 

^^^SganûMk: îEiSt' an Ftmttei et je fiiîs foif miri. » 

/-^Aip. Son nwii ? 

l^î%dWMdijp.<)fa^]bM»a»iVv(>tts dls-Je j élAari très marri; 

Vous en favez ilr csnle» et je m^en vais l^pprendre * 



<^ ' , -" 






j 






Ah^ que yie»s-je d^utcndre f 
On me l?av«4t bien dit j «t qoe c*étoit de tô^ 
L'Homme le.fltts mal fitt; qii*ell«.>TOt |>oKr %^fit\ ' 
Ah ! c^Mtnd mîUe feimciiits à% \^ boiiche Iflfidellé 
Ne m'^itt«m€^paft.'{Nro]«U mie^flj^me |f^^ - 

I-e feni m^$ d'juji choix, â bas, et £1 honUUK, 

BevQÎtbîen rQuteiiût Pkitexét de.m«t.|eyx» 

Ingrate^ ut qne)qii« bkn^Màis ce f€niit>Ie outrage 

Se mêlant aux travaux.dhia afliez- kiug. j^oyage, ' 

Me doAH^ timtÀ60U|^ u^ choc £ vîolejit» -' 

CJue mon coeur dcwntfoaAr, et- mon corps chaiicelitit; - 



\ -», ' ' ...» <'• i 









T^: 



Malgré moi, jn^ per6di5~HoWs 1 qud maisons preffe ? 
Je vous VOIS prét».lVfo«fieur^ «.tomber caloilbkffe. ^ 

Zf^, C?èft un mal ^ui ntVpris pffiiz fubitement. 
.X« /W»^ ^tf Ssémar4lle,^lt craîns ici beaucoup l'évà- 
f nou^ncinent > ; ... 

Entrez daps cette felle^ *» attendant qu'iP pafe. ' 
/>/j#. Pour un moment ©u deux j'accepte cét»*g*ac§. 

X^ Parent. D'un mari far ce point j^apfrouve lé fôuci; 
XVlais c èft^jrendre h chèvre un peu bien vite «ufli • ^ ^ 

PP3 'e^ 



4J0 



L t à & c'vr 



Et tout ce que de «tnu je ^nént d'ooir contrVIfè. 
Ne conclut poiot, ISreiit, quVUe foit crimlaelle | 
C^èft on point délicat, et de fpueib loifuts, 
Saos les bien averer/iie s'impotent jamais, 

Sgmmritle. C*èft Î^Kre qa^ £iot toocber ao Mg! I9 
cbofe. 

Le Fartnt. Le trop de promtîtsde ib-l^ireù i^a i ia egpofc» 
Sait- 00 comme en Tes maint ce Poitnit èft ^eno, 
iEt fi )*bomme aprèt' tout lur peut être connu \ 
lofonBeZ'Voos en mieux j et fi c'èft ce qu'on pcnCv 
Noui ferons les premiers 2k- punir ion o&nfe* 

SCEWB XIlL 

' On ne peut par mieux dire ; éb effrt; il èft bôif: 
D^aller tout doucement. Peut-être fana nifon 
Me fuis je en tête mis ces vifions cornue», ' 
Et les futurs au front tn^en font trop tôt venues* - 
Paf ce Portrait, enfin, dont je fois suarm^. 
Mon déshonneur n^èfl pas tout-à*fait confirmé, 
1 ticbans. donc par nos vami 



S CE N È xrv: 

SoANAaKLLE, Sa FsMMSy Lms; 

Çhir la forte de SganarelU^ en par tant.) 
SgànatglUy (pourfuU.) Ah ! que vois je ! je meure, 
11 n'èil plos queftion de portrait, à cette Heurt, 
VoÎQ! s^a^ foi la chofc en Propre original, 

La Bmmede Sganarelk^ (à LeBt:} C'cft pat'tropr von^ 
hâter, Moofieur, et votre mal, 
Si vous fortes fi tôt, pourra bien vous reprendre. 

LeHe. Non, non, je vous rends- grâce, autant qu^n 
puifle rendire. 
Da fécours obligeant que vous m'avez prêté. 

SganareUe^ (à part. y L» raafque encoite d^ês hn fait ci- 
vilité î 

S C E N B 



&CE,N B XV. . 

r 

' ^ '. 

S^0 9 Êr el kt (à para.) Il mTapperçoit^ vejoni ee qu*xi«' 

me pourra dire. 
Liiie^ (àpm^}-J^ïïmwsmt\*émsvti etoet-objêtm'i» 

fp ire ■■ 



Mais je dds condamner cet injufle tratifporti 

St nUmputer mer mam qu^auxrîeueurs de œ^n fortw 

£nvions feDlement le bonheur delà fiâme* 



O'trop heoreux d'avoir une fi belle Femme ! 

QP4f0atu*anfa-h éh Im^ et Uregardantiy 

S C E N J6^ XVli 

SoANAasix.^ Csu^. regarda^ par/afineire atter £gBèi 

Sgonare/U, ÇfoMsyAr Celù.) Ce n'èft point sVxplîqnet 
; en termes ambigus, 
Cet étrange propos ^e rendaufli cônfils/ '* 
Que s'il m'étoit, v^niides cbrneVàh tète. * ' * \^ 
iMlez^'ce procédé n'éft point dû tout iiotî^êté; ~ - . ' " 
(Il fi toum» du ché^qué LeHâ iUnvjkûi et en AÏÏer.y 
CeïUy (apàrf,)i(j^(9kf L«lieavparu tout-à-l^heure ài»es 
yeux, 
Qui pourroit ine cacher f<^9 retour en ees Heux ?' 

Sganan/lffCJ^ourfuU,) Otrop heureûx^'à^roir une fi belle 
♦ JFemme ! • _ . v 

Malheuvfùxy 
Dont le ' 
Sans rtl^ 
(Ctiit^Jfrtfclk^^ù'^ feuriè Âdt^ ei attend que fùtéi^in^ptirt 
foH^ni pour lui porter, y ,, ..' ' " ' •. i t,,. 
Mais je U jlaiffe À}ler^après pn tel îndîcej '' * ' 
£t dei^eurjeJes, bras çroffés comme uiij'^^ 
Ah ! je devoîs dii moins lui jcltcr' fort' chapeau,' '"-'^ 
Lui ruer quelbi» pierre, ou crôltêif'fon^b^nteau ; 
£t4ur jui bautcjnent, pour contester ma rage, •' ^ ^ ^-^ 
Faire au Lari'on 'd'honncur'tncr^lH'vôifiirage;* * * 'f^* ^^" 

Ceiie^ Celui qui maintenant devers v^i^iià'èfl veuU| 
^tquc voa^ a parlé; d'où vous èilril connu î , 

Sga. 



iljft hZ C9CtlP^ 



Sganarelk, Itéïu I oc â'«â.pftt.ittM^itt lircomiotft JUtak^ 
dMue* 
C^hfk ma femme. .<..', 

Ce/ie* Quel trouble agite amfi votre âme î 

SgamarêOt. Ne «e^iWMlaaiafgpqiotttfaftrJmtf lio« dèrr 

Cette. D'où vous peuTent Tenir oca dUMttoirt no n ciwnft 
nulles? . -V '.A , . ..£>' : 

Et je le donnejKiîa ^ bm d^MÉroa^tt^è «Nti» ^^ ' ^ i * ' ^ 
Se fe Toir iaae cbigrWi an poiiii eù^me/ vei#k* * ^; . 
Dea maris malhemiCHx veos vojaz le moddUn f ' 
On dénrf)£ l%e«iieiir a» pauvre Sgaeardle-^ v û ^ r^ X^ 
Mais c*èft peu qiMrr]ttmaaiiC'iiansx»Qti»SiAiMk, ^ ^ 
L'on me 'dérobe encore In fepoteiion» - r r ^ 

Sgamarelle. Ce DAmoMeair, parla^pl pHr dpyorçuce^ 
]i4e fait Cocv, Madame, avec toute licence > 
£t j Vi fu par mes yeux aveHc n«^^oi|fà^ut 
Le commerce fecret de ma feten»e et de lui» 
Cette. Celui qui makiftle«i<hnlr-.>7fT-r . .: 
SganareUf, Oui, oui, me ^edKmore^ 

11 adore ma'fcanae, et ma £^nime l^adqre.) O --l >. j,> 
CeUeé Ak t j'avois ëiep jugl que ce^ret xetoue j v 
Ne pouvoit me couvrir que de quelque lâeiie tour l\ -^ i: '"7 
£t j'ai tmmUe d'abord en le vojant |»arek<e^ ... 
Par un preffientimcnt de et qui devost. âsne. . . i - 

Sgûnareik, Vous prenez ma défence nv4etiop de boiilté> 
Tout leeaoa'de n'a pas la mêaae cbaaité,^. > ^ ^ 
£t plufieurs qui tant^ ont eppiis OKin «Hifl^ey . v'' 
Bien loin d'y prendre part^ n'en ont xien iait ^^ fire, > ^ 

Ceiie. £ft«il rien de plus nok que ta Iftobe nàîeot ^ * 
Et peut-on lut trouver une pnoiûon }. ■ .:}. 

Dois-tu ne te pas eroireîndigne^'d^la.vîey ^ 
Après t'^tre kfàiA\é de cette perfi^ ? . 

OCielî éft.il poffiblef ; ^ 

SgênûreUe, Iltèft trop vsal «pour «ei« 

Celte, Ah ! trM»e, ice)arat. Ame double eCfaés'Mi ' 
^^jJMr^//if.' La boane âme I - ' v. / .-7: ; -.^ if 



IMAGINAIRE. 419 

C^Sf. Non, aofty r£nfer nVi point de gène 
Qui ne fcNt pour ton crime une trop douce peine* 

Sganareile* Que- voilà bien parler \ 

Ceiie. AvofT ainli traité 

£t la mêaemiDoeflieey et la même bonté I 
• SganarelU, (Ilfoufùr^baut,} Haï î 

Ceàe. Un coeur qui jamais n'a fait 1» moindre ehofe^ 
A mériter Taff^^ont oà' ton mégtnx Fexpofe l 

Sgananliê. 11 èft ?raK 

Ceéte, Qui bien }<ttn«— M ats c^èll trop, et ce coeur 
Ne fanroit y longer (ans mourir de' douleur. 

SgauûreBt, Ne voiis fâch» point tant, ma tré» chère 
Madame, 
Mon mal vous touehe trop, et voas me peaoea l*Âme« 

Ceik. Mais ne t^abufe pas, jufqu^ t« figurer 
Qu*à des plaintes fans fruit j^n veasHe demeurer t 
Mon coeur pour fe venger fait ce qu^il te faut faFrei 
£t y y Qoors'do Oe pas, rien ne m'en pcut'diiliaire» 

Se£N£ xvu. 

I 

• _ «■ • » 

Que le Ciel la pxelerve à jamaîs^ de danger»- 
Toycz queile boift« de vouloir me venger : 
£n effet, fon courroux, qa 'excite ma dtfgrace, 
M'enfcigne- hautement ce qu'il faut qtie je faflê y 
£t Ton ne doit -jamais fouffrir fans dire mot 
De fenfblablos af&onts^ à n>olns qu'être un vrai ïaîm. 
Courrons.donc lo chercher ccpendart qui m'affronsej 
Montrons notre courage à venger notre honte. 
Vous apprendrez, l&roufle, à rire ^ nos dépeni^ 
£t fans ancun re(peéi £aire Cocu le)» gens. 
Doucement, s'il vous plaît, cet homme a: bien la mipe^ 

(Jife retourne ajaiH'faà trois m quatre pas.) 
D^àvoir le fang bouillant, et l'âme un peu mutine^ * 
Il pourroît bien, mettant affront deffus affront. 
Charger de bois mon dos, comme il a. fait mon front* 
Je hais de tout mon coeur leSr efprits coIeriqueS| 
£t porte grand amour aux hommes pacifiques. 
Je oc fuis point battant, de peur d'être battO|. 



454 i C COQ» 

£t rhunciif ii&Qûnmte èi tn» grande r^lli. 
Mais nien honocat nM dit qiM d'nne telle offettfe 
Il faut abfolament que jo preone VfngtêWiùer 
Ma Fm, laiffona-U dite autant qu^il loi plaira, 
Au diantre qui iiourtaot rî«o du tout-en fera ; 
Qaand j'aurai fait le brave, et qo^uo fer 4)our nu» pcme 
M^aura d*un vtlaîacoiip tranfpe»&41i^'bodaînc, 
Que par la viUe ira la bruU de nvon. tiépae i 
Dites moi, mon bonneur, en fereZ'V^us plus. gras 2 
La btere èft ua féjtHir par trop melaiiiQlî(|iiC9 
£t trop mal fain pour ceux <|im craignent la colique f * 
£t quant îi omî, je trou-ve, ayant to9l campaffé« 
Qu'il vaut mieux être encore Cocu, que trepaflé» 
Quel mal cela fait-il ^ la jasibe en devienuêlle 
Plus tortue après tout, et la taille awias belle t 
VeRt fott qui pteaîer tro«va Pii^rentioa 
De s'alBiger réfprit de cette vifieii^ 
£t d'atiacber rhoaneut de Pbommiei le pl^ tàgti. 
Aux cbofes que peut faire un femme volage. . 
Puifqu'on tient à bon droit loat.ertmt perfonnel,- 
Que fait ]à nôtre honneur pour être criminel l 
Des aâions d'autrui l'on pou» donniC le blame. 
Si nos femmes fans nous ont un commerce infaoN«^ 
11 faut que tant le mat tombé far aâtre^dos^, * 
£lles font la Cbttîfe, et nous fommes les Sota: 
C'èCl un vilain abus, et les gc as de PoHcf 
Nous détrônent biem régler «ne telle f8ju£tite« 
N'avons nous pas afiea des autres accidents. 
Qui nous vfitnnent bapper en dépit de nos dents > 
Les qtterelle», procès^ faim, ibtf et maladie. 
Troublent-ils pas aflez le repos de ia vie, 
Sans s'aUer de furcroSt avi&r fortement i ' 
De fe faire un cbagrib qui n*a nul fondement ? 
Mosqiiions nous de cela^ méprifoas les akrmea, 
£t mettons {^$ nos pieds les foapirs et les lannes^. 
Si ïna {emat? a failli, qa^êHe pleure bien fort. 
Mais, pourqttoi moi pleurer, puifque je n'ai point tort P 
£a tout cas ce qui peat «^&ter ma lacketie, 
Oèft que j« ne fiiib'pas ieul de ma confraixie : 
Voir cajoler fa feiame, et aVn témoigner rien» 
Se pratiqaeaajoutd^ai par fotee gaas de bien. 
^'allons donc point cbercber à faire une querelle, 

Pbur 



I AÇAKt I N A I RE. 45S 

a 

Pour un affront ^uin^ ^e pore iMg^dtle, 
L*on mVippellera Sol de fie-^i* Venger "fias : 
Mais je le ferDifsfeft decouriv au tiépas. ' 

(Mettant la main fur fin eftomac,) 
Je me feas là peuttam: remuer une bîife, 
Quii veut ne confeilltr quelque aé^ioti/ virile : 
Oui, le courtou* -me pMd^ Vieil trop lêtse poitroUi 
Je veux reioluafteiit me venger do Larron : 
Péjà pont ooiaûfenef r, 4ens fardeur qui inVoflâi»^^ 
Je vais dire <ps tout ^u^il €«uciie (MTecma FcjAmf » 

SCENE xvia 

GonGiB» , ^cLiTi Ja 8çrcAi9irr^ 

Celie. Oui, fe t<uk l>ien fubif^ une fi jude Loi, 
Mon Bère, M^ktàt med voeux et de moi, 
Faites, quand vous voudrez,, figner cet HymcRée^ 
A fuivre mon devoir je fuia déterminée \ 
Je piétens gourmander mes propres 4ntimeot$, 
£t me (bâaiettre «n tout à vos cômmandementa, 

Gorgibist, Ah ! voilà qui me plaît, de parler de la forte } 
Parbleu, (i grande jfiye à l*heure me tranfporte, 
Oue mes jambes fur Pheure en cabrioleroient. 
Si nous a'étîoAS ponot vus de geiis qui »>n riroient. 
Approche-toi de moi, viens-ga que je t'embraircj 
Une telie «{Boa n^a pas mauvâlfe graeé». 
Un Pcre, quahid il veut, peut fa fillç baifcr^ . 
Sans que Poa ait fcjfct de s^ftn fcandalifer. 
Va,, le contentement de te voir il bien nèt^ 
JMe fera rajeunir de dix fois une année. 

S C E M E XIX- 

-Celis, la ÇmvAirt^t 

La Suivante^ Ce ohangeimftt m'étonne. 
Cette. • £t iQvtque'tu î(iiufi9S 

Far quel mortifj'agû, tu m'en eftimeraf» 
Ztf<^rwf0l», CeUj^ourroit bien être. 
Cdi^w A p«tft denc que Lclie 

..A 



f5^ L X c o <; o 

me perfidie. 



Qtt*il éioit en cet liem fa 
Le SmvoKU. Mail fl «mt à oonet 

S C £ M £ X3L 

* 

LHk, AvaiittiiiepefDr j«fliai«jefli¥MpiedeTOiiSy 
Je veux ^raee le^roclier au noios eo cette place. 

Cdiê» Ouoi, me parler encore ! ares-voQs cette amlfee ? 

i>&« li^ft wai^We<èft grande } et votre cimsèft 
tel 
Qu^ vont reptodier je lerob crfonaeL 
Vivez, vivez contente, et bravée ma aocinoiffe^ 
Avec le digne Epoux qui vaut cooible de gloire. 

CeÙ€* Oui, traître, j*f veux vifie^ et mon plue gran^ 
deûr 
Ce iêroit que ton coeur «en eût du ddplaifirr 

Ldiê. Que rend donc contre moi ee-cottxronslîgitiaaei 

CiBi. Queii tu fiût le fiitpçit, et deannitttononaael 

S C £ N m XXI. 
CxuE, LtLiB, 5oâNaiicu.ay h Soivantk. 

^gOttânBe^ (wtM mrmi.) Gwkm^ guerre mortelle à ce 
LarfOn d*lionneur. 
Qai &nt miiitfieorde a fouitté n6tre bdhntftsr. 

Cette, (d Lelie.) Touxoci^ tourne le* jeux Sêûs me faire 
répondre. 

LiJIâ. Ah ! je vois—* 

CcJie^ Cet objet fiifSt peur te confondre, 

Leiie, Mak pour vous obliger bien plutôt ^ rougir. 

SganartOe. Ma oolèce à prcfeot èft en état d^agir, 
Deffut fet grand chevaux èft monté mon couragCi 



Au beau milieu du coeur il £nit que je lui donne— 

LUie. A qui donc en veut* on ? 
. SmemirtlU. t Je n'en vettx à perfonne, 



IMAGINAI RE. ^^ 

I Lfiie, Pourquoi ces armes-là ? '^ 

Sganarelle. Cèft un habillement ' 

Que j*iii-'pi48 potxr la phiyc. w 

(àfart,)h\i\ quel contentement 
J^aurpia ^ le tuer l ' pfeni^s-en le courage. 
Leiie. Hai f 
SgaimrelU. • > f « Dé parle paa. - 

(Se donnant dei coupi di poîng fur Peftofnac^ et des 
, . J<ntjffUtf peur i*«cctter,J 

(àpari^J Ah! poltron^ ck>nt j'enrage, 
Lâche» vrai coèu» de pouk. 

0/*#o •? * H t'en iloît dirn afleï, 

Cet objet dont tes yeux nous paroiffent blefies.. 

Le/ie. Ouï. je conno» par la que voua- «tes coupable 
De rinfidplttéjftfrlus îstxcorable» - 
Qui janwis d'un amant puiffe outrager la foi. 
îp Sganarelle^ Ci par t^) .Qj^e n^airje un peu de coeur ? 

Celie, Ah! ceiTe devant moi, 

Traître, de' ce dî^poors rinft^eflice cruelle. 

Sg^nattilt» SganarcUevttt vois qu'elle prend ta querelle^ 
CpyilPge» nMo enfant, foU «a pea vigoureux ^ 
Là, hardi, tâche à faire un effort généreux, 
£n le tuant tandis <|u^il tounte le derrière. 

Lflt^fefant deux ou trois pat fans dtffttn^fait retourner 
SgamureUe çui s^af^Kochoit pour le tuer. ^ 
Paîfqu'un pareil difcours é:neut votre colère. 
Je dois.de votre coeur me montrgij: fatirfait, 
it l'applaudir ici du beau choix qu'il a. fait. 
. Celie. Qui» oui, mon choix èll tel qu'on ^'j peut riei> 
reprendre. ; 

Leiie, Allez, vous faites bien de le vouloir "défe-ndre. 
Sgùnarelle, Sans doute elle fait bien de défendre mes 
.'droits.: 
Cette action, Monfîeur, p'eft point feUn les loîx \ 
J'ai raifon de jn'en^pUindrè j et. lî je n'étois lagç, ^ 
On verroît arriver .un étjrapg^ carnage. 
^ Lelie, D'où Vous naît celte plainte ? içt quel chagiîu 
brutak . ,. ^ _ , ,. / .V 

Sgcnàrcîie, SufTit, vous favez bien où le bât me fait 
npal: .„ 

Mais. votre confcicnce et le foin de vol c âne "**' 



4ig L E C O C U 

Vous devroîcnt mettre aux jrtvx que aia Femiiae tft ma 

Femme ; 
£t vouloir 'à ma barbe eih faire vôtre bien. 
Que et n^èft pàa du tout agrir eu bon Chrétien. 

Zr^/lr. Un femblable foopçon èft bas et ridicale : 
Allez, defiis ce point n^ayez aucun (cropule \ 
Je fait qu^elle ^ft à vous, et bieit loin de bmlc r» ' ■ 

CêBe, Ab ! qu*ici tu fais bkn, Traître» diffilnuler ! 

LiiU. Quoi ? me foupçonnez-vous d'avoir une pen/Se, 
Dont fon Ame ait rojet de fe croire offenfée ? 
De cette lâcheté voulez- vous me noircir l 

Celie, Parle, parle à lui-même, il pourra t*éclaifclr. 

Sganarelk. Non, non, vous dkes mieux ^ue je ne {am^ 
roivBÛTe, 
Et du biais quHl faut vous prenes cette iJEatre. 

S C £ N £ XXH. 

CXLIX, LstXX, ScAMAXELLE, SA FkttitX, La SmVANTX. 



La FemmB ée SgonartUté (à CeSe. ) Je'ne fuis point d*hu« 
meur à vouloir contre vous 
Faire éclater, Madame, un efprit tropjalout : 
Mats je ne fuis point dupe, et vois ce qui fe paffe : 
11 èft de4:ertains feux de fort mauvaife grâce \ 
£t votre âme devroit prendre un meilleur emploi. 
Que de feduire un coeur qui doit n'être qu^à moi« 
Ceiie. La déclaration èil afle.z ingénue* 
Sgonaf-elle Çàfajiihme.^ L'on ne demande pas Ca« 
rogne, ta venue. 
Tu la viens quereller lorTqu'elte me défend, 
Et tu trembles de peur qu'on t'ôte ton galant. 
Ceiie. Allez,, ne éroyez pas que l'on en ait envie. 

{Se tournant vers Lèlie,) 
Tu vois fî c'èft menfonge, et j'en fuis fort ravie. 
Lefie. Que me veut-on conter l 
La Suivante, Ma foS je ne fais pas. 

Quand on verra £nîr ce galimatias : 
Depuis aifez long-terosje tâche à le comprendre, 
£t fj plus jï récôute, et moins je puis Teotendre* 
Je YO.s bien û la fin que je m'en dois mêler, 

^^Mantfe mtttrt entre Lcfse et fa maître^,) 

Ré. 



. IMAGINAIRE. 459 

tLéponàez-moï par ordxe, el me laiffcx parkr. 

Vo«s, qu^èft ce qti*à foB coeur peut reproclier le votre î 

Lf/ie. Que IHnfidelle a pu n^e quitter pour ua autre ^ 
£t que quand fur le bruit de Ion Hymen fatal 
J ^accours tout traafpQrté d'un aiDour faoségal. 
Dont Pardeur reMoît à fe croire oubliée, ' 
Mon abord en ces lieux la trouve mariée. 

La Suivanie. Mariée ^ à qui donc ? 

Lellfi. {^Montrant Sganarelle.) A lui. 

X^ $uivanie. Comiaent il lui ^ 

Leiù. Oui-dà. 

La SttwatOfe, Qui vous Ta dit ? 

LeRe, C^èfl lui même aujoud^ut. 

. L^ Sitivante {à SgonsnlU.). £fl>il vrai i 

Sganarelle, Mol ! j'ai dit que c^toit a ma F«mmc 
Qjc j^étoi» marié. 

Le/if»' Dans on grand trouble d'âme^ 

Tantôt de moA portrait je vous ai vu faifi. ^ 

Sganarelle. il èlt vrai, le voilà. 

Leite. Vpua m^avez dit aufli 

Que celle, aux mains de qui vous âves pris ce g^ge^ - 
Sitbit Uée à vous da noeuda àj^ Mariage* 
' SganareJU (^Montrant fy ffmrnfi ) Sans doute, et je l*â« 

vois de Tes mains arracbé, 
Xt B^euffe pas Tans lui découvert ion péché. 

Sa Femme^ Que me viens -tu conter par ta plaiiite im* 
portune l 
Je Pavois fpus mies pieds rencontré par fortune ^ 
Et atkârae quand apr^s ton injure courroux 
J'ai fait dans fa foibleQe entrer Mondeur chez nou9. 

Ç^Mùntrani Lelle.) 
Je n'ai pas reconnu les traits de fa peinture. 

Celie. C'.èû moi qui du Portrait ai caufé Pavanturc, 
£t je Pai laiiTé cbeoic en cette pâmoifon, 

{à Sganareik») 
Qui m*a fait par vos foins remettre à la maifon, 

La Suivante. Vous le voyez, fans moi vous y ferlez 
encore, 
£t vous aviez befoin de mon peu d^ Ellébore. 

SganarelU, Prendrons-nous tout ceci pour de Pargent 
comptait ^ 

Q^q z Moti 



46o L £ C O C U 

Mon froot Ta fur aion âme ca bien cbaude jpoiUrtant» 

6a Femme» Ma crainte toutefois n*èft pas trop diflipée, 
£t d*oû qae foit le mal, je crams d^être trompée. 

SganarelU. fié ! matoellemeot croyons-nous gens de 
bien. 
Je rifquè plus du mien que tu ne fais du tien. 
Accepte fans façon le parti qo^oa propofe. 

Sa Femme, Soit j mais garé le bois ^ j'apprens quel- 
que cbofe. 

Celte ^ (à LeUe afrés avoir porU bas emfewihle.) 
Ab Dieux \ s'il èft ainfî, qu^èit ce donc que j'ai fait? 
Je dob de mon courroux àpprebender IVffet : 
Ouï, vous croyant (ans foi, j*at pris pour ma vengeukce 
Le malbeureux fécours de mon obeifiance. 
^ £t depuis un moment mon coeur vient d^accepter 
Un Hymen que toujours j*eus lieu de rebuter ; 
]*ai promis à mon Père, et ce qui me defole 
Mais je le vois venir. 

Celte, Il me tiendra parole. 

SCENE XXIII. 

CzLrx, LztiE, Go&GiBus, Sganarelle^ Sa Femms, La 

Suivants. 

LfUe. IVIonileurt vous me voyez en ces lieux de retoov 
Brûlant des mêmes feux, et mon ardent amour 
Verra, comme je crois, la promefife accomplie. 
Qui me donna refpoir de THymen de Celie, 

Gurgihtts^ Monfîeur, que je revois en ces lieux dé re« 
tour 
Brûlant des mêmes feus et dont Tardent anK>ur 
Verra que vous croyez U promefife accomplie^ 
Qui vous donne IVfpotr de PHymen de Celte, 
Très humble ferviteur à votre Seigneurie. 

Lelie. Quoi, Moniieur, èd ce ain& qu*on trabit mon 

efpoir ? 
Corgibut, Oui; Moniieur, c^èil ainfî que je fais mon 
devoir, 
Ma il lie en fuit les loix. 

Celte. Mon devoir m'intereffe, 

Mon Père, à dégager vers lui votre promefle. 

Gorgilnt*.. 



liM A G I K A 1 R É. 4^1 

Goigij^mf, 1^'ÇC xé^qndï^ en ^\lc k fîie.8 commstndc'' 
ments ^' 
Tu te détnexis bieivtât de tes^ bons fenticoents. 
Pour Valcre tantôt— JVIakj*appcrjçois. fon Pète^ 
Il vient aflurément pour conclure ^affaire. 

SC-ÉNE DERNIER £♦ 

GELtBy LeLIE, GoRGIBUS» SgANAKELLE, Sa FfiMMSy 

ViLLSBREQf IN, 'La Suivante. 

Gorgthus, (^levotts amené îcî» Sc!g,ncur Vîllebrcquîn ? 

VUUhrtqmn'. Ut& feci^ important^ que j'ai fu ce matin^; 
Qui rompt abfolument' foa parole donnée 
Mon fits» dent votte fille acceptott PHymcnée, 
Sous de» Ken» cachés trompant les yeux de tou». 
Vit depuis quatre mois avec Life en Epoux }« 
Et comme des Parents le bien et la naîflance 
M^ôtent tout le- pouvoir de caffér P Alliance^ i 

Je vous viens—— 

Gorgibm. Ârifons-l^^ ii'&ns votr« congé' 

Valere votre fils ailleurs s^èll engagé ; 
Je^ ne- vottSTpnls ce kr que ma EUe Ceîie 
Dès long-tems par moi même eft promifè â Leliej; 
Et que riche en vertus Ton retour aujourd'hui 
MVmpêche d'agréer u» autre époux que lut. * 

ViHebrfqum. Un tel choix me plaît fort. - 

Lehe. Et cette jude envié 

D*un bonheur éternel' va<coarronaer ma vie* 

GorgHtuf, Allons cbfM fi r le jour pour fe donner la foi^ 

Sganarelle, A-t-on mieux cru jamais être cocu qua 
moi ? 
Vous voyez qu*en ce f^il la^ptus^ forte, apparence 
Peut jetter dans Pefprît unb fauffe ereifiice. .:, 

De cet exemple-ci reflbuveoez^-vous.bteB^} 
Et quand vous verriez totu^ ne çrojcz- jamais tieni 



Q,q.3 EXTRAITS 



J'ifii: 



( 462 ) 



EXTRAITS 



DES VARIETE'S HISTORiqtJES^ 



CHARLES XII. Roi de Stiidt. 

CMHARLESXII. étoît d^bne ttille avaatageitfe et 
^ noble : 11 avoît un très<beaa front, de (grands yeux 
bleus remplis de douceur, un nez bien formé ; nais le 
bas du vifage défagréable, trop fouvent défiguré par un 
lire fîéquent qui ne partoit c}oe des lèvres v pr^oe point 
de barbe ni de cheveux. Il parlait très. peu. et ne réjpcD'- 
«ioit fouvent que par ce rir«^ dont il avoit pris l^abitude^ 
Ou obfervoit à fa table un filence profond. Il avoît 
confervé dans rinflcxibtlité de Ion caraélère cette timidité 
que Ton nomme ntawatùft honte, il «^ût été embarraffe 
dans unç converfatioa \ parce que sacrant donné tout en- 
tier aux travaux de la guerre, il n^avoit jamais connu la 
focîété. C^èd peut-être le feul de tous les. hommes, et jur> 
qu'ici le f^rul de tous les rois, qui ait vécu fans foibleuesè 
Il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles 
font aoûi d^ngereufes que les vices oppofés. Sa fermeté 
devenue opiniâtreté fie fcs malheur» dans^T Ukraine, fX. le 
retînt cinq ans en Turquie : Sa libéralité dégénérant ea ' 
profudon, a ruiné la Suède : Son courage. pouBc jufqp^à. 
la témérité', a caufc fa mort ; fa judice a été quelquefois 
jufqu'àila cruauté *, et dans Tes dernières années, le main<* 
tien de fon autorité apprechoit de la tyrannie. Ses 
grande^ qualités, dont, une feule eut pu immortaliler un 
autre Prince, ont fiiit le malheur de fon pays. Il n^attai- 
qua jamais perfonne \ mais il ne fut pas auffî prudent 
qu^implacabli^ dans fes ven^ances. 11 a été le premier 
qui ait eu ^ambition d^être conquérant, fans avoir l'en vie 
d'aggrandir fes é^ats : 11 voulbit gagner des empires pour 
ijcs donner. Sa palTion pour la gloire,, pour la guerre, et 
cour U vengeance, l'cmpécha d'être politique \ q.ialite 

fan& 



KOI DE SUEI>E. 45î 

iknr laquelle on n'a jamais vu de conquérant. Avant 
la bataille, et" après la viâoîfe, 11 n'avoit que de la mo«' 
deftîe 9 après la défaite, que de la fermeté. Dur pour 
ks autres comme pour luî^mêmé ^.comptant pour rien la 
peine et la vie de (es fujets, auffi bien que la fîennej hom* 
me unique plutôt que grand homme, admirable plutôt 
qu'à imiter *, fa vie doit apprendre aux. Rois combien un 
gouvernement pacifique et heureux èfl ai^dcffus de tant 
d^ gloire. 

Le caradère de ce Prince s'étoît manifedé de bonne 
heure. Etant encore enfant, on lui demanda ce qu'il 
penfoit d'Alexandre, dont-il lifoit l'hiftoire dans Quinte 
Curce^ Je penCe,. répoo<^t^il, que je vcMidiois luîrcnen|* 
bler. Mais, lui.dit«on, il n'a vécu que trente deux ani. 
Ah ! leprit-il, n'èft ce pas aflez ^nand on a conquis de» 
soyaumes \ 

Lors de fa première campagne €0.1700, comme il 
B'avoit jamais entendu de fa vie de moufqueterie, il de« 
manda au Major-géDéral Stuart, qui fe trou voit auprès 
de lui,, ce que c'étoit que ce petit fifRement qu'il entend- 
doit à Tes oreilles? C'èft le bruit .que font le« balles de 
fufil qu'on vous tire,, lu^ dit le. Major. Bon^ dit le Roî^ 
te fara-ick âorénavAnt ma mufique. Dans le même in« 
• ilant, le Major, qui expliquait le bruit des moufquetade^f 
en reçut une dans l'épaule^ et un: lieutenant tomba mort 
à l'autre coté du Roi. 

Ce Prince ayant eu un- cheval tué fous l«i à la bataillo 
de Narva, il fauta légèrement fur un autre, dtfant gaie- 
ma nty Ces- gent^i mtf uni faire mes exercicej-^ 

■ Au fîège de Thoro, ce Prince, dont l'habit étoit tou* 
jours fort iîmple, s'étdnt avaocé fort près avec un de fe9 
généraux iK>mmé Liéven, qui étoit vêtu d'un habit bleu 
galonné d'or, il craignit que ce général ne fût trop ap» 
perçu, il lui ordonna- de fe ranger derrière lui. Liéven 
eonnoiâant trop- tard fa faute d'avoir mis un habit remar- 
quable, et craignant paiement pour le Roi$ héiitoit s'il 
devoît obéir. Le Rot impatient^ le prend aufîîtôt par 
-'le bras, fe met devant lui et le couvre \ au vahm^ infiant 
une volée de canon que venoit en âafic, renverfele gépé* 
rai mort fur la place que le Roi quittoît ST peine. La 
mort de cet homme, tué précifément au lieu de lui, parce 
iqu'il vouloit le fauver^ affermit Charles dans l'opinion, 

où 



4^4 CHARLES XII. 

où il fiit toute h vie, <lc b pHdeaioBtioii ablolue ; et ce~ 
do{;me qui foroiirdt ton courege, peut luS ktv'tr 3k )at-m 
tifier (et témétitéi, 

C« Ptioce itoit tffiégé état StraUb^d. plue fronder» 
dr fct Etati. Ua jour qu'il diâoil de» lettreiïua i«- 
croire, une bombe tomba Aii ta m^Hoo, pCTça te toit» 
et vint éclater prHtle la cbambie DBâoie du Roi. . L» 
aïoitié do planehci tomba en piècet; le cabinet oà le Roi 
diflmt éciDt pratiqué eo partie dans une groOe mnruj]?, 
ae ïbuSVit point de l'ébranlement ; et par un bonheut 
itonaani, nul dea ^lati qui tutoient en l'air, a^otrà 
àaia ce cibiuct, dont la (oite étoit ouverte. Au broit^ 
<fe la bombr, et au fr>ca* de la laaifoB qui fembloit tmn- 
bar, la plume écfaappa des inaiai du leciétitrc. Qa'y 
B-t-il donc ? lui <Kt Iç Roi, d'un air tranquille { pou> 
quoi n 'écrives- vous pas i Celui ci ne put répondra qin, 
ces mots : Eh ! Sire^ la bomb(.-r-£)i bien, répoodic le 
Roi, qu'j de oommun la bombe avec la lettre que. je vous 
diâe ! CoBtiaucz. 

Prefquc tou* fci princSpans officier! vfao% été tué) oa 
bleScs daoi ce fitgc, le Colonel Baioirde Reiebel, apiJs 
tu long combat, aceablé de veilles et de fatigues, l'étant. 

-— ' *" ' pour prendre une heare de lepo», £ut 

ttrr 11 garde du le rempart ; H i'y traîna 
fiaiitrtiè du Koiv et tant dz, btigues fi 
inutiles. Le Roi, qui l'entàidit, cou- 
Epouillant de fan manteau qu'il étendit 
Tous n'en pouves plus, lui dit il, mon 
j'ai dbFinî une heure, je f^iis Trais, j* 
^ude pour vous; dormez j je vous- 
id il en fera tem|^." Après ces mots 
.igié lui, le laiffa dormir, et alla monter 

trop' fenfible à la gloire tnilitaire pour 
il fïi ennemis, lorfqu'il» les raéritoieot. 
Irai Saxon lui a^ant échappé par de la- 
is, dan* une cccafion où. cela ne devoït 
Prince dit hautement SchuitmBourg nou^i 

un liège ou un combat on lui anonçoît 

}n'il ellimoil, et qu'il aimoit le plus, il 

lépondoil 



ROI DE SUEDE. 465 

repondoît fans émotion : " £h bien. Us font morts eh 
braves gens pour leur prince/* ' ' 

Ce prince difoit à Tes foldats : '^ Mes amis, joignes 
** Tennemî } ne tirez point : c'èft aux poltrons à le faire,** 

Charles ayant, en 1706, forcé les Polonois à exclure le 
Roi Attgude du trône où !ls Pavoîent placé, entra en 
Saxe pour obliger ce Prince lui même à reconnoître lear 
droits du fuccefieur qu'on lui a voit donné. Il choifit foti- 
camp près de Lutzen, champ de battaille fameux par Ist 
TÎâoire et par la mort de Gui^ave Adolphe. 11 alla voir 
]a place on ce grand homme avoît été tué. Quand on 
Peut conduit fur le lieu : ** J'ai lâché, dit-il, de vivre 
** comme lui ^ Dieu m*accordera peut-être un joux une 
** mort auffi glorieufe.** 

Un jour le Roi fe promenant à cheval près de LeipHc,' 
Bn payfan Saxon vint fe jetter à Tes pieds, pour lui deman* 
der judice d*un grenadier qui venoît de lui enlevtr ce 
qui étoit deiliné pour le diner de fa famille. Le Roi fît: 
venir le foldat. Eft-îl vrai, dit-il, d'ua vifage févèfe, 
ique vous avez v61é cet homme ? " Sire, dît le foldat^ je 
*^ ne Jui ai pas fait tant de mal que votre Majedé en ar 
" fait à fon maître : Vous lui avez ôté un royaume j et je 
** n*ai pris à ce manant qu*un dindon.** Le Roi donn» 
de fa propre main dix ducats au payfan, et pardonfHr 
au foldat, en faveur de la hardieffe du bon mot, en lui 
dîAint : ** Souviens- toi, mon ami, que fi j*ai ôté un roj- 
** au me au Roi Augufte, je n*en ai rien pris pour moi.^^ 

On a rapporté cette autre anecdote. Ce Prince* oc- 
cupé d'une affaire importante, alla de grand matin chez 
£>n Miniilre pour en conférer avec lui. Comme il étoit 
encore au lit, ce Prince attendit quelques moments. 11 y 
avoit auiiï un foldat qui attendoit dans l'antichambre ; 
Châties lui fit plufîeurs que fiions, auxquelles il répondit 
indifféremment. Enfin on ouvre, le Min iftre fait mille' 
excufes à fon maître. Le foldat, confus de lui avoir 
parlé avec tant de liberté, fe jette à Tes pieds, et lui dît : 

Sire, pardonnez moi, je vous ai pris pour un homme.'* 

Il n*y a pas de mal, repondit Charles j rien ne ref* 

fcmbie plus à un homme qu*un Roi.'* 

Charles, pour tout amufement dans fa retraite de Ben» 
der en Turquie, jouoit quelquefois aux échecs. Si les 
petites chofes^dit l'hiftoiien de fa vie, peignent les hom« 






46i CHARLES XIU 

9MS, il eft penali de r^ppcirf er, qti'tl tetoh louJ9on 
cher le Roi à ce jeu ; il »*en (êc voit plus que des autr^ 
pièces» et par-là il perdoii t<HUf s les parties. 

Lt$ hiftoriens ont loué la libéralité de ce Pripçe ^ «aais 
M I9 pouflbit h l'excès, ^tiofi que fes autres vertus. Gro- 
tbufen, fon favori et fou tréfôrier, étoit- le dirpeo{atevr 
4^ fes libéralités, C'étoit uq bçmme qui aiç^çit autant 
% doQixer qae fon maître. Il lut apporta vn jçur un 
compte de foixante et dix pûHe éçus en. dcifx iigçcs: Dix . 
mille écu9 donnés aux Suédois et aux JapifiTaires par les 
ordres généreux de fa Majefté ; et le refte mangé paw 
spoi, ** Voilà comme j^ime que mes amis me rendent 
** leurs comptes» dit ce Prince : MuUeri) n^e fait Vue des 
*^ pages entières pour des fommes de dtK mille lr^nes> 
•• j'aime mieux le ftylc laconique de Çrotbi^feo." 

Un de fes vieux officies!» foupço«aé d'être ua pei% 
avare, fe plaignit à lui de ce que fa Majefté dopn^îl tout 
^ Grothufen : ** Je ne donne de l'argcuaty rçpo^djt le 
" Roi, qu'à ceux qui Hivënt en faire uiage..'* 

La PrinceSe ilUbomiriKit qui étoit dent (e^. intérêts et 
dans les bonnes grâces du' Roi Attgnftei ennemi de la 
$uède, avoit pris la route d'Allemagne pour f^if les bpr« 
Yeurs de la guerre cruelle qui déioloit la Pologne en 1795» 
Hagen* Lieutenant colonel 3uédoi9y averti de ce yoynge,' 
fe mit eç ambufcade, et k rendit abattre de la Princeffe, 
de Tes équipages, de fes pierreries, de. fa vaiffelle^ de foie 
argent comptant, objets tièf coniidérabJrs» Çbfurles XII* 
inltruit de cette avanture, écrivit de fa propre majn à M« 
Hagen : ^* Comme |e ne f^is pas la guerre aux darnes^ 1« 
*^ Lieutenant- colonel remettra, suiTuot ma préfeo^e re-* 
'' çue, fa prifonnière en liberté,, et lui rendra tout ce qui 
<' lui appartient *, et fi pour le rePe du cliemin elfe na 
*^ fe croit pasaiTez.en fureté, le Lieutenant colonel Tefcor* 
*' tera ittfques fur la frontière de Sase." 

Quoique Charles fût^ peut-être^ l'homme le pkis frugat 
de ion armée, un Cdldat mécontent ofa lui p.réfenter ua 
jour du pain noir et moi6, fait d'orge et d'avoine^ feulé 
nourriture que les troupes eoflent allors, et dont elles 
manquoient même fouvent. Le Roi rççttt le morceau 
de pain fans s'émouvoir, le mangea tout entier, et dit en« 
fuite froidement au foldat. // n^efi pat bon^ mQts it Pfvt 
fi^moièger. C'èil pac de femblables traits que ce Prince 

fefolt 



, ROÎ »fe èÛÈÏ)È. 4«y 

leJbtt to|>|Jortëi^ H fo* àrtiïée^ ûts éntéMléà qui eufient 
4^té iijtolé^àble) fôtis tôUt aatre g^éràl. 

Sa témérité-, qui Vnvtnt fi fûavéfit «xpoffé M h fnoh, \t 
lui fit ébfiti troUrër au fiègé dé FrédéntkOiall, 16 1 1. Dé« 
ctmbrè ^718, lorfqu^il viGtott ftiir lés tteuf heures du foie 
ks travBùJc du fiègt à là lueur de!^ étoilts. Une balle 
4|ai l*àtteighit à la téitiple droite le fit eipîfer iubitemeKit; 
CepeûdâAt il eut encore la force de inettre, par un môu* 
rèment nattirél, k iàùn fur la ^àrdé dé Ton épée. A ce 
ijpeaàtle, Piugéùîeur Mégrfet, homttrt fingulier et indîfltS; 
r^nt, dit % ceux qui fe trouvèrent prèfents :. yoiB Ai pièce 



M.L. 



STANISLAS I. Rw A Pologne. 

STANISLAS avoit contowede dîre^ qu^une féale vbr« 
ta Taut mieux 4u\ih fiècle d^âyèUTt. Ce ferbit ihaj 
répondre à un feattatent fi fublime que de s^occuper à 
prouver ranctenueté de fa aiaîfon. Ce ^ratid Prince ne 
fe rappelloit là gloire defes ancêtres que pour s^excitet à 
rhéroifme. ^ Son éducation fut pénible et labbricufeV 
CoBvainctt {Mit les événvaients pénibles de fft vie, que Ponî 
change plutôt fe» défirs que l'ordre dés chofes, il nVn- 
chaina jainafs ton bonheur à la fbrtùney et .l*àtténdit du 
plarfir Hful de faire du bien. Rendre les hon^mes heu- 
reux étoit le principe de tontes- fes aéiions : fa valeur, fà' 
' magnanimité, fon économie même, decoulolent d'une 
fource fi pure. Combien d'établifiements utiles, d'édi- 
fices fupberbes, d'émbelltfiements de toute efpèce créés dé 
fes propres deniers pour la gloire et l'utilité de là Lor- 
raine ! Un Athénien fe féticîtoît d'être né dû temps de 
Socrates ; tous les Lorrains fe regardoient heureux d^ètre 
nés fous le ^ègne de Staniflas. Doux-, affable, compatif- 
fant, il s'entretenoit avec &s fujets comme avec fes égaux ; 
il partageoit leurs peines, et les confoloit en père tendre. 
Son peuple ne l'a ppelloit* autrement que Staniflas le 
Bienfatfant^ titre qui ne peut être comparé qu'à celui de 
Bien-jiiimé, Ce Prince, après nous avoir donné, pen- 
dant fa vie, l'exemple de toutes les vertus, nous in(truit 
encore après fa mort, dans les écrits qu'il a laifles, et qui 
ont été rafiemblés eu quatre volumes m 8vo> et in 1 2ino, 

fôua 



* .STANIStAS I. 

hommes a voit une phyfionomie def plas lietirrufeiy et qui 
IKUionçoît tomu la candeur de fon ftme. Comme il avoit 
beaucoup jdVfprit et de lumières, xi protégea d*u&e maoi« 
^e particulière les fciences et les arts^ qu'il culttvoit Isi- 
m^ae aveo fuccès. S*il n'avoit été <|a^ttn fimple particu- 
lier, on le lou€roit ici de £bs 48leiiltipour la méchaoiquft. 
Staoiilas eut le rare arantage de ttcaver^daits un ]ȏrc 
tendre un ami éclairéy.qui fe rendît le coqapagnoai «F^tàdee 
de fon filS| pour Paider plus facilement dans fa maicke. 
Xe jeune Staniflas récompenia ces foin» paternels par Jes 
progrès les plus rapides dans lés fcieaccs et dans la-vertu* 
A rage de dix neuf ans il difcuta dans les diètes, avtcU 
plus vive éloquence, les intérêts.de la Pologne* " Stani£- 
*^ las Lefczyoiki, eerivoit alors TÉveque de Warmie, 

V èA regardé parmi nous comme:- Thonnenr de notre^par 
^ trie : On pourrait Tappeller les délices dugenrehu- 
** mtiin. Une heureufc facUtté de okoeurs qui éclate dans 
** Tes difcours et dans ces manières,, lui ibumet générale* 

V ment tous les coeurs» Je ne doute. point qu'il ne foit 
'* né pour être la gloire de. fon fièçle } du moinar èiUil 

V dès à préient la joie de fa nation. 6a naiffaace,.vtottt« 

V diftinguée qu'elle èfty n'èft point. ait«deffixs defearer* 
*^ tus ^ et les vertu» font infinimeat «««deffus tk fon ^gCm 
** Dans la première âeur de fftjeuneie^ on voit édore 
** les fruits d'un > âge avancé \ et, pour tout dire en un 
*^ mot, tout' è(l*grand en lui : Son caraélèret fon génie, 
**. k$ fentiments, et jufqu^à l'eipoir quHl donne à nos 

V peuples des avantages qu'il peut un jour leur procu^ 

V rer." 

£n 1704, Staniilas fut député par l'afiemblée de Var* 
fovie auprès de Charles XI !• Roi de iioede^ qui venott 
de^ conquérir la Pologne et de détrôner Frédéric Au- 
gutie. Stanîfias étoit alors âgé de vingt *fept ans, Paia* 
tin de Pofnanie» et avoit été àmbafiadeur extraordinaire 
auprès du Grand Seigneur en- 1699. Charles témôig^sa 
pluiieurs fois la fadsfaâioo et l'étonnement que lui tsan^ 
foîent Tair plein' de nobleife et le mérite . fupcrfeur du 
jeune député. 11 dit un jour - en Portant d Vue longue 
conférence avec StanifUs. . *' Qu'il n'avoit jamais vu 
** d'homme û propre h concilier tous les partis 9" et ÎL 
ajouta y '< Voilà celui qui fera toujours mou ami." On 

s'appcrçut 



ROI DE POLO GLE. ^89 

VappeH;ui bientôt wprhi que ces pavolet figpsifioîeiit, Voilà 
cçlm que je dooDcjai ^ur Roi à la Pologne. ' 

Le prinuit de Pelogae étoit acccMiru pour faire tomber 
le choix du conquérant fur xua Lubomirfki. 11 tepréfea- 
ta que Suniâ^s Leicayaikt étoit trop jeune : '' Mais il 
*^ hh à< peu- pr